The Project Gutenberg EBook of Les aventures de Tlmaque suivies des
aventures d'Aritonos, by Franois de Salignac de la Mothe Fnelon

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Title: Les aventures de Tlmaque suivies des aventures d'Aritonos

Author: Franois de Salignac de la Mothe Fnelon

Release Date: December 28, 2009 [EBook #30779]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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FNELON

LES AVENTURES

DE TLMAQUE

SUIVIES DES AVENTURES D'ARISTONOS

DITION REVUE SUR LES MEILLEURS TEXTES ET ACCOMPAGNE DE NOTES
GOGRAPHIQUES

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

Librairie Hachette et Cie.

1893

Les astrisques (*) qu'on rencontrera dans cette dition indiquent les
passages des auteurs grecs, latins et franais traduits ou imits par
Fnelon.

26830.--Paris. Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus, 9.




TABLE


NOTICE SUR FNELON

JUGEMENTS SUR LE TLMAQUE.

LES AVENTURES DE TLMAQUE

   LIVRE PREMIER.
   LIVRE DEUXIME.
   LIVRE TROISIME.
   LIVRE QUATRIME.
   LIVRE CINQUIME.
   LIVRE SIXIME.
   LIVRE SEPTIME.
   LIVRE HUITIME.
   LIVRE NEUVIME.
   LIVRE DIXIME.
   LIVRE ONZIME.
   LIVRE DOUZIME.
   LIVRE TREIZIME.
   LIVRE QUATORZIME.
   LIVRE QUINZIME.
   LIVRE SEIZIME.
   LIVRE DIX-SEPTIME.
   LIVRE DIX-HUITIME.

LES AVENTURES D'ARISTONOS

NOTES GOGRAPHIQUES.




NOTICE SUR FNELON

ET LE TLMAQUE.


Franois de Salignac de la Mothe Fnelon naquit le 6 aot 1651 au
chteau de Fnelon, dans le Prigord. Aprs avoir fait ses premires
tudes au milieu de sa famille, il alla terminer ses humanits 
l'universit de Cahors, et tudier la philosophie  Paris, au collge
Du Plessis. On rapporte que, comme Bossuet, il fit clater un jour dans
les exercices de l'cole l'loquence qui devait plus tard l'illustrer.

Au sortir du sminaire de Saint-Sulpice,  peine g de vingt-quatre
ans, il songe  se consacrer aux missions du Canada: on l'en dtourne;
son imagination le porte aussitt vers la Grce et le Levant; mais la
faiblesse de sa sant et les conseils de ses suprieurs le retiennent en
France. Il est charg de la direction des _Nouvelles-Catholiques_,
couvent de jeunes protestantes rcemment converties, et demeure pendant
dix ans  la tte de cette institution. C'est l qu'il conut et composa
son premier ouvrage, le trait _de l'ducation des filles_. Mais il ne
le publia que quelques annes plus tard (1687).

Lors de la rvocation de l'dit de Nantes (1685), une mission lui fut
confie dans la Saintonge et l'Aunis; on offrait de prter  son zle
apostolique le Secours des dragons du roi; Fnelon refusa de s'appuyer
sur la terreur des armes, et il eut la joie d'oprer sans leurs concours
de nombreuses conversions.

Fnelon tait arriv  l'ge de trente-huit ans; l'clat de son
loquence, qui s'tait dploye dans sa mission en Saintonge et dans son
clbre _Sermon pour la fte de l'Epiphanie_, ses vertus, et l'estime
qu'il avait inspire aux plus hauts personnages de la cour et de
l'glise, tout le dsignait pour l'piscopat o pour une autre fonction
minente. Le lendemain du jour o le duc de Beauvillier fut nomm
gouverneur du duc de Bourgogne (1689), Fnelon se vit appel auprs du
jeune prince en qualit de prcepteur, comme Bossuet l'avait t auprs
du dauphin. Le duc de Bourgogne annonait les plus mauvaises
dispositions: c'tait un caractre dur, emport, opinitre, hautain,
incapable de souffrir la moindre rsistance  ses caprices; mais son
esprit tait juste et son intelligence trs-vive. C'tait peu pour
Fnelon de dvelopper les qualits de son lve: il entreprit de dompter
l'humeur farouche du jeune prince, et il en vint  bout; mais ce ne fut
pas sans efforts et sans luttes: il annona mme un instant  son lve
l'intention de renoncer  une ducation si pnible. Enfin, tel fut
l'ascendant qu'il sut exercer sur le duc de Bourgogne, en s'adressant 
la fois  son esprit et  son coeur, qu'il devint matre de cette nature
rebelle et la transforma au gr de ses dsirs. Cette imptuosit se
changea en douceur, cette fiert en modestie, cette opinitret en
soumission, et presque en faiblesse.

Nous devons  l'ducation du dauphin par Bossuet quelques-uns des
ouvrages les plus remarquables de l'vque de Meaux, par exemple, le
_Discours sur l'histoire universelle_ et le trait _de la Connaissance
de Dieu et de soi-mme_: comme Bossuet dont il tait dj l'mule,
Fnelon composa pour son lve plusieurs crits qui sont des modles, et
qui restent comme consacrs  l'ducation de l'enfance et de la
jeunesse: les _Fables, les Dialogues des morts, le Tlmaque_. Aucun de
ces livres, ce dernier moins que tout autre, n'tait destin  la
publication.

Les heureux rsultats obtenus par Fnelon dans l'ducation du duc de
Bourgogne, joints  sa rputation d'loquence, lui valurent, en 1693,
une place  l'Acadmie franaise, et en 1695, l'archevch de Cambrai.
A peine venait-il d'tre sacr par Bossuet, son protecteur et son ami,
qu'une fcheuse querelle thologique dsunit et irrita l'un contre
l'autre deux hommes que la postrit confond dans une gale admiration.
L'me tendre de Fnelon s'tait laiss sduire par certaines rveries
mystiques, et lui avait inspir un livre dont l'orthodoxie parut
suspecte, les _Maximes des saints_ (1697). Bossuet dfra ce livre  la
cour de Rome; mais les rigueurs du roi prcdrent l'arrt qui devait le
condamner. Fnelon fut loign de la cour ainsi que du prince son lve,
et relgu  Cambrai. Il s'loigna sans se plaindre, et montra dans sa
retraite la plus grande dignit. Soumis et rsign, il s'inclina devant
la censure qui ne tarda pas  frapper les _Maximes des saints_, et
abjura ses erreurs dans un mandement plein d'une humilit touchante.

Bientt un nouveau coup vint accabler Fnelon et rendre sa disgrce
irrvocable. Il avait compos une espce de roman ou de pome pique en
prose, _les Aventures de Tlmaque_. Dans sa pense, ce livre tait
destin au duc de Bourgogne, et son intention tait sans doute de
l'offrir au prince vers l'poque de son mariage, comme complment et
comme souvenir de l'ducation qu'il lui avait donne. Un domestique
infidle, charg de recopier le Tlmaque, en prit  la drobe une
autre copie, qu'il vendit  un libraire (1700). Aussitt, grand
scandale; la malignit s'empare de ce livre, l'interprte, le commente
et le torture de faon  y trouver  chaque page la satire de Louis XIV.
Le roi, dj prvenu contre Fnelon, prte l'oreille aux dnonciateurs,
auxquels semble donner raison le succs du Tlmaque en Hollande, en
Angleterre, chez tous les ennemis de Louis XIV et de la France. C'en fut
assez pour faire carter  jamais Fnelon de la cour.

Sans doute Louis XIV n'avait pas tort de voir dans le Tlmaque la
condamnation de sa politique; mais il ne faudrait pas croire que Fnelon
ait eu pour but de faire des portraits satiriques du roi et de tel ou
tel de ses ministres. C'est une imputation qu'il a toujours, jusqu' son
lit de mort, dsavoue comme une calomnie; et il mrite d'tre cru,
lorsqu'il dit dans un mmoire manuscrit dat de 1710, et adress au P.
Letellier, confesseur du roi: Il aurait fallu que j'eusse t
non-seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insens, pour
vouloir faire dans le Tlmaque des portraits satiriques et insolents.
J'ai horreur de la seule pense d'un tel dessein. C'est une narration
faite  la hte,  morceaux dtachs.... Je n'ai jamais song qu'
amuser le duc de Bourgogne par ces aventures, et  l'instruire en
l'amusant, sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public. Tout le
monde sait qu'il ne m'a chapp que par l'infidlit d'un copiste. J'ai
mis dans ces aventures toutes les vrits ncessaires pour la
gouvernement, et tous les dfauts qu'on peut avoir dans la puissance
souveraine; mais je n'en ai marqu aucun avec une affectation qui tende
 aucun portrait ni caractre; plus on lira cet ouvrage, plus on verra
que j'ai voulu dire tout, sans vouloir peindre personne de suite. Le
vritable dessein de Fnelon, en composant le _Tlmaque_, c'tait de
donner  un jeune prince, qui pouvait tre appel au trne, des conseils
sur l'art de rgner: or Fnelon n'avait pas tout  fait sur cet art les
mmes ides que Louis XIV et Bossuet.

Ces ides, Fnelon les avait dj exposes dans une Lettre adresse 
Louis XIV en 1693, qui contenait plus d'une remontrance sur la politique
suivie par le roi et par ses ministres; et c'est mme la ressemblance
entre quelques passages de cette lettre et divers passages du
_Tlmaque_ qui donnait  ce dernier livre l'apparence d'une
irrespectueuse tmrit. Pour perdre l'archevque de Cambrai dans
l'esprit de Louis XIV, il suffit de lui montrer ce qui est dit dans la
lettre de 1693 sur les ministres qui ont accoutum le roi  recevoir
sans cesse des louanges outres qui vont jusqu' l'idoltrie, et dans
le _Tlmaque_ le portrait d'Idomne, que la flatterie avait
empoisonn, et qui n'avait pu, mme dans ses malheurs, trouver des
hommes assez gnreux pour lui dire la vrit; d'un ct, la censure de
l'amour du roi pour la guerre, tandis que les peuples meurent de faim;
de l'autre, ce mme Idomne, qui, entirement tourn  la guerre,
voudrait toujours la faire pour tendre sa domination et sa propre
gloire, et ruinerait ses peuples; l, le roi, qui, dans ses conqutes
a prfr son avantage  la justice et  la bonne foi; ici, la
peinture d'Adraste, prince violent, qui ne connat que son intrt, et
qui ne perd aucune occasion d'envahir les terres des autres tats, qui
se fait rendre les honneurs divins, etc., etc., enfin, dans la Lettre
ce passage: Je sais bien que, quand on parle avec cette libert
chrtienne, on court risque de perdre la faveur des rois; mais cette
faveur est-elle plus chre que votre salut? et, dans le _Tlmaque_, ce
propos de Mentor  Idomne: J'aimerais mieux vous dplaire que de
blesser la vrit.

Retir dans son diocse, Fnelon s'y fit admirer et chrir; son ardente
charit le consola des dceptions d'une ambition qui n'avait rien que de
lgitime. Il y eut cependant un moment o il put se Croire appel 
devenir premier ministre: c'est lorsque la mort du dauphin (1711) sembla
rserver le prochain hritage de Louis XIV au duc de Bourgogne, qui
avait toujours gard  son ancien matre disgraci le plus vif
attachement, et qui ne cessait de rclamer ses conseils. Ce rve
s'vanouit bientt: la mort du duc de Bourgogne suivit celle du dauphin
 un an d'intervalle, il restait  Fnelon l'amiti et la faveur du duc
d'Orlans, qui le consultait aussi frquemment, et qui devait tre
rgent sous la minorit du futur roi; mais l'archevque de Cambrai
prcda de quelques jours dans la tombe le grand roi, qui ne lui avait
pas pardonn les Alusions volontaires ou involontaires du _Tlmaque_
(1715).

Tout le temps que Fnelon n'avait pas consacr dans sa vieillesse aux
devoirs de l'piscopat,  la bienfaisance et  l'amiti, il l'avait
donn aux lettres. Si, comme on le croit, il avait crit avant ce temps
ses Dialogues sur l'loquence, c'est dans la dernire partie de sa vie
qu'il composa d'autres oeuvres non moins importantes, notamment le
_Trait sur l'existence de_ Dieu (1711), et la _Lettre sur les
occupations de l'Acadmie franaise_ (1714).




JUGEMENTS SUR LE TLMAQUE.


...Il y a de l'agrment dans ce livre, et une imitation de l'_Odysse_
que j'approuve fort. L'avidit avec laquelle on le lit fait bien voir
que, si on traduisait Homre en beaux mots, il ferait l'effet qu'il
doit faire. Je souhaiterais que M. de Cambrai et fait son Mentor un peu
moins prdicateur, et que la morale ft rpandue dans son ouvrage un peu
plus imperceptiblement et avec plus d'art. Homre est plus instructif
que lui, mais ses instructions ne sont pas des prceptes; elles
rsultent de l'action du roman plutt que des discours qu'on y tale. La
vrit est pourtant que Mentor dit de fort bonnes choses, quoique un peu
hardies, et qu'enfin M. de Cambrai me parat beaucoup meilleur pote que
thologien. De sorte que si, par son livre des Maximes, il me semble
trs-peu comparable  saint Augustin, je le trouve, par son roman, digne
d'tre mis en parallle avec Hliodore[1].

    (Lettre de BOILEAU  Brossette, 10 novembre 1699.)

Le _Tlmaque_ est un livre singulier qui tient tout  la fois du roman
et du pome. Il semble que l'auteur ait voulu traiter le roman comme
Bossuet traitait l'histoire, en lui donnant une dignit et des charmes
inconnus, et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre
humain, morale entirement nglige dans presque toutes les inventions
fabuleuses... Les juges d'un got svre y ont blm les longueurs, les
dtails, les aventures trop peu lies, les descriptions trop rptes et
trop uniformes de la vie champtre.

    (VOLTAIRE, _Sicle de Louis XIV_, ch. XXXII.)

Fnelon, pris des beauts de Virgile et d'Homre, y cherche ces traits
d'une vrit nave et passionne, qu'il trouvait surtout dans Homre, et
qu'il appelle lui-mme[2] _cette aimable simplicit du monde
naissant_.... Mais on se tromperait de croire que Fnelon n'est
redevable  la Grce que du charme des fictions d'Homre: l'ide du
beau moral dans l'ducation d'un jeune prince, ces entretiens
philosophiques, ces preuves de courage, de patience, l'humanit dans la
guerre, le respect des serments, toutes ces ides bienfaisantes sont
empruntes  la _Cyropdie_ de Xnophon. Dans les thories sur le
bonheur du peuple, dans le plan d'un tat rgl comme une famille, on
reconnat l'imagination et la philosophie de Platon. Mais il est permis
de croire que Fnelon, corrigeant les fables d'Homre par la sagesse de
Socrate, et formant cet heureux mlange des plus riantes fictions, de la
philosophie la plus pure et de la politique la plus humaine, peut
balancer, par le charme de cette runion, la gloire de l'invention qu'il
cde  chacun de ses modles. Sans doute Fnelon a partag les dfauts
de ceux qu'il imitait; et, si les combats du _Tlmaque_ ont la grandeur
et le feu des combats de l'_Iliade_, Mentor parle quelquefois aussi
longuement qu'un hros d'Homre; et quelquefois les dtails d'une morale
un peu commune rappellent les longs entretiens de la _Cyropdie_.

En considrant le _Tlmaque_ comme une inspiration des muses grecques,
il semble que le gnie de Fnelon reoive une force qui ne lui tait pas
naturelle. La vhmence de Sophocle s'est conserve tout entire dans
les sauvages imprcations de Philoctte.

Quoique la belle antiquit paraisse avoir t moissonne tout entire
pour composer le _Tlmaque_, il reste  l'auteur quelque gloire
d'invention, sans compter ce qu'il y a de crateur dans l'imitation de
beauts trangres inimitables avant et aprs Fnelon. Rien n'est plus
beau que l'ordonnance du _Tlmaque_, et l'on ne trouve pas moins de
grandeur dans l'ide gnrale que de got et de dextrit dans la
runion et le contraste des pisodes. Comme le _Tlmaque_ est surtout
un livre de morale politique, ce que l'auteur peint avec le plus de
force, c'est l'ambition, cette maladie des rois, qui fait mourir les
peuples; l'ambition grande et gnreuse dans Ssostris, l'ambition
imprudente dans Idomne, l'ambition tyrannique et misrable dans
Pygmalion, l'ambition barbare, hypocrite, impie, dans Adraste. Ce
dernier caractre, suprieur au Mzence de Virgile, est trait avec une
vigueur d'imagination qu'aucune vrit historique ne saurait surpasser.
Cette invention des personnages n'est pas moins rare que l'invention
gnrale d'un plan. Le caractre le plus heureux, dans cette varit de
portraits, c'est celui du jeune Tlmaque. Plus dvelopp, plus agissant
que le Tlmaque de l'_Odysse_, il runit tout ce qui peut surprendre,
attacher, instruire: dans l'ge des passions, il est sous la garde de la
sagesse, qui le laisse souvent faillir, parce que les fautes sont
l'ducation des hommes: il a l'orgueil du trne, l'emportement de
l'hrosme, et la candeur de la premire jeunesse....

Pour achever de saisir, dans le _Tlmaque_, trsor des richesses
antiques, la part d'invention qui appartient  l'auteur moderne, il
faudrait comparer l'Enfer et l'lyse de Fnelon avec les mmes
peintures traces par Homre et par Virgile[3]. Quelle que soit la
sublimit du silence d'Ajax[4], quelle que soit la grandeur et la
perfection du VIe livre de l'_nide_, on sentirait tout ce que
Fnelon a cr de nouveau, ou plutt tout ce qu'il a puis dans les
mystres chrtiens, par un art admirable ou par un souvenir
involontaire. La plus grande de ces beauts inconnues  l'antiquit,
c'est l'invention de douleurs et de joies purement intellectuelles
substitus  la peinture faible ou bizarre de maux et de flicits
physiques. C'est l que Fnelon est sublime et saisit mieux que le Dante
le secours si neuf et si grand du christianisme. Rien n'est plus
philosophique et plus terrible que les tortures morales qu'il place
dans le coeur des coupables et pour rendre ces inexprimables douleurs,
son style acquiert un degr d'nergie qu'on n'attendait pas de lui, et
qu'on ne trouve dans aucun autre. Mais, lorsque, dlivr de ces
affreuses peintures, il peut reposer sa douce imagination sur la demeure
des justes, alors on entend des sons que la voix humaine n'a jamais
gals, et quelque chose de cleste s'chappe de son me: c'est l'extase
de la charit chrtienne enivre de la joie qu'elle dcrit.... L'lyse
de Fnelon est une des crations du gnie moderne; nulle part la langue
franaise ne parat plus flexible et plus mlodieuse.

    (VILLEMAIN, _Mlanges_, Notice sur Fnelon.)

M. Dsir Nisard, dans sa remarquable _Histoire de la littrature
franaise_, tome III, consacre au _Tlmaque_ une grande partie de son
chapitre sur Fnelon. On y lit: Cet idal du simple, du naturel, de
l'aimable, c'est l qu'il l'a ralis. De tous les ouvrages crits dans
notre langue, celui-l est peut-tre le plus aimable.

Selon M. Nisard, comme Idomne est model sur Louis XIV, Tlmaque est
model sur le duc de Bourgogne... Enfin Mentor n'est autre que Fnelon
lui-mme. La politique qu'il enseigne  Salente rappelle la politique de
la Lettre  Louis XIV. La morale de Mentor est copie des _Directions
pour la conscience d'un roi_, et le trop grand nombre de prescriptions
fatigue dans le roman comme dans l'ouvrage de direction.

Ce mlange du roman et de l'allusion dans le _Tlmaque_ est une des
causes du froid qu'on y sent, quoique le plan en soit si heureux, les
incidents si varis, et que l'ouvrage soit crit de verve. La vrit
manque souvent  ces caractres forms de traits qui appartiennent  des
civilisations diffrentes. On s'habitue difficilement  ce petit roi
grec, tantt gourmand et conseill comme aurait pu l'tre Louis XIV par
un confesseur pntr de ses devoirs, tantt faisant des fautes que ne
comportaient ni son temps ni son tat, afin de donner matire  des
critiques qui s'adressent  un autre temps et  un autre tat. Mentor ne
cache pas assez Fnelon. Nous sommes presque plus souvent  Versailles
qu' Salente, et tantt il semble voir Tlmaque recevant des conseils
pour rgner sur la France du XXIIIe sicle, tantt le duc de
Bourgogne instruit  gouverner quelque jour l'le d'Ithaque. Au moment
mme o l'imagination de l'auteur nous emporte dans le monde d'Homre,
une allusion, un dtail emprunt  un autre monde, un anachronisme de
politique ou de morale nous ramne au temps de la guerre de la
Succession et du quitisme....

M. Grenay, agrg de l'Universit, a fait, comme thse franaise, une
_tude morale et littraire sur le Tlmaque_ (1876, in-8. Hachette).




LES AVENTURES DE TLMAQUE




LIVRE PREMIER.

SOMMAIRE.

Tlmaque, conduit par Minerve, sous la figure de Mentor, aborde, aprs
un naufrage, dans l'le de Calypso.--La desse, inconsolable du dpart
d'Ulysse, fait au fils du hros l'accueil le plus favorable, conoit une
vive passion pour lui et lui offre l'immortalit, s'il veut demeurer
avec elle.--Elle lui demande le rcit de ses aventures.--Tlmaque
raconte son voyage  Pylos et  Lacdmone, son naufrage sur la cte de
Sicile, le danger qu'il y courut d'tre immol aux mnes d'Anchise, le
secours que Mentor et lui donnrent  Aceste dans une incursion de
Barbares, et le soin que ce prince eut de reconnatre ce service, en
leur procurant un vaisseau tyrien pour retourner dans leur pays.


Calypso ne pouvait se consoler du dpart d'Ulysse. Dans sa douleur, elle
se trouvait malheureuse d'tre immortelle*. Sa grotte ne rsonnait plus
de son chant: les nymphes qui la servaient n'osaient lui parler. Elle se
promenait souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps ternel
bordait son le[5]: mais ces beaux lieux, loin de modrer sa douleur, ne
faisaient que lui rappeler le triste souvenir d'Ulysse, qu'elle y avait
vu tant de fois auprs d'elle. Souvent elle demeurait immobile sur le
rivage de la mer, qu'elle arrosait de ses larmes; et elle tait sans
cesse tourne vers le ct o le vaisseau d'Ulysse, fendant les ondes,
avait disparu  ses yeux. Tout  coup elle aperut les dbris d'un
navire qui venait de faire naufrage, des bancs de rameurs mis en pices,
des rames cartes  et l sur le sable, un gouvernail, un mt, des
cordages flottants sur la cte, puis elle dcouvre de loin deux hommes,
dont l'un paraissait g; l'autre, quoique jeune, ressemblait  Ulysse.
Il avait sa douceur et sa fiert, avec sa taille et sa dmarche
majestueuse. La desse comprit que c'tait Tlmaque, fils de ce hros.
Mais, quoique les dieux surpassent de loin en connaissance tous les
hommes, elle ne put dcouvrir qui tait cet homme vnrable dont
Tlmaque tait accompagn: c'est que les dieux suprieurs cachent aux
infrieurs tout ce qu'il leur plat; et Minerve, qui accompagnait
Tlmaque sous la figure de Mentor, ne voulait pas tre connue de
Calypso. Cependant Calypso se rjouissait d'un naufrage qui mettait dans
son le le fils d'Ulysse, si semblable  son pre. Elle s'avance vers
lui; et sans faire semblant de savoir qui il est: D'o vous vient, lui
dit-elle, cette tmrit d'aborder en mon le? Sachez, jeune tranger,
qu'on ne vient point impunment dans mon empire. Elle tchait de couvrir
sous ces paroles menaantes la joie de son coeur, qui clatait malgr
elle sur son visage.

Tlmaque lui rpondit: O vous, qui que vous soyez, mortelle ou desse
(quoique  vous voir on ne puisse vous prendre que pour une divinit*),
seriez-vous insensible au malheur d'un fils, qui, cherchant son pre 
la merci des vents et des flots, a vu briser son navire contre vos
rochers? Quel est donc votre pre que vous cherchez? reprit la desse.
Il se nomme Ulysse, dit Tlmaque; c'est un des rois qui ont, aprs un
sige de dix ans, renvers la fameuse Troie. Son nom fut clbre dans
toute la Grce et dans toute l'Asie, par sa valeur dans les combats, et
plus encore par sa sagesse dans les conseils. Maintenant, errant dans
toute l'tendue des mers, il a parcouru tous les cueils les plus
terribles. Sa patrie semble fuir devant lui. Pnlope sa femme, et moi
qui suis son fils; nous avons perdu l'esprance de le revoir. Je cours,
avec les mmes dangers que lui, pour apprendre o il est. Mais que
dis-je? peut-tre qu'il est maintenant enseveli dans les profonds abmes
de la mer. Ayez piti de nos malheurs; et si vous savez,  desse, ce
que les destines ont fait pour sauver ou pour perdre Ulysse, daignez en
instruire son fils Tlmaque.

Calypso, tonne et attendrie de voir dans une si vive jeunesse tant de
sagesse et d'loquence, ne pouvait rassasier ses yeux en le regardant;
et elle demeurait en silence. Enfin elle lui dit: Tlmaque, nous vous
apprendrons ce qui est arriv  votre pre. Mais l'histoire en est
longue: il est temps de vous dlasser de tous vos travaux. Venez dans ma
demeure, o je vous recevrai comme mon fils: venez; vous serez ma
consolation dans cette solitude, et je ferai votre bonheur, pourvu que
vous sachiez en jouir.

Tlmaque suivait la desse accompagne d'une foule de jeunes nymphes,
au-dessus desquelles elle s'levait de toute la tte*, comme un grand
chne, dans une fort, lve ses branches paisses au-dessus de tous les
arbres qui l'environnent. Il admirait l'clat de sa beaut, la riche
pourpre de sa robe longue et flottante, ses cheveux nous par derrire
ngligemment, mais avec grce, le feu qui sortait de ses yeux, et la
douceur qui temprait cette vivacit. Mentor, les yeux baisss, gardant
un silence modeste, suivait Tlmaque.

On arriva  la porte de la grotte de Calypso, o Tlmaque fut surpris
de voir, avec une apparence de simplicit rustique, des objets propres 
charmer les yeux. Il est vrai qu'on n'y voyait ni or, ni argent, ni
marbre, ni colonnes, ni tableaux, ni statues: mais cette grotte tait
taille dans le roc, en vote pleine de rocailles et de coquilles; elle
tait tapisse d'une jeune vigne qui tendait ses branches souples
galement de tous cts*. Les doux zphyrs conservaient en ce lieu,
malgr les ardeurs du soleil, une dlicieuse fracheur: des fontaines,
coulant avec un doux murmure sur des prs sems d'amarantes et de
violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi
clairs que le cristal: mille fleurs naissantes maillaient les tapis
verts dont la grotte tait environne*. L on trouvait un bois de ces
arbres touffus qui portent des pommes d'or, et dont la fleur, qui se
renouvelle dans toutes les saisons, rpand le plus doux de tous les
parfums; ce bois semblait couronner ces belles prairies, et formait une
nuit que les rayons du soleil ne pouvaient percer. L on n'entendait
jamais que le chant des oiseaux ou le bruit d'un ruisseau, qui, se
prcipitant du haut d'un rocher, tomba  gros bouillons pleins d'cume,
et s'enfuyait au travers de la prairie*.

La grotte de la desse tait sur le penchant d'une colline. De l on
dcouvrait la mer, quelquefois claire et unie comme une glace,
quelquefois follement* irrite contre les rochers, o elle se brisait en
gmissant, et levant ses vagues comme des montagnes. D'un autre ct,
on voyait une rivire o se formaient des les bordes de tilleuls
fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs ttes superbes jusque
dans les nues. Les divers canaux qui formaient ces les semblaient se
jouer dans la campagne: les uns roulaient leurs eaux claires avec
rapidit; d'autres avaient une eau paisible et dormante; d'autres, par
de longs dtours, revenaient sur leurs pas, comme pour remonter vers
leur source, et semblaient ne pouvoir quitter ces bords enchants*. On
apercevait de loin des collines et des montagnes qui se perdaient dans
les nues, et dont la figure bizarre formait un horizon  souhait pour le
plaisir des yeux. Les montagnes voisines taient couvertes de pampre
vert qui pendait en festons: le raisin, plus clatant que la pourpre, ne
pouvait se cacher sous les feuilles, et la vigne tait accable sous son
fruit. Le figuier, l'olivier, le grenadier, et tous les autres arbres
couvraient la campagne, et en faisaient un grand jardin.

Calypso, ayant montr  Tlmaque toutes ces beauts naturelles, lui
dit: Reposez-vous; vos habits sont mouills, il est temps que vous en
changiez: ensuite nous nous reverrons; et je vous raconterai des
histoires dont votre coeur sera touch. En mme temps elle le fit entrer
avec Mentor dans le lieu le plus secret et le plus recul d'une grotte
voisine de celle o la desse demeurait. Les nymphes avaient eu soin
d'allumer en ce lieu un grand feu de bois de cdre, dont la bonne odeur
se rpandait de tous cts; et elles y avaient laiss des habits pour
les nouveaux htes.

Tlmaque, voyant qu'on lui avait dsign une tunique d'une laine fine
dont la blancheur effaait celle de la neige, et une robe de pourpre
avec une broderie d'or, prit le plaisir qui est naturel  un jeune
homme, en considrant cette magnificence.

Mentor lui dit d'un ton grave: Est-ce donc l,  Tlmaque, les penses
qui doivent occuper le coeur du fils d'Ulysse? Songez plutt  soutenir
la rputation de votre pre, et  vaincre la fortune qui vous perscute.
Un jeune homme qui aime  se parer vainement, comme une femme, est
indigne de la sagesse et de la gloire: la gloire n'est due qu' un coeur
qui sait souffrir la peine et fouler aux pieds les plaisirs.

Tlmaque rpondit en soupirant: Que les dieux me fassent prir plutt
que de souffrir que la mollesse et la volupt s'emparent de mon coeur!
Non, non, le fils d'Ulysse ne sera jamais vaincu par les charmes d'une
vie lche et effmine. Mais quelle faveur du ciel nous a fait trouver,
aprs notre naufrage, cette desse ou cette mortelle qui nous comble de
biens?

Craignez, repartit Mentor, qu'elle ne vous accable de maux; craignez ses
trompeuses douceurs plus que les cueils qui ont bris votre navire: le
naufrage et la mort sont moins funestes que les plaisirs qui attaquent
la vertu. Gardez-vous bien de croire ce qu'elle vous racontera. La
jeunesse est prsomptueuse, elle se promet tout d'elle-mme: quoique
fragile, elle croit pouvoir tout, et n'avoir jamais rien  craindre;
elle se confie lgrement et sans prcaution. Gardez-vous d'couter les
paroles douces et flatteuses de Calypso, qui se glisseront comme un
serpent sous les fleurs; craignez le poison cach; dfiez-vous de
vous-mme, et attendez toujours mes conseils.

Ensuite ils retournrent auprs de Calypso, qui les attendait. Les
nymphes, avec leurs cheveux tresss et des habits blancs, servirent
d'abord un repas simple, mais exquis pour le got et pour la propret.
On n'y voyait aucune autre viande que celle des oiseaux qu'elles avaient
pris dans des filets, ou des btes qu'elles avaient perces de leurs
flches  la chasse: un vin plus doux que le nectar coulait des grands
vases d'argent dans des tasses d'or couronnes de fleurs. On apporta
dans des corbeilles tous les fruits que le printemps promet et que
l'automne rpand sur la terre. En mme temps, quatre jeunes nymphes se
mirent  chanter. D'abord elles chantrent le combat des dieux contre
les gants, puis les amours de Jupiter et de Sml, la naissance de
Bacchus et son ducation conduite par le vieux Silne, la course
d'Atalante et d'Hippomne, qui fut vainqueur par le moyen des pommes
d'or venues du jardin des Hesprides; enfin la guerre de Troie fut aussi
chante; les combats d'Ulysse et sa sagesse furent levs jusqu'aux
cieux. La premire des nymphes, qui s'appelait Leucotho, joignit les
accords de sa lyre aux douces voix de toutes les autres. Quand Tlmaque
entendit le nom de son pre, les larmes qui coulrent de ses joues
donnrent un nouveau lustre  sa beaut. Mais comme Calypso aperut
qu'il ne pouvait manger, et qu'il tait saisi de douleur, elle fit signe
aux nymphes. A l'instant on chanta le combat des Centaures avec les
Lapithes, et la descente d'Orphe aux enfers pour en retirer Eurydice.

Quand le repas fut fini, la desse prit Tlmaque, et lui parla ainsi:
Vous voyez, fils du grand Ulysse, avec quelle faveur je vous reois. Je
suis immortelle: nul mortel ne peut entrer dans cette le sans tre puni
de sa tmrit; et votre naufrage mme ne vous garantirait pas de mon
indignation, si d'ailleurs je ne vous aimais Votre pre a eu le mme
bonheur que vous; mais, hlas! il n'a pas su en profiter. Je l'ai gard
longtemps dans cette le: il n'a tenu qu' lui d'y vivre avec moi dans
un tat immortel; mais l'aveugle passion de retourner dans sa misrable
patrie lui fit rejeter tous ces avantages. Vous voyez tout ce qu'il a
perdu pour Ithaque[6], qu'il n'a pu revoir. Il voulut me quitter: il
partit; et je fus venge par la tempte: son vaisseau, aprs avoir t
le jouet des vents, fut enseveli dans les ondes. Profitez d'un si triste
exemple. Aprs son naufrage, vous n'avez plus rien  esprer, ni pour le
revoir, ni pour rgner jamais dans l'le d'Ithaque aprs lui:
consolez-vous de l'avoir perdu, puisque vous trouvez ici une divinit
prte  vous rendre heureux, et un royaume qu'elle vous offre.

La desse ajouta  ces paroles de longs discours pour montrer combien
Ulysse avait t heureux auprs d'elle: elle raconta ses aventures dans
la caverne du cyclope Polyphme, et chez Antiphates, roi des
Lestrygons[7]; elle n'oublia pas ce qui lui tait arriv dans l'le de
Circ[8], fille du Soleil, ni les dangers qu'il avait courus entre
Scylle et Charybde[9]. Elle reprsenta la dernire tempte que Neptune
avait excite contre lui quand il partit d'auprs d'elle. Elle voulut
faire entendre qu'il tait pri dans ce naufrage, et elle supprima son
arrive dans l'le des Phaciens[10].

Tlmaque, qui s'tait d'abord abandonn trop promptement  la joie
d'tre si bien trait de Calypso, reconnut enfin son artifice et la
sagesse des conseils que Mentor venait de lui donner. Il rpondit en peu
de mots: O desse, pardonnez  ma douleur: maintenant je ne puis que
m'affliger: peut-tre que dans la suite j'aurai plus de force pour
goter la fortune que vous m'offrez; laissez-moi en ce moment pleurer
mon pre; vous savez mieux que moi combien il mrite d'tre pleur.

Calypso n'osa d'abord le presser d'avantage: elle feignit mme d'entrer
dans sa douleur et de s'attendrir pour Ulysse. Mais, pour mieux
connatre les moyens de toucher le coeur du jeune homme, elle lui demanda
comment il avait fait naufrage, et par quelles aventures il tait sur
ces ctes. Le rcit de mes malheurs, dit-il, serait trop long. Non, non,
rpondit-elle; il me tarde de les savoir, htez-vous de me les raconter.
Elle le pressa longtemps. Enfin il ne put lui rsister, et il parla
ainsi:

J'tais parti d'Ithaque pour aller demander aux autres rois revenus du
sige de Troie des nouvelles de mon pre. Les amants de ma mre Pnlope
furent surpris de mon dpart: j'avais pris soin de le leur cacher,
connaissant leur perfidie. Nestor, que je vis  Pylos[11], ni Mnlas,
qui me reut avec amiti dans Lacdmone, ne purent m'apprendre si mon
pre tait encore en vie. Lass de vivre toujours en suspens et dans
l'incertitude, je me rsolus d'aller dans la Sicile, o j'avais ou dire
que mon pre avait t jet par les vents. Mais le sage Mentor, que vous
voyez ici prsent, s'opposait  ce tmraire dessein: il me
reprsentait, d'un ct, les Cyclopes, gants monstrueux qui dvorent
les hommes; de l'autre, la flotte d'ne et des Troyens, qui taient sur
ces ctes. Ces Troyens, disait-t-il, sont anims contre tous les Grecs;
mais surtout ils rpandraient avec plaisir le sang du fils d'Ulysse.
Retournez, continuait-il, en Ithaque: peut-tre que votre pre, aim des
dieux, y sera aussitt que vous. Mais si les dieux ont rsolu sa perte,
s'il ne doit jamais revoir sa patrie, du moins il faut que vous alliez
le venger, dlivrer votre mre, montrer votre sagesse  tous les
peuples, et faire voir en vous  toute la Grce un roi aussi digne de
rgner que le fut jamais Ulysse lui-mme.

Ces paroles taient salutaires, mais je n'tais pas assez prudent pour
les couter; je n'coutais que ma passion. Le sage Mentor m'aima jusqu'
me suivre dans un voyage tmraire que j'entreprenais contre ses
conseils, et les dieux permirent que je fisse une faute qui devait
servir  me corriger de ma prsomption.

Pendant qu'il parlait, Calypso regardait Mentor. Elle tait tonne;
elle croyait sentir en lui quelque chose de divin; mais elle ne pouvait
dmler ses penses confuses; ainsi, elle demeurait pleine de crainte et
de dfiance  la vue de cet inconnu. Alors elle apprhenda de laisser
voir son trouble. Continuez, dit-elle  Tlmaque, et satisfaites ma
curiosit. Tlmaque reprit ainsi:

Nous emes assez longtemps un vent favorable pour aller en Sicile: mais
ensuite une noire tempte* droba le ciel  nos yeux, et nous fmes
envelopps dans une profonde nuit. A la lueur des clairs, nous
apermes d'autres vaisseaux exposs au mme pril, et nous reconnmes
bientt que c'taient les vaisseaux d'ne; ils n'taient pas moins 
craindre pour nous que les rochers. Alors, je compris, mais trop tard,
ce que l'ardeur d'une jeunesse imprudente m'avait empch de considrer
attentivement. Mentor parut dans ce danger, non-seulement ferme et
intrpide, mais encore plus gai qu' l'ordinaire; c'tait lui qui
m'encourageait; je sentais qu'il m'inspirait une force invincible. Il
donnait tranquillement tous les ordres, pendant que le pilote tait
troubl. Je lui disais: Mon cher Mentor, pourquoi ai-je refus de suivra
vos conseils! Ne suis-je pas malheureux d'avoir voulu me croire
moi-mme, dans un ge o l'on n'a ni prvoyance de l'avenir, ni
exprience du pass, ni modration pour mnager le prsent! Oh! si
jamais nous chappons de cette tempte, je me dfierai de moi-mme comme
de mon plus dangereux ennemi: c'est vous Mentor, que je croirai
toujours..

Mentor, en souriant, me rpondait: Je n'ai gard de vous reprocher la
faute que vous avez faite; il suffit que vous la sentiez et qu'elle vous
serve  tre une autre fois plus modr dans vos dsirs. Mais quand le
pril sera pass, la prsomption reviendra peut-tre. Maintenant il faut
se soutenir par le courage. Avant que de se jeter dans le pril, il faut
le prvoir et le craindre; mais, quand on y est, il ne reste plus qu'
le mpriser. Soyez donc le digne fils d'Ulysse; montrez un coeur plus
grand que tous les maux qui vous menacent.

La douceur et le courage du sage Mentor me charmrent, mais je fus
encore bien plus surpris quand je vis avec quelle adresse il nous
dlivra des Troyens. Dans le moment o le ciel commenait  s'claircir
et o les Troyens, nous voyant de prs, n'auraient pas manqu de nous
reconnatre, il remarqua un de leurs vaisseaux qui tait presque
semblable au ntre et que la tempte avait cart. La poupe en tait
couronne de certaines fleurs; il se hta de mettre sur notre poupe des
couronnes de fleurs semblables; il les attacha lui-mme avec des
bandelettes de la mme couleur que celles des Troyens; il ordonna 
tous nos rameurs de se baisser le plus qu'ils pourraient le long de
leurs bancs, pour n'tre point reconnus des ennemis. En cet tat, nous
passmes au milieu de leur flotte; ils poussrent des cris de joie en
nous voyant, comme en revoyant des compagnons qu'ils avaient crus
perdus. Nous fmes mme contraints, par la violence de la mer, d'aller
assez longtemps avec eux; enfin, nous demeurmes un peu derrire, et,
pendant que les vents imptueux les poussaient vers l'Afrique, nous
fmes les derniers efforts pour aborder,  force de rames, sur la cte
voisine de Sicile.

Nous y 'arrivmes en effet. Mais ce que nous cherchions n'tait gure
moins funeste que la flotte qui nous faisait fuir. Nous trouvmes sur
cette cte de Sicile d'autres Troyens ennemis des Grecs. C'tait l que
rgnait le vieux Aceste, sorti de Troie. A peine fmes-nous arrivs sur
ce rivage, que les habitants crurent que nous tions ou d'autres peuples
de l'le, arms pour les surprendre, ou des trangers qui venaient
s'emparer de leurs terres. Ils brlent notre vaisseau; dans le premier
emportement, ils gorgent tous nos compagnons, ils ne rservent que
Mentor et moi pour nous prsenter  Aceste, afin qu'il pt savoir de
nous quels taient nos desseins et d'o nous venions. Nous entrons dans
la ville, les mains lies derrire le dos; et notre mort n'tait
retarde que pour nous faire servir de spectacle  un peuple cruel,
quand on saurait que nous tions Grecs.

On nous prsenta d'abord  Aceste, qui, tenant son sceptre d'or en main,
jugeait les peuples et se prparait  un grand sacrifice. Il nous
demanda, d'un ton sevre, quel tait notre pays et le sujet de notre
voyage. Mentor se hta de rpondre, et lui dit: Nous venons de ctes de
la grande Hesprie, et notre patrie n'est pas loin de l: ainsi il vita
de dire que nous tions Grecs. Mais Aceste, sans l'couter davantage, et
nous prenant pour des trangers qui cachaient leur dessein, ordonna
qu'on nous envoyt dans une fort voisine, o nous servirions en
esclaves sous ceux qui gouvernaient ses troupeaux.

Cette condition me parut plus dure que la mort. Je m'criai: O roi,
faites-nous mourir plutt que de nous traiter si indignement; sachez que
je suis Tlmaque, fils du sage Ulysse, roi des Ithaciens. Je cherche
mon pre dans toutes les mers; si je ne puis le trouver, ni retourner
dans ma patrie, ni viter la servitude, tez-moi la vie, que je ne
saurais supporter.

A peine eus-je prononc ces mots, que tout le peuple mu s'cria qu'il
fallait faire prir le fils de ce cruel Ulysse, dont les artifices
avaient renvers la ville de Troie. O fils d'Ulysse, me dit Aceste, je
ne puis refuser votre sang aux mnes de tant de Troyens que votre pre a
prcipits sur les rivages du noir Cocyte: vous, et celui qui vous mne,
vous prirez. En mme temps, un vieillard de la troupe proposa au roi de
nous immoler sur le tombeau d'Anchise. Leur sang, disait-il, sera
agrable  l'ombre de ce hros; ne mme, quand il saura un tel
sacrifice, sera touch de voir combien vous aimez ce qu'il avait de plus
cher au monde.

Tout le peuple applaudit  cette proposition, et ne songea plus qu'
nous immoler. Dj on nous menait sur le tombeau d'Anchise; on y avait
dress deux autels, o le feu sacr tait allum; le glaive qui devait
nous percer tait devant nos yeux; on nous avait couronns de fleurs, et
nulle compassion ne pouvait garantir notre vie; c'tait fait de nous,
quand Mentor demanda tranquillement  parler au roi. Il lui dit:

O Aceste, si le malheur du jeune Tlmaque, qui n'a jamais port les
armes contre les Troyens, ne peut vous toucher, du moins que votre
propre intrt vous touche. La science que j'ai acquise des prsages et
de la volont des dieux me fait connatre qu'avant que trois jours
soient couls vous serez attaqu par des peuples barbares, qui viennent
comme un torrent du haut des montagnes, pour inonder votre ville et pour
ravager tout votre pays. Htez-vous de les prvenir; mettez vos peuples
sous les armes, et ne perdez pas un moment pour retirer au dedans de vos
murailles les riches troupeaux que vous avez dans la campagne. Si ma
prdiction est fausse, vous serez libre de nous immoler dans trois
jours; si, au contraire, elle est vritable, souvenez-vous qu'on ne doit
pas ter la vie  ceux de qui on la tient.

Aceste fut tonn de ces paroles, que Mentor lui disait avec une
assurance qu'il n'avait jamais trouve en aucun homme. Je vois bien,
rpondit-il,  tranger, que les dieux, qui vous ont si mal partag pour
tous les dons de la fortune, vous ont accord une sagesse qui est plus
estimable que toutes les prosprits. En mme temps, il retarda le
sacrifice, et donna avec diligence les ordres ncessaires pour prvenir
l'attaque dont Mentor l'avait menac. On ne voyait de tous cts que des
femmes tremblantes, des vieillards courbs, de petits enfants, les
larmes aux yeux, qui se retiraient dans la ville. Les boeufs mugissants
et les brebis blantes venaient en foule, quittant les gras pturages,
et ne pouvant trouver assez d'tables pour tre mis  couvert. C'tait,
de toutes parts, des cris confus de gens qui se poussaient les uns les
autres, qui ne pouvaient s'entendre, qui prenaient dans ce trouble un
inconnu pour leur ami, et qui couraient sans savoir o tendaient leurs
pas. Mais les principaux de la ville, se croyant plus sages que les
autres, s'imaginaient que Mentor tait un imposteur qui avait fait une
fausse prdiction pour sauver sa vie.

Avant la fin du troisime jour, pendant qu'ils taient pleins de ces
penses, on vit sur le penchant des montagnes voisines un tourbillon de
poussire; puis on aperut une troupe innombrable de Barbares arms:
c'taient les Himriens[12], peuples froces, avec les nations qui
habitent sur les monts Nbrodes, et sur le sommet d'Acratas, o rgne un
hiver que les zphyrs n'ont jamais adouci. Ceux qui avaient mpris la
prdiction de Mentor perdirent leurs esclaves et leurs troupeaux. Le roi
dit  Mentor: J'oublie que vous tes des Grecs; nos ennemis deviennent
nos amis fidles. Les dieux vous ont envoys pour nous sauver, je
n'attends pas moins de votre valeur que de la sagesse de vos conseils;
htez-vous de nous secourir.

Mentor montre dans ses yeux une audace qui tonne les plus fiers
combattants. Il prend un bouclier, un casque, une pe, une lance; il
range les soldats d'Aceste; il marche  leur tte, et s'avance en bon
ordre vers les ennemis. Aceste, quoique plein de courage, ne peut dans
sa vieillesse le suivre que de loin. Je le suis de plus prs, mais je ne
puis galer sa valeur. Sa cuirasse ressemblait, dans le combat, 
l'immortelle gide. La mort courait de rang en rang partout sous ses
coups. Semblable  un lion de Numidie que la cruelle faim dvore, et qui
entre dans un troupeau de faibles brebis, il dchire, il gorge, il nage
dans le sang; et les bergers, loin de secourir le troupeau, fuient,
tremblants, pour se drober  sa fureur*.

Ces Barbares, qui espraient de surprendre la ville, furent eux-mmes
surpris et dconcerts. Les sujets d'Aceste, anims par l'exemple et par
les ordres de Mentor, eurent une vigueur dont ils ne se croyaient point
capables. De ma lance je renversai le fils du roi de ce peuple ennemi.
Il tait de mon ge, mais il tait plus grand que moi; car ce peuple
venait d'une race de gants qui taient de la mme origine que les
Cyclopes. Il mprisait un ennemi aussi faible que moi: mais, sans
m'tonner de sa force prodigieuse, ni de son air sauvage et brutal, je
poussai ma lance contre sa poitrine, et je lui fis vomir, en expirant,
des torrents d'un sang noir. Il pensa m'craser. Dans sa chute, le bruit
de ses armes retentit jusques aux montagnes. Je pris ses dpouilles, et
je revins trouver Aceste. Mentor, ayant achev de mettre les ennemis en
dsordre, les tailla en pices, et poussa les fuyards jusque dans les
forts.

Un succs si inespr fit regarder Mentor comme un homme chri et
inspir des dieux. Aceste, touch de reconnaissance, nous avertit qu'il
craignait tout pour nous, si les vaisseaux d'ne revenaient en Sicile:
il nous en donna un pour retourner sans retardement en notre pays, nous
combla de prsents, et nous pressa de partir pour prvenir tous les
malheurs qu'il prvoyait; mais il ne voulut nous donner ni un pilote ni
des rameurs de sa nation, de peur qu'ils ne fussent trop exposs sur les
ctes de la Grce. Il nous donna des marchands phniciens, qui, tant en
commerce avec tous les peuples du monde, n'avaient rien  craindre, et
qui devaient ramener le vaisseau  Aceste quand ils nous auraient
laisss  Ithaque. Mais les dieux, qui se jouent des desseins des
hommes, nous rservaient  d'autres dangers.




LIVRE DEUXIME.

SOMMAIRE.

Tlmaque raconte que le vaisseau tyrien qu'il montait ayant t pris
par Ssostris, il fut fait prisonnier ainsi que Mentor, et emmen captif
en gypte.--Merveilles de ce pays: sagesse de son gouvernement.--Mentor
est envoy esclave en thiopie, et Tlmaque est rduit  conduire un
troupeau dans le dsert d'Oasis. Un prtre d'Apollon, Termosiris, le
console et lui apprend  imiter ce dieu qui avait t autrefois berger
chez Admte, roi de Thessalie.--Bientt Ssostris, inform de tout ce
que fait de merveilleux Tlmaque parmi les bergers, le rappelle,
reconnat son innocence et lui promet de le renvoyer  Ithaque.--La mort
de Ssostris amne de nouveaux malheurs pour Tlmaque.--Il est enferm
dans une tour au bord de la mer.--Du haut de cette tour il voit le
nouveau roi d'gypte, Bocchoris, prir dans un combat contre ses sujets
rvolts et secourus par les Phniciens.


Les Tyriens, par leur fiert, avaient irrit contre eux le grand roi
Ssostris, qui rgnait en gypte, et qui avait conquis tant de royaumes.
Les richesses qu'ils ont acquises par le commerce, et la force de
l'imprenable ville de Tyr[13], situe dans la mer, avaient enfl le coeur
de ces peuples. Ils avaient refus de payer  Ssostris le tribut qu'il
leur avait impos en revenant de ses conqutes; et ils avaient fourni
des troupes  son frre, qui avait voulu,  son retour, le massacrer au
milieu des rjouissances d'un grand festin. Ssostris avait rsolu, pour
abattre leur orgueil, de troubler leur commerce dans toutes les mers.
Ses vaisseaux allaient de tous cts cherchant les Phniciens. Une
flotte gyptienne nous rencontra, comme nous commencions  perdre de vue
les montagnes de la Sicile. Le port et la terre semblaient fuir derrire
nous, et se perdre dans les nues*. En mme temps nous voyions approcher
les navires des gyptiens, semblables  une ville flottante. Les
Phniciens les reconnurent, et voulurent s'en loigner: mais il n'tait
plus temps; leurs voile taient meilleures que les ntres; le vent les
favorisait; leurs rameurs taient en plus grand nombre: ils nous
abordent, nous prennent, et nous emmnent prisonniers en gypte.

En vain je leur reprsentai que nous n'tions pas Phniciens;  peine
daignrent-ils m'couter: ils nous regardrent comme des esclaves dont
les Phniciens trafiquaient; et ils ne songrent qu'au profit d'une
telle prise. Dj nous remarquons les eaux de la mer qui blanchissent
par le mlange de celles du Nil, et nous voyons la cte d'gypte presque
aussi basse que la mer. Ensuite nous arrivons  l'le de Pharos[14],
voisine de la ville de No: de l nous remontons le Nil jusques 
Memphis[15].

Si la douleur de notre captivit ne nous et rendus insensibles  tous
les plaisirs, nos yeux auraient t charms de voir cette fertile terre
d'gypte, semblable  un jardin dlicieux arros d'un nombre infini de
canaux. Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans
apercevoir des villes opulentes, des maisons de campagne agrablement
situes, des terres qui se couvraient tous les ans d'une moisson dore
sans se reposer jamais, des prairies pleines de troupeaux, des
laboureurs qui taient accabls sous le poids des fruits que la terre
panchait de son sein; des bergers qui faisaient rpter les doux sons
de leurs fltes et de leurs chalumeaux  tous les chos d'alentour.

Heureux, disait Mentor, le peuple qui est conduit par un sage roi! il
est dans l'abondance; il vit heureux, et aime celui  qui il doit tout
son bonheur. C'est ainsi, ajoutait-il,  Tlmaque, que vous devez
rgner et faire la joie de vos peuples, si les dieux vous font possder
le royaume de votre pre. Aimez vos peuples comme vos enfants; gotez le
plaisir d'tre aim d'eux; et faites qu'ils ne puissent jamais sentir la
paix et la joie sans se ressouvenir que c'est un bon roi qui leur a fait
ces riches prsents. Les rois qui ne songent qu' se faire craindre, et
qu' abattre leurs sujets pour les rendre plus soumis, sont les flaux
du genre humain. Ils sont craints comme ils le veulent tre; mais ils
sont has, dtests; et ils ont encore plus  craindre de leurs sujets,
que leurs sujets n'ont  craindre d'eux.

Je rpondais  Mentor: Hlas! il n'est pas question de songer aux
maximes suivant lesquelles on doit rgner; il n'y a plus d'Ithaque pour
nous; nous ne reverrons jamais ni notre patrie, ni Pnlope: et quand
mme Ulysse retournerait plein de gloire dans son royaume, il n'aura
jamais la joie de m'y voir; jamais je n'aurai celle de lui obir pour
apprendre  commander. Mourons, mon cher Mentor; nulle autre pense ne
nous est plus permise: mourons, puisque les dieux n'ont aucune piti de
nous.

En parlant ainsi, de profonds soupirs entrecoupaient toutes mes paroles.
Mais Mentor, qui craignait les maux avant qu'ils arrivassent, ne savait
plus ce que c'tait que de les craindre ds qu'ils taient arrivs.
Indigne fils du sage Ulysse! s'criait-il, quoi donc! vous vous laissez
vaincre  votre malheur! Sachez que vous reverrez un jour l'le
d'Ithaque et Pnlope. Vous verrez mme dans sa premire gloire celui
que vous n'avez point connu, l'invincible Ulysse*, que la fortune ne
peut abattre, et qui, dans ses malheurs, encore plus grands que les
vtres, vous apprend  ne vous dcourager jamais. Oh! s'il pouvait
apprendre, dans les terres loignes o la tempte l'a jet, que son
fils ne sait imiter ni sa patience ni son courage, cette nouvelle
l'accablerait de honte, et lui serait plus rude que tous les malheurs
qu'il souffre depuis si longtemps.

Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l'abondance rpandue dans
toute la campagne d'gypte, o l'on comptait jusqu' vingt-deux mille
villes. Il admirait la bonne police de ces villes: la justice exerce en
faveur du pauvre contre le riche; la bonne ducation des enfants, qu'on
accoutumait  l'obissance, au travail,  la sobrit,  l'amour des
arts ou des lettres; l'exactitude pour toutes les crmonies de
religion; le dsintressement, le dsir de l'honneur, la fidlit pour
les hommes, et la crainte pour les dieux, que chaque pre inspirait 
ses enfants. Il ne se lassait point d'admirer ce bel ordre. Heureux, me
disait-il sans cesse, le peuple qu'un sage roi conduit ainsi! mais
encore plus heureux le roi qui fait le bonheur de tant de peuples, et
qui trouve le sien dans sa vertu! Il tient les hommes par un lien
beaucoup plus fort que celui de la crainte, c'est celui de l'amour.
Non-seulement on lui obit, mais encore on aime  lui obir. Il rgne
dans tous les coeurs: chacun, bien loin de vouloir s'en dfaire, craint
de le perdre, et donnerait sa vie pour lui.

Je remarquais ce que disait Mentor, et je sentais renatre mon courage
au fond de mon coeur,  mesure que ce sage ami me parlait. Aussitt que
nous fmes arrivs  Memphis, ville opulente et magnifique, le
gouverneur ordonna que nous irions jusqu' Thbes[16] pour tre
prsents au roi Ssostris, qui voulait examiner les choses par
lui-mme, et qui tait fort anim contre les Tyriens. Nous remontmes
donc encore le long du Nil, jusqu' cette fameuse Thbes  cent portes,
o habitait ce grand roi. Cette ville nous parut d'une tendue immense,
et plus peuple que les plus florissantes de la Grce. La police y est
parfaite pour la propret des rues, pour le cours des eaux, pour la
commodit des bains, pour la culture des arts, et pour la sret
publique. Les places sont ornes de fontaines et d'oblisques; les
temples sont de marbre, et d'une architecture simple, mais majestueuse.
Le palais du prince est lui seul comme une grande ville, on n'y voit que
colonnes de marbre, que pyramides et oblisques, que statues colossales,
que meubles d'or et d'argent massif.

Ceux qui nous avaient pris dirent au roi que nous avions t trouvs
dans un navire phnicien. Il coutait chaque jour,  certaines heures
rgles, tous ceux de ses sujets qui avaient, ou des plaintes  lui
faire, ou des avis  lui donner. Il ne mprisait ni ne rebutait
personne, et ne croyait tre roi que pour faire du bien  tous ses
sujets, qu'il aimait comme ses enfants. Pour les trangers, il les
recevait avec bont, et voulait les voir, parce qu'il croyait qu'on
apprenait toujours quelque chose d'utile en s'instruisant des moeurs et
des maximes des peuples loigns. Cette curiosit du roi fit qu'on nous
prsenta  lui. Il tait sur un trne d'ivoire, tenant en main un
sceptre d'or. Il tait dj vieux, mais agrable, plein de douceur et de
majest; il jugeait tous les jours les peuples, avec une patience et une
sagesse qu'on admirait sans flatterie. Aprs avoir travaill toute la
journe  rgler les affaires et  rendre une exacte justice, il se
dlassait le soir  couter des hommes savants, ou  converser avec les
plus honntes gens, qu'il savait bien choisir pour les admettre dans sa
familiarit. On ne pouvait lui reprocher en toute sa vie que d'avoir
triomph avec trop de faste des rois qu'il avait vaincus, et de s'tre
confi  un de ses sujets que je vous dpeindrai tout  l'heure.

Quand il me vit, il fut touch de ma jeunesse et de ma douleur; il me
demanda ma patrie et mon nom. Nous fmes tonns de la sagesse qui
parlait par sa bouche. Je rpondis: O grand roi, vous n'ignorez pas le
sige de Troie, qui a dur dix ans, et sa ruine, qui a cot tant de
sang  toute la Grce. Ulysse, mon pre, a t un des principaux rois
qui ont ruin cette ville: il erre sur toutes les mers, sans pouvoir
retrouver l'le d'Ithaque, qui est son royaume. Je le cherche; et un
malheur semblable au sien fait que j'ai t pris. Rendez-moi  mon pre
et  ma patrie. Ainsi puissent les dieux vous conserver  vos enfants,
et leur faire sentir la joie de vivre sous un si bon pre!

Ssostris continuait  me regarder d'un oeil de compassion; mais, voulant
savoir si ce que je disais tait vrai, il nous renvoya  un de ses
officiers, qui fut charg de savoir de ceux qui avaient pris notre
vaisseau si nous tions effectivement ou Grecs ou Phniciens. S'ils sont
Phniciens, dit je roi, il faut doublement les punir, pour tre nos
ennemis, et plus encore pour avoir voulu nous tromper par un lche
mensonge: si, au contraire, ils sont Grecs, je veux qu'on les traite
favorablement, et qu'on les renvoie dans leur pays, sur un de mes
vaisseaux, car j'aime la Grce; plusieurs gyptiens y ont donn des
lois. Je connais la vertu d'Hercule; la gloire d'Achille est parvenue
jusqu' nous; et j'admire ce qu'on m'a racont de la sagesse du
malheureux Ulysse: tout mon plaisir est de secourir la vertu
malheureuse.

L'officier auquel le roi renvoya l'examen de notre affaire avait l'me
aussi corrompue et aussi artificieuse que Ssostris tait sincre et
gnreux. Cet officier se nommait Mthophis; il nous interrogea pour
tcher de nous surprendre, et, comme il vit que Mentor rpondait avec
plus de sagesse que moi, il le regarda avec aversion et avec dfiance;
car les mchants s'irritent contre les bons. Il nous spara; et, depuis
ce moment, je ne sus point ce qu'tait devenu Mentor. Cette sparation
fut un coup de foudre pour moi. Mthophis esprait toujours qu'en nous
questionnant sparment il pourrait nous faire dire des choses
contraires; surtout il croyait m'blouir par ses promesses flatteuses et
me faire avouer ce que Mentor lui aurait cach. Enfin, il ne cherchait
pas de bonne foi la vrit; mais il voulait trouver quelque prtexte de
dire au roi que nous tions des Phniciens, pour nous faire ses
esclaves. En effet, malgr notre innocence et malgr la sagesse du roi,
il trouva le moyen de le tromper.

Hlas!  quoi les rois sont-ils exposs! les plus sages mme sont
souvent surpris. Des hommes artificieux et intresss les environnent;
les bons se retirent, parce qu'ils ne sont ni empresss ni flatteurs;
les bons attendent qu'on les cherche, et les princes ne savent gure les
aller chercher; au contraire, les mchants sont hardis, trompeurs,
empresss  s'insinuer et  plaire, adroits  dissimuler, prts  tout
faire contre l'honneur et la conscience pour contenter les passions de
celui qui rgne. O qu'un roi est malheureux d'tre expos aux artifices
des mchants! Il est perdu, s'il ne repousse la flatterie et s'il
n'aime ceux qui disent hardiment la vrit. Voil les rflexions que je
faisais dans mon malheur, et je rappelais tout ce que j'avais ou dire 
Mentor. Cependant Mthophis m'envoya vers les montagnes du dsert
d'Oasis, avec ses esclaves, afin que je servisse avec eux  conduire ses
grands troupeaux.

En cet endroit, Calypso interrompit Tlmaque, disant: Eh bien! que
ftes-vous alors, vous qui aviez prfr en Sicile la mort  la
servitude? Tlmaque rpondit: Mon malheur croissait toujours; je
n'avais plus la misrable consolation de choisir entre la servitude et
la mort; il fallut tre esclave et puiser, pour ainsi dire, toutes les
rigueurs de la fortune. Il ne me restait plus aucune esprance, et je ne
pouvais pas mme dire un mot pour travailler  me dlivrer. Mentor m'a
dit depuis qu'on l'avait vendu  des thiopiens, et qu'il les avait
suivis en thiopie.

Pour moi, j'arrivai dans des dserts affreux; on y voit des sables
brlants au milieu des plaines. Des neiges qui ne se fondent jamais font
un hiver perptuel sur le sommet des montagnes; et on trouve seulement,
pour nourrir les troupeaux, des pturages parmi des rochers, vers le
milieu du penchant de ces montagnes escarpes; les valles y sont si
profondes, qu' peine le soleil y peut faire luire ses rayons.

Je ne trouvai d'autres hommes, en ce pays, que des bergers aussi
sauvages que le pays mme. L, je passais les nuits  dplorer mon
malheur, et les jours,  suivre un troupeau, pour viter la fureur
brutale d'un premier esclave, qui, esprant d'obtenir sa libert,
accusait sans cesse les autres pour faire valoir  son matre son zle
et son attachement  ses intrts. Cet esclave se nommait Buthis. Je
devais succomber en cette occasion: la douleur me pressant, j'oubliai un
jour mon troupeau, et je m'tendis sur l'herbe auprs d'une caverne ou
j'attendais la mort, ne pouvant plus supporter mes peines.

En ce moment, je remarquai que toute la montagne tremblait; les chnes
et les pins semblaient descendre du sommet de la montagne; les vents
retenaient leurs haleines; une voix mugissante sortit de la caverne et
me fit entendre ces paroles: Fils du sage Ulysse, il faut que tu
deviennes, comme lui, grand par la patience; les princes qui ont
toujours t heureux ne sont gure dignes de l'tre; la mollesse les
corrompt, l'orgueil les enivre. Que tu seras heureux, si tu surmontes
tes malheurs, et si tu ne les oublies jamais! Tu reverras Ithaque, et ta
gloire montera jusqu'aux astres. Quand tu seras le matre des autres
hommes, souviens-toi que tu as t faible, pauvre et souffrant comme
eux*; prends plaisir  les soulager; aime ton peuple, dteste la
flatterie, et sache que tu ne seras grand qu'autant que tu seras modr
et courageux pour vaincre tes passions.

Ces paroles divines entrrent jusqu'au fond de mon coeur; elles y firent
renatre la joie et le courage. Je ne sentis point cette horreur qui
fait dresser les cheveux sur la tte et qui glace le sang dans les
veines, quand les dieux se communiquent aux mortels; je me levai
tranquille, j'adorai  genoux, les mains leves vers le ciel, Minerve, 
qui je crus devoir cet oracle. En mme temps, je me trouvai un nouvel
homme; la sagesse clairait mon esprit, je sentais une douce force pour
modrer toutes mes passions, et pour arrter l'imptuosit de ma
jeunesse. Je me fis aimer de tous les bergers du dsert; ma douceur, ma
patience, mon exactitude, apaisrent enfin le cruel Buthis, qui tait en
autorit sur les autres esclaves, et qui avait voulu d'abord me
tourmenter.

Pour mieux supporter l'ennui de la captivit et de la solitude, je
cherchai des livres, car j'tais accabl de tristesse, faute de quelque
instruction qui pt nourrir mon esprit et le soutenir. Heureux,
disais-je, ceux qui se dgotent des plaisirs violents, et qui savent se
contenter des douceurs d'une vie innocente! Heureux ceux qui se
divertissent en s'instruisant*, et qui se plaisent  cultiver leur
esprit par les sciences! En quelque endroit que la fortune ennemie les
jette, ils portent toujours avec eux de quoi s'entretenir et l'ennui,
qui dvore les autres hommes au milieu mme des dlices, est inconnu 
ceux qui savent s'occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment 
lire et qui ne sont point, comme moi, privs de la lecture!

Pendant que ces penses roulaient dans mon esprit, je m'enfonai dans
une sombre fort, o j'aperus tout a coup un vieillard qui tenait dans
sa main un livre. Ce vieillard avait un grand front chauve et un peu
rid; une barbe blanche pendait jusqu' sa ceinture; sa taille tait
haute et majestueuse; son teint tait encore frais et vermeil, ses yeux
vifs et perants, sa voix douce, ses paroles simples et aimables. Jamais
je n'ai vu un si vnrable vieillard: il s'appelait Termosiris, et il
tait prtre d'Apollon, qu'il servait dans un temple de marbre que les
rois d'gypte avaient consacr  ce dieu dans cette fort. Le livre
qu'il tenait tait un recueil d'hymnes en l'honneur des dieux. Il
m'aborde avec amiti; nous nous entretenons. Il racontait si bien les
choses passes, qu'on croyait les voir; mais il les racontait
courtement, et jamais ses histoires ne m'ont lass. Il prvoyait
l'avenir par la profonde sagesse qui lui faisait connatre les hommes et
les desseins dont ils sont capables. Avec tant de prudence, il tait
gai, complaisant; et la jeunesse la plus enjoue n'a point autant de
grce qu'en avait cet homme dans une vieillesse si avance: aussi
aimait-il les jeunes gens, quand ils taient dociles et qu'ils avaient
le got de la vertu.

Bientt il m'aima tendrement, et me donna des livres pour me consoler:
il m'appelait: Mon fils. Je lui disais souvent: Mon pre, les dieux, qui
m'ont t Mentor, ont eu piti de moi; ils m'ont donn en vous un autre
soutien. Cet homme, semblable  Orphe ou  Linus, tait sans doute
inspir des dieux: il me rcitait les vers qu'il avait faits, et me
donnait ceux de plusieurs excellents potes favoriss des Muses.
Lorsqu'il tait revtu de sa longue robe d'une clatante blancheur, et
qu'il prenait en main sa lyre d'ivoire, les tigres, les lions et les
ours venaient le flatter et lcher ses pieds; les Satyres sortaient des
forts pour danser autour de lui; les arbres mmes paraissaient mus; et
vous auriez cru que les rochers attendris allaient descendre du haut des
montagnes au charme de ses doux accents. Il ne chantait que la grandeur
des dieux, la vertu des hros, et la sagesse des hommes qui prfrent la
gloire aux plaisirs.

Il me disait souvent que je devais prendre courage, et que les dieux
n'abandonneraient ni Ulysse, ni son fils. Enfin, il m'assura que je
devais,  l'exemple d'Apollon, enseigner aux bergers  cultiver les
Muses. Apollon, disait-il, indign de ce que Jupiter par ses foudres
troublait le ciel dans ses plus beaux jours, voulut s'en venger sur les
Cyclopes qui forgeaient les foudres, et il les pera de ses flches.
Aussitt le mont Etna cessa de vomir des tourbillons de flammes; on
n'entendit plus les coups des terribles marteaux qui, frappant
l'enclume, faisaient gmir les profondes cavernes de la terre et les
abmes de la mer: le fer et l'airain, n'tant plus polis par les
Cyclopes, commenaient  se rouiller. Vulcain, furieux, sort de sa
fournaise; quoique boiteux, il monte en diligence vers l'Olympe; il
arrive, suant et couvert d'une noire poussire, dans l'assemble des
dieux; il fait des plaintes amres. Jupiter s'irrite contre Apollon, le
chasse du ciel et le prcipite sur la terre. Son char vide faisait de
lui-mme son cours ordinaire, pour donner aux hommes les jours et les
nuits avec le changement rgulier des saisons. Apollon, dpouill de
tous ses rayons, fut contraint de se faire berger, et de garder les
troupeaux du roi Admte. Il jouait de la flte; et tous les autres
bergers venaient  l'ombre des ormeaux, sur le bord d'une claire
fontaine, couter ses chansons. Jusque-l ils avaient men une vie
sauvage et brutale; ils ne savaient que conduire leurs brebis, les
tondre, traire leur lait et faire des fromages: toute la campagne tait
comme un dsert affreux.

Bientt Apollon montra  tous ces bergers les arts qui peuvent rendre
leur vie agrable. Il chantait les fleurs dont le printemps se couronne,
les parfums qu'il rpand, et la verdure qui nat sous ses pas. Puis il
chantait les dlicieuses nuits de l't, o les zphyrs rafrachissent
les hommes, et o la rose dsaltre la terre. Il mlait aussi dans ses
chansons les fruits dors dont l'automne rcompense les travaux des
laboureurs, et le repos de l'hiver, pendant lequel la jeunesse foltre
danse auprs du feu. Enfin il reprsentait les forts sombres qui
couvrent les montagnes, et les creux vallons o les rivires, par mille
dtours, semblent se jouer au milieu des riantes prairies. Il apprit
ainsi aux bergers quels sont les charmes de la vie champtre, quand on
sait goter ce que la simple nature a de merveilleux. Bientt les
bergers, avec leurs fltes, se virent plus heureux que les rois; et
leurs cabanes attiraient en foule les plaisirs purs qui fuient les
palais dors. Les jeux, les ris, les grces, suivaient partout les
innocentes bergres. Tous les jours taient des jours de fte: on
n'entendait plus que le gazouillement des oiseaux, ou la douce haleine
des zphyrs qui se jouaient dans les rameaux des arbres, ou le murmure
d'une onde claire qui tombait de quelque rocher*, ou les chansons que
les Muses inspiraient aux bergers qui suivaient Apollon. Ce dieu leur
enseignait  remporter le prix de la course, et  percer de flches les
daims et les cerfs. Les dieux mmes devinrent jaloux des bergers: cette
vie leur parut plus douce que toute leur gloire, et ils rappelrent
Apollon dans l'Olympe.

Mon fils, cette histoire doit vous instruire. Puisque vous tes dans
l'tat o fut Apollon, dfrichez cette terre sauvage; faites fleurir
comme lui le dsert; apprenez  tous ces bergers quels sont les charmes
de l'harmonie; adoucissez les coeurs farouches; montrez-leur l'aimable
vertu; faites-leur sentir combien il est doux de jouir, dans la
solitude, des plaisirs innocents que rien ne peut ter aux bergers. Un
jour, mon fils, un jour les peines et les soucis cruels qui environnent
les rois vous feront regretter sur le trne la vie pastorale.

Ayant ainsi parl, Termosiris me donna une flte si douce que les chos
de ces montagnes qui la firent entendre de tous cts, attirrent
bientt autour de nous tous les bergers voisins. Ma voix avait une
harmonie divine; je me sentais mu et comme hors de moi-mme, pour
chanter les grces dont la nature a orn la campagne. Nous passions les
jours entiers et une partie des nuits  chanter ensemble. Tous les
bergers, oubliant leurs cabanes et leurs troupeaux, taient suspendus et
immobiles autour de moi pendant que je leur donnais des leons: il
semblait que ces dserts n'eussent plus rien de sauvage; tout y tait
devenu doux et riant; la politesse des habitants semblait adoucir la
terre.

Nous nous assemblions souvent pour offrir des sacrifices dans ce temple
d'Apollon o Termosiris tait prtre. Les bergers y allaient couronns
de lauriers en l'honneur du dieu; les bergres y allaient aussi en
dansant, avec des couronnes de fleurs, et portant sur leurs ttes, dans
des corbeilles, les dons sacrs. Aprs le sacrifice, nous faisions un
festin champtre; nos plus doux mets taient le lait de nos chvres et
de nos brebis, que nous avions soin de traire nous-mmes, avec les
fruits frachement cueillis de nos propres mains, tels que les dattes,
les figues et les raisins: nos siges taient les gazons; les arbres
touffus nous donnaient une ombre plus agrable que les lambris dors des
palais des rois.

Mais ce qui acheva de me rendre fameux parmi nos bergers, c'est qu'un
jour un lion affam vint se jeter sur mon troupeau: dj il commenait
un carnage affreux, je n'avais en main que ma houlette; je m'avance
hardiment. Le lion hrisse sa crinire, me montre ses dents et ses
griffes, ouvre une gueule sche et enflamme; ses yeux paraissent pleins
de sang et de feu; il bat ses flancs avec sa longue queue. Je le
terrasse: la petite cotte de mailles dont j'tais revtu, selon la
coutume des bergers d'gypte, l'empcha de me dchirer. Trois fois je
rabattis; trois fois il se releva; il poussait des rugissements qui
faisaient retentir toutes les forts. Enfin, je l'touffai entre mes
bras; et les bergers, tmoins de ma victoire, voulurent que je me
revtisse de la peau de ce terrible lion.

Le bruit de cette action et celui du beau changement de tous nos bergers
se rpandit dans toute l'gypte; il parvint mme jusqu'aux oreilles de
Ssostris. Il sut qu'un de ces deux captifs qu'on avait pris pour des
Phniciens avait ramen l'ge d'or dans ces dserts presque
inhabitables. Il voulut me voir: car il aimait les Muses; et tout ce qui
peut instruire les hommes touchait son grand coeur. Il me vit; il
m'coula avec plaisir; il dcouvrit que Mthophis l'avait tromp par
avarice; il le condamna  une prison perptuelle, et lui ta toutes les
richesses qu'il possdait injustement. O qu'on est malheureux,
disait-il, quand on est au-dessus du reste des hommes! souvent on ne
peut voir la vrit par ses propres yeux: on est environn de gens qui
l'empchent d'arriver jusqu' celui qui commande; chacun est intress
 le tromper; chacun, sous une apparence de zle, cache son ambition. On
fait semblant d'aimer le roi, et on n'aime que les richesses qu'il
donne: on l'aime si peu, que pour obtenir ses faveurs on le flatte et on
le trahit.

Ensuite Ssostris me traita avec une tendre amiti, et rsolut de me
renvoyer en Ithaque avec des vaisseaux et des troupes, pour dlivrer
Pnlope de tous ses amants. La flotte tait dj prte; nous ne
songions qu' nous embarquer. J'admirais les coups de la fortune, qui
relve tout  coup ceux qu'elle a le plus abaisss*. Cette exprience me
faisait esprer qu'Ulysse pourrait bien revenir enfin dans son royaume
aprs quelque longue souffrance. Je pensais aussi en moi-mme que je
pourrais encore revoir Mentor, quoiqu'il et t emmen dans les pays
les plus inconnus de l'thiopie. Pendant que je retardais un peu mon
dpart, pour tcher d'en savoir des nouvelles, Ssostris, qui tait fort
g, mourut subitement, et sa mort me replongea dans de nouveaux
malheurs.

Toute l'gypte parut inconsolable de cette perte; chaque famille croyait
avoir perdu son meilleur ami, son protecteur, son pre. Les vieillards,
levant les mains au ciel, s'criaient: Jamais l'gypte n'eut un aussi
bon roi! jamais elle n'en aura de semblable! O dieux! il fallait ou ne
le montrer point aux hommes, ou ne le leur ter jamais; pourquoi faut-il
que nous survivions au grand Ssostris! Les jeunes gens disaient:
L'esprance de l'gypte est dtruite: nos pres ont t heureux de
passer leur vie sous un si bon roi; pour nous, nous ne l'avons vu que
pour sentir sa perte. Ses domestiques pleuraient nuit et jour. Quand on
fit les funrailles du roi, pendant quarante jours tous les peuples les
plus reculs, y accoururent en foule: chacun voulait voir encore une
fois le corps de Ssostris; chacun voulait en conserver l'image;
plusieurs voulurent tre mis avec lui dans le tombeau.

Ce qui augmenta encore la douleur de sa perte, c'est que son fils
Bocchoris n'avait ni humanit pour les trangers, ni curiosit pour les
sciences, ni estime pour les hommes vertueux, ni amour de la gloire. La
grandeur de son pre avait contribu  le rendre si indigne de rgner.
Il avait t nourri dans la mollesse et dans une fiert brutale; il
comptait pour rien les hommes, croyant qu'ils n'taient faits que pour
lui, et qu'il tait d'une autre nature qu'eux: il ne songeait qu'
contenter ses passions, qu' dissiper les trsors immenses que son pre
avait mnags avec tant de soin, qu' tourmenter les peuples, et qu'
sucer le sang des malheureux; enfin, qu' suivre les conseils flatteurs
des jeunes insenss qui l'environnaient, pendant qu'il cartait arec
mpris tous les sages vieillards qui avaient eu la confiance de, son
pre. C'tait un monstre, et non pas un roi. Toute l'gypte gmissait;
et quoique le nom de Ssostris, si cher aux gyptiens, leur ft
supporter la conduite lche et cruelle de son fils, le fils courait  sa
perte: et un prince si indigne du trne ne pouvait longtemps rgner.

Il ne me fut plus permis d'esprer mon retour en Ithaque. Je demeurai
dans une tour sur le bord de la mer, auprs de Pluse[17], o notre
embarquement devait se faire, si Ssostris ne ft pas mort. Mthophis
avait eu l'adresse de sortir de prison, et de se rtablir auprs du
nouveau roi: il m'avait fait renfermer dans cette tour, pour se venger
de la disgrce que je lui avais cause. Je passais les jours et les
nuits dans une profonde tristesse: tout ce que Termosiris m'avait
prdit, et tout ce que j'avais entendu dans la caverne, ne me paraissait
plus qu'un songe; j'tais abm dans la plus amre douleur. Je voyais
les vagues qui venaient battre le pied de la tour o j'tais prisonnier;
souvent je m'occupais  considrer des vaisseaux agits par la tempte,
qui taient en danger de se briser contre les rochers sur lesquels la
tour tait btie. Loin de plaindre ces hommes menacs du naufrage,
j'enviais leur sort. Bientt, disais-je en moi-mme, ils finiront les
malheurs de leur vie, ou ils arriveront en leur pays. Hlas! je ne puis
esprer ni l'un ni l'autre.

Pendant que je me consumais ainsi en regrets inutiles, j'aperus comme
une fort de mts de vaisseaux. La mer tait couverte de voiles que les
vents enflaient; l'onde tait cumante sous les coups des rames
innombrables. J'entendais de toutes parts des cris confus; j'apercevais
sur le rivage une partie des gyptiens effrays qui couraient aux armes,
et d'autres qui semblaient aller au-devant de cette flotte qu'on voyait
arriver. Bientt je reconnus que Ces vaisseaux trangers taient, les
uns, de Phnicie, et les autres, de l'le de Chypre; car mes malheurs
commenaient  me rendre expriment sur ce qui regarde la navigation.
Les gyptiens me parurent diviss autre eux; je n'eus aucune peine 
croire que l'insens Bocchoris avait, par ses violences, caus une
rvolte de ses sujets et allum la guerre civile. Je fus, du haut, de
cette tour, spectateur d'un sanglant combat. Les gyptiens qui avaient
appel  leur secours les trangers, aprs avoir favoris leur descente,
attaqurent les autres gyptiens, qui avaient le roi  leur tte. Je
voyais ce roi qui animait les siens par son exemple; il paraissait comme
le dieu Mars*: des ruisseaux de sang coulaient autour de lui; les roues
de son char taient teintes d'un sang noir, pais et cumant:  peine
pouvaient-elles passer sur des las de corps morts crass. Ce jeune roi,
bien fait, vigoureux, d'une mine haute et fire, avait dans ses yeux la
fureur et le dsespoir: il tait comme un beau cheval qui n'a point de
bouche; son courage le poussait au hasard, et la sagesse ne modrait
point sa valeur. Il ne savait ni rparer ses fautes, ni donner des
ordres prcis, ni prvoir les maux qui le menaaient, ni mnager les
gens dont il avait le plus grand besoin. Ce n'tait pas qu'il manqut de
gnie; ses lumires galaient son courage: mais il n'avait jamais t
instruit par la mauvaise fortune; ses matres avaient empoisonn par la
flatterie son beau naturel. Il tait enivr de sa puissance et de son
bonheur; il croyait que tout devait cder  ses dsirs fougueux: la
moindre rsistance enflammait sa colre. Alors il ne raisonnait plus; il
tait comme hors de lui-mme: son orgueil furieux en faisait une bte
farouche; sa bont naturelle et sa droite raison l'abandonnaient en un
instant: ses plus fidles serviteurs taient rduits  s'enfuir; il
n'aimait plus que ceux qui flattaient ses passions. Ainsi, il prenait
toujours des partis extrmes contre ses vritables intrts, et il
forait tous les gens de bien  dtester sa folle conduite.

Longtemps sa valeur le soutint contre la multitude de ses ennemis; mais
enfin il fut accabl. Je le vis prir: le dard d'un Phnicien pera sa
poitrine. Les rnes lui chapprent des mains; il tomba de son char sous
les pieds des chevaux. Un soldat de l'le de Chypre lui coupa la tte;
et, la prenant par les cheveux, il la montra, comme en triomphe,  toute
l'arme victorieuse.

Je me souviendrai toute ma vie d'avoir vu cette tte qui nageait dans le
sang; ces yeux ferms et teints; ce visage ple et dfigur; cette
bouche entr'ouverte, qui semblait vouloir encore achever des paroles
commences; cet air superbe et menaant, que la mort mme n'avait pu
effacer. Toute ma vie il sera peint devant mes yeux; et, si jamais les
dieux me faisaient rgner, je n'oublierais point, aprs un si funeste
exemple, qu'un roi n'est digne de commander, et n'est heureux dans sa
puissance, qu'autant qu'il la soumet  la raison. Eh! quel malheur, pour
un homme destin  faire le bonheur public, de n'tre le matre de tant
d'hommes que pour les rendre malheureux!




LIVRE TROISIME.

SOMMAIRE.

Tlmaque raconte que Termutis, successeur de Boechoris, rendant tous
les prisonniers phniciens, il fut emmen  Tyr sur le vaisseau de
Narbai, qui commandait la flotte tyrienne.--Pendant le trajet, Narbal
entretient Tlmaque de la puissance, de la prosprit des Phniciens;
des lois qui prsident  leur commerce; il lui dpeint Pygmalion, prince
avare et cruel.--Aprs quelque sjour  Tyr, Tlmaque est sur le point
de s'embarquer pour l'le de Chypre; Pygmalion veut le faire prendre;
mais Astarb, la matresse du tyran, le sauve et fait mourir pour lui un
jeune homme dont les mpris l'avaient irrite.


Calypso coutait avec tonnement des paroles si sages. Ce qui la
charmait le plus tait de voir que Tlmaque racontait ingnument les
fautes qu'il avait faites par prcipitation, et en manquant de docilit
pour le sage Mentor: elle trouvait une noblesse et une grandeur
tonnante dans ce jeune homme qui s'accusait lui-mme, et qui paraissait
avoir si bien profit de ses imprudences pour se rendre sage, prvoyant
et modr. Continuez, disait-elle, mon cher Tlmaque; il me tarde de
savoir comment vous sorttes de l'gypte, et o vous avez retrouv le
sage Mentor, dont vous aviez senti la perte avec tant de raison.

Tlmaque reprit ainsi son discours: Les gyptiens les plus vertueux et
les plus fidles au roi, tant les plus faibles, et voyant le roi mort,
furent contraints de cder aux autres: on tablit un autre roi nomm
Termutis. Les Phniciens, avec les troupes de l'le de Chypre, se
retirrent aprs avoir fait alliance avec le nouveau roi. Celui-ci
rendit tous les prisonniers phniciens; je fus compt comme tant de ce
nombre. On me fit sortir de la tour; je m'embarquai avec les autres, et
l'esprance commena  reluire au fond de mon coeur. Un vent favorable
remplissait dj nos voiles*, les rameurs fendaient les ondes cumantes,
la vaste mer tait couverte de navires; les mariniers poussaient des
cris de joie; les rivages d'gypte s'enfuyaient loin de nous; les
collines et les montagnes s'aplanissaient peu  peu. Nous commencions 
ne voir plus que le ciel et l'eau*, pendant que le soleil, qui se
levait, semblait faire sortir du sein de la mer ses feux tincelants:
ses rayons doraient le sommet des montagnes* que nous dcouvrions encore
un peu sur l'horizon; et tout le ciel, peint d'un sombre azur, nous
promettait une heureuse navigation.

Quoiqu'on m'et renvoy comme tant Phnicien, aucun des Phniciens avec
qui j'tais ne me connaissait. Narbal, qui commandait dans le vaisseau
o l'on me mit, me demanda mon nom et ma patrie. De quelle ville de
Phnicie tes-vous? me dit-il. Je ne suis point de Phnicie, lui dis-je;
mais les gyptiens m'avaient pris sur la mer dans un vaisseau de
Phnicie: j'ai demeur longtemps captif en gypte comme un Phnicien;
c'est sous ce nom que j'ai longtemps souffert; c'est sous ce nom qu'on
m'a dlivr. De quel pays tes-vous donc? reprit Narbal. Alors je lui
parlai ainsi: Je suis Tlmaque, fils d'Ulysse, roi d'Ithaque en Grce.
Mon pre s'est rendu fameux entre tous les rois qui ont assig la ville
de Troie: mais les dieux ne lui ont pas accord de revoir sa patrie. Je
l'ai cherch en plusieurs pays; la fortune me perscute comme lui: vous
voyez un malheureux qui ne soupire qu'aprs le bonheur de retourner
parmi les siens, et de trouver son pre.

Narbal me regardait avec tonnement, et il crut apercevoir en moi je ne
sais quoi d'heureux qui vient des dons du ciel, et qui n'est point dans
le commun des hommes. Il tait naturellement sincre et gnreux; il fut
touch de mon malheur, et me parla avec une confiance que les dieux lui
inspirrent pour me sauver d'un grand pril.

Tlmaque, je ne doute point, me dit-il, de ce que vous me dites, et je
ne saurais en douter; la douleur et la vertu peintes sur votre visage ne
me permettent pas de me dlier de vous: je sens mme que les dieux, que
j'ai toujours servis, vous aiment, et qu'ils veulent que je vous aime
aussi comme si vous tiez mon fils. Je vous donnerai un conseil
salutaire; et, pour rcompense, je ne vous demande que le secret. Ne
craignez point, lui dis-je, que j'aie aucune peine  me taire sur les
choses que vous voudrez me confier: quoique je sois si jeune, j'ai dj
vieilli dans l'habitude de ne dire jamais mon secret, et encore plus de
ne trahir jamais, sous aucun prtexte, le secret d'autrui. Comment
avez-vous pu, me dit-il, vous accoutumer au secret dans une si grande
jeunesse? Je serai ravi d'apprendre par quel moyen vous avez acquis
cette qualit, qui est le fondement de la plus sage conduite, et sans
laquelle tous les talents sont inutiles.

Quand Ulysse, lui dis-je, partit pour aller au sige de Troie, il me
prit sur ses genoux et entre ses bras (c'est ainsi qu'on me l'a
racont): aprs m'avoir bais tendrement, il me dit ces paroles, quoique
je ne pusse les entendre: O mon fils! que les dieux me prservent de te
revoir jamais; que plutt le ciseau de la Parque tranche le fil de tes
jours lorsqu'il est  peine form, de mme que le moissonneur tranche de
sa faux une tendre fleur qui commence  clore; que mes ennemis te
puissent craser aux yeux de ta mre et aux miens, si tu dois un jour te
corrompre et abandonner la vertu! O mes amis! continua-t-il, je vous
laisse ce fils qui m'est si cher; ayez soin de son enfance: si vous
m'aimez, loignez de lui la pernicieuse flatterie; enseignez-lui  se
vaincre; qu'il soit comme un jeune arbrisseau encore tendre, qu'on plie
pour le redresser; Surtout n'oubliez rien pour le rendre juste,
bienfaisant, sincre, et fidle  garder un secret. Quiconque est
capable de mentir est indigne d'tre compt au nombre des hommes; et
quiconque ne sait pas se taire est indigne de gouverner.

Je vous rapporte ces paroles, parce qu'on a eu soin de me les rpter
souvent, et qu'elles ont pntr jusqu'au fond de mon coeur; je me les
redis souvent  moi-mme. Les amis de mon pre eurent soin de m'exercer
de bonne heure au secret: j'tais encore dans la plus tendre enfance, et
ils me confiaient dj toutes les peines qu'ils ressentaient, voyant ma
mre expose  un grand nombre de tmraires qui voulaient l'pouser.
Ainsi on me traitait ds lors comme un homme raisonnable et sr: on
m'entretenait secrtement des plus grandes affaires; on m'instruisait de
tout ce qu'on avait rsolu pour carter ces prtendants. J'tais ravi
qu'on et en moi cette confiance: par l je me croyais dj un homme
fait. Jamais je n'en ai abus; jamais il ne m'a chapp une seule parole
qui pt dcouvrir le moindre secret. Souvent les prtendants tchaient
de me faire parler, esprant qu'un enfant, qui pourrait avoir vu ou
entendu quelque chose d'important, ne saurait pas se retenir; mais je
savais bien leur rpondre sans mentir, et sans leur apprendre ce que je
ne devais pas dire.

Alors Narbal me dit: Vous voyez, Tlmaque, la puissance des Phniciens;
ils sont redoutables  toutes les nations voisines, par leurs
innombrables vaisseaux: le commerce, qu'ils font jusques aux colonnes
d'Hercule[18], leur donne des richesses qui surpassent celles des
peuples les plus florissants. Le grand roi Ssostris, qui n'aurait
jamais pu les vaincre par mer, eut bien de la peine  les vaincre par
terre, avec ses armes qui avaient conquis tout l'Orient; il nous imposa
un tribut que nous n'avons pas longtemps pay: les Phniciens se
trouvaient trop riches et trop puissants pour porter patiemment le joug
de la servitude; nous reprmes notre libert. La mort ne laissa pas 
Ssostris le temps de finir la guerre contre nous. Il est vrai que nous
avions tout  craindre de sa sagesse encore plus que de sa puissance:
mais, sa puissance passant dans les mains de son fils, dpourvu de toute
sagesse, nous conclmes que nous n'avions plus rien  craindre. En
effet, les gyptiens, bien loin de rentrer les armes  la main dans
notre pays pour nous subjuguer encore une fois, ont t contraints de
nous appeler  leur secours pour les dlivrer de ce roi impie et
furieux. Nous avons t leurs librateurs. Quelle gloire ajoute  la
libert et  l'opulence des Phniciens!

Mais pendant que nous dlivrons les autres, nous sommes esclaves
nous-mmes. O Tlmaque, craignez de tomber dans les mains de Pygmalion,
notre roi: il les a trempes, ces mains cruelles, dans le sang de
Siche, mari de Didon, sa soeur. Didon, pleine du dsir de la vengeance,
s'est sauve de Tyr avec plusieurs vaisseaux. La plupart de ceux qui
aiment la vertu et la libert l'ont suivie: elle a fond sur l cte
d'Afrique une superbe ville qu'on nomme Carthage[19]. Pygmalion,
tourment par une soif insatiable des richesses, se rend de plus en plus
misrable et odieux  ses sujets. C'est un crime  Tyr que d'avoir de
grands biens; l'avarice le rend dfiant, souponneux, cruel; il
perscute les riches, et il craint les pauvres. C'est un crime encore
plus grand  Tyr d'avoir de la vertu; car Pygmalion suppose que les bons
ne peuvent souffrir ses injustices et ses infamies: la vertu le
condamne; il s'aigrit et s'irrite contre elle. Tout l'agite, l'inquite,
le ronge; il a peur de son ombre; il ne dort ni jour ni nuit: les dieux,
pour le confondre, l'accablent de trsors dont il n'ose jouir. Ce qu'il
cherche pour tre heureux est prcisment ce qui l'empche de l'tre. Il
regrette tout ce qu'il donne, et craint toujours de perdre; il se
tourmente pour gagner. On ne le voit presque jamais; il est seul,
triste, abattu au fond de son palais; ses amis mme n'osent l'aborder,
de peur de lui devenir suspects. Une garde terrible tient toujours des
pes nues et des piques leves autour de sa maison. Trente chambres qui
communiquent les unes aux autres, et dont chacune a une porta de fer
avec six gros verrous, sont le lieu o il se renferme; on ne sait jamais
dans laquelle de ces chambres il couche, et on assure qu'il ne couche
jamais deux nuits de suite dans la mme, de peur d'y tre gorg. Il ne
connat ni les doux plaisirs, ni l'amiti encore plus douce; si on lui
parle de chercher la joie, il sent qu'elle fuit loin de lui, et qu'elle
refuse d'entrer dans son coeur. Ses yeux creux sont pleins d'un feu pre
et farouche; ils sont sans cesse errants de tous cts; il prte
l'oreille au moindre bruit, et se sent tout mu; il est ple, dfait, et
les noirs soucis sont peints sur son visage toujours rid. Il se tait,
il soupire, il tire de son coeur de profonds gmissements, il ne peut
cacher les remords qui dchirent ses entrailles. Les mets les plus
exquis le dgotent. Ses enfants, loin d'tre son esprance, sont le
sujet de sa terreur: il en a fait ses plus dangereux ennemis. Il n'a eu
toute sa vie aucun moment d'assur; il ne se conserve qu' force de
rpandre le sang de tous ceux qu'il craint. Insens, qui ne voit pas que
sa cruaut,  laquelle il se confie, le fera prir! Quelqu'un de ses
domestiques, aussi dfiant que lui, se htera de dlivrer le monde de ce
monstre.

Pour moi, je crains les dieux: quoi qu'il m'en cote, je serai fidle au
roi qu'ils m'ont donn: j'aimerais mieux qu'il me ft mourir, que de lui
ter la vie, et mme que de manquer  le dfendre. Pour vous, 
Tlmaque, gardez-vous bien de lui dire que vous tes le fils d'Ulysse:
il esprerait qu'Ulysse, retournant  Ithaque, lui payerait quelque
grande somme pour vous racheter, et il vous tiendrait en prison.

Quand nous arrivmes  Tyr, je suivis le conseil de Narbal, et je
reconnus la vrit de tout ce qu'il m'avait racont. Je ne pouvais
comprendre qu'un homme pt se rendre aussi misrable que Pygmalion me le
paraissait. Surpris d'un spectacle si affreux et si nouveau pour moi, je
disais en moi-mme: Voil un homme qui n'a cherch qu' se rendre
heureux: il a cru y parvenir par les richesses, et par une autorit
absolue: il possde tout ce qu'il peut dsirer; et cependant il est
mprisable par ses richesses et par son autorit mme. S'il tait
berger, comme je l'tais nagure, il serait aussi heureux que je l'ai
t: il jouirait des plaisirs innocents de la campagne, et en jouirait
sans remords; il ne craindrait ni le fer ni le poison, il aimerait les
hommes, il en serait aim: il n'aurait point ces grandes richesses, qui
lui sont aussi inutiles que du sable, puisqu'il n'ose y toucher; mais il
jouirait librement des fruits de la terre, et ne souffrirait aucun
vritable besoin. Cet homme parat faire tout ce qu'il veut; mais il
s'en faut bien qu'il le fasse: il fait tout ce que veulent ses passions
froces; il est toujours entran par son avarice, par sa crainte, par
ses soupons. Il parat matre de tous les autres hommes; mais il n'est
pas matre de lui-mme, car il a autant de matres et de bourreaux qu'il
a de dsirs violents.

Je raisonnais ainsi de Pygmalion sans le voir; car on ne le voyait
point, et on regardait seulement avec crainte ces hautes tours, qui
taient nuit et jour entoures de gardes, o il s'tait mis lui-mme
comme en prison; se renfermant avec ses trsors. Je comparais ce roi
invisible avec Ssostris, si doux, si accessible, si affable, si curieux
de voir les trangers, si attentif  couter tout le monde, et  tirer
du coeur des hommes la vrit qu'on cache aux rois. Ssostris, disais-je,
ne craignait rien, et n'avait rien  craindre; il se montrait  tous ses
sujets comme  ses propres enfants: celui-ci craint tout, et a tout 
craindre. Ce mchant roi est toujours expos  une mort funeste, mme
dans son palais inaccessible, au milieu de ses gardes; au contraire, le
bon roi Ssostris tait en sret au milieu de la foule des peuples,
comme un bon pre dans sa maison, environn de sa famille.

Pygmalion donna ordre de renvoyer les troupes de l'le de Chypre qui
taient venues secourir les siennes  cause de l'alliance qui tait
entre les deux peuples. Narbal prit cette occasion de me mettre en
libert: il me fit passer en revue parmi les soldats chypriens: car le
roi tait ombrageux jusque dans les moindres choses. Le dfaut des
princes trop faciles et inappliqus est de se livrer avec une aveugle
confiance  des favoris artificieux et corrompus. Le dfaut de celui-ci
tait, au contraire, de se dfier des plus honntes gens: il ne savait
point discerner les hommes droits et simples qui agissent sans
dguisement; aussi n'avait-il jamais vu de gens de bien, car de telles
gens ne vont point chercher un roi si corrompu. D'ailleurs, il avait vu,
depuis qu'il tait sur le trne, dans les hommes dont il s'tait servi,
tant de dissimulation, de perfidie, et de vices affreux dguiss sous
les apparences de la vertu, qu'il regardait tous les hommes, sans
exception, comme s'ils eussent t masqus. Il supposait qu'il n'y a
aucune sincre vertu sur la terre: ainsi il regardait tous les hommes
comme tant  peu prs gaux. Quand il trouvait un homme faux et
corrompu, il ne se donnait point la peine d'en chercher un autre,
comptant qu'un autre ne serait pas meilleur. Les bons lui paraissaient
pires que les mchants les plus dclars, parce qu'il les croyait aussi
mchants et plus trompeurs.

Pour revenir  moi, je fus confondu avec les Chypriens, et j'chappai 
la dfiance pntrante du roi. Narbal tremblait, dans la crainte que je
ne fusse dcouvert: il lui en et cot la vie, et  moi aussi. Son
impatience de nous voir partir tait incroyable: mais les vents
contraires nous retinrent assez longtemps  Tyr.

Je profitai de ce sjour pour connatre les moeurs des Phniciens, si
clbres dans toutes les nations connues. J'admirais l'heureuse
situation de cette grande ville, qui est au milieu de la mer, dans une
le. La cte voisine est dlicieuse par sa fertilit, par les fruits
exquis qu'elle porte, par le nombre des villes et des villages qui se
touchent presque, enfin par la douceur de son climat: car les montagnes
mettent cette cte  l'abri des vents brlants du midi; elle est
rafrachie par le vent du nord qui souffle du ct de la mer. Ce pays
est au pied du Liban, dont le sommet fend les nues et va toucher les
astres; une glace ternelle couvre son front; des fleuves pleins de
neige tombent, comme des torrents, des pointes de rochers qui
environnent sa tte. Au-dessous on voit une vaste fort de cdres
antiques, qui paraissent aussi vieux que la terre o ils sont plants,
et qui portent leurs branches paisses jusque vers les nues. Cette fort
a sous ses pieds de gras pturages dans la pente de la montagne. C'est
l qu'on voit errer les taureaux qui mugissent, les brebis qui blent,
avec leurs tendres agneaux qui bondissent sur l'herbe frache: l
coulent mille divers ruisseaux d'une eau claire, qui distribuent l'eau
partout. Enfin on voit au-dessous des pturages le pied de la montagne
qui est comme un jardin: le printemps et l'automne y rgnent ensemble
pour y joindre les fleurs et les fruits. Jamais ni le souffle empest du
midi, qui sche et qui brle tout, ni le rigoureux aquilon, n'ont os
effacer les vives couleurs qui ornent ce jardin.

C'est auprs de cette belle cte que s'lve dans la mer l'le o est
btie la ville de Tyr. Cette grande ville semble nager au-dessus des
eaux et tre la reine de toute la mer. Les marchands y abordent de
toutes les parties du monde, et ses habitants sont eux-mmes les plus
fameux marchands qu'il y ait dans l'univers. Quand on entre dans cette
ville, on croit d'abord que ce n'est point une ville qui appartienne 
un peuple particulier, mais qu'elle est la ville commune de tous les
peuples, et le centre de leur commerce. Elle a deux grands mles,
semblables  deux bras, qui s'avancent dans la mer, et qui embrassent un
vaste port o les vents ne peuvent entrer. Dans ce port on voit comme
une fort de mts de navires; et ces navires sont si nombreux, qu'
peine peut-on dcouvrir la mer qui les porte. Tous les citoyens
s'appliquent au commerce, et leurs grandes richesses ne les dgotent
jamais du travail ncessaire pour les augmenter. On y voit de tous cts
le fin lin d'gypte et la pourpre tyrienne deux fois teinte, d'un clat
merveilleux; cette double teinture est si vive, que le temps ne peut
l'effacer: on s'en sert pour les laines fines, qu'on rehausse d'une
broderie d'or et d'argent. Les Phniciens font le commerce de tous les
peuples jusqu'au dtroit de Gads[20], et ils ont mme pntr dans le
vaste ocan qui environne toute la terre. Ils ont fait aussi de longues
navigations sur la mer Rouge; et c'est par ce chemin qu'ils vont
chercher, dans les les inconnues, de l'or, des parfums, et divers
animaux qu'on ne voit point ailleurs.

Je ne pouvais rassasier mes yeux du spectacle magnifique de cette grande
ville o tout tait en mouvement. Je n'y vois point, comme dans les
villes de la Grce, des hommes oisifs et curieux, qui vont chercher des
nouvelles dans la place publique, ou regarder les trangers qui arrivent
sur le port. Les hommes y sont occups  dcharger leurs vaisseaux, 
transporter leurs marchandises ou  les vendre;  ranger leurs magasins,
et  tenir un compte exact de ce qui leur est d par les ngociants
trangers. Les femmes ne cessent jamais ou filer les laines, ou de faire
des dessins de broderie, ou de plier les riches toffes.

D'o vient, disais-je  Narbal, que les Phniciens se sont rendus les
matres du commerce de toute la terre, et qu'ils s'enrichissent ainsi
aux dpens de tous les peuples? Vous le voyez, me rpondit-il, la
situation de Tyr est heureuse pour le commerce. C'est notre patrie qui a
la gloire d'avoir invent la navigation: les Tyriens furent les
premiers, s'il en faut croire ce qu'on raconte de la plus obscure
antiquit, qui domptrent les flots, longtemps avant l'ge de Tiphys et
des Argonautes tant vants dans la Grce; ils furent, dis-je, les
premiers qui osrent se mettre dans un frle vaisseau*  la merci des
vagues et des temptes, qui sondrent les abmes de la mer, qui
observrent les astres loin de la terre, suivant la science des
gyptiens et des Babyloniens, enfin qui runirent tant de peuples que la
mer avait spars. Les Tyriens sont industrieux, patients, laborieux,
propres, sobres et mnagers; ils ont une exacte police; ils sont
parfaitement d'accord entre eux; jamais peuple n'a t plus constant,
plus sincre, plus fidle, plus sr, plus commode  tous les
trangers[21]. Voil, sans aller chercher d'autres causes, ce qui leur
donne l'empire de la mer, et qui fait fleurir dans leurs ports un si
utile commerce. Si la division et la jalousie se mettaient entre eux;
s'ils commenaient  s'amollir dans les dlices et dans l'oisivet; si
les premiers de la nation mprisaient le travail et l'conomie; si les
arts cessaient d'tre en honneur dans leur ville; s'ils manquaient de
bonne foi envers les trangers; s'ils altraient tant soit peu les
rgles d'un commerce libre; s'ils ngligeaient leurs manufactures, et
s'ils cessaient de faire les grandes avances qui sont ncessaires pour
rendre leurs marchandises parfaites, chacune dans son genre, vous
verriez bientt tomber cette puissance que vous admirez.

Mais expliquez-moi, lui disais-je, les vrais moyens d'tablir un jour 
Ithaque un pareil commerce. Faites, me rpondit-il, comme on fait ici:
recevez bien et facilement tous les trangers; faites-leur trouver dans
vos ports la sret, la commodit, la libert entire; ne vous laissez
jamais entraner ni par l'avarice ni par l'orgueil. Le vrai moyen de
gagner beaucoup est de ne vouloir jamais trop gagner, et de savoir
perdre  propos. Faites-vous aimer par tous les trangers; souffrez mme
quelque chose d'eux; craignez d'exciter leur jalousie par votre hauteur:
soyez constant dans les rgles du commerce; qu'elles soient simples et
faciles: accoutumez vos peuples  les suivre inviolablement: punissez
svrement la fraude et mme la ngligence ou le faste des marchands,
qui ruinent le commerce en ruinant les hommes qui le font. Surtout
n'entreprenez jamais de gner le commerce pour le tourner selon vos
vues. Il faut que le prince ne s'en mle point, de peur de le gner, et
qu'il en laisse tout le profit  ses sujets qui en ont la peine:
autrement il les dcouragera: il en tirera assez d'avantages par les
grandes richesses qui entreront dans ses tats. Le commerce est comme
certaines sources: si vous voulez dtourner leur cours, vous les faites
tarir. Il n'y a que le profit et la commodit qui attirent les trangers
chez vous; si vous leur rendez le commerce moins commode et moins
utile, ils se retirent insensiblement, et ne reviennent plus, parce que
d'autres peuples, profitant de votre imprudence, les attirent chez eux,
et les accoutument  se passer de vous. Il faut mme vous avouer que
depuis quelque temps la gloire de Tyr est bien obscurcie. Oh! si vous
l'aviez vue, mon cher Tlmaque, avant le rgne de Pygmalion, vous
auriez t bien plus tonn! Vous ne trouvez plus maintenant ici que les
tristes restes d'une grandeur qui menace ruine. O malheureuse Tyr! en
quelles mains es-tu tombe! autrefois la mer t'apportait le tribut de
tous les peuples de la terre.

Pygmalion craint tout et des trangers et de ses sujets. Au lieu
d'ouvrir, suivant notre ancienne coutume, ses ports  toutes les nations
les plus loignes, dans une entire libert, il veut savoir le nombre
des vaisseaux qui arrivent, leur pays, les noms des hommes qui y sont,
leur genre de commerce, la nature et le prix de leurs marchandises, et
le temps qu'ils doivent demeurer ici. Il fait encore pis; car il use de
supercherie pour surprendre les marchands, et pour confisquer leurs
marchandises. Il inquite les marchands qu'il croit les plus opulents;
il tablit, sous divers prtextes, de nouveaux impts. Il veut entrer
lui-mme dans le commerce; et tout le monde craint d'avoir quelque
affaire avec lui. Aussi le commerce languit; les trangers oublient peu
 peu le chemin de Tyr, qui leur tait autrefois si doux; et, si
Pygmalion ne change de conduite, notre gloire et notre puissance seront
bientt transportes  quelque autre peuple mieux gouvern que nous.

Je demandai ensuite  Narbal comment les Tyriens s'taient rendus si
puissants sur la mer: car je voulais n'ignorer rien de tout ce qui sert
au gouvernement d'un royaume. Nous avons, me rpondit-il, les forts du
Liban qui fournissent le bois des vaisseaux; et nous les rservons avec
soin pour cet usage: on n'en coupe jamais que pour les besoins publics.
Pour la construction des vaisseaux, nous avons l'avantage d'avoir des
ouvriers habiles. Comment, lui disais-je, avez-vous pu faire pour
trouver ces ouvriers?

Il me rpondait: Ils se sont forms peu  peu dans le pays. Quand on
rcompense bien ceux qui excellent dans les arts, on est sr d'avoir
bientt des hommes qui les mnent  leur dernire perfection; car les
hommes qui ont le plus de sagesse et de talent ne manquent point de
s'adonner aux arts auxquels les grandes rcompenses sont attaches. Ici
on traite avec honneur tous ceux qui russissent dans les arts et dans
les sciences utiles  la navigation. On considre un bon gomtre; on
estime fort un habile astronome; on comble de biens un pilote qui
surpasse les autres dans sa fonction: on ne mprise point un bon
charpentier; au contraire, il est bien pay et bien trait. Les bons
rameurs mmes ont des rcompenses sres, et proportionnes  leurs
services; on les nourrit bien; on a soin d'eux quand ils sont malades;
en leur absence, on a soin de leurs femmes et de leurs enfants; s'ils
prissent dans un naufrage, on ddommage leurs familles: on renvoie chez
eux ceux qui ont servi un certain temps. Ainsi, on en a autant qu'on en
veut: le pre est ravi d'lever son fils dans un si bon mtier; et, ds
sa plus tendre jeunesse, il se hte de lui enseigner  manier la rame, 
tendre les cordages,  mpriser les temptes. C'est ainsi qu'on mne les
hommes, sans contrainte, par la rcompense et par le bon ordre.
L'autorit seule ne fait jamais bien; la soumission des infrieurs ne
sufft pas: il faut gagner les coeurs, et faire trouver aux hommes leur
avantage pour les choses o l'on veut se servir de leur industrie.

Aprs ce discours, Narbal me mena visiter tous les magasins, les
arsenaux, et tous les mtiers qui servent  la construction des navires.
Je demandais le dtail des moindres choses, et j'crivais tout ce que
j'avais appris, de peur d'oublier quelque circonstance utile.

Cependant Narbal, qui connaissait Pygmalion, et qui m'aimait, attendait
avec impatience mon dpart, craignant que je ne fusse dcouvert par les
espions du roi, qui allaient nuit et jour par toute la ville; mais les
vents ne nous permettaient point encore de nous embarquer. Pendant que
nous tions occups  visiter curieusement le port et  interroger
divers marchands, nous vmes venir  nous un officier de Pygmalion, qui
dit  Narbal: Le roi vient d'apprendre d'un des capitaines de vaisseau
qui sont revenus d'gypte avec vous, que vous avez men d'gypte un
tranger qui passe pour Chyprien; le roi veut qu'on l'arrte et qu'on
sache certainement de quel pays il est; vous en rpondrez sur votre
tte. Dans ce moment, je m'tais un peu loign pour regarder de plus
prs les proportions que les Tyriens avaient gardes dans la
construction d'un vaisseau presque neuf, qui tait, disait-on, par cette
proportion si exacte de toutes ses parties, le meilleur voilier qu'on
et jamais vu dans le port; et j'interrogeais l'ouvrier qui avait rgl
ces proportions.

Narbal, surpris et effray, rpondit: Je vais chercher cet tranger, qui
est de l'le de Chypre. Quand il eut perdu de vue cet officier, il
courut vers moi pour m'avertir du danger o j'tais. Je ne l'avais que
trop prvu, me dit-il, mon cher Tlmaque, nous sommes perdus! Le roi,
que sa dfiance tourmente jour et nuit, souponne que vous n'tes pas de
l'le de Chypre; il ordonne qu'on vous arrte; il veut me faire prir,
si je ne vous mets entre ses mains. Que ferons-nous? O dieux,
donnez-nous la sagesse pour nous tirer de ce pril. Il faudra,
Tlmaque, que je vous mne au palais du roi. Vous soutiendrez que vous
tes Chyprien, de la ville d'Amathonte, fils d'un statuaire de Vnus. Je
dclarerai que j'ai connu autrefois votre pre, et peut-tre que le roi,
sans approfondir davantage, vous laissera partir. Je ne vois plus
d'autre moyen de sauver votre vie et la mienne.

Je rpondis  Narbal: Laissez prir un malheureux que le destin veut
perdre. Je sais mourir, Narbal, et je vous dois trop pour vouloir vous
entraner dans mon malheur. Je ne puis me rsoudre  mentir; je ne suis
pas Chyprien, et je ne saurais dire que je le suis. Les dieux voient ma
sincrit; c'est  eux  conserver ma vie par leur puissance, s'ils le
veulent, mais je ne veux point la sauver par un mensonge.

Narbal me rpondait: Ce mensonge, Tlmaque, n'a rien qui ne soit
innocent; les dieux mmes ne peuvent te condamner: il ne fait aucun mal
 personne; il sauve la vie  deux innocents; il ne trompe le roi que
pour l'empcher de faire un grand crime. Vous poussez trop loin l'amour
de la vertu et la crainte de blesser la religion.

Il suffit, lui disais-je, que le mensonge soit mensonge pour n'tre pas
digne d'un homme qui parle en prsence des dieux et qui doit tout  la
vrit. Celui qui blesse la vrit offense les dieux et se blesse
soi-mme, car il parle contre sa conscience. Cessez, Narbal, de me
proposer ce qui est indigne de vous et de moi. Si les dieux ont piti de
nous, ils sauront bien nous dlivrer; s'ils veulent nous laisser prir,
nous serons, en mourant, les victimes de la vrit, et nous laisserons
aux hommes l'exemple de prfrer la vertu sans tache  une longue vie:
la mienne n'est dj que trop longue, tant si malheureuse. C'est vous
seul,  mon cher Narbal, pour qui mon coeur s'attendrit. Fallait-il que
votre amiti pour un malheureux tranger vous ft si funeste?

Nous demeurmes longtemps dans cette espce de combat; mais enfin nous
vmes arriver un homme qui courait hors d'haleine; c'tait un autre
officier du roi, qui venait de la part d'Astarb. Cette femme tait
belle comme une desse; elle joignait aux charmes du corps tous ceux de
l'esprit; elle tait enjoue, flatteuse, insinuante. Avec tant de
charmes trompeurs, elle avait, comme les Sirnes, un coeur cruel et plein
de malignit; mais elle savait cacher ses sentiments corrompus par un
profond artifice. Elle avait su gagner le coeur de Pygmalion par sa
beaut, par son esprit, par sa douce voix et par l'harmonie de sa lyre*.
Pygmalion, aveugl par un violent amour pour elle, avait abandonn la
reine Topha, son pouse. Il ne songeait qu' contenter toutes les
passions de l'ambitieuse Astarb; l'amour de cette femme ne lui tait
gure moins funeste que son infme avarice. Mais quoiqu'il et tant de
passion pour elle, elle n'avait pour lui que du mpris et du dgot;
elle cachait ses vrais sentiments; et elle faisait semblant de ne
vouloir vivre que pour lui, dans le mme temps o elle ne pouvait le
souffrir.

Il y avait  Tyr un jeune Lydien nomm Malachon, d'une merveilleuse
beaut, mais mou, effmin, noy dans les plaisirs. Il ne songeait qu'
conserver la dlicatesse de son teint, qu' peigner ses cheveux blonds
flottants sur ses paules, qu' se parfumer, qu' donner un tour
gracieux aux plis de sa robe, enfin qu' chanter ses amours sur sa lyre.
Astarb le vit; elle l'aima et devint furieuse. Il la mprisa, parce
qu'il tait passionn pour une autre femme; d'ailleurs, il craignit de
s'exposer  la cruelle jalousie du roi. Astarb se sentant mprise,
s'abandonna  son ressentiment. Dans son dsespoir, elle s'imagina
qu'elle pouvait faire passer Malachon pour l'tranger que le roi faisait
chercher et qu'on disait qui tait venu avec Narbal. En effet, elle le
persuada  Pygmalion et corrompit tous ceux qui auraient pu le
dtromper. Comme il n'aimait point les hommes vertueux et qu'il ne
savait point les discerner, il n'tait environn que de gens intresss,
artificieux, prts  excuter ses ordres injustes et sanguinaires. Ce
telles gens craignaient l'autorit d'Astarb, et ils lui aidaient 
tromper le roi, de peur de dplaire  cette femme hautaine qui avait
toute sa confiance. Ainsi Malachon, quoique connu pour Lydien dans toute
la ville, passa pour le jeune tranger que Narbal avait emmen d'gypte:
il fut mis en prison.

Astarb, qui craignait que Narbal n'allt parler au roi, et ne dcouvrt
son imposture, envoyait en diligence  Narbal cet officier, qui lui dit
ces paroles: Astarb vous dfend de dcouvrir au roi quel est votre
tranger: elle ne vous demande que le silence, et elle saura bien faire
en sorte que le roi soit content de vous; cependant, htez-vous de faire
embarquer avec les Chypriens le jeune tranger que vous avez emmen
d'gypte, afin qu'on ne le voie plus dans la ville. Narbal, ravi de
pouvoir ainsi sauver sa vie et la mienne, promit de se taire, et
l'officier, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il demandait, s'en retourna
rendre compte  Astarb de sa commission.

Narbal et moi, nous admirmes la bont des dieux, qui rcompensaient
notre sincrit et qui ont un soin si touchant de ceux qui hasardent
tout pour la vertu. Nous regardions avec horreur un roi livr 
l'avarice et  la volupt. Celui qui craint avec tant d'excs d'tre
tromp, disions-nous, mrite de l'tre, et l'est presque toujours
grossirement. Il se dfie des gens de bien, et il s'abandonne  des
sclrats; il est le seul qui ignore ce qui se passe. Voyez Pygmalion;
il est le jouet d'une femme sans pudeur. Cependant les dieux se servent
du mensonge des mchants pour sauver les bons, qui aiment mieux perdre
la vie que de mentir.

En mme temps, nous apermes que les vents changeaient et qu'ils
devenaient favorables aux vaisseaux de Chypre. Les dieux se dclarent,
s'cria Narbal; ils veulent, mon cher Tlmaque, vous mettre en sret:
fuyez cette terre cruelle et maudite! Heureux qui pourrait vous suivre
jusque dans les rivages les plus inconnus! heureux qui pourrait vivre et
mourir avec vous! Mais un destin svre m'attache  cette malheureuse
patrie; il faut souffrir avec elle; peut-tre faudra-t-il tre enseveli
dans ses ruines; n'importe, pourvu que je dise toujours la vrit et que
mon coeur n'aime que la justice. Pour vous,  mon cher Tlmaque, je pris
les dieux, qui vous conduisent comme par la main, de vous accorder le
plus prcieux de tous leurs dons, qui est la vertu pure et sans tache,
jusqu' la mort. Vivez, retournez en Ithaque, consolez Pnlope,
dlivrez-la de ses tmraires amants. Que vos yeux puissent voir, que
vos mains puissent embrasser le sage Ulysse, et qu'il trouve en vous un
fils qui gale sa sagesse! Mais, dans votre bonheur, souvenez-vous du
malheureux Narbal, et ne cessez jamais de m'aimer.

Quand il eut achev ces paroles, je l'arrosai de mes larmes sans lui
rpondre; de profonds soupirs m'empchaient de parler; nous nous
embrassions en silence. Il me mena jusqu'au vaisseau; il demeura sur le
rivage; et, quand le vaisseau fut parti, nous ne cessions de nous
regarder tandis que nous pmes nous voir.




LIVRE QUATRIME.

SOMMAIRE.

Tlmaque reprend le rcit de ses aventures.--Il raconte que, dans sa
traverse de Tyr  l'le de Chypre, il eut un songe qui lui montrait
Vnus et Cupidon l'invitant au plaisir.--Minerve lui apparut aussi, le
couvrant de son gide; enfin il vit Mentor qui l'exhortait  fuir de
l'le de Chypre. A son rveil, les Chypriens, noys dans le vin, sont
surpris par une affreuse tempte.--Le vaisseau et pri, si Tlmaque
n'et pris en main le gouvernail.--Arrive dans l'le de
Chypre.--Peinture des moeurs voluptueuses des habitants, du culte rendu 
Vnus et des impressions funestes qu'en reoit Tlmaque.--Il retrouve
l Mentor dont les conseils le dlivrent d'un si grand danger.--Le
Syrien Hazal,  qui Mentor avait t vendu, rend  Tlmaque son sage
conducteur,--Hazal s'embarque avec eux pour l'le de Crte.--Ils voient
dans ce trajet le beau spectacle d'Amphitrite traine dans son char par
des chevaux marins.


Calypso, qui avait t jusqu' ce moment immobile et transporte de
plaisir en coutant les aventures de Tlmaque, l'interrompit pour lui
faire prendre quelque repos. Il est temps, lui dit-elle, que vous alliez
goter la douceur du sommeil aprs tant de travaux. Vous n'avez rien 
craindre ici; tout vous est favorable. Abandonnez-vous donc  la joie;
gotez la paix et tous les autres dons des dieux, dont vous allez tre
combl. Demain, quand l'Aurore avec ses doigts de roses entr'ouvrira les
portes dores de l'orient, et que les chevaux du Soleil, sortant de
l'onde amre, rpandront les flammes du jour pour chasser devant eux
toutes les toiles du ciel, nous reprendrons, mon cher Tlmaque,
l'histoire de vos malheurs. Jamais votre pre n'a gal votre sagesse et
votre courage: ni Achille, vainqueur d'Hector, ni Thse, revenu des
enfers, ni mme le grand Alcide, qui a purg la terre de tant de
monstres, n'ont fait voir autant de force et de vertu que vous. Je
souhaite qu'un profond sommeil vous rende cette nuit courte. Mais,
hlas! qu'elle sera longue pour moi! qu'il me tardera de vous revoir, de
vous entendre, de vous faire redire ce que je sais dj, et de vous
demander ce que je ne sais pas encore! Allez, mon cher Tlmaque, avec
le sage Mentor, que les dieux vous ont rendu; allez dans cette grotte
carte, o tout est prpar pour votre repos. Je prie Morphe de
rpandre ses plus doux charmes sur vos paupires appesanties, de faire
couler une vapeur divine dans tous vos membres fatigus, et de vous
envoyer des songes lgers, qui, voltigeant autour de vous, flattent vos
sens par les images les plus riantes, et repoussent loin de vous tout ce
qui pourrait vous rveiller trop promptement.

La desse conduisit elle-mme Tlmaque dans cette grotte spare de la
sienne. Elle n'tait ni moins rustique ni moins agrable. Une fontaine,
qui coulait dans un coin, y faisait un doux murmure qui appelait le
sommeil. Les nymphes y avaient prpar deux lits d'une molle verdure,
sur lesquels elles avaient tendu deux grandes peaux, l'une de lion pour
Tlmaque, et l'autre d'ours pour Mentor.

Avant que de laisser fermer ses yeux au sommeil, Mentor parla ainsi 
Tlmaque: Le plaisir de raconter vos histoires vous a entran; vous
avez charm la desse en lui expliquant les dangers dont votre courage
et votre industrie vous ont tir: par l vous n'avez fait qu'enflammer
davantage son coeur, et que vous prparer une plus dangereuse captivit.
Comment esprez-vous qu'elle vous laisse maintenant sortir de son le,
vous qui l'avez enchante par le rcit de vos aventures? L'amour d'une
vaine gloire vous a fait parler sans prudence. Elle s'tait engage 
vous raconter des histoires, et  vous apprendre quelle a t la
destine d'Ulysse; elle a trouv moyen de parler longtemps sans rien
dire; et elle vous a engag  lui expliquer tout ce qu'elle dsire
savoir: tel est l'art des femmes flatteuses et passionnes. Quand
est-ce,  Tlmaque, que vous serez assez sage pour ne parler jamais par
vanit, et que vous saurez taire tout ce qui vous est avantageux, quand
il n'est pas utile  dire? Les autres admirent votre sagesse dans un ge
o il est pardonnable d'en manquer: pour moi, je ne puis vous pardonner
rien: je suis le seul qui vous connais, et qui vous aime assez pour vous
avertir de toutes vos fautes. Combien tes-vous encore loign de la
sagesse de votre pre!

Quoi donc! rpondit Tlmaque, pouvais-je refuser  Calypso de lui
raconter mes malheurs? Non, reprit Mentor, il fallait les lui raconter:
mais vous deviez le faire en ne lui disant que ce qui pouvait lui donner
de la compassion. Vous pouviez dire que vous aviez t, tantt errant,
tantt captif en Sicile, et puis en gypte. C'tait lui dire assez: et
tout le reste n'a servi qu' augmenter le poison qui brle dj son
coeur. Plaise aux dieux que le vtre puisse s'en prserver! Mais que
ferai-je donc? continua Tlmaque, d'un ton modr et docile. Il n'est
plus temps, repartit Mentor, de lui cacher ce qui reste de vos
aventures: elle en sait assez pour ne pouvoir tre trompe sur ce
qu'elle ne sait pas encore; votre rserve ne servirait qu' l'irriter.
Achevez donc demain de lui raconter tout ce que les dieux ont fait en
votre faveur, et apprenez une autre fois  parler plus sobrement de tout
ce qui peut vous attirer quelque louange. Tlmaque reut avec amiti un
si bon conseil, et ils se couchrent.

Aussitt que Phbus eut rpandu ses premiers rayons sur la terre,
Mentor, entendant la voix de la desse qui appelait ses nymphes dans le
bois, veilla Tlmaque. Il est temps, lui dit-il, de vaincre le
sommeil. Allons retrouver Calypso: mais dfiez-vous de ses douces
paroles; ne lui ouvrez jamais votre coeur; craignez le poison flatteur de
ses louanges. Hier elle vous leva au-dessus de votre sage pre, de
l'invincible Achille et du fameux Thse, d'Hercule devenu immortel.
Senttes-vous combien cette louange est excessive? Crtes-vous ce
qu'elle disait? Sachez qu'elle ne le croit pas elle-mme: elle ne vous
loue qu' cause qu'elle vous croit faible, et assez vain pour vous
laisser tromper par des louanges disproportionnes  vos actions.

Aprs ces paroles, ils allrent au lieu o la desse les attendait. Elle
sourit en les voyant, et cacha, sous une apparence de joie, la crainte
et l'inquitude qui troublaient son coeur, car elle prvoyait que
Tlmaque, conduit par Mentor, lui chapperait de mme qu'Ulysse.
Htez-vous, dit-elle, mon cher Tlmaque, de satisfaire ma curiosit:
j'ai cru, pendant toute la nuit, vous voir partir de Phnicie et
chercher une nouvelle destine dans l'le de Chypre. Dites-nous donc
quel fut ce voyage, et ne perdons pas un moment. Alors on s'assit sur
l'herbe seme de violettes,  l'ombre d'un bocage pais.

Calypso ne pouvait s'empcher de jeter sans cesse des regards tendres et
passionns sur Tlmaque, et de voir avec indignation que Mentor
observait jusqu'aux moindres mouvements de ses yeux. Cependant toutes
les nymphes en silence se penchaient pour prter l'oreille, et faisaient
une espce de demi-cercle pour mieux voir et pour mieux couter: les
yeux de toute l'assemble taient immobiles et attachs sur le jeune
homme*. Tlmaque, baissant les yeux, et rougissant avec beaucoup de
grce, reprit ainsi la suite de son histoire:

A peine le doux souffle d'un vent favorable avait rempli nos voiles*,
que la terre de Phnicie disparut  nos yeux. Comme j'tais avec les
Chypriens, dont j'ignorais les moeurs, je me rsolus de me taire, de
remarquer tout, et d'observer toutes les rgles de la discrtion pour
gagner leur estime. Mais, pendant mon silence, un sommeil doux et
puissant vint me saisir: mes sens taient lis et suspendus; je gotais
une paix et une joie profonde qui enivrait mon coeur.

Tout  coup, je crus voir Vnus qui fendait les nues dans son char
volant conduit par deux colombes. Elle avait cette clatante beaut,
cette vive jeunesse, ces grces tendres, qui parurent en elle quand elle
sortit de l'cume de l'Ocan, et qu'elle blouit les yeux de Jupiter
mme. Elle descendit tout  coup d'un vol rapide jusqu'auprs de moi, me
mit en souriant la main sur l'paule, et, me nommant par mon nom,
pronona ces paroles: Jeune Grec, tu vas entrer dans mon empire; tu
arriveras bientt dans cette le fortune o les plaisirs, les ris et
les jeux foltres naissent sous mes pas. L, tu brleras des parfums sur
mes autels; l, je te plongerai dans un fleuve de dlices. Ouvre ton
coeur aux plus douces esprances, et garde-toi bien de rsister  la plus
puissante de toutes les desses, qui veut te rendre heureux.

En mme temps j'aperus l'enfant Cupidon, dont les petites ailes
s'agitant le faisaient voler autour de sa mre. Quoiqu'il et sur son
visage la tendresse, les grces et l'enjouement de l'enfance, il avait
je ne sais quoi dans ses yeux perants qui me faisait peur. Il riait en
me regardant; son ris tait malin, moqueur et cruel. Il tira de son
carquois d'or la plus aigu de ses flches, il banda son arc, et allait
me percer, quand Minerve se montra soudainement pour me couvrir de son
gide. Le visage de cette desse n'avait point cette beaut molle et
cette langueur passionne que j'avais remarque dans le visage et dans
la posture de Vnus. C'tait au contraire une beaut simple, nglige,
modeste; tout tait grave, vigoureux, noble, plein de force et de
majest. La flche de Cupidon, ne pouvant percer l'gide, tomba par
terre. Cupidon, indign, en soupira amrement; il eut honte de se voir
vaincu. Loin d'ici, s'cria Minerve, loin d'ici, tmraire enfant! tu ne
vaincras jamais que des mes lches, qui aiment mieux tes honteux
plaisirs, que la sagesse, la vertu et la gloire. A ces mots, l'Amour
irrit s'envola; et Vnus remontant vers l'Olympe, je vis longtemps son
char avec ses deux colombes dans une nue d'or et d'azur; puis elle
disparut. En baissant mes yeux vers la terre, je ne retrouvai plus
Minerve.

Il me sembla que j'tais transport dans un jardin dlicieux, tel qu'on
dpeint les Champs-lyses. En ce lieu je reconnus Mentor, qui me dit:
Fuyez cette cruelle terre, cette le empeste, o l'on ne respire que la
volupt. La vertu la plus courageuse y doit trembler, et ne se peut
sauver qu'en fuyant. Ds que je le vis, je voulus me jeter  son cou
pour l'embrasser; mais je sentais que mes pieds ne pouvaient se mouvoir,
que mes genoux se drobaient sous moi, et que mes mains, s'efforant de
saisir Mentor, cherchaient une ombre vaine qui m'chappait toujours*.
Dans cet effort je m'veillai, et je sentis que ce songe mystrieux
tait un avertissement divin. Je me sentis plein de courage contre les
plaisirs, et de dfiance contre moi-mme pour dtester la vie molle des
Chypriens. Mais ce qui me pera le coeur fut que je crus que Mentor avait
perdu la vie, et qu'ayant pass les ondes du Styx, il habitait l'heureux
sjour des mes justes.

Cette pense me fit rpandre un torrent de larmes. On me demanda
pourquoi je pleurais. Les larmes, rpondis-je, ne conviennent que trop 
un malheureux tranger qui erre sans esprance de revoir sa patrie.
Cependant tous les Chypriens qui taient dans le vaisseau
s'abandonnaient  une folle joie. Les rameurs, ennemis du travail,
s'endormaient sur leurs rames; le pilote, couronn de fleurs, laissait
le gouvernail, et tenait en sa main une grande cruche de vin qu'il avait
presque vide: lui et tous les autres, troubls par la fureur de
Bacchus, chantaient, en l'honneur de Vnus et de Cupidon, des vers qui
devaient faire horreur  tous ceux qui aiment la vertu.

Pendant qu'ils oubliaient ainsi les dangers de la mer, une soudaine
tempte troubla le ciel et la mer. Les vents dchans mugissaient avec
fureur dans les voiles*; les ondes noires battaient les flancs du
navire, qui gmissait sous leurs coups. Tantt nous montions sur le dos
des vagues enfles; tantt la mer semblait se drober sous le navire, et
nous prcipiter dans l'abme. Nous apercevions auprs de nous des
rochers contre lesquels les flots irrits se brisaient avec un bruit
horrible. Alors je compris par exprience ce que j'avais ou dire 
Mentor, que les hommes mous et abandonns aux plaisirs manquent de
courage dans les dangers. Tous nos Chypriens abattus pleuraient comme
des femmes; je n'entendais que des cris pitoyables, que des regrets sur
les dlices de la vie, que de vaines promesses aux dieux pour leur faire
des sacrifices, si on pouvait arriver au port. Personne ne conservait
assez de prsence d'esprit, ni pour ordonner les manoeuvres, ni pour les
faire. Il me parut que je devais, en sauvant ma vie, sauver celle des
autres. Je pris le gouvernail en main, parce que le pilote, troubl par
le vin, comme une bacchante, tait hors d'tat de connatre le danger du
vaisseau. J'encourageai les matelots effrays; je leur fis abaisser les
voiles: ils ramrent vigoureusement; nous passmes au travers des
cueils, et nous vmes de prs toutes les horreurs de la mort.

Cette aventure parut comme un songe  tous ceux qui me devaient la
conservation de leur vie; ils me regardaient avec tonnement. Nous
arrivmes dans l'le de Chypre[22] au mois du printemps qui est consacr
 Vnus. Cette saison, disent les Chypriens, convient  cette desse;
car elle semble ranimer toute la nature, et faire natre les plaisirs
comme les fleurs.

En arrivant dans l'le, je sentis un air doux qui rendait les corps
lches et paresseux, mais qui inspirait une humeur enjoue et foltre.
Je remarquai que la campagne, naturellement fertile et agrable, tait
presque inculte, tant les habitants taient ennemis du travail. Je vis
de tous cts des femmes et des jeunes filles, vainement pares, qui
allaient, en chantant les louanges de Vnus, se dvouer  son temple. La
beaut, les grces, la joie, les plaisirs clataient galement sur leurs
visages: mais les grces y taient affectes; on n'y voyait point une
noble simplicit et une pudeur aimable, qui fait le plus grand charme de
la beaut. L'air de mollesse, l'art de composer leurs visages, leur
parure vaine, leur dmarche languissante, leurs regards qui semblaient
chercher ceux des hommes, leur jalousie entre elles pour allumer de
grandes passions; en un mot, tout ce que je voyais dans ces femmes me
semblait vil et mprisable:  force de vouloir plaire, elles me
dgotaient.

On me conduisit au temple de la desse: elle en a plusieurs dans cette
le, car elle est particulirement adore  Cythre[23],  Idalie, et 
Paphos. C'est  Cythre que je fus conduit. Le temple est tout de
marbre: c'est un parfait pristyle; les colonnes sont d'une grosseur et
d'une hauteur qui rendent cet difice trs-majestueux; au-dessus de
l'architrave et de la frise sont  chaque face de grands frontons o
l'on voit en bas-relief toutes les plus agrables aventures de la
desse. A la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui
viennent faire leurs offrandes. On n'gorge jamais dans l'enceinte du
lieu sacr aucune victime; on n'y brle point, comme ailleurs, la
graisse des gnisses et des taureaux; on ne rpand jamais leur sang: on
prsente seulement devant l'autel les btes qu'on offre, et on n'en peut
offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans dfaut et sans tache. On
les couvre de bandelettes de pourpre brodes d'or; leurs cornes sont
dores, et ornes de bouquets des fleurs les plus odorifrantes. Aprs
qu'elles ont t prsentes devant l'autel, on les renvoie dans un lieu
cart, o elles sont gorges pour les festins des prtres de la
desse.

On offre aussi toute sorte de liqueurs parfumes, et du vin plus doux
que le nectar. Les prtres sont revtus de longues robes blanches, avec
des ceintures d'or, et des franges de mme au bas de leurs robes. On
brle nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de
l'Orient, et ils forment une espce de nuage qui monte vers le ciel.
Toutes les colonnes du temple sont ornes de festons pendants; tous les
vases qui servent aux sacrifices sont d'or; un bois sacr de myrtes
environne le btiment. Il n'y a que de jeunes garons et de jeunes
filles d'une rare beaut qui puissent prsenter les victimes aux
prtres, et qui osent allumer le feu des autels. Mais l'impudence et la
dissolution dshonorent un temple si magnifique.

D'abord, j'eus horreur de tout ce que je voyais; mais insensiblement je
commenais  m'y accoutumer. Le vice ne m'effrayait plus; toutes les
compagnies m'inspiraient je ne sais quelle inclination pour le dsordre:
on se moquait de mon innocence; ma retenue et ma pudeur servaient de
jouet  ces peuples effronts. On n'oubliait rien pour exciter toutes
mes passions, pour me tendre des piges, et pour rveiller en moi le
got des plaisirs. Je me sentais affaiblir tous les jours; la bonne
ducation que j'avais reue ne me soutenait presque plus; toutes mes
bonnes rsolutions s'vanouissaient. Je ne me sentais plus la force de
rsister au mal qui me pressait de tous cts; j'avais mme une mauvaise
honte de la vertu. J'tais comme un homme qui nage dans une rivire
profonde et rapide: d'abord il fend les eaux, et remonte contre le
torrent; mais si les bords sont escarps, et s'il ne peut se reposer sur
le rivage, il se lasse enfin peu  peu; sa force l'abandonne, ses
membres puiss s'engourdissent, et le cours du fleuve l'entrane*.
Ainsi, mes yeux commenaient  s'obscurcir, mon coeur tombait en
dfaillance; je ne pouvais plus rappeler ni ma raison ni le souvenir des
vertus de mon pre. Le songe o je croyais avoir vu le sage Mentor
descendu aux Champs-lyses achevait de me dcourager: une secrte et
douce langueur s'emparait de moi; j'aimais dj le poison flatteur qui
se glissait de veine en veine, et qui pntrait jusqu' la moelle de mes
os. Je poussais nanmoins encore de profonds soupirs; je versais des
larmes amres; je rougissais comme un lion, dans ma fureur. O
malheureuse jeunesse! disais-je:  dieux, qui vous jouez cruellement des
hommes, pourquoi les faites-vous passer par cet ge, qui est un temps
de folie et de fivre ardente! O que ne suis-je couvert de cheveux
blancs, courb et proche du tombeau, comme Larte mon aeul! La mort me
serait plus douce que la faiblesse honteuse o je me vois.

A peine avais-je ainsi parl que ma douleur s'adoucissait, et que mon
coeur, enivr d'une folle passion, secouait presque toute pudeur; puis je
me voyais replong dans un abme de remords. Pendant ce trouble, je
courais errant a et l dans le sacr bocage, semblable  une biche
qu'un chasseur a blesse: elle court au travers des vastes forts pour
soulager sa douleur; mais la flche qui l'a perce dans le flanc la suit
partout; elle porte partout avec elle le trait meurtrier*. Ainsi je
courais en vain pour m'oublier moi-mme et rien n'adoucissait la plaie
de mon coeur.

En ce moment, j'aperus assez loin de moi, dans l'ombre paisse de ce
bois, la figure du sage Mentor; mais son visage me parut si ple, si
triste, si austre, que je ne pus en ressentir aucune joie. Est-ce donc
vous, m'criai-je,  mon cher ami, mon unique esprance? est-ce vous?
quoi donc! est-ce vous-mme? une image trompeuse ne vient-elle point
abuser mes yeux? est-ce vous, Mentor? n'est-ce point votre ombre encore
sensible  mes maux? n'tes-vous point au rang des mes heureuses qui
jouissent de leur vertu, et  qui les dieux donnent des plaisirs purs
dans une ternelle paix aux Champs-lyses? Parlez, Mentor; vivez-vous
encore? Suis-je assez heureux pour vous possder? ou bien n'est-ce
qu'une ombre de mon ami? En disant ces paroles, je courais vers lui,
tout transport jusqu' perdre la respiration; il m'attendait
tranquillement sans faire un pas vers moi. O dieux, vous le savez,
quelle fut ma joie quand je sentis que mes mains le touchaient! Non, ce
n'est pas une vaine ombre! je le tiens! je l'embrasse, mon cher Mentor!
C'est ainsi que je m'criai. J'arrosai son visage d'un torrent de
larmes; je demeurais attach  son cou sans pouvoir parler. Il me
regardait tristement avec des yeux pleins d'une tendre compassion.

Enfin je lui dis: Hlas! d'o venez-vous? en quels dangers ne
m'avez-vous point laiss pendant votre absence! et que ferais-je
maintenant sans vous? Mais sans rpondre  mes questions: Fuyez! me
dit-il d'un ton terrible: fuyez, htez-vous de fuir! Ici la terre ne
porte pour fruit que du poison; l'air qu'on y respire est empest; les
hommes contagieux ne se parlent que pour se communiquer un venin mortel.
La volupt lche et infme, qui est le plus horrible des maux sortis de
la bote de Pandore, amollit tous les coeurs, et ne souffre ici aucune
vertu. Fuyez! que tardez-vous? ne regardez pas mme derrire vous en
fuyant; effacez jusques au moindre souvenir de cette le excrable.

Il dit, et aussitt je sentis comme un nuage pais qui se dissipait sur
mes yeux, et qui me laissait voir la pure lumire: une joie douce et
pleine d'un ferme courage renaissait dans mon coeur. Cette joie tait
bien diffrente de cette autre joie molle et foltre dont mes sens
avaient t d'abord empoisonns: l'une est une joie d'ivresse et de
trouble, qui est entrecoupe de passions furieuses et de cuisants
remords; l'autre est une joie de raison, qui a quelque chose de
bienheureux et de cleste; elle est toujours pure et gale, rien ne peut
l'puiser; plus on s'y plonge, plus elle est douce; elle ravit l'me
sans la troubler. Alors je versai des larmes de joie, et je trouvais que
rien n'tait si doux que de pleurer ainsi. O heureux, disais-je, les
hommes  qui la vertu se montre dans toute sa beaut! peut-on la voir
sans l'aimer! peut-on l'aimer sans tre heureux!

Mentor me dit: Il faut que je vous quitte; je pars dans ce moment; il ne
m'est pas permis de m'arrter. O allez-vous donc? lui rpondis-je: en
quelle terre inhabitable ne vous suivrai-je point? Ne croyez pas pouvoir
m'chapper, je mourrai plutt sur vos pas. En disant ces paroles, je le
tenais serr de toute ma force. C'est en vain, me dit-il, que vous
esprez de me retenir. Le cruel Mthophis me vendit  des thiopiens ou
Arabes. Ceux-ci, tant alls  Damas, en Syrie, pour leur commerce,
voulurent se dfaire de moi, croyant en tirer une grande somme d'un
nomm Hazal, qui cherchait un esclave grec pour connatre les moeurs de
la Grce, et pour s'instruire de nos sciences.

En effet, Hazal m'acheta chrement. Ce que je lui ai appris de nos
moeurs lui a donn la curiosit de passer dans l'le de Crte pour
tudier les sages lois de Minos. Pendant notre navigation, les vents
nous ont contraints de relcher dans l'le de Chypre. En attendant un
vent favorable, il est venu faire ses offrandes au temple: le voil qui
en sort; les vents nous appellent; dj nos voiles s'enflent. Adieu,
cher Tlmaque: un esclave qui craint les dieux doit suivre fidlement
son matre. Les dieux ne me permettent plus d'tre  moi: si j'tais 
moi, ils le savent, je ne serais qu' vous seul. Adieu: souvenez-vous
des travaux d'Ulysse et des larmes de Pnlope; souvenez-vous des justes
dieux. O dieux, protecteurs de l'innocence, en quelle terre suis-je
contraint de laisser Tlmaque!

Non, non, lui dis-je, mon cher Mentor, il ne dpendra pas de vous de me
laisser ici: plutt mourir que de vous voir partir sans moi. Ce matre
syrien est-il impitoyable? est-ce une tigresse dont il a suc les
mamelles dans son enfance*? voudra-t-il vous arracher d'entre mes bras?
Il faut qu'il me donne la mort ou qu'il souffre que je vous suive. Vous
m'exhortez vous-mme  fuir et vous ne voulez pas que je fuie en suivant
vos pas! Je vais parler  Hazal; il aura piti de ma jeunesse et de mes
larmes: puisqu'il aime la sagesse et qu'il va si loin la chercher, il ne
peut avoir un coeur froce et insensible. Je me jetterai  ses pieds,
j'embrasserai ses genoux, je ne le laisserai point aller qu'il ne m'ait
accord de vous suivre. Mon cher Mentor, je me ferai esclave avec vous;
je lui offrirai de me donner  lui: s'il me refuse, c'est fait de moi,
je me dlivrerai de la vie.

Dans ce moment Hazal appela Mentor; je me prosternai devant lui. Il fut
surpris de voir un inconnu en cette posture. Que voulez-vous? me dit-il.
La vie, rpondis-je; car je ne puis vivre, si vous ne souffrez que je
suive Mentor, qui est a vous. Je suis le fils du grand Ulysse, le plus
sage des rois de la Grce qui ont renvers la superbe ville de Troie,
fameuse dans toute l'Asie. Je ne vous dis point ma naissance pour me
vanter, mais seulement pour vous inspirer quelque piti de mes malheurs.
J'ai cherch mon pre par toutes les mers, ayant avec moi cet homme, qui
tait pour moi un autre pre. La fortune, pour comble de maux, me l'a
enlev; elle l'a fait votre esclave: souffrez que je le sois aussi. S'il
est vrai que vous aimiez la justice, et que vous alliez en Crte pour
apprendre les lois du bon roi Minos, n'endurcissez point votre coeur
contre mes soupirs et contre mes larmes. Vous voyez le fils d'un roi,
qui est rduit  demander la servitude comme son unique ressource.
Autrefois j'ai voulu mourir en Sicile pour viter l'esclavage; mais mes
premiers malheurs n'taient que de faibles essais des outrages de la
fortune: maintenant je crains de ne pouvoir tre reu parmi vos
esclaves. O dieux, voyez mes maux;  Hazal, souvenez-vous de Minos,
dont vous admirez la sagesse, et qui nous jugera tous deux dans le
royaume de Pluton.

Hazal, me regardant avec un visage doux et humain, me tendit la main,
et me releva. Je n'ignore pas, me dit-il, la sagesse et la vertu
d'Ulysse; Mentor m'a racont souvent quelle gloire il a acquise parmi
les Grecs; et d'ailleurs la prompte renomme a fait entendre son nom 
tous les peuples de l'Orient. Suivez-moi, fils d'Ulysse; je serai votre
pre, jusqu' ce que vous ayez retrouv celui qui vous a donn la vie.
Quand mme je ne serais pas touch de la gloire de votre pre, de ses
malheurs et des vtres, l'amiti que j'ai pour Mentor m'engagerait 
prendre soin de vous. Il est vrai que je l'ai achet comme esclave, mais
je le garde comme un ami fidle; l'argent qu'il m'a cot m'a acquis le
plus cher et le plus prcieux ami que j'aie sur la terre. J'ai trouv
en lui la sagesse; je lui dois tout ce que j'ai d'amour pour la vertu.
Ds ce moment, il est libre; vous le serez aussi: je ne vous demande, 
l'un et  l'autre, que votre coeur.

En un instant je passai de la plus amre douleur  la plus vive joie que
les mortels puissent sentir. Je me voyais sauv d'un horrible danger, je
me rapprochais de mon pays, je trouvais un secours pour y retourner; je
gotais la consolation d'tre auprs d'un homme qui m'aimait dj, par
le pur amour de la vertu; enfin je retrouvais tout, en retrouvant Mentor
pour ne plus le quitter.

Hazal s'avance sur le sable du rivage, nous le suivons; on entre dans
le vaisseau, les rameurs fendent les ondes paisibles; un zphyr lger se
jou de nos voiles, il anime tout le vaisseau, et lui donne un doux
mouvement. L'le de Chypre disparat bientt. Hazal, qui avait
impatience de connatre mes sentiments, me demanda ce que je pensais des
moeurs de cette le. Je lui dis ingnument en quel danger ma jeunesse
avait t expose, et le combat que j'avais souffert au dedans de moi.
Il fut touch de mon horreur pour le vice, et dit ces paroles: O Vnus,
je reconnais votre puissance et celle de votre fils; j'ai brl de
l'encens sur vos autels; mais souffrez que je dteste l'infme mollesse
des habitants de votre le, et l'impudence brutale avec laquelle ils
clbrent vos ftes.

Ensuite il s'entretenait avec Mentor de cette premire puissance qui a
form le ciel et la terre; de cette lumire simple, infinie, et
immuable, qui se donne  tous sans se partager; de cette vrit
souveraine et universelle qui claire tous les esprits, comme le soleil
claire tous les corps. Celui, ajoutait-il, qui n'a jamais vu cette
lumire pure est aveugle comme un aveugle-n; il passe sa vie dans une
profonde nuit, comme les peuples que le soleil n'claire point pendant
plusieurs mois de l'anne; il croit tre sage, et il est insens; il
croit tout voir, et il ne voit rien; il meurt, n'ayant jamais rien vu;
tout au plus il aperoit de sombres et fausses lueurs, de vaines ombres,
des fantmes qui n'ont rien de rel. Ainsi sont tous les hommes,
entrans par le charme de l'imagination. Il n'y a point sur la terre de
vritables hommes, except ceux qui consultent, qui aiment, qui suivent
cette raison ternelle; c'est elle qui nous inspire quand nous pensons
bien; c'est elle qui nous reprend quand nous pensons mal. Nous ne tenons
pas moins d'elle la raison que la vie. Elle est comme un grand ocan de
lumire: nos esprits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent, et
qui y retournent pour s'y perdre. Quoique je ne comprisse point encore
parfaitement la profonde sagesse de ces discours, je ne laissais pas d'y
goter je ne sais quoi de pur et de sublime; mon coeur en tait chauff,
et la vrit me semblait reluire dans toutes ces paroles. Ils
continurent  parler de l'origine des dieux, des hros, des potes, de
l'ge d'or, du dluge, des premires histoires du genre humain, du
fleuve d'oubli o se plongent les mes des morts, des peines ternelles
prpares aux impies dans le gouffre noir du Tartare, et de cette
heureuse paix dont jouissent les justes dans les Champs-lyses, sans
crainte de pouvoir la perdre.

Pendant qu'Hazal et Mentor parlaient, nous apermes des dauphins
couverts d'une caille qui paraissait d'or et d'azur. En se jouant, ils
soulevaient les flots avec beaucoup d'cume. Aprs eux venaient les
Tritons, qui sonnaient de la trompette avec leurs conques recourbes.
Ils environnaient le char d'Amphitrite, tran par des chevaux marins,
plus blancs que la neige, et qui, fendant l'onde sale, laissaient loin
derrire eux un vaste sillon dans la mer. Leurs yeux taient enflamms
et leurs bouches taient fumantes. Le char de la desse tait une conque
d'une merveilleuse figure; elle tait d'une blancheur plus clatante que
l'ivoire, et les roues taient d'or. Ce char semblait voler sur la
surface des eaux paisibles*. Une troupe de nymphes couronnes de fleurs
nageaient en foule derrire le char; leurs beaux cheveux pendaient sur
leurs paules et flottaient au gr du veut. La desse tenait d'une main
un sceptre d'or pour commander aux vagues, de l'autre elle portait sur
ses genoux le petit dieu Palmon, son fils, pendant  sa mamelle. Elle
avait un visage serein et une douce majest qui faisait fuir les vents
sditieux et toutes les noires temptes. Les Tritons conduisaient les
chevaux, et tenaient les rnes dores; une grande voile de pourpre
flottait dans l'air au-dessus du char; elle tait  demi enfle par le
souffle d'une multitude de petits zphyrs qui s'efforaient de la
pousser par leurs haleines. On voyait au milieu des airs ole empress,
inquiet et ardent. Son visage rid et chagrin, sa voix menaante, ses
sourcils pais et pendants, ses yeux pleins d'un feu sombre et austre,
tenaient en silence les fiers aquilons et repoussaient tous les nuages.
Les immenses baleines et tous les monstres marins, faisant avec leurs
narines un flux et reflux de l'onde amre, sortaient  la hte de leurs
grottes profondes pour voir la desse.




LIVRE CINQUIME.

SOMMAIRE.

Suite du rcit de Tlmaque.--Tableau de l'le de Crte.--Tlmaque, 
son arrive dans l'le, apprend qu'Idomne, qui en tait le roi, vient
de sacrifier son fils unique pour accomplir un voeu indiscret, et que les
Crtois, voulant venger le fils immol, ont forc le pre  quitter le
pays; qu'aprs bien des incertitudes, ils se sont assembls pour lire
un roi nouveau.--Tlmaque est admis dans cette assemble; il y remporte
le prix  divers jeux et rsout avec une rare sagesse les questions
proposes aux concurrents par les vieillards, juges de l'le.--La
couronne de Crte est offerte  Tlmaque qui la refuse.--On propose
ensuite d'lire Mentor qui refuge aussi la royaut.--Enfin le choix du
nouveau roi est laiss  Mentor qui propose Aristodme.--Celui-ci est
proclam roi.--Mentor et Tlmaque s'embarquent pour Ithaque sur un
vaisseau crtois.--Neptune suscite une horrible tempte qui brise leur
vaisseau.--Tlmaque et Mentor s'attachent aux dbris du vaisseau et,
pousss par les flots, abordent dans l'le de Calypso.


Aprs que nous emes admir ce spectacle, nous commenmes  dcouvrir
les montagnes de Crte[24], que nous avions encore assez de peine 
distinguer des nues du ciel et des flots de la mer. Bientt nous vmes
le sommet du mont Ida, qui s'lve au-dessus des autres montagnes de
l'le, comme un vieux cerf dans une fort porte son bois rameux
au-dessus des ttes des jeunes faons dont il est suivi. Peu  peu nous
vmes plus distinctement les ctes de cette le, qui se prsentaient 
nos yeux comme un amphithtre. Autant que la terre de Chypre nous avait
paru nglige et inculte, autant celle de Crte se montrait orne de
tous les fruits par le travail de ses habitants. De tous cts, nous
remarquions des villages bien btis, des bourgs qui galaient des
villes, et des villes superbes. Nous ne trouvions aucun champ o la main
du diligent laboureur ne ft imprime; partout la charrue avait laiss
de creux sillons: les ronces, les pines, et toutes les plantes qui
occupent inutilement la terre, sont inconnues en ce pays. Nous
considrions avec plaisir les creux vallons o les troupeaux de boeufs
mugissaient dans les gras herbages le long des ruisseaux; les moutons
paissants sur le penchant d'une colline; les vastes campagnes couvertes
de jaunes pis, riches dons de la fconde Crs; enfin les montagnes
ornes de pampre et de grappes d'un raisin dj color qui promettait
aux vendangeurs les doux prsents de Bacchus, pour charmer les soucis
des hommes.

Mentor nous dit qu'il avait t autrefois en Crte, et il nous expliqua
ce qu'il en connaissait. Cette le, disait-il, admire de tous les
trangers, et fameuse par ses cent villes, nourrit sans peine tous ses
habitants, quoiqu'ils soient innombrables*. C'est que la terre ne se
lasse jamais de rpandre ses biens sur ceux qui la cultivent*; son sein
fcond ne peut s'puiser. Plus il y a d'hommes dans un pays, pourvu
qu'ils soient laborieux, plus ils jouissent de l'abondance. Ils n'ont
jamais besoin d'tre jaloux les uns des autres: la terre, cette bonne
mre, multiplie ses dons selon le nombre de ses enfants qui mritent ses
fruits par leur travail. L'ambition et l'avarice des hommes sont les
seules sources de leur malheur: les hommes veulent tout avoir, et ils se
rendent malheureux par le dsir du superflu; s'ils voulaient vivre
simplement, et se contenter de satisfaire aux vrais besoins, on verrait
partout l'abondance, la joie, la paix et l'union.

C'est ce que Minos, le plus sage et le meilleur de tous les rois, avait
compris. Tout ce que vous verrez de plus merveilleux dans cette le est
le fruit de ses lois. L'ducation qu'il faisait donner aux enfants rend
les corps sains et robustes: on les accoutume d'abord  une vie simple,
frugale et laborieuse; on suppose que toute volupt amollit le corps et
l'esprit; on ne leur propose jamais d'autre plaisir que celui d'tre
invincibles par la vertu, et d'acqurir beaucoup de gloire. On ne met
pas seulement ici le courage  mpriser la mort dans les dangers de la
guerre, mais encore  fouler aux pieds les trop grandes richesses et les
plaisirs honteux. Ici on punit trois vices qui sont impunis chez les
autres peuples: l'ingratitude, la dissimulation et l'avarice.

Pour le faste et la mollesse, on n'a jamais besoin de les rprimer, car
ils sont inconnus en Crte. Tout le monde y travaille, et personne ne
songe  s'y enrichir; chacun se croit assez pay de son travail par une
vie douce et rgle, o l'on jouit en paix et avec abondance de tout ce
qui est vritablement ncessaire  la vie. On n'y souffre ni meubles
prcieux, ni habits magnifiques, ni festins dlicieux, ni palais dors.
Les habits sont de laine fine et de belles couleurs, mais tout unis et
sans broderie. Les repas y sont sobres; on y boit peu de vin: le bon
pain en fait la principale partie, avec les fruits que les arbres
offrent comme d'eux-mmes, et le lait des troupeaux. Tout au plus on y
mange un peu de grosse viande sans ragot; encore mme a-t-on soin de
rserver ce qu'il y a de meilleur dans les grands troupeaux de boeufs
pour faire fleurir l'agriculture. Les maisons y sont propres, commodes,
riantes, mais sans ornements. La superbe architecture n'y est pas
ignore; mais elle est rserve pour les temples des dieux: et les
hommes n'oseraient avoir des maisons semblables  celles des immortels.
Les grands biens des Crtois sont la sant, la force, le courage, la
paix et l'union des familles, la libert de tous les citoyens,
l'abondance des choses ncessaires, le mpris des superflues, l'habitude
du travail et l'horreur de l'oisivet, l'mulation pour la vertu la
soumission aux lois, et la crainte des justes dieux.

Je lui demandai en quoi consistait l'autorit du roi; et il me rpondit:
Il peut tout sur les peuples; mais les lois peuvent tout sur lui. Il a
une puissance absolue pour faire le bien, et les mains lies ds qu'il
veut faire le mal. Les lois lui confient les peuples comme le plus
prcieux de tous les dpts,  condition qu'il sera le pre de ses
sujets. Elles veulent qu'un seul homme serve, par sa sagesse et par sa
modration,  la flicit de tant d'hommes; et non pas que tant d'hommes
servent, par leur misre et par leur servitude lche,  flatter
l'orgueil et la mollesse d'un seul homme. Le roi ne doit rien avoir
au-dessus des autres, except ce qui est ncessaire, ou pour le soulager
dans ses pnibles fonctions, ou pour imprimer aux peuples le respect de
celui qui doit soutenir les lois. D'ailleurs, le roi doit tre plus
sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur,
qu'aucun autre. Il ne doit point avoir plus de richesses et de plaisirs,
mais plus de sagesse, de vertu et de gloire, que le reste des hommes. Il
doit tre au dehors le dfenseur de la patrie, en commandant les armes;
et au dedans, le juge des peuples, pour les rendre bons, sages et
heureux. Ce n'est point pour lui-mme que les dieux l'ont fait roi; il
ne l'est que pour tre l'homme des peuples: c'est aux peuples qu'il doit
tout son temps, tous ses soins, toute son affection; et il n'est digne
de la royaut qu'autant qu'il s'oublie lui-mme pour se sacrifier au
bien public. Minos n'a voulu que ses enfants rgnassent aprs lui, qu'
condition qu'ils rgneraient suivant ses maximes: il aimait encore plus
son peuple que sa famille. C'est par une telle sagesse qu'il a rendu la
Crte si puissante et si heureuse; c'est par cette modration qu'il a
effac la gloire de tous les conqurants qui veulent faire servir les
peuples  leur propre grandeur, c'est--dire  leur vanit; enfin, c'est
par sa justice qu'il a mrit d'tre aux enfers le souverain juge des
morts.

Pendant que Mentor faisait ce discours, nous abordmes dans l'le. Nous
vmes le fameux labyrinthe, ouvrage des mains de l'ingnieux Ddale, et
qui tait une imitation du grand labyrinthe que nous avions vu en
gypte. Pendant que nous considrions ce curieux difice, nous vmes le
peuple qui couvrait le rivage, et qui accourait en foule dans un lieu
assez voisin du bord de la mer. Nous demandmes la cause de cet
empressement; et voici ce qu'un Crtois, nomm Nausicrate, nous raconta:

Idomne, fils de Deucalion et petit-fils de Minos, dit-il, tait all,
comme les autres rois de la Grce, au sige de Troie. Aprs la ruine de
cette ville, il fit voile pour revenir en Crte; mais la tempte fut si
violente, que le pilote de son vaisseau, et tous les autres qui taient
expriments dans la navigation, crurent que leur naufrage tait
invitable. Chacun avait la mort devant les yeux; chacun voyait les
abmes ouverts pour l'engloutir; chacun dplorait son malheur,
n'esprant pas mme le triste repos des ombres qui traversent le Styx
aprs avoir reu la spulture. Idomne, levant les yeux et les mains
vers le ciel, invoquait Neptune: O puissant dieu, s'criait-il, toi qui
tiens l'empire des ondes, daigne couter un malheureux! Si tu me fais
revoir l'le de Crte, malgr la fureur des vents, je t'immolerai la
premire tte qui se prsentera  mes yeux.

Cependant son fils, impatient de revoir son pre, se htait d'aller au
devant de lui pour l'embrasser: malheureux, qui ne savait pas que
c'tait courir  sa perte! Le pre, chapp  la tempte, arrivait dans
le port dsir, il remerciait Neptune d'avoir cout ses voeux: mais
bientt il sentit combien ses voeux lui taient funestes. Un
pressentiment de son malheur lui donnait un cuisant repentir de son voeu
indiscret; il craignait d'arriver parmi les siens, et il apprhendait de
revoir ce qu'il avait de plus cher au monde. Mais la cruelle Nmsis,
desse impitoyable, qui veille pour punir les hommes, et surtout les
orgueilleux, poussait d'une main fatale et invisible Idomne. Il
arrive;  peine ose-t-il lever les yeux: il voit son fils; il recule,
saisi d'horreur. Ses yeux cherchent, mais en vain, quelque autre tte
moins chre qui puisse lui servir de victime.

Cependant le fils se jette  son cou, et est tout tonn que son pre
rponde si mal  sa tendresse; il le voit fondant en larmes. O mon pre,
dit-il, d'o vient cette tristesse? Aprs une si longue absence,
tes-vous fch de vous revoir dans votre royaume, et de faire la joie
de votre fils? Qu'ai-je fait? vous dtournez vos yeux de peur de me
voir! Le pre, accabl de douleur, ne rpondait rien. Enfin, aprs de
profonds soupirs, il dit: O Neptune, que t'ai-je promis!  quel prix
m'as-tu garanti du naufrage! rends-moi aux vagues et aux rochers, qui
devaient, en me brisant, finir ma triste vie; laisse vivre mon fils! O
dieu cruel! tiens, voil mon sang, pargne le sien. En parlant ainsi, il
tira son pe pour se percer; mais ceux qui taient autour de lui
arrtrent sa main.

Le vieillard Sophronyme, interprte des volonts des dieux, lui assura
qu'il pouvait contenter Neptune sans donner la mort  son fils. Votre
promesse, disait-il, a t imprudente: les dieux ne veulent point tre
honors par la cruaut; gardez-vous bien d'ajouter  la faute de votre
promesse celle de l'accomplir contre les lois de la nature: offrez cent
taureaux plus blancs que la neige  Neptune; faites couler leur sang
autour de son autel couronn de fleurs; faites fumer un doux encens en
l'honneur de ce dieu.

Idomne coutait ce discours, la tte baisse et sans rpondre: la
fureur tait allume dans ses yeux; son visage, ple et dfigur,
changeait  tout moment de couleur; on voyait ses membres tremblants.
Cependant son fils lui disait: Me voici, mon pre; votre fils est prt 
mourir pour apaiser le dieu; n'attirez pas sur vous sa colre: je meurs
content, puisque ma mort vous aura garanti de la vtre. Frappez, mon
pre; ne craignez point de trouver en moi un fils indigne de vous, qui
craigne de mourir.

En ce moment Idomne, tout hors de lui, et comme dchir par les Furies
infernales, surprend tous ceux qui l'observent de prs; il enfonce son
pe dans le coeur de cet enfant; il la retire toute fumante et pleine de
sang, pour la plonger dans ses propres entrailles; il est encore une
fois retenu par ceux qui l'environnent. L'enfant tombe dans son sang;
ses yeux se couvrent des ombres de la mort; il les entr'ouvre  la
lumire; mais  peine l'a-t-il trouve, qu'il ne peut plus la
supporter*. Tel qu'un beau lis au milieu des champs, coup dans sa
racine par le tranchant de la charrue, languit et ne se soutient plus*;
il n'a point encore perdu cette vive blancheur, et cet clat qui charme
les yeux; mais la terre ne le nourrit plus, et sa vie est teinte: ainsi
le fils d'Idomne, comme une jeune et tendre fleur, est cruellement
moissonn ds son premier ge. Le pre, dans l'excs de sa douleur,
devient insensible; il ne sait o il est, ni ce qu'il a fait, ni ce
qu'il doit faire; il marche chancelant vers la ville, et demande son
fils.

Cependant le peuple, touch de compassion pour l'enfant, et d'horreur
pour l'action barbare du pre, s'crie que les dieux justes l'ont livr
aux Furies. La fureur leur fournit des armes*; ils prennent des btons
et des pierres; la Discorde souffle dans tous les coeurs un venin mortel.
Les Crtois, les sages Crtois, oublient la sagesse qu'ils ont tant
aime; ils ne reconnaissent plus le petit-fils du sage Minos. Les amis
d'Idomne ne trouvent plus de salut pour lui, qu'en le ramenant vers
ses vaisseaux: ils s'embarquent avec lui; ils fuient  la merci des
ondes. Idomne, revenant  soi, les remercie de l'avoir arrach d'une
terre qu'il a arrose du sang de son fils, et qu'il ne saurait plus
habiter. Les vents les conduisent vers l'Hesprie, et ils vont fonder un
nouveau royaume dans le pays des Salentins[25].

Cependant les Crtois, n'ayant plus de roi pour les gouverner, ont
rsolu d'en choisir un qui conserve dans leur puret les lois tablies.
Voici les mesures qu'ils ont prises pour faire ce choix. Tous les
principaux citoyens des cent villes sont assembls ici. On a dj
commenc par des sacrifices; on a assembl tous les sages les plus
fameux des pays voisins, pour examiner la sagesse de ceux qui paratront
dignes de commander. On a prpar des jeux publics, o tous les
prtendants combattront; car on veut donner pour prix la royaut  celui
qu'on jugera vainqueur de tous les autres, et pour l'esprit et pour le
corps. On veut un roi dont le corps soit fort et adroit, et dont l'me
soit orne de la sagesse et de la vertu. On appelle ici tous les
trangers.

Aprs nous avoir racont toute cette histoire tonnante, Nausicrate nous
dit: Htez-vous donc,  trangers, de venir dans notre assemble: vous
combattrez avec les autres; et si les dieux destinent la victoire  l'un
de vous, il rgnera en ce pays. Nous le suivmes, sans aucun dsir de
vaincre, mais par la seule curiosit de voir une chose si
extraordinaire.

Nous arrivmes  une espce de cirque trs-vaste, environn d'une
paisse fort*: le milieu du cirque tait une arne prpare pour les
combattants; elle tait borde par un grand amphithtre d'un gazon
frais sur lequel tait assis et rang un peuple innombrable. Quand nous
arrivmes, on nous reut avec honneur; car les Crtois sont les peuples
du monde qui exercent le plus noblement et avec le plus de religion
l'hospitalit. On nous fit asseoir, et on nous invita  combattre.
Mentor s'en excusa sur son ge, et Hazal sur sa faible sant. Ma
jeunesse et ma vigueur m'taient toute excuse; je jetai nanmoins un
coup d'oeil sur Mentor pour dcouvrir sa pense, et j'aperus qu'il
souhaitait que je combattisse. J'acceptai donc l'offre qu'on me faisait:
je me dpouillai de mes habits: on fit couler des flots d'huile douce et
luisante sur tous les membres de mon corps*; et je me mlai parmi les
combattants. On dit de tous cts que c'tait le fils d'Ulysse; qui
tait venu pour tcher de remporter les prix: et plusieurs Crtois, qui
avaient t  Ithaque pendant mon enfance, me reconnurent.

Le premier combat fut celui de la lutte. Un Rhodien d'environ
trente-cinq ans surmonta tous les autres qui osrent se prsenter  lui.
Il tait encore dans toute la vigueur de la jeunesse: ses bras taient
nerveux et bien nourris; au moindre mouvement qu'il faisait, on voyait
tous ses muscles; il tait galement souple et fort. Je ne lui parus pas
digne d'tre vaincu; et, regardant avec piti ma tendre jeunesse, il
voulut se retirer: mais je me prsentai  lui. Alors nous nous saismes
l'un l'autre*; nous nous serrmes  perdre la respiration. Nous tions
paule contre paule, pied contre pied*, tous les nerfs tendus, et les
bras entrelacs comme des serpents, chacun s'efforant d'enlever de
terre son ennemi. Tantt il essayait de me surprendre en me poussant du
ct droit; tantt il s'efforait de me pencher du ct gauche. Pendant
qu'il me ttait ainsi, je le poussai avec tant de violence, que ses
reins plirent: il tomba sur l'arne, et m'entrana sur lui. En vain il
tcha de me mettre dessous; je le tins immobile sous moi; tout le
peuple cria: Victoire au fils d'Ulysse! Et j'aidai au Rhodien confus 
se relever.

Le combat du ceste fut plus difficile. Le fils d'un riche citoyen de
Samos avait acquis une haute rputation dans ce genre de combat. Tous
les autres lui cdrent; il n'y eut que moi qui esprai la victoire.
D'abord il me donna dans la tte, et puis dans l'estomac, des coups qui
me firent vomir le sang, et qui rpandirent sur mes yeux un pais nuage.
Je chancelai; il me pressait, et je ne pouvais plus respirer: mais je
fus ranim par la voix de Mentor, qui me criait: O fils d'Ulysse,
seriez-vous vaincu? La colre me donna de nouvelles forces*; j'vitai
plusieurs coups dont j'aurais t accabl. Aussitt que le Samien
m'avait port un faux coup, et que son bras s'allongeait en vain, je le
surprenais dans cette posture penche: dj il reculait, quand je
haussai mon ceste pour tomber sur lui avec plus de force: il voulut
s'esquiver, et perdant l'quilibre, il me donna le moyen de le
renverser. A peine fut-il tendu par terre, que je lui tendis la main
pour le relever. Il se redressa lui-mme, couvert de poussire et de
sang, sa honte fut extrme, mais il n'osa renouveler le combat:

Aussitt on commena les courses des chariots, que l'on distribua au
sort. Le mien se trouva le moindre pour la lgret des roues et pour la
vigueur des chevaux. Nous partons: un nuage de poussire vole, et couvre
le ciel*. Au commencement, je laissai les autres passer devant moi. Un
jeune Lacdmonien, nomm Cranter, laissait d'abord tous les autres
derrire lui. Un Crtois, nomm Polyclte, le suivait de prs.
Hippomaque, parent d'Idomne, qui aspirait  lui succder, lchant les
rnes  ses chevaux fumants de sueur, tait tout pench sur leurs crins
flottants; et le mouvement des roues de son chariot tait si rapide,
qu'elles paraissaient immobiles comme les ailes d'un aigle qui fend les
airs. Mes chevaux s'animrent, et se mirent peu  peu en haleine; je
laissai loin derrire moi presque tous ceux qui taient partis avec tant
d'ardeur. Hippomaque, parent d'Idomne, poussant trop ses chevaux, le
plus vigoureux s'abattit, et ta, par sa chute,  son matre l'esprance
de rgner. Polyclte, se penchant trop sur ses chevaux, ne put se tenir
ferme dans une secousse; il tomba: les rnes lui chapprent, et il fut
trop heureux de pouvoir en tombant viter la mort. Crantor voyant avec
des yeux pleins d'indignation que j'tais tout auprs de lui*, redoubla
son ardeur: tantt il invoquait les dieux, et leur promettait de riches
offrandes; tantt il parlait  ses chevaux pour les animer*: il
craignait que je ne passasse entre la borne et lui; car mes chevaux,
mieux mnags que les siens, taient en tat de le devancer: il ne lui
restait plus d'autre ressource que celle de me fermer le passage. Pour y
russir, il hasarda de se briser contre la borna; il y brisa
effectivement sa roue. Je ne songeai qu' faire promptement le tour,
pour n'tre pas engag dans son dsordre; et il me vit un moment aprs
au bout de la carrire. Le peuple s'cria encore une fois: Victoire au
fils d'Ulysse! c'est lui que les dieux destinent  rgner sur nous.

Cependant les plus illustres et les plus sages d'entre les Crtois nous
conduisirent dans un bois antique et sacr, recul de la vue des hommes
profanes, o les vieillards, que Minos avait tablis juges du peuple et
gardes des lois, nous assemblrent. Nous tions les mmes qui avions
combattu dans les jeux; nul autre ne fut admis. Les sages ouvrirent le
livre o toutes les lois de Minos sont recueillies. Je me sentis saisi
de respect et de honte, quand j'approchai de ces vieillards que l'ge
rendait vnrables, sans leur ter la vigueur de l'esprit. Ils taient
assis avec ordre, et immobiles dans leurs places: leurs cheveux taient
blancs; plusieurs n'en avaient presque plus. On voyait reluire sur leurs
visages graves une sagesse douce et tranquille; ils ne se pressaient
point de parler; ils ne disaient que ce qu'ils avaient rsolu de dire.
Quand ils taient d'avis diffrents, ils taient si modrs  soutenir
ce qu'ils pensaient de part et d'autre, qu'on aurait cru qu'ils taient
tous d'une mme opinion. La longue exprience des choses passes et
l'habitude du travail leur donnait de grandes vues sur toutes choses:
mais ce qui perfectionnait le plus leur raison, c'tait le calme de leur
esprit dlivr des folles passions et des caprices de la jeunesse. La
sagesse toute seule agissait en eux, et le fruit de leur longue vertu
tait d'avoir si bien dompt leurs humeurs, qu'ils gotaient sans peine
le doux et noble plaisir d'couter la raison. En les admirant, je
souhaitai que ma vie pt s'accourcir pour arriver tout  coup  une si
estimable vieillesse. Je trouvai la jeunesse malheureuse d'tre si
imptueuse, et si loigne de cette vertu si claire et si tranquille.

Le premier d'entre ces vieillards ouvrit le livre des lois de Minos.
C'tait un grand livre qu'on tenait d'ordinaire dans un cassette d'or
avec des parfums. Tous ces vieillards le baisrent avec respect; car ils
disent qu'aprs les dieux, de qui les bonnes lois viennent, rien ne doit
tre si sacr aux hommes, que les lois destines  les rendre bons,
sages et heureux. Ceux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner
les peuples doivent toujours se laisser gouverner eux-mmes par les
lois. C'est la loi, et non pas l'homme, qui doit rgner. Tel est le
discours de ces sages. Ensuite celui qui prsidait proposa trois
questions, qui devaient tre dcides par les maximes de Minos.

La premire question est de savoir quel est le plus libre de tous les
hommes. Les uns rpondirent que c'tait un roi qui avait sur son peuple
un empire absolu, et qui tait victorieux de tous ses ennemis. D'autres
soutinrent que c'tait un homme si riche, qu'il pouvait contenter tous
ses dsirs. D'autres dirent que c'tait un homme qui ne se mariait
point, et qui voyageait pendant toute sa vie en divers pays, sans tre
jamais assujetti aux lois d'aucune nation. D'autres s'imaginrent que
c'tait un Barbare, qui, vivant de sa chasse au milieu des bois, tait
indpendant de toute police et de tout besoin. D'autres crurent que
c'tait un homme nouvellement affranchi, parce qu'en sortant des
rigueurs de la servitude il jouissait plus qu'aucun autre des douceurs
de la libert. D'autres enfin s'avisrent de dire que c'tait un homme
mourant, parce que la mort le dlivrait de tout, et que tous les hommes
ensemble n'avaient plus aucun pouvoir sur lui. Quand mon rang fut venu,
je n'eus pas de peine  rpondre, parce que je n'avais pas oubli ce que
Mentor m'avait dit souvent. Le plus libre de tous les hommes,
rpondis-je, est celui qui peut tre libre dans l'esclavage mme. En
quelque pays et en quelque condition qu'on soit, on est trs-libre,
pourvu qu'on craigne les dieux, et qu'on ne craigne qu'eux. En un mot,
l'homme vritablement libre est celui qui, dgag de toute crainte et de
tout dsir, n'est soumis qu'aux dieux et  sa raison. Les vieillards
s'entre-regardrent en souriant, et furent surpris de voir que ma
rponse ft prcisment celle de Minos.

Ensuite on proposa la seconde question en ces termes: Quel est le plus
malheureux de tous les hommes? Chacun disait ce qui lui venait dans
l'esprit. L'un disait: C'est un homme qui n'a ni biens, ni sant, ni
honneur. Un autre disait: C'est un homme qui n'a aucun ami. D'autres
soutenaient que c'est un homme qui a des enfants ingrats et indignes de
lui. Il vint un sage de l'le de Lesbos[26], qui dit: Le plus malheureux
de tous les hommes est celui qui croit l'tre; car le malheur dpend
moins des choses qu'on souffre, que de l'impatience avec laquelle on
augmente son malheur. A ces mots, toute l'assemble se rcria; on
applaudit, et chacun crut que ce sage Lesbien remporterait le prix sur
cette question. Mais on me demanda ma pense, et je rpondis, suivant
les maximes de Mentor: Le plus malheureux de tous les hommes est un roi
qui croit tre heureux en rendant les autres hommes misrables: il est
doublement malheureux par son aveuglement; ne connaissant pas son
malheur, il ne peut s'en gurir; il craint mme de le connatre. La
vrit ne peut percer la foule des flatteurs pour aller jusqu' lui. Il
est tyrannis par ses passions; il ne connat point ses devoirs; il n'a
jamais got le plaisir de faire le bien, ni senti les charmes de la
pure vertu. Il est malheureux, et digne de l'tre: son malheur augmente
tous les jours; il court  sa perte, et les dieux se prparent  le
confondre par une punition ternelle. Toute l'assemble avoua que
j'avais vaincu le sage Lesbien, et les vieillards dclarrent que
j'avais rencontr le vrai sens de Minos.

Pour la troisime question, on demanda lequel des deux est prfrable:
d'un ct, un roi conqurant et invincible dans la guerre; de l'autre,
un roi sans exprience de la guerre, mais propre  policer sagement les
peuples dans la paix. La plupart rpondirent que le roi invincible dans
la guerre tait prfrable. A quoi sert, disaient-ils, d'avoir un roi
qui sache bien gouverner en paix, s'il ne sait pas dfendre le pays
quand la guerre vient? Les ennemis le vaincront, et rduiront son
peuple en servitude. D'autres soutenaient, au contraire, que le roi
pacifique serait meilleur, parce qu'il craindrait la guerre, et
l'viterait par ses soins. D'autres disaient qu'un roi conqurant
travaillerait  la gloire de son peuple aussi bien qu' la sienne, et
qu'il rendrait ses sujets matres des autres nations; au lieu qu'un roi
pacifique les tiendrait dans une honteuse lchet.

On voulut savoir mon sentiment. Je rpondis ainsi: Un roi qui ne sait
gouverner que dans la paix ou dans la guerre, et qui n'est pas capable
de conduire son peuple dans ces deux tats, n'est qu' demi roi. Mais si
vous comparez un roi qui ne sait que la guerre,  un roi sage, qui, sans
savoir la guerre, est capable de la soutenir dans le besoin par ses
gnraux, je le trouve prfrable  l'autre. Un roi entirement tourn 
la guerre voudrait toujours la faire: pour tendre sa domination et sa
gloire propre, il ruinerait ses peuples. A quoi sert-il  un peuple que
son roi subjugue d'autres nations, si on est malheureux sous son rgne?
D'ailleurs, les longues guerres entranent toujours aprs elles beaucoup
de dsordres: les victorieux mmes se drglent pendant ces temps de
confusion. Voyez ce qu'il en cote  la Grce pour avoir triomph de
Troie; elle a t prive de ses rois pendant plus de dix ans. Lorsque
tout est en feu par la guerre, les lois, l'agriculture, les arts
languissent. Les meilleurs princes mmes, pendant qu'ils ont une guerre
 soutenir, sont contraints de faire le plus grand des maux, qui est de
tolrer la licence, et de se servir des mchants. Combien y a-t-il de
sclrats qu'on punirait pendant la paix, et dont on a besoin de
rcompenser l'audace dans les dsordres de la guerre! Jamais aucun
peuple n'a eu un roi conqurant, sans avoir beaucoup  souffrir de son
ambition. Un conqurant, enivr de sa gloire, ruine presque autant sa
nation victorieuse que les nations vaincues. Un prince qui n'a point les
qualits ncessaires pour la paix, ne peut faire goter  ses sujets les
fruits d'une guerre heureusement finie: il est comme un homme qui
dfendrait son champ contre son voisin, et qui usurperait celui du
voisin mme, mais qui ne saurait ni labourer ni semer, pour recueillir
aucune moisson. Un tel homme semble n pour dtruire, pour ravager, pour
renverser le monde, et non pour rendre un peuple heureux par un sage
gouvernement. Venons maintenant au roi pacifique. Il est vrai qu'il
n'est pas propre  de grandes conqutes; c'est--dire qu'il n'est pas
n pour troubler le bonheur de son peuple, en voulant vaincre les autres
peuples que la justice ne lui a pas soumis: mais, s'il est vritablement
propre  gouverner en paix, il a toutes les qualits ncessaires pour
mettre son peuple en sret contre ses ennemis. Voici comment: il est
juste, modr et commode  l'gard de ses voisins; il n'entreprend
jamais contre eux rien qui puisse troubler sa paix; il est fidle dans
ses alliances. Ses allis l'aiment, ne le craignent point, et ont une
entire confiance en lui. S'il a quelque voisin inquiet, hautain et
ambitieux, tous les autres rois voisins, qui craignent ce voisin
inquiet, et qui n'ont aucune jalousie du roi pacifique, se joignent  ce
bon roi pour l'empcher d'tre opprim. Sa probit, sa bonne foi, sa
modration, le rendent l'arbitre de tous les tats qui environnent le
sien. Pendant que le roi entreprenant est odieux  tous les autres, et
sans cesse expos  leurs ligues, celui-ci a la gloire d'tre comme le
pre et le tuteur de tous les autres rois. Voil les avantages qu'il a
au dehors. Ceux dont il jouit au dedans sont encore plus solides.
Puisqu'il est propre  gouverner en paix, je dois supposer qu'il
gouverne par les plus sages lois. Il retranche le faste, la mollesse, et
tous les arts qui ne servent qu' flatter les vices; il fait fleurir les
autres arts qui sont utiles aux vritables besoins de la vie: surtout il
applique ses sujets  l'agriculture. Par l, il les met dans l'abondance
des choses ncessaires. Ce peuple laborieux, simple dans ses moeurs,
accoutum  vivre de peu, gagnant facilement sa vie par la culture de
ses terres, se multiplie  l'infini. Voil dans ce royaume un peuple
innombrable, mais un peuple sain, vigoureux, robuste, qui n'est point
amolli par les volupts, qui est exerc  la vertu, qui n'est point
attach aux douceurs d'une vie lche et dlicieuse, qui sait mpriser la
mort, qui aimerait mieux mourir que perdre cette libert qu'il gote
sous un sage roi appliqu  ne rgner que pour faire rgner sa raison.
Qu'un conqurant voisin attaque ce peuple, il ne le trouvera peut-tre
pas assez accoutum  camper,  se ranger en bataille, ou adresser des
machines pour assiger une ville; mais il le trouvera invincible par sa
multitude, par son courage, par sa patience dans les fatigues, par son
habitude de souffrir la pauvret, par sa vigueur dans les combats, et
par une vertu que les mauvais succs mmes ne peuvent abattre.
D'ailleurs, si le roi n'est point assez expriment pour commander
lui-mme ses armes, il les fera commander par des gens qui en seront
capables; et il saura s'en servir sans perdre son autorit. Cependant il
tirera du secours de ses allis; ses sujets aimeront mieux mourir que de
passer sous la domination d'un autre roi violent et injuste: les dieux
mmes combattront pour lui. Voyez quelles ressources il aura au milieu
des plus grands prils. Je conclus donc que le roi pacifique qui ignore
la guerre est un roi trs-imparfait, puisqu'il ne sait pas remplir une
de ses plus grandes fonctions, qui est de vaincre ses ennemis, mais
j'ajoute qu'il est nanmoins infiniment suprieur au roi conqurant qui
manque des qualits ncessaires dans la paix, et qui n'est propre qu'
la guerre.

J'aperus dans l'assemble beaucoup de gens qui ne pouvaient goter cet
avis; car la plupart des hommes, blouis par les choses clatantes,
comme les victoires et les conqutes, les prfrent  ce qui est simple,
tranquille et solide, comme la paix et la bonne police des peuples. Mais
tous les vieillards dclarrent que j'avais parl comme Minos.

Le premier de ces vieillards s'cria: Je vois l'accomplissement d'un
oracle d'Apollon, connu dans toute notre le. Minos avait consult le
dieu, pour savoir combien de temps sa race rgnerait, suivant les lois
qu'il venait d'tablir. Le dieu lui rpondit: Les tiens cesseront de
rgner quand un tranger entrera dans ton le pour y faire rgner tes
lois. Nous avions craint que quelque tranger ne vnt faire la conqute
de l'le de Crte; mais le malheur d'Idomne, et la sagesse du fils
d'Ulysse, qui entend mieux que nul autre mortel les lois de Minos, nous
montrent le sens de l'oracle. Que tardons-nous  couronner celui que les
destins nous donnent pour roi?

Aussitt les vieillards sortent de l'enceinte du bois sacr; et le
premier, me prenant par la main, annonce au peuple dj impatient, dans
l'attente d'une dcision, que j'avais remport le prix. A peine
acheva-t-il de parler, qu'on entendit un bruit confus de toute
l'assemble. Chacun pousse des cris de joie. Tout le rivage et toutes
les montagnes voisines retentissent de ce cri: Que le fils d'Ulysse,
semblable  Minos, rgne sur les Crtois!

J'attendis un moment, et je faisais signe de la main pour demander qu'on
m'coutt. Cependant Mentor me disait  l'oreille: Renoncez-vous  votre
patrie? l'ambition de rgner vous fera-t-elle oublier Pnlope, qui vous
attend comme sa dernire esprance, et le grand Ulysse, que les dieux
avaient rsolu de vous rendre? Ces paroles percrent mon coeur, et me
soutinrent contre le vain dsir de rgner.

Cependant un profond silence de toute cette tumultueuse assemble me
donna le moyen de parler ainsi: O illustres Crtois, je ne mrite point
de vous commander. L'oracle qu'on vient de rapporter marque bien que la
race de Minos cessera de rgner quand un tranger entrera dans cette le
et y fera rgner les lois de ce sage roi; mais il n'est pas dit que cet
tranger rgnera. Je veux croire que je suis cet tranger marqu par
l'oracle. J'ai accompli la prdiction; je suis venu dans cette le; j'ai
dcouvert le vrai sens des lois, et je souhaite que mon explication
serve  les faire rgner avec l'homme que vous choisirez. Pour moi, je
prfre ma patrie, la pauvre, la petite le d'Ithaque, aux cent villes
de Crte,  la gloire et  l'opulence de ce beau royaume. Souffrez que
je suive ce que les destins ont marqu. Si j'ai combattu dans vos jeux,
ce n'tait pas dans l'esprance de rgner ici; c'tait pour mriter
votre estime et votre compassion; c'tait afin que vous me donnassiez
les moyens de retourner promptement au lieu de ma naissance. J'aime
mieux obir  mon pre Ulysse, et consoler ma mre Pnlope, que rgner
sur tous les peuples de l'univers. O Crtois, vous voyez le fond de mon
coeur: il faut que je vous quitte; mais la mort seule pourra finir ma
reconnaissance. Oui, jusques au dernier soupir, Tlmaque aimera les
Crtois, et s'intressera  leur gloire comme  la sienne propre.

A peine eus-je parl qu'il s'leva dans toute l'assemble un bruit
sourd, semblable  celui des vagues de la mer qui s'entre-choquent dans
une tempte. Les uns disaient: Est-ce quelque divinit sous une figure
humaine? D'autres soutenaient qu'ils m'avaient vu en d'autres pays, et
qu'ils me reconnaissaient. D'autres s'criaient: il faut le contraindre
de rgner ici. Enfin, je repris la parole, et chacun se hta de se
taire, ne sachant si je n'allais point accepter ce que j'avais refus
d'abord. Voici les paroles que je leur dis:

Souffrez,  Crtois, que je vous dise ce que je pense. Vous tes le plus
sage de tous les peuples; mais la sagesse demande, ce me semble, une
prcaution qui vous chappe. Vous devez choisir, non pas l'homme qui
raisonne le mieux sur les lois, mais celui qui les pratique avec la plus
constante vertu. Pour moi, je suis jeune, par consquent sans
exprience, expos  la violence des passions, et plus en tat de
m'instruire en obissant, pour commander un jour, que de commander
maintenant. Ne cherchez donc pas un homme qui ait vaincu les autres dans
ces jeux d'esprit et de corps, mais qui se soit vaincu lui-mme:
cherchez un homme qui ait vos lois crites dans le fond de son coeur, et
dont toute la vie soit la pratique de ces lois; que ses actions, plutt
que ses paroles, vous le fassent choisir.

Tous les vieillards, charms de ce discours, et voyant toujours crotre
les applaudissements de l'assemble me dirent: Puisque les dieux nous
tent l'esprance de vous voir rgner au milieu de nous, du moins
aidez-nous  trouver un roi qui fasse rgner nos lois. Connaissez-vous
quelqu'un qui puisse commander avec cette modration? Je connais, leur
dis-je d'abord, un homme de qui je tiens tout ce que vous avez estim en
moi; c'est sa sagesse, et non pas la mienne, qui vient de parler; il m'a
inspir toutes les rponses que vous venez d'entendre.

En mme temps toute l'assemble jeta les yeux sur Mentor, que je
montrais, le tenant par la main. Je racontais les soins qu'il avait eus
de mon enfance, les prils dont il m'avait dlivr, les malheurs qui
taient venus fondre sur moi ds que j'avais cess de suivre ses
conseils.

D'abord on ne l'avait point regard,  cause de ses habits simples et
ngligs, de sa contenance modeste, de son silence presque continuel, de
son air froid et rserv. Mais quand on s'appliqua  le regarder, on
dcouvrit dans son visage je ne sais quoi de ferme et d'lev; on
remarqua la vivacit de ses yeux, et la vigueur avec laquelle il faisait
jusqu'aux moindres actions. On le questionna; il fut admir: on rsolut
de le faire roi. Il s'en dfendit sans s'mouvoir: il dit qu'il
prfrait les douceurs d'une vie prive  l'clat de la royaut, que les
meilleurs rois taient malheureux en ce qu'ils ne faisaient presque
jamais les biens qu'ils voulaient faire, et qu'ils faisaient souvent,
par la surprise des flatteurs, les maux qu'ils ne voulaient pas. Il
ajouta que si la servitude est misrable, la royaut ne l'est pas moins,
puisqu'elle est une servitude dguise. Quand on est roi, disait-il, on
dpend de tous ceux dont on a besoin pour se faire obir. Heureux celui
qui n'est point oblig de commander! Nous ne devons qu' notre seule
patrie, quand elle nous confie l'autorit, le sacrifice de notre libert
pour travailler au bien public.

Alors les Crtois, ne pouvant revenir de leur surprise, lui demandrent
quel homme ils devaient choisir. Un homme, rpondit-il, qui vous
connaisse bien, puisqu'il faudra qu'il vous gouverne, et qu'il craigne
de vous gouverner. Celui qui dsire la royaut ne la connat pas; et
comment en remplira-t-il les devoirs, ne les connaissant point? Il la
cherche pour lui; et vous devez dsirer un homme qui ne l'accepte que
pour l'amour de vous.

Tous les Crtois furent dans un trange tonnement de voir deux
trangers qui refusaient la royaut, recherche par tant d'autres; ils
voulurent savoir avec qui ils taient venus. Nausicrate, qui les avait
conduits depuis le port jusques au cirque o l'on clbrait les jeux,
leur montra Hazal avec lequel Mentor et moi nous tions venus de l'le
de Chypre. Mais leur tonnement fut encore bien plus grand, quand ils
surent que Mentor avait t l'esclave d'Hazal; qu'Hazal, touch de la
sagesse et de la vertu de son esclave, en avait fait son conseil et son
meilleur ami; que cet esclave mis en libert tait le mme qui venait de
refuser d'tre roi; et qu'Hazal tait venu de Damas en Syrie, pour
s'instruire des lois de Minos, tant l'amour de la sagesse remplissait
son coeur.

Les vieillards dirent  Hazal: Nous n'osons vous prier de nous
gouverner, car nous jugeons que vous avez les mmes penses que Mentor.
Vous mprisez trop les hommes pour vouloir vous charger de les conduire:
d'ailleurs vous tes trop dtach des richesses et de l'clat de la
royaut, pour vouloir acheter cet clat par les peines attaches au
gouvernement des peuples. Hazal rpondit: Ne croyez pas,  Crtois, que
je mprise les hommes. Non, non: je sais combien il est grand de
travailler  les rendre bons et heureux; mais ce travail est rempli de
peines et de dangers. L'clat qui y est attach est faux, et ne peut
blouir que des mes vaines. La vie est courte; les grandeurs irritent
plus les passions, qu'elles ne peuvent les contenter: c'est pour
apprendre  me passer de ces faux biens, et non pas pour y parvenir, que
je suis venu de si loin. Adieu: je ne songe qu' retourner dans une vie
paisible et retire, o la sagesse nourrisse mon coeur, et o les
esprances qu'on tire de la vertu, pour une autre meilleure vie aprs la
mort, me consolent dans les chagrins de la vieillesse. Si j'avais
quelque chose  souhaiter, ce ne serait pas d'tre roi, ce serait de ne
me sparer jamais de ces deux hommes que vous voyez.

Enfin les Crtois s'crirent, parlant  Mentor: Dites-nous,  le plus
sage et le plus grand de tous les mortels, dites-nous donc qui est-ce
que nous pouvons choisir pour notre roi: nous ne vous laisserons point
aller, que vous ne nous ayez appris le choix que nous devons faire. Il
leur rpondit: Pendant que j'tais dans la foule des spectateurs, j'ai
remarqu un homme qui ne tmoignait aucun empressement: c'est un
vieillard assez vigoureux. J'ai demand quel homme c'tait; on m'a
rpondu qu'il s'appelait Aristodme. Ensuite j'ai entendu qu'on lui
disait que ses deux enfants taient au nombre de ceux qui combattaient;
il a paru n'en avoir aucune joie: il a dit que, pour l'un, il ne lui
souhaitait point les prils de la royaut, et qu'il aimait trop la
patrie pour consentir que l'autre rgnt jamais. Par l j'ai compris que
ce pre aimait d'un amour raisonnable l'un de ses enfants qui a de la
vertu, et qu'il ne flattait point l'autre dans ses drglements. Ma
curiosit augmentant, j'ai demand quelle a t la vie de ce vieillard.
Un de vos citoyens m'a rpondu: Il a longtemps port les armes, et il
est couvert de blessures; mais sa vertu sincre et ennemie de la
flatterie l'avait rendu incommode  Idomne. C'est ce qui empcha ce
roi de s'en servir dans le sige de Troie: il craignit un homme qui lui
donnerait de sages conseils qu'il ne pourrait se rsoudre  suivre; il
fut mme jaloux de la gloire que cet homme ne manquerait pas d'acqurir
bientt; il oublia tous ses services; il le laissa ici pauvre, mpris
des hommes grossiers et lches qui n'estiment que les richesses, mais
content dans sa pauvret. Il vit gament dans un endroit cart de
l'le, o il cultive son champ de ses propres mains. Un de ses fils
travaille avec lui; ils s'aiment tendrement; ils sont heureux. Par leur
frugalit et par leur travail, ils se sont mis dans l'abondance des
choses ncessaires  une vie simple. Le sage vieillard donne aux pauvres
malades de son voisinage tout ce qui lui reste au del de ses besoins et
de ceux de son fils. Il fait travailler tous les jeunes gens; il les
exhorte, il les instruit; il juge tous les diffrends de son voisinage;
il est le pre de toutes les familles. Le malheur de la sienne est
d'avoir un second fils qui n'a voulu suivre aucun de ses conseils. Le
pre, aprs l'avoir longtemps souffert pour tcher de le corriger de ses
vices, l'a enfin chass: il s'est abandonn  une folle ambition et 
tous les plaisirs.

Voil,  Crtois, ce qu'on m'a racont: vous devez savoir si ce rcit
est vritable. Mais si cet homme est tel qu'on le dpeint, pourquoi
faire des jeux? pourquoi assembler tant d'inconnus? Vous avez au milieu
de vous un homme qui vous connat et que vous connaissez; qui sait la
guerre; qui a montr son courage non-seulement contre les flches et
contre les dards, mais contre l'affreuse pauvret; qui a mpris les
richesses acquises par la flatterie; qui aime le travail; qui sait
combien l'agriculture est utile  un peuple; qui dteste le faste; qui
ne se laisse point amollir par un amour aveugle de ses enfants; qui aime
la vertu de l'un, et qui condamne le vice de l'autre; en un mot, un
homme qui est dj le pre du peuple. Voil votre roi, s'il est vrai que
vous dsiriez de faire rgner chez vous les lois du sage Minos.

Tout le peuple s'cria: Il est vrai, Aristodme est tel que vous le
dites; c'est lui qui est digne de rgner. Les vieillards le firent
appeler: on le chercha dans la foule, o il tait confondu avec les
derniers du peuple. Il parut tranquille. On lui dclara qu'on le faisait
roi. Il rpondit: Je n'y puis consentir qu' trois conditions: la
premire, que je quitterai la royaut dans deux ans, si je ne vous
rends meilleurs que vous n'tes, et si vous rsistez aux lois; la
seconde, que je serai libre de continuer une vie simple et frugale; la
troisime, que mes enfants n'auront aucun rang et qu'aprs ma mort on
les traitera sans distinction, selon leur mrite, comme le reste des
citoyens.

A ces paroles, il s'leva dans l'air mille cris de joie. Le diadme fut
mis par le chef des vieillards, gardes des lois, sur la tte
d'Aristodme. On fit des sacrifices  Jupiter et aux autres grands
dieux. Aristodme nous fit des prsents, non pas avec la magnificence
ordinaire aux rois, mais avec une noble simplicit. Il donna  Hazal
les lois de Minos crites de la main de Minos mme; il lui donna aussi
un recueil de toute l'histoire de Crte, depuis Saturne et l'ge d'or;
il fit mettre dans son vaisseau des fruits de toutes les espces qui
sont bonnes en Crte et inconnues dans la Syrie, et lui offrit tous les
secours dont il pourrait avoir besoin.

Comme nous pressions notre dpart, il nous fit prparer un vaisseau avec
un grand nombre de bons rameurs et d'hommes arms; il y fit mettre des
habits pour nous et des provisions. A l'instant mme il s'leva un vent
favorable pour aller  Ithaque: ce vent, qui tait contraire  Hazal,
le contraignit d'attendre. Il nous vit partir; il nous embrassa comme
des amis qu'il ne devait jamais revoir. Les dieux sont justes,
disait-il; ils voient une amiti qui n'est fonde que sur la vertu: un
jour ils nous runiront; et ces champs fortuns, o l'on dit que les
justes jouissent aprs la mort d'une paix ternelle, verront nos mes se
rejoindre pour ne se sparer jamais. O si mes cendres pouvaient aussi
tre recueillies avec les vtres!... En prononant ces mots, il versait
des torrents de larmes, et les soupirs touffaient sa voix. Nous ne
pleurions pas moins que lui: et il nous conduisit au vaisseau.

Pour Aristodme, il nous dit: C'est vous qui venez de me faire roi;
souvenez-vous des dangers o vous m'avez mis. Demandez aux dieux qu'ils
m'inspirent la vraie sagesse, et que je surpasse autant en modration
les autres hommes, que je les surpasse en autorit. Pour moi, je les
prie de vous conduire heureusement dans votre patrie, d'y confondre
l'insolence de vos ennemis, et de vous y faire voir en paix Ulysse
rgnant avec sa chre Pnlope. Tlmaque, je vous donne un bon
vaisseau plein de rameurs et d'hommes arms; ils pourront vous servir
contre ces hommes injustes qui perscutent votre mre. O Mentor, votre
sagesse, qui n'a besoin de rien, ne me laisse rien  dsirer pour vous.
Allez tous deux, vivez heureux ensemble; souvenez-vous d'Aristodme: et
si jamais les Ithaciens ont besoin des Crtois, comptez sur moi jusqu'au
dernier soupir de ma vie. Il nous embrassa; et nous ne pmes, en le
remerciant, retenir nos larmes.

Cependant le vent qui enflait nos voiles nous promettait une douce
navigation. Dj le mont Ida n'tait plus  nos yeux que comme une
colline; tous les rivages disparaissaient; les ctes du Ploponse[27]
semblaient s'avancer dans la mer pour venir au-devant de nous. Tout 
coup une noire tempte enveloppa le ciel*, et irrita toutes les ondes de
la mer. Le jour se changea en nuit, et la mort se prsenta  nous*. O
Neptune, c'est vous qui excittes, par votre superbe trident, toutes les
eaux de votre empire! Vnus, pour se venger de ce que nous l'avions
mprise jusque dans son temple de Cythre, alla trouver ce dieu; elle
lui parla avec douleur; ses beaux yeux taient baigns de larmes: du
moins, c'est ainsi que Mentor, instruit des choses divines, me l'a
assur. Souffrirez-vous, Neptune, disait-elle, que ces impies se jouent
impunment de ma puissance? Les dieux mmes la sentent; et ces
tmraires mortels ont os condamner tout ce qui se fait dans mon le.
Ils se piquent d'une sagesse  toute preuve, et ils traitent l'amour de
folie. Avez-vous oubli que je suis ne dans votre empire? Que
tardez-vous  ensevelir dans vos profonds abmes ces deux hommes que je
ne puis sentir?

A peine avait-elle parl, que Neptune souleva les flots jusqu'au ciel:
et Vnus rit, croyant notre naufrage invitable. Notre pilote, troubl,
s'cria qu'il ne pouvait plus rsister aux vents qui nous poussaient
avec violence vers les rochers: un coup de vent rompit notre mt; et, un
moment aprs, nous entendmes les pointes des rochers qui
entr'ouvraient le fond du navire. L'eau entre de tous cts; le navire
s'enfonce; tous nos rameurs poussent de lamentables cris vers le ciel.
J'embrasse Mentor, et je lui dis: Voici la mort; il faut la recevoir
avec courage. Les dieux ne nous ont dlivrs de tant de prils, que pour
nous faire prir aujourd'hui. Mourons, Mentor, mourons. C'est une
consolation pour moi de mourir avec vous; il serait inutile de disputer
notre vie contre la tempte.

Mentor me rpondit: Le vrai courage trouve toujours quelque ressource.
Ce n'est pas assez d'tre prt  recevoir tranquillement la mort; il
faut, sans la craindre, faire tous ses efforts pour la repousser.
Prenons, vous et moi, un de ces grands bancs de rameurs. Tandis que
cette multitude d'hommes timides et troubls regrette la vie sans
chercher les moyens de la conserver, ne perdons pas un moment pour
sauver la ntre. Aussitt il prend une hache, il achve de couper le mt
qui tait dj rompu, et qui, penchant dans la mer, avait mis le
vaisseau sur le ct; il jette le mt hors du vaisseau, et s'lance
dessus au milieu des ondes furieuses; il m'appelle par mon nom, et
m'encourage pour le suivre. Tel qu'un grand arbre que tous les vents
conjurs attaquent, et qui demeure immobile sur ses profondes racines,
en sorte que la tempte ne fait qu'agiter ses feuilles*; de mme Mentor,
non-seulement ferme et courageux, mais doux et tranquille, semblait
commander aux vents et  la mer. Je le suis: et qui aurait pu ne pas le
suivre, tant encourag par lui?

Nous nous conduisions nous-mmes sur ce mt flottant. C'tait un grand
secours pour nous, car nous pouvions nous asseoir dessus; et, s'il et
fallu nager sans relche, nos forces eussent t bientt puises. Mais
souvent la tempte faisait tourner cette grande pice de bois, et nous
nous trouvions enfoncs dans la mer: alors nous buvions l'onde amre,
qui coulait de notre bouche, de nos narines, et de nos oreilles: nous
tions contraints de disputer contre les flots, pour rattraper le dessus
de ce mt. Quelquefois aussi une vague haute comme une montagne venait
passer sur nous; et nous nous tenions fermes, de peur que, dans cette
violente secousse, le mt, qui tait notre unique esprance, ne nous
chappt.

Pendant que nous tions dans cet tat affreux, Mentor, aussi paisible
qu'il l'est maintenant sur ce sige de gazon, me disait: Croyez-vous,
Tlmaque, que votre vie soit abandonne aux vents et aux flots?
Croyez-vous qu'ils puissent vous faire prir sans l'ordre des dieux?
Non, non; les dieux dcident de tout. C'est donc les dieux, et non pas
la mer, qu'il faut craindre. Fussiez-vous au fond des abmes, la main de
Jupiter pourrait vous en tirer. Fussiez-vous dans l'Olympe, voyant les
astres sous vos pieds, Jupiter pourrait vous plonger au fond de l'abme,
ou vous prcipiter dans les flammes du noir Tartare. J'coutais et
j'admirais ce discours, qui me consolait un peu; mais je n'avais pas
l'esprit assez libre pour lui rpondre. Il ne me voyait point: je ne
pouvais le voir. Nous passmes toute la nuit, tremblants de froid et
demi-morts, sans savoir o la tempte nous jetait. Enfin les vents
commencrent  s'apaiser; et la mer mugissante ressemblait  une
personne qui, ayant t longtemps irrite, n'a plus qu'un reste de
trouble et d'motion, tant lasse de se mettre en fureur; elle grondait
sourdement, et ses flots n'taient presque plus que comme les sillons
qu'on trouve dans un champ labour.

Cependant, l'Aurore vint ouvrir au Soleil les portes du ciel et nous
annona un beau jour. L'orient tait tout en feu; et les toiles, qui
avaient t si longtemps caches, reparurent, et s'enfuirent  l'arrive
de Phbus. Nous apermes de loin la terre, et le vent nous en
approchait: alors je sentis l'esprance renatre dans mon coeur. Mais
nous n'apermes aucun de nos compagnons: selon les apparences, ils
perdirent courage, et la tempte les submergea tous avec le vaisseau.
Quand nous fmes auprs de la terre, la mer nous poussait contre des
pointes de rochers qui nous eussent briss; mais nous tchions de leur
prsenter le bout de notre mt: et Mentor faisait de ce mt ce qu'un
sage pilote fait du meilleur gouvernail. Ainsi nous vitmes ces rochers
affreux, et nous trouvmes enfin une cte douce et unie o, nageant sans
peine, nous abordmes sur le sable. C'est l que vous nous vtes, 
grande desse qui habitez cette le; c'est l que vous daigntes nous
recevoir.





LIVRE SIXIME.

SOMMAIRE.

Calypso, ravie d'admiration par le rcit de Tlmaque, conoit une
violente passion pour lui et met tout en oeuvre pour faire natre chez
lui le mme sentiment.--Vnus, pour la seconder, amne dans l'le son
fils Cupidon avec ordre de percer de ses flches le coeur de
Tlmaque.--Celui-ci prouve bientt pour la nymphe Eucharis une folle
passion qui excite la colre et la jalousie de Calypso.--Elle jure par
le Styx de faire sortir Tlmaque de son le, et elle presse Mentor de
construire un vaisseau pour le conduire  Ithaque.--Cupidon persuade aux
nymphes de brler le navire.--A la vue des flammes, Tlmaque prouve
une certaine joie; mais le sage Mentor le prcipite dans la mer et s'y
jette avec lui.--Ils gagnent  la nage un autre navire alors arrt
auprs de l'le de Calypso.


Quand Tlmaque eut achev ce discours, toutes les nymphes, qui avaient
t immobiles, les yeux attachs sur lui, se regardrent les unes les
autres. Elles se disaient avec tonnement: Quels sont donc ces deux
hommes si chris des dieux? a-t-on jamais ou parler d'aventures si
merveilleuses? Le fils d'Ulysse le surpasse dj en loquence, en
sagesse et en valeur. Quelle mine! quelle beaut! quelle douceur! quelle
modestie! mais quelle noblesse et quelle grandeur! Si nous ne savions
qu'il est fils d'un mortel, on le prendrait aisment pour Bacchus, pour
Mercure, ou mme pour le grand Apollon. Mais quel est ce Mentor, qui
parat un homme simple, obscur, et d'une mdiocre condition? Quand on le
regarde de prs, on trouve en lui je ne sais quoi au-dessus de l'homme.

Calypso coutait ces discours avec un trouble qu'elle ne pouvait cacher:
ses yeux errants allaient sans cesse de Mentor  Tlmaque, et de
Tlmaque  Mentor. Quelquefois elle voulait que Tlmaque recomment
cette longue histoire de ses aventures; puis tout  coup elle
s'interrompait elle-mme. Enfin, se levant brusquement, elle mena
Tlmaque seul dans un bois de myrtes, o elle n'oublia rien pour savoir
de lui si Mentor n'tait point une divinit cache sous la forme d'un
homme. Tlmaque ne pouvait le lui dire, car Minerve, en l'accompagnant
sous la figure de Mentor, ne s'tait point dcouverte  lui  cause de
sa grande jeunesse. Elle ne se fiait pas encore assez  son secret pour
lui confier ses desseins. D'ailleurs elle voulait l'prouver par les
plus grands dangers; et, s'il et su que Minerve tait avec lui, un tel
secours l'et trop soutenu; il n'aurait eu aucune peine  mpriser les
accidents les plus affreux. Il prenait donc Minerve pour Mentor; et tous
les artifices de Calypso furent inutiles pour dcouvrir ce qu'elle
dsirait savoir.

Cependant toutes les nymphes, assembles autour de Mentor, prenaient
plaisir  le questionner. L'une lui demandait les circonstances de son
voyage d'thiopie; l'autre voulait savoir ce qu'il avait vu  Damas; une
autre lui demandait s'il avait connu autrefois Ulysse avant le sige de
Troie. Il rpondait  toutes avec douceur; et ses paroles, quoique
simples, taient pleines de grces.

Calypso ne les laissa pas longtemps dans cette conversation; elle
revint: et, pendant que ses nymphes se mirent  cueillir des fleurs en
chantant pour amuser Tlmaque, elle prit  l'cart Mentor pour le faire
parler. La douce vapeur du sommeil ne coule pas plus doucement dans les
yeux appesantis et dans tous les membres fatigus d'un homme abattu, que
les paroles flatteuses de la desse s'insinuaient pour enchanter le coeur
de Mentor; mais elle sentait toujours je ne sais quoi qui repoussait
tous ses efforts, et qui se jouait de ses charmes. Semblable  un rocher
escarp qui cache son front dans les nues, et qui se joue de la rage des
vents*, Mentor, immobile dans ses sages desseins, se laissait presser
par Calypso Quelquefois mme il lui laissait esprer qu'elle
l'embarrasserait par ses questions, et qu'elle tirerait la vrit du
fond de son coeur. Mais, au moment o elle croyait satisfaire sa
curiosit, ses esprances s'vanouissaient: tout ce qu'elle s'imaginait
tenir lui chappait tout  coup; et une rponse courte de Mentor la
replongeait dans ses incertitudes. Elle passait ainsi les journes,
tantt flattant Tlmaque, tantt cherchant les moyens de le dtacher de
Mentor, qu'elle n'esprait plus de faire parler. Elle employait ses plus
belles nymphes  faire natre les feux de l'amour dans le coeur du jeune
Tlmaque; et une divinit plus puissante qu'elle vint  son secours
pour y russir.

Vnus, toujours pleine de ressentiment du mpris que Mentor et Tlmaque
avaient tmoign pour le culte qu'on lui rendait dans l'le de Chypre,
ne pouvait se consoler de voir que ces deux tmraires mortels eussent
chapp aux vents et  la mer dans la tempte excite par Neptune. Elle
en fit des plaintes amres  Jupiter: mais le pre des dieux, souriant,
sans vouloir lui dcouvrir que Minerve, sous la figure de Mentor, avait
sauv le fils d'Ulysse, permit  Vnus de chercher les moyens de se
venger de ces deux hommes. Elle quitte l'Olympe; elle oublie les doux
parfums qu'on brle sur ses autels  Paphos,  Cythre et  Idalie; elle
vole dans son char attel de colombes; elle appelle son fils; et, la
douleur rpandant sur son visage de nouvelles grces, elle parla ainsi:

Vois-tu, mon fils? ces deux hommes qui mprisent ta puissance et la
mienne? Qui voudra dsormais nous adorer*? Va, perce de tes flches ces
deux coeurs insensibles: descends avec moi dans cette le; je parlerai 
Calypso. Elle dit; et, fendant les airs dans un nuage tout dor, elle se
prsenta  Calypso, qui, dans ce moment, tait seule au bord d'une
fontaine assez loin de sa grotte.

Malheureuse desse, lui dit-elle, l'ingrat Ulysse vous a mprise; son
fils, encore plus dur que lui, vous prpare un semblable mpris; mais
l'Amour vient lui-mme pour vous venger. Je vous le laisse: il demeurera
parmi vos nymphes, comme autrefois l'enfant Bacchus fut nourri par les
nymphes de l'le de Naxos[28]. Tlmaque le verra comme un enfant
ordinaire; il ne pourra s'en dfier, et il sentira bientt son pouvoir.
Elle dit; et, remontant dans ce nuage dor d'o elle tait sortie, elle
laissa prs elle une odeur d'ambroisie dont tous les bois de Calypso
furent parfums*.

L'amour demeura entre les bras de Calypso. Quoique desse, elle sentit
la flamme qui coulait dj dans son sein. Pour se soulager, elle le
donna aussitt  la nymphe qui tait auprs d'elle, nomme Eucharis.
Mais, hlas! dans la suite, combien de fois se repentit-elle de l'avoir
fait! D'abord rien ne paraissait plus innocent, plus doux, plus aimable,
plus ingnu et plus gracieux, que cet enfant. A le voir enjou,
flatteur, toujours riant, on aurait cru qu'il ne pouvait donner que du
plaisir: mais  peine s'tait-on fi  ses caresses, qu'on y sentait je
ne sais quoi d'empoisonn. L'enfant malin et trompeur ne caressait que
pour trahir; et il ne riait jamais que des maux cruels qu'il avait
faits, ou qu'il voulait faire. Il n'osait approcher de Mentor, dont la
svrit l'pouvantait; et il sentait que cet inconnu tait
invulnrable, en sorte qu'aucune de ses flches n'aurait pu le percer.
Pour les nymphes, elles sentirent bientt les feux que cet enfant
trompeur allume; mais elles cachaient avec soin la plaie profonde qui
s'envenimait dans leurs coeurs.

Cependant Tlmaque, voyant cet enfant qui se jouait avec les nymphes,
fut surpris de sa douceur et de sa beaut. Il l'embrasse, il le prend
tantt sur ses genoux, tantt entre ses bras; il sent en lui-mme une
inquitude dont il ne peut trouver la cause. Plus il cherche  se jouer
innocemment, plus il se trouble et s'amollit. Voyez-vous ces nymphes?
disait-il  Mentor: combien sont-elles diffrentes de ces femmes de
l'le de Chypre, dont la beaut tait choquante  cause de leur
immodestie! Ces beauts immortelles montrent une innocence, une
modestie, une simplicit qui charme. Parlant ainsi, il rougissait sans
savoir pourquoi. Il ne pouvait s'empcher de parler; mais  peine
avait-il commenc, qu'il ne pouvait continuer: ses paroles taient
entrecoupes, obscures, et quelquefois elles n'avaient aucun sens.

Mentor lui dit: O Tlmaque, les dangers de l'le de Chypre n'taient
rien, si on les compare  ceux dont vous ne vous dfiez pas maintenant.
Le vice grossier fait horreur; l'impudence brutale donne de
l'indignation; mais la beaut modeste est bien plus dangereuse: en
l'aimant, on croit n'aimer que la vertu; et insensiblement on se laisse
aller aux appas trompeurs d'une passion qu'on n'aperoit que quand il
n'est presque plus temps de l'teindre. Fuyez,  mon cher Tlmaque,
fuyez ces nymphes, qui ne sont si discrtes que pour vous mieux tromper;
fuyez les dangers de votre jeunesse: mais surtout fuyez cet enfant que
vous ne connaissez pas. C'est l'Amour, que Vnus, sa mre, est venue
apporter dans cette le, pour se venger du mpris que vous avez tmoign
pour le culte qu'on lui rend  Cythre: il a bless le coeur de la desse
Calypso; elle est passionne pour vous: il a brl toutes les nymphes
qui l'environnent; vous brlez vous-mme,  malheureux jeune homme,
presque sans le savoir.

Tlmaque interrompait souvent Mentor, en lui disant: Pourquoi ne
demeurerions-nous pas dans cette le? Ulysse ne vit plus; il doit tre
depuis longtemps enseveli dans les ondes: Pnlope, ne voyant revenir ni
lui ni moi, n'aura pu rsister  tant de prtendants: son pre Icare
l'aura contrainte d'accepter un nouvel poux. Retournerai-je  Ithaque
pour la voir engage dans de nouveaux liens, et manquant  la foi
qu'elle avait donne  mon pre! Les Ithaciens ont oubli Ulysse. Nous
ne pourrions y retourner que pour chercher une mort assure, puisque les
amants de Pnlope ont occup toutes les avenues du port, pour mieux
assurer notre perte  notre retour.

Mentor rpondait: Voil l'effet d'une aveugle passion. On cherche avec
subtilit toutes les raisons qui la favorisent, et on se dtourne de
peur de voir toutes celles qui la condamnent. On n'est plus ingnieux
que pour se tromper, et pour touffer ses remords. Avez-vous oubli tout
ce que les dieux ont fait pour vous ramener dans votre patrie? Comment
tes-vous sorti de la Sicile? Les malheurs que vous avez prouvs en
gypte ne se sont-ils pas tourns tout  coup en prosprits? Quelle
main inconnue vous a enlev  tous les dangers qui menaaient votre tte
dans la ville de Tyr? Aprs tant de merveilles, ignorez-vous encore ce
que les destines vous ont prpar? Mais que dis-je? vous en tes
indigne. Pour moi, je pars, et je saurai bien sortir de cette le. Lche
fils d'un pre si sage et si gnreux! menez ici une vie molle et sans
honneur au milieu des femmes; faites, malgr les dieux, ce que votre
pre crut indigne de lui.

Ces paroles de mpris percrent Tlmaque jusqu'au fond du coeur. Il se
sentait attendri pour Mentor; sa douleur tait mle de honte; il
craignait l'indignation et le dpart de cet homme si sage  qui il
devait tant: mais une passion naissante, et qu'il ne connaissait pas
lui-mme, faisait qu'il n'tait plus le mme homme. Quoi donc! disait-il
 Mentor, les larmes aux yeux, vous ne comptez pour rien l'immortalit
qui m'est offerte par la desse? Je compte pour rien, rpondait Mentor,
tout ce qui est contre la vertu et contre les ordres des dieux. La vertu
vous rappelle dans votre patrie pour revoir Ulysse et Pnlope; la vertu
vous dfend de vous abandonner  une folle passion. Les dieux, qui vous
ont dlivr de tant de prils pour vous prparer une gloire gale 
celle de votre pre, vous ordonnent de quitter cette le. L'Amour seul,
ce honteux tyran, peut vous y retenir. H! que feriez-vous d'une vie
immortelle, sans libert, sans vertu, sans gloire? Cette vie serait
encore plus malheureuse, en ce qu'elle ne pourrait finir.

Tlmaque ne rpondait  ce discours que par des soupirs. Quelquefois il
aurait souhait que Mentor l'et arrach malgr lui de cette le;
quelquefois il lui tardait que Mentor ft parti, pour n'avoir plus
devant ses yeux cet ami svre qui lui reprochait sa faiblesse. Toutes
ces penses contraires agitaient tour  tour son coeur, et aucune n'y
tait constante: son coeur tait comme la mer, qui est le jouet de tous
les vents contraires. Il demeurait souvent tendu et immobile sur le
rivage de la mer, souvent dans le fond de quelque bois sombre, versant
des larmes amres et poussant des cris semblables aux rugissements d'un
lion. Il tait devenu maigre, ses yeux creux taient pleins d'un feu
dvorant;  le voir ple, abattu et dfigur, on aurait cru que ce
n'tait point Tlmaque. Sa beaut, son enjouement, sa noble fiert,
s'enfuyaient loin de lui. Il prissait: tel qu'une fleur qui tant
panouie le matin, rpand ses doux parfums dans la campagne, et se
fltrit peu  peu vers le soir, ses vives couleurs s'effacent; elle
languit, elle se dessche, et sa belle tte se penche, ne pouvant plus
se soutenir: ainsi le fils d'Ulysse tait aux portes de la mort.

Mentor, voyant que Tlmaque ne pouvait rsister  la violence de sa
passion, conut un dessein plein d'adresse pour le dlivrer d'un si
grand danger. Il avait remarqu que Calypso aimait perdument Tlmaque,
et que Tlmaque n'aimait pas moins la jeune nymphe Eucharis; car le
cruel Amour, pour tourmenter les mortels, fait qu'on n'aime gure la
personne dont on est aim. Mentor rsolut d'exciter la jalousie de
Calypso. Eucharis devait emmener Tlmaque dans une chasse. Mentor dit 
Calypso: J'ai remarqu dans Tlmaque une passion pour la chasse, que je
n'avais jamais vue en lui; ce plaisir commence  le dgoter de tout
autre: il n'aime plus que les forts et les montagnes les plus sauvages.
Est-ce vous,  desse, qui lui inspirez cette grande ardeur?

Calypso sentit un dpit cruel en coutant ces paroles, et elle ne put se
retenir. Ce Tlmaque, rpondit-elle, qui a mpris tous les plaisirs de
l'le de Chypre, ne peut rsister  la mdiocre beaut d'une de mes
nymphes. Comment ose-t-il se vanter d'avoir fait tant d'actions
merveilleuses, lui dont le coeur s'amollit lchement par la volupt, et
qui ne semble n que pour passer une vie obscure au milieu des femmes?
Mentor, remarquant avec plaisir combien la jalousie troublait le coeur de
Calypso, n'en dit pas davantage, de peur de la mettre en dfiance de
lui; il lui montrait seulement le visage triste et abattu. La desse lui
dcouvrait ses peines sur toutes les choses qu'elle voyait, et elle
faisait sans cesse des plaintes nouvelles. Cette chasse, dont Mentor
l'avait avertie, acheva de la mettre en fureur. Elle sut que Tlmaque
n'avait cherch qu' se drober aux autres nymphes pour parler 
Eucharis. On proposait mme dj une seconde chasse, o elle prvoyait
qu'il ferait comme dans la premire. Pour rompre les mesures de
Tlmaque, elle dclara qu'elle en voulait tre. Puis, tout  coup, ne
pouvant plus modrer son ressentiment, elle lui parla ainsi:

Est-ce donc ainsi,  jeune tmraire, que tu es venu dans mon le pour
chapper au juste naufrage que Neptune te prparait, et  la vengeance
des dieux? N'es-tu entr dans cette le, qui n'est ouverte  aucun
mortel que pour mpriser ma puissance et l'amour que je t'ai tmoign? O
divinits de l'Olympe et du Styx, coutez une malheureuse desse!
htez-vous de confondre ce perfide, cet ingrat, cet impie. Puisque tu es
encore plus dur et plus injuste que ton pre, puisses-tu souffrir des
maux encore plus longs et plus cruels que les siens! Non, non, que
jamais tu ne revoies ta patrie, cette pauvre et misrable Ithaque, que
tu n'as point eu honte de prfrer  l'immortalit! ou plutt que tu
prisses, en la voyant de loin, au milieu de la mer; et que ton corps,
devenu le jouet des flots, soit rejet, sans esprance de spulture, sur
le sable de ce rivage! Que mes yeux le voient mang par les vautours!
Celle que tu aimes le verra aussi; elle le verra: elle en aura le coeur
dchir; et son dsespoir fera mon bonheur!

En parlant ainsi, Calypso avait les yeux rouges et enflamms: ses
regards ne s'arrtaient jamais en aucun endroit; ils avaient je ne sais
quoi de sombre et de farouche. Ses joues tremblantes taient couvertes
de taches noires et livides*; elles changeaient  chaque moment de
couleur. Souvent une pleur mortelle se rpandait sur tout son visage:
ses larmes ne coulaient plus, comme autrefois, avec abondance: la rage
et le dsespoir semblaient en avoir tari la source, et  peine en
coulait-il quelqu'une sur ses joues. Sa voix tait rauque, tremblante et
entrecoupe. Mentor observait tous ses mouvements, et ne parlait plus 
Tlmaque. Il le traitait comme un malade dsespr qu'on abandonne; il
jetait souvent sur lui des regards de compassion.

Tlmaque sentait combien il tait coupable, et indigne de l'amiti de
Mentor. Il n'osait lever les yeux, de peur de rencontrer ceux de son
ami, dont le silence mme le condamnait. Quelquefois il avait envie
d'aller se jeter  son cou, et de lui tmoigner combien il tait touch
de sa faute: mais il tait retenu, tantt par une mauvaise honte, et
tantt par la crainte d'aller plus loin qu'il ne voulait pour se tirer
du pril; car le pril lui semblait doux, et il ne pouvait encore se
rsoudre  vaincre sa folle passion.

Les dieux et les desses de l'Olympe, assembls dans un profond silence,
avaient les yeux attachs sur l'le de Calypso, pour voir qui serait
victorieux, ou de Minerve ou de l'Amour. L'Amour, en se jouant avec les
nymphes, avait mis tout en feu dans l'le. Minerve, sous la figure de
Mentor, se servait de la jalousie, insparable de l'amour, contre
l'Amour mme. Jupiter avait rsolu d'tre le spectateur de ce combat, et
de demeurer neutre.

Cependant Eucharis, qui craignait que Tlmaque ne lui chappt, usait
de mille artifices pour le retenir dans ses liens. Dj elle allait
partir avec lui pour la seconde chasse, et elle tait vtue comme Diane.
Vnus et Cupidon avaient rpandu sur elle de nouveaux charmes*; en sorte
que ce jour-l sa beaut effaait celle de la desse Calypso mme.
Calypso, la regardant de loin, se regarda en mme temps dans la plus
claire de ses fontaines; et elle eut honte de se voir. Alors elle se
cacha au fond de sa grotte, et parla ainsi toute seule:

Il ne me sert donc de rien d'avoir voulu troubler ces deux amants, en
dclarant que je veux tre de cette chasse! En serai-je? Irai-je la
faire triompher, et faire servir ma beaut  relever la sienne?
Faudra-t-il que Tlmaque, en me voyant, soit encore plus passionn pour
son Eucharis? O malheureuse! qu'ai-je fait? Non, je n'y irai pas, ils
n'y iront pas eux-mmes, je saurais bien les en empcher. Je vais
trouver Mentor; je le prierai d'enlever Tlmaque: il le remmnera 
Ithaque, que dis-je? et que deviendrai-je quand Tlmaque sera parti? O
suis-je? Que reste-t-il  faire? O cruelle Vnus! Vnus, vous m'avez
trompe!  perfide prsent que vous m'avez fait! Pernicieux enfant!
Amour empest! je ne t'avais ouvert mon coeur, que dans l'esprance de
vivre heureuse avec Tlmaque: et tu n'as port dans ce coeur que trouble
et que dsespoir! Mes nymphes sont rvoltes contre moi. Ma divinit ne
me sert plus qu' rendre mon malheur ternel*. O si j'tais libre de me
donner la mort pour finir mes douleurs! Tlmaque, il faut que tu
meures, puisque je ne puis mourir! Je me vengerai de tes ingratitudes:
ta nymphe le verra, et je te percerai  ses yeux. Mais je m'gare. O
malheureuse Calypso! que veux-tu? Faire prir un innocent que tu as jet
toi-mme dans cet abme de malheurs? C'est moi qui ai mis le flambeau
fatal dans le sein du chaste Tlmaque. Quelle innocence! quelle vertu!
quelle horreur du vice! quel courage contre les honteux plaisirs!
Fallait-il empoisonner son coeur? Il m'et quitte! Eh bien! ne
faudra-t-il pas qu'il me quitte, ou que je le voie plein de mpris pour
moi, ne vivant plus que pour ma rivale? Non, non, je ne souffre que ce
que j'ai bien mrit. Pars, Tlmaque, va-t'en au del des mers: laisse
Calypso sans consolation, ne pouvant supporter la vie, ni trouver la
mort: laisse-la inconsolable, couverte de honte, dsespre, avec ton
orgueilleuse Eucharis.

Elle parlait ainsi seule dans sa grotte: mais tout  coup elle sort
imptueusement. O tes-vous,  Mentor? dit-elle. Est-ce ainsi que vous
soutenez Tlmaque contre le vice auquel il succombe? Vous dormez,
pendant que l'Amour veille contre vous. Je ne puis souffrir plus
longtemps cette lche indiffrence que vous tmoignez. Verrez-vous
toujours tranquillement le fils d'Ulysse dshonorer son pre, et
ngliger sa haute destine? Est-ce  vous ou  moi que ses parents ont
confi sa conduite? C'est moi qui cherche les moyens de gurir son coeur;
et vous, ne ferez-vous rien? Il y a, dans le lieu le plus recul de
cette fort, de grands peupliers propres  construire un vaisseau; c'est
l qu'Ulysse fit celui dans lequel il sortit de cette le. Vous
trouverez au mme endroit une profonde caverne, o sont tous les
instruments ncessaires pour tailler et pour joindre toutes les pices
d'un vaisseau.

A peine eut-elle dit ces paroles, qu'elle s'en repentit. Mentor ne
perdit pas un moment: il alla dans cette caverne, trouva les
instruments, abattit les peupliers, et mit en un seul jour un vaisseau
en tat de voguer. C'est que la puissance et l'industrie de Minerve
n'ont pas besoin d'un grand temps pour achever les plus grands ouvrages.

Calypso se trouva dans une horrible peine d'esprit: d'un ct, elle
voulait voir si le travail de Mentor s'avanait; de l'autre, elle ne
pouvait se rsoudre  quitter la chasse, o Eucharis aurait t en
pleine libert avec Tlmaque. La jalousie ne lui permit jamais de
perdre de vue les deux amants: mais elle tchait de tourner la chasse du
ct o elle savait que Mentor faisait le vaisseau. Elle entendait les
coups de hache et de marteau: elle prtait l'oreille; chaque coup la
faisait frmir. Mais dans le moment mme, elle craignait que cette
rverie ne lui et drob quelque signe ou quelque coup d'oeil de
Tlmaque  la jeune nymphe.

Cependant Eucharis disait  Tlmaque d'un ton moqueur: Ne craignez-vous
point que Mentor ne vous blme d'tre venu  la chasse sans lui? O que
vous tes  plaindre de vivre sous un si rude matre! Rien ne peut
adoucir son austrit: il affecte d'tre ennemi de tous les plaisirs;
il ne peut souffrir que vous en gotiez aucun; il vous fait un crime des
choses les plus innocentes. Vous pouviez dpendre de lui pendant que
vous tiez hors d'tat de vous conduire vous-mme; mais aprs avoir
montr tant de sagesse, vous ne devez plus vous laisser traiter en
enfant.

Ces paroles artificieuses peraient le coeur de Tlmaque, et le
remplissaient de dpit contre Mentor, dont il voulait secouer le joug.
Il craignait de le revoir, et ne rpondait rien  Eucharis, tant il
tait troubl. Enfin, vers le soir, la chasse s'tant passe de part et
d'autre dans une contrainte perptuelle, on revint par un coin de la
fort assez voisin du lieu o Mentor avait travaill tout le jour.
Calypso aperut de loin le vaisseau achev: ses yeux se couvrirent 
l'instant d'un pais nuage, semblable  celui de la mort. Ses genoux
tremblants se drobaient sous elle: une froide sueur courut par tous les
membres de son corps*: elle fut contrainte de s'appuyer sur les nymphes
qui l'environnaient; et Eucharis lui tendant la main pour la soutenir,
elle la repoussa en jetant sur elle un regard terrible.

Tlmaque, qui vit ce vaisseau, mais qui ne vit point Mentor, parce
qu'il s'tait dj retir, ayant fini son travail, demanda  la desse 
qui tait ce vaisseau, et  quoi on le destinait. D'abord elle ne put
rpondre; mais enfin elle dit: C'est pour renvoyer Mentor que je l'ai
fait faire; vous ne serez plus embarrass par cet ami svre, qui
s'oppose  votre bonheur, et qui serait jaloux si vous deveniez
immortel.

Mentor m'abandonne! c'est fait de moi! s'cria Tlmaque. O Eucharis! si
Mentor me quitte, je n'ai plus que vous. Ces paroles lui chapprent
dans le transport de sa passion. Il vit le tort qu'il avait eu en les
disant; mais il n'avait pas t libre de penser au sens de ses paroles.
Toute la troupe tonne demeura dans le silence. Eucharis, rougissant et
baissant les yeux, demeurait derrire, tout interdite, sans oser se
montrer. Mais pendant que la honte tait sur son visage, la joie tait
au fond de son coeur. Tlmaque ne se comprenait plus lui-mme, et ne
pouvait croire qu'il et parl si indiscrtement. Ce qu'il avait fait
lui paraissait comme un songe mais un songe dont il demeurait confus et
troubl.

Calypso, plus furieuse qu'une lionne  qui on a enlev ses petits,
courait au travers de la fort, sans suivre aucun chemin, et ne sachant
o elle allait*. Enfin elle se trouva  l'entre de sa grotte, o Mentor
l'attendait. Sortez de mon le, dit-elle,  trangers, qui tes venus
troubler mon repos: loin de moi ce jeune insens! Et vous, imprudent
vieillard, vous sentirez ce que peut le courroux d'une desse, si vous
ne l'arrachez d'ici tout  l'heure. Je ne veux plus le voir; je ne veux
plus souffrir qu'aucune de mes nymphes lui parle ni le regarde. J'en
jure par les ondes du Styx, serment qui fait trembler les dieux mmes*.
Mais apprends, Tlmaque, que tes maux ne sont pas finis: ingrat, tu ne
sortiras de mon le que pour tre en proie  de nouveaux malheurs. Je
serai venge: tu regretteras Calypso, mais en vain. Neptune, encore
irrit contre ton pre qui l'a offens en Sicile, et sollicit par Vnus
que tu as mprise dans l'le de Chypre, te prpare d'autres temptes.
Tu verras ton pre, qui n'est pas mort; mais tu le verras sans le
connatre. Tu ne te runiras avec lui en Ithaque qu'aprs avoir t le
jouet de la plus cruelle fortune. Va: je conjure les puissances clestes
de me venger. Puisses-tu au milieu des mers, suspendu aux pointes d'un
rocher, et frapp de la foudre, invoquer en vain Calypso, que ton
supplice comblera de joie*!

Ayant dit ces paroles, son esprit agit tait dj prt  prendre des
rsolutions contraires. L'Amour rappela dans son coeur le dsir de
retenir Tlmaque. Qu'il vive, disait-elle en elle-mme, qu'il demeure
ici; peut-tre qu'il sentira enfin tout ce que j'ai fait pour lui.
Eucharis ne saurait, comme moi, lui donner l'immortalit. O trop aveugle
Calypso! tu t'es trahie toi-mme par ton serment: te voil engage; et
les ondes du Styx par lesquelles tu as jur ne te permettent plus aucune
esprance. Personne n'entendait ces paroles: mais on voyait sur son
visage les Furies peintes, et tout le venin empest du noir Cocyte
semblait s'exhaler de son coeur.

Tlmaque en fut saisi d'horreur. Elle le comprit; car qu'est-ce que
l'amour jaloux ne devine pas? et l'horreur de Tlmaque redoubla les
transports de la desse. Semblable  une bacchante qui remplit l'air de
ses hurlements, et qui en fait retentir les hautes montagnes de Thrace*,
elle court au travers des bois avec un dard en main, appelant toutes ses
nymphes, et menaant de percer toutes celles qui ne la suivront pas.
Elles courent en foule, effrayes de cette menace. Eucharis mme
s'avance les larmes aux yeux, et regardant de loin Tlmaque,  qui elle
n'ose plus parler. La desse frmit en la voyant auprs d'elle; et, loin
de s'apaiser par la soumission de cette nymphe, elle ressent une
nouvelle fureur, voyant que l'affliction augmente la beaut d'Eucharis.

Cependant Tlmaque tait demeur seul avec Mentor. Il embrasse ses
genoux (car il n'osait l'embrasser autrement, ni le regarder); il verse
un torrent de larmes; il veut parler, la voix lui manque; les paroles
lui manquent encore davantage: il ne sait ni ce qu'il doit faire, ni ce
qu'il fait, ni ce qu'il veut. Enfin il s'crie: O mon vraie pre! 
Mentor! dlivrez-moi de tant de maux! je ne puis ni vous abandonner ni
vous suivre. Dlivrez-moi de tant de maux, dlivrez-moi de moi-mme;
donnez-moi la mort.

Mentor l'embrasse, le console, l'encourage, lui apprend  se supporter
lui-mme, sans flatter sa passion, et lui dit: Fils du sage Ulysse, que
les dieux ont tant aim, et qu'ils aiment encore, c'est par un effet de
leur amour que vous souffrez des maux si horribles. Celui qui n'a point
senti sa faiblesse, et la violence de ses passions, n'est point encore
sage; car il ne se connat point encore, et ne sait point se dfier de
soi. Les dieux vous ont conduit comme par la main jusqu'au bord de
l'abme, pour vous en montrer toute la profondeur, sans vous y laisser
tomber. Comprenez maintenant ce que vous n'auriez jamais compris si vous
ne l'aviez prouv. On vous aurait parl des trahisons de l'Amour, qui
flatte pour perdre, et qui, sous une apparence de douceur, cache les
plus affreuses amertumes. Il est venu cet enfant plein de charmes, parmi
les ris, les jeux et les grces. Vous l'avez vu; il a enlev votre coeur,
et vous avez pris plaisir  le lui laisser enlever. Vous cherchiez des
prtextes pour ignorer l'tat de votre coeur. Vous cherchiez  me
tromper, et  vous flatter vous-mme; vous ne craigniez rien. Voyez le
fruit de votre tmrit: vous demandez maintenant la mort, et c'est
l'unique esprance qui vous reste. La desse trouble ressemble  une
Furie infernale; Eucharis brle d'un feu plus cruel que toutes les
douleurs de la mort; toutes ces nymphes jalouses sont prtes 
s'entre-dchirer: et voil ce que fait le tratre Amour qui parat si
doux! Rappelez tout votre courage. A quel point les dieux vous
aiment-ils, puisqu'ils vous ouvrent un si beau chemin pour fuir l'Amour,
et pour revoir votre chre patrie! Calypso elle-mme est contrainte de
vous chasser. Le vaisseau est tout prt; que tardons-nous  quitter
cette le, o la vertu ne peut habiter?

En disant ces paroles, Mentor le prit par la main, et l'entranait vers
le rivage. Tlmaque suivait  peine, regardant toujours derrire lui.
Il considrait Eucharis, qui s'loignait de lui. Ne pouvant voir son
visage, il regardait ses beaux cheveux nous, ses habits flottants, et
sa noble dmarche. Il aurait voulu pouvoir baiser les traces de ses pas.
Lors mme qu'il la perdit de vue, il prtait encore l'oreille,
s'imaginant entendre sa voix. Quoique absente, il la voyait*: elle tait
peinte et comme vivante devant ses yeux: il croyait mme parler  elle,
ne sachant plus o il tait, et ne pouvant couter Mentor.

Enfin, revenant  lui comme d'un profond sommeil, il dit  Mentor: Je
suis rsolu de vous suivre, mais je n'ai pas encore dit adieu 
Eucharis. J'aimerais mieux mourir, que de l'abandonner ainsi avec
ingratitude. Attendez que je la revoie encore une dernire fois pour lui
faire un ternel adieu. Au moins souffrez que je lui dise: O nymphe, les
dieux cruels, les dieux jaloux de mon bonheur, me contraignent de
partir; mais ils m'empcheront plutt de vivre, que de me souvenir 
jamais de vous*. O mon pre, ou laissez-moi cette dernire consolation,
qui est si juste, ou arrachez-moi la vie dans ce moment. Non, je ne
veux, ni demeurer dans cette le, ni m'abandonner  l'amour. L'amour
n'est point dans mon coeur; je ne me sens que de l'amiti et de la
reconnaissance pour Eucharis. Il me suffit de le lui dire encore une
fois, et je pars avec vous sans retardement.

Que j'ai piti de vous! rpondit Mentor: votre passion est si furieuse
que vous ne la sentez pas. Vous croyez tre tranquille, et vous demandez
la mort! Vous osez dire que vous n'tes point vaincu par l'amour, et
vous ne pouvez vous arracher  la nymphe que vous aimez! Vous ne voyez,
vous n'entendez qu'elle; vous tes aveugle et sourd  tout le reste. Un
homme que la fivre rend frntique dit: Je ne suis point malade. O
aveugle Tlmaque! vous tiez prt  renoncer  Pnlope qui vous
attend,  Ulysse que vous verrez,  Ithaque o vous devez rgner,  la
gloire et  la haute destine que les dieux vous ont promise par tant de
merveilles qu'ils ont faites en votre faveur: vous renonciez  tous ces
biens pour vivre dshonor auprs d'Eucharis! Direz-vous encore que
l'amour ne vous attache point  elle? Qu'est-ce donc qui vous trouble?
pourquoi voulez-vous mourir? pourquoi avez-vous parl devant la desse
avec tant de transport? Je ne vous accuse point de mauvaise foi; mais je
dplore votre aveuglement. Fuyez, Tlmaque, fuyez! on ne peut vaincre
l'Amour qu'en fuyant. Contre un tel ennemi, le vrai courage consiste 
craindre et  fuir; mais  fuir sans dlibrer, et sans se donner 
soi-mme le temps de regarder jamais derrire soi. Vous n'avez pas
oubli les soins que vous m'avez cots depuis votre enfance, et les
prils dont vous tes sorti par mes conseils: ou croyez-moi, ou souffrez
que je vous abandonne. Si vous saviez combien il m'est douloureux de
vous voir courir  votre perte! Si vous saviez tout ce que j'ai souffert
pendant que je n'ai os vous parler! la mre qui vous mit au monde
souffrit moins dans les douleurs de l'enfantement. Je me suis tu; j'ai
dvor ma peine; j'ai touff mes soupirs, pour voir si vous reviendriez
 moi. O mon fils! mon cher fils! soulagez mon coeur; rendez-moi ce qui
m'est plus cher que mes entrailles; rendez-moi Tlmaque, que j'ai
perdu; rendez-vous  vous-mme. Si la sagesse en vous surmonte l'amour,
je vis, et je vis heureux; mais si l'amour vous entrane malgr la
sagesse, Mentor ne peut plus vivre.

Pendant que Mentor parlait ainsi, il continuait son chemin vers la mer;
et Tlmaque, qui n'tait pas encore assez fort pour le suivre de
lui-mme, l'tait dj assez pour se laisser mener sans rsistance.
Minerve, toujours cach sous la figure de Mentor, couvrant invisiblement
Tlmaque de son gide, et rpandant autour de lui un rayon divin, lui
fit sentir un courage qu'il n'avait point encore prouv depuis qu'il
tait dans cette le. Enfin, ils arrivrent dans un endroit de l'le o
le rivage de la mer tait escarp; c'tait un rocher toujours battu par
l'onde cumante. Ils regardrent de cette hauteur si le vaisseau que
Mentor avait prpar tait encore dans la mme place; mais ils
aperurent un triste spectacle.

L'Amour tait vivement piqu de voir que ce vieillard inconnu
non-seulement tait insensible  ses traits, mais encore lui enlevait
Tlmaque: il pleurait de dpit, et il alla trouver Calypso errante dans
les sombres forts. Elle ne put le voir sans gmir, et elle sentit qu'il
rouvrait toutes les plaies de son coeur. L'Amour lui dit: Vous tes
desse, et vous vous laissez vaincre par un faible mortel qui est captif
dans votre le! pourquoi le laissez-vous sortir? O malheureux Amour,
rpondit-elle, je ne veux plus couter tes pernicieux conseils: c'est
toi qui m'as tire d'une douce et profonde paix, pour me prcipiter dans
un abme de malheurs. C'en est fait; j'ai jur par les ondes du Styx que
je laisserais partir Tlmaque. Jupiter mme, le pre des dieux, avec
toute sa puissance, n'oserait contrevenir  ce redoutable serment.
Tlmaque sort de mon le: sors aussi, pernicieux enfant, tu m'as fait
plus de mal que lui!

L'Amour, essuyant ses larmes, fit un souris moqueur et malin. En vrit,
dit-il, voil un grand embarras! laissez-moi faire; suivez votre
serment; ne vous opposez point au dpart de Tlmaque. Ni vos nymphes ni
moi n'avons jur par les ondes du Styx de le laisser partir. Je leur
inspirerai le dessein de brler ce vaisseau que Mentor a fait avec tant
de prcipitation. Sa diligence, qui nous a surpris, sera inutile. Il
sera surpris lui-mme  son tour; et il ne lui restera plus aucun moyen
de vous arracher Tlmaque.

Ces paroles flatteuses firent glisser l'esprance et la joie jusqu'au
fond des entrailles de Calypso. Ce qu'un zphyr fait par sa fracheur
sur le bord d'un ruisseau, pour dlasser les troupeaux languissants que
l'ardeur de l't consume, ce discours le fit pour apaiser le dsespoir
de la desse. Son visage devint serein, ses yeux s'adoucirent, les noirs
soucis qui rongeaient son coeur s'enfuirent pour un moment loin d'elle:
elle s'arrta, elle sourit, elle flatta le foltre Amour; et, en le
flattant, elle se prpara de nouvelles douleurs.

L'Amour, content de l'avoir persuade, alla pour persuader aussi les
nymphes, qui taient errantes et disperses sur toutes les montagnes,
comme un troupeau de moutons que la rage des loups affams a mis en
fuite loin du berger. L'Amour les rassemble, et leur dit: Tlmaque est
encore en vos mains; htez-vous de brler ce vaisseau que le tmraire
Mentor a fait pour s'enfuir. Aussitt elles allument des flambeaux;
elles accourent sur le rivage; elles frmissent; elles poussent des
hurlements; elles secouent leurs cheveux pars, comme des bacchantes.
Dj la flamme vole; elle dvore le vaisseau, qui est d'un bois sec et
enduit de rsine; des tourbillons de fume et de flamme s'lvent dans
les nues*.

Tlmaque et Mentor aperoivent ce feu de dessus le rocher, et entendent
les cris des nymphes. Tlmaque fut tent de s'en rjouir, car son coeur
n'tait pas encore guri; et Mentor remarquait que sa passion tait
comme un feu mal teint, qui sort de temps en temps de dessous la
cendre, et qui repousse de vives tincelles. Me voil donc, dit
Tlmaque, rengag dans mes liens! Il ne nous reste plus aucune
esprance de quitter cette le.

Mentor vit bien que Tlmaque allait retomber dans toutes ses
faiblesses, et qu'il n'y avait pas un seul moment  perdre. Il aperut
de loin au milieu des flots un vaisseau arrt qui n'osait approcher de
l'le, parce que tous les pilotes connaissaient que l'le de Calypso
tait inaccessible  tous les mortels. Aussitt le sage Mentor poussant
Tlmaque, qui tait assis au bord du rocher le prcipite dans la mer,
et s'y jette avec lui. Tlmaque, surpris de cette violente chute, but
l'onde amre, et devint le jouet des flots. Mais revenant  lui, et
voyant Mentor qui lui tendait la main pour lui aider  nager, il ne
songea plus qu' s'loigner de l'le fatale.

Les nymphes, qui avaient cru les tenir captifs, poussrent des cris
pleins de fureur, ne pouvant plus empcher leur fuite. Calypso,
inconsolable, rentra dans sa grotte, qu'elle remplit de ses hurlements.
L'Amour, qui vit changer son triomphe en une honteuse dfaite, s'leva
au milieu de l'air en secouant ses ailes, et s'envola dans le bocage
d'Idalie, o sa cruelle mre l'attendait. L'enfant, encore plus cruel,
ne se consola qu'en riant avec elle de tous les maux qu'il avait faits.

A mesure que Tlmaque s'loignait de l'le, il sentait avec plaisir
renatre son courage, et son amour pour la vertu. J'prouve,
s'criait-il parlant  Mentor, ce que vous me disiez, et que je ne
pouvais croire, faute d'exprience: on ne surmonte le vice qu'en le
fuyant. O mon pre, que les dieux m'ont aim en me donnant votre
secours! Je mritais d'en tre priv, et d'tre abandonn  moi-mme. Je
ne crains plus ni mers, ni vents, ni temptes; je ne crains plus que mes
passions. L'amour est lui seul plus  craindre que tous les naufrages.




LIVRE SEPTIME.

SOMMAIRE.

Adoam, frre de Narbal, commande le vaisseau vers lequel se dirigent
Mentor et Tlmaque.--Ils y sont reus favorablement.--Adoam, qui
reconnat Tlmaque, lui promet de le conduire  Ithaque et lui raconte
la mort tragique de Pygmalion et d'Astarb et l'lvation de
Balazar.--Tlmaque,  son tour, fait le rcit de ce qui lui est arriv
depuis son dpart de Tyr.--Pendant un repas qu'Adoam donne  Tlmaque
et  Mentor, Achitoas, par la douceur de son chant et de sa lyre,
assemble autour du vaisseau les Tritons, les Nrides et les autres
divinits de la mer.--Mentor,  son tour, prend une lyre et en joue avec
tant d'art qu'Achitoas jaloux laisse tomber la sienne de dpit.--Adoam
raconte ensuite les merveilles de la Btique.--Il dcrit la douce
temprature de l'air et toutes les beauts de ce pays dont les habitants
mnent une vie tranquille dans une grande simplicit de moeurs.


Le vaisseau qui tait arrt, et vers lequel ils avanaient, tait un
vaisseau phnicien qui allait dans l'pire[29]. Ces Phniciens avaient
vu Tlmaque au voyage d'gypte; mais ils n'avaient garde de le
reconnatre au milieu des flots. Quand Mentor fut assez prs du vaisseau
pour faire entendre sa voix, il s'cria d'une voix forte, en levant sa
tte au-dessus de l'eau: Phniciens, si secourables  toutes les
nations, ne refusez pas la vie  deux hommes qui l'attendent de votre
humanit. Si le respect des dieux vous touche, recevez-nous dans votre
vaisseau; nous irons partout o vous irez. Celui qui commandait
rpondit: Nous vous recevrons avec joie; nous n'ignorons pas ce qu'on
doit faire pour des inconnus qui paraissent si malheureux. Aussitt on
les reoit dans le vaisseau.

A peine y furent-ils entrs, que, ne pouvant plus respirer, ils
demeurrent immobiles; car ils avaient nag longtemps et avec effort
pour rsister aux vagues. Peu  peu ils reprirent leurs forces: on leur
donna d'autres habits, parce que les leurs taient appesantis par l'eau
qui les avait pntrs, et qui coulait de tous cts. Lorsqu'ils furent
en tat de parler, tous ces Phniciens, empresss autour d'eux,
voulaient savoir leurs aventures. Celui qui commandait leur dit: Comment
avez-vous pu entrer dans cette le d'o vous sortez? Elle est, dit-on,
possde par une desse cruelle, qui ne souffre jamais qu'on y aborde.
Elle est mme borde de rochers affreux, contre lesquels la mer va
follement combattre, et on ne pourrait en approcher sans faire naufrage.
Aussi est-ce par un naufrage, rpondit Mentor, que nous y avons t
jets. Nous sommes Grecs; notre patrie est l'le d'Ithaque, voisine de
l'pire, o vous allez. Quand mme vous ne voudriez pas relcher en
Ithaque, qui est sur votre route, il nous suffirait que vous nous
menassiez dans l'pire; nous y trouverons des amis qui auront soin de
nous faire faire le court trajet qui nous restera, et nous vous devrons
 jamais la joie de revoir ce que nous avons de plus cher au monde.

Ainsi c'tait Mentor qui portait la parole; et Tlmaque, gardant le
silence, le laissait parler: car les fautes qu'il avait faites dans
l'le de Calypso augmentrent beaucoup sa sagesse. Il se dfiait de
lui-mme; il sentait le besoin de suivre toujours les sages conseils de
Mentor; et quand il ne pouvait lui parler pour lui demander ses avis, du
moins il consultait ses yeux, et tchait de deviner toutes ses penses.


Le commandant phnicien, arrtant ses yeux sur Tlmaque, croyait se
souvenir de l'avoir vu; mais c'tait un souvenir confus qu'il ne pouvait
dmler. Souffrez, lui dit-il, que je vous demande si vous vous souvenez
de m'avoir vu autrefois, comme il me semble que je me souviens de vous
avoir vu. Votre visage ne m'est point inconnu, il m'a d'abord frapp;
mais je ne sais o je vous ai vu: votre mmoire aidera peut-tre la
mienne.

Alors Tlmaque lui rpondit avec un tonnement ml de joie: Je suis,
en vous voyant, comme vous tes  mon gard: je vous ai vu, je vous
reconnais; mais je ne puis me rappeler si c'est en gypte ou  Tyr.
Alors ce Phnicien, tel qu'un homme qui s'veille le matin, et qui
rappelle peu  peu de loin le songe fugitif qui a disparu  son rveil,
s'cria tout  coup: Vous tes Tlmaque, que Narbal prit en amiti
lorsque nous revnmes d'gypte. Je suis son frre, dont il vous aura
sans doute parl souvent. Je vous laissai entre ses mains aprs
l'expdition d'gypte: il me fallut aller au del de toutes les mers
dans la fameuse Btique, auprs des Colonnes d'Hercule. Ainsi je ne fis
que vous voir, et il ne faut pas s'tonner si j'ai eu tant de peine 
vous reconnatre d'abord.

Je vois bien, rpondit Tlmaque, que vous tes Adoam. Je ne fis presque
alors que vous entrevoir; mais je vous ai connu par les entretiens de
Narbal. O quelle joie de pouvoir apprendre par vous des nouvelles d'un
homme qui me sera toujours si cher! Est-il toujours  Tyr? ne
souffre-t-il point quelque cruel traitement du souponneux et barbare
Pygmalion? Adoam rpondit en l'interrompant: Sachez, Tlmaque, que la
fortune favorable vous confie  un homme qui prendra toutes sortes de
soins de vous. Je vous ramnerai dans l'le d'Ithaque avant que d'aller
en pire, et le frre de Narbal n'aura pas moins d'amiti pour vous que
Narbal mme.

Ayant parl ainsi, il remarqua que le vent qu'il attendait commenait 
souffler; il fit lever les ancres, mettre les voiles, et fendre la mer 
force de rames. Aussitt il prit  part Tlmaque et Mentor pour les
entretenir.

Je vais, dit-il, regardant Tlmaque, satisfaire votre curiosit.
Pygmalion n'est plus: les justes dieux en ont dlivr la terre. Comme il
ne se fiait  personne, personne ne pouvait se fier  lui. Les bons se
contentaient de gmir, et de fuir ses cruauts, sans pouvoir se rsoudre
 lui faire aucun mal; les mchants ne croyaient pouvoir assurer leurs
vies qu'en finissant la sienne; il n'y avait point de Tyrien qui ne ft
chaque jour en danger d'tre l'objet de ses dfiances. Ses gardes mmes
taient plus exposs que les autres: comme sa vie tait entre leurs
mains, il les craignait plus que tout le reste des hommes; sur le
moindre soupon, il les sacrifiait  sa sret. Ainsi,  force de
chercher sa sret, il ne pouvait plus la trouver. Ceux qui taient les
dpositaires de sa vie taient dans un pril continuel par sa dfiance,
et ils ne pouvaient se tirer d'un tat si horrible, qu'en prvenant, par
la mort du tyran, ses cruels soupons.

L'impie Astarb, dont vous avez ou parler si souvent, fut la premire 
rsoudre la perte du roi. Elle aima passionnment un jeune Tyrien fort
riche, nomm Joazar; elle espra de le mettre sur le trne. Pour russir
dans ce dessein, elle persuada au roi que l'an de ses deux fils, nomm
Phadal, impatient de succder  son pre, avait conspir contre lui:
elle trouva de faux tmoins pour prouver la conspiration. Le malheureux
roi fit mourir son fils innocent. Le second, nomm Balazar, fut envoy
 Samos, sous prtexte d'apprendre les moeurs et les sciences de la
Grce; mais en effet parce qu'Astarb fit entendre au roi qu'il fallait
l'loigner, de peur qu'il ne prt des liaisons avec les mcontents. A
peine fut-il parti, que ceux qui conduisaient le vaisseau, ayant t
corrompus par cette femme cruelle, prirent leurs mesures pour faire
naufrage pendant la nuit; ils se sauvrent en nageant jusqu' des
barques trangres qui les attendaient, et ils jetrent le jeune prince
au fond de la mer.

Cependant les amours d'Astarb n'taient ignores que de Pygmalion, et
il s'imaginait qu'elle n'aimerait jamais que lui seul. Ce prince si
dfiant tait ainsi plein d'une aveugle confiance pour cette mchante
femme: c'tait l'amour qui l'aveuglait jusqu' cet excs. En mme temps
l'avarice lui fit chercher des prtextes pour faire mourir Joazar, dont
Astarb tait si passionne; il ne songeait qu' ravir les richesses de
ce jeune homme.

Mais pendant que Pygmalion tait en proie  la dfiance,  l'amour et 
l'avarice, Astarb se hta de lui ter la vie. Elle crut qu'il avait
peut-tre dcouvert quelque chose de ses infmes amours avec ce jeune
homme. D'ailleurs elle savait que l'avarice seule suffirait pour porter
le roi  une action cruelle contre Joazar; elle conclut qu'il n'y avait
pas un moment  perdre pour le prvenir. Elle voyait les principaux
officiers du palais prts  tremper leurs mains dans le sang du roi;
elle entendait parler tous les jours de quelque nouvelle conjuration;
mais elle craignait de se confier  quelqu'un par qui elle serait
trahie. Enfin il lui parut plus assur d'empoisonner Pygmalion.

Il mangeait le plus souvent tout seul avec elle, et apprtait lui-mme
tout ce qu'il devait manger, ne pouvant se fier qu' ses propres mains.
Il se renfermait dans le lieu le plus recul de son palais, pour mieux
cacher sa dfiance, et pour n'tre jamais observ quand il prparerait
ses repas; il n'osait plus chercher aucun des plaisirs de la table; il
ne pouvait se rsoudre  manger d'aucune des choses qu'il ne savait pas
apprter lui-mme. Ainsi, non-seulement toutes les viandes cuites avec
des ragots par des cuisiniers, mais encore le vin, le pain, le sel,
l'huile, le lait, et tous les autres aliments ordinaires, ne pouvaient
tre de son usage: il ne mangeait que des fruits qu'il avait cueillis
lui-mme dans son jardin, ou des lgumes qu'il avait sems, et qu'il
faisait cuire. Au reste, il ne buvait jamais d'autre eau que celle qu'il
puisait lui-mme dans une fontaine qui tait renferme dans un endroit
de son palais dont il gardait toujours la clef. Quoiqu'il part si
rempli de confiance pour Astarb, il ne laissait pas de se prcautionner
contre elle; il la faisait toujours manger et boire avant lui de tout ce
qui devait servir  son repas, afin qu'il ne pt point tre empoisonn
sans elle, et qu'elle n'et aucune esprance de vivre plus longtemps que
lui. Mais elle prit du contre-poison, qu'une vieille femme, encore plus
mchante qu'elle et qui tait la confidente de ses amours, lui avait
fourni: aprs quoi elle ne craignit plus d'empoisonner le roi.

Voici comment elle y parvint. Dans le moment o ils allaient commencer
leur repas, cette vieille dont j'ai parl fit tout  coup du bruit  une
porte. Le roi, qui croyait toujours qu'on allait le tuer, se trouble, et
court  cette porte pour voir si elle est assez bien ferme. La vieille
se retire: le roi demeure interdit, et ne sachant ce qu'il doit croire
de ce qu'il a entendu: il n'ose pourtant ouvrir la porte pour
s'claircir. Astarb le rassure, le flatte, et le presse de manger; elle
avait dj jet du poison dans sa coupe d'or pendant qu'il tait all 
la porte. Pygmalion, selon sa coutume, la fit boire la premire; elle
but sans crainte, se fiant au contre-poison. Pygmalion but aussi, et peu
de temps aprs il tomba dans une dfaillance.

Astarb, qui le connaissait capable de la tuer sur le moindre soupon,
commena  dchirer ses habits,  arracher ses cheveux, et  pousser des
cris lamentables; elle embrassait le roi mourant; elle l'arrosait d'un
torrent de larmes, car les larmes ne cotaient rien  cette femme
artificieuse. Enfin, quand elle vit que les forces du roi taient
puises, et qu'il tait comme agonisant, dans la crainte qu'il ne
revnt, et qu'il ne voult la faire mourir avec lui, elle passa des
caresses et des plus tendres marques d'amiti  la plus horrible fureur;
elle se jeta sur lui, et l'touffa. Ensuite elle arracha de son doigt
l'anneau royal, lui ta le diadme, et fit entrer Joazar,  qui elle
donna l'un et l'autre. Elle crut que tous ceux qui avaient t attachs
 elle ne manqueraient pas de suivre sa passion, et que son amant serait
proclam roi. Mais ceux qui avaient t les plus empresss  lui plaire
taient des esprits bas et mercenaires, qui taient incapables d'une
sincre affection: d'ailleurs, ils manquaient de courage, et craignaient
les ennemis qu'Astarb s'tait attirs; enfin ils craignaient encore
plus la hauteur, la dissimulation et la cruaut de cette femme impie:
chacun, pour sa propre sret, dsirait qu'elle prit.

Cependant tout le palais est plein d'un tumulte affreux; on entend
partout les cris de ceux qui disent: Le roi est mort. Les uns sont
effrays; les autres courent aux armes: tous paraissent en peine des
suites, mais ravis de cette nouvelle. La renomme la fait voler de
bouche en bouche dans toute la grande ville de Tyr, et il ne se trouve
pas un seul homme qui regrette le roi; sa mort est la dlivrance et la
consolation de tout le peuple.

Narbal, frapp d'un coup si terrible, dplora en homme de bien le
malheur de Pygmalion, qui s'tait trahi lui-mme en se livrant  l'impie
Astarb, et qui avait mieux aim tre un tyran monstrueux, que d'tre,
selon le devoir d'un roi, le pre de son peuple. Il songea au bien de
l'tat, et se hta de rallier tous les gens de bien, pour s'opposer 
Astarb, sous laquelle on aurait eu un rgne encore plus dur que celui
qu'on voyait finir.

Narbal savait que Balazar ne s'tait point noy quand on le jeta dans
la mer. Ceux qui assurrent  Astarb qu'il tait mort parlrent ainsi
croyant qu'il l'tait; mais,  la faveur de la nuit, il s'tait sauv en
nageant, et des marchands de Crte, touchs de compassion, l'avaient
reu dans leurs barques. Il n'avait pas os retourner dans le royaume de
son pre, souponnant qu'on avait voulu le faire prir, et craignant
autant la cruelle jalousie de Pygmalion que les artifices d'Astarb. Il
demeura longtemps errant et travesti sur les bords de la mer, en Syrie,
ou les marchands Crtois l'avaient laiss; il fut mme oblig de garder
un troupeau pour gagner sa vie. Enfin il trouva moyen de faire savoir 
Narbal l'tat o il tait; il crut pouvoir confier son secret  un homme
d'une vertu si prouve. Narbal, maltrait par le pre, ne laissa pas
d'aimer le fils et de veiller pour ses intrts: mais il n'en prit soin
que pour l'empcher de manquer jamais  ce qu'il devait  son pre, et
il l'engagea  souffrir patiemment sa mauvaise fortune.

Balazar avait mand  Narbal: Si vous jugez que je puisse vous aller
trouver, envoyez-moi un anneau d'or, et je comprendrai aussitt qu'il
sera temps de vous aller joindre. Narbal ne jugea point  propos,
pendant la vie de Pygmalion, de faire venir Balazar; il aurait tout
hasard pour la vie du prince et pour la sienne propre: tant il tait
difficile de se garantir des recherches rigoureuses de Pygmalion. Mais
aussitt que ce malheureux roi eut fait une fin digne de ses crimes,
Narbal se hta d'envoyer l'anneau d'or  Balazar. Balazar partit
aussitt, et arriva aux portes de Tyr dans le temps que toute la ville
tait en trouble pour savoir qui succderait  Pygmalion. Balazar fut
aisment reconnu par les principaux Tyriens et par tout le peuple. On
l'aimait, non pour l'amour du feu roi son pre, qui tait ha
universellement, mais  cause de sa douceur et de sa modration. Ses
longs malheurs mmes lui donnaient je ne sais quel clat qui relevait
toutes ses bonnes qualits, et qui attendrissait tous les Tyriens en sa
faveur.

Narbal assembla les chefs du peuple, les vieillards qui formaient le
conseil, et les prtres de la grande desse de Phnicie. Ils salurent
Balazar comme leur roi, et le firent proclamer par des hrauts. Le
peuple rpondit par mille acclamations de joie. Astarb les entendit du
fond du palais, o elle tait renferme avec son lche et infme Joazar.
Tous les mchants dont elle s'tait servie pendant la vie de Pygmalion
l'avaient abandonne; car les mchants craignent les mchants, s'en
dfient, et ne souhaitent point de les voir en crdit. Les hommes
corrompus connaissent combien leurs semblables abuseraient de
l'autorit, et quelle serait leur violence. Mais pour les bons, les
mchants s'en accommodent mieux, parce qu'au moins ils esprent de
trouver en eux de la modration et de l'indulgence. Il ne restait plus
autour d'Astarb que certains complices de ses crimes les plus affreux,
et qui ne pouvaient attendre que le supplice.

On fora le palais: ces sclrats n'osrent pas rsister longtemps, et
ne songrent qu' s'enfuir. Astarb, dguise en esclave, voulut se
sauver dans la foule; mais un soldat la reconnut: elle fut prise, et on
eut bien de la peine  empcher qu'elle ne ft dchire par le peuple en
fureur. Dj on avait commenc  la traner dans la boue; mais Narbal la
tira des mains de la populace. Alors elle demanda  parler  Balazar,
esprant de l'blouir par ses charmes, et de lui faire esprer qu'elle
lui dcouvrirait des secrets importants. Balazar ne put refuser de
l'couter. D'abord elle montra, avec sa beaut, une douceur et une
modestie capables de toucher les coeurs les plus irrits. Elle flatta
Balazar par les louanges les plus dlicates et les plus insinuantes;
elle lui reprsenta combien Pygmalion l'avait aime; elle le conjura par
ses cendres d'avoir piti d'elle; elle invoqua les dieux, comme si elle
les et sincrement adors; elle versa des torrents de larmes; elle se
jeta aux genoux du nouveau roi: mais ensuite elle n'oublia rien pour lui
rendre suspects et odieux tous ses serviteurs les plus affectionns.
Elle accusa Narbal d'tre entr dans une conjuration contre Pygmalion,
et d'avoir essay de suborner les peuples pour se faire roi au prjudice
de Balazar: elle ajouta qu'il voulait empoisonner ce jeune prince. Elle
inventa de semblables calomnies contre tous les autres Tyriens qui
aiment la vertu; elle esprait de trouver dans le coeur de Balazar la
mme dfiance et les mmes soupons qu'elle avait vus dans celui du roi
son pre. Mais Balazar, ne pouvant plus souffrir la noire malignit de
cette femme, l'interrompit, et appela des gardes. On la mit en prison;
les plus sages vieillards furent commis pour examiner toutes ses
actions.

On dcouvrit avec horreur qu'elle avait empoisonn et touff Pygmalion:
toute la suite de sa vie parut un enchanement continuel de crimes
monstrueux. On allait la condamner au supplice qui est destin  punir
les grands crimes dans la Phnicie; c'est d'tre brl  petit feu: mais
quand elle comprit qu'il ne lui restait plus aucune esprance, elle
devint semblable  une Furie sortie de l'enfer; elle avala du poison
qu'elle portait toujours sur elle, pour se faire mourir, en cas qu'on
voult lui faire souffrir de longs tourments. Ceux qui la gardrent
aperurent qu'elle souffrait une violente douleur: ils voulurent la
secourir; mais elle ne voulut jamais leur rpondre, et elle fit signe
qu'elle ne voulait aucun soulagement. On lui parla des justes dieux,
qu'elle avait irrits: au lieu de tmoigner la confusion et le repentir
que ses fautes mritaient, elle regarda le ciel avec mpris et
arrogance, comme pour insulter aux dieux. La rage et l'impit taient
peintes sur son visage mourant: on ne voyait plus aucun reste de cette
beaut qui avait fait le malheur de tant d'hommes. Toutes ses grces
taient effaces: ses yeux teints roulaient dans sa tte, et jetaient
des regards farouches; un mouvement convulsif agitait ses lvres, et
tenait sa bouche ouverte d'une horrible grandeur; tout son visage, tir
et rtrci, faisait des grimaces hideuses; une pleur livide et une
froideur mortelle avaient saisi tout son corps. Quelquefois elle
semblait se ranimer, mais ce n'tait que pour pousser des hurlements.
Enfin elle expira, laissant remplis d'horreur et d'effroi tous ceux qui
la virent. Ses mnes impies descendirent sans doute dans ces tristes
lieux o les cruelles Danades puisent ternellement de l'eau dans des
vases percs; o Ixion tourne  jamais sa roue; o Tantale, brlant de
soif, ne peut avaler l'eau qui s'enfuit de ses lvres; o Sisyphe roule
inutilement un rocher qui retombe sans cesse; et o Titye sentira
ternellement, dans ses entrailles toujours renaissantes, un vautour qui
les ronge.

Balazar, dlivr de ce monstre, rendit grces aux dieux par
d'innombrables sacrifices. Il a commenc son rgne par une conduite tout
oppose  celle de Pygmalion. Il s'est appliqu  faire refleurir le
commerce, qui languissait tous les jours de plus en plus: il a pris les
conseils de Narbal pour les principales affaires, et n'est pourtant
point gouvern par lui; car il veut tout voir par lui-mme: il coute
tous les diffrents avis qu'on veut lui donner, et dcide ensuite sur ce
qui lui parat le meilleur. Il est aim des peuples. En possdant les
coeurs, il possde plus de trsors que son pre n'en avait amass par son
avarice cruelle; car il n'y a aucune famille qui ne lui donnt tout ce
qu'elle a de bien, s'il se trouvait dans une pressante ncessit: ainsi,
ce qu'il leur laisse est plus  lui que s'il le leur tait. Il n'a pas
besoin de se prcautionner pour la sret de sa vie; car il a toujours
autour de lui la plus sre garde, qui est l'amour des peuples. Il n'y a
aucun de ses sujets qui ne craigne de le perdre, et qui ne hasardt sa
propre vie pour conserver celle d'un si bon roi. Il vit heureux, et tout
son peuple est heureux avec lui: il craint de charger trop ses peuples;
ses peuples craignent de ne lui offrir pas une assez grande partie de
leurs biens: il les laisse dans l'abondance; et cette abondance ne les
rend ni indociles ni insolents; car ils sont laborieux, adonns au
commerce, fermes  conserver la puret des anciennes lois. La Phnicie
est remonte au plus haut point de sa grandeur et de sa gloire. C'est 
son jeune roi qu'elle doit tant de prosprits.

Narbal gouverne sous lui. O Tlmaque, s'il vous voyait maintenant, avec
quelle joie vous comblerait-il de prsents! Quel plaisir serait-ce pour
lui de vous renvoyer magnifiquement dans votre patrie! Ne suis-je pas
heureux de faire ce qu'il voudrait pouvoir faire lui-mme, et d'aller
dans l'le d'Ithaque mettre sur le trne le fils d'Ulysse, afin qu'il y
rgne aussi sagement que Balazar rgne  Tyr!

Aprs qu'Adoam eut parl ainsi, Tlmaque, charm de l'histoire que ce
Phnicien venait de raconter, et plus encore des marques d'amiti qu'il
en recevait dans son malheur, l'embrassa tendrement. Ensuite Adoam lui
demanda par quelle aventure il tait entr dans l'le de Calypso.
Tlmaque lui fit,  son tour, l'histoire de son dpart de Tyr; de son
passage dans l'le de Chypre; de la manire dont il avait retrouv
Mentor; de leur voyage en Crte; des jeux publics pour l'lection d'un
roi aprs la fuite d'Idomne; de la colre de Vnus; de leur naufrage;
du plaisir avec lequel Calypso les avait reus; de la jalousie de cette
desse contre une de ses nymphes; et de l'action de Mentor, qui avait
jet son ami dans la mer, ds qu'il vit le vaisseau phnicien.

Aprs ces entretiens, Adoam fit servir un magnifique repas, et, pour
tmoigner une plus grande joie, il rassembla tous les plaisirs dont on
pouvait jouir. Pendant le repas, qui fut servi par de jeunes Phniciens
vtus de blanc et couronns de fleurs, on brla les plus exquis parfums
de l'Orient. Tous les bancs de rameurs taient pleins de joueurs de
flte. Achitoas les interrompait de temps en temps par les doux accords
de sa voix et de sa lyre, dignes d'tre entendus  la table des dieux,
et de ravir les oreilles d'Apollon mme. Les Tritons, les Nrides,
toutes les divinits qui obissent  Neptune, les monstres marins mme,
sortaient de leurs grottes humides et profondes pour venir en foule
autour du vaisseau, charms de cette mlodie. Une troupe de jeunes
Phniciens d'une rare beaut, et vtus de fin lin plus blanc que la
neige, dansrent longtemps les danses de leur pays, puis celles
d'gypte, et enfin celles de la Grce. De temps en temps des trompettes
faisaient retentir l'onde jusqu'aux rivages loigns. Le silence de la
nuit, le calme de la mer, la lumire tremblante de la lune rpandue sur
la face des ondes*, le sombre azur du ciel sem de brillantes toiles,
servaient  rendre ce spectacle encore plus beau.

Tlmaque, d'un naturel vif et sensible, gotait tous ces plaisirs; mais
il n'osait y livrer son coeur. Depuis qu'il avait prouv avec tant de
honte, dans l'le de Calypso, combien la jeunesse est prompte 
s'enflammer, tous les les plaisirs, mme les plus innocents, lui
faisaient peur; tout lui tait suspect. Il regardait Mentor, il
cherchait sur son visage et dans ses yeux ce qu'il devait penser de tous
ces plaisirs.

Mentor tait bien aise de le voir dans cet embarras, et ne faisait pas
semblant de le remarquer. Enfin, touch de la modration de Tlmaque,
il lui dit en souriant: Je comprends ce que vous craignez: vous tes
louable de cette crainte; mais il ne faut pas la pousser trop loin.
Personne ne souhaitera jamais plus que moi que vous gotiez des
plaisirs; mais des plaisirs qui ne vous passionnent ni ne vous
amollissent point. Il vous faut des plaisirs qui vous dlassent, et que
vous gotiez en vous possdant, mais non pas des plaisirs qui vous
entranent. Je vous souhaite des plaisirs doux et modrs, qui ne vous
tent point la raison, et qui ne vous rendent jamais semblable  une
bte en fureur. Maintenant il est  propos de vous dlasser de toutes
vos peines. Gotez avec complaisance pour Adoam les plaisirs qu'il vous
offre; rjouissez-vous, Tlmaque, rjouissez-vous. La sagesse n'a rien
d'austre ni d'affect: c'est elle qui donne les vrais plaisirs; elle
seule les sait assaisonner pour les rendre purs et durables; elle sait
mler les jeux et les ris avec les occupations graves et srieuses; elle
prpare le plaisir par le travail, et elle dlasse du travail par le
plaisir. La sagesse n'a point de honte de paratre enjoue quand il le
faut.

En disant ces paroles, Mentor prit une lyre, et en joua avec tant d'art,
qu'Achitoas, jaloux, laissa tomber la sienne de dpit; ses yeux
s'allumrent, son visage troubl changea de couleur: tout le monde et
aperu sa peine et sa honte, si la lyre de Mentor n'et enlev l'me de
tous les assistants. A peine osait-on respirer, de peur de troubler le
silence, et de perdre quelque chose de ce chant divin: on craignait
toujours qu'il finirait trop tt. La voix de Mentor n'avait aucune
douceur effmine; mais elle tait flexible, forte, et elle passionnait
jusqu'aux moindres choses.

Il chanta d'abord les louanges de Jupiter, pre et roi des dieux et des
hommes*, qui d'un signe de sa tte branle l'univers*. Puis il
reprsenta Minerve qui sort de sa tte, c'est--dire la sagesse, que ce
dieu forme au-dedans de lui-mme, et qui sort de lui pour instruire les
hommes dociles. Mentor chanta ces vrits d'une voix si touchante, et
avec tant de religion, que toute l'assemble crut tre transporte au
plus haut de l'Olympe,  la face de Jupiter, dont les regards sont plus
perants que son tonnerre. Ensuite il chanta le malheur du jeune
Narcisse, qui, devenant follement amoureux de sa propre beaut, qu'il
regardait sans cesse au bord d'une fontaine, se consuma lui-mme de
douleur, et fut chang en une fleur qui porte son nom. Enfin il chanta
aussi la funeste mort du bel Adonis, qu'un sanglier dchira, et que
Vnus, passionne pour lui, ne put ranimer en faisant au ciel des
plaintes amres.

Tous ceux qui l'coutrent ne purent retenir leurs larmes, et chacun
sentait je ne sais quel plaisir en pleurant. Quand il eut cess de
chanter, les Phniciens tonns se regardaient les uns les autres. L'un
disait: C'est Orphe; c'est ainsi qu'avec une lyre il apprivoisait les
btes farouches, et enlevait les bois et les rochers; c'est ainsi qu'il
enchanta Cerbre, qu'il suspendit les tourments d'Ixion et des Danades,
et qu'il toucha l'inexorable Pluton, pour tirer des enfers la belle
Eurydice. Un autre s'criait; Non, c'est Linus, fils d'Apollon. Un autre
rpondait: Vous vous trompez, c'est Apollon lui-mme. Tlmaque n'tait
gure moins surpris que les autres, car il n'avait jamais cru que Mentor
st, avec tant de perfection, chanter et jouer de la lyre.

Achitoas, qui avait eu le loisir de cacher sa jalousie, commena 
donner des louanges  Mentor; mais il rougit en le louant, et il ne put
achever son discours. Mentor, qui voyait son trouble, prit la parole,
comme s'il et voulu l'interrompre, et tcha de le consoler, en lui
donnant toutes les louanges qu'il mritait. Achitoas ne fut pas consol;
car il sentit que Mentor le surpassait encore plus par sa modestie que
par les charmes de sa voix.

Cependant Tlmaque dit  Adoam: Je me souviens que vous m'avez parl
d'un voyage que vous ftes dans la Btique depuis que nous fmes partis
d'gypte. La Btique est un pays dont on raconte tant de merveilles qu'
peine peut-on les croire. Daignez m'apprendre si tout ce qu'on en dit
est vrai. Je serai fort aise, rpondit Adoam, de vous dpeindre ce
fameux pays, digne de votre curiosit, et qui surpasse tout ce que la
renomme en publie. Aussitt il commena ainsi:

Le fleuve Btis coule dans un pays fertile, et sous un ciel doux, qui
est toujours serein. Le pays a pris le nom du fleuve, qui se jette dans
le grand Ocan, assez prs des Colonnes d'Hercule, et de cet endroit o
la mer furieuse, rompant ses digues, spara autrefois la terre de
Tharsis d'avec la grande Afrique. Ce pays semble avoir conserv les
dlices de l'ge d'or. Les hivers y sont tides, et les rigoureux
aquilons n'y soufflent jamais*. L'ardeur de l't y est toujours
tempre par des zphyrs rafrachissants, qui viennent adoucir l'air
vers le milieu du jour. Ainsi toute l'anne n'est qu'un heureux hymen du
printemps et de l'automne, qui semblent se donner la main. La terre,
dans les vallons et dans les campagnes unies, y porte chaque anne une
double moisson. Les chemins y sont bords de lauriers, de grenadiers, de
jasmins, et d'autres arbres toujours verts et toujours fleuris. Les
montagnes sont couvertes de troupeaux, qui fournissent des laines fines
recherches de toutes les nations connues. Il y a plusieurs mines d'or
et d'argent dans ce beau pays; mais les habitants, simples et heureux
dans leur simplicit, ne daignent pas seulement compter l'or et l'argent
parmi leurs richesses; ils n'estiment que ce qui sert vritablement aux
besoins de l'homme.

Quand nous avons commenc  faire notre commerce chez ces peuples, nous
avons trouv l'or et l'argent parmi eux employs aux mmes usages que le
fer; par exemple, pour des socs de charrue. Comme ils ne faisaient aucun
commerce au dehors, ils n'avaient besoin d'aucune monnaie. Ils sont
presque tous bergers ou laboureurs. On voit en ce pays peu d'artisans:
car ils ne veulent souffrir que les arts qui servent aux vritables
ncessits des hommes; encore mme la plupart des hommes en ce pays,
tant adonns  l'agriculture ou  conduire des troupeaux, ne laissent
pas d'exercer les arts ncessaires pour leur vie simple et frugale.

Les femmes filent cette belle laine, et en font des toffes fines d'une
merveilleuse blancheur; elles font le pain, apprtent  manger; et ce
travail leur est facile, car on vit en ce pays de fruits ou de lait, et
rarement de viande. Elles emploient le cuir de leurs moutons  faire une
lgre chaussure pour elles, pour leurs maris, et pour leurs enfants;
elles font des tentes, dont les unes sont de peaux cires et les autres
d'corces d'arbres; elles font et lavent tous les habits de la famille,
et tiennent les maisons dans un ordre et une propret admirables. Leurs
habits sont aiss  faire; car, en ce doux climat, on ne porte qu'une
pice d'toffe fine et lgre, qui n'est point taille, et que chacun
met  longs plis autour de son corps pour la modestie, lui donnant la
forme qu'il veut.

Les hommes n'ont d'autres arts  exercer, outre la culture des terres et
la conduite des troupeaux, que l'art de mettre le bois et le fer en
oeuvre; encore mme ne se servent-ils gure du fer, except pour les
instruments ncessaires au labourage. Tous les arts qui regardent
l'architecture leur sont inutiles; car ils ne btissent jamais de
maison. C'est, disent-ils, s'attacher trop  la terre, que de s'y faire
une demeure qui dure beaucoup plus que nous; il suffit de se dfendre
des injures de l'air. Pour tous les autres arts estims chez les Grecs,
chez les gyptiens, et chez tous les autres peuples bien polics, ils
les dsertent, comme des inventions de la vanit et de la mollesse.

Quand on leur parle des peuples qui ont l'art de faire des btiments
superbes, des meubles d'or et d'argent, des toffes ornes de broderies
et de pierres prcieuses, des parfums exquis, des mets dlicieux, des
instruments dont l'harmonie charme, ils rpondent en ces termes: Ces
peuples sont bien malheureux d'avoir employ tant de travail et
d'industrie  se corrompre eux-mmes! Ce superflu amollit, enivre,
tourmente ceux qui le possdent: il tente ceux qui en sont privs, de
vouloir l'acqurir par l'injustice et par la violence. Peut-on nommer
bien, un superflu qui ne sert qu' rendre les hommes mauvais? Les
hommes de ce pays sont-ils plus sains et plus robustes que nous?
vivent-ils plus longtemps? sont-ils plus unis entre eux? mnent-ils une
vie plus libre, plus tranquille, plus gaie? Au contraire, ils doivent
tre jaloux les uns des autres, rongs par une lche et noire envie,
toujours agits par l'ambition, par la crainte, par l'avarice,
incapables des plaisirs purs et simples, puisqu'ils sont esclaves de
tant de fausses ncessits dont ils font dpendre tout leur bonheur.

C'est ainsi, continuait Adoam, que parlent ces hommes sages, qui n'ont
appris la sagesse qu'en tudiant la simple nature. Ils ont horreur de
notre politesse; et il faut avouer que la leur est grande dans leur
aimable simplicit. Ils vivent tous ensemble sans partager les terres;
chaque famille est gouverne par son chef, qui en est le vritable roi.
Le pre de famille est en droit de punir chacun de ses enfants ou
petits-enfants qui fait une mauvaise action; mais, avant que de le
punir, il prend les avis du reste de la famille. Ces punitions
n'arrivent presque jamais; car l'innocence des moeurs, la bonne foi,
l'obissance, et l'horreur du vice, habitent dans cette heureuse terre.
Il semble qu'Astre, qu'on dit qui est retire dans le ciel, est encore
ici-bas cache parmi ces hommes. Il ne faut point de juges parmi eux,
car leur propre conscience les juge. Tous les biens sont communs: les
fruits des arbres, les lgumes de la terre, le lait des troupeaux, sont
des richesses si abondantes, que des peuples si sobres et si modrs
n'ont pas besoin de les partager. Chaque famille, errante dans ce beau
pays, transporte ses tentes d'un lieu en un autre, quand elle a consum
les fruits et puis les pturages de l'endroit o elle s'tait mise.
Ainsi, ils n'ont point d'intrts  soutenir les uns contre les autres,
et ils s'aiment tous d'un amour fraternel que rien ne trouble. C'est le
retranchement des vaines richesses et des plaisirs trompeurs, qui leur
conserve cette paix, cette union et cette libert. Ils sont tous libres
et tous gaux. On ne voit parmi eux aucune distinction, que celle qui
vient de l'exprience des sages vieillards, ou de la sagesse
extraordinaire de quelques jeunes hommes qui galent les vieillards
consomms en vertu. La fraude, la violence, le parjure, les procs, les
guerres ne font jamais entendre leur voix cruelle et empeste, dans ce
pays chri des dieux. Jamais le sang humain n'a rougi cette terre; 
peine y voit-on couler celui des agneaux. Quand on parle  ces peuples
des batailles sanglantes, des rapides conqutes, des renversements
d'tats qu'on voit dans les autres nations, ils ne peuvent assez
s'tonner. Quoi! disent-ils, les hommes ne sont-ils pas assez mortels,
sans se donner encore les uns aux autres une mort prcipite? La vie est
si courte! et il semble qu'elle leur paraisse trop longue! Sont-ils sur
la terre pour se dchirer les uns les autres, et pour se rendre
mutuellement malheureux?

Au reste, ces peuples de la Btique ne peuvent comprendre qu'on admire
tant les conqurants qui subjuguent les grands empires. Quelle folie,
disent-ils, de mettre son bonheur  gouverner les autres hommes, dont le
gouvernement donne tant de peine, si on veut les gouverner avec raison,
et suivant la justice! Mais pourquoi prendre plaisir  les gouverner
malgr eux? C'est tout ce qu'un homme sage peut faire, que de vouloir
s'assujettir  gouverner un peuple docile dont les dieux l'ont charg,
ou un peuple qui le prie d'tre comme son pre et son pasteur. Mais
gouverner les peuples contre leur volont, c'est se rendre
trs-misrable, pour avoir le faux honneur de les tenir dans
l'esclavage. Un conqurant est un homme que les dieux, irrits contre le
genre humain, ont donn  la terre dans leur colre, pour ravager les
royaumes, pour rpandre partout l'effroi, la misre, le dsespoir, et
pour faire autant d'esclaves qu'il y a d'hommes libres. Un homme qui
cherche la gloire ne la trouve-t-il pas assez en conduisant avec sagesse
ce que les dieux ont mis dans ses mains? Croit-il ne pouvoir mriter des
louanges qu'en devenant violent, injuste, hautain, usurpateur et
tyrannique sur tous ses voisins? Il ne faut jamais songer  la guerre
que pour dfendre sa libert. Heureux celui qui, n'tant point esclave
d'autrui, n'a point la folle ambition de faire d'autrui son esclave! Ces
grands conqurants, qu'on nous dpeint avec tant de gloire, ressemblent
 ces fleuves dbords qui paraissent majestueux, mais qui ravagent
toutes les fertiles campagnes qu'ils devraient seulement arroser.

Aprs qu'Adoam eut fait cette peinture de la Btique, Tlmaque,
charm, lui fit diverses questions curieuses. Ces peuples, lui dit-il,
boivent-ils du vin? Ils n'ont garde d'en boire, reprit Adoam, car ils
n'ont jamais voulu en faire. Ce n'est pas qu'ils manquent de raisins;
aucune terre n'en porte de plus dlicieux; mais ils se contentent de
manger le raisin comme les autres fruits, et ils craignent le vin comme
le corrupteur des hommes. C'est une espce de poison, disent-ils, qui
met en fureur; il ne fait pas mourir l'homme, mais il le rend bte. Les
hommes peuvent conserver leur sant et leur force sans vin; avec le vin,
ils courent risque de ruiner leur sant, et de perdre les bonnes moeurs.

Tlmaque disait ensuite: Je voudrais bien savoir quelles lois rglent
les mariages dans cette nation. Chaque homme, rpondait Adoam, ne peut
avoir qu'une femme, et il faut qu'il la garde tant qu'elle vit.
L'honneur des hommes, en ce pays, dpend autant de leur fidlit 
l'gard de leurs femmes, que l'honneur des femmes dpend, chez les
autres peuples, de leur fidlit pour leurs maris. Jamais peuple ne fut
si honnte, ni si jaloux de la puret. Les femmes y sont belles et
agrables, mais simples, modestes et laborieuses. Les mariages y sont
paisibles, fconds, sans tache. Le mari et la femme semblent n'tre plus
qu'une seule personne en deux corps diffrents. Le mari et la femme
partagent ensemble tous les soins domestiques; le mari rgle toutes les
affaires du dehors; la femme se renferme dans son mnage; elle soulage
son mari; elle parat n'tre faite que pour lui plaire; elle gagne sa
confiance, et le charme moins par sa beaut que par sa vertu. Ce vrai
charme de leur socit dure autant que leur vie. La sobrit, la
modration et les moeurs pures de ce peuple lui donnent une vie longue et
exempte de maladies. On y voit des vieillards de cent et de six vingts
ans, qui ont encore de la gaiet et de la vigueur.

Il me reste, ajoutait Tlmaque,  savoir comment ils font pour viter
la guerre avec les autres peuples voisins. La nature, dit Adoam, les a
spars des autres peuples d'un ct par la mer, et de l'autre par de
hautes montagnes du ct du nord. D'ailleurs, les peuples voisins les
respectent  cause de leur vertu. Souvent les autres peuples, ne pouvant
s'accorder entre eux, les ont pris pour juges de leurs diffrends, et
leur ont confi les terres et les villes qu'ils disputaient entre eux.
Comme cette sage nation n'a jamais fait aucune violence, personne ne se
dfie d'elle. Ils rient quand on leur parle des rois qui ne peuvent
rgler entre eux les frontires de leurs tats. Peut-on craindre,
disent-ils, que la terre manque aux hommes? il y en aura toujours plus
qu'ils n'en pourront cultiver. Tandis qu'il restera des terres libres et
incultes, nous ne voudrions pas mme dfendre les ntres contre des
voisins qui viendraient s'en saisir. On ne trouve, dans tous les
habitants de la Btique, ni orgueil, ni hauteur, ni mauvaise foi, ni
envie d'tendre leur domination. Ainsi leurs voisins n'ont jamais rien 
craindre d'un tel peuple, et ils ne peuvent esprer de s'en faire
craindre; c'est pourquoi ils les laissent en repos. Ce peuple
abandonnerait son pays, ou se livrerait  la mort, plutt que d'accepter
la servitude: ainsi il est autant difficile  subjuguer, qu'il est
incapable de vouloir subjuguer les autres. C'est ce qui fait une paix
profonde entre eux et leurs voisins.

Adoam finit ce discours en racontant de quelle manire les Phniciens
faisaient leur commerce dans la Btique. Ces peuples, disait-il, furent
tonns quand ils virent venir, au travers des ondes de la mer, des
hommes trangers qui venaient de si loin. Ils nous laissrent fonder une
ville dans l'le de Gads; ils nous reurent mme chez eux avec bont,
et nous firent part de tout ce qu'ils avaient, sans vouloir de nous
aucun payement. De plus, ils nous offrirent de nous donner libralement
tout ce qu'il leur resterait de leurs laines, aprs qu'ils en auraient
fait leur provision pour leur usage; et en effet, ils nous en envoyrent
un riche prsent. C'est un plaisir pour eux que de donner aux trangers
leur superflu.

Pour leurs mines, ils n'eurent aucune peine  nous les abandonner; elles
leur taient inutiles. Il leur paraissait que les hommes n'taient gure
sages d'aller chercher par tant de travaux, dans les entrailles de la
terre, ce qui ne peut les rendre heureux, ni satisfaire  aucun vrai
besoin. Ne creusez point, nous disaient-ils, si avant dans la terre:
contentez-vous de la labourer; elle vous donnera de vritables biens qui
vous nourriront; vous en tirerez des fruits qui valent mieux que l'or et
que l'argent, puisque les hommes ne veulent de l'or et de l'argent que
pour acheter les aliments qui soutiennent leur vie.

Nous avons souvent voulu leur apprendre la navigation, et mener les
jeunes hommes de leur pays dans la Phnicie; mais ils n'ont jamais voulu
que leurs enfants apprissent  vivre comme nous. Ils apprendraient, nous
disaient-ils,  avoir besoin de toutes les choses qui vous sont devenues
ncessaires: ils voudraient les avoir; ils abandonneraient la vertu pour
les obtenir par de mauvaises industries. Ils deviendraient comme un
homme qui a de bonnes jambes, et qui, perdant l'habitude de marcher,
s'accoutume enfin au besoin d'tre toujours port comme un malade. Pour
la navigation, ils l'admirent  cause de l'industrie de cet art; mais
ils croient que c'est un art pernicieux. Si ces gens-l, disent-ils, ont
suffisamment en leur pays ce qui est ncessaire  la vie, que vont-ils
chercher en un autre? Ce qui suffit aux besoins de la nature ne leur
suffit-il pas? Ils mriteraient de faire naufrage, puisqu'ils cherchent
la mort au milieu des temptes, pour assouvir l'avarice des marchands,
et pour flatter les passions des autres hommes.

Tlmaque tait ravi d'entendre ces discours d'Adoam, et il se
rjouissait qu'il y et encore au monde un peuple qui, suivant la droite
nature, ft si sage et si heureux tout ensemble. O combien ces moeurs,
disait-il, sont-elles loignes des moeurs vaines et ambitieuses des
peuples qu'on croit les plus sages! Nous sommes tellement gts, qu'
peine pouvons-nous croire que cette simplicit si naturelle puisse tre
vritable. Nous regardons les moeurs de ce peuple comme une belle fable,
et il doit regarder les ntres comme un songe monstrueux.




LIVRE HUITIME.

SOMMAIRE.

Vnus irrite demande  Jupiter la perte de Tlmaque; mais les destins
ne permettent pas qu'il prisse, et la desse va solliciter de Neptune
les moyens de l'loigner d'Ithaque o le conduit Adoam.--Neptune envoie
aussitt au pilote Achamas une divinit trompeuse, qui enchante ses sens
par ses prestiges et le fait entrer  pleines voiles dans le port de
Salente, au moment o le pilote croyait arriver  Ithaque.--Idomne,
roi des Salentins, fait l'accueil le plus favorable  Mentor et 
Tlmaque.--Il les conduit au temple de Jupiter, o il avait ordonn un
sacrifice pour le succs d'une guerre contre les Manduriens.--Le
sacrificateur, ayant consult les entrailles des victimes, fait tout
esprer  Idomne et l'assure qu'il devra son bonheur  ses nouveau
htes.


Pendant que Tlmaque et Adoam s'entretenaient de la sorte, oubliant le
sommeil, et n'apercevant pas que la nuit tait dj au milieu de sa
course, une divinit ennemie et trompeuse les loignait d'Ithaque, que
leur pilote Achamas cherchait en vain. Neptune, quoique favorable aux
Phniciens, ne pouvait supporter plus longtemps que Tlmaque et
chapp  la tempte qui l'avait jet contre les rochers de l'le de
Calypso. Vnus tait encore plus irrite de voir ce jeune homme qui
triomphait, ayant vaincu l'Amour et tous ses charmes. Dans le transport
de sa douleur, elle quitta Cythre, Paphos, Idalie, et tous les honneurs
qu'on lui rend dans l'le de Chypre: elle ne pouvait plus demeurer dans
ces lieux o Tlmaque avait mpris son empire. Elle monte vers
l'clatant Olympe, o les dieux taient assembls autour du trne de
Jupiter. De ce lieu, ils aperoivent les astres qui roulent sous leurs
pieds; ils voient le globe de la terre comme un petit amas de boue; les
mers immenses ne leur paraissent que comme des gouttes d'eau dont ce
morceau de boue est un peu dtremp: les plus grands royaumes ne sont 
leurs yeux qu'un peu de sable qui couvre la surface de cette boue; les
peuples innombrables et les plus puissantes armes ne sont que comme des
fourmis qui se disputent les unes aux autres un brin d'herbe sur ce
morceau de boue. Les immortels rient des affaires les plus srieuses qui
agitent les faibles mortels, et elles leurs paraissent des jeux
d'enfants. Ce que les hommes appellent grandeur, gloire, puissance,
profonde politique, ne parat  ces suprmes divinits que misre et
faiblesse.

C'est dans cette demeure, si leve au-dessus de la terre, que Jupiter a
pos son trne immobile: ses yeux percent jusque dans l'abme, et
clairent jusque dans les derniers replis des coeurs: ses regards doux
et sereins rpandent le calme et la joie dans tout l'univers*. Au
contraire, quand il secoue sa chevelure, il branle le ciel et la
terre*. Les dieux mmes, blouis des rayons de gloire qui l'environnent,
ne s'en approchent qu'avec tremblement.

Toutes les divinits clestes taient dans ce moment auprs de lui.
Vnus se prsenta avec tous les charmes qui naissent dans son sein; sa
robe flottante avait plus d'clat que toutes les couleurs dont Iris se
pare au milieu des sombres nuages, quand elle vient promettre aux
mortels effrays la fin des temptes, et leur annoncer le retour du beau
temps. Sa robe tait noue par cette fameuse ceinture sur laquelle
paraissent les grces; les cheveux de la desse taient attachs par
derrire ngligemment avec une tresse d'or*. Tous les dieux furent
surpris de sa beaut, comme s'ils ne l'eussent jamais vue; et leurs yeux
en furent blouis, comme ceux des mortels le sont, quand Phbus, aprs
une longue nuit, vient les clairer par ses rayons. Ils se regardaient
les uns les autres avec tonnement, et leurs yeux revenaient toujours
sur Vnus; mais ils s'aperurent que les yeux de cette desse taient
baigns de larmes, et qu'une douleur amre tait peinte sur son visage.

Cependant elle s'avanait vers le trne de Jupiter, d'une dmarche douce
et lgre, comme le vol rapide d'un oiseau qui fend l'espace immense des
airs*. Il la regarda avec complaisance; il lui fit un doux souris; et,
se levant, il l'embrassa*. Ma chre fille, lui dit-il, quelle est votre
peine? Je ne puis voir vos larmes sans en tre touch: ne craignez point
de m'ouvrir votre coeur; vous connaissez ma tendresse et ma complaisance.

Vnus lui rpondit d'une voix douce, mais entrecoupe de profonds
soupirs: O pre des dieux et des hommes, vous qui voyez tout,
pouvez-vous ignorer ce qui fait ma peine? Minerve ne s'est pas contente
d'avoir renvers jusqu'aux fondements la superbe ville de Troie, que je
dfendais, et de s'tre venge de Pris, qui avait prfr ma beaut 
la sienne; elle conduit par toutes les terres et par toutes les mers le
fils d'Ulysse, ce cruel destructeur de Troie. Tlmaque est accompagn
par Minerve; c'est ce qui empche qu'elle ne paraisse ici en son rang
avec les autres divinits. Elle a conduit ce jeune tmraire dans l'le
de Chypre pour m'outrager. Il a mpris ma puissance; il n'a pas daign
seulement brler de l'encens sur mes autels: il a tmoign avoir horreur
des ftes que l'on clbre en mon honneur; il a ferm son coeur  tous
mes plaisirs. En vain Neptune, pour le punir  ma prire, a irrit les
vents et les flots contre lui: Tlmaque, jet par un naufrage horrible
dans l'le de Calypso, a triomph de l'Amour mme, que j'avais envoy
dans cette le pour attendrir le coeur de ce jeune Grec. Ni sa jeunesse,
ni les charmes de Calypso et de ses nymphes, ni les traits enflamms de
l'Amour, n'ont pu surmonter les artifices de Minerve. Elle l'a arrach
de cette le: me voil confondue; un enfant triomphe de moi!

Jupiter, pour consoler Vnus, lui dit: Il est vrai, ma fille, que
Minerve dfend le coeur de ce jeune Grec contre toutes les flches de
votre fils, et qu'elle lui prpare une gloire que jamais jeune homme n'a
mrite. Je suis fch qu'il ait mpris vos autels; mais je ne puis le
soumettre  votre puissance. Je consens, pour l'amour de vous, qu'il
soit encore errant par mer et par terre, qu'il vive loin de sa patrie,
expos  toutes sortes de maux et de dangers; mais les destins ne
permettent, ni qu'il prisse, ni que sa vertu succombe dans les plaisirs
dont vous flattez les hommes. Consolez-vous donc, ma fille; soyez
contente de tenir dans votre empire tant d'autres hros et tant
d'immortels.

En disant ces paroles, il fit  Vcus un souris plein de grce et de
majest. Un clat de lumire, semblable aux plus perants clairs,
sortit de ses yeux. En baisant Vnus avec tendresse, il rpandit une
odeur d'ambroisie dont tout l'Olympe fut parfum. La desse ne put
s'empcher d'tre sensible  cette caresse du plus grand des dieux:
malgr ses larmes et sa douleur, on vit la joie se rpandre sur son
visage; elle baissa son voile pour cacher la rougeur de ses joues, et
l'embarras o elle se trouvait. Toute l'assemble des dieux applaudit
aux paroles de Jupiter; et Vnus, sans perdre un moment, alla trouver
Neptune pour concerter avec lui les moyens de se venger de Tlmaque.

Elle raconta  Neptune ce que Jupiter lui avait dit. Je savais dj,
rpondit Neptune, l'ordre immuable des destins: mais si nous ne pouvons
abmer Tlmaque dans les flots de la mer, du moins n'oublions rien pour
le rendre malheureux, et pour retarder son retour  Ithaque. Je ne puis
consentir  faire prir le vaisseau phnicien dans lequel il est
embarqu. J'aime les Phniciens, c'est mon peuple; nulle autre nation de
l'univers ne cultive comme eux mon empire. C'est par eux que la mer est
devenue le lien de la socit de tous les peuples de la terre. Ils
m'honorent par de continuels sacrifices sur mes autels; ils sont justes,
sages et laborieux dans le commerce; ils rpandent partout la commodit
et l'abondance. Non, desse, je ne puis souffrir qu'un de leurs
vaisseaux fasse naufrage: mais je ferai que le pilote perdra sa route,
et qu'il s'loignera d'Ithaque o il veut aller.

Vnus, contente de cette promesse, rit avec malignit, et retourna dans
son char volant sur les prs fleuris d'Idalie, o les Grces, les Jeux
et les Ris tmoignrent leur joie de la revoir, dansant autour d'elle
sur les fleurs qui parfument ce charmant sjour.

Neptune envoya aussitt une divinit trompeuse, semblable aux Songes,
except que les Songes ne trompent que pendant le sommeil, au lieu que
cette divinit enchante les sens des hommes qui veillent. Ce dieu
malfaisant, environn d'une foule innombrable de Mensonges ails qui
voltigent autour de lui, vint rpandre une liqueur subtile et enchante
sur les yeux du pilote Achamas, qui considrait attentivement,  la
clart de la lune, le cours des toiles, et le rivage d'Ithaque, dont il
dcouvrait dj assez prs de lui les rochers escarps. Dans ce mme
moment, les yeux du pilote ne lui montrrent plus rien de vritable. Un
faux ciel et une terre feinte se prsentrent  lui. Les toiles
parurent comme si elles avaient chang leur course, et qu'elles fussent
revenues sur leurs pas; tout l'Olympe semblait se mouvoir par des lois
nouvelles. La terre mme tait change: une fausse Ithaque se prsentait
toujours au pilote pour l'amuser, tandis qu'il s'loignait de la
vritable. Plus il s'avanait vers cette image trompeuse du rivage de
l'le, plus cette image reculait; elle fuyait toujours devant lui, et il
ne savait que croire de cette fuite. Quelquefois il s'imaginait entendre
dj le bruit qu'on fait dans un port. Dj il se prparait, selon
l'ordre qu'il en avait reu,  aller aborder secrtement dans une petite
le qui est auprs de la grande, pour drober aux amants de Pnlope,
conjurs contre Tlmaque, le retour de celui-ci. Quelquefois il
craignait les cueils dont cette cte de la mer est borde; et il lui
semblait entendre l'horrible mugissement des vagues qui vont se briser
contre ces cueils; puis tout  coup il remarquait que la terre
paraissait encore loigne. Les montagnes n'taient  ses yeux, dans cet
loignement, que comme de petits nuages qui obscurcissent quelquefois
l'horizon pendant que le soleil se couche. Ainsi Achamas tait tonn;
et l'impression de la divinit trompeuse qui charmait ses yeux lui
faisait prouver un certain saisissement qui lui avait t jusqu'alors
inconnu. Il tait mme tent de croire qu'il ne veillait pas, et qu'il
tait dans l'illusion d'un songe. Cependant Neptune commanda au vent
d'orient de souffler pour jeter le navire sur les ctes de
l'Hesprie[30]. Le vent obit avec tant de violence, que le navire
arriva bientt sur le rivage que Neptune avait marqu.

Dj l'aurore annonait le jour; dj les toiles, qui craignent les
rayons du soleil, et qui en sont jalouses, allaient cacher dans l'Ocan
leurs sombres feux, quand le pilote s'cria: Enfin, je n'en puis plus
douter, nous touchons presque  l'le d'Ithaque! Tlmaque,
rjouissez-vous; dans une heure vous pourrez revoir Pnlope, et
peut-tre trouver Ulysse remont sur son trne! A ce cri, Tlmaque, qui
tait immobile dans les bras du sommeil, s'veille, se lve, monte au
gouvernail, embrasse le pilote, et de ses yeux encore  peine ouverts
regarde fixement la cte voisine. Il gmit, ne reconnaissant point les
rivages de sa patrie. Hlas! o sommes-nous? dit-il; ce n'est point l
ma chre Ithaque! Vous vous tes tromp, Achamas; vous connaissez mal
cette cte, si loigne de votre pays. Non, non, rpondit Achamas, je ne
puis me tromper en considrant les bords de cette le. Combien de fois
suis-je entr dans votre port; j'en connais jusqu'aux moindres rochers;
le rivage de Tyr n'est gure mieux dans ma mmoire. Reconnaissez cette
montagne qui avance; voyez ce rocher qui s'lve comme une tour;
n'entendez-vous pas la vague qui se rompt contre ces autres rochers
lorsqu'ils semblent menacer la mer par leur chute? Mais ne
remarquez-vous pas le temple de Minerve qui fend la nue? Voil la
forteresse, et la maison d'Ulysse votre pre.

Vous vous trompez,  Acharnas, rpondit Tlmaque; je vois au contraire
une cte assez releve, mais unie; j'aperois une ville qui n'est point
Ithaque. O dieux! est-ce ainsi que vous vous jouez des hommes?

Pendant qu'il disait ces paroles, tout  coup les yeux d'Achamas furent
changs. Le charme se rompit; il vit le rivage tel qu'il tait
vritablement, et reconnut son erreur. Je l'avoue,  Tlmaque,
s'cria-t-il: quelque divinit ennemie avait enchant mes yeux; je
croyais voir Ithaque, et son image tout entire se prsentait  moi;
mais dans ce moment elle disparat comme un songe. Je vois une autre
ville; c'est sans doute Salente, qu'Idomne, fugitif de Crte, vient de
fonder dans l'Hesprie: j'aperois des murs qui s'lvent, et qui ne
sont pas encore achevs; je vois un port qui n'est pas encore
entirement fortifi.

Pendant qu'Achamas remarquait les divers ouvrages nouvellement faits
dans cette ville naissante, et que Tlmaque dplorait son malheur, le
vent que Neptune faisait souffler les fit entrer  pleines voiles dans
une rade o ils se trouvrent  l'abri, et tout auprs du port.

Mentor, qui n'ignorait ni la vengeance de Neptune ni le cruel artifice
de Vnus, n'avait fait que sourire de l'erreur d'Achamas. Quand ils
furent dans cette rade, Mentor dit  Tlmaque: Jupiter vous prouve;
mais il ne veut pas votre perte: au contraire, il ne vous prouve que
pour vous ouvrir le chemin de la gloire. Souvenez-vous des travaux
d'Hercule; ayez toujours devant vos yeux ceux de votre pre. Quiconque
ne sait pas souffrir n'a point un grand coeur. Il faut, par votre
patience et par votre courage, lasser la cruelle fortune qui se plat 
vous perscuter*. Je crains moins pour vous les plus affreuses
disgrces de Neptune, que je ne craignais les caresses flatteuses de la
desse qui vous retenait dans son le. Que tardons-nous? entrons dans ce
port: voici un peuple ami; c'est chez les Grecs que nous arrivons:
Idomne, si maltrait par la fortune, aura piti des malheureux*.
Aussitt ils entrrent dans le port de Salente, o le vaisseau phnicien
fut reu sans peine, parce que les Phniciens sont en paix et en
commerce avec tous les peuples de l'univers.

Tlmaque regardait avec admiration cette ville naissante, semblable 
une jeune plante, qui, ayant t nourrie par la douce rose de la nuit,
sent, ds le matin, les rayons du soleil qui viennent l'embellir; elle
crot, elle ouvre ses tendres boutons, elle tend ses feuilles vertes,
elle panouit ses fleurs odorifrantes avec mille couleurs nouvelles; 
chaque moment qu'on la voit, on y trouve un nouvel clat. Ainsi
fleurissait la nouvelle ville d'Idomne sur le rivage de la mer; chaque
jour, chaque heure, elle croissait avec magnificence, et elle montrait
de loin, aux trangers qui taient sur la mer, de nouveaux ornements
d'architecture qui s'levaient jusqu'au ciel. Toute la cte retentissait
des cris des ouvriers et des coups de marteau: les pierres taient
suspendues en l'air par des grues avec des cordes. Tous les chefs
animaient le peuple au travail ds que l'aurore paraissait; et le roi
Idomne, donnant partout les ordres lui-mme, faisait avancer les
ouvrages avec une incroyable diligence.

A peine le vaisseau phnicien fut arriv, que les Crtois donnrent 
Tlmaque et  Mentor toutes les marques d'amiti sincre. On se hta
d'avertir Idomne de l'arrive du fils d'Ulysse. Le fils d'Ulysse!
s'cria-t-il; d'Ulysse, ce cher ami! de ce sage hros, par qui nous
avons enfin renvers la ville de Troie! Qu'on le mne ici, et que je lui
montre combien j'ai aim son pre! Aussitt on lui prsente Tlmaque,
qui lui demande l'hospitalit, en lui disant son nom.

Idomne lui rpondit avec un visage doux et riant: Quand mme on ne
m'aurait pas dit qui vous tes, je crois que je vous aurais reconnu.
Voil Ulysse lui-mme; voil ses yeux pleins de feu, et dont le regard
tait si ferme; voil son air, d'abord froid et rserv, qui cachait
tant de vivacit et de grces; je reconnais mme ce sourire fin, cette
action nglige, cette parole douce, simple et insinuante, qui
persuadait sans qu'on et le temps de s'en dfier. Oui, vous tes le
fils d'Ulysse; mais vous serez aussi le mien. O mon fils, mon cher fils!
quelle aventure vous amne sur ce rivage? Est-ce pour chercher votre
pre? Hlas! je n'en ai aucune nouvelle. La fortune nous a perscuts
lui et moi: il a eu le malheur de ne pouvoir retrouver sa patrie, et
j'ai eu celui de retrouver la mienne pleine de la colre des dieux
contre moi. Pendant qu'Idomne disait ces paroles, il regardait
fixement Mentor, comme un homme dont le visage ne lui tait pas inconnu,
mais dont il ne pouvait retrouver le nom.

Cependant Tlmaque lui rpondait les larmes aux yeux: O roi,
pardonnez-moi la douleur que je ne saurais vous cacher dans un temps o
je ne devrais vous tmoigner que de la joie et de la reconnaissance pour
vos bonts. Par le regret que vous tmoignez de la perte d'Ulysse, vous
m'apprenez vous-mme  sentir le malheur de ne pouvoir trouver mon pre.
Il y a dj longtemps que je le cherche dans toutes les mers. Les dieux
irrits ne me permettent ni de le revoir, ni de savoir s'il a fait
naufrage, ni de pouvoir retourner  Ithaque, o Pnlope languit dans le
dsir d'tre dlivre de ses amants. J'avais cru vous trouver dans l'le
de Crte: j'y ai su votre cruelle destine, et je ne croyais pas devoir
jamais approcher de l'Hesprie, o vous ayez fond un nouveau royaume.
Mais la fortune, qui se joue des hommes, et qui me tient errant dans
tous les pays loin d'Ithaque, m'a enfin jet sur vos ctes. Parmi tous
les maux qu'elle m'a faits, c'est celui que je supporte plus volontiers.
Si elle m'loigne de ma patrie, du moins elle me fait connatre le plus
gnreux de tous les rois.

A ces mots, Idomne embrassa tendrement Tlmaque; et, le menant dans
son palais, lui dit: Quel est donc ce prudent vieillard qui vous
accompagne? il me semble que je l'ai souvent vu autrefois. C'est Mentor,
rpliqua Tlmaque; Mentor, ami d'Ulysse,  qui il avait confi mon
enfance. Qui pourrait vous dire tout ce que je lui dois!

Aussitt Idomne s'avance, et tend la main  Mentor: Nous nous sommes
vus, dit-il, autrefois. Vous souvenez-vous du voyage que vous ftes en
Crte, et des bons conseils que vous me donntes? Mais alors l'ardeur de
la jeunesse et le got des vains plaisirs m'entranaient. Il a fallu
que mes malheurs m'aient instruit, pour m'apprendre ce que je ne voulais
pas croire. Plt aux dieux que je vous eusse cru,  sage vieillard! Mais
je remarque avec tonnement que vous n'tes presque point chang depuis
tant d'annes; c'est la mme fracheur de visage, la mme taille droite,
la mme vigueur: vos cheveux seulement ont un peu blanchi.

Grand roi, rpondit Mentor, si j'tais flatteur, je vous dirais de mme
que vous avez conserv cette fleur de jeunesse qui clatait sur votre
visage avant le sige de Troie; mais j'aimerais mieux vous dplaire, que
de blesser la vrit. D'ailleurs je vois, par votre sage discours, que
vous n'aimez pas la flatterie, et qu'on ne hasarde rien en vous parlant
avec sincrit. Vous tes bien chang, et j'aurais eu de la peine  vous
reconnatre. J'en conois clairement la cause; c'est que vous avez
beaucoup souffert dans vos malheurs: mais vous avez bien gagn en
souffrant, puisque vous avez acquis la sagesse. On doit se consoler
aisment des rides qui viennent sur le visage, pendant que le coeur
s'exerce et se fortifie dans la vertu. Au reste, sachez que les rois
s'usent toujours plus vite que les autres hommes. Dans l'adversit, les
peines de l'esprit et les travaux du corps les font vieillir avant le
temps. Dans la prosprit, les dlices d'une vie molle les usent bien
plus encore que tous les travaux de la guerre. Rien n'est si malsain que
les plaisirs o l'on ne peut se modrer. De l vient que les rois, et en
paix et en guerre, ont toujours des peines et des plaisirs qui font
venir la vieillesse avant l'ge o elle doit venir naturellement. Une
vie sobre, modre, simple, exempte d'inquitudes et de passions, rgle
et laborieuse, retient dans les membres d'un homme sage la vive
jeunesse, qui, sans ces prcautions, est toujours prte  s'envoler sur
les ailes du Temps.

Idomne, charm du discours de Mentor, l'et cout longtemps, si on ne
ft venu l'avertir pour un sacrifice qu'il devait faire  Jupiter.
Tlmaque et Mentor le suivirent, environns d'une grande foule de
peuple, qui considrait avec empressement et curiosit ces deux
trangers. Les Salentins se disaient les uns aux autres: Ces deux
hommes sont bien diffrents! Le jeune a je ne sais quoi de vif et
d'aimable; toutes les grces de la beaut et de la jeunesse sont
rpandues sur son visage et sur tout son corps: mais cette beaut n'a
rien de mou ni d'effmin; avec cette fleur si tendre de la jeunesse, il
parat vigoureux, robuste, endurci au travail. Mais cet autre, quoique
bien plus g, n'a encore rien perdu de sa force: sa mine parat d'abord
moins haute, et son visage moins gracieux; mais, quand on le regarde de
prs, on trouve dans sa simplicit des marques de sagesse et de vertu,
avec une noblesse qui tonne. Quand les dieux sont descendus sur la
terre pour se communiquer aux mortels, sans doute qu'ils ont pris de
telles figures d'trangers et de voyageurs*.

Cependant on arrive dans le temple de Jupiter, qu'Idomne, du sang de
ce dieu, avait orn avec beaucoup de magnificence. Il tait environn
d'un double rang de colonnes de marbre jasp; les chapiteaux taient
d'argent. Le temple tait tout incrust de marbre, avec des bas-reliefs
qui reprsentaient Jupiter chang en taureau, le ravissement d'Europe,
et son passage en Crte au travers des flots: ils semblaient respecter
Jupiter, quoiqu'il ft sous une forme trangre. On voyait ensuite la
naissance et la jeunesse de Minos; enfin, ce sage roi donnant, dans un
ge plus avanc, des lois  toute son le pour la rendre  jamais
florissante. Tlmaque y remarqua aussi les principales aventures du
sige de Troie, o Idomne avait acquis la gloire d'un grand capitaine.
Parmi ces reprsentations de combats, il chercha son pre; il le
reconnut, prenant les chevaux de Rhsus que Diomde venait de tuer;
ensuite disputant avec Ajax les armes d'Achille devant tous les chefs de
l'arme grecque assembls; enfin sortant du cheval fatal pour verser le
sang de tant de Troyens.

Tlmaque le reconnut d'abord  ces fameuses actions, dont il avait
souvent ou parler, et que Nestor mme lui avait racontes. Les larmes
coulrent de ses yeux. Il changea de couleur; son visage parut troubl.
Idomne l'aperut, quoique Tlmaque se dtournt pour cacher son
trouble. N'ayez point de honte, lui dit Idomne, de nous laisser voir
combien vous tes touch de la gloire et des malheurs de votre pre.

Cependant, le peuple s'assemblait en foule sous les vastes portiques
forms par le double rang de colonnes qui environnaient le temple. Il y
avait deux troupes de jeunes garons et de jeunes filles qui chantaient
des vers  la louange du dieu qui tient dans ses mains la foudre. Ces
enfants, choisis de la figure la plus agrable, avaient de longs cheveux
flottants sur leurs paules. Leurs ttes taient couronnes de roses, et
parfumes; ils taient tous vtus de blanc. Idomne faisait  Jupiter
un sacrifice de cent taureaux pour se le rendre favorable dans une
guerre qu'il avait entreprise contre ses voisins. Le sang des victimes
fumait de tous cts: on le voyait ruisseler dans les profondes coupes
d'or et d'argent.

Le vieillard Thophane, ami des dieux et prtre du temple, tenait,
pendant le sacrifice, sa tte couverte d'un bout de sa robe de pourpre;
ensuite il consulta les entrailles des victimes qui palpitaient encore;
puis s'tant mis sur le trpied sacr: O dieux, s'cria-t-il, quels sont
donc ces deux trangers que le ciel envoie en ces lieux? Sans eux, la
guerre entreprise nous serait funeste, et Salente tomberait en ruine
avant que d'achever d'tre leve sur ses fondements. Je vois un jeune
hros que la Sagesse mne par la main. Il n'est pas permis  une bouche
mortelle d'en dire davantage.

En disant ces paroles, son regard tait farouche et ses yeux
tincelants; il semblait voir d'autres objets que ceux qui paraissaient
devant lui; son visage tait enflamm; il tait troubl et hors de
lui-mme; ses cheveux taient hrisss, sa bouche cumante, ses bras
levs et immobiles. Sa voix mue tait plus forte qu'aucune voix
humaine: il tait hors d'haleine, et ne pouvait tenir renferm au dedans
de lui l'esprit divin qui l'agitait*.

O heureux Idomne! s'cria-t-il encore, que vois-je! quels malheurs
vits! quelle douce paix au dedans! Mais au dehors quels combats!
quelles victoires! O Tlmaque, tes travaux surpassent ceux de ton pre;
le fier ennemi gmit dans la poussire sous ton glaive; les portes
d'airain, les inaccessibles remparts tombent  tes pieds. O grande
desse, que son pre.... O jeune homme, tu verras enfin.... A ces mots,
la parole meurt dans sa bouche, et il demeure, comme malgr lui, dans un
silence plein d'tonnement.

Tout le peuple est glac de crainte. Idomne, tremblant, n'ose lui
demander qu'il achve. Tlmaque mme, surpris, comprend  peine ce
qu'il vient d'entendre;  peine peut-il croire qu'il ait entendu ces
hautes prdictions. Mentor est le seul que l'esprit divin n'a point
tonn. Vous entendez, dit-il a Idomne, le dessein des dieux. Contre
quelque nation que vous ayez  combattre, la victoire sera dans vos
mains, et vous devrez au jeune fils de votre ami le bonheur de vos
armes. N'en soyez point jaloux; profitez seulement de ce que les dieux
vous donnent par lui.

Idomne, n'tant pas encore revenu de son tonnement, cherchait en vain
des paroles; sa langue demeurait immobile. Tlmaque, plus prompt, dit 
Mentor: Tant de gloire promise ne me touche point; mais que peuvent donc
signifier ces dernires paroles: Tu verras...? est-ce mon pre, ou
seulement Ithaque? Hlas! que n'a-t-il achev! il m'a laiss plus en
doute que je n'tais. O Ulysse!  mon pre, serait-ce vous, vous-mme
que je dois voir? serait-il vrai? Mais je me flatte. Cruel oracle! tu
prends plaisir  te jouer d'un malheureux: encore une parole, et j'tais
au comble du bonheur.

Mentor lui dit: Respectez ce que les dieux dcouvrent, et n'entreprenez
point de dcouvrir ce qu'ils veulent cacher. Une curiosit tmraire
mrite d'tre confondue. C'est par une sagesse pleine de bont, que les
dieux cachent aux faibles hommes leur destine dans une nuit
impntrable. Il est utile de prvoir ce qui dpend de nous, pour le
bien faire; mais il n'est pas moins utile d'ignorer ce qui ne dpend pas
de nos soins, et ce que les dieux veulent faire de nous. Tlmaque,
touch de ces paroles, se retint avec beaucoup de peine.

Idomne, qui tait revenu de son tonnement, commena de son ct 
louer le grand Jupiter, qui lui avait envoy le jeune Tlmaque et le
sage Mentor, pour le rendre victorieux de ses ennemis. Aprs qu'on eut
fait un magnifique repas, qui suivit le sacrifice, il parla ainsi en
particulier aux deux trangers:

J'avoue que je ne connaissais point encore assez l'art de rgner quand
je revins en Crte, aprs le sige de Troie. Vous savez, chers amis, les
malheurs qui m'ont priv de rgner dans cette grande le, puisque vous
m'assurez que vous y avez t depuis que j'en suis parti. Encore trop
heureux, si les coups les plus cruels de la fortune ont servi 
m'instruire et  me rendre plus modr! Je traversai les mers comme un
fugitif que la vengeance des dieux et des hommes poursuit: toute ma
grandeur passe ne servait qu'a me rendre ma chute plus honteuse et plus
insupportable. Je vins rfugier mes dieux pnates sur cette cte
dserte, o je ne trouvai que des terres incultes, couvertes de ronces
et d'pines, des forts aussi anciennes que la terre, des rochers
presque inaccessibles o se retiraient les btes farouches. Je fus
rduit  me rjouir de possder, avec un petit nombre de soldats, et de
compagnons qui avaient bien voulu me suivre dans mes malheurs, cette
terre sauvage, et d'en faire ma patrie, ne pouvant plus esprer de
revoir jamais cette le fortune o les dieux m'avaient fait natre pour
y rgner. Hlas! disais-je en moi-mme, quel changement! Quel exemple
terrible ne suis-je point pour les rois! il faudrait me montrer  tous
ceux qui rgnent dans le monde, pour les instruire par mon exemple. Ils
s'imaginent n'avoir rien  craindre,  cause de leur lvation au-dessus
du reste des hommes: h! c'est leur lvation mme qui fait qu'ils ont
tout  craindre! J'tais craint de mes ennemis, et aim de mes sujets;
je commandais  une nation puissante et belliqueuse: la renomme avait
port mon nom dans les pays les plus loigns: je rgnais dans une le
fertile et dlicieuse; cent villes me donnaient chaque anne un tribut
de leurs richesses: ces peuples me reconnaissaient pour tre du sang de
Jupiter, n dans leur pays; ils m'aimaient comme le petit-fils du sage
Minos, dont les lois les rendent si puissants et si heureux. Que
manquait-il  mon bonheur, sinon d'en savoir jouir avec modration? Mais
mon orgueil, et la flatterie que j'ai coute, ont renvers mon trne.
Ainsi tomberont tous les rois qui se livreront  leurs dsirs et aux
conseils des esprits flatteurs.

Pendant le jour, je tchais de montrer un visage gai et plein
d'esprance, pour soutenir le courage de ceux qui m'avaient suivi.
Faisons, leur disais-je, une nouvelle ville, qui nous console de tout
ce que nous avons perdu. Nous sommes environns de peuples qui nous ont
donn un bel exemple pour cette entreprise. Nous voyons Tarente[31], qui
s'lve assez prs de nous. C'est Phalante, avec ses Lacdmoniens, qui
a fond ce nouveau royaume. Philoctte donne le nom de Ptiliep[32] 
une grande ville qu'il btit sur la mme cte. Mtaponte[33] est encore
une semblable colonie. Ferons-nous moins que tous ces trangers errants
comme nous? La fortune ne nous est pas plus rigoureuse.

Pendant que je tchais d'adoucir par ces paroles les peines de mes
compagnons, je cachais au fond de mon coeur une douleur mortelle. C'tait
une consolation pour moi, que la lumire du jour me quittt, et que la
nuit vnt m'envelopper de ses ombres pour dplorer en libert ma
misrable destine. Deux torrents de larmes amres coulaient de mes
yeux; et le doux sommeil leur tait inconnu. Le lendemain, je
recommenais mes travaux avec une nouvelle ardeur. Voil, Mentor, ce qui
fait que vous m'avez trouv si vieilli.

Aprs qu'Idomne eut achev de raconter ses peines, il demanda 
Tlmaque et  Mentor leur secours dans la guerre o il se trouvait
engag. Je vous renverrai, leur disait-il,  Ithaque, ds que la guerre
sera finie. Cependant je ferai partir des vaisseaux vers toutes les
ctes les plus loignes, pour apprendre des nouvelles d'Ulysse. En
quelque endroit des terres connues que la tempte ou la colre de
quelque divinit l'ait jet, je saurai bien l'en retirer. Plaise aux
dieux qu'il soit encore vivant! Pour vous, je vous renverrai avec les
meilleurs vaisseaux qui aient jamais t construits dans l'le de Crte;
ils sont faits du bois coup sur le vritable mont Ida, o Jupiter
naquit. Ce bois sacr ne saurait prir dans les flots; les vents et les
rochers le craignent et le respectent. Neptune mme, dans son plus grand
courroux, n'oserait soulever les vagues contre lui. Assurez-vous donc
que vous retournerez heureusement  Ithaque sans peine, et qu'aucune
divinit ennemie ne pourra plus vous faire errer sur tant de mers; le
trajet est court et facile. Renvoyez le vaisseau phnicien qui vous a
ports jusqu'ici, et ne songez qu' acqurir la gloire d'tablir le
nouveau royaume d'Idomne pour rparer tous ses malheurs. C'est  ce
prix,  fils d'Ulysse, que vous serez jug digne de votre pre. Quand
mme les destines rigoureuses l'auraient dj fait descendre dans le
sombre royaume de Pluton, toute la Grce charme croira le revoir en
vous.

A ces mots, Tlmaque interrompit Idomne: Renvoyons, dit-il, le
vaisseau phnicien. Que tardons-nous  prendre les armes pour attaquer
vos ennemis? ils sont devenus les ntres. Si nous avons t victorieux
en combattant dans la Sicile pour Aceste, Troyen et ennemi de la Grce,
ne serons-nous pas encore plus ardents et plus favoriss des dieux quand
nous combattrons pour un des hros grecs qui ont renvers la ville de
Priam? L'oracle que nous venons d'entendre ne nous permet pas d'en
douter.




LIVRE NEUVIME.

SOMMAIRE.

Idomne fait connatre  Mentor le sujet de la guerre contre les
Manduriens.--Pendant ce rcit, les Manduriens se prsentent aux portes
de Salente avec une arme compose de peuples voisins qu'ils ont mis
dans leurs intrts.--Mentor sort prcipitamment et va seul proposer 
l'ennemi les moyens de terminer la guerre sans combats.--Tlmaque,
impatient de connatre le rsultat de cette ngociation, rejoint Mentor,
et tous deux offrent de rester comme otages auprs des Manduriens, pour
rpondre de la fidlit d'Idomne au trait de paix qu'il propose.--Les
Manduriens acceptent ces conditions, et bientt Idomne, se rendant en
personne auprs d'eux, sur l'avis de Mentor, confirme, par son
acceptation, tout ce qui a t fait par celui-ci.--On se donne
rciproquement des otages; on offre en commun des sacrifices pour
sceller l'alliance, et Idomne rentre dans la ville de Salente avec les
principaux chefs allis des Manduriens.


Mentor, regardant d'un oeil doux et tranquille Tlmaque, qui tait dj
plein d'une noble ardeur pour les combats, prit ainsi la parole: Je suis
bien aise, fils d'Ulysse, de voir en vous une si belle passion pour la
gloire; mais souvenez-vous que votre pre n'en a acquis une si grande
parmi les Grecs, au sige de Troie, qu'en se montrant le plus sage et le
plus modr d'entre eux. Achille, quoique invincible et invulnrable,
quoique sr de porter la terreur et la mort partout o il combattait,
n'a pu prendre la ville de Troie: il est tomb lui-mme aux pieds des
murs de cette ville, et elle a triomph du vainqueur d'Hector. Mais
Ulysse, en qui la prudence conduisait la valeur, a port la flamme et le
fer au milieu des Troyens; et c'est  ses mains qu'on doit la chute de
ces hautes et superbes tours qui menacrent pendant dix ans toute la
Grce conjure. Autant que Minerve est au-dessus de Mars, autant une
valeur discrte et prvoyante surpasse-t-elle un courage bouillant et
farouche. Commenons donc par nous instruire des circonstances de cette
guerre qu'il faut soutenir. Je ne refuse aucun pril; mais je cros, 
Idomne, que vous devez nous expliquer premirement si votre guerre est
juste; ensuite, contre qui vous la faites; et enfin, quelles sont vos
forces pour en esprer un heureux succs.

Idomne lui rpondit: Quand nous arrivmes sur cette cte, nous y
trouvmes un peuple sauvage qui errait dans les forts, vivant de sa
chasse et des fruits que les arbres portent d'eux-mmes. Ces peuples,
qu'on nomme les Manduriens[34], furent pouvants, voyant nos vaisseaux
et nos armes; ils se retirrent dans les montagnes. Mais comme nos
soldats furent curieux de voir le pays, et voulurent poursuivre des
cerfs, ils rencontrrent ces sauvages fugitifs. Alors les chefs de ces
sauvages leur dirent: Nous avons abandonn les doux rivages de la mer
pour vous les cder; il ne nous reste que des montagnes presque
inaccessibles; du moins est-il juste que vous nous y laissiez en paix et
en libert. Nous vous trouvons errants, disperss, et plus faibles que
nous; il ne tiendrait qu' nous de vous gorger, et d'ter mme  vos
compagnons la connaissance de votre malheur: mais nous ne voulons point
tremper nos mains dans le sang de ceux qui sont hommes aussi bien que
nous. Allez; souvenez-vous que vous devez la vie  nos sentiments
d'humanit. N'oubliez jamais que c'est d'un peuple que vous nommez
grossier et sauvage, que vous recevez cette leon de modration et de
gnrosit.

Ceux d'entre les ntres qui furent ainsi renvoys par ces barbares
revinrent dans le camp, et racontrent ce qui leur tait arriv. Nos
soldats en furent mus; ils eurent honte de voir que des Crtois dussent
la vie  cette troupe d'hommes fugitifs, qui leur paraissaient
ressembler plutt  des ours qu' des hommes; ils s'en allrent  la
chasse en plus grand nombre que les premiers, et avec toutes sortes
d'armes. Bientt ils rencontrrent les sauvages et les attaqurent. Le
combat fut cruel. Les traits volaient de part et d'autre, comme la grle
tombe dans une campagne pendant un orage. Les sauvages furent contraints
de se retirer dans leurs montagnes escarpes, o les ntres n'osrent
s'engager.

Peu de temps aprs, ces peuples envoyrent vers moi deux de leurs plus
sages vieillards, qui venaient me demander la paix. Ils m'apportrent
des prsents: c'tait des peaux des btes farouches qu'ils avaient
tues, et des fruits du pays. Aprs m'avoir donn leurs prsents, ils
parlrent ainsi:

O roi, nous tenons, comme tu vois, dans une main l'pe, et dans l'autre
une branche d'olivier. (En effet, ils tenaient l'une et l'autre dans
leurs mains.) Voil la paix et la guerre: choisis. Nous aimerions mieux
la paix; c'est pour l'amour d'elle que nous n'avons point eu de honte de
te cder le doux rivage de la mer, o le soleil rend la terre fertile,
et produit tant de fruits dlicieux. La paix est plus douce que tous
ces fruits: c'est pour elle que nous nous sommes retirs dans ces hautes
montagnes toujours couvertes de glace et de neige, o l'on ne voit
jamais ni les fleurs du printemps, ni les riches fruits de l'automne.
Nous avons horreur de cette brutalit, qui, sous de beaux noms
d'ambition et de gloire, va follement ravager les provinces, et rpand
le sang des hommes, qui sont tous frres. Si cette fausse gloire te
touche, nous n'avons garde de te l'envier: nous te plaignons, et nous
prions les dieux de nous prserver d'une fureur semblable. Si les
sciences que les Grecs apprennent avec tant de soin, et si la politesse
dont ils se piquent, ne leur inspirent que cette dtestable injustice,
nous nous croyons trop heureux de n'avoir point ces avantages. Nous nous
ferons gloire d'tre toujours ignorants et barbares, mais justes,
humains, fidles, dsintresss, accoutums  nous contenter de peu, et
 mpriser la vaine dlicatesse qui fait qu'on a besoin d'avoir
beaucoup. Ce que nous estimons, c'est la sant, la frugalit, la
libert, la vigueur de corps et d'esprit; c'est l'amour de la vertu, la
crainte des dieux, le bon naturel pour nos proches, l'attachement  nos
amis, la fidlit pour tout le monde, la modration dans la prosprit,
la fermet dans les malheurs, le courage pour dire toujours hardiment la
vrit, l'horreur de la flatterie. Voil quels sont les peuples que nous
t'offrons pour voisins et pour allis. Si les dieux irrits t'aveuglent
jusqu' te faire refuser la paix, tu apprendras, mais trop tard, que les
gens qui aiment par modration la paix sont les plus redoutables dans la
guerre.

Pendant que ces vieillards me parlaient ainsi, je ne pouvais me lasser
de les regarder. Ils avaient la barbe longue et nglige, les cheveux
plus courts, mais blancs; les sourcils pais, les yeux vifs, un regard
et une contenance ferme, une parole grave et pleine d'autorit, des
manires simples et ingnues. Les fourrures qui leur servaient d'habits,
tant noues sur l'paule, laissaient voir des bras plus nerveux et des
muscles mieux nourris que ceux de nos athltes. Je rpondis  ces deux
envoys que je dsirais la paix. Nous rglmes ensemble de bonne foi
plusieurs conditions; nous en prmes tous les dieux  tmoin; et je
renvoyai ces hommes chez eux avec des prsents.

Mais les dieux, qui m'avaient chass du royaume de mes anctres,
n'taient pas encore lasss de me perscuter. Nos chasseurs, qui ne
pouvaient pas tre sitt avertis de la paix que nous venions de faire,
rencontrrent le mme jour une grande troupe de ces barbares qui
accompagnaient leurs envoys lorsqu'ils revenaient de notre camp: ils
les attaqurent avec fureur, en turent une partie, et poursuivirent le
reste dans les bois. Voil la guerre rallume. Ces barbares croient
qu'ils ne peuvent plus se fier ni  nos promesses ni  nos serments.

Pour tre plus puissants contre nous, ils appellent  leur secours les
Locriens, les Apuliens, les Lucaniens, les Brutiens, les peuples de
Crotone, de Nrite, de Messapie et de Brindes[35]. Les Lucaniens
viennent avec des chariots arms de faux tranchantes. Parmi les
Apuliens, chacun est couvert de quelque peau de bte farouche qu'il a
tue; ils portent des massues pleines de gros noeuds, et garnies de
pointes de fer; ils sont presque de la taille des gants, et leurs corps
se rendent si robuste, par les exercices pnibles auxquels ils
s'adonnent, que leur seule vue pouvante. Les Locriens, venus de la
Grce, sentent encore leur origine, et sont plus humains que les autres;
mais ils ont joint  l'exacte discipline des troupes grecques la vigueur
des barbares, et l'habitude de mener une vie dure, ce qui les rend
invincibles. Ils portent des boucliers lgers, qui sont faits d'un tissu
d'osier, et couverts de peaux; leurs pes sont longues. Les Brutiens
sont lgers  la course comme les cerfs et comme les daims. On croirait
que l'herbe mme la plus tendre n'est point foule sous leurs pieds; 
peine laissent-ils dans le sable quelque trace de leurs pas. On les voit
tout  coup fondre sur leurs ennemis, et puis disparatre avec une gale
rapidit. Les peuples de Crotone sont adroits  tirer des flches. Un
homme ordinaire parmi les Grecs ne pourrait bander un arc tel qu'on en
voit communment chez les Crotoniates; et si jamais ils s'appliquent 
nos jeux, ils y remporteront les prix. Leurs flches sont trempes dans
le suc de certaines herbes venimeuses, qui viennent, dit-on, des bords
de l'Averne, et dont le poison est mortel. Pour ceux de Nrite, de
Brindes et de Messapie, ils n'ont en partage que la force du corps et
une valeur sans art. Les cris qu'ils poussent jusqu'au ciel,  la vue
de leurs ennemis, sont affreux. Ils se servent assez bien de la fronde,
et ils obscurcissent l'air par une grle de pierres lances; mais ils
combattent sans ordre. Voil, Mentor, ce que vous dsiriez de savoir:
vous connaissez maintenant l'origine de cette guerre, et quels sont nos
ennemis.

Aprs cet claircissement, Tlmaque, impatient de combattre, croyait
n'avoir plus qu' prendre les armes. Mentor le retint encore, et parla
ainsi  Idomne: D'o vient donc que les Locriens mmes, peuples sortis
de la Grce, s'unissent aux barbares contre les Grecs? D'o vient que
tant de colonies grecques fleurissent sur cette cte de la mer, sans
avoir les mmes guerres  soutenir que vous? O Idomne, vous dites que
les dieux ne sont pas encore las de vous perscuter; et moi, je dis
qu'ils n'ont pas encore achev de vous instruire. Tant de malheurs que
vous avez soufferts ne vous ont pas encore appris ce qu'il faut faire
pour prvenir la guerre. Ce que vous racontez vous-mme de la bonne foi
de ces barbares suffit pour montrer que vous auriez pu vivre en paix
avec eux; mais la hauteur et la fiert attirent les guerres les plus
dangereuses. Vous auriez pu leur donner des otages, et en prendre d'eux.
Il et t facile d'envoyer avec leurs ambassadeurs quelques-uns de vos
chefs pour les reconduire avec sret. Depuis cette guerre renouvele,
vous auriez d encore les apaiser, en leur reprsentant qu'on les avait
attaqus faute de savoir l'alliance qui venait d'tre jure. Il fallait
leur offrir toutes les srets qu'ils auraient demandes, et tablir des
peines rigoureuses contre tous ceux de vos sujets qui auraient manqu 
l'alliance. Mais qu'est-il arriv depuis ce commencement de guerre?

Je crus, rpondit Idomne, que nous n'aurions pu, sans bassesse,
rechercher ces barbares, qui assemblrent  la hte tous leurs hommes en
ge de combattre, et qui implorrent le secours de tous les peuples
voisins, auxquels ils nous rendirent suspects et odieux. Il me parut que
le parti le plus assur tait de s'emparer promptement de certains
passages dans les montagnes, qui taient mal gards. Nous les prmes
sans peine, et par l nous nous sommes mis en tat de dsoler ces
barbares. J'y ai fait lever des tours, d'o nos troupes peuvent
accabler de traits tous les ennemis qui viendraient des montagnes dans
notre pays. Nous pouvons entrer dans le leur, et ravager, quand il nous
plaira, leurs principales habitations. Par ce moyen, nous sommes en tat
de rsister, avec des forces ingales,  cette multitude innombrable
d'ennemis qui nous environnent. Au reste, la paix entre eux et nous est
devenue trs-difficile. Nous ne saurions leur abandonner ces tours sans
nous exposer  leurs incursions, et ils les regardent comme des
citadelles dont nous voulons nous servir pour les rduire en servitude.

Mentor rpondit ainsi  Idomne: Vous tes un sage roi, et vous voulez
qu'on vous dcouvre la vrit sans aucun adoucissement. Vous n'tes
point comme ces hommes faibles qui craignent de la voir, et qui,
manquant de courage pour se corriger, n'emploient leur autorit qu'
soutenir les fautes qu'ils ont faites. Sachez donc que ce peuple barbare
vous a donn une merveilleuse leon quand il est venu vous demander la
paix. tait-ce par faiblesse qu'il la demandait? Manquait-il de
courage, ou de ressources contre vous? Vous voyez bien que non,
puisqu'il est si aguerri, et soutenu par tant de voisins redoutables.
Que n'imitiez-vous sa modration? Mais une mauvaise honte et une fausse
gloire vous ont jet dans ce malheur. Vous avez craint de rendre
l'ennemi trop fier; et vous n'avez pas craint de le rendre trop
puissant, en runissant tant de peuples contre vous par une conduite
hautaine et injuste. A quoi servent ces tours que vous vantez tant,
sinon  mettre tous vos voisins dans la ncessit de prir, ou de vous
faire prir vous-mme, pour se prserver d'une servitude prochaine? Vous
n'avez lev ces tours que pour votre sret; et c'est par ces tours que
vous tes dans un si grand pril. Le rempart le plus sr d'un tat est
la justice, la modration, la bonne foi, et l'assurance o sont vos
voisins que vous tes incapable d'usurper leurs terres. Les plus fortes
murailles peuvent tomber par divers accidents imprvus; la fortune est
capricieuse et inconstante dans la guerre; mais l'amour et la confiance
de vos voisins, quand ils ont senti votre modration, font que votre
tat ne peut tre vaincu, et n'est presque jamais attaqu. Quand mme un
voisin injuste l'attaquerait, tous les autres, intresss  sa
conservation, prennent aussitt les armes pour le dfendre. Cet appui de
tant de peuples, qui trouvent leurs vritables intrts  soutenir les
vtres, vous aurait rendu bien plus puissant que ces tours, qui vous
rendent vos maux irrmdiables. Si vous aviez song d'abord  viter la
jalousie de tous vos voisins, votre ville naissante fleurirait dans une
heureuse paix, et vous seriez l'arbitre de toutes les nations de
l'Hesprie.

Retranchons-nous maintenant  examiner comment on peut rparer le pass
par l'avenir. Vous avez commenc  me dire qu'il y a sur cette cte
diverses colonies grecques. Ces peuples doivent tre disposs  vous
secourir. Ils n'ont oubli ni le grand nom de Minos, fils de Jupiter, ni
vos travaux au sige de Troie, o vous vous tes signal tant de fois
entre les princes grecs pour la querelle commune de toute la Grce.
Pourquoi ne songez-vous pas  mettre ces colonies dans votre parti?

Elles sont toutes, rpondit Idomne, rsolues  demeurer neutres. Ce
n'est pas qu'elles n'eussent quelque inclination  me secourir, mais le
trop grand clat que cette ville a eu ds sa naissance les a
pouvantes. Ces Grecs, aussi bien que les autres peuples, ont craint
que nous n'eussions des desseins sur leur libert. Ils ont pens
qu'aprs avoir subjugu les barbares des montagnes nous pousserions plus
loin notre ambition. En un mot, tout est contre nous. Ceux mmes qui ne
nous font pas une guerre ouverte dsirent notre abaissement, et la
jalousie ne nous laisse aucun alli.

trange extrmit! reprit Mentor: pour vouloir paratre trop puissant,
vous ruinez votre puissance; et, pendant que vous tes au dehors l'objet
de la crainte et de la haine de vos voisins, vous vous puisez au dedans
par les efforts ncessaires pour soutenir une telle guerre. O
malheureux, et doublement malheureux Idomne, que le malheur mme n'a
pu instruire qu' demi! auriez-vous encore besoin d'une seconde chute
pour apprendre  prvoir les maux qui menacent les plus grands rois?
Laissez-moi faire, et racontez-moi seulement en dtail quelles sont donc
ces villes grecques qui refusent votre alliance.

La principale, lui rpondit Idomne, est la ville de Tarente; Phalante
l'a fonde depuis trois ans. Il ramassa dans la Laconie un grand nombre
de jeunes hommes ns des femmes qui avaient oubli leurs maris absents
pendant la guerre de Troie. Quand les maris revinrent, ces femmes ne
songrent qu' les apaiser, et qu' dsavouer leurs fautes. Cette
nombreuse jeunesse, qui tait ne hors du mariage, ne connaissant plus
ni pre ni mre, vcut avec une licence sans bornes. La svrit des
lois rprima leurs dsordres. Ils se runirent sous Phalante, chef
hardi, intrpide, ambitieux, et qui sait gagner les coeurs par ses
artifices. Il est venu sur ce rivage avec ces jeunes Laconiens; ils ont
fait de Tarente une seconde Lacdmone. D'un autre ct, Philoctte, qui
a eu une si grande gloire au sige de Troie en y portant les flches
d'Hercule, a lev dans ce voisinage les murs de Ptilie, moins
puissante  la vrit, mais plus sagement gouverne que Tarente. Enfin,
nous avons ici prs la ville de Mtaponte, que le sage Nestor a fonde
avec ses Pyliens.

Quoi! reprit Mentor, vous avez Nestor dans l'Hesprie, et vous n'avez
pas su l'engager dans vos intrts! Nestor qui vous a vu tant de fois
combattre contre les Troyens, et dont vous aviez l'amiti! Je l'ai
perdue, rpliqua Idomne, par l'artifice de ces peuples qui n'ont rien
de barbare que le nom: ils ont eu l'adresse de lui persuader que je
voulais me rendre le tyran de l'Hesprie. Nous le dtromperons, dit
Mentor. Tlmaque le vit  Pylos, avant qu'il ft venu fonder sa
colonie, et avant que nous eussions entrepris nos grands voyages pour
chercher Ulysse: il n'aura pas encore oubli ce hros, ni les marques de
tendresse qu'il donna  son fils Tlmaque. Mais le principal est de
gurir sa dfiance: c'est par les ombrages donns  tous vos voisins que
cette guerre s'est allume; et c'est en dissipant ces vains ombrages,
que cette guerre peut s'teindre. Encore un coup, laissez-moi faire.

A ces mots, Idomne, embrassant Mentor, s'attendrissait et ne pouvait
parler. Enfin il pronona  peine ces paroles: O sage vieillard envoy
par les dieux pour rparer toutes mes fautes! j'avoue que je me serais
irrit contre tout autre qui m'aurait parl aussi librement que vous;
j'avoue qu'il n'y a que vous seul qui puissiez m'obliger  rechercher la
paix. J'avais rsolu de prir, ou de vaincre tous mes ennemis; mais il
est juste de croire vos sages conseils plutt que ma passion. O heureux
Tlmaque, qui ne pourrez jamais vous garer comme moi, puisque vous
avez un tel guide! Mentor, vous tes le matre; toute la sagesse des
dieux est en vous. Minerve ne pourrait donner de plus salutaires
conseils. Allez, promettez, concluez, donnez tout ce qui est  moi;
Idomne approuvera tout ce que vous jugerez  propos de faire.

Pendant qu'ils raisonnaient ainsi, on entendit tout  coup un bruit
confus de chariots, de chevaux hennissants, d'hommes qui poussaient des
hurlements pouvantables, et de trompettes qui remplissaient l'air d'un
son belliqueux. On s'crie: Voici les ennemis, qui ont fait un grand
dtour pour viter les passages gards! les voil qui viennent assiger
Salente! Les vieillards et les femmes paraissaient consterns. Hlas!
disaient-ils, fallait-il quitter notre chre patrie, la fertile Crte,
et suivre un roi malheureux au travers de tant de mers, pour fonder une
ville qui sera mise en cendres comme Troie! On voyait de dessus les
murailles nouvellement bties, dans la vaste campagne, briller au soleil
les casques, les cuirasses et les boucliers des ennemis; les yeux en
taient blouis*. On voyait aussi les piques hrisses qui couvraient la
terre, comme elle est couverte par une abondante moisson*, que Crs
prpare dans les campagnes d'Enna[36] en Sicile, pendant les chaleurs de
l't, pour rcompenser le laboureur de toutes ses peines. Dj on
remarquait les chariots arms de faux tranchantes; on distinguait
facilement chaque peuple venu  cette guerre.

Mentor monta sur une haute tour pour les mieux dcouvrir. Idomne et
Tlmaque le suivirent de prs. A peine y fut-il arriv, qu'il aperut
d'un ct Philoctte, et de l'autre Nestor avec Pisistrate son fils.
Nestor tait facile  reconnatre  sa vieillesse vnrable. Quoi donc!
s'cria Mentor, vous avez cru,  Idomne, que Philoctte et Nestor se
contentaient de ne vous point secourir; les voil qui ont pris les armes
contre vous; et, si je ne me trompe, ces autres troupes qui marchent en
si bon ordre avec tant de lenteur, sont les troupes lacdmoniennes,
commandes par Phalante. Tout est contre vous; il n'y a aucun voisin de
cette cte dont vous n'ayez fait un ennemi, sans vouloir le faire.

En disant ces paroles, Mentor descend  la hte de cette tour; il
s'avance vers une porte de la ville du ct par o les ennemis
s'avanaient: il la fait ouvrir; et Idomne, surpris de la majest avec
laquelle il fait ces choses, n'ose pas mme lui demander quel est son
dessein. Mentor fait signe de la main, afin que personne ne songe  le
suivre. Il va au-devant des ennemis, tonns de voir un seul homme qui
se prsente  eux. Il leur montra de loin une branche d'olivier en signe
de paix*; et quand il fut  porte de se faire entendre, il leur demanda
d'assembler tous les chefs. Aussitt les chefs s'assemblrent; et il
parla ainsi:

O hommes gnreux, assembls de tant de nations qui fleurissent dans la
riche Hesprie, je sais que vous n'tes venus ici que pour l'intrt
commun de la libert. Je loue votre zle; mais souffrez que je vous
reprsente un moyen facile de conserver la libert et la gloire de tous
vos peuples, sans rpandre le sang humain. O Nestor, sage Nestor, que
j'aperois dans cette assemble, vous n'ignorez pas combien la guerre
est funeste  ceux mme qui l'entreprennent avec justice, et sous la
protection des dieux. La guerre est le plus grand des maux dont les
dieux affligent les hommes. Vous n'oublierez jamais ce que les Grecs ont
souffert pendant dix ans devant la malheureuse Troie. Quelles divisions
entre les chefs! quels caprices de la fortune! quels carnages des Grecs
par la main d'Hector! quels malheurs dans toutes les villes les plus
puissantes, causs par la guerre, pendant la longue absence de leurs
rois! Au retour, les uns ont fait naufrage au promontoire de
Caphare[37]; les autres ont trouv une mort funeste dans le sein mme
de leurs pouses. O dieux, c'est dans votre colre que vous armtes les
Grecs pour cette clatante expdition! O peuples hespriens! je prie les
dieux de ne vous donner jamais une victoire si funeste. Troie est en
cendres, il est vrai; mais il vaudrait mieux pour les Grecs, qu'elle ft
encore dans toute sa gloire, et que le lche Paris jout encore en paix
de ses infmes amours avec Hlne. Philoctte, si longtemps malheureux
et abandonn dans l'le de Lemnos, ne craignez-vous point de retrouver
de semblables malheurs dans une semblable guerre? Je sais que les
peuples de la Laconie ont senti aussi les troubles causs par la longue
absence des princes, des capitaines et des soldats qui allrent contre
les Troyens, O Grecs, qui avez pass dans l'Hesprie, vous n'y avez tous
pass que par une suite des malheurs que causa la guerre de Troie!

Aprs avoir parl ainsi, Mentor s'avana vers les Pyliens[38]; et
Nestor, qui l'avait reconnu, s'avana aussi pour le saluer. O Mentor,
lui dit-il, c'est avec plaisir que je vous revois. Il y a bien des
annes que je vous vis, pour la premire fois, dans la Phocide[39]; vous
n'aviez que quinze ans, et je prvis ds lors que vous seriez aussi
sage que vous l'avez t dans la suite. Mais par quelle aventure
avez-vous t conduit en ces lieux? Quels sont donc les moyens que vous
avez de finir cette guerre? Idomne nous a contraints de l'attaquer.
Nous ne demandions que la paix; chacun de nous avait un intrt pressant
de la dsirer; mais nous ne pouvions plus trouver aucune sret avec
lui. Il a viol toutes ses promesses  l'gard de ses plus proches
voisins. La paix avec lui ne serait point une paix; elle lui servirait
seulement  dissiper notre ligue, qui est notre unique ressource. Il a
montr  tous les peuples son dessein ambitieux de les mettre dans
l'esclavage, et il ne nous a laiss aucun moyen de dfendre notre
libert, qu'en tchant de renverser son nouveau royaume. Par sa mauvaise
foi, nous sommes rduits  le faire prir, ou  recevoir de lui le joug
de la servitude. Si vous trouvez quelque expdient pour faire en sorte
qu'on puisse se confier  lui, et s'assurer d'une bonne paix, tous les
peuples que vous voyez ici quitteront volontiers les armes, et nous
avouerons avec joie que vous nous surpassez en sagesse.

Mentor lui rpondit: Sage Nestor, vous savez qu'Ulysse m'avait confi
son fils Tlmaque. Ce jeune homme, impatient de dcouvrir la destine
de son pre, passa chez vous  Pylos, et vous le retes avec tous les
soins qu'il pouvait attendre d'un fidle ami de son pre; vous lui
donntes mme votre fils pour le conduire. Il entreprit ensuite de longs
voyages sur la mer; il a vu la Sicile, l'gypte, l'le de Chypre, celle
de Crte. Les vents, ou plutt les dieux, l'ont jet sur cette cte
comme il voulait retourner  Ithaque. Nous sommes arrivs ici tout 
propos pour vous pargner les horreurs d'une cruelle guerre. Ce n'est
plus Idomne, c'est le fils du sage Ulysse, c'est moi qui vous rponds
de toutes les choses qui vous seront promises.

Pendant que Mentor parlait ainsi avec Nestor, au milieu des troupes
confdres, Idomne et Tlmaque, avec tous les Crtois arms, les
regardaient du haut des murs de Salente; ils taient attentifs pour
remarquer comment les discours de Mentor seraient reus; et ils auraient
voulu pouvoir entendre les sages entretiens de ces deux vieillards.
Nestor avait toujours pass pour le plus expriment et le plus loquent
de tous les rois de la Grce. C'tait lui qui modrait, pendant le sige
de Troie, le bouillant courroux d'Achille, l'orgueil d'Agamemnon, la
fiert d'Ajax, et le courage imptueux de Diomde. La douce persuasion
coulait de ses lvres comme un ruisseau de miel*: sa voix seule se
faisait entendre  tous ces hros, tous se taisaient ds qu'il ouvrait
la bouche; et il n'y avait que lui qui pt apaiser dans le camp la
farouche discorde. Il commenait  sentir les injures de la froide
vieillesse; mais ses paroles taient encore pleines de force et de
douceur: il racontait les choses passes, pour instruire la jeunesse par
ses expriences; mais il les racontait avec grce, quoique avec un peu
de lenteur. Ce vieillard, admir de toute la Grce, sembla avoir perdu
toute son loquence et toute sa majest ds que Mentor parut avec lui.
Sa vieillesse paraissait fltrie et abattue auprs de celle de Mentor,
en qui les ans semblaient avoir respect la force et la vigueur du
temprament. Les paroles de Mentor, quoique graves et simples, avaient
une vivacit et une autorit qui commenaient  manquer  l'autre. Tout
ce qu'il disait tait court, prcis et nerveux. Jamais il ne faisait
aucune redite; jamais il ne racontait que le fait ncessaire pour
l'affaire qu'il fallait dcider. S'il tait oblig de parler plusieurs
fois d'une mme chose, pour l'inculquer, ou pour parvenir  la
persuasion, c'tait toujours par des tours nouveaux et par des
comparaisons sensibles. Il avait mme je ne sais quoi de complaisant et
d'enjou, quand il voulait se proportionner aux besoins des autres, et
leur insinuer quelque vrit. Ces deux hommes si vnrables furent un
spectacle touchant  tant de peuples assembls.

Pendant que tous les allis ennemis de Salente se jetaient en foule les
uns sur les autres pour les voir de plus prs, et pour tcher d'entendre
leurs sages discours, Idomne et tous les siens s'efforaient de
dcouvrir, par leurs regards avides et empresss, ce que signifiaient
leurs gestes et l'air de leurs visages.

Cependant Tlmaque, impatient, se drobe  la multitude qui
l'environne: il court  la porte par o Mentor tait sorti; il se la
fait ouvrir avec autorit. Bientt Idomne, qui le croit  ses cts,
s'tonne de le voir qui court au milieu de la campagne, et qui est dj
auprs de Nestor. Nestor le reconnat, et se hte, mais d'un pas pesant
et tardif, de l'aller recevoir. Tlmaque saute  son cou, et le tient
serr entre ses bras sans parler. Enfin il s'crie: O mon pre! je ne
crains pas de vous nommer ainsi; le malheur de ne retrouver point mon
vritable pre, et les bonts que vous m'avez fait sentir, me donnent le
droit de me servir d'un nom si tendre: mon pre, mon pre, je vous
revois! ainsi puisse-je voir Ulysse! Si quelque chose pouvait me
consoler d'en tre priv, ce serait de trouver en vous un autre
lui-mme.

Nestor ne put,  ces paroles, retenir ses larmes; et il fut touch d'une
secrte joie, voyant celles qui coulaient avec une merveilleuse grce
sur les joues de Tlmaque. La beaut, la douceur, et la noble assurance
de ce jeune inconnu, qui traversait sans prcaution tant de troupes
ennemies, tonna tous les allis. N'est-ce pas, disaient-ils, le fils de
ce vieillard qui est venu parler  Nestor? Sans doute, c'est la mme
sagesse dans les deux ges les plus opposs de la vie. Dans l'un, elle
ne fait encore que fleurir; dans l'autre, elle porte avec abondance les
fruits les plus mrs.

Mentor, qui avait pris plaisir  voir la tendresse avec laquelle Nestor
venait de recevoir Tlmaque, profita de cette heureuse disposition.
Voil, lui dit-il, le fils d'Ulysse, si cher  toute la Grce, et si
cher  vous-mme,  sage Nestor! le voil, je vous le livre comme un
otage, et comme le gage le plus prcieux qu'on puisse vous donner de la
fidlit des promesses d'Idomne. Vous jugez bien que je ne voudrais
pas que la perte du fils suivt celle du pre, et que la malheureuse
Pnlope pt reprocher  Mentor qu'il a sacrifi son fils  l'ambition
du nouveau roi de Salente. Avec ce gage, qui est venu de lui-mme
s'offrir, et que les dieux, amateurs de la paix, vous envoient, je
commence,  peuples assembls de tant de nations,  vous faire des
propositions pour tablir  jamais une paix solide.

A ce nom de paix, on entend un bruit confus de rang en rang. Toutes ces
diffrentes nations frmissaient de courroux, et croyaient perdre tout
le temps o l'on retardait le combat; ils s'imaginaient qu'on ne faisait
tous ces discours que pour ralentir leur fureur, et pour faire chapper
leur proie. Surtout les Manduriens souffraient impatiemment qu'Idomne
esprt de les tromper encore une fois. Souvent ils entreprirent
d'interrompre Mentor; car ils craignaient que ses discours pleins de
sagesse ne dtachassent leurs allis. Ils commenaient  se dfier de
tous les Grecs qui taient dans l'assemble. Mentor, qui l'aperut, se
hta d'augmenter cette dfiance, pour jeter la division dans les esprits
de tous ces peuples.

J'avoue, disait-il, que les Manduriens ont sujet de se plaindre, et de
demander quelque rparation des torts qu'ils ont soufferts; mais il
n'est pas juste aussi que les Grecs, qui font sur cette cte des
colonies, soient suspects et odieux aux anciens peuples du pays. Au
contraire, les Grecs doivent tre unis entre eux, et se faire bien
traiter par les autres; il faut seulement qu'ils soient modrs, et
qu'ils n'entreprennent jamais d'usurper les terres de leurs voisins. Je
sais qu'Idomne a eu le malheur de vous donner des ombrages; mais il
est ais de gurir toutes vos dfiances. Tlmaque et moi, nous nous
offrons  tre des otages qui vous rpondent de la bonne foi d'Idomne.
Nous demeurerons entre vos mains jusqu' ce que les choses qu'on vous
promettra soient fidlement accomplies. Ce qui vous irrite, 
Manduriens, s'cria-t-il, c'est que les troupes des Crtois ont saisi
les passages de vos montagnes par surprise, et que par l ils sont en
tat d'entrer malgr vous, aussi souvent qu'il leur plaira, dans le pays
o vous vous tes retirs, pour leur laisser le pays uni qui est sur le
rivage de la mer. Ces passages, que les Crtois ont fortifis par de
hautes tours pleines de gens arms, sont donc le vritable sujet de la
guerre. Rpondez-moi; y en a-t-il encore quelque autre?

Alors le chef des Manduriens s'avana, et parla ainsi: Que n'avons-nous
pas fait pour viter cette guerre! Les dieux nous sont tmoins que nous
n'avons renonc  la paix que quand la paix nous a chapp sans
ressource par l'ambition inquite des Crtois, et par l'impossibilit o
ils nous ont mis de nous fier  leurs serments. Nation insense! qui
nous a rduits malgr nous  l'affreuse ncessit de prendre un parti de
dsespoir contre elle, et de ne pouvoir plus chercher notre salut que
dans sa perte! Tandis qu'ils conserveront ces passages, nous croirons
toujours qu'ils veulent usurper nos terres, et nous mettre en servitude.
S'il tait vrai qu'ils ne songeassent plus qu' vivre en paix avec leurs
voisins, ils se contenteraient de ce que nous leur avons cd sans
peine, et ils ne s'attacheraient pas  conserver des entres dans un
pays contre la libert duquel ils ne formeraient aucun dessein
ambitieux. Mais vous ne les connaissez pas,  sage vieillard. C'est par
un grand malheur que nous avons appris  les connatre. Cessez,  homme
aim des dieux, de retarder une guerre juste et ncessaire, sans
laquelle l'Hesprie ne pourrait jamais esprer une paix constante. O
nation ingrate, trompeuse et cruelle, que les dieux irrits ont envoye
auprs de nous pour troubler notre paix, et pour nous punir de nos
fautes! Mais aprs nous avoir punis,  dieux! vous nous vengerez; vous
ne serez pas moins justes contre nos ennemis que contre nous.

A ces paroles, toute l'assemble parut mue; il semblait que Mars et
Bellone allaient de rang en rang, rallumant dans les coeurs la fureur des
combats, que Mentor tchait d'teindre. Il reprit ainsi la parole:

Si je n'avais que des promesses  vous faire, vous pourriez refuser de
vous y fier; mais je vous offre des choses certaines et prsentes. Si
vous n'tes pas contents d'avoir pour otages Tlmaque et moi, je vous
ferai donner douze des plus nobles et des plus vaillants Crtois. Mais
il est juste aussi que vous donniez de votre ct des otages, car
Idomne, qui dsire sincrement la paix, la dsire sans crainte et sans
bassesse. Il dsire la paix, comme vous dites vous-mmes que vous l'avez
dsire, par sagesse et par modration, mais non par l'amour d'une vie
molle, ou par faiblesse  la vue des dangers dont la guerre menace les
hommes. Il est prt  prir ou  vaincre; mais il aime mieux la paix
que la victoire la plus clatante. Il aurait honte de craindre d'tre
vaincu; mais il craint d'tre injuste, et il n'a point de honte de
vouloir rparer ses fautes. Les armes  la main, il vous offre la paix;
il ne veut point en imposer les conditions avec hauteur; car il ne fait
aucun cas d'une paix force. Il veut une paix dont tous les partis
soient contents, qui finisse toutes les jalousies, qui apaise tous les
ressentiments, et qui gurisse toutes les dfiances. En un mot, Idomne
est dans les sentiments o je suis sr que vous voudriez qu'il ft. Il
n'est question que de vous en persuader. La persuasion ne sera pas
difficile, si vous voulez bien m'couter avec un esprit dgag et
tranquille.

coutez donc,  peuples remplis de valeur, et vous,  chefs si sages et
si unis, coutez ce que je vous offre de la part d'Idomne. Il n'est
pas juste qu'il puisse entrer dans les terres de ses voisins; il n'est
pas juste aussi que ses voisins puissent entrer dans les siennes. Il
consent que les passages qu'on a fortifis par de hautes tours soient
gards par des troupes neutres. Vous, Nestor, et vous, Philoctte, vous
tes Grecs d'origine; mais en cette occasion vous vous tes dclars
contre Idomne: ainsi vous ne pouvez tre suspects d'tre trop
favorables  ses intrts. Ce qui vous touche, c'est l'intrt commun de
la paix et de la libert de l'Hesprie. Soyez vous-mmes les
dpositaires et les gardiens de ces passages qui causent la guerre. Vous
n'avez pas moins d'intrt  empcher que les anciens peuples d'Hesprie
ne dtruisent Salente, nouvelle colonie des Grecs, semblable  celles
que vous avez fondes, qu' empcher qu'Idomne n'usurpe les terres de
ses voisins. Tenez l'quilibre entre les uns et les autres. Au lieu de
porter le fer et le feu chez un peuple que vous devez aimer,
rservez-vous la gloire d'tre les juges et les mdiateurs. Vous me
direz que ces conditions vous paratraient merveilleuses, si vous
pouviez vous assurer qu'Idomne les accomplirait de bonne foi; mais je
vais vous satisfaire.

Il y aura, pour sret rciproque, les otages dont je vous ai parl,
jusqu' ce que tous les passages soient mis en dpt dans vos mains.
Quand le salut de l'Hesprie entire, quand celui de Salente mme et
d'Idomne sera  votre discrtion, serez-vous contents? De qui
pourrez-vous dsormais vous dfier? Sera-ce de vous-mmes? Vous n'osez
vous fier  Idomne: et Idomne est si incapable de vous tromper,
qu'il veut se fier  vous. Oui, il veut vous confier le repos, la
libert, la vie de tout son peuple et de lui-mme. S'il est vrai que
vous ne dsiriez qu'une bonne paix, la voil qui se prsente  vous, et
qui vous te tout prtexte de reculer. Encore une fois, ne vous imaginez
pas que la crainte rduise Idomne  vous faire ces offres; c'est la
sagesse et la justice qui l'engagent  prendre ce parti, sans se mettre
en peine si vous imputerez  la faiblesse ce qu'il fait par vertu. Dans
les commencements il a fait des fautes, et il met sa gloire  les
reconnatre par les offres dont il vous prvient. C'est faiblesse, c'est
vanit, c'est ignorance grossire de son propre intrt, que d'esprer
de pouvoir cacher ses fautes en affectant de les soutenir avec fiert et
avec hauteur. Celui qui avoue ses fautes  son ennemi, et qui offre de
les rparer, montre par l qu'il est devenu incapable d'en commettre, et
que l'ennemi a tout  craindre d'une conduite si sage et si ferme, 
moins qu'il ne fasse la paix. Gardez-vous bien de souffrir qu'il vous
mette  son tour dans le tort. Si vous refusez la paix et la justice qui
viennent  vous, la paix et la justice seront venges. Idomne, qui
devait craindre de trouver les dieux irrits contre lui, les tournera
pour lui contre vous. Tlmaque et moi nous combattrons pour la bonne
cause. Je prends tous les dieux du ciel et des enfers  tmoin des
justes propositions que je viens de vous faire.

En achevant ces mots, Mentor leva son bras, pour montrer  tant de
peuples le rameau d'olivier qui tait dans sa main le signe pacifique.
Les chefs, qui le regardaient de prs, furent tonns et blouis du feu
divin qui clatait dans ses yeux. Il parut avec une majest et une
autorit qui est au-dessus de tout ce qu'on voit dans les plus grands
d'entre les mortels. Le charme de ses paroles douces et fortes enlevait
les coeurs; elles taient semblables  ces paroles enchantes qui tout 
coup, dans le profond silence de la nuit, arrtent au milieu de
l'Olympe la lune et les toiles*, calment la mer irrite, font taire les
vents et les flots, et suspendent le cours des fleuves rapides. Mentor
tait, au milieu de ces peuples furieux, comme Bacchus lorsqu'il tait
environn des tigres, qui, oubliant leur cruaut, venaient, par la
puissance de sa douce voix, lcher ses pieds, et se soumettre par leurs
caresses*. D'abord il se fit un profond silence dans toute l'arme. Les
chefs se regardaient les uns les autres, ne pouvant rsister  cet
homme, ni comprendre qui il tait. Toutes les troupes, immobiles,
avaient les yeux attachs sur lui. On n'osait parler, de peur qu'il
n'et encore quelque chose  dire, et qu'on ne l'empcht d'tre
entendu. Quoiqu'on ne trouvt rien  ajouter aux choses qu'il avait
dites, ses paroles avaient paru courtes, et on aurait souhait qu'il et
parl plus longtemps. Tout ce qu'il avait dit demeurait comme grav dans
tous les coeurs. En parlant, il se faisait aimer, il se faisait croire;
chacun tait avide, et comme suspendu, pour recueillir jusqu'aux
moindres paroles qui sortaient de sa bouche.

Enfin, aprs un assez long silence, on entendit un bruit sourd qui se
rpandait peu  peu. Ce n'tait plus ce bruit confus des peuples qui
frmissaient dans leur indignation; c'tait, au contraire, un murmure
doux et favorable. On dcouvrait dj sur les visages je ne sais quoi de
serein et de radouci. Les Manduriens, si irrits, sentaient que les
armes leur tombaient des mains. Le farouche Phalante, avec ses
Lacdmoniens, fut surpris de trouver ses entrailles de fer attendries.
Les autres commencrent  soupirer aprs cette heureuse paix qu'on
venait leur montrer. Philoctte, plus sensible qu'un autre par
l'exprience de ses malheurs, ne put retenir ses larmes. Nestor, ne
pouvant parler, dans le transport o ce discours venait de le mettre,
embrassa tendrement Mentor, et tous ces peuples  la fois, comme si
c'et t un signal, s'crirent aussitt: O sage vieillard, vous nous
dsarmez! la paix! la paix!

Nestor, un moment aprs, voulut commencer un discours; mais toutes les
troupes, impatientes, craignirent qu'il ne voult reprsenter quelque
difficult. La paix! la paix! s'crirent-elles encore une fois. On ne
put leur imposer silence, qu'en faisant crier avec eux par tous les
chefs de l'arme: La paix! la paix!

Nestor, voyant bien qu'il n'tait pas libre de faire un discours suivi,
se contenta de dire: Vous voyez,  Mentor, ce que peut la parole d'un
homme de bien. Quand la sagesse et la vertu parlent, elles calment
toutes les passions. Nos justes ressentiments se changent en amiti, et
en dsir d'une paix durable. Nous l'acceptons telle que vous nous
l'offrez. En mme temps, tous les chefs tendirent les mains en signe de
consentement.

Mentor courut vers la porte de la ville pour la faire ouvrir, et pour
mander  Idomne de sortir de Salente sans prcaution. Cependant Nestor
embrassait Tlmaque, disant: O aimable fils du plus sage de tous les
Grecs, puissiez-vous tre aussi sage et plus heureux que lui!
N'avez-vous rien dcouvert sur sa destine? Le souvenir de votre pre, 
qui vous ressemblez, a servi  touffer notre indignation. Phalante,
quoique dur et farouche, quoiqu'il n'et jamais vu Ulysse, ne laissa pas
d'tre touch de ses malheurs et de ceux de son fils. Dj on pressait
Tlmaque de raconter ses aventures, lorsque Mentor revint avec
Idomne, et toute la jeunesse Crtoise qui le suivait.

A la vue d'Idomne, les allis sentirent que leur courroux se
rallumait; mais les paroles de Mentor teignirent ce feu prt  clater.
Que tardons-nous, dit-il,  conclure cette sainte alliance, dont les
dieux seront les tmoins et les dfenseurs? Qu'ils la vengent, si jamais
quelque impie ose la violer; et que tous les maux horribles de la
guerre, loin d'accabler les peuples fidles et innocents, retombent sur
la tte parjure et excrable de l'ambitieux qui foulera aux pieds les
droits sacrs de cette alliance. Qu'il soit dtest des dieux et des
hommes; qu'il ne jouisse jamais du fruit de sa perfidie; que les Furies
infernales, sous les figures les plus hideuses, viennent exciter sa rage
et son dsespoir; qu'il tombe mort sans aucune esprance de spulture;
que son corps soit la proie des chiens et des vautours; et qu'il soit
aux enfers, dans le profond abme du Tartare, tourment  jamais plus
rigoureusement que Tantale, Ixion, et les Danades! Mais plutt que
cette paix soit inbranlable comme les rochers d'Atlas qui soutient le
ciel; que tous les peuples la rvrent et gotent ses fruits, de
gnration en gnration; que les noms de ceux qui l'auront jure soient
avec amour et vnration dans la bouche de nos derniers neveux; que
cette paix, fonde sur la justice et sur la bonne foi, soit le modle de
toutes les paix qui se feront  l'avenir chez toutes les nations de la
terre; et que tous les peuples qui voudront se rendre heureux en se
runissant songent  imiter les peuples de l'Hesprie!

A ces paroles, Idomne et les autres rois jurent la paix aux conditions
marques. On donne de part et d'autre douze otages. Tlmaque veut tre
du nombre des otages donns par Idomne; mais on ne peut consentir que
Mentor en soit, parce que les allis veulent qu'il demeure auprs
d'Idomne, pour rpondre de sa conduite et de celle de ses conseillers,
jusqu' l'entire excution des choses promises. On immola, entre la
ville et l'arme ennemie, cent gnisses blanches comme la neige, et
autant de taureaux de mme couleur, dont les cornes taient dores et
ornes de festons. On entendait retentir, jusque dans les montagnes
voisines, le mugissement affreux des victimes qui tombaient sous le
couteau sacr. Le sang fumant ruisselait de toutes parts. On faisait
couler avec abondance un vin exquis pour les libations. Les aruspices
consultaient les entrailles qui palpitaient encore. Les sacrificateurs
brlaient sur les autels un encens qui formait un pais nuage, et dont
la bonne odeur parfumait toute la campagne.

Cependant les soldats des deux partis, cessant de se regarder d'un oeil
ennemi, commenaient  s'entretenir sur leurs aventures. Ils se
dlassaient dj de leurs travaux, et gotaient par avance les douceurs
de la paix. Plusieurs de ceux qui avaient suivi Idomne au sige de
Troie reconnurent ceux de Nestor qui avaient combattu dans la mme
guerre: Ils s'embrassaient avec tendresse, et se racontaient
mutuellement tout ce qui leur tait arriv depuis qu'ils avaient ruin
la superbe ville qui tait l'ornement de toute l'Asie. Dj ils se
couchaient sur l'herbe, se couronnaient de fleurs, et buvaient ensemble
le vin qu'on apportait de la ville dans de grands vases, pour clbrer
une si heureuse journe*.

Tout  coup Mentor dit aux rois et aux capitaines assembls: Dsormais,
sous divers noms et sous divers chefs, vous ne ferez plus qu'un seul
peuple. C'est ainsi que les justes dieux, amateurs des hommes, qu'ils
ont forms, veulent tre le lien ternel de leur parfaite concorde. Tout
le genre humain n'est qu'une famille disperse sur la face de toute la
terre. Tous les peuples sont frres, et doivent s'aimer comme tels.
Malheur  ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de
leurs frres, qui est leur propre sang. La guerre est quelquefois
ncessaire, il est vrai; mais c'est la honte du genre humain, qu'elle
soit invitable en certaines occasions. O rois, ne dites point qu'on
doit la dsirer pour acqurir de la gloire: la vraie gloire ne se trouve
point hors de l'humanit. Quiconque prfre sa propre gloire aux
sentiments de l'humanit est un monstre d'orgueil, et non pas un homme:
il ne parviendra mme qu' une fausse gloire; car la vraie ne se trouve
que dans la modration et dans la bont. On pourra le flatter pour
contenter sa vanit folle; mais on dira toujours de lui en secret, quand
on voudra parler sincrement: Il a d'autant moins mrit la gloire,
qu'il l'a dsire avec une passion injuste. Les hommes ne doivent point
l'estimer, puisqu'il a si peu estim les hommes, et qu'il a prodigu
leur sang par une brutale vanit. Heureux le roi qui aime son peuple,
qui en est aim, qui se confie en ses voisins, et qui a leur confiance;
qui, loin de leur faire la guerre, les empche de l'avoir entre eux, et
qui fait envier  toutes les nations trangres le bonheur qu'ont ses
sujets de l'avoir pour roi! Songez donc  vous rassembler de temps en
temps,  vous qui gouvernez les puissantes villes de l'Hesprie. Faites
de trois ans en trois ans une assemble gnrale, o tous les rois qui
sont ici prsents se trouvent pour renouveler l'alliance par un nouveau
serment, pour raffermir l'amiti promise, et pour dlibrer sur tous les
intrts communs. Tandis que vous serez unis, vous aurez au dedans de ce
beau pays la paix, la gloire et l'abondance; au dehors vous serez
toujours invincibles. Il n'y a que la Discorde, sortie de l'enfer pour
tourmenter les hommes insenss, qui puisse troubler la flicit que les
dieux vous prparent.

Nestor lui rpondit: Vous voyez, par la facilit avec laquelle nous
faisons la paix, combien nous sommes loigns de vouloir faire la guerre
par une vaine gloire, ou par l'injuste avidit de nous agrandir au
prjudice de nos voisins. Mais que peut-on faire quand on se trouve
auprs d'un prince violent, qui ne connat point d'autre loi que son
intrt, et qui ne perd aucune occasion d'envahir les terres des autres
tats? Ne croyez pas que je parle d'Idomne; non, je n'ai plus de lui
cette pense: c'est Adraste, roi des Dauniens, de qui nous avons tout 
craindre. Il mprise les dieux, et croit que tous les hommes qui sont
sur la terre ne sont ns que pour servir  sa gloire par leur servitude.
Il ne veut point de sujets dont il soit le roi et le pre; il veut des
esclaves et des adorateurs; il se fait rendre les honneurs divins.
Jusqu'ici l'aveugle fortune a favoris ses plus injustes entreprises.
Nous nous tions hts de venir attaquer Salente, pour nous dfaire du
plus faible de nos ennemis, qui ne commenait qu' s'tablir sur cette
cte, afin de tourner ensuite nos armes contre cet autre ennemi plus
puissant. Il a dj pris plusieurs villes de nos allis. Ceux de Crotone
ont perdu contre lui deux batailles. Il se sert de toutes sortes de
moyens pour contenter son ambition: la force et l'artifice, tout lui est
gal, pourvu qu'il accable ses ennemis. Il a amass de grands trsors;
ses troupes sont disciplines et aguerries; ses capitaines sont
expriments; il est bien servi; il veille lui-mme sans cesse sur tous
ceux qui agissent par ses ordres. Il punit svrement les moindres
fautes, et rcompense avec libralit les services qu'on lui rend. Sa
valeur soutient et anime celle de toutes ses troupes. Ce serait un roi
accompli, si la justice et la bonne foi rglaient sa conduite; mais il
ne craint ni les dieux, ni le reproche de sa conscience. Il compte mme
pour rien la rputation; il la regarde comme un vain fantme qui ne doit
arrter que les esprits faibles. Il ne compte pour un bien solide et
rel, que l'avantage de possder de grandes richesses, d'tre craint, et
de fouler  ses pieds tout le genre humain. Bientt son arme paratra
sur nos terres; et, si l'union de tant de peuples ne nous met en tat de
lui rsister, toute esprance de libert nous sera te. C'est l'intrt
d'Idomne, aussi bien que le ntre, de s'opposer  ce voisin, qui ne
peut souffrir rien de libre dans son voisinage. Si nous tions vaincus,
Salente serait menace du mme malheur. Htons-nous donc tous ensemble
de le prvenir.

Pendant que Nestor parlait ainsi, on s'avanait vers la ville, car
Idomne avait pri tous les rois et tous les principaux chefs d'y
entrer pour y passer la nuit.




LIVRE DIXIME.

SOMMAIRE.

Nestor, au nom des allis, demande des secours  Idomne contre les
Dauniens, leurs ennemis.--Idomne leur promet des troupes.--Mentor le
dsapprouve de s'tre engag dans une nouvelle guerre.--clair par ce
sage conseil, Idomne persuade aux allis qu'il leur suffira d'avoir
dans leur arme Tlmaque avec cent jeunes Crtois.--Aprs le dpart de
Tlmaque, Mentor examine en dtail la ville et le royaume de Salente,
l'tat de son commerce et toutes les parties de l'administration.--Il
fait faire  Idomne de nouveaux rglements pour le commerce et pour la
police; lui fait partager en sept classes le peuple dont il dsigne les
rangs par la diversit des costumes; lui fait proscrire le luxe et les
arts inutiles pour appliquer les artisans au commerce et surtout 
l'agriculture qu'il remet en honneur.--Heureux effets de cette rforme.


Cependant toute l'arme des allis dressait ses tentes, et la campagne
tait dj couverte de riches pavillons de toutes sortes de couleurs, o
les Hespriens fatigus attendaient le sommeil. Quand les rois, avec
leur suite, furent entrs dans la ville, ils parurent tonns qu'en si
peu de temps on et pu faire tant de btiments magnifiques, et que
l'embarras d'une si grande guerre n'et point empch cette ville
naissante de crotre et de s'embellir tout  coup.

On admira la sagesse et la vigilance d'Idomne, qui avait fond un si
beau royaume; et chacun concluait que, la paix tant faite avec lui, les
allis seraient bien puissants s'il entrait dans leur ligue contre les
Dauniens. On proposa  Idomne d'y entrer; il ne put rejeter une si
juste proposition, et il promit des troupes. Mais comme Mentor
n'ignorait rien de tout ce qui est ncessaire pour rendre un tat
florissant, il comprit que les forces d'Idomne ne pouvaient pas tre
aussi grandes qu'elles le paraissaient; il le prit en particulier, et
lui parla ainsi:

Vous voyez que nos soins ne vous ont pas t inutiles. Salente est
garantie des malheurs qui la menaaient. Il ne tient plus qu' vous d'en
lever jusqu'au ciel la gloire, et d'galer la sagesse de Minos votre
aeul, dans le gouvernement de vos peuples. Je continue  vous parler
librement, supposant que vous le voulez, et que vous dtestez toute
flatterie. Pendant que ces rois ont lou votre magnificence, je pensais
en moi-mme  la tmrit de votre conduite. A ce mot de tmrit,
Idomne changea de visage, ses yeux se troublrent, il rougit, et peu
s'en fallut qu'il n'interronpt Mentor pour lui tmoigner son
ressentiment. Mentor lui dit d'un ton modeste et respectueux, mais libre
et hardi: Ce mot de tmrit vous choque, je le vois bien: tout autre
que moi aurait eu tort de s'en servir; car il faut respecter les rois,
et mnager leur dlicatesse, mme en les reprenant. La vrit par
elle-mme les blesse assez, sans y ajouter des termes forts; mais j'ai
cru que vous pourriez souffrir que je vous parlasse sans adoucissement
pour vous dcouvrir votre faute. Mon dessein a t de vous accoutumer 
entendre nommer les choses par leur nom, et  comprendre que quand les
autres vous donneront des conseils sur votre conduite, ils n'oseront
jamais vous dire tout ce qu'ils penseront. Il faudra, si vous voulez n'y
tre point tromp, que vous compreniez toujours plus qu'ils ne vous
diront sur les choses qui vous seront dsavantageuses. Pour moi, je veux
bien adoucir mes paroles selon votre besoin; mais il vous est utile
qu'un homme sans intrt et sans consquence vous parle en secret un
langage dur. Nul autre n'osera jamais vous le parler: vous ne verrez la
vrit qu' demi, et sous de belles enveloppes.

A ces mots, Idomne, dj revenu de sa premire promptitude, parut
honteux de sa dlicatesse. Vous voyez, dit-il  Mentor, ce que fait
l'habitude d'tre flatt. Je vous dois le salut de mon nouveau royaume;
il n'y a aucune vrit que je ne me croie heureux d'entendre de votre
bouche; mais ayez piti d'un roi que la flatterie avait empoisonn, et
qui n'a pu, mme dans ses malheurs, trouver des hommes assez gnreux
pour lui dire la vrit. Non, je n'ai jamais trouv personne qui m'ait
assez aim pour vouloir me dplaire en me disant la vrit tout entire.


En disant ces paroles, les larmes lui vinrent aux yeux, et il embrassait
tendrement Mentor. Alors ce sage vieillard lui dit: C'est avec douleur
que je me vois contraint de vous dire des choses dures; mais puis-je
vous trahir en vous cachant la vrit? Mettez-vous en ma place. Si vous
avez t tromp jusqu'ici, c'est que vous avez bien voulu l'tre; c'est
que vous avez craint des conseillers trop sincres. Avez-vous cherch
les gens les plus dsintresss, et les plus propres  vous contredire?
Avez-vous pris soin de faire parler les hommes les moins empresss 
vous plaire, les plus dsintresss dans leur conduite, les plus
capables de condamner vos passions et vos sentiments injustes? Quand
vous avez trouv des flatteurs, les avez-vous carts? vous en tes-vous
dfi? Non, non, vous n'avez point fait ce que font ceux qui aiment la
vrit, et qui mritent de la connatre. Voyons si vous aurez maintenant
le courage de vous laisser humilier par la vrit qui vous condamne.

Je disais donc que ce qui vous attire tant de louanges ne mrite que
d'tre blm. Pendant que vous aviez au dehors tant d'ennemis qui
menaaient votre royaume encore mal tabli, vous ne songiez au dedans de
votre nouvelle ville qu' y faire des ouvrages magnifiques. C'est ce qui
vous a cot tant de mauvaises nuits, comme vous me l'avez avou
vous-mme. Vous avez puis vos richesses; vous n'avez song ni 
augmenter votre peuple, ni  cultiver les terres fertiles de cette cte.
Ne fallait-il pas regarder ces deux choses comme les deux fondements
essentiels de votre puissance: avoir beaucoup de bons hommes, et des
terres bien cultives pour les nourrir? Il fallait une longue paix dans
ces commencements, pour favoriser la multiplication de votre peuple.
Vous ne deviez songer qu' l'agriculture et  l'tablissement des plus
sages lois. Une vaine ambition vous a pouss jusques au bord du
prcipice. A force de vouloir paratre grand, vous avez pens ruiner
votre vritable grandeur. Htez-vous de rparer ces fautes; suspendez
tous vos grands ouvrages; renoncez  ce faste qui ruinerait votre
nouvelle ville; laissez en paix respirer vos peuples; appliquez-vous 
les mettre dans l'abondance, pour faciliter les mariages. Sachez que
vous n'tes roi qu'autant que vous avez des peuples  gouverner, et que
votre puissance doit se mesurer, non par l'tendue des terres que vous
occuperez, mais par le nombre des hommes qui habiteront ces terres, et
qui seront attachs  vous obir. Possdez une bonne terre, quoique
mdiocre en tendue; couvrez-la de peuples innombrables, laborieux et
disciplins; faites que ces peuples vous aiment: vous tes plus
puissant, plus heureux, plus rempli de gloire, que tous les conqurants
qui ravagent tant de royaumes.

Que ferai-je donc  l'gard de ces rois? rpondit Idomne; leur
avouerai-je ma faiblesse? Il est vrai que j'ai nglig l'agriculture, et
mme le commerce, qui m'est si facile sur cette cte: je n'ai song qu'
faire une ville magnifique. Faudra-t-il donc, mon cher Mentor, me
dshonorer dans l'assemble de tant de rois, et dcouvrir mon
imprudence? S'il le faut, je le veux; je le ferai sans hsiter, quoi
qu'il m'en cote; car vous m'avez appris qu'un vrai roi; qui est fait
pour ses peuples, et qui se doit tout entier  eux, doit prfrer le
salut de son royaume  sa propre rputation.

Ce sentiment est digne du pre des peuples, reprit Mentor; c'est  cette
bont, et non  la vaine magnificence de votre ville, que je reconnais
en vous le coeur d'un vrai roi. Mais il faut mnager votre honneur, pour
l'intrt mme de votre royaume. Laissez-moi faire; je vais faire
entendre  ces rois que vous vous tes engag  rtablir Ulysse, s'il
est encore vivant, ou du moins son fils, dans la puissance royale, 
Ithaque, et que vous voulez en chasser par force tous les amants de
Pnlope. Ils n'auront pas de peine  comprendre que cette guerre
demande des troupes nombreuses. Ainsi, ils consentiront que vous ne leur
donniez d'abord qu'un faible secours contre les Dauniens.

A ces mots, Idomne parut comme un homme qu'on soulage d'un fardeau
accablant. Vous sauvez, cher ami, dit-il  Mentor, mon honneur, et la
rputation de cette ville naissante, dont vous cacherez l'puisement 
tous mes voisins. Mais quelle apparence de dire que je veux envoyer des
troupes  Ithaque pour y rtablir Ulysse, ou du moins Tlmaque son
fils, pendant que Tlmaque lui-mme est engag  aller  la guerre
contre les Dauniens!

Ne soyez point en peine, rpliqua Mentor; je ne dirai rien que de vrai.
Les vaisseaux que vous enverrez pour l'tablissement de votre commerce
iront sur la cte d'pire* ils feront  la fois deux choses: l'une, de
rappeler sur votre cte les marchands trangers, que les trop grands
impts loignaient de Salente; l'autre, de chercher des nouvelles
d'Ulysse. S'il est encore vivant, il faut qu'il ne soit pas loin de ces
mers qui divisent la Grce d'avec l'Italie; et on assure qu'on l'a vu
chez les Phaciens. Quand mme il n'y aurait plus aucune esprance de le
revoir, vos vaisseaux rendront un signal service  son fils: ils
rpandront dans Ithaque et dans tous les pays voisins la terreur du nom
du jeune Tlmaque, qu'on croyait mort comme son pre. Les amants de
Pnlope seront tonns d'apprendre qu'il est prt  revenir avec le
secours d'un puissant alli. Les Ithaciens n'oseront secouer le joug.
Pnlope sera console, et refusera toujours de choisir un nouvel poux.
Ainsi vous servirez Tlmaque, pendant qu'il sera en votre place avec
les allis de cette cte d'Italie contre les Dauniens.

A ces mots, Idomne s'cria: Heureux le roi qui est soutenu par de
sages conseils! Un ami sage et fidle vaut mieux  un roi, que des
armes victorieuses. Mais doublement heureux le roi qui sent son
bonheur, et qui en sait profiter par le bon usage des sages conseils!
car souvent il arrive qu'on loigne de sa confiance les hommes sages et
vertueux dont on craint la vertu, pour prter l'oreille  des flatteurs
dont on ne craint point la trahison. Je suis moi-mme tomb dans cette
faute, et je vous raconterai tous les malheurs qui me sont venus par un
faux ami, qui flattait mes passions dans l'esprance que je flatterais 
mon tour les siennes.

Mentor fit aisment entendre aux rois allis qu'Idomne devait se
charger des affaires de Tlmaque, pendant que celui-ci irait avec eux.
Ils se contentrent d'avoir dans leur arme le jeune fils d'Ulysse avec
cent jeunes Crtois qu'Idomne lui donna pour l'accompagner; c'tait la
fleur de la jeune noblesse que ce roi avait emmene de Crte. Mentor lui
avait conseill de les envoyer dans cette guerre. Il faut, disait-il,
avoir soin, pendant la paix, de multiplier le peuple; mais, de peur que
toute la nation ne s'amollisse, et ne tombe dans l'ignorance de la
guerre, il faut envoyer dans les guerres trangres la jeune noblesse.
Ceux-l suffisent pour entretenir toute la nation dans une mulation de
gloire, dans l'amour des armes, dans le mpris des fatigues et de la
mort mme, enfin dans l'exprience de l'art militaire.

Les rois allis partirent de Salente contents d'Idomne, et charms de
la sagesse de Mentor: ils taient pleins de joie de ce qu'ils emmenaient
avec eux Tlmaque. Celui-ci ne put modrer sa douleur quand il fallut
se sparer de son ami. Pendant que les rois allis faisaient leurs
adieux, et juraient  Idomne qu'ils garderaient avec lui une ternelle
alliance, Mentor tenait Tlmaque serr entre ses bras, et se sentait
arros de ses larmes. Je suis insensible, disait Tlmaque,  la joie
d'aller acqurir de la gloire, et je ne suis touch que de la douleur de
notre sparation. Il me semble que je vois encore ce temps infortun, o
les gyptiens m'arrachrent d'entre vos bras, et m'loignrent de vous
sans me laisser aucune esprance de vous revoir.

Mentor rpondait  ces paroles avec douceur, pour le consoler. Voici,
lui disait-il, une sparation bien diffrente: elle est volontaire, elle
sera courte; vous allez chercher la victoire. Il faut, mon fils, que
vous m'aimiez d'un amour moins tendre et plus courageux: accoutumez-vous
 mon absence; vous ne m'aurez pas toujours: il faut que ce soit la
sagesse et la vertu, plutt que la prsence de Mentor, qui vous
inspirent ce que vous devez faire.

En disant ces mots, la desse, cache sous la figure de Mentor, couvrait
Tlmaque de son gide; elle rpandait au dedans de lui l'esprit de
sagesse et de prvoyance, la valeur intrpide et la douce modration,
qui se trouvent si rarement ensemble. Allez, disait Mentor, au milieu
des plus grands prils, toutes les fois qu'il sera utile que vous y
alliez. Un prince se dshonore encore plus en vitant les dangers dans
les combats, qu'en n'allant jamais  la guerre. Il ne faut point que le
courage de celui qui commande aux autres puisse tre douteux. S'il est
ncessaire  un peuple de conserver son chef ou son roi, il lui est
encore plus ncessaire de ne le voir point dans une rputation douteuse
sur la valeur. Souvenez-vous que celui qui commande doit tre le modle
de tous les autres; son exemple doit animer toute l'arme. Ne craignez
donc aucun danger,  Tlmaque, et prissez dans les combats plutt que
de faire douter de votre courage. Les flatteurs qui auront le plus
d'empressement pour vous empcher de vous exposer au pril dans les
occasions ncessaires seront les premiers  dire en secret que vous
manquez de coeur, s'ils vous trouvent facile  arrter dans ces
occasions.

Mais aussi n'allez pas chercher les prils sans utilit. La valeur ne
peut tre une vertu qu'autant qu'elle est rgle par la prudence:
autrement, c'est un mpris insens de la vie, et une ardeur brutale. La
valeur emporte n'a rien de sr: celui qui ne se possde point dans les
dangers est plutt fougueux que brave; il a besoin d'tre hors de lui
pour se mettre au-dessus de la crainte, parce qu'il ne peut la surmonter
par la situation naturelle de son coeur. En cet tat, s'il ne fuit pas,
du moins il se trouble; il perd la libert de son esprit, qui lui serait
ncessaire pour donner de bons ordres, pour profiter des occasions, pour
renverser les ennemis, et pour servir sa patrie. S'il a toute l'ardeur
d'un soldat, il n'a point le discernement d'un capitaine. Encore mme
n'a-t-il pas le vrai courage d'un simple soldat; car le soldat doit
conserver dans le combat la prsence d'esprit et la modration
ncessaire pour obir. Celui qui s'expose tmrairement trouble l'ordre
et la discipline des troupes, donne un exemple de tmrit, et expose
souvent l'arme entire  de grands malheurs. Ceux qui prfrent leur
vaine ambition  la sret de la cause commune mritent des chtiments,
et non des rcompenses.

Gardez-vous donc bien, mon cher fils, de chercher la gloire avec
impatience. Le vrai moyen de la trouver est d'attendre tranquillement
l'occasion favorable. La vertu se fait d'autant plus rvrer, qu'elle se
montre plus simple, plus modeste, plus ennemie de tout faste. C'est 
mesure que la ncessit de s'exposer au pril augmente, qu'il faut aussi
de nouvelles ressources de prvoyance et de courage qui aillent toujours
croissant. Au reste, souvenez-vous qu'il ne faut s'attirer l'envie de
personne. De votre ct, ne soyez point jaloux du succs des autres.
Louez-les pour tout ce qui mrite quelque louange; mais louez avec
discernement: disant le bien avec plaisir, cachez le mal, et n'y pensez
qu'avec douleur. Ne dcidez point devant ces anciens capitaines qui ont
toute l'exprience que vous ne pouvez avoir: coutez-les avec dfrence;
consultez-les; priez les plus habiles de vous instruire; et n'ayez point
de honte d'attribuer  leurs instructions tout ce que vous ferez de
meilleur. Enfin, n'coutez jamais les discours par lesquels on voudra
exciter votre dfiance ou votre jalousie contre les chefs. Parlez-leur
avec confiance et ingnuit. Si vous croyez qu'ils aient manqu  votre
gard, ouvrez-leur votre coeur, expliquez-leur toutes vos raisons. S'ils
sont capables de sentir la noblesse de cette conduite, vous les
charmerez, et vous tirerez d'eux tout ce que vous aurez sujet d'en
attendre. Si au contraire ils ne sont pas assez raisonnables pour entrer
dans vos sentiments, vous serez instruit par vous-mme de ce qu'il y
aura en eux d'injuste  souffrir; vous prendrez vos mesures pour ne vous
plus commettre jusqu' ce que la guerre finisse, et vous n'aurez rien 
vous reprocher. Mais surtout ne dites jamais  certains flatteurs, qui
sment la division, les sujets de peine que vous croirez avoir contre
les chefs de l'arme o vous serez.

Je demeurerai ici, continua Mentor, pour secourir Idomne dans le
besoin o il est de travailler au bonheur de ses peuples, et pour
achever de lui faire rparer les fautes que les mauvais conseils et les
flatteurs lui ont fait commettre dans l'tablissement de son nouveau
royaume.

Alors Tlmaque ne put s'empcher de tmoigner  Mentor quelque
surprise, et mme quelque mpris, pour la conduite d'Idomne. Mais
Mentor l'en reprit d'un ton svre. tes-vous tonn, lui dit-il, de ce
que les hommes les plus estimables sont encore hommes, et montrent
encore quelques restes des faiblesses de l'humanit parmi les piges
innombrables et les embarras insparables de la royaut? Idomne, il
est vrai, a t nourri dans des ides de faste et de hauteur; mais quel
philosophe pourrait se dfendre de la flatterie, s'il avait t en sa
place? il est vrai qu'il s'est laiss trop prvenir par ceux qui ont eu
sa confiance; mais les plus sages rois sont souvent tromps, quelques
prcautions qu'ils prennent pour ne l'tre pas. Un roi ne peut se passer
de ministres qui le soulagent et en qui il se confie, puisqu'il ne peut
tout faire. D'ailleurs, un roi connat beaucoup moins que les
particuliers les hommes qui l'environnent: on est toujours masqu auprs
de lui; on puise toutes sortes d'artifices pour le tromper. Hlas! cher
Tlmaque, vous ne rprouverez que trop! On ne trouve point dans les
hommes ni les vertus ni les talents qu'on y cherche. On a beau les
tudier et les approfondir, on s'y mcompte tous les jours. On ne vient
mme jamais  bout de faire, des meilleurs hommes, ce qu'on aurait
besoin d'en faire pour le bien public. Ils ont leurs enttements, leurs
incompatibilits, leurs jalousies. On ne les persuade ni on ne les
corrige gure.

Plus on a de peuples  gouverner, plus il faut de ministres, pour faire
par eux ce qu'on ne peut faire soi-mme; et plus on a besoin d'hommes 
qui on confie l'autorit, plus on est expos  se tromper dans de tels
choix. Tel critique aujourd'hui impitoyablement les rois qui
gouvernerait demain beaucoup moins bien qu'eux, et qui ferait les mmes
fautes, avec d'autres infiniment plus grandes, si on lui confiait la
mme puissance. La condition prive, quand on y joint un peu d'esprit
pour bien parler, couvre tous les dfauts naturels, relve des talents
blouissants, et fait paratre un homme digne de toutes les places dont
il est loign. Mais c'est l'autorit qui met tous les talents  une
rude preuve, et qui dcouvre de grands dfauts.

La grandeur est comme certains verres qui grossissent tous les objets.
Tous les dfauts paraissent crotre dans ces hautes places, o les
moindres choses ont de grandes consquences, et o les plus lgres
fautes ont de violents contre-coups. Le monde entier est occup 
observer un seul homme  toute heure, et  le juger en toute rigueur.
Ceux qui le jugent n'ont aucune exprience de l'tat o il est. Ils n'en
sentent point les difficults, et ils ne veulent plus qu'il soit homme,
tant ils exigent de perfection de lui. Un roi, quelque bon et sage qu'il
soit, est encore homme. Son esprit a des bornes, et sa vertu en a aussi.
Il a de l'humeur, des passions, des habitudes, dont il n'est pas tout 
fait le matre. Il est obsd par des gens intresss et artificieux;
il ne trouve point les secours qu'il cherche. Il tombe chaque jour dans
quelque mcompte, tantt par ses passions et tantt par celles de ses
ministres. A peine a-t-il rpar une faute, qu'il retombe dans une
autre. Telle est la condition des rois les plus clairs et les plus
vertueux.

Les plus longs et les meilleurs rgnes sont trop courts et trop
imparfaits, pour rparer  la fin ce qu'on a gt, sans le vouloir, dans
les commencements. La royaut porte avec elle toutes ces misres;
l'impuissance humaine succombe sous un fardeau si accablant. Il faut
plaindre les rois et les excuser. Ne sont-ils pas  plaindre d'avoir 
gouverner tant d'hommes, dont les besoins sont infinis, et qui donnent
tant de peine  ceux qui veulent les bien gouverner? Pour parler
franchement, les hommes sont fort  plaindre d'avoir  tre gouverns
par un roi qui n'est qu'un homme semblable  eux; car il faudrait des
dieux pour redresser les hommes. Mais les rois ne sont pas moins 
plaindre, n'tant qu'hommes, c'est--dire faibles et imparfaits, d'avoir
 gouverner cette multitude innombrable d'hommes corrompus et trompeurs.

Tlmaque rpondit avec vivacit: Idomne a perdu, par sa faute, le
royaume de ses anctres en Crte; et, sans vos conseils, il en aurait
perdu un second  Salente.

J'avoue, reprit Mentor, qu'il a fait de grandes fautes; mais cherchez
dans la Grce, et dans tous les autres pays les mieux polics, un roi
qui n'en ait point fait d'inexcusables. Les plus grands hommes ont, dans
leur temprament et dans le caractre de leur esprit, des dfauts qui
les entranent; et les plus louables sont ceux qui ont le courage de
connatre et de rparer leurs garements. Pensez-vous qu'Ulysse, le
grand Ulysse votre pre, qui est le modle des rois de la Grce, n'ait
pas aussi ses faiblesses ni ses dfauts? Si Minerve ne l'et conduit pas
 pas, combien de fois aurait-il succomb dans les prils et dans les
embarras o la fortune s'est joue de lui! Combien de fois Minerve
l'a-t-elle retenu ou redress, pour le conduire toujours  la gloire par
le chemin de la vertu! N'attendez pas mme, quand vous le verrez rgner
avec tant de gloire  Ithaque, de le trouver sans imperfections; vous
lui en verrez, sans doute. La Grce, l'Asie, et toutes les les des
mers, l'ont admir malgr ces dfauts; mille qualits merveilleuses les
font oublier. Vous serez trop heureux de pouvoir l'admirer aussi, et de
l'tudier sans cesse comme votre modle.

Accoutumez-vous donc,  Tlmaque,  n'attendre des plus grands hommes
que ce que l'humanit est capable de faire. La jeunesse, sans
exprience, se livre  une critique prsomptueuse, qui la dgote de
tous les modles qu'elle a besoin de suivre, et qui la jette dans une
indocilit incurable. Non-seulement vous devez aimer, respecter, imiter
votre pre, quoiqu'il ne soit point parfait; mais encore vous devez
avoir une haute estime pour Idomne, malgr tout ce que j'ai repris en
lui. Il est naturellement sincre, droit, quitable, libral,
bienfaisant; sa valeur est parfaite; il dteste la fraude quand il la
connat, et qu'il suit librement la vritable pente de son coeur. Tous
ses talents extrieurs sont grands, et proportionns  sa place. Sa
simplicit  avouer son tort; sa douceur, sa patience pour se laisser
dire par moi les choses les plus dures; son courage contre lui-mme pour
rparer publiquement ses fautes, et pour se mettre par l au-dessus de
toute la critique des hommes, montrent une me vritablement grande. Le
bonheur, ou le conseil d'autrui, peuvent prserver de certaines fautes
un homme trs-mdiocre; mais il n'y a qu'une vertu extraordinaire qui
puisse engager un roi, si longtemps sduit par la flatterie,  rparer
son tort. Il est bien plus glorieux de se relever ainsi, que de n'tre
jamais tomb. Idomne a fait les fautes que presque tous les rois font;
mais presque aucun roi ne fait, pour se corriger, ce qu'il vient de
faire. Pour moi, je ne pouvais me lasser de l'admirer dans les moments
mmes o il me permettait de le contredire. Admirez-le aussi, mon cher
Tlmaque: c'est moins pour sa rputation que pour votre utilit que je
vous donne ce conseil.

Mentor fit sentir  Tlmaque, par ce discours, combien il est dangereux
d'tre injuste en se laissant aller  une critique rigoureuse contre les
autres hommes, et surtout contre ceux qui sont chargs des embarras et
des difficults du gouvernement. Ensuite il lui dit: Il est temps que
vous partiez; adieu: je vous attendrai. O mon cher Tlmaque,
souvenez-vous que ceux qui craignent les dieux n'ont rien  craindre des
hommes. Vous vous trouverez dans les plus extrmes prils; mais sachez
que Minerve ne vous abandonnera point.

A ces mots, Tlmaque crut sentir la prsence de la desse*, et il et
mme reconnu que c'tait elle qui parlait pour le remplir de confiance,
si la desse n'et rappel l'ide de Mentor, en lui disant: N'oubliez
pas, mon fils, tous les soins que j'ai pris, pendant votre enfance, pour
vous rendre sage et courageux comme votre pre. Ne faites rien qui ne
soit digne de ses grands exemples, et des maximes de vertu que j'ai
tch de vous inspirer.

Le soleil se levait dj, et dorait le sommet des montagnes, quand les
rois sortirent de Salente pour rejoindre leurs troupes. Ces troupes,
campes autour de la ville, se mirent en marche sous leurs commandants.
On voyait de tous cts briller le fer des piques hrisses; l'clat des
boucliers blouissait les yeux; un nuage de poussire s'levait
jusqu'aux nues. Idomne, avec Mentor, conduisait dans la campagne les
rois allis, et s'loignait des murs de la ville. Enfin, ils se
sparrent, aprs s'tre donn de part et d'autre les marques d'une
vraie amiti; et les allis ne doutrent plus que la paix ne ft
durable, lorsqu'ils connurent la bont du coeur d'Idomne, qu'on leur
avait reprsent bien diffrent de ce qu'il tait: c'est qu'on jugeait
de lui, non par ses sentiments naturels, mais par les conseils flatteurs
et injustes auxquels il s'tait livr.

Aprs que l'arme fut partie, Idomne mena Mentor dans tous les
quartiers de la ville. Voyons, disait Mentor, combien vous avez d'hommes
et dans la ville et dans la campagne voisine; faisons-en le
dnombrement. Examinons aussi combien vous avez de laboureurs parmi ces
hommes. Voyons combien vos terres portent, dans les annes mdiocres, de
bl, de vin, d'huile, et des autres choses utiles: nous saurons par
cette voie si la terre fournit de quoi nourrir tous ses habitants, et si
elle produit encore de quoi faire un commerce utile de son superflu avec
les pays trangers. Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux et
de matelots; c'est par l qu'il faut juger de votre puissance. Il alla
visiter le port, et entra dans chaque vaisseau. Il s'informa des pays ou
chaque vaisseau allait pour le commerce; quelles marchandises il y
apportait; celles qu'il prenait au retour; quelle tait la dpense du
vaisseau pendant la navigation; les prts que les marchands se faisaient
les uns aux autres; les socits qu'ils faisaient entre eux, pour savoir
si elles taient quitables et fidlement observes; enfin, les hasards
des naufrages et les autres malheurs du commerce, pour prvenir la ruine
des marchands, qui, par l'avidit du gain, entreprennent souvent des
choses qui sont au del de leurs forces.

Il voulut qu'on punt svrement toutes les banqueroutes, parce que
celles qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de
tmrit. En mme temps, il fit des rgles pour faire en sorte qu'il ft
ais de ne faire jamais banqueroute. Il tablit des magistrats  qui les
marchands rendaient compte de leurs effets, de leurs profits, de leur
dpense, et de leurs entreprises. Il ne leur tait jamais permis de
risquer le bien d'autrui, et ils ne pouvaient mme risquer que la moiti
du leur. De plus, ils faisaient en socit les entreprises qu'ils ne
pouvaient faire seuls; et la police de ces socits tait inviolable,
par la rigueur des peines imposes  ceux qui ne les suivraient pas.
D'ailleurs, la libert du commerce tait entire: bien loin de le gner
par des impts, on promettait une rcompense  tous les marchands qui
pourraient attirer  Salente le commerce de quelque nouvelle nation.

Ainsi les peuples y accoururent bientt en foule de toutes parts. Le
commerce de cette ville tait semblable au flux et au reflux de la mer.
Les trsors y entraient comme les flots viennent l'un sur l'autre*. Tout
y tait apport et tout en sortait librement. Tout ce qui entrait tait
utile; tout ce qui sortait laissait, en sortant, d'autres richesses en
sa place. La justice svre prsidait dans le port, au milieu de tant de
nations. La franchise, la bonne foi, la candeur, semblaient, du haut de
ces superbes tours, appeler les marchands des terres les plus loignes:
chacun de ces marchands, soit qu'il vnt des rives orientales o le
soleil sort chaque jour du sein des ondes, soit qu'il ft parti de cette
grande mer o le soleil, lass de son cours, va teindre ses feux,
vivait paisible et en sret dans Salente comme dans sa patrie.

Pour le dedans de la ville, Mentor visita tous les magasins, toutes les
boutiques d'artisans, et toutes les places publiques. Il dfendit toutes
les marchandises de pays trangers qui pouvaient introduire le luxe et
la mollesse. Il rgla les habits, la nourriture, les meubles, la
grandeur et l'ornement des maisons, pour toutes les conditions
diffrentes. Il bannit tous les ornements d'or et d'argent; et il dit 
Idomne: Je ne connais qu'un seul moyen pour rendre votre peuple
modeste dans sa dpense, c'est que vous lui en donniez vous-mme
l'exemple. Il est ncessaire que vous ayez une certaine majest dans
votre extrieur; mais votre autorit sera assez marque par vos gardes
et par les principaux officiers qui vous environnent. Contentez-vous
d'un habit de laine trs-fine, teinte en pourpre; que les principaux de
l'tat, aprs vous, soient vtus de la mme laine, et que toute la
diffrence ne consiste que dans la couleur et dans une lgre broderie
d'or que vous aurez sur le bord de votre habit. Les diffrentes couleurs
serviront  distinguer les diffrentes conditions, sans avoir besoin ni
d'or, ni d'argent, ni de pierreries.

Rglez les conditions par la naissance. Mettez au premier rang ceux qui
ont une noblesse plus ancienne et plus clatante. Ceux qui auront le
mrite et l'autorit des emplois seront assez contents de venir aprs
ces anciennes et illustres familles, qui sont dans une si longue
possession des premiers honneurs. Les hommes qui n'ont pas la mme
noblesse leur cderont sans peine, pourvu que vous ne les accoutumiez
point  se mconnatre dans une trop prompte et trop haute fortune, et
que vous donniez des louanges  la modration de ceux qui seront
modestes dans la prosprit. La distinction la moins expose  l'envie
est celle qui vient d'une longue suite d'anctres. Pour la vertu, elle
sera assez excite, et on aura assez d'empressement  servir l'tat,
pourvu que vous donniez des couronnes et des statues aux belles actions,
et que ce soit un commencement de noblesse pour les enfants de ceux qui
les auront faites.

Les personnes du premier rang, aprs vous, seront vtues de blanc, avec
une frange d'or au bas de leurs habits. Ils auront au doigt un anneau
d'or, et au cou une mdaille d'or avec votre portrait. Ceux du second
rang seront vtus de bleu: ils porteront une frange d'argent, avec
l'anneau, et point de mdaille; les troisimes, de vert, sans anneau et
sans frange, mais avec la mdaille d'argent; les quatrimes, d'un jaune
d'aurore; les cinquimes, d'un rouge ple ou de rose; les siximes, de
gris de lin; et les septimes, qui seront les derniers du peuple, d'une
couleur mle de jaune et de blanc. Voil les habits de sept conditions
diffrentes pour les hommes libres. Tous les esclaves seront vtus de
gris-brun. Ainsi, sans aucune dpense, chacun sera distingu suivant sa
condition, et on bannira de Salente tous les arts qui ne servent qu'
entretenir le faste. Tous les artisans qui seraient employs  ces arts
pernicieux serviront ou aux arts ncessaires, qui sont en petit nombre,
ou au commerce, ou  l'agriculture. On ne souffrira jamais aucun
changement, ni pour la nature des toffes, ni pour la forme des habits;
car il est indigne que des hommes, destins  une vie srieuse et noble,
s'amusent  inventer des parures affectes, ni qu'ils permettent que
leurs femmes,  qui ces amusements seraient moins honteux, tombent
jamais dans cet excs.

Mentor, semblable  un habile jardinier qui retranche dans ses arbres
fruitiers le bois inutile, tchait ainsi de retrancher le faste inutile
qui corrompait les moeurs: il ramenait toutes choses  une noble et
frugale simplicit. Il rgla de mme la nourriture des citoyens et des
esclaves. Quelle honte, disait-il, que les hommes les plus levs
fassent consister leur grandeur dans les ragots, par lesquels ils
amollissent leurs mes, et ruinent insensiblement la sant de leurs
corps! Ils doivent faire consister leur bonheur dans leur modration,
dans leur autorit pour faire du bien aux autres hommes, et dans la
rputation que leurs bonnes actions doivent leur procurer. La sobrit
rend la nourriture la plus simple trs-agrable. C'est elle qui donne,
avec la sant la plus vigoureuse, les plaisirs les plus purs et les plus
constants. Il faut donc borner les repas aux viandes les meilleures,
mais apprtes sans aucun ragot. C'est un art pour empoisonner les
hommes, que celui d'irriter leur apptit au del de leur vrai besoin.

Idomne comprit bien qu'il avait eu tort de laisser les habitants de sa
nouvelle ville amollir et corrompre leurs moeurs, en violant toutes les
lois de Minos sur la sobrit; mais le sage Mentor lui fit remarquer que
les lois mmes, quoique renouveles, seraient inutiles, si l'exemple du
roi ne leur donnait une autorit qui ne pouvait venir d'ailleurs.
Aussitt Idomne rgla sa table, o il n'admit que du pain excellent,
du vin du pays, qui est fort et agrable, mais en fort petite quantit,
avec des viandes simples, telles qu'il en mangeait avec les autres Grecs
au sige de Troie. Personne n'osa se plaindre d'une rgle que le roi
s'imposait lui-mme; et chacun se corrigea de la profusion et de la
dlicatesse o l'on commenait  se plonger pour les repas.

Mentor retrancha ensuite la musique molle et effmine, qui corrompait
toute la jeunesse. Il ne condamna pas avec une moindre svrit la
musique bachique, qui n'enivre gure moins que le vin, et qui produit
des moeurs pleines d'emportement et d'impudence. Il borna toute la
musique aux ftes dans les temples, pour y chanter les louanges des
dieux et des hros qui ont donn l'exemple des plus rares vertus. Il ne
permit aussi que pour les temples les grands ornements d'architecture,
tels que les colonnes, les frontons, les portiques; il donna des modles
d'une architecture simple et gracieuse, pour faire, dans un mdiocre
espace, une maison gaie et commode pour une famille nombreuse; en sorte
qu'elle ft tourne  un aspect sain, que les logements en fussent
dgags les uns des autres, que l'ordre et la propret s'y conservassent
facilement, et que l'entretien ft de peu de dpense.

Il voulut que chaque maison un peu considrable et un salon et un petit
pristyle, avec de petites chambres pour toutes les personnes libres.
Mais il dfendit trs-svrement la multitude superflue et la
magnificence des logements. Ces divers modles de maisons, suivant la
grandeur des familles, servirent  embellir  peu de frais une partie
de la ville, et  la rendre rgulire; au lieu que l'autre partie, dj
acheve suivant le caprice et le faste des particuliers, avait, malgr
sa magnificence, une disposition moins agrable et moins commode. Cette
nouvelle ville fut btie en trs-peu de temps, parce que la cte voisine
de la Grce fournit de bons architectes, et qu'on fit venir un
trs-grand nombre de maons de l'pire et de plusieurs autres pays, 
condition qu'aprs avoir achev leurs travaux ils s'tabliraient autour
de Salente, y prendraient des terres  dfricher, et serviraient 
peupler la campagne.

La peinture et la sculpture parurent  Mentor des arts qu'il n'est pas
permis d'abandonner; mais il voulut qu'on souffrt dans Salente peu
d'hommes attachs  ces arts. Il tablit une cole o prsidaient des
matres d'un got exquis, qui examinaient les jeunes lves. Il ne faut,
disait-il, rien de bas et de faible dans ces arts qui ne sont pas
absolument ncessaires. Par consquent, on n'y doit admettre que des
jeunes gens d'un gnie qui promette beaucoup, et qui tendent  la
perfection. Les autres sont ns pour des arts moins nobles, et ils
seront employs plus utilement aux besoins ordinaires de la rpublique.
Il ne faut, disait-il, employer les sculpteurs et les peintres, que pour
conserver la mmoire des grands hommes et des grandes actions. C'est
dans les btiments publics, ou dans les tombeaux, qu'on doit conserver
des reprsentations de tout ce qui a t fait avec une vertu
extraordinaire pour le service de la patrie. Au reste, la modration et
la frugalit de Mentor n'empchrent pas qu'il n'autorist tous les
grands btiments destins aux courses de chevaux et de chariots, aux
combats de lutteurs,  ceux du ceste, et  tous les autres exercices qui
cultivent les corps pour les rendre plus adroits et plus vigoureux.

Il retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des toffes
faonnes des pays loigns, des broderies d'un prix excessif, des vases
d'or et d'argent avec des figures de dieux, d'hommes et d'animaux;
enfin, des liqueurs et des parfums. Il voulut mme que les meubles de
chaque maison fussent simples, et faits de manire  durer longtemps; en
sorte que les Salentins, qui se plaignaient hautement de leur pauvret,
commencrent  sentir combien ils avaient de richesses superflues: mais
c'tait des richesses trompeuses qui les appauvrissaient, et ils
devenaient effectivement riches  mesure qu'ils avaient le courage de
s'en dpouiller. C'est s'enrichir, disaient-ils eux-mmes, que de
mpriser de telles richesses, qui puisent l'tat, et que de diminuer
ses besoins, en les rduisant aux vraies ncessits de la nature.

Mentor se hta de visiter les arsenaux et tous les magasins, pour savoir
si les armes et toutes les autres choses ncessaires  la guerre taient
en bon tat: car il faut, disait-il, tre toujours prt  faire la
guerre, pour n'tre jamais rduit au malheur de la faire. Il trouva que
plusieurs choses manquaient partout. Aussitt on assembla des ouvriers
pour travailler sur le fer, sur l'acier, et sur l'airain. On voyait
s'lever des fournaises ardentes, des tourbillons de fume et de flammes
semblables  ces feux souterrains que vomit le mont Etna. Le marteau
rsonnait sur l'enclume, qui gmissait sous les coups redoubls. Les
montagnes voisines et les rivages de la mer en retentissaient; on et
cru tre dans cette le[40], o Vulcain, animant les Cyclopes, forge des
foudres pour le pre des dieux; et, par une sage prvoyance, on voyait
dans une profonde paix tous les prparatifs de la guerre.

Ensuite Mentor sortit de la ville avec Idomne, et trouva une grande
tendue de terres fertiles qui demeuraient incultes: d'autres n'taient
cultives qu' demi, par la ngligence et par la pauvret des
laboureurs, qui manquant d'hommes et de boeufs, manquaient aussi de
courage et de force de corps pour mettre l'agriculture dans sa
perfection. Mentor, voyant cette campagne dsole, dit au roi: La terre
ne demande ici qu' enrichir ses habitants; mais les habitants manquent
 la terre. Prenons donc tous ces artisans superflus qui sont dans la
ville, et dont les mtiers ne serviraient qu' drgler les moeurs, pour
leur faire cultiver ces plaines et ces collines. Il est vrai que c'est
un malheur, que tous ces hommes exercs  des arts qui demandent une vie
sdentaire ne soient point exercs au travail; mais voici un moyen d'y
remdier. Il faut partager entre eux les terres vacantes, et appeler 
leur secours des peuples voisins, qui feront sous eux le plus rude
travail. Ces peuples le feront, pourvu qu'on leur promette des
rcompenses convenables sur les fruits des terres mmes qu'ils
dfricheront: ils pourront, dans la suite, en possder une partie et
tre ainsi incorpors  votre peuple, qui n'est pas assez nombreux.
Pourvu qu'ils soient laborieux et dociles aux lois, vous n'aurez point
de meilleurs sujets, et ils accrotront votre puissance. Vos artisans de
la ville, transplants dans la campagne, lveront leurs enfants au
travail et au got de la vie champtre. De plus, tous les maons des
pays trangers, qui travaillent  btir votre ville, se sont engags 
dfricher une partie de vos terres, et  se faire laboureurs:
incorporez-les  votre peuple, ds qu'ils auront achev leurs ouvrages
de la ville. Ces ouvriers sont ravis de s'engager  passer leur vie sous
une domination qui est maintenant si douce. Comme ils sont robustes et
laborieux, leur exemple servira pour exciter au travail les habitants
transplants de la ville  la campagne, avec lesquels ils seront mls.
Dans la suite, tout le pays sera peupl de familles vigoureuses et
adonnes  l'agriculture.

Au reste, ne soyez point en peine de la multiplication de ce peuple; il
deviendra bientt innombrable, pourvu que vous facilitiez les mariages.
La manire de les faciliter est bien simple; presque tous les hommes ont
l'inclination de se marier; il n'y a que la misre qui les en empche.
Si vous ne les chargez point d'impts, ils vivront sans peine avec leurs
femmes et leurs enfants; car la terre n'est jamais ingrate; elle nourrit
toujours de ses fruits ceux qui la cultivent soigneusement*; elle ne
refuse ses biens qu' ceux qui craignent de lui donner leurs peines.
Plus les laboureurs ont d'enfants, plus ils sont riches, si le prince ne
les appauvrit pas; car leurs enfants, ds leur plus tendre jeunesse,
commencent  les secourir. Les plus jeunes conduisent les moutons dans
les pturages; les autres, qui sont plus grands, mnent dj les grands
troupeaux; les plus gs labourent avec leur pre. Cependant la mre de
toute la famille prpare un repas simple  son poux et  ses chers
enfants, qui doivent revenir fatigus du travail de la journe; elle a
soin de traire ses vaches et ses brebis, et on voit couler des ruisseaux
de lait; elle fait un grand feu, autour duquel toute la famille
innocente et paisible prend plaisir  chanter tout le soir, en attendant
le doux sommeil: elle prpare des fromages, des chtaignes, et des
fruits conservs dans la mme fracheur que si on venait de les
cueillir*. Le berger revient avec sa flte, et chante  la famille
assemble les nouvelles chansons qu'il a apprises dans les hameaux
voisins. Le laboureur rentre avec sa charrue; et ses boeufs fatigus
marchent, le cou pench, d'un pas lent et tardif, malgr l'aiguillon qui
les presse*. Tous les maux du travail finissent avec la journe. Les
pavots que le sommeil, par l'ordre des dieux, rpand sur la terre,
apaisent tous les noirs soucis par leurs charmes, et tiennent toute la
nature dans un doux enchantement; chacun s'endort, sans prvoir les
peines du lendemain.

Heureux ces hommes sans ambition, sans dfiance, sans artifice, pourvu
que les dieux leur donnent un bon roi, qui ne trouble point leur joie
innocente! Mais quelle horrible inhumanit, que de leur arracher, pour
des desseins pleins de faste et d'ambition, les doux fruits de leur
terre, qu'ils ne tiennent que de la librale nature et de la sueur de
leur front! La nature seule tirerait de son sein fcond tout ce qu'il
faudrait pour un nombre infini d'hommes modrs et laborieux; mais c'est
l'orgueil et la mollesse de certains hommes qui en mettent tant d'autres
dans une affreuse pauvret.

Que ferai-je, disait Idomne, si ces peuples que je rpandrai dans ces
fertiles campagnes ngligent de les cultiver?

Faites, lui rpondait Mentor, tout le contraire de ce qu'on fait
communment. Les princes avides et sans prvoyance ne songent qu'
charger d'impts ceux d'entre leurs sujets qui sont les plus vigilants
et les plus industrieux pour faire valoir leurs biens; c'est qu'ils
esprent en tre pays plus facilement: en mme temps, ils chargent
moins ceux que la paresse rend plus misrables. Renversez ce mauvais
ordre, qui accable les bons, qui rcompense le vice et qui introduit une
ngligence aussi funeste au roi mme qu' tout l'tat. Mettez des taxes,
des amendes, et mme, s'il le faut, d'autres peines rigoureuses, sur
ceux qui ngligeront leurs champs, comme vous puniriez des soldats qui
abandonneraient leurs postes dans la guerre; au contraire, donnez des
grces et des exemptions aux familles qui, se multipliant, augmentent 
proportion la culture de leurs terres. Bientt les familles se
multiplieront et tout le monde s'animera au travail; il deviendra mme
honorable. La profession de laboureur ne sera plus mprise, n'tant
plus accable de tant de maux. On reverra la charrue en honneur, manie
par des mains victorieuses qui auraient dfendu la patrie. Il ne sera
pas moins beau de cultiver l'hritage reu de ses anctres, pendant une
heureuse paix, que de l'avoir dfendu gnreusement pendant les troubles
de la guerre. Toute la campagne refleurira: Crs se couronnera d'pis
dors; Bacchus, foulant  ses pieds les raisins, fera couler, du
penchant des montagnes, des ruisseaux de vin plus doux que le nectar;
les creux vallons retentiront des concerts des bergers, qui, le long des
clairs ruisseaux, joindront leurs voix avec leurs fltes, pendant que
leurs troupeaux bondissants patront sur l'herbe et parmi les fleurs,
sans craindre les loups.

Ne serez-vous pas trop heureux,  Idomne, d'tre la source de tant de
biens, et de faire vivre,  l'ombre de votre nom, tant de peuples dans
un si aimable repos? Cette gloire n'est-elle pas plus touchante que
celle de ravager la terre; de rpandre partout, et presque autant chez
soi, au milieu mme des victoires, que chez les trangers vaincus, le
carnage, le trouble, l'horreur, la langueur, la consternation, la
cruelle faim, et le dsespoir?

O heureux le roi assez aim des dieux, et d'un coeur assez grand, pour
entreprendre d'tre ainsi les dlices des peuples, et de montrer  tous
les sicles, dans son rgne, un si charmant spectacle! La terre
entire, loin de se dfendre de sa puissance par des combats, viendrait
 ses pieds le prier de rgner sur elle.

Idomne lui rpondit: Mais quand les peuples seront ainsi dans la paix
et dans l'abondance, les dlices les corrompront, et ils tourneront
contre moi les forces que je leur aurai donnes.

Ne craignez point, dit Mentor, cet inconvnient; c'est un prtexte qu'on
allgue toujours pour flatter ces princes prodigues qui veulent accabler
leurs peuples d'impts. Le remde est facile. Les lois que nous venons
d'tablir pour l'agriculture rendront leur vie laborieuse; et, dans leur
abondance, ils n'auront que le ncessaire, parce que nous retranchons
tous les arts qui fournissent le superflu. Cette abondance mme sera
diminue par la facilit des mariages et par la grande multiplication
des familles. Chaque famille, tant nombreuse, et ayant peu de terre,
aura besoin de la cultiver par un travail sans relche. C'est la
mollesse et l'oisivet qui rendent les peuples insolents et rebelles.
Ils auront du pain,  la vrit, et assez largement; mais ils n'auront
que du pain, et des fruits de leur propre terre, gagns  la sueur de
leur visage.

Pour tenir votre peuple dans cette modration, il faut rgler, ds 
prsent, l'tendue de terre que chaque famille pourra possder. Vous
savez que nous avons divis tout votre peuple en sept classes, suivant
les diffrentes conditions: il ne faut permettre  chaque famille, dans
chaque classe, de pouvoir possder que l'tendue de terre absolument
ncessaire pour nourrir le nombre de personnes dont elle sera compose.
Cette rgle tant inviolable, les nobles ne pourront point faire des
acquisitions sur les pauvres: tous auront des terres; mais chacun en
aura fort peu, et sera excit par l  la bien cultiver. Si, dans une
longue suite de temps, les terres manquaient ici, on ferait des colonies
qui augmenteraient la puissance de cet tat.

Je crois mme que vous devez prendre garde  ne laisser jamais le vin
devenir trop commun dans votre royaume. Si on a plant trop de vignes,
il faut qu'on les arrache: le vin est la source des plus grands maux
parmi les peuples; il cause les maladies, les querelles, les sditions,
l'oisivet, le dgot du travail, le dsordre des familles. Que le vin
soit donc rserv comme une espce de remde, ou comme une liqueur
trs-rare, qui n'est employe que pour les sacrifices, ou pour les ftes
extraordinaires. Mais n'esprez point de faire observer une rgle si
importante, si vous n'en donnez vous-mme l'exemple.

D'ailleurs il faut faire garder inviolablement les lois de Minos pour
l'ducation des enfants. Il faut tablir des coles publiques, o l'on
enseigne la crainte des dieux, l'amour de la patrie, le respect des
lois, la prfrence de l'honneur aux plaisirs, et  la vie mme. Il faut
avoir des magistrats qui veillent sur les familles et sur les moeurs des
particuliers. Veillez vous-mme, vous qui n'tes roi, c'est--dire
pasteur du peuple, que pour veiller nuit et jour sur votre troupeau: par
l vous prviendrez un nombre infini de dsordres et de crimes; ceux que
vous ne pourrez prvenir, punissez-les d'abord svrement. C'est une
clmence, que de faire d'abord des exemples qui arrtent le cours de
l'iniquit. Par un peu de sang rpandu  propos, on en pargne beaucoup
pour la suite, et on se met en tat d'tre craint, sans user souvent de
rigueur.

Mais quelle dtestable maxime, que de ne croire trouver sa sret que
dans l'oppression de ses peuples! Ne les point faire instruire, ne les
point conduire  la vertu, ne s'en faire jamais aimer, les pousser par
la terreur jusqu'au dsespoir, les mettre dans l'affreuse ncessit ou
de ne pouvoir jamais respirer librement, ou de secouer le joug de votre
tyrannique domination; est-ce l le vrai moyen de rgner sans trouble?
est-ce l le vrai chemin qui mne  la gloire?

Souvenez-vous que les pays o la domination du souverain est plus
absolue sont ceux o les souverains sont moins puissants. Ils prennent,
ils ruinent tout, ils possdent seuls tout l'tat; mais aussi tout
l'tat languit: les campagnes sont en friche, et presque dsertes; les
villes diminuent chaque jour; le commerce tarit. Le roi, qui ne peut
tre roi tout seul, et qui n'est grand que par ses peuples, s'anantit
lui-mme peu  peu par l'anantissement insensible des peuples dont il
tire ses richesses et sa puissance. Son tat s'puise d'argent et
d'hommes: cette dernire perte est la plus grande et la plus
irrparable. Son pouvoir absolu fait autant d'esclaves qu'il a de
sujets. On le flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au
moindre de ses regards; mais attendez la moindre rvolution: cette
puissance monstrueuse, pousse jusqu' un excs trop violent, ne saurait
durer; elle n'a aucune ressource dans le coeur des peuples: elle a lass
et irrit tous les corps de l'tat; elle contraint tous les membres de
ce corps de soupirer aprs un changement. Au premier coup qu'on lui
porte, l'idole se renverse, se brise, et est foule aux pieds. Le
mpris, la haine, le ressentiment, la dfiance, en un mot toutes les
passions se runissent contre une autorit si odieuse. Le roi, qui, dans
sa vaine prosprit, ne trouvait pas un seul homme assez hardi pour lui
dire la vrit, ne trouvera, dans son malheur, aucun homme qui daigne ni
l'excuser ni le dfendre contre ses ennemis.

Aprs ce discours, Idomne, persuad par Mentor, se hta de distribuer
les terres vacantes, de les remplir de tous les artisans inutiles, et
d'excuter tout ce qui avait t rsolu. Il rserva seulement pour les
maons les terres qu'il leur avait destines, et qu'ils ne pouvaient
cultiver qu'aprs la fin de leurs travaux dans la ville.

Dj la rputation du gouvernement doux et modr d'Idomne attire en
foule de tous cts des peuples qui viennent s'incorporer au sien, et
chercher leur bonheur sous une si aimable domination. Dj ces
campagnes, si longtemps couvertes de ronces et d'pines, promettent de
riches moissons et des fruits jusqu'alors inconnus. La terre ouvre son
sein au tranchant de la charrue, et prpare ses richesses pour
rcompenser le laboureur: l'esprance reluit de tous cts. On voit dans
les vallons et sur les collines les troupeaux de moutons qui bondissent
sur l'herbe, et les grands troupeaux de boeufs et de gnisses qui font
retentir les hautes montagnes de leurs mugissements: ces troupeaux
servent  engraisser les campagnes. C'est Mentor qui a trouv le moyen
d'avoir ces troupeaux. Mentor conseilla  Idomne de faire avec les
Peuctes[41], peuples voisins, un change de toutes les choses
superflues qu'on ne voulait plus souffrir dans Salente, avec ces
troupeaux, qui manquaient aux Salentins.

En mme temps la ville et les villages d'alentour taient pleins d'une
belle jeunesse qui avait langui longtemps dans la misre, et qui n'avait
os se marier, de peur d'augmenter leurs maux. Quand ils virent
qu'Idomne prenait des sentiments d'humanit, et qu'il voulait tre
leur pre, ils ne craignirent plus la faim et les autres flaux par
lesquels le ciel afflige la terre. On n'entendait plus que des cris de
joie, que les chansons des bergers et des laboureurs qui clbraient
leurs hymnes. On aurait cru voir le dieu Pan avec une foule de Satyres
et de Faunes mls parmi les nymphes, et dansant au son de la flte 
l'ombre des bois. Tout tait tranquille et riant; mais la joie tait
modre, et les plaisirs ne servaient qu' dlasser des longs travaux;
ils en taient plus vifs et plus purs.

Les vieillards, tonns de voir ce qu'ils n'avaient os esprer dans la
suite d'un si long ge, pleuraient par un excs de joie mle de
tendresse; ils levaient leurs mains tremblantes vers le ciel. Bnissez,
disaient-ils,  grand Jupiter, le roi qui vous ressemble, et qui est le
plus grand don que vous nous ayez fait. Il est n pour le bien des
hommes, rendez-lui tous les biens que nous recevons de lui. Nos
arrire-neveux, venus de ces mariages qu'il favorise, lui devront tout,
jusqu' leur naissance; et il sera vritablement le pre de tous ses
sujets. Les jeunes hommes, et les jeunes filles qu'ils pousaient, ne
faisaient clater leur joie qu'en chantant les louanges de celui de qui
cette joie si douce leur tait venue. Les bouches, et encore plus les
coeurs, taient sans cesse remplis de son nom. On se croyait heureux de
le voir; on craignait de le perdre: sa perte et t la dsolation de
chaque famille.

Alors Idomne avoua  Mentor qu'il n'avait jamais senti de plaisir
aussi touchant que celui d'tre aim, et de rendre tant de gens heureux.
Je ne l'aurais jamais cru, disait-il: il me semblait que toute la
grandeur des princes ne consistait qu' se faire craindre; que le reste
des hommes tait fait pour eux; et tout ce que j'avais ou dire des rois
qui avaient t l'amour et les dlices de leurs peuples me paraissait
une pure fable; j'en reconnais maintenant la vrit. Mais il faut que je
vous raconte comment on avait empoisonn mon coeur, ds ma plus tendre
enfance, sur l'autorit des rois. C'est ce qui a caus tous les malheurs
de ma vie. Alors Idomne commena cette narration.




LIVRE ONZIME.

SOMMAIRE.

Idomne raconte  Mentor que sa confiance aveugle en Protsilas a t
la cause de tous ses malheurs.--Les artifices de ce favori parvinrent 
le dgoter du sage et vertueux Philocls, et  lui faire croire qu'il
tramait une conspiration contre lui.--Le roi abus fit donner
secrtement l'ordre de le faire mourir dans une expdition dont il
l'avait charg.--Timocrate, qui devait le frapper, manqua son coup, et,
arrt lui-mme par Philocls, il lui dvoila toute la trahison de
Protsilas,--Philocls se retira dans l'le de Samos, aprs avoir remis
le commandement de sa flotte  Polymne.--Idomne eut enfin la preuve
des artifices de Protsilas, mais il ne put se rsoudre  s'en dfaire,
et continua  se livrer aveuglment  lui.--Mentor fait ouvrir les yeux
 Idomne sur son injustice, et l'oblige  faire conduire Protsilas et
Timocrate dans l'le de Samos, et  rappeler Philocls auprs de
lui.--Philocls, heureux dans sa solitude, ne consent qu'avec beaucoup
de peine  retourner parmi les siens et  reprendre ses premiers
honneurs.--Il se dcide enfin, aprs avoir reconnu que les dieux
attachaient  son retour le bonheur de sa patrie.--Il arrive  Salente,
et Idomne, entirement chang par les sages conseils de Mentor, lui
fait l'accueil le plus honorable, et concerte avec lui les moyens
d'affermir son gouvernement.


Protsilas, qui est un peu plus g que moi, fut celui de tous les
jeunes gens que j'aimai le plus. Son naturel vif et hardi tait selon
mon got: il entra dans mes plaisirs; il flatta mes passions; il me
rendit suspect un autre jeune homme que j'aimais aussi, et qui se
nommait Philocls. Celui-ci avait la crainte des dieux, et l'me grande,
mais modre; il mettait la grandeur, non  s'lever, mais  se vaincre,
et  ne rien faire de bas. Il me parlait librement sur mes dfauts; et
lors mme qu'il n'osait me parler, son silence et la tristesse de son
visage me faisaient assez entendre ce qu'il voulait me reprocher. Dans
les commencements, cette sincrit me plaisait; et je lui protestais
souvent, que je l'couterais avec confiance toute ma vie, pour me
prserver des flatteurs. Il me disait tout ce que je devais faire pour
marcher sur les traces de mon aeul Minos, et pour rendre mon royaume
heureux. Il n'avait pas une aussi profonde sagesse que vous,  Mentor;
mais ses maximes taient bonnes: je le reconnais maintenant. Peu  peu
les artifices de Protsilas, qui tait jaloux et plein d'ambition, me
dgotrent de Philocls. Celui-ci tait sans empressement, et laissait
l'autre prvaloir; il se contentait de me dire toujours la vrit
lorsque je voulais l'entendre. C'tait mon bien, et non sa fortune,
qu'il cherchait.

Protsilas me persuada insensiblement que c'tait un esprit chagrin et
superbe qui critiquait toutes mes actions; qui ne me demandait rien,
parce qu'il avait la fiert de ne vouloir rien tenir de moi, et
d'aspirer  la rputation d'un homme qui est au-dessus de tous les
honneurs: il ajouta que ce jeune homme qui me parlait si librement sur
mes dfauts, en parlait aux autres avec la mme libert; qu'il laissait
assez entendre qu'il ne m'estimait gure; et qu'en rabaissant ainsi ma
rputation, il voulait, par l'clat d'une vertu austre, s'ouvrir le
chemin de la royaut.

D'abord, je ne pus croire que Philocls voult me dtrner: il y a dans
la vritable vertu une candeur et une ingnuit que rien ne peut
contrefaire, et  laquelle on ne se mprend point, pourvu qu'on y soit
attentif. Mais la fermet de Philocls contre mes faiblesses commenait
 me lasser. Les complaisances de Protsilas, et son industrie
inpuisable pour m'inventer de nouveaux plaisirs, me faisait sentir
encore plus impatiemment l'austrit de l'autre.

Cependant Protsilas, ne pouvant souffrir que je ne crusse pas tout ce
qu'il me disait contre son ennemi, prit le parti de ne m'en parler plus,
et de me persuader par quelque chose de plus fort que toutes les
paroles. Voici comment il acheva de me tromper: il me conseilla
d'envoyer Philocls commander les vaisseaux qui devaient attaquer ceux
de Carpathie[42], et pour m'y dterminer, il me dit: Vous savez que je
ne suis pas suspect dans les louanges que je lui donne: j'avoue qu'il a
du courage et du gnie pour la guerre; il vous servira mieux qu'un
autre, et je prfre l'intrt de votre service  tous mes ressentiments
contre lui.

Je fus ravi de trouver cette droiture et cette quit dans le coeur de
Protsilas,  qui J'avais confi l'administration de mes plus grandes
affaires. Je l'embrassai dans un transport de joie, et je me crus trop
heureux d'avoir donn toute ma confiance  un homme qui me paraissait
ainsi au-dessus de toute passion et de tout intrt. Mais, hlas! que
les princes sont dignes de compassion! Cet homme me connaissait mieux
que je ne me connaissais moi-mme: il savait que les rois sont
d'ordinaire dfiants et inappliqus: dfiants, par l'exprience
continuelle qu'ils ont des artifices des hommes corrompus dont ils sont
environns; inappliqus, parce que les plaisirs les entranent, et
qu'ils sont accoutums  avoir des gens chargs de penser pour eux, sans
qu'ils en prennent eux-mmes la peine. Il comprit donc qu'il n'aurait
pas grand'peine  me mettre en dfiance et en jalousie contre un homme
qui ne manquerait pas de faire de grandes actions, surtout l'absence lui
donnant une entire facilit de lui tendre des piges.

Philocls, en partant, prvit ce qui lui pouvait arriver. Souvenez-vous,
me dit-il, que je ne pourrai plus me dfendre; que vous n'couterez que
mon ennemi; et qu'en vous servant au pril de ma vie, je courrai risque
de n'avoir d'autre rcompense que votre indignation. Vous vous trompez,
lui dis-je: Protsilas ne parle point de vous comme vous parlez de lui;
il vous loue, il vous estime, il vous croit digne des plus importants
emplois: s'il commenait  me parler contre vous, il perdrait ma
confiance. Ne craignez rien, allez, et ne songez qu' me bien servir.
Il partit et me laissa dans une trange situation.

Il faut vous l'avouer, Mentor; je voyais clairement combien il m'tait
ncessaire d'avoir plusieurs hommes que je consultasse, et que rien
n'tait plus mauvais, ni pour ma rputation, ni pour le succs des
affaires, que de me livrer  un seul. J'avais prouv que les sages
conseils de Philocls m'avaient garanti de plusieurs fautes dangereuses
o la hauteur de Protsilas m'aurait fait tomber. Je sentais bien qu'il
y avait dans Philocls un fonds de probit et de maximes quitables, qui
ne se faisait point sentir de mme dans Protsilas; mais j'avais laiss
prendre  Protsilas un certain ton dcisif auquel je ne pouvais presque
plus rsister. J'tais fatigu de me trouver toujours entre deux hommes
que je ne pouvais accorder; et, dans cette lassitude, j'aimais mieux,
par faiblesse, hasarder quelque chose aux dpens des affaires, et
respirer en libert. Je n'eusse os me dire  moi-mme une si honteuse
raison du parti que je venais de prendre; mais cette honteuse raison que
je n'osais dvelopper, ne laissait pas d'agir secrtement au fond de mon
coeur, et d'tre le vrai motif de tout ce que je faisais.

Philocls surprit les ennemis, remporta une pleine victoire, et se
htait de revenir pour prvenir les mauvais offices qu'il avait 
craindre: mais Protsilas, qui n'avait pas encore eu le temps de me
tromper, lui crivit que je dsirais qu'il ft une descente dans l'le
de Carpathie, pour profiter de la victoire. En effet, il m'avait
persuad que je pourrais facilement faire la conqute de cette le; mais
il fit en sorte que plusieurs choses ncessaires manqurent  Philocls
dans cette entreprise, et il l'assujettit  certains ordres qui
causrent divers contre-temps dans l'excution.

Cependant il se servit d'un domestique trs-corrompu que j'avais auprs
de moi, et qui observait jusqu'aux moindres choses pour lui en rendre
compte, quoiqu'ils parussent ne se voir gure, et n'tre jamais d'accord
en rien. Ce domestique, nomm Timocrate, me vint dire un jour, en grand
secret, qu'il avait dcouvert une affaire trs-dangereuse. Philocls, me
dit-il, veut se servir de votre arme navale pour se faire roi de l'le
de Carpathie: les chefs des troupes sont attachs  lui, tous les
soldats sont gagns par ses largesses, et plus encore par la licence
pernicieuse o il laisse vivre les troupes: il est enfl de sa victoire.
Voil une lettre qu'il crit  un de ses amis sur son projet de se faire
roi; on n'en peut plus douter aprs une preuve si vidente.

Je lus cette lettre; et elle me parut de la main de Philocls. Mais on
avait parfaitement imit son criture; et c'tait Protsilas qui l'avait
faite avec Timocrate. Cette lettre me jeta dans une trange surprise: je
la relisais sans cesse, et ne pouvais me persuader qu'elle ft de
Philocls, repassant dans mon esprit troubl toutes les marques
touchantes qu'il m'avait donnes de son dsintressement et de sa bonne
foi. Cependant que pouvais-je faire? quel moyen de rsister  une lettre
o je croyais tre sr de reconnatre l'criture de Philocls?

Quand Timocrate vit que je ne pouvais plus rsister  son artifice, il
le poussa plus loin. Oserai-je, me dit-il en hsitant, vous faire
remarquer un mot qui est dans cette lettre? Philocls dit  son ami
qu'il peut parler en confiance  Protsilas sur une chose qu'il ne
dsigne que par un chiffre: assurment Protsilas est entr dans le
dessein de Philocls, et ils se sont raccommods  vos dpens. Vous
savez que c'est Protsilas qui vous a press d'envoyer Philocls contre
les Carpathiens. Depuis un certain temps il a cess de vous parler
contre lui, comme il le faisait souvent autrefois. Au contraire, il le
loue, il l'excuse en toute occasion: ils se voyaient depuis quelque
temps avec assez d'honntet. Sans doute Protsilas a pris avec
Philocls des mesures pour partager avec lui la conqute de Carpathie.
Vous voyez mme qu'il a voulu qu'on ft cette entreprise contre toutes
les rgles, et qu'il s'expose  faire prir votre arme navale, pour
contenter son ambition. Croyez-vous qu'il voult servir ainsi  celle de
Philocls, s'ils taient encore mal ensemble? Non; non, on ne peut plus
douter que ces deux hommes ne soient runis pour s'lever ensemble  une
grande autorit, et peut-tre pour renverser le trne o vous rgnez. En
vous parlant ainsi, je sais que je m'expose  leur ressentiment, si,
malgr mes avis sincres, vous leur laissez encore votre autorit dans
les mains: mais qu'importe, pourvu que je vous dise la vrit?

Ces dernires paroles de Timocrate firent une grande impression sur moi:
je ne doutai plus de la trahison de Philocls, et je me dfiai de
Protsilas comme de son ami. Cependant Timocrate me disait sans cesse:
Si vous attendez que Philocls ait conquis l'le de Carpathie, il ne
sera plus temps d'arrter ses desseins; htez-vous de vous en assurer
pendant que vous le pouvez. J'avais horreur de la profonde dissimulation
des hommes; je ne savais plus  qui me fier. Aprs avoir dcouvert la
trahison de Philocls, je ne voyais plus d'homme sur la terre dont la
vertu pt me rassurer. J'tais rsolu de faire au plus tt prir ce
perfide; mais je craignais Protsilas, et je ne savais comment faire 
son gard. Je craignais de le trouver coupable, et je craignais aussi de
me fier  lui. Enfin, dans mon trouble, je ne pus m'empcher de lui dire
que Philocls m'tait devenu suspect. Il en parut surpris; il me
reprsenta sa conduite droite et modre; il m'exagra ses services; en
un mot, il fit tout ce qu'il fallait pour me persuader qu'il tait trop
bien avec lui. D'un, autre ct, Timocrate ne perdait pas un moment pour
me faire remarquer cette intelligence, et pour m'obliger  perdre
Philocls, pendant que je pouvais encore m'assurer de lui. Voyez, mon
cher Mentor, combien les rois sont malheureux, et exposs  tre le
jouet des autres hommes, lors mme que les autres hommes paraissent
tremblants  leurs pieds.

Je crus faire un coup d'une profonde politique, et dconcerter
Protsilas, en envoyant secrtement  l'arme navale Timocrate pour
faire mourir Philocls. Protsilas poussa jusqu'au bout sa
dissimulation, et me trompa d'autant mieux, qu'il parut plus
naturellement comme un homme qui se laissait tromper. Timocrate partit
donc, et trouva Philocls assez embarrass dans sa descente: il manquait
de tout; car Protsilas, ne sachant si la lettre suppose pourrait faire
prir son ennemi, voulait avoir en mme temps une autre ressource prte,
par le mauvais succs d'une entreprise dont il m'avait fait tant
esprer, et qui ne manquerait pas de m'irriter contre Philocls.
Celui-ci soutenait cette guerre si difficile, par son courage, par son
gnie, et par l'amour que les troupes avaient pour lui. Quoique tout le
monde reconnt dans l'arme que cette descente tait tmraire et
funeste pour les Crtois, chacun travaillait  la faire russir, comme
s'il et vu sa vie et son bonheur attachs au succs. Chacun tait
content de hasarder sa vie  toute heure sous un chef si sage, et si
appliqu  se faire aimer.

Timocrate avait tout  craindre en voulant faire prir ce chef au milieu
d'une arme qui l'aimait avec tant de passion; mais l'ambition furieuse
est aveugle. Timocrate ne trouvait rien de difficile pour contenter
Protsilas, avec lequel il s'imaginait me gouverner absolument aprs la
mort de Philocls. Protsilas ne pouvait souffrir un homme de bien dont
la seule vue tait un reproche secret de ses crimes, et qui pouvait, en
m'ouvrant les yeux, renverser ses projets.

Timocrate s'assura de deux capitaines qui taient sans cesse auprs de
Philocls; il leur promit de ma part de grandes rcompenses, et ensuite
il dit  Philocls qu'il tait venu pour lui dire de ma part des choses
secrtes qu'il ne devait lui confier qu'en prsence de ces deux
capitaines. Philocls se renferma avec eux et avec Timocrate. Alors
Timocrate donna un coup de poignard  Philocls. Le coup glissa, et
n'enfona gure avant; Philocls, sans s'tonner, lui arracha le
poignard, s'en servit contre lui et contre les deux autres. En mme
temps il cria: on accourut; on enfona l porte; on dgagea Philocls
des mains de ces trois hommes qui, tant troubls, l'avaient attaqu
faiblement. Ils furent pris, et on les aurait d'abord dchirs, tant
l'indignation de l'arme tait grande, si Philocls n'et arrt la
multitude. Ensuite il prit Timocrate en particulier, et lui demanda avec
douceur ce qui l'avait oblig  commettre une action si noire.
Timocrate, qui craignait qu'on ne le ft mourir, se hta de montrer
l'ordre que je lui avais donn par crit de tuer Philocls; et, comme
les tratres sont toujours lches, il ne songea qu' sauver sa vie, en
dcouvrant  Philocls toute la trahison de Protsilas.

Philocls, effray de voir tant de malice dans les hommes, prit un
parti plein de modration: il dclara  toute l'arme que Timocrate
tait innocent; il le mit en sret, le renvoya en Crte, dfra le
commandement de l'arme  Polymne, que j'avais nomm, dans mon ordre
crit de ma main, pour commander quand on aurait tu Philocls. Enfin,
il exhorta les troupes  la fidlit qu'elles me devaient, et passa
pendant la nuit dans une lgre barque, qui le conduisit dans l'le de
Samos, o il vit tranquillement dans la pauvret et dans la solitude,
travaillant  faire des statues pour gagner sa vie, ne voulant plus
entendre parler des hommes trompeurs et injustes, mais surtout des rois,
qu'il croit les plus malheureux et les plus aveugles de tous les hommes.

En cet endroit Mentor arrta Idomne: Eh bien dit-il, ftes-vous
longtemps  dcouvrir la vrit? Non, rpondit Idomne; je compris peu
 peu les artifices de Protsilas et de Timocrate: ils se brouillrent
mme; car les mchants ont bien de la peine  demeurer unis. Leur
division acheva de me montrer le fond de l'abme o ils m'avaient jet.
Eh bien, reprit Mentor, ne prtes vous point le parti de vous dfaire de
l'un et de l'autre? Hlas! rpondit Idomne, est-ce, mon cher Mentor,
que vous ignorez la faiblesse et l'embarras des princes? Quand ils sont
une fois livrs  des hommes corrompus et hardis qui ont l'art de se
rendre ncessaires, ils ne peuvent plus esprer aucune libert. Ceux
qu'ils mprisent le plus sont ceux qu'ils traitent le mieux et qu'ils
comblent de bienfaits. J'avais horreur de Protsilas; et je lui laissais
toute l'autorit. trange illusion! je me savais bon gr de le
connatre; et je n'avais pas la force de reprendre l'autorit que je lui
avais abandonne. D'ailleurs, je le trouvais commode, complaisant,
industrieux pour flatter mes passions, ardent pour mes intrts. Enfin
j'avais une raison pour m'excuser en moi-mme de ma faiblesse, c'est que
je ne connaissais point de vritable vertu: faute d'avoir su choisir des
gens de bien qui conduisissent mes affaires, je croyais qu'il n'y en
avait point sur la terre, et que la probit tait un beau fantme.
Qu'importe, disais-je, de faire un grand clat pour sortir des mains
d'un homme corrompu, et pour tomber dans celles de quelque autre qui ne
sera ni plus dsintress, ni plus sincre que lui? Cependant l'arme
navale commande par Polymne revint. Je ne songeai plus  la conqute
de Carpathie; et Protsilas ne put dissimuler si profondment, que je ne
dcouvrisse combien il tait afflig de savoir que Philocls tait en
sret dans Samos.

Mentor interrompit encore Idomne, pour lui demander s'il avait
continu, aprs une si noire trahison,  confier toutes ses affaires 
Protsilas. J'tais, lui rpondit Idomne, trop ennemi des affaires, et
trop inappliqu, pour pouvoir me tirer de ses mains; il aurait fallu
renverser l'ordre que j'avais tabli pour ma commodit, et instruire un
nouvel homme; c'est ce que je n'eus jamais la force d'entreprendre.
J'aimai mieux fermer les yeux pour ne pas voir les artifices de
Protsilas. Je me consolais seulement en faisant entendre  certaines
personnes de confiance que je n'ignorais pas sa mauvaise foi. Ainsi je
m'imaginais n'tre tromp qu' demi, puisque je savais que j'tais
tromp. Je faisais mme de temps en temps sentir  Protsilas que je
supportais son joug avec impatience. Je prenais souvent plaisir  le
contredire,  blmer publiquement quelque chose qu'il avait fait, 
dcider contre son sentiment; mais, comme il connaissait ma hauteur et
ma paresse, il ne s'embarrassait point de tous mes chagrins. Il revenait
opinitrment  la charge; il usait tantt de manires pressantes,
tantt de souplesse et d'insinuation: surtout quand il s'apercevait que
j'tais pein contre lui, il redoublait ses soins pour me fournir de
nouveaux amusements propres  m'amollir, ou pour m'embarquer dans
quelque affaire o il et occasion de se rendre ncessaire, et de faire
valoir son zle pour ma rputation.

Quoique je fusse en garde contre lui, cette manire de flatter mes
passions m'entranait toujours: il savait mes secrets; il me soulageait
dans mes embarras; il faisait trembler tout le monde par mon autorit.
Enfin je ne pus me rsoudre  le perdre. Mais, en le maintenant dans sa
place, je mis tous les gens de bien hors d'tat de me reprsenter mes
vritables intrts. Depuis ce moment on n'entendit plus dans mes
conseils aucune parole libre; la vrit s'loigna de moi; l'erreur, qui
prpare la chute des rois, me punit d'avoir sacrifi Philocls  la
cruelle ambition de Protsilas: ceux mmes qui avaient le plus de zle
pour l'tat et pour ma personne se crurent dispenss de me dtromper,
aprs un si terrible exemple. Moi-mme, mon cher Mentor, je craignais
que la vrit ne pert le nuage, et qu'elle ne parvnt jusqu' moi
malgr les flatteurs; car, n'ayant plus la force de la suivre, sa
lumire m'tait importune. Je sentais en moi-mme qu'elle m'et caus de
cruels remords, sans pouvoir me tirer d'un si funeste engagement. Ma
mollesse, et l'ascendant que Protsilas avait pris insensiblement sur
moi, me plongeaient dans une espce de dsespoir de rentrer jamais en
libert. Je ne voulais ni voir un si honteux tat, ni le laisser voir
aux autres. Vous savez, cher Mentor, la vaine hauteur et la fausse
gloire dans laquelle on lve les rois: ils ne veulent jamais avoir
tort. Pour couvrir une faute, il en faut faire cent. Plutt que d'avouer
qu'on s'est tromp, et que de se donner la peine de revenir de son
erreur, il faut se laisser tromper toute sa vie. Voil l'tat des
princes faibles et inappliqus: c'tait prcisment le mien, lorsqu'il
fallut que je partisse pour le sige de Troie.

En partant, je laissai Protsilas matre des affaires; il les conduisit,
en mon absence, avec hauteur et inhumanit. Tout le royaume de Crte
gmissait sous sa tyrannie: mais personne n'osait me mander l'oppression
des peuples; on savait que je craignais de voir la vrit, et que
j'abandonnais  la cruaut de Protsilas tous ceux qui entreprenaient de
parler contre lui. Mais moins on osait clater, plus le mal tait
violent. Dans la suite il me contraignit de chasser le vaillant Mrione,
qui m'avait suivi avec tant de gloire au sige de Troie. Il en tait
devenu jaloux, comme de tous ceux que j'aimais et qui montraient quelque
vertu.

Il faut que vous sachiez, mon cher Mentor, que tous mes malheurs sont
venus de l. Ce n'est pas tant la mort de mon fils qui causa la rvolte
des Crtois, que la vengeance des dieux irrits contre mes faiblesses,
et la haine des peuples, que Protsilas m'avait attire. Quand je
rpandis le sang de mon fils, les Crtois, lasss d'un gouvernement
rigoureux, avaient puis toute leur patience; et l'horreur de cette
dernire action ne fit que montrer au dehors ce qui tait depuis
longtemps dans le fond des coeurs.

Timocrate me suivit au sige de Troie, et rendait compte secrtement,
par ses lettres  Protsilas, de tout ce qu'il pouvait dcouvrir. Je
sentais bien que j'tais en captivit; mais je tchais de n'y penser
pas, dsesprant d'y remdier. Quand les Crtois,  mon arrive, se
rvoltrent, Protsilas et Timocrate furent les premiers  s'enfuir. Ils
m'auraient sans doute abandonn, si je n'eusse t contraint de m'enfuir
presque aussitt qu'eux. Comptez, mon cher Mentor, que les hommes
insolents pendant la prosprit sont toujours faibles et tremblants dans
la disgrce. La tte leur tourne aussitt que l'autorit absolue leur
chappe. On les voit aussi rampants qu'ils ont t hautains; et c'est en
un moment qu'ils passent d'une extrmit  l'autre.

Mentor dit  Idomne: Mais d'o vient donc que, connaissant  fond ces
deux mchants hommes, vous les gardez encore auprs de vous comme je les
vois? Je ne suis pas surpris qu'ils vous aient suivi, n'ayant rien de
meilleur  faire pour leurs intrts; je comprends mme que vous avez
fait une action gnreuse de leur donner un asile dans votre nouvel
tablissement: mais pourquoi vous livrer encore  eux aprs tant de
cruelles expriences?

Vous ne savez pas, rpondit Idomne, combien toutes les expriences
sont inutiles aux princes amollis et inappliqus qui vivent sans
rflexion. Ils sont mcontents de tout; et ils n'ont le courage de rien
redresser. Tant d'annes d'habitude taient des chanes de fer qui me
liaient  ces deux hommes; et ils m'obsdaient  toute heure. Depuis que
je suis ici, ils m'ont jet dans toutes les dpenses excessives que vous
avez vues; ils ont puis cet tat naissant; ils m'ont attir cette
guerre qui allait m'accabler sans vous. J'aurais bientt prouv 
Salente les mmes malheurs que j'ai sentis en Crte; mais vous m'avez
enfin ouvert les yeux, et vous m'avez inspir le courage qui me manquait
pour me mettre hors de servitude. Je ne sais ce que vous avez fait en
moi; mais, depuis que vous tes ici, je me sens un autre homme.

Mentor demanda ensuite  Idomne quelle tait la conduite de
Protsilas dans ce changement des affaires. Rien n'est plus artificieux,
rpondit Idomne, que ce qu'il a fait depuis votre arrive. D'abord il
n'oublia rien pour jeter indirectement quelque dfiance dans mon esprit.
Il ne disait rien contre vous; mais je voyais diverses gens qui venaient
m'avertir que ces deux trangers taient fort  craindre. L'un,
disaient-ils, est le fils du trompeur Ulysse; l'autre est un homme cach
et d'un esprit profond: ils sont accoutums  errer de royaume en
royaume; qui sait s'ils n'ont point form quelque dessein sur celui-ci?
ces aventuriers racontent eux-mmes qu'ils ont caus de grands troubles
dans tous les pays o ils ont pass: voici un tat naissant et mal
affermi; les moindres mouvements pourraient le renverser.

Protsilas ne disait rien; mais il tchait de me faire entrevoir le
danger et l'excs de toutes ces rformes que vous me faisiez
entreprendre. Il me prenait par mon propre intrt. Si vous mettez, me
disait-il, les peuples dans l'abondance, ils ne travailleront plus; ils
deviendront fiers, indociles, et seront toujours prts  se rvolter: il
n'y a que la faiblesse et la misre qui les rende souples, et qui les
empche de rsister  l'autorit. Souvent il tchait de reprendre son
ancienne autorit pour m'entraner; et il la couvrait d'un prtexte de
zle pour mon service. En voulant soulager les peuples, me disait-il,
vous rabaissez la puissance royale; et par l vous faites au peuple mme
un tort irrparable, car il a besoin qu'on le tienne bas pour son propre
repos.

A tout cela je rpondais que je saurais bien tenir les peuples dans leur
devoir en me faisant aimer d'eux; en ne relchant rien de mon autorit,
quoique je les soulageasse; en punissant avec fermet tous les
coupables; enfin, en donnant aux enfants une bonne ducation et  tout
le peuple une exacte discipline pour le tenir dans une vie simple, sobre
et laborieuse. Eh quoi! disais-je, ne peut-on pas soumettre un peuple
sans le faire mourir de faim? Quelle inhumanit! quelle politique
brutale! Combien voyons-nous de peuples traits doucement, et
trs-fidles  leurs princes! Ce qui cause les rvoltes, c'est
l'ambition et l'inquitude des grands d'un tat, quand on leur a donn
trop de licence, et qu'on a laiss leurs passions s'tendre sans
bornes; c'est la multitude des grands et des petits qui vivent dans la
mollesse, dans le luxe, et dans l'oisivet; c'est la trop grande
abondance d'hommes adonns  la guerre, qui ont nglig toutes les
occupations utiles qu'il faut prendre dans les temps de paix; enfin,
c'est le dsespoir des peuples maltraits; c'est la duret, la hauteur
des rois, et leur mollesse, qui les rend incapables de veiller sur tous
les membres de l'tat pour prvenir les troubles. Voil ce qui cause les
rvoltes, et non pas le pain qu'on laisse manger en paix au laboureur,
aprs qu'il l'a gagn  la sueur de son visage.

Quand Protsilas a vu que j'tais inbranlable dans ces maximes, il a
pris un parti tout oppos  sa conduite passe: il a commenc  suivre
ces maximes qu'il n'avait pu dtruire; il a fait semblant de les goter,
d'en tre convaincu, de m'avoir obligation de l'avoir clair l-dessus.
Il va au-devant de tout ce que je puis souhaiter pour soulager les
pauvres; il est le premier  me reprsenter leurs besoins, et  crier
contre les dpenses excessives. Vous savez mme qu'il vous loue, qu'il
vous tmoigne de la confiance, et qu'il n'oublie rien pour vous plaire.
Pour Timocrate, il commence  n'tre plus si bien avec Protsilas; il a
song  se rendre indpendant: Protsilas en est jaloux; et c'est en
partie par leurs diffrends que j'ai dcouvert leur perfidie.

Mentor, souriant, rpondit ainsi  Idomne: Quoi donc! vous avez t
faible jusqu' vous laisser tyranniser pendant tant d'annes par deux
tratres dont vous connaissiez la trahison! Ah! vous ne savez pas,
rpondit Idomne, ce que peuvent les hommes artificieux sur un roi
faible et inappliqu qui s'est livr  eux pour toutes ses affaires.
D'ailleurs, je vous ai dj dit que Protsilas entre maintenant dans
toutes vos vues pour le bien public. Mentor reprit ainsi le discours
d'un air grave: Je ne vois que trop combien les mchants prvalent sur
les bons auprs des rois; vous en tes un terrible exemple. Mais vous
dites que je vous ai ouvert les yeux sur Protsilas; et ils sont encore
ferms pour laisser le gouvernement de vos affaires  cet homme indigne
de vivre. Sachez que les mchants ne sont point des hommes incapables de
faire le bien; ils le font indiffremment, de mme que le mal, quand il
peut servir  leur ambition. Le mal ne leur cote rien  faire, parce
qu'aucun sentiment de bont ni aucun principe de vertu ne les retient;
mais aussi ils font le bien sans peine, parce que leur corruption les
porte  le faire pour paratre bons, et pour tromper le reste des
hommes. A proprement parler, ils ne sont pas capables de la vertu,
quoiqu'ils paraissent la pratiquer; mais ils sont capables d'ajouter 
tous leurs autres vices le plus horrible des vices, qui est
l'hypocrisie. Tant que vous voudrez absolument faire le bien, Protsilas
sera prt  le faire avec vous, pour conserver l'autorit; mais si peu
qu'il sente en vous de facilit  vous relcher, il n'oubliera rien pour
vous faire retomber dans l'garement, et pour reprendre en libert son
naturel trompeur et froce. Pouvez-vous vivre avec honneur et repos,
pendant qu'un tel homme vous obsde  toute heure, et que vous savez le
sage et le fidle Philocls pauvre et dshonor dans l'le de Samos?

Vous reconnaissez bien,  Idomne, que les hommes trompeurs et hardis
qui sont prsents entranent les princes faibles; mais vous devriez
ajouter que les princes ont encore un autre malheur qui n'est pas
moindre, c'est celui d'oublier facilement la vertu et les services d'un
homme loign. La multitude des hommes qui environnent les princes est
cause qu'il n'y en a aucun qui fasse une impression profonde sur eux:
ils ne sont frapps que de ce qui est prsent, et qui les flatte; tout
le reste s'efface bientt. Surtout la vertu les touche peu, parce que la
vertu, loin de les flatter, les contredit et les condamne dans leurs
faiblesses. Faut-il s'tonner s'ils ne sont point aims, puisqu'ils ne
sont point aimables, et qu'ils n'aiment rien que leur grandeur et leur
plaisir?

Aprs avoir dit ces paroles, Mentor persuada  Idomne qu'il fallait au
plus tt chasser Protsilas et Timocrate, pour rappeler Philocls.
L'unique difficult qui arrtait le roi, c'est qu'il craignait la
svrit de Philocls. J'avoue, disait-il, que je ne puis m'empcher de
craindre un peu son retour, quoique je l'aime et que je l'estime. Je
suis depuis ma tendre jeunesse accoutum  des louanges,  des
empressements et  des complaisances, que je ne saurais esprer de
trouver dans cet homme. Ds que je faisais quelque chose qu'il
n'approuvait pas, son air triste me marquait assez qu'il me condamnait.
Quand il tait en particulier avec moi, ses manires taient
respectueuses et modres, mais sches.

Ne voyez-vous pas, lui rpondit Mentor, que les princes gts par la
flatterie trouvent sec et austre tout ce qui est libre et ingnu? Ils
vont mme jusqu' s'imaginer qu'on n'est pas zl pour leur service, et
qu'on n'aime pas leur autorit, ds qu'on n'a point l'me servile, et
qu'on n'est pas prt  les flatter dans l'usage le plus injuste de leur
puissance. Toute parole libre et gnreuse leur parat hautaine,
critique et sditieuse. Ils deviennent si dlicats, que tout ce qui
n'est point flatteur les blesse et les irrite. Mais allons plus loin. Je
suppose que Philocls est effectivement sec et austre: son austrit ne
vaut-elle pas mieux que la flatterie pernicieuse de vos conseillers? O
trouverez-vous un homme sans dfauts? et le dfaut de vous dire trop
hardiment la vrit n'est-il pas celui que vous devez le moins craindre?
que dis-je! n'est-ce pas un dfaut ncessaire pour corriger les vtres,
et pour vaincre ce dgot de la vrit o la flatterie vous a fait
tomber? Il vous faut un homme qui n'aime que la vrit et vous; qui vous
aime mieux que vous ne savez vous aimer vous-mme; qui vous dise la
vrit malgr vous; qui force tous vos retranchements: et cet homme
ncessaire, c'est Philocls. Souvenez-vous qu'un prince est trop heureux
quand il nat un seul homme sous son rgne avec cette gnrosit; qu'il
est le plus prcieux trsor de l'tat; et que la plus grande punition
qu'il doit craindre des dieux, est de perdre un tel homme, s'il s'en
rend indigne faute de savoir s'en servir.

Pour les dfauts des gens de bien, il faut les savoir connatre, et ne
laisser pas de se servir d'eux. Redressez-les; ne vous livrez jamais
aveuglment  leur zle indiscret; mais coutez-les favorablement;
honorez leur vertu; surtout gardez-vous bien d'tre plus longtemps comme
vous avez t jusqu'ici. Les princes gts comme vous l'tiez, se
contentant de mpriser les hommes corrompus, ne laissent pas de les
employer avec confiance, et de les combler de bienfaits: d'un autre
ct, ils se piquent de connatre les hommes vertueux; mais ils ne leur
donnent que de vains loges, n'osant ni leur confier les emplois, ni les
admettre dans leur commerce familier, ni rpandre des bienfaits sur
eux.

Alors Idomne dit qu'il tait honteux d'avoir tant tard  dlivrer
l'innocence opprime, et  punir ceux qui l'avaient tromp. Mentor n'eut
mme aucune peine  dterminer le roi  perdre son favori; car aussitt
qu'on est parvenu  rendre les favoris suspects et importuns  leurs
matres, les princes, lasss et embarrasss, ne cherchent plus qu' s'en
dfaire: leur amiti s'vanouit, les services sont oublis; la chute des
favoris ne leur cote rien, pourvu qu'ils ne les voient plus.

Aussitt le roi ordonna en secret  Hgsippe, qui tait un des
principaux officiers de sa maison, de prendre Protsilas et Timocrate,
de les conduire en sret dans l'le de Samos, de les y laisser, et de
ramener Philocls de ce lieu d'exil. Hgsippe, surpris de cet ordre, ne
put s'empcher de pleurer de joie. C'est maintenant, dit-il au roi, que
vous allez charmer vos sujets. Ces deux hommes ont caus tous vos
malheurs et tous ceux de vos peuples: il y a vingt ans qu'ils font gmir
tous les gens de bien, et qu' peine ose-t-on mme gmir, tant leur
tyrannie est cruelle; ils accablent tous ceux qui entreprennent d'aller
 vous par un autre canal que le leur. Ensuite Hgsippe dcouvrit au
roi un grand nombre de perfidies et d'inhumanits commises par ces deux
hommes, dont le roi n'avait jamais entendu parler, parce que personne
n'osait les accuser. Il lui raconta mme ce qu'il avait dcouvert d'une
conjuration secrte pour faire prir Mentor. Le roi eut horreur de tout
ce qu'il voyait.

Hgsippe se hta d'aller prendre Protsilas dans sa maison: elle tait
moins grande, mais plus commode et plus riante que celle du roi;
l'architecture tait de meilleur got; Protsilas l'avait orne avec une
dpense tire du sang des misrables. Il tait alors dans un salon de
marbre auprs de ses bains, couch ngligemment sur un lit de pourpre
avec une broderie d'or; il paraissait las et puis de ses travaux; ses
yeux et ses sourcils montraient je ne sais quoi d'agit, de sombre et de
farouche. Les plus grands de l'tat taient autour de lui, rangs sur
des tapis, composant leurs visages sur celui de Protsilas, dont ils
observaient jusqu'au moindre clin d'oeil. A peine ouvrait-il la bouche,
que tout le monde se rcriait pour admirer ce qu'il allait dire. Un des
principaux de la troupe lui racontait avec des exagrations ridicules ce
que Protsilas lui-mme avait fait pour le roi. Un autre lui assurait
que Jupiter, ayant tromp sa mre, lui avait donn la vie, et qu'il
tait fils du pre des dieux. Un pote venait de lui chanter des vers o
il assurait que Protsilas, instruit par les Muses, avait gal Apollon
pour tous les ouvrages d'esprit. Un autre pote, encore plus lche et
plus impudent, l'appelait, dans ses vers, l'inventeur des beaux-arts, et
le pre des peuples, qu'il rendait heureux; il le dpeignait tenant en
main la corne d'abondance.

Protsilas coutait toutes ces louanges d'un air sec, distrait et
ddaigneux, comme un homme qui sait bien qu'il en mrite encore de plus
grandes, et qui fait trop de grce de se laisser louer. Il y avait un
flatteur qui prit la libert de lui parler  l'oreille, pour lui dire
quelque chose de plaisant contre la police que Mentor tchait d'tablir.
Protsilas sourit; toute l'assemble se mit aussitt  rire, quoique la
plupart ne pussent point encore savoir ce qu'on avait dit. Mais
Protsilas reprenant bientt son air svre et hautain, chacun rentre
dans la crainte et dans le silence. Plusieurs nobles cherchaient le
moment o Protsilas pourrait se tourner vers eux et les couter: ils
paraissaient mus et embarrasss; c'est qu'ils avaient  lui demander
des grces; leur posture suppliante parlait pour eux; ils paraissaient
aussi soumis qu'une mre aux pieds des autels, lorsqu'elle demande aux
dieux la gurison de son fils unique. Tous paraissaient contents,
attendris, pleins d'admiration pour Protsilas, quoique tous eussent
contre lui, dans le coeur, une rage implacable.

Dans ce moment Hgsippe entre, saisit l'pe de Protsilas, et lui
dclare, de la part du roi, qu'il va l'emmener dans l'le de Samos. A
ces paroles, toute l'arrogance de ce favori tomba, comme un rocher qui
se dtache du sommet d'une montagne escarpe*. Le voil qui se jette
tremblant et troubl aux pieds d'Hgsippe; il pleure, il hsite, il
bgaye, il tremble; il embrasse les genoux de cet homme, qu'il ne
daignait pas, une heure auparavant, honorer d'un de ses regards. Tous
ceux qui l'encensaient, le voyant perdu sans ressource, changrent leurs
flatteries en des insultes sans piti.

Hgsippe ne voulut lui laisser le temps ni de faire ses derniers adieux
 sa famille, ni de prendre certains crits secrets. Tout fut saisi et
port au roi. Timocrate fut arrt dans le mme temps: et sa surprise
fut extrme; car il croyait qu'tant brouill avec Protsilas il ne
pouvait tre envelopp dans sa ruine. Ils partent dans un vaisseau qu'on
avait prpar. On arrive  Samos. Hgsippe y laisse ces deux
malheureux; et, pour mettre le comble  leur malheur, il les laisse
ensemble. L, ils se reprochent avec fureur, l'un  l'autre, les crimes
qu'ils ont faits, et qui sont cause de leur chute: ils se trouvent sans
esprance de revoir Salente, condamns  vivre loin de leurs femmes et
de leurs enfants; je ne dis pas de leurs amis, car ils n'en avaient
point. On les menait dans une terre inconnue, o ils ne devaient plus
avoir d'autre ressource pour vivre que leur travail, eux qui avaient
pass tant d'annes dans les dlices et dans le faste. Semblables  deux
btes farouches, ils taient toujours prts  se dchirer l'un l'autre.

Cependant Hgsippe demanda en quel lieu de l'le demeurait Philocls.
On lui dit qu'il demeurait assez loin de la ville, sur une montagne o
une grotte lui servait de maison. Tout le monde lui parla avec
admiration de cet tranger. Depuis qu'il est dans cette le, lui
disait-on, il n'a offens personne: chacun est touch de sa patience, de
son travail, de sa tranquillit; n'ayant rien, il parat toujours
content. Quoiqu'il soit ici loin des affaires, sans biens et sans
autorit, il ne laisse pas d'obliger ceux qui le mritent, et il a mille
industries pour faire plaisir  tous ses voisins.

Hgsippe s'avance vers cette grotte, il la trouve vide et ouverte; car
la pauvret et la simplicit des moeurs de Philocls faisaient qu'il
n'avait, en sortant, aucun besoin de fermer sa porte. Une natte de jonc
grossier lui servait de lit. Rarement il allumait du feu, parce qu'il ne
mangeait rien de cuit: il se nourrissait, pendant l't, de fruits
nouvellement cueillis, et, en hiver, de dattes et de figues sches. Une
claire fontaine, qui faisait une nappe d'eau en tombant d'un rocher, le
dsaltrait. Il n'avait dans sa grotte que les instruments ncessaires 
la sculpture, et quelques livres qu'il lisait  certaines heures; non
pour orner son esprit, ni pour contenter sa curiosit, mais pour
s'instruire en se dlassant de ses travaux, et pour apprendre  tre
bon. Pour la sculpture, il ne s'y appliquait que pour exercer son corps,
fuir l'oisivet, et gagner sa vie sans avoir besoin de personne.

Hgsippe, en entrant dans la grotte, admira les ouvrages qui taient
commencs. Il remarqua un Jupiter, dont le visage serein tait si plein
de majest, qu'on le reconnaissait aisment pour le pre des dieux et
des hommes. D'un autre ct paraissait Mars avec une fiert rude et
menaante. Mais ce qui tait de plus touchant, c'tait une Minerve qui
animait les Arts; son visage tait noble et doux, sa taille grande et
libre: elle tait dans une action si vive, qu'on aurait pu croire
qu'elle allait marcher.

Hgsippe, ayant pris plaisir  voir ces statues, sortit de la grotte,
et vit de loin, sous un grand arbre, Philocls qui lisait sur le gazon:
il va vers lui; et Philocls, qui l'aperoit, ne sait que croire.
N'est-ce point l, dit-il en lui-mme, Hgsippe, avec qui j'ai si
longtemps vcu en Crte? Mais quelle apparence qu'il vienne dans une le
si loigne? Ne serait-ce point son ombre qui viendrait aprs sa mort
des rives du Styx? Pendant qu'il tait dans ce doute, Hgsippe arriva
si proche de lui, qu'il ne put s'empcher de le reconnatre et de
l'embrasser. Est-ce donc vous, dit-il, mon cher et ancien ami? quel
hasard, quelle tempte vous a jet sur ce rivage? pourquoi avez-vous
abandonn l'le de Crte? est-ce une disgrce semblable  la mienne qui
vous a arrach  notre patrie?

Hgsippe lui rpondit: Ce n'est point une disgrce; au contraire, c'est
la faveur des dieux qui m'amne ici. Aussitt il lui raconta la longue
tyrannie de Protsilas; ses intrigues avec Timocrate; les malheurs o
ils avaient prcipit Idomne; la chute de ce prince; sa fuite sur les
ctes d'Italie, la fondation de Salente; l'arrive de Mentor et de
Tlmaque; les sages maximes dont Mentor avait rempli l'esprit du roi,
et la disgrce des deux tratres. Il ajouta qu'il les avait mens 
Samos, pour y souffrir l'exil qu'ils avaient fait souffrir  Philocls;
et il finit en lui disant qu'il avait ordre de le conduire  Salente, o
le roi, qui connaissait son innocence, voulait lui confier ses affaires,
et le combler de biens.

Voyez-vous, lui rpondit Philocls, cette grotte, plus propre  cacher
les btes sauvages, qu' tre habite par des hommes? j'y ai got
depuis tant d'annes plus de douceur et de repos que dans les palais
dors de l'le de Crte. Les hommes ne me trompent plus; car je ne vois
plus les hommes, je n'entends plus leurs discours flatteurs et
empoisonns; je n'ai plus besoin d'eux; mes mains, endurcies au travail,
me donnent facilement la nourriture simple qui m'est ncessaire; il ne
me faut, comme vous voyez, qu'une lgre toffe pour me couvrir. N'ayant
plus de besoins, jouissant d'un calme profond et d'une douce libert,
dont la sagesse de mes livres m'apprend  faire un bon usage,
qu'irais-je encore chercher parmi les hommes jaloux, trompeurs et
inconstants? Non, non, mon cher Hgsippe, ne m'enviez point mon
bonheur. Protsilas s'est trahi lui-mme, voulant trahir le roi, et me
perdre. Mais il ne m'a fait aucun mal; au contraire, il m'a fait le plus
grand des biens, il m'a dlivr du tumulte et de la servitude des
affaires: je lui dois ma chre solitude, et tous les plaisirs innocents
que j'y gote.

Retournez,  Hgsippe, retournez vers le roi, aidez-lui  supporter les
misres de la grandeur, et faites auprs de lui ce que vous voudriez que
je fisse. Puisque ses yeux, si longtemps ferms  la vrit, ont t
enfin ouverts par cet homme sage que vous nommez Mentor, qu'il le
retienne auprs de lui. Pour moi, aprs mon naufrage, il ne me convient
pas de quitter le port o la tempte m'a heureusement jet, pour me
remettre  la merci des flots. O que les rois sont  plaindre!  que
ceux qui les servent sont dignes de compassion! S'ils sont mchants,
combien font-ils souffrir les hommes! et quels tourments leur sont
prpars dans le noir Tartare! S'ils sont bons, quelles difficults
n'ont-ils pas  vaincre! quels piges  viter! quels maux  souffrir!
Encore une fois, Hgsippe, laissez-moi dans mon heureuse pauvret.

Pendant que Philocls parlait ainsi avec beaucoup de vhmence,
Hgsippe le regardait avec tonnement. Il l'avait vu autrefois en
Crte, lorsqu'il gouvernait les plus grandes affaires, maigre,
languissant et puis; c'est que son naturel ardent et austre le
consumait dans le travail; il ne pouvait voir sans indignation le vice
impuni; il voulait dans les affaires une certaine exactitude qu'on n'y
trouve jamais: ainsi ses emplois dtruisaient sa sant dlicate. Mais, 
Samos, Hgsippe le voyait gras et vigoureux; malgr les ans, la
jeunesse fleurie s'tait renouvele sur son visage; une vie sobre,
tranquille et laborieuse lui avait fait comme un nouveau temprament.

Vous tes surpris de me voir si chang, dit alors Philocls en souriant;
c'est ma solitude qui m'a donn cette fracheur et cette sant parfaite:
mes ennemis m'ont donn ce que je n'aurais jamais pu trouver dans la
plus grande fortune. Voulez-vous que je perde les vrais biens pour
courir aprs les faux, et pour me replonger dans mes anciennes misres?
Ne soyez pas plus cruel que Protsilas; du moins ne m'enviez pas le
bonheur que je tiens de lui.

Alors Hgsippe lui reprsenta, mais inutilement, tout ce qu'il crut
propre  le toucher. tes-vous donc, lui disait-il, insensible au
plaisir de revoir vos proches et vos amis, qui soupirent aprs votre
retour, et que la seule esprance de vous embrasser comble de joie? Mais
vous, qui craignez les dieux, et qui aimez votre devoir, comptez-vous
pour rien de servir votre roi, de l'aider dans tous les biens qu'il veut
faire, et de rendre tant de peuples heureux? Est-il permis de
s'abandonner  une philosophie sauvage, de se prfrer  tout le reste
du genre humain, et d'aimer mieux son repos que le bonheur de ses
concitoyens? Au reste, on croira que c'est par ressentiment, que vous ne
voulez plus voir le roi. S'il vous a voulu faire du mal, c'est qu'il ne
vous a point connu: ce n'tait pas le vritable, le bon, le juste
Philocls qu'il a voulu faire prir; c'tait un homme bien diffrent de
vous qu'il voulait punir. Mais maintenant qu'il vous connat, et qu'il
ne vous prend plus pour un autre, il sent toute son ancienne amiti
revivre dans son coeur: il vous attend: dj il vous tend les bras pour
vous embrasser; dans son impatience, il compte les jours et les heures.
Aurez-vous le coeur assez dur pour tre inexorable  votre roi et  tous
vos plus tendres amis?

Philocls, qui avait d'abord t attendri en reconnaissant Hgsippe,
reprit son air austre en coutant ce discours. Semblable  un rocher
contre lequel les vents combattent en vain, et o toutes les vagues vont
se briser en gmissant, il demeurait immobile*; et les prires ni les
raisons ne trouvaient aucune ouverture pour entrer dans son coeur. Mais,
au moment o Hgsippe commenait  dsesprer de le vaincre, Philocls,
ayant consult les dieux, dcouvrit, par le vol des oiseaux, par les
entrailles des victimes, et par divers autres prsages, qu'il devait
suivre Hgsippe. Alors il ne rsista plus, il se prpara  partir; mais
ce ne fut pas sans regretter le dsert o il avait pass tant d'annes.
Hlas! disait-il, faut-il que je vous quitte,  aimable grotte, o le
sommeil paisible venait toutes les nuits me dlasser des travaux du
jour! Ici les Parques me filaient, au milieu de ma pauvret, des jours
d'or et de soie. Il se prosterna, en pleurant, pour adorer la Naade qui
l'avait si longtemps dsaltr par son onde claire, et les Nymphes qui
habitaient dans toutes les montagnes voisines. cho entendit ses
regrets, et, d'une triste voix, les rpta  toutes les divinits
champtres.

Ensuite Philocls vint  la ville avec Hgsippe pour s'embarquer. Il
crut que le malheureux Protsilas, plein de honte et de ressentiment, ne
voudrait point le voir: mais il se trompait; car les hommes corrompus
n'ont aucune pudeur, et ils sont toujours prts  toutes sortes de
bassesses. Philocls se cachait modestement, de peur d'tre vu par ce
misrable; il craignait d'augmenter sa misre en lui montrant la
prosprit d'un ennemi qu'on allait lever sur ses ruines. Mais
Protsilas cherchait avec empressement Philocls; il voulait lui faire
piti, et l'engager  demander au roi qu'il pt retourner  Salente.
Philocls tait trop sincre pour lui promettre de travailler  le faire
rappeler; car il savait mieux que personne combien son retour et t
pernicieux: mais il lui parla fort doucement, lui tmoigna de la
compassion, tcha de le consoler, l'exhorta  apaiser les dieux par des
moeurs pures et par une grande patience dans ses maux. Comme il avait
appris que le roi avait t  Protsilas tous ses biens injustement
acquis, il lui promit deux choses, qu'il excuta fidlement dans la
suite: l'une fut de prendre soin de sa femme et de ses enfants, qui
taient demeurs  Salente, dans une affreuse pauvret, exposs 
l'indignation publique; l'autre tait d'envoyer  Protsilas, dans cette
le loigne, quelque secours d'argent pour adoucir sa misre.

Cependant les voiles s'enflent d'un vent favorable. Hgsippe,
impatient, se hte de faire partir Philocls. Protsilas les voit
embarquer: ses yeux demeurent attachs et immobiles sur le rivage; ils
suivent le vaisseau qui fend les ondes, et que le vent loigne toujours.
Lors mme qu'il ne peut plus le voir, il en repeint encore l'image dans
son esprit. Enfin, troubl, furieux, livr  son dsespoir, il s'arrache
les cheveux, se roule sur le sable, reproche aux dieux leur rigueur,
appelle en vain  son secours la cruelle mort, qui, sourde  ses
prires, ne daigne le dlivrer de tant de maux, et qu'il n'a pas le
courage de se donner lui-mme.

Cependant le vaisseau, favoris de Neptune et des vents, arriva bientt
 Salente. On vint dire au roi qu'il entrait dj dans le port: aussitt
il courut au-devant de Philocls avec Mentor; il l'embrassa tendrement,
lui tmoigna un sensible regret de l'avoir perscut avec tant
d'injustice. Cet aveu, bien loin de paratre une faiblesse dans un roi,
fut regard par tous les Salentins comme l'effort d'une grande me, qui
s'lve au-dessus de ses propres fautes, en les avouant avec courage
pour les rparer. Tout le monde pleurait de joie de revoir l'homme de
bien qui avait toujours aim le peuple, et d'entendre le roi parler avec
tant de sagesse et de bont. Philocls, avec un air respectueux et
modeste, recevait les caresses du roi, et avait impatience de se drober
aux acclamations du peuple; il suivit le roi au palais. Bientt Mentor
et lui furent dans la mme confiance que s'ils avaient pass leur vie
ensemble, quoiqu'ils ne se fussent jamais vus; c'est que les dieux, qui
ont refus aux mchants des yeux pour connatre les bons, ont donn aux
bons de quoi se connatre les uns les autres. Ceux qui ont le got de la
vertu ne peuvent tre ensemble sans tre unis par la vertu qu'ils
aiment.

Bientt Philocls demanda au roi de se retirer, auprs de Salente, dans
une solitude, o il continua  vivre pauvrement comme il avait vcu 
Samos. Le roi allait avec Mentor le voir presque tous les jours dans son
dsert. C'est l qu'on examinait les moyens d'affermir les lois, et de
donner une forme solide au gouvernement pour le bonheur public.

Las deux principales choses qu'on examina furent l'ducation des
enfants, et la manire de vivre pendant la paix. Pour les enfants,
Mentor disait: Ils appartiennent moins  leurs parents qu' la
rpublique; ils sont les enfants du peuple, ils en sont l'esprance et
la force; il n'est pas temps de les corriger quand ils se sont
corrompus. C'est peu que de les exclure des emplois, lorsqu'on voit
qu'ils s'en sont rendus indignes; il vaut bien mieux prvenir le mal que
d'tre rduit  le punir. Le roi, ajoutait-il, qui est le pre de tout
son peuple, est encore plus particulirement le pre de toute la
jeunesse, qui est la fleur de toute la nation. C'est dans la fleur qu'il
faut prparer les fruits: que le roi ne ddaigne donc pas de veiller et
de faire veiller sur l'ducation qu'on donne aux enfants; qu'il tienne
ferme pour faire observer les lois de Minos, qui ordonnent qu'on lve
les enfants dans le mpris de la douleur et de la mort; qu'on mette
l'honneur  fuir les dlices et les richesses; que l'injustice, le
mensonge, l'ingratitude et la mollesse passent pour des vices infmes;
qu'on leur apprenne, ds leur tendre enfance,  chanter les louanges des
hros qui ont t aims des dieux, qui ont fait des actions gnreuses
pour leur patrie, et qui ont fait clater leur courage dans les combats;
que le charme de la musique saisisse leurs mes pour rendre leurs moeurs
douces et pures; qu'ils apprennent  tre tendres pour leurs amis,
fidles  leurs allis, quitables pour tous les hommes, mme pour les
plus cruels ennemis; qu'ils craignent moins la mort et les tourments,
que le moindre reproche de leurs consciences. Si, de bonne heure, on
remplit les enfants de ces grandes maximes, et qu'on les fasse entrer
dans leur coeur par la douceur du chant, il y en aura peu qui ne
s'enflamment de l'amour de la gloire et de la vertu.

Mentor ajoutait qu'il tait capital d'tablir des coles publiques pour
accoutumer la jeunesse aux plus rudes exercices du corps, et pour viter
la mollesse et l'oisivet, qui corrompent les plus beaux naturels; il
voulait une grande varit de jeux et de spectacles qui animassent tout
le peuple, mais surtout qui exerassent les corps pour les rendre
adroits, souples et vigoureux: il ajoutait des prix pour exciter une
noble mulation. Mais ce qu'il souhaitait le plus pour les bonnes moeurs,
c'est que les jeunes gens se mariassent de bonne heure, et que leurs
parents, sans aucune vue d'intrt, leur laissassent choisir des femmes
agrables de corps et d'esprit, auxquelles ils pussent s'attacher.

Mais pendant qu'on prparait ainsi les moyens de conserver la jeunesse
pure, innocente, laborieuse, docile, et passionne pour la gloire,
Philocls, qui aimait la guerre, disait  Mentor: En vain vous occuperez
les jeunes gens  tous ces exercices, si vous les laissez languir dans
une paix continuelle, o ils n'auront aucune exprience de la guerre, ni
aucun besoin de s'prouver sur la valeur. Par l vous affaiblirez
insensiblement la nation; les courages s'amolliront; les dlices
corrompront les moeurs: d'autres peuples belliqueux n'auront aucune peine
 les vaincre; et, pour avoir voulu viter les maux que la guerre
entrane aprs elle, ils tomberont dans une affreuse servitude.

Mentor lui rpondit: Les maux de la guerre sont encore plus horribles
que vous ne pensez. La guerre puise un tat, et le met toujours en
danger de prir, lors mme qu'on remporte les plus grandes victoires.
Avec quelques avantages qu'on la commence, on n'est jamais sr de la
finir sans tre expos aux plus tragiques renversements de fortune. Avec
quelque supriorit de forces qu'on s'engage dans un combat, le moindre
mcompte, une terreur panique, un rien vous arrache la victoire qui
tait dj dans vos mains, et la transporte chez vos ennemis. Quand
mme on tiendrait dans son camp la victoire comme enchane, on se
dtruit soi-mme en dtruisant ses ennemis; on dpeuple son pays; on
laisse les terres presque incultes; on trouble le commerce; mais, ce qui
est bien pis, on affaiblit les meilleures lois, et on laisse corrompre
les moeurs: la jeunesse ne s'adonne plus aux lettres; le pressant besoin
fait qu'on souffre une licence pernicieuse dans les troupes; la justice,
la police, tout souffre de ce dsordre. Un roi qui verse le sang de tant
d'hommes, et qui cause tant de malheurs pour acqurir un peu de gloire,
ou pour tendre les bornes de son royaume, est indigne de la gloire
qu'il cherche, et mrite de perdre ce qu'il possde, pour avoir voulu
usurper ce qui ne lui appartient pas.

Mais voici le moyen d'exercer le courage d'une nation en temps de paix.
Vous avez dj vu les exercices du corps que nous tablissons, les prix
qui exciteront l'mulation, les maximes de gloire et de vertu dont on
remplira les mes des enfants, presque ds le berceau, par le chant des
grandes actions des hros; ajoutez  ces secours celui d'une vie sobre
et laborieuse. Mais ce n'est pas tout: aussitt qu'un peuple alli de
votre nation aura une guerre, il faut y envoyer la fleur de votre
jeunesse, surtout ceux en qui on remarquera le gnie de la guerre, et
qui seront les plus propres  profiter de l'exprience. Par l vous
conserverez une haute rputation chez vos allis: votre alliance sera
recherche, on craindra de la perdre: sans avoir la guerre chez vous et
 vos dpens, vous aurez toujours une jeunesse aguerrie et intrpide.
Quoique vous ayez la paix chez vous, vous ne laisserez pas de traiter
avec de grands honneurs ceux qui auront le talent de la guerre: car le
vrai moyen d'loigner la guerre et de conserver une longue paix, c'est
de cultiver les armes; c'est d'honorer les hommes qui excellent dans
cette profession; c'est d'en avoir toujours qui s'y soient exercs dans
les pays trangers, et qui connaissent les forces, la discipline
militaire et les manires de faire la guerre des peuples voisins; c'est
d'tre galement incapable et de faire la guerre par ambition, et de la
craindre par mollesse. Alors tant toujours prt  la faire pour la
ncessit, on parvient  ne l'avoir presque jamais.

Pour les allis, quand ils sont prts  se faire la guerre les uns aux
autres, c'est  vous  vous rendre mdiateur. Par l vous acqurez une
gloire plus solide et plus sre que celle des conqurants; vous gagnez
l'amour et l'estime des trangers; ils ont tous besoin de vous: vous
rgnez sur eux par la confiance, comme vous rgnez sur vos sujets par
l'autorit; vous devenez le dpositaire des secrets, l'arbitre des
traits, le matre des coeurs; votre rputation vole dans tous les pays
les plus loigns; votre nom est comme un parfum dlicieux qui s'exhale
de pays en pays chez les peuples les plus reculs. En cet tat, qu'un
peuple voisin vous attaque contre les rgles de la justice, il vous
trouve aguerri, prpar; mais, ce qui est bien plus fort, il vous trouve
aim et secouru; tous vos voisins s'alarment pour vous, et sont
persuads que votre conservation fait la sret publique. Voil un
rempart bien plus assur que toutes les murailles des villes, et que
toutes les places les mieux fortifies; voil la vritable gloire. Mais
qu'il y a peu de rois qui sachent la chercher, et qui ne s'en loignent
point! Ils courent aprs une ombre trompeuse, et laissent derrire eux
le vrai bonheur, faute de le connatre.

Aprs que Mentor eut parl ainsi, Philocls tonn le regardait; puis il
jetait les yeux sur le roi, et tait charm de voir avec quelle avidit
Idomne recueillait au fond de son coeur toutes les paroles qui
sortaient, comme un fleuve de sagesse, de la bouche de cet tranger.

Minerve, sous la figure de Mentor, tablissait ainsi dans Salente toutes
les meilleures lois et les plus utiles maximes du gouvernement, moins
pour faire fleurir le royaume d'Idomne, que pour montrer  Tlmaque,
quand il reviendrait, un exemple sensible de ce qu'un sage gouvernement
peut faire pour rendre les peuples heureux, et pour donner  un bon roi
une gloire durable.




LIVRE DOUZIME.

SOMMAIRE.

Pendant son sjour chez les allis, Tlmaque gagne l'affection des
principaux chefs, et mme celle de Philoctte, d'abord indispos contre
lui,  cause d'Ulysse son pre.--Philoctte lui fait le rcit de ses
aventures; il lui montre les funestes effets de l'amour en lui racontant
l'histoire tragique de la mort d'Hercule.--Il lui apprend comment il
obtint de ce hros les flches fatales sans lesquelles la ville de Troie
ne pouvait tre prise, et comment il fut puni d'avoir trahi le secret de
la mort d'Hercule par tous les maux qu'il eut  souffrir dans l'le de
Lemnos, et enfin comment Ulysse se servit de Noptolme pour le dcider
 se rendre au sige de Troie, o il fut guri de sa blessure par les
fils d'Esculape.


Cependant Tlmaque montrait son courage dans les prils de la guerre.
En partant de Salente, il s'appliqua  gagner l'affection des vieux
capitaines, dont la rputation et l'exprience taient au comble.
Nestor, qui l'avait dj vu  Pylos, et qui avait toujours aim Ulysse,
le traitait comme s'il et t son propre fils. Il lui donnait des
instructions qu'il appuyait de divers exemples; il lui racontait toutes
les aventures de sa jeunesse, et tout ce qu'il avait vu faire de plus
remarquable aux hros de l'ge pass. La mmoire de ce sage vieillard,
qui avait reu trois ges d'homme*, tait comme une histoire des anciens
temps grave sur le marbre ou sur l'airain.

Philoctte n'eut pas d'abord la mme inclination que Nestor pour
Tlmaque: la haine qu'il avait nourrie si longtemps dans son coeur
contre Ulysse l'loignait de son fils: et il ne pouvait voir qu'avec
peine tout ce qu'il semblait que les dieux prparaient en faveur de ce
jeune homme, pour le rendre gal aux hros qui avaient renvers la ville
de Troie. Mais enfin la modration de Tlmaque vainquit tous les
ressentiments de Philoctte; il ne put se dfendre d'aimer cette vertu
douce et modeste. Il prenait souvent Tlmaque, et lui disait: Mon fils
(car je ne crains plus de vous nommer ainsi), votre pre et moi, je
l'avoue, nous avons t longtemps ennemis l'un de l'autre: j'avoue mme
qu'aprs que nous emes fait tomber la superbe ville de Troie, mon coeur
n'tait point encore apais; et, quand je vous ai vu, j'ai senti de la
peine  aimer la vertu dans le fils d'Ulysse. Je me le suis souvent
reproch. Mais enfin la vertu, quand elle est douce, simple, ingnue et
modeste, surmonte tout. Ensuite Philoctte s'engagea insensiblement 
lui raconter ce qui avait allum dans son coeur tant de haine contre
Ulysse.

Il faut, dit-il, reprendre mon histoire de plus haut. Je suivais partout
le grand Hercule, qui a dlivr la terre de tant de monstres, et devant
qui les autres hros n'taient que comme sont les faibles roseaux auprs
d'un grand chne, ou comme les moindres oiseaux en prsence de l'aigle.
Ses malheurs et les miens vinrent d'une passion qui cause tous les
dsastres les plus affreux, c'est l'amour. Hercule, qui avait vaincu
tant de monstres, ne pouvait vaincre cette passion honteuse; et le cruel
enfant Cupidon se jouait de lui. Il ne pouvait se ressouvenir, sans
rougir de honte, qu'il avait autrefois oubli sa gloire jusqu' filer
auprs d'Omphale, reine de Lydie, comme le plus lche et le plus
effmin de tous les hommes; tant il avait t entran par un amour
aveugle. Cent fois il m'a avou que cet endroit de sa vie avait terni sa
vertu, et presque effac la gloire de tous ses travaux.

Cependant,  dieux! telle est la faiblesse et l'inconstance des hommes,
ils se promettent tout d'eux-mmes, et ne rsistent  rien. Hlas! le
grand Hercule retomba dans les piges de l'Amour qu'il avait si souvent
dtest; il aima Djanire. Trop heureux, s'il et t constant dans
cette passion pour une femme qui fut son pouse! Mais bientt la
jeunesse d'Iole, sur le visage de laquelle les grces taient peintes,
ravit son coeur. Djanire brla de jalousie; elle se ressouvint de cette
fatale tunique que le centaure Nessus lui avait laisse, en mourant,
comme un moyen assur de rveiller l'amour d'Hercule, toutes les fois
qu'il paratrait la ngliger pour en aimer quelque autre. Cette tunique,
pleine du sang venimeux du centaure, renfermait le poison des flches
dont ce monstre avait t perc. Vous savez que les flches d'Hercule,
qui tua ce perfide centaure, avaient t trempes dans le sang de
l'hydre de Lerne, et que ce sang empoisonnait ses flches, en sorte que
toutes les blessures qu'elles faisaient taient incurables.

Hercule, s'tant revtu de cette tunique, sentit bientt le feu dvorant
qui se glissait jusque dans la moelle de ses os*: il poussait des cris
horribles, dont le mont OEta[43] rsonnait, et faisait retentir toutes
les profondes valles*; la mer mme en paraissait mue; les taureaux
les plus furieux, qui auraient mugi dans leurs combats, n'auraient pas
fait un bruit aussi affreux. Le malheureux Lichas, qui lui avait apport
de la part de Djanire cette tunique, ayant os s'approcher de lui,
Hercule, dans le transport de sa douleur, le prit, le fit pirouetter
comme un frondeur fait avec sa fronde tourner la pierre qu'il veut jeter
loin de lui. Ainsi Lichas, lanc du haut de la montagne par la puissante
main d'Hercule, tombait dans les flots de la mer*, o il fut chang tout
 coup en un rocher qui garde encore la figure humaine, et qui, tant
toujours battu par les vagues irrites, pouvante de loin les sages
pilotes.

Aprs ce malheur de Lichas, je crus que je ne pouvais plus me fier 
Hercule; je songeais  me cacher dans les cavernes les plus profondes.
Je le voyais draciner sans peine d'une main les hauts sapins et les
vieux chnes, qui, depuis plusieurs sicles, avaient mpris les vents
et les temptes. De l'autre main il tchait en vain d'arracher de dessus
son dos la fatale tunique; elle s'tait colle sur sa peau, et comme
incorpore  ses membres*. A mesure qu'il la dchirait, il dchirait
aussi sa peau et sa chair; son sang ruisselait et trempait la terre.
Enfin, sa vertu surmontant sa douleur, il s'cria: Tu vois,  mon cher
Philoctte, les maux que les dieux me font souffrir; ils sont justes;
c'est moi qui les ai offenss; j'ai viol l'amour conjugal. Aprs avoir
vaincu tant d'ennemis, je me suis lchement laiss vaincre par l'amour
d'une beaut trangre: je pris; et je suis content de prir pour
apaiser les dieux. Mais, hlas! cher ami, o est-ce que tu fuis? L'excs
de la douleur m'a fait commettre, il est vrai, contre ce misrable
Lichas, une cruaut que je me reproche: il n'a pas su quel poison il me
prsentait; il n'a point mrit ce que je lui ai fait souffrir; mais
crois-tu que je puisse oublier l'amiti que je te dois, et vouloir
t'arracher la vie? Non, non, je ne cesserai point d'aimer Philoctte.
Philoctte recevra dans son sein mon me prte  s'envoler: c'est lui
qui recueillera mes cendres. O es-tu donc,  mon cher Philoctte!
Philoctte, la seule esprance qui me reste ici-bas?

A ces mots, je me hte de courir vers lui; il me tend les bras, et veut
m'embrasser; mais il se retient, dans la crainte d'allumer dans mon sein
le feu cruel dont il est lui-mme brl. Hlas! dit-il, cette
consolation mme ne m'est plus permise. En parlant ainsi, il assemble
tous ces arbres qu'il vient d'abattre; il en fait un bcher sur le
sommet de la montagne; il monte tranquillement sur le bcher; il tend
la peau du lion de Nme, qui avait si longtemps couvert ses paules
lorsqu'il allait d'un bout de la terre  l'autre abattre les monstres et
dlivrer les malheureux; il s'appuie sur sa massue, et il m'ordonne
d'allumer le feu du bcher. Mes mains, tremblantes et saisies d'horreur,
ne purent lui refuser ce cruel office; car la vie n'tait plus pour lui
un prsent des dieux, tant elle lui tait funeste! Je craignis mme que
l'excs de ses douleurs ne le transportt jusqu' faire quelque chose
d'indigne de cette vertu qui avait tonn l'univers. Comme il vit que la
flamme commenait  prendre au bcher: C'est maintenant, s'cria-t-il,
mon cher Philoctte, que j'prouve ta vritable amiti; car tu aimes mon
honneur, plus que ma vie. Que les dieux te le rendent! Je te laisse ce
que j'ai de plus prcieux sur la terre, ces flches trempes dans le
sang de l'hydre de Lerne. Tu sais que les blessures qu'elles font sont
incurables; par elles tu seras invincible, comme je l'ai t, et aucun
mortel n'osera combattre contre toi. Souviens-toi que je meurs fidle 
notre amiti, et n'oublie jamais combien tu m'as t cher. Mais, s'il
est vrai que tu sois touch de mes maux, tu peux me donner une dernire
consolation; promets-moi de ne dcouvrir jamais  aucun mortel ni ma
mort ni le lieu o tu auras cach mes cendres. Je le lui promis, hlas!
je le jurai mme, en arrosant son bcher de mes larmes. Un rayon de joie
parut dans ses yeux; mais tout  coup un tourbillon de flammes qui
l'enveloppa touffa sa voix, et le droba presque  ma vue. Je le voyais
encore un peu nanmoins au travers des flammes, avec un visage aussi
serein que s'il et t couronn de fleurs et couvert de parfums, dans
la joie d'un festin dlicieux, au milieu de tous ses amis*.

Le feu consuma bientt tout ce qu'il y avait de terrestre et de mortel
en lui. Bientt il ne lui resta rien de tout ce qu'il avait reu, dans
sa naissance, de sa mre Alcmne; mais il conserva, par l'ordre de
Jupiter, cette nature subtile et immortelle, cette flamme cleste qui
est le vrai principe de vie, et qu'il avait reue du pre des dieux*.
Ainsi il alla avec eux, sous les votes dores du brillant Olympe, boire
le nectar, o les dieux lui donnrent pour pouse l'aimable Hb, qui
est la desse de la jeunesse, et qui versait le nectar dans la coupe du
grand Jupiter, avant que Ganymde et reu cet honneur.

Pour moi, je trouvai une source inpuisable de douleurs dans ces flches
qu'il m'avait donnes pour m'lever au-dessus de tous les hros. Bientt
les rois ligus entreprirent de venger Mnlas de l'infme Pris, qui
avait enlev Hlne, et de renverser l'empire de Priam. L'oracle
d'Apollon leur fit entendre qu'ils ne devaient point esprer de finir
heureusement cette guerre,  moins qu'ils n'eussent les flches
d'Hercule.

Ulysse votre pre, qui tait toujours le plus clair et le plus
industrieux dans tous les conseils, se chargea de me persuader d'aller
avec eux au sige de Troie, et d'y apporter ces flches qu'il croyait
que j'avais. Il y avait dj longtemps qu'Hercule ne paraissait plus sur
la terre: on n'entendait plus parler d'aucun nouvel exploit de ce hros;
les monstres et les sclrats recommenaient  paratre impunment. Les
Grecs ne savaient que croire de lui; les uns disaient qu'il tait mort;
d'autres soutenaient qu'il tait all jusque sous l'Ourse glace dompter
les Scythes. Mais Ulysse soutint qu'il tait mort, et entreprit de me le
faire avouer. Il me vint trouver dans un temps o je ne pouvais encore
me consoler d'avoir perdu le grand Alcide. Il eut une extrme peine 
m'aborder; car je ne pouvais plus voir les hommes: je ne pouvais
souffrir qu'on m'arracht de ces dserts du mont OEta o j'avais vu prir
mon ami; je ne songeais qu' me repeindre l'image de ce hros, et qu'
pleurer  la vue de ces tristes lieux. Mais la douce et puissante
persuasion tait sur les lvres de votre pre: il parut presque aussi
afflig que moi; il versa des larmes; il sut gagner insensiblement mon
coeur, et attirer ma confiance; il m'attendrit pour les rois grecs qui
allaient combattre pour une juste cause, et qui ne pouvaient russir
sans moi. Il ne put jamais nanmoins m'arracher le secret de la mort
d'Hercule, que j'avais jur de ne jamais dire; mais il ne doutait point
qu'il ne ft mort, et il me pressait de lui dcouvrir le lieu o j'avais
cach ses cendres.

Hlas! j'eus horreur de faire un parjure, en lui disant un secret que
j'avais promis aux dieux de ne dire jamais; mais j'eus la faiblesse
d'luder mon serment, n'osant le violer; les dieux m'en ont puni: je
frappai du pied la terre  l'endroit o j'avais mis les cendres
d'Hercule. Ensuite j'allai joindre les rois ligus, qui me reurent avec
la mme joie qu'ils auraient reu Hercule mme. Comme je passais dans
l'le de Lemnos, je voulus montrer  tous les Grecs ce que mes flches
pouvaient faire. Me prparant  percer un daim qui s'lanait dans un
bois, je laissai, par mgarde, tomber la flche de l'arc sur mon pied,
et elle me fit une blessure que je ressens encore. Aussitt j'prouvai
les mmes douleurs qu'Hercule avait souffertes; je remplissais nuit et
jour l'le de mes cris: un sang noir et corrompu, coulant de ma plaie,
infectait l'air, et rpandait dans le camp des Grecs une puanteur
capable de suffoquer les hommes les plus vigoureux. Toute l'arme eut
horreur de me voir dans cette extrmit; chacun conclut que c'tait un
supplice qui m'tait envoy par les justes dieux.

Ulysse, qui m'avait engag dans cette guerre, fut le premier 
m'abandonner*. J'ai reconnu, depuis, qu'il l'avait fait parce qu'il
prfrait l'intrt commun de la Grce, et la victoire,  toutes les
raisons d'amiti ou de biensance particulire. On ne pouvait plus
sacrifier dans le camp, tant l'horreur de ma plaie, son infection, et la
violence de mes cris troublaient toute l'arme*. Mais au moment o je me
vis abandonn de tous les Grecs par le conseil d'Ulysse, cette politique
me parut pleine de la plus horrible inhumanit et de la plus noire
trahison. Hlas! j'tais aveugle, et je ne voyais pas qu'il tait juste
que les plus sages hommes fussent contre moi, de mme que les dieux que
j'avais irrits.

Je demeurai, presque pendant tout le sige de Troie, seul, sans secours,
sans esprance, sans soulagement, livr  d'horribles douleurs, dans
cette le dserte et sauvage*, o je n'entendais que le bruit des vagues
de la mer qui se brisaient contre les rochers*. Je trouvai, au milieu
de cette solitude, une caverne vide dans un rocher qui levait vers le
ciel deux pointes semblables  deux ttes: de ce rocher sortait une
fontaine claire*. Cette caverne tait la retraite des btes farouches, 
la fureur desquelles j'tais expos nuit et jour. J'amassai quelques
feuilles pour me coucher. Il ne me restait, pour tout bien, qu'un pot de
bois grossirement travaill, et quelques habits dchirs, dont
j'enveloppais ma plaie pour arrter le sang, et dont je me servais aussi
pour la nettoyer*. L, abandonn des hommes, et livr  la colre des
dieux, je passais mon temps  percer de mes flches les colombes et les
autres oiseaux qui volaient autour de ce rocher. Quand j'avais tu
quelque oiseau pour ma nourriture, il fallait que je me tranasse contre
terre avec douleur pour aller ramasser ma proie: ainsi mes mains me
prparaient de quoi me nourrir*.

Il est vrai que les Grecs, en partant, me laissrent quelques
provisions*; mais elles durrent peu. J'allumais du feu avec des
cailloux*. Cette vie, tout affreuse qu'elle est, m'et paru douce loin
des hommes ingrats et trompeurs, si la douleur ne m'et accabl, et si
je n'eusse sans cesse repass dans mon esprit ma triste aventure. Quoi!
disais-je, tirer un homme de sa patrie, comme le seul homme qui puisse
venger la Grce, et puis l'abandonner dans cette le dserte pendant son
sommeil! car ce fut pendant mon sommeil que les Grecs partirent. Jugez
quelle fut ma surprise, et combien je versai de larmes  mon rveil,
quand je vis les vaisseaux fendre les ondes*. Hlas! cherchant de tous
cts dans cette le sauvage et horrible, je ne trouvai que la douleur.
Dans cette le, il n'y a ni port, ni commerce, ni hospitalit, ni hommes
qui y abordent volontairement. On n'y voit que les malheureux que les
temptes y ont jets, et on n'y peut esprer de socit que par des
naufrages: encore mme ceux qui venaient en ce lieu n'osaient me prendre
pour me ramener; ils craignaient la colre des dieux et celle des Grecs.

Depuis dix ans je souffrais la honte, la douleur, la faim; je
nourrissais une plaie qui me dvorait*; l'esprance mme tait teinte
dans mon coeur. Tout  coup, revenant de chercher des plantes mdicinales
pour ma plaie*, j'aperus dans mon antre un jeune homme beau, gracieux,
mais fier, et d'une taille de hros. Il me sembla que je voyais Achille,
tant il en avait les traits, les regards et la dmarche: son ge seul me
fit comprendre que ce ne pouvait tre lui. Je remarquai sur son visage
tout ensemble la compassion et l'embarras: il fut touch de voir avec
quelle peine et quelle lenteur je me tranais*; les cris perants et
douloureux dont je faisais retentir les chos de tout ce rivage
attendrirent son coeur*.

O tranger! lui dis-je d'assez loin, quel malheur t'a conduit dans cette
le inhabite? je reconnais l'habit grec, cet habit qui m'est encore si
cher. O qu'il me tarde d'entendre ta voix, et de trouver sur tes lvres
cette langue que j'ai apprise ds l'enfance, et que je ne puis plus
parler  personne depuis si longtemps dans cette solitude! Ne sois point
effray de voir un homme si malheureux; tu dois en avoir piti*.

A peine Noptolme m'eut dit: Je suis Grec, que je m'criai*: O douce
parole, aprs tant d'annes de silence et de douleur sans consolation! O
mon fils! quel malheur, quelle tempte, ou plutt quel vent favorable
t'a conduit ici* pour finir mes maux? Il me rpondit: Je suis de l'le
de Scyros[44], j'y retourne; on dit que je suis fils d'Achille: tu sais
tout*.

Des paroles si courtes ne contentaient pas ma curiosit; je lui dis: O
fils d'un pre que j'ai tant aim! cher nourrisson de Lycomde,* comment
viens-tu donc ici? d'o viens-tu*? Il me rpondit qu'il venait du sige
de Troie*. Tu n'tais pas, lui dis-je, de la premire expdition*. Et
toi, me dit-il, en tais-tu*? Alors je lui rpondis: Tu ne connais, je
le vois bien, ni le nom de Philoctte, ni ses malheurs. Hlas! infortun
que je suis! mes perscuteurs m'insultent dans ma misre: la Grce
ignore ce que je souffre: ma douleur augmente*. Les Atrides m'ont mis en
cet tat; que les dieux le leur rendent*!

Ensuite je lui racontai de quelle manire les Grecs m'avaient
abandonn. Aussitt qu'il eut cout mes plaintes, il me fit les
siennes. Aprs la mort d'Achille, me dit-il.... D'abord je
l'interrompis, en lui disant: Quoi! Achille est mort! Pardonne-moi, mon
fils, si je trouble ton rcit par les larmes que je dois  ton pre*.
Noptolme me rpondit: Vous me consolez en m'interrompant; qu'il m'est
doux de voir Philoctte pleurer mon pre!

Noptolme, reprenant son discours, me dit: Aprs la mort d'Achille,
Ulysse et Phnix me vinrent chercher, assurant qu'on ne pouvait sans moi
renverser la ville de Troie. Ils n'eurent aucune peine  m'emmener; car
la douleur de la mort d'Achille, et le dsir d'hriter de sa gloire dans
cette clbre guerre, m'engagaient assez  les suivre. J'arrive 
Sige[45]; l'arme s'assemble autour de moi: chacun jure qu'il revoit
Achille; mais, hlas! il n'tait plus. Jeune et sans exprience, je
croyais pouvoir tout esprer de ceux qui me donnaient tant de louanges.
D'abord je demande aux Atrides les armes de mon pre; ils me rpondent
cruellement: Tu auras le reste de ce qui lui appartenait; mais pour ses
armes, elles sont destines  Ulysse. Aussitt je me trouble, je pleure,
je m'emporte; mais Ulysse, sans s'mouvoir, me disait: Jeune homme, tu
n'tais pas avec nous dans les prils de ce long sige; tu n'as pas
mrit de telles armes; et tu parles dj trop firement; jamais tu ne
les auras. Dpouill injustement par Ulysse, je m'en retourne dans l'le
de Scyros, moins indign contre Ulysse que contre les Atrides! Que
quiconque est leur ennemi puisse tre l'ami des dieux. O Philoctte,
j'ai tout dit*.

Alors je demandai  Noptolme comment Ajax Tlamonien n'avait pas
empch cette injustice. Il est mort, me rpondit-il. Il est mort!
m'criai-je; et Ulysse ne meurt point! au contraire, il fleurit dans
l'arme*! Ensuite je lui demandai des nouvelles d'Antiloque fils du sage
Nestor, et de Patrocle, si chri par Achille. Ils sont morts aussi, me
dit-il. Aussitt je m'criai encore: Quoi, morts! Hlas! que me dis-tu?
La cruelle guerre moissonne les bons, et pargne les mchants. Ulysse
est donc en vie? Thersite l'est aussi sans doute? Voil ce que font les
dieux; et nous les louerions encore*!

Pendant que j'tais dans cette fureur contre votre pre, Noptolme
continuait  me tromper; il ajouta ces tristes paroles: Loin de l'arme
grecque, o le mal prvaut sur le bien, je vais vivre content dans la
sauvage le de Scyros. Adieu: je pars. Que les dieux vous gurissent*!
Aussitt je lui dis: O Mon fils,! je te conjure, par les mnes de ton
pre, par ta mre, par tout ce que tu as de plus cher sur la terre, de
ne me laisser pas seul dans ces maux que tu vois. Je n'ignore pas
combien je te serai  charge; mais il y aurait de la honte 
m'abandonner: jette-moi  la proue,  la poupe, dans la sentine mme,
partout o je t'incommoderai le moins. Il n'y a que les grands coeurs qui
sachent combien il y a de gloire  tre bon. Ne me laisse point en un
dsert o il n'y a aucun vestige d'homme; mne-moi dans ta patrie, ou
dans l'Eube, qui n'est pas loin du mont OEta, de Trachine, et des bords
agrables du fleuve Sperchius[46]: rends-moi  mon pre. Hlas! Je
crains qu'il ne soit mort! Je lui avais mand de m'envoyer un vaisseau:
ou il est mort, ou bien ceux qui m'avaient promis de le lui dire ne
l'ont pas fait. J'ai recours  toi,  mon fils! souviens-toi de la
fragilit des choses humaines. Celui qui est dans la prosprit doit
craindre d'en abuser, et secourir les malheureux*.

Voil ce que l'excs de la douleur me faisait dire  Noptolme; il me
promit de m'emmener*. Alors je m'criai encore: O heureux jour! 
aimable Noptolme, digne de la gloire de son pre! Cher compagnon de ce
voyage, souffrez que je dise adieu  cette triste demeure. Voyez o j'ai
vcu, comprenez ce que j'ai souffert: nul autre n'et pu le souffrir:
mais la ncessit m'avait instruit*, et elle apprend aux hommes ce
qu'ils ne pourraient jamais savoir autrement. Ceux qui n'ont jamais
souffert ne savent rien; ils ne connaissent ni les biens ni les maux:
ils ignorent les hommes; ils s'ignorent eux-mmes. Aprs avoir parl
ainsi, je pris mon arc et mes flches.

Noptolme me pria de souffrir qu'il les baist, ces armes si clbres,
et consacres par l'invincible Hercule*. Je lui rpondis: Tu peux tout;
c'est toi, mon fils, qui me rends aujourd'hui la lumire, ma patrie, mon
pre accabl de vieillesse, mes amis, moi-mme: tu peux toucher ces
armes, et te vanter d'tre le seul d'entre les Grecs qui ait mrit de
les toucher*. Aussitt Noptolme entre dans ma grotte pour admirer mes
armes.

Cependant une douleur cruelle me saisit, elle me trouble, je ne sais
plus ce que je fais; je demande un glaive tranchant pour couper mon
pied*; je m'crie: O mort tant dsire! que ne viens-tu? O jeune homme!
brle-moi tout  l'heure comme je brlai le fils de Jupiter*, O terre! 
terre! reois un mourant qui ne peut plus se relever*. De ce transport
de douleur, je tombe soudainement, selon ma coutume, dans un
assoupissement profond; une grande sueur commena  me soulager; un sang
noir et corrompu coula de ma plaie*. Pendant mon sommeil, il et t
facile  Noptolme d'emporter mes armes, et de partir; mais il tait
fils d'Achille, et n'tait pas n pour tromper. En m'veillant, je
reconnus son embarras: il soupirait comme un homme qui ne sait pas
dissimuler, et qui agit contre son coeur. Me veux-tu surprendre? lui
dis-je: qu'y a-t-il donc*? Il faut, me rpondit-il, que vous me suiviez
au sige de Troie. Je repris aussitt: Ah! qu'as-tu dit, mon fils*?
Rends-moi cet arc; je suis trahi*! ne m'arrache pas la vie. Hlas! il ne
rpond rien; il me regarde tranquillement; rien ne le touche. O rivage!
 promontoires de cette le!  btes farouches!  rochers escarps!
c'est  vous que je me plains; car je n'ai que vous  qui je puisse me
plaindre: vous tes accoutums  mes gmissements. Faut-il que je sois
trahi par le fils d'Achille! il m'enlve l'arc sacr d'Hercule; il veut
me traner dans le camp des Grecs pour triompher de moi; il ne voit pas
que c'est triompher d'un mort, d'une ombre, d'une image vaine. O s'il
m'et attaqu dans ma force!... mais, encore  prsent, ce n'est que par
surprise. Que ferai-je? Rends, mon fils, rends: sois semblable  ton
pre, semblable  toi-mme. Que dis-tu?... Tu ne dis rien! O rocher
sauvage! je reviens  toi, nu, misrable, abandonn, sans nourriture;
je mourrai seul dans cet antre: n'ayant plus mon arc pour tuer des
btes, les btes me dvoreront; n'importe. Mais, mon fils, tu ne parais
pas mchant: quelque conseil te pousse; rends mes armes, va-t'en*.

Noptolme, les larmes aux yeux, disait tout bas: Plt aux dieux que je
ne fusse jamais parti de Scyros*! Cependant je m'crie: Ah! que vois-je!
n'est-ce pas Ulysse? Aussitt j'entends sa voix, et il me rpond: Oui,
c'est moi*. Si le sombre royaume de Pluton se ft entr'ouvert, et que
j'eusse vu le noir Tartare, que les dieux mmes craignent d'entrevoir,
je n'aurais pas t saisi, je l'avoue, d'une plus grande horreur. Je
m'criai encore: O terre de Lemnos! je te prends  tmoin. O soleil, tu
le vois, et tu le souffres!* Ulysse me rpondit sans s'mouvoir: Jupiter
le veut, et je l'excute. Oses-tu, lui disais-je, nommer Jupiter*?
Vois-tu ce jeune homme qui n'tait point n pour la fraude, et qui
souffre en excutant ce que tu l'obliges de faire*? a n'est pas pour
vous tromper, me dit Ulysse, ni pour vous nuire, que nous venons; c'est
pour vous dlivrer, vous gurir, vous donner la gloire de renverser
Troie, et vous ramener dans votre patrie. C'est vous, et non pas Ulysse,
qui tes l'ennemi de Philoctte*.

Alors je dis  votre pre tout ce que la fureur pouvait m'inspirer.
Puisque tu m'as abandonn sur ce rivage, lui disais-je, que ne m'y
laisses-tu en paix? Va chercher la gloire des combats et tous les
plaisirs; jouis de ton bonheur avec les Atrides: laisse-moi ma misre et
ma douleur. Pourquoi m'enlever? Je ne suis plus rien; je suis dj mort.
Pourquoi ne crois-tu pas encore aujourd'hui, comme tu le croyais
autrefois, que je ne saurais partir; que mes cris et l'infection de ma
plaie troubleraient les sacrifices*? O Ulysse, auteur de mes maux, que
les dieux puissent te...! Mais les dieux ne m'coutent point*; au
contraire, ils excitent mon ennemi. O terre de ma patrie, que je ne
reverrai jamais!... O dieux, s'il en reste encore quelqu'un d'assez
juste pour avoir piti de moi, punissez, punissez Ulysse; alors je me
croirai guri*.

Pendant que je parlais ainsi, votre pre, tranquille, me regardait avec
un air de compassion, comme un homme qui, loin d'tre irrit, supporte
et excuse le trouble d'un malheureux que la fortune a aigri. Je le
voyais semblable  un rocher, qui, sur le sommet d'une montagne, se joue
de la fureur des vents, et laisse puiser leur rage, pendant qu'il
demeure immobile*. Ainsi votre pre, demeurant dans le silence,
attendait que ma colre ft puise; car il savait qu'il ne faut
attaquer les passions des hommes, pour les rduire  la raison, que
quand elles commencent  s'affaiblir par une espce de lassitude.
Ensuite il me dit ces paroles: O Philoctte, qu'avez-vous fait de votre
raison et de votre courage? voici le moment de s'en servir. Si vous
refusez de nous suivre pour remplir les grands desseins de Jupiter sur
vous, adieu; vous tes indigne d'tre le librateur de la Grce et le
destructeur de Troie. Demeurez  Lemnos; ces armes, que j'emporte, me
donneront une gloire qui vous tait destine. Noptolme, partons; il
est inutile de lui parler*: la compassion pour un seul homme ne doit pas
nous faire abandonner le salut de la Grce entire.

Alors je me sentis comme une lionne  qui on vient d'arracher ses
petits: elle remplit les forts de ses rugissements*. O caverne,
disais-je, jamais je ne te quitterai; tu seras mon tombeau! O sjour de
ma douleur, plus de nourriture, plus d'esprance*! Qui me donnera un
glaive pour me percer*? Oh! si les oiseaux de proie pouvaient
m'enlever!... Je ne les percerai plus de mes flches*! O arc prcieux,
arc consacr par les mains du fils de Jupiter! O cher Hercule, s'il te
reste encore quelque sentiment, n'es-tu pas indign? Cet arc n'est plus
dans les mains de ton fidle ami; il est dans les mains impures et
trompeuses d'Ulysse*. Oiseaux de proie, btes farouches, ne fuyez plus
cette caverne, mes mains n'ont plus de flches. Misrable, je ne puis
vous nuire, venez m'enlever*! ou plutt que la foudre de l'impitoyable
Jupiter m'crase*!

Votre pre, ayant tent tous les autres moyens pour me persuader, jugea
enfin que le meilleur tait de me rendre mes armes; il fit signe 
Noptolme, qui me les rendit aussitt. Alors je lui dis: Digne fils
d'Achille, tu montres que tu l'es. Mais laisse-moi percer mon ennemi.
Aussitt je voulus tirer une flche contre votre pre; mais Noptolme
m'arrta, en me disant: La colre vous trouble, et vous empche de voir
l'indigne action que vous voulez faire*. Pour Ulysse, il paraissait
aussi tranquille contre mes flches que contre mes injures. Je me sentis
touch de cette intrpidit et de cette patience. J'eus honte d'avoir
voulu, dans ce premier transport, me servir de mes armes pour tuer celui
qui me les avait fait rendre; mais, comme mon ressentiment n'tait pas
encore apais, j'tais inconsolable de devoir mes armes  un homme que
je hassais tant. Cependant Noptolme me disait: Sachez que le divin
Hlnus, fils de Priam, tant sorti de la ville de Troie par l'ordre et
par l'inspiration des dieux, nous a dvoil l'avenir. La malheureuse
Troie tombera, a-t-il dit; mais elle ne peut tomber qu'aprs qu'elle
aura t attaque par celui qui tient les flches d'Hercule: cet homme
ne peut gurir que quand il sera devant les murailles de Troie; les
enfants d'Esculape le guriront*.

En ce moment je sentis mon coeur partag: j'tais touch de la navet de
Noptolme, et de la bonne foi avec laquelle il m'avait rendu mon arc;
mais je ne pouvais me rsoudre  voir encore le jour, s'il fallait cder
 Ulysse; et une mauvaise honte me tenait en suspens. Me verra-t-on,
disais-je en moi-mme, avec Ulysse et avec les Atrides*? Que croira-t-on
de moi?

Pendant que j'tais dans cette incertitude, tout  coup j'entends une
voix plus qu'humaine: je vois Hercule dans un nuage clatant; il tait
environn de rayons de gloire. Je reconnus facilement ses traits un peu
rudes, son corps robuste, et ses manires simples; mais il avait une
hauteur et une majest qui n'avaient jamais paru si grandes en lui quand
il domptait les monstres. Il me dit: Tu entends, tu vois Hercule. J'ai
quitt le haut Olympe pour t'annoncer les ordres de Jupiter. Tu sais par
quels travaux j'ai acquis l'immortalit: il faut que tu ailles avec le
fils d'Achille, pour marcher sur mes traces dans le chemin de la gloire.
Tu guriras; tu perceras de mes flches Pris, auteur de tant de maux.
Aprs la prise de Troie, tu enverras de riches dpouilles  Pan ton
pre, sur le mont OEta; ces dpouilles seront mises sur mon tombeau comme
un monument de la victoire due  mes flches. Et toi,  fils d'Achille!
je te dclare que tu ne peux vaincre sans Philoctte, ni Philoctte
sans toi. Allez donc comme deux lions qui cherchent ensemble leur proie.
J'en verrai Esculape  Troie pour gurir Philoctte. Surtout,  Grecs,
aimez et observez la religion: le reste meurt; elle ne meurt jamais*.

Aprs avoir entendu ces paroles, je m'criai: O heureux jour, douce
lumire, tu te montres enfin aprs tant d'annes! Je t'obis*, je pars
aprs avoir salu ces lieux. Adieu, cher antre. Adieu, nymphes de ces
prs humides. Je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette
mer. Adieu, rivage o tant de fois j'ai souffert les injures de l'air.
Adieu, promontoire o cho rpta tant de fois mes gmissements. Adieu,
douces fontaines qui me ftes si amres. Adieu,  terre de Lemnos;
laisse-moi partir heureusement, puisque je vais o m'appelle la volont
des dieux et de mes amis*!

Ainsi nous partmes: nous arrivmes au sige de Troie. Machaon et
Podalyre, par la divine science de leur pre Esculape, me gurirent, ou
du moins me mirent dans l'tat o vous me voyez. Je ne souffre plus;
j'ai retrouv toute ma vigueur: mais je suis un peu boiteux. Je fis
tomber Pris comme un timide faon de biche qu'un chasseur perce de ses
traits. Bientt Ilion fut rduite en cendres; vous savez le reste.
J'avais nanmoins encore je ne sais quelle aversion pour le sage Ulysse,
par le souvenir de mes maux; et sa vertu ne pouvait apaiser ce
ressentiment: mais la vue d'un fils qui lui ressemble, et que je ne puis
m'empcher d'aimer, m'attendrit le coeur pour le pre mme.




LIVRE TREIZIME.

SOMMAIRE.

Un diffrend s'lve entre Tlmaque et Phalante, chef des
Lacdmoniens, au sujet de quelques prisonniers faits sur les Dauniens
et que chacun prtend lui appartenir.--Pendant que la cause se discute
dans l'assemble des rois allis, Hippias, frre de Phalante, s'empare
des prisonniers pour les emmener  Tarente.--Tlmaque irrit attaque
Hippias avec fureur et le terrasse dans un combat singulier.--Adraste,
roi des Dauniens, profilant du trouble qui rgne dans l'arme des
allis,  l'occasion de la querelle de Tlmaque et d'Hippias, les
attaque  l'improviste.--Il surprend cent de leurs vaisseaux avec
lesquels il transporte ses propres troupes dans le camp des allis.--Il
y met le feu et commence l'attaque par le quartier de Phalante.--Il tue
Hippias, frre de Phalante. Celui-ci mme est perc de
coups.--Tlmaque, s'tant revtu de ses armes divines, s'lance hors du
camp au premier bruit de ce dsordre, rassemble autour de lui l'arme
des allis et dirige ses mouvements avec tant de sagesse, qu'il repousse
en peu de temps l'ennemi victorieux.--Une tempte spara les deux armes
et met fin au combat.--Tlmaque fait emporter les blesss et leur
procure tous les soulagements dont ils ont besoin.--Il prend un soin
particulier de Phalante et des funrailles d'Hippias.


Pendant que Philoctte avait racont ainsi ses aventures, Tlmaque
tait demeur comme suspendu et immobile. Ses yeux taient attachs sur
ce grand homme qui parlait. Toutes les passions diffrentes qui avaient
agit Hercule, Philoctte, Ulysse, Noptolme, paraissaient tour  tour
sur le visage naf de Tlmaque,  mesure qu'elles taient reprsentes
dans la suite de cette narration. Quelquefois il s'criait, et
interrompait Philoctte sans y penser; quelquefois il paraissait rveur
comme un homme qui pense profondment  la suite des affaires. Quand
Philoctte dpeignit l'embarras de Noptolme, qui ne savait point
dissimuler, Tlmaque parut dans le mme embarras; et dans ce moment on
l'aurait pris pour Noptolme.

Cependant l'arme des allis marchait en bon ordre contre Adraste, roi
des Dauniens, qui mprisait les dieux, et qui ne cherchait qu' tromper
les hommes. Tlmaque trouva de grandes difficults pour se mnager
parmi tant de rois jaloux les uns des autres. Il fallait ne se rendre
suspect  aucun, et se taire aimer de tous. Son naturel tait bon et
sincre, mais peu caressant; il ne s'avisait gure de ce qui pouvait
faire plaisir aux autres: il n'tait point attach aux richesses, mais
il ne savait point donner. Ainsi, avec un coeur noble et port au bien,
il ne paraissait ni obligeant, ni sensible  l'amiti, ni libral, ni
reconnaissant des soins qu'on prenait pour lui, ni attentif 
distinguer le mrite. Il suivait son got sans rflexion. Sa mre
Pnlope l'avait nourri, malgr Mentor, dans une hauteur et une fiert
qui ternissaient tout ce qu'il y avait de plus aimable en lui. Il se
regardait comme tant d'une autre nature que le reste des hommes; les
autres ne lui semblaient mis sur la terre par les dieux que pour lui
plaire, pour le servir, pour prvenir tous ses dsirs, et pour rapporter
tout  lui comme  une divinit. Le bonheur de le servir tait, selon
lui, une assez haute rcompense pour ceux qui le servaient. Il ne
fallait jamais rien trouver d'impossible quand il s'agissait de le
contenter; et les moindres retardements irritaient son naturel ardent.

Ceux qui l'auraient vu ainsi dans son naturel auraient jug qu'il tait
incapable d'aimer autre chose que lui-mme, qu'il n'tait sensible qu'
sa gloire et  son plaisir; mais cette indiffrence pour les autres et
cette attention continuelle sur lui-mme ne venaient que du transport
continuel o il tait jet par la violence de ses passions. Il avait t
flatt par sa mre ds le berceau, et il tait un grand exemple du
malheur de ceux qui naissent dans l'lvation. Les rigueurs de la
fortune, qu'il sentit ds sa premire jeunesse, n'avaient pu modrer
cette imptuosit et cette hauteur. Dpourvu de tout, abandonn, expos
 tant de maux, il n'avait rien perdu de sa fiert; elle se relevait
toujours, comme la palme souple se relve sans cesse elle-mme, quelque
effort qu'on fasse pour l'abaisser.

Pendant que Tlmaque tait avec Mentor, ces dfauts ne paraissaient
point, et ils se diminuaient tous les jours. Semblable  un coursier
fougueux qui bondit dans les vastes prairies, que ni les rochers
escarps, ni les prcipices, ni les torrents n'arrtent, qui ne connat
que la voix et la main d'un seul homme capable de le dompter, Tlmaque,
plein d'une noble ardeur, ne pouvait tre retenu que par le seul Mentor.
Mais aussi un de ses regards l'arrtait tout  coup dans sa plus grande
imptuosit: il entendait d'abord ce que signifiait ce regard; il
rappelait d'abord dans son coeur tous les sentiments de vertu. La sagesse
rendait en un moment son visage doux et serein. Neptune, quand il lve
son trident, et qu'il menace les flots soulevs, n'apaise point plus
soudainement les noires temptes*.

Quand Tlmaque se trouva seul, toutes ses passions, suspendues comme un
torrent arrt par une forte digue, reprirent leur cours: il ne put
souffrir l'arrogance des Lacdmoniens, et de Phalante qui tait  leur
tte. Cette colonie, qui tait venue fonder Tarente, tait compose de
jeunes hommes ns pendant le sige de Troie, qui n'avaient eu aucune
ducation: leur naissance illgitime, le drglement de leurs mres, la
licence dans laquelle ils avaient t levs, leur donnait je ne sais
quoi de farouche et de barbare. Ils ressemblaient plutt  une troupe de
brigands qu' une colonie grecque.

Phalante, en toute occasion, cherchait  contredire Tlmaque; souvent
il l'interrompait dans les assembles, mprisant ses conseils comme ceux
d'un jeune homme sans exprience: il en faisait des railleries, le
traitant de faible et d'effmin; il faisait remarquer aux chefs de
l'arme ses moindres fautes. Il tchait de semer partout la jalousie, et
de rendre la fiert de Tlmaque odieuse  tous les allis.

Un jour, Tlmaque ayant fait sur les Dauniens quelques prisonniers,
Phalante prtendit que ces captifs devaient lui appartenir, parce que
c'tait lui, disait-il, qui,  la tte de ses Lacdmoniens, avait
dfait cette troupe d'ennemis; et que Tlmaque, trouvant les Dauniens
dj vaincus et mis en fuite, n'avait eu d'autre peine que celle de leur
donner la vie et de les mener dans le camp. Tlmaque soutenait, au
contraire, que c'tait lui qui avait empch Phalante d'tre vaincu, et
qui avait remport la victoire sur les Dauniens. Ils allrent tous deux
dfendre leur cause dans l'assemble des rois allis. Tlmaque s'y
emporta jusqu' menacer Phalante; ils se fussent battus sur-le-champ, si
on ne les et arrts.

Phalante avait un frre nomm Hippias, clbre dans toute l'arme par sa
valeur, par sa force et par son adresse. Pollux, disaient les Tarentins,
ne combattait pas mieux du ceste; Castor n'et pu le surpasser pour
conduire un cheval; il avait presque la taille et la force d'Hercule.
Toute l'arme le craignait; car il tait encore plus querelleur et plus
brutal, qu'il n'tait fort et vaillant. Hippias, ayant vu avec quelle
hauteur Tlmaque avait menac son frre, va  la hte prendre les
prisonniers pour les emmener  Tarente, sans attendre le jugement de
l'assemble. Tlmaque,  qui on vint le dire en secret, sortit en
frmissant de rage. Tel qu'un sanglier cumant, qui cherche le chasseur
par lequel il a t bless, on le voyait errer dans le camp, cherchant
des yeux son ennemi, et branlant le dard dont il le voulait percer.
Enfin il le rencontre, et, en le voyant, sa fureur se redouble. Ce
n'tait plus ce sage Tlmaque instruit par Minerve sous la figure de
Mentor* c'tait un frntique, ou un lion furieux.

Aussitt il crie  Hippias: Arrte,  le plus lche de tous les hommes!
arrte; nous allons voir si tu pourras m'enlever les dpouilles de ceux
que j'ai vaincus. Tu ne les conduiras point  Tarente; va, descends tout
 l'heure dans les rives sombres du Styx. Il dit, et il lana son dard;
mais il le lana avec tant de fureur, qu'il ne put mesurer son coup; le
dard ne toucha point Hippias. Aussitt Tlmaque prend son pe, dont la
garde tait d'or, et que Larte lui avait donne, quand il partit
d'Ithaque, comme un gage de sa tendresse. Larte s'en tait servi avec
beaucoup de gloire, pendant qu'il tait jeune; et elle avait t teinte
du sang de plusieurs fameux capitaines des pirotes, dans une guerre o
Larte fut victorieux. A peine Tlmaque eut tir cette pe,
qu'Hippias, qui voulait profiter de l'avantage de sa force, se jeta pour
l'arracher des mains du jeune fils d'Ulysse. L'pe se rompt dans leurs
mains; ils se saisissent et se serrent l'un l'autre. Les voil comme
deux btes cruelles qui cherchent  se dchirer; le feu brille dans
leurs yeux; ils se raccourcissent, ils s'allongent, ils s'abaissent, ils
se relvent, ils s'lancent, ils sont altrs de sang. Les voil aux
prises, pied contre pied, main contre main: ces deux corps entrelacs
semblaient n'en faire qu'un. Mais Hippias, d'un ge plus avanc,
semblait devoir accabler Tlmaque, dont la tendre jeunesse tait moins
nerveuse. Dj Tlmaque, hors d'haleine, sentait ses genoux
chancelants. Hippias, le voyant branl, redoublait ses efforts. C'tait
fait du fils d'Ulysse; il allait porter la peine de sa tmrit et de
son emportement, si Minerve, qui veillait de loin sur lui, et qui ne le
laissait dans cette extrmit de pril, que pour l'instruire, n'et
dtermin la victoire en sa faveur.

Elle ne quitta point le palais de Salente; mais elle envoya Iris, la
prompte messagre des dieux. Celle-ci, volant d'une aile lgre, fendit
les espaces immenses des airs, laissant aprs elle une longue trace de
lumire qui peignait un nuage de mille diverses couleurs*. Elle ne se
reposa que sur le rivage de la mer o tait campe l'arme innombrable
des allis: elle voit de loin la querelle et les efforts des deux
combattants; elle frmit  la vue du danger o tait le jeune Tlmaque;
elle s'approche, enveloppe d'un nuage clair qu'elle avait form de
vapeurs subtiles. Dans le moment ou Hippias, sentant toute sa force, se
crut victorieux, elle couvrit le jeune nourrisson de Minerve de l'gide
que la sage desse lui avait confie. Aussitt Tlmaque, dont les
forces taient puises, commence  se ranimer. A mesure qu'il se
ranime, Hippias se trouble, il sent je ne sais quoi de divin qui
l'tonne et qui l'accable. Tlmaque le presse et l'attaque, tantt dans
une situation, tantt dans une autre; il l'branle, il ne lui laisse
aucun moment pour se rassurer; enfin il le jette par terre et tombe sur
lui. Un grand chne du mont Ida, que la hache a coup par mille coups
dont toute la fort a retenti, ne fait pas un plus horrible bruit en
tombant; la terre en gmit; tout ce qui l'environne en est branl*.

Cependant la sagesse tait revenue avec la force au dedans de Tlmaque.
A peine Hippias fut-il tomb sous lui, que le fils d'Ulysse comprit la
faute qu'il avait faite d'attaquer ainsi le frre d'un des rois allis
qu'il tait venu secourir: il rappela en lui-mme, avec confusion, les
sages conseils de Mentor: il eut honte de sa victoire, et comprit
combien il avait mrit d'tre vaincu. Cependant Phalante, transport de
fureur, accourait au secours de son frre: il et perc Tlmaque d'un
dard qu'il portait, s'il n'et craint de percer aussi Hippias, que
Tlmaque tenait sous lui dans la poussire. Le fils d'Ulysse et pu
sans peine ter la vie  son ennemi; mais sa colre tait apaise, et
il ne songeait plus qu' rparer sa faute en montrant de la modration.
Il se lve en disant: O Hippias! il me suffit de vous avoir appris  ne
mpriser jamais ma jeunesse; vivez: j'admire votre force et votre
courage. Les dieux m'ont protg; cdez  leur puissance: ne songeons
plus qu' combattre ensemble contre les Dauniens.

Pendant que Tlmaque parlait ainsi, Hippias se relevait couvert de
poussire et de sang, plein de honte et de rage. Phalante n'osait ter
la vie  celui qui venait de la donner si gnreusement  son frre; il
tait en suspens et hors de lui-mme. Tous les rois allis accourent:
ils mnent d'un ct Tlmaque, de l'autre Phalante et Hippias, qui,
ayant perdu sa fiert, n'osait lever les yeux. Toute l'arme ne pouvait
assez s'tonner que Tlmaque, dans un ge si tendre, o les hommes
n'ont point encore toute leur force, et pu renverser Hippias, semblable
en force et en grandeur  ces gants, enfants de la Terre, qui tentrent
autrefois de chasser de l'Olympe les immortels.

Mais le fils d'Ulysse tait bien loign de jouir du plaisir de cette
victoire. Pendant qu'on ne pouvait se lasser de l'admirer, il se retira
dans sa tente, honteux de sa faute, et ne pouvant plus se supporter
lui-mme. Il gmissait de sa promptitude; il reconnaissait combien il
tait injuste et draisonnable dans ses emportements; il trouvait je ne
sais quoi de vain, de faible et de bas, dans cette hauteur dmesure. Il
reconnaissait que la vritable grandeur n'est que dans la modration, la
justice, la modestie et l'humanit: il le voyait; mais il n'osait
esprer de se corriger aprs tant de rechutes; il tait aux prises, avec
lui-mme, et on l'entendait rugir comme un lion furieux.

Il demeura deux jours renferm seul dans sa tente, ne pouvant se
rsoudre  se rendre dans aucune socit, et se punissant soi-mme.
Hlas! disait-il, oserai-je revoir Mentor? Suis-je le fils d'Ulysse, le
plus sage et le plus patient des hommes? Suis-je venu porter la division
et le dsordre dans l'arme des allis? est-ce leur sang ou celui des
Dauniens leurs ennemis que je dois rpandre? J'ai t tmraire; je n'ai
pas mme su lancer mon dard; je me suis expos dans un combat avec
Hippias  forces ingales; je n'en devais attendre que la mort, avec la
honte d'tre vaincu. Mais qu'importe? je ne serais plus; non, je ne
serais plus ce tmraire Tlmaque, ce jeune insens, qui ne profite
d'aucun conseil: ma honte finirait avec ma vie. Hlas! si je pouvais au
moins esprer de ne plus faire ce que je suis dsol d'avoir fait? trop
heureux! trop heureux! mais peut-tre qu'avant la fin du jour je ferai
et voudrai faire encore les mmes fautes dont j'ai maintenant tant de
honte et d'horreur. O funeste victoire!  louanges que je ne puis
souffrir, et qui sont de cruels reproches de ma folie!

Pendant qu'il tait seul, inconsolable, Nestor et Philoctte le vinrent
trouver. Nestor voulut lui remontrer le tort qu'il avait; mais ce sage
vieillard, reconnaissant bientt la dsolation du jeune homme changea
ses graves remontrances en des paroles de tendresse, pour adoucir son
dsespoir.

Les princes allis taient arrts par cette querelle; et ils ne
pouvaient marcher vers les ennemis qu'aprs avoir rconcili Tlmaque
avec Phalante et Hippias. On craignait  toute heure que les troupes des
Tarentins n'attaquassent les cent jeunes Crtois qui avaient suivi
Tlmaque dans cette guerre: tout tait dans le trouble pour la faute du
seul Tlmaque; et Tlmaque, qui voyait tant de maux prsents et de
prils pour l'avenir dont il tait l'auteur, s'abandonnait  une douleur
amre. Tous les princes taient dans un extrme embarras: ils n'osaient
faire marcher l'arme, de peur que dans la marche les Crtois de
Tlmaque et les Tarentins de Phalante ne combattissent les uns contre
les autres. On avait bien de la peine  les retenir au dedans du camp,
o ils taient gards de prs. Nestor et Philoctte allaient et venaient
de la tente de Tlmaque  celle de l'implacable Phalante, qui ne
respirait que la vengeance. La douce loquence de Nestor et l'autorit
du grand Philoctte ne pouvaient modrer ce coeur farouche, qui tait
encore sans cesse irrit par les discours pleins de rage de son frre
Hippias. Tlmaque tait bien plus doux; mais il tait abattu par une
douleur que rien ne pouvait consoler.

Pendant que les princes taient dans cette agitation, toutes les troupes
taient consternes; tout le camp paraissait comme une maison dsole
qui vient de perdre un pre de famille, l'appui de tous ses proches et
la douce esprance de ses petits-enfants. Dans ce dsordre et cette
consternation de l'arme, on entend tout  coup un bruit effroyable de
chariots, d'armes, de hennissements de chevaux, de cris d'hommes, les
uns vainqueurs et anims au carnage, les autres ou fuyants, ou mourants,
ou blesss. Un tourbillon de poussire forme un pais nuage qui couvre
le ciel et qui enveloppe tout le camp. Bientt  la poussire se joint
une fume paisse qui troublait l'air, et qui tait la respiration. On
entendait un bruit sourd, semblable  celui des tourbillons de flamme
que le mont Etna vomit du fond de ses entrailles embrases, lorsque
Vulcain, avec ses Cyclopes, y forge des foudres pour le pre des dieux.
L'pouvante saisit les coeurs.

Adraste, vigilant et infatigable, avait surpris les allis; il leur
avait cach sa marche, et il tait instruit de la leur. Pendant deux
nuits, il avait fait une incroyable diligence pour faire le tour d'une
montagne presque inaccessible, dont les allis avaient saisi tous les
passages. Tenant ces dfils, ils se croyaient en pleine sret, et
prtendaient mme pouvoir, par ces passages qu'ils occupaient, tomber
sur l'ennemi derrire la montagne, quand quelques troupes qu'ils
attendaient leur seraient venues. Adraste, qui rpandait l'argent 
pleines mains pour savoir le secret de ses ennemis, avait appris leur
rsolution; car Nestor et philoctte, ces deux capitaines d'ailleurs si
sages et si expriments, n'taient pas assez secrets dans leurs
entreprises. Nestor, dans ce dclin de l'ge, se plaisait trop 
raconter ce qui pouvait lui attirer quelque louange: Philoctte
naturellement parlait moins; mais il tait prompt; et, si peu qu'on
excitt sa vivacit, on lui faisait dire ce qu'il avait rsolu de taire.
Les gens artificieux avaient trouv la clef de son coeur, pour en tirer
les plus importants secrets. On n'avait qu' l'irriter: alors, fougueux
et hors de lui-mme, il clatait par des menaces; il se vantait d'avoir
des moyens srs de parvenir  ce qu'il voulait. Si peu qu'on part
douter de ses moyens, il se htait de les expliquer inconsidrment; et
le secret le plus intime chappait du fond de son coeur. Semblable  un
vase prcieux, mais fl, d'o s'coulent toutes les liqueurs les plus
dlicieuses, le coeur de ce grand capitaine ne pouvait rien garder*. Les
tratres, corrompus par l'argent d'Adraste, ne manquaient pas de se
jouer de la faiblesse de ces deux rois. Ils flattaient sans cesse
Nestor par de vaines louanges; ils lui rappelaient ses victoires
passes, admiraient sa prvoyance, ne se lassaient jamais d'applaudir.
D'un autre ct, ils tendaient des piges continuels  l'humeur
impatiente de Philoctte; ils ne lui parlaient que de difficults, de
contre-temps, de dangers, d'inconvnients, de fautes irrmdiables.
Aussitt que ce naturel prompt tait enflamm, sa sagesse l'abandonnait,
et il n'tait plus le mme homme.

Tlmaque, malgr les dfauts que nous avons vus, tait bien plus
prudent pour garder un secret: il y tait accoutum par ses malheurs, et
par la ncessit o il avait t ds son enfance de cacher ses desseins
aux amants de Pnlope. Il savait taire un secret sans dire aucun
mensonge: il n'avait point mme un certain air rserv et mystrieux
qu'ont d'ordinaire les gens secrets; il ne paraissait point charg du
poids du secret qu'il devait garder; on le trouvait toujours libre,
naturel, ouvert comme un homme qui a son coeur sur ses lvres. Mais en
disant tout ce qu'on pouvait dire sans consquence, il savait s'arrter
prcisment et sans affectation aux choses qui pouvaient donner quelque
soupon et entamer son secret: par l son coeur tait impntrable et
inaccessible. Ses meilleurs amis mmes ne savaient que ce qu'il croyait
utile de leur dcouvrir pour en tirer de sages conseils, et il n'y avait
que le seul Mentor pour lequel il n'avait aucune rserve. Il se confiait
 d'autres amis, mais  divers degrs, et  proportion de ce qu'il avait
prouv leur amiti et leur sagesse...

Tlmaque avait souvent remarqu que les rsolutions du conseil se
rpandaient un peu trop dans le camp; il en avait averti Nestor et
Philoctte. Mais ces deux hommes si expriments ne firent pas assez
d'attention  un avis si salutaire: la vieillesse n'a plus rien de
souple, la longue habitude la tient comme enchane; elle n'a presque
plus de ressource contre ses dfauts. Semblables aux arbres dont le
tronc rude et noueux s'est durci par le nombre des annes, et ne peut
plus se redresser, les hommes,  un certain ge, ne peuvent presque plus
se plier eux-mmes contre certaines habitudes qui ont vieilli avec eux,
et qui sont entres jusque dans la moelle de leurs os. Souvent ils les
connaissent, mais trop tard; ils en gmissent en vain, et la tendre
jeunesse est le seul ge ou l'homme peut encore tout sur lui-mme pour
se corriger.

Il y avait dans l'arme un Dolope, nomm Eurymaque, flatteur insinuant,
sachant s'accommoder  tous les gots et  toutes les inclinations des
princes, inventif et industrieux pour trouver de nouveaux moyens de leur
plaire. A l'entendre, rien n'tait jamais difficile. Lui demandait-on
son avis, il devinait celui qui serait le plus agrable. Il tait
plaisant, railleur contre les faibles, complaisant pour ceux qu'il
craignait, habile pour assaisonner une louange dlicate qui ft bien
reue des hommes les plus modestes. Il tait grave avec les graves,
enjou avec ceux qui taient d'une humeur enjoue: il ne lui cotait
rien de prendre toutes sortes de formes. Les hommes sincres et
vertueux, qui sont toujours les mmes, et qui s'assujettissent aux
rgles de la vertu, ne sauraient jamais tre aussi agrables aux princes
que leurs passions dominent.

Eurymaque savait la guerre; il tait capable d'affaires: c'tait un
aventurier qui s'tait donn  Nestor, et qui avait gagn sa confiance.
Il tirait du fond de son coeur, un peu vain et sensible aux louanges,
tout ce qu'il en voulait savoir. Quoique Philoctte ne se confit point
 lui, la colre et l'impatience faisaient en lui ce que la confiance
faisait dans Nestor. Eurymaque n'avait qu' le contredire; en
l'irritant, il dcouvrait tout. Cet homme avait reu de grandes sommes
d'Adraste pour lui mander tous les desseins des allis. Ce roi des
Dauniens avait dans l'arme un certain nombre de transfuges qui devaient
l'un aprs l'autre s'chapper du camp des allis et retourner au sien. A
mesure qu'il y avait quelque affaire importante  faire savoir 
Adraste, Eurymaque faisait partir un de ces transfuges. La tromperie ne
pouvait tre facilement dcouverte, parce que ces transfuges ne
portaient point de lettres. Si on les surprenait, on ne trouvait rien
qui pt rendre Eurymaque suspect. Cependant Adraste prvenait toutes les
entreprises des allis. A peine une rsolution tait-elle prise dans le
conseil, que les Dauniens faisaient prcisment ce qui est ncessaire
pour en empcher le succs. Tlmaque ne se lassait point d'en chercher
la cause et d'exciter la dfiance de Nestor et de Philoctte: mais son
soin tait inutile; ils taient aveugls.

On avait rsolu, dans le conseil, d'attendre les troupes nombreuses qui
devaient venir, et on avait fait avancer secrtement pendant la nuit
cent vaisseaux pour conduire plus promptement ces troupes, depuis une
cte de mer trs-rude, o elles devaient arriver, jusqu'au lieu o
l'arme campait. Cependant on se croyait en sret, parce qu'on tenait
avec des troupes les dtroits de la montagne voisine, qui est une cte
presque inaccessible de l'Apennin. L'arme tait campe sur les bords du
fleuve Galse[47], assez prs de la mer. Cette campagne dlicieuse est
abondante en pturages et en tous les fruits qui peuvent nourrir une
arme. Adraste tait derrire la montagne, et on comptait qu'il ne
pouvait passer: mais comme il sut que les allis taient encore faibles,
qu'ils attendaient un grand secours, que les vaisseaux attendaient
l'arrive des troupes qui devaient venir, et que l'arme tait divise
par la querelle de Tlmaque avec Phalante, il se hta de faire un grand
tour. Il vint en diligence jour et nuit sur les bords de la mer, et
passa par des chemins qu'on avait toujours crus absolument
impraticables. Ainsi la hardiesse et le travail obstin surmontent les
plus grands obstacles; ainsi il n'y a presque rien d'impossible  ceux
qui savent oser et souffrir: ainsi ceux qui s'endorment, comptant que
les choses difficiles sont impossibles, mritent d'tre surpris et
accabls.

Adraste surprit au point du jour les cent vaisseaux qui appartenaient
aux allis. Comme ces vaisseaux taient mal gards, et qu'on ne se
dfiait de rien, il s'en saisit sans rsistance, et s'en servit pour
transporter ses troupes avec une incroyable diligence,  l'embouchure du
Galse; puis il remonta trs-promptement le long du fleuve. Ceux qui
taient dans les postes avancs autour du camp, vers la rivire, crurent
que ces vaisseaux leur amenaient les troupes qu'on attendait; on poussa
d'abord de grands cris de joie. Adraste et ses soldats descendirent
avant qu'on pt les reconnatre: ils tombent sur les allis, qui ne se
dfient de rien; ils les trouvent dans un camp tout ouvert, sans ordre,
sans chefs, sans armes.

Le ct du camp qu'il attaqua d'abord fut celui des Tarentins, o
commandait Phalante. Les Dauniens y entrrent avec tant de vigueur, que
cette jeunesse lacdmonienne, tant surprise, ne put rsister. Pendant
qu'ils cherchent leurs armes et qu'ils s'embarrassent les uns les autres
dans cette confusion, Adraste fait mettre le feu au camp. Aussitt la
flamme s'lve des pavillons, et monte jusqu'aux nues: le bruit du feu
est semblable  celui d'un torrent qui inonde toute une campagne, et qui
entrane par sa rapidit les grands chnes arec leurs profondes racines,
les moissons, les granges, les tables et les troupeaux*. Le vent pousse
imptueusement la flamme de pavillon en pavillon, et bientt tout le
camp est comme une vieille fort qu'une tincelle de feu a embrase*.

Phalante, qui voit le pril de plus prs qu'un autre, ne peut y
remdier. Il comprend que toutes les troupes vont prir dans cet
incendie, si on ne se hte d'abandonner le camp; mais il comprend aussi
combien le dsordre de cette retraite est  craindre devant un ennemi
victorieux: il commence  faire sortir sa jeunesse lacdmonienne encore
 demi dsarme. Mais Adraste ne laisse point respirer: d'un ct, une
troupe d'archers adroits perce de flches innombrables les soldats de
Phalante; de l'autre, des frondeurs jettent une grle de grosses
pierres. Adraste lui-mme, l'pe  la main, marchant  la tte d'une
troupe choisie des plus intrpides Dauniens, poursuit,  la lueur du
feu, les troupes qui s'enfuient. Il moissonne par le fer tranchant tout
ce qui a chapp au feu; il nage dans le sang, et il ne peut s'assouvir
de carnage: les lions et les tigres n'galent point sa furie quand ils
gorgent les bergers avec leurs troupeaux. Les troupes de Phalante
succombent, et le courage les abandonne: la ple Mort, conduite par une
Furie infernale dont la tte est hrisse de serpents, glace le sang de
leurs reines; leurs membres engourdis se roidissent, et leurs genoux
chancelants leur tent mme l'esprance de la fuite.

Phalante,  qui la honte et le dsespoir donnent encore un reste de
force et de vigueur, lve les mains et les yeux vers le ciel; il voit
tomber  ses pieds son frre Hippias, sous les coups de la main
foudroyante d'Adraste. Hippias, tendu par terre, se roule dans la
poussire; un sang noir et bouillonnant sort, comme un ruisseau, de la
profonde blessure qui lui traverse le ct; ses yeux se ferment  la
lumire; son me furieuse s'enfuit avec tout son sang. Phalante
lui-mme, tout couvert du sang de son frre, et ne pouvant le secourir,
se voit envelopp par une foule d'ennemis qui s'efforcent de le
renverser; son bouclier est perc de mille traits; il est bless en
plusieurs endroits de son corps; il ne peut plus rallier ses troupes
fugitives: les dieux le voient, et ils n'en ont aucune piti.

Jupiter, au milieu de toutes les divinits clestes, regardait du haut
de l'Olympe ce carnage des allis. En mme temps il consultait les
immuables destines, et voyait tous les chefs dont la trame devait ce
jour-l tre tranche par le ciseau de la Parque. Chacun des dieux tait
attentif pour dcouvrir sur le visage de Jupiter quelle serait sa
volont. Mais le pre des dieux et des hommes leur dit d'une voix douce
et majestueuse: Vous voyez en quelle extrmit sont rduits les allis;
vous voyez Adraste qui renverse tous ses ennemis: mais ce spectacle est
bien trompeur, la gloire et la prosprit des mchants est courte:
Adraste, impie, et odieux par sa mauvaise foi, ne remportera point une
entire victoire. Ce malheur n'arrive aux allis que pour leur apprendre
 se corriger et  mieux garder le secret de leurs entreprises. Ici la
sage Minerve prpare une nouvelle gloire  son jeune Tlmaque, dont
elle fait ses dlices. Alors Jupiter cessa de parler. Tous les dieux en
silence continuaient  regarder le combat.

Cependant Nestor et Philoctte furent avertis qu'une partie du camp
tait dj brle; que la flamme, pousse par le vent, s'avanait
toujours; que leurs troupes taient en dsordre, et que Phalante ne
pouvait plus soutenir l'effort des ennemis. A peine ces funestes paroles
frappent leurs oreilles, et dj ils courent aux armes, assemblent les
capitaines, et ordonnent qu'on se hte de sortir du camp pour viter cet
incendie.

Tlmaque, qui tait abattu et inconsolable, oublie sa douleur: il prend
ses armes, don prcieux de la sage Minerve, qui, paraissant sous la
figure de Mentor, fit semblant de les avoir reues d'un excellent
ouvrier de Salente, mais qui les avait fait faire  Vulcain dans les
cavernes fumantes du mont Etna.

Ces armes taient polies comme une glace, et brillantes comme les rayons
du soleil. On y voyait Neptune et Pallas qui disputaient entre eux  qui
aurait la gloire de donner son nom  une ville naissante. Neptune de son
trident frappait la terre, et on en voyait sortir un cheval fougueux: le
feu sortait de ses yeux, et l'cume de sa bouche; ses crins flottaient
au gr du vent; ses jambes souples et nerveuses se repliaient avec
vigueur et lgret. Il ne marchait point, il sautait  force de reins,
mais avec tant de vitesse, qu'il ne laissait aucune trace de ses pas; on
croyait l'entendre hennir.

De l'autre ct, Minerve donnait aux habitants de sa nouvelle ville
l'olive, fruit de l'arbre qu'elle avait plant: le rameau auquel pendait
son fruit reprsentait la douce paix avec l'abondance, prfrable aux
troubles de la guerre, dont ce cheval tait l'image. La desse demeurait
victorieuse par ses dons simples et utiles, et la superbe Athnes
portait son nom.

On voyait aussi Minerve assemblant autour d'elle tous les beaux-arts,
qui taient des enfants tendres et ails; ils se rfugiaient autour
d'elle, tant pouvants des fureurs brutales de Mars, qui ravage tout,
comme les agneaux blants sa rfugient autour de leur mre  la vue d'un
loup affam, qui d'une gueule bante et enflamme s'lance pour les
dvorer. Minerve, d'un visage ddaigneux et irrit, confondait, par
l'excellence de ses ouvrages, la folle tmrit d'Arachn, qui avait
os disputer avec elle pour la perfection des tapisseries. On voyait
cette malheureuse dont tous les membres extnus se dfiguraient et se
changeaient en araigne.

Auprs de cet endroit paraissait encore Minerve, qui, dans la guerre des
gants, servait de conseil  Jupiter mme, et soutenait tous les autres
dieux tonns. Elle tait aussi reprsente avec sa lance et son gide
sur les bords du Xanthe et du Simos, menant Ulysse par la main,
ranimant les troupes fugitives des Grecs, soutenant les efforts des plus
vaillants capitaines troyens et du redoutable Hector mme; enfin
introduisant Ulysse dans cette fatale machine qui devait, en une seule
nuit, renverser l'empire de Priam.

D'un autre ct, ce bouclier reprsentait Crs dans les fertiles
campagnes d'Enna, qui sont au milieu de la Sicile. On voyait la desse
qui rassemblait les peuples pars  et l, cherchant leur nourriture
par la chasse, ou cueillant les fruits sauvages qui tombaient des
arbres. Elle montrait  ces hommes grossiers l'art d'adoucir la terre et
de tirer de son sein fcond leur nourriture. Elle leur prsentait une
charrue et y faisait atteler des boeufs. On voyait la terre s'ouvrir en
sillons par le tranchant de la charrue; puis on apercevait les moissons
dores qui couvraient ces fertiles campagnes: la moissonneur, avec sa
faux, coupait les doux fruits de la terre et se payait de toutes ses
peines. Le fer, destin ailleurs  tout dtruire, ne paraissait employ
en ce lieu qu' prparer l'abondance et qu' faire natre tous les
plaisirs.

Les nymphes, couronnes de fleurs, dansaient ensemble dans une prairie,
sur le bord d'une rivire, auprs d'un bocage: Pan jouait de la flte,
les faunes et les satyres foltres sautaient dans un coin. Bacchus y
paraissait aussi, couronn de lierre, appuy d'une main sur son thyrse,
et tenant de l'autre une vigne orne de pampre et de plusieurs grappes
de raisins. C'tait une beaut molle, avec je ne sais quoi de noble, de
passionn et de languissant: il tait tel qu'il parut  la malheureuse
Ariane, lorsqu'il la trouva seule, abandonne et abme dans la douleur,
sur un rivage inconnu.

Enfin, on voyait de toutes parts un peuple nombreux, des vieillards qui
allaient porter dans les temples les prmices de leurs fruits; de jeunes
hommes qui revenaient vers leurs pouses, lasss du travail de la
journe: les femmes allaient au-devant d'eux, menant par la main, leurs
petits enfants qu'elles caressaient. On voyait aussi des bergers qui
paraissaient chanter, et quelques-uns dansaient au son du chalumeau.
Tout reprsentait la paix, l'abondance, les dlices; tout paraissait
riant et heureux. Ou voyait mme dans les pturages les loups se jouer
au milieu des moutons: le lion et le tigre, ayant quitt leur frocit,
taient paisiblement avec les tendres agneaux; un petit berger les
menait ensemble sous sa houlette; et cette aimable peinture rappelait
tous les charmes de l'ge d'or.

Tlmaque, s'tant revtu de ces armes divines, au lieu de prendre son
baudrier ordinaire, prit la terrible gide que Minerve lui avait
envoye, en la confiant  Iris, prompte messagre des dieux. Iris lui
avait enlev son baudrier sans qu'il s'en apert, et lui avait donn en
la place cette gide redoutable aux dieux mmes.

En cet tat, il court hors du camp pour en viter les flammes; il
appelle  lui, d'une voix forte, tous les chefs de l'arme, et cette
voix ranime dj tous les allis perdus. Un feu divin tincelle dans
les yeux du jeune guerrier. Il parat toujours doux, toujours libre et
tranquille, toujours appliqu  donner les ordres, comme pourrait faire
un sage vieillard appliqu  rgler sa famille et  instruire ses
enfants. Mais il est prompt et rapide dans l'excution: semblable  un
fleuve imptueux qui non-seulement roule avec prcipitation ses flots
cumeux, mais qui entrane encore dans sa course les plus pesants
vaisseaux dont il est charg.

Philoctte, Nestor, les chefs des Manduriens et des autres nations
sentent dans le fils d'Ulysse je ne sais quelle autorit  laquelle il
faut que tout cde: l'exprience des vieillards leur manque; le conseil
et la sagesse sont ts  tous les commandants; la jalousie mme, si
naturelle aux hommes, s'teint dans les coeurs; tous se taisent; tous
admirent Tlmaque; tous se rangent pour lui obir, sans y faire de
rflexion, et comme s'ils y eussent t accoutums. Il s'avance, et
monte sur une colline, d'o il observe la disposition des ennemis: puis
tout  coup il juge qu'il faut se hter de les surprendre dans le
dsordre o ils se sont mis en brlant le camp des allis. Il fait le
tour en diligence, et tous les capitaines les plus expriments le
suivent. Il attaque les Dauniens par derrire, dans un temps o ils
croyaient l'arme des allis enveloppe dans les flammes de
l'embrasement. Cette surprise les trouble; ils tombent sous la main de
Tlmaque, comme les feuilles, dans les derniers jours de l'automne,
tombent des forts*, quand un fier aquilon, ramenant l'hiver, fait gmir
les troncs des vieux arbres et en agite toutes les branches. La terre
est couverte des hommes que Tlmaque fait tomber. De son dard il pera
le coeur d'Iphicls, le plus jeune des enfants d'Adraste; celui-ci osa se
prsenter contre lui au combat, pour sauver la vie de son pre, qui
pensa tre surpris par Tlmaque. Le fils d'Ulysse et Iphicls taient
tous deux beaux, vigoureux, pleins d'adresse et de courage, de la mme
taille, de la mme douceur, du mme ge; tous deux chris de leurs
parents: mais Iphicls tait comme une fleur qui s'panouit dans un
champ, et qui doit tre coupe par le tranchant de la faux du
moissonneur. Ensuite Tlmaque renverse Euphorion, le plus clbre de
tous les Lydiens venus en trurie. Enfin, son glaive perce Clomnes,
nouveau mari, qui avait promis son pouse de lui porter les riches
dpouilles des ennemis, et qui ne devait jamais la revoir.

Adraste frmit de rage, voyant la mort de son cher fils, celle de
plusieurs capitaines, et la victoire qui chappe de ses mains. Phalante,
presque abattu  ses pieds, est comme une victime gorge qui se drobe
au couteau sacr, et qui s'enfuit loin de l'autel*. Il ne fallait plus 
Adraste qu'un moment pour achever la perte du Lacdmonien. Phalante,
noy dans son sang et dans celui des soldats qui combattent avec lui,
entend les cris de Tlmaque qui s'avance pour le secourir. En ce moment
la vie lui est rendue; un nuage qui couvrait dj ses yeux se dissipe.
Les Dauniens, sentant cette attaque imprvue, abandonnent Phalante pour
aller repousser un plus dangereux ennemi. Adraste est tel qu'un tigre 
qui des bergers assembls arrachent sa proie qu'il tait prt 
dvorer. Tlmaque le cherche dans la mle, et veut finir tout  coup
la guerre, en dlivrant les allis de leur implacable ennemi.

Mais Jupiter ne voulait pas donner au fils d'Ulysse une victoire si
prompte et si facile: Minerve mme voulait qu'il et  souffrir des maux
plus longs, pour mieux apprendre  gouverner les hommes. L'impie Adraste
fut donc conserv par le pre des dieux, afin que Tlmaque et le temps
d'acqurir plus de gloire et plus de vertu. Un nuage que Jupiter
assembla dans les airs sauva les Dauniens; un tonnerre effroyable
dclara la volont des dieux: on aurait cru que les votes ternelles du
haut Olympe allaient s'crouler sur les ttes des faibles mortels; les
clairs fendaient la nue de l'un  l'autre ple; et dans l'instant o
ils blouissaient les yeux par leurs feux perants, on retombait dans
les affreuses tnbres de la nuit. Une pluie abondante qui tomba dans
l'instant servit encore  sparer les deux armes.

Adraste profita du secours des dieux, sans tre touch de leur pouvoir,
et mrita, par cette ingratitude, d'tre rserv  une plus cruelle
vengeance. Il se hta de faire passer ses troupes entre le camp  demi
brl et un marais qui s'tendait jusqu' la rivire: il le fit avec
tant d'industrie et de promptitude, que cette retraite montra combien il
avait de ressource et de prsence d'esprit. Les allis, anims par
Tlmaque, voulaient le poursuivre; mais,  la faveur de cet orage, il
leur chappa, comme un oiseau d'une aile lgre chappe aux filets des
chasseurs.

Les allis ne songrent plus qu' rentrer dans leur camp, et qu'
rparer leurs pertes. En rentrant dans le camp, ils virent ce que la
guerre a de plus lamentable: les malades et les blesss, n'ayant pu se
traner hors des tentes, n'avaient pu se garantir du feu; ils
paraissaient  demi brls, poussant vers le ciel, d'une voix plaintive
et mourante, des cris douloureux. Le coeur de Tlmaque en fut perc: il
ne put retenir ses larmes; il dtourna plusieurs fois ses yeux, tant
saisi d'horreur et de compassion; il ne pouvait voir sans frmir ces
corps encore vivants, et dvous  une longue et cruelle mort; ils
paraissaient semblables  la chair des victimes qu'on a brles sur les
autels, et dont l'odeur se rpand de tous cts.

Hlas! s'criait Tlmaque, voil donc les maux que la guerre entrane
aprs elle! Quelle fureur aveugle pousse les malheureux mortels! ils ont
si peu de jours  vivre sur la terre! ces jours sont si misrables!
pourquoi prcipiter une mort dj si prochaine? pourquoi ajouter tant de
dsolations affreuses  l'amertume dont les dieux ont rempli cette vie
si courte? Les hommes sont tous frres, et ils s'entre-dchirent: les
btes farouches sont moins cruelles qu'eux. Les lions ne font point la
guerre aux lions, ni les tigres aux tigres; ils n'attaquent que les
animaux d'espce diffrente*: l'homme seul, malgr sa raison, fait ce
que les animaux sans raison ne firent jamais. Mais encore, pourquoi ces
guerres? N'y a-t-il pas assez de terres dans l'univers pour en donner 
tous les hommes plus qu'ils n'en peuvent cultiver? Combien y a-t-il de
terres dsertes! le genre humain ne saurait les remplir. Quoi donc! une
fausse gloire, un vain titre de conqurant qu'un prince veut acqurir,
allume la guerre dans des pays immenses! Ainsi un seul homme, donn au
monde par la colre des dieux, sacrifie brutalement tant d'autres hommes
 sa vanit: il faut que tout prisse, que tout nage dans le sang, que
tout soit dvor par les flammes, que ce qui chappe au fer et au feu ne
puisse chapper  la faim, encore plus cruelle, afin qu'un seul homme,
qui se joue de la nature humaine entire, trouve dans cette destruction
gnrale son plaisir et sa gloire! Quelle gloire monstrueuse! Peut-on
trop abhorrer et trop mpriser des hommes qui ont tellement oubli
l'humanit? Non, non: bien loin d'tre des demi-dieux, ce ne sont pas
mme des hommes; et ils doivent tre en excration  tous les sicles
dont ils ont cru tre admirs. O que les rois doivent prendre garde aux
guerres qu'ils entreprennent! Elles doivent tre justes: ce n'est pas
assez; il faut qu'elles soient ncessaires pour le bien public. Le sang
d'un peuple ne doit tre vers que pour sauver ce peuple dans les
besoins extrmes. Mais les conseils flatteurs, les fausses ides de
gloire, les vaines jalousies, l'injuste avidit qui se couvre de beaux
prtextes; enfin les engagements insensibles entranent presque toujours
les rois dans des guerres o ils se rendent malheureux, o ils
hasardent tout sans ncessit, et o ils font autant de mal  leurs
sujets qu' leurs ennemis. Ainsi raisonnait Tlmaque.

Mais il ne se contentait pas de dplorer les maux de la guerre; il
tchait de les adoucir. On le voyait aller dans les tentes secourir
lui-mme les malades et les mourants; il leur donnait de l'argent et des
remdes: il les consolait et les encourageait par des discours pleins
d'amiti; il envoyait visiter ceux qu'il ne pouvait visiter lui-mme.

Parmi les Crtois qui taient avec lui, il y avait deux vieillards, dont
l'un se nommait Traumaphile et l'autre Nosophuge. Traumaphile avait t
au sige de Troie avec Idomne, et avait appris des enfants d'Esculape
l'art divin de gurir les plaies. Il rpandait dans les blessures les
plus profondes et les plus envenimes une liqueur odorifrante, qui
consumait les chairs mortes et corrompues, sans avoir besoin de faire
aucune incision, et qui formait promptement de nouvelles chairs plus
saines et plus belles que les premires.

Pour Nosophuge, il n'avait jamais vu les enfants d'Esculape; mais il
avait eu, par le moyen de Mrione, un livre sacr et mystrieux
qu'Esculape avait donn  ses enfants. D'ailleurs Nosophuge tait ami
des dieux; il avait compos des hymnes en l'honneur des enfants de
Latone; il offrait tous les jours le sacrifice d'une brebis blanche et
sans tache  Apollon, par lequel il tait souvent inspir. A peine
avait-il vu un malade, qu'il connaissait  ses yeux,  la couleur de son
teint,  la conformation de son corps, et  sa respiration, la cause de
sa maladie. Tantt il donnait des remdes qui faisaient suer, et il
montrait, par le succs des sueurs, combien la transpiration, facilite
ou diminue, dconcerte ou rtablit toute la machine du corps; tantt il
donnait, pour les maux de langueur, certains breuvages qui fortifiaient
peu  peu les parties nobles, et qui rajeunissaient les hommes en
adoucissant leur sang. Mais il assurait que c'tait faute de vertu et de
courage que les hommes avaient si souvent besoin de la mdecine. C'est
une honte, disait-il, pour les hommes, qu'ils aient tant de maladies;
car les bonnes moeurs produisent la sant. Leur intemprance, disait-il
encore, change en poisons mortels les aliments destins  conserver la
vie. Les plaisirs, pris sans modration, abrgent plus les jours des
hommes que les remdes ne peuvent les prolonger. Les pauvres sont moins
souvent malades faute de nourriture que les riches ne le deviennent pour
en prendre trop. Les aliments qui flattent trop le got, et qui font
manger au del du besoin, empoisonnent au lieu de nourrir. Les remdes
sont eux-mmes de vritables maux qui usent la nature, et dont il ne
faut se servir que dans les pressants besoins. Le grand remde, qui est
toujours innocent, et toujours d'un usage utile, c'est la sobrit,
c'est la temprance dans tous les plaisirs, c'est la tranquillit de
l'esprit, c'est l'exercice du corps. Par l on fait un sang doux et
tempr, et on dissipe toutes les humeurs superflues. Ainsi le sage
Nosophuge tait moins admirable par ses remdes que par le rgime qu'il
conseillait pour prvenir les maux et pour rendre les remdes inutiles.

Ces deux hommes taient envoys par Tlmaque visiter tous les malades
de l'arme. Ils en gurirent beaucoup par leurs remdes, mais ils en
gurirent bien davantage par le soin qu'ils prirent pour les faire
servir  propos; car ils s'appliquaient  les tenir proprement, 
empcher le mauvais air par cette propret, et  leur faire garder un
rgime de sobrit exacte dans leur convalescence. Tous les soldats,
touchs de ces secours, rendaient grces aux dieux d'avoir envoy
Tlmaque dans l'arme des allis.

Ce n'est pas un homme, disaient-ils, c'est sans doute quelque divinit
bienfaisante sous une figure humaine. Du moins, si c'est un homme, il
ressemble moins au reste des hommes qu'aux dieux; il n'est sur la terre
que pour faire du bien; il est encore plus aimable par sa douceur et par
sa bont que par sa valeur. Oh! si nous pouvions l'avoir pour roi! Mais
les dieux le rservant pour quelque peuple plus heureux qu'ils
chrissent, et chez lequel ils veulent renouveler l'ge d'or.

Tlmaque, pendant qu'il allait la nuit visiter les quartiers du camp,
par prcaution contre les ruses d'Adraste, entendait ces louanges, qui
n'taient point suspectes de flatterie, comme celles que les flatteurs
donnent souvent en face aux princes, en supposant qu'ils n'ont ni
modestie ni dlicatesse, et qu'il n'y a qu' les louer sans mesure pour
s'emparer de leur faveur. Le fils d'Ulysse ne pouvait goter que ce qui
tait vrai; il ne pouvait souffrir d'autres louanges que celles qu'on
lui donnait en secret loin de lui, et qu'il avait vritablement
mrites. Son coeur n'tait pas insensible  celles-l: il sentait ce
plaisir si doux et si pur que les dieux ont attach  la seule vertu, et
que les mchants, faute de l'avoir prouv, ne peuvent ni concevoir ni
croire; mais il ne s'abandonnait point  ce plaisir: aussitt revenaient
en foule dans son esprit toutes les fautes qu'il avait faites; il
n'oubliait point sa hauteur naturelle, et son indiffrence pour les
hommes; il avait une honte secrte d'tre n si dur, et de paratre si
humain. Il renvoyait  la sage Minerve toute la gloire qu'on lui
donnait, et qu'il ne croyait pas mriter.

C'est vous, disait-il,  grande desse, qui m'avez donn Mentor pour
m'instruire et pour corriger mon mauvais naturel; c'est vous qui me
donnez la sagesse de profiter de mes fautes pour me dfier de moi-mme;
c'est vous qui retenez mes passions imptueuses; c'est vous qui me
faites sentir le plaisir de soulager les malheureux: sans vous je serais
ha, et digne de l'tre; sans vous je ferais des fautes irrparables; je
serais comme un enfant qui, ne sentant pas sa faiblesse, quitte sa mre
et tombe ds le premier pas.

Nestor et Philoctte taient tonns de voir Tlmaque devenu si doux,
si attentif  obliger les hommes, si officieux, si secourable, si
ingnieux pour prvenir tous les besoins: ils ne savaient que croire;
ils ne reconnaissaient plus en lui le mme homme. Ce qui les surprit
davantage fut le soin qu'il prit des funrailles d'Hippias; il alla
lui-mme retirer son corps sanglant et dfigur de l'endroit o il tait
cach sous un monceau de corps morts; il versa sur lui des larmes
pieuses; il dit: O grande ombre, tu le sais maintenant combien j'ai
estim ta valeur! il est vrai que ta fiert m'avait irrit; mais tes
dfauts venaient d'une jeunesse ardente; je sais combien cet ge a
besoin qu'on lui pardonne. Nous eussions dans la suite t sincrement
unis; j'avais tort de mon ct. O dieux, pourquoi me le ravir avant que
j'aie pu le forcer de m'aimer?

Ensuite Tlmaque fit laver le corps dans des liqueurs odorifrantes;
puis on prpara par son ordre un bcher. Les grands pins, gmissant sous
les coups de haches, tombent en roulant du haut des montagnes. Les
chnes, ces vieux enfants de la terre, qui semblaient menacer le ciel;
les hauts peupliers, les ormeaux, dont les ttes sont si vertes et si
ornes d'un pais feuillage; les htres, qui sont l'honneur des forts,
viennent tomber* sur le bord du fleuve Galse*. L s'lve avec ordre un
bcher qui ressemble  un btiment rgulier: la flamme commence 
paratre: un tourbillon de fume monte jusqu'au ciel.

Les Lacdmoniens s'avancent d'un pas lent et lugubre, tenant leurs
piques renverses, et leurs yeux baisss; la douleur amre est peinte
sur ces visages si farouches, et les larmes coulent abondamment. Puis on
voyait venir Phrcide, vieillard moins abattu par le nombre des annes
que par la douleur de survivre  Hippias qu'il avait lev depuis son
enfance. Il levait vers le ciel ses mains et ses yeux noys de larmes.
Depuis la mort d'Hippias, il refusait toute nourriture; le doux sommeil
n'avait pu appesantir ses paupires, ni suspendre un moment sa cuisante
peine: il marchait d'un pas tremblant, suivant la foule, et ne sachant
o il allait. Nulle parole ne sortait de sa bouche, car son coeur tait
trop serr; c'tait un silence de dsespoir et d'abattement; mais, quand
il vit le bcher allum, il parut tout  coup furieux, et il s'cria: O
Hippias, Hippias, je ne te verrai plus! Hippias n'est plus, et je vis
encore! O mon cher Hippias, c'est moi qui t'ai donn la mort; c'est moi
qui t'ai appris  la mpriser! Je croyais que tes mains fermeraient mes
yeux, et que tu recueillerais mon dernier soupir. O dieux cruels, vous
prolongez ma vie pour me faire voir la mort d'Hippias! O cher enfant que
j'ai nourri, et qui m'as cot tant de soins, je ne te verrai plus; mais
je verrai ta mre, qui mourra de tristesse en me reprochant ta mort; je
verrai ta jeune pouse frappant sa poitrine, arrachant ses cheveux, et
j'en serai cause! O chre ombre! appelle-moi sur les rives du Styx; la
lumire m'est odieuse: c'est toi seul, mon cher Hippias, que je veux
revoir. Hippias! Hippias!  mon cher Hippias! je ne vis encore que pour
rendre  tes cendres le dernier devoir.

Cependant on voyait le corps du jeune Hippias tendu, qu'on portait dans
un cercueil orn de pourpre, d'or et d'argent. La mort, qui avait teint
ses yeux, n'avait pu effacer toute sa beaut, et les grces taient
encore  demi peintes sur son visage ple. On voyait flotter autour de
son cou, plus blanc que la neige, mais pench sur l'paule, ses longs
cheveux noirs, plus beaux que ceux d'Atys ou de Ganymde, qui allaient
tre rduits en cendres. On remarquait dans le ct la blessure
profonde, par o tout son sang s'tait coul, et qui l'avait fait
descendre dans le royaume sombre de Pluton.

Tlmaque, triste et abattu, suivait de prs le corps, et lui jetait des
fleurs. Quand on fut arriv au bcher, le jeune fils d'Ulysse ne put
voir la flamme pntrer les toffes qui enveloppaient le corps sans
rpandre de nouvelles larmes. Adieu, dit-il,  magnanime Hippias! car je
n'ose te nommer mon ami: apaise-toi,  ombre qui as mrit tant de
gloire! Si je ne t'aimais, j'envierais ton bonheur; tu es dlivr des
misres o nous sommes encore, et tu en es sorti par le chemin le plus
glorieux. Hlas! que je serais heureux de finir de mme! Que le Styx
n'arrte point ton ombre; que les champs lyses lui soient ouverts; que
la renomme conserve ton nom dans tous les sicles, et que tes cendres
reposent en paix!

A peine eut-il dit ces paroles entremles de soupirs, que toute l'arme
poussa un cri: on s'attendrissait sur Hippias, dont on racontait les
grandes actions; et la douleur de sa mort, rappelant toutes ses bonnes
qualits, faisait oublier les dfauts qu'une jeunesse imptueuse et une
mauvaise ducation lui avaient donns. Mais on tait encore plus touch
des sentiments tendres de Tlmaque. Est-ce donc l, disait-on, ce jeune
Grec ai fier, si hautain, si ddaigneux, si intraitable? Le voil devenu
doux, humain, tendre. Sans doute Minerve, qui a tant aim son pre,
l'aime aussi; sans doute elle lui a fait le plus prcieux don que les
dieux puissent faire aux hommes, en lui donnant, avec sa sagesse, un
coeur sensible  l'amiti.

Le corps tait dj consum par les flammes. Tlmaque lui-mme arrosa
de liqueurs parfumes les cendres encore fumantes*; puis il les mit dans
une urne d'or qu'il couronna de fleurs*, et il porta cette urne 
Phalante. Celui-ci tait tendu, perc de diverses blessures; et, dans
son extrme faiblesse, il entrevoyait prs de lui les portes sombres des
enfers.

Dj Traumaphile et Nosophuge, envoys par le fils d'Ulysse, lui avaient
donn tous les secours de leur art: ils rappelaient peu  peu son me
prte  s'envoler; de nouveaux esprits le ranimaient insensiblement; une
force douce et pntrante, un baume de vie s'insinuait de veine en veine
jusqu'au fond de son coeur; une chaleur agrable le drobait aux mains
glaces de la mort. En ce moment, la dfaillance cessant, la douleur
succda; il commena  sentir la perte de son frre, qu'il n'avait point
t jusqu'alors en tat de sentir. Hlas! disait-il, pourquoi prend-on
de si grands soins de me faire vivre! ne me vaudrait-il pas mieux
mourir, et suivre mon cher Hippias? Je l'ai vu prir tout auprs de moi!
O Hippias, la douceur de ma vie, mon frre, mon cher frre, tu n'es
plus! je ne pourrai donc plus ni te voir, ni t'entendre, ni t'embrasser,
ni te dire mes peines, ni te consoler dans les tiennes! O dieux ennemis
des hommes! il n'y a plus d'Hippias pour moi! est-il possible? Mais
n'est-ce point un songe! Non, il n'est que trop vrai. O Hippias, je t'ai
perdu; je t'ai vu mourir, et il faut que je vive encore autant qu'il
sera ncessaire pour te venger; je veux immoler  tes mnes le cruel
Adraste teint de ton sang.

Pendant que Phalante parlait ainsi, les deux hommes divins tchaient
d'apaiser sa douleur, de peur qu'elle n'augmentt ses maux, et
n'empcht l'effet des remdes. Tout  coup il aperoit Tlmaque qui se
prsente  lui. D'abord son coeur fut combattu par deux passions
contraires. Il conservait un ressentiment de tout ce qui s'tait pass
entre Tlmaque et Hippias: la douleur de la perte d'Hippias rendait ce
ressentiment encore plus vif; d'un autre ct, il ne pouvait ignorer
qu'il devait la conservation de sa vie  Tlmaque, qui l'avait tir
sanglant et  demi mort des mains d'Adraste. Mais quand il vit l'urne
d'or o taient renfermes les cendres si chres de son frre Hippias,
il versa un torrent de larmes; il embrassa d'abord Tlmaque sans
pouvoir lui parler, et lui dit enfin d'une voix languissante et
entrecoupe de sanglots:

Digne fils d'Ulysse, votre vertu me force  vous aimer; je vous dois ce
reste de vie qui va s'teindre: mais je vous dois quelque chose qui
m'est bien plus cher. Sans vous, le corps de mon frre aurait t la
proie des vautours; sans vous, son ombre, prive de la spulture, serait
malheureusement errante sur les rives du Styx, et toujours repousse par
l'impitoyable Charon. Faut-il que je doive tant  un homme que j'ai tant
ha! O dieux, rcompensez-le, et dlivrez-moi d'une vie si malheureuse!
Pour vous,  Tlmaque, rendez-moi les derniers devoirs que vous avez
rendus  mon frre, afin que rien ne manque  votre gloire.

A ces paroles, Phalante demeura puis et abattu d'un excs de douleur.
Tlmaque se tint auprs de lui sans oser lui parler, et attendant qu'il
reprt ses forces. Bientt Phalante, revenant de cette dfaillance, prit
l'urne des mains de Tlmaque, la baisa plusieurs fois, l'arrosa de ses
larmes, et dit: O chres,  prcieuses cendres, quand est-ce que les
miennes seront renfermes avec vous dans cette mme urne? O ombre
d'Hippias, je te suis dans les enfers: Tlmaque nous vengera tous deux.

Cependant le mal de Phalante diminua de jour en jour par les soins des
deux hommes qui avaient la science d'Esculape. Tlmaque tait sans
cesse avec eux auprs du malade, pour les rendre plus attentifs 
avancer sa gurison; et toute l'arme admirait bien plus la bont de
coeur avec laquelle il secourait son plus grand ennemi, que la valeur et
la sagesse qu'il avait montres, en sauvant, dans la bataille, l'arme
des allis.

En mme temps, Tlmaque se montrait infatigable dans les plus durs
travaux de la guerre: il dormait peu, et son sommeil tait souvent
interrompu, ou par les avis qu'il recevait  toutes les heures de la
nuit comme du jour, ou par la visite de tous les quartiers du camp,
qu'il ne faisait jamais deux fois de suite aux mmes heures, pour mieux
surprendre ceux qui n'taient pas assez vigilants. Il revenait souvent
dans sa tente couvert de sueur et de poussire: sa nourriture tait
simple; il vivait comme les soldats, pour leur donner l'exemple de la
sobrit et de la patience. L'arme ayant peu de vivres dans ce
campement, il jugea ncessaire d'arrter les murmures des soldats, en
souffrant lui-mme volontairement les mmes incommodits qu'eux. Son
corps, loin de s'affaiblir dans une vie si pnible, se fortifiait et
s'endurcissait chaque jour: il commenait  n'avoir plus ces grces si
tendres qui sont comme la fleur de la premire jeunesse; son teint
devenait plus brun et moins dlicat, ses membres moins mous et plus
nerveux.




LIVRE QUATORZIME.

SOMMAIRE.

Tlmaque, persuad que son pre Ulysse n'est plus sur la terre, se
rsout  l'aller chercher dans les enfers.--Il cache son dessein  toute
l'arme se drobe au camp, et, suivi seulement de deux Crtois, il se
rend  la fameuse caverne d'Achrontia.--Il s'y enfonce courageusement
et arrive bientt au bord du Styx, o Charon le reoit dans sa
barque.--Il se prsente devant Pluton qui lui permet de chercher son
pre parmi les ombres.--Tlmaque traverse d'abord le Tartare.--Il voit
les tourments que souffrent les parjures, les ingrats, les impies, les
hypocrites et surtout les mauvais rois.--Il entre ensuite dans les
champs Elyses.--Il est reconnu par Arcsius, son bisaeul, qui l'assure
qu'Ulysse est vivant, qu'il le reverra  Ithaque et qu'il rgnera aprs
lui.--Arcsius lui dpeint la flicit dont jouissent les hommes justes
et surtout les bons rois.--Arcsius donne ensuite  Tlmaque les plus
sages instructions sur l'art de rgner.--Aprs cet entretien, Tlmaque
sort de l'empire de Pluton, et retourne promptement au camp des allis.


Cependant Adraste, dont les troupes avaient t considrablement
affaiblies dans le combat, s'tait retir derrire la montagne
d'Aulon[48], pour attendre divers secours, et pour tcher de surprendre
encore une fois ses ennemis: semblable  un lion affam, qui, ayant t
repouss d'une bergerie, s'en retourne dans les sombres forts, et
rentre dans sa caverne, o il aiguise ses dents et ses griffes,
attendant le moment favorable pour gorger tous les troupeaux*.

Tlmaque, ayant pris soin de mettre une exacte discipline dans tout le
camp, ne songea plus qu' excuter un dessein qu'il avait conu, et
qu'il cacha  tous les chefs de l'arme. Il y avait dj longtemps qu'il
tait agit, pendant toutes les nuits, par des songes qui lui
reprsentaient son pre Ulysse. Cette chre image revenait toujours sur
la fin de la nuit, avant que l'aurore vnt chasser du ciel, par ses feux
naissants, les inconstantes toiles, et de dessus la terre, le doux
sommeil, suivi des songes voltigeants*. Tantt il croyait voir Ulysse
nu, dans une le fortune, sur la rive d'un fleuve, dans une prairie
orne de fleurs, et environn de nymphes qui lui jetaient des habits
pour se couvrir; tantt il croyait l'entendre parler dans un palais tout
clatant d'or et d'ivoire, o des hommes couronns de fleurs
l'coutaient avec plaisir et admiration. Souvent Ulysse lui apparaissait
tout  coup dans des festins, ou la joie clatait parmi les dlices, et
o l'on entendait les tendres accords d'une voix avec une lyre plus
douce que la lyre d'Apollon, et que les voix de toutes les Muses.

Tlmaque, en s'veillant, s'attristait de ces songes si agrables. O
mon pre,  mon cher pre Ulysse, s'criait-il, les songes les plus
affreux me seraient plus doux! Ces images de flicit me font comprendre
que vous tes dj descendu dans le sjour des mes bienheureuses, que
les dieux rcompensent de leur vertu par une ternelle tranquillit. Je
crois voir les champs lyses. O qu'il est cruel de n'esprer plus! Quoi
donc!  mon cher pre, je ne vous verrai jamais! jamais je n'embrasserai
celui qui m'aimait tant, et que je cherche avec tant de peine! jamais je
n'entendrai parler cette bouche d'o sortait la sagesse! jamais je ne
baiserai ces mains, ces chres mains, ces mains victorieuses qui ont
abattu tant d'ennemis! elles ne puniront point les insenss amants de
Pnlope, et Ithaque ne se relvera jamais de sa ruine! O dieux ennemis
de mon pre! vous m'envoyez ces songes funestes pour arracher toute
esprance de mon coeur; c'est m'arracher la vie. Non, je ne puis plus
vivre dans cette incertitude. Que dis-je? hlas! je ne suis que trop
certain que mon pre n'est plus. Je vais chercher son ombre jusque dans
les enfers. Thse y est bien descendu: Thse, cet impie qui voulait
outrager les divinits infernales; et moi, j'y vais conduit par la
pit. Hercule y descendit; je ne suis pas Hercule; mais il est beau
d'oser l'imiter. Orphe a bien touch, par le rcit, de ses malheurs, le
coeur de ce dieu qu'on dpeint comme inexorable: il obtint de lui
qu'Eurydice retournt parmi les vivants*. Je suis plus digne de
compassion qu'Orphe; car ma perte est plus grande. Qui pourrait
comparer une jeune fille, semblable  cent autres, avec le sage Ulysse,
admir de toute la Grce. Allons! mourons s'il le faut. Pourquoi
craindre la mort quand on souffre tant dans la vie*! O Pluton, 
Proserpine, j'prouverai bientt si vous tes aussi impitoyables qu'on
le dit! O mon pre! aprs avoir parcouru en vain les terres et les mers
pour vous trouver, je vais enfin voir si vous n'tes point dans la
sombre demeure des morts. Si les dieux me refusent de vous possder sur
la terre et  la lumire du soleil, peut-tre ne me refuseront-ils pas
de voir au moins votre ombre dans le royaume de la nuit.

En disant ces paroles, Tlmaque arrosait son lit de ses larmes:
aussitt il se levait, et cherchait, par la lumire,  soulager la
douleur cuisante que ces songes lui avaient cause; mais c'tait une
flche qui avait perc son coeur, et qu'il portait partout avec lui. Dans
cette peine, il entreprit de descendre aux enfers par un lieu clbre
qui n'tait pas loign du camp. On l'appelait Achrontia*,  cause
qu'il y avait en ce lieu une caverne affreuse, de laquelle on descendait
sur les rives de l'Achron, par lequel les dieux mmes craignent de
jurer*. La ville tait sur un rocher, pose comme un nid sur le haut
d'un arbre: au pied de ce rocher on trouvait la caverne, de laquelle les
timides mortels n'osaient approcher; les bergers avaient soin d'en
dtourner leurs troupeaux. La vapeur soufre du marais Stygien, qui
s'exhalait sans cesse par cette ouverture, empestait l'air. Tout autour
il ne croissait ni herbe ni fleurs; on n'y sentait jamais les doux
zphyrs, ni les grces naissantes du printemps, ni les riches dons de
l'automne: la terre aride y languissait; on y voyait seulement quelques
arbustes dpouills et quelques cyprs funestes. Au loin mme, tout 
l'entour, Crs refusait aux laboureurs ses moissons dores; Bacchus
semblait en vain y promettre ses doux fruits; les grappes de raisin se
desschaient au lieu de mrir. Les Naades tristes ne faisaient point
couler une onde pure; leurs flots taient toujours amers et troubls.
Les oiseaux ne chantaient jamais dans cette terre hrisse de ronces et
d'pines, et n'y trouvaient aucun bocage pour se retirer*; ils allaient
chanter leurs amours sous un ciel plus doux. L, on n'entendait que le
croassement des corbeaux et la voix lugubre des hiboux: l'herbe mme y
tait amre, et les troupeaux qui la paissaient ne sentaient point la
douce joie qui les fait bondir. Le taureau fuyait la gnisse; et le
berger, tout abattu, oubliait sa musette et sa flte*.

De cette caverne sortait, de temps en temps, une fume noire et paisse,
qui faisait une espce de nuit au milieu du jour. Les peuples voisins
redoublaient alors leurs sacrifices pour apaiser les divinits
infernales; mais souvent les hommes,  la fleur de leur ge et ds leur
plus tendre jeunesse, taient les seules victimes que ces divinits
cruelles prenaient plaisir  immoler par une funeste contagion.

C'est l que Tlmaque rsolut de chercher le chemin de la sombre
demeure de Pluton. Minerve, qui veillait sans cesse sur lui, et qui le
couvrait de son gide, lui avait rendu Pluton favorable. Jupiter mme, 
la prire de Minerve, avait ordonn  Mercure, qui descend chaque jour
aux enfers pour livrer  Charon un certain nombre de morts, de dire au
roi des ombres qu'il laisst entrer le fils d'Ulysse dans son empire.

Tlmaque se drobe du camp pendant la nuit; il marche  la clart de la
lune, et il invoque cette puissante divinit, qui, tant dans le ciel le
brillant astre de la nuit, et sur la terre la chaste Diane, est aux
enfers la redoutable Hcate*. Cette divinit couta favorablement ses
voeux, parce que son coeur tait pur, et qu'il tait conduit par l'amour
pieux qu'un fils doit  son pre. A peine fut-il auprs de rentre de la
caverne, qu'il entendit l'empire souterrain mugir. La terre tremblait
sous ses pas*; le ciel s'arma d'clairs et de feux qui semblaient tomber
sur la terre. Le jeune fils d'Ulysse sentit son coeur mu, et tout son
corps tait couvert d'une sueur glace; mais son courage se soutint: il
leva les yeux et les mains au ciel. Grands dieux, s'cria-t-il,
j'accepte ces prsages que je crois heureux; achevez votre ouvrage! Il
dit, et, redoublant ses pas, il se prsente hardiment.

Aussitt la fume paisse qui rendait l'entre de la caverne funeste 
tous les animaux, ds qu'ils en approchaient, se dissipa; l'odeur
empoisonne cessa pour un peu de temps. Tlmaque entre seul; car quel
autre mortel et os le suivre! Deux Crtois, qui l'avaient accompagn
jusqu' une certaine distance de la caverne, et auxquels il avait confi
son dessein, demeurrent tremblants et  demi morts assez loin de l,
dans un temple, faisant des voeux, et n'esprant plus de revoir
Tlmaque.

Cependant le fils d'Ulysse, l'pe  la main, s'enfonce dans les
tnbres horribles. Bientt il aperoit une faible et sombre lueur,
telle qu'on la voit pendant la nuit sur la terre*: il remarque les
ombres lgres qui voltigent autour de lui; et il les carte avec son
pe*; ensuite il voit les tristes bords du fleuve marcageux dont les
eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer. Il dcouvre sur ce
rivage une foule innombrable de morts privs de la spulture*, qui se
prsentent en vain  l'impitoyable Charon. Ce dieu, dont la vieillesse
ternelle est toujours triste et chagrine, mais pleine de vigueur, les
menace, les repousse, et admet d'abord dans la barque le jeune Grec. En
entrant, Tlmaque entend les gmissements d'une ombre qui ne pouvait se
consoler.

Quel est donc, lui dit-il, votre malheur! qui tiez-vous sur la terre?
J'tais, lui rpondit cette ombre, Nabopharsan, roi de la superbe
Babylone. Tous les peuples de l'Orient tremblaient au seul bruit de mon
nom; je me faisais adorer par les Babyloniens, dans un temple de
marbre, o j'tais reprsent par une statue d'or, devant laquelle on
brlait nuit et jour les plus prcieux parfums de l'thiopie. Jamais
personne n'osa me contredire sans tre aussitt puni: on inventait
chaque jour de nouveaux plaisirs pour me rendre la vie plus dlicieuse.
J'tais encore jeune et robuste; hlas! que de prosprits ne me
restait-il pas encore  goter sur le trne? Mais une femme que
j'aimais, et qui ne m'aimait pas, m'a bien fait sentir que je n'tais
pas dieu; elle m'a empoisonn: je ne suis plus rien. On mit hier, avec
pompe, mes cendres dans une urne d'or; on pleura; on s'arracha les
cheveux; on fit semblant de vouloir se jeter dans les flammes de mon
bcher, pour mourir avec moi; on va encore gmir au pied du superbe
tombeau o l'on a mis mes cendres: mais personne ne me regrette; ma
mmoire est en horreur mme dans ma famille; et, ici-bas, je souffre
dj d'horribles traitements.

Tlmaque, touch de ce spectacle, lui dit: tiez-vous vritablement
heureux pendant votre rgne? sentiez-vous cette douce paix sans laquelle
le coeur demeure toujours serr et fltri au milieu des dlices? Non,
rpondit le Babylonien; je ne sais mme ce que vous voulez dire. Les
sages vantent cette paix comme l'unique bien: pour moi, je ne l'ai
jamais sentie; mon coeur tait sans cesse agit de dsirs nouveaux, de
crainte et d'esprance. Je tchais de m'tourdir moi-mme par
l'branlement de mes passions; j'avais soin d'entretenir cette ivresse
pour la rendre continuelle: le moindre intervalle de raison tranquille
m'et t trop amer. Voil la paix dont j'ai joui; toute autre me parat
une fable et un songe: voil les biens que je regrette.

En parlant ainsi, le Babylonien pleurait comme un homme lche qui a t
amolli par les prosprits, et qui n'est point accoutum  supporter
constamment un malheur. Il avait auprs de lui quelques esclaves qu'on
avait fait mourir pour honorer ses funrailles: Mercure les avait livrs
 Charon avec leur roi, et leur avait donn une puissance absolue sur ce
roi qu'ils avaient servi sur la terre. Ces ombres d'esclaves ne
craignaient plus l'ombre de Nabopharsan; elles la tenaient enchane, et
lui faisaient les plus cruelles indignits. L'un lui disait:
N'tions-nous pas hommes aussi bien que toi? comment tais-tu assez
insens pour te croire un dieu? et ne fallait-il pas te souvenir que tu
tais de la race des autres hommes? Un autre, pour lui insulter, disait:
Tu avais raison de ne vouloir pas qu'on te prt pour un homme; car tu
tais un monstre sans humanit. Un autre lui disait: En bien, o sont
maintenant tes flatteurs? Tu n'as plus rien  donner, malheureux! tu ne
peux plus faire aucun mal; te voil devenu esclave de tes esclaves
mmes: les dieux ont t lents  faire justice: mais enfin ils la font.

A ces dures paroles, Nabopharsan se jetait le visage contre terre,
arrachant ses cheveux dans un excs de rage et de dsespoir. Mais Charon
disait aux esclaves: Tirez-le par sa chane; relevez-le malgr lui: il
n'aura pas mme la consolation de cacher sa honte; il faut que toutes
les ombres du Styx en soient tmoins, pour justifier les dieux, qui ont
souffert si longtemps que cet impie rgnt sur la terre. Ce n'est encore
l,  Babylonien, que le commencement de tes douleurs; prpare-toi 
tre jug par l'inflexible Minos, juge des enfers.

Pendant ce discours du terrible Charon, la barque touchait dj le
rivage de l'empire de Pluton: toutes les ombres accouraient pour
considrer cet homme vivant qui paraissait au milieu de ces morts dans
la barque: mais, dans le moment o Tlmaque mit pied  terre, elles
s'enfuirent, semblables aux ombres de la nuit que la moindre clart du
jour dissipe. Charon, montrant au jeune Grec un front moins rid et des
yeux moins farouches qu' l'ordinaire, lui dit: Mortel chri des dieux,
puisqu'il t'est donn d'entrer dans ce royaume de la nuit, inaccessible
aux autres vivants, hte-toi d'aller o les destins t'appellent; va, par
ce chemin sombre, au palais de Pluton, que tu trouveras sur son trne;
il te permettra d'entrer dans les lieux dont il m'est dfendu de te
dcouvrir le secret.

Aussitt Tlmaque s'avance  grands pas: il voit de tous cts voltiger
des ombres, plus nombreuses que les grains de sable qui couvrent les
rivages de la mer; et, dans l'agitation de cette multitude infinie, il
est saisi d'une horreur divine, observant le profond silence de ces
vastes lieux. Ses cheveux se dressent sur sa tte quand il aborde le
noir sjour de l'impitoyable Pluton; il sent ses genoux chancelants; la
voix lui manque; et c'est avec peine qu'il peut prononcer au dieu ces
paroles. Vous voyez,  terrible divinit, le fils du malheureux Ulysse;
je viens vous demander si mon pre est descendu dans votre empire, ou
s'il est encore errant sur la terre.

Pluton tait sur un trne d'bne: son visage tait ple et svre; ses
yeux, creux et tincelants; son front, rid et menaant; la vue d'un
homme vivant lui tait odieuse, comme la lumire offense les yeux des
animaux qui sont accoutums de ne sortir de leurs retraites que pendant
la nuit. A son ct paraissait Proserpine, qui attirait seule ses
regards, et qui semblait un peu adoucir son coeur: elle jouissait d'une
beaut toujours nouvelle; mais elle paraissait avoir joint  ces grces
divines je ne sais quoi de dur et de cruel de son poux.

Aux pieds du trne tait la Mort, ple et dvorante, avec sa faux
tranchante qu'elle aiguisait sans cesse. Autour d'elle volaient les
noirs soucis, les cruelles dfiances; les vengeances, toutes
dgouttantes de sang et couvertes de plaies; les haines injustes;
l'avarice, qui se ronge elle-mme; le dsespoir, qui se dchire de ses
propres mains; l'ambition forcene, qui renverse tout; la trahison, qui
veut se repatre de sang, et qui ne peut jouir des maux qu'elle a faits;
l'envie, qui verse son venin mortel autour d'elle, et qui se tourne en
rage, dans l'impuissance o elle est de nuire; l'impit, qui se creuse
elle-mme un abme sans fond, o elle se prcipite sans esprance; les
spectres hideux; les fantmes, qui reprsentent les morts pour
pouvanter les vivants; les songes affreux; les insomnies, aussi
cruelles que les tristes songes. Toutes ces images funestes
environnaient le fier Pluton, et remplissaient le palais o il habite*.
Il rpondit  Tlmaque d'une voix basse qui fit gmir le fond de
l'rbe:

Jeune mortel, les destins t'ont fait violer cet asile sacr des ombres;
suis ta haute destine: je ne te dirai point o est ton pre; il suffit
que tu sois libre de le chercher. Puisqu'il a t roi sur la terre, tu
n'as qu' parcourir, d'un ct, l'endroit du noir Tartare o les mauvais
rois sont punis; de l'autre, les champs lyses, o les bons rois sont
rcompenss. Mais tu ne peux aller d'ici dans les champs lyses,
qu'aprs avoir pass par le Tartare; hte-toi d'y aller et de sortir de
mon empire.

A l'instant Tlmaque semble voler dans ces espaces vides et immenses,
tant il lui tarde de savoir s'il verra son pre, et de s'loigner de la
prsence horrible du tyran qui tient en crainte les vivants et les
morts. Il aperoit bientt assez prs de lui le noir Tartare: il en
sortait une fume noire et paisse, dont l'odeur empeste donnerait la
mort, si elle se rpandait dans la demeure des vivants. Cette fume
couvrait un fleuve de feu et des tourbillons de flammes, dont le bruit,
semblable  celui des torrents les plus imptueux quand ils s'lancent
des plus hauts rochers dans le fond des abmes, faisait qu'on ne pouvait
rien entendre distinctement dans ces tristes lieux.

Tlmaque, secrtement anim par Minerve, entre sans crainte dans ce
gouffre. D'abord il aperut un grand nombre d'hommes qui avaient vcu
dans les plus basses conditions, et qui taient punis pour avoir cherch
les richesses par des fraudes, des trahisons et des cruauts. Il y
remarqua beaucoup d'impies hypocrites, qui, faisant semblant d'aimer la
religion, s'en taient servis comme d'un beau prtexte pour contenter
leur ambition, et pour se jouer des hommes crdules: ces hommes, qui
avaient abus de la vertu mme, quoiqu'elle soit le plus grand don des
dieux, taient punis comme les plus sclrats de tous les hommes. Les
enfants qui avaient gorg leurs pres et leurs mres, les pouses qui
avaient tremp leurs mains dans le sang de leurs poux, les tratres qui
avaient livr leur patrie aprs avoir viol tous les serments,*
souffraient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois
juges des enfers l'avaient ainsi voulu; et voici leur raison: c'est que
les hypocrites ne se contentent pas d'tre mchants comme le reste des
impies; ils veulent encore passer pour bons, et font, par leur fausse
vertu, que les hommes n'osent plus se fier  la vritable. Les dieux,
dont ils se sont jous, et qu'ils ont rendus mprisables aux hommes,
prennent plaisir  employer toute leur puissance pour se venger de leurs
insultes.

Auprs de ceux-ci paraissaient d'autres hommes que le vulgaire ne croit
gure coupables, et que la vengeance divine poursuit impitoyablement: ce
sont les ingrats, les menteurs, les flatteurs qui ont lou le vice; les
critiques malins qui ont tch de fltrir la plus pure vertu; enfin,
ceux qui ont jug tmrairement des choses sans les connatre  fond, et
qui, par l, ont nui  la rputation des innocents. Mais, parmi toutes
les ingratitudes, celle qui tait punie comme la plus noire, c'est celle
o l'on tombe contre les dieux. Quoi donc! disait Minos, on passe pour
un monstre quand on manque de reconnaissance pour son pre, ou pour son
ami de qui on a reu quelque secours; et on fait gloire d'tre ingrat
envers les dieux, de qui on tient la vie et tous les biens qu'elle
renferme! Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu'au pre mme de qui
on est n? Plus tous ces crimes sont impunis et excuss sur la terre,
plus ils sont dans les enfers l'objet d'une vengeance implacable  qui
rien n'chappe.

Tlmaque, voyant les trois juges qui taient assis et qui condamnaient
un homme, osa leur demander quels taient ses crimes. Aussitt le
condamn, prenant la parole, s'cria: Je n'ai jamais fait aucun mal;
j'ai mis tout mon plaisir  faire du bien; j'ai t magnifique, libral,
juste, compatissant: que peut-on donc me reprocher? Alors Minos lui dit:
On ne te reproche rien  l'gard des hommes; mais ne devais-tu pas moins
aux hommes qu'aux dieux? Quelle est donc cette justice dont tu te
vantes? Tu n'as manqu  aucun devoir envers les hommes, qui ne sont
rien; tu as t vertueux: mais tu as rapport toute ta vertu  toi-mme,
et non aux dieux qui te l'avaient donne; car tu voulais jouir du fruit
de ta propre vertu, et te renfermer en toi-mme: tu as t ta divinit.
Mais les dieux, qui ont tout fait, et qui n'ont rien fait que pour
eux-mmes, ne peuvent renoncer  leurs droits: tu les as oublis, ils
t'oublieront; Ils te livreront  toi-mme, puisque tu as voulu tre 
toi, et non pas  eux. Cherche donc maintenant, si tu le peux, ta
consolation dans ton propre coeur. Te voil  jamais spar des hommes,
auxquels tu as voulu plaire; te voil seul avec toi-mme, qui tais ton
idole: apprends qu'il n'y a point de vritable vertu sans le respect et
l'amour des dieux,  qui tout est d. Ta fausse vertu, qui a longtemps
bloui les hommes faciles  tromper, va tre confondue. Les hommes, ne
jugeant des vices et des vertus que par ce qui les choque ou les
incommode, sont aveugles et sur le bien et sur le mal: ici, une lumire
divine renverse tous leurs jugements superficiels; elle condamne souvent
ce qu'ils admirent, et justifie ce qu'ils condamnent.

A ces mots, ce philosophe, comme frapp d'un coup de foudre, ne pouvait
se supporter soi-mme. La complaisance qu'il avait eue autrefois 
contempler sa modration, son courage, et ses inclinations gnreuses,
se change en dsespoir. La vue de son propre coeur, ennemi des dieux,
devient son supplice: il se voit, et ne peut cesser de se voir; il voit
la vanit des jugements des hommes, auxquels il a voulu plaire dans
toutes ses actions: il se fait une rvolution universelle de tout ce qui
est au dedans de lui, comme si on bouleversait toutes ses entrailles: il
ne se trouve plus le mme: tout appui lui manque dans son coeur; sa
conscience, dont le tmoignage lui avait t si doux, s'lve contre
lui, et lui reproche amrement l'garement et l'illusion de toutes ses
vertus, qui n'ont point eu le culte de la divinit pour principe et pour
fin: il est troubl, constern, plein de honte, de remords, et de
dsespoir. Les Furies ne le tourmentent point, parce qu'il leur suffit
de l'avoir livr  lui-mme, et que son propre coeur venge assez les
dieux mpriss. Il cherche les lieux les plus sombres pour se cacher aux
autres morts, ne pouvant se cacher  lui-mme; il cherche les tnbres,
et ne peut les trouver: une lumire importune le poursuit partout;
partout les rayons perants de la vrit vont venger la vrit qu'il a
nglig de suivre. Tout ce qu'il a aim lui devient odieux, comme tant
la source de ses maux, qui ne peuvent jamais finir. Il dit en lui-mme:
insens! je n'ai donc connu ni les dieux, ni les hommes, ni moi-mme!
Non, je n'ai rien connu, puisque je n'ai jamais aim l'unique et
vritable bien: tous mes pas ont t des garements; ma sagesse n'tait
que folie; ma vertu n'tait qu'un orgueil impie et aveugle: j'tais
moi-mme mon idole.

Enfin, Tlmaque aperut les rois qui taient condamns pour avoir abus
de leur puissance. D'un ct, une Furie vengeresse leur prsentait un
miroir, qui leur montrait toute la difformit de leurs vices: l, ils
voyaient et ne pouvaient s'empcher de voir leur vanit grossire, et
avide des plus ridicules louanges, leur duret pour les hommes, dont ils
auraient d faire la flicit; leur insensibilit pour la vertu; leur
crainte d'entendre la vrit; leur inclination pour les hommes lches et
flatteurs; leur inapplication, leur mollesse, leur indolence, leur
dfiance dplace, leur faste, et leur excessive magnificence fonde sur
la ruine des couples; leur ambition pour acheter un peu de vaine gloire
par le sang de leurs concitoyens; enfin, leur cruaut qui cherche chaque
jour de nouvelles dlices parmi les larmes et le dsespoir de tant de
malheureux. Ils se voyaient sans cesse dans ce miroir: ils se trouvaient
plus horribles et plus monstrueux que ni la Chimre vaincue par
Bellrophon, ni l'hydre de Lerne abattue par Hercule, ni Cerbre mme,
quoiqu'il vomisse, de ses trois gueules bantes, un sang noir et
venimeux, qui est capable d'empester toute la race des mortels vivants
sur la terre.

En mme temps, d'un autre ct, une autre Furie leur rptait avec
insulte toutes les louanges que leurs flatteurs leur avaient donnes
pendant leur vie, et leur prsentait un autre miroir, o ils se voyaient
tels que la flatterie les avait dpeints: l'opposition de ces deux
peintures, si contraires, tait le supplice de leur vanit. On
remarquait que les plus mchants d'entre ces rois taient ceux  qui on
avait donn les plus magnifiques louanges pendant leur vie, parce que
les mchants sont plus craints que les bons, et qu'ils exigent sans
pudeur les lches flatteries des potes et des orateurs de leur temps.

On les entend gmir dans ces profondes tnbres, o ils ne peuvent voir
que les insultes et les drisions qu'ils ont et souffrir: ils n'ont rien
autour d'eux qui ne les repousse, qui ne les contredise, qui ne les
confonde. Au lieu que, sur la terre, ils se jouaient de la vie des
hommes, et prtendaient que tout tait fait pour les servir; dans le
Tartare, ils sont livrs  tous les caprices de certains esclaves qui
leur font sentir  leur tour une cruelle servitude: ils servent avec
douleur, et il ne leur reste aucune esprance de pouvoir jamais adoucir
leur captivit; ils sont sous les coups de ces esclaves, devenus leurs
tyrans impitoyables, comme une enclume est sous les coups des marteaux
des Cyclopes, quand Vulcain les presse de travailler dans les fournaises
ardentes du mont Etna.

L, Tlmaque aperut des visages ples, hideux et consterns. C'est une
tristesse noire qui ronge ces criminels; ils ont horreur d'eux-mmes, et
ils ne peuvent non plus se dlivrer de cette horreur, que de leur propre
nature. Ils n'ont point besoin d'autre chtiment de leurs fautes, que
leurs fautes mmes; ils les voient sans cesse dans toute leur normit;
elles se prsentent  eux comme des spectres horribles; elles les
poursuivent. Pour s'en garantir, ils cherchent une mort plus puissante
que celle qui les a spars de leur corps. Dans le dsespoir o ils
sont, ils appellent  leur secours une mort qui puisse teindre tout
sentiment et toute connaissance en eux; ils demandent aux abmes de les
engloutir, pour se drober aux rayons vengeurs de la vrit qui les
perscute: mais ils sont rservs  la vengeance qui distille sur eux
goutte  goutte, et qui ne tarira jamais. La vrit qu'ils ont craint de
voir fait leur supplice; ils la voient, et n'ont des yeux que pour la
voir s'lever contre eux; sa vue les perce, les dchire, les arrache 
eux-mmes: elle est comme la foudre; sans rien dtruire au dehors, elle
pntre jusqu'au fond des entrailles. Semblable  un mtal dans une
fournaise ardente, l'me est comme fondue par ce feu vengeur: il ne
laisse aucune consistance, et il ne consume rien: il dissout jusqu'aux
premiers principes de la vie, et on ne peut mourir. On est arrach 
soi; on n'y peut plus trouver ni appui ni repos pour un seul instant: on
ne vit plus que par la rage qu'on a contre soi-mme, et par une perte de
toute esprance qui rend forcen.

Parmi ces objets, qui faisaient dresser les cheveux de Tlmaque sur sa
tte, il vit plusieurs des anciens rois de Lydie, qui taient punis pour
avoir prfr les dlices d'une vie molle au travail, qui doit tre
insparable de la royaut pour le soulagement des peuples.

Ces rois se reprochaient les uns aux autres leur aveuglement. L'un
disait  l'autre, qui avait t son fils: Ne vous avais-je pas
recommand souvent, pendant ma vieillesse et avant ma mort, de rparer
les maux que j'avais faits par ma ngligence? Le fils rpondait: O
malheureux pre! c'est vous qui m'avez perdu! c'est votre exemple qui
m'a accoutum au faste,  l'orgueil,  la volupt,  la duret pour les
hommes? En vous voyant rgner avec tant de mollesse, avec tant de lches
flatteurs autour de vous, je me suis accoutum  aimer la flatterie et
les plaisirs. J'ai cru que le reste des hommes tait,  l'gard des
rois, ce que les chevaux et les autres btes de charge sont  l'gard
des hommes, c'est--dire des animaux dont on ne fait cas qu'autant
qu'ils rendent de services, et qu'ils donnent de commodits. Je l'ai
cru; c'est vous qui me l'avez fait croire; et maintenant je souffre tant
de maux pour vous avoir imit. A ces reproches, ils ajoutaient les plus
affreuses maldictions, et paraissaient anims de rage pour
s'entre-dchirer.

Autour de ces rois voltigeaient encore, comme des hiboux dans la nuit,
les cruels soupons, les vaines alarmes, les dfiances, qui vengent les
peuples de la duret de leurs rois, la faim insatiable des richesses, la
fausse gloire toujours tyrannique, et la mollesse lche qui redouble
tous les maux qu'on souffre sans pouvoir jamais donner de solides
plaisirs.

On voyait plusieurs de ces rois svrement punis, non pour les maux
qu'ils avaient faits, mais pour les biens qu'ils auraient d faire. Tous
les crimes des peuples, qui viennent de la ngligence avec laquelle on
fait observer les lois, taient imputs aux rois, qui ne doivent rgner
qu'afin que les lois rgnent par leur ministre. On leur imputait aussi
tous les dsordres qui viennent du faste, du luxe, et de tous les autres
excs qui jettent les hommes dans un tat violent, et dans la tentation
de mpriser les lois pour acqurir du bien. Surtout on traitait
rigoureusement les rois qui, au lieu d'tre de bons et vigilants
pasteurs des peuples, n'avaient song qu' ravager le troupeau comme des
loups dvorants.

Mais ce qui consterna davantage Tlmaque, ce fut de voir, dans cet
abme de tnbres et de maux, un grand nombre de rois qui avaient pass
sur la terre pour des rois assez bons. Ils avaient t condamns aux
peines du Tartare, pour s'tre laiss gouverner par des hommes mchants
et artificieux. Ils taient punis pour les maux qu'ils avaient laiss
faire par leur autorit. De plus, la plupart de ces rois n'avaient t
ni bons ni mchants, tant leur faiblesse avait t grande; ils n'avaient
jamais craint de ne connatre point la vrit; ils n'avaient point eu le
got de la vertu, et n'avaient pas mis leur plaisir  faire du bien.

Lorsque Tlmaque sortit de ces lieux, il se sentit soulag, comme ai on
avait t une montagne de dessus sa poitrine: il comprit, par ce
soulagement, le malheur de ceux qui y taient renferms sans esprance
d'en sortir jamais. Il tait effray de voir combien les rois taient
plus rigoureusement tourments que les autres coupables. Quoi!
disait-il, tant de devoirs, tant de prils, tant de piges, tant de
difficult de connatre la vrit pour se dfendre contre les autres et
contre soi-mme; enfin, tant de tourments horribles dans les enfers,
aprs avoir t si agit, si envi, si travers dans une vie courte! O
insens celui qui cherche  rgner! Heureux celui qui se borne  une
condition prive et paisible, o la vertu lui est moins difficile!

En faisant ces rflexions, il se troublait au dedans de lui-mme: il
frmit, et tomba dans une consternation qui lui fit sentir quoique chose
du dsespoir de ces malheureux qu'il venait de considrer. Mais, 
mesure qu'il s'loigna de ce triste sjour des tnbres, de l'horreur et
du dsespoir, son courage commena peu  peu  renatre: il respirait,
et entrevoyait dj de loin la douce et pure lumire du sjour des
hros.

C'est dans ce lieu qu'habitaient tous les bons rois qui avaient
jusqu'alors gouvern sagement les hommes: ils taient spars du reste
des justes. Comme les mchants princes souffraient, dans le Tartare, des
supplices infiniment plus rigoureux que les autres coupables d'une
condition prive, aussi les bons rois jouissaient, dans les champs
lyses, d'un bonheur infiniment plus grand que celui du reste des
hommes qui avaient aim la vertu sur la terre.

Tlmaque s'avana vers ces rois, qui taient dans des bocages
odorifrants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris*; mille
petits ruisseaux d'une onde pure arrosaient ces beaux lieux, et y
faisaient sentir une dlicieuse fracheur; un nombre infini d'oiseaux
faisaient rsonner ces bocages de leur doux chant. On voyait tout
ensemble les fleurs du printemps qui naissaient sous les pas, avec les
plus riches fruits de l'automne qui pendaient des arbres. L, jamais on
ne ressentit les ardeurs de la furieuse Canicule; l, jamais les noirs
aquilons n'osrent souffler, ni faire sentir les rigueurs de l'hiver. Ni
la guerre altre de sang, ni la cruelle envie qui mord d'une dent
venimeuse, et qui porte des vipres entortilles dans son sein et autour
de ses bras, ni les jalousies, ni les dfiances, ni la crainte, ni les
vains dsirs n'approchent jamais de cet heureux sjour de la paix. Le
jour n'y finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles, y est
inconnue: une lumire pure et douce se rpand autour des corps de ces
hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vtement. Cette
lumire n'est point semblable  la lumire sombre qui claire les yeux
des misrables mortels, et qui n'est que tnbres; c'est plutt une
gloire cleste qu'une lumire: elle pntre plus subitement les corps
les plus pais, que les rayons du soleil ne pntrent le plus pur
cristal: elle n'blouit jamais; au contraire, elle fortifie les yeux, et
porte dans le fond de l'me je ne sais quelle srnit: c'est d'elle
seule que ces hommes bienheureux sont nourris; elle sort d'eux, et elle
y entre; elle les pntre et s'incorpore  eux comme les aliments
s'incorporent  nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent;
elle fait natre en eux une source intarissable de paix et de joie: ils
sont plongs dans cet abme de joie, comme les poissons dans la mer. Ils
ne veulent plus rien; ils ont tout sans rien avoir, car ce got de
lumire pure apaise la faim de leur coeur; tous leurs dsirs sont
rassasis, et leur plnitude les lve au-dessus de tout ce que les
hommes vides et affams cherchent sur la terre: toutes les dlices qui
les environnent ne leur sont rien, parce que le comble de leur flicit,
qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils
voient de dlicieux au dehors. Ils sont tels que les dieux, qui,
rassasis de nectar et d'ambroisie, ne daigneraient pas se nourrir des
viandes grossires qu'on leur prsenterait  la table la plus exquise
des hommes mortels. Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux
tranquilles: la mort, la maladie, la pauvret, la douleur, les regrets,
les remords, les craintes, les esprances mmes, qui cotent souvent
autant de peines que les craintes; les divisions, les dgots, les
dpits, ne peuvent y avoir aucune entre.

Les hautes montagnes de Thrace, qui, de leur front couvert de neige et
de glace depuis l'origine du monde, fendent les nues, seraient
renverses de leurs fondements pose au centre de la terre, que les
coeurs de ces hommes justes ne pourraient pas mme tre mus*. Seulement
ils ont piti des misres qui accablent les hommes vivants dans le
monde: mais c'est une piti douce et paisible qui n'altre en rien leur
immuable flicit. Une jeunesse ternelle, une flicit sans fin, une
gloire toute divine est peinte sur leurs visages: mais leur joie n'a
rien de foltre ni d'indcent; c'est une joie douce, noble, pleine de
majest; c'est un got sublime de la vrit et de la vertu qui les
transporte. Ils sont, sans interruption,  chaque moment, dans le mme
saisissement de coeur o est une mre qui revoit son cher fils qu'elle
avait cru mort; et cette joie, qui chappe bientt  la mre, ne
s'enfuit jamais du coeur de ces hommes; jamais elle ne languit un
instant; elle est toujours nouvelle pour eux: ils ont le transport de
l'ivresse, sans en avoir le trouble et l'aveuglement.

Ils s'entretiennent ensemble de ce qu'ils voient et de ce qu'ils
gotent: ils foulent  leurs pieds les molles dlices et les vaines
grandeurs de leur ancienne condition qu'ils dplorent; ils repassent
avec plaisir ces tristes mais courtes annes o ils ont eu besoin de
combattre contre eux-mmes et contre le torrent des hommes corrompus,
pour devenir bons; ils admirent le secours des dieux qui les ont
conduits, comme par la main,  la vertu, au travers de tant de prils.
Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs coeurs,
comme un torrent de la divinit mme qui s'unit  eux; ils voient, ils
gotent; ils sont heureux, et sentent qu'ils le seront toujours. Ils
chantent tous ensemble les louanges des dieux, et ils ne font tous
ensemble qu'une seule voix, une seule pense, un seul coeur: une mme
flicit fait comme un flux et reflux dans ces mes unies.

Dans ce ravissement divin, les sicles coulent plus rapidement que les
heures parmi les mortels; et cependant mille et mille sicles couls
n'tent rien  leur flicit toujours nouvelle et toujours entire. Ils
rgnent tous ensemble, non sur des trnes que la main des hommes peut
renverser, mais en eux-mmes, avec une puissance immuable; car ils n'ont
plus besoin d'tre redoutables par une puissance emprunte d'un peuple
vil et misrable. Ils ne portent plus ces vains diadmes dont l'clat
cache tant de craintes et de noirs soucis: les dieux mmes les ont
couronns de leurs propres mains, avec des couronnes que rien ne peut
fltrir.

Tlmaque, qui cherchait son pre et qui avait craint de le trouver dans
ces beaux lieux, fut si saisi de ce got de paix et de flicit, qu'il
et voulu y trouver Ulysse, et qu'il s'affligeait d'tre contraint
lui-mme de retourner ensuite dans la socit des mortels. C'est ici,
disait-il, que la vritable vie se trouve, et la ntre n'est qu'une
mort. Mais ce qui rsonnait tait d'avoir vu tant de rois punis dans le
Tartare, et d'en voir si peu dans les champs lyses. Il comprit qu'il y
a peu de rois assez fermes et assez courageux pour rsister  leur
propre puissance, et pour rejeter la flatterie de tant de gens qui
excitent toutes leurs passions. Ainsi, les bons rois sont trs-rares; et
la plupart sont si mchants, que les dieux ne seraient pas justes, si,
aprs avoir souffert qu'ils aient abus de leur puissance pendant la
vie, ils ne les punissaient aprs leur mort.

Tlmaque, ne voyant point son pre Ulysse parmi tous ces rois, chercha
du moins des yeux le divin Larte, son grand-pre. Pendant qu'il le
cherchait inutilement, un vieillard vnrable et plein de majest
s'avana vers lui. Sa vieillesse ne ressemblait point  celle des hommes
que le poids des annes accable sur la terre; on voyait seulement qu'il
avait t vieux avant sa mort: c'tait un mlange de tout ce que la
vieillesse a de grave, avec toutes les grces de la jeunesse; car ces
grces renaissent mme dans les vieillards les plus caducs, au moment o
ils sont introduits dans les champs lyses. Cet homme s'avanait avec
empressement, et regardait Tlmaque avec complaisance, comme une
personne qui lui tait fort chre. Tlmaque, qui ne le reconnaissait
point, tait en suspens.

Je te pardonne,  mon cher fils, lui dit le vieillard, de ne me point
reconnatre; je suis Arcsius, pre de Larte. J'avais fini mes jours un
peu avant qu'Ulysse, mon petit-fils, partt pour aller au sige de
Troie; alors tu tais encore un petit enfant entre les bras de ta
nourrice: ds lors j'avais conu de toi de grandes esprances; elles
n'ont point t trompeuses, puisque je te vois descendu dans le royaume
de Pluton pour chercher ton pre, et que les dieux te soutiennent dans
cette entreprise*. O heureux enfant, les dieux t'aiment, et te prparent
une gloire gale  celle de ton pre! O heureux moi-mme de te revoir!
Cesse de chercher Ulysse en ces lieux; il vit encore, et il est rserv
pour relever notre maison dans l'le d'Ithaque. Larte mme, quoique le
poids des annes l'ait abattu, jouit encore de la lumire, et attend que
son fils revienne lui fermer les yeux. Ainsi, les hommes passent comme
les fleurs qui s'panouissent le matin, et qui, le soir, sont fltries
et foules aux pieds. Les gnrations des hommes s'coulent comme les
ondes d'un fleuve rapide; rien ne peut arrter le temps, qui entrane
aprs lui tout ce qui parat le plus immobile. Toi-mme,  mon fils! mon
cher fils! toi-mme, qui jouis maintenant d'une jeunesse si vive et si
fconde en plaisirs, souviens-toi que ce bel ge n'est qu'une fleur qui
sera presque aussitt sche qu'close. Tu te verras changer
insensiblement: les grces riantes, les doux plaisirs, la force, la
sant, la joie, s'vanouiront comme un beau songe; il ne t'en restera
qu'un triste souvenir: la vieillesse languissante et ennemie des
plaisirs viendra rider ton visage, courber ton corps, affaiblir tes
membres, faire tarir dans ton coeur la source de la joie, te dgoter du
prsent, te faire craindre l'avenir, te rendre insensible  tout,
except  la douleur. Ce temps te parait loign: hlas! tu te trompes,
mon fils; il se hte, le voil qui arrive: ce qui vient avec tant de
rapidit n'est pas loin de toi; et le prsent qui s'enfuit est dj bien
loin, puisqu'il s'anantit dans le moment que nous parlons*, et ne peut
plus se rapprocher. Ne compte donc jamais, mon fils, sur le prsent;
mais soutiens-toi dans le sentier rude et pre de la vertu, par la vue
de l'avenir. Prpare-toi, par des moeurs pures et par l'amour de la
justice, une place dans cet heureux sjour de la paix.

Tu verras enfin ton pre reprendre l'autorit dans Ithaque. Tu es n
pour rgner aprs lui; mais, hlas!  mon fils, que la royaut est
trompeuse! Quand on la regarde de loin, on ne voit que grandeur, clat
et dlices; mais de prs, tout est pineux. Un particulier peut, sans
dshonneur, mener une vie douce et obscure. Un roi ne peut, sans se
dshonorer, prfrer une vie douce et oisive aux fonctions pnibles du
gouvernement: il se doit  tous les hommes qu'il gouverne; il ne lui est
jamais permis d'tre  lui-mme: ses moindres fautes sont d'une
consquence infinie, parce qu'elles causent le malheur des peuples, et
quelquefois pendant plusieurs sicles: il doit rprimer l'audace des
mchants, soutenir l'innocence, dissiper la calomnie. Ce n'est pas assez
pour lui de ne faire aucun mal; il faut qu'il fasse tous les biens
possibles dont l'tat a besoin. Ce n'est pas assez de faire le bien par
soi-mme; il faut encore empcher tous les maux que d'autres feraient,
s'ils n'taient retenus. Crains donc, mon fils, crains une condition si
prilleuse: arme-toi de courage contre toi-mme, contre tes passions, et
contre les flatteurs.

En disant ces paroles, Arcsius paraissait anim d'un feu divin, et
montrait  Tlmaque un visage plein de compassion pour les maux qui
accompagnent la royaut. Quand elle est prise, disait-il, pour se
contenter soi-mme, c'est une monstrueuse tyrannie; quand elle est prise
pour remplir ses devoirs, et pour conduire un peuple innombrable comme
un pre conduit ses enfants, c'est une servitude accablante qui demande
un courage et une patience hroque. Aussi est-il certain que ceux qui
ont rgn avec une sincre vertu possdent ici tout ce que la puissance
des dieux peut donner pour rendre une flicit complte!

Pendant qu'Arcsius pariait de la sorte, ces paroles entraient jusqu'au
fond du coeur de Tlmaque: elles s'y gravaient, comme un habile ouvrier,
avec son burin, grave sur l'airain les figures ineffaables qu'il veut
montrer aux yeux de la plus recule postrit. Ces sages paroles taient
comme une flamme subtile qui pntrait dans les entrailles du jeune
Tlmaque; il se sentait mu et embras; je ne sais quoi de divin
semblait fondre son coeur au dedans de lui. Ce qu'il portait dans la
partie la plus intime de lui-mme le consumait secrtement; il ne
pouvait ni le contenir, ni le supporter, ni rsister  une si violente
impression: c'tait un sentiment vif et dlicieux, qui tait ml d'un
tourment capable d'arracher la vie.

Ensuite Tlmaque commena  respirer plus librement. Il reconnut dans
le visage d'Arcsius une grande ressemblance avec Larte; il croyait
mme se ressouvenir confusment d'avoir vu en Ulysse, son pre, des
traits de cette mme ressemblance, lorsque Ulysse partit pour le sige
de Troie. Ce ressouvenir attendrit son coeur; des larmes douces et mles
de joie coulrent de ses yeux: il voulut embrasser une personne si
chre; plusieurs fois il l'essaya inutilement: cette ombre vaine chappa
 ses embrassements, comme un songe trompeur se drobe  l'homme qui
croit en jouir*. Tantt la bouche altre de cet homme dormant poursuit
une eau fugitive; tantt ses lvres s'agitent pour former des paroles
que sa langue engourdie ne peut profrer; ses mains s'tendent avec
effort, et ne prennent rien: ainsi Tlmaque ne peut contenter sa
tendresse; il voit Arcsius, il l'entend, il lui parle, il ne peut le
toucher. Enfin il lui demande qui sont ces hommes qu'il voit autour de
lui.

Tu vois, mon fils, lui rpondit le sage vieillard, les hommes qui ont
t l'ornement de leurs sicles, la gloire et le bonheur du genre
humain. Tu vois le petit nombre de rois qui ont t dignes de l'tre, et
qui ont fait avec fidlit la fonction des dieux sur la terre. Ces
autres, que tu vois assez prs d'eux, mais spars par ce petit nuage,
ont une gloire beaucoup moindre: ce sont des hros  la vrit; mais la
rcompense de leur valeur et de leurs expditions militaires ne peut
tre compare avec celle des rois sages, justes et bienfaisants.

Parmi ces hros, tu vois Thse, qui a le visage un peu triste: il a
ressenti le malheur d'tre trop crdule pour une femme artificieuse, et
il est encore afflig d'avoir si injustement demand  Neptune la mort
cruelle de son fils Hippolyte: heureux s'il n'et point t si prompt,
et si facile  irriter! Tu vois aussi Achille appuy sur sa lance, 
cause de cette blessure qu'il reut au talon, de la main du lche Pris,
et qui finit sa vie. S'il et t aussi sage, juste et modr, qu'il
tait intrpide, les dieux lui auraient accord un long rgne; mais ils
ont eu piti des Phthiotes[49] et des Dolopes[50], sur lesquels il
devait naturellement rgner aprs Ple: ils n'ont pas voulu livrer tant
de peuples  la merci d'un homme fougueux, et plus facile  irriter que
la mer la plus orageuse. Les Parques ont accourci le fil de ses jours;
il a t comme une fleur  peine close que le tranchant de la charrue
coupe, et qui tombe avant la fin du jour o on l'avait vue natre. Les
dieux n'ont voulu s'en servir que comme des torrents et des temptes,
pour punir les hommes de leurs crimes; ils ont fait servir Achille 
abattre les murs de Troie, peur venger le parjure de Laomdon et les
injustes amours de Pris. Aprs avoir employ ainsi cet instrument de
leurs vengeances, ils se sont apaiss, et ils ont refus aux larmes de
Thtis de laisser plus longtemps sur la terre ce jeune hros, qui n'y
tait propre qu' troubler les hommes, qu' renverser les villes et les
royaumes.

Mais vois-tu cet autre avec ce visage farouche? c'est Ajax, fils de
Tlamon et cousin d'Achille: tu n'ignores pas sans doute quelle fut sa
gloire dans les combats? Aprs la mort d'Achille, il prtendit qu'on ne
pouvait donner ses armes  nul autre qu' lui; ton pre ne crut pas les
lui devoir cder: les Grecs jugrent en faveur d'Ulysse. Ajax se tua de
dsespoir; l'indignation et la fureur sont encore peintes sur son
visage. N'approche pas de lui, mon fils; car il croirait que tu voudrais
lui insulter dans son malheur, et il est juste de le plaindre: ne
remarques-tu pas qu'il nous regarde avec peine, et qu'il entre
brusquement dans ce sombre bocage, parce que nous lui sommes odieux? Tu
vois, de cet autre ct, Hector, qui et t invincible, si le fils de
Thtis n'et point t au monde dans le mme temps. Mais voil Agamemnon
qui passe, et qui porte encore sur lui les marques de la perfidie de
Clytemnestre. O mon fils! je frmis en pensant aux malheurs de cette
famille de l'impie Tantale. La division des deux frres Atre et Thyeste
a rempli cette maison d'horreur et de sang. Hlas! combien un crime en
attire-t-il d'autres? Agamemnon revenant,  la tte des Grecs, du sige
de Troie, n'a pas eu le temps de jouir en paix de la gloire qu'il avait
acquise. Telle est la destine de presque tous les conqurants. Tous ces
hommes que tu vois ont t redoutables dans la guerre; mais ils n'ont
point t aimables et vertueux: aussi ne sont-ils que dans la seconde
demeure des champs lyses.

Pour ceux-ci, ils ont rgn avec justice, et ont aim leurs peuples: ils
sont les amis des dieux; pendant qu'Achille et Agamemnon, pleins de
leurs querelles et de leurs combats, conservent encore ici leurs peines
et leurs dfauts naturels; pendant qu'ils regrettent en vain la vie
qu'ils ont perdue, et qu'ils s'affligent de n'tre plus que des ombres
impuissantes et vaines, ces rois justes, tant purifis par la lumire
divine dont ils sont nourris, n'ont plus rien  dsirer pour leur
bonheur. Ils regardent avec compassion les inquitudes des mortels; et
les plus grandes affaires qui agitent les hommes ambitieux leur
paraissent comme des jeux d'enfants: leurs coeurs sont rassasis de la
vrit et de la vertu, qu'ils puisent dans la source. Ils n'ont plus
rien  souffrir ni d'autrui ni d'eux-mmes; plus de dsirs, plus de
besoins, plus de craintes: tout est uni pour eux, except leur joie, qui
ne peut finir.

Considre, mon fils, cet ancien roi Inachus, qui fonda le royaume
d'Argos. Tu le vois avec cette vieillesse si douce et si majestueuse:
les fleurs naissent sous ses pas; sa dmarche lgre ressemble au vol
d'un oiseau; il tient dans sa main une lyre d'ivoire, et, dans un
transport ternel, il chante les merveilles des dieux. Il sort de son
coeur et de sa bouche un parfum exquis; l'harmonie de sa lyre et de sa
voix ravirait les hommes et les dieux. Il est ainsi rcompens pour
avoir aim le peuple qu'il assembla dans l'enceinte de ses nouveaux
murs, et auquel il donna des lois.

De l'autre ct, tu peux voir, entre ces myrtes, Ccrops, gyptien, qui
le premier rgna dans Athnes, ville consacre  la sage desse dont
elle porte le nom. Ccrops, apportant des lois utiles de l'gypte, qui a
t pour la Grce la source des lettres et des bonnes moeurs, adoucit les
naturels farouches des bourgs de l'Attique, et les unt par les liens de
la socit. Il fut juste, humain, compatissant; il laissa les peuples
dans l'abondance, et sa famille dans la mdiocrit; ne voulant point que
ses enfants eussent l'autorit aprs lui, parce qu'il jugeait que
d'autres en taient plus dignes.

Il faut que je te montre aussi, dans cette petite valle, richthon, qui
inventa l'usage de l'argent pour la monnaie: il le fit en vue de
faciliter le commerce entre les les de la Grce; mais il prvit
l'inconvnient attach  cette invention. Appliquez-vous, disait-il 
tous les peuples,  multiplier chez vous les richesses naturelles, qui
sont les vritables: cultivez la terre pour avoir une grande abondance
de bl, de vin, d'huile et de fruits; ayez des troupeaux innombrables
qui vous nourrissent de leur lait, et qui vous couvrent de leur laine:
par l vous vous mettrez en tat de ne craindre jamais la pauvret. Plus
vous aurez d'enfants, plus vous serez riches, pourvu que vous les
rendiez laborieux; car la terre est inpuisable, et elle augmente sa
fcondit  proportion du nombre de ses habitants qui ont soin de la
cultiver: elle les paye tous libralement de leurs peines; au lieu
qu'elle se rend avare et ingrate pour ceux qui la cultivent
ngligemment. Attachez-vous donc principalement aux vritables richesses
qui satisfont aux vrais besoins de l'homme. Pour l'argent monnay, il ne
faut en faire aucun cas, qu'autant qu'il est ncessaire, ou pour les
guerres invitables qu'on a  soutenir au dehors, ou pour le commerce
des marchandises ncessaires qui manquent dans votre pays: encore
serait-il  souhaiter qu'on laisst tomber le commerce  l'gard de
toutes les choses qui ne servent qu' entretenir le luxe, la vanit et
la mollesse.

Ce sage richthon disait souvent: Je crains bien, mes enfants, de vous
avoir fait un prsent funeste en vous donnant l'invention de la monnaie.
Je prvois qu'elle excitera l'avarice, l'ambition, le faste; qu'elle
entretiendra une infinit d'arts pernicieux, qui ne vont qu' amollir et
 corrompre les moeurs; qu'elle vous dgotera de l'heureuse simplicit,
qui fait tout le repos et toute la sret de la vie; qu'enfin elle vous
fera mpriser l'agriculture, qui est le fondement de la vie humaine et
la source de tous les vrais biens: mais les dieux sont tmoins que j'ai
eu le coeur pur en vous donnant cette invention utile en elle-mme.
Enfin, quand richthon aperut que l'argent corrompait les peuples,
comme il l'avait prvu, il se retira de douleur sur une montagne
sauvage, o il vcut pauvre et loign des hommes, jusqu' une extrme
vieillesse, sans vouloir se mler du gouvernement des villes.

Peu de temps aprs lui, on vit paratre dans la Grce le fameux
Triptolme,  qui Crs avait enseign l'art de cultiver les terres, et
de les couvrir tous les ans d'une moisson dore. Ce n'est pas que les
hommes ne connussent dj le bl, et la manire de le multiplier en le
semant: mais ils ignoraient la perfection du labourage; et Triptolme,
envoy par Crs, vint, la charrue en main, offrir les dons de la desse
 tous les peuples qui auraient assez de courage pour vaincre leur
paresse naturelle, et pour s'adonner  un travail assidu. Bientt
Triptolme apprit aux Grecs  fendre la terre, et  la fertiliser en
dchirant son sein: bientt les moissonneurs ardents et infatigables
firent tomber, sous leurs faucilles tranchantes, les jaunes pis qui
couvraient les campagnes: les peuples mme sauvages et farouches, qui
couraient pars  et l dans les forts d'pire et d'tolie pour se
nourrir de gland, adoucirent leurs moeurs, et se soumirent  des lois,
quand ils eurent appris  faire crotre des moissons et  se nourrir de
pain. Triptolme fit sentir aux Grecs le plaisir qu'il y a  ne devoir
ses richesses qu' son travail, et  trouver dans son champ tout ce
qu'il faut pour rendre la vie commode et heureuse. Cette abondance si
simple et si innocente, qui est attache  l'agriculture, les fit
souvenir des sages conseils d'richthon. Ils mprisrent l'argent et
toutes les richesses artificielles, qui ne sont richesses qu'en
imagination, qui tentent les hommes de chercher des plaisirs dangereux,
et qui les dtournent du travail, o ils trouveraient tous les biens
rels, avec des moeurs pures, dans une pleine libert. On comprit donc
qu'un champ fertile et bien cultiv est le vrai trsor d'une famille
assez sage pour vouloir vivre frugalement comme ses pres ont vcu.
Heureux les Grecs, s'ils taient demeurs fermes dans ces maximes, si
propres  les rendre puissants, libres, heureux, et dignes de l'tre par
une solide vertu! Mais, hlas! ils commencent  admirer les fausses
richesses, ils ngligent peu  peu les vraies, et ils dgnrent de
cette merveilleuse simplicit.

O mon fils, tu rgneras un jour; alors souviens-toi de ramener les
hommes  l'agriculture, d'honorer cet art, de soulager ceux qui s'y
appliquent, et de ne souffrir point que les hommes vivent ni oisifs, ni
occups  des arts qui entretiennent le luxe et la mollesse. Ces deux
hommes, qui ont t si sages sur la terre, sont ici chris des dieux.
Remarque, mon fils, que leur gloire surpasse autant celle d'Achille et
des autres hros qui n'ont excell que dans les combats, qu'un doux
printemps est au-dessus de l'hiver glac, et que la lumire du soleil
est plus clatante que celle de la lune.

Pendant qu'Arcsius parlait de la sorte, il aperut que Tlmaque avait
toujours les yeux arrts du ct d'un petit bois de lauriers, et d'un
ruisseau bord de violettes, de roses, de lis, et de plusieurs autres
fleurs odorifrantes, dont les vives couleurs ressemblaient  celles
d'Iris, quand elle descend du ciel sur la terre pour annoncer  quelque
mortel les ordres des dieux. C'tait le grand roi Ssostris, que
Tlmaque reconnut dans ce beau lieu; il tait mille fois plus
majestueux qu'il ne l'avait jamais t sur son trne d'gypte. Des
rayons d'une lumire douce sortaient de ses yeux, et ceux de Tlmaque
en taient blouis. A le voir, on et cru qu'il tait enivr de nectar,
tant l'esprit divin l'avait mis dans un transport au-dessus de la raison
humaine, pour rcompenser ses vertus.

Tlmaque dit  Arcsius: Je reconnais,  mon pre, Ssostris, ce roi
d'gypte, que j'y ai vu, il n'y a pas longtemps. Le voil, rpondit
Arcsius; et tu vois, par son exemple, combien les dieux sont
magnifiques  rcompenser les bons rois. Mais il faut que tu saches que
toute cette flicit n'est rien en comparaison de celle qui lui tait
destine, si une trop grande prosprit ne lui et fait oublier les
rgles de la modration et de la justice. La passion de rabaisser
l'orgueil et l'insolence des Tyriens l'engagea  prendre leur ville.
Cette conqute lui donna le dsir d'en faire d'autres: il se laissa
sduire par la vaine gloire des conqurants; il subjugua, ou, pour mieux
dire, il ravagea toute l'Asie. A son retour en gypte, il trouva que son
frre s'tait empar de la royaut, et avait altr, par un gouvernement
injuste, les meilleures lois du pays. Ainsi ses grandes conqutes ne
servirent qu' troubler son royaume. Mais ce qui le rendit plus
inexcusable, c'est qu'il fut enivr de sa propre gloire: il fit atteler
 un char les plus superbes d'entre les rois qu'il avait vaincus. Dans
la suite, il reconnut sa faute, et eut honte d'avoir t si inhumain.
Tel fut le fruit de ses victoires. Voil ce que les conqurants font
contre leurs tats et contre eux-mmes, en voulant usurper ceux de leurs
voisins. Voil ce qui fit dchoir un roi d'ailleurs si juste et si
bienfaisant; et c'est ce qui diminue la gloire que les dieux lui-avaient
prpare.

Ne vois-tu pas cet autre, mon fils, dont la blessure parait si
clatante? C'est un roi de Carie, nomm Dioclides qui se dvoua pour son
peuple dans une bataille, parce que l'oracle avait dit que, dans la
guerre des Cariens et des Lyciens, la nation dont le roi prirait serait
victorieuse.

Considre cet autre; c'est un sage lgislateur, qui, ayant donn  sa
nation des lois propres  les rendre bons et heureux, leur ft jurer
qu'ils ne violeraient aucune de ces lois pendant son absence; aprs
quoi, il partit, s'exila lui-mme de sa patrie, et mourut pauvre dans
une terre trangre, pour obliger son peuple, par ce serment,  garder 
jamais des lois si utiles.

Cet autre, que tu vois, est Eunsyme, roi des Pyliens, et un des
anctres du sage Nestor. Dans une peste qui ravageait la terre, et qui
couvrait de nouvelles ombres les bords de l'Achron, il demanda aux
dieux d'apaiser leur colre, en payant, par sa mort, pour tant de
milliers d'hommes innocents. Les dieux l'exaucrent, et lui firent
trouver ici la vraie royaut, dont toutes celles de la terre ne sont
que de vaines ombres.

Ce vieillard, que tu vois couronn de fleurs, est le fameux Blus: il
rgna en gypte, et il pousa Anchino, fille du dieu Nilus, qui cache
la source de ses eaux, et qui enrichit les terres qu'il arrose par ses
inondations. Il eut deux fils: Danas, dont tu sais l'histoire; et
gyptus, qui donna son nom  ce beau royaume. Blus se croyait plus
riche par l'abondance o il mettait son peuple, et par l'amour de ses
sujets pour lui, que par tous les tributs qu'il aurait pu leur imposer.
Ces hommes, que tu crois morts, vivent, mon fils; et c'est la vie qu'on
trane misrablement sur la terre qui n'est qu'une mort: les noms
seulement sont changs. Plaise aux dieux de te rendre assez bon pour
mriter cette vie heureuse, que rien ne peut plus finir ni troubler!
Hte-toi, il en est temps, d'aller chercher ton pre. Avant que de le
trouver, hlas! que tu verras rpandre de sang! Mais quelle gloire
t'attend dans les campagnes de l'Hesprie! Souviens-toi des conseils du
sage Mentor; pourvu que tu les suives, ton nom sera grand parmi tous les
peuples et parmi tous les sicles.

Il dit; et aussitt il conduisit Tlmaque vers la porte d'ivoire, par
o l'on peut sortir du tnbreux empire de Pluton*. Tlmaque, les
larmes aux yeux, le quitta sans pouvoir l'embrasser; et, sortant de ces
sombres lieux, il retourna en diligence vers le camp des allis, aprs
avoir rejoint, sur le chemin, les deux jeunes Crtois qui l'avaient
accompagn jusques auprs de la caverne, et qui n'espraient plus le
revoir.




LIVRE QUINZIME.

SOMMAIRE.

Tlmaque, dans une assemble des chefs de l'arme, combat la politique
qui leur inspirait le dessein de surprendre Venuse, que les deux partis
taient convenus de laisser en dpt entre les mains des Lucaniens.--Il
fait voir sa sagesse et sa prudence  l'occasion de deux
transfuges.--L'un des deux, Acante tait charg par Adraste de
l'empoisonner; l'autre, Dioscore, offrait aux allis la tte
d'Adrastre--Dans le combat qui s'engage ensuite, Tlmaque excite
l'admiration universelle par sa valeur.--En cherchant Adraste dans la
mle, il porte partout la mort sur son passage.--Adraste, de son cot,
entour de l'lite de ses troupes, cherche Tlmaque et fait un horrible
carnage des allis.--Ils se joignent enfin.--Tlmaque terrasse Adraste
et le rduit  lui demander la vie.--Tlmaque la lui accorde
gnreusement; mais Adraste,  peine relev, veut surprendre son
vainqueur par un coup imprvu.--Tlmaque le saisit de nouveau et le
perce de son glaive.--Alors les Dauniens tendent la main aux allis en
signe de rconciliation, et demandent, pour unique condition de paix,
qu'on leur permette de choisir un roi de leur nation pour effacer
l'opprobre dont Adraste avait couvert la royaut.


Cependant les chefs de l'arme s'assemblrent pour dlibrer s'il
fallait s'emparer de Venuse[51]. C'tait une ville forte, qu'Adraste
avait autrefois usurpe sur ses voisins, les Apuliens-Peuctes. Ceux-ci
taient entrs contre lui dans la ligue, pour redemander justice sur
cette invasion. Adraste, pour les apaiser, avait mis cette ville en
dpt entre les mains des Lucaniens: mais il avait corrompu par argent
et la garnison lucanienne, et celui qui la commandait: de faon que la
nation des Lucaniens avait moins d'autorit effective que lui dans
Venuse; et les Apuliens, qui avaient consenti que la garnison lucanienne
gardt Venuse, avaient t tromps dans cette ngociation.

Un citoyen de Venuse, nomm Dmophante, avait offert secrtement aux
allis de leur livrer, la nuit, une des portes de la ville. Cet avantage
tait d'autant plus grand, qu'Adraste avait mis toutes ses provisions de
guerre et de bouche dans un chteau voisin de Venuse, qui ne pouvait se
dfendre si Venuse tait prise, Philoctte et Nestor avaient dj opin
qu'il fallait profiter d'une si heureuse occasion. Tous les chefs,
entrans par leur autorit, et blouis par l'utilit d'une facile
entreprise, applaudissaient  ce sentiment; mais Tlmaque,  son
retour, fit les derniers efforts pour les en dtourner.

Je n'ignore pas, leur dit-il, que si jamais un homme a mrit d'tre
surpris et tromp, c'est Adraste, lui qui a si souvent tromp tout le
monde. Je vois bien qu'en surprenant Venuse, vous ne feriez que vous
mettre en possession d'une ville qui vous appartient, puisqu'elle est
aux Apuliens, qui sont un des peuples de votre ligue.

J'avoue que vous le pourriez faire avec d'autant plus d'apparence de
raison, qu'Adraste, qui a mis cette ville en dpt, a corrompu le
commandant et la garnison, pour y entrer quand il le jugera  propos.
Enfin, je comprends, comme vous, que, si vous preniez Venuse, vous
seriez matres, ds le lendemain, du chteau o sont tous les
prparatifs de guerre qu'Adraste y a assembls, et qu'ainsi vous
finiriez en deux jours cette guerre si formidable. Mais ne vaut-il pas
mieux prir, que vaincre par de tels moyens? Faut-il repousser la fraude
par la fraude? Sera-t-il dit que tant de rois, ligus pour punir l'impie
Adraste de ses tromperies, seront trompeurs comme lui? S'il nous est
permis de faire comme Adraste, il n'est point coupable, et nous avons
tort de vouloir le punir. Quoi! l'Hesprie entire, soutenue de tant de
colonies grecques et de hros revenus du sige de Troie, n'a-t-elle
point d'autres armes contre la perfidie et les parjures d'Adraste, que
la perfidie et le parjure? vous avez jur par des choses les plus
sacres, que vous laisseriez Venuse en dpt dans les mains des
Lucaniens. La garnison lucanienne, dites-vous, est corrompue par
l'argent d'Adraste. Je le crois comme vous: mais cette garnison est
toujours  la solde des Lucaniens; elle n'a point refus de leur obir;
elle a gard, du moins en apparence, la neutralit. Adraste ni les siens
ne sont jamais entrs dans Venuse: le trait subsiste; votre serment
n'est point oubli des dieux. Ne gardera-t-on les paroles donnes, que
quand on manquera de prtextes plausibles pour les violer? Ne sera-t-on
fidle et religieux pour les serments, que quand on n'aura rien  gagner
en violant sa foi? Si l'amour de la vertu et la crainte des dieux ne
vous touchent plus, au moins soyez touchs de votre rputation et de
votre intrt. Si vous montrez au monde cet exemple pernicieux, de
manquer de parole, et de violer votre serment pour terminer une guerre,
quelles guerres n'exciterez-vous point par cette conduite impie! Quel
voisin ne sera pas contraint de craindre tout de vous, et de vous
dtester? Qui pourra dsormais, dans les ncessits les plus pressantes,
se fier  vous? Quelle sret pourrez-vous donner quand vous voudrez
tre sincres, et qu'il vous importera de persuader  vos voisins votre
sincrit? Sera-ce un trait solennel? vous en aurez foul un aux pieds.
Sera-ce un serment? h! ne saura-t-on pas que vous comptez les dieux
pour rien, quand vous esprez tirer du parjure quelque avantage? La paix
n'aura donc pas plus de sret que la guerre  votre gard. Tout ce qui
viendra de vous sera reu comme une guerre, ou feinte, ou dclare: vous
serez les ennemis perptuels de tous ceux qui auront le malheur d'tre
vos voisins; toutes les affaires qui demandent de la rputation de
probit, et de la confiance, vous deviendront impossibles: vous n'aurez
plus de ressource pour faire croire ce que vous promettrez. Voici,
ajouta Tlmaque, un intrt encore plus pressant qui doit vous frapper,
s'il vous reste quelque sentiment de probit et quelque prvoyance sur
vos intrts: c'est qu'une conduite si trompeuse attaque par le dedans
toute votre ligue, et va la ruiner; votre parjure va faire triompher
Adraste.

A ces paroles, toute l'assemble mue lui demandait comment il osait
dire qu'une action qui donnerait une victoire certaine  la ligue
pouvait la ruiner. Comment, leur rpondit-il, pourrez-vous vous confier
les uns aux autres, si une fois vous rompez l'unique lien de la socit
et de la confiance, qui est la bonne foi? Aprs que vous aurez pos pour
maxime, qu'on peut violer les rgles de la probit et de la fidlit
pour un grand intrt, qui d'entre vous pourra se fier  un autre, quand
cet autre pourra trouver un grand avantage  lui manquer de parole et 
le tromper? O en serez-vous? Quel est celui d'entre vous qui ne voudra
point prvenir les artifices de son voisin par les siens? Que devient
une ligue de tant de peuples, lorsqu'ils sont convenus entre eux, par
une dlibration commune, qu'il est permis de surprendre son voisin, et
de violer la foi donne? Quelle sera votre dfiance mutuelle, votre
division, votre ardeur  vous dtruire les uns les autres! Adraste
n'aura plus besoin de vous attaquer; vous vous dchirerez assez
vous-mmes; vous justifierez ses perfidies.

O rois sages et magnanimes,  vous qui commandez avec tant d'exprience
sur des peuples innombrables, ne ddaignez pas d'couter les conseils
d'un jeune homme! Si vous tombiez dans les plus affreuses extrmits o
la guerre prcipite quelquefois les hommes, il faudrait vous relever par
votre vigilance et par les efforts de votre vertu; car le vrai courage
ne se laisse jamais abattre. Mais si vous aviez une fois rompu la
barrire de l'honneur et de la bonne foi, cette perte est irrparable;
vous ne pourriez plus rtablir ni la confiance ncessaire aux succs de
toutes les affaires importantes, ni ramener les hommes aux principes de
la vertu, aprs que vous leur auriez appris  les mpriser. Que
craignez-vous? N'avez-vous pas assez de courage pour vaincre sans
tromper? Votre vertu, jointe aux forces de tant de peuples, ne vous
suffit-elle pas? Combattons, mourons s'il le faut, plutt que de vaincre
si indignement. Adraste, l'impie Adraste est dans nos mains, pourvu que
nous ayons horreur d'imiter sa lchet et sa mauvaise foi.

Lorsque Tlmaque acheva ce discours, il sentit que la douce persuasion
avait coul de ses lvres, et avait pass jusqu'au fond des coeurs. Il
remarqua un profond silence dans l'assemble; chacun pensait, non  lui
ni aux grces de ses paroles, mais  la force de la vrit qui se
faisait sentir dans la suite de son raisonnement: l'tonnement, tait
peint sur les visages. Enfin, on entendit un murmure sourd qui se
rpandait peu  peu dans l'assemble; les uns regardaient les autres, et
n'osaient parler les premiers; on attendait que les chefs de l'arme se
dclarassent; et chacun avait de la peine  retenir ses sentiments.
Enfin, le grave Nestor pronona ces paroles:

Digne fils d'Ulysse, les dieux vous ont fait parler; et Minerve, qui a
tant de fois inspir votre pre, a mis dans votre coeur le conseil sage
et gnreux que vous avez donn. Je ne regarde point votre jeunesse; je
ne considre que Minerve dans tout ce que vous venez de dire. Vous avez
parl pour la vertu; sans elle les plus grands avantages sont de vraies
pertes; sans elle on s'attire bientt la vengeance de ses ennemis, la
dfiance de ses allis, l'horreur de tous les gens de bien, et la juste
colre des dieux. Laissons donc Venuse entre les mains des Lucaniens, et
ne songeons plus qu' vaincre Adraste par notre courage.

Il dit, et toute l'assemble applaudit  ces sages paroles; mais, en
applaudissant, chacun tonn tournait les yeux vers le fils d'Ulysse, et
on croyait voir reluire en lui la sagesse de Minerve, qui l'inspirait.

Il s'leva bientt une autre question dans le conseil des rois, o il
n'acquit pas moins de gloire. Adraste, toujours cruel et perfide, envoya
dans le camp un transfuge nomm Acante, qui devait empoisonner les plus
illustres chefs de l'arme: surtout il avait ordre de ne rien pargner
pour faire mourir le jeune Tlmaque, qui tait dj la terreur des
Dauniens. Tlmaque, qui avait trop de courage et de candeur pour tre
enclin  la dfiance, reut sans peine avec amiti ce malheureux qui
avait vu Ulysse en Sicile, et qui lui racontait les aventures de ce
hros. Il le nourrissait, et tchait de le consoler dans son malheur;
car Acante se plaignait d'avoir t tromp et trait indignement par
Adraste. Mais c'tait nourrir et rchauffer dans son sein une vipre
venimeuse toute prte  faire une blessure mortelle.

On surprit un autre transfuge, nomm Arion, qu'Acante envoyait vers
Adraste pour lui apprendre l'tat du camp des allis, et pour lui
assurer qu'il empoisonnerait, le lendemain, les principaux rois avec
Tlmaque, dans un festin que celui-ci leur devait donner. Arion pris
avoua sa trahison. On souponna qu'il tait d'intelligence avec Acante,
parce qu'ils taient bons amis; mais Acante, profondment dissimul et
intrpide, se dfendait avec tant d'art, qu'on ne pouvait le convaincre,
ni dcouvrir le fond de la conjuration.

Plusieurs des rois furent d'avis qu'il fallait, dans le doute, sacrifier
Acante  la sret publique. Il faut, disaient-ils, le faire mourir; la
vie d'un seul homme n'est rien, quand il s'agit d'assurer celles de tant
de rois. Qu'importe qu'un innocent prisse, quand il s'agit de conserver
ceux qui reprsentent les dieux au milieu des hommes?

Quelle maxime inhumaine! quelle politique barbare! rpondait Tlmaque.
Quoi! vous tes si prodigues du sang humain,  vous qui tes tablis les
pasteurs des hommes, et qui ne commandez sur eux que pour les conserver,
comme un pasteur conserve son troupeau! Vous tes donc les loups cruels,
et non pas les pasteurs; du moins vous n'tes pasteurs que pour tondre
et pour corcher le troupeau, au lieu de le conduire dans les pturages.
Selon vous, on est coupable ds que l'on est accus; un soupon mrite
la mort; les innocents sont  la merci des envieux et des calomniateurs:
 mesure que la dfiance tyrannique crotra dans vos coeurs, il faudra
aussi vous gorger plus de victimes.

Tlmaque disait ces paroles avec une autorit et une vhmence qui
entranait les coeurs, et qui couvrait de honte les auteurs d'un si lche
conseil. Ensuite, se radoucissant, il leur dit: Pour moi, je n'aime pas
assez la vie pour vouloir vivre  ce prix; j'aime mieux qu'Acante soit
mchant que si je l'tais; et qu'il m'arrache la vie par une trahison,
que si je le faisais prir injustement, dans le doute. Mais coutez, 
vous qui, tant tablis rois, c'est--dire juges des peuples, devez
savoir juger les hommes avec justice, prudence et modration,
laissez-moi interroger Acante en votre prsence.

Aussitt il interroge cet homme sur son commerce avec Arion; il le
presse sur une infinit de circonstances; il fait semblant plusieurs
fois de le renvoyer  Adraste comme un transfuge digne d'tre puni, pour
observer s'il aurait peur d'tre ainsi renvoy, ou non; mais le visage
et la voix d'Acante demeurrent tranquilles; et Tlmaque en conclut
qu'Acante pouvait n'tre pas innocent. Enfin, ne pouvant tirer la vrit
du fond de son coeur, il lui dit: Donnez-moi votre anneau, je veux
l'envoyer  Adraste. A cette demande de son anneau, Acante plit, et fut
embarrass. Tlmaque, dont les yeux taient toujours attachs sur lui,
l'aperut; il prit cet anneau. Je m'en vais, lui dit-il, l'envoyer 
Adraste par les mains d'un Lucanien nomm Polytrope, que vous
connaissez, et qui paratra y aller secrtement de votre part. Si nous
pouvons dcouvrir par cette voie votre intelligence avec Adraste, on
vous fera prir impitoyablement par les tourments les plus cruels: si,
au contraire, vous avouez ds  prsent votre faute, on vous la
pardonnera, et on se contentera de vous envoyer dans une le de la mer,
o vous ne manquerez de rien. Alors Acante avoua tout; et Tlmaque
obtint des rois qu'on lui donnerait la vie, parce qu'il la lui avait
promise. On l'envoya dans une des les chinades*, o il vcut en paix.

Peu de temps aprs, un Daunien d'une naissance obscure, mais d'un esprit
violent et hardi, nomm Dioscore, vint la nuit dans le camp des allis
leur offrir d'gorger dans sa tente le roi Adraste. Il le pouvait, car
on est matre de la vie des autres quand on ne compte plus pour rien la
sienne. Cet homme ne respirait que la vengeance, parce que Adraste lui
avait enlev sa femme, qu'il aimait perdument, et qui tait gale en
beaut  Vnus mme. Il tait rsolu, ou de faire prir Adraste et de
reprendre sa femme, ou de prir lui-mme. Il avait des intelligences
secrtes pour entrer la nuit dans la tente du roi, et pour tre favoris
dans son entreprise par plusieurs capitaines dauniens; mais il croyait
avoir besoin que les rois allis attaquassent en mme temps le camp
d'Adraste, afin que, dans ce trouble, il pt plus facilement se sauver,
et enlever sa femme. Il tait content de prir, s'il ne pouvait
l'enlever aprs avoir tu le roi.

Aussitt que Dioscore eut expliqu aux rois son dessein, tout le monde
se tourna vers Tlmaque, comme pour lui demander une dcision. Les
dieux, rpondit-il, qui nous ont prservs des tratres, nous dfendent
de nous en servir. Quand mme nous n'aurions pas assez de vertu pour
dtester la trahison, notre seul intrt suffirait pour la rejeter: ds
que nous l'aurons autorise par notre exemple, nous mriterons qu'elle
se tourne contre nous: ds ce moment, qui d'entre nous sera en sret?
Adraste pourra bien viter le coup qui le menace, et la faire retomber
sur les rois allis. La guerre ne sera plus une guerre; la sagesse et la
vertu ne seront plus d'aucun usage: on ne verra plus que perfidie,
trahison et assassinats. Nous en ressentirons nous-mmes les funestes
suites, et nous le mriterons, puisque nous aurons autoris le plus
grand des maux. Je conclus donc qu'il faut renvoyer le tratre 
Adraste. J'avoue que ce roi ne le mrite pas; mais toute l'Hesprie et
toute la Grce, qui ont les yeux sur nous, mritent que nous tenions
cette conduite pour en tre estims. Nous nous devons  nous-mmes, et
plus encore aux justes dieux, cette horreur de la perfidie.

Aussitt on envoya Dioscore  Adraste, qui frmit du pril o il avait
t, et qui ne pouvait assez s'tonner de la gnrosit de ses ennemis;
car les mchants ne peuvent comprendre la pure vertu. Adraste admirait,
malgr lui, ce qu'il venait de voir, et n'osait le louer. Cette action
noble des allis rappelait un honteux souvenir de toutes ses tromperies
et de toutes ses cruauts. Il cherchait  rabaisser la gnrosit de ses
ennemis, et tait honteux de paratre ingrat, pendant qu'il leur devait
la vie: mais les hommes corrompus s'endurcissent bientt contre tout ce
qui pourrait les toucher. Adraste, qui vit que la rputation des allis
augmentait tous les jours, crut qu'il tait press de faire contre eux
quelque action clatante: comme il n'en pouvait faire aucune de vertu,
il voulut du moins tcher de remporter quelque grand avantage sur eux
par les armes, et il se hta de combattre.

Le jour du combat tant venu,  peine l'Aurore ouvrait au soleil les
portes de l'Orient, dans un chemin sem de roses, que le jeune
Tlmaque, prvenant par ses soins la vigilance des plus vieux
capitaines, s'arracha d'entre les bras du doux sommeil, et mit en
mouvement tous les officiers. Son casque, couvert de crins flottants,
brillait dj sur sa tte, et sa cuirasse sur son dos blouissait les
yeux de toute l'arme: l'ouvrage de Vulcain avait, outre sa beaut
naturelle, l'clat de l'gide qui y tait cache. Il tenait sa lance
d'une main; de l'autre, il montrait les divers postes qu'il fallait
occuper. Minerve avait mis dans ses yeux un feu divin, et sur son visage
une majest fire qui promettait dj la victoire*. Il marchait; et tous
les rois, oubliant leur ge et leur dignit, se sentaient entrans par
une force suprieure qui leur faisait suivre ses pas. La faible Jalousie
ne peut plus entrer dans les coeurs; tout cde  celui que Minerve
conduit invisiblement par la main. Son action n'avait rien d'imptueux
ni de prcipit; il tait doux, tranquille, patient, toujours prt 
couter les autres et  profiter de leurs conseils; mais actif,
prvoyant, attentif aux besoins les plus loigns, arrangeant toutes
choses  propos, ne s'embarrassant de rien, et n'embarrassant point les
autres: excusant les fautes, rparant les mcomptes, prvenant les
difficults, ne demandant jamais rien de trop  personne, inspirant
partout la libert et la confiance. Donnait-il un ordre, c'tait dans
les termes les plus simples et les plus clairs. Il le rptait pour
mieux instruire celui qui devait l'excuter: il voyait dans ses yeux
s'il l'avait bien compris: il lui faisait ensuite expliquer
familirement comment il avait compris ses paroles, et le principal but
de son entreprise. Quand il avait ainsi prouv le bon sens de celui
qu'il envoyait, et qu'il l'avait fait entrer dans ses vues, il ne le
faisait partir qu'aprs lui avoir donn quelque marque d'estime et de
confiance pour l'encourager. Ainsi, tous ceux qu'il envoyait taient
pleins d'ardeur pour lui plaire et pour russir: mais ils n'taient
point gns par la crainte qu'il leur imputerait les mauvais succs; car
il excusait toutes les fautes qui ne venaient point de mauvaise volont.

L'horizon paraissait rouge et enflamm par les premiers rayons du
soleil; la mer tait pleine des feux du jour naissant. Toute la cte
tait couverte d'hommes d'armes, de chevaux, et de chariots en
mouvement: c'tait un bruit confus, semblable  celui des flots en
courroux, quand Neptune excite, au fond de ses abmes, les noires
temptes. Ainsi Mars commenait, par le bruit des armes et par
l'appareil frmissant de la guerre,  semer la rage dans tous les coeurs.
La campagne tait pleine de piques hrisses, semblables aux pis qui
couvrent les sillons fertiles dans le temps des moissons. Dj s'levait
un nuage de poussire qui drobait peu  peu aux yeux des hommes la
terre et le ciel. La confusion, l'horreur, le carnage, l'impitoyable
mort, s'avanaient.

A peine les premiers traits taient jets, que Tlmaque, levant les
yeux et les mains vers le ciel, pronona ces paroles: O Jupiter, pre
des dieux et des hommes, vous voyez de notre ct la justice et la paix,
que nous n'avons point eu honte de chercher. C'est  regret que nous
combattons; nous voudrions pargner le sang des hommes; nous ne hassons
point cet ennemi mme, quoiqu'il soit cruel, perfide et sacrilge. Voyez
et dcidez entre lui et nous: s'il faut mourir, nos vies sont dans vos
mains: s'il faut dlivrer l'Hesprie et abattre le tyran, ce sera votre
puissance et la sagesse de Minerve, votre fille, qui nous donnera la
victoire; la gloire vous en sera due. C'est vous qui, la balance en
main, rglez le sort des combats: nous combattons pour vous; et, puisque
vous tes juste, Adraste est plus votre ennemi que le ntre. Si votre
cause est victorieuse, avant la fin du jour le sang d'une hcatombe
entire ruissellera sur vos autels.

Il dit, et  l'instant il poussa ses coursiers fougueux et cumants dans
les rangs les plus presss des ennemis. Il rencontra d'abord Pnandre,
Locrien, couvert de la peau d'un lion qu'il avait tu dans la Cilicie,
pendant qu'il y avait voyag: il tait arm, comme Hercule, d'une massue
norme; sa taille et sa force le rendaient semblable aux gants. Ds
qu'il vit Tlmaque, il mprisa sa jeunesse et la beaut de son visage.
C'est bien  toi, dit-il, jeune effmin,  nous disputer la gloire des
combats! va, enfant, va parmi les ombres chercher ton pre. En disant
ces paroles, il lve sa massue noueuse, pesante, arme de pointes de
fer; elle parat comme un mt de navire: chacun craint le coup de sa
chute. Elle menace la tte du fils d'Ulysse; mais il se dtourne du
coup, et s'lance sur Priandre avec la rapidit d'un aigle qui fend les
airs. La massue, en tombant, brise une roue d'un char auprs de celui de
Tlmaque. Cependant le jeune Grec perce d'un trait Priandre  la
gorge; le sang qui coule  gros bouillons de sa large plaie touffe sa
voix: ses chevaux fougueux, ne sentant plus sa main dfaillante, et les
rnes flottant sur leur cou, s'emportent a et l: il tombe de dessus
son char, les yeux dj ferms  la lumire, et la ple mort tant dj
peinte sur son visage dfigur. Tlmaque eut piti de lui; il donna
aussitt son corps  ses domestiques, et garda, comme une marque de sa
victoire, la peau du lion avec la massue.

Ensuite il cherche Adraste dans la mle; mais, en le cherchant, il
prcipite dans les enfers une foule de combattants: Hile, qui avait
attel  son char deux coursiers semblables  ceux du Soleil, et nourris
dans les vastes prairies qu'arrose l'Aufide[52]; Dmolon, qui, dans la
Sicile, avait presque gal rix dans les combats du ceste; Crantor, qui
avait t hte et ami d'Hercule, lorsque ce fils de Jupiter, passant
dans l'Hesprie, y ta la vie  l'infme Cacus; Mncrate, qui
ressemblait, disait-on,  Pollux dans la lutte; Hippocoon, Salapien, qui
imitait l'adresse et la bonne grce de Castor pour mener un cheval; le
fameux chasseur Eurymde, toujours teint du sang des ours et des
sangliers qu'il tuait dans les sommets couverts de neige du froid
Apennin, et qui avait t, disait-on, si cher  Diane, qu'elle lui avait
appris elle-mme  tirer des flches; Nicostrate, vainqueur d'un gant
qui vomissait le feu dans les rochers du mont Gargan[53]; Clanthe, qui
devait pouser la jeune Pholo, fille du fleuve Liris[54]. Elle avait
t promise par son pre  celui qui la dlivrerait d'un serpent ail
qui tait n sur les bords du fleuve, et qui devait la dvorer dans peu
de jours, suivant la prdiction d'un oracle. Ce jeune homme, par un
excs d'amour, se dvoua pour tuer le monstre; il russit: mais il ne
put goter le fruit de sa victoire; et pendant que Pholo, se prparant
 un doux hymne, attendait impatiemment Clanthe, elle apprit qu'il
avait suivi Adraste dans les combats, et que la Parque avait tranch
cruellement ses jours. Elle remplit de ses gmissements les bois et les
montagnes qui sont auprs du fleuve; elle noya ses yeux de larmes,
arracha ses beaux cheveux blonds, oublia les guirlandes de fleurs
qu'elle avait accoutum de cueillir, et accusa le ciel d'injustice.
Comme elle ne cessait de pleurer nuit et jour, les dieux, touchs de ses
regrets, et presss par les prires du fleuve, mirent fin  sa douleur.
A force de verser des larmes, elle fut tout  coup change en fontaine,
qui, coulant dans le sein du fleuve, va joindre ses eaux  celles du
dieu son pre: mais l'eau de cette fontaine est encore amre; l'herbe du
rivage ne fleurit jamais; et on ne trouve d'autre ombrage que celui des
cyprs sur ces tristes bords.

Cependant Adraste, qui apprit que Tlmaque rpandait de tous cts la
terreur, le cherchait avec empressement. Il esprait de vaincre
facilement le fils d'Ulysse dans un ge encore si tendre, et il menait
autour de lui trente Dauniens d'une force, d'une adresse et d'une audace
extraordinaire, auxquels il avait promis de grandes rcompenses, s'ils
pouvaient, dans le combat, faire prir Tlmaque, de quelque manire que
ce pt tre. S'il l'et rencontr dans ce commencement du combat, sans
doute ces trente hommes, environnant le char de Tlmaque, pendant
qu'Adraste l'aurait attaqu de front, n'auraient eu aucune peine  le
tuer: mais Minerve les fit garer.

Adraste crut voir et entendre Tlmaque dans un endroit de la plaine
enfonc au pied d'une colline, o il y avait une foule de combattants;
il court, il vole, il veut se rassasier de sang: mais, au lieu de
Tlmaque, il aperoit le vieux Nestor, qui, d'une main tremblante,
jetait au hasard quelques traits inutiles*. Adraste, dans sa fureur,
veut le percer; mais une troupe de Pyliens se jeta autour de Nestor.
Alors une nue de traits obscurcit l'air et couvrit tous les
combattants; on n'entendait que les cris plaintifs des mourants, et le
bruit des armes de ceux qui tombaient dans la mle; la terre gmissait
sous un monceau de morts; des ruisseaux de sang coulaient de toutes
parts. Bellone et Mars, avec les Furies infernales, vtues de robes
toutes dgouttantes de sang, repaissaient leurs yeux cruels de ce
spectacle, et renouvelaient sans cesse la rage dans les coeurs. Ces
divinits ennemies des hommes repoussaient loin des deux partis la Piti
gnreuse, la Valeur modre, la douce Humanit. Ce n'tait plus, dans
cet amas confus d'hommes acharns les uns sur les autres, que massacre,
vengeance, dsespoir, et fureur brutale; la sage et invincible Pallas
elle-mme l'ayant vu, frmit, et recula d'horreur.

Cependant Philoctte, marchant  pas lents, et tenant dans ses mains les
flches d'Hercule, se htait d'aller au secours de Nestor. Adraste,
n'ayant pu atteindre le divin vieillard, avait lanc ses traits sur
plusieurs Pyliens auxquels il avait fait mordre la poudre. Dj il avait
abattu Ctsilas, si lger  la course, qu' peine il imprimait la trace
de ses pas dans le sable*, et qu'il devanait en son pays les plus
rapides flots de l'Eurotas[55] et de l'Alphe[56]. A ses pieds taient
tombs Eutyphron, plus beau qu'Hylas, aussi ardent chasseur
qu'Hippolyte; Ptrlas, qui avait suivi Nestor au sige de Troie, et
qu'Achille mme avait aim  cause de son courage et de sa force;
Aristogiton, qui, s'tant baign, disait-on, dans les ondes du fleuve
Achlos, avait reu secrtement de ce dieu la vertu de prendre toutes
sortes de formes. En effet, il tait si souple et si prompt dans tous
ses mouvements, qu'il chappait aux mains les plus fortes: mais Adraste,
d'un coup de lance, le rendit immobile; et son me s'enfuit d'abord avec
son sang.

Nestor, qui voyait tomber ses plus vaillants capitaines sous la main du
cruel Adraste, comme les pis dors, pendant la moisson, tombent sous la
faux tranchante d'un infatigable moissonneur, oubliait le danger o il
exposait inutilement sa vieillesse. Sa sagesse l'avait quitt; il ne
songeait plus qu' suivre des yeux Pisistrate son fils, qui, de son
ct, soutenait avec ardeur le combat pour loigner le pril de son
pre. Mais le moment fatal tait venu o Pisistrate devait faire sentir
 Nestor combien on est souvent malheureux d'avoir trop vcu.

Pisistrate porta un coup de lance si violent contre Adraste, que le
Daunien devait succomber: mais il l'vita; et pendant que Pisistrate,
branl du faux coup qu'il avait donn, ramenait sa lance, Adraste le
pera d'un javelot au milieu du ventre. Ses entrailles commencrent
d'abord  sortir avec un ruisseau de sang; son teint se fltrit comme
une fleur que la main d'une nymphe a cueillie dans les prs*; ses yeux
taient dj presque teints, et sa voix dfaillante. Alce, son
gouverneur, qui tait auprs de lui, le soutint comme il allait tomber,
et n'eut le temps que de le mener entre les bras de son pre. L, il
voulut parler, et donner les dernires marques de sa tendresse; mais, en
ouvrant la bouche, il expira.

Pendant que Philoctte rpandait autour de lui le carnage et l'horreur
pour repousser les efforts d'Adraste, Nestor tenait serr entre ses bras
le corps de son fils: il remplissait l'air de ses cris, et ne pouvait
souffrir la lumire. Malheureux, disait-il, d'avoir t pre, et d'avoir
vcu si longtemps*! Hlas! cruelles destines, pourquoi n'avez-vous pas
fini ma vie, ou  la chasse du sanglier de Calydon, ou au voyage de
Colchos, ou au premier sige de Troie? Je serais mort avec gloire et
sans amertume. Maintenant, je trane une vieillesse douloureuse,
mprise et impuissante*; je ne vis plus que pour les maux; je n'ai plus
de sentiment que pour la tristesse. O mon fils!  mon fils!  cher
Pisistrate! quand je perdis ton frre Antiloque, je t'avais pour me
consoler: je ne t'ai plus; je n'ai plus rien, et rien ne me consolera;
tout est fini pour moi. L'esprance, seul adoucissement des peines des
hommes, n'est plus un bien qui me regarde. Antiloque, Pisistrate, 
chers enfants, je crois que c'est aujourd'hui que je vous perds tous
deux; la mort de l'un rouvre la plaie que l'autre avait faite au fond de
mon coeur. Je ne vous verrai plus! qui fermera mes yeux? qui recueillera
mes cendres? O Pisistrate! tu es mort, comme ton frre, en homme
courageux; il n'y a que moi qui ne puis mourir.

Un disant ces paroles, il voulut se percer lui-mme d'un dard qu'il
tenait; mais on arrta sa main: on lui arracha le corps de son fils; et
comme cet infortun vieillard tombait en dfaillance, on le porta dans
sa tente, o, ayant un peu repris ses forces, il voulut retourner au
combat; mais on le retint malgr lui.

Cependant Adraste et Philoctte se cherchaient; leurs yeux taient
tincelants comme ceux d'un lion et d'un lopard qui cherchent  se
dchirer l'un l'autre dans les campagnes qu'arrose le Castre. Les
menaces, la fureur guerrire, et la cruelle vengeance, clatent dans
leurs yeux farouches; ils portent une mort certaine partout o ils
lancent leurs traits; tous les combattants les regardent avec effroi.
Dj ils se voient l'un l'autre, et Philoctte tient en main une de ces
flches terribles qui n'ont jamais manqu leur coup dans ses mains, et
dont les blessures sont irrmdiables: mais Mars, qui favorisait le
cruel et intrpide Adraste, ne put souffrir qu'il prt si tt; il
voulait, par lui, prolonger les horreurs de la guerre, et multiplier les
carnages. Adraste tait encore d  la justice des dieux pour punir les
hommes et pour verser leur sang.

Dans le moment o Philoctte veut l'attaquer, il est bless lui-mme par
un coup de lance que lui donne Amphimaque, jeune Lucanien, plus beau que
le fameux Nire, dont la beaut ne cdait qu' celle d'Achille, parmi
tous les Grecs qui combattirent au sige de Troie*. A peine Philoctte
eut reu le coup, qu'il tira sa flche contre Amphimaque; elle lui pera
le coeur. Aussitt ses beaux yeux noirs s'teignirent, et furent couverts
des tnbres de la mort: sa bouche, plus vermeille que les roses dont
l'Aurore naissante sme l'horizon, se fltrit; une pleur affreuse
ternit ses joues; ce visage si tendre et si gracieux se dfigura tout 
coup. Philoctte lui-mme en eut piti. Tous les combattants gmirent,
en voyant ce jeune homme tomber dans son sang, o il se roulait, et ses
cheveux, aussi beaux que ceux d'Apollon, trans dans la poussire.

Philoctte, ayant vaincu Amphimaque, fut contraint de se retirer du
combat; il perdait son sang et ses forces; son ancienne blessure mme,
dans l'effort du combat, semblait prte  se rouvrir, et  renouveler
ses douleurs: car les enfants d'Esculape, avec leur science divine,
n'avaient pu le gurir entirement. Le voil prt  tomber dans un
monceau de corps sanglants qui l'environnent. Archidame, le plus fier
et le plus adroit de tous les OEbaliens qu'il avait mens avec lui pour
fonder Ptilie, l'enlve du combat dans le moment o Adraste l'aurait
abattu sans peine  ses pieds. Adraste ne trouve plus rien qui ose lui
rsister, ni retarder sa victoire. Tout tombe, tout s'enfuit; c'est un
torrent, qui, ayant surmont ses bords, entrane, par ses vagues
furieuses, les moissons, les troupeaux, les bergers et les villages*.

Tlmaque entendit de loin les cris des vainqueurs, et il vit le
dsordre des siens, qui fuyaient devant Adraste, comme une troupe de
cerfs timides traverse les vastes campagnes, les bois, les montagnes,
les fleuves mme les plus rapides, quand ils sont poursuivis par des
chasseurs. Tlmaque gmit; l'indignation parat dans ses yeux: il
quitte les lieux o il a combattu longtemps avec tant de danger et de
gloire. Il court pour soutenir les siens; il s'avance tout couvert du
sang d'une multitude d'ennemis qu'il a tendus sur la poussire. De
loin, il pousse un cri qui se fait entendre aux deux armes.

Minerve avait mis je ne sais quoi de terrible dans sa voix, dont les
montagnes voisines retentirent*. Jamais Mars, dans la Thrace, n'a fait
entendre plus fortement sa cruelle voix, quand il appelle les Furies
infernales, la Guerre, et la Mort. Ce cri de Tlmaque porte le courage
et l'audace dans le coeur des siens; il glace d'pouvante les ennemis:
Adraste mme a honte de se sentir troubl. Je ne sais combien de
funestes prsages le font frmir; et ce qui l'anime est plutt un
dsespoir qu'une valeur tranquille. Trois fois ses genoux tremblants
commencrent  se drober sous lui; trois fois il recula sans songer 
ce qu'il faisait. Une pleur de dfaillance et une sueur froide se
rpandit dans tous ses membres; sa voix enroue et hsitante ne pouvait
achever aucune parole; ses yeux, pleins d'un feu sombre et tincelant,
paraissaient sortir de sa tte; on le voyait, comme Oreste, agit par
les Furies; tous ses mouvements taient convulsifs. Alors il commena 
croire qu'il y a des dieux; il s'imaginait les voir irrits, et entendre
une voix sourde qui sortait du fond de l'abme pour l'appeler dans le
noir Tartare: tout lui faisait sentir une main cleste et invisible,
suspendue sur sa tte, qui allait s'appesantir pour le frapper.
L'esprance tait teinte au fond de son coeur; son audace se dissipait,
comme la lumire du jour disparat quand le soleil se couche dans le
sein des ondes, et que la terre s'enveloppe des ombres de la nuit.

L'impie Adraste, trop longtemps souffert sur la terre, trop longtemps,
si les hommes n'eussent eu besoin d'un tel chtiment; l'impie Adraste
touchait enfin  sa dernire heure. Il court forcen au-devant de son
invitable destin; l'horreur, les cuisants remords, la consternation, la
fureur, la rage, le dsespoir, marchent avec lui. A peine voit-il
Tlmaque, qu'il croit voir l'Averne qui s'ouvre, et les tourbillons de
flammes qui sortent du noir Phlgton prtes  le dvorer. Il s'crie,
et sa bouche demeure ouverte sans qu'il puisse prononcer aucune parole:
tel qu'un homme dormant, qui, dans un songe affreux, ouvre la bouche, et
fait des efforts pour parler; mais la parole lui manque toujours, et il
la cherche en vain. D'une main tremblante et prcipite, Adraste lance
son dard contre Tlmaque. Celui-ci, intrpide comme l'ami des dieux, se
couvre de son bouclier; il semble que la Victoire, le couvrant de ses
ailes, tient dj une couronne suspendue au-dessus de sa tte: le
courage doux et paisible reluit dans ses yeux; on le prendrait pour
Minerve mme, tant il parat sage et mesur au milieu des plus grands
prils. Le dard lanc par Adraste est repouss par le bouclier*. Alors
Adraste se hte de tirer son pe, pour ter au fils d'Ulysse l'avantage
de lancer son dard  son tour. Tlmaque, voyant Adraste l'pe  la
main, se hte de la mettre aussi, et laisse son dard inutile.

Quand on les vit ainsi tous deux combattre de prs, tous les autres
combattants, en silence, mirent bas les armes pour les regarder
attentivement*, et on attendit de leur combat la dcision de toute la
guerre. Les deux glaives, brillants comme les clairs d'o partent des
foudres, se croisent plusieurs fois, et portent des coups inutiles sur
les armes polies, qui en retentissent. Les deux combattants s'allongent,
se replient, s'abaissent, se relvent tout  coup, et enfin se
saisissent. Le lierre, en naissant au pied d'un ormeau, n'enserre pas
plus troitement le tronc dur et noueux par ses rameaux entrelacs
jusqu'aux plus hautes branches de l'arbre*, que ces deux combattants se
serrent l'un l'autre. Adraste n'avait encore rien perdu de sa force:
Tlmaque n'avait pas encore toute la sienne. Adraste fait plusieurs
efforts pour surprendre son ennemi et pour l'branler. Il tche de
saisir l'pe du jeune Grec, mais en vain: dans le moment o il la
cherche, Tlmaque l'enlve de terre, et le renverse sur le sable. Alors
cet impie, qui avait toujours mpris les dieux, montre une lche
crainte de la mort; il a honte de demander la vie, et il ne peut
s'empcher de tmoigner qu'il la dsire: il tche d'mouvoir la
compassion de Tlmaque. Fils d'Ulysse, dit-il, enfin c'est maintenant
que je connais les justes dieux; ils me punissent comme je l'ai mrit:
il n'y a que le malheur qui ouvre les yeux des hommes pour voir la
vrit; je la vois, elle me condamne. Mais qu'un roi malheureux vous
fasse souvenir de votre pre qui est loin d'Ithaque, et touche votre
coeur*.

Tlmaque, qui, le tenant sous ses genoux, avait le glaive dj lev
pour lui percer la gorge, rpondit aussitt: Je n'ai voulu que la
victoire et la paix des nations que je suis venu secourir; je n'aime
point  rpandre le sang. Vivez donc,  Adraste; mais vivez pour rparer
vos fautes: rendez tout ce que vous avez usurp; rtablissez le calme et
la justice sur la cte de la grande Hesprie, que vous avez souille par
tant de massacres et de trahisons: vivez, et devenez un autre homme.
Apprenez, par votre chute, que les dieux sont justes; que les mchants
sont malheureux; qu'ils se trompent en cherchant la flicit dans la
violence, dans l'inhumanit et dans le mensonge; et qu'enfin rien n'est
si doux ni si heureux, que la simple et constante vertu. Donnez-nous
pour otage votre fils Mtrodore, avec douze des principaux de votre
nation.

A ces paroles, Tlmaque laisse relever Adraste, et lui tend la main,
sans se dfier de sa mauvaise foi; mais aussitt Adraste lui lance un
second dard fort court, qu'il tenait cach. Le dard tait si aigu, et
lanc avec tant d'adresse, qu'il et perc les armes de Tlmaque, si
elles n'eussent t divines. En mme temps Adraste se jette derrire un
arbre pour viter la poursuite du jeune Grec. Alors celui-ci s'crie:
Dauniens, vous le voyez, la victoire est  nous; l'impie ne se sauve que
par la trahison. Celui qui ne craint point les dieux, craint la mort; au
contraire, celui qui les craint, ne craint qu'eux.

En disant ces paroles, il s'avance vers les Dauniens, et fait signe aux
siens, qui taient de l'autre ct de l'arbre, de couper le chemin au
perfide Adraste. Adraste craint d'tre surpris, fait semblant de
retourner sur ses pas, et veut renverser les Crtois qui se prsentent 
son passage; mais tout  coup Tlmaque, prompt comme la foudre que la
main du pre des dieux lance du haut de l'Olympe sur les ttes
coupables, vient fondre sur son ennemi; il le saisit d'une main
victorieuse; il le renverse comme le cruel aquilon abat les tendres
moissons qui dorent la campagne. Il ne l'coute plus, quoique l'impie
ose encore une fois essayer d'abuser de la bont de son coeur: il enfonce
son glaive, et le prcipite dans les flammes du noir Tartare, digne
chtiment de ses crimes.

A peine Adraste fut mort, que tous les Dauniens, loin de dplorer leur
dfaite et la perte de leur chef, se rjouirent de leur dlivrance; ils
tendirent les mains aux allis en signe de paix et de rconciliation.
Mtrodore, fils d'Adraste, que son pre avait nourri dans des maximes de
dissimulation, d'injustice et d'inhumanit, s'enfuit lchement. Mais un
esclave, complice de ses infamies et de ses cruauts, qu'il avait
affranchi et combl de biens, et auquel seul il se confia dans sa fuite,
ne songea qu' le trahir pour son propre intrt: il le tua par derrire
pendant qu'il fuyait, lui coupa la tte, et la porta dans le camp des
allis, esprant une grande rcompense d'un crime qui finissait la
guerre. Mais on eut horreur de ce sclrat, et on le fit mourir.
Tlmaque, ayant vu la tte de Mtrodore, qui tait un jeune homme d'une
merveilleuse beaut et d'un naturel excellent, que les plaisirs et les
mauvais exemples avaient corrompu, ne put retenir ses larmes. Hlas!
s'cria-t-il, voil ce que fait le poison de la prosprit d'un jeune
prince: plus il a d'lvation et de vivacit, plus il s'gare et
s'loigne de tout sentiment de vertu. Et maintenant je serais peut-tre
de mme, si les malheurs o je suis n, grces aux dieux, et les
instructions de Mentor, ne m'avaient appris  me modrer.

Les Dauniens assembls demandrent, comme l'unique condition de paix,
qu'on leur permt de faire un roi de leur nation, qui pt effacer, par
ses vertus, l'opprobre dont l'impie Adraste avait couvert le royaume.
Ils remerciaient les dieux d'avoir frapp le tyran; ils venaient en
foule baiser la main de Tlmaque, qui avait t trempe dans le sang de
ce monstre; et leur dfaite tait pour eux comme un triomphe. Ainsi
tomba en un moment, sans aucune ressource, cette puissance qui menaait
toutes les autres dans l'Hesprie, et qui faisait trembler tant de
peuples. Semblables  ces terrains qui paraissent fermes et immobiles,
mais que l'on sape peu  peu par-dessous: longtemps on se moque du
faible travail qui en attaque les fondements; rien ne parat affaibli,
tout est uni, rien ne s'branle; cependant tous les soutiens souterrains
sont dtruits peu  peu, jusqu'au moment o tout  coup le terrain
s'affaisse, et ouvre un abme. Ainsi une puissance injuste et trompeuse,
quelque prosprit qu'elle se procure par ses violences, creuse
elle-mme un prcipice sous ses pieds. La fraude et l'inhumanit sapent
peu  peu tous les plus solides fondements de l'autorit illgitime: on
l'admire, on la craint, on tremble devant elle, jusqu'au moment o elle
n'est dj plus; elle tombe de son propre poids, et rien ne peut la
relever, parce qu'elle a dtruit de ses propres mains les vrais soutiens
de la bonne foi et de la justice, qui attirent l'amour et la confiance.




LIVRE SEIZIME.

SOMMAIRE.

Les chefs de l'arme s'assemblent pour dlibrer sur la demande des
Dauniens.--La plupart sont d'avis de partager entre eux le pays des
Dauniens, et ils offrent  Tlmaque pour sa part la fertile contre
d'Arpine.--Tlmaque refuse cette offre et fait voir que l'intrt
commun des allis est de laisser aux Dauniens leurs terres et de leur
donner pour roi Polydamas, fameux capitaine de leur nation, et non moins
estim pour sa sagesse que pour sa valeur.--Cette proposition est
accepte par les chefs et elle comble de joie les Dauniens.--Tlmaque
persuade ensuite  ceux-ci de donner la contre d'Arpine  Diomde, roi
d'tolie, qui, au sige de Troie, ayant bless Vnus, tait depuis ce
temps poursuivi avec ses compagnons par la colre de cette desse.--Les
troubles tant ainsi termins, tous les princes se sparent pour s'en
retourner chacun dans son pays.


Les chefs de l'arme s'assemblrent, ds le lendemain, pour accorder un
roi aux Dauniens. On prenait plaisir  voir les deux camps confondus par
une amiti si inesprs, et les deux armes qui n'en faisaient plus
qu'une. Le sage Nestor ne put se trouver dans ce conseil, parce que la
douleur, jointe  la vieillesse, avait fltri son coeur, comme la pluie
abat et fait languir, le soir, une fleur qui tait, le matin, pendant la
naissance de l'aurore, la gloire et l'ornement des vertes campagnes*.
Ses yeux taient devenus deux fontaines de larmes qui ne pouvaient
tarir: loin d'eux s'enfuyait le doux sommeil, qui charme les plus
cuisantes peines. L'esprance, qui est la vie du coeur de l'homme, tait
teinte en lui. Toute nourriture tait amre  cet infortun vieillard;
la lumire mme lui tait odieuse: son me ne demandait plus qu'
quitter son corps, et qu' se plonger dans l'ternelle nuit de l'empire
de Pluton. Tous ses amis lui parlaient en vain: son coeur, en
dfaillance, tait dgot de toute amiti, comme un malade est dgot
des meilleurs aliments. A tout ce qu'on pouvait lui dire de plus
touchant, il ne rpondait que par des gmissements et des sanglots. De
temps en temps on l'entendait dire: O Pisistrate, Pisistrate!
Pisistrate, mon fils, tu m'appelles! Je te suis: Pisistrate, tu me
rendras la mort douce. O mon cher fils! je ne dsire plus pour tout
bien, que de te revoir sur les rives du Styx. Il passait des heures
entires sans prononcer aucune parole, mais gmissant, et levant les
mains et les yeux noys de larmes vers le ciel.

Cependant les princes assembls attendaient Tlmaque, qui tait auprs
du corps de Pisistrate: il rpandait sur son corps des fleurs  pleines
mains; il y ajoutait des parfums exquis, et versait des larmes amres. O
mon cher compagnon, disait-il, je n'oublierai jamais de t'avoir vu 
Pylos, de t'avoir suivi  Sparte, de t'avoir retrouv sur les bords de
la grande Hesprie; je te dois mille soins: je t'aimais, tu m'aimais
aussi. J'ai connu ta valeur; elle aurait surpass celle de plusieurs
Grecs fameux. Hlas! elle t'a fait prir avec gloire, mais elle a drob
au monde une vertu naissante qui et gal celle de ton pre: oui, ta
sagesse et ton loquence, dans un ge mr, auraient t semblables 
celles de ce vieillard, admir de toute la Grce. Tu avais dj cette
douce insinuation  laquelle on ne peut rsister quand il parle, ces
manires naves de raconter, cette sage modration, qui est un charme
pour apaiser les esprits irrits, cette autorit qui vient de la
prudence et de la force des bons conseils. Quand tu parlais, tous
prtaient l'oreille, tous taient prvenus, tous avaient envie de
trouver que tu avais raison: ta parole, simple et sans faste, coulait
doucement dans les coeurs, comme la rose sur l'herbe naissante. Hlas!
tant de biens que nous possdions, il y a quelques heures, nous sont
enlevs  jamais. Pisistrate, que j'ai embrass ce matin, n'est plus; il
ne nous en reste qu'un douloureux souvenir. Au moins si tu avais ferm
les yeux de Nestor avant que nous eussions ferm les tiens, il ne
verrait pas ce qu'il voit, il ne serait pas le plus malheureux de tous
les pres.

Aprs ces paroles, Tlmaque fit laver la plaie sanglante qui tait dans
le ct de Pisistrate: il le fit tendre dans un lit de pourpre, o sa
tte penche, avec la pleur de la mort, ressemblait  un jeune arbre,
qui, ayant couvert la terre de son ombre, et pouss vers le ciel des
rameaux fleuris, a t entam par le tranchant de la cogne d'un
bcheron: il ne tient plus  sa racine ni  la terre, mre fconde qui
nourrit les tiges dans son sein; il languit, sa verdure s'efface; il ne
peut plus se soutenir, il tombe: ses rameaux, qui cachaient le ciel,
tranent sur la poussire, fltris et desschs; il n'est plus qu'un
tronc abattu et dpouill de toutes ses grces*. Ainsi Pisistrate, en
proie  la mort, tait dj emport par ceux qui devaient le mettre dans
le bcher fatal. Dj la flamme montait vers le ciel. Une troupe de
Pyliens, les yeux baisss et pleins de larmes, leurs armes renverses,
le conduisaient lentement. Le corps est bientt brl: les cendres sont
mises dans une urne d'or; et Tlmaque, qui prend soin de tout, confie
cette urne, comme un grand trsor,  Callimaque, qui avait t le
gouverneur de Pisistrate. Gardez, lui dit-il, ces cendres, tristes mais
prcieux restes de celui que vous avez aim; gardez-les pour son pre;
mais attendez  les lui donner, quand il aura assez de force pour les
demander; ce qui irrite la douleur en un temps, l'adoucit en un autre.

Ensuite Tlmaque entra dans l'assemble des rois ligus, o chacun
garda le silence pour l'couter ds qu'on l'aperut; il en rougit, et on
ne pouvait le faire parler. Les louanges qu'on lui donna, par des
acclamations publiques, sur tout ce qu'il venait de faire, augmentrent
sa honte; il aurait voulu se pouvoir cacher; ce fut le premire fois
qu'il parut embarrass et incertain. Enfin, il demanda comme une grce
qu'on ne lui donnt plus aucune louange. Ce n'est pas, dit-il, que je ne
les aime, surtout quand elles sont donnes par de si bons juges de la
vertu; mais c'est que je crains de les aimer trop: elles corrompent les
hommes; elles les remplissent d'eux-mmes; elles les rendent vains et
prsomptueux. Il faut les mriter et les fuir: les meilleures louanges
ressemblent aux fausses. Les plus mchants de tous les hommes, qui sont
les tyrans, sont ceux qui se sont fait le plus louer par des flatteurs.
Quel plaisir y a-t-il  tre lou comme eux? Les bonnes louanges sont
celles que vous me donnerez en mon absence, si je suis assez heureux
pour en mriter. Si vous me croyez vritablement bon, vous devez croire
aussi que je veux tre modeste et craindre la vanit: pargnez-moi donc,
si vous m'estimez, et ne me louez pas comme un homme amoureux des
louanges.

Aprs avoir parl ainsi, Tlmaque ne rpondit plus rien  ceux qui
continuaient de l'lever jusques au ciel; et, par un air d'indiffrence,
il arrta bientt les loges qu'on lui donnait. On commena  craindre
de le fcher en le louant: ainsi les louanges finirent; mais
l'admiration augmenta. Tout le monde sut la tendresse qu'il avait
tmoigne  Pisistrate, et les soins qu'il avait pris de lui rendre les
derniers devoirs. Toute l'arme fut plus touche de ces marques de la
bont de son coeur, que de tous les prodiges de sagesse et de valeur qui
venaient d'clater en lui. Il est sage, il est vaillant, se disaient-ils
en secret les uns aux autres; il est l'ami des dieux, et le vrai hros
de notre ge; il est au-dessus de l'humanit: mais tout cela n'est que
merveilleux, tout cela ne fait que nous tonner. Il est humain, il est
bon, il est ami fidle et tendre; il est compatissant, libral,
bienfaisant, et tout entier  ceux qu'il doit aimer: il est les dlices
de ceux qui vivent avec lui; il s'est dfait de sa hauteur, de son
indiffrence et de sa fiert: voil ce qui est d'usage, voil ce qui
touche les coeurs, voil ce qui nous attendrit pour lui, et qui nous rend
sensibles  toutes ses vertus; voil ce qui fait que nous donnerions
tous nos vies pour lui.

A peine ces discours furent-ils finis, qu'on se hta de parler de la
ncessit de donner un roi aux Dauniens. La plupart des princes qui
taient dans le conseil opinaient qu'il fallait partager entre eux ce
pays, comme une terre conquise. On offrit  Tlmaque, pour sa part, la
fertile contre d'Arpine[57], qui porte deux fois l'an les riches dons
de Crs, les doux prsents de Bacchus, et les fruits toujours verts de
l'olivier consacr  Minerve. Cette terre, lui disait-on, doit vous
faire oublier la pauvre Ithaque avec ses cabanes, et les rochers affreux
de Dulichie[58], et les bois sauvages de Zacinthe[59]. Ne cherchez plus
ni votre pre, qui doit tre pri dans les flots au promontoire de
Caphare, par la vengeance de Nauplius et par la colre de Neptune; ni
votre mre, que ses amants possdent depuis votre dpart; ni votre
patrie, dont la terre n'est point favorise du ciel comme celle que nous
vous offrons.

Il coutait patiemment ces discours; mais les rochers de Thrace et de
Thessalie ne sont pas plus sourds et plus insensibles aux plaintes des
amants dsesprs, que Tlmaque l'tait  ces offres. Pour moi,
rpondait-il, je ne suis touch ni des richesses, ni des dlices:
qu'importe de possder une plus grande tendue de terre, et de commander
 un plus grand nombre d'hommes? on n'en a que plus d'embarras, et moins
de libert: la vie est assez pleine de malheurs pour les hommes les plus
sages et les plus modrs, sans y ajouter encore la peine de gouverner
les autres hommes, indociles, inquiets, injustes, trompeurs et ingrats.
Quand on veut tre le matre des hommes pour l'amour de soi-mme, n'y
regardant que sa propre autorit, ses plaisirs et sa gloire, on est
impie, on est tyran, on est le flau du genre humain. Quand, au
contraire, on ne peut gouverner les hommes que selon les vraies rgles,
pour leur propre bien, on est moins leur matre que leur tuteur; on n'en
a que la peine, qui est infinie, et on est bien loign de vouloir
tendre plus loin son autorit. Le berger qui ne mange point le
troupeau, qui le dfend des loups en exposant sa vie, qui veille nuit et
jour pour le conduire dans les bons pturages, n'a point d'envie
d'augmenter le nombre de ses moutons, et d'enlever ceux du voisin: ce
serait augmenter sa peine. Quoique je n'aie jamais gouvern, ajoutait
Tlmaque, j'ai appris par les lois, et par les hommes sages qui les ont
faites, combien il est pnible de conduire les villes et les royaumes.
Je suis donc content de ma pauvre Ithaque: quoiqu'elle soit petite et
pauvre, j'aurai assez de gloire, pourvu que j'y rgne avec justice,
pit et courage; encore mme n'y rgnerai-je que trop tt. Plaise aux
dieux que mon pre, chapp  la fureur des vagues, y puisse rgner
jusqu' la plus extrme vieillesse, et que je puisse apprendre longtemps
sous lui comment il faut vaincre ses passions pour savoir modrer celles
de tout un peuple!

Ensuite Tlmaque dit: coutez, princes assembls ici, ce que je crois
vous devoir dire pour votre intrt. Si vous donnez aux Dauniens un roi
juste, il les conduira avec justice, il leur apprendra combien il est
utile de conserver la bonne foi, et de n'usurper jamais le bien de ses
voisins: c'est ce qu'ils n'ont jamais pu comprendre sous l'impie
Adraste. Tandis qu'ils seront conduits par un roi sage et modr, vous
n'aurez rien  craindre d'eux: ils vous devront ce bon roi que vous leur
aurez donn; ils vous devront la paix et la prosprit dont ils
jouiront: ces peuples, loin de vous attaquer, vous bniront sans cesse;
et le roi et le peuple, tout sera l'ouvrage de vos mains. Si, au
contraire, vous voulez partager leur pays entre vous, voici les malheurs
que je vous prdis: ce peuple, pouss au dsespoir, recommencera la
guerre; il combattra justement pour sa libert, et les dieux ennemis de
la tyrannie combattront avec lui. Si les dieux s'en mlent, tt ou tard,
vous serez confondus, et vos prosprits se dissiperont comme la fume;
le conseil et la sagesse seront ts  vos chefs, le courage  vos
armes, l'abondance  vos terres. Vous vous flatterez; vous serez
tmraires dans vos entreprises; vous ferez taire les gens de bien qui
voudront dire la vrit: vous tomberez tout  coup, et on dira de vous:
Est-ce donc l ces peuples florissants qui devaient faire la loi  toute
la terre? et maintenant ils fuient devant leurs ennemis; ils sont le
jouet des nations qui les foulent aux pieds: voil ce que les dieux ont
fait: voil ce que mritent les peuples injustes, superbes et inhumains.
De plus, considrez que, si vous entreprenez de partager entre vous
cette conqute, vous runissez contre vous tous les peuples voisins:
votre ligue, forme pour dfendre la libert commune de l'Hesprie
contre l'usurpateur Adraste, deviendra odieuse; et c'est vous-mmes que
tous les peuples accuseront, avec raison, de vouloir usurper la tyrannie
universelle.

Mais je suppose que vous soyez victorieux et des Dauniens, et de tous
les autres peuples, cette victoire vous dtruira; voici comment.
Considrez que cette entreprise vous dsunira tous: comme elle n'est
point fonde sur la justice, vous n'aurez point de rgle pour borner
entre vous les prtentions de chacun; chacun voudra que sa part de la
conqute soit proportionne  sa puissance: nul d'entre vous n'aura
assez d'autorit parmi les autres pour faire paisiblement ce partage:
voil la source d'une guerre dont vos petits-enfants ne verront pas la
fin. Ne vaut-il pas bien mieux tre juste et modr, que de suivre son
ambition avec tant de prils, et au travers de tant de malheurs
invitables? La paix profonde, les plaisirs doux et innocents qui
l'accompagnent, l'heureuse abondance, l'amiti de ses voisins, la gloire
qui est insparable de la justice, l'autorit qu'on acquiert en se
rendant par sa bonne foi l'arbitre de tous les peuples trangers, ne
sont-ce pas des biens plus dsirables que la folle vanit d'une conqute
injuste? O princes!  rois! vous voyez que je vous parle sans intrt:
coutez donc celui qui vous aime assez pour vous contredire, et pour
vous dplaire en vous reprsentant la vrit.

Pendant que Tlmaque parlait ainsi, avec une autorit qu'on n'avait
jamais vue en nul autre, et que tous les princes, tonns et en suspens,
admiraient la sagesse de ses conseils, on entendit un bruit confus qui
se rpandit dans tout le camp, et qui vint jusqu'au lieu o se tenait
l'assemble. Un tranger, dit-on, est venu aborder sur ces ctes avec
une troupe d'hommes arms: cet inconnu est d'une haute mine; tout parat
hroque en lui; on voit aisment qu'il a longtemps souffert, et que son
grand courage l'a mis au-dessus de toutes ses souffrances. D'abord les
peuples du pays, qui gardent la cte, ont voulu le repousser comme un
ennemi qui vient faire une irruption; mais, aprs avoir tir son pe
avec un air intrpide, il a dclar qu'il saurait se dfendre, si on
l'attaquait, mais qu'il ne demandait que la paix et l'hospitalit.
Aussitt il a prsent un rameau d'olivier, comme suppliant. On l'a
cout; il a demand  tre conduit vers ceux qui gouvernent dans cette
cte de l'Hesprie, et on l'amne ici pour le faire parler aux rois
assembls.

A peine ce discours fut-il achev, qu'on vit entrer cet inconnu avec une
majest qui surprit toute l'assemble; On aurait cru facilement que
c'tait le dieu Mars, quand il assemble sur les montagnes de la Thrace
ses troupes sanguinaires. Il commena  parler ainsi:

O vous, pasteurs des peuples, qui tes sans doute assembls ici pour
dfendre la patrie contre ses ennemis, ou pour faire fleurir les plus
justes lois, coutez un homme que la fortune a perscut. Fassent les
dieux que vous n'prouviez jamais de semblables malheurs! Je suis
Diomde, roi d'tolie, qui blessai Vnus au sige de Troie*. La
vengeance de cette desse me poursuit dans tout l'univers. Neptune, qui
ne peut rien refuser  la divine fille de la mer, m'a livr  la rage
des vents et des flots, qui ont bris plusieurs fois mes vaisseaux
contre les cueils. L'inexorable Vnus m'a t toute esprance de revoir
mon royaume, ma famille, et cette douce lumire d'un pays o je
commenai  voir le jour en naissant. Non, je ne reverrai jamais tout ce
qui m'a t le plus cher au monde. Je viens, aprs tant de naufrages,
chercher sur ces rives inconnues un peu de repos, et une retraite
assure. Si vous craignez les dieux, et surtout Jupiter, qui a soin des
trangers; si vous tes sensibles  la compassion, ne me refusez pas,
dans ces vastes pays, quelque coin de terre infertile, quelques dserts,
quelques sables, ou quelques rochers escarps, pour y fonder, avec mes
compagnons, une ville qui soit du moins une triste image de notre patrie
perdue. Nous ne demandons qu'un peu d'espace qui vous soit inutile. Nous
vivrons en paix avec vous dans une troite alliance; vos ennemis seront
les ntres; nous entrerons dans tous vos intrts; nous ne demandons que
la libert de vivre selon nos lois.

Pendant que Diomde parlait ainsi, Tlmaque, ayant les yeux attachs
sur lui, montra sur son visage toutes les diffrentes passions. Quand
Diomde commena  parler de ses longs malheurs, il espra que cet homme
si majestueux serait son pre. Aussitt qu'il eut dclar qu'il tait
Diomde, le visage de Tlmaque se fltrit comme une belle fleur que les
noirs aquilons viennent de ternir de leur souffle cruel. Ensuite les
paroles de Diomde, qui se plaignait de la longue colre d'une divinit,
l'attendrirent par le souvenir des mmes disgrces souffertes par son
pre et par lui; des larmes mles de douleur et de joie coulrent sur
ses joues, et il se jeta tout  coup sur Diomde pour l'embrasser.

Je suis, dit-il, le fils d'Ulysse que vous avez connu, et qui ne vous
fut pas inutile quand vous prtes les chevaux fameux de Rhsus. Les
dieux l'ont trait sans piti comme vous. Si les oracles de l'rbe ne
sont pas trompeurs, il vit encore: mais, hlas! il ne vit point pour
moi. J'ai abandonn Ithaque pour le chercher; je ne puis revoir
maintenant ni Ithaque, ni lui; jugez par mes malheurs de la compassion
que j'ai pour les vtres. C'est l'avantage qu'il y a  tre malheureux,
qu'on sait compatir aux peines d'autrui. Quoique je ne sois ici
qu'tranger, je puis, grand Diomde (car, malgr les misres qui ont
accabl ma patrie dans mon enfance, je n'ai pas t assez mal lev pour
ignorer quelle est votre gloire dans les combats), je puis,  le plus
invincible de tous les Grecs aprs Achille, vous procurer quelque
secours. Ces princes que vous voyez sont humains; ils savent qu'il n'y a
ni vertu, ni vrai courage, ni gloire solide, sans l'humanit. Le malheur
ajoute un nouveau lustre  la gloire des hommes; il leur manque quelque
chose quand ils n'ont jamais t malheureux; il manque dans leur vie des
exemples de patience et de fermet; la vertu souffrante attendrit tous
les coeurs qui ont quelque got pour la vertu. Laissez-nous donc le soin
de vous consoler: puisque les dieux vous mnent  nous, c'est un prsent
qu'ils nous font, et nous devons nous croire heureux de pouvoir adoucir
vos peines.

Pendant qu'il parlait, Diomde tonn le regardait fixement, et sentait
son coeur tout mu. Ils s'embrassaient comme s'ils avaient t longtemps
lis d'une amiti troite. O digne fils du sage Ulysse! disait Diomde,
je reconnais en vous la douceur de son visage, la grce de ses discours,
la force de son loquence, la noblesse de ses sentiments, la sagesse de
ses penses.

Cependant Philoctte embrasse aussi le grand fils de Tyde; ils se
racontent leurs tristes aventures. Ensuite Philoctte lui dit: Sans
doute vous serez bien aise de revoir le sage Nestor; il vient de perdre
Pisistrate, le dernier de ses enfants; il ne lui reste plus dans la vie
qu'un chemin de larmes qui le mne vers le tombeau. Venez le consoler:
un ami malheureux est plus propre qu'un autre  soulager son coeur. Ils
allrent aussitt dans la tente de Nestor, qui reconnut  peine Diomde,
tant la tristesse abattait son esprit et ses sens. D'abord Diomde
pleura avec lui, et leur entrevue fut pour le vieillard un redoublement
de douleur; mais peu  peu la prsence de cet ami apaisa son coeur. On
reconnut aisment que ses maux taient un peu suspendus par le plaisir
de raconter ce qu'il avait souffert, et d'entendre  son tour ce qui
tait arriv  Diomde.

Pendant qu'ils s'entretenaient, les rois assembls avec Tlmaque
examinaient ce qu'ils devaient faire. Tlmaque leur conseillait de
donner  Diomde le pays d'Arpine, et de choisir, pour roi des Dauniens,
Polydamas, qui tait de leur nation. Ce Polydamas tait un fameux
capitaine, qu'Adraste, par jalousie, n'avait jamais voulu employer, de
peur qu'on n'attribut  cet homme habile les succs dont il esprait
d'avoir seul toute la gloire. Polydamas l'avait souvent averti, en
particulier, qu'il exposait trop sa vie et le salut de son tat dans
cette guerre contre tant de nations conjures; il l'avait voulu engager
 tenir une conduite plus droite et plus modre avec ses voisins. Mais
les hommes qui hassent la vrit, hassent aussi les gens qui ont la
hardiesse de la dire: ils ne sont touchs ni de leur sincrit, ni de
leur zle, ni de leur dsintressement. Une prosprit trompeuse
endurcissait le coeur d'Adraste contre les plus salutaires conseils; en
ne les suivant pas, il triomphait tous les jours de ses ennemis: la
hauteur, la mauvaise foi, la violence, mettaient toujours la victoire
dans son parti; tous les malheurs dont Polydamas l'avait si longtemps
menac n'arrivaient point. Adraste se moquait d'une sagesse timide qui
prvoyait toujours des inconvnients; Polydamas lui tait insupportable:
il l'loigna de toutes les charges; il le laissa languir dans la
solitude et dans la pauvret.

D'abord Polydamas fut accabl de cette disgrce; mais elle lui donna ce
qui lui manquait, en lui ouvrant les yeux sur la vanit des grandes
fortunes: il devint sage  ses dpens; il se rjouit d'avoir t
malheureux; il apprit peu  peu  se taire,  vivre de peu,  se nourrir
tranquillement de la vrit,  cultiver en lui les vertus secrtes, qui
sont encore plus estimables que les clatantes; enfin  se passer des
hommes. Il demeura au pied du mont Gargan, dans un dsert, o un rocher
en demi-vote lui servait de toit. Un ruisseau qui tombait de la
montagne apaisait sa soif; quelques arbres lui donnaient leurs fruits:
il avait deux esclaves qui cultivaient un petit champ; il travaillait
lui-mme avec eux de ses propres mains: la terre le payait de ses peines
avec usure, et ne le laissait manquer de rien. Il avait non-seulement
des fruits et des lgumes en abondance, mais encore toutes sortes de
fleurs odorifrantes. L, il dplorait le malheur des peuples que
l'ambition insense d'un roi entrane  leur perte; l, il attendait
chaque jour que les dieux justes, quoique patients, fissent tomber
Adraste. Plus sa prosprit croissait, plus il croyait voir de prs sa
chute irrmdiable; car l'imprudence heureuse dans ses fautes, et la
puissance monte jusqu'au dernier excs d'autorit absolue, sont les
avant-coureurs du renversement des rois et des royaumes. Quand il apprit
la dfaite et la mort d'Adraste, il ne tmoigna aucune joie ni de
l'avoir prvue, ni d'tre dlivr de ce tyran; il gmit seulement, par
la crainte de voir les Dauniens dans la servitude.

Voil l'homme que Tlmaque proposa pour le faire rgner. Il y avait
dj quelque temps qu'il connaissait son courage et sa vertu; car
Tlmaque, selon les conseils de Mentor, ne cessait de s'informer
partout des qualits bonnes et mauvaises de toutes les personnes qui
taient dans quelque emploi considrable, non-seulement parmi les
nations allies qu'il servait en cette guerre, mais encore chez les
ennemis. Son principal soin tait de dcouvrir et d'examiner partout les
hommes qui avaient quelque talent, ou une vertu particulire.

Les princes allis eurent d'abord quelque rpugnance  mettre Polydamas
dans la royaut. Nous avons prouv, disaient-ils, combien un roi des
Dauniens, quand il aime la guerre, et qu'il la sait faire, est
redoutable  ses voisins. Polydamas est un grand capitaine, et il peut
nous jeter dans de grands prils. Mais Tlmaque leur rpondait:
Polydamas, il est vrai, sait la guerre, mais il aime la paix; et voil
les deux choses qu'il faut souhaiter. Un homme qui connat les malheurs,
les dangers et les difficults de la guerre, est bien plus capable de
l'viter, qu'un autre qui n'en a aucune exprience. Il a appris  goter
le bonheur d'une vie tranquille; il a condamn les entreprises
d'Adraste; il en a prvu les suites funestes. Un prince faible,
ignorant, et sans exprience, est plus  craindre pour vous, qu'un homme
qui connatra et qui dcidera tout par lui-mme. Le prince faible et
ignorant ne verra que par les yeux d'un favori passionn, ou d'un
ministre flatteur, inquiet et ambitieux: ainsi ce prince aveugle
s'engagera  la guerre sans la vouloir faire. Vous ne pourrez jamais
vous assurer de lui, car il ne pourra tre sr de lui-mme; il vous
manquera de parole; il vous rduira bientt  cette extrmit, qu'il
faudra ou que vous le fassiez prir, ou qu'il vous accable. N'est-il pas
plus utile, plus sr, et en mme temps plus juste et plus noble, de
rpondre plus fidlement  la confiance des Dauniens, et de leur donner
un roi digne de commander?

Toute l'assemble fut persuade par ce discours. On alla proposer
Polydamas aux Dauniens, qui attendaient une rponse avec impatience.
Quand ils entendirent le nom de Polydamas, ils rpondirent: Nous
reconnaissons bien maintenant que les princes allis veulent agir de
bonne foi avec nous, et faire une paix ternelle, puisqu'ils nous
veulent donner pour roi un homme si vertueux, et si capable de nous
gouverner. Si on nous et propos un homme lche, effmin et mal
instruit, nous aurions cru qu'on ne cherchait qu' nous abattre et qu'
corrompre la forme de notre gouvernement; nous aurions conserv en
secret un vif ressentiment d'une conduite si dure et si artificieuse:
mais le choix de Polydamas nous montre une vritable candeur. Les
allis, sans doute, n'attendent rien de nous que de juste et de noble,
puisqu'ils nous accordent un roi qui est incapable de faire rien contre
la libert et contre la gloire de notre nation: aussi pouvons-nous
protester,  la face des justes dieux, que les fleuves remonteront vers
leur source, avant que nous cessions d'aimer des peuples si
bienfaisants. Puissent nos derniers neveux se souvenir du bienfait que
nous recevons aujourd'hui, et renouveler, de gnration en gnration,
la paix de l'ge d'or dans toute la cte de l'Hesprie!

Tlmaque leur proposa ensuite de donner  Diomde les campagnes
d'Arpine, pour y fonder une colonie. Ce nouveau peuple, leur disait-il,
vous devra son tablissement dans un pays que vous n'occupez point.
Souvenez-vous que tous les hommes doivent s'entr'aimer; que la terre est
trop vaste pour eux; qu'il faut bien avoir des voisins, et qu'il vaut
mieux en avoir qui vous soient obligs de leur tablissement. Soyez
touchs des malheurs d'un roi qui ne peut retourner dans son pays.
Polydamas et lui, tant unis ensemble par les liens de la justice et de
la vertu, qui sont les seuls durables, vous entretiendront dans une paix
profonde, et vous rendront redoutables  tous les peuples voisins qui
penseraient  s'agrandir. Vous voyez,  Dauniens, que nous avons donn 
votre terre et  votre nation un roi capable d'en lever la gloire
jusqu'au ciel: donnez aussi, puisque nous vous le demandons, une terre
qui vous est inutile,  un roi qui est digne de toute sorte de secours.

Les Dauniens rpondirent qu'ils ne pouvaient rien refuser  Tlmaque,
puisque c'tait lui qui leur avait procur Polydamas pour roi. Aussitt
ils partirent pour l'aller chercher dans son dsert, et pour le faire
rgner sur eux. Avant que de partir, ils donnrent les fertiles plaines
d'Arpine  Diomde, pour y fonder un nouveau royaume. Les allis en
furent ravis, parce que cette colonie des Grecs pourrait secourir
puissamment le parti des allis, si jamais les Dauniens voulaient
renouveler les usurpations dont Adraste avait donn le mauvais exemple.
Tous les princes ne songrent plus qu' se sparer. Tlmaque, les
larmes aux yeux, partit avec sa troupe, aprs avoir embrass tendrement
le vaillant Diomde, le sage et inconsolable Nestor, et le fameux
Philoctte, digne hritier des flches d'Hercule.




LIVRE DIX-SEPTIME.

SOMMAIRE.

Tlmaque, de retour  Salente, est surpris de voir la campagne si bien
cultive et de trouver si peu de magnificence dans la ville qui tait si
brillante  son dpart.--Mentor lui donne les raisons de ce
changement.--Il lui montre en quoi consistent les vritables richesses
d'un tat, et lui propose pour modle la conduite et l'administration
d'Idomne.--Tlmaque ouvre son coeur  Mentor sur son inclination pour
Antiope, fille d'Idomne, et sur son dsir de l'pouser.--Mentor
approuve ce choix; il loue les rares qualits de cette princesse et
l'assure que les dieux la lui destinent pour pouse; mais il ne veut pas
que Tlmaque s'occupe, en ce moment, d'autre chose que de son dpart
pour Ithaque.--Idomne, voulant retenir ses htes, leur dt qu'il ne
peut se passer encore de leur secours, et il expose  Mentor sa
situation embarrassante.--Mentor lui trace la conduite qu'il doit suivre
et persiste  vouloir partir.--Idomne, que ce dpart contrarie
toujours, cherche  exciter la passion de Tlmaque pour Antiope, afin
de le garder plus longtemps. Il les engage dans une chasse.--Antiope y
est sur le point d'tre dchire par un sanglier; l'adresse et le
courage de Tlmaque lui sauvent la vie.--Mentor et Tlmaque obtiennent
enfin d'Idomne la permission de partir.--On se quitte avec les plus
vives protestations d'estime et d'amiti.

Le jeune fils d'Ulysse brlait d'impatience de retrouver Mentor 
Salente, et de s'embarquer avec lui pour revoir Ithaque, o il esprait
que son pre serait arriv. Quand il s'approcha de Salente, il fut bien
tonn de voir toute la campagne des environs, qu'il avait laisse
presque inculte et dserte, cultive comme un jardin, et pleine
d'ouvriers diligents: il reconnut l'ouvrage de la sagesse de Mentor.
Ensuite, entrant dans la ville, il remarqua qu'il y avait beaucoup moins
d'artisans pour les dlices de la vie, et beaucoup moins de
magnificence. Il en fut choqu; car il aimait naturellement toutes les
choses qui ont de l'clat et de la politesse. Mais d'autres penses
occuprent aussitt son coeur; il vit de loin venir  lui Idomne avec
Mentor: aussitt son coeur fut mu de joie et de tendresse. Malgr tous
les succs qu'il avait eus dans la guerre contre Adraste, il craignait
que Mentor ne ft pas content de lui; et,  mesure qu'il s'avanait, il
cherchait dans les yeux de Mentor pour voir s'il n'avait rien  se
reprocher.

D'abord Idomne embrassa Tlmaque comme son propre fils; ensuite
Tlmaque se jeta au cou de Mentor, et l'arrosa de ses larmes. Mentor
lui dit: Je suis content de vous: vous avez fait de grandes fautes; mais
elles vous ont servi  vous connatre, et  vous dfier de vous-mme.
Souvent on tire plus de fruit de ses fautes, que de ses belles actions.
Les grandes actions enflent le coeur, et inspirent une prsomption
dangereuse; les fautes font rentrer l'homme en lui-mme, et lui rendent
la sagesse qu'il avait perdue dans les bons succs. Ce qui vous reste 
faire, c'est de louer les dieux et de ne vouloir pas que les hommes vous
louent. Vous avez fait de grandes choses; mais, avouez la vrit, ce
n'est gure vous par qui elles ont t faites: n'est-il pas vrai
qu'elles vous sont venues comme quelque chose d'tranger qui tait mis
en vous? n'tiez-vous pas capable de les gter par votre promptitude et
par votre imprudence? Ne sentez-vous pas que Minerve vous a comme
transform en un autre homme au-dessus de vous-mme, pour faire par vous
ce que vous avez fait? elle a tenu tous vos dfauts en suspens, comme
Neptune, quand il apaise les temptes, suspend les flots irrits.

Pendant qu'Idomne interrogeait avec curiosit les Crtois qui taient
revenus de la guerre, Tlmaque coutait ainsi les sages conseils de
Mentor. Ensuite il regardait de tous cts avec tonnement, et disait 
Mentor: Voici un changement dont je ne comprends pas bien la raison.
Est-il arriv quelque calamit  Salente pendant mon absence? d'o vient
qu'on n'y remarque plus cette magnificence qui clatait partout avant
mon dpart? Je ne vois plus ni or, ni argent, ni pierres prcieuses; les
habits sont simples; les btiments qu'on fait sont moins vastes et moins
orns; les arts languissent; la ville est devenue une solitude.

Mentor lui rpondit en souriant: Avez-vous remarqu l'tat de la
campagne autour de la ville? Oui, reprit Tlmaque; j'ai vu partout le
labourage en honneur, et les champs dfrichs. Lequel vaut mieux, ajouta
Mentor, ou une ville superbe en marbre, en or et en argent, avec une
campagne nglige et strile; ou une campagne cultive et fertile, avec
une ville mdiocre et modeste dans ses moeurs? Une grande ville fort
peuple d'artisans occups  amollir les moeurs par les dlices de la
vie, quand elle est entoure d'un royaume pauvre et mal cultiv,
ressemble  un monstre dont la tte est d'une grosseur norme, et dont
tout le corps, extnu et priv de nourriture, n'a aucune proportion
avec cette tte. C'est le nombre du peuple et l'abondance des aliments
qui font la vraie force et la vraie richesse d'un royaume. Idomne a
maintenant un peuple innombrable, et infatigable dans le travail; qui
remplit toute l'tendue de son pays. Tout son pays n'est plus qu'une
seule ville; Salente n'en est que le centre. Nous avons transport de la
ville dans la campagne les hommes qui manquaient  la campagne, et qui
taient superflus dans la ville. De plus, nous avons attir dans ce pays
beaucoup de peuples trangers. Plus ces peuples se multiplient, plus ils
multiplient les fruits de la terre par leur travail; cette
multiplication si douce et si paisible augmente plus un royaume qu'une
conqute. On n'a rejet de cette ville que les arts superflus, qui
dtournent les pauvres de la culture de la terre pour les vrais besoins,
et qui corrompent les riches en les jetant dans le faste et dans la
mollesse: mais nous n'avons fait aucun tort aux beaux-arts, ni aux
hommes qui ont un vrai gnie pour les cultiver. Ainsi Idomne est
beaucoup plus puissant qu'il ne l'tait quand vous admiriez sa
magnificence. Cet clat blouissant cachait une faiblesse et une misre
qui eussent bientt renvers son empire: maintenant il a un plus grand
nombre d'hommes, et il les nourrit plus facilement. Ces hommes,
accoutums au travail,  la peine et au mpris de la vie, par l'amour
des bonnes lois, sont tous prts  combattre pour dfendre ces terres
cultives de leurs propres mains. Bientt cet tat, que vous croyez
dchu sera la merveille de l'Hesprie.

Souvenez-vous,  Tlmaque, qu'il y a deux choses pernicieuses, dans le
gouvernement des peuples, auxquelles on n'apporte presque jamais aucun
remde: la premire est une autorit injuste et trop violente dans les
rois; la seconde est le luxe, qui corrompt les moeurs.

Quand les rois s'accoutument  ne connatre plus d'autres lois que leurs
volonts absolues, et qu'ils ne mettent plus de frein  leurs passions,
ils peuvent tout: mais  force de tout pouvoir, ils sapent les
fondements de leur puissance; ils n'ont plus de rgles certaines, ni de
maximes de gouvernement; chacun  l'envi les flatte; ils n'ont plus de
peuple, il ne leur reste que des esclaves, dont le nombre diminue chaque
jour. Qui leur dira la vrit? qui donnera des bornes  ce torrent? Tout
cde; les sages s'enfuient, se cachent, et gmissent. Il n'y a qu'une
rvolution soudaine et violente qui puisse ramener dans son cours
naturel cette puissance dborde: souvent mme le coup qui pourrait la
modrer l'abat sans ressource. Rien ne menace tant d'une chute funeste
qu'une autorit qu'on pousse trop loin: elle est semblable  un arc trop
tendu, qui se rompt enfin tout  coup, si on ne le relche: mais qui
est-ce qui osera le relcher? Idomne tait gt jusqu'au fond du coeur
par cette autorit si flatteuse; il avait t renvers de son trne;
mais il n'avait pas t dtromp. Il a fallu que les dieux nous aient
envoys ici pour le dsabuser de cette puissance aveugle et outre qui
ne convient point  des hommes; encore a-t-il fallu des espces de
miracles pour lui ouvrir les yeux.

L'autre mal, presque incurable, est le luxe. Comme la trop grande
autorit empoisonne les rois, le luxe empoisonne toute une nation. On
dit que ce luxe sert  nourrir, les pauvres aux dpens des riches; comme
si les pauvres ne pouvaient pas gagner leur vie plus utilement, en
multipliant les fruits de la terre, sans amollir les riches par des
raffinements de volupt. Toute une nation s'accoutume  regarder comme
les ncessits de la vie les choses les plus superflues: ce sont tous
les jours de nouvelles ncessits qu'on invente, et on ne peut plus se
passer des choses qu'on ne connaissait point trente ans auparavant. Ce
luxe s'appelle bon got, perfection des arts, et politesse de la nation.
Ce vice, qui en attire tant d'autres, est lou comme une vertu; il
rpand sa contagion depuis le roi jusqu'aux derniers de la lie du
peuple. Les proches parents du roi veulent imiter sa magnificence; les
grands, celle des parents du roi; les gens mdiocres veulent galer les
grands; car qui est-ce qui se fait justice? les petits veulent passer
pour mdiocres: tout le monde fait plus qu'il ne peut; les uns par
faste, et pour se prvaloir de leurs richesses; les autres par mauvaise
honte, et pour cacher leur pauvret. Ceux mmes qui sont assez sages
pour condamner un si grand dsordre, ne le sont pas assez pour oser
lever la tte les premiers, et pour donner des exemples contraires.
Toute une nation se ruine, toutes les conditions se confondent. La
passion d'acqurir du bien pour soutenir une vaine dpense corrompt les
mes les plus pures: il n'est plus question que d'tre riche; la
pauvret est une infamie. Soyez savant, habile, vertueux; instruisez
les hommes; gagnez des batailles; sauvez la patrie; sacrifiez tous vos
intrts; vous tes mpris, si vos talents ne sont relevs par le
faste. Ceux mmes qui n'ont pas de bien veulent paratre en avoir; ils
en dpensent comme s'ils en avaient: on emprunte, on trompe, on use de
mille artifices indignes pour parvenir. Mais qui remdiera  ces maux?
Il faut changer le got et les habitudes de toute une nation; il faut
lui donner de nouvelles lois. Qui le pourra entreprendre, si ce n'est un
roi philosophe, qui sache, par l'exemple de sa propre modration, faire
honte  tous ceux qui aiment une dpense fastueuse, et encourager les
sages, qui seront bien aises d'tre autoriss dans une honnte
frugalit?

Tlmaque, coutant ce discours, tait comme un homme qui revient d'un
profond sommeil: il sentait la vrit de ces paroles; et elles se
gravaient dans son coeur, comme un savant sculpteur imprime les traits
qu'il veut sur le marbre; en sorte qu'il lui donne de la tendresse, de
la vie et du mouvement. Tlmaque ne rpondait rien; mais, repassant
tout ce qu'il venait d'entendre, il parcourait des yeux les choses qu'on
avait changes dans la ville. Ensuite il disait  Mentor:

Vous avez fait d'Idomne le plus sage de tous les rois; je ne le
connais plus, ni lui ni son peuple. J'avoue mme que ce que vous avez
fait ici est infiniment plus grand que les victoires que nous venons de
remporter. Le hasard et la force ont beaucoup de part aux succs de la
guerre; il faut que nous partagions la gloire des combats avec nos
soldats; mais tout votre ouvrage vient d'une seule tte; il a fallu que
vous ayez travaill seul contre un roi, et contre tout son peuple, pour
les corriger. Les succs de la guerre sont toujours funestes et odieux:
ici, tout est l'ouvrage d'une sagesse cleste; tout est doux, tout est
pur, tout est aimable; tout marque une autorit qui est au-dessus de
l'homme. Quand les hommes veulent de la gloire, que ne la cherchent-ils
dans cette application  faire du bien? Oh! qu'ils s'entendent mal en
gloire, d'en esprer une solide en ravageant la terre, et en rpandant
le sang humain!

Mentor montra sur son visage une joie sensible de voir Tlmaque si
dsabus des victoires et des conqutes, dans un ge o il tait si
naturel qu'il ft enivr de la gloire qu'il avait acquise.

Ensuite Mentor ajouta: Il est vrai que tout ce que vous voyez ici est
bon et louable, mais sachez qu'on pourrait faire des choses encore
meilleures. Idomne modre ses passions, et s'applique  gouverner son
peuple avec justice; mais il ne laisse pas de faire encore bien des
fautes, qui sont des suites malheureuses de ses fautes anciennes. Quand
les hommes veulent quitter le mal, le mal semble encore les poursuivre
longtemps: il leur reste de mauvaises habitudes, un naturel affaibli,
des erreurs invtres, et des prventions presque incurables. Heureux
ceux qui ne se sont jamais gars! ils peuvent faire le bien plus
parfaitement. Les dieux,  Tlmaque, vous demanderont plus qu'
Idomne, parce que vous avez connu la vrit ds votre jeunesse, et que
vous n'avez jamais t livr aux sductions d'une trop grande
prosprit.

Idomne, continuait Mentor, est sage et clair; mais il s'applique
trop au dtail, et ne mdite pas assez le gros de ses affaires pour
former des plans. L'habilet d'un roi, qui est au-dessus des autres
hommes, ne consiste pas  faire tout par lui-mme: c'est une vanit
grossire que d'esprer d'en venir  bout, ou de vouloir persuader au
monde qu'on en est capable. Un roi doit gouverner en choisissant et en
conduisant ceux qui gouvernent sous lui; il ne faut pas qu'il fasse le
dtail, car c'est faire la fonction de ceux qui ont  travailler sous
lui; il doit seulement s'en faire rendre compte, et en savoir assez pour
entrer dans ce compte avec discernement. C'est merveilleusement
gouverner que de choisir, et d'appliquer selon leurs talents les gens
qui gouvernent. Le suprme et le parfait gouvernement consiste 
gouverner ceux qui gouvernent: il faut les observer, les prouver, les
modrer les corriger, les animer, les lever, les rabaisser, les changer
de places, et les tenir toujours dans sa main.

Vouloir examiner tout par soi-mme, c'est dfiance, c'est petitesse,
c'est se livrer  une jalousie pour les dtails qui consume le temps et
la libert d'esprit ncessaires pour les grandes choses. Pour former de
grands desseins, il faut avoir l'esprit libre et repos; il faut penser
 son aise, dans un entier dgagement de toutes les expditions
d'affaires pineuses. Un esprit puis par le dtail est comme la lie du
vin, qui n'a plus ni force ni dlicatesse. Ceux qui gouvernent par le
dtail sont toujours dtermins par le prsent, sans tendre leurs vues
sur un avenir loign: ils sont toujours entrans par l'affaire du jour
o ils sont; et cette affaire tant seule  les occuper, elle les frappe
trop, elle rtrcit leur esprit; car on ne juge sainement des affaires,
que quand on les compare toutes ensemble, et qu'on les place toutes dans
un certain ordre, afin qu'elles aient de la suite et de la proportion.
Manquer  suivre cette rgle dans le gouvernement, c'est ressembler  un
musicien qui se contenterait de trouver des sons harmonieux, et qui ne
se mettrait point en peine de les unir et de les accorder pour en
composer une musique douce et touchante. C'est ressembler aussi  un
architecte qui croit avoir tout fait, pourvu qu'il assemble de grandes
colonnes, et beaucoup de pierres bien tailles, sans penser  l'ordre et
 la proportion des ornements de son difice. Dans le temps qu'il fait
un salon, il ne prvoit pas qu'il faudra faire un escalier convenable:
quand il travaille au corps du btiment, il ne songe ni  la cour, ni au
portail. Son ouvrage n'est qu'un assemblage confus de parties
magnifiques, qui ne sont point faites les unes pour les autres; cet
ouvrage, loin de lui faire honneur, est un monument qui ternisera sa
honte; car l'ouvrage fait voir que l'ouvrier n'a pas su penser avec
assez d'tendue pour concevoir  la fois le dessein gnral de tout son
ouvrage: c'est un caractre d'esprit court et subalterne. Quand on est
n avec ce gnie born au dtail, on n'est propre qu' excuter sous
autrui. N'en doutez pas,  mon cher Tlmaque, le gouvernement d'un
royaume demande une certaine harmonie comme la musique, et de justes
proportions comme l'architecture.

Si vous voulez que je me serve encore de la comparaison de ces arts, je
vous ferai entendre combien les hommes qui gouvernent par le dtail sont
mdiocres. Celui qui, dans un concert, ne chante que certaines choses,
quoiqu'il les chante parfaitement, n'est qu'un chanteur; celui qui
conduit tout le concert, et qui en rgle  la fois toutes les parties,
est le seul matre de musique. Tout de mme celui qui taille des
colonnes, ou qui lve un ct d'un btiment, n'est qu'un maon; mais
celui qui a pens tout l'difice, et qui en a toutes les proportions
dans sa tte, est le seul architecte. Ainsi ceux qui travaillent, qui
expdient, qui font le plus d'affaires, sont ceux qui gouvernent le
moins; ils ne sont que les ouvriers subalternes. Le vrai gnie qui
conduit l'tat, est celui qui ne faisant rien fait tout faire, qui
pense, qui invente, qui pntre dans l'avenir, qui retourne dans le
pass; qui arrange, qui proportionne, qui prpare de loin; qui se roidit
sans cesse pour lutter contre la fortune, comme un nageur contre le
torrent de l'eau; qui est attentif nuit et jour pour ne laisser rien au
hasard. Croyez-vous, Tlmaque, qu'un grand peintre travaille assidment
depuis le matin jusqu'au soir, pour expdier plus promptement ses
ouvrages? Non; cette gne et ce travail servile teindraient tout le feu
de son imagination: il ne travaillerait plus de gnie: il faut que tout
se fasse irrgulirement et par saillies, suivant que son gnie le mne,
et que son esprit l'excite. Croyez-vous qu'il passe son temps  broyer
des couleurs et  prparer des pinceaux? Non, c'est l'occupation de ses
lves. Il se rserve le soin de penser; il ne songe qu' faire des
traits hardis qui donnent de la noblesse, de la vie et de la passion 
ses figures. Il a dans la tte les penses et les sentiments des hros
qu'il veut reprsenter; il se transporte dans leurs sicles, et dans
toutes les circonstances o ils ont t. A cette espce d'enthousiasme
il faut qu'il joigne une sagesse qui le retienne, que tout soit vrai,
correct, et proportionn l'un  l'autre. Croyez-vous, Tlmaque, qu'il
faille moins d'lvation de gnie et d'effort de pense pour faire un
grand roi, que pour faire, un bon peintre? Concluez donc que
l'occupation d'un roi doit tre de penser, de former de grands projets,
et de choisir les hommes propres  les excuter sous lui.

Tlmaque lui rpondit: Il me semble que je comprends tout ce que vous
dites; mais, si les choses allaient ainsi, un roi serait souvent tromp,
n'entrant point par lui-mme dans le dtail. C'est vous-mme qui vous
trompez, repartit Mentor: ce qui empche qu'on ne soit tromp, c'est la
connaissance gnrale du gouvernement. Les gens qui n'ont point de
principes dans les affaires, et qui n'ont point le vrai discernement des
esprits, vont toujours comme  ttons; c'est un hasard quand ils ne se
trompent pas; ils ne savent pas mme prcisment ce qu'ils cherchent, ni
 quoi ils doivent tendre; ils ne savent que se dfier, et se dfient
plutt des honntes gens qui les contredisent, que des trompeurs qui les
flattent. Au contraire, ceux qui ont des principes pour le gouvernement,
et qui se connaissent en hommes, savent ce qu'ils doivent chercher en
eux, et les moyens d'y parvenir; ils reconnaissent assez, du moins en
gros, si les gens dont ils se servent sont des instruments propres 
leurs desseins, et s'ils entrent dans leurs vues pour tendre au but
qu'ils se proposent. D'ailleurs, comme ils ne se jettent point dans des
dtails accablants, ils ont l'esprit plus libre pour envisager d'une
seule vue le gros de l'ouvrage, et pour observer s'il s'avance vers la
fin principale. S'ils sont tromps, du moins ils ne le sont gure dans
l'essentiel. D'ailleurs, ils sont au-dessus des petites jalousies qui
marquent un esprit born et une me basse: ils comprennent qu'on ne peut
viter d'tre tromp dans les grandes affaires, puisqu'il faut s'y
servir des hommes, qui sont si souvent trompeurs. On perd plus dans
l'irrsolution o jette la dfiance, qu'on ne perdrait  se laisser un
peu tromper. On est trop heureux, quand on n'est tromp que dans des
choses mdiocres; les grandes ne laissent pas de s'acheminer, et c'est
la seule chose dont un grand homme doit tre en peine. Il faut rprimer
svrement la tromperie, quand on la dcouvre; mais il faut compter sur
quelque tromperie, si l'on ne veut point tre vritablement tromp. Un
artisan, dans sa boutique, voit tout de ses propres yeux, et fait tout
de ses propres mains; mais un roi, dans un grand tat, ne peut tout
faire ni tout voir. Il ne doit faire que les choses que nul autre ne
peut faire sous lui; il ne doit voir que ce qui entre dans la dcision
des choses importantes.

Enfin Mentor dit  Tlmaque: Les dieux vous aiment, et vous prparent
un rgne plein de sagesse. Tout ce que vous voyez ici est fait moins
pour la gloire d'Idomne, que pour votre instruction. Tous ces sages
tablissements que vous admirez dans Salente ne sont que l'ombre de ce
que vous ferez un jour  Ithaque, si vous rpondez par vos vertus 
votre haute destine. Il est temps que nous songions  partir d'ici;
Idomne tient un vaisseau prt pour notre retour.

Aussitt Tlmaque ouvrit son coeur  son ami, mais avec quelque peine,
sur un attachement qui lui faisait regretter Salente. Vous me blmerez
peut-tre, lui dit-il, de prendre trop facilement des inclinations dans
les lieux o je passe; mais mon coeur me ferait de continuels reproches,
si je vous cachais que j'aime Antiope, fille d'Idomne. Non, mon cher
Mentor, ce n'est point une passion aveugle comme celle dont vous m'avez
guri dans l'le de Calypso: j'ai bien reconnu la profondeur de la plaie
que l'amour m'avait faite auprs d'Eucharis; je ne puis encore prononcer
son nom sans tre troubl; le temps et l'absence n'ont pu l'effacer.
Cette exprience funeste m'apprend  me dfier de moi-mme. Mais, pour
Antiope, ce que je sens n'a rien de semblable: ce n'est point amour
passionn; c'est got, c'est estime, c'est persuasion que je serais
heureux, si je passais ma vie avec elle. Si jamais les dieux me rendent
mon pre, et qu'il me permette de choisir une femme, Antiope sera mon
pouse. Ce qui me touche en elle, c'est son silence, sa modestie, sa
retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine
et de broderie, son application  conduire toute la maison de son pre,
depuis que sa mre est morte, son mpris des vaines parures, l'oubli et
l'ignorance mme qui parat en elle de sa beaut. Quand Idomne lui
ordonne de mener les danses des jeunes Crtoises au son des fltes, on
la prendrait pour la riante Vnus, qui est accompagne des Grces*.
Quand il la mne avec lui  la chasse dans les forts, elle parat
majestueuse et adroite  tirer de l'arc, comme Diane au milieu de ses
nymphes*: elle seule ne le sait pas, et tout le monde l'admire. Quand
elle entre dans le temple des dieux, et qu'elle porte sur sa tte les
choses sacres dans des corbeilles, on croirait qu'elle est elle-mme la
divinit qui habite dans les temples. Avec quelle crainte et quelle
religion l'avons-nous vue offrir des sacrifices, et flchir la colre
des dieux, quand il a fallu expier quelque faute ou dtourner quelque
funeste prsage! Enfin, quand on la voit avec une troupe de femmes,
tenant en sa main une aiguille d'or, on croit que c'est Minerve mme qui
a pris sur la terre une forme humaine*, et qui inspire aux hommes les
beaux-arts; elle anime les autres  travailler; elle leur adoucit le
travail et l'ennui par les charmes de sa voix, lorsqu'elle chante toutes
les merveilleuses histoires des dieux; et elle surpasse la plus exquise
peinture par la dlicatesse de ses broderies. Heureux l'homme qu'un doux
hymen unira avec elle!* Il n'aura  craindre que de la perdre et de lui
survivre.

Je prends ici, mon cher Mentor, les dieux  tmoin que je suis tout prt
 partir; j'aimerai Antiope tant que je vivrai; mais elle ne retardera
pas d'un moment mon retour  Ithaque. Si un autre la devait possder, je
passerais le reste de mes jours avec tristesse et amertume; mais enfin
je la quitterais. Quoique je sache que l'absence peut me la faire
perdre, je ne veux ni lui parler, ni parler  son pre de mon amour; car
je ne dois en parler qu' vous seul, jusqu' ce qu'Ulysse, remont sur
son trne, m'ait dclar qu'il y consent. Vous pouvez reconnatre par
l, mon cher Mentor, combien cet attachement est diffrent de la passion
dont vous m'avez vu aveugl pour Eucharis.

Mentor rpondit  Tlmaque: Je conviens de cette diffrence. Antiope
est douce, simple et sage; ses mains ne mprisent point le travail; elle
prvoit de loin; elle pourvoit atout; elle sait se taire, et agir de
suite sans empressement; elle est  toute heure occupe, et ne
s'embarrasse jamais, parce qu'elle fait chaque chose  propos: le bon
ordre de la maison de son pre est sa gloire; elle en est plus orne que
de sa beaut. Quoiqu'elle ait soin de tout, et qu'elle soit charge de
corriger, de refuser, d'pargner (choses qui font har presque toutes
les femmes), elle s'est rendue aimable  toute la maison: c'est qu'on ne
trouve en elle ni passion, ni enttement, ni lgret, ni humeur, comme
dans les autres femmes. D'un seul regard elle se fait entendre, et on
craint de lui dplaire; elle donne des ordres prcis; elle n'ordonne que
ce qu'on peut excuter; elle reprend avec bont, et en reprenant elle
encourage. Le coeur de son pre se repose sur elle, comme un voyageur
abattu par les ardeurs du soleil se repose  l'ombre sur l'herbe tendre.
Vous avez raison, Tlmaque; Antiope est un trsor digne d'tre cherch
dans les terres les plus loignes. Son esprit, non plus que son corps,
ne se pare jamais de vains ornements; son imagination, quoique vive, est
retenue par sa discrtion: elle ne parle que pour la ncessit; et, si
elle ouvre la bouche, la douce persuasion et les grces naves coulent
de ses lvres. Ds qu'elle parle, tout le monde se tait, et elle en
rougit: peu s'en faut qu'elle ne supprime ce qu'elle a voulu dire, quand
elle aperoit qu'on l'coute si attentivement. A peine l'avons-nous
entendue parler.

Vous souvenez-vous,  Tlmaque, d'un jour que son pre la fit venir?
Elle parut, les yeux baisss, couverte d'un grand voile; elle ne parla
que pour modrer la colre d'Idomne, qui voulait faire punir
rigoureusement un de ses esclaves: d'abord elle entra dans sa peine;
puis elle le calma; enfin elle lui fit entendre ce qui pouvait excuser
ce malheureux; et, sans faire sentir au roi qu'il s'tait trop emport,
elle lui inspira des sentiments de justice et de compassion. Thtis,
quand elle flatte le vieux Nre, n'apaise pas avec plus de douceur les
flots irrits. Ainsi Antiope, sans prendre aucune autorit, et sans se
prvaloir de ses charmes, maniera un jour le coeur de son poux, comme
elle touche maintenant sa lyre, quand elle en veut tirer les plus
tendres accords. Encore une fois, Tlmaque, votre amour pour elle est
juste; les dieux vous la destinent: vous l'aimez d'un amour raisonnable;
il faut attendre qu'Ulysse vous la donne. Je vous loue de n'avoir point
voulu lui dcouvrir vos sentiments: mais sachez que, si vous eussiez
pris quelque dtour pour lui apprendre vos desseins, elle les aurait
rejets, et aurait cess de vous estimer. Elle ne se promettra jamais 
personne; elle se laissera donner par son pre; elle ne prendra jamais
pour poux qu'un homme qui craigne les dieux, et qui remplisse toutes
les biensances. Avez-vous observ, comme moi, qu'elle se montre encore
moins, et qu'elle baisse plus les yeux depuis votre retour? Elle sait
tout ce qui vous est arriv d'heureux dans la guerre; elle n'ignore ni
votre naissance, ni vos aventures, ni tout ce que les dieux ont mis en
vous: c'est ce qui la rend si modeste et si rserve. Allons, Tlmaque,
allons vers Ithaque; il ne me reste plus qu' vous faire trouver votre
pre, et qu' vous mettre en tat d'obtenir une femme digne de l'ge
d'or: ft-elle bergre dans la froide Algide, au lieu qu'elle est fille
du roi de Salente, vous seriez trop heureux de la possder.

Idomne, qui craignait le dpart de Tlmaque et de Mentor, ne songeait
qu' le retarder; il reprsenta  Mentor qu'il ne pouvait rgler sans
lui un diffrend qui s'tait lev entre Diophanes, prtre de Jupiter
Conservateur, et Hliodore, prtre d'Apollon, sur les prsages qu'on
tire du vol des oiseaux et des entrailles des victimes.

Pourquoi, lui rpondit Mentor, vous mleriez-vous des choses sacres?
laissez-en la dcision aux truriens, qui ont la tradition des plus
anciens oracles, et qui sont inspirs pour tre les interprtes des
dieux: employez seulement votre autorit  touffer ces disputes ds
leur naissance. Ne montrez ni partialit ni prvention; contentez-vous
d'appuyer la dcision quand elle sera faite; souvenez-vous qu'un roi
doit tre soumis  la religion, et qu'il ne doit jamais entreprendre de
la rgler. La religion vient des dieux, elle est au-dessus des rois. Si
les rois se mlent de la religion, au lieu de la protger, ils la
mettront en servitude. Les rois sont si puissants, et les autres hommes
sont si faibles, que tout sera en pril d'tre altr au gr des rois,
si on les fait entrer dans les questions qui regardent les choses
sacres. Laissez donc en pleine libert la dcision aux amis des dieux,
et bornez-vous  rprimer ceux qui n'obiraient pas  leur jugement
quand il aura t prononc.

Ensuite Idomne se plaignit de l'embarras o il tait sur un grand
nombre de procs entre divers particuliers, qu'on le pressait de juger.
Dcidez, lui rpondait Mentor, toutes les questions nouvelles qui vont 
tablir des maximes gnrales de jurisprudence, et  interprter les
lois; mais ne vous chargez jamais de juger les causes particulires.
Elles viendraient toutes en foule vous assiger: vous seriez l'unique
juge de tout votre peuple; tous les autres juges, qui sont sous vous,
deviendraient inutiles; vous seriez accabl, et les petites affaires
vous droberaient aux grandes, sans que vous pussiez suffire  rgler le
dtail des petites. Gardez-vous donc bien de vous jeter dans cet
embarras; renvoyez les affaires des particuliers aux juges ordinaires:
ne faites que ce que nul autre ne peut faire pour vous soulager; vous
ferez alors les vritables fonctions de roi.

On me presse encore, disait Idomne, de faire certains mariages. Les
personnes d'une naissance distingue qui m'ont suivi dans toutes les
guerres, et qui ont perdu de trs-grands biens en me servant, voudraient
trouver une espce de rcompense en pousant certaines filles riches: je
n'ai qu'un mot  dire pour leur procurer ces tablissements. Il est
vrai, rpondait Mentor, qu'il ne vous en coterait qu'un mot; mais ce
mot lui-mme vous coterait trop cher. Voudriez-vous ter aux pres et
aux mres la libert et la consolation de choisir leurs gendres, et par
consquent leurs hritiers? Ce serait mettre toutes les familles dans le
plus rigoureux esclavage: vous vous rendriez responsable de tous les
malheurs domestiques de vos citoyens. Les mariages ont assez d'pines,
sans leur donner encore cette amertume. Si vous avez des serviteurs
fidles  rcompenser, donnez-leur des terres incultes; ajoutez-y des
rangs et des honneurs proportionns  leur condition et  leurs
services; ajoutez-y, s'il le faut, quelque argent pris par vos pargnes
sur les fonds destins  votre dpense; mais ne payez jamais vos dettes
en sacrifiant les filles riches malgr leurs parents.

Idomne passa bientt de cette question  une autre. Les Sybarites[60],
disait-il, se plaignent de ce que nous avons usurp des terres qui leur
appartiennent, et de ce que nous les avons donnes, comme des champs 
dfricher, aux trangers que nous avons attirs depuis peu ici.
Cderai-je  ces peuples? Si je le fais, chacun croira qu'il n'a qu'
former des prtentions sur nous. Il n'est pas juste, rpondit Mentor, de
croire les Sybarites dans leur propre cause; mais il n'est pas juste
aussi de vous croire dans la vtre. Qui croirons-nous donc? repartit
Idomne. Il ne faut croire, poursuivit Mentor, aucune des deux parties;
mais il faut prendre pour arbitre un peuple voisin qui ne soit suspect
d'aucun ct: tels sont les Sipontins[61]; ils n'ont aucun intrt
contraire aux vtres.

Mais suis-je oblig, rpondait Idomne,  croire quelque arbitre? ne
suis-je pas roi? Un souverain est-il oblig  se soumettre  des
trangers sur l'tendue de sa domination? Mentor reprit ainsi le
discours: Puisque vous voulez tenir ferme, il faut que vous jugiez que
votre droit est bon; d'un autre ct, les Sybarites ne relchent rien;
ils soutiennent que leur droit est certain. Dans cette opposition de
sentiment, il faut qu'un arbitre, choisi par les parties, vous
accommode, ou que le sort des armes dcide; il n'y a point de milieu. Si
vous entriez dans une rpublique o il n'y et ni magistrats ni juges,
et o chaque famille se crt en devoir de se faire justice  elle-mme,
par violence, sur toutes ses prtentions contre ses voisins, vous
dploreriez le malheur d'une telle nation, et vous auriez horreur de cet
affreux dsordre, o toutes les familles s'armeraient les unes contre
les autres. Croyez-vous que les dieux regardent avec moins d'horreur le
monde entier, qui est la rpublique universelle, si chaque peuple, qui
n'y est que comme une grande famille, se croit en plein droit de se
faire, par violence, justice  soi-mme, sur toutes ses prtentions
contre les autres peuples voisins? Un particulier qui possde un champ,
comme l'hritage de ses anctres, ne peut s'y maintenir que par
l'autorit des lois, et par le jugement du magistrat; il serait
trs-svrement puni comme un sditieux, s'il voulait conserver par la
force ce que la justice lui a donn. Croyez-vous que les rois puissent
employer d'abord la violence pour soutenir leurs prtentions, sans
avoir tent toutes les voies de douceur et d'humanit? La justice
n'est-elle pas encore plus sacre et plus inviolable pour les rois par
rapport  des pays entiers, que pour les familles, par rapport 
quelques champs labours? Sera-t-on injuste et ravisseur, quand on ne
prend que quelques arpents de terre? Sera-t-on juste, sera-t-on hros,
quand on prend des provinces? Si on se prvient, si on se flatte, si on
s'aveugle dans les petits intrts de particuliers, ne doit-on pas
encore plus craindre de se flatter et de s'aveugler sur les grands
intrts d'tat? Se croira-t-on soi-mme dans une matire o l'on a tant
de raisons de se dfier de soi? Ne craindra-t-on point de se tromper,
dans des cas o l'erreur d'un seul homme a des consquences affreuses?
L'erreur d'un roi qui se flatte sur ses prtentions cause souvent des
ravages, des famines, des massacres, des pestes, des dpravations de
moeurs, dont les effets funestes s'tendent jusque dans les sicles les
plus reculs. Un roi, qui assemble toujours tant de flatteurs autour de
lui, ne craindra-t-il point d'tre flatt en ces occasions? S'il
convient de quelque arbitre pour terminer le diffrend, il montre son
quit, sa bonne foi, sa modration. Il publie les solides raisons sur
lesquelles sa cause est fonde. L'arbitre choisi est un mdiateur
amiable, et non un juge de rigueur. On ne se soumet pas aveuglment 
ses dcisions; mais on a pour lui une grande dfrence; il ne prononce
pas une sentence en juge souverain; mais il fait des propositions, et on
sacrifie quelque chose par ses conseils, pour conserver la paix. Si la
guerre vient, malgr tous les soins qu'un roi prend pour conserver la
paix, il a du moins alors pour lui le tmoignage de sa conscience,
l'estime de ses voisins, et la juste protection des dieux. Idomne,
touch de ce discours, consentit que les Sipontins fussent mdiateurs
entre lui et les Sybarites.

Alors le roi, voyant que tous les moyens de retenir les deux trangers
lui chappaient, essaya de les arrter par un lien plus fort. Il avait
remarqu que Tlmaque aimait Antiope et il espra de le prendre par
cette passion. Dans cette vue, il la fit chanter plusieurs fois pendant
des festins. Elle le fit pour ne dsobir pas  son pre, mais avec tant
de modestie et de tristesse, qu'on voyait bien la peine qu'elle
souffrait en obissant. Idomne alla jusqu' vouloir qu'elle chantt la
victoire remporte sur les Dauniens et sur Adraste: mais elle ne put se
rsoudre  chanter les louanges de Tlmaque; elle s'en dfendit avec
respect, et son pre n'osa la contraindre. Sa voix douce et touchante
pntrait le coeur du jeune fils d'Ulysse; il tait tout mu. Idomne,
qui avait les yeux attachs sur lui, jouissait du plaisir de remarquer
son trouble. Mais Tlmaque ne faisait pas semblant d'apercevoir les
desseins du roi; il ne pouvait s'empcher, en ces occasions, d'tre fort
touch, mais la raison tait en lui au-dessus du sentiment; et ce
n'tait plus ce mme Tlmaque qu'une passion tyrannique avait autrefois
captiv dans l'le de Calypso. Pendant qu'Antiope chantait, il gardait
un profond silence; ds qu'elle avait fini, il se htait de tourner la
conversation sur quelque autre matire.

Le roi, ne pouvant par cette voie russir dans son dessein, prit enfin
la rsolution de faire une grande chasse, dont il voulut, contre la
coutume, donner le plaisir  sa fille. Antiope pleura, ne voulant point
y aller; mais il fallut excuter l'ordre absolu de son pre. Elle monte
un cheval cumant, fougueux, et semblable  ceux que Castor domptait
pour les combats: elle le conduit sans peine: une troupe de jeunes
filles la suit avec ardeur; elle parat au milieu d'elles comme Diane
dans les forts. Le roi la voit, et il ne peut se lasser de la voir; en
la voyant, il oublie tous ses malheurs passs. Tlmaque la voit aussi,
et il est encore plus touch de la modestie d'Antiope que de son adresse
et de toutes ses grces.

Les chiens poursuivaient un sanglier d'une grandeur norme, et furieux
comme celui de Calydon: ses longues soies taient dures et hrisses
comme des dards; ses yeux tincelants taient pleins de sang et de feu;
son souffle se faisait entendre de loin, comme le bruit sourd des vents
sditieux, quand ole les rappelle dans son antre pour apaiser les
temptes; ses dfenses, longues et crochues comme la faux tranchante des
moissonneurs, coupaient le tronc des arbres*. Tous les chiens qui
osaient en approcher taient dchirs; les plus hardis chasseurs, en le
poursuivant, craignaient de l'atteindre. Antiope, lgre  la course
comme les vents, ne craignit point de l'attaquer de prs; elle lui lance
un trait qui le perce au-dessus de l'paule. Le sang de l'animal
farouche ruisselle, et le rend plus furieux; il se tourne vers celle
qui l'a bless. Aussitt le cheval d'Antiope, malgr sa fiert, frmit
et recule; le sanglier monstrueux s'lance contre lui, semblable aux
pesantes machines qui branlent les murailles des plus fortes villes. Le
coursier chancelle, et est abattu: Antiope se voit par terre, hors
d'tat d'viter le coup fatal de la dfense du sanglier anim contre
elle. Mais Tlmaque, attentif au danger d'Antiope, tait dj descendu
de cheval. Plus prompt que les clairs, il se jette entre le cheval
abattu et le sanglier qui revient pour venger son sang; il tient dans
ses mains un long dard et l'enfonce presque tout entier dans le flanc de
l'horrible animal, qui tombe plein de rage.

A l'instant Tlmaque en coupe la hure, qui fait encore peur quand on la
voit de prs, et qui tonne tous les chasseurs. Il la prsente 
Antiope: elle en rougit; elle consulte des yeux son pre, qui, aprs
avoir t saisi de frayeur, est transport de joie de la voir hors du
pril, et lui fait signe qu'elle doit accepter ce don. En le prenant,
elle dit  Tlmaque: Je reois de vous avec reconnaissance un autre don
plus grand, car je vous dois la vie. A peine eut-elle parl, qu'elle
craignit d'avoir trop dit; elle baissa les yeux; et Tlmaque, qui vit
son embarras, n'osa lui dire que ces paroles: Heureux le fils d'Ulysse
d'avoir conserv une vie si prcieuse! mais plus heureux encore s'il
pouvait passer la sienne auprs de vous! Antiope, sans lui rpondre,
rentra brusquement dans la troupe de ses jeunes compagnes, o elle
remonta  cheval.

Idomne aurait, ds ce moment, promis sa fille  Tlmaque; mais il
espra d'enflammer davantage sa passion en le laissant dans
l'incertitude, et crut mme le retenir encore  Salente par le dsir
d'assurer son mariage. Idomne raisonnait ainsi en lui-mme; mais les
dieux se jouent de la sagesse des hommes. Ce qui devait retenir
Tlmaque fut prcisment ce qui le pressa de partir: ce qu'il
commenait  sentir le mit dans une juste dfiance de lui-mme. Mentor
redoubla ses soins pour lui inspirer un dsir impatient de retourner 
Ithaque, et il pressa en mme temps Idomne de le laisser partir: le
vaisseau tait dj prt. Car Mentor, qui rglait tous les moments de
la vie de Tlmaque, pour l'lever  la plus haute gloire, ne l'arrtait
en chaque lieu qu'autant qu'il le fallait pour exercer sa vertu, et pour
lui faire acqurir de l'exprience. Mentor avait eu soin de faire
prparer le vaisseau ds l'arrive de Tlmaque.

Mais Idomne, qui avait eu beaucoup de rpugnance  le voir prparer,
tomba dans une tristesse mortelle, et dans une dsolation  faire piti,
lorsqu'il vit que ses deux htes, dont il avait tir tant de secours,
allaient l'abandonner. Il se renfermait dans les lieux les plus secrets
de sa maison: l il soulageait son coeur en poussant des gmissements et
en versant des larmes; il oubliait le besoin de se nourrir; le sommeil
n'adoucissait plus ses cuisantes peines; il se desschait, il se
consumait par ses inquitudes. Semblable  un grand arbre qui couvre la
terre de l'ombre de ses rameaux pais, et dont un ver commence  ronger
la tige dans les canaux dlis o la sve coule pour sa nourriture; cet
arbre, que les vents n'ont jamais branl, que la terre fconde se plat
 nourrir dans son sein, et que la hache du laboureur a toujours
respect, ne laisse pas de languir sans qu'on puisse dcouvrir la cause
de son mal; il se fltrit, il se dpouille de ses feuilles qui sont sa
gloire; il ne montre plus qu'un tronc couvert d'une corce entr'ouverte,
et des branches sches: tel parut Idomne dans sa douleur.

Tlmaque attendri n'osait lui parler: il craignait le jour du dpart,
il cherchait des prtextes pour le retarder; et il serait demeur
longtemps dans cette incertitude, si Mentor ne lui et dit: Je suis bien
aise de vous voir si chang. Vous tiez n dur et hautain; votre coeur ne
se laissait toucher que de vos commodits et de vos intrts; mais vous
tes enfin devenu homme, et vous commencez, par l'exprience de vos
maux,  compatir  ceux des autres. Sans cette compassion, on n'a ni
bont, ni vertu, ni capacit pour gouverner les hommes: mais il ne faut
pas la pousser trop loin, ni tomber dans une amiti faible. Je parlerais
volontiers  Idomne pour le faire consentir  notre dpart, et je vous
pargnerais l'embarras d'une conversation si fcheuse; mais je ne veux
point que la mauvaise honte et la timidit dominent votre coeur. Il faut
que vous vous accoutumiez  mler le courage et la fermet avec une
amiti tendre et sensible. Il faut craindre d'affliger les hommes sans
ncessit; il faut entrer dans leur peine, quand on ne peut viter de
leur en faire, et adoucir le plus qu'on peut la coup qu'il est
impossible de leur pargner entirement. C'est pour chercher cet
adoucissement, rpondit Tlmaque, que j'aimerais mieux qu'Idomne
apprt notre dpart par vous que par moi.

Mentor lui dit aussitt: Vous vous trompez, mon cher Tlmaque; vous
tes n comme les enfants des rois nourris dans la pourpre, qui veulent
que tout se fasse  leur mode, et que toute la nature obisse  leurs
volonts, mais qui n'ont la force de rsister  personne en face. Ce
n'est pas qu'ils se soucient des hommes, ni qu'ils craignent par bont
de les affliger; mais c'est que, pour leur propre commodit, ils ne
veulent point voir autour d'eux des visages tristes et mcontents. Les
peines et les misres des hommes ne les touchent point, pourvu qu'elles
ne soient pas sous leurs yeux; s'ils en entendent parler, ce discours
les importune et les attriste. Pour leur plaire, il faut toujours dire
que tout va bien: et pendant qu'ils sont dans leurs plaisirs, ils ne
veulent rien voir ni entendre qui puisse interrompre leurs joies.
Faut-il reprendre, corriger, dtromper quelqu'un, rsister aux
prtentions et aux passions injustes d'un homme importun, ils en
donneront toujours la commission  quelque autre personne: plutt que de
parler eux-mmes avec une douce fermet dans ces occasions, ils se
laisseraient plutt arracher les grces les plus injustes; ils
gteraient leurs affaires les plus importantes, faute de savoir dcider
contre le sentiment de ceux auxquels ils ont affaire tous les jours.
Cette faiblesse qu'on sent en eux fait que chacun ne songe qu' s'en
prvaloir: on les presse, on les importune, on les accable, et on
russit en les accablant. D'abord on les flatte et on les encense pour
s'insinuer, mais ds qu'on est dans leur confiance, et qu'on est auprs
d'eux dans des emplois de quelque autorit, on les mne loin, on leur
impose le joug: ils en gmissent, ils veulent souvent le secouer; mais
ils le portent toute leur vie. Ils sont jaloux de ne paratre point
gouverns, et ils le sont toujours: ils ne peuvent se passer de l'tre;
car ils sont semblables  ces faibles tiges de vigne qui, n'ayant par
elles-mmes aucun soutien, rampent toujours autour du tronc de quelque
grand arbre. Je ne souffrirai point,  Tlmaque! que vous tombiez dans
ce dfaut, qui rend un homme imbcile pour le gouvernement. Vous qui
tes tendre jusqu' n'oser parler  Idomne, vous ne serez plus touch
de ses peines ds que vous serez sorti de Salente; ce n'est point sa
douleur qui vous attendrit, c'est sa prsence qui vous embarrasse. Allez
parler vous-mme  Idomne; apprenez en cette occasion  tre tendre et
ferme tout ensemble: montrez-lui votre douleur de le quitter, mais
montrez-lui aussi d'un ton dcisif la ncessit de notre dpart.

Tlmaque n'osait ni rsister  Mentor, ni aller trouver Idomne; il
tait honteux de sa crainte, et n'avait pas le courage de la surmonter:
il hsitait; il faisait deux pas, et revenait incontinent pour allguer
 Mentor quelque nouvelle raison de diffrer. Mais le seul regard de
Mentor lui tait la parole, et faisait disparatre tous ces beaux
prtextes. Est-ce donc l, disait Mentor en souriant, ce vainqueur des
Dauniens, ce librateur de la grande Hesprie, ce fils du sage Ulysse,
qui doit tre aprs lui l'oracle de la Grce! Il n'ose dire  Idomne
qu'il ne peut plus retarder son retour dans sa patrie, pour revoir son
pre! O peuples d'Ithaque, combien serez-vous malheureux un jour, si
vous ayez un roi que la mauvaise honte domine, et qui sacrifie les plus
grands intrts  ses faiblesses sur les plus petites choses! Voyez,
Tlmaque, quelle diffrence il y a entre la valeur dans les combats et
le courage dans les affaires: vous n'avez point craint les armes
d'Adraste, et vous craignez la tristesse d'Idomne. Voil ce qui
dshonore les princes qui ont fait les plus grandes actions: aprs avoir
paru des hros dans la guerre, ils se montrent les derniers des hommes
dans les occasions communes, o d'autres se soutiennent avec vigueur.

Tlmaque, sentant la vrit de ces paroles et piqu de ce reproche,
partit brusquement sans s'couter lui-mme. Mais  peine commena-t-il
 paratre dans le lieu o Idomne tait assis, les yeux baisss,
languissant et abattu de tristesse, qu'ils se craignirent l'un l'autre;
ils n'osaient se regarder; ils s'entendaient sans se rien dire, et
chacun craignait que l'autre ne rompt le silence: ils se mirent tous
deux  pleurer. Enfin Idomne, press d'un excs de douleur, s'cria: A
quoi sert de rechercher la vertu, si elle rcompense si mal ceux qui
l'aiment? Aprs m'avoir montr ma faiblesse, on m'abandonne! h bien! je
vais retomber dans tous mes malheurs: qu'on ne me parle plus de bien
gouverner; non, je ne puis le faire; je suis las des hommes! O
voulez-vous aller, Tlmaque? Votre pre n'est plus; vous le cherchez
inutilement. Ithaque est en proie  vos ennemis; ils vous feront prir,
si vous y retournez. Demeurez ici; vous serez mon gendre et mon
hritier; vous rgnerez aprs moi. Pendant ma vie mme, vous aurez ici
un pouvoir absolu: ma confiance en vous sera sans bornes. Que si vous
tes insensible  tous ces avantages, du moins laissez-moi Mentor, qui
est toute ma ressource. Parlez; rpondez-moi: n'endurcissez pas votre
coeur; ayez piti du plus malheureux de tous les hommes. Quoi! vous ne
dites rien! Ah! je comprends combien les dieux me sont cruels; je le
sens encore plus rigoureusement qu'en Crte, lorsque je perai mon
propre fils.

Enfin Tlmaque lui rpondit d'une voix trouble et timide: Je ne suis
point  moi; les destines me rappellent dans ma patrie. Mentor, qui a
la sagesse des dieux, m'ordonne en leur nom de partir. Que voulez-vous
que je fasse? Renoncerai-je  mon pre,  ma mre,  ma patrie, qui me
doit tre encore plus chre qu'eux? tant n pour tre roi, je ne suis
pas destin  une vie douce et tranquille, ni  suivre mes inclinations.
Votre royaume est plus riche et plus puissant que celui de mon pre;
mais je dois prfrer ce que les dieux me destinent  ce que vous avez
la bont de m'offrir. Je me croirais heureux, si j'avais Antiope pour
pouse, sans esprance de votre royaume; mais, pour m'en rendre digne,
il faut que j'aille o mes devoirs m'appellent, et que ce soit mon pre
qui vous la demande pour moi. Ne m'avez-vous pas promis de me renvoyer 
Ithaque? N'est-ce pas sur cette promesse que j'ai combattu pour vous
contre Adraste avec les allis? il est temps que je songe  rparer mes
malheurs domestiques. Les dieux, qui m'ont donn  Mentor, ont aussi
donn Mentor au fils d'Ulysse pour lui faire remplir ses destines.
Voulez-vous que je perde Mentor, aprs avoir perdu tout le reste? Je
n'ai plus ni biens, ni retraite, ni pre, ni mre, ni patrie assure; il
ne me reste qu'un nomme sage et vertueux, qui est le plus prcieux don
de Jupiter: jugez vous-mme si je puis y renoncer, et consentir qu'il
m'abandonne. Non, je mourrais plutt. Arrachez-moi la vie; la vie n'est
rien: mais ne m'arrachez pas Mentor.

A mesure que Tlmaque parlait, sa voix devenait plus forte, et sa
timidit disparaissait. Idomne ne savait que rpondre, et ne pouvait
demeurer d'accord de ce que le fils d'Ulysse lui disait. Lorsqu'il ne
pouvait plus parler, du moins il tchait, par ses regards et par ses
gestes, de faire piti. Dans ce moment, il vit paratre Mentor, qui lui
dit ces graves paroles:

Ne vous affligez point: nous vous quittons; mais la sagesse qui prside
aux conseils des dieux demeurera sur vous: croyez seulement que vous
tes trop heureux que Jupiter nous ait envoys ici pour sauver votre
royaume, et pour vous ramener de vos garements. Philocls, que nous
vous avons rendu, vous servira fidlement: la crainte des dieux, le got
de la vertu, l'amour des peuples, la compassion pour les misrables,
seront toujours dans son coeur. coutez-le, servez-vous de lui avec
confiance et sans jalousie. Le plus grand service que vous puissiez en
tirer est de l'obliger  vous dire tous vos dfauts sans adoucissement.
Voil en quoi consiste le plus grand courage d'un bon roi, que de
chercher de vrais amis qui lui fassent remarquer ses fautes. Pourvu que
vous ayez ce courage, notre absence ne vous nuira point, et vous vivrez
heureux: mais si la flatterie, qui se glisse comme un serpent, retrouve
un chemin jusqu' votre coeur, pour vous mettre en dfiance contre les
conseils dsintresss, vous tes perdu. Ne vous laissez point abattre
mollement  la douleur, mais efforcez-vous de suivre la vertu. J'ai dit
 Philocls tout ce qu'il doit faire pour vous soulager et pour n'abuser
jamais de votre confiance; je puis vous rpondre de lui: les dieux vous
l'ont donn comme ils m'ont donn  Tlmaque. Chacun doit suivre
courageusement sa destine; il est inutile de s'affliger. Si jamais
vous aviez besoin de mon secours, aprs que j'aurai rendu Tlmaque 
son pre et  son pays, je reviendrais vous voir. Que pourrais-je faire
qui me donnt un plaisir plus sensible? Je ne cherche ni biens ni
autorit sur la terre; je ne veux qu'aider ceux qui cherchent la justice
et la vertu. Pourrais-je oublier jamais la confiance et l'amiti que
vous m'avez tmoignes?

A ces mots, Idomne fut tout  coup chang; il sentit son coeur apais,
comme Neptune de son trident apaise les flots en courroux et les plus
noires temptes: il restait seulement en lui une douleur douce et
paisible; c'tait plutt une tristesse et un sentiment tendre qu'une
vive douleur. Le courage, la confiance, la vertu, l'esprance du secours
des dieux, commencrent  renatre au dedans de lui.

Eh bien! dit-il, mon cher Mentor, il faut donc tout perdre, et ne se
point dcourager! Du moins souvenez-vous d'Idomne quand vous serez
arrivs  Ithaque, o votre sagesse vous comblera de prosprits.
N'oubliez pas que Salente fut votre ouvrage, et que vous y avez laiss
un roi malheureux qui n'espre qu'en vous. Allez, digne fils d'Ulysse,
je ne vous retiens plus; je n'ai garde de rsister aux dieux, qui
m'avaient prt un si grand trsor. Allez aussi, Mentor, le plus grand
et le plus sage de tous les hommes (si toutefois l'humanit peut faire
ce que j'ai vu en vous, et si vous n'tes point une divinit sous une
forme emprunte pour instruire les hommes faibles et ignorants), allez
conduire le fils d'Ulysse, plus heureux de vous avoir que d'tre le
vainqueur d'Adraste. Allez tous deux: je n'ose plus parler, pardonnez
mes soupirs. Allez, vivez, soyez heureux ensemble; il ne me reste plus
rien au monde, que le souvenir de vous avoir possds ici. O beaux
jours! trop heureux jours! jours dont je n'ai pas assez connu le prix!
jours trop rapidement couls! vous ne reviendrez jamais! jamais mes
yeux ne reverront ce qu'ils voient!

Mentor prit ce moment pour le dpart; il embrassa Philocls, qui
l'arrosa de ses larmes sans pouvoir parler. Tlmaque voulut prendre
Mentor par la main pour le tirer de celle d'Idomne; mais Idomne,
prenant le chemin du port, se mit entre Mentor et Tlmaque: il les
regardait; il gmissait; il commenait des paroles entrecoupes, et n'en
pouvait achever aucune.

Cependant on entend des cris confus sur le rivage couvert de matelots:
on tend les cordages; le vent favorable se lve. Tlmaque et Mentor,
les larmes aux yeux, prennent cong du roi, qui les tient longtemps
serrs entre ses bras, et qui les suit des yeux aussi loin qu'il le
peut*.




LIVRE DIX-HUITIME.

SOMMAIRE.

Pendant la navigation, Tlmaque discourt avec Mentor sur les principes
d'un sage gouvernement et, en particulier, sur les moyens de connatre
les hommes, sur le meilleur emploi  faire de leurs talents, afin d'en
retirer le plus de profit possible et pour l'tat et pour eux-mmes.--Le
calme de la mer les force de relcher dans une le o Ulysse venait
d'aborder.--Tlmaque le rencontre et lui parle sans le
reconnatre.--Aprs l'avoir vu s'embarquer, il ressent un trouble dont
il ne peut se rendre compte.--Mentor lui apprend alors que c'est 
Ulysse lui-mme qu'il a parl; il le console et l'assure qu'il rejoindra
bientt son pre; puis il prouve encore sa patience en retardant son
dpart pour faire un sacrifice  Minerve.--Enfin, la desse elle-mme,
cache sous la figure de Mentor, reprend sa forme divine et se fait
connatre.--Elle donne  Tlmaque ses dernires instructions et
disparat.--Tlmaque se hte alors de partir et arrive  Ithaque, o il
retrouve son pre chez le fidle Eume.


Dj les voiles s'enflent, on lve les ancres; la terre semble s'enfuir.
Le pilote expriment aperoit de loin la montagne de Leucate[62], dont
la tte se cache dans un tourbillon de frimas glacs, et les monts
Acrocrauniens[63], qui montrent encore un front orgueilleux au ciel,
aprs avoir t si souvent crass par la foudre.

Pendant cette navigation, Tlmaque disait  Mentor: Je crois maintenant
concevoir les maximes de gouvernement que vous m'avez expliques.
D'abord elles me paraissent comme un songe; mais peu  peu elles se
dmlent dans mon esprit, et s'y prsentent clairement: comme tous les
objets paraissent sombres et en confusion, le matin, aux premires
lueurs de l'aurore; mais ensuite ils semblent sortir comme d'un chaos,
quand la lumire, qui crot insensiblement, leur rend, pour ainsi dire,
leurs figures et leurs couleurs naturelles. Je suis trs-persuad que le
point essentiel du gouvernement est de bien discerner les diffrents
caractres d'esprits, pour les choisir et pour les appliquer selon leurs
talents: mais il me reste  savoir comment on peut se connatre en
hommes.

Alors Mentor lui rpondit: Il faut tudier les hommes pour les
connatre; et pour les connatre, il en faut voir souvent, et traiter
avec eux. Les rois doivent converser avec leurs sujets, les faire
parler, les consulter, les prouver par de petits emplois dont ils leur
fassent rendre compte, pour voir s'ils sont capables de plus hautes
fonctions. Comment est-ce, mon cher Tlmaque, que vous avez appris, 
Ithaque,  vous connatre en chevaux? c'est  force d'en voir et de
remarquer leurs dfauts et leurs perfections avec des gens
expriments. Tout de mme, parlez souvent des bonnes et des mauvaises
qualits des hommes, avec d'autres hommes sages et vertueux, qui aient
longtemps tudi leurs caractres; vous apprendrez insensiblement
comment ils sont faits, et ce qu'il est permis d'en attendre. Qu'est-ce
qui vous a appris  connatre les bons et les mauvais potes? c'est la
frquente lecture, et la rflexion avec des gens qui avaient le got de
la posie. Qu'est-ce qui vous a acquis du discernement sur la musique?
c'est la mme application  observer les divers musiciens. Comment
peut-on esprer de bien gouverner les hommes, si on ne les connat pas?
et comment les connatra-t-on, si on ne vit jamais avec eux? Ce n'est
pas vivre avec eux que de les voir tous en public, o l'on ne dit de
part et d'autre que des choses indiffrentes et prpares avec art: il
est question de les voir en particulier, de tirer du fond de leurs coeurs
toutes les ressources secrtes qui y sont, de les tter de tous cts,
de les sonder pour dcouvrir leurs maximes. Mais, pour bien juger les
hommes, il faut commencer par savoir ce qu'ils doivent tre; il faut
savoir ce que c'est que le vrai et solide mrite, pour discerner ceux
qui en ont d'avec ceux qui n'en ont pas.

On ne cesse de parler de vertu et de mrite, sans savoir ce que c'est
prcisment que le mrite et la vertu. Ce ne sont que de beaux noms, que
des termes vagues, pour la plupart des hommes, qui se font honneur d'en
parler  toute heure. Il faut avoir des principes certains de justice,
de raison, de vertu, pour connatre ceux qui sont raisonnables et
vertueux. Il faut savoir les maximes d'un bon et sage gouvernement, pour
connatre les hommes qui ont ces maximes, et ceux qui s'en loignent par
une fausse subtilit. En un mot, pour mesurer plusieurs corps, il faut
avoir une mesure fixe; pour juger, il faut tout de mme avoir des
principes constants auxquels tous nos jugements se rduisent. Il faut
savoir prcisment quel est le but de la vie humaine, et quelle fin on
doit se proposer en gouvernant les hommes. Ce but unique et essentiel
est de ne vouloir jamais l'autorit et la grandeur pour soi; car cette
recherche ambitieuse n'irait qu' satisfaire un orgueil tyrannique: mais
on doit se sacrifier, dans les peines infinies du gouvernement, pour
rendre les hommes bons et heureux. Autrement on marche  ttons et au
hasard pendant toute la vie: on va comme un navire en pleine mer, qui
n'a point de pilote, qui ne consulte point les astres, et  qui toutes
les ctes voisines sont inconnues; il ne peut faire que naufrage.

Souvent les princes, faute de savoir en quoi consiste la vraie vertu, ne
savent point ce qu'ils doivent chercher dans les hommes. La vraie vertu
a pour eux quelque chose d'pre; elle leur parat trop austre et
indpendante; elle les effraye et les aigrit: ils se tournent vers la
flatterie. Ds lors ils ne peuvent plus trouver ni de sincrit ni de
vertu; ds lors ils courent aprs un vain fantme de fausse gloire, qui
les rend indignes de la vritable. Ils s'accoutument bientt  croire
qu'il n'y a point de vraie vertu sur la terre; car les bons connaissent
bien les mchants, mais les mchants ne connaissent point les bons, et
ne peuvent pas croire qu'il y en ait. De tels princes ne savent que se
dfier de tout le monde galement: ils se cachent, ils se renferment,
ils sont jaloux sur les moindres choses, ils craignent les hommes, et se
font craindre d'eux, ils fuient la lumire, ils n'osent paratre dans
leur naturel. Quoiqu'ils ne veuillent point tre connus, ils ne laissent
pas de l'tre, car la curiosit maligne de leurs sujets pntre et
devine tout. Mais ils ne connaissent personne: les gens intresss qui
les obsdent sont ravis de les voir inaccessibles. Un roi inaccessible
aux hommes l'est aussi  la vrit: on noircit par d'infmes rapports,
et on carte de lui, tout ce qui pourrait lui ouvrir les yeux. Ces
sortes de rois passent leur vie dans une grandeur sauvage et farouche;
ou, craignant sans cesse d'tre tromps, ils le sont toujours
invitablement, et mritent de l'tre. Ds qu'on ne parle qu' un petit
nombre de gens, on s'engage  recevoir toutes leurs passions et tous
leurs prjugs: les bons mmes ont leurs dfauts et leurs prventions.
De plus, on est  la merci des rapporteurs, nation basse et maligne, qui
se nourrit de venin, qui empoisonne les choses innocentes, qui grossit
les petites, qui invente le mal plutt que de cesser de nuire; qui se
joue, pour son intrt, de la dfiance et de l'indigne curiosit d'un
prince faible et ombrageux.

Connaissez donc,  mon cher Tlmaque! connaissez les hommes;
examinez-les, faites-les parler les uns sur les autres; prouvez-les peu
 peu, ne vous livrez  aucun. Profitez de vos expriences, lorsque vous
aurez t tromp dans vos jugements: car vous serez tromp quelquefois;
et les mchants sont trop profonds pour ne surprendre pas les bons par
leurs dguisements. Apprenez par l  ne juger promptement de personne
ni en bien ni en mal; l'un et l'autre sont trs-dangereux: ainsi vos
erreurs passes vous instruiront trs-utilement. Quand vous aurez trouv
des talents et de la vertu dans un homme, servez-vous-en avec confiance:
car les honntes gens veulent qu'on sente leur droiture; ils aiment
mieux de l'estime et de la confiance que des trsors. Mais ne les gtez
pas en leur donnant un pouvoir sans bornes; tel et t toujours
vertueux, qui ne l'est plus, parce que son matre lui a donn trop
d'autorit et trop de richesses. Quiconque est assez aim des dieux pour
trouver dans tout un royaume deux ou trois vrais amis, d'une sagesse et
d'une bont constante, trouve bientt par eux d'autres personnes qui
leur ressemblent, pour remplir les places infrieures. Par les bons
auxquels on se confie, on apprend ce qu'on ne peut pas discerner par
soi-mme sur les autres sujets.

Mais faut-il, disait Tlmaque, se servir des mchants quand ils sont
habiles, comme je l'ai ou dire souvent? On est souvent, rpondait
Mentor, dans la ncessit de s'en servir. Dans une maison agite et en
dsordre, on trouve souvent des gens injustes et artificieux qui sont
dj en autorit; ils ont des emplois importants qu'on ne peut leur
ter; ils ont acquis la confiance de certaines personnes puissantes
qu'on a besoin de mnager: il faut les mnager eux-mmes, ces hommes
sclrats, parce qu'on les craint, et qu'ils peuvent tout bouleverser.
Il faut bien s'en servir pour un temps, mais il faut aussi avoir en vue
de les rendre peu  peu inutiles. Pour la vraie et intime confiance,
gardez-vous bien de la leur donner jamais; car ils peuvent en abuser, et
vous tenir ensuite malgr vous par votre secret; chane plus difficile 
rompre que toutes les chanes de fer. Servez-vous d'eux pour des
ngociations passagres; traitez-les bien; engagez-les par leurs
passions mmes  vous tre fidles; car vous ne les tiendrez que par
l: mais ne les mettez point dans vos dlibrations les plus secrtes.
Ayez toujours un ressort prt pour les remuer  votre gr; mais ne leur
donnez jamais la clef de votre coeur ni de vos affaires. Quand votre tat
devient paisible, rgl, conduit par des hommes sages et droits dont
vous tes sr, peu  peu les mchants, dont vous tiez contraint de vous
servir, deviennent inutiles. Alors il ne faut pas cesser de les bien
traiter; car il n'est jamais permis d'tre ingrat, mme pour les
mchants: mais, en les traitant bien, il faut tcher de les rendre bons;
il est ncessaire de tolrer en eux certains dfauts qu'on pardonne 
l'humanit: il faut nanmoins peu  peu relever l'autorit, et rprimer
les maux qu'ils feraient ouvertement, si on les laissait faire. Aprs
tout, c'est un mal que le bien se fasse par les mchants, et, quoique ce
mal soit souvent invitable, il faut tendre nanmoins peu  peu  le
faire cesser. Un prince sage, qui ne veut que le bon ordre et la
justice, parviendra, avec le temps,  se passer des hommes corrompus et
trompeurs; il en trouvera assez de bons qui auront une habilet
suffisante.

Mais ce n'est pas assez de trouver de bons sujets dans une nation, il
est ncessaire d'en former de nouveaux. Ce doit tre, rpondit
Tlmaque, un grand embarras. Point du tout, reprit Mentor:
l'application que vous avez  chercher les hommes habiles et vertueux,
pour les lever, excite et anime tous ceux qui ont du talent et du
courage; chacun fait des efforts. Combien y a-t-il d'hommes qui
languissent dans une oisivet obscure, et qui deviendraient de grands
hommes, si l'mulation et l'esprance du succs les animaient au
travail! Combien y a-t-il d'hommes que la misre et l'impuissance de
s'lever par la vertu tentent de s'lever par le crime! Si donc vous
attachez les rcompenses et les honneurs au gnie et  la vertu, combien
de sujets se formeront d'eux-mmes! Mais combien en formerez-vous en les
faisant monter de degr en degr, depuis les derniers emplois jusques
aux premiers! Vous exercerez les talents; vous prouverez l'tendue de
l'esprit et la sincrit de la vertu. Les hommes qui parviendront aux
plus hautes places auront t nourris sous vos yeux dans les
infrieures. Vous les aurez suivis toute leur vie, de degr en degr;
vous jugerez d'eux; non par leurs paroles, mais par toute la suite de
leurs actions.

Pendant que Mentor raisonnait ainsi avec Tlmaque, ils aperurent un
vaisseau phacien qui avait relch dans une petite le dserte et
sauvage borde de rochers affreux. En mme temps les vents se turent;
les plus doux zphyrs mme semblrent retenir leurs haleines; toute la
mer devint unie comme une glace; les voiles abattues ne pouvaient plus
animer le vaisseau; l'effort des rameurs, dj fatigus, tait inutile:
il fallut aborder en cette le, qui tait plutt un cueil qu'une terre
propre  tre habite par des hommes. En un autre temps moins calme, on
n'aurait pu y aborder sans un grand pril.

Les Phaciens, qui attendaient le vent, ne paraissaient pas moins
impatients que les Salentins de continuer leur navigation. Tlmaque
s'avance vers eux sur ces rivages escarps. Aussitt il demande au
premier homme qu'il rencontre s'il n'a point vu Ulysse, roi d'Ithaque,
dans la maison du roi Alcinos.

Celui auquel il s'tait adress par hasard n'tait pas Phacien: c'tait
un tranger inconnu, qui avait un air majestueux, mais triste et abattu;
il paraissait rveur et  peine couta-t-il d'abord la question de
Tlmaque, mais enfin il lui rpondit: Ulysse, vous ne vous trompez pas,
a t reu chez le roi Alcinos, comme en un lieu o l'on craint
Jupiter, et o l'on exerce l'hospitalit; mais il n'y est plus, et vous
l'y chercheriez inutilement; il est parti pour revoir Ithaque, si les
dieux apaiss souffrent enfin qu'il puisse jamais saluer ses dieux
pnates.

A peine cet tranger eut prononc tristement ces paroles, qu'il se jeta
dans un petit bois pais sur le haut d'un rocher, d'o il regardait
tristement la mer, fuyant les hommes qu'il voyait, et paraissant afflig
de ne pouvoir partir*. Tlmaque le regardait fixement; plus il le
regardait, plus il tait mu et tonn. Cet inconnu, disait-il  Mentor,
m'a rpondu comme un homme qui coute  peine ce qu'on lui dit, et qui
est plein d'amertume. Je plains les malheureux depuis que je le suis; et
je sens que mon coeur s'intresse pour cet homme, sans savoir pourquoi.
Il m'a assez mal reu;  peine a-t-il daign m'couter et me rpondre:
je ne puis cesser nanmoins de souhaiter la fin de ses maux.

Mentor, souriant, rpondit: Voil  quoi servent les malheurs de la vie;
ils rendent les princes modrs et sensibles aux peines des autres.
Quand ils n'ont jamais got que le doux poison des prosprits, ils se
croient des dieux; ils veulent que les montagnes s'aplanissent pour les
contenter; ils comptent pour rien les hommes; ils veulent se jouer de la
nature entire. Quand ils entendent parler de souffrance, ils ne savent
ce que c'est; c'est un songe pour eux; ils n'ont jamais vu la distance
du bien et du mal. L'infortune seule peut leur donner de l'humanit, et
changer leur coeur de rocher en un coeur humain: alors ils sentent qu'ils
sont hommes, et qu'ils doivent mnager les autres hommes qui leur
ressemblent. Si un inconnu vous fait tant de piti, parce qu'il est,
comme vous, errant sur ce rivage, combien devrez-vous avoir plus de
compassion pour le peuple d'Ithaque, lorsque vous le verrez un jour
souffrir, ce peuple que les dieux vous auront confi comme on confie un
troupeau  un berger; et que ce peuple sera peut-tre malheureux par
votre ambition, ou par votre faste, ou par votre imprudence! car les
peuples ne souffrent que par les fautes des rois, qui devraient veiller
pour les empcher de souffrir.

Pendant que Mentor parlait ainsi, Tlmaque tait plong dans la
tristesse et dans le chagrin. Il lui rpondit enfin avec un peu
d'motion: Si toutes ces choses sont vraies, l'tat d'un roi est bien
malheureux. Il est l'esclave de tous ceux auxquels il parat commander:
il est fait pour eux; il se doit tout entier  eux; il est charg de
tous leurs besoins; il est l'homme de tout le peuple, et de chacun en
particulier. Il faut qu'il s'accommode  leurs faiblesses, qu'il les
corrige en pre, qu'il les rende sages et heureux. L'autorit qu'il
parat avoir n'est point la sienne; il ne peut rien faire ni pour sa
gloire ni pour son plaisir: son autorit est celle des lois; il faut
qu'il leur obisse pour en donner l'exemple  ses sujets. A proprement
parler, il n'est que le dfenseur des lois pour les faire rgner; il
faut qu'il veille et qu'il travaille pour les maintenir: il est l'homme
le moins libre et le moins tranquille de son royaume; c'est un esclave
qui sacrifie son repos et sa libert pour la libert et la flicit
publiques.

Il est vrai, rpondait Mentor, que le roi n'est roi que pour avoir soin
de son peuple, comme un berger de son troupeau, ou comme un pre de sa
famille; mais trouvez-vous, mon cher Tlmaque, qu'il soit malheureux
d'avoir du bien  faire  tant de gens? Il corrige les mchants par des
punitions; il encourage les bons par des rcompenses; il reprsente les
dieux en conduisant ainsi  la vertu tout le genre humain. N'a-t-il pas
assez de gloire  faire garder les lois? Celle de se mettre au-dessus
des lois est une gloire fausse qui ne mrite que de l'horreur et du
mpris. S'il est mchant, il ne peut tre que malheureux, car il ne
saurait trouver aucune paix dans ses passions et dans sa vanit: s'il
est bon, il doit goter le plus pur et le plus solide de tous les
plaisirs  travailler pour la vertu, et  attendre des dieux une
ternelle rcompense.

Tlmaque, agit au dedans par une peine secrte, semblait n'avoir
jamais compris ces maximes, quoiqu'il en ft rempli, et qu'il les et
lui-mme enseignes aux autres. Une humeur noire lui donnait, contre ses
vritables sentiments, un esprit de contradiction et de subtilit pour
rejeter les vrits que Mentor lui expliquait. Tlmaque opposait  ces
raisons l'ingratitude des hommes. Quoi! disait-il, prendre tant de peine
pour se faire aimer des hommes qui ne vous aimeront peut-tre jamais, et
pour faire du bien  des mchants qui se serviront de vos bienfaits pour
vous nuire!

Mentor lui rpondait patiemment: Il faut compter sur l'ingratitude des
hommes, et ne laisser pas de leur faire du bien; il faut les servir
moins pour l'amour d'eux que pour l'amour des dieux, qui l'ordonnent. Le
bien qu'on fait n'est jamais perdu: si les hommes l'oublient, les dieux
s'en souviennent et le rcompensent*. De plus, si la multitude est
ingrate, il y a toujours des hommes vertueux qui sont touchs de votre
vertu. La multitude mme, quoique changeante et capricieuse, ne laisse
pas de faire tt ou tard une espce de justice  la vritable vertu.

Mais voulez-vous empcher l'ingratitude des hommes? ne travaillez point
uniquement  les rendre puissants, riches, redoutables par les armes,
heureux par les plaisirs: cette gloire, cette abondance et ces dlices
les corrompront; ils n'en seront que plus mchants, et par consquent
plus ingrats: c'est leur faire un prsent funeste; c'est leur offrir un
poison dlicieux. Mais appliquez-vous  redresser leurs moeurs,  leur
inspirer la justice, la sincrit, la crainte des dieux, l'humanit, la
fidlit, la modration, le dsintressement: en les rendant bons, vous
les empcherez d'tre ingrats; vous leur donnerez le vritable bien, qui
est la vertu; et la vertu, si elle est solide, les attachera toujours 
celui qui la leur aura inspire. Ainsi, en leur donnant les vritables
biens, vous vous ferez du bien  vous-mme, et vous n'aurez pas 
craindre leur ingratitude. Faut-il s'tonner que les hommes soient
ingrats pour des princes qui ne les ont jamais exercs qu' l'injustice,
qu' l'ambition sans bornes, qu' la jalousie contre leurs voisins, qu'
l'inhumanit, qu' la hauteur, qu' la mauvaise foi? Le prince ne doit
attendre d'eux que ce qu'il leur a appris  faire. Si au contraire il
travaillait, par ses exemples et par son autorit,  les rendre bons, il
trouverait le fruit de son travail dans leur vertu, ou du moins il
trouverait dans la sienne et dans l'amiti des dieux de quoi se consoler
de tous les mcomptes.

A peine ce discours fut-il achev, que Tlmaque s'avana avec
empressement vers les Phaciens du vaisseau qui tait arrt sur le
rivage. Il s'adressa  un vieillard d'entre eux, pour lui demander d'o
ils venaient, o ils allaient, et s'ils n'avaient point vu Ulysse. Le
vieillard rpondit: Nous venons de notre le, qui est celle des
Phaciens; nous allons chercher des marchandises vers l'pire. Ulysse,
comme on vous l'a dj dit a pass dans notre patrie; mais il en est
parti. Quel est, ajouta aussitt Tlmaque, cet homme si triste qui
cherche les lieux les plus dserts en attendant que votre vaisseau
parte? C'est, rpondit le vieillard, un tranger qui nous est inconnu:
mais on dit qu'il se nomme Clomnes; qu'il est n en Phrygie; qu'un
oracle avait prdit  sa mre, avant sa naissance, qu'il serait roi,
pourvu qu'il ne demeurt point dans sa patrie, et que, s'il y demeurait,
la colre des dieux se ferait sentir aux Phrygiens par une cruelle
peste. Ds qu'il fut n, ses parents le donnrent  des matelots, qui le
portrent dans l'le de Lesbos. Il y fut nourri en secret aux dpens de
sa patrie, qui avait un si grand intrt de le tenir loign. Bientt il
devint grand, robuste, agrable, et adroit  tous les exercices du
corps; il s'appliqua mme, avec beaucoup de got et de gnie, aux
sciences et aux beaux-arts. Mais on ne put le souffrir dans aucun pays:
la prdiction faite sur lui devint clbre; on le reconnut bientt
partout o il alla; partout les rois craignaient qu'il ne leur enlevt
leurs diadmes. Ainsi il est errant depuis sa jeunesse, et il ne peut
trouver aucun lieu du monde o il lui soit libre de s'arrter. Il a
souvent pass chez des peuples fort loigns du sien, mais  peine
est-il arriv dans une ville, qu'on y dcouvre sa naissance, et l'oracle
qui le regarde. Il a beau se cacher, et choisir en chaque lieu quelque
genre de vie obscure; ses talents clatent, dit-on, toujours malgr lui,
et pour la guerre, et pour les lettres, et pour les affaires les plus
importantes: il se prsente toujours en chaque pays quelque occasion
imprvue qui l'entrane, et qui le fait connatre au public.

C'est son mrite qui fait son malheur; il le fait craindre et l'exclut
de tous les pays o il veut habiter. Sa destine est d'tre estim,
aim, admir partout, mais rejet de toutes les terres connues. Il n'est
plus jeune, et cependant il n'a pu encore trouver aucune cte, ni de
l'Asie, ni de la Grce, o l'on ait voulu le laisser vivre en quelque
repos. Il parait sans ambition, et il ne cherche aucune fortune; il se
trouverait trop heureux que l'oracle ne lui et jamais promis la
royaut. Il ne lui reste aucune esprance de revoir jamais sa patrie;
car il sait qu'il ne pourrait porter que le deuil et les larmes dans
toutes les familles. La royaut mme, pour laquelle il souffre, ne lui
parat point dsirable; il court malgr lui aprs elle, par une triste
fatalit, de royaume en royaume; et elle semble fuir devant lui, pour se
jouer de ce malheureux jusqu' sa vieillesse. Funeste prsent des dieux,
qui trouble tous ses plus beaux jours, et qui ne lui causera que des
peines dans l'ge o l'homme infirme n'a plus besoin que de repos! Il
s'en va, dit-il, chercher vers la Thrace quelque peuple sauvage et sans
lois, qu'il puisse assembler, policer et gouverner pendant quelques
annes; aprs quoi, l'oracle tant accompli, on n'aura plus rien 
craindre de lui dans les royaumes les plus florissants: il compte de se
retirer alors en libert dans un village de Carie, o il s'adonnera 
l'agriculture, qu'il aime passionnment. C'est un homme sage et modr,
qui craint les dieux, qui connat bien les hommes, et qui sait vivre en
paix avec eux, sans les estimer. Voil ce qu'on raconte de cet tranger
dont vous me demandez des nouvelles.

Pendant cette conversation, Tlmaque retournait souvent ses yeux vers
la mer, qui commenait  tre agite. Le vent soulevait les flots qui
venaient battre les rochers, les blanchissant de leur cume. Dans ce
moment le vieillard dit  Tlmaque: Il faut que je parte; mes
compagnons ne peuvent m'attendre. En disant ces mots, il court au
rivage: on s'embarque; on n'entend que cris confus sur ce rivage, par
l'ardeur des mariniers impatients de partir.

Cet inconnu, qu'on nommait Clomnes, avait err quelque temps dans le
milieu de l'le, montant sur le sommet de tous les rochers, et
considrant de l les espaces immenses des mers avec une tristesse
profonde. Tlmaque ne l'avait point perdu de vue, et il ne cessait
d'observer ses pas. Son coeur tait attendri pour un homme vertueux,
errant, malheureux, destin aux plus grandes choses, et servant de jouet
aune rigoureuse fortune, loin de sa patrie. Au moins, disait-il, en
lui-mme, peut-tre reverrai-je Ithaque; mais ce Clomnes ne peut
jamais revoir la Phrygie. L'exemple d'un homme encore plus malheureux
que lui adoucissait la peine de Tlmaque. Enfin cet homme, voyant son
vaisseau prt, tait descendu de ces rochers escarps avec autant de
vitesse et d'agilit, qu'Apollon dans les forts de Lycie, ayant nou
ses cheveux blonds, passe au travers des prcipices pour aller percer de
ses flches les cerfs et les sangliers. Dj cet inconnu est dans le
vaisseau, qui fend l'onde amre, et qui s'loigne de la terre. Alors une
impression secrte de douleur saisit le coeur de Tlmaque; il s'afflige
sans savoir pourquoi; les larmes coulent de ses yeux, et rien ne lui est
si doux que de pleurer.

En mme temps, il aperoit sur le rivage tous les mariniers de Salente,
couchs sur l'herbe et profondment endormis. Ils taient las et
abattus: le doux sommeil s'tait insinu dans leurs membres, et tous les
humides pavots de la nuit avaient t rpandus sur eux en plein jour par
la puissance de Minerve. Tlmaque est tonn de voir cet assoupissement
universel des Salentins, pendant que les Phaciens avaient t si
attentifs et si diligents pour profiter du vent favorable. Mais il est
encore plus occup  regarder le vaisseau phnicien prt  disparatre
au milieu des flots, qu' marcher vers les Salentins pour les veiller;
un tonnement et un trouble secret tiennent ses yeux attachs vers ce
vaisseau dj parti, dont il ne voit plus que les voiles qui
blanchissent un peu dans l'onde azure. Il n'coute pas mme Mentor qui
lui parle; et il est tout hors de lui-mme, dans un transport semblable
 celui des Mnades, lorsqu'elles tiennent le thyrse en main, et
qu'elles font retentir de leurs cris insenss les rives de l'Hbre, avec
les monts Rhodope et Ismare.

Enfin, il revient un peu de cette espce d'enchantement; et les larmes
recommencent  couler de ses yeux. Alors Mentor lui dit: Je ne m'tonne
point, mon cher Tlmaque, de vous voir pleurer; la cause de votre
douleur, qui vous est inconnue, ne l'est pas  Mentor: c'est la nature
qui parle et qui se fait sentir; c'est elle qui attendrit votre coeur.
L'inconnu qui vous a donn une si vive motion est le grand Ulysse: ce
qu'un vieillard phacien vous a racont de lui, sous le nom de
Clomnes, n'est qu'une fiction faite pour cacher plus srement le
retour de votre pre dans son royaume. Il s'en va tout droit  Ithaque;
dj il est bien prs du port, et il revoit enfin ces lieux si longtemps
dsirs. Vos yeux l'ont vu, comme on vous l'avait prdit autrefois, mais
sans le connatre: bientt vous le verrez, et vous le connatrez, et il
vous connatra: mais maintenant les dieux ne pouvaient permettre votre
reconnaissance hors d'Ithaque. Son coeur n'a pas t moins mu que le
vtre; il est trop sage pour se dcouvrir  un mortel dans un lieu o il
pourrait tre expos  des trahisons et aux insultes des cruels amants
de Pnlope. Ulysse, votre pre, est le plus sage de tous les hommes;
son coeur est comme un puits profond; on ne saurait y puiser son secret.
Il aime la vrit, et ne dit jamais rien qui la blesse: mais il ne la
dit que pour le besoin; et la sagesse, comme un sceau, tient toujours
ses lvres fermes  toute parole inutile. Combien a-t-il t mu en
vous parlant! combien s'est-il fait de violence pour ne se point
dcouvrir! que n'a-t-il pas souffert en vous voyant! Voil ce qui le
rendait triste et abattu.

Pendant ce discours, Tlmaque, attendri et troubl, ne pouvait retenir
un torrent de larmes; les sanglots l'empchrent mme longtemps de
rpondre; enfin il s'cria: Hlas! mon cher Mentor, je sentais bien dans
cet inconnu je ne sais quoi qui m'attirait  lui et qui remuait toutes
mes entrailles. Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit, avant son dpart,
que c'tait Ulysse, puisque vous le connaissiez? Pourquoi l'avez-vous
laiss partir sans lui parler, et sans faire semblant de le connatre?
Quel est donc ce mystre? Serai-je toujours malheureux? Les dieux
irrits me veulent-ils tenir comme Tantale altr, qu'une onde trompeuse
amuse, s'enfuyant de ses lvres*! Ulysse, Ulysse, m'avez-vous chapp
pour jamais? Peut-tre ne le verrai-je plus! Peut-tre que les amants de
Pnlope le feront tomber dans les embches qu'ils me prparaient! Au
moins, si je le suivais, je mourrais avec lui! O Ulysse,  Ulysse! si la
tempte ne vous rejette point encore contre quelque cueil (car j'ai
tout  craindre de la fortune ennemie), je tremble de peur que vous
n'arriviez  Ithaque avec un sort aussi funeste qu'Agamemnon  Mycnes.
Mais pourquoi, cher Mentor, m'avez-vous envi mon bonheur? Maintenant je
l'embrasserais; je serais dj avec lui dans le port d'Ithaque; nous
combattrions pour vaincre tous nos ennemis.

Mentor lui rpondit en souriant: Voyez, mon cher Tlmaque, comment les
hommes sont faits: vous voil tout dsol, parce que vous avez vu votre
pre sans le reconnatre. Que n'eussiez-vous pas donn hier pour tre
assur qu'il n'tait pas mort? Aujourd'hui, vous en tes assur par vos
propres yeux; et cette assurance, qui devrait vous combler de joie, vous
laisse dans l'amertume! Ainsi le coeur malade des mortels compte toujours
pour rien ce qu'il a le plus dsir, ds qu'il le possde, et est
ingnieux pour se tourmenter sur ce qu'il ne possde pas encore. C'est
pour exercer votre patience que les dieux vous tiennent ainsi en
suspens. Vous regardez ce temps comme perdu; sachez que c'est le plus
utile de votre vie, car ces peines servent  vous exercer dans la plus
ncessaire de toutes les vertus pour ceux qui doivent commander. Il faut
tre patient pour devenir matre de soi et des autres hommes:
l'impatience, qui parat une force et une vigueur de l'me, n'est qu'une
faiblesse et une impuissance de souffrir la peine. Celui qui ne sait pas
attendre et souffrir est comme celui qui ne sait pas se taire sur un
secret; l'un et l'autre manquent de fermet pour se retenir: comme un
homme qui court dans un chariot, et qui n'a pas la main assez ferme pour
arrter, quand il le faut, ses coursiers fougueux; ils n'obissent plus
au frein, ils se prcipitent; et l'homme faible, auquel ils chappent,
est bris dans sa chute. Ainsi l'homme impatient est entran, par ses
dsirs indompts et farouches, dans un abme de malheurs: plus sa
puissance est grande, plus son impatience lui est funeste; il n'attend
rien, il ne se donne le temps de rien mesurer; il force toutes choses
pour se contenter; il rompt les branches pour cueillir le fruit avant
qu'il soit mr; il brise les portes, plutt que d'attendre qu'on les lui
ouvre; il veut moissonner quand le sage laboureur sme: tout ce qu'il
fait  la hte et  contre-temps est mal fait, et ne peut avoir de
dure, non plus que ses dsirs volages. Tels sont les projets insenss
d'un homme qui croit pouvoir tout, et qui se livre  ses dsirs
impatients pour abuser de sa puissance. C'est pour vous apprendre  tre
patient, mon cher Tlmaque, que les dieux exercent tant votre patience,
et semblent se jouer de vous dans la vie errante o ils vous tiennent
toujours incertain. Les biens que vous esprez se montrent  vous et
s'enfuient comme un songe lger que le rveil fait disparatre, pour
vous apprendre que les choses mmes qu'on croit tenir dans ses mains
chappent dans l'instant. Les plus sages leons d'Ulysse ne vous seront
pas aussi utiles que sa longue absence, et que les peines que vous
souffrez en le cherchant.

Ensuite Mentor voulut mettre la patience de Tlmaque  une dernire
preuve encore plus forte. Dans le moment o le jeune homme allait avec
ardeur presser les matelots pour hter le dpart, Mentor l'arrta tout 
coup, et l'engagea  faire sur le rivage un grand sacrifice  Minerve.
Tlmaque fait avec docilit ce que Mentor veut. On dresse deux autels
de gazon. L'encens fume, le sang des victimes coule. Tlmaque pousse
des soupirs tendres vers le ciel; il reconnat la puissante protection
de la desse.

A peine le sacrifice est-il achev, qu'il suit Mentor dans les routes
sombres d'un petit bois voisin. L, il aperoit tout  coup que le
visage de son ami prend une nouvelle forme: les rides de son front
s'effacent comme les ombres disparaissent, quand l'Aurore, de ses doigts
de rose, ouvre les portes de l'Orient, et enflamme tout l'horizon; ses
yeux creux et austres se changent en des yeux bleus d'une douceur
cleste et pleins d'une flamme divine; sa barbe grise et nglige
disparat; des traits nobles et fiers, mls de douceur et de grce, se
montrent aux yeux de Tlmaque bloui. Il reconnat un visage de femme,
avec un teint plus uni qu'une fleur tendre: on y voit la blancheur des
lis mls de roses naissantes: sur ce visage fleurit une ternelle
jeunesse, avec une majest simple et nglige. Une odeur d'ambroisie se
rpand de ses cheveux flottants*; ses habits clatent comme les vives
couleurs dont le soleil, en se levant, peint les sombres votes du ciel
et les nuages qu'il vient dorer. Cette divinit ne touche pas du pied 
terre; elle coule lgrement dans l'air comme un oiseau le fend de ses
ailes: elle tient de sa puissante main une lance brillante, capable de
faire trembler les villes et les nations les plus guerrires; Mars mme
en serait effray. Sa voix est douce et modre, mais forte et
insinuante; toutes ses paroles sont des traits de feu qui percent le
coeur de Tlmaque, et qui lui font ressentir je ne sais quelle douceur
dlicieuse. Sur son casque parat l'oiseau triste d'Athnes, et sur sa
poitrine brille la redoutable gide. A ces marques, Tlmaque reconnat
Minerve.

O desse, se dit-il, c'est donc vous-mme qui avez daign conduire le
fils d'Ulysse pour l'amour de son pre! Il voulait en dire davantage,
mais la voix lui manqua; ses lvres s'efforaient en vain d'exprimer les
penses qui sortaient avec imptuosit du fond de son coeur; la divinit
prsente l'accablait, et il tait comme un homme qui, dans un songe, est
oppress jusqu' perdre la respiration, et qui, par l'agitation pnible
de ses lvres, ne peut former aucune voix.

Enfin Minerve pronona ces paroles: Fils d'Ulysse, coutez-moi pour la
dernire fois. Je n'ai instruit aucun mortel avec autant de soin que
vous; je vous ai men par la main au travers des naufrages, des terres
inconnues, des guerres sanglantes, et de tous les maux qui peuvent
prouver le coeur de l'homme. Je vous ai montr, par des expriences
sensibles, les vraies et les fausses maximes par lesquelles on peut
rgner. Vos fautes ne vous ont pas t moins utiles que vos malheurs:
car quel est l'homme qui peut gouverner sagement, s'il n'a jamais
souffert, et s'il n'a jamais profit des souffrances o ses fautes l'ont
prcipit?

Vous avez rempli, comme votre pre, les terres et les mers de vos
tristes aventures. Allez, vous tes maintenant digne de marcher sur ses
pas. Il ne vous reste plus qu'un court et facile trajet jusques 
Ithaque, o il arrive dans ce moment: combattez avec lui; obissez-lui
comme le moindre de ses sujets; donnez-en l'exemple aux autres. Il vous
donnera pour pouse Antiope, et vous serez heureux avec elle, pour avoir
moins cherch la beaut que la sagesse et la vertu.

Lorsque vous rgnerez, mettez toute votre gloire  renouveler l'ge
d'or: coutez tout le monde; croyez peu de gens; gardez-vous bien de
vous croire trop vous-mme: craignez de vous tromper, mais ne craignez
jamais de laisser voir aux autres que vous avez t tromp.

Aimez les peuples; n'oubliez rien pour en tre aim. La crainte est
ncessaire quand l'amour manque; mais il la faut toujours employer 
regret, comme les remdes les plus violents et les plus dangereux.

Considrez toujours de loin toutes les suites de ce que vous voudrez
entreprendre; prvoyez les plus terribles inconvnients, et sachez que
le vrai courage consiste  envisager tous les prils, et  les mpriser
quand ils deviennent ncessaires. Celui qui ne veut pas les voir n'a pas
assez de courage pour en supporter tranquillement la vue: celui qui les
voit tous, qui vite tous ceux qu'on peut viter, et qui tente les
autres sans s'mouvoir, est le seul sage et magnanime.

Fuyez la mollesse, le faste, la profusion; mettez votre gloire dans la
simplicit; que vos vertus et vos bonnes actions soient les ornements de
votre personne et de votre palais; qu'elles soient la garde qui vous
environne, et que tout le monde apprenne de vous en quoi consiste le
vrai bonheur. N'oubliez jamais que les rois ne rgnent point pour leur
propre gloire, mais pour le bien des peuples. Les biens qu'ils font
s'tendent jusque dans les sicles les plus loigns: les maux qu'ils
font se multiplient de gnration en gnration, jusqu' la postrit la
plus recule. Un mauvais rgne fait quelquefois la calamit de plusieurs
sicles.

Surtout soyez en garde contre votre humeur: c'est un ennemi que vous
porterez partout avec vous jusques  la mort; il entrera dans vos
conseils, et vous trahira, si vous l'coutez. L'humeur fait perdre les
occasions les plus importantes; elle donne des inclinations et des
aversions d'enfant, au prjudice des plus grands intrts; elle fait
dcider les plus grandes affaires par les plus petites raisons; elle
obscurcit tous les talents, rabaisse le courage, rend un homme ingal,
faible, vil et insupportable. Dfiez-vous de cet ennemi.

Craignez les dieux,  Tlmaque; cette crainte est le plus grand trsor
du coeur de l'homme: avec elle vous viendront la sagesse, la justice, la
paix, la joie, les plaisirs purs, la vraie libert, la douce abondance,
la gloire sans tache.

Je vous quitte,  fils d'Ulysse! mais ma sagesse ne vous quittera point,
pourvu que vous sentiez toujours que vous ne pouvez rien sans elle. Il
est temps que vous appreniez  marcher tout seul. Je ne me suis spare
de vous, en Phnicie et  Salente, que pour vous accoutumer  tre priv
de cette douceur, comme on svre les enfants lorsqu'il est temps de leur
ter le lait pour leur donner des aliments solides.

A peine la desse eut achev ce discours qu'elle s'leva dans les airs
et s'enveloppa d'un nuage d'or et d'azur, o elle disparut. Tlmaque,
soupirant, tonn et hors de lui-mme, se prosterna  terre, levant les
mains au ciel; puis il alla veiller ses compagnons, se hta de partir,
arriva  Ithaque, et reconnut son pre chez le fidle Eume.


FIN.




LES AVENTURES D'ARISTONOS



Sophronyme, ayant perdu les biens de ses anctres par des naufrages et
par d'autres malheurs, s'en consolait par sa vertu dans l'le de
Dlos[64]. L, il chantait sur une Lyre d'or les merveilles du dieu
qu'on y adore: il cultivait les Muses, dont il tait aim: il
recherchait curieusement tous les secrets de la nature, le cours des
astres et des cieux, l'ordre des lments, la structure de l'univers,
qu'il mesurait de son compas; la vertu des plantes, la conformation des
animaux: mais surtout il s'tudiait lui-mme, et s'appliquait  orner
son me par la vertu. Ainsi la fortune, en voulant l'abattre, l'avait
lev  la vritable gloire, qui est celle de la sagesse.

Pendant qu'il vivait heureux sans biens dans cette retraite, il aperut
un jour sur le rivage de la mer un vieillard vnrable qui lui tait
inconnu; c'tait un tranger qui venait d'aborder dans l'le. Ce
vieillard admirait les bords de la mer, dans laquelle il savait que
cette le avait t autrefois flottante; il considrait cette cte, o
s'levaient, au-dessus des sables et des rochers, de petites collines
toujours couvertes d'un gazon naissant et fleuri; il ne pouvait assez
regarder les fontaines pures et les ruisseaux rapides qui arrosaient
cette dlicieuse campagne; il s'avanait vers les bocages sacrs qui
environnaient le temple du dieu; il tait tonn de voir cette verdure
que les aquilons n'osent jamais ternir, et il considrait dj le
temple, d'un marbre de Paros plus blanc que la neige, environn de
hautes colonnes de jaspe, Sophronyme n'tait pas moins attentif 
considrer ce vieillard: sa barbe blanche tombait sur sa poitrine; son
visage rid n'avait rien de difforme; il tait encore exempt des injures
d'une vieillesse caduque; ses yeux montraient une douce vivacit; sa
taille tait haute et majestueuse, mais un peu courbe, et un bton
d'ivoire le soutenait. O tranger, lui dit Sophronyme, que cherchez-vous
dans cette le, qui parat vous tre inconnue? Si c'est le temple du
dieu, vous le voyez de loin, et je m'offre de vous y conduire; car je
crains les dieux, et j'ai appris ce que Jupiter veut qu'on fasse pour
secourir les trangers.

J'accepte, rpondit le vieillard, l'offre que vous me faites avec tant
de marques de bont; je prie les dieux de rcompenser votre amour pour
les trangers. Allons vers le temple. Dans le chemin, il raconta 
Sophronyme le sujet de son voyage: Je m'appelle, dit-il, Aristonos,
natif de Clazomne[65], ville d'Ionie, situe sur cette cte agrable
qui s'avance dans la mer, et semble s'aller joindre  l'le de Chio,
fortune patrie d'Homre. Je naquis de parents pauvres, quoique nobles.
Mon pre, nomm Polystrate, qui tait dj charg d'une nombreuse
famille, ne voulut point m'lever; il me fit exposer par un de ses amis
de Tos[66]. Une vieille femme d'Erythre[67], qui avait du bien auprs
du lieu o l'on m'exposa, me nourrit de lait de chvre dans sa maison:
mais comme elle avait  peine de quoi vivre, ds que je fus en ge de
servir, elle me vendit  un marchand d'esclaves qui me mena dans la
Lycie. Il me vendit  Patare[68],  un homme riche et vertueux, nomm
Alcine; cet Alcine eut soin de moi dans ma jeunesse. Je lui parus
docile, modr, sincre, affectionn, et appliqu  toutes les choses
honntes dont on voulut m'instruire; il me dvoua aux arts qu'Apollon
favorise; il me fit apprendre la musique, les exercices du corps, et
surtout l'art de gurir les plaies des hommes. J'acquis bientt une
assez grande rputation dans cet art, qui est si ncessaire; et Apollon
qui m'inspira me dcouvrit des secrets merveilleux. Alcine, qui m'aimait
de plus en plus, et qui tait ravi de voir le succs de ses soins pour
moi, m'affranchit et m'envoya  Polycrate, tyran de Samos, qui, dans son
incroyable flicit, craignait toujours que la fortune, aprs l'avoir si
longtemps flatt, ne le traht cruellement. Il aimait la vie, qui tait
pour lui pleine de dlices; il craignait de la perdre, et voulait
prvenir les moindres apparences de maux: ainsi il tait toujours
environn des hommes les plus clbres dans la mdecine. Polycrate fut
ravi que je voulusse passer ma vie auprs de lui: pour m'y attacher, il
me donna de grandes richesses, et me combla d'honneurs. Je demeurai
longtemps  Samos, o je ne pouvais assez m'tonner de voir que la
fortune semblait prendre plaisir de le servir selon tous ses dsirs: il
suffisait qu'il entreprt une guerre, la victoire suivait de prs: il
n'avait qu' vouloir les choses les plus difficiles, elles se faisaient
d'abord comme d'elles-mmes: ses richesses immenses se multipliaient
tous les jours: tous ses ennemis taient  ses pieds; sa sant, loin de
diminuer, devenait chaque jour plus forte et plus gale: il y avait dj
quarante ans que ce tyran, tranquille et heureux, tenait la fortune
comme enchane, sans qu'elle ost jamais le dmentir en rien, ni lui
causer le moindre mcompte dans tous ses desseins. Une prosprit si
inoue parmi les hommes me faisait peur pour lui: je l'aimais
sincrement, et je ne pus m'empcher de lui dcouvrir ma crainte: elle
fit impression dans son coeur; car, encore qu'il ft amolli par les
dlices et enorgueilli de sa puissance, il ne laissait pas d'avoir un
peu d'humanit quand on le faisait ressouvenir des dieux et de
l'inconstance des choses humaines. Il souffrit que je lui disse la
vrit, et il fut si touch de ma crainte pour lui, qu'enfin il rsolut
d'arrter le cours de ses prosprits par une perte qu'il voulait se
prparer lui-mme. Je vois bien, me dit-il, qu'il n'y a point d'homme
qui ne doive en sa vie prouver quoique disgrce de la fortune; plus on
a t pargn d'elle, plus on a  craindre quelque rvolution affreuse:
moi, qu'elle a combl de biens pendant tant d'annes, je dois attendre
des maux extrmes, si je ne dtourne ce qui semble me menacer; je veux
donc me hter de prvenir las trahisons de cette fortune flatteuse. En
disant ces paroles, il tira de son doigt son anneau, qui tait d'un
trs-grand prix, et qu'il aimait fort; il le jeta en ma prsence, du
haut d'une tour, dans la mer, esprant par cette perte d'avoir satisfait
 la ncessit de subir, du moins une fois en sa vie, les rigueurs de la
fortune; mais c'tait un aveuglement caus par sa prosprit: les maux
qu'on choisit et qu'on se fait soi-mme ne sont plus des maux; nous ne
sommes affligs que par les peines forces et imprvues dont les dieux
nous frappent. Polycrate ne savait pas que le vrai moyen de prvenir la
fortune, tait de se dtacher par sagesse et par modration de tous les
biens fragiles qu'elle donne. La fortune,  laquelle il voulut sacrifier
son anneau, n'accepta point ce sacrifice; et Polycrate, malgr lui,
parut plus heureux que jamais. Un poisson avait aval l'anneau; le
poisson avait t pris, port chez Polycrate, prpar pour tre servi 
sa table; et l'anneau, trouv par un cuisinier dans le ventre du
poisson, fut rendu au tyran, qui plit  la vue d'une fortune si
opinitre  le favoriser: mais le temps s'approchait o ses prosprits
se devaient changer tout  coup en des adversits affreuses. Le grand
roi de Perse, Darius, fils d'Hystaspe, entreprit la guerre contre les
Grecs; il subjugua bientt toutes les colonies grecques de la cte
d'Asie et les les voisines qui sont dans la mer ge; Samos fut prise,
le tyran fut vaincu, et Oronte, qui commandait pour le grand roi, ayant
fait dresser une haute croix, y fit attacher le tyran. Ainsi cet homme
qui avait joui d'une si prodigieuse prosprit, et qui n'avait pu mme
prouver le malheur qu'il avait cherch, prit tout  coup par le plus
cruel et le plus infme de tous les supplices. Ainsi rien ne menace tant
les hommes de quelque grand malheur, qu'une trop grande prosprit.
Cette fortune qui se joue si cruellement des hommes les plus levs,
tire aussi de la poussire ceux qui taient les plus malheureux: elle
avait prcipit Polycrate du haut de la roue, et elle m'avait fait
sortir de la plus misrable de toutes les conditions, pour me donner de
grands biens*. Les Perses ne me les trent point; au contraire, ils
firent grand cas de ma science pour gurir les hommes, et de la
modration avec laquelle j'avais vcu pendant que j'tais en faveur
auprs du tyran: ceux qui avaient abus de sa confiance et de son
autorit furent punis de divers supplices. Comme je n'avais jamais fait
de mal  personne, et que j'avais au contraire fait tout le bien que
j'avais pu faire, je demeurai le seul que les victorieux pargnrent et
qu'ils traitrent honorablement: chacun s'en rjouit, car j'tais aim,
et j'avais joui de la prosprit sans envie, parce que je n'avais montr
ni duret, ni orgueil, ni avidit, ni injustice. Je passai encore 
Samos quelques annes assez tranquillement; mais je sentis enfin un
violent dsir de revoir la Lycie, o j'avais pass si doucement mon
enfance. J'esprais y retrouver Alcine, qui m'avait nourri et qui tait
le premier auteur de toute ma fortune. En arrivant dans ce pays,
j'appris qu'Alcine tait mort aprs avoir perdu ses biens, et souffert
avec beaucoup de constance les malheurs de sa vieillesse. J'allai
rpandre des fleurs et des larmes sur ses cendres; je mis une
inscription honorable sur son tombeau, et je demandai ce qu'taient
devenus ses enfants. On me dit que le seul qui tait rest, nomm
Orciloque, ne pouvant se rsoudre  paratre sans biens dans sa patrie,
o son pre avait eu tant d'clat, s'tait embarqu dans un vaisseau
tranger, pour aller mener une vie obscure dans quelque le carte de
la mer. On m'ajouta que cet Orciloque avait fait naufrage peu de temps
aprs vers l'le de Carpathie[69], et qu'ainsi il ne restait plus rien
de la famille de mon bienfaiteur Alcine. Aussitt je songeai  acheter
la maison o il avait demeur, avec les champs fertiles qu'il possdait
autour. J'tais bien aise de revoir ces lieux, qui me rappelaient le
doux souvenir d'un ge si agrable et d'un si bon matre: il me semblait
que j'tais encore dans cette fleur de mes premires annes o j'avais
servi Alcine. A peine eus-je achet de ses cranciers les biens de sa
succession, que je fus oblig d'aller  Clazomne: mon pre Polystrate
et ma mre Phidile taient morts. J'avais plusieurs frres qui vivaient
mal ensemble: aussitt que je fus arriv  Clazomne, je me prsentai 
eux avec un habit simple, comme un homme dpourvu de biens, en leur
montrant les marques avec lesquelles vous savez qu'on a soin d'exposer
les enfants. Ils furent tonns de voir ainsi augmenter le nombre des
hritiers de Polystrate, qui devaient partager sa petite succession: ils
voulurent mme me contester ma naissance, et ils refusrent devant les
juges de me reconnatre. Alors, pour punir leur inhumanit, je dclarai
que je consentais  tre comme un tranger pour eux, et je demandai
qu'ils fussent aussi exclus pour jamais d'tre mes hritiers. Les juges
l'ordonnrent: et alors je montrai les richesses que j'avais apportes
dans mon vaisseau; je leur dcouvris que j'tais cet Aristonos qui
avait acquis tant de trsors auprs de Polycrate tyran de Samos, et que
je ne m'tais jamais mari.

Mes frres se repentirent de m'avoir trait si injustement; et, dans le
dsir de pouvoir tre un jour mes hritiers, ils firent les derniers
efforts, mais inutilement, pour s'insinuer dans mon amiti. Leur
division fut cause que les biens de notre pre furent vendus; je les
achetai; et ils eurent la douleur de voir tout le bien de notre pre
passer dans les mains de celui  qui ils n'avaient pas voulu en donner
la moindre partie: ainsi ils tombrent tous dans une affreuse pauvret.
Mais, aprs qu'ils eurent assez senti leur faute, je voulus leur montrer
mon bon naturel; je leur pardonnai; je les reus dans ma maison; je leur
donnai  chacun de quoi gagner du bien dans le commerce de la mer; je
les runis tous: eux et leurs enfants demeurrent ensemble paisiblement
chez moi: je devins le pre commun de toutes ces diffrentes familles.
Par leur union et par leur application au travail, ils amassrent
bientt des richesses considrables. Cependant la vieillesse, comme vous
le voyez, est venue frapper  ma porte: elle a blanchi mes cheveux et
rid mon visage; elle m'avertit que je ne jouirai pas longtemps d'une si
parfaite prosprit. Avant que de mourir, j'ai voulu voir encore une
dernire fois cette terre qui m'est si chre, et qui me touche plus que
ma patrie mme, cette Lycie o j'ai appris  tre bon et sage sous la
conduite du vertueux Alcine. En y repassant par mer, j'ai trouv un
marchand d'une des les Cyclades[70] qui m'a assur qu'il restait encore
 Dlos un fils d'Orciloque, qui imitait la sagesse et la vertu de son
grand-pre Alcine. Aussitt j'ai quitt la route de Lycie, et je me suis
ht de venir chercher, sous les auspices d'Apollon, dans son le, ce
prcieux reste d'une famille  qui je dois tout. Il me reste peu de
temps  vivre: la Parque, ennemie de ce doux repos que les dieux
accordent si rarement aux mortels, se htera de trancher mes jours; mais
je serai content de mourir, pourvu que mes yeux, avant que de se fermer
 la lumire, aient vu le petit-fils de mon matre. Parlez maintenant, 
vous qui habitez avec lui dans cette le! le connaissez-vous?
pouvez-vous me dire o je le trouverai? Si vous me le faites voir,
puissent les dieux, en rcompense, vous faire voir sur vos genoux les
enfants de vos enfants jusqu' la cinquime gnration! puissent les
dieux conserver toute votre maison dans la paix et dans l'abondance,
pour fruit de votre vertu!

Pendant qu'Aristonos parlait ainsi, Sophronyme versait des larmes
mles de joie et de douleur. Enfin il se jette sans pouvoir parler au
cou du vieillard; il l'embrassa, il le serre, et il pousse avec peine
ces paroles entrecoupes de soupirs: Je suis,  mon pre! celui que vous
cherchez; vous voyez Sophronyme, petit-fils de votre ami Alcine: c'est
moi, et je ne puis douter, en vous coutant, que les dieux ne vous aient
envoy ici pour adoucir mes maux. La reconnaissance, qui semblait perdue
sur la terre, se retrouve en vous seul. J'avais ou dire, dans mon
enfance, qu'un homme clbre et riche, tabli  Samos, avait t nourri
chez mon grand-pre; mais comme Orciloque mon pre, qui est mort jeune,
ma laissa au berceau, je n'ai su ces choses que confusment. Je n'ai os
aller  Samos dans l'incertitude, et j'ai mieux aim demeurer dans cette
le, me consolant dans mes malheurs par le mpris des vaines richesses
et par le doux emploi de cultiver les Muses dans la maison sacre
d'Apollon. La sagesse, qui accoutume les hommes  se contenter de peu et
 tre tranquilles, m'a tenu lieu jusqu'ici de tous les autres biens.

En achevant ces paroles, Sophronyme, se voyant arriv au temple, proposa
 Aristonos d'y faire sa prire et ses offrandes. Ils firent au dieu un
sacrifice de deux brebis plus blanches que la neige, et d'un taureau qui
avait un croissant sur le front entre les deux cornes; ensuite ils
chantrent des vers en l'honneur du dieu qui claire l'univers, qui
rgle les saisons, qui prside aux sciences, et qui anime le choeur des
neuf Muses. Au sortir du temple, Sophronyme et Aristonos passrent le
reste du jour  se raconter leurs aventures. Sophronyme reut chez lui
le vieillard avec la tendresse et le respect qu'il aurait tmoigns 
Alcine mme, s'il et t encore vivant. Le lendemain, ils partirent
ensemble et firent voile vers la Lycie. Aristonos mena Sophronyme dans
une fertile campagne sur le bord du fleuve Xanthe[71], dans les ondes
duquel Apollon, au retour de la chasse, couvert de poussire, a tant de
fois plong son corps et lav ses beaux cheveux blonds. Ils trouvrent,
le long de ce fleuve, des peupliers et des saules, dont la verdure
tendre et naissante cachait les nids d'un nombre infini d'oiseaux qui
chantaient nuit et jour. Le fleuve, tombant d'un rocher avec beaucoup de
bruit et d'cume*, brisait ses flots dans un canal plein de petits
cailloux; toute la plaine tait couverte de moissons dores; les
collines, qui s'levaient en amphithtre, taient charges de ceps de
vignes et d'arbres fruitiers. L, toute la nature tait riante et
gracieuse; le ciel tait doux et serein, et la terre toujours prte 
tirer de son sein de nouvelles richesses pour payer les peines du
laboureur. En s'avanant le long du fleuve, Sophronyme aperut une
maison simple et mdiocre, mais d'une architecture agrable, avec de
justes proportions. Il n'y trouva ni marbre, ni or, ni argent, ni
ivoire, ni meubles de pourpre: tout y tait propre, et plein d'agrment
et de commodit, sans magnificence. Une fontaine coulait au milieu de la
cour, et formait un petit canal le long d'un tapis vert. Les jardins
n'taient point vastes; on y voyait des fruits et des plantes utiles
pour nourrir les hommes; aux deux cts du jardin paraissaient deux
bocages, dont les arbres taient presque aussi anciens que la terre leur
mre, et dont les rameaux pais faisaient une ombre impntrable aux
rayons du soleil. Ils entrrent dans un salon, o ils firent un doux
repas des mets que la nature fournissait dans les jardins, et on n'y
voyait rien de ce que la dlicatesse des hommes va chercher si loin et
si chrement dans les villes: c'tait du lait aussi doux que celui
qu'Apollon avait soin de traire pendant qu'il tait berger chez le roi
Admte; c'tait du miel plus exquis que celui des abeilles d'Hybla en
Sicile, ou du mont Hymette dans l'Attique; il y avait des lgumes du
jardin, et des fruits qu'on venait de cueillir. Un vin plus dlicieux
que le nectar coulait de grands vases dans les coupes ciseles. Pendant
ce repas frugal, mais doux et tranquille, Aristonos ne voulut point se
mettre  table. D'abord il fit ce qu'il put, sous divers prtextes, pour
cacher sa modestie; mais enfin, comme Sophronyme voulut le presser, il
dclara qu'il ne se rsoudrait jamais  manger avec le petit-fils
d'Alcine, qu'il avait si longtemps servi dans la mme salle. Voil, lui
disait-il, o ce sage vieillard avait accoutum de manger; voil o il
conversait avec ses amis; voil o il jouait  divers jeux; voici o il
se promenait en lisant Hsiode et Homre; voici o il se reposait la
nuit. En rappelant ces circonstances, son coeur s'attendrissait, et les
larmes coulaient de ses yeux. Aprs le repas, il mena Sophronyme voir la
belle prairie o erraient ses grands troupeaux mugissants sur le bord du
fleuve: puis ils aperurent les troupeaux de moutons qui revenaient des
gras pturages; les mres blantes et pleines de lait y taient suivies
de leurs petits agneaux bondissants. On voyait partout les ouvriers
empresss, qui aimaient le travail pour l'intrt de leur matre doux et
humain, qui se faisait aimer d'eux, et leur adoucissait les peines de
l'esclavage.

Aristonos, ayant montr  Sophronyme cette maison, ces esclaves, ces
troupeaux, et ces terres devenues si fertiles par une soigneuse culture,
lui dit ces paroles: Je suis ravi de vous voir dans l'ancien patrimoine
de vos anctres; me voil content, puisque je vous mets en possession du
lieu o j'ai servi si longtemps Alcine. Jouissez en paix de ce qui tait
 lui, vivez heureux, et prparez-vous de loin par votre vigilance une
fin plus douce que la sienne. En mme temps il lui fait une donation de
ce bien, avec toutes les solennits prescrites par les lois; et il
dclare qu'il exclut de sa succession ses hritiers naturels, si jamais
ils sont assez ingrats pour contester la donation qu'il a faite au
petit-fils d'Alcine, son bienfaiteur. Mais ce n'est pas assez pour
contenter le coeur d'Aristonos. Avant que de donner sa maison, il l'orne
tout entire de meubles neufs, simples et modestes,  la vrit, mais
propres et agrables; il remplit les greniers des riches prsents de
Crs, et les celliers d'un vin de Chio, digne d'tre servi par la main
d'Hb ou de Ganymde  la table du grand Jupiter; il y met aussi du vin
pramnien, avec une abondante provision de miel d'Hymette et d'Hybla, et
d'huile d'Attique, presque aussi douce que le miel mme. Enfin il y
ajoute d'innombrables toisons d'une laine fine et blanche comme la
neige, riche dpouille des tendres brebis qui paissaient sur les
montagnes d'Arcadie et dans les gras pturages de Sicile. C'est en cet
tat qu'il donne sa maison  Sophronyme; il lui donne encore cinquante
talents euboques, et rserve  ses parents les biens qu'il possde dans
la pninsule de Clazomne, aux environs de Smyrne[72], de Lbde[73] et
de Colophon[74], qui taient d'un trs-grand prix. La donation tant
faite, Aristonos se rembarque dans son vaisseau, pour retourner dans
l'Ionie. Sophronyme, tonn et attendri par des bienfaits si
magnifiques, l'accompagne jusqu'au vaisseau les larmes aux yeux, le
nommant toujours son pre, et le serrant entre ses bras. Aristonos
arriva bientt chez lui par une heureuse navigation: aucun de ses
parents n'osa se plaindre de ce qu'il venait de donner  Sophronyme.
J'ai laiss, leur disait-il, pour dernire volont dans mon testament,
cet ordre, que tous mes biens seront vendus et distribus aux pauvres de
l'Ionie, si jamais aucun de vous s'oppose au don que je viens de faire
au petit-fils d'Alcine.

Le sage vieillard vivait en paix, et jouissait des biens que les dieux
avaient accords  sa vertu. Chaque anne, malgr sa vieillesse, il
faisait un voyage en Lycie pour revoir Sophronyme, et pour aller faire
un sacrifice sur le tombeau d'Alcine, qu'il avait enrichi des plus beaux
ornements de l'architecture et de la sculpture. Il avait ordonn que ses
propres cendres, aprs sa mort, seraient portes dans le mme tombeau,
afin qu'elles reposassent avec celles de son cher matre. Chaque anne,
au printemps, Sophronyme, impatient de le revoir, avait sans cesse les
yeux tourns vers le rivage de la mer, pour tcher de dcouvrir le
vaisseau d'Aristonos, qui arrivait dans cette saison. Chaque anne, il
avait le plaisir de voir venir de loin, au travers des ondes amres, ce
vaisseau qui lui tait si cher; et la venue de ce vaisseau lui tait
infiniment plus douce que toutes les grces de la nature renaissante au
printemps, aprs les rigueurs de l'affreux hiver.

Une anne, il ne voyait point venir, comme les autres, ce vaisseau tant
dsir; il soupirait amrement; la tristesse et la crainte taient
peintes sur son visage; le doux sommeil fuyait loin de ses yeux; nul
mets exquis ne lui semblait doux: il tait inquiet, alarm du moindre
bruit; toujours tourn vers le port, il demandait  tous moments si on
n'avait point vu quelque vaisseau venu d'Ionie. Il en vit un, mais,
hlas! Aristonos n'y tait pas; il ne portait que ses cendres dans une
urne d'argent. Amphicls, ancien ami du mort, et  peu prs du mme ge,
fidle excuteur de ses dernires volonts, apportait tristement cette
urne. Quand il aborda Sophronyme, leur parole leur manqua  tous deux,
et ils ne s'exprimrent que par leurs sanglots. Sophronyme ayant bais
l'urne, et l'ayant arrose de ses larmes, parla ainsi: O vieillard! vous
avez fait le bonheur de ma vie, et vous me causez maintenant la plus
cruelle de toutes les douleurs: je ne vous verrai plus; la mort me
serait douce pour vous voir et pour vous suivre dans les Champs-lyses,
o votre ombre jouit de la bienheureuse paix que les dieux justes
rservent  la vertu. Vous avez ramen en nos jours la justice, la pit
et la reconnaissance sur la terre; vous avez montr, dans un sicle de
fer, la bont et l'innocence de l'ge d'or. Les dieux, avant que de vous
couronner dans le sjour des justes, vous ont accord ici-bas une
vieillesse heureuse, agrable et longue: mais, hlas! ce qui devrait
toujours durer n'est jamais assez long. Je ne sans plus aucun plaisir 
jouir de vos dons, puisque je suis rduit  en jouir sans vous. O chre
ombre! quand est-ce que je vous suivrai! Prcieuses cendres, si vous
pouvez sentir encore quelque chose, vous ressentirez sans doute le
plaisir d'tre mles  celles d'Alcine. Les miennes s'y mleront aussi
un jour. En attendant, toute ma consolation sera de conserver ces restes
de ce que j'ai le plus aim. O Aristonos!  Aristonos! non, vous ne
mourrez point, et vous vivrez toujours dans le fond de mon coeur. Plutt
m'oublier moi-mme que d'oublier jamais cet homme si aimable, qui m'a
tant aim, qui aimait tant la vertu,  qui je dois tout!

Aprs ces paroles entrecoupes de profonds soupirs, Sophronyme mit
l'urne dans le tombeau d'Alcine; il immola plusieurs victimes, dont le
sang inonda les autels de gazon qui environnaient le tombeau; il
rpandit des libations abondantes de vin et de lait, il brla des
parfums venus du fond de l'Orient, et il s'leva un nuage odorifrant au
milieu des airs. Sophronyme tablit  jamais, pour toutes les annes, et
dans la mme saison, des jeux funbres en l'honneur d'Alcine et
d'Aristonos. On y venait de la Carie[75], heureuse et fertile contre;
des bords enchants du Mandre[76], qui se joue par tant de dtours, et
qui semble quitter  regret le pays qu'il arrose; des rives toujours
vertes du Castre[77]; des bords du Pactole[78], qui roule sous ses
flots un sable dor; de la Pamphylie[79], que Grs, Pomone et Flore,
ornent  l'envi; enfin des vastes plaines de la Cilicie[80], arroses
comme un jardin par les torrents qui tombent du mont Taurus[81] toujours
couvert de neige. Pendant cette fte si solennelle, les jeunes garons
et les jeunes filles, vtues de robes tranantes de lin plus blanches
que les lis, chantaient des hymnes  la louange d'Alcine et
d'Aristonos; car on ne pouvait louer l'un sans louer aussi l'autre, ni
sparer deux hommes si troitement unis mme aprs leur mort.

Ce qu'il y eut de plus merveilleux, c'est que, ds le premier jour,
pendant que Sophronyme faisait les libations de vin et de lait, un myrte
d'une verdure et d'une odeur exquise naquit au milieu du tombeau, et
leva tout  coup sa tte touffue pour couvrir les deux urnes de ses
rameaux et de son ombre: chacun s'cria qu'Aristonos, en rcompense de
sa vertu, avait t chang par les dieux en un arbre si beau. Sophronyme
prit soin de l'arroser lui-mme, et de l'honorer comme une divinit. Cet
arbre, loin de vieillir, se renouvelle de dix ans en dix ans; et les
dieux ont voulu faire voir, par cette merveille, que la vertu, qui jette
un si doux parfum dans la mmoire des hommes, ne meurt jamais.


       *       *       *       *       *



NOTES:

[1] vque du IVe sicle, auteur de _Thagne et Charicle_, roman
moral assez mdiocre, qu'on s'tonne de voir mis en parallle avec le
_Tlmaque_.

[2] Dans la _Lettre  l'Acadmie franaise_.

[3] Fnelon, _Tlmaque_, livre XIV.--Homre, _Odysse_, livre
XI.--Virgile, _nide_, livre VI.

[4] Dans l'_Odysse_ (livre XI).




NOTES GOGRAPHIQUES.

LES AVENTURES DE TLMAQUE.


[5] Page 1.--1. _Ogygie_, le fabuleuse o rgnait Calypso, et que l'on
suppose place dans la mer Ionienne, et prs des ctes de l'Italie.

[6] Page 6.--1. _Ithaque_, aujourd'hui _Thaki_, une des sept les
Ioniennes, formait jadis, avec _Dulichium_ (_Nochori_), le royaume
d'Ulysse. Les sites d'Ithaque, dcrits par Homre dans l'_Odysse_ l'ont
t avec tant d'exactitude et de vrit, que le voyageur les reconnat
encore aujourd'hui.

[7] Les _Lestrygons_ habitaient la Sicile orientale, dans le voisinage
de Catane. On attribue  ce peuple mythologique la fondation de
_Formies_, dans la Campanie.

[8] _Circei_ ou _Circeium_, montagne et ville du Latium, aujourd'hui
_Monte Circello_.

[9] _Charybde_ et _Scylla_ sont deux roches dans le _Siculum fretum_, ou
dtroit de Messine. Les cueils et les gouffres qui environnent ces
roches taient jadis l'pouvante des navigateurs. Des commotions
volcaniques ont,  ce qu'on suppose, chang les lieux, et ce passage
n'est plus redoutable.

[10] Page 7.--1. _le des Phaciens._ C'est Corcyre (_Corcyra_),
aujourd'hui _Corfou_, qu'on nommait quelquefois _Phacie_. L'le des
Phaciens tait dans la mer Ionienne, prs des ctes d'pire.

[11] Page 7.--2. _Pylos_, aujourd'hui _Zouchio_ ou _Navarino_, dans la
More.

[12] Page 12.--1. _Himriens_ les habitants d'_Himre_, ville de Sicile
sur la cte septentrionale, qui fut dtruite par les Carthaginois.
_Therm Himerenses_, aujourd'hui _Termini_, a t bti sur ses ruines.

[13] Page 13.--1. _Tyr_, aujourd'hui _Sur_ ou _Sour_, tait la capitale
de la Phnicie, et l'une des plus riches et des plus puissantes villes
de l'ancien monde. Sa marine l'avait fait nommer la _Reine des mers_.
Tyr tait d'abord une le: les travaux de sige qu'y fit Alexandre la
joignirent au continent. _Tyrus quondam insula_..., _nunc vero Alexandri
oppugnantis operibus continens_. Plin., _Hist nat._, lib. V, 76.

[14] Page 14.--1. _Pharos_, petite le voisine du port d'Alexandrie.

[15] Page 14.--2. C'est--dire, jusqu' l'endroit o le Nil se bifurque
pour former le Delta. C'est l que se voient aujourd'hui les ruines de
Memphis. Ces ruines sont admirables. Memphis est le _Moph_ des Hbreux.

[16] Page 16.--1. _Thbes_, dite _la ville aux cent portes_ (_Theba
hecatompylos_), dans l'gypte suprieure, fut longtemps la capitale de
toute l'gypte. Ses ruines couvrent encore une surface immense, et
donnent la plus haute ide de sa splendeur d'autrefois.

[17] Page 26.--1. _Pluse_, aujourd'hui _Tinh_, ville de l'gypte
infrieure, sur la bouche orientale du Nil, dite _Bras plusiague_. Il
ne reste de Pluse que des ruines.

[18] Page 31.--1. Le mont _Abyla_, en Afrique, et le mont _Calp_, en
Espagne, forment ce qu'on appelait les Colonnes d'Hercule. Ces deux
monts, placs en face l'un de l'autre, et  la distance seulement de
quelques milles, sont spars par le dtroit de Gibraltar.

[19] Page 32.--1. Carthage fut, comme Tyr, comme Memphis, une des plus
puissantes, des plus florissantes villes de l'antiquit. Elle avait
conquis un vaste territoire dans les tats actuels de Tunis et de
Tripoli; elle possdait les les Balares, une grande partie de
l'Espagne, de la Sardaigne, de la Sicile. Carthage fut dtruite par
Scipion milien. On voit encore quelques ruines de Carthage  4 lieues
de Tunis.

[20] Page 36.--1. _Gads_ (en langue punique _Gadir_), aujourd'hui
_Cadix_, ville de l'Hispanie (Espagne) dans la Btique, et 
l'embouchure du Btis.--Il y a au VIIe livre de Tlmaque (pages
111-115) une ravissante peinture de ce beau pays.

[21] Page 37.--1. Ce portrait des Tyriens, surtout en ce qui regarde
leur sincrit et leur fidlit  la parole donne, ne ressemble gure 
ce qu'en dit Virgile, qui les appelle _Tyrios bilingues_, ni  ce qu'en
dit Lucaia, qui les appelle _Tyrios instabiles_.

[22] Page 49.--1. _Chypre_ ou _Cypre_ (_Cyprus_), le de la Mditerrane
entre l'Asie Mineure et la Syrie. Sol fertile, climat dlicieux. C'est
dans l'le de Chypre que se trouvaient Amathonte, Paphos, Idalie; villes
consacres  Vnus, qui prenait de l le nom de _Cypris_.

[23] Page 50.--1. _Cythre_ (_Cythera, orum_), aujourd'hui _Cerigo_, le
situe prs de la ct sud de la Laconie, et non loin de l'le de Crte
(Candie). La Fable dit que c'est auprs de Cythre que Vnus naquit de
l'cume de la mer.

[24] Page 58.--1. _Crte_, aujourd'hui _Candie_, grande le de la mer
Mditerrane. La Crte renfermait autrefois cent villes, dit-on, entre
lesquelles Gnosse, Cydon, Gortyne, etc.

Pour moi, je prfre la pauvre, la petite le d'Ithaque, aux cent
villes de Crte. (_Tlm._, liv. V.).

Le mont Ida, dont parle ici Fnelon, se nomme aujourd'hui _Psiloriti_ ou
_Monte Giove_ (mont Jupiter); c'est l qu'habitaient les Dactyles,
lesquels prenaient le nom d'_Idens_. Il y avait aussi, dans la Troade,
un autre mont Ida, au pied duquel Troie tait btie. Celui-ci se nomme
aujourd'hui _Kaz-Dagh_.

[25] Page 64.--1. Le pays des _Salentins_, dans l'Iapygie (la
_Calabre_). Hydronte, aujourd'hui _Otrante_, et _Brundusium_,
aujourd'hui _Brindisi_, en taient les villes principales.

[26] Page 68.--1. Lesbos, aujourd'hui _Mtelin_, le de la mer ge.
Mtelin est la capitale de cette le et lui a donn son nom.

[27] Page 78.--1. _Ploponse, Peloponnesus_ (c'est--dire _le de
Plops_), aujourd'hui _More_, presqu'le qui termine la Grce au sud,
jointe au continent par l'isthme de Corinthe, et baigne par le golfe de
Lpante, la mer de Grce et l'Archipel.

[28] Page 84.--1. Naxos, une des Cyclades, aujourd'hui le du royaume de
Grce, dans l'Archipel.

[29] Page 99.--1. L'_pire_, aujourd'hui l'_Albanie mridionale_, dans
la Grce septentrionale. C'est l que se trouve le promontoire
d'_Actium_, si clbre par la victoire navale qu'Octave y remporta sur
Antoine, et qui mit fin  la rpublique romaine.

[30] Page 122.--1. _Hesprie_ (_Hesperia_), c'est--dire,
l'_occidentale_, nom donn par les Grecs  l'Italie, qui tait pour eux
 l'occident, et qu'ils donnrent ensuite  l'Espagne et au Portugal.
Dans ce passage le nom d'Hesprie s'applique  l'Italie.

[31] Page 131.--1. _Tarente_ en italien _Tarento_, dans la terre
d'Otrante, fut fonde par les Crtois, puis augmente par Phalante, dont
on parle ici.

[32] Page 131.--2. _Ptilie_, dans le Brutium, aujourd'hui _Stringali_.

[33] Page 131.--3. _Mtaponte_, aujourd'hui _Torre di Mare_, sur la cte
orientale d'Italie, prs des embouchures du Bradane et du Caluente.

[34] Page 133.--1. Peuples de l'Apulie, nomms _Manduriens_, du nom du
lac _Andorio_, dont les eaux, suivant Pline, n'augmentent ni ne
diminuent jamais.

[35] Page 136.--1. _Locriens_. Peuples de la Locride, dans la
Grande-Grce. Locres en tait la capitale. On croit la retrouver dans
_Motta di Bruzzano_.

--_Apuliens_, peuples de l'Apulie, aujourd'hui la Pouille.

--_Lucaniens_, peuples de la Lucanie, entre le Brutium et le Samnium,
sur le golfe de Tarente.

--_Brutiens_, du Brutium, aujourd'hui la _Calabre_.

--_Crotone_, aujourd'hui _Cotrone_, dans le Brutium, sur la mer, prs du
promontoire _Lacinium_ (_capo delle Colonni_).

--_Nrite_ (_Neritum_), aujourd'hui _Nardo_ (Terre d'Otrante).

--_Messapie_, contre d'Italie sur l'Adriatique, voisine des lieux qu'on
vient de nommer, et  laquelle rpond aujourd'hui la Terre d'Otrante.

--_Brindes_, _Brundusium_ ou _Brundisium_ (Terre d'Otrante), a
ujourd'hui _Brindisi_, le meilleur port de l'Italie. Brindes tait
autrefois une ville trs-importante; elle vit mourir Virgile.

[36] Page 141.--1. _Enna_, aujourd'hui _Castrogiovanni_, ville de la
Sicile ancienne, place au coeur de l'le. Proserpine y avait un temple.

[37] Page 142.--1. _Caphare_, aujourd'hui _Cabo Figera_ ou _Cabo
d'Oro_, dans l'le d'Eube (Ngrepont)....

[38] Page 142.--2. _Pyliens_, peuples de _Pylos_, o rgnait Nestor.
Pylos, aujourd'hui _Zouchio_, ou _Vieux-Navarin_, tait dans la
Messnie.

[39] Page 143.--1. _Phocide_, rgion de la Grce ancienne, et qui forme
avec la Locride une partie de l'Achae moderne.

[40] Page 172.--1. C'est une des les _Lipari_, dans la mer
Tyrrhnienne, au nord de la Sicile. Les les Lipari, formes en groupe,
portent toutes des traces de volcans, et c'est pour cela qu'elles ont
t nommes _Vulcani insul_.

[41] Page 178.--1. _Peuctes_, peuple d'Italie sur l'Adriatique, entre
l'Apulie et l'Iapygie, sur le revers de la Messapie. C'est aujourd'hui
la _Terre de Bari_.

[42] Page 181.--1. _Carpathie_ (_Carpathos_), aujourd'hui _Scarpento_,
le de la mer Mditerrane, a l'entre de l'Archipel, entre Rhodes et la
Crte, faisait donner le nom de _mer Carpathienne_  la mer qui
l'environnait.

[43] Page 208.--1. Le mont _OEta_, dans la Thessalie, entre le Parnasse
et le Pinde, prs du golfe Maliaque et des Thermopyles. C'est
aujourd'hui le mont _Commata_ ou _Katavothra_.

[44] Page 214.--1. _Scyros_, le de la Grce dans la mer ge,
aujourd'hui _Skira_ ou _Skiro_, dans l'Archipel, et  quelques lieues de
Ngrepont. Terre montueuse et sauvage: _La sauvage le de Scyros_
(_Tlm._, liv. XII, page 210).

[45] Page 214.--2. Sige (_Sigeum promontorium_), dans la Troade, sur la
mer ge, aujourd'hui cap des _Janissaires_, dans l'Anatolie,  l'entre
du golfe de Gallipoli.

[46] Page 215.--1. _Sperchius_, aujourd'hui _Hellada_, fleuve de la
Thessalie mridionale, se jetait dans le golfe Maliaque, prs
d'Anticyre, et dans le voisinage de _Trachine_ (aujourd'hui _Trachin_),
qu'on vient de nommer.

[47] Page 231.--1. _Galse_, aujourd'hui _Galeso_, petite rivire dans
la Terre d'Otrante, qui se jette dans le golfe de Tarente. C'est sur les
bords du Galse que Virgile a plac son vieillard cilicien, dlicieux
pisode du IVe livre des _Gorgiques_:

    Namque sub OEbali memini me turribus arcis,
    Qua niger humectat flaventia culta Galsus,
    Corycium vidisse senem, etc.

                      _Georg._, IV, 125.

[48] Page 247.--1. _Aulon_, _Caulon_ ou _Caulonia_, montagne de la
Calabre Ultrieure, au pied de laquelle est une ville du mme nom, et
qui s'appelle aussi _Castel Vetere_.

[49] Page 267.--1. _Phthiotes_, peuples de la Phthiotide, petit tat de
la Thessalie comprenant la partie mridionale de cette rgion. Pharsale,
si clbre par la victoire que Jules Csar y remporta sur Pompe, tait
dans les environs. Achille tait roi des Phthiotes.

[50] Page 267.--2. _Dolopes_, peuples de la Thessalie, au pied du mont
Pinde, sur les confins de l'tolie et de l'pire. Leur pays tait
travers par l'Achlos (_Aspropotamo_).

[51] Page 280.--1. _chinades_, aujourd'hui _Curzolari_, les de
l'Adriatique, sur la cte de l'Acarnanie, vis--vis de l'embouchure de
l'Achlos.

[52] Page 284.--1. _Aufide_, aujourd'hui _Ofanto_, passe prs de Cannes,
et se jette dans l'Adriatique entre Barletta et le lac de Salpi.

[53] Page 284.--2. _Gargan_ (_Garganum promontorium_), aujourd'hui
_Gargano_, pointe de terre dans la Capitanate qui s'avance dans
l'Adriatique. Le mont Saint-Ange (_monte di Sant'Angelo_) domine cette
saillie qui termine l'peron de la botte figure par la pninsule
italique.

[54] Page 284.--3. _Liris_, aujourd'hui le _Garigliano_, prend sa source
dans l'Abruzze Ultrieure, au couchant du lac Celano, et se jette dans
le golfe de Gate (_Caieta_ des anciens).

[55] Page 286.--1. L'_Eurotas_, fleuve de Laconie, passait  Sparte et
se jetait dans le golfe Laconique. Les Spartiates l'adoraient: comme un
dieu, et l'appelaient _Fleuve-Roi_ (_Basileus potamos_). Les Grecs
modernes le nomment encore _Vasilipotamo_, ou _Iri_.

[56] Page 286.--2. _Alphe_, aujourd'hui _Roufia_, prenait sa source en
Arcadie, arrosait la plaine d'Olympie et de Pise, et se jetait dans la
mer Ionienne.

[57] Page 297.--1. Le pays dont _Arpi_ tait la capitale. C'tait une
rgion de l'Iapygie daunienne (la Pouille). On voit encore entre Lucera
et Manfredonia, dans la Capitanate, les ruines d'Arpi ou Argilippe
(_Argyripa_ ou Argos _Hippium_), fonde par Daunus, en souvenir d'Argos,
sa patrie:

    Ille urbem Argyripam patri cognomine gentis
    Victor Gargani condebat Iapygis arvis.

    Virg., _n._, XI, 246.

[58] Page 297.--2. _Dulichie_ (_Dulichium_), aujourd'hui _Nochori_ ou
_Cazaba_, formait une partie du royaume d'Ulysse. (Voyez la note 1, de
la page 6.)

[59] Page 297.--3. _Zacinthe_, aujourd'hui _Zante_, dans le golfe de
Fatras.

[60] Page 319.--1. Peuples de l'ancienne _Sybaris_, ville de la
Grande-Grce, sur la frontire de la Lucanie et du Brutium, et sur les
bords du Grathis (aujourd'hui le _Crati_),  son embouchure dans le
golfe de Tarente. Sybaris, qui tait la mtropole de vingt-trois autres
villes avec leurs dpendances, fut pendant quelque temps la principale
ville de la Grande-Grce. Elle se perdit par le luxe et la mollesse, et
elle fut dtruite par les Crotoniates. Les ruines de Sybaris sur le
Crati, prs de _Torre_ _Brodognato_, occupent encore aujourd'hui une
grande tendue.

[61] Page 320.--1. Les habitants de _Siponto_ (_Sipuntum_), aujourd'hui
_Siponto_ ou _Manfredonia_, au pied du mont Gargan, dont il est parl
dans la note 2 de la page 284.

[62] Page 330.--1. _Leucate_ ou _Leucade_, aujourd'hui Sainte-Maure, le
dans la mer Ionienne. Elle a un promontoire dont le pied est hriss de
brisants. Sapho se prcipita, dit-on, du haut de ce cap dans la mer.
C'est ce qu'on appelait le _Saut de Leucade_. Le roc tait, suivant
Virgile, fort lev:

    ....Leucat nimbosa cacumiua montis.
    n., III, 274.

[63] Page 330.--2. Monts _Acrocrauniens_, chane de montagnes dans
l'pire, prs des ctes, nommes aujourd'hui _della Chimera_ ou
_Khimiaroli_. Ces monts taient fort levs, et entours d'cueils
redoutables. _Infames scopulos Acroceraunia_, dit Horace (_Carm_., I,
III, 20).


LES AVENTURES D'ARISTONOS.

[64] Page 349.--1. _Dlos_ (aujourd'hui _Mikra Dilos_), une des
Cyclades, dans l'Archipel grec. Dlos tait consacr  Apollon et 
Diane.

[65] Page 350.--1._Clazomne_ (aujourd'hui _Vourla_), ville de Lydie
(_Ionie_), dans une presqu'le dite _Ile de Clazomne_.

[66] Page 350.--2. _Tos_ ou _Thos_, dans la presqu'le de Clazomne.
Tos est la patrie d'Anacron.

[67] Page 350.--3. _rythre_ ou _rythres_, ville d'Ionie, sur la mer et
dans le voisinage de Clazomne et de Chio.

[68] Page 350.--4. _Patare_, ville de Lycie, sur la mer, dans le
pachalik actuel d'Adana. Apollon y avait un temple.

[69] Page 353.--_Carpathie_ (_Carpathos_). Voyez les notes gographiques
de _Tlmaque_, note 1 de la page 181.

[70] Page 354.--1. _Cyclades_. Les anciens ont donn ce nom  un groupe
d'les de l'Archipel disposes en cercle. Elles sont voisines de ctes
de la Grce et non loin des Sporades, autre group d'les. Les
principales Cyclades taient Naxos, Andros, Dlos, Paros, Mlos et
Astypale.

[71] Page 356.--1. _Xanthe_, rivire de Lycie qui baignait une ville du
mme nom, laquelle fut prise et ruine par Cyrus.

[72] Page 358.--1. _Smyrne_ (en turc _Izmir_), ville de la Turguie
d'Asie, en Anatolie.

[73] Page 358.--2. _Lbde_, ville d'Ionie, sur la mer ge.

[74] Page 358.--3. _Colophon_, ville de Lydie, sur l'Hlse, prs de la
mer, dans le voisinage de Lbde.

[75] Pages 360.--1. _Carie_, contre de l'Asie Mineure, entre la mer
ge, la Mditerrane, la Lydie et la Lycie. Cos, Rhodes et plusieurs
autres villes dpendaient de la Carie; Halicarnasse, Milet, Cnide,
Caune, en taient les principales.

[76] Pages 360.--2. _Mander_. C'est aujourd'hui le _Buyuk-Meinder_,
rivire de l'Asie Mineure. Il naissait en Phrygie, et baignait les
villes d'Apame, de Colosses, d'Antioche, de Milet. Il faisait de
nombreux dtours, et c'est sans doute de l qu'on dit les _mandres_
d'un fleuve ou d'un ruisseau pour en exprimer les sinuosits.

[77] Pages 360.--3. _Castre_ ou _Caystre_ (_Cayster_ ou _Caystrus_),
aujourd'hui _Kilchek-Meinder_, c'est--dire _Petit-Mandre_, rivire de
Lydie qui se jette dans la mer ge, prs d'phse. Cette rivire est
souvent cite chez les potes de l'antiquit; on voyait un grand nombre
de cygnes sur ses bords.

[78] Pages 360.--4. _Pactole_ (aujourd'hui le _Sart_), rivire de Lydie.
Il charriait de nombreuses paillettes d'or.

[79] Pages 360.--5. _Pamphylie_. C'est aujourd'hui une partie du
d'Itchil et de l'Anatolie. Attale, Side, Ptolmas, en taient les
villes principales.

[80] Pages 360.--6. _Cilicie_, partie de l'Asie Mineure entre la
Cappadoce, la Mditerrane, la Pamphylie et la Syrie.

[81] Pages 360.--7. Taurus, chane de montagnes dans l'Asie Mineure. Le
Taurus a des cimes trs-leves, et l'une de ces cimes, le Sogout-Dagh,
dans la pachalik d'Hamid, a prs de 5000 mtres.

       *       *       *       *       *


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LIVRE DE LECTURES EN PROSE ET EN VERS ET DE LEONS ORALES _A l'usage des
classe lmentaires_. NOUVELLE DITION, REVUE ET CORRIGE 1 vol. in-16,
avec 102 vignettes, cartonn. 90 c.


A. F. CUIR, Inspecteur primaire.

LES PETITS COLIERS

LECTURES MORALES SUR LES DFAUTS ET LES QUALITS DES ENFANTS NOUVELLE
DITION 1 vol. in-18, avec gravures, cartonn. 60 c.


G. JOST Inspecteur gnral de l'enseignement primaire.

V. HUMBERT
Professeur  l'cole alsacienne.

F. BRAEUNIG
Sous-Directeur  l'cole alsacienne.

LECTURES PRATIQUES 2 vol. in-16, illustrs de nombreuses gravures en
noir et en couleurs, cartonns: _Cours lmentaire_: Education et
Instruction. Leons sur les choses usuelles. 1 vol. grand in-16, avec 55
gravures en noir et 18 gravures en couleurs. 1 fr. _Cours moyen et
suprieur_: Education et Enseignement. Instruction morale et civique. 1
vol. in-16, avec 72 gravures en noir. 1 fr. 50


G. JOST ET LEFORT

RCITS PRATRIOTIQUES A L'USAGE DES COLIERS QUI VEULENT DEVENIR DE BONS
FRANAIS 1 vol. in-16 avec gravures, cartonn. 1 fr. 50

Coulommiers.--Imp. PAUL BRODART.





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aventures d'Aritonos, by Franois de Salignac de la Mothe Fnelon

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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