Project Gutenberg's Mmoires de madame de Rmusat, by Claire de Rmusat

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Title: Mmoires de madame de Rmusat (1/3)
       publies par son petit-fils, Paul de Rmusat

Author: Claire de Rmusat

Editor: Paul de Rmusat

Release Date: October 30, 2010 [EBook #33893]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES
DE
MADAME DE RMUSAT

1802-1808




PUBLIS AVEC UNE PRFACE ET DES NOTES
PAR SON PETIT-FILS
PAUL DE RMUSAT
SNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE.


I


Douzime dition



PARIS
CALMANN LVY, DITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
 LA LIBRAIRIE NOUVELLE

MDCCCLXXX

[Illustration]




PRFACE




I.


Mon pre m'a laiss, avec le devoir de le publier, le manuscrit des
Mmoires de ma grand'mre, dame du palais de l'impratrice Josphine. Il
attachait  cet ouvrage une importance extrme pour l'histoire des
premires annes de ce sicle. Sans cesse il a song  le publier
lui-mme, sans cesse il a t retenu par des travaux, des devoirs, ou
des scrupules. Sa vraie raison, pour retarder le moment o le public
connatrait ces prcieux souvenirs sur une poque si rcente et si mal
connue de la gnration nouvelle, tait prcisment que cette poque
tait rcente, et qu'un grand nombre des personnages vivaient encore.
Quoique l'auteur ne puisse tre accus d'une malveillance systmatique,
la libert de ses jugements sur les personnes et sur les choses est
absolue. On doit aux vivants, et mme aux fils des morts, des gards
dont l'histoire ne s'accommode pas toujours. Les annes ont pass
cependant, et les raisons de silence diminuaient avec les annes.
Peut-tre, dans les environs de 1848, mon pre se ft-il dcid 
publier ce manuscrit; mais bientt l'Empire et l'empereur revenaient, et
le livre et pu tre considr soit comme une flatterie  l'adresse du
fils de la reine Hortense, qui y est fort mnage, soit, sur d'autres
points, comme un outrage direct  la dynastie. Les circonstances eussent
ainsi donn un caractre de polmique ou d'actualit, comme on dit,  un
ouvrage qui ne doit tre pris que comme une histoire dsintresse. On
aurait transform en un acte politique le simple rcit d'une femme
distingue, racontant avec lvation et sincrit ce qu'elle a vu du
rgne et de la cour, et ce qu'elle a pens de la personne de l'empereur
Napolon. Dans tous les cas, il est probable que le livre aurait t
poursuivi, et que la publication en et t interdite. Ajouterai-je,
pour ceux qui ne trouveraient pas suffisantes ces raisons dlicates, que
mon pre, qui a volontiers livr sa politique, ses opinions et sa
personne aux discussions des journaux et des critiques, qui vivait au
milieu de la publicit la plus clatante, ne hasardait cependant qu'avec
une extrme rserve devant le public les noms qui lui taient chers. Il
redoutait pour eux la moindre svrit, le blme le plus lger. Pour sa
mre et pour son fils, il tait timide. Sa mre avait t la grande
passion de sa vie. Il lui rapportait et le bonheur des premires annes
de sa jeunesse, et tous les mrites, tous les succs de son existence
entire. Il lui tenait autant par l'esprit que par le coeur, par la
ressemblance des ides que par les liens de l'affection filiale. Ses
penses, son souvenir, ses lettres prenaient dans sa vie une place que
peu de gens ont pu souponner, car il parlait rarement d'elle,
prcisment parce qu'il pensait sans cesse  elle, et qu'il craignait de
ne point trouver chez autrui une sympathie suffisante d'admiration. Qui
ne connat ces passions farouches qui nous unissent  jamais  un tre
qui n'est plus, auquel on songe sans relche, que l'on interroge  tout
instant, dont on rve les conseils ou les impressions, que l'on sent
ml  la vie de tous les jours comme  celle des grands jours,  toutes
ses actions personnelles ou publiques, et pourtant dont on ne saurait
parler aux autres, mme aux amis les plus chers, dont on ne peut mme
entendre prononcer le nom sans une inquitude ou une douleur? Bien
rarement la douceur des louanges accordes  ce nom par un ami, ou par
un tranger, parvient  rendre supportable ce trouble profond.

Si une rserve dlicate et naturelle porte  ne point publier des
mmoires avant qu'un long temps se soit coul, il ne faut pas non plus
trop tarder. Mieux vaut que la publication n'arrive point en un jour o
rien ne reste plus des faits raconts, des impressions ressenties, ni
des tmoins oculaires. Pour que l'exactitude, ou tout au moins la
sincrit, n'en soit pas conteste, le contrle des souvenirs de chaque
famille est ncessaire, et il est bon que la gnration qui les lit
procde directement de celle que l'on y dpeint. Il est utile que les
temps raconts ne soient pas tout  fait devenus des temps historiques.
C'est un peu notre cas en ce moment, et ce grand nom de Napolon est
encore livr aux querelles des partis. Il est intressant d'apporter un
lment nouveau aux discussions qui s'agitent autour de cette ombre
clatante. Quoique les mmoires sur l'poque impriale soient nombreux,
jamais on n'a parl avec dtail et indpendance de la vie intrieure du
palais, et il y avait de bonnes raisons pour cela. Les fonctionnaires ou
les familiers de la cour de Bonaparte, mme empereur, n'aimaient pas 
dvoiler avec une sincrit absolue les misres du temps qu'ils avaient
pass prs de lui. La plupart d'entre eux, devenus lgitimistes aprs la
Restauration, se trouvaient quelque peu humilis d'avoir servi
l'usurpateur, surtout en des fonctions qui, aux yeux de bien des gens,
ne peuvent tre ennoblies que par la grandeur hrditaire de celui qui
les donne. Leurs descendants eux-mmes auraient t parfois embarrasss
pour publier de tels manuscrits, s'ils leur avaient t laisss par
leurs auteurs. Peut-tre trouverait-on difficilement un diteur, un
petit-fils, qui ft plus libre que celui qui crit ces lignes de publier
un tel ouvrage. Je suis bien plus touch du talent de l'crivain et de
l'utilit de son livre que de la diffrence entre les opinions de ma
grand'mre et celles de ses descendants. La vie de mon pre et sa
renomme, les sentiments politiques qu'il m'a laisss comme son plus
prcieux hritage, me dispensent d'expliquer comment, et pour quelles
raisons, je ne partage point toutes les ides de l'auteur de ces
Mmoires. Il serait au contraire facile de rechercher dans ce livre les
premires traces de l'esprit libral qui devait animer mes
grands-parents dans les premiers jours de la Restauration, et qui s'est
transmis et dvelopp chez leur fils d'une faon si heureuse. C'tait
presque tre libral dj que de n'avoir pas pris en haine les principes
de la libert politique  la fin du dernier sicle, lorsque tant de gens
faisaient remonter jusqu' elle les crimes qui ont souill trop de jours
de la Rvolution, et de juger librement, malgr tant de reconnaissance
et de franche admiration, les dfauts de l'empereur et les misres du
despotisme.

Cette impartialit si prcieuse et si rare chez les contemporains du
grand empereur, nous ne l'avons mme pas rencontre de nos jours chez
les serviteurs d'un souverain qui devait moins blouir ceux qui
l'approchaient. Mais un tel sentiment est facile aujourd'hui. Les
vnements se sont chargs de mettre la France entire dans un tat
d'esprit propre  tout accueillir,  tout juger avec quit. Nous avons
vu changer plusieurs fois l'opinion sur les premires annes de ce
sicle. Il n'est pas ncessaire d'tre trs avanc dans la vie pour
avoir connu un temps o la lgende de l'empire tait admise mme par ses
ennemis, o l'on pouvait l'admirer sans danger, o les enfants croyaient
en un empereur, grandiose et bon homme  la fois,  peu prs semblable
au bon Dieu de Branger, qui a pris d'ailleurs ces deux personnages pour
les hros de ses odes. Les plus srieux adversaires du despotisme, ceux
qui devaient plus tard prouver les perscutions d'un nouvel empire,
ramenaient sans scrupule la dpouille mortelle de Napolon le Grand, ses
_cendres_, comme on disait alors, en donnant une couleur antique  une
crmonie toute moderne. Plus tard, mme pour ceux qui ne mettent point
de passion dans la politique, l'exprience du second empire a ouvert les
yeux sur le premier. Les dsastres que Napolon III a attirs sur la
France en 1870 ont rappel que l'autre empereur avait commenc cette
oeuvre funeste, et peu s'en faut qu'une maldiction gnrale ne vienne
sur les lvres  ce nom de Bonaparte, prononc nagure avec un
respectueux enthousiasme. Ainsi flotte la justice des nations! Il est
cependant permis de dire que la justice de la France d'aujourd'hui est
plus prs d'tre la vraie justice qu'au temps o elle prenait ses
considrants dans le got du repos et l'effroi de la libert, trop
heureuse quand elle se laissait aller seulement  la passion de la
gloire militaire. Entre ces deux extrmes combien d'opinions se sont
places, ont eu des annes de vogue et de dclin! On reconnatra, je
pense, que l'auteur de ces Mmoires, arrivant jeune  la cour, n'avait
nul parti pris sur les problmes qui s'agitaient alors, qui s'agitent
encore, et que le gnral Bonaparte pensait avoir rsolus. On
reconnatra que ses opinions se sont formes peu  peu comme celles de
la France elle-mme, bien jeune aussi en ce temps-l. Elle a t
enthousiaste et enivre par le gnie; puis elle a, peu  peu, repris son
jugement et son sang-froid, soit  la lueur des vnements, soit au
contact des caractres et des personnes. Plus d'un de nos contemporains
retrouvera dans ces Mmoires l'explication de la conduite ou de l'tat
d'esprit de quelqu'un des siens, dont le bonapartisme ou le libralisme
 des poques diverses lui paraissaient inexplicables. On y retrouvera
galement, et ce n'en est point le moindre mrite  mes yeux, les
premiers germes d'un talent distingu, qui, chez son fils, devait
devenir un talent suprieur.

Un prcis de la vie de ma grand'mre ou du moins des temps qui ont
prcd son arrive  la cour est ncessaire pour bien comprendre les
impressions et les souvenirs qu'elle y apportait. Mon pre avait souvent
conu le plan et prpar quelques parties d'une vie trs complte de ses
parents. Il n'a laiss rien d'achev sur ce point; mais un grand nombre
de notes et de fragments crits par lui-mme et sur les siens, sur les
opinions de son jeune ge et sur les personnes qu'il avait connues,
rendent facile de raconter avec exactitude l'histoire de la jeunesse de
ma grand'mre, des sentiments qu'elle apportait  la cour, des
circonstances qui l'ont dtermine  crire ses Mmoires. Il est mme
possible d'y joindre quelques jugements ports sur elle par son fils,
qui la font connatre et aimer. Mon pre souhaitait fort que le lecteur
prouvt ce dernier sentiment, et il est difficile en effet de ne pas le
ressentir en lisant ses souvenirs, et plus encore sa correspondance, qui
sera publie plus tard.




II.


Claire-lisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, ne le 5 janvier 1780,
tait fille de Charles Gravier de Vergennes, conseiller au parlement de
Bourgogne, matre des requtes, puis intendant d'Auch, et enfin
directeur des vingtimes. Mon arrire-grand-pre n'tait donc pas, quoi
qu'on dise dans les biographies, le ministre si connu sous le nom de
comte de Vergennes. Ce ministre avait un frre an qu'on appelait _le
marquis_, le premier de la famille, je pense, qu'on ait titr ainsi. Ce
marquis avait quitt la magistrature pour entrer dans la carrire
diplomatique. Il tait ministre en Suisse en 1777, lorsque les traits
de la France avec la Rpublique helvtique furent renouvels. Il eut
plus tard le titre d'ambassadeur. Son fils Charles Gravier de Vergennes,
n  Dijon en 1751, avait pous Adlade-Franoise de Bastard, ne vers
1760, d'une famille originaire de Gascogne, dont une branche s'tait
tablie  Toulouse, et distingue au barreau, dans l'enseignement du
droit et dans la magistrature. Son pre mme, Dominique de Bastard, n 
Lafitte (Haute-Garonne), avait t conseiller au parlement, et il est
mort doyen de sa compagnie. Son buste est au Capitole dans la salle des
Illustres. Il avait pris une part active aux mesures du chancelier
Maupeou[1]. Le mari de sa fille, M. de Vergennes, ne portait point de
titre, ainsi qu'il tait d'usage dans l'ancien rgime, tant de robe.
C'tait, dit-on, un homme d'un esprit ordinaire, aimant  se divertir
sans beaucoup de choix dans ses plaisirs, d'ailleurs sens, bon
fonctionnaire, et appartenant  cette cole administrative dont MM. de
Trudaine taient les chefs.

     [Note 1: On peut consulter sur la famille Bastard
     l'ouvrage intressant intitul: _Les Parlements de France_,
     essai historique sur leurs usages, leur organisation et leur
     autorit, par le vicomte de Bastard-d'Estang, ancien
     procureur gnral prs la cour impriale de Riom, conseiller
      la cour de Paris, 2 vol. in-8; Paris, Didier, 1857.]

Madame de Vergennes tait une personne plus originale, spirituelle et
bonne, dont mon pre parlait souvent. Tout enfant, il tait en confiance
avec elle, comme il arrive des petits-fils aux grand'mres. Dans sa
propre gaiet, si douce et si facile, moqueuse avec bienveillance, il
retrouvait quelques-uns de ses traits, comme dans sa voix juste et
prompte  retenir les airs et les couplets de vaudeville, son habitude
de fredonner les ponts-neufs de l'ancien rgime. Elle avait les ides
de son temps, un peu de philosophie n'allant point jusqu'
l'incrdulit, et quelque loignement pour la cour, avec beaucoup
d'attachement et de respect pour Louis XVI. Son esprit gai et positif,
vif et libre, tait cultiv, sa conversation tait piquante et
quelquefois hasarde, suivant l'usage de son sicle. Elle n'en donna pas
moins  ses deux filles, Claire et Alix[2], une ducation svre et un
peu solitaire, car la mode voulait que les enfants vissent peu leurs
parents. Les deux soeurs travaillaient  part du reste de la maison,
dans une chambre sans feu, sous la direction d'une gouvernante, tout en
cultivant les arts qu'on peut appeler frivoles: la musique, le dessin,
la danse. On les menait rarement au spectacle, parfois cependant 
l'Opra, et de temps en temps au bal.

     [Note 2: Mademoiselle Alix de Vergennes a pous quelques
     annes plus tard le gnral de Nansouty.]

M. de Vergennes n'avait ni prvu ni dsir la Rvolution. Il n'en fut
cependant ni trop mcontent, ni trop effray. Ses amis et lui-mme
faisaient partie de cette bourgeoisie, ennoblie par les emplois publics,
qui semblait tre la nation mme, et il ne devait point se trouver trop
dplac parmi ceux qu'on appelait les lecteurs de 89. Aussi fut-il lu
chef de bataillon dans la garde nationale et membre du conseil de la
commune. M. de Lafayette, dont son petit-fils devait quarante ans plus
tard pouser la petite-fille, M. Royer-Collard, que ce petit-fils devait
remplacer  l'Acadmie franaise, le traitaient comme un des leurs. Ses
opinions suivirent plutt celles du second de ces politiques que du
premier, et la Rvolution l'eut bientt dpass. Il ne se sentit
pourtant nul penchant  migrer. Son patriotisme, autant que son
attachement  Louis XVI, le portaient  rester en France. Aussi ne
put-il viter le sort qui menaait en 1793 ceux qui avaient la mme
situation et les mmes sentiments que lui. Trs faussement accus
d'migration par l'administration du dpartement de Sane-et-Loire, qui
mit le squestre sur ses biens, il fut arrt  Paris rue Saint-Eustache
o il habitait depuis 1788. Celui qui l'arrta n'avait d'ordre du comit
de sret gnrale que pour son pre. Il se saisit du fils parce que
celui-ci vivait avec le pre, et tous deux moururent sur le mme
chafaud, le 6 thermidor an II (24 juillet 1794), trois jours avant la
chute de Robespierre[3].

     [Note 3: Voici le texte de l'arrt du pre et du fils:

     Du sixime jour de thermidor de l'an second de la Rpublique
     franaise une et indivisible.

     Par jugement rendu ledit jour en audience publique 
     laquelle sigeaient: Sellier, vice-prsident, Foucault,
     Garnier, Launay et Barbier, juges, qui ont sign la minute du
     jugement avec Tavernier, commis greffier.

     Sur la dclaration du jury de jugement, portant que Jean
     Gravier, dit Vergennes, pre, ex-comte, g de
     soixante-quinze ans, n  Dijon, dpartement de la Cte-d'Or,
     demeurant  Paris, rue Neuve-Eustache, n4, Charles Gravier,
     dit Vergennes, g de quarante-deux ans, ex-noble, n 
     Dijon, dpartement de la Cte-d'Or, demeurant chez son pre,
     et autres, sont convaincus de s'tre rendus les ennemis du
     peuple et d'avoir conspir contre sa souverainet en
     entretenant des intelligences et correspondances avec les
     ennemis de l'intrieur et de l'extrieur de la Rpublique, en
     leur fournissant des secours en hommes et en argent pour
     favoriser le succs de leurs armes sur le territoire
     franais, en participant aux complots, trames et assassinats
     du tyran et de sa femme contre le peuple franais, notamment
     dans les journes du 28 fvrier 1791 et du 10 aot 1792, en
     conspirant dans la maison d'arrt, dite Lazare,  l'effet de
     s'vader et ensuite dissoudre par le meurtre et l'assassinat
     des reprsentants du peuple, et notamment des membres des
     comits de salut public et de sret gnrale, le
     gouvernement rpublicain, et rtablir la royaut, enfin, en
     voulant rompre l'unit et l'indivisibilit de la Rpublique.

     L'accusateur public entendu sur l'application de la loi,
     appert le tribunal avoir condamn  la peine de mort Jean
     Gravier, dit Vergennes, pre, et Charles Gravier, dit
     Vergennes, fils, conformment aux articles 4, 5 et 7 de la
     loi du 22 prairial dernier, et dclar leurs biens acquis 
     la Rpublique.

     De l'acte d'accusation dress par l'accusateur public le 5
     thermidor, prsent mois, contre les nomms Vergennes, pre et
     fils, et autres, a t littralement extrait ce qui suit:

     Qu'examen fait des pices adresses  l'accusateur public,
     il en rsulte que Dillon, Roussin, Chaumette et Hbert
     avaient des agents et des complices de leurs conspirations et
     perfidies dans toutes les maisons d'arrt, pour y suivre
     leurs trames et en prparer l'excution. Depuis que le glaive
     de la loi a frapp ces grands coupables, leurs agents,
     devenus chefs  leur tour, ont tout tent pour parvenir 
     leurs fins et excuter leurs trames liberticides.

     Vergennes, pre et fils, ont toujours t les instruments
     serviles du tyran et de son comit autrichien, et n'ont paru
     se couvrir du masque du patriotisme que pour diriger dans les
     places qu'ils occupaient la Rvolution au profit du
     despotisme et de la tyrannie. Ils taient d'ailleurs en
     relation avec Audiffret, complice de la conspiration de
     Lusignan; des pices trouves chez ce dernier tablissent
     leurs intelligences criminelles et liberticides.

     Pour extraits conformes dlivrs gratis par moi dpositaire
     archiviste soussign,

     DERRY OU ARRY?]

M. de Vergennes, en mourant, quittait sa femme et ses deux filles
malheureuses, isoles, et mme gnes d'argent; car il avait, peu de
temps auparavant, vendu son domaine de Bourgogne, dont le prix fut
touch par la nation. Il leur laissait pourtant un protecteur, sans
puissance, mais de bonne volont et de bonne grce. Dans les premiers
temps de la Rvolution, il avait fait connaissance avec un jeune homme
dont la famille avait eu autrefois quelque importance dans le commerce
et l'chevinat de Marseille, de sorte que les enfants commenaient 
entrer dans la magistrature et dans l'arme, parmi les privilgis en un
mot. Ce jeune homme, Augustin-Laurent de Rmusat, tait n  Valensoles
en Provence, le 28 aot 1762. Aprs avoir fait d'excellentes tudes 
Juilly, ancien collge d'oratoriens qui existe encore prs de Paris, il
avait t nomm,  vingt ans, avocat gnral  la cour des aides et
chambre des comptes runies de Provence. Mon pre a retrac le portrait
de ce jeune homme, son arrive  Paris, sa vie au milieu de la socit
nouvelle. Cette note explique mieux que je ne le saurais faire comment
M. de Rmusat a aim et pous mademoiselle Claire de Vergennes:

La socit d'Aix, ville de noblesse et de parlement, tait assez
brillante. Mon pre y vcut beaucoup dans le monde. Il avait une figure
agrable, une certaine finesse dans l'esprit, de la gaiet, des manires
douces et polies, une galanterie assez distingue. Il y chercha et y
obtint les succs qu'un jeune homme peut le plus dsirer. Cependant il
s'occupa de son tat qu'il aimait, et il pousa mademoiselle de Sannes,
fille du procureur gnral de sa compagnie (1783). Ce mariage fut de
courte dure, et donna naissance  une petite fille qui, je crois,
mourut en naissant, et que sa mre suivit de prs.

La Rvolution clata. Les cours souveraines furent supprimes. Le
remboursement de leurs charges fut pour elles une assez grande affaire,
et, pour cette grande affaire, la cour des aides dputa  Paris. Mon
pre fut un de ces dlgus. Il m'a souvent dit qu'il eut alors occasion
de voir pour son affaire M. de Mirabeau, dput d'Aix, et, malgr ses
prventions de parlementaire, il fut charm de sa politesse un peu
pompeuse. Jamais il ne m'a racont en dtail la manire dont il vivait.
J'ignore encore quelle circonstance le conduisit chez mon grand-pre
Vergennes. Seul et inconnu dans Paris, il y passa sans inquitude
personnelle les mauvaises annes de la Rvolution. La socit n'existait
plus. Son commerce n'en fut que plus agrable et mme plus utile  ma
grand'mre (madame de Vergennes) au milieu de ses anxits, et bientt
de ses malheurs. Mon pre m'a souvent dit que mon grand-pre tait un
homme assez ordinaire, mais il apprcia bientt ma grand'mre, qui prit
de son ct un certain got pour lui. Ma grand'mre tait une femme
raisonnable, sage, sans illusions, sans prjugs, sans entranement,
dfiante de tout ce qui tait exagr, dtestant l'affectation, mais
touche des qualits solides, des sentiments vrais, et prserve par la
clairvoyance d'un esprit pntrant, positif et moqueur, de tout ce qui
n'tait ni prudent ni moral. Son esprit ne fut jamais la dupe de son
coeur; mais, ayant un peu souffert de quelques ngligences d'un mari 
qui elle tait suprieure, elle avait du penchant  prendre
l'inclination et le choix pour la rgle des mariages.

Lors donc qu'aprs la mort de mon grand-pre un dcret enjoignit aux
nobles de quitter Paris, elle se retira  Saint-Gratien, dans la valle
de Montmorency, avec ses deux filles, Claire et Alix, et permit  mon
pre de la suivre. Sa prsence leur tait prcieuse. Mon pre tait
d'une humeur gale, d'un caractre facile, attentif et soigneux pour eux
qu'il aimait. Il avait du got pour la vie intime et calme, pour la
campagne, pour la retraite, et son esprit cultiv tait une ressource
pour un intrieur compos de personnes intelligentes, et o se
poursuivaient deux ducations. Je regarde comme difficile que ma
grand'mre n'et pas prvu de bonne heure et accept par avance ce qui
allait arriver, en supposant mme qu'il n'y et ds lors rien  lire
dans le coeur de sa fille. Ce qui est certain (ma mre le dit dans
plusieurs de ses lettres), c'est que, bien qu'elle ft une enfant, son
esprit srieux avant le temps, son coeur prompt  l'motion, son
imagination vive, enfin la solitude, l'intimit et le malheur, toutes
ces causes runies lui inspirrent pour mon pre un intrt qui eut ds
l'abord tous les caractres d'un sentiment exalt et durable. Je ne
crois pas avoir rencontr de femme qui runt plus que ma mre la
svrit morale  la sensibilit romanesque. Sa jeunesse, son extrme
jeunesse, fut comme prise entre d'heureuses circonstances qui
l'enchanrent au devoir par la passion, et lui assurrent l'union
singulire et touchante de la paix de l'me avec l'agitation du coeur.

Elle n'tait pas trs grande, mais bien faite et bien proportionne.
Elle tait frache et grasse, et l'on craignait qu'elle ne tournt trop
 l'embonpoint. Ses yeux taient beaux et expressifs, noirs comme ses
cheveux, ses traits rguliers, mais un peu trop forts. Sa physionomie
tait srieuse, presque imposante, quoique son regard anim d'une
bienveillance intelligente temprt cette gravit avec beaucoup
d'agrment. Son esprit droit, appliqu, fcond mme, avait quelques
qualits viriles fort combattues par l'extrme vivacit de son
imagination. Elle avait du jugement, de l'observation, du naturel
surtout dans les manires et mme dans l'expression, quoiqu'elle ne ft
pas trangre  une certaine subtilit dans les ides. Elle tait
foncirement raisonnable, avec une assez mauvaise tte. Son esprit tait
plus raisonnable qu'elle. Jeune, elle manquait de gaiet, et
probablement de laisser aller. Elle put paratre pdante parce qu'elle
tait srieuse, affecte parce qu'elle tait silencieuse, distraite, et
indiffrente  presque toutes les petites choses de la vie courante.
Mais avec sa mre, dont elle embarrassait parfois l'humeur enjoue, avec
son mari, dont elle n'inquita jamais le got simple et l'esprit facile,
elle n'tait ni sans mouvement, ni sans abandon. Elle avait mme son
genre de gaiet, qui se dveloppa avec l'ge. Dans sa jeunesse, elle
tait un peu absorbe; en avanant dans la vie, elle prit plus de
ressemblance avec sa mre. J'ai souvent pens que, si elle avait assez
vcu pour respirer dans l'intrieur o j'cris aujourd'hui, elle et t
la plus gaie de nous tous.

Mon pre crivait cette note en 1857  Lafitte (Haute-Garonne), o tous
ceux qu'il aimait taient alors prs de lui, heureux et gais. Cette
citation devance d'ailleurs les temps, car il parle de sa mre comme
d'une femme et non comme d'une jeune fille, et c'tait une trs jeune
fille que Claire de Vergennes, lorsqu'elle se mariait au commencement de
l'anne 1796, ayant seize ans  peine.

Mon grand-pre et ma grand'mre, ou plutt M. et Mme de Rmusat, car les
termes de parent uniquement employs donneraient quelque obscurit au
rcit, demeuraient tantt  Paris, tantt  Saint-Gratien dans une
maison de campagne fort modeste. Les environs en taient agrables, et
par la beaut du site, et par le charme du voisinage. Les plus proches
et les plus aimables des voisins taient les htes de Sannois avec
lesquels madame de Vergennes tait fort lie. Les _Confessions_ de
Jean-Jacques Rousseau, les _Mmoires_ de madame d'pinay, et cent crits
du sicle dernier ont fait connatre les lieux et les personnes. Madame
d'Houdetot (Sophie de Lalive) avait paisiblement travers la Rvolution
dans cette maison de campagne o elle runissait sur ses vieux jours son
mari, M. d'Houdetot, et M. de Saint-Lambert[4]. La clbrit de ce lien
et sa dure permettent de prendre ici les liberts de l'ancien rgime.
Entre les habitants de Sannois et ceux de Saint-Gratien, l'intimit fut
bientt complte, au point que, cette dernire proprit ayant t
vendue, mes grands-parents lourent une maison plus rapproche de leurs
amis, et les jardins communiquaient par une entre particulire.
Pourtant, de plus en plus, M. de Rmusat venait  Paris, et, les temps
devenant plus tranquilles, il songeait  sortir de l'obscurit, et,
pourquoi ne le dirait-on pas? de la gne o la confiscation des biens de
M. de Vergennes plaait la femme, et o la privation de son emploi dans
la magistrature rduisait le mari. Naturellement, comme il arrive
toujours dans notre pays, c'est aux fonctions publiques que l'on pensa.
Sans avoir nul rapport avec le gouvernement, ni mme avec M. de
Talleyrand, alors ministre des relations extrieures, c'est  ce
dpartement qu'il fut attach. Il y obtint sinon une place, du moins une
occupation devant donner lieu  une place, dans le contentieux du
ministre.

     [Note 4: Voici comment madame d'pinay s'exprime d'abord
     sur le mari de sa belle-soeur, puis sur M. de Saint-Lambert:

     Mimi se marie, c'est une chose dcide. Elle pouse M. le
     comte d'Houdetot, jeune homme de qualit, mais sans fortune,
     g de vingt-deux ans, joueur de profession, laid comme le
     diable et peu avanc dans le service; en un mot ignor, et,
     suivant toute apparence, fait pour l'tre. Mais les
     circonstances de cette affaire sont trop singulires, trop
     au-dessus de toute croyance pour ne pas tenir une place dans
     ce journal. Je ne pourrais m'empcher d'en rire si je ne
     craignais que le rsultat de cette ridicule histoire ne ft
     de rendre ma pauvre Mimi malheureuse. Son me est si belle;
     si franche, si sensible... C'est aussi ce qui me rassure, il
     faudrait tre un monstre pour se rsoudre  la
     tourmenter.--Le marquis de Croismare, qui nous est arriv
     hier (par parenthse plus gai, plus aimable, plus _lui_ que
     jamais), a fait tte  tte une promenade avec la comtesse
     (d'Houdetot), qui n'a fait que l'entretenir  mots couverts,
     plus clairs que le jour, de sa passion pour le marquis de
     Saint-Lambert. M. de Croismare l'a mise fort  son aise, et,
     au bout d'un quart d'heure, elle lui a confi que Rousseau
     avait pens se brouiller avec elle ds l'instant qu'elle lui
     avait parl sans dtour de ses sentiments pour Saint-Lambert.
     La comtesse y met un hrosme qui n'a pu rendre Rousseau
     indulgent sur sa faiblesse. Il a puis toute son loquence
     pour lui faire natre des scrupules sur cette liaison qu'il
     nomme criminelle; elle est trs loin de l'envisager ainsi;
     elle en fait gloire et ne s'en estime que davantage. Le
     marquis m'a fait un narr trs plaisant de cette effusion de
     coeur. _Mmoires et Correspondance de madame d'pinay_, tome
     I, page 112, et tome III, page 82.]

 ct de la relation purement agrable et intellectuelle de Sannois,
les habitants de Saint-Gratien avaient nou des liens moins intimes,
mais qui devaient avoir une plus grande influence sur leur destine,
avec madame de Beauharnais, qui, en 1796, devenait madame Bonaparte.
Lorsque celle-ci devint puissante par la toute-puissance de son mari,
madame de Vergennes lui demanda son appui pour son gendre, qui dsirait
entrer au conseil d'tat, ou dans l'administration. Mais le premier
consul, ou sa femme, eurent une autre ide: la considration dont
jouissait madame de Vergennes, sa situation sociale, son nom qui
appartenait  la fois  l'ancien rgime et aux ides nouvelles,
donnaient alors un certain prix  la relation du palais consulaire avec
sa famille. On y avait en ce temps peu de rapports avec la socit de
Paris, et, tout  l'improviste, M. de Rmusat fut nomm, en 1802, prfet
du palais. Peu aprs, madame de Rmusat devenait _dame pour accompagner_
madame Bonaparte, ce qui s'appela bientt _dame du palais_.





III.


On n'avait nul sacrifice  faire, quand on pensait comme M. et Mme de
Rmusat, pour se rallier au nouveau rgime. Ils n'avaient ni les
sentiments exalts des royalistes, ni l'austrit rpublicaine. Sans
doute ils taient plus proches de la premire opinion que de la seconde;
mais leur royalisme se rduisait  une vnration pleine de pit pour
le roi Louis XVI. Les malheurs de ce prince rendaient son souvenir
touchant et sacr, et sa personne tait dans la famille de M. de
Vergennes l'objet d'un respect particulier; mais on n'avait pas encore
invent la lgitimit, et ceux qui dploraient le plus vivement la chute
de l'ancien rgime, ou plutt de l'ancienne dynastie, ne se sentaient
nulle obligation de penser que ce qui se faisait en France sans les
Bourbons ft nul en soi. On avait une admiration sans nuages pour le
jeune gnral, revenu tout couvert de gloire, qui rtablissait avec
clat l'ordre matriel, sinon moral, dans une socit tout autrement
trouble qu'elle n'a t plus tard lorsque tant de sauveurs indignes se
sont prsents. Les fonctionnaires d'ailleurs avaient conserv cette
opinion, trs naturelle dans l'ancien rgime, qu'un fonctionnaire n'est
responsable que de ce qu'il fait, et non point de l'origine ni des actes
du gouvernement. Le sentiment de la solidarit n'existe pas dans les
monarchies absolues. Le rgime parlementaire nous a rendus heureusement
plus dlicats, et les honntes gens admettent qu'une responsabilit
collective existe entre tous les agents d'un pouvoir. On ne saurait
servir qu'un gouvernement dont on approuve la tendance et la politique
gnrale. Il en tait autrement en ce temps-l, et voici comment mon
pre, plus libre que personne d'tre svre en ces matires, et qui
devait peut-tre quelque peu de son exquise dlicatesse politique  la
situation difficile o il avait vu ses parents dans son enfance, entre
leurs impressions et leurs devoirs officiels, voici, dis-je, comment il
a expliqu ces nuances dans une lettre indite, crite par lui  M.
Sainte-Beuve auquel il voulait donner quelques dtails biographiques
pour une tude de la _Revue des Deux Mondes_:

Ce ne fut point par pis aller, ncessit, faiblesse, tentation ou
expdient provisoire que mes parents s'attachrent au nouveau rgime. Ce
fut librement et avec confiance qu'ils crurent lier leur fortune  la
sienne. Si vous y ajoutez tous les agrments d'une position facile et en
vidence, au sortir d'un tat de gne ou d'obscurit, la curiosit et
l'amusement de cette cour d'une nouvelle sorte, enfin l'intrt
incomparable du spectacle d'un homme comme l'empereur,  une poque o
il tait irrprochable, jeune et encore aimable, vous concevrez aisment
l'attrait qui fit oublier  mes parents ce que cette nouvelle situation
pouvait avoir au fond de peu conforme  leurs gots,  leur raison, et
mme  leurs vrais intrts. Au bout de deux ou trois ans, ils connurent
bien qu'une cour est toujours une cour, et que tout n'est pas plaisir
dans le service personnel d'un matre absolu, lors mme qu'il plat et
qu'il blouit. Mais cela n'empcha pas que pendant assez longtemps ils
ne fussent satisfaits de leur sort. Ma mre surtout s'amusait
extrmement de ce qu'elle voyait; ses rapports taient doux avec
l'impratrice, dont la bont tait extrmement gracieuse, et elle
s'exaltait sur l'empereur, qui d'ailleurs la distinguait. Elle tait 
peu prs la seule femme avec qui il caust. Ma mre disait quelquefois 
la fin de l'Empire:

        Va, je t'ai trop aim pour ne point te har!

Les impressions que la nouvelle dame du palais recevait de la nouvelle
cour ne nous sont pas parvenues. On se dfiait fort de la discrtion de
la poste, madame de Vergennes brlait toutes les lettres de sa fille, et
la correspondance de celle-ci avec son mari ne commence que quelques
annes plus tard, pendant les voyages de l'empereur en Italie et en
Allemagne. On voit cependant dans les Mmoires, quoique peu abondants en
dtails personnels, combien tout tait nouveau et curieux pour une trs
jeune femme, transplante tout  coup dans ce palais, et assistant de
prs  la vie intime du chef glorieux d'un gouvernement inconnu. Elle
tait srieuse comme on l'est dans la jeunesse, quand on n'est pas trs
frivole, et dispose  beaucoup regarder,  beaucoup rflchir. Elle ne
parat avoir nul amour-propre sur les choses du dehors, nul got de
dnigrement, nul empressement  briller ou  parler. Que pensait-on
d'elle en ce temps-l? Nous ne le savons gure, quoiqu'on ait la preuve,
par quelques passages de lettres ou de mmoires, qu'on lui trouvait de
l'esprit, et qu'on la craignait un peu. Il est probable pourtant que ses
amies ou ses compagnes devaient la croire plutt pdante que dangereuse.
Elle russit bien, surtout dans les premiers temps, la cour tant alors
peu nombreuse, les distinctions ou les faveurs  briguer presque nulles,
les rivalits peu ardentes. Mais peu  peu cette socit devint une cour
vritable. Or les courtisans craignent fort l'esprit, et surtout cette
disposition des gens d'esprit qu'ils ne comprennent gure, 
s'intresser d'une manire dsintresse, pour ainsi dire,  savoir les
choses et  juger les caractres, sans mme chercher un emploi
profitable de cette science. Ils sont disposs  toujours souponner un
but cach  tout jugement. Les personnes distingues sont trs vivement
prises par le spectacle des choses humaines, mme lorsqu'elles ne
veulent que regarder. Elles aiment  se mler mme de ce qui ne les
regarde pas, comme on dit en mauvaise part, et on a bien tort. Cette
facult est la moins comprise de toutes par ceux qui en sont dpourvus,
et qui en attribuent les effets  quelque arrire-pense personnelle, 
quelque calcul d'intrt. Ils supposent un dessein, ils souponnent
l'intrigue ou le ressentiment toutes les fois qu'ils aperoivent du
mouvement quelque part, et ne savent ce que c'est que l'activit
spontane et gratuite de l'esprit. Tout le monde a t expos aux
dfiances de ce genre, plus redoutables lorsqu'il s'agit d'une femme
doue d'une facult un peu maladive d'imagination, entrane 
participer par l'intelligence aux choses qui ne sont pas de son ressort.
Beaucoup de gens, surtout dans ce monde un peu grossier, devaient
trouver au moins de la prtention et de l'amour-propre dans sa
conversation et dans sa vie, et parfois l'accuser indment d'ambition.

D'intrigue ou d'ambition, son mari en devait paratre tout  fait
exempt. La situation que lui donnait la faveur du premier consul ne lui
convenait gure, et il et sans doute prfr quelque fonction
laborieuse et administrative. Il ne trouvait l l'emploi que de sa bonne
grce et de sa douceur. Tel que le reprsentent ses lettres, les
Mmoires, et les rcits de mon pre, il avait de la bonhomie et de la
finesse, de l'esprit de conduite et de l'galit d'humeur, assez du
moins pour ne se point faire d'ennemis. Il n'en aurait jamais eu, si une
certaine sauvagerie, qui parat s'allier si mal avec l'agrment de la
conversation et des relations, et qui ne l'exclut pas toujours, le got
du repos, et un fond de paresse et de timidit ne l'eussent de plus en
plus port  la retraite et  l'isolement. Lorsqu'on ne leur dplat pas
prcisment par des cts rudes et inaccessibles, les hommes ne
pardonnent pas la ngligence ou l'indiffrence. Il avait un mlange de
modestie et d'amour-propre qui, sans le rendre insensible aux honneurs
du rang qu'il avait obtenu, le portait quelquefois  rougir des vtilles
solennelles auxquelles ce rang mme dvouait sa vie. Il croyait mriter
mieux que cela, et n'aimait pas  poursuivre pniblement ce qui ne lui
venait pas de soi-mme. Il prenait peu de plaisir  faire usage de
l'art, qui peut-tre ne lui tait pas refus par le sort, de traiter
avec les hommes. Il n'aimait pas  se mettre en avant, et le laisser
aller convenait  son indolence. Il a t plus tard un prfet laborieux,
mais c'tait un courtisan ngligent et inactif. Il n'employa son
savoir-faire qu' viter les collisions,  remplir ses fonctions avec
got et avec mesure. Aprs avoir eu beaucoup d'amis et de relations, il
laissa tomber ses amitis, ou du moins ne parut rien faire pour les
retenir. Si l'on n'en prend grand soin, les liens se relchent, les
souvenirs s'effacent, les rivalits se forment, et toutes les chances
d'ambition s'chappent. Il n'avait aucun got  jouer un rle,  former
des liaisons,  mnager des rapprochements,  faire natre les occasions
de fortune ou de succs. Il ne parat pas l'avoir jamais regrett. Je
pourrais trs aisment en dvelopper les causes, et peindre en dtail ce
caractre, ses dfauts, ses ennuis, et mme ses souffrances. C'tait mon
grand-pre.

La premire preuve trs cruelle qui attendait M. et Mme de Rmusat dans
leur nouvelle situation est le meurtre du duc d'Enghien. Voir tout 
coup se couvrir d'un sang innocent celui que l'on admirait et que l'on
s'efforait d'aimer comme la plus pure image du pouvoir et du gnie,
comprendre qu'une telle action n'tait que le rsultat d'un calcul froid
et inhumain, devait causer une douleur profonde dont on verra les
tmoignages dans ce rcit. Il est mme remarquable que l'impression
qu'en ressentirent les honntes gens de la cour dpassa ce qu'on prouva
au dehors. Il semble qu'on ft un peu blas sur les crimes de ce genre.
Mme chez les royalistes absolument ennemis du gouvernement, cet
vnement causa plus de douleur que d'indignation, tant en matire de
justice politique et de raison d'tat les ides taient perverties! O
les contemporains en eussent-ils appris les principes? Est-ce la Terreur
ou l'ancien rgime qui les eussent instruits? Peu de temps aprs, le
souverain pontife venait  Paris, et, parmi les raisons qui le faisaient
hsiter  sacrer le nouveau Charlemagne, il est fort douteux que ce
motif ait t un moment mis dans la balance. La presse tait muette, et,
mme pour s'indigner, les hommes ont besoin qu'on les prvienne.
Esprons que la civilisation a fait tant de progrs, que le retour de
pareils vnements soit impossible. Ce que nous avons vu de nos jours
nous dfend d'tre, sur ce point, trop optimistes.

Les Mmoires qui suivent retracent prcisment la vie de l'auteur en ce
temps-l et l'histoire des premires annes de ce sicle. Il n'y faut
donc pas insister. On y verra quels changements l'tablissement de
l'Empire apporta  la cour, et combien la vie et les relations y
devinrent plus difficiles, combien peu  peu diminuait le prestige de
l'empereur,  mesure qu'il abusait de ses dons, de ses forces, de ses
chances. Les mcomptes, les revers, les dfaillances se multiplient. En
mme temps l'adhsion des premiers admirateurs devient moins prcieuse,
et la manire de servir se ressent de la manire de penser. Par leurs
sentiments naturels, par leur famille, par leurs relations, M. et Mme
de Rmusat, entre les deux partis qui se disputaient la faveur du
matre, les Beauharnais et les Bonaparte, taient compts comme
appartenant au premier. Leur situation se ressentit par consquent de la
disgrce et du dpart de l'impratrice Josphine. Mais dj tout tait
bien chang, et, lorsque sa dame du palais la suivit dans sa retraite,
l'empereur parat avoir fait peu d'instances pour la retenir. Peut-tre
tait-il aise d'avoir auprs de sa dlaisse, et un peu imprudente
pouse, une personne de sens et d'esprit; mais aussi, depuis longtemps,
la mauvaise sant de ma grand'mre, le got du repos et le dgot des
ftes, l'avaient rendue presque trangre  la vie de la cour.

Son mari, dgot, ennuy, cdait davantage chaque jour  son humeur, 
sa rpugnance  se produire,  se mnager auprs des grandeurs froides
ou hostiles. Il se dsintressa surtout de ses fonctions de chambellan
pour se renfermer dans ses devoirs d'administrateur des thtres, qu'il
mena singulirement bien. Une grande part des rglements actuels du
Thtre-Franais lui est due. Mon pre, n en 1797, et bien jeune
assurment quand son pre tait chambellan, mais dont la curiosit et la
raison taient ds l'enfance trs veilles, avait un souvenir trs
prcis de ces temps de dcouragement et d'ennui. Il m'a racont qu'il
voyait souvent son pre revenir de Saint-Cloud accabl, excd du joug
que la puissance et l'humeur de l'empereur faisaient peser sur tout ce
qui l'approchait. Ses plaintes s'exhalaient devant son enfant dans ces
moments o la sincrit est manifeste; car, reprenant son sang-froid, il
tentait  d'autres jours de se reprsenter comme satisfait de son matre
et de son service, et de laisser son fils dans l'ignorance de ses
mcomptes. Peut-tre tait-il plus fait pour servir le Bonaparte simple,
serein, sobre, spirituel, et encore nouveau aux plaisirs de la
souverainet, que le Napolon blas, enivr, qui apporta plus de
mauvais got dans sa reprsentation, et se montrait chaque jour plus
exigeant en fait de crmonial et de dmonstrations adulatrices.

Une circonstance, futile en apparence, dont les intresss ne comprirent
pas tout de suite la gravit, augmenta les difficults de cette
situation et hta un clat invitable. Quoique l'histoire en soit un peu
purile, on ne la lira pas sans intrt, et sans mieux connatre ce
temps, heureusement loin de nous, et que les Franais ne verront pas
renatre, s'ils ont quelque mmoire.

L'illustre Lavoisier tait fort li avec M. de Vergennes. Il mourut,
comme on sait, sur l'chafaud, le 19 floral an II (9 mai 1794). Sa
veuve, marie en secondes noces avec M. de Rumford, savant allemand ou
du moins industriel visant  la science, inventeur des chemines  la
prussienne et du thermomtre qui porte son nom, tait reste dans les
relations les plus troites avec madame de Vergennes et ses enfants. Ce
second mariage n'avait pas t heureux, et c'est du ct de la femme
que, trs justement, se tourna la compassion du monde. Elle eut besoin
d'invoquer l'autorit pour chapper  des tyrannies,  des exigences
tout au moins intolrables. M. de Rumford tant tranger, la police
pouvait prendre des renseignements sur lui dans son pays, lui adresser
des remontrances svres, mme l'obliger  quitter la France. C'est, je
crois, ce qui fut fait. M. de Talleyrand et M. Fouch s'y taient
employs  la demande de ma grand'mre. Madame de Rumford voulut
remercier les deux premiers, et voici comment mon pre raconte les
rsultats de cette reconnaissance:

Ma mre consentit  donner  dner  madame de Rumford avec M. de
Talleyrand et M. Fouch. Ce n'tait pas un acte d'opposition que d'avoir
 sa table le grand chambellan et le ministre de la police. C'est
cependant cette rencontre assez naturelle, assez insignifiante par son
motif, mais qui, j'en conviens, tait insolite et ne s'est point
renouvele, qui fut reprsente  l'empereur, dans les rapports qu'il
reut jusqu'en Espagne, comme une confrence politique, et la preuve
d'une importante coalition. Que Talleyrand ou Fouch s'y soient prts
avec un empressement qu'ils n'auraient pas eu dans un autre temps,
qu'ils aient profit de l'occasion pour causer ensemble, que mme ma
mre, entrevoyant la disposition respective de ces deux personnages, ou
mise sur la voie par quelque propos de M. de Talleyrand, ait cru
l'occasion plus favorable pour provoquer une entrevue qui l'amusait, et
qui tait en mme temps utile  une de ses amies, je ne le contesterai
pas comme impossible, quoique je n'aie aucune raison de le supposer. Je
suis au contraire parfaitement sr d'avoir entendu mon pre et ma mre,
revenant sur cet incident aprs quelques annes, le citer comme un
exemple de l'importance inattendue que pouvait prendre une chose
insignifiante et fortuite, et dire en souriant que madame de Rumford ne
savait pas ce qu'elle leur avait cot.

Ils ajoutaient qu'on avait prononc  cette occasion, autant par haine
que par drision, le mot de _triumvirat_, et ma mre disait en riant:
Mon ami, j'en suis fche, mais votre lot ne pouvait tre que celui de
Lpide. Mon pre disait encore que des personnes de la cour, point
ennemies, lui en avaient quelquefois parl comme d'une chose positive,
et lui avaient dit sans hostilit: Enfin, maintenant que cela est
pass, dites-moi donc ce qui en tait, et que prtendiez-vous faire?

Ce rcit donne un exemple des tracasseries des cours, et fait connatre
l'intimit de mes grands-parents avec M. de Talleyrand. Quoique l'ancien
vque d'Autun ne semble pas avoir apport dans cette intimit le genre
de proccupation qui lui tait le plus ordinaire avec les femmes, il
avait beaucoup de got, d'admiration mme pour celle dont je publie les
Mmoires, et j'en trouve une preuve assez piquante dans le portrait
qu'il a trac d'elle, sur le papier officiel du Snat, pendant
l'oisivet d'une sance de scrutin qu'il prsidait en qualit de
vice-grand-lecteur, probablement en 1811:

SNAT CONSERVATEUR.

Luxembourg, le 29 avril.

J'ai envie de commencer le portrait de Clari.--Clari n'est point ce que
l'on nomme une beaut; tout le monde s'accorde  dire qu'elle est une
femme agrable. Elle a vingt-huit ou vingt-neuf ans; elle n'est ni plus
ni moins frache qu'on ne doit l'tre  vingt-huit ans. Sa taille est
bien, sa dmarche est simple et gracieuse. Clari n'est point maigre;
elle n'est faible que ce qu'il faut pour tre dlicate. Son teint n'est
point clatant; mais elle a l'avantage particulier de paratre plus
blanche  proportion de ce qu'elle est claire d'un jour plus
brillant. Serait-ce l'emblme de Clari tout entire, qui, plus connue,
parat toujours meilleure et plus aimable?

Clari a de grands yeux noirs; de longues paupires lui donnent un
mlange de tendresse et de vivacit, qui est sensible mme quand son me
se repose et ne veut rien exprimer. Mais ces moments sont rares.
Beaucoup d'ides, une perception vive, une imagination mobile, une
sensibilit exquise, une bienveillance constante sont exprimes dans son
regard. Pour en donner une ide, il faudrait peindre l'me qui s'y peint
elle-mme, et alors Clari serait la plus belle personne que l'on pt
connatre. Je ne suis pas assez vers dans les rgles du dessin pour
assurer si les traits de Clari sont tous rguliers. Je crois que son nez
est trop gros; mais je sais qu'elle a de beaux yeux, de belles lvres et
de belles dents. Ses cheveux cachent ordinairement une grande partie de
son front, et c'est dommage. Deux fossettes formes par son sourire le
rendent aussi piquant qu'il est doux. Sa toilette est souvent nglige;
jamais elle n'est de mauvais got, et toujours elle est d'une grande
propret. Cette propret fait partie du systme d'ordre ou de dcence
dont Clari ne s'carte jamais. Clari n'est point riche; mais, modre
dans ses gots, suprieure aux fantaisies, elle mprise la dpense;
jamais elle ne s'est aperue des bornes de sa fortune que par
l'obligation de mettre des restrictions  sa bienfaisance. Mais, outre
l'art de donner, elle a mille autres moyens d'obliger. Toujours prte 
relever les bonnes actions,  excuser les torts, tout son esprit est
employ en bienveillance. Personne autant que Clari ne montre combien la
bienveillance spirituelle est suprieure  tout l'esprit et  tout le
talent de ceux qui ne produisent que svrit, critique et moquerie.
Clari est plus ingnieuse, plus piquante dans sa manire favorable de
juger, que la malignit ne peut l'tre dans l'art savant des
insinuations et des rticences. Clari justifie toujours celui qu'elle
dfend, sans offenser jamais celui qu'elle rfute. L'esprit de Clari est
fort tendu et fort orn; je ne connais  personne une meilleure
conversation; lorsqu'elle veut bien paratre instruite, elle donne une
marque de confiance et d'amiti.--Le mari de Clari sait qu'il a  lui un
trsor, et il a le bon esprit d'en savoir jouir. Clari est une bonne
mre, c'est la rcompense de sa vie... La sance est finie; la suite aux
lections de l'anne prochaine.

L'empereur voyait avec dplaisir cette intimit entre le grand
chambellan et le premier chambellan, et l'on trouvera dans ces Mmoires
la preuve qu'il chercha plus d'une fois  les dsunir. Il russit mme
assez longtemps  les mettre en dfiance l'un de l'autre. Mais
l'intimit tait parfaite prcisment au moment o M. de Talleyrand
tombait en disgrce. On sait quels motifs honorables pour celui-ci
avaient amen entre lui et son matre une scne violente en janvier
1809, au moment de la guerre d'Espagne, commencement des malheurs de
l'Empire, et consquence des fautes de l'empereur. MM. de Talleyrand et
Fouch avaient exprim, ou du moins fait pressentir, l'opinion publique
en voie de dsapprobation et de dfiance: Dans tout l'Empire, a dit M.
Thiers[5] la haine commenait  remplacer l'amour. Ce changement
s'oprait dans l'me des fonctionnaires comme dans celle des citoyens.
M. de Montesquiou d'ailleurs, membre du Corps lgislatif, qui succdait
 M. de Talleyrand dans sa place de cour, tait un personnage moins
considrable que celui-ci, lequel laissait au premier chambellan ce que
ses fonctions avaient de pnible, mais aussi d'agrable ou
d'honorifique. C'tait une diminution de position que de perdre un
suprieur dont la grande importance relevait celui qui venait aprs lui.
En vrit, cette poque est trange.

     [Note 5: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XI, p.
     312.]

Ce mme Talleyrand, disgraci comme ministre et comme titulaire d'une
des grandes charges de cour, n'avait pas perdu la confiance de
l'empereur. Celui-ci l'appelait par accs auprs de lui, lui livrant
avec sincrit le secret de la question ou de la circonstance sur
laquelle il voulait ses conseils. Ces consultations se renouvelrent
jusqu' la fin, mme aux poques o il parlait de le mettre  Vincennes.
En revanche, M. de Talleyrand, entrant dans ses vues, le conseillait
loyalement, et tout se passait entre eux comme si de rien n'tait.

La politique et la grandeur de sa situation donnaient  M. de Talleyrand
des privilges et des consolations que ne pouvaient avoir un chambellan
et une dame du palais. En s'attachant au pouvoir absolu d'une faon si
troite, on ne prvoit pas qu'un jour viendra o les sentiments
entreront en lutte avec les intrts, et les devoirs avec les devoirs.
On oublie qu'il y a des principes de gouvernement, et que des garanties
constitutionnelles doivent les protger; on cde au dsir naturel
d'tre quelque chose dans l'tat, de servir le pouvoir tabli; on ne
regarde pas  la nature et aux conditions de ce pouvoir. Pourvu qu'il
n'exige rien de contraire  la conscience, on le sert dans la sphre o
l'on est par lui plac. Mais il arrive un moment o, sans qu'il exige de
vous rien de neuf, il a pouss si loin l'extravagance, la violence et
l'injustice, qu'il en cote de le servir, mme en choses innocentes, et
qu'on reste oblig aux devoirs de l'obissance, en ayant dans l'me
l'indignation, la douleur, et bientt peut-tre le dsir de sa chute. Il
y a, dira-t-on, un parti fort simple  prendre: qu'on donne sa
dmission. Mais on craint d'tonner, de scandaliser, de n'tre ni
compris ni approuv par l'opinion. D'ailleurs nulle solidarit ne lie le
serviteur de l'tat  la conduite du chef de l'tat. N'ayant point de
droits, il semble qu'on n'ait point de devoirs. On ne saurait rien
empcher, on ne craint pas d'avoir rien  expier. C'est ainsi qu'on
pensait sous Louis XIV et qu'on pense dans une grande partie de
l'Europe; c'est ainsi qu'on pensait sous Napolon, qu'on penserait
encore peut-tre... Honte et malheur au pouvoir absolu! Il retranche de
vrais scrupules et de vrais devoirs aux honntes gens.




IV.


On entrevoit, en germe tout au moins, dans la correspondance de M. et de
Mme de Rmusat, une partie de ces sentiments, et tout contribuait  leur
ouvrir les yeux. Les rapports directs avec l'empereur devenaient de plus
en plus rares, et sa sduction, encore puissante, attnuait moins les
impressions que donnait sa politique. Le divorce rendit aussi  madame
de Rmusat une partie de la libert de son temps et de son jugement.
Elle suivait l'impratrice Josphine dans sa disgrce, ce qui n'tait
point fait pour relever son crdit  la cour. Son mari mme quitta
bientt une de ses places, celle de grand-matre de la garde-robe, dans
une circonstance que ces Mmoires racontent, et la froideur s'en accrut.
J'emploie  dessein ce mot de _froideur_; car on a allgu, dans des
libelles crits contre mon pre, que sa famille eut alors des torts
srieux dont l'empereur fut trs irrit. Il n'en est rien, et la
meilleure preuve est que, cessant d'tre grand-matre, M. de Rmusat
resta chambellan et surintendant des thtres. Il n'abandonnait que la
plus minutieuse et la plus assujettissante de ses charges. Il est vrai
qu'il perdait ainsi la confiance et l'intimit qu'amne la vie commune
de tous les jours. Mais il y gagnait d'tre plus libre, de vivre
davantage dans le monde et dans sa famille, et cette vie nouvelle, moins
renferme dans les salons des Tuileries et de Saint-Cloud, donna  la
femme et au mari plus de clairvoyance et d'indpendance pour juger la
politique de leur souverain. Il leur devint plus facile, avant les
derniers dsastres, les conseils et les pronostics de M. de Talleyrand
demandait, de prvoir la chute de l'Empire, et de choisir par la pense
entre les solutions possibles du problme pos par les faits. On ne
pouvait esprer que l'empereur se contenterait d'une paix humiliante
pour lui plus que pour la France; l'Europe n'tait mme plus d'humeur 
lui accorder la faveur d'un pareil affront. On songeait donc
naturellement  la rentre des Bourbons, malgr les inconvnients dont
on se rendait imparfaitement compte. Les salons de Paris n'taient pas
prcisment royalistes, mais contre-rvolutionnaires. En ce temps-l, on
n'avait pas encore invent de faire des Bonaparte les chefs du parti
conservateur et catholique. C'tait assurment prendre une bien grande
rsolution que de revenir aux Bourbons, et on ne le faisait pas sans des
dchirements, des inquitudes, des anxits de toute espce. Mon pre
avait gard du spectacle que prsentait en 1814 sa famille si simple, si
honnte, si modeste au fond, un souvenir cruel qu'il considrait comme
la plus grande leon politique, et cet enseignement a contribu, autant
que ses propres rflexions,  le dcider en faveur des situations
simples et des convictions fondes sur le droit.

Voici d'ailleurs comment il a dcrit et jug les sentiments qu'il
trouvait autour de lui au moment de la chute de l'Empire:

C'tait la pure politique qui avait amen ma famille  la Restauration.
Mon pre, entre autres, ne me parut pas un seul moment dans une autre
disposition que celle d'un homme qui fait une chose ncessaire, et qui
en accepte volontairement les consquences. Ces consquences, il et t
puril de se les dissimuler et de prtendre les viter entirement;
seulement on aurait pu les mieux combattre, ou tcher de les attnuer
davantage. Ma mre, un peu plus mue en sa qualit de femme, un peu plus
accessible au sentimentalisme bourbonien, se laissait plus aller au
mouvement du moment. Il y a, dans tout grand mouvement politique,
quelque chose d'entranant qui commande la sympathie,  moins qu'on
n'en soit prserv par une inimiti de parti. Cette sympathie
dsintresse, jointe au got de la dclamation, est pour une bonne part
dans les platitudes qui dshonorent tous les changements de
gouvernement. Cette mme sympathie fut cependant, ds l'origine,
combattue chez ma mre par le spectacle de l'exagration des sentiments,
des opinions et des paroles... Le ct humiliant, insolent, de la
Restauration, et de toute restauration, est ce qui m'en choque le plus;
mais, si les royalistes n'en avaient abus, on le leur aurait pass en
grande partie. Ce qu'en ce genre ont support de trs honntes gens est
trange. Je sais encore bon gr  mon pre d'avoir, ds les premiers
jours, relev assez vivement une personne qui, dans notre salon,
soutenait dans toute son pret la pure doctrine de la lgitimit.
Cependant il fallait bien l'accepter, au moins sous une forme plus
politique. Le mot mme fut, je crois, accrdit, surtout par M. de
Talleyrand, et de l un cortge invitable de consquences qui ne
tardrent pas  se drouler.

Ce n'est pas l seulement de la part de mon pre un jugement historique;
il commenait ds lors, tout jeune qu'il tait,  penser par lui-mme et
 diriger, tout au moins  clairer les opinions de ses parents. Il me
sera donn de publier bientt les souvenirs de sa jeunesse, de sorte
qu'il n'est pas ncessaire d'y insister ici. Il faut pourtant un peu
parler de lui  propos des Mmoires de sa mre, auxquels il n'a pas t
si tranger qu'on le pourrait croire. Dans ce bref rcit, je n'ai point
parl d'un des traits caractristiques et touchants de celle dont je
raconte la vie. Elle tait une mre admirable, soigneuse et tendre. Son
fils Charles, n le 24 ventse an V (14 mars 1797), parat lui avoir
donn ds le premier jour les esprances qu'il a tenues, et lui
inspirait le got qu'il ressentit lui-mme,  mesure que l'ge et la
raison lui venaient. Elle avait eu un second fils, Albert, n cinq ans
plus tard, mort en 1830, et dont le dveloppement et les facults ont
toujours t incomplets. Il est rest enfant jusqu' sa fin. Elle avait
pour celui-ci une tendre piti, et ces soins constants qu'on doit
admirer, mme chez une mre. Mais la vraie passion tait pour l'an, et
jamais affection filiale ou maternelle n'a t fonde sur des analogies
plus videntes dans la nature de l'esprit et la faon de sentir. Ses
lettres sont remplies des expressions de la plus ingnieuse et de la
plus spirituelle tendresse. Il n'est pas inutile, pour expliquer ce qui
va suivre, de donner ici une des lettres qu'elle crivait  ce fils,
alors g de seize ans. Il me semble qu'on en concevra une opinion
favorable  tous deux:

Vichy, 15 juillet 1813.

J'ai t assez souffrante d'un violent mal de gorge depuis quelques
jours, et je me suis fort ennuye, mon enfant; aujourd'hui, je me
trouve un peu mieux, et je vais m'amuser  vous crire. Aussi bien vous
me grondez de mon silence, et vous me jetez  la tte vos quatre lettres
depuis trop longtemps. Je ne veux plus tre en reste avec vous, et
celle-ci, je crois, me mettra en tat de vous gronder  mon tour, si
l'occasion s'en prsente.

Mon cher ami, je vous suis pas  pas dans vos travaux, et je vous vois
bien occup dans ce mois de juillet, tandis que je mne une vie si
monotone. Je sais aussi  peu prs tout ce que vous dites et faites les
jeudis et les dimanches. Madame de Grasse[6] me raconte ses petites
causeries avec vous, et m'amuse de tout cela. Par exemple, elle m'a
cont que, l'autre jour, vous lui aviez dit du bien de moi, et que,
lorsque nous causons ensemble, vous tes quelquefois tent de me
trouver trop d'esprit. En vrit, ce n'est pas cette crainte qui doit
vous arrter, parce que vous avez assurment au moins, mon cher enfant,
autant d'esprit que moi; je vous le dis franchement, parce que cet
avantage, tout avantage qu'il est, a besoin ordinairement d'tre appuy
sur beaucoup d'autres choses, et que, dans ce cas, en vous le disant,
c'est plutt vous avertir que vous louer. Si ma conversation tourne
souvent avec vous un peu gravement, prenez-vous-en  mon mtier de mre,
que j'achve encore avec vous;  quelques bonnes penses que je crois
dcouvrir dans ma tte, et que je veux faire passer dans la vtre; au
bon emploi que je veux faire du temps que je vois courir, et prt  vous
emporter loin de moi. Quand je croirai tre arrive au moment de
l'abdication de tous les avertissements, alors nous causerons mieux
ensemble l'un et l'autre pour notre plaisir, changeant nos rflexions,
nos remarques, nos opinions sur les uns et les autres, et cela
franchement, sans craindre de se fcher mutuellement, enfin dans toutes
les formes d'une amiti fort sincre et tout unie de part et d'autre;
car je me figure qu'elle peut trs bien exister entre une mre et son
fils. Il n'y a pas entre votre ge et le mien un assez long espace pour
que je ne comprenne votre jeunesse, et que je ne partage quelques-unes
de vos impressions. Les ttes de femme demeurent longtemps jeunes, et
dans celles des mres il y a toujours un ct qui se trouve avoir
justement l'ge de leur enfant.

     [Note 6: Madame de Grasse tait la veuve d'un migr qui
     demeurait dans la maison de ma grand'mre, et qui tait fort
     lie avec elle. Son fils, le comte Gustave de Grasse, a t
     lieutenant-colonel dans la garde royale, et a toujours vcu
     dans la plus troite intimit avec mon pre jusqu' sa mort
     en 1859, malgr de grandes diffrences dans les opinions et
     les habitudes.]

Madame de Grasse m'a dit aussi que vous aviez quelque envie pendant ces
vacances de vous amuser  crire quelques-unes de vos impressions sur
bien des choses. Je trouve que vous avez raison; cela vous divertira 
revoir dans quelques annes. Votre pre dira que je veux vous rendre
_crivassier_ comme moi, car il est sans faon, monsieur votre pre;
mais cela m'est gal. Il me semble qu'il n'y a nul mal  s'accoutumer 
rdiger ses ides,  crire seulement pour soi, et que le got et le
style se forment de cette manire. Parce qu'il est, lui, un maudit
paresseux qui n'crit qu'une lettre en huit jours..., il est vrai
qu'elle est bien aimable, mais enfin c'est peu,... suffit! qu'il ne me
fasse pas parler.

Dans ma retraite, j'ai eu, moi, la fantaisie de faire votre portrait,
et, si je n'avais pas eu mal  la gorge, je l'aurais essay. Je crois
qu'en y pensant, et en trouvant que, pour n'tre point fade, et enfin
pour tre vraie, il fallait bien indiquer quelques dfauts, le mal que
j'tais oblige de dire de vous m'a prise au gosier, et que c'est l ce
qui m'a donn une esquinancie, parce que je n'ai jamais pu le mettre au
dehors. En attendant ce portrait, et en vous dvidant avec soin, je vous
ai trouv bien des qualits tout tablies, quelques-unes qui commencent
 poindre, et puis de petits engorgements qui empchent certains biens
de paratre. Je vous demande pardon de me servir d'un style de
mdecine: c'est que je suis dans un pays o il n'est question que
d'engorgements, et du moyen de les faire passer. Je vous dfilerai tout
cela un jour que je serai en train, et seulement aujourd'hui je ne
toucherai qu' un point. Voici ce qu'il me semble par rapport avec ce
que vous tes vis--vis des autres: Vous avez de la politesse, mme plus
qu'on n'en a souvent,  votre ge, et beaucoup de bonne grce dans
l'accueil, dans les formes, dans la manire d'couter. Conservez cela.
Madame de Svign dit que le silence approbatif annonce toujours
beaucoup d'esprit dans la jeunesse. Mais, ma mre, o en voulez-vous
venir? Vous m'avez promis un dfaut, et, jusqu' prsent, je ne vois
rien qui y ressemble. Tout pre frappe  ct. Allons donc, ma mre, au
fait! En un moment, mon fils, m'y voici: Vous oubliez que j'ai mal  la
gorge, et que je ne puis parler que doucement. Enfin, vous tes donc
poli. Si on vous _invite_  saisir l'occasion de faire quelque chose qui
doive plaire  ceux que vous aimez, vous y consentez volontiers. Si on
vous _montre_ cette occasion, une certaine paresse, un certain amour de
vous-mme vous fait un peu balancer, et enfin _ vous tout seul_ vous ne
cherchez gure cette occasion, parce que vous craignez de vous gner.
Entendez-vous bien ces subtilits? Tant que vous tes un peu sous ma
main, je vous pousse, je vous parle; mais bientt il faudra que vous
parliez tout seul, et je voudrais que vous parlassiez un peu des autres,
malgr le bruit que vous fait votre jeunesse, qui, en effet, a bien le
droit de crier un peu haut. Je ne sais si ce que je vous ai dit est
clair. Comme mes ides passent au travers d'un mal de tte, de trois
cataplasmes dont je suis entoure, et que je n'ai point aiguis mon
esprit avec Albert depuis quatre jours, il se pourrait qu'il y et un
peu d'esquinancie dans mes discours. Vous vous en tirerez comme vous
pourrez. Enfin, le fait est que vous tes fort poli extrieurement, et
que je voudrais que vous le fussiez aussi _intrieurement_, c'est--dire
bienveillant. La bienveillance est la politesse du coeur. Mais en voil
assez...


Votre petit frre figure joliment au bal. Il devient tout champtre
ici. Il pche le matin, se promne, connat mieux que vous les arbres et
les diffrentes cultures, et, le soir, il figure avec de grosses
bergres d'Auvergne auxquelles il fait toutes les petites mines que vous
savez.

Adieu, cher enfant; je vous quitte parce que mon papier finit, car je
m'amusais de toutes ces pauvrets qui me tirent un peu de mon ennui;
mais il faut cependant ne pas vous assommer en vous en donnant trop  la
fois. Veuillez bien prsenter mes hommages respectueux  Griffon[7];
faites bien tous mes compliments  M. Leclerc.

     [Note 7: Griffon est un petit chien.--M. Leclerc est le
     membre de l'Institut, doyen de la facult des lettres, mort
     il y a peu d'annes. Il tait alors professeur au lyce
     Napolon, et donnait des rptitions  mon pre.]

C'est sur ce ton de confiance, de tendresse et de got que s'crivaient
la mre et le fils, bien jeune encore. Un an plus tard, en 1814,
celui-ci sortait du collge, tenait ce que son jeune ge avait promis,
et prenait naturellement une plus grande place dans la vie et les
occupations de ses parents. Ses opinions mmes devaient de plus en plus
agir sur les leurs, et d'autant mieux que rien ne les sparait d'une
manire absolue.

Il tait seulement plus positif et plus hardi qu'eux, moins gn par des
souvenirs ou des affections. Il ne regrettait pas l'empereur, et, si
touch qu'il ft par les souffrances de l'arme franaise, il voyait la
chute de l'Empire avec indiffrence, sinon avec joie. C'tait pour lui,
comme pour la plupart des jeunes gens distingus de sa gnration, une
dlivrance. Il saisissait avec avidit les premires ides d'ordre
constitutionnel qui faisaient leur rentre avec les Bourbons. Mais
l'apparition des royalistes de salon le frappait par le ridicule;
beaucoup de choses et de mots qu'on remettait en honneur[8] lui
semblaient des niaiseries; les injures contre l'empereur et les hommes
de l'Empire le rvoltaient, mais ni ses parents ni lui, encore qu'un peu
dfiants du nouveau rgime, n'avaient une malveillance systmatique
contre ce qui se passait. Les malheurs, ou du moins les ennuis
personnels qui en taient la consquence: la privation des emplois, la
ncessit de vendre, et fort mal, une bibliothque qui tait la joie de
mon grand-pre, et qui a laiss une trace dans la mmoire des amateurs,
mille autres contrarits, ne les empchaient point de se sentir
dlivrs. Ils taient tout prs de raliser une parole clbre de
l'empereur. Celui-ci, en pleine puissance, demandait aux personnes qui
se trouvaient autour de lui ce qu'on dirait aprs sa mort, et chacun
s'empressait  un compliment ou  une flatterie. Il les interrompit en
disant: Comment! vous tes embarrasss pour savoir ce qu'on dira? On
dira: Ouf!

     [Note 8: Dans une autre publication, les impressions et
     les sentiments de mon pre seront dcrits par lui-mme, de
     sorte qu'il est inutile d'insister ici. On me permettra
     toutefois de donner, comme exemple de ce qu'il pensait alors,
     de ce qu'il a pens toujours, une des chansons qu'il faisait
     en ce temps-l, car ce n'est un secret pour personne qu'il
     crivait et chantait de jolies chansons qui avaient grand
     succs dans le monde. Ceux qui ont l'habitude ou le talent de
     ces compositions savent combien les auteurs en sont sincres,
     et plus qu'en tout autre crit peut-tre, on voit l sous une
     forme piquante, le fond mme des ides d'un crivain. Mon
     pre a lui-mme crit quelque part que l'on retrouverait dans
     le recueil de ses chansons le germe, sinon le dveloppement,
     de la plupart de ses ides. Il en est qui rpondaient  un
     sentiment si intime, qu'il ne les chantait qu' lui-mme, et
     ne les montrait  personne. La posie, lgre ou srieuse,
     est une confidente  laquelle on ne peut rien cacher quand
     l'habitude est prise de se confier  elle. Voici donc une de
     ses chansons politiques du commencement de la Restauration.
     Je ne la donne point, comme une des meilleures au point de
     vue de l'art, mais comme un renseignement. Et pourtant il est
     difficile de n'en pas remarquer le tour ais et la finesse,
     rares pour un jeune homme de dix-huit ans:

     LA MARQUISE OU L'ANCIEN RGIME

     AIR: _Croyez-moi, buvons  longs traits_.

        Ainsi parlait une marquise,
        Une marquise d'autrefois,
        Qui fit sa premire sottise
        En mil sept cent cinquante-trois.
        Ah! disait-elle, quand j'y pense,
        Je voudrais m'y revoir encor:
        C'tait vraiment le sicle d'or,
        Moins le costume et l'innocence.

        Croyez-moi, c'tait le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        Mise au couvent selon l'usage,
        Grce aux leons du tentateur,
        De mes questions avant l'ge
        J'effrayais notre directeur.
        Un frre de soeur Cungonde,
        Le marquis, venait au parloir.
        Il m'apprit ce qu'il faut savoir
        Pour se prsenter dans le monde.

        Croyez-moi, c'tait le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        Il fit tant que, par convenance,
         m'pouser il fut rduit.
        Je n'ai pas gard souvenance
        D'avoir vu son bonnet de nuit

        Vous n'avez pas vu le bon temps;
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!
        C'tait un seigneur  la mode.
        Pour lui je n'avais aucun got,
        Et lui ne m'aimait pas du tout....
        Je n'ai rien vu de si commode.

        Mes enfants, c'tait le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        Ce que j'ai vu ne peut se rendre.
        Ah! les hommes sont bien tombs.
        Tenez, je ne puis pas comprendre
        Comment on se passe d'abbs.
        Que j'ai vu d'mes bien conduites
        Par leur galante pit!
        Sans eux j'aurais bien regrett
        Qu'on ait supprim les jsuites.

        Mes enfants, c'tait le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        C'est un sot mtier, sur mon me,
        Que d'tre jolie aujourd'hui.
        Je vois plus d'une jeune femme
        Scher de sagesse et d'ennui.
        Plus d'un grand mois aprs la noce,
        J'ai vu, certes j'en ai bien ri,
        J'ai vu ma nice et son mari
        Tous deux dans le mme carrosse!
        Vous n'avez pas vu le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        Hlas! des plaisirs domestiques
        Ignorant la solidit,
        Petits esprits dmocratiques,
        Vous radotez de libert.
        Cette libert qu'on encense
        N'est rien qu'un rve dangereux.
        Ah! de mon temps, pour tre heureux
        C'tait assez de la licence.

        Croyez-moi, c'tait le bon temps:
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!

        Mais, sous un rgne lgitime,
        Ddaignant de vaines clameurs,
        Reprenez  l'ancien rgime
        Ses lois, afin d'avoir ses moeurs.
        Alors, comme dans ma jeunesse,
        Un chacun sera bon chrtien.
        Vous voyez, je m'amusais bien,
        Et n'ai jamais manqu la messe.

        Croyez-moi, c'tait le bon temps!
        Que je vous plains d'avoir vingt ans!]




V.


Il tait difficile de songer aux intrts personnels, et de ne pas tre
occup ou distrait uniquement par le spectacle que donnaient la France
et l'Europe. La curiosit devait prvaloir sur l'ambition dans la
famille telle qu'on la peut concevoir. Mon grand-pre pensait pourtant 
entrer dans l'administration, et reprenait ses projets, toujours dus,
du conseil d'tat; mais il y mettait la mme ngligence ou indiffrence.
S'il y ft entr, il n'aurait fait qu'imiter la plupart des anciens
fonctionnaires de l'Empire, car l'opposition bonapartiste n'a commenc
que vers la fin. Les membres mmes de la famille impriale avaient des
relations suivies et amicales avec le nouveau rgime, ou plutt avec
l'ancien rgime restaur. L'impratrice Josphine fut traite avec
gards, et l'empereur Alexandre la venait voir souvent  la Malmaison.
Elle dsirait se faire une situation digne et convenable, confiait  sa
dame du palais qu'elle voulait demander pour son fils Eugne le titre de
conntable, ce qui tait peu connatre l'esprit de la Restauration. La
reine Hortense, qui devait plus tard tre l'ennemie acharne des
Bourbons, et entrer dans de nombreuses conspirations, obtint le duch de
Saint-Leu, dont elle voulut remercier le roi Louis XVIII. Tous les
projets de ce genre d'ailleurs furent bientt abandonns; car
l'impratrice Josphine fut subitement enleve par un mal de gorge
gangreneux en mai 1814, et le dernier lien qui rattachait les miens  la
famille Bonaparte fut  jamais rompu.

Les Bourbons toutefois semblrent prendre  tache d'irriter, de
dcourager ceux que leur gouvernement aurait d rallier, et peu  peu
s'tablissait l'opinion que leur rgne serait peu durable, et que la
France, alors surtout plus passionne pour l'galit que pour la
libert, demanderait  reprendre ce joug que l'on croyait bris, et que
les jours reviendraient d'clat et de misre. Ce ne fut donc pas avec
autant d'tonnement qu'on le pourrait croire que mon grand-pre revint
un jour chez lui, annonant qu'il venait d'apprendre d'un de ses amis
que l'empereur, chapp de l'le d'Elbe, avait dbarqu  Cannes. Les
vnements historiques tonnent plus ceux qui en entendent le rcit que
les tmoins. Il semble qu'une sorte de pressentiment s'ajoute  toutes
les inductions de la logique. Ceux-l surtout qui avaient vu de prs ce
grand homme le devaient croire capable de venir mettre de nouveau en
pril, par une goste et grandiose fantaisie, et les Franais et la
France. C'tait pourtant une grande aventure, et qui obligeait chacun 
songer non seulement  l'avenir politique, mais encore  l'avenir
personnel. Mme ceux qui n'avaient, comme M. de Rmusat, tmoign
d'aucune faon publique de leurs sentiments, et qui ne demandaient que
le repos et l'obscurit, pouvaient avoir tout  craindre, et devaient
tout prvoir. L'incertitude ne fut pas longue, et, avant mme que
l'empereur ft entr dans Paris, M. Ral venait annoncer  M. de Rmusat
qu'il tait exil avec douze ou quinze personnes, au nombre desquelles
se trouvait M. Pasquier.

Un vnement plus grave que l'exil, et qui a laiss dans le souvenir de
mon pre une trace plus profonde, s'tait pass entre la nouvelle du
dbarquement de Napolon et son arrive aux Tuileries. Le lendemain mme
du jour o ce dbarquement tait public, madame de Nansouty tait
accourue chez sa soeur, tout effraye et trouble des rcits qu'on lui
faisait, des perscutions auxquelles seraient exposs les ennemis de
l'empereur, vindicatif et tout-puissant. Elle lui dit qu'on allait
exercer toutes les inquisitions d'une police rigoureuse, que M.
Pasquier craignait d'tre inquit, et qu'il fallait se dbarrasser de
tout ce que la maison pouvait contenir de suspect. Ma grand'mre, qui
d'elle-mme peut-tre n'y et pas pens, se troubla en songeant que chez
elle on trouverait un manuscrit tout fait pour compromettre son mari, sa
soeur, son beau-frre, ses amis. Elle poursuivait en effet dans le plus
grand secret depuis bien des annes, peut-tre depuis son entre  la
cour, des Mmoires crits chaque jour sous l'impression des vnements
et des conversations. Elle y racontait presque tout ce qu'elle avait vu
et entendu.  Paris,  Saint-Cloud,  la Malmaison, elle avait pris,
depuis douze ans, l'habitude de tracer des phmrides o, mls avec
les vnements, les mouvements du caractre et de l'esprit tenaient la
plus grande place. Ce journal avait la forme d'une correspondance
intime. C'tait une srie de lettres crites de la cour  une amie 
laquelle on ne cachait rien. L'auteur sentait tout le prix de cet
ouvrage, ou plutt ces lettres fictives lui rappelaient sa vie tout
entire, ses plus chers et ses plus douloureux souvenirs. Comment
risquer, pour ce qui pouvait ne paratre qu'un amour-propre littraire
ou sentimental, le repos, la libert, la vie mme de tous les siens?
Personne ne connaissait l'existence de cet crit, sauf son mari et
madame Chron, femme du prfet de ce nom, trs ancienne et fidle amie.
Elle songea  celle-ci, qui avait dj gard ce dangereux manuscrit, et
courut la chercher. Malheureusement madame Chron tait absente, et ne
devait de longtemps rentrer. Que faire? Ma grand'mre rentra tout mue
et, sans rflexion ni dlai, jeta dans le feu tous ses cahiers. Mon pre
entra dans la chambre tandis qu'elle brlait les dernires feuilles avec
quelque lenteur afin que la flamme ne ft pas trop vive. Il avait alors
dix-sept ans, et m'a souvent racont cette scne, dont le souvenir lui
tait trs pnible. Il crut d'abord que ce n'tait l qu'une copie des
Mmoires qu'il n'avait point lus, et que l'original prcieux restait
cach quelque part. Il lana lui-mme le dernier cahier dans les flammes
sans y attacher une grande importance: Peu de gestes, me disait-il,
quand j'ai su la vrit, ont laiss de plus cruels regrets dans une
me.

Ces regrets ds le premier moment furent si vifs chez l'auteur et chez
son fils, car ils comprirent immdiatement que ce sacrifice cruel tait
inutile, que, durant des annes, ils n'en purent parler mme entre eux,
ni surtout  mon grand-pre. Celui-ci prit trs philosophiquement son
exil, qui ne lui interdisait pas le sjour de la France, mais seulement
Paris et les environs. Il dcida que tous iraient passer l'orage en
Languedoc. Il avait l une terre rachete par lui aux hritiers de M. de
Bastard, aeul de sa femme, et dont l'administration tait depuis
longtemps nglige. Ils partirent donc tous pour Lafitte, o mon pre
devait vivre plus tard tant de mois, tant d'annes, tantt au milieu de
l'agitation politique, tantt y retrouvant une vie laborieuse et douce,
tantt s'y reposant d'un nouvel exil, car le mal que devait faire le
pouvoir absolu aux bons citoyens ne devait point se borner  cette anne
1815, et les Napolon sont revenus en France de plus loin que de l'le
d'Elbe.

Mon grand-pre partit le 13 mars pour Lafitte, o sa famille le
rejoignit peu de jours aprs. C'est l qu'ils passrent les trois mois
de ce rgne plus court, mais plus funeste encore que l'autre, et que
l'on a appel les _Cent-Jours_; c'est l que mon pre a commenc sa
carrire d'crivain, ne composant pas encore des oeuvres personnelles,
mais traduisant Pope, Cicron et Tacite. Ses seuls crits originaux
taient ses chansons. Ils vivaient tranquilles, unis, presque heureux,
attendant la fin de cette tragdie dont le dnouement tait prvu, et la
nouvelle de la bataille de Waterloo vint les y trouver. En mme temps
que l'abdication de Napolon, ils apprenaient que M. de Rmusat tait
nomm prfet de la Haute-Garonne, par ordonnance du 12 juillet 1815. Cet
emploi convenait parfaitement au mari, en le faisant rentrer dans
l'administration qu'il aimait, sans l'obliger  la parade des cours,
mais plaisait moins  la femme, qui regrettait Paris et ses amitis, et
redoutait les agitations de la ville de Toulouse livre  la violence du
royalisme du Midi,  la terreur blanche, comme on disait alors. Le
nouveau prfet s'y rendit aussitt, et y apprit en arrivant l'assassinat
du gnral Hamel, qui avait pourtant arbor le drapeau blanc au
Capitole. Tant est grande l'injustice et la violence des partis, mme
triomphants, surtout triomphants! Mais, si intressant que soit cet
pisode de nos troubles civils, il n'est pas ncessaire d'y insister. Il
s'agit ici non du prfet, mais surtout de madame de Rmusat. Celle-ci,
un peu inquite des vnements, et, peut-tre, craignant la vivacit des
opinions de son fils, mdiocrement compatibles avec une situation
officielle, permit  celui-ci de revenir  Paris, ce qui lui convenait
fort. Alors commena entre eux une correspondance qui les fera tous deux
mieux connatre, et en apprendra peut-tre plus sur l'auteur de ces
Mmoires que ces Mmoires mmes.

C'est pourtant de cet ouvrage seulement qu'il s'agit ici, et il n'est
pas ncessaire de raconter en dtail les mois, mme les annes qui
suivirent cette anne 1815. Inaugure dans un jour sanglant,
l'administration du dpartement fut trs difficile pendant dix-neuf
mois. Tandis qu' Paris, le fils, vivant dans une socit trs librale,
arrivait  un royalisme constitutionnel trs avanc, qui n'tait plus
gure que tolrant envers les Bourbons, le pre subissait d'une socit
fort diffrente un effet tout semblable, et, par ses actes et ses
propos, se plaait au premier rang parmi les fonctionnaires les moins
royalistes, les plus libraux, du gouvernement royal. Il tait modr,
ami des lois, quitable, point dclamateur, point aristocrate, point
dvot. La ville de Toulouse tait  peu prs le contraire de tout cela;
il y russit cependant, et y a laiss de bons souvenirs qui
disparaissent peu  peu avec les hommes, mais dont mon pre a plus d'une
fois retrouv la trace. Ces premiers temps de libert constitutionnelle,
mme en une province peu destine  en pratiquer hardiment les thories,
sont curieux.  la lueur de cette libert s'clairait ce que l'Empire
avait laiss dans l'ombre. Tout renaissait: les opinions, les
sentiments, les rancunes, les passions, la vie enfin. Le gouvernement
des Bourbons tait reprsent par un prtre mari, M. de Talleyrand, et
un jacobin rgicide, M. Fouch, mais ce n'tait pas encore assez pour
rsister  la faction ractionnaire de ce temps-l, et la politique
librale ne triompha que par l'avnement du ministre de MM. Decazes,
Pasquier, Mol et Royer-Collard, et par l'ordonnance clbre du 5
septembre. Cette politique nouvelle devait naturellement profiter  ceux
qui l'avaient pratique d'avance, et l'on ne sut pas mauvais gr au
prfet de l'chec des libraux dans les lections de la Haute-Garonne.
Ds que le ministre se fut consolid, et que M. Lain eut succd  M.
de Vaublanc, mon grand-pre fut nomm prfet de Lille, et voici comment
mon pre, dans une lettre dj cite, rapporte les effets de ces
vnements sur les opinions de ma grand'mre:

La nomination de mon pre  Lille ramena ma mre au sein du grand
mouvement de l'esprit public, mouvement qui allait bientt se prononcer
comme il ne l'avait point fait peut-tre depuis 1789. Son esprit, sa
raison, tous ses sentiments et toutes ses croyances allaient faire un
grand pas. L'Empire, aprs lui avoir donn d'abord la curiosit et
l'intelligence des grandes affaires de ce monde, lui avait donn plus
tard le principe d'un mouvement propre vers un but moral, en lui
inspirant l'horreur de la tyrannie. De l un got vague pour un
gouvernement rgulier fond sur la loi, la raison et l'esprit national;
de l une certaine acceptation des formes de la constitution
d'Angleterre. Son sjour  Toulouse et la raction de 1815 lui donnrent
une connaissance des ralits sociales qu'on n'acquiert jamais dans les
salons de Paris, l'intelligence des rsultats et mme des causes de la
Rvolution, l'instinct des besoins et des sentiments de la nation. Elle
comprit d'une manire gnrale o taient l'appui solide, la force, la
vie, le droit. Elle sut qu'il existait une France nouvelle, et quelle
elle tait, et que c'tait pour cette France et par elle qu'il fallait
gouverner.




VI.


Le sjour  Lille fut interrompu par quelques voyages  Paris, o ma
grand'mre retrouvait son fils, qui prludait par des plaisirs de
socit aux succs plus littraires qu'il devait obtenir quelques mois
plus tard. C'tait d'ailleurs dj crire et composer que d'envoyer
sans cesse  sa mre des lettres de politique et de littrature.
Celle-ci avait plus de loisirs  Lille qu' Paris, et, quoique sa sant
ft toujours faible, elle reprit le got des travaux de l'esprit.
Jusque-l, elle n'avait gure crit que ses Mmoires brls, et  peine
s'tait-elle essaye  quelques courtes nouvelles ou petits articles.
Elle tenta, dans l'oisivet de la province, un roman par lettres
intitul: _les Lettres espagnoles, ou l'Ambitieux_. Tandis qu'elle y
travaillait avec got et succs, en 1818, parurent les _Considrations
sur la rvolution franaise_, ouvrage posthume de madame de Stal, et
elle en ressentit la plus vive impression. Aprs soixante ans couls,
on se rend mal raison de l'effet extraordinaire d'un tel ouvrage,
conversation loquente sur les principes de la Rvolution. Les opinions
de l'auteur, trs nouvelles alors, ne sont plus pour nous que
d'excellents et nobles lieux communs, dont la vrit est partout admise.
Il n'en tait pas de mme au lendemain de l'Empire. Tout tait nouveau
alors, et les fils, troubls par vingt ans de tyrannie, avaient besoin
d'apprendre ce que savaient si bien leurs pres de 1789. Ce qui frappa
surtout ma grand'mre, ce sont les pages vhmentes o l'auteur se livre
 sa haine un peu dclamatoire contre Napolon. Elle prouvait bien
quelques sentiments analogues; mais elle ne pouvait oublier qu'elle
avait pens d'une faon tant soit peu diffrente. Les personnes qui
aiment  crire sont bien aisment tentes d'expliquer sur le papier
leur conduite et leurs sentiments. C'est une manire de les mieux
comprendre. Elle fut prise du dsir de porter le jour dans ses
souvenirs, d'exposer ce qu'avait t l'Empire pour elle, comment elle
l'avait aim et admir, puis jug et redout, puis suspect et ha, puis
enfin abandonn. Les Mmoires qu'elle avait dtruits en 1815 auraient
t la plus nave et la plus exacte exposition de cette succession de
faits, de situations et de sentiments. On ne pouvait songer  les
reproduire; mais il tait possible d'en faire d'autres auxquels une
mmoire fidle et une conscience honnte pouvaient donner autant de
sincrit. Tout anime  ce projet, elle crivait  son fils, le 27 mai
1818:

J'ai t prise hier d'une lubie nouvelle. Vous saurez maintenant que je
m'veille tous les jours  six heures, et que j'cris depuis lors trs
exactement jusqu' neuf heures et demie. J'tais donc sur mon sant,
avec tous les cahiers de mon _Ambitieux_ autour de moi. Mais quelques
chapitres de madame de Stal me trottaient par l'esprit. Tout  coup je
jette le roman de ct, je prends un papier blanc; me voil mordue du
besoin de parler de Bonaparte; me voil contant la mort du duc
d'Enghien, cette terrible semaine que j'ai passe  la Malmaison; et,
comme je suis une personne d'motion, au bout de quelques lignes, il me
semble que je suis encore  ce temps; les faits et les paroles me
reviennent comme d'eux-mmes; j'ai crit vingt pages entre hier et
aujourd'hui, cela m'a assez fortement remue.

La mme occasion qui rveillait les impressions de la mre, veillait
les opinions et les gots littraires du fils, et, tandis qu'il publiait
dans les _Archives_[9] un article sur le livre de madame de Stal, le
premier qu'il ait imprim, il crivait  sa mre les lignes qui suivent,
le mme jour 27 mai 1818. Les deux lettres se sont croises en route,
comme on dit.

     [Note 9: _Archives philosophiques, politiques et
     littraires_, t. V. Paris, 1818. Mon pre a rimprim cet
     article dans le recueil intitul: _Critiques et tudes
     littraires, ou Pass et Prsent_, par Ch. de Rmusat, 2 vol.
     in-18. Paris, 1857.]

Honneur aux gens de bonne foi! Ce livre, ma mre, a rveill trs
vivement mon regret que vous ayez brl vos Mmoires; mais je me suis
dit aussi qu'il faut y suppler. Vous le devez,  vous,  nous,  la
vrit. Relisez d'anciens almanachs, prenez le _Moniteur_ page  page,
relisez et redemandez vos anciennes lettres crites  vos amis, et
surtout  mon pre. Tchez de retrouver, non pas les dtails des
vnements, mais surtout vos impressions  propos des vnements.
Replacez-vous dans les opinions que vous n'avez plus, dans les
illusions que vous avez perdues; retrouvez vos erreurs mmes.
Montrez-vous, comme tant de personnes honorables et raisonnables,
indigne et dgote des horreurs de la Rvolution, entrane par une
aversion naturelle mais peu raisonne, sduite par un enthousiasme, au
fond trs patriotique, pour un homme. Dites que nous tions tous alors
devenus comme trangers  la politique. Nous ne redoutions nullement
l'empire d'un seul, nous courions au-devant. Montrez ensuite l'homme de
ce temps-l se corrompant, ou se dcouvrant,  mesure qu'il croissait en
puissance. Faites voir par quelle triste ncessit,  mesure que vous
perdiez une illusion sur lui, vous tombiez davantage dans sa dpendance,
et comment moins vous lui obissiez de coeur, plus il a fallu lui obir
de fait; comment enfin, aprs avoir cru  la justesse de sa politique
parce que vous vous trompiez sur sa personne, une fois dsabuse sur
son caractre, vous avez commenc  l'tre sur son systme, et comment
l'indignation morale vous a conduite peu  peu  ce que j'appellerai une
haine politique. Voil ce que je vous demande en grce de faire, ma
mre. Vous m'entendrez, n'est-ce pas? et vous le ferez.

Deux jours aprs, le 30 mai, ma grand'mre rpondait  son fils:

N'admirez-vous pas comme nous nous entendons? Je lis donc ce livre; je
suis frappe comme vous; je regrette ces pauvres Mmoires sur nouveaux
frais, et je me mets  crire sans trop savoir o cela me mnera; car,
mon cher enfant, c'est une entreprise rellement un peu forte que celle
qui me tente, et que vous me prescrivez. Je vais donc voir cependant 
me rappeler certaines poques, d'abord sans ordre ni suite, comme les
choses me reviendront. Vous pouvez vous fier  moi pour tre vraie.
Hier, j'tais seule devant mon secrtaire. Je cherchais dans mon
souvenir les premiers moments de mon arrive prs de ce malheureux
homme. Je sentais de nouveau une foule de choses, et ce que vous appelez
si bien _ma haine politique_ tait toute prte  s'effacer pour faire
place  mes illusions premires.

Quelques jours plus tard, le 8 juin 1818, elle insistait sur les
difficults de sa tche:

Savez-vous que j'ai besoin de tout mon courage pour faire ce que vous
m'avez prescrit? Je ressemble un peu  une personne qui aurait pass dix
ans aux galres, et  qui on demanderait le journal de la manire dont
elle y employait son temps. Aujourd'hui, mon imagination se fltrit
quand elle revient sur tous ces souvenirs. J'prouve quelque chose de
pnible et de mes illusions passes, et de mes sentiments prsents. Vous
avez raison de dire que j'ai l'me vraie; mais il s'ensuit que je ne
sens pas impunment comme tant d'autres, et je vous assure que, depuis
huit jours, je sors toute mlancolique de ce bureau o vous et madame de
Stal m'avez place. Je ne pourrais, du reste, dire  un autre que vous
mes secrtes impressions. On ne m'entendrait pas, et on se moquerait de
moi.

Enfin, le 28 septembre et le 8 octobre de la mme anne, elle crivait 
son fils:

Si j'tais homme, bien certainement je donnerais une part de ma vie 
tudier _la Ligue_; mais, comme je ne suis qu'une femme, je me borne 
brocher des paroles sur celui que vous savez. Quel homme! quel homme,
mon fils! Il m'pouvante  retracer; c'est un malheur pour moi que
d'avoir t trop jeune, quand je vivais auprs de lui. Je ne pensais pas
assez sur ce que je voyais, et, aujourd'hui que nous avons march, mon
temps et moi, mes souvenirs me remuent davantage que ne faisaient les
vnements.--Si vous venez... vous trouverez, je crois, que je n'ai pas
trop perdu mon temps cet t. J'ai bien crit dj prs de cinq cents
pages, et j'en crirai bien davantage; la besogne s'allonge  mesure que
je m'y mets. Il faudrait ensuite beaucoup de temps et de patience pour
ordonner tout cela; je n'aurai jamais peut-tre ni l'un ni l'autre; ce
sera votre affaire quand je ne serai plus de ce monde...

Votre pre, crivait-elle encore, dit qu'il ne connat personne  qui
je puisse montrer ce que j'cris. Il prtend que personne ne pousse plus
loin que moi le talent d'tre _vraie_, c'est son expression. Or donc, je
n'cris pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire,
et vous en ferez ce que vous voudrez.--Mais savez-vous (8 octobre
1818) une rflexion qui me travaille quelquefois? Je me dis: S'il
arrivait qu'un jour mon fils publit tout cela, que penserait-on de
moi? Il me prend une inquitude qu'on ne me crt mauvaise, ou du moins
malveillante. Je sue  chercher des occasions de louer. Mais cet homme a
t si _assommateur_ de la vertu, et nous, nous tions si abaisss, que
bien souvent le dcouragement prend  mon me, et le cri de la vrit me
presse.

On voit, par ces fragments de lettres, sous l'empire de quels sentiments
les Mmoires ont t conus et crits. Ce n'a t ni un passe-temps
littraire, ni un plaisir d'imagination, ni l'effet d'une prtention
d'crivain, ni l'essai d'une apologie intresse; mais la passion de la
vrit, le spectacle politique que l'auteur avait sous les yeux,
l'influence d'un fils chaque jour mieux affermi dans les opinions
librales qui devaient faire le charme et l'honneur de sa vie, lui ont
donn le courage de poursuivre cette oeuvre pendant plus de deux annes.
Elle avait compris cette noble politique qui place les droits des hommes
au-dessus des droits de l'tat. Ce n'est pas tout. Comme il arrive aux
personnes fortement attaches  une oeuvre intellectuelle, tout
s'animait et s'clairait  ses yeux, et jamais elle n'avait men une vie
si active.  travers les maux d'une sant chancelante, elle venait sans
cesse de Lille  Paris, jouait le rle d'Elmire, du _Tartufe_, 
Champltreux chez M. Mol, s'occupait d'un ouvrage sur les femmes du
XVIIe sicle, qui est devenu son _Essai sur l'ducation des femmes_,
donnait des notes  Dupuytren pour un loge de Corvisart, publiait mme
une nouvelle dans le _Lyce franais_[10].

     [Note 10: _Lyce franais ou Mlange de littrature et de
     critique_, t. III, p. 281 (1820).]

Au milieu du bonheur complet que lui donnaient le repos de la vie et
l'activit d'esprit, les succs administratifs de son mari, et les
succs littraires de son fils, sa sant fut gravement atteinte, d'abord
par une maladie des yeux, qui, sans menacer absolument la vue, devint
pnible et gnante, puis par une irritation gnrale dont la muqueuse de
l'estomac tait le principal sige; aprs quelques alternatives de
crises et de bien-tre, son fils la ramena  Paris le 28 novembre 1821,
trs trouble, trs souffrante, dans un tat inquitant pour ceux qui
l'aimaient, mais qui ne paraissait pas aux mdecins prsenter un danger
prochain. Broussais seul tait sombre sur l'avenir, et frappa ds ce
jour mon pre par cette puissance d'induction  laquelle il a d ses
dcouvertes et ses erreurs. Les premiers temps de son retour furent
pourtant occups par elle aux travaux de littrature et d'histoire, aux
conversations politiques qui runissaient prs d'elle un grand nombre
d'hommes d'tat. Elle put encore s'intresser  la chute du ministre du
duc Decazes, et prvoir que l'arrive aux affaires de M. de Villle,
c'est--dire des ultras, des ractionnaires, comme on dirait
aujourd'hui, rendrait impossible  son mari de conserver la prfecture
de Lille. Celui-ci fut en effet rvoqu le 9 janvier 1822. Mais avant ce
jour, elle tait morte subitement dans la nuit du 16 dcembre 1821, 
l'ge de quarante et un ans.

Elle a laiss  son fils une douleur qui ne s'est jamais efface,  ses
amis le souvenir d'une femme trs distingue et trs bonne. Nul d'entre
eux ne survit aujourd'hui, et nous avons vu disparatre les derniers: M.
Pasquier, M. Mol, M. Guizot, M. Leclerc. En me conformant au dsir, 
la volont de mon pre, je lui rends aujourd'hui le meilleur hommage,
par la publication de ces Mmoires inachevs, qu' l'exception de
quelques chapitres elle n'a pu revoir ni corriger. L'ouvrage devait se
diviser en cinq parties correspondant  cinq poques. Elle n'en a trait
que trois, qui remplissent l'intervalle de 1802 au commencement de 1808,
c'est--dire depuis son entre  la cour jusqu'au dbut de la guerre
d'Espagne. Les parties qui manquent auraient dcrit le temps qui
s'coula entre cette guerre et le divorce (1808-1809), et enfin les cinq
annes suivantes, termines par la chute de l'empereur. Il serait puril
de ne pas prvoir qu'une telle publication peut attirer  l'auteur et 
l'diteur des insinuations, des dsobligeances, ou des violences
politiques. Au lieu de s'intresser  l'analogie des opinions de trois
gnrations qui s'y peuvent retrouver, et de remarquer la diffrence des
temps, on relvera les contradictions apparentes. On s'tonnera qu'on
puisse tre chambellan, ou dame du palais, et si peu servile, si libral
et si peu froiss par le 18 brumaire, si patriote et si peu
bonapartiste, si sduit par le gnie et si svre pour ses fautes, si
clairvoyant sur la plupart des membres de la famille impriale, si
indulgent ou si aveugle pour d'autres qui n'ont pourtant pas laiss une
trace moins funeste dans notre histoire nationale. Il sera difficile
pourtant de ne pas rendre justice  la sincrit,  l'honntet, 
l'esprit de l'auteur. Il sera impossible de ne pas devenir en le lisant
plus svre pour le pouvoir absolu, moins dupe de ses sophismes et de
son apparente prosprit! C'est, quant  moi, ce que j'en veux surtout
retenir, et il aurait suffi pour toute prface  ce rcit d'crire ces
mots que disait mon pre, il y a soixante ans, lorsqu'il lisait madame
de Stal, et demandait  sa mre de raconter ces annes cruelles:
Honneur aux gens de bonne foi!

PAUL DE RMUSAT.




MMOIRES
DE
MADAME DE RMUSAT




INTRODUCTION

PORTRAITS ET ANECDOTES.


Au moment o je commence ces Mmoires, je crois devoir les faire
prcder de quelques observations sur le caractre de l'empereur et des
diffrents personnages de sa famille. Il me semble qu'elles m'aideront
dans la tche assez difficile que j'entreprends, et qu'elles me
serviront  me retrouver au milieu de tant d'impressions si diverses que
j'ai reues depuis l'espace de douze annes. Je commencerai par
Bonaparte lui-mme. Je suis loin de l'avoir toujours vu sous le mme
aspect o il m'apparat aujourd'hui: mes opinions _ont fait route_ avec
lui; mais je sens mon esprit si loin des atteintes d'une rcrimination
personnelle, qu'il ne me parat pas possible de m'carter de la mesure
que doit toujours garder la vrit.


NAPOLON BONAPARTE.

Bonaparte est de petite taille, assez mal proportionn, parce que son
buste trop long raccourcit le reste de son corps. Il a les cheveux rares
et chtains, les yeux gris bleu; son teint, jaune tant qu'il fut maigre,
devint plus tard d'un blanc mat et sans aucune couleur. Le trait de son
front, l'enchssement de son oeil, la ligne du nez, tout cela est beau
et rappelle assez les mdailles antiques. Sa bouche, un peu plate,
devient agrable quand il rit, ses dents sont rgulirement ranges; son
menton est un peu court et sa mchoire lourde et carre; il a le pied et
la main jolis; je le remarque, parce qu'il y apportait une grande
prtention.

Son attitude le porte toujours un peu en avant; ses yeux, habituellement
ternes, donnent  son visage, quand il est en repos, une expression
mlancolique et mditative. Quand il s'anime par la colre, son regard
devient facilement farouche et menaant. Le rire lui va bien, il
dsarme et rajeunit toute sa personne. Il tait alors difficile de ne
pas s'y laisser prendre, tant il embellissait et changeait sa
physionomie. Sa toilette a toujours t fort simple, il portait
habituellement l'un des uniformes de sa garde. Il avait de la propret
plus par systme que par got; il se baignait souvent, quelquefois au
milieu de la nuit, parce qu'il croyait cette habitude utile  sa sant.
Mais, hors de l, la prcipitation avec laquelle il faisait toute chose
ne permettait gure que ses vtements fussent placs sur lui avec soin,
et, dans les jours de gala et de grand costume, il fallait que ses
valets de chambre s'entendissent entre eux pour saisir le moment de lui
ajuster quelque chose. Il ne savait bien porter aucun ornement; la
moindre gne lui a toujours paru insupportable. Il arrachait ou brisait
tout ce qui lui causait le plus lger malaise, et quelquefois le pauvre
valet de chambre qui lui avait attir cette passagre contrarit
recevait une preuve violente et positive de sa colre.

J'ai dit qu'il y avait une sorte de sduction dans le sourire de
Bonaparte; mais, durant tout le temps que je l'ai vu, il ne l'employait
pas frquemment. La gravit tait le fond de son caractre; non celle
qui vient de la noblesse et de la dignit des habitudes, mais celle que
donne la profondeur des mditations. Dans sa jeunesse, il tait rveur;
plus tard, il devint triste, et, plus tard encore, tout cela se changea
en mauvaise humeur presque continuelle. Quand je commenai  le
connatre, il aimait fort tout ce qui porte  la rverie: Ossian, le
demi-jour, la musique mlancolique. Je l'ai vu se passionner au murmure
du vent, parler avec enthousiasme des mugissements de la mer, tre tent
quelquefois de ne pas croire hors de toute vraisemblance les apparitions
nocturnes; enfin, avoir du penchant pour certaines superstitions.
Lorsque, en quittant son cabinet, il rentrait le soir dans le salon de
madame Bonaparte, il lui arrivait quelquefois de faire couvrir les
bougies d'une gaze blanche; il nous prescrivait un profond silence, et
se plaisait  nous faire ou  nous entendre conter des histoires de
revenants; ou bien il coutait des morceaux de musique lents et doux,
excuts par des chanteurs italiens, accompagns seulement d'un petit
nombre d'instruments lgrement branls. On le voyait alors tomber dans
une rverie que chacun respectait, n'osant ni faire un mouvement, ni
bouger de sa place. Au sortir de cet tat qui semblait lui avoir procur
une sorte de dtente, il tait ordinairement plus serein et plus
communicatif. Il aimait alors assez  rendre compte des sensations qu'il
avait reues. Il expliquait l'effet de la musique sur lui, prfrant
toujours celle de Paesiello, parce que, disait-il, elle est monotone,
et que les impressions qui se rptent sont les seules qui sachent
s'emparer de nous. Les habitudes gomtriques de son esprit l'ont
toujours port  analyser jusqu' ses motions. Bonaparte est l'homme
qui a le plus mdit sur les _pourquoi_ qui rgissent les actions
humaines. Incessamment tendu dans les moindres actions de sa vie, se
dcouvrant toujours un secret motif pour chacun de ses mouvements, il
n'a jamais expliqu ni conu cette nonchalance naturelle qui fait qu'on
agit parfois sans projet et sans but. C'est ainsi que, jugeant toujours
les autres d'aprs lui, il s'est si souvent tromp, et que ses
conclusions et les actions qui s'ensuivaient ont donn  faux plus d'une
fois.

Bonaparte manque d'ducation et de formes; il semble qu'il ait t
irrvocablement destin  vivre sous une tente, o tout est gal, ou sur
un trne, o tout est permis. Il ne sait ni entrer ni sortir d'une
chambre; il ignore comment on salue, comment on se lve ou s'asseoit.
Ses gestes sont courts et cassants, de mme sa manire de dire et de
prononcer. Dans sa bouche, j'ai vu l'italien perdre toute sa grce.
Quelle que ft la langue qu'il parlt, elle paraissait toujours ne lui
tre pas familire; il semblait avoir besoin de la forcer pour exprimer
sa pense. D'ailleurs, toute rgle continue lui devient une gne
insupportable, toute libert qu'il prend lui plat comme une victoire,
et jamais il n'et voulu cder quelque chose mme  la grammaire.

Il racontait que, dans sa jeunesse, il avait aim les romans, en mme
temps que les sciences exactes. Peut-tre que son esprit se ressentait
de ce premier mlange. Mais il parat qu'il est malheureusement tomb
sur les plus mauvais de ces sortes de livres, et il a gard un tel
souvenir du plaisir qu'ils lui ont fait, que, lorsqu'il eut pous
l'archiduchesse, il lui donna _Hippolyte, comte de Douglas_ et _les
Contemporaines_[11], pour qu'elle prt une ide, disait-il, de la
dlicatesse des sentiments et des usages de la socit.

     [Note 11: _Les Contemporaines_ sont un roman ou plutt
     une srie de petits romans ou de portraits par Rtif de la
     Bretonne. Je ne sais quel est ce _Comte de Douglas_. (P. R.)]

Quand on veut essayer de peindre Bonaparte, il faudrait, en suivant les
formes analytiques pour lesquelles il a tant de got, pouvoir sparer en
trois parts fort distinctes son me, son coeur et son esprit, qui ne se
fondaient presque jamais les uns avec les autres.

Quoique trs remarquable par certaines qualits intellectuelles, rien de
si rabaiss, il faut en convenir, que son me. Nulle gnrosit, point
de vraie grandeur. Je ne l'ai jamais vu admirer, je ne l'ai jamais vu
comprendre une belle action. Toujours il se dfiait des apparences d'un
bon sentiment; il ne fait nul cas de la sincrit et n'a pas craint de
dire qu'il reconnaissait la supriorit d'un homme au plus ou moins
d'habilet avec laquelle il savait manier le mensonge; et,  cette
occasion, il se plaisait  rappeler que l'un de ses oncles, ds son
enfance, avait prdit qu'il gouvernerait le monde, parce qu'il avait
coutume de toujours mentir. M. de Metternich, disait-il encore, est
tout prs d'tre un homme d'tat, il ment trs bien.

Tous les moyens de gouverner les hommes ont t pris par Bonaparte
parmi ceux qui tendent  les rabaisser. Il redoutait les liens
d'affection, il s'efforait d'isoler chacun, il n'a vendu ses faveurs
qu'en veillant l'inquitude, pensant que la vraie manire de s'attacher
les individus est de les compromettre, et souvent mme de les fltrir
dans l'opinion. Il ne pardonnait  la vertu que lorsqu'il avait pu
l'atteindre par le ridicule.

On ne peut pas dire qu'il ait vraiment aim la gloire, il n'a pas hsit
 lui prfrer toujours le succs; aussi, vritablement audacieux dans
la fortune, et la poussant aussi loin qu'elle peut aller, on l'a vu
constamment timide et troubl quand le malheur a pes sur sa tte. Tout
courage gnreux semble lui tre tranger, et, sur ce point, on
n'oserait pas le dvoiler autant qu'il l'a fait lui-mme par l'un de ses
aveux, consacr dans une anecdote que je n'ai jamais oublie.

Un jour,--c'tait aprs sa dfaite de Leipzig et lorsque, de retour 
Paris, il s'occupait  rassembler les dbris de son arme pour dfendre
nos frontires,--il parlait  M. de Talleyrand du mauvais succs de la
guerre d'Espagne et des embarras o elle le plongeait  cette poque. Il
s'ouvrait sur sa propre situation, non pas avec ce noble abandon qui ne
craint pas de convenir d'une faute, mais avec ce sentiment hautain de la
supriorit qui permet de ne rien dissimuler. C'est mme dans cet
entretien qu'au milieu de ses panchements, M. de Talleyrand lui disant
tout  coup: Mais,  propos, vous me consultez comme si nous n'tions
plus brouills? Bonaparte lui rpondit: Ah! aux circonstances, les
circonstances. Laissons le pass et l'avenir, et voyons votre avis sur
le moment prsent.

--Eh bien, reprit M. de Talleyrand, il ne vous reste qu'un parti 
prendre: vous vous tes tromp. Il faut le dire, et tcher de le dire
noblement. Proclamez donc que, roi par le choix des peuples, lu des
nations, votre dessein n'a jamais t de vous dresser contre elles; que,
lorsque vous avez commenc la guerre d'Espagne, vous avez cru seulement
dlivrer les peuples du joug d'un ministre odieux, encourag par la
faiblesse de son prince; mais que, en y regardant de plus prs, vous
vous apercevez que les Espagnols, quoique clairs sur les torts de leur
roi, n'en sont pas moins attachs  sa dynastie; que vous allez donc la
leur rendre, pour qu'il ne soit pas dit que vous vous soyez oppos 
aucun voeu national. Aprs cette proclamation, rendez la libert au roi
Ferdinand, et retirez vos troupes. Un pareil aveu pris de si haut et
quand les trangers sont encore hsitants sur notre frontire, ne peut
que vous faire honneur, et vous tes encore trop fort pour qu'il soit
pris pour une lchet.

--Une lchet? reprit Bonaparte; eh! que m'importe; sachez que je ne
craindrais nullement d'en faire une, si elle m'tait utile. Tenez, au
fond, il n'y a rien de noble ni de bas dans ce monde; j'ai dans mon
caractre tout ce qui peut contribuer  affermir le pouvoir, et 
tromper ceux qui prtendent me connatre. Franchement, _je suis lche,
moi, essentiellement lche_; je vous donne ma parole que je
n'prouverais aucune rpugnance  commettre ce qu'ils appellent dans le
monde une action dshonorante. Mes penchants secrets, qui sont aprs
tout ceux de la nature, opposs  certaines affectations de grandeur
dont il faut que je me dcore, me donnent des ressources infinies pour
djouer les croyances de tout le monde. Il s'agit donc seulement
aujourd'hui de voir si ce que vous me conseillez s'accorde avec ma
politique prsente, et de chercher encore (ajouta-t-il avec un sourire
de Satan, disait M. de Talleyrand) si vous n'avez point quelque intrt
secret  m'entraner dans cette dmarche.

Duss-je prolonger ce portrait au del des bornes ordinaires, je ne me
refuserai point  y insrer les diffrentes anecdotes que je ne saurais
rattacher ailleurs, et qui doivent servir  prouver ce que j'avance. En
voici une autre qui ne me parat point dplace en cet endroit.
Bonaparte tait sur le point de partir pour l'gypte; il alla voir M. de
Talleyrand, alors ministre des affaires trangres du Directoire.
J'tais dans mon lit assez malade (disait M. de Talleyrand); Bonaparte
s'assit prs de moi, m'abandonna les rveries de sa jeune imagination,
et m'intressa par l'activit de son esprit, et aussi par les obstacles
qu'il devait rencontrer dans les ennemis secrets que je lui connaissais.
Il me parla de l'embarras o il se trouvait faute d'argent, et me dit
qu'il ne savait o en prendre. Tenez, lui dis-je, ouvrez mon
secrtaire, vous y trouverez cent mille francs qui m'appartiennent; ils
sont  vous pour ce moment, vous me les rendrez  votre retour.
Bonaparte me sauta au col, et j'prouvai rellement un sentiment doux de
sa joie. Quand il fut consul, il me rendit l'argent que je lui avais
prt; puis il me demanda un jour: Quel intrt pouviez-vous donc
avoir  me prter cet argent? Je l'ai cent fois cherch dans ma tte
alors, et je ne me suis jamais bien expliqu quel avait pu tre votre
but.--C'est, lui rpondis-je, que je n'en avais point. Je me sentais
trs malade; je pouvais fort bien ne vous revoir jamais; mais vous tiez
jeune, vous me caustes une impression vive et pntrante, et je fus
entran  vous rendre ce service sans la moindre arrire-pense.--Dans
ce cas, reprit Bonaparte, et si c'tait rellement sans prvision, vous
faisiez une action de dupe.

En adoptant l'ordre que j'ai indiqu, je devrais parler maintenant du
coeur de Bonaparte. Mais, s'il tait possible de croire qu'un tre, sur
tout autre point semblable  nous, ft cependant priv de cette portion
de notre organisation qui nous donne le besoin d'aimer et d'tre aims,
je dirais qu' l'instant de sa cration, son coeur pourrait fort bien
avoir t oubli, ou bien peut-tre tait-il venu  bout de le comprimer
compltement. Il s'est toujours fait trop de bruit  lui-mme pour tre
arrt par un sentiment affectueux, quel qu'il ft. Il ignore  peu prs
les liens du sang, les droits de la nature; je ne sais mme si la
paternit n'et pas chou devant lui. Il semblerait du moins qu'elle ne
lui apparaissait point comme la premire de ses relations avec son fils.

Un jour,  son djeuner, pendant lequel il avait admis Talma, ce qui lui
arrivait assez frquemment, on lui amena le jeune Napolon. L'empereur
le prend sur ses genoux, et, loin de lui faire aucune caresse, il
s'amuse  le frapper, mais  la vrit lgrement; puis, se retournant
vers Talma: Talma, lui dit-il, dites-moi ce que je fais l. Talma,
comme on le pense bien, tait un peu embarrass de sa rponse. Vous ne
le voyez pas? reprend l'empereur; je fouette un roi!

Malgr cette scheresse habituelle, Bonaparte n'est pas cependant sans
avoir quelquefois prouv de l'amour. Mais quelle manire de le sentir,
bon Dieu! D'ailleurs, comme la dvotion, on sait que l'amour prend
toutes les nuances du caractre. Chez un tre sensible, il se transforme
presque entirement dans l'objet aim, tandis que, chez un homme de la
trempe de Bonaparte, il ne tend qu' exercer un despotisme de plus.

L'empereur mprise les femmes; ce n'est pas le moyen d'apprendre  les
aimer. Leur faiblesse lui apparat une preuve sans rplique de leur
infriorit, et le pouvoir qu'elles ont acquis dans la socit lui
semble une usurpation insupportable, suite et abus des progrs de cette
civilisation, toujours un peu son _ennemie personnelle_, selon
l'expression de M. de Talleyrand. Par ce ct, Bonaparte a prouv toute
sa vie une sorte de gne avec les femmes; et, comme toute espce de gne
lui donne de l'humeur, il les a toujours abordes de mauvaise grce, ne
sachant gure comment il faut leur parler.  la vrit, il n'a vu qu'un
bien petit nombre de celles qui auraient pu redresser ses ides. On peut
prsumer de quelle nature furent ses liaisons dans sa premire jeunesse;
il a trouv en Italie cet abandon complet des moeurs dont la prsence de
l'arme franaise augmentait la licence, et, quand il revint en France,
la socit se trouvait entirement disperse. Le cercle corrompu qui
environnait le Directoire, ces femmes vaines et frivoles des gens
d'affaires et des fournisseurs: voil quelles Parisiennes il fut admis 
connatre, et, quand il parvint au consulat et qu'il fit marier les
gnraux et les aides de camp, ou qu'il appela leurs pouses  la cour,
il ne vit prs de lui que de trs jeunes personnes craintives et
silencieuses, ou bien les femmes de ses compagnons d'armes, tires tout
 coup de leur trs obscur rduit par la fortune de leurs maris, fortune
un peu trop subite pour qu'elles en pussent supporter l'vidence.

Je serais tente de croire que Bonaparte, presque toujours exclusivement
occup de politique, n'a gure t veill sur l'amour que par la
vanit. Il ne faisait cas d'une femme que lorsqu'elle tait belle, ou au
moins jeune. Il aurait peut-tre assez volontiers opin pour que, dans
un pays bien organis, on nous tut comme certains insectes vous  une
mort prompte par la nature, lorsqu'ils ont accompli l'oeuvre de la
maternit. Et cependant Bonaparte a eu quelque affection pour sa
premire femme; et, en effet, s'il s'est mu quelquefois, nul doute que
ce n'ait t et pour elle et par elle. On a beau tre Bonaparte, on ne
peut pas chapper compltement  toutes les influences, et le caractre
se compose, non de ce qu'on est toujours, mais de ce que l'on est le
plus souvent.

Bonaparte tait jeune quand il connut madame de Beauharnais; elle avait,
par le nom qu'elle portait et l'extrme lgance de ses manires, une
grande supriorit sur le cercle o il la dmla. Elle s'attacha  lui,
flatta son orgueil; elle lui valut un grade lev; il s'accoutuma 
joindre l'ide de son influence  ce qui lui arrivait d'heureux. Cette
superstition, qu'elle entretenait fort habilement, a eu longtemps un
grand pouvoir sur lui; elle a mme retard plus d'une fois l'excution
de ses projets de divorce. En pousant madame de Beauharnais, Bonaparte
crut s'tre alli  une trs grande dame; c'tait donc une conqute de
plus. Je parlerai avec plus de dtail du charme qu'elle sut exercer sur
lui, quand je traiterai plus particulirement d'elle.

Malgr la prfrence qu'il lui accordait, je l'ai pourtant vu amoureux
deux ou trois fois; et c'est alors qu'il donnait la mesure du despotisme
de son caractre. Combien il s'irritait du moindre obstacle! Comme il
repoussait rudement les jalouses inquitudes de sa femme! Vous devez,
lui disait-il, vous soumettre  toutes mes fantaisies, et trouver tout
simple que je me donne de pareilles distractions. J'ai le droit de
rpondre  toutes vos plaintes par un ternel _moi_. Je suis  part de
tout le monde, je n'accepte les conditions de personne. Mais cette mme
autorit dont il accablait ainsi celle qu'il ddaignait momentanment,
il s'en fallait de bien peu qu'il ne voult encore l'exercer sur l'objet
de sa prfrence passagre. tonn de l'ascendant qui semblait vouloir
le dominer, il s'irritait, ne se soumettait qu'en passant, brusquait sa
victoire autant qu'il lui tait possible, et, promptement distrait aprs
l'avoir obtenue, il s'en affranchissait en livrant au public la
confidence de son succs.

L'esprit de l'empereur est la partie de lui-mme la plus singulirement
remarquable. Il serait difficile, je pense, d'en avoir un plus tendu.
L'instruction n'y avait gure ajout; car, au fond, il est ignorant,
n'ayant que trs peu lu, et toujours avec prcipitation. Mais il s'est
empar vivement du peu qu'il a appris, et son imagination le dveloppe
d'une manire qui a pu en imposer souvent.

La capacit de sa tte semble immense par le nombre de choses qui
peuvent y entrer et s'y classer facilement, sans qu'il se fatigue. Chez
lui, une seule ide en enfante mille autres, et le moindre mot
transporte sa conversation dans des rgions toujours leves, o la
saine logique ne l'accompagne pas toujours, mais o l'esprit ne cesse de
se faire remarquer.

C'tait toujours pour moi un grand plaisir que de l'entendre causer, ou
plutt parler, car son entretien se composait le plus souvent de longs
monologues; non qu'il ne permt la rplique, quand il tait en bonne
humeur, mais on comprendra que, pour quantit de raisons, il n'tait pas
toujours trs facile de la donner. Sa cour, pendant si longtemps
toujours militaire, avait coutume d'couter ses moindres discours avec
la dfrence que l'on doit  la consigne, et, plus tard, elle devint
trop nombreuse pour qu'on se soucit de se donner en spectacle, en
entreprenant de le rfuter, ou de lui servir comme de compre.

J'ai dit qu'il parlait mal, mais son langage est ordinairement anim et
brillant; ses irrgularits grammaticales lui donnent mme souvent une
force inattendue, parfaitement soutenue par l'originalit de ses ides.
Il n'a pas besoin de second pour s'chauffer. Ds le moment o il entre
en matire, il part rapidement pour aller trs loin, attentif cependant
 regarder s'il est suivi, et sachant gr  qui le comprend et
l'applaudit. Autrefois, savoir l'couter tait un moyen assez sr et
fort commode de lui plaire.  peu prs semblable  un acteur qui s'anime
par l'effet qu'il produit, Bonaparte jouissait de l'approbation qu'il
cherchait avec soin dans les regards de son auditoire. Je me souviens
que, par la raison qu'il m'intressait fort lorsqu'il parlait, et que je
l'coutais avec plaisir, il me proclama une femme d'esprit, que je ne
lui avais pas encore adress peut-tre deux phrases qui eussent un peu
de suite.

Il aimait beaucoup  parler de lui, se racontait lui-mme et se jugeait
sur quelques points comme un autre aurait pu le juger. Pour tirer parti
de tout son caractre, il semblait quelquefois qu'il n'et pas craint de
le soumettre  la plus exacte analyse. Il disait souvent que l'homme
vraiment politique sait calculer jusqu'aux moindres profits qu'il peut
faire de ses dfauts; et M. de Talleyrand poussait encore plus loin
cette rflexion. Je l'ai entendu, un jour, s'crier avec une sorte
d'humeur: Ce diable d'homme trompe sur tous les points. Ses passions
mmes vous chappent; car il trouve encore le moyen de les feindre,
quoiqu'elles existent rellement.

Il me revient  la pense une scne qui montrera en effet  quel point,
quand il le croyait utile, il savait passer du plus grand calme  la
plus grande colre.

Peu de temps avant notre dernire rupture avec l'Angleterre, le bruit se
rpandit fortement tout  coup que la guerre allait se renouveler, et
que l'ambassadeur, lord Withworth, se prparait  partir. Une fois par
mois, le premier consul avait coutume de recevoir le matin, chez madame
Bonaparte, les ambassadeurs et leurs femmes. Cette audience se donnait
avec beaucoup de pompe. Les trangers se rangeaient dans un salon, et,
lorsqu'ils y taient runis, on avertissait le premier consul, qui
paraissait accompagn de sa femme, tous deux suivis d'un prfet et d'une
dame du palais. On leur nommait  l'un et  l'autre les ambassadeurs et
leurs femmes, madame Bonaparte s'asseyait un moment, le premier consul
soutenait la conversation plus ou moins longtemps, et se retirait
ensuite aprs une lgre rvrence.

Peu de jours avant la rupture de la paix, le corps diplomatique fut donc
runi aux Tuileries comme de coutume. Pendant qu'il attendait,
j'arrivai jusqu' l'intrieur de l'appartement de madame Bonaparte, et
j'entrai dans le cabinet o elle achevait sa toilette. Le premier
consul, assis  terre, se jouait fort gaiement avec le petit Napolon,
fils an de son frre Louis.

En mme temps, il s'amusait  contrler la parure de sa femme et la
mienne, nous donnant son avis sur chacune des parties de notre
ajustement: Il semblait de la meilleure humeur du monde; je le
remarquai, et je lui dis que vraisemblablement les lettres des
ambassadeurs expdies aprs cette audience s'accorderaient pour ne
parler que de paix et de concorde, tant il allait leur paratre serein.
Bonaparte se mit  rire, et continua ses jeux avec l'enfant.

Tout  coup, on vint l'avertir que le cercle tait form. Alors, se
relevant brusquement et la gaiet disparaissant de ses lvres, je fus
frappe de l'expression svre qui la remplaa subitement, son teint
parut presque plir  sa volont ses traits se contractrent, et tout
cela en moins de temps que je ne mets  le conter. En prononant d'une
voix mue ces seuls mots: Allons, mesdames! il marcha prcipitamment,
entra dans le salon, et, ne saluant personne, il s'avana vers
l'ambassadeur d'Angleterre. Alors il commena  se plaindre amrement
des procds de son gouvernement. Sa colre semblait s'accrotre de
moment en moment; elle fut bientt porte  un point qui terrifia
l'assemble: les paroles les plus dures, les menaces les plus violentes
sortaient entre-choques de ses lvres tremblantes. On n'osait faire un
mouvement. Madame Bonaparte et moi, nous nous regardions muettes
d'tonnement, et chacun rellement frmissait plus ou moins autour de
lui. Le flegme de l'Anglais en fut mme dconcert, et il eut beaucoup
de peine  trouver des paroles pour lui rpondre.

Une autre anecdote, assez trange  raconter, mais trs caractristique,
peut encore prouver  quel point, lorsqu'il le voulait, il savait se
rendre matre de lui[12].

     [Note 12: L'abb de Pradt racontait qu'une fois, aprs
     une scne violente, l'empereur s'approcha de lui et lui dit:
     Vous m'avez cru bien en colre? Dtrompez-vous: chez moi, la
     colre n'a jamais pass a. Et il fit glisser sa main devant
     son cou, indiquant par l que les mouvements de sa bile
     n'arrivaient jamais jusqu' troubler sa tte. (P. R.)]

Quand il faisait quelque voyage ou mme quelque campagne, il lui
arrivait de ne point ngliger un genre de distraction qu'il plaait
dans les courts rpits de ses affaires ou de ses batailles. Son
beau-frre Murat, ou son grand marchal Duroc taient chargs de
s'informer pour lui des moyens de satisfaire ces fantaisies passagres.
Lors de la premire entre en Pologne, Murat, qui l'avait prcd 
Varsovie, reut l'ordre de chercher pour l'empereur, qui allait arriver,
une femme jeune et jolie, et de la prendre de prfrence dans la
noblesse. Il s'acquitta adroitement de cette commission, et dtermina 
cet acte de complaisance une jeune et noble Polonaise, marie  un vieux
mari. On ne sait quels moyens il employa et quelles furent ses
promesses; mais enfin elle consentit  tout arrangement, et mme 
partir un soir pour le chteau voisin de Varsovie o l'empereur s'tait
arrt.

Voil donc cette belle personne expdie et arrivant assez tard au lieu
de sa destination. Elle a cont elle-mme cette aventure, avouant (ce
que l'on croira facilement) qu'elle arriva mue et tremblante.
L'empereur tait renferm dans son cabinet. On lui annona la nouvelle
venue; sans se dranger, il ordonne qu'on la conduise  l'appartement
qui lui est destin, et qu'on lui propose un bain et  souper, ajoutant
qu'aprs elle sera libre de se mettre au lit. Cependant il continue son
travail jusqu' une heure assez avance dans la nuit.

Enfin, ses affaires tant termines, il se rend  l'appartement o il
tait attendu depuis longtemps, et se prsente tout  coup avec toutes
les apparences d'un matre qui ddaigne l'inutile des prparations;
puis, sans perdre un seul instant, il entame la plus singulire
conversation sur la situation politique de la Pologne, interrogeant
cette jeune femme comme il et fait d'un agent de police, et lui
demandant des notes fort circonstancies sur tous les grands seigneurs
polonais qui se trouvaient alors  Varsovie. Il s'informa soigneusement
de leurs opinions, de leurs intrts prsents, et prolongea longtemps ce
bizarre interrogatoire.

On se figure l'tonnement d'une femme de vingt ans qui ne s'tait point
prpare  un semblable dbut. Elle satisfit  tout de son mieux, et,
lorsqu'elle n'eut plus rien  rpondre, alors seulement il parut se
souvenir que Murat avait au moins promis en son nom quelques paroles
d'un genre plus doux.

Quoiqu'il en soit, apparemment que cette faon d'agir n'empcha point la
jeune Polonaise de s'attacher  lui, car cette liaison s'est prolonge
pendant plusieurs campagnes. Plus tard, elle est venue  Paris; elle y
mit au monde un fils, objet des esprances des Polonais qui plaaient
sur sa tte l'espoir de leur indpendance future. J'ai vu la mre
prsente  la cour impriale, exciter d'abord la jalousie de madame
Bonaparte, et, aprs le divorce, devenir au contraire  la Malmaison la
compagne assez intime de l'impratrice rpudie  qui elle amenait
souvent son fils.

On a assur que, fidle  l'empereur dans son malheur, elle le visita
plus d'une fois  l'le d'Elbe; il la retrouva en France quand il fit sa
dernire et funeste apparition. Mais, aprs sa seconde chute (je ne sais
 quelle poque elle tait devenue veuve), elle se maria et elle est
morte  Paris cette anne mme 1818. Je tiens ces dtails de M. de
Talleyrand.

Achevons ce portrait commenc.

Bonaparte pousse  un tel point la personnalit qu'il n'est pas facile
de l'mouvoir sur ce qui ne le regarde point. Cependant, quelquefois, on
l'a vu comme surpris par certains mouvements de sensibilit, mais ils
taient fort passagers et finissaient toujours par lui donner de
l'humeur. Il n'est pas rare de le voir mu jusqu' rpandre quelques
larmes; il semble qu'elles soient le rsultat d'une sorte d'irritation
nerveuse dont alors elles deviennent la crise. J'ai, disait-il, des
nerfs fort intraitables, et, dans cette disposition, si mon sang ne
battait avec une continuelle lenteur, je courrais risque de devenir
fou. Je tiens, en effet, de Corvisart que ses artres donnent un peu
moins de pulsations que le terme moyen ordinaire chez les hommes.
Bonaparte n'a jamais prouv ce qu'on appelle vulgairement un
tourdissement, et il prtendait ne pouvoir attacher aucune ide  cette
expression, _la tte me tourne_.

Non seulement, par la complaisance avec laquelle il cdait  ses
premiers mouvements, il laissait chapper souvent des paroles dures et
embarrassantes pour ceux  qui elles taient adresses, mais encore il a
paru toujours trouver un secret plaisir  exciter la crainte et 
froisser les individus plus ou moins tremblants devant lui. Il pense que
l'inquitude stimule le zle; aussi a-t-il souvent vit de se montrer
content des choses et des personnes. Admirablement servi, toujours obi
 la minute, il se plaignait encore, et laissait volontairement planer
une petite terreur de dtail dans l'intrieur le plus intime de son
palais. Si l'entranement de sa conversation tablissait momentanment
une aisance modre, on s'apercevait tout  coup qu'il en craignait
l'abus, et, par un mot dur et imprieux, il remettait  sa place,
c'est--dire dans sa crainte, celui qu'il avait accueilli et encourag.
Il a l'air de har sans cesse le repos, et pour lui et pour les autres.
Quand M. de Rmusat lui avait donn quelqu'une de ces ftes magnifiques
o tous les arts taient appels pour contribuer  ses plaisirs, il ne
m'arrivait jamais de demander si l'empereur tait content, mais s'il
avait plus ou moins grond. Son service tait la chose la plus pnible
du monde; aussi lui est-il arriv de dire dans un de ces moments o la
puissance de la conviction apparemment le pressait fortement: L'homme
vraiment heureux est celui qui se cache de moi au fond d'une province,
et, quand je mourrai, l'univers fera un grand _ouf!_

J'ai dit que Bonaparte est tranger  toute gnrosit; et cependant ses
dons ont t immenses, et les rcompenses qu'il a accordes
gigantesques. Mais, quand il payait un service, il faisait trop sentir
qu'il croyait en acheter un autre, et on demeurait toujours dans une
inquitude vague sur les conditions du march. Il y avait bien aussi
quelquefois de la fantaisie dans ses largesses; aussi est-il rare que
ses bienfaits aient enchan la reconnaissance. D'ailleurs, il exigeait
que l'argent qu'il distribuait ft exactement dpens; il aimait assez
qu'on ft des dettes, parce qu'elles entretenaient la dpendance. Sa
femme lui donnait une satisfaction tendue sur cet article; il n'a
jamais voulu remettre ses affaires en ordre, afin de conserver des
occasions de l'inquiter.

 une certaine poque, il assura  M. de Rmusat un revenu considrable,
en exigeant que nous eussions ce qu'on appelle _une maison_, et que nous
runissions beaucoup d'trangers. Nous fmes trs exactement les
premires dpenses que demande un grand tablissement. Peu de temps
aprs,  de perdre ma mre, et je fus force de fermer ma
maison. L'empereur alors nous retira subitement tous ses dons, puisque,
disait-il, nous ne pouvions tenir l'engagement que nous avions pris, et
nous laissa durement dans un vritable tat de gne, que ses largesses
passagres et onreuses avaient seules caus.

Je m'arrte ici. Si j'excute le projet que j'ai form, peu  peu ma
mmoire attentivement consulte me fournira d'autres anecdotes qui
complteront cette bauche. Elle doit suffire  donner une ide du
caractre de celui auprs duquel les circonstances ont attach les plus
belles annes de ma vie.


LA MRE DE BONAPARTE.

Madame Bonaparte, la mre (Ramolini de son nom), avait pous, en 1767,
Charles Bonaparte, dont la famille tait compte, ou fut inscrite, au
rang des familles nobles de l'le de Corse. On a prtendu qu'il avait
exist une liaison entre elle et M. de Marbeuf, gouverneur de cette le,
et mme on allait jusqu' dire que Napolon en tait le fruit. Il est
bien certain qu'il a toujours eu des gards pour la famille Marbeuf.
Quoi qu'il en soit, le gouverneur fit comprendre Napolon Bonaparte dans
le nombre des enfants nobles qui devaient tre envoys de Corse en
France pour tre levs  l'cole militaire. Il fut plac  celle de
Brienne.

Les Anglais s'tant rendus matres de la Corse, en 1793, madame
Bonaparte, veuve et riche, se retira  Marseille avec ses autres
enfants. Leur ducation avait t fort nglige, et, s'il en faut croire
les souvenirs des Marseillais, les jeunes filles n'y montrrent point
qu'elles eussent t leves dans la svrit d'une morale fort
scrupuleuse. L'empereur, au reste, n'a jamais pardonn  la ville de
Marseille d'avoir t tmoin du peu d'importance que les siens y avaient
 cette poque, et des anecdotes fcheuses, imprudemment rappeles par
quelques Provenaux, ont constamment nui prs de lui aux intrts de
toute la Provence.

Madame Bonaparte, la mre, s'tablit  Paris lors de l'lvation de son
fils. Elle vivait assez  l'cart, amassant de l'argent autant qu'elle
le pouvait; elle ne se mlait nullement des affaires, n'avait ni ne
cherchait aucun crdit. Son fils lui imposait  elle comme  tout le
monde. C'est une femme d'un esprit fort mdiocre, et qui, malgr le rang
o les vnements l'ont porte, n'a pu prter  aucun loge. Depuis la
chute de son fils, elle s'est retire  Rome, o elle vit avec son
frre, le cardinal Fesch.

On assure que celui-ci, lors de la premire campagne d'Italie, se
montra fort avide de profiter des chances qui se prsentaient pour
fonder sa fortune. Il acquit, reut, ou prit mme, dit-on, une assez
grande quantit de tableaux, statues et choses prcieuses qui, depuis,
ont servi  dcorer ses diffrentes rsidences. Plus tard, devenu
archevque de Lyon et cardinal, il eut le bon esprit de se pntrer des
devoirs de ses deux dignits, et il finit par acqurir dans le clerg
une rputation assez honorable. Il rsista souvent  l'empereur, quand
ses diffrends avec le pape clatrent, et ne fut pas un des moindres
obstacles  l'excution de ses volonts, lors de l'essai maladroit que
l'on fit d'un concile  Paris. Soit par politique, soit par esprit de
religion, il apporta quelque rsistance au divorce, du moins madame
Josphine Bonaparte le croyait ainsi. J'entrerai plus tard dans quelques
dtails  ce sujet. Le cardinal a trouv, depuis sa retraite  Rome, une
protection utile et soutenue auprs du pape[13].

     [Note 13: Madame Bonaparte, ne en 1750, est morte en
     1839. Le cardinal Fesch, n  Ajaccio le 3 janvier 1763, est
     mort  Rome le 13 mai 1839. (P. R.)]


JOSEPH BONAPARTE.

Joseph, n en 1768, avec une jolie figure et un got dcid pour les
femmes, a toujours t distingu par des manires plus douces que celles
de ses frres. Mais il a comme eux la mme affectation de fausset; son
ambition, quoique moins dveloppe que celle de Napolon, s'est fait
voir aussi dans quelques circonstances; son esprit a toujours t
au-dessous des situations, difficiles  la vrit, o on l'a port. En
1805, Bonaparte voulut faire Joseph roi d'Italie, en exigeant qu'il se
dclart tranger  la succession au trne de France: il s'y refusa. Il
a toujours montr une grande tnacit  conserver ce qu'il appelait ses
droits, il se croyait appel  reposer les Franais de l'agitation o
les mettait l'activit de son frre; il entendait mieux que lui la
manire de russir par des formes affables, mais il ne savait point
inspirer de confiance. Il a de la facilit dans la vie intime; il n'a eu
d'habilet ni sur le trne de Naples, ni sur celui d'Espagne. Il est
vrai qu'il ne lui tait permis de rgner qu' la faon d'un lieutenant
de Napolon. Dans ces deux pays, il n'a inspir ni estime ni animosit
qui lui ft personnelle[14].

     [Note 14: Joseph Bonaparte est mort  Florence le 28
     juillet 1844. (P. R.).]

Sa femme, fille d'un ngociant de Marseille nomm Clary, est la plus
simple et la meilleure personne du monde. Laide, chtive, timide et
silencieuse, elle n'a jou aucun rle soit  la cour de l'empereur, soit
lorsqu'elle a successivement port deux couronnes que vraisemblablement
elle a perdues sans regrets. De cette union sont nes deux filles. Toute
cette famille est tablie maintenant dans l'Amrique septentrionale.

La soeur de madame Joseph Bonaparte avait pous le gnral Bernadotte,
aujourd'hui roi de Sude. Celle-ci, dont le caractre avait quelque
originalit, s'tant prise, avant son mariage, d'un sentiment trs vif
pour Napolon, parut en conserver toujours le souvenir. On a cru que les
restes de cette passion mal teinte furent la cause de son refus obstin
de quitter la France. Elle demeure encore  Paris dans ce moment, o
elle vit trs incognito[15].

     [Note 15: La reine de Sude est morte il y a peu
     d'annes, aprs avoir longtemps habit  Paris, rue
     d'Anjou-Saint-Honor. (P. R.)]


LUCIEN BONAPARTE.

Lucien Bonaparte a beaucoup d'esprit. Le got des arts et d'une certaine
littrature se dveloppa chez lui de bonne heure. Dput de la Corse,
quelques-uns de ses discours au conseil des Cinq-Cents furent alors
remarqus, entre autres celui qu'il pronona le 22 septembre 1798,
anniversaire de la fondation de la Rpublique. Il y proclama le voeu que
chacun des membres du conseil devait former: de conserver le dpt de la
constitution et de la libert, et profra un violent anathme contre
tout Franais qui tcherait de rtablir la royaut. Le gnral Jourdan,
exprimant alors quelques craintes relatives aux bruits qui circulaient
d'un bouleversement prochain dont les conseils taient menacs, Lucien
rappela qu'il existait un dcret qui prononait _la mise hors la loi_ de
quiconque oserait porter atteinte  l'inviolabilit de la reprsentation
nationale. Toutefois il est plus que probable que, d'accord avec son
frre, il surveillait dj le moment o ils pourraient tous deux jeter
les fondements de l'lvation de leur famille. Il y avait pourtant
quelques ides constitutionnelles dans la tte de Lucien, et peut-tre
que, s'il et conserv de l'influence sur son frre, il et mis des
obstacles  l'accroissement indfini de son pouvoir arbitraire.
Cependant il parvint  lui faire arriver jusqu'en gypte des nouvelles
de la situation des choses en France, pressa ainsi son retour, et l'aida
ensuite fortement, comme chacun sait, dans la rvolution du 18 brumaire
1799.

Depuis cette poque, Lucien fut d'abord ministre de l'intrieur, puis
ambassadeur en Espagne, et devint partout un objet d'ombrage pour le
premier consul. Bonaparte n'aimait gure le souvenir des services qu'on
lui avait rendus, et Lucien avait coutume de les rappeler avec humeur
dans leurs frquentes altercations.

Durant son sjour en Espagne, il se lia intimement avec le prince de la
Paix, et contribua au trait de Badajoz[16], qui, pour cette fois, sauva
le Portugal de l'invasion. Il reut en rcompense des sommes
considrables, soit en argent, soit en diamants, que l'on a portes
jusqu' cinq cents millions. Il eut aussi  cette poque le projet de
marier Bonaparte  une infante d'Espagne; mais celui-ci, soit par
affection pour sa femme, soit dans la crainte de se rendre suspect aux
rpublicains qu'il mnageait encore, repoussa l'ide de ce mariage qu'on
et conclu au moyen du prince de la Paix.

     [Note 16: Le 6 juin 1801. (P. R.)]

En 1790, Lucien, garde-magasin des subsistances militaires prs de
Toulon, avait pous la fille d'un aubergiste qui lui donna deux filles
et mourut au bout de quelques annes. L'ane de ses deux filles fut
rappele en France plus tard par l'empereur qui, lorsqu'il vit ses
affaires se gter en Espagne, eut envie de traiter de la paix avec le
prince des Asturies, et de lui faire pouser cette fille de Lucien. Mais
cette jeune personne, loge chez sa grand'mre, crivit trop franchement
 son pre les impressions qu'elle recevait  la cour de son oncle; elle
se moqua des personnages les plus importants, et ses lettres ayant t
ouvertes, elles irritrent l'empereur, qui la renvoya en Italie.

En 1803, Lucien, veuf, et livr  une vie de galanterie qui pourrait
mme recevoir un autre nom, devint tout  coup amoureux de madame
Jouberthon, femme d'un agent de change qu'on envoya  Saint-Domingue, o
il mourut. Cette femme, belle et adroite, parvint  se faire pouser,
malgr l'opposition du premier consul. La msintelligence des deux
frres clata  ce dernier vnement, et Lucien quitta la France au
printemps de 1804, et s'tablit  Rome.

On a su comment, depuis, il s'attacha aux intrts du pape et sut
adroitement s'assurer sa protection; si bien qu'aujourd'hui mme encore,
aprs avoir t rappel ici lors de la funeste entreprise de 1815, aprs
le second retour du roi, il put encore retourner dans les tats romains,
et vivre tranquille avec la portion de sa famille qui s'y est retire.
Lucien est n en 1775[17].

     [Note 17: Lucien Bonaparte est mort  Viterbe le 29 juin
     1840. (P. R.)]


LOUIS BONAPARTE.

Louis Bonaparte, n en 1778, est un homme sur lequel les opinions ont
t fort diverses. Une certaine hypocrisie de quelques vertus, des
moeurs plus rgulires que celles de sa famille, des opinions bizarres,
appuyes plutt cependant sur des thories hasardes que sur des
principes solides, ont abus beaucoup de monde, et spar sa rputation
de celle de ses frres.

Avec beaucoup moins d'esprit que Napolon et Lucien, il a pourtant
quelque chose de romanesque dans l'imagination qu'il a su allier  une
complte scheresse de coeur. Les habitudes d'une mauvaise sant ont
fltri sa jeunesse et ajout  la tristesse cre de son caractre. Je ne
sais si livr  lui-mme, cette ambition si naturelle  toute sa famille
se ft aussi dveloppe en lui, mais il a montr dans plusieurs
occasions qu'il croyait devoir profiter des chances que les
circonstances lui ont offertes.

On lui a su gr d'avoir voulu gouverner la Hollande dans les intrts de
ce pays, au mpris des volonts de son frre, et son abdication, cause
par un caprice plutt que par un sentiment gnreux, lui a cependant
fait honneur. Elle est au fond la meilleure action de sa vie.

Louis Bonaparte est essentiellement goste et dfiant. La suite de ces
Mmoires servira  le faire mieux connatre. Bonaparte disait un jour de
lui: Ses feintes vertus me donnent autant d'embarras que les vices de
Lucien. Il s'est retir  Rome depuis la chute de sa famille.


MADAME JOSPHINE BONAPARTE ET SA FAMILLE.

Le marquis de Beauharnais, pre du gnral premier poux de madame
Bonaparte, avait t employ militairement  la Martinique. Il s'y
attacha  une tante de cette mme madame Bonaparte avec laquelle il
revint en France et qu'il pousa dans sa vieillesse. Cette tante fit
venir en France sa nice, Josphine de la Pagerie. Elle la fit lever,
et profita de l'ascendant qu'elle avait sur un vieux mari pour la marier
 l'ge de quinze ans au jeune Beauharnais son beau-fils. Celui-ci se
maria malgr lui; cependant il est  croire qu' une certaine poque il
conut quelque attachement pour sa femme, car j'ai lu de lui des lettres
fort tendres, qu'il avait crites lorsqu'il tait en garnison, et
qu'elle conservait avec soin.

De ce mariage naquirent Eugne et Hortense. Quand la Rvolution
commena, je crois que l'intimit de ce mariage tait refroidie. Dans le
commencement de la Terreur, M. de Beauharnais commandait encore les
armes franaises, et n'avait plus gure de relations avec sa femme.

J'ignore quelles circonstances la lirent avec certains dputs de la
Convention, mais elle avait quelque crdit sur eux, et, comme elle tait
bonne et obligeante, elle s'employait  rendre autant de services qu'il
lui tait possible. Ds lors, sa rputation de conduite tait fort
compromise; mais celle de sa bont, de la grce et de la douceur de ses
manires ne se contestait point. Elle fut plus d'une fois utile  mon
pre, auprs de Barrre et de Tallien, et ce fut ce qui mit ma mre en
relation avec elle. En 1793, un hasard la plaa dans un village des
environs de Paris o, comme elle, nous passmes l't. Ce voisinage de
campagne amena quelque intimit. Je me souviens encore que la jeune
Hortense, moins ge que moi de trois ou quatre ans, venait me rendre
visite dans ma chambre, et, s'amusant  faire l'inventaire de quelques
petits bijoux que je possdais, me tmoignait souvent que toute son
ambition pour l'avenir se bornerait  tre matresse d'un pareil trsor.
Cette malheureuse femme a t depuis surcharge de bijoux et de
diamants, et combien n'a-t-elle pas gmi sous le poids du brillant
diadme qui semblait l'craser!

Dans ces temps o chacun fut forc de chercher une retraite pour
chapper  la perscution qui poursuivit toutes les classes de la
socit, nous perdmes de vue madame de Beauharnais. Son mari, tant
devenu suspect aux jacobins, fut amen dans les prisons de Paris, et
condamn  mort par le tribunal rvolutionnaire. Incarcre aussi, elle
chappa cependant  la hache qui frappait tout le monde sans aucune
distinction. Lie avec la belle madame Tallien, elle fut introduite dans
la socit du Directoire et protge particulirement par Barras. Madame
de Beauharnais avait peu de fortune, et son got pour la parure et le
luxe la rendit dpendante de ceux qui pouvaient l'aider  le satisfaire;
sans tre prcisment jolie, toute sa personne possdait un charme
particulier. Il y avait de la finesse et de l'accord dans ses traits;
son regard tait doux; sa bouche, fort petite, cachait habilement de
mauvaises dents; son teint, un peu brun, se dissimulait  l'aide du
rouge et du blanc qu'elle employait habilement; sa taille tait
parfaite, tous ses membres souples et dlicats; le moindre de ses
mouvements tait ais et lgant; on n'et jamais mieux appliqu qu'
elle ce vers de la Fontaine:

        Et la grce plus belle encor que la beaut.

Elle se mettait avec un got extrme, embellissait ce qu'elle portait;
et, avec ces avantages et la recherche constante de sa parure, elle a
toujours trouv le moyen de n'tre point efface par la beaut et la
jeunesse d'un si grand nombre de femmes dont elle s'est entoure.

 tous ces avantages, j'ai dj dit qu'elle joignait une extrme bont;
de plus, une galit d'humeur remarquable, beaucoup de bienveillance, et
de la facilit pour oublier le mal qu'on avait voulu lui faire.

Ce n'tait point une personne d'un esprit transcendant. Crole et
coquette, son ducation avait t assez nglige; mais elle sentait ce
qui lui manquait, et ne compromettait point sa conversation. Elle
possdait un tact naturel assez fin, elle trouvait aisment  dire les
choses qui plaisent; sa mmoire tait obligeante, c'est une qualit
utile pour ceux qui sont placs dans les hauts rangs. Malheureusement,
elle manquait de gravit dans les sentiments, et d'lvation d'me. Elle
a prfr exercer sur son mari le charme de ses agrments  l'empire de
quelques vertus. Elle a pouss pour lui la complaisance  l'excs, et
n'assurait son crdit que par des facilits qui contribuaient peut-tre
 fortifier cette sorte de mpris que les femmes lui inspiraient. Elle
et pu lui donner parfois d'utiles leons; mais elle le craignait, et
recevait au contraire de lui la plupart de ses impressions. D'ailleurs,
lgre, mobile, facile  mouvoir et  calmer, incapable d'une motion
prolonge, d'une attention soutenue, d'une rflexion srieuse, si la
grandeur ne lui tourna pas la tte, elle ne l'instruisit pas non plus.
Le penchant de son caractre la portait  consoler les malheureux; mais
elle ne sut porter ses regards que sur des peines partielles, et ne
pensa point aux maux de la France. Le gnie de Bonaparte d'ailleurs lui
imposait; elle ne le jugeait que dans ce qui la regardait
personnellement, et, sur tout le reste, respectait ce qu'il avait appel
lui-mme l'entranement de sa destine. Il eut sur elle quelques
influences funestes; car il lui inspira le mpris d'une certaine morale,
une assez grande dfiance, et l'habitude du mensonge que tous deux
employaient habilement tour  tour.

On a dit qu'elle avait t le prix du commandement de l'arme d'Italie;
elle m'a assur qu' cette poque Bonaparte tait rellement amoureux
d'elle. Elle hsita entre lui, le gnral Hoche et M. de Caulaincourt,
qui l'aimaient aussi. L'ascendant de Bonaparte l'emporta. Je sais que ma
mre, retire alors  la campagne, s'tonna dans sa retraite que la
veuve de M. de Beauharnais et pous un homme si peu connu.

Quand je l'interrogeais sur les manires d'tre de Bonaparte dans sa
jeunesse, elle me contait qu'il tait alors rveur, silencieux,
embarrass avec les femmes, mais passionn et entranant, quoique assez
trange dans toute sa personne. Elle accusait fort le voyage d'gypte
d'avoir chang son humeur, et dvelopp ce despotisme journalier dont
elle a tant souffert depuis.

J'ai vu des lettres de Napolon  madame Bonaparte, lors de la premire
campagne d'Italie. Elle l'y avait suivi; mais quelquefois il la laissait
sur les derrires de l'arme, jusqu' ce que la sret du chemin et t
assure par la victoire. Ces lettres sont trs singulires: une criture
presque indchiffrable, une orthographe fautive, un style bizarre et
confus. Mais il y rgne un ton si passionn, on y trouve des sentiments
si forts, des expressions si animes et en mme temps si potiques, un
amour si  part de tous les amours, qu'il n'y a point de femme qui ne
mt du prix  avoir reu de pareilles lettres. Elles formaient un
contraste piquant avec la bonne grce lgante et mesure de celles de
M. de Beauharnais. D'ailleurs, quelle circonstance pour une femme que de
se trouver (dans un temps o la politique dcidait des actions des
hommes) comme un des mobiles de la marche triomphante de toute une
arme!  la veille d'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte
crivait: Me voici loin de toi! Il semble que je sois tomb dans les
plus paisses tnbres; j'ai besoin des funestes clarts de ces foudres
que nous allons lancer sur nos ennemis, pour sortir de cette obscurit
o m'a jet ton absence. Josphine, tu pleurais quand je t'ai quitte.
Tu pleurais!  cette ide, tout mon tre frmit; va, calme-toi; Wurmser
payera cher les larmes que je t'ai vue rpandre. Et, le lendemain,
Wurmser tait battu.

L'enthousiasme avec lequel le gnral Bonaparte fut reu dans cette
belle Italie, la magnificence des ftes, l'clat des victoires, la
richesse des trsors que chaque officier y put acqurir, le luxe sans
mesure qui en fut la suite, accoutumrent ds lors madame Bonaparte 
toutes les pompes dont elle a t environne, et, de son aveu, rien n'a
pu galer pour elle les impressions qu'elle reut  cette poque, o
l'amour venait, ou semblait venir dposer journellement  ses pieds, une
conqute de plus sur un peuple enivr de son vainqueur. Cependant on
peut conclure de ces lettres mmes que, malgr ce prestige de gloire et
d'amour, madame Bonaparte, dans cette vie de triomphes, de victoires et
de licence, donna quelquefois des inquitudes  cet poux vainqueur.
Elles dclent les agitations d'une jalousie tantt sombre, tantt
menaante. Alors on y trouve des rflexions mlancoliques, une sorte de
dgot des illusions si passagres de la vie. Peut-tre que ces
mcomptes qui froissrent les premiers sentiments un peu vifs que
Bonaparte se ft encore avis d'prouver, eurent sur lui quelque
influence qui parvint  le desscher peu  peu. Peut-tre qu'il et valu
davantage s'il et t plus et surtout mieux aim.

Lorsque, au retour de cette brillante campagne, le gnral vainqueur fut
oblig de s'exiler en gypte, pour chapper  l'inquitude du
Directoire, la situation de madame Bonaparte devint prcaire et
difficile. Son poux emportait contre elle des soupons aliments par
Joseph et Lucien, qui craignaient l'empire que sa femme pouvait
prendre. Madame Bonaparte, isole, prive de son fils, qui avait suivi
Bonaparte, entrane par ses gots  des dpenses dsordonnes,
tourmente par des dettes, se rapprocha de Barras au moyen de madame
Tallien, son amie, et chercha des appuis auprs des directeurs, et de
Rewbel surtout. Bonaparte lui avait enjoint, en partant, d'acheter une
terre; le voisinage de Saint-Germain, o on levait sa fille, la
dtermina pour la Malmaison. Ce fut l que nous la retrouvmes, parce
que nous habitions pour quelques mois le chteau de l'un de nos
amis[18], situ  peu de distance de celui qu'elle venait d'acqurir.
Madame Bonaparte, naturellement expansive et mme souvent un peu
indiscrte, n'eut pas plus tt retrouv ma mre, qu'elle lui livra un
grand nombre de confidences sur son poux absent, sur ses beaux-frres,
enfin sur tout un monde qui nous tait absolument tranger. On croyait
presque Bonaparte perdu pour la France; on ngligeait sa femme; ma mre
eut piti d'elle, nous lui donnmes quelques soins, elle n'en a jamais
perdu le souvenir.  cette poque, j'avais dix-sept ans, et j'tais
marie depuis un an.

     [Note 18: Madame de Vergennes tait trs lie avec M.
     Chanorier, qui habitait  Croissy sur les bords de la Seine,
     homme riche et intelligent qui a introduit en France un des
     premiers troupeaux de moutons mrinos. C'est de l qu'elle
     fit, avec ses filles, quelques visites de voisinage  la
     Malmaison, et renoua avec madame Bonaparte sa liaison avec
     madame de Beauharnais. (P. R.)]

Ce fut  la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette prodigieuse
quantit de perles, de diamants et de cames qui composaient ds lors
son crin, digne dj de figurer dans les contes des _Mille et une
Nuits_, et qui pourtant devait tant s'augmenter depuis. L'Italie,
envahie et reconnaissante, avait concouru  toutes ces richesses, et
particulirement le pape, touch des gards que lui tmoigna le
vainqueur, en se refusant au plaisir de planter ses drapeaux sur les
murs de Rome. Les salons de la Malmaison taient somptueusement dcors
de tableaux, de statues, de mosaques, dpouilles de l'Italie, et chacun
des gnraux qui figurrent dans cette campagne pouvait taler un pareil
butin.

 ct de toutes ces richesses, madame Bonaparte manquait souvent des
moyens de payer ses moindres dpenses, et, pour se tirer d'affaire, elle
cherchait  vendre le crdit qu'elle avait sur les gens puissants de
cette poque, et se compromettait par d'imprudentes relations. Ronge
de soucis, plus mal que jamais avec ses beaux-frres, ne prtant que
trop  leurs accusations contre elle, ne comptant plus sur le retour de
son poux, elle fut tente de donner sa fille au fils du directeur
Rewbel; mais cette jeune personne n'y voulut point consentir, et, par sa
rsistance, rompit un projet dont l'excution et sans doute dplu
fortement  Bonaparte.

Cependant, tout  coup, le bruit de son arrive  Frjus se rpand. Il
revient l'me bourrele des rapports que Lucien lui a faits dans ses
lettres. Sa femme, ds qu'elle apprend son dbarquement, prend la poste
pour le joindre; elle le manque, retourne sur ses pas et revient dans sa
maison de la rue Chantereine, quelques heures aprs lui. Elle descend de
voiture avec empressement, suivie de sa fille et de son fils, qu'elle a
retrouv; elle monte l'escalier qui conduit  sa chambre; mais quelle
est sa surprise d'en voir la porte ferme! Elle appelle Bonaparte, le
presse d'ouvrir; il lui rpond au travers de cette porte qu'elle ne
s'ouvrira plus pour elle. Alors elle pleure, tombe  genoux, supplie en
son nom et en celui de ses deux enfants; mais tout garde un profond
silence autour d'elle, et plusieurs heures de la nuit se passent dans
cette terrible anxit. Enfin, vaincu par ses cris et sa persvrance,
vers quatre heures du matin, Bonaparte ouvre cette porte, et parat, je
le tiens de madame Bonaparte elle-mme, avec un visage svre, et qui
montrait cependant qu'il avait beaucoup pleur. Il lui reproche
amrement sa conduite, son oubli, tous les torts rels ou invents dont
Lucien avait surcharg ses rcits, et finit par annoncer une sparation
ternelle. Puis, se retournant vers Eugne de Beauharnais, qui pouvait
bien avoir vingt ans  cette poque: Quant  vous, lui dit-il, vous ne
porterez point le poids des torts de votre mre. Vous serez toujours mon
fils, je vous garderai prs de moi.--Non, mon gnral, rpond Eugne, je
dois partager la triste fortune de ma mre, et, ds ce moment, je vous
fais mes adieux.

Ces paroles commencrent  branler la fermet de Bonaparte; il ouvrit
ses bras  Eugne en pleurant; sa femme et Hortense embrassaient ses
genoux, et peu aprs tout fut pardonn. Dans l'explication, madame
Bonaparte parvint  se justifier des accusations envenimes de son
beau-frre, et Bonaparte, voulant alors la venger, envoya chercher
Lucien ds sept heures du matin; et, sans l'avoir prvenu, il ordonna
qu'il ft introduit dans la chambre o les deux poux, entirement
raccommods, occupaient dans ce moment le mme lit.

Depuis ce temps, Bonaparte exigea que sa femme rompt avec madame
Tallien et toute la socit directoriale. Le 18 brumaire dtruisit
encore mieux ces relations. Elle m'a racont que, la veille de cette
journe importante, elle avait vu avec surprise Bonaparte charger deux
pistolets et les mettre auprs de son lit. Sur ses questions, il lui
rpondit qu'il pouvait arriver dans la nuit tel vnement qui rendt
cette prcaution ncessaire, et, aprs cette seule parole, il se coucha
et s'endormit profondment jusqu'au lendemain matin.

Parvenu au consulat, il tira un grand parti des qualits douces et
gracieuses de sa femme, pour attirer  sa cour ceux que sa rudesse
naturelle aurait effarouchs; il lui laissa le soin du retour des
migrs. Presque toutes les radiations passrent par les mains de madame
Bonaparte; elle fut le premier lien qui rapprocha la noblesse franaise
du gouvernement consulaire. Nous le verrons avec plus de dtail dans
plusieurs chapitres de ces Mmoires.

Eugne de Beauharnais, n en 1780, a travers toutes les phases d'une
vie tantt orageuse et tantt brillante, en ne cessant de conserver des
droits  l'estime gnrale. Sa conduite prouva que c'est moins l'tendue
de l'esprit qui donne de l'aplomb aux actions et qui les coordonne entre
elles, qu'un certain accord dans les qualits du caractre. Le prince
Eugne, tantt  l'arme prs de son pre, tantt dans l'intrieur oisif
et lgant de sa mre, n'a,  vrai dire, t lev nulle part; son
instinct naturel qui le porte vers ce qui est droit, l'cole de
Bonaparte qui le faonna sans l'garer, les leons des vnements, voil
ce qui le forma. Madame Bonaparte tait incapable de donner un conseil
fort; aussi son fils, qui l'aimait beaucoup, s'aperut de bonne heure
qu'il ne devait jamais la consulter. Il y a des caractres qui vont
naturellement  la raison.

La figure du prince Eugne ne manque point d'agrments. Sa tournure a de
l'lgance; trs adroit dans tous les exercices du corps, il tient de
son pre cette bonne grce de l'ancien gentilhomme franais dont M. de
Beauharnais a pu lui donner les premires leons. Il joint  cet
avantage de la simplicit et de la bonhomie; il n'a ni vanit ni
prsomption; il est sincre sans indiscrtion, silencieux quand il le
faut; il a peu d'esprit naturel, son imagination est tnue, et son coeur
a quelque scheresse. Il a toujours montr une grande soumission  son
beau-pre, et quoiqu'il l'apprcit fort bien, et qu'il ft sans
illusion sur son compte, jamais il n'hsita  lui garder, mme contre
ses propres intrts, une fidlit religieuse. On ne lui surprit en
aucune occasion la moindre marque de mcontentement, soit lorsque
l'empereur, comblant d'honneurs sa propre famille, semblait l'oublier
comme  dessein, soit lorsqu'il rpudiait sa mre.  l'poque du
divorce, Eugne eut une attitude fort noble.

Eugne, colonel d'un rgiment, se fit aimer de ses soldats. En Italie,
aux armes, on le distingua partout. Les souverains de l'Europe
l'estiment, et tout le monde a vu avec plaisir que sa fortune avait
survcu  celle de sa famille.

Il a eu le bonheur d'pouser une princesse charmante qui n'a pas cess
de l'adorer, et qu'il a rendue heureuse. Il possde parfaitement toutes
les qualits qui font le bonheur de la vie intime: de l'galit dans
l'humeur, de la douceur, une gaiet naturelle qui survit  tout.
Peut-tre est-ce bien un peu parce qu'il ne s'meut profondment de
rien; mais, quand cette sorte d'indiffrence pour tout ce qui intresse
les autres se retrouve encore dans les tribulations qui nous sont
personnelles, on peut bien prtendre  ce qu'elle soit dcore du nom de
philosophie.

La soeur du prince Eugne, plus jeune que lui de trois ans (ne en
1783), a t, je crois, la plus malheureuse personne de ce temps et la
moins faite pour l'tre. Indignement calomnie par la haine des
Bonapartes, enveloppe dans les accusations que le public se plaisait 
intenter contre tout ce qui tenait  cette famille, elle ne s'est pas
trouve assez forte pour lutter avec avantage, et rsister  l'effet des
mensonges qui ont fltri sa vie[19].

     [Note 19: On sera peut-tre surpris en lisant dans ces
     Mmoires les pages relatives  la reine Hortense. Ma
     grand'mre a vcu et est morte dans la conviction qu'en
     parlant ainsi, elle rendait hommage  la vrit. L'opinion
     contraire a pourtant prvalu, et semble consacre par son
     fils l'empereur Napolon III, qui a rendu de grands honneurs
      M. le duc de Morny. Il est possible, comme il arrive
     souvent, que tout soit vrai suivant les poques. Dans la
     jeunesse, l'innocence et la douleur, un peu plus tard, la
     consolation. Il n'est pas ncessaire de dire que je ne
     modifie pas le texte des Mmoires, tels qu'ils sont crits de
     la main mme de l'auteur. J'ai cru seulement devoir, et dans
     cet avant-propos et dans quelques chapitres, retrancher des
     observations d'une nature toute contraire sur quelques femmes
     de la cour. Mon pre tenait  ce que le texte des Mmoires de
     sa mre ft absolument respect. Il m'a paru cependant que,
     sur ce point, je devais manquer au devoir d'un diteur
     austre. Les habitudes, les gots, les convenances se
     modifient avec le temps, et ce qu'il semblait trs naturel
     d'crire  une femme d'esprit et de bonne compagnie, pourrait
     causer aujourd'hui une sorte de scandale. Elle pensait bien
     que son ouvrage serait imprim, mon pre n'a jamais t
     maintenu dans sa rserve par ce trait qui nous parat
     scabreux. Et pourtant j'ai cru remarquer que quelques
     lecteurs taient choqus par des dtails que l'on trouvait
     autrefois aussi naturels  crire qu' savoir. Y a-t-il l
     quelque habitude d'ancien rgime, ou notre temps est-il
     devenu plus prude? On ne le croirait gure  lire les romans
     et les journaux. Mais peut-tre la licence des productions
     lgres nous a-t-elle rendus plus svres pour les oeuvres
     srieuses. J'ai d respecter cette disposition, et ne pas
     user de tous les privilges de l'historien. (P. R.)]

Madame Louis Bonaparte n'a pas, non plus que sa mre et son frre, un
esprit remarquable; mais, comme eux, elle possde un tact droit, et son
me a quelque chose de plus lev, ou, si l'on veut, de plus exalt que
la leur. Livre  elle-mme dans sa jeunesse, elle chappa aux exemples
dangereux dont elle tait entoure. Dans la pension lgante de madame
Campan, elle acquit plus de talents que d'instruction. Dans sa jeunesse,
une grande fracheur, des cheveux d'une couleur charmante, une fort
belle taille la rendaient agrable; ses dents se sont gtes de bonne
heure, et la maladie et les chagrins ont altr ses traits.

Son penchant naturel la porte vers la vertu; mais, absolument ignorante
du monde, trop trangre  cette partie de la morale qui s'applique aux
usages de la socit, pure et sage pour elle-mme seulement, livre
presque entirement  des opinions idales prises dans une sphre
qu'elle s'est cre, elle n'a pas su rattacher sa vie  ces convenances
sociales qui ne prservent pas la vertu des femmes, mais qui,
lorsqu'elles sont accuses, leur procurent un appui dont on ne peut
gure se passer dans le monde, et que l'approbation de la conscience ne
remplace pas; car, au milieu des hommes, il ne suffit pas de se bien
conduire pour paratre vertueuse, il faut encore se conduire dans les
rgles qu'ils ont imposes. Madame Louis, aux prises avec des situations
difficiles, s'est toujours trouve sans guide; elle jugeait parfaitement
sa mre, et n'osait avoir confiance en elle. Svre dans les principes
qu'elle s'tait faits, ou, si l'on veut, dans les sentiments que lui
crait son imagination, elle fut d'abord trs surprise des carts
qu'elle dcouvrit chez les femmes dont elle tait environne, et plus
surprise encore que ces mmes carts ne fussent pas toujours la suite
des tendresses du coeur. Dpendante par son mariage du plus tyran des
maris, victime rsigne et dcourage d'une perscution continuelle et
outrageante, son me se fltrit sous le poids de ses peines; elle s'y
abandonna sans oser se plaindre, et il fallut qu'elle ft sur le point
d'en mourir, pour qu'on les devint. J'ai vu madame Louis Bonaparte de
trs prs, j'ai fini par connatre tous les secrets de son intrieur, et
elle m'a toujours apparu la plus pure comme la plus infortune des
femmes.

La seule consolation qui lui ait t accorde fut dans la tendre amiti
qu'elle a pour son frre. Elle jouissait de son bonheur, de ses succs,
de son aimable humeur. Combien de fois lui ai-je entendu dire ces
touchantes paroles: Je ne vis que de la vie d'Eugne.

Elle refusa le fils de Rewbel, et ce refus raisonnable fut le rsultat
d'une des erreurs de son imagination, qui rva ds sa premire jeunesse
qu'une femme qui voulait tre sage et heureuse ne pouvait pouser que
l'homme qu'elle aimerait passionnment. Un peu plus tard, elle rsista
encore  sa mre, qui voulait la marier au comte de Mun, aujourd'hui
pair de France.

M. de Mun avait migr, madame Bonaparte venait d'obtenir sa radiation;
il retrouvait une fortune considrable, et demandait en mariage
mademoiselle de Beauharnais. Bonaparte, alors premier consul, avait peu
de penchant vers cette union; cependant madame Bonaparte l'et emport,
sans la rsistance opinitre de sa fille. On s'avisa de dire devant
celle-ci que M. de Mun avait t amoureux en Allemagne de madame de
Stal; cette femme clbre apparaissait  l'imagination de cette jeune
fille comme une sorte de monstre bizarre. M. de Mun lui devint odieux,
et manqua cette grande fortune et la chute clatante qui et suivi.
C'est un assez trange accident de la destine que d'avoir failli tre
prince, peut-tre roi, et ensuite roi dtrn.

Peu de temps aprs, Duroc, alors aide de camp du consul, et dj
distingu par lui, devint amoureux d'Hortense. Elle y fut sensible, et
crut avoir trouv cette moiti d'elle-mme qu'elle cherchait. Bonaparte
se montra favorable  leur union, mais madame Bonaparte  son tour fut
inflexible: Il faut, disait-elle, que ma fille pouse un gentilhomme ou
un Bonaparte. On pensa alors  Louis. Il n'avait aucun got pour
Hortense, il dtestait les Beauharnais, et mprisait souverainement sa
belle-soeur; mais, comme il tait silencieux, on le crut doux; comme il
se montrait svre, on ne douta point qu'il ne ft honnte homme. Madame
Louis m'a dit, depuis, qu' la nouvelle de cet arrangement, elle prouva
une douleur violente; non seulement on lui dfendait de penser  l'homme
qu'elle aimait, mais on allait la donner  un autre qui lui inspirait
une dfiance secrte. Cependant ce mariage convenait  sa mre; il
devait resserrer utilement les liens de famille; il pouvait servir 
l'avancement de son frre; elle s'y dvoua en victime, soumise, et mme
elle fit plus. Son imagination s'exaltant sur les devoirs qui lui
taient imposs, elle se prescrivit les sacrifices les plus minutieux 
l'gard d'un mari qu'elle avait le malheur de ne pas aimer. Trop vraie,
et d'ailleurs trop peu communicative pour feindre des sentiments qu'elle
n'prouvait pas, elle fut parfaitement douce, soumise, pleine de
dfrence, et plus attentive  lui plaire peut-tre, que si elle l'et
aim. Louis Bonaparte, dfiant et faux, prit pour l'affectation de la
coquetterie les attentions de sa femme. Elle s'exerce sur moi d'abord,
disait-il, pour me tromper. Il crut que cette conduite, suivie avec
une exagration de vertu et une vivacit de dvouement que la prudence
ne modrait pas, tait dirige par les conseils d'une mre exprimente;
il repoussa les soins qu'on voulait lui rendre, et se montra plus d'une
fois dur et mprisant. Il fit plus: il se permit d'clairer madame Louis
sur toutes les faiblesses qu'on prtait  sa mre; et, aprs avoir
pouss ce rcit aussi loin qu'il pouvait aller, il signifia qu'il
voulait que toutes les confidences fussent supprimes entre sa femme et
une pareille mre. Il ajouta encore: Vous tes  prsent une Bonaparte;
nos intrts doivent tre les vtres, ceux de votre famille ne vous
regardent plus. Enfin il accompagna cette dclaration de menaces
insultantes, appuyes sur l'opinion mprisante qu'il avait des femmes;
il annona toutes les prcautions qu'il tait dtermin  prendre pour
chapper au sort commun, disait-il,  tous les maris, et dclara qu'il
ne serait dupe ni des entreprises qu'on tenterait pour lui chapper, ni
des ruses d'une feinte douceur qui essayerait de le gagner.

Qu'on se reprsente l'effet d'un pareil discours sur une jeune femme
toute nourrie d'illusions, claire malgr elle sur les mcomptes
qu'elle n'avait point prvus! Elle se montra cependant pouse
obissante, et, pendant plusieurs annes, sa tristesse et l'altration
de sa sant trahirent seules ses souffrances. Son poux, sec et
capricieux, personnel comme tous les Bonapartes, rong et aigri de plus
par un mal cre et grave, qui, ds l'gypte, avait corrompu sa jeunesse,
ne mit aucune mesure  ses exigences. Comme il craignait son frre, et
qu'il voulait cependant tenir sa femme loin de Saint-Cloud, il ordonna
qu'elle s'attribut la volont de n'y point paratre souvent, de n'y
demeurer jamais la nuit, quelques instances que lui ft sa mre. Madame
Louis devint grosse trs peu de temps aprs son mariage; les Bonapartes,
et surtout madame Murat, qui avaient vu cet hymen avec humeur, parce
que, Joseph n'ayant que des filles, on prvoyait que le premier garon
de Louis, petit-fils en mme temps de madame Bonaparte, serait l'objet
d'un grand intrt, les Bonapartes rpandirent le bruit outrageant que
cette grossesse tait le rsultat d'une liaison intime du premier consul
avec sa belle-fille, favorise par la mre elle-mme. Le public
accueillit volontiers ce soupon. Madame Murat en fit part  Louis,
qui, soit qu'il l'adoptt ou non, s'en servit pour augmenter et
justifier ses surveillances. Le rcit de sa tyrannie envers sa femme
m'entranerait trop loin en ce moment, j'y reviendrai plus tard.
Espionnage prescrit aux valets, ouverture des moindres lettres, dfense
de toute liaison, jalousie contre Eugne lui-mme, scnes violentes
renouveles sans cesse, rien ne fut pargn. Le premier consul s'aperut
facilement de cette msintelligence; mais il sut gr  madame Louis de
son silence, qui le mettait  l'aise, et lui permettait de ne point
prendre parti. Lui qui n'estimait gure les femmes, il a toujours fait
profession de vnration pour Hortense, et la manire dont il parlait
d'elle et dont il agissait envers elle dment bien formellement les
accusations dont elle a t l'objet. Devant elle, ses paroles taient
toujours plus mesures et plus dcentes. Il l'appelait souvent comme
juge entre sa femme et lui; et recevait d'elle des leons qu'il n'et
pas coutes patiemment d'une autre. Hortense, disait-il quelquefois,
me force de croire  la vertu.




LIVRE PREMIER




CHAPITRE PREMIER.

(1802-1803.)


Dtails de famille.--Ma premire soire  Saint-Cloud.--Le gnral
Moreau.--M. de Rmusat est nomm prfet du palais, et je deviens dame du
palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de
Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et
Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte.


Malgr la date de l'anne o j'entreprends ce rcit[20], je ne
chercherai point  excuser les motifs qui portrent mon mari 
s'attacher  la personne de Bonaparte; mais je les expliquerai
simplement. En politique, les justifications ne valent rien. Un certain
nombre de personnes revenues seulement depuis trois ans, ou n'ayant pris
part aux affaires publiques que depuis cette poque, ont jet une sorte
d'anathme sur ceux de nos concitoyens qui, pendant ces dernires vingt
annes, ne se sont point tenus compltement  l'cart des vnements.
Quand on leur dit qu'on ne juge pas s'ils ont eu raison ou tort dans
leur sommeil prolong, et qu'on leur demande de demeurer aussi neutres
sur une pareille question, ils repoussent cet accommodement de toute la
puissance des avantages de leur situation prsente; ils lancent le blme
sans aucune gnrosit, car il n'y a nul risque  proclamer aujourd'hui
les devoirs sur lesquels ils s'appuient. Et cependant, en rvolution,
qui peut se flatter d'avoir toujours suivi la voie droite? Qui d'entre
nous ne doit pas rapporter  diffrentes circonstances une part de sa
conduite? Qui, enfin, jettera la premire pierre, sans craindre de la
voir retomber du mme lan sur le bras qui l'aurait lance? Plus ou
moins froisss des coups dont ils se frappent, les citoyens d'un mme
pays devraient mieux s'pargner entre eux, ils sont plus solidaires les
uns envers les autres qu'ils ne pensent, et, lorsqu'un Franais poursuit
sans piti un autre Franais, qu'il y prenne garde, presque toujours il
prte  l'tranger qui les juge des armes contre tous les deux.

     [Note 20: 1818. (P. R.)]

Au reste, ce n'est point un des moindres malheurs des temps de troubles,
entre gens du mme pays, que cette amre critique de l'esprit de parti
qui produit une dfiance invitable, et peut-tre le mpris de ce qu'on
appelle _opinion publique_. Le choc des passions permet alors  chacun
de la dnier. Cependant les hommes vivent pour la plupart tellement en
dehors d'eux-mmes, qu'ils ont peu d'occasions de consulter leur
conscience. Dans les sicles paisibles, pour les actions ordinaires et
communes, les jugements du monde la remplacent assez bien; mais le moyen
de s'y soumettre quand on les voit incessamment prts  frapper de mort
qui voudrait les consulter? Le plus sr est donc de s'en tenir  cette
conscience qu'on n'interroge jamais impunment. Celle de mon mari, la
mienne, ne nous reprochent rien. La perte entire de sa fortune,
l'exprience des faits, la marche des vnements, le dsir modr et
permis du bien-tre, portrent M. de Rmusat  chercher, en 1802, une
place, quelle qu'elle ft. Alors jouir du repos que Bonaparte donnait 
la France, et se fier aux esprances qu'il permettait de concevoir,
c'tait sans doute se tromper, mais c'tait se tromper avec le monde
entier. La sret de la prvision est donne  un bien petit nombre; et
que Bonaparte, aprs son second mariage, et maintenu la paix et
employ la partie de l'arme qu'il n'et pas licencie  border nos
frontires, qui est-ce qui alors et os douter de la dure de sa
puissance et de la force de ses droits? Ils paraissaient  cette poque
avoir conquis leur lgitimit. Bonaparte a rgn sur la France de son
propre consentement. C'est un fait que la haine aveugle ou la purilit
de l'orgueil peuvent seules nier aujourd'hui. Il a rgn pour notre
malheur et pour notre gloire; l'alliance de ces deux mots est plus
naturelle, dans l'tat de socit, qu'on ne pense, du moins quand il
s'agit de la gloire militaire. Lorsqu'il arriva au consulat, on respira;
d'abord il s'empara de la confiance; peu  peu, des chances se
rouvrirent pour l'inquitude, mais on tait engag. Il fit frmir enfin
les mes gnreuses qui avaient cru en lui, et il amena peu  peu les
vrais citoyens  souhaiter sa chute, au risque mme des pertes qu'ils
prvoyaient pour eux. Voil notre histoire,  M. de Rmusat et  moi;
elle n'a rien d'humiliant, car il est encore honorable de s'tre rassur
quand la patrie respirait, et d'avoir ensuite dsir sa dlivrance, de
prfrence  tout.

Personne ne saura jamais ce que j'ai souffert durant les dernires
annes de tyrannie de Bonaparte. Il me serait impossible de peindre la
bonne foi dsintresse avec laquelle j'ai souhait le retour du roi,
qui devait, dans mon ide, nous rendre le repos et la libert. Je
pressentais toutes mes pertes particulires, M. de Rmusat les prvoyait
encore mieux que moi; par nos souhaits, nous renversions la fortune de
nos enfants; mais cette fortune, qu'il fallait payer du sacrifice des
plus nobles sentiments, ne nous a pas caus une plainte, les plaies de
la France criaient trop haut alors; honte  qui ne les entendait pas!

Quoi qu'il en soit, nous avons donc servi Bonaparte, nous l'avons mme
aim et admir; soit orgueil, soit aveuglement, cet aveu ne me cote
point  faire. Il me semble qu'il n'est jamais pnible de convenir d'un
sentiment vrai; je ne suis point embarrasse de mes opinions d'un temps
qu'on oppose  celles d'un autre. Mon esprit n'est point de force  ne
se jamais tromper; je sais que ce que j'ai senti, je l'ai toujours senti
sincrement; cela me suffit pour Dieu, pour mon fils, pour mes amis,
pour moi. Cependant j'entreprends aujourd'hui une tche assez difficile;
car il me faut recourir aprs une foule d'impressions fortes et vives 
l'poque o je les ai reues, mais qui, pareilles  ces monuments briss
qu'on rencontre dans les champs et dvasts par un incendie, n'ont plus
de bases ni de rapports entre elles. Et, en effet, quoi de plus dvast
qu'une imagination active, longtemps aux prises avec des motions
profondes, devenues si compltement trangres tout  coup? Sans doute,
il serait plus sage, et surtout plus commode, d'assister aux vnements
seulement avec une froide curiosit; qui ne s'meut point se trouve
toujours prt pour tous les changements. Mais on n'est pas matre de
n'avoir point souffert; on a bien la libert de dtourner la tte, on ne
peut rpondre que le regard ne soit pas bless par les objets sur
lesquels tant de circonstances imprvues l'ont forc de s'arrter.

Ce que j'ai observ depuis vingt ans m'a convaincue que, de toutes les
faiblesses de l'humanit, l'gosme est celle qui dirige avec le plus de
prudence la conduite. Il ne choque gure le monde, assez dispos 
s'arranger de ce qui est gal et terne, il prvient d'ordinaire
l'incohrence des actions; le cercle dans lequel il se meut est si
troit, qu'il serait assez singulier qu'il n'en connt pas bien vite
toutes les chances; aussi parvient-il assez facilement  emprunter pour
ceux qui le voient agir les livres de la raison. Et pourtant quel coeur
gnreux voudrait acheter son repos  ce prix? Non, non, il vaut mieux
courir le risque d'tre froiss, branl mme dans tout son tre! Il
faut se rsigner aux jugements hasards que les hommes lancent en
passant. Quelle consolation dans ces paroles qu'on doit travailler 
pouvoir se dire incessamment: Si des erreurs entranantes m'ont gar,
du moins mon propre intrt ne m'a point sduit, et je n'ai voulu de la
fortune que lorsqu'elle ne cotait pas un soupir  mon pays.

En commenant ces Mmoires, je passerai le plus succinctement qu'il me
sera possible sur ce qui nous a t personnel jusqu' notre introduction
 la cour du premier consul. Aprs, il m'arrivera peut-tre de revenir
davantage sur mes impressions. On ne peut pas attendre d'une femme un
rcit de la vie politique de Bonaparte. S'il tait mystrieux pour tout
ce qui l'entourait, au point qu'on ignorait souvent dans le salon qui
prcdait le sien ce qu'on apprenait un peu en rentrant dans Paris, et
ce qu'on et mieux su encore en se transportant hors de France,  plus
forte raison, moi, si jeune lorsque je fis mon entre  Saint-Cloud, et
pendant les premires annes que j'y demeurai, n'ai-je pu saisir que des
faits isols, et  de longs intervalles. Je dirai du moins ce que j'ai
vu, ou cru voir, et ce ne sera pas ma faute si mes rcits ne sont pas
toujours aussi vrais que sincres.

J'avais vingt-deux ans lorsque je fus nomme dame du palais de madame
Bonaparte. Marie depuis l'ge de seize ans, heureuse jusque-l par les
jouissances d'une vie douce et pleine d'affections, les crises de la
Rvolution, la mort de mon pre tomb en 1794 sous la hache
rvolutionnaire, la perte de notre fortune, et les gots d'une mre trs
distingue, me tenaient loin du monde, que je ne connaissais gure et
dont je n'avais nul besoin. Tire tout  coup de cette paisible solitude
pour tre lance sur le plus trange thtre, sans avoir plac entre eux
l'intermdiaire de la socit, je fus fortement frappe d'une si
violente transition; mon caractre s'est toujours ressenti de
l'impression qu'il en reut. Prs d'un mari et d'une mre chrement
aims, j'avais pris l'habitude de me livrer entirement aux mouvements
de mon coeur, et plus tard, avec Bonaparte, je me suis accoutume  ne
m'intresser qu' ce qui me remuait fortement. Toute ma vie a t et
demeurera constamment trangre aux oisivets de ce qu'on appelle le
grand monde.

Ma mre m'avait leve avec soin; mon ducation s'acheva solidement avec
un mari clair, instruit et plus g que moi de seize ans. J'tais
naturellement srieuse, ce qui s'allie toujours chez les femmes avec une
certaine disposition  se passionner un peu. Aussi, dans les premiers
temps de mon sjour auprs de madame Bonaparte et de son poux, ne
manquais-je pas de m'animer sur les sentiments que je croyais leur
devoir. D'aprs ce qu'on sait d'eux, et d'aprs aussi ce que j'ai crit
prcdemment de leur manire d'tre la plus intime, c'tait me prparer
 beaucoup de mcomptes, et certes ils ne m'ont pas manqu.

J'ai dj dit quelles relations nous avions eues avec madame Bonaparte
pendant l'expdition en gypte. Depuis, nous la perdmes de vue,
jusqu'au moment o ma mre, ayant form le projet de marier ma soeur
avec un de nos parents[21], rentr secrtement et encore compris sur la
liste des migrs, s'adressa  elle pour obtenir sa radiation. L'affaire
fut termine en peu de temps. Madame Bonaparte, dont la bienveillante
adresse s'efforait alors de rapprocher de son poux les personnes d'une
certaine classe encore en regard devant lui, engagea ma mre et M. de
Rmusat  se rendre un soir chez elle pour remercier le premier consul.
Il n'tait pas possible de songer  s'en excuser. Un soir donc, nous
nous rendmes aux Tuileries; c'tait peu de temps[22] aprs le jour o
Bonaparte avait cru devoir s'y tablir, jour o j'ai su depuis, de sa
femme mme, qu'au moment de se coucher il lui dit en riant: Allons,
petite crole, venez vous mettre dans le lit de vos matres.

     [Note 21: Ce parent migr tait M. Charles de Ganay,
     fils d'une soeur de M. Charles Gravier de Vergennes, et
     cousin germain de l'auteur de ces Mmoires. Il a t dput
     et colonel dans la garde royale sous la Restauration. Je ne
     sais quelle raison fit manquer son mariage avec mademoiselle
     Alix de Vergennes, qui pousa, peu de temps aprs, le gnral
     Nansouty. Les liens de bonne amiti entre les deux branches
     de la famille n'en subsistrent pas moins et se sont trs
     heureusement perptus. (P. R.)]

     [Note 22: C'est le 19 fvrier 1800 (30 pluvise an VIII)
     que le premier consul prit possession des Tuileries, un peu
     plus tt par consquent qu'on ne le dit ici. (P. R.)]

Nous le trouvmes dans le grand salon de l'appartement du
rez-de-chausse; il tait assis sur un canap;  ses cts, je vis le
gnral Moreau, avec lequel il paraissait en grande conversation.

L'un et l'autre  cette poque cherchaient encore  vivre bien ensemble.
On citait mme un mot de Bonaparte fort aimable, dans un genre de bonne
grce qui ne lui tait pas trs familier. Il avait fait faire une paire
de pistolets trs riches, sur lesquels on avait grav en or les noms de
toutes les batailles de Moreau.--Pardonnez, lui dit Bonaparte en les
lui donnant, si on ne les a pas plus orns; les noms de vos victoires
ont pris toute la place.

Il y avait dans ce salon des ministres, des gnraux, des femmes presque
toutes jeunes et jolies: madame Louis Bonaparte[23], madame Murat, qui
venait de se marier et qui me parut charmante; madame Maret, qui faisait
sa visite de noces, alors parfaitement belle. Madame Bonaparte tenait
tout ce cercle avec une grce charmante; elle tait mise avec recherche
et dans cette sorte de got qui se rapproche de l'antique. C'tait la
mode de ce temps, o les artistes avaient un assez grand crdit sur les
usages de la socit.

     [Note 23: Hortense de Beauharnais avait pous Louis
     Bonaparte le 4 janvier 1802. (P. R.)]

Le premier consul se leva pour recevoir nos rvrences, et, aprs
quelques mots vagues, se rassit, pour ne plus s'occuper des femmes qui
taient dans le salon. J'avoue que, cette premire fois, je fus moins
occupe de lui que du luxe et de l'lgance magnifique dont mes yeux
taient frapps pour la premire fois.

Nous prmes, ds ce moment, l'habitude de faire de temps en temps
quelques visites aux Tuileries. Peu  peu, on nous donna et nous remes
l'ide de voir M. de Rmusat remplir quelque place qui pt nous rendre
quelque chose de l'aisance dont la perte de nos biens nous privait. M.
de Rmusat, ayant t magistrat avant la Rvolution, et dsir rentrer
dans un tat grave. La crainte de m'affliger en me sparant de ma mre
et en m'loignant de Paris, le portait  demander une place au conseil
d'tat et  viter les prfectures. Mais alors nous ne connaissions
gure tout ce qui composait le gouvernement. Ma mre avait parl de
notre situation  madame Bonaparte. Celle-ci prit peu  peu du got pour
moi; elle trouvait  mon mari des manires agrables; elle conut tout 
coup l'ide de nous rapprocher d'elle.  peu prs dans le mme temps, ma
soeur, qui n'avait point pous le parent dont j'ai parl, fut marie 
M. de Nansouty, gnral de brigade, neveu de madame de Montesson, et
trs estim  l'arme et dans le monde. Ce mariage multiplia nos
relations avec le gouvernement consulaire, et, un mois aprs, madame
Bonaparte prvint ma mre qu'elle esprait qu'il ne se passerait pas
longtemps sans que M. de Rmusat ft nomm prfet du palais. Je passerai
sous silence les diverses agitations que cette nouvelle causa dans ma
famille. J'en fus pour mon compte trs effarouche. M. de Rmusat se
rsigna plutt qu'il ne se rjouit, et, sitt aprs sa nomination qui
suivit bientt, comme il est parfaitement un homme de conscience, il
s'appliqua avec sa droiture ordinaire  tous les minutieux dtails de
son nouvel emploi.

Peu de temps aprs, je reus cette lettre du gnral Duroc, gouverneur
du palais:

Madame,

Le premier consul vous a dsigne pour faire auprs de madame Bonaparte
les honneurs du palais.

La connaissance personnelle qu'il a de votre caractre et de vos
principes lui donne l'assurance que vous vous en acquitterez avec la
politesse qui distingue les dames franaises et la dignit qui convient
au gouvernement. Je suis heureux d'tre charg de vous annoncer ce
tmoignage de son estime et de sa confiance.

Agrez, madame, l'hommage de mon respect.

C'est ainsi que nous nous trouvmes installs dans cette singulire
cour. Quoique Bonaparte et montr de la colre  cette poque, si l'on
se ft avis de ne point croire  la sincrit de ses paroles, qui
taient alors toutes rpublicaines, cependant chaque jour il inventait
quelques nouveauts dans sa manire de vivre, qui donnrent bientt au
lieu qu'il habitait de grandes ressemblances avec le palais d'un
souverain. Son got le portait assez vers une sorte de reprsentation,
pourvu qu'elle ne gnt point ses allures particulires; aussi
faisait-il peser sur ceux qui l'entouraient la charge du crmonial.
D'ailleurs, il tait convaincu qu'on sduit les Franais par l'clat des
pompes extrieures. Trs simple sur sa personne, il exigeait des
militaires un grand luxe d'uniformes. Il avait dj mis une distance
marque entre lui et les deux autres consuls; et de mme que, dans les
actes du gouvernement, aprs avoir employ ce protocole: _Par arrt
des consuls, etc._, on ne voyait  la fin que sa signature seule, de
mme il tenait seul sa cour, soit aux Tuileries, soit  Saint-Cloud,
recevait les ambassadeurs avec les crmonies usites chez les rois, ne
paraissait en public qu'accompagn d'une garde nombreuse, ne permettait
 ses collgues que deux grenadiers devant leur voiture, et enfin
commenait  donner  sa femme un rang dans l'tat.

Au premier instant, nous nous trouvmes dans une position assez dlicate
qui avait pourtant quelques avantages. La gloire militaire et les droits
qu'elle donne parlaient haut aux oreilles des gnraux et des aides de
camp qui entouraient Bonaparte. Ils taient ports  croire que toutes
les distinctions devaient leur appartenir exclusivement. Cependant le
consul, qui apprciait toutes les conqutes, et qui avait pour plan
secret de gagner chacune des classes de la socit, contrariait peu 
peu les ides de ses gens d'pe, en attirant par des faveurs ceux qui
tenaient  d'autres tats. De plus, M. de Rmusat, homme d'esprit, d'une
instruction remarquable, entendant  merveille, sachant trs bien
rpondre, suprieur par sa conversation  ses collgues, fut
promptement distingu de son matre, habile  dcouvrir dans chacun ce
qui lui tait utile. Bonaparte aimait assez qu'on st pour lui ce qu'il
ignorait. Il trouva dans mon mari la connaissance de certains usages
qu'il voulait rtablir, un tact sr de toutes les convenances, les
habitudes de la bonne compagnie; il indiquait rapidement ses projets, il
tait entendu sur-le-champ et tout aussi promptement servi. Cette
manire inusite de lui plaire donna d'abord quelque ombrage aux
militaires; ils pressentirent qu'ils ne seraient plus les seuls
favoriss, et qu'on exigerait d'eux qu'ils corrigeassent cette rudesse
de formes acquise sur les champs de bataille; notre prsence les
inquita. De mon ct, quoique jeune, j'tais beaucoup plus forme que
leurs femmes; la plupart de mes compagnes, assez ignorantes du monde,
craintives et silencieuses, ne se trouvaient qu'avec ennui ou crainte en
prsence du premier consul. Pour moi, comme je l'ai dj dit, anime et
vive aux impressions, facilement mue par la nouveaut, assez sensible
aux plaisirs de l'esprit, attentive au spectacle que me donnaient tant
de personnages inconnus, je plus assez facilement  mon nouveau
souverain, parce que, ainsi que je l'ai dit ailleurs, je pris
promptement plaisir  l'couter. D'ailleurs madame Bonaparte m'aimait
comme la femme de son choix; elle tait flatte d'avoir conquis sur ma
mre, qu'elle estimait, l'avantage d'attacher  elle une personne tenant
 une famille considre. Elle me tmoignait de la confiance. Je lui
vouai un tendre attachement. Bientt elle me livra ses secrets
intrieurs, que je reus avec une complte discrtion. Quoique j'eusse
pu tre sa fille[24], souvent j'tais en tat de lui donner de bons
conseils, parce que l'habitude d'une vie solitaire et morale fait
envisager de bonne heure le ct srieux de la conduite. Nous fmes
aussitt, mon mari et moi, dans une assez grande vidence qu'il fallut
nous faire pardonner. Nous y parvnmes  peu prs, en conservant des
manires simples, en nous tenant dans la mesure de la politesse, et en
vitant tout ce qui pouvait faire croire que nous voulussions faire de
notre faveur du crdit.

     [Note 24: L'impratrice Josphine est ne  la Martinique
     en 1763. Elle avait pous M. de Beauharnais en 1779 et
     s'tait spare de lui en 1783. Aprs la mort de son mari,
     elle pousa civilement le gnral Bonaparte, le 9 mars 1796,
     et elle est morte le 29 mai 1814. (P. R.)]

M. de Rmusat vcut au milieu de cette cour _hrisse_ avec simplicit
et bonhomie. Pour moi, je fus assez heureuse pour me rendre promptement
justice, et ne point montrer les prtentions qui blessent le plus les
femmes. La plupart de mes compagnes taient plus belles que moi,
quelques-unes trs belles; elles talaient un grand luxe; mon visage,
que la jeunesse seule rendait agrable, la simplicit habituelle de ma
toilette, les avertirent qu'elles l'emporteraient sur moi de plusieurs
cts; et bientt il sembla que nous eussions fait tacitement cette
sorte de pacte, qu'elles charmeraient les yeux du premier consul quand
nous serions en sa prsence, et que, moi, je me chargerais du soin de
plaire  son esprit, autant qu'il serait en moi. Et j'ai dj dit que,
pour cela, il ne s'agissait gure que de savoir l'couter.

Il n'entre que bien peu d'ides politiques dans une tte de femme de
vingt-deux ans. J'tais donc  cette poque sans aucune espce d'esprit
de parti. Je ne raisonnais point sur le plus ou moins de droits que
Bonaparte avait au pouvoir, dont j'entendais dire partout qu'il faisait
un digne emploi. M. de Rmusat, se fiant  lui avec presque toute la
France, se livrait aux esprances qu'il tait alors permis de concevoir.
Chacun, indign et dgot des horreurs de la Rvolution, sachant gr
au gouvernement consulaire de nous prserver de la raction des
jacobins, envisageait sa fondation comme une re nouvelle pour la
patrie. Les essais qu'on avait faits de la libert  plusieurs reprises
inspiraient contre elle une sorte d'aversion naturelle, mais peu
raisonne; car, au vrai, elle avait toujours disparu, lorsqu'on abusait
de son nom, pour varier seulement les genres de tyrannie. Mais, en
gnral, on ne dsirait plus en France que le repos et le pouvoir
d'exercer librement son esprit, de cultiver quelques vertus prives, et
de rparer peu  peu les pertes, communes  tous, de la fortune. Je ne
puis m'empcher de songer avec un vrai serrement de coeur aux illusions
que j'prouvais alors. Je les regrette comme on regrette les riantes
penses du printemps de la vie, de ce temps o, pour me servir d'une
comparaison familire  Bonaparte lui-mme, _on regarde toutes choses au
travers d'un voile dor qui les rend brillantes et lgres. Peu  peu_,
disait-il, _ce voile s'paissit en avanant jusqu' ce qu'il devienne 
peu prs noir_. Hlas! lui-mme n'a pas tard  rendre sanglant celui au
travers duquel la France se plaisait  le contempler.

Ce fut donc dans l'automne de 1802 que je m'tablis pour la premire
fois  Saint-Cloud, o tait alors le premier consul. De quatre dames
que nous tions[25], nous passions, chacune l'une aprs l'autre, une
semaine auprs de madame Bonaparte. Il en tait de mme pour ce qu'on
appelait le service des prfets du palais, des gnraux de la garde, et
des aides de camp. Le gouverneur du palais, Duroc, habitait Saint-Cloud;
il tenait toute la maison avec un ordre extrme; nous dnions chez lui.
Le consul mangeait seul avec sa femme; il faisait inviter deux fois par
semaine des personnages du gouvernement; une fois par mois, il avait aux
Tuileries de grands dners de cent couverts qu'on donnait dans la
galerie de Diane, aprs lesquels on recevait tout ce qui avait une place
ou un grade un peu important soit dans le militaire, soit dans le civil,
et aussi les trangers de marque. Pendant l'hiver de 1803, nous tions
encore en paix avec l'Angleterre. Cela avait amen un grand nombre
d'Anglais  Paris; comme on n'avait pas coutume de les y voir, ils
excitaient une grande curiosit.

     [Note 25: Mesdames de Talhouet, de Luay, Lauriston et
     moi.]

Dans ces brillantes runions, on talait un extrme luxe. Le premier
consul aimait que les femmes fussent pares, et, soit calcul, soit got,
il y excitait sa femme et ses soeurs. Madame Bonaparte et mesdames
Bacciochi et Murat (madame Leclerc, depuis princesse Pauline, tait 
Saint-Domingue) se montraient donc resplendissantes. On donnait des
costumes aux diffrents corps, les uniformes taient riches, et cette
pompe, qui succdait  un temps o l'affectation de la salet presque
dgotante s'tait jointe  celle d'un civisme incendiaire, semblait
encore une garantie contre le retour du funeste rgime dont on n'avait
point perdu le souvenir.

Il me semble que le costume du premier consul  cette poque mrite
d'tre rapport. Dans les jours ordinaires, il portait un des uniformes
de sa garde; mais il avait t rgl, pour lui et ses deux collgues,
que, dans les grandes crmonies, ils revtiraient tous trois un habit
rouge brod d'or, en velours l'hiver, en toffe l't. Les deux consuls
Cambacrs et Lebrun, gs, poudrs et bien tenus, portaient cet habit
clatant avec des dentelles et l'pe, comme autrefois on portait
l'habit habill. Bonaparte, que cette parure gnait, cherchait  y
chapper le plus possible. Ses cheveux taient coups, courts, plats et
assez mal rangs. Avec cet habit cerise et dor, il gardait une cravate
noire, un jabot de dentelle  la chemise, et point de manchettes;
quelquefois une veste blanche brode en argent, le plus souvent sa veste
d'uniforme, l'pe d'uniforme aussi, ainsi que des culottes, des bas de
soie et des bottes. Cette toilette et sa petite taille lui donnaient
ainsi la tournure la plus trange, dont personne cependant ne se ft
avis de se moquer. Lorsqu'il est devenu empereur, on lui a fait un
habit de crmonie avec un petit manteau et un chapeau  plumes qui lui
allaient trs bien. Il y joignit un magnifique collier de l'ordre de la
Lgion d'honneur tout en diamants. Les jours ordinaires, il ne portait
jamais que la croix d'argent.

Je me souviens que, la veille de son couronnement, les nouveaux
marchaux, qu'il avait crs peu de mois auparavant, vinrent lui faire
une visite, tous revtus d'un trs bel habit. L'talage de leur costume,
en opposition avec le simple uniforme dont il tait habill, le fit
sourire. Je me trouvais  quelques pas de lui, et comme il vit que je
souriais aussi, il me dit  demi-voix: Le droit d'tre vtu simplement
n'appartient pas  tout le monde. Quelques instants aprs, les
marchaux de l'arme se disputaient sur le grand article des prsances,
et venaient demander  l'empereur de rgler l'ordre de leur rang dans la
crmonie. Au fond, leurs prtentions s'appuyaient sur d'assez beaux
titres, car chacun d'eux numrait ses victoires. Bonaparte les coutait
et s'amusait encore  chercher mes regards: Il me semble, lui dis-je,
que vous avez aujourd'hui donn comme un coup de pied sur la France, en
disant: Que toutes les vanits sortent de terre!--Cela est vrai, me
rpondit-il, mais c'est qu'il est trs commode de gouverner les Franais
par la vanit.

Revenons. Dans les premiers mois de mon sjour, soit  Saint-Cloud, soit
 Paris, durant l'hiver, la vie me parut assez douce. Les journes se
passaient d'une manire fort rgulire. Le matin, vers huit heures,
Bonaparte quittait le lit de sa femme pour se rendre dans son cabinet; 
Paris il redescendait chez elle pour djeuner;  Saint-Cloud, il
djeunait seul, et souvent sur la terrasse qui se trouvait de plain-pied
avec ce cabinet. Pendant ce djeuner, il recevait des artistes, des
comdiens. Il causait alors volontiers et avec assez de bonhomie.
Ensuite il travaillait aux affaires publiques jusqu' six heures.
Madame Bonaparte demeurait chez elle, recevant durant toute la matine
un nombre infini de visites, des femmes surtout, soit celles dont les
maris tenaient au gouvernement, soit celles qu'on appelait _de l'ancien
rgime_, qui ne voulaient point avoir, ou paratre avoir, de relations
avec le premier consul, mais qui sollicitaient par sa femme des
radiations ou des restitutions. Madame Bonaparte accueillait tout le
monde avec une grce charmante; elle promettait tout et renvoyait chacun
content. Les ptitions remises s'garaient bien ensuite quelquefois,
mais on lui en rapportait d'autres, et elle ne paraissait jamais se
lasser d'couter[26].

     [Note 26: Mon pre, n en 1797, tait bien jeune 
     l'poque que retracent ces Mmoires. Il avait pourtant un
     souvenir trs prcis d'une visite que sa mre lui fit faire
     au palais, et voici comment il l'a raconte: Le dimanche, on
     me conduisait quelquefois aux Tuileries, pour voir, de la
     fentre des femmes de chambre, la revue des troupes dans le
     Carrousel. Un grand dessin d'Isabey, qui a t grav, fait
     connatre exactement ce que ce spectacle avait de plus
     curieux. Un jour, aprs la parade, ma mre vint me prendre
     (il me semble qu'elle avait accompagn madame Bonaparte
     jusque dans la cour des Tuileries) et me fit monter un
     escalier rempli de militaires que je regardais de tous mes
     yeux. Un d'eux lui parla, il descendait; il tait en uniforme
     d'infanterie. Qui tait-il? demandai-je quand il eut pass.
     C'tait Louis Bonaparte. Puis je vis devant nous monter un
     jeune homme portant l'uniforme bien connu des guides.
     Celui-l, je n'avais pas besoin de demander son nom. Les
     enfants d'alors connaissaient les insignes des grades et des
     corps de l'arme, et qui ne savait qu'Eugne Beauharnais
     tait colonel des guides? Enfin nous arrivmes dans le salon
     de madame Bonaparte. Il ne s'y trouvait d'abord qu'elle, une
     ou deux dames, et mon pre avec son habit rouge brod
     d'argent. On m'embrassa probablement, on dut me trouver
     grandi, puis on ne s'occupa plus de moi. Bientt entra un
     officier de la garde des consuls. Il tait de petite taille,
     maigre, et se tenait mal, du moins avec abandon. J'tais
     assez bien styl sur l'tiquette pour trouver qu'il se
     remuait beaucoup, et qu'il agissait sans faon. Entre autres
     choses, je fus surpris de le voir s'asseoir sur le bras d'un
     fauteuil. De l, il parla d'assez loin  ma mre. Nous tions
     en face de lui, je remarquai son visage amaigri, presque
     hve, avec ses teintes jauntres et bistres. Nous nous
     approchmes de lui pendant qu'il parlait. Quand je fus  sa
     porte, il fut question de moi; il me prit par les deux
     oreilles et me les tira assez rudement. Il me fit mal, et
     ailleurs qu'en un palais j'aurais cri. Puis, se tournant
     vers mon pre: Apprend-il les mathmatiques? lui dit-il. On
     m'emmena bientt. Quel est donc ce militaire? demandai-je 
     ma mre.--Mais c'est le premier consul! Tels sont les dbuts
     de mon pre dans la vie de courtisan. Il n'a d'ailleurs vu
     l'empereur qu'une autre fois, dans des circonstances
     analogues, tant aussi tout enfant. (P. R.)]

 six heures,  Paris, on dnait;  Saint-Cloud, on s'allait promener,
le consul seul en calche avec sa femme, nous dans d'autres voitures.
Les frres de Bonaparte, Eugne de Beauharnais, ses soeurs, pouvaient se
prsenter  l'heure du dner. On voyait venir quelquefois madame Louis,
mais elle ne couchait jamais  Saint-Cloud. La jalousie de Louis
Bonaparte et son extrme dfiance la rendaient craintive et dj assez
triste  cette poque.

On envoyait une ou deux fois par semaine le petit Napolon, celui qui
est mort depuis en Hollande. Bonaparte paraissait aimer cet enfant, il
avait plac de l'avenir sur sa tte. Peut-tre n'tait-ce que pour cela
qu'il le distinguait; car M. de Talleyrand m'a racont que, lorsque la
nouvelle de sa mort arriva  Berlin, Bonaparte se montra si peu mu,
que, prt  paratre en public, M. de Talleyrand s'empressa de lui dire:
Vous oubliez qu'il est arriv un malheur dans votre famille et que vous
devez avoir l'air un peu triste.--Je ne m'amuse pas, lui rpondit
Bonaparte,  penser aux morts. Il serait assez curieux de rapprocher
cette parole du beau discours de M. de Fontanes, qui, charg  cette
poque de parler sur les drapeaux prussiens rapports en pompe aux
Invalides, rappela si bien et d'une manire si oratoire la majestueuse
douleur d'un vainqueur, oubliant l'clat de ses victoires pour donner
des larmes  la mort d'un enfant[27].

     [Note 27: Voici les lettres que l'empereur crivait 
     propos de la mort de cet enfant, au mois de mai 1807. Il
     tait  Finckestein, et il crivait  l'impratrice
     Josphine:

     Je conois tout le chagrin que doit te causer la mort de ce
     pauvre Napolon; tu peux comprendre la peine que j'prouve.
     Je voudrais tre prs de toi pour que tu fusses modre et
     sage dans ta douleur. Tu as eu le bonheur de ne jamais perdre
     d'enfant; mais c'est une des conditions et des peines
     attaches  notre misre humaine. Que j'apprenne que tu as
     t raisonnable et que tu te portes bien! Voudrais-tu
     accrotre ma peine? Adieu, mon amie. Quelques jours plus
     tard, le 20 mai, il crivait  la reine de Hollande: Ma
     fille, tout ce qui me revient de la Haye m'apprend que vous
     n'tes pas raisonnable. Quelque lgitime que soit votre
     douleur, elle doit avoir des bornes. N'altrez point votre
     sant, prenez des distractions, et sachez que la vie est
     seme de tant d'cueils et peut tre la cause de tant de
     maux, que la mort n'est pas le plus grand de tous. Il
     crivait le mme jour  M. Fouch: La perte du petit
     Napolon m'a t trs sensible. J'aurais dsir que ses pre
     et mre eussent reu de la nature autant de courage que moi
     pour savoir supporter tous les maux de la vie. Mais ils sont
     plus jeunes et ont moins rflchi sur la fragilit des choses
     d'ici-bas. (P. R.)]

Aprs le dner du consul, on venait nous avertir que nous pouvions
monter. Selon qu'on le trouvait de bonne ou de mauvaise humeur, la
conversation se prolongeait. Il disparaissait ensuite, et le plus
ordinairement on ne le voyait plus. Il retournait au travail, donnait
quelque audience particulire, recevait quelque ministre et se couchait
de fort bonne heure. Madame Bonaparte jouait pour finir la soire. Entre
dix ou onze heures, on venait lui dire: Madame, le premier consul est
couch, et alors elle nous congdiait.

Chez elle et tout autour, il y avait un grand silence sur les affaires
publiques. Duroc, Maret, alors secrtaire d'tat, les secrtaires
particuliers taient tous impntrables. La plupart des militaires,
pour viter de parler, je crois, s'abstenaient de penser; en gnral,
dans l'habitude de cette vie, il y avait peu de dpense d'esprit 
faire.

Comme j'arrivais fort ignorante de la petite ou de la grande terreur que
Bonaparte inspirait  ceux qui le connaissaient depuis longtemps, je
n'prouvais pas devant lui autant d'embarras que les autres, et je
n'avais pas cru devoir me soumettre au systme des monosyllabes adopt
assez religieusement, et peut-tre assez prudemment au fond, par toute
la maison. Cela pensa pourtant me donner un ridicule dont je ne me
doutai pas d'abord, dont je m'amusai ensuite, et qu'il fallut finir par
tcher d'viter. On va voir qu'on ne pouvait gure l'acqurir  meilleur
march.

Un certain soir, Bonaparte parlant du talent de M. Portalis le pre, qui
travaillait alors au code civil, M. de Rmusat dit que c'tait
particulirement l'tude de Montesquieu qui avait form M. Portalis,
qu'il l'avait lu et appris comme on apprend un catchisme. Le premier
consul, se retournant vers l'une de mes compagnes, lui dit en riant: Je
parie bien que vous ne savez gure ce que c'est que
Montesquieu?--Pardonnez-moi, rpondit-elle, qui n'a pas lu _le Temple
de Gnide_?  cette parole, Bonaparte partit d'un grand clat de rire,
et je ne pus m'empcher de sourire. Il me regarda et me dit: Et vous
madame? Je rpondis tout naturellement que je ne connaissais point _le
Temple de Gnide_, que j'avais lu les _Considrations sur les Romains_,
mais que je pensais bien que ni l'un ni l'autre ouvrage n'avait t le
catchisme dont M. de Rmusat parlait. Diable, me dit Bonaparte, vous
tes une savante. Cette pithte m'embarrassa, et je sentis que je
courais le risque qu'elle me restt. Un moment aprs, madame Bonaparte
parla de je ne sais quelle tragdie qu'on donnait alors. Le premier
consul passa en revue  ce propos les auteurs vivants, et parla de
Ducis, dont il n'aimait gure le talent. Il dplora la mdiocrit de nos
potes tragiques, et dit qu'il voudrait pour tout au monde avoir 
rcompenser l'auteur d'une belle tragdie. Je m'avisai de dire que Ducis
avait gt l'_Othello_ de Shakspeare. Ce nom si long et anglais sortant
de mes lvres fit un certain effet sur notre galerie en paulettes,
silencieuse et attentive. Bonaparte n'entendait pas trop qu'on lout
quelque chose qui appartenait aux Anglais. Nous discutmes un peu de
temps; je demeurai pour ma part dans une ligne de conversation fort
commune; mais j'avais nomm Shakspeare, j'avais un peu tenu tte au
consul, j'avais lou un auteur anglais, quelle audace! quel prodige
d'rudition! Comme je fus oblige de me tenir plusieurs jours aprs dans
le silence ou dans les discours oiseux, pour rparer l'effet d'une
supriorit dont assurment je ne pensais pas avoir pu si facilement
acqurir l'embarras!

Lorsque je quittais le palais et que je revenais chez ma mre, j'y
trouvais assez frquemment un assez grand nombre de femmes aimables et
de gens distingus qui causaient d'une manire attachante, et je
souriais  part moi de la diffrence de ces entretiens avec ceux de la
cour dont je faisais partie.

Mais cette habitude d'un silence presque complet nous prservait, au
moins  peu prs  cette poque, de ce qu'on appelle dans le monde _les
caquets_. Les femmes n'avaient aucune coquetterie, les hommes taient
incessamment tendus vers les devoirs de leur place, et Bonaparte, qui
n'osait alors se livrer  toutes ses fantaisies, et qui croyait que les
apparences de la rgularit devaient lui tre utiles, vivait de manire
 m'abuser sur les habitudes morales que je lui supposais. Il
paraissait aimer beaucoup sa femme; elle semblait lui suffire. Cependant
je ne tardai pas  dcouvrir  cette dernire des inquitudes qui me
surprirent. Elle avait un grand penchant  la jalousie. L'amour n'en
tait pas, je pense, le premier motif. C'tait un malheur grave pour
elle que l'impossibilit o elle se trouvait de donner des enfants  son
poux; il en tmoignait quelquefois son chagrin, et alors elle tremblait
pour son avenir. La famille du consul, toujours anime contre les
Beauharnais, appuyait sur cet inconvnient. Tout cela produisit des
orages passagers. Quelquefois, je trouvais madame Bonaparte en larmes,
et alors elle se livrait  l'amertume de ses plaintes contre ses
beaux-frres, contre madame Murat et contre Murat, qui cherchaient 
assurer leur crdit en excitant chez le consul des fantaisies passagres
dont ils favorisaient ensuite la secrte intrigue. Je l'engageais 
demeurer calme et modre. Il me fut facile de voir promptement que, si
Bonaparte aimait sa femme, c'est que sa douceur accoutume lui donnait
du repos, et qu'elle perdrait de son empire en l'agitant. Au reste,
durant la premire anne que je fus dans cette cour, les lgres
altercations qui survinrent dans ce mnage se terminrent toujours par
des explications satisfaisantes et un redoublement d'intimit.

Depuis cette anne 1802, je n'ai jamais vu le gnral Moreau chez
Bonaparte; ils taient dj  peu prs brouills. Le premier avait une
belle-mre et une femme vives et intrigantes. Bonaparte ne pouvait
souffrir l'esprit d'intrigue chez les femmes. D'ailleurs, une fois, la
mre de madame Moreau, tant  la Malmaison, s'tait permis des
plaisanteries amres sur une intimit scandaleuse qu'on souponnait
entre Bonaparte et sa jeune soeur Caroline, qui venait de se marier. Le
consul n'avait point pardonn de tels discours; il avait affect de
maltraiter la mre et la fille. Moreau s'tait plaint, on l'avait
chauff sur sa propre situation; il vivait dans la retraite, entour
d'un cercle qui l'irritait journellement, et Murat, chef d'une police
secrte et active, piait des mcontentements auxquels il n'et pas
fallu donner d'importance, et portait sans cesse aux Tuileries des
rapports malveillants.

C'tait un des grands torts de Bonaparte et une des suites de sa
dfiance naturelle que cette multiplication des polices de son
gouvernement. Ces polices s'piaient les unes les autres, se
dnonaient rciproquement, cherchaient  se rendre ncessaires, et
l'entouraient incessamment de soupons. Depuis l'vnement de la machine
infernale, dont M. de Talleyrand avait profit pour faire dplacer
Fouch, la police avait t remise aux mains du grand juge Rgnier.
Bonaparte pensait qu'il se donnerait une apparence de libralisme et de
modration en supprimant ce ministre de la police, invention toute
rvolutionnaire. Il s'en repentit bientt, et le remplaa d'abord par
une multitude d'espionnages qu'il garda mme encore aprs avoir
rintgr Fouch. Son prfet de police, Murat, Duroc, Savary, qui alors
commandait la gendarmerie d'lite, Maret, qui avait aussi une police
secrte  la tte de laquelle tait M. de Smonville, et d'autres que
j'ignore, taient devenus comme la monnaie du ministre dtruit. Et
Fouch lui-mme, possdant parfaitement l'art de se rendre ncessaire,
ne tarda pas  rentrer secrtement dans la faveur du premier consul, et
parvint  se faire nommer une seconde fois. Le procs du gnral Moreau,
qui fut si maladroitement conduit, le servit fort pour cela, comme on le
verra dans la suite.

Ds ce temps, Cambacrs et Lebrun, second et troisime consuls, avaient
trs peu de part  l'administration du gouvernement. Le dernier, dj
g, n'inquitait Bonaparte en aucune manire. L'autre, magistrat
distingu, fort remarquable dans toutes les questions du ressort du
conseil d'tat, ne se mlait que des discussions de certaines lois.
Bonaparte tirait parti de ses connaissances, et se fiait avec raison,
pour diminuer son importance, sur les ridicules que lui donnait sa
minutieuse vanit. En effet, Cambacrs, charm des distinctions qui lui
taient accordes, en jouissait avec une purilit qu'on flattait tout
en s'en moquant. Sa faiblesse d'amour-propre sur quelques points a fait
souvent une partie de sa sret.

Au temps dont je parle, M. de Talleyrand tait en fort grand crdit.
Toutes les questions de haute politique lui passaient par les mains. Non
seulement il rglait les affaires trangres et dterminait,
principalement  cette poque, les nouvelles constitutions d'tat qu'on
donnait  l'Allemagne, sorte de travail qui a jet les fondements de son
immense fortune, mais encore il avait journellement de longs entretiens
avec Bonaparte, et le poussait  toutes les mesures qui pouvaient
fonder sa puissance sur des bases rparatrices. Ds ce temps, je suis
sre qu'il tait souvent question entre eux des mesures  prendre pour
rtablir le gouvernement monarchique. M. de Talleyrand a toujours eu la
conviction intime que lui seul convenait  la France. D'ailleurs, il
devait y retrouver les habitudes de sa vie, et s'y replacer sur un
terrain qui lui tait connu. Les avantages et les abus qui ressortent
des cours lui offraient des chances de pouvoir et de crdit.

Je ne connaissais point M. de Talleyrand, et ce que j'avais entendu dire
de lui me donnait de grandes prventions. Mais ds lors je fus frappe
de l'lgance de ses manires, si bien en contraste avec les formes
rudes des militaires dont je me voyais environne. Il demeurait toujours
au milieu d'eux avec le caractre indlbile d'un grand seigneur. Il
imposait par le ddain de son silence, par sa politesse protectrice,
dont personne ne pouvait se dfendre. Il s'arrogeait seul le droit de
railler des gens que la finesse de ses plaisanteries effarouchait. M. de
Talleyrand, plus factice que qui que ce soit, a su se faire comme un
caractre naturel d'une foule d'habitudes prises  dessein; il les a
conserves dans toutes les situations, comme si elles avaient eu la
puissance d'une vraie nature. Sa manire, constamment lgre, de traiter
les plus grandes choses lui a presque toujours t utile, mais elle a
souvent nui  ce qu'il a fait.

Je fus plusieurs annes sans avoir de relations avec lui; je m'en
dfiais vaguement, mais je m'amusais  l'entendre et  le regarder agir
avec une aisance, particulire  lui, qui donne une grce infinie 
toutes ses manires, tandis que chez un autre elle choquerait comme une
affectation.

L'hiver de cette anne (1803) fut trs brillant. Le premier consul
commena  vouloir qu'on donnt des ftes; il voulut aussi s'occuper de
la restauration des thtres. Il en confia l'administration  ses
prfets du palais. M. de Rmusat eut la Comdie-Franaise; on remit  la
scne une foule d'ouvrages que la politique rpublicaine avait carts.
Peu  peu on semblait reprendre toutes les habitudes de la vie sociale.
C'tait un moyen adroit d'amener _ceux qui la savaient_  venir s'y
replacer. C'tait reformer des liens entre les hommes civiliss. Tout ce
systme fut suivi avec une grande habilet. Les opinions d'opposition
s'affaiblissaient journellement. Les royalistes, djous au 18
fructidor, ne perdaient point l'esprance que Bonaparte, aprs avoir
rtabli l'ordre, comprt dans tous les retours qu'il crait jusqu'
celui de la maison de Bourbon, et, s'ils s'taient tromps sur ce point,
du moins ils lui savaient gr de l'ordre qu'il rtablissait, et ne
craignaient point d'envisager un coup hardi, qui, venant  s'emparer de
sa personne et laissant vide inopinment une place que personne autre
que lui ne pourrait dsormais remplir, amnerait facilement cette
dmonstration que le souverain lgitime devait tre son plus naturel
successeur.

Cette secrte pense d'un parti, gnralement confiant dans ce qu'il
espre et toujours imprudent dans ce qu'il tente, ranimait des
correspondances secrtes avec nos princes, quelques tentatives des
migrs, des mouvements produits chez les Vendens, que Bonaparte
surveillait en silence.

D'un autre ct, les gens pris du gouvernement fdratif voyaient avec
inquitude l'autorit consulaire tendre vers une centralisation qui
ramenait peu  peu  des ides de royaut. Ceux-l s'unissaient assez
bien avec le petit nombre des individus qui, malgr les carts et les
garements o la cause de la libert avait entran quelques-uns de ses
partisans, s'obstinaient en leur conscience  voir dans la rvolution
franaise une secousse utile, et qui craignaient que Bonaparte ne vnt 
bout d'en paralyser les mouvements. On entendait parfois au Tribunat sur
ce sujet certaines paroles qui, toutes modres qu'elles taient,
indiquaient aux projets secrets de Bonaparte une autre espce
d'antagonistes que les royalistes. Enfin il y avait encore les francs
jacobins, qu'il fallait contenir, et puis ces militaires dresss sur
leurs prtentions, qui s'tonnaient qu'on voult crer ou reconnatre
d'autres droits que les leurs. Toutes les motions de ces diffrents
partis taient exactement rapportes  Bonaparte, qui manoeuvrait
prudemment entre elles. Il marchait doucement vers son but, que bien peu
de gens alors devinaient. Il tenait tout le monde tendu sur une portion
de sa conduite, qui demeurait dans le vague. Il savait  son gr attirer
et dtourner l'attention, exciter alternativement les approbations de
l'un ou de l'autre ct, inquiter ou rassurer selon qu'il lui tait
ncessaire, se jouer de la surprise ou de l'esprance. Il voyait surtout
dans les Franais des enfants mobiles qu'on dtourne de leurs intrts
par la vue d'un jouet nouveau. Sa position comme premier consul lui
tait avantageuse parce que, indtermine qu'elle tait, elle chappait
plus ou moins aux inquitudes qu'elle inspirait  certaines gens. Plus
tard, le rang positif d'empereur lui a enlev cet avantage: c'est alors
qu'aprs avoir dcouvert son secret  la France, il ne lui est plus
rest, pour la distraire de l'impression qu'elle en avait reu, que ce
funeste appt de gloire militaire qu'il a lanc au milieu d'elle. De l
ses guerres sans cesse renaissantes, de l ses conqutes interminables;
car,  tout prix, il sentait le besoin de nous occuper. Et de l, si
l'on veut bien y regarder, l'obligation qui lui fut impose par son
systme de pousser sa destine, de refuser la paix soit  Dresde, soit
mme  Chtillon; car Bonaparte sentait bien qu'il serait perdu
infailliblement du jour o son repos forc nous permettrait de rflchir
et sur lui et sur nous.

On trouvera, dans _le Moniteur_ de la fin de 1802 ou du commencement de
1803, un dialogue entre un Franais enthousiaste de la constitution
anglaise et un Anglais soi-disant raisonnable qui, aprs avoir dmontr
qu'il n'y a point de constitution  proprement parler en Angleterre,
mais seulement des institutions toutes plus ou moins adaptes  la
situation du pays et au caractre des habitants, s'efforce de prouver
que ces mmes institutions n'auraient pu tre donnes aux Franais sans
d'assez graves inconvnients. Par ces moyens et d'autres semblables,
Bonaparte cherchait  contenir ce dsir de la libert, toujours prt 
renatre chez les Franais.

Vers la fin de 1802, on apprit  Paris la mort du gnral Leclerc, qui
avait succomb  la fivre jaune  Saint-Domingue. Au mois de janvier,
sa jeune et jolie veuve revint en France. Elle tait ds lors attaque
d'un mal assez grave qui l'a toujours poursuivie; mais, quoique
affaiblie et souffrante, et revtue du triste costume de deuil, elle me
parut la plus charmante personne que j'eusse vue, de ma vie. Bonaparte
l'exhorta fort  ne point abuser de sa libert pour retomber dans les
excs qui avaient, je crois, t cause de son dpart pour
Saint-Domingue; mais elle ne tarda pas  tenir peu de compte de la
parole qu'elle lui donna dans ce moment.

Cette mort du gnral Leclerc donna lieu  un petit embarras qui, par la
manire dont il se termina, parut encore un pas vers le rtablissement
de ces diffrents usages qui peu  peu frayaient la route au retour des
habitudes monarchiques. Bonaparte prit le deuil, ainsi que madame
Bonaparte, et nous remes l'ordre de le porter. Cela tait dj assez
marquant; mais il fut question que les ambassadeurs vinssent aux
Tuileries complimenter le consul et sa femme sur cette perte. On leur
reprsenta que la politesse exigeait qu'ils fussent en deuil pour cette
visite. Ils se runirent pour en dlibrer, et, n'ayant pas le temps de
demander des ordres  leur cour, ils se dterminrent  se rendre 
l'invitation qu'ils reurent, en s'appuyant sur les gards d'usage en
pareil cas. Ils vinrent donc au palais vtus de noir, et furent reus en
crmonie. Depuis le mois de dcembre 1802, un ambassadeur d'Angleterre,
lord Whithwort, avait remplac le charg d'affaires. On se livrait  la
confiance d'une paix durable; les relations de France et d'Angleterre se
multipliaient journellement, et cependant les gens un peu plus instruits
prvoyaient incessamment entre les deux gouvernements des causes de
discussions nouvelles. Dans le parlement britannique, il avait t
question de la part que le gouvernement franais prenait  la nouvelle
constitution donne aux Suisses, et ici _le Moniteur_, tout  fait
_officiel_, paraissait avec quelques articles dans lesquels on se
plaignait de certaines mesures prises  Londres contre plusieurs
Franais. Cependant tout  Paris en apparence, et particulirement aux
Tuileries, semblait livr aux plaisirs et aux ftes. L'intrieur du
chteau tait paisible, lorsque tout  coup une fantaisie du premier
consul pour une belle et jeune actrice du Thtre-Franais vint troubler
madame Bonaparte, et donner lieu  des scnes assez vives.

Deux actrices remarquables (mesdemoiselles Duchesnois et Georges)
avaient dbut en mme temps  peu prs dans la tragdie, l'une fort
laide, mais distingue par un talent qui lui conquit bien des suffrages;
l'autre mdiocre, mais d'une extrme beaut[28]. Le public de Paris
s'chauffa pour l'une ou pour l'autre, mais en gnral le succs du
talent l'emporta sur celui de la beaut. Bonaparte au contraire fut
sduit par la dernire, et madame Bonaparte apprit assez vite par le
secret espionnage de ses valets que mademoiselle Georges avait t,
durant quelques soires, introduite secrtement dans un petit
appartement cart du chteau. Cette dcouverte lui inspira une vive
inquitude; elle m'en fit part avec une motion extrme, et commena 
rpandre beaucoup de larmes qui me parurent plus abondantes que cette
occasion passagre ne le mritait. Je crus devoir lui reprsenter que la
douceur et la patience me semblaient le seul remde  un chagrin que le
temps ne manquerait pas de dissiper, et ce fut dans les entretiens que
nous emes  cette occasion qu'elle commena  me donner sur son poux
des notions qui m'taient encore tout  fait inconnues. Le
mcontentement qu'elle prouvait me fit penser cependant qu'il y avait
quelque exagration dans l'amertume de ses plaintes.  l'entendre, il
n'avait aucun principe de morale, il dissimulait alors le vice de ses
penchants, parce qu'il craignait qu'ils ne lui fissent tort; mais, si on
le laissait s'y livrer en paix sans lui en faire la moindre plainte, peu
 peu on le verrait s'abandonner aux passions les plus honteuses.
N'avait-il pas sduit ses soeurs, les unes aprs les autres? Ne se
croyait-il pas plac dans le monde de manire  satisfaire toutes ses
fantaisies? Et puis sa famille ne profiterait-elle pas de ses faiblesses
pour l'habituer peu  peu  changer la vie intime et conjugale qu'il
menait encore, et l'loigner de toute relation avec sa femme? Et,  la
suite d'une pareille intrigue, elle voyait toujours suspendu sur sa tte
ce redoutable divorce dont il avait dj t quelquefois question.
C'est un grand malheur, pour moi, ajoutait-elle, que je n'aie pas donn
un fils  Bonaparte. Ce sera toujours un moyen dont la haine s'emparera
pour troubler mon repos.--Mais, madame, lui disais-je, il me semble que
l'enfant de madame votre fille rpare fort ce malheur; le premier consul
l'aime, et peut-tre finira par l'adopter.--Hlas! rpondit-elle, ce
serait l l'objet de mes souhaits; mais le caractre jaloux et ombrageux
de Louis Bonaparte s'y opposera toujours. Sa famille lui a malignement
fait part des bruits outrageants qui ont t rpandus sur la conduite de
ma fille et sur la naissance de son fils. La haine donne cet enfant 
Bonaparte, et cela suffit pour que Louis ne consente jamais  un
arrangement avec lui. Vous voyez comme il se tient  l'cart, et comme
ma fille est oblige de veiller sur la moindre de ses actions.
D'ailleurs, indpendamment des hautes considrations qui m'engagent  ne
point souffrir les carts de Bonaparte, ses infidlits sont toujours
pour moi le signal de mille contrarits qu'il me faut supporter.

     [Note 28: Voici quel souvenir mon pre avait gard de la
     rivalit et du talent de ces deux actrices clbres: La
     liaison de l'empereur avec mademoiselle Georges fit quelque
     bruit. La socit, j'en ai moi-mme souvenir, tait trs
     anime sur cette controverse touchant le mrite respectif des
     deux tragdiennes. On se disputait vivement aprs chaque
     reprsentation de l'une ou de l'autre. Les connaisseurs, et
     en gnral les salons, taient pour mademoiselle Duchesnois.
     Elle avait cependant assez peu de talent, et jouait sans
     intelligence. Mais elle avait de la passion, de la
     sensibilit, une voix touchante qui faisait pleurer. C'est,
     je crois, pour elle qu'a t invente cette expression de
     thtre: avoir des larmes dans la voix. Ma mre et ma tante
     (madame de Nansouty) taient fort prononces pour
     mademoiselle Duchesnois, au point de rompre des lances contre
     mon pre lui-mme, qui tait oblig administrativement 
     l'impartialit. Ce sont ces discussions sur l'art dramatique,
     entretenues par la facilit que les fonctions de mon pre
     nous donnaient de suivre tous les vnements du monde
     thtral, qui veillrent de trs bonne heure en moi un
     certain got, un certain esprit de littrature et de
     conversation, qui n'taient gure de mon ge. On me mena,
     trs jeune,  la tragdie, et j'ai vu presque dans leurs
     dbuts ces deux Melpomnes. On disait que l'une tait si
     bonne, qu'elle en tait belle; l'autre si belle, qu'elle en
     tait bonne. Cette dernire, trs jeune alors, se fiant 
     l'empire de ses charmes, travaillait peu, et un organe peu
     flexible, une certaine lourdeur dans la prononciation, ne lui
     permettaient pas d'arriver facilement aux effets d'une
     diction savante. Je crois cependant qu'elle avait au fond
     plus d'esprit que sa rivale, et qu'en prodiguant son talent 
     des genres dramatiques bien divers, elle l'a tout  la fois
     compromis et dvelopp, et elle a mrit une partie de la
     rputation qu'on a essay de lui faire dans sa vieillesse.
     (P. R.)]

Et, en effet, j'ai toujours remarqu que, ds que le premier consul
s'occupait d'une autre femme, soit que le despotisme de son caractre
lui ft trouver trange que sa femme mme ne se soumt point  approuver
cet usage de l'indpendance en toutes choses qu'il voulait conserver
exclusivement pour lui, soit que la nature lui et accord une si faible
portion d'affections aimantes qu'elles taient toutes absorbes par la
personne instantanment prfre, et qu'il ne lui restt pas la plus
lgre bienveillance  rpartir sur toute autre, il tait dur, violent,
sans piti pour sa femme, ds qu'il avait une matresse. Il ne tardait
pas  le lui apprendre, et  lui montrer une surprise presque sauvage de
ce qu'elle n'approuvait pas qu'il se livrt  des distractions qu'il
dmontrait, pour ainsi dire mathmatiquement, lui tre permises et
ncessaires. Je ne suis pas un homme comme un autre, disait-il, et les
lois de morale ou de convenance ne peuvent tre faites pour moi. De
pareilles dclarations excitaient le mcontentement, les pleurs, les
plaintes de madame Bonaparte. Son poux y rpondait quelquefois par des
violences dont je n'oserais dtailler les excs, jusqu'au moment o, sa
nouvelle fantaisie s'vanouissant, tout  coup, il sentait renatre sa
tendresse pour sa femme. Alors il tait mu de ses peines, remplaait
ses injures par des caresses qui n'avaient gure plus de mesure que ses
violences, et, comme elle tait douce et mobile, elle rentrait dans sa
scurit.

Mais, tant que durait l'orage, je me trouvais, moi, trs embarrasse
souvent des tranges confidences qu'il me fallait recevoir, et mme des
dmarches auxquelles il me fallait prendre part. Je me rappelle, entre
autres, ce qui m'arriva un soir, et la frayeur un peu ridicule que
j'prouvai, dont j'ai depuis ri  part moi.

C'tait durant cet hiver. Bonaparte avait encore l'habitude de venir,
tous les soirs, partager le lit de sa femme; elle avait eu l'adresse de
lui persuader que sa sret personnelle tait intresse  cette
intimit. Elle avait, disait-elle, un sommeil fort lger, et, s'il
arrivait qu'on essayt de tenter quelque entreprise nocturne sur lui,
elle serait l pour appeler  l'instant le secours dont il aurait
besoin. Le soir, elle ne se retirait gure que lorsqu'on l'avertissait
que Bonaparte tait couch. Mais, lorsqu'il fut pris de cette fantaisie
pour mademoiselle Georges, il la fit venir assez tard, quand l'heure de
son travail tait passe, et ne descendit plus ces jours-l que fort
avant dans la nuit. Un soir, madame Bonaparte, plus presse que de
coutume par sa jalouse inquitude, m'avait garde prs d'elle, et
m'entretenait vivement de ses chagrins. Il tait une heure du matin,
nous tions seules dans son salon, le plus profond silence rgnait aux
Tuileries. Tout  coup elle se lve. Je n'y peux plus tenir, me
dit-elle; mademoiselle Georges est srement l-haut, je veux les
surprendre. Passablement trouble de cette rsolution subite, je fis ce
que je pus pour l'en dtourner et je ne pus en venir  bout.
Suivez-moi, me dit-elle, nous monterons ensemble. Alors je lui
reprsentai qu'un pareil espionnage, tant mme sans convenance de sa
part, serait intolrable de la mienne, et qu'en cas de la dcouverte
qu'elle prtendait faire, je serais srement de trop  la scne qui
s'ensuivrait. Elle ne voulut entendre  rien, elle me reprocha de
l'abandonner dans ses peines, et elle me pressa si vivement, que, malgr
ma rpugnance, je cdai  sa volont, me disant d'ailleurs
intrieurement que notre course n'aboutirait  rien, et que, sans doute,
les prcautions taient prises au premier tage contre toute surprise.

Nous voil donc marchant silencieusement l'une et l'autre, madame
Bonaparte, la premire, anime  l'excs, moi derrire, montant
lentement un escalier drob qui conduisait chez Bonaparte, et trs
honteuse du rle qu'on me faisait jouer. Au milieu de notre course, un
lger bruit se fit entendre. Madame Bonaparte se retourna. C'est
peut-tre, me dit-elle, Rustan, le mameluk de Bonaparte, qui garde la
porte. Ce malheureux est capable de nous gorger toutes deux.  cette
parole, je fus saisie d'un effroi qui, tout ridicule qu'il tait sans
doute, ne me permit pas d'en entendre davantage, et, sans songer que je
laissais madame Bonaparte dans une complte obscurit, je descendis avec
la bougie que je tenais  la main, et je revins aussi vite que je pus
dans le salon. Elle me suivit peu de minutes aprs, tonne de ma fuite
subite. Quand elle revit mon visage effar, elle se mit  rire et moi
aussi, et nous renonmes  notre entreprise. Je la quittai en lui
disant que je croyais que l'trange peur qu'elle m'avait faite lui avait
t utile, et que je me savais bon gr d'y avoir cd.

Cette jalousie, qui altrait la douce humeur de madame Bonaparte, ne fut
bientt plus un mystre pour personne. Elle me mit dans les embarras
d'une confidente sans crdit sur l'esprit de celle qui la consulte, et
me donna quelquefois l'apparence d'une personne qui partage les
mcontentements dont elle est le tmoin. Bonaparte crut d'abord qu'une
femme devait entrer vivement dans les sentiments prouvs par une autre
femme, et il tmoigna quelque humeur de ce que je me trouvais au fait de
ce qui se passait dans le plus intime de son intrieur. D'un autre ct,
le public de Paris prenait de plus en plus parti pour la laide actrice.
La belle tait souvent accueillie par des sifflets. M. de Rmusat
tchait d'accorder une protection gale  ces deux dbutantes; mais ce
qu'il faisait pour l'une ou pour l'autre tait presque galement pris
avec mcontentement, soit par le parterre, soit par le consul. Toutes
ces pauvrets nous donnrent quelque tracas. Bonaparte, sans livrer  M.
de Rmusat le secret de son intrt, se plaignit  lui, et lui tmoigna
qu'il consentirait  ce que je devinsse la confidente de sa femme,
pourvu que je ne lui donnasse que des conseils raisonnables. Mon mari me
prsenta comme une personne pose, leve  toutes les convenances, et
qui ne pouvait en aucun cas chauffer l'imagination de madame Bonaparte.
Le consul, qui tait encore en disposition de bienveillance pour nous,
consentit  penser  cette occasion du bien de moi; mais alors ce fut un
autre inconvnient: il me prit en tiers quelquefois dans ses disputes
conjugales, et voulut s'appuyer de ce qu'il appelait ma raison pour
traiter de folie les vivacits jalouses dont il tait fatigu. Comme je
n'avais point encore l'habitude de dissimuler ma pense, lorsqu'il
m'entretenait de l'ennui que lui donnaient toutes ces scnes, je lui
rpondais tout sincrement que je plaignais beaucoup madame Bonaparte,
soit qu'elle souffrt  tort ou  raison, qu'il me semblait qu'il devait
l'excuser plus qu'un autre; mais, en mme temps, j'avouais qu'elle me
semblait manquer  sa dignit, quand elle cherchait dans l'espionnage de
ses valets la preuve de l'infidlit qu'elle souponnait. Le consul ne
manquait point de redire  madame Bonaparte que je la blmais, et alors
je me trouvais en butte  des explications sans fin entre le mari et la
femme, dans lesquelles j'apportais toute la vivacit de mon ge, et le
dvouement que j'avais pour tous deux.

Tout cela produisit une suite de paroles et de petites scnes, dont les
dtails se sont effacs de ma mmoire, o je vis Bonaparte tour  tour
imprieux, dur, dfiant  l'excs, puis tout  coup mu, amolli, presque
doux, et rparant avec assez de grce des torts dont il convenait, et
auxquels il ne renonait pas pourtant. Je me souviens qu'un jour, pour
rompre le tte--tte qui le gnait sans doute, m'ayant garde  dner
en tiers avec sa femme, fort chauffe prcisment parce qu'il lui avait
dclar que dsormais il habiterait la nuit un appartement spar, il
s'avisa de me prendre pour juge dans cette trange question: si un mari
tait oblig de cder  cette fantaisie d'une femme qui voudrait n'avoir
jamais d'autre lit que le sien? J'tais assez peu prpare  rpondre,
et je savais que madame Bonaparte ne me pardonnerait pas de ne pas
dcider pour elle. Je tchai d'luder la rponse, et de me tenir sur ce
qu'il n'tait gure possible, ni mme bien dcent, que je me mlasse de
dterminer ce fait. Mais Bonaparte, qui aimait assez d'ailleurs 
embarrasser, me poursuivit vivement. Alors je ne trouvai d'autre parti,
pour m'en tirer, que de dire que je ne savais pas trop prcisment o
devaient s'arrter les exigences d'une femme et les complaisances d'un
mari; mais qu'il me semblait que tout ce qui donnerait  croire que le
premier consul changeait quelque chose dans sa manire de vivre ferait
toujours tenir des propos fcheux, et que le moindre mouvement qui
arriverait dans le chteau nous ferait tous beaucoup parler. Bonaparte
se mit  rire, et me tirant l'oreille: Allons, me dit-il, vous tes
femme, et vous vous entendez toutes.

Mais il ne s'en tint pas moins  ce qu'il avait rsolu, et, depuis cette
poque, il s'arrangea pour habiter un appartement diffrent. Cependant
il reprit peu  peu des manires plus affectueuses avec elle, et elle,
de son ct, plus tranquille, se rendit au conseil que je ne cessais de
lui donner de ddaigner une rivalit indigne d'elle. Il serait bien
assez temps, lui disais-je, de vous affliger, si c'tait parmi les
femmes qui vous entourent que le consul ft un choix, ce serait alors
que vous auriez de vrais chagrins, et moi plus d'un tracas. Deux ans
aprs, ma prdiction ne fut que trop ralise, et particulirement pour
moi.




CHAPITRE II.

(1803.)


Retour aux habitudes de la monarchie.--M. de Fontanes.--Madame
d'Houdetot.--Bruits de guerre.--Runion du Corps lgislatif.--Dpart de
l'ambassadeur d'Angleterre.--M. Maret.--Le marchal Berthier.--Voyage du
premier consul en Belgique.--Accident de voiture.--Ftes d'Amiens.


 ce lger orage prs, l'hiver se passa paisiblement. Quelques
institutions nouvelles marqurent encore le retour de l'ordre. Les
lyces furent organiss, on redonna des robes et quelque importance aux
magistrats. On runit tous les tableaux franais au Louvre sous le nom
de Musum, et M. Denon fut charg de la surintendance de ce nouvel
tablissement. Des pensions et des rcompenses commencrent  tre
accordes  des gens de lettres, et, pour ce dernier article, M. de
Fontanes tait souvent consult. Bonaparte aimait  causer avec lui; ces
conversations taient en gnral fort amusantes. Le consul se plaisait 
attaquer le got pur et classique de M. de Fontanes et celui-ci
dfendait nos chefs-d'oeuvre franais avec une grande force qui lui
donnait, aux yeux des assistants, la rputation d'une sorte de courage;
car il y avait dj dans cette cour des gens si faonns au mtier de
courtisan, qu'on leur paraissait un vrai Romain quand on osait encore
admirer _Mrope_ ou _Mithridate_, puisque le matre avait dclar qu'il
n'aimait ni l'un ni l'autre de ces ouvrages. Et cependant il paraissait
s'amuser fort de ces controverses littraires. Il eut mme un moment
l'intention de se procurer le plaisir d'en avoir deux fois par semaine,
en faisant inviter certains hommes de lettres  venir passer la soire
chez madame Bonaparte. M. de Rmusat, qui connaissait  Paris un assez
bon nombre d'hommes distingus, fut charg de les runir au chteau.
Quelques acadmiciens et quelques littrateurs connus furent donc
invits un soir. Bonaparte tait en bonne humeur; il causa trs bien,
laissa causer, fut aimable et anim; moi, j'tais charme qu'il se
montrt tel. J'avais fort le dsir qu'il plt  ceux qui ne le
connaissaient pas, et qu'il dtruist, en se montrant davantage,
certaines prventions qui commenaient  natre contre lui. Comme,
lorsqu'il le voulait, le tact de son esprit tait trs fin, il dmla,
entre autres, assez vite la nature de celui du vieil abb Morellet[29],
homme droit, positif, marchant toujours nettement de consquence en
consquence, et ne voulant jamais reconnatre le pouvoir de
l'imagination sur la marche d'aucune des ides humaines. Bonaparte se
plut  contrarier ce systme. En laissant aller sa propre imagination 
tout l'essor qu'elle voulut prendre, et dans ce cas elle le menait loin,
il aborda tous les sujets, s'leva trs haut, se perdit quelquefois, se
divertit fort de la fatigue qu'il donnait  l'esprit de l'abb, et fut
rellement trs intressant. Le lendemain, il parla avec plaisir de
cette soire et dclara qu'il en voulait encore de semblables. Une
pareille runion fut donc fixe  quelques jours de l. Je ne sais plus
quel est le personnage qui commena  s'exprimer avec assez de force sur
la libert de penser et d'crire, et sur les avantages qu'elle avait
pour les nations. Cela amena un genre de discussion un peu plus gn que
la premire fois, et le consul demeura dans de longs silences qui
jetrent le froid dans l'assemble. Enfin, dans une troisime soire, il
parut plus tard, il tait rveur, distrait, sombre, et ne laissa
chapper que quelques paroles rares et coupes. Tout le monde se tut et
s'ennuya; et, le lendemain, le premier consul nous dit qu'il ne voyait
rien  tirer de tous ces gens de lettres, qu'on ne gagnerait point  les
admettre dans l'intimit, et qu'il ne voulait plus qu'on les invitt. Il
ne pouvait supporter aucune contrainte, et celle de se montrer affable
et de bonne humeur  jour et  moment fixes lui parut promptement une
gne qu'il s'empressa de secouer.

     [Note 29: L'abb Morellet, trs li avec madame
     d'Houdetot et madame de Vergennes, tait l'abb de ce nom,
     fort connu  la fin du XVIIIe sicle, et que Voltaire
     appelait l'abb _Mord-les_. Il est mort le 12 janvier 1819.
     (P. R.)]

Dans cet hiver moururent deux acadmiciens distingus, MM. de la Harpe
et de Saint-Lambert. Je regrettai fort le dernier, parce que j'tais
trs attache  madame d'Houdetot, avec laquelle il tait li depuis
quarante ans, et chez laquelle il mourut. La maison de cette aimable
vieille runissait la plus agrable et la meilleure socit de Paris.
J'y allais fort souvent, et j'y trouvais les restes d'un temps qui alors
semblait s'chapper sans retour, je veux dire celui o on savait causer
d'une manire agrable et instructive. Madame d'Houdetot, trangre par
son ge et par le plus charmant caractre  tout esprit de parti,
jouissait du repos qui nous tait rendu, et en profitait pour runir
chez elle les dbris de la bonne compagnie de Paris, qui venait avec
empressement soigner et amuser sa vieillesse. J'aimais fort  aller chez
elle me reposer de la contrainte tendue o l'exemple des autres, et
l'exprience que je commenais  acqurir, me tenaient dans le salon des
Tuileries.

Cependant on commenait  murmurer tout bas que la guerre pourrait bien
se rallumer avec les Anglais. Des lettres secrtes sur quelques
entreprises tentes dans la Vende furent publies. On semblait y
accuser le gouvernement anglais de les soutenir, et Georges Cadoudal y
tait nomm comme agent entre ce gouvernement et les chouans. On parlait
en mme temps de M. d'Andr, qui, disait-on, avait pntr en France
secrtement, aprs avoir dj une fois, avant le 18 fructidor, essay de
servir l'agence royale. Sur ces entrefaites, on assembla le Corps
lgislatif. Le compte qui lui fut rendu de l'tat de la _Rpublique_
tait remarquable et fut remarqu. L'tat de paix avec toutes les
puissances, le _conclusum_ donn  Ratisbonne sur le nouveau partage de
l'Allemagne et reconnu par tous les souverains, la constitution accepte
par les Suisses, le concordat, l'instruction publique dirige, la
formation de l'Institut[30], la justice mieux dispense, l'amlioration
des finances, le Code civil, dont une partie fut soumise  cette
assemble, les diffrents travaux commencs en mme temps sur nos
frontires et en France, les projets pour Anvers, le mont Cenis, les
bords du Rhin et le canal de l'Ourcq, _l'acquisition de l'le d'Elbe_,
Saint-Domingue qui tenait encore, des projets de loi nombreux sur les
contributions indirectes, sur la formation des chambres de commerce, sur
l'exercice de la mdecine et sur les manufactures, tout cela offrait un
tableau satisfaisant et honorable pour le gouvernement.  la fin de ce
rapport, on avait pourtant gliss quelques mots sur la possibilit d'une
rupture avec l'Angleterre et sur la ncessit de fortifier l'arme. Ni
le Corps lgislatif, ni le Tribunat ne s'opposrent  rien, et des
approbations, aprs tout mrites  cette poque, furent donnes  tant
de travaux si heureusement commencs.

     [Note 30: Il serait plus exact de dire que le premier
     consul rorganisa l'Institut en supprimant la classe des
     sciences morales et politiques, le 23 janvier 1803. Cette
     classe ne fut rtablie qu'aprs 1830. (P. R.)]

Les premiers jours de mars, des plaintes assez amres parurent dans nos
journaux sur la publication de quelques libelles qui avaient cours en
Angleterre contre le premier consul. Il n'y avait pas beaucoup de bonne
foi  s'irriter contre ce qui chappe aux presses anglaises, qui ont
toute libert, mais ce n'tait qu'un prtexte; l'occupation de Malte et
notre intervention dans le gouvernement de la Suisse taient les
vritables occasions de rupture. Le 8 mars 1803, une lettre du roi
d'Angleterre au Parlement annona des discussions importantes entre les
deux gouvernements et se plaignit de l'armement qui se prparait dans
les ports de la Hollande. Dans ce mme temps, nous fmes tmoins de
cette scne dont j'ai parl o Bonaparte feignit, ou se laissa emporter
devant tous les ambassadeurs  une colre violente. Peu de temps aprs,
il quitta Paris et s'tablit  Saint-Cloud.

Les affaires publiques ne le captivaient pas tellement qu'il ne penst 
la mme poque  faire crire, par l'un de ses prfets du palais, une
lettre de compliment au clbre musicien Paesiello sur l'opra de
_Proserpine_, qu'il venait de donner  Paris. Le premier consul se
montrait fort jaloux d'attirer ici tous les gens distingus de tous les
pays, et il les payait trs largement.

Peu de temps aprs, la rupture entre la France et l'Angleterre clata,
et l'ambassadeur anglais, devant la porte duquel se rassemblait tous les
jours une grande foule de monde, pour se rassurer ou s'inquiter selon
les prparatifs de dpart qu'on pourrait apercevoir dans sa cour, partit
tout  coup. M. de Talleyrand porta au Snat une communication des
motifs qui foraient  la guerre. Le Snat rpondit qu'il ne pouvait
qu'applaudir  la modration unie  la fermet du premier consul, et il
envoya une dputation qui porta  Saint-Cloud les tmoignages de sa
reconnaissance et de son dvouement. M. de Vaublanc, parlant au Corps
lgislatif, dit avec enthousiasme: Quel chef des nations montra jamais
un plus grand amour pour la paix! S'il tait possible de sparer
l'histoire des ngociations du premier consul de celle de ses exploits,
on croirait lire la vie d'un magistrat paisible qui n'est occup que des
moyens d'affermir la paix. Le Tribunat mit le voeu qu'il ft pris des
mesures nergiques, et, aprs ces diffrents actes d'admiration et de
soumission, la session du Corps lgislatif se termina.

Ce fut alors que nous vmes paratre pour la premire fois ces notes
violentes et injurieuses contre le gouvernement anglais, qui se
multiplirent tant dans la suite, et qui rpondaient avec trop de soin
aux articles des feuilles priodiques et libres qui courent chaque jour
 Londres. Bonaparte dictait souvent le fond de ces notes que M. Maret
rdigeait ensuite; mais il en rsultait que le souverain d'un grand
empire se mettait en quelque sorte en dfi de paroles avec des
journalistes, et manquait  sa propre dignit en se montrant trop
irascible contre les railleries de ces feuilles passagres dont il et
mieux fait cent fois de ddaigner les attaques. Il ne fut pas difficile
aux journalistes anglais de savoir  quel point le premier consul, et un
peu plus tard l'empereur de France, tait bless des plaisanteries
qu'ils se permettaient sur son compte, et alors ils redoublrent
d'activit pour le poursuivre. Combien de fois il nous est arriv de le
voir sombre et d'humeur difficile, et d'entendre dire  madame Bonaparte
que c'tait parce qu'il avait lu quelque article du _Courrier_ ou du
_Sun_ dirig contre lui? Il essaya de soulever une sorte de guerre de
plume entre les diffrents journaux anglais; il soudoya  Londres des
crivains, dpensa beaucoup d'argent, et ne trompa personne, ni en
France, ni en Angleterre. Je disais  ce sujet qu'il dictait souvent des
notes du _Moniteur_: Bonaparte avait une singulire manire de dicter.
Jamais il n'crivait rien de sa main. Son criture, mal forme, tait
indchiffrable pour les autres, comme pour lui. Son orthographe tait
fort dfectueuse. Il manquait totalement de patience pour toute action
manuelle quelle qu'elle ft; et l'extrme activit de son esprit, et
l'habitude de l'obissance  la minute,  la seconde, ne lui
permettaient aucun des exercices o il et ncessairement fallu qu'une
partie de lui mme se soumt  l'autre. Les gens qui rdigeaient sous
lui, M. Bourrienne d'abord, ensuite M. Maret et son secrtaire intime
Menneval, s'taient fait une sorte d'criture d'abrviation pour tcher
que leur plume allt aussi vite que sa pense. Il dictait en marchant 
grands pas dans son cabinet. S'il tait anim, son langage alors tait
entreml d'imprcations violentes, et mme de jurements, qu'on
supprimait en crivant, et qui avaient au moins l'avantage de donner un
peu de temps pour le rejoindre. Il ne rptait point ce qu'il avait dit
une fois, quand mme on ne l'avait point entendu, et c'tait un malheur
pour le secrtaire; car il se souvenait fort bien de ce qu'il avait dit,
et s'apercevait des omissions. Un jour, il venait de lire une tragdie
manuscrite qui lui avait t remise; elle l'avait assez frapp pour lui
inspirer la fantaisie d'y faire quelques changements. Prenez un encrier
et du papier, dit-il  M. de Rmusat, et crivez ce que je vais vous
dire. Et, sans presque donner  mon mari le temps de s'tablir devant
une table, le voil dictant avec une telle rapidit que M. de Rmusat,
quoique habitu  une criture trs rapide, suait  grosses gouttes en
s'efforant de le suivre. Bonaparte s'apercevait trs bien de la peine
qu'il avait et s'interrompait de temps en temps pour dire: Allons,
tchez de me comprendre, car je ne recommencerai pas. Il se faisait
toujours un petit amusement du malaise dans lequel il vous mettait. Son
grand principe gnral, auquel il donnait toute espce d'applications
dans les plus grandes choses comme dans les plus petites, tait qu'on
n'avait de zle que lorsqu'on tait inquiet.

Heureusement qu'il oublia de redemander la feuille d'observations qu'il
avait dicte, car nous avons souvent essay, M. de Rmusat et moi, de
la relire et il ne nous a jamais t possible d'en dchiffrer un mot. M.
Maret, secrtaire d'tat, quoique d'un esprit fort mdiocre ( la
vrit, Bonaparte ne hassait pas les gens mdiocres, parce qu'il disait
qu'il avait assez d'esprit pour leur donner ce qui leur manquait), M.
Maret, dis-je, finit par acqurir un assez grand crdit, parce qu'il
parvint  une extrme facilit de rdaction. Il s'accoutuma 
comprendre,  interprter ce premier jet de la pense de Bonaparte, et,
sans se permettre jamais une observation, il sut la rapporter
fidlement, telle qu'elle sortait de son cerveau. Ce qui achve aussi
d'expliquer son succs auprs de son matre, c'est qu'il se livra, ou
feignit de se livrer,  un dvouement sans bornes qu'il tmoignait par
une admiration complte, dont Bonaparte ne put se dfendre d'tre
flatt. Ce ministre poussa mme si loin la recherche de la flatterie
qu'on assurait que, lorsqu'il voyageait avec l'empereur, il avait soin
de laisser  sa femme des modles de lettres qu'elle copiait
soigneusement et dans lesquelles elle se plaignait de ce que son mari
tait si exclusivement dvou  son matre, qu'elle ne pouvait
s'empcher d'en concevoir de la jalousie. Et comme, durant les voyages,
les courriers remettaient toutes les lettres chez l'empereur mme, qui
s'amusait souvent  les dcacheter, ces plaintes adroites produisaient
trs directement l'effet qu'on s'en tait promis.

Lorsque M. Maret fut ministre des affaires trangres, il se garda bien
de suivre l'exemple de M. de Talleyrand, qui disait souvent que, dans
cette place, c'tait surtout avec Bonaparte lui-mme qu'il fallait
ngocier. Mais au contraire, entrant dans toutes ses passions, toujours
surpris que les souverains trangers osassent s'irriter quand on les
insultait et s'efforassent d'opposer quelque rsistance  leur ruine,
il affermissait sa fortune souvent aux dpens de l'Europe, dont un
ministre dsintress et habile et essay de prendre les justes
intrts. Il avait, pour ainsi dire, toujours un courrier tout prt chez
lui, pour aller porter  chaque souverain les premiers accents de colre
qui chappaient  Bonaparte lorsqu'il apprenait quelque nouvelle qui
l'enflammait. Cette coupable complaisance a t, au reste, quelquefois
nuisible  son matre. Elle a caus plus d'une rupture dont on s'est
repenti, aprs la premire violence passe, et peut-tre mme a-t-elle
contribu  la chute de Bonaparte; car, lors de la dernire anne de son
rgne, tandis qu'il hsitait  Dresde sur le parti qu'il devait prendre,
Maret retarda de huit jours la retraite si ncessaire, en n'osant pas
avoir le courage d'apprendre  l'empereur la dfection de la Bavire,
dont il tait si important qu'il ft instruit[31].

     [Note 31: Le devoir de l'diteur le plus consciencieux
     n'est point d'expliquer, de justifier et encore moins de
     contredire les assertions ou les suppositions de l'auteur
     dont il publie les souvenirs. Il est vident qu'un certain
     nombre des jugements exprims ici sont personnels ou
     reprsentent l'opinion publique  ce moment de notre
     histoire. Tout en prenant la responsabilit de ce qu'il
     imprime, l'diteur n'est pas absolument solidaire de toutes
     les opinions, et il n'est pas ncessaire d'opposer en toute
     occasion une opinion  une opinion ni un document nouveau ou
     une histoire rcente  une impression contemporaine des
     faits. Ainsi M. Maret, par exemple, mrite plus d'un
     reproche, mais l'accusation d'avoir eu la lchet de ne point
     faire connatre,  temps,  l'empereur la dfection de la
     Bavire en 1813, peut tre une de ces imputations que le
     mpris de M. de Talleyrand prodiguait  l'un des plus
     mesquins de ses successeurs. On sait qu'il disait: Je n'ai
     jamais connu qu'un homme aussi bte que M. le duc de Bassano,
     c'tait M. Maret. Il est probable que M. Maret sut en effet
     le trait de la Bavire avec la coalition ds son arrive 
     Leipzig, en octobre 1813, mais qu'il n'y attacha pas grande
     importance, ou n'osa point en parler  un matre chaque jour
     moins capable d'entendre la vrit, et de penser aux choses
     qui lui dplaisaient. Le duc de Bassano tait le ministre le
     moins propre  le prmunir contre cette fatale tendance. Il
     avait un mlange de servilit sincre et d'admiration aveugle
     qui faisaient de lui un courtisan plutt qu'un ministre.
     Voici ce que mon pre pensait de lui: Ce n'tait ni un homme
     nul ni un mchant homme, mais il tait de ces gens dont la
     mdiocrit, en bien comme en mal, peut tre aussi pernicieuse
     que la stupidit et la sclratesse. Il avait peu d'esprit;
     sa suffisance, sa morgue de grand seigneur improvis et
     d'homme d'tat parvenu atteignaient au ridicule. Avec une
     certaine frivolit pesante, sa dignit bourgeoise, son
     affectation vulgaire, il n'annonait pas ce qu'il valait
     rellement. Une grande aptitude au travail, une rdaction
     facile, une intelligence prompte et assez juste du matriel
     et du superficiel des affaires, une mmoire fidle dans les
     dtails, l'habitude d'expdier beaucoup de choses  la fois,
     enfin le talent de s'anantir lui-mme pour s'identifier
     compltement avec l'ide, ou mme avec le sentiment de ce
     qu'on lui dictait, en faisaient un instrument utile, ou
     plutt commode, et, au second ou au troisime rang dans un
     ministre, il aurait bien servi. Il n'aimait, par penchant,
     ni le mal, ni l'injustice. Les violences contre les personnes
     n'taient pas de son got. On assure qu'il en a empch
     quelques-unes. Enfin il tait rellement attach 
     l'empereur, et n'a essay,  ma connaissance, de conjurer par
     aucune bassesse les maux que cet attachement a plus tard
     attirs sur lui. Mais, plein de confiance en lui-mme, avide
     de faveur, jaloux de son crdit, enfl de son rang et de son
     pouvoir, il voyait en ennemi le mrite, l'indpendance, tout
     ce qui pouvait lui porter ombrage, tout ce qui ne servait pas
     son ambition, tout ce qui ne flattait pas sa vanit, tout ce
     qui ne courtisait pas sa grandeur. La conservation de sa
     position auprs de l'empereur tait devenue son unique pense
     et comme son principal devoir. Lui complaire en tout tait
     toute son tude et toute sa politique. Le systme
     napolonien, tel que l'empereur le professait, tait pour lui
     la vrit officielle et la vrit officielle tait pour lui
     toute la vrit. Il ne comprenait plus le reste, et il
     l'aurait compris qu'il n'en aurait rien dit. Voici ce que
     dit de lui M. Beugnot dans ses Mmoires, publis il y a peu
     d'annes par son petit-fils: M. Maret a le coeur excellent,
     il est donc dispos par sa nature  tout ce qui est bien. Son
     esprit est cultiv, et, s'il n'et pas t enlev aux lettres
     par les affaires, il et t un littrateur estimable sinon
     de premier ordre. Son talent capital consiste dans une
     singulire facilit  reproduire les ides d'autrui, et il
     l'a tellement exerc dans la rdaction du _Moniteur_, et de
     quelques ouvrages du mme genre, que son esprit s'y est comme
     absorb. L'abb Sieys lui procura dans l'origine la place de
     secrtaire du consulat. Au dbut il dplaisait au premier
     consul, prcisment par les qualits qui, depuis, le lui ont
     rendu si cher, son obsquiosit, son empressement, sa
     propension  disparatre devant l'esprit des autres; mais 
     mesure que le premier consul avait attir  lui l'autorit,
     et qu'il avait pris l'habitude de la manier sans partage, il
     s'tait rconcili avec le secrtaire du consulat. Le
     despotisme de l'un comme la faveur de l'autre croissaient
     dans la mme proportion. (Mmoires du comte Beugnot, tome
     II, p. 316.) M. le baron Ernouf a publi rcemment une
     apologie du duc de Bassano, sous ce titre: _Maret, duc de
     Bassano_, in-8. Paris, Charpentier, 1878.--Ces opinions,
     diverses sans tre contradictoires, dmontrent que
     l'influence du duc de Bassano n'a pas toujours t utile au
     bien public dans les conseils de l'empereur; mais il tait de
     ceux qui pensent qu'une rvlation dsagrable ou un conseil
     contrariant sont plus nuisibles  ceux qui les apportent
     qu'utiles  ceux qui les reoivent. Ceux-l se font une loi
     de mnager plutt les faiblesses que la situation de leurs
     matres, et de servir leurs passions plutt que leurs
     intrts. Ces flatteurs sont _dtestables_ sans doute, mais
     la source premire de leurs fautes est toujours dans le
     pouvoir absolu. C'est parce que le monarque est tout-puissant
     qu'il est dangereux de lui dplaire. Toute platitude, comme
     toute justice mane du roi. (P. R.)]

C'est peut-tre ici le cas de raconter une anecdote relative  M. de
Talleyrand, qui prouve  quel point cet habile ministre savait comment
il fallait agir avec Bonaparte, et combien aussi il tait matre de
lui-mme.

La paix se traitait  Amiens entre l'Angleterre et la France, au
printemps de 1802. Quelques nouvelles difficults survenues entre les
plnipotentiaires donnaient certaine inquitude. Le premier consul
attendait avec impatience le courrier. Il arrive, et apporte au
ministre des affaires trangres la signature tant dsire. M. de
Talleyrand la met dans sa poche, et se rend auprs du consul. Il parat
devant lui avec ce visage impassible qu'il conserve dans toute occasion.
Il demeure une heure entire, faisant passer en revue  Bonaparte un
grand nombre d'affaires importantes, et, quand le travail fut fini: 
prsent, dit-il en souriant, je vais vous faire un grand plaisir, le
trait est sign, et le voil. Bonaparte demeura stupfait de cette
manire de l'annoncer. Et comment, demanda-t-il, ne me l'avez-vous pas
dit tout de suite?--Ah! lui rpondit M. de Talleyrand, parce que vous ne
m'auriez plus cout sur tout le reste. Quand vous tes heureux, vous
n'tes pas abordable. Cette force dans le silence frappa le consul et
ne le fcha point, ajoutait M. de Talleyrand, parce qu'il conclut
sur-le-champ  quel point il en pourrait tirer parti.

Un autre homme de cette cour, plus dvou de coeur  Bonaparte, mais
tout aussi complet, dans les dmonstrations d'admiration pour lui, fut
le marchal Berthier, prince de Wagram. Il avait fait la campagne
d'gypte, et l il s'tait fortement attach  son gnral. Il lui voua
mme une si grande amiti, que Bonaparte ne put, quelque peu sensible
qu'il ft  ce qui venait du coeur, s'empcher d'y rpondre quelquefois.
Mais les sentiments entre eux demeurrent fort ingaux, et devinrent
pour le puissant une occasion d'exiger tous les dvouements qui viennent
 la suite d'une sincre affection. Un jour, M. de Talleyrand causait
avec Bonaparte devenu empereur. En vrit, lui disait celui-ci, je ne
puis comprendre comment il a pu s'tablir entre Berthier et moi une
relation qui ait quelque apparence d'amiti. Je ne m'amuse gure aux
sentiments inutiles, et Berthier est si mdiocre, que je ne sais
pourquoi je m'amuserais  l'aimer; et cependant, au fond, quand rien ne
m'en dtourne, je crois que je ne suis pas tout  fait sans quelque
penchant pour lui.--Si vous l'aimez, rpondit M. de Talleyrand,
savez-vous pourquoi? C'est qu'il croit en vous!

Toutes ces diffrentes anecdotes, que j'cris  mesure que je me les
rappelle, je ne les ai sues que bien plus tard, et lorsque mes
relations plus intimes avec M. de Talleyrand m'ont dvoil les
principaux traits du caractre de Bonaparte. Dans les premires annes,
j'tais parfaitement trompe sur lui, et trs heureuse de l'tre. Je lui
trouvais de l'esprit, je le voyais assez dispos  rparer les torts
passagers qu'il avait  l'gard de sa femme; je considrais avec plaisir
cette amiti de Berthier; il caressait devant moi ce petit Napolon
qu'il semblait aimer; je me le figurais accessible  des sentiments doux
et naturels, et ma jeune imagination le parait  bon march de toutes
les qualits qu'elle avait besoin de lui trouver. Il est juste de dire
aussi que l'excs du pouvoir l'a enivr, que ses passions se sont
exaspres par la facilit avec laquelle il a pu les satisfaire, et que,
jeune et encore incertain de son avenir, il hsitait plus souvent entre
montrer certains vices, et du moins affecter quelques vertus.

Aprs la dclaration de guerre  l'Angleterre, je ne sais qui, le
premier, donna  Bonaparte l'ide premire de l'entreprise des bateaux
plats. Je ne pourrais pas mme assurer s'il en embrassa l'esprance de
bonne foi, ou s'il ne s'en fit pas une occasion de runir et de
fortifier son arme qu'il rassembla au camp de Boulogne. Au reste, tant
de gens rptrent que cette descente tait possible, qu'il se pourrait
qu'il penst que sa fortune lui devait un pareil succs. Tout  coup
d'normes travaux furent commencs dans nos ports et dans quelques
villes de la Belgique; l'arme marcha sur les ctes; les gnraux Soult
et Ney furent envoys, pour la commander, sur diffrents points. Toutes
les imaginations parurent tournes vers la conqute de l'Angleterre, au
point que les Anglais eux-mmes ne furent pas sans inquitude, et se
crurent obligs de faire quelques prparatifs de dfense. On s'effora
d'animer l'esprit public par des ouvrages dramatiques contre les
Anglais; on fit reprsenter sur nos thtres des traits de la vie de
Guillaume le Conqurant. Et cependant, on faisait facilement la conqute
du Hanovre; mais alors commenait ce blocus de nos ports qui nous a fait
tant de mal.

Dans l't de cette anne, un voyage en Belgique fut rsolu. Le premier
consul exigea qu'il ft fait avec une grande magnificence. Il eut peu de
peine  persuader  madame Bonaparte de porter tout ce qui contribuerait
 frapper les peuples auxquels elle allait se montrer. Madame Talhouet
et moi, nous fmes choisies, et le consul me donna trente mille francs
pour les dpenses qu'il nous ordonnait. Il partit le 24 juin 1803, avec
un cortge de plusieurs voitures, deux gnraux de sa garde, ses aides
de camp, Duroc, deux prfets du palais, M. de Rmusat et un Pimontais
nomm Salmatoris, et rien ne fut pargn pour rendre ce voyage pompeux.

Avant de commencer cette tourne, nous allmes passer un jour 
Mortefontaine. Cette terre avait t achete par Joseph Bonaparte. Toute
la famille s'y runit; il s'y passa une assez trange aventure.

On avait employ la matine  parcourir les jardins qui sont fort beaux.
 l'heure du dner, il fut question du crmonial des places. La mre
des Bonapartes tait aussi  Mortefontaine. Joseph prvint son frre
que, pour passer dans la salle  manger, il allait donner la main  sa
mre, la mettre  sa droite, et que madame Bonaparte n'aurait que sa
gauche. Le consul se blessa de ce crmonial qui mettait sa femme  la
seconde place, et crut devoir ordonner  son frre de mettre leur mre
en seconde ligne. Joseph rsista, et rien ne put le faire consentir 
cder. Lorsqu'on vint annoncer qu'on avait servi, Joseph prit la main
de sa mre, et Lucien conduisit madame Bonaparte. Le consul, irrit de
la rsistance, traversa le salon brusquement, prit le bras de sa femme,
passa devant tout le monde, la mit  ses cts, et, se retournant vers
moi, il m'appela hautement, et m'ordonna de m'asseoir prs de lui.
L'assemble demeura interdite; moi, je l'tais encore plus que tous, et
madame Joseph Bonaparte[32],  qui l'on devait tout naturellement une
politesse, se trouva au bout de la table, comme si elle n'et point fait
partie de la famille. On pense bien que cet arrangement jeta de la gne
au milieu du repas. Les frres taient mcontents, madame Bonaparte
attriste, et moi trs embarrasse de mon vidence. Pendant le dner,
Bonaparte n'adressa la parole  personne de sa famille, il s'occupa de
sa femme, causa avec moi et choisit mme ce moment pour m'apprendre
qu'il avait rendu le matin au vicomte de Vergennes, mon cousin, des bois
squestrs depuis longtemps par suite d'migration, et qui n'avaient
point t vendus. Je fus fort touche de cette marque de sa
bienveillance, mais je fus intrieurement bien fche qu'il et choisi
un pareil moment pour m'en instruire, parce que les expressions de la
reconnaissance que plus tard je lui eusse adresses avec plaisir, et la
joie que je ressentais de cet vnement me donnaient, pour qui nous
regardait, une certaine apparence d'aisance avec lui qui contrastait
trop fortement avec l'tat de gne o je me trouvais rellement. Le
reste de la journe se passa froidement, comme on se l'imagine bien, et
nous partmes le lendemain.

     [Note 32: Joseph Bonaparte avait pous mademoiselle
     Julie Clary, fille d'un ngociant de Marseille. (P. R.)]

Un accident qui nous arriva ds le dbut de notre voyage me donna encore
une occasion d'ajouter quelque chose  cet attachement que j'aimais tant
 prouver pour le premier consul et sa femme. Il voyageait dans la mme
voiture qu'elle avec l'un des gnraux de sa garde. Devant lui tait une
premire voiture qui conduisait Duroc et trois aides de camp. Derrire
lui, une troisime pour madame Talhouet, M. de Rmusat et moi. Deux
autres suivaient encore.  quelques lieues de Compigne, o nous avions
visit une cole militaire en allant vers Amiens, les postillons qui
nous conduisaient nous emportrent tout  coup avec une telle rapidit,
que nous fmes verss violemment. Madame Talhouet reut une blessure 
la tte; M. de Rmusat et moi, nous ne remes que quelques contusions.
On nous tira avec assez de peine de la voiture brise. On rendit compte
de cet accident au premier consul qui tait en avant. Il fit arrter sa
voiture. Madame Bonaparte, pouvante, montra une grande inquitude pour
moi, et le consul s'empressa de nous joindre dans une chaumire o l'on
nous avait conduits. J'tais si trouble que, ds que j'aperus
Bonaparte, je lui demandai presque en pleurant de me renvoyer  Paris;
j'avais dj pour les voyages tout le dgot du pigeon de la Fontaine,
et, dans mon motion, je m'criais que je voulais retourner prs de ma
mre et de mes enfants.

Bonaparte m'adressa quelques paroles pour me calmer; mais, voyant que,
dans le premier moment, il n'en viendrait pas  bout, il mit mon bras
sous le sien, donna des ordres pour que madame Talhouet ft place dans
l'une des voitures, et, aprs s'tre assur que M. de Rmusat n'avait
prouv aucun accident, il me conduisit, effare comme j'tais,  son
carrosse, et m'y fit monter avec lui. Nous repartmes, et il mit du soin
 calmer sa femme et moi, nous invita gaiement  nous embrasser et 
pleurer, parce que, disait-il, cela soulage les femmes; et peu  peu
il parvint  me distraire, par une conversation anime, de l'effroi que
j'prouvais  continuer ce voyage. Madame Bonaparte ayant parl de la
douleur de ma mre s'il m'tait arriv quelque chose, il me fit
plusieurs questions sur elle, me parut savoir trs bien la considration
dont elle jouissait dans le monde. C'tait ce motif qui causait une
grande partie de ses soins pour moi; dans ce temps o tant de gens
encore se refusaient aux avances qu'il croyait devoir leur faire, il
avait t flatt que ma mre consentt  me placer dans son palais. 
cette poque, j'tais pour lui presque une _grande dame_, dont il
esprait que l'exemple serait suivi.

Le soir de cette journe, nous arrivmes  Amiens, o nous fmes reus
avec un enthousiasme impossible  dpeindre. Nous vmes le moment o les
chevaux de la voiture seraient dtels pour tre remplacs par les
habitants qui voulaient la conduire. Je fus d'autant plus mue de ce
spectacle qu'il m'tait absolument nouveau. Hlas! depuis que j'tais en
ge de regarder autour de moi, je n'avais vu que des scnes publiques de
terreur et de dsolation; je n'avais gure entendu, de la part du
peuple, que des cris de haine et de menace, et cette joie des habitants
d'Amiens, ces guirlandes qui couronnaient notre route, ces arcs de
triomphe dresss en l'honneur de celui qui tait reprsent sur toutes
les devises comme le restaurateur de la France, cette foule qui se
pressait pour le voir, ces bndictions trop gnrales pour avoir t
prescrites, tout cela m'mut si vivement, que je ne pus retenir mes
larmes; madame Bonaparte elle-mme en rpandit, et je vis les yeux de
Bonaparte se rougir un instant.




CHAPITRE III.

(1803.)


Suite au voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la
reconnaissance, la gloire et les Franais.--Sjour  Gand,  Malines, 
Bruxelles.--Le clerg.--M. de Roquelaure.--Retour 
Saint-Cloud.--Prparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de
madame Leclerc.--Voyage du premier consul  Boulogne.--Maladie de M. de
Rmusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier consul.


Quand Bonaparte arrivait dans une ville, aussitt le prfet du palais
tait charg d'en convoquer les diverses autorits, pour qu'elles lui
fussent prsentes. Le prfet, le maire, l'vque, les prsidents des
tribunaux le haranguaient, ensuite, se retournant vers madame Bonaparte,
lui faisaient aussi un petit discours. Selon qu'il tait en train de
plus ou moins de patience, le premier consul coutait ces discours
jusqu'au bout, ou les interrompait pour faire aux diffrents individus
des questions sur les attributions de leur charge, ou sur le pays o
ils l'exeraient. Il questionnait rarement avec l'air de l'intrt, mais
avec le ton d'un homme qui veut prouver qu'il sait, et qui veut voir si
l'on saura lui rpondre. Dans ces harangues, il tait question de la
Rpublique; mais, si on voulait se donner la peine de les relire, on
verrait qu' bien peu de choses prs, on les adresserait facilement  un
souverain. Dans quelques villes de Flandre; il y eut certains maires qui
osrent pousser le courage jusqu' presser le consul d'achever le
bonheur du monde en remplaant son titre trop prcaire par un autre qui
devait mieux convenir  la haute destine qui l'appelait. J'tais
prsente la premire fois que cela arriva, j'examinai Bonaparte. Quand
de pareilles paroles furent prononces, il eut quelque peine  ne point
laisser chapper un sourire qui voulait effleurer ses lvres; mais, se
rendant matre de lui cependant, il interrompit l'orateur, et rpondit,
avec l'accent d'une colre feinte, que l'usurpation d'un pouvoir qui
altrerait l'existence de la Rpublique tait indigne de lui; et, comme
Csar, il repoussa la couronne que peut-tre il n'tait pas fch qu'on
comment  lui prsenter. Et, au fond, ces bons habitants des provinces
que nous visitions n'avaient pas grand tort en s'y trompant; car
l'clat qui nous environnait, l'appareil de cette cour militaire et
pourtant brillante, le crmonial exactement impos partout, le ton
imprieux du matre, la soumission de tous, et enfin cette pouse du
premier magistrat,  laquelle la Rpublique ne devait rien et qu'on
prsentait  leurs hommages, tout cela ne pouvait gure indiquer que la
marche d'un roi.

Aprs ces audiences, le premier consul montait ordinairement  cheval;
il se montrait au peuple, qui le suivait avec des cris; il visitait les
monuments publics, les manufactures, toujours en courant un peu, car il
ne pouvait carter la prcipitation d'aucune de ses manires. Ensuite il
donnait  dner, assistait  la fte qu'on lui avait prpare, et
c'tait l la partie la plus ennuyeuse de son mtier; car, ajoutait-il
d'un ton mlancolique, je ne suis pas fait pour le plaisir. Enfin, il
quittait la ville aprs avoir reu des demandes, rpondu  quelques
rclamations, et fait distribuer des secours d'argent et des prsents.
Dans ces sortes de voyages, il prit l'habitude, aprs s'tre fait
informer des tablissements publics qui manquaient aux diffrentes
villes, d'en ordonner lors de son passage la fondation. Et, pour cette
munificence, il emportait les bndictions des habitants. Mais il
arrivait peu aprs ceci: Conformment  la grce que vous a faite le
premier consul (et plus tard l'empereur), mandait le ministre de
l'intrieur, vous tes chargs, citoyens maires, de faire construire tel
ou tel btiment, en ayant soin de prendre les dpenses sur les fonds de
votre commune. Et c'est ainsi que tout  coup les villes se trouvaient
forces de dtourner l'emploi de leurs fonds, dans un moment souvent o
ces fonds ne suffisaient pas pour les dpenses ncessaires. Le prfet
avait soin cependant que les ordres fussent excuts, et on laissait en
souffrance quelque partie utile; mais on pouvait ainsi attester que,
d'un bout  l'autre de la France, tout s'embellissait, tout prosprait,
et que l'abondance tait telle qu'on pouvait vaquer partout  des
entreprises nouvelles, quelque onreuses qu'elles fussent.  Arras, 
Lille,  Dunkerque, nous trouvmes les mmes rceptions; mais il me
sembla que l'enthousiasme diminuait un peu, quand nous emes quitt
l'ancienne France.  Gand surtout, nous trouvmes un peu de froideur. En
vain les autorits s'efforcrent d'animer les habitants, ils se
montrrent curieux, mais point empresss. Le consul en eut un lger
mouvement d'humeur, et fut tent de ne point sjourner; cependant, se
ravisant bientt, il dit le soir  sa femme: Ce peuple-ci est dvot et
sous l'influence de ses prtres; il faudra demain faire une longue
sance  l'glise, gagner le clerg par quelque caresse, et nous
reprendrons le terrain. En effet, il assista  une grand'messe avec les
apparences d'un profond recueillement; il entretint l'vque, qu'il
sduisit compltement, et il obtint peu  peu dans les rues les
acclamations qu'il dsirait. Ce fut  Gand qu'il trouva les filles du
duc de Villequier, l'un des quatre anciens premiers gentilshommes de la
chambre, qui taient nices de l'vque, et  qui il rendit la belle
terre de Villequier avec des revenus considrables. J'eus le bonheur de
contribuer  cette restitution, en la pressant de tout ce que je pus,
soit auprs du consul, soit auprs de sa femme; ces deux aimables jeunes
personnes ne l'ont jamais oubli. Le soir de cette action, je lui
parlais de leur reconnaissance: Ah! me dit-il, la reconnaissance! c'est
un mot tout potique, vide de sens dans les temps de rvolution, et ce
que je viens de faire n'empcherait point vos deux amies de se rjouir
vivement si quelque missaire royal pouvait, dans cette tourne, venir 
bout de m'assassiner. Et, comme je faisais un mouvement de surprise, il
continua: Vous tes jeune, vous ne savez ce que c'est que la haine
politique. Voyez-vous, c'est une sorte de lunette  facettes au travers
de laquelle on ne voit les individus, les opinions, les sentiments,
qu'avec le verre de sa passion. Il s'ensuit que rien n'est mal, ni bien
en soi, mais seulement selon le parti dans lequel on est. Au fond, cette
manire de voir est assez commode, et nous autres nous en profitons; car
nous avons aussi nos lunettes, et si ce n'est pas au travers de nos
passions que nous regardons les choses, c'est au moins au travers de nos
intrts.--Mais, lui dis-je  mon tour, avec un pareil systme, o
placez-vous donc les approbations qui vous flattent? Pour quelle classe
d'hommes usez-vous votre vie en grandes entreprises et souvent en
tentatives dangereuses?--Oh! c'est qu'il faut tre l'homme de sa
destine. Qui se sent appel par elle ne peut gure lui rsister. Et
puis l'orgueil humain se cre le public qu'il souhaite dans ce monde
idal qu'il appelle la postrit. Qu'il vienne  penser que, dans cent
ans, un beau vers rappellera quelque grande action, qu'un tableau en
consacrera le souvenir, etc., etc., alors l'imagination se monte, le
champ de bataille n'a plus de dangers, le canon gronde en vain, il ne
parat plus que le son qui va porter dans mille ans le nom d'un brave 
nos arrire-neveux.--Je ne comprendrai jamais, repris-je, qu'on s'expose
pour la gloire, si l'on porte intrieurement le mpris des hommes de son
temps. Ici Bonaparte m'interrompit vivement: Je ne mprise point les
hommes, madame, c'est une parole qu'il ne faut jamais dire, et
particulirement j'estime les Franais!

Je souris  cette dclaration brusque, et, comme s'il et devin la
cause de mon sourire, il sourit aussi, et s'approchant de moi en me
tirant l'oreille, ce qui tait, comme je l'ai dj dit, son geste
familier quand il tait de bonne humeur, il me rpta: Entendez-vous,
madame? il ne faut jamais dire que je mprise les Franais.

De Gand, nous allmes  Anvers, o nous emes encore le plaisir d'une
crmonie toute particulire. Aux entres des rois et des princes, les
Anversois sont accoutums de promener par les rues un norme gant qui
ne se montre absolument que dans les occasions solennelles. Il fallut
bien consentir, quoique nous ne fussions ni prince ni roi,  cette
fantaisie du peuple; elle mit Bonaparte en bonne disposition pour cette
bonne ville d'Anvers. Il s'y occupa beaucoup de l'importance qu'il
voulait donner  son port. Il commena  ordonner les beaux travaux qui
ont t excuts depuis.

En allant d'Anvers  Bruxelles, nous nous arrtmes quelques heures 
Malines; nous y trouvmes le nouvel archevque, M. de Roquelaure[33]. Il
tait vque de Senlis sous Louis XVI, et il avait t l'ami intime de
mon grand-oncle, le comte de Vergennes. Je l'avais beaucoup vu dans mon
enfance, et j'eus un extrme plaisir  le retrouver. Bonaparte le cajola
beaucoup.  cette poque il affectait de soigner et de gagner les
prtres. Il savait  quel point la religion soutient la royaut, et il
entrevoyait par eux le moyen de faire arriver au peuple le catchisme
dans lequel nous avons vu depuis menacer de la damnation ternelle
quiconque n'aimerait point l'empereur, ou ne lui obirait pas. C'tait
la premire fois, depuis la Rvolution, que le clerg voyait le
gouvernement s'occuper de son sort et lui donner un rang et de la
considration. Aussi se montra-t-il reconnaissant, et fut-il un
auxiliaire utile  Bonaparte, jusqu'au moment o, son despotisme
s'accroissant toujours et s'garant de plus en plus, il voulut l'imposer
aux consciences et forcer les prtres  hsiter entre lui et leurs
devoirs. Mais,  cette poque, quel moyen de succs lui donnait cette
parole prononce par toute les bouches pieuses: Il a rtabli la
religion[34]!

     [Note 33: M. de Roquelaure, n en 1721, avait t vque
     de Senlis et aumnier du roi. Il tait, depuis 1802,
     archevque de Malines. L'empereur le remplaa en 1808 par
     l'abb de Pradt. Il a t membre de l'Acadmie franaise, et
     il est mort en 1818. Il n'tait point de la famille des ducs
     de Roquelaure. (P. R.)]

     [Note 34: Bonaparte, sachant qu'il aurait affaire en
     Belgique  un peuple religieux, se fit accompagner dans ce
     voyage par le cardinal Caprara, qui lui fut extrmement
     utile.]

Notre entre  Bruxelles tait magnifique; de beaux et nombreux
rgiments attendaient le premier consul  la porte; il monta  cheval;
madame Bonaparte trouva une voiture superbe que la ville lui donnait; la
ville tait fort dcore, le canon se faisait entendre, toutes les
cloches taient en mouvement, le nombreux clerg de chaque glise en
grande pompe sur les marches du temple; une grande population, une
foule d'trangers, un temps admirable! J'tais enchante. Tout le temps
que nous passmes  Bruxelles fut marqu par des ftes brillantes. Les
ministres de France, le consul Lebrun, les envoys des cours trangres
qui avaient des affaires  rgler avec nous vinrent nous y joindre. Ce
fut  Bruxelles que j'entendis M. de Talleyrand rpondre d'une manire
si adroite et si flatteuse  une question un peu subite de Bonaparte. Un
soir, celui-ci lui demandait comment il avait fait sa grande fortune qui
paraissait subite: Rien de plus simple, rpondit M. de Talleyrand, j'ai
achet des rentes le 17 brumaire et je les ai vendues le 19.

Un dimanche, il fut question d'aller  la cathdrale de Bruxelles en
grande crmonie. Ds le matin, M. de Rmusat s'tait transport 
l'glise pour veiller  l'ordonnance de cette crmonie. Il avait ordre
secret de ne s'opposer  aucune des distinctions inventes par le clerg
pour cette occasion. Cependant, comme on devait aller recevoir le
premier consul avec le dais et la croix jusqu'aux grandes portes, quand
il fut question de savoir si madame Bonaparte partagerait cet honneur,
Bonaparte n'osa pas la mettre dans cette vidence, et il la fit placer
dans une tribune avec le second consul.  midi, c'tait l'heure
convenue, le clerg quitte l'autel et va se ranger en dehors de son
portail. Il attend l'arrive du souverain, qui ne parat point. On
s'tonne, on s'inquite, lorsque tout  coup, en se retournant, on
s'aperoit qu'il avait pntr dans l'glise et qu'il s'tait plac sur
le trne qu'on lui avait prpar. Les prtres, surpris et troubls,
regagnent le choeur pour commencer le service divin. Le fait est qu'au
moment de se mettre en marche, Bonaparte avait appris que, dans une
crmonie pareille, Charles-Quint avait prfr entrer dans l'glise de
Sainte-Gudule par une petite porte latrale, qui depuis avait conserv
son nom, et apparemment il eut la fantaisie de se servir du mme
passage, esprant peut-tre qu'on l'appellerait dsormais la porte de
Charles-Quint et de Bonaparte.

Je vis un matin le consul, ou pour mieux dire dans cette occasion, le
gnral, passer en revue les nombreux et magnifiques rgiments qu'on
avait fait venir  Bruxelles. Rien n'tait si enivrant que la manire
dont il tait accueilli des troupes  cette poque. Mais aussi il
fallait voir comme il savait parler alors aux soldats, comme il les
interrogeait les uns aprs les autres sur leurs campagnes, sur leurs
blessures, comme il traitait particulirement bien ceux qui l'avaient
accompagn en gypte! J'ai entendu dire  madame Bonaparte que son poux
avait longtemps conserv l'habitude d'tudier, le soir en se couchant,
les tableaux de ce qu'on appelle les cadres de l'arme. Il s'endormait
sur tous les noms des corps et mme sur ceux d'une partie des individus
qui composaient ces corps; il les gardait dans un coin de sa mmoire, et
cela lui servait ensuite merveilleusement dans l'occasion pour
reconnatre le soldat, et lui donner le plaisir d'tre distingu par son
gnral. Il prenait avec les militaires en sous-ordre un ton de bonhomie
qui les charmait, les tutoyait tous, et leur rappelait les faits d'armes
qu'ils avaient accomplis ensemble. Plus tard, lorsque ses armes sont
devenues si nombreuses, quand ses batailles ont t si meurtrires, il a
ddaign ce genre de sduction. D'ailleurs, la mort avait emport tant
de souvenirs qu'en peu d'annes il lui ft devenu difficile de retrouver
un grand nombre de compagnons de ses premiers exploits, et lorsqu'il
haranguait ses soldats en les conduisant au feu, il ne pouvait plus
s'adresser  eux que comme  une postrit renouvele incessamment, 
laquelle l'arme prcdente et dtruite avait lgu sa gloire. Mais
cette autre manire de les encourager lui russit encore longtemps avec
une nation qui se persuadait remplir sa destine en se dvouant chaque
anne  mourir pour lui.

J'ai dit que Bonaparte aimait beaucoup  rappeler sa campagne d'gypte,
et c'tait en effet celle sur laquelle il s'animait le plus volontiers.
Il avait emmen dans ce voyage M. Monge, le savant, qu'il avait fait
snateur, et qu'il aimait particulirement, et tout simplement parce
qu'il avait t au nombre des membres de l'Institut qui l'accompagnaient
en gypte. Souvent il rappelait avec lui cette expdition, cette terre
de posie, disait-il, qu'avaient foule Csar et Pompe. Il se
reportait avec enthousiasme  ce temps o il apparaissait aux Orientaux
surpris comme un nouveau prophte; cet empire qu'il avait exerc sur les
imaginations, tant le plus complet de tous, le sduisait aussi
davantage. En France, disait-il, il nous faut tout conqurir  la
pointe de la dmonstration. Monge, en gypte, nous n'avions pas besoin
de nos mathmatiques.

Ce fut  Bruxelles que je commenai  m'apprivoiser un peu avec la
conversation de M. de Talleyrand. Son visage ddaigneux, sa disposition
railleuse, m'imposaient beaucoup. Cependant, comme l'oisivet d'une vie
de cour donne quelquefois cent heures  une journe, il se trouva que
nous en passmes un assez grand nombre dans le mme salon, attendant
celles o il plairait au matre de se montrer ou de sortir. Ce fut dans
un de ces moments d'ennui que j'entendis M. de Talleyrand se plaindre de
ce que sa famille n'avait point rpondu aux projets qu'il avait forms
pour elle. Son frre, Archambault de Prigord, venait d'tre exil. Il
tait accus de s'tre livr  ce langage moqueur assez commun  cette
famille, mais qu'il avait appliqu  des personnages trop levs; et
surtout on lui savait mauvais gr d'avoir refus d'accepter Eugne
Beauharnais pour sa fille, qu'il aima mieux marier au comte Just de
Noailles. M. de Talleyrand, qui dsirait ce mariage autant que madame
Bonaparte, blmait la conduite de son frre avec amertume, et je
comprenais fort que sa politique personnelle et trouv son compte dans
une pareille union.

Une des premires choses qui me frapprent quand je causai un peu avec
M. de Talleyrand, ce fut de le trouver sans aucune espce d'illusion ni
d'enthousiasme sur ce qui se passait autour de nous. Le reste de cette
cour en prouvait plus ou moins. La soumission exacte des militaires
pouvait facilement prendre les couleurs du dvouement, et il en existait
rellement chez quelques-uns d'entre eux. Les ministres affectaient ou
ressentaient une profonde admiration; M. Maret se parait  toute
occasion de toutes les apparences de son culte; Berthier demeurait
paisiblement sur les ralits de son amiti; enfin, il semblait que plus
ou moins chacun prouvt quelque chose. M. de Rmusat s'efforait
d'aimer le mtier auquel il s'tait soumis, d'estimer celui qui le lui
imposait. Quant  moi, je ne laissais pas chapper une occasion de
m'mouvoir et de m'abuser. Le calme, l'indiffrence de M. de Talleyrand,
me dconcertaient. Eh! bon Dieu, osai-je lui dire une fois, comment se
peut-il que vous puissiez consentir  vivre et  faire, sans recevoir
aucune motion de ce qui se passe, ni de vos actions?--Ah! que vous tes
femme et que vous tes jeune! rpondit-il. Et alors il commenait  se
moquer de moi comme de tout le reste. Ses railleries blessaient mon me,
et cependant elles me faisaient sourire. Je me savais mauvais gr de
l'amusement qu'il me donnait par ses propos piquants; et de ce que mon
amour-propre se faisait une certaine vanit du petit mrite de
comprendre son esprit, je me rvoltais moins contre la scheresse que je
dcouvrais dans son coeur. Au reste, je ne le connaissais point encore,
et ce ne fut que bien plus tard que, perdant avec lui l'tat de gne o
il met toujours un peu ceux qui l'abordent pour la premire fois, je fus
 porte d'observer le singulier mlange qui compose son caractre.

Au sortir de Bruxelles, nous visitmes Lige et Mastricht, et nous
rentrmes dans l'ancienne France par Mzires et Sedan. Madame Bonaparte
fut charmante dans ce voyage, et laissa des souvenirs de sa bont et de
sa grce que, quinze ans aprs, je n'ai point trouvs effacs.

Je rentrai dans Paris avec joie, je me retrouvai au milieu de ma
famille, et libre de la vie de cour, avec dlices. M. de Rmusat et moi,
nous tions fatigus de la pompe oisive, et cependant agite dans
laquelle nous venions de passer six semaine. Rien ne valait pour nous
ces tendres panchements d'un intrieur uni par les plus douces
affections et les plus lgitimes sentiments.

 son arrive  Saint-Cloud, le premier consul fut harangu et
compliment, ainsi que madame Bonaparte, par une dputation des corps,
des tribunaux, etc.; il eut aussi la visite du corps diplomatique. Peu
de temps aprs, il s'occupa de donner de la splendeur  la Lgion
d'honneur et lui donna un chancelier, M. de Lacpde. Depuis la chute de
Bonaparte, les crivains libraux, et madame de Stal entre autres, ont
jet une sorte d'anathme sur cette institution, en rappelant une
caricature anglaise qui reprsentait Bonaparte dcoupant le bonnet rouge
pour en faire des croix. Cependant, s'il n'avait pas abus de cette
cration non plus que de tout le reste, il semble qu'on n'et pas pu
blmer l'invention d'une sorte de rcompense qui excitait  tous les
genres de mrites sans devenir une charge bien onreuse pour l'tat. Que
de belles actions ce petit morceau de ruban fait faire sur les champs de
bataille! Et s'il et t accord de mme seulement  l'honneur exerc
dans tous les tats, si l'on n'en et pas fait une distinction donne
souvent par le caprice, c'tait une ide qui me semble gnreuse que
d'assimiler tous les services rendus  la patrie de quelque genre qu'ils
fussent, et de les dcorer tous de la mme manire. Quand il est
question des crations faites par Bonaparte, il faut se garder de les
condamner sans examen. La plupart d'entre elles ont un but utile et ont
pu tourner  l'avantage de la nation; mais son got dmesur pour le
pouvoir les gtait ensuite  plaisir. Rvolt contre tous les obstacles,
il ne souffrait pas davantage ceux qui venaient de ses propres
institutions, et il les paralysait et les discrditait promptement en y
chappant par une dcision spontane et arbitraire.

Ayant, dans le cours de cette anne, cr aussi les diffrentes
snatoreries, il donna un chancelier au Snat, un trsorier et des
prteurs. Le chancelier fut M. de Laplace, qu'il honorait comme savant,
et qui lui plaisait parce qu'il savait trs bien le flatter. Les deux
prteurs furent les gnraux Lefebvre et Srurier, et M. de Fargues[35]
fut trsorier.

     [Note 35: M. de Fargues lui avait t utile au 18
     brumaire.]

L'anne rpublicaine se termina comme de coutume au milieu de septembre,
et l'anniversaire de la Rpublique fut clbr par de grandes ftes
populaires, et avec une pompe royale dans le palais des Tuileries. On
apprit en mme temps que les Hanovriens, conquis par le gnral Mortier,
avaient fait des rjouissances le jour de la naissance du consul. C'est
ainsi que peu  peu, d'abord en tte de tout, et ensuite tout seul, il
accoutumait l'Europe  ne plus voir la France que dans sa personne, la
prsentant aux lieu et place de tout le reste.

Comme Bonaparte avait le sentiment de la rsistance qu'il devait
rencontrer dans les vieilles opinions, il s'appliqua de bonne heure et
assez adroitement  gagner la jeunesse,  laquelle il ouvrit toutes les
portes pour l'avancement des affaires. Il attacha des auditeurs aux
diffrents ministres et donna l'essor  toutes les ambitions, soit dans
la carrire militaire, soit dans le civil. Il disait souvent qu'il
prfrait  tout l'avantage de gouverner un peuple neuf, et il le
trouvait  peu prs parmi les jeunes gens.

On discuta aussi cette anne sur l'institution du jury. J'ai ou dire
qu'il n'y avait par lui-mme aucune disposition; mais son conseil d'tat
se montra ferme sur cet article, et, dans l'intention o il tait de
gouverner dans la suite bien plus par lui qu'avec l'aide des assembles
qu'il craignait, il se trouva oblig de faire quelques concessions  ses
membres les plus distingus. Ce fut ainsi que peu  peu il fit prsenter
toutes les lois  ce conseil par les ministres, qu'elles furent
quelquefois transformes en simples arrts qui s'excutrent d'un bout
de la France  l'autre, sans autre sanction, ou bien que, prsentes 
l'approbation silencieuse du Corps lgislatif, elles ne donnrent
d'autre peine que celle que les diffrents rapporteurs du conseil eurent
de les faire prcder d'un discours qui en colorait plus ou moins la
ncessit.

On tablit aussi des lyces dans toutes les grandes villes de France, et
l'tude des langues anciennes, abandonne pendant la Rvolution, rentra
dans les obligations de l'ducation publique.

Cependant on faisait de grands prparatifs pour la flottille des bateaux
plats qui devaient servir  l'expdition d'Angleterre. De jour en jour
on rpandait davantage la possibilit, au moyen d'un temps calme, de la
faire parvenir jusque sur les ctes d'Angleterre, sans que les vaisseaux
pussent gner sa marche. On disait que le consul lui-mme commanderait
l'expdition, et cette entreprise ne paraissait au-dessus ni de son
audace, ni de sa fortune. Nos journaux nous reprsentaient l'Angleterre
agite et inquite, et, dans le fond, le gouvernement anglais n'a pas
t exempt de toute crainte  ce sujet. _Le Moniteur_ combattait
toujours avec acharnement les journaux libres de Londres, et le gant des
injures se relevait des deux cts. On excutait en France la loi de la
conscription, et de nombreux soldats commenaient  se runir sous les
drapeaux. Quelquefois on se demandait la raison d'un si grand armement,
et l'on raisonnait sur des articles tels que ceux-ci, jets sans
rflexions dans _le Moniteur_: Les journalistes anglais souponnent que
les grands prparatifs de guerre que le premier consul vient d'ordonner
en Italie sont pour l'gypte.

Aucun compte n'tait rendu  la nation franaise; mais elle avait en
Bonaparte une sorte de confiance  peu prs semblable  celle que la
magie inspire  quelques esprits crdules; et, comme on croyait
infaillible le succs de ses entreprises, chez un peuple naturellement
pris de la russite, il ne lui tait pas difficile d'obtenir un
consentement tacite  toutes ses oprations. Ds cette poque un petit
nombre de gens aviss ont commenc  s'apercevoir qu'il ne serait pas
pour nous _l'homme utile_; mais, comme la terreur du gouvernement
rvolutionnaire ne l'en proclamait pas moins _l'homme ncessaire_, on
et craint, en lui opposant quelque rsistance, de faciliter la rvolte
du parti qu'on croyait que lui seul pouvait contenir.

Et lui, toujours actif, agissant, tenant  ne pas laisser les esprits
dans le repos qui porte  la rflexion, jetait de ct et d'autre les
inquitudes qui devaient le servir. On imprimait une lettre du comte
d'Artois, tire du _Morning Chronicle_, qui offrait au roi d'Angleterre
les services des migrs en cas de descente; on faisait courir le bruit
de certaines tentatives faites dans les dpartements de l'Est; et depuis
que la guerre de la Vende avait t remplace dans cette partie de la
France par les dsordres sans gloire qu'y causaient les chouans, on
s'tait accoutum  l'ide que les mouvements qu'on essayerait d'y
produire n'auraient d'autre fin que le pillage et l'incendie; enfin on
ne voyait de vraie chance pour le repos que dans la dure du
gouvernement tabli, et quand certains amis de la libert dploraient sa
perte au travers des institutions librales, fltries  leurs yeux parce
qu'elles taient imposes par le pouvoir absolu, on leur rpondait avec
ce raisonnement que les circonstances peut-tre justifiaient assez:
Aprs tant d'orages, au milieu de la lutte de tant de partis, c'est la
force seule qui peut nous donner la libert, et, tant qu'on verra
qu'elle tend  relever les principes de l'ordre et de la morale, nous ne
devons pas nous croire loigns de la bonne route; car enfin le crateur
disparatra, mais ce qu'il aura cr nous demeurera.

Et lui, tandis qu'on s'agitait ainsi plus ou moins par ses ordres,
paraissait journellement dans une attitude fort paisible. Il avait
repris  Saint-Cloud sa vie range et pleine, et nous passions nos
journes telles que je les ai dj dcrites. Ses frres taient tous
occups[36], Joseph au camp de Boulogne, Louis au conseil d'tat,
Jrme, le plus jeune, en Amrique, o il avait t envoy, et o il fut
trs bien reu par les Anglo-Amricains. Ses soeurs, qui commenaient 
jouir d'une grande fortune, embellissaient  l'envi les maisons que le
premier consul leur avait donnes, et cherchaient  l'emporter les unes
sur les autres par le luxe de leurs ameublements. Eugne Beauharnais se
renfermait dans l'exercice de ses devoirs militaires; sa soeur vivait
paisiblement et assez tristement.

     [Note 36: Ce fut vers la fin de l'automne, ou mme au
     commencement de l'hiver, en 1803, que Lucien se maria avec
     madame Jouberthon et se brouilla avec son frre.]

La jeune madame Leclerc se livrait  un nouveau penchant qu'elle avait
inspir au prince Borghse (depuis peu de temps arriv de Rome en
France) et qu'elle partageait. Ce prince demanda sa main  Bonaparte,
qui, sans que j'aie trop su pourquoi, rsista d'abord  cette demande.
Peut-tre sa vanit ne lui permettait-elle pas de paratre embarrass
d'aucun de ses liens, et ne voulait-il pas avoir l'air d'accepter avec
trop d'empressement une premire proposition. Mais la liaison de ces
deux personnes tant devenue publique, il consentit enfin  la lgitimer
par le mariage, qui se fit  Mortefontaine pendant le sjour du consul 
Boulogne.

Il partit pour aller visiter le camp et la flottille, le 3 novembre
1803; cette course fut purement militaire. Il ne se fit accompagner que
des gnraux de sa garde, de ses aides de camp et de M. de Rmusat.

En arrivant au Pont-de-Briques, petit village  une lieue de Boulogne,
o Bonaparte avait fix son quartier gnral, mon mari tomba
dangereusement malade. Aussitt que je l'appris, je courus pour le
rejoindre, et j'arrivai  ce Pont-de-Briques au milieu de la nuit. Tout
entire  mon inquitude, je n'avais pens en partant qu' l'tat dans
lequel j'allais trouver un si cher malade; mais lorsque je descendis de
voiture, je fus un peu trouble de me trouver seule au milieu d'un camp,
et sans savoir ce que le consul penserait de mon arrive. Ce qui me
rassura cependant, c'est que les domestiques qui s'veillrent pour me
recevoir me dirent qu'on avait bien prvu que je viendrais, et qu'on
m'avait rserv une petite chambre depuis deux jours. J'y passai le
reste de la nuit, en attendant le jour pour m'offrir aux regards de mon
mari, dont je ne voulais pas troubler le repos. Je le trouvai trs
abattu; mais il prouva une si grande joie de me voir prs de son lit
que je me flicitai d'tre ainsi partie sans en avoir demand la
permission.

Quand le consul fut lev, il me fit dire de monter chez lui; j'tais
mue et un peu interdite; il s'en aperut ds mon entre dans sa
chambre. Il m'embrassa aussitt, et, me faisant asseoir, il me
tranquillisa par ses premires paroles: Je vous attendais. Votre
prsence gurira votre mari.  ces mots, je fondis en larmes. Il en
parut touch, et prit quelque soin pour me calmer. Ensuite il me
prescrivit de venir tous les jours dner et djeuner avec lui, en me
disant en riant: Il faut que je veille sur une femme de votre ge ainsi
lance au milieu de tant de militaires. Puis il me demanda comment
j'avais laiss sa femme. Peu de temps avant son dpart, quelques
nouvelles visites secrtes de mademoiselle Georges avaient fait natre
des discussions dans le mnage. Elle se trouble, ajouta-t-il, beaucoup
plus qu'il ne le faut. Josphine a toujours peur que je ne devienne
srieusement amoureux; elle ne sait donc pas que l'amour n'est pas fait
pour moi. Car, qu'est-ce que l'amour? Une passion qui laisse tout
l'univers d'un ct, pour ne voir, ne mettre de l'autre que l'objet
aim. Et, assurment, je ne suis point de nature  me livrer  une telle
exclusion. Que lui importent donc des distractions dans lesquelles mes
affections n'entrent pour rien? Voil, continua-t-il en me regardant un
peu srieusement, ce qu'il faut que ses amis lui persuadent, et surtout
qu'ils ne croient pas augmenter leur crdit sur elle en augmentant ses
inquitudes. Il y avait dans ses dernires paroles une nuance de
dfiance et de svrit que je ne mritais point, et je crois qu'il le
savait fort bien  cette poque; mais dans aucune occasion il ne voulait
manquer  son systme favori, qui tait de tenir les esprits, ce qu'il
appelait _en haleine_, c'est--dire en inquitude.

Il demeura  peu prs dix jours au Pont-de-Briques depuis mon arrive.
La maladie de mon mari tait pnible, mais les mdecins n'avaient aucune
inquitude. Except le quart d'heure que durait le djeuner du consul,
je passais la matine entire dans la chambre de mon malade. Bonaparte,
tous les jours, se rendait au camp, passait les troupes en revue,
visitait la flottille, assistait  quelques lgers combats, ou plutt 
des changes de coups de canon entre nous et les Anglais, qui croisaient
incessamment devant le port et cherchaient  incommoder les
travailleurs.

 six heures, Bonaparte rentrait, et alors il me faisait appeler.
Quelquefois il donnait  dner  quelques-uns des militaires de sa
maison, ou au ministre de la marine, ou au directeur des ponts et
chausses, qui l'avaient accompagn. D'autres fois, nous dnions en
tte--tte, et alors il causait d'une multitude de choses. Il s'ouvrait
sur son propre caractre, il se peignait comme ayant toujours t
mlancolique, hors de toute comparaison avec ses camarades de tout
genre. Ma mmoire a conserv trs fidlement le souvenir de tout ce
qu'il me dit dans ces conversations. Le voici  peu de choses prs:

J'ai t lev, disait-il,  l'cole militaire, et je n'y montrai de
dispositions que pour les sciences exactes. Tout le monde y disait de
moi: C'est un enfant qui ne sera propre qu' la gomtrie. Je vivais 
l'cart de mes camarades. J'avais choisi dans l'enceinte de l'cole un
petit coin o j'allais m'asseoir pour rver  mon aise; car j'ai
toujours aim la rverie. Quand mes compagnons voulaient usurper sur moi
la proprit de ce coin, je le dfendais de toute ma force. J'avais dj
l'instinct que ma volont devait l'emporter sur celle des autres, et que
ce qui me plaisait devait m'appartenir. On ne m'aimait gure  l'cole,
il faut du temps pour se faire aimer, et, mme quand je n'avais rien 
faire, j'ai toujours cru vaguement que je n'en avais point  perdre.

Lorsque j'entrai au service, je m'ennuyai dans mes garnisons; je me mis
 lire des romans, et cette lecture m'intressa vivement. J'essayai d'en
crire quelques-uns, cette occupation mit du vague dans mon imagination,
elle se mla aux connaissances positives que j'avais acquises, et
souvent je m'amusais  rver, pour mesurer ensuite mes rveries au
compas de mon raisonnement. Je me jetais par la pense dans un monde
idal, et je cherchais en quoi il diffrait prcisment du monde o je
me trouvais. J'ai toujours aim l'analyse, et, si je devenais
srieusement amoureux, je dcomposerais mon amour pice  pice.
_Pourquoi_ et _comment_ sont des questions si utiles, qu'on ne saurait
trop se les faire. J'tudiai moins l'histoire que je n'en fis la
conqute; c'est--dire que je n'en voulus et que je n'en retins que ce
qui pouvait me donner une ide de plus, ddaignant l'inutile, et
m'emparant de certains rsultats qui me plaisaient.

Je ne comprenais pas grand'chose  la Rvolution; cependant elle me
convenait. L'galit qui devait m'lever me sduisait. Le 20 juin,
j'tais  Paris, je vis la populace marcher contre les Tuileries. Je
n'ai jamais aim les mouvements populaires; je fus indign des allures
grossires de ces misrables; je trouvai de l'imprudence dans les chefs
qui les avaient soulevs, et je me dis: Les avantages de cette
rvolution ne seront pas pour eux. Mais, quand on me dit que Louis
avait plac le bonnet rouge sur sa tte, je conclus qu'il avait cess
de rgner, car, en politique, on ne se relve point de ce qui avilit.

Au 10 aot, je sentais que, si on m'et appel, j'aurais dfendu le
roi: je me dressais contre ceux qui fondaient la Rpublique par le
peuple; et puis je voyais des gens en veste attaquer des hommes en
uniforme, cela me choquait.

Plus tard, j'appris le mtier de la guerre; j'allai  Toulon; on
commena  connatre mon nom.  mon retour, je menai une vie dsoeuvre.
Je ne sais quelle inspiration secrte m'avertissait qu'il fallait
commencer par user mon temps.

Un soir, j'tais au spectacle; c'tait le 12 vendmiaire. J'entends
dire qu'on s'attend pour le lendemain  _du train_; vous savez que
c'tait l'expression accoutume des Parisiens, qui s'taient habitus 
voir avec indiffrence les divers changements de gouvernement, depuis
qu'ils ne drangeaient ni leurs affaires, ni leurs plaisirs, ni mme
leur dner. Aprs la Terreur, on tait content de tout ce qui laissait
vivre.

On contait devant moi que l'Assemble tait en permanence; j'y courus,
je ne vis que du trouble, de l'hsitation. Du sein de la salle s'leva
une voix qui dit tout  coup: Si quelqu'un sait l'adresse du gnral
Bonaparte, on le prie d'aller lui dire qu'il est attendu au comit de
l'Assemble. J'ai toujours aim  apprcier les hasards qui se mlent 
certains vnements; celui-l me dtermina; j'allai au comit.

J'y trouvai plusieurs dputs, tout effars; entre autres Cambacrs.
Ils s'attendaient  tre attaqus le lendemain, ils ne savaient que
rsoudre. On me demanda conseil; je rpondis, moi, en demandant des
canons. Cette proposition les pouvanta; toute la nuit se passa sans
rien dcider. Le matin, les nouvelles taient fort mauvaises. Alors on
me chargea de toute l'affaire, et ensuite on se mit  dlibrer si
pourtant on avait le droit de repousser la force par la force.
Attendez-vous, leur dis-je, que le peuple vous donne la permission de
tirer sur lui? Me voici compromis, puisque vous m'avez nomm; il est
bien juste que vous me laissiez faire. L-dessus, je quittai ces
avocats, qui se noyaient dans leurs paroles, je fis marcher les troupes,
pointer deux canons sur Saint-Roch; l'effet en fut terrible; l'arme
bourgeoise et la conspiration furent balayes en un instant.

Mais j'avais vers le sang parisien! C'est un sacrilge. Il fallut en
refroidir l'effet. De plus en plus je me sentais appel  quelque chose.
Je demandai le commandement de l'arme d'Italie. Tout tait  faire dans
cette arme, les choses et les hommes. Il n'appartient qu' la jeunesse
d'avoir de la patience, parce qu'elle a de l'avenir devant elle. Je
partis pour l'Italie avec des soldats misrables, mais pleins d'ardeur.
Je faisais conduire au milieu de la troupe des fourgons escorts,
quoique vides, que j'appelais le trsor de l'arme. Je mis  l'ordre du
jour qu'on distribuait des souliers aux recrues; personne n'en voulut
porter. Je promis  mes soldats que la fortune et la gloire nous
attendaient derrire les Alpes; je tins parole, et, depuis ce temps,
l'arme me suivrait au bout du monde.

Je fis une belle campagne; je devins un personnage pour l'Europe. D'un
ct,  l'aide de mes ordres du jour, je soutenais le systme
rvolutionnaire; de l'autre, je mnageais en secret les migrs, je leur
permettais de concevoir quelque esprance. Il est bien facile d'abuser
ce parti-l, parce qu'il part toujours non de ce qui est, mais de ce
qu'il voudrait qui ft. Je recevais des offres magnifiques pour le cas
o je voudrais suivre l'exemple du gnral Monk. Le prtendant m'crivit
mme dans son style hsitant et fleuri. Je conquis mieux le pape en
vitant d'aller  Rome que si j'eusse incendi sa capitale. Enfin je
devins important et redoutable, et le Directoire, que j'inquitais, ne
pouvait cependant motiver aucun acte d'accusation. On m'a reproch
d'avoir favoris le 18 fructidor; c'est comme si on me reprochait
d'avoir soutenu la Rvolution. Il fallait en tirer parti, de cette
rvolution, et mettre  profit le sang qu'elle avait fait couler. Quoi!
consentir  se livrer, sans condition, aux princes de la maison de
Bourbon, qui nous auraient jet  la tte nos malheurs depuis leur
dpart, et impos silence par le besoin que nous aurions montr de leur
retour! Changer notre drapeau victorieux contre ce drapeau blanc, qui
n'avait pas craint de se confondre avec les tendards ennemis; et moi,
enfin, me contenter de quelques millions et de je ne sais quel duch!
Certes, ce n'est pas un rle difficile que celui de Monk, il m'et donn
moins de peine que la campagne d'gypte, et mme que le 18 brumaire;
mais y a-t-il une exprience pour les princes qui n'ont jamais vu le
champ de bataille!  quoi le retour de Charles II a-t-il conduit les
Anglais, si ce n'est  dtrner encore Jacques? Il est certain que
j'aurais bien su, s'il l'et fallu, dtrner une seconde fois les
Bourbons, et le meilleur conseil qu'il y aurait eu  leur donner et t
de se dfaire de moi.

Quand je revins en France, je trouvai les opinions plus amollies que
jamais.  Paris, et Paris c'est la France, l'on ne sait jamais prendre
intrt aux choses, si l'on en prend aux personnes. Les usages d'une
vieille monarchie vous ont habitus  tout personnifier. C'est une
mauvaise manire d'tre pour un peuple qui voudrait srieusement la
libert; mais vous ne savez gure vouloir rien srieusement, si ce n'est
peut-tre l'galit. Et encore on y renoncerait volontiers, si chacun
pouvait se flatter d'tre le premier. tre gaux en tant que tout le
monde sera au-dessus, voil le secret de toutes vos vanits; il faut
donc donner  tous l'esprance de s'lever. Le grand inconvnient pour
les directeurs, c'est que personne ne se souciait d'eux, et qu'on
commenait  se soucier trop de moi. Je ne sais ce qui me ft arriv
sans l'heureuse ide que j'eus d'aller en gypte. Quand je m'embarquai,
je ne savais si je ne disais pas un ternel adieu  la France; mais je
ne doutais pas qu'elle ne me rappelt.

Les sductions d'une conqute orientale me dtournrent de la pense de
l'Europe plus que je ne l'avais cru. Mon imagination se mla, pour cette
fois encore,  ma pratique. Mais je crois qu'elle est morte  Saint-Jean
d'Acre. Quoi qu'il en soit, je ne la laisserai plus faire.

En gypte, je me trouvais dbarrass du frein d'une civilisation
gnante; je rvais toutes choses et je voyais les moyens d'excuter tout
ce que j'avais rv. Je crais une religion, je me voyais sur le chemin
de l'Asie, parti sur un lphant, le turban sur ma tte, et dans ma main
un nouvel Alcoran que j'aurais compos  mon gr. J'aurais runi dans
mes entreprises les expriences des deux mondes, fouillant  mon profit
le domaine de toutes les histoires, attaquant la puissance anglaise dans
les Indes, et renouant par cette conqute mes relations avec la vieille
Europe. Ce temps que j'ai pass en gypte a t le plus beau de ma vie,
car il en a t le plus idal. Mais le sort en dcida autrement. Je
reus des lettres de France; je vis qu'il n'y avait pas un instant 
perdre. Je rentrai dans le positif de l'tat social et je revins 
Paris,  Paris o on traite des plus grands intrts du pays dans un
entr'acte d'opra.

Le Directoire frmit de mon retour; je m'observai beaucoup; c'est une
des poques de ma vie o j'ai t le plus habile. Je voyais l'abb
Sieys et lui promettais l'excution de sa verbeuse constitution; je
recevais les chefs des jacobins, les agents des Bourbons; je ne refusais
de conseils  personne, mais je n'en donnais que dans l'intrt de mes
plans. Je me cachais au peuple, parce que je savais que, lorsqu'il en
serait temps, la curiosit de me voir le prcipiterait sur mes pas.
Chacun s'enferrait dans mes lacs, et, quand je devins le chef de l'tat,
il n'existait point en France un parti qui ne plat quelque espoir sur
mon succs.




CHAPITRE V.

(1803-1804.)


Suite des conversations du premier consul  Boulogne.--Lecture de la
tragdie de _Philippe-Auguste_.--Mes nouvelles impressions.--Retour 
Paris.--Jalousie de madame Bonaparte.--Ftes de l'hiver de 1804.--M. de
Fontanes.--M. Fouch.--Savary.--Pichegru.--Arrestation du gnral
Moreau.


Un autre soir, tandis que nous tions  Boulogne, Bonaparte mit la
conversation sur la littrature. J'avais t charge par le pote
Lemercier, qu'il aimait assez, de lui porter une tragdie sur
_Philippe-Auguste_ qu'il venait de finir, et qui contenait des
applications  sa propre personne. Il voulut la lire tout haut, nous
tions tous deux seulement. C'tait quelque chose de plaisant de voir un
homme toujours press, quand il n'avait rien  faire, aux prises avec
l'obligation de prononcer des mots de suite sans s'interrompre, forc de
lire des vers alexandrins dont il ne connaissait pas la mesure, et
vraiment prononant si mal qu'on et dit qu'il n'entendait pas ce qu'il
lisait. D'ailleurs, ds qu'il ouvrait un livre, il voulait juger. Je lui
demandai le manuscrit, je le lus moi-mme; alors il se mit  parler, il
se ressaisit  son tour de l'ouvrage et raya des tirades entires, y fit
quelque notes marginales, blma le plan et les caractres. Il ne courait
pas grand risque de se tromper, car la pice tait mauvaise[37]. Ce qui
me parut assez singulier, c'est qu' la suite de cette lecture, il me
signifia qu'il ne voulait point que l'auteur crt que toutes ces ratures
et ces corrections fussent d'une main si importante, et il m'ordonna de
les prendre sur mon compte. Je m'en dfendis fort, comme on peut le
penser; j'eus grand'peine  le faire revenir de cette fantaisie, et 
lui faire comprendre que, s'il tait dj un peu trange qu'il et ainsi
biff et presque dfigur le manuscrit d'un auteur, il serait sans
aucune convenance que je me fusse, moi, avise d'une pareille libert.
 la bonne heure, disait-il; mais, pour cela comme dans d'autres
occasions, j'avoue que je n'aime gure ce mot vague et niveleur _de
convenances_ que vous autres jetez en avant  toute occasion. C'est une
invention des sots pour se rapprocher  peu prs des gens d'esprit, une
sorte de billon social qui gne le fort et qui ne sert que le mdiocre.
Il se peut qu'elles vous soient commodes,  vous qui n'avez pas
grand'chose  faire dans cette vie; mais vous sentez bien que moi, par
exemple, il est des occasions o je serais forc de les fouler aux
pieds.--Mais, lui rpondis-je, en les appliquant  la conduite de la
vie, ne seraient-elles pas un peu ce que les rgles sont aux ouvrages
dramatiques? Elles leur donnent de l'ordre et de la rgularit, et ne
gnent rellement le gnie que lorsqu'il voudrait s'abandonner  des
carts condamns par le bon got.--Ah! le bon got, voil encore une de
ces paroles classiques que je n'adopte point[38]. C'est peut-tre ma
faute, mais il y a certaines rgles que je ne sens point. Par exemple,
ce qu'on appelle _le style_, mauvais ou bon, ne me frappe gure. Je ne
suis sensible qu' la force de la pense. J'ai aim d'abord Ossian, mais
c'est par la mme raison qui me fait trouver du plaisir  entendre
murmurer les vents et les vagues de la mer. En gypte, on a voulu me
faire lire _l'Iliade_, elle m'a ennuy. Quant aux potes franais, je ne
comprends bien que votre Corneille. Celui-l avait devin la politique,
et, form aux affaires, et t un homme d'tat. Je crois l'apprcier
mieux que qui que ce soit, parce que, en le jugeant, j'exclus tous les
sentiments dramatiques. Par exemple, il n'y a pas bien longtemps que je
me suis expliqu le dnouement de _Cinna_. Je n'y voyais d'abord que le
moyen de faire un cinquime acte pathtique, et encore la clmence
proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n'est point
appuye sur la politique, que celle d'Auguste, devenu tout  coup un
prince dbonnaire, ne me paraissait pas digne de terminer cette belle
tragdie. Mais, une fois, Monvel, en jouant devant moi, m'a dvoil le
mystre de cette grande conception. Il pronona le _Soyons amis, Cinna_,
d'un ton si habile et si rus, que je compris que cette action n'tait
que la feinte d'un tyran, et j'ai approuv comme calcul ce qui me
semblait puril comme sentiment. Il faut toujours dire ce vers de
manire que de tous ceux qui l'coutent, il n'y ait que Cinna de tromp.

     [Note 37: Cette pice n'a jamais t joue, ni, je crois,
     imprime (P. R.)]

     [Note 38: M. de Talleyrand disait une fois  l'empereur:
     Le bon got est votre ennemi personnel. Si vous pouviez vous
     en dfaire  coups de canon, il y a longtemps qu'il
     n'existerait plus. (P. R.)]

Quant  Racine, il me plat dans _Iphignie_; cette pice, tant quelle
dure, vous fait respirer l'air potique de la Grce. Dans _Britannicus_
il a t circonscrit par Tacite, contre lequel j'ai des prventions,
parce qu'il n'explique pas assez ce qu'il avance. Les tragdies de
Voltaire sont passionnes, mais ne fouillent pas profondment l'esprit
humain. Par exemple, son Mahomet n'est ni prophte ni Arabe. C'est un
imposteur qui semble avoir t lev  l'cole polytechnique, car il
dmontre ses moyens de puissance comme, moi, je pourrais le faire dans
un sicle tel que celui-ci. Le meurtre du pre par le fils est un crime
inutile. Les grands hommes ne sont jamais cruels sans ncessit.

Pour la comdie, elle est pour moi comme si l'on voulait me forcer 
m'intresser aux commrages de vos salons; j'accepte vos admirations
pour Molire, mais je ne les partage pas; il a plac ses personnages
dans des cadres o je ne me suis jamais avis d'aller les regarder
agir.

Il serait facile de conclure par ces diffrentes opinions que Bonaparte
n'aimait  considrer la nature humaine que lorsqu'elle est aux prises
avec les grandes chances de la vie, et qu'il se souciait peu de l'homme
dgag de toute application.

C'est dans de telles conversations que s'coula le temps que je passai
 Boulogne avec le premier consul, et ce fut  la suite de ce voyage que
j'prouvai le premier mcompte qui devait commencer  m'inspirer la
dfiance de cette cour o j'tais appele  vivre. Les militaires de la
maison s'tonnaient quelquefois qu'une femme pt ainsi demeurer de
longues heures avec leur matre, pour causer sur des matires toujours
un peu srieuses; ils en tirrent des conclusions qui compromettaient ma
conduite, toute simple et toute paisible qu'elle tait. J'ose le dire:
la puret de mon me, les sentiments qui m'attachaient pour toute la vie
 mon mari, ne me permettaient point de concevoir des soupons que l'on
formait sur moi dans l'antichambre du consul, tandis que je l'coutais
dans son salon. Quand il revint  Paris, ses aides de camp s'amusrent
de nos longs tte--tte; madame Bonaparte s'effaroucha des rcits qu'on
lui en fit, et lorsque, aprs un mois de sjour au Pont-de-Briques, mon
mari se sentit assez fort pour supporter la route, et que nous revnmes
 Paris, je trouvai ma jalouse patronne un peu refroidie.

J'arrivais anime par un redoublement de reconnaissance pour le premier
consul. Il m'avait si bien accueillie, il avait montr tant d'intrt
pour la conservation de mon mari; enfin, pour tout dire, ses soins qui
attendrissaient mon me inquite et oppresse, et ensuite l'amusement
qu'il m'avait fait trouver dans cette solitude, et la petite
satisfaction de ma vanit flatte par le plaisir qu'il paraissait
prendre  ma prsence, tout cela exaltait mes sentiments, et dans les
premiers jours de mon retour, je rptais, avec l'accent vif d'une
reconnaissance de vingt ans, que sa bont pour moi avait t extrme.
L'une de mes compagnes, qui m'aimait, m'avertit de contraindre mes
paroles, et de regarder un peu  l'impression qu'elles faisaient. Son
discours me fit, je m'en souviens encore, l'effet d'une lame froide et
tranchante dont on et tout  coup fait pntrer la pointe jusqu' mon
coeur. C'tait la premire fois que je me voyais juge autrement que je
ne le mritais; ma jeunesse et tous mes sentiments se rvoltrent contre
de semblables accusations; il faut avoir acquis une longue mais triste
exprience, pour supporter l'injustice des jugements du monde, et
peut-tre doit-on regretter le temps o ils frappent si fortement,
quoique si douloureusement.

Cependant ce qu'on me disait m'expliqua la contrainte de madame
Bonaparte  mon gard. Une fois que j'en tais plus froisse que de
coutume, je ne pus m'empcher de lui dire avec les larmes aux yeux: Eh
quoi! madame, c'est moi que vous souponnez? Comme elle tait bonne et
accessible  toutes les motions du moment, elle ne tint pas compte de
mes pleurs, elle m'embrassa et se rouvrit  moi comme par le pass. Mais
elle ne me comprit point tout entire; il n'y avait point dans son me
ce qui pouvait entendre la juste indignation de la mienne; et, sans
s'embarrasser si mes relations avec son mari  Boulogne avaient pu tre
telles qu'on le lui donnait  penser, il lui suffit pour se
tranquilliser de conclure que, dans tous les cas, ces relations
n'auraient t que passagres, puisque rien dans ma conduite sous ses
yeux ne paraissait diffrent de ma rserve premire. Enfin, pour se
justifier  mes yeux, elle me dit que la famille de Bonaparte avait la
premire, pendant mon absence, rpandu contre moi des bruits injurieux:
Vous ne voyez pas, lui dis-je, qu' tort ou  raison, on croit ici,
madame, que le tendre attachement que je vous porte peut me rendre
avise sur ce qui se passe autour de vous, et enfin, quoique mes
conseils soient un bien faible secours, cependant ils peuvent encore
ajouter  votre prudence fortifie de la mienne. Les jalousies
politiques me paraissent faire dfiance de tout, et je crois que,
quelque mince personnage que je sois, on voudrait vous brouiller avec
moi. Madame Bonaparte convint de la vrit de cette rflexion; mais
elle n'eut pas la moindre ide que je dusse m'affliger longtemps de ce
qu'elle ne l'avait pas faite la premire. Elle m'avoua qu'elle avait
fait  son poux des reproches relatifs  moi, et qu'il avait paru
s'amuser  la laisser dans l'inquitude sur mon compte. Toutes les
petites dcouvertes que ces circonstances me firent faire sur les
personnages dont j'tais entoure m'effarouchrent et troublrent les
sentiments que je leur avais vous. Je commenai  sentir une sorte de
mouvement dans le terrain qui me portait, et sur lequel j'avais march
jusqu'alors avec la confiance de l'inexprience; je sentis que je venais
de connatre un genre d'inquitude qui, plus ou moins, ne me quitterait
plus.

En quittant Boulogne, le premier consul fit consigner dans un ordre du
jour qu'il tait content de l'arme, et nous lmes ces paroles dans _le
Moniteur_ du 12 novembre 1803:

On a remarqu comme des prsages qu'en creusant ici pour tablir le
campement du premier consul, on a trouv une hache d'armes qui parat
avoir appartenu  l'arme romaine qui envahit l'Angleterre. On a aussi
trouv  Ambleteuse, en travaillant  la tente du premier consul, des
mdailles de Guillaume le Conqurant. Il faut convenir que ces
circonstances sont aux moins bizarres, et qu'elles paratront plus
singulires encore, si l'on se rappelle que, lorsque le gnral
Bonaparte visita les ruines de Pluse en gypte, il y trouva un came de
Jules Csar.

L'application n'tait pas trs heureusement choisie, car, malgr le
came de Jules Csar, Bonaparte avait t contraint de quitter l'gypte;
mais ces petits rapprochements, dicts par l'ingnieuse flatterie de M.
Maret, plaisaient infiniment  son matre, qui d'ailleurs ne croyait pas
qu'ils fussent sans effet sur nous.

On n'pargna rien  cette poque pour que tous les journaux
rchauffassent les imaginations sur la descente. Il me serait impossible
de dire si Bonaparte croyait encore rellement qu'elle ft praticable.
Il en avait l'air du moins, et les frais que l'on fit pour construire
les bateaux plats furent trs considrables. Les injures entre les
feuilles anglaises et _le Moniteur_ continuaient toujours, de mme que
les dfis. On dit que les Franais ont fait un dsert du Hanovre et
qu'ils se prparent  le quitter. Voil ce qu'on voyait dans le
_Times_; et aussitt une note du _Moniteur_ rpondait: Oui, quand vous
quitterez Malte.

On nous livrait les mandements des vques, qui exhortaient la nation 
s'armer pour une juste guerre. Choisissez des gens de coeur, disait
l'vque d'Arras, et allez combattre Amalec. Se soumettre aux ordres
publics, a dit Bossuet, c'est se soumettre  l'ordre de Dieu qui
tablit les empires.

Cette citation de Bossuet me rappelle une anecdote que contait fort bien
le vieil vque d'vreux, M. Bourlier. C'tait  l'poque du concile
qu'on assembla  Paris pour essayer de dterminer les vques  rsister
aux dcisions du pape. Quelquefois, me disait cet vque, l'empereur
nous faisait tous appeler, et commenait avec nous des conversations
trs thologiques; il s'adressait aux plus rcalcitrants d'entre nous:
Messieurs les vques, ma religion,  moi, est celle de Bossuet; il est
mon pre de l'glise, il a dfendu nos liberts; je veux conserver son
ouvrage, et soutenir votre propre dignit. Entendez-vous, messieurs?

Et, en parlant ainsi, ple de colre, il portait la main sur la garde
de son pe; il me faisait frmir de l'ardeur avec laquelle je le voyais
prt  prendre notre propre dfense, et ce singulier amalgame du nom de
Bossuet, du mot de libert, et de ce geste menaant, m'et donn envie
de sourire, si je n'avais t au fond trs affect des dchirements de
l'glise que je prvoyais.

Je reviens  l'hiver de 1804. Cet hiver se passa, comme le prcdent, en
ftes et en bals pour la cour et la ville; et, en mme temps, on
continua d'organiser les lois nouvelles qui furent prsentes  la
session du Corps lgislatif. Cette anne, madame Bacciochi, qui avait un
penchant trs dcid pour M. de Fontanes, parla si souvent de lui  son
frre, que ses discours, joints  l'opinion qu'il avait de cet
acadmicien, le dterminrent  le nommer prsident du Corps lgislatif.
Ce choix parut singulier  quelques personnes; mais, au fait, pour ce
qu' l'avenir Bonaparte voulait faire du Corps lgislatif, il n'avait
gure besoin de lui donner un autre prsident qu'un homme de lettres.
Celui-ci a montr toujours un art noble et distingu, quand il a fallu
haranguer l'empereur dans les circonstances les plus dlicates. Son
caractre a peu de force, mais son talent lui en donne beaucoup, quand
il est oblig de parler en public; son bon got lui inspire alors une
vritable lvation. Peut-tre tait-ce un inconvnient, car rien n'est
si dangereux pour les souverains que de voir le talent revtir les abus
de leur autorit des couleurs de l'loquence, lorsqu'il s'agit de les
prsenter aux nations; et surtout cela est d'un grand danger en France,
o l'on rend un culte si dvou aux formes. Combien de fois n'est-il pas
arriv que les Parisiens, dans le secret de la comdie que le
gouvernement jouait devant eux, se sont prts de bonne grce  s'en
montrer dupes, seulement parce que les acteurs rendaient justice  la
dlicatesse de leur got, qui exigeait que chacun jout le mieux
possible le rle dont il tait charg!

Dans le courant de ce mois de janvier, _le Moniteur_ insra une note des
journaux anglais qui parlaient de quelques diffrends entre la Bavire
et l'Autriche, et des probabilits qu'on avait d'une guerre
continentale. De pareilles paroles, sans rflexions, taient ainsi
jetes de temps en temps comme pour nous avertir de ce qui pouvait
arriver, ainsi que dans une dcoration d'opra, ou plutt comme ces
nues qui s'amoncellent au-dessous de la cime des montagnes, et qui
s'ouvrent un moment pour laisser apercevoir ce qui se passe derrire. De
mme, les plus ou moins importantes discussions qui s'levaient en
Europe nous taient montres instantanment pour que nous ne fussions
pas trs surpris lorsqu'elles nous amenaient quelque rupture; mais
ensuite les nuages se refermaient, et nous demeurions dans l'obscurit
jusqu' ce que l'orage clatt.

Je touche  une poque importante et pnible  retracer. Je vais bientt
parler de la conspiration de Georges et du crime qu'elle a fait
commettre. Je ne rapporterai sur le gnral Moreau que ce que j'ai
entendu dire, et je me garderai bien de rien affirmer. Il me semble
qu'il est ncessaire de faire prcder ce rcit d'un court expos de
l'tat dans lequel on se trouvait alors.

Un certain monde, qui tenait d'assez prs aux affaires, commenait 
parler du besoin que la France avait d'une hrdit dans le pouvoir qui
la gouvernait. Quelques courtisans politiques, des rvolutionnaires de
bonne foi, des gens qui voyaient tout le repos de la France dans la
dpendance d'une seule vie, s'entendaient sur l'instabilit du Consulat.
Peu  peu toutes les ides s'taient rapproches de la royaut, et cette
marche aurait eu des avantages, si l'on et pu s'entendre pour obtenir
une royaut modre par les lois. Les rvolutions ont ce grave
inconvnient de partager l'opinion publique en des nuances infinies qui
sont toutes modifies par le froissement que chacun a prouv dans des
circonstances particulires. C'est toujours l ce qui favorise les
entreprises que tente le despotisme, qui arrive aprs elles. Pour
contenir le pouvoir de Bonaparte, il et fallu oser prononcer le mot de
libert; mais, comme, peu d'annes auparavant, il n'avait t trac d'un
bout de la France  l'autre que pour servir d'gide  l'esclavage le
plus sanglant, personne n'osait surmonter la funeste impression, mal
raisonne pourtant, qu'il donnait.

Les royalistes s'inquitaient cependant, et voyaient de jour en jour
Bonaparte s'loigner de la route o ils l'avaient longtemps attendu. Les
jacobins, dont le premier consul redoutait davantage l'opposition,
s'agitaient sourdement. Ils trouvaient que c'tait  leurs antagonistes
que le gouvernement semblait s'appliquer  donner des garanties. Le
concordat, les avances que l'on tentait vers l'ancienne noblesse, la
destruction de l'galit rvolutionnaire, tout cela tait un
envahissement sur eux; heureuse, cent fois heureuse, la France, si
Bonaparte n'en et fait que sur les factions! Mais, pour cela, il ne
faut tre anim que par l'amour de la justice; il faut surtout ne
vouloir couter que les conseils d'une raison gnreuse.

Quand un souverain, quelque titre qu'il ait, transige avec l'un ou
l'autre des partis exagrs qu'enfantent les troubles civils, on peut
toujours parier qu'il a des intentions hostiles contre les droits des
citoyens qui se sont confis  lui. Bonaparte, voulant affermir son plan
despotique, se trouva donc forc de transiger avec ces redoutables
jacobins, et malheureusement il est des gens qui ne trouvent de garantie
suffisante que dans le crime. On ne les rassure qu'en se chargeant de
quelques-unes de leurs iniquits! Ce calcul est entr pour beaucoup dans
l'arrt de mort du duc d'Enghien, et je demeure convaincue que tout ce
qui a t fait  cette poque n'a dpendu d'aucun sentiment violent,
d'aucune vengeance aveugle, mais seulement a t le rsultat d'une
politique toute machiavlique qui voulait aplanir sa route  quelque
prix que ce ft. Ce n'est pas non plus pour la satisfaction d'une vanit
insatiable que Bonaparte aspirait  changer son titre consulaire en
celui d'empereur. Il ne faut pas croire que toujours ses passions
l'entranassent aveuglment; il n'ignorait pas l'art de les soumettre 
l'analyse de ses calculs, et, si par la suite il s'est abandonn
davantage, c'est que le succs et la flatterie l'ont peu  peu enivr.
Cette comdie de rpublique et d'galit qu'il lui fallait jouer, tant
qu'il est demeur premier consul, l'ennuyait, et ne trompait au fond que
ceux qui voulaient bien tre tromps. Elle rappelait ces simagres des
temps de l'ancienne Rome, o les empereurs se faisaient de temps en
temps rlire par le Snat. J'ai vu des gens qui, se parant comme d'un
vtement d'un certain amour de la libert et n'en faisant pas moins une
cour assidue  Bonaparte premier consul, ont prtendu qu'ils lui avaient
t leur estime ds qu'il s'tait donn le titre d'empereur. Je n'ai
jamais trop compris leurs motifs. Comment l'autorit qu'il exera,
presque ds son entre dans le gouvernement, ne les claira-t-elle pas?
Ne pourrait-on pas dire, au contraire, qu'il y avait de la bonne foi  se
donner le titre d'un pouvoir qu'on exerait rellement?

Quoi qu'il en soit, au moment dont je parle, il devenait ncessaire au
premier consul de se raffermir par quelque mesure nouvelle. Les Anglais,
menacs, excitaient des diversions aux projets forms contre eux; des
relations se renouaient avec les chouans, et les royalistes ne devaient
voir dans le gouvernement consulaire qu'une transition du Directoire 
la royaut. Le caractre d'un seul homme y apportait une seule
diffrence; il devint assez naturel de conclure qu'il fallait se dfaire
de cet homme.

Je me souviens d'avoir entendu dire  Bonaparte, dans l't de cette
anne 1804, que pour cette fois les vnements l'avaient press, et que
son plan et t de ne fonder la royaut que deux ans plus tard. Il
avait mis la police dans les mains du ministre de la justice; c'tait
une ide saine et morale, mais ce qui ne le fut point, et mme ce qui
fut contradictoire, ce fut de vouloir que la magistrature exert cette
police comme au temps o elle tait une institution rvolutionnaire. Je
l'ai dj dit, les premires conceptions de Bonaparte taient le plus
souvent bonnes et grandes. Les crer et les tablir, c'tait exercer son
pouvoir; mais s'y soumettre aprs, devenait une abdication. Il n'a pas
pu supporter la domination, mme d'aucune de ses institutions.

Ainsi, gn par les formes lentes et rgles de la justice, et aussi par
l'esprit faible et mdiocre de son grand juge, il se livra aux mille et
une polices dont il s'environna, et reprit peu  peu confiance en
Fouch, qui possde admirablement l'art de se rendre ncessaire. Fouch,
dou d'un esprit fin, tendu et perant, jacobin enrichi, par consquent
dgot de quelques-uns des principes de son parti, mais demeurant
toujours li avec ce parti pour avoir un appui en cas de troubles, ne
recula nullement devant l'ide de revtir Bonaparte de la royaut. Sa
souplesse naturelle lui fera toujours accepter les formes de
gouvernement o il verra pour lui l'occasion de jouer un rle. Ses
habitudes sont plus rvolutionnaires que ses principes; aussi le seul
tat de choses, je crois, qu'il ne puisse souffrir est celui qui le
mettrait dans une nullit absolue. Il faut se bien convaincre de cette
disposition, et toujours un peu trembler, quand on veut se servir de
lui; il faut se dire qu'il a besoin d'un temps de troubles pour avoir
toute la valeur de ses moyens, parce qu'en effet, comme il est sans
passions et sans haines, alors il devient suprieur  la plupart des
hommes qui l'environnent, tous plus ou moins aveugls par la crainte et
le ressentiment.

Fouch a ni qu'il et conseill le meurtre du duc d'Enghien.  moins
d'une certitude complte, je ne vois jamais de raison pour faire peser
l'accusation d'un crime sur qui s'en dfend positivement. D'ailleurs
Fouch, qui avait la vue longue, prvoyait facilement que ce crime ne
donnerait au parti que Bonaparte voulait gagner qu'une garantie trs
passagre; il le connaissait trop bien pour craindre qu'il songet 
replacer le roi sur un trne qu'il pouvait occuper lui-mme, et l'on
comprend bien qu'avec les donnes qu'il avait, il ait dit que ce meurtre
n'tait qu'une faute.

M. de Talleyrand avait moins besoin que Fouch de compliquer ses plans
pour conseiller  Bonaparte de se revtir de la royaut. Elle devait le
mettre  l'aise sur tout. Ses ennemis, et Bonaparte lui-mme, l'ont
accus d'avoir opin pour le meurtre du malheureux prince; mais
Bonaparte et ses ennemis sont rcusables sur ce point. Le caractre
connu de M. de Talleyrand n'admet gure une telle violence. Il m'a cont
plus d'une fois que Bonaparte lui avait fait part, ainsi qu'aux deux
consuls, de l'arrestation du duc d'Enghien, et de sa dtermination
invariable; il ajoutait que tous trois ils avaient vu que les paroles
seraient inutiles, et qu'ils avaient gard le silence. C'est dj une
faiblesse plus que suffisante, mais fort ordinaire  M. de Talleyrand,
qui voyait un parti pris, et qui ddaigne les discours inutiles, parce
qu'ils ne satisfont que la conscience.

L'opposition, une courageuse rsistance, peuvent avoir de la prise sur
une nature quelle qu'elle soit. Un souverain cruel, sanguinaire par
caractre, peut quelquefois sacrifier son penchant  la force du
raisonnement qu'on lui oppose; mais Bonaparte n'tait cruel ni par got,
ni par systme: il voulait ce qui lui paraissait le plus prompt et le
plus sr; il a dit lui-mme dans ce temps qu'il lui fallait en finir
avec les jacobins et les royalistes. L'imprudence de ces derniers lui a
fourni cette funeste chance, il l'a saisie au vol, et ce que je
raconterai plus bas prouvera encore que c'est avec tout le calme du
calcul, ou plutt du sophisme, qu'il s'est couvert d'un sang illustre et
innocent.

Peu de jours aprs le premier retour du roi, le duc de Rovigo se
prsenta chez moi un matin[39]. Il cherchait alors  se justifier des
accusations qui pesaient sur sa tte. Il me parla de la mort du duc
d'Enghien. L'empereur et moi, me dit-il, nous avons t tromps dans
cette occasion. L'un des agents subalternes de la conspiration de
Georges avait t gagn par ma police; il nous vint dclarer que, dans
une nuit o les conjurs taient rassembls, on leur avait annonc
l'arrive secrte d'un chef important qu'on ne pouvait encore nommer; et
qu'en effet, quelques nuits aprs, il tait survenu parmi eux un
personnage auquel les autres donnaient de grandes marques de respect.
Cet espion le dsignait de manire  faire croire que cet individu
inconnu devait tre un prince de la maison de Bourbon. Dans le mme
temps, le duc d'Enghien s'tait tabli  Ettenheim, pour y attendre sans
doute le succs de la conspiration. Les agents crivirent qu'il lui
arrivait quelquefois de disparatre pour plusieurs jours; nous conclmes
que c'tait pour venir  Paris, et son arrestation fut rsolue. Depuis,
lorsqu'on a confront l'espion avec les coupables arrts, il a reconnu
Pichegru pour le personnage important dsign, et, lorsque j'en rendis
compte  Bonaparte, il s'cria en frappant du pied: Ah! le malheureux!
qu'est-ce qu'il m'a fait faire?

     [Note 39: Le duc de Rovigo savait  quel point mon mari
     et moi, nous tions lis avec M. de Talleyrand, et il
     dsirait que dans ce moment, s'il tait possible, je le
     servisse auprs de lui.]

Revenons aux faits. Pichegru tait arriv en France le 15 janvier 1804,
et, ds le 25 janvier, il se cachait dans Paris. On savait que, en l'an
V de la Rpublique, le gnral Moreau l'avait dnonc au gouvernement
comme entretenant des relations avec la maison de Bourbon. Moreau
passait pour avoir des opinions rpublicaines; peut-tre les avait-il
enfin changes contre les ides d'une monarchie constitutionnelle. Je
ne sais si maintenant sa famille le dfendrait aussi vivement qu'alors
de l'accusation d'avoir donn les mains aux projets des royalistes; je
ne sais aussi s'il faudrait prter toute confiance  des aveux, faits
sous le rgne de Louis XVIII. Mais, enfin, la conduite de Moreau en 1813
et les honneurs accords  sa mmoire par nos princes pourraient faire
croire que, depuis longtemps, ils avaient quelque raison de compter sur
lui.  l'poque dont je parle, Moreau tait vivement irrit contre
Bonaparte. On n'a gure dout qu'il n'ait vu secrtement Pichegru; il a
au moins gard le silence sur la conspiration; quelques-uns des
royalistes saisis  cette poque l'accusaient seulement d'avoir montr
cette hsitation de la prudence qui veut attendre le succs pour se
dclarer. Moreau, dit-on, tait un homme faible et mdiocre, hors du
champ de bataille; je crois que sa rputation a t trop lourde pour
lui. Il y a des gens, disait Bonaparte, qui ne savent point porter leur
gloire; le rle de Monk allait parfaitement  Moreau;  sa place, j'y
aurais tendu comme lui, mais plus habilement.

Au reste, ce n'est point pour justifier Bonaparte que je prsente mes
doutes. Quel que ft le caractre de Moreau, sa gloire existait
rellement, il fallait la respecter, il fallait excuser un ancien
compagnon d'armes mcontent et aigri, et le raccommodement n'et-il mme
t que la suite de ce calcul politique que Bonaparte voulait voir dans
l'Auguste de Corneille, il et encore t ce qu'il y avait de mieux 
faire. Mais Bonaparte eut, je n'en doute pas, la conviction de ce qu'il
appelait la _trahison morale_ de Moreau. Il crut que cela suffisait aux
lois et  la justice, parce qu'il se refusait  voir la vraie face des
choses qui le gnaient. On l'assura lgrement que les preuves ne
manquaient pas pour lgitimer la condamnation. Il se trouva engag; plus
tard, il ne voulut voir que de l'esprit de parti dans l'quit des
tribunaux, et, d'ailleurs, il sentit que ce qui pouvait lui arriver de
plus fcheux, c'tait que cet intressant accus ft dclar innocent.
Et lui, une fois sur le point d'tre compromis, ne pouvait plus tre
arrt par rien; de l mille circonstances dplorables de ce fameux
procs.

Depuis quelques jours, on commenait  entendre parler de cette
conspiration. Le 17 fvrier 1804, au matin, j'allai aux Tuileries. Le
consul tait dans la chambre de sa femme; on m'annona; il me fit
entrer. Madame Bonaparte me parut trouble, elle avait les yeux fort
rouges. Bonaparte tait assis prs de la chemine et tenait le petit
Napolon[40] sur ses genoux. Il y avait de la gravit dans ses regards,
mais nul signe de violence. Il jouait machinalement avec l'enfant.

     [Note 40: C'tait le fils an de madame Louis Bonaparte,
     plus tard la reine Hortense. Il tait n le 10 octobre 1802,
     et il est mort du croup le 5 mai 1807. (P. R.)]

Savez-vous ce que je viens de faire? me dit-il. Et sur ma rponse
ngative: Je viens de donner l'ordre d'arrter Moreau. Je fis sans
doute quelque mouvement: Ah! vous voil tonne, reprit-il; cela va
faire un beau bruit, n'est-ce pas? On ne manquera pas de dire que je
suis jaloux de Moreau, que c'est une vengeance, et mille pauvrets de ce
genre. Moi, jaloux de Moreau! Eh, bon Dieu! il me doit la plus grande
partie de sa gloire; c'est moi qui lui laissai une belle arme et qui ne
gardai en Italie que des recrues; je ne demandais qu' vivre en bonne
intelligence avec lui. Certes je ne le craignais point; d'abord je ne
crains personne, et Moreau moins qu'un autre. Je l'ai vingt fois empch
de se compromettre; je l'avais averti qu'on nous brouillerait; il le
sentait comme moi. Mais il est faible et orgueilleux; les femmes le
dirigent, les partis l'ont press...

En parlant ainsi, Bonaparte s'tait lev, et se rapprochant de sa femme,
il lui prit le menton, et, lui faisant lever la tte: Tout le monde,
dit-il encore, n'a pas une bonne femme comme moi! Tu pleures, Josphine,
eh! pourquoi? As-tu peur?--Non, mais je n'aime pas ce que l'on va
dire.--Que veux-tu y faire?... Puis se retournant vers moi: Je n'ai
nulle haine, nul dsir de vengeance, j'ai fort rflchi avant d'arrter
Moreau; je pouvais fermer les yeux, lui donner le temps de fuir; mais on
aurait dit que je n'avais pas os le mettre en jugement. J'ai de quoi le
convaincre; il est coupable, je suis le gouvernement; tout ceci doit se
passer simplement.

Je ne sais si la puissance de mes souvenirs agit aujourd'hui sur moi,
mais j'avoue que, mme aujourd'hui, j'ai peine  croire que, lorsque
Bonaparte parlait ainsi, il ne ft pas de bonne foi. Je l'ai vu faire
des progrs dans l'art de la dissimulation, et,  cette poque, il avait
encore en parlant certains accents vrais, que, depuis, je n'ai plus
retrouvs dans sa voix. Peut-tre aussi est-ce tout simplement qu'alors
je croyais encore en lui.

Il nous quitta sur ces paroles, et madame Bonaparte me conta qu'il avait
pass presque toute la nuit debout, agitant cette question: s'il ferait
arrter Moreau; pesant le pour et le contre de cette mesure, sans trace
d'humeur personnelle; que, vers le point du jour, il avait fait venir le
gnral Berthier, et que, aprs un assez long entretien, il s'tait
dtermin  envoyer  Grosbois o Moreau s'tait retir.

Cet vnement fit beaucoup de bruit; on en parla diversement. Au
Tribunat, le frre du gnral Moreau, qui tait tribun, parla avec
vhmence et produisit quelque effet. Les trois corps de l'tat firent
une dputation pour aller complimenter le consul sur le danger qu'il
avait couru. Dans Paris, une partie de la bourgeoisie, les avocats, les
gens de lettres, tout ce qui pouvait reprsenter la portion librale de
la population, s'chauffa pour Moreau. Il fut assez facile de
reconnatre une certaine opposition dans l'intrt qui se dclara pour
lui; on se promit de se porter en foule au tribunal o il comparatrait;
on alla mme jusqu' laisser chapper des menaces, si le jugement le
condamnait. Les polices de Bonaparte l'informrent qu'il avait t
question de forcer sa prison. Il commena  s'aigrir, et je ne lui
retrouvai plus le mme calme sur cette affaire. Son beau-frre Murat,
alors gouverneur de Paris, hassait Moreau; il eut soin d'animer
Bonaparte journellement par des rapports envenims; il s'entendait avec
le prfet de police, Dubois, pour le poursuivre de dnonciations
alarmantes, et malheureusement les vnements s'y prtaient. Chaque
jour, on trouvait de nouvelles ramifications  la conspiration, et la
socit de Paris s'enttait  ne pas la croire vritable. C'tait une
petite guerre d'opinion entre Bonaparte et les Parisiens.

Le 29 fvrier, on dcouvrit la retraite de Pichegru, et il fut arrt,
aprs s'tre dfendu vaillamment contre les gendarmes. Cet vnement
ralentit les dfiances, mais l'intrt gnral se portait toujours sur
Moreau. Sa femme donnait  sa douleur une attitude un peu thtrale, qui
avait de l'effet. Cependant Bonaparte, ignorant les formes de la
justice, les trouvait bien plus lentes qu'il ne l'avait d'abord pens.
Dans le premier moment, le grand juge s'tait engag trop lgrement 
rendre la procdure courte et claire, et cependant on n'arrivait gure 
avrer que ce fait: que Moreau avait entretenu secrtement Pichegru,
qu'il avait reu ses confidences, mais qu'il ne s'tait engag
positivement sur rien. Ce n'tait point assez pour entraner une
condamnation qui commenait  devenir ncessaire; enfin, malgr ce grand
nom qui se trouve ml  toute cette affaire, Georges Cadoudal a
toujours conserv dans l'opinion et aux dbats l'attitude du vritable
chef de la conjuration.

On ne peut se reprsenter l'agitation qui rgnait dans le palais du
consul; on consultait tout le monde; on s'informait des moindres
discours. Un jour, Savary prit  part M. de Rmusat, en lui disant:
Vous avez t magistrat, vous savez les lois; pensez-vous que les
notions que nous avons suffisent pour clairer les juges?--On n'a jamais
condamn un homme, rpondait mon mari, par cette seule raison qu'il n'a
pas dnonc des projets dont il a t instruit. Sans doute, c'est un
tort politique  l'gard du gouvernement; mais ce n'est point un crime
qui doive entraner la mort; et, si c'est l votre seul argument, vous
n'aurez donn  Moreau qu'une vidence fcheuse pour vous.--En ce cas,
reprenait Savary, le grand juge nous a fait faire une grande sottise, il
et mieux valu se servir d'une commission militaire.

Du jour o Pichegru fut arrt, les barrires de Paris demeurrent
fermes pour la recherche de Georges. On s'affligeait beaucoup de
l'adresse avec laquelle il se drobait  toute poursuite. Fouch se
moquait incessamment de la maladresse de la police, et fondait  cette
occasion les bases de son nouveau crdit; ses railleries animaient
Bonaparte, dj mcontent, et, quand il avait rellement couru un grand
danger et qu'il voyait les Parisiens en dfiance sur la vrit de
certains faits avrs pour lui, il se sentait entran vers le besoin
de la vengeance. Voyez, disait-il, si les Franais peuvent tre
gouverns par des institutions lgales et modres! J'ai supprim un
ministre rvolutionnaire, mais utile, les conspirations se sont
aussitt formes. J'ai suspendu mes impressions personnelles, j'ai
abandonn  une autorit indpendante de moi la punition d'un homme qui
voulait ma perte, et, loin de m'en savoir gr, on se joue de ma
modration, on corrompt les motifs de ma conduite; ah! je lui apprendrai
 se mprendre  mes intentions! Je me ressaisirai de tous mes pouvoirs
et je lui prouverai que, moi seul, je suis fait pour gouverner, dcider
et punir.

La colre de Bonaparte croissait d'autant plus que, de moment en moment,
il se sentait comme __aux. Il avait cru dominer l'opinion, et l'opinion
lui chappait; il s'tait dans le dbut, j'en suis certaine, domin
lui-mme, et on ne lui en savait nul gr; il s'en indignait, et
peut-tre jurait intrieurement qu'on ne l'y rattraperait plus. Ce qui
semblera peut-tre singulier  ceux qui n'ont pas appris  quel point
l'habit d'uniforme teint chez ceux qui le portent l'exercice de la
pense, c'est que l'arme, dans cette occasion, ne donna pas la plus
lgre inquitude. Les militaires font tout par consigne et
s'abstiennent des impressions qui ne leur sont point commandes. Un bien
petit nombre d'officiers se rappela alors avoir servi et vaincu sous
Moreau, et la bourgeoisie fut bien plus agite que toute autre classe de
la nation.

MM. de Polignac, de Rivire et quelques autres furent successivement
arrts. Alors on commena  croire un peu plus  la ralit de la
conspiration et  comprendre qu'elle tait royaliste. Cependant le parti
rpublicain revendiquait toujours Moreau. La noblesse fut effraye et se
tint dans une grande rserve; elle blmait l'imprudence de MM. de
Polignac, qui sont convenus depuis qu'ils n'avaient pas trouv pour les
seconder le zle dont on les avait flatts. La faute, trop ordinaire au
parti royaliste, c'est de croire  l'existence de ce qu'il souhaite, et
d'agir toujours d'aprs ses illusions. Cela est ordinaire aux hommes qui
se conduisent par leurs passions ou par leur vanit.

Quant  moi, je souffrais beaucoup. Aux Tuileries, je voyais le premier
consul sombre et silencieux, sa femme souvent plore, sa famille
irrite, sa soeur qui l'excitait par des paroles violentes; dans le
monde mille opinions diverses, de la dfiance, des soupons, une
maligne joie chez les uns, un grand regret chez les autres du mauvais
succs de l'entreprise, des jugements passionns; j'tais remue,
froisse par ce que j'entendais et par ce que je sentais; je me
renfermais avec ma mre et mon mari; nous nous interrogions tous trois
sur ce que nous entendions, et sur ce qui se passait au dedans de nous.
M. de Rmusat, dans la douce rectitude de son esprit, s'affligeait des
fautes qu'on commettait, et, comme il jugeait sans passion, il
commenait  pressentir l'avenir, et m'ouvrait sa triste et sage
prvoyance sur le dveloppement d'un caractre qu'il tudiait en
silence. Ses inquitudes me faisaient mal; combien je me sentais dj
malheureuse des soupons qui s'levaient au dedans de moi! Hlas! le
moment n'tait pas loin o mon esprit allait recevoir une bien plus
funeste clart.




CHAPITRE V.

(1804.)


Arrestation de Georges Cadoudal.--Mission de M. de Caulaincourt 
Ettenheim.--Arrestation du duc d'Enghien.--Mes angoisses et mes
instances auprs de madame Bonaparte.--Soire de la Malmaison.--Mort du
duc d'Enghien.--Paroles remarquables du premier consul.


Aprs les diffrentes arrestations dont j'ai parl, on livra au
_Moniteur_ des articles du _Morning Chronicle_, qui rapportaient que la
mort de Bonaparte et la restauration de Louis XVIII taient prochaines.
On ajoutait que des gens arrivs tout  l'heure de Londres affirmaient
qu'on y spculait  la Bourse sur cet vnement, et qu'on y nommait
Georges, Pichegru et Moreau. On imprima aussi dans le mme _Moniteur_ la
lettre d'un Anglais  Bonaparte, qu'il appelait _Monsieur Consul_. Cette
lettre lui adressait, pour son utilit particulire, un pamphlet rpandu
du temps de Cromwell qui tendait  prouver qu'on ne _pouvait pas
assassiner_ des personnages tels que Cromwell et lui, parce qu'il n'y
avait aucun crime  tuer un animal dangereux, ou un tyran: Tuer n'est
donc pas assassiner, disait le pamphlet, la diffrence est grande.

Cependant, en France, des adresses de toutes les villes et de toutes les
armes, des mandements des vques, arrivaient  Paris pour complimenter
le premier consul, et fliciter la France du danger auquel elle avait
chapp. On insrait soigneusement ces pices dans _le Moniteur_.

Enfin, Georges Cadoudal fut arrt le 29 mars sur la place de l'Odon.
Il tait en cabriolet, et, s'apercevant qu'on le poursuivait, il
pressait vivement son cheval. Un officier de paix se prsenta
courageusement en tte du cheval, et fut tu raide par un coup de
pistolet que Georges lui tira. Mais, le peuple s'tant attroup, le
cabriolet fut arrt et Georges saisi. On trouva sur lui de soixante 
quatre-vingt mille francs en billets qui furent donns  la veuve de
l'homme qu'il avait tu. On mit dans les journaux qu'il avait avou
sur-le-champ qu'il n'tait venu en France que pour assassiner Bonaparte.
Cependant je crois me rappeler que l'on dit dans ce temps que Georges,
qui montra dans toute la procdure une extrme fermet et un grand
dvouement  la maison de Bourbon, nia toujours le plan de l'assassinat,
mais convint que son projet tait d'attaquer la voiture du consul, et de
l'enlever sans lui faire aucun mal.

 cette mme poque, le roi d'Angleterre tomba srieusement malade;
notre gouvernement comptait sur cette mort pour la retraite de M. Pitt
du ministre.

Le 21 mars, voici quel article parut dans _le Moniteur_: Le prince de
Cond a fait une circulaire pour appeler les migrs et les rassembler
sur le Rhin. Un prince de la maison de Bourbon,  cet effet, se tient
sur la frontire.

Puis on imprima la correspondance secrte qu'on avait saisie d'un nomm
Drake, ministre accrdit d'Angleterre en Bavire, qui prouvait que le
gouvernement anglais ne ngligeait aucun moyen d'exciter du trouble en
France. M. de Talleyrand eut ordre d'envoyer des copies de cette
correspondance  tous les membres du corps diplomatique, qui
tmoignrent leur indignation par des lettres qui furent toutes insres
dans _le Moniteur_.

Nous touchions  la semaine sainte. Le dimanche de la Passion, 18 mars,
ma semaine auprs de madame Bonaparte commenait. Je me rendis ds le
matin aux Tuileries pour assister  la messe, ce qui se faisait ds ce
temps-l avec pompe. Aprs la messe, madame Bonaparte trouvait toujours
une cour nombreuse dans les salons, et y demeurait quelque temps,
parlant aux uns et aux autres.

Madame Bonaparte, redescendue chez elle, m'annona que nous allions
passer cette semaine  la Malmaison. J'en suis charme, ajouta-t-elle,
Paris me fait peur en ce moment. Quelques heures aprs, nous partmes.
Bonaparte tait dans sa voiture particulire, madame Bonaparte dans la
sienne, seule avec moi. Pendant une partie de la route, je remarquai
qu'elle tait silencieuse et fort triste; je lui en tmoignai de
l'inquitude; elle parut hsiter  me rpondre; mais ensuite elle me
dit: Je vais vous confier un grand secret. Ce matin, Bonaparte m'a
appris qu'il avait envoy sur nos frontires M. de Caulaincourt pour s'y
saisir du duc d'Enghien. On va le ramener ici.--Ah! mon Dieu, madame,
m'criai-je, et qu'en veut-on faire?--Mais il me parat qu'il le fera
juger.

Ces paroles me causrent le plus grand mouvement d'effroi que j'aie, je
crois, prouv de ma vie. Il fut tel que madame Bonaparte crut que
j'allais m'vanouir, et qu'elle baissa toutes les glaces. J'ai fait ce
que j'ai pu, continua-t-elle, pour obtenir de lui la promesse que ce
prince ne prirait point, mais je crains fort que son parti ne soit
pris.--Quoi donc! vous pensez qu'il le fera mourir?--Je le crains. 
ces mots, les larmes me gagnrent, et, dans l'motion que j'prouvai, je
me htai de mettre sous ses yeux toutes les funestes suites d'un pareil
vnement: cette souillure du sang royal qui ne satisferait que le parti
des jacobins, l'intrt particulier que ce prince inspirait sur tous les
autres, le beau nom de Cond, l'effroi gnral, la chaleur des haines
qui se ranimerait, etc. J'abordai toutes les questions dont madame
Bonaparte n'envisageait qu'une partie. L'ide d'un meurtre tait ce qui
l'avait le plus frappe. Je parvins  l'pouvanter rellement, et elle
me promit de tout tenter pour faire changer cette funeste rsolution.

Nous arrivmes toutes deux atterres  la Malmaison. Je me rfugiai dans
ma chambre, o je pleurai amrement; toute mon me tait branle.
J'aimais et j'admirais Bonaparte, je le croyais appel par une puissance
invincible aux plus hautes destines, je laissais ma jeune imagination
s'exalter sur lui; tout  coup le voile qui couvrait mes yeux venait 
se dchirer, et par ce que j'prouvais en ce moment, je ne comprenais
que trop l'impression que cet vnement allait produire.

Il n'y avait  la Malmaison personne  qui je pusse m'ouvrir
entirement. Mon mari n'tait point de service, et je l'avais laiss 
Paris. Il fallut me contraindre, et reparatre avec un visage
tranquille, car madame Bonaparte m'avait positivement dfendu de rien
laisser chapper qui indiqut qu'elle m'en et parl.

Quand je descendis au salon vers six heures, j'y trouvai le premier
consul jouant aux checs. Il me parut serein et calme; son visage
paisible me fit mal  regarder; depuis deux heures, en pensant  lui,
mon esprit avait t tellement boulevers, que je ne pouvais plus
reprendre les impressions ordinaires que me faisait sa prsence; il me
semblait que je devais le trouver chang. Quelques militaires dnrent
avec lui; tout le temps se passa d'une manire insignifiante; aprs le
dner, il se retira dans son cabinet pour travailler avec toutes ses
polices; le soir, quand je quittai madame Bonaparte, elle me promit
encore de renouveler ses sollicitations.

Le lendemain matin, je la joignis le plus tt qu'il me fut possible;
elle tait entirement dcourage. Bonaparte l'avait repousse sur tous
les points: Les femmes devaient demeurer trangres  ces sortes
d'affaires; sa politique demandait ce coup d'tat; il acqurait par l
le droit de se rendre clment dans la suite; il lui fallait choisir ou
de cette action dcisive, ou d'une longue suite de conspirations qu'il
faudrait punir journellement. L'impunit encouragerait les partis, il
serait donc oblig de perscuter, d'exiler, de condamner sans cesse, de
revenir sur ce qu'il avait fait pour les migrs, de se mettre dans les
mains des jacobins. Les royalistes l'avaient dj plus d'une fois
compromis  l'gard des rvolutionnaires. Cette action-ci le dgageait
vis--vis de tout le monde. D'ailleurs le duc d'Enghien, aprs tout,
entrait dans la conspiration de Georges; il venait apporter le trouble
en France, il servait la vengeance des Anglais; puis sa rputation
militaire pouvait peut-tre  l'avenir agiter l'arme; lui mort, nos
soldats auraient tout  fait rompu avec les Bourbons. En politique, une
mort qui devait donner du repos n'tait point un crime; les ordres
taient donns, il n'y avait plus  reculer.

Dans cet entretien, madame Bonaparte apprit  son mari qu'il allait
aggraver l'odieux de cette action par la circonstance d'avoir choisi M.
de Caulaincourt, dont les parents avaient t autrefois attachs  la
maison de Cond.--Je ne le savais point, rpondit Bonaparte; et puis
qu'importe? Si Caulaincourt est compromis, il n'y a pas grand mal, il ne
m'en servira que mieux. Le parti oppos lui pardonnera dsormais d'tre
gentilhomme. Il ajouta, au reste, que M. de Caulaincourt n'tait
instruit que d'une partie de son plan, et qu'il pensait que le duc
d'Enghien allait demeurer ici en prison.

Le courage me manqua  toutes ces paroles; j'avais de l'amiti pour M.
de Caulaincourt, je souffrais horriblement de tout ce que j'apprenais.
Il me semblait qu'il aurait d refuser la mission dont on l'avait
charg.

La journe entire se passa tristement; je me rappelle que madame
Bonaparte, qui aimait beaucoup les arbres et les fleurs, s'occupa dans
la matine de faire transporter un cyprs dans une partie de son jardin
nouvellement dessine. Elle-mme jeta quelques pelletes de terre sur
l'arbre afin de pouvoir dire qu'elle l'avait plant de ses mains. Mon
Dieu, madame, lui dis-je en la regardant faire, c'est bien l'arbre qui
convient  une pareille journe. Depuis ce temps, je n'ai jamais pass
devant ce cyprs sans prouver un serrement de coeur.

Ma profonde motion troublait madame Bonaparte. Lgre et mobile,
d'ailleurs trs confiante dans la supriorit des vues de Bonaparte,
elle craignait  l'excs les impressions pnibles et prolonges; elle en
prouvait de vives, mais infiniment passagres. Convaincue que la mort
du duc d'Enghien tait rsolue, elle et voulu se dtourner d'un regret
inutile. Je ne le lui permis pas. J'employai la plus grande portion du
jour  la harceler sans cesse; elle m'coutait avec une douceur extrme,
mais avec dcouragement, elle connaissait mieux Bonaparte que moi. Je
pleurais en lui parlant, je la conjurais de ne point se rebuter, et,
comme je n'tais pas sans crdit sur elle, je parvins  la dterminer 
une dernire tentative.

Nommez-moi s'il le faut au premier consul, lui disais-je; je suis bien
peu de chose, mais enfin il jugera par l'impression que je reois de
celle qu'il va produire, car enfin je lui suis plus attache que
beaucoup d'autres; je ne demande pas mieux que de lui trouver des
excuses, et je n'en vois pas une  ce qu'il va faire.

Nous vmes peu Bonaparte dans cette seconde journe; le grand juge, le
prfet de police, Murat vinrent, et eurent de longues audiences; je
trouvais  tout le monde des figures sinistres. Je demeurai debout une
partie de la nuit. Quand je m'endormais, mes rves taient affreux. Je
croyais entendre des mouvements continuels dans le chteau, et qu'on
tentait sur nous de nouvelles entreprises. Je me sentais presse tout 
coup du dsir d'aller me jeter aux genoux de Bonaparte, pour lui
demander qu'il et piti de sa gloire; car alors je trouvais qu'il en
avait une bien pure, et de bonne foi je pleurais sur elle. Cette nuit ne
s'effacera jamais de mon souvenir.

Le mardi matin, madame Bonaparte me dit: Tout est inutile; le duc
d'Enghien arrive ce soir. Il sera conduit  Vincennes, et jug cette
nuit. Murat se charge de tout. Il est odieux dans cette affaire. C'est
lui qui pousse Bonaparte; il rpte qu'on prendrait sa clmence pour de
la faiblesse, et que les jacobins seraient furieux. Il y a un parti qui
trouve mauvais qu'on n'ait pas eu gard  l'ancienne gloire de Moreau,
et qui demanderait pourquoi on mnagerait davantage un Bourbon; enfin
Bonaparte m'a dfendu de lui en parler davantage. Il m'a parl de vous,
ajouta-t-elle ensuite; je lui ai avou que je vous avais tout dit; il
avait t frapp de votre tristesse. Tchez de vous contraindre.

Ma tte tait monte alors: Ah! qu'il pense de moi ce qu'il voudra! il
m'importe peu, madame, je vous assure, et, s'il me demande pourquoi je
pleure, je lui rpondrai que je pleure sur lui. Et, en parlant ainsi,
je pleurais en effet.

Madame Bonaparte s'pouvantait de l'tat o elle me voyait; les motions
fortes de l'me lui taient  peu prs trangres, et quand elle
cherchait  me calmer en me rassurant, je ne pouvais rpondre que par
ces mots: Ah! madame, vous ne me comprenez pas! Elle m'assurait
qu'aprs cet vnement Bonaparte marcherait comme auparavant. Hlas! ce
n'tait pas l'avenir qui m'inquitait; je ne doutais pas de sa force sur
lui et sur les autres, mais je sentais une sorte de dchirement
intrieur qui m'tait tout personnel.

Enfin,  l'heure du dner, il fallut descendre et composer son visage.
Le mien tait boulevers. Bonaparte jouait encore aux checs, il avait
pris fantaisie  ce jeu. Ds qu'il me vit, il m'appela prs de lui, me
disant de le conseiller; je n'tais pas en tat de prononcer quatre
mots. Il me parla avec un ton de douceur et d'intrt qui acheva de me
troubler. Lorsque le dner fut servi, il me fit mettre prs de lui, et
me questionna sur une foule de choses toutes personnelles  ma famille.
Il semblait qu'il prit  tche de m'tourdir, et de m'empcher de
penser. On avait envoy le petit Napolon de Paris, on le plaa au
milieu de la table, et son oncle parut s'amuser beaucoup de voir cet
enfant toucher  tous les plats, et renverser tout autour de lui.

Aprs le dner, il s'assit  terre, joua avec l'enfant, et affecta une
gaiet qui me parut force. Madame Bonaparte, qui craignait qu'il ne ft
demeur irrit de ce qu'elle lui avait dit sur moi, me regardait en
souriant doucement, et semblait me dire: Vous voyez qu'il n'est pas si
mchant, et que nous pouvons nous rassurer. Pour moi, je ne savais
plus o j'en tais; je croyais dans certains moments faire un mauvais
rve; j'avais sans doute l'air effar, car tout  coup Bonaparte, me
regardant fixement, me dit: Pourquoi n'avez-vous pas de rouge? Vous
tes trop ple. Je lui rpondis que j'avais oubli d'en mettre.
Comment? reprit-il, une femme qui oublie son rouge! et en clatant de
rire: Cela ne t'arriverait jamais,  toi, Josphine! Puis il ajouta:
Les femmes ont deux choses qui leur vont fort bien: le rouge et les
larmes. Toutes ces paroles achevrent de me dconcerter.

Le gnral Bonaparte n'avait ni got ni mesure dans sa gaiet. Alors il
prenait des manires qui se sentaient des habitudes de garnison. Il fut
encore assez longtemps  jouer avec sa femme avec plus de libert que de
dcence, puis il m'appela vers une table pour faire une partie d'checs.
Il ne jouait gure bien, ne voulant pas se soumettre  la marche des
pices. Je le laissais faire ce qui lui plaisait; tout le monde gardait
le silence; alors il se mit  chanter entre ses dents. Puis tout  coup
il lui vint des vers  la mmoire. Il pronona  demi-voix: _Soyons
amis, Cinna_, puis les vers de Gusman dans _Alzire_:

        Et le mien quand ton bras vient de m'assassiner[41].

Je ne pus m'empcher de lever la tte et de le regarder; il sourit et
continua. En vrit, je crus dans ce moment qu'il tait possible qu'il
et tromp sa femme et tout le monde, et qu'il prpart une grande scne
de clmence. Cette ide,  laquelle je m'attachai fortement, me donna du
calme; mon imagination tait bien jeune alors, et d'ailleurs j'avais un
tel besoin d'esprer! Vous aimez les vers? me dit Bonaparte; j'avais
bien envie de rpondre: Surtout quand ils font application. Je n'osai
jamais[42].

     [Note 41: Voici ces vers:

        Des dieux que nous servons connais la diffrence:
        Les tiens t'ont command le meurtre et la vengeance;
        Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner,
        M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
                       (_Alzire_, acte V, scne VII.) (P. R.)]

     [Note 42: Le lendemain du jour o j'crivais ceci, on me
     prta prcisment un livre qui a paru cette anne et qui
     s'appelle _Mmoires secrets sur la vie de Lucien Bonaparte_.
     Cet ouvrage a pu tre fait par quelque secrtaire de Lucien.
     Il renferme quelques faits qui manquent de vrit. Il y a
     quelques notes  la fin, ajoutes par une personne digne de
     foi, dit-on. Je suis tombe sur celle-ci, qui m'a paru
     curieuse: Lucien apprit la mort du duc d'Enghien par le
     gnral Hullin, parent de madame Jouberthon, et qui arriva
     chez elle quelques heures aprs, avec la contenance d'un
     homme dsespr. On avait assur le conseil militaire que le
     premier consul ne voulait que constater son pouvoir, et
     devait faire grce au prince; on avait mme cit  quelques
     membres ces vers d'_Alzire_: _Des dieux que nous servons
     connais la diffrence_, etc.]

Nous continumes notre partie, et de plus en plus je me confiai  sa
gaiet. Nous jouions encore, lorsque le bruit d'une voiture se fit
entendre: On annona le gnral Hullin; le premier consul repoussa la
table fortement, se leva, et, entrant dans la galerie voisine du salon,
il demeura le reste de la soire avec Murat, Hullin et Savary. Il ne
reparut plus, et cependant moi, je rentrai chez moi plus tranquille. Je
ne pouvais me persuader que Bonaparte ne ft pas mu de la pense
d'avoir dans les mains une telle victime. Je souhaitais que le prince
demandt  le voir; et c'est ce qu'il fit en effet, en rptant ces
paroles: Si le premier consul consentait  me voir, il me rendrait
justice, et comprendrait que j'ai fait mon devoir. Peut-tre, me
disais-je, il ira lui-mme  Vincennes, il accordera un clatant pardon.
 quoi bon sans cela rappeler les vers de Gusman?

La nuit, cette terrible nuit, se passa. Le matin, de bonne heure, je
descendis au salon. J'y trouvai Savary seul, excessivement ple, et, je
lui dois cette justice, avec un visage dcompos. Ses lvres tremblaient
en me parlant, et cependant il ne m'adressait que des mots
insignifiants. Je ne l'interrogeai point. Les questions ont toujours
t paroles inutiles  des personnages de ce genre. Ils disent, sans
qu'on leur demande, ce qu'ils veulent dire, et ne rpondent jamais.

Madame Bonaparte entra dans le salon; elle me regarda tristement, et
s'assit en disant  Savary: Eh bien, c'est donc fait?--Oui, madame,
reprit-il. Il est mort ce matin, et, je suis forc d'en convenir, avec
un beau courage. Je demeurai atterre.

Madame Bonaparte demanda des dtails; ils ont t sus depuis. On avait
conduit le prince dans un des fosss du chteau; quand on lui avait
propos un mouchoir, il le repoussa dignement, et s'adressant aux
gendarmes: Vous tes Franais, leur dit-il, vous me rendrez bien au
moins le service de ne point me manquer. Il remit un anneau, des
cheveux et une lettre pour madame de Rohan; Savary montra le tout 
madame Bonaparte. La lettre tait ouverte, courte et affectueuse. Je ne
sais si les dernires intentions de ce malheureux prince auront t
excutes.

Aprs sa mort, reprit Savary, on a permis aux gendarmes de prendre ses
vtements, sa montre, et l'argent qu'il avait sur lui; aucun n'a voulu y
toucher. On dira ce qu'on voudra, on ne peut voir prir de pareils
hommes comme on ferait de tant d'autres, et je sens que j'ai peine 
retrouver mon sang-froid.

Peu  peu parurent Eugne de Beauharnais, trop jeune pour avoir un
souvenir, et qui ne voyait gure dans le duc d'Enghien qu'un
conspirateur contre les jours de son matre, des gnraux, dont je
n'crirai point les noms, qui exaltaient cette action, si bien que
madame Bonaparte, toujours un peu effraye ds qu'on parlait haut et
fort, crut devoir s'excuser de sa tristesse, en rptant cette phrase si
compltement dplace: Je suis une femme, moi, et j'avoue que cela me
donne envie de pleurer.

Dans la matine, il vint une foule de monde, les consuls, les ministres,
Louis Bonaparte et sa femme; le premier renferm dans un silence qui
paraissait dsapprobateur, madame Louis effarouche, n'osant point
sentir et comme demandant ce qu'elle devait penser. Les femmes encore
plus que le reste taient absolument soumises  la puissance magique de
ce mot sacramentel de Bonaparte: _Ma politique_. C'est avec ce mot qu'il
crasait la pense, les sentiments, mme les impressions, et quand il le
prononait, presque personne au palais, surtout pas une femme, n'et
os l'interroger sur ce qu'il voulait dire.

Mon mari vint aussi le matin; sa prsence soulagea la terrible
oppression qui m'touffait. Il tait abattu et afflig comme moi.
Combien je lui sus gr de ne pas penser  me donner le moindre avis sur
l'attitude compose qu'il fallait prendre dans cette occasion! Nous nous
entendmes dans toutes nos souffrances. Il me conta qu'on tait
gnralement rvolt  Paris, et que les chefs du parti jacobin
disaient: Le voil des ntres. Il ajouta ces paroles, que je me suis
souvent rappeles depuis: Voil le consul lanc dans une route o, pour
effacer ce souvenir, il sera souvent forc de laisser de ct l'utile,
et de nous tourdir par l'extraordinaire. Il dit aussi  madame
Bonaparte: Il vous reste un conseil important  donner au premier
consul: il n'a pas un moment  perdre pour rassurer l'opinion, qui
marche vite  Paris. Il faut au moins qu'il prouve que ceci n'est point
la suite d'un caractre cruel qui se dveloppe, mais d'un calcul dont il
ne m'appartient pas de dterminer la justesse, et qui doit le rendre
bien circonspect.

Madame Bonaparte apprcia ce conseil. Elle le reporta  son poux, qui
se trouva trs dispos  l'entendre, et qui rpondit par ces deux mots:
_C'est juste_. En la rejoignant avant le dner, je la trouvai dans la
galerie avec sa fille, et M. de Caulaincourt, qui venait d'arriver. Il
avait surveill l'arrestation du prince, mais ne l'accompagna point. Je
reculai ds que je l'aperus. Et vous aussi, me dit-il tout haut, vous
allez me dtester, et pourtant je ne suis que malheureux, mais je le
suis beaucoup. Pour prix de mon dvouement le consul vient de me
dshonorer. J'ai t indignement tromp, me voil ainsi perdu. Il
pleurait en parlant, et me fit piti.

Madame Bonaparte m'a assur qu'il avait parl du mme ton au premier
consul, et je l'ai vu longtemps conserver un visage svre et irrit
devant lui. Le premier consul lui faisait des avances, il les
repoussait. Il lui talait ses desseins, son systme, il le trouvait
raide et glac; de brillants ddommagements lui furent offerts, et
furent d'abord refuss. Peut-tre eussent-ils d l'tre toujours.

Cependant l'opinion publique se dressa contre M. de Caulaincourt; chez
certaines gens, elle mnageait le matre pour craser l'aide de camp.
Cette ingalit de dmonstrations l'irrita; il et baiss la tte
devant un blme indpendant, qui devait tre au moins partag. Mais
quand il vit qu'on tait dtermin  puiser les affronts sur lui, pour
acqurir encore le droit de caresser le vrai coupable, il conut un
souverain mpris des hommes et consentit  les obliger au silence en se
plaant aussi  un degr de puissance qui pouvait leur imposer. Son
ambition et Bonaparte justifirent cette disposition. Ne soyez point
insens, lui disait ce dernier. Si vous pliez devant les coups dont on
veut vous frapper, vous serez assomm; on ne vous saura nul gr de votre
tardive opposition  mes volonts, et on vous blmera d'autant plus
qu'on n'aura point  vous craindre.  force de revenir sur de pareils
raisonnements, et en n'pargnant aucun moyen de consoler, caresser et
sduire M. de Caulaincourt, Bonaparte, parvint  calmer le ressentiment
trs rel qu'il prouvait, et peu  peu l'leva prs de lui  de trs
grandes dignits. On peut blmer plus ou moins la faiblesse qu'eut M. de
Caulaincourt de pardonner la tache ineffaable que le premier consul
grava sur son front; mais on lui doit cette justice, qu'il ne fut jamais
prs de lui ni aveugle, ni bas courtisan, et qu'il demeura dans le
petit nombre de ses serviteurs qui ne ngligrent point l'occasion de
lui dire la vrit[43].

Avant le dner, madame Bonaparte et sa fille m'exhortrent fort  garder
la meilleure contenance que je pourrais. La premire me dit que, dans la
matine, son poux lui avait demand quel effet avait produit sur moi
cette dplorable nouvelle, et que sur la rponse que j'avais pleur, il
lui avait dit: C'est tout simple, elle fait son mtier de femme; vous
autres, vous n'entendez rien  mes affaires; mais tout se calmera, et
l'on verra que je n'ai point fait une gaucherie.

     [Note 43: M. de Caulaincourt a conserv toute sa vie les
     mmes sentiments, et il jugeait trs svrement la politique
     et la personne de celui dont il s'employa souvent  conjurer
     les fatales volonts. Mon pre tenait de M. Mounier, fils du
     clbre membre des assembles de la Rvolution, avec lequel
     il tait fort li dans sa jeunesse, que dans la campagne de
     1813, M. de Caulaincourt, alors duc de Vicence, accompagnant
     l'empereur avec une partie de son tat-major et de sa maison,
     vit un obus labourer la terre  ct de Napolon. Il poussa
     son cheval entre l'empereur et l'obus, et le couvrit, autant
     qu'il tait en lui, des clats qui heureusement
     n'atteignirent personne. Le soir, M. Mounier, soupant au
     quartier-gnral lui parlait de cet acte de dvouement par
     lequel il avait si simplement expos sa vie pour sauver son
     matre: Il est vrai, rpondit le duc de Vicence, et pourtant
     je ne croirais point qu'il y a un Dieu au ciel, si cet
     homme-l mourait sur le trne. (P. R.)]

Enfin, l'heure du dner arriva. Avec le service ordinaire de la semaine,
il y avait encore M. et madame Louis Bonaparte, Eugne de Beauharnais,
M. de Caulaincourt et le gnral Hullin[44]! La vue de cet homme me
troublait. Il apportait dans ce jour la mme expression de visage que la
veille, une extrme impassibilit[45]. Je crois en vrit qu'il ne
pensait avoir fait ni une mauvaise action, ni un acte de dvouement, en
prsidant la commission militaire qui condamna le prince. Depuis, il a
vcu assez simplement. Bonaparte a pay par des places et de l'argent le
funeste service qu'il lui devait; mais il lui arrivait quelquefois de
dire, en voyant Hullin: Sa prsence m'importune, je n'aime point ce
qu'il me rappelle.

     [Note 44: Alors commandant de Paris.]

     [Note 45: On m'a assur, depuis, qu'il avait t fort
     afflig.]

Le consul passa de son cabinet  table; il n'affectait point de gaiet
ce jour-l. Au contraire, tant que dura le repas, il demeura plong dans
une rverie profonde; nous tions tous fort silencieux. Lorsqu'on allait
se lever de table, tout  coup, le consul, rpondant  ses penses,
pronona ces paroles d'une voix sche et rude: Au moins ils verront ce
dont nous sommes capables, et dornavant, j'espre, on nous laissera
tranquilles. Il passa dans le salon; il y causa tout bas longtemps avec
sa femme, et me regarda deux ou trois fois sans courroux. Je me tenais
tristement  l'cart, abattue, malade, et sans volont ni pouvoir de
dire un mot.

Peu  peu arrivrent Joseph Bonaparte, M. et madame Bacciochi[46],
accompagns de M. de Fontanes[47]. Lucien alors tait brouill avec son
frre par suite du mariage qu'il avait contract avec madame Jouberthon;
il ne paraissait plus chez le premier consul, et se disposait  quitter
la France. Dans la soire, on vit arriver Murat, le prfet de police
Dubois, les conseillers d'tat, etc. Les visages des arrivants taient
tous composs. La conversation fut d'abord insignifiante, rare et
lourde; les femmes assises et dans un grand silence, les hommes debout
en demi-cercle; Bonaparte marchant d'un angle  l'autre du salon. Il
entreprit d'abord une sorte de dissertation moiti littraire, moiti
historique avec M. de Fontanes. Quelques noms qui appartiennent 
l'histoire ayant t prononcs, lui donnrent occasion de dvelopper son
opinion sur quelques-uns de nos rois et des plus grands capitaines de
l'histoire. Je remarquai de ce jour que son penchant naturel le portait
 tous les dtrnements de quelque genre qu'ils fussent, mme  ceux des
admirations. Il exalta Charlemagne, mais prtendit que la France avait
toujours t en dcadence sous les Valois. Il rabaissa la grandeur
d'Henri IV: Il manquait, disait-il, de gravit. C'est une affectation
qu'un souverain doit viter que celle de la bonhomie. Que veut-il?
rappeler  ce qui l'entoure qu'il est un homme comme un autre? Quel
contresens! Ds qu'un homme est roi, il est  part de tous; et j'ai
toujours trouv l'instinct de la vraie politique dans l'ide qu'eut
Alexandre de se faire descendre d'un dieu. Il ajouta que Louis XIV
avait mieux connu les Franais que Henri IV; mais il se hta de le
reprsenter subjugu par des prtres et une vieille femme, et il se
livra  ce sujet  des opinions un peu vulgaires. De l il tourna sa
pense sur quelques gnraux de Louis XIV, et sur la science militaire
en gnral.

     [Note 46: M. Bacciochi tait alors colonel de dragons, et
     absolument tranger aux affaires publiques. Il avait la
     passion du violon et en jouait toute la journe.]

     [Note 47: M. de Fontanes fut nomm dans ce temps
     prsident du Corps lgislatif, et plus tard prsident
     perptuel.]

La science militaire, disait-il, consiste  bien calculer toutes les
chances d'abord, et ensuite  faire exactement, presque
mathmatiquement, la part du hasard. C'est sur ce point qu'il ne faut
pas se tromper, et qu'une dcimale de plus ou de moins peut tout
changer. Or ce partage de la science et du hasard ne peut se caser que
dans une tte de gnie, car il en faut partout o il y a cration, et
certes la plus grande improvisation de l'esprit humain est celle qui
donne une existence  ce qui n'en a pas. Le hasard demeure donc toujours
un mystre pour les esprits mdiocres, et devient une ralit pour les
hommes suprieurs. Turenne n'y pensait gure et n'avait que de la
mthode. Je crois, ajoutait-il en souriant, que je l'aurais battu. Cond
s'en doutait plus que lui, mais c'tait par imptuosit qu'il s'y
livrait. Le prince Eugne est un de ceux qui l'ont le mieux apprci.
Henri IV a toujours mis la bravoure  la place de tout; il n'a livr que
des combats, et ne se ft pas tir d'une bataille range. C'est un peu
par dmocratie qu'on a tant vant Catinat; j'ai, pour mon compte,
remport une victoire l o il fut battu. Les philosophes ont faonn sa
rputation comme ils l'ont voulu, et cela a t d'autant plus facile
qu'on peut toujours dire tout ce qu'on veut des gens mdiocres ports 
une certaine vidence par des circonstances qu'ils n'ont pas cres.
Pour tre un vritable grand homme, dans quelque genre que ce soit, il
faut rellement avoir improvis une partie de sa gloire, et se montrer
au-dessus de l'vnement qu'on a caus. Par exemple, Csar a eu dans
plusieurs occasions une faiblesse qui me met en dfiance des loges que
lui donne l'histoire. Monsieur de Fontanes, vos amis les historiens me
sont souvent fort suspects, votre Tacite lui-mme n'explique rien; il
conclut de certains rsultats sans indiquer les routes qui ont t
suivies; il est, je crois, habile crivain, mais rarement homme d'tat.
Il nous peint Nron comme un tyran excrable, et puis nous dit, presque
en mme temps qu'il nous parle du plaisir qu'il eut  brler Rome, que
le peuple l'aimait beaucoup. Tout cela n'est pas net. Allez, croyez-moi,
nous sommes un peu dupes dans nos croyances des crivains qui nous ont
fabriqu l'histoire au gr de la pente naturelle de leur esprit. Mais
savez-vous de qui je voudrais lire une histoire bien faite? C'est du roi
de Prusse, de Frdric. Je crois que celui-l est un de ceux qui ont le
mieux su leur mtier dans tous les genres. Ces dames, dit-il en se
retournant vers nous, ne seront pas de mon avis, et diront qu'il tait
sec et personnel; mais, aprs tout, un homme d'tat est-il fait pour
tre sensible? N'est-ce pas un personnage compltement excentrique,
toujours seul d'un ct avec le monde de l'autre? Sa lunette est celle
de sa politique; il doit seulement avoir gard  ce qu'elle ne
grossisse, ni ne diminue rien. Et tandis qu'il observe les objets avec
attention, il faut qu'il soit attentif  remuer galement les fils qu'il
a dans la main. Le char qu'il conduit est souvent attel de chevaux
ingaux; jugez donc s'il doit s'amuser  mnager certaines convenances
de sentiments si importantes pour le commun des hommes! Peut-il
considrer les liens du sang, les affections, les purils mnagements de
la socit? Et dans la situation o il se trouve, que d'actions spares
de l'ensemble et qu'on blme, quoiqu'elles doivent contribuer au grand
oeuvre que tout le monde n'aperoit pas! Un jour elles termineront la
cration du colosse immense qui fera l'admiration de la postrit.
Malheureux que vous tes! Vous retiendrez vos loges parce que vous
craindrez que le mouvement de cette grande machine ne fasse sur vous
l'effet de Gulliver qui, lorsqu'il dplaait sa jambe, crasait les
Lilliputiens. Exhortez-vous, devancez le temps, agrandissez votre
imagination, regardez de loin, et vous verrez que ces grands personnages
que vous croyez violents, cruels, que sais-je? ne sont que des
politiques. Ils se connaissent, se jugent mieux que vous, et, quand ils
sont rellement habiles, ils savent se rendre matres de leurs passions,
car ils vont jusqu' en calculer les effets.

On peut voir par cette espce de _manifeste_ la nature des opinions de
Bonaparte, et encore comme une de ses ides en enfantait une autre quand
il se livrait  la conversation. Il arrivait quelquefois qu'il
discourait avec moins de suite, parce qu'il tolrait assez bien les
interruptions, mais, ce jour-l, les esprits semblaient glacs en sa
prsence, et personne n'osait saisir certaines applications qu'il tait
pourtant visible qu'il avait offertes lui-mme.

Il n'avait pas cess d'aller et de venir en parlant ainsi pendant prs
d'une heure. Ma mmoire a laiss chapper beaucoup d'autres choses qu'il
dit encore. Enfin, interrompant tout  coup le cours de ses ides, il
ordonna  M. de Fontanes de lire des extraits de la correspondance de
Drake, dont j'ai dj parl, extraits qui taient tous relatifs  la
conspiration.

Quand la lecture fut finie: Voil des preuves, dit-il, qu'on ne peut
rcuser. Ces gens-l voulaient mettre le dsordre dans la France et tuer
la Rvolution dans ma personne; j'ai d la dfendre et la venger. J'ai
montr ce dont elle est capable. Le duc d'Enghien conspirait comme un
autre, il a fallu le traiter comme un autre. Du reste, tout cela tait
ourdi sans prcaution, sans connaissance du terrain; quelques
correspondants obscurs, quelques vieilles femmes crdules ont crit, on
les a crus; les Bourbons ne verront jamais rien que par l'Oeil-de-Boeuf,
et sont destins  de perptuelles illusions. Les Polignac ne doutaient
pas que toutes les maisons de Paris ne fussent ouvertes pour les
recevoir, et, arrivs ici, aucun noble n'a voulu les accueillir. Tous
ces insenss me tueraient qu'ils ne l'emporteraient point encore; ils ne
mettraient  ma place que les jacobins irrits. Nous avons pass le
temps de l'tiquette; les Bourbons ne savent point s'en dpartir; si
vous les voyez rentrer, je gage que c'est la premire chose dont ils
s'occuperaient. Ah! c'et t diffrent si on les avait vus comme Henri
IV sur un champ de bataille, tout couverts de sang et de poussire. On
ne reprend point un royaume avec une lettre date de Londres et signe
_Louis_. Et cependant une telle lettre compromet des imprudents que je
suis forc de punir, et qui me font une sorte de piti. J'ai vers du
sang, je le devais, j'en rpandrai peut-tre encore, mais sans colre,
et tout simplement parce que la saigne entre dans les combinaisons de
la mdecine politique. Je suis l'homme de l'tat, je suis la Rvolution
franaise, je le rpte, et je la soutiendrai.[48]

Aprs cette dernire dclaration, Bonaparte nous congdia tous; chacun
se retira sans oser se communiquer ses ides, et ainsi se termina une si
fatale journe.

     [Note 48: Le meurtre du duc d'Enghien est l'inpuisable
     sujet des controverses entre les adversaires de l'Empire et
     les dfenseurs de Napolon. Mais les dernires et les plus
     srieuses publications des historiens et des auteurs de
     mmoires ne sont en rien contradictoires avec ce rcit qui a
     d'ailleurs tous les caractres de la sincrit et de la
     vrit. Le premier consul a conu et ordonn l'attentat,
     Savary et la commission militaire l'ont excut, M. de
     Caulaincourt en a t l'intermdiaire inconscient. On peut
     trouver toutes les pices du procs dans un livre intitul:
     _Le duc d'Enghien, d'aprs les documents historiques, par L.
     Constant_, in-8, Paris, 1869. Voici toutefois un passage des
     _Mmoires d'Outre-tombe_, par Chateaubriand, qu'il me parat
     intressant de citer ici, quoique ce livre ne soit point le
     meilleur de son auteur, et ne mrite pas une confiance
     absolue. Pourtant la dmission que donna le lendemain du
     crime M. de Chateaubriand lui fait justement honneur. Il y
     eut une dlibration du conseil pour l'arrestation du duc
     d'Enghien. Cambacrs, dans ses mmoires indits, affirme, et
     je le crois, qu'il s'opposa  cette arrestation; mais en
     racontant ce qu'il dit, il ne dit pas ce qu'on lui rpliqua.
     Du reste, le _Mmorial de Sainte-Hlne_ nie les
     sollicitations de misricorde auxquelles Bonaparte aurait t
     expos. La prtendue scne de Josphine demandant  genoux la
     grce du duc d'Enghien, s'attachant au pan de l'habit de son
     mari et se faisant traner par ce mari inexorable, est une de
     ces inventions de mlodrame avec lesquelles nos fabliers
     composent aujourd'hui la vridique histoire. Josphine
     ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d'Enghien devait
     tre jug; elle le savait seulement arrt. Elle avait promis
      madame de Rmusat de s'intresser au sort du prince. Ce ne
     fut que le 21 mars que Bonaparte dit  sa femme: Le duc
     d'Enghien est fusill. Les mmoires de madame de Rmusat,
     que j'ai connue, taient extrmement curieux sur l'intrieur
     de la cour impriale. L'auteur les a brls pendant les
     Cent-Jours, et ensuite crits de nouveau; ce ne sont plus que
     des souvenirs reproduits sur des souvenirs; la couleur est
     affaiblie, mais Bonaparte y est toujours montr  nu, et jug
     avec impartialit. (P. R.)]




CHAPITRE VI.

(1804.)


Impression produite  Paris par la mort du duc d'Enghien.--Efforts du
premier consul pour la dissiper.--Reprsentation de l'Opra.--Mort de
Pichegru.--Rupture de Bonaparte avec son frre Lucien.--Projet
d'adoption du jeune Napolon.--Fondation de l'Empire.


Le premier consul n'pargna rien pour rassurer les inquitudes qui
s'levrent  la suite de cet vnement. Il s'aperut que sa conduite
avait remis en question le fond de son caractre, et il s'appliqua, dans
ses discours au conseil d'tat, et aussi avec nous tous,  montrer que
la politique seule et non la violence d'une passion quelconque avait
caus la mort du duc d'Enghien. Il soigna beaucoup, ainsi que je l'ai
dit, la vritable indignation que laissa voir M. de Caulaincourt, et il
me tmoigna une sorte d'indulgence soutenue qui troubla de nouveau mes
ides. Quel pouvoir, mme de persuasion, exercent sur nous les
souverains! De quelque nature qu'ils soient, nos sentiments et, pour
tout dire, notre vanit aussi, tout s'empresse au-devant de leurs
moindres efforts. Je souffrais beaucoup, mais je me sentais encore
gagne peu  peu par cette conduite adroite, et, comme Burrhus, je
m'criais:

        Plt  Dieu que ce ft le dernier de ses crimes!

Cependant nous revnmes  Paris, et alors je reus de nouvelles et
pnibles impressions de l'tat o je trouvai les esprits. Il me fallait
baisser la tte devant ce que j'entendais dire, et me borner  rassurer
ceux qui croyaient que cette funeste action allait ouvrir un rgne qui
serait dsormais souvent ensanglant, et, quoiqu'il ft, au fond, bien
difficile d'exagrer les impressions qu'avait d produire un tel crime,
cependant l'esprit de parti poussait si loin les choses qu'avec l'me
profondment froisse, je me trouvais oblige quelquefois d'entreprendre
une sorte de justification, assez inutile au fond, parce qu'elle
s'adressait  des gens dtermins.

J'eus une scne assez vive, entre autres, avec madame de***, cousine de
madame Bonaparte. Elle tait de ces personnes qui n'allaient point le
soir aux Tuileries et qui, ayant partag ce palais en deux rgions fort
distinctes, croyaient pouvoir, sans droger  leurs opinions et  leurs
souvenirs, se montrer au rez-de-chausse chez madame Bonaparte le matin,
et chapper toujours  l'obligation de reconnatre la puissance qui
habitait le premier tage.

Elle tait femme d'esprit, vive, assez exalte dans ses opinions. Je la
trouvai, un jour, chez madame Bonaparte, qu'elle avait effraye par la
vhmence de son indignation; elle m'attaqua avec la mme chaleur et
nous plaignit l'une et l'autre de la chane qui nous liait,
disait-elle,  un vritable tyran. Elle poussa les choses si loin que
j'essayai de lui faire voir qu'elle agitait sa cousine un peu plus qu'il
ne fallait. Mais, dans sa violence, elle tomba sur moi, et m'accusa de
ne pas assez sentir l'horreur de ce qui venait de se passer: Quant 
moi, me disait-elle, tous mes sens sont si rvolts que, si votre consul
entrait dans cette chambre,  l'instant vous me verriez le fuir, comme
on fuit un animal venimeux.--Eh! madame, lui rpondis-je (et je ne
croyais pas alors mes paroles aussi prophtiques), retenez des discours
dont il vous arrivera peut-tre un jour d'tre assez embarrasse.
Pleurez avec nous, mais songez que le souvenir de certaines paroles
prononces dans le moment o l'on est si fortement anim complique
souvent par la suite quelques-unes de nos actions. Aujourd'hui, j'ai
devant vous des apparences de modration qui vous irritent, et peut-tre
que mes impressions dureront plus que les vtres. En effet, quelques
mois aprs, madame de*** tait dame d'honneur de sa cousine, devenue
impratrice.

Hume dit quelque part que Cromwell, ayant tabli autour de lui comme un
simulacre de royaut, se vit promptement aborder par cette classe de
grands seigneurs qui se croient obligs d'habiter les palais ds qu'on
en rouvre les portes. De mme, le premier consul, en prenant les titres
du pouvoir qu'il exerait rellement, offrit  la conscience des anciens
nobles une justification que la vanit saisit toujours avec
empressement; car le moyen de rsister  la tentation de se replacer
dans le rang que l'on se sent fait pour occuper? Ma comparaison sera
bien triviale, mais je la crois juste: Il y a dans le caractre des
grands seigneurs quelque chose du chat qui demeure attach  la mme
maison, quel que soit le propritaire qui vient l'habiter. Enfin,
Bonaparte, couvert du sang du duc d'Enghien, mais devenu empereur,
obtint de la noblesse franaise ce qu'il et en vain demand tant qu'il
fut consul, et, quand plus tard il soutenait  l'un de ses ministres que
ce meurtre tait un crime et point une faute, car, ajoutait-il, les
consquences que j'ai prvues sont toutes arrives, peut-tre, en ce
sens, avait-il raison.

Et pourtant, en regardant les choses d'un peu plus haut, les
consquences de cette action ont t plus tendues qu'il ne l'a cru.
Sans doute il a russi  amortir la vivacit de certaines opinions,
parce qu'une foule de gens renoncent  sentir l o il n'y a plus 
esprer; mais, comme disait M. de Rmusat, il fallait qu' la suite de
l'odieux que son crime rpandit sur lui, il nous dtournt de ce
souvenir par une suite de faits extraordinaires qui imposrent silence 
tous les souvenirs, et surtout il contracta avec nous l'obligation d'un
succs constant; car le succs seul pouvait le justifier. Et, si nous
voulons regarder dans quelle route tortueuse et difficile il fut forc
de se jeter depuis lors, nous conclurons qu'une noble et pure politique,
qui a pour base la prosprit de l'humanit et l'exercice de ses droits,
est encore, est toujours la voie la plus commode  suivre pour un
souverain.

Bonaparte a russi, par la mort du duc d'Enghien,  compromettre, nous
d'abord, plus tard la noblesse franaise, enfin la nation entire et
toute l'Europe. On s'est li  son sort, il est vrai, c'tait un grand
point pour lui; mais, en nous fltrissant il perdait ses droits au
dvouement qu'il et rclam en vain dans ses malheurs. Comment et-il
pu compter sur un lien forg, il faut en convenir, aux dpens des plus
nobles sentiments de l'me? Hlas! j'en juge par moi-mme.  dater de
cette poque, j'ai commenc  rougir  mes propres yeux de la chane que
je portais, et ce sentiment secret, que j'touffais plus ou moins bien
par intervalles, plus tard m'est devenu commun avec le monde entier.

 son retour  Paris, le premier consul fut frapp d'abord de l'effet
qu'il avait produit; il s'aperut que les sentiments vont un peu moins
vite que les opinions, et que les visages avaient chang d'expression en
sa prsence. Fatigu d'un souvenir qu'il aurait voulu rendre ancien ds
les premiers jours, il pensa que le plus court moyen tait d'user
promptement les impressions, et il se dtermina  paratre en public,
quoiqu'un certain nombre de gens lui conseillassent d'attendre un peu.
Mais, rpondit-il, il faut  tout prix vieillir cet vnement, et il
demeurera nouveau tant qu'il restera quelque chose  prouver. En ne
changeant rien  nos habitudes, je forcerai le public  diminuer
l'importance des circonstances. Il fut donc rsolu qu'il irait 
l'Opra. Ce jour-l j'accompagnais madame Bonaparte. Sa voiture suivait
immdiatement celle de son poux. Ordinairement il avait coutume de ne
point attendre qu'elle ft arrive pour franchir rapidement les
escaliers et se montrer dans sa loge; mais, cette fois, il s'arrta dans
un petit salon qui la prcdait et donna  madame Bonaparte le temps de
le rejoindre. Elle tait fort tremblante, et lui trs ple; il nous
regardait tous et semblait interroger nos regards pour savoir comment
nous pensions qu'il serait reu. Il s'avana enfin de l'air de quelqu'un
qui marche au feu d'une batterie. On l'accueillit comme de coutume, soit
que sa vue produist son effet accoutum, car la multitude ne change
point en un moment ses habitudes, soit que la police et pris d'avance
quelques prcautions. Je craignais fort qu'il ne ft pas applaudi, et
lorsque je vis qu'il l'tait, j'prouvai cependant un serrement de
coeur.

Il ne demeura que peu de jours  Paris; il alla s'tablir  Saint-Cloud,
et je crois bien que, ds ce moment, il dtermina l'excution de ses
projets de royaut. Il sentit la ncessit d'imposer  l'Europe une
puissance qui ne pouvait plus tre conteste, et dans le moment o, par
des actes qui ne lui paraissaient que vigoureux, il venait de rompre
avec tous les partis, il pensa qu'il lui serait facile de montrer 
dcouvert le but vers lequel il avait march avec plus ou moins de
prcautions. Il commena par obtenir du Corps lgislatif assembl une
leve de soixante mille hommes, non qu'on en et besoin pour la guerre
avec l'Angleterre, qui ne pouvait se faire que sur mer, mais parce qu'il
fallait se donner une attitude imposante  l'instant o on allait
frapper l'Europe par un incident tout nouveau. Le code civil venait
d'tre termin, c'tait une oeuvre importante qui mritait, disait-on,
l'approbation gnrale. Les tribunes des trois corps de l'tat
retentirent  cette occasion de l'loge de Bonaparte. M. Marcorelle,
dput du Corps lgislatif, fit une motion, le 24 mars, trois jours
aprs la mort du duc d'Enghien, qui fut accueillie avec acclamations.
Il proposa que le buste du premier consul dcort la salle des sances.
Qu'un acte clatant de notre amour, dit-il, annonce  l'Europe que
celui qu'ont menac les poignards de quelques vils assassins est l'objet
de notre affection et de notre admiration! De nombreux applaudissements
rpondirent  ces paroles.

Peu de jours aprs, Fourcroy, conseiller d'tat, vint porter la parole
au nom du gouvernement pour clore la session. Il parla des princes de la
maison de Bourbon en les appelant: Les membres de cette famille
dnature qui aurait voulu noyer la France dans son sang pour pouvoir
rgner sur elle. Et il ajouta qu'il fallait les menacer de mort, s'ils
voulaient souiller de leur prsence le sol de la patrie.

Cependant l'instruction du grand procs se continuait avec soin; chaque
jour on arrtait, soit en Bretagne, soit  Paris, des chouans qui se
rattachaient  cette conspiration, et l'on avait dj interrog
plusieurs fois Georges, Pichegru et Moreau. Les deux premiers,
disait-on, rpondaient avec fermet. Le dernier paraissait abattu; il ne
sortait rien de net de ces interrogatoires.

Un matin, on trouva le gnral Pichegru trangl dans sa prison. Cet
vnement fit un grand bruit. On ne manqua pas de l'attribuer au dsir
de se dfaire d'un ennemi redoutable. La dtermination de son caractre,
disait-on, l'aurait port, au moment o la procdure ft devenue
publique,  des paroles animes qui auraient produit un effet fcheux.
Il et peut-tre excit un parti en sa faveur; il et dcharg Moreau,
dont il tait dj si difficile de prouver juridiquement la culpabilit.
Voil quels motifs on donnait  cet assassinat. D'un autre ct, les
partisans de Bonaparte disaient: Personne ne doute que Pichegru ne soit
venu  Paris pour y exciter un soulvement; lui-mme ne le nie pas, ses
aveux auraient convaincu les incrdules; son absence, lors des
interrogatoires, nuira  la clart qu'il serait dsirable de rpandre
sur tout ce procs.

Une fois, plusieurs annes aprs, je demandais  M. de Talleyrand ce
qu'il pensait de la mort de Pichegru: Qu'elle est arrive, me dit-il,
bien subitement et bien  point. Mais,  cette poque, M. de Talleyrand
tait brouill avec Bonaparte et il ne ngligeait aucune occasion de
lancer sur lui toute espce d'accusation. Je suis donc bien loin de
rien affirmer par rapport  cet vnement. On n'en parla point 
Saint-Cloud, et chacun s'abstint de l'ombre d'une rflexion.

Ce fut  peu prs dans le mme temps que Lucien Bonaparte quitta la
France et se brouilla sans retour avec son frre. Son mariage avec
madame Jouberthon, mariage que Bonaparte n'avait pu rompre, les avait
spars. Ils ne se voyaient que rarement. Le consul, occup de ses
grands projets, fit une dernire tentative; mais Lucien demeura
inbranlable. On lui tala en vain l'lvation prochaine de la famille,
on lui parla d'un mariage avec la reine d'trurie[49]; l'amour fut le
plus fort, et il refusa tout. Il s'ensuivit une scne violente, une
rupture complte, et l'exil de Lucien du sol franais.

Dans cette occasion, je me trouvai  porte de voir le premier consul
livr  l'une de ces motions rares dont j'ai parl plus haut, o il
paraissait vraiment attendri.

     [Note 49: La Toscane avait t, aprs le trait de
     Lunville (1801), rige en royaume d'trurie, et donne au
     fils du duc de Parme. Le roi tant mort en 1803, sa veuve,
     Marie-Louise, fille de Charles IV, roi d'Espagne, lui succda
     jusqu'en 1807, poque o ce petit royaume fut incorpor 
     l'Empire, pour en tre distrait en 1809 en faveur de madame
     Bacciochi, qui prit le titre de grande duchesse de Toscane.
     (P. R.)]

C'tait  Saint-Cloud, vers la fin d'une soire. Madame Bonaparte, seule
avec M. de Rmusat et moi, attendait avec inquitude l'issue de cette
dernire confrence entre les deux frres. Elle n'aimait pas Lucien,
mais elle et dsir qu'il ne se passt rien d'clatant dans la famille.
Vers minuit, Bonaparte entra dans le salon; son air tait abattu, il se
laissa tomber sur un fauteuil, et s'cria d'un ton fort pntr: C'en
est donc fait! Je viens de rompre avec Lucien et de le chasser de ma
prsence. Madame Bonaparte lui faisant quelques reprsentations: Tu es
une bonne femme, lui dit-il, de plaider pour lui, et se levant en mme
temps, il prit sa femme dans ses bras, lui posa doucement la tte sur
son paule, et tout en parlant, conservant la main appuye sur cette
tte dont l'lgante coiffure contrastait avec le visage terne et triste
dont elle tait rapproche, il nous conta que Lucien avait rsist 
toutes ses sollicitations, qu'il avait en vain fait parler les menaces
et l'amiti. Il est dur pourtant, ajouta-t-il, de trouver dans sa
famille une pareille rsistance  de si grands intrts. Il faudra donc
que je m'isole de tout le monde, que je ne compte que sur moi seul. Eh
bien! je me suffirai  moi-mme, et toi, Josphine, tu me consoleras de
tout.

J'ai conserv un souvenir assez doux de cette scne. Bonaparte avait les
larmes aux yeux en parlant, et j'tais tente de le remercier lorsque je
le trouvais susceptible d'une motion un peu pareille  celle des autres
hommes. Bien peu de temps aprs, son frre Louis lui fit prouver une
autre contrarit qui eut peut-tre une grande influence sur le sort de
madame Bonaparte.

Le consul, dtermin  monter sur le trne de France, et  fixer
l'hrdit, abordait dj quelquefois la question du divorce. Cependant,
soit qu'il et encore un trop grand attachement pour sa femme, soit que
ses relations prsentes avec l'Europe ne permissent point d'esprer une
de ces alliances qui auraient fortifi sa politique, il parut pencher
alors  ne point rompre son mariage, et  adopter le petit Napolon, qui
se trouvait en mme temps son neveu et son petit-fils.

Sitt qu'il eut laiss entrevoir ce projet, sa famille prouva une
extrme inquitude. Joseph Bonaparte osa lui reprsenter qu'il n'avait
pas mrit d'tre dpossd des droits qu'il allait acqurir, comme
frre an,  la couronne, et il les soutint comme s'ils taient
rellement avrs depuis longtemps. Bonaparte, que la contradiction
irritait toujours, s'emporta, et ne parut que plus dcid dans son plan;
il le confia  sa femme, qu'il combla de joie, et qui m'en parlait en
envisageant son excution comme le terme de ses inquitudes. Madame
Louis s'y soumit sans montrer aucune satisfaction; elle n'avait pas la
moindre ambition, et mme elle ne pouvait se dfendre de craindre que
cette lvation n'attirt quelque danger sur la tte de son enfant. Un
jour, le consul, entour de sa famille, tenant le jeune Napolon sur ses
genoux, tout en jouant avec lui et le caressant, lui adressait ces
paroles: Sais-tu bien, petit bambin, que tu risques d'tre roi un
jour?--Et Achille[50]? dit aussitt Murat qui se trouvait prsent.--Ah!
Achille, rpondit Bonaparte, Achille sera un bon soldat. Cette rponse
blessa profondment madame Murat; mais Bonaparte, ne faisant pas
semblant de s'en apercevoir, et piqu intrieurement de l'opposition de
ses frres qu'il croyait, avec raison, excite surtout par elle,
Bonaparte, continuant d'adresser la parole  son petit-fils: En tout
cas, dit-il encore, je te conseille, mon pauvre enfant, si tu veux
vivre, de ne point accepter les repas que t'offriront tes cousins.

     [Note 50: Achille tait fils an de Murat.]

On conoit quelle violente aigreur devaient inspirer de semblables
discours. Louis Bonaparte fut ds lors environn de sa famille; on lui
rappelait adroitement les bruits qui avaient couru sur la naissance de
son fils; on lui reprsenta qu'il ne devait point sacrifier les intrts
des siens  celui d'un enfant qui d'ailleurs appartenait  moiti aux
Beauharnais, et, comme Louis Bonaparte n'tait pas si peu capable
d'ambition qu'on l'a voulu croire depuis, il alla, ainsi que Joseph,
demander au premier consul raison du sacrifice de ses droits qu'on
voulait lui imposer: Pourquoi, disait-il, faut-il donc que je cde 
mon fils ma part de votre succession? Par o ai-je mrit d'tre
dshrit? Quelle sera mon attitude, lorsque cet enfant, devenu le
vtre, se trouvera dans une dignit trs suprieure  la mienne,
indpendant de moi, marchant immdiatement aprs vous, ne me regardant
qu'avec inquitude ou peut-tre mme avec mpris? Non, je n'y
consentirai jamais, et plutt que de renoncer  la royaut qui va entrer
dans votre hritage, plutt que de consentir  courber la tte devant
mon fils, je quitterai la France, j'emmnerai Napolon, et nous verrons
si tout publiquement vous oserez ravir un enfant  son pre!

Il fut impossible au premier consul, malgr tout son pouvoir, de vaincre
cette rsistance; il s'emporta inutilement, il lui fallut cder de peur
d'un clat fcheux et presque ridicule, car c'et t ridicule sans
doute de voir toute cette famille se disputer d'avance une couronne que
la France n'avait point encore prcisment donne. On touffa tout ce
bruit, et Bonaparte fut oblig de rdiger son hrdit, et la
possibilit de l'adoption qu'il se rserva, dans les termes qu'on trouve
dans le dcret relatif  l'lvation du consul  l'Empire.

Ces discussions animrent, comme on peut le croire, la haine qui
existait dj entre les Bonapartes et les Beauharnais. Les premiers les
envisagrent comme la suite d'une intrigue de madame Bonaparte. Louis se
montra encore plus svre que par le pass dans la dfense qu'il
renouvela  sa femme d'avoir aucune relation intime avec sa mre: Si
vous suivez ses intrts aux dpens des miens, lui disait-il durement,
je vous dclare que je saurai vous en faire repentir; je vous sparerai
de vos fils, je vous claquemurerai dans quelque retraite loigne dont
aucune puissance humaine ne pourra vous tirer, et vous payerez du
malheur de votre vie entire votre condescendance pour votre propre
famille. Et surtout, gardez qu'aucune de mes menaces parvienne aux
oreilles de mon frre! Sa puissance ne vous dfendrait pas de mon
courroux.

Madame Louis pliait la tte comme une victime devant une pareille
violence. Elle tait grosse  cette poque; le chagrin et l'inquitude
altrrent sa sant, qui ds lors ne se remit plus. On vit disparatre
sa fracheur, qui tait le seul agrment de son visage. Elle avait une
gaiet naturelle qui s'effaa pour toujours. Silencieuse, craintive,
elle se gardait de confier ses peines  sa mre dont elle craignait
l'indiscrtion et la vivacit. Elle ne voulait pas non plus irriter le
premier consul. Celui-ci lui savait gr de sa rserve, car il
connaissait son frre, et devinait les souffrances qu'elle avait 
supporter. Il ne laissa, depuis ce temps, chapper aucune occasion de
tmoigner l'intrt, et je dirai plus, une sorte de respect que la douce
et sage conduite de sa belle-fille lui inspira. Ce que je dis l ne
ressemble gure  l'opinion qui s'est malheureusement tablie sur cette
femme infortune; mais ses vindicatives belles-soeurs n'ont jamais cess
de la fltrir par les plus odieuses calomnies, et, comme elle portait le
nom de Bonaparte, le public, se vengeant peu  peu de la haine
qu'inspirait le despotisme imprial par une sorte de mpris partiel
rpandu sur tout ce qui faisait partie de la famille, accueillit
volontiers tous les bruits qui furent habilement lancs contre madame
Louis. Son poux, irrit de plus en plus par les chagrins qu'il lui
causait, s'avouant qu'il ne pouvait tre aim aprs la tyrannie qu'il
exerait, jaloux par orgueil, dfiant par caractre, aigri par les
habitudes d'une mauvaise sant, personnel  l'excs, fit peser sur elle
toutes les svrits du despotisme conjugal. Elle tait environne
d'espions, toutes ses lettres ne lui arrivaient qu'ouvertes; ses
tte--tte, mme avec des femmes, inspiraient de l'ombrage, et quand
elle se plaignait de cette rigueur insultante: Vous ne pouvez pas
m'aimer, lui disait-il, vous tes femme, par consquent un tre tout
form de ruse et de malice. Vous tes la fille d'une mre sans morale:
vous tenez  une famille que je dteste; que de motifs pour moi de
veiller sur toutes vos actions!

Madame Louis, de qui j'ai tenu ces dtails bien longtemps aprs, n'avait
de consolation que dans l'amiti de son frre dont les Bonapartes,
quelque jaloux qu'ils fussent, ne pouvaient attaquer la conduite.
Eugne, simple, franc, gai et ouvert dans toutes ses manires, ne
montrant aucune ambition, se tenant  l'cart de toutes les intrigues,
faisant son devoir o on le plaait, dsarmait la calomnie qui ne
pouvait parvenir  l'atteindre, et demeurait tranger  tout ce qui se
passait dans l'intrieur de ce palais. Sa soeur l'aimait passionnment,
et ne confiait qu' lui ses chagrins dans les courts moments o la
jalouse surveillance de Louis leur permettait d'tre ensemble.

Cependant, le premier consul ayant fait apparemment des plaintes 
l'lecteur de Bavire de la correspondance que M. Drake entretenait en
France, et cet Anglais ayant conu quelques inquitudes pour sa sret,
ainsi que sir Spencer Smith envoy d'Angleterre prs de la cour de
Wurtemberg, ils disparurent tout d'un coup. Lord Morpoth, dans la
chambre des communes, demanda aux ministres raison de la conduite de
Drake. Le chancelier de l'chiquier rpondit qu'il n'avait t donn 
cet envoy aucun pouvoir du gouvernement pour une telle machination, et
qu'il s'expliquerait davantage, quand l'ambassadeur aurait rpondu aux
informations qu'on lui avait demandes.

 cette poque, le premier consul avait de longues confrences avec M.
de Talleyrand. Celui-ci, dont toutes les opinions sont essentiellement
monarchiques, pressait le consul de remplacer son titre par celui de
roi. Il m'a avou depuis que le titre d'empereur l'avait ds lors
effray; il y voyait un vague et une tendue qui taient prcisment ce
qui flattait l'imagination de Bonaparte. Mais, disait encore M. de
Talleyrand, il y avait l une combinaison de rpublique romaine et de
Charlemagne qui lui tournait la tte. Un jour, je voulus me donner le
plaisir de mystifier Berthier, je le pris  part: Vous savez, lui
dis-je, quel grand projet nous occupe; allez-vous-en presser le premier
consul de prendre le titre de roi; vous lui ferez plaisir. Aussitt
Berthier, charm d'avoir une occasion de parler  Bonaparte sur un sujet
agrable, s'avance prs de lui  l'autre bout de la pice o nous tions
tous; je m'loignai un peu, parce que je prvoyais l'orage. Berthier
commence son petit compliment; mais, au mot de _roi_, les yeux de
Bonaparte s'allument, il met le poing sous le menton de Berthier, le
pousse devant lui jusqu' la muraille: Imbcile, dit-il, qui vous a
conseill de venir ainsi m'chauffer la bile? Une autre fois ne vous
chargez plus de pareilles commissions. Le pauvre Berthier me regarda
tout confus qu'il tait, et fut assez longtemps sans me pardonner cette
mauvaise plaisanterie.

Enfin, le 30 avril 1804, le tribun Cure,  qui sans doute on avait fait
la leon, et dont la bonne volont fut paye plus tard par une place de
snateur, fit ce qu'on appelait alors une motion d'ordre au Tribunat,
pour demander que le gouvernement de la rpublique ft confi  un
empereur, et que l'Empire ft hrditaire dans la famille de Napolon
Bonaparte. Son discours parut habilement fait; il regardait l'hrdit,
disait-il, comme une garantie contre les machinations de l'extrieur, et
au fait, le titre d'empereur ne signifiait que consul victorieux.
Presque tous les tribuns s'inscrivirent pour parler. On nomma une
commission de treize membres. Carnot seul eut le courage de s'opposer
hautement  cette proposition. Il dclara que, par la mme raison qu'il
avait vot contre le consulat  vie, il voterait contre l'Empire, sans
aucune animosit personnelle, et bien dtermin  obir  l'empereur,
s'il tait lu. Il fit un grand loge du gouvernement d'Amrique, et
ajouta que Bonaparte aurait pu l'adopter lors du trait d'Amiens; que
les abus du despotisme avaient des suites plus dangereuses pour les
nations que ceux de la libert, et qu'avant d'aplanir la route  ce
despotisme d'autant plus dangereux qu'il tait appuy sur des succs
militaires, il et fallu crer les institutions qui devaient le
rprimer. Nonobstant l'opposition de Carnot, le projet de voeu fut mis
aux voix et adopt.

Le 4 mai, une dputation du Tribunat porta ce projet au Snat dj tout
prpar. Le vice-prsident, Franois de Neufchteau, rpondit que le
Snat avait prvenu ce vote, et qu'il le prendrait en considration.
Dans la mme sance, on dcida qu'on porterait le projet de voeu et la
rponse du vice-prsident au premier consul.

Le 5 mai, le Snat fit une adresse  Bonaparte pour lui demander, sans
autre explication, un dernier acte qui assurt le repos des destines 
venir de la France. On peut voir dans le _Moniteur_ sa rponse  cette
adresse: Je vous invite, dit-il,  me faire connatre votre pense tout
entire. Je dsire que nous puissions dire au peuple franais le 14
juillet prochain: Les biens que vous avez acquis il y a quinze ans, la
libert, l'galit et la gloire, sont  l'abri de toutes les temptes.
En rponse, l'unanimit du Snat vota pour le gouvernement imprial,
dont, disait-il, il est important pour l'intrt du peuple franais que
Napolon Bonaparte soit charg.

Ds le 8 mai, les adresses des villes arrivrent  Saint-Cloud. Ce fut
celle de Lyon qui parut la premire; un peu plus tard, celles de Paris
et des autres villes. Vint en mme temps le voeu de l'arme: Klein
d'abord[51], et puis l'arme du camp de Montreuil, sous les ordres du
gnral Ney[52]. Les autres corps de l'arme suivirent promptement cet
exemple. M. de Fontanes parla au premier consul au nom du Corps
lgislatif, dans ce moment spar, et ceux de ses membres qui se
trouvaient  Paris se runirent pour voter comme le Snat.

     [Note 51: Le gnral Klein pousa, depuis, la fille de la
     comtesse d'Arberg, dame du palais. Il fut nomm snateur et
     conserv pair de France par le roi.]

     [Note 52: Depuis le marchal Ney.]

On pense bien que de pareils vnements mettaient l'intrieur du chteau
de Saint-Cloud dans de vives agitations. J'ai dj dit quel mcompte le
refus de Louis Bonaparte avait fait prouver  sa belle-mre. Cependant
elle conservait l'esprance que le premier consul viendrait  bout, s'il
demeurait dans la mme volont, de vaincre la rsistance de ses frres,
et elle me tmoigna sa joie de voir que les nouveaux plans de son poux
ne le portaient point  remettre en dlibration ce terrible divorce.
Dans les moments o Bonaparte avait  se plaindre de ses frres, madame
Bonaparte remontait toujours en crdit, parce que son inaltrable
douceur devenait la consolation du consul irrit. Elle n'essayait point
d'obtenir une promesse de lui, soit pour elle, soit pour ses enfants, et
la confiance qu'elle montrait en sa tendresse ainsi que la modration
d'Eugne, mises en comparaison des prtentions de la famille de
Bonaparte, ne pouvaient que le frapper et lui plaire beaucoup. Mesdames
Bacciochi et Murat, trs agites de ce qui allait se passer,
cherchaient  tirer de M. de Talleyrand ou de Fouch les projets secrets
du premier consul, pour savoir  quoi elles devaient s'attendre. Il
n'tait point en leur puissance de dissimuler le trouble qu'elles
prouvaient, et j'observais ce trouble avec quelque amusement, dans
leurs regards inquiets et dans toute les paroles qui leur chappaient.

Enfin, il nous fut annonc un soir que le lendemain le Snat viendrait
en grande crmonie pour porter  Bonaparte le dcret qui allait lui
donner la couronne. Il me semble qu' ce souvenir je retrouve encore
toutes les motions que cette nouvelle me fit prouver. Le premier
consul, en faisant part  sa femme de cet vnement, lui avait dit que
ses projets taient de s'environner d'une cour plus nombreuse, mais
qu'il saurait distinguer les nouveaux venus des anciens serviteurs qui
s'taient dvous  son sort les premiers. Il l'avait charge de
prvenir particulirement M. de Rmusat et moi de ses bonnes intentions
 notre gard. J'ai dj dit comme il avait support la douleur que je
ne pus dissimuler  la mort du duc d'Enghien; son indulgence  cet gard
ne se ralentit point, il trouva peut-tre une sorte d'amusement 
pntrer le secret de toutes mes impressions, et  en effacer peu  peu
l'effet par les tmoignages d'une bienveillance soigneuse, qui ranima
mon dvouement pour lui prt  s'teindre. Je n'tais point encore de
force  lutter avec succs contre l'attachement que je me sentais
dispose  avoir pour lui; je gmissais de sa faute que je trouvais
immense; mais quand je le voyais, pour ainsi dire, meilleur que par le
pass, je pensais qu'il avait fait un bien faux calcul, mais je lui
savais gr de ce qu'il tenait sa parole, en se montrant doux et bon
aprs, comme il l'avait promis. Le fait est qu'il avait  cette poque
besoin de tout le monde et qu'il ne ngligeait aucun moyen de succs.
Son adresse avait russi de mme auprs de M. de Caulaincourt, qui,
sduit par ses caresses, reprit peu  peu sa srnit passe et devint 
cette poque l'un des plus intimes confidents de ses projets futurs. En
mme temps Bonaparte, ayant questionn sa femme sur l'opinion que chacun
des personnages de cette cour avait mise au moment de la mort du
prince, et apprenant d'elle que M. de Rmusat, habituellement silencieux
par got et par prudence, mais toujours vrai quand il tait interrog,
n'avait pas craint de lui avouer sa secrte indignation, Bonaparte, qui
alors s'tait apparemment promis de ne s'irriter de rien, aborda, un
jour, M. de Rmusat sur cette question, et, lui dveloppant ce qu'il lui
plut de sa politique, vint  bout de lui persuader qu'il avait cru
ncessaire au repos de la France cet acte rigoureux. Mon mari, en me
racontant cet entretien, me dit: Je suis loin d'adopter son ide qu'il
lui fallt se souiller d'un pareil sang pour assurer son autorit, et je
n'ai pas craint de le lui dire; mais j'avoue que j'prouve du
soulagement en pensant que ce n'est point une passion telle que la
vengeance qui l'a entran, et je le vois si agit, quoi qu'il dise, de
l'effet qu'il a produit, que je crois qu' l'avenir il n'essaiera plus
d'affirmer sa puissance par de si terribles moyens. Je n'ai pas perdu
cette occasion de lui montrer que, dans un sicle comme celui-ci et avec
une nation telle que la ntre, on jouait gros jeu en voulant en imposer
par une sanglante terreur, et j'augure beaucoup de ce qu'il m'a cout
avec une extrme attention sur tout ce que j'ai voulu lui dire.

On voit par cet aveu sincre de ce que nous prouvions tous deux, quel
tait alors le besoin que nous avions de l'esprance. Les juges svres
des sentiments des autres pourraient nous blmer sans doute de cette
facilit  nous flatter encore; ils diront, avec quelque apparence de
raison, que cette facilit tenait beaucoup  notre situation
personnelle. Ah! sans doute, il est si pnible de rougir vis--vis de
soi-mme de l'tat qu'on a embrass, il est si doux d'aimer les devoirs
qu'on s'est imposs, il est si naturel de vouloir s'embellir et son
avenir et celui de sa patrie, que ce n'est qu'avec peine et aprs un
long dbat qu'on accueille la vrit qui doit fltrir la vie. Elle est
venue plus tard, cette vrit, elle est venue pas  pas, mais avec tant
de puissance qu'il n'a plus t permis de la repousser, et nous avons
pay cher cette erreur que des mes douces et faciles durent conserver
aussi longtemps qu'il leur fut possible.

Quoi qu'il en soit, le 18 mai 1804, le second consul Cambacrs,
prsident du Snat, se rendit  Saint-Cloud suivi du Snat entier et
escort d'un corps de troupes considrable; il pronona un discours
convenu, et donna  Bonaparte pour la premire fois le titre de Majest.
Il le reut avec calme, et comme s'il y avait eu droit toute sa vie. Le
Snat passa ensuite dans l'appartement de madame Bonaparte, qui fut 
son tour proclame impratrice. Elle rpondit avec sa bonne grce
ordinaire qui la plaait toujours  la hauteur de la situation o elle
tait appele.

En mme temps furent crs ce qu'on appelle les grands dignitaires: Le
grand lecteur, Joseph Bonaparte; le conntable, Louis Bonaparte;
l'archichancelier de l'Empire, Cambacrs; l'architrsorier, Lebrun.
Les ministres, le secrtaire d'tat Maret, qui prit le rang de ministre,
les colonels gnraux de la garde, le gouverneur du palais Duroc, les
prfets du palais, les aides de camp prtrent serment, et, le
lendemain, le nouveau conntable prsenta  l'empereur les officiers de
l'arme, parmi lesquels se trouva Eugne de Beauharnais, simple colonel.

Les obstacles que Bonaparte avait trouvs dans sa famille, pour
l'adoption qu'il voulait faire, le dterminrent  rejeter cette
adoption  un temps loign. L'hrdit fut donc dclare, dans la
descendance de Napolon Bonaparte, et,  dfaut d'enfants, dans celle de
Joseph et de Louis, qui furent crs _princes impriaux_. Le
snatus-consulte organique portait que l'empereur pourrait adopter pour
son successeur celui de ses neveux qu'il voudrait, mais seulement quand
il aurait dix-huit ans, et ensuite l'adoption tait interdite  ceux de
sa race.

La liste civile tait celle qu'on accordait au roi en 1791, et les
princes devaient tre traits conformment  l'ancienne loi rendue le 20
dcembre 1790. Les grands dignitaires auraient le tiers de la somme
accorde aux princes. Ils devaient prsider les collges lectoraux des
six plus grandes villes de l'Empire, et les princes seraient 
perptuit, ds l'ge de dix-huit ans, membres du Snat et du conseil
d'tat.

Seize marchaux furent aussi crs  cette poque, outre quelques
snateurs  qui le titre de marchal fut donn[53].

     [Note 53: Voici les noms des quatorze marchaux nomms 
     cette poque: Berthier, Murat, Moncey, Jourdan, Massna,
     Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney,
     Davout, Bessires; et les snateurs qui eurent ce titre:
     Kellermann, Lefebvre, Prignon, Srurier.]

Voici la formule du dcret:

Napolon, par la grce de Dieu et par les constitutions de la
Rpublique, empereur des Franais,  tout prsent et  venir, salut.

Le Snat, aprs avoir entendu les orateurs du conseil d'tat, a
dcrt, et nous ordonnons ce qui suit:

La proposition suivante sera prsente  l'acceptation du peuple
franais:

Le peuple franais veut l'hrdit de la dignit impriale dans la
descendance directe, naturelle, lgitime et adoptive de Napolon
Bonaparte, et dans la descendance directe, naturelle, lgitime de Joseph
Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu'il est rgl par le
snatus-consulte organique du 28 floral an XII.

Ce snatus-consulte fut proclam dans tous les quartiers de Paris, et,
comme il fallait penser  tout en mme temps, un article du _Moniteur_
apprit qu'il fallait donner aux princes le titre d'_altesse impriale_,
aux grands dignitaires celui de _monseigneur_ et d'_altesse
srnissime_; que les ministres seraient appels _monseigneur_ par les
fonctionnaires publics et les ptitionnaires, et les marchaux _monsieur
le marchal_.

Ainsi disparut pour tout  fait le titre de _citoyen_ dj oubli depuis
longtemps dans le monde, o celui de _monsieur_ avait repris ses droits,
mais dont Bonaparte se servait toujours fort scrupuleusement. Ce mme
jour, 18 mai, ayant invit  dner ses frres, Cambacrs, Lebrun et les
ministres de sa maison, nous l'entendions, pour la premire fois, se
servir du nom de _monsieur_, sans que l'habitude rappelt une seule fois
sur ses lvres celui de _citoyen_.

En mme temps, on cra les titres des grands officiers de l'Empire, huit
inspecteurs et colonels gnraux d'artillerie, du gnie, de cavalerie et
de la marine, et les grands officiers civils de la couronne dont je
parlerai plus tard.




CHAPITRE VII.

(1804.)


Effets et causes de l'avnement de Bonaparte au trne
imprial.--Conversation de l'empereur.--Chagrins de madame
Murat.--Caractre de M. de Rmusat.--La nouvelle cour.


L'avnement de Bonaparte au trne imprial produisit une foule
d'impressions diverses en Europe, et trouva, mme en France, les
opinions partages. Il est pourtant reconnu qu'il ne choqua pas la
grande majorit de la nation. Les Jacobins ne s'en tonnrent point,
accoutums qu'ils sont  pousser pour leur compte le succs jusqu'o il
peut aller, ds que la chance leur devient favorable. Les royalistes se
dcouragrent, et sur ce point Bonaparte obtint ce qu'il avait voulu.
Mais l'change du consulat contre le pouvoir imprial dplut aux vrais
amis de la libert. Ceux-ci malheureusement, se partageaient en deux
classes, ce qui diminuait leur influence, et c'est encore de mme
aujourd'hui. Les uns, assez indiffrents au changement de la dynastie
rgnante, auraient accept Bonaparte comme un autre, pourvu qu'il et
reu sa puissance du droit d'une constitution qui l'aurait contenue en
mme temps que fonde. Ils voyaient avec inquitude un homme,
entreprenant et guerrier, s'emparer d'une autorit dont il tait facile
de prvoir que des chambres dj frappes de nullit ne rprimeraient
pas les empitements. Le Snat paraissait dvou  l'obissance passive;
le Tribunat chancelait sur sa base, et qu'attendre d'un Corps lgislatif
silencieux? Les ministres, sans aucune responsabilit, n'taient que des
premiers commis, et l'on prvoyait d'avance que le conseil d'tat,
dirig avec mthode, deviendrait le grand magasin d'o l'on tirerait
dornavant les lois que chaque circonstance rendrait ncessaires.

Si cette premire portion des amis de la libert et t plus nombreuse
et bien dirige, elle aurait pu sans doute s'imposer  l'empereur en
instruisant le peuple  demander avec continuit ce qu'une nation ne
demande jamais longtemps en vain: l'exercice rgl et lgitime de ses
droits.

Mais il existait un second parti qui ne s'entendant avec l'autre que
pour le fond, et s'appuyant sur des thories, qu'on avait dj tent de
pratiquer d'une manire dangereuse et sanguinaire, perdit la possibilit
de produire une utile opposition. Je veux parler des proslytes du
gouvernement anglo-amricain. Ils virent sans rpugnance la cration du
consulat, qui leur reprsentait assez la prsidence des tats-Unis; ils
crurent, ou voulurent croire, que Bonaparte maintiendrait cette galit
des droits  laquelle ils attachaient une si grande importance, et,
parmi eux, quelques-uns furent sduits de bonne foi. Je dis
_quelques-uns_, car je crois que la vanit personnelle, excite par le
soin qu'il prit d'abord de les flatter et de les consulter sur tout, fut
ce qui en aveugla la plus grande partie.

En effet, s'ils n'avaient pas eu quelque intrt secret  se tromper,
comment les aurait-on entendus rpter si souvent, depuis, qu'ils
n'avaient aim que Bonaparte consul, et que Bonaparte empereur leur
tait devenu odieux?

Tant qu'a dur son consulat, tait-il donc si diffrent de lui-mme? Son
autorit consulaire tait-elle autre chose qu'un pouvoir dictatorial
sous un autre nom? N'avait-il pas dj dcid de la paix et de la
guerre, sans consulter le voeu national? Le droit de lever la
conscription ne lui tait-il pas dvolu? Laissait-il  la discussion des
affaires sa libert? Les journaux pouvaient-ils se permettre un seul
article qu'il n'et approuv? Ne montrait-il pas clairement qu'il
faisait ressortir son pouvoir du droit de ses armes victorieuses, et
comment de svres rpublicains avaient-ils pu s'y laisser surprendre?

Ah! je comprends que les hommes fatigus des troubles rvolutionnaires,
effrays de cette libert qu'on associa si longtemps  la mort, aient
entrevu le repos dans la domination d'un matre habile, que d'ailleurs
la fortune semblait dtermine  seconder; je conois qu'ils aient vu
l'arrt du destin dans son lvation, et qu'ils se soient flatts de
trouver la paix dans l'irrvocable. J'oserai dire que la vraie bonne foi
a donc t parmi ceux qui ont cru que Bonaparte, soit consul, soit
empereur, s'opposerait, par l'exercice de son autorit, aux entreprises
des factions, et nous sauverait des dangers d'une anarchie tumultueuse.

On n'osait plus prononcer le nom de Rpublique, tant la terreur l'avait
souille; le gouvernement directorial s'tait ananti devant le mpris
que ses chefs inspiraient; le retour des Bourbons ne pouvait s'excuter
qu' l'aide d'une rvolution; la moindre secousse pouvantait les
Franais, dont tous les enthousiasmes semblaient puiss. D'ailleurs,
les hommes auxquels ils s'taient fis successivement les avaient
tromps; et cette fois, en se livrant  la force, ils taient srs du
moins de ne plus s'abuser[54].

     [Note 54: Malgr l'extrme dsir de ne point ajouter aux
     opinions contemporaines de l'auteur celles que la rflexion,
     l'exprience et les consquences historiques des vnements
     ont pu nous donner sur ce temps, il est difficile de ne pas
     remarquer que les gens qui blmrent l'Empire en approuvant
     pleinement le consulat, ne montraient pas en effet beaucoup
     de prvoyance, ni une susceptibilit bien vive en matire de
     libert. Nous avons vu cependant des temps analogues, et il
     parat certain que des gens clairs ont pu, en 1848, voter
     pour la prsidence du prince Louis Bonaparte, sans prvoir le
     coup d'tat du 2 dcembre 1851, et mme tre indulgents pour
     ce dernier vnement, sans accepter ds lors le
     rtablissement de l'Empire et ses consquences. Je puis le
     reconnatre d'autant plus librement, que mon pre et les
     siens n'ont point partag cette illusion et ont vot pour la
     prsidence du gnral Cavaignac. Mais la situation tait plus
     obscure encore en 1804. Assurment, depuis le 18 brumaire, la
     France n'tait plus un tat libre, et son chef possdait un
     pouvoir sans autres limites que la prudence ou la modration
     d'un seul homme. Mais il n'y en a pas moins une grande
     diffrence entre le consulat et l'Empire. Non seulement
     l'extension indtermine que donnait ce titre nouveau
     d'empereur, mais la pompe qui l'environna, ce crmonial,
     accompagnement avou du despotisme, les institutions et les
     formes que l'imagination, le got et l'orgueil de Napolon se
     runirent pour inventer, faisaient de ce nouveau pouvoir
     quelque chose de plus diffrent de ce qui avait prcd,
     quelque chose de plus disparate avec les ides et les moeurs
     de la Rvolution qu'assurment personne ne s'y serait
     attendu. Quoique le passage du consulat  l'Empire n'ait pas
     t le passage de la libert  l'absolutisme, il n'y eut ni
     inconsquence, ni versatilit  se dclarer l'ennemi de
     l'Empire aprs s'tre profess l'ami du consulat.
     L'impression du public ne fut pas aussi simple que celle des
     habitants du palais de Saint-Cloud. Ceux-ci s'taient
     videmment familiariss avec une foule de choses auxquelles
     l'opinion n'tait pas prpare. Les personnes de la cour, et
     notamment l'auteur de ces Mmoires et ses amis, sans tre
     anims de passions antirvolutionnaires, n'avaient ni
     beaucoup d'entrailles pour les intrts de la Rvolution, ni
     beaucoup de respect pour ses promesses. Sans tre royalistes,
     ils taient plus monarchistes que rpublicains, enfin ils
     taient habitus, par la pratique,  voir dans le chef
     lectif de la Rpublique un matre de tous les instants,
     auquel il fallait avant tout obir et plaire. Pour ceux-ci,
     la transition  l'Empire tait trs facile. Mais la France
     n'en tait pas l. Elle tait plus rpublicaine dans ses
     ides, dans ses habitudes, dans ses moeurs qu'on ne le
     croyait au palais, qu'on ne la croit aujourd'hui quand on
     juge un peu superficiellement ces temps loigns. Raction,
     passion de l'ordre, dfiance des orages de la libert, on
     ressentait tout cela, mais on croyait possible de satisfaire
      tous ces sentiments sans une monarchie, et surtout sans une
     monarchie solennelle, hrditaire, absolue, pare insolemment
     d'une aristocratie improvise et d'une cour de parvenus. Nous
     avons vu quelque chose du mme genre en 1873. Il serait
     puril de nier qu'un mouvement de raction contre la
     Rpublique et la libert se produisait alors. Mais, en ce
     temps de publicit, quand on a vu que ce mouvement ne pouvait
     aboutir qu'au rtablissement de la dynastie qui venait
     d'amoindrir et d'humilier la France, ou  la restauration de
     la monarchie lgitime et du drapeau blanc, les plus
     raisonnables ont recul et ont reconnu que M. Thiers avait
     raison et que la Rpublique tait le seul gouvernement
     compatible avec les intrts et les opinions de la France
     moderne. En 1801 les sentiments eussent t fort analogues si
     l'opinion publique et t consulte, si le premier consul
     n'et tout emport par l'autorit de la force et du gnie.
     Mais il ne faut pas oublier que, mme alors, les honntes
     gens, comme il est juste de le dire quoique on ait souvent
     employ  faux cette expression, ne dtestaient de la
     Rvolution que le jacobinisme, et que la philosophie de
     l'assemble constituante dominait dans toutes leurs ides
     sociales, politiques, et mme religieuses. La France nouvelle
     tait fire du nouvel clat que les victoires du gnral
     Bonaparte lui avaient donn. Elle se sentait releve de tout
     ce qui dans la Rvolution l'avait fait rougir, elle
     n'prouvait nulle envie de se montrer au monde sous un autre
     nom. Aucun besoin rel, aucun pril, pressant, aucune
     fantaisie mme de cette nation mobile, n'appelait l'Empire,
     et le succs de cet tablissement, qui paraissait un peu
     risqu  la bourgeoisie frondeuse et librale de Paris, fut
     douteux jusqu' la bataille d'Austerlitz. Alors la servitude
     fut dore et parut acceptable, et l'on vendit la libert au
     prix de la gloire. (P. R.)]

Cette opinion, ou plutt cette erreur, que le despotisme seul pouvait, 
cette poque, maintenir l'ordre en France, fut alors trs gnrale. Elle
devint le point d'appui de Bonaparte, et peut-tre lui doit-on cette
justice de dire qu'elle l'entrana comme les autres. Il sut l'entretenir
avec beaucoup d'adresse; les factions le servirent par quelques
entreprises imprudentes qui tournrent au profit de son pouvoir; il se
crut ncessaire avec quelque fondement. La France le crut comme lui, et
mme il vint  bout de persuader aux souverains trangers qu'il leur
tait une garantie contre les influences rpublicaines qui, sans lui,
pourraient bien se propager. Peut-tre enfin qu'au moment o Bonaparte
plaa la couronne impriale sur sa tte, il n'y eut pas un roi de
l'Europe qui ne crt sentir la sienne s'affermir par cet vnement. Et
si, en effet, le nouvel empereur avait joint  cet acte dcisif le don
d'une constitution librale, il se pourrait bien que rellement le repos
des nations et des rois se ft pour jamais consolid.

Les dfenseurs sincres du systme primitif de Bonaparte, et il en
existe encore aujourd'hui, avancent, pour le justifier, qu'on ne pouvait
exiger de lui ce qu'il appartient  un souverain lgitime seul de
donner; que la libert de discuter nos intrts aurait pu tre suivie de
la discussion de nos droits; que l'Angleterre, jalouse de notre
prosprit renaissante, et tent de fomenter chez nous de nouveaux
troubles; que nos princes n'eussent point renonc  leurs entreprises,
et que les lenteurs d'un gouvernement constitutionnel taient peu
propres  comprimer les factions. Hume, en parlant de Cromwell, a fait
cette rflexion que le grand inconvnient d'un gouvernement usurpateur
est dans cette obligation o il se trouve ordinairement d'avoir une
politique personnelle en opposition avec les intrts de son pays. C'est
donner (soit dit en passant) une supriorit  l'autorit hrditaire,
dont il serait  dsirer que les peuples demeurassent convaincus. Mais
Bonaparte, aprs tout, n'tait point un usurpateur ordinaire; son
lvation n'offrait aucun point de comparaison avec celle de Cromwell:
J'ai trouv, disait-il, la couronne de France par terre, et je l'ai
ramasse avec la pointe de mon pe. Produit anim d'une rvolution
invitable, il n'avait tremp dans aucun de ses dsastres, et, jusqu'
la mort du duc d'Enghien, il conserva, je le crois du moins, la
possibilit de lgitimer sa puissance par quelques-uns de ces bienfaits
qui engagent  jamais les nations.

Son ambition despotique l'entrana, mais, je le rpte, il ne fut pas le
seul  s'garer. Des apparences, qu'il ne prit pas la peine
d'approfondir, le sduisirent; quelques individus firent bien sonner
autour de lui le mot de _libert_, mais il faut convenir que ces
individus n'taient point assez purs, ni assez estims de la nation,
pour devenir prs de lui les mandataires de son voeu. Les honntes gens
semblaient ne lui demander que du repos, sans trop s'embarrasser de la
forme sous laquelle on le donnerait. De plus, il dmla que la faiblesse
secrte des Franais tait la vanit; il vit un moyen de la satisfaire
facilement  l'aide des pompes qui marchent  la suite du pouvoir
monarchique; il recra des distinctions, au fond encore dmocratiques,
puisque tout le monde y avait droit, et qu'elles n'entranaient aucun
privilge; et l'empressement qu'on tmoigna pour les titres, les
majorats et les croix, dont on se moquait, tant qu'elles ne dcoraient
que l'habit du voisin, ne dut pas le dtromper, s'il est vrai pourtant
qu'il s'gart. Ne dut-il pas au contraire s'applaudir lorsque,  l'aide
de quelques mots de la langue ajouts aux noms, et au moyen de quelques
bouts de ruban, il fut venu  bout de niveler sous le mme titre les
prtentions fodales et les prtentions rpublicaines? N'avons-nous pas,
nous-mmes, t complices de cette opinion, devenue si fixe dans son
esprit, qu'il devait profiter, pour sa sret et pour la ntre, de cette
force qu'il trouva en lui de suspendre la Rvolution, sans la dtruire
cependant? Mon successeur, quel qu'il soit, disait-il encore, sera
forc de marcher avec son sicle, et ne pourra se soutenir qu' l'aide
des opinions librales. Je les lui lguerai, mais dpourvues de leur
pret primitive. La France, imprudemment, parut applaudir  cette
ide.

Cependant, bientt une voix confuse qui fut pour lui celle de la
conscience, pour nous celle de l'intrt, sembla l'avertir aussi bien
que nous. Pour touffer ses accents importuns, il sentit qu'il fallait
nous tourdir par un spectacle extraordinaire et toujours renouvel. De
l ses interminables guerres dont la dure lui paraissait si importante,
qu'il ne donnait jamais que le nom de _halte_  la paix qu'il signait,
et qu'il n'est pas un seul de ses traits auquel l'adresse ngociatrice
de M. de Talleyrand ne l'ait forc. En effet, quand il revenait  Paris
et qu'il rentrait dans l'administration de la France, outre qu'il ne
savait plus que faire d'une arme dont chaque victoire augmentait les
prtentions, il prouvait tous les embarras de cette rsistance muette,
mais pesante, mais invitable, que l'esprit du sicle o nous vivons
oppose au despotisme, en dpit mme des faiblesses individuelles; aussi
ce despotisme est-il enfin devenu un moyen de gouverner heureusement
impraticable. Il est mort avec la fortune de Bonaparte, et, comme a si
bien dit madame de Stal: La terrible massue que lui seul pouvait
soulever a fini par retomber sur sa tte. Heureux, heureux cent fois le
temps o nous vivons aujourd'hui, puisque nous avons puis toutes les
expriences, et qu'il n'est plus permis qu'aux insenss d'hsiter sur le
chemin qui doit nous conduire au salut!

Mais Bonaparte fut longtemps second et bloui lui-mme par l'ardeur
militaire de la jeunesse franaise. Cette passion drgle des conqutes
donne par un malin gnie aux hommes runis en socit, comme pour
retarder les pas que chaque gnration devait faire vers tous les genres
de prosprit, nous entrana  la suite du fer destructeur de Bonaparte.
Il est difficile, en France, de rsister  la gloire, et surtout quand
cette gloire venait couvrir et dguiser le triste abaissement o chacun
se voyait alors condamn. Bonaparte en repos nous laissait voir le
secret de notre servitude. Cette servitude disparaissait devant nous
lorsque nos enfants allaient planter nos drapeaux sur les remparts de
toutes les grandes villes de l'Europe. Il se passa donc un bien long
temps, avant que nous vissions l'anneau que chacune de nos conqutes
ajoutait  la chane qui rivait nos liberts; et, quand nous nous
apermes de l'garement de notre ivresse, il n'tait plus temps de
rsister; l'arme, devenue complice de la tyrannie, avait rompu avec la
France, et n'et vu que de la rvolte dans le cri de sa dlivrance.

La plus grande erreur de Bonaparte, erreur qui tient  son caractre,
c'est qu'il n'a calcul sa conduite qu'en l'appuyant sur des succs.
Peut-tre est-il plus excusable qu'un autre d'avoir dout qu'un revers
ost l'atteindre. Son orgueil naturel ne pouvait supporter l'ide d'une
dfaite dans aucun genre; c'est l le ct faible de son esprit, car un
homme suprieur doit avoir prvu toutes les chances. Mais, comme son me
manquait de noblesse, et que d'avance il ne se sentait point cet
instinct des grands sentiments qui surmonte la mauvaise fortune, il
dtournait sa pense de cette partie faible de lui-mme; il se plaisait
au contraire  fixer son esprit vers cette admirable disposition qu'il
avait  se grandir avec le succs. _Je russirai!_ C'tait le mot
fondamental de ses calculs, et souvent son enttement  le prononcer l'a
servi pour y parvenir. Enfin sa fortune devint sa superstition
particulire, et le culte qu'il se croyait oblig de lui rendre lgitima
 ses yeux tous les sacrifices qu'il dut nous imposer. Et nous,
avouons-le encore, n'avons-nous pas d'abord partag sa funeste
superstition?

Cette illusion faisait dj de grands progrs sur nos imaginations
souples et amies du merveilleux, lors des vnements que j'ai rapports.
Le procs du gnral Moreau, la mort du duc d'Enghien surtout,
rvoltrent les sentiments, mais n'branlrent pas les opinions.
Bonaparte ne dissimula presque point que l'un et l'autre l'avaient servi
dans l'accomplissement de l'oeuvre qu'il ourdissait depuis longtemps. Il
faut dire,  la louange de l'humanit, que la rpugnance du crime est
tellement inne en nous, que nous croyons assez facilement, chez celui
qui l'avoue,  la ncessit o il s'est trouv de le commettre; et,
quand on vit qu'il russissait  s'lever  l'aide de pareils chelons,
on se montra trop facile sur cette espce de march qu'il nous
proposait, de l'absoudre en cas de succs.

Ds ce moment, on cessa de l'aimer; mais le temps o l'on rgne par
l'amour des peuples est pass, et Bonaparte, montrant qu'il savait punir
jusqu'aux intentions, crut avoir fait un bon change de ce faible
attachement qu'on dsirait lui conserver, contre la crainte relle
qu'il inspira. On admira, du moins par l'tonnement, la hardiesse de son
jeu qu'il mettait  dcouvert, et lorsque, avec une audace vraiment
imposante, il s'lana du foss sanglant de Vincennes jusqu'au trne
imprial, en s'criant tout  coup: _J'ai gagn la partie!_ la France
interdite ne put s'empcher de rpter ce cri avec lui. C'tait tout ce
qu'il voulait d'elle.

Peu de jours aprs celui o Bonaparte eut t revtu du titre d'empereur
(dont je ne me ferai aucun scrupule de me servir pour le dsigner
quelquefois, car, enfin, il l'a port encore plus longtemps que celui de
consul)[55], dans un de ces moments o il se trouvait dispos  cette
sorte d'panchement dont j'ai dj parl, tant seul avec sa femme, mon
mari et moi, il s'ouvrit avec assez d'abandon sur sa nouvelle situation.
Il me semble que je le vois encore, dans l'embrasure d'une fentre de
l'un des salons de Saint-Cloud,  cheval sur une chaise, le menton
appuy sur le dossier, madame Bonaparte  quelques pas de lui, sur un
canap, moi assise devant lui, et M. de Rmusat debout derrire mon
fauteuil. Il avait d'abord gard un assez long silence, puis le rompant
tout  coup. Eh bien, me dit-il, vous m'en avez voulu de la mort du duc
d'Enghien?--Il est vrai, sire, lui rpondis-je, et je vous en veux
encore. Il me semble que vous vous tes fait bien du mal.--Mais
savez-vous qu'il attendait l-bas qu'on m'et assassin?--Cela se peut,
sire, mais enfin il n'tait pas en France.--Ah! il n'y a pas de mal de
se montrer, de temps en temps, matre chez les autres.--Tenez, sire, ne
parlons plus de cela, car vous me feriez pleurer.--Ah! les larmes! les
femmes n'ont que cette ressource. C'est comme Josphine, elle croit tout
gagn, quand elle a pleur. N'est-ce pas, monsieur Rmusat, que les
larmes, c'est le plus grand argument des femmes?--Sire, rpondit mon
mari, il y en a qu'on ne peut blmer.--Ah! je vois que, vous aussi, vous
prenez la chose srieusement? C'est tout simple au reste; vous autres,
vous avez vos souvenirs, vous avez vu d'autres temps. Moi, je ne date
que de celui o j'ai commenc  tre quelque chose. Qu'est-ce que c'est
qu'un duc d'Enghien pour moi? Un migr plus important qu'un autre,
voil tout, et c'est assez pour qu'il fallt frapper plus ferme. Ces
fous de royalistes n'avaient-ils pas rpandu le bruit que je remettrais
les Bourbons sur le trne? Les jacobins en ont eu peur, Fouch est venu,
une fois, me demander de leur part quelle tait mon intention.
L'autorit est si bien venue se placer naturellement dans mes mains
depuis deux ans, qu'on a pu douter quelquefois si j'avais eu
srieusement l'envie de la recevoir officiellement. Aussi, j'ai pens
que ma tche tait d'en profiter pour terminer lgalement la Rvolution.
Et voil pourquoi j'ai prfr l'Empire  la dictature, parce qu'on se
lgitime en se plaant sur un terrain connu. J'ai commenc par vouloir
accorder les deux factions que j'ai trouves aux prises  mon avnement
au consulat. J'ai cru qu'en fondant l'ordre par des institutions de
dure, je les dcouragerais de la fantaisie des entreprises. Mais les
factions ne se dcouragent point tant qu'on a l'air de les craindre, et
on en a l'air tant qu'on travaille  les accorder. D'ailleurs, on peut
venir  bout des sentiments quelquefois; des opinions, jamais. J'ai donc
compris que je ne pouvais point faire de pacte entre elles, mais j'en
pouvais faire avec elles pour mon compte. Le Concordat, les radiations
m'ont rapproch des migrs, et tout  l'heure je le serai compltement,
car vous allez voir comme les allures de cour vont les attirer. C'est
avec le langage qui rappelle les habitudes qu'on gagne les nobles; mais
avec les jacobins, il faut des faits. Ils ne sont pas hommes  se
prendre aux paroles. Ma svrit ncessaire les a contents. Lors du 3
nivse[56], au moment, par parenthse, d'une conspiration toute
royaliste, j'ai dport un assez bon nombre de jacobins; ils auraient eu
droit de se plaindre, si je n'avais pas, cette fois-ci, frapp aussi
fort. Vous avez tous cru que j'allais devenir cruel, sanguinaire, et
vous vous tes tromps. Je n'ai point de haine, je ne suis point
susceptible de rien faire par vengeance; j'carte ce qui me gne, et
vous me verriez demain, s'il le fallait, pardonner  Georges lui-mme,
qui venait bien et dment pour m'assassiner.

     [Note 55: Cette rflexion paratrait trange si l'on ne
     se rappelait que ceci a t crit sous la Restauration, et
     qu'alors les mots d'empereur, d'Empire, de Bonaparte mme
     n'taient plus prononcs dans la bonne compagnie. (P. R.)]

     [Note 56: poque de la machine infernale.]

Quand on verra le repos suivre cet vnement-ci, on ne m'en voudra
plus, et, dans un an, on trouvera cette mort une grande action
politique. Mais il est vrai qu'elle m'a forc d'abrger la crise. Ce que
je viens de faire n'entrait dans mes plans qu' deux ans d'ici. Je
comptais garder encore le consulat, quoique avec cette forme de
gouvernement les mots jurassent avec les choses, et que les signatures
que je mettais au-dessous de tous les actes de mon autorit fussent le
vrai paraphe d'un mensonge continuel. Nous aurions cependant encore
march ainsi, la France et moi, parce qu'elle a pris confiance et
qu'elle voudra tout ce que je voudrai. Mais cette conspiration-ci a
pens remuer l'Europe; il a donc fallu dtromper l'Europe et les
royalistes. J'avais  choisir entre une perscution de dtail, ou un
grand coup; mon choix ne pouvait pas tre douteux. J'ai donc impos
silence pour toujours et aux royalistes et aux jacobins. Restent les
rpublicains, ces songe-creux qui croient qu'on peut faire une
rpublique sur une vieille monarchie, et que l'Europe nous laisserait
fonder tranquillement un gouvernement fdratif de vingt millions
d'hommes. Ceux-l, je ne les gagnerai pas, mais ils sont en petit
nombre, et sans crdit. Vous autres, Franais, vous aimez la monarchie,
c'est le seul gouvernement qui vous plaise. Je parie que vous, monsieur
Rmusat, vous tes plus  l'aise cent fois, depuis que vous m'appelez
_Sire_, et que je vous dis _Monsieur_? Comme il y avait de la vrit
dans cette observation, mon mari se mit  rire, et rpondit qu'en effet
le pouvoir souverain paraissait lui aller trs bien. Au fait, reprit
l'empereur, dont la bonne humeur continuait, je crois que j'obirais
fort mal. Je me souviens que, lors du trait de Campo-Formio, nous nous
runmes, M. de Cobenzl et moi, pour le conclure dfinitivement, dans
une salle o, selon la coutume autrichienne, on avait lev un dais et
figur le trne de l'empereur d'Autriche. Quand j'entrai dans cette
chambre, je demandai ce que cela signifiait, et, aprs, je dis au
ministre autrichien: Tenez, avant de commencer, faites ter ce
fauteuil, car je n'ai jamais vu un sige plus lev que les autres sans
avoir envie aussitt de m'y placer.--Vous voyez que j'avais l'instinct
de ce qui devait m'arriver un jour.

J'ai acquis, aujourd'hui, une grande facilit pour l'administration de
la France; c'est que, ni elle ni moi, nous ne nous trompons plus.
Talleyrand voulait que je me fisse _Roi_; c'est le mot de son
dictionnaire. Il se serait cru tout de suite redevenu grand seigneur
sous un roi; mais je ne veux de grands seigneurs que ceux que je ferai;
et puis le titre de roi est us, il porte avec lui des ides reues, il
ferait de moi une espce d'hritier; je ne veux l'tre de personne.
Celui que je porte est plus grand, il est encore un peu vague, il sert
l'imagination. Voici une rvolution termine, et doucement, je m'en
vante. Savez-vous pourquoi? c'est qu'elle n'a dplac aucun intrt, et
qu'elle en veille beaucoup. Il faut toujours tenir vos vanits en
haleine  vous autres; la svrit du gouvernement rpublicain vous et
ennuys  mort. Qu'est-ce qui a fait la Rvolution? c'est la vanit.
Qu'est-ce qui la terminera? encore la vanit. La libert est un
prtexte. L'galit, voil votre marotte, et voil le peuple content
d'avoir pour roi un homme pris dans les rangs des soldats. Des hommes
comme l'abb Sieys, ajouta-t-il encore en riant, pourraient bien crier:
au despotisme! que mon autorit demeurera toujours populaire. J'ai
aujourd'hui le peuple et l'arme pour moi; il serait bien bte, celui
qui ne saurait pas rgner avec cela.

En achevant ces mots, Bonaparte se leva. Jusqu' ce moment, il avait t
fort gai, son ton de voix, son visage, ses gestes, tout tait 
l'unisson d'une simplicit encourageante. Il souriait, nous voyait
sourire, et s'amusait mme des rflexions que nous mlions  ses
discours; enfin il nous avait mis tout  fait  l'aise. Mais, comme s'il
et tout  coup fini son rle de _bonhomme_,  l'instant mme son visage
devint grave, il releva son regard svre, qui semblait toujours
exhausser sa petite stature, et donna  M. de Rmusat je ne sais plus
quel ordre insignifiant, avec toute la scheresse d'un matre absolu qui
ne veut pas perdre une occasion de commander quand il demande.

Le son de sa voix, si oppos  celui qui m'avait frapp depuis une
heure, me fit presque tressaillir, et quand nous nous retirmes, mon
mari, qui avait remarqu ce mouvement, me confia qu'il avait reu la
mme impression que moi. Vous voyez, me dit-il, il a craint que ce
moment d'panchement ne diminut quelque chose de la crainte qu'il veut
toujours inspirer. Il s'est cru oblig, en nous congdiant, de nous
replacer en prsence du _matre_. Cette observation, vraie et fine, ne
s'est jamais efface de ma mmoire, et j'ai plus d'une fois, depuis, t
 porte de juger combien elle tait fonde sur une vraie connaissance
du caractre de Bonaparte.

Mais je me suis laiss entraner par le rcit de cette conversation et
par les rflexions qui l'ont prcde. Revenons au jour qui fit
Bonaparte empereur, et achevons de retracer les scnes curieuses qui se
passrent sous mes yeux.

J'ai dit quelles personnes Bonaparte avait invites  dner avec lui
dans cette journe. Un moment avant de nous mettre  table, le
gouverneur du palais, Duroc, vint nous prvenir tous, les uns aprs les
autres, des titres de prince et princesse qu'il fallait donner  Joseph
et  Louis Bonaparte, ainsi qu' leurs femmes. Mesdames Bacciochi et
Murat paraissaient atterres de cette diffrence entre elles et leurs
belles-soeurs. Madame Murat avait peine surtout  dissimuler son
mcontentement. Vers six heures, le nouvel empereur parut et commena,
sans aucune apparence de gne,  saluer chacun de sa nouvelle dignit.
Je me souviens qu' moi seule dans ce moment, je reus une impression
profonde qui pouvait bien avoir toutes les apparences d'un
pressentiment. La journe avait d'abord t belle, mais fort chaude.
Vers le moment o le Snat arrivait  Saint-Cloud, le temps se brouilla
tout  coup, le ciel s'obscurcit, on entendit quelques coups de
tonnerre, et nous fmes menacs pendant plusieurs heures d'un violent
orage. Ce ciel noir et charg, qui semblait peser sur le chteau de
Saint-Cloud, me parut comme un triste prsage, et j'eus peine  dtruire
la tristesse que j'prouvais. Quant  l'empereur, il tait gai et
serein, et jouissait, je pense, en secret, de la petite contrainte que
le crmonial nouveau mettait entre nous tous. L'Impratrice conservait
toute son aimable aisance; Joseph et Louis semblaient contents, madame
Joseph rsigne  ce qu'on exigerait d'elle, madame Louis, soumise de
mme; et, ce qu'on ne peut trop louer par comparaison, Eugne de
Beauharnais simple, naturel, et montrant un esprit dgag de toute
ambition secrte et mcontente. Il n'en tait pas de mme du nouveau
marchal Murat; mais la crainte qu'il avait de son beau-frre le forait
de se contenir; il gardait un silence soucieux.

Quant  madame Murat, elle prouvait un violent dsespoir, et, pendant
le dner, elle fut si peu matresse d'elle-mme, lorsqu'elle entendit
l'empereur nommer  plusieurs reprises la _princesse_ Louis, qu'elle ne
put retenir ses pleurs. Elle buvait  coups redoubls de grands verres
d'eau, pour tcher de se remettre et paratre faire quelque chose; mais
les larmes la gagnaient toujours.

Chacun en tait embarrass, et son frre souriait assez malignement.
Pour moi, j'prouvais la plus grande surprise, et, en mme temps, je
dirais presque une sorte de dgot, de voir cette jeune et jolie figure
contracte par les motions d'une si sche passion. Madame Murat avait
alors vingt-deux  vingt-trois ans; son visage d'une blancheur
blouissante, ses beaux cheveux blonds, la couronne de fleurs dont ils
taient entours, la robe couleur de rose qui la parait, tout cela
donnait  sa personne quelque chose de jeune, presque d'enfantin, qui
contrastait dsagrablement avec le sentiment fait pour un tout autre
ge, dont on voyait qu'elle tait atteinte. On ne pouvait avoir aucune
piti de ses pleurs, et je crois qu'elles affectaient tout le monde,
ainsi que moi, fort dsagrablement. Madame Bacciochi, plus ge, plus
matresse d'elle-mme, ne pleura point; mais elle se montrait brusque,
tranchante, et traitait chacun de nous avec une hauteur marque.

L'empereur parut enfin irrit de cette conduite de ses deux soeurs, et
il accrut leur mcontentement par des railleries indirectes, mais qui
les blessrent trs directement. Tout ce que je vis dans cette journe
me donna une ide nouvelle et forte de la puissance des motions que
peut produire l'ambition sur des mes d'une certaine sorte, c'tait un
spectacle dont, avant ce jour, je n'avais nulle ide.

Le lendemain, aprs un dner fait en famille, il se passa une scne
violente dont je ne fus pas tmoin, mais dont nous entendions les clats
 travers la muraille qui sparait le salon de l'impratrice de celui o
nous nous tenions. Madame Murat clata en plaintes, en larmes, en
reproches; elle demanda pourquoi on voulait les condamner, elle et ses
soeurs,  l'obscurit, au mpris, tandis qu'on couvrait des trangres
d'honneurs et de dignits. Bonaparte fut trs dur dans ses rponses,
dclarant  plusieurs reprises qu'il tait le matre de rpartir les
dignits  sa volont. Ce fut dans cette occasion qu'il laissa chapper
ce mot piquant qu'on a retenu. En vrit,  voir vos prtentions,
mesdames, on croirait que nous tenons la couronne des mains du feu roi
notre pre.

L'impratrice me raconta, ensuite, toute cette violente discussion.
Quelque bonne qu'elle ft, elle ne pouvait s'empcher de s'amuser un peu
de la douleur d'une personne qui la hassait parfaitement.  la fin de
la conversation, madame Murat, hors d'elle par l'excs de son dsespoir
et l'pret des paroles qu'il lui fallait entendre, tomba sur le
plancher, et s'vanouit compltement. Le courroux de Bonaparte disparut
 cette vue, il s'apaisa, et quand sa soeur reprit ses sens, il laissa
entrevoir quelque disposition  la contenter. En effet, quelques jours
aprs, au sortir d'une consultation avec M. de Talleyrand, Cambacrs,
et quelques autres personnes, on dcida qu'il n'y avait aucun
inconvnient  dcorer par courtoisie les soeurs de l'empereur d'une
dnomination particulire, et nous apprmes par le _Moniteur_ qu'on leur
donnerait, en leur parlant, le titre si dsir d'Altesse Impriale.

Mais il resta encore, pour ce moment, un chagrin  madame Murat et  son
poux. Les rglements intrieurs du palais de Saint-Cloud partagrent
l'appartement imprial en plusieurs salons o l'on n'entrait que selon
le nouveau rang dont chacun tait revtu. Le salon le plus voisin du
cabinet de l'empereur devint le salon du trne ou des princes, et le
marchal Murat, quoique poux d'une princesse, s'en vit fermer la porte.
Ce fut M. de Rmusat qui fut charg de la dsagrable commission de
l'arrter, quand il se disposait  y passer. Quoique mon mari ne ft
point responsable des ordres qu'il avait reus, et qu'il mt  les
transmettre les formes de la plus soigneuse politesse, Murat fut
vivement bless de cet affront public, et lui et sa femme, dj mal
disposs pour nous  cause de notre attachement pour l'impratrice, nous
firent,  M. de Rmusat et  moi, je dirais presque l'_honneur_ de nous
dvouer ds lors une haine secrte dont nous avons plus d'une fois senti
les atteintes. Mais cette fois, madame Murat, qui avait reconnu l'empire
que ses plaintes exeraient sur son frre, se garda bien de regarder sa
cause comme perdue, et, en effet, on a vu par la suite qu'elle vint 
bout d'lever son poux  toutes les dignits qu'elle souhaitait si
ardemment.

Les nouvelles prrogatives des rangs jetrent du trouble dans cette cour
jusqu'alors assez paisible. Nous emes, autour de madame Bonaparte, pour
notre compte, une sorte de parodie des agitations de vanit qui avaient
boulevers la famille impriale.

Outre ses quatre dames du palais, madame Bonaparte rassemblait souvent
auprs d'elle les femmes des diffrents officiers du premier consul. On
y voyait de plus madame Maret, qui habitait toujours Saint-Cloud  cause
de la place de son mari, et la fille du marquis de Beauharnais qu'on
avait marie  M. de la Valette, et  qui ses malheurs et sa tendresse
conjugale ont donn tant de clbrit, lors du jugement et de l'vasion
de son mari en 1815. Celui-ci, d'une naissance fort obscure, mais homme
d'esprit, d'un caractre aimable et facile, aprs avoir servi quelque
temps dans l'arme, avait quitt l'tat militaire pour lequel ses moeurs
douces lui inspiraient de la rpugnance. Le premier consul l'avait
employ dans quelques missions diplomatiques; il venait de le faire
conseiller d'tat. Il montrait un dvouement extrme  tous les
Beauharnais dont il tait devenu parent. Sa femme tait simple et douce,
habituellement; mais il tait dcid que la vanit deviendrait le
premier mobile de tous les sentiments des personnes attaches  cette
cour, quels que fussent leur sexe et leur ge.

Une dcision de l'empereur ayant accord aux dames du palais quelques
prsances sur les autres femmes, ce fut le signal de toutes les
jalousies fminines. Madame Maret, sche et orgueilleuse, fut blesse
de nous voir marcher devant elle; sa mauvaise humeur la rapprocha de
madame Murat qui entendait si bien les mcontentements de ce genre.
D'ailleurs M. de Talleyrand qui n'aimait pas Maret, et qui se moquait
impitoyablement de ses ridicules, assez mal aussi avec Murat, devenu
l'objet de la haine de tous deux, fut par cette haine mme l'occasion
d'une sorte de lien entre eux. L'impratrice, qui n'aimait point
quiconque s'attachait  madame Murat, traita madame Maret avec une sorte
de scheresse, et de ce ct, quoique toujours parfaitement trangre 
tous ces sentiments violents, et, pour mon compte, ne hassant personne,
je fus un peu comprise dans l'animadversion de ce parti contre les
Beauharnais.

Enfin, un dimanche matin, la nouvelle impratrice reut l'ordre de
paratre  la messe accompagne seulement de ses quatre dames du palais.
Madame de la Valette, qu'on avait vue jusqu'alors partout aux cts de
sa tante, se trouvant tout  coup prive de cet honneur, versa  son
tour beaucoup de larmes, et nous emes encore cette jeune ambition 
consoler. Tout cela m'amusait fort  regarder; je me conservais sereine
au milieu de ces troubles un peu ridicules, et peut-tre assez
naturels. Mais, on tait tellement accoutum  voir toutes les ttes
tournes dans le palais, et les joies et les peines produites seulement
par de nouvelles ambitions, satisfaites ou trompes, qu'un jour, me
trouvant d'humeur assez gaie et riant de bon coeur de je ne sais plus
quelle plaisanterie qu'on faisait devant moi, l'un des aides de camp de
Bonaparte, s'approchant tout  coup, me demanda tout bas si j'avais reu
pour mon compte la promesse de quelque nouvelle dignit; et je ne pus
m'empcher de lui demander  mon tour s'il croyait que, dornavant, 
Saint-Cloud, il fallt toujours pleurer, ds qu'on n'tait pas
princesse.

Ce n'est pas, cependant, que je n'eusse aussi, comme les autres, ma
petite ambition; mais cette ambition tait modre, et fort facile 
contenter. L'empereur m'avait fait dire par l'impratrice, M. de
Caulaincourt avait rpt  mon mari, qu'au moment de l'affermissement
de sa fortune, il n'oublierait pas celle des individus qui s'taient
dvous de si bonne heure  lui. Tranquilles pour notre avenir sur cette
assurance, nous ne faisions aucune dmarche, et nous avions tort, car
tout le monde s'agitait autour de nous. M. de Rmusat a toujours t
tranger  toute espce d'intrigue; c'est presque un dfaut, quand on
habite une cour. Il y a certaines qualits du caractre qui nuisent
absolument  l'avancement auprs des souverains. Ceux-ci n'aiment point
 trouver autour d'eux ces sentiments gnreux, et cette philosophie
dans les opinions, qui sont une marque de l'indpendance de l'me qu'on
saura conserver prs d'eux, et ce qu'ils pardonnent le moins, c'est
qu'on garde en les servant quelques moyens d'chapper  leur pouvoir.
Bonaparte, plus exigeant que qui que ce soit sur toutes les espces de
dvouement, s'aperut promptement que M. de Rmusat le servirait
loyalement, mais sans se prter  tous ses caprices. Cette dcouverte,
aide de quelques circonstances, que je rapporterai  mesure qu'elles se
prsenteront, le dgagea de ce qu'il croyait lui devoir. Il garda mon
mari prs de lui, il l'employa, parce que cela lui tait commode, mais
il ne l'leva point l o il a port tant d'autres, parce qu'il
s'aperut que ses dons ne lui acquerraient point les complaisances d'un
homme qui ne se montrait pas capable de sacrifier la dlicatesse 
l'ambition. D'ailleurs, le mtier de courtisan tait incompatible avec
les gots de M. de Rmusat. Il aimait la retraite, les occupations
graves, la vie intime; toutes les affections de son coeur taient
tendres et morales; l'emploi ou la perte de son temps, tout destin par
sa place  cette continuelle et minutieuse attention de ce qui constitue
l'tiquette des cours, excitait souvent ses regrets. Enlev  sa
destine naturelle par la Rvolution qui l'avait tir de la
magistrature, il croyait devoir  l'avenir de ses enfants de demeurer
dans cette situation o les circonstances l'avaient jet; mais il
s'ennuyait de ce service de niaiseries importantes auxquelles il tait
condamn, et il ne se montrait qu'exact, l o il et fallu tre assidu.
Plus tard, quand le voile qui couvrait ses yeux fut tomb, et qu'il vit
Bonaparte tel qu'il tait rellement, l'indignation souleva son me
gnreuse, et il souffrit beaucoup de se voir prcisment attach au
service intime de sa personne. Or, rien ne coupe court  l'avancement
d'un courtisan comme certaines rpugnances morales, qu'il ne s'applique
point assez  renfermer. Mais,  cette poque, tous ces sentiments
taient encore vagues au dedans de nous, et je reviens  ce que je
disais au commencement. Nous avions lieu de penser que l'empereur nous
devait bien quelque chose, et nous comptions sur lui.

Mais, de plus, le moment ne tarda pas d'arriver o nous perdmes de
notre importance. Bientt des gens gaux  nous, et presque aussitt des
gens suprieurs par leur naissance et par leur fortune, sollicitrent la
faveur de faire partie de cette cour; on conoit qu'on ne dut plus
mettre autant de prix au dvouement de ceux qui avaient, les premiers,
ouvert la route. Bonaparte fut rellement flatt des conqutes qu'il fit
peu  peu sur la noblesse franaise. Madame Bonaparte, elle-mme, plus
susceptible d'affection que lui, eut un moment la tte tourne, quand
elle vit des grandes dames parmi ses dames du palais. Des personnes plus
habiles en intrigue eussent,  cet instant, redoubl d'adresse et
d'assiduit pour tcher de garder leur position, que cette foule vaine
de son importance pressait de tous cts; mais, loin de l, nous
cdmes, nous vmes des occasions de retrouver quelque libert, nous en
profitmes assez imprudemment, et quand un motif, quel qu'il soit, vous
fait lcher pied  la cour, il est bien rare qu'on puisse jamais
regagner le poste qu'on occupait.

M. de Talleyrand, qui poussait Bonaparte  faire renatre autour de lui
tous les prestiges de la royaut, l'engagea  contenter avec soin les
prtentions vaniteuses de ceux qu'on voulait attirer, et la noblesse en
France n'est satisfaite que lorsqu'elle est prfre. Il fallut donc
faire briller  ses yeux les distinctions qu'elle se croyait le droit
d'exiger. On tait bien sr de gagner les Montmorency, les Montesquiou,
etc., en leur promettant que, du jour o ils prendraient rang auprs de
Bonaparte, ils deviendraient les premiers, comme par le pass. Il tait,
au fond, difficile que cela ft autrement, une fois qu'on se dcidait 
faire une vritable cour.

Il y a des gens qui ont cru qu'il et t plus habile  Bonaparte, en
prenant le titre neuf d'empereur, de garder encore autour de lui quelque
chose de cette apparence simple et austre dont on perdit l'aspect avec
le consulat. Un gouvernement constitutionnel d'une part, une cour peu
nombreuse, sans luxe, qui se ft ressentie des changements que les
rvolutions avaient apports dans les ides, et moins satisfait la
vanit peut-tre, mais et obtenu une plus vritable considration. Au
moment dont je parle, on consulta de tous cts pour savoir de quelle
manire on dcorerait l'entourage dont le nouveau souverain serait
environn. Duroc invita M. de Rmusat  donner par crit ses ides  cet
gard. Mon mari rdigea un plan sage, mesur, mais qui fut trouv trop
simple pour les projets secrets que personne ne pouvait alors deviner.
Il n'y a pas l assez de pompe, disait Bonaparte en le lisant. Tout
cela ne jetterait point de poudre aux yeux. Il voulait sduire, pour
mieux tromper. Se refusant dcidment  donner aux Franais une
constitution libre, il fallait qu'il les blout, les tourdt par tous
les moyens  la fois; et, comme il y a toujours de la petitesse dans
l'orgueil, le suprme pouvoir ne lui suffit point encore, il en voulut
la montre, et de l l'tiquette, les chambellans, qui, dans son ide,
faisaient encore mieux disparatre le parvenu. Il aimait la pompe, il
penchait vers un systme fodal, tout  fait hors des ides du sicle o
il vivait, qu'il a pens tablir cependant, mais qui, vraisemblablement,
n'et dur que le temps de son rgne. On ne peut se reprsenter tout ce
qui lui passait par la tte  cet gard: L'Empire franais, disait-il,
deviendra la mre-patrie des autres souverainets; je veux que chacun
des rois de l'Europe soit forc de btir dans Paris un grand palais 
son usage; et, lors du couronnement de l'empereur des Franais ces rois
viendront  Paris, et orneront de leur prsence et salueront de leurs
hommages cette imposante crmonie. Ce plan dmontrait-il autre chose
que l'espoir de recrer les grands fiefs, et de ressusciter un
Charlemagne qui et exploit,  son profit seulement et pour fortifier
sa puissance, et les ides despotiques des temps passs, et les
expriences des temps modernes?

Bonaparte a si souvent rpt qu'il tait,  lui seul, toute la
Rvolution, qu'il a fini par se persuader qu'en conservant sa propre
personne, il en gardait tout ce qu'il tait utile de ne pas dtruire.
Quoiqu'il en soit, la maladie de l'tiquette sembla s'tre empare de
tous les habitants du chteau imprial de Saint-Cloud. On tira de la
bibliothque les normes rglements de Louis XIV, et on commena  en
faire des extraits, pour les rdiger  la convenance de la nouvelle
cour. Madame Bonaparte envoya chercher madame Campan, qui avait t
premire femme de chambre de la reine. Elle tait personne d'esprit;
elle tenait une pension o, comme je l'ai dj dit quelque part, presque
toutes les jeunes personnes qui paraissaient  cette cour avaient t
leves. On la questionna avec dtail sur les habitudes intrieures de
la dernire reine de France; je fus charge d'crire sous sa dicte tout
ce qu'elle raconterait, et Bonaparte joignit le trs gros cahier qui
rsulta de nos entretiens  ceux qu'on lui portait de toutes parts. M.
de Talleyrand tait consult sur tout. On allait et venait; on s'agitait
dans une sorte d'incertitude qui avait son agrment, parce que chacun
s'attendait  monter et  s'lever. Il faut l'avouer franchement, nous
nous croyions tous plus ou moins grandis de quelque chose; la vanit est
ingnieuse dans ses spculations; les ntres touchaient  tout.

Quelquefois on tait, pour un moment, un peu dsenchant par l'effet
tant soit peu ridicule que cette agitation produisait sur un certain
monde. Ceux qui demeuraient trangers  nos nouvelles grandeurs disaient
comme Montaigne: _Vengeons-nous par en mdire_. Les railleries plus ou
moins fines, les calembours sur ces princes de frache date, troublaient
nos brillantes illusions; mais il est toujours assez petit le nombre de
ceux qui se permettent de blmer le succs, et les batteries
l'emportrent de beaucoup sur la critique, du moins dans tout le cercle
o nos regards pouvaient atteindre.

Voil donc,  peu prs, l'attitude dans laquelle nous nous trouvmes 
la fin de cette premire poque qui se termine ici. Nous verrons, en
rapportant la seconde, les progrs que nous fmes tous (et quand je dis
tous, c'est de la France et de l'Europe que je parle), dans cette route
de prestiges et de brillantes erreurs, o nos liberts et notre vraie
grandeur allrent se perdre et s'enfouir pour si longtemps.

J'ai oubli de dire qu'au mois d'avril de cette anne, Bonaparte avait
nomm son frre Louis membre du conseil d'tat, et son frre Joseph
colonel du 4e rgiment de ligne: Il faut, leur disait-il, que vous
soyez tous deux tour  tour officiers civils et militaires, et que vous
ne paraissiez trangers  rien de ce qui concerne les intrts de la
patrie.

FIN DU TOME PREMIER.




TABLE DU TOME PREMIER.


PRFACE.

INTRODUCTION.

Portraits et anecdotes.

LIVRE PREMIER. 1802-1804.

CHAPITRE PREMIER. 1802-1803.

Dtails de famille.--Ma premire soire  Saint-Cloud.--Le gnral
Moreau.--M. de Rmusat est nomm prfet du palais, et je deviens dame du
palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de
Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et
Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte.

CHAPITRE II. 1803.

Retour aux habitudes de la monarchie.--M. de Fontanes.--Madame
d'Houdetot.--Bruits de guerre.--Runion du Corps lgislatif.--Dpart de
l'ambassadeur d'Angleterre.--M. Maret.--Le gnral Berthier.--Voyage
du premier consul en Belgique.--Accident de voiture.--Ftes
d'Amiens.

CHAPITRE III. 1803.

Suite du voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la
reconnaissance, la gloire et les Franais.--Sjour  Gand,  Malines, 
Bruxelles.--Le clerg.--M. de Roquelaure.--Retour 
Saint-Cloud.--Prparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de
madame Leclerc.--Voyage du premier consul  Boulogne.--Maladie de M. de
Rmusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier
consul.

CHAPITRE IV. 1803-1804.

Suite des conversations du premier consul  Boulogne.--Lecture de la
tragdie de _Philippe-Auguste_.--Mes nouvelles impressions.--Retour 
Paris.--Jalousie de madame Bonaparte.--Ftes de l'hiver de 1804.--M. de
Fontanes.--M. Fouch.--Savary.--Pichegru.--Arrestation du gnral
Moreau.

CHAPITRE V. 1804.

Arrestation de Georges Cadoudal.--Madame Bonaparte m'annonce la mission
de M. de Caulaincourt  Ettenheim.--Arrestation du duc d'Enghien.--Mes
angoisses et mes instances auprs de madame Bonaparte.--Soire  la
Malmaison.--Mort du duc d'Enghien.--Paroles remarquables du premier
consul.

CHAPITRE VI. 1804.

Impression produite  Paris par la mort du duc d'Enghien.--Efforts du
premier consul pour la dissiper.--Reprsentation de l'Opra.--Mort de
Pichegru.--Rupture de Bonaparte avec son frre Lucien.--Projet
d'adoption du jeune Napolon.--Fondation de l'Empire.

CHAPITRE VII. 1804.

Effets et causes de l'avnement de Bonaparte au trne.--Conversation de
l'empereur.--Chagrins de madame Murat.--Caractre de M. de Rmusat.--La
nouvelle cour.

FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.

       *       *       *       *       *

F. Aureau.--Imprimerie de Lagny




OUVRAGES DE M. CHARLES DE RMUSAT de l'Acadmie Franaise


ESSAI DE PHILOSOPHIE, 2 volumes in-8. Paris, Ladrange, 1842.

DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE, rapport  l'Acadmie des Sciences morales
et politiques, in-8. Paris, Ladrange, 1845.

SAINT ANSELME DE CANTORBERY, sa vie et sa philosophie, in-8. Paris,
Didier, 1853.

ABLARD, sa vie, sa philosophie et sa thologie, nouvelle dition, 2
volumes in-8. Paris, Didier, 1855.

L'ANGLETERRE AU XVIIIE SICLE, tudes et portraits, 2 vol. in-8. Paris,
Didier, 1856.

BACON, sa vie, son temps, sa philosophie et son influence jusqu' nos
jours, in-8. Paris, Didier, 1857.

CRITIQUES ET TUDES LITTRAIRES ou pass et prsent, nouvelle dition
revue et considrablement augmente, 2 volumes in-18. Paris, Didier,
1857.

POLITIQUE LIBRALE, ou fragments pour servir  l'histoire de la
Rvolution franaise, in-8. Paris, Michel Lvy, 1860.

PHILOSOPHIE RELIGIEUSE. De la thologie naturelle en France et en
Angleterre, in-18. Paris, 1864.

HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE EN ANGLETERRE, depuis Bacon jusqu' Locke, 2
vol. in-8. Paris, 1877.

ABLARD, drame indit publi avec une prface et des notes par PAUL DE
RMUSAT, in-8. Paris, C. Lvy, 1877.

LA SAINT-BARTHLEMY, drame indit, publi par PAUL DE RMUSAT, in-8.
Paris, C. Lvy, 1878.








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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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