The Project Gutenberg EBook of L'enfant de ma femme, by Charles Paul de Kock

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Title: L'enfant de ma femme

Author: Charles Paul de Kock

Release Date: November 24, 2010 [EBook #34432]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT DE MA FEMME ***




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L'ENFANT

DE

MA FEMME,

PAR

CH. PAUL DE KOCK.

Casu magis et felicitate rem gerit,
quam virtute et consilio.

Bruxelles.

LIBRAIRIE UNIVERSELLE DE MARY-MLLER ET Cie.

ANCIENNE MAISON TARLIER ET MELINE,
RUE DE LA MONTAGNE, N 51.

1839




L'ENFANT DE MA FEMME.




CHAPITRE PREMIER.

VOYAGE, ACCIDENT, AVENTURES.


Nous n'arriverons jamais ce soir  Strasbourg, Mullern!... Dis donc au
postillon de fouetter ces maudits chevaux.--Je le lui ai dj dit plus
de vingt fois depuis une heure, mon colonel, et il m'a rpondu qu'
moins de nous casser le cou  tous les trois, nous ne pouvions pas aller
plus vite.--Henri ne sera plus  Strasbourg quand nous y
arriverons.--Alors, mon colonel, nous continuerons de courir aprs
lui.--Et peut-tre ne l'atteindrons-nous pas assez  temps pour prvenir
le malheur que je redoute!...--Si cela arrive, mon colonel, vous n'aurez
rien  vous reprocher; car, en vrit, depuis six semaines que nous ne
faisons que courir, jour et nuit, de Framberg  Strasbourg, de
Strasbourg  Paris, et de Paris  Framberg, ma culotte s'est tellement
attache  mes fesses, que je me verrai forc, mon colonel, de montrer
mon derrire  la premire auberge o nous nous arrterons.--Si du
moins le but de ce voyage tait rempli!--Ah! si quelque bonne bouteille
de vin pouvait dissiper l'engourdissement de mes membres!... Mais,
rien!... Pas mme un mauvais verre de piquette pour apaiser la soif qui
me dvore! Ah! mon colonel, il faut que ce soit vous, pour que j'endure
aussi patiemment un pareil supplice!--Es-tu fch de m'avoir suivi,
Mullern?--Moi, mon colonel, j'irais avec vous au bout du monde, mais je
voudrais au moins que cela ne ft point sans boire ni manger... Ici la
conversation fut interrompue par un choc pouvantable qui brisa l'essieu
de la chaise de poste; bientt le colonel Framberg et son compagnon de
voyage roulrent tous deux dans un foss qui bordait le chemin: tout
cela fut la faute du postillon, qui n'avait pas aperu, dans la rapidit
de sa course, le foss o tombrent nos voyageurs.

Pendant que le postillon s'occupait des chevaux, Mullern courut relever
son colonel. Ah! mille millions de cartouches! seriez-vous bless, mon
colonel!--Ce n'est rien, Mullern; il n'y a que la jambe gauche qui me
fait un peu souffrir.--Morbleu! vous avez une forte contusion!...--Cela
ne sera rien, te dis-je; tchons de dcouvrir un endroit o nous
puissions passer la nuit, car je vois bien qu'il faut renoncer 
l'espoir d'arriver aujourd'hui  Strasbourg...

Le postillon accourut dire  ces messieurs qu'il y avait une auberge 
cinquante pas de l. Comment, maroufle! tu oses verser dans un foss le
colonel Framberg! dit Mullern au postillon. Celui-ci s'excusa comme il
put, et l'on reprit le chemin de l'auberge, en soutenant le colonel sous
les bras.

Nos voyageurs n'avaient pas march un demi-quart d'heure, lorsqu'ils
aperurent une petite maison simple, mais de bon got: un
rez-de-chausse, un premier tage et des greniers, composaient toute son
tendue; des volets verts garantissaient les habitants de l'ardeur du
soleil, et plusieurs chnes touffus en ombrageaient l'entre: tout enfin
semblait annoncer que le matre de cette demeure, fatigu des plaisirs
bruyants de la ville, s'tait retir dans cette solitude pour reposer
ses sens dans le calme et la mditation.

Tu appelles cela une auberge! dit Mullern au postillon; je crois,
triple tonnerre! que tu veux faire promener mon colonel!...--Frappons
toujours, rpondit le postillon, nous verrons bien mieux ce que c'est
lorsque nous serons dedans.

Mullern frappe  coups redoubls  la porte: pas de rponse; on refrappe
encore, toujours inutilement. Pour comble de disgrces, la nuit devenait
noire, et la blessure du colonel Framberg, irrite par la fatigue, le
faisait souffrir horriblement.

Quand le diable s'en mlerait, mon colonel, vous ne pouvez pas coucher
 la belle toile, dans l'tat o vous tes; puisque les habitants de
cette maison sont sourds, il faut tcher de nous passer d'eux. En
disant cela, Mullern donne un violent coup de pied dans la croise du
rez-de-chausse qui se trouvait la plus proche de la porte; le volet,
qui n'tait pas en tat de soutenir l'assaut, se brise et tombe  ses
pieds; il casse avec son sabre deux carreaux, et entre dans la maison
sans faire attention aux ordres de son colonel, qui lui reprsente qu'on
ne doit pas ainsi violer le droit des gens, et que, si on l'apercevait,
on le prendrait plutt pour un voleur de grands chemins que pour un
ancien marchal des logis.

Sans s'arrter dans son expdition, Mullern court  la porte d'entre,
trouve une grosse clef pendue au mur, la prend, ouvre sans difficult,
et introduit le colonel Framberg dans la maison abandonne.

Puisque nous sommes dedans, dit le colonel, tchons au moins de nous
conduire avec circonspection.--C'est cela, mon colonel, donnez le bras 
ce maladroit postillon, qui est cause de notre msaventure, et je vais
marcher devant vous, afin de vous prvenir en cas d'accident.

Nos voyageurs se mirent en marche  ttons, car l'obscurit tait si
grande qu'on ne pouvait pas distinguer  ct de soi. Dj ils avaient
parcouru plusieurs pices sans rien dcouvrir, et Mullern, impatient,
commenait  jurer entre ses dents, lorsque quelque chose passa devant
eux, et s'enfuit lgrement  leur approche. Mullern, intrigu, court
sans s'arrter aprs ce qui fuit devant lui, mais ses pieds
s'embarrassent en rencontrant un tabouret: il perd l'quilibre, et tombe
la tte dans un baquet plein d'eau. Furieux, il se relve, ouvre une
porte, croit marcher de plain pied, et roule du haut en bas d'un
escalier, en entranant dans sa chute un malheureux chat, cause
innocente de tout ce tapage.

Cependant, quoique trs-tourdi par sa descente rapide, Mullern se
relve et procde cette fois avec plus de prudence  l'examen du lieu o
il est.

La fracheur de l'endroit, et diverses bouteilles qu'il rencontre sous
sa main, ne tardent pas  le convaincre qu'il est tomb dans la cave.
Rassur par cette dcouverte, il cherche l'escalier par o il est
descendu si rapidement, et veut remonter, afin d'annoncer ses succs 
son colonel; mais, pour la troisime fois, ses pieds s'embarrassent dans
quelque chose; il tombe le visage sur le nez d'un individu qui dormait
tranquillement, et qui pousse un cri terrible en se sentant rveill si
brusquement.




CHAPITRE II.

LES COMTES DE FRAMBERG.


Avant de tirer Mullern de la surprise que lui a cause sa nouvelle
rencontre, il est ncessaire d'apprendre au lecteur quel tait le
colonel Framberg, et de lui faire connatre le motif de son voyage.

Le comte Hermann de Framberg, pre du colonel, descendait d'une ancienne
famille d'Allemagne; de pre en fils, les Framberg avaient pass leur
jeunesse  servir leur patrie, et le comte Hermann, aprs avoir
recueilli au champ d'honneur les lauriers de la gloire, s'tait retir
dans le domaine de ses aeux; et l, auprs d'une pouse chrie, il
attendait avec impatience que la naissance de l'enfant qu'elle portait
dans son sein vnt mettre le comble  sa flicit.

Ce moment arriva; mais ce jour d'allgresse se changea en un jour de
deuil et d'affliction: la comtesse perdit la vie en mettant au monde un
fils.

Le comte ne se consola jamais entirement de cette perte; mais, comme le
temps adoucit les peines les plus cuisantes, il se rappela qu'il avait
un fils, et se livra avec ardeur aux soins de son ducation.

Elle ressembla  celle de ses aeux. Le jeune Framberg apprit de bonne
heure les exercices militaires; son pre vit avec joie ses heureuses
dispositions, et,  l'ge de quinze ans, le jeune homme lui demanda la
permission de partir pour l'arme.

Le comte, quoique regrettant de se sparer de son fils, consentit  sa
demande; le jeune Framberg quitta le chteau de ses pres pour se rendre
au champ d'honneur, o, en trs-peu de temps, ses belles actions lui
valurent le grade de colonel.

Le comte Hermann tait fier d'un tel fils; et lorsque le colonel
Framberg venait passer ses quartiers d'hiver au chteau de son pre, il
y tait reu avec tous les honneurs militaires, embellis encore par la
tendresse paternelle.

Ce fut sur le champ de bataille que le colonel fit connaissance avec
Mullern. Ce brave hussard se faisait remarquer par son courage, et de
plus par la singularit de son humeur. Il avait toute la franchise et la
rudesse d'un bon soldat. Toujours prt  exposer sa vie pour la personne
qu'il aimait, il aurait aussi fait le tour du monde pour punir celui
dont il aurait reu un affront. Il rvrait son colonel comme son
suprieur, et l'aimait comme le plus brave de l'arme. A chaque
bataille, Mullern se trouvait  ct du colonel, combattait devant lui,
lui faisait souvent un rempart de son corps, et jamais il n'aurait
pardonn  celui qui lui aurait enlev le plaisir de mourir pour le
sauver.

Le colonel, de son ct, s'attachait de plus en plus  Mullern; bientt
ils devinrent insparables; car le colonel, lev au milieu des camps,
ne connaissait nullement les distances que le rang et la fortune
tablissent dans le monde. Celui qu'il aimait, ft-il sans titre, sans
richesse, n'en tait pas moins estimable  ses yeux, s'il possdait les
qualits qui lui faisaient rechercher son amiti; en un mot, le colonel
tait au-dessus de tous les prjugs, et mme, par sa conduite, il
blessait souvent les convenances sociales. La suite de cette histoire en
donnera des exemples frquents.

Le comte Hermann, devenant vieux, dsirait ardemment voir son fils lui
donner un hritier de son nom; et  chaque visite que le colonel faisait
au chteau (o depuis longtemps Mullern l'accompagnait), le vieux comte
lui renouvelait ses instances pour se marier. Pendant longtemps, le feu
de la gloire occupant seul l'esprit du colonel, il refusa  son pre
cette satisfaction; mais lorsqu'il eut atteint sa trentime anne, cette
humeur guerrire s'tant un peu refroidie, il consentit  se rendre 
ses dsirs.

A une demi-lieue du chteau du comte Hermann, se trouvaient les domaines
du baron de Frobourg. Le baron, tant veuf, vivait retir dans son
chteau, occup de l'ducation de sa fille unique: la petite Clmentine
tait l'idole de son pre et l'objet de ses plus chres esprances.

Le comte et le baron, se trouvant voisins, ne tardrent pas  se lier
intimement; ils taient alternativement l'un chez l'autre une partie du
temps; passant les soires d'hiver, l'un,  s'entretenir des hauts
faits et de la gloire dont son fils embellissait ses vieux jours;
l'autre  dtailler les grces enfantines de sa fille, son amour filial,
sa sensibilit pour les malheureux, et l'espoir qu'il avait qu'en ayant
un jour la beaut de sa mre, elle en aurait aussi les vertus.

Cependant le temps s'coulait; le comte faisait part au baron du dsir
qu'il avait de voir son fils mari; le baron lui confiait les craintes
qui l'agitaient, lorsqu'il songeait que, s'il venait  mourir, il
laisserait sa fille seule au monde, sans un ami pour la protger, sans
un poux pour la chrir.

Il s'ensuivit de ces confidences ce qui devait ncessairement arriver;
le comte et le baron formrent le projet d'unir leurs enfants; par ce
moyen, ils resserraient l'amiti qui les unissait, et mettaient fin aux
inquitudes qui troublaient sans cesse leur vieillesse.

Ce fut  cette poque que le colonel se rendit aux dsirs de son pre:
alors celui-ci le conduisit au chteau du baron, afin de lui faire voir
la femme qu'il lui destinait.

Le colonel, dans ses frquents voyages au chteau, y avait dj vu
Clmentine; mais quelle diffrence! elle tait enfant alors, et le temps
n'avait pas encore dvelopp toutes ses grces.

Lorsque le comte la prsenta  son fils comme sa future pouse,
Clmentine venait d'avoir dix-huit ans; elle tait jolie sans tre
belle, mais chacun de ses mouvements respirait la volupt; ses grands
yeux noirs exprimaient la plus tendre langueur, et sa bouche ne
s'ouvrait que pour laisser entendre des accents enchanteurs qui
portaient le trouble et l'motion dans le coeur de ceux qui
l'coutaient.

Le caractre de Clmentine ne dmentait pas la douceur de ses regards:
elle tait doue de toutes les qualits; mais elle portait la
sensibilit jusqu' l'excs. Cette passion, quand elle est outre chez
les femmes, est souvent la cause de leur malheur, et les entrane
quelquefois plus loin qu'elles ne voudraient.

Le colonel prouva,  la vue de Clmentine, ce charme secret que fait
natre la prsence d'une femme charmante, et il souhaita ardemment la
nommer bientt son pouse, non qu'il prouvt pour elle cette passion
violente, capable de tout sacrifier pour la possession de l'objet aim;
le colonel Framberg, lev dans les camps, ne connaissait nullement
l'amour, et sa brusque franchise tait plus propre  faire de lui un ami
qu'un amant; mais il tait fier du choix de son pre, et satisfait de
pouvoir concilier en mme temps ses dsirs et son devoir.

Quant  Clmentine, lorsque le vieux baron lui apprit qu'elle devait
considrer le colonel Framberg comme son futur poux, elle plit, se
troubla, et se jeta aux genoux de son pre, en le suppliant de ne point
la forcer  le quitter. Le baron lui reprsenta qu'elle ne le quitterait
pas; qu'il habiterait toujours avec elle; que d'ailleurs il lui fallait
un protecteur, un second pre pour le remplacer lorsqu'il descendrait au
tombeau, et qu'il ne pouvait trouver un homme plus digne de remplir tous
ces devoirs que le fils du comte Hermann; enfin le baron fit entendre 
sa fille qu'il avait mis dans ce mariage sa plus chre esprance, et
qu'elle attristerait ses vieux jours en refusant de lui obir.

Clmentine se tut, essaya de cacher ses larmes, et promit  son pre de
se rendre  ses voeux.

Cependant elle obtint du baron un dlai, afin, dit-elle, d'avoir le
temps de connatre son futur poux, et il fut dcid qu'on les marierait
au bout de trois mois.

D'o pouvait provenir la peine de Clmentine en apprenant son prochain
mariage? Si le colonel n'avait pas le ton doux et tendre que l'on dsire
dans un amant, au moins possdait-il d'excellentes qualits; et
d'ailleurs le plaisir d'obir  son pre aurait d engager Clmentine 
contracter sans chagrin l'hymen qu'il lui proposait. Il fallait donc que
quelque motif secret troublt la tranquillit de son me.

C'est ce que nous allons apprendre sans doute dans le chapitre suivant.




CHAPITRE III.

CLMENTINE.


Non loin du chteau du baron de Frobourg tait une petite chaumire,
entoure d'un joli jardin, et situe sur une colline d'o l'on
dcouvrait les riches domaines du pre de Clmentine. C'est dans ce
modeste asile que demeurait la nourrice de la fille du baron. Elle lui
avait toujours tmoign la tendresse d'une mre, et lui en avait
prodigu tous les soins. De son ct, Clmentine chrissait la bonne
Germaine, et ne passait pas un jour sans aller la visiter.

Dans une belle soire du printemps, Clmentine se mit en route pour
aller  la chaumire. Le temps n'avait jamais t si beau; un air doux
et pur enivrait les sens, et le soleil,  son dclin, semblait ne
terminer qu' regret le jour qu'il avait fait clore.

Clmentine, entrane par un penchant irrsistible, s'enfona dans le
bois qu'il lui fallait traverser pour arriver  la chaumire de
Germaine. Bientt, se sentant fatigue, elle s'assit au pied d'un arbre,
et se laissa aller aux douces rflexions que lui inspirait le silence du
lieu o elle se trouvait.

Elle tait assise depuis quelque temps, lorsqu'un coup de fusil, tir
assez prs d'elle, la fit sortir de sa rverie: elle se retourne
vivement, et aperoit un jeune chasseur. Le jeune homme, de son ct,
reste interdit  la vue de Clmentine; et, au lieu d'aller s'excuser de
la peur qu'il lui a faite, ne s'occupe qu' contempler l'objet charmant
qu'il a devant les yeux.

Clmentine fut la premire  s'apercevoir de la singularit de leur
situation; elle se leva, et allait s'loigner, lorsque le jeune homme,
courant  elle, la retint doucement par le bras.

Eh quoi! mademoiselle, vous aurais-je fait peur?--Ce n'est pas vous,
monsieur, c'est votre fusil...--Daignerez-vous recevoir mes excuses? je
ne vous avais pas aperue, et certes, si je vous eusse vue plus tt, il
ne m'aurait plus t possible de songer  la chasse...--Je serais
fche, monsieur, de troubler vos plaisirs...--Ah! mademoiselle, je
donnerais volontiers tous les autres pour celui que j'prouve en ce
moment!...

Clmentine rougit; le jeune homme se tut, et ils recommencrent  rester
immobiles l'un devant l'autre.

Cependant la nuit approchait; Clmentine fit encore quelques pas. Vous
vous loignez, mademoiselle?--Oui, monsieur; la nuit vient, et il est
temps que je retourne au chteau.--Mademoiselle habite le chteau de
Frobourg?--Oui, monsieur.--Si mademoiselle voulait me permettre de la
reconduire?--Cela est inutile, monsieur, je connais fort bien les
chemins. En disant ces mots, Clmentine s'chappa avec lgret,
laissant le jeune homme la suivre des yeux jusqu' la lisire du bois.

Clmentine rentra tout essouffle au chteau; c'tait la premire fois
qu'elle passait une journe entire sans visiter sa bonne nourrice. Elle
oublia toute autre chose pour ne penser qu' la rencontre qu'elle venait
de faire. En vain elle voulut chasser de son esprit l'ide qui
l'occupait, l'image du jeune chasseur se reprsentait sans cesse  sa
pense et remplissait son me d'un trouble inconnu.

Le lendemain, Clmentine se rendit  la mme heure que la veille  la
chaumire de Germaine. Cependant, malgr le secret dsir qu'elle avait
de rencontrer son inconnu, elle ne s'enfona pas dans le bois, et alla
droit chez sa nourrice. La bonne femme, aprs l'avoir gronde de n'tre
pas venue le jour prcdent, la fit asseoir, et l'engagea  goter avec
elle du lait et des fruits.

Cependant Clmentine n'tait pas dans son tat ordinaire; une secrte
inquitude, un sentiment nouveau l'agitaient. Sa bonne nourrice,
s'apercevant du changement de ses manires, lui demanda quelle pouvait
en tre la cause; et Clmentine, qui n'avait rien de cach pour elle,
lui fit part de sa rencontre de la veille et du sujet qui l'occupait;
chose qu'elle n'aurait jamais os raconter  son pre: tant il est vrai
que la douceur et la familiarit entranent  la confiance, tandis que
le respect que l'on porte  ses parents est souvent la cause de la
rserve que l'on garde avec eux.

Germaine, qui ne vit dans cette rencontre qu'une chose toute naturelle,
sans en prvoir les consquences, s'tonna de ce que cela pouvait tant
agiter Clmentine; elles taient occupes  parler de ce sujet,
lorsqu'on frappa  la porte. Un battement de coeur avertit Clmentine
que c'tait pour elle: effectivement, Germaine ouvrit, et le jeune homme
du bois entra dans la chaumire.

Il sourit en voyant Clmentine, qui devint rouge et tremblante. La bonne
Germaine, tonne, restait la bouche bante  les regarder tous deux,
tenant encore la porte entr'ouverte, et ne sachant si elle devait se
taire ou parler.

Un lger prtexte fut le sujet de la visite du jeune homme; il dit 
Germaine que, la chasse l'ayant gar sur la fin de la journe, il se
trouvait dans un grand embarras, lorsqu'il avait aperu la chaumire. Il
la pria de vouloir bien lui procurer un peu de lait et des fruits,
n'ayant, disait-il, rien pris depuis le matin. Ensuite, se tournant vers
Clmentine, il la salua timidement, et lui dit qu'il s'estimait heureux
de ce que le hasard lui procurait le plaisir de la rencontrer une
seconde fois.

Clmentine sourit  son tour, car un secret pressentiment semblait lui
faire deviner que ce n'tait pas le hasard qui avait conduit l le jeune
chasseur. Quant  Germaine, elle comprit que c'tait celui que sa
demoiselle (c'est ainsi qu'elle appelait Clmentine) avait rencontr la
veille, et elle dit au jeune homme qu'il ne pouvait arriver plus 
propos, et que Clmentine parlait de lui au moment o il avait frapp.
Le jeune homme regarda tendrement la jeune personne; Clmentine rougit,
et Germaine resta encore tout tonne  les considrer.

Cependant, peu  peu la contrainte se dissipa, la confiance s'tablit,
et le jeune homme, qui tait bien aise de n'tre plus inconnu 
Clmentine, apprit  ces dames qu'il tait Franais, qu'il se nommait
d'Ormville, qu'il avait perdu de bonne heure ses parents, et que,
n'ayant que peu de fortune, il tait entr au service; qu'aprs avoir
combattu quelque temps dans les troupes franaises, il avait eu une
affaire d'honneur avec un de ses camarades; il s'tait battu et avait
tu son adversaire. La famille de celui-ci tait riche, puissante;
d'Ormville tait sans fortune et sans protection; il s'tait vu forc
de fuir pour viter la mort, et avait pass en Allemagne, dans le
dessein d'entrer au service de l'Empereur. C'est dans ce voyage qu'il
s'tait arrt quelque temps dans un village situ prs du chteau du
baron; et c'tait en prenant le plaisir de la chasse qu'il avait
rencontr la charmante Clmentine.

La fille du baron lui demanda avec intrt s'il tait maintenant en
sret; d'Ormville lui rpondit que depuis qu'il tait en Allemagne, il
ne craignait plus rien; et il ajouta que son plus grand dsir tait
maintenant de sjourner longtemps dans les lieux qu'elle habitait.

C'est ainsi que cette rencontre inattendue devint pour Clmentine la
source de tant de maux. D'Ormville obtint d'abord avec difficult la
permission de reconduire Clmentine une partie du chemin:  la vrit,
Germaine tait toujours avec eux; mais la prsence d'un tiers
suffit-elle pour empcher l'amour de natre?

Clmentine ne manquait pas de se rendre tous les soirs  la chaumire;
et, de son ct, d'Ormville tait aussi exact. Il trouvait toujours
quelque prtexte pour y tre admis. La bonne Germaine ne voyait aucun
mal  ce que deux jeunes gens si aimables fussent souvent ensemble;
d'ailleurs, la douceur et les manires prvenantes de d'Ormville lui
avaient gagn son amiti, et personne,  ce qu'elle disait, n'tait
mieux assorti avec sa demoiselle.

Nos jeunes gens furent bientt d'intelligence. Le langage des yeux
n'tait plus suffisant pour eux, et un jour, pendant que Germaine tait
au jardin, d'Ormville se jeta aux pieds de Clmentine, en lui faisant
l'aveu de son amour.

Qu'aurait-elle pu rpondre qu'il n'et dj devin? Ils se jurrent
mutuellement d'tre l'un  l'autre, et de ne jamais cesser de s'adorer.
Cependant le destin, qui n'est pas toujours d'accord avec nos dsirs,
semblait vouloir traverser ceux des deux amants. Clmentine avoua 
d'Ormville que son pre n'aimait pas les Franais, et qu'il
consentirait difficilement  leur union. D'Ormville lui fit entendre
qu'il allait entrer au service d'Allemagne, et que cette circonstance
pourrait peut-tre engager son pre  lui tre plus favorable.
Clmentine le crut, on croit si facilement ce qu'on dsire!...

Cependant le temps s'coulait, et d'Ormville, qui aurait dj d tre 
l'arme, ne pouvait se rsoudre  se sparer de Clmentine. Tous les
soirs, assis autour d'une table, ayant prs d'eux la bonne Germaine, qui
coutait avec joie leurs discours, nos deux amants jouissaient du
plaisir si doux que l'on gote auprs de l'objet aim, et revenaient
ordinairement tous les trois jusqu' la porte du parc du chteau, o
Clmentine rentrait, en promettant de revenir le lendemain.

Un jour pourtant, Germaine, se sentant malade, ne put accompagner
Clmentine  son retour. Il tait tard; on avait oubli, en parlant
d'amour, que le temps s'coulait, et Clmentine ne pouvait s'en aller
seule; il fallut bien qu'elle acceptt le bras de d'Ormville. La soire
tait superbe, et rappelait  nos jeunes amants le premier jour de leur
rencontre. En passant prs du bois, ils s'arrtrent: mille sensations
dlicieuses s'emparrent de leur coeur. D'Ormville pressa son amante
dans ses bras: Clmentine s'abandonna  ses caresses, et ils oublirent
tous deux le monde et ses convenances pour ne plus songer qu' l'amour.

Comme, malheureusement, le plaisir le plus grand est celui qui dure le
moins, l'illusion se dissipa, les sens se calmrent, et Clmentine vit
avec effroi l'abme dans lequel elle tait tombe. Cependant d'Ormville
tait prs d'elle, il calma sa douleur, scha ses larmes, cela est
facile  un amant. Clmentine sourit... Quand l'amour reste aprs la
jouissance, on est encore heureux.

Il fallut pourtant se sparer; c'tait le plus cruel!... Enfin
Clmentine rentra par la petite porte du parc; mais comme elle tremblait
en parcourant les appartements du chteau! Avec quel embarras elle
aborda l'auteur de ses jours! Ah! si le baron n'et eu que vingt ans!...
Mais nos parents ne sont plus, comme nous, dans l'ge des passions;
voil pourquoi il est facile de leur cacher celles qui nous agitent.

Cependant, plus nos amants faisaient l'amour, moins d'Ormville songeait
 s'loigner, lorsqu'un vnement inattendu, mais fort naturel, vint le
rappeler  son devoir: Clmentine s'aperut qu'elle tait enceinte.
Cette nouvelle, qui comblait d'Ormville de joie, lui fit pourtant
sentir qu'il tait temps de prendre un parti.

On convint que d'Ormville partirait sur-le-champ pour l'arme: la
guerre venait de se dclarer entre la Russie et l'Autriche; c'tait le
moment de se distinguer. Clmentine devait crire  d'Ormville tout ce
qui se passerait au chteau. On esprait qu'il reviendrait avant la
naissance de l'enfant que Clmentine portait dans son sein; et,  son
retour, les deux amants devaient aller se jeter aux pieds du baron, lui
avouer leur faute et obtenir leur pardon. Ce plan une fois arrt, on ne
songea plus qu' l'excution: d'Ormville s'loigna de son amante, non
sans rpandre bien des larmes; et Clmentine sentit ses forces
l'abandonner, en voyant partir celui qu'elle regardait comme son poux.




CHAPITRE IV.

L'HOMME COMME IL Y EN A PEU.


Ce fut deux mois aprs le dpart de d'Ormville, que le baron de
Frobourg annona  sa fille qu'elle devait regarder le colonel Framberg
comme son futur poux.

Que pouvait dire Clmentine? elle craignait trop son pre pour oser lui
avouer sa faute. Nous avons vu que tout ce qu'elle put obtenir fut un
dlai de trois mois. Elle alla pleurer dans le sein de sa bonne
nourrice,  laquelle elle avait depuis longtemps confi tous ses
chagrins. La vieille Germaine ne put que l'engager  prendre courage;
mais, pour comble de maux, depuis prs d'un mois Clmentine ne recevait
plus de nouvelles de d'Ormville. Que pouvait-il lui tre arriv?...
tait-il prisonnier? avait-il t tu sur le champ de bataille? Toutes
ces ides taient affreuses, et ne faisaient que rendre plus terrible sa
situation.

Un soir, que le comte Hermann et son fils taient chez le baron, Mullern
entra pour donner  son colonel des nouvelles de la dernire affaire.

Eh bien! Mullern, dit le colonel, qu'y a-t-il de nouveau?--Ah! mon
colonel, les ennemis ont joliment t frotts!...--En es-tu
certain?--Oui, mon colonel, car c'est le vieux Franck, qui arrive de
l'arme, qui me l'a racont. Triple cartouche!... Il dit que l'affaire a
t chaude!... L'ennemi s'est vaillamment dfendu; il nous a d'abord
fait du ravage: de toute notre premire compagnie du 36e de hussards,
pas un n'est chapp...--Que dites-vous, s'cria Clmentine? Quoi! pas
mme les officiers?...--Ah! mon Dieu, pas un!... Tout est rest sur la
place!...

Clmentine n'en entendit pas davantage, elle s'vanouit: on courut la
secourir, tandis que Mullern, enflamm par le rcit de la bataille, ne
s'apercevait pas de l'vnement auquel il avait donn lieu.

On emporta Clmentine dans sa chambre, o elle ne reprit ses sens que
pour se livrer  la plus vive douleur. C'tait dans la premire
compagnie du 36e de hussards que servait d'Ormville; et la nouvelle
qu'elle venait d'apprendre, jointe au silence qu'il gardait depuis
longtemps, lui persuada aisment qu'il avait cess de vivre.

Effectivement, depuis ce temps, aucune nouvelle de d'Ormville ne
parvint plus  Clmentine, qui passait ses journes dans les larmes, en
songeant  celui qu'elle avait perdu. Cependant le temps s'coulait: les
trois mois, accords pour dlai  Clmentine, taient sur le point
d'expirer; elle sentait aussi qu'elle serait bientt mre, et chaque
instant ajoutait  l'embarras de sa position.

Il fallait prendre un parti: Clmentine se dtermina  tenter le seul
moyen qui lui restait pour goter, non le bonheur, elle y avait renonc
depuis la mort de celui qu'elle adorait, mais au moins la tranquillit
et le repos dont elle tait prive depuis longtemps.

Le caractre du colonel Framberg, que Clmentine avait su apprcier, lui
avait inspir l'ide de lui avouer sa faute, et de se confier  sa
gnrosit. Un jour, peu de temps avant le terme fix pour leur mariage,
Clmentine pria le colonel Framberg de lui accorder un moment
d'entretien; le colonel y consentit volontiers. Ils se rendirent dans un
endroit cart du parc, et l, Clmentine lui confia son amour et ses
malheurs.

Le colonel demeura frapp d'tonnement lorsque Clmentine lui apprit
qu'elle serait bientt mre.

Eh quoi! madame, lui dit-il, vous que j'aurais crue la plus innocente
des femmes!... Il s'arrta: Clmentine devint rouge de honte... Ah!
pardon, madame, ajouta-t-il, je ne connais pas l'amour, et j'ignore les
fautes qu'il fait faire. Mais parlez, ordonnez: qu'exigez-vous de moi?
Votre confiance mrite tout mon attachement et mon respect; elle est une
preuve de votre estime pour moi; et je vous prouverai que si le colonel
Framberg ne peut tre votre amant, il mrite au moins votre amiti.

Clmentine, enhardie par ce discours, lui dit qu'elle se confiait  sa
gnrosit, et que c'tait  lui d'ordonner de son sort.

Eh bien! madame, puisqu'il en est ainsi, si vous y consentez, nous ne
changerons rien  nos projets. Si celui qui possdait votre amour
existait encore, je me garderais bien de me proposer pour votre poux;
cela serait vouloir vous condamner  des regrets ternels; mais il n'est
plus, et vous tes mre: votre enfant aura besoin d'un pre; je lui en
tiendrai lieu, et j'aurai toujours pour lui la mme tendresse que s'il
tait mon vritable fils.--Quoi! colonel, vous consentiriez  m'pouser!
Oubliez-vous que les prjugs, l'honneur mme vous dfendent ce
mariage?...--Les prjugs, je ne les connais pas; et mon honneur  moi,
madame, est de secourir l'infortune et de servir de pre  l'orphelin.
C'est  ce titre que je veux tre votre poux; et si par la suite on
blme ma conduite, on ne pourra pas au moins m'ter la satisfaction
d'avoir agi en galant homme.--Ah! colonel, quel serait l'tre assez
hardi pour censurer la conduite d'un homme qui ne se plat qu' faire le
bien?--D'ailleurs, madame, puisque les convenances l'exigent, je vous
rponds que le plus profond secret enveloppera cette aventure.

C'est ainsi que se termina cet entretien, et, huit jours aprs,
Clmentine devint l'pouse du colonel. Si elle n'avait pas connu
d'Ormville, elle aurait trouv le bonheur dans cet hymen; mais le
souvenir de celui qu'elle adorait venait sans cesse troubler son repos,
et elle retombait dans une triste mlancolie, qu'elle cherchait
vainement  cacher  son poux.

Un mois aprs ce mariage, le comte Hermann mourut; le colonel Framberg
donna les larmes d'un tendre fils  la mmoire de son pre, et passa son
temps renferm avec sa femme, et ne voyant que Mullern. C'est  cette
poque que la comtesse mit au monde un enfant, qui fut baptis
secrtement, sous le nom de Henri d'Ormville, mais que le colonel leva
et fit passer pour son fils.

Le vieux baron de Frobourg, qui tait alors au chteau, n'eut pas
connaissance de cet vnement, et il mourut peu de temps aprs le
mariage de sa fille, sans avoir devin ce mystre.

Mullern fut le seul qui pntra la vrit; mais il garda pour lui ses
rflexions, sans dire  son colonel ce qu'il pensait.

Le jeune Henri devint l'idole de sa mre; ses traits lui retraaient
ceux de l'homme qu'elle avait tant aim. Si Clmentine avait eu le
bonheur d'lever son fils, il est probable que notre jeune hros aurait
hrit de ses qualits douces et tendres; mais elle mourut lorsqu'il
n'avait encore que quatre ans, emportant avec elle les regrets et les
larmes de tous ceux qui l'avaient connue.

Le colonel Framberg, au dsespoir de la mort de sa femme, fut oblig,
pour se distraire de son chagrin, de s'absenter pour quelque temps du
chteau. Il rsolut de retourner  l'arme; mais comme le petit Henri
lui tait bien cher, il voulut laisser auprs de lui quelqu'un qui pt
veiller assidment sur sa jeunesse, et lui inculquer de bonne heure les
principes de la vertu; ce fut Mullern que le colonel choisit pour
remplir cet emploi. Il connaissait sa loyaut, sa franchise; et, certain
qu'il ne quitterait pas un instant son fils (c'est ainsi qu'il nommait
Henri), il ne balana pas  en faire son prcepteur.

Mullern aurait bien autant aim suivre son colonel  l'arme, que de
rester tranquillement au chteau de Framberg: mais comme les dsirs de
son suprieur taient des ordres pour lui, il jura de remplir fidlement
ses intentions. Le colonel partit donc du chteau, y laissant commander
Mullern en son absence, et lui recommandant de faire de Henri un homme
brave et vertueux.




CHAPITRE V.

DUCATION DE HENRI.


Voyons comment Mullern se tira de l'emploi qui lui tait confi, et
quelle fut l'ducation du fils de Clmentine.

Mullern commena par tablir son logement  ct de celui de son lve;
et, ds que le jour se levait, Mullern entrait dans la chambre de Henri,
le tirait brusquement de son lit, l'habillait et l'emmenait avec lui
faire un tour de promenade dans la campagne, prsumant bien que cet
exercice rendrait son lve plus fort et plus robuste.

Ensuite ils rentraient; on djeunait toujours avec quelques viandes
froides et du vin; Mullern pensait que cela valait mieux pour le corps
que tous les ths et les cafs possibles: peut-tre n'avait-il pas tort;
mais je crois qu'au fond il n'tait pas fch de profiter lui-mme de ce
djeuner-l. Aprs le djeuner, Mullern confiait, pour deux heures
seulement, son lve  un ancien prcepteur qui habitait le chteau et
qui tait charg de lui enseigner l'criture et les langues. Mullern
recommandait toujours  Henri de ne pas trop se casser la tte aux
tudes des sciences, parce qu'il pensait qu'il tait plus ncessaire de
savoir bien tirer l'pe que de parler latin: et le jeune homme, fort de
l'approbation de Mullern, jetait quelquefois les livres au nez de M.
Bettemann (c'tait le nom du matre), disant que cela l'ennuyait, et
qu'il aimait mieux apprendre  se battre. M. Bettemann criait; mais
Mullern tait enchant, et M. Bettemann avait toujours tort.

Lorsque cette leon tait finie, Mullern s'emparait de Henri, l'emmenait
dans la cour, le plaait sur un cheval, et faisait galoper l'animal
pendant prs d'une heure autour de l'entre du chteau: aussi,  l'ge
de dix ans, le petit Henri connaissait mieux les chevaux que son
rudiment.

Aprs ce petit dlassement, on passait  un autre plus important; il
fallait faire l'exercice et apprendre  manier le sabre avec honneur.
C'est dans cet emploi que Mullern se distinguait; et lorsqu'il tait
satisfait de son lve, il le rcompensait en le dispensant, pour le
lendemain, de toute leon avec M. Bettemann.

Aprs l'escrime, ces messieurs se mettaient  table. Mullern avait pour
principe d'y rester aussi longtemps que possible; et c'tait la seule
chose dans laquelle il s'accordait avec M. Bettemann, qui partageait
l'honneur de dner avec ces messieurs, parce que Mullern tait bien aise
de trouver quelqu'un qui pt lui tenir tte  table, en attendant que
son lve ft assez grand pour se griser avec lui.

Ordinairement, aprs le dner, ces messieurs n'taient plus en tat de
rien faire. M. Bettemann, en voulant rivaliser avec Mullern, finissait
toujours par se laisser aller sous la table; et Mullern, ne trouvant
plus personne  qui parler, s'endormait alors au coin de la chemine, en
fumant sa pipe et en chantonnant un petit refrain militaire.

C'tait pendant le sommeil de ses prcepteurs que Henri faisait des
siennes. N'ayant plus personne pour le surveiller, il allait courir dans
le chteau, dans les jardins, s'arrtait  l'curie, dtachait les
chevaux, montait dessus sans selle, et ravageait le jardin en galopant 
tort et  travers dans les alles de gazon et dans les planches
d'pinards, malgr les cris du jardinier, qui se dsesprait de voir que
ses lgumes ne viendraient jamais  maturit.

Un jour cependant, ennuy de voir que M. Henri dtruisait tous les soirs
son travail du matin, le jardinier rsolut de se venger; aprs avoir
bien mri son plan, il acheta quelques ptards, qu'il plaa au pied d'un
arbre dans la belle alle que M. Henri se plaisait  dvaster le plus
souvent; et faisant une trane de poudre jusqu' un buisson, o il se
cacha, il attendit tranquillement l'ennemi, prt  mettre le feu au
moment o il passerait, bien certain qu'au bruit de l'explosion le
cheval jouerait quelque tour  son cavalier.

L'vnement justifia toutes les esprances du jardinier: ds que Henri
vit M. Bettemann sous la table et Mullern endormi, il descendit
lestement dans la cour, courut  l'curie, en dtacha le meilleur cheval
et monta dessus, se promettant bien ce jour-l de ravager les
plates-bandes du jardin tout autant que les jours prcdents.

Il galope vers la fatale alle; mais,  malheur inattendu!...
l'explosion a lieu, le cheval se cabre et jette son cavalier, qui tait
lui-mme trop effray de ce bruit soudain pour pouvoir se tenir ferme
sur sa monture, et qui va tomber  dix pas de l. Tous les gens du
chteau accourent aux cris de leur jeune matre; le jardinier est un des
premiers  se prsenter: on court rveiller Mullern; celui-ci, effray
des cris qui frappent ses oreilles, renverse brusquement la table sur M.
Bettemann en voulant descendre plus vite au secours de Henri.

Notre jeune homme avait eu plus de peur que de mal;  quelques
contusions prs, il ne lui tait rien arriv de fcheux. Cependant,
interrog sur la cause de sa chute, il apprend  Mullern ce qui lui est
arriv; Mullern, furieux de ce qu'on ait os tendre un pige  son
lve, jure que s'il vient  dcouvrir le drle qui a fait ce coup-l,
il lui tera l'envie de recommencer. Tous les domestiques protestent de
leur innocence; et l'on rentre au chteau, en s'entretenant de cet
vnement.

Mais une autre surprise y tait prpare: du bas de l'escalier, Mullern
entend des cris confus partir de la pice o ils ont dn; il monte
quatre  quatre, et trouve M. Bettemann se dbattant sous la table entre
les bouteilles, les plats, et faisant tous ses efforts pour retirer sa
tte d'un vase  punch. Il en vint enfin  bout avec le secours de
Mullern, en consentant toutefois  laisser sa perruque dans
l'eau-de-vie brle. Enfin, le calme tant un peu rtabli au chteau,
chacun se spara pour aller se coucher.

Henri, corrig par sa chute de cheval, fut quelque temps un peu plus
paisible, et se contentait de galoper dans la cour. Le jardinier se
flicitait du succs de son stratagme, et voyait avec ravissement ses
lgumes crotre en libert.

Cependant l'effet de la chute se dissipa peu  peu, et Henri commena 
s'ennuyer du cercle troit de son mange. Enfin ses contusions tant
guries, il reprit le chemin du jardin, et recommena  faire donner au
diable le pauvre jardinier. Mullern, qui n'avait pas oubli le tour des
ptards, et brlait du dsir d'en connatre l'auteur, ne tarda pas 
concevoir de violents soupons sur le jardinier, dont les plaintes
ritres faisaient assez voir le dpit. Il rsolut donc d'pier notre
homme et de tcher d'acqurir la certitude de ce qu'il souponnait;
l'occasion ne tarda pas  se prsenter.

Le jardinier, impatient de voir que ses remontrances taient sans
effet, rsolut de renouveler son exprience, pour dgoter tout  fait
le jeune Henri de ses courses  cheval; et, pour que cette fois l'envie
ne lui prt pas de recommencer, il pensa qu'il ne ferait pas mal de
tripler la dose, afin que la dtonation ft plus efficace.

Mais comment faire? Le peu de poudre qu'il avait pu se procurer dans le
chteau avait t brl  la premire explosion. Aprs y avoir bien
rflchi, il pensa que Mullern devait en avoir chez lui une quantit
plus que suffisante pour mettre son projet  excution, et rsolut de
profiter d'un moment o il s'absenterait pour prendre ce qu'il lui en
fallait.

Effectivement, Mullern ne tarda pas  descendre; il aperut notre homme
rdant autour du chteau. Il feignit de s'loigner sans se douter de
rien; mais aprs avoir fait quelques pas, il revint doucement derrire
le jardinier. Ce dernier entra dans la chambre, ne souponnant pas qu'il
tait suivi, il prit la poudre qu'il crut ncessaire, et regagna bien
vite le jardin, en riant dans sa barbe du nouveau tour qu'il allait
jouer  l'lve de notre hussard.

Mais Mullern avait tout vu!... et, ayant acquis la preuve convaincante
du complot du jardinier, se promit d'en tirer une vengeance clatante:
aprs avoir bien mdit son plan, il laissa le jardinier prparer tout
pour rendre son explosion plus bruyante, et attendit avec impatience
l'instant fix pour l'excution de son projet.

Il arriva enfin ce moment si dsir par Mullern et par le jardinier. Ce
dernier, aprs avoir bien prpar son artifice, va se tapir dans le
buisson d'o il doit mettre le feu  la mche. Il n'attend pas
longtemps: le galop d'un cheval se fait entendre... il approche...
Aussitt il met le feu  la trane de poudre... Mais,  surprise! 
dsespoir!... il saute lui-mme loin de son buisson, enlev par la force
de la poudre, et retombe sur le gazon en poussant des cris aigus.

On se doute bien que c'tait Mullern qui avait coup la trane de
poudre par une autre trane qui aboutissait au buisson o le jardinier
tait cach, et qu'il avait garni de poudre de manire  lui ter
l'envie de faire sauter les autres.

Quant au cheval qui avait galop, il n'tait pas mont: Mullern avait eu
soin de retenir son lve, en l'avertissant du pige qu'on lui tendait.

Ah! ah!... coquin, c'est donc toi qui veux faire sauter ton jeune
matre, parce qu'il lui plat de labourer tes pinards avec les pieds de
son cheval!... Triple canonnade! je ne sais  quoi il a tenu que je ne
t'aie fait sauter aussi haut que le clocher du village!...--Mais M.
Mullern!... c'tait pour le bien de M. de Framberg ce que j'en
faisions!... que dira not'matre quand il trouvera son jardin dans
l'tat ous qu'il est?--Apprends, maroufle, que mon colonel aime mieux
son fils que ses lgumes, et que tant qu'il plaira  mon lve de mettre
le chteau sens dessus dessous, ce n'est pas  toi qu'il appartient d'y
trouver  redire.

Le jardinier se tut, et regagna clopin clopant sa maisonnette, en
envoyant au diable les jeunes gens, les chevaux et les hussards. Quant 
Mullern, fier de la russite de son projet, il alla clbrer sa victoire
le verre  la main, et, cette fois, M. Bettemann passa la nuit sous la
table.




CHAPITRE VI.

LA FERME ET LE GRENIER A FOIN.


C'est ainsi que se passait la jeunesse de notre hros, et il atteignit
l'ge de quinze ans en continuant de faire enrager tous les habitants du
chteau. Mais il montait parfaitement  cheval, il se battait presque
aussi bien que son matre, et Mullern jurait par ses moustaches que son
lve lui ferait honneur.

A quinze ans, Henri avait l'air d'un homme, et les passions devaient
tre aussi prcoces chez lui que le physique; il tait grand, bien fait,
d'une figure noble et agrable, aussi prompt  s'excuser d'une faute que
lger  la commettre; il tait brave, humain, sensible, mais emport,
violent, imptueux dans ses dsirs, brusque dans ses actions, et ne
connaissant aucun frein, aucune modration. Avec un pareil caractre, et
gouvern par Mullern, il ne pouvait manquer de faire parler de lui en
bien et en mal.

Le sjour du chteau de Framberg commenait  ennuyer beaucoup notre
jeune homme, qui brlait du dsir de voyager et de connatre le monde.
Tous les jours Mullern lui faisait esprer que le colonel allait
arriver, et qu'alors il changerait de manire de vivre; mais le temps
s'coulait, et le colonel n'arrivait pas.

Henri, las de se promener  cheval dans le chteau, tendait, depuis
quelque temps, ses courses dans la campagne, et ne revenait que lorsque
la fatigue ou le besoin le forait  prendre du repos. Mullern, qui
n'tait plus dans l'ge o l'on se fait un plaisir de s'reinter,
laissait quelquefois son lve faire seul ses promenades lointaines, 
condition cependant qu'il reviendrait toujours avant la nuit.

Un jour il partit comme  son ordinaire, mais l'heure habituelle de son
retour se passa sans qu'il repart au chteau. Mullern, occup  vider
une vieille bouteille de rhum avec M. Bettemann, ne s'aperut pas
d'abord de l'absence de Henri; cependant la nuit tant avance, il
demanda si M. le comte tait de retour, et on lui rpondit que non;
alors il commena  prouver quelques inquitudes, mais il prsuma que
Henri s'tant loign plus que de coutume, n'avait pas prvu que la nuit
le surprendrait avant d'arriver au chteau.

Cependant le temps se passait: minuit sonna, et Henri ne revenait pas;
Mullern, ne pouvant plus rsister  son impatience et  la crainte qu'il
ne ft arriv quelque malheur  son cher lve, fit seller un cheval, le
monta et ordonna aux autres domestiques de partir tous par diffrents
chemins pour aller  la recherche de leur jeune matre.

Le temps tait sombre; Mullern laissa prendre  son cheval la premire
route venue, en ayant soin de lui presser les flancs de manire  ce
qu'il ne s'endormt pas. Aprs avoir galop assez longtemps sans
dcouvrir me qui vive, Mullern aperoit enfin une petite lumire dans
l'loignement: aussitt il dirige sa course de ce ct, esprant
apprendre enfin quelque chose touchant l'objet de ses recherches.

La lumire que Mullern avait aperue venait de la croise d'une ferme
situe au milieu des champs. Mullern frappe rudement  la porte; un gros
dogue se fait entendre et rpand l'alarme dans toute la maison. Qui
frappe ainsi? demande une grosse voix partie du rez-de-chausse.--Allons,
ouvre, butor, et on te l'apprendra.--Ouvrir  c't' heure-ci... oui-d!
Voyez-vous c'malin qui croit qu'on laisse entrer comme a les
voleux!...--Qu'appelles-tu voleur! apprends, manant, que c'est un ancien
marchal des logis, le prcepteur du fils du colonel Framberg, qui te
fait l'honneur de venir chez toi.--Oui!... va! j'donnons dans ces
gausses-l!...--Allons, ouvriras-tu? ou avec mon sabre je fais sauter la
serrure.--Ah! il est arm!... Hol,  moi, Csar, Castor! tombez-moi sur
c'coquin-l!... En disant ces mots, le fermier ouvre la porte de la
cour et lche les deux dogues, qui se jettent sur Mullern: celui-ci,
furieux de voir que le paysan n'a pas eu plus de respect en entendant
prononcer ses titres et qualits, entre  cheval dans la cour, coupe la
tte avec son sabre au premier dogue qui se prsente  lui, saute  bas
de son cheval, se prcipite dans la pice o tait le fermier, et
cherche celui sur lequel il veut exercer sa vengeance. Mais ce dernier,
saisi de crainte en voyant  quel dmon il a affaire, prend la fuite
pour aller rveiller les garons de ferme et toute la maison. Mullern,
que rien n'arrte, monte un escalier, puis un autre, et arrive au
grenier  foin. La porte tait ferme. Prsumant que son homme s'y est
rfugi, il la force, entre, la referme solidement, et s'occupe  faire
 ttons l'examen de l'endroit o il est.

Le plus profond silence rgnait en ce lieu; cependant, en retournant les
bottes de foin, Mullern croit entendre le bruit d'une respiration
entrecoupe; il s'avance, tte doucement autour de lui, et reste fort
tonn de sentir sous sa main des appas tout  fait fminins. Il
continue  tter; on ne bouge point; ce qu'il touche lui fait bien
augurer de ce qu'il ne voit pas; et, anim par la chaleur de son
opration, Mullern commence par se venger sur la femme du fermier de
l'affront que celui-ci lui a fait.

Mais comment la fermire se trouvait-elle l, au lieu d'tre
tranquillement  dormir dans son lit?... C'est ce qu'il est bon
d'apprendre au lecteur.

Le fermier tait un gros homme tout rond, qui avait d valoir son prix
dans son temps; mais il commenait  n'tre plus de la premire
jeunesse, et la fermire, qui tait une commre d'une humeur gaie et
d'un temprament robuste, trouvait, depuis quelque temps, que son poux
n'tait plus bon qu' faire aller la ferme; c'est pourquoi elle avait
jug  propos de loi adjoindre son premier garon, jeune homme qui
promettait beaucoup, et qui soulageait le fermier dans ses fonctions
conjugales.

A cet effet, elle se rendait tous les soirs dans le grenier  foin,
pendant que son mari s'occupait en bas  faire ses comptes de la
journe, et le garon de ferme, de son ct, tait exact au rendez-vous.
Ils y taient donc tous deux; et, dans le feu de leur conversation, ils
n'avaient pas entendu celle qui avait lieu entre Mullern et le fermier.
Ce n'est qu'au moment o celui-ci lcha ses chiens que le garon de
ferme avertit sa compagne qu'il se passait quelque chose en bas. La
fermire tait d'avis de ne point se dranger pour si peu; mais le jeune
homme, qui ne se souciait pas d'tre surpris par son adjoint suprieur,
laissa sa belle pour aller voir ce qui se passait. Il parat que Mullern
se vengeait vigoureusement, et que la fermire prenait plaisir 
souffrir pour son mari, car notre hussard tait encore en train
d'exhaler sa colre, lorsque le bruit que faisaient plusieurs hommes en
montant l'escalier, attira l'attention de la fermire, qui devait tre
assez contente de sa nuit. Il est l, disait le fermier  ses garons,
j'en sommes sr!... Gros-Jean, prpare ta fourche; et toi, Pierre, tu le
prendras par le milieu du corps.

Mais Pierre, qui tait le garon en question, et qui craignait qu'on ne
trouvt la fermire dans le grenier, assurait  son matre que le voleur
n'tait pas l, et qu'il l'avait vu se sauver dans la cave. C'est gal,
dit le fermier, qui avait  coeur la mort de son chien, entrons
toujours l, et s'il n'y est pas, j'varrons toujours ben ailleurs par
aprs. En disant ces mots, il se mit  taper sur la porte  coups de
fourche et de balai. La fermire, qui reconnut la voix de son poux,
engagea Mullern, auquel elle portait le plus tendre intrt,  se sauver
sans dlai, s'il ne voulait pas tre trangl par son mari. Mullern,
dont les sens taient rafrachis par la vengeance qu'il avait prise, ne
demandait pas mieux que de s'chapper, pensant avec raison que toute sa
valeur ne pourrait rien contre le nombre qu'il aurait  combattre; mais
par o fuir?... il n'y avait pour toute sortie au grenier que la porte
qui tait dj garde, et une fentre donnant sur la cour: la sauter,
c'tait viter un pril pour tomber dans un autre; se cacher sous les
bottes de foin, on ne manquerait pas de les visiter: que faire?... Il
fallait de la prsence d'esprit pour se tirer de l; ce fut la fermire
qui en trouva le moyen.

Eh quoi!... s'cria-t-elle, not'homme, c'est toi qui es l!...--Tiens,
jarni! c'est Catherine! quoi que tu fais donc l?--Pardine, c'est tout
simple, quand j'ai entendu le tintamarre qui se faisait en bas, je
m'suis sauve dans l'grenier d'peur des voleux...--Il n'y est donc pas,
l'coquin que j'cherchons?--Tiens, s'il y tait, est-ce que j'serions
reste si tranquille, oui-d!... Mais attends, j'vas t'ouvrir, tu verras
toi-mme...

En disant cela, la fermire fit cacher Mullern, et ouvrit la porte.
Pardine, c'est ben inutile que j'y regardions, dit le fermier, puisque
tu y tais!...--Quand j'vous dis, not'matre, que j'lons vu se sauver 
la cave, reprit Pierre.--Eh bien, descendons-y tous, mes enfants; j'ons
pris ma carabine; et, morguenne, y passera un vilain quart d'heure. En
disant ces mots, toute la troupe descendit l'escalier pour aller
visiter la cave; et Mullern, qui les suivait par derrire, arriva dans
la cour, y trouva son cheval, sauta dessus, et sortit de la ferme au
grand galop.

Comme le jour commenait  poindre, Mullern pensa qu'il ferait bien de
regagner le chteau, afin de voir si pendant son absence Henri ne serait
pas revenu. Il commenait  distinguer dans le lointain les tours du
chteau de Framberg, lorsque le bruit d'un cheval lui fait tourner la
tte; il s'arrte, regarde, et aperoit Henri qui revenait
tranquillement rejoindre son prcepteur.

Ah! vous voil donc, monsieur!... je vous retrouve enfin!... N'est-ce
pas une belle heure pour rentrer se coucher!--Eh! toi-mme, mon cher
Mullern, d'o viens-tu?... Ah! ah! ah!... comme tu es fait!... o
t'es-tu donc fourr, mon ami, pour qu'on t'ait mis dans un pareil tat.
En effet, Mullern, qui n'avait pas eu le temps de se rajuster, tait
couvert de foin depuis les pieds jusqu' la tte.

D'o je viens, monsieur! morbleu! vous tes cause que, pour courir
aprs vous, je me suis fait de belles affaires; j'ai forc une maison,
tu les chiens, ross le fermier, et... un moment plus tard enfin,
j'allais tre trangl, sans la piti d'une femme qui a trouv
apparemment que j'tais encore trop jeune pour mourir, et qui m'a
procur les moyens de m'chapper.--Ah! mon bon Mullern, que je suis
fch d'tre la cause!... Mais aussi, pourquoi vas-tu te mettre dans la
tte de courir aprs moi? Je ne suis plus un enfant, et je suis assez
grand pour aller tout seul.--Oh! oui, voil un fier homme!... je
voudrais bien savoir comment,  ma place, vous vous en seriez tir cette
nuit!... Mais il ne s'agit pas de cela. J'espre, monsieur, que vous
allez me dire ce que vous avez fait depuis hier.--Oui, mon ami, tu vas
tout savoir, et tu verras toi-mme que je n'ai pas tort.--J'en doute
beaucoup, mais c'est gal, parlez.--Tu sauras donc qu'aprs avoir
longtemps parcouru la campagne, je me trouvai surpris par la nuit et
fort loin du chteau; comme j'tais incertain de la route qu'il me
fallait prendre pour y revenir, je m'adressai  un paysan, qui m'apprit
que je n'tais qu' deux lieues d'Offembourg. J'avais donc fait prs de
six lieues en m'loignant du chteau. Je pouvais m'garer en y
retournant; je pensai qu'il tait plus sage d'aller passer la nuit  la
ville. J'en demandai le chemin au paysan, qui me l'indiqua, et je
partis. Mais je n'avais pas fait un quart de lieue, lorsque j'aperus
une petite maison, simple, mais de bonne apparence; je m'approche. O
surprise!... des sons mlodieux parviennent jusqu' moi; une musique
divine se fait entendre, et je reste prs d'une heure immobile devant
cette habitation, coutant une voix qui va jusqu' mon coeur!--Ah,
diable!--Pouss enfin par la curiosit, ou plutt par le sentiment
secret qui me matrisait, je rsolus de connatre la personne qui
faisait natre en mon me de si douces sensations!... Je frappe, une
bonne vieille m'ouvre la porte; je demande  parler  la matresse de la
maison. Elle m'introduit dans un petit salon; une dame d'un ge mr
tait occupe  lire, et auprs d'elle... Ah!... mon ami!... comment
pourrai-je te peindre ce que l'univers a de plus parfait!... ce que la
nature a form de plus beau, un ange enfin!...--Et cet ange faisait de
la musique?--Oui, mon ami; c'tait la personne que j'avais entendue. A
mon approche, elle se tut; la vieille dame se leva, et demanda ce qui
lui procurait l'honneur de me voir. Je me nommai, et je lui racontai
comment je m'tais gar de ma route sans m'en apercevoir. Au nom du
comte de Framberg, je vis un sourire de bienveillance animer sa
physionomie.--Parbleu! je le crois bien.--Elle m'offrit d'attendre le
jour dans sa maison. Je lui exprimai mes craintes de la dranger.--Et
cependant vous resttes?--Sans doute!... Je me plaai  ct de ces
dames; la conversation s'engagea: la jeune personne paraissait timide et
rserve; mais la vieille dame, qui tait un peu bavarde, m'apprit que,
depuis douze ans environ, elles habitaient la maison o je les avais
trouves; qu'elles ne voyaient personne, parce que le pre de Pauline
(c'est le nom de la jeune demoiselle) n'aimait pas la socit; qu'il
tait absent depuis quelque temps pour des affaires d'importance, et
qu'elles attendaient avec impatience son retour, qui devait leur
apprendre si le but de son voyage tait rempli.--Oh! oh! voil bien du
mystre!... Enfin?--Enfin, mon ami, tout en parlant ainsi, la nuit
s'coula; ds que j'aperus le point du jour, je me levai, en faisant
mes excuses  ces dames de les avoir fait veiller si tard...--Aprs?--Je
leur demandai la permission de venir quelquefois troubler leur
solitude; la bonne dame fit d'abord quelques difficults...--Il fallait
lui dire que vous tiez mon lve.--Mais enfin elle consentit  me
recevoir quelquefois, afin d'gayer un peu la solitude de sa chre
Pauline, et parce qu'elle pensait que le fils du colonel Framberg tait
digne de cette prfrence. J'tais au comble de la joie! La jeune
personne ne me parut pas fche de la dtermination de sa tutrice, et je
m'loignai, emportant avec moi l'espoir de revoir bientt celle qui
occupera dsormais toutes mes penses!--C'est trs-bien, monsieur;
ainsi,  seize ans, vous voil dj amoureux!...--Oh! pour la vie,
Mullern!...--Vous avez joliment profit des leons de sagesse que je
vous ai donnes!... Allons, croyez-moi, laissez l votre nouvelle
passion, qui ne vous conduira  rien de bon!... et qui vous fera faire
plutt quelques sottises, si je n'y prends garde...--Tu n'y penses pas,
Mullern; que j'oublie cette femme adorable!... cette femme pour qui je
donnerais dj ma vie!... Mais tu n'as donc jamais aim?...--Pardonnez-moi,
monsieur; j'ai aim la gloire, le vin et les femmes; mais quant  ces
dernires cependant, je ne m'y suis jamais livr que modrment, et j'ai
toujours eu soin d'viter ces grandes passions qui vous cartent de vos
devoirs, vous font vivre en Don Quichotte, et vous donnent l'air d'un
imbcile!... Croyez-moi, c'est ainsi que l'on est heureux, et non pas en
se remplissant la tte de chimres qui ne deviennent jamais des
ralits!...--Malgr tous tes beaux discours et ta morale, dont je fais
beaucoup de cas, tu ne m'empcheras pas, mon cher Mullern, de croire
que l'amour vritable est le seul bonheur sur la terre; et qu'importe
que ce soit une chimre, si elle nous rend heureux?--Allons, je vois
bien que je perdrais mon temps  vous moraliser, et j'y renonce; mais au
moins je voudrais que l'objet de votre transport en ft digne, et non
pas que vous vous livrassiez  une aventurire, comme un apprenti en
amour!...--Ah! garde-toi, Mullern, d'outrager celle que j'aime!...--Mais
savez-vous seulement le nom de son pre?--Certainement; il se nomme
Christiern.--Christiern!... je n'ai jamais entendu ce nom-l sur le
champ de bataille!...--Et pourtant il est militaire.--Militaire! c'est
bien heureux.--Ainsi tu vois que ce sont des femmes...--Je vois... je
vois que nous voici au chteau, et qu'il est temps d'aller se coucher;
en vrit, monsieur, vous me faites mener une jolie vie!... Un marchal
des logis se mettre au lit quand tout le monde se lve!...--Mais qui
t'empche de rester debout?--C'est que je suis reint d'avoir galop
toute la nuit!...--Et peut-tre aussi de t'tre tant roul sur le foin,
ajouta Henri en riant.

Ici Mullern se mordit les lvres et rentra dans sa chambre, de peur que
ce ne ft au tour de son lve  lui donner des leons.




CHAPITRE VII.

RCEPTION DU COLONEL.


Pendant prs de six mois qui s'coulrent aprs l'aventure de Henri, il
se rendit tous les jours  la maison de sa belle, malgr les
reprsentations de Mullern, et la fatigue que lui occasionnaient ces
courses ritres.

Un jour, pourtant, Mullern fut trs-tonn, en se levant, de trouver
encore Henri au chteau. Eh quoi! vous n'tes pas parti?--Non, Mullern,
et je reste.--Bah! votre Dulcine vous aurait-elle dj jou quelques
tours de sa faon?--Ma Pauline est incapable de changer!...--Elle vous a
donc dit qu'elle vous aime?--Penses-tu que, depuis prs de six mois que
je la vois, nos coeurs ne se soient pas entendus, et que nos yeux
n'ont pas exprim notre amour?...--Oh! je vois bien que c'est une
demoiselle qui connat le service!--Si je n'y suis pas all ce matin,
c'est que la bonne dame Reinstard (c'est le nom de celle qui lui sert de
mre) m'a averti que le pre de ma Pauline devait arriver d'un moment 
l'autre, et qu'il pourrait se formaliser de mes visites avant d'tre
instruit du commencement de notre connaissance.--Ainsi vous voil
spar de votre belle pour longtemps.--Pour longtemps!... oh! j'espre
bien d'ici  quelques jours me prsenter  son pre; il me verra, il
m'aimera, et...--Et si c'est un homme raisonnable, il vous mettra  la
porte de chez lui.--En vrit, Mullern, tu me dsespres avec tes
rflexions.--Ah! c'est que moi je ne suis pas amoureux, je dis ce que je
pense.

Au bout de quinze jours, Henri, ne pouvant plus tenir  son impatience,
rsolut d'aller  la demeure de son amante; mais cette fois Mullern
voulut accompagner son lve, car il tait bien aise de voir le pre de
la demoiselle, et de connatre aussi l'objet de ses affections. Henri
aurait prfr aller seul; mais Mullern lui objecta qu'il tait plus
convenable qu'il l'accompagnt, et que si le pre de Pauline tait un
brave militaire, la vue d'un ancien marchal des logis lui inspirerait
plus de confiance que celle d'un jeune tourdi. Ils partirent donc tous
deux. Henri, press par le dsir de voir sa belle, faisait aller son
cheval ventre  terre; Mullern avait beau lui crier qu'il ne pouvait pas
le suivre, c'tait une raison de plus pour que notre jeune homme ne
s'arrtt pas.

Enfin, ils aperoivent cette maison tant dsire. Henri est bientt en
bas de son cheval; Mullern examine l'habitation, qui a peu d'apparence,
et branle la tte d'un air mcontent. Henri frappe. Au bout de quelques
minutes une vieille femme vient ouvrir la porte; mais Henri ne reconnat
plus la domestique qu'il a coutume de voir; il demande, en tremblant:
M. Christiern?--Il n'habite plus ici depuis huit jours,
monsieur.--Grand Dieu! et sa fille? et madame Reinstard?--Sa fille a
suivi son pre, et madame Reinstard les a accompagns. Henri reste
comme frapp par la foudre; Mullern rit aux clats.

Ah! ah! ah! mille bombes! je suis bien aise que vous soyez dbarrass
de votre belle inconnue...--Non, ft-elle au bout de l'univers, je l'y
dcouvrirai! s'crie Henri; et il commence par interroger la bonne
femme sur le dpart de M. Christiern; mais il ne peut rien en apprendre,
sinon que les trois personnes qui habitaient la maison sont parties sans
faire connatre le motif ni le but de leur voyage, et que la personne
qui y demeure maintenant ne connat nullement ses prdcesseurs. En
disant ces mots, la vieille ferme la porte, et laisse nos voyageurs sur
le grand chemin.

Henri, dsespr, veut aller  Offembourg, parcourir les environs, se
mettre en quatre pour retrouver sa belle; mais Mullern n'entend pas
raison, et il le force  reprendre avec lui le chemin du chteau.

Ils y taient depuis quelques jours, Henri ne rvant que voyage et
enlvements, et Mullern se flicitant du dnoment de cette intrigue,
lorsqu'ils apprirent que le colonel Framberg serait sous peu de retour
au chteau.

Mullern ne se sent pas de joie. Il va revoir son colonel, son
bienfaiteur! Il met tout sens dessus dessous pour que le comte soit reu
dans ses domaines avec les honneurs qui lui sont dus.

Tous ses vassaux prennent les armes; Mullern les exerce depuis le matin
jusqu'au soir, ordonne des combats, des volutions. M. Bettemann
lui-mme, qui, depuis quelque temps, n'tait plus propre qu' s'enivrer,
M. Bettemann est forc de porter le mousquet, de prendre part aux
exercices, et de monter deux fois par jour la garde sur les remparts du
chteau, ce qui ne laisse pas de lui dplaire fort; mais Mullern pense
que c'est le meilleur moyen de le former.

Henri oublie un moment celle qui lui fait tourner la tte, et l'arrive
de son pre, qu'il n'a pas vu depuis longtemps, occupe tout  fait ses
esprits; il partage l'activit de Mullern, et attend avec impatience le
moment de presser son pre dans ses bras. Il arrive enfin ce moment si
dsir. M. Bettemann, qui tait en sentinelle ce jour-l, aperoit de
loin la voiture du colonel. Suivant les ordres de Mullern, il tire son
coup de fusil pour annoncer son arrive, et tombe par terre  la dtente
de l'arme  feu.

Tout est bientt en mouvement dans le chteau; Mullern court relever la
sentinelle; il fait baisser le pont-levis, tous les paysans se rangent
sur deux lignes. Mullern leur recommande de tirer tous ensemble ds que
la voiture entrera dans le chteau, et M. Bettemann se sauve  la cave
pour ne pas entendre ce bruit pouvantable; mais Mullern, qui ne le perd
pas de vue, court aprs lui, et le force  rentrer dans les rangs, en
lui donnant un vieux fusil, qui, lui assure-t-il, fera bien moins
d'effet que l'autre.

Enfin le bruit des chevaux se fait entendre, la voiture passe le
pont-levis, Mullern donne le signal: tous les paysans tirent  la fois.
M. Bettemann, effray ou lectris par cette dcharge soudaine, essaye
de faire comme les autres; mais le fusil, qui n'avait pas servi depuis
longtemps, se crve et clate dans le nez de M. Bettemann, qui se roule
en hurlant sous les pieds des chevaux: ceux-ci, que les cris du
prcepteur effarouchent, se mettent  galoper dans la cour  tort et 
travers, faisant fuir devant eux les vassaux du colonel; Mullern crie 
tue-tte pour rallier sa troupe; Henri court aprs les chevaux, qui,
stimuls par le vacarme, galopent de plus belle, et ne s'arrtent que
devant une mare, dans laquelle ils font rouler la voiture, qui crase,
en tombant, une demi-douzaine de canards.

Enfin les chevaux sont arrts, et Henri court relever son pre qui a
roul dans la mare, mais qui, heureusement, en est quitte pour son grand
uniforme couvert de fange, et pour avoir au derrire une oie qui avait
cherch son refuge prs de lui, et qui s'tait attache  sa culotte.

Pendant que l'on s'occupe  ter l'animal, qui ne voulait pas lcher
prise, Mullern s'avance d'un air constern. Ah! mon colonel!...
daignerez-vous excuser... si la rception que je vous avais prpare a
manqu son effet!...--Ce n'est rien, mon cher Mullern, ton intention
tait bonne et cela me suffit.--C'est la faute de ce b..... de
Bettemann; mon colonel!...--J'en serai quitte pour changer d'habit.--Et
lui pour un oeil, mon colonel.--Mais o est mon fils!... Mon Henri,
viens donc dans mes bras!... Le jeune homme se prcipite dans les bras
du colonel, qui le regarde avec attendrissement, en s'criant: C'est
elle!... c'est ma Clmentine!... Et il le serre tendrement contre son
coeur. Henri, de son ct, sentit natre dans son me le sentiment
profond de respect et de reconnaissance qu'il devait  celui qu'il
regardait comme son pre.

Aprs quelques instants donns  la sensibilit, le colonel pensa qu'il
ne ferait pas mal d'aller se dshabiller; il engagea Henri  aller voir
si tout tait rentr dans l'ordre au chteau, et il fit signe  Mullern
de le suivre dans son appartement.

Eh bien! mon cher Mullern, dit le colonel lorsqu'ils furent seuls,
c'est  toi que j'ai confi mon cher Henri, il y a prs de douze ans.
Pendant que j'ai employ ce temps  parcourir le monde,  battre les
ennemis,  me distraire enfin du souvenir dchirant de la perte d'une
femme qui mritait si bien mes larmes et mes regrets, comment l'as-tu
pass, toi, que j'ai charg spcialement de former le coeur de mon
fils? Tu n'as pu encore me rendre compte de tes peines, de tes soins, et
de la manire dont tu t'y es pris pour faire de Henri un homme dont je
n'aie jamais  rougir; dis-moi, y as-tu russi?--Oui, mon colonel, et
firement russi, je m'en vante. Allez, le jeune homme est un gaillard
qui fera des siennes!...--Comment!...--C'est--dire, mon colonel, qu'il
fera parler de lui: d'abord, il est brave, j'en rponds!... et il se
bat! ah! j'espre que vous le verrez vous-mme, et que vous m'en ferez
compliment!...--Ensuite?--Ensuite, il est humain, gnreux, sensible!
Oh a, pour sensible!...--Je vois qu'il aura toutes les vertus de sa
mre.--Oh! oui, mon colonel, je crains seulement que cette
sensibilit-l ne le mne trop loin!...--Que veux-tu dire?--Oh! c'est
que le jeune homme aura diablement de got pour le sexe!...--Tu
crois?--Parbleu, si je le crois... (Ici, Mullern s'arrta, se rappelant
qu'il avait promis  Henri de cacher au colonel son aventure avec sa
belle.)

Ainsi, Mullern, tu es donc entirement satisfait de mon fils?--Oui, mon
colonel, trs-satisfait; c'est un lve qui me fera honneur un jour,
j'en suis certain. Ce n'est pas qu'il n'ait bien aussi quelques petits
dfauts... D'abord, il est violent, impatient, emport...--Oh! oh! tu ne
m'avais pas dit cela!--Mais, soyez tranquille, mon colonel, ces dfauts
se corrigent avec l'ge, et, lorsque le coeur est bon, il y a toujours
du remde, et le sien l'est! oh! j'en rponds, autant que le vtre, mon
colonel!... il tait digne d'tre votre fils...--Que dis-tu, Mullern?
s'cria vivement le colonel. Mullern se troubla, se gratta l'oreille, et
s'aperut qu'il avait dit une btise; cependant il prit son parti, et
rpondit: Ma foi, mon colonel, puisque le mot est lch, je ne
chercherai pas  me rtracter; d'ailleurs, tenez, je ne sais pas
dissimuler, et j'avoue que cela me cotait d'avoir quelque chose  vous
cacher, mon colonel.--Eh bien! Mullern, puisque tu sais le secret de la
naissance de Henri, je ne veux plus feindre avec toi; d'ailleurs, le
hasard!... les vnements me forceront peut-tre un jour  tout lui
dire; et si je venais  perdre la vie avant de lui avoir rvl ce
secret, je ne serais pas fch qu'un autre que moi en ft dpositaire.
Mais, songe bien, Mullern,  ne jamais divulguer  personne ce que je
vais t'apprendre, sans y tre forc par les circonstances les plus
imprieuses, ou sans un ordre de ma part!...--Soyez sans inquitude, mon
colonel, je vous en donne ma parole; vous me connaissez, et vous savez
que Mullern est incapable de violer son serment. Le colonel Framberg
apprit alors  Mullern tout ce qui concernait la naissance de Henri,
ainsi que le vritable nom de son pre, que Clmentine lui avait dit.

Plusieurs mois s'coulrent. Le colonel Framberg aimait Henri comme son
fils; mais il s'aperut cependant que l'lve de Mullern n'tait pas
tout  fait aussi parfait que ce dernier le lui avait dit; Henri tait,
malgr cela, beaucoup plus sage dans le chteau depuis que le colonel y
tait de retour.

Un jour, le comte de Framberg fit venir Henri dans son appartement, et
lui parla en ces termes: Mon cher fils, tu commences  tre d'un ge o
le sjour d'un vieux chteau, habit seulement par ton pre, n'est plus
suffisant pour toi. Tu n'as cependant que dix-sept ans, mais tu as l'air
d'un homme, et je crois que je puis, sans danger, te livrer pour quelque
temps  toi-mme.--Comment! mon pre? s'cria Henri.--Oui, mon ami, je
veux dire que tu vas voyager, tu vas apprendre  connatre le monde. Je
suis parti pour l'arme  quinze ans!... Ainsi tu vois que j'tais plus
jeune que toi.--C'est donc  l'arme que vous m'envoyez, mon
pre?--Non, mon cher Henri; comme tu ne parais pas avoir un got bien
dcid pour le mtier des armes, malgr l'ducation que Mullern t'a
donne, nous attendrons que le dsir t'en vienne. Mais je ne veux pas
que tu passes ta jeunesse dans ce chteau; tu vas voyager, parcourir le
monde; cela te formera tout  fait.--Et vous, mon pre?--Moi, mon ami,
je commence  tre d'un ge o l'on prfre le repos  tous les
plaisirs; je reste donc dans ce chteau, et j'y attendrai tranquillement
ton retour, bien persuad que la conduite que tu tiendras loin de moi ne
me forcera pas d'aller te chercher.--Ah! mon pre!... soyez sr que je
n'oublierai jamais vos leons.--En ce cas, c'est donc une chose
arrange; tu partiras dans huit jours. J'aurais bien voulu que Mullern
t'accompagnt dans tes voyages, mais ce bon hussard, dont je suis spar
depuis longtemps, sera la seule personne qui partagera ma solitude
pendant ton absence; d'ailleurs, le repos lui devient ncessaire aussi,
et il restera auprs de moi. Tu prendras Franck, le fils du jardinier,
pour te servir de domestique; il m'a paru intelligent: je crois que tu
en seras content.

Henri, enchant de la dtermination de son pre, prpara tout pour son
voyage. Le souvenir de sa chre Pauline ne s'tait jamais effac de sa
mmoire, et il esprait, dans le cours de ses voyages, parvenir  savoir
ce qu'elle tait devenue.

Le jour du dpart arriva; Henri s'loigna du chteau de Framberg,
accompagn de Franck, et bien pourvu de tout l'argent qui lui tait
ncessaire. Le colonel pleura en voyant son Henri se sparer de lui, et
Mullern lui-mme sentit quelques larmes couler sur ses joues, en
quittant celui dont il avait form la jeunesse, et pour lequel il aurait
donn sa vie.

Dix-huit mois s'coulrent pendant lesquels Henri donna assez
rgulirement de ses nouvelles; mais, au bout de ce temps, les lettres
cessrent. Le colonel et Mullern, alarms tous deux de ce silence, ne
savaient qu'en conclure. Enfin le colonel se dcida  faire prendre des
informations sur la conduite de son fils, et il apprit qu'elle n'tait
pas aussi exemplaire qu'il s'tait plu  le croire, et que le jeune
homme se livrait  toutes ses passions. D'abord Mullern prit le parti de
son lve, et chercha  l'excuser auprs de son colonel, en lui rptant
qu'il fallait que la jeunesse se passt, et que lui, tant jeune, en
avait fait bien d'autres. Le colonel finissait toujours par s'apaiser;
mais bientt une nouvelle plus importante vint mettre fin aux discours
de Mullern: on apprit au colonel que son fils tait  Strasbourg avec
une jeune personne inconnue, qu'il tait sur le point d'pouser. Le
colonel pensa qu'il tait de son devoir de prvenir la sottise que Henri
tait prt  faire, et se dcida  partir pour Strasbourg avec Mullern.

Ah! il a le diable au corps avec les femmes, ce jeune homme-l!...
s'criait Mullern, en voyageant avec son colonel. Je lui avais bien dit
que cela lui jouerait de mauvais tours!... Mais, ventrebleu! j'aurais
plutt arrt un boulet que de lui faire entendre raison!

Le colonel ne rpondait rien, mais il commenait  croire que Mullern
tait meilleur pour se mesurer avec l'ennemi que pour faire une
ducation.

Enfin, ils arrivrent  Strasbourg, o ils apprirent que Henri tait
parti depuis peu pour Paris. Le colonel, sans s'arrter, prend la route
de la capitale avec Mullern; et, arrivs  Paris, ils sont informs que
Henri en est reparti la veille pour retourner  Strasbourg.

Retournons aussi  Strasbourg, dit le colonel  Mullern.--Ah! mille
citadelles! mon colonel, rpond Mullern, je crois que le jeune homme se
moque de nous.

Nous avons vu comment, dans un chemin de traverse que le postillon avait
pris pour arriver plus vite, celui-ci versa dans un foss Mullern et son
colonel; mais nous ne savons pas comment Mullern se tira de la cave o
nous l'avons laiss; il est temps d'aller  son secours.




CHAPITRE VIII.

L'HOMME MYSTRIEUX.


Misricorde!... au secours!... s'crie la personne sur le nez de
laquelle Mullern tait tomb.--Qui es-tu? parle! dit ce dernier, en lui
mettant son sabre sur la poitrine.--Ah! grand Dieu!... c'est un chef de
voleurs!...--Rpondras-tu, Jeanfesse, au lieu de te lamenter? dis, qui
es-tu? que faisais-tu l?--Je suis le concierge de cette maison; et, en
l'absence de mon matre, j'tais descendu  la cave o je me suis
endormi en...--En buvant le vin qu'elle renferme. Ah! je commence 
comprendre!... Je te tiendrais bien volontiers compagnie, mon ami; mais
mon colonel est l-haut qui attend le rsultat de mes recherches, et je
ne veux pas le laisser languir plus longtemps; allons donc lui donner de
la lumire; aprs cela, si tu veux, nous redescendrons ici, o je
t'aiderai avec plaisir  vider quelques flacons.

En disant ces mots, Mullern pousse son hte vers l'escalier. Celui-ci,
aprs avoir ramass sa chandelle, monte en tremblant devant Mullern, ne
sachant encore que penser de cette aventure.

Arriv dans une pice du haut, Carll (c'est le nom du concierge) allume
sa chandelle sans oser lever les yeux sur la personne qui est avec lui.
Allons, marche devant moi, lui dit Mullern, que nous retrouvions mon
colonel.

Aprs avoir parcouru plusieurs chambres, ils rencontrent enfin le
colonel et le postillon, qui taient trs-inquiets de l'absence de
Mullern. Tenez, mon colonel, dit ce dernier, voici le seul tre vivant
de cette maison; je l'ai dcouvert  la cave!--Ah! brave homme, dit le
colonel  Carll, daignerez-vous excuser la manire dont nous nous sommes
introduits dans cette maison? Carll, que la peur avait dgris,
coutait avec attention le colonel. Vous n'tes donc pas des
voleurs?... s'cria-t-il, quand ce dernier eut fini de parler.--Qu'appelles-tu
des voleurs? dit Mullern.--Non, mon ami, reprit le colonel, nous sommes
des voyageurs. Je me rendais  Strasbourg avec ce brave militaire,
lorsque notre chaise a vers dans un foss; je me suis bless  la
jambe, et, n'apercevant nul abri pour passer la nuit, nous avons cherch
 entrer dans cette maison, dans l'esprance que nous y trouverions
quelque secours.--Oh! ds que vous tes des voyageurs, je suis tout 
vot' service, monsieur. Mon matre est absent depuis quelques jours; en
attendant qu'il revienne, je vais vous conduire dans une chambre o vous
trouverez un bon lit.--A la bonne heure, mon vieux, dit Mullern, en
frappant sur l'paule de Carll, voil qui me rconcilie avec toi; je
vois que tu es un bon enfant, et que nous nous arrangerons
ensemble.--Mais, dit le colonel  Carll, vous m'avez dit que votre
matre tait absent; s'il revenait, ne craignez-vous pas qu'il ne vous
gronde de votre gnreuse hospitalit?--Non, monsieur, rpond Carll, mon
matre est un homme singulier, quelquefois sombre et silencieux, ou bien
gai et causeur; mais, du reste, je l'ai toujours vu assez humain envers
tout le monde, et je ne doute pas qu'il n'approuve ma conduite  votre
gard.--Eh! morbleu!  moins que ce ne soit un ours, nous
l'apprivoiserons, dit Mullern.

Le colonel, qui avait grand besoin de repos, pria le concierge de
vouloir bien le conduire dans l'endroit qu'il lui destinait. Carll
s'empressa de lui obir; Mullern et le postillon portrent le colonel
sur leurs bras; car sa blessure tait empire au point qu'il ne pouvait
plus se soutenir. Ils arrivrent dans une chambre agrablement situe,
ayant vue sur le jardin qui tait derrire la maison. Le colonel se fit
mettre au lit, et engagea Mullern  aller aussi se reposer, l'assurant
qu'il l'appellerait ds qu'il aurait besoin de lui.

Ah a! mon brave, dit Mullern  Carll, en descendant de la chambre du
colonel, quoique nous soyons diablement fatigus, moi et ce grand
nigaud-l (en montrant le postillon) qui ne dit rien, mais qui n'en
pense pas plus, je crois qu'avant de nous coucher nous ne ferions pas
mal de nous restaurer un peu; car, depuis prs de douze heures, nous
n'avons rien pris; et moi, je ne puis m'endormir quand j'ai le ventre
creux.--Voil qui est bien parl, M. Mullern, dit le postillon, et je
suis tout  fait de votre avis.--En ce cas, messieurs, je vais tcher
de vous donner  souper, mais vous mangerez ce qu'il y aura!...--Oh,
nous ne sommes pas difficiles,  la guerre comme ailleurs, je mange ce
qu'on me donne; mais j'ai cru m'apercevoir que la cave tait bien
garnie... Carll se mit  rire, et ces messieurs s'occuprent aussitt
des prparatifs de leur souper.

Tout fut bientt prt, et ils se mirent  table. Mullern complimenta
Carll sur son vin; le postillon ne disait pas une parole, de peur de
perdre un coup de dent, et le concierge, qui avait un grand faible pour
le vin, et tait enchant de trouver des gens capables de lui tenir
tte, fut bientt de trs-belle humeur et fort en train de causer. Il se
mit  raconter  ses htes la manire de vivre de son matre. C'est un
drle d'homme, leur dit-il, que M. de Monterranville; il passe sa vie 
courir les champs,  voyager je ne sais o, ou  s'enfermer dans cette
maison, o il ne voit personne que moi et un grand diable que je ne
connais pas. Il est tantt triste, tantt gai; enfin, depuis prs de dix
ans que j'habite avec lui cette demeure, je n'ai pas encore pu dfinir
son caractre, ni comprendre le motif de ses frquentes
absences!...--C'est que tu n'es pas un malin, toi, triple cartouche! On
ne m'en a jamais fait accroire,  moi; et, en voyant un homme, j'ai
toujours devin dans ses yeux ce qu'il tait!...--Bah! dit le postillon,
il y a des figures o l'on ne comprend rien du tout!...--Il y en a aussi
de bien trompeuses! reprit Carll.--Tout cela ne fait rien, mes amis,
continue Mullern; un homme a beau vouloir cacher ce qui se passe dans
son me, un coup d'oeil pntrant parviendra toujours  dcouvrir la
vrit; et je crois que, malgr toute l'astuce dont certaines gens sont
capables, la nature n'a pas donn le mme regard au sclrat et 
l'homme vertueux: aussi, que je voie seulement une fois ton M. de
Monterranville, et je t'aurai bientt dit ce qu'il est.

Aprs avoir encore longtemps vant sa pntration en physionomie,
Mullern s'aperut enfin que ses deux convives ne l'coutaient plus, et
qu'ils dormaient profondment. S'tendant alors tout de son long dans un
fauteuil, il ne tarda pas  les imiter, et ils ronflrent bientt 
l'unisson.

Le lendemain, le colonel n'tait pas en tat de se lever; il avait mal
pass la nuit, et sa blessure, irrite par la fatigue qu'il avait
prouve depuis plusieurs jours, et par l'impatience qui chauffait son
sang, prenait un caractre fort alarmant. Le bon Carll, qui tait un peu
mdecin, lui mit un appareil sur la jambe, et lui ordonna la plus grande
tranquillit; c'tait bien ce qui faisait le plus damner le colonel;
mais il fallut se soumettre  la ncessit.

Le postillon partit pour Strasbourg, avec ordre de ramener sous peu des
chevaux. Le colonel et Mullern taient depuis huit jours dans la maison
isole, lorsque le propritaire revint de son voyage. Le colonel tait
au dsespoir d'tre ainsi  la charge d'une personne qu'il ne
connaissait pas; mais M. de Monterranville, en apprenant ce qui s'tait
pass dans sa maison, loua beaucoup la conduite de Carll, et monta dans
la chambre du colonel, afin de l'assurer du plaisir qu'il prouvait
d'avoir pu lui tre utile dans cette fcheuse circonstance.

Le colonel tait dans son lit, et s'entretenait avec Mullern de la
conduite de Henri, lorsque son hte entra dans sa chambre; il s'approcha
du lit du colonel, en lui disant que, quoiqu'il ft dsespr de
l'accident qui lui tait arriv, il se flicitait de ce que c'tait dans
sa maison qu'il avait trouv du secours. Pendant que le colonel
rpondait  ces discours obligeants, Mullern s'tait retir de ct, et
s'amusait  considrer les traits de ce nouveau personnage.

M. de Monterranville tait un homme d'une cinquantaine d'annes, grand,
maigre, d'un teint olivtre, les yeux vifs et perants lorsqu'il
regardait quelqu'un en face, mais il les tenait ordinairement baisss:
du reste, d'une figure assez belle et d'une tournure distingue.

Je n'aime pas cet homme-l, se dit en lui-mme Mullern, aprs avoir
considr M. de Monterranville; ou je me trompe fort, ou il n'est pas
franc dans ses discours.

Quant au colonel, il remercia beaucoup le propritaire de la maison, et
se flicita d'tre si bien tomb. Ce dernier le quitta en le priant de
faire comme chez lui.

Lorsqu'il fut parti, Mullern fit part  son colonel de ses penses
relativement  leur hte; mais le colonel le traita de visionnaire, et
ne partagea pas son opinion.

La chambre o couchait Mullern se trouvait positivement en face de celle
du matre de la maison; seulement, comme elle tait un tage plus haut,
il pouvait distinguer, par-dessus les demi-rideaux qui taient aux
fentres, ce qui se passait dans l'appartement de ce dernier.

En rentrant se coucher, Mullern faisait ses conjectures sur la personne
chez laquelle ils taient: tout en rflchissant, l'heure s'coula, et
il vit  sa montre qu'il tait prs de minuit. Il se leva pour teindre
sa chandelle, et, en passant prs de sa fentre, aperut de la lumire
dans la chambre de M. de Monterranville; la curiosit et le dsir de
voir s'il ne dcouvrirait pas quelque chose qui pt justifier ses ides,
l'engagrent  regarder un moment chez son voisin. Il teignit sa
chandelle pour qu'on le crt couch, et se posta doucement dans une
encoignure de sa croise.

Il resta assez longtemps dans cette position sans rien voir; ennuy
d'attendre inutilement, il allait se coucher, lorsqu'il aperut M. de
Monterranville se promenant  grands pas dans sa chambre, comme un homme
absorb dans ses rflexions; il le vit ensuite ouvrir son secrtaire, en
tirer plusieurs sacs d'argent, les examiner, en compter quelques-uns,
puis laisser tout cela pour retomber dans ses rveries. Ennuy de ne pas
en voir davantage, Mullern prit le parti de se coucher, fort mcontent
de ne pouvoir deviner ce que tout cela voulait dire.

Le lendemain, mme mange de la part de Mullern, mme conduite de M. de
Monterranville, si ce n'est qu'il ne toucha pas  son secrtaire; mais
il continua de se promener lentement, s'arrtant quelquefois pour se
frapper le front, ou bien se jetant sur une chaise dans l'attitude du
plus violent dsespoir.

Mullern finit par envoyer au diable son hte et ses promenades
mystrieuses, et se coucha, en pensant que M. de Monterranville tait
somnambule, ou qu'il avait des accs de folie.

Cependant le temps s'coulait, la blessure du colonel se gurissait,
mais lentement. Ennuy de ne point avoir de nouvelles de Henri, et
voyant bien qu'il ne pourrait courir de longtemps sur ses traces, il
rsolut d'envoyer Mullern en avant, pour apprendre enfin o les choses
en taient, et il le fit venir dans sa chambre pour lui faire part de
son projet.

Mullern, lui dit-il, quand ils furent seuls, je ne puis rsister  mon
impatience, il faut absolument que je sache ce que fait maintenant
Henri.--Mille bombes! mon colonel, croyez-vous que je ne le dsire pas
autant que vous, et que je ne fume pas aussi de vous voir enclou dans
votre lit comme une vieille pice de quarante-huit?... Mais que
voulez-vous, mon colonel! il faut prendre courage...--coute, Mullern,
si tu le veux, j'attendrai plus patiemment ma gurison.--Si cela dpend
de moi, mon colonel, vous savez que vous n'avez qu' parler.--Eh bien,
en ce cas, mon cher Mullern, tu vas partir pour Strasbourg, et courir
sur les traces de Henri.--Quoi! mon colonel, vous voulez que je vous
laisse seul dans cette vieille citadelle dmolie?...--Pourquoi
pas?--Ayant pour toute compagnie un homme qui ressemble assez  un
orang-outang?--Songe donc que bientt je serai guri, et qu'alors j'irai
te rejoindre.--Ce sera  regret que je vous quitterai, mon colonel; mais
cependant, puisque vous le voulez, je dois obir.--N'oublie pas,
Mullern, que les moments sont prcieux! Tu sais ce qu'on nous a dit de
Henri!... Je tremble qu'il ne soit dj mari!...--Ah! laissez donc, mon
colonel; il n'osera jamais faire une telle sottise sans votre
consentement... D'ailleurs, si cela est...--Si cela est...--Oui, mon
colonel, qu'est-ce que je ferai, si cela est?--Ma foi!... tu feras... ce
que tu jugeras convenable; mais si, comme je l'espre, cela n'est pas,
alors fais en sorte de voir l'objet qui captive le coeur de notre
jeune homme, et surtout ne te laisse pas tromper par les
apparences!...--Soyez tranquille, mon colonel, ce n'est pas  moi qu'on
en revend, surtout en fait de femmes; et la prude la plus pince ne me
prendrait pas dans ses filets.

La chose une fois arrange, Mullern s'occupa de son dpart: le postillon
avait depuis longtemps ramen les chevaux qu'on lui avait demands;
Mullern en monta un; et, aprs avoir bien recommand son matre au vieux
Carll, qu'il aimait beaucoup mieux que le matre de la maison, et fait
ses adieux  son colonel, il prit au grand galop la route qui devait le
conduire prs de son lve.

Nous allons laisser le colonel chez M. de Monterranville, et voir un peu
ce que fit Mullern  Strasbourg.




CHAPITRE IX.

ENCORE UN GRENIER.


Mullern arriva  Strasbourg sur les neuf heures du soir, et entra au
_Cheval blanc_, premire auberge qui se trouva sur son passage. Allons
vite,  souper pour moi et pour mon cheval, dit Mullern en entrant dans
une salle de l'auberge, o plusieurs voyageurs taient rassembls autour
d'une table.--Monsieur va tre servi, dit d'une petite voix flte une
grosse dondon qui paraissait supporter  elle seule toutes les fonctions
de la maison.

Mullern s'approche de la chemine en attendant qu'on le serve; mais tout
d'un coup les voyageurs et les gens de l'auberge partent d'un clat de
rire en regardant le nouvel arriv. Celui-ci, qui n'tait pas endurant,
et n'aimait pas qu'on lui rt au nez sans qu'il st pourquoi, commena
par relever ses moustaches, et prenant un air rbarbatif: Me
direz-vous, messieurs, quelle est la cause de vos ricanements?--Eh!
parbleu! vous devez bien voir que c'est vous, rpondit un homme 
moustaches, ayant une grande rouillarde  son ct, et offrant assez la
mine d'un recruteur ou de ces gens qui cherchent  dner _gratis_, en
payant  coups de poing. Ah! c'est moi, dit Mullern en le toisant de la
tte aux pieds; et que trouves-tu donc de risible dans ma
physionomie?--Regarde ta culotte par derrire, et tu verras que ce n'est
pas ta physionomie qui nous fait rire.

Mullern regarda aussitt, et vit que le mouvement du cheval et le galop
qu'il avait couru l'avaient tellement dchire, qu'il montrait son
postrieur  tous les regards, ce qu'il aurait d sentir; mais la
chaleur de sa course l'avait empch de s'en apercevoir. Comment, c'est
cela qui te fait rire? dit Mullern au recruteur; parbleu! il faut que tu
n'aies jamais vu de derrires de ta vie, pour rire ainsi en regardant le
mien!--Il est vrai qu'il n'en vaut pas la peine, rpondit celui-ci.--Pas
la peine! reprit Mullern en le regardant de travers; je crois que tu te
trouverais bien content d'en avoir un pareil, et je ne te conseille pas
de t'en moquer.

Mademoiselle Jeanneton, qui probablement se connaissait en postrieurs,
et trouvait celui de Mullern de son got, s'empressa de venir mettre le
hol entre ces deux messieurs, qui commenaient  s'chauffer, et
entrana Mullern devant une table sur laquelle tait servi son souper,
en lui disant tout bas  l'oreille qu'elle se chargeait du soin de
raccommoder sa culotte; Mullern, qui comprit ce que cela voulait dire,
lui pina agrablement la fesse, la regarda en dessous, et se jeta avec
avidit sur un morceau d'aloyau, afin de rpondre  l'ide que
mademoiselle Jeanneton avait conue de lui.

Je ne sais si le recruteur avait aussi ses vues sur la fille d'auberge;
mais, tout en fumant sa pipe et en mangeant sa ctelette, il regardait
avec beaucoup d'humeur les attentions que la demoiselle paraissait avoir
pour notre hussard; et celui-ci, fier de sa conqute, se retournait
quelquefois d'un air qui voulait dire: Tu vois que mon derrire fait
plus d'impression que tes yeux doux.

Lorsque l'heure d'aller se coucher fut arrive, Jeanneton s'approcha de
Mullern, et, aprs lui avoir indiqu la chambre qu'il devait occuper,
lui dit  l'oreille: Laissez la clef  votre porte, j'irai bientt vous
rejoindre.--N'y manque pas, lui rpondit Mullern, ou je mets la maison
sens dessus dessous. Alors il prit une chandelle; et, laissant le
recruteur, qui paraissait s'endormir  ct de sa bouteille, il monta 
la chambre qui lui tait destine.

Il y tait depuis plus d'une heure, attendant avec impatience que
Jeanneton accomplt sa promesse; cependant le temps s'coulait; tout le
monde devait tre couch depuis longtemps dans l'auberge; il avait suivi
de point en point le conseil de Jeanneton, et elle n'arrivait pas: qui
pouvait donc la retenir?... Ne pouvant plus rsister  ses dsirs et 
son impatience, Mullern se lve, passe simplement sa culotte, et se
dcide  aller chercher mademoiselle Jeanneton dans toutes les parties
de la maison.

Aprs avoir parcouru, sa chandelle  la main, de grands corridors et
plusieurs chambres vides, Mullern monte un tage plus haut, et continue
ses recherches. Dj il commenait  perdre l'esprance, lorsqu'en
passant prs de la porte du grenier, il croit entendre quelque bruit; il
s'arrte, coute; des soupirs touffs, des sons mal articuls frappent
son oreille; bientt il ne doute plus que Jeanneton ne soit occupe 
lui faire une infidlit. Ne pouvant contenir sa fureur, il pousse
rudement la porte, elle s'ouvre; et pour la seconde fois de sa vie, il
se trouve dans un grenier.

Mais quel objet frappe ses regards! En approchant des personnes sur
lesquelles il veut exercer sa colre, il reconnat le recruteur se
dmenant comme un enrag sur une vieille servante de soixante ans, qui
depuis longtemps ne s'tait pas trouve  pareille fte.

Comment le recruteur se trouvait-il l? c'est ce qu'il est bon
d'apprendre au lecteur. Ce drle, qui lorgnait beaucoup les appas de
mademoiselle Jeanneton, avait rsolu de souffler cette conqute  notre
hussard;  cet effet, il avait feint de s'endormir en buvant sa
bouteille; et lorsque Mullern et les autres voyageurs furent loigns,
il s'empara de mademoiselle Jeanneton, qui eut toutes les peines du
monde  se dbarrasser de lui.

Mais Jeanneton ne voulait pas du recruteur, et brlait du dsir d'aller
rejoindre le hussard; elle parvint donc  s'chapper; son brutal
amoureux la suit  ttons, elle monte divers escaliers pour le drouter;
mais il est toujours sur ses traces, lorsqu'au dtour d'un corridor elle
rencontre une vieille servante de la maison qui allait se coucher;
Jeanneton la pousse au-devant du recruteur et se sauve. Celui-ci saisit
la servante par ses jupons, croyant tenir l'objet de ses voeux; la
vieille veut crier, il ne lui en donne pas le temps; une porte ouverte
est  ct d'eux; c'est celle du grenier. Le recruteur entrane sa
belle, la jette sur la paille, et...

Mille tonnerres! s'crie Mullern en contemplant la donzelle du
recruteur, je ne te croyais pas des gots si baroques... Ne te drange
pas, l'ami!... Oh! je ne veux pas t'enlever une si bonne aubaine!...

Le recruteur est furieux en voyant les traits et les appas de celle
qu'il a prise pour Jeanneton; Mullern rit aux clats, ce qui augmente
encore son dpit. Sac... mille morts! s'crie-t-il, il faudra donc que
ce Jeanfesse-l vienne toujours fourrer son nez dans mes affaires.

Mullern, qui lui en voulait beaucoup depuis l'aventure de sa culotte,
lui allonge, au nom de Jeanfesse, un coup de pied qui le fait retomber
sur le malheureux objet de sa mprise. Le recruteur se relve et saute
sur Mullern, en saisissant une fourche qui se trouve prs de lui;
Mullern lche sa chandelle pour attendre de pied ferme son adversaire,
et ces messieurs se tapent  qui mieux mieux. Mais,  malheur imprvu!
pendant qu'ils s'exercent  se donner des coups de poing, ils ne
s'aperoivent pas que la chandelle, en tombant, a mis le feu  une botte
de paille; cette botte communique  d'autres, et en un instant le
grenier est embras. La vieille, que les combattants avaient laisse
tendue sur la paille, est suffoque par la fume et fait retentir
l'auberge de ses cris. Tout le monde se lve: on va, on vient, on court
sans savoir pourquoi; mais bientt les flammes qui sortent en
tourbillons du haut de la maison avertissent les spectateurs du danger
qui les menace. En vain l'aubergiste cherche  faire donner du secours,
le feu a dj fait de tels progrs qu'il est impossible de l'teindre.
Dans ce tumulte, Mullern abandonne son adversaire pour songer  la
fuite; il descend, court  sa chambre, mais le feu y est dj: il va
s'en loigner, lorsqu'il entend des cris partir de ce ct-l; il
rentre, et aperoit cette pauvre Jeanneton qui tait venue le trouver,
et qui, en l'attendant, s'tait mise dans son lit.

Notre hussard, qui voit Jeanneton prte  prir pour lui, s'avance au
milieu des flammes, la prend en chemise,  demi-morte, dans ses bras, et
sort de l'auberge en courant avec son prcieux fardeau.




CHAPITRE X.

LA TANTE DE JEANNETON.


O sommes-nous? mon ami, dit Jeanneton  son librateur, en revenant 
elle.--Ma foi, je n'en sais rien, lui rpondit Mullern, en la posant sur
un banc de pierre. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai qu'une culotte
perce, que tu es en chemise, et que, s'il faisait jour, nous verrions
une partie des habitants de Strasbourg en contemplation devant nous.--Je
n'ai pas envie de les attendre, dit Jeanneton. Mais, quoi! le feu
aurait-il brl toute l'auberge?--Je le crois bien... Du train dont il
allait, il brlera toute la ville, si on n'y prend garde.--Comment
faire? nous ne pouvons pas rester tout nus sur cette place.--Non, a
serait trop hasarder.--Ah! il me vient une ide: j'ai une tante
blanchisseuse en fin dans ce quartier-ci; il faut l'aller trouver; c'est
une bonne femme, et elle nous recevra bien.--Soit, allons chez ta
tante. Et voil Mullern et Jeanneton, bras dessus, bras dessous, en
chemise, qui vont chez la blanchisseuse de fin.

Aprs avoir march assez longtemps, ils arrivent dans une petite rue
troite et sale, et s'arrtent devant une alle: c'tait l que
demeurait la tante de Jeanneton. Mullern frappe quatre coups, que la
bonne femme, qui demeurait au quatrime tage, n'entend pas. C'est
qu'elle a l'oreille un peu dure, et qu'elle dort toujours comme un
sabot, dit Jeanneton.--En ce cas, rpond Mullern, nous ne risquons rien
que d'entrer par la fentre. Il frappe une seconde fois, puis une
troisime; pas plus de rponse. Mullern, impatient, tait d'avis de
jeter des pierres dans les carreaux, lorsqu'un voisin du premier,
rveill par le bruit, entr'ouvre sa fentre, et demande qui frappe de
la sorte au milieu de la nuit. C'est moi, monsieur Grattelard, rpond
Jeanneton. Je viens coucher chez ma tante; voudriez-vous m'ouvrir, s'il
vous plat?--Ah! c'est vous, mademoiselle Jeanneton: comment!  cette
heure-ci?--Oui, monsieur Grattelard; c'est que le feu a pris chez M.
Boutmann, l'aubergiste o j'tais, et j'ai t oblige de me
sauver.--Ah! mon Dieu, est-il possible! que m'apprenez-vous l?...--Mais
que fais-tu donc  la fentre, Bibi? dit une petite voix grle, qui
sortait du fond de l'alcve du voisin. (C'tait madame Grattelard qui,
ne sentant plus son poux auprs d'elle, se levait, fort inquite de
savoir ce qui l'occupait.)--Ce n'est rien, ma petite chatte; c'est
mademoiselle Jeanneton qui vient coucher chez sa tante, et je vais lui
ouvrir la porte. Mais remets-toi au lit, mon raton, tu pourrais
t'enrhumer.

En disant ces mots, M. Grattelard ferme sa fentre, et descend pour
ouvrir  Jeanneton. Quel est cet original? demande Mullern  cette
dernire.--C'est un ancien charcutier retir, qui vit de ses rentes
avec sa chaste moiti.--Mille bombes! il parat qu'il a peur de se
casser le cou, car il ne se dpche pas trop de descendre.

Enfin M. Grattelard parat, en pet-en-l'air et en bonnet de nuit, sa
chandelle  la main. En voyant Jeanneton en chemise, il redresse son
bonnet et retrousse sa robe de chambre; mais lorsqu'il aperoit Mullern,
il reste immobile devant eux, ne comprenant pas ce que cela veut dire.
En deux mots Jeanneton le mit au fait de toute l'histoire, et quand il
eut appris que Mullern tait son librateur, il ne s'tonna plus de ce
qu'elle lui offrait un asile.

Ils montent tous les trois l'escalier, et rencontrent, sur le carr du
premier tage, madame Grattelard, qui tait bien aise de s'assurer par
elle-mme quelle tait la personne  laquelle son mari ouvrait la porte.
Ah! ciel!... un homme nu! dit-elle en apercevant Mullern. Et, au lieu
de s'enfuir, elle s'avance pour le voir de plus prs. Va donc te
coucher, jojote, dit M. Grattelard; je le raconterai tout ce qui s'est
pass. Mais madame Grattelard, qui avait aussi aperu Jeanneton en
chemise, et qui craignait que ses appas, plus frais que les siens, ne
fissent faire des comparaisons  son mari, entrana celui-ci chez lui,
en lui disant que, puisqu'il avait ouvert la porte, on n'avait plus
besoin de ses services. Jeanneton remercia M. Grattelard, et les deux
poux rentrrent chez eux.

Voil donc Mullern et Jeanneton devant la porte de la blanchisseuse. Ils
frappent tous deux de manire  l'enfoncer; mais la bonne femme
s'veille, et vient en tremblant demander: Qu'est-ce qui est l?--C'est
moi, ma tante, lui rpond Jeanneton; ouvrez vite. La vieille ouvre:
nouvelle surprise de sa part, en voyant Jeanneton en chemise, et un
homme avec elle dans le mme tat.

Mais Jeanneton l'a bientt mise au fait de ce qui lui est arriv, et
madame Tapin (c'tait le nom de la tante) saute au cou de Mullern, et
l'embrasse  trois reprises, pour avoir sauv sa nice. Mullern se
serait bien pass de l'accolade, mais il fallut en passer par l.

Jeanneton et Mullern avaient besoin de repos; on avisa bien vite au
moyen de se faire des lits. Madame Tapin n'avait pour tout logement
qu'une grande chambre o elle couchait, et un petit cabinet  cot. On
fit un lit pour Jeanneton dans le cabinet, et Mullern dit qu'il
s'accommoderait d'une chaise pour passer la nuit. En disant cela, il
regardait Jeanneton, qui le comprenait trs-bien, et madame Tapin
consentit  tout ce qu'on voulut.

Le lit fut bientt prt. Jeanneton se coucha, madame Tapin en fit
autant, et ds qu'elle fut endormie, Mullern alla partager le lit de
celle pour laquelle il avait fait violer une vieille femme, mis le feu 
une maison, battu un homme, rveill les voisins, et... En vrit, il
l'avait bien gagn.

Le lendemain, lorsque chacun fut lev, Mullern pensa qu'un bon djeuner
serait trs-ncessaire pour rparer les fatigues de la veille; mais
Jeanneton n'avait pas le sou; madame Tapin n'tait pas riche, et ne
pouvait gure leur offrir que du pain et du lait. Mullern se ressouvint
qu'il devait avoir dans sa culotte une bourse assez joliment garnie, car
le colonel Framberg voulait qu'il n'pargnt ni soins ni dpenses pour
retrouver son Henri. Alors la joie renat dans tous les coeurs;
Jeanneton court chercher ce qu'il faut pour le djeuner, ainsi qu'un
tailleur pour faire bien vite des habits  Mullern; et madame Tapin met
tout en l'air chez elle pour prparer le repas. Pendant ce temps,
Mullern rflchit sur ce qu'il avait  faire: il pensa qu'il tait aussi
bien chez madame Tapin qu' l'auberge, qu'il pourrait de mme faire ses
recherches en y logeant, et le rsultat de ses rflexions fut qu'il
demeurerait avec Jeanneton tout le temps qu'il passerait  Strasbourg.

On djeuna gaiement: Jeanneton ne se sentait pas de joie d'avoir trouv
dans Mullern un homme tout  la fois riche et amoureux. Au demeurant,
c'tait une bonne fille que Jeanneton, et qui n'avait d'autres dfauts
que d'aimer un peu trop le sexe masculin.

Mullern leur raconta en deux mots ce qui l'amenait  Strasbourg, et
promit de rester chez ces dames tout le temps qu'il y sjournerait.
Madame Tapin en fut enchante; elle voyait que Mullern aimait le bon vin
et la bonne chre, et pensa que, tant qu'il serait dans la maison, elle
ferait ce qu'elle appelait des repas de noces.

Aprs le djeuner, Mullern partit pour commencer ses recherches. Il
parcourut presque toute la ville sans obtenir aucun renseignement sur
Henri, et revint le soir, prs de sa Jeanneton, oublier les fatigues de
la journe. C'est ainsi que tous les jours s'coulaient, et chacun tait
satisfait; seulement madame Tapin ne comprenait pas comment un homme
comme Mullern, qui aimait tant  bien dner, pouvait se contenter de
coucher toutes les nuits sur une chaise.

Au bout d'une dizaine de jours, Mullern commena  croire que l'objet de
ses recherches n'tait plus  Strasbourg; car, aprs avoir en vain
parcouru toute la ville, visit tous les endroits publics, il n'avait pu
rencontrer Henri. Il tait mme dj dcid  crire  son colonel le
peu de succs de ses dmarches, et  lui demander ce qu'il devait faire,
lorsqu'un soir, en entrant dans un caf, Mullern reconnut Franck, le
domestique de Henri, occup  boire de la bire  une table. Mullern se
garda bien de lui parler, se doutant que si Franck le voyait, il lui
conterait quelque mensonge pour lui donner le change; mais il sortit
aussitt du caf, et attendit patiemment  la porte que Franck s'en
allt, afin de le suivre sans en tre aperu.

Il n'attendit pas longtemps: au bout de quelques minutes, Franck sortit
du caf; Mullern le suivit de manire  n'en pas tre remarqu, sans
pourtant le perdre de vue. Franck enfile plusieurs rues dtournes, et
Mullern voit avec tonnement qu'il sort de la ville. Il continue de le
suivre. Mais,  peu de distance de la ville, Franck s'arrte devant une
jolie petite maison, loigne des autres habitations. Il frappe  la
porte, on lui ouvre, et il entre. Mullern s'avance, examine la maison,
autant que la nuit peut le lui permettre; et, pensant qu'il est trop
tard pour entrer en explication, se retire, bien dcid  revenir le
lendemain matin.

Mais, avant de suivre Mullern, revenons un peu  notre hros, que nous
avons abandonn depuis si longtemps.




CHAPITRE XI.

FLORENCE.


En sortant du chteau de Framberg, Henri et Franck prirent le chemin
d'Offembourg. Henri ne pensait qu' sa chre Pauline; et il esprait,
comme c'tait prs d'Offembourg qu'il l'avait connue, qu'il apprendrait
dans cette ville quelque chose sur son sort.

Comme Henri tait assez confiant, et qu'il brlait d'ailleurs de
s'entretenir de sa belle, il eut bientt mis Franck dans sa confidence:
et puis il tait ncessaire que Franck ft instruit, afin de mieux
l'aider dans ses recherches.

Franck tait un garon intelligent, adroit, et plus propre enfin 
conduire une intrigue qu' sarcler les alles du parc de Framberg.
Flatt de la confiance de son matre, il lui promit de s'en rendre
digne, et de tout faire pour l'aider  retrouver celle qu'il adorait.

Arrivs  Offembourg, Henri et Franck firent, sans aucun succs, toutes
les recherches possibles sur le nomm Christiern et sa fille. Las enfin
de ne rien dcouvrir, Henri rsolut de voyager, pour se distraire, dans
quelques climats loigns, s'en remettant au hasard du soin de retrouver
sa chre Pauline.

Henri pensa que l'Italie, dont il avait entendu vanter les beauts,
pourrait lui offrir plutt qu'ailleurs des sujets de distraction; ils se
mirent donc en route pour Naples, voyageant  cheval, et s'arrtant dans
tous les endroits qui mritaient de fixer leur attention. Il ne leur
arriva rien d'extraordinaire jusqu' Florence, o Henri dsira passer
quelque temps.

La situation charmante de cette ville, situe sur les bords enchanteurs
de l'Arno, la beaut des difices, les chefs-d'oeuvre en tous genres
qu'elle renferme, tout enivra les sens de Henri, qui, n'tant jamais
sorti du chteau de Framberg que pour en visiter les environs, ne se
doutait pas qu'il existt dans le monde un endroit aussi dlicieux.

Un soir, en se promenant aux environs de la ville, Henri entend une
musique mlodieuse partir d'une maison lgante, situe sur les bords de
l'eau. O mon ami!... c'est elle! elle est l!... dit Henri  Franck;
c'est la mme musique que j'ai entendue prs d'Offembourg!...--Vous
croyez, monsieur?--J'en suis sr!... Eh! quelle autre que ma Pauline
pourrait tirer de son luth des sons aussi enchanteurs!...--Ah! monsieur,
il y a bien des femmes qui pincent de cet instrument-l.--N'importe, je
veux absolument connatre la personne qui habite cette maison.

Quand Henri avait form quelque projet, il fallait qu'il l'excutt;
aussi commena-t-il par chanter sous les fentres de la maison, afin
d'attirer l'attention. Notre hros n'tait pas musicien, mais il avait
une jolie voix, et le dsir de plaire supplait en lui au dfaut de
savoir: aussi bientt la musique cessa-t-elle, et on couta le nouveau
chanteur. Tu vois bien que c'est elle, dit Henri; elle a reconnu ma
voix, elle s'est tue pour m'entendre...--a n'est pas encore certain,
monsieur; vous ne savez donc pas qu'en Italie on ne fait l'amour que
comme a, et qu'il n'y a rien d'tonnant  ce que l'on vous coute.

Malgr l'avis de Franck, Henri continua de chanter, et on continua de
l'couter. Lorsqu'il eut fini, on entr'ouvrit la jalousie, et on jeta en
bas un billet attach  un caillou. C'est une lettre! s'crie Henri en
ramassant le papier; quand je te disais que c'tait elle!...--Ce n'est
pas encore sr, monsieur, rpond Franck en secouant la tte. Henri
s'approche de la fentre, et  la faveur de quelques rayons de lumire,
il lit le billet suivant:

Aimable tranger, le son de ta voix douce et tendre a pntr jusqu'
mon me; je ne puis rsister au dsir de te connatre, et je cde aux
charmes de tes accents. Rends-toi donc ce soir  minuit devant la petite
porte du jardin, qui est au bord de l'eau, et l'on t'introduira prs de
moi.

Henri ne sait que penser aprs la lecture de ce billet. Quand je vous
disais, moi, monsieur, que c'tait quelque aventure galante que vous
vous prpariez.--Tu es fou, rpond Henri  Franck; cette femme me
connat sans doute, et elle a quelque chose  me dire.--Ah! vous
convenez donc  prsent que ce n'est pas votre belle demoiselle?--Mais...
il est vrai que... Au surplus je verrai celle qui m'a crit, et je
saurai ce que tout cela veut dire.--Comment, monsieur, vous voulez aller
 ce rendez-vous?--Pourquoi pas?--Mais, monsieur, c'est peut-tre
quelque pige que l'on veut vous tendre; tenez, croyez-moi, mon cher
matre, n'y allez pas.--Allons, tais-toi!... Franck se tut, voyant que
ce serait en vain qu'il voudrait dtourner Henri de son projet, et
celui-ci alla se prparer  son rendez-vous nocturne.

A l'heure dite, il se rend seul  la petite porte du jardin: aprs avoir
attendu quelques minutes, il la voit s'ouvrir, une femme parat; elle
prend Henri par la main, et lui dit de se laisser conduire. Le coeur
lui battait avec force en suivant sa conductrice: c'est ordinairement
l'effet que produit une premire aventure galante; mais ce sentiment
nouveau, ce trouble inconnu sont de bien courte dure, et avec
l'habitude du plaisir on en voit diminuer la jouissance.

La conductrice de Henri, aprs lui avoir fait parcourir plusieurs alles
du jardin, l'introduit dans la maison; ils montent un petit escalier
drob, elle ouvre une chambre, y fait entrer Henri et se retire.

Notre hros reste quelques minutes immobile d'tonnement et
d'admiration; ce qu'il voyait tait bien fait pour le surprendre. Il
tait dans un boudoir charmant, dcor de tout ce que le luxe et le bon
got peuvent inventer de plus sduisant, et clair par un nombre infini
de lustres dont la clart blouissante ajoutait  l'enchantement de cet
endroit dlicieux. Mais quel objet sduisant attire les regards de
Henri? C'est une femme jeune et belle, pare des dons de la fortune et
de la nature, qui, nonchalamment couche sur une ottomane, accueille le
jeune homme avec un sourire charmant.

Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien?--En vrit... madame...
j'avoue que je n'ose...--Allons; je vois bien que vous tes un enfant,
et qu'il faut vous encourager...--Madame, il est vrai que la surprise...
l'admiration...--L'admiration!... vous tes galant, monsieur. Mais venez
donc vous asseoir auprs de moi, au lieu de rester immobile  me
regarder. Henri ne se le fit pas rpter deux fois, et fut bientt sur
l'ottomane  ct de la charmante Italienne.

C'est donc vous qui avez chant, monsieur?--Oui, madame; et c'est aussi
vous, sans doute, que j'ai entendue?--Oui, et je suis flatte que mes
accents vous aient fait dsirer de me connatre.--Ah! madame, lorsqu'on
vous voit, on sent encore redoubler le charme qu'ils inspirent!...--Vraiment,
vous dites cela d'un air  me le faire croire. Et la jolie femme
abandonnait  Henri une main charmante qu'il baisait avec transport.
Bientt il obtint d'autres faveurs que l'on n'avait ni la force ni le
dessein de lui refuser.

Tu resteras ici, mon ami, dit Flicia (c'tait le nom de la jolie
femme)  Henri, lorsqu'ils reprirent leur conversation.--Mais, ma bonne
amie, je n'ai pas prvenu mon domestique, et...--Eh bien! monsieur,
faut-il, pour votre domestique, que nous nous sparions si tt, et que
je vous laisse retourner  Florence au milieu de la nuit?... Oh! non;
tu resteras, n'est-ce pas, mon ami?... En disant cela, Flicia
entourait Henri de ses jolis bras, et celui-ci n'eut pas la force de
rsister.

Flicia tira une sonnette, la femme qui avait introduit Henri parut.
Lesbie, lui dit Flicia, tu vas nous apporter  souper. Ensuite elle
s'approcha de sa suivante, et lui dit tout bas quelques mots que Henri
ne put entendre. Mademoiselle Lesbie, qui paraissait tre au fait de ces
sortes d'aventures, fit lestement ce que sa matresse lui ordonna, et
une collation recherche fut bientt servie  nos deux amants.

Le lecteur se doute bien que la conqute de Henri tait une de ces
femmes galantes dont l'Italie abonde. Flicia, aprs avoir t actrice
pendant longtemps, s'tait retire dans la jolie maison qu'elle occupait
prs de Florence. Ses nombreuses conqutes l'avaient comble de
prsents; et Flicia, plus sage que beaucoup de ses compagnes, avait
amass une fortune brillante, et vivait presque en femme honnte au
moment o le hasard lui fit rencontrer Henri. Sa beaut, sa tournure peu
commune, la sduisirent, et elle rsolut d'attacher ce bel tranger 
son char. Depuis longtemps elle suivait Henri partout; dans les bals,
dans les promenades, elle tait toujours derrire lui sans qu'il s'en
doutt, et ce qui d'abord n'avait t qu'un simple got devint bientt
une forte passion.

Mais Flicia vit bien que Henri, novice en amour, et d'un caractre
romanesque, ne pouvait tre sduit par des moyens ordinaires; c'est
pourquoi elle tcha de fixer son attention avec son luth, dont elle
jouait fort bien. Nous avons vu comment elle russit  enflammer
l'imagination de notre jeune voyageur; nous allons voir quelles furent
les suites de cette aventure.

Aprs une nuit passe dans les bras de sa tendre amie, Henri rflchit 
sa situation; il aurait voulu connatre davantage cette Flicia qui
avait captiv ses sens. Il se reprochait mme de s'tre laiss entraner
trop facilement. Mais quel autre  sa place,  moins d'tre un Caton,
aurait t plus sage que lui? Ces rflexions raisonnables firent bientt
place aux douces impressions du plaisir. Henri n'tait d'ailleurs ni
d'un ge  tre sage, ni d'un caractre  le vouloir.

Aprs avoir djeun prs de sa belle, elle lui permit enfin de retourner
pour un moment  son auberge, afin de calmer les inquitudes de son
valet.

Henri revint  Florence; mais chemin faisant, il n'tait plus le mme:
ce qui, la veille, avait  peine attir ses regards, fixait son
attention, lui paraissait charmant; il ne pensait et ne respirait que
plaisir. Il trouva Franck fort peu inquiet de lui; car, ayant  peu prs
devin l'aventure de son matre, il ne s'tait pas mis en peine de son
absence.

Henri ne tarda pas  retourner prs de Flicia; il la trouva achevant sa
toilette. O allons-nous donc, ma bonne amie?--Mon ami, le temps est
superbe, nous allons dner  la campagne, et ce soir nous reviendrons 
Florence: on donne au spectacle une pice charmante, et nous irons la
voir.

Flicia fut bientt prte; et voil nos jeunes gens qui s'en vont en
courant et faisant mille folies. Flicia n'avait pas voulu que Lesbie
l'accompagnt, et Henri avait ordonn  Franck de rester  Florence,
parce qu'on n'a pas besoin de domestique pour aller promener avec ce
qu'on aime.

La campagne est charmante lorsqu'on est heureux; chaque bosquet, chaque
site agrable semble inviter au plaisir; le silence des bois, la majest
des forts, rpandent dans tout notre tre une motion qui lve notre
me et fait doucement battre notre coeur. Si, au contraire, quelque
chagrin profond nous tourmente, la campagne ne calme pas notre douleur;
le silence de la nature ne fait qu'ajouter  notre mlancolie; l'oeil
ne voit plus qu'avec indiffrence toutes ces beauts qui s'offrent  nos
regards, et l'obscurit des forts enfante dans notre tte mille penses
sinistres, mille projets de destruction.

Henri et Flicia s'arrtaient  tous les endroits qui leur plaisaient.
Flicia avait toujours envie de se reposer lorsqu'ils passaient sous
quelques bosquets bien sombres et bien touffus; Henri n'avait garde de
la refuser; mais,  force de s'asseoir et de se relever, ils finirent
enfin par avoir rellement besoin de repos. En vrit, monsieur, je
puis  peine marcher!... Je ne pourrai jamais aller jusqu' l'endroit o
nous devons dner.--Mais, madame, est-ce ma faute? Vous ai-je refus de
vous asseoir toutes les fois que cela vous a fait plaisir?--Oh! non, mon
ami... Mais, tiens, nous ne nous reposerons plus, parce que...--Parce
que?--Parce que tu... mais finis donc!... Tu vois bien... Oh! cette
fois-ci ce ne sera pas ma faute... Allons, monsieur, il faut nous
lever.--Oui, ma bonne amie.--Ah Dieu! que les reins me font mal!...--Et
moi, les genoux!--Je ne pourrai sortir de huit jours. Mon ami, une autre
fois j'emmnerai Lesbie.--Et moi, Franck.--C'est cela; mais, en
attendant, allons dner.--Oh! volontiers, car j'ai une faim!...--Et moi,
donc!

Nos jeunes gens se mirent  courir les champs pour chercher une
maisonnette o ils pussent trouver  dner.

Mais, mon ami, il faut que nous nous soyons gars, car je ne vois pas
de maison.--Je le crains aussi, ma bonne amie.--Ah! mon Dieu! si la nuit
allait nous surprendre dans ces lieux!... Que veux-tu? ce serait un
malheur.--Mais, mon cher, c'est que je suis trs-peureuse...--Eh bien!
ma bonne amie, je te dfendrai si l'on nous attaque.--Voil de belles
consolations!...

Enfin, aprs avoir longtemps march, ils se trouvrent sur une route, et
aperurent une maison isole. Il tait temps, car la nuit commenait 
tomber. Ils coururent du ct de l'habitation, et virent avec joie que
c'tait justement une auberge, d'assez mince apparence  la vrit, mais
qui tait pour eux la manne envoye au peuple d'Isral.

L'aubergiste, qui ne paraissait pas habitu  voir du monde, les reut
avec la plus grande politesse, leur offrant d'avance tout ce qu'ils
pourraient dsirer, et leur assurant qu'ils seraient contents du souper.

Mais que nous donnerez-vous? dit Henri  l'aubergiste.--Monsieur, vous
aurez du macaroni.--Je n'en veux pas, dit Flicia; on ne mange que de
cela dans ce vilain pays...--Eh bien, madame, je vous donnerai du
fromage et des galettes, dont vous me direz des nouvelles.--Comment!
s'crie Henri, du fromage et des galettes pour se refaire l'estomac,
quand on n'a pas mang depuis le matin!...--Et qu'on a bien gagn de
l'apptit! dit Flicia.--Que voulez-vous, monsieur, je vous offre ce que
j'ai de meilleur...--Quoi! vous n'avez pas autre chose dans toute votre
maison?...--Pardonnez-moi, monsieur; j'ai bien une petite volaille que
je conservais depuis quinze jours pour quelque occasion...--Diable! elle
doit tre bien tendre!...--Dlicieuse, monsieur! dlicieuse!...--En ce
cas, faites-nous-la servir bien vite.--Ah! monsieur, c'est qu'il y a une
petite difficult...--Laquelle?--C'est qu'elle est dj retenue par deux
officiers qui sont arrivs ici avant vous, et qui sont l-haut  jouer
aux cartes en attendant leur souper.--Ah! diable... c'est dsagrable,
dit Henri.--Mais, mon ami, dit Flicia, ces messieurs seront sans doute
assez galants pour ne point refuser de cder leur souper  une dame;
car, certainement, il est impossible qu'ils aient aussi faim que
nous...--Ah! madame, rpond l'aubergiste, vous savez que les jeunes gens
ne se piquent plus de galanterie...--N'importe, monsieur l'aubergiste,
reprend Henri; faites-nous le plaisir d'aller parler  ces messieurs, et
tchez de les faire consentir  notre demande.--J'y vais, monsieur, et
je ferai mon possible pour cela.

L'aubergiste monta; pendant ce temps, Henri fit dresser une table pour
leur souper; il n'tait pas moins impatient que Flicia de savoir le
rsultat de la mission de leur hte.

Ils commenaient  douter de son succs, lorsque le bruit que firent
plusieurs personnes en descendant l'escalier les avertit que ces
messieurs venaient rpondre eux-mmes  leur demande. Voyons donc cette
dame, disait l'un deux.--Est-elle jolie? disait l'autre. Henri regarda
en souriant Flicia, et il s'aperut avec tonnement qu'elle changeait
de couleur.

Les deux militaires entrrent en riant dans la salle; c'taient deux
jeunes gens assez bien faits, mais ayant l'air de fort mauvais sujets.
Pardon, madame, dit l'un deux en s'approchant de Flicia, si nous
prenons la libert de vous offrir nous-mmes... Mais que vois-je!... je
ne me trompe pas... c'est Flicia, s'crie-t-il en s'adressant  son
camarade.--Eh oui, ma foi! c'est elle, rpond l'autre.

Henri devint rouge de colre; Flicia cherchait en vain  drober ses
traits  ces messieurs, et ne savait plus quelle contenance tenir. L'un
des militaires s'avance, et, entourant cavalirement Flicia de ses
bras: Comment, ma belle!... c'est toi que je revois, lui dit-il, et,
il veut prendre un baiser; mais Flicia le repousse avec force. Eh
quoi! s'crie-t-il, tu fais la cruelle!... mais, quand tu jouais les
reines au grand thtre de Naples, tu n'tais pas si mchante que
cela.--Que veut dire ceci, monsieur? dit Henri, en s'approchant avec
fureur du militaire.--Parbleu! monsieur, vous le voyez bien ce que cela
veut dire.--C'est donc l ton nouvel amant, Flicia? reprend l'autre
militaire en ricanant, je t'en fais mon compliment, il est jeune encore,
tu le formeras.--Insolent! rpond Henri, en regardant le jeune homme
avec des yeux tincelants de colre; je t'apprendrai que je n'ai pas
besoin de leons pour chtier les gens de ton espce. En disant ces
mots, Henri donne un soufflet au militaire qui tait le plus prs de
lui. Celui-ci, furieux, tire son sabre, et va fondre sur Henri; mais il
pare le coup avec une table, dont il se sert comme d'un bouclier.
L'autre officier lche bien vite Flicia pour venir se joindre  son
camarade. Pendant ce temps, la jeune femme s'chappe de la chambre. Les
deux militaires sont comme deux lions autour de Henri; mais celui-ci
fait des merveilles, et, tout en parant avec sa table les coups qu'ils
lui portent, il leur envoie encore tout ce qu'il trouve sous sa main;
les pots, les bouteilles, les chaises, les cruches, tout vole de part et
d'autre dans l'auberge. L'aubergiste cherche  mettre la paix et 
sparer les combattants; mais, en se mlant parmi eux, il reoit un coup
de sabre destin  Henri, et roule sous les bancs et les tables en
criant qu'il est mort. Notre hros a le bonheur d'atteindre  la tte un
des officiers, en lui jetant une bouteille; le coup l'tourdit si bien
qu'il tombe sans connaissance  ct de l'aubergiste. Son camarade n'en
est que plus acharn contre Henri, qui, commenant  perdre ses forces,
allait peut-tre succomber, si une foule de paysans, que la femme de
l'aubergiste tait alle chercher, ne ft entre fort  propos pour
mettre fin  ce combat. Henri profite du tumulte pour gagner la porte:
deux chevaux sont attachs dans la cour; il en prend un, monte dessus,
et arrive  Florence au grand galop.

Comment, monsieur, c'est vous! Je croyais que vous ne coucheriez pas ce
soir ici.--Non, Franck, nous n'y coucherons pas non plus.--Que
voulez-vous dire, monsieur?--Va tout de suite payer notre hte, selle
nos chevaux, et partons sur-le-champ.--Quoi! monsieur, au milieu de la
nuit?...--Allons, pas de rflexions, fais ce que je te dis.

Franck se hte d'obir, car il voit que son matre n'est pas d'humeur 
couter ses reprsentations. Les chevaux prts, Henri et Franck montent
dessus, et sortent de Florence au milieu de la nuit.




CHAPITRE XII.

ROME.


Il faut avouer, monsieur, que c'est une drle de chose que la
destine!... Souvent vous chouez dans vos projets au moment mme de les
voir russir... Une chance heureuse vous arrive quand vous avez perdu
tout espoir; et lorsque vous pensez aller au bal, crac! vous vous cassez
un bras ou une jambe, et vous voil dans votre lit pour six mois!... En
vrit, monsieur, si l'on tait raisonnable, on ne formerait jamais de
projets pour l'avenir, et l'on attendrait tranquillement que le livre
des destins se dbrouillt devant soi.

C'tait M. Franck qui, tout en trottant  ct de son matre, s'amusait
 lui faire part de ses rflexions. Quoique simple valet, Franck avait
observ, rflchi, et c'tait d'aprs ce qu'il avait vu qu'il parlait 
Henri. Les raisonnements de bien des philosophes se rduisent souvent 
la destine.

A propos de quoi tout ce galimatias? dit Henri  Franck en sortant de
ses rflexions.--A propos, monsieur, que nous voici sur la route de Rome
au moment o j'y pensais le moins... et vous aussi, peut-tre?...--Il a
raison, dit Henri en lui-mme; mais il ne voulut pas raconter  Franck
une aventure qui blessait son amour-propre et qu'il voulait oublier tout
 fait. Ne sentez-vous pas qu'il pleut, monsieur? dit Franck  Henri
aprs une heure de silence.--C'est vrai; mais que veux-tu y faire?--Ma
foi, monsieur, je ne vois pas ce qui nous empcherait de nous mettre 
l'abri, plutt que de nous faire mouiller jusqu'aux os, car je crois que
c'est un orage qui se prpare.--Tu as raison: eh bien! cherchons un
endroit jusqu' ce que l'orage soit pass.--C'est bien dit, monsieur,
mais c'est que je n'en vois pas.--Avanons encore.

Aprs avoir longtemps cherch, Henri aperut un vieux btiment tombant
en ruines, et qui paraissait totalement abandonn. Tiens, Franck,
vois-tu ces vieux murs? c'est l que nous trouverons un abri.--J'en
doute, monsieur, car ce btiment m'a l'air en bien mauvais tat, et ne
sert peut-tre depuis longtemps que de retraite  des voleurs.--Aurais-tu
peur d'y entrer?--Ah! mon Dieu, non, monsieur; car si c'est ma destine
d'y tre assassin, j'aurai beau faire, je ne pourrai l'viter.--Allons,
je vois que ta philosophie est bonne  quelque chose; mais pressons nos
chevaux et htons-nous d'arriver, car l'orage augmente.

Henri et Franck arrivrent enfin devant le vieux btiment, qui
paraissait tre un ancien couvent; ils traversrent une cour remplie de
dcombres, et entrrent sous une vaste galerie que le temps avait un
peu plus mnage. Sais-tu bien, Franck, que cet endroit a quelque chose
de romantique, et que je ne serais pas surpris qu'il nous y arrivt
quelque aventure extraordinaire?--Ni moi non plus, monsieur; on dit
d'ailleurs qu'elles sont trs-communes en ce pays.

Ils avaient  peine fini de parler, lorsqu'un bruit sourd se fit
entendre au fond de la galerie. As-tu entendu, Franck?--Oui, monsieur,
c'est quelqu'un qui nous coutait.--Avanons, dit Henri; je suis curieux
de savoir ce que c'est. Franck et son matre se mirent aussitt en
marche; mais,  mesure qu'ils avanaient, il leur semblait que quelqu'un
s'loignait devant eux. Au bout de la galerie, ils trouvrent un
escalier et le montrent en ttonnant; la personne qui fuyait ayant fait
un faux pas en voulant se hter, se laissa rouler le long des marches;
Henri la retint et la saisit au collet. Ah! par grce, ne me tuez pas,
monsieur le voleur! dit, en se jetant aux pieds de Henri, la personne
qu'il avait arrte.--Qui es-tu? lui demanda celui-ci.--Un pauvre
domestique qui n'a pas le sou.--Es-tu seul ici?--Non, monsieur le
voleur, je suis avec mes matres, qui m'ont envoy  la
dcouverte.--Conduis-moi auprs d'eux.--Oui, monsieur le voleur,
volontiers.

Henri tenait toujours l'inconnu, dont il souponnait la vracit;
celui-ci les conduisant dans une pice au-dessus de la galerie, ouvrit
une porte et s'cria: V'l le chef de la bande!

Henri fut trs-tonn de se trouver dans une pice o l'on avait fait un
bon feu et allum plusieurs torches, et dans laquelle tait une dame
d'une trentaine d'annes, avec une autre femme beaucoup plus jeune, et
quatre hommes en livre, debout derrire elle. Au cri que jeta en
entrant le conducteur de Henri, la dame fit un mouvement d'effroi, et
les quatre hommes sautrent sur leurs carabines.

Pas tant de frayeur, messieurs, dit Henri en riant; je ne suis pas un
voleur, mais un voyageur, et voil mon domestique. J'ai t bien aise de
voir o cet homme me mnerait, et de savoir enfin  qui j'avais
affaire.

Henri s'approcha ensuite de la dame, en lui faisant ses excuses pour la
frayeur qu'il lui avait cause, et lui avoua qu'il ne croyait pas
trouver si grande socit dans un endroit qui paraissait abandonn.

La dame lui apprit qu'elle se nommait la marquise de Belloni, qu'elle
venait de faire un voyage dans une de ses terres, prs de Florence, et
retournait  Rome, lorsque l'orage les avait surpris devant le vieux
btiment, et qu'elle avait prfr y entrer plutt que d'exposer les
jours de ses domestiques. Je venais d'envoyer cet homme  la
dcouverte, ajouta-t-elle, en montrant  Henri celui qui lui avait servi
de guide; et comme je connais sa poltronnerie, je m'attendais bien 
quelques bvues de sa part; mais je suis charme, monsieur, qu'il soit
cause de notre rencontre.

Henri rpondit  ce compliment de la manire la plus galante, et informa
aussi la marquise de son nom et du but de son voyage. Lorsque la
marquise apprit le nom et le titre de Henri, elle parut encore plus
flatte de cette aventure, et il s'tablit entre eux une conversation
fort anime. Franck, de son ct, chercha  lier connaissance avec la
jeune personne, qui paraissait tre la femme de chambre de la marquise;
mais mademoiselle Julia (c'tait son nom) n'coutait gure Franck, et
lorgnait beaucoup Henri.

La marquise et Henri oubliaient, en causant, que la nuit se passait;
mais les domestiques, qui probablement ne s'amusaient pas autant que
leur matresse, lui firent remarquer que le jour commenait  poindre.
La marquise s'informa du temps; on lui dit que l'orage tait apais,
mais que la pluie tombait toujours avec violence: alors elle pria Henri
d'accepter une place dans sa voiture, puisqu'il se rendait  Rome ainsi
qu'elle. Henri, qui avait remarqu les oeillades de Julia, et qui
trouvait la marquise fort belle femme, n'eut garde de refuser, et l'on
descendit dans la cour pour se remettre en voyage.

Ah! disait Franck en lui-mme en suivant son matre, je vois bien que
cette aventure, qui avait un air romanesque, finira aussi simplement
qu'une autre.

Henri tait dans la voiture avec les deux dames. La marquise voulut
qu'il occupt le fond avec elle; mademoiselle Julia se mit devant Henri,
en faisant une petite moue qui lui allait  ravir. C'tait une jolie
petite femme que cette Julia: elle avait des yeux d'une expression
admirable, et elle les portait assez habituellement sur Henri,
lorsqu'elle voyait que sa matresse ne la regardait pas. Quant  la
marquise, c'tait une femme parfaitement belle: sa taille noble et
lgante tait encore releve par une figure d'une beaut rgulire; ses
cheveux taient d'un noir blouissant, et ses yeux, pleins de feu et de
vivacit, annonaient une me brlante et un caractre imptueux.

Les voyageurs arrivrent  Rome sans autre accident; et la marquise, en
quittant Henri, l'invita  venir souvent partager sa socit. Henri le
promit en regardant Julia, qui ne paraissait pas dsirer moins vivement
que sa matresse qu'il se rendt  son invitation.

Au moins, disait en lui-mme Henri en parcourant les rues de Rome pour
chercher  se loger, cette femme-l est bien une marquise, et n'a pas
fait les princesses sur aucun thtre.

Aprs avoir choisi l'auberge la plus lgante de la ville, Henri fit
venir divers marchands, afin de s'habiller dans le dernier got et fort
richement. Monsieur, dit Franck  son matre, savez-vous que cette
marquise-l vous ruinera, si cela continue.--Imbcile! crois-tu que mon
pre refusera de m'envoyer tout l'argent dont j'aurai besoin?--Dame!
monsieur, il n'aurait qu' se lasser de vos voyages, et vous ordonner de
retourner prs de lui?--Eh bien! alors il sera temps de nous ranger.

Le soir mme de son arrive, Henri se rendit chez la marquise de
Belloni. Elle demeurait dans le plus beau quartier de la ville; son
htel tait de la dernire magnificence, et tout chez elle respirait le
luxe et la splendeur.

Une socit brillante et nombreuse tait runie chez la marquise. Cette
dernire reut Henri de la manire la plus gracieuse, et le prsenta aux
personnes les plus distingues, qui, sur la recommandation de la
marquise, comblrent Henri de politesses et eurent pour lui tous les
gards.

Notre hros ne s'tait pas encore trouv dans un cercle aussi brillant.
Entour de femmes charmantes qui semblaient se disputer sa conqute, et
flatt des attentions de la marquise, il se crut au plus haut degr des
honneurs.

Cependant, comme, au milieu de tant de monde, il ne pouvait pas souvent
entretenir la marquise, il se mit, pour passer le temps,  une table de
jeu. Bientt la vue de l'or qui brillait devant lui chauffa son
imagination; voulant d'ailleurs imiter les personnes avec lesquelles il
jouait, il perdit en un moment tout ce qu'il avait sur lui.

Aprs s'tre lev de table, il se promenait tranquillement dans le
salon, examinant les divers personnages qui le remplissaient, lorsqu'il
crut entrevoir  la porte d'entre quelqu'un qui lui faisait signe de
venir  lui. L'ide de Julia, qu'il n'avait pas encore vue, se prsenta
sur-le-champ  sa pense; et, voulant s'assurer de la vrit, il
s'approcha de la marquise pour lui faire ses adieux. La marquise lui dit
qu'elle l'attendait le lendemain matin pour djeuner: Henri promit, et
s'loigna lentement du salon.

A peine avait-il franchi le seuil de la porte, qu'une femme le prit par
la main en lui disant de la suivre. Henri ne reconnut pas Julia, mais
cependant il se laissa conduire. La personne lui fit traverser une
longue enfilade de pices qui n'taient pas claires; ensuite,
s'arrtant dans une plus petite que les autres, elle lui dit d'attendre
un moment, et le laissa seul dans l'obscurit.

Que veut dire ceci? pensa Henri, quand il fut livr  lui-mme. Cette
aventure prend une tournure tout  fait piquante. Mais n'oublions pas
que je suis en Italie, et que c'est le pays des prodiges. Aprs s'tre
prpar  tout vnement, il s'assit sur un sopha, et s'endormit en
attendant la suite de son aventure.

Comment! vous dormez! dit  Henri une petite voix douce, en le poussant
lgrement.--C'est vous, charmante Julia, rpondit Henri en s'veillant.
Il me semble que vous m'avez laiss dormir bien longtemps. Julia (car
c'tait elle) lui avoua qu'il y avait plus d'une heure qu'il tait l,
et qu'elle avait mme craint qu'il se ft loign. Eh! o serais-je
all, puisque je ne connais pas les dtours de cet htel? Mais pourquoi
m'avez-vous laiss seul si longtemps?--Parce que madame la marquise m'a
fait appeler, et que je n'ai pu la quitter plus tt... Mais, laissez-moi
donc, monsieur... je vous en prie; j'ai quelque chose de trs-important
 vous dire.--Tu me le diras une autre fois.--Non, monsieur... Mais
finissez donc... Si madame la marquise venait...

Malgr les grands efforts de Julia, Henri profita de l'obscurit pour
redoubler d'audace, et on lui cda une victoire qu'on n'avait jamais eu
l'intention de lui refuser.

A prsent vous m'couterez, j'espre, monsieur.--Oh! oui, ma chre
Julia, je suis tout oreilles.--Vous saurez donc, monsieur, que... Ah!
grand Dieu! je crois que voil madame la marquise...--Effectivement,
j'entends du bruit.--O ciel! il faut justement qu'elle passe par ici
pour entrer dans sa chambre  coucher.--Eh bien! quand elle me verrait,
quel mal y aurait-il?--Ah! monsieur, je serais perdue sans retour.--Je
dirai que je me suis gar dans son htel en voulant m'en aller.--Oh!
vous ne connaissez pas le caractre souponneux de madame la marquise;
elle se douterait de quelque chose: elle vous aime, j'en suis certaine,
et nous serions perdus tous deux.--Que faire alors?--Elle approche...
j'entends sa voix; il faut vous cacher.--Mais o?--Tenez! dans cette
armoire, il y aura assez de place pour vous.--Mais j'toufferai l
dedans.--Eh non! non... Ne bougez pas, et je viendrai vous dlivrer
sitt que madame sera couche.

Il tait temps que Henri se cacht, car la marquise entra bientt dans
le cabinet, tenant une bougie  la main. Ah! vous voil, Julia. O
tiez-vous donc alle? depuis deux heures je vous cherche
partout.--Mais, madame... j'tais venue dans votre appartement voir si
rien ne vous manquait.--Comment donc tiez-vous sans lumire?--Madame...
c'est que... la mienne s'est teinte...--Allons, il suffit; venez me
dshabiller.--Madame se couche dj!--Comment! dj; mais il est prs de
trois heures du matin.--Ah! vous avez raison, madame.

Julia suivit la marquise, en maudissant le sort qui la sparait de celui
qu'elle aimait, et dans un moment o il avait tant besoin d'elle.
Effectivement, Henri n'tait pas du tout  son aise dans une armoire
faite,  la vrit, pour pendre les robes de madame, mais o il ne
pouvait changer de position, et o le dfaut d'air augmentait son
martyre. En vain il voulut essayer d'entr'ouvrir la porte de sa cage;
Julia, pour plus de sret, en avait emport la clef, et elle ne
s'ouvrait pas en dedans. Ah! disait en lui-mme Henri, mon prcepteur
Mullern m'avait bien dit que les femmes me feraient faire des
sottises!... Enfin, aprs une demi-heure d'anxit, Henri rsolut de
sortir d'une position qui devenait insupportable. D'ailleurs, il aurait
attendu en vain que Julia vnt  son secours: la marquise, qui
paraissait souponner quelque chose, conduisit Julia hors du cabinet qui
donnait dans sa chambre  coucher, et en referma la porte sur elle; de
sorte que la pauvre enfant fut oblige d'abandonner son amant  la merci
d'une autre femme; mais elle espra que Henri, fatigu de sa soire,
s'endormirait tranquillement o elle l'avait laiss.

Ma foi, il en arrivera ce qu'il plaira au ciel, dit Henri, mais il faut
absolument que je sorte d'ici. Il commena par branler la porte de
l'armoire; il s'aperut avec joie qu'en la soulevant un peu elle sortait
de ses gonds; il profita de sa dcouverte et fut bientt dehors; mais ce
n'tait pas tout, il fallait sortir de l'htel, et c'tait le plus
difficile.

Henri se trouva, en quittant sa cachette, dans la mme obscurit o il
tait auparavant. Comment retrouver son chemin?... comment ne pas
commettre quelque mprise?... Allons tout droit devant nous, dit Henri,
cela me conduira toujours quelque part. Aprs avoir march  ttons, il
trouva une porte ouverte, et entra dans une autre chambre. Cherchons un
peu s'il n'y a pas ici quelque escalier, disait en lui-mme Henri. Et
tout en marchant le long du mur, au lieu de trouver un escalier, il
sentit un lit devant lui. Diable! dit-il, c'est peut-tre le lit de la
marquise!... Un lger soupir qui se fit entendre l'avertit qu'il tait
occup; ne se souciant pas de la dranger, il s'loignait
prcipitamment, lorsqu'en passant prs d'un guridon, son habit accrocha
un cabaret de porcelaine qui se brisa en tombant sur le parquet.

Qui est l? dit une voix altre que Henri reconnut pour celle de la
marquise. Que faire?... Ma foi, pensa Henri, il vaut mieux passer pour
un amant que pour un voleur: d'ailleurs c'est le seul moyen qui me
reste, et je m'en tirerai comme je pourrai. Ce parti pris, Henri
s'approcha du lit de la marquise, et lui dit: Excuserez-vous ma
tmrit, madame? Il n'y a qu'un amour tel que le mien qui puisse vous
faire pardonner ma dmarche.--Quoi! monsieur de Framberg, c'est vous!...
 cette heure!... dans ma chambre!--Oui, madame, je suis parvenu 
gagner votre servante Julia; touche de ma flamme pour sa matresse,
c'est elle qui m'a cach dans votre appartement...--Se pourrait-il!...
ah! je ne m'tonne plus maintenant de son embarras!... Mais c'est une
horreur!... une chose abominable!... Avoir eu l'audace de...--Quoi! vous
tes insensible  l'amour le plus tendre!... Eh bien! je m'loigne,
madame, je vous fuis pour toujours...--Arrtez!... Et o allez-vous
maintenant? Si l'on vous voit sortir de chez moi, je suis perdue!...--Eh
bien! madame, qu'ordonnez-vous?--Restez donc! il le faut bien, puisque
c'est le seul moyen de sauver ma rputation!... Henri resta, et fit si
bien, que le lendemain matin la marquise l'engageait encore  ne pas la
quitter.




CHAPITRE XIII.

SUITE DU PRCDENT.


Le lendemain matin, au petit jour, Henri parvint  faire consentir la
marquise  le laisser partir. Aprs lui avoir fait les plus tendres
adieux, il ouvrit doucement la porte du cabinet, et descendit
l'escalier; mais  peine avait-il fait quelques pas, qu'il se trouva nez
 nez avec Julia. Comment! c'est vous, monsieur?--Oui, Julia, c'est
moi-mme.--Et comment avez-vous fait pour sortir de l'armoire o vous
tiez?--J'ai fait comme j'ai pu; mais, en vrit, ma chre Julia, je
suis trop fatigu maintenant pour pouvoir te le raconter...--Si vous
vouliez monter  ma chambre, maintenant que madame la marquise
dort...--Non, ma bonne amie, il est temps que je retourne  mon auberge;
ce soir je te dirai tout ce que tu veux savoir. En disant ces mots,
Henri descendit l'escalier, et sortit prcipitamment de l'htel de la
marquise.

En vrit, je n'y conois rien, disait en elle-mme Julia; et elle
attendit avec impatience le moment de se rendre prs de sa matresse.
Vers midi, la marquise la sonna. Julia descendit en toute hte, ne
sachant si elle devait craindre ou esprer; mais elle fut agrablement
surprise de voir la marquise d'une humeur charmante, et ne l'appelant
que sa chre, sa bonne Julia. Ne sachant qu'augurer d'un accueil si
flatteur, Julia finit par croire que sa matresse ne savait rien, et la
marquise s'en tint avec elle aux caresses et aux amitis, sans vouloir
lui en dire davantage sur ce qu'elle pensait bien qu'elle devinait.

En rentrant chez lui, Henri crivit au colonel pour lui demander de
l'argent, et il envoya Franck porter la lettre. Franck, qui vit sur
l'adresse pour qui elle tait, regarda son matre en souriant, d'un air
qui voulait dire: Voil mes prdictions accomplies. Mais Henri alla se
jeter sur son lit, sans s'amuser  lui rpondre, et Franck dit en
lui-mme: Si c'est sa destine de perdre son argent, il n'y a pas moyen
de l'en empcher.

Plusieurs mois s'coulrent de la mme manire. Henri partageait son
temps entre la marquise, Julia et le jeu. Le colonel lui avait envoy
l'argent qu'il avait demand, et Henri se trouvait  mme de continuer
le mme train de vie; d'ailleurs la chance, qui d'abord lui avait t
contraire, lui tait devenue plus favorable, et il se livrait avec
ardeur  une passion qui lui faisait parfois ngliger la marquise et
Julia.

Les choses en taient l, lorsqu'une jeune comtesse napolitaine parut
dans la socit de la marquise. Henri ne put la voir sans ressentir pour
elle cet amour qu'il avait dj prouv pour cette dernire. De son
ct, la jeune comtesse ne vit pas Henri avec indiffrence; mais la
marquise, qui tait jalouse  l'excs, lut dans les yeux de Henri sa
nouvelle passion, et rsolut de se venger de l'infidle.

L'occasion ne tarda pas  se prsenter. Henri reut un billet dans
lequel on l'engageait  se rendre devant la maison de la comtesse, et
qu'il serait introduit prs de celle qu'il aimait. Ne doutant pas que ce
billet ne ft de la comtesse elle-mme, Henri, au comble de ses voeux,
se prpara pour son rendez-vous, et envoya dire  la marquise, qui
l'attendait ce soir-l, qu'il tait indispos et ne pourrait se rendre
auprs d'elle.

L'heure du rendez-vous approchant, Henri se disposait  partir,
lorsqu'on frappa plusieurs coups  sa porte: C'est peut-tre la
marquise, dit Henri  Franck; il ne faut pas ouvrir. Mais ces mots:
Ouvrez, ouvrez sans crainte, prononcs d'une voix altre, engagrent
Henri  voir qui ce pouvait tre; il ouvrit, et vit Julia entrer dans
son appartement.

Vous tes tonn de ma visite, monsieur, dit Julia  Henri; mais,
lorsque vous en connatrez le motif, j'espre que vous me saurez gr de
vous l'avoir faite.--Que voulez-vous dire, Julia?--Je veux dire,
monsieur, que madame la marquise connat votre nouvelle passion pour
cette jeune comtesse napolitaine qui vient depuis peu chez
elle...--Comment! Julia... tu peux penser...--Ah!... monsieur, ce n'est
pas moi que vous pourriez abuser, je sais lire dans votre coeur; mais
je vous aime trop pour vouloir me venger lors mme que je le
pourrais!... Au contraire, c'est moi qui veux vous sauver du pige o
vous alliez tomber.--Que veux-tu dire, Julia?--Vous avez reu un billet
ce matin.--Il est vrai.--On vous donne rendez-vous pour ce soir  minuit
devant la maison o demeure la comtesse.--Mais qui donc t'a appris tout
cela?--Eh! comment ne le saurais-je pas, puisque c'est madame la
marquise qui vous a fait crire ce billet!--La marquise!...--Elle-mme.--Et
quel est son dessein?--De voir si vous la trahirez en allant au
rendez-vous.--Et si j'y vais?--Elle est Italienne, c'est vous en dire
assez.--Quoi! tu penses qu'elle serait capable de...?--La jalousie la
rend furieuse contre vous, et, si vous m'en croyez, vous n'irez pas  ce
rendez-vous.--Sois tranquille, ma chre Julia, si j'y vais, je prendrai
mes prcautions.--Au surplus, je vous ai prvenu; maintenant, je vous
laisse: votre sort est entre vos mains.--Adieu, ma chre Julia, crois
bien que de ma vie je n'oublierai ce que tu as fait pour moi.

En disant ces mots Henri pressa tendrement Julia contre son coeur, et
elle s'loigna prcipitamment.

C'est une bonne fille que cette Julia, dit Franck  son matre
lorsqu'elle fut partie; je n'ai pas entendu ce qu'elle vous a dit, et
cependant je suis sr que c'est pour votre bien...--Franck!--Monsieur?--Tu
vas prparer deux chevaux, et faire nos valises...--Quoi! monsieur...
est-ce que nous partons?--Fais ce que je te dis, et attends-moi ici;
dans un instant je serai de retour.--Cela suffit, monsieur.

En disant ces mots Henri s'enveloppa dans son manteau, et courut au
rendez-vous indiqu. Il tait bien aise de s'assurer par lui-mme
jusqu'o la marquise pousserait sa vengeance; mais il avait eu soin de
prendre sous son manteau une pe et une paire de pistolets.

Minuit venait de sonner quand Henri arriva devant la maison de la
comtesse. Je suis peut-tre venu trop tard, dit-il en lui-mme, et le
coup prmdit n'aura pas lieu. En attendant, il se promena devant la
maison qui faisait le coin d'une petite rue sombre, et qui, par sa
situation isole, tait bien propre  servir les desseins de la
marquise.

Il attendait depuis quelques minutes, lorsqu'un homme envelopp dans un
manteau, et tenant une lanterne sourde, sortit de la petite rue et vint
droit  Henri. Vous tes exact, lui dit-il, c'est bien: suivez-moi, je
vais vous conduire chez la comtesse.--Et pourquoi n'entrons-nous pas par
cette porte? demande Henri  l'inconnu.--C'est parce que vous seriez vu
de tout le monde; et comme il y a une autre entre secrte qui donne
dans la rue que vous voyez, madame la comtesse m'a dit de vous
introduire par l.--En ce cas, marchons, je vous suis.

Henri eut l'air de suivre son guide sans dfiance; mais il tira
doucement ses pistolets de dessous son manteau, et se tint prt  tout
vnement. A peine eurent-ils dtourn le coin de la rue, que deux
autres hommes, sortant d'une embuscade o ils taient cachs, fondirent
 l'improviste sur Henri; mais notre hros les reut le pistolet au
poing; et, tirant sur eux  bout portant, les tendit tous deux sans vie
 ses pieds.

L'homme  la lanterne ne songea qu' prendre la fuite en voyant tomber
ses camarades. Henri courut aprs lui, mais son assassin connaissait
mieux que lui les dtours de la ville, et il chappa bientt  ses
regards. Rflchissant qu'en voulant poursuivre celui-l, il pourrait en
rencontrer un plus grand nombre, Henri pensa qu'il tait plus prudent de
regagner son auberge, et, aprs bien des dtours, il parvint  la
retrouver.

Oh! oh! il parat que la soire a t chaude, dit Franck, en voyant
Henri poser ses pistolets dchargs sur une table.--Oui, mon cher
Franck, tiens, recharge mes armes.--Est-ce que vous allez recommencer,
monsieur?--Non, mais nous allons partir.--Ah! il me parat que vous en
avez assez!... Et o allons-nous, monsieur?  Naples?--Non, j'ai assez
de l'Italie.--Tant mieux, ma foi; car ce pays m'ennuyait aussi,
moi...--Nous allons en France,  Paris; peut-tre y serai-je plus
heureux que je ne l'ai t jusqu' prsent... et y retrouverai-je celle
pour laquelle je donnerais ma vie!...--Comment! monsieur, est-ce que
vous y pensez encore?--Si j'y pense!... ah!... Franck, crois-tu que ces
plaisirs bruyants, que ces passions d'un moment, qui, depuis mon dpart,
ont occup mon esprit, aient pu effacer de mon me le souvenir de ma
chre Pauline?... Non; ces femmes si sduisantes ont rempli ma tte,
troubl mes sens, mais aucune n'est parvenue jusqu' mon coeur.--En ce
cas, monsieur, je vois que c'est bien de l'amour que vous ressentez pour
votre inconnue...--Oh! oui!... l'amour le plus tendre!... le plus
sincre!...--Mais les chevaux sont prts, monsieur.--Que ne le
disais-tu donc?...

Il est singulier, disait Franck en sortant de Rome avec son matre, que
ce soit toujours au milieu de la nuit que nous nous mettions en voyage;
ce que c'est que la destine!...




CHAPITRE XIV.

PARIS.


Henri et Franck arrivrent  Paris, aprs s'tre arrts quelque temps 
Turin et  Lyon, sans qu'il leur ft arriv rien de remarquable.

Ma foi, monsieur, dit Franck  son matre en entrant dans la capitale
des plaisirs et de la gaiet, au premier abord, cette ville me plat
beaucoup plus que toutes celles que nous avons parcourues. Tenez, voyez
donc tout ce monde qui va et vient; c'est un mouvement perptuel!... A
chaque pas je trouve des sujets de curiosit; on voudrait tre triste
ici qu'on ne le pourrait pas. Et les femmes, monsieur!... Elles sont
charmantes... Franchement, dites-moi, en avons-nous vu ailleurs qui
aient cette tournure, cette grce, cette lgance?... qui regardent les
hommes avec un sourire si flatteur, si expressif?... Ah! monsieur, je
suis dans l'enchantement!...--Diable!... Franck, tu deviens
loquent!--C'est le site qui m'inspire, monsieur...--Laisse l ton site,
et occupons-nous de trouver un htel o je puisse demeurer
convenablement.

Henri se logea dans le quartier de la Chausse-d'Antin, et le soir mme
de son arrive, il alla courir les spectacles et les cafs les plus
frquents de la ville. Harass de fatigue, il rentra  son htel sur
les deux heures du matin, et trouva Franck qui l'attendait d'un air un
peu moins gai que le matin. Qu'as-tu donc, Franck? lui demanda Henri;
t'ennuierais-tu dj  Paris?--Oh! non, monsieur, ce n'est pas
cela...--Eh bien, pourquoi donc as-tu, ce soir, un air si diffrent de
ce matin?--Ah! monsieur, c'est qu'il m'est arriv une petite
aventure...--Une aventure!... voyons ce que c'est; raconte-moi
cela...--Je le veux bien, monsieur, si cela peut vous faire plaisir...
Vous saurez donc, qu'aprs que vous ftes parti, je me rendis au
Palais-Royal, parce que l'on me dit que c'tait l'endroit le plus
curieux de la ville. J'y tais depuis plus d'une heure, occup  admirer
tout ce qu'il renferme, et m'extasiant devant chaque objet nouveau que
je voyais, lorsqu'un homme trs-bien mis et d'un extrieur fort honnte
s'approcha de moi pour me demander le chemin de la rue de... d'une rue
enfin. Ma foi, monsieur, lui rpondis-je, je ne le connais pas plus que
vous, car j'arrive dans cette ville o je suis tout  fait
tranger.--Vous tes tranger, me dit-il, eh bien, moi aussi; et tenez,
puisque le hasard me fait vous rencontrer, si vous le voulez, nous
passerons la soire ensemble. J'acceptai, n'tant pas fch de trouver
quelqu'un avec qui causer, dans une ville o je ne connaissais personne.
Nous continumes donc de nous promener en causant, lorsque le diable, ou
plutt le sort, voulut qu'il vnt  parler du jeu de billard... Vous
savez, monsieur, que c'est mon jeu favori, et que j'y suis mme d'une
certaine force!...--Oh! tu me l'as dj dit... eh bien, sans doute tu
auras voulu y jouer?--Justement, monsieur, c'est--dire, c'est mon homme
qui m'en proposa une partie, et je ne manquai pas d'accepter. Nous
entrmes donc dans un caf, et nous fmes au billard: il tait occup;
mais comme la partie tait sur le point de finir, nous restmes 
regarder. Un des deux joueurs tait beaucoup plus faible que l'autre, et
mon tranger le plaisantait sur son jeu. Je parie deux louis, lui
dit-il,  un coup, que vous ne faites pas cette bille-l (et la bille
tait assez belle); la personne paria et gagna. Mon homme parut piqu
d'avoir perdu, et dit qu'il prendrait sa revanche; l'occasion se
prsenta bientt: c'tait  la personne qui avait gagn les deux louis 
jouer. Elle n'avait absolument qu' pousser un peu, pour mettre dans la
blouse une bille qui y tait dj  moiti: eh bien, mon homme eut
l'effronterie de dire que l'autre ne la ferait pas!... Moi je lui
rpondis qu'il la ferait. Croiriez-vous, monsieur, qu'il osa me parier
vingt louis que non... J'acceptai sur-le-champ... J'avais
malheureusement tout mon argent sur moi!...--Et tu as gagn?--Au
contraire, monsieur!... le maladroit, qui avait dj gagn un coup cent
fois plus difficile, prit si bien la bille en sens contraire, qu'au lieu
de la faire, il se mit lui-mme dedans!... Alors, le dsespoir dans
l'me, je donnai tout ce que je possdais (j'avais les vingt louis moins
six francs). Mon gageur voulut bien me faire grce du reste, et je
sortis du caf en maudissant le destin qui m'avait fait rencontrer cet
tranger.

Henri ne put s'empcher de rire de l'aventure qui tait arrive  ce
pauvre Franck; cependant il le ddommagea de sa perte, et l'engagea 
tre plus prudent une autre fois, et surtout  se dfier de ces
prtendus trangers, qui ne se font passer pour tels qu'afin de mieux
duper les vritables.

Henri tait depuis quelques jours  Paris, lorsqu'un soir, au spectacle,
il se trouva plac derrire une dame qui lui parut mriter son
attention; effectivement, elle tait grande, bien faite, d'une tournure
agrable, d'une figure expressive, et paraissant ne pas voir avec
indiffrence les oeillades que son voisin lui lanait. Henri, enchant
de sa nouvelle conqute, aurait bien voulu lui parler; mais elle avait
avec elle un gros homme couvert de bijoux et de diamants, ayant assez
l'air d'un marchand de boeufs retir, qui paraissait aussi embarrass
de ses deux montres que de son gros ventre, et occupait  lui seul les
trois quarts de la loge o tait Henri. Voyant bien qu'il ne pourrait
lui dclarer ses sentiments tant qu'elle aurait cet homme auprs d'elle,
Henri se contenta, au sortir du spectacle, d'ordonner  Franck de suivre
la voiture o elle montait, et de tcher d'obtenir quelques
renseignements sur cette dame.

Henri attendait avec impatience le retour de son valet, lorsque celui-ci
arriva. Eh bien! mon cher Franck, lui dit Henri en l'apercevant, as-tu
de bonnes nouvelles  m'apprendre?--Oui, monsieur, d'excellentes.--Tu
sais o demeure la dame en question?--Oui, monsieur; dans une superbe
maison sur le boulevard des Italiens.--Bon! et as-tu appris quelque
autre chose?--Oui, monsieur; le portier de la maison est justement fort
bavard, et il n'a pas fait difficult de causer avec moi...--Bravo,
Franck! eh bien, cette dame?--C'est une danseuse de l'Opra,
monsieur.--Une danseuse de l'Opra... dit en lui-mme Henri; diable!...
il y a beaucoup  gagner et  perdre avec ces femmes-l!...--Je sais de
plus, continua Franck, que le gros homme qui tait avec elle est un
ancien fournisseur qui l'entretient comme une princesse!... parce que
vous saurez, monsieur, que c'est le bon ton d'entretenir une danseuse de
l'Opra...--Ah! c'est le bon ton, Franck?--Oui, monsieur, aussi la vtre
a-t-elle dj eu pour amants deux princes russes, quatre financiers, six
Anglais, dix fermiers gnraux, trois banquiers, et elle en est  son
neuvime fournisseur.--Tu plaisantes, Franck.--Non, monsieur; je vous
dis la vrit: c'est parce qu'elle est en vogue; c'est la femme  la
mode, la beaut du jour: ce sont les propres paroles du portier.--Ah!
c'est la femme  la mode! en ce cas, comme je veux suivre les modes, je
tterai de la danseuse.--Vous avez raison, monsieur, c'est le meilleur
moyen de faire parler de vous. Je vous engage cependant  ne pas la
garder longtemps, car du train dont elle va, nous nous trouverions
bientt sur la liste des rforms.--Sois tranquille, Franck; si cette
femme-l m'aime, elle ne me ruinera pas.--Ah! monsieur... chercher de
l'amour chez une danseuse, c'est trop exiger. Le lendemain matin, Henri
crivit un billet doux  sa belle, et le fit porter par Franck. Celui-ci
revint bientt avec une rponse de la dame, qui engageait Henri  venir
prendre le caf avec elle le lendemain.

Eh bien, Franck, dit Henri, tu vois que j'ai touch son coeur.--C'est
possible, monsieur.--Mais, dis-moi, t'a-t-elle fait quelques
questions?--Certainement, monsieur; elle m'a demand votre nom, vos
titres. Le comte de Framberg! a-t-elle dit quand je vous eus nomm; et
sur-le-champ elle vous a rpondu le billet que je viens de vous
remettre.--C'est une femme qui ne reoit pas le premier venu!...--C'est
une femme dans le dernier genre!...

Henri, pour passer le temps jusqu'au lendemain, recommena ses courses
de la veille, et se mit  visiter tous les endroits publics. En passant
prs d'une maison de jeu, le dsir d'augmenter son argent, afin de faire
 Paris une brillante figure, le pousse  y monter. Il pose, en
tremblant, sur la rouge quelques louis qu'il s'attend bien  perdre:
mais il gagne; il continue de jouer, la fortune continue de lui sourire;
il voit qu'il a la veine, il joue plus gros jeu; et enfin, au bout d'une
heure, il sort de l avec trente mille francs de plus qu'il n'avait en
entrant.

C'est pour le coup qu'il veut tre  la mode et clipser tous les
lgants du jour. Il rentre  son htel, en courant comme un fou: Franck
reoit l'ordre de louer le plus joli cabriolet, de lui envoyer tout de
suite un bijoutier, un marchand de chevaux, un matre de danse; Franck,
tonn, court de ct et d'autre sans savoir ce que cela veut dire, mais
en rendant grce  la destine qui vient de faire de son matre un
millionnaire.

Cependant avec trente mille francs on ne va pas loin  Paris: le
bijoutier et le marchand de chevaux lui avaient dj vendu pour plus du
double; Henri vit bien qu'il n'tait pas si riche qu'il le croyait; mais
il pensa qu'en retournant  la roulette, il pourrait en gagner
davantage. En attendant, il se contenta d'acheter un cheval pour son
cabriolet, et une pingle en brillants pour lui; puis il renvoya ses
marchands, en leur promettant de les revoir bientt.

Enfin, le lendemain arriva, Henri l'attendait avec impatience; car,
quoique l'on soit riche, cela n'empche pas de s'ennuyer. Aprs avoir
fait une toilette recherche, Henri monta dans son cabriolet et prit le
chemin du boulevard des Italiens.

Il tait prs de midi;  cette heure-l, les rues de Paris sont remplies
de monde, surtout dans un quartier aussi frquent que celui o allait
Henri. Notre jeune homme, brlant du dsir d'arriver chez sa belle,
faisait aller son cheval comme un fou; dj plusieurs fois il avait
manqu d'craser quelqu'un, et il ne devait qu' son adresse d'avoir
vit des malheurs; mais, en dtournant une rue, il n'aperut pas la
voiture d'un charretier, qui venait de son ct; le charretier, suivant
l'usage de ces messieurs, ne se drange pas pour un cabriolet; Henri va
choquer avec violence contre les roues de la charrette; son lger
quipage n'tait pas de force  lutter contre une pareille voiture; il
tombe sur le ct, et, dans sa chute, renverse une vieille femme qui
sortait d'une boutique o elle tait alle chercher du mou pour son
chat.

Les cris: Au secours!... je suis morte!... et le cabriolet dans le
ruisseau, attirrent bientt une foule immense de ces flneurs dont
Paris fourmille. C'est une femme crase par un cabriolet que
conduisait un jeune homme, dit l'un. Ces freluquets-l n'en font pas
d'autre... le cabriolet est bris, pourtant.--C'est tonnant, dit un
autre, que cette petite femme ait eu la force de jeter une voiture par
terre... Et pendant que l'on discourait ainsi, le charretier avait jug
 propos de s'en aller avec sa charrette, de peur qu'on ne lui ft payer
les pots casss.

Henri sortit du cabriolet, en envoyant au diable les rouliers et les
badauds. Franck, qui tait derrire le cabriolet, avait manqu perdre la
vie, mais il en fut quitte pour un oeil poch et quelques bosses  la
tte. La vieille femme, qui avait eu plus de peur que de mal, mais qui
cependant voulait tirer parti de l'aventure, remplissait l'air de ses
cris et de ses gmissements.

Henri croyait s'en retourner tranquillement chez lui, et avait charg
Franck de relever son cabriolet, lorsque la foule qui l'entourait,
conseilla  la vieille de le faire aller chez le commissaire. Chez le
commissaire! s'cria Henri; et que voulez-vous que j'y fasse?--Ah! ah!
mon beau monsieur, vous croyez que l'on crase ainsi le pauvre monde, et
puis qu'il n'est plus question de rien?--Mais, imbcile, c'est moi qui
suis la victime de tout cela, puisque c'est mon cabriolet qui a t
bris.--Oui-d! et cette pauvre femme que vous avez crase, croyez-vous
qu'il ne faudra pas lui donner de quoi se faire panser?--Si elle est
tue, que voulez-vous que j'y fasse?--C'est gal, il faut une
consolation.

Henri vit bien que, pour sortir de l, il fallait de l'argent. Il
s'approcha de la vieille, lui mit une quinzaine de louis dans la main,
et de cette manire parvint  esquiver le commissaire. Tiens! que c'te
vieille braillarde est heureuse! dit une commre  sa voisine.
J'voudrions ben que pour la moiti d'la somme il m'en arrivt tous les
jours autant.--Il y a des gens qui ont du bonheur, rpondit l'autre.
C'est pourtant  son chat qu'elle doit cela.--Elle n'en sera pas plus
riche, dit une troisime; c'est une vieille joueuse, elle va mettre tout
cet argent  la loterie.

Henri revint chez lui, crott, fatigu, et surtout dsespr d'avoir
manqu son rendez-vous. Cependant il se rhabilla, fit venir une voiture,
et se hasarda  se prsenter chez sa belle. Il fut agrablement surpris
en apprenant qu'elle y tait encore; il ne savait pas qu'il est du bon
genre de se faire attendre deux heures partout o l'on va. Henri fut
reu comme quelqu'un que l'on connatrait depuis longtemps. Il vit que
Franck ne l'avait pas tromp en remarquant l'lgance et la somptuosit
de la demeure de la belle danseuse. Il n'avait jamais rien vu en Italie
de comparable au boudoir d'une femme de l'Opra.

L'aventure arrive  Henri fit le sujet de l'entretien du djeuner; la
dame en rit beaucoup, et lui promit que ce serait la nouvelle du jour.
Henri tait tonn de trouver autant d'usage et d'esprit dans une femme
de thtre; mais, ce qui le surprenait le plus, c'tait la rserve de
ses manires et les obstacles que l'on opposait  ses transports
amoureux. Henri ignorait qu'une femme qui se vend est plus difficile 
vaincre qu'une femme qui se donne: l'une cde au penchant de son
coeur, tandis que l'autre diffre ses faveurs afin de les faire payer
davantage.

Henri et sa belle taient  converser ensemble, lorsqu'on vint avertir
la dame que quelqu'un dsirait lui parler. J'avais dj dit que je n'y
tais pour personne, s'crie-t-elle avec impatience. On lui rpond que
c'est quelqu'un qui veut absolument entrer. Alors elle prie Henri de
passer dans son salon pour un moment, en lui disant que c'est sa
marchande de modes, et qu'elle va la renvoyer.

Henri parut consentir  s'loigner; mais comme, pour aller au salon, il
fallait traverser un cabinet vitr qui donnait dans le boudoir de la
dame, il revint sur ses pas ds qu'il fut seul, afin de s'assurer par
ses yeux de ce qui se passait dans le boudoir.

Au lieu de la marchande de modes, Henri vit entrer un jeune officier,
qui se jeta dans un fauteuil, sans regarder la matresse de la maison.
Comment! c'est vous, Floricourt? lui dit celle-ci d'un air moiti riant
moiti embarrass.--Oui, c'est moi; et je trouve bien tonnant que tu me
fasses ainsi attendre dans ton antichambre.--Pouvais-je souponner que
ce ft vous, depuis huit jours que je ne vous ai vu?--Tu croyais, sans
doute, que c'tait ton gros Mondor, et qu'il s'en irait tranquillement
ds qu'on lui aurait dit que tu n'y tais pas?... Mais je ne suis pas de
cette pte-l, moi, et je me moque de tes consignes et de tes
entreteneurs!--Mais, monsieur, qu'est-ce c'est que ce ton-l!... il vous
appartient bien,  vous, que j'ai combl de bienfaits, que j'ai rhabill
des pieds  la tte, de me dire de pareilles sottises! Vous ne vous
moquiez pas alors de mes conqutes... Pourquoi ai-je t assez bonne
pour me priver de tout pour monsieur! En vrit, les femmes sont bien
btes d'avoir quelquefois des faiblesses! on n'oblige jamais que des
ingrats!--Il s'agit aussi de vos dons, madame! vous m'en avez fait un
qui ne me plat pas du tout.--Monsieur, quand on reoit quelque chose
d'une femme, il faut prendre le bon comme le mauvais.--En vrit!... eh
bien! moi, je t'apprendrai  ne plus me jouer de ces tours-l, et je
veux faire payer le mdecin  celui qui djeunait avec toi.--Vous tes
fou, Floricourt, j'tais seule, je vous assure.--Je ne donne pas dans
ces contes-l... Puisqu'il s'est cach, c'est que ce n'est pas un
payant, et je lui terai l'envie d'y revenir.

En disant cela le jeune homme se met  regarder partout,  donner des
coups de pied sous toutes les tables. Enfin il aperoit Henri qui tait
rest immobile derrire la porte vitre; il l'ouvre prcipitamment et
lui donne un soufflet, avant que notre hros ait eu le temps de
l'viter. Henri allait tomber sur son adversaire, lorsque la dame vint
se mettre entre eux pour les sparer.

Monsieur, dit Henri  l'officier, si vous tes homme de coeur, vous
me rendrez raison de l'insulte que vous m'avez faite.--Ah! monsieur
n'est pas content, rpond celui-ci en ricanant; eh bien! je lui donnerai
une leon plus forte.--Point de propos, monsieur, je ne les aime pas.
Voil mon adresse; je vous attends demain chez moi,  quatre heures du
matin. En disant ces mots, Henri sortit sans daigner jeter les yeux sur
la femme qui tait auprs de lui.

C'est ma faute aussi, se dit-il  lui-mme en regagnant son htel, je
n'aurais pas d aller chez cette femme-l... Mais, depuis que je voyage,
je ne fais que des sottises... Ah! mon pre, si vous connaissiez la
conduite de votre fils, combien je vous causerais de chagrin!... Et toi,
bon Mullern, si j'avais mieux suivi tes conseils, je ne serais pas o
j'en suis... Mais puisque le destin m'est toujours contraire, puisque je
ne retrouve pas celle qui aurait fait le bonheur de ma vie, je jure de
retourner bientt  Framberg.

L'officier fut exact au rendez-vous, Henri prit ses armes, et sans se
dire un seul mot, ils se rendirent au bois de Boulogne. L chacun d'eux
ta son habit, et ils s'attaqurent avec imptuosit.

Henri tait moins fort sur les armes que son adversaire; mais il tait
de sang-froid, et savait parer adroitement tous ses coups; bientt
l'officier en voulant atteindre Henri s'enferra dans son pe, et tomba
sans vie  ses pieds. Henri retourna en courant  son htel; il lui
semblait que l'ombre de sa malheureuse victime tait attache  ses pas.
C'est une chose affreuse, en effet, de tuer un de ses semblables pour
une femme que l'on mprise!... Henri faisait mille rflexions, et son
me tait oppresse sous le poids du sang qu'il venait de rpandre.

Franck fut effray, en voyant son matre dans un tat d'abattement qui
ne lui tait pas ordinaire. Qu'avez-vous, monsieur? lui dit-il; vous
serait-il arriv quelque malheur?--Oh! oui, Franck!... un malheur que je
ne me pardonnerai jamais!...--Que voulez-vous, monsieur, c'est au destin
qu'il faut vous en prendre!...--Prpare tout pour notre dpart; nous
quitterons Paris ce matin mme.--Puis-je savoir o nous allons,
monsieur?--Nous retournons  Framberg: il me tarde de revoir mon pre et
ce bon Mullern qui m'aimait tant!--Ma foi, monsieur, j'en suis enchant
aussi, car il n'y a rien au monde qui vaille la maison paternelle.




CHAPITRE XV.

UNE AVENTURE D'UN AUTRE GENRE.


Henri et Franck cheminaient doucement sur la route d'Allemagne; le
premier rflchissant sur le triste fruit qu'il avait retir de ses
voyages. Que gagne-t-on en effet  parcourir le monde? la conviction du
peu de ressemblance qui existe entre le bonheur rel et celui qu'enfante
notre imagination. Quant  Franck, quoique moins sombre que son matre
dans ses rflexions, il trouvait qu'une vie douce et tranquille valait
bien le plaisir de courir les champs, et il flicitait ceux dont la
destine est de vivre paisiblement dans les lieux qui les ont vus
natre.

A quelques lieues de Strasbourg, Henri s'arrta dans la mme fort o,
quelques mois aprs, le colonel Framberg et Mullern trouvrent un asile.
Dsirant se reposer un moment sous son ombrage, il envoya Franck en
avant, et lui ordonna de l'attendre  la premire auberge de Strasbourg.
La tranquillit du lien semblait inviter le voyageur au repos; Henri,
qui, depuis plusieurs jours, voyageait sans s'arrter, sentit le besoin
de cder un moment  la fatigue qui l'accablait. Il s'assit contre un
pais buisson, ombrag d'un chne majestueux, et le sommeil ne tarda pas
 venir fermer ses paupires.

Lorsqu'il se rveilla, le jour commenait  tomber; il allait se lever
pour continuer sa route, quand il entendit une voix de l'autre ct du
buisson o il tait couch; il avana doucement la tte, et aperut deux
hommes  quelques pas de lui. Leurs figures sinistres engagrent Henri 
ne pas se montrer d'abord; et, comme ces deux hommes se croyaient
parfaitement seuls, il entendit aisment la conversation suivante:

Tu es donc bien sur que c'est lui?--Oui, monsieur, j'en suis certain,
et quoiqu'il y ait diablement longtemps que je l'ai vu, sa figure m'a
trop frapp pour que je ne le reconnaisse pas! D'ailleurs j'ai pris,
dans l'auberge o il tait, quelques renseignements sur son compte, et
je suis certain de ne pas m'tre abus.--Et tu dis qu'il va passer par
cette fort?--Oui, monsieur, il ne peut pas prendre d'autre chemin, et
je me suis ht d'aller vous trouver afin que nous ne laissions pas
chapper une aussi belle occasion...--Que penses-tu donc, Stoffar, que
nous devions faire?--Parbleu! il n'y a qu'un parti  prendre, c'est de
s'en dbarrasser, afin qu'il ne nous inquite plus.

Ici Henri sentit son sang bouillonner dans ses veines, et il fut prs de
se jeter sur les deux sclrats qui taient devant lui; mais il songea
que ce ne serait peut-tre pas le moyen de sauver leur victime, et il
s'effora de modrer son indignation. Mais, reprit celui qui paraissait
le matre, si nous nous contentions de nous saisir de sa personne et de
le tenir renferm, nous saurions par l le forcer  nous dire ce qu'il a
fait de...--Non, monsieur, interrompit l'autre, cela ne vaudrait rien du
tout!... D'ailleurs, o l'enfermeriez-vous?... dans votre maison?...
D'un moment  l'autre on pourrait l'y dcouvrir, ou bien il n'aurait
qu' se sauver!... cela nous ferait de belles affaires!... Croyez-moi,
dans une circonstance comme celle-ci, il ne faut pas employer de
demi-mesures. Une fois qu'il sera mort, vous serez tranquille;... car
lui seul est  craindre...--Tu as raison, Stoffar, et je suis dcid
... Le bruit du pas d'un cheval interrompit la conversation. C'est
lui, monsieur, dit un des hommes en se levant; il approche...
prparons-nous  le bien recevoir.

Il se placrent tous deux derrire des arbres. Henri, de son ct, arma
ses pistolets, et, rendant grce au ciel de ce qu'il l'avait choisi pour
tre le dfenseur d'un infortun, se tint prt  tout vnement. Au bout
de quelques minutes, il aperut un homme  cheval s'avancer du ct o
il tait. Il ne faisait pas encore assez nuit pour qu'il ne pt
distinguer les traits du voyageur. C'tait un homme d'une quarantaine
d'annes, d'une taille avantageuse, et dont la figure, douce, mais
mlancolique, annonait une me oppresse sous le poids d'un profond
chagrin.

Henri sentait son coeur battre avec violence  mesure que l'inconnu
s'approchait de lui, et il oubliait, en contemplant ses traits, le
danger qui menaait ses jours; mais il fut bientt tir de cet tat par
le bruit que firent les deux hommes en courant, leur sabre  la main,
sur le voyageur qui, tourdi par cette brusque attaque, n'avait pas eu
le temps de prendre ses armes, et allait infailliblement succomber, si
Henri, aussi prompt que l'clair, ne se ft lanc sur les assassins.
Les deux hommes, effrays par cette subite apparition, lchent leur
victime et ne songent plus qu' la fuite. Henri tire sur eux ses deux
pistolets; l'un des deux sclrats tombe mort, l'autre n'est pas atteint
et s'enfuit dans l'intrieur de la fort.

Henri pensa qu'il serait imprudent de le poursuivre, et retourna vers
celui qu'il avait sauv. Le voyageur ne savait comment tmoigner  son
librateur toute sa reconnaissance. Vous ne me devez rien, monsieur,
rpondit Henri; en venant  votre secours, je n'ai fait que remplir le
devoir d'un galant homme, et je suis certain qu' ma place vous en
eussiez fait autant. Mais, si vous m'en croyez, nous nous hterons de
quitter cette fort et de regagner une route frquente, car la nuit
devient sombre, et peut-tre ne serions-nous pas toujours aussi
heureux.--Je suis de votre avis, monsieur, rpondit l'inconnu  Henri;
mais, vous tes  pied,  ce qu'il me parat?--Il est vrai; j'ai envoy
mon domestique en avant avec mon cheval, car je comptais arriver ce soir
 Strasbourg...--Eh bien, montez en croupe derrire moi, de cette
manire nous serons plus tt sortis de la fort. Henri accepta la
proposition de l'inconnu, et ils s'loignrent au grand galop.

Chemin faisant, ils entrrent dans des dtails relatifs  l'vnement
qui venait d'avoir lieu. Je ne croyais pas, dit le voyageur  Henri,
que la fort o je devais passer ft infeste par des brigands.--Vous
vous trompez, monsieur, en prenant pour tels les gens qui vous ont
attaqu; je suis certain, moi, que ce n'taient pas des voleurs. Alors
Henri raconta comment il avait tout entendu. Pendant son rcit il
examina son compagnon, et s'aperut qu'il y prtait la plus grande
attention. Se pourrait-il? s'cria le voyageur lorsque Henri eut fini
de parler; mais monsieur, n'avez-vous entendu que cela?--Pas davantage,
monsieur; mais je prsume que cela suffit pour vous mettre sur la
voie.--Eh bien! monsieur, vous vous trompez, car je vous assure que je
ne comprends rien  ce que vous venez de me dire; je ne me connais pas
d'ennemis capables d'une pareille sclratesse.--Parbleu, voil qui est
tonnant!...--Je n'ai jamais nui  personne et j'ai fait le plus de bien
que j'ai pu!...--C'est souvent en faisant le bien que l'on s'attire la
haine des mchants!...--Ah! vous avez raison, monsieur, et vous m'ouvrez
les yeux!... Ici, le compagnon de Henri tomba dans une profonde
rverie, et celui-ci n'osa pas se permettre de le questionner.

Nos deux voyageurs arrivrent bientt sur une route frquente, et,
comme la nuit devenait noire, Henri pensa qu'il ferait bien d'attendre
le lendemain pour se rendre  Strasbourg. Ils s'arrtrent devant la
premire auberge. Vous allez  Strasbourg, et moi j'en viens, dit le
voyageur  Henri; ainsi, puisque nous suivons une route oppose, je vais
vous faire mes adieux.--Quoi! vous ne vous arrtez pas ici? lui
rpondit Henri.--Non, car il me tarde d'arriver  Paris, o j'ai une
affaire importante  terminer; mais comme je compte retourner bientt 
Strasbourg, j'espre que j'aurai le plaisir de vous y voir, et de faire
une connaissance plus intime avec celui qui m'a conserv l'existence.
Henri lui rpondit qu'il ne comptait pas y faire un long sjour; mais,
ajouta-t-il, comme je dsire autant que vous que nous nous retrouvions
un jour, je vous engage, si le hasard vous conduisait prs des lieux que
j'habite,  ne pas oublier que vous avez dans Henri de Framberg un ami
qui s'estimerait heureux de pouvoir encore vous tre utile.--Henri de
Framberg!... s'cria l'inconnu: quoi! vous seriez le fils du colonel
Framberg!--Sans doute, rpondit Henri: pourquoi cet tonnement?
Connatriez-vous mon pre?--J'en ai beaucoup entendu parler; le bruit de
sa bravoure et de ses exploits est venu jusqu' moi.--Eh bien! c'est une
raison de plus pour venir au chteau, et je vous assure que vous y serez
bien reu.

L'tranger remercia Henri; le nom de Framberg l'avait jet dans un
trouble extraordinaire, qui n'chappa pas aux regards de notre hros;
mais il n'osa lui demander la cause de son agitation, et ils se
sparrent en se ritrant les assurances de la plus sincre amiti.

Henri entra dans l'auberge, o il se fit donner une chambre  part; l
il rflchit  l'aventure extraordinaire qui lui tait arrive, et  la
nouvelle connaissance qu'il avait faite. Malgr la diffrence d'ge qui
existait entre Henri et l'tranger, il se sentait port  l'aimer comme
un frre, et regretta d'avoir oubli de lui demander son nom. Il
s'endormit en faisant ces rflexions, et le lendemain de bonne heure il
prit la poste et partit pour Strasbourg.




CHAPITRE XVI.

IL LA RETROUVE.


Henri trouva Franck qui l'attendait  l'auberge o il lui avait donn
rendez-vous. Franck tait inquiet de n'avoir pas vu arriver son matre
la veille; Henri lui raconta ce qui lui tait arriv.

Vous conviendrez, monsieur, dit Franck  Henri, que vous ne vous
attendiez gure  une telle aventure!... Je suis sr que celui que vous
avez sauv a pour vous bien de la reconnaissance... mais c'est gal, si
sa destine est d'tre assassin, il ne l'chappera pas une autre fois.

Henri laissa Franck et sa destine pour aller se promener dans la ville.
Depuis son aventure de la veille, ses sombres penses s'taient tout 
fait dissipes, et il ne lui restait plus, du souvenir de ses voyages et
de ses folies, que la ferme rsolution de mieux se conduire  l'avenir.

Tout en faisant ces plans de sagesse, Henri s'aperut qu'il tait sorti
de la ville; il allait retourner sur ses pas, lorsqu'il crut entendre
crier au secours derrire lui; il se retourne et aperoit une jeune
femme se dbattant avec un soldat qui voulait l'entraner malgr elle.
Il court sur le militaire qui, tant ivre, lche sa proie, voyant venir
quelqu'un, puis va offrir ses services  la jeune dame: mais comment
peindre sa surprise, son ravissement, en reconnaissant sa chre Pauline
dans celle qu'il vient de dlivrer.

Quoi! c'est vous, mademoiselle!...--C'est vous, monsieur!... Voil
tout ce qu'ils purent se dire, tant ils taient mus l'un et l'autre.
Henri contemplait les charmes de son amie, qui s'taient encore
dvelopps depuis qu'il ne l'avait vue; de son ct, Pauline ne pouvait
s'empcher de partager le trouble et le plaisir de Henri.

Ah! monsieur, dit-elle enfin, combien je rends grce au ciel de ce
qu'il vous a envoy si  propos pour me dlivrer du pril que je
courais!--Monsieur! rpondit Henri en soupirant; monsieur!... je ne suis
donc plus Henri pour vous?... Vous m'appeliez ainsi autrefois; le temps
vous a fait oublier ces jours heureux que je passais prs de vous!...
ah! Pauline... ah! mademoiselle, j'ai donc gmi seul d'une si longue
sparation!... et, en vous retrouvant, n'aurai-je donc pas retrouv le
bonheur!...--Henri, que vous tes injuste!... mais l'on m'avait tant dit
que vous ne m'aimiez pas, que vous m'aviez oublie!... votre longue
absence... le peu d'empressement que vous avez mis  savoir o
j'tais...--Que dites-vous, Pauline?... le ciel m'est tmoin que depuis
notre sparation j'ai fait tout ce qu'il m'tait possible pour connatre
l'endroit que vous habitiez!--Est-il bien vrai, Henri?... Ah! j'ai
besoin de vous croire! ce que vous me dites me fait trop de plaisir pour
que je veuille en douter.

Nos deux amants oubliaient en se revoyant qu'il existt au monde autre
chose que leur amour. Pauline fut la premire  s'apercevoir qu'il
fallait se sparer.

Il faut nous quitter, Henri, j'oublie auprs de vous que ma bonne
madame Reinstard m'attend, et qu'elle est peut-tre inquite de ma
longue absence...--O habitez-vous, Pauline?--Dans cette maison que vous
voyez l-bas,  la porte de la ville. J'tais sortie seule pour faire
quelques emplettes, car madame Reinstard est malade, et notre vieille
domestique ne pouvait pas la quitter.--Et votre pre?--Mon pre n'est
pas  Strasbourg en ce moment; mais son absence ne doit pas tre
longue.--Eh bien! qu'est-ce qui m'empche de me prsenter chez
vous?--Pas ce soir, mon ami, il est trop tard pour que ma bonne mre
vous voie: demain vous viendrez, et nous aurons alors le temps de lui
parler.

Henri consentit avec peine  quitter sa chre Pauline; mais l'esprance
du lendemain lui fit reprendre courage. Il reconduisit celle qu'il
adorait jusqu' la porte de son habitation, et ne la quitta qu'avec la
permission de la revoir bientt.

Henri retourna  son auberge, le coeur plein de son bonheur. Il ne fut
plus question de retourner chez son pre; sa Pauline occupait toutes ses
penses, toutes ses affections. Franck, en apprenant que son matre
avait retrouv sa matresse, s'cria: Eh bien!... monsieur, c'tait
bien la peine que nous courussions si loin chercher une femme qui tait
si prs de nous! mais a tait crit l-haut.

Le lendemain, il faisait  peine jour, que Henri tait dj sous les
fentres de son amante. On tait au mois de novembre, il commenait 
faire froid. Henri se promena sous la croise de sa belle en attendant
qu'elle ft veille; mais Pauline, qui probablement n'avait pas
beaucoup dormi, entr'ouvrit bientt sa jalousie. Quoi! c'est vous, mon
ami? de si bonne heure!...--Ah! ma chre Pauline, pouvais-je dormir loin
de vous?--Je ne dormais pas non plus, vous le voyez bien; mais c'est
gal, il est de trop bonne heure, monsieur, il faut vous en aller.--Ah!
Pauline, vous ne m'aimez donc pas?--Mais, mon ami, madame Reinstard dort
encore.--Et moi je meurs de froid.--Vous ne pouvez cependant pas
entrer.--Vous aimez mieux que je gle sous vos fentres!...--Mchant!...
Eh bien! attendez, je vais descendre.

Pauline ne tarda pas  venir lui ouvrir. Qu'elle parut jolie aux yeux de
Henri! Un simple dshabill du matin couvrait sa taille lgante; ses
cheveux, ngligemment retrousss, venaient ombrager un front, sige de
la pudeur; ses yeux, pleins d'une douce langueur, paraissaient craindre
de se fixer sur ceux de son amant; tout en elle inspirait l'amour!
Comment Henri aurait-il pu ne pas adorer tant de charmes? Il resta
immobile d'admiration devant celle qui en tait l'objet; Pauline rougit
de plaisir, devinant bien la cause du trouble de Henri. Quelle est la
femme qui ne s'aperoit pas du sentiment qu'elle inspire?

Pauline conduisit Henri dans un petit salon donnant sur le jardin de la
maison; l ils attendirent le lever de madame Reinstard. Le temps ne
leur sembla pas long; on a tant de choses  se dire quand on s'aime!
Henri raconta  Pauline ses voyages et toutes les aventures qui lui
taient arrives, en glissant cependant sur celles qui n'taient pas de
nature  tre entendues par son amante.

Henri aurait bien voulu savoir ce qui tait arriv  Pauline pendant son
absence... o tait son pre... quel tait le motif de son voyage, et
mille autres choses qui l'auraient mis au fait de l'origine de celle
qu'il aimait et de sa situation prsente; mais il n'osa pas la
questionner, et il aima mieux attendre que le temps lui et gagn sa
confiance que de paratre  ses yeux curieux et dfiant.

Pauline s'aperut enfin que l'heure tait venue o celle qui lui tenait
lieu de mre avait coutume de se lever pour djeuner. Elle quitta Henri
pour voler auprs de madame Reinstard, en lui promettant de revenir
bientt le rechercher. Pendant son absence, celui-ci s'occupa  examiner
la demeure de son amie: tout y tait de la plus grande simplicit, et
annonait dans ceux qui l'habitaient plus de bon got que de richesse.
Ah! dit Henri en lui-mme, elle n'est pas heureuse, j'en suis certain,
et elle n'a pas assez de confiance en moi pour me faire part de ses
chagrins!... mais je saurai bien la forcer  m'en faire la confidence;
j'adoucirai ses maux, et, sans blesser son orgueil, je trouverai le
moyen de partager avec elle des richesses qui n'ont quelque prix  mes
yeux que parce qu'elles pourront m'aider  la rendre heureuse!

Ce que Henri appelait ses richesses, c'tait l'argent qu'il avait gagn
au jeu  Paris, et qu'on se rappelle qu'il n'avait pas eu le temps de
dissiper, puisqu'il en tait parti le surlendemain.

Pauline vint le tirer de ses rflexions en lui annonant que madame
Reinstard l'attendait pour djeuner. Il suivit son amie, et trouva la
bonne dame assise auprs de son feu; Henri fut vivement frapp du
changement que la maladie avait opr en elle; la pleur qui couvrait
son visage, et sa voix presque teinte, lui firent craindre qu'elle
n'et pas longtemps  vivre; mais il se garda bien de communiquer 
Pauline des ides qui n'auraient pu que redoubler son chagrin.

Madame Reinstard fit  Henri l'accueil le plus flatteur, et parut
charme de le revoir. Le djeuner se passa assez gaiement; Henri tait
auprs de sa chre Pauline: que lui fallait-il de plus pour tre
heureux! Quand par hasard son pied rencontrait celui de son amante,
quand sa main venait  se poser sur la sienne, et qu'il pouvait lire
dans les yeux de sa matresse le trouble qu'elle prouvait, oh! alors,
il n'aurait pas chang contre tous les biens du monde le bonheur d'tre
auprs de son amie! Henri obtint sans peine de madame Reinstard la
permission de venir quelquefois partager sa solitude: quelquefois! cela
voulait dire tous les jours, c'tait bien ainsi que nos amants
l'entendaient. Pauline dit  Henri que depuis son absence elle avait
beaucoup nglig sa musique; Henri lui proposa de lui apporter le soir
mme une collection des morceaux les plus nouveaux et les plus jolis;
Pauline lui serra doucement la main; madame Reinstard le remercia
d'avance du plaisir qu'il voulait procurer  sa chre fille, et Henri
s'en alla en promettant de revenir le soir mme apporter  Pauline ce
qu'il lui avait promis.

Un mois s'coula, pendant lequel Henri passait toutes ses matines et
ses soires auprs de celle qu'il aimait. L'habitude en tait si bien
prise, que, lorsque  son heure ordinaire, Henri n'tait pas chez madame
Reinstard, il trouvait sa Pauline dans l'inquitude, et regardant
tristement  sa fentre si elle ne le verrait pas arriver. Henri tait
au comble de ses voeux; il tait aim de son amie; Pauline n'essayait
plus de cacher  Henri tout l'amour qu'elle ressentait pour lui; et,
quand elle l'aurait voulu, chaque mot, chaque geste ne dcelait-il pas
ce qui se passait dans son coeur. Madame Reinstard elle-mme traitait
Henri comme son fils, et ressentait pour lui la plus tendre amiti. Mais
aussi Henri n'tait plus ce jeune homme brusque, emport, libertin,
joueur, mauvaise tte; l'amour qu'il prouvait pour Pauline avait chang
tous ses sentiments, car une passion vertueuse peut seule dompter nos
autres passions.

Henri ne tarda pas cependant  s'apercevoir que sa Pauline tait agite
par quelque peine secrte; madame Reinstard elle-mme paraissait
souvent triste et proccupe.

Henri voyait avec chagrin la sant de cette bonne dame dcliner de jour
en jour. Il entrevoyait pour sa Pauline mille dangers, mille embarras,
si celle qui lui tenait lieu de mre venait  mourir. En vain il
pressait son amante de lui avouer ses chagrins, de lui confier ses
inquitudes, Pauline vitait toujours d'aborder une question qui
semblait augmenter sa douleur.

Un jour que Henri se rendait, selon sa coutume, chez celle qu'il aimait,
il fut effray de voir la vieille domestique lui ouvrir la porte en
pleurant amrement. Qu'est-il donc arriv? s'cria-t-il aussitt.--Ah!
monsieur, ma bonne matresse est bien mal... et n'a plus, je crois, que
peu de moments  vivre.

Henri vole aussitt dans la chambre de la malade; il trouve sa chre
Pauline noye dans les larmes, auprs du lit de madame Reinstard. Cette
dernire, quoique faible et chancelant sur les bords du tombeau,
accueille Henri avec un doux sourire, et lui adresse ces paroles d'une
voix presque teinte:

Je vous attendais avec impatience, mon cher Henri; c'est  vous que je
remets ma fille chrie, c'est vous que je charge de la consoler. J'ai lu
dans votre me, j'ai devin le sentiment que vous prouvez pour elle;
Pauline vous paye de retour: soyez donc unis, et ne vous quittez
jamais.

Henri presse sa Pauline dans ses bras, en jurant de ne plus s'en
sparer; son amie n'avait pas la force de lui rpondre, tant elle tait
accable par la douleur. Madame Reinstard surmonta sa faiblesse, et
continua en ces termes: Vous avez d tre tonn, mon cher Henri, du
mystre qui semble envelopper toutes les actions du pre de votre amie;
vous ne connaissez pas cet homme vertueux!... Quand vous apprendrez ses
malheurs, vous cesserez de condamner sa conduite. J'ai charg ma Pauline
de vous instruire de tout; il n'est plus temps de vous rien cacher, et
c'est en vous seul qu'elle doit mettre toute son esprance.

Ici madame Reinstard, affaiblie par l'effort qu'elle venait de faire,
prouva une faiblesse qui indiquait qu'elle n'avait plus que quelques
instants  vivre. Henri et Pauline l'entourrent de leurs bras; elle
rouvrit les yeux, prit la main de sa pupille qu'elle plaa dans celle de
Henri, et s'endormit du sommeil ternel.

Henri se hta d'arracher son amie  cette scne de douleur; il la prit
dans ses bras et la porta dans sa chambre. L, il ne chercha pas 
apaiser ses regrets; mais il pleura avec elle la femme estimable qu'ils
venaient de perdre; c'tait la meilleure consolation qu'il pouvait lui
offrir.

Lorsque quelques jours eurent un peu calm la douleur de Pauline, Henri
se hasarda  lui demander le rcit qui lui tait promis. Pauline
consentit  ce qu'il dsirait; elle l'instruisit de la cause de
l'absence de son pre et des motifs qui le faisaient si souvent voyager.

D'aprs le rcit que lui fit son amante, Henri, sachant que la longue
absence de son pre tait la cause de son inquitude, rsolut de partir
pour Paris, afin de tcher d'y dcouvrir celui auquel il s'intressait
aussi vivement. Il partit donc, aprs avoir laiss Franck auprs de son
amie pour veiller  sa sret, et emportant avec lui les voeux les
plus ardents de Pauline pour le succs de son voyage.

Nous savons que c'est  cette poque que le colonel Framberg et Mullern
arrivrent  Strasbourg, esprant y dcouvrir Henri, qui venait de
partir pour Paris, o ils le suivirent. Mais notre jeune homme ne fut
pas heureux dans ses recherches; il parcourut la capitale, sans
dcouvrir les traces de celui qu'il cherchait. Las enfin de tant de
courses inutiles, et press par le dsir de revoir sa Pauline, il
repartit pour Strasbourg, toujours poursuivi par le colonel et Mullern,
qui l'auraient infailliblement atteint sans l'accident qui leur arriva
dans la fort.

Henri trouva sa Pauline qui l'attendait avec la plus vive impatience.
Elle courut au-devant de lui, et ds qu'elle l'aperut: Eh bien! mon
ami, lui dit-elle, quelle nouvelle?--Aucune, ma bonne amie...--Quoi? mon
pre...--Je n'ai pu rien dcouvrir sur son sort.--Que je suis
malheureuse! C'en est donc fait, je ne le verrai plus! je n'ai plus
personne sur la terre qui prenne piti d'une malheureuse
orpheline!...--Que dis-tu? s'crie Henri avec vhmence; tu n'as plus
personne sur la terre? Eh! ne suis-je pas ton amant... ton poux?--Ah!
mon cher Henri, j'ai rflchi depuis ton absence, et j'ai pens que je
ne devais pas prtendre  ce bonheur!... Moi!... orpheline, sans nom,
sans fortune, devenir l'pouse du comte de Framberg!... Ah! je ne vois
que trop la distance qui nous spare!...--Est-ce bien toi que j'entends,
Pauline?... Je puis, d'un seul mot, te prouver que tu t'abuses. Dis-moi;
si le hasard t'avait fait plus riche que moi; m'aurais-tu pour cela
abandonn?...--Mon ami, c'est bien diffrent!...--Non, Pauline! je ne
serai pas assez orgueilleux pour prfrer les richesses  la vertu et 
la beaut. Tu seras mon pouse; la bonne madame Reinstard a bni nos
serments, et tu n'as plus le droit de t'opposer  mon bonheur.

Que pouvait rpondre Pauline? Elle adorait Henri; elle cessa de rsister
 ses prires, et elle consentit enfin  devenir son pouse.

Ds que Henri eut obtenu ce consentement, il s'occupa de hter le jour
de son hymen. Il brlait du dsir de prsenter sa Pauline au colonel.
Ds que mon pre te verra, lui disait-il, il ne pourra qu'approuver mon
choix.--Mais s'il en tait autrement, mon ami? s'il allait briser nos
liens?...--Non, ma Pauline!... tu ne connais pas mon pre! il est
brusque, mais bon, sensible. D'ailleurs il ne faut que te voir pour
t'aimer... Pauline souriait, et commenait  esprer.

Henri fit aussitt les prparatifs de son mariage. Franck fut charg de
chercher un notaire et un chapelain; et, en attendant, Henri obtint de
Pauline la permission de ne plus la quitter. Il fit enlever ses effets
de son htel, et occupa l'appartement de madame Reinstard.

Franck excuta ponctuellement les ordres de son matre; et, un soir que
Henri tait assis auprs de sa Pauline, il vint les avertir que le
notaire viendrait le lendemain matin leur apporter leur contrat. Henri
sauta de joie  cette nouvelle; Pauline partageait ses transports;
Franck jouissait du bonheur de son matre.

Ma foi, monsieur, lui dit-il, j'tais si content d'avoir termin ma
commission, que je suis entr dans un caf boire une bouteille de bire
pour clbrer votre prochain mariage.

Henri embrassa Franck, embrassa la vieille domestique; il aurait
embrass tout le monde, dans le dlire qui le transportait. Pauline
prenait part  son bonheur, et ils se sparrent en songeant dj au
lendemain.

Pauvres enfants!... vous allez vous livrer au sommeil, en vous forgeant
mille chimres pour l'avenir! et vous ne songez pas, comme Franck,
combien la destine est bizarre, et que c'est au moment o nous y
pensons le moins qu'elle nous frappe de ses plus rudes coups.




CHAPITRE XVII.

QUI S'EN SERAIT DOUT?


Henri s'veilla ds le point du jour: un grand plaisir rend matinal;
cependant, comme sa Pauline dormait encore, il descendit au jardin en
attendant son rveil. Avec quelle impatience il comptait les quarts
d'heure! les minutes!... il lui semblait que le temps aurait d doubler
sa marche pour seconder ses dsirs. Enfin, Pauline, qui probablement
n'avait pas beaucoup plus dormi que lui, vint l'engager  monter
djeuner en attendant que le notaire arrivt. Henri la suit; il s'assied
auprs d'elle; ils forment ensemble leurs projets pour l'avenir, Henri
lui donne dj le nom de son pouse... On frappe fortement  la porte.
C'est lui!... c'est le notaire! s'crie Henri... Franck, va lui
ouvrir. Franck court  la porte, Henri entend monter... le coeur lui
bat de joie. La porte s'ouvre; il regarde... O surprise! au lieu du
notaire, c'est Mullern qu'il voit entrer dans l'appartement. Ah! ah! je
vous trouve enfin, monsieur, dit Mullern sans faire attention  Pauline.
Sacr milles bombes!... vous faites diablement courir aprs
vous...--Comment, c'est toi, Mullern, rpond Henri en cherchant  se
remettre.--Oui, monsieur, c'est moi. Oh! vous ne m'attendiez pas, j'en
suis sr!...

Quel est cet homme? mon ami, dit Pauline  Henri, en le prenant 
part.--C'est un brave militaire qui m'aime beaucoup.--Ah! ah! dit
Mullern, en se retournant et en apercevant Pauline, c'est donc l
celle... Elle est, ma foi, jolie!... j'en conviens!...

Pauline devint rouge jusqu'au blanc des yeux; et Henri, qui dsirait
beaucoup terminer cette scne, la pria de passer un moment chez elle, et
de le laisser seul avec Mullern. Pauline y consentit, et s'loigna,
encore tout tonne des manires de celui qu'elle voyait pour la
premire fois.

Maintenant que nous sommes seuls, monsieur, dit Mullern  Henri,
j'espre que vous allez m'expliquer un peu votre nouvelle
conduite.--Comment se porte mon pre, avant tout?--Fort bien, fort bien,
si ce n'est qu'il a manqu se tuer en courant aprs vous...--Comment
donc?--Mais ce n'est pas de cela qu'il est question. Dites-moi,
monsieur, que faites-vous dans cette maison? Quelle est cette femme que
je viens de voir tout  l'heure avec vous?--Cette femme? c'est la
mienne.--La vtre...--Ou du moins  peu prs, car elle le sera tout 
l'heure.--Bon, je vois qu'elle ne l'est pas encore!--Prtendrais-tu y
mettre obstacle, Mullern?--C'est possible, monsieur.--Je t'avertis alors
que tu aurais fait une dmarche inutile, car rien au monde ne pourra
m'en sparer.--Voil une belle conduite, monsieur. Dites-moi, est-ce 
votre ge que l'on doit se marier sans daigner consulter ses
parents?--Mais, dis-moi toi-mme, ma Pauline n'est-elle pas
charmante?--Ah! pour jolie!... c'est vrai! je conviens qu'elle est fort
bien; mais il y a de jolies femmes qui n'en sont pas meilleurs sujets
pour a.--Garde-toi, Mullern, d'outrager celle que j'aime!... elle est
aussi vertueuse que belle!--Eh bien! quand elle serait vertueuse, ce qui
est douteux, mais ce qui n'est pas impossible, est-ce une raison pour
que vous pousiez la premire venue?... une femme dont vous ignorez la
naissance!--Tu te trompes, Mullern; je la connais, elle m'a tout appris.
Je connais son pre, ses malheurs!...--Ouais! bamboches que tout cela,
monsieur.--Non, Mullern, ma Pauline ne connat pas le mensonge; elle m'a
dit la vrit.--Eh bien! voyons donc ce rcit merveilleux.--Je vais
t'apprendre tout ce qu'elle m'a dit. Le pre de ma Pauline est
Franais...--Franais!... Le nom de Christiern n'est donc pas le
sien?--Non, mon ami, c'est un nom suppos que les circonstances
l'avaient forc de prendre.--Et, au fait, comment se
nomme-t-il?--D'Ormville.--D'Ormville! s'crie Mullern, (et il reste
frapp d'tonnement.)--Qu'as-tu donc? lui dit Henri.--Ce n'est rien;
continuez, je vous coute.

Henri reprit son discours en ces termes: Tu sauras donc que le pre de
mon amie, tant entr au service, eut,  l'ge de vingt ans, une
querelle avec un autre officier de son rgiment; il se battit en duel,
et eut le malheur de tuer son adversaire: ce fut l la premire cause
de toutes ses infortunes. La famille du jeune homme qu'il avait tu
tait riche et puissante; d'Ormville fut oblig de fuir sa patrie, pour
chapper  l'arrt qui le condamnait  perdre la vie. Il passa en
Allemagne dans l'intention d'y prendre du service; aprs s'tre arrt
quelque temps dans les domaines du baron de Frobourg...--Du baron de
Frobourg?...--Oui, mon ami; il a, dit-on, vu ma mre...--Ah! ah!--Il se
rendit  Vienne, et entra dans les troupes de l'Empereur; l'arme tait
sur le point de se mettre en campagne; d'Ormville alla combattre les
Russes; mais  la premire affaire, il reut un coup de feu au travers
du corps, et fut laiss pour mort sur le champ de bataille; cependant un
homme, plus humain que les autres, s'aperut qu'il respirait encore. Cet
homme tait un pauvre paysan, que le hasard avait conduit sur les lieux
o l'on s'tait battu. Il releva d'Ormville, et l'emporta dans sa
chaumire, o il parvint  le rappeler  la vie. D'Ormville resta plus
d'un an chez ce bon paysan; ce ne fut qu'au bout de ce temps que ses
blessures, parfaitement cicatrises, lui permirent de chercher 
regagner le corps dans lequel il servait; mais, pendant sa longue
maladie, la victoire avait t peu favorable aux Autrichiens; et, au
moment o il voulut rejoindre l'arme, les Russes taient les matres du
petit village dans lequel il tait cach, en sorte qu'il ne pouvait
essayer d'en sortir sans craindre d'tre reconnu comme ennemi, et mis 
mort par les Russes, qui ne faisaient pas de prisonniers. D'Ormville se
dcida  attendre des circonstances plus favorables: il se dguisa en
simple villageois, et fut oblig de travailler  la terre pour soutenir
sa triste existence. C'est  cette poque qu'il fit connaissance de la
mre de ma chre Pauline. D'Ormville n'a pas appris  sa fille ce
qu'elle tait ni comment il l'a connue; tout ce qu'il lui a dit, c'est
que son pouse mourut en lui donnant le jour. D'Ormville leva sa fille
comme il put, attendant, avec impatience, le moment de repasser en
Autriche; enfin, le sort lui devint plus favorable, les Russes furent
battus. D'Ormville rejoignit l'arme; sa fille, cependant, tait
l'objet de toute sa sollicitude; il ne savait  qui confier ce prcieux
dpt, lorsque le hasard lui fit connatre madame Reinstard. Cette bonne
dame venait de perdre son fils  l'arme, elle tait accable de
douleur. D'Ormville lui proposa de tenir lieu de mre  sa petite
Pauline, qui avait alors quatre ans. Madame Reinstard y consentit avec
joie, et, comme le thtre de la guerre lui rappelait sans cesse la
perte qu'elle venait de faire, elle partit avec l'enfant pour aller
habiter une petite maison qu'elle avait auprs d'Offembourg, et
d'Ormville lui promit d'aller l'y rejoindre ds que son devoir le lui
permettrait. Ce fut l, mon cher Mullern, dans cette jolie maison o je
t'ai conduit une fois, que ma Pauline passa sa jeunesse sous les yeux de
madame Reinstard, qui l'aimait comme sa fille. D'Ormville venait, de
temps  autre, passer auprs d'elle le temps que lui laissait son tat.
Sa valeur lui avait fait obtenir le grade de capitaine; n'tant pas
ambitieux, il ne dsirait rien de plus. Tu sais, mon cher Mullern, de
quelle manire je fis la connaissance de Pauline...--Oui! oui! je le
sais, et je voudrais que le diable m'et touff le jour o je fus assez
bte pour vous laisser aller seul!... Mais, continuez.--Eh bien, mon
ami,  cette poque, d'Ormville, tourment du dsir de revoir sa
patrie, avait form le projet de rentrer en France; Pauline ne voulut
pas quitter son pre, et madame Reinstard consentit  les accompagner.
Ils partirent donc tous les trois pour Strasbourg, et vinrent se loger
dans la maison o nous sommes maintenant; ils y vcurent, assez
tranquilles, pendant dix-huit mois; mais au bout de ce temps,
d'Ormville, voulant reprendre son vritable nom, afin de pouvoir tirer
sa Pauline de la solitude dans laquelle ils vivaient, se dcida  partir
pour Paris, esprant faire casser l'arrt injuste qui le condamnait 
mort. C'est depuis mon absence que le hasard ou ma bonne
toile!...--Dites plutt l'enfer!...--M'a fait dcouvrir ma Pauline;
notre sparation n'avait fait qu'augmenter notre amour!...--Elle a fait
l une belle chose!...--La bonne madame Reinstard a bni notre
union!...--Les vieilles femmes font toujours des sottises!--Et nous nous
sommes livrs, sans rserve, au penchant qui nous entrane l'un vers
l'autre!... Cependant, le ciel enleva cette bonne dame qui tenait lieu
de mre  ma Pauline; depuis longtemps elle ne recevait pas de nouvelles
de son pre, et elle tait dans la plus grande inquitude sur son sort.
J'ai couru  Paris dans l'espoir de le retrouver, mais j'ai inutilement
fait toutes les recherches possibles! Et puisque le destin la prive de
ce dernier appui, c'est  moi, mon cher Mullern,  lui en servir; je
vais tre son poux; ma Pauline m'a donn sa foi; elle a reu mes
serments; et je ne puis croire que mon pre, si bon, si sensible, puisse
blmer le choix que j'ai fait.

Mullern resta quelque temps absorb dans ses rflexions, Henri, tonn
de ce long silence, allait lui en demander la cause, lorsque Mullern lui
dit: J'en suis fch, mon cher Henri, je vais vous affliger! Mais il
n'y a point de moyen de capituler, il faut renoncer  ce mariage!--Que
dis-tu, Mullern?... renoncer  ce mariage!...--Oui, vous dis-je, et me
suivre  l'instant loin de cette maison...--Et tu crois, Mullern, que je
vais t'obir!...--Mais je l'espre!...--Eh bien! dtrompe-toi; ce n'est
pas un feu passager, c'est une passion vritable qui m'unit  ma
Pauline, et aucune puissance sur la terre ne serait capable de m'en
sparer!...--Allons!..., dit Mullern en lui-mme, je vois qu'il faut
lcher le grand mot!... Il s'approche de Henri, en lui prenant la main:
Mon cher Henri, armez-vous de courage, je vois bien qu'il faut vous
dvoiler un mystre que j'aurais voulu vous cacher  jamais!...--Que
veux-tu dire?--Pauline est votre soeur!...--Grand Dieu!... se
pourrait-il?... mais, non, tu t'abuses, Mullern, tu veux me tromper
moi-mme...--Non, mon cher Henri, je vous ai dit la vrit, celle que
vous aimez est votre soeur; car le colonel Framberg n'est pas votre
pre, et c'est  d'Ormville que vous devez le jour.

Henri tombe ananti sur une chaise, et Mullern lui raconte en dtail
tout ce qu'il sait sur sa naissance et la conduite noble et gnreuse du
colonel Framberg. Henri coute en silence le rcit de Mullern; une
douleur muette, un abattement profond ont succd  ses transports
violents. Mullern souffre presque autant que lui de le voir dans cet
tat. Allons, lui dit-il, soyez homme, mon cher Henri; ne vous laissez
pas abattre par les vnements, et montrez des sentiments plus dignes de
celui qui vous a lev. Les larmes ne servent  rien dans de telles
circonstances; c'est du caractre qu'il faut. D'abord vous devez me
suivre et quitter ces lieux...--Je te suivrai, Mullern; mais, dis-moi,
que deviendra-t-elle?--Soyez tranquille!... je sais ce que j'ai  faire.
Croyez-vous d'ailleurs que le colonel Framberg, aprs vous avoir servi
de pre pendant dix-neuf ans, laissera votre soeur seule dans le
monde, expose  la merci des vnements!... Non, monsieur, rendez-lui
plus de justice; il vous aime trop pour ne pas l'aimer aussi!...--Ah!
Mullern, tu ranimes mon courage!... Mais qui se chargera d'apprendre 
ma chre Pauline... les liens qui nous unissaient?...--Qui? eh parbleu!
ce sera moi, et je vais le faire tout de suite; car, dans ces sortes de
crises, plus on diffre plus on envenime la blessure. Mais, avant tout,
monsieur, vous allez partir de cette maison...--Sans la voir?--Oui,
monsieur, sans la voir!... Parbleu!  quoi cela vous avancerait-il? 
augmenter votre dsespoir, et ce n'est pas la peine...--Et o vais-je
aller, Mullern?--N'importe o, vous y serez toujours mieux qu'ici.
D'ailleurs je vais vous conduire; je ne veux pas vous laisser seul dans
cet tat: ensuite je reviendrai moi-mme ici, et, mille tonnerres!
j'espre bien que dans deux heures tout sera arrang.

Mullern entrane Henri plutt qu'il ne le conduit hors de la maison.
Henri lve les yeux sur cette demeure qui renferme ce qu'il a de plus
cher au monde, et sent son coeur se briser  chaque pas qui l'loigne
de son amie. Le bon hussard le mne chez la tante de Jeanneton, et le
recommande aux soins de la bonne femme; mais Henri n'tait pas en tat
de s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui. Ensuite Mullern
reprend le chemin de la demeure de Pauline, en s'efforant d'touffer au
fond de son coeur les sentiments qui l'agitaient.

Pauline attendait avec inquitude le retour de Henri, qu'elle croyait
toujours avec Mullern dans la maison. Un secret pressentiment semblait
l'avertir de ce qui se passait; et lorsqu'elle vit Mullern entrer seul
dans sa chambre, elle sentit ses genoux flchir, et une pleur mortelle
couvrit son visage. Mullern s'avana lentement, ne sachant comment lui
apprendre le dpart de son amant. Je viens, lui dit-il, vous faire les
adieux de Henri...--Que dites-vous... monsieur? il est parti...--Oui,
mademoiselle.--Pour longtemps?--Je le crois.--Et sans me voir?--Il le
fallait.--Grand Dieu!... Il ne m'aime donc plus!... Et Pauline tombe
sans connaissance dans les bras de Mullern. Le bon hussard la pose
doucement sur une ottomane; aprs qu'elle eut repris ses sens, ses
larmes coulrent en abondance, et elle s'cria avec le sentiment de la
douleur la plus vive: Il ne m'aime plus!...--Et si morbleu! il vous
aime, mademoiselle!... et c'est justement pour cela que je l'ai forc 
partir.--Quoi! monsieur, c'est vous!...--Oui, mademoiselle; vous me
dtestez, n'est-ce pas? eh bien! vous avez tort; je n'ai fait que mon
devoir: il fallait rompre votre mariage!...--Pourquoi cela,
monsieur?--Parce que, mademoiselle, il n'est pas dans l'usage qu'un
frre pouse sa soeur.--Que dites-vous? Henri serait mon
frre!...--Oui, mademoiselle: Henri n'est pas le fils du colonel
Framberg, comme il le croyait jusqu' ce moment, mais bien celui du
capitaine d'Ormville.

Mullern rpte  Pauline ce qu'il avait dit  Henri. Pauline l'coute en
silence, n'interrompant son rcit que par ses sanglots. Quand Mullern
eut achev, il se promena  grands pas dans la chambre en jurant entre
ses dents et en essuyant ses larmes. La vue de la douleur de Pauline lui
fendait le coeur. Ah! mille bombes! disait-il par moment, si j'tais
pape! comme je leur donnerais bien vite une dispense pour se marier!...
mais je ne le suis pas, ni mon colonel non plus: ainsi, morbleu! trve 
nos pleurs: n'ayons pas le coeur comme une pomme cuite, et tchons
d'arranger les choses le mieux possible.

Mademoiselle, dit-il en s'approchant de Pauline, il faut prendre votre
parti; je sais bien que cela n'est pas ais, mais o serait le mrite de
vaincre ses passions, s'il n'en cotait rien pour cela!...--Mais,
monsieur, est-ce que je ne le verrai plus?--Si, mademoiselle, vous le
reverrez, mais lorsque le temps aura calm dans vos coeurs une passion
criminelle, et lorsque l'amiti aura remplac un amour sans
espoir.--Vous avez raison, monsieur, il fallait nous sparer!... mais,
hlas!... que vais-je devenir sans lui?... je n'ai plus d'amis... de
protecteurs!...--Vous vous trompez, mademoiselle, vous en aurez un qui
vous tiendra lieu de tout.--Qui donc, monsieur?--Celui qui a lev votre
frre, qui l'aime comme son fils. Croyez-vous, mademoiselle, que le
colonel Framberg vous abandonnera!...--Je n'irai jamais, monsieur,
mendier les secours de personne...--Voil un orgueil fort dplac,
mademoiselle, et vous allez partir tout  l'heure pour le chteau de
Framberg.--Moi, monsieur?--Oui, vous, mademoiselle.--Et  quel titre,
monsieur?--Vous l'avez donc dj oubli; c'est comme soeur de Henri
que vous irez. Croyez-vous, mademoiselle, que nous vous laisserons seule
dans le monde, quand votre frre jouira de titres et de richesses qu'il
doit partager avec vous?... Non, c'est une chose dcide, vous allez
partir pour le chteau; d'ailleurs cela rendra la tranquillit  votre
frre.--Mais, monsieur...--Quoi, mademoiselle?--Si le colonel
Framberg... ne m'aime pas?--Oh! il vous aimera, mademoiselle, j'en suis
sr.--Mais si... je ne...--Ah! j'entends; si vous ne l'aimiez pas,
vous?... diable! vous seriez bien difficile!... Un homme qui a fait
vingt campagnes avec honneur! un homme dont le nom seul faisait trembler
les ennemis!... un homme, enfin, qui a lev, adopt, chri votre frre
comme son fils...--Ah! je l'aimerai, monsieur!--Oui, ventrebleu! vous
l'aimerez, et tout ira bien, je vous en rponds!

Lorsque Mullern avait pris une rsolution, il fallait qu'il l'excutt
promptement: aussi engagea-t-il Pauline  faire sur-le-champ un paquet
de ce qui lui tait ncessaire, et  se tenir prte  partir dans une
heure. Mais, monsieur, lui dit Pauline, et ma vieille domestique?...--Vous
l'emmnerez avec vous, mademoiselle.--Mais, monsieur, je ne connais pas
le chemin du chteau.--Eh morbleu! mademoiselle, me prenez-vous pour un
enfant?... croyez-vous que je vais vous y envoyer seule? Franck vous y
conduira.--Franck! le domestique de... de mon frre?--Oui, le domestique
de votre frre. Ainsi voil toutes les difficults leves. Je vais
m'occuper de la chaise de poste, et ce soir, vous serez bien loin de
Strasbourg.--Et bien loin de Henri!... pensait Pauline en regardant
Mullern s'loigner. Cependant elle trouvait un charme secret  aller
habiter l'endroit o celui qu'elle aimait avait t lev. Le chteau de
Framberg lui aurait paru un sjour dlicieux, si elle y avait t avec
lui.

Mullern, aprs avoir quitt Pauline, fut trouver Franck et lui apprit ce
qu'il avait  faire. Franck, qui tait devant Mullern comme un colier
devant son prcepteur, lui promit de remplir fidlement ses intentions.
Mullern, aprs avoir retenu la chaise de poste, pensa qu'il tait temps
d'crire  son colonel, et de lui raconter tous les vnements qui
venaient de se passer. Jusqu'alors la rapidit du temps ne lui avait
pas permis de le faire; il prit donc la plume et crivit la lettre
suivante:

<td>

Mon colonel,

J'ai enfin dcouvert notre jeune homme, et je me vante que ce n'est pas
sans peine!... mais il tait urgent que j'arrivasse. Mille bombes! une
heure plus tard, il n'tait plus temps et la petite tait... Mais
j'tais l, mon colonel, j'ai arrang cela le mieux du monde. Henri sait
tout, mon colonel... il sait tout; il a bien fallu le lui apprendre, car
la petite est sa soeur; et si je ne lui avais pas tout dit, je vous
assure, mon colonel, qu'un rgiment de hussards ne serait pas venu 
bout de les sparer. J'envoie la petite au chteau de Framberg, et je
vais vous amener Henri; ils sont tous les deux au dsespoir, et pleurent
de manire  attendrir un boulet de quarante-huit!... Vous voyez, mon
colonel, que tout va bien, et j'espre que vous approuverez la conduite
que j'ai tenue. Je suis, mon colonel, votre fidle soldat et serviteur,

MULLERN.

<td>

Mullern, aprs avoir cachet cette ptre, courte et nergique, l'envoya
au colonel Framberg, en recommandant  son messager de faire diligence,
et d'avertir le colonel de sa prochaine arrive. Cette affaire une fois
termine, il retourna vers Pauline, afin de hter son dpart.

Pauline, le coeur serr, attendait l'instant o Mullern devait
l'loigner de ce qu'elle avait de plus cher! Mais notre hussard avait
pris un tel ascendant sur elle, que, ds qu'elle le vit arriver, elle se
leva en silence, et se disposa  partir. Mullern la conduisit dans la
chaise de poste avec sa vieille domestique, et lui serrant la main avec
force: Du courage, lui dit-il; quand on a autant de rsignation dans le
malheur, on en reoit tt ou tard la rcompense. Ensuite, se tournant
vers Franck, il lui ordonna de fouetter les chevaux, et la chaise de
poste s'loigna avec rapidit.




CHAPITRE XVIII.

UN LISEUR DE ROMAN L'A DJA DEVIN.


Ouf!... dit Mullern, en voyant la chaise de poste emmener Pauline, s'il
fallait souvent conduire de pareilles intrigues, j'aimerais mieux
essuyer le feu de la mousqueterie de mon rgiment!... J'espre cependant
que je me tirerai de cette affaire-ci avec honneur. Le plus fort est
fait!... J'avais cru que le chagrin de Henri tait ce qui devait me
faire le plus de mal!... mais, morbleu! je vois bien maintenant que les
larmes d'une femme connaissent mieux le chemin de notre coeur!... Je
ne me croyais pas si sensible!...

Tout en faisant ces rflexions, Mullern prit la route qui conduisait
chez Jeanneton. Il la rencontra sur l'escalier, et l'arrta: Eh bien!
Jeanneton, comment va mon jeune homme?--Il est toujours dans le mme
tat que quand tu l'as amen.--Oh!... coquin d'amour!...--Dis-moi donc,
Mullern, pourquoi il se dsole ainsi?--Eh! pour une femme!...--Est-ce
qu'elle ne l'aime pas? elle serait bien difficile!--Si parbleu, elle
l'aime!... mais ils ne peuvent pas s'pouser.--J'en suis fche; car ce
jeune homme m'intresse... Il parat si sensible!...--C'est moi qui
l'ai form, c'est mon lve.--Je t'en fais mon compliment.

Mullern s'empressa d'aller trouver Henri. Le jeune homme paraissait
absorb dans sa douleur; mais, ds qu'il aperut Mullern, il se leva
avec vivacit, et se jeta dans ses bras en versant un torrent de larmes.
Que vous tes enfant! lui dit ce dernier. Allons, morbleu! tte 
l'orage!--O est-elle? Mullern, dis-moi, qu'en as-tu fait?--Elle est
partie, monsieur, et elle a montr dans cette occasion un courage
au-dessus de son sexe: imitez-la, mon cher Henri; ne restez pas
au-dessous d'un pareil modle. Songez au chagrin que vous causeriez 
celui qui vous sert de pre, en vous laissant aller  une douleur
inutile!... Je ne vous parle pas du vieux hussard qui a lev votre
enfance, qui vous aime comme son fils, et que votre dsespoir conduirait
au tombeau. Hlas! votre malheureuse passion touffe dans votre me tous
les autres sentiments; car, depuis que nous sommes runis, aprs une
aussi longue sparation, vous ne m'avez pas seulement serr la main!...
vous n'avez pas daign m'adresser le plus petit mot d'amiti!...

Mullern ne put retenir les pleurs qui s'chappaient de ses yeux en
prononant ces mots; Henri s'en aperut; il se jeta  son cou,
l'embrassa, le pria de lui pardonner, et lui promit d'tre plus
raisonnable. Mullern n'en demandait pas davantage, et la paix fut
bientt faite.

Allons, mon cher Henri, nous allons retrouver mon colonel; je suis sr
qu'il nous attend avec impatience.--Mais pourquoi donc, Mullern,
n'est-il pas venu  Strasbourg avec toi?--Parce qu'un maladroit
postillon nous a verss dans la fort,  six lieues d'ici, et que mon
colonel a eu le malheur de se blesser  une jambe.--Et o est-il
maintenant?--Dans une petite maison isole au milieu de la fort, chez
un homme dont la figure ne me revient pas du tout; mais il fallait bien
entrer quelque part!...

Henri se rappela l'aventure qui lui tait arrive dans la mme fort, et
la raconta  Mullern. Oh! oh!... si j'avais t l, dit ce dernier,
l'autre coquin ne se serait pas chapp!... Mais vous vous tes
bravement conduit!... et j'en suis content.

Mullern et Henri, tant prts  partir, quittrent la maison de madame
Tapin. Mullern eut aussi les larmes de Jeanneton  essuyer; mais il lui
glissa un double louis dans la main, et lui promit de revenir la voir
ds que ses affaires le lui permettraient.

Le colonel Framberg, que nous avons laiss depuis si longtemps dans la
maison de M. de Monterranville, tait presque guri de sa blessure, et
se disposait  aller rejoindre Mullern  Strasbourg, lorsqu'il reut de
lui la lettre que le lecteur connat dj. On peut aisment se faire une
ide de sa surprise et de son inquitude, en apprenant des vnements
qui lui parurent inconcevables. Mais le style de Mullern tait tellement
embrouill, qu'il ne sut  quoi se fixer; et il attendit, dans la plus
grande agitation, l'arrive de ceux qui devaient mettre fin  son
incertitude.

Mullern et Henri arrivrent, le soir mme, chez M. de Monterranville. Ce
fut Carll qui leur ouvrit la porte. Mullern lui frappa amicalement sur
l'paule, et lui demanda si son matre, M. de Monterranville, tait chez
le colonel. Pas en ce moment, rpondit Carll; mon matre est
sorti.--Tant mieux, dit Mullern  Henri; profitons de la circonstance.
Ils montrent rapidement l'escalier, et trouvrent le colonel se
promenant dans sa chambre avec agitation. Ds qu'il aperut Henri, il
lui ouvrit les bras, et Henri alla s'y prcipiter.

Je ne te ferai pas de reproches, mon cher fils, lui dit-il en
l'embrassant, quoique la lgret de ta conduite et ton peu de confiance
en moi m'en donnent le droit; mais, tu es malheureux, d'aprs ce que
Mullern m'a dit, et je ne veux pas augmenter tes souffrances.--Et moi,
mon colonel, dit Mullern, en s'avanant, blmerez-vous la conduite que
j'ai tenue?--Non, mon ami, quoique la lettre que tu m'as crite m'ait
peu instruit de ce qui s'est pass, mais, j'espre que vous allez me
donner de plus amples dtails.

Pour satisfaire  la curiosit du colonel, Henri lui raconta
succinctement ce qui lui tait arriv depuis son dpart du chteau,
ainsi que l'histoire de sa chre Pauline, et la manire dont il avait
appris qu'il n'tait pas son fils. Le hasard t'a rendu matre d'un
secret que je t'aurais cach toute ma vie, dit le colonel; tu dois donc
tre persuad que jamais je ne cesserai de te tenir lieu de pre. Quant
 ta soeur, elle devient aussi ma fille: ds ce moment je l'adopte,
elle ne me quittera plus; lorsque le temps aura effac de ton coeur
et du sien une passion qui n'et jamais exist, si vous eussiez connu
les liens qui vous unissaient, tu viendras partager notre bonheur et
l'augmenter encore par ta prsence. Mais, jusque-l, il faut de nouveau
que je me spare de toi, mon fils, pour ne pas te rapprocher de celle
que tu dois fuir!... Tu vas encore t'loigner du chteau de Framberg
pour quelque temps; mais cette fois Mullern t'accompagnera; ce n'est
qu' lui seul que je veux confier le soin d'un tre qui m'est si
cher!... Moi, pendant ton absence, j'essuierai les larmes d'une fille
que j'aime dj, et qui me consolera de cette nouvelle sparation.

Henri embrassa mille fois le colonel, et lui exprima toute la
reconnaissance que lui inspirait sa conduite noble et gnreuse. Mullern
approuva beaucoup les arrangements de son colonel, et le plan qu'il
avait form fut accueilli de chacun.

Comme la nuit s'avanait, et que le colonel, fatigu des diverses
sensations qu'il avait prouves, avait besoin de repos, ils songrent 
se sparer; et il fut convenu que le lendemain matin, ils quitteraient
tous ensemble la maison des bois.

La chambre o couchait le colonel ne renfermant qu'un lit, Mullern
engagea Henri  venir passer la nuit dans la sienne. Celui-ci y
consentit; et, aprs avoir embrass le colonel, ils le laissrent se
livrer au repos.

En traversant un long corridor qui conduisait  l'escalier, ils
aperurent, dans le lointain, un homme qui passait avec une lumire 
la main. C'est M. de Monterranville, dit Mullern  Henri, passons,
passons, je n'aime point cet homme-l. Mais Henri pensa que la
politesse ne lui permettait pas de passer la nuit dans sa maison sans
l'avoir salu auparavant; et que d'ailleurs il lui devait des
remercments pour la gnreuse hospitalit qu'il avait accorde au
colonel. D'aprs cela, il s'avana vers lui, et Mullern le suivit en
rechignant un peu, et en enrageant contre les usages du monde.

M. de Monterranville s'arrta en voyant Henri s'avancer; celui-ci
l'aborda en le saluant, et allait lui adresser les remercments qui lui
taient dus, lorsqu'en levant les yeux il reconnut, dans M. de
Monterranville, un des deux assassins de la fort.

La langue de Henri se glace! une pleur subite couvre son visage; il
peut  peine articuler quelques sons confus, et il entrane Mullern, qui
ne comprend pas la cause de ce trouble violent. Quant  M. de
Monterranville, il n'avait pu reconnatre Henri, puisqu'il s'tait enfui
au premier bruit des armes  feu; mais comme les sclrats craignent
toujours de s'tre trahis, M. de Monterranville, trs-tonn du trouble
que le jeune homme venait d'prouver  son approche, rsolut d'en
connatre la cause, afin de se tenir en garde contre les vnements.

Lorsque Henri fut arriv dans la chambre de Mullern, il s'arrta pour
respirer plus librement; ensuite, prenant la main de ce dernier:
Partons, mon ami, lui dit-il d'une voix entrecoupe, courons rveiller
mon pre, je ne veux point passer la nuit dans cette maison...--Ah a!
morbleu! vous m'expliquerez ce que tout cela veut dire?... D'o vient ce
trouble... cette terreur?--Ah! Mullern! cette terreur est bien
naturelle?...--Craindriez-vous quelque chose?--Je ne crains rien pour
moi; mais je frmis d'horreur en pensant que je suis chez un
assassin!...--Chez un assassin!--Oui, Mullern, j'ai reconnu, dans ce M.
de Monterranville, un des deux hommes de la fort!--Se pourrait-il,
mille bombes!... quoi, ce coquin serait...--Un de ceux qui voulaient
faire prir l'tranger que j'ai sauv de leurs mains!--Ah! triple
canonnade!... s'crie Mullern, en mettant la main sur la poigne de son
sabre, tombons sur ce coquin-l, morbleu!... et faisons justice de son
forfait!... En disant ces mots, Mullern se prparait  sortir pour
excuter son dessein; mais Henri le retint par le bras. --Arrte,
Mullern, que vas-tu faire?--Eh! parbleu, dlivrer la terre d'un
sclrat, il en restera encore assez!...--Pense donc que nous n'avons
aucune preuve  fournir de son crime!... et que nous serions punis
nous-mmes pour avoir voulu en faire justice!...--Ah! morbleu! vous avez
raison!... mais, comment donc faire?...--coute, maintenant que j'ai
rflchi, je pense qu'il serait imprudent de faire un clat qui ne nous
conduirait  rien; attendons  demain, mon pre rglera notre conduite;
nous n'avons rien  craindre de cet homme; car, il ne peut me
reconnatre; et ce n'est pas  nous qu'il en veut.--Allons!... morbleu,
puisqu'il le faut, je cde  vos avis; mais j'avoue que ce n'est pas
sans peine; car j'aurais eu bien du plaisir  drouiller mon sabre sur
le corps de ce brigand!...

Cette rsolution prise, Mullern et Henri se jetrent sur le lit tout
habills; mais ils ne purent goter un instant de sommeil; la pense
qu'ils taient chez un meurtrier rvoltait leur me franche et loyale.
Le lendemain, ds que le jour parut, ils pensrent qu'ils pouvaient
aller rveiller le colonel sans donner de soupons; mais ces prcautions
taient inutiles, car Monterranville savait tout. On se rappelle que le
trouble de Henri lui avait caus de l'effroi; aussi, ds que Mullern et
son compagnon furent enferms dans leur chambre, il se rendit dans une
pice qui touchait  la leur, ouvrit une armoire, se plaa contre la
cloison, et de l entendit parfaitement toute leur conversation.

On peut juger de sa terreur en sachant qu'il tait reconnu; mais la fin
de leur discours le rassura un peu. Voyant qu'ils attendraient au
lendemain matin pour dcider ce qu'ils avaient  faire, il pensa qu'il
serait prudent de ne pas attendre leur dcision, et quitta promptement
la maison au milieu de la nuit.

Le colonel Framberg ouvrit  ses compagnons, tonn d'tre rveill de
si bon matin; mais encore plus en voyant avec quelles prcautions
Mullern refermait la porte de sa chambre, et l'air de mystre qui tait
rpandu sur leurs physionomies. L'horreur et l'indignation succdrent
bientt  la surprise, lorsqu'il sut chez qui il tait depuis si
longtemps; cependant, il ordonna  Mullern et  Henri de se contenir, et
de ne rien laisser paratre de leur agitation. Quoi! mon colonel, dit
Mullern, est-ce que nous n'assommerons pas ce coquin-l?--Non, Mullern;
notre devoir s'y oppose; songe bien que, depuis prs d'un mois, je
reois l'hospitalit dans cette maison; le matre est un monstre; mais
ce n'est pas  moi  armer contre lui la justice; d'ailleurs, sois
tranquille, Mullern; et crois bien que, s'il chappe, pour un instant, 
la peine qui lui est due, ce n'est que pour tomber plus tard sous le
glaive des lois.--Vous le voulez, mon colonel, j'obis.--Il le faut, car
dans toute autre circonstance, j'aurais t le premier, mes amis,  vous
engager  purger la terre de ce sclrat; mais, ne restons pas plus
longtemps dans ce repaire du crime; il me tarde d'aller respirer
ailleurs un air qui ne soit pas souill par le souffle d'un brigand.

En disant ces mots, le colonel Framberg sortit de sa chambre; Henri et
Mullern le suivirent. Ils trouvrent Carll dans la cour, et apprirent
que son matre tait sorti avant le jour. Il a bien fait!... dit
Mullern entre ses dents; car, morbleu! si je l'avais vu, je n'aurais pas
t matre de mon indignation.

Le colonel monta  cheval, Henri et Mullern en firent autant, et ils
pressrent leurs chevaux, afin de s'loigner plus rapidement d'une
maison qui leur faisait horreur.




CHAPITRE XIX.

ENCORE UN MOMENT DE GAIET.


Nos trois voyageurs arrivrent  Strasbourg et descendirent  la
meilleure auberge, afin de se reposer un moment avant de se sparer
encore une fois.

Mon cher Henri, dit le colonel Framberg  notre hros, lorsqu'ils
furent seuls, je n'ai aucun ordre  te donner pour ta conduite future,
et je me repose entirement sur Mullern du soin de ton bonheur; si
cependant tu te sens le dsir d'entrer dans la carrire des armes, dans
l'espoir de trouver de plus promptes distractions, je ne contraindrai
point ton penchant, au contraire; je te prie cependant, lorsque tu
formeras un projet quelconque, de m'en prvenir d'avance. Henri promit
au colonel de ne rien faire sans l'avoir consult. Le chagrin secret
qu'il cachait au fond de son me, et qu'il s'efforait de drober  ses
amis, le rendait incapable de former aucun plan de conduite, ni aucun
projet pour l'avenir. Un seul objet occupait sa pense, malgr tous les
efforts qu'il faisait pour l'en bannir.

Quant  Mullern, il dsirait avec ardeur que son cher lve prt le
parti des armes. Ah! disait-il  Henri, aprs vingt ans de repos, je
reverrais encore avec joie le champ de bataille et les anciens
compagnons de ma gloire. Henri ne rpondait pas; mais Mullern esprait
que les frquents tableaux militaires qu'il lui retracerait finiraient
par mouvoir son me, et qu'il se rendrait  ses voeux. Dans cet
espoir, il engagea Henri  prendre la route de Vienne, et celui-ci y
consentit.

Le colonel Framberg fit ses adieux  Henri. Ce dernier lui demanda
pourquoi il ne l'accompagnait pas  Offembourg; mais le colonel s'en
excusa sous le prtexte de quelques affaires qui le retenaient encore en
France.

Ce n'tait pourtant pas l son motif; mais il ne voulait pas faire part
 Henri du projet qu'il avait conu, dans la crainte que la russite ne
vnt pas couronner son entreprise. Cependant il confia son dessein 
Mullern, en lui ordonnant le plus profond secret. Celui-ci le lui promit
en admirant tout bas la conduite du colonel.

Henri, aprs avoir embrass celui qui lui servait de pre, partit
emportant le dsir de le revoir bientt; et, suivi de Mullern, prit de
nouveau la route de l'Allemagne.

Nous allons laisser le colonel Framberg se disposant  se rendre 
Paris, pour accomplir son noble projet, et nous nous mettrons en route
avec nos deux voyageurs, afin de voir de quelle manire Mullern s'y prit
pour gurir Henri du chagrin qui le consumait.

Notre hussard et son lve voyageaient  cheval: C'est la meilleure
manire de trouver des distractions, disait Mullern  Henri; tenez,
monsieur, jetez un coup d'oeil sur ce site superbe qui se prsente 
nos regards!... voyez les vastes solitudes de la fort Noire, qui
s'tend au loin du ct de Freudenstadt; de l'autre, la jolie ville
d'Offembourg que nous laissons derrire nous pour nous enfoncer dans
cette prairie verdoyante! les oiseaux qui chantent le retour du
printemps! les laboureurs qui reprennent lentement leurs travaux
rustiques!... En vrit, monsieur, tout cela lve l'me, et me donne 
moi une loquence dont je ne me serais jamais cru capable!... Henri
souriait en coutant Mullern; et celui-ci, charm de l'avoir tir pour
un instant de ses tristes rflexions, continuait son discours sur les
beauts de la nature.

Tout en coutant les descriptions de Mullern, Henri s'aperut que, sans
y faire attention, ils prenaient la route du chteau de Framberg. Il se
garda bien de le faire remarquer  son compagnon; mais celui-ci ne tarda
pas  s'en apercevoir. Oh! oh! dit-il en arrtant tout  coup son
cheval, je vois qu'avec mes beaux discours je ne vous conduis pas du
tout o il faut aller! Allons, morbleu! rebroussons chemin...--Pourquoi
cela, mon cher Mullern?--Parce que, monsieur, mon intention n'est pas de
vous conduire au chteau de mon colonel.--Ah! Mullern, j'aurais
cependant bien du plaisir  le revoir!--C'est impossible, monsieur, vous
le reverrez plus tard, mais maintenant a ne se peut pas.--Et tu dis que
tu veux me distraire de mon chagrin, Mullern! Crois-tu donc qu'il
existe pour moi de plus agrables distractions que le plaisir que je
goterais  revoir ces lieux chris o j'ai pass mon enfance! ces lieux
o je recevais de toi les leons qui m'ont appris  devenir un homme!...
ces lieux enfin que je n'ai pas vus depuis plus de deux ans!...

Mullern, attendri par les discours de son Henri, ne savait comment lui
refuser ce qu'il lui demandait avec tant d'instance. Mais, morbleu!
monsieur, dit-il enfin en prenant une voix svre pour imposer  Henri,
ne savez-vous pas que votre soeur est maintenant dans ce chteau, et
que vous feriez une sottise en cherchant  la voir.--Eh! crois-tu donc,
Mullern, que ce soit l mon dessein?... Non: je veux seulement
m'approcher du chteau, en parcourir les environs, revoir ce parc, ces
jardins tmoins de mes premiers plaisirs, et m'loigner ensuite pour y
revenir dans un temps plus heureux.--Mais vous pouvez rencontrer votre
soeur...--Non, mon ami; il faudrait que le hasard la conduist
justement o je serai, et cela n'est pas  prsumer... Je l'viterai, te
dis-je; d'ailleurs tu ne me quitteras pas.--Allons, vous le voulez...
j'y consens... mais, morbleu!  la premire approche d'une femme, songez
que je vous fais partir ventre  terre.--Je ferai tout ce que tu
voudras.--Je suis, en vrit, trop complaisant... mais la nuit s'avance
dj; vous conviendrez, monsieur, que ce n'est pas le moment de visiter
le parc et les jardins, d'autant mieux que nous avons encore prs de
deux lieues  faire avant d'arriver au chteau.--Eh bien! Mullern,
passons la nuit aux environs... tiens, dans cette ferme que tu vois
l-bas; certainement on ne nous refusera pas  coucher pour cette nuit;
et demain matin, ds que le jour paratra, nous prendrons le chemin du
chteau...--Allons, soit, dit Mullern, allons coucher  la ferme.

Nos voyageurs approchaient de la ferme, et Mullern crut reconnatre la
maison o, en cherchant une nuit son lve, il lui tait arriv une si
plaisante aventure; il rsolut de s'assurer si ses conjectures taient
fondes.

La nuit ne faisait que de tomber; la porte de la cour tait encore
ouverte; Mullern entra le premier. Chaque objet qui frappait ses regards
confirmait ses soupons; bientt ils rencontrrent le fermier occup
dans l'table; mais il quitta sa besogne ds qu'il les aperut, et vint
au-devant d'eux en leur faisant de profondes rvrences.

Quoi qu'dsirent ces messieurs?--A coucher, mon ami, si cela est
possible, dit Henri au fermier.--Tu vois devant toi, dit Mullern en
s'avanant, le fils du comte de Framberg, seigneur du chteau qui est 
deux lieues d'ici, et le marchal des logis Mullern, servant
anciennement dans les hussards de l'Empereur, et maintenant gouverneur
de M. le comte... Le fermier ouvrit de grands yeux en entendant tous
ces titres, quoiqu'il n'y comprt pas grand'chose, et fit un tapage du
diable pour appeler ses valets, afin qu'on prpart tout ce qu'il
fallait pour ces messieurs.

Hol! eh! Gros-Jean!... Pierre!... arrivez donc, vous autres.
Gros-Jean descendit aussitt. O est donc Pierre? dit le fermier 
celui-ci.--Dame, not'matre, je n'savons pas?... peut-tre ben qu'il
aide la bourgeoise!... Mullern se rappela en effet que Pierre tait le
garon charg des travaux extraordinaires, et prsuma d'aprs le
discours de Gros-Jean, que la bourgeoise tenait  ses anciennes
habitudes.

Cependant, aux cris du fermier, dame Catherine et Pierre arrivrent tous
deux par des chemins diffrents, et rouges comme des crevisses.
Allons, not'femme, remue-toi, dit le fermier, et tche de bien faire
souper ces messieurs, tandis que Pierre prparera leurs lits. La
fermire, qui tait alerte, eut bientt servi  souper. Mullern
examinait avec curiosit les appas de celle qu'il n'avait connue que
dans les tnbres, et voyait avec plaisir que la dame avait bien son
mrite, et que, quoiqu'elle ne ft plus aussi jeune que Jeanneton, elle
valait encore la peine qu'on montt au grenier pour elle.

Catherine conduisit les voyageurs dans une salle basse, et, tout en
apprtant leur souper, elle remarqua les oeillades que Mullern lui
lanait en dessous. Un hussard de cinquante ans ne vaut pas un garon de
ferme de vingt; mais quand on a le garon de ferme sous la main tous les
jours, on est bien aise de tter en passant d'un hussard, sans aucun
prjudice du courant.

Henri, qui n'existait plus que dans l'esprance du lendemain, mangea peu
et se retira dans sa chambre, afin de se livrer plus vite au sommeil;
mais Mullern, qui tait bien aise de voir ce que cela deviendrait, resta
 table et invita le fermier  venir boire un coup avec lui, afin de
causer un moment.

Mullern, comme on sait, buvait sec. Le fermier voulut lui tenir tte, et
la conversation ne tarda pas  s'chauffer.--Savez-vous ben, monsieur
le housard, que le titre qu'vous vous tes donn de marchaux des logis
du comte de Framberg me rappelle l'aventure qui m'est arrive il y a
prs de trois ans?... Dis donc, te souviens-tu, not'femme, de c'coquin
qui voulait se faire passer aussi pour un housard?...--Ah! oui!... oui!
j'm'en souviens, rpond la fermire en souriant.--Qu'est-ce que cette
aventure-l, demande Mullern au fermier.--Ah! pardine! j'vas vous
compter a!... Figurez-vous qu'c'est un voleux qu'est venu frapper 
not'porte au beau milieu d'la nuit... Ma femme tait couche, mes
garons dormaient; il n'y avait que moi qu'tions dans c'te salle,
occup  faire mes comptes. J'vas demander qu'est-ce qui frappe? Eh ben!
n'a-t-il pas eu l'effronterie de me rpondre qu'il tait marchaux
d'logis, lve du comte de Framberg, enfin de se donner pour c'que vous
tes, quoi?--Comment! dit la fermire  son mari, monsieur porte les
mmes noms que le voleux?--Oui, Catherine; ainsi vois comme il mentait
l'gredin!

La fermire se douta de ce qui en tait, et un coup de genou de Mullern
l'avertit qu'elle avait devin. Le fermier, voyant combien son histoire
amusait son hte, se plaisait  l'assaisonner de tous les dtails
possibles. Mullern n'avait garde de l'interrompre, et se contentait de
lui verser  boire  chaque minute; et la fermire, qui prvoyait o
cela aboutirait, reprochait  son mari d'tre plus sobre qu' son
ordinaire, et de ne pas faire honneur  leur hte en se tenant sur la
rserve.

En voulant tenir tte au hussard, le fermier ne fut bientt plus en tat
de voir ce qui se passait autour de lui, il ronfla de manire  faire
croire qu'il n'tait pas prt  se rveiller. Mullern saisit l'instant
favorable pour donner un baiser militaire  dame Catherine, et je ne
sais pas si la prsence du mari l'et arrt dans ses entreprises. Mais
la fermire, en ayant l'air de se dfendre, se sauva dans sa chambre
sans lumire, de peur d'tre rencontre par Pierre, et le hussard l'y
suivit sans qu'elle appelt du secours.

Au point du jour, Mullern sortit de chez sa belle, et vint s'asseoir
auprs du fermier qui ronflait encore. La fatigue ne tarda pas  lui
fermer les yeux et  lui faire tenir compagnie  son hte.

Henri, qui attendait avec impatience le moment o il reverrait le
chteau de Framberg, se leva ds qu'il aperut le soleil clairer
l'horizon. O est Mullern? demanda-t-il  un garon de ferme qu'il
trouva dans la cour.--Oh! monsieur.... il ronfle d'une bonne manire!...
 ct d'not'bourgeois.--Quoi! il dort encore?--Oui, monsieur... Dame!
c'est qu'il parat qu'ils ont bien soup hier.--Je ne veux pas le
rveiller. Vous lui direz, mon ami, qu'il vienne me rejoindre au
chteau.--Cela suffit, monsieur.

Henri, qui tait bien aise que le hasard lui permt de courir au gr de
ses dsirs, monta  cheval aussitt et s'empressa de faire route pour le
chteau. A mesure qu'il approchait de ces lieux o il avait pass les
plus heureux instants de sa vie, il sentait son coeur battre
dlicieusement; un sentiment nouveau agitait son me; et son coursier,
semblant deviner les sentiments de son matre, ralentissait son pas,
afin de le faire jouir plus longtemps de ce moment de bonheur.

Arriv  la grille du parc, Henri attache son cheval  un arbre, et
entre doucement dans l'enceinte de ses premiers plaisirs. Avec quelle
joie il revoit chaque bosquet, chaque alle, qui lui rappelle un temps
o il faisait consister son bonheur  bouleverser les couches et 
arracher les jeunes plantes du jardinier... Qu'ils sont doux les
souvenirs de notre enfance!... mais pourquoi portent-ils avec eux une
secrte mlancolie?... C'est parce que l'on sait que le temps que l'on
regrette ne renatra jamais.

Au dtour d'une alle, Henri se trouva nez  nez avec le jardinier. Le
bonhomme reconnut son jeune matre, et se mit  pousser des cris de
joie. Silence! lui dit Henri, je ne veux pas que les habitants du
chteau soient instruits de mon arrive.--Ah! c'est diffrent, monsieur;
alors je m'taisons.--O est ton fils?--Franck? monsieur, il est dans le
chteau,  ce que j'prsume.--Eh bien! va le chercher, et dis-lui que je
l'attends ici.--Oui, monsieur, j'y vas.--Mais songe  tre discret avec
tous les autres domestiques!...--Soyez tranquille, monsieur, j'vous
rpondons, d'moi.

Le jardinier court excuter sa commission, et Henri attend avec
impatience l'arrive de Franck. Il a tant de choses  lui demander! tant
de questions  lui faire! sa seule crainte est que Mullern ne vienne,
par sa prsence, dranger tous ses projets; mais il voit enfin accourir
Franck, et vole au-devant de lui.

Ah! te voil, mon pauvre Franck... que j'prouve de plaisir  te
revoir!--Et moi aussi, monsieur; j'avoue que je ne m'y attendais pas:
mais la destine est si bizarre!... il s'est pass tant de choses depuis
que nous ne nous sommes vus...--Tu as raison, Franck, et j'attends de
toi le rcit de tout ce qui vous est arriv.--Volontiers, monsieur, dit
Franck en soupirant, Henri remarque ce soupir; il s'aperoit que Franck
a l'air triste, contraint. Grand Dieu! s'crie-t-il, qu'as-tu donc 
m'annoncer, Franck? serait-il arriv quelque chose  ma Pauline...  ma
soeur?...--Il ne lui est rien arriv positivement, monsieur, et
cependant...--Eh bien! cependant...--Dans ce moment...--Dans ce
moment..--C'est... que... elle...--Elle... mais parle donc, bourreau...
tu me fais mourir d'impatience!--Dame, monsieur, c'est que j'n'ose pas
vous dire.--Parle, ne me cache rien, je te l'ordonne.--Eh bien,
monsieur, mam'selle Pauline est trs-malade, et dans c'moment mme on
craint pour ses jours.--Grand Dieu! s'crie Henri avec l'accent du
dsespoir; ah! je cours... je vole...--Arrtez, monsieur, dit Franck en
le retenant par son habit,  moins que vous ne vouliez la tuer tout de
suite; car, dans l'tat o elle est, l'motion que causerait votre
prsence inattendue ne manquerait pas de la conduire au tombeau.--Ah!
Franck, je ne pourrai donc pas la voir?...--Si fait, monsieur, vous la
verrez; mais lorsqu'elle pourra supporter votre visite, et que je
l'aurai prvenue de votre retour.--Mais apprends-moi donc pourquoi je la
retrouve en cet tat.--Volontiers, monsieur, a n'sera pas long... Quand
nous quittmes Strasbourg, mam'selle Pauline montrait une fermet, une
rsignation qui m'tonnaient moi-mme; car je me doutais de ce qu'elle
souffrait au fond de son coeur; mais la prsence et les discours de
Mullern lui avaient donn alors un courage qui ne pouvait toujours
durer; notre voyage fut bien triste, comme vous pouvez le croire; en
vain je cherchai  la distraire en lui adressant la parole, elle gardait
le plus profond silence; cependant, quand nous approchmes du chteau de
Framberg, elle parut agite d'un sentiment nouveau; elle me demanda si
c'tait l que vous tiez n, s'il y avait beaucoup d'habitants au
chteau, si monsieur le colonel y tait. Quand elle sut qu'il n'y tait
pas, elle parut plus rassure, et entra dans le chteau d'un air assez
tranquille. Je lui fis donner, suivant les ordres de Mullern, un des
appartements les plus agrables: je la conduisis dans le parc, dans les
jardins; enfin je lui fis voir tout ce qu'il y a de beau dans le
chteau. Elle me remerciait de ce qu'elle appelait ma complaisance, avec
ce sourire si doux que vous lui connaissez; mais tous ces soins n'ont
pu empcher que, le lendemain de son arrive, elle ne tombt malade.
Depuis ce jour, cela va de pis en pis, et, depuis hier surtout, elle est
dans un dlire effrayant...--Dans le dlire?... grand Dieu!... s'crie
Henri, donne-moi la force de supporter tant de maux!... Mais, dis-moi,
Franck, prononce-t-elle alors quelques mots?--Parbleu! je le crois
bien!... tantt c'est vous qu'elle appelle  grands cris, en vous
nommant son poux ou bien son frre; tantt c'est son pre qui est
l'objet de ses craintes et de ses voeux; mais le plus souvent c'est
vous, monsieur, qu'elle demande avec instance, et d'une manire si
triste, que a fait mal  voir!...

Henri, accabl par le rcit de Franck, reste un instant sans pouvoir
profrer une seule parole; mais, au bout de quelques minutes, il se lve
avec prcipitation de dessus le banc de gazon o il tait assis, et
court de toutes ses forces vers le chteau. Au nom du ciel! arrtez,
lui dit Franck en courant aprs lui, et en le retenant par son
habit.--Laisse-moi, Franck, laisse-moi, te dis-je, il faut que je la
voie, je le veux.--Eh! mille tonnerres, vous ne la verrez pas, dit une
voix rude qui fit tourner la tte  Henri; et il aperut Mullern qui lui
barrait le passage et ne paraissait pas d'humeur  le lui cder.




CHAPITRE XX.

L'AMOUR NE CONDUIT PAS TOUJOURS AU BIEN.


En se rveillant, le fermier ne fut pas tonn de voir Mullern endormi 
ct de lui; mais quand celui-ci ouvrit les yeux, et qu'il apprit que
Henri tait parti, il jura entre ses dents de ce qu' son ge les femmes
lui faisaient encore faire des sottises et oublier son devoir, puis se
prpara  courir sur les traces de son lve.

Dame!... disait le fermier, ce n'est pas tonnant que vous ayez dormi
si longtemps, j'avions bu sec hier soir.--C'est vrai, rpondit Mullern,
mais aussi vous avez du vin qui porte diablement  la tte. La fermire
descendit, et Mullern, craignant que sa vue ne vnt encore lui mettre le
diable au corps, s'empressa de monter  cheval. Le fermier l'engagea 
venir souvent trinquer avec lui, et la fermire joignit ses instances 
celles de son mari.

Mullern arriva au chteau peu de temps aprs Henri, et il se disposait
dj  aller le chercher dans les environs, lorsqu'il l'aperut venir de
son ct; en entendant les dernires paroles de Henri, il se douta de
ce dont il s'agissait, sans pourtant connatre la cause de son
dsespoir.

O allez-vous, monsieur? dit-il  Henri en l'arrtant.--Au chteau,
Mullern.--Pourquoi faire?--Pour la voir.--Vous n'irez pas, vous
dis-je.--Ah! mon ami, elle est mourante!...--Mourante!... c'est un peu
fort; est-ce vrai, Franck?--Oui, monsieur Mullern, c'est la vrit.--Je
vais m'en assurer par moi-mme; mais il est inutile que vous me suiviez.
Si elle est telle que vous me le dites, vous ne pourrez la rappeler  la
vie; si elle est moins mal, au contraire, votre vue renouvellera son
chagrin sans y apporter de soulagement.--Ah! Mullern, laisse-moi te
suivre!...--Monsieur, vous oubliez que c'est de votre soeur qu'il
s'agit, et que votre conduite n'est pas telle qu'elle devrait
tre!...--Malgr toutes tes remontrances, je ne m'loignerai de ce
chteau que lorsque je serai certain de son sort.--Hom!... dit Mullern
en lui-mme, il faut rompre cet amour-l!  quelque prix que ce soit.
Allez m'attendre chez le jardinier au bout du parc, dit-il  Henri;
j'irai vous y retrouver et vous apprendre ce que vous voulez  toute
force savoir.

Henri n'osa rsister, et suivit Franck, qui le conduisit  la
maisonnette de son pre, situe  l'autre extrmit des jardins, et
assez loigne du chteau. Quant  Mullern, il regarda aller Henri, se
repentant de la faiblesse qu'il avait eue de le laisser venir au chteau
de Framberg, et cherchant dans sa tte par quel moyen il pourrait l'en
arracher.

Henri attendait le retour de Mullern dans une anxit difficile 
dcrire; cependant les heures s'coulaient, et le hussard ne revenait
pas!... Henri, voyant la nuit s'approcher, ne put rsister  son
inquitude; il envoya Franck au chteau, afin de savoir la cause de ce
retard.

Franck venait de partir, lorsque Henri vit quelqu'un s'approcher de
l'endroit o il tait. Malgr l'obscurit, il crut reconnatre Mullern
et vola  sa rencontre. Il ne se trompait pas, c'tait notre hussard.
Eh bien! Mullern, lui dit Henri en le reconnaissant, qu'as-tu donc fait
si longtemps au chteau?--Rien, rpondit Mullern d'une voix sombre, en
continuant  marcher vers la maison du jardinier.--Au nom du ciel!
instruis-moi de ce qui s'est pass! Dans quel tat as-tu laiss
Pauline?...--Elle n'a plus rien  craindre...--Que veux-tu dire?...
parle, ton silence me glace d'effroi!--Vous le voulez... eh bien!
armez-vous de courage, votre soeur... votre soeur... n'est plus...

Henri n'en entendit pas davantage: il tomba priv de sentiment. Allons,
la crise est forte, dit Mullern; mais elle en durera moins!... et il
s'occupa du soin de rappeler Henri  la vie; aid du jardinier, qui
accourut  ses cris, il le transporta dans la maisonnette et le mit au
lit. Le jeune homme ne rouvrit les yeux que pour retomber dans un tat
plus alarmant que celui d'o il sortait; une fivre ardente s'tait
empare de ses sens; un dlire effrayant avait remplac sa raison, il ne
voyait, ne reconnaissait plus personne. Mullern, effray de l'tat de
Henri, se cognait la tte, s'arrachait les cheveux, et paraissait
s'attribuer  lui seul la cause du mal qui accablait son lve.

Notre hros resta cinq jours dans cet tat, et Mullern passa tout ce
temps auprs de son lit. Enfin la nature, plus forte que le mal, rappela
Henri  l'existence; et le sixime jour il recouvra sa raison, et avec
elle un peu plus de tranquillit.

Ouf!... voil la crise passe!... dit Mullern en voyant Henri plus
calme. Ma foi, elle a t rude; et si vous aviez succomb, je n'avais
plus d'autre parti  prendre que d'aller tenir compagnie aux grenouilles
qui sont dans les fosss du chteau! Mais vous revenez  la vie, et je
me sens soulag d'un boulet de trente-six que j'avais l, sur la
poitrine.--Mon pauvre Mullern, dit Henri en souriant, combien je te
cause de chagrin!...--Recouvrez la sant, le courage surtout, et je
serai pay de mes peines. Henri promit tout, et Mullern l'embrassa en
pleurant de joie.

Henri fut encore quinze jours sans pouvoir quitter le lit. Mullern ne
perdait pas de vue son lve; mais Henri demandait quelquefois o tait
Franck, et pourquoi il ne le voyait jamais auprs de lui. J'ai dit 
Franck d'aller nous chercher une bonne voiture pour nous emmener quand
vous serez en tat de partir: voil pourquoi vous ne le voyez pas ici.
D'ailleurs, est-ce que vous n'tes pas satisfait de mes soins, que vous
demandez votre domestique?--Que tu es injuste, mon cher Mullern! Si je
demande Franck, c'est afin que tu puisses  ton tour prendre le repos
dont tu as besoin.--Soyez tranquille; mon repos,  moi, c'est votre
sant, et je ne serai plus malade, quand vous vous porterez bien.--Bon
Mullern!...

Lorsque Henri fut en tat de sortir un peu, Mullern le conduisit dans la
campagne, par une petite porte qui tait  deux pas de la maison du
jardinier. Pourquoi sortons-nous du chteau? disait Henri 
Mullern.--Parce que la vue de la campagne vous distraira davantage que
celle d'un parc que vous avez parcouru cent fois.--Mais, Mullern, je
l'aurais revu avec tant de plaisir!...--Non, monsieur, cela vous aurait
affect, et vous n'irez pas. Henri n'osait rsister; mais cependant il
sentait au fond de son coeur le plus vif dsir de revoir les lieux
qu'il allait quitter de nouveau, et peut-tre pour bien longtemps.

Lorsque Mullern crut voir que Henri tait assez fort pour se mettre en
voyage, il lui annona que dans deux jours ils quitteraient le chteau.
Franck est donc de retour! dit Henri.--Oui, et la chaise de poste nous
attendra devant la petite porte qui est ici prs, et qui donne sur la
grande route.--Quoi nous ne sortirons pas par le chteau?--Vous voyez
bien que cela est inutile. Henri n'osa rpliquer; mais il se promit
bien de ne pas partir sans avoir visit pour la dernire fois l'asile de
son enfance.

La veille du jour fix pour leur dpart, Mullern, qui tait accabl par
la fatigue, engagea Henri  se coucher de bonne heure, afin d'tre plus
tt veill le lendemain matin. Henri, qui avait dj son projet en
tte, feignit de consentir au dsir de Mullern. Notre hussard se coucha,
et ne tarda pas  s'endormir profondment. Lorsque Henri fut certain
qu'il ne songeait plus  lui, il se leva avec prcaution, sortit
doucement de la chaumire, et prit le chemin du chteau.

La soire tait superbe, un clair de lune magnifique rpandait sur toute
la nature une teinte bleutre; et l'oeil en se fixant sur un bosquet,
sur un arbrisseau, croyait distinguer une ombre immobile, une figure
bizarre; c'est alors que mille objets frappent notre vue, troublent
notre imagination, et ne sont pourtant produits que par le reflet de
l'astre de la nuit. Henri marchait d'un pas tremblant; son esprit,
affaibli par sa maladie, enfantait mille visions;  chaque objet qu'il
rencontrait, son coeur battait avec force; un secret pressentiment
semblait l'avertir que quelque chose d'extraordinaire allait s'offrir 
sa vue.

Il parvint enfin dans la partie des jardins qui tait tout prs du
chteau. Ne pouvant plus matriser son agitation, il entre dans un
bosquet pour s'asseoir un moment et reprendre un peu de calme... Mais
quelque chose frappe ses regards: sur le banc o il veut se reposer il
distingue une ombre blanche qui parat immobile et ne s'aperoit pas de
sa prsence. Henri ne peut commander  son motion, il est forc de
s'appuyer contre un arbre; il cherche  surmonter sa faiblesse... Mais
l'ombre se lve, s'avance lentement vers lui; un rayon de la lune donne
sur sa figure; il la reconnat: Ombre de ma Pauline!... s'crie-t-il en
tombant  genoux devant elle, aurais-tu quitt le sjour cleste pour
venir visiter celui qui ne peut plus dsormais tre heureux sur une
terre que tu n'habites plus avec lui!...

Henri!... dit une voix faible, et Pauline (car c'tait elle), tombe
sans connaissance devant son amant. Grand Dieu!... s'crie Henri,
est-ce une illusion... mais non, c'est bien elle! c'est ma Pauline!...
le ciel, touch de mon dsespoir, me l'a rendue pour ne plus m'en
sparer.

Henri s'empresse de secourir son amante; Pauline rouvre les yeux, elle
reconnat Henri, elle lui sourit tendrement, elle est dans les bras de
celui dont elle s'est crue spare pour toujours: Henri, au comble de la
joie, la presse contre son coeur, la couvre de baisers; Pauline, loin
de repousser ses transports, se livre  toute sa tendresse, et ils
oublient tous deux les liens qui les unissent pour ne plus songer qu'
l'amour qui les gare et les entrane dans l'abme qu'ils n'ont pas eu
la force d'viter.

Le repentir suivit de prs la faute; mais cette faute-l n'tait pas de
celles qu'un amant fait oublier par de nouvelles caresses!... Henri,
effray de l'normit de son crime, n'ose plus lever les yeux sur celle
dont il a caus la perte. Pauline pleure, gmit et reste prive de
sentiment sur le gazon tmoin de sa dfaite. Henri ne songe pas 
secourir celle qu'il a mise dans cet tat; il fuit avec rapidit le
fatal bosquet, s'enfonce dans le parc, gagne la campagne et disparat du
chteau avant que le soleil vienne clairer son forfait.

Pauvre Pauline! qui donc viendra scher tes larmes... calmer ton
dsespoir?... Il te quitte, celui qui seul pourrait allger tes
souffrances! il te quitte en jurant de ne te revoir jamais!... mais le
ciel prendra piti de tes maux... il t'enverra un ami, un consolateur,
dans le moment o tu murmures contre la Providence et contre la rigueur
de ta destine.

Avant tout, il est bon d'expliquer au lecteur comment Pauline, qui
passait pour morte, s'tait trouve avec Henri dans le bosquet.

Nous avons vu combien Mullern fut contrari de ce que Henri ne voulait
pas s'loigner du chteau pendant la maladie de sa soeur. Le bon
hussard vit bien que le jeune homme conservait toujours dans le fond de
son coeur une passion qui devait faire le malheur du reste de sa vie,
et il rsolut de l'teindre par quelque moyen violent. En apprenant la
maladie de Pauline, il lui vint aussitt dans l'ide de la faire passer
pour morte; il se rendit donc auprs de la jeune malade pour s'assurer
d'abord de sa situation; il trouva Pauline fort mal, et pensa que ce
qu'il avait imagin comme un mensonge pourrait bien devenir la vrit.
Nanmoins, il ne voulut pas attendre l'vnement, et, le mme soir, il
se rendit auprs de Henri. Nous savons comment il mit son projet 
excution. Cependant, malgr la douleur qu'il s'attendait  voir
clater, il ne croyait pas que sa ruse produirait un effet si violent;
et, lorsqu'il vit son cher Henri aux portes du tombeau, il se repentit
du moyen qu'il avait employ pour le gurir de son amour. Enfin Henri
recouvra la sant, et Mullern commena  respirer. Pendant la maladie de
Henri, Mullern avait appris par Franck que Pauline tait presque
entirement rtablie; mais comme la crise tait passe, il ne voulut pas
instruire Henri de cette nouvelle, et rsolut de l'entretenir dans une
erreur qui devait lui rendre le repos. Voil pourquoi il eut soin
d'loigner Franck de son matre, en empchant Henri de se promener dans
le chteau.

Le projet de Mullern tait bien conu; mais le destin ne permit pas
qu'il ret son excution. Pauline, qui, depuis quelques jours, allait
prendre l'air dans les jardins du chteau, attire par la beaut de la
soire, tait alle s'asseoir sous un bosquet touffu, et avait oubli,
dans ses rflexions, que l'heure de se retirer tait passe depuis
longtemps. Nous avons vu comment le diable s'y prit pour runir les deux
amants, et pour renverser en une minute tous les plans de notre hussard.

Mais Mullern ne pouvait pas toujours dormir; le souvenir du voyage
qu'ils vont entreprendre l'veille  la pointe du jour; il se lve, il
s'habille et court au lit de Henri pour savoir s'il a bien pass la
nuit. Quel est son tonnement... son inquitude... en ne voyant plus
Henri dans la chaumire!... Allons, dit-il, mon jeune homme a encore
fait des siennes! Ne perdons pas de temps, et mettons-nous vite sur ses
traces!... Et dj Mullern est dans le parc, qu'il parcourt dans tous
les sens; enfin, le hasard le conduit dans le bosquet fatal; il croit de
loin distinguer quelque chose; il approche, et voit Pauline tendue sur
la terre et prive de sentiment.

Notre hussard ne s'amuse pas  faire des conjectures. Le diable s'en
mle, dit-il; il se sont vus, parl, et l'action a t chaude,  ce
qu'il me parat. Mais, o donc est mon lve?... En attendant, Mullern
charge Pauline sur ses paules, et prend le chemin du chteau. Tout le
monde dormait encore; mais, au tapage qu'il fait, on est bientt sur
pied; les domestiques viennent en chemise savoir ce qu'il y a de
nouveau. Allons, mille bombes! mes amis, il faut vous mettre tous en
campagne, et sur-le-champ. Votre jeune matre a le diable au corps; je
vois bien qu'il est inutile de vous le cacher plus longtemps; courez sur
ses traces; que chacun se mette en route, et qu'on le ramne, ft-il au
bout du monde. J'irai bientt moi-mme me joindre  vous. En finissant
ces paroles, Mullern les pousse les uns sur les autres dans la campagne;
quelques-uns veulent faire les mutins, et observent qu'ils ne peuvent
s'loigner en chemise; mais Mullern les met  la porte  coups de pied
dans le derrire, et personne ne rsiste  ce dernier argument.

Aprs avoir mis ses ambassadeurs en campagne, Mullern s'empressa de
retourner auprs de Pauline, et de lui prodiguer tous les secours que
rclamait sa situation. Aprs bien des peines, il parvint  lui faire
ouvrir les yeux. Henri fut le premier mot qu'elle pronona; ensuite elle
aperut, avec tonnement, Mullern  ses cts. Oui, je vois bien que
vous tes surprise de me voir, lui dit notre hussard, et je vous assure
que, de mon ct, j'aimerais autant tre  cent lieues de vous!... Mais
enfin!... Franck avait bien raison de dire qu'il y a une destine!...

Pauline ne comprit pas grand'chose  ce discours; mais Mullern lui
expliqua ce qu'il voulait dire, et la manire dont il l'avait trouve
dans le bosquet. Et Henri, qu'est-il devenu? demanda Pauline.--Il aura
craint mes remontrances, et il a pris la fuite!... Il doit pourtant
savoir que, malgr mon air svre, je n'ai pas un coeur de rocher!...
Mais Mullern ne se doutait pas encore de l'normit de la faute de
Henri.

Aprs avoir essay de consoler Pauline, il la laissa dans son
appartement pour aller  la recherche du fugitif. Pauline, lorsqu'elle
fut seule, donna un libre cours  ses larmes; elle craignait et dsirait
en mme temps que Mullern parvnt  ramener Henri; quelquefois la raison
et le devoir lui faisaient apprhender son retour; mais l'amour, plus
fort que tous les raisonnements, reprenait toujours le dessus, et
finissait par l'emporter.

Cependant Mullern et tous les domestiques revinrent au chteau sans
apporter aucune nouvelle de Henri. Le lendemain, mmes perquisitions,
sans avoir plus de succs. Les jours, les semaines s'coulrent, et
Henri ne revint pas!... Mullern ne perdait pas courage, et faisait
quelquefois des absences de huit jours, dans l'esprance d'tre plus
heureux; mais lorsque deux mois furent couls, il commena  perdre
patience, et envoya au diable celui qu'au fond du coeur il dsirait
tant retrouver.

Mais enfin, pourquoi cette fuite? disait Mullern  Pauline, lorsqu'ils
taient seuls ensemble; je lui avais dfendu de vous voir, c'est vrai;
mais je ne lui avais pas conseill de devenir fou.

Pauline baissait les yeux et ne rpondait rien. Mullern, voyant que ses
questions ne faisaient que redoubler son chagrin, changeait de
conversation, et s'efforait de la distraire. La pauvre enfant
paraissait effectivement avoir grand besoin de distraction. Ce n'tait
plus Pauline telle qu'elle tait un an auparavant, si frache, si jolie,
et dont les yeux brillants annonaient le plaisir et la sant!... Ses
larmes en avaient terni l'clat, son teint ple et fltri trahissait les
souffrances de son me, et tout en elle annonait une victime de
l'amour!

Plus le temps s'coulait, plus le chagrin de Pauline semblait augmenter.
Elle passait les journes entires enferme dans son appartement, ou 
pleurer au fond d'un bosquet solitaire. Mullern prsumait que c'tait la
peine qu'elle prouvait de la fuite de Henri. Notre bon hussard n'tait
gure plus gai qu'elle, et fort peu en tat de la consoler.

Un soir que Mullern tait sorti du chteau, pour respirer l'air frais de
la campagne, il aperut de loin une femme, dont la dmarche prcipite
annonait quelque dessein extraordinaire. Oh! oh!... dit Mullern,
quelle est cette femme?... L'obscurit de la nuit l'empchait de la
reconnatre; mais il rsolut de la suivre afin de satisfaire sa
curiosit. L'inconnue traversa rapidement un petit bouquet de bois qui
conduisait au bord d'un tang situ  peu de distance du village; elle
prenait les sentiers les plus dtourns, paraissait craindre d'tre
aperue, et s'arrtait de temps  autre, comme pour couter si elle
n'tait pas suivie. Mullern alors se tenait cach derrire un arbre,
retenait son haleine, et ne faisait pas le moindre mouvement. C'est de
cette manire qu'ils arrivrent tous deux au bord de l'eau. Alors
l'inconnue s'arrte sur une espce de monticule qui dominait l'tang, et
se met  genoux. Mullern s'arrte aussi de son ct: une secrte terreur
s'tait empare de ses sens. Bientt une voix plaintive fait entendre
les paroles suivantes: O mon Dieu! pardonnez-moi l'action que je vais
commettre! prenez piti de mon dsespoir, et n'accablez pas de toute
votre colre celui qui a partag mon crime et pour lequel je sacrifie
une existence que je n'ai plus la force de supporter!...

Mullern n'en entendit pas davantage. Ayant reconnu la voix, il courut
vers celle qu'il voulait sauver; mais il n'tait plus temps. Pauline,
car c'tait elle, s'tait dj prcipite au milieu des eaux.

Notre hussard, sans perdre un seul instant, jette de ct son bonnet, sa
veste, tout ce qui aurait pu l'embarrasser; ensuite, se jetant  la
nage, il parvient  atteindre l'infortune qui allait prir, la saisit
avec force, la ramne vers le rivage, et remercie le ciel d'avoir
second son entreprise.

Mullern avait tendu Pauline sur la terre; mais elle tait inanime, et
son tat demandait de prompts secours. Comment faire cependant? Il tait
tard, tous les villageois taient livrs au repos. Il n'y avait qu'un
parti  prendre, celui de retourner au chteau, ils en taient fort
loigns, et le bon hussard se sentait harass par toutes les secousses
qu'il avait prouves; mais le dsir de faire une bonne action lui
rendit toutes ses forces; il mit Pauline sur ses paules; et, charg de
ce prcieux fardeau, prit avec courage le chemin du chteau.

Aprs une heure d'une marche fatigante, Mullern vit enfin le terme de
son voyage. Tout le monde tait dj couch; mais il avait toujours sur
lui une clef de la petite porte du parc: il posa Pauline  terre, et
ouvrit cette porte. En reprenant Pauline dans ses bras, il sentit que
son coeur battait et qu'elle avait une lgre respiration. Allons,
dit-il, elle n'est pas morte, et je suis pay de ma peine. Le mouvement
de la marche avait effectivement ranim les sens de Pauline, et, lorsque
Mullern la dposa sur son lit, elle rouvrit les yeux, sans qu'il et
besoin de chercher des secours trangers.

O suis-je? dit-elle, en portant autour d'elle des regards o se
peignaient l'tonnement et la douleur?--Dans un lieu que vous ne
quitterez plus dsormais sans ma permission, lui rpondit Mullern d'un
ton svre.--Quoi! c'est vous, Mullern!... Comment se fait-il?...--Comment
il se fait? C'est que je vous ai suivie, mademoiselle, et le ciel a
permis que j'arrivasse assez  temps pour prvenir votre forfait!...
Mais, me direz-vous,  votre tour, comment il se fait que vous ayez pu
vous porter  un tel excs de dmence? Quel dsespoir agitait donc votre
esprit? Quel garement troublait votre raison?... Vous vous taisez.
Parlez, mademoiselle, ce n'est pas par le silence que l'on s'excuse d'un
pareil crime; oui, d'un crime, je le rpte; et, quel qu'en soit le
motif, c'en est toujours un de se dfaire de la vie; j'estime les
malheureux qui supportent leurs maux avec courage, mais je mprise ceux
qui s'en dlivrent par une lchet.

Pauline coutait Mullern attentivement: son discours nergique fit sur
elle l'effet qu'il en attendait; il attendrit son me, et elle versa un
torrent de larmes. Ds que Mullern la vit pleurer, il sentit sa svrit
l'abandonner, et s'approcha d'elle pour la consoler. Allons, je vous
pardonne, dit-il en lui prenant la main, mais c'est  une
condition...--Quelle est-elle?--C'est que vous allez me dire le motif de
votre dsespoir; car enfin, il faut bien qu'il y en ait un.--Ah! ne me
forcez pas  rougir devant vous par le rcit de ma honte!...--Il le
faut, vous dis-je; allons, morbleu, du courage.--Vous l'ordonnez!... O
mon Dieu! qu'il m'en cote... Eh bien!...--Achevez.--Je suis...--Vous
tes?...--Je suis enceinte!

Mullern est ananti; Pauline se cache le visage dans ses mains. Vous
tes enceinte!... dit enfin Mullern, en sortant de sa stupfaction, et
vous vouliez vous donner la mort! Malheureuse! vous vouliez donc la
donner aussi  l'innocente victime que vous portez dans votre sein? Ah!
vous tes bien plus coupable que je ne le pensais!--Je ne sens que trop
mon crime! Mais hlas! cette malheureuse crature que j'aurais prive de
la lumire, n'est-elle pas elle-mme, avant sa naissance, voue  la
honte et au mpris? Enfant du crime et du malheur, osera-t-elle jamais
nommer les auteurs de ses jours?...--Que voulez vous dire?...--Faut-il
donc vous apprendre quel est son pre!...--Quoi!... Henri!... mon
lve! Ah! triple tonnerre! voil qui me coule  fond! Je n'ai plus
d'autre parti  prendre que d'aller me faire friser les paules par un
boulet de quarante-huit.

L'aveu que Pauline venait de faire avait puis le reste de ses forces,
et elle retomba sans connaissance sur son lit. Quant  Mullern, ses
esprits taient trop frapps de ce qu'il venait d'apprendre, pour qu'il
ft en tat de s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui. Immobile
devant la chemine, il regardait sans voir, songeait sans penser,
souffrait sans sentir, et la nuit s'coula pour lui sans qu'il ft
revenu de cette espce d'anantissement.

Des coups redoubls, qui se firent entendre  la porte du chteau,
rappelrent Mullern  lui-mme; il se frotte les yeux comme quelqu'un
qui sort d'un songe pnible, regarde autour de lui d'un air surpris, et
aperoit Pauline qui tait encore dans le mme tat. Cette vue lui
rappelle tout ce qui s'est pass; deux grosses larmes s'chappent de ses
yeux; il les essuie en soupirant, secoue la tte, relve sa moustache,
et descend l'escalier avec prcipitation.

On continuait de frapper avec violence; le concierge s'habillait
lentement; Mullern, impatient, va lui-mme ouvrir la porte. Un courrier
lui remet une lettre, et s'loigne rapidement, en disant qu'il n'y a pas
de rponse. Mullern tenait la lettre dans sa main, et pensait  autre
chose qu' la lire, lorsqu'en jetant les yeux sur l'adresse, il reconnut
l'criture de son colonel. Oh! oh!... dit-il, en se frottant encore les
yeux pour s'assurer qu'il ne rve pas... c'est bien de mon colonel, et
la lettre m'est adresse!... Par quel hasard sait-il que je suis dans le
chteau!... et cet animal de courrier qui est reparti comme une bombe!
J'aurais d l'interroger; allons, lisons... Je crois que je tremble pour
la premire fois de ma vie! si mon colonel sait tout ce qui s'est pass,
cette lettre est ma condamnation!... N'importe, j'ai mrit d'tre puni,
et j'aurai le courage de m'excuter moi-mme si mon colonel me
l'ordonne.

En finissant ces paroles, Mullern ouvre brusquement la lettre, et en
parcourt le contenu; bientt un changement sensible s'opre sur son
visage  mesure qu'il lit: des larmes s'chappent des yeux du bon
hussard, mais ce sont des larmes de joie, de plaisir, d'attendrissement.
A peine a-t-il achev sa lecture, qu'il se prcipite, comme un fou, vers
l'escalier qui mne  l'appartement de Pauline. _Vivat!_ victoire!
crie Mullern, en enjambant, quatre  quatre, les marches de l'escalier.
Il arrive enfin dans la chambre de Pauline, que sa femme de chambre
avait fait revenir  elle. Elle regarde Mullern avec tonnement; elle ne
comprend rien  cette joie extraordinaire. Tenez, lisez, lisez
vous-mme, lui dit Mullern, en lui donnant la lettre qu'il vient de
recevoir, et vous verrez si j'ai tort d'tre au comble de la joie!
Mais, avant d'expliquer au lecteur le motif de la joie subite de
Mullern, et le contenu de la lettre qui en est la cause, il faut
rejoindre le colonel Framberg que nous avons laiss prt  partir pour
Paris.




CHAPITRE XXI.

BONHEUR.


Le colonel avait cout attentivement le rcit que Henri lui avait fait
des aventures de d'Ormville. Son me noble et gnreuse conut aussitt
le projet de se rendre  Paris, et d'y faire toutes les dmarches
ncessaires afin de savoir ce qu'tait devenu le pre de son cher Henri.
A la vrit, ce dernier avait dj fait inutilement cette recherche.
Mais Henri ne connaissait personne  Paris; sa jeunesse, d'ailleurs,
devait inspirer peu de confiance: le colonel, au contraire, tait d'un
ge et d'un rang  commander le respect et l'estime. Il se fit donner
des lettres pressantes pour les hommes en place, et il espra obtenir
plus de succs dans son entreprise.

Le colonel Framberg fit diligence, et,  son arrive  Paris, il se mit
sur-le-champ en mesure pour commencer les recherches ncessaires, et
tcher de savoir ce qu'tait devenu d'Ormville. Ses dmarches eurent le
plus prompt succs; le ministre apprit au colonel que celui qu'il
cherchait tait enferm  la Force, une des principales prisons de la
capitale. D'Ormville avait t arrt  son arrive  Paris, et la
peine de mort,  laquelle il avait t condamn, avait t commue en
dix annes de prison, ce qui tait dj une grande faveur; et comme les
personnes qui en voulaient  d'Ormville n'existaient plus, il esprait
bientt recouvrer sa libert; mais il aurait fallu que le prisonnier et
en France quelqu'un qui s'intresst  lui et ft les dmarches
ncessaires pour son largissement: malheureusement il n'y connaissait
personne, et il aurait probablement pass en prison le temps qui lui
tait fix, si le hasard ne lui et envoy un protecteur puissant dans
la personne du colonel. Celui-ci s'occupa aussitt de faire rendre la
libert  d'Ormville, dont la faute n'avait pas t assez grave pour
lui mriter tant de rigueur, et qui avait assez souffert par un exil de
vingt ans.

Les dmarches que le colonel fut oblig de faire tranrent plus en
longueur qu'il ne l'aurait cru. On lui avait dj accord la permission
de voir d'Ormville; mais il ne voulait se prsenter  lui qu'en lui
apportant sa grce. Quelle conduite gnreuse envers un homme qui avait
t son rival... qui l'avait priv de l'amour d'une femme qu'il adorait,
et qui allait encore lui enlever celui qu'il regardait comme son
fils!... Il existe peu d'hommes comme le colonel!

Enfin, aprs plus de trois mois passs en dmarches et en
sollicitations, le colonel Framberg obtint la libert du pre de Henri.
Quel moment pour son me gnreuse! avec quelle ivresse il se rendit 
la prison! le sentiment d'une bonne action le paya amplement de toutes
les peines qu'il s'tait donnes. D'Ormville n'attendait plus sa
grce: le malheureux, assis dans un coin de sa prison, pensait  sa
Pauline; le chagrin qu'elle devait prouver augmentait la tristesse de
sa situation. Tout  coup les portes de sa prison s'ouvrent; un homme
qu'il ne connat pas, mais dont la figure annonce la bont, se prsente
devant lui, (le lecteur se doute bien que c'est le colonel); il se
jette, en entrant, dans les bras de d'Ormville; celui-ci, tonn, ne
sait que penser de tout ce qu'il voit. Embrassons-nous d'abord, lui dit
le colonel, nous ferons connaissance aprs; en attendant, voici votre
libert. Je suis le colonel Framberg, et c'est moi qui l'ai obtenue.

D'Ormville ne sait s'il est bien veill; le nom du colonel, le mot de
libert le frappent au point de le rendre immobile; mais le colonel, qui
s'est attendu  sa surprise, l'entrane hors de la prison, le fait
monter avec lui dans sa voiture et se fait conduire  l'htel qu'il
habite. Pendant le chemin, d'Ormville revient  lui: Ce n'est point un
songe! dit-il; je suis en libert, et c'est  vous, monsieur le colonel,
 vous que je la dois!...--Je conois votre tonnement, mon cher
d'Ormville, et je vais le faire cesser; mais comme le rcit que j'ai 
vous faire est un peu long, attendons que nous soyons rendus  mon
htel; nous pourrons y causer sans tre interrompus. D'Ormville y
consent, ils arrivent enfin; le colonel fait dfendre qu'on les
interrompe, et raconte  d'Ormville tous les vnements que nous avons
dj rapports.

Qui pourrait peindre l'tonnement de d'Ormville en apprenant que son
fils existe, et qu'il va bientt l'embrasser? Sa joie tient du dlire:
il se jette dans les bras du colonel en le nommant son Dieu tutlaire;
tout d'un coup il s'arrte; et rflchit profondment: Qu'avez-vous?
lui dit le colonel; d'o nat votre tonnement?--Auriez-vous un autre
fils? lui dit d'Ormville.--Non, je n'ai jamais eu que Henri qui m'en a
tenu lieu.--Henri!... plus de doute! c'est lui.--Que voulez-vous
dire?--Je connais ce fils ador!... et le ciel l'a choisi pour me sauver
l'existence!--Se pourrait-il?... Henri vous a sauv la vie!--Dans une
fort,  six lieues de Strasbourg; j'allais tre la victime de deux
assassins, lorsque la Providence m'a envoy mon fils pour me sauver la
vie.

D'Ormville tait effectivement ce voyageur que Henri avait sauv. Le
colonel Framberg admira les dcrets de la Providence, qui avait envoy
le fils au secours du pre; ensuite il continua son rcit que
d'Ormville avait interrompu par ses exclamations. Lorsque ce dernier
apprit les amours de Pauline et de Henri, et le chagrin que le colonel
prouvait de cette fatale passion, il l'interrompit en lui disant:
Schez vos pleurs, mon ami; nos enfants seront rendus au bonheur et 
l'amour: apprenez enfin que Pauline n'est pas ma fille.--Elle n'est pas
votre fille!... s'crie le colonel ivre de joie; oh! pour le coup j'en
perdrai la tte!... ces chers enfants!... ils ont eu tant de chagrins!
Je n'ose encore croire  ce bonheur!...--C'est la vrit, mais je
conois qu'elle a besoin d'explications. coutez-moi, et je vais,  mon
tour, vous faire le rcit de tous les vnements qui me sont arrivs
depuis le moment o je me sparai de celle que je comptais nommer mon
pouse.

    _Histoire de d'Ormville._

En quittant ma chre Clmentine, je me rendis  Vienne pour y offrir
mes services  l'Empereur. La guerre tait dclare entre la Russie et
l'Autriche. Je n'eus pas de peine  me faire agrer; et, en
considration de ma bonne volont et de ma naissance, je fus bientt
lieutenant dans un rgiment de hussards qui allait se mettre en
campagne. Je partis avec ma compagnie. Nous rencontrmes l'ennemi prs
d'un village entre Novogrodeck et Wilna. La bataille fut sanglante, et
les Russes furent dfaits, comme je l'appris par la suite; car, ayant
reu un coup de feu au commencement de l'action, je tombai de cheval et
fus laiss pour mort sur le champ de bataille.

Un paysan, qui passa prs de moi longtemps aprs que les deux armes
furent loignes, s'aperut que je respirais encore; il eut l'humanit
de me charger sur son dos et de me porter dans sa chaumire, afin de m'y
donner tous les secours que rclamait ma situation.

Je restai prs d'un an chez ce bon villageois, car ce ne fut qu'au bout
de ce temps que mes blessures, parfaitement guries, me permirent de
songer  regagner mes drapeaux. Mais pendant ma longue maladie, les
hasards de la guerre avaient rendu les Russes matres du lieu o
j'tais cach; ils avaient tabli des postes dans tous les endroits
qu'il m'aurait fallu traverser pour retourner en Autriche, et je vis que
je ne pouvais quitter le village o j'tais, sans m'exposer  des
dangers presque invitables.

Que pouvais-je faire?... Ma situation tait affreuse; je ne possdais
pas la plus petite somme d'argent, et je ne voulais pas tre plus
longtemps  la charge du brave homme qui m'avait conserv la vie.

Je n'avais qu'un parti  prendre, celui de travailler pour vivre, et je
m'y dcidai promptement. Le bon paysan qui m'avait secouru me trouva de
l'ouvrage chez un fermier des environs. J'endossai l'habit qui convenait
 mon nouvel tat, et je me mis  travailler  cette terre qui n'est
jamais ingrate envers ceux qui l'arrosent de leurs sueurs.

Je vivais assez tranquillement depuis longtemps; je m'tais accoutum 
ma nouvelle existence: d'ailleurs le souvenir de ma Clmentine et
l'espoir de la revoir un jour me faisaient supporter avec courage la
longueur de mon exil. Vous savez qu'en venant en Allemagne, je quittai
le nom de d'Ormville pour prendre celui de Christiern, et j'avais
conserv ce nom dans l'endroit o j'tais.

A une demi-lieue de la ferme que j'habitais, tait un petit chteau
appartenant  un nomm Droglouski. Ce Droglouski n'tait pas aim dans
les environs, et il circulait mme sur son compte diffrents bruits
auxquels je faisais peu d'attention. Comme son chteau tait sur une
lvation d'o l'on dcouvrait tous les pays d'alentour, lorsque mes
travaux me le permettaient, je dirigeais mes pas de ce ct, et,
tournant mes regards vers les lieux qui taient embellis par ma chre
Clmentine, je demandais au ciel qu'il me permt bientt de revoir celle
que j'adorais.

J'avais remarqu dans mes promenades solitaires un homme que je
rencontrais souvent sur mon passage, et qui paraissait m'examiner
attentivement. Je n'y fis pas d'abord grande attention; mais cependant,
impatient de voir toujours cet homme sur mes pas, je demandai au
fermier s'il le connaissait: sur le portrait que je lui en fis, il me
dit que ce ne pouvait tre que le confident et le domestique de M.
Droglouski, et que mme il se rappelait que cet homme tait venu  la
ferme, et lui avait fait diverses questions  mon sujet. Curieux de
savoir ce qu'il pouvait me vouloir, je rsolus de lui parler la premire
fois que je le rencontrerais.

L'occasion ne tarda pas  se prsenter: quelques jours s'taient 
peine couls, que, me trouvant un soir aux environs du chteau, je vis
mon homme  deux pas de moi; je l'abordai et lui dis que j'tais
trs-tonn de le rencontrer sans cesse sur mes pas, et que je le priais
de m'en expliquer le motif.--Vous le saurez, me rpondit-il d'une voix
sombre; mais comme ce que j'ai  vous dire est trs-important,
rendez-vous ce soir  minuit en ces lieux; nous ne craindrons pas d'tre
surpris, et vous y apprendrez ce qui vous intresse.--Pourquoi pas tout
de suite? lui dis-je, surpris du ton avec lequel il me parlait.--Non,
rpondit-il;  minuit vous saurez tout; mais n'y manquez pas! il y va de
votre vie!... Il s'loigna en disant ces mots, et me laissa dans un
tonnement que je ne puis vous dpeindre.

Serais-je dcouvert? me dis-je lorsque je fus seul; dois-je aller  ce
rendez-vous?... Je balanai longtemps; enfin, rflchissant qu'il
m'avait dit que ma vie en dpendait, je prsumais qu'il ne voulait me
livrer que dans le cas o je lui manquerais de parole, et je rsolus
d'tre exact  l'heure indique.

A minuit j'tais au lieu dit,  cent pas du chteau; je ne tardai pas 
voir mon homme s'avancer vers moi. Il me mena sur un banc au pied d'un
arbre, et me tint ce discours:--Vous tes Autrichien, et par consquent
en guerre avec les Russes; vous n'avez pas le sou, et vous n'attendez
qu'une occasion favorable pour retourner dans votre patrie. Si vous
tiez reconnu, vous seriez sur-le-champ mis  mort; je puis, moi, vous
livrer  vos ennemis et vous faire conduire au trpas; c'est ce que je
ferai, si vous ne consentez pas  ce que je vais vous proposer.

Je vis que j'avais affaire  un sclrat; mais ma vie tait entre ses
mains, et il fallait dissimuler. Qu'exigez-vous de moi? lui dis-je.--Le
voici, me rpondit-il: il existe, dans ce chteau que vous voyez devant
nous, un enfant de trois  quatre ans; son existence contrarie diverses
personnes: nous aurions pu lui donner la mort nous-mmes; mais j'ai jet
les yeux sur vous, parce que ce meurtre, commis dans le chteau, aurait
peut-tre donn des soupons.

Je frmis d'horreur  ce discours; mais je cachai mon indignation, et
le sclrat continua: Il est inutile que vous connaissiez les motifs de
cette vengeance, je vous engage mme  ne jamais vous en informer, car
cette curiosit vous coterait la vie; et, si dans quelques annes vous
tiez tent de revenir dans ce pays (car je prsume que vous retournerez
en Autriche ds que la paix sera faite), je vous prviens que vous
feriez une dmarche inutile, car ce chteau sera abandonn, et vous n'y
trouverez plus personne. Ainsi, dcidez-vous et voyez si vous voulez
faire ce que j'exige de vous; vous en serez rcompens largement: si
vous refusez, au contraire, je vais vous dnoncer aux Russes qui
occupent ce pays, et vous ne pourrez chapper  la mort.--Il n'y a pas 
balancer, lui dis-je, j'accepte.--C'est fort bien; en ce cas,
suivez-moi, je vais vous livrer l'enfant.--Quoi! sur-le-champ?...--Sans
doute, le plus tt sera le mieux.

Je suivis, en frmissant, le sclrat qui me jugeait capable de
seconder son odieux projet. Il me conduisit dans l'intrieur du chteau:
un silence profond y rgnait. Arriv dans une salle basse, il me laissa
en me disant d'attendre son retour. Je restai seul quelques minutes;
j'coutais attentivement si je n'entendais rien qui pt m'instruire;
mais un calme profond et extraordinaire me fit juger que l'homme qui
m'avait introduit l'habitait seul, et j'avoue qu'alors je formai le
projet de dlivrer la terre de ce monstre et de sauver son innocente
victime; mais je fus tromp dans mon espoir: mon homme revint tenant un
enfant dans ses bras: il tait suivi d'un autre personnage qui tait
masqu, et qui me regardait sans parler. Tiens, voil l'enfant et une
bourse pleine d'or, me dit mon premier introducteur; tu sais ce que tu
as  faire, va, sors de ce chteau, et songe bien que, si tu n'excutes
pas nos ordres, la mort suivra de prs ta trahison.

Je ne rpondis rien; je pris l'enfant et la bourse, et mon homme
m'accompagna jusqu' la porte du chteau: l, aprs avoir renouvel ses
menaces, il me quitta, et je me vis seul avec l'enfant.

Pauvre petite! dis-je en l'examinant, car je vis que c'tait une petite
fille qui pouvait avoir tout au plus quatre ans: duss-je y perdre la
vie, je te sauverai de la fureur de tes ennemis. Mon parti fut bientt
pris; si je restais dans le village, je devais m'attendre  y tre
arrt; je rsolus donc de chercher un autre asile;  la vrit, je
pouvais aussi tre pris en fuyant; mais je pensai que le ciel
protgerait mon action, et cet espoir me donna du courage.
Effectivement, je fis plusieurs lieues sans aucun danger, et je parvins
enfin  une immense fort, o je pensai que je ferais bien de rester
cach quelque temps.

Le pauvre enfant, que le ciel m'avait confi, tait l'objet de ma plus
tendre sollicitude. Hlas! priv de tout, j'tais oblig de lui faire
chaque soir un berceau avec des branches d'arbres; et le matin, avant
qu'elle ne ft rveille, je me rendais, en tremblant,  la chaumire
d'un paysan, et j'y achetais les provisions ncessaires  notre
existence. La petite, par ses innocentes caresses, me faisait oublier
mes maux; elle m'appelait son pre, et je rsolus de lui en tenir lieu.
Je la nommai Pauline, et je souhaitai qu'avec un nom franais elle et
aussi la gaiet et la grce des femmes de mon pays.

Enfin je reus la rcompense qui suit toujours une bonne action: quinze
jours s'taient  peine couls depuis que nous habitions la fort,
lorsque j'appris que les Autrichiens s'avanaient  marches forces vers
l'endroit o j'tais rfugi; les Russes fuyaient devant les vainqueurs,
et je me vis bientt au milieu de mes camarades.

Je repris dans les rangs le grade que j'y occupais; mais ma petite
Pauline m'embarrassait beaucoup, lorsque le hasard me fit connatre la
respectable madame Reinstard; elle avait suivi son fils  l'arme; il
avait t tu, et elle tait livre au plus profond dsespoir; je lui
proposai de servir de mre  Pauline, que je lui dis tre ma fille; elle
y consentit avec joie; et partit pour Offembourg, devant se loger aux
environs. Je comptais aller la rejoindre au bout de peu de temps, et
j'esprais revoir aussi ma Clmentine!... Mais, hlas!... un officier,
qui avait pass prs du chteau de Framberg, m'apprit que celle que
j'adorais, m'ayant cru mort comme tout le monde, avait pous le colonel
Framberg; qu'elle en avait eu un fils, et, qu'aprs quelques annes de
mariage, elle venait de perdre la vie.

Cette nouvelle anantit tous mes projets de bonheur. Je ne songeai plus
qu' mourir pour rejoindre ma Clmentine. Plusieurs batailles se
livrrent; je cherchais la mort dans les rangs ennemis; mais elle fut
sourde  mes voeux, et je n'y trouvai que la gloire. Je fus fait
capitaine; et le temps, ainsi que le souvenir de ma petite Pauline,
parvinrent enfin  calmer mon dsespoir, je venais passer tous mes
quartiers d'hiver auprs de celle qui me croyait son pre, et je me
gardai bien de lui apprendre le contraire, afin de lui viter des
chagrins qui n'auraient fait que rpandre une teinte sombre sur les
beaux jours de sa jeunesse.

J'tais aussi heureux que je pouvais l'tre; je regardais Pauline comme
ma fille, et jamais il ne me vint dans l'ide que le fruit de mes amours
avec Clmentine pouvait tre ce Henri de Framberg que chacun nommait
votre fils.

Le dsir de revoir ma patrie vint enfin troubler ma tranquillit. Vous
savez le reste, monsieur le colonel, et je ne puis assez vous exprimer
toute la reconnaissance que je vous dois.




CHAPITRE XXII.

PEU INTRESSANT, MAIS NCESSAIRE.


Qui pourrait peindre la joie du colonel Framberg en apprenant que
Pauline n'est pas la soeur de Henri? Ils pourront donc se livrer sans
remords  leur tendresse!... dit-il  d'Ormville; car je ne doute pas
que vous n'approuviez leur amour?--Ah! monsieur le colonel, rpondit ce
dernier, croyez-vous que je retrouverais mon fils pour faire son
malheur! et d'ailleurs n'avez-vous pas toujours sur lui les droits d'un
pre, puisque vous lui en avez tenu lieu si longtemps? vous les
conserverez ces droits respectables, et je regarderais Henri comme
indigne de ma tendresse, s'il n'avait pas toujours pour vous la mme
affection.

Les deux amis s'embrassrent cordialement, en se jurant rciproquement
d'avoir toujours pour Henri et Pauline la tendresse d'un pre. Mais, 
propos, dit le colonel, n'avez-vous jamais fait aucune dmarche pour
dcouvrir quels taient les parents de cette pauvre petite, et pour
savoir d'o venait la haine des monstres qui voulaient sa mort?--Jamais,
je vous l'avoue, je n'ai cherch  les dcouvrir; d'abord, j'ai pens
que je prendrais une peine inutile; il m'aurait fallu retourner dans un
pays o je ne connais personne, pour y chercher des gens qui,
certainement, n'auront pas attendu mon retour pour fuir des lieux qu'ils
avaient tant d'intrt d'abandonner, ainsi qu'ils me l'avaient dit;
ensuite j'ai rflchi sur la situation de ma chre Pauline; elle tait
heureuse, tranquille auprs de moi, et j'allais peut-tre troubler son
repos, rveiller contre elle la haine de ses ennemis, en cherchant  lui
faire connatre des parents qui, sans doute, s'intressent peu  elle,
puisqu'ils n'ont fait aucune dmarche pour la retrouver.--Vous avez
raison relativement au premier point, mon cher d'Ormville; mais, quant
au second, je ne suis pas de votre avis; car, maintenant que Pauline a
en nous des protecteurs, des amis, qui sauront la garantir des piges de
ses vils ennemis, que voulez-vous qu'elle craigne, si nous cherchions 
dcouvrir sa naissance pour lui faire rendre sa fortune? car elle doit
en avoir, n'en doutez pas, mon ami; c'est toujours pour de l'or qu'il y
a des tres capables de se porter aux plus grands forfaits.--Je le pense
comme vous; mais que faire? quels moyens employer?--Nous y
rflchirons... je me rappelle... oui, peut-tre ceux que nous cherchons
ne me sont-ils pas inconnus.--Que voulez-vous dire?--Vous vous souvenez
de l'aventure qui vous est arrive dans la fort auprs de Strasbourg,
et o Henri vous sauva la vie?--Ah! je ne l'oublierai jamais!--N'avez-vous
pas rflchi que ces deux hommes, qui n'taient pas des assassins
ordinaires, pouvaient tre des envoys de ceux qui vous ont remis
l'enfant, et qui veulent vous punir de ne pas avoir obi  leurs
ordres?--Je l'ai pens dans le moment; mais comment supposer que je
retrouve en France, et auprs de moi, des gens qui ont tant d'intrt 
me fuir?--Certes, ils ne vous y cherchaient pas; mais s'ils vous y ont
rencontr, ils auront cru ncessaire de vous sacrifier  leur sret.
Rappelez-vous qu'ils vous croient Autrichien d'origine, et que, ne
pensant pas vous trouver en France, c'tait une raison de plus pour les
engager  venir y demeurer.--Vous m'ouvrez les yeux, mon cher colonel,
et je ne doute plus maintenant que les sclrats qui en voulaient  ma
vie ne soient les mmes qui avaient jur la mort de ma chre
Pauline.--Apprenez donc comment j'espre les dcouvrir: Henri, en
coutant la conversation de ces deux misrables, avait eu tout le temps
d'examiner leur visage; jugez de sa surprise, lorsqu'en se rendant  la
petite maison o j'avais trouv l'hospitalit, justement au milieu de la
fort, il reconnut dans le matre de cette habitation un de vos
assassins, celui qui a chapp  la juste punition qui lui tait due, en
se sauvant  l'approche de Henri.--Se pourrait-il!... et cet homme?--Cet
homme n'a pu reconnatre Henri, qu'il n'avait pas eu le temps
d'examiner; mais, soit qu'il et conu des soupons, le lendemain,
lorsque nous partmes, il avait dj quitt sa maison.--Je ne doute pas
qu'il ne puisse nous instruire de ce que nous avons tant d'intrt 
savoir; mais o le trouver maintenant?--Nous y parviendrons, n'en doutez
pas. Dans le premier moment o Henri me le fit connatre, je refusai de
punir un homme  qui je devais l'hospitalit; mais  prsent que je suis
instruit de tous ses crimes, je le dcouvrirai, duss-je le chercher
jusqu'au bout du monde.--Je vous seconderai, colonel, et nous
parviendrons  dmasquer les mchants.

Les deux amis, d'accord sur ce point, songrent que le plus press tait
de rejoindre leurs enfants, et le colonel, qui avait appris que Mullern
et Henri taient au chteau, crivit au premier une lettre dans laquelle
il lui dtaillait tout ce qui lui tait arriv; il le chargeait de
mnager  ses enfants le plaisir d'une nouvelle aussi heureuse, et, afin
d'tre plus tt runis, il engageait Mullern  venir avec Henri et
Pauline au-devant d'eux. Cette lettre, une fois partie, le colonel et
son ami firent tout prparer pour leur dpart, et se mirent bientt en
route pour le chteau de Framberg. Laissons-les voyager, et revenons au
chteau.

Lorsque Pauline eut fini de lire la lettre du colonel, elle partagea les
transports de joie de Mullern, et son motion fut si forte qu'elle pensa
lui tre fatale, et qu'elle perdit de nouveau l'usage de ses sens.

Allons! triple bourrade!... dit Mullern, en mettant tout sens dessus
dessous, voil qu'avec ma diable de tte j'ai encore fait des btises,
et que, pour avoir voulu lui causer trop de plaisir, je vais l'envoyer
dans l'autre monde sans passe-port!... Cependant, malgr les craintes
de Mullern, Pauline revint  elle, et se trouva mieux que jamais. Ah!
mille bombes! lui dit notre hussard, ne recommencez plus vos
vanouissements, car je finirais par en perdre la tte.

Pauline voulait s'habiller tout de suite, pour aller au-devant de ses
bienfaiteurs. Un instant, dit Mullern, je n'ai pas envie que vous vous
trouviez encore mal en chemin, et comme cela pourrait arriver, nous ne
partirons qu'aprs-demain, parce que vous tes trop faible pour vous
mettre en route.

Malgr tout ce que Pauline put dire sur sa sant, Mullern fut
inexorable. J'en suis aussi fch que vous, lui dit-il, car je brle de
revoir mon colonel; mais je suis devenu sage par exprience, et il faut
prendre patience.

Aprs que le premier transport de joie fut pass, Pauline soupira et
regarda tristement le ciel; de son ct, Mullern devint rveur et se mit
le poing sur l'oreille, comme c'tait son habitude lorsque quelque chose
l'affectait. Au bout d'une demi-heure de silence, ils se regardrent
tous deux.

Je devine ce que vous allez me dire... dit Mullern  Pauline; nous
l'avions oubli dans le premier moment de notre joie; mais cela ne
pouvait pas durer.--Hlas!... o est-il maintenant?...--Il est  pleurer
sa faute dans quelque coin, comme un pnitent!... Oh! s'il avait eu le
courage d'attendre de pied ferme les vnements, il ne nous aurait pas
mis dans l'embarras o nous sommes;... car, qu'irons-nous faire sans lui
devant ceux qui nous attendent?... Que dira mon colonel?--Que dira son
pre? qui croit le presser bientt dans ses bras...--Que dirons-nous, si
l'on nous demande le sujet de sa fuite?... Ah! mille escadrons! je crois
que je redoute autant de voir mon colonel que j'avais d'impatience, il
n'y a qu'un instant, d'aller me jeter  son cou.

Enfin Mullern rflchit qu'aid du colonel et de d'Ormville, il
dcouvrirait plus aisment Henri, et qu'une fois retrouv, ils seraient
tous parfaitement heureux. Tranquillis par ces rflexions, il s'occupa
de consoler Pauline, et y parvint sans peine. Elle avait trop de plaisir
 le croire pour essayer de combattre ses raisons.

Les deux jours s'coulrent, et Franck, que Mullern avait charg des
prparatifs du dpart, vint lui dire que la chaise de poste les
attendait.

Allons, partons, dit Mullern; et il envoya chercher Pauline. Pendant ce
temps, notre hussard prparait un discours pour son colonel; car il
redoutait le premier moment de l'entrevue. Il se promenait dans la cour,
allait sur la porte du chteau, regardait dans la campagne, et disait en
lui-mme: O est-il, ce dmon-l?... Que fait-il maintenant? Ah! s'il
connaissait son bonheur!... Mais non, il aime mieux courir les champs et
me faire damner, que de revenir vers moi... Cet lve-l m'a donn bien
du fil  retordre.

Pauline ne tarda pas  descendre, elle jetait de tristes regards sur ce
chteau o, en si peu de temps, il lui tait arriv tant d'vnements.
Mullern la fit monter dans la voiture, en lui disant: Tenez, j'ai un
secret pressentiment que nous reviendrons bientt ici plus contents que
nous n'en partons.--Puisses-tu dire vrai!... rpondit Pauline en
soupirant.

Mullern se plaa  ct d'elle, Franck monta en postillon, et ils
s'loignrent du chteau.

La chaise de poste ne s'arrta qu'une fois pour changer de chevaux
jusqu' Blamont; l, nos voyageurs descendirent  l'auberge de la poste,
dans le dessein d'y passer la nuit.




CHAPITRE XXIII.

ATTENTAT, COUP DU SORT.


L'auberge tait remplie de voyageurs; les gens couraient de ct et
d'autre sans savoir  qui rpondre; Mullern et ses compagnons eurent
bien de la peine  parvenir jusqu' l'aubergiste; enfin ils le
rencontrrent.

Monsieur l'hte, dit Mullern, donnez-nous vite des chambres avec des
lits, et  souper.--Mon... monsieur l'hus... l'hus... sard... a
serait... a serait... avec beau... beau... avec beaucoup de plaisir;
mais c'est que... c'est que...--Eh bien! c'est que? voyons, tchez de
parler plus clairement.--Je... je, je n'en ai plus qu'une fort... fort
jolie, avec un lit.--Allons, voil bien le diable! dit Mullern; comment
allons-nous faire?... Cependant Pauline tait trop fatigue pour aller
plus loin, Mullern l'engagea  prendre la chambre qui restait, esprant
que lui et Franck trouveraient bien  se coucher quelque part, ft-ce
encore au grenier.

Il fit signe  l'aubergiste de le conduire  la chambre en question, car
il voulait viter de lui parler, tant son bgayement l'impatientait.

Pauline fut conduite  une jolie pice donnant sur la rue; et, comme
elle ne voulut rien prendre, Mullern lui souhaita le bonsoir en
l'avertissant qu'il viendrait la chercher le lendemain matin pour
partir.

Mullern et Franck, qui n'avaient pas envie de se coucher sans souper,
demandrent  l'aubergiste o ils seraient servis le plus promptement:
Si... si... ces messieurs veulent venir  la, la...  la,
la...--Allons, mille bombes! finirez-vous?...--A la ta... ta...--Au
diable le maudit bgue, avec sa ta ta, les si si et la la; je crois,
morbleu! qu'il s'amuse  nous solfier les psaumes du roi
David!...--Monsieur, plus vous vous impatienterez, moins il parlera
bien, dit Franck.--C'est fort agrable; en ce cas, charge-toi de le
faire expliquer, car il me prend envie de lui dlier la langue  coups
de plat de sabre.

Franck fut plus adroit que Mullern, car l'aubergiste les conduisit  la
table d'hte, o l'on allait souper. Allons, va pour la table d'hte,
dit Mullern, nous verrons aprs  penser  nos lits.

La chambre o l'on soupait tait occupe par beaucoup de monde;
cependant, en y entrant, Mullern distingua un homme qui se leva de table
avec prcipitation, et sortit de la chambre en mettant son mouchoir sur
sa figure; notre hussard n'y fit pas grande attention, et alla prendre 
table la place que le voyageur venait de quitter.

Mullern et Franck soupaient tranquillement depuis quelques minutes,
s'occupant peu des autres voyageurs qui causaient entre eux, lorsque
deux hommes, vtus comme des rouliers, entrrent dans la chambre, et
vinrent s'asseoir en face de Mullern et de son compagnon.

La conversation ne tarda pas  s'engager entre ceux-ci et les nouveaux
venus; ils paraissaient tre de bons vivants, buvant sec et causant
beaucoup. Ils mirent Mullern sur le chapitre de ses batailles, et quand
une fois celui-ci tait en train d'en parler, ce n'tait pas pour peu de
temps; sa tte s'chauffait, et il se croyait encore au moment de
l'action. Les deux voyageurs paraissaient prendre beaucoup de plaisir 
l'entendre et l'excitaient  continuer; tout en parlant, on buvait, et
la conversation se prolongea tellement, que peut-tre Mullern aurait
pass la nuit sous la table, s'il ne s'tait aperu que Franck ronflait
dj  ct de lui.

Il faut se coucher, dit Mullern en se levant de table; il allait un
peu de travers, mais cependant il pouvait encore se soutenir. Les deux
voyageurs appelrent l'aubergiste, et se donnrent beaucoup de mal pour
trouver une chambre  Mullern et  son compagnon. Notre hussard les
remerciait en leur frappant amicalement sur l'paule, et en jurant
qu'ils taient de bons enfants.

Grce aux soins des deux voyageurs, Mullern et Franck eurent une petite
chambre,  la vrit dans les mansardes; mais ils auraient dormi sur les
toits... On les conduisit, et ils ronflrent bientt  l'unisson.

Dix heures venaient de sonner lorsque Mullern s'veilla le lendemain.
Morbleu!... dit-il, voil une belle conduite!... mais aussi je me
rappelle qu'hier au soir il y a eu deux diables d'hommes qui nous ont
fait boire comme des templiers. Allons, mille bombes! il faut rparer le
temps perdu.

En disant cela, Mullern poussa Franck, qui dormait encore, et ils
s'habillrent prcipitamment. Je suis certain, disait Mullern, que
mademoiselle Pauline nous attend depuis plus de deux heures! tchons de
ne pas la laisser s'impatienter davantage.

Il descend l'escalier quatre  quatre, et se rend au corps de logis o
avait couch Pauline. Il frappe plusieurs coups  la porte; point de
rponse. Elle s'est ennuye d'attendre, et elle est sans doute alle se
promener au jardin, se dit Mullern; et il descend vite l'escalier et
traverse la cour pour aller au jardin. Chemin faisant, il rencontre
l'aubergiste qui l'arrte: O?... o?... va, va monsieur?--Parbleu! je
vais chercher la jeune dame qui a couch dans ce corps de logis, et qui
n'est pas dans sa chambre; elle est probablement au jardin.--Pas du...
pas du... pas du tout, monsieur sait bien qu'elle... elle... est
partie.--Comment partie!... non, triple tonnerre, je ne le sais pas;
mais cela ne se peut pas: voyons, quand? comment? avec qui?--Toutou...
toutou... tout  l'heure.--Se pourrait-il?--Avec un homme qui qui... qui
qui...--Allez au diable avec vos qui qui! dit Mullern transport de
colre, et il repousse rudement l'hte, qui va tomber le derrire sur la
niche d'un gros dogue de basse-cour, lequel, effray de cette attaque
imprvue, mort la fesse  celui qui venait de troubler son repos.

Mullern, se doutant qu'il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout
cela, prend le parti de courir aprs Pauline. Quelle route a-t-elle
prise? demande-t-il  une jeune servante qui tait assise devant la
porte.--La route de Lunville, monsieur; et aussitt notre hussard
saute sur le premier cheval venu, et prend la route de Lunville.

Elle est partie tout  l'heure, m'a-t-on assur, se disait Mullern en
galopant, ainsi elle ne peut tre encore bien loin; j'aurais d attendre
Franck, le prvenir!... mais aussi ce diable d'homme m'avait tant
impatient!...

Comme Mullern achevait ces rflexions, il lui sembla entendre des cris 
quelque distance; il court vers l'endroit d'o ils partaient, et
aperoit une chaise de poste arrte. Voyons, se dit Mullern: serait-ce
celle que je cherche? Aussitt il fait aller son cheval ventre  terre;
il approche et distingue une femme qui veut s'lancer hors de la
voiture, et qui en est empche par un homme qui s'oppose  sa fuite.
Cette femme c'est Pauline, et Mullern reconnat dans cet homme un de
ceux qui, la veille, ont pris tant de plaisir  l'couter. Ah! double
tratre! tu vas me le payer, dit notre hussard en s'avanant vers lui;
mais comment se fait-il que cette voiture soit arrte? Il faut qu'il y
ait un motif. Le bruit de deux pes qui se croisent fait tourner la
tte  Mullern, et il voit deux hommes se battant avec acharnement.
Bon! dit-il, un des deux est le dfenseur de Pauline!... Mais notre
hussard, embarrass, ne sait de quel ct porter ses pas; enfin il pense
qu'il faut d'abord sauver celui qui expose sa vie pour protger Pauline.
Il court donc du ct des combattants... Mais,  nouvelle surprise! l'un
est M. de Monterranville que Mullern avait tant d'envie d'assommer, et
l'autre, bonheur inespr! c'est son cher Henri, aprs lequel il
soupirait depuis si longtemps!

Par quel hasard se trouvait-il l, et si  propos, pour empcher sa
Pauline d'tre enleve par un sclrat qui voulait sa perte? C'est ce
que nous allons apprendre au lecteur dans le chapitre suivant; mais,
pour cela, il faut remonter au moment o notre hros s'est loign si
brusquement du chteau.




CHAPITRE XXIV.

COURT ET TRISTE.


On doit se rappeler que Henri s'loigna du chteau au milieu de la nuit,
et dans un tat d'garement qui ne lui permettait pas de rflchir o il
allait, ni de songer  ce qu'il pourrait devenir.

Le souvenir de son crime troublait sa raison et oppressait son me. O
mon Dieu! disait-il, vous qui m'avez donn un coeur pour aimer avec
passion, et une me trop faible pour surmonter une tendresse criminelle,
arrachez-moi la vie, ou loignez de ma pense l'image de celle qui fait
mon supplice et mon bonheur, et que ma faute conduira peut-tre au
tombeau!

Aprs avoir march toute une journe  travers les champs, Henri, ne
pouvant plus rsister  la fatigue, s'arrta dans une cabane de
bcheron. Il tait alors au milieu de la fort Noire,  peu de distance
de Freudenstadt. Le pauvre Henri, qui sortait d'une longue maladie,
n'tait pas en tat de supporter un aussi grand chagrin, et  peine
fut-il chez le bon paysan, qu'il retomba malade une seconde fois.
Cependant, en entrant chez son hte, Henri lui avait dfendu de dire
qu'il logeait un voyageur chez lui, et celui-ci avait religieusement
gard son secret. Voil pourquoi Mullern, dans ses frquentes
excursions, n'avait pas dcouvert Henri chez le bcheron.

Ce bon hussard ne se doutait gure que son cher lve tait aussi prs
de lui; qu'une fivre brlante le consumait, et qu'abattu par le chagrin
et les souffrances, il n'avait pour le soulager qu'un misrable
bcheron, manquant lui-mme de tout; Mullern aurait vol auprs de lui
afin de veiller sur ses jours, mais le destin en ordonnait autrement.

Au bout de six semaines, Henri se trouva en tat de quitter la fort
Noire. Il dit adieu  son hte, et partit sans savoir o il irait.
Voulant pourtant s'loigner du chteau de Framberg, il prit la route de
France, et s'arrta quelque temps  Strasbourg. Il alla loger dans la
maison o il avait retrouv sa chre Pauline, dans cette maison o il
avait pass les plus heureux instants de sa vie auprs de celle qu'il
nommait alors son pouse.

Aprs y tre rest deux mois, notre jeune homme rsolut, pour se
distraire, de se rendre  Paris. Son dessein tait aussi de recommencer
dans cette ville ses recherches sur son pre, qu'il brlait de connatre
et d'embrasser. Il ignorait que son gnreux bienfaiteur s'tait charg
de ce soin, et qu'il venait de russir dans son entreprise.

Le hasard voulut que Henri s'arrtt  Blamont, dans la mme auberge o
vinrent loger Mullern et ses compagnons. C'est lui qui tait assis  la
table d'hte lorsqu'ils entrrent dans la salle. Henri les reconnut
sur-le-champ, et, ne voulant pas tre vu de Mullern, se hta de sortir
en mettant son mouchoir devant sa figure.

Lorsqu'il fut dans sa chambre, il pensa que peut-tre Pauline
accompagnait Mullern; ne pouvant rsister  sa curiosit, il descendit
interroger une servante de l'auberge, qui lui apprit qu'effectivement
une jeune dame, telle qu'il la dpeignait, tait arrive avec le
hussard, et qu'elle couchait dans un appartement au premier.

Lorsque Henri fut certain que Pauline, Mullern et Franck voyageaient
ensemble, il chercha  deviner le motif de ce voyage, et ne put en
trouver d'autre, sinon qu'ils taient encore  sa poursuite. Bien rsolu
 ne pas se montrer, il remonta dans sa chambre, en rflchissant 
cette rencontre; mais l'ide que sa Pauline reposait sous le mme toit
que lui, ne lui permit pas de prendre un instant de repos.

Le lendemain matin, Henri se leva ds le point du jour. Ne pouvant
rsister au dsir de voir un instant sa Pauline, il alla se mettre en
embuscade devant la porte de l'auberge, attendant avec impatience le
moment o elle en sortirait. Aprs avoir attendu fort longtemps, il
commenait  perdre courage, et allait quitter la place, lorsqu'il vit
cette femme si dsire passer devant lui; mais Mullern et Franck
n'taient pas avec elle: un seul homme, un homme que Henri ne connat
pas, parat la conduire. tonn de ce qu'il voit, notre hros les suit
 une assez grande distance. Arrivs sur la lisire d'un bois, deux
hommes s'lancent sur Pauline et l'emportent dans une chaise de poste
qui est  deux pas; en vain Pauline se dbat et appelle  son secours;
elle est bientt dans la voiture, et l'homme qui l'avait amene au
rendez-vous monte en postillon et fouette les chevaux qui s'loignent
rapidement.

Henri avait couru au secours de Pauline; mais il tait  une trop grande
distance pour esprer pouvoir la soustraire  son ravisseur. Cependant
l'amour et la fureur lui donnent des ailes; il court de telle force,
qu'il parvient  atteindre la voiture. Alors il crie au postillon
d'arrter; celui-ci ne l'coutant pas et continuant d'aller son train,
Henri emploie le seul moyen qui lui reste pour sauver son amie: il tire
un de ses pistolets sur le conducteur, qui tombe mort sur le grand
chemin.

Aussitt la voiture s'arrte; un homme en descend comme un furieux et
court sur Henri l'pe  la main; Henri le reconnat, c'est M. de
Monterranville, c'est l'assassin de la fort. Viens, misrable, lui
dit-il, viens recevoir la punition de tous tes crimes.

Il attend de pied ferme son adversaire, et tous deux s'attaquent avec
une gale fureur; c'est alors que notre hussard se trouva sur le lieu du
combat.




CHAPITRE XXV.

HEUREUSE RENCONTRE.


Ah! ah!... gibier de potence! dit Mullern en courant vers les
combattants, tu oses te frotter  mon lve! attends, attends, nous
allons te faire voir si nos sabres ont le fil.

Mais Mullern arriva trop tard pour avoir le plaisir de sabrer lui-mme,
car, au moment o il parlait, M. de Monterranville reut de Henri un
coup d'pe qui l'tendit aux pieds de notre hussard.

Bravo! bravo! mon cher Henri, dit Mullern en sautant au cou de son
lve: voil qui vous rend tout  fait digne de moi; car le coquin y
allait comme un furibond. Mais j'en vois encore un qui se sauve. Ah!
pour celui-l, j'en fais mon affaire.

En disant ces mots, Mullern galope vers l'homme qui avait gard Pauline
pendant le combat, et qui s'tait sauv ds qu'il avait vu son matre
tendu par terre. Comme il avait beaucoup d'avance sur Mullern, il
allait lui chapper, lorsque notre hussard aperut dans le lointain une
chaise de poste venant du ct par o son homme se sauvait. Barrez-lui
le passage! arrtez-moi ce coquin-l!... se met aussitt  crier
Mullern. Soit qu'on l'entendt ou que l'on devint ce qu'il voulait
dire, la voiture s'arrte; deux hommes en descendent et barrent le
chemin au fuyard; bientt on le saisit: Mullern s'avance pour remercier
les voyageurs, et saute  leur cou en reconnaissant le colonel Framberg
et son ami.

Le colonel et d'Ormville, surpris de cette rencontre, lui font mille
questions. Venez, leur dit-il, suivez-moi, vous allez les voir, vous
allez en apprendre de belles sur ce coquin de Monterranville!... Mais ne
laissons pas chapper celui-ci!... Nous saurons de lui tous les dtails
de cet enlvement.

Les deux amis ne comprennent rien  tout cela, mais n'en suivent pas
moins Mullern, qui les conduit sur le lieu du combat, o Henri tait
occup  calmer l'effroi de sa chre Pauline. Ce pauvre Henri tait au
comble de la joie: un mot de Pauline avait suffi pour le rendre heureux:
elle lui avait dj dit en se jetant dans ses bras: Tu n'es pas mon
frre!

Tiens, voil ton pre, lui dit-elle en reconnaissant d'Ormville.--Se
pourrait-il? Grand Dieu!... c'est vous!... Et Henri est dj dans les
bras de l'auteur de ses jours.

La joie est porte jusqu'au dlire: le colonel, d'Ormville, Henri,
Pauline, Mullern se prcipitent dans les bras l'un de l'autre. Les voil
runis! ils peuvent donc s'aimer sans crime, aprs tant de chagrins,
aprs tant de traverses! Leur me oppresse peut  peine supporter cet
excs de bonheur, et des larmes d'attendrissement viennent baigner leurs
paupires.

Ah!... mille millions de cartouches, nous sommes vainqueurs! dit
Mullern en faisant sauter son shako en l'air; mais ce n'est pas sans
peine, car la place a t longue  emporter.

Lorsque les premiers transports furent un peu calms, les voyageurs
songrent  quitter l'endroit o ils taient pour continuer leur route
jusqu'au chteau de Framberg; mais un gmissement qu'ils entendirent
leur fit tourner la tte; ils aperurent que M. de Monterranville
respirait encore, et faisait signe pour que l'on vnt  son secours.

Il ne faut pas abandonner cet homme, dit le colonel; ses aveux pourront
nous tre d'une grande utilit, et nous apprendre enfin quelle est
l'origine de notre chre Pauline.

Tout le monde approuva le colonel, et l'on se rendit auprs du bless:
Je sens, dit-il, que je n'ai plus que quelques instants  vivre; mais
comme mes dclarations rtabliront la fortune de cette jeune femme que
j'ai tant perscute, conduisez-moi  l'endroit le plus prochain, et l,
devant un notaire, je vous ferai, si j'en ai la force, le rcit de ma
malheureuse existence. On s'empressa de faire ce que le mourant
dsirait; Mullern et Franck formrent un brancard sur lequel il fut
plac. Le postillon, qui tait mort, fut laiss sur la place jusqu' ce
que la justice se rendt sur les lieux; on emmena l'autre complice du
bless, et on reprit le chemin de Blamont, dont les voyageurs n'taient
pas loigns.

Lorsqu'ils furent arrivs  l'auberge, le colonel fit chercher un
mdecin, un notaire et des tmoins. Le mdecin ayant visit la blessure
de M. de Monterranville, annona qu'il n'avait que peu d'instants 
vivre, et qu'il fallait en profiter si l'on avait besoin de ses
dclarations. Aussitt tout le monde se runit dans la chambre du
malade, qui fit entendre, non sans peine, le rcit suivant:

    _Histoire de M. de Monterranville._

Maintenant que la mort plane sur ma tte, que mon tre approche de sa
dissolution, je frmis en me retraant tous les forfaits que la jalousie
et la cupidit m'ont fait commettre!... Le bandeau qui couvrait mes yeux
est tomb... les remords viennent dchirer mon me!... et je ne puis
plus me faire illusion!... Ah!... qu'ils sont terribles les derniers
moments du criminel!... il n'a plus aucune consolation!... le monde
qu'il quitte ne le regarde qu'avec horreur!... et le souvenir d'une
bonne action ne vient pas adoucir ses tourments.

O vous que je perscute depuis l'enfance, femme intressante!...
combien vous allez rougir en reconnaissant votre oncle dans le misrable
qui est devant vos yeux!...

--Mon oncle!... s'crie Pauline avec surprise. --Son oncle! disent
tous les assistants. Le bless fit signe qu'on l'coutt, et continua en
ces termes:

Mon vritable nom est Droglouski; je suis n  Smolensko: le palatin
mon pre tait immensment riche, et n'avait d'enfant que moi et une
fille plus jeune de deux ans.

Ds ma plus tendre enfance, je portai la haine la plus violente  cette
soeur, parce que je prvoyais qu'il faudrait partager avec elle le
riche hritage de notre pre, que la cupidit me faisait dsirer de
possder entirement.

Le malheur voulut que je prisse  mon service un nomm Stoffar; cet
homme tait le plus vil sclrat de la terre. S'apercevant de ma haine
pour ma soeur, il flatta mes passions, sut capter ma confiance, et
devint bientt mon confident intime.

Belliska, ma soeur, tait chaque jour l'objet de ma jalousie et de ma
mchancet; elle souffrait, sans se plaindre, tous les maux que je lui
faisais endurer. Mais, soit que mon pre en ft instruit, soit qu'il
devint mon odieux caractre, il me lgua seulement le tiers de ses
biens, donna le reste  ma soeur, et m'ordonna de quitter le pays
qu'il habitait.

Je m'loignai, la rage dans le coeur, en jurant de me venger, et je
me rendis avec Stoffar dans un petit chteau isol, que j'achetai prs
de Wilna, et o je me retirai, afin de mditer en libert sur les moyens
de perdre celle que je dtestais.

J'tais depuis prs d'un an dans ce chteau, lorsque j'y appris la mort
de mon pre. Cette nouvelle, loin de m'attrister, ne fit qu'augmenter ma
haine pour Belliska, et m'affermir dans le dessein de la perdre. Elle se
trouvait alors une des plus riches hritires de la Russie, et sa
fortune tait l'objet de toutes mes esprances; car j'avais dj
presque entirement dissip le bien qui m'tait revenu.

Pendant que je dlibrais avec Stoffar sur le parti qu'il fallait
prendre, ma soeur se maria avec un jeune officier russe qu'elle
aimait. Cette nouvelle redoubla mon dsespoir. Nous avons trop tard,
monsieur, me dit Stoffar; il faut agir et suivre mes conseils.
Rendez-vous d'abord auprs de votre soeur; feignez d'avoir oubli les
diffrends qui ont eu lieu entre vous, et marquez-lui la plus tendre
amiti.

Je suivis ses conseils, sans trop savoir quel tait son projet. Ma
soeur, toujours bonne, me reut  bras ouverts, et me prsenta  son
poux, qui me fit aussi un accueil trs-flatteur. Ils m'engagrent 
rester quelque temps avec eux; j'y consentis.

Bientt cependant tous nos plans furent encore traverss par la
naissance d'une fille que ma soeur mit au monde, et que l'on nomma
liska. C'tait vous, malheureuse Pauline!... et, ds votre entre dans
le monde, je vous vouai la haine la plus implacable.

Le hasard, qui semblait favoriser mes projets, permit que le comte
Beniouski, votre pre, ft appel  l'arme pour se mettre  la tte de
son rgiment qui allait combattre les Sudois. Ma soeur ne se spara
de son poux qu'en versant des larmes amres; celui-ci m'engagea  ne
point la quitter pendant son absence, et  tre son protecteur. Je le
lui promis!... Hlas! il ne savait pas  quel monstre il se confiait.

Le malheur qui poursuivait Belliska voulut que son poux ft tu  la
premire bataille. Cette nouvelle me combla de joie. Je me voyais par
l dbarrass d'un obstacle  ma fortune; j'tais las de feindre pour ma
soeur une amiti que mon coeur tait si loin de ressentir; je
voulais d'ailleurs jouir de ses richesses, et Stoffar me dit qu'il tait
temps d'agir.

C'est maintenant que vous allez frmir d'horreur!... Mais je ne puis
diffrer plus longtemps l'aveu d'un crime abominable. Sachez donc qu'un
breuvage empoisonn me dbarrassa pour jamais de celle que je
dtestais... Vous frmissez!... coutez-moi jusqu'au bout.

Afin d'viter tout soupon, j'avais eu soin de ne faire prendre qu'un
poison lent  ma victime. Elle trana donc prs de six mois avant de
mourir. Pendant ce temps, je redoublai de soin auprs d'elle pour mieux
gagner sa confiance.

Ma soeur, sentant sa fin approcher, tait persuade que c'tait la
douleur qu'elle ressentait de la mort de son poux qui la conduisait au
tombeau. Elle me fit venir auprs d'elle, me recommanda sa fille, en me
nommant son tuteur, et mourut sans avoir souponn que son frre tait
son assassin.

Il ne restait donc plus que la petite liska, dont l'existence
m'empchait d'hriter des richesses de ma soeur. Je l'emmenai dans mon
chteau isol, afin d'y dcider de son sort. Stoffar me conseillait de
la faire prir; mais, par un excs de prudence qui me devint fatal, je
voulus qu'on charget quelque tranger malheureux, dont nous n'aurions
pas  redouter l'indiscrtion, de ce nouveau forfait.

Vous vous rappelez, monsieur, dit Droglouski en s'adressant 
d'Ormville, comment Stoffar vous dcouvrit, et comment il jugea que
vous tiez celui qu'il nous fallait pour excuter notre projet. Nous
savions que vous tiez au service de l'Autriche, nous vous crmes
Autrichien. Mon dessein tant de passer en France, je n'apprhendais pas
de jamais vous y rencontrer; d'ailleurs vous ne me vtes que masqu
lorsque l'on vous remit l'enfant.

Une fois cette affaire termine, je fis passer ma nice pour morte, et
j'hritai de tous les biens de ma soeur. Comme mon plus ardent dsir
tait de quitter un pays qui me rappelait tous mes crimes, je vendis
promptement mes proprits, et je passai en France avec Stoffar.

J'achetai, prs de Strasbourg, la petite maison que vous connaissez; sa
situation isole me convenait, et je m'y retirais de temps en temps
lorsque j'tais las des plaisirs et des dbauches auxquels je me livrais
sans cesse  Paris, avec mon digne confident.

Je n'ai plus maintenant  vous raconter que les vnements auxquels
vous avez pris part. Un jour Stoffar reconnut  Strasbourg, dans M.
d'Ormville, celui auquel nous avions confi l'enfant de ma soeur. Il
faut nous en dfaire, me dit-il aussitt; car je pourrais tt ou tard
tre rencontr et reconnu par cet homme, et je serais perdu. Mon me
rpugnait  ce nouvel attentat; mais je craignais trop Stoffar pour lui
rsister, et votre mort fut rsolue.

Le ciel cependant ne permit pas que ce crime s'accomplt; vous ftes
sauv par ce jeune homme que vous nommez votre fils, et Stoffar reut la
mort. Quant  moi, je me rfugiai dans ma demeure, assez content, je
l'avoue, d'tre dbarrass de mon complice.

Plusieurs mois aprs cet vnement, vous vntes, monsieur, dit-il 
Henri, dans ma maison pour chercher M. le colonel. Votre trouble, votre
motion  ma vue ne m'chapprent pas; je me doutai que vous me
connaissiez, et j'allai couter votre conversation avec ce brave
hussard, afin d'claircir mes soupons. A peine vous eus-je entendu que
je perdis la tte, et pris la fuite au milieu de la nuit.

Lorsque je fus un peu remis de ma frayeur, je rsolus de savoir ce que
vous feriez, et si vous ne cherchiez pas  me nuire. En consquence, je
me dguisai en paysan, et je vous suivis dans votre voyage avec votre
ami Mullern.

Vous vous rendtes au chteau de Framberg, et moi je m'tablis dans les
environs; j'y appris bientt vos amours avec celle que vous croyiez
votre soeur; et lorsque je sus que le pre de la jeune personne avait
port le nom de Christiern, qu'il tait officier, et qu'il l'avait
amene de Russie, je ne doutai pas que ce ne ft ma nice.

Ds lors, madame, vous devntes l'objet de toutes mes dmarches, et je
jurai de vous avoir en ma puissance, craignant trop, si vous retrouviez
votre protecteur, qu'il ne parvnt  me perdre.

J'avais gagn  force d'or deux misrables qui devaient servir mes
desseins; mais il n'tait pas facile de vous enlever du chteau;
j'tais cependant sur le point d'y parvenir quand vous parttes en
chaise de poste avec Mullern et Franck.

Je vous suivis de fort prs; mais ce ne fut que dans cette auberge que
je trouvai le moyen d'effectuer mon plan. Mes deux affids se chargrent
de faire boire vos compagnons qui auraient fait manquer notre
entreprise...

--Ah! les coquins! interrompit Mullern; qui s'en serait dout?...

Le lendemain matin, un d'eux alla frapper  votre porte; il tait dj
tard; et vous attendiez vos compagnons depuis longtemps: il vous dit
qu'ils avaient fait raccommoder la chaise de poste qui tait un peu
endommage, et qu'ils vous attendaient  deux pas d'ici. Vous le crtes,
et vous vous laisstes conduire dans le pige que je vous avais tendu,
et qui aurait russi, si le ciel, lass, de mes crimes, ne vous et
envoy des librateurs!




CHAPITRE XXVI.

CONCLUSION.


Ici M. de Monterranville, ou plutt Droglouski, termina son rcit, qui
avait vivement affect ses auditeurs. Le notaire l'avait transcrit mot 
mot; le bless le signa, en y faisant ajouter que sa nice tait sa
seule hritire, et qu'elle trouverait dans sa petite maison de la fort
tout ce qui lui restait de son immense fortune dont il n'avait encore
dissip que les trois quarts.

Cette affaire une fois termine, nos amis quittrent un homme dont la
vue ne pouvait que leur tre pnible, surtout  Pauline,  laquelle il
tenait de si prs. Mais  peine s'en taient-ils loigns qu'ils
apprirent qu'il venait de rendre le dernier soupir.

Bien le bonsoir, dit Mullern, j'espre que nous ne nous rencontrerons
plus. Pauline donna quelques soupirs  sa mmoire, non qu'elle pt
avoir pour lui la moindre affection, mais parce que c'tait le seul
parent qu'elle et jamais connu.

N'ayant plus rien qui les retnt  Blamont, nos amis prirent la route du
chteau de Framberg, o ils arrivrent le lendemain.

Avec quelle ivresse ils revirent ces lieux o chacun d'eux trouvait des
souvenirs! Le colonel et d'Ormville unirent nos deux amants. L'hymen
cacha les fautes de l'amour. Henri et Pauline, parvenus enfin au
bonheur, ne quittrent jamais leur pre et leurs bienfaiteurs; le bon
Mullern passa sa vie auprs d'eux, s'enivrant quelquefois et jurant
toujours: mais il faut bien pardonner quelques dfauts  celui dont
l'me renferme de belles qualits.


FIN.




TABLE

DES CHAPITRES.


                                                      Pages.
CHAP.   Ier. Voyage, accident, aventures.                 5

         II. Les comtes de Framberg.                     10

        III. Clmentine.                                 16

         IV. L'homme comme il y en a peu.                24

          V. ducation de Henri.                         30

         VI. La ferme et le grenier  foin.              37

        VII. Rception du colonel.                       48

       VIII. L'homme mystrieux.                         59

         IX. Encore un grenier.                          68

          X. La tante de Jeanneton.                      74

         XI. Florence.                                   81

        XII. Rome.                                       94

       XIII. Suite du prcdent.                        106

        XIV. Paris.                                     113

         XV. Une aventure d'un autre genre.             126

        XVI. Il la retrouve.                            133

       XVII. Qui s'en serait dout?                     145

      XVIII. Un liseur de romans l'a dj devin.       159

       XIX. Encore un moment de gaiet.                 168

        XX. L'amour ne conduit pas toujours au bien.    180

       XXI. Bonheur.                                    197

      XXII. Peu intressant, mais ncessaire.           209

     XXIII. Attentat, coup du sort.                     216

      XXIV. Court et triste.                            222

       XXV. Heureuse rencontre.                         226

      XXVI. Conclusion.                                 236







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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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