Project Gutenberg's Juan Fernandez; la dbcle impriale, by Werner Scheff

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Title: Juan Fernandez; la dbcle impriale

Author: Werner Scheff

Translator: Charles Schacher

Release Date: August 21, 2012 [EBook #40551]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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_WERNER SCHEFF_

_LA DBACLE IMPRIALE_

JUAN
FERNANDEZ

ROMAN

ADAPT DE L'ALLEMAND
PAR
CHARLES SCHACHER

[Illustration: colophon]

PARIS
J. FERENCZI, DITEUR
9, RUE ANTOINE-CHANTIN, 9
1922

_3e mille_




Harry SCHEFF

La Dbcle Impriale

Juan Fernandez

Adapt de l'Allemand par SCHACHER

[Illustration: colophon]

PARIS
J. FERENCZI, DITEUR

9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe)




Juan Fernandez

     _Les Possibilits sont sans bornes pour l'homme, mais les
     impossibilits aussi, bien que ce semble tre l une contradiction.
     Entre ces deux Infinis, l'un qui lui appartient l'autre qui lui
     chappe, s'tend sa Patrie!_

     EMILE SIMMEL.




CHAPITRE PREMIER


Le soir tombe sur la terre allemande.

Dans le rapide qui l'emporte, Thor de Tornten embrasse de tous ses
regards le paysage familier: la Patrie.

Une tideur vient du dehors, mais sur l'esprit du jeune officier de
marine pse toujours l'accablante ardeur des heures qu'il vient de
vivre.

Sous ses yeux, les couleurs s'estompent, se fondent en un gris monotone
que troue, par endroits, l'clat de signaux lumineux.

Dans son esprit, il fait clair, comme au matin limpide d'un beau jour de
printemps.

Depuis qu'il a franchi la frontire hollandaise, il se rpte les
dernires paroles du kaiser dchu, au moment des adieux:

--Et, Tornten, saluez pour moi la Patrie!

Il comprend, maintenant, l'aspiration passionne que rvle ce cri, il
conoit le frmissement qui a fait trembler cette voix d'empereur jadis
si ferme, si sre d'elle.

Le lieutenant de vaisseau soupire; ses penses prennent un tour plus
profond. Par bonheur, depuis des heures, il est seul dans son coup et
personne n'est venu troubler sa mditation.

Le souvenir d'Amerongen lui fait sentir plus pnibles les tristesses de
l'exil.

Aprs tout, il a femme et enfant et son coeur d'Allemand bat d'un
ardent dsir de revoir le pays.

Mais voici que le rapide entre en gare de Hanovre. C'en est fini de la
rverie solitaire.

Comme Thor redressait sa haute taille de gant blond, s'intressant au
mouvement de la gare, un employ ouvrit brusquement la portire, dposa
dans un des coins une somptueuse valise de peau claire, tandis que,
pntrant dans le compartiment, un petit personnage barbu prit place en
face du jeune marin.

A l'instant mme, comme pour chapper au commencement d'involontaire
examen auquel allait se livrer son vis--vis, le nouveau venu dploya
devant ses yeux le dernier numro du _Vorwaerts_.

Cependant, avant mme que le train ait repris sa marche, il parut se
rappeler qu'au moins officiellement la rvolution n'avait rien modifi
aux rgles de la biensance.

Il laissa, en effet, retomber son journal et s'inclina lgrement devant
son compagnon de voyage dont les formes minces et raides voquaient le
souvenir rcent de l'uniforme imprial. Mais les quelques paroles de
politesse dont il allait accompagner son salut ne dpassrent pas ses
lvres.

Stupfait, il regarda son voisin, secoua sa tte expressive et fine,
puis s'exclama, tout joyeux:

--Tornten!

--Grotthauser! s'cria le lieutenant de vaisseau, rpondant  cette
soudaine reconnaissance.

Et les deux amis changeaient avec une chaleureuse poigne de main les
congratulations que comportait le hasard heureux auquel ils devaient
leur rencontre.

--Quelle surprise de te retrouver, Tornten! opina le petit homme, dont
tout le fin visage riait dans sa barbe d'or, tandis qu'il repliait et
dposait prs de lui son journal. Il y a bien six ans que nous nous
sommes vus.

--Exactement, fit Thor. C'tait  Berlin. Heureux temps! Et toi,
qu'es-tu devenu depuis? Que viens-tu faire  Hanovre?

--Que de questions! Mais, sais-tu bien que c'est plutt  moi de me
renseigner sur les vnements auxquels tu as pris part dans ces
dernires annes!

Moi, je suis rest  l'arrire, une vieille blessure  la jambe m'ayant
fait classer dans les inaptes. Mais toi, tu as acquis un nom glorieux au
sein des batailles!...

--Qu'importe, si elles n'ont pu viter le dsastre! riposta Thor avec un
amer ricanement.

--Ce n'est point ta faute, objecta Jacob, qui parut un peu gn et
haussa lgrement les paules.

Nous sommes abattus! cela n'enlve rien au mrite de nos soldats. Au
reste, pour que rien ne vienne, par la suite, interrompre le rcit de
tes exploits, je vais commencer par te mettre brivement au courant de
ma vie.

J'ai pris la direction de notre usine de Hanovre... Une fabrique de
caoutchouc.

Tu le savais dj?

Mon pre est mort subitement, il y a deux ans et j'ai d prendre sa
place. Je me suis mari aussi!

Elevant la main gauche, il fit briller son alliance d'or aux yeux de
l'ami retrouv. Ce dernier fit le mme geste et tous deux se prirent 
rire.

--J'ai mme un fils de quatre ans, ajouta le lieutenant de vaisseau.

--Moi, une fille qui va en avoir deux.

--Naturellement, tu es trs heureux; on voit la joie clater dans tes
yeux.

--Naturellement!... Et toi?

Thor de Tornten eut, avant de rpondre, une courte hsitation. Ce ne fut
qu'un clair, mais qui n'chappa point  son sagace interlocuteur, bien
que l'officier se ft aussitt repris pour rpliquer vivement,  son
tour:

--Evidemment, moi aussi!

Jacob Grotthauser fit habilement dvier la conversation et n'insista pas
sur ce petit incident.

Avec beaucoup de verve, il raconta sa vie, pendant la tourmente. Mais
son regard discrtement interrogateur, se posait sur son ami, qutant
une rponse.

Pourquoi Thor de Tornten resta-t-il insensible  cette muette curiosit,
se complaisant  couter le rcit des joies que son interlocuteur avait
trouves dans la possession d'une jolie femme et la venue d'une
gracieuse fillette?

Pourquoi demeura-t-il silencieux alors que ses actions d'clat, publies
par toute l'Allemagne, lui donnaient le droit de les conter.

L'usinier tait un vieil ami du lieutenant de vaisseau. Tout jeunes,
dans le Schleswig, o les biens de leurs pres se touchaient, ils
avaient vcu ensemble le temps heureux des escapades de jeunesse
perptres en commun et n'avaient t spars que beaucoup plus tard,
par la vie qui leur assigna des voies diffrentes.

Thor tait entr dans la marine. Riche de la fortune de son pre,
Grotthauser s'adonna, d'abord aux tudes historiques pour entrer ensuite
dans la firme paternelle dont les importantes fabriques de caoutchouc
rayonnaient par tout l'empire, assurant au fils unique de Johann
Grotthauser la scurit durable d'un bien-tre matriel.

Le petit homme aux traits russ et fins n'ignorait pas que ce mme
bien-tre n'avait pas d s'asseoir sans luttes au foyer de son ami, si
mme...

Les Tornten taient une vieille famille de hobereaux ruins. Servant la
patrie depuis de nombreuses gnrations, c'est  peine s'ils avaient pu
glaner dans l'accomplissement de ce devoir, la maigre pitance d'une trs
modeste existence.

Le pre de Thor tait,  cette poque, un tout jeune officier et
s'tait battu vaillamment  Kniggrtz: bless dans cette rencontre, il
avait t rduit  prendre, comme invalide, une retraite prmature. Un
hasard heureux lui avait fait connatre et aimer,  l'hpital o on
l'avait transport, la fille d'un propritaire du Schleswig. Il l'avait
pouse, tait retourn au pays natal pour s'y retirer et finir en
campagnard, une existence qu'il avait rv de consacrer  de plus
glorieuses destines.

Thor naquit au bout de huit annes seulement de cette union. Il grandit
sur le bien paternel et perdit de bonne heure et son pre et sa mre.
Ses tuteurs dcidrent de son avenir dans le sens de l'ardente vocation
que manifestait le jeune orphelin et il entra dans la flotte.

Pendant les annes qui prcdent la guerre, Grotthauser ne rencontre
qu'incidemment son ami d'enfance et n'entend jamais parler de lui.

Mais tout change aussitt que la grande tourmente s'est dchane sur
les peuples.

Thor de Tornten devient une clbrit. D'abord, il est, dans la mer du
Nord, le chef anonyme d'un de ces sous-marins qui, dsigns par un U et
un chiffre font tant parler d'eux.

Et le peuple allemand enthousiasm d'une fatale confiance dans le succs
de la guerre navale, associe le nom du jeune marin  la gloire de leurs
exploits.

Lui, les a accomplis avec l'espoir farouche d'assurer la victoire  sa
patrie, tromp en cela comme les millions d'Allemands qui l'acclament.

Bientt, il faut  son ardeur des horizons plus vastes. Soudain il
apparat avec son btiment, aux Dardanelles, y signale son passage en
coulant de puissantes units, une franaise, une anglaise. Mais il ne
s'attarde pas dans ces parages. Rappel par l'amiraut, il promne son
invincibilit active dans les eaux irlandaises jusqu'au jour o il se
classe parmi ces hros qui, par del l'ocan, sur les ctes d'Amrique,
vont ouvrir la guerre contre ce que les puissances allies appellent le
droit des gens.

Pendant tout ce laps de temps, Grotthauser n'a pas trouv l'occasion de
rencontrer ou de s'entretenir avec son ami d'enfance.

L'ide lui est venue, parfois, de se mettre en relations avec Thor. Mais
l'opinion qu'il professe pour les actes que le lieutenant de vaisseau
accomplit avec le zle passif d'un soldat obissant, la conception
personnelle qu'il s'est faite de la conduite de la guerre, l'ont
dtourn de rechercher une rencontre avec l'hroque marin.

Il souffre de savoir que cet homme d'lite, comme il se plat  le
nommer, joue son existence pour la destruction de richesses qui, dans
l'avenir, feront dfaut non seulement aux ennemis, mais encore  la
patrie.

Aussi a-t-il voulu tout ignorer des vnements auxquels Thor s'est
trouv ml depuis le cataclysme et n'a-t-il mme pas eu connaissance du
mariage de son joyeux compagnon de jeunesse.

Cependant ce dernier prouve le sentiment qu'il devait  son ami, sur
son existence intime quelques dtails, un peu plus d'expansion que n'en
comportait sa courte et rticente rponse de tout  l'heure.

Grotthauser, au surplus, avait marqu par une pause dans son rcit
qu'il attendait  son tour des confidences.

Thor prit donc la parole:

--Je me suis mari aussitt aprs notre premire rencontre. Ma femme est
une baronne Ballendorf. J'avais fait sa connaissance  Ostende.

Le dbut de la guerre marqua, comme pour tant d'autres, le terme de
notre bonheur, car je dus laisser derrire moi,  Berlin, ma femme et le
fils qui venait de me natre. Depuis, je n'ai pu les revoir que pendant
de courtes apparitions.

Ilse est demeure trop souvent seule et le bambin a parcouru les
premires annes de son existence sans presque avoir connu son pre.

--Triste, opina Grotthauser.

--D'autant plus triste que mon Otto courait le risque de perdre tout 
fait son pre. J'ai peut-tre t parfois criminel en courant, comme je
l'ai fait, au-devant des dangers, insoucieux, l'esprit libre, sans une
pense pour mon fils.

--Tu as d en voir d'effroyants!

--De svres, riposta le lieutenant de vaisseau, les yeux brillants. En
mme temps, il s'animait, comme s'il prouvait un soulagement de n'avoir
plus  parler de son mnage.

--Oh! tes exploits me sont connus, fit Jacob Grotthauser souriant. Les
journaux en ont assez parl pour forcer mon admiration. Mais o je ne
sais plus rien de toi, c'est depuis que le malheur s'est abattu sur
l'Allemagne.

--Tu veux dire depuis la dbcle?

--Oui.

--Eh bien! quelques semaines avant l'croulement, je fus mand au
Quartier Gnral. Le kaiser m'avait connu  l'occasion d'une revue
qu'il passa des quipages de sous-marins.

Je crois pouvoir dire non sans orgueil qu'il m'avait en trs haute
considration et voulait me retenir auprs de lui pour me consulter en
certaines occurrences.

Oh! si cela s'tait produit en d'autres circonstances, j'aurais pu
aller loin!

Mais, en ce temps-l, l'heure tait venue pour le seigneur de la guerre
d'abandonner son pays, son arme, afin d'viter le dchanement de la
guerre civile qui, dj grondait derrire lui.

Je fus parmi les rares fidles qui l'accompagnrent  Amerongen.

J'en arrive aujourd'hui, retournant  Berlin.

--D'Amerongen?

Thor inclina la tte avec un rire silencieux et rpta:

--D'Amerongen!

--Mais alors, mon cher garon, tu es l'un des personnages les plus
intressants que je puisse rencontrer sur mon chemin.

--D'accord! Mais je suis aussi et surtout un des hommes les plus
malheureux que tu puisses voir... Retrouver ainsi sa Patrie!...

--Comment l'entends-tu?

--Sans matre! proclama le colosse blond, qui se redressa tout d'une
pice. Oui, sans matre, sans droits, sans espoirs!

--Tu pousses le tableau trop au noir... Nous ne sommes pas sans matre,
puisque nous sommes devenus nos propres matres. Nous ne resterons pas
privs de droits, car bientt une justice s'tablira que nul n'aura le
pouvoir de violer et qui sera le vritable droit des gens; enfin tu ne
peux pas dire que nous sommes sans espoirs, car elles vivent encore dans
le peuple allemand, cette antique force et cette valeur qui prpareront
notre relvement.

Mais Thor secoua sa tte blonde. Son visage imberbe, aux traits
nergiquement taills, demeura grave:

--Hlas! nous ne sommes pas encore mrs pour nous gouverner nous-mmes;
il n'existe point sur cette terre de droit fond sur l'quit et, quant
 nous relever jamais, on saura bien nous en empcher.

--Je crains que tu ne reviennes de l-bas l'esprit fauss, hasarda
Grotthauser. Tu as beaucoup  apprendre parmi nous, Thor!

Nous sommes loin, ici, de penser comme toi. Certes, pour le moment,
cela ne va pas bien. Nous traversons, aujourd'hui, les humiliations
pnibles et les vicissitudes qui, jamais, ne furent pargnes aux
vaincus.

Pense  ce que nous perdons.

Mais un peuple ne doit pas en arriver  douter ou  tomber dans les
moyens extrmes qui n'ont jamais amlior une situation.

Nous souffrons de la faim, de la misre, nous attendons les dcisions
du vainqueur.

Des faibles peuvent croire qu'il existe une solution brutale  cet tat
de choses. Mais les forts et les aviss savent bien qu'il nous reste une
seule issue, le travail de tous dans le pouvoir qui est  tous. Et,
grce  Dieu, ce sont ceux-l qui sont au gouvernail.

--Dieu veuille que tu aies raison, douta le lieutenant de vaisseau. Mon
plus profond dsir est de voir les vnements confirmer ta prophtie.

En tous cas, il et t plus simple,  mon avis, de ne pas chasser
d'abord un gouvernement pour en reconstituer ensuite un nouveau, au prix
de quelles peines et de quelles souffrances.

Grotthauser riait:

--Nous y voil! admira-t-il. Naturellement, c'est au kaiser que tu
penses.

--Bien entendu!

--Es-tu donc aveugle, Thor, pour ne pas voir que lui et son entourage
portent la responsabilit de tous nos malheurs?

--Pas lui, et pas son entourage seulement. En ce qui concerne sa
personne, je ne croirai jamais qu'il ait quoi que ce soit  se reprocher
pouvant le rendre responsable des malheurs du peuple allemand.

Vois-tu, Jacob--et la voix de Tornten devenait plus pre, anime de
l'ardente conviction d'une plaidoirie passionne--vois-tu, vous tous,
ses amis aussi bien que ses ennemis, il vous manque, pour le juger, lui
et ses actes, une conception qui a, cependant, la plus grande
importance.

Vous oubliez que c'est un homme, celui que vous devez condamner ou
acquitter, rien qu'un homme seulement!... un surhomme, devrais-je dire.

Supposez n'importe qui d'autre  sa place.

Avant la guerre, pendant la guerre, maintenant mme que le dnouement
est survenu, nul autre n'aurait agi diffremment de lui.

C'est un homme, dis-je, avec toutes les faiblesses et toutes les
supriorits d'un homme. Il a prt l'oreille aussi volontiers aux bons
conseils qu'aux mauvais, hlas! Je ne conteste pas que beaucoup de mal
ait t commis en son nom, mais en son nom seulement et jamais de par sa
volont.

Il n'a pas laiss faire le mal consciemment ni dans le dessein de le
faire.

Mais ce que vous ne voulez plus vous rappeler c'est qu'au nom de ce
mme kaiser, aujourd'hui malheureux, proscrit, il a t fait aussi
beaucoup de bien  ce pays.

Le petit homme plissa son fin visage et devint pensif.

--Il y a du vrai, un peu de vrai dans tes paroles, accorda-t-il. Il
m'est arriv souvent de me demander comment se serait conduit un autre
occupant ce poste suprme o l'avait lev l'ignorance d'un peuple et la
sottise d'une tradition sculaire. Mais cette ignorance, cette sottise
traditionnelle, ce sont l prcisment nos fautes.

On ne confie pas la dcision sur les destines d'un Etat, pour le mieux
et pour le pire, entre les mains d'un seul homme.

C'est la communaut qui doit y concourir.

--Tu es dmocrate?

--Pis encore... Social-dmocrate!

--Toi, un industriel?

--Et, qu'est-ce que ceci peut bien faire  cela? Ds que les
circonstances le permettront ou que l'accomplissement des vnements
semblera favorable, mes exploitations seront socialises aussi bien que
les autres entreprises.

Cela ne m'empchera pas de vivre.

Mais ce ne sera pas une catastrophe financire qui m'arrachera mes
convictions. Les travailleurs possdent un droit primordial sur le
produit de leur travail.

Il y avait dj un moment que le rapide avait quitt Hanovre,
poursuivant sa route vers l'est.

Thor de Tornten ne pensait plus maintenant  laisser ses regards errer
le long de la campagne prussienne.

Son entretien avec son ami d'enfance l'empoignait  prsent. Pendant des
heures, les deux hommes auraient chang leurs vues sur les destines
prsentes ou futures de leur nation.

Ils reprsentaient deux conceptions de l'univers tout  fait
divergentes, rarement appeles  se rencontrer en un semblable tournoi.
D'un ct, l'an, lev dans l'Empire, mais possdant la supriorit
d'un coup d'oeil clair de philanthrope, assez dgag des
mesquineries de son ducation pour ne pas borner son ambition  la
poursuite de ses avantages personnels et sachant concevoir au del
quelque chose de plus grand, le salut de l'humanit, Johann Grotthauser,
fils de l'industriel, qui s'attache plus encore au bien-tre des masses
agissantes qu' son propre intrt.

De l'autre ct, en contradiction avec ces vues dsintresses, une
volont plus noble encore,  laquelle cependant il manque ce qui fait la
force de l'usinier, la libert de voir et de juger. Grandi dans la
croyance  l'inaccessible pouvoir divin d'une Majest qu'il reconnat
encore maintenant bien qu'elle ait perdu son clat et son lvation,
Thor sait,  chaque accusation de son ami, visant le solitaire
d'Amerongen, opposer une rplique, un argument, une justification.

Et, quand il ne trouve pas d'autre excuse, sa contentant de dire: C'est
un homme, il est conscient de ce que, devant cette objection, son
amical contradicteur faiblit et, parfois, doit cder.

Mais, entre eux, aucune conclusion n'est possible, encore moins une
entente; le foss est trop profond qui se creuse entre leurs deux
convictions.

       *       *       *       *       *

En arrivant  Berlin, ils avaient puis dans leur entretien tous les
sujets qui,  l'heure prsente, passionnent des millions d'Allemands:
les causes et les origines de la guerre; la responsabilit des fautes
commises dans la conduite de celle-ci; la paix impitoyable que
l'Allemagne vient de signer, il y a quelques semaines  peine; l'avenir
de l'Empire et, ce qui touche Thor de Tornten au plus profond de son
tre, la prtention exprime par l'ennemi de juger le kaiser et ses
conseillers responsables.

Devant la gare, les deux hommes se sparrent.

Grotthauser tait un tranger dans la capitale, un provincial, comme il
disait plaisamment. Il tait descendu dans un htel de l'avenue _Sous
les Tilleuls_, o il se fit conduire immdiatement.

Thor avait, de son ct, la dsagrable surprise de constater que ni sa
femme, Ilse, ni mme son valet de chambre n'taient venus  sa rencontre
et c'est sous l'influence de cette contrarit qu'il serra la main de
son ami.

--Nous nous reverrons bientt, cria l'industriel en tournant la poigne
de la lourde voiture de l'htel. Je suis  Berlin pour trois semaines...
 ta disposition. Ne m'oublie pas, Thor!

Nous avons abord bien des sujets, mais il en reste beaucoup d'autres
que nous avons laiss de ct.

--Nous y aviserons, concda le lieutenant de vaisseau avec un rire
embarrass.

Rest seul, il siffla une auto de place et fit charger sa malle. Il
tait de mauvaise humeur et assista, sans s'y intresser,  la course
par les rues brillamment claires de Berlin.

Peu  peu, cependant, il se ressaisit, prouva plus nettement la
sensation du retour au centre mme de l'Empire et se laissa reprendre au
charme de la capitale que, malgr toutes les erreurs, toutes les fautes
de ces dernires annes, il aimait comme on aime une mre. Il conut le
rle qu'elle tenait et comme, en elle, attaque, injurie, s'incarnait
le reste de puissance qui demeurait  la patrie.

Et ces rflexions lui firent oublier la singulire mconnaissance de ses
devoirs, qui avait dtourn sa femme de venir  sa rencontre, lui
souhaiter la bienvenue aprs une sparation de plus d'une anne, ou,
tout au moins, en cas d'empchement, d'y envoyer ce maroufle de Toman,
son valet de chambre.

L'appartement de Thor occupait le rez-de-chausse d'un lgant immeuble
dans l'avenue du Grand-Electeur.

C'tait la demeure d'un homme fortun, car, ce que le lieutenant de
vaisseau avait oubli de dire  son ami, c'est qu'en conduisant 
l'autel Ilse de Ballendorf, il n'avait pas prcisment pous une
bergre, mais qu'il tait devenu le matre envi d'une
multimillionnaire. Elle tait fille d'un grand propritaire du nord qui,
pouvant faire pour elle tous les sacrifices, considrait comme le
moindre de la pourvoir royalement,  l'occasion de son mariage avec le
jeune officier de marine.

Aussi, pendant les sjours qu'il faisait  Berlin, auprs de sa femme et
de son fils, Thor vivait-il dans une large aisance,  l'abri de tout
souci matriel.

En quittant l'automobile qui l'avait amen pour se diriger vers sa
maison, le lieutenant de vaisseau constata que seules deux fentres de
son appartement taient claires. Il eut tt fait de sonner le portier
et de lui faire prendre sa malle. Lui-mme pntra dans la maison et se
trouva bientt dans l'antichambre de son appartement, o Toman, en bras
de chemise, l'accueillit avec une stupfaction non dguise.

--Vous, monsieur le commandant! s'exclama le domestique, avec
l'expression de la plus sincre surprise. Vous ici!

--N'a-t-on donc pas reu ma dpche? interrogea Thor pendant que le
valet au large torse enlevait le lger pardessus qui couvrait les
paules de son matre. J'ai cependant tlgraphi mon arrive. O est
madame, ajouta-t-il, tandis que Toman secouait sa tte aux cheveux ras.

--Madame est partie aujourd'hui mme  Kolberg.

--A Kolberg? Ah! sans doute pour l'enfant.

--Pardon, monsieur le commandant, l'enfant est rest  la maison.

Thor dressa l'oreille, mais se garda de trahir devant le domestique ses
sentiments secrets.

--Quand madame doit-elle rentrer?

--Dans deux ou trois jours.

--Et qui s'occupe de l'enfant?

--Miss Bolton.

--Ah! oui, l'Anglaise, pensa Thor. Ilse lui avait crit, en effet,
qu'elle avait trouv  engager pour le jeune Otto une institutrice
anglaise. Thor dsirait que son fils apprt la langue des anciens
ennemis de l'Allemagne comme la sienne propre.

L'officier franchit la porte que Toman ouvrait devant lui. Le valet de
chambre le suivit dans le cabinet de travail o il s'empressa de tourner
le commutateur et fit jaillir la lumire sur le bureau.

--Mon commandant dsire-t-il souper?

--Inutile, Toman. Dites-moi plutt ce qu'il y a de nouveau.

--Rien de saillant que je sache.

--Madame et M. Otto sont-ils en bonne sant?

--Parfaitement, monsieur le commandant. Toman tait le modle des valets
de chambre,  condition de n'exiger ni cet attachement durable, ni cette
fidlit qui liaient les anciens domestiques  leurs matres. Il tait
assez ngligent; incapable d'ailleurs d'une mauvaise action.

Thor l'avait engag peu aprs son mariage et Toman s'tait toujours
montr le mme. Il faisait son travail mais rien de plus.

--M. Otto est-il encore debout, demanda Thor en s'approchant au coffret
 cigares qu'il ouvrit. Je voudrais bien le voir.

--Dois-je prvenir Mlle Bulton?

--Si c'est possible, je voudrais bien aussi voir mademoiselle.

Toman s'empressa. Thor choisit un cigare dans le coffret et l'alluma.

Puis, se laissant tomber dans le confortable fauteuil de cuir install
prs de son bureau, il se prit  songer, tout en chassant devant lui un
nuage de fume.

Comme il l'avait rv diffrent, ce retour au foyer! Sot qu'il tait!
Arrive-t-il jamais rien dans l'existence tel qu'on l'a espr?

Mais ce qu'il ne comprenait pas, c'tait le motif qui avait pu
dterminer Ilse  quitter ainsi Berlin prcisment le jour fix par son
mari pour rentrer aprs une si longue absence. Elle avait d recevoir la
dpche; donc elle tait au courant de sa venue.

Thor de Tornten se sentit retomber dans cette mauvaise humeur qui
l'avait pris  la gare et qu'il avait eu tant de peine  secouer.

Ne trouverait-il jamais dans son mnage ce calme reposant qu'il
souhaitait si ardemment en pousant Ilse?

Ne rencontrerait-il auprs de cette femme, rien autre, comme pendant les
annes de guerre, que de tides sentiments en surface, sans vritable
affection?

Certes, il n'tait pas mari heureux et avait conscience qu'Ilse n'tait
pas heureuse non plus.

La guerre, pensait-il, avait dtruit l'harmonie de son mnage. Pendant
toute cette longue priode, il n'tait venu que cinq fois chez lui,
toujours pour de courtes apparitions, avec l'angoissante certitude que
rien n'en pouvait prolonger la dure.

Cette hantise et la perspective plus cruelle encore de ne jamais se
revoir avaient empch la tendresse de s'installer entre les deux poux.

Le peu d'amour qui avait survcu aux premires annes de leur existence
commune s'tait promptement consum dans cette fivre.

Et si de son ct le mari faisait de louables efforts pour reprendre
auprs de sa femme dont il avait chri la grce exquise, la place qu'il
avait conquise nagure, Ilse se montrait rcalcitrante. Elle demeurait
ironique et froide.

Parfois, des accs de colre prenaient au jeune officier lorsqu'au cours
de ses permissions, il l'entendait parler, la voyait agir, si
indiffrente auprs de lui, si change de ce qu'elle tait.

Il alla jusqu' se demander si, au moins, elle tait bonne mre pour
leur enfant.

Qu'elle ne l'aimt plus lui-mme, qu'elle et russi  refroidir son
propre amour, il n'en doutait plus; mais ce lien restait entre eux, cet
enfant que la nature leur avait donn.

Ilse tait une femme du monde qui ne voyait rien au del de ses dsirs
et de ses soucis.

Jadis,  Ostende, elle avait accueilli la cour de Tornten parce qu'il
lui plaisait de s'attacher ce prestigieux marin dont toutes les femmes
raffolaient, o qu'il part.

Mais elle avait bien vite senti combien il tait diffrent d'elle.

Ds le dbut, il aurait aim se retirer dans la solitude de son
domaine, y vivre en paysan, loin du monde. Elle, au contraire,
n'existait que pour ce monde, n'aspirait qu' lui.

De mme que leurs gots, leurs sentiments s'taient heurts. La guerre
faisant le reste avait compltement dsuni leurs coeurs.

Thor en tait l de ses tristes penses lorsqu'une porte s'ouvrit
laissant passer une mince silhouette de jeune femme.

L'officier se leva et s'inclina pour un lger salut qui lui fut aussitt
rendu.

--Miss Bolton?

--Oui, monsieur le capitaine.

La blonde gouvernante plaa doucement sa main dans celle que lui tendait
le gant. Prs de lui, sans tre petite, elle paraissait une enfant.
Thor observa que l'embarras avait fait monter le rouge l son gracieux
visage.

--Asseyez-vous, je vous prie, miss Bolton, insista-t-il poliment.

Mais elle resta debout, attendant pour s'asseoir que lui-mme et pris
un sige. Puis, les mains croises sur les genoux comme une colire,
elle attendit discrtement qu'il lui adresst la parole.

Cependant, l'officier ne se pressait pas de parler et l'examinait
longuement.

La lumire inondait sa figure et Thor remarqua, pour la premire fois,
combien son visage tait attrayant.

Il sut immdiatement gr de sa beaut  la jeune Anglaise, la trouvant
ravissante et ne pouvant s'empcher de l'admirer.

Carry Bolton, elle, avait tourn ses regards vers le sol, mais non sans
avoir dvisag attentivement, et avec quelque surprise, le matre de la
maison et, dans cette attitude modeste, elle attendait qu'il comment 
lui parler.

--Ma femme vous a confi notre fils, dbuta enfin le lieutenant de
vaisseau, et vous devez penser, miss Bolton, tout ce que cela peut
signifier pour moi.

Un jeune enfant conserve toute sa vie l'empreinte des premires mains
qui ont la charge de le modeler. C'est pourquoi je dois vous prier de me
dire d'abord qui vous tes et quel hasard vous a amene  Berlin,
prcisment en ce moment, aprs la guerre.

--Je ne suis,  vraiment dire, pas une pure Anglaise, rpliqua-t-elle en
souriant.

Je suis Allemande. Mon pre tait, au commencement de la guerre,
employ  Hoppegarten. Ma mre, qui est morte depuis plusieurs annes,
tait gouvernante allemande. Pre vient de quitter Ruhleben, o il est
rest si longtemps intern et est all en Angleterre chercher une place.

Moi, je ne l'ai pas suivi, parce que... parce que je ne voulais pas lui
tre  charge.

--C'est triste, miss Bolton, d'tre oblig de quitter ceux qu'on aime.
Au moins, tes-vous satisfaite de votre emploi dans ma maison?

--Certes, monsieur le capitaine, je ne pouvais trouver mieux. Et puis...
j'aime tellement votre fils que je ne pourrais plus me sparer de cet
enfant.

--Cela me fait plaisir de vous entendre parler ainsi. Et le petit vous
rend-il cette affection?

--C'est ce dont vous pourriez vous assurer immdiatement, monsieur le
capitaine. Otto est encore veill. C'est un enfant joueur et vivace,
qui n'aime pas le lit et s'endort difficilement.

Elle voulut se lever, mais Thor lui fit signe de rester.

--Voulez-vous me rpondre encore  une question? demanda-t-il.

--Comme vous voudrez, monsieur le capitaine, fit-elle modestement.

Tornten hsitait. C'tait pour lui une indicible souffrance de parler 
Carry Bolton de choses qui lui poignaient le coeur. Il ne pouvait
oublier qu'elle n'tait pour lui qu'une inconnue peu de minutes avant
cet instant. Cependant, elle tait plus  son niveau que Toman.

--Savez-vous si ma femme avait reu, avant son dpart, la dpche
annonant mon arrive, miss Bolton? s'informa-t-il en cherchant 
prendre un ton dgag.

La blonde Anglaise rflchit un instant.

--Un facteur est certainement venu ce matin apporter un tlgramme. Ce
qu'il y avait dans la dpche, je ne l'ai pas su. Madame ne m'en ayant
pas parl. Mais elle avait dj projet hier son voyage  Kolberg et est
partie d'ici exactement  quatre heures.

Thor se mordit les lvres. Ainsi, Ilse savait qu'il rentrait et
cependant elle n'avait pas hsit  quitter sa maison pour aller aux
bains de mer rejoindre quelque amie! Les courtes apparitions  Berlin du
jeune officier l'avaient accoutum  bien des mcomptes, mais cette
fois, vraiment, l'indiffrence de sa femme passait les bornes.

Cela semblait tre une offensive voulue.

Et devant la petite institutrice, il se sentit gagner par un mouvement
d'humiliation, car elle avait d, comme Toman sans doute, remarquer de
quelle manire on traitait son matre.

Tout de suite il se leva:

--Voulez-vous me conduire auprs de l'enfant, miss Bolton?

--Avec plaisir!

Carry le prcda dans la chambrette o le garonnet commenait
maintenant  s'assoupir. Mais  l'approche de l'institutrice, le petit
s'veilla, se souleva derrire le rideau de son petit lit et l'appela.

Dans ce mouvement, il reconnut son pre et lui fit fte.

Thor s'empressa, tira le rideau de la couchette et, passant le bras
autour de ce tendre corps d'enfant, il s'assit sur le bord du lit pour
mieux embrasser le petit homme qui tenait tant de place en son coeur.

Discrtement, miss Bolton tait alle  l'une des fentres, laissant le
pre et le fils aux joies de leurs panchements. Il y avait cependant,
dans l'attitude de la jeune Anglaise, tant de grce aimable et de charme
lgant que Thor ne put longtemps se dtourner d'elle. Aprs quelques
minutes consacres  son fils, dont la tendresse et les caresses lui
faisaient tant de bien et le consolaient de l'absence, insolite  ce
moment, de celle qui tait sa femme, il reprit:

--Il est superbe, miss Bolton!

La jeune fille se dtourna de la fentre et approcha:

--Mais aussi, c'est que nous avons t passer deux mois dans le
Riesengebirg, explique-t-elle, souriante d'orgueil aux compliments de
Thor.

--Papa, s'cria le petit, viens-tu de chez le kaiser? Mlle Bolton m'a
dit que tu habitais avec le kaiser!

Thor posa la main sur la frle tte aux cheveux blonds, contempla,
pensif, le frais visage qui refltait si exactement ses propres traits:

--J'ai vcu auprs de celui qui fut notre kaiser, mon petit, mais il ne
l'est plus.

--Cela peut-il donc arriver qu'un kaiser ne soit plus un kaiser?

L'enfant ravivait la blessure encore bante de Thor, qui ne savait
comment rpondre. Mais Otto continuait son babillage.

--Maman m'a racont un jour l'histoire d'un kaiser qui avait t dchu.
Mais le ntre tait n sur le trne.

--Ne pense pas  cela, fit Thor en se relevant doucement et en clinant
encore une fois la chevelure courte et drue de son fils.

Qui sait ce que les peuples penseront  ce sujet quand tu seras devenu
plus vieux... si vieux que tu pourras rpondre toi-mme  de semblables
questions?

Et maintenant, bonsoir, Otto.

Il embrassa le petit un peu du et tendit la main  Carry Bolton.

--Je suppose que votre prsence est encore indispensable ici pour un
moment, miss Bolton?

--Il faut que je reste auprs d'Otto, rpliqua-t-elle, jusqu' ce qu'il
soit endormi.

--Je vous remercie donc encore une fois de tout ce que vous faites pour
mon enfant et vous souhaite une bonne nuit.

--Bonsoir, monsieur le capitaine.

Dans le couloir qui conduisait aux appartements antrieurs, Toman
accourait au-devant de son matre.

--Monsieur le commandant, s'cria-t-il on vous demande au tlphone.

--A cette heure de la nuit? Qui donc cela peut-il tre?

--J'ai oubli de dire  mon commandant qu'on a dj demand aujourd'hui
trois fois aprs lui, ajouta Toman tandis que Thor se htait vers son
cabinet de travail.

Au tlphone, il eut tout de suite l'explication. Son ami Rittersdorf
lui souhaitait la bienvenue  Berlin. Thor reconnut la voix de son
camarade ds qu'il porta le rcepteur  son oreille.

--Bonsoir, Tornten, transmit l'appareil. Quelle joie de vous saluer de
nouveau parmi nous!

--Merci, Rittersdorf. Vous avez donc reu mon tlgramme?

--Avant midi. J'ai dj cherch plusieurs fois  obtenir la
communication avec vous, car je ne savais pas exactement par quel train
vous arriviez. Je ne voulais d'ailleurs pas aller troubler  la gare les
embrassements qui doivent rester le privilge de votre femme et de votre
fils.

Thor garda le silence, laissant son camarade continuer.

--Avez-vous fait bon voyage, Tornten?

--Merci, excellent! Depuis Hanovre, j'ai eu la compagnie d'un ami
d'enfance.

--Un officier de marine?

--Non, un civil, tout ce qu'il y a de plus civil, et un rouge encore!

--Ah! fit-on  l'autre bout du fil. Vous me raconterez cela. Dommage que
vous ne soyez pas arriv vingt-quatre heures plus tt.

--Pourquoi?

--Je vous tlphone du restaurant de Schwanbach. Nous sommes runis ici
six camarades de notre arme, qui mditons sur les jours passs et sur
des jours meilleurs.

Thor tressaillit. Un dsir lui venait.

--Qui y a-t-il avec vous? demanda-t-il en jetant un rapide coup d'oeil
 sa montre.

--Kammitz, Rieth, Sellenkamp et les deux Walding, sans parler de votre
serviteur. Nous avons dcid de nous rencontrer le premier dimanche de
chaque mois, au Schwanbach, chaque fois que nous nous trouverons 
Berlin. Nous changeons des souvenirs, Tornten, et nous voyons aussi
comment chacun se comporte sous la pression des vnements. Ah! c'est
vraiment triste!

Pendant un instant le lieutenant de vaisseau hsita; mais le besoin lui
venait de faire cesser, ne ft-ce que pendant quelques heures passes au
milieu de ses camarades, l'isolement qui lui pesait.

--Ecoutez, Rittersdorf. Je n'ai pas prvenu ma femme de mon retour et,
par suite, je ne l'ai pas trouve  la maison. Voil ce que c'est que de
vouloir faire des surprises. Il n'est qu'onze heures. Si je trouve
encore une auto je cours vous rejoindre au Schwanbach.

--Parfait! Voil qui serait chic!

--Et maintenant, allez, je me sauve. Annoncez-moi aux camarades. Dans
quelques minutes, j'arrive.

--Avec les dernires nouvelles d'Amerongen?

--Autant qu'il y ait l-bas quelque chose de nouveau... La suite de vive
voix!...

--Au revoir, Tornten!

--A tout  l'heure.

Thor reposa le rcepteur sur l'appareil et, pendant une minute, resta
pensif devant son bureau. Il s'en carta soudain, appela Toman et lui
commanda de courir dans la rue arrter la premire auto qui passerait.

Rest seul, le lieutenant de vaisseau se rendit dans sa chambre,
changea rapidement son costume de voyage contre un smoking.

Toman rentrait  ce moment. Tout de suite, suivant les instructions de
son matre, il avait trouv un chauffeur qui consentait  mener Thor 
Schwanbach.




II


En quittant le tlphone, le baron de Rittersdorf faillit renverser un
garon qui, un plat au bout du poing, sortait des cuisines. Mais, en
dpit de son exubrance joyeuse, l'officier eut assez de prsence
d'esprit pour esquiver le choc, et l'incident se borna  un peu de sauce
rpandue.

L'officier se hta de rentrer dans le cabinet particulier, o, devant
les camarades assembls, Sellenkamp se livrait prcisment 
l'incontrlable fantaisie de ses histoires de guerre.

Celle du moment relatait le cas extraordinaire d'un torpilleur qu'il
avait coul corps et biens aprs avoir russi  l'approcher sous les
apparences d'une baleine. La pompe  feu du bord et un camouflage habile
avaient servi au succs de l'entreprise.

La plupart des assistants entendaient au moins pour la dixime fois le
rcit de cette aventure. Ils souriaient et haussaient lgrement les
paules; mais comme le plus jeune des Walding se permettait de tousser
et hasardait une timide objection en demandant ce qu'il tait advenu,
pendant la manoeuvre, de la superstructure du navire, le narrateur
l'arrtait d'un regard ddaigneux et d'un bref:

--Paul... ta gueule!

C'est  ce moment que Rittersdorf annona, dans l'atmosphre embue d'un
pais nuage de fume bleutre:

--Messieurs, notre cercle va s'augmenter d'un ami!

Tous les regards s'taient tourns vers lui; mme Arno de la Rieth, qui
rvait, suivant sa coutume, les yeux plongs dans son verre, avait lev
la tte.

--Qui cela peut-il bien tre? s'informa Kammitz, dont le fin visage
d'intellectuel commenait  s'enflammer quelque peu des vapeurs d'un
Moselle capiteux.

--C'est Tornten qui vient se joindre  nous, exulta Rittersdorf, en
cartant de la table un sige  haut dossier gothique pour reprendre sa
place parmi les convives. Je viens vous apporter la surprise de son
arrive  Berlin aujourd'hui mme.

--Tornten! d'Amerongen? s'crirent quelques voix.

Pour tous ces commandants de sous-marins, c'tait comme si on leur et
donn la nouvelle d'une ambassade d'un autre monde. Un silence de mort
se fit autour de la table et les esprits, comme les regards, se
tendirent vers le svelte baron de Rittersdorf, qui possdait des
prcisions.

Celui-ci commena par vider sa coupe, puis il expliqua comment il avait
reu le matin mme une dpche de Tornten et comment il avait russi,
aprs plusieurs tentatives,  obtenir la communication tlphonique avec
leur camarade:

--Il sera ici dans quelques instants, ajouta-t-il en guise de
proraison.

Ce fut alors, autour de la table, un hourvari de questions, de rponses,
d'hypothses.

Tornten passait, auprs de ses camarades, pour un tre d'exception et
jouissait  la fois de leur estime et de leur affection  tous. En
outre,  l'heure prsente, son rappel auprs du kaiser, son dpart en
compagnie du fugitif pour la terre d'exil, son sjour auprs de celui
pour lequel chacun des hommes runis dans le petit salon du cabaret
aurait donn sa vie sans compter, tout cela l'aurolait,  leurs yeux,
d'un prestige renouvel, encore accru par le dsir d'apprendre de sa
bouche ce qui se passait  Amerongen.

C'tait, de tous, le comte Kammitz qui devait prouver,  l'ide de le
revoir, la joie la plus pure. Il tait li  l'arrivant d'une amiti
ancienne et intime qu'avaient contribu  renforcer les souvenirs des
annes de service accomplies cte  cte dans l'arme sous-marine. Et le
philosophe qui sommeillait en l'officier de torpilleur, dans son
affection et son admiration pour le camarade  haute stature, le plaait
au rang d'un surhomme.

Il en tait presque de mme pour de la Rieth, qui se montrait tout
particulirement attach  Tornten parce que nul n'avait, au mme degr
que ce dernier, la patience d'couter ses interminables histoires
d'amour finissant toujours  sa confusion et l'art d'y paratre attacher
de l'intrt ou de la compassion. Nul ne savait dispenser d'aussi bonne
grce ni avec autant d'opportune sincrit ses consolations ou ses
condolances au trop amoureux capitaine.

Quant  Sellenkamp, il n'aurait pas souffert, d'un autre que Tornten,
l'ombre d'une contradiction au rcit de ses invraisemblables
croisires, et cela tenait prcisment  ce que jamais il n'avait
surpris sur les lvres de Tornten le sourire moqueur que tant d'autres
dissimulaient mal quand il commenait une histoire. Non seulement Thor
appliquait son intelligence  s'intresser  l'aventure, mais il
semblait mme y ajouter foi, et c'est ce que le fantaisiste lieutenant
de vaisseau, comme l'avait un jour appel Kammitz, prisait le plus dans
leur ami.

Ce chapeau bas devant Tornten! tait aussi la formule favorite des
autres officiers. Rittersdorf ne se tenait plus de joie  la pense de
le revoir et les yeux des deux Walding luisaient de plaisir et de fivre
dans l'attente de ce moment.

L'an, Heinz, le plus jeune des commandants de sous-marins, ouvrait la
bouche d'une oreille  l'autre, ce qui, dans sa physionomie quelque peu
ingrate, tait la plus pure manifestation du rire, et Paul... ta
gueule!, ainsi qu'il avait t baptis une fois pour toutes parce que,
tolr seulement dans le cercle de ses vaillants prcurseurs, il ne
savait pas retenir son caquet, se trouvant, en sa qualit d'aspirant,
hautement flatt de connatre une personnalit aussi retentissante.

Cependant, le chauffeur qui avait consenti  mener Thor prcipitait les
vnements, car dix minutes ne s'taient pas coules depuis le retour
de Rittersdorf parmi ses camarades que la porte s'ouvrait et, devant le
garon qui s'effaait respectueusement, l'ami annonc passait le seuil 
son tour.

--Bonsoir, messieurs!

Chacun s'lana de sa place au-devant du colosse qui dpassait les plus
grands de la tte. Il serra toutes les mains en commenant par celles de
Kammitz, qui l'embrassa comme il et fait d'un frre; puis Rieth,
Rittersdorf, Sellenkamp, Heinz de Walding eurent leur tour, jusqu' Paul
lui-mme, dont il accueillit d'un sourire cordial le protocolaire:
Hautement honor, monsieur le commandant!

--Tu as fort belle mine, Thor, s'cria le comte Kammitz, tandis que
chacun regagnait sa place. Il parat qu'on mange mieux chez les neutres
que chez nous!

--Je vais assez bien, en effet, physiquement parlant; mais, pour le
moral, c'est diffrent.

--Je comprends!

A ce moment, la petite assemble se tut d'un commun accord, car le
garon prenait les ordres du nouvel arriv et l'on garda le silence
jusqu' ce que, Thor servi, le valet et quitt la salle.

Tornten embrassa du regard toute la table:

--A vos sants, chers amis et vieux camarades,  la vtre aussi, jeune
homme! commena-t-il.

Et sa voix rsonnait d'une cordialit chaude et joyeuse.

--Du diable si j'aurais cru, lorsqu'en rentrant  la maison je n'y ai
pas trouv ma femme, partie pour les bains de mer, que je finirais si
agrablement la soire.

L-bas, d'o je viens, ajouta-t-il d'un ton plus grave, on a dsappris
le rire.

--Racontez, Tornten, sollicita Sellenkamp.

--Oui, faites-nous une relation fidle, ajouta Rittersdorf.

--Une relation, non... car je n'en ai ni le droit ni le dsir, rpondit
Thor. En quoi, d'ailleurs, cela peut-il vous intresser d'apprendre
comment on vit l-bas? N'est-ce pas dj assez triste qu'on soit oblig
d'y vivre?

Ils se rcrirent tous et prtrent une oreille attentive au rcit que
le camarade complaisant se mit  leur faire de l'existence du kaiser. Il
ne leur racontait que ce que les journaux avaient dj rvl, mais cela
ne diminuait pas leur gratitude  son gard. Ils taient littralement
suspendus  ses lvres; ils se recueillaient, comme s'il se ft agi de
quelque lgende sacre, pour ne rien perdre des faits et gestes de celui
que, depuis leur enfance, ils avaient appris  entourer de leur respect
et de leur vnration.

--Maudits soient ceux qui l'ont laiss arriver l! formula Rittersdorf
dans le silence qui se fit lorsque Thor cessa de parler.

--Du calme, Rittersdorf; conseilla Kammitz, qui jeta sur la porte un
regard inquiet.

--Du calme! Comment! s'irrita le baron. Faudra-t-il donc toujours se
taire et la parole restera-t-elle  ceux qui ont trahi le kaiser et,
avec lui, la patrie, pour s'emparer du pouvoir?

--Tout  fait mon avis, approuva Sellenkamp.

--Voil parler selon mon coeur, appuya  son tour l'an des Walding,
tandis que le cadet laissait entendre un gloussement qui,
vraisemblablement, devait notifier son parfait acquiescement aux paroles
de l'an.

--Et qui donc a caus notre dfaite? reprit Rittersdorf, sans se laisser
troubler ni par les regards du comte qui semblait craindre
l'indiscrtion possible d'un garon aux coutes, ni par le sourire
dsabus qui flottait sur les lvres de Tornten. Ce ne sont, certes, ni
le kaiser ni ses conseillers. Cela, c'est une fable que l'on dbite au
peuple pour lui faire encaisser les plans des dmagogues. Ce n'est pas
non plus l'ennemi qui nous a vaincus; c'est l'arrire!

--Fameux, l'arrire! glapit l'aspirant.

--Paul... ta gueule! chuchota son frre, qui observait que le dbat
n'tait pas du got de Kammitz.

--Et qu'ont-ils fait de notre pauvre Allemagne? Une non-valeur, une
invalide! Un jour, nos neveux nous maudiront. Mais on verra plus clair
alors que ne le fait la gnration actuelle. L'histoire nous donnera
raison; elle rhabilitera ceux-l qu'aujourd'hui tous les folliculaires
de la presse abreuvent de leurs injures.

Combien grand le Reich n'tait-il pas devenu sous notre kaiser! Comme
ce souverain avait su consolider notre puissance, non seulement dans les
armes, mais aussi dans l'industrie et dans le commerce!

Partout o nos couleurs paraissaient sur les mers lointaines, elles
taient salues avec enthousiasme par nos amis et par nos ennemis avec
les marques d'une dfrence hargneuse. Et maintenant?... Maintenant, le
dernier des novices anglais conspue notre drapeau.

--Vous allez un peu fort! s'interposa le comte Kammitz, arrtant cette
explosion de frnsie. On peut parler plus tranquillement de ces choses
quand on n'a pas l'esprit de choisir un autre sujet de conversation.

Rittersdorf se prit la tte entre les mains et se mit  fourrager sa
belle chevelure blonde et touffue, haletant d'indignation contenue.

Thor de Tornten songeait, non sans compassion,  l'objet lointain du
dbat. Il savait ce que signifiait la dfaillance de cet homme autour
duquel, dans les jours de trouble de l'automne dernier, s'tait croul
tout ce monde qui jusqu'alors se pressait autour de son trne.

Il comprit que dans la patrie Rittersdorf tait loin d'tre le seul 
penser,  parler de la sorte; il se rendit compte de ce que, pour des
millions d'individus, encore et pour longtemps, l'empire n'tait pas
effondr et qu'oublieux de leur propre indignit, ils s'obstineraient 
rejeter sur d'autres les fautes du pass.

Du mme coup, le lieutenant de vaisseau prouva que son amour des choses
passes tait trs loign d'une semblable conception.

Lui aussi tenait  la personne du banni, peut-tre mme  tout le
systme de gouvernement qui s'tait croul avec ce dernier; mais il
tait trop homme d'honneur pour se faire illusion sur les fautes du
rgime dchu. Au surplus, celles de l'actuel tat de choses ne lui
chappaient pas davantage.

Depuis quelques heures seulement ses yeux s'taient dessills; il avait
entrevu que le prsent n'tait que le prologue de l'avenir et que, de ce
chaos apparent, surgiraient les fondations sur lesquelles s'difierait
le nouvel empire. Toutes les forces de la nation devaient cooprer 
cette transformation et, en tous cas, nul n'avait le droit de reporter
ses regards en arrire ou tenter de ressusciter ce qui tait dchu.

Sa conversation avec Grotthauser avait amen ce revirement chez lui. En
Thor de Tornten, les vieux errements combattaient encore les
enseignements rcents, mais la noblesse de son intelligence orientait
lentement, mais srement, ses yeux vers le progrs.

Ces rflexions l'amenrent  prendre la parole pour rfuter tout ce que
Rittersdorf venait d'avancer dans son accs de fureur. Les phrases de
Thor taient calmes et neutres, d'une neutralit qui dtonnait en ce
milieu. Ce n'taient pas ses propres ides qu'il dtaillait, mais bien
celles d'un autre,  la remorque duquel il intervenait dans le dbat.
Jacob Grotthauser lui-mme, socialiste militant, s'il s'tait trouv
parmi les anciens officiers de marine, n'aurait pas parl diffremment.

Tornten exposa de la sorte la doctrine de la majorit du peuple
allemand, retraant les lourdes fautes de l'ancien rgime et dmontrant
que la responsabilit en incombait sinon  la personnalit unique au nom
de laquelle tout tait advenu, au moins  tout l'organisme  la tte
duquel se trouvait en dernire analyse cette entit: le kaiser.

La voix de Thor vibrait dans le silence impressionnant de ses camarades.
Ceux-ci l'coutaient, d'abord dconcerts et surpris, puis mus de
confusion et de colre.

Le premier, Rittersdorf jeta dans le conflit des paroles vhmentes,
puis des objections vinrent de toutes parts. Mais l'orateur ne se laissa
pas dconcerter, ne s'carta pas d'une ligne de la conviction qui
venait de natre en lui et termina finalement son discours en s'criant:

--J'aime le kaiser plus que ne le fait aucun de vous, car il n'est pas
pour moi le dieu inaccessible et radieux qu'il vous parat tre, mais
bien un homme comme les autres. Et c'est parce que je l'aime que je ne
m'aveugle pas sur ses faiblesses. Elles l'entranent comme quiconque
ici-bas.

Mais le fait de n'tre pas diffrent des autres, c'est prcisment son
excuse... son excuse et la faute qui retombe lourdement sur ceux qui
furent ses conseillers.

Nous-mmes, ses satellites, ne comptons-nous pas aussi parmi les plus
responsables? Ne nous sommes-nous pas spars de cette foule qu'avec
notre aide quelques centaines de potentats ont pu asservir et commander?
N'avons-nous pas t les instruments bnvoles et dociles d'une
puissance qui tirait du droit divin sa seule raison d'tre?

--Insens! s'cria Rittersdorf. Est-ce ainsi que parle un officier de la
vieille marine allemande?

--Ecoutez, Tornten, tout ce que vous dites me passe, fit de la Rieth,
sur un mode plus doux, suivant sa manire. Et je ne puis comprendre que
ce soit vous qui le disiez.

--Voyons, Tornten! jaillit-il du coin o Sellenkamp gisait, constern.

--Le premier des capitaines marins de l'arme rouge! glissa Heinz de
Walding  mi-voix dans l'oreille de son frre.

Et l'aspirant, qui semblait trangler d'un flot de paroles contenues
tant il tait cramoisi, approuva nergiquement de la tte.

Seul, le comte Kammitz regardait, pensif, dans le vague, en mchonnant
un cigare, sans se joindre aux vocifrations hostiles de ses camarades.

--Et toi, au moins, t'ai-je convaincu?

Le lieutenant de vaisseau interpell tourna vers son ami sa belle tte
rveuse, le regardant tranquillement dans les yeux:

--Non, Tornten, absolument pas.

--Alors, comme les camarades, tu condamnes mes opinions?

--Aucune. Je t'approuve d'avoir une opinion et d'avoir le courage de la
dfendre; mais je suis trop loin de la partager. Et sais-tu pourquoi?

--Comment le saurai-je?

--Parce que ce serait  notre dtriment,  moi et  toute notre clique,
si de semblables ides prvalaient dans le royaume. Mon point de vue
peut te paratre un peu goste, mais nous avons tous trouv, sous
l'empereur et sous son gouvernement, des profits si certains que nous ne
pouvons rien envisager de mieux pour l'avenir que le retour du kaiser et
de sa squelle.

Thor haussa les paules:

--Si seulement chacun pensait comme toi!

--Chacun fait de mme, mais peu ont la bonne foi d'en convenir.
Penses-tu donc qu'un homme qui aurait souffert sous Guillaume II
tiendrait pour le parti conservateur?

Crois-moi, Tornten, tu es une exception, comme il y en a chez nous
aussi bien que chez nos adversaires, tu es un de ces nobles caractres
qui se tracassent d'ides gnrales que les autres n'envisagent qu'au
point de vue de leurs propres avantages. Si cette malheureuse guerre
avait abouti  notre victoire, tu aurais vu l'empereur et l'empire plus
solides que jamais ils ne l'ont t dans le pass. Seul, le
mcontentement peut faire surgir une nouvelle forme de gouvernement, car
il porte des milliers d'individus  dsirer du nouveau.

--La doctrine de la raison pure! opina Thor amrement.

--Tu as beau dire, c'est elle qui rgit le monde. Et c'est pourquoi
j'espre ne pas attendre longtemps le retour de celui qui vit 
Amerongen, loin de la patrie, tandis que beaucoup ici l'appellent de
leurs voeux.

--Bravo, Kammitz! s'cria Rittersdorf, qui, soudain, levant sa coupe
pleine, cria:

--Vive le kaiser!

Tous se levrent pour trinquer avec lui. Thor fit comme les autres et,
choquant son verre contre celui de Rittersdorf:

--Vive Guillaume de Hohenzollern! rectifia-t-il, que j'aime et que
j'honore  l'gal d'un pre!

Ils reprirent ensuite leurs places et la conversation suivit son cours.

--Je crains, laissa entendre Sellenkamp, que nous comptions sans notre
hte, car l'Entente, telle que je la connais, veillera  ce que jamais
le retour de l'empereur ne puisse tre envisag... La Hollande va se
voir contrainte  le livrer.

--C'est une chose, hlas! qui ne parat aujourd'hui que trop certaine.
Les allis disposent contre la Hollande de moyens formidables et ne
manqueront pas de les mettre impitoyablement en oeuvre si cette
petite puissance tentait de s'opposer  la volont des grandes.

--Le droit des faibles! railla Kammitz. Comme si les vainqueurs avaient
besoin de cette comdie de faire comparatre le kaiser devant le
tribunal de ses ennemis!

--Dtrompe-toi, expliqua Tornten, ce n'est pas un vain spectacle qu'ils
songent  offrir en pture  leurs peuples.

Comme tout le reste, cette exigence des allis est calcule et bien
calcule. La condamnation du kaiser, qui est certaine, vois-tu, quand
bien mme son innocence claterait au grand jour, mais c'est le sceau
qui manque encore au bas du trait de paix, si nous pouvons l'appeler
ainsi.

Cet homme reconnu coupable, qui, dans le pass et mme dans le prsent,
incarne aux yeux du monde entier notre puissance, c'est la dmonstration
officielle du fait que les allis ne sont entrs dans la guerre que
forcs et contraints, innocents comme l'agneau qui vient de natre.

C'est en mme temps, pour nous autres, vaincus, un ternel
avertissement. Si jamais nous tentions de nous soustraire  l'excution
du trait de paix, on nous opposerait aussitt ce jugement pour nous
brider et dchaner  nouveau contre nous, coupables, tout l'univers
habit.

--Les canailles! grina Rittersdorf en s'arrachant  nouveau les cheveux
de dsespoir. Ils nous ont li les mains et ils vont traiter le kaiser
comme un malfaiteur!

--Ne vous en faites donc pas! rit franchement Tornten. Pensez-vous que
la cour d'Angleterre n'a pas prvu le cas et n'exigera pas les plus
grands gards? Laisser fouler aux pieds, dans son propre territoire,
une majest, mme dchue... Il est des prcdents qu'il faut se garder
de faire natre!

--Tu as raison, cria Kammitz, on jugera le kaiser en gentleman, et
alors...

--Alors, complta Rieth, ils l'enverront  Sainte-Hlne; c'est
certainement ce qui l'attend.

--Erreur encore! renseigna Tornten. Jamais ils ne voudront le mettre en
parallle avec Napolon. C'est l, pensent-ils, un honneur qu'ils ne
veulent pas faire au kaiser. Mais on saura bien trouver une le o
l'interner.

--L'le de Robinson, par exemple, plaisanta l'an des Walding.
Juan-Fernandez peut bien abriter un empereur.

--Ce ne serait certes pas si mal, reprit Sellenkamp avec vivacit. J'ai
visit les les Juan-Fernandez, il y a quelque huit ans; j'aurais trouv
un grand charme  prendre la place du matelot Selkirk devant la table
duquel je me suis assis.

--Selkirk, le prototype de Robinson! gloussa l'aspirant du bout de la
table, car lui aussi voulait lancer son mot dans le dbat.

Il n'y avait pas un des lieutenants de vaisseau qui ne connt cet
archipel de l'ocan Pacifique. Thor, comme les autres, y avait sjourn.
Il s'entretenait volontiers des souvenirs aimables que lui avaient
laisss les jours ensoleills vcus sur cette terre de sduction, parmi
la richesse prodigieuse d'une luxuriante vgtation.

Mais Sellenkamp apporta la note comique en racontant qu'il s'tait
agenouill sur la tombe de Vendredi et entretenu avec un descendant de
Robinson.

La gaiet dura jusqu' ce que Kammitz ait soudain mis cette opinion:

--Avec un croiseur sous-marin, on pourrait dlivrer le kaiser et le
conduire dans l'Amrique du Sud, o il trouverait aisment asile.

Et tous de revenir  l'ancien thme: le retour du banni, avec une ardeur
nouvelle. Les chances de la croisire hypothtique furent discutes et
des plans forgs, qui parurent  Tornten compltement oiseux.

--Et pourquoi donc le conduire dans l'Amrique du Sud? s'cria
Rittersdorf, toujours imptueux. Pourquoi pas  Berlin?

--Hourrah! pour le retour du kaiser en Allemagne! approuva Heinz de
Walding avec tant de fougue que le comte Kammitz, en sa qualit de plus
ancien, crut devoir marquer par un grognement sa dsapprobation. Et
c'est avec joie que ce retour serait accueilli!

--Ici, en Prusse, peut-tre, rtorqua vivement Tornten. Mais que
diraient, dans le reste de l'empire, les antiprussiens?

--On ne le leur demande pas, riposta Rittersdorf.

--Vous voulez donc, Rittersdorf, prparer la guerre civile?

--Et comment cela?

--Elle serait invitable. L'empire est divis en deux camps: ici,
Hohenzollern; l, Rpublique. Pensez donc  la mentalit de l'Allemagne
du Sud!

--Bah! on verra bien qui sera le plus fort.

--Vous parlez  votre aise de semblables ventualits, se fcha Thor,
qui commenait  s'chauffer, car il sentait qu'autant vaudrait se
heurter les poings contre un mur que combattre les convictions de
Rittersdorf.

Le comte Kammitz s'interposa. Rittersdorf tait prs de s'emporter et
qui sait comment allait finir le dbat, quand le comte exposa en riant:

--Il ne s'agit pas de la chape au kaiser, mais de l'avenir de ce
souverain. Qui peut dire ce qu'il en adviendra... Nous souhaitons tous
qu'il nous soit rendu, et c'est dans cet espoir que je vide mon verre!

On se leva pour suivre l'exemple du comte. Thor et Rittersdorf suivirent
le mouvement, mais leurs sourires taient contraints et chacun d'eux
laissa voir qu'il restait sur ses positions.

Sellenkamp mit  profit le silence relatif qui se rtablit pour rentrer
en lice avec une histoire qui ne laissait rien  dsirer en matire
d'extravagance: il s'agissait de la rencontre d'un sous-marin anglais
sur les ctes d'Ecosse, d'o combat, et, naturellement, victoire de
Sellenkamp.

Mais le fantaisiste lieutenant de vaisseau n'acheva pas sa narration,
car un garon pntra dans le salon et, s'adressant  Kammitz, s'enquit
de Thor de Tornten.

--Voil monsieur Thor de Tornten, rpondit le comte en le dsignant.

Le garon s'inclina devant Thor:

--Il y a l quelqu'un qui dsire vous parler, monsieur, annona-t-il. Il
affirme vous connatre.

Thor secoua la tte, incrdule:

--Qui pourrait venir me chercher ici? J'arrive depuis quelques heures 
peine. Ce doit tre une erreur.

--Je ne crois pas, monsieur. Cet homme a prononc votre nom trs
distinctement et, d'ailleurs, il n'a pas l'apparence d'un farceur.

--Serait-ce Toman? passa-t-il dans la tte de Tornten. Peut-tre quelque
chose tait-il survenu  la maison et le domestique venait l'en aviser.

Il se leva donc, salua en souriant ses amis et suivit le garon.

Dehors, dans le vestibule, se tenait un individu maigre et au visage
glabre, g d'environ vingt-cinq ans, et qui salua le lieutenant de
vaisseau d'une muette inclinaison de tte.

Ce n'tait pas un inconnu pour Thor, mais l'officier se demanda o il
avait dj vu cette face bourgeonne sous une paisse toison rousse.
Sans doute un de ses anciens subordonns!

Au surplus, que lui voulait cet individu?

--Vous dsirez? s'informa brivement Tornten.

--Je vous prie de m'accorder un entretien seul  seul, monsieur le
commandant, fut-il rpondu d'une voix que l'motion tranglait. Mais pas
ici... plutt dans un cabinet o nous serions vraiment  l'abri des
indiscrtions.

Thor hsita.

--Ne pouvez-vous me faire votre communication ici, sans tant de mystre?
Comment avez-vous su, d'ailleurs, que vous me trouveriez en ce lieu?

--C'est votre valet de chambre qui m'a renseign. J'ai commenc par
aller chez vous.

Thor de Tornten sentit que ce rouquin devait obir  des motifs graves
pour l'avoir ainsi suivi. Minuit tait pass depuis longtemps et ce
n'tait videmment pas en vain et pour des causes futiles qu'on venait
relancer un homme en cet endroit aprs avoir t le demander chez lui.

Le lieutenant de vaisseau fit donc un signe au garon, qui comprit
aussitt et ouvrit une porte pour laisser les deux hommes en tte--tte
dans une petite salle vide du restaurant. L, parmi les chaises et les
tables, sous la lumire d'une seule ampoule que le garon avait donne
avant de sortir, Thor et l'tranger se trouvaient debout, face  face:

--En somme, qui tes-vous? fit l'officier.

--Est-ce que vraiment mon commandant ne me reconnat pas? Vous me
traitiez nagure avec plus de bienveillance quand, me frappant sur
l'paule, vous me disiez que j'tais un brave garon. Ne vous
souvient-il plus d'Anton Kunst, l'ordonnance de M. le capitaine de
cavalerie d'Unstett?

Thor sursauta et se mit  rire.

--O donc avais-je les yeux? Eh! oui, vous tes Anton. Mais, vous savez,
il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, ajouta-t-il en tendant la
main  l'homme.

En effet, ce dernier n'tait pas un tranger pour lui. Thor s'tonna
mme de n'avoir pas reconnu plus tt ce garon, qui, de si longue date,
tait au service d'Unstett.

Que de fois Anton ne lui avait-il pas dress un lit sur le canap de son
matre lorsque Thor,  la suite d'une fugue de Kiel ou de Wilhelmshaven,
s'tait attard dans la capitale au point d'tre oblig d'y passer la
nuit.

Avec quelle vigoureuse exactitude, au lendemain de ces parties de fte,
Anton ne l'avait-il pas veill en lui prparant son djeuner et
l'escortant jusqu' la gare en portant sa lgre valise.

Unstett, en ce temps, n'tait que lieutenant et offrait souvent et
volontiers l'hospitalit chez lui  son compagnon de ftes nocturnes
dans le Berlin des plaisirs.

Ensuite, des tiraillements, ou plutt une sparation, taient survenus
entre les deux camarades de l'arme et de la marine. Ils avaient eu leur
cause dans l'amour malheureux, conu pendant une saison  Ostende, par
le jeune officier de uhlans, pour la baronne de Ballendorf. Lorsque
celle-ci avait dfinitivement marqu sa prfrence pour Thor en
accueillant les assiduits de ce dernier, Unstett s'en tait montr
profondment afflig et avait disparu, retournant  Berlin sans prendre
cong de son rival qui ne l'avait jamais revu.

Anton Kunst mit quelque hsitation  poser sa main dans celle que lui
tendait le lieutenant de vaisseau. Il s'inclina trs bas, puis se tint
debout, la respiration oppresse, devant Thor qui l'examinait en
souriant.

--Eh bien, qu'avez-vous sur le coeur, Anton? s'informa-t-il gaiement.
Auriez-vous besoin de quelque chose?

--Pour moi, rien, monsieur le commandant. Je n'ai qu' retourner tout
bonnement  la maison. Aussi bien ma vieille mre est-elle furieuse de
me voir rester depuis des annes au service de monsieur le capitaine au
lieu de rentrer chez nous cultiver nos champs; puis, elle pense  me
marier.

--Etes-vous rest auprs de M. d'Unstett pendant toute la guerre?

--Oui, monsieur le commandant. Le capitaine, depuis sa blessure reue
prs d'Arras, o je fus galement lgrement atteint  ses cts, est
demeur,  Berlin, attach au ministre de la guerre. Je lui suis rest
fidle... mais fidle dans le sens absolu du mot.

L'homme s'excitait, son attitude et ses dernires paroles dgageaient
quelque chose comme une menace. Qui donc visait-elle?

--Mais qu'avez-vous? demanda Tornten en secouant la tte. Vous tremblez
de tous vos membres! Seriez-vous malade?

--Il se peut que je sois malade, monsieur le commandant. A vrai dire, je
ne suis pas bien d'aplomb.

--Et c'est en cet tat que vous venez me trouver!...

--Oui, commandant. J'ai... j'ai  vous faire une importante
communication.

Thor commenait  s'impatienter. Kunst avait, en prononant ces
dernires paroles, abaiss la tte et fix obstinment le sol. Sa voix
ne sortait que dans une espce de bgaiement, comme d'un homme qui ne
peut s'expliquer clairement, ou ayant pris une rsolution trop prompte,
se met peu  peu  la regretter.

--Votre capitaine est-il malade? Lui est-il arriv quelque dsagrment?

Kunst leva les yeux et, sur ses lvres, passa un sourire fugitif et
grossirement sournois.

--Un dsagrment? Je ne pense pas... au contraire!

--Alors, parlez! s'cria l'officier excd.

--Mon commandant me considre-t-il comme un mauvais gars?

--Certes non!

--Me tient-il pour vindicatif?

--Je crois le contraire, Anton.

--Et cependant je suis venu me venger... me venger de mon capitaine,
profra Kunst.

Et ses yeux flambaient d'une haine farouche.

--Oui, ce matin, il m'a trait de voleur et menac de la police, moi qui
l'ai sauv devant Arras... Et pourtant, je n'avais, pour le porter, que
mon bras gauche, le droit ayant t trou par un clat d'obus.

Il m'a appel voleur, il a voulu me livrer  la justice, moi qui l'ai
soign, qui suis rest fidlement auprs de lui alors que tous les
autres s'en allaient chez eux sans plus se soucier de leurs chefs! Et
pourquoi? Parce qu'il lui a manqu deux ou trois bouteilles de vin et
une bote de cigares. Devant Dieu, mon commandant, ce n'est pas moi qui
les ai pris, mais bien le remplaant que le capitaine avait engag
pendant ma permission.

Thor se mordait les lvres. Est-ce que Kunst allait le prendre pour
confident de cette ternelle histoire des domestiques renvoys? Il avait
de l'audace de lui faire perdre son temps  de semblables sornettes! Et
puis, pourquoi l'avait-il choisi pour venir se plaindre de son
capitaine?

Sous le coup d'oeil d'impatiente interrogation du lieutenant de
vaisseau, l'embarras du domestique sembla crotre; il tournait sa
casquette entre les doigts en regardant par terre.

--Oui... Et alors?... fit Thor.

--Alors, j'ai t rvolt... Agir ainsi envers un ancien ami!...

--Un ancien ami?

Thor de Tornten recula d'un pas et toisa le rouquin. Ou bien le drle se
payait d'impudence... ou bien... Il sentit soudain s'acclrer les
battements de son coeur; un soupon naissant le poignait.

--Commandant, s'cria enfin Anton Kunst en faisant appel  toute sa
rsolution, venez avec moi et souffletez le lche!

--Quel lche?

--Mon capitaine.

--Vous tes fou! Et pourquoi?

--Parce que votre femme est chez lui! grina l'ordonnance.

Un silence angoissant suivit ces paroles, puis un hurlement de fureur
sortit des lvres de Thor qui saisit son interlocuteur  la gorge et le
secoua rudement. L'homme touffait sous la pression vigoureuse qui se
resserrait  chaque effort qu'il tentait pour se dgager.

--Drle! rla l'officier. Tu mens!... Ma femme? chez lui!... chez
lui!...

Sa voix s'tranglait dans sa gorge. Hors de lui, il fixait d'un regard
de meurtre le visage boursoufl de Kunst qui se violaait sous
l'effroyable treinte.

--Laissez-moi!... Vous m'tranglez!... put enfin haleter l'ordonnance.
Devant Dieu, je ne mens pas; c'est aussi vrai qu'une chose qu'on a vue
de ses yeux... qu'on a vue trs souvent mme!

Thor le lcha. La respiration oppresse, l'officier trbucha et dut
s'appuyer  une table pour ne pas tomber. Et, devant lui, l'accusateur
chevel, dfait, s'brouait comme un chien battu qui lisse son poil. Il
y avait du chien aussi dans le regard que l'homme jeta sur le colosse 
la poigne duquel il venait d'chapper.

--Vous serrez comme si vous vouliez me refroidir, geignit Kunst. Mais
cela ne change rien  la chose. Je vous ai dit la vrit et rien ne peut
l'empcher d'tre la vrit.

--Parlez!... bredouilla Thor.

--Il n'y a pas grand'chose de plus  dire, commandant. Il y a des mois
que madame vient chez le capitaine. Elle y est souvent reste des
journes entires. Ils sont trs tendres dans leurs rapports et ne se
gnent devant moi, ni pour se tutoyer, ni pour s'embrasser.

--Restez dans la question, enjoignit Tornten.

--J'y suis bien! Cela m'a toujours indign,  cause de mon commandant
dont je connaissais les relations amicales avec M. le capitaine. Et
puis, est-il possible qu'une femme marie perde  ce point toute
retenue!

Encore a-t-il fallu qu'aujourd'hui, prcisment comme j'tais dj sous
le coup des mauvaises paroles de mon matre, madame vienne chez nous en
dclarant qu'elle demeurerait plusieurs jours, car votre arrive
attendue allait la priver pour un temps de la possibilit de revenir.

Un volcan grondait au sein de Thor de Tornten. La colre et la honte le
terrassaient tour  tour. C'est avec joie qu'il aurait abattu cet homme,
tmoin, confident de son dshonneur... Tout apprendre et se venger.
Cette ide de vengeance l'envahit et l'aveugla dans le mme instant.

--Cette fois, continua l'ordonnance, ma patience tait  bout; j'ai
compris que mon devoir tait d'avertir mon commandant... Cela servait
aussi ma haine, je l'avoue. Il faut que le capitaine soit enfin chti.

Si vous voulez, commandant, je vous conduis tout de suite  la maison
de M. d'Unstett et vous mets  mme de trouver les coupables ensemble.

Thor tressaillit. N'tait-ce pas, depuis un moment, le plus ardent de
ses dsirs!

--Le pouvez-vous?

--Certes! Voici la clef de la maison.

Et, vengeur de son honneur de valet, il tira de sa poche une clef qu'il
plaa sous les yeux de l'officier.

Le colosse blond n'hsita qu'une seconde, puis sa dcision fut prise,
dominant la rpugnance qui l'avait dtourn jusque-l de servir
d'instrument  une basse rancune. Ds lors, le souci de son honneur
touffa tout autre sentiment et la vengeance, quelle qu'elle ft, lui
parut la plus haute satisfaction... la seule.

--O habite le capitaine?

--A Dahlem.

--Combien de temps pour nous y rendre en auto?

--Vingt minutes.

--Marchez devant et arrtez un taxi, je vous suis.

Le premier mouvement de Thor avait t de prendre cong de ses
camarades. Mais, se retrouver devant eux, leur prsenter un visage calme
et souriant... il sentit que c'tait au-dessus de ses forces. Ses amis
ne manqueraient pas d'observer l'altration de ses traits; finalement,
il prfra viter de revoir ses camarades.

Il appela donc le garon qui, billant prs d'un buffet, semblait
attendre ses ordres:

--Dites  ces messieurs que je les prie de m'excuser, ordonna-t-il.
Quelqu'un de malade chez moi; il faut que j'y coure toute affaire
cessante.

Cette dernire formalit accomplie, il soupira profondment, puis se mit
en devoir de rejoindre Kunst qui, dj, parlementait avec un chauffeur.

--Tout est convenu; je viens de lui donner l'adresse, cria l'ordonnance
comme Thor s'approchait du vhicule.

L'officier prit place dans la voiture, invita d'un signe Kunst 
s'asseoir en face de lui et se laissa tomber, puis par les vnements
de ces dernires minutes, sur les coussins de la voiture qui,  toute
vitesse, parcourait les rues de Berlin, pour conduire ses deux voyageurs
au del de la barrire,  Dahlem.

Pendant ce trajet, des sentiments divers s'agitaient en Tornten. Une
rage farouche le fouaillait, tandis que le tenaillait l'angoisse d'avoir
vcu jusque-l dans l'ignorance et la confiance.

En son coeur se dchanait cet instinct de la race qui fait des rivaux
parmi les hommes et les dresse l'un contre l'autre, pour le combat,
comme il oppose le cerf au cerf, dans la montagne ou, dans les steppes
de l'Argentine, le buffle au buffle.

Envahi, domin par ce sentiment primitif, Thor de Tornten devait rester
sourd  la voix de la raison.

Il avait beau ne plus prouver d'amour pour la femme qui le trompait, un
sentiment l'affolait, celui de la honte qui le diminuait  ses propres
yeux comme  ceux d'autrui. Lui, le mle orgueilleux, que convoitaient
toutes les femmes qui l'approchaient, il n'avait pas su s'attacher la
sienne et succombait, victime de sa faiblesse, comme le premier
coquebin.

Le dsarroi de sa passion l'emplissait encore de fureur quand, soudain,
la voiture stoppa  l'angle d'une de ces rues qui, dans l'lgant
faubourg bordent des jardins bien soigns.

Les deux hommes descendirent.

Thor s'approcha du chauffeur qui annona le prix de la course. Le
lieutenant de vaisseau ne le comprit mme pas; il tendit, sans savoir ce
qu'il faisait, un billet de banque et, sans attendre que l'homme lui
rendt sa monnaie, il s'loigna  la suite de Kunst qui, dj, enfilait
l'avenue.

L'ordonnance avait tout prvu et fait arrter la voiture  quelque cent
mtres de la maison du capitaine.

--C'est l, chuchota-t-il  l'oreille de Tornten, l o les fentres du
premier sont claires.

Thor tressaillit et chercha instinctivement une arme dans sa poche vide.
Il avait laiss son revolver dans le vtement de voyage quitt tout 
l'heure. Ses poings lui restaient, lui suffiraient.

Kunst ouvrit un portillon grillag et fit entrer son compagnon dans le
jardin de la villa. Ils furent aussitt devant la porte de la maison que
le rouquin ouvrit encore et que Tornten franchit devant lui.

Tous deux se trouvrent alors dans un vestibule obscur, mais ni l'un ni
l'autre ne pensa  donner de la lumire. Kunst saisit l'officier par la
main et, suivi de lui, grimpa l'escalier dans le noir. C'tait plus
long, mais plus prudent, afin que la surprise ft complte.

Soudain, Thor de Tornten se trouva seul dans l'obscurit. Il entendit
une porte s'ouvrir, puis quelqu'un le poussa en avant et il faillit
trbucher.

--Et maintenant, pas de bruit, souffla l'ordonnance, sans quoi nous
risquons de les trouver sur leurs gardes. Ils ont d sortir,  ce que
m'avait dit le capitaine et viennent seulement de rentrer, sans doute.

Une nouvelle porte tourna silencieusement sur ses gonds. Maintenant, les
deux hommes glissaient sur d'pais tapis. Kunst tourna un commutateur et
Thor, d'abord aveugl par la soudaine clart, se vit dans un salon
lgamment meubl. Il ne le connaissait pas et ses souvenirs ne lui
rappelaient pas un intrieur aussi confortable chez le lieutenant
d'Unstett.

--Je ne vais pas plus loin, signifia Kunst. A ct, vous trouverez une
salle  manger, puis la chambre de M. le capitaine...

C'est l qu'ils doivent tre.

--C'est bon, fit le lieutenant de vaisseau, d'une voix contenue mais
frmissante.

--Et surtout, pas de scandale! recommanda encore le rouquin.

Mais dj Thor ne l'coutait plus.

Il avait ouvert la porte, la laissant bante derrire lui, afin d'y voir
dans la pice voisine. Un tapis touffait le bruit de ses pas. Il
parvint ainsi  une nouvelle porte devant laquelle il s'arrta un court
instant.

Tandis qu'il reprenait son souffle, il crut entendre un rire lger de
l'autre ct de la cloison. Cela cingla sa haine. Une fureur se dchana
en lui et sa main se porta sur le loquet.

Il hsita encore un quart de seconde, puis il ouvrit dlibrment la
porte.

Le hasard qui avait mnag le drame avait bien fait les choses et amen
 l'heure dite l'entre du personnage.

En cet instant mme, le capitaine embrassait tendrement sa matresse,
une fort belle brune, et commenait de dgrafer son corsage.

Celle-ci n'opposait aucune rsistance  ses galantes entreprises; bien
mieux, elle lui rendait, sans retenue, ses caresses, car ses sens
appelaient cet homme de tout leur dsir et elle ne trouvait qu'auprs de
lui la volupt que, dans la coquetterie ignorante de la jeunesse, elle
avait prcdemment cherche prs d'un autre.

Ce fut pour Tornten un de ces moments o, chez les hommes qui les
vivent, le sang se fige dans les veines, le coeur cesse de battre, se
dchanant aussitt aprs avec une violence nouvelle qui exaspre la
rage.

Un cri de fureur sortit des lvres de Thor. Il fona en avant. Il
voulait articuler des paroles, mais sa bouche ne profrait qu'un son
rauque et guttural.

Il se dressa devant les coupables qui, affols, s'cartrent l'un de
l'autre.

--Thor!... balbutia la jeune femme.

--Garce! grina-t-il en la repoussant brutalement.

L'lgant et mince capitaine de cavalerie avait bondi de ct, esquivant
le premier choc. Il vit son adversaire, rapide comme l'clair, s'emparer
d'une chaise qui se trouvait  porte de sa main et la brandir au-dessus
de sa tte en s'lanant vers lui.

L'arme improvise retomba lourdement. De son bras, Fritz d'Unstett avait
par le coup. Il plit, chancela, faillit s'crouler, mais s'en tira
sauf.

Il ne connaissait pas la peur, mais la honte lui vint du rle qu'il
jouait et la claire vision du mal qu'il avait fait et des suites
effrayantes qu'il entranait pour la jeune femme.

Il tenta, ds lors, de dtourner sur lui la colre du mari et s'enfuit
vers la porte grande ouverte du balcon.

--Lche! rugit derrire lui le forcen.

Sans plus s'occuper de la femme qui, hagarde de peur, s'tait rfugie
derrire le large lit, Tornten se rua  la poursuite de son adversaire.
Ce dernier, arrt dans son lan par la rampe de fer du balcon, fit tte
et s'opposa au poursuivant, dans un mouvement de dsespoir.

--Tornten!... arrtez!... notre vieille amiti!

--Gredin!... tu as de l'audace!... Ton compte est bon, riposta l'autre.

Dj l'assaillant ceinturait le capitaine. Mais ce dernier savait qu'il
en allait de sa vie... Au-dessous des deux hommes s'tendait le jardin
et, au droit du balcon, s'allongeaient les hautes lances de fer d'une
grille.

Un saut dans l'espace, c'tait la mort.

Thor tait suprieur en force  son adversaire. Il l'avait soulev de
terre, comme il et fait d'un enfant, et plac sur l'appui du balcon
d'o il s'apprtait  le balancer dans le vide. Mais le capitaine avait
entour de ses bras le col du furieux et s'y cramponnait solidement,
sans desserrer son treinte au moment o Thor, le poussant par-dessus la
rampe, se penchait lui-mme effroyablement.

En mme temps, Unstett faisait des efforts surhumains mais inutiles pour
faire lcher prise  son ancien ami.

Cependant, le dsespoir dcuplait ses forces et, soudain, emport par le
poids de son avant-corps, Thor bascula, sentit ses pieds perdre leur
appui et culbuta, suivant, la tte la premire, dans sa chute, le corps
du capitaine d'Unstett.

Deux cris d'effroi rsonnrent dans la nuit, par-dessus le jardin
paisible qui s'tendait sur les derrires de la villa, puis l'on
n'entendit plus rien... que les rles lugubres des deux hommes.




III


Maintenant les brouillards vagues et sanglants du dlire roulent devant
les yeux de Thor et ce n'est que de temps  autre qu'il prouve la
sensation de voir se dchirer le rideau qu'ils opposent  ses regards.
Une douleur intense sige l dans sa tte, qui lui semble devoir clater
comme sous les mchoires d'un tau.

Une soif ardente le tourmente; il voudrait la crier, demander de quoi
l'tancher... puis il a la sensation qu'on lui verse une boisson
rafrachissante. Mais c'est en vain qu'il essaie d'ouvrir les yeux pour
voir qui la lui tend. Une douce main passe avec une caresse sur ses
traits endoloris et semble chasser le mal qui le torture. Presque
aussitt la vision fugitive disparat et les nuages rouges recommencent
 rouler, comme des cataractes de boue et de sang.

Cependant, des soins bienfaisants l'environnent. Il lui parat avoir
longtemps dormi, d'un sommeil entrecoup de rares rveils, dont chacun
ramne les anciennes douleurs avec une violence qui se double.

S'il tente de fixer ses penses, ce qui lui est le plus souvent
impossible, elles ne cessent d'voluer autour d'un voeu unique: tre
dlivr de la souffrance, ft-ce par la mort. Il l'appelle, mais il est
incapable de donner une forme  ce dsir.

Il est bien rare qu'il puisse concevoir o il est et percevoir ce qui se
passe autour de lui.

Une chose est certaine: il repose, affaibli, sur une couche blanche,
dans une chambre claire, ensoleille, qui reoit la lumire par deux
fentres places en face du lit; autour de lui s'agitent des formes
galement claires, du mme ton que son entourage, comme si elles en
taient dtaches.

Ce qu'il advient de lui, il ne le sait pas, mais d'autres le savent.

Un jour c'est une barbe grise qui se penche sur lui et, prs du lit, il
lui semble percevoir une voix:

--Je crois qu'il s'veille, docteur.

Mais la barbe grise s'agite et une voix laisse entendre:

--Vous vous trompez, cher confrre, ce ne sont que de faibles rflexes
de la connaissance.

Puis c'est tout; Thor n'en peut percevoir davantage. Son Moi s'vanouit,
les brouillards l'environnent et il s'enfonce dans le nant.

Plus frquemment il croit voir auprs de lui un autre visage, un aimable
visage de femme autour duquel se jouent des boucles blondes et
qu'clairent des yeux si doux et si compatissants.

Il reconnat l'Anglaise Carry Bolton. Elle redresse ses oreillers, elle
lui tend le rafrachissement qu'il absorbe avidement, elle porte  ses
lvres la potion calmante, elle caresse souvent son front, avec une
tendresse non dissimule.

Thor prouve, dans ces moments, la conscience rconfortante de pouvoir
penser quelques secondes; il voudrait bien embrasser cette main fine et
douce. Mais,  peine ouvre-t-il la bouche pour parler, que sa pense
s'vanouit et que se referme le rideau lui cachant la gracieuse
apparition.

D'autres images paraissent auprs du lit du malade, comme des fantmes,
dans les hallucinations de la fivre. Parfois, c'est une ronde folle qui
fait tournoyer autour de lui, dans son rve, tous ceux qui l'ont
approch pendant les heures qui ont prcd sa chute: le kaiser, Jacob
Grotthauser, ses camarades de la marine, Anton Kunst, sa propre femme
que, dans son dlire, il continue  mpriser et  har, son fils et cet
ami perfide qui l'a entran dans l'abme. Ils apportent la douleur ou
la joie, prs de la couche du bless, qui les voit s'agiter avec une
trange nettet, comme s'ils taient rellement devant lui.

Cependant, le bienveillant visage  la barbe grise renouvelle sa visite,
ou bien c'est la main bienfaisante de Carry Bolton qui passe sur son
front entour de pansements.

Une fois mme, il lui semble que la blonde Anglaise se soit incline
plus bas et qu'elle ait appuy fortement ses lvres contre les siennes,
si fortement qu'on et dit qu'elle voulait lui insuffler sa jeune me et
changer sa vie contre celle du bless.

Il aurait souhait lui rendre son baiser, mais ses forces l'ont
abandonn et, de nouveau, les nuages, tour  tour rouges et livides,
roulent devant ses yeux qui s'emplissent de nuit...

Jacob Grotthauser est assis au chevet de Tornten. L'officier le voit
trs distinctement, car les voiles sont de nouveau tombs et la
silhouette de l'ami d'enfance se dessine clairement devant ses yeux.

La main du malade repose dans celle du visiteur et Grotthauser, se
tournant vers la fentre, prs de laquelle se tient une forme mince et
radieuse, s'crie:

--Il s'veille, miss Bolton!

La jeune fille s'lance, examine les traits du bless et confirme
gaiement:

--Oui, il revient  lui; quel bonheur pour nous tous.

Thor la presserait volontiers sur son coeur pour cette parole de
compassion. Il l'enveloppe de regards tendres et se sent envahir de
reconnaissance pour celle qui le soigne. Maintenant, elle pose sa
blanche main sur le front tout envelopp de linges et il prouve, 
travers les bandages, la douceur de ce contact qui rpand en lui une
chaleur bienfaisante et rconfortante, comme d'un bain.

--Nous reconnaissez-vous, interroge-t-elle de sa voix harmonieuse.

--Oh! il y a longtemps que je vous ai vue et sentie auprs de moi,
rpond-il avec effort; j'ai souvent voulu vous appeler, hlas! mes
lvres s'y refusaient. Mais, aujourd'hui, cela va mieux; je sens que le
plus dur est pass.

--Srement! c'est aussi l'avis du docteur, affirme Grotthauser. La
blessure de ta tte est en voie de cicatrisation et la lourde commotion
qui t'a secou s'attnue.

Tornten ferme les paupires et semble, pendant quelque temps, retomber
dans une nouvelle lthargie. Mais, en ralit, il essaie de
reconstituer les vnements qui l'ont jet sur ce lit de douleur. Il
parcourt ses souvenirs, sans pouvoir dpasser le moment o, soulevant
Fritz d'Unstett, il l'a pouss sur la rampe du balcon, se prparant  le
prcipiter dans le vide... Au del, plus rien, comme si les faits qui
suivirent eussent t rays de sa vie.

Alors, il rouvre les yeux en scrutant les deux visages qui s'inclinent
sur sa couche, il essaie d'y lire ce qu'ils savent de sa honte. Hlas!
ses soupons se confirment: Carry Bolton, gracieuse comme le soir qu'il
la vit pour la premire fois, rougit et Jacob Grotthauser dtourne la
tte pour viter l'interrogation humilie que pose le regard de son ami.

Ainsi, ils savent tout... tout!...

Mais l'industriel a vite domin son embarras:

--Comment te trouves-tu, Thor?

--Si bien que je me lverais volontiers pour sortir d'ici.

--Voil qui, d'un coup, anantirait toute la besogne du docteur et la
mienne s'crie Carry avec sollicitude. Il faut vous mnager, monsieur le
capitaine.

--Me mnager! riposte-t-il plein d'amertume, pourquoi? pour ce que vaut
cette misrable existence!

--Vous n'avez pas le droit de parler ainsi. Il y a, sur cette terre de
souffrances, des tres bons et loyaux qui vous chrissent.

Et, tandis qu'elle parle, son visage de vierge s'empourpre d'une
nouvelle rougeur; entrane par son ardeur, elle craint d'avoir trahi
sa pense. Lui, souriant, la menace du doigt.

Grotthauser ajoute:

--Et puis, la vie nous offre parfois des devoirs auxquels on peut
s'attacher et qui apportent souvent plus de joie et de consolation que
les hommes auxquels nous avons pu consacrer notre existence.

--Comme tu as raison, gmit le malade.

--Dans ces jours sombres, notre Patrie a besoin de tous ses enfants, car
tout bras qui sait et peut travailler est indispensable, continue
Grotthauser.

--Combien il vaudrait mieux s'en servir pour frapper, grince Tornten.

--Oh! non, surtout pas cela, sans quoi il n'y aurait plus de paix
possible pour notre pauvre Patrie tourmente. Plutt supporter la honte.
Celui-l aussi est un hros qui sait porter sa croix sans faiblir.

--Combien c'est vrai! Aussi, nous dvorons l'affront de cette paix.

--Elle n'est pas notre seule preuve! Il s'est pass, depuis, des choses
pires encore. Sais-tu bien, Thor, depuis combien de temps tu es dans cet
hpital?

--Non, j'ai perdu la notion du temps.

Grotthauser jette sur Carry un regard d'interrogation. Elle porte les
yeux sur le calendrier qui pend entre les deux fentres au-dessus d'une
petite table de laque blanche et rpond avec embarras:

--Plus de trois mois.

Thor s'effare:

--Trois mois! rpte-t-il sourdement.

--Oui. L'hiver est descendu sur la terre et Nol est proche, reprend
Grotthauser, d'une voix altre. Tu as reu une violente blessure  la
tte et tu es rest tout ce temps sans connaissance. La science du
mdecin t'a sauv, mais ce sont surtout les soins dvous de miss Bolton
qui t'ont ramen  la vie.

--Comment pourrai-je les reconnatre? remercie avec une tendresse
contenue le jeune officier qui soulve la main pour la donner  la
vaillante fille.

--Vous ne me devez aucun remerciement, monsieur le capitaine, se
dfend-elle, en mme temps qu'elle laisse tomber sa main dans celle du
malade, sans rien faire pour esquiver la douce pression qu'il prolonge.

--O est mon fils, s'informe-t-il alors, saisi d'une crainte subite.

--A la maison, sous bonne garde, rassure Carry.

Il hsite un peu, mais, enfin, cette question vient  ses lvres:

--Et ma femme?

Carry se dtourne, laissant  Grotthauser le soin de rpondre.

--Elle a quitt Berlin et doit tre  Munich.

--Bon, fait Tornten, tu m'en reparleras plus tard.

--Maintenant, il vaut mieux que je te quitte, s'inquite l'industriel en
se relevant. J'ai assez bavard pour une premire visite aprs des mois
de syncope.

--Non, reste, je t'en prie, reste, implore Tornten, et Grotthauser se
rassied docilement.

--Si tu crois tre assez fort, essayons!

--Tu as encore  rpondre  une foule de questions.

--Pose-les!

Carry Bolton a repris sa place  la fentre et regarde au dehors le jour
ensoleill qui brille sur la terre et envoie son rayonnement dans la
chambre du malade. Environne de cette douce lumire d'hiver, elle
apparat  Tornten quelque chose de surnaturel et de bienfaisant vers
quoi s'lance tout son coeur.

Cependant, le dsir d'apprendre ce qui s'est accompli dans l'univers
durant son sommeil le dtourne de cette contemplation. D'abord, lui
viennent aux lvres les questions qui le proccupent le plus.

--Que raconte-t-on des vnements dont j'ai t la victime? Dis-moi
franchement, Jacob, ce que l'on en sait?

--Les initis se doutent de tout, sans rien savoir de prcis; pour les
autres, c'est une nigme explique le vieil ami; mais l'attitude de ta
femme autorise tous les soupons, car elle est partie pour Munich avec
Unstett.

--Je m'en doutais! D'ailleurs, passons sur le triste drame dont je suis
le hros. Qu'importe une publicit plus ou moins grande? Ah! Jacob, que
je conserve seulement mon fils!

--Qui pourrait te l'enlever?

--Elle!

--Elle ne l'osera pas! Et, tant que tu le voudras, Carry Bolton sera
pour l'enfant une vraie mre.

Thor sent qu'il perd contenance; mais il ne veut pas cacher  l'ami qui
l'a connu tout enfant ses sentiments et ses espoirs.

--Peut-tre, fait-il avec un sourire, l'avenir attachera-t-il par des
liens plus troits Carry  mon enfant.

Grotthauser se rjouit:

--Ce serait bien le mieux!

Une petite pause vient, puis le bless reprend:

--Tu ne me dis rien de la politique, pendant ces trois mois?

--Une honte nouvelle, Thor!

Le malade dresse l'oreille:

--De quoi parles-tu?

--Du procs de l'empereur  Londres!

--Ils ont donc os le mettre en jugement? s'exclame l'officier de marine
avec tant de violence que Carry se retourne et le regarde en hochant la
tte, tandis que Jacob Grotthauser, effray, dclare:

--Tu vois, cela te fait mal! Je te raconterai tout cela un jour.

--Non, Jacob, il faut que je sache! Dis-moi la vrit... balbutia le
patient.

Grotthauser hausse les paules:

--Tous les Allemands la connaissent, aprs tout, et la plupart
l'endurent; pourquoi te la cacherais-je? Le monde entier a vu ce
spectacle et personne n'en est mort. Pourquoi ferais-tu exception?...
Oui, ils l'ont emmen en Angleterre, ils l'ont tran devant un tribunal
compos de ses ennemis; ils lui ont fait son procs, dont il ne pouvait
sortir autrement que coupable.

--Mon Dieu! Et que disent les Allemands?

--Le plus grand nombre frmit de fureur; mais il y a des misrables pour
se rjouir.

--C'est toi qui parles ainsi, toi, un socialiste!

--Je ne parle pas du kaiser, mais de l'Allemand Guillaume de
Hohenzollern, qu'on a jug, et dans la personne duquel nos ennemis ont
condamn tout notre peuple aux yeux de l'univers sans que le pays ait pu
rien faire, absolument rien pour le sauver de cet affront.

--Donne-moi des dtails?

Grotthauser reprend avec un douloureux sourire:

--Tout s'est pass comme nous l'avions prvu. Te rappelles-tu notre
conversation dans le train?

--Je crois bien, entre Hanovre et Berlin.

--Ce que nous avions,  cette poque, envisage comme une hypothse est
devenu une triste ralit. Aucune opposition n'a prvalu, ni de la
Hollande contre l'extradition du kaiser, ni d'une partie des peuples de
l'Entente contre la mise en scne de ce honteux spectacle. On a conduit
le banni en Angleterre...

--Comment?

--Oh! peu importe... avec les honneurs dus  un ennemi vaincu auquel on
tmoigne de l'estime. On nous a bien jous en sa personne! Pendant tout
le procs, il est rest l'hte du roi d'Angleterre, dans un petit
chteau voisin de Londres. Cela n'a pas empch de mettre tous les
leviers en oeuvre pour tablir sa culpabilit. Quels mensonges
n'a-t-on pas dbits pour l'inculper, lui et l'Allemagne!

Ni les menes de la dernire heure d'un Iswolski, auquel la
pusillanimit de son tsar a servi d'excuse, ni l'aspiration de la France
vers la revanche, ni la haine jalouse de l'Angleterre, ni le rle de
provocateurs jou par nos anciens allis d'Italie, ni la dsagrgation
morale des Etats balkaniques, ternel obstacle  la paix en Autriche,
rien n'a compt, ou plutt tout a t artistement truqu, travesti,
retourn contre nous. Au contraire, chaque parole que l'ex-kaiser a pu
prononcer en public a t enfle et impute  grief contre lui. Des
actes, qui auraient t  sa dcharge, ont t passs sous silence,
tandis que des crits taient produits, dont la fausset aurait t
facile  prouver pour peu que l'un des juges s'en ft avis.

Et comme, malgr tout, de ces interrogatoires, qui durrent plusieurs
semaines, il ressortait clairement que Guillaume de Hohenzollern avait
pu tre un esprit ardent, enflamm, mais en tous cas pas un incendiaire,
alors les misrables, violant une fois de plus le droit qu'ils s'taient
arrog de juger un homme ne relevant en aucun faon de leur prtoire,
proclamrent que l'ancien empereur d'Allemagne, aid de ses ministres et
de ses gnraux, avait voulu et caus la guerre et qu'il fallait le
mettre hors d'tat de nuire. L'Allemagne tait vise et il ne lui
restait que l'imprieux devoir d'accomplir les obligations du trait,
comme ils nomment ce chiffon de papier.

Thor de Tornten contemple son ami, l'esprit ailleurs, et se tait. Jacob
Grotthauser continue:

--C'est en vain que le gouvernement allemand s'est oppos au procs et
au jugement, en vain qu'il a rclam la rvision par une cour des
neutres. Il nous a fallu supporter la honte de voir un des ntres (peu
importe que ce soit celui  qui nous devons demander compte de nos
dsastres) estampill malfaiteur aux yeux de l'univers entier.

--Et que pensent de lui les Allemands? demande le bless.

--Il a regagn une grande partie de l'amour qu'il avait perdu
immdiatement aprs la guerre. On en a fait un martyr; c'tait
dangereux. Les religions se fondent sur les perscutions et la raction,
dans l'empire, n'a pas manqu de battre monnaie l-dessus.

--Exact! Et toi, Jacob, que penses-tu de lui?

--C'est un homme, Thor. Tu me l'as dit un jour et, depuis, je l'ai bien
compris. Nous sommes tous des hommes exposs aux fautes et aux
faiblesses, mais aussi dous du don le plus prcieux que Dieu ait pu
nous faire: la facult d'agir. Il en a us, celui qui fut jadis empereur
de ce pays... et il a succomb.

Honni soit tout Allemand qui pense autrement!

Malheur  celui qui ne comprend pas que le plus grand affront fait 
notre nation est dans l'impuissance o on l'a mise de dfendre cet homme
contre le jugement de ses ennemis!

Mais aussi mille fois malheur  ceux qui peuvent songer  le rappeler
en Allemagne en qualit d'empereur!

--Y a-t-il vraiment des Allemands qui y pensent?

--Oh! beaucoup! Tes pairs ont fait serment de le rtablir, Tornten.

--Non, plus mes pairs, Jacob, car je suis ralli  tes ides, proteste
Tornten en tendant sa main largement ouverte, que Grotthauser serre
d'une treinte loyale.

--Et que va-t-on faire du condamn? reprend-il aprs un court rpit.

--Ce n'est pas encore dcid. Il parat que les allis parlent de
l'interner dans une le.

--Sainte-Hlne?

--Non, pas celle-l. Ils ont peur de faire natre des comparaisons entre
l'empereur qui est mort sur ce rocher et celui qu'ils ont rsolu de
laisser prir aussi, loin de l'humanit.

--Comme ils calculent bien, gmit le bless.

Et, soudain, il lui semble que tout recommence  tournoyer autour de
lui, qu'un voile de nuages lve son brouillard entre lui et l'ami
fidle. Il peut encore jeter un dernier regard sur Carry Bolton,
percevoir un appel que Grotthauser lance  la jeune fille et voir
celle-ci accourir auprs de son lit.

Les derniers vestiges de sa connaissance ont sombr. Une seule image,
heurte, violente, persiste devant ses yeux, ou plutt devant son
imagination dlirante: celle du kaiser, tel qu'il l'a vu en dernier
lieu,  Amerongen, vieilli, la barbe longue et grise. Il lui semble que
cet homme, auquel il tient par toutes les fibres de son me, lui fasse
amicalement un signe d'adieu, exactement comme lorsque, nagure, il
avait pris cong de son souverain: Et saluez pour moi la patrie,
Tornten! peroit-il, mais pendant un court instant seulement, comme un
cri de douleur qui s'enfle ensuite en un mugissement dmesur,
ininterrompu, comme si tous les torrents de la cataracte de sang
s'crasaient  ses yeux sur un lit de rochers... Puis ce n'est plus que
la nuit et son nant...

       *       *       *       *       *

--Alors, Tornten, te sens-tu assez fort pour entendre ce que j'ai  te
dire? demande le comte Kammitz, qui tient aujourd'hui compagnie au
bless et l'examine avec un sourire amical.

--Crois-tu donc que je serai toujours inconscient? s'irrite le bless,
auquel il semble que Jacob Grotthauser vient de quitter la chambre pour
laisser la place au comte.

--Il y a quinze jours que tu n'as repris connaissance.

Tornten regarde, tout dcontenanc, le visage expressif de son ami:

--Ce n'est pas possible! fait-il.

--C'est malheureusement vrai. Demain, nous clbrons Nol.

--Dj Nol!

--Oui, Tornten, et ce soir je pars chez ma mre, au chteau de Kammitz,
prs de Greifswald. Tu sais que je vais toujours passer cette fte
auprs d'elle.

--Ta mre! s'crie le bless, effar. Est-ce qu'elle vit encore?

--Rves-tu, Tornten? Bien sr que j'ai toujours ma mre!

--Je suis fou! Je croyais que tu l'avais perdue: j'ai probablement rv
que tu tais all  son enterrement.

Le comte a un sourire contenu.

--Ce sont, mon cher ami, les hallucinations du dlire. Ma mre, grce 
Dieu, vit toujours et se rjouit autant de mon arrive que moi de
l'aller retrouver. C'est si beau chez nous!

--Oh! oui, que ce doit tre beau! soupire le lieutenant de vaisseau.

Et sa pense voque le paysage mlancolique de son bien de famille, en
Schleswig, le manoir paternel et le parc sous la neige, les fentres
brillamment claires dans cette nuit de Nol, pour le rveillon
traditionnel, autour du sapin illumin et charg de girandoles. Il
revoit encore l'aimable figure poupine de sa tante Marie,  laquelle il
doit la joie de tant de ftes semblables. Des larmes emplissent ses yeux
et il se dtourne pour les cacher  Kammitz.

Mais, soudain, une angoisse l'treint:

--O est miss Bolton? s'enquiert-il, tandis que disparat la prcdente
image devant la radieuse vocation de la jeune Anglaise, qui, de plus en
plus, emplit son coeur.

--Elle est alle chez toi, pour les prparatifs de Nol. Ton fils va
venir passer la soire auprs de toi.

L'me de Tornten s'emplit de joie; il rit comme un enfant en prsence de
quelque chose qui l'enchante et le surprend.

--Ah! si seulement je pouvais tre bientt sur pied! regrette-t-il
ensuite.

--Cela ne saurait tarder. Un homme qui rit comme toi ne reste pas
longtemps au lit, rplique le camarade. Le docteur pense que d'ici 
quelques semaines tu seras rtabli. Ton malheureux crne en a vu de
cruelles, mais il est recoll maintenant.

--Donne-moi donc de tes nouvelles, de celles des amis, prie le malade.

Kammitz hausse les paules:

--Ce sont des rois dtrns.

--Ne se consolent-ils pas?

--Est-il possible de se consoler? Chaque jour nous rappelle le pass. On
reste officier de marine sous l'habit bourgeois. Hlas! ex-officier,
faut-il dire. Si cela doit continuer, je me retire sur mes terres pour
les faire valoir.

--Si cela doit continuer? Y a-t-il des chances que cela ne continue pas?

--Oui, il se trouvera des hommes dtermins pour fomenter un changement.

--De quoi et comment?

--De la situation actuelle! Crois-tu, par hasard, que le kaiser soit
vid, fini une fois pour toutes?

--Srement, mon cher. Ne nourris donc pas de vains espoirs qui ne te
prparent que dsillusions!

--Que tu penses, fait le comte en riant presque mchamment. Moi, je
crois le contraire.

--Alors, le kaiser, que dit-on de lui?

--Il part de Liverpool ces jours-ci.

Thor tressaille:

--Il part, rpte-t-il d'une voix sourde. Pour o?

--En captivit!

--On a donc pris une dcision? O vivra-t-il dsormais?

--Vivre! s'crie Kammitz.

Et son doux visage d'homme rflchi se durcit jusqu' devenir un masque
de haine.

--Tu parles comme nos ennemis. Mais, moi, je dis que ce sera pour lui,
cet exil, une mort de tous les instants.

--O l'exilent-ils?

--A Juan-Fernandez.

--L'le de Robinson?

--Elle-mme.

Pendant quelques minutes, on n'entendit, dans la chambre blanche, que la
respiration un peu oppresse des deux hommes.

--Et quelles sont les considrations qui ont guid ce choix? demande
Tornten lorsque l'motion lui permet de parler.

--La distance de notre patrie allemande, o des millions de partisans
restent au proscrit; les facilits de surveillance qu'offre cette le,
qui ne prsente qu'un seul mouillage permettant d'atterrir, et enfin le
dsir manifest par le roi d'Angleterre de voir adoucir l'exil de
l'ex-kaiser. Le cousin d'outre-Manche a fait amnager pour l'imprial
banni, dans l'le de Mas-a-Tierra, dj dfriche par d'anciens colons,
une habitation sur l'lgance et le confort de laquelle les journaux
anglais sont intarissables, tandis qu'ils sont muets sur les conditions
d'isolement.

--Comme il va souffrir l-bas! Comme il va regretter sa patrie! se
lamente Tornten dans une sourde angoisse.

--Dieu veuille que cela ne dure pas longtemps! rpond le comte Kammitz
avec intention.

--Et qui pourrait le faire cesser? La mort!

--Ou la vie!

Le malade ne comprend plus les paroles de son ami. La douleur, de
nouveau, la torture. Il sent qu'il atteint encore une fois les limites
de ses forces.

--Mnage-toi, entend-il encore lui dire la voix de Kammitz. Chaque
parole te fatigue.

--Non, je veux rpondre... essaie de crier Thor.

Mais la faiblesse le terrasse. Il croit sentir que Kammitz a saisi sa
main; mais, du mme coup, l'image et les propos du visiteur ont disparu.

Et tout sombre dans la nuit...

       *       *       *       *       *

--Souffres-tu encore, papa?

--Non, mon petit. De te savoir auprs de moi, je me sens fort et dlivr
de tout mal.

Le jeune Otto s'est blotti au bord de la couchette. Thor a pass son
bras autour du corps de l'enfant et l'attire tout prs de lui. Tous deux
contemplent l'arbre de Nol autour duquel Carry s'empresse.

C'est le soir. Thor pense encore  sa maison, mais cette fois le point
de vue est diffrent. Il est  l'intrieur, au chaud, tandis que dehors
s'tend le manteau immacul de neige et brille l'toile du berger.
Auprs de lui veillent son fils et cette jeune fille qui a pris une si
grande place dans son coeur; car il ne peut plus y avoir de doute: il
aime Carry Bolton. Un charme mane d'elle, auquel il ne peut et ne
dsire d'ailleurs se soustraire; c'est le charme qu'elle tient de sa
grce et de sa bont.

--O est maman? fait soudain le garonnet,  voix presque basse, comme
s'il et compris qu'il ne fallait pas en parler tout haut.

C'est un coup de poignard au coeur de Tornten, qui presse plus fort
contre lui le souple corps d'enfant.

--Ta mre est morte, mon fils, explique-t-il aprs une courte
hsitation.

Le petit Otto se met  pleurer silencieusement. Thor cherche  le
consoler, mais les larmes redoublent. Carry accourt, et, riant gaiement,
saisit dans ses bras l'enfant et le soulve.

Les lumires de l'arbre de Nol scintillent et ont tt fait de dtourner
l'attention de l'enfant et de lui faire oublier les paroles de son pre.
Les mains du petit se tendent vers l'tincelante parure d'argent du
sapin symbolique, tandis que ses yeux et sa bouche rient d'une joie
dbordante.

Carry porte le jeune garon jusqu' la table, o se dresse l'arbre
enchant et l'y pose en lui montrant toutes les richesses que le
bonhomme Nol a apportes: depuis le cheval  bascule jusqu' la bote
de chocolats fondants.

Il prend chaque objet, le porte sur le lit de son pre et le contraint
d'admirer.

--Vois, papa, comme ce pantin gigote! Il ressemble  ces soldats de
plomb de France que tu m'as rapports de ta dernire visite au front!
Vois donc, papa, miss Bolton qui trane l'automobile dont elle m'a fait
cadeau. Comme a court sur le plancher.... On dirait une grande! L'anne
prochaine, tu m'en donneras une vraie, n'est-ce pas, petit papa!

--Tout ce que tu voudras, mon petit homme, acquiesce Thor en regardant
son fils avec un sourire heureux.

--Le petit Jsus a aussi apport quelque chose pour vous, monsieur le
capitaine, fait Carry qui se tient prs du lit, le visage empourpr, un
petit paquet  la main.

Le jeune Otto court maintenant derrire le jouet qui roule par la
chambre.

--Asseyez-vous donc prs de moi, miss Bolton, invite Tornten mu, et
montrez-moi ce que l'enfant Jsus me destine!

--Oh! bien peu de chose, rpond l'Anglaise en s'excutant.

Elle ouvre le paquet, qui laisse voir un coffret recouvert d'une soie
grise sur laquelle se dessinent les armes de Tornten. Le couvercle
cache, prcieusement rangs, des cigares bagus d'or.

--Qui a fait cela? demande Tornten, content comme un collgien, en
fermant la bote et regardant l'cusson, cette image d'un fier coursier
franchissant deux tours.

--C'est moi qui l'ai brod pour vous.

--O en avez-vous trouv le loisir, Carry? Elle tressaille, car il l'a
appele par son prnom.

--Vous tes rest si longtemps priv de toute connaissance, monsieur le
capitaine! Que pouvais-je faire quand les heures succdaient aux heures
et que je demeurais auprs de vous, inoccupe?

--Vous pensiez donc toujours que je me rtablirais?

--Oh! oui... toujours!

--Que fais-je ici? Je gis l, devant vous, les mains vides, sans rien
pouvoir vous offrir en reconnaissance de tout le bien que vous nous
faites  moi et  mon fils.

--Il suffit  mon bonheur de ne pas quitter le petit.

--Et moi, vous me quitteriez volontiers? s'offense-t-il.

Carry baisse les yeux.

--Oh! pas volontiers!

--Alors, je sais ce que le petit Nol a apport pour vous, miss Bolton.

Elle le regarde en face, sans comprendre o il veut en venir.

--Ne souhaitez-vous pas, miss Bolton, un mari qui serait tout  vous et
auquel vous appartiendriez entirement?

--Je... je ne comprends pas, dfaille la jeune fille, dont l'embarras
est extrme.

Il saisit sa main, l'attire  soi, de sorte que son visage domine le
sien, et la regarde au fond de ses yeux bleus:

--Carry, murmure-t-il tendrement, dites un mot et vous serez ma femme,
la seconde mre de mon Otto.

--Mon Dieu! balbutie-t-elle au comble de l'moi.

Mais dans ses yeux clairs brille une flamme qui trahit sa joie et ne
laisse aucun doute  Tornten sur son bonheur. Et, soudain, la douce
tte s'abaisse et leurs lvres s'unissent en un premier baiser d'amour.

--Je t'aime tant! dit-il, dfaillant d'motion.

--Je t'aime, rpond-elle, depuis le jour o je t'ai vu pour la premire
fois.

Ils se sparent  regret, car voici Otto qui s'approche du lit:

--Mademoiselle, tirez-moi mon automobile, exige-t-il.

--D'abord, donne  miss Bolton un bon baiser pour la remercier, s'crie
le pre.

Carry, toute joyeuse, se penche sur l'enfant, lui passe son bras autour
du corps et l'lve jusqu' elle pour l'embrasser dans un lan
passionn; puis elle se prend  pleurer, car ce qu'elle vient de vivre
dpasse ses forces.

Cependant, l'enfant toujours sur les bras, elle s'approche de l'arbre
embras et se met  souffler les bougies.

--Pourquoi nous prives-tu de la joie des lumires? s'tonne le bless.

--Il est tard pour votre fils, monsieur le capitaine.

--Dis-moi tu.

--Je veux bien, puisque cela te plat. Il faut que je reconduise le
petit  la maison. Aprs, je reviendrai te tenir compagnie jusqu' ce
que le sommeil ferme tes yeux.

--Comme ce sera triste pour moi d'tre si souvent seul!

--Dois-je envoyer la garde qui me supple  l'ordinaire?

--Non, pas cela, pas d'trangers! Dans de pareils moments, il faut
rester entre soi.

Elle le menace encore du doigt et sourit sous ses larmes, puis elle
s'approche du lit, portant toujours Otto qui se refuse  quitter son
pre. Mais ce dernier signifie  la jeune Anglaise qu'il est vraiment
trop tard pour faire veiller l'enfant plus longtemps. Avant de quitter
la pice, Carry embrasse encore une fois tendrement le malade, au grand
tonnement du petit. Cela fait rire l'officier, et la jeune fille fait
cho dans une joie qui sche ses dernires larmes.

Enfin Carry et l'enfant se sont loigns. Thor de Tornten demeure livr
 ses penses. Il regarde vers la fentre, dont les rideaux sont
soigneusement tirs; mais il semble qu'une double vue lui dvoile, par
del les lourdes tentures, le paysage d'hiver qui se droule dans la
rue. Il aspire vers l'action; ce long alitement est une souffrance pour
son esprit indpendant, amoureux de la nature et du grand air et qui ne
prise rien au-dessus de la mer, libre en son immensit.

Ses penses appellent des visions plus lointaines aussi. Il a sous les
yeux le kaiser et l'imagine comme un pre dont la souffrance s'tend 
ses enfants. La joie conue dans cette heure que Thor vient de vivre
semble comme efface par cette nouvelle tristesse. Car il aperoit dans
l'ambiance du moment prsent l'homme qu'il chrit et pour lequel il
tremble: la petite couchette  bord du navire qui le conduit en exil!
Clbre-t-on seulement la fte, traditionnelle et joyeuse, de Nol, sur
ce btiment? Et comment pourrait-elle tre joyeuse pour l'me pieuse de
Guillaume de Hohenzollern, qui, certainement, en cette nuit, oublieux
de son propre destin, appelle sur la patrie qui s'loigne la bndiction
cleste.

Au cours de ces penses qu'voquent en son me de junker l'atavisme et
l'ducation, Thor est soudain troubl par le bruit d'une porte qui
tourne doucement sur ses gonds, tandis que ses yeux lui montrent l'image
d'une femme de haute taille qu'ils sont impuissants  reconnatre sous
les voiles pais qui la couvrent.

Mais la femme a rabattu les crpes qui cachent son visage et les lvres
de Tornten profrent un cri d'horreur qu'il n'a pu retenir.

--Toi! Tu as os!...

En effet, c'est Ilse qui s'approche lentement du lit o son mari est
allong, le bras tendu pour repousser l'apparition dteste.

Elle est ple comme la mort. Dans ses yeux vacille la mme terreur
canine que Thor y a lue, nagure, lorsqu'il l'avait jete de ct pour
s'lancer sur son amant, le capitaine de cavalerie d'Unstett. Elle reste
un moment irrsolue devant la fureur que lui oppose l'accueil de l'poux
outrag.

--Thor, pardonne-moi! implore-t-elle en se laissant tomber  genoux 
quelques pas du lit, les mains jointes comme dans la ferveur d'une
prire.

--Moi! te pardonner! hurle Thor, qui se soulve pniblement. Non...
non... Tu as irrvocablement dtruit tout ce que j'prouvais pour toi.
Tu as repouss de toi ton fils et ton mari! Pour nous deux, tu es
morte... morte!

Il ne peut plus parler et s'effondre de nouveau.

La femme, alors, se lve et, courant  la couche, se jette aux pieds de
son mari, embrasse sa main.

--Thor! ce ne peut tre ton dernier mot! Tu m'as aime, tu me l'as dit!
Est-ce que tout cela peut ne plus exister?

--Morte!... rpte-t-il seulement.

Mais il est impuissant  dgager sa main et  se librer de cette
prsence qui exaspre sa rancune.

--Alors, au lieu de l'amour, la haine?

--La haine! geint-il.

Aussitt la voix de la femme s'altre. Elle abandonne la main qu'elle
pressait et son regard se fait cruel:

--Eh bien, soit, la haine! J'aime mieux cela!

--Tu ne m'apprends rien aprs ce que tu as fait!

--Oui, je te hais et je te maudis. Quant  mon fils, il est  moi
seule...

--Non, il m'appartient.

--Tu es trop faible pour le dfendre contre moi. Je te prviens, rien ne
me cotera pour te l'arracher.

--A moi, peut-tre pourrais-tu le voler, rplique aussitt l'officier
dans un dsir de vengeance; mais pas  l'autre, sa seconde mre...

--Qui cela?

--Celle que j'aime!

--Qui?... Je la connais?

--Tu la connais. Tu lui as parl tous les jours quand tu tais encore la
mre de mon fils.

--L'Anglaise?

--Elle-mme, Carry Bolton, qui sera ma femme ds que notre divorce sera
prononc.

--Je vous hais tous les deux et vous anantirai, grince la jeune femme
dans l'chevellement de ses boucles brunes, tandis qu'elle se redresse
et s'loigne du lit de Tornten. Quant  l'enfant, il m'appartient; je le
tuerai plutt que de vous le laisser.

--Infme! rugit le malade en arrachant le drap qui couvre son corps
affaibli et se dressant soudain, m par l'horreur et par la crainte.

Il voudrait dfendre les deux tres qui lui sont chers, mais ses forces
le trahissent; l'lan qui l'a prcipit contre sa femme se brise; ses
jambes flchissent sous lui; il s'abat  la renverse et, dans sa chute,
sa tte frappe lourdement le plancher...

Il ne sent plus rien... ne voit plus rien...




IV


Thor de Tornten est chez lui  prsent.

Il ne s'explique pas de quelle faon il y est parvenu, car c'est
subitement qu'il se voit assis dans son fauteuil,  sa table de travail.

Il ne ressent plus de sa blessure qu'une sourde compression aux tempes.
Il est habill et a la sensation de pouvoir se mouvoir, ce qu'il fait
d'ailleurs sans difficult. Il va vers le coffret, o il range ses
cigares, en choisit un avec soin, l'allume avec batitude--il en a t
si longtemps priv--se sent envahir d'un renouveau de bien-tre et
retourne  sa place.

C'est le soir, et, sur le bureau, brille une lampe lectrique. Tout
autour de lui rgne le plus profond silence, un silence bienfaisant,
exquis. Tout  coup, Thor s'aperoit qu'une des fentres qui donnent sur
le jardin est ouverte. Il se relve et s'en approche; l'air tide d'un
soir de printemps le caresse, il fait plus chaud dehors qu'ici.

Il retourne  son bureau et sonne Toman. Le valet de chambre apparat
sans bruit:

--Monsieur le commandant dsire?

Thor a une hsitation. Il rprime la question qui lui vient aux lvres
et murmure  la place:

--Miss Bolton est-elle  la maison?

Car il lui cote de s'informer auprs de son domestique des vnements
qui l'ont ramen chez lui.

--Oui, mademoiselle est l-haut dans la lingerie, avec la couturire,
rpond Toman.

Thor observe la nuance de respect marque par le domestique en parlant
de la jeune fille. Carry a donc pris dans sa maison une place
prpondrante.

--Priez mademoiselle Bolton de descendre, Toman.

Le valet de chambre s'clipse. Thor se rassied, car il est encore faible
et la fatigue le gagne. Il est involontairement tent de faire une
comparaison entre la soire o il a vu Carry pour la premire fois et ce
soir, o il l'attend, anxieux, comme un adolescent  son premier
rendez-vous.

La porte s'ouvre et Carry parat.

Lorsqu'elle voit qu'il se soulve pour la recevoir, elle s'lance vers
lui, les deux bras ouverts et se presse contre lui dans un geste
gracieux de reconnaissance et d'amour.

Rpondant ensuite  l'tonnement qu'il prouve de se retrouver ici sans
transition, elle s'empresse de le renseigner: aprs une nouvelle
syncope, survenue  la suite d'un accident qu'elle n'a pas connu, il
s'est maintenant rtabli et chaque jour hte sa gurison dfinitive.

Soudain, la visite d'Ilse lui revient en mmoire:

--Sais-tu quelle est la dernire personne que j'ai vue  l'hpital?
fait-il en se rasseyant et en attirant un sige o il invite Carry 
prendre place tout auprs de lui.

--Non, s'tonne-t-elle sans rien souponner. Qui est-ce?

--Aprs tout, ce n'tait peut-tre qu'un rve, continue-t-il sourdement.
Mais, je t'en supplie, Carry, garde-toi bien et veille sur le petit.
Sois prudente; ne te fie  personne et ne t'loigne jamais de moi si tu
veux que je sois rassur sur votre compte  tous deux.

Il l'entretient encore de ses craintes; elle lui parle de l'enfant, qui
dort  prsent, mais  l'ordinaire emplit toute la maison de sa bruyante
joie de vivre; et cependant ils sont tendrement enlacs, changeant des
caresses qu'interrompt un coup discret frapp  la porte. C'est Toman,
qui, sur l'invitation de son matre, entre dans le bureau.

--Monsieur l'avocat Bergman dsire parler  monsieur le commandant,
informe le domestique.

--Priez-le d'entrer, dit Thor, car l'avocat est son conseil juridique et
ne se drange certainement pas sans de srieux motifs.

Tu restes! s'adresse-t-il ensuite  Carry, qui s'apprte  sortir.

--Non, rpond-elle, en rougissant. Je prfre te laisser seul avec lui.
Il s'agit sans doute de ton divorce et ma prsence....

Elle s'enfuit et, derrire elle, pntre l'avocat, calme et matre de
soi, comme Thor l'a toujours connu, la serviette sous le bras droit. Sur
son visage fin et rgulier, des cicatrices rappellent les coups de sabre
reus pendant les annes d'universit et, sur ses lvres, flotte un
aimable sourire.

--Alors, Dieu merci, vous voil rtabli, monsieur de Tornten,
s'adresse-t-il gaiement  Thor qui se soulve et lui tend la main. Vous
nous avez caus de graves inquitudes, mais maintenant la sant revient
rapidement.

--Esprons-le, cher matre. Asseyez-vous, je vous prie, et dites-moi ce
qui me procure le plaisir de vous voir?

--Miss Bolton ne vous en a-t-elle rien dit? s'tonne l'avocat en
s'asseyant au bureau, en face de Tornten. Pendant que vous tiez au lit,
une action en divorce a t introduite contre vous. Votre femme, qui vit
actuellement  Munich, rclame la dissolution absolue de votre
communaut.

--Je m'en doute et ne m'y oppose en rien, fait Thor froidement, sans
prouver le moindre regret de ce geste dfinitif qui annule le pass et
rpudie la mre de son enfant.

--Je n'en attendais pas moins de vous aprs les vnements que j'ai
connus et ceux que je souponne, approuve l'homme de loi. Mais il reste
une question litigieuse: il s'agit de la garde de votre fils.

--Mon fils m'appartient!

--C'est aussi mon avis, et, certainement, au point de vue juridique,
nous aurons gain de cause. Mais cela va entraner un procs long et
fastidieux, jusqu' la solution duquel il importe de veiller sur
l'enfant. Mme de Tornten m'a honor rcemment de sa visite et ne m'a pas
cach qu'elle tait prte  n'importe quel acte pour s'emparer du
garonnet.

--Je sais encore cela; mais j'ai trouv en miss Bolton une gardienne
comme je ne saurais en souhaiter de meilleure.... Cette jeune fille est
ma fiance.

--Ah! trs bien! s'crie l'avocat. Laissez-moi vous fliciter de ce
choix, monsieur de Tornten. Cette demoiselle vous a soign avec un
dvouement qui mrite bien ce bonheur.... Dois-je maintenant vous mettre
au courant des procdures suivies jusqu' ce jour?

Thor va rpondre quand un nouveau coup est frapp  la porte avec une
discrtion qui n'appartient qu' Toman.

Le domestique apparat sur le seuil.

--Monsieur le commandant, il y a l un homme qui dsire vous entretenir.
Il prtend avoir une grave communication du comte Kammitz  vous faire.

--Ne peut-il attendre, Toman?

--Il affirme que sa mission est particulirement urgente.

Thor se tourne vers le docteur Bergmann; ce dernier se lve et, rangeant
ses papiers:

--Je crois qu'un autre jour sera tout aussi favorable  mes
explications, concilie-t-il. Il est tard d'ailleurs; je reviendrai
demain, dans le courant de l'aprs-midi. Nous aurons le temps de causer.

--Vous tes tout  fait aimable et j'accepte bien volontiers, s'crie
Thor satisfait.

L'avocat prend cong de l'officier, qui reste seul quelques instants;
puis Toman introduit dans l'appartement un homme vtu d'un long manteau
et que Tornten ne peut reconnatre  premire vue, tant ses traits
restent plongs dans l'ombre.

--Laissez-nous, Toman, ordonne-t-il.

--Bonne nuit, monsieur de Tornten, prononce le visiteur, lorsque la
porte s'est referme derrire le domestique.

Thor dresse l'oreille. O a-t-il entendu cette voix? Certainement dans
des circonstances critiques et douloureuses, car,  l'entendre, les
battements de son coeur se prcipitent comme sous le coup de
l'angoisse qui prsage un malheur.

--Qui tes-vous? crie-t-il.

--Ne me reconnaissez-vous plus, monsieur le commandant?

Et l'inconnu, s'avanant d'un pas, la lumire le frappe en plein visage.

--Kunst! fait Thor plein d'moi.

Et plusieurs secondes durant, sans pouvoir profrer une parole, il fixe
cet homme qui lui a ouvert les yeux sur son malheur conjugal.

Enfin il articule d'un ton sec:

--Que me voulez-vous?

--Je vous suis dpch par M. le comte Kammitz, dont je suis aujourd'hui
le domestique, et qui m'a donn une commission pour vous.

--Pourquoi ne vient-il pas lui-mme?

Kunst hausse les paules.

--Je ne sais mme pas pourquoi il m'envoie.

--Alors, qu'avez-vous  me dire?

--Monsieur le commandant, il faut me suivre. Kunst a prononc cette
dernire phrase  voix basse et non sans avoir regard souponneusement
autour de lui.

--Vous suivre? O donc?

--Je n'en sais rien. Mais M. le comte a envoy une automobile qui vous
conduira l o vous tes attendu.

--Je suis encore souffrant, je ne supporterais pas le voyage! Et puis,
qui me dit que vous venez rellement de la part du comte Kammitz? Vous
tiez, il n'y a pas longtemps, le domestique de confiance du capitaine
d'Unstett, ajoute Thor svrement.

--Mon matre a prvu l'objection et m'a donn une lettre  vous
remettre, rpond l'homme en tendant une enveloppe ferme.

--Que ne me la remettiez-vous plus tt?

--Parce que j'avais l'ordre de n'en faire usage que si vous refusiez de
me croire.

De l'enveloppe qu'il vient d'ouvrir, Thor a retir une feuille de
papier, l'a dploye et n'y a trouv,  son grand tonnement, que trois
simples mots qui ont mis l'moi dans son coeur et lev du mme coup
toute hsitation. Qu'importe si sa vie est l'enjeu de la partie! Le
papier porte de l'criture bien connue du comte cette phrase laconique:

    _Le kaiser appelle!_

Trois mots qui font bondir Tornten comme s'il n'et jamais prouv de
blessure, qui l'lectrisent et lui font rpondre:

--Je viens!

Toman, immdiatement sonn, s'affaire, apporte chapeau, manteau, avise
du dpart prcipit miss Bolton, qui accourt:

--Ne sors pas, implore-t-elle  mi-voix, avec une tendresse qu'elle veut
dissimuler aux yeux de Toman et de Kunst. Tu vas prendre du mal.

--Laisse-moi, Carry. Je ne puis faire autrement. J'ai le devoir de
suivre cet homme, rpond-il aussi bas et non moins mu. Lis ce que
Kammitz m'crit.

Elle a lu et demeure prostre. Tornten ordonne  son valet de chambre et
 Kunst de sortir les premiers, et, aprs une dernire caresse, un
dernier baiser sur les lvres de Carry, il descend  son tour dans la
rue.

C'est tout  fait comme ce soir o il est all  Schwanbach. Une nuit
tide, comme l'autre, s'tend sur la grande ville; une automobile ronfle
devant la maison, sur l'avenue du Grand-Electeur. Thor s'lance dans la
voiture; Kunst l'y aide et, sur un signe de l'officier, prend place en
face de ce dernier. Cette circonstance rappelle  Tornten un prcdent
voyage effectu dans la nuit et qui rveille en son coeur un si
cuisant chagrin. Il s'enfonce dans les coussins de la voiture et
s'efforce de reconstituer tous les incidents de ces heures douloureuses
qui, tantt obscurcissent ses yeux de larmes, tantt les cernent de
colre.

Sous l'empire de ces penses, il ne se rend pas compte du chemin
parcouru. Mais quand l'automobile s'arrte et qu'il met pied  terre,
Tornten reste sur place, abasourdi, comme enracin. Il regarde Kunst
bien en face:

--O sommes-nous? demande-t-il, la voix trangle.

--Ne vous frappez pas, commandant, fait l'homme intimid. Je puis
maintenant vous dire que mon matre vous attend dans la maison du
capitaine d'Unstett.

--Alors je ne fais pas un pas de plus, dcide Thor rsolument.

Du premier coup d'oeil, en effet, il a reconnu le carrefour o, dans
la nuit d'horreur, lui et Kunst ont quitt la voiture pour ne pas trahir
leur arrive aux oreilles de ceux qu'ils se proposaient de surprendre.

--Monsieur le commandant, fait le rouquin en guise de rponse, M. le
comte a prvu votre rpugnance et m'a ordonn, dans ce cas, de vous
rappeler ce qu'il dit dans sa lettre.

Thor devint perplexe:

--Pourquoi est-ce prcisment l que je dois rencontrer Kammitz?

--Ces messieurs se runissent rgulirement chez le capitaine.

--Quels messieurs?

--Je l'ignore.

--Et lui... lui... en est-il?

Kunst, qui a compris, rpond faiblement:

--Je ne sais pas, monsieur le commandant. Puis, d'une voix ferme, il
ajoute:

--Il se fait tard. Venez, je vous en prie; il y a trop longtemps que
nous nous faisons attendre.

Thor de Tornten pousse un profond soupir, voque les paroles fatidiques
de la lettre qu'il cache en son sein et s'lance  la suite de son
guide.

Tout comme autrefois, dans l'heure d'angoisse, ils atteignent la villa,
dont Thor revoit les fentres claires au premier tage. Les deux
hommes traversent l'avant-cour, et Kunst ouvre la porte de la maison.
Devant lui, le lieutenant de vaisseau pntre dans le vestibule, avec
cette diffrence que, cette fois, la pice est claire; puis ils
gravissent, sans ttonnements et sans hsitation, les marches de
l'escalier, recouvertes d'un tapis.

Le compagnon de Thor frappe  une porte du premier, qui leur livre
passage. Un instant encore ils sont dans l'obscurit, mais aussitt la
chambre s'claire et Thor de Tornten se trouve seul avec Kunst, qui
dbarrasse l'officier de son manteau et de son chapeau et le prie
d'entrer dans la pice voisine o il devra attendre la venue du comte.

Thor est maintenant dans un lgant salon-fumoir, sans pouvoir se
rappeler y tre prcdemment venu. Impatient, il pitine au milieu de
l'appartement, quand la porte s'ouvre de nouveau, livrant passage au
comte Kammitz.

--Sois le bienvenu, Tornten, s'crie l'ami en le prenant dans ses bras.
Je savais bien que je pouvais compter sur toi!

Thor rpond  l'accueil de son ami avec une gale cordialit, mais il
ajoute loyalement:

--Je ne serais pas venu sans l'appel contenu dans ta lettre.

--Je pensais bien, affirme Kammitz, que tu viendrais  contre-coeur
dans cette maison. Ta rancune a failli tre la plus forte, mais l'appel
du devoir a triomph.

--C'est vrai, Kammitz. Et maintenant, dis-moi vite ce que tu attends de
moi, car il me tarde de quitter cette ambiance dtestable qui me
rappelle les plus durs moments de mon existence.

--Erreur, Tornten. Il y en a de pires que tu subis avec rsignation.

--A cause de l'empereur?

De la tte, Kammitz approuve.

--Qu'est le malheur d'un homme auprs de la honte d'un peuple?

--Tu as touch le point sensible!

--Srement, Tornten. Ecoute-moi donc, car je ne suis pas seul: d'autres
t'attendent et souhaitent te voir et t'entendre.

--Parle!

--Derrire cette porte--le comte indique celle par o lui-mme est
entr--huit Allemands se sont runis, et je suis de ceux-l, qui veulent
voir finir l'outrageante comdie qu'on joue au dtriment de notre
patrie. Ils te demandent si tu veux t'associer, toi, neuvime,  leurs
projets.

Il croit comprendre et s'crie dans une motion vibrante:

--Je le veux, Kammitz, je le veux!

--J'ai encore quelque chose  te demander. Tu apprendras, tout 
l'heure, tout ce que je ne puis te dire ici, parce que je suis li,
moi-mme, par un serment. Mais il faut que tu saches que, parmi nous, il
se trouve un homme que tu hais, dont la vue fera natre en toi l'horreur
et la colre et dont, cependant, tu devras supporter la prsence, pour
l'amour de la grande ide.

--Unstett, prononce Tornten.

--Il est des ntres.

Pendant quelques secondes, les deux hommes se taisent; enfin:

--Le kaiser appelle! dit lentement Kammitz avec intention.

--Bien.... Je saurai tout endurer, finit par dire l'officier d'un ton
ferme. Pour le but que j'entrevois, il n'est pas de sacrifice qui me
cote.

--Viens donc!

Ils franchissent la porte que Kammitz a soin de refermer aussitt
derrire eux.

Le colosse blond semble d'abord ptrifi. Au milieu du salon qu'il
reconnat pour celui du capitaine de cavalerie, autour d'une table
recouverte d'un tapis vert, il ne voit que visages connus: Jacob
Grotthauser qui s'est vivement lev pour se porter  sa rencontre, Arno
de la Rieth, le long Sellenkamp, Rittersdorf, fougueux et passionn,
Heins de Walding et son frre, l'aspirant Paul, et, l-bas, comme viss
 son sige qu'il est le seul  n'avoir pas quitt, sans un geste de
bienvenue  l'gard du survenant... Fritz d'Unstett.

Le lieutenant de vaisseau n'en peut croire ses yeux! Comment,
Grotthauser, qui, devant le monde, n'a jamais fait secret de ses libres
opinions, se trouve-t-il ml  cette assemble de hobereaux dtermins
et quelle apparence y-a-t-il que des relations se soient tablies entre
Unstett et les officiers de marine qui, autrefois, connaissaient  peine
de nom le capitaine de cavalerie.

--Bonjour, Tornten! l'accueille un cri unanime, tant son arrive parat
 tous un heureux vnement.

--Voici ta place, indique ensuite Kammitz, lorsque tous,  l'exception
d'Unstett, ont salu Tornten, qui, pouss vers le milieu de la table, se
trouve faire vis--vis au comte.

Tandis que chacun regagne son sige, Thor jette un regard rapide vers
Unstett, qui se trouve tout au bout de la grande table. Le capitaine de
cavalerie se soulve blme et silencieux et s'incline en faisant un
lger salut. Le marin semble ne pas voir ce geste.

Son attention est, d'ailleurs, sollicite par une immense carte de
l'Amrique du Sud, pingle sur la table, devant sa place. De petits
drapeaux, en grand nombre, y tracent, le long de la cte orientale du
continent, une ligne irrgulire, qui finit au cap Horn. Tornten regarde
curieusement Kammitz, qui se prend  sourire.

--Je rclame le silence, messieurs, fait-il de sa voix sonore.

Chacun se tait et le brouhaha de bienvenue prend fin, qui,  l'instant,
accueillait Tornten.

--Messieurs, commence le comte qui, au surplus, semble s'adresser plus
particulirement  son vis--vis, ce m'est une joie de saluer parmi nous
la prsence de notre ami Tornten; elle est d'autant plus vive que je
sais maintenant pouvoir compter sans rserves sur sa bravoure, ses
connaissances et son dvouement pour l'excution de notre plan. Mais,
avant tout, il faut que j'obtienne de notre ami la promesse de ne pas
dvoiler un mot de ce qu'il entendra ici.

Thor, tendant la main droite, s'empresse de jurer:

--J'observerai le plus scrupuleux silence  l'gard de qui que ce soit.

--C'est bien. Je n'ai donc plus de secrets pour toi, et suis assur que
tu es de coeur avec nous. Tu le sais, celui que nous aimons et
vnrons tous, notre ancien seigneur et empereur, auquel mme nos
adversaires--et les yeux du comte se portent vers sa droite o sige
Grotthauser--ne refusent pas l'hommage de l'estime la plus haute,
Guillaume de Hohenzollern est condamn par ses ennemis  vivre ses
derniers jours sur l'une des les Juan-Fernandez. Tu n'ignore pas que sa
condamnation viole toute justice et que sa dtention, aujourd'hui, est
le plus grand crime de l'histoire. Car--et c'est notre ami Grotthauser
qui parle, lui dont les principes sont, cependant, loin de faire un
suppt du kaiser--s'il existait un droit d'lever une plainte contre le
prisonnier de Juan-Fernandez, ce droit ne pouvait appartenir qu'au
peuple allemand. En aucun cas, ses ennemis n'avaient qualit pour
obliger la Hollande  leur livrer le kaiser, afin d'en faire le
principal personnage de la triste comdie sur les organisateurs de
laquelle l'histoire aura  se prononcer en dernier ressort.

--Bravo, fait entendre l'aspirant Paul de Walding, ce qui lui attire, de
la part de son frre, un avertissement muet mais nergique.

Sans s'arrter, le comte Kammitz continue:

--Tous les Allemands ont reu de l'tranger, dans le traitement inflig
au kaiser, un soufflet en plein visage. Que l'on voie en lui le
reprsentant du droit divin en Allemagne, ou, seulement, un Germain
comme les autres, c'est, en tous cas, un Allemand, et cet Allemand a
subi de la part de l'tranger une injustice, sans que l'empire ait eu le
moyen ou la force de s'y opposer. Tant que Guillaume de Hohenzollern
languira en exil, nous aurons donc  baisser, devant l'tranger, un
front humili.

Thor approuve, si vigoureusement de la tte, cet expos, que son
assentiment veille un cho aux lvres de tous ses amis.

--Trs juste! crie-t-on de toutes parts, et mme Grotthauser s'associe 
cette manifestation.

--Rien donc, depuis que le kaiser a pris le chemin de la dportation,
reprend le comte, ne pouvait tre plus important  nos yeux que de le
dlivrer. Seuls, nous tions trop faibles et les moyens nous manquaient
d'organiser et de mener  bien une si lourde tche.

Que l'on y pense--et l'orateur indique la carte--Juan-Fernandez est, 
vol d'oiseau, loign de plusieurs milliers de milles de la mre patrie
et, par consquent, impraticable pour une vasion  laquelle ne
travailleraient que des particuliers. Ajoutez  cela la surveillance
constante des allis, dans laquelle se distinguent surtout les Franais
et les Anglais.

Ds lors, toutes fois que j'tais amen  parler, dans le cercle de nos
camarades, d'un projet d'vasion du kaiser, les obstacles surgissaient
si nombreux qu'ils entravaient tout initiative... Les circonstances
m'amenrent,  cette poque,  connatre au chevet de notre ami Tornten,
qui se dbattait alors en proie aux affres du dlire, M. Jacob
Grotthauser; en dpit de ses opinions politiques qui le classent parmi
les adversaires de ma caste, je ne devais pas tarder  voir en lui un
vrai Allemand, pour lequel la honte de cette dchance impriale...

--...Dchance humaine, corrige intentionnellement Grotthauser.

--...De cette dchance humaine, acquiesce Kammitz avec un lger
sourire, tait si pnible, qu'en lui aussi avait germ l'ide de
prparer une fin violente;  cette grande misre du peuple allemand. De
mme que les forces coalises de nos ennemis avaient fait de notre chef
un dtenu, de mme nous pensions unir nos forces pour dlivrer le
kaiser.

A maintes reprises, nous emes l'occasion de traiter  fond cette
question, mais des obstacles sans nombre se dressaient devant nous.

De notre gouvernement, aucun secours  attendre...

--La honte allemande, par-dessus la misre allemande!...

--Malheureusement, il en est ainsi. Laisss  notre propre initiative,
nous pouvions bien forger des plans, mais faire un pas dcisif, jamais.

C'est  ce point qu'en taient nos projets quand je reus, il y a
quinze jours,  Berlin, la visite de M. le capitaine de cavalerie
d'Unstett, venu exprs de Munich pour me voir.

Thor sent,  ces mots, le rouge de la colre lui monter au front. Il
regarde fixement la carte et les petits drapeaux multicolores. Il
n'ignore pas que le misrable vit  Munich, et ce souvenir lui est
intolrable. Mais il se contraint, car il entend rsonner dans son
coeur l'appel par lequel Kammitz a eu raison de sa rpugnance... et
cet appel retentit par del tous ses ressentiments.

--M. d'Unstett ne venait pas me trouver de son propre mouvement, reprend
le comte; il paraissait comme porte-parole d'un personnage qui, de son
ct, s'tait mis en relations avec lui  Munich. Cet individu ne
serait autre que l'agent d'une des grandes puissances auxquelles nous
sommes redevables de l'exil du kaiser.

--Quelle est cette puissance? interrompit Rittersdorf, nous avons enfin
le droit de le savoir.

Kammitz se tourne vers d'Unstett qui, aprs un moment d'hsitation, se
lve et rpond froidement:

--Ce sont les Etats-Unis d'Amrique.

L'tonnement le moins dissimul se peint sur tous les visages.

--Quel intrt l'Amrique peut-elle avoir  nous pousser dans une
aventure qui doit compromettre son oeuvre? doute Sellenkamp, en
hochant la tte.

--Je donnerai  ce sujet des claircissements, rpond le capitaine de
cavalerie; en ce moment la parole est au comte Kammitz.

--Je vous remercie, rpond ce dernier, car je dsire aussi terminer
avant tout mes explications. Donc, l'agent de cette grande puissance,
que nous savons maintenant tre l'Amrique, est venu en Allemagne, par
ordre de son gouvernement, pour y trouver des hommes rsolus, avec
l'appui des Etats-Unis,  entreprendre la libration du kaiser.

Il tomba, en M. d'Unstett, sur l'homme qu'il lui fallait. Tous deux
s'entretinrent des voies et moyens d'une semblable opration et
d'Unstett fut charg de recruter les hommes ncessaires.

Avant tout, il fallait d'anciens officiers de marine, car l'Amrique
met au service de cette entreprise hardie, un de ses plus modernes
submersibles.

Thor de Tornten tressaille, regarde l'un aprs l'autre, tous ses
camarades et observe que tous savent d'avance ce qui va se passer. Il se
tait, en consquence, et continue d'couter les paroles du comte.

--Dans son entourage, M. d'Unstett entendit prononcer mon nom; c'est
alors qu'il vint me trouver. L'accord ne fut pas long  conclure. Pour
moi, il n'est pas de plus noble devoir que de mettre fin au bannissement
du kaiser.

J'ai donc group autour de moi tous ces hommes d'action, sur la
rsolution, l'esprit de sacrifice desquels je sais pouvoir compter. Je
les ai convoqus pour discuter, d'abord les particularits de notre
plan, et passer ensuite, le plus rapidement possible,  l'excution de
celui-ci.

Maintenant, conclut le comte Kammitz, j'ai mis notre ami Tornten au
fait de tout ce qui nous occupe et nous runit ici. Je passe la parole 
M. le capitaine d'Unstett afin qu'il puisse nous faire part des
propositions de son mandant.

--Avant tout, s'crie Thor de Tornten enthousiaste, je dsire remercier
l'assistance de m'avoir accord sa confiance, de m'avoir appel  cette
runion et, une fois encore, je jure et promets de tout tenter pour
mener  bonne fin les rsolutions qui seront prises.

Des signes d'encouragement et d'approbation accueillent ces paroles,
tandis qu'au bout de la table d'Unstett tousse, pour attirer
l'attention, et dbute:

--Pour revenir, avant tout,  la question qui m'a t pose, au sujet
des mobiles qui ont amen les Etats-Unis  envisager une vasion du
kaiser, je dois rappeler tout d'abord que l'Union s'est, ds les dbuts,
montre gnralement hostile  la mise en jugement de notre souverain.
Au moins y eut-il, de l'autre ct de l'Atlantique, un fort courant
d'opinion contre la comdie joue seulement pour le profit des
adversaires de l'Allemagne en Europe, et au cours de laquelle tant de
questions allaient tre dbattues qui taient au rebours des intrts
amricains.

Je rappelle incidemment les prestations amricaines en matriel de
guerre qui afflurent sur les champs de bataille de l'Entente, bien
avant l'entre en ligne des contingents yankees, et le rle jou par
Wilson comme prtendu mdiateur, dans l'instant mme o ceux-ci, venant
grossir les rangs de nos ennemis, consommaient la ruine de notre pays.

A cette opposition contre le procs du kaiser, il y a lieu d'associer
l'attitude des Germano-Amricains qui ont repris de la force depuis la
fin des hostilits.

Dans son propre pays, on fait reproche  Wilson et  son entourage
d'avoir, par ce jugement, abaiss l'Allemagne davantage que ne l'avaient
fait la guerre et la dfaite elle-mme.

La priode des lections prsidentielles va s'ouvrir; si l'on veut
calmer les Allemands, il faut faire quelque chose pour eux, au moins
dans la coulisse.

Puis, l'Angleterre et l'Amrique sont en dsaccord sur le mandat de
Shantung, pour lequel l'une soutient le Japon, l'autre prtend
l'vincer; la France marche avec son allie d'Europe.

D'autre part, la prsence sur la cte sud-amricaine de l'escadre de
surveillance, qui est un prtexte pour les Anglais  s'y consolider, est
une pine au pied de l'Amrique.

Les Etats-Unis ne veulent pas tolrer l'Angleterre dans le Pacifique,
et la seule solution de ce dilemme leur apparat dans cette conception
toute simple: faire disparatre la cause en mettant fin  la dtention
du kaiser.

Officiellement, l'Union ne peut videmment pas agir. Ds lors, fidle 
sa politique traditionnelle, elle cherche  fomenter quelque chose qui
paraisse en contradiction avec ses propres intrts, tout en lui
mnageant des profits des deux cts.

Mon correspondant est autoris  mettre  notre disposition toutes
sommes que la prparation du coup de main peut rendre ncessaires. Les
Etats-Unis ont tout mis en oeuvre pour nous faciliter la besogne; mais
leur concours exclut la participation des marins de sa marine nationale.
En nous attribuant cette part dans l'action, l'Amrique s'assure, en
tout tat de cause, contre les soupons possibles des nations associes
et se prpare, en cas de dcouverte, une justification facile de son
attitude...

Dans un jour du mois prochain que vous allez fixer aujourd'hui mme, un
yacht de l'Amricain Towbridge, un des rois de la viande, nous attendra
 Lisbonne, o nous aurons  nous rendre isolment et sous de faux noms.
Il nous conduira  l'endroit o vous voyez sur la carte le premier des
petits drapeaux verts.

Chacun regarde le point dsign,  peu prs  la hauteur de
Rio-de-Janeiro. Thor lui-mme a suivi avec intrt les explications du
capitaine de cavalerie.

--C'est l que commence,  vraiment parler, notre voyage de dlivrance,
continue Unstett, car nous y serons mis en possession d'un croiseur
sous-marin, de la construction la plus rcente, avec lequel on nous
abandonnera  nos propres forces. Nous deviendrons les matres absolus
du submersible jusqu'au moment o nous aurons dbarqu le kaiser, l o
il sera attendu. Dcouverts, nous avons le devoir de couler bas le
navire plutt que de le laisser tomber aux mains des ennemis.

Mais j'ai lieu d'esprer que, mme contre une ventualit de cette
nature, les prcautions sont prises. Elles sont du ressort de la marine
amricaine qui nous en rserve l'agrable surprise. Tout ce que je peux
dire encore, c'est que, pendant la priode ncessaire  l'opration, les
Amricains s'arrangeront pour assumer la plus grande partie du service
de surveillance sur Mas-a-Tierra.

--Parfait! crie de la Rieth.

--Cependant, il y a une lacune, objecte Rittersdorf; o prendrons-nous
le ravitaillement ncessaire  une navigation de quelque dure?

Unstett se dtourna en riant:

--Pour cela, vous pouvez faire crdit aux Amricains, qui sont au-dessus
de semblables petitesses. Les drapeaux placs sur votre carte indiquent
les points o croiseront, pendant notre expdition, des vapeurs
ptroliers qui seront l, en ralit, pour nous approvisionner de tout
le ncessaire.

--Colossal! s'extasie l'an des Walding.

--Bien amricain! s'crie en cho Paul... ta gueule!

--Je demande encore un instant d'attention, fait le capitaine de
cavalerie.

--Je vous en prie, rpond le comte Kammitz, en invitant d'un signe ses
camarades au silence.

--Ainsi, selon toute vraisemblance, nous atteignons Juan-Fernandez,
dveloppe Unstett avec le mme calme, et cela d'autant plus certainement
que nous comptons dans nos rangs, pour cette longue croisire, un
capitaine de sous-marin dont il est difficile de trouver l'gal.

Il n'a nomm personne, mais celui qu'il a dsign aussi clairement se
penche davantage sur la carte et serre les poings, atteint comme d'un
outrage par les loges de l'homme qu'il hait, tandis que les camarades
du marin tournent vers celui-ci des yeux qu'emplissent l'esprance et
l'orgueil.

Le cavalier poursuivit:

--Mais  Mas-a-Tierra mme, il faut compter avec l'ennemi. Cependant, de
grandes chances nous sont ouvertes de raliser nos voeux et d'amener
le kaiser  notre bord.

Il reste  savoir ce que l'on fera de lui; l'Amrique en a dcid
ainsi.

--Oh! oh! gronde Rittersdorf, qu'est-ce que cela signifie?

--Je vous prie de ne pas interrompre ainsi, Rittersdorf, objurgue
Kammitz.

L'interpell se tait, mais il ronge son frein et ses traits s'altrent,
se couvrant davantage de rougeur  chaque nouvelle parole du capitaine
de cavalerie.

--Les Yankees exigent que nous transformions le bannissement impos au
kaiser en un exil volontaire. Vous savez tous que l'le de Mas-a-Tierra,
qui appartient au groupe des Juan-Fernandez, est  environ 360 milles de
la cte du Chili.

C'est sur un point de cette cte que nous devons atterrir, quitter le
btiment qui sera remis aux Amricains et dbarquer le kaiser sur le sol
de la rpublique chilienne. La suite de l'aventure est aussi bien rgle
que toutes les circonstances antrieures de l'vasion. A partir de
Valparaiso, nous empruntons la voie ferre qui, par del les
Cordillres, nous conduit dans l'Argentine. A la station Mercds, nous
abandonnons le chemin de fer; des chevaux et des guides nous attendent
en ce point et, en trois ou quatre jours de chevauche, nous atteignons
une grande ferme que les Amricains ont achet et amnage pour le
kaiser.

L, il est en sret, car il est entendu que nous restons auprs de lui
pour le dfendre, et, d'autre part, le gouvernement des Etats-Unis aura
pris toutes dispositions pour que l'Argentine n'extrade pas le proscrit
et ne l'inquite en rien, par ailleurs.

L'orateur a cess de parler. Un tel silence accueille ces paroles que
Thor peut entendre la respiration fortement rythme du lieutenant de
vaisseau Rittersdorf, qui est assis auprs de lui et semble en proie 
une lutte intrieure.

--Mes amis, finit-il par crier, sur le verbe fougueux qui lui est
ordinaire, je suis d'avis de rejeter, sans plus, les propositions
amricaines. En ce qui me concerne personnellement j'entends refuser mon
concours  une entreprise qui aura pour rsultat de faire du prisonnier
de plusieurs peuples le prisonnier d'une seule nation.

--Bravo, Rittersdorf, clate Sellenkamp, je pense absolument de mme!

--Moi aussi, s'exclament d'une seule voix les deux Walding et de la
Rieth.

Ils se sont levs, tous deux au paroxysme de l'motion et semblent
dcids  n'accepter aucune compromission.

Le comte Kammitz hausse les paules et cherche  rencontrer les yeux de
Tornten, dont il parat esprer un secours. Mais le visage de ce dernier
demeure obstinment baiss et ne tmoigne en aucune faon de
l'orientation de ses penses. Il s'abstient de rpondre au regard de son
ami, s'absorbe dans l'examen de la carte et attend patiemment que
l'agitation de ses camarades ait pris fin.

Quelques paroles prononces par Unstett ont, d'ailleurs, ramen dj un
peu de calme.

--Mais, messieurs, a annonc le capitaine de cavalerie qui est
tranquillement rest assis, je partage entirement vos sentiments et vos
vues. Je n'ai fait que vous rapporter les propositions qui m'ont t
soumises, sans me poser aucunement en avocat de ces projets. Ne nous
querellons pas si nous voulons arriver  notre but.

--Notre but! mais c'est de ramener le kaiser en Allemagne, riposte
Rittersdorf. Quiconque y est oppos n'aime pas sa patrie!

Thor observe Grotthauser qui se tait, ple et frmissant, sans vouloir
prendre parti dans ce dchanement d'enthousiasme.

--Usons de l'aide amricaine pour arriver  nos fins, suggre tout 
coup Sellenkamp.

--C'est cela mme, approuve Heinz de Walding; lorsque nous aurons
dlivr le kaiser, nous le conduirons o bon nous semblera.

--O bon lui semblera, rectifie Grotthauser qui ajoute: et, d'ailleurs,
il reste  savoir s'il n'est pas plus prudent de repousser tout de suite
les avances amricaines que de trahir ensuite nos associs.

--Comment l'entendez-vous, monsieur Grotthauser? s'informe Rittersdorf.

Mais dj le calme qui mane des paroles de l'industriel a suffi pour
faire rentrer les forcens  leurs places. On se rassied autour de la
table des dlibrations et questions et rponses se croisent de part et
d'autre, comme le cliquetis d'pes d'un assaut courtois.

--Je crois, monsieur le baron, que nous devons avoir en premire ligne,
devant les yeux, le bien du peuple allemand.

--Non, le bien du kaiser, aussi.

--Parfaitement! Nous devons donc rechercher la solution susceptible de
concilier le bien du peuple allemand et les intrts de l'ancien
souverain de l'Allemagne.

--Eh! bien, le rtablissement de la monarchie!

--Je crains que vous ne fassiez fausse route, car seule une partie de la
nation le dsire.

--La masse est facile  mener et acclamera le retour du kaiser.

--Toute la masse n'est pas aussi mallable que vous voulez bien le dire.
La guerre a clair la religion des couches profondes; elle a renseign
les foules sur les avantages et les inconvnients de chaque rgime; elle
a aboli, chez le plus grand nombre, cette souplesse de reins qui les
faisait se prosterner aux pieds d'un trne et beaucoup refuseraient,
aujourd'hui, de s'incliner devant une prtendue Majest... quand bien
mme il s'agirait de Guillaume de Hohenzollern.

--Prtendue Majest! bondit Rittersdorf. Je vous invite, monsieur
Grotthauser,  laisser de ct tout ce qui peut tre outrageant 
l'gard du kaiser. Et, au surplus, je ne discute pas les moyens de
rendre le peuple allemand plus heureux. Pour moi, le kaiser est toujours
notre matre. Le ramener  sa place, tel est mon but.

Les paroles du baron emportent de nouveau une approbation presque
unanime. Seul, Kammitz reste, aprs comme devant, calme et matre de
soi, tandis que le regard clair d'Unstett se pose, non sans quelque
insolence, sur les dissidents, Grotthauser et Thor de Tornten.

Car, si Grotthauser ne relve pas le dernier argument du lieutenant de
vaisseau Rittersdorf, Thor prend sa place et, se levant de son sige,
marque par l son intention d'intervenir.

--Le diffrend qui vous spare, commence-t-il, dans le silence qui se
rtablit, avec le sang-froid dont il est coutumier dans les plus graves
circonstances, m'oblige  prendre nettement position dans notre
entreprise. Je sais que le commandement du croiseur sous-marin doit
m'tre dvolu et que je suis appel  jouer, de la sorte, un rle de
premier plan dans l'vasion du kaiser, un rle sur lequel les temps
futurs auront  prononcer leur verdict. Le comte Kammitz a fait de la
question un expos juridique auquel j'applaudis entirement.

Mais, puisque nous nous exposons au jugement de l'Histoire qui peut,
nous disparus, jeter la honte et l'opprobre sur nos mmoires, ne perdons
pas de vue qu'il serait aussi criminel de prcipiter le pays dans de
nouveaux embarras, dans de nouvelles luttes, dans la terreur et
l'horreur d'une guerre civile, auprs de laquelle toutes les atrocits
passes ne seraient rien et qui suivraient infailliblement le
rtablissement du kaiser. Par contre, il serait infme aussi de le
laisser au pouvoir de ses ennemis.

Si nous ramenons l'empereur sur le sol allemand, la dsagrgation du
Reich est invitable, si mme l'on admet que nos ennemis extrieurs
n'interviennent pas immdiatement et nergiquement. Car, en ce cas, les
allis se trouveraient d'accord pour svir contre nous de toute leur
puissance, par la dclaration d'une nouvelle guerre conomique, du
blocus et de la famine, qui consacreront notre anantissement politique
et notre ruine dfinitive.

Il est vraisemblable d'ailleurs qu'ils occuperont militairement
certaines provinces, qu'ils en soulveront d'autres contre le kaiser...
l'Allemand combattra l'Allemand! Qui donc ose y penser, qui donc ose
songer encore au retour du kaiser en prsence de telles consquences?

La voix de Thor rsonne si nette, si vibrante qu'elle coupe court 
toute riposte et condamne au silence Rittersdorf et ses partisans et,
sans reprendre haleine, le marin continue:

--D'autre part, qui pourrait se drober  la tche qui vient de nous
tre trace et qui, encore que les exigences des Amricains puissent
paratre intolrables, n'en a pas moins pour consquence la ralisation
du vaste projet qui occupe, aujourd'hui, nos penses.

--Personne! s'crie Grotthauser.

--Non, aucun de nous ne se drobera, appuie le comte Kammitz.

Une courte pause suit, pendant laquelle Tornten se laisse retomber sur
son sige; Rittersdorf ne trouve pas de rponse:

--Mais, affirme-t-il enfin, un peu contrit, je n'ai jamais song
srieusement  me drober.

--Je vous remercie de cette assurance, rplique Thor.

--Mais moi non plus! se hte de corroborer Sellenkamp dont les Walding
et Rieth suivent le mouvement.

--Ds lors, poursuit Tornten, nous sommes tous d'accord. Nous agissons
comme les Yankees nous l'ont prescrit. Qui sait si quelque jour les
circonstances ne se modifieront pas au point de nous permettre
d'envisager  nouveau le retour du kaiser. Prenons l'exemple de
l'ventualit d'une guerre entre Anglais et Amricains. Pendant que les
autres se trouveront occups ailleurs, nous aurions les mains libres
chez nous et la possibilit de nous donner un gouvernement de notre
choix.

--Mais jamais contre la volont du peuple, corrige Grotthauser.

--Jamais! acquiesce Thor.

Rittersdorf sourit d'un sourire ddaigneux qui se reproduit aussitt sur
les lvres de ses amis et celles... du capitaine de cavalerie. Ce jeu de
scne n'a pas chapp  Tornten.

Mais dj Grotthauser tente, par des paroles conciliantes, de ramener la
bonne intelligence parmi les conjurs.

--Messieurs, fait-il, s'adressant  Rittersdorf et aux autres officiers,
pouvez-vous croire qu'il soit encore dans le got et dans les intentions
du kaiser de soutenir, pour son trne, une lutte formidable. Outre que
cela dnoterait, de sa part, un manque de clairvoyance dont vous n'avez
pas le droit de prjuger, il faut considrer qu'il est certainement
affaibli par six annes de combats autour de sa souverainet et bris
par les vnements qu'elles ont dchans. Songez qu'il n'est plus 
l'ge de l'action et qu'il ne possde plus ce ressort de la jeunesse qui
fait supporter les revers avec confiance en l'avenir.

--C'est bon, monsieur Grotthauser, rpond frachement le baron
Rittersdorf. Nous ne parlons pas la mme langue. Laissez le temps
arranger les choses.

--Comme vous voudrez, monsieur le baron.

--Messieurs, reprend Kammitz, en rompant brusquement le dbat, je
propose, maintenant, de choisir parmi nous un chef. Il nous en faut un
et vous n'ignorez pas que toute entreprise est voue  l'insuccs, qui
ne possde pas une tte.

--Je vote pour le comte Kammitz, s'crie Thor de Tornten.

De toutes parts, des acclamations accueillent ce vote et le comte
accepte, avec calme le choix dont il est l'objet. Mais, de sa propre
initiative, il tient  imposer une limite  ses attributions en
ajoutant:

--Mais, aussitt que nous aurons le pied sur le croiseur sous-marin, je
remets tous mes pouvoirs aux mains de notre ami Tornten. Cela ne va-t-il
pas de soi? il est parmi nous le seul capable de prendre la direction
d'un tel navire.

Cette proposition est adopte avec la mme unanimit.

--Il s'agit, maintenant, de fixer le jour o nous nous retrouverons 
Lisbonne, suggre Kammitz.

Unstett, aprs un coup d'oeil  son calendrier de poche, opine:

--Je crois que le mieux serait de dire le 25 avril; cela nous laisse
cinq semaines pour nos prparatifs.

--Quelqu'un a-t-il une objection contre cette date?

Personne ne proteste et le 25 avril est fix comme point de dpart de
l'opration.

--Je me charge d'avertir les Amricains, offre l'officier de cavalerie,
mais je dois encore et, ds  prsent, attirer votre attention sur la
ncessit qu'il y a pour nous d'assurer, par nos propres moyens, tous
les services  bord du croiseur, car aucun homme de l'quipage ne
restera sur le navire.

--Il va sans dire que nous acceptons cette condition, s'exclame
Rittersdorf. Pour mon compte, je consens  faire les besognes les plus
serviles, si de cela doit dpendre le succs de notre entreprise.

--C'est noblement parler et aucun de nous ne restera au-dessous d'un
pareil dvouement, affirme Kammitz. Nous nous plaons sous les ordres de
Tornten en tout tat de cause.

--Serons-nous assez pour la manoeuvre du sous-marin, demande Rieth?

Thor de Tornten rflchit un instant:

--Cela peut aller, fait-il en matire de conclusion,  condition que
nous fournissions un effort double. Nous pourrions nous adjoindre Kunst
et quelques domestiques de confiance pour le voyage.

--Adopt, approuve Kammitz. Ces gens sont, aprs tout, des Allemands et
nous les connaissons suffisamment... Mais pas plus de trois.

On est arriv  la fin de la confrence. Le comte fait remarquer encore
que chacun aura  se procurer de faux papiers et pourvoir, par lui-mme,
au voyage jusqu' Lisbonne. C'est l seulement qu'entreront en vigueur
les dispositions prises par les Amricains.

Il ne reste plus qu' se sparer. Grotthauser saisit le bras de Tornten,
pour l'aider  descendre jusqu' l'automobile qui,--a fait connatre le
comte Kammitz,--est  la disposition du convalescent pour le reconduire.

--Je suis fatigu, dit Thor  son vieil ami, tandis qu'au bras l'un de
l'autre, ils cheminent dans la rue, et je sens qu'il va me falloir faire
appel  toutes mes forces, pour tre  la hauteur de la tche que j'ai
assume.

--Cependant, tu es marin et tu as t officier, riposte l'industriel.
Que dirais-je, moi, pour qui ce voyage  bord d'un sous-marin offre des
difficults et des dangers inconnus.

--Ce qui ne t'empche pas de te joindre  nous! J'avoue que cela ne m'a
pas peu surpris de te rencontrer dans cette socit.

Ils sont arrivs au carrefour o stationne l'auto et y montent aussitt:

--Tu sais maintenant ce que j'y fais! explique Grotthauser lorsque assis
cte  cte, dans la voiture, ils parcourent dj,  vive allure, les
rues du Berlin nocturne.

--Oui, pour modrer les ides de Rittersdorf.

--Parfaitement! Je me figure, par ma prsence, tre en mesure
d'intervenir en temps opportun, lorsqu'on voudra faire aboutir 
l'asservissement de notre pays, une entreprise que, jusque-l, je trouve
juste et noble.

Quand le comte Kammitz m'a parl la premire fois de faire vader le
kaiser, je me suis rcri. Je me suis, par la suite, rang  ses
raisons, quand il a mis en lumire l'affront inflig  la patrie, mais
j'ai pu, en mme temps, me rendre compte que la prsence d'un civil dans
leur socit tait indispensable.

--Tu as vu, Jacob, que je me suis ralli  tes opinions.

--Et je t'en remercie, Tornten; donne-moi ta main d'ami que je la serre.

--Et que cela cimente notre entente, Jacob. Restons unis pour refrner
la volont des autres quand elle dpassera l'objectif que nous nous
sommes fix.

--Qu'il en soit ainsi.

Thor, qui n'a pas repris toute sa vigueur, se sent envahi par la
fatigue. Il incline la tte sur l'paule de son ami et s'endort d'un
sommeil lger, d'abord, mais qui devient de plus en plus profond 
mesure que la voiture poursuit sa route...

       *       *       *       *       *

Autre tableau:

La gare par laquelle il est arriv de Hanovre, avec son mouvement de
voyageurs, de porteurs, d'employs, de marchands de journaux. A la
droite de Tornten, Carry pleure silencieusement,  sa gauche se suspend
le jeune Otto.

--Carry, console-t-il tendrement, sois forte, nous nous reverrons.

Mais, elle continue  sangloter et ne veut pas le laisser partir.

--Papa, dit le garonnet de sa voix claire, srement, tu vas retrouver
le kaiser.

Thor de Tornten le soulve de terre et le presse fortement contre son
coeur:

--Oui, mon petit, lui murmure-t-il  l'oreille, je vais chez le kaiser.

Le porteur s'approche, avec les bagages; Thor sursaute car il reconnat
l'homme trapu et barbu qui a dbarqu sa malle et l'a porte jusqu'
l'automobile, dans la fatale soire.

--Deuxime classe pour Francfort-sur-le-Mein, lui crie-t-il.

Et l'homme s'loigne en lui faisant signe de le suivre.

--Viens, Carry, fait le marin, tout bas  sa compagne.

L'enfant sur les bras, il marche derrire le porteur et, lentement, la
jeune fille chemine  ses cts. On arrive  la voiture o la place de
Tornten est retenue et ils s'arrtent devant le compartiment.

--Je t'en supplie, Carry, calme-toi, implore l'officier si tendrement
que la jeune Anglaise sent se scher ses larmes. Tu es bien au courant
de tout?

--Tout, rplique-t-elle, sauf le plus important, le but de ton voyage.

--Cela, je n'ai pas le droit de te le dire. C'est un secret pour lequel
j'ai engag ma parole.

--C'est bien ce qui cause mes craintes. Tu tentes une aventure dans
laquelle tu peux laisser ta vie.

--Qu'est la vie, Carry, auprs de la gloire et de l'honneur d'avoir
entrepris de grandes choses. Sois donc brave! Aurais-tu pleur de la
sorte si je t'avais quitte pour partir  la guerre.

Elle fait oui de la tte:

--Certainement, de la mme faon, car je t'aime, Thor, plus que ma vie.

--Ah! merci de ces paroles. J'en emporte o je vais la douce caresse,
qui sera ma force dans les heures pnibles ou douloureuses que j'aurai 
vivre.

--Et quand nous reverrons-nous, si le sort, l-bas, t'pargne?

--Je te l'ai dj dit: tu recevras de mes nouvelles et mes instructions
pour venir me rejoindre avec l'enfant.

--O cela?

--Est-il un coin sur la terre o nous ne trouvions pas le bonheur, nous
deux avec le petit? Et, autour de nous, nous aurons des amis, de bons,
de chers amis, parmi lesquels il en est un que nous chrissons comme un
pre.

--Que tout cela serait beau.

--Mille fois plus beau que tu ne l'imagines. C'est  l'tranger, mais
dans un pays merveilleusement riche et sain, une deuxime patrie. Nous y
oublierons tout ce pass qui est une offense pour nos yeux et notre
coeur et nous y vivrons, par le travail et dans l'amour, pour
l'ducation de mon fils.

Il pose l'enfant  terre et met la main sur sa tte blonde.

--Tout ce que tu me dis me calme un peu et me console, fait miss Bolton
 voix basse. Mais, je t'en supplie, mnage-toi, tu es  peine rtabli
et chaque effort peut t'tre fatal.

--Il y a des limites  tout, aussi bien  l'gard de soi-mme qu'
l'gard des autres.

Des coups de sifflet stridents retentissent d'un bout  l'autre du hall.
Les conducteurs pressent les voyageurs de monter en voiture.

Thor enveloppe, d'abord, le garonnet d'une dernire caresse, ensuite il
enlace Carry qui recommence  pleurer et il presse ses lvres contre les
siennes si fortement et si doucement  la fois qu'il sche ses larmes et
tarit ses plaintes. Puis, s'arrachant  cette treinte, il saute dans le
compartiment. Derrire lui, la porte se referme  la vole, il trouve 
peine le temps de se pencher  la fentre et d'embrasser, encore une
fois, du regard, les deux tres aims.

Un mouchoir clair s'agite aux mains de la svelte jeune femme qui se
tient prs de l'enfant, sur le quai. Tornten envoie encore un dernier
baiser d'adieu, saisi soudain par cette pense que, peut-tre, il n'y
aura pas de revoir, puis il s'affaisse sur sa banquette.

Il n'est pas seul. En face de lui, un homme cache sa tte derrire un
journal et Thor remarque que c'est le _Vorwrts_.

Puis l'officier perd de nouveau la notion de ce qui l'environne. Les
nuages sanglants l'enveloppent, encore ces brouillards  la hantise
desquels il croyait avoir dfinitivement chapp, et il s'enfonce dans
l'infini.

Il croit voir cependant que l'homme assis en face de lui a brusquement
abaiss son journal, montrant les traits bien connus de Grotthauser.
Mais ce doit tre une erreur, car aussitt aprs le voyageur, de clair
vtu, le visage bienveillant sous la barbe grise se penche sur lui et
caresse ses tempes avec sollicitude; puis quelqu'un que Tornten n'a pas
vu, murmure:

--Je crois qu'il s'veille, docteur.

--Vous vous trompez, cher collgue, fait le vieillard en blouse claire,
ce ne sont que de faibles rflexes de la connaissance.




V


--Voyez-vous quelque chose, Paul?

--Non, commandant, rien de plus que les nuits dernires;  bbord,
flambe toujours le projecteur d'une des units de l'escadre de
surveillance, devant nous, se dressent les rochers accores de
Mas-a-Tierra et,  tribord, brille, dans la nuit, l'appareil optique du
fort. Sinon, rien, absolument rien.

--Je ne vois rien, non plus, de ce que nous attendons, constate Thor qui
abaisse sa lunette.

--Toujours pas de feu vert! confirme l'aspirant de marine, de sa voix
jeune et bien timbre.

--Patience, Paul, il se peut qu'aujourd'hui notre faction soit plus
heureuse. Veillez surtout sur les navires qui croisent autour de nous.
La nuit est si claire que s'ils arrivent trop prs, nous risquons fort
d'tre aperus.

--Ne vous inquitez pas, commandant, j'ouvre l'oeil.

Il fait frais et le vent qui, en ce mois de juin, dbut de l'hiver
austral, souffle le long du littoral chilien,--vent que Tornten a dj
appris  connatre et  redouter, pendant sa croisire sur le
navire-cole,--transperce les deux hommes jusqu'aux moelles,
s'engouffre sous leurs manteaux et rend pnible tout stationnement sur
le pont du sous-marin.

Il lance les vagues  l'assaut de la membrure d'acier du navire qui,
nonchalant et sans mouvement, comme un grand cadavre, se laisse bercer
par les flots, tantt soulev, tantt replong dans l'lment liquide,
avec une plainte qui sonne aux oreilles des deux marins comme une
mlodie familire.

Thor de Tornten la connat, cette vieille chanson des vagues, tant de
fois entendue, en tant de nuits semblables, sur d'autres mouillages.

--Tout cela me rappelle mes raids sur les ctes d'Ecosse, fait-il aprs
un moment de silence. L'ensemble du tableau voque celui des mers o
j'piais les Britanniques dans leurs propres eaux. Comme ici, j'tais
appuy au kiosque de mon navire, comme ce soir, nous chassions doucement
sur nos ancres, en vue, dans le lointain, des ctes rocheuses des
Highlands; les puissants projecteurs des gardes-ctes balayaient
l'horizon de leurs pinceaux et nous cherchions  dchiffrer les signaux
d'un appareil optique. Oh! cette tension constante des nerfs, on ne
l'oublie jamais.

--Mais qu'tait-ce, au prix de notre croisire d'aujourd'hui? rpond
firement l'aspirant. Ici, l'immensit nous spare de la patrie et nous
guettons, sur une le que gardent les Franais, les Anglais et les
Amricains, l'instant de dlivrer notre kaiser.

--Oui, c'est une grande chose. Enfin, patience! le rsultat est au
bout.

--Que Dieu me punisse, commandant, si je ne suis pas capable de veiller
ainsi mille nuits pour mon empereur. Pour lui, je donnerais ma vie, sans
hsiter.

--L'occasion n'en est peut-tre pas si loigne!

Le jeune homme se redresse nergique et farouche, il laisse, un instant,
retomber sa longue-vue et, regardant Tornten en face, ferme et calme:

--Qu'est-ce que cela fait, commandant! ce ne serait pas la pire mort.

--Vivez plutt, Paul, et laissez-nous la mort,  nous autres, vos ans.

Ils se taisent ensuite, comme repris chacun par leurs propres penses.
Thor revoit la svelte image de Carry et celle de son fils,  ses cts.
Une souffrance aigu le traverse et met une bue sur ses yeux; il pose
sa jumelle et, dans le bavardage des lames, il croit entendre comme un
doux murmure: Je t'aime plus que ma vie!

Derrire lui, quelqu'un monte, en soufflant un peu, l'chelle accdant
au kiosque.

--Le quart, Paul! dit Grotthauser qui apparat auprs des deux hommes:
allez un peu vous rchauffer l-dedans.

--J'aimerais mieux rester, rpond le jeune homme. Mais je vais essayer
de dormir, sans quoi je n'aurais plus d'yeux quand reviendra mon tour.

Il tend sa longue-vue  l'industriel:

--Et vous, commandant, vous ne descendez pas avec moi?

--Non, Paul, je reste encore une petite demi-heure. Allez toujours.

--Bonne nuit!

--A vous de mme!

Le corps mince de l'aspirant s'engouffre dans le trou d'homme et Thor de
Tornten reste seul avec Grotthauser, sur l'immensit de l'Ocan.

--Le feu vert n'apparat toujours pas! renseigne, avec un soupir, le
commandant du submersible.

--Je m'en doute, Thor; on aurait donn l'alarme, puisque c'est  ce
signal des Amricains que nous devons tenter notre dbarquement dans
Mas-a-Tierra. En attendant, l'embarcation qui doit nous y conduire
est-elle pare?

--Elle peut tre arme en quelques minutes. Mais il importe de ne pas la
sortir d'avance, car elle pourrait tre un obstacle  une plonge
acclre dans le cas o les veilleurs de l'le viendraient  nous
signaler. C'est mme miracle qu'ils ne nous aient pas encore reprs. Il
est vrai que tout le jour nous restons immergs... il n'y a que les
hydravions anglais, qui fouillent rageusement les profondeurs de la mer,
comme s'ils avaient vent du moyen mis en oeuvre pour sauver le kaiser.

--Ils sont aussi malins que nous, s'gaie Grotthauser, sans cesser de
surveiller l'horizon avec sa longue-vue, et si nous n'avions pas les
Amricains pour nous, je crois pouvoir affirmer d'abord que nous ne
serions pas arrivs ici, ensuite que, si nous y tions arrivs, nous
serions pris depuis longtemps. As-tu remarqu, hier soir, le Yankee qui
a pass prs de nous,  nous frler, prcisment au moment o nous
allions plonger?

--J'avais reconnu, dans le priscope, sa nationalit amricaine et je
l'ai laiss venir, croyant qu'il avait peut-tre une communication 
nous faire.

--Il n'avait rien?

--Rien; il est reparti sous petite vapeur. C'est donc qu'aucune
modification n'est survenue dans les dispositions amricaines.

--Chez nous, au contraire, il y a du nouveau, je crois.

--Qu'est-ce que tu veux dire? fait Tornten stupfait.

--Tu n'es pas observateur.

--J'ai toujours pens le contraire.

--Pourtant, les mystres que font Unstett, Rittersdorf, Rieth et les
Walding n'auraient pas d t'chapper.

Tornten hausse les paules:

--La belle affaire! Ils parlent du kaiser.

--C'est un sujet de conversation qui n'est pas interdit  bord de ce
navire... mais, s'il s'agissait de plans qui peuvent tout changer dans
nos projets?

--Tu vois des fantmes partout!

Grotthauser replace, devant ses yeux, la lunette qu'il en a, un instant,
loigne:

--Je crains bien que les fantmes existent dans l'imagination de nos
amis; ils veulent faire revenir ce qui est mort et dtruit... Je te
prviens, Thor.

--Non, non! ils n'oseront pas violer leurs engagements!

--Sur ce point, tu me permettras de ne pas du tout partager ta manire
de voir.

Puis, le silence se fait. Les vagues reprennent, plus fort et plus
accentu, maintenant qu'il n'est pas couvert par la conversation des
deux amis, leur chant monotone de tout  l'heure.

Soudain, un cri s'chappe des lvres de Grotthauser:

--Le feu!... la lumire verte!

Il indique sur la cte un point o les masses d'ombre de l'le,
nettement dcoupes, s'lvent au-dessus de l'Ocan.

--O? demande Thor, dont les nerfs vibrent.

--Au pied de la Junque.

Tornten a tt fait de dcouvrir le signal. Il brille dans l'ombre
profonde que projette la Sierra del Junque, qui silhouette, comme
l'indique son nom, une formidable enclume sur le ciel nocturne. C'est 
l'endroit mme o les derniers contreforts mamelonns de ce pic, qui
domine Mas-a-Tierra, viennent mourir dans la mer que luit le feu vert,
signal tant attendu.

--Avertis tout le monde! commande Tornten  son ami.

Grotthauser se prcipite. De la profondeur de la tourelle montent
d'abord des cris d'allgresse, puis le bruit de pitinement d'une foule;
enfin, surgissent, dans la nuit frache, tous ceux que leur besogne
retenait dans les flancs du navire. C'est d'abord le comte Kammitz
revtu, des pieds  la tte, d'un bleu tout macul d'huile, puis,
Sellenkamp, Rittersdorf et Heinz de Walding, dans des accoutrements
analogues, puis encore l'lgant capitaine d'Unstett en bras de chemise,
tel qu'il s'est mis  l'aise dans la chambre des moteurs, et enfin,
Paul, tout ensommeill, rveill qu'il vient d'tre en sursaut par la
nouvelle que le signal, si ardemment guett, s'est montr, et navr que
ce soit prcisment quand il vient de quitter le quart.

Thor de Tornten montre  ses camarades le feu des Amricains.

Dsormais, il n'y a plus besoin de commandements; la manoeuvre qui
doit tre excute,  partir de ce moment, a t cent fois tudie,
dcide et, mme, rpte. En quelques minutes, la baleinire est sortie
et arme le long du bordage. Tornten y descend le premier, non sans
avoir chang quelques mots brefs avec Kammitz, qui prend, tant que
durera l'absence du commandant, la responsabilit du navire. Derrire
leur chef, Unstett, Sellenkamp et les deux Walding sautent dans
l'embarcation. Ces cinq hommes vont tenter, par le pied de la Junque, o
se trouve sa maison de campagne, l'vasion du kaiser, cette nuit mme.
Tous les autres sont retenus, par leur devoir,  bord du croiseur, qui,
seul espoir des conjurs, doit tre constamment tenu sous pression,
matre de quitter le mouillage ds qu'il le faudra.

--Dieu vous garde et bon courage! leur crie le comte Kammitz au moment
o la baleinire dborde.

--Au revoir, rpond Tornten, et dj l'ombre s'tend entre la lgre
embarcation et les flancs formidables du croiseur.

Pendant un instant encore, le pont du navire merge, puis les cinq
audacieux marins n'aperoivent plus que la tourelle, dont la silhouette
seule se dcoupe sur le ciel et finit par disparatre derrire la houle,
comme si le croiseur et tous ceux qui le montent eussent plong dans
les flots.

Tornten et ses camarades sont seuls sur l'Ocan, dans leur frle esquif.

Unstett et Walding rament en silence, aids par le courant qui porte
l'embarcation vers la cte. Thor s'entretient  voix basse avec
Sellenkamp. Le colosse blond a pris la barre et gouverne droit sur le
signal qui demeure constamment visible.

--Faut-il que les Amricains soient srs de leur affaire, observe le
commandant du sous-marin, pour conserver si longtemps ce feu.

--Ce sont probablement leurs navires qui assurent la surveillance de
cette partie du littoral, suppose Sellenkamp.

--Esprons-le.

Les hauteurs de Mas-a-Tierra grandissent  vue d'oeil, pour les
passagers de la baleinire,  mesure qu'elle arrive plus prs de terre.
Le courant devient de plus en plus violent et entrane, comme une
flche, la lgre embarcation. Soudain, elle flotte en eau calme et
Tornten reconnat qu'elle vient de s'engager dans le chenal, form par
deux promontoires rocheux qui s'avancent  quelque distance dans la mer.
Le feu vert brille dans le fond de l'anse  laquelle conduit la passe.

Dj le sable mou grince sous la quille. Les rameurs n'avancent plus et
la baleinire va se mettre au plein, mais l'aspirant saute lgrement
dans l'eau qui lui monte aux genoux et, tirant le bateau derrire lui 
la chane, parvient  lui faire atteindre une roche qui surplombe
verticalement, d'au moins deux mtres.

Hiss sur le rocher, Paul aide  son tour ses compagnons  s'y rtablir.
Thor donne la lumire d'une lampe lectrique de poche; aussitt le feu
vert est balanc,  deux ou trois reprises de haut en bas, pour aviser
que la venue des librateurs a t reconnue.

Les Allemands marchent lentement,  ttons, se guidant sur la frange
d'cume qui borde la plage. Lorsqu'ils ne sont plus qu' quelques mtres
du signal, ce dernier s'teint, mais deux silhouettes noires s'avancent
et l'un des guetteurs, qui s'exprime en anglais, demande:

--M. de Tornten?

--C'est moi, rpond ce dernier.

--Je commenais  craindre que notre signal n'ait pas t aperu. Il y a
plus d'une heure que nous sommes l.

--Nous avons d armer la baleinire et il y avait une bonne distance 
couvrir  l'aviron.

--Je vous en prie, pas d'excuses. Ecoutez seulement et mettez-vous bien
dans la tte ce que je vais vous communiquer.

--Je suis  votre disposition.

--Voici donc: de ce point o nous nous trouvons, part un troit sentier
qui mne dans l'intrieur de l'le, commence d'expliquer l'tranger,
tandis que non seulement Thor, mais aussi tous ses camarades, coutent,
avec une religieuse attention. En le suivant constamment, vous ne pouvez
pas vous tromper.

Vous atteindrez, par ce chemin, au massif de la Junque o vous
trouverez facilement,  travers les rseaux de barbels qui entourent
la villa du kaiser, l'accs qui vous y a t mnag. Le portail est
ouvert: le poste de garde dort auprs, d'un sommeil de plomb; vous
n'avez donc pas  vous en inquiter. Ne vous laissez pas retarder
davantage par les cadavres des chiens; nous avons d empoisonner ces
gardiens, dont les aboiements auraient pu donner l'veil aux
sentinelles.

A l'aller, vous n'avez aucune surprise  craindre, car la patrouille N
3 qui vient de sortir, avant minuit, tait constitue par nos gens et ne
vous causera aucune difficult. Mais, au retour, veillez, car ce sont
les Franais qui fournissent la patrouille N 4, et il n'y aurait rien
d'impossible, au moment o vous atteindrez de nouveau la plage, qu'elle
se trouve dans votre voisinage.

Pour le reste, vous saurez bien vous dbrouiller, messieurs, ajouta
l'Amricain, de faon significative.

--Sans doute, rpondit le lieutenant de vaisseau, mais il vaudrait
certes mieux,  tous points de vue, que nous puissions rentrer  bord du
sous-marin sans avoir rencontr d'obstacles.

--C'est aussi mon avis, fait l'Amricain avec un geste d'indiffrence.
Mais... vous avez bien des armes?

--Oui. Il me reste encore une question  vous poser: le kaiser est-il au
courant de ce que nous tentons pour son vasion.

--Non. Hier, il nous est survenu un petit accroc. Le major de Dymkow,
aide de camp du kaiser, qui devait renseigner ce dernier, a voulu
essayer de corrompre un poste anglais pour faire tenir, probablement en
Allemagne, des correspondances ayant trait  ce qui se passe 
Mas-a-Tierra et que les allis ne laissent pas transpirer. A la suite de
cet incident, le major a t relev et embarqu, sance tenante, sur la
canonnire britannique _Zoulou_ pour tre rapatri.

--Alors, le kaiser est seul?

--Le lieutenant-colonel Allingtown lui tient compagnie pendant la
journe; la nuit, il couche aussi dans la villa, dans l'appartement
prcdemment rserv au major de Dymkow.

--Il va peut-tre nous empcher d'approcher le kaiser?

--J'espre qu'on a pu l'loigner de la maison. On lui a fait tenir
aujourd'hui une fausse dpche qui le convoque  bord du _Gloire_.

--Il rsulte de tout cela que le kaiser ne sait mme pas combien sa
dlivrance est proche?

--On lui a seulement laiss entendre que, cette nuit, se drouleraient
des vnements considrables. Du reste, j'attire votre attention sur la
ncessit de faire vite. Vous avez, au plus, une heure pour aller jusque
l-haut, une demi-heure pour y sjourner et une nouvelle heure pour en
revenir.

--Vous ne nous accompagnez pas? L'Amricain se met  rire:

--Non. En cas de malheur, nous ne devons pas tre vus avec vous. Vous
comprenez?

--Je comprends et vous remercie.

--Bonsoir et bonne chance!

--Bonne nuit!

A cette parole, l'tranger disparat dans l'ombre ainsi que son
camarade, qui n'a pas prononc un mot. Les conjurs se serrent en
silence autour de leur chef et, prcds de celui-ci s'engagent dans le
sentier, o ils doivent marcher l'un derrire l'autre, car il est
extrmement troit, bien que, par bonheur, assez ais  suivre.

Malgr l'obscurit, ils savent qu'il y a peu de chances de se tromper.
Mais, tout de suite, la piste commence  gravir des rochers et prsente,
en ses dbuts, quelque difficult, car sous les pas des hommes, des
pierres se dtachent et roulent dans le bas-fond. On les entend rebondir
et tomber dans la mer. Aussi, comme il importe d'viter le moindre
bruit, les plus grandes prcautions sont-elles recommandes.

Ds qu'on a franchi le premier contrefort, la lune apparat entre les
nuages et la nuit redevient aussi claire qu' l'heure prcdente, o les
marins taient encore  bord de leur navire.

Le sentier se droule devant eux, conduisant vers l'autre penchant o il
se perd dans la brousse et sous les arbres. A partir du moment o l'on
entre sous bois, il devient, d'ailleurs, plus difficile de se diriger.
La lumire affaiblie ne filtre que de place en place,  travers
l'paisse couronne de verdure. Entre les fts normes des grands arbres
qui s'lancent vers le ciel, se presse toute une vgtation exubrante
de fougres, dont les feuilles affectent les formes les plus
fantastiques et qui justifient bien le nom d'le des fougres donn
par les Chiliens  l'le de Robinson.

Parfois, des clairires s'ouvrent, peuples de rochers immenses, aux
flancs desquels la nature et les rosions ont creus des grottes
profondes. Le pays est trs accident et il est rare que les camarades
de Tornten aient  marcher de suite plus d'une minute en palier.

La route se poursuit sans aucun incident, dans le plus grand silence que
rompt seulement, par intervalles, le cri de la chouette ou de quelque
autre oiseau de nuit. Souvent aussi, franchissant d'un bond le sentier,
d'agiles rongeurs vont se perdre dans le fourr. Ce sont toutes les
manifestations de la vie animale, dans cette solitude grandiose.

Une fois, cependant, les visiteurs nocturnes ont entendu, dans leur
voisinage, un bruit de voix suspectes, aussitt teint. Sans doute,
ont-ils crois la patrouille amricaine, qui, style par ses chefs, n'a
pas t surprise par la rencontre nocturne de la petite troupe
allemande.

Enfin, apparat aux yeux de cette dernire le rseau de fils de fer qui
coupe le chemin. Il est dispos sur plusieurs rangs et aurait
certainement arrt Tornten et ses amis, si l'existence d'un passage ne
leur avait pas t rvle.

Les Allemands ont maintenant devant eux le massif imposant de la Junque;
 vrai dire, ce n'est qu'une nappe d'ombre qui parat escalader
verticalement le ciel et barre tout l'horizon. Du large, la montagne ne
donnait pas l'impression d'une si grande hauteur.

Ils entrent dans l'enclos et y trouvent la confirmation des
renseignements fournis par l'Amricain. Prs de l'entre, tendu tout de
son long, dort un matelot franais et, un peu plus loin, l'aspirant Paul
bute contre le cadavre d'un chien.

Les Yankees ont fait de bonne besogne.

Encore quelques pas et la maison apparat, que les soins d'un parent,
mu de sollicitude fraternelle, ont leve pour le proscrit, dans
Mas-a-Tierra. Elle occupe une clairire de la fort qui s'tend avec une
pente lgre sur le versant de la montagne. Un jardin entoure le
btiment lev d'un seul tage, derrire lequel on peut apercevoir le
pavillon des domestiques et les curies.

Il semble  Thor qu'il ait dj vu cette habitation. O? Ne
ressemble-t-elle pas  l'aimable demeure, en arrire du front de France
o le kaiser a si longtemps vcu?

Mais il n'a pas  perdre le temps de s'attarder  ces rflexions. Il a
dj ouvert la grille du jardin qui n'a pas rsist et, aprs l'avoir
franchie, se trouve devant la porte, galement ouverte de la villa. Les
gnies bienfaisants, qui assistent les Allemands dans leur entreprise,
ont tout fait pour leur en aplanir les difficults.

Thor et ses amis pntrent, sans avoir t inquits, dans l'intrieur
de la maison.

Une obscurit profonde les environne, ce qui ne les empche pas de
refermer sur eux la porte donnant accs au vestibule, afin de parer 
toute surprise qui pourrait venir du dehors. L-dessus, ils s'arrtent,
irrsolus, ne sachant o trouver le kaiser.

A ce moment, une lumire s'allume, dans la pice qu'ils occupent; ils se
croient dcouverts et, instinctivement, cherchent leurs armes.

--Laissez, je vous prie, les revolvers au repos, fait un individu qui
devait tre post l pour les attendre, car ils n'ont entendu aucune
porte tourner. Une de ces armes pourrait partir involontairement et il
serait dommage de compromettre une opration qui est en si bonne voie.

--Qui tes-vous? demande Thor  cet homme qui s'est aussi servi de la
langue anglaise et dont il ne peut reconnatre les traits, car la
lanterne sourde qu'il tient ne laisse filtrer qu'un mince filet de
lumire et le plonge entirement dans l'ombre.

--Je suis le valet de chambre du kaiser.

--Ce n'est pas vrai, je le connais.

--Moi, je suis Amricain; celui que vous connaissez a t retir au
proscrit bien avant que ce dernier n'ait mis le pied sur l'le.

--Quelle humiliation! grogne l'an des Walding.

--Vous savez de quoi il s'agit?

--Je suis au courant de tout et c'est moi-mme qui ai assur une partie
des dispositions.

--Accompagnerez-vous le kaiser?

--Non, c'est l une chose qui m'est interdite, se dfend l'Amricain...
Oh! vous n'tes pas encore dehors, quand bien mme vous atteindriez la
plage... Franais et Anglais sont aussi zls qu'implacables.

Thor ne prte ostensiblement aucune attention  l'avertissement.

--Le lieutenant-colonel Allingtown est-il dans la maison?

--Non, il est parti sur le _Gloire_.

--Quand peut-il revenir?

--Pas avant la pointe du jour. Mais ds qu'il va savoir qu'il a t
jou, il va donner, en tous cas, l'alarme. Vous n'avez donc pas beaucoup
de temps  perdre.

--Conduisez-nous vite alors prs du kaiser.

Le domestique passe en tte; sur ses traces, les cinq braves gravissent
un escalier, avancent de quelques pas dans un couloir et s'arrtent
devant une porte,  laquelle l'Amricain gratte doucement.

--Qui est l? fait une voix que Thor connat bien et au son de laquelle
il tressaille, ainsi que tous ses compagnons.

--C'est moi! J'amne la visite dont j'ai parl cet aprs-midi.

La porte s'ouvre alors et le kaiser apparat sur le seuil.

Le respect et l'motion figent les gestes et les voix des conjurs, en
la prsence de cet homme qui occupe uniquement toutes leurs penses
depuis de si longs jours et pour l'amour duquel ils ont expos leurs
vies, comme enjeu de sa libert.

La silhouette impriale se dtache sur le carr de lumire dcoup par
la porte, claire de dos par l'unique lampe d'un cabinet de travail
simplement meubl, mais que reconnaissent bien tous ces hommes forcs de
comprimer les battements de leurs coeurs.

Quant au proscrit, il ne peut, d'abord, en croire ses yeux.

Il hsite  prononcer le nom du marin de haute taille qu'il a devant lui
et qu'il croit reconnatre.

--Tornten? interroge-t-il enfin, incrdule et cependant plein d'espoir.

--Majest!... balbutie Thor, bgayant.

Puis il se tait, attendant que le kaiser l'invite  parler. Mais
celui-ci s'efface et dit d'une voix basse:

--Entrez vite, messieurs. C'est certainement ma bonne toile qui vous
amne, celle que je n'ai pas vu luire depuis si longtemps.

L'Amricain reste en de de la porte, qu'il referme sans bruit sur les
Allemands. Il va sans doute faire le guet pendant que le kaiser
s'entretient avec ses librateurs.

Et maintenant ces cinq hommes intrpides sont rangs aux cts de leur
souverain comme si aucune solution de continuit n'avait interrompu le
cours des vnements, comme s'il n'tait pas question de catastrophe,
d'abdication, crant une sparation brutale du prsent avec le pass.

Thor, qui est le dernier et le seul  l'avoir vu frquemment dans
l'intimit, trouve dans les traits du kaiser peu de changement depuis le
jour o, lui serrant la main, l'empereur dchu lui avait dit en guise
d'adieu: Et saluez pour moi la patrie, Tornten! Tout au plus croit-il
reconnatre que la barbe de Guillaume de Hohenzollern s'argente
aujourd'hui de fils blancs plus nombreux qu' Amerongen.

A peine revenu de sa surprise et de sa joie, le proscrit tend la main au
lieutenant de vaisseau.

--Vous ici, Tornten,  Mas-a-Tierra! Comment m'expliquer votre prsence
et qui sont ces messieurs?

--Sire, rpond Tornten, nous sommes venus vous apporter la libert.

--La libert?

--Je supplie Votre Majest de m'couter. Elle voudra bien me permettre
d'abord de prsenter mes compagnons.

Il les nomme et le kaiser serre toutes les mains en tmoignant seulement
sa surprise de voir que des officiers allemands aient pu venir jusqu'
lui avec Tornten.

Ce dernier expose ensuite brivement la gense, le plan et l'excution
de leur entreprise. Il rend au concours des Amricains un hommage
mrit, mais le kaiser ne s'y laisse pas tromper et comprend, de sa
propre initiative, tout ce qu'il devra  ses librateurs si leur
audacieuse tentative aboutit. Aussi est-il visiblement mu en coutant
le discours de Thor, qui n'est pas sans remarquer aux lvres de
l'empereur un tremblement inaccoutum.

--Ainsi, on ne m'a pas oubli! prononce-t-il d'une voix contenue et plus
pour lui-mme que pour les officiers prsents.

--Majest, s'crie l'an des Walding, le peuple allemand n'oubliera
jamais son kaiser.

Guillaume de Hohenzollern observe l'expressive physionomie du jeune
lieutenant de vaisseau qu'un peu de rougeur a envahi.

--N'est-ce pas seulement votre opinion personnelle?

--Non, majest. Ainsi pense la majorit du peuple allemand.

Thor se mord les lvres, mais il trouve dans l'motion du moment
l'excuse de l'imprudent enthousiasme de son jeune compagnon. Toutefois,
il coupe court  la manifestation en s'adressant au kaiser.

--Votre Majest n'a pas de temps  perdre. Chaque seconde est prcieuse
et peut retourner la fortune contre nous.

--Vous avez raison, Tornten, htons-nous.

Le prisonnier de l'Entente n'a pas mme eu un moment d'hsitation 
l'ide des dangers qu'il peut courir. Il faut qu'il ait cruellement
souffert dans les semaines qui se sont coules depuis son internement
pour se dcider avec autant de calme que d'insouciance  jouer son
va-tout sur cette seule carte.

Thor se sent envahi de l'admiration que l'imprial vaincu n'a cess de
lui arracher, mme aux heures les plus sombres de la dbcle.

--Je vais appeler mon domestique pour faire garnir une sacoche des
quelques petits objets dont je pourrai avoir besoin dans la fuite,
continue l'empereur en ouvrant la porte.

Mais l'Amricain est dj derrire, qui lui tend un petit sac de cuir
noir.

--C'est prt, sire, fait-il avec un sourire dans sa face glabre.

Sellenkamp s'empare de la sacoche; le prisonnier court encore  son
bureau, y rassemble divers papiers et prie l'officier de serrer ces
documents dans la pochette. Une fois cet ordre excut, il jette autour
de la pice un dernier regard scrutateur, comme s'il voulait graver dans
sa mmoire l'image qui doit lui rappeler bien des tristesses.

--Allons, messieurs, fait-il ensuite.

Et de nouveau son visage exprime la dcision qui fut toujours dans ses
gestes comme dans ses actes.

Le valet de chambre prcde la petite troupe en l'clairant jusqu' la
porte ferme. Comme il s'arrte devant celle-ci, le kaiser le remercie;
mais l'Amricain s'incline et rpond:

--Sire, j'ai servi ceux qui m'ont plac ici.

La lanterne sourde s'teint. Tornten entr'ouvre avec prcaution un des
battants de la porte et jette un coup d'oeil au dehors. Lorsqu'il
s'est assur de la sorte qu'il n'y a aucun danger de surprise, il
franchit rapidement le seuil, immdiatement suivi par le fugitif de
Mas-a-Tierra, et tout le monde traverse le jardin.

Aucun obstacle ne se prsente pendant la marche, malgr le rseau de
surveillance et de dfense, et les conjurs s'engagent, sans avoir t
inquits, dans le sentier sous bois.

Il fait un peu plus clair que pendant la premire partie de
l'expdition, si bien que Tornten  l'impression qu' cette heure
matinale--il est deux heures du matin--le jour commence  poindre. Il
hte le pas en consquence, car il redoute par-dessus tout la lumire.

A cette crainte viennent s'ajouter l'impatience qui le ronge et le
sentiment de la responsabilit qu'il a assume des jours de l'homme qui
marche sur ses traces.

Des minutes s'coulent, un quart d'heure se passe sans qu'aucun mot soit
chang entre les conjurs. On n'entend que leur souffle un peu
haletant. Un second quart d'heure se passe. Tornten estime que dans dix
minutes on atteindra la plage.

Mais soudain il s'arrte et tend l'oreille. Derrire lui tous ses amis
sont rests en suspens et l'oue exerce des marins peroit  courte
distance un murmure de voix, un cliquetis d'armes qui vont se
rapprochant.

La patrouille franaise!

--Majest, il faut nous rfugier dans le fourr, avise-t-il brivement
le kaiser.

--Marchez devant, rpond tranquillement le fugitif.

Les autres ont compris et aussitt suivi le mouvement de Thor, qui
disparat dans les fougres touffues dont la hauteur dpasse celle des
hommes. En quelques secondes, le sentier est abandonn.

Des pas lourds viennent du ct de la mer, allant en approchant. Les
voix deviennent plus distinctes, le cliquetis des armes plus fort.
Bientt, on entend des mots franais.

Tornten et ses compagnons, blottis  quelques pas  peine de l'endroit
o cheminent les soldats, sont cachs,  l'abri de la vgtation
luxuriante de Juan-Fernandez.

La patrouille passe; un falot brille aux mains d'un sous-officier, qui
marche en tte, et la petite troupe s'loigne sans avoir souponn
qu'elle a frl de si prs la retraite du kaiser.

Le sergent jure encore contre l'ennui de la corve et l'troitesse du
chemin; puis les voix s'loignent dans la solitude boise, et le danger
parat conjur.

--En avant! dit le kaiser, qui se relve le premier. Dieu nous a
secourus jusqu' prsent; il nous assistera jusqu'au bout.

--J'espre que nous avons franchi le pire, encourage Thor de Tornten. Et
si nous arrivons au croiseur, Votre Majest peut compter que nous
atteindrons la cte chilienne.

La marche  la file indienne reprend  travers l'obscurit, et dj l'on
approche de la lisire du bois.

A ce moment, venant de l'arrire, o Paul de Walding marche le dernier,
un avertissement  voix basse parvient aux oreilles de Thor.

--Ils reviennent... dpchons-nous... ils sont sur nos pas!

--Impossible, pense le lieutenant de vaisseau.

Mais aussitt, plus de doute: il entend les cris des Franais qu'un
hasard a mis sur la trace des fugitifs. Ce sont d'abord des Qui vive?
rpts qui deviennent de plus en plus rapprochs et menaants.

Le premier mouvement des fuyards est de s'arrter, comme figs par la
peur. Ils ne conoivent pas ce revirement de la chance, qui leur a t
favorable jusqu'alors. Mais ils ont vite compris que le temps leur
manque d'piloguer sur la dcision  prendre.

--Sauvons-nous! crient-ils.

Et ils s'lancent, dans l'espoir de gagner les poursuivants de vitesse
et d'atteindre la petite anse.

Derrire eux, le bois s'anime. Les quatre hommes de la patrouille
croise tout  l'heure se sont-ils dcupls, ou bien a-t-on su, au pied
de la Junque, l'vasion du kaiser et envoy immdiatement des renforts
qui ont rejoint le sergent et son escouade? Thor et les siens ne peuvent
trouver la solution de ce mystre; les circonstances, d'ailleurs, ne
leur en laissent pas le loisir.

Il s'agit, en ce moment, pour eux, d'chapper  tout prix  leurs
adversaires. Prcisment, le sentier commence  monter, et les cinq
marins, soutenant, tirant leur souverain, escaladent, haletants, les
rochers qui les sparent de la libert.

A la sortie du bois, comme le kaiser et sa suite viennent d'atteindre le
sommet de la monte, surgissent devant eux des silhouettes imprcises.

--Qui vive?

Cet appel, rest sans rponse, est appuy de trois coups de fusil tirs
 court intervalle. Dans l'ombre que la fort tend sur la tte des
fugitifs la gerbe de flamme clate comme un clair dans un ciel de
tempte. Les balles sifflent dans les basses branches sans atteindre
personne; ils tirent mal, l-bas.

--Allons, mes braves!... C'est l'empereur!... hurle une voix qu'amplifie
l'motion.

Le sous-officier souponne-t-il la gravit du moment ou sait-il
effectivement que le kaiser a quitt le nid qu'il doit  la sollicitude
de son cousin d'Angleterre?

Le bois craque de toutes part, des formes nouvelles couronnent les
rochers, mais les Allemands ont franchi le plus dur de l'obstacle et
dvalent maintenant, plus qu'ils ne descendent, sur la pente rapide qui
les mne  la mer,  la libert.

Sur leur passage, de grosses roches s'boulent et roulent dans les
flots; mais peu importe. Ils atteignent heureusement la crique, o leur
embarcation se balance  l'endroit o ils l'ont amarre.

--Je prie Votre Majest d'embarquer, halte Tornten.

Derrire le kaiser, les autres sautent dans la baleinire; Unstett,
l'an des Walding et Sellenkamp s'emparent des avirons, mais ils
talonnent et leurs efforts sont vains pour se mettre  flot. L'aspirant
est rest sur le rocher et a fait face  la direction par laquelle
viennent les poursuivants.

--Paul, voyons, arrive! lui crie son frre.

Un autre appel, en langue franaise, retentit:

--Halte-l!... Vous tes mes prisonniers!

C'est le sergent, qui a devanc de beaucoup ses hommes et qui arrive sur
les talons du jeune marin, le fusil en joue, prt  faire feu.

--Paul! crie encore une fois l'an des Walding.

Et Thor de Tornten voit se drouler sous ses yeux un spectacle qui le
comble  la fois d'espoir et d'horreur.

Sellenkamp a saut dans l'eau, dlestant la baleinire qu'il pousse dans
le courant, sauvant ainsi le kaiser et ceux dont l'embarcation assure la
fuite. Mais, d'autre part, Paul est perdu et risque sa vie et tout au
moins sa libert.

Il est toujours l-haut, debout, et a sorti son revolver qu'il oppose 
l'arme menaante du Franais, dont quelques pas seulement le sparent.

Encore un appel incomprhensible dans la langue trangre, immdiatement
suivi de deux coups de feu et de deux cris, l'un de douleur et
d'angoisse, l'autre de victoire et de joie.

--Vive le kaiser! a cri Paul de Walding en tombant tout prs du
sergent, qui, grivement bless, s'est encore avanc en rampant de
quelques pas.

Le lieutenant de vaisseau croit percevoir encore les rles d'agonie du
vaillant jeune homme, tandis que la baleinire flotte enfin et que les
rameurs se dirigent  force d'avirons vers le large, luttant contre le
courant, pour rentrer  bord...

Et, sur la plage, plus rien qu'un silence de mort.




VI


Mais il ne se prolonge que pendant quelques instants, ce silence
angoissant qui s'est tendu tout autour de l'le de Robinson, sur la mer
comme sur le rivage. Bientt, de nouveaux bruits s'lvent, qui plongent
dans la terreur les passagers de la petite embarcation.

Des soldats apparaissent sur la plage. Ils ont d trouver le cadavre du
sergent auprs du jeune Allemand agonisant, car ils poussent des
clameurs furieuses qui ricochent sur les vagues et viennent retentir de
toute leur puissance aux oreilles des fugitifs.

Presque au mme instant, un grondement sourd se fait entendre dans le
lointain: un coup de canon, et, coup sur coup, deux nouvelles
dtonations branlent l'atmosphre et font connatre que l'alarme a t
donne  la garnison de Mas-a-Tierra.

--Tout est perdu, pense Tornten.

Encore tout secou par les vnements qu'il vient de vivre, il a pris
machinalement la barre de l'embarcation, et la dirige, sans trop savoir
ce qu'il fait,  travers les brisants, vers la haute mer.

Autour de lui, parmi les souffles cadencs des rameurs, il peroit des
sanglots et s'avise que deux hommes, auprs de lui, trouvent des pleurs
pour Paul de Walding. L'un, le frre du jeune marin, a beau serrer les
dents: il ne peut retenir les larmes qui coulent le long de ses joues;
l'autre est le kaiser, qui sanglote en silence, le visage abm derrire
l'cran de ses mains.

Peut-tre ressent-il plus vivement cet avertissement du sort qui marque,
par une mort d'homme, son premier pas vers la libert. Thor a eu cette
mme pense et ce mauvais prsage l'a fait frmir.

Mais l'officier ne perd pas son temps en vaines rflexions. Les
vnements l'entranent dans leur tourbillon. En ce moment, les Franais
et d'autres troupes venues  leur renfort ont ouvert le feu sur les
fugitifs, mais sans dommage pour les passagers de la baleinire. Ceux-ci
ont gagn le large et sont dsormais invisibles aux tireurs, qui
tiraillent au jug. De temps  autre, une balle perdue ricoche et siffle
prs de l'embarcation; mais aucune n'a atteint ni le kaiser, ni ses
librateurs.

Pourtant, la nuit s'anime de toutes parts, troue par les flammes des
projecteurs qui couronnent les crtes sombres de l'le et dont les
faisceaux lumineux se mettent  fouiller l'tendue. Des feux s'allument
aux flancs de tous les navires de la flottille de surveillance et
glissent vers la mer.

Il n'y a plus de doute, la poursuite de l'vad et de ses complices est
mene activement.

D'autre part, Tornten concentre en vain ses regards anxieux pour
retrouver sur les flots l'emplacement du submersible, dont il n'aperoit
pas encore le signal qui a t convenu, tandis que l-bas,  l'horizon,
se tend dj le voile d'imprcise clart qui prcde le jour. Jusqu'
prsent, l'obscurit de la nuit, qui ne cde pas encore, protge leur
fuite; mais dj les premires lueurs du soleil levant commencent 
baigner l'orient.

Les sauveteurs, se dirigeant sur le halo lumineux qui commence
d'merger, voguent sans changer une parole, car le vent souffle en
tempte et leur coupe presque la respiration. Ils jettent des regards
dsesprs sur les projecteurs et les navires des poursuivants, que
chaque instant rapproche. Sur le littoral, tout est rentr dans le
calme, car les soldats ont d constater que les fugitifs chappent 
leurs atteintes.

--Tornten, le feu rouge! crie Sellenkamp.

L'officier sent sa poitrine dgage du poids qui l'oppressait; c'est le
signal de Kammitz, le fanal rouge indique aux rameurs la direction 
suivre. Au moins, maintenant est-on sr d'arriver au croiseur... Mais
ensuite?

En effet,  bbord, o s'ouvre la baie de Cumberland, seul mouillage
praticable de Juan-Fernandez, plusieurs navires font force vapeur,
cherchant  couper la route aux fuyards, tandis que leurs projecteurs en
activit incessante menacent  chaque instant de reprer le sous-marin.
Une lutte s'engage entre l'quipage de la baleinire et les navires de
poursuite  qui atteindra le premier son but.

Thor pense un moment  relever l'an des Walding, qui donne des signes
de lassitude; mais il y renonce quand il s'est rendu compte qu'un
changement de rameur en pleine course ne peut que compromettre la
vitesse. Aussi le lieutenant de vaisseau se contente-il de gouverner
droit sur le fanal rouge pour viter  ses camarades toute dpense
inutile de leurs forces.

Quelques minutes s'coulent encore, puis un appel trs proche, venant du
pont du submersible, arrive aux oreilles de Tornten. C'est la voix du
comte Kammitz.

--Activez, les amis, avant qu'il soit trop tard, crie-t-il par-dessus
l'tendue d'eau qui les spare.

--Nous arrivons!... Nous arrivons!... rpond Tornten.

Les rameurs donnent leur dernier effort, mais dj l'clat de l'un des
projecteurs tombe directement sur eux, illuminant la mer jusqu'en ses
profondeurs. L'quipage de la barque en est tout aveugl, mais le pilote
sait qu'il n'y a pas encore de danger, qu'ils ne sont pas encore
dcouverts. Il connat trop les effets des recherches de nuit par
projecteurs, les ayant prouvs si souvent pour son propre compte,
quand, au cours de ses croisires de reprsailles sur le littoral
britannique, il tait pourchass par les gardes-ctes.

En revanche, la clart soudaine a eu, pour Tornten et les siens, au
moins un bon rsultat en leur montrant,  la faveur de l'clairage
fourni par l'ennemi, l'trave de leur croiseur dans leur voisinage
immdiat. Encore quelques coups d'aviron et la baleinire se range le
long de la muraille. Sellenkamp saute le premier  bord; le kaiser le
suit et, derrire eux, grimpent tous les autres.

--A couler bas la baleinire! commande Tornten. Il ne faut pas qu'elle
tombe aux mains des ennemis et il est trop tard pour la rentrer.

Chacun sait qu'il faut agir vite et rsolument. Tandis que Sellenkamp et
Unstett se mettent  dmolir le fond de l'embarcation  coups de hache,
Kammitz s'empresse auprs du kaiser. Il se prsente sommairement; le
fugitif de Juan-Fernandez lui tend la main et tous deux s'engagent dans
l'escalier de la descente.

Le survivant des Walding sanglote, appuy  la rambarde. Le deuil de son
frre semble l'affecter plus douloureusement maintenant qu'il a rempli
sa tche. Mais Thor s'approche et par de bonnes paroles, tente de le
consoler; il lui affirme que toute chance n'est pas perdue de retrouver
ce frre vivant et le persuade de se mettre lui-mme en sret.

--La baleinire est coule, rend compte Sellenkamp, tandis que Heinz de
Walding obit aux objurgations de Tornten.

--En bas et en plonge! ordonne le lieutenant de vaisseau.

Sellenkamp et Unstett disparaissent dans la trappe, et Thor se dispose 
les suivre. Il n'est que temps de mettre entre son navire et les
poursuivants la protection des profondeurs marines. L'un des navires de
surveillance, dont le projecteur balayait tout  l'heure la cte, est 
peine loign de deux cents brasses et arrive trs vite sur le croiseur
sous-marin. L'officier peroit dj le travail des machines et les
commandements du pont.

Mais au moment o Thor va atteindre l'coutille, le pinceau lumineux que
le projecteur promne sur la mer depuis l'le de Robinson jusqu'au large
arrive droit sur le croiseur et, avant que l'officier ait pu s'en rendre
compte, l'appareil s'immobilise prcisment sur le point o se trouve le
navire des fugitifs.

La lumire inonde la coque du sous-marin, le kiosque et l'homme isol
qui se tient sur le pont, paralys par l'pouvante. Il lui semble que
l'aveuglant faisceau le traverse de part en part et transperce galement
sa pauvre tte douloureuse. Il ferme les yeux et attend le malheur.

Un temps s'coule. Les battements des machines deviennent plus distincts
 mesure que la catastrophe approche; mais l'ordre de se rendre, que
Thor redoute, ne se fait pas entendre. Et cependant un jet de vapeur
siffle tout prs du submersible.

L'ennemi est l.

Thor ouvre les yeux et contemple, surpris, le majestueux btiment qui
passe. C'est un torpilleur de haute mer. Mais, dj, son projecteur,
abandonnant le large, balaie de nouveau le littoral comme si l'on
voulait dtourner du navire des fugitifs l'attention des autres
poursuivants.

Puis l'tranger glisse, comme une ombre, devant Tornten et son
submersible. Mais il n'est pas silencieux comme le vaisseau-fantme.
L'appel puissant d'un porte-voix rugit et apporte distinctement aux
oreilles de Tornten ce salut:

--_Farewell_!

Ce sont les Amricains!

Le commandant du sous-marin, rassur et joyeux, s'lance par l'coutille
et boulonne soigneusement la trappe derrire lui.

       *       *       *       *       *

Plusieurs heures se sont coules.

Depuis combien de temps Tornten est-il au priscope? Il ne peut s'en
rendre compte lui-mme. Peut-tre s'est-il endormi dans le trop
confortable fauteuil que les constructeurs amricains du submersible ont
plac  ct du tube priscopique. Thor ne le croit pas, et cependant il
aurait pour excuse d'avoir assur pendant de longues heures, et sans
relve, un service svre.

Il lui semble qu'un moulin tourne derrire son front. Les penses qui
tourbillonnent en son cerveau ne parviennent pas  se coordonner et
parfois mme il lui semble qu'il perde de nouveau entirement
connaissance.

A l'aide du priscope, il scrute la surface de l'ocan qu'inondent 
prsent les rayons du soleil levant. Aussi loin que sa vue s'tende,
rien ne se montre qui puisse lui causer une inquitude.

Par intervalles, une voile parat  l'horizon, pour disparatre presque
aussitt.

--Tous ces caboteurs se dirigent vers Valparaiso, pense Tornten, tandis
que lui-mme fait route droit  l'est afin de trouver,  la faveur de la
nuit, un mouillage dans n'importe quelle crique du littoral.

De la sorte, il n'est pas sr d'atteindre le point indiqu par les
Amricains; mais il a t convenu avec ces derniers qu'en pareil cas on
laisserait le navire sous la garde de deux des domestiques et qu'on
irait ensuite  Valparaiso renseigner le consul des Etats-Unis sur la
position exacte du croiseur. L'objectif du voyage prsente en effet un
tout autre intrt que ces dtails d'excution.

Mais que sont devenus les poursuivants? Cette question ne cesse de
tourmenter l'officier, qui s'ingnie en vain  y trouver une solution
satisfaisante. Aucune donne sur la flottille de surveillance, qui a d
cependant faire tous ses efforts pour s'assurer du kaiser et de ses
fidles.

Peut-tre les habiles associs des librateurs ont-ils russi  drouter
les allis en les trompant sur la direction de la fuite. Il n'est pas
d'autre explication plausible  ce miracle apparent. L'oeil des
Etats-Unis veille encore aujourd'hui sur Guillaume de Hohenzollern et
ses officiers.

Tornten n'en sait pas plus long sur ce qui se passe au-dessous de lui,
dans les flancs du navire. Il sent seulement que tous sont  leurs
postes, car chacun de ses ordres est excut sans dlai comme sans
erreur. Tout marche  souhait et chaque brasse que la fine coque du
sous-marin gagne vers la cte confirme le capitaine dans l'espoir
d'atteindre sans encombres l'objectif vis.

Cependant l'officier a l'impression de n'avoir, depuis de longues
heures, aperu aucun de ses compagnons. Ils semblent disparus, abolis,
et il peut se croire seul parmi l'immensit infinie dos flots.

Mais quelqu'un monte l'troite chelle qui conduit de l'intrieur  la
tourelle.

Thor prte l'oreille et croit entendre Rittersdorf et Kammitz qui
s'entretiennent  voix basse. Puis la physionomie un peu trouble du
baron apparat dans l'troite coupole, prs du priscope, parmi les
engrenages, les clefs et les leviers, tandis que les traits fins de
Kammitz, qui a un rire un peu contraint, se haussent au niveau du
commandant.

--Bonjour, Tornten, dit Kammitz, qui serre la main de son ami. Tout est
en ordre?

Il est toujours revtu de la combinaison bleue macule d'huile.
Rittersdorf n'est pas moins repoussant. Il salue aussi le colosse blond
assis au priscope. L'un  droite, l'autre  gauche de Thor, ils
l'encadrent et attendent sa rponse. Elle ne tarde pas:

--Cela va mieux que je n'aurais os l'esprer. J'avoue mme que cette
mer dserte m'inquite un peu. On dirait qu'on l'a balaye...

--Le balai amricain, plaisante Kammitz.

--Oui, ils ont bien fait les choses, les Yankees! Et quoi de neuf?

--Rien du tout, s'empresse de rpondre Rittersdorf avec une
prcipitation inaccoutume.

--O est le kaiser?

--En bas, dans la cabine. Les autres sont occups.

--Pourquoi n'ai-je pas vu Grotthauser?

Les deux camarades se taisent. Enfin Rittersdorf rpond avec vivacit:

--Je crois qu'il aide Sellenkamp aux moteurs.

Un instant de silence succde que Tornten met  profit pour donner un
tour de priscope, toujours  la vaine recherche d'un danger possible.
Lorsqu'il s'est assur qu'aucun navire n'est visible dans le champ de
son appareil,  perte de vue, il se tourne vers ses camarades et
s'crie:

--Si nous continuons comme cela, demain au petit jour nous serons en vue
des ctes.

--Ou...i!... Ou...i!... fait Kammitz en tranant les syllabes. Si nous
continuons comme cela!

--Qui peut nous en empcher? continue Tornten qui commence 
s'chauffer. Nous gouvernons droit sur notre but.

--...sur ton but, Tornten!

Le lieutenant de vaisseau, surpris, regarde son ami:

--Mon but? Eh! n'est-ce pas le vtre?

Un temps d'arrt prcde la rponse, faite d'une voix tranchante par
Rittersdorf:

--Non, ce n'est pas le ntre.

--Que voulez-vous dire, Rittersdorf?

Et Thor regarde son camarade dans les yeux.

--Que nous venons de dcider de modifier notre itinraire, rplique le
baron.

Un soupon commence  germer dans le cerveau de Tornten et se transforme
instantanment en une certitude. Il n'a eu qu' porter les yeux sur le
visage embarrass du comte Kammitz pour savoir  quoi s'en tenir.

--Vous ne voulez-vous plus aller en Amrique du Sud?

--Non, rpond son ami avec arrogance.

--Et vous voulez aller...

--En Allemagne!

--Ce n'est pas possible!

--Et pourquoi?

--Ce serait un manque de parole  l'gard des Amricains et... une
trahison envers Grotthauser et moi-mme. Rappelez-vous vos promesses de
jadis.

--A cette poque, nous agissions sous la contrainte, rplique Kammitz
qui devient presque menaant. Nous voulions obtenir ton concours... et
nous le devions, car, sans toi, l'entreprise tait impossible. Il ne
nous restait pas d'autre alternative que de t'abuser sur nos projets.
Mais, rflchis, Tornten, et rends-toi  nos raisons. Ne nous oppose pas
de rsistance, car nous sommes rsolus  la briser.

--Alors, toi aussi, tu me montres le poing? se fcha le lieutenant de
vaisseau.

Kammitz redevient plus doux et tente des paroles conciliantes auxquelles
il donne le ton de la cordialit.

--Cde, Tornten! Ne te mets pas en travers d'une dcision que tous, 
bord, ont adopte,  une exception prs.

--Et cette exception?

--C'est ton ami Grotthauser.

--Vous l'avez donc entretenu de vos desseins?

--Nous l'avons mis au courant, comme nous le faisons pour toi, en
l'invitant  se joindre  nous. Il n'a pas cd.

--Cela ne pouvait tre autrement. Un homme d'honneur ne cde pas aux
erreurs d'autrui!

--Diable! Je n'accepterai pas plus longtemps ces faons de parler,
laisse chapper Rittersdorf, qui a cout en blmissant la conversation
des deux amis. Nous ne sommes ni des tratres, ni des hommes de
mauvaise foi. C'est nous qui sommes rests dans le droit chemin au lieu
de nous laisser endoctriner par un ennemi politique de notre kaiser.
Pensez-vous vraiment, Tornten, que nous avons tir l'empereur de
Juan-Fernandez, que nous avons donn la vie prcieuse de l'un de nous et
risqu les ntres pour le jeter ensuite aux mains des Amricains?

--Mais c'est une folie que vous imaginez-l, balbutie Tornten, mu de la
violence du baron. Songez aux consquences...

--Pas un mot de plus! gronde Rittersdorf.

--Pourtant... pourtant... fait Kammitz. J'ai le dsir de gagner  notre
cause le camarade Tornten. Il faut  tout prix qu'il soit avec nous.

--Qui n'est pas avec nous est contre nous! tranche Rittersdorf.

Kammitz lui fait signe de se taire. Il obit, mais  regret, et il
n'chappe pas  Tornten que son camarade a des mouvements de colre et
d'impatience qu'il peut  peine rprimer. Le colosse blond, toujours 
son priscope, ignore la crainte; il en prouve d'autant moins  ce
moment qu'il ressent  l'gard de ses camarades quelque chose qui est
peut-tre du mpris,  coup sr de la piti. Car Rittersdorf et les
autres officiers obissent certainement  une direction qui s'est
insinue  bord, parmi ces prtoriens de l'ancien rgime,  dater du
moment o, le kaiser tant parmi eux, ils se sont vus libres sur l'ocan
libre et qui offre toutes les possibilits.

--Il faut nous comprendre, Tornten, reprend Kammitz persuasif. Nous ne
voulons pas te forcer la main, pas plus qu' Grotthauser. Vous avez
contribu, avec nous,  faire vader le kaiser de Juan-Fernandez; vous
pensez votre devoir envers lui rempli. Mais, nous autres,  ce bord,
nous sommes d'avis de le librer aussi de la tutelle des Amricains et
considrons que notre devoir le plus sacr est de le ramener sur le sol
prussien. Au moins, devons-nous tenter l'exprience de rendre  la
patrie, par cette restauration, le vieux bonheur qui s'est toujours
attach  la maison des Hohenzollern et que, seule, la guerre mondiale a
pu branler.

--L'ancien bonheur! murmure Tornten avec....

--Oui... le bonheur d'autrefois! s'crie le comte en relevant au passage
l'interruption du camarade. Il viendra se rinstaller au foyer de
l'Allemagne si les fidles se groupent autour de notre Haut Seigneur et
l'lvent sur le pavois. Crois-moi, Tornten, en dfinitive, toi aussi tu
te laisseras convaincre, toi aussi...

--Jamais... jamais!... tranche net l'officier.

--Ne crois pas cela; tu ne jouis pas plus que nous d'un regard sur
l'avenir; ne t'oppose pas, tu n'en as pas le droit,  notre initiative.
Pense que de ta rsolution peut-tre dpend le salut du Vaterland.

--C'est bien parce que je le sais que je vous conjure, Kammitz et vous
tous, d'abandonner vos projets. Contentez-vous de ce que vous avez
obtenu.

--Non!

--Pensez  la guerre civile invitable!

--Billevese de ceux qui veulent  tout prix empcher un retour de
l'empereur.

--Pensez  l'ennemi,  ce qu'il fera sitt que le kaiser reparatra en
Allemagne.

--Alors, l'ancien gnie se rveillera et nous rendra notre puissance.

--Vous tes tous des aveugles! clame Thor dsespr. Et plus aveugle que
tous encore celui-l mme que vous voulez replacer sur le trne.

--Nous avons eu pourtant de la peine  le persuader de la ncessit de
son rapatriement, avoue Kammitz--ce qui lui vaut un regard furieux du
baron Rittersdorf.--Mais il a, en dfinitive, consenti  se laisser
flchir devant la valeur des motifs qui militent en faveur de ce coup
d'audace.

--Je ne puis croire que vous ayez russi  le dcider! doute le
lieutenant de vaisseau.

--Eh bien, parle-lui  lui-mme. Descends avec moi et tu pourras te
convaincre par tes propres yeux que c'est bien un kaiser que nous
ramenons dans son empire.

--Bon, je te suis, Kammitz. Mais, auparavant, une question: comment
comptez-vous effectuer ce voyage de rapatriement?

--Tout a t bien pes et dcid, renseigne Rittersdorf. Le premier
petit navire qui se prsente, nous le capturons et nous obligeons le
capitaine  nous conduire en Allemagne.

--C'est de la piraterie!

--D'abord, et ds l'instant o nous rendons au kaiser ce qui lui est d
en le proclamant notre seigneur et matre,--en quoi, d'ailleurs, nous
n'avons jamais vari,--nous nous plaons en tat de lutte ouverte avec
les allis et tous les moyens sont de bonne guerre. En second lieu,
nous possdons l'or que les Amricains nous ont fourni pour mener 
bonne fin notre traverse; rien ne nous empche d'acheter le navire et
de le payer royalement. Enfin, toute tergiversation est oiseuse en
prsence de l'importance du rsultat.

--Je doute que vous arriviez jamais en Allemagne.

--Laissez-nous donc faire, s'crie Rittersdorf ironique. Et maintenant,
descendez et osez dire au kaiser ce que vous avez soutenu ici.

En attendant, je veillerai  notre scurit.

Thor s'incline et cde sa place au priscope pour descendre avec
Kammitz. Lorsqu'ils ont atteint l'troite cursive  laquelle aboutit
l'chelle, le comte met sa main, d'un geste d'apaisement, sur l'paule
de son camarade, qui le domine de la tte et ne peut marcher que courb
dans l'entrepont:

--Tornten, dit-il avec douceur, contiens-toi et pense que tu vas parler
 celui qui, pendant des annes, fut ton chef suprme de guerre. Il ne
faut pas oublier trop vite, car l'oubli aussi est une faiblesse.

--Je connais mon devoir, rpond Tornten d'une voix ferme.

Ils font jouer la porte derrire laquelle s'ouvre l'troite cabine
garnie de hamacs. Elle semble  Tornten beaucoup plus spacieuse que les
amnagements analogues sur les navires allemands qu'il a commands.

Entre les couchettes, tendues d'une cloison  l'autre, se dresse une
petite table prs de laquelle deux banquettes offrent des siges plus
commodes qu'il n'est d'usage entre les murs d'un submersible, o chaque
centimtre est mnag avec la plus svre parcimonie. Cependant, aux
parois, il y a encore toute la srie des appareils qu'on doit avoir sous
la main pour n'importe quel manoeuvre du navire.

Sous l'clat d'une ampoule lectrique qui pend  l'extrmit d'un simple
fil, le kaiser est assis  la table. Il crit.

Il semble absorb par son travail au point qu'il ne remarque la prsence
des deux officiers que lorsqu'ils sont tout contre lui.

Il les regarde, et Tornten voit bien qu'une contrarit se marque sur
les traits de l'empereur en l'apercevant. Mais cette impression est
fugitive et fait place aussitt  ce calme serein, presque joyeux, qu'on
a si souvent admir chez Guillaume de Hohenzollern aux jours de sa
grandeur.

--Enfin, je puis vous remercier aussi, Tornten, de ce que vous avez
accompli pendant ces dernires heures, s'crie le kaiser qui se lve et
saisit les mains de l'officier de marine. Et cependant, lors mme qu'un
jour d'autres et peut-tre des millions d'Allemands devraient vous en
rcompenser avec beaucoup plus d'clat, moi, je n'ai rien d'autre en ce
moment  vous donner que ma poigne de main.

--Majest, ce m'est la plus prcieuse des rcompenses, rpond Thor sans
mentir en cela, car il se sent ressaisi par tout l'amour que lui inspire
l'homme en face duquel il se trouve.

D'un coup d'oeil, le kaiser s'est renseign auprs de Kammitz, qui n'a
rpondu que par un mouvement des paules.

--On vous a initi  nos desseins, Tornten?

--Oui, Majest!

--Et, naturellement, vous les approuvez?

--Non, sire... en aucune faon.

Guillaume de Hohenzollern ne peut rprimer un haut-le-corps. Ses traits
se durcissent, ses lvres se plissent comme  l'ordinaire quand la
colre le gagne.

--Non? rpte-t-il, tranchant. Et peut-on savoir, monsieur l'officier,
ce que vous trouvez  redire  nos intentions?

--Majest, commence le colosse qui lutte visiblement pour se contenir,
ce serait la ruine du peuple allemand.

Le kaiser se tait et regarde le sol.

--Ce mme peuple allemand, continue le marin, a combattu pendant des
annes, il a livr une guerre sanglante au prix des plus cruelles
privations pour arriver  reconnatre qu'il peut se gouverner par
soi-mme et n'a pas besoin d'une main trangre pour le guider.

--Une main trangre? s'crie le kaiser hors de lui.

--Majest, je mentirais si je ne disais que la famille de Hohenzollern
est devenue trangre pour l'Allemand. Sa conscience s'est forme et il
ne se croira libre qu'autant que sigera  la tte de la nation un
gouvernement de son choix.

Que ce soit la meilleure voie pour le salut des peuples, je ne saurais
le juger et ce n'est pas mon affaire de me prononcer. Mais je crois de
mon devoir d'avertir Votre Majest que, dans ces dispositions du peuple
allemand, la rsistance est certaine contre toute tentative de
restauration de l'ancien rgime.

--Tous les Allemands ne pensent pas de mme, intervient Kammitz. Une
grande partie du peuple aime toujours et encore le kaiser.

--C'est bien l qu'est le danger, rplique Tornten, aussi intrpide
qu'avant. Si l'Allemagne tait unanime dans ses aspirations--d'une faon
ou de l'autre--une dcision interviendrait rapidement et sans troubles,
soit qu'elle admette le rtablissement du trne, soit qu'elle le
repousse.

Mais deux camps sont dresss l'un contre l'autre, la lutte est fatale
et, avec elle, deviennent invitables tous les maux dont elle menace le
peuple.

A cet instant, Unstett et Sellenkamp sont entrs.

Ils ont entendu les dernires paroles de Tornten, car ils changent un
regard de stupeur avec Kammitz qui n'ose plus tenir tte  l'importun.

Muet il est, muet il demeurera pendant les vnements qui vont se
drouler.

Le fugitif de Mas-a-Tierra, au contraire, relve les yeux et s'crie
avec un doute amer:

--L'Allemagne en serait-elle l? Mme un officier qui fait de
l'opposition!

--Majest, je me place entre les partis, rectifie Thor.

--Non!... non! s'crie alors le capitaine de cavalerie d'Unstett, qui
s'est port d'un bond en avant. C'est un parjure qui parle  Votre
Majest, un rengat qui trahit ses origines et la foi jure 
l'empereur.

Il semble  Thor de Tornten qu'un flot de sang voile ses yeux. L'outrage
de cet homme, qu'il a tolr en sa prsence, alors que, bien souvent,
il a d se retenir pour ne pas le chtier, exaspre sa haine. Il sent
ses muscles se crisper et s'avance vers l'officier de cavalerie, tandis
que le kaiser, sans mot dire, se dtourne et quitte la pice.

--Vous osez me dire cela, vous, Unstett, tratre  l'amiti, profrent
les lvres de Tornten en un cri de rage. Vous qui avez sur la conscience
le crime d'avoir priv un enfant de sa mre, vous que, pendant cette
traverse, j'ai vit de voir, afin de n'tre pas tent de vous punir
comme vous le mritez, vous qui tes plus mprisable et plus vil que le
plus lche des agitateurs du peuple!

--Taisez-vous et ne remuez pas des incidents qui doivent, aujourd'hui,
rester au second plan, rpond le capitaine de cavalerie, non moins
enflamm de colre. Taisez-vous, ou je devrai me rappeler que vous avez
port la main sur moi.

--Oui, cette mme main qui maintenant ne fera pas un geste pour vous
seconder vous et vos projets maudits! s'crie Tornten. Cette main qui
s'emploiera au contraire  djouer vos entreprises sclrates, 
dfendre la paix dans la patrie!

--Abattez-le, hurle Unstett, il faut le rendre inoffensif, le tratre!

Thor ne voit plus qu'une chose: son adversaire a saisi, tellement vite
qu'il lui a t impossible de s'y opposer, une des lgres banquettes et
la brandit maintenant.

Puis, il ressent  la tte un choc furieux et s'croule comme une masse.

Il croit encore entendre un cri d'pouvante sortir de ses propres
lvres, puis il lui semble voir les traits nergiques de Kammitz se
pencher sur son corps et tout de suite il se sent tomber dans une
syncope bienfaisante, qui paralyse toute douleur et toute peine aussi
bien dans son corps que dans son me.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'il s'veille, une obscurit profonde rgne tout autour de lui.

Il est incapable de se faire une ide de l'endroit o il se trouve. A
ttons, il reconnat, sur la gauche, une paroi de bois rugueuse,  sa
droite, le vide.

Il se rend compte qu'il est tendu  mme le sol sur une couverture.

La tte lui fait mal et un linge humide l'emmaillotte.

Thor rflchit. Il voque le souvenir des derniers vnements, l'odieuse
vision de son contradicteur qui l'a assomm sans piti, pour donner
libre cours  sa haine en mme temps qu'il a cart en lui l'adversaire
dont la volont peut contrecarrer ses desseins et ceux de ses associs.

Et c'est sous les yeux mmes de ses amis qu'a en lieu cette lche
agression, sous les regards de ces camarades avec lesquels lui, Thor, a
si souvent chang des preuves de fidlit rciproque.

Est-il possible que la passion et les circonstances puissent ainsi
transformer les sentiments!

Tandis qu'il rumine ces tristesses, il croit percevoir le travail lent
d'une machine, mais non plus d'un moteur, comme  bord des sous-marins.
Cette fois, c'est le souffle rgulier d'une chaudire qui bat tout prs
de lui, dans sa nouvelle demeure.

Demeure? Il rit doucement, mais d'amertume.

Il est emprisonn, cela ne fait pas de doute. Il a t jet l par ses
compagnons qui ont voulu se dbarrasser d'un tiers gnant pour
l'excution de leurs ambitieux projets, puis, abandonn par eux, il est
l, sans les soins dont il aurait besoin, seul et dans la plus profonde
obscurit.

Thor rugit de colre, tant la fureur l'treint.

Il se redresse pniblement, car ses membres endoloris lui refusent
presque tout service. Mais il veut reconnatre les dimensions de son
cachot et les chances d'vasion qui lui restent, car en lui subsiste
l'ardent dsir de vivre, en mme temps qu'un sentiment de rancune contre
ceux auxquels il doit sa dtention.

Il ne va pas loin sans heurter un corps qui, comme lui tout  l'heure,
repose encore sur une simple couverture.

Un profond soupir, comme de quelqu'un qui s'veille, parvient  son
oreille.

--Qui est l? demande Grotthauser encore endormi.

--C'est moi, Jacob, fait Thor, tout mu.

--Toi... Thor?

--Oui... Je partage ta prison.

La main de l'industriel cherche dans la nuit celle de son ami et la
presse. Ensuite Tornten attire sa couverture prs de celle de
Grotthauser et s'allonge tout contre lui.

--Tu dois en savoir plus long que moi sur ce qui nous est arriv?
s'informe-t-il  voix basse. O sommes-nous et comment y avons-nous t
amens?

--C'est bien simple, rplique l'autre. Nous sommes dans la cale d'un
vapeur dont nos ex-amis se sont empars; on nous y a trans, toi, sans
connaissance, et moi de force.

--Les malheureux! Ils ont donc ralis leurs projets?

--Ils apportent,  ramener le kaiser en Allemagne, la mme nergie avec
laquelle ils nous avaient aids  le dlivrer.

--Quel a t ton sort depuis que nous avons quitt Juan-Fernandez?

--Celui d'un aveugle qui ne sait rien de ce qui se passe. Et cependant,
j'avais vu plus clair que toi et je t'avais prvenu, Thor. Mais je
n'tais pas au courant des dernires combinaisons. Tandis que ton sort
se dcidait, on me retenait prs des moteurs  de vaines besognes.

Je n'ai su que plus tard ce qui s'tait pass.

Comme, ds le dbut, j'avais refus de prter la main  toute tentative
de restauration monarchique, on s'est dbarrass de moi aprs t'avoir
rduit  l'impuissance.

Ils nous ont, d'abord, enferms tous les deux dans le magasin d'armes,
connaissant mon inaptitude  me servir de n'importe quel fusil et te
sachant hors d'tat de songer  la rsistance. L, je t'ai soign comme
j'ai pu, car tu avais t assez mal accommod par l'un d'eux, j'ignore
qui.

--Unstett, lance Tornten, tremblant d'indignation.

--Unstett! s'crie Grotthauser, cela ne m'tonne plus. Il a trouv ce
moyen d'assouvir sa rancune, il aurait peut-tre mme pouss les choses
plus loin, mais les autres, et, probablement le kaiser, ont d l'en
empcher.

Ils font pour nous ce qu'ils peuvent, mais c'est bien peu, car toutes
les facults sont tendues vers le but du voyage.

Ils nous ont laisss dans le magasin d'armes, sans mme se proccuper
de nous, pendant des journes. Un beau soir, ils parurent subitement et
te halrent sur le pont. J'ignorais ce qu'ils faisaient et dans quel
but; aussitt aprs, d'ailleurs, ils sont revenus me chercher,
m'obligeant  les suivre.

En arrivant au plein air, je vis notre croiseur amarr auprs d'un
petit navire anglais que les partisans du kaiser avaient arrt et forc
 modifier son itinraire. On nous a transports si vite d'un bord 
l'autre, pour nous enfouir aussitt dans cette cale que je n'ai pas pu
lire le nom du navire.

Depuis lors, des jours et des nuits se sont succd, et, qui sait dans
quelles eaux nous naviguons aujourd'hui.

--Ils ne russiront pas  atteindre la patrie, estime Tornten,
connaissant les difficults qu'ils vont rencontrer dans leur navigation.

--Tu mconnais la valeur du comte Kammitz et de ses associs.

Hier, Rieth m'a apport  manger; c'est un brave garon et qui nous
tmoigne quelque piti; il dplore qu'il n'y ait pas eu d'autres moyens
de nous immobiliser que ce procd brutal. Par lui, j'apprends pas mal
de choses.

C'est ainsi qu'il me racontait hier que, jusqu'ici, le voyage s'est
poursuivi sans incidents. On peut mme dire qu'ils ont eu de la chance,
ces messieurs qui veulent rendre un kaiser  l'Allemagne. L'Anglais
faisait route sur Greenwich et avait des papiers de bord qui ont dj
servi deux fois aux Allemands pour leur nationalisation.

Une fois, un Franais, une autre fois mme, un Anglais, nous ont
arraisonn, car tous les navires sont rigoureusement surveills.
L'univers entier s'est donn le mot pour faire la chasse au kaiser; on
craint, en effet, que ses librateurs ne fassent l'impossible pour le
ramener en Allemagne.

--Mes camarades parlent l'anglais comme leur propre langue, dit Thor
pensif, ils n'ont pas d avoir de peine  tromper les patrouilleurs.

--En effet, Kammitz, qui se donne pour le capitaine, n'a pas eu fort 
faire pour duper Anglais et Franais, d'autant que l'ancien quipage du
bord est, comme nous,  l'ombre et  l'abri de bonnes cloisons de bois.
Ainsi, les officiers de marine font gaiement route vers la patrie, et tu
les verras, sous peu, atteindre le but qu'ils se sont propos.

--Je ne puis le croire, car la mer du Nord doit subir un blocus svre.

--Et quand cela serait? Est-ce que, pendant la guerre, nombre de navires
allemands ne sont pas passs  travers les lignes ennemies?

--Tu as peut-tre raison, rpond Tornten aprs un court moment de
rflexion; il m'est, d'ailleurs pnible de souhaiter malheur  ces
hommes, malgr leur conduite  notre gard. L'avenir dira qui de nous
avait raison... eux ou nous?

--Je crois bien que l'avenir ne fera que confirmer nos pronostics, opine
Jacob Grotthauser.

Thor ne rpond plus. Il s'allonge puis sur sa couverture et
s'abandonne doucement au rythme berceur de la machine en marche.

       *       *       *       *       *

Tandis qu'il se laisse bercer par ses rves, une petite lumire s'allume
devant ses yeux. Une porte s'est ouverte, par o s'introduit un matelot
qui s'avance vers les deux prisonniers. Il tient  la main une lanterne
dont il se sert pour clairer ses pas et qu'il soulve, ensuite, pour
apercevoir les occupants de la cale.

--O tes-vous donc? demande Sellenkamp. Car c'est lui qui est l.

--Ici, Sellenkamp, rpond Tornten. Qu'est-ce qui vous amne prs de
nous?

Le lieutenant de vaisseau, toujours reconnaissable  sa maigreur, mme
sous son accoutrement de matelot, pose la lanterne sur le sol, prs de
son camarade tendu, et s'accroupit  ses cts. Il examine les visages
des deux hommes.

--Vous n'avez pas bonne mine, fait-il apitoy. Voil, c'est l'effet de
cette longue dtention. Ah! je sais bien que, pour mon compte, je
n'aurais pas voulu rester dans ce trou sept semaines durant.

--Y a-t-il si longtemps que nous naviguons, chappe-t-il  Tornten.

--Sept semaines! rpte Grotthauser indign, sept semaines retranches
de la vie d'un homme!

--C'tait indispensable! plaide Sellenkamp pour ses complices et pour
lui-mme. Vous tiez un obstacle  notre entreprise.

--Etes-vous venu uniquement pour nous dire cela, Sellenkamp? fait
Tornten avec hauteur.

--Non, certes non. Au contraire, je vous apporte une bonne nouvelle.

--Les Anglais auraient-ils fini par vous mettre la main au collet?

--Serait-ce donc une bonne nouvelle pour vous, Tornten?

--Ce serait,  coup sr, plus heureux que si nous parvenions  forcer le
blocus.

Un sourire de triomphe claire le mince visage du visiteur.

--Eh bien, rjouissez-vous, nous sommes passs au travers, riposte-t-il
avec une satisfaction non dissimule.

--Comment?

--Il y a quelques instants, nous avons laiss Helgoland sur la droite.
Nous venions du Nord et nous avons trouv un passage le long des ctes
du Jutland, dont Kammitz connat tous les recoins comme sa poche.

Depuis quelques jours nous fuyons toutes rencontres avec des navires
trangers, car tout btiment rencontr dans la mer du Nord est
strictement visit, et c'est ce qu'il fallait viter.

Thor est profondment touch. Il rend hommage  l'nergie de ses anciens
camarades, mais la crainte des consquences le trouble et l'assombrit.

--Et maintenant? demande-t-il.

--Maintenant, nous allons conduire le kaiser en lieu sr. Il demeurera
cach huit jours, durant lesquels nous prparerons son entre  Berlin.
Jusque-l vous resterez prisonniers.

--Huit jours encore! gmit Grotthauser.

--J'ai besoin de soins; mes anciennes blessures de la tte me font
souffrir comme si elles dataient d'hier, se plaint Tornten.

Sellenkamp hausse les paules:

--Je ne puis vous venir en aide, Tornten, que si vous nous revenez et
vous associez  notre oeuvre. C'est, d'ailleurs, en partie, ce qui
m'avait amen. Pendant la traverse, le kaiser s'est inform de vous et
a tmoign,  diverses reprises, le dsir de vous rallier
personnellement  sa cause.

Rittersdorf et Unstett se sont toujours opposs avec vhmence  ce
qu'on vous mette en sa prsence. Mais je crois le kaiser trs bien
dispos et je suis persuad qu'il vous pardonnerait volontiers.

--Pardonner! dit Tornten non sans amertume. Il n'en dit pas davantage,
mais son silence n'est pas difficile  interprter.

--Vous vous enttez, Tornten, conclut Sellenkamp furieux, en saisissant
sa lanterne. C'est vous qui en supporterez les consquences! Lorsque
tout le monde acclamera joyeusement le kaiser, vous serez cart de ses
cts, vous resterez isol et n'aurez aucune part  cette joie immense.

--Cette joie immense! rpte encore pour toute rponse l'officier
prisonnier.

--A votre aise, Tornten! crie le pseudo-matelot en se relevant. J'ai
conscience d'avoir fait tout mon devoir envers vous.

Puis, il gravit, pour sortir, les quelques marches de l'chelle de bois
et disparat en rejetant violemment derrire lui la porte de la cale.

       *       *       *       *       *

Grotthauser et Thor sont, maintenant, dans le couloir d'un wagon du
rapide Brme-Berlin et regardent au loin dferler dj les premires
vagues de cet ocan de maisons qu'est la grande ville.

--Le voil donc, ce Berlin imprial! s'crie Jacob Grotthauser, en
indiquant les abords de la capitale.

--Hlas! oui, le Berlin imprial, grince Tornten...

--Ne t'nerve pas d'une colre impuissante, souffle Grotthauser aprs un
timide coup d'oeil oblique vers son ami. Cela ne changera rien aux
choses.

Ils ont russi et nous l'avons pay d'une longue dtention qu'on nous a
fait subir par mesure de prcaution. Nous arrivons, maintenant, dans
cette ville, dont les habitants ont, parat-il, chaleureusement
accueilli le retour du proscrit. Je pense, cependant, que beaucoup
d'entre eux ont d serrer les poings en revoyant Guillaume de
Hohenzollern, mais pas ostensiblement; autrement c'et t par trop
dangereux.

Les troupes impriales tiennent toute la Prusse.

--Tout le Nord, corrige le lieutenant de vaisseau.

Les deux amis se taisent un moment, puis:

--Je crois que nous stoppons de nouveau, reprend Grotthauser.

Le train, en effet, a ralenti, les freins grincent sur les essieux et
bientt la longue rame s'arrte, comme plusieurs fois dj pendant le
trajet.

--Dix-sept heures de Brme  Berlin! soupire Tornten que proccupent les
tres chers laisss l-bas  la maison.

--C'est monstrueux, approuve Grotthauser, mais il n'y a rien  faire.

Lorsqu'il y a huit jours la nouvelle s'est rpandue par l'univers,
comme une trane de poudre, que le kaiser avait rintgr son empire,
lorsque, dans toute l'Allemagne, d'nergiques proclamations, placardes
par ses partisans, eurent annonc ce retour aux populations, le pouvoir
tait encore aux mains de rpublicains; depuis, par sa seule prsence,
Guillaume de Hohenzollern a russi  galvaniser toutes les volonts
hsitantes, sous le couvert hypocrite des ides dmocratiques.

Tous les masques sont tombs. Ds le voyage triomphal qui a prpar sa
rentre, des milliers d'hommes se sont rallis autour de l'le d'Elbe,
il s'est lanc vers sa capitale sans avoir rencontr de rsistance.

Le peuple, qui ne s'abuse plus sur la valeur de la paix, qui constate
avec quelle lenteur, dans Berlin, s'opre la soumission des travailleurs
extrmistes, dsabus enfin d'une libert qui est loin de lui avoir
apport ce qu'il en esprait, ce peuple qui, sous toutes les latitudes,
est changeant et divers, s'est rang sous les armes de l'usurpateur,
puisque celui-ci arrivait accompagn du prestige des baonnettes.

Les officiers ont mis bon ordre  ce que le gouvernement du droit du
peuple cde la place au gouvernement de droit divin. Jusqu' prsent,
l'amputation s'est faite sans douleur et sans trop d'effusion de sang.
Mais nul ne peut dire ce qui se passera dans les autres parties du
Reich.

Nous subissons actuellement les premiers contre-coups de la rentre
impriale. Si l'on nous arrte pendant des heures en pleine campagne,
c'est, sans doute, pour laisser passer des troupes que l'on dirige sur
Berlin, o l'on craint un retour offensif.

Mais qui pourra garantir au kaiser la fidlit de l'Allemagne du sud?
Qui pourra lui promettre le calme dans les districts industriels ou
miniers?

Jusqu' ce jour, la direction du parti socialiste n'a pas pris de
mesures dcisives; mais elle ne les fera pas attendre longtemps, et,
alors... alors, Thor, c'est nous qui aurons eu raison.

--On ne modifie pas l'volution de l'univers! rpond le lieutenant de
vaisseau, aussi bas que son ami a parl, car ils ne sont pas seuls dans
l'troit couloir. Cette restauration ne saurait durer.

--Srement non! Que Dieu sauve notre malheureux pays des consquences de
la lutte inconsidre o tous ces insenss l'ont prcipit.

A ce moment le train reprend sa marche et roule de nouveau vers la
capitale.

--Avez-vous des nouvelles fraches, messieurs? demande un voyageur qui,
jusqu'alors, est rest auprs des deux amis sans se mler  leur
conversation.

Grotthauser et Tornten s'effarent  l'ide que l'inconnu a pu surprendre
leurs propos, ce qui, en ces jours de terreur, constitue un danger. Les
espions de l'empire pullulent et l'on dit qu' Berlin, des ordonnances
ont t promulgues qui punissent de mort toute parole prononce contre
le rgime, hier dfunt, aujourd'hui ressuscit.

--Non, nous ne savons rien de prcis, rplique Grotthauser embarrass.
Les journaux ont presque cess de paratre en ces derniers temps; o
voulez-vous qu'on apprenne ce qu'il y a de nouveau?

--J'en ai, moi, de source certaine, dit l'tranger  voix basse. Dans
toute l'Allemagne du Sud, l'insurrection gnrale contre le kaiser est
proclame. A Munich, on se bat dans les rues; il y aurait des centaines
de morts de chaque ct.

--Il fallait s'y attendre.

--Mais c'est  Berlin le pire, continue l'interlocuteur. Oh; cette ville
est  redouter. En apparence, le calme y rgne, mais, tout  coup, elle
se dchanera. Les cercles favorables au kaiser ne sont pas en tat
d'endiguer la raction et l'on prvoit que le sang coulera  flots.

--C'est encore relativement calme, probablement, parce que des
patrouilles en armes parcourent la ville en tous sens? ajouta
Grotthauser, toujours  voix basse.

--A Weissensee, on aurait fusill trois ouvriers parce qu'ils tenaient
des propos de rvolte contre l'empereur.

--Bien possible!

--Et ce n'est pas fini! Nous sommes  la veille d'vnements
effroyables. Comment pouvait-on penser que le kaiser rentrerait dans
Berlin sans combats?

--Une partie de la population attendait ce retour, renseigna Grotthauser
indign. Ces gens nous ont tromps, nous et l'opinion publique, pendant
des mois. Ils pensent maintenant rcolter ce qu'ils ont sem, mais le
torrent d'une volont suprieure les balaiera.

--Fasse le ciel qu'il en soit ainsi! profre l'inconnu.

Puis il croit devoir ajouter:

--Je vous ai entendu parler, tout  l'heure, des vnements, c'est ce
qui m'a dtermin  me confier  vous. Sans cela, je n'aurais pas os
manifester si nettement mes opinions. Il faut faire attention, car on ne
sait jamais auprs de qui l'on se trouve.

Il se tait ensuite, car plusieurs personnes sont sorties des
compartiments avec leurs bagages et ont envahi le couloir, de telle
sorte qu'il est impossible de songer  prolonger une conversation aussi
scabreuse.

Dj les gares de banlieue fuient derrire les vitres du wagon et
bientt le train s'engage entre les hautes ranges de maisons qui
bordent la voie  droite et  gauche.

Dans le hall de la gare, une nouvelle surprise attend les voyageurs.
Lorsque le train s'arrte, se dressent,  chaque portire, des soldats,
baonnette au canon, qui empchent de descendre.

On apprend que voyageurs et bagages seront strictement visits. On ne
peut quitter les wagons que par groupes de dix, encadrs par des
soldats  casques d'acier, munis de grenades  main, pour se rendre dans
un local o des officiers et des sous-officiers examinent chaque
voyageur.

Thor de Tornten et Grotthauser attendent une demi-heure leur tour. Ces
vexations rappellent au lieutenant de vaisseau les plus mauvais jours de
la campagne et les procds employs en certaines parties des
territoires occups.

Tout comme en ces jours de perptuelle dfiance, on leur demande leurs
noms et qualits, l'origine et le but de leur voyage, et encore d'autres
renseignements. Ensuite, on fouille les poches des deux voyageurs, et on
ne leur rend la libre pratique que lorsqu'ils ont tabli, Tornten qu'il
est ancien officier et Grotthauser qu'il est  la tte d'une importante
industrie.

Devant la gare, le tableau est vocateur des mmes poques. Dans les
rues, peu de passants, mais un grand nombre de soldats. Posts  chaque
coin de rue, ils dvisagent les passants d'un air souponneux, comme si
en chacun d'eux ils reconnaissaient un ennemi personnel du kaiser.

Quelques automobiles attendent des clients, et les deux amis trouvent
facilement une voiture pour les mener  la maison de Tornten. Jacob
Grotthauser s'est, en effet, dcid  accepter l'hospitalit du
lieutenant de vaisseau, car il compte tre plus en scurit dans la
demeure de son ami d'enfance que dans n'importe quel htel de la
capitale.

Pendant le court trajet  travers Berlin, tous deux sont frapps du
silence qui rgne sur la ville, en gnral si vivante. Grotthauser
pense, non sans raison, que c'est le calme prcurseur de l'orage.

Le mme aspect se renouvelle partout: des soldats, des agents de police,
des officiers; les magasins sont ferms, quelques drapeaux flottent aux
balcons d'imprialistes dtermins, et l'on reconnat  leur mine
arrogante les profiteurs du nouvel tat de choses.

C'est le matin, de bonne heure, mais la cit ne parat pas s'veiller,
comme  l'ordinaire; bien au contraire, elle semble dormir et...
attendre.

Devant la maison de l'avenue du Grand-Electeur, les deux amis descendent
de voiture et, pendant que Grotthauser rgle le chauffeur, Tornten va
sonner et pntre le premier sous la porte d'entre. Grotthauser le suit
jusqu' l'appartement, o ils sonnent de nouveau.

Le coeur de Tornten bat  se rompre, car sa pense le devance auprs
de Carry et de son fils. La joie de les revoir lui coupe presque le
souffle; il ferme les yeux en entendant des pas qui s'approchent de
l'intrieur. Aussitt, Toman parat tout ahuri devant son matre.

--Monsieur le commandant!

--Bonjour, Toman, s'crie Thor, qui franchit le seuil, accompagn de son
ami. Derrire eux, la porte se referme et ils se trouvent dans la
spacieuse antichambre.

--Bonjour, monsieur le commandant, balbutie Toman en hochant la tte.

--Qu'avez-vous donc, mon garon, demande l'officier, pendant que Toman
le dbarrasse de sa valise, de son manteau et de son chapeau.

--Mais c'est...  cause de mademoiselle, finit par dire le valet et... 
cause de la dpche.

--Qu'est-ce que vous voulez dire?

--Monsieur le commandant est donc revenu seul de Munich?

--De Munich? J'arrive de Brme  l'instant.

--Mais le tlgramme qui est arriv hier matin... Il venait pourtant de
Munich.

Thor ressent au coeur une douleur intense. L'impatience le gagne; il
saisit Toman au collet et le secoue.

--Parlez donc clairement, ordonne-t-il. Quel rapport mon arrive
peut-elle avoir avec la dpche? O sont mademoiselle et mon fils?

Toman soupire profondment, des larmes d'effroi mouillent ses yeux.

--Partis! fait le domestique, comme bris.

--Miss Bolton et mon fils sont partis! O cela?

--A Munich!

--Ce n'est pas possible!

--C'est pourtant vrai, monsieur le commandant. Vous avez tlgraphi
vous-mme que mademoiselle et notre petit matre devaient venir vous
rejoindre  Munich. J'ai vu la dpche de mes yeux.

Thor jette  Grotthauser un regard dsespr.

--Mademoiselle et notre jeune monsieur sont rests ici, bien tranquilles
jusqu' hier, raconte Toman qui reprend pniblement son aplomb. Mais
hier, dans la matine, il est arriv cette dpche de Munich, qui tait
signe de votre nom et priait mademoiselle de partir immdiatement pour
Munich avec l'enfant. Monsieur le commandant devait les y attendre.

--Mais, c'est un faux! gronda Thor.

--On a attir l'enfant et la jeune fille dans un guet-apens, suggre
Grotthauser.

Sans prononcer une parole, Tornten s'lance pour aller fouiller
l'appartement. Il en visite toutes les pices o il aurait pu rencontrer
Carry et le petit s'ils n'avaient t loigns par une infme
manoeuvre. Il lui semble cependant que, derrire chaque porte qu'il
ouvre, il va trouver les deux tres si tendrement chris.

Hlas! ses recherches ne font que confirmer la triste certitude, et,
aprs avoir parcouru toute la demeure, il revient  son cabinet de
travail o l'attend Grotthauser.

--Ils sont partis, perdus pour moi! s'crie-t-il en s'effondrant dans
les bras de son ami.

--Tu les retrouveras, affirme ce dernier, qui le dpose avec mille
prcautions dans le large fauteuil du bureau.




VII


Des jours se sont encore couls, combien? Thor ne peut l'valuer,
lorsqu'un soir,  la faveur de la nuit, il voit revenir Carry. Il fait
sombre, Tornten se tient  l'une des fentres de son cabinet de travail
et regarde tristement l'ombre mlancolique et brumeuse d'une soire
d'automne, quand il peroit la sonnerie de la porte.

La voix de Toman se fait entendre aussitt, alternant avec une autre
voix que l'officier aux coutes ne dfinit pas et, avant mme qu'il ait
pu identifier la personne qui vient d'entrer, la porte de son bureau
s'ouvre.

C'est la jeune Anglaise.

--Carry! s'crie-t-il dans un sursaut joyeux.

Sans une parole, elle se jette  son cou, sans un mot, elle l'embrasse,
mais, en mme temps, de lourds sanglots secouent sa poitrine menue
qu'elle presse contre lui. Tous deux s'abandonnent  l'ivresse de se
retrouver, avec tant d'ardeur qu'ils n'ont pas remarqu le geste discret
de Toman qui s'est clips en refermant, sans bruit, la porte.

--Carry! te voil de nouveau prs de moi et ta prsence chasse toutes
mes peines, murmure doucement Tornten qui cueille amoureusement les
larmes aux yeux de son aime.

--Otto!... Ils m'ont vol le petit, sanglote-t-elle.

L'homme a frmi, il a laiss retomber le bras qui retenait contre lui la
gracieuse enfant et Carry chancelle, s'appuyant  une table.

--O est mon fils? interroge Tornten presque durement.

Calm par l'attitude humble et sincre de la jeune fille, comprenant et
regrettant son injustice, l'officier la prend doucement par la main et
la conduit vers un fauteuil, sur lequel, puise d'motion, elle se
laisse tomber.

Il semble que sa douleur excde ses forces; elle a pris la main de
Tornten qu'elle appuie sur son front brlant et cherche  ordonner ses
penses, tandis qu'il lui parle tendrement.

--Carry aime, donne-moi seulement l'assurance que mon enfant est
vivant! implore-t-il. Dj ta prsence me console presque de la
disparition du petit; pourvu qu'il vive, mon Otto! Aie piti!
Rassure-moi et n'augmente pas mon chagrin par l'incertitude.

--Oui, finit-elle par rpondre, Otto est vivant.

--Alors, rien n'est perdu. Te l'a-t-on vol?

--Oui, Thor.

--Raconte-moi, Carry, tout ce qui s'est pass. Tu vois, je suis prs de
toi, tes mains dans la mienne, et je n'ai pour toi que de la
reconnaissance de tout le bien que te doit mon fils. C'est te dire
combien ferme est ma conviction que tu as tout fait pour le mieux, quoi
qu'il soit arriv.

--Thor, je te remercie de ta confiance. C'est effrayant ce que j'ai pu
prouver!... Tu sais que je suis partie  Munich pour te rejoindre?

--Oui, Toman m'a mis au courant. Mais la dpche tait fausse.

--Comment aurais-je pu m'en douter? Malgr l'agitation qui rgne
partout,  cause du retour inopin du kaiser, j'ai rsolu immdiatement
d'y obir et de faire avec l'enfant le voyage de Munich. Il faut que tu
saches que c'est pour toi que j'ai affront le danger, pour te revoir et
te ramener ton fils.

Il la remercie d'un baiser qu'il presse sur sa douce main.

--Nous sommes donc partis, ton fils et moi, dans un train bond, pour
Munich, o nous sommes arrivs sans incidents.

Mais l, ds la gare, nous tombons dans une indescriptible confusion.

Il parat qu'on ne pouvait s'aventurer dans les rues, parce que la
bataille tait engage, entre les troupes du gouvernement, en parties
rallies au kaiser, et des ouvriers en armes.

Nous entendions une fusillade ininterrompue; sous nos yeux, on tranait
des blesss, voire des mourants sous le hall de la gare, o on les
couchait, pour leur donner des soins ou les laisser passer en paix dans
l'espoir d'une autre vie meilleure. Ah! quels tableaux d'horreur et
d'pouvante nous avons pu voir, ton fils et moi!

Comme ton tlgramme disait que tu viendrais nous attendre, nous te
cherchions... en vain naturellement.

En revanche, un homme s'approcha de moi et me demanda si j'tais Carry
Bolton. Sur ma rponse affirmative, il prit le garonnet par la main et
m'avisa qu'il m'tait envoy par toi, pour nous emmener te rejoindre.
Tu te serais trouv engag, avec les troupes impriales, suivant son
dire, dans la bataille et n'aurais pu venir pour cette raison.

Je n'avais aucune raison de ne pas ajouter foi au rcit de ce misrable
et je me disposais  le suivre avec l'enfant, quand il s'informa si je
m'tais occupe des bagages. C'tait un souci qui, dans le dsarroi des
choses et des gens, m'avait totalement chapp.

Il m'offrit, alors, de m'attendre avec l'enfant, tandis que j'irais
rclamer notre malle. De cette faon, il s'tait dfait de moi, sotte
que j'tais et qui n'avais pas vu clair dans son jeu.

Les cailles ne me tombrent des yeux que lorsque je revins,
accompagne d'un employ qui portait la malle.

J'eus beau chercher l'enfant et son gardien: tous deux avaient disparu.

Tu peux t'imaginer ce que j'ai souffert dans les minutes, dans les
heures qui suivirent. Je m'tais aussitt rendu compte de ma faute.
Jamais je n'aurais d laisser le petit seul sous la garde d'un inconnu.
Je parcourus toutes les salles, tous les halls, tous les recoins de la
grande gare, mais, dans l'affolement qui rgnait autour de moi, il tait
impossible de trouver un secours.

C'est en vain que je demandai assistance  la police; elle avait
d'autres besognes que de chercher un enfant. C'est inutilement que je
m'adressai  tous les voyageurs que je rencontrai; aucun ne pouvait me
renseigner.

J'essayai de sortir de la gare, ce fut bien pis; dj les abords en
taient envahis par des hordes sauvages qui combattaient les troupes de
l'empereur. Dans mon voisinage immdiat, on tirait des coups de fusil et
je vis tomber prs de moi des hommes blesss.

On m'arrta, on me trana sous l'abri que procurait encore la gare. L,
on m'interrogea, me demandant d'o je venais. Je fournis tous les
renseignements possibles et suppliai les gens qui m'entouraient de
m'aider  retrouver le petit. On se moqua de moi; on m'enfourna dans un
wagon, o je m'effondrai de fatigue et... l'on fit partir le train dans
lequel je me trouvais et qui devait, disait-on, tre le dernier sur
Berlin.

Voil comment je suis revenue. Crois-moi, Thor, je suis innocente de la
disparition d'Otto. J'aurais tout fait, tout donn, pour le retrouver.
Mais les circonstances taient trop fortes pour une faible femme comme
moi.

Thor de Tornten penche la tte douloureusement et dit:

--Non, Carry, je sais qu'il n'y a pas de ta faute, pas plus que de la
mienne ou de n'importe qui. Ceux-l seuls en sont responsables qui ont
organis ce rapt.

--Tu crois que c'est Ilse?

--C'est elle et le capitaine d'Unstett qui ont enlev l'enfant.

--Alors, il est prs de sa mre, fait Carry dans un sentiment bien
fminin, et sans doute heureux de se trouver prs d'elle.

Thor ne rpond pas tout d'abord et tous deux gardent le silence, mais,
au bout d'un moment, il reprend, mu, branl:

--Peut-tre as-tu raison... c'est sa mre, aprs tout.

--Oui, continue Carry dans l'lan de sa bont et la candeur de son
coeur; peut-tre est-ce une chose que la nature aurait rclame un
jour ou l'autre. Un enfant appartient  sa mre, quels que soient les
dissentiments qui ont pu survenir entre ses parents.

--Laissons cela, fait Thor soucieux. Je hais cette femme et je n'avais
contre elle qu'une arme: l'enfant. On me l'a enlev et me voil dsarm,
tant que je n'aurai pas russi  le ramener auprs de moi. C'est, pour
l'avenir, le but que j'assigne  mes efforts. Aussitt que l'ordre sera
rtabli dans ce malheureux pays, j'entreprendrai l'impossible pour
reconqurir mon fils.

--Tu feras comme tu l'entends, Thor, rpond la jeune fille et, pour la
premire fois depuis des heures, elle a la dtente d'un sourire, en
attirant vers elle le visage de son fianc. Tu peux, dsormais, tre
sans inquitudes sur le sort de ton enfant, car il n'a rien  craindre
auprs de sa mre... Et dis-moi que tu m'aimes et me pardonnes!

--Je n'ai pas  te pardonner, mais  te remercier! dit-il avec une
grande tendresse, l'embrassant dans toute l'ardeur de la passion dont il
ressent, en ce moment, la violence.

Il la represse si fort contre lui qu'elle est prte  crier.

--Quand vas-tu m'appartenir enfin? demande-t-il tout bas, d'une voix
brlante et caressante, et il s'tonne d'une sensualit  laquelle il
est d'ordinaire si tranger.

--Aussitt que je serai ta femme, Thor, rpond Carry qui semble
elle-mme en proie  des sentiments inaccoutums, car elle tremble de
tous ses membres et couvre son fianc de baisers ardents.

--Pourquoi attendre? implore-t-il. Tu connais ma dcision irrvocable de
t'installer  mon foyer, comme la compagne de ma vie. Ne me refuse pas
un bonheur que j'aurais got dj, si les vnements ne nous avaient
pas spars.

--Thor!... ce serait mal, murmure, dans un souffle, la jeune fille,
folle d'angoisse et d'effroi et cependant dj plus faible, dans sa
tendresse pour celui qu'elle aime. Qui sait ce que l'avenir nous
rserve?

--Qui sait s'il n'apportera pas de nouveaux obstacles  notre bonheur et
 notre amour? Qui sait, Carry, si nous pourrons jamais tre l'un 
l'autre? Celui qui ne saisit pas le bonheur quand il se prsente, est un
maladroit.

--Non!... Non! Thor, implore-t-elle.

--J'ai peur, Carry, que cette heure nous prpare bien des regrets, fait
Thor du.

A ce moment, comme si les vnements intervenaient dans le combat de ces
deux jeunes tres contre les garements de leur passion et la puissante
emprise de la nature, tous deux entendent soudain un lger bruit, comme
d'un grattement et d'un frottement venant de la fentre. Ils se dgagent
aussitt et prtent l'oreille; de nouveau, le mme crissement se fait
entendre distinctement; on dirait que quelqu'un, de l'extrieur, cherche
 s'introduire par la croise.

Thor se prcipite et, sans songer au danger, se penche  la fentre.

--Qui est l? demande-t-il imprieusement.

--C'est moi, Thor, lui rplique, d'en bas, une voix qu'il n'a pas tout
de suite reconnue, mais qu'il reconnat ds les premiers mots suivants,
car, tandis qu'il se tait, tout surpris, l'trange visiteur continue:

--Je voudrais entrer chez toi, par ici, Thor.

--Grotthauser? s'crie Tornten d'une voix mal assure.

--Je t'en prie, ne prononce pas mon nom si haut! se rcrie l'autre.

--Alors, prends plutt le chemin familier  ceux qui, comme toi, sont
assurs d'tre toujours bien accueillis chez moi, rpond le gant blond
de sa fentre.

--Non, je ne le peux pas. Plus tard, je te dirai pourquoi. Heureusement
que tu demeures au rez-de-chausse; pour surlev qu'il soit, cela me
procure un accs plus commode par ta fentre.

Thor ne s'explique pas le dsir insolite de Grotthauser, mais il lui
tend la main et l'aide  monter par un rtablissement. Sans doute
a-t-il, pour s'introduire ainsi, des raisons de ne pas vouloir tre
aperu par Toman ou les locataires de la maison.

Le petit homme a, d'ailleurs, saut assez lestement dans la pice.
Envelopp d'un grand manteau, le visage abrit par un chapeau  larges
bords, tel apparat l'industriel devant l'officier, ainsi que devant la
jeune Anglaise, qui s'est porte toute surprise  sa rencontre.

Il entr'ouvre son manteau, respire bruyamment comme un homme qui vient
d'accomplir un effort surhumain et se laisse tomber dans un fauteuil.

--Un joli travail, plaisante-t-il, pour qui n'en a pas l'habitude!

Mais, tout aussitt, il redevient srieux, jette sur un meuble son
vtement et son chapeau en ajoutant:

--C'est un signe des temps, qu' cause de ses opinions politiques un
homme, par ailleurs irrprochable, soit contraint d'entrer par la
fentre chez son ami d'enfance.

--Explique-nous donc, Jacob, ce que tout cela signifie?

--D'abord, donne-moi une fois encore ta main d'ami, que je la presse,
fait le petit homme barbu, en secouant nergiquement la droite de
Tornten; en mme temps, il salue cordialement Carry, comme s'il la
connaissait de longue date.

--Et, maintenant, reprend-il en s'asseyant, imit en cela par ses deux
interlocuteurs, coutez-moi. Ne croyez pas, surtout, que je sois venu
chez vous par ce chemin mystrieux, uniquement pour ma propre scurit.
C'est, au contraire, et tout d'abord, mon cher Thor, avec le dsir de ne
te causer aucun ennui... Tel que tu me vois, je suis dsormais un
proscrit politique, trop heureux s'il russit  se tirer d'affaire.

--Toi?... un proscrit! s'crie Thor stupfait.

--Et mme, selon les apparences, un criminel qu'on veut  tout prix
mettre sous les verrous.

--Comment cela?

--Mon Dieu! je t'ai expliqu depuis longtemps que l'insurrection
gnrale est un fait accompli et que, par suite, elle ne va pas tarder 
mesurer ses forces avec celles du kaiser et de ceux que son retour
rjouit.

Bien que les prparatifs de cette lutte entre nous et les impriaux
aient t faits dans le silence, il faut croire qu'ils n'ont pas chapp
aux nouveaux matres du pays.

Ceux-ci prennent, en effet, des mesures svres contre la rvolution
qui gronde et ont dcid de mettre la main sur les meneurs du parti.
Dans le courant de la journe, tous les chefs du mouvement contre le
kaiser ont t apprhends.

Il parat que je figure sur la liste des indsirables. Par bonheur, je
l'ai appris  temps pour me mettre en sret. Et c'est ici que je bnis
le hasard qui m'a inspir la bonne ide de ne pas accepter, pour un
temps trop long, ton amicale hospitalit, et de retourner vivre 
l'htel... ils peuvent courir, maintenant, pour m'y trouver.

--Je t'aiderai  te sauver, fait Thor complaisant.

--C'est ce que je viens te demander. Il faut que, cette nuit mme, j'aie
quitt Berlin. Le bruit court que si l'meute se dchane, les otages
seront fusills.

--C'est inhumain!

Grotthauser sourit amrement:

--N'est-ce pas autrement inhumain de vouloir soumettre ce pays  une
autorit contre laquelle il s'lve de toute sa raison? Ignores-tu que,
dans toute l'Allemagne, des combats se poursuivent, dont la violence
rappelle les cruauts de la guerre civile en Russie?

Partout les fidles de l'empereur rencontrent l'opposition et si, au
premier choc, la surprise leur a permis de s'emparer du pouvoir et de
se substituer au gouvernement rgulier, la volont de la masse n'en
reste pas moins inbranlable  ne pas tolrer plus longtemps
l'usurpation de Guillaume de Hohenzollern et de son entourage.

Dans le Sud, les adversaires du kaiser ont le dessus et une vritable
guerre est imminente entre nordistes et sudistes.

D'autre part, les impriaux ne sont aucunement srs du Nord lui-mme.
La guerre clatera-t-elle d'Allemand  Allemand? c'est d'ici, de Berlin,
que sortira la dcision. Si nous ne russissons pas, dans la capitale, 
briser la puissance du Hohenzollern, la lutte entre les deux parties de
l'empire est invitable...

--C'est donc une iniquit  quoi nous nous sommes associs?

--Une iniquit, au premier chef! s'crie Jacob Grotthauser. A partir du
moment o j'ai constat la volte-face de ceux qui, avec nous, ont
arrach le kaiser de Mas-a-Tierra, je n'ai cess d'avoir des remords.
Vois-tu, dans cette affaire, nous avons t les instruments d'ambitieux,
qui nous ont abuss.

--Ils le regretteront  leur tour, car la rvolte va anantir leurs
espoirs! profre Tornten.

--Ce n'est pas si sr que cela. Qui sait si le mouvement sera assez
puissant. Tu vois dj que je suis traqu, uniquement parce que je suis
suspect de travailler contre le kaiser. J'en arrive  redouter que le
salut ne vienne pas du peuple allemand, mais de l'extrieur, o certes
le retour du kaiser n'est pas vu sans aigreur.

--Tu crois que les allis, dont il tait prisonnier...

--Ils sont unanimes, achve le petit homme,  vouloir mettre une prompte
fin  cette tentative de restauration. Naturellement, le gouvernement
imprial empche la voix de l'tranger d'arriver jusqu' nous, mais j'ai
de bonnes sources d'information, d'o il rsulte qu'on se proccupe,
dans les cercles de nos ennemis, d'touffer dans l'oeuf les desseins
du kaiser et de son entourage.

Nous nous trouvons dj aussi isols, en face de l'univers entier, que
pendant la grande guerre. Dj, la famine menace, nos usines sont
fermes, faute de matires premires, et nos ennemis s'agitent, dans nos
provinces de l'Ouest, pour les pousser  se sparer de l'empire.

Le Sud aura l'appui de la France, de l'Angleterre et, surtout, des
Amricains. Ce sont eux qui se montrent le plus mcontents de la fuite
et de la restauration du kaiser; cela se comprend et, parmi eux, ce
sont,  coup sr, ceux qui nous ont aids  tirer le kaiser de
Juan-Fernandez qui sont les plus acharns. Ils ont t tromps et leur
colre frappe l'innocent avec le coupable.

--Ces insenss ont appel de graves malheurs sur la patrie qui avait un
si grand besoin de paix, dit Tornten attrist.

--Et maintenant, ils vont tenter de noyer dans le sang, une volont
qu'il ne leur est pas donn de dtruire, car elle porte en soi, la force
de se renouveler. Pour chaque citoyen qui tombera en combattant pour la
dfense de la libert du peuple allemand, dix se lveront et offriront
leur vie. Le progrs ne peut tre enray et le progrs est contre le
kaiser.

Thor se tait, puis avise doucement:

--Il m'est pnible de te suivre dans cette voie. Cependant, tu dois
avoir raison: l'volution suit une route diffrente de celle o se sont
aventurs Guillaume de Hohenzollern et ses conseillers.

--Ils sauront plus tard  quel point ils ont fait fausse route, ajoute
Grotthauser.

--As-tu entendu parler de nos indignes compagnons? s'informe Tornten.
Que sont devenus Kammitz, Rittersdorf, Unstett et tous ceux qui ont pris
part  notre coup de main de Juan-Fernandez.

--Ils sont dans le proche entourage du kaiser. Chacun d'eux est combl
d'honneurs, depuis que Guillaume de Hohenzollern dispose  nouveau de
places et de prbendes. Si jamais le kaiser est victorieux, ce qui, en
tout tat de cause, parat impossible en raison de l'intervention
invitable de l'tranger, ses librateurs sont assurs d'tre royalement
rcompenss.

En cet instant, une sonnerie rsonnant  la porte d'entre coupe court 
l'entretien des deux amis. Grotthauser sursaute:

--C'est pour moi! fait-il en plissant.

Mais dj Carry s'est lance hors de l'appartement. On l'entend, dans
le couloir, qui appelle Toman, puis, les deux amis qui prtent une
oreille anxieuse se rendent compte qu'elle parlemente avec un tranger.
En effet, lorsque la porte se rouvre, pour la laisser passer, elle n'est
plus seule; un homme l'accompagne que Tornten a, tout de suite,
reconnu.

C'est Anton Kunst.

Comme jadis  Schwanbach, comme plus tard sur ce mme seuil qu'il foule
aujourd'hui, l'homme se tient un peu gauche, un sourire plutt niais aux
lvres, devant le lieutenant de vaisseau qui se lve aussitt et marche
sur lui.

--Que faites-vous chez moi? interroge l'officier qui parle durement, car
cet homme tait contre lui, avec son matre, quand l-bas, sur la mer
lointaine, s'est dcid le sort de l'empire allemand. Je ne vois pas ce
que nous pouvons avoir  nous dire, vous et moi!

Kunst se rvolte et secoue violemment sa tte bouriffe de rouquin:

--Oh! rien de mal, commandant, rplique-t-il, mais vous ne devriez pas
parler sur ce ton  un homme qui vous apporte une bonne nouvelle.

Que puis-je contre les vnements qui nous ont dsunis? ajoute-t-il,
comme s'il sentait la cause pourquoi Tornten lui tient rigueur. Chacun a
ses opinions et le droit de les dfendre; ce n'est pas une raison pour
me traiter en chenapan.

--Et que puis-je attendre de bon, Kunst, de votre part?

--Ne vous manque-t-il rien, monsieur le commandant, et ne donneriez-vous
pas cher pour le ravoir?

--De quoi parlez-vous? s'impatiente l'officier.

--De votre fils!

--Mon fils?... vous connatriez la retraite de mon fils! s'crie le
gant, qui sent fondre son coeur.

--Si je la connais, fait Kunst un peu goguenard. Serais-je ici, sans
cela?

Ne m'en veuillez pas, supplie Thor presque humblement en prenant la
main de l'ordonnance. Je vous ai trait durement, tout  l'heure, mais
pouvais-je supposer ce qui vous amenait?

--C'est bon, monsieur le commandant, je ne me fche pas pour si peu.
Voil qui est oubli. Mais, je ne puis vous conduire prs de votre
enfant que si vous me promettez de ne rvler  personne la source de
vos renseignements. Alors, grce  moi, vous le retrouverez et pourrez
le rclamer  ceux qui vous l'ont vol.

--Parlez donc! o est l'enfant?

--A Berlin.

--Ce n'est pas possible... hier encore il tait  Munich, intervient
Carry.

--Oui, mademoiselle, c'est exact. Il y a deux heures que le petit est
arriv en automobile, de Munich, avec sa mre.

La vraisemblance et la prcision de ce renseignement ainsi que l'accent
de Kunst dmontrent la sincrit de son affirmation.

--Et o cache-t-on mon fils?

--Dans la maison du capitaine d'Unstett.

--Le capitaine y est-il en ce moment?

--Lorsque je suis sorti, tous trois, le capitaine, madame et l'enfant se
trouvaient  la maison. Mais je ferai observer  monsieur le commandant
qu'il lui faut se dpcher, car j'ai entendu discuter la question de
savoir s'il fallait garder le petit l, ou le conduire ailleurs, en lieu
sr.

Thor se tourne vers Carry:

--Je vais prvenir la police.

--C'est fou, laisse entendre Grotthauser. La police ne peut rien faire
et, d'ailleurs, ne fera rien car le capitaine de cavalerie d'Unstett
est devenu un bien trop important personnage.

Il n'y a que toi qui puisses aller chercher ton fils. Je te propose
d'aller tous les deux immdiatement chez Unstett, pour le reprendre.

--Il va faire de la rsistance, objecte Carry.

--Qu'il essaye! menace Tornten qui va  son bureau, ouvre un tiroir et
en tire son browning, l'examinant avant de le glisser dans sa poche.

--J'ai aussi des armes sur moi, dclare Grotthauser et je ne serai pas
fch de montrer  ce capitaine que des hommes rsolus peuvent avoir
raison de lui... Pressons, Thor, il n'y a pas une minute  perdre.

--Vous nous accompagnez, Kunst? demande le lieutenant de vaisseau.

--Non, monsieur le commandant, se dfend l'autre effray, il ne faut pas
que le capitaine souponne  qui il doit votre visite.

--Mais moi, je viens avec vous, fait Carry.

--Non, tu es trop faible pour une semblable explication, rpond Thor.

--Je ne te quitte pas, affirme rsolument la blonde Anglaise.

Tornten, alors, passe doucement son bras autour de la taille souple de
la jeune femme et demande gravement:

--Notre expdition ne va pas sans dangers, veux-tu les partager?

--Pourquoi pas, Thor? car j'espre qu'il ne restera plus l'ombre la plus
lgre sur notre bonheur, quand nous serons rentrs en possession du
petit.

--Eh bien! soit, viens avec nous.

Mais Anton Kunst soulve une nouvelle objection:

--Ne croyez pas que cela soit si facile, monsieur le commandant! s'crie
l'ordonnance, dans une louable intention. Je ne sais mme pas si ces
messieurs russiront  se faire conduire  Dahlem. La ville est remplie
d'hommes arms et, par l, dans la rue Alexandre, on vient d'attaquer et
d'anantir une patrouille d'impriaux.

L'insurrection gnrale serait dclare, parce que les chefs du parti
sozialdemocrat ont t arrts brusquement cet aprs-midi. Il paratrait
qu'on va les transfrer  Spandau, pour y tre fusills.

--Cela n'est pas possible, objecte Grotthauser, la rvolte ne devait
clater que la nuit prochaine!

Kunst hausse les paules:

--Je ne fais que rpter ce que j'ai entendu. Des faubourgs, descendent
des bandes d'hommes munies de toutes les armes qu'on a pu trouver. Elles
se dirigent sur le chteau o l'on s'attend au premier choc srieux avec
les troupes impriales. La foule est, pour le moins, exaspre et exige
que le kaiser se retire sans dlai, pour cder la place  l'ancien
gouvernement.

Aucun vhicule ne circule  travers les rues; je serais surpris qu'il
n'y ait pas encore eu de rencontres entre les troupes de l'meute et les
impriaux.

--Comment, en ce cas, pourrons-nous aller  Dahlem? fait Tornten
tourment.

--Essayons toujours, propose Grotthauser. Les trois hommes et Carry
Bolton s'engagent dans le couloir qui mne  l'antichambre; arrivs l,
Thor enveloppe Carry d'un manteau, se couvre lui-mme contre la
fracheur de cette soire d'automne et quitte la maison avec ses
compagnons, sans avoir dit  Toman o il doit se rendre; il a pens, en
effet,  Grotthauser et n'a, en son domestique qu'une confiance modre.

--Devant la maison rgne un calme parfait; la rue est entirement vide
de passants, mais des dtonations isoles, dans le lointain, apportent
l'cho de la bataille engage.

Les hommes restent indcis et ne savent que faire.

--La danse a commenc plus tt qu'on ne l'attendait, entend Thor auprs
de lui.

C'est Grotthauser qui a parl.

--Qu'importe ce qui se passera cette nuit, dans notre malheureuse ville,
rpond-il plein d'angoisse et de frayeur sur le sort de son fils, si je
puis ravoir mon enfant.

On peroit  ce moment le ronflement attnu d'un moteur et les phares
tincelants d'une auto tournent l'angle de la rue voisine; la voiture
marche  petite vitesse.

Tornten et Grotthauser sursautent et, mus par la mme pense, se jettent
au milieu de la chausse en faisant signe au chauffeur d'arrter.

Mais la voiture cherche  les viter; d'une brusque embarde  gauche,
le watman l'a porte contre le trottoir qu'elle range, dpassant dj
les deux hommes, quand Carry, rsolument, vient se placer devant le
moteur,  son tour:

--Arrtez donc!... nous avons besoin de vous, crie-t-elle  l'homme du
volant.

Un grognement de mauvaise humeur lui rpond, mais l'automobile stoppe.

--Un taxi!... c'est certainement un taxi, se rjouit Tornten qui accourt
 la rescousse.

--Je rentre!... dclare le chauffeur catgorique et barbu. Laissez-moi!
il ne fait pas bon dans les rues ce soir.

--Il faut que vous nous conduisiez  Dahlem rpond le lieutenant de
vaisseau, qui se tient prs de la voiture et porte, courrouc, la main 
la poche gauche de son manteau o elle saisit la crosse de son revolver.
Si vous ne le faites pas de plein gr et contre une bonne rtribution,
nous emploierons d'autres moyens.

--Oh! oh! voil des faons qui ne me conviennent gure! riposte l'homme
furieux. Personne ne me commande! Je veux rentrer et ne tiens pas 
risquer ma peau pour une paire de mauvais drles!

Thor va sortir son browning pour appuyer sa rquisition, mais Jacob le
pousse de ct:

--Soyez raisonnable et conduisez-nous, intervient-il conciliant. Vous
serez bien pay et il y va de la vie d'un homme.

--Ma vie  moi vaut bien quelque chose aussi, grogne le chauffeur.

--Mille marks pour aller  Dahlem!

--Mille marks! ricane le chauffeur, ce n'est pas lourd aujourd'hui. Tant
que l'autre n'aura pas quitt le chteau o il n'a plus de droits, notre
argent ne vaudra gure!

--Deux mille! propose Grotthauser.

--Eh non, je vous dis que je ne marche pas pour de la monnaie de
misre.

Grotthauser lve la main et sort, de son doigt, une bague de grand prix,
dont le solitaire scintille de mille feux,  la lumire des phares.

--Combien estimez-vous cette bague?

--Une belle pice, rpond le chauffeur intress.

--Elle est  vous, si vous nous menez  Dahlem, aller et retour.

Aprs un instant de rflexion, la rponse:

--Allons, montez, je vais vous conduire.

--Je te remercie, Grotthauser, dit Thor, lorsque tout le monde fut cas
dans la voiture.

Kunst a demand qu'on le dpose  un carrefour voisin, car il redoute le
capitaine d'Unstett et ne veut  aucun prix suivre l'aventure jusqu'au
bout.

Mais il ne tarde pas  devenir manifeste que le chauffeur n'a pas pris
le chemin direct; au lieu de faire route droit sur Dahlem, comme il
aurait agi en temps normal, il choisit des rues dtournes, fuyant, pour
lui comme pour ses clients, les dangers de cette nuit.

Le bruit d'une fusillade nourrie parvient cependant toujours aux
oreilles de Thor et de ses amis. Puis, soudain, vers le nord de la
ville, le ciel s'claire d'une lueur d'un rose encore indcis, qui
semble d'un commencement d'incendie.

En coutant avec plus d'attention, on entend des lambeaux de chants et
un sourd bourdonnement qui montent de la capitale et rappellent les
premiers bouillonnements de la mer, prcurseurs de la tempte.

Kunst demande qu'on arrte, pour lui permettre de descendre; il saute
hors de la voiture et son adieu se perd au milieu des ptarades
redoubles du moteur au dpart.

On poursuit la route  toute vitesse,  travers la brume de cette nuit
d'automne, et chaque instant apporte, aux voyageurs de l'auto, de
nouveaux indices de la terreur qui rgne partout.

Tantt, dans une rue latrale, clatent des cris, des hurlements
sauvages et des coups de feu; le chauffeur, prudemment, oblique dans une
direction oppose. Tantt, viennent,  leur rencontre, deux, trois,
quatre autocamions, occups par des hommes en armes. Le bruit des
moteurs couvre le ronronnement plus doux de la voiture de place. Les
projections de lanternes lectriques de poche illuminent la rue, dont
tous les rverbres ont t teints par des mains malveillantes. L'clat
des lumires est aveuglant au point que, dans leur brusque clart, Thor
et ses compagnons ne peuvent distinguer, sur les lourdes voitures, que
les tincelles qui s'accrochent aux casques d'acier, aux pointes des
baonnettes,  l'or des passementeries.

On a dpass le convoi sans incidents, chacun respire plus largement,
car le danger vole aux trousses des trois amis et le moindre arrt peut
compromettre leur salut.

Mais ce rpit est de courte dure: la voiture, tout  coup, stoppe si
brusquement, que les voyageurs sont jets les uns sur les autres.

Thor se penche  la portire; un canon de fusil se braque sur lui et,
sous la lueur crue d'une lampe  actylne, plusieurs civils
apparaissent sur les marchepieds de l'auto.

--Qui tes-vous et o allez-vous?

--Est-ce que j'ai des comptes  vous rendre? qui tes-vous, vous-mmes?

--Oh! oh! on ne parle plus comme cela, cette nuit! Etes-vous des ntres
ou de nos ennemis? Allons! dehors... votre voiture n'avancera qu'autant
que nous aurons ouvert la barricade.

Thor veut encore rpondre violemment, mais Grotthauser s'interpose,
comme il a fait tout  l'heure et, le rejetant de ct, sans plus de
faons:

--Je suis, dit-il, le conseiller national Grotthauser, du parti
socialiste majoritaire, crie-t-il au jeune ouvrier dgingand, qui a
men l'explication avec Tornten.

La lanterne s'lve et s'abaisse;  la lueur de la lampe, l'tranger a
examin l'industriel.

--Je vous prie de m'excuser, monsieur le conseiller national.

--Inutile, camarade... Peut-tre savez-vous ce qui se passe dans notre
camp et pourquoi le soulvement a clat si tt?

L'ouvrier se rapproche de la voiture:

--Nous avons t trahis, monsieur le conseiller national; l'arrestation
de nos chefs a soulev une violente indignation, qu'il n'a pas t
possible d'enrayer. Cela a clat partout. Ce soir, on a commenc par
les services publics; tous sont entre nos mains, bien que, par endroits,
il y ait eu un commencement de combat avec les postes d'impriaux qu'on
y avait placs. Les secteurs lectriques, les usines  gaz, la plupart
des gares, le service des eaux et, en gnral, tout ce qui est
ncessaire  l'existence de la ville, tout cela est  nous.

Mais il parat que, dans le courant mme de cette nuit, les troupes
impriales doivent tenter de reprendre le terrain perdu. En plus des
quartiers centraux de Berlin, elles ont fortement occup les faubourgs
du Nord, o se trouve leur camp. De Pankow et de Tgel, nous attendons,
cette nuit, de vigoureuses contre-attaques. Il fera chaud, car de notre
ct, nous nous prparons  une nergique rsistance.

--Je vous remercie, camarade, et bonne chance!

--Bonne nuit!

La barricade est ouverte pour laisser passer l'automobile, qui se remet
aussitt en marche et continue  glisser dans le brouillard de la nuit.

--Alors, mort et dsolation sur la malheureuse cit! gmit Tornten
pouvant.

--Et la guerre civile sur tout le territoire, achve tristement
Grotthauser.

Ils ne parlent plus, proccups de leurs penses, pendant tout le reste
du voyage, qui se passe dsormais sans rencontres dsagrables, grce 
l'habilet du chauffeur et  la vitesse de la voiture.

Et, parmi les penses qui, chez Tornten, prennent le dessus, il est
tonn de constater que celles qui dominent ne sont pas celles
auxquelles l'ont prpar ses nobles origines et son ducation de
hobereau, lev dans le respect des institutions et qui, certainement,
avant le cycle de ces vnements, aurait donn tous ses biens, tout son
sang pour la maison impriale, et tout sacrifi pour le kaiser, mme
l'honneur.

Dans l'intervalle, l'automobile a atteint Dahlem; elle tourne dans la
rue o se trouve la villa du capitaine d'Unstett et s'arrte devant la
proprit. Les voyageurs descendent et Grotthauser recommande au
chauffeur de ne pas s'loigner, quelle que soit la dure de l'absence de
ses clients. L'homme s'y engage et les deux amis, accompagns de Carry,
se dirigent vers la maison.

Un instant aprs, ils sonnent  la grille, qui s'ouvre aussitt.

Une servante est venue au-devant des visiteurs et va leur demander ce
qu'ils dsirent, quand Grotthauser franchit dlibrment et rapidement
le seuil; il est immdiatement suivi par Tornten et Carry.

La servante, ahurie, s'informe:

--Que dsirez-vous?

--Parler au capitaine d'Unstett, rpond l'industriel.

--Monsieur le capitaine n'est pas  la maison.

Mais elle n'a pas fini sa phrase, que l'affirmation de la domestique est
aussitt dmentie. Une porte, au fond du couloir, s'est entr'ouverte et
la voix de Fritz d'Unstett prononce avec calme:

--Faites entrer au salon ces messieurs et cette dame; je viens tout de
suite.

Le sang-froid d'Unstett, en prsence de ses trois visiteurs, est
surprenant; c'est  croire qu'il les a entendus et trouve lche et
mesquin de dcliner l'explication.

La femme de chambre introduit donc tout le monde dans ce mme salon o,
quelques mois auparavant, Thor de Tornten avait rencontr le comte
Kammitz.

A peine y sont-ils entrs que Fritz d'Unstett apparat; il n'est pas
seul: derrire lui se montrent les formes lgantes d'Ilse qui, vtue de
sombre, est indiciblement jolie et dsirable.

Les circonstances ne comportent gure de politesses; pourtant
Grotthauser va s'incliner, quand il remarque la mine rogue et arrogante
du capitaine de cavalerie. Il rengaine net son geste et se redresse, non
moins hautain, tandis que dans le silence qui a suivi l'entre du matre
de la maison et de sa compagne, retentit la voix tranchante de Tornten
qui interroge:

--O est mon fils? je veux ravoir mon fils! sinon...

Le capitaine de cavalerie lui fait face et les deux hommes se mesurent
du regard. Unstett s'crie, avec une violence qui se nuance dj de la
cinglante ironie dont il ne se dpartira pas dans la suite:

--Qu'en savons-nous, o se trouve votre enfant? Si vous l'aviez mieux
gard, vous n'en seriez pas rduit  le chercher. Vous en tes
responsable, monsieur de Tornten, et, quand la justice aura statu, la
mre vous en demandera compte.

--Hypocrite! profre Thor dans sa fureur.

--Surveillez vos paroles, Tornten, gronde le capitaine de cavalerie; ce
ne sont pas toujours ceux que la nature a dous d'une haute taille et de
muscles solides qui sont les plus forts! Il y a d'autres armes qu'une
paire de poings de rustre!

--M'est avis que vous feriez mieux, tous deux, de modrer vos propos,
intervient vivement Grotthauser, car Thor va s'lancer sur Unstett et
tous deux sont prts  passer la parole aux armes; Unstett a dj eu un
geste suspect vers sa poche, que Tornten s'est empress d'imiter.

Mais Grotthauser les a retenus  temps et le capitaine de cavalerie
change de ton.

--Je suis absolument d'accord et je crois que notre entretien ne peut
que gagner  rester dans le calme. Je demeure, pour mon compte,
fermement persuad que c'est par suite d'une erreur que sont venus, chez
moi, ces deux messieurs, ainsi que cette dame que je n'ai pas l'honneur
de connatre.

--Il n'y a pas d'erreur, rplique schement Tornten, je sais que mon
fils est cach ici.

Unstett raille:

--On vous aura mal renseign. Ma maison est  votre disposition. Vous
pouvez la visiter de la cave au grenier et vous persuader qu'il n'y a
pas, ici, trace d'un enfant.

Le ton est tellement premptoire et l'officier de cavalerie si sr de
lui que Tornten a renonc aussitt  l'ide de profiter de son offre; il
revient  la charge:

--C'est donc que vous avez loign mon fils, dans le cours de ces deux
dernires heures!

--L'enfant n'a jamais t sous mon toit, affirme le capitaine.

Mais ces subterfuges ne sont pas  la convenance d'Ilse, dont les traits
refltent, pendant cette discussion, en un sourire narquois, la joie de
la vengeance satisfaite. Elle s'avance soudain et, dans son regard,
brille tout un monde de contentement et d'orgueil, lorsqu'elle crie au
pre de son enfant:

--C'est faux!... il n'y a pas une heure, je tenais mon petit dans mes
bras, car c'est moi... moi seule qui ai attir mon fils  Munich.

Thor chancelle et Grotthauser doit le soutenir d'une main ferme, mais,
du mme coup, dans ce geste, il le protge contre la vellit d'un
retour offensif qui le jetterait, dans le paroxysme de fureur o il est,
sur la femme qui le brave aprs l'avoir outrag.

--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, confesse  son tour Unstett, sachez
que l'enfant est en bonnes mains. Je trouvais inutile de vous en faire
part, mais Mme de Tornten est d'un avis diffrent. Forte de ses droits,
elle n'a pas  se dfendre de son action gnreuse.

--C'est un rapt odieux et lche, hurle Thor, et digne d'une misrable
sans honneur et d'un individu qui sacrifie  ses propres intrts
l'intrt et l'existence de sa patrie.

Unstett va s'lancer sur lui, mais aussitt il se domine et reprend,
avec sang-froid, le ton de persiflage qu'il n'a pas quitt.

--Nous n'allons pas choisir prcisment cette nuit pour piloguer sur
des questions de politique qui seront si bien rsolues d'ici la venue du
jour. A l'aube prochaine, Berlin sera de nouveau aux mains de son
kaiser. Notez cela, messieurs. Et, pour votre tranquillit, apprenez que
votre fils est sous bonne garde, parmi les troupes fidles au kaiser. Il
se trouve donc au milieu de ceux qui vont rtablir l'ordre en Allemagne.

--Ou l'esclavage, laisse entendre Grotthauser.

Unstett hausse les paules:

--Il y a autant d'opinions que d'intelligences, et les unes, comme les
autres, ne sont jamais exactement dfinies.

Mais, je pense, ajoute-t-il, que l'objet qui vous attirait ici a cess
d'exister; vous savez o vous auriez, le cas chant,  chercher le
jeune Otto de Tornten et vous pourriez aller vous consulter ailleurs
qu'entre mes quatre murs.

--Oui, nous partons, dit Tornten.

Et, tandis qu'il s'loigne, avec Grotthauser et Carry, qui a suivi, dans
une muette angoisse, l'explication entre les deux hommes et Ilse, il
entend encore Unstett lui donner ce conseil ironique:

--Je veux encore vous mettre en garde, messieurs, contre l'ide qui
pourrait vous venir de diriger vos recherches du ct de Pankow ou de
Tgel. Il n'y fera pas bon d'ici peu et c'est une chose avre que les
balles frappent sans prvenir. Il serait, d'autre part, tout  fait
incorrect qu'un ancien officier de la marine allemande se trouvt pris
avec les chefs de l'insurrection qui combat son souverain.

--Taisez-vous! ordonne Grotthauser.

Puis, il pose, dans un geste d'apaisement, sa main sur le bras de Thor,
qui va se jeter encore une fois sur son irritant adversaire, et le
marin, accompagn de son ami dvou, sort en courbant le front de la
maison de celui qui lui a ravi sa femme, son fils et sa foi dans les
hommes.




VIII


Dans l'escalier, Carry se presse de toutes ses forces contre la poitrine
de Tornten, elle saisit sa main et la porte  ses lvres en pleurant
silencieusement. Tandis que l'infortun pre met son courage  dominer
sa douleur, elle s'y abandonne toute et son coeur gnreux frmit de
compassion pour les souffrances de l'homme aim.

--Tout s'arrangera, murmure-t-elle, dans un sanglot.

Il l'entoure de ses bras et rpond doucement:

--Tant que tu me resteras, je ne dsesprerai pas.

Grotthauser chemine lestement en avant et ils le suivent aussi vite, car
il leur tarde de quitter cette maison o leur bonheur s'est effondr.

Arrivs dans la rue, il s'est pass tant de nouveau que cela suffit 
les dtourner entirement des penses qui leur torturent le cerveau et
leur font battre le coeur depuis leur entretien avec Unstett.

La plus grande obscurit s'est rpandue dans les rues, alors que Tornten
se rappelle parfaitement qu' son arrive, les rverbres brillaient
tout le long de l'avenue. Cette circonstance ne fait qu'accentuer la
lueur qui emplit le ciel, au Nord, et qui est passe, maintenant, au
rouge vif.

La fusillade crpite toujours, comme un martlement lger dans le
lointain, mais, par intervalles, une voix plus grave gronde, dont le
tonnerre se rapproche de faon terrifiante. Des feux d'artillerie se
dchanent par-dessus la ville, si durement prouve dj.

Le vacarme semble celui d'une grande bataille qui se droulerait l-bas,
autour du foyer d'incendie et qui menace de dtruire tout ce que la
civilisation et le gnie de la race sont parvenus  rassembler ou 
construire.

Et pour quelle cause cette nuit de terreur! pense Tornten, qui reste
comme fig, debout, devant, la porte de la villa.

Cependant, une lumire brille dans l'obscurit, le phare de
l'automobile; fidle  sa parole, le chauffeur trapu, au collier de
barbe noire, n'a pas abandonn ses clients, mais il n'est plus seul et,
en approchant, on aperoit,  la lueur de la lanterne, un tranger qui
s'appuye  la voiture et parle avec volubilit.

Lorsque l'homme du volant entend les arrivants, il leur crie en toute
hte:

--Il faut nous presser, si nous voulons rentrer sans tre inquits,
messieurs. Je viens d'apprendre que la bataille est dchane dans les
rues, avec la plus grande furie, depuis la place Alexandre jusqu' la
porte d'Oranienbourg et mme au del. Mais on tire galement sur
d'autres points, notamment le palais royal, dans _Sous-les-Tilleuls_ et
aux abords des gares et des tablissements publics.

Ailleurs, la populace met  profit les circonstances et pille les
quartiers de la ville non atteints par la bataille et totalement
dpourvus de garde. On arrte les voitures, on ranonne les voyageurs.
De police, il n'en est plus question et chacun se dfend comme il peut.

Thor de Tornten est devant l'homme qui a donn ces renseignements au
chauffeur. Une curiosit le prend d'en entendre davantage.

--Est-ce que vos nouvelles sont bien fondes? La situation est-elle
vraiment si terrible?

--C'est plus horrible qu'on ne saurait le dcrire, affirme l'inconnu.
Restez plutt ici, je vous assure, et couchez n'importe o, dans le
voisinage. En ce qui me concerne, je ne voudrais pour rien au monde me
risquer  traverser Berlin en voiture par le temps qui court.

--Il y a le feu, au Nord?

--Tout le quartier parat en flammes. J'ai eu l'occasion de parler 
deux gardes rouges blesss, qui me l'ont confirm. Les impriaux furieux
dploient leur attaque et, des deux cts, l'artillerie est entre en
action.

--Qui a le dessus?

--Jusqu' prsent, les ouvriers; ils ont russi, au prix de pertes
sanglantes,  repousser leurs adversaires. Devant la porte
d'Oranienbourg, ils ont pass par les armes, sans autre forme de procs,
une centaine de soldats rguliers prisonniers; on assure, en effet, que
les impriaux eux aussi fusillent impitoyablement tout individu pris les
armes  la main.

Thor frissonne et Jacob Grotthauser hoche la tte, comme pour marquer 
quel point, lui et le lieutenant de vaisseau, avaient raison.

Le chauffeur s'impatiente:

--Partons-nous?

--Oui, nous partons, rpond Tornten, aussitt rsolu.

--Vous verrez bien jusqu'o vous irez, fait le donneur de conseils qui
hausse les paules.

Carry monte la premire dans le coup, suivie des deux hommes. A peine
la portire est-elle referme que la voiture, dont le moteur ronfle
doucement depuis un moment, se met en route.

Pendant les premires minutes du trajet, Thor et Grotthauser
s'entretiennent de ce qu'ils viennent d'apprendre de la bouche de
l'tranger.

--Il n'y a plus  en douter! de toutes faons une lutte criminelle, de
citoyen  citoyen, est irrmdiable, fait l'industriel attrist, et j'ai
peine  croire que la journe de demain apporte une dcision. Si les
impriaux sont vainqueurs, il leur reste encore tout l'empire 
soumettre, et, si les braves qui luttent pour leur libert et celle
d'autrui prennent le dessus, cela n'implique pas que la cause du kaiser
soit irrmdiablement perdue.

--L'ennemi extrieur n'a, du reste, pas dit son mot, ajoute Thor. Il
aura beau jeu  tomber sur ce pauvre peuple, tout meurtri par des luttes
intestines.

--Il n'y aura mme pas  rsister! Du moment que la paix intrieure
craque, l'Allemagne se trouve livre, sans volont, comme sans dfense,
aux exigences des allis.

--N'est-il pas effrayant, Jacob, que nous ayons tout prvu, que l-bas,
en mer, mettant les camarades en garde contre ce qui allait survenir,
tout cela ait pu se produire quand mme?

--Ce qui est plus effrayant encore, c'est que tout ait lieu en faveur
d'un seul et qu'un peuple entier verse son sang parce qu'un tyran veut
rgner.

Il se fait un silence et la voiture poursuit sa route; le bruit de la
bataille continue cependant  rsonner aux oreilles de Thor et, chaque
fois que son regard se penche  la portire, il s'emplit de la lueur
sanglante qui rougit le ciel nocturne.

Les dtonations, les craquements sinistres semblent devenir de plus en
plus distincts, comme si la voiture se rapprochait  chaque moment du
thtre des vnements.

Tout  coup, comme l'automobile aborde un virage  toute vitesse, avant
mme qu'il soit achev, le chauffeur a brusquement mis les freins et
stopp sur place.

Les voyageurs n'ont pu se rendre compte de ce qui se passe que dj des
formes se dressent, comme  l'aller sur Dahlem, tout autour du vhicule
et que la portire s'ouvre.

Une rude voix crie dans l'obscurit:

--Dehors!

Mais la nuit n'est pas si profonde que dans les rues prcdemment
parcourues; sur la place o l'automobile vient de s'arrter si
brutalement flambent plusieurs feux de bivouac, et Tornten constate que
l'on se trouve au milieu d'un campement d'ouvriers.

Ils ont entour la voiture.

Quelques-uns, dont les traits rvlent qu'ils n'ont pas envie de
plaisanter en cette nuit o le sang coule dans tout Berlin, ont dirig
sur les voyageurs des fusils menaants, tandis qu'aux deux cts du
chauffeur d'autres, le revolver au poing, sont prts  forcer son
obissance  la moindre vellit de rsistance.

La voix retentit encore dans l'intrieur de la voiture:

--Allons, dehors, et vivement!

Grotthauser saute le premier sur la chausse. Thor le suit et aide Carry
 quitter l'auto. L'usinier se tourne vers celui qui les a interpells,
se nomme et dcline les qualits qui doivent le faire bienvenir aux yeux
de ces gens.

--N'importe qui peut m'en dire autant, rpond le chef du groupe, un
petit homme courtaud, aux cheveux rouges. Moi, je ne vous connais pas.

Grotthauser s'irrite et cherche dans la poche intrieure de son
vtement.

--Je puis justifier mon dire, rplique-t-il.

Mais au bout d'un instant il retire, tout dcontenanc, ses mains vides
et dclare:

--J'aurai perdu mes papiers!

--Voyez-vous cela!... Ah! il fait bon ne pas se laisser intimider,
raille le garde rouge, froce. Vous m'tes maintenant, cher monsieur,
plus suspect qu'avant. Remontez en voiture, vous et vos compagnons; nous
allons nous rendre au commando du groupe N. E., place Alexandre; vous
vous y expliquerez et l'on dcidera ce qu'il faut faire de vous.

Grotthauser s'effare.

--Place Alexandre? Mais nous n'avons rien  faire de ce ct! C'est l
que la lutte est le plus ardente et, ici, nous sommes presque rendus...

--Peut-tre monsieur ne supporte-t-il pas le bruit de la fusillade?...
ironise le rougeaud. On pourra lui procurer un peu de coton pour se
boucher les oreilles... Mais, pour l'instant, continue-t-il en reprenant
son srieux, avec une affectation de politesse, vous voudrez bien me
faire le plaisir personnel de remonter en voiture et de faire vite, car
je vous accompagne et je n'ai pas de temps  perdre.

Grotthauser veut encore soulever des objections, mais dj l'un des
individus l'empoigne et le rencoigne dans la voiture. Tornten, qui a
d'abord aussi pens  rsister, y renonce pour l'amour de Carry et
reprend, sans y avoir t contraint, la place qu'il occupait
prcdemment.

Derrire lui, le chef de la bande grimpe et s'installe  ct de
Grotthauser, qui fait lui-mme face  Tornten et la jeune fille. Mais ce
n'est pas tout:  droite et  gauche, deux gaillards dtermins viennent
s'asseoir, jambes de-ci, jambes de-l, sur le plancher de la voiture, en
laissant naturellement battre les portires; prs du chauffeur, sur les
marchepieds et mme  l'arrire, sur le rservoir  essence,
apparaissent galement de farouches silhouettes.

Les ressorts plient sous ce poids inaccoutum et le chauffeur, furieux,
se rebiffe:

--Comme cela, je ne peux pas marcher!

--En avant, jeune homme,  moins que tu n'aies un got prononc pour les
pruneaux, intime l'un de ses voisins.

Et dj le lieutenant de vaisseau a cru entendre le crissement d'un
revolver qu'on arme.

L'homme se dcide  partir; la voiture dmarre, lentement d'abord, puis
plus vite, et glisse le long des rues toujours obscures. Elle court
droit  travers les quartiers du sud, vers la place Alexandre, foyer de
la lutte.

A chaque tour de roue les bruits de la bataille vont s'accentuant.

Bientt, c'est un tel dchanement qu'on ne pourrait entendre ses
propres paroles. Les hommes accroupis aux pieds de Thor, et qui n'ont
cess de parler jusqu'alors, se taisent eux-mmes. Une lourde
proccupation pse sur tous les occupants du vhicule.

Des flammes viennent dj lcher les toitures et le vent qui s'est lev
chasse des gerbes d'tincelles vers le ciel incandescent. Des gens,
chargs de tout ce qu'ils ont pu sauver, fuient  l'encontre de
l'automobile; des cris, des appels dchirent l'espace; des voitures
encombres de blesss, des clops qui peuvent encore se traner, des
files de soldats rguliers prisonniers, que leurs gardiens poussent
devant eux  coups de crosse, circulent en tous sens et tracent un
tableau d'inoubliable dtresse.

A un moment donn, la voiture s'arrte sur l'ordre du rougeaud, qui crie
 un garde rouge venant  l'oppos:

--Comment cela va-t-il l devant?

--Bien! Il faudrait du renfort.

--Ceux de Rixdorf sont-ils arrivs?

--Depuis onze heures; mais il ne doit plus en rester, car ils ont t
pris dans un tir d'artillerie.

--Maldiction!... Et d'o attend-on du renfort?

--Le sais-je? rpond l'homme, qui a dj repris sa course.

Et l'automobile dmarre.

On apprend bientt que l'on arrive dans les rues o se trouvent les
dernires rserves de l'arme des ouvriers, qui, cette nuit, ont dclar
la guerre au kaiser, et sont  coup sr aussi bien commands que les
fidles de Guillaume de Hohenzollern. Partout on rencontre des signes
d'ordre et de discipline.

Grotthauser explique  voix basse ce que Tornten ne voit pas lui-mme.

--Ici, dans cette rue latrale, il y a encore une centaine d'hommes; l,
o tu vois devant nous ce dbit ouvert, se trouve une ambulance ou un
sous-secteur de commando. Nous avons tout prvu, tout organis pour le
mieux. Le mouvement s'est dclench quelques jours trop tt pour nous,
mais on semble avoir eu l'esprit de ne rien changer  nos directives.

Maintenant, s'il veut tre entendu, Grotthauser doit crier, car en
dehors de Tornten aucun des occupants de la voiture ne peut saisir ses
paroles tant est devenu violent le tapage de la fusillade et de la
canonnade, sans compter les autres causes de vacarme.

L'automobile, sur l'ordre du rouquin, se range devant un local dont
toutes les fentres sont claires au rez-de-chausse. Il semble qu'on
soit  quelque cent pas  peine des combattants; la fusillade crpite,
le canon tonne sans interruption, dans le voisinage immdiat des
survenants.

--A qui cette voiture? demande une sentinelle qui se tient devant
l'entre de l'immeuble.

--A nous, camarade, fait le chef des travailleurs, qui descend. Nous
l'avons arrte et amene avec ses voyageurs, qui nous ont paru
suspects.

--On en trouvera l'emploi, dit le garde en s'effaant. Avant une
demi-heure, nous serons forcs de filer d'ici.

--O cela?

L'interlocuteur indique une direction derrire lui, celle d'o vient
l'automobile.

--Par l!

--Cela va donc si mal?

--Nous avons perdu beaucoup de monde sous les grosses mines; chaque
atteinte nous a cot une position. Les impriaux progressent pas  pas.
Dans la rue Neuve-Royale et la rue de Prenzlau, il n'y a plus une maison
intacte. Ensuite, 'a t l'incendie qui nous a enfums... Je crains
bien que tout ne soit perdu!

L'homme  la toison rouge ne rpond pas, mais se prcipite dans la
permanence o de nombreux individus s'affairent autour d'une table 
laquelle les commandants de la garde rouge sont assis devant les plans
de la ville.

Thor, ainsi que Grotthauser et Carry, sont pousss dans la salle
derrire leur guide. Une paisse fume de mauvais tabac, des relents de
bire et de vin les prennent  la gorge ds l'entre. On les environne,
on les ahurit de questions.

D'ailleurs, avant mme qu'ils aient eu le temps d'y rpondre, Jacob
Grotthauser est reconnu.

--Que vous est-il arriv, monsieur le conseiller national? lui crie-t-on
de toutes parts.

Il rit d'un rire contraint et s'explique. Le chef  barbe rouge et ceux
qui ont procd  son arrestation se prcipitent et se confondent en
excuses. Il a la bonne fortune d'entendre Grotthauser demander qu'il ne
soit pas inquit pour son erreur, et le petit homme, lui frappant
amicalement sur l'paule, dclare qu'en somme il n'y a eu aucun mal.

Rintgr dans son prestige, il s'empresse de conduire Thor et Carry
dans l'arrire-boutique et de les y installer; mais comme il retourne
lui-mme prendre place auprs du commandant suprieur et de son adjoint,
Thor s'attache  ses pas, m par la curiosit de connatre le cours des
vnements.

C'tait bien comme l'avait dit la sentinelle.

Les troupes du kaiser semblent victorieuses sur toute la ligne. De Tgel
et de Pankow, elles ont avanc simultanment et conquis, dans un combat
de rues acharn, maison par maison, carrefour par carrefour.

Elles progressent  la faveur du canon, des lanceurs de mines et de
liquides enflamms, des grenades  mains; et quand le corps  corps ne
permet plus l'usage de ces armes, en bousculant  l'arme blanche les
insurgs.

Le nombre des victimes, dit-on  la table, est effroyable de part et
d'autre, car les vaincus se sont dfendus avec nergie. Mais il semble
que la bataille ait t dcisive et, prcisment, les avis en
parviennent aux chefs des rebelles dans le moment que Thor et
Grotthauser approchent de leur groupe.

Un jeune gaillard, ceint d'une charpe rouge, le bras maintenu dans un
bandage, rouge aussi de son sang, s'avance:

--D'o venez-vous? demande un homme brun, imberbe, qui parat tre le
commandant suprme et en qui tout dnote l'ancien officier de carrire.

--Je vous suis envoy par le camarade Kruger, de la rue Alexandre.

--Eh bien?

Le jeune homme baisse la tte et rpond d'une voix sourde:

--Tout est perdu!... Nous n'avons eu, d'abord, en face de nous que les
contingents rguliers venant du Nord; mais nous avons t refouls dans
la rue Alexandre, et, maintenant, nous sommes dbords par des troupes
impriales qui viennent du ct de la porte de Francfort.

Un regard vers la carte et le chef insurg plit:

--Avez-vous reu des renforts?

--Oui, mais  peine de quoi combler les pertes depuis minuit. Devant les
lance-flammes, les gens se sauvent, car il n'y a pas  lutter.

L'homme  la carte se mord les lvres; un silence se fait, qui dure
plusieurs secondes; puis le chef s'crie:

--Les Saxons devraient tre ici dans deux heures; alors nous pourrions
encore une fois tenter la chance. En attendant, il n'y a qu' battre en
retraite le plus lentement possible.

Camarade, s'adresse-t-il  un homme assis auprs de lui devant la
table, courez avec le reste de nos rserves et poussez vers l'Est.
Tchez d'arriver au pont Janowitz, sans quoi les ennemis pourraient
passer par l et ce serait notre fin.

L'interpell s'empresse d'obir, mais quelqu'un, dans les rangs presss
autour du bureau, s'crie:

--Nous ne pouvons pas rester ici! Les premiers rguliers dbouchent 
l'instant sur la place Alexandre. Ils amnent des auto-mitrailleuses et
vont bientt balayer tout le terre-plein.

--Jetez cent hommes dans la station du chemin de fer souterrain. C'est
le premier point  occuper au plus tt.

--Trop tard! annonce alors un autre, qui accourt, essouffl. La station
est aux mains de l'ennemi.

Le chef du commando bondit:

--Ce n'est pas possible! bgaie cet homme qui ne perd pas facilement
contenance.

--On n'a pas pu l'empcher, renseigne le porteur de la nouvelle. Ils
sont arrivs par le rail et ont en mme temps ouvert sur les btiments
une telle fusillade qu'il n'y avait pas  penser  la rsistance. Je
crains que nous n'ayons pas un homme de sauv dans cette affaire!

--Alors, filons!... Vite, hors d'ici! Avant dix minutes, il nous faut
tre dans notre quartier gnral de la rue du Clotre.

Beaucoup des assistants sont enchants de cette occasion de descendre
dans la rue et de porter la lutte dans les quartiers du sud; un petit
nombre rassemble papiers et cartes pour les emporter dans la fuite. La
plupart semble avoir subitement perdu la tte; en moins d'une minute, le
local est vide.

Thor et Grotthauser sont accourus auprs de Carry pour la mettre au
courant de ce qui se passe.

--Restons et attendons la troupe, dit la jeune fille.

--Il ne faut absolument pas que je tombe entre les mains des impriaux,
se dfend Grotthauser.

--Et moi encore moins, appuye Tornten. Ils n'auraient qu' croire que
j'ai pris part  la bataille!

--Alors, allons! fait simplement Carry.

A peine les trois fugitifs ont-ils atteint la sortie qu'ils peroivent,
 travers le grondement du canon et le crpitement des fusils, les cris
et la bousculade des fuyards, qui dvalent par la rue Alexandre. Ce sont
des civils arms, d'autres qui ont jet leurs armes pour trouver dans la
fuite un salut plus certain. Sans aucun doute, les impriaux sont sur
les talons des ouvriers en dbandade et l'on commence  entendre, dans
la rue mme, des coups de feu isols.

--Maintenant, il n'y a pas une minute  perdre, s'crie Grotthauser.
Sortons et longeons les maisons vers la rue Royale.

Il s'lance hors du local et, derrire lui, Thor entrane et soutient
Carry. Il entend  ses oreilles le sifflement bien connu des balles.

Au bout de la longue rue, une auto-mitrailleuse vient d'tre braque et
commence son action meurtrire. Tornten voit autour de lui des hommes
s'affaisser, des mourants baigner dans leur sang, des fuyards franchir
les corps de ceux qui sont tombs et font obstacle  leur fuite.

Sans se douter qu'ils courent  leur perte, un grand nombre de fugitifs
s'engouffrent dans le local que Tornten et ses amis viennent d'vacuer.

Suivant le conseil de Grotthauser, le lieutenant de vaisseau et la jeune
Anglaise rasent d'aussi prs que possible les murailles des maisons.

De l-bas, o les troupes impriales dbouchent, arrive maintenant une
vritable pluie de projectiles, balayant tout ce qui se trouve sur la
chausse. Par files entires, les fuyards tombent et leurs cris d'agonie
se confondent dans le vacarme des armes  feu.

Une gerbe de la mitrailleuse, qui prend la rue en charpe,  gauche,
vient  un moment cribler le mur derrire Thor et ses amis. Des clats
de pierres jaillissent autour d'eux, mais presque aussitt le danger
parat cart provisoirement, car le mitrailleur, derrire son bouclier,
a rgl son tir et jug prfrable de le concentrer sur le milieu de la
chausse.

--Nous ne pouvons pas aller plus loin, gmit Grotthauser, qui a presque
perdu le souffle. Entrons vite quelque part, ou je tombe.

--Il faut que nous trouvions un abri avant que la mitrailleuse nous ait
de nouveau repr, crie en mme temps Tornten.

Il presse Carry plus fortement contre sa poitrine, comme s'il pouvait
ainsi la protger de la mort qui vole autour d'eux. Devant lui se dresse
une maison, avec un avant-corps qui leur offre un couvert. Il y court.

Mais soudain le frle corps de la jeune fille qui pse si peu  son bras
frmit, puis se dtend et s'affaisse le long de lui.

--Qu'as-tu, Carry?

--Je crois que je suis touche, gmit-elle tout bas.

Le coeur du lieutenant de vaisseau se contracte. En deux bonds il se
met, avec son fardeau lger, provisoirement en sret, sous le porche
voisin; son ami n'y arrive qu'aprs lui.

Ils s'y arrtrent, le souffle coup.

--Carry est blesse, crie Tornten  l'industriel dsol.

Doucement, il la dpose sur le sol, en lui soutenant seulement la tte
sur son bras. A la lueur de l'incendie, qui couvre le ciel de sa pourpre
inquitante, il constate avec douleur que la jeune fille a ferm les
yeux et semble souffrir normment. Il dcouvre aussi la blessure et un
cri d'horreur s'chappe de ses lvres lorsqu'il aperoit le petit trou
noir qu'a laiss la balle un peu au-dessous de l'paule gauche.

--Elle se meurt, crie-t-il d'une voix retentissante.

Il cache sa figure entre ses mains, et c'est maintenant Grotthauser qui
soutient de son bras la jeune fille agonisante. Thor peut voir son ami
qui caresse doucement, avec piti, le visage de la petite blesse.

Thor obit. Son poing s'abat lourdement sur le chne massif; mais le
hasard veut que, dans ce mouvement, il rencontre involontairement le
loquet... et la porte s'ouvre.

Grotthauser soulve le corps de Carry Bolton et s'empresse vers
l'intrieur de la maison. Une fois l, Thor de Tornten referme
soigneusement la porte derrire lui.

--Sauvs! dit l'industriel, qui ttonne dans l'obscurit.

--Non, perdus, car la vie de Carry est menace, rpond Tornten bris de
douleur et de crainte pour sa bien-aime.

--Donne de la lumire!

Le lieutenant de vaisseau fait jaillir la flamme de son briquet,  la
lueur duquel les deux amis se voient dans un vestibule luxueux, d'o, 
droite et  gauche, des escaliers accdent aux tages de l'immeuble.

--Je vais chercher le portier, propose Grotthauser, qui tient toujours
entre ses bras le corps de la jeune Anglaise.

--Inutile, on vient.

Une porte s'ouvre, en effet, vers la gauche, et un homme s'avance,
portant  la main une lampe. Il est vtu comme en plein jour; le vacarme
de cette nuit de terreur l'a tenu veill.

--Qui tes-vous et comment tes-vous entrs dans la maison? crie-t-il
aux deux amis.

--La porte n'tait pas ferme, rpond le lieutenant de vaisseau. Sans
tre aucunement acteurs de ce drame, nous nous sommes trouvs pris sous
le feu d'une mitrailleuse; cette dame est blesse. Aidez-nous  la
coucher et  faire venir un mdecin.

Le concierge a examin l'aspect des deux personnages; il devient plus
poli.

--Suivez-moi, je vous prie, fait-il.

Ils pntrent dans la loge qui se trouve  gauche de la porte d'entre.
La femme du concierge parat et s'empresse auprs de la blesse. On
transporte celle-ci dans la chambre  coucher du couple. La bonne dame
dfait la jaquette et la blouse de Carry et s'crie, apitoye:

--La pauvre! Elle est grivement blesse!

Thor, dont toutes les penses se concentrent sur Carry, se tient auprs
d'elle et contemple les mains diligentes de la concierge.

--O y a-t-il un mdecin?

--Il y en a un dans la maison.

--Vite, courez le chercher... Vite, je vous prie! implore le lieutenant
de vaisseau, qui pousse presque le portier dehors.

L'homme s'empresse. Des minutes tombent; Grotthauser s'est affaiss dans
un sige prs du lit o Carry repose sans connaissance. Tornten tient
dans les siennes la main exsangue de la bien-aime; la femme tanche
doucement le sang qui coule de l'paule blesse.

Dans la pice simplement meuble, on n'entend que la respiration
sifflante de Carry ou un sanglot qui s'chappe de la poitrine du colosse
blond,  ses cts.

Le concierge reparat. Il est accompagn d'un vieillard  barbe grise,
le mdecin, qui a en toute hte endoss une blouse blanche et pris 
tout hasard sa trousse de chirurgien.

Sans perdre de temps en salutations oiseuses, il court vers le lit o
l'on a dpos Carry, se penche sur celle-ci et examine attentivement sa
blessure.

Thor de Tornten scrute la physionomie du vieux docteur. Sans pouvoir
prciser dans quelles circonstances, il a l'impression de l'avoir dj
rencontre, de l'avoir eue  diverses reprises devant les yeux. Mais, en
ce moment, l'anxit de connatre le sort de Carry annihile toutes ses
facults.

Le mdecin se redresse en esquissant un geste d'impuissance.

--Je crains que toute science humaine soit inutile.

Un cri sort des lvres de Thor, qui tombe sur ses genoux, prs du lit.
Il sanglote perdument en appelant Carry avec des accents si dchirants
qu'il semble vouloir, par le son de sa voix, rappeler  la vie
l'agonisante.

--Une opration n'est-elle pas possible? entend-il Grotthauser demander
au mdecin, prs de lui.

--Elle est en tous cas inutile, car le projectile a pntr par la
rgion dorsale pour ressortir entre la troisime et la quatrime cte,
sans dterminer aucun lsion apparente. Il faut croire qu'il s'est
produit une hmorrhagie interne. Cependant, je vais appliquer un
pansement, conclut le docteur.

Tandis qu'il s'occupe de Carry, la douleur de Tornten fait place  un
sentiment de colre et de haine contre ceux qu'il accuse d'tre les
auteurs des atrocits et des malheurs qui ensanglantent cette nuit
d'automne.

Si elle doit mourir, la douce fille qu'il chrit, il se promet de tirer
de sa mort une vengeance qui soit digne d'elle... D'ailleurs, elle ne
peut pas mourir, songe-t-il soudain, tout en contemplant anxieusement
son ple visage comme pour tenter de dchiffrer le sens des
tressaillements qui le parcourent et des convulsions qu'y produit la
souffrance.

Mais elle s'veille sans qu'aucune intervention ait dtermin ce retour
 la vie suspendue; elle lve les yeux et son regard rencontre celui de
Tornten, agenouill  ses cts.

--Carry! s'crie-t-il dans un mouvement de joie et de crainte  la fois.

--O suis-je? demande-t-elle.

Mais elle parle si bas que le son de sa voix ne parvient  l'oreille de
l'homme agenouill que comme un souffle lger.

--Tu es  l'abri, Carry. Mais, dis-moi, comment te sens-tu?

--Si libre... si lgre... si...

Elle se tait et, dans l'angoisse qui l'treint, Tornten plonge son
regard dans ses yeux. Il la voit s'en aller, il la voit mourir aussi
distinctement que s'il mourait lui-mme avec elle. Aucun son ne vient 
ses lvres, aucun pleur ne monte  ses yeux. Muet, il assiste au dpart
pour l'ternit de tout ce qui lui reste sur la terre; muet, il se jette
sur la morte et couvre son corps de baisers...

Quand il veut se relever, ses jambes se refusent  le soutenir, et il
retombe lourdement, sans voix, sur le sol...

       *       *       *       *       *

Maintenant, c'est comme s'il tait revenu au point de dpart de tous ces
vnements tranges, de tous ces spectacles d'pouvante et de
souffrance.

Les nuages sanglants de la fivre dferlent de nouveau sous les yeux de
Thor, une douleur intense sige dans son cerveau et il demande  boire,
car la soif le torture.

Il sent qu'on s'occupe de lui, mais il ne peut apercevoir la main
charitable qui l'entoure de ses soins. C'est en vain qu'il cherche 
ouvrir les yeux.

Une chose est certaine; il est tendu, de nouveau, sur une couche
blanche, dans une pice claire, ensoleille, et, autour de lui, se
meuvent des formes galement claires, du mme ton que son entourage,
comme si elles en taient partie intgrante.

Aussitt qu'il peut former une pense, il appelle la mort, car le
souvenir de la mort de Carry le hante et emplit son coeur du dsir de
la fin.

Cependant l'ombre de la jeune fille l'environne comme si elle ne s'tait
pas endormie dans l'ternit. Autour de lui, elle s'empresse, redresse
les oreillers, lui tend le rafrachissement qu'il absorbe avidement.
Mieux encore, elle s'incline trs bas sur lui et presse tendrement
contre les siennes ses lvres de vierge. Et il reoit d'elle
l'impression non pas du froid de la mort, mais de la chaleur
rconfortante d'une jeune vie ininterrompue.

Puis d'autres images paraissent, comme des fantmes dans le dlire de la
fivre. C'est une ronde infernale qui fait tournoyer autour de son lit
tous ceux qui ont si souvent occup, tortur son esprit: le kaiser,
Jacob Grotthauser, ses camarades du cabaret de Schwanbach, sa femme
Ilse, son fils, Anton Kunst et cet ami perfide dont la vue, chaque fois,
l'emplit de rage. Et ils voltigent autour de lui en apportant la
douleur ou la joie, car il les voit s'agiter avec une trange nettet,
comme s'ils taient rellement devant ses yeux...

A un moment, parmi ces hallucinations fbriles, une image se dtache des
autres et vient s'asseoir tout prs, au bord de son lit, saisit sa main
et lui parle.

Et il peroit nettement la voix de Jacob Grotthauser:

--Me comprends-tu, Thor?

--Je te comprends.

--Tu es rest longtemps sans connaissance. Entre temps, nous avons
enterr Carry Bolton et le tertre humide bombe encore sur sa frle
dpouille.

--Dieu, que je suis malheureux!

--Tu peux l'tre, car tu as beaucoup perdu en la perdant. Mais tu peux
en tirer vengeance, Thor.

--Ne me tente pas, Jacob. Il faudrait quelque chose d'effroyable pour
venger Carry.

--Tu le dois... et du mme coup tu dlivreras le pays du joug de
l'oppresseur.

--Pourquoi prcisment moi? Je l'ai vnr et il fut mon ami.

--Insens! Tant qu'il a pu se servir de toi, il t'a trouv assez bon
pour lui. Maintenant, tu ne comptes plus.

--Il croit bien faire pourtant en imposant sa volont  la masse. Il
commet peut-tre une erreur, mais pas un crime.

--Songe que par sa volont des milliers d'hommes ont t anantis.

--Je ne pense qu' celle-l seule qui signifiait pour moi la vie et le
bonheur.

--Tu es lche, Thor.

--Ne dis pas cela, Jacob, car je suis prt  tout ce qui demande du
courage et de la rsolution. Je sens en moi des forces que je puis
employer  ma vengeance.

--Eh bien, emploie-les.

--Aide-moi!

--Je t'aiderai. Patience! Bientt je te conduirai l o tu pourras
assouvir ta vengeance.

       *       *       *       *       *

Thor s'est relev et erre par les pices de son appartement.

Il est seul comme s'il n'existait plus en dehors de lui un seul homme
sur la terre. C'est en vain qu'il tourne autour du petit lit vide de son
enfant et en contemple les coussins rests intacts, en vain qu'il
cherche Carry Bolton. Son valet de chambre lui-mme est devenu
invisible.

Dans la maison, le silence est absolu et  travers les fentres aucun
bruit ne monte de la rue, gnralement remplie de toute l'animation de
la capitale.

Lui-mme, Tornten semble circuler dans sa demeure sans aucun autre but
que d'y chercher vainement les deux tres chris.

Soudain, il tressaille. Il a peru un bruit de pas; il est prcisment
dans son cabinet de travail, et, derechef, il entend quelqu'un marcher
de droite et de gauche dans une pice voisine.

Il ouvre la porte et aperoit un homme de haute taille, revtu de
l'uniforme de la marine allemande et qui,  sa venue, s'arrte et se
tourne vers lui.

--Kammitz! s'crie Tornten,  la fois surpris et mu.

--C'est bien moi, Tornten, rpond le comte, aussi calme que si sa visite
dans la demeure de son ancien ami n'avait rien que de trs ordinaire.

--Qu'est-ce qui t'amne chez moi? demande l'officier blond aprs un
court silence.

--Le dsir de te parler et de t'apporter d'importantes nouvelles.

--Comment es-tu entr dans mon appartement?

--C'est ton valet de chambre qui m'a introduit il y a quelques minutes.

Thor ne peut s'expliquer pourquoi il n'a pas vu Toman, mais la prsence
du comte Kammitz le dispense de plus amples rflexions.

--Prends un sige, fait-il en fermant derrire lui la porte au verrou.

--Merci, Tornten. J'ai peu de choses  te dire et il vaut mieux que nous
nous parlions debout et face  face, d'homme  homme.

--Viens-tu me raconter que vous tes victorieux?

--Ici, au moins, nous sommes rests vainqueurs, rpond le comte. La
capitale est  nous et, dans toute la rgion du Nord, il n'y a pas une
force adverse pour nous inquiter. Pour le Sud, nous en viendrons
facilement  bout.

Ensuite viendra la danse avec l'ennemi extrieur, qui se terminera 
notre avantage, car alors tout l'empire allemand sera soumis au kaiser.

--Tu veux dire opprim par le kaiser, dit Thor amrement.

Le comte le regarde presque douloureusement.

--As-tu donc toujours de nous et de nos entreprises une opinion aussi
fausse? Ne vois-tu pas clairement, Tornten, que nous faisons le bien du
peuple en le forant  reconnatre notre matre?

--Qu'est-il?... Un homme, aprs tout!... O prend-il le droit de
rgenter d'autres hommes?

--Il est le pouvoir! s'crie Kammitz d'une voix forte, et aucun peuple
ne peut grandir sans un pouvoir qui le dirige.

--Et les autres nations qui n'ont pas de kaiser? Qui gouverne, en
France; qui, aux Etats-Unis?

--Le roi Franc et l'empereur Dollar. Heureux le peuple qui n'a pas 
s'incliner devant une semblable autorit!

--Tu ne saurais me convaincre, Kammitz. Je conserve l'opinion que je
dois  un autre ami, anim de sentiments plus nobles que les tiens.

--Tu parles de Grotthauser?

--De lui-mme.

--Ignores-tu son sort?

--Je l'ignore.

--Je suis venu pour te l'apprendre... Il est entre nos mains. Hier, il a
t arrt; aujourd'hui, la cour martiale prononce son arrt, et,
demain, la sentence...

Thor voit une nue d'toiles scintiller et s'interposer entre lui et son
interlocuteur; il veut crier, mais aucun son ne sort; il reste fig
devant son camarade; ce dernier grandit, grandit jusqu' atteindre la
taille d'un gant et sa silhouette familire s'rige, maintenant,
menaante, comme un mur de rochers.

--...Et la sentence? gmit le dlirant.

--La sentence: douze balles dans la peau!... Est-il rpondu dans un
grondement de tonnerre, tandis que le scintillement des toiles se noie
et se perd dans la fume et dans le sang...




IX


Dehors, l'aube blanchit. Dans la lucarne carre de l'troite cellule,
les premires lueurs d'un jour indcis flottent et se glissent  travers
les barreaux de fer. Le froid filtre par les crevasses, par les fentes
des moellons mal assembls; l'air, empuanti, sent la pourriture et donne
la nause. Du plafond suinte une humidit abondante qui inonde le sol
d'une boue visqueuse.

O donc Tornten est-il?

Il se le demande, car il prouve et vit ce spectacle; ses yeux
refltent, son esprit embrasse le triste spectacle de misre et
d'horreur sans qu'il ait lui-mme l'impression de froid et d'humidit,
sans que l'odeur de charogne pntre ses sens.

Ce n'est pas lui qui est dans le cachot lugubre, assis sur le tabouret
devant la misrable fentre ou tendu sur le lit de camp, o repose
pourtant un corps.

A-t-il la facult de planer au-dessus de toutes ces laideurs ou bien les
contemple-t-il simplement par une ouverture du rduit? Mais non, il peut
s'y dplacer, s'approcher de l'troite lucarne et regarder en bas, dans
la cour de la forteresse. Rien ne l'empche de se pencher sur l'hte
silencieux du lit de camp, o il reconnat Grotthauser qui dort l d'un
sommeil agit, peupl de cauchemars et de visions d'horreur. Dans ce
moment mme, en effet, il a de grands gestes de bras comme pour
repousser une apparition terrifiante.

Il s'veille.

--Jacob! a cri Tornten.

Le dormeur s'est redress, s'est assis sur le bord de sa couchette, a
cach sa tte dans ses mains, mais n'a pas paru l'entendre.

--Jacob! a rpt Tornten, en essayant d'enfler la voix.

Mais elle retentit si sombre et si creuse que lui-mme en est saisi
d'angoisse.

De son ct, Grotthauser n'a pas un mouvement vers son ami; rien
n'indique qu'il ait peru son appel. Thor pose la main sur l'paule du
prisonnier et le secoue, mais il ne s'veille pas de sa rverie et n'a
pas l'air d'avoir senti le contact; il soupire profondment et persiste
dans son indiffrence.

...Et Thor de Tornten dcouvre ainsi qu'il n'est lui-mme qu'une Ide.

       *       *       *       *       *

Le jour naissant, d'un gris de plomb, monte  travers les barreaux de la
cellule et Thor distingue de plus en plus nettement Jacob Grotthauser et
son ambiance.

Derrire l'huis se fait entendre un bruit de voix et de pas. Une clef
grince dans la serrure et la porte s'ouvre. Dehors, dans un couloir qui
flaire le salptre et la vermine, des soldats s'alignent  la lueur
d'une lanterne.

Un officier entre, suivi de deux gardiens. Il s'adresse  l'homme
taciturne, toujours assis sur le rebord du lit de camp:

--Jacob Grotthauser, prononce-t-il.

Celui-ci se redresse en s'criant:

--Est-ce donc dj l'heure?

--Elle est proche... Ne me rendez pas ma tche difficile.

Parmi les soldats, devant l'entre du cachot, apparat un civil qui
pntre dans la cellule. C'est le prtre qui va assister le condamn
dans son dernier voyage. Il place son bras sous celui de Grotthauser et
entrane doucement le petit homme barbu au dehors.

Thor de Tornten veut crier, car il sait maintenant ce qui va se passer,
mais il sent que sa voix ne rend aucun son. Il suit, par les couloirs
troits et moisis, les soldats qui escortent et encadrent Grotthauser;
il entend les paroles consolatrices du pasteur; lui-mme voudrait parler
 son ami, la douleur l'treint; mais ses efforts restent vains, il
flotte comme une Ide derrire le cliquetis des armes et assiste,
impondrable et impuissant,  toute la cruaut du spectacle.

Ils arrivent dans la cour qui semble plus sombre encore en ce moment
mme o toute la lumire du matin l'emplit. Entre les pavs pousse une
herbe d'automne d'un vert gristre; gris sont les murs, gris est le ciel
qui claire cette minute, gris semblent  Thor de Tornten les visages
des nommes casqus, et gris encore les traits du condamn et du pasteur
qui l'assiste.

L'officier lit la sentence. Thor l'entend mot pour mot, mais les mots
n'ont pas de sens pour lui; quelques-uns, seulement, isols, accrochent
son esprit et sa mmoire.

...Haute trahison... Participation  la rvolte... Conseil de guerre...
Cour martiale... Mort!...

Mort! ce dernier mot l'a frapp comme un coup de massue.

Atterr, il s'lance vers Jacob Grotthauser qui n'a pas entendu la voix
monotone du greffier, mais il constate  ce moment qu'il n'est visible
pour personne, ni pour le condamn, ni pour ses bourreaux, et,
cependant, lui-mme il peroit les exhortations du pasteur et la rponse
de Grotthauser:

--C'est bon, mon rvrend, je crois  tout ce qui, dans ce monde, est, a
t ou sera bon et grand; et nul ne l'a t plus que Jsus-Christ, soit
comme fils de Dieu, soit comme fils de l'homme.

Ensuite il s'carte et parlemente avec l'officier:

--Non, je ne veux pas de bandeau!

--A votre aise!

Jacob Grotthauser marche seul jusqu'au mur o il va recevoir la mort.
Personne ne le conduit, seul Thor est  son ct. Mais il sait qu'il
flotte invisible autour de l'ami d'enfance.

Le condamn se redresse devant le peloton. Il semble  Tornten que
lui-mme ait pass son bras autour de la taille de Grotthauser. Les
larmes sont  ses yeux, des sanglots le secouent, mais aucun des hommes
qui sont en face, aligns, ne voit ses pleurs.

--Jacob, je suis prs de toi, dit-il de tout son coeur.

Mais celui qui va mourir ne l'entend pas.

Les soldats manoeuvrent leurs armes qui vibrent en un cliquetis sec;
les bouches sombres des canons ouvrent, en face du condamn, leurs trous
noirs. Thor les voit comme lui; un silence inhumain rgne alentour:

--Feu!

Dans la dtonation des fusils, dans l'clair qui lance la mort, Thor de
Tornten hurle de douleur, comme une bte blesse.

       *       *       *       *       *

Thor est seul auprs du mort. Un silence profond pse sur lui. Les
hommes ont quitt le lieu du supplice.

La dpouille de Jacob Grotthauser gt le long du mur,  l'endroit mme
o le condamn s'est affaiss. Tornten croit avoir t, lui aussi,
atteint par les coups de feu.

Une atroce sensation de brlure lui a travers le crne, comme si une
balle l'y avait frapp. Il lui semble, maintenant, qu'un feu d'enfer
flambe dans sa tte et sa douleur crot, d'instant en instant, jusqu'
devenir d'une violence inoue. Il pense tre accroupi devant le corps de
son ami, mais encore une fois il sent qu'il flotte autour de lui.

Il le voit de la sorte, allong dans l'immobilit d'une dernire
convulsion, comme grandi par la mort. Les trous bants des blessures lui
apparaissent comme des bestioles hideuses, sanglantes, au visage,  la
poitrine, au ventre. La bouche est reste entr'ouverte et, dans la fente
des lvres barbues, brille l'mail des dents. Au bout des bras, qu'a
dj envahis la rigidit de la mort, les poings se sont crisps et Thor
croit lire une maldiction dans les yeux ouverts, inhumains et troubles
de son ami mort.

Il se penche et l'embrasse au front. Mais, horreur!  ce contact, il lui
semble que la tte a remu. Il recule et regarde les traits du cadavre
qui, subitement ont repris l'animation de la vie.

Ne se trompe-t-il pas?

Les yeux du mort ont maintenant retrouv leur ancienne expression. Jacob
Grotthauser lui rit, de son sourire cordial et familier, il parle mme:

--Es-tu venu, ami, me rappeler ma promesse?

--Quelle promesse?

--Je te conduirai l o tu pourras assouvir ta vengeance.

--Tu es mort! s'crie Thor horrifi, mais, quand il veut se relever, la
main du mort qui l'a saisi au poignet l'immobilise.

--Reste, ne te sauve pas, murmure la voix de Grotthauser, et suis-moi,
car le mme esprit nous guide et tous deux nous sommes galement morts.

Viens, la route est longue que nous avons  parcourir avant que le
soleil ait atteint la moiti de sa course.

La rsistance de Thor cesse; il se relve, en mme temps que le mort et
laisse Grotthauser, qui continue  tenir sa main, le diriger comme il
ferait d'un aveugle.

Ils traversent ainsi la cour pave, parviennent au porche ferm qui
s'ouvre devant eux, et sortent dans la campagne. Sous leurs yeux, une
route s'allonge  l'infini, si loin, si loin, qu' l'autre bout ce n'est
plus qu'un point  peine perceptible. A droite et  gauche s'alignent
des ranges d'arbres entre lesquelles la chausse s'tend, nue et
dserte.

Et ils cheminent, ils cheminent interminablement et sans rpit. Le
compagnon de Thor ne lche pas sa main hsitante. Chaque fois que
l'ex-officier veut s'arrter, et il lui semble,  chaque instant, qu'il
lui faille interrompre sa marche, l'autre resserre son treinte et
l'entrane. Parfois, aussi, il dit d'une voix sourde:

--Viens, la vengeance t'attend!

Combien de temps ont-ils march? Un temps prodigieux,  coup sr, mais
Thor ne peut l'apprcier. Il se sent las, endolori, lorsqu'il voit enfin
la longue route aboutir  un but. Elle pntre dans une ville. Des
alignements de maisons remplacent, de part et d'autre, les longues files
d'arbres. Mais elles sont vieilles, tortues, bancales et branlantes. Les
fentres semblent des yeux d'aveugles; derrire leurs persiennes closes,
nul visage humain ne parat.

Mais cette vision ne dure pas longtemps. Maintenant ce sont, parmi des
jardins riants, des palais somptueux et toute la ferie de la richesse
accompagne les pas des deux voyageurs. Derrire les grilles, Thor voit
des pelouses bien tenues, d'un gazon vert et dru, au milieu desquelles
scintille l'eau des tangs peupls de cygnes, enjambs par de lgers
ponceaux.

Mais d'hommes, toujours point. Le dcor prestigieux n'est habit que par
la solitude et le silence.

Enfin, les voyageurs parviennent  un portail ferm. Jacob Grotthauser
le heurte du poing et il s'ouvre. Un parc, avec de vieux et beaux arbres
s'tend d'autre part et accueille Thor et son guide.

Tornten reste interdit. Il croit reconnatre le paysage.

--Qu'as-tu? Pourquoi hsites-tu? lui demande son ami mort.

--Je crois que nous sommes  Amerongen.

--Qu'importe o nous sommes, si nous y trouvons ce que nous cherchons.

Tornten essaie de s'arracher  l'treinte de son camarade, mais dj une
apparition qui surgit dans la verdure du parc s'est empare de son
attention.

C'est un homme qui marche lentement, l-bas, au long d'une alle. Il
porte une canne  bquille et s'en sert pour dcapiter distraitement
quelques tiges de plantes qui poussent en bordure de la pelouse.

Thor de Tornten n'a pas de peine  identifier l'image, car il l'a vue,
maintes fois, sous les ombrages du parc d'Amerongen. Il lui semble
revenir aux jours de paix qu'il a vcus alors, en ce mme endroit, hors
les frontires de son pays.

Jacob Grotthauser s'arrte et retient son ami d'une main de fer.

--Le vois-tu, Tornten?

--Oui, c'est lui!

Thor pense  Carry; il revoit, dans les rues sombres de Berlin, les
hommes jets bas par la fusillade. La colre s'empare de lui.

Il pousse un cri et s'lance, mais son cri n'a pas de rpercussion et
son mouvement passe inaperu. Il n'en bondit pas moins vers
l'apparition; ses mains s'accrochent au col du proscrit. Elles n'ont
saisi que le vide; ce sont bien les traits, la stature du souverain
dchu,--il les connat trop pour s'y tromper--mais il semble  Tornten
que le banni, inconscient de sa prsence, passe au travers de lui.

Et, par l, Thor reconnat que pour celui-l aussi il n'est qu'une Ide;
il comprend qu'il n'est qu'une Ide pour des centaines, des milliers
d'tres et qu'il n'a pas plus le pouvoir d'mouvoir celui-l que tous
les autres.

Car le kaiser poursuit sa route, insoucieux; un sourire erre sur son
visage,  l'ordinaire si grave et rien ne montre qu'il ait senti passer
le souffle de haine qui s'est abattu sur lui, sans dfense, pour
s'vanouir aussitt ensuite.

Derrire lui, Thor s'est croul; il sent, maintenant, l'treinte du
Nant qui, soudain, dpeupl de songes, mais d'autant plus effroyable et
irrsistible, s'abat sur lui. Il se dbat en une rsistance dsespre,
mais la mort le tient de toute sa puissance.

Une fois encore, il croit voir le visage de Jacob Grotthauser, marqu
des stigmates de la mort, se pencher sur lui; il sent l'ami qui l'a
prcd dans la tombe, caresser doucement encore son front douloureux;
puis, tout de suite, c'est Carry qui survient, qu'il appelle dans un
dsir passionn.

Puis, enfin, il sombre dans l'abme d'o il n'est pas de retour et
s'enfonce toujours plus loin... plus loin...

       *       *       *       *       *

--Il est mort! s'cria le professeur qui, en se redressant, venait de
laisser retomber le bras inerte de Tornten, dont il avait, tout 
l'heure, tt le pouls.

Et, comme Carry Bolton sanglotait et donnait libre cours  ses larmes
rprimes  grand peine pendant la douloureuse agonie du bless, le
vieux mdecin, plein de cordialit, continua:

--Vous pleurez, miss Bolton, comme si quelqu'un de trs cher vous tait
enlev.

--Je suis vivement affecte par cette mort, en effet,  cause de
l'enfant qui tenait tant  son pre, murmura-t-elle en rougissant
beaucoup.

--Croiriez-vous, par hasard, miss Bolton, qu'il soit mauvais ou honteux
d'aimer? Non, mon enfant, les belles natures seules prouvent cet
admirable sentiment dans toute sa sincrit. Et je puis en tmoigner,
moi qui vous ai observe durant ces cinq jours et ces cinq nuits, vous,
vous n'tes pas de celles qui ne voient dans l'amour que des droits,
vous en prfrez les devoirs.

Il faut que je vous laisse, fit encore le docteur en jetant un dernier
regard sur le lit o le mort reposait de son dernier sommeil, car j'ai 
faire part du dcs de leur ami  ces deux messieurs qui attendent des
nouvelles, dans la pice voisine.

Il quitta la chambre spacieuse et riante o,  l'hpital, Thor de
Tornten avait pass les dernires heures de sa jeune existence. Et, si
la curiosit n'avait pas t un sentiment inconnu pour lui, il aurait pu
voir en se retournant, auprs du lit du trpass, Carry Bolton  genoux,
enfouir en ses mains son frais visage et continuer de pleurer celui qui
n'tait plus.

Le vieux mdecin passa dans le salon d'attente o Jacob Grotthauser et
le comte Kammitz s'entretenaient  voix basse, prs d'une fentre. Ces
deux hommes avaient appris  se connatre ici mme, depuis peu de jours,
au chevet de leur ami et s'taient sentis unis dans leur commune
sollicitude pour sa souffrance.

Ils observaient anxieusement le visage grave du professeur, et, avant
mme qu'il et parl, ils avaient compris.

--Messieurs, dclara le praticien avec motion, le lieutenant de
vaisseau Thor de Tornten a subi le sort dont aucune main humaine ne
pouvait le prserver. Il vient de franchir, il y a quelques instant 
peine, le seuil de l'ternit.

Jacob Grotthauser et le brillant officier qui tait avec lui courbrent
la tte; le silence rgna dans l'appartement, peu lgant, mais
convenable toutefois, o ils se trouvaient runis.

Le professeur reprit alors la parole:

--J'ai d, lorsque votre ami me fut confi, cinq jours aprs le fatal
accident du balcon de Dahlem, attirer votre attention sur la gravit de
son cas. L'espoir de le gurir, par une intervention chirurgicale, cette
fracture complexe de la bote crnienne tait tellement minime que j'ai
prfr laisser  la nature le soin d'accomplir ce miracle.
Malheureusement, il ne s'est pas produit. Le lieutenant de vaisseau Thor
de Tornten a t pris d'une fivre traumatique de la plus extrme
violence et, tomb dans le coma, n'a plus, depuis, repris connaissance.

--C'est atroce! gmit Jacob Grotthauser. Quand je pense que, quelques
heures avant l'accident--si l'on peut ainsi dire--nous devisions
amicalement tous deux dans le train de Hanovre! Un homme si bien
portant, si vigoureux!

--Un homme magnifique, approuva Kammitz en hochant la tte.

Le mdecin haussa les paules:

--Il a reu un coup  draciner un arbre.

Il y eut un long silence qu'interrompit enfin Grotthauser:

--Notre devoir, en qualit d'ami du dfunt, est de vous remercier,
monsieur le professeur, des bons soins que vous avez bien voulu lui
prodiguer.

--Et, ajouta Kammitz, nous dsirons vivement voir une fois encore la
dpouille de notre ami.

--Le remerciement est superflu et votre dsir par trop naturel, rpliqua
le mdecin. Entrez dans la chambre mortuaire. Vous avez tmoign, au
cours de cette journe, trop d'attachement  votre ami pour que ce ne me
soit un devoir en mme temps qu'un plaisir de pouvoir dfrer  votre
dsir.

Il ouvrit la porte et laissa les deux hommes en franchir le seuil,
tandis qu'il s'loignait.

       *       *       *       *       *

Le soir qui suivit l'enterrement de Thor de Tornten, les lieutenants de
vaisseau que nous connaissons se trouvaient de nouveau runis dans le
cabinet du Schwanbach, comme le jour o leur ami dfunt tait venu les y
rejoindre.

Mais il n'y rgnait plus le mme entrain; les esprits taient mus et la
conversation tranait pniblement entre les amis.

--Ainsi, le sort frappe les meilleurs et en fait le jouet de ses
fantaisies! pronona le comte Kammitz, revenu profondment affect de la
tombe de son camarade. Qui aurait cru qu'un Thor de Tornten quitterait
la vie d'aussi misrable faon?

--Ah! les femmes, rpondit Rittersdorf. Quand elles s'en mlent, le
meilleur des hommes ne pse pas un ftu avec elles.

--Laissez donc les femmes! objecta Arno de la Rieth. Il est loin d'tre
tabli que celle de Tornten se trouvait chez le capitaine d'Unstett
quand son mari est entr chez celui-ci.

Rittersdorf eut un sourire ironique.

--Croyez-vous que cela ait besoin d'tre tabli? Pensez-vous, Rieth, que
notre pauvre Tornten se serait jet par-dessus le balcon avec le
capitaine d'Unstett par simple sport.

--Messieurs, intima le comte Kammitz, je vous prie de ne plus parler de
ce scandale; il est bien assez pnible qu'il ait fait le tour de la
socit et que chaque jour donne naissance  de nouvelles versions de ce
drame nocturne, qui n'eut pas de tmoins.

Tornten est mort; c'est pour nous le plus triste. Le reste ne nous
regarde pas. Pour mon compte, je n'ai entrevu Mme de Tornten qu'une
seule fois dans ma vie, et je ne saurais dire comment elle est.

--Une fort jolie femme, assura Rieth devenu rveur.

--Tout de mme, quel aveu de sa faute que de n'avoir pas trouv bon de
venir une seule fois au chevet de son mari mourant, ajouta l'an des
Walding.

--C'est inimaginable! glapit le cadet du bout de la table.

--Je demande encore une fois qu'on fasse le silence sur cet incident,
insista le comte. Pour nous il est clos.

--Je voudrais encore savoir quelque chose, interrogea Rittersdorf;
qu'est devenu ce fameux capitaine de cavalerie d'Unstett, qui fut la
deuxime victime du drame?

--Il semble avoir dfinitivement perdu l'usage de sa jambe gauche,
affirma Kammitz; il aura donc conserv un souvenir inoubliable de cette
affreuse nuit.

--Il aurait fallu que notre pauvre Tornten l'apprt!

--Il a eu une agonie si pnible! Comment sa vigoureuse constitution
s'est-elle comporte en face de la mort?

--Ah! Kammitz, ce fut atroce. La premire fois que j'ai t le voir, il
se dbattait dans le dlire de la fivre.

--Que n'a-t-il racont  tort et  travers! rappela Sellenkamp. Il
devait avoir sous les yeux d'effroyables hallucinations, car il poussait
des cris atroces et c'est  peine si l'on parvenait  le maintenir sur
son lit.

--Une fois que je me trouvais auprs de lui, raconta Kammitz, il nous a
tous appels par nos noms et il ne semble pas, dans son dlire avoir eu
pour nous des sentiments bien tendres! Une chose aussi que je ne
m'explique pas, c'est de l'avoir entendu prononcer,  diverses reprises,
le nom de Juan-Fernandez.

--Mon Dieu, le dlire dnature tout, expliqua l'an des Walding. Il a
bien parl du kaiser, sans cacher des sentiments de haine pour lui!

--Je crois que dans la fivre on peut rver assez fortement pour avoir
la sensation de se trouver au milieu des vnements, fit entendre
Sellenkamp aprs un moment de rflexion; c'est du moins ce qui m'est
arriv quand j'ai eu ma pneumonie. Des visions se suivaient l'une,
l'autre, et, plus tard, je me suis rappel certaines scnes avec une
effrayante prcision.

--Possible! approuva le comte Kammitz, et il n'est pas douteux que le
dlire de Tornten ait t inspir par les derniers vnements, si
puissamment marqus, qui ont prcd sa blessure. Ses conversations avec
ce M. Grotthauser--qui,  ses ides politiques prs est un fort galant
homme--ont pu dterminer,  l'gard du proscrit d'Amerongen, des
sentiments dnus d'amnit.

--Grotthauser? C'est bien ce petit monsieur avec toute sa barbe que j'ai
vu une fois dans la salle d'attente de l'hpital? s'informa Rittersdorf.

--Lui-mme.

--En voil un auquel j'aurais aim  dire ma faon de penser. Il est
d'ailleurs, si je ne me trompe, membre du Conseil national?

--En effet, il y sige au centre gauche. Mais c'est, comme je vous l'ai
dit, un homme aimable, cultiv, qui tait intimement li avec Tornten.
Il s'est beaucoup proccup du bless; tous les jours il est venu le
voir.

--Et cette jeune fille qui a soign Tornten et qui ne l'a pas quitt?
questionna encore Heinz de Walding.

--Ah! en cela, j'envie le mort, s'cria Arno de la Rieth, dont la nature
tait romanesque, car cette jeune personne l'a bien aim.

--Vous tes dans le vrai, je crois, appuya Kammitz songeur. Je vous
dirai, sous le sceau du secret, messieurs, que, lorsque je suis entr
avant-hier dans la chambre mortuaire, j'ai vu cette jeune fille
agenouille au pied du lit et donner au dfunt un long baiser d'amour.

--Oui, l'amour passe les bornes de la vie, affirma de la Rieth, mais le
cas est d'autant plus curieux que la jeune Anglaise n'avait vu Tornten
qu'une fois avant son accident. Ce dt tre le coup de foudre.

--Cela arrive, dclara mlancoliquement Paul de Walding, dont les
passions ont presque toujours t malheureuses.

On garda le silence autour de la table, tandis que le vin circulait.

La voix de Sellenkamp se fit entendre de nouveau:

--Est-il vrai que le kaiser reste en Hollande?

--Qui peut savoir ce qu'en ont dcid les sages de l'Entente?

--Les sages, railla Kammitz, se seraient mis d'accord pour laisser
tomber le procs du kaiser; mais les cerveaux creux, qui veulent goter,
jusqu' la lie, l'ivresse du triomphe, ne dsarment pas.

--L'Amrique a dclar qu'elle s'en dsintressait.

--Elle ne sera pas la seule. J'espre que cette honte nous sera
pargne. Mais qui peut prvoir les vnements, dans cet univers si
fertile en surprises?

--Tout est possible, pronona Sellenkamp, mme l'ventualit d'un retour
du kaiser.

Kammitz hocha la tte:

--Je crains, mon cher Sellenkamp, que notre dfunt ami Tornten ait eu
raison de dire que ce retour ne nous procurerait qu'un minimum de
bonheur. On peut penser du kaiser ce que l'on voudra, mais, aprs toutes
ces secousses, ce qu'il nous faut, c'est du repos, encore du repos et
toujours du repos!

Et il eut un haussement d'paules en remarquant que ses paroles
soulevaient dj autour de lui des controverses irritantes, au milieu
d'une explosion de colre du fait de ses amis.

FIN

       *       *       *       *       *

1388-2-22.--Imp. HENRY MAILLET, 3, rue de Chtillon, Paris.

       *       *       *       *       *

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     --    --             Archytas-Roi                      6 75

_12 Tirages spciaux sur papier verg pur fil des Papeteries Lafuma et
sur papier alfa._

Imp. Henry Maillet, 3, rue de Chtillon

       *       *       *       *       *

Fautes corriges:

pas bien bien d'aplomb=> pas bien d'aplomb {pg 51}

Thor se mordait le lvres=> Thor se mordait le lvres {pg 52}

oficiers de marine=> officiers de marine {pg 99}

avec son mouveemnt de voyageurs=> avec son mouvement de voyageurs {pg
120}

uen aventure=> une aventure {pg 121}

une vgtaion exubrante=> une vgtation exubrante {pg 135}

les vnements qu'ils=> les vnements qu'il {pg 149}

Thor, c'est nous qui aurons eu raison=> Thor, c'est nous qui aurons eu
raison {pg 177}

Il la rpresse si fort contre lui=> Il la represse si fort contre lui {pg
189}

Vite, courez le cherchez=> Vite, courez le chercher {pg 229}

sollicitude pour sa souffranec=> sollicitude pour sa souffrance {pg 247}

quelques instant  peine=> quelques instants  peine {pg 248}

botre cranienne=> bote crnienne {pg 248}







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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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