The Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen ge; (Vol. 4 /
10), by Jules Michelet

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Title: Histoire de France - Moyen ge; (Vol. 4 / 10)

Author: Jules Michelet

Editor: Gabriel Monod

Release Date: February 5, 2013 [EBook #42021]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OEUVRES COMPLTES DE J. MICHELET

HISTOIRE

DE FRANCE


MOYEN GE

DITION DFINITIVE, REVUE ET CORRIGE

TOME QUATRIME


PARIS

ERNEST FLAMMARION, DITEUR

26, RUE RACINE, PRS L'ODON

Tous droits rservs.




IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.




HISTOIRE

DE FRANCE


LIVRE VII




CHAPITRE PREMIER

Jeunesse de Charles VI (1380-1383).


Si le grave abb Suger et son dvot roi Louis VII s'taient veills, du
fond de leurs caveaux, au bruit des tranges ftes que Charles VI donna
dans l'abbaye de Saint-Denis, s'ils taient revenus un moment pour voir
la nouvelle France, certes, ils auraient t blouis, mais aussi surpris
cruellement; ils se seraient signs de la tte aux pieds et bien
volontiers recouchs dans leur linceul.

Et en effet, que pouvaient-ils comprendre  ce spectacle? En vain ces
hommes des temps fodaux, studieux contemplateurs des signes
hraldiques, auraient parcouru des yeux la prodigieuse bigarrure des
cussons appendus aux murailles; en vain ils auraient cherch les
familles des barons de la croisade qui suivirent Godefroi ou
Louis-le-Jeune; la plupart taient teintes. Qu'taient devenus les
grands fiefs souverains des ducs de Normandie, rois d'Angleterre, des
comtes d'Anjou, rois de Jrusalem, des comtes de Toulouse et de
Poitiers? On en aurait trouv les armes  grand'peine, rtrcies
qu'elles taient ou effaces par les fleurs de lis dans les quarante-six
cussons royaux. En rcompense, un peuple de noblesse avait surgi avec
un chaos de douteux blasons. Simples autrefois comme emblmes des fiefs,
mais devenus alors les insignes des familles, ces blasons allaient
s'embrouillant de mariages, d'hritages, de gnalogies vraies ou
fausses. Les animaux hraldiques s'taient prts aux plus tranges
accouplements. L'ensemble prsentait une bizarre mascarade. Les devises,
pauvre invention moderne[1], essayaient d'expliquer ces noblesses
d'hier.

[Note 1: Moderne, c'est--dire renouvele alors rcemment. Les anciens
avaient eu aussi des devises. _App._ 1.]

Tels blasons, telles personnes. Nos morts du douzime sicle n'auraient
pas vu sans humiliation, que dis-je! sans horreur, leurs successeurs du
quatorzime. Grand et t leur scandale, quand la salle se serait
remplie des monstrueux costumes de ce temps, des immorales et
fantastiques parures qu'on ne craignait pas de porter. D'abord des
hommes-femmes, gracieusement attifs, et tranant mollement des robes de
douze aunes; d'autres se dessinant dans leurs jaquettes de Bohme avec
des chausses collantes, mais leurs manches flottaient jusqu' terre.
Ici, des hommes-btes brods de toute espce d'animaux; l des
hommes-musique, historis de notes[2], qu'on chantait devant ou
derrire, tandis que d'autres s'affichaient d'un grimoire de lettres et
de caractres qui sans doute ne disaient rien de bon.

[Note 2: _App._ 2.]

Cette foule tourbillonnait dans une espce d'glise; l'immense salle de
bois qu'on avait construite en avait l'aspect. Les arts de Dieu taient
descendus complaisamment aux plaisirs de l'homme. Les ornements les plus
mondains avaient pris les formes sacres. Les siges des belles dames
semblaient de petites cathdrales d'bne, des chsses d'or. Les voiles
prcieux que l'on n'et jadis tirs du trsor de la cathdrale que pour
parer le chef de Notre-Dame au jour de l'Assomption voltigeaient sur de
jolies ttes mondaines. Dieu, la Vierge et les Saints avaient l'air
d'avoir t mis  contribution pour la fte. Mais le Diable fournissait
davantage. Les formes sataniques, bestiales, qui grimacent aux
gargouilles des glises, des cratures vivantes n'hsitaient pas  s'en
affubler. Les femmes portaient des cornes  la tte, les hommes aux
pieds; leurs becs de souliers se tordaient en cornes, en griffes, en
queues de scorpion. Elles surtout, elles faisaient trembler; le sein nu,
la tte haute, elles promenaient par-dessus la tte des hommes leur
gigantesque hennin, chafaud de cornes; il leur fallait se tourner et
se baisser aux portes.  les voir ainsi belles, souriantes, grasses[3],
dans la scurit du pch, on doutait si c'taient des femmes; on
croyait reconnatre, dans sa beaut terrible, la Bte dcrite et
prdite; on se souvenait que le Diable tait peint frquemment comme une
belle femme cornue[4]... Costumes changs entre hommes et femmes,
livre du Diable porte par des chrtiens, parements d'autel sur
l'paule des ribauds, tout cela faisait une splendide et royale figure
de sabbat.

[Note 3: L'obsit est un caractre des figures de cette sensuelle
poque. Voir les statues de Saint-Denis; celles du quatorzime sicle
sont visiblement des portraits. Voir surtout la statue du duc de Berri
dans la chapelle souterraine de Bourges, avec l'ignoble chien gras qui
est  ses pieds.]

[Note 4: Les dames et demoiselles menoient grands et excessifs estats,
et cornes merveilleuses, hautes et larges; et avoient de chacun cost,
au lieu de bourles, deux grandes oreilles si larges que quand elles
vouloient passor l'huis d'une chambre, il falloit qu'elles se
tournassent de cost et baissassent. (Juvnal des Ursins.)--Quid de
cornibus et caudis loquar?... Adde quod in effigie cornut foemin
Diabolus plerumque pingitur. (Clmengis.)]

Un seul costume et trouv grce. Quelques-uns, de discret maintien, de
douce et matoise figure, portaient humblement la robe royale, l'ample
robe rouge fourre d'hermine. Quels taient ces rois? D'honntes
bourgeois de la cit, domicilis dans la rue de la Calandre ou dans la
cour de la Sainte-Chapelle. Scribes d'abord du royal parlement des
barons, puis sigeant prs d'eux comme juges, puis juges des barons
eux-mmes, au nom du roi et sous sa robe. Le roi, laissant cette lourde
robe pour un habit plus leste, l'a jete sur leurs bonnes grosses
paules. Voil deux dguisements: le roi prend l'habit du peuple, le
peuple prend l'habit du roi. Charles VI n'aura pas de plus grand
plaisir que de se perdre dans la foule, et de recevoir les coups des
sergents[5]. Il peut courir les rues, danser, jouter dans sa courte
jaquette; les bourgeois jugeront et rgneront pour lui.

[Note 5: Voir plus bas l'entre de la reine Isabeau.]

Cette Babel des costumes et des blasons exprimait trop faiblement encore
l'embrouillement des ides. L'ordre politique naissait; le dsordre
intellectuel semblait commencer. La paix publique s'tait tablie; la
guerre morale se dclarait. On et dit que du srieux monde fodal et
pontifical s'tait, un matin, dchane la fantaisie. Cette nouvelle
reine du temps se ddommageait aprs sa longue pnitence. C'tait comme
un colier chapp qui fait du pis qu'il peut. Le moyen ge, son digne
pre, qui si longtemps l'avait contenue, elle le respectait fort; mais,
sous prtexte d'honneur, elle l'habillait de si bonne sorte que le
pauvre vieillard ne se reconnaissait plus.

On ne sait pas communment que le moyen ge s'est, de son vivant, oubli
lui-mme.

Dj le dur Speculator Durandus, ce gardien inflexible du symbolisme
antique, dclare avec douleur que le prtre mme ne sait plus le sens
des choses saintes[6].

[Note 6: _App._ 3.]

Le conseiller de saint Louis, Pierre de Fontaines, se croit oblig
d'crire le droit de son temps. Car, dit-il, les anciennes coutumes que
les prud'hommes tenoient, sont tantt mises  rien... En sorte que le
pays est  peu prs sans coutume[7].

[Note 7: _App._ 4.]

Les chevaliers, qui se piquaient tant de fidlit, taient-ils rests
fidles aux rites de la chevalerie? Nous lisons que, lorsque Charles VI
arma chevaliers ses jeunes cousins d'Anjou, et qu'il voulut suivre de
point en point l'ancien crmonial, beaucoup de gens trouvrent la
chose trange et extraordinaire[8].

[Note 8: _App._ 5.]

Ainsi, avant 1400, les grandes penses du moyen ge, ses institutions
les plus chres, vont s'altrant pour les signes, ou s'obscurcissant
pour le sens. Nous connaissons aujourd'hui ce que nous fmes au
treizime sicle mieux que nous ne le savions au quinzime. Il en est
advenu comme d'un homme qui a perdu de vue sa famille, ses parents, ses
jeunes annes, et qui, plus tard, se recueillant, s'tonne d'avoir
dlaiss ces vieux souvenirs.

Quelqu'un offrant un jour une mnmonique au grand Thmistocle, il
rpondit ce mot amer: Donne-moi plutt un art d'oublier. Notre France
n'a pas besoin d'un tel art; elle n'oublie que trop vite!

Qu'un tel homme ait dit ce mot srieusement, je ne le croirai jamais. Si
Thmistocle et vraiment pens ainsi, s'il et ddaign le pass, il
n'et pas mrit le solennel loge que fait de lui Thucydide: L'homme
qui sut voir le prsent et prvoir l'avenir.

Quiconque nglige, oublie, mprise, il en sera puni par l'esprit de
confusion. Loin d'entrevoir l'avenir, il ne comprendra rien au prsent:
il n'y verra qu'un fait sans cause. Un fait, et rien qui le fasse!
quelle chose plus propre  troubler le sens?... Le fait lui apparatra
sans raison, ni droit d'exister. L'ignorance du fait, l'obscurcissement
du droit, sont le flau du quatorzime et du quinzime sicle.

Les chroniqueurs, ne pouvant expliquer ces choses, y voient la peine du
schisme. Ils ont raison en un sens. Mais le schisme pontifical tait
lui-mme un incident du schisme universel qui travaillait les esprits.

La discorde intellectuelle et morale se traduisait en guerres civiles.
Guerre dans l'Empire, entre Wenceslas et Robert; en Italie, entre Duras
et Anjou; en Portugal, pour et contre les enfants d'Ins; en Aragon,
entre Pierre VI et son fils; tandis qu'en France se prparent les
guerres d'Orlans et de Bourgogne, en Angleterre celles d'York et de
Lancastre.

Discorde dans chaque tat, discorde dans chaque famille. Deux hommes,
se levant d'un mme lit, disent  peine un mot qu'ils s'enfuient l'un de
l'autre; l'un crie York, l'autre Lancastre; et, pour adieu, ils croisent
leurs pes[9].

[Note 9: Michael Drayton's, _The miseries of Queen Margaret_.]

Voil les parents, les frres. Mais qui et pntr plus avant encore,
qui et ouvert un coeur d'homme, il y aurait trouv toute une guerre
civile, une mle acharne d'ides, de sentiments en discorde.

Si la sagesse consiste  se connatre soi-mme et  se pacifier, nulle
poque ne fut plus naturellement folle. L'homme, portant en lui cette
furieuse guerre, fuyait de l'ide dans la passion, du trouble dans le
trouble. Peu  peu, esprit et sens, me et corps, tout se dtraquant, il
n'y avait bientt plus dans la machine humaine une pice qui tnt.
Comment, d'ignorance en erreur, d'ides fausses en passions mauvaises,
d'ivresse en frnsie, l'homme perd-il sa nature d'homme? Nous ferons ce
cruel rcit. L'histoire individuelle explique l'histoire gnrale. La
folie du roi n'tait pas celle du roi seul: le royaume en avait sa part.

Reprenons Charles VI  son enfance,  son avnement.

       *       *       *       *       *

Le petit roi de douze ans, dj fol de chasse et de guerre, courait un
jour le cerf dans la fort de Senlis. Nos forts taient alors bien
autrement vastes et profondes, et la dpopulation des quarante dernires
annes les avait encore paissies. Charles VI fit dans cette chasse une
merveilleuse rencontre: il vit un cerf qui portait, non la croix, comme
le cerf de saint Hubert, mais un beau collier de cuivre dor, o on
lisait ces mots latins: _Cesar hoc mihi donavit_ (Csar me l'a
donn[10]). Que ce cerf et vcu si longtemps, c'tait, tout le monde
en convenait, chose prodigieuse et de grand prsage. Mais comment
fallait-il l'entendre? tait-ce un signe de Dieu qui promettait des
victoires au rgne de son lu? ou bien une de ces visions diaboliques
par o le Tentateur prend possession des siens, et les pousse au hasard
 travers les prcipices jusqu' ce qu'ils se rompent le col?

[Note 10: Religieux de Saint-Denis.]

Quoi qu'il en soit, la faible imagination de l'enfant royal, dj gte
par les romans de chevalerie, fut frappe de cette aventure: il vit
encore le cerf en songe avant sa victoire de Roosebeke. Ds lors, il
plaa sous son cusson le cerf merveilleux, et donna pour support aux
armes de France la malencontreuse figure du cornu et fugitif animal.

C'tait chose peu rassurante de voir un grand royaume remis, comme un
jouet, au caprice d'un enfant. On s'attendait  quelque chose d'trange;
des signes merveilleux apparaissaient.

Ces signes, qui menaaient-ils? le royaume ou les ennemis du royaume? On
pouvait encore en douter. Jamais plus faible roi; mais jamais la France
n'avait t si forte. Pendant tout le treizime, tout le quatorzime
sicle,  travers les succs et les dsastres, elle avait constamment
gagn. Pousse fatalement dans la grandeur, elle croissait victorieuse;
vaincue, elle croissait encore. Aprs la dfaite de Courtrai, elle gagna
la Champagne et la Navarre[11]; aprs la dfaite de Crci, le Dauphin
et Montpellier; aprs celle de Poitiers, la Guyenne, les deux
Bourgognes, la Flandre. trange puissance, qui russissait toujours
malgr ses fautes, par ses fautes.

[Note 11: Par la mort de la reine Jeanne, femme de Philippe-le-Bel.]

Non seulement le royaume s'tendait, mais le roi tait plus roi. Les
seigneurs lui avaient remis leur pe de justice[12] et de bataille; ils
n'attendaient qu'un signe de lui pour monter  cheval et le suivre
n'importe o. On commenait  entrevoir la grande chose des temps
modernes, un empire m comme un seul homme.

[Note 12: Pour les appels, sans parler de l'influence indirecte des
juges royaux.]

Cette force norme, o allait-elle se tourner? Qui allait-elle craser?
Elle flottait incertaine dans une jeune main, gauche et violente, qui ne
savait pas mme ce qu'elle tenait.

Quelque part que le coup tombt, il n'y avait dans toute la chrtient
rien, ce semble, qui pt rsister.

L'Italie, sous ses belles formes, tait dj faible et malade. Ici les
tyrans, successeurs des Gibelins; l les villes guelfes, autres tyrans,
qui avaient absorb toute vie. Naples tait ce qu'elle est, mle
d'lments divers, une grosse tte sans corps. Sous le prtexte du vieux
crime de la reine Jeanne, les uns appelaient les princes hongrois de la
premire maison d'Anjou, sortie du frre de saint Louis; les autres
rclamaient le secours de la seconde maison d'Anjou, c'est--dire de
l'an des oncles de Charles VI.

L'Allemagne ne valait pas mieux. Elle se dgageait  grand'peine de son
ancien tat de hirarchie fodale, sans atteindre encore son nouvel tat
de fdration. Elle tournait, cette grande Allemagne, vacillante et
lourdement ivre, comme son empereur Wenceslas. La France n'avait, ce
semble, qu' lui prendre ce qu'elle voulait. Aussi le duc de Bourgogne,
le plus jeune des oncles et le plus capable, poussait le roi de ce ct.
Par mariage, par achat, par guerre, on pouvait enlever  l'Empire ce qui
y tenait le moins,  savoir les Pays-Bas.

Par del les Pays-Bas, le duc de Bourgogne montrait l'Angleterre. Le
moment tait bon. Cette orgueilleuse Angleterre avait alors une terrible
fivre. Le roi, les barons et leur homme Wicleff avaient lch le peuple
contre l'glise. Mais le dogue, une fois lanc, se retournait contre les
barons. Dans ce pril, tout ce qui avait autorit ou proprit, roi,
vques, barons, se serrrent et firent corps. Le roi, jeune et
imptueux, frappa le peuple, raffermit les grands, puis s'en repentit,
recula. La France pouvait profiter de ce faux mouvement, et porter un
coup.

Cette France, si forte, n'avait d'empchement qu'en elle-mme. Les
oncles la tiraient en sens inverse, au midi, au nord. Il s'agissait de
savoir d'abord qui gouvernerait le petit Charles VI. Ces princes qui,
pendant l'agonie de leur frre[13], taient venus avec deux armes se
disputer la rgence, consentirent pourtant  plaider leur droit au
Parlement[14]. Le duc d'Anjou, comme an, fut rgent. Mais on
produisit une ordonnance du feu roi, qui rservait la garde de son fils
au duc de Bourgogne et au duc de Bourbon, son oncle maternel. Charles VI
devait tre immdiatement couronn[15].

[Note 13: Pendant que son frre expirait, le duc d'Anjou s'tait tenu
cach dans une chambre voisine, puis il avait fait main basse sur tous
les meubles, toute la vaisselle, tous les joyaux.--On disait que le feu
roi avait fait sceller des barres d'or et d'argent dans les murs du
chteau de Melun, et que les maons employs  ce travail avaient
ensuite disparu. Le trsorier avait jur de garder le secret. Le duc
d'Anjou, n'en pouvant rien tirer, fit venir le bourreau: Coupe la tte
 cet homme, lui dit-il. Le trsorier indiqua la place.]

[Note 14: Religieux de Saint-Denis.]

[Note 15: Les trois oncles de Charles VI taient tout aussi ambitieux et
avares que les oncles de Richard II. Il leur fallait aussi des
couronnes. En France mme, le trne pouvait vaquer. Les jeunes enfants
du maladif Charles V pouvaient suivre leur pre. La devise du duc de
Berri, telle qu'on la lisait dans sa belle chapelle de Bourges,
indiquait assez ces vagues esprances: Oursine, le temps venra! _App._
6.]

Une autre difficult, c'est que, si le pays s'tait un peu refait vers
la fin du rgne de Charles V, il n'y avait pas plus d'ordre ni
d'habilet en finances; le peu d'argent qu'on levait mettait le peuple
au dsespoir, et le roi n'en profitait pas.

On se plaisait  croire que le feu roi avait un moment aboli les
nouveaux impts pour le remde de son me. On crut ensuite qu'ils
seraient remis par le nouveau roi, comme joyeuse trenne du sacre. Mais
les oncles menrent leur pupille droit  Reims, sans lui faire traverser
les villes, de crainte qu'il n'entendt les plaintes. On lui fit mme,
au retour, viter Saint-Denis, o l'abb et les religieux l'attendaient
en grande pompe; on l'empcha de faire ses dvotions au patron de la
France, comme faisaient toujours les nouveaux rois.

La royale entre fut belle; des fontaines jetaient du lait, du vin et de
l'eau de rose. Et il n'y avait pas de pain dans Paris. Le peuple perdit
patience. Dj, tout autour, les villes et les campagnes taient en feu.
Le prvt crut gagner du temps en convoquant les notables au Parloir
aux bourgeois; mais il en vint bien d'autres; un tanneur demanda si l'on
croyait les amuser ainsi. Ils menrent, bon gr mal gr, le prvt au
palais. Le duc d'Anjou et le chancelier montrent tout tremblants sur la
Table de marbre et promirent l'abolition des impts tablis depuis
Philippe-de-Valois, depuis Philippe-le-Bel. La populace courut de l aux
juifs, aux receveurs, pilla, tua[16].

[Note 16: Maints dbiteurs profitrent du tumulte pour faire enlever
chez leurs cranciers les titres de leurs obligations. (Religieux.)]

Le moyen d'occuper ces btes furieuses, c'tait de leur jeter un homme.
Les princes choisirent un de leurs ennemis personnels, un des
conseillers du feu roi, le vieil Aubriot, prvt de Paris. Ils avaient
d'ailleurs leurs raisons; Aubriot avait prt de l'argent  plus d'un
grand seigneur, qui se trouvait quitte, s'il tait pendu. Ce prvt
tait un rude justicier, un de ces hommes que la populace aime et hait,
parce que, tout en malmenant le peuple, ils sont peuple eux-mmes. Il
avait fait faire d'immenses travaux dans Paris, le quai du Louvre, le
mur Saint-Antoine, le pont Saint-Michel, les premiers gouts, tout cela
par corve, en ramassant les gens qui tranaient dans les rues. Il ne
traitait pas l'glise ni l'Universit plus doucement; il s'obstinait 
ignorer leurs privilges. Il avait fait tout exprs au Chtelet deux
cachots pour les coliers et les clercs[17]. Il hassait nommment
l'Universit comme mre des prtres. Il disait souvent  Charles V que
les rois taient des sots d'avoir si bien rent les gens d'glise.
Jamais il ne communiait. Railleur, blasphmateur, fort dbauch, malgr
ses soixante ans, il tait bien avec les juifs, mieux avec les juives;
il leur rendait leurs enfants, qu'on enlevait pour les baptiser. Ce fut
ce qui le perdit. L'Universit l'accusa devant l'vque. Un sicle plus
tt, il et t brl. Il en fut quitte pour l'amende honorable et la
pnitence _perptuelle_, qui ne dura gure.

[Note 17: Teterrimos carceres composuerat, uni _Claustri Brunelli_,
alteri _Vici Straminum_ adaptans nomina. (_Idem._)]

Abolir les impts tablis depuis Philippe-le-Bel, c'et t supprimer le
gouvernement. Par deux fois, le duc d'Anjou essaya de les rtablir
(octobre 1381, mars 1382).  la seconde tentative, il prit de grandes
prcautions. Il fit mettre les recettes  l'encan, mais  huis clos dans
l'enceinte du Chtelet. Il y avait des gens assez hardis pour acheter,
personne qui ost crier le rtablissement des impts. Pourtant,  force
d'argent, on trouva un homme dtermin, qui vint  cheval dans la halle,
et cria d'abord, pour amasser la foule: Argenterie du roi vole!
Rcompense  qui la rendra! Puis, quand tout le monde couta, il piqua
des deux, en criant que le lendemain on aurait  payer l'impt.

Le lendemain, un des collecteurs se hasarda  demander un sol  une
femme qui vendait du cresson[18]; il fut assomm. L'alarme fut si
terrible, que l'vque, les principaux bourgeois, le prvt mme qui
devait mettre l'ordre, se sauvrent de Paris. Les furieux couraient
toute la ville avec des maillets tout neufs qu'ils avaient pris 
l'arsenal. Ils les essayrent sur la tte des collecteurs. L'un d'eux
s'tait rfugi  Saint-Jacques, et tenait la Vierge embrasse; il fut
gorg sur l'autel (1er mars 1382). Ils pillrent les maisons des morts;
puis, sous prtexte qu'il y avait des collecteurs ou des juifs dans
Saint-Germain-des-Prs, ils forcrent et pillrent la riche abbaye. Ces
gens, qui violaient les monastres et les glises, respectrent le
palais du roi.

[Note 18: Religieux de Saint-Denis.]

Ayant forc le Chtelet, ils y trouvrent Aubriot, le dlivrrent, et le
prirent pour capitaine. Mais l'ancien prvt tait trop avis pour
rester avec eux. La nuit se passa  boire, et le matin, ils trouvrent
que leur capitaine s'tait sauv. Le seul homme qui leur tint tte et
gagna quelque chose sur eux, c'tait le vieux Jean Desmarets, avocat
gnral. Ce bonhomme, qu'on aimait beaucoup dans la ville, empcha bien
d'autres excs. Sans lui, ils auraient dtruit le pont de Charenton.

Rouen s'tait soulev avant Paris, et se soumit avant. Paris commena 
s'alarmer. L'Universit, le bon vieux Desmarets, intercdrent pour la
ville. Ils obtinrent une amnistie pour tous, sauf quelques-uns des plus
nots, que l'on fit tout doucement jeter, la nuit,  la rivire.
Cependant, il n'y avait pas moyen de parler d'impt aux Parisiens. Les
princes assemblrent  Compigne les dputs de plusieurs autres villes
de France (mi-avril 1382). Ces dputs demandrent  consulter leurs
villes, et les villes ne voulurent rien entendre[19]. Il fallut que les
princes cdassent. Ils vendirent aux Parisiens la paix pour cent mille
francs.

[Note 19: Quibusdam ex potentioribus urbibus... Potius mori optamus
quam leventur. (Religieux.).]

Ce qui brusqua l'arrangement, c'est que le rgent tait forc de partir;
il ne pouvait plus diffrer son expdition d'Italie. La reine Jeanne de
Naples, menace par son cousin Charles de Duras, avait adopt Louis
d'Anjou, et l'appelait depuis deux ans[20]. Mais, tant qu'il avait eu
quelque chose  prendre dans le royaume, il n'avait pu se dcider  se
mettre en route. Il avait employ ces deux ans  piller la France et
l'glise de France. Le pape d'Avignon, esprant qu'il le dferait de son
adversaire de Rome, lui avait livr non seulement tout ce que le
Saint-Sige pouvait recevoir, mais tout ce qu'il pourrait emprunter,
engageant, de plus, en garantie de ces emprunts, toutes les terres de
l'glise[21]. Pour lever cet argent, le duc d'Anjou avait mis partout
chez les gens d'glise des sergents royaux, des garnisaires, des
_mangeurs_, comme on disait. Ils en taient rduits  vendre les livres
de leurs glises, les ornements, les calices, jusqu'aux tuiles de leurs
toits.

[Note 20: _App._ 7.]

[Note 21: _App._ 8.]

Le duc d'Anjou partit enfin, tout charg d'argent et de maldictions
(fin avril 1382). Il partit lorsqu'il n'tait plus temps de secourir la
reine Jeanne. La malheureuse, fascine par la terreur, affaisse par
l'ge ou par le souvenir de son crime, avait attendu son ennemi. Elle
tait dj prisonnire, lorsqu'elle eut la douleur de voir enfin devant
Naples la flotte provenale, qui l'et sauve quelques jours plus tt.
La flotte parut dans les premiers jours de mai. Le 12, Jeanne fut
touffe sous un matelas.

Louis d'Anjou, qui se souciait peu de venger sa mre adoptive, avait
envie de rester en Provence, et de recueillir ainsi le plus liquide de
la succession; le pape le poussa en Italie. Il semblait, en effet,
honteux de ne rien faire avec une telle arme, une telle masse d'argent.
Tout cela ne servit  rien. Louis d'Anjou n'eut mme pas la consolation
de voir son ennemi. Charles de Duras s'enferma dans les places, et
laissa faire le climat, la famine, la haine du peuple. Louis d'Anjou le
dfia par dix fois. Au bout de quelques mois, l'arme, l'argent, tout
tait perdu. Les nobles coursiers de bataille taient morts de faim; les
plus fiers chevaliers taient monts sur des nes. Le duc avait vendu
toute sa vaisselle, tous ses joyaux, jusqu' sa couronne. Il n'avait sur
sa cuirasse qu'une mchante toile peinte. Il mourut de la fivre  Bari.
Les autres revinrent comme ils purent, en mendiant, ou ne revinrent pas
(1384).

Des trois oncles de Charles VI, l'an, le duc d'Anjou, alla ainsi se
perdre  la recherche d'une royaut d'Italie. Le second, le duc de
Berri, s'en tait fait une en France, gouvernant d'une manire absolue
le Languedoc et la Guyenne, et ne se mlant pas du reste. Le troisime,
le duc de Bourgogne, dbarrass des deux autres, put faire ce qu'il
voulait du roi et du royaume. La Flandre tait son hritage, celui de sa
femme; il mena le roi en Flandre, pour y terminer une rvolution qui
mettait ses esprances en danger.

Il y avait alors une grande motion dans toute la chrtient. Il
semblait qu'une guerre universelle comment, des petits contre les
grands. En Languedoc, les paysans, furieux de misre, faisaient main
basse sur les nobles et sur les prtres, tuant sans piti tous ceux
qui n'avaient pas les mains dures et calleuses, comme eux; leur chef
s'appelait Pierre de La Bruyre[22]. Les chaperons blancs de Flandre
suivaient un bourgeois de Gand; les ciompi de Florence, un cardeur
de laine; les compagnons de Rouen avaient fait roi, bon gr mal gr,
un drapier, un gros homme, pauvre d'esprit[23]. En Angleterre,
un couvreur menait le peuple  Londres, et dictait au roi
l'affranchissement gnral des serfs.

[Note 22: Ils turent ainsi un cuyer cossais, aprs l'avoir couronn
de fer rouge, et un religieux de la Trinit, qu'ils traversrent de part
en part d'une broche de fer. Le lendemain, ayant pris un prtre qui
allait  la cour de Rome, ils lui couprent le bout des doigts, lui
enlevrent la peau de sa tonsure et le brlrent.]

[Note 23: _App._ 9.]

L'effroi tait grand. Les gentilshommes, attaqus partout en mme temps,
ne savaient  qui entendre. L'on craignoit, dit Froissart, que toute
gentillesse ne prt. Dans tout cela, pourtant, il n'y avait nul
concert, nul ensemble. Quoique les maillotins de Paris eussent essay de
correspondre avec les blancs chaperons de Flandre[24], tous ces
mouvements, analogues en apparence, procdaient de causes au fond si
diffrentes qu'ils ne pouvaient s'accorder, et devaient tre tous
comprims isolment.

[Note 24: On trouva, dit-on, au pillage de Courtrai des lettres de
bourgeois de Paris qui tablissaient leurs intelligences avec les
Flamands. Voy. aussi _App._ 18.--_App._ 10.]

En Flandre, par exemple, la domination d'un comte franais, ses
exactions, ses violences, avaient dcid la crise; mais il y avait un
mal plus grave encore, plus profond, la rivalit des villes de Gand et
de Bruges[25], leur tyrannie sur les petites villes et sur les
campagnes. La guerre avait commenc par l'imprudence du comte, qui, pour
faire de l'argent, vendit  ceux de Bruges le droit de faire passer la
Lys dans leur canal, au prjudice de Gand. Cette grosse ville de Bruges,
alors le premier comptoir de la chrtient, avait tendu autour d'elle
un monopole impitoyable. Elle empchait les ports d'avoir des entrepts,
les campagnes de fabriquer[26]; elle avait tabli sa domination sur
vingt-quatre villes voisines. Elle ne put prvaloir sur Gand. Celle-ci,
bien mieux situe, au rayonnement des fleuves et des canaux, tait
d'ailleurs plus peuple, et d'un peuple violent, prompt  tirer le
couteau. Les Gantais tombrent sur ceux de Bruges, qui dtournrent leur
fleuve, turent le bailli du comte, brlrent son chteau, Ypres,
Courtrai se laissrent entraner par eux. Lige, Bruxelles, la Hollande
mme, les encourageaient, et regrettaient d'tre si loin[27]. Lige leur
envoya six cents charrettes de farine.

[Note 25: _App._ 11.]

[Note 26: _App._ 12.]

[Note 27: _App._ 13.]

Gand ne manqua pas d'habiles meneurs. Plus on en tuait, plus il s'en
trouvait. Le premier, Jean Hyoens, qui dirigea le mouvement, fut
empoisonn; le second, dcapit en trahison. Pierre Dubois, un
domestique d'Hyoens, succda; et voyant les affaires aller mal, il
dcida les Gantais, pour agir avec plus d'unit,  faire un tyran[28].
Ce fut Philippe Artevelde, fils du fameux Jacquemart, sinon aussi
habile, du moins aussi hardi que son pre. Assig, sans secours, sans
vivres, il prend ce qui restait, cinq charrettes de pain, deux de vin;
avec cinq mille Gantais, il marche droit  Bruges, o tait le comte.
Les Brugeois, qui se voyaient quarante mille, sortent firement, et se
sauvent aux premiers coups. Les Gantais entrent dans la ville avec les
fuyards, pillent, tuent, surtout les gens des gros mtiers[29]. Le comte
chappa en se cachant dans le lit d'une vieille femme (3 mai 1382).

[Note 28: _App._ 14.]

[Note 29: _App._ 15.]

Le duc de Bourgogne, gendre et hritier du comt de Flandres n'eut pas
de peine  faire croire au jeune roi que la noblesse tait dshonore,
si on laissait l'avantage  de tels ribauds. Ils avaient d'ailleurs
couru le pays de Tournai, qui tait terre de France. Une guerre en
Flandre, dans ce riche pays, tait une fte pour les gens de guerre; il
vint  l'arme tout un peuple de Bourguignons, de Normands, de
Bretons[30]. Ypres eut peur; la peur gagna, les villes se livrrent.
Les pillards n'eurent qu' prendre; draps, toiles, coutils, vaisselle
plate, ils vendaient, emballaient; expdiaient chez eux.

[Note 30: Le Religieux de Saint-Denis prtend que cette arme montait 
plus de cent mille hommes. Ce fut un seul fournisseur, un bourgeois de
Paris, Nicolas Boulard, qui se chargea d'approvisionner pour quatre mois
le march qui se tenait au camp.]

Les Gantais, ne pouvant compter sur personne[31], rduits  leurs
milices, n'ayant presque point de gentilshommes avec eux, partant, point
de cavalerie, se tinrent  leur ordinaire en un gros bataillon. Leur
position tait bonne (Roosebeke prs Courtrai), mais la saison devenait
dure (27 novembre 1382). Ils avaient hte de retrouver leurs poles.
D'ailleurs, les dfections commenaient; le sire de Herzele, un de leurs
chefs, les avait quitts. Ils forcrent Artevelde de les mener au
combat.

[Note 31: Les Gantais avaient demand du secours aux Anglais; mais, de
crainte qu'on ne voult leur faire payer ce secours, ils rclamrent les
sommes que la Flandre avait autrefois prtes  douard III. Ils
n'eurent ni secours ni argent. _App._ 16.]

Pour tre srs de charger avec ensemble, et de ne pas tre spars par
la gendarmerie, ils s'taient lis les uns aux autres. La masse avanait
en silence, toute hrisse d'pieux qu'ils poussaient vigoureusement de
l'paule et de la poitrine. Plus ils avanaient, plus ils s'enfonaient
entre les lances des gens d'armes qui les dbordaient de droite et de
gauche. Peu  peu, ceux-ci se rapprochrent. Les lances tant plus
longues que les pieux, les Flamands taient atteints sans pouvoir
atteindre. Le premier rang recula sur le second; le bataillon alla se
serrant; une lente et terrible pression s'opra sur la masse; cette
force norme se refoula cruellement contre elle-mme. Le sang ne
coulait qu'aux extrmits; le centre touffait. Ce n'tait point le
tumulte ordinaire d'une bataille, mais les cris inarticuls de gens qui
perdaient haleine, les sourds gmissements, le rle des poitrines qui
craquaient[32].

[Note 32: _App._ 17.]

Les oncles du roi, qui l'avaient tenu hors de l'action et  cheval,
l'amenrent ensuite sur la place, et lui montrrent tout. Ce champ tait
hideux  voir; c'tait un entassement de plusieurs milliers d'hommes
touffs. Ils lui dirent que c'tait lui qui avait gagn la bataille,
puisqu'il en avait donn l'ordre et le signal. On avait remarqu
d'ailleurs qu'au moment o le roi fit dployer l'oriflamme, le soleil se
leva, aprs cinq jours d'obscurit et de brouillard.

Contempler ce terrible spectacle, croire que c'tait lui qui avait fait
tout cela, prouver, parmi les rpugnances de la nature, la joie contre
nature de cet immense meurtre, c'tait de quoi troubler profondment un
jeune esprit. Le duc de Bourgogne put bientt s'en apercevoir,  son
propre dommage. Lorsqu'il ramena  Courtrai son jeune roi, le coeur ivre
de sang, quelqu'un ayant eu l'imprudence de lui parler des cinq cents
perons franais qu'on y gardait depuis la dfaite de Philippe-le-Bel,
il ordonna qu'on mt la ville  sac et qu'on la brlt.

Le roi, ainsi anim, voulait pousser la guerre, aller jusqu' Gand,
l'assiger; mais la ville tait en dfense. Le mois de dcembre tait
venu; il pleuvait toujours. Les princes aimrent mieux faire la guerre
aux Parisiens soumis qu'aux Flamands arms. Paris tait mu encore,
mais dispos  obir. L'avocat gnral Desmarets avait eu l'adresse de
tout contenir, donnant de bonnes paroles, promettant plus qu'il ne
pouvait, trahissant vertueusement les deux partis, comme font les
modrs. Lorsque le roi arriva, les bourgeois, pour, le mieux, fter,
crurent faire une belle chose en se mettant en bataille. Peut-tre aussi
espraient-ils, en montrant ainsi leur nombre, obtenir de meilleures
conditions. Ils s'talrent devant Montmartre en longues files; il y
avait un corps d'arbaltriers, un corps arm de boucliers et d'pes, un
autre arm de maillets; ces maillotins,  eux seuls, taient vingt mille
hommes[33].

[Note 33: _App._ 18.]

Ce spectacle ne fit pas l'impression qu'ils espraient. La noblesse, qui
menait le roi, revenait bouffie de sa victoire de Roosebeke. Les gens
d'armes commencrent par jeter bas les barrires; puis on arracha les
portes mme de leurs gonds; on les renversa sur la _chausse du roi_;
les princes, toute cette noblesse, eurent la satisfaction de marcher sur
les portes de Paris[34]. Ils continurent en vainqueurs jusqu'
Notre-Dame. Le jeune roi, bien dress  faire son personnage,
chevauchait la lance sur la cuisse, ne disant rien, ne saluant personne,
majestueux et terrible.

[Note 34: ... Quasi leoninam civium superbiam conculcarent...
(Religieux de Saint-Denis.)]

Le soldat logea militairement chez le bourgeois. On cria que tous
eussent  porter leurs armes au Palais ou au Louvre. Ils en portrent
tant, dans leur peur, qu'il s'en trouvait, disait-on, de quoi armer
huit cent mille hommes[35]. La ville dsarme, on rsolut de la serrer
entre deux forts; on acheva la Bastille Saint-Antoine, et l'on btit au
Louvre une grosse tour qui plongeait dans l'eau; on croyait qu'une fois
pris dans cet tau; Paris ne pourrait plus bouger.

[Note 35: Cette exagration prouve seulement l'ide qu'on se formait
dj de la population de cette grande ville. (Religieux de
Saint-Denis.)]

Alors commencrent les excutions. On mit  mort les plus nots, les
violents[36]; puis d'honntes gens qui les avaient contenus et qui
avaient rendu les plus grands services, comme le pauvre Desmarets[37].
On ne lui pardonna pas de s'tre mis entre le roi et la ville. Aprs
quelques jours d'excutions et de terreur, on arrangea une scne de
clmence. L'Universit, la vieille duchesse d'Orlans, avaient dj
demand grce; mais le duc de Berri avait rpondu que tous les bourgeois
mritaient la mort. Enfin on dressa, au plus haut des degrs du Palais,
une tente magnifique, o le jeune roi sigea avec ses oncles et les
hauts barons. La foule suppliante remplissait la cour. Le chancelier
numra tous les crimes des Parisiens depuis le roi Jean, maudit leur
trahison, et demanda quels supplices ils n'avaient pas mrits. Les
malheureux voyaient dj la foudre tomber et baissaient les paules; ce
n'tait que cris, des femmes surtout qui avaient leurs maris en prison:
elles pleuraient et sanglotaient. Les oncles du roi, son frre, furent
touchs; ils se jetrent  ses pieds, comme il tait convenu, et
demandrent que la peine de mort ft commue en amende.

[Note 36: Le lundi qui suivit la rentre du roi, on excuta un orfvre
et un marchand de drap, plusieurs autres dans la quinzaine suivante,
parmi lesquels Nicolas le Flamand, un des amis d'tienne Marcel, qui
avait assist au meurtre de Robert de Clermont.]

[Note 37: On prtend qu' sa mort il refusa de dire merci au roi, et dit
seulement merci  Dieu. Il tait l'auteur d'un _Recueil de dcisions
notoires_, tablies _par enquestes, par tourbes_, de 1300  1387.]

L'effet tait produit; la peur ouvrit les bourses. Tout ce qui avait eu
charge, tout ce qui tait riche ou ais, fut mand, tax  de grosses
sommes,  trois mille,  six mille,  huit mille francs. Plusieurs
payrent plus qu'ils n'avaient. Lorsqu'on crut ne pouvoir plus rien
tirer, on publia  son de trompe que dsormais on aurait  payer les
anciens impts, encore augments; on mit une surcharge de douze deniers
sur toute marchandise vendue. La ville ne pouvait rien dire; il n'y
avait plus de ville, plus de prvt, plus d'chevins, plus de commune de
Paris[38]. Les chanes des rues furent portes  Vincennes. Les portes
restrent ouvertes de nuit et de jour.

[Note 38: _App._ 19.]

On traita  peu prs de mme Rouen[39], Reims, Chlons, Troyes, Orlans
et Sens; elles furent aussi ranonnes. La meilleure partie de cet
argent, si rudement extorqu, alla finalement se perdre dans les poches
de quelques seigneurs. Il n'en resta pas grand'chose[40]. Ce qui resta,
ce fut l'outrecuidance de cette noblesse qui croyait avoir vaincu la
Flandre et la France; ce fut l'infatuation du jeune roi, dsormais tout
prt  toutes sottises, la tte  jamais brouille par ses triomphes de
Paris et de Roosebeke, et lanc  pleine course dans le grand chemin de
la folie.

[Note 39: _App._ 20.]

[Note 40: Nec inde regale rarium datatum est. (Religieux.)]




CHAPITRE II

Jeunesse de Charles VI (1384-1391).


La Flandre, qu'on disait vaincue, dompte, l'tait si peu qu'il y fallut
encore deux campagnes, et pour finir par accorder aux Flamands tout ce
qu'on leur avait refus d'abord.

Cette pauvre Flandre tait pille  la fois par les Franais, ses
ennemis et, par les Anglais, ses amis. Ceux-ci, irrits du succs des
Franais  Roosebeke, prparrent une croisade contre eux comme
schismatiques et partisans du pape d'Avignon. Cette croisade, dirige,
disait-on, contre la Picardie, tomba sur la Flandre. Les Flamands eurent
beau reprsenter au chef de la croisade,  l'vque de Norwick, qu'ils
taient amis des Anglais, point schismatiques, mais, comme eux,
partisans du pape de Rome; l'vque qui, sous ce titre piscopal,
n'tait qu'un rude homme d'armes et grand pillard, s'obstina  croire
que la Flandre tait conquise par les Franais et devenue toute
franaise. Il prit d'assaut Gravelines, une ville amie, sans dfense,
qui ne s'attendait  rien. Cassel, pille par les Anglais, fut ensuite
brle par les Franais. Bergues eut beau ouvrir ses portes au roi de
France; le jeune roi, qui n'avait pas encore pris de ville, s'obstina 
donner l'assaut; il escalada les murs dgarnis, fora les portes
ouvertes.

Le comte de Flandre insistait pour qu'on agt srieusement et qu'on
termint la guerre. Mais tout le monde tait las. Le pays commenait 
tre bien appauvri; il n'y avait plus rien  prendre sans combat. Ce
qu'il fallait prendre, si on pouvait, c'tait cette grosse ville de
Gand;  quoi il fallait un sige, un long et rude sige; personne ne
s'en souciait. Le duc de Berri surtout se dsolait d'tre tenu si
longtemps loin de son beau Midi, de passer tous ses hivers dans la boue
et le brouillard,  faire les affaires du duc de Bourgogne et du comte
de Flandre. Heureusement celui-ci mourut. Les Flamands, dans leur haine
contre les Franais, prtendirent que le duc de Berri l'avait
poignard[41]. Si ce prince, naturellement doux et plutt homme de
plaisir, et fait ce mauvais coup, ce qui est peu croyable, il et servi
mieux qu'il ne voulait le duc de Bourgogne, gendre et hritier du mort.
Ce gendre ne fut pas difficile sur les conditions de la paix; il n'avait
contre les Flamands ni haine ni rancune; l'essentiel pour lui tait
d'hriter. Il leur accorda tout ce qu'ils voulurent, jura toutes les
chartes qu'ils lui donnrent  jurer. Il les dispensa mme de parler 
genoux, crmonial qui pourtant tait d'usage du vassal au seigneur, et
qui n'avait rien d'humiliant dans les ides fodales (18 dcembre 1384).

[Note 41: _App._ 21.]

Le duc de Bourgogne tait la seule tte politique de cette famille. Il
s'affermit dans les Pays-Bas par un double mariage de ses enfants avec
ceux de la maison de Bavire, laquelle, possdant  la fois le Hainaut,
la Hollande et la Zlande, entourait ainsi la Flandre au nord et au
midi. Il eut encore l'adresse de marier le jeune roi, et de le marier
dans cette mme maison de Bavire. On proposait les filles des ducs de
Bavire, de Lorraine et d'Autriche. Un peintre fut envoy pour faire le
portrait des trois princesses. La Bavaroise ne manqua pas d'tre la plus
belle, comme il convenait aux intrts du duc de Bourgogne. On la fit
venir en grande pompe  Amiens[42]. Le mariage devait se faire  Arras.
Mais le roi dclara qu'il voulait avoir tout de suite sa petite femme;
il fallut la lui donner. C'taient pourtant deux enfants; il avait seize
ans, elle quatorze.

[Note 42: La jeune dame, en estant debout, se tenoit coie et ne mouvoit
ni cil ni bouche; et aussi  ce jour ne savoit point de franois.
(Froissart.)]

Voil le duc de Bourgogne bien fort, un pied en France, un pied dans
l'Empire. Il voulait faire une plus grande chose, chose immense, et
pourtant alors faisable: la conqute de l'Angleterre. Les Anglais
dsolaient tout le midi de la France; ils envahissaient la Castille,
notre allie. Au lieu de traner cette guerre interminable sur le
continent, il valait mieux aller les trouver dans leur le, faire la
guerre chez eux et  leurs dpens. Ils avaient entre eux une autre
guerre qui les occupait, guerre sourde, silencieuse et terrible. Ils
taient si enrags de haines, si acharns  se mordre, qu'on pouvait les
battre et les tuer avant qu'ils s'en aperussent.

L'effort fut grand, digne du but. On rassembla tout ce qu'on put
acheter, louer de vaisseaux, depuis la Prusse jusqu' la Castille. On
parvint  en runir jusqu' treize cent quatre-vingt-sept[43]. Vaisseaux
de transport plus que de guerre; tout le monde voulait s'embarquer. Il
semblait qu'on prpart une migration gnrale de la noblesse
franaise. Les seigneurs ne craignaient pas de ruine, srs d'en trouver
dix fois plus de l'autre ct du dtroit. Ils tenaient  passer
galamment; ils paraient leurs vaisseaux comme des matresses. Ils
faisaient argenter les mts, dorer les proues; d'immenses pavillons de
soie, flottant dans tout l'orgueil hraldique, dployaient au vent les
lions, les dragons, les licornes, pour faire peur aux lopards.

[Note 43: _App._ 22.]

La merveille de l'expdition, c'tait une ville de bois qu'on apportait
toute charpente des forts de la Bretagne, et qui faisait la charge de
soixante-douze vaisseaux. Elle devait se remonter au moment du
dbarquement, et s'tendre, pour loger l'arme, sur trois mille pas de
diamtre[44]. Quel que ft l'vnement des batailles, elle assurait aux
Franais le plus sr rsultat du dbarquement; elle leur donnait une
place en Angleterre, pour recueillir les mcontents, une sorte de Calais
britannique.

[Note 44: Knyghton, Walsingham.]

Tout cela tait assez raisonnable. Mais le duc de Bourgogne n'tait pas
roi de France. Le projet avait le tort de lui tre trop utile; le matre
de la Flandre et profit plus que personne du succs de l'invasion
d'Angleterre. On obit donc lentement et de mauvaise grce. La ville de
bois se fit attendre, et n'arriva qu' moiti brise par la tempte. Le
duc de Berri amusa le roi, le plus longtemps qu'il put, en mariant son
fils avec la petite soeur du roi, ge de neuf ans. Charles VI partit
seulement le 5 aot, et on lui fit encore visiter lentement les places
de la Picardie, de manire qu'il n'arriva  Arras qu' la mi-septembre.
Le temps tait beau, on pouvait passer. Mais les Anglais ngociaient. Le
duc de Berri n'arrivait pas; il n'tait aucunement press. Lettres,
messages, rien ne pouvait lui faire hter sa marche. Il arriva lorsque
la saison rendait le passage  peu prs impossible[45]. Le mois de
dcembre tait venu, les mauvais temps, les longues nuits. L'Ocan garda
encore cette fois son le, comme il a fait contre Philippe II, contre
Bonaparte[46].

[Note 45: _App._ 23.]

[Note 46:

  ... And Ocean, 'mid his uproar wild,
  Speaks safety to his island child.

L'Ocan qui la garde, en son rauque murmure, dit amour et salut  son
le,  son enfant! (Coleridge.)]

Notre meilleure arme contre la Grande-Bretagne, c'est la Bretagne. Nos
marins bretons sont les vrais adversaires des leurs; aussi fermes, moins
sages peut-tre, mais rparant cela par l'lan dans le moment critique.
Le conntable de Clisson, homme du roi et chef des rsistances
bretonnes contre le duc de Bretagne, reprit l'expdition, et en fit
l'affaire de sa province. Clisson visait haut; il venait de racheter aux
Anglais le jeune comte de Blois, prtendant au duch de Bretagne; il lui
donna sa fille, et il l'aurait fait duc. Le duc rgnant, Jean de
Montfort, prit Clisson en trahison; mais ses barons l'empchrent de le
tuer[47]. Ce petit vnement fit encore manquer la grande expdition
d'Angleterre.

[Note 47: Le sire de Laval dit au duc de Bretagne: Il n'y auroit en
Bretagne chevalier ni cuyer, cit, chastel ni bonne ville, ni homme
nul, qui ne vous hat  mort et ne mt peine  vous dshriter. Ni le
roi d'Angleterre ni son conseil ne vous en sauroient nul gr. Vous
voulez-vous perdre pour la vie d'un homme? (Froissart.)]

Les Anglais, rveills toutefois et bien avertis, prirent des mesures.
Ils dsarmrent leur roi, qui leur tait suspect. Leur nouveau
gouvernement nous chercha de l'occupation en Allemagne. Il y avait force
petits princes ncessiteux qu'on pouvait acheter  bon march. Le duc de
Gueldre, qui avait plus d'un diffrend avec les maisons de Bourgogne et
de Blois, se vendit aux Anglais pour une pension de vingt-quatre mille
francs; il leur fit hommage, et, d'autant plus hardi qu'il avait moins 
perdre[48], il dfia majestueusement le roi de France.

[Note 48: Et plus  gagner: Plus est riche et puissant le duc de
Bourgogne, tant y vaut la guerre mieulx... Pour une buffe que je
recevrai, j'en donnerai six. (Froissart.)]

Le duc de Bourgogne fut charm, pour l'extension de son influence, de
faire sentir dans les Pays-Bas et si loin vers le nord ce que pesait le
grand royaume. Il fit faire contre cette imperceptible duc de Gueldre
presque autant d'efforts qu'il en aurait fallu pour conqurir
l'Angleterre. On rassembla quinze mille hommes d'armes, quatre-vingt
mille fantassins[49]. La difficult n'tait pas de lever des hommes,
mais de les faire arriver jusque-l. Le duc de Bourgogne, pour qui on
faisait la guerre, ne voulut pas que cette grande et dvorante arme
passt par son riche Brabant, dont il allait hriter. Il fallut tourner
par les dserts de la Champagne, s'enfoncer dans les Ardennes, par les
basses, humides et boueuses forts, en suivant, comme on pouvait, les
sentiers des chasseurs. Deux mille cinq cents hommes arms de haches
allaient devant pour frayer la route, jetaient des ponts, comblaient les
marais. La pluie tombait; le pays tait triste et monotone. On ne
trouvait rien  prendre, personne, pas mme d'ennemis. D'ennui et de
lassitude, on finit par couter les princes qui intercdaient,
l'archevque de Cologne, l'vque de Lige, le duc de Juliers. Charles
VI fut touch surtout des prires d'une grande dame du pays, qui se
disait prise d'amour pour l'invincible roi de France[50]. Sous ce doux
patronage, le duc de Gueldre fut reu  s'excuser; il parla  genoux, et
affirma que les dfis n'avaient pas t crits par lui, que c'taient
ses clercs qui lui avaient jou ce tour (1388).

[Note 49: On renvoya, il est vrai, le plus grand nombre comme impropre
au service. Le mme Nicolas Boulard, dont nous avons parl, pourvut aux
approvisionnements. _App._ 24.]

[Note 50: _App._ 25.]

Le rsultat tait grand pour le duc de Bourgogne, petit pour le roi.
Deux mots d'excuses pour payer tant de peines et de dpenses, c'tait
peu. Au reste, les autres expditions n'avaient pas mieux tourn. La
France avait envahi l'Italie, menac l'Angleterre, touch l'Allemagne.
Elle avait fait de grands mouvements, elle avait fatigu et su, et il
ne lui en restait rien. Elle n'tait pas heureuse; rien ne venait 
bien. Le roi, gt de bonne heure par la bataille de Roosebeke, avait
cru tout facile, et il ne rencontrait que des obstacles[51].  qui
pouvait-il s'en prendre, sinon  ceux qui l'avaient jet dans les
guerres?  ses oncles, qui l'avaient toujours conseill  son dam et 
leur profit.

[Note 51: Une expdition sollicite par les Gnois et commande par le
duc de Bourbon alla chouer en Afrique (1390). Le comte d'Armagnac,
ramassant tous les soldats qui pillaient la France, passa les Alpes,
attaqua les Visconti et se fit prendre (1391). Le roi lui-mme projetait
une croisade d'Italie; il aurait tabli le jeune Louis d'Anjou  Naples,
et termin le schisme par la prise de Rome.]

Les pacifiques conseillers de Charles V prvalurent  leur tour, le sire
de La Rivire, l'vque de Laon, Montaigu et Clisson. Charles VI, tout
enfant qu'il tait, avait toujours aim ces hommes. Il avait obtenu de
bonne heure que Clisson ft conntable. Il avait sauv la vie au doux et
aimable sire de La Rivire, que ses oncles voulaient perdre. La Rivire
tait l'ami et le serviteur personnel de Charles V; il a t enterr 
Saint-Denis, aux pieds de son matre.

Le roi avait atteint vingt et un ans. Mais les oncles avaient le pouvoir
en main: il fallait de l'adresse pour le leur ter. L'affaire fut bien
mene[52]. Au retour de leur triste expdition de Gueldre, un grand
conseil fut assembl  Reims, dans la salle de l'archevch. Le roi
demanda les moyens de rendre au peuple un peu de repos, et ordonna aux
assistants de donner leur avis. Alors l'vque de Laon se leva, numra
doctement toutes les qualits du roi, corporelles et spirituelles, la
dignit de sa personne, sa prudence et sa circonspection[53]; il dclara
qu'il ne lui manquait rien, pour rgner par lui-mme. Les oncles n'osant
dire le contraire, Charles VI rpondit qu'il gotait l'avis du prlat;
il remercia ses oncles de leurs bons services, et leur ordonna de se
rendre chez eux, l'un en Languedoc, l'autre en Bourgogne. Il ne garda
que le duc de Bourbon, son oncle maternel, qui tait en effet le
meilleur des trois.

[Note 52: _App._ 26.]

[Note 53: Le Religieux.]

L'vque de Laon mourut empoisonn, mais il avait rendu un double
service au royaume. Les oncles, renvoys chez eux, s'occuprent un peu
de leurs provinces, les purgrent des brigands qui les dvastaient. Les
nouveaux conseillers du roi, ces petites gens, ces _marmousets_, comme
on les appelait, rendirent  la ville de Paris ses chevins et son
prvt des marchands. Ils conclurent une trve avec l'Angleterre,
favorisrent l'Universit contre le pape, et cherchrent les moyens
d'teindre le schisme. Ils auraient aussi voulu rformer les finances.
Ils allgrent d'abord les impts, mais furent bientt obligs de les
rtablir.

Le gouvernement tait plus sage, mais le roi tait plus fol.  dfaut de
batailles, il lui fallait des ftes. Il avait eu le malheur de
commencer son rgne par un de ces heureux hasards qui tournent les plus
sages ttes; il avait  quatorze ans gagn une grande bataille; il
s'tait vu salu vainqueur sur un champ couvert de vingt-six mille
morts. Chaque anne il avait eu les esprances de la guerre;  chaque
printemps sa bannire s'tait dploye pour les belles aventures. Et
c'tait  vingt ans, lorsque le jeune homme avait atteint sa force,
lorsqu'il tait reconnu pour un cavalier accompli dans tout exercice de
guerre, qu'on le condamnait au repos! Un gouvernement de _marmousets_
lui dfendait les hautes esprances, les vastes penses... Combien
fallait-il de tournois pour le ddommager des combats rels, combien de
ftes, de bals, de vives et rapides amours, pour lui faire oublier la
vie dramatique de la guerre, ses joies, ses hasards!

Il se jeta en furieux dans les ftes, fit rude guerre aux finances,
prodiguant en jeune homme, donnant en roi. Son bon coeur tait une
calamit publique. La chambre des Comptes, ne sachant comment rsister,
notait tristement chaque don du roi de ces mots: _Nimis habuit_ ou
_Recuperetur_. Les sages conseillers de la chambre avaient encore
imagin d'employer ce qui pouvait rester, aprs toute dpense,  faire
un beau cerf d'or, dans l'espoir que cette figure aime du roi serait
mieux respecte. Mais le cerf fuyait, fondait toujours; on ne put mme
jamais l'achever[54].

[Note 54: Non nisi usque ad colli summitatem peregerunt.
(Religieux.).]

D'abord, les fils du duc d'Anjou devant partir pour revendiquer la
malheureuse royaut de Naples, le roi voulut auparavant leur confrer
l'ordre de chevalerie. La fte se fit  Saint-Denis, avec une
magnificence et un concours de monde incroyables. Toute la noblesse de
France, d'Angleterre, d'Allemagne, tait invite. Il fallut que la
silencieuse et vnrable abbaye, l'glise des tombeaux, s'ouvrt  ces
pompes mondaines, que les clotres retentissent sous les perons dors,
que les pauvres moines accueillissent les belles dames. Elles logrent
dans l'abbaye mme[55]. Le rcit du moine chroniqueur en est encore tout
mu.

[Note 55: _App._ 27.]

Aucune salle n'tait assez vaste pour le banquet royal; on en fit une
dans la grande cour. Elle avait la forme d'une glise[56], et n'avait
pas moins de trente-deux toises de long. L'intrieur tait tendu d'une
toile immense, raye de blanc et de vert. Au bout s'levait un large et
haut pavillon de tapisseries prcieuses, bizarrement histories; on et
dit l'autel de cette glise, mais c'tait le trne.

[Note 56: Ad templi similitudinem. (Religieux.)]

Hors des murs de l'abbaye, on aplanit, on ferma de barrires des lices
longues de cent vingt pas. Sur un ct s'levaient des galeries et des
tours, o devaient siger les dames, pour juger des coups.

Il y eut trois jours de ftes: d'abord les messes, les crmonies de
l'glise, puis les banquets et les jotes, puis le bal de nuit; un
dernier bal enfin, mais celui-ci masqu, pour dispenser de rougir. La
prsence du roi, la saintet du lieu, n'imposrent en rien. La foule
s'tait enivre d'une attente de trois jours. Ce fut un vritable
_Pervigilium Veneris_; on tait aux premiers jours du mois de mai.
Mainte demoiselle s'oublia, plusieurs maris ptirent... Serait-ce par
hasard dans cette funeste nuit que le jeune duc d'Orlans, frre du roi,
aurait plu, pour son malheur,  la femme de son cousin Jean-sans-Peur,
comme il eut ensuite l'imprudence de s'en vanter[57]?

[Note 57: _App._ 28.]

Cette bacchanale prs des tombeaux eut un bizarre lendemain. Ce ne fut
pas assez que les morts eussent t troubls par le bruit de la fte, on
ne les tint pas quittes. Il fallut qu'ils jouassent aussi leur rle.
Pour aviver le plaisir par le contraste, ou tromper les langueurs qui
suivent, le roi se fit donner le spectacle d'une pompe funbre. Le hros
de Charles VI[58], celui dont les exploits avaient amus son enfance,
Duguesclin, mort depuis dix ans, eut le triste honneur d'amuser de ses
funrailles la folle et luxurieuse cour.

[Note 58: _App._ 29.]

Les ftes appellent les ftes; le roi voulut que la reine Isabeau, qui,
depuis quatre ans, tait entre cent fois dans Paris, y fit sa _premire
entre_. Aprs la noble fte fodale, le populaire devait avoir la
sienne, celle-ci gaie, bruyante, avec les accidents vulgaires et
risibles, le vertige tourdissant des grandes foules. Les bourgeois
taient gnralement vtus de vert, les gens des princes l'taient en
rose. On ne voyait aux fentres que belles filles vtues d'carlate avec
des ceintures d'or. Le lait et le vin coulaient des fontaines; des
musiciens jouaient  chaque porte que passait la reine. Aux carrefours,
des enfants reprsentaient de pieux mystres. La reine suivit la rue
Saint-Denis. Deux anges descendirent par une corde, lui posrent sur la
tte une couronne d'or en chantant:

  Dame enclose entre fleurs de lis,
  tes-vous pas du paradis?

Lorsqu'elle fut arrive au pont Notre-Dame, on vit avec tonnement un
homme descendre, deux flambeaux  la main, par une corde tendue des
tours de la cathdrale.

Le roi avait pris tout comme un autre sa part de la fte; il s'tait
ml  la foule des bourgeois, pour voir aussi passer sa belle jeune
Allemande. Il reut mme des sergents plus d'un horion pour avoir
approch trop prs; le soir, il s'en vanta aux dames[59]. Le prince
dbonnaire, sachant aussi qu'il y avait  la fte beaucoup d'trangers
qui regrettaient de n'avoir jamais vu joter le roi, se mla aux jotes
pour leur faire plaisir.

[Note 59: En eut le roy plusieurs coups et horions sur les espaules
bien assez. Et au soir, en la prsence des dames et damoiselles, fut la
chose sue et rcite, et le roy mesme se faroit des horions qu'il
avoit reus. (_Grandes chroniques de Saint-Denis._)]

Bientt aprs, le jeune frre du roi, le duc d'Orlans, pousa la fille
de Visconti, le riche duc de Milan[60]. Charles VI voulut que la fte se
ft  Melun. Il y reut magnifiquement la charmante Valentina, qui
devait exercer un si doux et si durable ascendant sur ce faible esprit.

[Note 60: Ce mariage eut de grandes consquences qu'on verra plus tard.
Elle apporta Asti en dot, avec 450,000 florins. (_Archives._)]

La ville de Paris avait cru que l'_entre_ de la reine lui vaudrait une
diminution d'impt. Ce fut tout le contraire. Il fallut, pour payer la
fte, hausser la gabelle, et, de plus, l'on dcria les pices de douze
et de quatre deniers, avec dfense de les passer, sous peine de la hart.
C'tait la monnaie du petit peuple, des pauvres. Pendant quinze jours
ces gens furent au dsespoir, ne pouvant, avec cette monnaie, acheter de
quoi manger[61].

[Note 61: Le Religieux.]

Cependant le roi s'ennuyait; il s'avisa d'un voyage. Il n'avait pas fait
son tour du royaume, sa royale _chevauche_. Il ne connaissait pas
encore ses provinces du Midi. Il en avait reu de tristes nouvelles. Un
pieux moine de Saint-Bernard tait venu du fond du Languedoc lui
dnoncer le mauvais gouvernement de son oncle de Berri. Le moine avait
surmont tous les obstacles, forc les portes, et, en prsence mme de
l'oncle du roi, il avait parl avec une hardiesse toute chrtienne. Le
roi, qui avait bon coeur, l'couta patiemment, le prit sous sa
sauvegarde, et promit d'aller lui-mme voir ce malheureux pays. Il
voulait, d'ailleurs, passer  Avignon, et s'entendre avec le pape sur
les moyens d'teindre le schisme.

Aprs avoir, selon l'usage de nos rois en pareille circonstance, fait
ses dvotions  l'abbaye de Saint-Denis, il prit sa route par Nevers, et
y fut reu avec la prodigue magnificence de la maison de Bourgogne. Mais
il ne permit pas  ses oncles de le suivre[62]; il ne voulait qu'ils
fermassent ses oreilles aux plaintes des peuples. Peut-tre aussi se
sentait-il moins libre, en leur prsence, de se livrer  ses fantaisies
de jeune homme. Pour la mme raison, il n'emmena point la reine; il
voulait jouir sans contrainte, goter royalement tout ce que la France
avait de plaisirs.

[Note 62: _App._ 30.]

Il s'arrta d'abord  Lyon, dans cette grande et aimable ville,
demi-italienne. Il fut reu sous un dais de drap d'or par quatre jeunes
belles demoiselles, qui le menrent  l'archevch. Ce ne fut, pendant
quatre jours, que jeux, et bals et galanteries.

Mais nulle part le roi ne passa le temps plus agrablement qu' Avignon,
chez le pape. Personne n'tait plus consomm que ces prtres dans tous
les arts du plaisir. Nulle part la vie n'tait plus facile, nulle part
les esprits plus libres. L'eussent-ils t moins, ils se trouvaient  la
source mme des indulgences; le pardon tait tout prs du pch. Le roi,
au dpart, laissa de riches souvenirs aux belles dames d'Avignon, qui
s'en lourent toutes[63].

[Note 63: Quoiqu'ils fussent logs de lez le pape et les cardinaux, si
ne se pouvoient-ils tenir... que toute nuit ils ne fassent en danses, en
caroles et en esbattements avec les dames et damoiselles d'Avignon, et
leur administroit leurs reviaux (ftes) le comte de Genve, lequel toit
frre du pape. (Froissart.)]

Il partit grand ami du pape, et tout gagn  son parti. Clment VIII
avait donn au jeune duc d'Anjou le titre de roi de Naples, et au roi
lui-mme la disposition de sept cent cinquante bnfices, celle, entre
autres, de l'archevch de Reims. Mais l'lu du roi, qui tait un fameux
adversaire du pape et des dominicains, mourut bientt empoisonn[64].

[Note 64: Selon le bndictin de Saint-Denis, on souponna gnralement
les Dominicains.]

Arriv en Languedoc, le roi n'entendit que plaintes et que cris. Le duc
de Berri avait rduit le pays  un tel dsespoir, que dj plus de
quarante mille hommes s'taient enfuis en Aragon. Ce prince, bon et doux
dans son Berri, livrait le Languedoc  ses agents comme une ferme 
exploiter. Avide et prodigue, il se faisait bnir des uns, dtester des
autres. Il tait homme  donner deux cent mille francs  son bouffon. Il
est vrai qu'en rcompense il donnait aussi aux clercs et construisait
des glises. Il btissait ces tourelles ariennes, faisait tailler 
grands frais ces dentelles de pierre que nous admirons et que le peuple
maudissait. Prcieux manuscrits, riches miniatures, sceaux admirables,
rien ne lui cotait. En dernier lieu,  soixante ans, il venait
d'pouser une petite fille de douze ans, la nice du comte de Foix.
Combien de ftes et de dpenses fallait-il au sexagnaire pour se faire
pardonner son ge par cette enfant?

Le roi, retenu douze jours entiers  Montpellier par les vives et
frisques demoiselles du pays[65], vint ensuite assister,  Toulouse, 
l'excution de Btisac, trsorier de son oncle. Cet homme avouait tous
ses crimes, mais il ajoutait qu'il n'avait rien fait que par ordre de
monseigneur de Berri. Ne sachant comment le tirer de cette puissante
protection, on lui persuada qu'il n'avait d'autre ressource que de se
dire hrtique, qu'alors on l'enverrait au pape, qu'il serait sauv. Il
crut ce conseil, se dclara hrtique, et fut brl vif. L'excution eut
lieu sous les fentres du roi, aux acclamations du peuple. Le roi donna
cette satisfaction aux plaintes du Languedoc.

[Note 65: Et leur donnoit anals d'or et fermaillets (agrafes) 
chascune... (Froissart.)]

Pour faire encore chose agrable  la bonne ville de Toulouse, Charles
VI accorda aux _abbayes_ des filles de joie, que ces filles ne fussent
plus obliges de porter un costume[66], mais que dsormais elles
s'habillassent  leur fantaisie. Il voulait qu'elles prissent part  la
joie de sa royale entre.

[Note 66:... Sauf une jarretire d'autre couleur au bras...
(_Ordonnances._)]

Il revint droit  Paris, sol de plaisirs, las de ftes; il vita au
retour celles qu'on lui prparait. Il gagea avec son frre que, tous
deux partant  franc trier, il arriverait avant lui. Il n'y avait plus
de repos pour lui que dans l'tourdissement.  vingt-deux ans, il tait
fini; il avait us deux vies, une de guerre, une de plaisirs. La tte
tait morte, le coeur vide; les sens commenaient  dfaillir. Quel
remde  cet tat dsolant? L'agitation, le vertige d'une course
furieuse. Les morts vont vite.

La vie est un combat, sans doute, mais il ne faut pas s'en plaindre;
c'est un malheur quand le combat finit. La guerre intrieure de l'_Homo
duplex_ est justement ce qui nous soutient. Contemplons-la, cette
guerre, non plus dans le roi, mais dans le royaume, dans le Paris
d'alors, qui la reprsentait si bien.

Le Paris de Charles VI, c'est surtout le Paris du Nord, ce grand et
profond Paris de la plaine, tendant ses rues obscures du royal htel
Saint-Paul  l'htel de Bourgogne, aux halles. Au coeur de ce Paris,
vers la Grve, s'levaient deux glises, deux ides, Saint-Jacques et
Saint-Jean.

Saint-Jacques de la Boucherie tait la paroisse des bouchers et des
lombards, de l'argent et de la viande. Dignement enceinte d'corcheries,
de tanneries et de mauvais lieux, la sale et riche paroisse s'tendait
de la rue Troussevache au quai des Peaux ou Pelletier.  l'ombre de
l'glise des bouchers, sous la protection de ses confrries, dans une
chtive choppe, crivaient, intriguaient, amassaient Flamel et sa
vieille Pernelle, gens aviss, qui passaient pour alchimistes, et qui de
cette boue infecte surent en effet tirer de l'or[67].

[Note 67: Saint-Jacques tait le Saint-Denis, le Westminster des
confrries; l'ambition des bouchers, des armuriers, tait d'y tre
enterr. Le premier bienfaiteur de cette glise fut une teinturire. Les
bouchers l'enrichirent. Ces hommes rudes aimaient leur glise. Nous
voyons par les chartes que le boucher Alain y acheta une lucarne pour
voir la messe de chez lui; le boucher Haussecul acquit  grand prix une
clef de l'glise.--Cette glise tait fort indpendante, entre
Notre-Dame et Saint-Martin, qui se la disputaient. C'tait un redoutable
asile que l'on n'et pas viol impunment. Voil pourquoi le rus
Flamel, crivain non jur, non autoris de l'Universit, s'tablit 
l'ombre de Saint-Jacques. Il put y tre protg par le cur du temps,
homme considrable, greffier du Parlement, qui avait cette cure sans
mme tre prtre (voir les Lettres de Clmengis). Flamel se tint l
trente ans dans une choppe de cinq pieds sur trois, et il s'y aida si
bien de travail, de savoir-faire, d'industrie souterraine, qu' sa mort
il fallut, pour contenir les titres de ses biens, un coffre plus grand
que l'choppe. _App._ 31.]

Contre la matrialit de Saint-Jacques, s'levait,  deux pas, la
spiritualit de Saint-Jean. Deux vnements tragiques avaient fait de
cette chapelle une grande glise, une grande paroisse: le miracle de la
rue des Billettes, o Dieu fut boulu par un juif; puis, la ruine du
Temple, qui tendit la paroisse de Saint-Jean sur ce vaste et silencieux
quartier. Son cur tait le grand docteur du temps, Jean Gerson, cet
homme de combat et de contradiction. Mystique, ennemi des mystiques,
mais plus ennemi encore des hommes de matire et de brutalit, pauvre et
impuissant cur de Saint-Jean, entre les folies de Saint-Paul et les
violences de Saint-Jacques, il censura les princes, il attaqua les
bouchers; il crivit contre les dangereuses sciences de la matire, qui
sourdement minaient le christianisme, contre l'astrologie, contre
l'alchimie.

Sa tche tait difficile; la partie tait forte. La nature, et les
sciences de la nature, comprimes par l'esprit chrtien, allaient voir
leur _renaissance_.

Cette dangereuse puissance, longtemps captive dans les creusets et les
matrices des disciples d'Averros, transforme par Arnauld de Villeneuve
et quasi spiritualise[68], se contint encore au treizime sicle; au
quinzime, elle flamba...

[Note 68: _App._ 32.]

Combien, en prsence de cette blouissante apparition, la vieille
ristique plit! Celle-ci avait tout occup en l'homme; puis, tout
laiss vide. Dans l'entr'acte de la vie spirituelle, l'ternelle nature
reparat, toujours jeune et charmante. Elle s'empare de l'homme
dfaillant, et l'attire contre son sein.

Elle revient aprs le christianisme, malgr lui, elle revient comme
pch. Le charme n'en est que plus irritant pour l'homme, le dsir plus
pre. N'tant pas encore comprise, n'tant pas science, mais magie, elle
exerce sur l'homme une fascination meurtrire. Le fini va se perdre dans
le charme infiniment vari de la nature. Lui, il donne, donne sans
compter. Elle, belle, immuable, elle reoit toujours et sourit.

Il faut donc que tout y passe. L'alchimiste vieillissant  la recherche
de l'or, maigre et ple sur son creuset, soufflera jusqu' la fin. Il
brlera ses meubles, ses livres; il brlerait ses enfants... D'autres
poursuivront la nature dans ses formes les plus sduisantes; ils
languiront  la recherche de la beaut. Mais la beaut fuit comme l'or;
chacune de ses gracieuses apparitions chappe  l'homme, vaine et vide,
et toute vaine qu'elle est, elle n'emporte pas moins les plus riches
dons de son tre... Ainsi triomphe de l'tre phmre l'insatiable,
l'infatigable nature. Elle absorbe sa vie, sa force; elle le reprend en
elle, lui et son dsir, et rsout l'amour et l'amant dans l'ternelle
chimie.

Que si la vie ne manque point, mais que seulement l'me dfaille, alors
c'est bien pis. L'homme n'a plus de la vie que la conscience de sa mort.
Ayant teint son dieu intrieur, il se sent dlaiss de Dieu, et comme
except seul de l'universelle providence.

Seul... Mais au moyen ge on n'tait pas longtemps seul. Le Diable vient
vite, dans ces moments,  la place de Dieu. L'me gisante est pour lui
un jouet qu'il tourne et pelote... Et cette pauvre me est si malade
qu'elle veut rester malade, creusant son mal et fouillant les mauvaises
jouissances: _Mala mentis gaudia_. Leurre de croyances folles, amuse
de lueurs sombres, mene de ct et d'autre par la vaine curiosit, elle
cherche  ttons dans la nuit; elle a peur et elle cherche...

Ce sont d'tranges poques. On nie, on croit tout. Une fivreuse
atmosphre de superstition sceptique enveloppe les villes sombres.
L'ombre augmente dans leurs rues troites; leur brouillard va
s'paississant aux fumes d'alchimie et de sabbat. Les croises obliques
ont des regards louches. La boue noire des carrefours grouille en
mauvaises paroles. Les portes sont fermes tout le jour; mais elles
savent bien s'ouvrir le soir pour recevoir l'homme du mal, le juif, le
sorcier, l'assassin.

On s'attend alors  quelque chose.  quoi? On l'ignore. Mais la nature
avertit; les lments semblent chargs. Le bruit courut un moment, sous
Charles VI, qu'on avait empoisonn les rivires[69]. Dans tous les
esprits, flottait d'avance une vague pense de crime.

[Note 69: _App._ 33.]




CHAPITRE III

Folie de Charles VI (1392-1400).


Cette brutale histoire qui va prsenter tant de crimes hardis, de crimes
orgueilleux qui cherchent le jour, elle commence par un vilain crime de
nuit, un guet-apens. Ce fut un attentat de la fodalit mourante contre
le droit fodal, commis en trahison par un arrire-vassal sur un
officier de son suzerain, dans la rsidence du suzerain mme; et
par-dessus, ce fut un sacrilge, l'assassin ayant pris pour faire son
coup le jour du Saint-Sacrement.

Les Marmousets, les petits devenus matres des grands, taient
mortellement has; Clisson, de plus, tait craint. En France, il tait
conntable, l'pe du roi contre les seigneurs; en Bretagne, il tait au
contraire le chef des seigneurs contre le duc. Li troitement aux
maisons de Penthivre et d'Anjou, il n'attendait qu'une occasion pour
chasser le duc de Bretagne et le renvoyer chez ses amis, les Anglais.
Le duc, qui le savait  merveille, qui vivait en crainte continuelle de
Clisson, et ne rvait que du terrible borgne[70], ne pouvait se consoler
d'avoir eu son ennemi entre les mains, de l'avoir tenu et de n'avoir pas
eu le courage de le tuer. Or il y avait un homme qui avait intrt 
tuer Clisson, qui avait tout  craindre du conntable et de la maison
d'Anjou. C'tait un seigneur angevin, Pierre de Craon, qui, ayant vol
le trsor du duc d'Anjou, son matre, dans l'expdition de Naples, fut
cause qu'il prit sans secours[71]. La veuve ne perdait pas de vue cet
homme, et Clisson, alli de la maison d'Anjou, ne rencontrait pas le
voleur sans le traiter comme il le mritait.

[Note 70: Il avait perdu un oeil  la bataille d'Auray, en 1364.]

[Note 71: Le duc de Berri lui dit un jour: Mchant tratre, c'est toi
qui as caus la mort de notre frre. Et il donna ordre de l'arrter,
mais personne n'obit. (Religieux.)]

Les deux peurs, les deux haines s'entendirent. Craon promit au duc de
Bretagne de le dfaire de Clisson. Il revint secrtement  Paris, rentra
de nuit dans la ville; les portes taient toujours ouvertes depuis la
punition des Maillotins. Il remplit de coupe-jarrets son htel du
March-Saint-Jean. L, portes et croises fermes, ils attendirent
plusieurs jours. Enfin le 13 juin, jour de la fte du Saint-Sacrement,
un grand gala ayant eu lieu  l'htel Saint-Paul, jotes, souper et
danses aprs minuit, le conntable revenait presque seul  son htel de
la rue de Paradis. Ce vaste et silencieux Marais, assez dsert mme
aujourd'hui, l'tait bien plus alors; ce n'taient que grands htels,
jardins et couvents. Craon se tint  cheval avec quarante bandits au
coin de la rue Sainte-Catherine; Clisson arrive, ils teignent les
torches, fondent sur lui. Le conntable crut d'abord que c'tait un jeu
du jeune frre du roi. Mais Craon voulut, en le tuant, lui donner
l'amertume de savoir par qui il mourait. Je suis votre ennemi, lui dit
il, je suis Pierre de Craon. Le conntable, qui n'avait qu'un petit
coutelas, para du mieux qu'il put. Enfin, atteint  la tte, il tomba;
fort heureusement, il ouvrit en tombant une porte entre-bille, celle
d'un boulanger qui chauffait son four  cette heure avance de la nuit.
La tte et la moiti du corps se trouvrent dans la boutique; pour
l'achever, il et fallu entrer. Mais les quarante braves n'osrent
descendre de cheval; ils aimrent mieux croire qu'il en avait assez, et
se sauvrent au galop par la porte Saint-Antoine.

Le roi, qui se couchait, fut averti un moment aprs. Il ne prit pas le
temps de s'habiller; il vint sans attendre sa suite, en chemise, dans un
manteau. Il trouva le conntable dj revenu  lui et lui promit de le
venger, jurant que jamais chose ne serait paye plus cher que celle-l.

Cependant le meurtrier s'tait blotti dans son chteau de Sabl au
Maine, puis dans quelque coin de la Bretagne. Les oncles du roi qui
taient ravis de l'vnement, et qui d'avance en avaient su quelque
chose, disaient, pour amuser le roi et gagner du temps, que Craon tait
en Espagne. Mais le roi ne s'y trompait pas. C'tait le duc de Bretagne
qu'il voulait punir. Il tait loin, ce duc; il fallait l'atteindre chez
lui, dans son pauvre et rude pays,  travers les forts du Mans, de
Vitr, de Rennes. Il fallait que les oncles du roi lui amenassent leurs
vassaux, c'est--dire qu'ils se prtassent  punir le crime de leurs
amis, le leur peut-tre[72]. Le roi, ne sachant comment venir  bout de
leur rpugnance et de leurs lenteurs, alla jusqu' rendre au duc de
Berri le Languedoc qu'il lui avait si justement retir[73].

[Note 72: Ils ne tardrent pas  obtenir la grce de Craon (13 mars
1395). _App._ 34.]

[Note 73: Nous suivons pas  pas le Religieux de Saint-Denis. Ce grave
historien mrite ici d'autant plus d'attention qu'il tait lui-mme 
l'arme et tmoin oculaire des vnements.]

Il tait languissant, malade d'impatience. Il avait eu une fivre chaude
peu de temps auparavant, et n'tait pas trop remis. Il y avait en lui
quelque chose d'gar et comme d'trange. Ses oncles auraient voulu
qu'il se soignt, qu'il se tnt tranquille, qu'il s'abstnt surtout de
venir au conseil; mais ils ne gagnaient rien sur lui. Il monta  cheval
malgr eux, et les mena jusqu'au Mans. L, ils parvinrent encore  le
retenir trois semaines. Enfin, se croyant mieux, il n'couta plus rien
et fit dployer son tendard.

C'tait le milieu de l't, les jours brlants, les lourdes chaleurs
d'aot. Le roi tait enterr dans un habit de velours noir, la tte
charge d'un chaperon carlate, aussi de velours. Les princes tranaient
derrire sournoisement, et le laissaient seul, afin, disaient-ils, de
lui faire moins de poussire. Seul, il traversait les ennuyeuses forts
du Maine, de mchants bois pauvres d'ombrage, les chaleurs touffes des
clairires, les mirages blouissants du sable  midi. C'tait aussi dans
une fort, mais combien diffrente! que, douze ans auparavant, il avait
fait rencontre du cerf merveilleux qui promettait tant de choses. Il
tait jeune alors, plein d'espoir, le coeur haut, tout dress aux
grandes penses. Mais combien il avait fallu en rabattre! Hors du
royaume, il avait chou partout, tout tent et tout manqu. Dans le
royaume mme, tait-il bien roi? Voil que tout le monde, les princes,
le clerg, l'Universit, attaquaient ses conseillers. On lui faisait le
dernier outrage, on lui tuait son conntable et personne ne remuait; un
simple gentilhomme, en pareil cas, aurait eu vingt amis pour lui offrir
leur pe. Le roi n'avait pas mme ses parents; ils se laissaient sommer
de leur service fodal, et alors ils se faisaient marchander; il fallait
les payer d'avance, leur distribuer des provinces, le Languedoc, le
duch d'Orlans. Son frre, ce nouveau duc d'Orlans, c'tait un beau
jeune prince qui n'avait que trop d'esprit et d'audace, qui caressait
tout le monde; il venait de mettre dans les fleurs de lis la belle
couleuvre de Milan[74]... Donc, rien d'ami ni de sr. Des gens qui
n'avaient pas craint d'attaquer son conntable  sa porte, ne se
feraient pas grand scrupule de mettre la main sur lui. Il tait seul
parmi des tratres... Qu'avait-il fait pourtant pour tre ainsi ha de
tous, lui qui ne hassait personne, qui plutt aimait tout le monde? Il
aurait voulu pouvoir faire quelque chose pour le soulagement du peuple,
tout au moins il avait bon coeur; les bonnes gens le savaient bien.

[Note 74: Il venait d'pouser la fille du duc de Milan, qui avait une
couleuvre dans ses armes.]

Comme il traversait ainsi la fort, un homme de mauvaise mine, sans
autre vtement qu'une mchante cotte blanche, se jette tout  coup  la
bride du cheval du roi, criant d'une voix terrible: Arrte, noble roi,
ne passe outre, tu es trahi! On lui fit lcher la bride, mais on le
laissa suivre le roi et crier une demi-heure.

Il tait midi, et le roi sortait de la fort pour entrer dans une plaine
de sable o le soleil frappait d'aplomb. Tout le monde souffrait de la
chaleur. Un page qui portait la lance royale s'endormit sur son cheval,
et la lance tombant alla frapper le casque que portait un autre page. 
ce bruit d'acier,  cette lueur, le roi tressaille, tire l'pe et,
piquant des deux, il crie: Sus, sus aux tratres! ils veulent me
livrer! Il courait ainsi l'pe nue sur le duc d'Orlans. Le duc
chappa, mais le roi eut le temps de tuer quatre hommes avant qu'on pt
l'arrter[75]. Il fallut qu'il se fut lass; alors, un de ses chevaliers
vint le saisir par derrire. On le dsarma, on le descendit de cheval,
on le coucha doucement par terre. Les yeux lui roulaient trangement
dans la tte, il ne reconnaissait personne et ne disait mot. Ses oncles,
son frre, taient autour de lui. Tout le monde pouvait approcher et le
voir. Les ambassadeurs d'Angleterre y vinrent comme les autres, ce qu'on
trouva gnralement fort mauvais. Le duc de Bourgogne, surtout,
s'emporta contre le chambellan La Rivire qui avait laiss voir le roi
en cet tat aux ennemis de la France.

[Note 75: _App._ 35.]

Lorsqu'il revint un peu  lui, et qu'il sut ce qu'il avait fait, il en
eut horreur, demanda pardon et se confessa. Les oncles s'taient empars
de tout, et avaient mis en prison La Rivire et les autres conseillers
du roi; Clisson avait seul chapp. Toutefois le roi dfendit qu'on leur
ft mal, et leur fit mme rendre leurs biens[76].

[Note 76: On tait loin de s'attendre  un traitement si humain. Les
Parisiens allaient tous les jours  la Grve, dans l'espoir de les voir
pendre.]

Les mdecins ne manqurent point au royal malade, mais ils ne firent pas
grand'chose. C'tait dj, comme aujourd'hui, la mdecine matrialiste,
qui soigne le corps sans se soucier de l'me, qui veut gurir le mal
physique sans rechercher le mal moral, lequel pourtant est ordinairement
la cause premire de l'autre. Le moyen ge faisait tout le contraire; il
ne connaissait pas toujours les remdes matriels; mais il savait 
merveille calmer, _charmer_ le malade, le prparer  se laisser gurir.
La mdecine se faisait chrtiennement, au bnitier mme des glises.
Souvent on commenait par confesser le patient, et l'on connaissait
ainsi sa vie, ses habitudes. On lui donnait ensuite la communion, ce qui
aidait  rtablir l'harmonie des esprits troubls. Quand le malade avait
mis bas la passion, l'habitude mauvaise, dpouill le vieil homme, alors
on cherchait quelque remde. C'tait ordinairement quelque absurde
recette; mais sur un homme si bien prpar tout russissait. Au
quatorzime sicle, on ne connaissait dj plus ces mnagements
pralables; on s'adressait directement, brutalement au corps; on le
tourmentait. Le roi se lassa bientt du traitement, et dans un moment de
raison il chassa ses mdecins.

Les gens de la cour l'engageaient  ne chercher d'autre remde que les
amusements, les ftes,  gurir la folie par la folie. Une belle
occasion se prsenta: la reine mariait une de ses dames allemandes, dj
veuve. Les noces de veuves taient des charivaris, des ftes folles, o
l'on disait et faisait tout. Afin d'en faire, s'il se pouvait,
davantage, le roi et cinq chevaliers se dguisrent en satyres. Celui
qui mettait en train ces farces obscnes tait un certain Hugues de
Guisay, un mauvais homme, de ces gens qui deviennent quelque chose en
amusant les grands et marchant sur les petits. Il fit coudre ces satyres
dans une toile enduite de poix-rsine, sur quoi fut colle une toison
d'toupes qui les faisait paratre velus comme des boucs. Pendant que le
roi, sous ce dguisement, lutine sa jeune tante, la toute jeune pouse
du vieux duc de Berri, le duc d'Orlans, son frre, qui avait pass la
soire ailleurs, rentre avec le comte de Bar; ces malheureux tourdis
imaginent, pour faire peur aux dames, de mettre le feu aux toupes. Ces
toupes tenaient  la poix-rsine;  l'instant les satyres flambrent.
La toile tait cousue; rien ne pouvait les sauver. Ce fut chose horrible
de voir courir dans la salle ces flammes vivantes, hurlantes...
Heureusement, la jeune duchesse de Berri retint le roi, l'empcha de
bouger, le couvrit de sa robe, de sorte qu'aucune tincelle ne tombt
sur lui. Les autres brlrent une demi-heure, et mirent trois jours 
mourir[77].

[Note 77: L'inventeur de la mascarade fut un des brls,  la grande
joie du peuple. Il avait toujours trait les pauvres gens avec la plus
cruelle insolence. Il les battait comme des chiens, les forait
d'aboyer, les foulait aux pieds avec ses perons. Quand son corps passa
dans Paris, plusieurs crirent aprs lui son mot ordinaire: Aboie,
chien! (Religieux.)]

Les princes avaient tout  craindre, si le roi n'et chapp; le peuple
les aurait mis en pices. Quand le bruit de cette aventure se rpandit
dans la ville, ce fut un mouvement gnral d'indignation et de piti.
Que l'on abandonnt le roi  ces honteuses folies, qu'il et risqu,
innocent et simple qu'il tait, d'tre envelopp dans ce terrible
chtiment de Dieu, l'honnte bourgeoisie de Paris frmissait d'y penser.
Ils se portrent plus de cinq cents  l'htel Saint-Paul. On ne put les
calmer qu'en leur montrant leur roi sous son dais royal, o il les
remercia et leur dit de bonnes paroles.

Une telle secousse ne pouvait manquer d'amener une rechute. Celle-ci fut
violente. Il soutenait qu'il n'tait point mari, qu'il n'avait pas
d'enfant. Un autre trait de sa folie, et ce n'tait pas le plus fol,
c'tait de ne vouloir plus tre lui-mme, point Charles, point roi. S'il
voyait des lis sur les vitraux ou sur les murs, il s'en moquait, dansait
devant, les brisait, les effaait. Je m'appelle Georges, disait-il; mes
armes sont un lion perc d'une pe[78].

[Note 78: On fut oblig de murer toutes les entres de l'htel
Saint-Paul. _App._ 36.]

Les femmes seules avaient encore puissance sur lui, sauf la reine,
qu'il ne pouvait plus souffrir. Une femme l'avait sauv du feu. Mais
celle qui avait sur lui le plus d'empire, c'tait sa belle-soeur,
Valentina, la duchesse d'Orlans. Il la reconnaissait fort bien, et
l'appelait: Chre soeur. Il fallait qu'il la vt tous les jours; il ne
pouvait durer sans elle; si elle ne venait, il l'allait chercher. Cette
jeune femme, dj dlaisse de son mari, avait pour le pauvre fol un
singulier attrait; ils taient tous deux malheureux. Elle seule savait
se faire couter de lui; il lui obissait, ce fol, elle tait devenue sa
raison.

Personne, que je sache, n'a bien expliqu encore ce phnomne de
l'infatuation, cette fascination trange qui tient de l'amour et n'est
pas l'amour. Ce ne sont pas seulement les personnes qui l'exercent; les
lieux ont aussi cette influence; tmoin le lac dont Charlemagne ne
pouvait, dit-on, dtacher ses yeux[79]. Si la nature, si les forts
muettes, les froides eaux, nous captivent et nous fascinent, que sera-ce
donc de la femme? Quel pouvoir n'exercera-t-elle pas sur l'me
souffrante qui viendra chercher prs d'elle le charme des entretiens
solitaires et des voluptueuses compassions?

[Note 79: On expliquait aussi par un talisman l'influence de Diane de
Poitiers sur Henri II. (Guilbert.)]

Douce, mais dangereuse mdecine, qui calme et qui trouble. Le peuple,
qui juge grossirement, et qui juge bien, sentait que ce remde tait un
mal encore. Elle a, disaient-ils, cette Visconti, venue du pays des
poisons, des malfices, elle a ensorcel le roi... Et il pouvait bien y
avoir, en effet, quelque enchantement dans les paroles de l'Italienne,
un subtil poison dans le regard de la femme du Midi.

Un meilleur remde aux troubles d'esprit, un moyen plus sage
d'harmoniser nos puissances morales, c'est de recourir  la paix
suprme, de se rfugier en Dieu. Le roi se voua  saint Denis, et lui
offrit une grosse chsse d'or. Il se fit mener en Bretagne, au
mlancolique plerinage du Mont-Saint-Michel, _in periculo maris_; plus
tard, aux affreuses montagnes volcaniques du Puy-en-Velay. On lui fit
faire aussi de svres ordonnances contre les blasphmateurs, contre les
juifs. Cette fois, du moins, les juifs furent mieux traits; le roi, en
les chassant, leur permit d'emporter leurs biens. Une autre ordonnance
accordait un confesseur aux condamns, de manire qu'en tuant le corps
on sauvt du moins l'me. Tout jeu fut dfendu, sauf l'utile exercice de
l'arbalte. Une fille du roi fut offerte  la Vierge, et faite
religieuse en naissant; on esprait que l'innocente crature expierait
les pchs de son pre et lui obtiendrait gurison.

De toutes les bonnes oeuvres royales, la plus royale c'est la paix;
ainsi en jugeait saint Louis[80]. Les rois ne sont ici-bas que pour
garder la paix de Dieu. On croyait gnralement que la maison de France
tait frappe pour avoir mis la guerre et le schisme dans le monde
chrtien. Donc, la paix tait le remde; paix de l'glise entre Rome et
Avignon, par la cession des deux papes; paix de la chrtient entre la
France et l'Angleterre, par un bon trait entre les deux rois, par une
belle croisade contre le Turc, c'tait le voeu de tout le monde; c'tait
ce que disaient tout haut les sermons des prdicateurs, les harangues de
l'Universit; tout bas les pleurs et les prires de tant de misrables,
la prire commune des familles, celle que les mres enseignaient le soir
aux petits enfants.

[Note 80: Voir ses belles paroles,  ce sujet, dans son Instruction 
son fils: Chier fils, je t'enseigne que les guerres et les contens qui
seront en ta terre, ou entre tes homes, que tu metes peine de l'apaiser
 ton pouvoir; car c'est une chose qui moult plest  Notre-Seigneur: et
messire saint Martin nous a donn moult grant exemple, car il ala pour
metre ps entre les clers qui estoient en sa archevch, au tems qu'il
savoit par Notre-Seigneur que il devoit mourir; et li sembla que il
metoit bone fin en sa vie en ce fere.]

Il faut voir avec quelle vivacit Jean Gerson clbre ce beau don de la
paix, dans un de ces moments d'espoir o l'on crut  la cession des deux
papes. Ce sermon est plutt un hymne; l'ardent prdicateur devient pote
et rime sans le vouloir; nul doute que ces rimes n'aient t redites et
chantes par la foule mue qui les entendait:

  Allons, allons, sans attarder,
   Allons de paix le droit chemin...
   Grces  Dieu, honneur et gloire,
   Quand il nous a donn victoire.

levons nos coeurs,  dvot peuple chrtien! mettons hors toute autre
cure, donnons cette heure  considrer le beau don de paix qui approche.
Que de fois, par grands dsirs, depuis prs de trente ans, avons-nous
demand la paix, soupir la paix! _Veniat pax_[81]!

[Note 81: _App._ 37.]

Les rois se rconcilirent plus aisment que les papes. Les Anglais ne
voulaient point la paix[82]; mais leur roi la voulut; il signa du moins
une trve de vingt-huit ans. Richard II, ha des siens, avait besoin de
l'amiti de la France. Il pousa une fille du roi[83], avec une dot
norme de huit cent mille cus[84]. Mais il rendait Brest et Cherbourg.

[Note 82: _App._ 38.]

[Note 83: La jeune Isabelle avait sept ans. Richard assura qu'il en
tait pris sur la vue de son portrait.]

[Note 84: _App._ 39.]

Cet heureux trait permit  la noblesse de France, ce qu'elle souhaitait
depuis si longtemps, de faire encore une croisade. La guerre contre les
infidles, c'tait la paix entre les chrtiens. Il n'y avait plus si
loin  chercher la croisade; elle venait nous chercher. Les Turcs
avanaient; ils enveloppaient Constantinople, serraient la Hongrie. Ce
rapide conqurant, Bajazet l'_clair_ (Hilderim), avait, disait-on, jur
de faire manger l'avoine  son cheval sur l'autel de Saint-Pierre de
Rome. Une nombreuse noblesse partit, le conntable, quatre princes du
sang, plusieurs hommes de grande rputation, l'amiral de Vienne, les
sires de Couci, de Boucicaut. L'ambitieux duc de Bourgogne obtint que
son fils, le duc de Nevers, un jeune homme de vingt-deux ans, ft le
chef de ces vieux et expriments capitaines[85]. Une foule de jeunes
seigneurs qui faisaient leurs premires armes dployrent un luxe
insens. Les bannires, les guidons, les housses, taient chargs d'or
et d'argent; les tentes taient de satin vert. La vaisselle d'argent
suivait sur des chariots; les bateaux de vins exquis descendaient le
Danube. Le camp de ces croiss fourmillait de femmes et de filles.

[Note 85: _App._ 40.]

Que devenait, pendant ce temps, l'affaire du schisme? Reprenons d'un peu
plus haut.

Longtemps les princes avaient exploit  leur profit la division de
l'glise; le duc d'Anjou d'abord, puis le duc de Berri. Les papes
d'Avignon, serviles cratures de ces princes, ne donnaient de bnfices
qu' ceux qu'ils leur dsignaient. Les prtres erraient, mouraient de
faim. Les suppts de l'Universit, les plus savants lves qu'elle
formait, ses plus loquents docteurs, restaient oublis  Paris,
languissant dans quelque grenier[86].

[Note 86: Nous analyserons plus tard le terrible pamphlet de Clmengis.]

 la longue pourtant, quand l'glise fut presque ruine, et que les abus
devinrent moins lucratifs, alors, enfin, les princes commencrent 
couter les plaintes de l'Universit. Cette compagnie, enhardie par
l'abaissement des papes, prit en main l'autorit; elle dclara qu'elle
avait de droit divin la charge non seulement d'enseigner, mais de
corriger et de censurer, de censurer et _doctrinaliter et judicialiter_,
pour parler le langage du temps. Elle appela tous ses membres  donner
avis sur la grande question de l'union de l'glise. Tous votrent, du
plus grand au plus petit. Un tronc tait ouvert aux Mathurins. Le
moindre des _pauvres matres_ de Sorbonne, le plus crasseux des cappets
de Montaigu, y jeta son vote. On en compta dix mille; mais les dix
mille votes se rduisirent  trois avis: compromis entre les deux papes,
cession de l'un et de l'autre, concile gnral pour juger l'affaire. La
voie de cession sembla la plus sre. On la croyait d'autant plus facile
que Clment VII venait de mourir. Le roi crivit aux cardinaux de
surseoir  l'lection. Ils gardrent ses lettres cachetes, et se
htrent d'lire. Le nouvel lu, Pierre de Luna, Benot XIII, avait
promis, il est vrai, de tout faire pour l'union de l'glise, et de
cder, s'il le fallait[87].

[Note 87: _App._ 41.]

Pour obtenir de lui qu'il tnt parole, on lui envoya la plus solennelle
ambassade qu'aucun pape et jamais reue. Les ducs de Berri, de
Bourgogne et d'Orlans vinrent le trouver  Avignon, avec un docteur
envoy par l'Universit de Paris. Celui-ci harangua le pape avec la plus
grande hardiesse. Il avait pris ce texte: Illuminez, grand Dieu, ceux
qui devraient nous conduire et qui sont eux-mmes dans les tnbres et
dans l'ombre de la mort. Le pape parla  merveille; il rpondit avec
beaucoup de prsence d'esprit et d'loquence, protestant qu'il ne
dsirait rien plus que l'union. C'tait un habile homme, mais un
Aragonais, une tte dure, pleine d'obstination et d'astuce. Il se joua
des princes, lassa leur patience, les excdant de doctes harangues, de
discours, de rponses et de rpliques, lorsqu'il ne fallait, comme on le
lui dit, qu'un tout petit mot: Cession[88]. Puis, quand il les vit
languissants, dcourags, malades d'ennui, il s'en dbarrassa par un
coup hardi. Les princes ne demeuraient pas dans la ville d'Avignon, mais
de l'autre ct,  Villeneuve, et tous les jours ils passaient le pont
du Rhne, pour confrer avec le pape. Un matin, ce pont se trouva brl,
on ne passait qu'en barque avec danger et lenteur. Le pape assura qu'il
allait rtablir le pont[89]. Mais les princes perdirent patience, et
laissrent l'Aragonais matre du champ de bataille. La paix de l'glise
fut ajourne pour longtemps.

[Note 88: Le Religieux.]

[Note 89: Le Religieux.]

Les affaires de Turquie, d'Angleterre, ne tournrent pas mieux.

Le 25 dcembre 1396, pendant la nuit de Nol, au milieu des
rjouissances de cette grande fte, tous les princes tant chez le roi,
un chevalier entra  l'htel Saint-Paul, tout bott et en perons. Il se
jeta  genoux devant le roi, et dit qu'il venait de la part du duc de
Nevers, prisonnier des Turcs. L'arme tout entire avait pri. De tant
de milliers d'hommes, il restait vingt-huit hommes, les plus grands
seigneurs, que les Turcs avaient rservs pour les mettre  ranon.

Il n'y a pas lieu de s'en tonner; la folle prsomption des croiss ne
pouvait qu'amener un tel dsastre. Ils n'avaient pas mme voulu croire
que les Turcs pussent les attendre. Bajazet tait  six lieues, que le
marchal Boucicaut faisait couper les oreilles aux insolents qui
prtendaient que cette canaille infidle osait venir  sa rencontre[90].

[Note 90: _Idem._]

Le roi de Hongrie, qui avait appris  ses dpens ce genre de guerre,
pria du moins les croiss de laisser ses Hongrois  l'avant-garde,
d'opposer ainsi des troupes lgres aux troupes lgres, de se rserver.
C'tait l'avis du sire de Couci. Mais les autres ne voulurent rien
couter. L'avant-garde tait le poste d'honneur pour des chevaliers; ils
coururent  l'avant-garde, ils chargrent, et d'abord renversrent tout
devant eux. Derrire les premiers corps, ils en trouvrent d'autres, et
les dispersrent encore. Les janissaires mmes furent enfoncs. Arrivs
ainsi au haut d'une colline, ils aperurent de l'autre ct quarante
mille hommes de rserve, et virent en mme temps les grandes ailes de
l'arme turque qui se rapprochaient pour les enfermer. Alors, il y eut
un moment de terreur panique; la foule des croiss se dbanda; les
chevaliers seuls s'obstinrent; ils pouvaient encore se replier sur les
Hongrois, qui taient tout prs derrire eux et encore entiers. Mais
aprs de telles bravades il y aurait eu trop de honte; ils s'lancrent
 travers les Turcs, et se firent tuer pour la plupart.

Quand le sultan vit le champ de bataille et l'immense massacre qui avait
t fait des siens, il pleura, se fit amener tous les prisonniers, et
les fit dcapiter ou assommer; ils taient dix mille[91]. Il n'pargna
que le duc de Nevers et vingt-quatre des plus grands seigneurs; il
fallut qu'ils fussent tmoins de cette horrible boucherie.

[Note 91: _App._ 42.]

Ds qu'on sut l'vnement, et dans quel pril se trouvait encore le
comte de Nevers, le roi de France et le duc de Bourgogne se htrent
d'envoyer au cruel sultan de riches prsents pour l'apaiser; un drageoir
d'or, des faucons de Norwge, du linge de Reims, des tapisseries d'Arras
qui reprsentaient Alexandre-le-Grand. On rassembla promptement les deux
cent mille ducats qu'il exigeait pour ranon. Lui, il envoya aussi des
prsents au roi de France; mais c'taient des dons insolents et
drisoires: une masse de fer, une cotte d'armes de laine  la turque, un
tambour et des arcs dont les cordes taient tissues avec des entrailles
humaines[92]. Pour que rien ne manqut  l'outrage, il fit venir ses
prisonniers au dpart, et, s'adressant au comte de Nevers, il lui dit
ces rudes paroles[93]: Jean, je sais que tu es un grand seigneur en ton
pays, et fils d'un grand seigneur. Tu es jeune, tu as long avenir. Il se
peut que tu sois confus et chagrin de ce qui t'est advenu lors de ta
premire chevalerie, et que, pour rparer ton honneur, tu rassembles
contre moi une puissante arme. Je pourrais, avant de te dlivrer, te
faire jurer, sur ta foi et ta loi, que tu n'armeras contre moi ni toi ni
tes gens. Mais non, je ne ferai faire ce serment ni  eux ni  toi.
Quand tu seras de retour l-bas, arme-toi, si cela te fait plaisir, et
viens m'attaquer. Et ce que je te dis, je le dis pour tous les chrtiens
que tu voudrais amener. Je suis n pour guerroyer toujours, toujours
conqurir.

[Note 92: _App._ 43.]

[Note 93: L'Amorath parla au comte de Nevers par la bouche d'un
latinier qui transportoit la parole. (Froissart.)]

La honte tait grande pour le royaume, le deuil universel. Il y avait
peu de nobles familles qui n'eussent perdu quelqu'un. On n'entendait aux
glises que des messes des morts. On ne voyait que gens en noir.

 peine on quittait ce deuil, que le roi et le royaume en eurent un
autre  porter. Le gendre de Charles VI, le roi d'Angleterre Richard II,
fut, au grand tonnement de tout le monde, renvers en quelques jours
par son cousin Bolingbroke, fils du duc de Lancastre. Richard tait ami
de la France. Sa terrible catastrophe et l'usurpation des Lancastre nous
prparaient Henri V et la bataille d'Azincourt.

Nous parlerons ailleurs, et tout au long, de cette ambitieuse maison de
Lancastre, les sourdes menes par lesquelles, ayant manqu le trne de
Castille, elle se prpara celui de l'Angleterre. Un mot seulement de la
catastrophe.

Quelque violent et aveugle que ft Richard, sa mort fut pleure. C'tait
le fils du Prince Noir; il tait n en Guyenne, sur une terre conquise,
dans l'insolence des victoires de Crci et de Poitiers; il avait le
courage de son pre, il le prouva dans la grande rvolte de 1380, o il
comprima le peuple, qui voulait faire main basse sur l'aristocratie. Il
tait difficile qu'il se laisst faire la loi par ceux qu'il avait
sauvs, par les barons et les vques, par ses oncles, qui les
excitaient sous main. Il entra contre eux tous dans une lutte  mort;
provoqu par le Parlement _impitoyable_, qui lui tua ses favoris, il fut
 son tour sans piti; il fit tuer son oncle Glocester, et chassa le
fils de son autre oncle Lancastre. C'tait jouer quitte ou double. Mais
sa violence sembla justifie par la lchet publique. Il trouva un
empressement extraordinaire dans les amis  trahir leurs amis; il y eut
foule pour dnoncer, pour jurer et parjurer; chacun tchait de se laver
avec le sang d'un autre[94]. Richard en eut mal au coeur, et un tel
mpris des hommes, qu'il crut ne pouvoir jamais trop fouler cette boue.
Il osa dclarer dix-sept comts coupables de trahison et acquis  la
couronne, condamnant tout un peuple en masse pour le ranonner en
dtail, escomptant le pardon, revendant aux gens leurs propres biens,
brocantant l'iniquit. Cet acte, audacieusement fou, par del toutes les
folies de Charles VI, perdit Richard II. Les Anglais lui lchaient les
mains, tant qu'il se contentait de verser du sang. Ds qu'il toucha
leurs biens,  leur arche sacro-sainte, la proprit, ils appelrent le
fils de Lancastre[95].

[Note 94: Shakespeare n'exagre rien dans la scne o le pre court
dnoncer son fils  l'usurpateur qu'il vient lui-mme de combattre.
Cette scne, d'un comique horrible, n'exprime que trop fidlement la
mobile _loyaut_ de ce temps si prompt  se passionner pour les forts.
Peut-tre aussi faut-il y reconnatre la facilit qu'on acqurait, parmi
tant de serments divers, de se mentir  soi-mme et de tourner son
hypocrisie en un fanatisme farouche. Dans tout ceci, Shakespeare est
aussi grand historien que Tacite. Mais lorsque Froissart montre le chien
mme du roi Richard qui laisse son matre et vient faire fte au
vainqueur, il n'est pas moins tragique que Shakespeare.]

[Note 95: L'glise eut au fond la part principale dans cette rvolution.
La maison de Lancastre, qui avait d'abord soutenu Wicleff et les
lollards, se concilia ensuite les vques et russit par eux. Turner
seul a bien compris ceci.]

Celui-ci tait encourag tantt par Orlans, tantt par Bourgogne, qui,
sans doute, souhaitait, comme prcdent, le triomphe des branches
cadettes. Il passa en Angleterre, protestant hypocritement qu'il ne
demandait autre chose que l'hritage de son pre. Mais quand mme il et
voulu s'en tenir l, il ne l'aurait pu. Tout le monde vint se joindre 
lui, comme ils ont fait tant de fois[96], et pour York et pour Warwick,
et pour douard IV et pour Guillaume. Richard se trouva seul; tous le
quittrent, mme son chien[97]. Le comte de Northumberland l'amusa par
des serments, le baisa et le livra. Conduit  son rival sur un vieux
cheval tique, abreuv d'outrages, mais ferme, il accepta avec dignit
le jugement de Dieu, il abdiqua[98]. Lancastre fut oblig par les siens
de rgner, oblig, pour leur sret, de leur laisser tuer Richard[99].

[Note 96: Leur coustume d'Angleterre est que, quand ils sont au-dessus
de la bataille, ils ne tuent riens, et par espcial du peuple, car ils
connoissent que chacun quiert leur complaire, parce qu'ils sont les plus
forts. (Comines.)]

[Note 97: _App._ 44.]

[Note 98: _App._ 45.]

[Note 99: _App._ 46.]

Le gendre du roi avait pri, et avec lui l'alliance anglaise et la
scurit de la France. La croisade avait manqu, les Turcs pouvaient
avancer. La chrtient semblait irrmdiablement divise, le schisme
incurable. Ainsi la paix, espre un instant, s'loignait de plus en
plus. Elle ne pouvait revenir dans les affaires, n'tant pas dans les
esprits; jamais ils ne furent moins pacifis, plus discordants
d'orgueil, de passions violentes et de haines.

On avait beau prier Dieu pour la paix et pour la sant du roi; ces
prires, parmi les injures et les maldictions, ne pouvaient se faire
entendre. Tout en s'adressant  Dieu, on essayait aussi du Diable. On
faisait des offrandes  l'un, pour l'autre des conjurations. On
implorait  la fois le ciel et l'enfer.

On avait fait venir du Languedoc un homme fort extraordinaire qui
veillait, jenait comme un saint, non pour se sanctifier, mais afin
d'acqurir influence sur les lments et de faire des astres ce qu'il
voulait. Sa science tait dans un livre merveilleux qui s'appelait
_Smagorad_, et dont l'original avait t donn  Adam[100]. Notre
premier pre, disait-il, ayant pleur cent ans son fils Abel, Dieu lui
envoya ce livre par un ange pour le consoler, le relever de sa chute,
pour donner  l'homme rgnr puissance sur les toiles.

[Note 100: _App._ 47.]

Le livre ne russissant pas pour Charles VI aussi bien que pour Adam, on
eut recours  deux Gascons ermites de Saint-Augustin. On les tablit 
la Bastille prs de l'htel Saint-Paul. On leur fournit tout ce qu'ils
demandaient, entre autres choses des perles en poudre, dont ils firent
un breuvage pour le roi. Ce breuvage, et les paroles magiques dont ils
le fortifiaient, ne produisirent aucun bien durable; les deux moines,
pour s'excuser, accusrent le barbier du roi et le concierge du duc
d'Orlans de troubler leurs oprations par de mauvais sortilges. Ce
barbier avait t vu, disait-on, rdant autour du gibet, pour y prendre
les ingrdients de ses malfices. Toutefois les moines ne purent rien
prouver; on les sacrifia au duc d'Orlans, au clerg. Ils avaient fait
grand scandale. Tout le monde venait les consulter  la Bastille, leur
demander des remdes pour les maladies, des philtres d'amour. Ils furent
dgrads en Grve par l'vque de Paris, puis promens par la ville,
dcapits, mis en quartiers, et les quartiers attachs aux portes de
Paris.

L'effet de ces mauvais remdes fut d'aggraver le mal. Le pauvre prince,
aprs une lueur de raison, sentit l'approche de la frnsie; il dit
lui-mme qu'il fallait se hter de lui ter son couteau[101]. Il
souffrait de grandes douleurs, et disait, les larmes aux yeux, qu'il
aimerait mieux mourir. Tout le monde pleurait aussi, quand on
l'entendait dire, comme il fit au milieu de toute sa maison: S'il est
ici parmi vous, celui qui me fait souffrir, je le conjure, au nom de
Notre-Seigneur, de ne pas me tourmenter davantage, de faire que je ne
languisse plus; qu'il m'achve plutt, et que je meure.

[Note 101: _App._ 48.]

Hlas! disaient les bonnes gens, comment un roi si dbonnaire[102]
est-il ainsi frapp de Dieu et livr aux mauvais esprits? Il n'a
pourtant jamais fait de mal. Il n'tait pas fier; il saluait tout le
monde, les petits comme les grands[103]. On pouvait lui dire tout ce
qu'on voulait. Il ne rebutait personne; dans les tournois, il jotait
avec le premier venu. Il s'habillait simplement, non comme un roi, mais
comme un homme. Il tait paillard, il est vrai; il aimait les femmes,
les filles. Aprs tout, on ne pouvait dire qu'il et jamais fait de
peine aux familles honntes. La reine ne voulant plus coucher avec lui,
on lui mettait dans son lit une petite fille[104], mais c'tait en la
payant bien, et jamais il ne lui fit mal dans ses plus mauvais moments.

[Note 102: _App._ 49.]

[Note 103: _App._ 50.]

[Note 104: _App._ 51.]

Ah! s'il avait eu sa tte, la ville et le royaume s'en seraient bien
mieux trouvs. Chaque fois qu'il revenait  lui, il tchait de faire un
peu de bien, de remdier  quelque mal. Il avait essay de mettre de
l'ordre dans les finances, de rvoquer les dons qu'on lui surprenait
dans ses absences d'esprit. Comment n'aurait-il pas eu bon coeur pour
les chrtiens, lui qui avait mnag les juifs mme, en les renvoyant?...

En quelque tat qu'il ft, il voyait toujours avec plaisir ses braves
bourgeois. Je n'ai, disait-il, confiance qu'en mon prvt des
marchands, Juvnal, et mes bourgeois de Paris. Quand d'autres gens
venaient le voir, il regardait d'un air effar; mais quand c'tait le
prvt, il lui parlait; il disait: Juvnal, ne perdons pas notre temps,
faisons de bonne besogne.

Nous avons remarqu au commencement de cette histoire, en parlant des
rois _fainants_, combien le peuple tait naturellement port 
respecter ces muettes et innocentes figures, qui passaient deux fois par
an devant lui sur leur char attel de boeufs. Les musulmans regardent
les idiots comme marqus du sceau de Dieu, et souvent comme personnes
saintes. Dans certains cantons de la Savoie, c'est un touchant prjug
que le crtin porte bonheur  sa famille. La brute qui ne suit que
l'instinct, en qui la raison individuelle est nulle, semble, par cela
mme, rester plus prs de la raison divine. Elle est tout au moins
innocente.

Rien d'tonnant, si le peuple, au milieu de tous ces princes
orgueilleux, violents et sanguinaires, prenait pour objet de
prdilection cette pauvre crature, comme lui humilie sous la main de
Dieu. Dieu pouvait par lui, aussi bien que par un plus sage, gurir les
maux du royaume. Il n'avait pas fait grand'chose; mais visiblement il
aimait le peuple. Il aimait! mot immense. Le peuple le lui rendit bien.
Il lui resta toujours fidle. Dans quelque abaissement qu'il ft, il
s'obstina  esprer en lui; il ne voulait tre sauv que par lui. Rien
de plus touchant, et en mme temps de plus hardi que les paroles par
lesquelles le grand prdicateur populaire, Jean Gerson, bravant  la
fois les ambitions rivales des princes qui attendaient la succession du
malade, s'adresse  lui, et lui dit: _Rex, in sempiternum vive!_... 
mon roi, vivez toujours!...

Cet attachement universel du peuple pour Charles VI parut dans un de ces
malheureux essais que l'on fit pour le gurir. Deux sorciers offrirent
au bailli de Dijon de dcouvrir d'o venait sa maladie. Au fond d'une
fort voisine, ils levrent un grand cercle de fer sur douze colonnes
de fer; douze chanes de fer taient  l'entour. Mais il fallait trouver
douze hommes, prtres; nobles et bourgeois, qui voulussent entrer dans
ce cercle formidable et se laisser lier de ces chanes. On en trouva
onze sans peine, et le bailli fut le douzime, qui se dvourent ainsi,
au risque d'tre peut-tre emports corps et me par le Diable[105].

[Note 105: Le Religieux.]

Le peuple de Paris voulait toujours voir son roi. Quand il n'tait pas
trop fol, et qu'on ne craignait pas qu'il fit rien d'inconvenant, on le
menait aux glises. Ou bien encore, abattu et languissant, il allait aux
reprsentations des _Mystres_ que les Confrres de la Passion jouaient
alors rue Saint-Denis. Ces Mystres, moiti pieux, moiti burlesques,
taient considrs comme des actes de foi. Ceux qui n'y auraient pas
trouv d'amusement n'y eussent pas moins assist, pour leur dification.
Dans plusieurs glises, on avanait l'heure des vpres pour qu'on pt
aller aux Mystres.

Mais on n'osait pas toujours faire sortir le roi. Alors dans son retrait
de l'htel Saint-Paul, ou dans la librairie du Louvre, amasse par
Charles V, on lui mettait dans les mains des figures pour l'amuser.
Immobiles dans les livres crits, ces figures prirent mouvement, et
devinrent des cartes[106]. Le roi jouant aux cartes, tout le monde
voulut y jouer. Elles taient peintes d'abord; mais cela tant trop
cher, on s'avisa de les imprimer[107]. Ce qu'on aimait dans ce jeu,
c'est qu'il empchait de penser, qu'il donnait l'oubli. Qui et dit
qu'il en sortirait l'instrument qui multiplie la pense et qui
l'ternise, que de ce jeu des fols sortirait le tout-puissant vhicule
de la sagesse?

[Note 106: Les cartes taient connues avant Charles VI, mais peu en
usage. _App._ 52.]

[Note 107: _App._ 53.]

Quelque recette de distraction qu'il y et au fond de ce jeu, ces rois,
ces dames, ces valets dans leur bal perptuel, dans leurs indiffrentes
et rapides volutions, devaient quelquefois faire songer.  force de les
regarder, le pauvre fol solitaire pouvait y placer ses rves; le fol?
pourquoi pas le sage?... N'y avait-il pas dans ces cartes de naves
images du temps? N'tait-ce pas un beau coup de cartes, et des plus
soudains, de voir Bajazet _l'clair_, vainqueur  Nicopolis,
quasi-matre de Constantinople, entrer dans une cage de fer? N'en
tait-ce pas un de voir le gendre du roi de France, le magnifique
Richard II, supplant en quelques jours par l'exil Bolingbroke? Ce roi,
en qui tout  l'heure il y avait dix millions d'hommes, le voil qui est
moins qu'un homme, un homme en peinture, roi de carreau...

Dans une des farces de la basoche que les petits clercs du palais
jouaient sur la royale Table de marbre, figuraient comme personnages les
temps d'un verbe latin: Regno, regnavi, regnabo. Pdantesque comdie,
mais dont il tait difficile de mconnatre le sens.

Dans l'ordonnance par laquelle Charles VI autorise ceux qui jouaient les
Mystres de la Passion, il les appelle ses ams et chers
confrres[108]. Quoi de plus juste, en effet? Triste acteur lui-mme,
Pauvre jongleur du grand Mystre historique, il allait voir ses
confrres, saints, anges et diables, bouffonner tristement la Passion.
Il n'tait pas seulement spectateur, il tait spectacle. Le peuple
venait voir en lui la Passion de la royaut. Roi et peuple, ils se
contemplaient, et avaient piti l'un de l'autre. Le roi y voyait le
peuple misrable, dguenill, mendiant. Le peuple y voyait le roi plus
pauvre encore sur le trne, pauvre d'esprit, pauvre d'amis, dlaiss de
sa famille, de sa femme, veuf de lui-mme et se survivant, riant
tristement du rire des fols, vieil enfant sans pre ni mre pour en
avoir soin.

[Note 108: _App._ 54.]

La drision n'et pas t suffisante, la tragdie et t moins comique,
s'il et cess de rgner. Le merveilleux, le bizarre, c'est qu'il
rgnait par moments. Toute nglige et sale qu'tait sa personne, sa
main signait encore, et semblait toute-puissante. Les plus graves
personnages, les plus sages ttes du conseil, venaient entre deux accs
profiter d'un moment lucide, pier les faibles lueurs d'une intelligence
obscurcie, provoquer les douteux oracles qui tombaient de cette bouche
imbcile.

C'tait toujours le roi de France, le premier roi chrtien, la tte de
la chrtient. Les principaux tats d'Italie, Milan, Florence, Gnes, se
disaient ses clients. Gnes ne crut pouvoir chapper  Visconti qu'en se
donnant  Charles VI. Ainsi la fortune moqueuse s'amusait  charger d'un
nouveau poids cette faible main qui ne pouvait rien porter.

Ce fut un curieux spectacle de voir l'empereur Wenceslas, amen en
France par les affaires de l'glise, confrer avec Charles VI (1398).
L'un tait fol, l'autre presque toujours ivre. Il fallait prendre
l'empereur  jeun; mais pour le roi ce n'tait pas toujours le moment
lucide.

Charles VI ayant eu pourtant trois jours de bon, on en profita pour lui
faire signer une ordonnance qui, selon le voeu de l'Universit,
suspendait l'autorit de Benot XIII dans le royaume de France. Le
marchal Boucicaut fut envoy  Avignon pour le contraindre par corps.
Le vieux pontife se dfendit dans le chteau d'Avignon, en vrai
capitaine (1398-1399). N'ayant plus de bois pour sa cuisine, il brla
une  une les poutres de son palais. Les Franais avaient honte
eux-mmes de cette guerre ridicule. Les partisans de l'autre pape ne lui
taient pas plus soumis. Les Romains taient en armes contre Boniface,
comme les Franais contre Benot.

Voil donc la papaut, l'empire, la royaut aux prises et s'injuriant;
l'empereur ivre, le roi idiot, prenant le pouvoir spirituel, suspendant
le pape, tandis que le pape saisit les armes temporelles et endosse la
cuirasse. Les dieux humains dlirent, dfendent qu'on leur obisse, et
se proclament fols...

Cela tait certain, rel, mais aucunement vraisemblable, contraire 
toute raison, propre  faire croire de prfrence les mensonges les plus
hasards. Nulle comdie, nul Mystre ne devait ds lors choquer les
esprits. Le plus fol n'tait pas celui qui oubliait des ralits
absurdes pour des fictions raisonnables. Ces Mystres aidaient
d'ailleurs  l'illusion par leur prodigieuse dure; quelques-uns se
divisaient en quarante jours. Une reprsentation si longue devenait
pour le spectateur assidu une vie artificielle qui faisait oublier
l'autre, ou pouvait lui faire douter souvent de quel ct tait le
rve[109].

[Note 109: Si nous rvions toutes les nuits la mme chose, elle nous
affecteroit peut-tre autant que les objets que nous voyons tous les
jours. Et si un artisan toit sr de rver toutes les nuits douze heures
durant qu'il est roi, je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un
roi qui rveroit toutes les nuits douze heures qu'il est artisan.
(Pascal.)]




LIVRE VIII




CHAPITRE PREMIER

Le duc d'Orlans, le duc de Bourgogne.--Meurtre du duc d'Orlans
(1400-1407).


Il y a dans la personne humaine deux personnes, deux ennemis qui
guerroient  nos dpens, jusqu' ce que la mort y mette ordre. Ces deux
ennemis, l'orgueil et le dsir, nous les avons vus aux prises dans cette
pauvre me de roi. L'un a prvalu d'abord, puis l'autre; puis, dans ce
long combat, cette me s'est clipse, et il n'y a plus eu o combattre.
La guerre finie dans le roi, elle clate dans le royaume; les deux
principes vont agir en deux hommes et deux factions, jusqu' ce que
cette guerre ait produit son acte frntique, le meurtre; jusqu' ce
que, les deux hommes ayant t tus l'un par l'autre, les deux factions,
pour se tuer, s'accordent  tuer la France.

Cela dit, au fond tout est dit. Si pourtant on veut savoir le nom des
deux hommes, nommons l'homme du plaisir, le duc d'Orlans, frre du roi;
l'homme de l'orgueil, du brutal et sanguinaire orgueil, Jean-sans-Peur,
duc de Bourgogne.

Les deux hommes et les deux partis doivent se choquer dans Paris. Deux
partis, deux paroisses; nous les avons nommes dj, celle de la cour,
celle des bouchers, la folie de Saint-Paul, la brutalit de
Saint-Jacques. La scne de l'histoire dit d'avance l'histoire mme.

       *       *       *       *       *

Louis d'Orlans, ce jeune homme qui mourut si jeune, qui fut tant aim
et regrett toujours, qu'avait-il fait pour mriter de tels regrets? Il
fut pleur des femmes, et c'est tout simple, il tait beau, avenant,
gracieux[110]; mais non moins regrett de l'glise, pleur des saints...
C'tait pourtant un grand pcheur. Il avait, dans ses emportements de
jeunesse, terriblement vex le peuple; il fut maudit du peuple, pleur
du peuple... Vivant, il cota bien des larmes; mais combien plus, mort!

[Note 110: _App._ 55.]

Si vous eussiez demand  la France si ce jeune homme tait bien digne
de tant d'amour, elle et rpondu: Je l'aimais[111]. Ce n'est pas
seulement pour le bien qu'on aime; qui aime, aime tout, les dfauts
aussi. Celui-ci plut comme il tait, ml de bien et de mal. La France
n'oublia jamais qu'en ses dfauts mmes elle avait vu poindre l'aimable
et brillant esprit, l'esprit lger, peu svre, mais gracieux et doux,
de la Renaissance; tel il se continua dans son fils, Charles d'Orlans,
l'exil, le pote[112], dans son btard Dunois, dans son petit-fils le
bon et clment Louis XII.

[Note 111: Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que
cela ne se peut exprimer qu'en respondant: Parceque c'estoit luy,
parceque c'estoit moy. (Montaigne.)]

[Note 112: Louis d'Orlans tait pote aussi, s'il est vrai qu'il avait
clbr dans des vers les secrtes beauts de la duchesse de Bourgogne.
(Barante.)]

Cet esprit, louez-le, blmez-le, ce n'est pas celui d'un temps, d'un
ge, c'est celui de la France mme. Pour la premire fois, au sortir du
roide et gothique moyen ge, elle se vit ce qu'elle est, mobilit,
lgance lgre, fantaisie gracieuse. Elle se vit, elle s'adora.
Celui-ci fut le dernier enfant, le plus jeune et le plus cher, celui 
qui tout est permis, celui qui peut gter, briser; la mre gronde, mais
elle sourit... Elle aimait cette jolie tte qui tournait celle des
femmes; elle aimait cet esprit hardi qui dconcertait les docteurs:
c'tait plaisir de voir les vieilles barbes de l'Universit au milieu de
leurs lourdes harangues, se troubler  ses vives saillies et
balbutier[113]. Il n'en tait pas moins bon pour les doctes, les clercs
et les prtres, pour les pauvres aumnier et charitable. L'glise tait
faible pour cet aimable prince; elle lui passait bien des choses; il n'y
avait pas moyen d'tre svre avec cet enfant gt de la nature et de la
grce.

[Note 113: _App._ 56.]

De qui Louis tenait-il ces dons qu'il apporta en naissant? De qui,
sinon d'une femme? De sa charmante mre apparemment, dont son mari mme,
le sage et froid Charles V, ne pouvait s'empcher de dire: C'est le
soleil du royaume. Une femme mit la grce en lui, et les femmes la
cultivrent.... Et que serions-nous sans elles? Elles nous donnent la
vie (et cela, c'est peu), mais aussi la vie de l'me. Que de choses nous
apprenons prs d'elles comme fils, comme amants ou amis... C'est par
elles, pour elles, que l'esprit franais est devenu le plus brillant,
et, ce qui vaut mieux, le plus sens de l'Europe. Ce peuple n'tudiait
volontiers que dans les conversations des femmes; en causant avec ces
aimables docteurs qui ne savaient rien, il a tout appris[114].

[Note 114: L'ducation d'un jeune chevalier par les femmes est
l'invariable sujet des romans ou histoires romanesques du quinzime
sicle. _App._ 57.]

Nous n'avons pas la galerie o le jeune Louis eut la dangereuse fatuit
de faire peindre ses matresses. Nous connaissons assez mal les femmes
de ce temps-l. J'en vois trois pourtant qui de prs ou de loin tinrent
au duc d'Orlans. Toutes trois, de pre ou de mre, taient Italiennes.
De l'Italie partait dj le premier souffle de la Renaissance; le Nord,
rchauff de ce vent parfum du Sud, crut sentir, comme dit le pote,
une odeur de Paradis[115].

[Note 115:

  Quan la doss aura venta
  Deves vostre pais,
  M'es veiaire que senta
  Odor de Paradis.

Quand le doux zphyr souffle de votre pays,  ma Dame, il me semble que
je sens une odeur de Paradis. (Bernard de Ventadour.)]

De ces Italiennes, l'une fut la femme du duc d'Orlans, Valentina
Visconti, sa femme, sa triste veuve, et elle mourut de sa mort. L'autre,
Isabeau de Bavire (Visconti du ct maternel) fut sa belle-soeur, son
amie, peut-tre davantage. La troisime, dans un rang bien modeste, la
chaste, la savante Christine[116], n'eut avec lui d'autre rapport que
les encouragements qu'il donna  son aimable gnie[117].

[Note 116: Christine de Pisan semble avoir commenc la suite des femmes
de lettres, pauvres et laborieuses, qui ont nourri leur famille du
produit de leur plume. _App._ 58.]

[Note 117: _App._ 59.]

L'Italie, la Renaissance, l'art, l'irruption de la fantaisie, il y avait
dans tout cela de quoi sduire et de quoi blesser. Ce jour du seizime
sicle, qui clatait brusquement ds la fin du quatorzime, dut
effaroucher les tnbres. L'art n'tait-il pas une coupable contrefaon
de la nature? Celle-ci n'a-t-elle pas assez de danger, assez de
sduction, sans qu'une diabolique adresse la reproduise encore pour la
perdition des mes? Cette perfide Italie, la terre des poisons et des
malfices, n'est-ce pas aussi le pays de ces miracles du Diable?

C'taient l les propos du peuple, ce qu'il disait tout haut. Joignez-y
le silence haineux des scolastiques, qui voyaient bien que peu  peu il
leur fallait cder la place. Derrire, appuyaient la foule des esprits
secs et troits, qui demandent toujours:  quoi bon?...  quoi bon un
tableau du Giotto, une miniature du beau Froissart, une ballade de
Christine?

De tels esprits sont toujours un grand peuple. Mais alors ils avaient
pour eux un grave et puissant auxiliaire, la pauvret publique, qui ne
voyait dans les dpenses d'art et de luxe qu'une coupable prodigalit.

 ces mcontentements,  ces malveillances,  ces haines publiques ou
secrtes, il fallait un envieux pour chef. La nature semblait avoir fait
le duc de Bourgogne Jean-sans-Peur tout exprs pour har le duc
d'Orlans. Il avait peu d'avantages physiques, peu d'apparence, peu de
taille, peu de facilit[118]. Son silence habituel couvrait un caractre
violent. Hritier d'une grande puissance, il tenta de grandes choses et
choua d'autant plus tristement. Sa captivit de Nicopolis cota gros au
royaume. Nourri d'amertume et d'envie, il souffrait cruellement de voir
en face cette heureuse et brillante figure qui devait toujours
l'clipser. Avant que leur rivalit clatt, avant que de secrets
outrages eussent engendr en eux de nouvelles haines, il semblait tre
dj le Can prdestin de cet Abel.

[Note 118: Le Religieux de Saint-Denis ajoute toutefois que, quoiqu'il
parlt peu, il avait de l'esprit; ses yeux taient intelligents. Il en
existe un portrait fort ancien au muse de Versailles et au chteau
d'Eu. Il est en prires, dj vieux, les chaires molles, l'air bonasse
et vulgaire. Christine l'appelle en 1404: Prince de toute bont,
salvable, juste, saige, bnigne, douls et de toute bonne meurs.]

L'quit nous oblige de faire remarquer avant tout que l'histoire de ce
temps n'a gure t crite que par les ennemis du duc d'Orlans. Cela
doit nous mettre en dfiance. Ceux qui le turent en sa personne, ont d
faire ce qu'il fallait pour le tuer aussi dans l'histoire.

Monstrelet est sujet et serviteur de la maison de Bourgogne[119]. Le
Bourgeois de Paris est un bourguignon furieux. Paris tait gnralement
hostile au duc d'Orlans, et cela pour un motif facile  comprendre: le
duc d'Orlans demandait sans cesse de l'argent; le duc de Bourgogne
dfendait de payer.

[Note 119: _App._ 60.]

Cette rancune de Paris n'a pas t sans influence sur le plus impartial
des historiens de ce temps, sur le Religieux de Saint-Denis. Il n'a pu
se dfendre de reproduire la clameur de cette grande ville voisine. Le
moine a pu cder aussi  celle du clerg, que le duc d'Orlans essayait
indirectement de soumettre  l'impt[120].

[Note 120: Voy. 1402 et les projets du parti d'Orlans, 1411.]

Il ne faut pas oublier que le duc d'Orlans, ne possdant rien, ou
presque rien, hors du royaume, tirait toutes ses ressources de la
France, de Paris surtout. Le duc de Bourgogne au contraire tait, tout 
la fois, un prince franais et tranger; il avait des possessions et
dans le royaume et dans l'Empire; il recevait beaucoup d'argent de la
Flandre, et demandait plutt des gens d'armes  la Bourgogne[121].

[Note 121: Au tmoignage de Charles-le-Tmraire. (Gachard.)]

Remontons  la fondation de cette maison de Bourgogne. Nos rois ayant
presque dtruit le seul pouvoir militaire qui se trouvt en France, la
fodalit, essayrent, au treizime et au quatorzime sicle, d'une
fodalit artificielle; ils placrent les grands fiefs dans la main des
princes leurs parents. Charles V fit un grand tablissement fodal.
Tandis que son frre an, gouverneur du Languedoc, regardait vers la
Provence et l'Italie, il donna la Bourgogne en apanage  son plus jeune
frre, de manire  agir vers l'Empire et les Pays-Bas. Il fit pour ce
dernier l'immense sacrifice de rendre aux Flamands Lille et Douai, la
Flandre franaise[122], la barrire du royaume au nord, pour que ce
frre poust leur future souveraine, l'hritire des comts de Flandre,
d'Artois, de Rethel, de Nevers et de la Franche-Comt. Il esprait que
dans cette alliance la France absorberait la Flandre, que les peuples
tant runis sous une mme domination, les intrts se confondraient peu
 peu. Il n'en fut pas ainsi. La distinction resta profonde, les moeurs
diffrentes, la barrire des langues immuable; la langue franaise et
wallone ne gagna pas un pouce de terrain sur le flamand[123]. La riche
Flandre ne devint pas un accessoire de la pauvre Bourgogne[124]. Ce fut
tout le contraire: l'intrt flamand emporta la balance. Quel intrt?
un intrt hostile  la France, l'alliance commerciale de l'Angleterre,
commerciale d'abord, puis politique.

[Note 122: _App._ 61.]

[Note 123: _App._ 62.]

[Note 124: Mon pays de Bourgoigne n'a point d'argent; il sent la
France. Mot de Charles-le-Tmraire. (Gachard.)]

Nous avons dit ailleurs comment la Flandre et l'Angleterre taient lies
depuis longtemps. S'il y avait mariage politique entre les princes de la
France et de la Flandre, il y avait toujours eu mariage commercial entre
les peuples de la Flandre et de l'Angleterre. douard III ne put faire
son fils comte de Flandre; Charles V fut plus heureux pour son frre.
Mais ce frre, tout Franais qu'il tait, ne se fit accepter des
Flamands qu'en se rsignant aux relations indispensables de la Flandre
et de l'Angleterre. Ces relations faisaient la richesse du pays, celle
du prince. Toutefois, les Anglais qui depuis douard III avaient attir
beaucoup de drapiers de la Flandre[125], n'avaient plus tant de
mnagements  garder avec les Flamands; ils pillaient souvent leurs
marchands, et secondaient les bannis de Flandre dans leurs pirateries.
Le fameux Pierre Dubois, l'un des chefs de la rvolution de Flandre en
1382, se fit pirate, et fut la terreur du dtroit. En 1387, il enleva la
flotte flamande qui chaque anne allait  La Rochelle acheter nos vins
du Midi[126]. La Flandre et le comte de Flandre taient ruins par ces
pirateries, si ce comte ne devenait ou le matre ou l'alli de
l'Angleterre. Ayant essay en vain de s'en rendre matre (1386), il
fallait qu'il en ft l'alli, qu'il y fit, s'il pouvait, un roi qui
garantt cette alliance. Il y parvint en 1399, contre l'intrt de la
France.

[Note 125: Voy. au tome III, livre VI, chap. I, les tranges promesses
par lesquelles les Anglais s'efforaient de les attirer...]

[Note 126: _App._ 63.]

Cette puissance de Bourgogne, ainsi partage entre l'intrt franais et
tranger, n'allait pas moins s'tendant et s'agrandissant.
Philippe-le-Hardi complta ses Bourgognes en achetant le Charolais
(1390), ses Pays-Bas en faisant pouser  son fils l'hritire de
Hainaut et de Hollande (1385). Le souverain de la Flandre, jusque-l
serr entre la Hollande et le Hainaut, allait saisir ainsi deux grands
postes, par la Hollande des ports sur l'Ocan, c'tait comme des
fentres ouvertes sur l'Angleterre; par le Hainaut des places fortes,
Mons et Valenciennes, les portes de la France.

Voil une grande et formidable puissance, formidable par son tendue et
par la richesse de ses possessions, mais bien plus encore par sa
position, par ses relations, touchant  tout, ayant prise sur tout. Il
n'y avait rien en France  opposer  une telle force. La maison d'Anjou
avait fondu en quelque sorte, dans ses vaines tentatives sur l'Italie.
Le duc de Berri, lors mme qu'il tait gouverneur du Languedoc, n'y
tait pas srieusement tabli; il n'tait que le roi de Bourges. Le duc
d'Orlans, frre du roi, s'tait fait donner successivement l'apanage
d'Orlans, puis une bonne part du Prigord et de l'Angoumois, puis les
comts de Valois, Blois et Beaumont, puis encore celui de Dreux. Il
avait, par sa femme, une position dans les Alpes, Asti. C'taient certes
de grands tablissements, mais disperss; ce n'tait pas une grande
puissance. Tout cela ne faisait point masse en prsence de cette masse
norme et toujours grossissante des possessions du duc de Bourgogne.

Philippe-le-Hardi avait eu,  son grand profit, la part principale 
l'administration du royaume sous la minorit de Charles VI, et bien au
del, jusqu' ce qu'il eut vingt et un ans. Il l'avait perdue quelque
temps, pendant le gouvernement des Marmousets, La Rivire, Clisson,
Montaigu. La folie de Charles VI fut comme une nouvelle minorit;
cependant il devenait impossible de ne pas donner part, dans le
gouvernement, au duc d'Orlans, frre du roi, qui en 1401 avait trente
ans. Ce prince, hritier probable du roi malade et de ses enfants
maladifs, avait apparemment autant d'intrt au bien du royaume que le
duc de Bourgogne, qui, s'tendant toujours vers l'Empire et les
Pays-Bas, devenait de plus en plus un prince tranger. Toutefois, les
lgrets du duc d'Orlans, ses passions, ses imprudences, lui faisaient
tort; la vivacit mme de son esprit, ses qualits brillantes, mettaient
en dfiance. Son oncle, dj g, solide sans clat (comme il faut pour
fonder), rassurait davantage. D'ailleurs, il tait riche hors du
royaume; on pensait que le matre de la riche Flandre prendrait moins
d'argent en France.

Ce fut un moment dcisif, entre l'oncle et le neveu, que celui de la
rvolution d'Angleterre, en 1399. Tous deux avaient caress le dangereux
Lancastre, pendant son sjour au chteau de Bictre. Le duc d'Orlans en
fit son frre d'armes, et se crut sr de lui. Mais Lancastre, avec
beaucoup de sens, prfra l'alliance du duc de Bourgogne, comte de
Flandre. Celui-ci montra dans cette circonstance une extrme prudence.
Il en avait besoin. Richard avait pous sa petite-nice, il tait
gendre du roi de France, et notre alli. Le duc de Bourgogne se serait
perdu dans le royaume, s'il avait ostensiblement concouru  une
rvolution qui nous tait si prjudiciable. Il ne laissa pas passer
Lancastre par ses tats; il donna mme ordre de l'arrter  Boulogne, o
il ne devait point aller. Lancastre fit le tour par la Bretagne, dont le
duc tait ami et alli du duc de Bourgogne; ils lui donnrent pour
l'accompagner quelques gens d'armes, et leur homme, Pierre de
Craon[127], l'assassin de Clisson, l'ennemi mortel du duc d'Orlans.
C'taient de faibles moyens, mais ce qu'ils y joignirent d'argent, on ne
peut le deviner. Or, c'tait surtout d'argent que Lancastre avait
besoin; les hommes ne manquaient pas en Angleterre pour en recevoir.

[Note 127: La misre fora peut-tre Craon  cet acte monstrueux
d'ingratitude. Il avait d la grce de son premier crime aux prires de
la jeune Isabelle de France, pouse de Richard II. Voy. _App._ 34.]

Ce ne fut pas tout. Le duc de Bretagne tant mort peu aprs, sa veuve,
qui avait vu Lancastre  son passage, dclara qu'elle voulait l'pouser.
Cette veuve tait la fille du terrible ennemi de nos rois, de
Charles-le-Mauvais. Rien n'tait plus dangereux que ce mariage. Le duc
de Bourgogne en dtourna la veuve, comme il devait; mais il eut le
bonheur de ne pas tre cout; le mariage se fit au grand profit du duc
de Bourgogne, qui, malgr le duc d'Orlans, malgr le vieux Clisson,
vint prendre la garde du jeune duc de Bretagne et de la Bretagne, et
btit  Nantes mme sa _tour de Bourgogne_[128].

[Note 128: De plus, il emmena avec lui le duc et ses deux
frres.--Lorsque le jeune duc de Bretagne retourna chez lui, on lui
donna, non seulement le comt d'vreux, mais la ville royale de
Saint-Malo, l'un des plus prcieux fleurons de la couronne de France. Il
n'en resta pas moins  moiti Anglais; son frre Arthur tenait le comt
de Richemont du roi d'Angleterre.]

Ainsi se formait autour du royaume un vaste cercle d'alliances
suspectes. Le matre de la Franche-Comt, de la Bourgogne et des
Pays-Bas se trouvait aussi matre de la Bretagne, ami du nouveau roi
d'Angleterre et du roi de Navarre. La maison de Lancastre s'tait
allie, en Castille,  la maison btarde de Transtamare, comme celle de
Bourgogne s'unit plus tard  la maison non moins btarde de Portugal.
Bourgogne, Bretagne, Navarre, Lancastre, toutes les branches cadettes se
trouvaient ainsi lies entre elles, et avec les branches btardes du
Portugal et de la Castille.

Contre cette conjuration de la politique, le duc d'Orlans se porta pour
champion du vieux droit. Il prit cette cause en main dans toute la
chrtient, se dclarant pour Wenceslas contre Robert, pour le pape
contre l'Universit, pour la jeune veuve de Richard contre Henri IV.
Aprs avoir provoqu un duel de sept Franais contre sept Anglais, il
jeta le gant  son ancien frre d'armes, pour venger la mort de Richard
II[129]. Il lui reprochait de plus d'avoir manqu, dans la personne de
la veuve, Isabelle de France,  tout ce qu'un homme noble devait aux
dames veuves et pucelles[130]. Il lui demandait un rendez-vous aux
frontires, o ils pourraient combattre chacun  la tte de cent
chevaliers.

[Note 129: _App._ 64.]

[Note 130: Monstrelet.]

Lancastre rpondit, avec la morgue anglaise, qu'il n'avait vu nulle part
que ses prdcesseurs eussent t ainsi dfis par gens de moindre tat;
ajoutant, dans le langage hypocrite du parti ecclsiastique qui l'avait
mis sur le trne, que ce qu'un prince fait, il le doit faire 
l'honneur de Dieu, et comme profit de toute chrestient ou de son
royaume, et non pas pour vaine gloire ni pour nulle convoitise
temporelle[131].

[Note 131: Monstrelet.--Quant  Isabelle de France, il rcriminait d'une
manire toute satirique: Plt  Dieu que vous n'eussiez fait rigueur,
cruaut ni vilenie envers nulle dame ni damoiselle, non plus qu'avons
fait envers elle; nous croyons que vous en vaudriez mieux.]

Henri IV avait de bonnes raisons pour refuser le combat; il avait bien
autre chose  faire chez lui; il ne voyait qu'ennemis autour de lui; ce
trne tout nouveau branlait. Le duc de Bourgogne lui rendit le service
de faire continuer la trve avec la France.

Ces affaires d'Angleterre et de Bretagne sont dj une guerre indirecte
entre les ducs d'Orlans et de Bourgogne. La guerre va devenir directe,
acharne. Le neveu essaye d'attaquer l'oncle dans les Pays-Bas; l'oncle
attaque et ruine le neveu en France,  Paris.

Le duc d'Orlans, battu par son habile rival dans l'affaire de Bretagne,
fit une chose grave contre lui; si grave que la maison de Bourgogne dut
vouloir ds lors sa ruine. Il se fit un tablissement au milieu des
possessions de cette maison, parmi les petits tats qu'elle avait ou
qu'elle convoitait; il acheta le Luxembourg, se logeant comme une pine
au coeur du Bourguignon, entre lui et l'Empire,  la porte de Lige, de
manire  donner courage aux petits princes du pays, par exemple au duc
de Gueldre. Le duc d'Orlans paya ce duc pour faire ce qu'il avait
toujours fait, pour piller les Pays-Bas.

Louis d'Orlans ayant engag ce condottiere au service du roi, il
l'amne  Paris avec ses bandes; et, d'autre part, il fait venir des
Gallois des garnisons de Guyenne. Le duc de Bourgogne y accourt;
l'vque de Lige lui amne du renfort; une foule d'aventuriers du
Hainaut, de Brabant, de l'Allemagne, arrivent  la file. Le duc
d'Orlans, de son ct, se fortifie des Bretons de Clisson, d'cossais,
de Normands. Paris se mourait de peur. Mais il n'y eut rien encore; les
deux rivaux se mesurrent, se virent en force, et se laissrent
rconcilier.

Le duc de Bourgogne n'avait pas besoin d'une bataille pour perdre son
neveu; il n'y avait qu' le laisser faire: il avait pris un rle
impopulaire qui le menait  sa ruine. Le duc d'Orlans voulait la
guerre, demandait de l'argent au peuple, au clerg mme. Le duc de
Bourgogne voulait la paix (le commerce flamand y avait intrt); riche
d'ailleurs, il se popularisait ici par un moyen facile, il dfendait de
payer les taxes. Si l'on en croyait une tradition conserve par Meyer,
historien flamand, ordinairement trs partial pour la maison de
Bourgogne, les princes de cette maison, ulcrs par les tentatives
galantes du duc d'Orlans sur la femme du jeune duc de Bourgogne,
auraient organis contre leur ennemi un vaste systme d'attaques
souterraines, le reprsentant partout au peuple comme l'unique auteur
des taxes sous le poids desquelles il gmissait, le dsignant  la haine
publique, prparant longuement, patiemment l'assassinat par la
calomnie[132].

[Note 132: _App._ 65.]

Il n'y aurait eu pour le duc d'Orlans qu'un moyen de sortir de cette
impopularit, une guerre glorieuse contre l'Anglais. Mais pour cela il
fallait de l'argent. L'glise en avait. Le duc d'Orlans fit ordonner un
emprunt gnral, dont les gens d'glise ne seraient point exempts. Mais
le duc de Bourgogne se mit du ct du clerg, et l'encouragea  refuser
l'emprunt. Une ordonnance de taxe gnrale fut de mme inutile. Le duc
de Bourgogne dclara que l'ordonnance mentait, en se disant _consentie
par les princes_, que ni lui ni le duc de Berri n'y avaient consenti;
que si les coffres du roi taient vides, ce n'tait pas du sang des
peuples qu'il fallait les remplir; qu'il fallait faire regorger les
sangsues; que pour lui, il voulait bien qu'on st que s'il et autoris
cette nouvelle exaction, il aurait embours deux cent mille cus pour sa
part.

Qu'on juge si de telles paroles taient bien reues du peuple. Le duc de
Bourgogne eut tout le monde pour lui. On l'appela, on le mit  l'oeuvre,
et alors il ne fut pas mdiocrement embarrass. Aprs avoir tant dclam
contre les taxes, il n'en pouvait gure lever lui-mme. Il lui fallut
avoir recours  un trange expdient. Il envoya dans toutes les villes
du royaume des commissaires du parlement pour examiner les contrats
entre particuliers et frapper d'amendes arbitraires ceux qu'ils
trouveraient usuraires ou frauduleux[133]. Tous ceux qui auraient vendu
trop cher de moiti devaient tre punis. Cette absurde et impraticable
inquisition ne produisit pas grand'chose.

[Note 133: _App._ 66.]

Le duc d'Orlans reprit son influence. Il s'tait troitement li avec
le pape Benot XIII; ce pape ayant enfin chapp aux troupes qui
l'assigeaient dans Avignon, le duc surprit au roi une ordonnance qui
restituait au pape l'obdience du royaume; l'Universit en rugit.
D'autre part, le duc, s'tant li troitement avec sa belle-soeur
Isabeau, la fit entrer dans le conseil, et s'y trouva prpondrant. Il
parut ainsi matre et de l'glise et de l'tat, c'est--dire que ds
lors tout ce qui se fit d'impopulaire retomba sur lui.

Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que le parti d'Orlans ne ft le
seul qui agt pour la France et contre l'Anglais, qui sentt qu'on
devait profiter de l'agitation de ce pays[134], qui tentt des
expditions. Je vois en 1403 les Bretons de ce parti mettre une flotte
en mer et battre les Anglais[135]. Plus tard des secours sont envoys
aux chefs gallois, avec lesquels le roi fait alliance[136]. Je vois
l'homme du duc d'Orlans, le conntable d'Albret, faire une guerre
heureuse en Guyenne[137]. On envoie en Castille pour demander les
secours d'une flotte contre les Anglais. Une transaction utile leur
ferme la Normandie; on tire Cherbourg et vreux des mains suspectes du
roi de Navarre, en le ddommageant ailleurs.

[Note 134: C'tait le temps de la rvolte des Percy.]

[Note 135: C'taient les Bretons de Clisson, conduits par Guillaume
Duchtel.]

[Note 136: Rymer.]

[Note 137: Le comte de Clermont, trs jeune encore, tait le chef
nominal de cette arme.]

En 1404, tout le royaume souffrant des courses des Anglais, un grand
armement fut ordonn, une lourde taxe. Tout l'argent fut plac dans une
tour du palais, pour n'en sortir que du consentement des princes. Le duc
d'Orlans n'attendit pas ce consentement; il vint la nuit forcer la tour
et en tira l'argent[138]. C'tait un acte violent, injustifiable, une
sorte de vol. Toutefois, quand on songe que le duc de Bourgogne venait
d'abandonner le comte de Saint-Pol aux vengeances de l'Anglais[139],
quand on songe que le duc de Berri avait fait manquer l'invasion de
1386, et qu'il empcha encore le roi de combattre en 1415, on comprend
que jamais ces princes n'auraient employ cet argent contre les ennemis
du royaume.

[Note 138: Le Religieux dit qu'il s'tait muni d'un ordre du roi.]

[Note 139: Le comte de Saint-Pol avait pris les armes pour les intrts
de sa fille, belle-fille du duc de Bourgogne.]

L'armement se fit  Brest, une flotte fut prpare. Elle devait tre
conduite dans le pays de Galles par le comte de La Marche, prince de la
maison de Bourbon, qui tait agrable aux deux partis. Mais ce prince
fit ce que le duc de Berri avait fait autrefois. Il s'obstina  ne
bouger de Paris; il y resta d'aot en novembre pour les ftes d'un
double mariage entre les princes de la maison de Bourgogne et les
enfants du roi. On allgua que le vent tait contraire. Et en effet, on
voit bien qu'il soufflait d'Angleterre; les Anglais taient instruits de
tout par des tratres; ils avaient ici des agents  qui ils payaient
pension; ils pensionnaient entre autres le capitaine de Paris[140]. Le
nouveau duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, avait d'ailleurs intrt  ne
pas commencer par dplaire aux Flamands en leur fermant l'Angleterre. Il
conclut au contraire une trve marchande avec les Anglais[141].

[Note 140: _App._ 67.]

[Note 141: _App._ 68.]

L'habile et heureux fondateur de la maison de Bourgogne tait mort au
milieu de la crise (1404), au moment o il venait encore de mettre un de
ses fils en possession du Brabant. Il avait recueilli tous les fruits de
sa politique goste[142]; il s'tait constamment servi des ressources
de la France, de ses armes, de son argent, et avec cela il mourut
populaire, laissant  son fils, Jean-sans-Peur, un grand parti dans le
royaume.

[Note 142: _App._ 69.]

Philippe-le-Hardi tait, dans son intrieur, un homme rang et rgulier;
il n'eut d'autre femme que sa femme, la riche et puissante hritire des
Flandres et de tant de provinces, et qui lui aidait  les maintenir. Il
fut toujours bien avec le clerg; il le dfendait volontiers au conseil
du roi; du reste, donnant peu aux glises.

On ne lui reproche aucun acte violent. Eut-il connaissance de
l'assassinat de Clisson et de l'empoisonnement de l'vque de Laon? La
chose est possible, mais encore moins prouve.

Ce politique mettait dans toute chose un faste royal, qu'on pouvait
prendre pour de la prodigalit, et qui sans doute tait un moyen. Le
culte tait clbr dans sa maison avec plus de pompe que chez aucun
roi; la musique surtout nombreuse, excellente. Dans les occasions
publiques, dans les ftes, il tenait  blouir et jetait l'argent.
Lorsqu'il alla recevoir,  Llinghen, Isabelle de France, veuve de
Richard II, qu'Henri IV renvoyait, il dploya un luxe incroyable,
inconvenant dans une si triste circonstance; mais il voulait sans doute
imposer  ses amis les Anglais. Au reste, il ne lui en cota rien, il
profita de cette dpense pour se donner, au nom du roi de France, une
norme pension de trente-six mille livres. Il en fut de mme au mariage
de son second fils; il donna  tous les seigneurs des Pays-Bas qui y
assistaient, des robes de velours vert et de satin blanc, et leur
distribua pour dix mille cus de pierreries; il avait pourvu d'avance 
ces dpenses en se faisant assigner, sur le trsor de France, une somme
de cent quarante mille francs.

La ranon de son fils, loin de lui coter, fut pour lui une occasion de
lever des sommes normes. Indpendamment de tout ce qu'il tira de la
Bourgogne, de la Flandre, etc., il s'assigna, au nom du roi,
quatre-vingt mille livres. Nous voyons le mme fils,  peine de retour,
tirer encore, l'anne suivante, douze mille livres de Charles VI[143].
Cette maison si riche ne mprisait pas les plus petits gains.

[Note 143: D. Plancher.]

Le duc de Bourgogne n'aimait pas  payer. Ses trsoriers n'acquittaient
rien, pas mme les dpenses journalires de sa maison[144]. Quoiqu'il
laisst  sa mort une masse norme, inestimable, de meubles, de joyaux,
d'objets prcieux, il y avait lieu de craindre qu'ils ne suffissent
point  payer tant de cranciers. Plutt que de toucher aux immeubles,
la veuve se dcida  renoncer  la succession des biens mobiliers.

[Note 144: Le Religieux.]

Ce n'tait pas chose simple, au moyen ge, que cession et renonciation.
Le dbiteur insolvable faisait triste figure; il devait se dgrader
lui-mme de chevalerie en s'tant le ceinturon. Dans certaines villes,
il fallait que, par-devant le juge et sous les hues de la foule, il
frappt du cul sur la pierre[145]. La cession du dbiteur tait
honteuse. La renonciation de la veuve tait odieuse et cruelle. Elle
venait dposer les clefs sur le corps du dfunt, comme pour lui dire
qu'elle lui rendait sa maison, renonant  la communaut, et n'ayant
plus rien  voir avec lui; elle reniait son mariage[146]. Il n'y avait
gure de pauvre femme qui se dcidt  boire une telle honte,  briser
ainsi son coeur... Elles donnaient plutt leur dernire chemise.

[Note 145: _App._ 70.]

[Note 146: La renonciation de la veuve n'est pas en effet sans analogie
avec le reniement du mariage, par lequel la loi de Castille permettait 
la femme noble qui avait pous un roturier de reprendre sa noblesse 
la mort de son mari. Il fallait qu'elle allt  l'glise avec une
hallebarde sur l'paule; l elle touchait de la pointe la fosse du
dfunt et elle lui disait: Vilain, garde la vilainie, que je puisse
reprendre ma noblesse. (Note communique par M. Rossew-Saint-Hilaire.)
_App._ 71.]

La duchesse de Bourgogne ne recula pas. Cette femme d'une audace virile
accomplit bravement la crmonie[147]. Elle descendait, comme
Charles-le-Mauvais, de cette violente Espagnole Jeanne de Navarre et de
Philippe-le-Bel[148]. La petite-fille de Jeanne, Marguerite, avait fond
avec non moins de violence la maison de Bourgogne. On dit que, voyant
son fils le comte de Flandre hsiter  accepter pour gendre
Philippe-le-Hardi, elle lui montra sa mamelle, et lui dit que, s'il ne
consentait, elle trancherait le sein qui l'avait nourri. Ce mariage,
comme nous l'avons vu, mit tout un empire dans les mains de la maison de
Bourgogne. La seconde Marguerite, petite-fille de l'autre, femme de
Philippe-le-Hardi, digne mre de Jean-sans-Peur, aima mieux faire cette
banqueroute solennelle que de diminuer d'un pouce de terre les
possessions de sa maison. Elle connaissait son temps, cet ge de fer et
de plomb. Ses fils n'y perdirent rien, ils n'en furent pas moins honors
ni moins populaires. Une telle audace fit peur; on sut ce qu'on avait 
craindre de ces princes.

[Note 147: Et de ce demanda instrument  un notaire public, qui estoit
l prsent. (Monstrelet.) _App._ 72.]

[Note 148: Voy. tome III.]

La mort de Philippe-le-Hardi semblait laisser le duc d'Orlans matre du
conseil. Il en profita pour se faire donner des places qui couvraient
Paris au nord, Couci, Ham, Soissons. Avec la Fre, Chlons,
Chteau-Thierry, Orlans et Dreux, il possdait ainsi une ceinture de
places autour de Paris. Le duc de Bourgogne avait pris, il est vrai, au
Midi le poste important d'tampes[149].

[Note 149: Il se l'tait fait cder en 1400 par le duc de Berri.]

Le duc d'Orlans obtint de son pape une dfense au nouveau duc de
Bourgogne de se mler des affaires du royaume[150]. Pour que cette
dfense signifit quelque chose, il fallait tre le plus fort. Il ne put
empcher Jean-sans-Peur d'entrer au conseil, et non seulement lui, mais
trois autres qui n'taient qu'un avec lui, ses frres, les ducs de
Limbourg et de Nevers, et son cousin le duc de Bretagne. Jean-sans-Peur,
suivant la politique de son pre, commena par se dclarer contre la
taille que faisait ordonner le duc d'Orlans pour la continuation de la
guerre, dclarant qu'il empcherait ses sujets de la payer. Paris,
encourag, n'avait pas envie de payer non plus. En vain, les crieurs qui
proclamaient la taxe annonaient en mme temps que celle de l'anne
dernire avait t bien employe, qu'on avait repris plusieurs places du
Limousin. Le peuple de Paris ne se souciait du Limousin ni du royaume;
il ne paya point. Les prisons se remplirent, les places se couvrirent de
meubles  l'encan. L'exaspration tait telle qu'il fallut dfendre, 
son de trompe, de porter ni pe ni couteau[151].

[Note 150: Meyer.]

[Note 151: Le Religieux.]

Tout porte  croire que les impts n'taient pas excessifs, quoi qu'en
disent les contemporains. La France tait redevenue riche par la paix;
la main-d'oeuvre tait  haut prix dans les villes. Le fisc levait plus
facilement six francs par feu qu'il n'aurait lev un franc cinquante
ans auparavant[152]. Mais cet argent tait lev avec une violence, une
prcipitation, une ingalit capricieuses, plus funestes que l'impt
mme.

[Note 152: _App._ 73.]

Que le peuple et ou n'et pas d'argent, il n'en voulait pas donner. On
lui disait que la reine faisait passer en Allemagne tout ce que le duc
d'Orlans ne gaspillait pas. On avait, disait-on, arrt  Metz six
charges d'or que la Bavaroise envoyait chez elle[153]. Les esprits les
plus sages accueillaient ces bruits; le grave historien du temps croit
que la taxe prcdente avait fourni la somme monstrueuse de huit cent
mille cus d'or[154], et que le duc et la reine avaient tout mang. Pour
juger ces assertions, pour apprcier l'ignorance et la malveillance avec
laquelle on raisonnait des ressources du royaume, il faut voir le beau
plan que le parti du duc de Bourgogne proposait pour la rforme des
finances. Il y a, disait-on, dans le royaume _dix-sept cent mille_
villes, bourgs et villages; tons-en sept cent mille qui sont ruins;
qu'on impose les autres  vingt cus seulement par an, cela fera vingt
millions d'cus; en payant bien les troupes, la maison du roi, les
collecteurs et receveurs, en rservant mme quelque chose pour rparer
les forteresses, il restera trois millions dans les coffres du
roi[155]. Ce calcul de dix-sept cent mille clochers est justement celui
sur lequel s'appuie le factieux recteur de la _Satire Mnippe_.

[Note 153: _App._ 74.]

[Note 154: _App._ 75.]

[Note 155: Le Religieux.]

Rien ne servit mieux le parti bourguignon que le sermon d'un moine
augustin contre la reine et le duc. La reine pourtant tait prsente. Le
saint homme ne parla qu'avec plus de violence, et probablement sans bien
savoir qui il servait par cette violence. Il n'y a pas de meilleur
instrument pour les factions que ces fanatiques qui frappent en
conscience. Dans sa harangue, il attaquait ple-mle les prodigalits de
la cour, les abus, les nouveauts en gnral, la danse, les modes, les
franges, les grandes manches[156]. Il dit, en face de la reine, que sa
cour tait le domicile de dame Vnus, etc.[157].

[Note 156: Loricatis, fimbriatis et manicatis vestibus. (Religieux.)]

[Note 157: Domina Venus. (_Idem._)--Cet Augustin, qui prcha contre le
duc d'Orlans, lui avait ddi un livre qui, peut-tre, n'avait pas t
assez pay.]

On en parla au roi, qui, loin de se fcher, voulut aussi l'entendre.
Devant le roi, il en dit encore plus: que les tailles n'avaient servi 
rien; que le roi mme tait vtu du sang et des larmes du peuple; que le
duc (il ne le dsignait pas autrement) tait maudit, et que, sans doute,
Dieu ferait passer le royaume dans une main trangre[158].

[Note 158: Te induere de substantia, lacrimis et gemitibus miserrim
plebis. (_Idem._)]

Le duc d'Orlans, si violemment attaqu, n'essayait point de regagner
les esprits. On l'accusait de prodigalit; il n'en fut que plus
prodigue; il y avait trop peu d'argent pour la guerre, il y en avait
assez pour les ftes, les amusements. loign si longtemps du
gouvernement par ses oncles, sous prtexte de jeunesse, il restait
jeune en effet; il avait pass la trentaine, et n'en tait que plus
ardent dans ses folles passions.  cet ge d'action, l'homme que les
circonstances empchent d'agir, se retourne avec violence vers la
jeunesse qui s'en va, vers les caprices d'un autre ge; mais il y porte
une fantaisie tout autrement difficile, insatiable; tout y passe, rien
n'y sufft; le plaisir d'abord, mais c'est bientt fini; puis, dans le
plaisir, l'aigre saveur du pch secret; puis le secret ddaign, les
jouissances insolentes du bruit, du scandale.

La _petite reine_ de Charles VI n'tait pas ce qu'il lui fallait; il
n'aimait que les grandes dames, c'est--dire les aventures, les
enlvements, les folles tragdies de l'amour. Il prit ainsi chez lui la
dame de Canny, et il la garda, au vu et au su de tout le monde, jusqu'
ce qu'il en eut un fils. Ce fut le fameux Dunois.

Fut-il l'amant des deux Bavaroises, de Marguerite, femme de
Jean-sans-Peur, et de la reine Isabeau, propre femme de son frre, la
chose n'est pas improbable. Ce qui est sr, c'est qu'il semblait fort
uni avec Isabeau au conseil et dans les affaires; une si troite
alliance d'un jeune homme trop galant avec une jeune femme qui se
trouvait comme veuve du vivant de son mari, n'tait rien moins
qu'difiante.

Matre de la reine, il semblait vouloir l'tre du royaume. Il profita
d'une rechute de son frre pour se faire donner par lui le gouvernement
de la Normandie. Cette province, la plus riche de toutes, avait t
convoite par le feu duc de Bourgogne. Le duc d'Orlans, qui ne pouvait
plus tirer d'argent de Paris, et trouv l d'autres ressources. C'tait
aussi des ports de Normandie qu'il et pu le mieux diriger contre
l'Angleterre, les capitaines de son parti. L'expdition du comte de La
Marche, prpare  Brest, n'avait abouti  rien; elle et peut-tre
russi en partant d'Honfleur ou de Dieppe. Les Normands, sans doute
encourags sous main par le parti de Bourgogne, reurent fort mal leur
nouveau gouverneur; il essaya en vain de dsarmer Rouen[159]. Il y avait
une grande imprudence  irriter ainsi cette puissante commune. Les
capitaines des villes et forteresses gardrent leurs places, contre lui,
jusqu' nouvel ordre du roi.

[Note 159: Ceux de Rouen rpondirent avec drision: Nous porterons nos
armes au chteau, c'est--dire que nous irons arms, arms aussi nous
reviendrons.]

Cette tentative du duc d'Orlans sur la Normandie excita de grandes
dfiances contre lui dans l'esprit de Charles VI, lorsqu'il eut une
lueur de bon sens. On s'adressa aussi  son orgueil. On lui apprit dans
quel honteux abandon sa femme et son frre le laissaient[160]; on lui
dit que ses serviteurs n'taient plus pays, que ses enfants taient
ngligs, qu'il n'y avait plus moyen de faire face aux dpenses de sa
maison. Il demanda au dauphin ce qui en tait, l'enfant dit oui, et que
depuis trois mois la reine le caressait et le baisait pour qu'il ne dt
rien[161].

[Note 160: C'estoit grande piti de la maladie du roy, laquelle luy
tenoit longuement. Et quand il mangeoit, c'estoit bien gloutement et
louvissement. Et ne le pouvoit-on faire despoiller, et estoit tout
plein de poux, vermine et ordure. Et avoit un petit lopin de fer, lequel
il mit secrettement au plus prs de sa chair. De laquelle chose on ne
savoit rien, et luy avoit tout pourry la pauvre chair, et n'y avoit
personne qui ozast approcher de luy pour y remdier. Toutefois il avoit
un physicien qui dit qu'il estoit ncessit d'y remedier, ou qu'il
estoit en danger, et que de la garison de la maladie il n'y avoit
remede, comme il luy sembloit. Et advisa qu'on ordonnast quelque dix ou
douze compagnons desguisez, qui fussent noircis, et aucunement garnis
dessous, pour doute qu'il ne les blessast. Et ainsi fut fait, et
entrrent les compagnons, qui estoient bien terribles  voir, en sa
chambre. Quand il les vid, il fut bien esbahi, et vinrent de faict 
luy: et avoit-on fait faire tous habillements nouveaux, chemise, gippon,
robbe, chausses, bottes, qu'un portoit. Ils le prirent, luy cependant
disoit plusieurs paroles, puis le dpouillerent, et luy vestirent
lesdites choses qu'ils avoient apportes. C'estoit grande piti de le
voir, car son corps estoit tout mang de poux et d'ordure. Et si
trouverent ladite piece de fer: toutes les fois qu'on le vouloit
nettoyer, failoit que ce fust par ladite manire. (Juvnal des
Ursins.)]

[Note 161: Il tmoigna beaucoup de reconnaissance  une dame qui avait
soin du dauphin et supplait  la ngligence de sa mre. Il lui donna le
gobelet d'or dans lequel il venait de boire. (Religieux.)]

On obtint ainsi de Charles VI qu'il appelt le duc de Bourgogne;
celui-ci, sous prtexte de faire hommage de la Flandre, vint avec un
cortge qui tait plutt une arme. Il amenait avec lui la foule de ses
vassaux et six mille hommes d'armes. La reine et le duc d'Orlans se
sauvrent  Melun. Les enfants de France devaient les suivre le
lendemain; mais le duc de Bourgogne arriva  temps pour les
arrter[162].

[Note 162: _App._ 76.]

Il avait besoin du jeune dauphin[163]. En l'absence du roi, il lui fit
prsider un conseil, compos des princes, des conseillers ordinaires,
o, de plus, on avait appel, chose nouvelle, le recteur et force
docteurs de l'Universit[164]. L, matre Jean de Nyelle, un docteur de
l'Artois, serviteur du duc de Bourgogne, pronona une longue harangue
sur les abus dont son matre demandait la rforme. Il termina en
accusant le duc d'Orlans de ngliger la guerre des Anglais, montrant
comment cette guerre tait juste, prtendant qu'avec les subsides
annuels, les tailles gnrales et l'emprunt fait rcemment aux riches et
aux prlats, on pouvait bien la soutenir.

[Note 163: Il logea avec le dauphin pour tre plus sr de lui.]

[Note 164: Le Religieux.]

On ne peut que s'tonner d'un tel discours, lorsqu'on voit qu'alors mme
le duc de Bourgogne, comme comte de Flandre, venait de traiter avec les
Anglais, et que, de plus, il avait donn l'exemple de ne rien payer pour
la guerre. Le parti d'Orlans,  ce moment mme, reprenait dix-huit
petites places, puis soixante dans la Guyenne. Le comte d'Armagnac leur
offrait la bataille sous les murs de Bordeaux[165]. Le sire de Savoisy
fit une course heureuse contre les Anglais. Des secours furent envoys
aux Gallois. Les chefs de ces expditions, Albret, Armagnac, Savoisy,
Rieux, Duchtel, taient tous du parti d'Orlans.

[Note 165: _App._ 77.]

L'exaspration de Paris contre les taxes, la jalousie des princes contre
le duc d'Orlans, rendirent un moment Jean-sans-Peur matre de tout. Le
roi de Navarre, le roi de Sicile, le duc de Berri, dclarrent que tout
ce que le duc de Bourgogne avait fait tait bien fait. Le clerg et
l'Universit prchrent en ce sens. Puis, les princes allrent un  un 
Melun prier le duc d'Orlans de ne plus assembler de troupes, et de
laisser la reine revenir dans sa bonne ville. Le vieux duc de Berri
s'emporta jusqu' dire  son neveu qu'il n'y avait aucun des princes qui
ne le tnt pour ennemi public;  quoi le duc d'Orlans rpliqua
seulement: Qui a bon droit, le garde[166]!

[Note 166: Sur les pennonceaux de leurs lances les Bourguignons
portoient: _ich houd_, je tiens,  rencontre des Orlanois, qui avoient:
_je l'envie_. (Monstrelet.)]

Il rpondit aussi  l'ambassade de l'Universit, au recteur, aux
docteurs, qui venaient le sermonner sur les biens de la paix. Il les
harangua  son tour en langue vulgaire, mais dans leur style, opposant
syllogisme  syllogisme, citation  citation. Il concluait par les
paroles suivantes, auxquelles il n'y avait, ce semble, rien  rpondre:
L'Universit ne sait pas que le roi tant malade et le dauphin mineur,
c'est au frre du roi qu'il appartient de gouverner le royaume. Et
comment le saurait-elle? L'Universit n'est pas franaise; c'est un
mlange d'hommes de toute nation[167]; ces trangers n'ont rien  voir
dans nos affaires... Docteurs, retournez  vos coles. Chacun son
mtier. Vous n'appelleriez pas apparemment des gens d'armes  opiner sur
la foi[168]. Et il ajouta d'un ton plus lger: Qui vous a chargs de
ngocier la paix entre moi et mon cousin de Bourgogne? Il n'y a entre
nous ni haine ni discorde[169].

[Note 167: Bulus.]

[Note 168: In casu fidei ad consilium milites non evocaretis.
(Religieux.)]

[Note 169: Monstrelet prtend que le duc d'Orlans avait pris
l'Universit pour juge et arbitre.--Ce qui est plus sr, c'est qu'il
s'adressa au parlement: Si requeroit la cour qu'elle ne souffrist
ledict dauphin estre transport... (_Archives, Reg. du Parlem. Cons._,
vol. XII, f{o} 222.)]

Le duc de Bourgogne comptait sur Paris. Il avait achev de gagner les
Parisiens par la bonne discipline de ses troupes, qui ne prenaient rien
sans payer. Les bourgeois avaient t autoriss  se mettre en dfense,
 refaire les chanes de fer qui barraient les rues; on en forgea plus
de six cents en huit jours. Mais quand il Voulut mener plus loin les
Parisiens, et les dcider  le suivre contre le duc d'Orlans, ils
refusrent nettement. Ce refus rendit la rconciliation plus facile. Les
princes consentirent  un rapprochement. Les deux partis avaient 
craindre la disette. Le duc d'Orlans rentra dans Paris, toucha dans la
main du duc de Bourgogne[170], et consentit aux rformes qu'il avait
proposes. Quelques suppressions d'officiers, quelques rductions de
gages, ce fut toute la rforme. Mais la discorde restait la mme entre
les princes. Le duc d'Orlans, doux et insinuant, avait trouv moyen de
regagner son oncle de Berri et presque tout le conseil; il reprenait peu
 peu le pouvoir. On essaya bientt d'un nouvel accord aussi inutile que
le premier.

[Note 170: Si l'on en croyait la chronique suivie par M. de Barante, ils
auraient couch dans le mme lit.]

Il n'y avait qu'une chance de paix; c'tait le cas o les Anglais, par
leurs pirateries, par leurs ravages autour de Calais, dcideraient le
duc de Bourgogne, comte de Flandre,  agir srieusement contre eux, et 
s'arranger avec le duc d'Orlans. On put croire un moment que les
ennemis de la France lui rendraient ce service. En 1405, les Anglais,
voyant que Philippe-le-Hardi tait mort, crurent avoir meilleur march
de la veuve et du jeune duc; ils tentrent de s'emparer du port de
l'cluse. Et ceci ne fut pas une tentative individuelle, un coup de
piraterie, mais bien une expdition autorise, par une flotte royale, et
sous la conduite du duc de Clarence, le propre fils d'Henri IV. C'tait
justement le moment o le nouveau comte de Flandre venait de renouveler
les trves marchandes avec les Anglais[171].

[Note 171: _App._ 78.]

Voil les princes d'accord pour agir contre l'ennemi. Le duc de
Bourgogne se charge d'assiger Calais, tandis que le duc d'Orlans fera
la guerre en Guyenne. Calais et Bordeaux taient bien les deux points 
attaquer, mais ce n'tait pas trop des forces runies du royaume pour
une seule des deux entreprises; les tenter toutes deux  la fois,
c'tait tout manquer.

Calais ne pouvait gure se prendre que l'hiver et par un coup de main;
c'est ce que vit plus tard le grand Guise[172]. Le duc de Bourgogne
avertit longuement l'ennemi par d'interminables prparatifs; il
rassembla des troupes considrables, des munitions infinies, douze cents
canons[173], petits il est vrai. Il prit le temps de btir une ville de
bois pour enfermer la ville. Pendant qu'il travaille et charpente, les
Anglais ravitaillent la place, l'arment, la rendent imprenable.

[Note 172: L'hiver, au contraire, dcouragea le duc de Bourgogne.
(Juvnal des Ursins.)]

[Note 173: _App._ 79.]

Le duc d'Orlans ne russit pas mieux. Il commena la campagne trop
tard, comme  l'ordinaire, se mettant en route lorsqu'il et fallu
revenir. On lui disait bien pourtant qu'il ne trouverait plus rien dans
la campagne, ni vivres ni fourrages, que l'hiver approchait; il
rpondait avec lgret que la gloire en serait plus grande d'avoir 
vaincre l'Anglais et l'hiver.

Les Gascons qui l'avaient appel, se ravisrent et ne l'aidrent
point[174]. N'ayant qu'une petite arme de cinq mille hommes, il ne
pouvait se hasarder d'attaquer Bordeaux; il aurait voulu du moins en
saisir les approches; il tta Blaye, puis Bourg. Le sige trana dans la
mauvaise saison; les vivres manqurent, une flotte qui en apportait de
La Rochelle fut prise en mer par les Anglais. Les troupes affames se
dbandrent. Le duc d'Orlans s'obstinait  ce malheureux sige, sans
espoir, mais s'tourdissant, jouant la solde des troupes, n'osant
revenir.

[Note 174: _App._ 80.]

Il savait bien ce qui l'attendait  Paris. Le duc de Bourgogne y tait
dj, il ameutait le peuple contre lui, le dsignait comme l'ami des
Anglais, l'accusait d'avoir dtourn pour sa belle expdition de Guyenne
l'argent avec lequel on et pris Calais[175]. Paris tait fort mu,
l'Universit, le clerg mme. Le duc d'Orlans avait rcemment irrit
l'vque et l'glise de Paris;  son dpart pour la Guyenne, il avait
t  Saint-Denis baiser les os du patron de la France; ceux de Paris
qui prtendaient avoir les vraies reliques du saint, ne pardonnrent pas
au duc de dcider ainsi contre eux.

[Note 175: _App._ 81.]

Peu  peu, Paris devenait unanime contre le duc d'Orlans. Les gens de
l'Universit de Paris couvaient contre lui une haine profonde, haine de
docteurs, haine de prtres. D'abord, il tait l'ami du pape leur ennemi,
il faisait donner les bnfices  d'autres qu'aux universitaires, il
les affamait. Autre crime:  l'Universit de Paris il opposait les
universits d'Orlans, d'Angers, de Montpellier et de Toulouse, toutes
favorables au pape d'Avignon[176]. Il soutenait, comme on l'a vu, que
l'Universit de Paris n'tait pas franaise, que, compose en grande
partie d'trangers, elle ne pouvait s'immiscer dans les affaires du
royaume. C'taient l de terribles griefs auprs de nos docteurs.
Peut-tre cependant lui auraient-ils  la rigueur pardonn tout cela;
mais, ce qui tait bien autrement grave pour des lettrs, dcidment
irrmissible et inexpiable, il se moquait d'eux.

[Note 176: Bulus.]

Dj suranne, pour la science et l'enseignement, l'Universit de Paris
avait atteint l'apoge de sa puissance. Elle tait devenue, pour ainsi
dire, l'autorit. Depuis plus d'un sicle, cette vieille ane des rois
avait parl haut dans la maison de son pre, fille quivoque[177] en
soutane de prtre, et, comme les vieilles filles, aigre et colrique. Le
roi aussi l'avait gte, ayant besoin d'elle contre les Templiers,
contre les papes. Dans le grand schisme, elle se chargea de choisir pour
la chrtient, et choisit Clment VII; puis elle humilia son pape.

[Note 177: On a dbattu pendant cinq cents ans cette question insoluble
si l'Universit tait un corps ecclsiastique ou laque.]

C'tait pour le roi un instrument peu sr, et qui souvent le blessait
lui-mme. Au moindre mcontentement l'Universit venait lui dclarer que
la Fille des rois, lse dans ses privilges, irait, brebis
errante[178], chercher un autre asile. Elle fermait ses classes, les
coliers se dispersaient, au grand dommage de Paris. Alors on se htait
de courir aprs eux, de finir la _secessio_, de rappeler la _gens
togata_ du mont Aventin.

[Note 178: Quasi ovem errabundam. (Religieux.)]

L'Universit ne s'en tint pas  ces moyens ngatifs. Bientt, associe
au petit peuple, elle donna ses ordres  l'htel Saint-Paul, et traita
le roi presque aussi mal qu'elle avait trait le pape. Dans cette
clipse misrable de la papaut, de l'empire, de la royaut,
l'Universit de Paris trnait, frule en main, et se croyait reine du
monde.

Et il y avait bien quelque raison dans cette absurdit. Avant
l'imprimerie, avant la domination de la presse, sous laquelle nous
vivons, toute publicit tait dans l'enseignement oral, que dispensaient
les universits; or, la premire et la plus influente de toutes tait
celle de Paris.

Puissance immense,  peu prs sans contrle. Et dans quelles mains se
trouvait-elle? Aux mains d'un peuple de docteurs, aigris par la misre,
en qui d'ailleurs la haine, l'envie, les mauvaises passions avaient t
soigneusement cultives par une ducation de polmique et de dispute.
Ces gens arrivaient  la puissance, ils devaient montrer bientt combien
l'ristique sche et durcit la fibre morale, comment, porte du
raisonnement dans la ralit, elle continue d'abstraire, abstrait la vie
et raisonne le meurtre, comme toute autre ngation.

De bonne heure, l'Universit avait commenc la guerre contre le duc
d'Orlans. Ds 1402, elle dclara les ennemis de la soustraction
d'obdience, les amis du pape, pcheurs et fauteurs du schisme. Le
prince si clairement dsign demanda rparation; mais le mme soir, l'un
des plus clbres docteurs et prdicateurs, Courtecuisse, renouvela
l'invective.

Deux ans aprs, l'Universit saisit une occasion de frapper un des
principaux serviteurs du duc d'Orlans et de la reine, le sire de
Savoisy. Ce seigneur, qui avait fait des expditions heureuses contre
les Anglais, avait autour de lui une maison toute militaire, des
serviteurs insolents, des pages fort mal disciplins; un de ceux-ci
donna des perons  son cheval tout au travers d'une procession de
l'Universit; les coliers le souffletrent, les gens de Savoisy prirent
parti, poursuivirent les coliers, qui se jetrent dans
Sainte-Catherine; des portes, ils tirrent au hasard dans l'glise, au
grand effroi du prtre qui disait la messe en ce moment. Plusieurs
coliers furent blesss. Savoisy eut beau demander pardon 
l'Universit, et offrir de livrer les coupables[179]. Il fallut qu'il
perptut le souvenir de son humiliation, en fondant une chapelle de
cent livres de rentes; que son propre htel, l'un des plus beaux
d'alors, ft dmoli de fond en comble. Les peintures admirables dont il
tait dcor, ne purent toucher les scolastiques[180]. La dmolition se
fit  grand bruit, au son des trompettes qui proclamaient la victoire de
l'Universit[181].

[Note 179: Il dclara mme qu'il tait prt  pendre le coupable de sa
propre main. (Religieux.)]

[Note 180: Le roi ne put sauver qu'une galerie peinte  fresque, qui
tait btie sur les murs de la ville, et on lui en fit payer la valeur.]

[Note 181: Cum lituis et instrumentis musicis. (Religieux.)]

Elle avait suspendu ses leons, et dfendu les prdications, jusqu' ce
qu'elle et obtenu cette rparation clatante. Elle usa du mme moyen
lorsque Benot XIII s'tant chapp d'Avignon, le duc d'Orlans fit
rvoquer par le roi la soustraction d'obdience, et que le pape ordonna
la leve d'une dcime sur le clerg, dont le duc aurait profit sans
doute. Un concile assembl  Paris n'osait rien dcider. L'Universit,
par l'organe d'un de ses docteurs, Jean Petit, clata avec violence
contre le pape, contre les fauteurs du pape, contre l'universit de
Toulouse qui le soutenait; celle de Paris exigea du roi un ordre au
Parlement de faire brler la lettre qu'avaient crite ceux de Toulouse 
cette occasion. La terreur tait si grande que le mme Savoisy,
rcemment maltrait par l'Universit, se chargea de porter au Parlement
l'ordre du roi. Cet homme, intrpide devant les Anglais, rampait devant
la puissance populaire, dont il avait vu de si prs la force et la rage.

On peut juger de l'insolence des coliers aprs de telles victoires, ils
se croyaient dcidment les matres sur le pav de Paris. Deux d'entre
eux, un Breton et un Normand, firent je ne sais quel vol. Le prvt,
messire de Tignonville, ami du duc d'Orlans, jugeant bien que, s'il les
renvoyait  leurs juges ecclsiastiques, ils se trouveraient les plus
innocentes personnes du monde, les traita comme dchus du privilge de
clricature, les mit  la torture, les fit avouer, puis les envoya au
gibet. L-dessus, grande clameur de l'Universit et des clercs en
gnral.

Les princes, ne pouvant abandonner le prvt, rpondaient aux
universitaires qu'ils pouvaient aller dpendre et inhumer les corps, et
qu'il n'en ft plus parl. Mais ce n'tait pas leur compte; ils
voulaient que le prvt fondt deux chapelles, qu'il ft dclar
inhabile  tout emploi, qu'il allt dpendre lui-mme les deux clercs et
les inhumt de ses mains, aprs les avoir baiss, ces cadavres dj
pourris et infects,  la bouche[182].

[Note 182: Post oris osculum. (Religieux.)]

Tout le clerg soutint l'Universit. Non seulement les classes furent
fermes, mais les prdications suspendues, et cela dans le saint temps
de Nol, pendant tout l'Avent, tout le carme,  la fte mme de Pques.
Dj, l'anne prcdente, les prdications et l'enseignement avaient t
suspendus aux mmes poques, pour ne pas payer la dcime. Ainsi le
clerg se vengeait aux dpens des mes qui lui taient confies, il
refusait au peuple le pain de la parole, dans le temps des plus saintes
ftes, parmi les misres de l'hiver, lorsque les mes ont tant besoin
d'tre soutenues. La foule allait aux glises, et n'y trouvait plus de
consolation[183]. L'hiver, le printemps, passrent ainsi silencieux et
funbres.

[Note 183: En rcompense, les mntriers semblent s'tre multiplis.
Leur corporation devient importante. Elle fait confirmer ses statuts.
(_Portef. Fontanieu_, 24 avril 1407.)]

Le duc d'Orlans avait beaucoup  craindre; le peuple s'en prenait de
tout  lui. Son parti s'affaiblissait. Il reut un nouveau coup par la
mort de son ami Clisson. Tant qu'il vivait, tout vieux qu'il tait,
Clisson faisait peur au duc de Bretagne.

Quelque temps auparavant, le duc et la reine se promenant ensemble du
ct de Saint-Germain, un effroyable orage fondit sur eux; le duc se
rfugia dans la litire de la reine; mais les chevaux effrays
faillirent les jeter dans la rivire. La reine eut peur, le duc fut
touch; il dclara vouloir payer ses cranciers, ne sachant pas sans
doute lui-mme combien il tait endett. Mais il en vint plus de huit
cents; les gens du duc ne payrent rien et les renvoyrent.

Dans ce triste hiver de 1407 le duc et la reine crurent ramener les
esprits en ordonnant, au nom du roi, la suspension du droit de _prise_,
celui de tous les abus qui faisait le plus crier. Les matres d'htel du
roi, des princes, des grands, prenaient sur les marchs, dans les
maisons, tout ce qui pouvait servir  la table de leurs matres, ce qui
les tentait eux-mmes, ce qu'ils pouvaient emporter; meubles, linges,
tout leur tait bon. Les gens du duc et de la reine avaient rudement
pill; ils eurent beau suspendre l'exercice de ce droit odieux[184]: le
peuple leur en voulait trop, il ne leur en sut aucun gr.

[Note 184: Ils le suspendirent pour quatre ans (7 septembre 1407).]

Tout tournait contre eux. La reine, depuis longtemps loigne de son
mari, n'en tait pas moins enceinte; elle attendait, souhaitait un
enfant. Elle accoucha en effet d'un fils, mais qui mourut en naissant.
Il fut pleur de sa mre, plus qu'on ne pleure un enfant de cet ge
quand on en a dj plusieurs autres, pleur comme un gage d'amour.

Le duc d'Orlans, lui-mme, tait malade, il se tenait  son chteau de
Beaut. Ce replis onduleux de la Marne et ses les boises[185], qui
d'un ct regardent l'aimable coteau de Nogent, de l'autre l'ombre
monacale de Saint-Maur[186], a toujours eu un inexplicable attrait de
grce mlancolique. Dans ces les, sur la belle et dangereuse rivire,
s'leva jadis une villa mrovingienne, un palais de Frdgonde[187]; l,
plus tard, fut la chre retraite o Charles VII crut vraiment mettre en
sret son trsor, la bonne et belle Agns[188]. Ce chteau d'Agns
Sorel tait celui mme de Louis d'Orlans; il s'y tenait malade au mois
de novembre 1407, c'tait la fin de l'automne, les premiers froids, les
feuilles tombaient.

[Note 185:

  Marne l'enceint.....
  Et belle tour qui garde les dtrois.
  _O l'en se puet retraire  sauvet;_
  Pour tous ces poins li doulz prince courtois
  Donna ce nom  ce lieu de Beaut.

                            EUSTACHE DESCHAMPS.]

[Note 186: Saint-Maur tait alors une grande abbaye fortifie.]

[Note 187: C'est de la Marne qu'un pcheur retire le corps du jeune fils
de Chilpric, noy par sa martre.]

[Note 188: Elle mourut jeune, et l'on crut qu'elle tait empoisonne. Ce
chteau d'Agns dans une le fait penser au labyrinthe de la belle
Rosamonde. Voy. la _jolie ballade_.]

Chaque vie a son automne, sa saison jaunissante, o toute chose se fane
et plit; plt au ciel que ce ft la maturit; mais ordinairement c'est
plus tt, bien avant l'ge mr. C'est ce point, souvent peu avanc de
l'ge, o l'homme voit les obstacles se multiplier tout autour, o les
efforts deviennent inutiles, o s'abrge l'espoir, o, le jour
diminuant, grandissent peu  peu les ombres de l'avenir... On entrevoit
alors, pour la premire fois, que la mort est un remde, qu'elle vient
au secours des destines qui ont peine  s'accomplir.

Louis d'Orlans avait trente-six ans; mais dj, depuis plusieurs
annes, parmi ses passions mme et ses folles amours, il avait eu des
moments srieux[189]. Il avait fait, crit de sa main un testament fort
chrtien, fort pieux, plein de charit et de pnitence. Il y ordonnait
d'abord le payement de ses cranciers, puis des legs aux glises, aux
collges, aux hpitaux, d'abondantes aumnes. Il y recommandait ses
enfants  son ennemi mme, au duc de Bourgogne; il prouvait le besoin
d'expier; il demandait  tre port au tombeau sur une claie couverte de
cendres[190].

[Note 189: Ad multa vitia prceps fuit, qu tamen horruit cum ad
virilem tatem pervenisset. (Religieux.)]

[Note 190: Son testament fut trouv crit tout entier de sa main, quatre
ans avant sa mort. La bont de son me confiante et sans fiel se
manifestait dans la recommandation qu'il faisait de ses enfants aux
soins de son oncle le duc Philippe, tandis qu'ils taient dj au plus
fort de leurs querelles. _App._ 82.]

Au temps o nous sommes parvenus, il n'eut un pressentiment que trop
vrai de sa fin prochaine. Il allait souvent aux Clestins; il aimait ce
couvent; dans son enfance, sa bonne dame de gouvernante l'y menait tout
petit entendre les offices. Plus tard, il y visitait frquemment le sage
Philippe de Maizires, vieux conseiller de Charles V, qui s'y tait
retir[191]. Il sjournait mme quelquefois au couvent, vivant avec les
moines, comme eux, et prenant part aux offices de jour et de nuit. Une
nuit donc qu'il allait aux matines, et qu'il traversait le dortoir, il
vit, ou crut voir la Mort[192]. Cette vision fut confirme par une
autre; il se croyait devant Dieu et prt  subir son jugement. C'tait
un signe solennel qu'au lieu mme o avait commenc son enfance, il ft
ainsi averti de sa fin. Le prieur du couvent auquel il se confia, crut
aussi qu'en effet il lui fallait songer  son me et se prparer  bien
mourir.

[Note 191: Jean Petit prtend qu'ils conspiraient ensemble.
(Monstrelet.)]

[Note 192: Telle tait la tradition du couvent. Les moines avaient fait
peindre cette vision dans leur chapelle  ct de l'autel; on y voyait
la Mort tenant une faux  la main, et montrant au duc d'Orlans cette
lgende: Juvenes ac senes rapio. (Millin.)]

Ce ne fut pas une apparition moins sinistre qu'il eut bientt au chteau
de Beaut. Il y reut une trange visite, celle de Jean-sans-Peur. Il
devait peu s'y attendre, un nouveau motif avait encore aigri leur haine.
Les Ligeois ayant chass leur vque, jeune homme de vingt ans, qui
voulait tre vque sans se faire prtre[193], ils en avaient lu un
autre, avec l'appui du duc d'Orlans et du pape d'Avignon. L'vque
chass tait justement le beau-frre du duc de Bourgogne. Si le duc
d'Orlans, matre du Luxembourg, tendait encore son influence sur
Lige, son rival allait avoir une guerre permanente chez lui, en
Brabant, en Flandre; la France lui chappait. Ce danger devait porter
son exaspration au comble[194].

[Note 193: _App._ 83.]

[Note 194: Dans l'attente d'une guerre prochaine, il s'tait assur de
l'alliance du duc de Lorraine (6 avril 1407), et il avait pris  son
service le marchal de Boucicaut. Boucicaut promet de le servir envers
et _contre tous_, sauf le roi et ses enfants, en mmoire de ce que le
duc de Bourgogne lui a sauv la vie, estant pris des Turcs. (_Fonds
Baluze_, 18 juillet 1407.)]

Ds longtemps, il avait annonc des rsolutions violentes. En 1405,
lorsque les deux rivaux taient en prsence, sous les murs de Paris,
Louis d'Orlans ayant pris pour emblme un bton noueux, Jean-sans-Peur
prit pour le sien un rabot. Comment le bton devait-il tre
_rabot_[195]? on pouvait tout craindre.

[Note 195: On disait aprs la mort du duc d'Orlans: Baculum nodosum
factum esse planum. (Meyer.)--Devises: Mgr d'Orlans, _Je suis
mareschal de grant renomme, Il en appert bien, j'ay forge leve_. Mgr
de Bourgogne, _Je suis charbonnier d'trange contre, J'ay assez charbon
pour faire fume_. (Mss. Colbert, Regius.)]

Le duc de Berri, plein d'inquitude, crut gagner beaucoup sur son neveu
en le dcidant  aller voir le malade. Soit pour tromper son oncle, soit
par un sentiment de haineuse curiosit, il se contraignit jusque-l. Le
duc d'Orlans allait mieux; le vieil oncle prit ses deux neveux, les
mena entendre la messe, et les fit communier de la mme hostie; il leur
donna un grand repas de rconciliation, et il fallut qu'ils
s'embrassassent. Louis d'Orlans le fit de bon coeur, tout porte  le
croire; la veille il s'tait confess et avait tmoign amendement et
repentance. Il invita son cousin  dner avec lui le dimanche suivant;
il ne savait point qu'il n'y aurait pas de dimanche pour lui.

       *       *       *       *       *

On voit encore aujourd'hui, au coin de la Vieille rue du Temple et de la
rue des Francs-Bourgeois, une tourelle du quinzime sicle, lgre,
lgante, et qui contraste fort avec la laide maison, qui de ct et
d'autre s'y est gauchement accroche. Cette tourelle fermait, de ce
ct, le grand enclos de l'htel Barbette, occup en 1407 par la reine
Isabeau, en 1550 par Diane de Poitiers.

L'htel Barbette, plac hors de l'enceinte de Philippe-Auguste, entre
les deux juridictions de la ville et du Temple, libre galement de l'une
et de l'autre, avait t longtemps soustrait, par sa position, aux gnes
de la ville, couvre-feu, fermeture des portes, etc. Enferm plus tard
dans l'enceinte de Charles V, il n'en tait pas moins, dans ce quartier
peu frquent, hors de la surveillance des honntes et mdisants
bourgeois de Paris[196].

[Note 196: Les maisons places ainsi n'avaient pas bon renom. On le voit
par les plaintes que faisaient les chanoines de Saint-Mry contre les
mauvais lieux qui se trouvaient le long de la vieille enceinte de
Philippe-Auguste. Ils obtinrent une ordonnance d'Henri VI, roi de France
et d'Angleterre, pour en purger ce quartier.]

Cet htel, bti par le financier tienne Barbette, matre de la monnaie
sous Philippe-le-Bel, fut pill dans la grande sdition o le peuple
enrag poursuivit le roi jusqu'au Temple (1306). Le mme htel,
quatre-vingts ans aprs, appartenait  un autre parvenu, au grand matre
Montaigu, l'un des Marmousets qui gouvernaient le royaume. Ils y firent
coucher Charles VI, la veille de son dpart pour la Bretagne, lorsque,
malgr ses oncles, ils parvinrent  le tirer de Paris pour lui faire
poursuivre la vengeance de l'assassinat de Clisson. Montaigu, ami, comme
Clisson, du duc d'Orlans, fit sa cour  la reine, en lui cdant cette
maison commode; elle n'aimait pas l'htel Saint-Paul, o vivait son
mari; ce mari la gnait quand il tait fou, bien plus encore quand il ne
l'tait pas.

Elle avait embelli  plaisir ce sjour de prdilection, l'avait agrandi,
tendu jusqu' la rue de la Perle. Les jardins taient d'autant mieux
ferms et solitaires, que le long de la Vieille rue du Temple ils se
trouvaient masqus d'une ligne de maisons qui regardaient la rue, et ne
voyaient rien derrire, tout au plus le mur du mystrieux htel.

La reine y accoucha le 10 novembre. Les deux princes communirent
ensemble le 20; le 22, ils mangrent chez le duc de Berri,
s'embrassrent et se jurrent une amiti de frres. Cependant, depuis le
17, le duc de Bourgogne avait tout prpar pour tuer ce frre; il lui
avait dress embuscade prs de l'htel Barbette, les assassins
attendaient.

Ds la Saint-Jean, c'est--dire depuis plus de quatre mois,
Jean-sans-Peur cherchait une maison pour ce guet-apens. Un clerc de
l'Universit, qui tait son homme, avait charg un couratier public de
maisons de lui en louer une, o il voulait, disait-il, mettre du vin, du
bl et autres denres que les coliers et les clercs recevaient de leur
pays, et qu'ils avaient le privilge universitaire de vendre sans droit.
Le courtier lui trouva et lui fit livrer, le 17 novembre, la maison de
l'image Notre-Dame, Vieille rue du Temple, en face de l'htel de Rieux
et de la Bretonnerie. Le duc de Bourgogne y fit entrer de nuit des gens
 lui, entre autres un ennemi mortel du duc d'Orlans, un Normand,
Raoul d'Auquetonville, ancien gnral des finances, que le duc avait
chass pour malversation. Raoul rpondait de tuer; un valet de chambre
du roi promit, pour argent, de livrer et de trahir.

Le lendemain du repas de rconciliation, le mercredi 23 novembre 1407,
Louis d'Orlans avait t, comme  l'ordinaire, chez la reine; il y
avait soup, et gaiement, pour essayer de consoler la pauvre mre[197].
Le valet de chambre du roi arrive en hte, et dit que le roi demande son
frre, qu'il veut lui parler[198]. Le duc, qui avait dans Paris six
cents chevaliers ou cuyers, n'avait pourtant pas amen grand monde avec
lui, aimant mieux sans doute faire  petit bruit ces visites dont on ne
mdisait que trop. Il laissa mme  l'htel Barbette une partie de ceux
qui l'avaient suivi, comptant peut-tre y retourner quand il serait
quitte du roi. Il n'tait que huit heures; c'tait de bonne heure pour
les gens de cour, mais tard pour ce quartier retir, en novembre
surtout. Il n'avait avec lui que deux cuyers monts sur un mme cheval,
un page et quelques valets pour clairer. Il s'en allait, vtu d'une
simple robe de damas noir, par la Vieille rue du Temple, en arrire de
ses gens, chantant  demi voix, et jouant avec son gant, comme un homme
qui veut tre gai. Nous savons ces dtails par deux tmoins oculaires:
un valet de l'htel de Rieux, et une pauvre femme qui logeait dans une
chambre dpendante du mme htel. Jaquette, femme de Jacques Griffart,
cordonnier, dposa qu'tant  sa fentre haute sur la rue, pour voir si
son mari ne revenait pas, et y prenant un lange qui schait, elle vit
passer un seigneur  cheval, et un moment aprs, comme elle couchait son
enfant, elle entendit crier:  mort!  mort! Elle courut  la fentre,
son enfant dans les bras, et elle vit le mme seigneur  genoux, dans la
rue, sans chaperon; autour de lui, sept ou huit hommes, le visage
masqu, qui frappaient dessus, de haches et d'pes; lui, il mettait son
bras devant, en disant quelques mots, comme: Qu'est ceci? D'o vient
ceci? Il tomba, mais ils ne continuaient pas moins  frapper d'estoc et
de taille. La femme, qui voyait tout, criait au meurtre tant qu'elle
pouvait. Un homme qui l'aperut  la fentre, lui dit: Taisez-vous,
mauvaise femme. Alors,  la lueur des torches, elle vit sortir de la
maison de l'image Notre-Dame un grand homme, avec un chaperon rouge
descendant sur les yeux; il dit aux autres: teignez tout,
allons-nous-en, il est bien mort! Quelqu'un lui donna encore un coup de
massue, mais il ne remuait plus. Prs de lui gisait un jeune homme, qui,
tout mourant qu'il tait, se souleva en criant: Ah! monseigneur mon
matre[199]. C'tait le page, qui ne l'avait pas quitt et s'tait jet
au-devant des coups. Ce page tait Allemand; il avait peut-tre t
donn  Louis d'Orlans par Isabeau de Bavire.

[Note 197: Dolorem... studuit mitigare... coena jocunda peracta.
(Religieux.)]

[Note 198: Monstrelet.]

[Note 199: _App._ 84.]

Depuis l'assassinat manqu de Clisson, on savait qu'il ne fallait pas
croire  la lgre qu'un homme tait tu; aussi, selon un autre rcit,
le grand homme au chaperon rouge vint, avec un falot de paille, regarder
 terre si la besogne avait t faite consciencieusement[200]. Il n'y
avait rien  dire; le mort tait taill en pices, le bras droit tait
tranch  deux places, au coude, au poignet; le poing gauche tait
dtach, jet au loin par la violence du coup; la tte tait ouverte de
l'oeil  l'oreille, d'une oreille  l'autre; le crne tait ouvert, la
cervelle pandue sur le pav[201].

[Note 200: _App._ 85.]

[Note 201: Lesquelles playes estoient telles et si normes que le test
estoit fendu, et que toute la cervelle en sailloit... Item que son bras
destre estoit rompu tant que le maistre os sailloit dehors au droit du
coude... (Information du sire de Tignonville, prvt de Paris.)]

Ces pauvres restes furent ports le lendemain matin, parmi la
consternation et la terreur gnrale[202],  l'glise voisine des
Blancs-Manteaux. Ce fut au jour seulement qu'on ramassa, dans la boue,
la main mutile et la cervelle. Les princes vinrent lui donner l'eau
bnite. Le vendredi, il fut enseveli  l'glise des Clestins, dans la
chapelle qu'il avait btie lui-mme[203]. Les coins du drap mortuaire
taient ports par son oncle, le vieux duc de Berri, par ses cousins, le
roi de Sicile, le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon; puis, venaient
les seigneurs, les chevaliers, une foule innombrable de peuple. Tout le
monde pleurait, les ennemis comme les amis[204]. Il n'y a plus d'ennemis
alors; chacun, dans ces moments, devient partial pour le mort. Quoi! si
jeune, si vivant nagure, et dj pass! Beaut, grce chevaleresque,
lumire de science, parole vive et douce: hier tout cela, aujourd'hui
plus rien[205]...

[Note 202: _App._ 86.]

[Note 203: _App._ 87.]

[Note 204: _App._ 88.]

[Note 205: _App._ 89.]

Rien?... davantage peut-tre. Celui qui semblait hier un simple
individu, on voit qu'il avait en lui plus d'une existence, que c'tait
en effet un tre multiple, infiniment vari[206]!... Admirable vertu de
la mort! Seule elle rvle la vie. L'homme vivant n'est vu de chacun que
par un ct, selon qu'il le sert ou le gne. Meurt-il? on le voit alors
sous mille aspects nouveaux, on distingue tous les liens divers par
lesquels il tenait au monde. Ainsi, quand vous arrachez le lierre du
chne qui le soutenait, vous apercevez dessous d'innombrables fils
vivaces, que jamais vous ne pourrez dprendre de l'corce o ils ont
vcu; ils resteront briss, mais ils resteront[207].

[Note 206: Henri III s'cria en voyant le corps du duc de Guise: Mon
Dieu, qu'il est grand! Il parot encore plus grand mort que vivant. Il
disait mieux qu'il ne croyait; cela est vrai dans un bien autre sens.]

[Note 207: Je faisais l'autre jour cette observation dans la fort de
Saint-Germain (12 septembre 1839).]

Chaque homme est une humanit, une histoire universelle... Et pourtant
cet tre, en qui tenait une gnralit infinie, c'tait en mme temps un
individu spcial, une personne, un tre unique, irrparable, que rien ne
remplacera. Rien de tel avant, rien aprs; Dieu ne recommencera point.
Il en viendra d'autres, sans doute; le monde, qui ne se lasse pas,
amnera  la vie d'autres personnes, meilleures peut-tre, mais
semblables, jamais, jamais...

Celui-ci sans doute eut ses vices; mais c'est en partie pour cela que
nous le pleurons; il n'en appartint que davantage  la pauvre humanit;
il nous ressembla d'autant plus; c'tait lui, et c'tait nous. Nous nous
pleurons en lui nous-mmes, et le mal profond de notre nature.

On dit que la mort embellit ceux qu'elle frappe, et exagre leurs
vertus; mais c'est bien plutt en gnral la vie qui leur faisait tort.
La mort, ce pieux et irrprochable tmoin, nous apprend, selon la
vrit, selon la charit, qu'en chaque homme il y a ordinairement plus
de bien que de mal. On connaissait les prodigalits du duc d'Orlans, on
connut ses aumnes. On avait parl de ses galanteries; on ne savait pas
assez que cette heureuse nature avait toujours conserv, au milieu mme
des vaines amours, l'amour divin et l'lan vers Dieu. On trouva aux
Clestins la cellule o il aimait  se retirer[208]. Lorsqu'on ouvrit
son testament, on vit qu'au plus fort de ses querelles cette me sans
fiel tait toujours confiante, aimante pour ses plus grands ennemis.

[Note 208: _App._ 90.]

Tout cela demande grce.. Eh! qui ne pardonnerait, quand cet homme,
dpouill de tous les biens de la vie, redevenu nu et pauvre, est
apport dans l'glise, et attend son jugement? Tous prient pour lui,
tous l'excusent, expliquant ses fautes par les leurs, et se condamnant
eux-mmes... Pardonnez-lui, Seigneur, frappez-nous plutt.

Personne n'avait plus  se plaindre du duc d'Orlans que sa femme
Valentine; elle l'avait toujours aim, et toujours il en aima d'autres.
Elle ne l'excusa pas moins autant qu'il tait en elle; elle prit comme
sien avec elle le btard de son mari, et l'leva parmi ses enfants. Elle
l'aimait autant qu'eux, davantage. Souvent, lui voyant tant d'esprit et
d'ardeur, l'Italienne le serrait, lui disait: Ah! tu m'as t drob!
c'est toi qui vengeras ton pre[209].

[Note 209: Qu'il lui avoit t embl, et qu'il n'y avoit  peine des
enfants qui fust si bien taill de venger la mort de son pre qu'il
estoit. (Juvnal.)]

La justice ne vint jamais pour la veuve, elle n'eut pas cette
consolation. Elle n'eut pas celle d'lever au mort l'humble tombe de
trois doigts au-dessus de terre qu'il demandait dans son
testament[210]; elle ne put mme lui mettre sous la tte la rude
pierre, la roche qu'il voulait pour oreiller. Louis d'Orlans, proscrit
dans la mort, attendit cent ans un tombeau.

[Note 210: _App._ 91.]

Aux premiers ges chrtiens, dans les temps de vive foi, les douleurs
taient patientes; la mort semblait un court divorce; elle sparait,
mais pour runir. Un signe de cette foi dans l'me, dans la runion des
mes, c'est que, jusqu'au douzime sicle, le corps, la dpouille
mortelle, semble avoir moins d'importance; elle ne demande pas encore de
magnifiques tombeaux; cache dans un coin de l'glise, une simple dalle
la couvre; c'est assez pour la dsigner au jour de la rsurrection:
_Hinc surrectura_[211].

[Note 211: _App._ 92.]

Au temps dont nous crivons l'histoire, il y avait dj un changement,
peu avou, d'autant plus profond. Mme dvotion extrieure, mais la foi
tait moins vive; au plus profond des cours,  leur insu, l'espoir
faiblissait. La douleur ne se laissait plus aisment charmer aux
promesses de l'avenir; aux pieuses consolations, elle opposait la mot de
Valentine: Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien[212].

[Note 212: La devise de Valentine se lisait dans sa chapelle aux
Cordeliers de Blois.]

S'il lui restait quelque chose, c'tait de parer la triste dpouille, de
glorifier les restes, de faire de la tombe une chapelle, une glise,
dont ce mort serait le dieu.

Vains amusements de la douleur, qui ne l'arrtent pas longtemps. Quelque
profond que soit le spulcre, elle n'en ressent pas moins  travers les
puissantes attractions de la mort; elle les suit... La veuve du duc
d'Orlans vcut ce que dura sa robe de deuil.

C'est que les mots de l'union: _Vous devenez mme chair_, ils ne sont
pas un vain son; ils durent pour celui qui survit. Qu'ils aient donc
leur effet suprme!... Jusque-l, il va chaque jour heurter cette tombe
 l'aveugle, l'interroger, lui demander compte... Elle ne sait que
rpondre; il aurait beau la briser, qu'elle n'en dirait pas davantage...
En vain, s'obstinant  douter, s'irritant, niant la mort, il arrache
l'odieuse pierre; en vain, parmi les dfaillances de la douleur et de la
nature, il ose soulever le linceul, et montrant  la lumire ce qu'elle
ne voudrait pas voir, il dispute aux vers le je ne sais quoi, informe et
terrible, qui fut Ins de Castro[213].

[Note 213: Le roi se rendit  l'glise de Santa-Clara, o il fit
exhumer le corps de la femme qu'il chrissait. Il ordonna que son Ins
fut revtue des ornements royaux, et qu'on la plat sur un trne o ses
sujets vinrent baiser les ossements qui avaient t une si belle main.
(Faria y Souza.) _App._ 93.]




CHAPITRE II

Lutte des deux partis.--Cabochiens.--Essais de rforme dans l'tat et
dans l'glise (1408-1414).


L'tranger qui visite la silencieuse Vrone et les tombeaux des La
Scala, dcouvre dans un coin une lourde tombe sans nom[214]. C'est,
selon toute apparence, la tombe de l'_assassin_[215].  ct, s'lve
un somptueux monument  triple tage de statues, et par-dessus ce
monument, sur la tte des saints et des prophtes, plane un cavalier de
marbre. C'est la statue de l'assassin. Can Signore de La Scala tua son
frre dans la rue en plein jour, il lui succda. Cela ne produisit, ce
semble, ni tonnement, ni trouble[216]. Le meurtrier rgna doucement
pendant seize annes, et alors, sentant sa fin venir, il donna ordre 
ses affaires, fit encore trangler un de ses frres qu'il tenait
prisonnier, et laissa la seigneurie de Vrone  son btard, comme tout
bon pre de famille laisse son bien  son fils.

[Note 214: _App._ 94.]

[Note 215: _App._ 95.]

[Note 216: _App._ 96.]

Les choses ne se passrent pas ainsi en France  la mort du duc
d'Orlans. La France n'en prit pas si aisment son parti. S'il n'eut pas
un tombeau de pierre[217], il en eut un dans les coeurs. Tout le pays
sentit le coup et en fut profondment remu, et l'tat, et la famille,
et chaque homme jusqu'aux entrailles. Une dispute, une guerre de trente
annes commena; il en cota la vie  des millions d'hommes. Cela est
triste, mais il n'en faut pas moins fliciter la France et la nature
humaine.

[Note 217: Ce tombeau ne fut lev que par Louis XII.]

Ce n'tait pourtant que la mort d'un homme, dit froidement le
chroniqueur de la maison de Bourgogne[218]. Mais la mort d'un homme est
un vnement immense, lorsqu'elle arrive par un crime; c'est un fait
terrible sur lequel les socits ne doivent se rsigner jamais.

[Note 218: ... Pour la mort d'un seul homme... (Monstrelet.)]

Cette mort engendra la guerre, et la guerre entre les esprits. Toutes
les questions politiques, morales, religieuses, s'agitrent  cette
occasion[219]. La grande polmique des temps modernes, elle a commenc
pour la France par le sentiment du droit, par l'motion de la nature,
par la douce et sainte piti.

[Note 219: _App._ 97.]

O se livra d'abord ce grand combat? L mme d'o partit le crime, au
coeur du meurtrier. Le lendemain au matin, lorsque tous les parents du
mort allrent aux Blancs-Manteaux visiter le corps, et lui donner l'eau
bnite, le duc de Bourgogne qualifia lui-mme l'acte selon la vrit:
Jamais plus mchant et plus tratre meurtre n'a t commis en ce
royaume. Le vendredi, au convoi, il tenait un des coins du drap
mortuaire et pleurait comme les autres.

Plus que tous les autres sans doute, et non moins sincrement. Il n'y
avait pas l d'hypocrisie. La nature humaine est ainsi faite. Nul doute
que le meurtrier n'et voulu alors ressusciter le mort au prix de sa
vie. Mais cela n'tait pas en lui. Il fallait qu'il trant  jamais ce
fardeau, qu' jamais il portt ce pesant drap mortuaire.

Lorsqu'il fut constant que les assassins avaient fui vers la rue
Mauconseil, o tait l'htel du duc de Bourgogne, lorsque le prvt de
Paris dclara qu'il se faisait fort de trouver les coupables, si on lui
permettait de fouiller les htels des princes, le duc de Bourgogne se
troubla; il tira  part le duc de Berri et le roi de Sicile, et leur dit
tout ple: C'est moi; le diable m'a tent[220]. Ils reculrent; le duc
de Berri fondit en larmes, et ne dit qu'une parole: J'ai perdu mes deux
neveux.

[Note 220: _App._ 98.]

Le duc de Bourgogne s'en alla accabl, humili, et l'humiliation le
changea. L'orgueil tua le remords. Il se souvint qu'il tait puissant,
qu'il n'y avait pas de juge pour lui. Il s'endurcit, et puisque enfin le
coup tait fait, le mal irrparable, il rsolut de revendiquer son crime
comme vertu, d'en faire, s'il pouvait, un acte hroque. Il osa venir au
conseil. Il en trouva la porte ferme; le duc de Berri l'y retint, en
lui disant doucement qu'on ne l'y verrait pas avec plaisir.  quoi le
coupable rpondit, avec le masque d'airain qu'il s'tait dcid 
prendre: Je m'en passerai volontiers, monsieur; qu'on n'accus personne
de la mort du duc d'Orlans; ce qui s'est fait, c'est moi qui l'ai fait
faire.

Avec ce beau semblant d'audace, le duc de Bourgogne n'tait pas rassur.
Il retourna  son htel, monta  cheval et galopa sans s'arrter
jusqu'en Flandre. Ds qu'on sut qu'il fuyait, on le poursuivit; cent
vingt chevaliers du duc d'Orlans coururent aprs lui. Mais il n'y avait
pas moyen de l'atteindre;  une heure il tait dj  Bapaume. Il
ordonna, en mmoire de ce pril, que dornavant les cloches sonnassent 
cette heure-l. Cela s'appela longtemps l'Anglus du duc de Bourgogne.

Il avait chapp  ses ennemis, non  lui-mme.  peine arriv  Lille,
il convoqua ses barons, ses prtres. Ils lui prouvrent invinciblement
qu'il n'avait fait que son devoir, qu'il avait sauv le roi et le
royaume. Il reprit courage, rassembla les tats de Flandre, d'Artois,
ceux de Lille et de Douai, et leur en fit rpter autant[221]. Il le fit
dire, prcher, crire, et ces crits furent rpandus partout, tant il
sentait le besoin de mettre son crime en commun avec ses sujets, de se
faire donner par eux l'approbation qu'il ne pouvait plus se donner
lui-mme, d'touffer sous la voix du peuple la voix de son coeur.

[Note 221: _App._ 99.]

Entre autres bruits qu'il fit rpandre, on dit partout que le duc
d'Orlans depuis longtemps lui dressait des embches, qu'il n'avait fait
que le prvenir[222]. Il fit croire cette grossire invention aux braves
Flamands; sans doute il et bien voulu y croire aussi.

[Note 222: _App._ 100.]

Cependant l'motion du tragique vnement ne s'affaiblissait pas dans
Paris. Ceux mme qui regardaient le duc d'Orlans comme l'auteur de tant
d'impts, et qui peut-tre s'taient rjouis tout bas de sa mort, ne
purent voir, sans tre touchs, sa veuve et ses enfants qui vinrent
demander justice. La pauvre veuve, madame Valentine, amenait avec elle
son second fils, sa fille et madame Isabeau de France, fiance au jeune
duc d'Orlans, et dj veuve elle-mme,  quinze ans, d'un autre
assassin, du roi d'Angleterre Richard II. Le roi de Sicile, le duc de
Berri, le duc de Bourbon, le comte de Clermont, le conntable, allrent
au-devant. La litire tait couverte de drap noir et trane par quatre
chevaux blancs. La duchesse tait en grand deuil, ainsi que ses enfants
et sa suite; ce triste cortge entra  Paris le 10 dcembre, par le plus
triste et plus rude hiver qu'on et vu depuis plusieurs sicles[223].

[Note 223: _App._ 101.]

Descendue  l'htel Saint-Paul, elle se jeta  genoux en pleurant devant
le roi, qui pleurait aussi. Deux jours aprs elle revint par-devant le
roi et son conseil, portant plainte et demandant justice. Le discours
des avocats qui parlrent pour elle, celui des prdicateurs qui firent
l'loge funbre du duc d'Orlans, la lettre que son fils rpandit
quelques annes aprs, sont pleins de choses touchantes et d'une navet
douloureuse.

     Vox sanguinis fratris tui clamat ad me de terra.

Tu peux,  roi, dire  la partie adverse cette parole qu'a dite le
Seigneur  Can, aprs qu'il eut tu son frre... Certes oui, la terre
crie et le sang rclame; car il ne serait pas un homme naturel, ni d'un
sang pur, celui qui n'aurait pas compassion d'une mort si cruelle.

Et toi,  roi Charles de bonne mmoire, si tu vivais maintenant, que
dirais-tu? quelques larmes pourraient t'apaiser? qui t'empcherait de
faire justice d'une telle mort? Hlas! tu as tant aim, honor et lev
avec tant de soin l'arbre o est n le fruit dont ton fils a reu la
mort! Hlas! roi Charles! tu pourrais bien dire comme Jacob: _Fera
pessima devoravit filium meum_: Une bte trs mauvaise a dvor mon
fils.

Hlas! il n'y a si pauvre homme, ou de si bas tat en ce monde, dont le
pre ou le frre ait t tu si tratreusement, que ses parents et ses
amis ne s'engagent  poursuivre l'homicide jusqu' la mort. Qu'est-ce
donc quand le malfaiteur persvre et s'obstine dans sa volont
criminelle?... Pleurez, princes et nobles, car le chemin est ouvert pour
vous faire mourir en trahison et  l'improviste; pleurez, hommes,
femmes, vieillards et jeunes gens; la douceur de la paix et de la
tranquillit vous est te, puisque le chemin vous est montr pour
occire et porter le glaive contre les princes, et qu'ainsi vous voil en
guerre, en misre, en voie de destruction.

La prophtie ne s'accomplit que trop. Celui contre lequel on venait
d'accueillir cette plainte, celui qu'on jugeait digne de toute peine,
d'amende honorable, de prison, il n'y eut pas besoin de le poursuivre:
il revint de lui-mme, mais en matre; l'on n'avait que des plaidoiries
 lui opposer. Il revint, malgr les plus expresses dfenses, entour
d'hommes d'armes, et fit mettre sur la porte de son htel deux fers de
lance, l'un affil, l'autre mouss[224], pour dire qu'il tait prt 
la guerre et  la paix, qu'il combattrait aux armes courtoises, ou, si
l'on aimait mieux,  mort. Les princes avaient t jusqu' Amiens pour
l'empcher de venir. Il leur donna des ftes, leur fit entendre
d'excellente musique, et continua sa route jusqu' Saint-Denis, o il
fit ses dvotions. L, nouvelle dfense des princes[225]. Mais il
n'entra pas moins  Paris. Il se trouva des gens pour crier: Nol au
bon duc[226]! Le peuple croyait qu'il allait supprimer les taxes. Les
princes l'accueillirent. La reine, chose odieuse, se contraignit au
point de lui faire bonne mine.

[Note 224: _App._ 102.]

[Note 225: _App._ 103.]

[Note 226: C'est du moins ce que rapporte le chroniqueur bourguignon:
Mesmement les petits enfants en plusieurs carrefours  haute voix
crioient Nol. (Monstrelet.)]

Tout semblait rassurant; et pourtant, en entrant dans la ville o l'acte
avait t commis, il ne pouvait s'empcher de trembler. Il alla droit 
son htel, fit camper toutes ses troupes autour. Mais son htel ne lui
semblait pas sr. Il fallut, pour calmer son imagination, que dans son
htel mme on lui btit une chambre toute en pierres de taille, et forte
comme une tour[227]. Pendant que ses maons travaillaient  dfendre le
corps, ses thologiens faisaient ce qu'ils pouvaient pour cuirasser
l'me. Dj il avait les certificats de ses docteurs de Flandre; mais il
voulait celui de l'Universit, une bonne justification solennelle en
prsence du roi, des princes, du peuple, qui approuveraient, au moins
par leur silence. Il fallait que le monde entier sut  laver cette
tache.

[Note 227: Fist faire..  puissance d'ouvriers, une forte chambre de
pierre, bien taille, en manire d'une tour. (Monstrelet.)]

Le duc de Bourgogne ne pouvait manquer de dfenseurs parmi les gens de
l'Universit. Son pre et lui avaient toujours t lis avec ce corps
par la haine commune du duc d'Orlans et de son pape Benot XIII. Ils
avaient protg les principaux docteurs. Philippe-le-Hardi avait donn
un bnfice au clbre Jean Gerson[228]; son successeur pensionnait le
cordelier Jean Petit, tous deux grands adversaires du pape.

[Note 228: Un canonicat de Bruges, auquel Gerson renona de bonne
heure.]

Toutefois, pour soutenir cette thse que le partisan du pape avait t
bien et justement tu, il fallait trouver un aveugle et violent
logicien, capable de suivre intrpidement le raisonnement contre la
raison, l'esprit de corps et de parti contre l'humanit et la nature.

Cette logique n'tait pas celle des grands docteurs de l'Universit,
Gerson, d'Ailly, Clmengis. Ils restrent plutt dans l'inconsquence;
dans leur plus grande passion, ils ne furent jamais aveugls. D'Ailly et
Clmengis crivirent contre le pape; puis, quand ils craignirent d'avoir
branl l'glise mme, ils se rallirent  la papaut. Gerson attaqua le
duc d'Orlans pour ses exactions; puis il pleura l'aimable prince, il
fit son oraison funbre.

Au-dessous de ces illustres docteurs, en qui le bon sens et le bon coeur
firent toujours quilibre  la dialectique, se trouvaient les vrais
scolastiques, les subtils, les violents, qui paraissaient les forts, les
grands hommes du temps qui n'ont pas t ceux de l'avenir. Ceux-ci
taient gnralement plus jeunes que Gerson, qui lui-mme tait disciple
de Pierre d'Ailly et de Clmengis. Ces violents taient donc la
troisime gnration dans cette longue polmique, d'autant plus violents
qu'ils y venaient tard. Ainsi la Constituante fut dpasse par la jeune
Lgislative, celle-ci par la trs jeune Convention.

Ces hommes n'taient pas des misrables, des hommes mercenaires, comme
on l'a dit, mais gnralement de jeunes docteurs, estims pour la
svrit de leurs moeurs, pour la subtilit de leur esprit, pour leur
faconde. Les uns taient des moines comme le cordelier Jean Petit, comme
le carme Pavilly, l'orateur des bouchers, le harangueur de la Terreur de
1413. Les autres furent les meneurs des conciles, et marqurent comme
prlats; tels furent, au concile de Constance, Courcelles et Pierre
Cauchon, qui dposrent le pape Jean XXIII et jugrent la Pucelle.

L'apologiste du duc de Bourgogne, Jean Petit, tait un Normand, anim
d'un pre esprit normand, un moine mendiant, de la pauvre et sale
famille de saint Franois. Ces cordeliers, d'autant plus hardis qu'ils
n'avaient que leur corde et leurs sandales, se jetaient volontiers en
avant. Au quatorzime sicle, ils avaient t pour la plupart
visionnaires, mystiques, malades et fols de l'amour de Dieu; ils taient
alors ennemis de l'Universit. Mais,  mesure que le mysticisme fit
place  la grande polmique du schisme, ils furent du parti de
l'Universit, et au del. Le cordelier Jean Petit n'avait pas le moyen
d'tudier; il fut soutenu par le duc de Bourgogne, qui l'aida  prendre
ses grades et lui fit une pension[229].  peine docteur, il se fit
remarquer par sa violence. L'Universit l'envoya parmi ceux de ses
membres qu'elle dputait aux papes. Lorsque l'assemble du clerg de
France, en 1406, flottait et n'osait se dclarer entre l'Universit de
Paris qui attaquait le pape Benot, et celle de Toulouse qui le
dfendait, Jean Petit prcha avec la fureur burlesque d'un prdicateur
de carrefour contre les farces et tours de passe-passe de Pierre de la
Lune, dit Benot. Il demanda et obtint que le parlement ft brler la
lettre de l'universit de Toulouse. C'est alors que le parti de Benot
et du duc d'Orlans fut jug vaincu, que les gens aviss le
quittrent[230], que ses ennemis s'enhardirent, et que, la suspension
des prdications ayant suffisamment irrit le peuple, on crut pouvoir
enfin tuer celui qu'on dsignait depuis longtemps  la haine comme
l'auteur des taxes et le complice du schisme.

[Note 229: _App._ 104.]

[Note 230: Par exemple Savoisy.]

L'Universit avait rcemment arrach au roi l'ordre de contraindre par
corps le pape qui refusait de cder. Ce pape avait t jug
schismatique, et ses partisans schismatiques. Par deux fois on essaya
d'excuter cette contrainte par l'pe. La mort d'un prince qui
soutenait le pape semblait aux universitaires un rsultat naturel de
cette condamnation du pape; c'tait aussi une contrainte par corps.

Je n'ai pas le courage de reproduire la longue harangue par laquelle
Jean Petit entreprit de justifier le meurtre. Il faut dire pourtant que,
si ce discours parut odieux  beaucoup de gens, personne ne le trouva
ridicule. Il est divis et subdivis selon la mthode scolastique, la
seule que l'on suivit alors.

Il prit pour texte ces paroles de l'Aptre: La convoitise est la racine
de tous maux. Il dduisait de l doctement une majeure en quatre
parties, que la mineure devait appliquer. La mineure avait quatre
parties de mme pour tablir que le duc d'Orlans tombant dans les
quatre genres de convoitise, concupiscence, etc., s'tait rendu coupable
de lse-majest en quatre degrs. Il tablissait, par le tmoignage des
philosophes, des Pres de l'glise et de la sainte criture qu'il tait
non seulement permis, mais honorable et mritoire de tuer un
tyran[231].  cela il apportait douze raisons en l'honneur des douze
aptres, appuyes de nombreux exemples bibliques.

[Note 231: _App._ 105.]

Cet pouvantable fatras n'a pas moins de quatre-vingt-trois pages dans
Monstrelet. Le copier, ce serait  en vomir. Il faut rsumer. Tout peut
se rduire  trois points:

1. Le duc de Bourgogne a tu _pour Dieu_[232]. Ainsi Judith, etc. Le duc
d'Orlans n'tait pas seulement l'ennemi du peuple de Dieu, comme
Holopherne. Il tait l'ennemi de Dieu, l'ami du Diable; il tait
sorcier[233]. La diablesse Vnus lui avait donn un talisman pour se
faire aimer, etc.

[Note 232: Les lgistes disent que toute occision d'homme, juste ou
injuste, est homicide. Mais les thologiens disent qu'il y a deux
manires d'homicides, etc.]

[Note 233: _App._ 106.]

2. Le duc de Bourgogne a tu _pour le roi_. Il a, comme bon vassal,
sauv son suzerain des entreprises d'un vassal flon.

3. Il a tu _pour la chose publique_, et comme bon citoyen. Le duc
d'Orlans tait un tyran. Le tyran doit tre tu, etc.[234].

[Note 234: Celui qui l'occit _par bonne subtilit, par cautelle en
l'piant_, pour sauver la vie de son roi... il ne fait pas
_nefas_...--Ceci fait penser aux _Provinciales_.]

Mais il faut lire l'original. Il faut voir dans sa laideur ce monstrueux
accouplement des droits et des systmes contraires. Le cruel raisonneur
prend indiffremment, et partout, tout ce qui peut, tant bien que mal,
fonder le droit de tuer; tradition biblique, classique, fodale, tout
lui est bon, pourvu qu'on tue.

Le discours de Jean Petit ne mriterait gure d'attention, si c'tait
l'oeuvre individuelle du pdant, l'indigeste avorton clos du cerveau
d'un cuistre. Mais non; il ne faut pas oublier que Jean Petit tait un
docteur trs important, trs autoris. Cette monstrueuse laideur de
confusion et d'incohrence, ce mlange sauvage de tant de choses mal
comprises, c'est du sicle, et non de l'homme. J'y vois la grimaante
figure du moyen ge caduque, le masque demi-homme, demi-bte de la
scolastique agonisante.

L'histoire, au reste, ne prsente gure d'objet plus choquant. On rirait
de ce ple-mle d'quivoques, de malentendus, d'histoires travesties, de
raisonnements cornus, o l'absurde s'appuie magistralement sur le faux.
On rirait; mais on frmit. Les syllogismes ridicules ont pour majeure
l'assassinat, et la conclusion y ramne. L'histoire devient ce qu'elle
peut. La fausse science, comme un tyran, la violente et la maltraite.
Elle tronque et taille les faits, comme elle ferait des hommes. Elle tue
l'empereur Julien avec la lance des croisades; elle gorge Csar avec le
couteau biblique, en sorte que le tout a l'air d'un massacre indistinct
d'hommes et de doctrines, d'ides et de faits.

Quand il y aurait eu le moindre bon sens dans ce trait de l'assassinat,
quand les crimes du duc d'Orlans eussent t prouvs et qu'il et
mrit la mort, cela ne justifiait pas encore la trahison du duc de
Bourgogne. Quoi! pour des fautes si anciennes, aprs une rconciliation
solennelle, aprs avoir mang ensemble et communi de la mme hostie!...
Et l'avoir tu de nuit, en guet-apens, dsarm, tait-ce d'un
chevalier? Un chevalier devait l'attaquer  armes gales, le tuer en
champ clos. Un prince, un grand souverain, devait faire la guerre avec
une arme, vaincre son ennemi en bataille; les batailles sont les duels
des rois.

Au reste, la harangue de Jean Petit tait moins une apologie du duc de
Bourgogne qu'un rquisitoire contre le duc d'Orlans. C'tait un outrage
aprs la mort, comme si le meurtrier revenait sur cet homme gisant 
terre, ayant peur qu'il ne revct, et tchant de le tuer une seconde
fois.

Le meurtrier n'avait pas besoin d'apologie. Pendant que son docteur
prorait, il avait en poche de bonnes lettres de rmission qui le
rendaient blanc comme neige. Dans ces lettres, le roi dclare que le duc
lui a expos comment pour son bien et celui du royaume _il a fait mettre
hors de ce monde_ son frre le duc d'Orlans; mais il a appris que le
roi sur le rapport d'aulcuns ses malveillans... en a pris
desplaisance... Savoir faisons que nous avons ost et _ostons toute
desplaisance_ que nous pourrions avoir eue envers lui, etc.[235].

[Note 235: Cartons de _Fontanieu_, anne 1407.]

Les gens de l'Universit ayant si bien soutenu le duc de Bourgogne, il
tait bien juste qu'il les soutnt  son tour. D'abord il termina  leur
avantage l'affaire qui depuis un an tenait en guerre les deux
juridictions, civile et ecclsiastique. La premire eut tort.
L'Universit, le clerg, allrent dpendre les deux coliers voleurs
dont les squelettes branlaient encore  Montfaucon. Tout un peuple de
prtres, de moines, de clercs et d'coliers, anims d'une joie
frntique, les mena  travers Paris jusqu'au parvis de Notre-Dame, o
ils furent remis  la justice ecclsiastique, et dposs aux pieds de
l'vque[236]. Le prvt demanda pardon aux recteurs, docteurs et
rgents[237]. Ce triomphe des deux cadavres, qui tait l'enterrement de
la justice royale, eut lieu au soleil de mai, attrist par la lueur des
torches que portait tout ce monde noir.

[Note 236: _App._ 107.]

[Note 237: Messeigneurs, leur dit-il, se raillant de leur puissance et
de leur obstination, outre le pardon que vous m'accordez, je vous ai
grande obligation; car lorsque vous m'avez attaqu, je me tins pour
assur d'tre mis hors de mon tat; mais je craignais qu'il ne vous vint
en ide de conclure aussi  ce que je fusse mari, et je suis bien
certain que si une fois vous eussiez mis cette conclusion en avant, il
m'aurait fallu, bon gr, mal gr, me marier. Par votre grce, vous avez
bien voulu m'exempter de cette rigueur, ce dont je vous remercie trs
humblement. (_Chronique_, n 10297.)]

Le 14 mai, la veille mme de la grande victoire de l'Universit, deux
messagers du pape Benot XIII avaient eu la hardiesse de venir braver
dans Paris cette colrique puissance. Ils avaient apport des bulles
menaantes o l'ennemi, qu'on croyait  terre, semblait plus vivant que
jamais[238]. C'tait un gentilhomme aragonais (comme son matre Benot
XIII) qui avait hasard ce coup.

[Note 238: _App._ 108.]

Une dputation de l'Universit vint  grand bruit demander justice. Une
grande assemble se fit  Saint-Paul en prsence du roi, du duc de
Bourgogne et des princes. Un violent sermon y fut prononc par
Courtecuisse, qui faisait le pendant du discours de Jean Petit. C'tait
la condamnation du pape, comme l'autre tait la condamnation du prince,
partisan du pape.

Le texte tait: Que la douleur en soit pour lui; tombe sur lui son
iniquit! Si le pape et t l, il n'y et gure eu plus de sret
pour lui que pour le duc d'Orlans. Le pape n'y tant pas, on ne frappa
que ses bulles. Le chancelier les condamna au nom de l'assemble, les
secrtaires royaux y enfoncrent le canif, et les jetrent au recteur
qui les mit en menus morceaux.

Ce n'tait pas assez de poignarder un parchemin. On envoya ordre 
Boucicaut d'arrter le pape; et en attendant, on prit, comme
suspects d'aimer le pape, l'abb de Saint-Denis et le doyen de
Saint-Germain-l'Auxerrois. Saint-Denis tant, comme on l'a vu, fort
mal avec l'glise de Paris, l'arrestation de l'abb tait populaire.
Mais le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois tait membre du
parlement. Il y avait imprudence  l'arrter; le parlement en garda
rancune. Les prisonniers, ayant tout  craindre dans ce moment de
violence, essayrent d'apaiser l'Universit en se rclamant d'elle,
et demandant l'adjonction de quelques-uns de ses docteurs  la
commission qui devait les juger. Ils eurent lieu de s'en repentir.
Ces scolastiques, trangers aux lois, aux hommes et aux affaires, ne
purent jamais s'accorder avec les juges[239]. Ils montrrent autant
de gaucherie que de violence, firent arrter au hasard nombre de
gens. Les prisonniers avaient beau invoquer le parlement, l'vque
de Paris; les princes mme intercdaient. Ces implacables pdants ne
voulaient point lcher prise.

[Note 239: _App._ 109.]

Le dimanche 25 mai, un professeur de l'Universit, Pierre-aux-Boeufs
(cordelier, comme Jean Petit), lut devant le peuple les lettres royaux
qui dclaraient que dornavant on n'obirait ni  l'un ni  l'autre
pape. Cela s'appela l'acte de Neutralit. Aucune salle, aucune place
n'aurait contenu la foule. La lecture se fit  la _culture_ de
Saint-Martin-des-Champs. Cette ordonnance n'est point dans le style
ordinaire des lois. C'est visiblement un factum de l'Universit,
violent, cre, et qui n'est pas sans loquence: Qu'ils tombent, qu'ils
prissent, plutt que l'unit de l'glise. Qu'on n'entende plus la voix
de la martre: _Coupez l'enfant, et qu'il ne soit ni  moi, ni  elle_;
mais la voix de la bonne mre: _Donnez-le lui plutt tout entier..._

On ne s'en tint pas  des paroles. Un concile assembl dans la
Sainte-Chapelle dtermina comment l'glise se gouvernerait dans la
vacance du Saint-Sige. Benot ne put tre atteint; il se sauva 
Perpignan, entre le royaume d'Aragon, son pays, o il tait soutenu, et
la France, o il guerroyait contre le concile  force de bulles. Mais
ses deux messagers furent pris, et trans par les rues dans un trange
accoutrement; ils taient coiffs de tiares de papier, vtus de
dalmatiques noires aux armes de Pierre de Luna, et de plus chargs
d'criteaux qui les qualifiaient tratres et messagers d'un tratre.
Ainsi quips, ils furent mis dans un tombereau de boueurs, piloris
dans la cour du Palais, parmi les hues du peuple, qui s'habituait 
mpriser les insignes du pontificat[240]. Le dimanche suivant, mme
scne au parvis Notre-Dame: un moine trinitaire, rgent de thologie,
invectiva contre eux et contre le pape, avec une violence furieuse et
des farces de bateleur, le tout dans une langue si fangeuse, que bonne
part de cette boue retombait sur l'Universit[241].

[Note 240: Le Religieux. _App._ 110.]

[Note 241: Quod anum sordidissim omasari osculari mallet quam os
Petri. (Religieux.)]

Le pape de Rome, le pape d'Avignon, taient tous les deux en fuite;
leurs cardinaux avaient dsert. La reine s'enfuit aussi, emmenant de
Paris le dauphin, gendre du duc de Bourgogne. Les ducs d'Anjou (roi de
Sicile), de Berri et de Bretagne ne tardrent pas  les suivre. Le duc
de Bourgogne allait se trouver seul de tous les princes  Paris, ayant
toutefois dans les mains le roi, le concile, l'Universit. Lcher le roi
et Paris, c'tait risquer beaucoup. Cependant il ne pouvait plus
remettre son retour aux Pays-Bas. Pendant qu'il faisait ici la guerre au
pape et coutait les prolixes harangues des docteurs, le parti de Benot
et d'Orlans se fortifiait  Lige. Le jeune vque de Lige, son cousin
Jean de Bavire, ne pouvait plus rsister[242]. Les Ligeois taient
mens par un homme de tte et de main, le sire de Perweiss, pre de
l'autre prtendant  l'vch de Lige; il appelait les Allemands; il
faisait venir des archers anglais. Le Brabant tait en pril. Que
serait-il advenu si la Flandre avait pris parti pour Lige, si les gens
de Gand s'taient souvenus que les Ligeois leur avaient envoy des
vivres avant la bataille de Roosebeke?

[Note 242: _App._ 111.]

Je parlerai plus tard de ce curieux peuple de Lige, de cette extrme
pointe de la race et de la langue wallonnes au sein des populations
germaniques, petite France belge qui est reste, sous tant de rapports,
si semblable  la vieille France, tandis que la ntre changeait. Mais
tout cela ne peut se dire en passant.

Les Ligeois taient quarante mille intrpides fantassins. Mais le duc
avait contre eux toute la chevalerie de Picardie et des Pays-Bas, qui
regardait avec raison cette guerre comme l'affaire commune de la
noblesse. La noblesse tait d'accord. Les villes, Lige, Gand et Paris,
ne s'entendaient pas. Gand et Paris ne suivaient pas le mme pape que
les Ligeois. Le duc de Bourgogne, qui soulevait les communes en France,
crasa en Belgique celle de Lige.

Les Ligeois taient une population d'armuriers et de charbonniers,
brutale et indomptable, que leurs chefs ne pouvaient mener. Ds que les
bannires fodales apparurent dans la plaine de Hasbain, le proverbe se
vrifia:

  Qui passe dans le Hasbain
   bataille le lendemain.

Ils se postrent quarante mille dans une enceinte ferme de chariots et
de canons, et attendirent firement. Le duc de Bourgogne, qui savait
qu'il allait leur venir encore dix mille hommes de troupes et des
archers d'Angleterre, se hasarda d'attaquer. Les Ligeois avaient un peu
de cavalerie, quelques chevaliers; mais ils s'en dfiaient trop; ils les
empchrent de bouger. Ceux de Bourgogne, ne pouvant les forcer par
devant, les tournrent; une terreur panique les prit; plusieurs milliers
de Ligeois se rendirent prisonniers. Le duc de Bourgogne, presque
vainqueur, voit apparatre alors les dix mille paresseux de Tongres, qui
venaient enfin combattre. Il craignit qu'ils ne lui arrachassent la
victoire, et ordonna le massacre des prisonniers. Ce fut une immense
boucherie; toute cette chevalerie, cruelle par peur, s'acharna sur la
multitude qui avait pos les armes. Le duc de Bourgogne prtend, dans
une lettre[243], qu'il resta vingt-quatre mille hommes sur le carreau:
il avait perdu seulement de soixante  quatre-vingts chevaliers ou
cuyers, sans compter les soldats apparemment. Nanmoins, cette
disproportion fait sentir assez combien, dans la nouveaut et
l'imperfection des armes  feu, les moyens offensifs taient faibles
contre ces maisons de fer dont les chevaliers s'affublaient.

[Note 243: _App._ 112.]

Je me dfie un peu de ce nombre de vingt-quatre mille hommes; c'est
juste celui de la bataille de Roosebeke, que gagna Philippe-le-Hardi. Le
fils ne voulut pas sans doute avoir tu moins que le pre. Quoi qu'il en
soit, le rcit des cruauts pouvantables du parti de Bourgogne, qui,
dans le Hasbain seul, avait brl, disait-on, quatre cents glises
paroissiales, souvent mme avec les paroissiens, la vengeance de
l'vque de Lige, Jean-sans-Piti, ses noyades dans la Meuse, tout
cela, chose triste  dire, mais qui peint le sicle, frappa les
imaginations et releva le duc de Bourgogne. Cette bataille fut prise
pour le jugement de Dieu. On savait qu'il avait d'ailleurs pay de sa
personne[244]. Le peuple, comme les femmes, aime les forts: _Ferrum est
quod amant._ On donna au duc de Bourgogne le surnom de _Jean-sans-Peur_:
sans peur des hommes et sans peur de Dieu[245].

[Note 244: _App._ 113.]

[Note 245: Il et pu tre nomm, tout aussi bien que son cousin
l'vque, _Jean-sans-piti_. Monstrelet dit lui-mme: Quand il fut
demand, aprs la dconfiture, si on cesseroit de plus occire iceux
Ligeois, il fit rponse qu'ils mourroient tous ensemble, et que pas ne
vouloit qu'on les prenst  ranon ni mist  finance.]

La reine et les princes taient revenus  Paris dans l'absence du duc de
Bourgogne[246], et procdaient contre lui. Un loquent prdicateur,
Crisy, prononait une touchante apologie de Louis d'Orlans, qui a
effac  jamais le discours de Jean Petit. L'avocat de la veuve et des
orphelins concluait  ce que le duc de Bourgogne ft amende honorable,
demandt pardon et baist la terre, et qu'aprs avoir fait diverses
fondations expiatoires, il allt pendant vingt ans outre-mer pour
pleurer son crime. Cela se disait le 11 septembre; le 23, il gagnait la
bataille d'Hasbain; le 24 novembre, il arrivait  Paris. La foule alla
voir avec respect l'homme qui venait de tuer vingt-cinq mille hommes; il
s'en trouva pour crier Nol!

[Note 246: _App._ 114.]

La reine et les princes avaient enlev le roi  Chartres; ils pouvaient
en son nom agir contre le duc. Cela le dcida  un accommodement[247].
La chose fut ngocie par le grand matre Montaigu, serviteur de la
reine et de la maison d'Orlans, principal conseiller de ce parti, qui
avait t envoy au duc de Bourgogne, qui en avait rapport une grande
peur, et qui ne sentait pas sa tte bien ferme sur ses paules. Il
arrangea avec la crdulit de la peur ce triste trait qui dshonorait
les deux partis. Le principal article tait que le second fils du mort
pouserait une fille du meurtrier, avec une dot de cent cinquante mille
francs d'or. Comme dot, c'tait beaucoup, mais comme prix du sang,
combien peu!

[Note 247:  la rentre du parlement, le vieux chancelier traa un
tableau touchant de la dsolation du royaume. (_Archives_, _Registre du
Parlement_, _Conseil, XIII_, folio 49.)]

Ce fut une laide scne, laide encore comme profanation d'une des plus
saintes glises de France. Notre-Dame de Chartres, ses innombrables
statues de saints et de docteurs, furent condamnes  tre tmoins de la
fausse paix et des parjures. On dressa, non pas au parvis o se
faisaient les amendes honorables, mais  l'entre du choeur, un grand
chafaud. Le roi, la reine, les princes, y sigeaient. L'avocat du duc
de Bourgogne demanda au roi, au nom du duc, qu'il lui plt de ne
conserver dans le coeur ni colre, ni indignation  cause du fait qu'il
a commis et fait faire sur la personne de monseigneur d'Orlans, pour le
bien du royaume et de vous.

Puis les enfants d'Orlans entrrent; le roi leur fit part du pardon
qu'il avait accord, et les requit de l'avoir pour agrable. L'avocat de
Bourgogne parla en ces termes: Monseigneur d'Orlans et messeigneurs
ses frres, voici monseigneur de Bourgogne qui vous supplie de bannir de
vos coeurs toute haine et toute vengeance, et d'tre bons amis avec
lui. Le duc ajouta de sa propre bouche: Mes chers cousins, je vous en
prie.

Les jeunes princes pleuraient. Selon le crmonial convenu, la reine, le
dauphin et les seigneurs du sang royal s'approchrent d'eux, et
intercdrent pour le duc de Bourgogne; ensuite, le roi, du haut de son
trne, leur adressa ces mots: Mon trs cher fils et mon trs cher
neveu, consentez  ce que nous avons fait, et pardonnez. Le duc
d'Orlans et son frre rptrent alors, l'un aprs l'autre, les paroles
prescrites.

Montaigu, qui avait dress d'avance ce trait, par lequel les enfants
reconnaissaient que leur pre tait tu pour le bien du royaume, avait
au fond trahi son ancien matre, le duc d'Orlans, pour le duc de
Bourgogne. Celui-ci nanmoins lui en voulut mortellement. Il n'avait pas
probablement devin d'avance l'humiliante attitude qu'il lui faudrait
prendre dans cette crmonie, et ce qu'il lui en coterait pour dire aux
enfants: Pardonnez.

Tout le monde savait  quoi s'en tenir sur la valeur d'une telle paix.
Le greffier du parlement, en l'inscrivant sur son registre, ajoute ces
mots  la marge: _Pax, pax, inquit Propheta, et non est pax._

Les rconcilis revinrent  Paris, plus ennemis que jamais, mais
d'accord pour sacrifier le trop conciliant Montaigu. Ce pauvre diable
n'avait aprs tout pch que par peur. Mais il avait encore un autre
crime; il tait trop riche. On se demandait comment ce fils d'un notaire
de Paris, mdiocrement lettr, de pauvre mine, petite taille, barbe
claire, la langue paisse[248], comment il s'y tait pris pour gouverner
la France depuis si longtemps. Il fallait bien, avec tout cela, qu'il
ft pourtant un habile homme, pour que la reine, le duc d'Orlans, les
ducs de Berri et de Bourbon eussent tous besoin de lui et l'appelassent
leur ami.

[Note 248: Le Religieux.]

L'habilet qui lui manqua, ce fut de se faire petit. Sans parler de ses
grandes terres, il avait bti  Marcoussis un dlicieux chteau. 
Paris, le peuple montrait avec envie son splendide htel. Les plus
grands seigneurs avaient recherch ses filles. Rcemment encore, il
avait mari son fils avec la fille du conntable d'Albret, cousin du
roi. Il fit encore son frre vque de Paris, et  cette occasion il eut
l'imprudence de traiter les princes, d'taler une incroyable quantit de
vaisselle d'or et d'argent. Les convives ouvrirent de grands yeux; leur
cupidit attisa leur haine. Ils trouvrent fort mauvais que Montaigu et
tant de vaisselle d'or, lorsque celle du roi tait en gage.

Pour un homme nouveau, Montaigu semblait bien assis. Ds le temps du
gouvernement des Marmousets, il s'tait acquis beaucoup de gens; il
tait bien apparent, bien alli. Frre de l'archevque de Sens, il
venait de prendre une forte position populaire dans Paris en y faisant
son frre vque. Aussi les princes menrent l'affaire  petit bruit.
Ils s'assemblrent secrtement  Saint-Victor, dlibrrent sous le
sceau du serment; ils conspirrent, trois ou quatre princes du sang et
les plus grands seigneurs de France, contre le fils du notaire. On
avertit Montaigu; mais il s'obstina  ne rien craindre. N'avait-il pas
pour lui le roi, le bon duc de Berri, la reine surtout, en mmoire du
duc d'Orlans? La reine s'employa, il est vrai, un peu en sa faveur.
Mais il ne fallut pas grande violence pour lui forcer la main; on lui
promit que les grands biens de Montaigu seraient donns au dauphin[249].
Aprs tout, elle tait absente,  Melun; ce triste spectacle de la mort
d'un vieux serviteur ne devait pas affliger ses yeux.

[Note 249: _Bibliothque royale, mss., Dupuy_, vol. 744. _Fontanieu_,
107-108, ann. 1409.]

Il y eut  la mort de Montaigu une chose qu'on ne voit gure  la chute
des favoris: le peuple se souleva[250]. Montaigu, il est vrai,
intressait les trois puissances de la ville: il tait frre de
l'vque; il rclamait le privilge de clricature, celui du clerg et
de l'Universit; enfin, il en appelait au parlement. Rien ne lui servit.
La ville tait pleine des gentilshommes du duc de Bourgogne. Le nouveau
prvt de Paris, Pierre Desessarts, monta  cheval, courut les rues
avec une forte troupe, criant qu'il tenait les tratres qui taient
cause de la maladie du roi, qu'il en rendrait bon compte, que les bonnes
gens n'avaient qu' retourner  leurs affaires et  leurs mtiers[251].

[Note 250: Le Religieux.]

[Note 251: Le Religieux.]

Montaigu nia tout d'abord; mais il tait entre les griffes d'une
commission; on lui fit tout avouer par la torture. Le 17 octobre, sans
perdre de temps, moins d'un mois aprs sa belle fte, il fut tran aux
halles. On ne lut pas mme l'arrt. Bris qu'il tait par la torture,
les mains disloques, le ventre rompu, il baisait la croix de tout son
coeur, affirmant jusqu'au bout qu'il n'tait pas coupable, non plus que
le duc d'Orlans, que seulement il ne pouvait nier qu'ils n'eussent mal
us des deniers du roi et trop dpens[252]. L'assistance pleurait; ceux
mme que les princes avaient envoys pour s'assurer du supplice
revinrent tout en larmes.

[Note 252: _App._ 115.]

Cette mort avait touch tout le monde, mais effray encore plus. Quel en
fut le rsultat? Celui qu'on devait attendre de la lchet du temps.
Tous voulurent tre du ct d'un homme qui frappait si fort; la mort du
duc d'Orlans, celle de Montaigu, le massacre de Lige, c'taient trois
grands coups. Le roi de Navarre tait dj alli du duc de
Bourgogne[253], dont il avait besoin contre le comte d'Armagnac. Le duc
d'Anjou le fut pour de l'argent; il en reut, comme dot d'une fille de
Bourgogne, pour aller perdre encore cet argent en Italie. La reine fut
aussi gagne par un mariage; le duc de Bourgogne alla la voir  Melun et
promit de faire pouser au frre d'Isabeau (Louis de Bavire) la fille
de son ami, le roi de Navarre. Il tait d'ailleurs arrang que le jeune
dauphin prsiderait dsormais le conseil; la grosse Isabeau[254] crut
sottement qu'elle gouvernerait son fils, et par son fils le royaume.
Elle revint  Paris, c'est--dire qu'elle se remit entre les mains du
duc de Bourgogne.

[Note 253: Le duc de Bourgogne dploie dans cette anne 1409 une
remarquable activit. Il cherche des alliances au Midi et au Nord. Voy.
les traits avec le roi de Navarre, le comte de Fois, le duc de Bavire
et douard de Bar. (_Mss., Baluse_, 9484, 2.)]

[Note 254: Mole carnis gravata nimium. (Religieux.)]

Ainsi, les choses tournaient  souhait pour lui et pour son parti.
L'Universit, toute-puissante au concile de Pise, venait de mettre 
profit la dposition des deux papes pour faire donner la papaut  l'un
de ses anciens professeurs, qui apparemment n'aurait rien  refuser 
l'Universit et au duc de Bourgogne.

Que manquait-il  celui-ci, sinon de se rhabiliter, s'il pouvait, de
faire oublier? Il y avait deux moyens, rformer l'tat et chasser
l'Anglais. Il entreprit de nouveau d'assiger Calais; cette fois, le duc
d'Orlans n'tait plus l pour faire manquer l'entreprise. Il s'y prit
comme la premire fois; il fit btir une ville de bois autour de la
ville; il entassa dans l'abbaye de Saint-Omer force machines et quantit
d'artillerie. Mais les Anglais, pour la somme de dix mille nobles  la
rose, trouvrent un charpentier qui y jeta le feu grgeois et brla en
un moment tout ce qu'on avait longuement prpar.

La rforme n'alla gure mieux que la guerre. Le duc de Bourgogne
l'avait commence  sa manire, rudement. Il avait rendu  Paris ses
privilges, en y mettant un prvt  lui, le violent Desessarts. Il
avait convoqu une assemble gnrale de la noblesse, sous la prsidence
du dauphin, s'emparant du dauphin mme et mettant de ct le vieux duc
de Berri.

Cependant il prenait les finances en main, destituant au nom du roi et
des princes tous les trsoriers, et mettant  leur place des bourgeois
de Paris, des gens riches, timides et dpendants. Tous les receveurs
devaient rendre compte  un haut conseil qu'il dominait par le comte de
Saint-Pol. Ce conseil fit une chose inoue, il interdit la Chambre des
comptes, fit arrter plusieurs de ses membres[255], et nanmoins il se
servit de ses registres, relevant sur les marges les _Nimis habuit_ ou
_Recuperetur_ dont cette sage et honnte compagnie marquait les
payements excessifs. On voulait s'autoriser de ces notes pour tirer de
l'argent de ceux qui avaient reu, ou mme de leurs hritiers.

[Note 255: _App._ 116.]

Cela tait inquitant pour beaucoup de monde, suspect pour tous,
d'autant plus que dans toutes ces mesures on voyait derrire le duc de
Bourgogne un homme emport, passionn et brouillon, le nouveau prvt de
Paris, Desessarts, homme de peu, qui se htait de faire sa main,
d'enrichir les siens, comme avait fait Montaigu; il l'avait men au
gibet, et il y courait lui-mme.

Tel tait Paris; hors de Paris, se formait un grand orage. Le duc
d'Orlans n'tait qu'un enfant, un nom; mais autour de ce nom se
serraient naturellement tous ceux qui hassaient le duc de Bourgogne et
le roi de Navarre. D'abord le comte d'Armagnac, ennemi du second par
voisinage, du premier pour avoir ds longtemps t forc de cder le
Charolais; puis le duc de Bretagne, les comtes de Clermont et d'Alenon;
enfin, les ducs de Berri et de Bourbon, qui, se voyant compts pour rien
par le duc de Bourgogne, passrent de l'autre ct. Ces princes
s'allirent pour la rforme de l'tat et contre les ennemis du
royaume.

C'tait aussi contre les ennemis du royaume que le duc de Bourgogne
levait des troupes et demandait de l'argent. Il fit venir  Paris les
principaux bourgeois des villes de France pour obtenir, non une taxe,
mais un prt; les Anglais, disait-il, menaaient de dbarquer. Les
bourgeois, sans dlibrer, rpondirent nettement que leurs villes
taient dj trop charges, que le duc de Bourgogne n'avait qu' faire
usage de trois cent mille cus d'or qui, disait-on, avaient t
recouvrs. Mais cet argent s'tait coul sans qu'on st comment[256].

[Note 256: _App._ 117.]

Paris ne montrait pas plus de zle que les autres villes; le duc avait
voulu lui rendre ses armes et ses divisions militaires de centeniers,
soixanteniers, cinquanteniers, etc. Les Parisiens le remercirent, et
n'en voulurent pas, ne se souciant pas de devenir les soldats du duc de
Bourgogne. Il n'avait pu non plus faire un capitaine de Paris; la ville
prtendit qu'ayant eu un prince du sang pour capitaine (le duc de
Berri), elle ne pouvait accepter un capitaine de moindre rang.

Le duc de Bourgogne, ayant contre lui les princes, sans avoir pour lui
les villes, fut oblig de recourir  ses ressources personnelles. Il
appela ses vassaux. Une nue de Brabanons vint s'abattre sur la France
du Nord, sur Paris, pillant, ravageant. Paris, devenu sensible au mal
gnral par ses propres souffrances, demanda la paix  grands cris. Son
organe ordinaire, l'Universit, avec cet aplomb propre aux gens qui ne
connaissent ni les hommes ni les choses, trouvait un moyen fort simple
de tout arranger: c'tait d'exclure du gouvernement les deux chefs de
partis, les ducs de Berri et de Bourgogne, de les renvoyer dans leurs
terres et de prendre dans les trois tats des gens de bien et
d'exprience, qui gouverneraient  merveille. Le duc de Bourgogne et le
roi de Navarre accueillirent d'autant mieux la chose, qu'elle tait
impraticable. Ils firent parade de dsintressement; ils taient prts,
disaient-ils, soit  servir l'tat gratuitement, en sacrifiant mme
leurs biens, ou encore  se retirer, si c'tait l'utilit du royaume.

L'Universit n'eut pas  aller loin pour trouver le duc de Berri. Il
tait dj avec ses troupes  Bictre. Il avait rpondu  une premire
ambassade, qui lui demandait la paix au nom du roi, que justement il
venait pour s'entendre avec le roi. Il reut parfaitement les dputs
de l'Universit, gota leur conseil, rpondant gaiement: S'il faut pour
gouverner des gens pris dans les trois tats, j'en suis et je retiens
place dans les rangs de la noblesse.

L'hiver et la faim forcrent pourtant les princes  accepter l'expdient
que se proposait l'Universit. Il donnait satisfaction  leur gloriole.
Le duc de Bourgogne consentait  s'loigner en mme temps qu'eux. Le
conseil devait tre compos de gens qui jureraient de n'appartenir ni 
l'un ni  l'autre. Le dauphin tait remis  deux seigneurs nomms, l'un
par le duc de Berri, l'autre par le duc de Bourgogne. (Paix de Bictre,
1er nov. 1410.)

Au fond, celui-ci restait matre. Il avait l'air de quitter Paris, mais
il le gardait. Son prvt, Desessarts, qui devait sortir de charge, y
fut maintenu. Le dauphin n'eut gure autour de lui que de zls
Bourguignons. Son chancelier tait Jean de Nyelle, sujet et serviteur du
duc de Bourgogne; ses conseillers, le sire de Heilly, autre vassal du
mme prince, le sire de Savoisy, qui avait embrass rcemment son parti,
Antoine de Craon, de la famille de l'assassin de Clisson, le sire de
Courcelles, parent sans doute du clbre docteur qui fut l'un des juges
de la Pucelle, etc.

Le duc de Bourgogne s'tait retir, conformment au trait. Il n'armait
pas et ses adversaires armaient. Les torts paraissaient tre du ct des
amis du duc d'Orlans. Le conseil du dauphin, pour mieux faire croire 
son impartialit, s'adjoignit le parlement, quelques vques, quelques
docteurs de l'Universit, plusieurs notables bourgeois, et, au nom de
cette assemble, il dfendit aux ducs d'Orlans et de Bourgogne d'entrer
dans Paris.

La dfense tait drisoire; ce dernier tait en ralit si bien prsent
dans Paris qu' ce moment mme il dcidait la ville alarme  prendre
pour capitaine un homme  lui, le comte de Saint-Pol.

Il s'agissait de mettre Paris en dfense. On proposa une taxe gnrale
dont personne ne serait exempt, ni le clerg ni l'Universit. Mais leur
zle n'alla pas jusque-l pour le parti de Bourgogne;  ce mot d'argent,
ils se soulevrent. Le chancelier de Notre-Dame, parlant au nom des deux
corps, dclara qu'ils ne pouvaient donner ni prter; qu'ils avaient bien
de la peine  vivre; qu'on savait bien que si les finances du roi
n'taient dilapides, il entrerait tous les mois deux cent mille cus
d'or dans ses coffres; que les biens de l'glise, amortis depuis
longtemps, n'avaient rien  voir avec les taxes. Enfin il s'emporta
jusqu' dire que, lorsqu'un prince opprimait ses sujets par d'injustes
exactions, c'tait, d'aprs les anciennes histoires, un cas lgitime de
le dposer[257].

[Note 257: _App._ 118.]

Cette hardiesse extraordinaire de langage indiquait assez que le clerg
et l'Universit ne seraient point pour le parti bourguignon un
instrument docile. Le nouveau capitaine de Paris chercha ses allis plus
bas; il s'adressa aux bouchers. Ce fut un curieux spectacle de voir le
comte de Saint-Pol, de la maison de Luxembourg, cousin des empereurs et
du chevaleresque Jean de Bohme, partager sa charge de capitaine de
Paris avec les Legoix[258] et autres bouchers; de le voir armer ces
gens, marcher dans Paris de front avec cette _milice royale_, les
charger de faire les affaires de la ville, et de poursuivre les
Orlanais. Il risquait gros en s'alliant ainsi. Il croyait tenir les
bouchers; n'taient-ce pas eux qui allaient bientt le tenir lui-mme?
Le comte de Saint-Pol et son matre le duc de Bourgogne mettaient l en
mouvement une formidable machine; mais, le doigt pris dans les roues,
ils pouvaient fort bien, doigt, tte et corps, y passer tout entiers.

[Note 258: Peu aprs, nous voyons le duc de Bourgogne assister aux
obsques du boucher Legoix: Et lui fit-on moult honorables obsques,
autant que si c'eust t un grand comte. (Juvnal.)]

Je ne sais au reste s'il y avait moyen d'agir autrement. Tout esprit de
faction  part, Paris, au milieu des bandes qui venaient batailler
autour, avait grand besoin de se garder lui-mme. Or, depuis la punition
des Maillotins et le dsarmement, les seuls des habitants qui eussent le
fer en main et l'assurance que donne le maniement du fer, c'taient les
bouchers. Les autres, comme on l'a vu, avaient refus de reprendre leurs
centeniers, de crainte de porter les armes. Les gentilshommes du comte
de Saint-Pol n'auraient pas suffi, ils auraient mme t bientt
suspects, si on ne les et vus toujours  ct d'une milice, brutale, il
est vrai, violente, mais aprs tout parisienne et intresse  dfendre
Paris du pillage. Quelque peur qu'on et des bouchers, on avait bien
autrement peur des innombrables pillards qui venaient jusqu'aux portes
observer, tter la ville, et qui auraient fort bien pu, si elle n'eut
pris garde  elle, l'enlever par un coup de main[259].

[Note 259: Dans une de ces alarmes, on fit loger le roi au Palais avec
une forte troupe de gens d'armes, au grand effroi du greffier. _App._
119.]

C'tait une terrible chose, pour la gent innocente et pacifique des
bourgeois, de voir du haut de leurs clochers le double flot des
populations du Midi et du Nord qui battait leurs murs. On et dit que
les provinces extrmes du royaume, longtemps sacrifies au centre,
venaient prendre leur revanche. La Flandre se souvenait de sa dfaite de
Roosebeke. Le Languedoc n'avait pas oubli les guerres des Albigeois,
encore moins les exactions rcentes des ducs d'Anjou et de Berri. Ce que
le Centre avait gagn par l'attraction monarchique, il le rendit avec
usure. Le Nord, le Midi, l'Ouest, envoyrent ici tout ce qu'ils avaient
de bandits.

D'abord, pour dfendre Paris contre les gens du Midi qu'amenait le duc
d'Orlans, arrivrent les Brabanons mercenaires du duc de Bourgogne.
Pour mieux le dfendre, ils ravagrent tous les environs, pillrent
Saint-Denis. Autres dfenseurs, les gens des communes de Flandre;
ceux-ci, gens intelligents qui savaient le prix des choses, pillaient
mthodiquement, avec ordre,  fond, de manire  faire place nette; puis
ils emballaient proprement. De guerre, il ne fallait pas leur en parler;
ce n'tait pas pour cela qu'ils taient venus. Leur comte avait beau les
prier, chapeau bas, de se battre un peu, ils n'en tenaient compte.
Quand ils avaient rempli leurs charrettes[260], les seigneurs de Gand et
de Bruges reprenaient, quoi qu'on pt leur dire, le chemin de leur pays.

[Note 260: Deux mille charrettes, selon Meyer; douze mille, selon
Monstrelet.--Leur requist bien instamment qu'ils le voulsissent servir
encore huit jours... Commencrent  crier  haulte voix: _Wap! wap!_
(qui est  dire en franois:  l'arme!  l'arme!)... boutrent le feu
par tous leurs logis, en criant derechef tous ensemble: _Gau! gau!_ se
dpartirent et prirent leur chemin vers leurs pays... Le duc de
Bourgogne... le chaperon t hors de la tte devant eux, leur pria 
mains jointes trs humblement... eux disant et appelant frres, compains
et amis... (Monstrelet.)]

Mais la grande foule des pillards venait des provinces ncessiteuses de
l'Ouest et du Midi. La campagne,  la voir au loin, tait toute noire de
ces bandes fourmillantes; gueux ou soldats, on n'et pu le dire; qui 
pied, qui  cheval,  ne; btes et gens maigres et avides  faire
frmir, comme les sept vaches dvorantes du songe de Pharaon.

Dmlons cette cohue. D'abord il y avait force Bretons. Les familles
taient d'autant plus nombreuses, en Bretagne, qu'elles taient plus
pauvres. C'tait une ide bretonne d'avoir le plus d'enfants possible,
c'est--dire plus de soldats qui allassent gagner au loin et qui
rapportassent[261]. Dans les vraies usances bretonnes, la maison
paternelle, le foyer restait au plus jeune[262]; les ans taient mis
dehors; ils se jetaient dans une barque, ou sur un mauvais petit cheval,
et tant les portait la barque ou l'indestructible bte, qu'ils
revenaient au manoir refaits, vtus et passablement garnis.

[Note 261: Quelquefois cinquante enfants, de dix femmes diffrentes...
(Guillaume de Poitiers.)]

[Note 262: _App._ 120.]

En Gascogne, un droit diffrent produisait les mmes effets. L'an
restait firement au castel, sur sa roche, sans vassal que lui-mme, et
se servant par simplicit. Les cadets s'en allaient gaiement devant eux,
tant que la terre s'tendait, bons pitons, comme on sait, allant  pied
par got, tant qu'ils ne trouvaient pas un cheval, riches d'une pe de
famille, d'un nom sonore et d'une cape perce; du reste, nobles comme le
roi, c'est--dire comme lui sans fief[263] et n'en levant pas moins
quint et requint sur la terre, page sur le passant.

[Note 263: Le roi n'en est pas moins le grand _fieffeux_; il n'a rien et
il a tout.]

Ce vieux portrait du Gascon, pour tre vieux, n'est pas moins
ressemblant, et je crois que, _mutatis mutandis_, il en reste quelque
chose. Tels les peint la chronique ds le temps du bon roi Robert[264];
tels au temps des Plantagenets[265]; tels sous Bernard d'Armagnac, et
enfin sous Henri IV. L'excellent baron de Feneste[266] n'exprime pas
seulement l'invasion des intrigants du Midi sous le Barnais; plus
srieux en apparence, moins amusant, moins _gasconnant_, ce baron
subsiste. Alors, aujourd'hui et toujours, ces gens ont exploit de
prfrence un fonds excellent, la simplicit et la pesanteur des hommes
du Nord. Aussi migraient-ils volontiers. Ce n'tait pas pour btir,
comme les Limousins, ni pour porter et vendre, comme les gens
d'Auvergne. Les Gascons ne vendaient qu'eux-mmes. Comme soldats, comme
_domestiques_ des princes, ils servaient pour devenir matres. Ne leur
parlez pas d'tre ouvriers ou marchands; ministres ou rois,  la bonne
heure! Il leur faut, non pas ce que demandait Sancho, _une toute petite
le_, mais bien un royaume, un royaume de Naples, de Portugal, s'il se
pouvait; de Sude au moins[267], ils s'en contenteront, hommes honntes
et modrs. Tout le monde ne peut pas, comme le _meunier du moulin de
Barbaste_[268], gagner Paris pour une messe.

[Note 264: Voir au tome II, ceux qui vinrent avec la reine Constance.]

[Note 265: Voy. tomes II et III. Sous la plupart de ces princes, aux
douzime et treizime sicles, les Poitevins et les Gascons gouvernrent
l'Angleterre.]

[Note 266: _Aventures du baron de Feneste_, par d'Aubign (1620).]

[Note 267: L'affaire de Portugal, pour tre moins claircie, n'en est
pas moins probable.]

[Note 268: C'est le sobriquet d'amiti que les Gascons donnaient  leur
Henri.]

Quoiqu'au fond le caractre ait peu chang, nous ne devons pas nous
figurer les Mridionaux d'alors, comme nous les voyons et les comprenons
aujourd'hui. Tout autres ils apparurent  nos gens du quinzime sicle,
lorsque les oppositions provinciales taient si rudement contrastes, et
encore exagres par l'ignorance mutuelle. Ce Midi fit horreur au Nord.
La brutalit provenale, capricieuse et violente; l'pret gasconne,
sans piti, sans coeur, faisant le mal pour en rire; les durs et
intraitables montagnards du Rouergue et des Cvennes, les sauvages
Bretons aux cheveux pendants, tout cela dans la salet primitive,
baragouinant, maugrant dans vingt langues, que ceux du Nord croyaient
espagnoles ou mauresques. Pour mettre la confusion au comble, il y avait
parmi le tout des bandes de soldats allemands, d'autres de lombards.
Cette diversit de langues tait une terrible barrire entre les hommes,
une des causes pour lesquelles ils se hassaient sans savoir pourquoi.
Elle rendait la guerre plus cruelle qu'on ne peut se le figurer. Nul
moyen de s'entendre, de se rapprocher. Le vaincu qui ne peut parler se
trouve sans ressource, le prisonnier sans moyen d'adoucir son matre.
L'homme  terre voudrait en vain s'adresser  celui qui va l'gorger;
l'un dit _grce_, l'autre rpond _mort_.

Indpendamment de ces antipathies de langage et de race, dans une mme
race, dans une mme langue, les provinces se hassaient. Les Flamands,
mme de langue wallonne, dtestaient les chaudes ttes picardes[269].
Les Picards mprisaient les habitudes rgulires des Normands, qui leur
paraissaient serviles[270]. Voil pour la langue d'oil. Dans la langue
d'oc, les gens du Poitou et de la Saintonge, has au Nord comme
mridionaux, n'en ont pas moins fait des satires contre les gens du
Midi, surtout contre les Gascons[271].

[Note 269: Monstrelet.]

[Note 270: Je lis dans une lettre de grce que des Picards entendant
parler d'une somme de 800 livres, que le capitaine de Gisors exigeait
des Normands, disaient: Se c'estoit en Picardie, l'en abateroit les
maisons de ceulz qui se accorderoient de les paier. (_Archives_,
_Trsor des chartes_, _Registre_ 148, 214; ann. 1395.)]

[Note 271: D'Aubign, l'auteur du _Baron de Feneste_, tait n en
Saintonge, tabli en Poitou.]

Au bout de cette chelle de haines, par del Bordeaux et Toulouse, se
trouve, au pied des Pyrnes, hors des routes et des rivires
navigables, un petit pays dont le nom a rsum toutes les haines du Midi
et du Nord. Ce nom tragique est celui d'Armagnac.

Rude pays, vineux, il est vrai, mais sous les grles de la montagne,
souvent fertile, souvent frapp. Ces gens d'Armagnac et de Fzenzac,
moins pauvres que ceux des Landes, furent pourtant encore plus inquiets.
De bonne heure leurs comtes dclarent qu'ils ne veulent dpendre que de
Sainte-Marie d'Auch, et ensuite ils battent et pillent l'archevque
d'Auch pendant prs de deux sicles. Perscuteurs assidus des glises,
excommunis de gnration en gnration, ils vcurent, la plupart, en
vrais fils du Diable.

Lorsque le terrible Simon de Montfort tomba sur le Midi, comme le
jugement de Dieu, ils s'amendrent, lui firent hommage, puis au comte de
Poitiers. Saint Louis leur donna plus d'une svre leon. L'un d'eux fut
mis, pour rflchir, deux ans dans le chteau de Pronne. Ils finirent
par comprendre qu'ils gagneraient plus  servir le roi de France; la
succession de Rhodez, si loign de l'Armagnac, les engagea d'ailleurs
dans les intrts du royaume.

Les Armagnacs devinrent alors, avec les Albret, les capitaines du midi
pour le roi de France. Battants, battus, toujours en armes, ils menrent
partout les Gascons, jusqu'en Italie. Ils formrent une leste et
infatigable infanterie, la premire qu'ait eue la France. Ils poussaient
la guerre avec une violence inconnue jusque-l, forant tout le monde 
prendre la croix blanche, coupant le pied, le poing,  qui refusait de
les suivre[272].

[Note 272: _App._ 121.]

Nos rois les comblrent. Ils les touffrent dans l'or. Ils les firent
gnraux, conntables. C'tait mconnatre leur talent; ces chasseurs
des Pyrnes et des Landes, ces lestes pitons du Midi, valaient mieux
pour la petite guerre que pour commander de grandes armes. Les comtes
d'Armagnac furent faits deux fois prisonniers en Lombardie. Le
conntable d'Albret conduisait malheureusement l'arme d'Azincourt.

C'tait trop faire pour eux, et l'on fit encore davantage. Nos rois
crurent s'attacher ces Armagnacs en les mariant  des princesses du
sang. Voil ces rudes capitaines gascons qui se dcrassent, prennent
figure d'homme et deviennent des princes. On leur donne en mariage une
petite-fille de saint Louis. Qui ne les croirait satisfaits? Chose
trange et qui les peint bien:  peine eurent-ils cet excs d'honneur de
s'allier  la maison royale qu'ils prtendirent valoir mieux qu'elle, et
se fabriqurent tout doucement une gnalogie qui les rattachait aux
anciens ducs d'Aquitaine, lgitimes souverains du Midi; d'autre part aux
Mrovingiens, premiers conqurants de la France. Les Captiens taient
des usurpateurs qui dtenaient le patrimoine de la maison d'Armagnac.

Tout Franais et princes qu'ils taient devenus, le naturel diabolique
reparaissait  tout moment. L'un d'eux pouse sa belle-soeur (pour
garder la dot); un autre sa propre soeur, avec une fausse dispense.
Bernard VII, comte d'Armagnac, qui fut presque roi et finit si mal,
avait commenc par dpouiller son parent, le vicomte de Fzenzaguet, le
jetant avec ses fils, les yeux crevs, dans une citerne. Ce mme
Bernard, se dclarant ensuite serviteur du duc d'Orlans, fit bonne
guerre aux Anglais, leur reprit soixante petites places. Au fond, il ne
travaillait que pour lui-mme: quand le duc d'Orlans vint en Guyenne,
il ne le seconda pas. Mais, ds que le prince fut mort, le comte
d'Armagnac se porta pour son ami, pour son vengeur; il saisit hardiment
ce grand rle, mena tout le Midi au ravage du Nord, fit pouser sa fille
au jeune duc d'Orlans, lui donnant en dot ses bandes pillardes et la
maldiction de la France.

Ce qui rendit ces Armagnacs excrables, ce fut, outre leur frocit, la
lgret impie avec laquelle ils traitaient les prtres, les glises, la
religion. On aurait dit une vengeance d'Albigeois, ou l'avant-got des
guerres protestantes. On l'et cru, et l'on se ft tromp. C'tait
lgret gasconne[273], ou brutalit soldatesque. Probablement aussi,
dans leur trange christianisme, ils pensaient que c'tait bien fait de
piller les saints de la langue d'oil, qu' coup sr ceux de la langue
d'oc ne leur en sauraient pas mauvais gr. Ils emportaient les
reliquaires sans se soucier des reliques; ils faisaient du calice un
gobelet, jetaient les hosties. Ils remplaaient volontiers leurs
pourpoints percs par des ornements d'glise; d'une chape ils se
taillaient une cotte d'armes, d'un corporal un bonnet.

[Note 273: _App._ 122.]

Arrivs devant Paris, ils avaient pris Saint-Denis pour centre. Ils
logrent dans la petite ville et dans la riche abbaye. La tentation
tait grande. Les religieux, de peur d'accident, avaient fait enfouir le
trsor du bienheureux; mais ils n'avaient pas song  prendre la mme
prcaution pour la vaisselle d'or et d'argent que la reine leur avait
confie. Un matin, aprs la messe, le comte d'Armagnac runit au
rfectoire l'abb et les religieux; il leur expose que les princes n'ont
pris les armes que pour dlivrer le roi et rtablir la justice dans le
royaume, que tout le monde doit aider  une si louable entreprise. Nous
attendons de l'argent, dit-il, mais il n'arrive pas; la reine ne sera
pas fche, j'en suis sr, de nous prter sa vaisselle pour payer nos
troupes; messieurs les princes vous en donneront bonne dcharge, scelle
de leur sceau. Cela dit, sans s'arrter aux reprsentations des
religieux, il se fait ouvrir la porte du trsor, entre, le marteau  la
main, et force les coffres. Encore ne craignit-il pas de dire que si
cela ne suffisait pas, il faudrait bien aussi que le trsor du saint
contribut. Les moines se le tinrent pour dit, et firent sortir de
l'abbaye ceux des leurs qui connaissaient la cachette[274].

[Note 274: _App._ 123.]

Des gens qui prenaient de telles liberts avec les saints ne pouvaient
pas tre fort dvots  l'autre religion de la France, la royaut. Ce roi
fou que les gens du Nord, que Paris, au milieu de ses plus grandes
violences, ne voyaient qu'avec amour, ceux du Midi n'y trouvaient rien
que de risible. Quand ils prenaient un paysan, et que, pour s'amuser,
ils lui coupaient les oreilles ou le nez: Va, disaient-ils; va
maintenant te montrer  ton idiot de roi[275].

[Note 275: Ite ad regem vestrum insanum, inutilem et captivum.
(Religieux.)]

Ces drisions, ces impits, ces cruauts atroces, rendirent service au
duc de Bourgogne. Les villes affames par les pillards tournrent contre
le duc d'Orlans. Les paysans, dsesprs, prirent la croix de
Bourgogne, et tombrent souvent sur les soldats isols. Avec tout cela,
il n'y avait gure en France d'autre force militaire que les Armagnacs.
Le duc de Bourgogne, ne pouvant leur faire lcher Paris, qu'ils
serraient de tous cts, eut recours  la dernire,  la plus dangereuse
ressource: il appela les Anglais[276].

[Note 276: Selon le Religieux de Saint-Denis, qui prit des informations
 ce sujet, le duc d'Orlans pria le roi d'Angleterre, au nom de la
parent qui les unissait, de ne pas envoyer de troupes  son adversaire.
Henri IV rpondit qu'il avait craint de soulever les Anglais (allis des
Flamands), et qu'il avait accept les offres du duc de Bourgogne.]

Les choses en taient venues  ce point, que les Anglais taient moins
odieux aux Franais du Nord que les Franais du Midi. Le duc de
Bourgogne conclut d'abord une trve marchande avec les Anglais, dans
l'intrt de la Flandre; puis il leur demanda des troupes, offrant de
donner une de ses filles en mariage au fils an d'Henri IV[277] (1er
septembre 1411). Quelles furent les conditions, quelle part de la France
leur promit-il? Rien ne l'indique. Le parti d'Orlans publia qu'il
faisait hommage de la Flandre  l'Anglais, et s'engageait  lui faire
rendre la Guyenne et la Normandie.

[Note 277: Rymer.]

L'arrive des troupes anglaises fit refluer les Armagnacs de Paris  la
Loire, jusqu' Bourges, jusqu' Poitiers. Ils perdirent mme Poitiers;
mais les princes tinrent dans Bourges, o le duc de Bourgogne vint les
assiger avec les Anglais, avec le roi, qu'il tranait partout.
Nanmoins, le sige fut long. Le manque de vivres, les exhalaisons des
marais, des champs pleins de cadavres, la peste enfin, qui, du camp, se
rpandit dans le royaume, dcidrent les deux partis  une vaine et
fausse paix, qui fut  peine une trve (trait de Bourges, 15 juillet
1412). Le duc de Bourgogne promettait ce qu'il ne pouvait tenir,
d'obliger les siens de rendre aux princes leurs biens confisqus. Tout
ce que le duc de Bourgogne y gagna, ce fut de faire quelque rparation 
la mmoire de Montaigu: le prvt de Paris alla dtacher son corps du
gibet de Montfaucon et le fit enterrer honorablement.

Cependant les Orlanais, voyant que leur adversaire ne les avait chasss
que par le secours de l'Anglais, essayaient de le dtacher  tout prix
du Bourguignon. Celui-ci, au contraire, tait dj las de ses allis, et
il avait envoy des troupes pour les combattre en Guyenne. Le comte
d'Armagnac prit  l'instant la croix rouge, et se fit Anglais,
confirmant ainsi les accusations du duc de Bourgogne. Il avait fait
publier  grand bruit dans Paris qu'on avait saisi sur un moine les
papiers des princes et les propositions qu'ils faisaient aux ennemis.
Ils avaient fait serment, disait-on, de tuer le roi, de brler Paris, de
partager la France. Cette bizarre invention du parti de Bourgogne
produisit le plus grand effet  Paris[278]. Les gens de l'Universit,
les bourgeois, tout le peuple, les femmes et les enfants, prononaient
mille imprcations contre ceux qui livraient ainsi le roi et le royaume.
Le pauvre roi pleurait, et demandait ce qu'il fallait faire.

[Note 278: _App._ 124.]

Le trait rel tait assez odieux sans y ajouter ces fables: les princes
faisaient hommage  l'Anglais, s'engageaient  lui faire recouvrer ses
droits, et lui remettaient vingt places dans le Midi. Pour tant
d'avantages, il ne laissait aux ducs de Berri et d'Orlans le Poitou,
l'Angoumois et le Prigord que leur vie durant. Le seul comte d'Armagnac
conservait tous ses fiefs  perptuit. Le trait visiblement tait son
ouvrage[279] (18 mai 1412).

[Note 279: Rymer.]

Ainsi, des princes sans coeur jouaient tour  tour  ce jeu funeste
d'appeler l'ennemi du royaume. La chose tait pourtant srieuse. Ils
s'en seraient aperus bientt, si la mort d'Henri IV n'et donn un
rpit  la France. Trahie par les deux partis, n'ayant rien  attendre
que d'elle, elle va essayer dans cet intervalle de faire ses affaires
elle-mme. En est-elle dj capable? on peut en douter.

       *       *       *       *       *

Dans cette priode de cinq annes, entre un crime et un crime, le
meurtre du duc d'Orlans et le trait avec l'Anglais, les partis ont
prouv leur impuissance pour la paix et pour la guerre; trois traits
n'ont servi qu' envenimer les haines.

Est-ce  dire pourtant que ces tristes annes aient t perdues, que le
temps ait coul en vain?... Non, il n'y a point d'annes perdues; le
temps a port son fruit. D'abord, les deux moitis de la France se sont
rapproches, il est vrai, pour se har; le Midi est venu visiter le
Nord, comme au temps des Albigeois le Nord visita le Midi. Ces
rapprochements, mme hostiles, taient pourtant ncessaires; il fallait
que la France, pour devenir une plus tard, se connt d'abord, qu'elle se
vt, comme elle tait, diverse encore et htrogne.

Ainsi se prpare de loin l'unit de la nation. Dj le sentiment
national est veill par les frquents appels  l'opinion publique, que
font les partis dans cette courte priode. Ces manifestes continuels
pour ou contre le duc de Bourgogne[280], ces prdications politiques
dans l'intrt des factions, ces reprsentations thtrales o la foule
est admise comme tmoin des grands actes politiques, l'chafaud de
Chartres, le sermon de la Neutralit, tout cela, c'est dj
implicitement un appel au peuple.

[Note 280: _App._ 125.]

Dans les pdantesques harangues du temps, parmi les violences, les
mensonges, parmi le sang et la boue, il y a pourtant une chose qui fait
la force du parti de Bourgogne, si souill et si coupable,  savoir:
l'aveu solennel de la responsabilit des puissants, des princes et des
rois. L'Universit professe cette doctrine alors inoue, qu'un roi qui
accable ses sujets d'exactions injustes peut et doit tre dpos. Cette
parole est rprouve; mais ne croyez pas qu'elle tombe. Des penses
inconnues fermentent. C'est vers cette poque, ce semble, qu'au front
mme de la cathdrale de Chartres, tmoin de l'humiliation des princes,
on sculpte une figure nouvelle, celle de la Libert[281]; libert
morale, sans doute, mais l'ide de la libert politique s'y mle et s'y
ajoute peu  peu.

[Note 281: _App._ 126.]

Le duc de Bourgogne tait bien indigne d'tre le reprsentant du
principe moderne. Ce principe ne se dmle en lui qu' travers la double
laideur du crime et des contradictions. Le meurtrier vient parler
d'ordre, de rforme et de bien public; il vient attester les lois, lui
qui a tu la loi; nous allons pourtant voir paratre, sous les auspices
de cet odieux parti, la grande ordonnance du quinzime sicle.

Autre bizarrerie. Ce prince fodal, qui vient,  la tte d'une noblesse
acharne, d'exterminer la commune de Lige, puise dans cette victoire
mme la force qui relve la commune de Paris; l-bas prince des barons,
ici prince des bouchers.

Ces contradictions font, nous l'avons dit, la laideur du sicle, celle
surtout du parti bourguignon. Le chef, au reste, parut comprendre que,
quoi qu'il et fait, il n'avait rien fait lui-mme, qu'il ne pouvait pas
grand'chose. Lorsque l'Universit proposa de tirer des trois tats des
gens sages et non suspects pour aider au gouvernement, il pronona cette
grave parole, qu'en effet, il ne se sentait pas capable de gouverner si
grand royaume que le royaume de France[282].

[Note 282: Indignum se reputavit regimine tanti regni ut erat regnum
Franci. (Religieux.)]




CHAPITRE III

Essais de rforme dans l'tat et dans l'glise.--Cabochiens de Paris;
grande ordonnance.--Conciles de Pise et de Constance (1409-1415).


Le gouvernement d'un seul tant avou impossible, il fallut bien essayer
du gouvernement de plusieurs. Le parti de Bourgogne, dans sa dtresse,
convoqua, au nom du roi, une grande assemble des dputs des villes,
des prlats, chapitres, etc. (30 janvier 1413). Cette assemble de
notables est qualifie par quelques-uns du nom d'_tats gnraux_. Ils
furent si peu gnraux qu'il n'y vint presque personne, sauf les envoys
de quelques villes du centre. Dans ce moment de crise, entre la guerre
civile et la guerre trangre, que l'on voyait imminente, la France se
chercha, et elle ne put se trouver.

C'tait, il est vrai, l'hiver; les chemins impraticables, pleins de
bandits; la moiti du royaume trangre ou hostile  l'autre. Il vint
peu de gens, et ce peu ne savait que dire. Il n'y avait point de
traditions, de prcdents, pour une telle assemble; un demi-sicle
s'tait coul depuis les derniers tats. Les gens de Reims, de Rouen,
de Sens et de Bourges parlrent seuls, ou plutt prchrent sur un texte
de l'criture, prouvant doctement les avantages de la paix, mais avec
non moins de force l'impossibilit de payer pour finir la guerre; ils
concluaient qu'il fallait avant tout recouvrer les deniers mal perus ou
dtourns. Matre Benot Gentien, clbre docteur et moine de
Saint-Denis, parla au nom de Paris et de l'Universit. Il demanda des
rformes, indiqua des abus, dclama contre l'ambition et la convoitise,
toutefois en termes gnraux et sans nommer personne. Il dplut  tout
le monde.

Dans la ralit, les maux taient trop grands pour s'en tenir  une
mdecine expectante. Les gnralits vagues n'avanaient  rien.
L'assemble fut congdie; Paris prit la parole, au dfaut de la France,
Paris, et la voix de Paris, son Universit.

L'Universit, nous l'avons vu, avait plus de zle que de capacit pour
s'acquitter d'une telle tche. Elle avait grand besoin d'tre dirige.
Or il n'y avait qu'une classe qui pt le faire, qui et connaissance des
lois, des faits et quelque esprit pratique: c'taient les membres des
hautes cours, du Parlement[283], de la Chambre des comptes et de la Cour
des aides. Je ne vois pas que l'Universit se soit adresse aux deux
derniers corps; leur extrme timidit lui tait sans doute trop bien
connue; mais elle demanda l'appui du Parlement, l'engageant  se joindre
 elle pour demander les rformes ncessaires.

[Note 283: C'tait l'opinion de Clmengis. Il implore dans ses lettres
l'intervention du Parlement comme l'unique remde aux maux prsents et
futurs du royaume. _App._ 127.]

Le Parlement n'aimait pas l'Universit, qui ds longtemps l'avait fait
dclarer incomptent dans les causes qui la regardaient; la victoire
rcente de la juridiction ecclsiastique (1408) n'tait pas propre  les
rconcilier. Cette puissance tumultueuse, qui peu  peu devenait
l'allie de la populace, tait antipathique  la gravit des
parlementaires, autant qu' leurs habitudes de respect pour l'autorit
royale. Ils rpondirent  l'Universit de la manire suivante: Il ne
convient pas  une cour tablie pour rendre la justice au nom du roi de
se rendre partie plaignante pour la demander. Au surplus, le Parlement
est toujours prt, toutes et quantes fois il plaira au roi de choisir
quelques-uns de ses membres pour s'occuper des affaires du royaume.
L'Universit et le corps de la ville sauront bien ne faire nulle chose
qui ne soit  faire.

Ce refus du Parlement de prendre part  la rvolution devait la rendre
violente et impuissante. Paris et l'Universit pouvaient ds lors faire
ce qu'ils voulaient, obtenir des rformes, de belles ordonnances; il n'y
avait personne pour les excuter. Il faut aux lois des hommes pour
qu'elles soient vivantes, efficaces. Le temps, les habitudes, les
moeurs, peuvent seuls faire ces hommes.

Je dirai ailleurs tout au long ce que je pense du Parlement, comme cour
de justice. Ce n'est pas en passant qu'on peut qualifier ce long
travail de la transformation du droit, cette oeuvre d'interprtation de
ruse et d'quivoque[284]. Qu'il me suffise ici de regarder le Parlement
du point de vue extrieur et d'expliquer pourquoi un corps qui pouvait
agir si utilement refusa son concours.

[Note 284: _App._ 128.]

Le Parlement n'avait pas besoin de prendre le pouvoir des mains de
l'Universit et du peuple de Paris; le pouvoir lui venait invinciblement
par la force des choses. Il craignit avec raison de compromettre, par
une intervention directe dans les affaires, l'influence indirecte, mais
toute-puissante, qu'il acqurait chaque jour. Il n'avait garde
d'branler l'autorit royale, lorsque cette autorit devenait peu  peu
la sienne.

La juridiction du Parlement de Paris avait toujours gagn dans le cours
du quatorzime sicle. Ceux qui avaient le plus rclam contre elle
finissaient par regarder comme un privilge d'tre jugs par le
Parlement. Les glises et les chapitres rclamaient souvent cette
faveur.

Suprme cour du roi, le Parlement voyait, non seulement les baillis du
roi et ses juges d'pe, mais les barons, les plus grands seigneurs
fodaux, attendre  la grand'salle et solliciter humblement. Rcemment
il avait port une sentence de mort et de confiscation contre le comte
de Prigord[285]. Il recevait appel contre les princes, contre le duc de
Bretagne, contre le duc d'Anjou, frre du roi (1328, 1371). Bien plus,
le roi, en plusieurs cas, lui avait subordonn son autorit mme, lui
dfendant d'obir aux lettres royaux, dclarant en quelque sorte que la
sagesse du Parlement tait moins faillible, plus sre, plus constante,
plus royale que celle du roi[286].

[Note 285: _App._ 129.]

[Note 286: Voy. _Ordonnances_, passim, particulirement aux annes 1344,
1359, 1389, 1400.]

Le Parlement, dit-il encore dans ses ordonnances, est le miroir de
justice. Le Chtelet et tous les tribunaux doivent suivre le style du
Parlement.

Admirable ascendant de la raison et de la sagesse! Dans la dfiance
universelle o l'on tait de tout le reste, cette cour de justice fut
oblige d'accepter toute sorte de pouvoirs administratifs, de police,
d'ordre communal, etc. Paris se reposa sur le Parlement du soin de sa
subsistance; le pain, l'arrivage de la mare, une foule d'autres
dtails, la surveillance des monnayeurs, des barbiers ou chirurgiens,
celle du pav de la ville, ressortirent  lui. Le roi lui donna  rgler
sa maison[287].

[Note 287: _Ord._, ann. 1358, 1369, 1372, 1382.]

Les seules puissances qui rsistassent  cette attraction, c'taient,
outre l'Universit[288], les grandes cours fiscales, la Chambre des
comptes, la Cour des aides[289]. Encore voyons-nous, dans une grande
occasion, qu'il est ordonn aux rformateurs des aides et finances de
consulter le Parlement[290]. On croit devoir expliquer que si les
matres des comptes sont juges sans appel, c'est qu'il y aurait
inconvnient  transporter les registres, pour les mettre sous les yeux
du Parlement[291].

[Note 288: _Ord._, ann. 1366.]

[Note 289: _Ord._, ann. 1375.]

[Note 290: _Ord._, ann. 1374.]

[Note 291: _Ord._, ann. 1408.]

Il fut rgl en 1388 et 1400, ordonn de nouveau en 1413, que le
Parlement se recruterait lui-mme par voie d'lection[292]. Ds lors il
forma un corps et devint de plus en plus homogne. Les charges ne
sortirent plus des mmes familles. Transmises par mariage, par vente
mme, elles ne passrent gure qu' des sujets capables et dignes. Il y
eut des familles parlementaires, des moeurs parlementaires. Cette image
de saintet laque que la France avait vue une fois en un homme, en un
roi, elle l'eut immuable dans ce roi judiciaire, sans caprice, sans
passion, sauf l'intrt de la royaut. La stabilit de l'ordre
judiciaire se trouve ainsi fonde, au moment o l'ordre politique va
subir les plus rapides variations. Quoi qu'il advienne, la France aura
un dpt de bonnes traditions et de sagesse; dans les moments extrmes
o la royaut, la noblesse, tous ces vieux appuis lui manqueront, o
elle sera au point de s'oublier elle-mme, elle se reconnatra au
sanctuaire de la justice civile.

[Note 292: On ajoute qu'on lira aussi _des nobles_, ce qui prouve
qu'ordinairement la chose n'arrivait gure. (_Ord._, ann. 1407-8.)]

Le Parlement n'a donc pas tort de se refuser  sortir de cette
immobilit si utile  la France. Il regardera passer la rvolution, il
lui survivra, pour en reprendre et en appliquer  petit bruit les
rsultats les plus utiles.

Le Parlement se rcusant, l'Universit n'en alla pas moins son chemin.
Cette bizarre puissance, thologique, dmocratique et rvolutionnaire,
n'tait gure propre  rformer le royaume. D'abord, elle avait en elle
trop peu d'unit, d'harmonie, pour en donner  l'tat. Elle ne savait
pas mme si elle tait un corps ecclsiastique ou laque, quoiqu'elle
rclamt les privilges des clercs. La facult de thologie, dans la
morgue de son orthodoxie, dans l'orgueil de sa victoire sur les chefs de
l'glise, tait glise pourtant. Elle semblait diriger, mais au fond
elle tait mene, violente par la nombreuse et tumultueuse facult des
Arts (c'est--dire de logique)[293]. Celle-ci, peu d'accord avec
l'autre, ne l'tait pas davantage avec elle-mme; elle se divisait en
quatre nations, et, dans ce qu'on appelait une nation, il y avait bien
des nations diverses, Danois, Irlandais, cossais, Lombards, etc.

[Note 293: Les rglements de ces deux facults se modifirent en sens
inverse. La facult de thologie prolongea ses cours; elle exigea six
ans d'tudes au lieu de cinq avant le baccalaurat. La facult des arts
rduisit ses cours de six ans  cinq, puis  trois et demi, et enfin, en
1600,  deux. La scolastique perdait peu  peu son importance.
(Bulus.)]

Une rvolution avait eu lieu dans l'Universit au quatorzime sicle.
Pour rgulariser les tudes et les moeurs, on avait peu  peu, par des
fondations de bourses et autres moyens, clotr les coliers dans ce
qu'on appelait des collges. La plupart des collges semblaient tre au
fond la proprit des boursiers, qui nommaient au scrutin les
principaux, les matres. Rien n'tait plus dmocratique[294].

[Note 294: _App._ 130.]

Ces petites rpubliques clotres de jeunes gens pauvres taient, comme
on peut croire, animes de l'esprit le plus inquiet, surtout  l'poque
du schisme, o les princes disposaient de tout dans l'glise, et
fermaient aux universitaires l'accs des bnfices. Dans ces tristes
demeures, sous l'influence de la sche et strile ducation du temps,
languissaient sans espoir de vieux coliers. Il y avait l de bizarres
existences, des gens qui, sans famille, sans amis, sans connaissance du
monde, avaient pass toute une vie dans les greniers du pays latin,
tudiant, faute d'huile, au clair de la lune, vivant d'arguments ou de
jenes, ne descendant des sublimes misres de la Montagne, de la
gouttire de Standonc[295], de la lucarne d'o fut jet Ramus, que pour
disputer  mort dans la boue de la rue du Fouarre ou de la place
Maubert.

[Note 295: Fils d'un cordonnier de Malines, il vint  Paris comme
domestique ou marmiton, selon l'histoire manuscrite de Sainte-Genevive:
le jour il tait  sa cuisine, la nuit il se retirait au clocher de
l'glise et y tudiait au clair de lune. Il entra au collge de
Montaigu, releva ce collge alors ruin, et en fut comme le second
fondateur. Il n'est pas moins clbre pour la violence avec laquelle il
prcha contre le divorce de Louis XII.]

Les moines Mendiants, nouveaux membres de l'Universit, avaient, outre
l'aigreur de la scolastique, celle de la pauvret; ils taient souvent
haineux et envieux par-dessus toute crature; misrables et faisant de
leur misre un systme, ils ne demandaient pas mieux que de l'infliger
aux autres. On a dit (et je crois qu'il en tait ainsi pour beaucoup
d'entre eux) qu'ils ne comprenaient le christianisme que comme religion
de la mort et de la douleur. Mortifis et mortifiants, ils se tuaient
d'abstinences et de violences, et ils taient prts  traiter le
prochain comme eux-mmes. C'est parmi eux que le duc de Bourgogne trouva
sans peine des gens pour louer le meurtre.

Le mpris que les autres ordres avaient pour les Mendiants tait propre
 irriter cette disposition farouche. Or, parmi les Mendiants, il y
avait un ordre moins important, moins nombreux que les Dominicains et
les Franciscains, mais plus bizarre, plus excentrique, et dont les
autres Mendiants se moquaient eux-mmes. Cet ordre, celui des Carmes, ne
se contentait pas d'une origine chrtienne; ils voulaient, comme les
Templiers, remonter plus haut que le christianisme[296]. Ermites du mont
Carmel, descendants d'lie, ils se piquaient d'imiter l'austrit des
prophtes hbraques, de ces terribles mangeurs de sauterelles qui, dans
le dsert, luttaient contre l'esprit de Dieu[297].

[Note 296: _App._ 131.]

[Note 297: La rgle des Carmes tait trs propre  dvelopper
l'exaltation: de longs jenes, de longs silences, les jours et les nuits
passs dans une cellule.]

Un carme, Eustache de Pavilly, se chargea de lire la remontrance de
l'Universit au roi. Cet lie de la place Maubert parla presque aussi
durement que celui du Carmel. On ne pouvait du moins reprocher  cette
remontrance d'tre gnrale et vague. Rien n'tait plus net[298]. Le
carme n'accusait pas seulement les abus, il dnonait les hommes; il les
nommait hardiment par leurs noms, en tte le prvt Desessarts,
jusque-l l'homme des Bourguignons, celui qui avait arrt Montaigu.
Mais alors on n'tait plus sr de lui et il venait de se brouiller avec
l'Universit[299].

[Note 298: _App._ 132.]

[Note 299: Desessarts et son frre recevaient ou prenaient beaucoup
d'argent. Mais l'Universit avait contre le prvt un sujet particulier
de haine. Il avait pris parti contre les coliers dans leur querelle
avec un sergent du prvt qui tait en mme temps aubergiste et qui, en
drision des coliers, avait tran un ne mort  la porte du collge
d'Harcourt.]

Le duc de Bourgogne accueillit la remontrance. Menac par les princes,
et voyant le dauphin son gendre s'loigner de lui, il rsolut de
s'appuyer sur l'Universit et sur Paris. Il fora le conseil  destituer
les financiers, comme l'Universit le demandait. Desessarts se sauva,
dclarant qu'en effet il lui manquait deux millions, mais qu'il en avait
les reus du duc de Bourgogne.

Celui-ci se trouvait fort intress  tenir loin un tel accusateur. Un
mois aprs, il apprend qu'il est revenu, qu'il a forc le pont de
Charenton, et qu'il occupe la Bastille au nom du dauphin. Les
conseillers du dauphin s'taient imagin que, la Bastille prise, Paris
tournerait pour lui contre le duc de Bourgogne. Il en fut tout
autrement. Le poste de Charenton, qui assurait les arrivages de la haute
Seine et les approvisionnements de la ville, tait la chose du monde qui
intressait le plus les Parisiens. L'attaque de ce poste fit croire que
Desessarts voulait affamer Paris. Un immense flot de peuple vint heurter
 l'htel de ville, rclamant l'tendard de la commune, pour aller
attaquer la Bastille. Le premier jour, on parvint  les renvoyer[300].
Le second, ils prirent l'tendard et assigrent la forteresse. Ils
auraient eu peine  la forcer. Mais le duc de Bourgogne aida: il dcida
Desessarts effray  sortir, lui rpondant de la vie[301]. Il lui fit
une croix sur le dos de sa main, et jura dessus. Le duc croyait mener le
peuple; il vit bientt qu'il le suivait.

[Note 300: Ils respectrent la courageuse rsistance du clerc de l'htel
de ville.]

[Note 301: Le duc lui dit: Mon ami, ne te soucie, car je te jure que tu
n'auras autre garde que de mon propre corps. Et lui fit la croix sur le
dos de la main et l'emmena. (Juvnal.)]

Ceux qui venaient de planter l'tendard de la commune contre une
forteresse royale n'taient pourtant pas, autant qu'on pourrait croire,
des ennemis de l'ordre. Ils ne mirent pas la main sur Desessarts, ne lui
firent aucun mal; ils voulaient qu'on lui ft son procs. Ils le
menrent au chteau du Louvre, et lui donnrent une garde
demi-bourgeoise et demi-royale.

Ces hommes, modrs dans la violence mme, n'taient pas des gens de la
bonne bourgeoisie de Paris, de celle qui fournissait les chevins, les
cinquanteniers. Cette bourgeoisie avait parl par l'organe de Benot
Gentien, parl modrment, vaguement; elle tait incapable d'agir. Les
cinquanteniers avaient fait ce qu'ils avaient pu pour empcher qu'on ne
marcht sur la Bastille. Il y avait des gens plus forts qu'eux, et que
la foule suivait plus volontiers, gens riches, mais qui, par leur
position, leur mtier et leurs habitudes, se rapprochaient du petit
peuple: c'taient les matres bouchers, matres hrditaires des taux
de la grande boucherie et de la boucherie Sainte-Genevive[302]. Ces
taux passaient, comme des fiefs, d'hoir en hoir, et toujours aux mles.
Les mmes familles les ont possds pendant plusieurs sicles. Ainsi les
Saint-Yon et les Thibert, dj importants sous Charles V (1376),
subsistaient encore au dernier sicle[303]. Ce qui, malgr leur
richesse, leur conservait les habitudes nergiques du mtier, c'est
qu'il leur tait enjoint d'exercer eux-mmes, de sorte que, tout riches
qu'ils pouvaient tre, ces seigneurs bouchers restaient de vrais
bouchers, tuant, saignant et dtaillant la viande.

[Note 302: _App._ 133.]

[Note 303: _App._ 134.]

C'taient du reste des gens rangs, rguliers et souvent dvots. Ceux de
la grande boucherie taient fort affectionns  leur paroisse,
Saint-Jacques-la-Boucherie. Nous voyons, dans les actes de
Saint-Jacques, le boucher Alain y acheter une lucarne pour voir la messe
de chez lui[304], et le boucher Haussecul une clef de l'glise pour y
faire  toute heure ses dvotions.

[Note 304: _App._ 135.]

Dans cette classe honnte, mais grossire et violente, les plus violents
taient les bouchers de la boucherie Sainte-Genevive, les Legoix
surtout. Ceux-ci, anciens vassaux de l'abbaye, vivaient assez mal avec
elle. Ils s'obstinaient, malgr l'abb,  vendre de la viande les jours
maigres, et de plus,  fondre leur suif chez eux, au risque de brler le
quartier. tablis au milieu des coles et des disputes, ils
participaient  l'exaltation des coliers. La boucherie Sainte-Genevive
tait justement prs de la _Croix des Carmes_, et, par consquent,  la
porte du couvent des Carmes; les Legoix taient ainsi voisins, amis sans
doute de ce violent moine Eustache de Pavilly, le harangueur de
l'Universit.

La force des matres bouchers, c'tait une arme de garons, de valets,
tueurs, assommeurs, corcheurs, dont ils disposaient. Il y avait, parmi
ces garons, des hommes remarquables par leur audace brutale, deux
surtout, l'corcheur Caboche et le fils d'une tripire. C'taient des
gens terribles dans une meute; mais leurs matres, qui les lanaient,
croyaient toujours pouvoir les rappeler.

Il tait curieux de voir comment les matres bouchers, ayant un moment
Paris entre les mains, Paris, le roi, la reine et le dauphin, comment
ils useraient de ce grand pouvoir. Ces gens, honntes au fond, religieux
et loyaux, regardaient tous les maux du royaume comme la suite du mal du
roi, et ce mal lui-mme comme une punition de Dieu. Dieu avait frapp
pour leurs pchs le roi et le duc d'Orlans, son frre. Restait le
jeune dauphin; ils mettaient en lui leur espoir; toute leur crainte
tait que le chtiment ne s'tendt  celui-ci, qu'il ne ressemblt 
son pre[305]. Ce prince, tout jeune qu'il tait, leur donnait sous ce
rapport beaucoup d'inquitude. Il tait dpensier, n'aimait que les
beaux habits; ses habitudes taient toutes contraires  celles des
bourgeois rangs. Ces gens, qui se couchaient de bonne heure,
entendaient toute la nuit la musique du dauphin; il lui fallait des
orgues, des enfants de choeur, pour ses ftes mondaines. Tout le monde
en tait scandalis.

[Note 305: _App._ 136.]

Ils avisrent, dans leur sagesse, qu'ils devaient, pour rformer le
royaume, rformer d'abord l'hritier du royaume, loigner de lui ceux
qui le perdaient, veiller  sa sant corporelle et spirituelle.

Pendant que Desessarts tait encore dans la Bastille s'excusant sur les
ordres du dauphin, nos bouchers se rendaient  Saint-Paul, ayant  leur
tte un vieux chirurgien, Jean de Troyes, homme d'une figure respectable
et qui parlait  merveille. Le dauphin, tout tremblant, se mit  sa
fentre, par le conseil du duc de Bourgogne, et le chirurgien parla
ainsi: Monseigneur, vous voyez vos trs humbles sujets, les bourgeois
de Paris, en armes devant vous. Ils veulent seulement vous montrer par
l qu'ils ne craindraient pas d'exposer leur vie pour votre service,
comme ils l'ont dj su faire; tout leur dplaisir est que votre royale
jeunesse ne brille pas  l'gal de vos anctres, et que vous soyez
dtourn de suivre leurs traces par les tratres qui vous obsdent et
vous gouvernent. Chacun sait qu'ils prennent  tche de corrompre vos
bonnes moeurs, et de vous jeter dans le drglement. Nous n'ignorons pas
que notre bonne reine, votre mre, en est fort mal contente; les princes
de votre sang eux-mmes craignent que lorsque vous serez en ge de
rgner, votre mauvaise ducation ne vous en rende incapable. La juste
aversion que nous avons contre des hommes si dignes de chtiment nous a
fait solliciter assez souvent qu'on les tt de votre service. Nous
sommes rsolus de tirer aujourd'hui vengeance de leur trahison, et nous
vous demandons de les mettre entre nos mains.

Les cris de la foule tmoignrent que le vieux chirurgien avait parl
selon ses sentiments. Le dauphin, avec assez de fermet, rpondit:
Messieurs les bons bourgeois, je vous supplie de retourner  vos
mtiers, et de ne point montrer cette furieuse animosit contre des
serviteurs qui me sont attachs.

Si vous connaissez des tratres, dit le chancelier du dauphin, croyant
les intimider, on les punira, nommez-les.

--Vous, d'abord, lui crirent-ils. Et ils lui remirent une liste de
cinquante seigneurs ou gentilshommes, en tte de laquelle se trouvait
son nom. Il fut forc de la lire tout haut, et plus d'une fois.

Le dauphin, tremblant, pleurant, rouge de colre, mais voyant bien
pourtant qu'il n'y avait pas moyen de rsister, prit une croix d'or que
portait sa femme, et fit jurer au duc de Bourgogne qu'il n'arriverait
aucun mal  ceux que le peuple allait saisir. Il jura, comme pour
Desessarts, ce qu'il ne pouvait tenir.

Cependant ils enfonaient les portes, et se mettaient  fouiller l'htel
du roi pour y chercher les tratres. Ils saisirent le duc de Bar, cousin
du roi, puis le chancelier du dauphin, le sire de La Rivire, son
chambellan, son cuyer tranchant, ses valets de chambre et quelques
autres. Ils en arrachrent un brutalement  la dauphine, fille du duc de
Bourgogne, qui voulait le sauver. Tous les prisonniers, mis  cheval,
furent mens  l'htel du duc de Bourgogne, puis  la tour du Louvre.

Tous n'arrivrent pas jusqu'au Louvre. Ils gorgrent ou jetrent  la
Seine ceux qu'ils croyaient coupables des drglements du dauphin ou de
ses folles dpenses, un riche tapissier, un pauvre diable de musicien
appel Courtebotte. Ils rencontrrent aussi un habile mcanicien ou
ingnieur, qui avait aid le duc de Berri  dfendre Bourges; quelqu'un
s'tant avis de dire que cet homme se vantait de pouvoir mettre le feu
 la ville, sans qu'on pt l'teindre, il fut tu  l'instant.

Les bouchers croyaient avoir fait une chose mritoire et comptaient bien
tre remercis; ils vinrent le lendemain  l'htel de ville. L, les
gros bourgeois, chevins et autres, repassaient en frmissant les
vnements de la veille, l'htel royal forc, l'enlvement des
serviteurs du roi, le sang vers. Ils craignaient que le duc d'Orlans
et les princes ne vinssent, en punition, anantir la ville de Paris. Ils
avaient peur des princes; mais, d'autre part, ils avaient peur des
bouchers; ils n'osaient les dsavouer. Ils envoyrent aux princes
quelques-uns des leurs avec des docteurs de l'Universit, pour leur
faire entendre, s'ils pouvaient, que tout s'tait fait par bonne
intention et sans qu'on voult leur dplaire.

Cependant les bouchers, persvrant dans leur projet de rformer les
moeurs du dauphin, ne cessaient de revenir  Saint-Paul, ou d'y envoyer
des docteurs de leur parti. C'tait un spectacle terrible et comique que
ce peuple, navement moral et religieux dans sa frocit, qui ne
songeait ni  dtruire le pouvoir royal, ni  le transporter  une autre
maison, pas mme  une autre branche, mais qui voulait seulement amender
la royaut, qui venait lui tter le pouls, la mdeciner gravement.
L'hygine applique  la politique[306] n'avait rien d'absurde, lorsque
l'tat, se trouvant encore renferm dans la personne du roi, languissait
de ses infirmits, tait fol de sa folie.

[Note 306: _App._ 137.]

Le carme Eustache de Pavilly s'tait particulirement charg
d'administrer au jeune prince cette mdecine morale, n'y pargnant nul
remde hroque. Il lui disait en face, par exemple: Ah! Monseigneur,
que vous tes chang! tant que vous vous tes laiss duquer et conduire
au bon gouvernement de votre respectable mre, vous donniez tout
l'espoir qu'on peut concevoir d'un jeune homme bien n. Tout le monde
bnissait Dieu d'avoir donn au roi un successeur si docile aux bons
enseignements. Mais, une fois chapp aux directions maternelles, vous
n'avez que trop ouvert l'oreille  des gens qui vous ont rendu indvot
envers Dieu, paresseux et lent  expdier les affaires. Ils vous ont
appris, chose odieuse et insupportable aux bons sujets du roi,  faire
de la nuit le jour,  passer le temps en mangeries, en vilaines danses
et autres choses peu convenables  la majest royale.

Pavilly l'admonestait ainsi, tantt en prsence de la reine, tantt
devant les princes. Une fois, il lui fit entendre tout un trait complet
de la conduite des princes[307], examinant dans le plus grand dtail
toutes les vertus qui peuvent rendre digne du trne, et rappelant tous
les exemples des vertus et des vices que l'histoire, surtout l'histoire
de France, pouvait prsenter. Les derniers exemples taient ceux du roi
encore vivant et de son frre, celui du dauphin mme, qui, s'il ne
s'amendait pas, obligerait de transfrer son droit d'anesse  son jeune
frre, ainsi que la reine l'en avait menac.

[Note 307: Ex quibus posset componi tractatus valde magnus.
(Religieux.)]

Il conclut en demandant qu'on choist des commissaires pour informer
contre les dissipateurs des deniers publics, d'autres pour faire le
procs des tratres emprisonns, enfin, des capitaines contre le comte
d'Armagnac. Ce peuple, ajoutait-il, est l pour m'avouer de tout cela;
je viens d'exposer ses humbles demandes.

Le dauphin rpondait doucement; mais il n'y pouvait plus tenir. Il
aurait voulu s'chapper. Le comte de Vertus, frre du duc d'Orlans,
s'tait enfui sous un dguisement. Le dauphin eut l'imprudence d'crire
aux princes de venir le dlivrer. Les bouchers, qui s'en doutaient,
prirent leurs mesures pour que leur pupille ne pt chapper  leur
surveillance; ils mirent bonne garde aux portes de la ville, et
s'assurrent de l'htel Saint-Paul[308], dont ils constiturent gardien
et concierge le sage chirurgien Jean de Troyes. Et cependant ils
faisaient jour et nuit des rondes tout autour pour la sret du roi et
de monseigneur le duc de Guyenne. C'est ainsi qu'on nommait le dauphin.

[Note 308: Gardrent curieusement les portes..., et disoient aucuns
d'eux qu'on le faisoit pour sa correction, car il estoit de jeune ge.
(Monstrelet.)]

Garder son roi et l'hritier du royaume, les tenir en gele, c'tait
une situation nouvelle, trange, et qui devait tonner les bouchers
eux-mmes. Mais quand ils se seraient repentis, ils n'taient plus
matres. Leurs valets, qu'ils avaient mens d'abord, les menaient
maintenant  leur tour. Les hros du parti taient les corcheurs, le
fils de la tripire, Caboche et Denisot. Ils avaient pour capitaine un
chevalier bourguignon, Hlion de Jacqueville, aussi brutal qu'eux. La
garde des deux postes de confiance, d'o dpendaient les vivres,
Charenton et Saint-Cloud, les corcheurs se l'taient rserve 
eux-mmes. Apparemment les matres bouchers n'taient plus jugs assez
srs.

Le duc de Bourgogne n'en tait pas sans doute  regretter ce qu'il avait
fait. Les Parisiens gardant le dauphin, les Gantais voulurent garder le
fils du duc de Bourgogne[309]. Ils vinrent le demander  Paris. Les
Parisiens avaient pris le blanc chaperon de Gand; les Gantais le
reprirent de leur main. Le duc de Bourgogne fut oblig d'envoyer son
fils aux Gantais, de leur donner ce prcieux otage. Il subit le
chaperon.

[Note 309: _App._ 138.]

Un jour que le roi mieux portant allait en grande pompe remercier Dieu 
Notre-Dame, avec ses princes et sa noblesse, le vieux Jean de Troyes se
trouve sur son passage avec le corps de ville; il supplie le roi de
prendre le chaperon, en signe de l'affection cordiale qu'il a pour sa
ville de Paris. Le roi l'accepte bonnement. Ds lors il fallut bien que
tout le monde le portt[310], le recteur, les gens du Parlement. Malheur
 ceux qui l'auraient port de travers[311]!

[Note 310: Et en prinrent hommes d'glise, femmes d'honneur, marchandes
qui  tout vendoient les denres. (_Journal d'un Bourgeois de Paris._)]

[Note 311: Le dauphin ayant fait l'espiglerie de tirer en bas une corne
de son _chaperon_, de manire  ce qu'elle figurt une _bande_ (signe
des Armagnacs), les bouchers faillirent clater: Regardez,
disaient-ils, ce bon enfant de dauphin, il en fera tant qu'il nous
mettra en colre. (Juvnal.)]

Le chaperon fut envoy aux autres villes, et presque toutes le prirent.
Nanmoins aucune n'entra srieusement dans le mouvement de Paris. Les
cabochiens, ne trouvant aucune rsistance, mais n'tant aids de
personne, furent obligs de recourir  des moyens expditifs pour faire
de l'argent. Ils demandrent au dauphin l'autorisation de prendre
soixante bourgeois, gens riches, modrs et suspects. Ils les
ranonnrent.

On avait commenc par emprisonner les courtisans, les seigneurs. Dj on
en venait aux bourgeois. On ne pouvait deviner o s'arrteraient les
violences. Les petites gens prenaient peu  peu got au dsordre; ils ne
voulaient plus rien faire que courir les rues avec le chaperon blanc; ne
gagnant plus, il fallait bien qu'ils prissent. Le pillage pouvait
commencer d'un moment  l'autre.

Les gens de l'Universit, qui avaient mis tout en mouvement sans savoir
ce qu'ils faisaient, n'taient pas les moins effrays. Ils avaient cru
accomplir la rforme en compagnie du duc de Bourgogne, du corps de ville
et des bourgeois les plus honorables. Et voil qu'il ne leur restait que
les bouchers, les valets de boucherie, les corcheurs. Ils frmissaient
de se rencontrer dans les rues avec ces nouveaux frres et amis, qu'ils
voyaient pour la premire fois, sales, sanglants, manches retrousses,
menaant tout le monde, hurlant le meurtre.

L'alliance monstrueuse des docteurs et des assommeurs ne pouvait durer.
Les universitaires se runirent au couvent des Carmes de la place
Maubert, dans la cellule mme d'Eustache de Pavilly[312]. Ils taient
singulirement abattus, et ne savaient quel parti prendre. Ces pauvres
docteurs, ne trouvant dans leur science aucune lumire qui pt les
guider, se dcidrent humblement  consulter les simples d'esprit. Ils
s'enquirent des personnes dvotes et contemplatives, des religieux, des
saintes femmes qui avaient des visions. Pavilly, plein de confiance,
s'offrit d'aller les consulter. Mais les visions de ces femmes n'avaient
rien de rassurant. L'une avait vu trois soleils dans le ciel. Une autre
voyait sur Paris flotter des nues sombres, tandis qu'il faisait beau au
midi, vers les marches de Berri et d'Orlans. Moi, disait la troisime,
j'ai vu le roi d'Angleterre en grand orgueil au haut des tours de
Notre-Dame; il excommuniait notre sire le roi de France; et le roi,
entour de gens en noir, tait assis humblement sur une pierre dans le
parvis[313].

[Note 312: _App._ 139.]

[Note 313: Quelques-uns disaient qu'il fallait s'attendre  tous les
maux, depuis la maldiction prononce par Boniface et depuis renouvele
par Benot XIII.]

La terreur de ces visions branla les plus intrpides. Ils voulurent
consulter un honnte homme du parti oppos, le modr des modrs,
Juvnal des Ursins. Ils le firent venir; mais ils n'en purent tirer rien
de praticable. Il ne voyait rien  faire, sinon prier les princes de se
rconcilier et de rompre les ngociations qu'ils avaient entames avec
les Anglais[314]. C'tait simplement se soumettre et renoncer aux
rformes. Cependant l'abattement tait tel, le dsir de la paix si fort,
que cet avis entranait tout le monde. Le seul Pavilly s'obstina; il
soutint que tout ce qui s'tait fait tait bien fait, et qu'il fallait
aller jusqu'au bout[315].

[Note 314: Il savait que les princes faisaient venir le duc de Clarence,
et le duc de Bourgogne le comte d'Arundel.]

[Note 315: _App._ 140.]

Ces divisions, dont les princes taient instruits, les encouragrent
sans doute  diffrer la publication de la grande ordonnance de rforme
que l'Universit avait d'abord si vivement sollicite. Alors, sans plus
s'inquiter des docteurs qui l'abandonnaient, le moine, entranant aprs
lui le prvt des marchands, les chevins, une foule de petit peuple et
bon nombre de bourgeois intimids, s'en alla hardiment prcher le roi 
Saint-Paul[316] (22 mai): Il y a encore, dit-il, de mauvaises herbes au
jardin du roi et de la reine; il faut sarcler et nettoyer; la bonne
ville de Paris, comme un sage jardinier, doit ter ces herbes funestes,
qui toufferaient les lis[317]... Quand il eut fini cette sinistre
harangue, et accept la collation qu'on offrit, selon l'usage, au
prdicateur, le chancelier lui demanda au nom de qui il parlait. Le
carme se tourna vers le prvt et les chevins, qui l'avourent de ce
qu'il avait dit. Mais le chancelier objectant que cette dputation tait
peu nombreuse pour reprsenter la ville de Paris, ils appelrent
quelques bourgeois des plus considrables qui taient dans la cour;
ceux-ci montrent,  contre-coeur, et, se mettant  genoux devant le
roi, protestrent de leur bonne intention. Cependant, la foule
augmentait; toutes sortes de gens entraient sans qu'on ost leur
interdire la porte, l'htel s'emplissait. Le duc de Bourgogne lui-mme
commenait  avoir peur de ses amis; pour les dcider  s'en aller, il
s'avisa de leur dire que le roi tait  peine rtabli, que ce tumulte
allait lui faire mal, lui causer une rechute. Mais ils criaient de plus
belle qu'ils taient venus justement pour le bien du roi.

[Note 316: Et dans les trois tours dudit hostel mirent et ordonnrent
leurs gens d'armes. (Monstrelet.)--... Ont est  Saint-Paul..., et
aprs une collation faite par M. Eustace de Pavilly, maistre en
thologie, de l'ordre de N.-D. des Carmes, tendant  fin d'oster les
bons des mauvais... (_Archives, Registres du Parlement, Conseil._)]

[Note 317: Trs mauvaises herbes et prilleuses, c'est a savoir
quelques serviteurs et servantes qu'il falloit sarcler et oster.
(Juvnal.) _App._ 141.]

Alors le chirurgien Jean de Troyes exhiba une nouvelle liste de
tratres. En tte, se trouvait le propre frre de la reine, Louis de
Bavire. Le duc de Bourgogne eut beau prier, la reine verser des
larmes[318]; Louis de Bavire, qui allait se marier, demandait au moins
huit jours, promettant de se constituer prisonnier la semaine d'aprs;
ils furent inflexibles. Pour abrger, le capitaine de la milice,
Jacqueville, monta avec ses gens, et brutalement, sans gard pour la
reine, pour le roi ni le dauphin, pntrant partout, brisant les portes,
il mit la main sur ceux que le peuple demandait. Pour comble de
violence, ils emmenrent treize dames de la reine et de la
dauphine[319]. Il ne fallait pas parler  ces gens de respect pour les
dames ni de chevalerie. Parmi les prisonniers qu'ils emmenrent, se
trouvait un Bourguignon, un des leurs, que huit jours auparavant ils
avaient donn pour chancelier au dauphin. La dfiance croissait d'heure
en heure.

[Note 318: Le dauphin s'abstint de pleurer ce qu'il put en torchant ses
lermes. (Monstrelet.)]

[Note 319: Et, ce fait, le roi s'en alla dner. (Monstrelet.)]

Cependant le duc de Berri et d'autres parents des prisonniers envoyrent
demander  l'Universit si elle avouait ce qui s'tait fait. Celle-ci,
consulte en masse et comme corps, se rassura un peu par sa multitude,
et donna du moins une rponse quivoque, que de ce elle ne vouloit en
rien s'entremettre ni empcher. Dans le conseil du roi, les
universitaires allrent plus loin, et dclarrent qu'ils n'taient pour
rien dans l'enlvement des seigneurs, et que la chose ne leur plaisait
pas.

Le dsaveu timide de l'Universit ne rassurait pas les princes. Cette
fois ils craignaient pour eux-mmes; le coup avait frapp si prs d'eux,
qu'ils firent signer au roi une ordonnance o il approuvait ce qui
s'tait fait. Le lendemain (25 mai 1413), fut lue solennellement la
grande ordonnance de rforme.

Cette ordonnance, si violemment arrache, ne porte pas, autant qu'on
pourrait croire, le caractre du moment; c'est une sage et impartiale
fusion des meilleures ordonnances du quatorzime sicle. On peut
l'appeler le code _administratif_ de la vieille France, comme
l'ordonnance de 1357 avait t sa charte _lgislative_ et politique.

On peut s'tonner de voir cette ordonnance  peine mentionne dans les
historiens. Elle n'a pourtant pas moins de soixante-dix pages
in-folio[320]. Sauf quelques articles trop minutieux et d'une rdaction
enfantine[321], ou bien encore dirigs hostilement contre certains
individus, on ne peut qu'admirer l'esprit qui y rgne, esprit trs
spcial, trs pratique: sans spcialit, point de rforme relle.
Celle-ci part de bien bas, mais elle va haut, et pntre partout. Elle
rduit les gages de la lingre, de la poissonnire du roi; mais elle
rgle les droits des grands corps de l'tat, et tout le jeu de la
machine administrative, judiciaire et financire.

[Note 320: _Ord._, t. X, p. 71-134.]

[Note 321: _App._ 142.]

La forme est curieuse, je voudrais pouvoir la conserver; mais alors
cette ordonnance seule occuperait le reste du volume, et encore
l'ensemble resterait confus. Il m'est impossible de rsumer ce code en
quelques lignes, sans emprunter notre langage moderne, plus prcis et
plus formul.

Tout ce dtail immense semble domin par deux ides: la centralisation
de l'ordre financier, de l'ordre judiciaire. Dans le premier tout
aboutit  la Chambre des comptes; dans le second, tout au Parlement.

Les chefs des administrations financires (domaine, aides, trsor des
guerres) sont rduits  un petit nombre; mesure conomique, qui
contribue  assurer la responsabilit. La Chambre des comptes examine
les rsultats de leur administration; elle juge en cas de doute, mais
sur pices et sans plaidoiries.

Tous les vassaux du roi sont tenus de faire dresser les aveux et
dnombrements des fiefs qu'ils tiennent de lui, et de les envoyer  la
Chambre des comptes[322]. Ce tribunal de finance se trouve ainsi le
surveillant, l'agent indirect de la centralisation politique.

[Note 322: _Ord._, p. 109.]

L'lection est le principe de l'ordre judiciaire; les charges ne
s'achtent plus. Les lieutenants des snchaux et prvts sont lus par
les conseillers, les avocats _et autres saiges_.

Pour nommer un prvt, le bailli demande aux advocats, procureurs, gens
de pratique _et d'autre estat_ la dsignation de trois ou quatre
personnes capables. Le chancelier et une commission de Parlement,
appelez avec eux des gens de notre grand conseil et des gens de nos
comptes, choisissent entre les candidats.

Aux offices notables, c'est directement le Parlement qui nomme, en
prsence du chancelier et de quelques membres du grand conseil.

_Le Parlement lit ses membres_, en prsence du chancelier et de
quelques membres du grand conseil. Ce corps se recrute dsormais
lui-mme; l'indpendance de la magistrature est ainsi fonde.

Deux juridictions oppressives sont limites, restreintes. L'htel du roi
n'enlvera plus les plaideurs  leurs tribunaux naturels, ne les ruinera
plus pralablement en les forant de venir des provinces loignes
implorer  Paris une justice tardive. La charge du grand matre des eaux
et forts est supprime. Ce grand matre, ordinairement l'un des hauts
seigneurs du royaume, n'avait que trop de facilits pour tyranniser les
campagnes. Il y aura six matres et l'on pourra appeler de leurs
tribunaux au Parlement. Les _usages_ des bonnes gens seront respects.
Les louvetiers n'empcheront plus le paysan de tuer les loups. Il pourra
dtruire les nouvelles garennes que les seigneurs ont faites, en
dpeuplant le pays voisin des hommes et habitants et le peuplant de
btes sauvages[323].

[Note 323: _Ord._, p. 163.]

Dans la lecture de ce grand acte, une chose inspire l'admiration et le
respect, c'est une impartialit qui ne se dment nulle part. Quels en
ont t les vritables rdacteurs? De quel ordre de l'tat cette
ordonnance est-elle plus particulirement mane? On ne saurait le dire.

L'Universit elle-mme,  qui elle est principalement attribue dans le
prambule[324], ne pouvait avoir cet esprit d'application, cette sagesse
pratique. La remontrance de l'Universit, telle qu'on la lit dans
Monstrelet, n'est gure qu'une violente accusation de tel abus, de tel
fonctionnaire.

[Note 324: ... Eussions requis les Prlats, Chevaliers, cuyers,
Bourgeois de nos citez et bonnes villes, et mesmement nostre trs chire
et trs ame fille, l'Universit de Paris.... que nous baillssent leur
bon avis... (_Ibid._, p. 71.)]

Les parlementaires, auxquels l'ordonnance accorde tant de pouvoir, ne
semblent pourtant pas avoir domin dans la rdaction. On leur reproche
l'ignorance de quelques-uns d'entre eux, leur facilit  recevoir des
prsents; on leur dfend d'tre plusieurs membres du Parlement d'une
mme famille.

Les avocats, notaires, greffiers, sont tancs pour l'esprit fiscal, pour
la paperasserie ruineuse qui dj dvorait les plaideurs.

Les gens des comptes sont traits avec dfiance. Ils ne doivent rien
dcider isolment, mais par dlibration commune et en plein bureau.

Les prvts et snchaux doivent tre ns dans une autre province que
dans celle o ils jugent. Ils ne peuvent y rien acqurir, ni s'y marier,
ni y marier leurs filles. Quand ils vont quitter la province, ils
doivent y rester quarante jours pour rpondre de ce qu'ils ont fait.

Les gens d'glise n'inspirent pas plus de confiance au rdacteur de
l'ordonnance. Il ne veut pas que des prtres puissent tre avocats. Il
accuse les prsidents clercs du Parlement de ngligence et de
connivence. Je ne reconnais pas ici la main ecclsiastique.

Cette ordonnance n'mane pas non plus exclusivement de l'esprit
bourgeois et communal. Elle protge les habitants des campagnes. Elle
leur accorde le droit de chasse dans les garennes que les seigneurs ont
faites sans droit. Elle leur permet de prendre les armes pour seconder
les snchaux et courir sus aux pillards[325].

[Note 325: _Ord._, p. 137.]

De tout ceci, nous pouvons conclure qu'une rforme aussi impartiale de
tous les ordres de l'tat ne s'est faite sous l'influence exclusive
d'aucun d'eux, mais que tous y ont pris part.

Les violents ont exig et quelquefois dict; les modrs ont crit; ils
ont transform les violences passagres en rformes sages et durables.
Les docteurs, Pavilly, Gentien, Courtecuisse; les lgistes, Henri de
Marle, Arnaud de Corbie, Juvnal des Ursins, tous vraisemblablement
auront t consults. Toutes les ordonnances antrieures sont venues se
fondre ici. C'est la sagesse de la France d'alors, son grand monument,
qu'on a pu condamner un moment avec la rvolution qui l'avait lev,
mais qui n'en est pas moins rest comme un fonds o la lgislation
venait puiser, comme un point de dpart pour les amliorations
nouvelles.

Quelque svres que nous puissions tre, nous autres modernes, pour ces
essais gothiques, convenons pourtant qu'on y voit poindre les vrais
principes de l'organisme administratif, principes qui ne sont autres que
ceux de tout organisme, centralisation de l'ensemble, subordination
mutuelle des parties. La sparation des pouvoirs administratif et
judiciaire, des pouvoirs judiciaire et municipal, quoique impossible
encore, n'en est pas moins indique dans quelques articles.

La confusion des pouvoirs judiciaire et militaire, ce flau des socits
barbares, y subsiste en droit dans les snchaux et les baillis. En
fait, ces juges d'pe ne sont plus dj les vrais juges; ils ont la
reprsentation et les bnfices de la justice plus qu'ils n'en ont le
pouvoir mme. Les vrais juges sont leurs lieutenants, et ceux-ci sont
lus par les avocats et les conseillers, _par les sages_, comme dit
l'ordonnance.

Elle accorde beaucoup  ces _sages_, aux gens de loi, beaucoup trop, ce
semble. Les Compagnies se recrutant elle-mmes se recruteront
probablement en famille; les juges s'associeront, malgr toutes les
prcautions de la loi, leurs fils, leurs neveux, leurs gendres. Les
lections couvriront des arrangements d'intrt ou de parent. Une
charge sera souvent une dot; trange _apport_ d'une jeune pouse, le
droit de faire rompre et pendre... Ces gens se respecteront, je le
crois, en proportion mme des droits immenses qui sont en leurs mains.
Le pouvoir judiciaire, transmis comme proprit, n'en sera que plus
fixe, plus digne peut-tre. Ne sera-t-il pas trop fixe? Ces familles, ne
se mariant gure qu'entre elles, ne vont-elles pas constituer une sorte
de fodalit judiciaire? immense inconvnient... Mais alors c'tait un
avantage. Cette fodalit tait ncessaire contre la fodalit
militaire, qu'il s'agissait d'annuler. La noblesse avait la force de
cohsion et de parent; il fallait qu'il y et aussi parent dans la
judicature;  ces poques, matrielles encore, il n'y a d'association
solide que par la chair et le sang.

Deux choses manquaient pour que la belle rforme administrative et
judiciaire de 1413 ft viable[326]: d'abord d'tre appuye sur une
rforme lgislative et politique; celle-ci avait t essaye isolment
en 1357. Mais ce qui manquait surtout, c'taient des hommes et les
moeurs qui font les hommes: sans les moeurs, que peuvent les lois?...
Ces moeurs ne pouvaient se former qu' la longue, et d'abord dans
certaines familles, dont l'exemple pt donner  la nation ce qu'elle a
le moins, il faut le dire, ce qu'elle acquiert lentement, le srieux,
l'esprit de suite, le respect des prcdents. Tout cela se trouva dans
les familles parlementaires.

[Note 326: La seule garantie qu'on lui donne, c'est la publicit,
l'insuffisante publicit de ce temps. Elle doit tre lue et affiche une
fois au sige de chaque snchausse et bailliage, le premier jour des
assises. (_Ord._, p. 113.)]

       *       *       *       *       *

Cette ordonnance des ordonnances fut dclare solennellement par le roi
obligatoire, inviolable. Les princes et les prlats qui taient  ses
cts, en levrent la main. L'aumnier du roi, matre Jean Courtecuisse,
clbre docteur de l'Universit, prcha ensuite  Saint-Paul sur
l'excellence de l'ordonnance. Dans son discours, gnralement faible et
tranant, il y a nanmoins une figure pathtique; il y reprsente
l'Universit comme un pauvre affam qui a faim et soif des lois[327].

[Note 327: _App._ 143.]

Il s'agissait d'appliquer ce grand code. L devait apparatre la
terrible disproportion entre les lois et les hommes. Les modrs, les
capables se tenant  l'cart, restaient pour commencer l'application de
ces belles lois les gens les moins propres  mettre en mouvement une
telle machine, les scolastiques et les bouchers, ceux-ci trop grossiers,
ceux-l trop subtils, trop trangers aux ralits.

Quelle qu'ait t leur gaucherie brutale dans un mtier si nouveau pour
eux, l'histoire doit dire qu'ils ne se montrrent pas aussi indignes du
pouvoir qu'on l'et attendu. Ces gens de la commune de Paris, dlaisss
du royaume, essayrent tout  la fois de le rformer et de le dfendre.
Ils envoyrent leur prvt contre les Anglais, en mme temps que leur
capitaine Jacqueville allait bravement  la rencontre des princes[328].
Dans Paris mme, ils commencrent un grand monument d'utilit publique,
qui compltait la triple unit de cette ville; je parle du pont
Notre-Dame, grand ouvrage, fond hroquement dans des circonstances si
difficiles et avec si peu de ressources[329].

[Note 328: Jusqu' Montereau... ils ne rencontrrent pas l'un l'autre.
(Monstrelet)]

[Note 329: _App._ 144.]

Le fait est que ce gouvernement ne fut soutenu de personne. Les Anglais
taient  Dieppe, si prs de Paris; personne ne voulut donner d'argent.
Gerson refusa de payer et laissa plutt piller sa maison[330]. L'avocat
gnral Juvnal refusa aussi, aimant mieux tre emprisonn.

[Note 330: Cependant le nouveau gouvernement avait essay de s'assurer
de l'Universit en enjoignant au prvt de Paris et aux autres
justiciers de faire jouir l'Universit des avantages que le pape Jean
XXIII lui avait accords dans la rpartition des bnfices. (_Ord._, p.
155, 6 juillet 1413.)]

En donnant ainsi l'exemple d'annuler par une rsistance d'inertie ce
gouvernement irrgulier, les modrs n'en prirent pas moins une
responsabilit bien grave. Ils abandonnaient tout  la fois et la
dfense du pays et la belle rforme qu'on avait obtenue avec tant de
peine. Ce n'est pas la seule fois que les honntes gens ont ainsi trahi
l'intrt public, et puni la libert du crime de son parti. Les
cabochiens ne purent faire contribuer ni l'glise ni le Parlement. Ayant
saisi l'argent de la foire du Landit, qui appartenait aux moines de
Saint-Denis, ils virent s'lever une clameur gnrale. Leurs amis, les
universitaires, refusrent de les aider et les obligrent de rapporter
l'argent qu'ils avaient lev sur quelques suppts de l'Universit.

Se voyant ainsi entravs de toute part et ne trouvant que des obstacles,
les cabochiens entrrent en fureur. Ils poursuivirent Gerson, qui fut
oblig de se cacher dans les votes de Notre-Dame. Le jugement des
prisonniers fut ht; la commission eut peur, et signa des
condamnations. D'abord on fit mourir des gens qui l'avaient mrit, par
exemple un homme qui avait livr  l'ennemi,  la mort, quatre cents
bourgeois de Paris. Puis, on trana  la Grve le prvt Desessarts,
qui avait trahi les deux partis tour  tour. Les bouchers htrent sa
mort, justement parce qu'ils estimaient sa bravoure et sa cruaut[331]
(1er juillet).

[Note 331: Depuis qu'il fust mis sur la claye jusques  sa mort, il ne
faisoit toujours que rire. (_Journal du Bourgeois._)]

Les juges allant encore trop lentement, les assassinats abrgrent.
Jacqueville alla insulter dans sa prison le sire de La Rivire, et
celui-ci l'ayant dmenti, ce digne capitaine des bouchers assomma le
prisonnier dsarm. La Rivire n'en fut pas moins port le lendemain 
la Grve; l'on dcapita ple-mle les vivants et le mort[332].

[Note 332: Les cabochiens s'inquitrent pourtant de l'effet que
produisait cette barbarie. Ils envoyrent dans les villes une sorte
d'apologie; ils y disaient que chacune information de ceux qui avoient
est dcols contenoit soixante feuilles de papier. (Monstrelet.)]

Si la prison mme n'tait plus une sauvegarde, l'htel du roi risquait
fort de n'en plus tre une. Un soir que Jacqueville et ses bouchers
faisaient leur ronde, ils entendirent, vers onze heures, un grand bruit
de fte chez le dauphin. Ce jeune homme dansait, pendant qu'on tuait ses
amis. Les bouchers montrent, et lui firent demander par Jacqueville
s'il tait dcent  un fils de France de danser ainsi  une heure
indue[333]. Le sire de La Trmouille rpliqua. Jacqueville lui reprocha
d'tre l'auteur de ces dsordres. La patience manqua au dauphin; il
s'lana sur Jacqueville, et lui porta trois coups de poignard qu'arrta
sa cotte de mailles. La Trmouille et t massacr, si le duc de
Bourgogne n'et pri pour lui (10 juillet).

[Note 333: Entre onze et douze heures du soir. (Juvnal.)]

Cette violation de l'htel du roi dtacha bien des gens de ce parti qui
ne respectait rien. La religion de la royaut tait encore entire, et
le fut longtemps[334]. Les bons bourgeois assurrent le dauphin de leur
douleur et de leur dvouement. Les bouchers avaient lass tout le monde.
Les artisans mme, les derniers du peuple, commenaient  en avoir
assez; plus de commerce, plus d'ouvrage; ils taient sans cesse appels
 faire le guet, excds de gardes, de rondes et de veilles.

[Note 334: _App._ 145.]

Les princes, qui n'ignoraient pas l'tat de Paris, approchaient
toujours, en offrant la paix[335]. Tout le monde la dsirait, mais on
avait peur. Le dauphin fit part des propositions aux grands corps, au
Parlement,  l'Universit. Il fut dcid, malgr les bouchers, qu'il y
aurait confrence avec les princes. L'loquence de Caboche, qui prora
dans un brillant costume de chevalier, ne persuada personne; ses menaces
eurent peu d'effet.

[Note 335: Le _Bourgeois de Paris_ est l'cho fidle des bruits absurdes
qu'on faisait circuler: Mais bien say que ils demandoient toujours...
la destruction de la bonne ville de Paris.]

Personne dans la bourgeoisie n'agit plus habilement contre les bouchers
que l'avocat gnral Juvnal. Cet honnte homme poursuivait alors, sans
souci des rformes, sans intelligence de l'avenir[336], un seul but: la
fin des dsordres et la scurit de Paris. Cette pense ne lui laissait
ni repos ni sommeil. Une nuit, s'tant endormi vers le matin, il lui
sembla qu'une voix lui disait: _Surgite cum sederetis, qui manducatis
panem doloris._ Sa femme, qui tait une bonne et dvote dame, lorsqu'il
s'veilla, lui dit: Mon ami, j'ai entendu ce matin qu'on vous disait,
ou que vous prononciez en rvant des paroles que j'ai souvent lues dans
mes Heures, et elle les lui rpta. Le bon Juvnal lui rpondit: Ma
mie, nous avons onze enfants, et par consquent grand sujet de prier
Dieu de nous accorder la paix; ayons espoir en lui, il nous aidera.

[Note 336: _App._ 146.]

La ruine des bouchers fut dcide par une chose, petite, et pourtant de
grand effet. Il fut convenu, malgr eux, que les propositions des
princes seraient lues d'abord, non dans l'assemble gnrale, mais dans
chaque quartier (21 juillet). La faible minorit qui tyrannisait Paris
pouvait effrayer encore, quand elle tait runie; divise, elle devenait
impuissante, presque imperceptible. Ce point fut emport contre les
bouchers par l'nergie d'un quartenier du cimetire Saint-Jean, le
charpentier Guillaume Cirasse, qui osa bien dire en face aux Legoix:
Nous verrons s'il y a  Paris autant de frappeurs de cogne que
d'assommeurs de boeufs.

Les bouchers n'obtinrent pas mme que la paix accorde aux princes le
ft sous forme d'amnistie. Quoi qu'ils pussent dire, on criait: La
paix! Ce parti vint finir  la Grve mme. Dans une assemble qui s'y
tint, une voix cria: Que ceux qui veulent la paix passent  droite! Il
ne resta presque personne  gauche. Ils n'eurent d'autre ressource, eux
et le duc de Bourgogne, que de se joindre au cortge du dauphin qui
allait au Louvre dlivrer les prisonniers (3 aot).

La raction alla si vite qu'en sortant de la prison du Louvre, le duc de
Bar en fut nomm capitaine; et l'autre fort de Paris, la Bastille, fut
confi  un autre prisonnier, au duc de Bavire. Deux des chevins
furent changs; le charpentier fut chevin  la place de Jean de
Troyes[337].

[Note 337: _App._ 147.]

Peu aprs, un des De Troyes et deux bouchers, coupables des premiers
meurtres, furent condamns et mis  mort. Plusieurs s'enfuirent, et la
populace se mit  piller leurs maisons. On faisait courir le bruit qu'on
avait trouv une liste de quatorze cents personnes, dont les noms
taient marqus d'un T, d'un B ou d'un R (tu, banni ou ranonn).

Le duc de Bourgogne n'essaya pas de rsister au mouvement. Il laissa
arrter deux de ses chevaliers dans son htel mme, et partit sans rien
dire aux siens, qu'il laissait en grand danger. Il voulait emmener le
roi. Mais Juvnal et une troupe de bourgeois les rejoignirent 
Vincennes, et il leur laissa reprendre ce prcieux otage[338] (23 aot).

[Note 338: Juvnal donne encore ici le beau rle  son pre. Le duc de
Bourgogne dit au roy que s'il luy plaisoit aller esbattre jusques vers
le bois de Vincennes qu'il y faisoit beau, et en fut le roy content.
Mais Juvnal alla aussitt avec deux cents chevaux vers le bois, et dit
au roy: Sire, venez-vous-en en vostre bonne ville de Paris, le temps
est bien chaud pour vous tenir sur les champs. Dont le roy fut trs
content, et se mit  retourner.]

Dans l'arrangement avec les princes, il tait convenu qu'ils
n'entreraient pas dans Paris. Mais toute condition fut oublie, 
commencer par celle-ci. Le dauphin et le duc d'Orlans parurent
ensemble, vtus des mmes couleurs, portant une huque italienne en drap
violet avec une croix d'argent. C'tait, et ce n'tait pas deuil; le
chaperon tait rouge et noir; pour devise: Le droit chemin. Ce qui
tait plus hostile encore pour les Bourguignons, c'tait la blanche
charpe d'Armagnac. Tout le monde la prit; on la mit mme aux images des
saints. Lorsque les petits enfants, moins oublieux, moins enfants que ce
peuple, chantaient les chansons bourguignonnes, ils taient srs d'tre
battus[339].

[Note 339: Mesmes les petits enfants qui chantoient une chanson... o
on disoit: _Duc de Bourgogne, Dieu te remaint en joie!..._. (_Journal
du Bourgeois._)]

L'ordonnance de rforme, si solennellement proclame, fut non moins
solennellement annule par le roi dans un lit de justice (5 septembre).
Le sage historien du temps, afflig de cette versatilit, osa demander 
quelques-uns du conseil comment, aprs avoir vant ces ordonnances comme
minemment salutaires, ils consentaient  leur abrogation. Ils
rpondirent navement: Nous voulons ce que veulent les princes.  qui
donc vous comparerai-je, dit le moine, sinon  ces coqs de clocher qui
tournent  tous les vents[340]?

[Note 340: Gallis campanilium ecclesiarum, a cunctis ventis volvendis.
(Religieux.)]

On renvoya  Jean-sans-Peur sa fille, que devait pouser le fils du duc
d'Anjou. L'Universit condamna les discours de Jean Petit. Une
ordonnance dclara le duc de Bourgogne rebelle (10 fvrier); on convoqua
contre lui le ban et l'arrire-ban. Il ne s'agissait de rien moins que
de confisquer ses tats.

Il crut pouvoir prvenir ses ennemis. Les cabochiens exils lui
persuadaient qu'il lui suffirait de paratre devant Paris avec ses
troupes pour y tre reu. Le dauphin, dj las des remontrances de sa
mre et de celles des princes, appelait en effet le Bourguignon. Il vint
camper entre Montmartre et Chaillot; le comte d'Armagnac, qui avait onze
mille chevaux dans Paris, tint ferme, et rien ne bougea.

Le duc de Bourgogne se retirant, les princes entreprirent de le
poursuivre, d'excuter la confiscation. Mais les effroyables barbaries
des Armagnacs  Soissons avertirent trop bien Arras de ce qu'elle avait
 craindre. Ils chourent devant cette ville, comme le duc de Bourgogne
avait chou devant Paris[341].

[Note 341: Ce qui fora le duc de Bourgogne  traiter, c'est que les
Flamands l'abandonnaient. Les dputs de Gand dirent au roi qu'ils se
chargeaient de ranger le duc  son devoir.]

Voil les deux partis convaincus de nouveau d'impuissance. Ils font
encore un trait. Le duc de Bourgogne est quitte pour un peu de honte,
mais il ne perd rien; il offre au roi, pour la forme, les clefs
d'Arras[342]. Il est dfendu de porter dsormais la bande d'Armagnac et
la croix de Bourgogne (4 septembre 1414).

[Note 342: Le roi dsirait fort traiter. Juvnal donne l-dessus une
jolie scne d'intrieur. _App._ 148.]

La raction ne fut point arrte par cette paix. Les modrs, qui
avaient si imprudemment abandonn la rforme, eurent sujet de s'en
repentir. Les princes traitrent Paris en ville conquise. Les tailles
devinrent normes, et l'argent tait gaspill, donn, jet. Juvnal,
alors chancelier, ayant refus de signer je ne sais quelle folie de
prince, on lui retira les sceaux. Toute modration dplut. La violence
gagna les meilleures ttes. Au service funbre qui fut clbr pour le
duc d'Orlans, Gerson prcha devant les rois et les princes; il attaqua
le duc de Bourgogne, avec qui l'on venait de faire la paix, et dclama
contre le gouvernement populaire (5 janvier 1415).

Tout le mal est venu, dit Gerson, de ce que le roi et la bonne
bourgeoisie ont t en servitude par l'outrageuse entreprise de gens de
petit tat... Dieu l'a permis afin que nous connussions la diffrence
qui est entre la domination royale et celle d'aucuns populaires; car la
royale a communment et doit avoir douceur; celle du vilain est
domination tyrannique, et qui se dtruit elle-mme. Aussi Aristote
enseignoit-il  Alexandre: N'lve pas ceux que la nature fait pour
obir.--Le prdicateur croit reconnatre les divers ordres de l'tat
dans les mtaux divers dont se composait la statue de Nabuchodonosor:
L'tat de bourgeoisie, des marchands et laboureurs est figur par les
jambes qui sont de fer et partie de terre, pour leur labeur et humilit
 servir et obir...; en leur tat doit tre le fer de labeur et la
terre d'humilit[343].

[Note 343: Jean Gerson.]

Le mme homme qui condamnait le gouvernement populaire dans l'tat, le
demandait dans l'glise. Donnons-nous ce curieux spectacle. Il peut
sembler humiliant pour l'esprit humain; il ne l'est pas pour Gerson
mme. Dans chaque sicle, c'est le plus grand homme qui a mission
d'exprimer les contradictions, apparentes ou relles, de notre nature;
pendant ce temps-l, les mdiocres, les esprits borns qui ne voient
qu'un ct des choses, s'y tablissent firement, s'enferment dans un
coin, et l triomphent de dire...

Ds qu'il s'agit de l'glise, Gerson est rpublicain, partisan du
gouvernement de tous. Il dfinit le concile: Une runion de toute
l'glise catholique, comprenant tout ordre hirarchique, _sans exclure
aucun fidle_ qui voudra se faire entendre. Il ajoute, il est vrai, que
cette assemble doit tre convoque par une autorit lgitime; mais
cette autorit n'est pas suprieure  celle du concile, puisque le
concile a droit de la dposer. Gerson ne s'en tint pas  la thorie du
rpublicanisme ecclsiastique; il fit donner suffrage aux simples
prtres dans le concile de Constance, et contribua puissamment  dposer
Jean XXII[344].

[Note 344: _App._ 149.]

Reprenons d'un peu plus haut. Avant que les griefs de l'tat fussent
signals par la remontrance de l'Universit et la grande ordonnance de
1413, ceux de l'glise l'avaient t par un violent pamphlet
universitaire, qui eut un bien autre retentissement. La remontrance,
l'ordonnance, ces actes mort-ns, furent  peine connus hors de Paris.
Mais le terrible petit livre de Clmengis: _Sur la corruption de
l'glise_, clata dans toute la chrtient. Peut-tre n'est-ce pas
exagrer que d'en comparer l'effet  celui de la _Captivit de
Babylone_, crite un sicle aprs par Luther.

De tout temps, on avait fait des satires contre les gens d'glise. L'une
des premires, et certainement l'une des plus piquantes, se trouve dans
un des Capitulaires de Charlemagne. Ces attaques, gnralement, avaient
t indirectes, timides, le plus souvent sous forme allgorique.
L'organe de la satire, c'tait le renard, _la bte_ plus sage que
l'homme; c'tait le bouffon, _le fol_ plus sage que les sages; ou bien
enfin le diable, c'est--dire la _malignit_ clairvoyante. Ces trois
formes o la satire, pour se faire pardonner, s'exprime par les organes
les plus rcusables, comprennent toutes les attaques indirectes du moyen
ge. Quant aux attaques directes, elles n'avaient gure t hasardes
jusqu'au treizime sicle que par les hrtiques dclars, Albigeois,
Vaudois, etc. Au quatorzime sicle, les laques, Dante, Ptrarque,
Chaucer, lancrent contre Rome, contre Avignon, des traits pntrants.
Mais enfin, c'taient des laques; l'glise leur contestait le droit de
la juger. Ici, vers 1400, ce sont les universits, ce sont les plus
grands docteurs, c'est l'glise dans ce qu'elle a de plus autoris, qui
censure, qui frappe l'glise. Ce sont les papes eux-mmes qui se jettent
au visage les plus tristes accusations.

Ce dialogue, qui se prolongea entre Avignon et Rome pendant tout le
temps du schisme, n'en apprit que trop sur toutes les deux. La fiscalit
surtout des deux siges, qui vendaient les bnfices longtemps avant
qu'ils ne vaquassent, cette vnalit famlique est caractrise par des
mots terribles: N'a-t-on pas vu, disent les uns, les courtiers du pape
de Rome courir toute l'Italie, pour s'informer s'il n'y avait pas
quelque bnficier malade, puis bien vite dire  Rome qu'il tait
mort[345]? N'a-t-on pas vu ce pape, ce marchand de mauvaise foi, vendre
 plusieurs le mme bnfice, et la marchandise dj livre, la
proclamer encore et la revendre au second, au troisime, au quatrime
acheteur?--Et vous, rpondaient les autres, vous qui rclamez pour le
pape la succession des prtres, ne venez-vous pas au chevet de
l'agonisant rafler toute sa dpouille? Un prtre dj inhum a t tir
du spulcre, et le cadavre dterr pour le mettre  nu[346].

[Note 345: Et si aliquos invenerunt grotantes, tunc currebant ad
curiam Romanam, et mortem talium intimabant. (Theodor.  Niem, _de
Schism_.)]

[Note 346: Ut inhumatus evulso monumento atque corrupto corpore suis
spoliis effossus privaretur. (_Appellatio Univers. Paris. a D.
Benedicto._)]

Ces furieuses invectives furent ramasses, comme en une masse, dans le
pamphlet de Clmengis, et cette masse lance, de faon  craser
l'glise. Le pamphlet n'tait pas seulement dirig contre la tte, tous
les membres taient frapps. Pape, cardinaux, vques, chanoines,
moines, tous avaient leur part, jusqu'au dernier Mendiant. Certainement
Clmengis fit bien plus qu'il ne voulait. Si l'glise tait vraiment
telle, il n'y avait pas  la rformer; il fallait prendre ce corps
pourri et le jeter tout entier au feu.

D'abord l'effroyable cumul, jusqu' runir en une main quatre cents,
cinq cents bnfices; l'insouciance des pasteurs qui souvent n'ont
jamais vu leur glise; l'ignorance insolente des gros bonnets, qui
rougissent de prcher; l'arbitraire tyrannique de leur juridiction, au
point que tout le monde fait maintenant le jugement de l'glise; la
confession vnale, l'absolution mercenaire: Que si, dit-il, on leur
rappelle le prcepte de l'vangile: _Donnez gratuitement, ainsi que vous
avez reu_, ils rpondent sans sourciller: Nous n'avons pas reu
gratis; nous avons achet, nous pouvons revendre[347].

[Note 347: Clmengis.]

Dans l'ardeur de l'invective, ce violent prtre aborde hardiment mille
choses que les laques auraient craint d'expliquer: l'trange vie des
chanoines, leurs quasi-mariages, leurs orgies parmi les cartes et les
pots, la prostitution des religieuses, la corruption hypocrite des
Mendiants qui se vantent de faire la besogne de tous les autres, de
porter seuls le poids de l'glise, tandis qu'ils vont de maison en
maison boire avec les femmes: Les femmes sont celles des autres, mais
les enfants sont bien d'eux[348].

[Note 348: Cum non suis uxoribus, licet spe cum suis parvulis.
(Clmengis.)]

En repassant froidement ces virulentes accusations on remarque qu'il y a
dans le factum ecclsiastique de l'Universit, comme dans le factum
politique de 1413, plus d'un grief mal fond. Il tait injuste de
reprocher d'une manire absolue au roi, au pape, aux grands dignitaires
de l'glise, l'augmentation des dpenses. Cette augmentation ne tenait
pas seulement  la prodigalit, au gaspillage, au mauvais mode de
perception, mais bien aussi  l'_avilissement progressif du prix de
l'argent_, ce grand phnomne conomique que le moyen ge n'a pas
compris; de plus,  la _multiplicit_ croissante _des besoins_ de la
civilisation, au dveloppement de l'administration, au progrs des
arts[349]. La dpense avait augment, et quoique la production et
augment aussi, celle-ci ne croissait pas dans une proportion assez
rapide pour suffire  l'autre. La richesse croissait lentement, et elle
tait mal rpartie. L'quilibre de la production et de la consommation
avait peine  s'tablir.

[Note 349: _App._ 150.]

Un autre grief de Clmengis, et le plus grand sans doute aux yeux des
universitaires, c'est que les bnfices taient donns le plus souvent 
des gens fort peu thologiens, aux cratures des princes, du pape, aux
lgistes surtout. Les princes, les papes, n'avaient pas tout le tort. Ce
n'tait pas leur faute si les laques partageaient alors avec l'glise
ce qui avait fait le titre et le droit de celle-ci au moyen ge,
l'_esprit_, le pouvoir spirituel. Le clerg seul tait riche, les
rcompenses ne pouvaient gure se prendre que sur les biens du clerg.

Clmengis lui-mme fournit une bonne rponse  ses accusations. Quand on
parcourt le volumineux recueil de ses lettres, on est tonn de trouver
dans la correspondance d'un homme si important, de l'homme d'affaires de
l'Universit, si peu de choses positives. Ce n'est que vide, que
gnralits vagues. Nulle condamnation plus dcisive de l'ducation
scolastique.

Les contemporains n'avaient garde de s'avouer cette pauvret
intellectuelle, ce desschement de l'esprit[350]. Ils se flicitaient de
l'tat florissant de la philosophie et de la littrature. N'avaient-ils
pas de grands hommes, tout comme les ges antrieurs? Clmengis tait un
grand homme, d'Ailly tait un grand homme[351], et bien d'autres encore,
qui dorment dans les bibliothques, et mritent d'y dormir.

[Note 350: Voy. _Renaissance_, Introduction, sur la dfaillance du
caractre et des forces vives de l'me dans la religion, la littrature
et la politique aux quatorzime et quinzime sicles. La prose
franaise, si rapide de Joinville  Froissart, si lente de Froissart 
Comines! Les tats de 1357 avaient nettement vu l'avenir; mais les
cabochiens de 1413 croient pouvoir amliorer l'administration sans
changer le cadre politique qui l'enserre et l'touffe! La scolastique a
fini. C'est cet aplatissement moral qui a livr la France dsarme 
l'invasion anglaise. (1860.)]

[Note 351: _App._ 151.]

L'esprit humain se mourait d'ennui. C'tait l son mal. Cet ennui tait
une cause indirecte, il est vrai, mais relle, de la corruption de
l'glise. Les prtres excds de scolastique, de formes vides, de mots
o il n'y avait rien pour l'me, ils la donnaient au corps, cette me
dont ils ne savaient que faire. L'glise prissait par deux causes en
apparence contraires, et dont pourtant l'une expliquait l'autre:
subtilit, strilit dans les ides, matrialit grossire dans les
moeurs.

Tout le monde parlait de rforme. Il fallait, disait-on, rformer le
pape, rformer l'glise; il fallait que l'glise, sigeant en concile,
ressaist ses justes droits. Mais transporter la rforme du pape au
concile, ce n'tait gure avancer. De tels maux sont au fond des mes:
_In culpa est animus_. Un changement de forme dans le gouvernement
ecclsiastique, une rforme ngative ne pouvait changer les choses; il
et fallu l'introduction d'un lment positif, un nouveau principe
vital, une tincelle, une ide.

Le concile de Pise crut tout faire en condamnant par contumace les deux
papes qui refusaient de cder, en les dclarant dchus, en faisant pape
un frre mineur, un ancien professeur de l'Universit de Paris. Ce
professeur, qui tait Mineur avant tout, se brouilla bien vite avec
l'Universit. Au lieu de deux papes, on en eut trois; ce fut tout.

Ceux qui aiment les satires, liront avec amusement le piquant
rquisitoire du concile contre les deux papes rfractaires[352]. Cette
grande assemble du monde chrtien comptait vingt-deux cardinaux, quatre
patriarches, environ deux cents vques, trois cents abbs, les quatre
gnraux des ordres mendiants, les dputs de deux cents chapitres, de
treize universits[353], trois cents docteurs, et les ambassadeurs des
rois; elle sigeait dans la vnrable glise byzantine de Pise,  deux
pas du Campo-Santo. Elle n'en couta pas moins avec complaisance le
factieux rcit des ruses et des subterfuges par lesquels les deux papes
ludaient depuis tant d'annes la cession qu'on leur demandait. Ces
ennemis acharns s'entendaient au fond  merveille. Tous deux,  leur
exaltation, avaient jur de cder. Mais ils ne pouvaient, disaient-ils,
cder qu'ensemble, qu'au mme moment: il fallait une entrevue. Pousss
l'un vers l'autre par leurs cardinaux, ils trouvaient chaque jour de
nouvelles difficults. Les routes de terre n'taient pas sres; il leur
fallait des sauf-conduits des princes. Les sauf-conduits arrivaient-ils:
ils ne s'y fiaient pas. Il leur fallait une escorte, des soldats  eux.
D'ailleurs, ils n'avaient pas d'argent pour se mettre en route; ils en
empruntaient  leurs cardinaux. Puis, ils voulaient aller par mer: il
leur fallait des vaisseaux. Les vaisseaux prts, c'tait autre chose. On
parvint un moment  les approcher un peu l'un de l'autre. Mais il n'y
eut pas moyen de leur faire faire le dernier pas. L'un voulait que
l'entrevue et lieu dans un port, au rivage mme; l'autre avait horreur
de la mer. C'taient comme deux animaux d'lment diffrent, qui ne
peuvent se rencontrer[354].

[Note 352: _App._ 152.]

[Note 353: Les Universits de Bologne, d'Angers, d'Orlans, de Toulouse
mme, avaient fini par se runir contre les papes  celle de Paris.]

[Note 354: _App._ 153.]

Benot XIII, l'Aragonais, finit par jeter le masque, et dit qu'il
croirait pcher mortellement s'il acceptait la voie de _cession_[355].
Et peut-tre tait-il sincre. _Cder_, c'tait reconnatre comme
suprieure l'autorit qui imposait la cession, c'tait subordonner la
papaut au concile, changer le gouvernement de l'glise de monarchie en
rpublique. tait-ce bien au milieu d'un branlement universel du monde
qu'il pouvait toucher  l'unit qui, si longtemps, avait fait la force
du grand difice spirituel, la clef de la vote? Au moment o la
critique touchait  la lgende lgislative de la papaut, lorsque Valla
levait les premiers doutes sur l'authenticit des dcrtales[356],
pouvait-on demander au pape d'aider  son abaissement, de se tuer de ses
propres mains?

[Note 355: Lorsqu'on lui apprit que la France avait dclar sa
_soustraction d'obdience_, il dit avec beaucoup de dignit:
Qu'importe? saint Pierre n'avait pas ce royaume dans son obdience.]

[Note 356: _App._ 154.]

Il faut le dire. Ce n'tait pas une question de forme, mais bien de fond
et de vie. Monarchie ou rpublique, l'glise et t galement malade.
Le concile avait-il en lui la vie morale qui manquait au pape? les
rformateurs valaient-ils mieux que le rform? le chef tait gt, mais
les membres taient-ils sains? Non, il y avait, dans les uns et dans les
autres, beaucoup de corruption; tout ce qui constituait le pouvoir
spirituel tendait  se matrialiser,  n'tre plus _spirituel_. Et cela
venait principalement, nous l'avons dit, de l'absence des ides, du vide
immense qui se trouvait dans les esprits.

C'en tait fait de la scolastique. Raimond Lulle l'avait ferme par sa
machine  penser; puis Ockam en refusant la ralit aux universaux, en
replaant la question au point o l'avait laisse Abailard.

Raimond Lulle pleura aux pieds de son _Arbor_[357], qui finissait la
scolastique. Ptrarque pleura la posie. Les grands mystiques d'alors
avaient de mme le sentiment de la fin. Le quatorzime sicle voit
passer ces derniers gnies; chacun d'eux se tait, s'en va, teignant sa
lumire: il se fait d'paisses tnbres.

[Note 357: _App._ 155.]

Il ne faut pas s'tonner si l'esprit humain s'effraye et s'attriste.
L'glise ne le console pas. Cette grande pouse du moyen ge avait
promis de ne pas vieillir, d'tre toujours belle et fconde, de
_renouveler_[358] toujours, de sorte qu'elle occupt sans cesse
l'inquite pense de l'homme, l'inpuisable activit de son coeur.
Cependant elle avait pass de la jeune vitalit populaire aux
abstractions de l'cole,  saint Thomas[359]. Dans sa tendance vers
l'abstrait et le pur, la religion spiritualiste refusait peu  peu tout
autre aliment que la logique. Noble rgime, mais sobre, et qui finit par
se composer de ngations. Aussi elle allait maigrissant; maigreur au
quatorzime sicle, consomption au quinzime, effrayante figure de
dprissement et de phtisie, comme vous la voyez,  la face creuse, aux
mains transparentes du _Christ maudissant_ d'Orcagna.

[Note 358: _App._ 156.]

[Note 359: Saint Thomas, comme Albert-le-Grand, fait profession de
partir toujours d'un texte, de commenter, rien de plus. Que sera-ce s'il
est dmontr qu'ils n'ont pas eu de texte srieux, qu'ils ont march
constamment sur le chemin peu solide, perfide, des traductions les plus
infidles, et cela sans s'apercevoir que tel prtendu passage
d'Aristote, par exemple, est anti-aristotlique. (Voy. _Renaissance_,
Introduction. 1860.)]

       *       *       *       *       *

Telles taient les misres de cet ge, ses contradictions. Rduit au
formalisme vide, il y plaait ses esprances. Gerson croyait tout gurir
en ramenant l'glise aux formes rpublicaines, au moment mme o il se
dclarait contre la libert dans l'tat. L'exprience du concile de Pise
n'avait rien appris. On allait assembler un autre concile  Constance, y
chercher la quadrature du cercle religieux et politique: lier les mains
au chef que l'on reconnat infaillible, le proclamer suprieur, en se
rservant de le juger au besoin.

Ce tribunal suprme des questions religieuses, devait aussi dcider une
grande question de droit. Le parti d'Orlans, celui de Gerson, voulait y
faire condamner la mmoire de Jean Petit, son apologie du duc de
Bourgogne, et proclamer ce principe qu'aucun intrt, aucune ncessit
politique n'est au-dessus de l'humanit. C'et t une grande chose, si,
dans l'obscurcissement des ides, on ft revenu aux sentiments de la
nature.

La France semblait tout entire  ces ternels problmes; on et dit
qu'elle oubliait le temps, la ralit, sa rforme, son ennemi. Au moment
o l'Anglais allait fondre sur elle, trange proccupation, un grand
politique d'alors pense que si le royaume doit craindre, c'est du ct
de l'Allemagne et du duc de Lorraine[360]. Lorsqu'on vint avertir
Jean-sans-Peur que les Anglais, dbarqus depuis prs de deux mois,
taient sur le point de livrer  l'arme royale une grande et dcisive
bataille, les messagers le trouvrent dans ses forts de
Bourgogne[361]. Sous prtexte de la chasse, il s'tait rapproch de
Constance, rvant toujours  Jean Petit et  son vieux crime, inquiet du
jugement que le concile allait rendre, et, en attendant, vivant sous la
tente au milieu des bois, et prtant l'oreille aux voix des cerfs qui
bramaient la nuit[362].

[Note 360: _App._ 157.]

[Note 361: Peut-tre y avait-il moins d'insouciance que de connivence.
On jugera.]

[Note 362: Le duc de Bourgogne, qui longtemps n'avoit demour ni
sjourn en son pays de Bourgogne, et qui vouloit bien avoir ses
plaisirs et soullas, se advisa que pour mieux avoir son dduit de la
chasse des cerfs, et les ouyr bruire par nuit, il se logeroit dedans la
forest d'Argilly, qui est grande et le. (Lefebvre de Saint-Remy.)]




LIVRE IX




CHAPITRE PREMIER

L'Angleterre, l'tat, l'glise.--Azincourt (1415).


Pour comprendre le terrible vnement que nous devons raconter,--la
captivit, non du roi, mais du royaume mme, la France prisonnire,--il
y a un fait essentiel qu'il ne faut pas perdre de vue:

En France, les deux autorits, l'glise et l'tat, taient divises
entre elles, et chacune d'elles en soi;

En Angleterre, l'tat et l'glise _tablie_ taient parvenus, sous la
maison de Lancastre,  la plus complte union.

douard III avait eu l'glise contre lui, et malgr ses victoires, il
avait chou. Henri V eut l'glise pour lui, et il russit, il devint
roi de France[363].

[Note 363: Du moins roi de la France du Nord. Il n'eut pas le titre de
roi, tant mort avant Charles VI, mais il le laissa  son fils.]

Cette cause n'est pas la seule, mais c'est la principale, et la moins
remarque.

L'glise, tant le plus grand propritaire de l'Angleterre, y avait
aussi la plus grande influence. Au moment o la proprit et la royaut
se trouvrent d'accord, celle-ci acquit une force irrsistible; elle ne
vainquit pas seulement, elle conquit.

L'glise avait besoin de la royaut. Ses prodigieuses richesses la
mettaient en pril. Elle avait absorb la meilleure partie des terres;
sans parler d'une foule de proprits et de revenus divers, des
fondations pieuses, des dmes, etc., sur les _cinquante-trois mille_
fiefs de chevaliers qui existaient en Angleterre, elle en possdait
_vingt-huit mille_[364]. Cette grande proprit tait sans cesse
attaque au Parlement, et elle n'y tait pas reprsente, dfendue en
proportion de son importance; les membres du clerg n'y taient plus
appels que _ad consentiendum_[365].

[Note 364: _App._ 158.]

[Note 365: Ils finirent par n'y plus aller. (Hallam.)]

La royaut, de son ct, ne pouvait se passer de l'appui du grand
propritaire du royaume, je veux dire du clerg. Elle avait besoin de
son influence, encore plus que de son argent. C'est ce que ne sentirent
ni douard Ier ni douard III, qui toujours le vexrent pour de petites
questions de subsides. C'est ce que sentit admirablement la maison de
Lancastre, qui,  son avnement, dclara qu'elle ne demandait  l'glise
que ses prires[366].

[Note 366: Turner. Wilkins.]

L'on comprend combien la _royaut_ et la _proprit_ ecclsiastique
avaient besoin de s'entendre, si l'on se rappelle que l'difice tout
artificiel de l'Angleterre au moyen ge a port sur deux fictions: un
roi infaillible et inviolable[367], que l'on jugeait pourtant de deux
rgnes en deux rgnes; d'autre part, une glise non moins inviolable,
qui, au fond, n'tant qu'un grand tablissement aristocratique et
territorial sous prtexte de religion, se voyait toujours  la veille
d'tre dpouille, ruine.

[Note 367: Les Anglais ont port dans le droit politique ce gnie de
fiction que les Romains n'avaient montr que dans le droit civil. M.
Allen, dans son livre sur la _Prrogative royale_, a rsum les
prodigieux tours de force au moyen desquels se jouait cette bizarre
comdie, chacun faisant semblant de confondre le roi et la royaut,
l'homme faillible et l'ide infaillible. De temps en temps la patience
chappait, la confusion cessait et l'abstraction se faisait d'une
manire sanglante; si le roi ne prissait (comme douard II, Richard II,
Henri VI et Charles Ier), il tait renvers, ou tout au moins humili,
rduit  l'impuissance (Henri II, Jean, Henri III, Jacques II).]

La maison cadette de Lancastre unit pour la premire fois les deux
intrts en pril; elle associa le roi et l'glise. Ce fut sa
lgitimit, le secret de son prodigieux succs. Il faut indiquer,
rapidement du moins, la longue, oblique et souterraine route par o elle
chemina.

Le cadet hait l'an, c'est la rgle[368], mais nulle part plus
respectueusement qu'en Angleterre, plus sournoisement[369]. Aujourd'hui
il va chercher fortune, le monde lui est ouvert, l'industrie, la mer,
les Indes; au moyen ge, il restait souvent, rampait devant l'an,
conspirait[370].

[Note 368: Bien entendu, l o il y a privilge pour l'an.]

[Note 369: Ceci est moins vrai depuis que l'Angleterre a cr une
immense proprit _mobilire_, qui se partage selon l'quit. La
proprit _territoriale_ reste assujettie aux lois du moyen ge.--Au
reste, le droit d'anesse est dans les moeurs, dans les ides mme du
peuple. J'ai cit  ce sujet une anecdote trs curieuse (t. Ier,  la
fin du livre Ier).--Ds que le pre s'enrichit, sa premire pense est:
_Faire un an._  quoi rplique tout bas la pense du cadet: _tre
indpendant_, _avoir une_ honnte _suffisance_ (to be independent, to
have a competence). Ces deux mots sont le dialogue tacite de la famille
anglaise. _App._ 159.]

[Note 370: Rapprocher l'histoire des trois Glocester du frre du Prince
Noir, du frre d'Henri V et du frre d'douard IV.]

Les fils cadets d'douard III, Clarence, Lancastre, York, Glocester,
titrs de noms sonores et vides, avaient vu avec dsespoir l'an,
l'hritier, rgner dj, du vivant de leur pre, comme duc d'Aquitaine.
Il fallait que ces cadets prissent, ou rgnassent aussi. Clarence alla
aux aventures en Italie, et il y mourut. Glocester troubla l'Angleterre,
jusqu' ce que son neveu le ft trangler. Lancastre se fit appeler roi
de Castille, envahit l'Espagne et choua; puis la France, et il choua
encore[371]. Alors il se retourna du ct de l'Angleterre.

[Note 371: En 1373.]

Le moment tait favorable pour lui. Le mcontentement tait au comble.
Depuis les victoires de Crci et de Poitiers, l'Angleterre s'tait
mconnue; ce peuple laborieux, distrait une fois de sa tche naturelle,
l'accumulation de la richesse et le progrs des garanties, tait sorti
de son caractre; il ne rvait que conqutes, tributs de l'tranger,
exemption d'impts. Le riche fonds de mauvaise humeur dont la nature les
a dous, fermentait  merveille. Ils s'en prenaient au roi, aux grands,
 tous ceux qui faisaient la guerre en France; c'taient des tratres,
des lches. Les _cokneys_ de Londres, dans leur arrire-boutique,
trouvaient fort mal qu'on ne leur gagnt pas tous les jours des
batailles de Poitiers.  richesse, richesse, dit une ballade anglaise,
rveille-toi donc, reviens dans ce pays[372]! Cette tendre invocation 
l'argent tait le cri national.

[Note 372: Awake, wealth, and walk in this region... (Turner.)--La foi
des Anglais dans la toute-puissance de l'argent est navement exprime
dans les dernires paroles du cardinal Winchester; il disait en mourant:
Comment est-il donc possible que je meure, tant si riche? Quoi!
l'argent ne peut donc rien  cela? (_Ibid._)]

La France ne rapportant plus rien, il fallut bien que, dans leur ide
fixe de ne rien payer, ils regardassent o ils prendraient. Tous les
yeux se tournrent vers l'glise. Mais l'glise aussi avait son principe
immuable, le premier article de son credo: De ne rien donner.  toute
demande, elle rpondait froidement: L'glise est trop pauvre.

Cette pauvre glise ne donnant rien, on songeait  lui enlever tout.
L'homme du roi, Wicleff[373], y poussait; les lollards aussi, par en
bas, obscurment et dans le peuple. Lancastre en fit d'abord autant;
c'tait alors le grand chemin de la popularit.

[Note 373: Lewis. Richard II prit Wicleff pour son chapelain. Voy. dans
Walsingham la grande scne o Wicleff est soutenu par les princes et les
grands contre l'vque et le peuple de Londres.]

J'ai dit ailleurs comment les choses tournrent, comment ce grand
mouvement entranant le peuple, et jusqu'aux serfs, toute proprit se
trouva en pril, non plus seulement la proprit ecclsiastique; comment
le jeune Richard II dispersa les serfs, en leur promettant qu'ils
seraient affranchis. Lorsque ceux-ci furent dsarms, et qu'on les
pendait par centaines, le roi dclara pourtant que si les prlats, les
lords et les communes confirmaient l'affranchissement, il le
sanctionnerait.  quoi ils rpondirent unanimement: Plutt mourir tous
en un jour[374]. Richard n'insista pas; mais l'audacieuse et
rvolutionnaire parole qui lui tait chappe, ne fut jamais oublie des
propritaires, des matres de serfs, barons, vques, abbs. Ds ce
jour, Richard dut prir. Ds lors aussi, Lancastre dut tre le candidat
de l'aristocratie et de l'glise.

[Note 374: Turner.]

Il semble qu'il ait prpar patiemment son succs. Des bruits furent
sems, qui le dsignaient. Une fois, c'tait un prisonnier franais qui
aurait dit: Ah! si vous aviez pour roi le duc de Lancastre, les
Franais n'oseraient plus infester vos ctes. On faisait circuler
d'abbaye en abbaye, et partout, au moyen des frres, une chronique qui
attribuait au duc je ne sais quel droit de succession  la couronne, du
chef d'un fils d'douard Ier. Un carme accusa hardiment le duc de
Lancastre de conspirer la mort de Richard; Lancastre nia, obtint que son
accusateur serait provisoirement remis  la garde de lord Holland, et,
la veille du jour o l'imputation devait tre examine, le carme fut
trouv mort.

Richard travailla lui-mme pour Lancastre. Il s'entoura de petites gens,
il fatigua les propritaires d'emprunts, de vexations; enfin, il commit
le grand crime qui a perdu tant de rois d'Angleterre[375]: il se maria
en France. Il n'y avait qu'un point difficile pour Lancastre et son fils
Derby, c'tait de se dcider entre les deux partis, entre l'glise
tablie et les novateurs. Richard rendit  Derby le service de l'exiler;
c'tait le dispenser de choisir. De loin, il devint la pense de tous;
chacun le dsira, le croyant pour soi.

[Note 375: Henri II, Jean, douard II, Richard II, Henri VI, Charles
Ier.]

La chose mre, l'archevque de Cantorbry alla chercher Derby en
France[376]. Celui-ci dbarqua, dclarant humblement qu'il ne rclamait
rien que le bien de son pre. On a vu comment il se trouva forc de
rgner. Alors il prit son parti nettement. Au grand tonnement des
novateurs, parmi lesquels il avait t lev  Oxford, Henri IV se
dclara le champion de l'glise tablie: Mes prdcesseurs, dit-il aux
prlats, vous appelaient pour vous demander de l'argent. Moi, je viens
vous voir pour rclamer vos prires. Je maintiendrai les liberts de
l'glise; je dtruirai, selon mon pouvoir, les hrsies et les
hrtiques[377].

[Note 376: Il avait t banni par Richard II, et son temporel
confisqu.]

[Note 377: Henri IV, intimement uni aux vques d'Angleterre, commena
son rgne par leur donner des armes contre les trois genres d'ennemis
qu'ils avaient  craindre: 1 contre le _pape_, contre l'invasion du
_clerg tranger_; 2 contre les _moines_ (les moines achetaient des
bulles du pape pour se dispenser de payer la dme aux vques); 3
contre les _hrtiques_. (_Statutes of the Realm._)]

Il y eut un compromis amical entre le roi et l'glise. Elle le sacra,
l'oignit. Lui, il lui livra ses ennemis. Les adversaires des prtres
furent livrs aux prtres, pour tre jugs, brls[378]. Tout le monde
y trouvait son compte. Les biens des lollards taient confisqus; un
tiers revenait au juge ecclsiastique, un tiers au roi. Le dernier tiers
tait donn aux communes o l'on trouverait des hrtiques; c'tait un
moyen ingnieux de prvenir leur rsistance, de les allcher  la
dlation[379].

[Note 378: Les diocsains peuvent faire arrter ceux qui prchent ou
_enseignent sans leur autorisation_ et les faire _brler_ en lieu
apparent et lev: In eminenti loco comburi faciant.--And them before
the people in an high place do to be _burnt_. (_Ibid._)]

[Note 379: Turner. En 1430 il n'en tait plus ainsi; tout revenait au
roi.]

Les prlats, les barons, n'avaient mis leur homme sur le trne que pour
rgner eux-mmes. Cette royaut qu'ils lui avaient donne en gros, ils
la lui reprirent en dtail. Non contents de faire les lois, ils
s'emparrent indirectement de l'administration. Ils finirent par nommer
au roi une sorte de conseil de tutelle, sans lequel il ne pouvait rien
faire[380]. Il regretta alors d'avoir livr les lollards; il essaya de
soustraire aux prtres le jugement des gens de ce parti. Il songeait,
comme Richard II,  chercher un appui chez l'tranger; il voulait marier
son fils en France.

[Note 380: Ces conditions taient plus humiliantes qu'aucune de celles
qui avaient t imposes  Richard II. Il devait prendre seize
conseillers, se laisser guider uniquement par leurs avis, etc.]

Mais son fils mme n'tait pas sr. On a remarqu, non sans apparence de
raison, qu'en Angleterre les ans aiment moins leurs pres[381]; avant
d'tre fils, ils sont hritiers. Le fils de Lancastre tait d'autant
plus impatient de porter la couronne  son tour, qu'il avait, par une
victoire, raffermi cette couronne sur la tte de son pre. Lui aussi, il
traitait avec les Franais[382], mais  part et pour son compte.

[Note 381: Le droit de primogniture met de la rudesse dans les
rapports du pre au fils an. Celui-ci s'habitue  se considrer comme
indpendant; ce qu'il reoit de ses parents est  ses yeux une dette
plus qu'un bienfait. La mort d'un pre, celle d'un frre an, dont on
attend l'hritage, sont sur la scne anglaise l'objet de plaisanteries
que l'on applaudit et qui chez nous rvolteraient le public. (Mme de
Stal.)--Je ne puis m'empcher de rapprocher de ceci le mot de
l'historien romain dans son tableau des proscriptions: Il y eut
beaucoup de fidlit dans les pouses, assez dans les affranchis,
quelque peu chez les esclaves, _aucune dans les fils_; tant, l'espoir
une fois conu, il est difficile d'attendre! (Velleius Paterculus.)]

[Note 382: Le fils ngociait avec le parti de Bourgogne, tandis que le
pre se rapprochait du parti d'Orlans.]

Ce jeune Henri plaisait au peuple. C'tait une svelte et lgante
figure, comme on les trouve volontiers dans les nobles familles
anglaises. C'tait un infatigable _fox-hunter_, si leste qu'il pouvait,
disait-on, chasser le daim  pied. Il avait fait longtemps les petites
et rudes guerres des Galles, la chasse aux hommes.

Il se lia aux mcontents, se faufila parmi les lollards, courant leurs
runions nocturnes, dans les champs[383], dans les htelleries. Il se
fit l'ami de leur chef, du brave et dangereux Oldcastle, celui mme que
Shakespeare, ennemi des sectaires de tout ge[384], a malicieusement
transform dans l'ignoble Falstaff. Le pre n'ignorait rien. Mais,
enfermer son fils, c'et t se dclarer contre les lollards, dont il
voulait justement se rapprocher  cette poque. Cependant, ce roi,
malade, lpreux, chaque jour plus solitaire et plus irritable, pouvait
tre jet par ses craintes dans quelque rsolution violente. Son fils
cherchait  le rassurer par une affectation de vices et de dsordres,
par des folies de jeunesse, adroitement calcules. On dit qu'un jour il
se prsenta devant son pre couvert d'un habit de satin tout perc
d'oeillets, o les aiguilles tenaient encore par leur fil; il
s'agenouilla devant lui, lui prsenta un poignard pour qu'il l'en
pert, s'il pouvait avoir quelque dfiance d'un jeune fol, si
ridiculement habill.

[Note 383: C'tait comme nos coles _buissonnires_ du seizime sicle.]

[Note 384: Il est dit toutefois dans _Henri V_ que Falstaff parlait
contre la prostitue de Babylone. _App._ 160.]

Quoi qu'il en soit de cette histoire, le roi ne put s'empcher de faire
comme s'il se fiait  lui. Pour lui donner patience, il consentit  ce
qu'il entrt au conseil. Mais ce n'tait pas encore assez. Le jour de sa
mort, comme il ouvrait les yeux aprs une courte lthargie, il vit
l'hritier qui mettait la main sur la couronne, pose (selon l'usage)
sur un coussin prs du lit du roi. Il l'arrta, avec cette froide et
triste parole: Beau fils, quel droit y avez-vous? Votre pre n'y eut
pas droit[385].

[Note 385: Le roi lui demanda pourquoi il emportait sa couronne, et le
prince lui dit: Monseigneur, voici en prsence ceux qui m'avoient donn
 entendre que vous estiez trpass; et pour ce que _je suis votre fils
an_... (Monstrelet.)]

Dans les derniers temps qui prcdrent son avnement, Henri V avait
tenu une conduite double, qui donnait de l'espoir aux deux partis. D'un
ct, il resta troitement li avec Oldcastle[386] avec les lollards. De
l'autre, il se dclara l'ami de l'glise tablie, et c'est sans doute
comme tel qu'il finit par prsider le conseil.  peine roi, il cessa de
mnager les lollards; il rompit avec ses amis. Il devint l'homme de
l'glise, le prince selon le coeur de Dieu; il prit la gravit
ecclsiastique, au point, dit le moine historien, qu'il et servi
d'exemple aux prtres mme[387].

[Note 386: Tellement que l'archevque de Cantorbry hsitait 
l'attaquer, le croyant encore ami du roi. (Walsingham.)]

[Note 387: Repente mutatus est in virum alterum... cujus mores et
gestus omni conditioni, tam religiosorum quam lacorum, in exempla
fuere. (Walsingham.)]

D'abord, il accorda des lois terribles aux seigneurs laques et
ecclsiastiques, ordonnant aux justices de paix de poursuivre les
serviteurs et gens de travail, qui fuyaient de comt en comt[388]. Une
inquisition rgulire fut organise contre l'hrsie. Le chancelier, le
trsorier, les juges, etc., devaient, en entrant en charge, jurer de
faire toute diligence pour rechercher et dtruire les hrtiques. En
mme temps le primat d'Angleterre enjoignait aux vques et archidiacres
de s'enqurir _au moins deux fois par an_ des personnes suspectes
d'hrsie, d'exiger dans chaque commune que trois hommes respectables
dclarassent sous serment s'ils connaissaient des hrtiques, des gens
qui _diffrassent des autres_ dans leurs vie et habitudes, des gens qui
_tolrassent_ ou reussent les suspects, des gens qui possdassent des
livres dangereux _en langue anglaise_, etc.

[Note 388: _Statutes of the Realm._]

Le roi, s'associant aux svrits de l'glise, abandonna lui-mme son
vieil ami Oldcastle  l'archevque de Cantorbry[389]. Des processions
eurent lieu par ordre du roi, pour chanter les litanies avant les
excutions.

[Note 389: L'examen d'Oldcastle par l'archevque est trs curieux dans
l'histoire du moine Walsingham; il est impossible de tuer avec plus de
sensibilit; le juge s'attendrit, il pleure; on le plaindrait volontiers
plus que la victime. _App._ 161.]

L'glise frappait, et elle tremblait. Les lollards avaient affich
qu'ils taient cent mille en armes. Ils devaient se runir au champ de
Saint-Gilles, le lendemain de l'piphanie. Le roi y alla de nuit et les
attendit avec des troupes: mais ils n'acceptrent pas la bataille.

Ce champion de l'glise n'avait pas seulement contre lui les ennemis de
l'glise; il avait les siens encore, comme Lancastre, comme usurpateur.
Les uns s'obstinaient  croire que Richard II n'tait pas mort. Les
autres disaient que l'hritier lgitime tait le comte de March; et ils
disaient vrai. Scrop lui-mme, le principal conseiller d'Henri, le
confident, l'_homme du coeur_, conspira avec deux autres en faveur du
comte de March.

 cette fermentation intrieure, il n'y avait qu'un remde, la guerre.
Le 16 avril 1415, Henri avait annonc au Parlement qu'il ferait une
descente en France. Le 29, il ordonna  tous les seigneurs de se tenir
prts. Le 28 mai, prtendant une invasion imminente des Franais, il
crivit  l'archevque de Cantorbry et aux autres prlats, d'_organiser
les gens d'glise pour la dfense du royaume_[390]. Trois semaines
aprs, il ordonna aux chevaliers et cuyers de passer en revue les
hommes capables de porter les armes, de les diviser par compagnies.
L'affaire de Scrop le retardait, mais il compltait ses
prparatifs[391]. Il animait le peuple contre les Franais, en faisant
courir le bruit que c'taient eux qui payaient des tratres, qui avaient
gagn Scrop, pour dchirer, ruiner le pays[392].

[Note 390: _App._ 162.]

[Note 391: _App._ 163.]

[Note 392: Walsingham y croit. Mais Turner voit trs bien que ce n'tait
qu'un faux bruit.]

Henri envoya en France deux ambassades coup sur coup, disant qu'il tait
roi de France, mais qu'il voulait bien attendre la mort du roi, et en
attendant pouser sa fille, avec toutes les provinces cdes par le
trait de Bretigni; c'tait une terrible dot; mais il lui fallait encore
la Normandie, c'est--dire le moyen de prendre le reste. Une grande
ambassade[393] vint en rponse lui offrir, au lieu de la Normandie, le
Limousin, en portant la dot de la princesse jusqu' 850.000 cus d'or.
Alors le roi d'Angleterre demanda que cette somme ft paye comptant.
Cette vaine ngociation dura trois mois (13 avril-28 juillet), autant
que les prparatifs d'Henri. Tout tant prt, il fit donner des prsents
considrables aux ambassadeurs et les renvoya, leur disant qu'il allait
les suivre.

[Note 393: Jamais le roi de France n'avait envoy  celui d'Angleterre
une ambassade aussi solennelle; il y avait douze ambassadeurs, et leur
suite se composait de cinq cent quatre-vingt-douze personnes. (Rymer.)]

Tout le monde en Angleterre avait besoin de la guerre. Le roi en avait
besoin. La branche ane avait eu ses batailles de Crci et de Poitiers.
La cadette ne pouvait se lgitimer que par une bataille.

L'glise en avait besoin, d'abord pour dtacher des lollards, une foule
de gens misrables qui n'taient lollards que faute d'tre soldats.
Ensuite, tandis qu'on pillerait la France, on ne songerait pas  piller
l'glise; la terrible question de scularisation serait ajourne.

Quoi de plus digne aussi de la respectable glise d'Angleterre et qui
pt lui faire plus d'honneur, que de rformer cette France schismatique,
de la chtier fraternellement, de lui faire sentir la verge de Dieu? Ce
jeune roi si dvou, si pieux, ce David de l'glise tablie, tait
visiblement l'instrument prdestin d'une si belle justice.

Tout tait difficile avant cette rsolution; tout devint facile. Henri,
sr de sa force, essaya de calmer les haines en faisant rparation au
pass. Il enterra honorablement Richard II. Les partis se turent. Le
Parlement unanime vota pour l'expdition une somme inoue. Le roi runit
six mille hommes d'armes, vingt-quatre mille archers, la plus forte
arme que les Anglais eussent eue depuis plus de cinquante ans[394].

[Note 394: Outre les canonniers, ouvriers, etc. Quinze cents btiments
de transport. _App._ 164.]

Cette arme, au lieu de s'amuser autour de Calais, aborda directement 
Harfleur,  l'entre de la Seine. Le point tait bien choisi. Harfleur,
devenu ville anglaise, et t bien autre chose que Calais. Il et tenu
la Seine ouverte; les Anglais pouvaient ds lors entrer, sortir,
pntrer jusqu' Rouen et prendre la Normandie, jusqu' Paris, prendre
la France peut-tre.

L'expdition avait t bien conue, trs bien prpare. Le roi s'tait
assur de la neutralit de Jean-sans-Peur; il avait lou ou achet huit
cents embarcations en Zlande et en Hollande, pays soumis  l'influence
du duc de Bourgogne, et qui d'ailleurs ont toujours prt volontiers des
vaisseaux  qui payait bien[395]. Il emporta beaucoup de vivres, dans la
supposition que le pays n'en fournirait pas.

[Note 395: Sous Charles VI, sous Louis XIII, etc.]

D'autre part, l'glise d'Angleterre, de concert avec les communes,
n'oublia rien pour sanctifier l'entreprise; jenes, prires,
processions, plerinages[396]. Au moment mme de l'embarquement on brla
encore un hrtique. Le roi prit part  tout dvotement. Il emmena bon
nombre de prtres, particulirement l'vque de Norwich, qui lui fut
donn pour principal conseiller.

[Note 396: Les scrupules d'Henri allrent jusqu' refuser le service
d'un gentleman qui lui amenait vingt hommes, mais qui avait t moine,
et n'tait rentr dans la vie sculire qu'au moyen _d'une dispense du
pape_. Ces dispenses taient le sujet d'une guerre continuelle entre
Rome et l'glise d'Angleterre.]

Le passage ne fut pas disput, la France n'avait pas un vaisseau[397];
la descente ne le fut pas non plus, les populations de la cte n'taient
pas en tat de combattre cette grande arme. Mais elles se montrrent
trs hostiles; le duc de Normandie, c'est le premier titre que prit
Henri V, fut mal reu dans son duch; les villes, les chteaux se
gardrent; les Anglais n'osaient s'carter, ils n'taient matres que de
la plage malsaine que couvrait leur camp.

[Note 397: Le roi n'en avait pas; mais plusieurs villes, telles que La
Rochelle, Dieppe, etc., en avaient un assez grand nombre.]

N'oublions pas que notre malheureux pays n'avait plus de gouvernement.
Les deux partis ayant reflu au nord, au midi, le centre tait vide;
Paris tait las, comme aprs les grands efforts, le roi fol, le dauphin
malade, le duc de Berri presque octognaire. Cependant ils envoyrent le
marchal de Boucicaut  Rouen, puis ils y amenrent le roi, pour runir
la noblesse de l'le-de-France, de la Normandie et de la Picardie. Les
gentilshommes de cette dernire province reurent ordre contraire du duc
de Bourgogne[398]; les uns obirent au roi, les autres au duc;
quelques-uns se joignirent mme aux Anglais.

[Note 398: Le serviteur des ducs de Bourgogne, qui depuis fut leur
hraut d'armes, sous le nom de Toison d'Or, avoue ceci expressment: Y
allrent  puissance de gens, _j soit_ (quoique) _le duc de Bourgogne
mandt_ par ses lettres patentes, _que ils ne bougeassent_, et que ne
servissent ni partissent de leurs hostels, jusques  tant qu'il leur
fist savoir. (Lefebvre de Saint-Remy.)]

Harfleur fut vaillamment dfendu, opinitrement attaqu. Une brave
noblesse s'y tait jete. Le sige trana; les Anglais souffrirent
infiniment sur cette cte humide. Leurs vivres s'taient gts. On tait
en septembre, au temps des fruits; ils se jetrent dessus avidement. La
dyssenterie se mit dans l'arme et emporta les hommes par milliers, non
seulement les soldats, mais les nobles, cuyers, chevaliers, les plus
grands seigneurs, l'vque mme de Norwich. Le jour de la mort de ce
prlat, l'arme anglaise, par respect, interrompit les travaux du sige.

Harfleur n'tait pas secouru. Un convoi de poudre envoy de Rouen fut
pris en chemin. Une autre tentative ne fut pas plus heureuse; des
seigneurs avaient runi jusqu' six mille hommes pour surprendre le camp
anglais; leur imptuosit fit tout manquer, ils se dcouvrirent avant le
moment favorable.

Cependant ceux qui dfendaient Harfleur n'en pouvaient plus de fatigue.
Les Anglais ayant ouvert une large brche, les assigs avaient lev
des palissades derrire. On leur brla cet immense ouvrage, qui fut
trois jours  se consumer. L'Anglais employait un moyen infaillible de
les mettre  bout: c'tait de tirer jour et nuit; ils ne dormaient plus.

Ne voyant venir aucun secours, ils finirent par demander deux jours pour
savoir si l'on viendrait  leur aide. Ce n'est pas assez de deux jours,
dit l'Anglais; vous en aurez quatre. Il prit des otages, pour tre sr
qu'ils tiendraient leur parole. Il fit bien, car le secours n'tant pas
venu au jour dit, la garnison et voulu se battre encore. Quelques-uns
mme, plutt que de se rendre, se rfugirent dans les tours de la cte,
et l ils tinrent dix jours de plus.

Le sige avait dur un mois. Mais ce mois avait t plus meurtrier que
toute l'anne qu'douard III resta camp devant Calais. Les gens
d'Harfleur avaient, comme ceux de Calais, tout  craindre des
vainqueurs. Un prtre anglais qui suivait l'expdition nous apprend,
avec une satisfaction visible, par quels dlais on prolongea
l'inquitude et l'humiliation de ces braves gens: On les amena dans une
tente, et ils se mirent  genoux, mais ils ne virent pas le roi; puis
dans une tente o ils s'agenouillrent longtemps, mais ils ne virent
pas le roi. En troisime lieu, on les introduisit dans une tente
intrieure, et le roi ne se montra pas encore. Enfin, on les conduisit
au lieu o le roi sigeait. L ils furent longtemps  genoux, et notre
roi ne leur accorda pas un regard, sinon lorsqu'ils eurent t trs
longtemps agenouills. Alors le roi les regarda, et fit signe au comte
de Dorset de recevoir les clefs de la ville. Les Franais furent relevs
et rassurs[399].

[Note 399: _App._ 165.]

Le roi d'Angleterre, avec ses capitaines, son clerg, son arme, fit son
entre dans la ville.  la porte, il descendit de cheval et se fit ter
sa chaussure; il alla, pieds nus,  l'glise paroissiale regrcier son
Crateur de sa bonne fortune. La ville n'en fut pas mieux traite; une
bonne partie des bourgeois furent mis  ranon tout comme les gens de
guerre; tous les habitants furent chasss de la ville, les femmes mme
et les enfants; on leur laissa cinq sols et leurs jupes[400].

[Note 400: _App._ 166.]

Les vainqueurs, au bout de cette guerre de cinq semaines, taient dj
bien dcourags. Des trente mille hommes qui taient partis, il en
restait vingt mille; et il en fallut renvoyer encore cinq mille, qui
taient blesss, malades ou trop fatigus. Mais, quoique la prise
d'Harfleur ft un grand et important rsultat, le roi, qui l'avait
achete par la perte de tant de soldats, de tant de personnages
minents, ne pouvait se prsenter devant le pays en deuil, s'il ne
relevait les esprits par quelque chose de chevaleresque et de hardi.
D'abord il dfia le dauphin  combattre corps  corps. Puis, pour
constater que la France n'osait combattre, il dclara que d'Harfleur il
irait,  travers champs, jusqu' la ville de Calais[401].

[Note 401: _App._ 167.]

La chose tait hardie, elle n'tait pas tmraire. On connaissait les
divisions de la noblesse franaise, les dfiances qui l'empchaient de
se runir en armes. Si elle n'tait pas venue  temps, pendant tout un
grand mois, pour dfendre le poste qui couvrait la Seine et tout le
royaume, il y avait  parier qu'elle laisserait bien aux Anglais les
huit jours qu'il leur fallait pour arriver  Calais selon le calcul
d'Henri.

Il lui restait deux mille hommes d'armes, treize mille archers, une
arme leste, robuste; c'taient ceux qui avaient rsist. Il leur fit
prendre des vivres pour huit jours. D'ailleurs, une fois sorti de
Normandie, il y avait  parier que les capitaines du duc de Bourgogne en
Picardie, en Artois, aideraient  nourrir cette arme, ce qui arriva.
C'tait le mois d'octobre, les vendanges se faisaient; le vin ne
manquerait pas; avec du vin, le soldat anglais pouvait aller au bout du
monde.

L'essentiel tait de ne pas soulever les populations sur sa route, de ne
pas armer les paysans par des dsordres. Le roi fit excuter  la lettre
les belles ordonnances de Richard II sur la discipline[402]: Dfense du
viol et du pillage d'glise, sous peine de la potence; dfense de crier
_havoc_ (pille!), sous peine d'avoir la tte coupe; mme peine contre
celui qui vole un marchand ou vivandier; obir au capitaine, loger au
logis marqu, sous peine d'tre emprisonn et de perdre son cheval, etc.

[Note 402: Rglement de 1386. Voy. Sir Nicolas.]

L'arme anglaise partit d'Harfleur le 8 octobre. Elle traversa le pays
de Caux. Tout tait hostile. Arques tira sur les Anglais; mais quand ils
eurent fait la menace de brler tout le voisinage, la ville fournit la
seule chose qu'on lui demandait, du pain et du vin. Eu fit une furieuse
sortie; mme menace, mme concession; du pain, du vin, rien de plus.

Sortis enfin de la Normandie, les Anglais arrivrent le 13  Abbeville,
comptant passer la Somme  la Blanche-Tache, au lieu mme o douard III
avait forc le passage avant la bataille de Crci. Henri V apprit que le
gu tait gard. Des bruits terribles circulaient sur la prodigieuse
arme que les Franais rassemblaient; le dfi chevaleresque du roi
d'Angleterre avait provoqu la _furie_ franaise[403]; le duc de
Lorraine,  lui seul, amenait, disait-on, cinquante mille hommes[404].
Le fait est que, quelque diligence que mt la noblesse, celle surtout du
parti d'Orlans,  se rassembler, elle tait loin de l'tre encore. On
crut utile de tromper Henri V, de lui persuader que le passage tait
impossible. Les Franais ne craignaient rien tant que de le voir
chapper impunment. Un Gascon, qui appartenait au conntable d'Albret,
fut pris, peut-tre se fit prendre; men au roi d'Angleterre, il affirma
que le passage tait gard et infranchissable. S'il n'en est ainsi,
dit-il, coupez-moi la tte. On croit lire la scne o le Gascon Montluc
entrana le roi et le conseil, et le dcida  permettre la bataille de
Crisoles.

[Note 403: La noblesse tait anime par la honte d'avoir laiss prendre
Harfleur. Le Religieux exprime ici avec une extrme amertume le
sentiment national: La noblesse, dit-il, en fut moque, siffle,
chansonne tout le jour chez les nations trangres. Avoir sans
rsistance laiss le royaume perdre son meilleur et son plus utile port,
avoir laiss prendre honteusement ceux qui s'taient si bien dfendus!]

[Note 404: _App._ 168.]

Retourner  travers les populations hostiles de la Normandie, c'tait
une honte, un danger; forcer le passage du gu tait difficile, mais
peut-tre encore possible. Lefebvre de Saint-Remy dit lui-mme que les
Franais taient loin d'tre prts. Le troisime parti, c'tait de
s'engager dans les terres, en remontant la Somme jusqu' ce qu'on
trouvt un passage. Ce parti et t le plus hasardeux des trois, si les
Anglais n'eussent eu intelligence dans le pays. Mais il ne faut pas
perdre de vue que, depuis 1406, la Picardie tait sous l'influence du
duc de Bourgogne; qu'il y avait nombre de vassaux, que les capitaines
des villes devaient craindre de lui dplaire, et qu'il venait de leur
dfendre d'armer contre les Anglais. Ceux-ci, venus sur les vaisseaux de
Hollande et de Zlande, avaient dans leurs rangs des gens du Hainaut;
des Picards s'y joignirent, et peut-tre les guidrent[405].

[Note 405: _App._ 169.]

L'arme, peu instruite des facilits qu'elle trouverait dans cette
entreprise si tmraire en apparence, s'loigna de la mer avec
inquitude. Les Anglais taient partis le 9 d'Harfleur; le 13, ils
commencrent  remonter la Somme. Le 14, ils envoyrent un dtachement
pour essayer le passage de Pont-de-Remy; mais ce dtachement fut
repouss; le 15, ils trouvrent que le passage de Pont-Audemer tait
gard aussi. Huit jours taient couls au 17, depuis le dpart
d'Harfleur, mais au lieu d'tre  Calais, ils se trouvaient prs
d'Amiens. Les plus fermes commenaient  porter la tte basse; ils se
recommandaient de tout leur coeur  saint Georges et  la sainte Vierge.
Aprs tout, les vivres ne manquaient pas. Ils trouvaient  chaque
station du pain et du vin;  Boves, qui tait au duc de Bourgogne, le
vin les attendait en telle quantit que le roi craignit qu'ils ne
s'enivrassent.

Prs de Nesles, les paysans refusrent les vivres et s'enfuirent. La
Providence secourut encore les Anglais. Un homme du pays vint dire[406]
qu'en traversant un marais, ils trouveraient un gu dans la rivire.
C'tait un passage long, dangereux, auquel on ne passait gure. Le roi
avait ordonn au capitaine de Saint-Quentin de dtruire le gu, et mme
d'y planter des pieux, mais il n'en avait rien fait.

[Note 406: _App._ 170.]

Les Anglais ne perdirent pas un moment. Pour faciliter le passage, ils
abattirent les maisons voisines, jetrent sur l'eau des portes, des
fentres, des chelles, tout ce qu'ils trouvaient. Il leur fallut tout
un jour; les Franais avaient une belle occasion de les attaquer dans ce
long passage.

Ce fut seulement le lendemain, dimanche 20 octobre, que le roi
d'Angleterre reut enfin le dfi du duc d'Orlans, du duc de Bourbon et
du conntable d'Albret. Ces princes n'avaient pas perdu de temps, mais
ils avaient trouv tous les obstacles que pouvait rencontrer un parti
qui se portait seul pour dfenseur du royaume. En un mois, ils avaient
entran jusqu' Abbeville toute la noblesse du Midi, du Centre. Ils
avaient forc l'indcision du conseil royal et les peurs du duc de
Berri. Ce vieux duc voulait d'abord que les partis d'Orlans et de
Bourgogne envoyassent chacun cinq cents lances seulement[407]; mais ceux
d'Orlans vinrent tous. Ensuite se souvenant de Poitiers, o il s'tait
sauv jadis, il voulait qu'on vitt la bataille, que du moins le roi et
le dauphin se gardassent bien d'y aller. Il obtint ce dernier point;
mais la bataille fut dcide. Sur trente-cinq conseillers, il s'en
trouva cinq contre, trente pour. C'tait au fond le sentiment national;
il fallait, dt-on tre battu, faire preuve de coeur, ne pas laisser
l'Anglais s'en aller rire  nos dpens aprs cette longue promenade.
Nombre de gentilshommes des Pays-Bas voulurent nous servir de seconds
dans ce grand duel. Ceux du Hainaut, du Brabant, de Zlande, de Hollande
mme si loigns, et que la chose ne touchait en rien, vinrent combattre
dans nos rangs, malgr le duc de Bourgogne.

[Note 407: _App._ 171.]

D'Abbeville, l'arme des princes avait de son ct remont la Somme
jusqu' Pronne, pour disputer le passage. Sachant qu'Henri tait pass,
ils lui envoyrent demander, selon les us de la chevalerie, jour et lieu
pour la bataille, et quelle route il voulait tenir. L'Anglais rpondit,
avec une simplicit digne, qu'il allait droit  Calais, qu'il n'entrait
dans aucune ville, qu'ainsi on le trouverait toujours en plein champ, 
la grce de Dieu.  quoi il ajouta: Nous engageons nos ennemis  ne pas
nous fermer la route et  viter l'effusion du sang chrtien.

De l'autre ct de la Somme, les Anglais se virent vraiment en pays
ennemi. Le pain manqua; ils ne mangrent pendant huit jours que de la
viande, des oeufs, du beurre, enfin ce qu'ils purent trouver. Les
princes avaient dvast la campagne, rompu les routes. L'arme anglaise
fut oblige, pour les logements, de se diviser entre plusieurs villages.
C'tait encore une occasion pour les Franais: ils n'en profitrent pas.
Proccups uniquement de faire une belle bataille, ils laissaient
l'ennemi venir tout  son aise. Ils s'assemblaient plus loin, prs du
chteau d'Azincourt, dans un lieu o la route de Calais se resserrant
entre Azincourt et Tramecourt, le roi serait oblig, pour passer, de
livrer bataille.

Le jeudi 24 octobre, les Anglais ayant pass Blangy[408] apprirent que
les Franais taient tout prs et crurent qu'ils allaient attaquer. Les
gens d'armes descendirent de cheval, et tous, se mettant  genoux,
levant les mains au ciel, prirent Dieu de les prendre en sa garde.
Cependant il n'y eut rien encore; le conntable n'tait pas arriv 
l'arme franaise. Les Anglais allrent loger  Maisoncelle, se
rapprochant d'Azincourt. Henri V se dbarrassa de ses prisonniers. Si
vos matres survivent, dit-il, vous vous reprsenterez  Calais.

[Note 408: Comme il fut dit au roy d'Angleterre que il avoit pass son
logis, il s'arrta et dit: J Dieu ne plaise, entendu que j'ai la cotte
d'armes vestue, que je dois retourner arrire. Et passa outre.
(Lefebvre.)]

Enfin ils dcouvrirent l'immense arme franaise, ses feux, ses
bannires. Il y avait, au jugement du tmoin oculaire, quatorze mille
hommes d'armes, en tout peut-tre cinquante mille hommes; trois fois
plus que n'en comptaient les Anglais[409]. Ceux-ci avaient onze ou douze
mille hommes, de quinze mille qu'ils avaient emmens d'Harfleur; dix
mille au moins, sur ce nombre, taient des archers.

[Note 409: _App._ 172.]

Le premier qui vint avertir le roi, le Gallois[410] David Gam, comme on
lui demandait ce que les Franais pouvaient avoir d'hommes, rpondit
avec le ton lger et vantard des Gallois: Assez pour tre tus, assez
pour tre pris, assez pour fuir[411]. Un Anglais, sir Walter
Hungerford, ne put s'empcher d'observer qu'il n'et pas t inutile de
faire venir dix mille bons archers de plus; il y en avait tant en
Angleterre qui n'auraient pas mieux demand. Mais le roi dit
svrement: Par le nom de Notre-Seigneur, je ne voudrais pas un homme
de plus. Le nombre que nous avons, c'est le nombre qu'il a voulu; ces
gens placent leur confiance dans leur multitude, et moi dans Celui qui
fit vaincre si souvent Judas Macchabe.

[Note 410: Henri avait des Gallois et des Portugais. On a vu dj qu'il
avait des gens du Hainaut.]

[Note 411: Powel, Turner.]

Les Anglais, ayant encore une nuit  eux, l'employrent utilement  se
prparer,  soigner l'me et le corps, autant qu'il se pouvait. D'abord
ils roulrent les bannires, de peur de la pluie, mirent bas et plirent
les belles cottes d'armes qu'ils avaient endosses pour combattre. Puis,
afin de passer confortablement cette froide nuit d'octobre, ils
ouvrirent leurs malles et mirent sous eux de la paille qu'ils envoyaient
chercher aux villages voisins. Les hommes d'armes remettaient des
aiguillettes  leurs armures, les archers des cordes neuves aux arcs.
Ils avaient depuis plusieurs jours taill, aiguis les pieux qu'ils
plantaient ordinairement devant eux pour arrter la gendarmerie. Tout en
prparant la victoire, ces braves gens songeaient au salut; ils se
mettaient en rgle du ct de Dieu et de la conscience. Ils se
confessaient  la hte, ceux du moins que les prtres pouvaient
expdier. Tout cela se faisait sans bruit, tout bas. Le roi avait
ordonn le silence, sous peine, pour les gentlemen, de perdre leur
cheval, et pour les autres l'oreille droite.

Du ct des Franais, c'tait autre chose. On s'occupait  faire des
chevaliers. Partout de grands feux qui montraient tout  l'ennemi: un
bruit confus de gens qui criaient, s'appelaient, un vacarme de valets et
de pages. Beaucoup de gentilshommes passrent la nuit dans leurs
lourdes armures,  cheval, sans doute pour ne pas les salir dans la
boue; boue profonde, pluie froide; ils taient morfondus. Encore, s'il y
avait eu de la musique[412]... Les chevaux mme taient tristes; pas un
ne hennissait...  ce fcheux augure, joignez les souvenirs; Azincourt
n'est pas loin de Crci.

[Note 412: Lefebvre de Saint-Remy.]

Le matin du 25 octobre 1415, jour de saint Crpin et saint Crpinien, le
roi d'Angleterre entendit, selon sa coutume, trois messes[413], tout
arm, tte nue. Puis il se fit mettre en tte un magnifique bassinet o
se trouvait une couronne d'or, cercle, ferme, impriale. Il monta un
petit cheval gris, sans perons, fit avancer son arme sur un champ de
jeunes bls verts, o le terrain tait moins dfonc par la pluie, toute
l'arme en un corps, au centre les quelques lances qu'il avait,
flanques de masses d'archers; puis il alla tout le long au pas, disant
quelques paroles brves: Vous avez bonne cause, je ne suis venu que
pour demander mon droit... Souvenez-vous que vous tes de la vieille
Angleterre; que vos parents, vos femmes et vos enfants vous attendent
l-bas; il faut avoir un beau retour. Les rois d'Angleterre ont toujours
fait de belle besogne en France... Gardez l'honneur de la Couronne;
gardez-vous vous-mmes. Les Franais disent qu'ils feront couper trois
doigts de la main  tous les archers.

[Note 413: Car il avoit coustume d'en oyr chascun jour, trois l'une
aprs l'autre. (Jehan de Vaurin, ms.)]

Le terrain tait en si mauvais tat que personne ne se souciait
d'attaquer. Le roi d'Angleterre fit parler aux Franais. Il offrait de
renoncer au titre de roi de France et de rendre Harfleur, pourvu qu'on
lui donnt la Guyenne, un peu arrondie, le Ponthieu, une fille du roi et
huit cent mille cus. Ce parlementage entre les deux armes ne diminua
pas, comme on et pu le croire, la fermet anglaise; pendant ce temps,
les archers assuraient leurs pieux.

Les deux armes faisaient un trange contraste. Du ct des Franais,
trois escadrons normes, comme trois forts de lances, qui, dans cette
plaine troite, se succdaient  la file et s'tiraient en profondeur;
au front, le conntable, les princes, les ducs d'Orlans, de Bar et
d'Alenon, les comtes de Nevers, d'Eu, de Richemont, de Vendme, une
foule de seigneurs, une iris blouissante d'armures mailles,
d'cussons, de bannires, les chevaux bizarrement dguiss dans l'acier
et dans l'or. Les Franais avaient aussi des archers, des gens des
communes[414]; mais o les mettre? Les places taient comptes, personne
n'et donn la sienne[415]; ces gens auraient fait tache en si noble
assemble. Il y avait des canons, mais il ne parat pas qu'on s'en soit
servi; probablement il n'y eut pas non plus de place pour eux.

[Note 414: Quatre mille archers, sans compter de nombreuses milices, les
Parisiens avaient offert six mille hommes arms; on n'en voulut pas. Un
chevalier dit  cette occasion: Qu'avons-nous besoin de ces ouvriers?
nous sommes dj _trois_ fois plus nombreux que les Anglais. Le
Religieux remarque qu'on fit la mme faute  Courtrai,  Poitiers et 
Nicopolis, et il ajoute des rflexions, hardies pour le temps.]

[Note 415: Tous, dit le Religieux, voulaient tre  l'avant-garde: Cum
singuli anti-guardiam poscerent conducendam... essetque inde exorta
_verbalis controversia_, tandem tamen unanimiter (proh dolor!)
concluserunt ut omnes in prima fronte locarentur.--C'est ainsi que le
grand-pre de Mirabeau nous apprend qu'au pont de Cassano les officiers
furent au moment de tirer l'pe les uns contre les autres, tous voulant
tre les premiers au combat. (_Mmoires des Mirabeau._)]

L'arme anglaise n'tait pas belle. Les archers n'avaient pas d'armure,
souvent pas de souliers; ils taient pauvrement coiffs de cuir bouilli,
d'osier mme avec une croisure de fer; les cognes et les haches,
pendues  leur ceinture, leur donnaient un air de charpentiers.
Plusieurs de ces bons ouvriers avaient baiss leurs chausses, pour tre
 l'aise et bien travailler, pour bander l'arc d'abord[416], puis pour
manier la hache, quand ils pourraient sortir de leur enceinte de pieux,
et charpenter ces masses immobiles.

[Note 416: Les archers anglais poussaient l'arc avec le bras gauche,
ceux de France tiraient la corde avec le bras droit; chez ceux-ci
c'tait le bras gauche, chez ceux-l le bras droit qui restait immobile.
M. Gilpin attribue  cette diffrence de procd celle d'expression dans
les deux langues: _tirer de l'arc_, en franais; _bander l'arc_, en
anglais.]

Un fait bizarre, incroyable, et pourtant certain, c'est qu'en effet
l'arme franaise ne put bouger, ni pour combattre, ni pour fuir.
L'arrire-garde seule chappa.

Au moment dcisif, lorsque le vieux Thomas de Herpinghem, ayant rang
l'arme anglaise, jeta son bton en l'air en disant: Now strike[417]!,
lorsque les Anglais eurent rpondu par un formidable cri de dix mille
hommes, l'arme franaise resta encore immobile  leur grand tonnement.
Chevaux et chevaliers, tous parurent enchants, ou morts dans leurs
armures. Dans la ralit, c'est que ces grands chevaux de combat, sous
la charge de leur pesant cavalier, de leur vaste caparaon de fer,
s'taient profondment enfoncs des quatre pieds dans les terres fortes;
ils y taient parfaitement tablis, et ils ne s'en dptrrent que pour
avancer quelque peu au pas.

[Note 417: Maintenant, frappe! (Monstrelet.)]

Tel est l'aveu des historiens du parti anglais, aveu modeste qui fait
honneur  leur probit.

Lefebvre, Jean de Vaurin et Walsingham[418] disent expressment que le
champ n'tait qu'une boue visqueuse. La place estoit molle et effondre
des chevaux, en telle manire que  grant peine se pouvoient ravoir hors
de la terre, tant elle estoit molle.

[Note 418: Les fantassins mme avaient peine  marcher: Propter soli
mollitiem... per campum lutosum. (Walsingham.)]

D'autre part, dit encore Lefebvre, les Franchois estoient si chargs de
harnois qu'ils ne pouvoient aller avant. Premirement, estoient chargs
de cottes d'acier, longues, passants les genoux et moult pesantes, et
pardessous harnois de jambes, et pardessus blancs harnois, et de plus
bachinets de caruail... Ils toient si presss l'un de l'autre, qu'ils
ne pouvoient lever leurs bras pour frir les ennemis, sinon aucuns qui
estoient au front.

Un autre historien du parti anglais nous apprend que les Franais
taient rangs sur une profondeur de trente-deux hommes, tandis que les
Anglais n'avaient que quatre rangs[419]. Cette profondeur norme des
Franais ne leur servait  rien; leurs trente-deux rangs taient tous,
ou presque tous, de cavaliers; la plupart, loin de pouvoir agir, ne
voyaient mme pas l'action; les Anglais agirent tous. Des cinquante
mille Franais, deux ou trois mille seulement purent combattre les onze
mille Anglais, ou du moins l'auraient pu, si leurs chevaux s'taient
tirs de la boue.

[Note 419: Titus Livius.]

Les archers anglais, pour rveiller ces inertes masses, leur dardrent,
avec une extrme roideur, dix mille traits au visage. Les cavaliers de
fer baissrent la tte, autrement les traits auraient pntr par les
visires des casques. Alors des deux ailes, de Tramecourt, d'Azincourt,
s'branlrent lourdement  grand renfort d'perons, deux escadrons
franais; ils taient conduits par deux excellents hommes d'armes,
messire Clignet de Brabant, et messire Guillaume de Saveuse. Le premier
escadron, venant de Tramecourt, fut inopinment cribl en flanc par un
corps d'archers cachs dans le bois[420]; ni l'un ni l'autre escadron
n'arriva.

[Note 420: Monstrelet.--Quelques-uns disaient aussi que le roi
d'Angleterre avait envoy des archers derrire l'arme franaise; mais
les tmoins oculaires affirment le contraire.]

De douze cents hommes qui excutaient cette charge, il n'y en avait plus
cent vingt, quand ils vinrent heurter aux pieux des Anglais. La plupart
avaient chu en route, hommes et chevaux, en pleine boue. Et plt au ciel
que tous eussent tomb; mais les autres, dont les chevaux taient
blesss, ne purent plus gouverner ces btes furieuses, qui revinrent se
ruer sur les rangs franais. L'avant-garde, bien loin de pouvoir
s'ouvrir pour les laisser passer, tait, comme on l'a vu, serre  ne
pas se mouvoir. On peut juger des accidents terribles qui eurent lieu
dans cette masse compacte, les chevaux s'effrayant, reculant,
s'touffant, jetant leurs cavaliers, ou les froissant dans leurs armures
entre le fer et le fer.

Alors survinrent les Anglais. Laissant leur enceinte de pieux, jetant
arcs et flches, ils vinrent, fort  leur aise, avec les haches, les
cognes, les lourdes pes et les massues plombes[421], dmolir cette
montagne d'hommes et de chevaux confondus. Avec le temps, ils vinrent 
bout de nettoyer l'avant-garde, et entrrent, leur roi en tte, dans la
seconde bataille.

[Note 421: _App._ 173.]

C'est peut-tre  ce moment que dix-huit gentilshommes franais seraient
venus fondre sur le roi d'Angleterre. Ils avaient fait voeu, dit-on, de
mourir ou de lui abattre sa couronne; un d'eux en dtacha un fleuron;
tous y prirent. Cet _on dit_ ne suffit pas aux historiens; ils l'ornent
encore, ils en font une scne homrique o le roi combat sur le corps de
son frre bless, comme Achille sur celui de Patrocle. Puis, c'est le
duc d'Alenon, _commandant de l'arme franaise_, qui tue le duc d'York
et fend la couronne du roi. Bientt entour, il se rend; Henri lui tend
la main; mais dj il tait tu[422].

[Note 422: _App._ 174.]

Ce qui est plus certain, c'est qu' ce second moment de la bataille, le
duc de Brabant arrivait en hte. C'tait le propre frre du duc de
Bourgogne; il semble tre venu l pour laver l'honneur de la famille. Il
arrivait bien tard, mais encore  temps pour mourir. Le brave prince
avait laiss tous les siens derrire lui, il n'avait pas mme vtu sa
cotte d'armes; au dfaut, il prit sa bannire, y fit un trou, y passa la
tte, et se jeta,  travers les Anglais, qui le turent au moment mme.

Restait l'arrire-garde, qui ne tarda pas  se dissiper. Une foule de
cavaliers franais, dmonts, mais relevs par les valets, s'taient
tirs de la bataille et rendus aux Anglais. En ce moment, on vient dire
au roi qu'un corps franais pille ses bagages, et d'autre part il voit
dans l'arrire-garde des Bretons ou Gascons qui faisaient mine de
revenir sur lui. Il eut un moment de crainte, surtout voyant les siens
embarrasss de tant de prisonniers; il ordonna  l'instant que chaque
homme et  tuer le sien. Pas un n'obissait; ces soldats, sans chausses
ni souliers, qui se voyaient en main les plus grands seigneurs de France
et croyaient avoir fait fortune, on leur ordonnait de se ruiner... Alors
le roi dsigna deux cents hommes pour servir de bourreaux. Ce fut, dit
l'historien, un spectacle effroyable de voir ces pauvres gens dsarms 
qui on venait de donner parole, et qui, de sang-froid furent gorgs,
dcapits, taills en pices!... L'alarme n'tait rien. C'taient des
pillards du voisinage, des gens d'Azincourt, qui, malgr le duc de
Bourgogne leur matre, avaient profit de l'occasion; il les en punit
svrement[423], quoiqu'ils eussent tir du butin une riche pe pour
son fils.

[Note 423: C'est justement de l'historien bourguignon que nous tenons ce
dtail. (Monstrelet.)]

La bataille finie, les archers se htrent de dpouiller les morts,
tandis qu'ils taient encore tides. Beaucoup furent tirs vivants de
dessous les cadavres, entre autres le duc d'Orlans. Le lendemain, au
dpart, le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait rester en vie[424].

[Note 424: _App._ 175.]

C'tait pitoyable chose  voir, la grant noblesse qui l avoit t
occise, lesquels toient desj tout nuds comme ceux qui naissent de
niens. Un prtre anglais n'en fut pas moins touch. Si cette vue,
dit-il, excitait compassion et componction en nous qui tions trangers
et passant par le pays, quel deuil tait-ce donc pour les natifs
habitants! Ah! puisse la nation franaise venir  paix et union avec
l'anglaise, et s'loigner de ses iniquits et de ses mauvaises voies!
Puis la duret prvaut sur la compassion, et il ajoute: En attendant,
que leur faute retombe sur leur tte[425].

[Note 425: Let his grief be turned upon his head. (Ms., Sir Nicolas.)]

Les Anglais avaient perdu seize cents hommes, les Franais dix mille,
presque tous gentilshommes, cent vingt seigneurs ayant bannire. La
liste occupe six grandes pages dans Monstrelet. D'abord sept princes
(Brabant, Nevers, Albret[426], Alenon, les trois de Bar), puis des
seigneurs sans nombre, Dampierre, Vaudemont, Marle, Roussy, Salm,
Dammartin, etc., etc., les baillis du Vermandois, de Mcon, de Sens, de
Senlis, de Caen, de Meaux, un brave archevque, celui de Sens, Montaigu,
qui se battit comme un lion.

[Note 426: Le conntable fut trs heureux en cela; sa mort rpondit 
ceux qui l'accusaient de trahir. _App._ 176.]

Le fils du duc de Bourgogne fit  tous les morts qui restaient nus sur
le champ de bataille la charit d'une fosse. On mesura vingt-cinq verges
carres de terre, et dans cette fosse norme l'on descendit tous ceux
qui n'avaient pas t enlevs; de compte fait, cinq mille huit cents
hommes. La terre fut bnie, et autour on planta une forte haie d'pines,
de crainte des loups[427].

[Note 427: _App._ 177.]

Il n'y eut que quinze cents prisonniers, les vainqueurs ayant tu, comme
on a dit, ce qui remuait encore. Ces prisonniers n'taient rien moins
que les ducs d'Orlans et de Bourbon, le comte d'Eu, le comte de
Vendme, le comte de Richemont, le marchal de Boucicaut, messire
Jacques d'Harcourt, messire Jean de Craon, etc. Ce fut toute une colonie
franaise transporte en Angleterre.

Aprs la bataille de la Meloria, perdue par les Pisans, on disait:
Voulez-vous voir Pise, allez  Gnes. On et pu dire aprs Azincourt:
Voulez-vous voir la France, allez  Londres.

Ces prisonniers taient entre les mains des soldats. Le roi fit une
bonne affaire; il les acheta  bas prix, et en tira d'normes
ranons[428]. En attendant ils furent tenus de trs prs. Henri ne se
piqua point d'imiter la courtoisie du Prince Noir.

[Note 428: Le Religieux.]

La veuve d'Henri IV, veuve en premires noces du duc de Bretagne, eut
le malheur de revoir  Londres son fils Arthur prisonnier. Dans cette
triste entrevue, elle avait mis  sa place une dame qu'Arthur prit pour
sa mre. Le coeur maternel en fut bris. Malheureux enfant, dit-elle,
ne me reconnais-tu donc pas? On les spara. Le roi ne permit pas de
communication entre la mre et le fils[429].

[Note 429: _Mmoire d'Artus III._]

Le plus dur pour les prisonniers, ce fut de subir le sermon de ce roi
des prtres[430], d'endurer ses moralits, ses humilits. Immdiatement
aprs la bataille, parmi les cadavres et les blesss, il fit venir
Montjoie, le hraut de France, et dit: Ce n'est pas nous qui avons fait
cette occision, c'est Dieu, pour les pchs des Franais. Puis il
demanda gravement  qui la victoire devait tre attribue, au roi de
France ou  lui?  vous, monseigneur, rpondit le hraut de
France[431].

[Note 430: Princeps presbyterorum. (Walsingham.)]

[Note 431: Monstrelet.]

Prenant ensuite son chemin vers Calais, il ordonna, dans une halte,
qu'on envoyt du pain et du vin au duc d'Orlans, et, comme on vint lui
dire que le prisonnier ne prenait rien, il y alla, et lui dit: Beau
cousin, comment vous va?--Bien, monseigneur.--D'o vient que vous ne
voulez ni boire ni manger?--Il est vrai, je jene.--Beau cousin, ne
prenez souci; je sais bien que si Dieu m'a fait la grce de gagner la
bataille sur les Franais, ce n'est pas que j'en sois digne; mais c'est,
je le crois fermement, qu'il a voulu les punir. Au fait, il n'y a pas 
s'en tonner, si ce qu'on m'en raconte est vrai; on dit que jamais il
ne s'est vu tant de dsordres, de volupts, de pchs et de mauvais
vices qu'on en voit aujourd'hui en France. C'est piti de l'our, et
horreur pour les coutants. Si Dieu en est courrouc ce n'est pas
merveille[432].

[Note 432: Lefebvre de Saint-Remy.]

tait-il donc bien sr que l'Angleterre ft charge de punir la France?
La France tait-elle si compltement abandonne de Dieu, qu'il lui
fallt cette discipline anglaise et ces charitables enseignements?

Un tmoin oculaire dit qu'un moment avant la bataille il vit, des rangs
anglais, un touchant spectacle dans l'autre arme. Les Franais de tous
les partis se jetrent dans les bras les uns des autres et se
pardonnrent; ils rompirent le pain ensemble. De ce moment, ajoute-t-il,
la haine se changea en amour[433].

[Note 433: _Idem._]

Je ne vois point que les Anglais se soient rconcilis[434]. Ils se
confessrent; chacun se mit en rgle, sans s'inquiter des autres.

[Note 434: Et pourtant il s'en fallait bien qu'ils fussent de mme
parti, il y avait certainement des partisans de Mortimer et des
partisans de Lancastre, des lollards et des orthodoxes.]

Cette arme anglaise semble avoir t une honnte arme, range,
rgulire. Ni jeu, ni filles, ni jurements. On voit  peine vraiment de
quoi ils se confessaient.

Lesquels moururent en meilleur tat? Desquels aurions-nous voulu
tre?... Le fils du duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon, que son pre
empcha d'aller joindre les Franais, disait encore quarante ans aprs:
Je ne me console point de n'avoir pas t  Azincourt, pour vivre ou
mourir[435].

[Note 435: Et ce... j'ai ou dire au comte de Charolois, depuis que il
avoit atteint l'ge de soixante-sept ans. (Lefebvre de Saint-Remy.)]

L'excellence du caractre franais, qui parut si bien  cette triste
bataille, est noblement avoue par l'Anglais Walsingham dans une autre
circonstance: Lorsque le duc de Lancastre envahit la Castille, et que
ses soldats mouraient de faim, ils demandrent un sauf-conduit, et
passrent dans le camp des Castillans, o il y avait beaucoup de
Franais auxiliaires. Ceux-ci furent touchs de la misre des Anglais;
ils les traitrent avec humanit et ils les nourrirent[436]. Il n'y a
rien  ajouter  un tel fait.

[Note 436: _App._ 178.]

J'y ajouterais pourtant volontiers des vers charmants, pleins de bont
et de douceur d'me[437], que le duc d'Orlans, prisonnier vingt-cinq
ans en Angleterre, adresse en partant  une famille anglaise qui l'avait
gard[438]. Sa captivit dura presque autant que sa vie. Tant que les
Anglais purent croire qu'il avait chance d'arriver au trne, ils ne
voulurent jamais lui permettre de se racheter. Plac d'abord dans le
chteau de Windsor avec ses compagnons, il en fut bientt spar pour
tre renferm dans la prison de Pomfret; sombre et sinistre prison, qui
n'avait pas coutume de rendre ceux qu'elle recevait; tmoin Richard II.

[Note 437: _App._ 179.]

[Note 438: Mon trs bon hte et ma trs doulce htesse...]

Il y passa de longues annes, trait honorablement[439], svrement,
sans compagnie, sans distraction; tout au plus la chasse au faucon[440],
chasse de dames, qui se faisait ordinairement  pied, et presque sans
changer de place. C'tait un triste amusement dans ce pays d'ennui et de
brouillard, o il ne faut pas moins que toutes les agitations de la vie
sociale et les plus violents exercices, pour faire oublier la monotonie
d'un sol sans accident, d'un climat sans saison, d'un ciel sans soleil.

[Note 439: _App._ 180.]

[Note 440: Il y avait d'autres potes parmi les prisonniers d'Azincourt,
entre autres le marchal Boucicaut.]

Mais les Anglais eurent beau faire, il y eut toujours un rayon du soleil
de France dans cette tour de Pomfret. Les chansons les plus franaises
que nous ayons y furent crites par Charles d'Orlans. Notre Branger du
quinzime sicle[441], tenu si longtemps en cage, n'en chanta que mieux.

[Note 441: _App._ 181.]

C'est un Branger un peu faible, peut-tre, mais sans amertume, sans
vulgarit, toujours bienveillant, aimable, gracieux; une douce gaiet
qui ne passe jamais le sourire; et ce sourire est prs des larmes[442].
On dirait que c'est pour cela que ces pices sont si petites; souvent il
s'arrte  temps, sentant les larmes venir... Viennent-elles, elles ne
durent gure, pas plus qu'une onde d'avril.

[Note 442: _App._ 182.]

Le plus souvent c'est, en effet, un chant d'avril et d'alouette[443].
La voix n'est ni forte, ni soutenue, ni profondment passionne[444].
C'est l'alouette, rien de plus[445]. Ce n'est pas le rossignol.

[Note 443: Csar, qui tait pote aussi, et qui avait tant d'esprit,
appela sa lgion gauloise l'_alouette_ (alauda), la chanteuse...]

[Note 444: Il y a pourtant un vif mouvement de passion dans les vers
suivants:

  Dieu! qu'il la fait bon regarder,
  La gracieuse, bonne et belle!
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  Qui se pourroit d'elle lasser?
  Tous jours sa beaut renouvelle.
  Dieu! qu'il la fait bon regarder,
  La gracieuse, bonne et belle!
  Par de, ni del la mer,
  Ne scays dame ni demoyselle
  Qui soit en tout bien parfait telle.
  C'est un songe que d'y penser!
  Dieu! qu'il la fait bon regarder.

               (CHARLES D'ORLANS.)       _App._ 183.]

[Note 445: _App._ 184.]

Telle fut en gnral notre primitive et naturelle France, un peu lgre
peut-tre pour le srieux d'aujourd'hui. Telle elle fut en posie comme
elle est en vins, en femmes. Ceux de nos vins que le monde aime et
recherche comme franais ne sont, il est vrai, qu'un souffle, mais c'est
un souffle d'esprit. La beaut franaise, non plus, n'est pas facile 
bien saisir; ce n'est ni le beau sang anglais, ni la rgularit
italienne; quoi donc? le mouvement, la grce, le je ne sais quoi, tous
les jolis riens.

Autre temps, autre posie. N'importe; celle-l subsiste; rien, en ce
genre, ne l'a surpasse. Nagure encore, lorsque ces chants taient
oublis eux-mmes, il a suffi, pour nous ravir, d'une faible imitation,
d'un infidle et lointain cho[446].

[Note 446: Peu m'importe de savoir l'auteur des vers de Clotilde de
Surville; il me sufft de savoir que Lamartine, trs jeune, les avait
retenus par coeur. Personne n'ignore maintenant que le second volume est
l'ouvrage de l'ingnieux Nodier.]

Quelque blass que vous soyez par tant de livres et d'vnements,
quelque proccups des profondes littratures des nations trangres, de
leur puissante musique, gardez, Franais d'aujourd'hui, gardez toujours
bon souvenir  ces aimables posies,  ces doux chants de vos pres dans
lesquels ils ont exprim leurs joies, leurs amours,  ces chants qui
touchrent le coeur de vos mres et dont vous-mmes tes ns...

       *       *       *       *       *

Je me suis cart, ce semble; mais je devais ceci au pote, au
prisonnier. Je devais, aprs cet immense malheur, dire aussi que les
vaincus taient moins dignes de mpris que les vainqueurs ne l'ont
cru... Peut-tre encore, au milieu de cette docile imitation des moeurs
et des ides anglaises qui gagne chaque jour[447], peut-tre est-ce
chose utile de rclamer en faveur de la vieille France, qui s'en est
alle... O est-elle, cette France du moyen ge et de la Renaissance, de
Charles d'Orlans, de Froissart?... Villon se le demandait dj en vers
plus mlancoliques qu'on n'et attendu d'un si joyeux enfant de Paris:

  Dites-moi en quel pays
   Est Flora, la belle Romaine?
   O est la trs sage Hlos?...
   La reine Blanche, comme un lis,
   Qui chantoit  voix de Sirne?
   ... Et Jeanne, la bonne Lorraine
   Qu'Anglais brlrent  Rouen?
   . . . . . . . . . . . . . .
   O sont-ils, Vierge souveraine?
   --Mais o sont les neiges d'antan?

[Note 447: Perlin s'en plaignait dj au seizime sicle: Il me
desplat que ces vilains estans en leur pays nous crachent  la face, et
eulx estans  la France, on les honore et rvre comme petits dieux.
(1558.)]




CHAPITRE II

Mort du conntable d'Armagnac; mort du duc de Bourgogne. Henri V
(1416-1422).


Deux hommes n'avaient pas t  la bataille d'Azincourt, les chefs des
deux partis, le duc de Bourgogne, le comte d'Armagnac. Tous deux
s'taient rservs.

Le roi d'Angleterre leur rendit service; il tua non seulement leurs
ennemis, mais aussi leurs amis, leurs rivaux dans chaque faction.
Dsormais la place tait nette, la partie entre eux seuls; les deux
corbeaux vinrent s'abattre sur le champ de bataille et jouir des morts.

Il s'agissait de savoir qui aurait Paris. Le duc de Bourgogne, qui
gardait, depuis le mois de juillet, une arme de Bourguignons, de
Lorrains et de Savoyards, prit seulement dix mille chevaux, et galopa
droit  Paris. Il n'arriva pourtant pas  temps; la place tait prise.

Armagnac tait dans la ville avec six mille Gascons. Il tenait dans ses
mains, avec Paris, le roi et le dauphin. Il prit l'pe de conntable.

Le duc de Bourgogne resta  Lagny, faisant tous les jours dire  ses
partisans qu'il allait venir, leur assurant que c'tait lui qui avait
dfendu les passages de la Somme contre les Anglais, esprant que Paris
finirait par se dclarer. Il resta ainsi deux mois et demi  Lagny. Les
Parisiens finirent par l'appeler Jean de Lagny qui n'a hte. Il
emporta ce sobriquet.

Armagnac resta matre de Paris, et d'autant plus matre que tous ceux
qui l'y avaient appel moururent en quelques mois, le duc de Berri, le
roi de Sicile, le dauphin[448]. Le second fils du roi devenait dauphin,
et le duc de Bourgogne, prs de qui il avait t lev, croyait
gouverner en son nom. Mais ce second dauphin mourut, et un troisime
encore vingt-cinq jours aprs. Le quatrime dauphin vcut; il tait ce
qu'il fallait au conntable: il tait enfant.

[Note 448: _App._ 185.]

Armagnac, si bien servi par la mort, se trouva roi un moment. Le royaume
en pril avait besoin d'un homme. Armagnac tait un mchant homme et
capable de tout, mais enfin c'tait, on ne peut le nier, un homme de
tte et de main[449].

[Note 449: Le Religieux de Saint-Denis est ds ce moment tout Armagnac;
c'est un grand tmoignage en faveur de ce parti, qui tait en effet
celui de la dfense nationale.]

Les Anglais faisaient des triomphes, des processions, chantaient des
_Te Deum_[450]; ils parlaient d'aller au printemps prendre possession de
leur ville de Paris. Et tout  coup ils apprennent qu'Harfleur est
assig. Aprs cette terrible bataille, qui avait mis si bas les
courages, Armagnac eut l'audace d'entreprendre ce grand sige.

[Note 450: Et des ballades. _App._ 186.]

D'abord il crut surprendre la place. Il quitta Paris, dont il tait si
peu sr; c'tait risquer Paris pour Harfleur. Il y alla de sa personne
avec une troupe de gentilshommes; ils lchrent pied, et il les fit
pendre comme vilains.

Harfleur ne pouvait tre attaqu avec avantage que par mer; il fallait
des vaisseaux. Armagnac s'adressa aux Gnois; ceux-ci, qui venaient de
chasser les Franais de Gnes, n'acceptrent pas moins l'argent de
France et fournirent toute une flotte, neuf grandes galres, des
carraques pour les machines de sige, trois cents embarcations de toute
grandeur, cinq mille archers gnois ou catalans. Ces Gnois se battirent
bravement avec leurs galres de la Mditerrane contre les gros
vaisseaux de l'Ocan. Une premire flotte qu'envoyrent les Anglais fut
repousse.

Avec quel argent Armagnac soutenait-il cette norme dpense? La plus
grande partie du royaume ne lui payait rien. Il n'avait gure que Paris
et ses propres fiefs du Languedoc et de Gascogne. Il sua et pressura
Paris.

Le Bourguignon y tait trs fort; une grande conspiration se fit pour
l'y introduire. Le chef tait un chanoine boiteux, frre du dernier
vque[451], Armagnac dcouvrit tout. Le chanoine, en manteau violet,
fut promen dans un tombereau, puis mur, au pain et  l'eau. On publia
que les condamns avaient voulu tuer le roi et le dauphin. Il y eut
nombre d'excutions, de noyades. Armagnac, qui savait quelle confiance
il pouvait mettre dans le peuple de Paris, organisa une police rapide,
terrible,  l'italienne; il faisait aussi, disait-on, la guerre  la
lombarde. Dfense de se baigner  la Seine, pour qu'on n'allt pas
compter les noys; on sait qu'il tait dfendu  Venise de nager dans le
canal Orfano.

[Note 451:  en croire l'historien mme du parti bourguignon, le
chanoine et les autres conjurs voulaient massacrer les princes le jour
de Pasques, aprs dyner. (Monstrelet.)]

Le Parlement fut purg, le Chtelet, l'Universit, trois ou quatre cents
bourgeois mis hors de Paris, et tous envoys du ct d'Orlans. La
reine, qui ngociait sous main avec le Bourguignon, fut transporte
prisonnire  Tours, et l'un de ses amants jet  la rivire[452].

[Note 452: Messire Loys Bourdon allant de Paris au bois (de
Vincennes)... en passant assez prs du Roy, lui fist la rvrence, et
passa outre assez legirement... (on l'arrta). Et aprs, par le
commandement du Roy, fut questionn, puis fut mis en un sacq de cuir et
gect en Saine; sur lequel sacq avoit escript: _Laissez passer la
justice du Roy._ (Lefebvre de Saint-Remy.)]

Armagnac ta aux bourgeois les chanes des rues; il les dsarma. Il
supprima la grande boucherie, en fit quatre, pour quatre quartiers; plus
de bouchers hrditaires; tout homme capable put s'lever au rang de
boucher.

Pour n'avoir plus leurs armes, les bourgeois n'taient pas quittes de
la guerre[453]. On les obligeait de se cotiser de manire qu' trois ils
fournissent un homme d'armes. Eux-mmes, on les envoyait travailler aux
fortifications, curer les fosss, chacun tous les cinq jours.

[Note 453: Et pour loger les gens des capitaines armagnacs furent les
povres gens bouts hors de leurs maisons, et  grant prire et  grant
peine avoient-ils le couvert de leur ostel, et cette laronaille
couchoient en leurs licts. (_Journal du Bourgeois._)]

Ordre  toute maison de s'approvisionner de bl; pour attirer les
vivres, Armagnac supprima l'octroi. En rcompense, les autres taxes
furent payes deux fois dans l'anne. Les bourgeois furent obligs
d'acheter tout le sel des greniers publics  prix forc et comptant,
sinon des garnisaires. Paris succombait  payer seul les dpenses du roi
et du royaume.

La position du duc de Bourgogne tait plus facile  coup sr que celle
du conntable. Il envoyait dans les grandes villes des gens qui, au nom
du roi et du dauphin, dfendaient de payer l'impt. Abbeville, Amiens,
Auxerre, reurent cette dfense avec reconnaissance et s'y conformrent
avec empressement. Armagnac craignait que Rouen n'en ft autant, et
voulait y envoyer des troupes; mais, plutt que de recevoir les Gascons,
Rouen tua son bailli et ferma ses portes[454].

[Note 454: _App._ 187.]

Le duc de Bourgogne vint tter Paris, qui n'aurait pas mieux demand que
d'tre quitte du conntable. Mais celui-ci tint bon. Le duc de
Bourgogne, ne pouvant entrer, augmenta du moins la fermentation par la
raret des vivres; il ne laissait plus rien venir ni de Rouen ni de la
Beauce. Les chanoines mmes, dit l'historien, furent obligs de mettre
bas leur cuisine. Le roi, revenant  lui et apprenant que c'taient les
Bourguignons qui rendaient ses repas si maigres, disait au conntable:
Que ne chassez-vous ces gens-l!

Le duc de Bourgogne, ne pouvant blesser directement son ennemi, lui
porta indirectement un grand coup. Il enleva la reine de Tours; elle
dclara qu'elle tait rgente et qu'elle dfendait de payer les taxes.
Cette dfense circula non seulement dans le Nord, mais dans le Midi, en
Languedoc. Cela devait tuer Armagnac; il ne lui restait que Paris, Paris
ruin, affam, furieux.

Le roi d'Angleterre n'avait pas  se presser; les Franais faisaient sa
besogne; ils suffisaient bien  ruiner la France. Fier de la neutralit,
de l'amiti secrte des ducs de Bourgogne et de Bretagne, ngociant
toujours avec les Armagnacs, il eut le bon esprit d'attendre et de ne
pas venir  Paris. Il fit sagement, politiquement, la conqute de la
Normandie, de la basse Normandie d'abord, puis de la haute, Caen en
1417, Rouen en 1418.

Armagnac ne pouvait s'opposer  rien. Il avait assez de peine  contenir
Paris; le duc de Bourgogne campait  Montrouge. Henri V put sans
inquitude faire le sige de cette importante ville de Caen. C'tait ds
lors un grand march, un grand centre d'agriculture. Une telle ville
et rsist, si elle et eu le moindre secours. Aussi, tout en
l'attaquant, il envoyait proposer la paix a Paris. Il parlait de paix et
faisait la guerre. Au milieu de cette ngociation, on apprit qu'il tait
matre de Caen, qu'il en avait chass toute la population, hommes,
femmes et enfants, en tout vingt-cinq mille mes, que cette capitale de
la basse Normandie tait devenue une ville anglaise, aussi bien
qu'Harfleur et Calais.

La Normandie devait nourrir les Anglais pendant cette lente conqute.
Aussi Henri V, avec une remarquable sagesse, y assura autant qu'il put
l'ordre, la continuation du travail de l'agriculture. Il fit respecter
les femmes, les glises, les prtres, les faux prtres mme (il y avait
une foule de paysans qui se tonsuraient)[455]. Tout ce qui se soumettait
tait protg; tout ce qui rsistait tait puni. Aux prises de ville, il
n'y avait point de violence; mais le roi exceptait ordinairement de la
capitulation quelques-uns des assigs  qui il faisait couper la tte,
comme ayant rsist  leur souverain lgitime, roi de France et duc de
Normandie[456].

[Note 455: Walsingham.]

[Note 456: _App._ 188.]

Le roi d'Angleterre faisait si paisiblement cette promenade militaire,
qu'il ne craignit pas de partager son arme en quatre corps, pour mener
plusieurs siges  la fois. Que pouvait-il craindre, en effet, lorsque
le seul prince franais qui ft puissant, le duc de Bourgogne, tait son
ami?

L'unique affaire de celui-ci tait la perte du conntable d'Armagnac.
Elle ne pouvait manquer d'arriver; il avait mang ses dernires
ressources; il en' tait  fondre les chsses des saints[457]. Ses
Gascons, n'tant plus pays, disparaissaient peu  peu; il n'en avait
plus que trois mille. Il fallait qu'il employt les bourgeois  faire le
guet, ces bourgeois qui le dtestaient pour tant de causes, comme
Gascon, comme brigand, comme schismatique[458]. Le Bourgeois de Paris
dit expressment qu'il croit que cet Arminac est un diable en fourrure
d'homme.

[Note 457: Il le fit avec mnagement, dclarant que c'tait un emprunt,
et assignant un revenu pour remplacer les chsses. Nanmoins les moines
de Saint-Denis lui dclarrent que ce serait _dans leurs chroniques_ une
tache pour ce rgne: Opprobrium sempiternum... si redigeretur in
chronicis... (Le Religieux.)]

[Note 458: Armagnac persvrait dans son attachement au vieux pape du
duc d'Orlans, au pape des Pyrnes,  l'Aragonais Pedro de Luna (Benot
XIII), condamn par les conciles de Pise et de Constance. _App._ 189.]

Le duc de Bourgogne offrait la paix. Les Parisiens crurent un moment
l'avoir. Le roi, le dauphin consentaient. Le peuple criait dj
Nol[459]. Le conntable seul s'y opposa; il sentait bien qu'il n'y
avait pas de paix pour lui, que ce serait seulement remettre le roi
entre les mains du duc de Bourgogne. Cette joie trompe jeta le peuple
dans une rage muette.

[Note 459: Depuis longtemps, c'tait l'unique voeu du peuple: Vivat,
vivat, qui dominari poterit! dum pax... (Le Religieux.)--Pendant le
massacre de 1418, on criait de mme: Fiat pax!]

Un certain Perrinet Leclerc[460], marchand de fer au Petit-Pont, qui
avait t maltrait par les Armagnacs, s'associa quelques mauvais
sujets, et prenant les clefs sous le chevet de son pre qui gardait la
porte Saint-Germain, il ouvrit aux Bourguignons. Le sire de L'le-Adam
entra avec huit cents chevaliers; quatre cents bourgeois s'y joignirent.
Ils s'emparrent du roi et de la ville. Les gens du dauphin le sauvrent
dans la Bastille. De l, leurs capitaines, le Gascon Barbazan, et les
Bretons Rieux et Tannegui Duchtel osrent, quelques jours aprs,
rentrer dans Paris pour reprendre le roi; mais le roi tait bien gard
au Louvre; L'le-Adam les combattit dans les rues, le peuple se mit
contre eux, et les crasa des fentres.

[Note 460: Jeunes compagnons du moyen estat et de lgre volont, qui
autrefois avoient t punis pour leurs dmrites. (Monstrelet.)]

Le conntable d'Armagnac, qui s'tait cach chez un maon, fut livr et
emprisonn avec les principaux de son parti. Alors rentrrent dans la
ville les ennemis des Armagnacs, et avec eux une foule de pillards. Tous
ceux qu'on disait Armagnacs furent ranonns de maison en maison. Les
grands seigneurs bourguignons, s'y opposrent d'autant moins,
qu'eux-mmes prenaient tant qu'ils pouvaient.

Ces revenants taient justement les bouchers, les proscrits, les gens
ruins, ceux dont les femmes avaient t menes  Orlans (fort mal
menes) par les sergents d'Armagnac. Ils arrivaient furieux, maigres,
ples de famine. Dieu sait en quel tat ils retrouvaient leurs maisons.

On disait  chaque instant que les Armagnacs rentraient dans la ville
pour dlivrer les leurs. Il n'y avait pas de nuit qu'on ne ft veill
en sursaut par le tocsin.  ces continuelles alarmes joignez la raret
des vivres; ils ne venaient qu' grand'peine. Les Anglais tenaient la
Seine; ils assigeaient le Pont-de-l'Arche.

La nuit du dimanche 12 juin, un Lambert, potier d'tain, commena 
pousser le peuple au massacre des prisonniers. C'tait, disait-il, le
seul moyen d'en finir; autrement, pour de l'argent, ils trouveraient
moyen d'chapper[461]. Ces furieux coururent d'abord aux prisons de
l'htel de ville. Les seigneurs bourguignons, L'le-Adam, Luxembourg et
Fosseuse, vinrent essayer de les arrter; mais, quand ils svirent un
millier de gentilshommes devant une masse de quarante mille hommes
arms, ils ne surent dire autre chose, sinon: Enfants, vous faites
bien. La tour du Palais fut force, la prison Saint-loi, le grand
Chtelet, o les prisonniers essayrent de se dfendre, puis
Saint-Martin, Saint-Magloire et le Temple. Au petit Chtelet, ils firent
l'appel des prisonniers;  mesure qu'ils passaient le guichet, on les
gorgeait.

[Note 461: _App._ 190.]

Ce massacre ne peut se comparer aux 2 et 3 septembre. Ce ne fut pas une
excution par des bouchers  tant par jour. Ce fut un vrai massacre
populaire, excut par une populace en furie. Ils tuaient tout, au
hasard, mme les prisonniers pour dettes. Deux prsidents du Parlement,
d'autres magistrats prirent, des vques mme. Cependant,  Saint-loi,
trouvant l'abb de Saint-Denis qui disait la messe aux prisonniers, et
tenait l'hostie, ils le menacrent, brandirent sur lui le couteau; mais,
comme il ne lcha point le corps du Christ, ils n'osrent pas le tuer.

Seize cents personnes prirent du dimanche matin au lundi matin[462].
Tout ne fut pas aux prisons; on tua aussi dans les rues; si l'on voyait
passer son ennemi, on n'avait qu' crier  l'Armagnac, il tait mort.
Une femme grosse fut ventre; elle resta nue dans la rue, et comme on
voyait l'enfant remuer, la canaille disait autour: Vois donc, ce petit
chien remue encore. Mais personne n'osa le prendre. Les prtres du
parti bourguignon ne baptisaient pas les petits Armagnacs, afin qu'ils
fussent damns.

[Note 462: _App._ 191.]

Les enfants des rues jouaient avec les cadavres. Le corps du
conntable et d'autres restrent trois jours dans le palais,  la
rise des passants. Ils s'taient aviss de lui lever dans le dos
une bande de peau, afin que lui aussi il portt sa bande blanche
d'Armagnac. La puanteur fora enfin de jeter tous les dbris dans
des tombereaux, puis, sans prtres ni prires, dans une fosse
ouverte au March-aux-Pourceaux[463].

[Note 463: En une fosse nomme la Louvire... (Lefebvre de
Saint-Remy.)]

Les gens du Bourguignon, effrays eux-mmes, le pressaient fort de venir
 Paris. Il y fit en effet son entre avec la reine. Ce fut une grande
joie pour le peuple; ils criaient de toutes leurs forces: Vive le roi!
vive la reine! vive le duc! vive la paix!

La paix ne vint pas, les vivres non plus. Les Anglais tenaient la
rivire par en bas, par en haut les Armagnacs taient matres de Melun.
Une sorte d'pidmie commena dans Paris et les campagnes voisines, qui
emporta cinquante mille hommes. Ils se laissaient mourir; l'abattement
tait extrme, aprs la fureur. Les meurtriers surtout ne rsistrent
pas: ils repoussaient les consolations, les sacrements; sept ou huit
cents moururent  l'Htel-Dieu, dsesprs. On en vit un courir les rues
en criant: Je suis damn! Et il se jeta dans un puits la tte la
premire.

D'autres pensrent tout au contraire que, si les choses allaient si mal,
c'est qu'on n'avait pas assez tu. Il se trouva, non seulement parmi les
bouchers, mais dans l'Universit mme, des gens qui criaient en chaire
qu'il n'y avait pas de justice  attendre des princes, qu'ils allaient
mettre les prisonniers  ranon et les relcher aigris et plus mchants
encore.

Le 21 aot, par une extrme chaleur, un formidable rassemblement
s'branle vers les prisons, une foule  pied, entte la mort mme 
cheval[464], le bourreau de Paris, Capeluche. Cette masse va fondre au
grand Chtelet; les prisonniers se dfendent, du consentement des
geliers. Mais les assassins entrent par le toit; tout est tu,
prisonniers et geliers. Mme scne au petit Chtelet[465]. Puis, les
voil devant la Bastille. Le duc de Bourgogne y vient, sans troupes,
voulant rester  tout prix le favori de la populace; il les prie
honntement de se retirer, leur dit de bonnes paroles. Mais rien
n'oprait. Il avait beau montrer de la confiance, de la bonhomie, se
faire petit, jusqu' toucher dans la main au chef (le chef c'tait le
bourreau). Il en fut pour cette honte. Tout ce qu'il obtint, ce fut une
promesse dmener les prisonniers au Chtelet; alors il les livra.
Arrivs au Chtelet, les prisonniers y trouvrent d'autres gens du
peuple qui n'avaient rien promis et qui les massacrrent.

[Note 464: Solus equester. (Religieux.)]

[Note 465: _App._ 192.]

Le duc de Bourgogne avait jou l un triste rle. Il fut enrag de
s'tre ainsi avili. Il engagea les massacreurs  aller assiger les
Armagnacs  Montlhry pour rouvrir la route aux bls de la Beauce. Puis
il fit fermer la porte derrire eux et couper la tte  Capeluche. En
mme temps, pour consoler le parti, il fait dcapiter quelques
magistrats armagnacs.

Ce Capeluche, qui paya si cher l'honneur d'avoir touch la main d'un
prince du sang, tait un homme original dans son mtier, point furieux,
et qui se piquait de tuer par principe et avec intelligence. Il tira un
bourgeois du massacre au pril de sa vie[466]. Quand il lui fallut
franchir le pas  son tour, il montra  son valet comment il devait s'y
prendre[467].

[Note 466: Le Religieux.]

[Note 467: _Journal du Bourgeois._]

Le duc de Bourgogne, en devenant matre de Paris, avait succd  tous
les embarras du conntable d'Armagnac. Il lui fallait  son tour
gouverner la grande ville, la nourrir, l'approvisionner; cela ne pouvait
se faire qu'en tenant les Armagnacs et les Anglais  distance,
c'est--dire en faisant la guerre, en rtablissant les taxes qu'il
venait de supprimer, en perdant sa popularit.

Le rle quivoque qu'il avait jou si longtemps, accusant les autres de
trahison, tandis qu'il trahissait, ce rle devait finir. Les Anglais
remontant la Seine, menaant Paris, il fallait lcher Paris, ou les
combattre. Mais, avec son ternelle tergiversation et sa duplicit, il
avait nerv son propre parti; il ne pouvait plus rien ni pour la paix,
ni pour la guerre. Juste jugement de Dieu; son succs l'avait perdu; il
tait entr, tte baisse, dans une longue et sombre impasse, o il n'y
avait plus moyen d'avancer, ni de reculer.

Le peuple de Rouen, de Paris, qui l'avait appel, tait Bourguignon sans
doute et ennemi des Armagnacs, mais encore plus des Anglais. Il
s'tonnait, dans sa simplicit, de voir que ce bon duc ne fit rien
contre l'ennemi du royaume. Ses plus chauds partisans commenaient 
dire qu'il tait en toutes ses besognes le plus long homme qu'on pt
trouver[468]. Cependant que pouvait-il faire? Appeler les Flamands? un
trait tout rcent avec l'Anglais ne le lui permettait pas[469]. Les
Bourguignons? ils avaient assez  faire de se garder contre les
Armagnacs. Ceux-ci tenaient tout le centre: Sens, Moret, Crci,
Compigne, Montlhry, un cercle de villes autour de Paris, Meaux et
Melun, c'est--dire la Marne et la haute Seine. Tout ce dont il put
disposer, sans dgarnir Paris, il l'envoya  Rouen; c'tait quatre mille
cavaliers.

[Note 468: _Journal du Bourgeois._]

[Note 469: _App._ 193.]

On pouvait prvoir de longue date que Rouen serait investi. Henri V
s'en tait approch avec une extrme lenteur. Non content d'avoir
derrire lui deux grandes colonies anglaises, Harfleur et Caen, il avait
complt la conqute de la basse Normandie par la prise de Falaise, de
Vire, de Saint-L, de Coutances et d'vreux. Il tenait la Seine, non
seulement par Harfleur, mais par le Pont-de-l'Arche. Il avait dj
rtabli un peu d'ordre, rassur les gens d'glise, invit les absents 
revenir, leur promettant appui, et dclarant qu'autrement il disposerait
de leurs terres ou de leurs bnfices. Il rouvrit l'chiquier et les
autres tribunaux, et leur donna pour prsident suprme son grand
trsorier de Normandie. Il rduisit presque  rien l'impt du sel, en
l'honneur de la sainte Vierge[470].

[Note 470: Rymer.]

Peu de rois avaient t plus heureux  la guerre, mais la guerre tait
son moindre moyen. Henri V tait, ses actes en tmoignent, un esprit
politique, un homme d'ordre, d'administration, et en mme temps de
diplomatie. Il avanait lentement, parlementant toujours, exploitant
toutes les peurs, tous les intrts, profitant  merveille de la
dissolution profonde du pays auquel il avait  faire, fascinant de sa
ruse, de sa force, de son invincible fortune, des esprits vacillants qui
n'avaient plus rien o se prendre, ni principe ni espoir; personne en ce
malheureux pays ne se fiait plus  personne, tous se mprisaient
eux-mmes.

Il ngociait infatigablement, toujours, avec tous; avec ses prisonniers
d'abord, c'tait le plus facile. Les tenant sous sa main, tristement,
durement, il eut bon march de leur fermet.

Chacun des princes n'eut au commencement qu'un serviteur franais[471].
Du reste honorablement, bon lit, sans doute bonne table; mais le besoin
d'activit n'en tait que plus grand; ils se mouraient d'ennui. Chaque
fois que le roi d'Angleterre revenait dans son le, il faisait visite 
ses cousins d'Orlans et de Bourbon; il leur parlait amicalement,
confidentiellement. Une fois il leur disait: Je vais rentrer en
campagne; et pour cette fois, je n'y pargne rien; je m'y retrouverai
toujours; les Franais en feront les frais. Une autre fois, prenant un
air triste: Je m'en vais bientt  Paris... C'est dommage, c'est un
brave peuple. Mais que faire? le courage ne peut rien, s'il y a
division[472].

[Note 471: _App._ 194.]

[Note 472: Ut communiter dicitur, divisa virtus cito dilabitur.
(Religieux.)]

Ces confidences amicales taient faites pour dsesprer les prisonniers.
Ce n'taient pas des Rgulus. Ils obtinrent d'envoyer en leur nom le duc
de Bourbon pour dcider le roi de France  faire la paix au plus vite,
en passant par toutes les conditions d'Henri; qu'autrement ils se
feraient Anglais et lui rendraient hommage pour toutes leurs
terres[473].

[Note 473: Rymer, 27 janvier 1417.]

C'tait un terrible dissolvant, une puissante contagion de
dcouragement, que ces prisonniers d'Azincourt qui venaient prcher la
soumission  tout prix. Cela aidait aux ngociations qu'Henri menait de
front avec tous les princes de France. Ds l'ouverture de la campagne,
au mois de mars 1418, il renouvela les trves avec la Flandre et le duc
de Bourgogne. En juillet, il en signa une pour la Guyenne; le 4 aot, il
prorogea la trve avec le duc de Bretagne. Il accueillait avec la mme
complaisance les sollicitations de la reine de Sicile, comtesse d'Anjou
et du Maine. Ce roi pacifique n'avait rien plus  coeur que d'viter
l'effusion du sang chrtien. Tout en accordant des trves particulires,
il coutait les propositions continuelles de paix gnrale que les deux
partis lui faisaient; il prtait impartialement une oreille au dauphin,
l'autre au duc de Bourgogne, mais il n'en tait pas tellement proccup
qu'il ne mt la main sur Rouen.

Ds la fin de juin, il avait fait battre la campagne, de sorte que les
moissons ne pussent arriver  Rouen et que la ville ne ft point
approvisionne. Il avait import pour cela huit mille Irlandais, presque
nus, des sauvages, qui n'taient ni arms ni monts, mais qui, allant
partout  pied, sur de petits chevaux de montagne, sur des vaches,
mangeaient ou prenaient tout. Ils enlevaient les petits enfants pour
qu'on les rachett. Le paysan tait dsespr[474].

[Note 474: Un de leurs pieds chauss et l'autre nud, sans avoir
braies... prenoient petits enfants en berceaux... montoient sur vaches,
portant lesdits petits enfants... (Monstrelet)]

Quinze mille hommes de milice dans Rouen, quatre mille cavaliers, en
tout peut-tre soixante mille mes: c'tait tout un peuple  nourrir.
Henri, sachant bien qu'il n'avait rien  craindre ni des Armagnacs
disperss, ni du duc de Bourgogne, qui venait de lui demander encore une
trve pour la Flandre, ne craignit pas de diviser son arme en huit ou
neuf corps, de manire  embrasser la vaste enceinte de Rouen. Ces corps
communiquaient par des tranches qui les abritaient du boulet; vers la
campagne, ils taient dfendus d'une surprise par des fosss profonds
revtus d'pines. Toute l'Angleterre y tait, les frres du roi:
Glocester, Clarence, son conntable Cornwall, son amiral Dorset, son
grand ngociateur Warwick, chacun  une porte.

Il s'attendait  une rsistance opinitre; son attente fut surpasse. Un
vigoureux levain cabochien fermentait  Rouen. Le chef des arbaltriers,
Alain Blanchard[475], et les autres chefs rouennais semblent avoir t
lis avec le carme Pavilly, l'orateur de Paris en 1413. Le Pavilly de
Rouen tait le chanoine Delivet. Ces hommes dfendirent Rouen pendant
sept mois, tinrent sept mois en chec cette grande arme anglaise. Le
peuple et le clerg rivalisrent d'ardeur; les prtres excommuniaient,
le peuple combattait; il ne se contentait pas de garder ses murailles;
il allait chercher les Anglais, il sortait en masse, et non par une
porte, ni par deux, ni par trois, mais  la fois par toutes les
portes[476].

[Note 475: _App._ 195.]

[Note 476: _App._ 196.]

La rsistance de Rouen et t peut-tre plus longue encore, si pendant
qu'elle combattait, elle n'et eu une rvolution dans ses murs. La
ville tait pleine de nobles et croyait tre trahie par eux. Dj en
1415, les voyant faire si peu de rsistance aux Anglais descendus en
Normandie, le peuple s'tait soulev et avait tu le bailli armagnac.
Les nobles bourguignons n'inspirrent pas plus de confiance[477]. Le
peuple crut toujours qu'ils le trahissaient. Dans une sortie, les gens
de Rouen attaquant les retranchements des Anglais, apprennent que le
pont sur lequel ils doivent repasser vient d'tre sci en dessous. Ils
accusrent leur capitaine, le sire de Bouteiller. Celui-ci ne justifia
que trop ces accusations aprs la reddition de la ville; il se fit
Anglais et reut des fiefs de son nouveau matre.

[Note 477: _App._ 197.]

Les gens de Rouen ne tardrent pas  souffrir cruellement de la famine.
Ils parvinrent  faire passer un de leurs prtres jusqu' Paris. Ce
prtre fut amen devant le roi par le carme Pavilly, qui parla pour lui;
puis l'homme de Rouen pronona ces paroles solennelles: Trs excellent
prince et seigneur, il m'est enjoint de par les habitants de la ville de
Rouen de crier contre vous, et aussi contre vous, sire de Bourgogne, qui
avez le gouvernement du roi et de son royaume, _le grand haro_, lequel
signifie l'oppression qu'ils ont des Anglais; ils vous mandent et font
savoir par moi, que si, par faute de votre secours, il convient qu'ils
soient sujets au roi d'Angleterre, vous n'aurez en tout le monde pires
ennemis qu'eux, et s'ils peuvent, ils dtruiront vous et votre
gnration[478].

[Note 478: Monstrelet.]

Le duc de Bourgogne promit qu'il enverrait du secours. Le secours ne fut
autre chose qu'une ambassade. Les Anglais la reurent, comme 
l'ordinaire, volontiers; cela servait toujours  nerver et  endormir.
Ambassade du duc de Bourgogne au Pont-de-l'Arche, ambassade du dauphin 
Alenon.

Outre les cessions immenses du trait de Bretigni, le duc de Bourgogne
offrait la Normandie; le dauphin proposait, non la Normandie, mais la
Flandre et l'Artois, c'est--dire les meilleures provinces du duc de
Bourgogne.

Le clerc anglais Morgan, charg de prolonger quelques jours ces
ngociations, dit enfin aux gens du dauphin: Pourquoi ngocier? Nous
avons des lettres de votre matre au duc de Bourgogne, par lesquelles il
lui propose de s'unir  lui contre nous. Les Anglais amusrent de mme
le duc de Bourgogne et finirent par dire: Le roi est fol, le dauphin
mineur, et le duc de Bourgogne n'a pas qualit pour rien cder en
France[479].

[Note 479: Voy. le journal des ngociations dans Rymer, nov. 1418.]

Ces comdies diplomatiques n'arrtaient pas la tragdie de Rouen. Le roi
d'Angleterre, croyant faire peur aux habitants, avait dress des gibets
autour de la ville, et il y faisait pendre des prisonniers. D'autre part
il barra la Seine avec un pont de bois, des chanes et des navires, de
sorte que rien ne pt passer. Les Rouennais de bonne heure semblaient
rduits aux dernires extrmits, et ils rsistrent six mois encore;
ce fut un miracle. Ils avaient mang les chevaux, les chiens et les
chats[480]. Ceux qui pouvaient encore trouver quelque aliment, tant
ft-il immonde, ils se gardaient bien de le montrer; les affams se
seraient jets dessus. La plus horrible ncessit, c'est qu'il fallut
faire sortir de la ville tout ce qui ne pouvait pas combattre, douze
mille vieillards, femmes et enfants. Il fallut que le fils mt son vieux
pre  la porte, le mari sa femme; ce fut l un dchirement. Cette foule
dplorable vint se prsenter aux retranchements anglais; ils y furent
reus  la pointe de l'pe. Repousss galement de leurs amis et de
leurs ennemis, ils restrent entre le camp et la ville, dans le foss,
sans autre aliment que l'herbe qu'ils arrachaient. Ils y passrent
l'hiver sous le ciel. Des femmes, hlas! y accouchrent...; et alors les
gens de Rouen, voulant que l'enfant ft du moins baptis, le montaient
par une corde; puis on le redescendait, pour qu'il allt mourir avec sa
mre[481]. On ne dit pas que les Anglais aient eu cette charit; et
pourtant leur camp tait plein de prtres, d'vques; il y avait entre
autres le primat d'Angleterre, archevque de Cantorbry.

[Note 480: La chronique anglaise donne un trange tarif des animaux
dgotants dont les gens de Rouen se nourrirent; peut-tre ce tarif
n'est qu'une drision froce de la misre des assigs: On vendait un
rat 40 pences (environ 40 francs, monnaie actuelle), et un chat 2 nobles
(60 francs), une souris se vendait 6 pences (environ 6 francs), etc.
_App._ 198.]

[Note 481: Monstrelet.--La saison, dit le chroniqueur anglais, tait
pour eux une grande source de misre; il ne faisait que pleuvoir. Les
fosss prsentaient plus d'un spectacle lamentable; on y voyait des
enfants de deux  trois ans obligs de mendier leur pain parce que leurs
pre et mre taient morts. L'eau sjournant sur le sol qu'ils taient
contraints d'habiter, et, gisant a et l, ils poussaient des cris,
implorant un peu de nourriture. Plusieurs avaient les membres flchis
par la faiblesse et taient maigres comme une branche dessche; les
femmes tenaient leurs nourrissons dans leurs bras, sans avoir rien pour
les rchauffer; des enfants ttaient encore le sein de leur mre tendue
sans vie. On trouvait dix  douze morts pour un vivant.]

Au grand jour de Nol, lorsque tout le monde chrtien dans la joie
clbre par de douces runions de famille la naissance du petit Jsus,
les Anglais se firent scrupule de faire bombance[482] sans jeter des
miettes  ces affams. Deux prtres anglais descendirent parmi les
spectres du foss et leur apportrent du pain. Le roi fit dire aussi aux
habitants qu'il voulait bien leur donner des vivres pour le saint jour
de Nol; mais nos Franais ne voulurent rien recevoir de l'ennemi.

[Note 482: Le camp anglais regorgeait de vivres; les habitants de
Londres avaient envoy  eux seuls un vaisseau charg de vin et de
cervoise. (Chruel.)]

Cependant le duc de Bourgogne commenait  se mettre en mouvement. Et
d'abord, il alla de Paris  Saint-Denis. L, il fit prendre au roi
solennellement l'oriflamme; cruelle drision; ce fut pour rester 
Pontoise, longtemps  Pontoise, longtemps  Beauvais. Il y reut encore
un homme de Rouen qui s'tait dvou pour risquer le passage; c'tait le
dernier messager, la voix d'une ville expirante; il dit simplement que
dans Rouen et la banlieue il tait mort cinquante mille hommes de faim.
Le duc de Bourgogne fut touch, il promit secours, puis, dbarrass du
messager, et comptant bien sans doute ne plus entendre parler de Rouen,
il tourna le dos  la Normandie et mena le roi  Provins.

Il fallut donc se rendre. Mais le roi d'Angleterre, croyant utile
de faire un exemple pour une si longue rsistance, voulait les avoir
 merci. Les Rouennais qui savaient ce que c'tait que la merci
d'Henri V, prirent la rsolution de miner un mur, et de sortir par
l la nuit les armes  la main,  la grce de Dieu. Le roi et les
vques rflchirent, et l'archevque de Cantorbry vint lui-mme
offrir une capitulation: 1 La vie sauve, cinq hommes excepts[483];
ceux des cinq qui taient riches ou gens d'glise se tirrent
d'affaire; Alain Blanchard paya pour tous; il fallait  l'Anglais
une excution, pour constater que la rsistance avait t rbellion
au roi lgitime. 2 Pour la mme raison, Henri assura  la ville
tous les privilges que les rois de France, ses anctres, lui
avaient accords, _avant l'usurpation de Philippe-de-Valois_. 3
Mais elle dut payer une terrible amende, trois cent mille cus d'or,
moiti en janvier (on tait dj au 19 janvier[484]), moiti en
fvrier. Tirer cela d'une ville dpeuple, ruine[485], ce n'tait
pas chose facile. Il y avait  parier que ces dbiteurs insolvables
feraient plutt cession de biens, qu'ils se sauveraient tous de la
ville, et que le crancier se trouverait n'avoir pour gage que des
maisons croulantes.--On y pourvut; la ville fut contrainte par
corps; tous les habitants consigns jusqu' parfait payement. Des
gardes taient mis aux portes; pour sortir, il fallait montrer un
billet qu'on achetait fort cher[486].

[Note 483: _App._ 199.]

[Note 484: _App._ 200.]

[Note 485: L'entre magnifique du vainqueur, au milieu de ces ruines,
fit un contraste cruel. L'honnte et humain M. Turner en est lui-mme
bless.]

[Note 486: Monstrelet.]

Ces billets parurent une si heureuse invention de police et d'un si bon
rapport, que dsormais on en exigea partout. La Normandie entire devint
une gele anglaise. Ce gouvernement sage et dur ajouta  ces rigueurs un
bienfait, qui parut une rigueur encore: l'unit de poids, de mesures et
d'aunage, poids de Troyes, mesure de Rouen et d'Arqus, aunage de
Paris[487].

[Note 487: Rymer.]

Le roi d'Angleterre, occup d'organiser le pays conquis, accorda une
trve aux deux partis franais, aux Bourguignons et aux Armagnacs. Il
avait besoin de refaire un peu son arme. Il lui fallait surtout
ramasser de l'argent et s'acquitter envers les vques qui lui en
avaient prt pour cette longue expdition. L'glise lui faisait la
banque, mais en prenant ses srets; tantt les vques se faisaient
assigner par lui le produit d'un impt[488]; tantt ils lui prtaient
sur gage, sur ses joyaux[489], sur sa couronne, par exemple. Voil sans
doute pourquoi ils suivaient le camp en grand nombre[410].  chaque
conqute, ils pouvaient rcuprer leurs avances, occupant les bnfices
vacants, les administrant, en percevant les fruits. Si les absents
s'obstinaient  ne pas revenir, le roi disposait de leurs bnfices, de
leurs hritages, en faveur de ceux qui le suivaient. La terre ne
manquait pas. Beaucoup de gens aimaient mieux tout perdre que de
revenir. Le pays de Caux tait dsert; il se peuplait de loups; le roi y
cra un louvetier.

[Note 488: Par exemple, en 1415, il engage  l'archevque de Cantorbry
et aux vques de Winchester, etc., la perception de droits fodaux.
_App._ 219.]

[Note 489: Par exemple, le 24 juillet 1415, le 22 juin 1417. (Rymer.)]

[Note 490: Prolatorum, _semper sibi assistentium_, consilio...
(Religieux.)]

Ce grand succs de la prise de Rouen exalta l'orgueil d'Henri V et
obscurcit un moment cet excellent esprit; telle est la faiblesse de
notre nature. Il se crut si sr de russir, qu'il fit tout ce qu'il
fallait pour chouer.

Chose trange, et pourtant certaine, ce conqurant de la France n'avait
encore qu'une province, et dj la France ne lui suffisait plus. Il
commenait  se mler des affaires d'Allemagne. Il y voulait marier son
frre Bedford[491]; la dsorganisation de l'Empire l'encourageait sans
doute; un frre du roi d'Angleterre, c'tait bien assez pour faire un
empereur; tmoin le frre d'Henri III, Richard de Cornouailles. Dj
Henri V marchandait l'hommage des archevques et autres princes du Rhin.

[Note 491: _App._ 201.]

Autre folie, et plus folle. Il voulait faire adopter son jeune frre,
Glocester,  la reine de Naples, et provisoirement se faire donner le
port de Brindes et le duch de Calabre[492]. Brindes tait un lieu
d'embarquement pour Jrusalem; l'Italie tait pour Henri le chemin de la
terre sainte; dj ses envoys prenaient des informations en Syrie. En
attendant, ce projet lui faisait un ennemi mortel du roi d'Aragon,
Alfonse-le-Magnanime, prtendant  l'adoption de Naples; il mettait
d'accord contre lui les Aragonais[493] et les Castillans, deux
puissances maritimes. Ds lors la Guyenne[494], l'Angleterre mme,
taient en pril. Nagure les Castillans, conduits par un Normand,
amiral de Castille, avaient gagn sur les Anglais une grande bataille
navale[495]. Leurs vaisseaux devaient sans difficult, ou ravager les
ctes d'Angleterre, ou tout au moins aller en cosse chercher les
cossais et les amener comme auxiliaires au dauphin.

[Note 492: _App._ 202.]

[Note 493: Les Anglais s'taient fort maladroitement mls des affaires
intrieures de l'Aragon, ds 1413. (Ferreras.)]

[Note 494: _App._ 203.]

[Note 495: Le Normand Robert de Braquemont, amiral de Castille. (Le
Religieux.) _App._ 204.]

Henri V voyait si peu son danger du ct du dauphin, de l'cosse et de
l'Espagne, qu'il ne craignit pas de mcontenter le duc de Bourgogne.
Celui-ci, misrablement dpendant des Anglais pour les trves de
Flandre, avait essay de flchir Henri. Il lui demanda une entrevue, et
lui proposa d'pouser une fille de Charles VI, avec la Guyenne et la
Normandie; mais il voulait encore la Bretagne comme dpendance de la
Normandie, et de plus le Maine, l'Anjou et la Touraine. Le duc de
Bourgogne n'avait pas craint d'amener  cette triste ngociation la
jeune princesse, comme pour voir si elle plairait. Elle plut, mais
l'Anglais n'en fut pas moins dur, moins insolent; cet homme, qui
ordinairement parlait peu et avec mesure, s'oublia jusqu' dire: Beau
cousin, sachez que nous aurons la fille de votre roi, et le reste, ou
que nous vous mettrons, lui et vous, hors de ce royaume[496].

[Note 496: Monstrelet.]

Le roi d'Angleterre ne voulait pas traiter srieusement; et le duc de
Bourgogne avait prs de lui des gens qui le suppliaient de traiter avec
eux, les gens du dauphin, deux braves qui commandaient ses troupes,
Barbazan et Tannegui Duchtel. Il tait bien temps que la France se
rconcilit, si prs de sa perte. Le Parlement de Paris et celui de
Poitiers y travaillaient galement; la reine aussi, et plus
efficacement, car elle employait prs du duc de Bourgogne une belle
femme, pleine d'esprit et de grce, qui parla, pleura[497], et trouva
moyen de toucher cette me endurcie.

[Note 497: Le bon Religieux de Saint-Denis l'appelle la _respectable_
et prudente dame de Giac... Ce qui est sr, c'est qu'elle tait fort
habile. Son mari, le sire de Giac, ne devinant pas pourquoi il
russissait dans tout, croyait le devoir au Diable,  qui il avait vou
une de ses mains.]

Le 11 juillet, on vit au ponceau de Pouilly ce spectacle singulier: le
duc de Bourgogne au milieu des anciens serviteurs du duc d'Orlans,
parmi les frres et les parents des prisonniers d'Azincourt et des
gorgs de Paris. Il voulut lui-mme s'agenouiller devant le dauphin. Un
trait d'amiti, de secours mutuel, fut sign, subi par les uns et les
autres. Il fallait voir aux preuves ce que deviendrait cette amiti
entre gens qui avaient de si bonnes raisons de se har.

Les Anglais n'taient pas sans inquitude[498]. Sept jours aprs ce
trait, le 18 juillet, Henri V dpcha de nouveaux ngociateurs pour
renouer l'affaire du mariage. Ce qui est plus trange, ce qui tonnera
ceux qui ne savent pas combien les Anglais sortent aisment de leur
caractre quand leur intrt l'exige, c'est qu'il devint tout  coup
empress et galant; il envoya  la princesse un prsent considrable de
joyaux[499]. Il est vrai que les gens du dauphin arrtrent ces joyaux
en route; ils crurent pouvoir porter au frre ce qu'on destinait  la
soeur.

[Note 498: _App._ 205.]

[Note 499: Le Religieux croit, sans doute d'aprs un bruit populaire,
qu'il y en avait pour cent mille cus!]

Le roi d'Angleterre eut bientt lieu de se rassurer. Le duc de
Bourgogne, quoi qu'il fit, ne pouvait sortir de la situation quivoque
o le plaait l'intrt de la Flandre. Son trait avec le dauphin ne
rompit pas les ngociations qu'il avait engages depuis le mois de juin
pour continuer les trves entre la Flandre et l'Angleterre. Le 28
juillet,  Londres, le duc de Bedford proclama le renouvellement des
trves. Le 29, prs de Paris, les Bourguignons en garnison  Pontoise se
laissrent surprendre par les Anglais; les habitants fugitifs arrivrent
 Paris et y jetrent une extrme consternation. Elle augmenta lorsque,
le 30, le duc de Bourgogne, emmenant prcipitamment le roi de Paris 
Troyes, passa sous les murs de Paris sans y entrer, sans pourvoir  la
dfense des Parisiens perdus, autrement qu'en nommant capitaine de la
ville son neveu, enfant de quinze ans[500].

[Note 500: Le mcontentement extrme de Paris se fait sentir jusque dans
les ples et timides notes du greffier du Parlement: Ce jour (9 aot),
les Anglois vinrent courir devant les portes de Paris... Et lors, y
avoit  Paris petite garnison de gens d'armes, pour l'absence du Roy, de
la Royne, de Mess. le Dauphin, _le duc de Bourgoingne_ et des autres
seigneurs de France _qui jusques cy ont fait petite rsistence aus dits
Anglois_ et  leurs entreprises... (_Archives, Registres du
Parlement._)]

D'aprs tout cela, les gens du dauphin crurent,  tort ou  droit,
qu'il s'entendait avec les Anglais. Ils savaient que les Parisiens
taient fort irrits de l'abandon o les laissait leur bon duc, sur
lequel ils avaient tant compt. Ils crurent que le duc de Bourgogne
tait un homme ruin, perdu. Et alors, la vieille haine se rveilla
d'autant plus forte qu'enfin la vengeance parut possible aprs tant
d'annes.

Ajoutez que le parti du dauphin tait alors dans la joie d'une victoire
navale des Castillans sur les Anglais; ils savaient que les armes
runies de Castille et d'Aragon allaient assiger Bayonne, qu'enfin les
flottes espagnoles devaient amener au dauphin des auxiliaires cossais.
Ils croyaient que le roi d'Angleterre, attaqu ainsi de plusieurs cts,
ne saurait o courir.

Le dauphin, enfant de seize ans, tait fort mal entour. Ses principaux
conseillers taient son chancelier Maon, et Louvet, prsident de
Provence, deux lgistes, de ces gens qui avaient toujours pour justifier
chaque crime royal une sentence de lse-majest. Il avait aussi pour
conseillers des hommes d'armes, de braves brigands armagnacs, gascons et
bretons, habitus depuis dix ans  une petite guerre de surprises, de
coups fourrs, qui ressemblaient fort aux assassinats.

Les serviteurs du duc lui disaient presque tous qu'il prirait dans
l'entrevue que le dauphin lui demandait. Les gens du dauphin s'taient
chargs de construire sur le pont de Montereau la galerie o elle devait
avoir lieu, une longue et tortueuse galerie de bois; point de barrire
au milieu, contre l'usage qu'on observait toujours dans cet ge
dfiant. Malgr tout cela, il s'obstina d'y aller; la dame de Giac, qui
ne le quittait point, le voulut ainsi[501].

[Note 501: Le trahit-elle? Tout le monde le crut quand, aprs
l'vnement, on la vit rester du ct du dauphin. Pourtant elle avait
perdu, par la mort de Jean-sans-Peur, l'espoir d'une grande fortune.
Innocente ou coupable, qu'aurait-elle t chercher en Bourgogne? la
haine de la veuve, toute-puissante sous son fils?]

Le duc tardant  venir, Tannegui Duchtel alla le chercher. Le duc
n'hsita plus; il lui frappa sur l'paule, en disant: Voici en qui je
me fie. Duchtel lui fit hter le pas; le dauphin, disait-il,
attendait; de cette manire il le spara de ses hommes, de sorte qu'il
entra seul dans la galerie avec le sire de Navailles, frre du captal de
Buch, qui servait les Anglais et venait de prendre Pontoise. Tous deux y
furent gorgs (10 septembre 1419).

L'altercation qui eut lieu est diversement rapporte. Selon l'historien
ordinairement le mieux inform, les gens du dauphin lui auraient dit
durement: Approchez donc enfin, monseigneur, vous avez bien
tard[502]!  quoi il aurait rpondu que c'tait le dauphin qui
tardait  agir, que ses lenteurs et sa ngligence avaient fait bien du
mal dans le royaume. Selon un autre rcit, il aurait dit qu'on ne
pouvait traiter qu'en prsence du roi, que le dauphin devait y venir; le
sire de Navailles, mettant la main sur son pe, de l'autre saisissant
le bras du jeune prince, aurait cri, avec la violence mridionale de la
maison de Foix: Que vous le veuillez ou non, vous y viendrez,
monseigneur. Ce rcit, qui est celui des dauphinois, n'en est pas
moins assez croyable; ils avouent, comme on voit, que leur plus grande
crainte tait que le dauphin ne leur chappt, qu'il ne revnt prs de
son pre et du duc de Bourgogne.

[Note 502: Tardavistis... tardavistis... (Religieux.)]

Tannegui Duchtel assura toujours qu'il n'avait pas frapp le duc.
D'autres s'en vantrent. L'un d'eux, Le Bouteiller, disait: J'ai dit au
duc de Bourgogne: Tu as coup le poing au duc d'Orlans, mon matre, je
vais te couper le tien.

Quelque peu regrettable que ft le duc de Bourgogne, sa mort fit un mal
immense au dauphin[503]. Jean-sans-Peur tait tomb bien bas, lui et son
parti. Il n'y avait bientt plus de Bourguignons. Rouen ne pouvait
jamais oublier qu'il l'avait laiss sans secours. Paris, qui lui tait
si dvou, s'en voyait de mme abandonn au moment du pril. Tout le
monde commenait  le mpriser,  le har. Tous, ds qu'il fut tu, se
retrouvrent Bourguignons.

[Note 503: Le seigneur de Barbezan par plusieurs fois reprocha  ceux
qui avoient machin le cas dessus dit, disant qu'ils avoient dtruit
leur matre de chevance et d'honneur, et que mieux vaudrait avoir t
mort que d'avoir t  icelle journe, combien qu'il en ft innocent.
(Monstrelet.) _App._ 206.]

La lassitude tait extrme, les souffrances inexprimables; on fut trop
heureux de trouver un prtexte pour cder. Chacun s'exagra  lui-mme
sa piti et son indignation. La honte d'appeler l'tranger se couvrit
d'un beau semblant de vengeance. Au fond, Paris cda parce qu'il mourait
de faim. La reine cda parce qu'aprs tout, si son fils n'tait roi, sa
fille au moins serait reine. Le fils du duc de Bourgogne,
Philippe-le-Bon, tait le seul sincre; il avait son pre  venger. Mais
sans doute aussi il croyait y trouver son compte; la branche de
Bourgogne grandissait en ruinant la branche ane, en mettant sur le
trne un tranger qui n'aurait jamais qu'un pied de ce ct du dtroit,
et qui, s'il tait sage, gouvernerait la France par le duc de Bourgogne.

Il ne faut pas croire que Paris ait appel facilement l'tranger. Il
avait t amen  cette dure extrmit par des souffrances dont rien
peut-tre, sauf le sige de 1590, n'a donn l'ide depuis. Si l'on veut
voir comment les longues misres abaissent et matrialisent l'esprit, il
faut lire la chronique d'un Bourguignon de Paris qui crivait jour par
jour. Ce dsolant petit livre fait sentir  la lecture quelque chose des
misres et de la brutalit du temps. Quand on vient de lire le placide
et judicieux Religieux de Saint-Denis, et que de l on passe au journal
de ce furieux Bourguignon, il semble qu'on change, non d'auteur
seulement, mais de sicle; c'est comme un ge barbare qui commence.
L'instinct brutal des besoins physiques y domine tout; partout un accent
de misre, une pre voix de famine. L'auteur n'est proccup que du prix
des vivres, de la difficult des arrivages; les bls sont chers, les
lgumes ne viennent plus, les fruits sont hors de prix, la vendange est
mauvaise, l'ennemi rcolte pour nous. En deux mots, c'est l le livre:
J'ai faim, j'ai froid; ce cri dchirant que l'auteur entendait sans
cesse dans les longues nuits d'hiver.

Paris laissa donc faire les Bourguignons, qui avaient encore toute
autorit dans la ville. Le jeune Saint-Pol, neveu du duc de Bourgogne et
capitaine de Paris, fut envoy en novembre au roi d'Angleterre avec
matre Eustache Atry, au nom de la cit, du clerg et de la commune.
Il les reut  merveille, dclarant qu'il ne voulait que la possession
indpendante de ce qu'il avait conquis et la main de la princesse
Catherine. Il disait gracieusement: Ne suis-je pas moi-mme du sang de
France? Si je deviens gendre du roi, je le dfendrai contre tout homme
qui puisse vivre et mourir[504].

[Note 504: Le Religieux.]

Il eut plus qu'il ne demandait. Ses ambassadeurs, encourags par les
dispositions du nouveau duc de Bourgogne, rclamrent le droit de leur
matre  la couronne de France, et le duc reconnut ce droit (2 dcembre
1419). Le roi d'Angleterre avait mis trois ans  conqurir la Normandie;
la mort de Jean-sans-Peur sembla lui donner la France en un jour.

Le trait conclu  Troyes au nom de Charles VI assurait au roi
d'Angleterre la main de la fille du roi de France, et la survivance du
royaume: Est accord que tantt _aprs nostre trpas_, la couronne et
royaume de France demeureront et _seront perptuellement_  nostre dit
fils le roy Henry et  ses hoirs... La facult et l'_exercice de
gouverner_ et ordonner la chose publique dudit royaume, seront et
demeureront, _notre vie durant_,  nostre dit fils le roi Henri, avec le
conseil des nobles et sages dudit royaume... Durant nostre vie, les
lettres concernes en justice devront tre crites et procder sous
nostre nom et scel; toutefois, pour ce qu'aucuns cas singuliers
pourroient advenir..., il sera loisible  nostre fils... crire ses
lettres  nos sujets, par lesquels il mandera, dfendra et commandera,
de par nous _et de par lui, comme rgent_...

Aprs ceci, l'article suivant n'tait-il pas drisoire? Toutes
conquestes qui se feront par nostre dit fils le roi Henri sur les
dsobissants, seront et se feront _ notre profit_.

Ce trait monstrueux finissait dignement par ces lignes, o le roi
proclamait le dshonneur de sa famille, o le pre proscrivait son fils:
Considr les horribles et normes crimes et dlits perptrs audit
royaume de France par Charles, _soi-disant dauphin_ de Viennois, il est
accord que nous, nostre dit fils le roi, et aussi nostre trs cher fils
Philippe, duc de Bourgogne, _ne traiterons aucunement de paix_ ni de
concorde avecque ledit Charles, ni traiterons ou ferons traiter, sinon
du consentement et du conseil de tous et chacun de nous trois, et des
trois tats des deux royaumes dessusdits[505].

[Note 505: Voy. cet acte en trois langues, latine, franaise et
anglaise, dans Rymer, 21 mai 1420.]

Ce mot honteux, _soi-disant dauphin_, fut pay comptant  la mre.
Isabeau se fit assigner immdiatement deux mille francs par mois, 
prendre sur la monnaie de Troyes[506].  ce prix, elle renia son fils et
livra sa fille. L'Anglais prenait tout  la fois au roi de France son
royaume et son enfant. La pauvre demoiselle tait oblige d'pouser un
matre; elle lui apportait en dot la ruine de son frre. Elle devait
recevoir un ennemi dans son lit, lui enfanter des fils maudits de la
France.

[Note 506: Rymer, 9 juin 1420.]

Il eut si peu d'gard pour elle, que le matin mme de la nuit des noces
il partit pour le sige de Sens[507]. Cet implacable chasseur d'hommes
court ensuite  Montereau. Et ne pouvant rduire le chteau, il fait
pendre les prisonniers au bord des fosss[508]. C'tait pourtant le
premier mois de son mariage, le moment o il n'y a point de coeur qui
n'aime et ne pardonne; sa jeune Franaise tait enceinte; il n'en
traitait pas mieux les Franais.

[Note 507: Comme on allait faire des jotes pour le mariage, il dit,
oant tous, de son mouvement: Je prie  M. le Roy, de qui j'ai espous
la fille, et  tous ses serviteurs, et  mes serviteurs je commande que
demain au matin nous soyons tous prts pour aller mettre le sige devant
la cit de Sens, et l, pourra chascun jouster. (_Journal du
Bourgeois._)]

[Note 508: Auquel lieu le roi d'Angleterre fit dresser un gibet, o les
dessusdits prisonniers furent tous pendus, voyant ceux du chastel.
(Monstrelet.)]

Avec toute cette imptuosit, il fallut bien qu'il patientt devant
Melun; le brave Barbazan l'y arrta plusieurs mois. Le roi d'Angleterre,
employant tous les moyens, amena au sige Charles VI et les deux reines,
se prsentant comme gendre du roi de France, parlant au nom de son
beau-pre, se servant de sa femme comme d'amorce et de pige. Toutes ces
habilets ne russirent pas. Les assigs rsistrent vaillamment; il y
eut des combats acharns autour des murs et sous les murs, dans les
mines et contre-mines, et Henri lui-mme ne s'y pargna pas. Cependant,
les vivres manquant, il fallut se rendre. L'Anglais, selon son usage,
excepta de la capitulation et fit tuer plusieurs bourgeois, tout ce
qu'il y avait d'cossais dans la place, et jusqu' deux moines.

Pendant le sige de Melun, il s'tait fait livrer Paris par les
Bourguignons, les quatre forts, Vincennes, la Bastille, le Louvre et la
tour de Nesle. Il fit son entre en dcembre. Il chevauchait entre le
roi de France et le duc de Bourgogne. Celui-ci tait vtu de deuil[509],
en signe de douleur et de vengeance; par pudeur aussi peut-tre, pour
s'excuser du triste personnage qu'il faisait en amenant l'tranger. Le
roi d'Angleterre tait suivi de ses frres, les ducs de Clarence et de
Bedford, du duc d'Exeter, du comte de Warwick et de tous ses lords.
Derrire lui, on portait, entre autres bannires, sa bannire
personnelle, la lance  queue de renard[510]; c'tait apparemment un
signe qu'il avait pris jadis, en bon _fox-hunter_, dans sa vive
jeunesse; homme fait, roi et victorieux, il gardait avec une insolente
simplicit le signe du chasseur dans cette grande chasse de France.

[Note 509: Monstrelet.]

[Note 510: _App._ 207.]

Le roi d'Angleterre fut bien reu  Paris[511]. Ce peuple sans coeur (la
misre l'avait fait tel) accueillit l'tranger comme il et accueilli la
paix elle-mme. Les gens d'glise vinrent en procession au-devant des
deux rois leur faire baiser les reliques. On les mena  Notre-Dame, o
ils firent leurs prires au grand autel. De l le roi de France alla
loger  sa maison de Saint-Paul; le vrai roi, le roi d'Angleterre,
s'tablit dans la bonne forteresse du Louvre (dcembre 1420).

[Note 511: _App._ 208.]

Il prit possession, comme rgent de France, en assemblant les tats le 6
dcembre 1420 et leur faisant sanctionner le trait de Troyes[512].

[Note 512: Le Parlement d'Angleterre en fit autant le 21 mai 1421.
(Rymer.)]

Pour que le gendre ft sr d'hriter, il fallait que le fils ft
proscrit. Le duc de Bourgogne et sa mre vinrent par-devant le roi de
France, sigeant comme juge  l'htel Saint-Paul, faire grand'plainte
et clameur de la piteuse mort de feu le duc Jean de Bourgogne. Le roi
d'Angleterre tait assis sur le mme banc que le roi de France. Messire
Nicolas Raulin demanda, au nom du duc de Bourgogne et de sa mre, que
Charles, soi-disant dauphin, Tannegui Duchtel et tous les assassins du
duc de Bourgogne fussent mens dans un tombereau, la torche au poing,
par les carrefours, pour faire amende honorable. L'avocat du roi prit
les mmes conclusions. L'Universit appuya[513]. Le roi autorisa la
poursuite, et Charles ayant t cri et cit  la Table de marbre, pour
comparatre sous trois jours devant le Parlement, fut, par dfaut,
condamn au bannissement et dbout de tout droit  la couronne de
France (3 janvier 1421)[514].

[Note 513: Monstrelet.]

[Note 514: _App._ 209.]




CHAPITRE III

Suite du prcdent.--Concile de Constance (1414-1418).

Mort d'Henri V et de Charles VI (1422).

Deux rois de France, Charles VII et Henri VI.


Dans les annes 1421 et 1422, l'Anglais rsida souvent au Louvre,
exerant les pouvoirs de la royaut, faisant justice et grce, dictant
des ordonnances, nommant des officiers royaux.  Nol,  la Pentecte,
il tint cour plnire et table royale avec la jeune reine. Le peuple de
Paris alla voir Leurs Majests sigeant couronne en tte, et autour,
dans un bel ordre, les vques, les princes, les barons et chevaliers
anglais. La foule affame vint repatre ses yeux du somptueux banquet,
du riche service; puis elle s'en alla  jeun, sans que les matres
d'htel eussent rien offert  personne. Ce n'tait pas comme cela sous
nos rois, disaient-ils en s'en allant;  de pareilles ftes, il y avait
table ouverte; s'asseyait qui voulait; les serviteurs servaient
largement, et des mets, des vins du roi mme. Mais alors le roi et la
reine taient  Saint-Paul, ngligs et oublis.

Les plus mcontents ne pouvaient nier, aprs tout, que cet Anglais ne
ft une noble figure de roi et vraiment royale. Il avait la mine haute,
l'air froidement orgueilleux, mais il se contraignait assez pour parler
honntement  chacun, selon sa condition, surtout aux gens d'glise. On
remarquait,  sa louange, qu'il n'affirmait jamais avec serment; il
disait seulement: Impossible ou bien: Cela sera[515]. En gnral, il
parlait peu. Ses rponses taient brves et tranchaient comme
rasoir[516].

[Note 515: Impossibile est; vel: Sic fieri oportebit. (Religieux.)]

[Note 516: _Chronique de Georges Chastellain._ _App._ 210.]

Il tait surtout beau  voir, quand on lui apportait de mauvaises
nouvelles; il ne sourcillait pas, c'tait la plus superbe galit d'me.
La violence du caractre, la passion intrieure, ordinairement contenue,
perait plutt dans les succs; l'homme parut  Azincourt... Mais au
temps o nous sommes il tait bien plus haut encore, si haut qu'il n'y a
gure de tte d'homme qui n'y et tourn: roi d'Angleterre et dj de
France, tranant aprs lui son alli et serviteur le duc de Bourgogne,
ses prisonniers le roi d'cosse, le duc de Bourbon, le frre du duc de
Bretagne, enfin les ambassadeurs de tous les princes chrtiens. Ceux du
Rhin particulirement lui faisaient la cour; ils tendaient la main 
l'argent anglais. Les archevques de Mayence et de Trves lui avaient
rendu hommage, et taient devenus ses vassaux[517]. Le palatin et autres
princes d'Empire, avec toute leur fiert allemande, sollicitaient son
arbitrage, et n'taient pas loin de reconnatre sa juridiction. Cette
couronne impriale qu'il avait prise hardiment  Azincourt, elle
semblait devenue sur sa tte la vraie couronne du saint Empire, celle de
la chrtient.

[Note 517: _App._ 211.]

Une telle puissance pesa, comme on peut croire, au concile de Constance.
Cette petite Angleterre s'y fit d'abord reconnatre pour un quart du
monde, pour une des quatre nations du concile. Le roi des Romains,
Sigismond, troitement li avec les Anglais, croyait les mener et fut
men par eux. Le pape prisonnier, confi d'abord  la garde de
Sigismond, le fut ensuite  celle d'un vque anglais; Henri V, qui
avait dj tant de princes franais et cossais dans ses prisons, se fit
encore remettre ce prcieux gage de la paix de l'glise.

Pour faire comprendre le rle que l'Angleterre et la France jourent
dans ce concile, nous devons remonter plus haut. Quelque triste que soit
alors l'tat de l'glise, il faut que nous en parlions et que nous
laissions un moment ce Paris d'Henri V. Notre histoire est d'ailleurs 
Constance autant qu' Paris.

Si jamais concile gnral fut oecumnique, ce fut celui de Constance. On
put croire un moment que ce ne serait pas une reprsentation du monde,
mais que le monde y venait en personne, le monde ecclsiastique et
laque[518]. Le concile semblait bien rpondre  cette large dfinition
que Gerson donnait d'un concile: Une assemble... qui n'exclue aucun
fidle. Mais il s'en fallait de beaucoup que tous fussent des fidles;
cette foule reprsentait si bien le monde, qu'elle en contenait toutes
les misres morales, tous les scandales. Les Pres du concile qui devait
rformer la chrtient ne pouvaient pas mme rformer le peuple de toute
sorte qui venait  leur suite; il leur fallut siger comme au milieu
d'une foire, parmi les cabarets et les mauvais lieux.

[Note 518: On dit qu'il y vint cent cinquante mille personnes, que les
chevaux des princes et prlats taient au nombre de trente mille.]

Les politiques doutaient fort de l'utilit du concile[519]. Mais le
grand homme de l'glise, Jean Gerson, s'obstinait  y croire; il
conservait, par del tous les autres, l'espoir et la foi. Malade du mal
de l'glise[520], il ne pouvait s'y rsigner. Son matre, Pierre
d'Ailly, s'tait repos dans le cardinalat. Son ami, Clmengis, qui
avait tant crit contre la Babylone papale, alla la voir et s'y trouva
si bien qu'il devint le secrtaire, l'ami des papes.

[Note 519: _App._ 212.]

[Note 520: In lecto advers valetudinis me. (Gerson, _Epistola de
Reform theologi_.)]

Gerson voulait srieusement la rforme, il la voulait avec passion, et
quoi qu'il en cott. Pour cela, il fallait trois choses: 1 rtablir
l'unit du pontificat, couper les trois ttes de la papaut; 2 fixer et
consacrer le dogme; Wicleff, dterr et brl  Londres[521], semblait
reparatre  Prague dans la personne de Jean Huss; 3 il fallait
raffermir enfin le droit royal, condamner la doctrine meurtrire du
franciscain Jean Petit.

[Note 521: Cette scne atroce eut lieu  Londres en 1412, la mme anne
o Jrme de Prague afficha la bulle sur la gorge d'une fille publique.]

Ce qui rendait la position de Gerson difficile, ce qui l'animait d'un
zle implacable contre ses adversaires, c'est qu'il avait partag, ou
semblait partager encore plusieurs de leurs opinions. Lui aussi,  une
autre poque, il avait dit comme Jean Petit cette parole homicide:
Nulle victime plus agrable  Dieu qu'un tyran[522]. Dans sa doctrine
sur la hirarchie et la juridiction de l'glise, il avait bien aussi
quelque rapport avec les novateurs. Jean Huss soutenait, comme Wicleff,
qu'il est permis  tout prtre de prcher sans autorisation de l'vque
ni du pape. Et Gerson,  Constance mme, fit donner aux prtres et mme
aux docteurs laques le droit de voter avec les vques et de juger le
pape. Il reprochait  Jean Huss de rendre l'infrieur indpendant de
l'autorit, et cet infrieur, il le constituait juge de l'autorit mme.

[Note 522: D'aprs Snque le Tragique, nulla Deo gratior victima quam
tyrannus. (Gerson, _Considerationes contra adulatores_.)]

Les trois papes furent dclars dchus. Jean XXIII fut dgrad,
emprisonn. Grgoire XII abdiqua. Le seul Benot XIII (Pierre de Luna),
retir dans un fort du royaume de Valence, abandonn de la France, de
l'Espagne mme, et n'ayant plus dans son obdience que sa tour et son
rocher, n'en brava pas moins le concile, jugea ses juges, les vit passer
comme il en avait vu tant d'autres, et mourut invincible  prs de cent
ans.

Le concile traita Jean Huss comme un pape, c'est--dire trs mal. Ce
docteur tait en ralit, depuis 1412, comme le pape national de la
Bohme. Soutenu par toute la noblesse du pays, directeur de la reine,
pouss peut-tre sous main par le roi Wenceslas[523], comme Wicleff
semble l'avoir t par douard III et Richard II, beau-frre de
Wenceslas, Jean Huss tait le hros du peuple beaucoup plus qu'un
thologien[524]; il crivait dans la langue du pays; il dfendait la
nationalit de la Bohme contre les Allemands, contre les trangers en
gnral; il repoussait les papes, comme trangers surtout. Du reste, il
n'attaquait pas, comme fit Luther, la papaut mme. Ds son arrive 
Constance, il fut absous par Jean XXIII.

[Note 523: Wenceslas le dfendit contre les accusations des moines et
des clercs. Voy. sa rponse dans Pfister, _Hist. d'Allemagne_.]

[Note 524: Voy. _Renaissance_. Notes de l'Introduction.]

Jean Huss soutenait les opinions de Wicleff sur la hirarchie; il
voulait, comme lui, un clerg national, indigne, lu sous l'influence
des localits. En cela il plaisait aux seigneurs, qui, comme anciens
fondateurs, comme patrons et dfenseurs des glises, pouvaient tout dans
les lections locales. Huss fut, donc, comme Wicleff, l'homme de la
noblesse. Les chevaliers de Bohme crivirent trois fois au concile pour
le sauver;  sa mort, ils armrent leurs paysans et commencrent la
terrible guerre des hussites.

Sous d'autres rapports, Huss tait bien moins le disciple de Wicleff
qu'il ne se le croyait lui-mme. Il se rapprochait de lui pour la
Trinit; mais il n'attaquait pas la prsence relle, pas davantage la
doctrine du libre arbitre. Je ne vois pas du moins dans ses ouvrages
que, sur ces questions essentielles, il se rattache  Wicleff, autant
qu'on le croirait d'aprs les articles de condamnation.

En philosophie, loin d'tre un novateur, Jean Huss tait le dfenseur
des vieilles doctrines de la scolastique. L'Universit de Prague, sous
son influence, resta fidle au ralisme du moyen ge, tandis que celle
de Paris, sous d'Ailly, Clmengis et Gerson, se jetait dans les
nouveauts hardies du nominalisme trouves (ou retrouves) par Occam.
C'tait le novateur religieux, Jean Huss, qui dfendait le vieux credo
philosophique des coles. Il le soutenait dans son Universit
bohmienne, d'o il avait chass les trangers; il le soutenait 
Oxford,  Paris mme, par son violent disciple Jrme de Prague.
Celui-ci tait venu braver dans sa chaire, dans son trne, la formidable
Universit de Paris[525], dnoncer les matres de Navarre pour leur
enseignement nominaliste, les signaler comme des hrtiques en
philosophie, comme de pernicieux adversaires du ralisme de saint
Thomas.

[Note 525: _App._ 213.]

Jusqu' quel point cette question d'cole avait-elle aigri nos
gallicans, les meilleurs, les plus saints?... On n'ose sonder cette
triste question. Eux-mmes probablement n'auraient pu l'claircir. Ils
s'expliquaient leur haine contre Jean Huss par sa participation aux
hrsies de Wicleff.

Le concile s'ouvrit le 5 novembre 1414; ds le 27 mai, Gerson avait
crit  l'archevque de Prague pour qu'il livrt Jean Huss au bras
sculier. Il faut, disait-il, couper court aux disputes qui
compromettent la vrit; il faut, par une cruaut misricordieuse,
employer le fer et le feu[526]. Les gallicans auraient bien voulu que
l'archevque pt pargner au concile cette terrible besogne. Mais qui
aurait os en Bohme mettre la main sur l'homme des chevaliers
bohmiens?

[Note 526: _App._ 214.]

Jean Huss tait brave comme Zwingli; il voulut voir en face ses ennemis;
il vint au concile. Il croyait d'ailleurs  la parole de Sigismond, dont
il avait un sauf-conduit. L, except le pape, il trouva tout le monde
contre lui. Les Pres, qui par leur violence contre la papaut se
sentaient devenus fort suspects aux peuples, avaient besoin d'un acte
vigoureux contre l'hrsie, pour prouver leur foi. Les Allemands
trouvaient fort bon qu'on brlt un Bohmien; les Nominaux se
rsignaient aisment  la mort d'un Raliste[527]. Le roi des Romains,
qui lui avait promis sret[528], saisit cette occasion de perdre un
homme dont la popularit pouvait fortifier Wenceslas en Bohme.

[Note 527: Pierre d'Ailly avait contribu puissamment  la chute de Jean
XXIII. Il se montra, en compensation, d'autant plus zl contre
l'hrtique; il l'embarrassa par d'tranges subtilits, voulant l'amener
 avouer que celui qui ne croit pas aux universaux, ne croit pas  la
Transsubstantiation.]

[Note 528: Le sauf-conduit tait dat du 18 oct. 1414.]

Ceux mme qui ne trouvaient pas le Bohmien hrtique, le condamnrent
_comme rebelle_; qu'il et err ou non, il devait, disaient-ils, se
rtracter sur l'ordre du concile[529]. Cette assemble, qui venait de
nier trois fois l'infaillibilit du pape, rclamait pour elle-mme
l'infaillibilit, la toute-puissance sur la raison individuelle. La
rpublique ecclsiastique se dclarait aussi absolue que la monarchie
pontificale. Elle posa de mme la question entre l'autorit et la
libert, entre la majorit et la minorit; faible minorit sans doute,
qui, dans cette grande assemble, se rduisait  un individu; l'individu
ne cda pas, il aima mieux prir.

[Note 529: Jean Huss nous fait connatre lui-mme les efforts que l'on
fit auprs de lui pour obtenir le sacrifice absolu de la raison humaine.
On n'y pargna ni les arguments ni les exemples. On lui citait entre
autres cette trange lgende d'une sainte femme qui entra dans un
couvent de religieuses sous habit d'homme, et fut, comme homme, accuse
d'avoir rendue enceinte une des nonnes; elle se reconnut coupable,
confessa le fait et leva l'enfant; la vrit ne fut connue qu' sa
mort.]

Il dut en coter au coeur de Gerson de consommer ce sacrifice  l'unit
spirituelle, cette immolation d'un homme... L'anne suivante, il fallut
en immoler un autre. Jrme de Prague avait chapp; mais quand il
apprit comment son matre tait mort, il rougit de vivre et revint
devant ses juges. Le concile devait dmentir son premier arrt ou brler
encore celui-ci[530].

[Note 530: Le Pogge, tmoin du jugement de Jrme, fut saisi de son
loquence. Il l'appelle: Virum dignum memori sempitern.--Cet homme,
si fier et si obstin, montra sur le bcher une douceur hroque; voyant
un petit paysan qui apportait du bois avec grand zle, il s'cria: 
respectable simplicit, qui te trompe est mille fois coupable! _App._
215.]

L'un des voeux de Gerson, l'une des bndictions qu'il attendait du
concile, c'tait qu'il condamnerait solennellement ce droit de tuer,
prch par Jean Petit... Et pour en venir l, il a fallu commencer par
tuer deux hommes!... Deux? Deux cent mille peut-tre. Ce Huss, brl,
ressuscit dans Jrme et encore brl, il est si peu mort que
maintenant il revient comme un grand peuple, un peuple arm, qui
poursuit la controverse l'pe  la main. Les hussites, avec l'pe, la
lance et la faux, sous le petit Procope, sous Ziska, l'indomptable
borgne, donnent la chasse  la belle chevalerie allemande: et quand
Procope sera tu, le tambour fait de sa peau mnera encore ces barbares,
et battra par l'Allemagne son roulement meurtrier.

Nos gallicans avaient pay cher la rforme de Constance, et ils ne
l'eurent pas[531]. Elle fut habilement lude. Les Italiens, qui d'abord
avaient les trois autres nations contre eux, surent se rallier les
Anglais; ceux-ci, qui avaient paru si zls, qui avaient tant accus la
France de perptuer les maux de l'glise, s'accordrent avec les
Italiens pour faire dcider, contre l'avis des Franais et des
Allemands, que le pape serait lu avant toute rforme, c'est--dire
qu'il n'y aurait pas de rforme srieuse. Ce point dcid, les Allemands
se rapprochrent des Italiens et des Anglais, et les trois nations
firent ensemble un pape italien. Les Franais restrent seuls et dupes,
ne pouvant manquer d'avoir le pape contre eux, puisqu'ils avaient
entrav son lection. Il tait beau, toutefois, d'tre ainsi dupes, pour
avoir persvr dans la rforme de l'glise.

[Note 531: _App._ 216.]

C'tait en 1417; le conntable d'Armagnac, partisan du vieux Benot
XIII, gouvernait Paris au nom du roi et du dauphin. Il fit ordonner par
le dauphin,  l'Universit, de suspendre son jugement sur l'lection du
nouveau pape, Martin V; mais son parti tait tellement affaibli dans
Paris mme, malgr les moyens de terreur dont il avait essay, que
l'Universit osa passer outre et approuver l'lection. Elle avait hte
de se rendre le pape favorable; elle voyait que le systme des libres
lections ecclsiastiques qu'elle avait tant dfendu, ne profitait point
aux universitaires. Elle avait abaiss la papaut, relev le pouvoir des
vques; et ceux-ci, de concert avec les seigneurs, faisaient lire aux
bnfices des gens incapables, illettrs, les cadets des seigneurs,
leurs ignares chapelains, les fils de leurs paysans, qu'ils tonsuraient
tout exprs. Les papes, du moins, s'ils plaaient des prtres peu
difiants, choisissaient parfois des gens d'esprit. L'Universit dclara
qu'elle aimait mieux que le pape _donnt les bnfices_[532]. C'tait un
curieux spectacle de voir l'Universit, si longtemps allie aux vques
contre le pape, de la voir retourner  sa mre, la papaut, et attester
contre les vques, contre les lections locales, la puissance centrale
de l'glise. Mais l'Universit l'avait tue, cette puissance
pontificale; elle n'y revenait qu'en abdiquant ses maximes, en se
reniant et se tuant elle-mme.

[Note 532: Bulus. Une assemble de grands et de prlats, prside par
le dauphin, fit emprisonner le recteur qui avait parl contre la manire
dont ils dirigeaient les lections ecclsiastiques et confraient les
bnfices. Le Parlement ne soutint pas l'Universit, qui fit des
excuses. Ce fut l'enterrement de l'Universit, comme puissance
populaire.]

Ce fut le sort de Gerson de voir ainsi la fin de la papaut et de
l'Universit. Aprs le concile de Constance, il se retira bris, non en
France, il n'y avait plus de France. Il chercha un asile dans les forts
profondes du Tyrol, puis  Vienne, o il fut reu par Frdric
d'Autriche, l'ami du pape que Gerson avait fait dposer.

Plus tard, la mort du duc de Bourgogne encouragea Gerson  revenir, mais
seulement jusqu'au bord de la France, jusqu' Lyon. C'tait une ville
franaise, nagure d'Empire, mais toujours une ville commune  tous, une
rpublique marchande dont les privilges couvraient tout le monde, une
patrie commune pour le Suisse, le Savoyard, l'Allemand, l'Italien,
autant que pour le Franais. Ce confluent des fleuves et des peuples,
sous la vue lointaine des Alpes, cet ocan d'hommes de tout pays, cette
grande et profonde ville avec ses rues sombres et ses escaliers noirs
qui ont l'air de grimper au ciel, c'tait une retraite plus solitaire
que les solitudes du Tyrol. Il s'y blottit dans un couvent de Clestins
dont son frre tait prieur; il y expia, par la docilit monastique, sa
domination sur l'glise, gotant le bonheur d'obir, la douceur de ne
plus vouloir, de sentir qu'on ne rpond plus de soi. S'il reprit par
intervalles cette plume toute-puissante, ce fut pour chercher le moyen
de calmer la guerre qui le travaillait encore; pour trouver le moyen
d'accorder le mysticisme et la raison, d'tre scientifiquement mystique,
de dlirer avec mthode. Sans doute que ce grand esprit finit par sentir
que cela encore tait vain. On dit qu'en ses dernires annes il ne
pouvait plus voir que des enfants, comme il arriva sur la fin 
Rousseau et  Bernardin de Saint-Pierre. Il ne vcut plus qu'avec les
petits, les enseignant[533], ou plutt recevant lui-mme l'enseignement
de ces innocents[534]. Avec eux, il apprenait la simplicit,
dsapprenait la scolastique. On inscrivit sur sa tombe: _Sursum
corda[535]!_

[Note 533: Lire son trait _De parvulis ad Christum trahendis_.]

[Note 534: Il comptait sur leur intercession, et les runit encore la
veille de sa mort, pour leur recommander de dire dans leurs prires:
Seigneur, ayez piti de votre pauvre serviteur Jean Gerson.]

[Note 535: _App._ 217.]

Le rsultat du concile de Constance tait un revers pour la France, une
dfaite, et plus grande qu'on ne peut dire, une bataille d'Azincourt.
Aprs avoir eu si longtemps un pape  elle, une sorte de patriarche
franais, par lequel elle agissait encore sur ses allis d'cosse et
d'Espagne, elle allait voir l'unit de l'glise rtablie en apparence,
rtablie contre elle au profit de ses ennemis; ce pape italien, client
du parti anglo-allemand, n'allait-il pas entrer dans les affaires de
France, y dicter les ordres de l'tranger?

L'Angleterre avait vaincu par la politique, aussi bien que par les
armes. Elle avait eu grande part  l'lection de Martin V; elle tenait
entre les mains son prdcesseur, Jean XXIII, sous la garde du cardinal
de Winchester, oncle d'Henri V. Henri pouvait exiger du pape tout ce
qu'il croirait ncessaire  l'accomplissement de ses projets sur la
France, Naples, les Pays-Bas, l'Allemagne, la terre sainte.

Dans cette suprme grandeur o l'Angleterre semblait arrive, il y avait
bien pourtant un sujet d'inquitude. Cette grandeur, ne l'oublions pas,
elle la devait principalement  l'troite alliance de l'piscopat et de
la royaut sous la maison de Lancastre: ces deux puissances s'taient
accordes pour rformer l'glise et conqurir la France schismatique.
Or, au moment de la rforme, l'piscopat anglais n'avait que trop laiss
voir combien peu il s'en souciait; d'autre part, la conqute de la
France  peine commence, la bonne intelligence des deux allis,
piscopat et royaut, tait dj compromise.

Depuis un sicle, l'Angleterre accusait la France de ne vouloir aucune
rforme, de perptuer le schisme. Elle en parlait  son aise, elle qui,
par son statut des Proviseurs, avait de bonne heure annul l'influence
papale dans les lections ecclsiastiques. Spare du pape sous ce
rapport, elle avait beau jeu de reprocher le schisme aux Franais. La
France, soumise au pape, voulait un pape franais  Avignon;
l'Angleterre, indpendante du pape dans la question essentielle, voulait
un pape universel, et elle l'aimait mieux  Rome que partout ailleurs.
Ds qu'il n'y eut plus de pape franais, les Anglais ne s'inquitrent
plus de rformer le pontificat ni l'glise.

Les Anglais avaient donn leur victoire pour la victoire de Dieu; leur
roi, sur les premires monnaies qu'il fit frapper en France, avait mis:
Christus regnat, Christus vincit, Christus imperat. Il eut beaucoup
d'gards et de mnagements pour les prtres franais; il entendait son
intrt: ces prtres, qui taient prtres bien plus que Franais,
devaient s'attacher aisment  un prince qui respectait leur robe. Mais
ce n'tait pas l'intrt des lords vques qui suivaient le roi comme
conseillers, comme cranciers; ils devaient trouver avantage  ce que la
fuite des ecclsiastiques franais laisst un grand nombre de bnfices
vacants qu'on pt administrer, ou mme prendre, donner  d'autres. C'est
ce qui explique peut-tre la duret que ce conseil anglais, presque tout
ecclsiastique, montra pour les prtres qu'on trouvait dans les places
assiges. Dans la capitulation de Rouen, dresse et ngocie par
l'archevque de Cantorbry, le fameux chanoine Delivet fut except de
l'amnistie; il fut envoy en Angleterre; s'il ne prit pas, c'est qu'il
tait riche, et qu'il composa pour sa vie. Les moines taient traits
plus durement encore que les prtres. Lorsque Melun se rendit, on en
trouva deux dans la garnison, et ils furent tus.  la prise de Meaux,
trois religieux de Saint-Denis ne furent sauvs qu' grand'peine par les
rclamations de leur abb; mais le fameux vque Cauchon, l'me damne
du cardinal Winchester, les jeta dans d'affreux cachots[536].

[Note 536: _App._ 218.]

Cela devait effrayer les bnficiers absents. L'vque de Paris, Jean
Courtecuisse, n'osait revenir dans son vch; ces absences laissaient
nombre de bnfices  la discrtion des lords vques, bien des fruits 
percevoir. Le roi, qui sans doute aurait mieux aim que les absents
revinssent et se ralliassent  lui, ne se lassait pas de les rappeler,
avec menaces de disposer de leurs bnfices; mais ils n'avaient garde de
revenir. Les bnfices tant alors considrs comme vacants, les lords
vques en disposaient pour leurs cratures; cela faisait deux
titulaires pour chaque bnfice. Aprs avoir tant accus la France de
perptuer le schisme pontifical, la conqute anglaise crait peu  peu
un schisme dans le clerg franais.

Ces grandes et lucratives affaires expliquent seules pourquoi, dans
toutes les expditions d'Henri V, nous voyons les grands dignitaires de
l'glise d'Angleterre ne plus quitter son camp, le suivre pas  pas. Ils
semblent avoir oubli leur troupeau: les mes insulaires deviennent ce
qu'elles peuvent; les pasteurs anglais sont trop proccups de sauver
celles du continent. Nous ne voyons encore au sige d'Harfleur que
l'vque de Norwich comme principal conseiller d'Henri. Mais aprs la
bataille d'Azincourt le roi, press de revenir en France, se remet entre
les mains des vques; il charge les deux chefs de l'piscopat,
l'archevque de Cantorbry et le cardinal de Winchester, de _percevoir_,
au nom de la couronne, _les droits fodaux de gardes, mariages et
forfaitures pour notre prochain passage de mer_[537]. Il fallait, avant
mme de commencer une autre expdition, mettre Harfleur en tat de
dfense; le roi, parfaitement instruit des affaires de France, ne
doutait pas qu'Armagnac n'essayt de lui arracher cet inapprciable
rsultat de la dernire campagne. Les vques, qui seuls avaient de
l'argent toujours prt, firent videmment les avances, et se firent
assigner en garantie le produit de ces droits lucratifs.

[Note 537: _App._ 219.]

Le cardinal Winchester, oncle d'Henri V, devint peu  peu l'homme le
plus riche de l'Angleterre et peut-tre du monde. Nous le voyons plus
tard faire  la Couronne des prts tels qu'aucun roi n'et pu les faire
alors; des vingt mille, cinquante mille livres sterling  la fois[538].
Quelques annes aprs la mort d'Henri, il se trouva un moment le vrai
roi de la France et de l'Angleterre (1430-1432). Henri, de son vivant
mme, lui reprocha publiquement d'usurper les droits de la royaut[539];
il croyait mme que Winchester souhaitait impatiemment sa mort, et qu'il
et voulu la hter.

[Note 538: Voy. l'numration dtaille de ces prts, dans Turner.]

[Note 539: Henri lui reprochait, entre autres flonies, de contrefaire
la monnaie royale. _App._ 220.]

Il se trompait peut-tre; mais ce qui est sr, c'est que les deux
royauts, la royaut militaire et la royaut piscopale et financire,
avaient pu commencer ensemble la conqute, mais qu'elles n'auraient pu
possder ensemble, qu'elles ne pouvaient tarder  se brouiller. Au
moment de ce grand effort du sige de Rouen, le roi, ayant besoin
d'argent, se hasarda  parler de rformer les moeurs du clerg[540]. Les
vques lui accordrent une aide pour la guerre, mais ce ne fut pas
gratis: ils se firent livrer en retour plusieurs hrtiques.

[Note 540: Turner.]

En 1420, sous prtexte d'invasion imminente des cossais, il obtint une
demi-dcime du clerg du nord de l'Angleterre, et chargea l'archevque
d'York de lever cet impt[541]. C'tait la terrible anne du trait de
Troyes, il n'avait pas  esprer de rien tirer de la France, d'un pays
ruin,  qui cette anne mme on prenait son dernier bien,
l'indpendance et la vie nationale. Au contraire, il essaya de rattacher
troitement la Normandie et la Guyenne  l'Angleterre, d'une part, en
exemptant de certains droits les ecclsiastiques normands; de l'autre,
en diminuant les droits que payaient en Angleterre les marchands de vins
de Bordeaux[542].

[Note 541: Rymer, 27 octobre 1420.]

[Note 542: _Idem_, 22 januarii, 22 mart. 1420.]

Mais en 1421, il fallut de l'argent  tout prix. Charles VII occupait
Meaux et assigeait Chartres. Les Anglais avaient mis toute la campagne
prcdente  prendre Melun. Henri V fut oblig de pressurer les deux
royaumes, et l'Angleterre, mcontente et grondante, tout tonne de
payer lorsqu'elle attendait des tributs, et la malheureuse France, un
cadavre, un squelette, dont on ne pouvait sucer le sang, mais tout au
plus ronger les os. Le roi mnagea l'orgueil anglais en appelant l'impt
un emprunt; emprunt _volontaire_, mais qui fut lev violemment,
brusquement; dans chaque comt, il avait dsign quelques personnes
riches qui rpondaient et payaient, sauf  lever l'argent sur les
autres, en s'arrangeant comme ils pourraient: les noms de ceux qui
auraient refus _devaient tre envoys au roi_[543].

[Note 543: _Idem_, 21 april 1421.]

La Normandie fut mnage, quant aux formes, presque autant que
l'Angleterre. Le roi convoqua les trois tats de Normandie  Rouen, pour
leur exposer _ce qu'il voulait faire_ pour l'avantage gnral. Ce qu'il
voulait d'abord, c'tait de recevoir du clerg une dcime. En
rcompense, il limitait le pouvoir militaire des capitaines des
villes[544], rprimait les excs des soldats. Le droit de _prise_ ne
devait plus tre exerc en Normandie, etc.

[Note 544: Un chevalier est charg de faire une enqute  ce sujet.
(Rymer, 5 mai 1421.)]

L'emprunt anglais, la dcime normande, ne suffisaient pas pour solder
cette grosse arme de quatre mille hommes d'armes et de plusieurs
milliers d'archers qu'il amenait d'Angleterre. Il fallut prendre une
mesure qui frappt toute la France anglaise; le coup fut surtout
terrible  Paris. Henri V fit faire une monnaie forte, d'un titre double
ou triple de la faible monnaie qui courait; il dclara qu'il n'en
recevrait plus d'autre; c'tait doubler ou tripler l'impt. La chose fut
plus funeste encore au peuple qu'utile au Trsor; les transactions
particulires furent trangement troubles; il fallut pendant toute
l'anne des rglements vexatoires pour interprter, modifier cette
grande vexation[545].

[Note 545: _Ordonnances_, XI.]

La lourde et dvorante arme que ramenait Henri ne lui tait que trop
ncessaire. Son frre Clarence venait d'tre battu et tu avec deux ou
trois mille Anglais en Anjou (bataille de Baug, 23 mars 1421). Dans le
Nord mme, le comte d'Harcourt avait pris les armes contre les Anglais
et courait la Picardie. Saintrailles et La Hire venaient  grandes
journes lui donner la main. Tous les gentilshommes passaient peu  peu
du ct de Charles VII[546], du parti qui faisait les expditions
hardies, les courses aventureuses. Les paysans, il est vrai, souffrant
de ces courses et de ces pillages, devaient  la longue se rallier  un
matre qui saurait les protger[547].

[Note 546: _Journal du Bourgeois._--Monstrelet.]

[Note 547: _App._ 221.]

La frocit des vieux pillards armagnacs servait Henri V. Il fit une
chose populaire en assigeant la ville de Meaux, dont le capitaine, une
espce d'ogre[548], le btard de Vaurus, avait jet dans les campagnes
une indicible terreur. Mais comme le btard et ses gens n'attendaient
aucune merci, ils se dfendirent en dsesprs. Du haut des murs, ils
vomissaient toute sorte d'outrages contre Henri V, qui tait l en
personne; ils y avaient fait monter un ne, qu'ils couronnaient et
battaient tour  tour; c'tait, disaient-ils, le roi d'Angleterre qu'ils
avaient fait prisonnier. Ces brigands servirent admirablement la France,
dont pourtant ils ne se souciaient gure. Ils tinrent les Anglais devant
Meaux tout l'hiver, huit grands mois; la belle arme se consuma par le
froid, la misre et la peste. Le sige ouvrit le 6 octobre; le 18
dcembre, Henri, qui voyait dj cette arme diminuer, crivait en
Allemagne, en Portugal, pour en tirer au plus tt des soldats. Les
Anglais probablement lui cotaient plus cher que ces trangers. Pour
dcider les mercenaires allemands  se louer  lui plutt qu'au dauphin,
il leur faisait dire entre autres choses qu'il les payerait en meilleure
monnaie[549].

[Note 548: Tout le monde a lu cette terrible histoire populaire de la
pauvre femme enceinte qu'un des Vaurus fit lier  un arbre, qui accoucha
la nuit et fut mange des loups. (_Journal du Bourgeois._)]

[Note 549: Rymer.]

Il n'avait pas  compter sur le duc de Bourgogne. Il vint un moment au
sige de Meaux, mais s'loigna bientt sous prtexte d'aller en
Bourgogne pour obliger les villes de son duch  accepter le trait de
Troyes. Henri avait bien lieu de croire que le duc lui-mme avait sous
main provoqu cette rsistance  un trait qui annulait les droits
ventuels de la maison de Bourgogne  la couronne, aussi bien que ceux
du dauphin, du duc d'Orlans et de tous les princes franais. Et
pourquoi le jeune Philippe avait-il fait un tel sacrifice  l'amiti des
Anglais? Parce qu'il croyait avoir besoin d'eux pour venger son pre et
battre son ennemi. Mais c'taient eux, bien plutt, qui avaient besoin
de lui. Le bonheur les avait quitts. Pendant que le duc de Clarence se
faisait battre en Anjou, le duc de Bourgogne avait eu en Picardie un
brillant succs; il avait joint les Dauphinois, Saintrailles et
Gamaches, avant qu'ils eussent pu se runir  d'Harcourt, et les avait
dfaits et pris.

La malveillance rciproque des Anglais et des Bourguignons datait de
loin. De bonne heure, ceux-ci avaient souffert de l'insolence de leurs
allis. Ds 1416, le duc de Glocester, se trouvant comme otage chez le
duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, le fils de celui-ci, alors comte de
Charolais, vint faire visite  Glocester; celui-ci, qui parlait en ce
moment  des Anglais, ne se drangea point  l'arrive du prince, et lui
dit simplement bonjour sans mme se tourner vers lui[550]. Plus tard,
dans une altercation entre le marchal d'Angleterre Cornwall et le brave
capitaine bourguignon Hector de Saveuse, le gnral anglais, qui tait 
la tte d'une forte troupe, ne craignit pas de frapper le capitaine de
son gantelet. Une telle chose laisse des haines profondes. Les
Bourguignons ne les cachaient point.

[Note 550: Monstrelet.]

L'homme le plus compromis peut-tre du parti bourguignon tait le sire
de L'le-Adam, celui qui avait repris Paris et laiss faire les
massacres. Il croyait du moins que son matre le duc de Bourgogne en
profiterait, mais celui-ci, comme on a vu, livra Paris  Henri V.
L'le-Adam avait peine  cacher sa mauvaise humeur. Un jour, il se
prsente au roi d'Angleterre vtu d'une grosse cotte grise. Le roi ne
passa point cela: L'le-Adam, lui dit-il, est-ce l la robe d'un
marchal de France? L'autre, au lieu de s'excuser, rpliqua qu'il
l'avait fait faire tout exprs pour venir par les bateaux de la Seine.
Et il regardait le roi fixement. Comment donc, dit l'Anglais avec
hauteur, osez-vous bien regarder un prince au visage, quand vous lui
parlez!--Sire, dit le Bourguignon, c'est notre coutume  nous autres
Franais; quand un homme parle  un autre, de quelque rang qu'il soit,
les yeux baisss, on dit qu'il n'est pas prud'homme puisqu'il n'ose
regarder en face.--Ce n'est pas l'usage d'Angleterre, dit schement le
roi. Mais il se tint pour averti; un homme qui parlait si ferme, avait
bien l'air de ne pas rester longtemps du ct anglais. L'le-Adam avait
pris une fois Paris, peut-tre aurait-il essay de le reprendre, en cas
d'une rupture d'Henri avec le duc de Bourgogne. Peu aprs, sous un
prtexte, le duc d'Exeter, capitaine de Paris, mit la main sur le
Bourguignon et le trana  la Bastille. Le petit peuple s'assembla, cria
et fit mine de le dfendre. Les Anglais firent une charge meurtrire,
comme sur une arme ennemie[551].

[Note 551: _App._ 222.]

Henri V voulait faire tuer L'le-Adam, mais le duc de Bourgogne
intercda. Ce qui fut tu, et  n'en jamais revenir, ce fut le parti
anglais dans Paris.

Le changement est sensible dans le _Journal du Bourgeois_. Le sentiment
national se rveille en lui, il se rjouit d'une dfaite des
Anglais[552]; il commence  s'attendrir sur le sort des Armagnacs qui
meurent sans confession[553].

[Note 552: Le peuple les avoit en trop mortelle haine les uns et les
autres. (_Journal du Bourgeois._)]

[Note 553: Fut faite grand feste  Paris... Mieux on dust avoir
pleur... Quel dommaige et quel piti par toute chrestient...
(_Ibid._)]

Le roi d'Angleterre, prvoyant sans doute une rupture avec le duc de
Bourgogne, semble avoir voulu prendre des postes contre lui dans les
Pays-Bas. Il traita avec le roi des Romains pour l'acquisition du
Luxembourg, puis chercha  conclure une troite alliance avec
Lige[554]. On se rappelle que c'est justement par la mme acquisition
et la mme alliance que la maison d'Orlans se fit une ennemie
irrconciliable de celle de Bourgogne.

[Note 554: Rymer, 17 jul. 1421; 6 aug. 1422.]

Agir ainsi contre un alli qui avait t si utile, se prparer une
guerre au Nord quand on ne pouvait venir  bout de celle du Midi,
c'tait une trange imprudence. Quelles taient donc les ressources du
roi d'Angleterre?

D'aprs son budget, tel qu'il fut dress en 1421 par l'archevque de
Cantorbry, le cardinal Winchester et deux autres vques, son revenu
n'tait que de cinquante-trois mille livres sterling, ses dpenses
courantes de cinquante mille (vingt et un mille seulement pour Calais et
la marche voisine[555]). Il y avait un excdent apparent de trois mille
livres. Mais, sur cette petite somme, il fallait qu'il pourvt aux
dpenses de l'artillerie, des fortifications et constructions, des
ambassades, de la garde des prisonniers,  celles de sa maison, etc.,
etc. Dans ce compte, il n'y avait rien[556] pour servir les intrts des
vieilles dettes d'Harfleur, de Calais, etc., qui allaient s'accroissant.

[Note 555: _App._ 223.]

[Note 556: Et nondum provisem est, etc. (Rymer.)]

La situation d'Henri V devenait ainsi fort triste. Ce conqurant, ce
dominateur de l'Europe, allait se trouver peu  peu sous la domination
la plus humiliante, celle de ses cranciers. D'une part, il tranait
aprs lui ce pesant conseil de lords vques, qui ne pouvait manquer de
devenir chaque jour et plus ncessaire et plus imprieux; d'autre part,
les hommes d'armes, les capitaines, qui lui avaient engag, amen des
soldats, devaient sans cesse rclamer l'arrir[557].

[Note 557: Ces rclamations furent si vives  la mort d'Henri V, que le
conseil de rgence fut oblig de leur assigner en payement _le tiers et
le tiers du tiers_ de tout ce que le roi avait pu gagner personnellement
 la guerre, butin, prisonniers, etc. (_Statutes of the Realm._)]

Henri V avait trouv au fond de sa victoire la dtresse et la misre.
L'Angleterre rencontrait dans son action sur l'Europe, au quinzime
sicle, le mme obstacle que la France avait trouv au quatorzime. La
France aussi avait alors tendu vigoureusement les bras au midi et au
nord, vers l'Italie, l'Empire, les Pays-Bas. La force lui avait manqu
dans ce grand effort, les bras lui taient retombs, et elle tait
reste dans cet tat de langueur o la surprit la conqute anglaise.

Les Anglais s'taient figur, en faisant la guerre, que la France
pouvait la payer. Ils trouvrent le pays dj dsol. Depuis quinze ans,
les misres avaient cr, les ruines taient ruines. Ils tirrent si peu
des pays conquis que, pour n'y pas prir eux-mmes, il fallait qu'ils
apportassent. O prendre donc? Nous l'avons dit, l'glise seule alors
tait riche. Mais comment la maison de Lancastre, qui s'tait leve 
l'ombre de l'glise, et en lui livrant ses ennemis, comment et-elle
repris contre l'glise le rle de ces ennemis mme, celui des niveleurs
hrtiques qu'elle avait livrs aux bchers?

L'Angleterre avait reproch  la France, pendant un sicle, d'exploiter
l'glise, de dtourner les biens ecclsiastiques  des usages profanes;
elle s'tait charge de mettre fin  un tel scandale, l'glise et la
royaut anglaises s'taient unies pour cette oeuvre, et elles avaient en
effet cras la France... Cela fait, o en taient les vainqueurs? au
point o ils avaient trouv les vaincus, dans les mmes ncessits dont
ils leur avaient fait un crime; mais ils avaient de plus la honte de la
contradiction. Si le roi des prtres ne touchait au bien des prtres, il
tait perdu. Ainsi commenait  apparatre tel qu'il tait en ralit,
faible et ruineux, ce colossal difice dont le pharisasme anglican
avait cru sceller les fondements du sang des lollards anglais et des
Franais schismatiques.

Henri V ne voyait que trop clairement tout cela; il n'esprait plus.
Rouen lui avait cot une anne, Melun une anne, Meaux une anne.
Pendant cet interminable sige de Meaux, lorsqu'il voyait sa belle arme
fondre autour de lui, on vint lui apprendre que la reine lui avait mis
au monde un fils au chteau de Windsor: il n'en montra aucune joie, et,
comparant sa destine  celle de cet enfant, il dit avec une tristesse
prophtique: Henri de Monmouth aura rgn peu et conquis beaucoup;
Henri de Windsor rgnera longtemps et il perdra tout. La volont de Dieu
soit faite!

On conte qu'au milieu de ses sombres prvisions, un ermite vint le
trouver et lui dit: Notre-Seigneur, qui ne veut pas votre perte, m'a
envoy un saint homme, et voici ce que le saint homme a dit: Dieu
ordonne que vous vous dsistiez de tourmenter son chrtien peuple de
France; sinon, vous avez peu  vivre[558].

[Note 558: Chastellain.]

Henri V tait jeune encore; mais il avait beaucoup travaill en ce
monde, le temps tait venu du repos; Il n'en avait pas eu depuis sa
naissance. Il fut pris aprs sa campagne d'hiver d'une vive irritation
d'entrailles, mal fort commun alors, et qu'on appelait le feu
Saint-Antoine. La dyssenterie le saisit[559]. Cependant le duc de
Bourgogne lui ayant demand secours pour une bataille qu'il allait
livrer, il craignit que le jeune prince franais ne vainqut encore
cette fois tout seul, et il rpondit: Je n'enverrai pas, j'irai. Il
tait dj trs faible, et se faisait porter en litire; mais il ne put
aller plus loin que Melun; il fallut le rapporter  Vincennes. Instruit
par les mdecins de sa fin prochaine, il recommanda son fils  ses
frres, et leur dit deux sages paroles: premirement de mnager le duc
de Bourgogne; deuximement, si l'on traitait, de s'arranger toujours
pour garder la Normandie.

[Note 559: Le parti ennemi publia qu'il tait mort mang des poux.]

Puis il se fit lire les psaumes de la pnitence; et quand on en vint aux
paroles du _Miserere_: _Ut dificentur muri Hierusalem_, le gnie
guerrier du mourant se rveilla dans sa pit mme: Ah! si Dieu m'avait
laiss vivre mon ge, dit-il, et finir la guerre de France, c'est moi
qui aurais conquis la terre sainte[560]!

[Note 560: _App._ 224.]

Il semble qu' ce moment suprme il ait prouv quelque doute sur la
lgitimit de sa conqute de France, quelque besoin de se rassurer. On
en jugerait volontiers ainsi, d'aprs les paroles qu'il ajouta comme
pour rpondre  une objection intrieure: Ce n'est pas l'ambition ni la
vaine gloire du monde qui m'ont fait combattre. Ma guerre a t
approuve des saints prtres et des prud'hommes; en la faisant, je n'ai
point mis mon me en pril. Peu aprs il expira (31 aot 1422).

L'Angleterre, dont il avait exprim l'opinion en mourant, lui rendit
mme tmoignage. Son corps fut port  Westminster, parmi un deuil
incroyable, non comme celui d'un roi, d'un triomphateur, mais comme les
reliques d'un saint[561].

[Note 561: Comme s'ils fussent acertenez qu'il fust ou soit saint en
paradis. (Monstrelet.)]

Il tait mort le 31 aot; Charles VI le suivit le 21 octobre[562]. Le
peuple de Paris pleura son pauvre roi fol, autant que les Anglais leur
victorieux Henri V. Tout le peuple qui toit dans les rues et aux
fentres pleuroit et crioit, comme si chacun et vu mourir ce qu'il
aimoit le plus. Vraiment leurs lamentations toient comme celles du
prophte: _Quomodo sedet sola civitas plena populo?_

[Note 562: Aprs le quatrime ou cinquime accs de fivre quarte.
(_Archives, Registres du Parlement._)]

Le menu commun de Paris criait: Ah! trs cher prince, jamais nous n'en
aurons un si bon! Jamais nous ne te verrons. Maudite soit la mort! Nous
n'aurons jamais plus que guerre, puisque tu nous a laisss. Tu vas en
repos; nous demeurons en tribulation et douleur[563].

[Note 563: _Journal du Bourgeois._]

Charles VI fut port  Saint-Denis, petitement accompagn pour un roi
de France; il n'avoit que son chambellan, son chancelier, son confesseur
et quelques menus officiers. Un seul prince suivait le convoi, et
c'tait le duc de Bedford. Hlas! son fils et ses parens ne pouvoient
tre  l'accompagner, de quoi ils estoient _lgitimement_ excusez[564].
Cette belle famille tait presque teinte; les trois fils ans taient
morts. Des filles, l'ane avait pous l'infortun Richard II, puis le
duc d'Orlans, prisonnier pour toute sa vie; la seconde, femme du duc de
Bourgogne, mourut de chagrin; la troisime avait t contrainte
d'pouser l'ennemi de la France. Le seul qui restt des fils de Charles
VI tait proscrit, dshrit.

[Note 564: Juvnal.]

Lorsque le corps fut descendu, les huissiers d'armes rompirent leurs
verges et les jetrent dans la fosse, et ils renversrent leurs masses.
Alors Berri, roi d'armes de France, cria sur la fosse: Dieu veuille
avoir piti de l'me de trs haut et trs excellent prince Charles, roi
de France, sixime du nom, notre _naturel_ et souverain seigneur.
Ensuite il reprit: Dieu accorde bonne vie  Henri par la grce de Dieu
roi de France et d'Angleterre, notre souverain seigneur[565].

[Note 565: Monstrelet.]

       *       *       *       *       *

Aprs avoir dit la mort du roi, il faudrait dire la mort du peuple. De
1418  1422, la dpopulation fut effroyable. Dans ces annes lugubres,
c'est comme un cercle meurtrier: la guerre mne  la famine, et la
famine  la peste; celle-ci ramne la famine  son tour. On croit lire
cette nuit de l'Exode o l'ange passe et repasse, touchant chaque maison
de l'pe.

L'anne des massacres de Paris (1418), la misre, l'effroi, le
dsespoir, amenrent une pidmie qui enleva, dit-on, dans cette ville
seule quatre-vingt mille mes[566]. Vers la fin de septembre, dit le
tmoin oculaire, dans sa navet terrible, on mouroit tant et si vite,
qu'il falloit faire dans les cimetires de grandes fosses o on les
mettoit par trente et quarante, arrangs comme lard, et  peine poudrs
de terre. On ne rencontroit dans les rues que prtres qui portoient
Notre-Seigneur.

[Note 566: Comme il fut trouv par les curs des paroisses.
(Monstrelet.)--Ceux qui faisoient les fosses... affermoient...
qu'avoient enterr plus de cent mille personnes. (_Journal du Bourgeois
de Paris._) Il a dit un peu plus haut que dans les cinq premires
semaines il tait mort cinquante mille personnes.  ces calculs fort
suspects d'exagration, il en ajoute un qui semble mriter plus de
confiance: Les corduaniers comptrent le jour de leur confrrie les
morts de leur mestier... et trouvrent qu'ils estoient trepasss bien
dix-huit cents, tant maistres que varlets, en ces deux mois.]

En 1419, il n'y avait pas  rcolter; les laboureurs taient morts ou en
fuite: on avait peu sem, et ce peu fut ravag. La chert des vivres
devint extrme. On esprait que les Anglais rtabliraient un peu d'ordre
et de scurit, et que les vivres deviendraient moins rares; au
contraire, il y eut famine. Quand venoient huit heures, il y avoit si
grande presse  la porte des boulangers, qu'il faut l'avoir vu pour le
croire... Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations
pitoyables des petits enfants qui crioient: Je meurs de faim! On
voyoit sur un fumier vingt, trente enfants, garons et filles, qui
mouroient de faim et de froid. Et il n'y avoit pas de coeur si dur, qui,
les entendant crier la nuit: Je meurs de faim! n'en et grand'piti.
Quelques-uns des bons bourgeois achetrent trois ou quatre maisons dont
ils firent hpitaux pour les pauvres enfants[567].

[Note 567: _Journal du Bourgeois._]

En 1421, mme famine et plus dure. Le tueur de chiens tait suivi des
pauvres, qui,  mesure qu'il tuait, dvoraient tout, chair et
trippes[568]. La campagne, dpeuple, se peuplait d'autre sorte: des
bandes de loups couraient les champs, grattant, fouillant les cadavres;
ils entraient la nuit dans Paris, comme pour en prendre possession. La
ville, chaque jour plus dserte, semblait bientt tre  eux: on dit
qu'il n'y avait pas moins de vingt-quatre mille maisons
abandonnes[569].

[Note 568: _Ibid._]

[Note 569: _App._ 225.]

On ne pouvait plus rester  Paris. L'impt tait trop crasant. Les
mendiants (autre impt) y affluaient de toute part, et  la fin il y
avait plus de mendiants que d'autres personnes, on aimait mieux s'en
aller, laisser son bien. Les laboureurs de mme quittaient leurs champs
et jetaient la pioche; ils se disaient entre eux: Fuyons aux bois avec
les btes fauves... adieu les femmes et les enfants... Faisons le pis
que nous pourrons. Remettons-nous en la main du Diable[570].

[Note 570: _Journal du Bourgeois._ Nous regrettons de ne pouvoir, faute
d'espace, suivre pour ces tristes annes, le conseil que M. de Sismondi
donne  l'historien avec un sentiment si profond de l'humanit:

Ne nous pressons pas; lorsque le narrateur se presse, il donne une
fausse ide de l'histoire... Ces annes, si pauvres en vertus et en
grands exemples, taient tout aussi longues  passer pour les malheureux
sujets du royaume que celles qui paraissent resplendissantes d'hrosme.
Pendant qu'elles s'coulaient, les uns taient affaisss par le progrs
de l'ge; les autres taient remplacs par leurs enfants: la nation
n'tait dj plus la mme... Le lecteur ne s'aperoit jamais de ce
progrs du temps, s'il ne voit pas aussi comment ce temps a t rempli:
la dure se proportionne toujours pour lui au nombre des faits qui lui
sont prsents, et en quelque sorte, au nombre des pages qu'il parcourt.
Il peut bien tre averti que des annes ont pass en silence, mais il
ne le sent pas.]

Arriv l, on ne pleure plus; les larmes sont finies, ou parmi les
larmes mme clatent de diaboliques joies, un rire sauvage... C'est le
caractre le plus tragique du temps, que, dans les moments les plus
sombres, il y ait des alternatives de gaiet frntique.

Le commencement de cette longue suite de maux, de cette douloureuse
danse, comme dit le Bourgeois de Paris, c'est la folie de Charles VI,
c'est le temps aussi de cette trop fameuse mascarade des satyres, des
mystres pieusement burlesques, des farces de la Bazoche.

L'anne de l'assassinat du duc d'Orlans a t signale par
l'organisation du corps des mntriers. Cette corporation, tout  fait
ncessaire sans doute dans une si joyeuse poque, tait devenue
importante et respectable. Les traits de paix se criaient dans les rues
 grand renfort de violons; il ne se passait gure six mois qu'il n'y
et une paix crie et chante[571].

[Note 571: _App._ 226.]

L'an des fils de Charles VI, le premier dauphin, tait un joueur
infatigable de harpe et d'pinette. Il avait force musiciens, et faisait
venir encore, pour aider, les enfants de choeur de Notre-Dame. Il
chantait, dansait et balait, la nuit et le jour[572], et cela l'anne
des cabochiens, pendant qu'on lui tuait ses amis. Il se tua, lui aussi,
 force de chanter et de danser.

[Note 572: C'est ce que lui reprochaient tant les bouchers.]

Cette apparente gaiet, dans les moments les plus tristes, n'est pas un
trait particulier de notre histoire. La chronique portugaise nous
apprend que le roi D. Pedro, dans son terrible deuil d'Ins qui lui dura
jusqu' la mort, prouvait un besoin trange de danse et de musique. Il
n'aimait plus que deux choses: les supplices et les concerts. Et
ceux-ci, il les lui fallait tourdissants, violents, des instruments
mtalliques, dont la voix perante prt tyranniquement le dessus, ft
taire les voix du dedans et remut le corps, comme d'un mouvement
d'automate. Il avait tout exprs pour cela de longues trompettes
d'argent. Quelquefois, quand il ne dormait pas, il prenait ses
trompettes avec des torches, et il s'en allait dansant par les rues; le
peuple alors se levait aussi, et soit compassion, soit entranement
mridional, ils se mettaient  danser tous ensemble, peuple et roi,
jusqu' ce qu'il en et assez, et que l'aube le rament puis  son
palais[573].

[Note 573: _Chroniques de l'Espagne et du Portugal._ (Ferd. Denis.)]

Il parat constant qu'au quatorzime sicle la danse devint, dans
beaucoup de pays, involontaire et maniaque. Les violentes processions
des Flagellants en donnrent le premier exemple. Les grandes pidmies,
le terrible branlement nerveux qui en restait aux survivants,
tournaient aisment en danse de Saint-Gui[574]. Ces phnomnes sont,
comme on sait, de nature contagieuse. Le spectacle des convulsions
agissait d'autant plus puissamment qu'il n'y avait dans les mes que
convulsions et vertige. Alors les sains et les malades dansaient sans
distinction. On les voyait dans les rues, dans les glises, se saisir
violemment par la main et former des rondes. Plus d'un, qui d'abord en
riait ou regardait froidement, en venait aussi  n'y plus voir, la tte
lui tournait, il tournait lui-mme et dansait avec les autres. Les
rondes allaient se multipliant, s'enlaant; elles devenaient de plus en
plus vastes, de plus en plus aveugles, rapides, furieuses  briser tout,
comme d'immenses reptiles qui, de minute en minute, iraient grossissant,
se tordant. Il n'y avait pas  arrter le monstre; mais on pouvait
couper les anneaux; on brisait la chane lectrique, en tombant des
pieds et des poings sur quelques-uns des danseurs. Cette rude dissonance
rompant l'harmonie, ils se trouvaient libres; autrement, ils auraient
roul jusqu' l'puisement final et dans  mort.

[Note 574: _App._ 227.]

Ce phnomne du quatorzime sicle ne se reprsente pas au quinzime.
Mais nous y voyons, en Angleterre, en France, en Allemagne, un bizarre
divertissement qui rappelle ces grandes danses populaires de malades et
de mourants. Cela s'appelait la danse des morts, ou danse macabre[575].
Cette danse plaisait fort aux Anglais, qui l'introduisirent chez
nous[576].

[Note 575: C'est--dire, danse de cimetire. _App._ 228.]

[Note 576: Peut-tre y introduisirent-ils aussi la danse aux aveugles,
et le tournoi des aveugles: On meist quatre aveugles tous armez en un
parc, chacun ung bton en sa main, et en ce lieu avoit un fort pourcel
lequel ils devoient avoir s'ils le povoient tuer. Ainsi fut fait, et
firent cette bataille si estrange; car ils se donnrent tant de grans
coups... (_Journal du Bourgeois._)]

On voyait nagure  Ble[577], on voit encore  Lucerne,  la
Chaise-Dieu en Auvergne, une suite de tableaux qui reprsentent la Mort
entrant en danse avec des hommes de tout ge, de tout tat, et les
entranant avec elle. Ces danses en peinture furent destines 
reproduire de vritables danses en nature et en action[578]. Elles
durent certainement leur origine  quelques-uns des mimes sacrs qu'on
jouait dans les glises, aux parvis, aux cimetires, ou mme dans les
rues aux processions[579]. L'effort des mauvais anges pour entraner les
mes, tel qu'on le voit partout encore dans les bas-reliefs des glises,
en donna sans doute la premire ide. Mais,  mesure que le sentiment
chrtien alla s'affaiblissant, ce spectacle cessa d'tre religieux, il
ne rappela aucune pense de jugement, de salut, ni de rsurrection[580],
mais devint schement moral, durement philosophique et matrialiste. Ce
ne fut plus le Diable, fils du pch, de la volont corrompue, mais la
Mort, la mort fatale, matrielle et sous forme de squelette. Le
squelette humain, dans ses formes anguleuses et gauches au premier coup
d'oeil, rappelle, comme on sait, la vie de mille faons ridicules, mais
l'affreux _rictus_ prend en revanche un air ironique... Moins trange
encore par la forme que par la bizarrerie des poses, c'est l'homme et ce
n'est pas l'homme. Ou, si c'est lui, il semble, cet horrible baladin,
taler avec un cynisme atroce la nudit suprme qui devait rester vtue
de la terre.

[Note 577: Ainsi qu'au cimetire de Dresde,  Sainte-Marie de Lubeck, au
Temple neuf de Strasbourg, sous les arcades du chteau de Blois, etc. La
plus ancienne peut-tre de ces peintures tait celle de Minden en
Westphalie; elle tait date de 1383.]

[Note 578: L'art vivant, l'art en action, a partout prcd l'art
figur. _App._ 229.]

[Note 579: Ch. Magnin.]

[Note 580: _App._ 230.]

Le spectacle de la danse des morts se joua[581]  Paris en 1424 au
cimetire des Innocents. Cette place troite o pendant tant de sicles
l'norme ville a vers presque tous ses habitants, avait t d'abord
tout  la fois un cimetire, une voirie, hante la nuit des voleurs, le
soir des folles filles qui faisaient leur mtier sur les tombes.
Philippe-Auguste ferma la place de murs, et pour la purifier, la ddia 
saint Innocent, un enfant crucifi par les juifs. Au quatorzime sicle,
les glises tant dj bien pleines, la mode vint parmi les bons
bourgeois de se faire enterrer au cimetire. On y btit une glise;
Flamel y contribua, et mit au portail des signes bizarres, inexplicables
qui, au dire du peuple, reclaient de grands mystres alchimiques.
Flamel aida encore  la construction des charniers qu'on btit tout
autour. Sous les arcades de ces charniers taient les principales
tombes; au-dessus rgnait un tage et des greniers, o l'on pendait
demi-pourris les os que l'on tirait des fosses[582]; car il y avait peu
de place; les morts ne reposaient gure; dans cette terre vivante, un
cadavre devenait squelette en neuf jours. Cependant tel tait le torrent
de matire morte qui passait et repassait, tel le dpt qui en restait,
qu' l'poque o le cimetire fut dtruit, le sol s'tait exhauss de
huit pieds au-dessus des rues voisines[583]. De cette longue alluvion
des sicles s'tait forme une montagne de morts qui dominait les
vivants.

[Note 581: _App._ 231.]

[Note 582: Le rez-de-chausse extrieur, adoss  la galerie des
tombeaux, et supportant les galetas o schaient les os, tait occup
par des boutiques de lingres, de marchandes de modes, d'crivains,
etc.]

[Note 583: _App._ 232.]

Tel fut le digne thtre de la danse macabre. On la commena en
septembre 1424, lorsque les chaleurs avaient diminu, et que les
premires pluies rendaient le lieu moins infect. Les reprsentations
durrent plusieurs mois.

Quelque dgot que pussent inspirer et le lieu et le spectacle, c'tait
chose  faire rflchir de voir, dans ce temps meurtrier, dans une ville
si frquemment, si durement visite de la mort, cette foule famlique,
maladive,  peine vivante, accepter joyeusement la Mort mme pour
spectacle, la contempler insatiablement dans ses moralits bouffonnes,
et s'en amuser si bien qu'ils marchaient sans regarder sur les os de
leurs pres, sur les fosses bantes qu'ils allaient remplir eux-mmes.

Aprs tout, pourquoi n'auraient-ils pas ri, en attendant? C'tait la
vraie fte de l'poque, sa comdie naturelle, la danse des grands et des
petits. Sans parler de ces millions d'hommes obscurs qui y avaient pris
part en quelques annes, n'tait-ce pas une curieuse ronde qu'avaient
mene les rois et les princes, Louis d'Orlans et Jean-sans-Peur, Henri
V et Charles VI! Quel jeu de la mort, quel malicieux passe-temps d'avoir
approch ce victorieux Henri,  un mois prs, de la couronne de France!
Au bout de toute une vie de travail, pour survivre  Charles VI, il lui
manquait un petit mois seulement... Non! pas un mois, pas un jour! Et il
ne mourra pas mme en bataille; il faut qu'il s'alite avec la
dyssenterie et qu'il meure d'hmorrodes[584].

[Note 584: Cette drision de la mort frappa les contemporains. Un
gentilhomme, messire Sarrazin d'Arles, voyant un de ses gens qui
revenait du convoi d'Henri V, lui demanda si le roi avoit point ses
housseaux chausss. Ah! mon seigneur, nenni, par ma foi!--Bel ami, dit
l'autre, jamais ne me crois, s'il les a laisss en France!
(Monstrelet.)]

Si l'on et trouv un peu dures ces drisions de la Mort, elle et eu de
quoi rpondre. Elle et dit qu' bien regarder, on verrait qu'elle
n'avait gure tu que ceux qui ne vivaient plus. Le conqurant tait
mort, du moment que la conqute languit et ne put plus avancer;
Jean-sans-Peur, lorsqu'au bout de ses tergiversations, connu enfin des
siens mme, il se voyait  jamais avili et impuissant. Partis et chefs
de partis, tous avaient dsespr. Les Armagnacs, frapps  Azincourt,
frapps au massacre de Paris, l'taient bien plus encore par leur crime
de Montereau. Les cabochiens et les Bourguignons avaient t obligs de
s'avouer qu'ils taient dupes, que leur duc de Bourgogne tait l'ami des
Anglais; ils s'taient vus forcs, eux qui s'taient crus la France, de
devenir Anglais eux-mmes. Chacun survivait ainsi  son principe et  sa
foi; la mort morale, qui est la vraie, tait au fond de tous les coeurs.
Pour regarder la danse des morts, il ne restait que des morts.

Les Anglais mme, les vainqueurs,  leur spectacle favori, ne pouvaient
qu'tre mornes et sombres. L'Angleterre, qui avait gagn  sa conqute
d'avoir pour roi un enfant franais par sa mre, avait bien l'air d'tre
morte, surtout s'il ressemblait  son grand-pre Charles VI. Et pourtant
en France cet enfant tait Anglais, c'tait Henri VI de Lancastre; sa
royaut tait la mort nationale de la France mme.

Lorsque, quelques annes aprs, ce jeune roi anglo-franais, ou plutt
ni l'un ni l'autre, fut amen dans Paris dsert par le cardinal
Winchester, le cortge passa devant l'htel Saint-Paul, o la reine
Isabeau, veuve de Charles VI, tait aux fentres. On dit  l'enfant
royal que c'tait sa grand'mre; les deux ombres se regardrent; la ple
jeune figure ta son chaperon et salua; la vieille reine, de son ct,
fit une humble rvrence, mais, se dtournant, elle se mit 
pleurer[585].

[Note 585: Et tantost elle s'inclina vers lui moult humblement et se
tourna d'autre part plorant. (_Journal du Bourgeois._)]




APPENDICE


Ce volume et le suivant ont pour sujet commun la grande crise du
quinzime sicle, les deux phases de cette crise o la France sembla
s'abmer. Celui-ci racontera la mort, le suivant la rsurrection.

       *       *       *       *       *

La premire des deux priodes dure prs d'un demi-sicle; elle part du
schisme pontifical, et traverse le schisme politique d'Orlans et de
Bourgogne, de Valois et de Lancastre.

Notre faible unit nationale du quatorzime sicle tait toute dans la
royaut; au quinzime, la royaut mme se divisant, il faut bien que le
peuple essaye d'y suppler. Le peuple des villes y choue en 1413, et de
cette tentative il ne reste qu'un code, le premier code administratif
qu'ait eu la France. Le peuple des campagnes fera par inspiration ce que
la sagesse des villes n'a pu faire; il relvera la royaut, rtablira
l'unit, et de cette preuve o le pays faillit prir, sortira, confuse
encore, mais vivace et forte, l'ide mme de la patrie.

Avant d'en venir l, il faut que ce pays descende dans la ruine, dans la
mort,  une profondeur dont rien peut-tre, ni avant ni aprs, n'a donn
l'ide. Celui qui par l'lude a travers les sicles pour se replacer
dans les misres de cette poque funbre, qui, pour mieux les
comprendre, a voulu y vivre et en prendre sa part, ne pourra encore qu'
grand'peine en faire entrevoir l'horreur.

       *       *       *       *       *

L'histoire est grave ici par le sujet; elle ne l'est pas moins par le
caractre tout nouveau d'autorit qu'elle tire des monuments de
l'poque. Pour la premire fois peut-tre elle marche sur un terrain
ferme. La chronique, jusque-l enfantine et conteuse, commence 
dposer avec le srieux d'un tmoin. Mais  ct de ce tmoignage nous
en trouvons un autre plus sr. Les grandes collections d'actes publics,
imprims ou manuscrits, deviennent plus compltes et plus instructives.
Elles forment dans leur suite, dsormais peu interrompue, d'authentiques
annales, au moyen desquelles nous pouvons dater, suppler, souvent
dmentir, les _on dit_ des chroniqueurs. Sans accorder aux actes une
confiance illimite, sans oublier que les actes les plus graves, les
lois mme, restent souvent sur le papier et sans application, on ne peut
nier que ces tmoignages officiels et nationaux n'aient gnralement une
autorit suprieure aux tmoignages individuels.

Les Ordonnances de nos rois, le Trsor des chartes, les Registres du
Parlement, les actes des Conciles, telles ont t nos sources pour les
faits les plus importants. Joignez-y, quant  l'Angleterre, le Recueil
de Rymer et celui des Statuts du royaume. Ces collections nous ont
donn, particulirement vers la fin du volume, l'histoire tout entire
d'importantes priodes sur lesquelles la chronique se taisait.

L'tude de ces documents de plus en plus nombreux, l'interprtation, le
contrle des chroniques par les actes, des actes par les chroniques,
tout cela exige des travaux pralables, des ttonnements, des
discussions critiques dont nous pargnons  nos lecteurs le laborieux
spectacle. Une histoire tant une oeuvre d'art autant que de science,
elle doit paratre dgage des machines et des chafaudages qui en ont
prpar la construction. Nous n'en parlerions mme pas, si nous ne
croyions devoir expliquer et la lenteur avec laquelle se succdent les
volumes de cet ouvrage et le dveloppement qu'il a pris. Il ne pouvait
rester dans les formes d'un abrg sans laisser dans l'obscurit
beaucoup de choses essentielles, et sans exclure les lments nouveaux
auxquels l'histoire des temps modernes doit ce qu'elle a de fcondit et
de certitude.

                                                  8 fvrier 1840.

       *       *       *       *       *

1--page 2--_Le blason, les devises..._

Voy. Spener.--_Origines du droit._ Introd., p. XXXIX: Comme les
cossais, comme la plupart des populations celtiques, nos aeux
aimaient, au tmoignage des anciens, les vtements bariols. La
diversit des blasons provinciaux couvrit la France fodale comme d'un
tartan multicolore.--L'Allemagne et la France sont les deux grandes
nations fodales. Le blason y est indigne. Il y devint un systme, une
science. Il fut import en Angleterre, imit en Espagne et en
Italie.--L'Allemagne barbare et fodale aimait dans les armoiries le
vert, la couleur de terre, d'une terre verdoyante. La France fodale,
mais non moins ecclsiastique, a prfr les couleurs du ciel.--Les
couleurs, les signes muets, prcdent longtemps les devises. Celles-ci
sont la rvlation du mystre fodal. Elles en sont aussi la dcadence.
Toute religion s'affaiblit en s'expliquant. Ds que le blason devient
parleur, il est moins cout.--L'origine des devises, ce sont les cris
d'armes. Quelques-uns, d'une aimable posie, semblent emporter les
souvenirs de la paix au sein des batailles. Le sire de Prie criait:
Chants d'oiseaux! Un autre: Notre-Dame au peigne d'or! Ces cris de
bataille font penser au mot tout franais de Joinville: Nous en
parlerons devant les dames.--Le blason plaisait comme nigme, les
devises comme quivoque. Leur beaut principale rsulte des sens
multiples qu'on peut y trouver. Celle du duc de Bourgogne fait penser:
J'ai hte, hte du ciel ou du trne? Cette maison de Bourgogne, si
grande, sitt tombe, semble dire ici son destin.--La devise des ducs de
Bourbon est plus claire; un mot sur une pe: _Penetrabit._ Elle
entrera.


2--page 3--_Des hommes-btes brods de toute espce d'animaux._

Litteris aut bestiis intextas. (Nicolai Clemeng. _Epistol._, t. II, p.
149.)

_Des hommes-musique historis de notes..._

Ordonnance de Charles, duc d'Orlans, pour payer 276 livres 7 sols 6
deniers tournois, pour 960 perles destines  orner une robe: Sur les
manches est escript de broderie tout au long le dit de la chanson _Ma
dame, je suis plus joyeulx_, et nott tout au long sur chacunes desdites
deux manches, 568 perles pour servir  former les nottes de la dite
chanson, ou il a 142 nottes, c'est assavoir pour chacune notte 4 perles
en quarre, etc. (Catalogue imprim des titres de la collection de M.
de Courcelles, vendue le 21 mai 1834.)


3--page 5--_Le prtre mme ne sait plus le sens des choses saintes..._

Proh dolor! ipsi hodie, ut plurimum, de his qui usu quotidiano in
ecclesiasticis contrectant rebus et prferunt officiis, quid significent
et quare instituta sint modicum apprehendunt, adeo ut impletum esse ad
litteram illud propheticum videatur: Sicut populus, sic sacerdos.
(Durandi, _Rationale divinorum officiorum_, folio 1, 1459, in-folio.
Mogunt.)--Toutes les ditions ultrieures que je connais portent par
erreur _proferunt_ pour _prferunt_. Le premier diteur, l'un des
inventeurs de l'imprimerie, a seul compris que _prferunt_ rappelle le
_prlati_, comme _contrectant_ le _sacerdotes_ de la phrase prcdente.
Cf. les ditions de 1476, 1480, 1481, etc.


4--page 5--_Le conseiller de saint Louis, Pierre de Fontaines, se croit
oblig d'crire le droit de son temps..._

Li anchienes coustumes, ke li preudommes soloient tenir et user, sont
moult anoienties... Si ke li pas est  bien prs sans coustume. De
Fontaines, p. 78,  la suite du _Joinville_ de Ducange, 1668,
in-folio.--Brussel dit et montre trs bien que Ds le milieu du
treizime sicle, on commenait  ignorer jusqu' la signification de
quelques-uns des principaux termes du droit des fiefs. Brussel, I,
41.--M. Klimrath (_Revue de lgislation_) a prouv que Bouteiller ne
savait plus ce que c'tait que la _saisine_.


5--page 6--_Lorsque Charles VI arma chevaliers ses jeunes cousins
d'Anjou_, etc.

Quod peregrinum vel extraneum valde fuit. (_Chronique du Religieux de
Saint-Denis_, dition de MM. Bellaguet et Magin, 1839, t. I, p. 590.
dition correcte, traduction lgante.)--Ce grave historien est la
principale source pour le rgne de Charles VI. Le Laboureur en fait cet
loge: Quand il parle des exactions du duc d'Orlans, on diroit qu'il
est Bourguignon; quand il donne le dtail des pratiques et des funestes
intelligences du duc de Bourgogne avec des assassins infmes et avec la
canaille de Paris, on croiroit qu'il est Orlanois.


6--page 12, note 3--_Les trois oncles de Charles VI..._

Voir dans les actes d'aot et d'octobre 1374 combien le sage roi Charles
V, tant d'annes avant sa mort, tait proccup de ses dfiances 
l'gard de ses frres. Il ne nomme pas le duc de Berri. Quant  son
frre an, le duc d'Anjou, il ne peut se dispenser de lui laisser la
rgence; mais il place  quatorze ans la majorit des rois, il limite le
pouvoir du rgent, non seulement en rservant la tutelle  la reine mre
et aux ducs de Bourgogne et de Bourbon, mais encore en autorisant son
ami personnel, le chambellan Bureau de La Rivire,  accumuler jusqu'
la majorit du jeune roi tout ce qui pourra s'pargner sur le revenu des
villes et terres rserv pour son entretien--villes de Paris, Melun,
Senlis, duch de Normandie, etc. Il appelle au conseil Duguesclin,
Clisson, Couci, Savoisy, Philippe de Maizires, etc. (_Ordonnances_, t.
VI, p. 26, et 49-54, aot et octobre 1374.)


7--page 16--_La reine Jeanne de Naples avait adopt Louis d'Anjou..._

Charles V avait d'abord propos au roi de Hongrie d'unir leurs enfants
par un mariage (le second fils du roi de France aurait pous la fille
du roi de Hongrie), et de forcer la main  la reine Jeanne, pour qu'elle
leur assurt sa succession. Voir les instructions donnes par Charles V
 ses ambassadeurs. (_Archives, Trsor des chartes_, J, 458, surtout la
pice 9.)


8--page 16--_Le pape d'Avignon avait livr  Louis d'Anjou_, etc.

Dans l'incroyable trait qu'ils firent ensemble et qui subsiste, le pape
accorde au duc toute dcime en France et hors de France,  Naples, en
Autriche, en Portugal, en cosse, avec moiti du revenu de Castille et
d'Aragon, de plus toutes dettes et arrrages, tous cens biennal, toute
dpouille des prlats qui mourront, tout molument de la chambre
apostolique; le duc y aura ses agents. Le pape fera de plus des emprunts
aux gens d'glise et receveurs de l'glise. Il engagera pour garantie de
ce que le duc dpense, Avignon, le comtat Venaissin et autres terres
d'glise. Il lui donne en fief Bnvent et Ancne. Et comme le duc ne se
fie pas trop  sa parole, le pape jure le tout sur la croix.--Voir le
projet d'un royaume, qui serait infod par le pape au duc d'Anjou, les
rclamations des cardinaux, etc. (_Archives, Trsor des chartes_, J,
495.)


9--page 18--_Les compagnons de Rouen avaient fait roi un drapier._

Ducenti et eo amplius insolentissimi viri, vino forsitan temulenti, et
qui publicis officinis mechanicis inserviebant artibus, quemdam
burgensem simplicem, locupletem tamen, venditorem pannorum, ob
pinguedinem nimiam Crassum ideo vocatum, angarientes, ut ejus autoritate
uterentur in agendis... regem super se illico statuerunt. Hunc in sede,
more regis, prparata super currum levaverunt, quem per vill compita
perducentes, et laudes regias barbarisantes, cum ad principale forum
rerum venalium pervenissent, ut plebs maneret libera ab omni subsidiorum
jugo postulant et assequuntur... Sedens pro tribunali, audire omnium
oppositiones coactus est. (Religieux de Saint-Denis, t. I, page 130.)


10--page 19--_Les gentilshommes attaqus partout en mme temps_, etc.

Encore se tenoit le roi de France sur le mont de Ypres, quand nouvelles
vinrent que les Parisiens s'toient rebells et avoient eu conseil, si
comme on disoit, entre eux l et lors pour aller abattre le beau chastel
de Beaut qui sied au bois de Vincennes, et aussi le chasteau du Louvre
et toutes les fortes maisons d'environ Paris, afin qu'ils n'en pussent
jamais tre grevs.--(Mais Nicolas _le Flamand_ leur dit): Beaux
seigneurs, abstenez-vous de ce faire tant que nous verrons comment
l'affaire du roi notre sire se portera en Flandre: si ceux de Gand
viennent  leur entente, ainsi que on espre qu'ils y venront, adonc
sera-t-il heure du faire et temps assez.

Or, regardez la grand'diablerie que ce et t, si le roi de France et
t dconfit en Flandre et la noble chevalerie qui toit avecques lui en
ce voyage. On peut bien croire et imaginer que toute gentillesse et
noblesse et t morte et perdue en France et autant bien ens s autre
pays: ni la Jacquerie ne fut oncques si grande ni si horrible qu'elle
et t. Car pareillement  Reims,  Chlons en Champagne, et sur la
rivire de Marne, les vilains se rebelloient et menaoient j les
gentilshommes et dames et enfants qui toient demeurs derrire; aussi
bien  Orlans,  Blois,  Rouen, en Normandie et en Beauvoisis, leur
toit le diable entr en la tte pour tout occire, si Dieu proprement
n'y et pourvu de remde. (Froissart, VIII, 319-320.)

Tous prenoient pied et ordonnance sur les Gantois, et disoient adonc
les communauts par tout le monde, que les Gantois toient bonnes gens
et que vaillamment ils se soutenoient en leurs franchises; dont ils
devoient de toutes gens tre aims et honors. (Froissart, VIII, 103.)

Les gentilshommes du pays... avoient dit et disoient encore et
soutenoient toujours que si le commun de Flandre gagnoit la journe
contre le roi de France, et que les nobles du royaume de France y
fussent morts, l'orgueil seroit si grand en toutes communauts, que tous
gentilshommes s'en douteroient, et j en avoit-on vu l'apparent en
Angleterre. (Froissart, VIII, 367-8.)


11--page 19--_La rivalit des villes de Gand et de Bruges..._

Quand les haines et tribulations vinrent premirement en Flandre, le
pays toit si plein et si rempli de biens que merveilles serait 
raconter et  considrer; et tenoient les gens des bonnes villes si
grands tats que merveilles seroit  regarder, et devez savoir que
toutes ces guerres et haines murent par orgueil et par envie que les
bonnes villes de Flandre avoient l'une sur l'autre... Et ces guerres
commencrent par si petite incidence, que, au justement considrer, si
sens et avis s'en fussent ensoigns (mls), il ne dut point avoir eu de
guerre; et peuvent dire et pourront ceux qui cette matire liront ou
lire feront, que ce fut une oeuvre du diable; car vous savez et avez ou
dire aux sages que le diable subtile et attire nuit et jour  bouter
guerre et haine l o il voit paix, et court au long de petit en petit
pour voir comment il peut venir  ses ententes. (Froissart, VII,
215-46.)


12--page 19--_Bruges empchait les ports d'avoir des entrepts._

En 1358, le comte de Flandre accorda  ceux de Bruges et leur promist
que jamais il ne mettroit sus aucun estaple de biens ou marchandises en
autre ville que audit Bruges, mesmes qu'il priveroit de leurs offices
les baillis et eschevins de l'eaue  l'Escluse, toutes les fois qu'ils
seroyent trouvez avoir fait contre ledict droict d'estaple, et qu'il en
apparut par cinc eschevins de Bruges. (Oudegherst, folio 273, d.
in-4.)--Puis (ceux de Bruges, Gand, Ypres et Courtrai) alrent 
l'Escluse, par acord, et y abatirent plusieurs maisons, qui estoient sus
le port, en une rue en laquelle on vendoit et acheptoit marchandises,
sans gard; et disoient les Flamans de Bruges et autres que c'estoit au
prjudice des marchands et d'eux, et pour ce les abatirent. (_Chronique
de Sauvage_, p. 223.)

_... les campagnes de fabriquer..._

Interdictum petitione Brugensium (1384), ne post hac Franconates per
pagos suos lanificium faciant. (Meyer, p. 201.)--Aussi: Ceux du Franc
ont toujours est de la partie du comte plus que tout le demeurant de
Flandre. (Froissart, VII, 439.)


13--page 19--_Lige, Bruxelles, etc., encourageaient les Gantais..._

Ceux de Brabant, et par spcial ceux de Bruxelles leur toient moult
favorables, et leur mandrent ceux de Lige pour eux reconforter en leur
opinion: Bonnes gens de Gand, nous savons bien que pour le prsent vous
avez moult affaire et tes fort travaills de votre seigneur le comte et
des gentilshommes et du demeurant du pays, dont nous sommes moult
courroucs; et sachez que si nous tions  quatre ou  six lieues prs
marchissans (limitrophes)  vous, nous vous ferions tel confort que on
doit faire  ses frres, amis et voisins, etc. (Froissart, VII, 450.
Voir aussi Meyer.)


14--page 20--_Pierre Dubois dcida les Gantais  faire un tyran..._

Dubois va trouver Philippe Artevelde et lui dit: Et saurez-vous bien
faire le cruel et le hautin? car un sire entre commun (peuple), et par
spcial  ce que nous avons  faire, ne vaut rien s'il n'est crmu et
redout et renomm  la fois de cruaut; ainsi veulent Flamands tre
mens, ni on ne doit tenir entre eux compte de vies d'hommes, ni avoir
piti non plus que d'arondeaulx (hirondelles) ou de alouettes qu'on
prend en la saison pour manger.--Par ma foi, dit Philippe, je saurai
tout ce faire.--Et c'est bien, dit Pitre, et vous serez, comme je
pense, souverain de tous les autres. (Froissart, VII, 479.)


15--page 20--_Les Gantais entrent dans Bruges..._

Ils rapportrent  Gand, pour humilier Bruges, le grand dragon de cuivre
dor que Baudoin de Flandre, empereur de Constantinople, avait pris 
Sainte-Sophie et que les Brugeois avaient plac sur leur belle tour de
la halle aux draps.--Cette tradition conteste est discute et
finalement adopte dans l'intressant _Prcis des Annales de Bruges_, de
M. Delpierre, p. 10, 1835.


16--page 21, note--_Les Gantais rclamrent aux Anglais les sommes que
la Flandre avait autrefois prtes  douard III..._

Quant les seigneurs orent ou cette parole et requte, ils commencrent
 regarder l'un l'autre, et les aucuns  sourire... Et les consaulx
d'Angleterre sur leurs requtes toient en grand diffrent, et tenoient
les Flamands  orgueilleux et prsumpcieux, quand ils demandoient 
ravoir deux cent mille vielz cus de si ancienne date que de quarante
ans. (Froissart, VIII, 250-1.)


17--page 22--_Bataille de Roosebeke..._

Ces Flamands qui descendoient orgueilleusement et de grand volont,
venoient roys et durs, et boutoient en venant de l'paule et de la
poitrine, ainsi comme sangliers tout forcens, et toient si fort
entrelacs ensemble qu'on ne les pouvoit ouvrir ni drompre... L fut un
mons et un tas de Flamands occis moult long et moult haut; et de si
grand bataille et de si grand'foison de gens morts comme il y en ot l,
on ne vit oncques si peu de sang issir, et c'toit au moyen de ce qu'ils
toient beaucoup d'teints et touffs dans la presse, car iceux ne
jetoient point de sang. (Froissart, VII, 347-354.)--Et y heubt en
Flandres aprs la bataille grant orreur et pugnaisie en le place o le
bataille avoit est, des mors dont le place duroit une grande lieue...
et les mangeoient les chiens et maint grant oisel qui furent veu en
icelle place, dont le peuple avoit grant merveille. (Chronique indite,
ms. 801, D. de la Bibliothque de Bourgogne ( Bruxelles), folio 153.)
Cette chronique curieuse n'est pas celle que Sauvage a rajeunie;
d'ailleurs elle va plus loin.


18--page 23--_Lorsque le roi arriva  Paris, les bourgeois s'talrent
en longues files..._

Sur tout ceci, voyez le rcit du Religieux de Saint-Denis.--Le calcul de
Froissart, diffrent en apparence, ne contredit point celui-ci: Et
estoient en la cit de Paris de riches et puissants hommes arms de pied
en cap la somme de trente mille hommes, aussi bien arrs et appareills
de toutes pices comme nul chevalier pourroit tre; et avoient leurs
varlets et leurs maisnies (suites) arms  l'avenant. Et avoient et
portoient maillets de fer et d'acier, prilleux bastons pour effondrer
heaulmes et bassinets; et disoient en Paris quand ils se nombroient que
ils toient bien gens, et se trouvoient par paroisses tant que pour
combattre de eux-mmes sans autre aide le plus grand seigneur du monde.
(Froissart, VIII, 183.)


19--page 25--_Il n'y avait plus de prvt, plus de commune de Paris..._

Statuentes ut officium prpositur exerceret qui regis auctoritate et
non civium fungeretur.--Confraternitates etiam ad devotionem ecclesiarum
sanctorum, et earum ditationem introductas, in quibus cives consueverant
convenire, ut simul gaudentes epularentur... censuerunt etiam
suspendendas usque ad beneplacitum regi majestatis. (Religieux de
Saint-Denis, I, 242.--Ordonnance du 27 janvier 1382, t. VI du _Recueil
des Ord._, p. 685.) Un mot de cette ordonnance fait entendre que les
Parisiens avaient aid indirectement les Flamands: Ils ont empesch que
nos charioz et ceux de nostre chier oncle, le duc de Bourgogne, et
plusieurs autres choses fussent amenez par devers nous... o nous
estions.


20--page 25--_On traita  peu prs de mme Rouen_, etc.

La ville de Rouen fut fort maltraite, sa cloche lui fut enleve, et
donne aux panetiers du roi; c'est ce qui rsulte d'une charte dont je
dois la communication  l'amiti de M. Chruel: Comme par nos lettres
patentes vous est apparu nous avoir donn  nos bien ams panetiers
Pierre Debuen et Guillaume Heroval une cloche qui soulloit estre en la
mairie de Rouen, nomme Rebel, laquelle fust confisque  Rouen quand la
commotion du peuple fust dernirement en ladicte ville... (Archives de
Rouen, registre ms., ct A, folio 267.)


21--page 27--_Les Flamands prtendirent que le duc de Berri avait
poignard le comte de Flandre..._

Froissart dit qu'il mourut de maladie, t. IX, p. 10, dit. Buchon.--Le
Religieux de Saint-Denis, ce grave et svre historien, qui ne dguise
aucun crime des princes de ce temps, n'accuse point le duc de
Berri.--Meyer (lib. XIII, fol. 200) ne rapporte l'assassinat que d'aprs
une chronique flamande du quinzime sicle, laquelle se rfute elle-mme
par la cause qu'elle assigne au fait. Le duc de Berri aurait pris
querelle avec le comte de Flandre pour l'hommage du comt de Boulogne,
hritage de sa femme. Or le duc de Berri n'pousa l'hritire de
Boulogne que cinq ans aprs. (_Art de vrifier les dates, Comtes de
Flandre_, ann. 1384, t. III, p. 21.)


22--page 29--_On rassembla tout ce qu'on put acheter, louer de
vaisseaux..._

Ils furent nombrs  treize cents et quatre-vingt-sept vaisseaux... Et
encore n'y estoit pas la navie du conntable. (Froissart, t. X, c.
XXIV, p. 160.)--Les pourvances de toutes parts arrivoient en Flandre,
et si grosses de vins et de chairs sales, de foin, d'avoine, de
tonneaux de sel, d'oignons, de verjus, de biscuit, de farine, de
graisses, de moyeux (jaunes) d'oeufs battus en tonneaux et de toute
chose dont on se pouvoit aviser ni pourpenser, que qui ne le vit
adoncques, il ne le voudra ou pourra croire. (Froissart, _ibid._, p.
158.)


23--page 30--_Le duc de Berri arriva lorsque la saison rendait le
passage  peu prs impossible..._

Le duc de Berri rpondait froidement aux reproches du duc de Bourgogne
sur l'inutilit de ces prodigieuses dpenses: Beau frre, si nous avons
la finance et nos gens l'aient aussi, la greigneur partie en retournera
en France; toujours va et vient finance. Il vaut mieux cela aventurer
que mettre les corps en pril ni en doute. (Froissart, t. X, p. 271.)


24--page 32, note 1--_Boulard pourvut aux approvisionnements..._

Il envoya ses agents avec cent mille cus d'or sur le Rhin; ils furent
partout bien reus, sur le renom de leur matre, ob magistri notitiam.
Les mariniers du Rhin s'employrent avec beaucoup de zle  faire
descendre ces provisions jusqu'aux Pays-Bas. (Religieux de Saint-Denis,
l. IX, c. VII, p. 532.)


25--page 32--_Charles VI fut touch surtout des prires d'une grande
dame du pays..._

Quod acceptabilius regi fuit, insignis domina municipii _Amoris_, casto
_amore_ succensa, ad eum personaliter accessit. (Religieux de
Saint-Denis, _ibid._, p. 358.)--V. les traits originaux des princes des
Pays-Bas et leurs excuses au roi. (_Archives, Trsor des chartes_, J,
522.)


26--page 33--_L'affaire fut bien mene..._

Elle tait prpare de longue date. On ne perdait pas une occasion
d'indisposer le roi contre ses oncles: ... Leur en ay oy aucune foiz
tenir leur consaulz, et dire au roy: Sire, vous n'avez mais  languir
que six ans, et l'autre foiz que cinq ans, et ainsi chascune anne, si
comme le temps s'aprochoit... (_Instruction de Jean de Berri_, dans les
_Analectes hist._ de M. Le Glay, Lille, 1838, p. 159.)


27--page 36--_Les belles dames logrent dans l'abbaye mme de
Saint-Denis..._

Abbatia pro regina dominarumque insigni contubernio retenta...
(Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 586.)--Quarum si pulchritudinem
attendisses... fictum dearum... ritum dixisses renovatum. (_Ibid._, p.
594.)


28--page 37--_Serait-ce dans cette funeste nuit que le jeune duc
d'Orlans_, etc.

Cette tradition ne se trouve que dans Mayer et autres auteurs assez
modernes. Mais le contemporain y fait allusion: Alias displicenti
radices utique non sic cognitas quod scriptu dignas reputem. (Religieux
de Saint-Denis, ms., 388, verso.)--Juvnal, crivant plus tard, est dj
plus clair: Et estoit commune renomme que desdites joustes estoient
provenues des choses deshonnestes en matire d'amourettes, et _dont
depuis beaucoup de maux sont venus_. (Juvnal des Ursins, p. 75, d.
Godefroy.)


29--page 37--_Le hros de Charles VI, Duguesclin_, etc.

Dans son testament, il lgue une somme considrable, trois cents livres,
pour que l'on fasse des prires pour l'me de Duguesclin, mort douze ans
auparavant. (_Testament de Charles VI_, janvier 1393. _Archives, Trsor
des chartes_, J, 404.)


30--page 40--_Charles VI ne permit pas  ses oncles de le suivre..._

Je suis sur ce point le Religieux de Saint-Denis, p. 618. Au reste, les
contradictions des historiens sur ce voyage ne sont pas inconciliables.


31--page 44, note--_Flamel..._

D'abord, sans autre bien que sa plume et une belle main, Flamel, pousa
une vieille femme qui avait quelque chose. Sous mme enseigne, il fit
plus d'un mtier. Tout en copiant les beaux manuscrits qu'on admire
encore, il est probable que, dans ce quartier de riches bouchers
ignorants, de lombards et de juifs, il fit et fit faire bien d'autres
critures. Un cur, greffier du Parlement, pouvait encore lui procurer
de l'ouvrage. Le prix de l'instruction commenant  tre senti, les
seigneurs  qui il vendait ces beaux manuscrits lui donnrent  lever
leurs enfants. Il acheta quelques maisons; ces maisons, d'abord  vil
prix, par la fuite des juifs et par la misre gnrale du temps,
acquirent peu  peu de la valeur. Flamel sut en tirer parti. Tout le
monde affluait  Paris; on ne savait o loger. De ces maisons, il fit
des _hospices_, o il recevait des locataires pour une somme modique.
Ces petits gains, qui lui venaient ainsi de partout, firent dire qu'il
savait faire de l'or. Il laissa dire, et peut-tre favorisa ce bruit,
pour mieux vendre ses livres.--Cependant ces arts occultes n'taient pas
sans danger. De l le soin extrme que mit Flamel  afficher partout sa
pit aux portes des glises. Partout on le voyait en bas-relief
agenouill devant la croix, avec sa femme Pernelle. Il trouvait  cela
double avantage. Il sanctifiait sa fortune et il l'augmentait en
donnant  son nom cette publicit. Voir le savant et ingnieux abb
Vilain, _Histoire de Saint-Jacques-la-Boucherie_, 1758; et son _Histoire
de Nicolas Flamel_, 1761.


32--page 44--_Arnauld de Villeneuve..._

Voy. ses _Oeuvres_, Lyon, 1504, et sa _Vie_ (par Haitze), Aix, 1719.


33--page 46--_Le bruit courut qu'on avait empoisonn les rivires..._

Selon le chroniqueur bndictin, on accusa encore de ce crime les
dominicains: Veneficos ignorabant, sciebant tamen quod desuper habitum
longum et nigrum, subtus vero album, ut religiosi, deferebant.
(Religieux de Saint-Denis, t. I, l. XI, c. V, p. 684.)


34--page 50, note--_Les oncles du roi ne tardrent pas  obtenir la
grce de Craon..._

Lettres de rmission accordes  Pierre de Craon: ... Il ait est par
notre commandement et ordenance au saint Spulcre, et depuis par nostre
permission et licence et soubs nostre sauf-conduit soit venu en nostre
royaume et en l'abbaye de Saint-Denis, o il a est par l'espace de IIII
mois et demi ou environ en esprance de cuidier trouver paix et accord
avec ledit sire de Clicon,.. et avec ce ait est nagueires banni de
nostre royaume et entre autres choses condempn envers notre trs chere
et trs amee tante la royne de Ccille par arrest de nostre Parlement,
pour lesquels bannissement et autres condemnations lui, sa femme et ses
enfants sont du tout dserts d'estat et de chevance, mesmement que de
ses biens ne lui demoura autre chose... et leur a convenu... requerir
leurs parents et amis pour vivre...--Voulans en ce cas piti et
misricorde prfrer  rigueur de justice et pour contemplation de
nostre trs-chre et trs-ame fille Ysabelle royne d'Angleterre, qui
sur ce nous a... suppli le jour de ses fiansailles et que ledit
suppliant est de nostre lignaige, Nous par saine et meure dlibration
et de nos trs chers et ams oncles et frre... (_Archives, Trsor des
chartes_, J, 37.)


35--page 52--_Comme il traversait la fort, un homme de mauvaise mine_,
etc.

... Quemdam abjectissimum virum obviam habuit, qui eum terrait
vehementer. Is nec minis nec terroribus potuit cohiberi, quin regi
pertranseunti terribiliter clamando fere per dimidiam horam hc verba
reiteraret: Non progrediaris ulterius, insignis rex, quia cito perdendus
es. Cui cito assensit ejus imaginatio jam turbata... Hoe furore
perdurante, virps quatuor occidit, cum quodam insigni milite dicto de
Polegnac de Vasconia, ex furtivo tamen concubitu oriundo. (Le Religieux
de Saint-Denis, folio 189, ms.)--M. Bellaguet ayant encore le manuscrit
original entre les mains, et n'ayant pas encore publi cette partie, je
me sers de l'excellente copie de Baluze (1839).


36--page 55--_Il soutenait qu'il n'tait point mari, qu'il n'avait pas
d'enfant..._

Non solum se uxoratum liberosque genuisse denegabat, imo suimet et
lituli regni Franci oblitus, se non nominari Carolum, nec deferre lilia
asserebat; et quotiens arma sua vel regin exarata vasis aureis vel
alicubi videbat, ea indignantissime delebat. (Le Religieux de
Saint-Denis, ms., anno 1393, folio 207.)--Arma propria et regin si in
vitreis vel parietibus exarata vel depicta percepisset, inhoneste et
displicenter saltando hc delebat, asserens se Georgium vocari, et in
armis leonem gladio transforatum se deferre.


37--page 58--_Gerson clbre la paix, dans un de ces moments o l'on
crut  la cession des deux papes..._

Toutefois Gerson doute encore. Si la cession s'opre, ce sera un don de
Dieu, et non une oeuvre de l'homme; il y a trop d'exemples de la
fragilit humaine: Ajax, Caton, Mde, les anges mme, qui
tresbuchrent du ciel, enfin les aptres, et _notamment saint Pierre_,
qui  la voix d'une femelette renya Nostre-Seigneur. (Gerson, dition
de Du Pin, t. IV, p. 567.)


38--page 59--_Les Anglais ne voulaient point la paix..._

Sur les ngociations antrieures, depuis 1380, voir entre autres pices
le _Voyage de Nicolas de Bosc, vque de Bayeux_, imprim dans le
_Voyage littraire de deux bndictins_, partie seconde, p. 307-360.


39--page 59--_Richard II pousa une fille du roi, avec une dot de huit
cent mille cus..._

Elle apporta, en outre, un grand nombre d'objets prcieux. Voy. deux
dclarations des joyaux, vaisselle d'or et d'argent, robes, tapisseries
et objets divers pour la personne de madame Isabeau, pour sa chambre,
sa chapelle et son curie, panneterie, fruiterie, cuisine, etc. Nov.
1393, 23 juillet 1400. (_Archives, Trsor des chartes_, J, 643.)


40--page 59--_Croisade contre les Turcs..._

Comparer sur le rcit de cette croisade nos historiens nationaux et les
crivains hongrois et allemands cits par Hammer, _Histoire de l'Empire
Ottoman_. Ce grand ouvrage a t traduit sous la direction de l'auteur,
par M. Hellert, qui l'a enrichi d'un atlas trs utile.


41--page 61--_lection de Pierre de Luna, Benot XIII..._

Consulter sur tout ceci le rcit hostile au pape qu'on trouve dans les
actes du concile de Pise. (_Concilia_, d. Labbe et Cossart, 1671, t.
XI, part. 2, col. 2172, et seq.)


42--page 63--_Quand le sultan vit le champ de bataille_, etc.

Rcit du Bavarois Schildberger, l'un des prisonniers, qui fut pargn, 
la prire du fils du sultan. (Hammer, _Histoire de l'Empire Ottoman_,
trad. de M. Hellert, t. I, p. 334.)


43--page 64--_Prsents de Bajazet au roi de France..._

Le Religieux de Saint-Denis y ajoute: Equus habens abscissas ambas
nares, ut diutius ad cursum habilis redderetur. (Ms., folio 330.)


44--page 67--_Tous quittrent Richard, mme son chien..._

Le roi Richard avoit un lvrier lequel on nommait Math, trs beau outre
mesure; et ne vouloit ce chien connotre nul homme fors le roi; et quand
le roi devoit chevaucher, cil qui l'avoit en garde le laissoit aller; et
ce lvrier venoit tantt devers le roi festoyer et lui mettoit ses deux
pieds sur les paules. Et or donc advint que le roi et le comte Derby
parlant ensemble en mi la place de la cour du dit chtel et leur chevaux
tous sells, car tantt ils devoient monter, ce lvrier nomm Math qui
coutumier toit de faire au roi ce que dit est, laissa le roi et s'en
vint au duc de Lancastre et lui fit toutes les contenances telles que
endevant il faisoit au roi, et lui assist les deux pieds sur le col, et
le commena grandement  conjouir. Le duc de Lancastre, qui point ne
connoissoit le lvrier, demanda au roi: Et que veut ce lvrier
faire?--Cousin, ce dit le roi, ce vous est une grand'signifiance et 
moi petite.--Comment, dit le duc, l'entendez-vous?--Je l'entends,
dit le roi, le lvrier vous festoie et recueille aujourd'hui comme roi
d'Angleterre que vous serez, et j'en serai dpos; et le lvrier en a
connoissance naturelle; si le tenez de lez (prs) vous, car il vous
suivra et il m'loignera. Le duc de Lancastre entendit bien cette
parole et conjouit le lvrier, lequel oncques depuis ne voulut suivre
Richard de Bordeaux, mais le duc de Lancastre; et ce virent et surent
plus de trente mille. (Froissart, t. XIV, c. LXXV, p. 205.)


45--page 67--_Abdication de Richard II..._

Voy. au t. XIV du Froissart dit par M. Buchon, le pome franais sur
la dposition de Richard II (p. 322-466), crit par un gentilhomme
franais qui tait attach  sa personne.--Voir aussi la publication de
M. Thomas Wright: _Alliterative Poem on the deposition of king Richard
II_.--Richardi Maydiston _de Concordia inter Ricardum II et civitatem
London_, 1838.--La lamentation de Richard est trs touchante dans Jean
de Vaurin: Ha, Monseigneur Jean-Baptiste mon parrain, je l'ai tir du
gibet, etc. (_Bibl. royale_, mss., 6756, t. IV, partie 2, folio 246.)


46--page 67--_Lancastre fut oblig par les siens de leur laisser tuer
Richard..._

Si fut dit au roi: Sire, tant que Richard de Bordeaux vive, vous ni le
pays ne serez  sr tat. Rpondit le roi: Je crois que vous dites
vrit, mais tant que  moi je ne le ferai j mourir, car je l'ai pris
sus. Si lui tiendrai son convenant (promesse) tant que apparent me sera
que fait ne aura trahison. Si rpondirent ses chevaliers: Il vous
vaudroit mieux mort que vif; car tant que les Franais le sauront en
vie, ils s'efforceront toujours de vous guerroyer, et auront espoir de
le retourner encore en son tat, pour la cause de ce que il a la fille
du roi de France. Le roi d'Angleterre ne rpondit point  ce propos et
se dpartit de l, et les laissa en la chambre parler ensemble, et il
entendit  ses fauconniers, et mit un faucon sur son poing, et s'oublia
 le patre. (Froissart, t. XIV, c. LXXXI, p. 258.)


47--page 68--_Sa science tait dans un livre merveilleux qui s'appelait
Smagorad..._

Ce passage du Religieux de Saint-Denis ne peut trouver son explication
que dans les auteurs qui ont trait de la Kabbale. Voir les travaux de
M. Franck, si remarquables par la prcision et la nettet.


48--page 69--_Le pauvre prince sentit l'approche de la frnsie..._

Sequenti die, mente se alienari sentiens, jussit sibi cultellum amoveri
et avunculo suo duci Burgundi prcepit, ut sic omnes facerent curiales.
Tot angustiis pressus est illa die, quod sequenti luce, cum prfatum
ducem et aulicos accersisset, eis lachrimabiliter fassus est, quod
mortem avidius appetebat quam taliter cruciari, omnesque circumstantes
movens ad lachrimas, pluries fertur dixisse: Amore Jesu Christi, si sint
aliqui conscii hujus mali, oro ut me non torqueant amplius, sed cito
diem ultimum faciant me signare. (Religieux de Saint-Denis, ms.
Baluze.)


49--page 69--_Un roi si dbonnaire..._

Le Religieux donne une preuve remarquable de la douceur de Charles VI:
Cum in itinere... adolescens... dextrarium... urgeret calcaribus, ut
eum ad superbiam excitaret, recalcitrando calce tibiam ejus graviter
vulneravit et inde cruor fluxit largissimus. Inde... circumstantes cum
in actorem delicti animadvertere conarentur, id rex manu et verbis
levibus, etc. (_Ibid._, folio 736.)


50--page 69--_Il saluait tout le monde, les petits comme les grands..._

Tanta affabilitate prminebat, ut etiam contemptibilibus personis ex
improviso et nominatim salutationis dependeret affatum, et ad se ingredi
volentibus vel occurrentibus passim mutu collocutionis aut offerret
ultro commercium aut postulantibus non negaret... Quamvis beneficiorum
et injuriarum valde recolens, non tamen naturaliter neque magnis de
causis sic ad iracundiam pronus fuit, ut alicui contumelias aut
improperia proferret. Carnis lubrico contra matrimonii honestatem
dicitur laborasse, ita tamen ut nemini scandalum fieret, nulli vis,
nulli enormis infligeretur injuria. Prdecessorum morem etiam non
observans, raro et cum displicentia habitu regali, epitogio scilicet et
talari tunica utebatur, sed indifferenter, ut decuriones cteri,
holosericis indutus, et nunc Boemannum nunc Alemannum se fingens,
etiam... post unctionem susceptam hastiludia et joca militaria justo
spius exercebat. (_Ibid._, folio 141.)


51--page 70--_On lui mettait dans son lit une petite fille..._

Filia cujusdam mercatoris equorum... qu quidem competenter fuit
remunerata, quia sibi fuerunt data duo maneria pulchra cum suis omnibus
pertinentiis, situata unum a Creteil, et aliud a Bagnolet, et ipsa
vulgariter vocabatur palam et publice _Parva Regina_, et secum diu
stetit, suscepitque ab eo unam filiam, quam ipse rex matrimonialiter
copulavit cuidam nuncupato Harpedenne, cui dedit dominium de Belleville
in Pictavia, filiaque vocabatur domicella de Belleville.--Je ne
retrouve plus la source d'o j'ai tir cette note. Elle est ou du
Religieux de Saint-Denis, ou du ms. Dupuy, _Discours et Mmoires
meslez_, cot 488.


52--page 72, note--_Les cartes taient connues avant Charles VI, mais
peu en usage..._

On en trouve la premire mention dans le _Renart contrefait_, dont
l'auteur anonyme nous apprend qu'il a commenc son pome en 1328 et l'a
fini en 1341. M. Peignot a donn une curieuse bibliographie de tous les
auteurs qui ont trait ce sujet. (Peignot, _Recherches sur les danses
des morts et sur les cartes  jouer_.)--Les uns font les cartes
d'origine allemande, les autres d'origine espagnole ou provenale. M.
Rmusat remarque que nos plus anciennes cartes  jouer ressemblent aux
cartes chinoises. (Abel Rmusat, _Mm. Acad._, 2e srie, t. VII, p.
418.)


53--page 72--_Les cartes taient peintes d'abord; mais cela tant trop
cher, on s'avisa de les imprimer..._

En 1430, Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, paya quinze cents pices
d'or pour un jeu de cartes _peintes_.--En 1441, les cartiers de Venise
prsentent requte pour se plaindre du tort que leur font les marchands
trangers par les cartes qu'ils _impriment_. (_Ibid._, p. 218, 247.)


54--page 73--_Charles VI appelle ceux qui jouaient les Mystres de la
Passion ses ams et chers confrres._

_Ordonnances_, t. VIII, p. 555, dc. 1402.--Dans une lettre bien
antrieure, Charles VI assigne quarante francs  certains chapelains et
clercs de la Sainte-Chapelle de nostre Palais  Paris, lesquels jouerent
devant nous le jour de Pasques nagaires pass les jeux de la
Rsurrection Nostre Seigneur. 5 avril 1390. (Bibliothque royale, ms.,
Cabinet des titres.)


55--page 78--_Louis d'Orlans_, etc.

Voir le Religieux de Saint-Denis  l'anne 1405, et le portrait qu'il
fait du duc d'Orlans, anne 1407, ms. Baluze, folio 553.--Voy. aussi
les complaintes et autres pices sur la mort de Louis d'Orlans. (Bibl.
royale, mss. Colbert 2403, Regius 9681-5.)


56--page 79--_Les vieilles barbes de l'Universit se troublaient  ses
vives saillies..._

Voy. la rponse qu'il leur fit en 1405. Toutefois ordinairement il leur
parlait avec douceur: Ipsum vidi elegantiorem respondendo... quam
fuerant proponendo... mitissime alloqui, et si uspiam errassent, leniter
admonere. (Religieux de Saint-Denis, ms., 553, verso.)


57--page 80, note 1--_L'ducation d'un jeune chevalier par les
femmes..._

Les histoires de Saintr, de Fleuranges, de Jacques de Lalaing, ne sont
gure autre chose. L'homme y prend toujours le petit rle; il trouve
doux d'y faire l'enfant. Tout au contraire de la _Nouvelle Hlose_,
dans les romans du quinzime sicle, la femme enseigne, et non l'homme,
ce qui est bien plus gracieux. C'est ordinairement une jeune dame, mais
plus ge que _lui_, une dame dans la seconde jeunesse, une grande dame
surtout, d'un rang lev, inaccessible, qui se plat  cultiver le petit
page,  l'lever peu  peu. Est-ce une mre, une soeur, un ange gardien?
Un peu tout cela. Toutefois, c'est une femme... Oui, mais une dame
place si haut! Que de mrite il faudrait, que d'efforts, de soupirs
pendant de longues annes!... Les leons qu'elle lui donne ne sont pas
des leons pour rire: rien n'est plus srieux, quelquefois plus
pdantesque. La pdanterie mme, l'austrit des conseils, la grandeur
des difficults, font un contraste piquant et ajoutent un prix 
l'amour... Au but, tout s'vanouit; en cela, comme toujours, le but
n'est rien, la route est tout. Ce qui reste, c'est un chevalier
accompli, le mrite et la grce mme.--Voir l'_Histoire du Petit Jehan
de Saintr_, 3 vol. in-12, 1724; le _Pangyric du chevalier sans
reproche_ (La Trmouille), 1527, etc., etc. (Note de 1840).--Voir
_Renaissance_, notes de l'Introduction (1855).


58--page 81--_Christine de Pisan..._

Nous devons  M. Thomassy de pouvoir apprcier enfin ce mrite si
longtemps mconnu. (_Essai sur les crits politiques de Christine de
Pisan_, 1838.) M. de Sismondi la traite encore assez durement. Gabriel
Naud, ce grand chercheur, avait eu l'ide de tirer ses manuscrits de la
poussire. (_Naudi Epistol_, epist. XLIX., p. 369.)


59--page 81--_Christine n'eut de rapport avec le duc d'Orlans_, etc.

Elle ddia au duc d'Orlans son _Dbat des deux amants_ et d'autres
ouvrages. Du reste, elle fait entendre qu'elle ne le vit qu'une fois, et
pour solliciter sa protection: Et ay-je veu de mes yeulx, comme j'eusse
affaire aucune requeste d'ayde de sa parolle,  laquelle, de sa grce,
ne faillis mie. Plus d'une heure fus en sa prsence, o je prenoye grant
plaisir de veoir sa contenance, et si agmodrment expdier besongnes,
chascune par ordre; et moi mesmes, quant vint  point, par luy fus
appelle, et fait ce que requeroye...--Elle dit encore du duc
d'Orlans: N'a cure d'oyr dire deshonneur de femmes d'autruy, 
l'exemple du sage, (et dit de telles notables parolles: Quant on me dit
mal d'aucun, je considre se celluy qui le dit a aucune particulire
hayne  celluy dont il parle), ne de nelluy mesdire, et ne croit mie de
legier mal qu'on lui rapporte. (Christine de Pisan, collection Petitot,
t. V, p. 393.)


60--page 82--_Monstrelet est sujet et serviteur de la maison de
Bourgogne..._

M. Dacier n'a pas russi, dans la prface de son _Monstrelet_,  tablir
l'impartialit de ce chroniqueur. Monstrelet omet ou abrge ce qui est
dfavorable  la maison de Bourgogne, ou favorable  l'autre parti. Cela
est d'autant plus frappant qu'il est ordinairement d'un bavardage
fatigant. Plus baveux qu'un pot  moutarde, dit Rabelais.


61--page 84--_Charles V rendit aux Flamands Lille et Douai, la Flandre
franaise..._

Il est curieux de voir comment Philippe-le-Hardi eut l'adresse de se
conserver cette importante possession que Charles V avait cru, ce
semble, ne cder que temporairement, pour gagner les Flamands et
faciliter le mariage de son frre. Celui-ci obtint, sous la minorit de
Charles VI, qu'on lui laisserait Lille, etc., pour sa vie et celle de
son premier hoir mle. Il savait bien qu'une si longue possession
finirait par devenir proprit. V. les _Preuves de l'Hist. de
Bourgogne_, de D. Plancher, 16 janvier 1386, t. III, p. 91-94.


62--page 84--_La langue franaise et wallone ne gagna pas un pouce de
terrain sur le flamand..._

C'est ce qui rsulte de l'important mmoire de M. Raoux; il prouve par
une suite de tmoignages que depuis le onzime sicle la limite des deux
langues est la mme. Rien n'a chang dans les villes mme que les
Franais ont gardes un sicle et demi. (_Mmoires de l'Acadmie de
Bruxelles_, t. IV, p. 412-440.)


63--page 85--_Pierre Dubois se fit pirate_, etc.

Meyeri, _Annales Flandri_, folio 208, et Altemeyer, _Histoire des
relations commerciales et politiques des Pays-Bas avec le Nord, d'aprs
les documents indits_; ms.


64--page 89--_Le duc d'Orlans jeta le gant  Henri IV pour venger
Richard II..._

Lettre des ambassadeurs anglais contre le duc d'Orlans, etc.: Le roi
d'Angleterre, alors duc, tant revenu en Angleterre demander justice, a
t poursuivi par le roi Richard, lequel est mort en cette poursuite,
_ayant auparavant rsign son royaume audit duc_; il n'est pas nouveau
qu'un roi, comme un pape, puisse rsigner son tat. 24 septembre 1404.
(_Archives_, _Trsor des chartes_, J, 645.)


65--page 91--_Si l'on en croyait une tradition conserve par Meyer_,
etc.

Meyer ne nomme pas cet auteur, qui nous apprend seulement dans le
passage cit qu'il a vu souvent Charles VII et caus familirement avec
lui. Il prtend que Jean-sans-Peur voulait, ds le vivant de son pre,
tuer le duc d'Orlans; que ds qu'il lui succda, il demanda  ses
conseillers quel tait le moyen d'en venir  bout avec moins de danger.
N'ayant pu changer sa rsolution, ils lui conseillrent d'attendre qu'il
et perdu son ennemi dans l'esprit du peuple: Id autem hoc modo
efficere posset, si Parisiis prcipue et similiter in aliis quibusque
regni nobilioribus civitatibus, per biennium vel triennum ante per
impositas personas ubique disseminari faceret: Se maxime regnicolis
compati et condolere, quod tot tributis, et variis, et multiplicibus
vectigalibus premerentur. Seque totis eniti conatibus ut, regno ad
antiquas suas libertates atque immunitates restituto, omnibus hujus modi
molestissimis gravissimisque exactionibus populus levaretur; sed ne sui
optimi ac piissimi voti et affectus quem ad regnum et regnicolas
gerebat, fructum assequeretur, ipsius Aurelianensis ducis vires et
conatus semper obstitisse et continuo obstare, qui omnium hujus modi
imponendorum et in dies excrescentium novorum tributorum atque
vectigalium author et defensor maximus existeret ac semper extitisset.
Hoc igitur rumore per omnes pene civitates et provincias regni aures
mentesque popularium occupante, tanta invidia apud plebem (qu hujusmodi
gravamina vectigalium atque exactionum altius sentit atque suspirat)
conflata fuit adversus prfatum Aurelianensium ducem, tantus vero amor,
gratia atque favor omnium duci Burgundionum arcesserunt, ut... (Meyer,
224, verso.)


66--page 92--_Le duc de Bourgogne dclara_, etc.

Compatiendo regnicolis... Affirmans, quod si... consensisset, inde
ducenta millia scuta auri, sibi promissa, percepisset. (Religieux de
Saint-Denis, ms., folio 392.)

_Il envoya dans toutes les villes des commissaires_, etc.

Qui de usurariis dolosisque contractibus et specialiter de illis qui
ultra medietatem justi pretii aliquid vendidissent inquirerent, et ab
eis secundum demerita, pecunias extorquerent. (_Ibid._, folio 394.)


67--page 95--_Les Anglais pensionnaient le capitaine de Paris..._

Le Religieux parat croire pourtant qu'il tait innocent; le Parlement
le jugea tel. Il tait Normand et fortement soutenu par les nobles de
Normandie. (_Ibid._, folio 424.) Et disoient les Anglais... qu'il n'y
avoit chose si secrte au conseil du roy que tantost aprs ils ne
sceussent. (Juvnal, p. 162.)


68--page 95--_Jean-sans-Peur conclut une trve marchande avec les
Anglais..._

En 1403, le duc de Bourgogne n'osant ngocier avec les Anglais, laissa
les villes de Flandre traiter avec eux. (Rymer, editio tertia, t. IV, p.
38.)--Il se fit ensuite autoriser par le roi  conclure une trve
marchande. Cette trve fut renouvele par sa veuve et son successeur. 29
aot 1403, 19 juin 1404. (_Archives_, _Trsor des chartes_, J, 573.)


69--page 95--_L'habile et heureux fondateur de la maison de Bourgogne_,
etc.

Voy. l'excellent jugement que Le Laboureur porte sur le caractre de
Philippe-le-Hardi. (Introd.  l'_Hist. de Charles VI_, p. 96.)


70--page 97--_La cession de biens au moyen ge..._

_Glossaire de Laurire_, t. I, p. 206.--Michelet, _Origines du droit_,
p. 395: Se desceindre, c'est le signe de la cession de biens. En
certaines villes d'Italie, celui qui fait cession a pay pour toujours,
s'il frappe du cul sur la pierre en prsence du juge.


71--page 97, note 3--_La renonciation de la veuve..._

Michelet, _Origines_, p. 42: La clef tait un des principaux symboles
usits dans le mariage...--En France lorsqu'on ostoit les clefs  sa
femme, c'toit le signe du divorce. (Godet.)--C'est une coutume chez
les Franois que les veuves dposent leurs clefs et leur ceinture sur le
corps mort de leur poux, en signe qu'elles renoncent  la communaut
des biens. (_Le Grand Coutumier._)


72--page 98--_La duchesse de Bourgogne accomplit bravement la
crmonie..._

Et l ( Arras), la duchesse Marguerite, sa femme (femme de
Philippe-le-Hardi), renona  ses biens meubles par la doute qu'elle ne
trouvt trop grands dettes, en mettant sur sa reprsentation sa ceinture
avec sa bourse et les clefs, comme il est de coutume, etc.
(Monstrelet.)


73--page 99--_La France tait redevenue riche par la paix..._

Cela ressort d'une infinit de faits de dtail. Un historien dont
l'opinion est bien grave en ce qui touche l'conomie politique, et que
d'ailleurs on ne peut souponner d'oublier jamais la cause du peuple, M.
de Sismondi a compris ceci comme nous: L'agriculture n'tait point
dtruite en France, quoiqu'il semblt qu'on et fait tout ce qu'il
fallait pour l'anantir. Au contraire, les granges brles par les
dernires expditions des Anglais avaient t rebties, les vignes
avaient t replantes, les champs se couvraient de moissons. Les arts,
les manufactures, n'taient point abandonns; au contraire, il parat
qu'ils employaient un plus grand nombre de bras dans les villes,  en
juger par les statuts de corps de mtiers qui se multipliaient dans
toutes les provinces, et pour lesquels on demandait chaque anne de
nouvelles sanctions royales. La richesse, si bravement enleve  ceux
qui l'avaient produite, tait bientt recre par d'autres; et il faut
bien que ce ft avec plus d'abondance encore, car le produit des tailles
et des impositions, loin de diminuer, s'tait considrablement accru. Le
roi levait plus facilement six francs par feu dans l'anne qu'il
n'aurait lev un franc cinquante ans auparavant. (Sismondi, _Histoire
des Franais_, t. XII, p. 173.)


74--page 100--_On disait au peuple que la reine faisait passer en
Allemagne_, etc.

Cum regina ex illis sex equos oneratos auro monetato in Alemaniam
mitteret, hoc in prdam venit Metensium (_de ceux de Metz_) qui a
conductoribus didicerunt quod alias finantiam similem in Alemaniam
conduxerant, unde mirati sunt multi, cum sic vellet depauperare Franciam
ut Alemanos ditaret. (Religieux de Saint-Denis, ms., folio 440.)


75--page 100--_Le grave historien du temps croit que la taxe
prcdente_, etc.

Mihi pluries de summa sciscitanti responsum est, quod octies ad centum
millia scuta auri venerat, quam tamen propriis deputaverant usibus.
(_Ibid._, folio 439.)


76--page 104--_On obtint de Charles VI qu'il appelt le duc de
Bourgogne_, etc.

Monstrelet, t. I, page 163. Le greffier du Parlement, contre son
ordinaire, raconte ce fait avec dtail: Ce dit jour, le roy estant
malade en son hostel de Saint-Paul,  Paris, de la maladie de
l'alination de son entendement (laquelle a dur des l'an mil CCCIIIIXX
et XIII, hors aucuns intervalles de resipiscence telle quelle), et la
royne et le duc d'Orliens Loys frre du roy estant  Meleun, o len
menoit le dauphin duc de Guienne aagi de IX ans environ et sa femme
aagie de X ans ou environ, au mandement de la royne mre dudit dauphin,
Jehan duc de Bourgoigne et contes de Flandres, cousin germain du roy et
pre de la femme dudit dauphin (qui venoit au roy comme len disoit pour
faire hommage aprs le dcs de Philippe son pre, oncle du roi, jadis
de ses terres, et pour le visiter et aviser comme len disoit du petit
gouvernement de ce royaume) soupeconans comme len disoit que la royne
n'eut mand ledit dauphin pour sa venue, chevaucha hastivement et
soudainement,  tout sa gent arme de Louvres en Parisis o il avoit
gen, en passant par Paris environ VII heures au matin, et a consuit
ledit dauphin san gendre qui avoit gen  Ville-Juyve  Genisy, et ledit
dauphin interrogu aprs salus o il aloit et si voudroit pas bien
retourner en sa bonne ville de Paris, a respondu que oy, comme len
disoit, le ramena environ XII heures contre le gr du marquis du Pont,
cousin germain du roy et dudit duc et contre le gr du frre de la royne
qui le menoient, auquel dauphin alrent au-devant le roy de Navarre,
cousin germain, le duc de Berry et le duc de Bourbon, oncles du roy et
plusieurs autres seigneurs qui estoient  Paris, et le menrent au
chasteau du Louvre pour tre plus seurement; dont se tindrent mal
contens lesdits duc d'Orliens et la royne, telement que _hinc inde_
s'assemblrent  Paris du coust dudit duc de Bourgogne le duc de
Lambourt son frre  grand nombre de gens d'armes, et ou plat-paiz
plusieurs de plusieurs paiz et  Meleun et ou paiz environ du cost du
duc d'Orliens plusieurs, comme len disoit. Quil en avendra? Dieu y
pourvoi, car en lui doit estre esprance et sience et non in
principibus nec in filiis hominum, in quibus non est salus.
(_Archives_, _Registres du Parlement, Conseil_, vol. XII, folio 222. 19
aot 1405.)


77--page 105--_Le parti d'Orlans reprenait dix-huit petites places_,
etc.

Le comte d'Armagnac prit d'abord _dix-huit_ petites places, selon le
Religieux, ms., 469 verso: Burdeganlensem adiit civitatem, ipsis
mandans quod si exire audebant...--Le conntable d'Albret et le comte
d'Armagnac, employant tour  tour les armes et l'argent, se firent
rendre _soixante_ forts ou villages fortifis. (Religieux, 471, verso.)


78--page 108--_C'tait le moment o le nouveau comte de Flandre_, etc.

Promesse de la duchesse de Bourgogne et du duc Jean, son fils, qui
s'engagent  suivre l'instruction du roi pour rgler le commerce des
Flamands avec les Anglais, 19 juin 1404. (_Archives_, _Trsor des
chartes_, J, 503.)


79--page 108--_Le duc de Bourgogne rassembla des munitions infinies,
douze cents canons..._

Voyez le curieux travail de M. Lacabane sur l'_Histoire de l'artillerie
au moyen ge_ (manuscrit en 1840).


80--page 109--_Les Gascons qui avaient appel le duc d'Orlans se
ravisrent et ne l'aidrent point..._

Ferebatur capitaneos ad custodiam Aquitani deputatos dominum ducem
Aurelianensem antea sollicitasse, ut... aggrediendo armis patriam
Burdegalensem..--Iter arripuit, quamvis minime ignoraret agilitatem
Vasconum et quantis astuciis Francos reiteratis vicibus deceperunt ab
antiquo. (Religieux de Saint-Denis, ms., folio 490.)


81--page 109--_Le duc de Bourgogne accusait le duc d'Orlans_, etc.

Monstrelet dit que l'on avait abus du nom du roi pour dfendre aux
capitaines de la Picardie et du Boulenois d'aider le duc de Bourgogne.
(Monstrelet, t. I, p. 192.)--Le duc rclama des ddommagements. (V.
_Compte des dpenses faites par le duc de Bourgogne pour le sige de
Calais_, extrmement important pour l'histoire de l'artillerie et en
gnral du matriel de guerre. _Archives_, _Trsor des chartes_, J,
922.)


82--page 117--_Le testament du duc d'Orlans..._

On y voyait le got et la connaissance familire des divines critures
et des choses saintes. Durant sa vie, il avait t le plus magnifique
des princes dans ses dons aux glises. Ses dernires volonts taient
plus librales encore. Aprs le payement de ses dettes qu'il
recommandait d'une faon expresse, commenait un merveilleux dtail de
toutes les fondations qu'il ordonnait, des prires et services funbres
qu'il prescrivait pour sa mmoire et dont les crmonies taient
soigneusement dtermines. Il assignait des fonds pour construire une
chapelle dans chaque glise de Sainte-Croix d'Orlans, Notre-Dame de
Chartres, Saint-Eustache et Saint-Paul de Paris. En outre, comme il
avait une dvotion particulire pour l'ordre des religieux Clestins, il
fondait une chapelle dans chacune des glises qu'ils avaient en France,
au nombre de treize, sans parler des richesses qu'il laissait  leur
maison de Paris. Il avait voulu y tre inhum en habit de l'ordre, port
humblement au tombeau sur une claie couverte de cendre, et que sa statue
de marbre le reprsentt aussi vtu de cette robe. Les pauvres et les
hpitaux n'taient pas oublis dans ses bienfaits; et son amour pour les
lettres paraissait dans la fondation de six bourses au collge de
l'Ave-Maria. (_Histoire des Clestins_, par le P. Beurrier.--M. de
Barante, t. III, p. 95, 3e dition.) Voir l'acte original, insr en
entier par Godefroy,  la suite de Juvnal des Ursins, p. 631-646.


83--page 118--_Les Ligeois ayant chass leur vque_, etc.

Urgebant ut aut sacris initiaretur, aut certe episcopatum abdicaret.
Zanfliet est ici d'autant plus croyable que sa partialit pour l'vque
est partout visible. (Corn. Zanfliet, _Leodiensi monachi Chronicon_,
apud Martene, _Amplissima Collectio_, t. V, p. 360.) Voir aussi
_Catalogus episcoporum Leodensium, auctore Placetio_, ann. 1403-1408, et
la Collection de Chapeauville.


84--page 123--_Assassinat du duc d'Orlans..._

Dposition de Jacquette Griffart. (_Mm. Acad._, t. XXI, p. 526 et
suiv.): Elle s'en alla de sa dite fenestre pour coucher son enfant, et
incontinent aprs ouit crier, etc...--L'autre tmoin oculaire,
serviteur d'un neveu du marchal de Rieux, dpose aussi: Que le jour
d'hier au soir, environ huit heures de nuit..., estant  l'huis d'une
des salles... qui ont gart sur la Vieille rue du Temple... ouit et
entendit qu'en la rue avoit grand cliquetis comme d'pes et autres
armures... et disoient tels mots:  mort,  mort! Dont lors pour
savoir ce que c'estoit, il remonta en ladite chambre dudit son matre,
qui est au-dessus de ladite salle... et trouva que aux fentres d'icelle
estoit desj ledit son matre, le page, le barbier d'icelui son matre,
qui regardoient en ladite Vieille rue du Temple, par l'une desquelles
fenestres il qui parle regarda emmi ladite rue, et veid  la clart
d'une torche qui toit ardente sur les carreaux, que droit devant
l'htel de l'Image de Notre-Dame, toient plusieurs compaignons  pied,
comme du nombre de douze  quatorze, nul desquels il ne connaissoit,
lesquels tenoient les uns des espes toutes nues, les autres haches, les
autres becs de faucon, et massues de bois ayans piquans de fer au bout,
et desdits harnois froient et frappoient sur aucuns qui estoient en la
compagnie, disans tels mots:  mort,  mort! Et qu'il est vrai que
lors, il qui parle, pour mieux voir qui estoient iceux compagnons, alla
ouvrir le guichet de la porte qui a issue en ladite Vieille rue du
Temple... Et ainsi qu'il ouvrit ledit guichet de ladite porte, on bouta
un bec de faucon entre ledit guichet et la porte, dont lors il qui
parle, pour doubte qu'on ne lui fit mal dudit bec de faucon referma
ledit guichet et s'en retourna en la chambre dudit son matre, par l'une
des fenestres de laquelle il vit aucuns compaignons qui toient monts
sur chevaux emmi la rue, et si veid sortir d'icelui htel cinq ou six
compaignons tous monts sur chevaux, qu'incontinent qu'ils furent
sortis, un homme de pied prs d'iceux, fri et frappa d'une massue de
bois un homme qui toit tout tendu sur les carreaux, et revtu d'une
houppelande de drap de damas noir, fourre de martre; et quand il eut
frapp ledit coup, il monta sur un cheval et se mit en la compagnie des
autres... Et incontinent aprs ledit coup de massue ainsi donn, il qui
parle veid tous lesdits compagnons qui toient  cheval eux en aller et
fouir le plutt qu'ils pouvoient sans aucune lumire, droit  l'entre
de la rue des Blancs-Manteaux en laquelle ils se bouterent, et ne sait
quelle part ils allerent. Incontinent qu'ils s'en furent alls, lui
estant encore  ladite fenestre, vit sortir par les fenestres d'en haut
dudit htel de l'Image Notre-Dame, grande fume, et si ouit plusieurs
des voisins qui crioient moult fort: Au feu, au feu! Et lors lui qui
parle, ledit son matre et les autres dessus nomms, allerent tous emmi
la rue, eux tans en laquelle, il qui parle veid  la clart d'une ou
deux torches ledit feu monseigneur d'Orlans qui toit tout tendu mort
sur les carreaux, le ventre contremont, et n'avoit point de poing au
bras senestre... et si veid qu'environ le long de deux toises prs dudit
feu monseigneur le duc d'Orlans, toit aussi tendu sur les carreaux un
compagnon qui estoit  la cour dudit feu M. le duc d'Orlans, appel
Jacob, qui se complaignoit moult fort, comme s'il vouloit mourir.
(Dposition du varlet Raoul Prieur, _Mm. Acad._, t. XXI, p. 529.)


85--page 124--_Selon un autre rcit, le grand homme au chaperon rouge_,
etc.

Cadaver ignominiose traxit ad vicinum foetidissimum lutum, ubi, cum
face straminis ardente, scelus adimpletum vidit; inde ltus, tanquam de
re bene gesta, ad hospitium ducis Burgundi rediit. (Religieux de
Saint-Denis, ms., folio 553.)--V. dans les _Preuves_ de Flibien, le
rcit des _Registres du Parlement, Conseil_, XIII.


86--page 124--_Ces pauvres restes furent ports, parmi la terreur
gnrale..._

Cette terreur ne parat que trop dans le peu de mots qu'on crivit le
lendemain sur les registres du Parlement. (_Preuves de Flibien_, t. II,
p. 549.) Les gens du Parlement paraissent sentir, avec la sagacit de la
peur, qu'un tel coup n'a pu tre fait que par un homme bien puissant.
Ils ne disent rien de favorable au mort: Ce prince qui si grand
seigneur estoit et si puissant, et  qui naturellement, au cas qu'il
eust fallu, gouverneur en ce royaume, en si petit moment a fin ses
jours moult horriblement _et honteusement_. Et qui ce a faict, scietur
autem postea.--Plus tard, on apprend que le meurtrier est le duc de
Bourgogne, et le Parlement fait crire sur ses registres les lignes
suivantes, o le blme est partag assez galement entre les deux
partis: XXIII novembris M CCCC VII inhumaniter fuit trucidatus et
interfectus D. Ludovicus Franci, dux Aurelianensis et frater regis,
multum _astutus_ et magni intellectus, sed nimis in carnalibus lubricus,
de nocte hora IX per ducem Burgundi, aut suo prcepto, ut confessus
est, in vico prope portam de Barbette. Unde infinita mala processerunt,
qu diu nimis durabunt. (_Registres du Parlement_, _Liber consiliorum_,
passage imprim dans les _Mlanges curieux_ de Labbe, t. II, p. 702-3.)


87--page 124--_Le duc d'Orlans fut enseveli  l'glise des
Clestins..._

Les Clestins avaient t fonds par Pierre de Morone (Clestin V), ce
simple d'esprit qui fut dpos du pontificat par Boniface VIII. En haine
de Boniface, Philippe-le-Bel honora les Clestins, les fit venir en
France, les tablit dans la fort de Compigne (1308). Cet ordre devint
trs populaire en France. Tous les hommes importants du temps de Charles
V et de Charles VI furent en relation intime avec cet ordre. Montaigu
fit beaucoup de bien aux Clestins de Marcoussis. (_Archives_, L,
1539-1540.)


88--page 124--_Tout le monde pleurait, les ennemis comme les amis..._

Monstrelet, serviteur de la maison de Bourgogne, qui crit  Cambrai (en
la noble cit de Cambrai, t. I, p. 48), et certainement plusieurs annes
aprs l'vnement, assure que le peuple se rjouit de cette mort. Le
Religieux de Saint-Denis, ordinairement si bien inform, si prs des
vnements, et qui semble les enregistrer  mesure qu'ils arrivent, ne
dit rien de pareil. Il assure que le meurtrier lui-mme parut afflig
(folio 553); il ne croit pas, il est vrai,  la sincrit de cette
douleur. Moi, j'y crois; cette contradiction me parat tre dans la
nature. L'apologiste du duc d'Orlans dit que le duc de Bourgogne
pleurait et sanglotait: Singultibus et lacrymis. (_Ibid._, folio 593.)


89--page 125--_Hier tout cela, aujourd'hui plus rien..._

...Et lui qui estoit le plus grand de ce royaume, aprs le Roy et ses
enfans, est en si petit de temps, si chtif. _Et qui cecidit, stabili
non erat ille gradu. Agnosco nullam homini fiduciam, nisi in Deo; et si
parum videatur, illuscescat clarius... Parcat sibi Deus._ (_Archives_,
_Registres du Parlement_. _Plaidoiries_, _Matine VI_, folio 7, verso.)


90--page 126--_On trouve aux Clestins la cellule o il aimait  se
retirer..._

Selon l'apologiste du duc d'Orlans (Religieux de Saint-Denis, ms.,
folio 594), il disait tous les jours le brviaire: Horas canonicas
dicebat.--Il avoit, dit Sauval, sa cellule dans le dortoir des
Clestins, laquelle y est encore en son entier. Il jenoit, veilloit
avec les religieux, venoit  matines comme eux durant l'Avent et le
Carme. Ce prince leur a donn la grande Bible en vlin, enlumine, qui
avoit t  son pre Charles V, et qu'on voit dans leur bibliothque,
signe de Charles V et de Louis, duc d'Orlans. Il leur donna aussi une
autre grande Bible en cinq volumes in-folio, crite sur le vlin, qui a
toujours servi et sert encore pour lire au rfectoire. (Sauval, t. I,
p. 460.)


91--page 127--_Sa veuve n'eut pas la consolation d'lever au mort
l'humble tombe..._

Considrant le mot du prophte: Ego sum vermis et non homo, opprobrium
hominum et abjectio plebis; je veux et ordonne que la remembrance de mon
visage et de mes mains soit faite sur ma tombe en guise de mort, et soit
madicte remembrance vtue de l'habit desdicts religieux Clestins, ayant
dessous la tte au lieu d'oreiller une rude pierre en guise et manire
d'une roche, et aux pieds, au lieu de lyons... une autre rude roche...
Et veux... que madicte tombe ne soit que de trois doigts de haut sur
terre, et soit faicte de marbre noir esleve et d'albtre blanc..., et
que je tienne en mes deux mains un livre o soit escrit le psaume:
Quicumque vult salvus esse... Autour de ma tombe soient escrits le
Pater, l'Ave et le Credo. (Testament de Louis d'Orlans, imprim par
Godefroy,  la suite de Juvnal des Ursins, p. 633.)

  CY GIST LOYS DUC DORLANS...
  LEQUEL SUR TOUS DUCZ TERRIENS
  FUT LE PLUS NOBLE EN SON VIVANT
  MAIS UNG QUI VOULT ALLER DEVANT
  PAR ENVYE LE FEIST MOURIR...

(_pistaphe de feu Loys, duc d'Orlans._ Bibl. royale, mss. Colbert,
2403; Regius, 9681, 5.)


92--page 127--_Hinc surrectura_...

Cette inscription, la plus belle peut-tre qu'on ait jamais lue sur une
tombe chrtienne, a t place par mon ami, M. Fourcy (bibliothcaire de
l'cole polytechnique), sur celle de sa mre.


93--page 128, note 2--_Ins de Castro..._

Lopes parle seulement de la translation du corps: Como foi trellada
Dona Enez, etc. (_Collecao de livros ineditos._ 1816, t. IV, p. 113.)
M. Ferdinand Denis, dans ses intressantes _Chroniques de l'Espagne et
du Portugal_, t. I, p. 157, cite le texte principal (de Faria y Souza),
qui appuie la tradition.--Un savant Portugais, M. Corvalho, assurait
avoir vu, il y a quelques annes, le corps d'Ins bien conserv:
Seulement la peau avait pris le ton du vlin bruni par le temps...
(_Ibid._, t. I, p. 163.) M. Taylor, en 1835, n'a plus trouv que des
ossements disperss sur les dalles du couvent d'Alcabaa, et il les a
pieusement inhums. (_Voyage pitt. en Espagne et en Portugal_, l.
XIII.)--Je trouve encore dans les _Chroniques_, traduites par M.
Ferdinand Denis (t. I, p. 78), un fait curieux qui caractrise, autant
que l'histoire d'Ins, le matrialisme potique de ces temps, c'est
l'histoire du bon vassal qui ne veut pas rendre son chteau au nouveau
roi avant de s'assurer de la mort de son matre Sanche II. Il va 
Tolde, o Sanche tait mort exil, enlve la pierre, reconnat le mort,
et accomplit son serment fodal en lui remettant au bras droit les clefs
du chteau qu'il lui a autrefois confies.


94--page 129--_Les tombeaux de La Scala..._

In terra, e meze sepolte, son prima tre arche di marmo nostrale, quali
non si sa per qual di questa casa servissero, poich non hanno
iscrizione alcuna; benne hanno l'arme sopra i coperchi, e _nel mezo di
uno si vede la scala con aquila sopra_,

  E'n su la scala porta il santo uccello.

(Dante, _Parad._, XVII, 72.--Maffei, _Verona illustrata_, parte terza,
p. 78, d. in-folio.)


95--page 129--_La tombe de l'assassin..._

Si ma mmoire ne me trompe, il y a prs de l, dans Vrone, plusieurs
lieux dont les noms rappellent cet vnement: Via dell' ammazato, Via
delle quatro spade, Volto barbaro, etc.--Ma conjecture semble appuye
par le passage suivant: Sepultus... _exigua cum pompa_ tantum, cum
cives vererentur ne offenderent fratrem. (Torelly Sarayn Veronensis,
_Hist. Veron._, lib. secundo; _Thesaur. Antiquit. Ital._ Grvii et
Burmanni, t. noni, parte septima, colonn. 71.)


96--page 129--_Can Signore de La Scala tua son frre dans la rue, en
plein jour..._

Cde hac a civibus et populo percepta, quilibet quietus remansit...
Approbata fuit ejus mens... Exclamarunt omnes: Vivat Dominus noster...
(_Ibid._, colonn. 70-71.)


97--page 130--_Toutes les questions politiques, morales, religieuses,
s'agitrent  l'occasion de la mort du duc d'Orlans._

Ces grandes questions semblent avoir dj t dbattues en France, 
l'occasion de la fin tragique de Richard II. Voy. _Lettre de Charles VI
aux Anglais_, 2 oct. 1402. Bibl. royale, mss. Fontanieu, 105-6; Brienne,
vol. XXXIV, p. 227.


98--page 131--_Le duc de Bourgogne leur dit tout ple..._

Se fecisse instigante Diabolo. (Religieux, ms., folio 154.)--Plus
loin, l'apologiste du duc d'Orlans rapporte cette parole comme avoue
du duc de Bourgogne lui-mme: Tunc dixit quod Diabolus ad id ipsum
tentaverat, et nunc sine verecundia sibimet contradicendo dicit quod
optime fecit. (_Ibid._, ms., folio 593.)


99--page 132--_Il rassembla les tats de Flandre, d'Artois_, etc.

Auxquels il fit remontrer publiquement comment  Paris il avoit fait
occire Louis, duc d'Orlans; et la cause pourquoi il l'avoit fait, il la
fit lors divulguer par beaux articles et commanda que la copie en ft
baille par crit  tous ceux qui la voudroient avoir; pour lequel fait
il pria qu'on lui voulsist faire aide  tous besoins qui lui pourroient
survenir.  quoi lui fut rpondu des Flamands que trs volontiers aide
lui feroient.--Les Flamands lui taient d'autant plus favorables en ce
moment qu'il venait de leur obtenir une trve de l'Angleterre.
(Monstrelet, t. I, p. 207, 231.)


100--page 133--_Il fit rpandre le bruit qu'il n'avait fait que prvenir
le duc d'Orlans..._

Le duc de Bourgogne aurait pu soutenir cette assertion, si l'on s'en
rapportait  la mauvaise traduction que Le Laboureur a faite du
Religieux. Il lui fait dire ridiculement (p. 624): Ces flamches de
division causrent un embrasement de haine et d'inimiti qu'on ne put
esteindre et qui fit dcouvrir beaucoup d'apparence de _conspirations_
sur la vie l'un de l'autre. Il n'y a pas de _conspirations_ dans le
texte; il dit: In necem mutuam diu visi fuerunt _publice_ aspirare.
(Folio 552.)--Cette rcrimination atroce du meurtrier n'est, je crois,
exprime nettement que dans une chronique belge que j'ai dj cite.
Elle suppose, ce qui met le comble  l'invraisemblance, que le duc
d'Orlans s'adressa  son ennemi mortel, Raoul d'Auquetonville, pour le
dcider  tuer le duc de Bourgogne: Avint ce nonobstant, par commune
voix et renomme, si comme on disoit, que ledit Dorliens avoit marchand
ou voloit marchander  Raoulet d'Actonville de tuer le duc de Bourgogne,
lequel fait fu dcouvert par ledit Raoulet au duc de Bourgogne.
(_Chronique ms._, n 801 D (Bibliothque de Bourgogne,  Bruxelles),
folio 222.)


101--page 133--_Le plus triste et le plus rude hiver..._

Au commencement de janvier 1408, il fait si froid que le Parlement ne
tient pas sance... _Il ne pouoit besoigner: le grephier mesme, combien
qu'il eust prins feu delez lui, en une poelette, pour garder lancre de
son cornet de geler, lancre se geloit en sa plume, de 2 ou 3 mos en 3
mos, et tant que enregistrer ne pouoit..._ Ce rcit est quatre fois
plus long que celui de la mort du duc d'Orlans. Les glaons empchaient
les moulins de fonctionner: il y eut disette. Quand la gele cessa, les
ponts furent emports. Le greffier termine par ces mots:... _Et ce cas,
avec l'occision de feu monseigneur Loiz duc Dorlans frre du roy_ (DE
QUO SUPRA, MENS NOVEMBRI), _a est  grant merveille en ce royaume..._
Il parat qu'il y eut vacance pendant un mois. 1er jour de fvrier:
_Curia vacat, pour ce qu'il n'a os passer la rivire pour aler au
Palaiz pour la grant imptuosit et force d'elle. Car aussy croit-elle
toujours._ (_Archives_, _Registres du Parlement_, _Conseil_, vol. XIII,
folio 11; et _Plaidoiries_, _Matine VI_, folio 40.)


102--page 135--_Le duc de Bourgogne revint_, etc.

Et se logea en l'hostel d'un bourgeois, nomm Jacques de Haugart,
auquel htel ledit duc fit pendre par dessus l'huis par dehors deux
lances, dont l'une si avoit fer de guerre et l'autre si avoit fer de
rochet; pourquoi fut dit de plusieurs nobles estant  icelle assemble
que ledit duc les y avoit fait mettre en signifiance que qui voudroit
avoir  lui paix ou guerre, si le prensit. (Monstrelet, t. I, p. 234.)


103--page 135--_Les princes avaient t jusqu' Amiens pour l'empcher
de venir..._

 l'approche des troupes qui allaient occuper Paris, le Parlement, avec
sa prudence ordinaire, ne voulut point se mler des affaires de la ville
ni des prcautions  prendre: Et si a est touchi de requrir
provision pour la ville de Paris o plusieurs gens d'armes doivent
arriver... Sur quoy n'a pas t conclu, _quia, ad curiam non pertineret
multis obstantibus_; au moins, ny pourroit remdier. (_Archives_,
_Registres du Parlement_, _Conseil_, XIII, 10 fvrier 1407 (1408), folio
13, verso.)


104--page 138--_Jean Petit fut soutenu par le duc de Bourgogne..._

Cette pension n'tait pas gratuite; Jean Petit nous apprend lui-mme
qu'il a fait serment au duc de Bourgogne: Je suis oblig  le servir
par serment  lui faict il y a trois ans passs... Lui, regardant que
j'estois trs petitement bnfici, m'a donn chascun an bonne et grande
pension pour moi aider  tenir aux escoles; de laquelle pension j'ai
trouv une grand'partie de mes dpens et trouverai encore, s'il lui
plat de sa grce. (Monstrelet, t. I, p. 245.)


105--page 139--_Il tablissait qu'il tait mritoire de tuer un tyran._

Bien entendu qu'il ne faut pas chercher dans le discours de Jean Petit
un srieux examen de ce prtendu droit de tuer.

Qui a droit _de tuer_? Que la socit l'ait elle-mme (qu'elle doive du
moins l'exercer toujours), cela est fort contestable. Dieu a dit: _Non
occides_. Can qui a tu son frre, Dieu ne le tue point; il le marque
au front.--La socit ne doit-elle pas au moins _tuer pour son salut_?
Ceci mne loin. Clon affirme, dans Thucydide, qu'Athnes doit, pour son
salut, tuer tout un peuple, celui de Lesbos.--En admettant que la
socit ait droit de tuer, _un individu_ peut-il jamais se charger de
tuer _pour elle_, se faire juge du meurtre, juge et bourreau  la
fois?--Tuer _un tyran_. Mais qu'est-ce qui a vu un tyran? qui jamais,
dans le monde moderne, a rencontr cette bte horrible de la cit
antique? C'est un tre disparu, tout autant que certains fossiles. Quel
souverain des temps modernes (sauf peut-tre un Eccelino, un Ali, un
Djezzar) a pu rappeler le tyran de l'antiquit? ce monstre qui
supprimait la loi dans une ville, sous lequel il n'y avait plus rien de
sr, ni la proprit, ni la famille, ni la pudeur, ni la vie? (Note de
1840.)


106--page 140--_le duc d'Orlans tait sorcier_...

M. Buchon dit que le dtail des malfices du duc d'Orlans, toujours
omis dans les ditions antrieures de Monstrelet, ne se trouve que dans
le ms. 8347. Le ms. du Roi 10319, ms. du commencement du quinzime
sicle, est prcd d'une miniature enlumine qui reprsente un loup
cherchant  couper une couronne surmonte d'une fleur de lis, tandis
qu'un lion l'effraye et le fait fuir. Au bas, on lit ces quatre vers:

  Par force le leu rompt et tire
   ses dents et gris la couronne,
  Et le lion par trs grand ire
  De sa pate grant coup lui donne.

                   (Buchon, dit. de Monstrelet, t. I, p. 302.)


107--page 143--_L'Universit, le clerg, allrent dpendre_, etc.

Ce dit jour ont est despenduz deux excutez au gibet, qui se disoient
clercs et escoliers de l'Universit de Paris, et au despendre a eu,
comme len dit, plus de XL _mille_ personnes au gibet, et ont est
ramenez en deux sarqueux,  grant compaignie et grans processions des
glises et de l'Universit, sonnans toutes les cloches des glises,
jusques au parviz de N. D., entre X et XI heures, couverts de toile
noire, et rendus  lvesque de Paris par certaine forme et manire, et
depuiz portez ou menez  Saint-Maturin o ont est inhumez, comme len
dit, et ce fait par ordonnance royal. 16 mai 1408. (_Archives_,
_Registres du Parlement_, _Plaidoiries_, _Matine VI_, folio 93, et
_Conseil_, vol. XIII, folio 26.)


108--page 143--_Deux messagers de Benot XIII avaient apport des bulles
menaantes..._

A est prsente au roy, ds lundi, comme len disoit, une bulle par
laquelle le pape Benedict, qui est lun des contendens du papat,
excommunie le roy et messires ses parents, et adhrens. Et qu'il en
avendra? Diex y pourvoie! (_Archives_, _Registres du Parlement_,
_Conseil_, XIII, folio 27.)


109--page 144--_Ces scolastiques, trangers aux lois, aux hommes et aux
affaires_, etc.

Theologi atque artist, in disputationibus magis quam processibus
experti... Unde inter eos atque in jure peritos pluries orta verbalis
discordia. (Religieux, ms., folio 565.)


110--page 146--_Les deux messagers du pape furent trans par les rues_,
etc.

Au jour dui entre 10 et 11 heures les prlas et clergie de France
assembl au Palaiz, sur le fait de l'glise, ont est amenez maistre
Sanceloup, nez du pair Darragon, et un chevaucheur du pape Benedict qui
fu devers nez de Castelle, en 2 tumbereaux, chascun deulx vestuz dune
tunique de toille peincte, o estoit en brief effigie la manire de la
prsentation des mauveses bulles dont est mention le 21 de may
ci-dessus, et les armes du dict Benedict renverses et autres choses, et
mittrez de papier sur leurs ttes, o avoit escriptures du fait, depuis
le Louvre o estoient prisonniers, avec plusieurs autres de ce royaume,
prlas et autres gens dglise, qui avoient favoris aux dictes bulles,
comme len dit, jusques en la court du Palaiz en molt grant compaignie
de gens  trompes, et l ont est eschafaudez publiquement et puiz
remenez au dit Louvre par la manire dessus dicte. (_Archives_,
_Registres du Parlement_, _Conseil_, XIII, folio 39, aot 1408.)


111--page 146--_Le parti de Benot et d'Orlans se fortifiait 
Lige..._

V. les curieux dtails que donne Zanfliet sur la faction des _Haroit_.
(_Cornelii Zanfliet Leodiensis monachi Chronicon_, ap. Martene _Ampliss.
Coll._, t. V, p. 365, 366.) Le Religieux et Monstrelet sont fort tendus
et fort instructifs. Placentius (_Catalogus_, etc.) est peu dtaill.


112--page 148--_Le duc de Bourgogne ordonna le massacre des
prisonniers..._

Y ont est occis... de vingt-quatre  vingt-six mille Ligeois, comme
on peut le savoir par l'estimation de ceux qui ont vu les noms... Nous
avons bien perdu de soixante  quatre-vingt chevaliers ou cuyers.
(Lettre du duc de Bourgogne.)--V. M. de Barante, t. III, p. 211-212, 3e
dition.


113--page 149--_On savait qu'il avait pay de sa personne..._

Comment en dcourant de lieu  autre, sur un petit cheval, exhorta et
bailla  ses gens grand courage, et comment il se maintint jusques en la
fin, n'est besoin d'en faire grand dclaration... Oncques de son corps
sang ne fut trait pour icelui jour, combien qu'il fut plusieurs fois
travaill. (Monstrelet, t. II, p. 17.)


114--page 149--_La reine et les princes taient revenus  Paris..._

Dimanche 26 aot 1408... Entrrent  Paris et vindrent de Meleun la
royne et le dauphin accompaigns, environ quatre heures aprs disner,
des ducs de Berri, de Bretoigne, de Bourbon, et plusieurs autres contes
et seigneurs et grant multitude de gens darmes et alrent parmi la ville
loger au Louvre.--Mardi 28 aot... Ce dict jour entra  Paris la
duchesse Dorlans, mre du duc Dorlans qui  prsent est, et la royne
d'Angleterre, femme du dict duc, en une litire couverte de noir 
quatre chevaux couverts de draps noirs,  heure de vespres, accompaigne
de plusieurs chariots noirs pleins de dames et de femmes, et de
plusieurs ducs et contes et gens darmes. (_Archives_, _Registres du
Parlement_, _Conseil_, vol. XIII, fol. 40-41.)--Les princes
s'accordrent pour dfrer, dans cet intervalle, un pouvoir nominal 
la reine et au dauphin: Ce Ve jour (5 septembre 1408) furent tous les
seigneurs de cans au Louvre en la grant sale, o estoient en personne
la royne, le duc de Guienne, etc. (Suit une longue srie de noms)... en
la prsence desquelz... fu publie par la bouche de maistre Jeh.
Jouvenel, advocat du roy, la puissance octroie et commise par le roy 
la royne et audit mons. de Guienne sur le gouvernement du royaume, le
roy empeschi ou absent. (_Archives_, _ibid._, _Conseil_, vol. XIII,
fol. 42, verso.)


115--page 154--_Bris qu'il tait par la torture, Montaigu affirmait..._

Affirmasse quod tormentorum violentia (qua et manus dislocatas et se
ruptum circa pudenta monstrabat) illa confessus fuerat, nec in aliquo
culpabilem ducem Aurelianensem nec se etiam reddebat nisi in pecuniarum
regiarum nimia consumptione. (Religieux, ms., folio 633.)


116--page 156--_Ce conseil interdit la chambre des Comptes..._

Et qui a longo tempore, D. Camer computorum gre ferentes quod Rex
manu prodiga pecunias multis etiam indignis consueverat largiri, dona in
scriptis redigebant, addentes in margine _Recuperetur_, _Nimis habuit_;
statutum est ut registrum prsidentibus traderetur, qui quod nimium
fuerat ab ipsis aut eorum hredibus usque ad ultimum quadrantem,
cessante omni appellatione, extorquerent. Omnes etiam Dominos Camer
computorum deposuerunt, uno duntaxat excepto qui vices suppleret omnium,
donec... (Religieux, ms., folio 639.)--Voir aussi _Ordonnances_, t. IX,
p. 468 et seq.


117--page 157--_Cet argent s'tait coul sans qu'on st comment..._

Au milieu de cette dtresse, nous trouvons, entre autres dpenses, un
mandement de Charles VI pour le payement de ses veneurs. L'acte est
rdig dans des termes trs impratifs et trs-rigoureux.  la suite de
la signature du roi viennent ces mots: Garde qu'en se n'ait faute.
(Bibliothque royale, mss., Fontanieu 107-108, ann. 1410, 9
juillet.)--Pour une paire d'heures, donnes par le roi  la duchesse de
Bourgogne, 600 cus. (_Ibid._, 109-110, ann. 1413.)


118--page 160--_Le chancelier de Notre-Dame s'emporta jusqu' dire..._

Nec reges digne vocari, si exactionibus injustis opprimant populum
suum, sed quod eos depositione dignos possint rationabiliter reputare,
in annalibus antiquis possunt de multis legere. (Religieux, ms., fol.
675, verso.)


119--page 162, note--_Dans une de ces alarmes_, etc.

Ce dict jour, pour ce que le Roy notre Sire, accompaign de molt de
princes, barons et chevaliers et grant nombre de gens darmes, estoit
venu loger au Palaiz, et pour les gens darmes estoient pleins les
hostelz tans de la Cit que du cloistre de Paris, et par tout oultre les
pons par devers la place Maubert, sans distinction, hors les seigneurs
de cans pour lesquels a est orden, comme a dit en la chambre le
prvost de Paris, que en leurs hostelz len ne se logera pas, et que en
telz cas aventure seroit que les chambellans du Roy notre dit sire ne
preissent les tournelles de cans, esquelles a procs sans nombre qui
seroient en aventure destre embroillez, fouillez, et adirez et perdus,
qui seroit dommage inestimable  tous de quelque estat que soit de ce
royaume; j'ay fait murer l'uiz de ma tournelle, afin que len ne y entre,
car: _In armigero vix potest vigere ratio._--Le greffier a dessin un
soldat sur la marge. (_Archives_, _Registres du Parlement_, _Conseil_,
XIII, folio 131, verso, 16 septembre 1410.)


120--page 163--_Dans les vraies usances bretonnes, le foyer restait au
plus jeune..._

_Origines du droit_, page 63: _Usement de Rohan_: En succession directe
de pre et de mre, le fils juveigneur et dernier n desdits tenanciers
succde au tout de ladite tenue et en exclut les autres, soient fils ou
filles.--Art. 22: Le fils juveigneur, auquel seul appartient la tenue,
comme dit est, doit loger ses frres et soeurs jusques  ce qu'ils
soient maris; et d'autant qu'ils seroient mineurs d'ans, doivent les
frres et soeurs estre maris et entretenus sur le bail et profit de la
tenue pendant leur minorit; et estant les frres et soeurs maris, le
juveigneur peut les expulser tous. (_Coutumier gnral._)--Cette loi me
semble conforme  l'esprit d'un peuple navigateur et guerrier qui veut
forcer les ans, dj grands et capables d'agir,  chercher fortune au
loin.--Voir _ibid._, sur le droit d'anesse.


121--page 167--_Les Armagnacs poussaient la guerre avec une violence
inconnue jusque-l_, etc.

Vaissette, _Hist. du Languedoc_, t. IV, p. 282. Nanmoins ils
conservaient toujours des liaisons avec les Anglais. Le Parlement leur
fait un procs en 1395,  ce sujet. (_Archives, Registres du Parlement,
Arrts_, XI, ann. 1395.)


122--page 169--_La lgret impie des Armagnacs..._

Cette lgret mridionale est sensible dans les proverbes,
particulirement dans ceux des Barnais; plusieurs sont fort
irrvrencieux pour la noblesse et pour l'glise:

  Habillat  bastou,
  Qu'ara l'air du barou.

Habillez un bton, il aura l'air d'un baron.

  Las sourcires et lous loubs-garous
  As cures han minya capous.

Les sorcires et les loups-garous font manger des chapons aux curs,
etc., etc. (_Collection de Proverbes barnais_, ms., communique par MM.
Picot et Bad, de Pau.)


123--page 170--_Les Armagnacs  Saint-Denis..._

Les Parisiens croyaient nanmoins, et non sans apparence, que les moines
taient favorables au parti d'Orlans. Le bruit mme courut  Paris que
le duc d'Orlans s'tait fait couronner roi de France dans l'abbaye de
Saint-Denis. (Religieux, ms., f. 701, verso.)


124--page 172--_Le duc de Bourgogne avait fait publier  grand bruit
dans Paris_, etc.

Indeque rabies popularis sic exarsit, ut omnes utriusque sexus absque
erubescentio velo ducibus publice maledicentes, orarent ut cum Juda
proditore ternam perciperent portionem. (Religieux, ms., folio 734.)


125--page 174--_Les frquents appels  l'opinion publique que font les
partis..._

Le plus important peut-tre de ces manifestes est celui que le duc de
Bourgogne publia au nom du roi, le 13 fvrier 1412. Il y demandait une
aide  la langue d'oil et  la langue d'oc, et en confiait la perception
 un bourgeois de Paris. Pralablement il y fait une longue histoire
apologtique des dmls de la maison de Bourgogne avec celle d'Orlans.
Il y flatte Paris; il entre dans le ressentiment du peuple contre les
excs des gens d'armes du parti d'Orlans. Il fait dire au roi: Nous
feusmes deuement et souffisamment informs qu'ils tendoient 
_dbouter_ du tout _Nous et notre gnration de notre royaume_ et
seigneurie. (Bibl. royale, mss., Fontanieu, 109-110, ann. 1412, 13
fvrier, d'aprs un Vidimus de la vicomt de Rouen.)


126--page 175--_Au front de la cathdrale de Chartres, on sculpte la
figure de la Libert..._

Voir le curieux rapport de M. Didron, dans le _Journal de l'instruction
publique_, 1839.


127--page 178, note--_Clmengis implore l'intervention du Parlement..._

O clarissimi prsides regiorum tribunalium, cterique celeberrimi
judices, qui illam egregiam Curiam illustratis, expergiscimini tandem
aliquando, et regni non dico statum, quia _non stat_, sed miserabilem
lapsum aspicite... (Le juge doit comme le mdecin) non tantum morbis cum
exorti fuerint subvenire, sed prstantiori etiam cum gloria, salubri
ante prservatione, ne oriantur prospicere. (Nic. Clemeng. _Epistol._,
t. II, p. 284.)


128--page 180--_Ce long travail de la transformation du droit..._

Il est curieux d'observer le commencement de ce grand travail dans les
registres dits _olim_. On y trouve dj des dtails curieux sur la
procdure. Deux employs des Archives, MM. Dessalles et Duclos, en
prparent la publication sous la direction de M. le comte Beugnot. Voir
subsidiairement les notices de MM. Klimrath, Taillandier et Beugnot, sur
nos anciens livres de droit et sur l'immense collection des registres du
Parlement.--Toutefois il ne faut pas oublier que ces registres, mme les
_Olim_, que ces livres, mme ceux du treizime sicle, contiennent moins
le droit du moyen ge que la _destruction du droit du moyen ge_. Il
faudrait remonter au _droit fodal_, au _droit ecclsiastique_, tels
qu'on les trouve dans les chartes, dans les canons, dans les rituels,
dans les formules et symboles juridiques.


129--page 180--_Le Parlement avait port une sentence de mort et de
confiscation contre le comte de Prigord..._

Il serait plus exact de dire: Comte _en_ Prigord. Il n'avait gure que
la _neuvime_ partie du dpartement actuel de la Dordogne (mss. indits
de M. Dessalles sur l'histoire du Prigord). D'aprs une chronique ms.
qu'a retrouve M. Mrilhou, la chute du dernier comte aurait t
dcide par un rapt qu'il essaya de faire sur la fille d'un consul de
Prigueux, pendant une procession. Le procs numre bien d'autres
crimes. Rien n'est plus curieux pour faire connatre les dtails de
cette interminable guerre entre les seigneurs et les gens du roi. Le
principal grief c'est que,  en croire l'accusation, le comte disait
qu'il voulait tre roi et agissait comme tel: Jactabat palam et publice
fore se REGEM..., certumque judicem pro appellationibus decidendis...
constituerat... a quo non permittebat ad Nos vel ad... Curiam
appellare. (_Archives, Registres du Parlement, Arrts criminels_, reg.
XI, ann. 1389-1396.)


130--page 183--_La plupart des collges_, etc.

Du Boulay donne tout au long les constitutions de ces collges, t. IV et
V.


131--page 185--_Les Carmes voulaient remonter plus haut que le
christianisme..._

Cette prtention produisit au dix-septime sicle une vive polmique
entre les Carmes et les Jsuites. Ceux-ci, qui n'aimaient gure plus la
posie du moyen ge que la philosophie moderne, attaqurent durement
l'histoire d'lie; ils prirent une massue de science et de critique pour
craser la frle lgende. Les Carmes, en reprsailles, firent proscrire
en Espagne les _Acta_ des Bollandistes. (Hliot, _Histoire des Ordres
monastiques_, t. I, p. 305-310.)


132--page 185--_La remontrance de l'Universit au roi..._

Le passage le plus important est celui o l'on compare les dpenses de
la maison royale  des poques diffrentes: Ad priscorum regum,
reginarum ac liberoram suorum continuendum statum magnificum et
quotidianas expensiones 94,000 francorum auri abunde sufficiebant,
indeque creditores debite contentabantur; quod utique modo non fit,
quamvis ad prdictos usus 450,000 annuatim recipiant. (Religieux, ms.,
folio 761.)


133--page 187--_Les matres bouchers..._

Cette antique corporation ne fit pas inscrire ses rglements parmi ceux
des autres mtiers, lorsque le prvt tienne Boileau les recueillit
sous saint Louis. Sans doute les bouchers aimrent mieux s'en fier  la
tradition,  la notorit publique, et  la crainte qu'ils inspiraient.
V. M. Depping. _Introd. aux Rglements d't. Boileau_, p. LVI; et
Lamare, _Trait de la police_, t. II, liv. V, tit. XX.


134--page 187--_Ces taux passaient, comme des fiefs, d'hoir en hoir_,
etc.

Flibien, t. II, p. 753. Sauval, t. I, 634, 642. V. aussi les
_Ordonnances, passim_. L'une des plus curieuses est celle qui fixe la
redevance de chaque nouveau boucher envers le cellrier et le concierge
de la Court-le-Roy (du Parlement). (_Ordonnances_, t. VI, p. 597, ann.
1381.)


135--page 188--_Le boucher Alain y achte une lucarne pour voir la messe
de chez lui..._

Une vue de deux doigts de long sur deux de large. (Vilain, _Histoire
de Saint-Jacques-la-Boucherie_, p. 54, ann. 1388, 1405.)


136--page 189--_Leur crainte tait que le dauphin ne ressemblt  son
pre..._

Si ab aliquo prpotente (ut publice ferebatur) inducti ad hoc fuerint
tunc non habui pro comperto; eos tamen non ignoro ducis Guyenn
nocturnas et indecentes vigilias, ejus commessationes et modum
inordinatum vivendi molestissime tulisse, timentes, sicut dicebant, ne
infirmitatem patern similem incurreret in dedecus regni. (Religieux,
ms., folio 778.)


137--page 192--_L'hygine applique  la politique_, etc.

V. le sermon de Gerson sur la sant corporelle et spirituelle du roi, et
la lettre de Clmengis, intitule: De politi Gallican gritudine, per
metaphoram corporis humani lapsi et consumpti. (Nic. Clemeng. _Epist._,
t. II, p. 300.) Ces comparaisons abondent encore au dix-septime sicle,
et jusque dans les prfaces de Corneille.


138--page 195--_Les Gantais voulurent garder le fils du duc de
Bourgogne..._

Ce fait si important ne se trouve que dans le Religieux. Les historiens
du parti bourguignon, Monstrelet, Meyer, n'en disent rien. Meyer passe
sur tout cela comme sur des charbons.--Ce fut Paris qui s'entremit en
cette affaire pour ceux de Gand: Regali consilio (prpositi mercatorum
et scabinorum Parisiensium _validis precibus_) ut Dominus Comes de
Charolois, primogenitus ducis Burgundi, cum uxore sua, filia Regis, in
Flandriam duceretur..., Gandavensium burgenses obtinuerunt. (Religieux,
ms., 723 verso.)


139--page 197--_Les Universitaires se runirent au couvent des
Carmes..._

Lisez cette grande scne dans Juvnal des Ursins, p. 251-252. Cet
historien mdiocre, qui semble ordinairement se contenter d'abrger le
Religieux, prsente cependant de plus quelques dtails importants qu'il
avait appris de son pre.


140--page 198--_Le seul Pavilly s'obstina_, etc.

Juvnal affirme, avec une lgret malveillante, que le Carme tirait de
l'argent de tout cela. Quelqu'un, dit-il, parla pour sauver Desessarts
qui tait au Chtelet, en grand danger: Mais le dit de Pavilly qui
tendoit fort _au profit de sa bourse_, et s'intressoit fort avec les
Gois, Saintyous et leurs alliez, voulust montrer que la prise des
personnes estoit dument faite et qu'il falloit ordonner commissaires
pour faire leur procs. (Juvnal des Ursins, p. 252.)


141--page 199--_Il y a de mauvaises herbes au jardin de la reine..._

Jean de Troyes avait dj employ la mme mtaphore: Eradicentur herb
mal, ne impediant florem juventutis vestr virtutum fructus odoriferos
producere. (Religieux, ms., 785 verso.)--Cette posie de jardinage
plaisait fort au peuple des villes, toujours enferm, et d'autant plus
amoureux de la campagne qu'il ne voyait pas. On la retrouve partout dans
les Meistersaengers, dans Hans Sachs, etc. Il est vrai qu'elle n'y est
pas mise  l'usage du meurtre, comme ici.


142--page 201--_Sauf quelques articles trop minutieux et d'une rdaction
enfantine_, etc.

V. l'article sur Nostre bonne couronne desmembre, et les flourons
d'icelle baillez en goige... (_Ordonnances_, t. X, p. 92); et l'article
sur les aides de guerre, dont l'argent sera serr en un gros coffre,
qui sera mis en la grosse tour de Nostre Palais ou ailleurs en lieu sr
et secret, ouquel coffre aura trois clefs... (_Ibid._, p. 96.)


143--page 207--_Jean Courtecuisse, clbre docteur de l'Universit,
prcha sur l'excellence de l'ordonnance..._

Du Boulay rapporte  tort ce sermon  l'anne 1403. Cependant le titre
qu'il lui donne lui-mme devait l'avertir qu'il est de 1413. Aura-t-il
craint, pour l'honneur de l'Universit, d'avouer les liaisons d'un de
ses plus grands docteurs avec les Cabochiens?


144--page 208--_Ils commencrent le pont Notre-Dame..._

Cedit jour fut nomm le pont de la Planche de Mibray le _Pont
Nostre-Dame_, et le nomma le roi de France Charles, et frappa de la trie
sur le premier pieu, et le duc de Guienne, son fils, aprs, et le duc de
Berry, et le duc de Bourgogne, et le sire de la Trmouille. (_Journal
du Bourgeois de Paris_, 10 mai 1413, d. Buchon, t. XV, p. 182.)


145--page 211--_La religion de la royaut tait encore entire et le fut
longtemps..._

Voyez si longtemps aprs l'extrme timidit du chef de la Fronde. Il eut
peur des tats gnraux (Retz, livre II), peur de l'union des villes
(livre III): J'en eus scrupule, dit-il. Il eut peur encore de se lier
avec Cromwell. Mazarin, tout en dfendant l'autorit royale qui tait la
sienne, avait apparemment moins de scrupule, s'il est vrai qu'aprs la
mort de Charles Ier il ait dit dans sa prononciation italienne: Ce M.
de Cromwell est n houroux (heureux).


146--page 211--_L'avocat gnral Juvnal..._

Voyez au Muse de Versailles la longue et piteuse figure de Juvnal, et
la rouge trogne de son fils l'archevque. Le pre n'en fut pas moins un
excellent citoyen. Son fils rapporte un trait admirable de sa fermet 
l'gard du duc de Bourgogne, p. 222, note 2.


147--page 213--_Le charpentier Guillaume Cirasse..._

V. les armoiries de Guillaume Cirasse, dans le Recueil des armoiries des
prvts et chevins de Paris (exemplaire colori  la Bibl. du cabinet
du roi, au Louvre).


148--page 215, note 2--_Le roi dsirait fort traiter_, etc.

Un grand seigneur vient trouver le roi au matin pour l'animer contre les
Bourguignons. Le roy estant en son lict, ne dormoit pas et parloit en
s'esbatant avec un de ses valets de chambre, en soy farsant et
divertissant. Et ledit seigneur vint prendre par dessous la couverture
le roy tout doucement par le pied, en disant: Monseigneur, vous ne
dormez pas? Non, beau cousin, lui dit le roy, vous soyez le bien venu,
voulez-vous rien? y a t'il aucune chose de nouveau? Nenny, Monseigneur,
luy respondit-il, sinon que vos gens qui sont en ce sige, disent que
tel jour qu'il vous plaira, verrez assaillir la ville, o sont vos
ennemis et ont esprance d'y entrer. Lors le roi dit que son cousin le
duc de Bourgogne vouloit venir  raison, et mettre la ville en sa main,
sans assaut, et qu'il falloit avoir paix.  quoy ledit seigneur
respondit: Comment, Monseigneur, voulez-vous avoir paix avec ce mauvais,
faux, traistre et desloyal, qui si faussement et mauvaisement a faict
tuer vostre frre? Lors le roy, aucunement desplaisant, luy dit: Du
consentement de beau fils d'Orlans, tout lui a est pardonn. Hlas!
Sire, rpliqua ledit seigneur, vous ne le verrez jamais vostre frre...
Mais le roy lui respondit assez chaudement: Beau cousin, allez-vous-en;
je le verray au jour du Jugement. (Juvnal, p. 2-3.)


149--page 217--_Ds qu'il s'agit de l'glise, Gerson est rpublicain..._

V. les oeuvres de Gerson (d. Du Pin), surtout au tome IV, et les
travaux estimables de MM. Faugre, Schmidt et Thomassy. Je parlerai
ailleurs de ceux de MM. Gence, Gregori, Daunou, Onsyme Leroy, et en
gnral des crivains qui ont dbattu la question de l'_Imitation_.


150--page 221--_L'augmentation des dpenses tenait  l'avilissement
progressif du prix de l'argent..._

Clmengis s'tonne de ce qu'un monastre qui nourrissait primitivement
cent moines n'en nourrit plus que dix (p. 19). Qui ne sait combien en
deux ou trois sicles changent et le prix des choses et le nombre de
celles qu'on juge ncessaires? Pour ne parler que d'un sicle, quelle
grande maison pourrait tre dfraye aujourd'hui d'aprs le calcul que
madame de Maintenon fait pour celle de son frre? Voir, entre autres
ouvrages, une brochure de M. le comte d'Hauterive: _Faits et
observations sur la dpense d'une des grandes administrations_ etc.;
deux autres brochures de M. Eckard: _Dpenses effectives de Louis XIV en
btiments au cours du temps des travaux de leur valuation_, etc., etc.


151--page 222--_Clmengis... d'Ailly..._

Je ne veux pas contester le mrite rel de ces deux personnages qui
furent tout  la fois d'minents docteurs et des hommes d'action.
D'Ailly fut l'une des gloires de la grande cole gallicane du collge de
Navarre; il y forma Clmengis et Gerson. Clmengis est un bon crivain
polmique, mordant, amusant, _sal_ (comme aurait dit Saint-Simon). V.
le tableau qu'il fait de la servilit du pape d'Avignon, dans le livre
de la _Corruption de l'glise_ (p. 26). La conclusion du livre est trs
loquente. C'est une apostrophe au Christ; les protestants peuvent y
voir une prophtie de la Rforme: Si tuam vineam labruscis
senticosisque virgultis palmites suffocantibus obseptam, infructiferam,
vis ad naturam reducere, quis melior modus id agendi, quam inutiles
stirpes eam sterilem efficientes qu falcibus amputat pullulant,
radicitus evellere, vineamque ipsam aliis agricolis locatam novis rursum
autiferacibus et fructiferis palmitibus inserere?... Hc non nisi exigua
sunt dolorum _initia_ et suavia qudam eorum qu supersunt _prludia_.
Sed tempus erat, ut portum, ingruente jam tempestate, peteremus,
nostrque in his periculis saluti consuleremus, ne tanta procellarum
vis, qu laceram Petri naviculam validiori turbinis impulsu, quam ullo
alias tempore _concussura est_, in mediis nos fluctibus, cum his qui
merito naufragio perituri sunt, absorbeat. (Nic. Clemeng. _De corrupto
Ecclesi statu_, t. I, p. 28.)


152--page 223--_... le piquant rquisitoire du concile contre les deux
papes rfractaires..._

_Concilium Pisanum_, ap. _Concil._, d. Labbe et Cossart, 1671; t. XI,
pars II, p. 2172 et seq.


153--page 224--_Ces ennemis acharns s'entendaient au fond 
merveille..._

Habentes facies diversas..., sed caudas habent ad invicem colligatas,
ut de vanitate conveniant. (_Ibid._, p. 2183.)--... Volebat unum pedem
tenere in aqua et alium in terra. (_Ibid._, p. 2184.)


154--page 225--_Lorsque Valla levait les premiers doutes sur
l'authenticit des dcrtales..._

Non seulement Valla, mais Gerson, dans son ptre _De modis uniendi ac
reformandi Ecclesiam_, p. 166. Sur Valla, lire un article excellent de
la _Biographie universelle_ (par M. Viguier), t. XLVII, p.
345-353.--Des papes ont permis  Ballerini de critiquer,  Rome mme,
les fausses dcrtales. Pourquoi ne les ont-ils pas rvoques? Pour la
mme raison que les rois de France n'ont pas rvoqu les fables
politiques relatives aux douze pairs de Charlemagne, ni les Empereurs
celles qui se rattachent  l'origine des cours Weimiques, etc. Telle
est la rponse de l'ingnieux M. Walter. (Walter, _Lerhbuch des
Kirchenrechts_, Bonn. 1829, p. 161.)


155--page 226--_Raymond Lulle pleura aux pieds de son Arbor, qui
finissait la scolastique..._

Voir la curieuse prface. (Raymond Lullii Majoricensis, illuminati
patris, _Arbor scienti_. Lugduni, 1636, in-4{o}, p. 2 et 3.)


156--page 226--_... renouveler..._

Ce verbe, employ comme neutre, avait bien plus de grce. Je crois qu'on
y reviendra. V. Charles d'Orlans (p. 48): Tous jours sa beaut
_renouvelle_. Et Eustache Deschamps (p. 99): De jour en jour votre
beaut _renouvelle_.


157--page 227--_Au moment o l'Anglais allait fondre sur la France_,
etc.

Licet quis contemnendum esse, quantum ad bella pertinet, _ducem
Lotharingi_, nec tantis pollere viribus, ut domui audeat Franci bellum
inferre, non parvus debet hostis videri quem Deus excitat et propter
aliorum adjuvat facinora. (Nic. Clmengis, t. II, p. 257.)--On voit de
mme dans les lettres de Machiavel qu' la veille d'tre conquise par
les Espagnols, l'Italie ne craignait que les Vnitiens. Il crit aux
magistrats de Florence: Vos Seigneuries m'ont toujours dit que la
libert de l'Italie n'avait  craindre que Venise. (Machiavel, Lettre
de fvrier ou mars 1508.)


158--page 230--_Sur les cinquante-trois mille fiefs en Angleterre,
l'glise en possdait vingt-huit mille..._

Turner, _The History of England, during the middle ages_ (ed. 1830),
vol. III, p. 96.--On assurait rcemment que le clerg anglican avait
encore aujourd'hui un revenu suprieur  celui de tout le clerg de
l'Europe. Ce qui est sr, c'est que l'archevque de Cantorbry a un
revenu _quinze_ fois plus grand que celui d'un archevque franais,
_trente_ fois plus grand que celui d'un cardinal  Rome. (_Statistics of
the Church of England_, 1836, p. 5.) V. aussi trois Lettres de Lon
Faucher (_Courrier franais_, juillet, aot 1836).


159--page 232, note--_Le droit d'anesse en Angleterre..._

Le 12 avril 1836, M. Ewart voulait prsenter un bill statuant que, au
moins dans les successions ab intestat, les proprits foncires
seraient partages galement entre les enfants; sir John Russel a parl
contre, et la motion a t rejete  une forte majorit.


160--page 237--_Shakespeare ennemi des sectaires de tout ge..._

Shakespeare a fait de rares allusions aux puritains naissants, toutes
malveillantes. Voir entre autres celle qui se trouve dans _Twelfth
Night_, act. III, scne II.--Quant  Falstaff, j'aurai occasion d'y
revenir.


161--page 239, note--_L'examen d'Oldcastle par l'archevque de
Cantorbry_, etc.

Dominus Cantuariensis gratiose se obtulit, et paratum fore promisit ad
absolvendum eum; sed ille... petere noluit... Cui compatiens dominus
Cant. dixit: Caveatis... Unde dominus Cant. sibi compatiens... Cui
archiepiscopus affabiliter et suaviter... Consequenter dominus Cant.
suavi et modesto modo rogavit... Quibus dictis dominus Cant. flebili
vultu eum alloquebatur... Ergo, cum magna cordis amaritudine, processit
ad prolationem sententi. (Walsingham, p. 384.)--Elmham clbre en
prose et en vers les excutions et les processions. Rege jubente...
Regia mens gaudet. (Turner, vol. III, p. 142.)


162--page 240--_Henri V crivit aux prlats..._

De arraiatione cleri: Prompti sint ad resistendum contra malitiam
inimicorum regni, ecclesi, etc. (Rymer, 3e d., vol. IV, pars I, p.
123; 28 mai 1415.)


163--page 240--_Il compltait ses prparatifs..._

Trait pour avoir des vaisseaux de Hollande, 18 mars 1415. Presse des
navires, 11 avril; des armuriers (operariis arcuum, etc., _tam intra
libertates quam extra_), le 20; presse des matelots, le 3 mai; recherche
de charrettes, le 16; achat de clous et de fers de chevaux, le 25; achat
de boeufs et vaches, le 4 juin; ordre pour cuire du pain et brasser de
la bire, le 27 mai; presse des maons, charpentiers, serruriers,
etc;--5 juin, ngociations avec le Gallois Owen Glendour; 24 juillet,
testament du roi; dfense de la frontire d'cosse; ngociations avec
l'Aragon, avec le duc de Bretagne, _avec le duc de Bourgogne_, 10 aot;
Bedford nomm gardien de l'Angleterre, 11 aot; au maire de Londres, 12,
etc. (Rymer, t. IV, p. I, p. 109-146.)


164--page 242--_Le roi runit la plus forte arme_, etc.

Tels sont les nombres indiqus par Monstrelet, t. III, p. 313. Lefebvre
dit: huit cents btiments. Rien n'est plus incertain que les calculs de
ce temps. Lefebvre croit que le roi de France avait deux cent mille
hommes devant Arras, en 1414; Monstrelet en donne cent cinquante mille
aux Franais  la bataille d'Azincourt. Je crois cependant qu'il a t
mieux instruit sur le nombre rel de l'arme anglaise  son dpart.


165--page 246--_Un prtre anglais nous apprend_, etc.

Ms. cit par sir Harris Nicolas, dans son _Histoire de la bataille
d'Azincourt_ (1832), p. 129. Ce remarquable opuscule offre toute
l'impartialit qu'on devait attendre d'un Anglais judicieux, qui
d'ailleurs n'a pas oubli l'origine franaise de sa famille. Qu'il me
soit permis de faire remarquer en passant que beaucoup d'trangers
distingus descendent de nos rfugis franais: sir Nicolas, miss
Martineau, Savigny, Ancillon, Michelet de Berlin, etc.


166--page 246--_Tous les habitants d'Harfleur furent chasss de la
ville..._

Le chapelain rapporte les lamentations de ces pauvres gens, et il
ajoute, avec une bien singulire proccupation anglaise, qu'aprs tout
ils regrettaient une possession  laquelle _ils n'avaient pas droit_:
For the loss of their accustomed, _though unlawful_, habitations. V.
Sir Nicolas, p. 214.


167--page 247--_Henri V dclara que d'Harfleur il irait jusqu'
Calais..._

Cette expdition a t raconte par trois tmoins oculaires qui tous
trois taient dans le camp anglais: Hardyng, un chapelain d'Henri V, et
Lefebvre de Saint-Remy, gentilhomme picard, du parti bourguignon, qui
suivit l'arme d'Henri. Il n'y a qu'un tmoin de l'autre parti, Jean de
Vaurin, qui n'ajoute gure au rcit des autres. Je suivrai volontiers
les tmoignages anglais. L'historien franais qui raconte ce grand
malheur national doit se tenir en garde contre son motion, doit
s'informer de prfrence dans le parti ennemi.


168--page 248--_Le duc de Lorraine  lui seul amenait cinquante mille
hommes..._

Lettre du gouverneur de Calais Bardolf, au duc de Bedford: Plaise 
vostre Seigneurie savoir, que par les entrevenans divers et bonnes amis,
repairans en ceste ville et marche, aussi bien hors des parties de
Fraunce, comme _de Flaundres_, me soit dit et rapport plainement que
sans faulte le Roi nostre Seigneur... ara bataille... au plus tarde,
deins quinsze jours... que le duc de Lorenne ait assembleie... bien
_cinquant mille_ hommes, et que, mes qu'ils soient tous assembles, ilz
ne seront moins de _cent mille_ ou pluis. (Rymer, t. IV, p. I, p. 147,
7 octobre 1415.)


169--page 249--_Des Picards se joignirent aux Anglais, et peut-tre les
guidrent..._

Lorsqu'on voit un de ces Picards, l'historien Lefebvre de Saint-Remy,
aprs avoir combattu pour les Anglais  Azincourt, devenir le confident
de la maison de Bourgogne, la servir dans les plus importantes missions
(Lefebvre, prologue, t. VII, p. 258), et enfin vieillir dans cette cour
comme hraut de la Toison d'or, on est bien tent de croire que
Lefebvre, quoique jeune alors, fut l'agent bourguignon prs d'Henri V.
Il ne vint pas seulement pour voir la bataille; les dtails minutieux
qu'il donne (p. 499) portent  croire qu'il suivit l'arme anglaise, ds
son entre en Picardie. V. sur Lefebvre la Notice de mademoiselle Dupont
(_Bulletin de la Socit de l'histoire de France_, tome II, 1re partie).
La savante demoiselle a refait toute la vie de Lefebvre; elle a prouv
qu'il avait gnralement copi Monstrelet; il me parat toutefois qu'en
copiant il a quelque peu modifi le rcit des faits dont il avait t
tmoin oculaire.


170--page 250--_Un homme du pays vint dire_, etc.

Les deux Bourguignons Monstrelet et Lefebvre ne disent rien de ceci. Ce
sont les Anglais qui nous l'apprennent: But suddenly, in the midst of
their despondency, _one of the villagers_ communicated to the king the
invaluable information... (Turner, t. II, p. 423.)


171--page 251--_Le duc de Berri voulait que les partis d'Orlans et de
Bourgogne envoyassent chacun cinq cents lances..._

Il avait d'abord fait crire en ce sens aux deux ducs, avec dfense de
venir en personne; c'est ce qu'assure le duc de Bourgogne dans la lettre
au roi. (Juvnal des Ursins, p. 299.)


172--page 253--_Bataille d'Azincourt..._

Lefebvre, t. VIII, p. 511.--Religieux, ms., 945 verso.--Jehan de Vaurin,
_Chroniques d'Angleterre_, vol. V, partie I, chap. IX, folio 15, verso;
ms. de la Bibliothque royale, n 6756.--Jean de Vaurin tait  la
bataille, comme Lefebvre, mais de l'autre ct: Moy, acteur de ceste
euvre, en say la vrit, car en celle assemble estoie du cost des
Franois.


173--page 260--_Alors survinrent les Anglais_, etc.

Ictus reiterabant mortales, inusitato etiam armorum genere usi quisque
eorum in parte maxima clavam plumbeam gestabant, qu capiti alicujus
afflicta mox illum prcipitabat ad terram moribundum. (Religieux de
Saint-Denis, ms., fol. 950.)


174--page 260--_Puis, c'est le duc d'Alenon_, etc.

Cet embellissement est de la faon de Monstrelet, t. III, p. 355. Il le
place hors du rcit de la bataille, aprs la longue liste des morts.
Lefebvre, tmoin oculaire, n'a pu se dcider  copier ici Monstrelet.


175--page 262--_Le lendemain le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait
rester en vie..._

Lefebvre, t. VIII, p. 16-17.--Monstrelet, t. III, p. 347. Je ne sais
d'aprs quel auteur M. de Barante a dit: Henri V fit cesser le carnage
et relever les blesss. (_Hist. des ducs de Bourgogne_, 3e dit., t.
IV, p. 250.)


176--page 262, note 3--_Le conntable d'Albret_...

Le Religieux revient frquemment (fol. 940, 946, 948) sur ces bruits de
trahison, qui probablement circulaient surtout  Paris, sous l'influence
secrte du parti bourguignon.--Nulle part ces accusations ne sont
exprimes avec plus de force que dans le rcit anonyme qu'a publi M.
Tailliar: Charles de Labrech, conntable de Franche, alloit bien
souvent boire et mangier avec le Roi en l'ost des Engls... Li
conntables se tenoit en ses bonnes villes et faisoit dfendre de par le
roi de Franche que on ne le combattesit nient. Cette dernire
accusation, si manifestement calomnieuse, ferait souponner que cette
pice est un bulletin du duc de Bourgogne. Au reste, l'auteur confond
beaucoup de choses; il croit que c'est Clignet de Brabant qui pilla le
camp anglais, etc. Dans la mme page, il appelle Henri V tantt roi de
France, tantt roi d'Angleterre. (_Archives du nord de la France et du
midi de la Belgique_ (Valenciennes), 1839.)


177--page 263--_Le fils du duc de Bourgogne fit  tous les morts la
charit d'une fosse..._

Monstrelet, t. III, p. 358. Selon le rcit anonyme publi par M.
Tailliar, on ne put jamais savoir le vrai nombre des morts; ceux qui les
avaient enfouis, jurrent de ne point le rvler. (_Archives du nord de
la France_ (Valenciennes), 1839.)


178--page 266--_Les Franais nourrirent les Anglais..._

De suis victualibus refecerunt. (Walsingham, p. 342.)--Walsingham
ajoute une observation de la plus haute importance: Nempe mos est
utrique genti, Angli scilicet atque Galli, licet sibimet in propriis
sint infesti regionibus, in remotis partibus _tanquam fratres_
subvenire, et fidem ad invicem inviolabilem observare. (Walsingham,
_ibid._)--C'est qu'en effet, ce sont des frres ennemis, mais aprs tout
des _frres_.


179--page 266--_... des vers charmants, pleins de bont et de douceur
d'me..._

Malgr cette douceur de caractre, Charles d'Orlans avait eu quelques
penses de vengeance aprs la mort de son pre. Les devises qu'on lisait
sur ses joyaux, d'aprs un inventaire de 1409, semblent y faire
allusion: Item une verge d'or, ou il a escript, _Dieu le scet_.--Item
une autre verge d'or o il est escript, _il est loup_.--Item une autre
verge d'or plate en laquelle est escript, _Souviegne vous de_.--Item
deux autres verges d'or es quelles est escript, _Inverbesserin_.--Item
ung bracelet d'argent esmailli de vert et escript, _Inverbesserin_.
(Inventaire des joyaulx d'or et d'argent, que monseigneur le duc
d'Orlans a pardevers lui, fait  Blois en la prsence de mondit
seigneur, par monseigneur de Gaule et par monseigneur de Chaumont, le
IIIe jour de dcembre, lan mil CCCC et neuf, et escript par moy Hugues
Perrier, etc. Cette pice curieuse a t trouve dans les papiers des
Clestins de Paris. _Archives du royaume_, L, 1539.)


180--page 266--_Charles d'Orlans passa de longues annes  Pomfret,
trait honorablement..._

V. le dtail curieux d'un achat de quatorze lits pour les principaux
prisonniers: oreillers, traversins, couvertures, plume, satin, toile de
Flandre, etc. (Rymer, 3e dit., t. IV, p. I, p. 155, mars 1416.)


181--page 267--_Notre Branger du quinzime sicle..._

Pour complter un Branger de ce temps-l, il faudrait joindre  Charles
d'Orlans Eustache Deschamps. Il reprsente Branger par d'autres faces,
par ses cts patriotique, satirique, sensuel, etc. V. la pice: Paix
n'aurez j, s'ils ne rendent Calais, p. 71.--Il s'lve quelquefois
trs haut. Dans la ballade suivante, il semble comprendre le caractre
titanique et satanique de la patrie de Byron. V. mon _Introduction 
l'Histoire universelle_:

  Selon le Brut, de l'isle des Gans,
  Qui depuis fut Albions appele,
  Peuple maudit, tar dis en Dieu crans,
  Sera l'isle de tous poins dsole.
  Par leur orgueil vient la dure journe
      Dont leur prophte Merlin
  Pronostica leur dolereuse fin,
  Quant il escript: _Vie perdrez et terre_.
  Lors monstreront estrangiez et voisins:
  _Au temps jadis estoit cy Angleterre_.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  Visaige d'ange portez (_angli angeli_), mais la pense
  De diable est en vous tou dis sortissans
   Lucifer. . . . .
  Destruz serez; Grecs diront et Latins:
  _Au temps jadis estoit cy Angleterre_.


182--page 267--_Le sourire y est prs des larmes..._

Fortune, vueilliez-moi laisser, p. 170 (_Posies_ de Charles
d'Orlans, d. 1803).--Puisque ainsi est que vous allez en France, Duc
de Bourbon, mon compagnon trs-cher, p. 206.--En la fort d'ennuyeuse
tristesse, p. 209.--En regardant vers le pays de France, p. 323.--Ma
trs doulce Valentine, Pour moy fustes-vous trop tt ne, p. 269.

C'est l'inspiration des vers de Voltaire:

  Si vous voulez que j'aime encore,
  Rendez-moi l'ge des amours...

Et celle de Branger:

  Vous vieillirez,  ma belle matresse,
  Vous vieillirez, et je ne serai plus...


183--page 268, note 1--_Il y a pourtant un vif mouvement de passion_,
etc.

Le pauvre prisonnier eut encore un autre malheur: il fut toujours
amoureux; bien des vers furent adresss par lui  une belle dame de ce
ct-ci du dtroit. Les Anglaises, probablement meilleures pour lui que
les Anglais, n'en ont pas gard rancune, s'il est vrai qu'en mmoire de
Charles d'Orlans et de sa mre Valentine, elles ont pris pour fte
d'amour la Saint-Valentin. V. _Posies_ de Charles d'Orlans, d. 1803.


184--page 268--_C'est l'alouette, rien de plus..._

  Le temps a quitt son manteau
  De vent, de froidure et de pluie...
                (_Idem_, p. 257.)

Ces jolis chants d'alouette font penser  la vieille petite chanson,
incomparable de lgret et de prestesse:

  J'tais petite et simplette
  Quand  l'cole on me mit
  Et je n'y ai rien appris...
  Qu'un petit mot d'amourette...
  Et toujours je le redis,
  Depuis qu'ay un bel amy.


185--page 271--_Moururent en quelques mois... le dauphin_, etc.

Ce dit jour Mons. Loiz de France, ainsn filz du Roy, notre Sire,
Dauphin de Viennoiz et duc de Guienne, moru, de laage de vint ans ou
environ, bel de visaige, suffisamment grant et gros de corps, pesans et
tardif et po agile, voluntaire et moult curieux  magnificence dabiz et
joiaux _circa cultum sui corporis_, dsirans grandement grandeur, oneur
de par dehors, grant despensier  ornemens de sa chapelle prive, 
avoir ymages grosses et grandes dor et dargent, qui moult grant plaisir
avoit  sons dorgues, lesquels entre les autres oblectacions mondaines
hantoit diligemment, si avoit-il musiciens de bouche ou de voix, et pour
ce avoit chapelle de grant nombre de jeune gent; et si avoit bon
entendement, tant en latin que en franois, mais il emploioit po, car sa
condicion estoit demploier la nuit  veiller et po faire, et le jour 
dormir; disnoit  III ou IV heures aprs midi, et soupoit  minuit, et
aloit coucher au point du jour et  soleil levant souvant, et pour ce
estoit aventure qu'il vesquit longuement. (_Archives du royaume,
Registres du Parlement, Conseil_, XIV, f. 39, verso, 19 dcembre 1415.)


186--page 271, note 3--_Les Anglais chantaient des_ Te Deum _et des
ballades._

  As the King lay musing on his bed,
  He thought himself upon a time,
  Those tributes due from the French King,
  That had not been paid for so long a time
        Fal, lal, lal, lal, laral, laral, la.
  He called unto his lovely page,
  His lovely page away came he..., etc.

  (Ballade cite par Sir Harris Nicolas, Azincourt, p. 78.)


187--page 274--_Plutt que de recevoir les Gascons, Rouen tua son
bailli_, etc.

M. Chruel a trouv des dtails curieux dans les archives de Rouen.
(Chruel, _Histoire de Rouen sous la domination anglaise_, p. 19. Rouen,
1840.)


188--page 276--_Le roi d'Angleterre exceptait de la capitulation
quelques-uns des assigs_, etc.

Ut rei ls majestatis. (Religieux, ms., folio 79.) Ce point de vue
des lgistes anglais qui suivaient le roi est mis dans son vrai jour au
sige de Meaux. (_Ibid._, folio 176.)


189--page 277, note 2--_Armagnac persvrait dans son attachement 
Benot XIII..._

V. la dclaration de la reine contre lui. (_Ordonnances_, t. X, p. 436.)


190--page 279--_Un Lambert commena  pousser le peuple au massacre des
prisonniers..._

Le Bourgeois devient pote tout  coup, pour parer le massacre de
mythologie et d'allgories: Le dimanche ensuivant, 12 jour de juing,
environ onze heure de nuyt, on cria alarme, comme on faisoit souvent
alarme  la porte Saint-Germain, les autres crioient  la porte de
Bardelles. Lors s'esmeut le peuple vers la place Maubert et environ,
puis aprs ceulx de de les pons, comme des halles, et de Grve et de
tout Paris, et coururent vers les portes dessus dites; mais nulle part
ne trouvrent nulle cause de crier alarme. Lors se leva la Desse de
Discorde, qui estoit en la tour de Mauconseil, et esveilla Ire la
forcene, et Convoitise, et Enragerie et Vengeance, et prindrent armes
de toutes manires, et boutrent hors d'avec eulx Raison, Justice,
Mmoire de Dieu... Et n'estoit homme nul qui, en celle nuyt ou jour,
eust os parler de Raison ou de Justice, ne demander o elle estoit
enferme. Car Ire les avoit mise en si profonde fosse, qu'on ne les pot
oncques trouver toute celle nuyt, ne la journe ensuivant. Si en parla
le Prvost de Paris au peuple, et le seigneur de L'Isle-Adam, en leur
admonestant piti, justice et raison; mais Ire et Forcennerie
respondirent par la bouche du peuple: Malgrebieu, Sire, de vostre
justice, de vostre piti et de vostre raison: mauldit soit de Dieu qui
aura la piti de ces faulx traistres Arminaz Angloys, ne que de chiens;
car par eulz est le royaulme de France destruit et gast, et si
l'avoient vendu aux Angloys. (_Journal du Bourgeois de Paris_, t. XV,
p. 234.)


191--page 280--_Seize cents personnes prirent_, etc.

Monstrelet, t. IV, p. 97.--Le greffier dit moins: Jusques au nombre de
huit cens personnes et au-dessus, comme on dit. (_Archives, Registres
du Parlement, Conseil_, XIV, f. 139.)


192--page 281--_Tout est tu au petit Chtelet..._

Turent bien trois cens prisonniers. (Monstrelet, t. IV, p. 120.)
Durant laquelle assemble et commocion, furent tuez et mis  mort
environ de quatre-vingt  cent personnes, entre lesquelles y ot trois ou
quatre femmes tues, si comme on disoit... (_Archives, Registres du
Parlement, Conseil_, XIV, folio 142, verso, 21 aot.)


193--page 283--_Un trait rcent avec les Anglais ne permettait pas au
duc de Bourgogne d'appeler les Flamands..._

Le trait probablement ne concernait que la Flandre. Tout le monde
croyait que dans une entrevue avec Henri V  Calais il s'tait alli 
lui. Il existe un trait d'alliance et de ligue, o le duc reconnat les
droits d'Henri  la couronne de France, mais cet acte ne prsente ni
date prcise ni signature. Il est probable que Jean-sans-Peur fit
entendre au roi d'Angleterre que, s'il l'aidait activement, c'en tait
fait du parti bourguignon en France, qu'il servirait mieux les Anglais
par sa neutralit que par son concours. (Rymer, 3e d., t. IV, pars I,
p. 177-178, octobre 1416.)


194--page 285--_Chacun des princes prisonniers n'eut qu'un serviteur
franais..._

Selon le Religieux. Mais Rymer indique un plus grand nombre.


195--page 287--_Alain Blanchard..._

Sur Alain Blanchard, V. la notice publie par M. Auguste Le Prvt, en
1826, l'_Histoire de Rouen sous les Anglais_, par M. Chruel (1840), et
l'_Histoire du privilge de Saint-Romain_, par M. Floquet, t. II, p.
548.


196--page 287--_Le peuple de Rouen sortait  la fois par toutes les
portes..._

M. Chruel, p. 46, d'aprs la chronique versifie d'un Anglais qui tait
au sige. (_Archologia Britannica_, t. XXI, XXII.) Ce curieux pome a
t traduit par M. Potier, bibliothcaire de Rouen.


197--page 288--_Rouen tait plein de nobles et croyait tre trahi._

Les Engloys descendirent  la Hogue de Saint-Vaast, dimence 1er jour
d'aost 1416, adonc estoit le dalphin de Vyane  Rouen avec sa forche; et
de l se partit  soy retraire  Paris, et laissa l'ainsn filz du comte
de Harcourt, chapitaine du chastel et de la ville, et M. de Gamaches,
bailly de la dicte ville, avenc grant quantit d'estrangiers qui
gardoient la ville et la quidrent pillier; ms l'en s'en aperchut, et y
out sur ce pourvanche. Mais nonostant tout, fut lev en la ville une
taille de 16,000 liv. et un prest de 12,000, et tout poi dedens la
my-aost ensuivant. Et fu commenchement de malvse estrenche; et puis
touz s'en alrent au dyable. Et aprs euls y vint M. Guy le Bouteiller,
capitaine de la ville, de par le duc de Bourgongne, avec 1,400 ou 1,500
Bourgugnons et estrangiers, pour guarder la ville contre les Engloys;
mais ils estoient miez Engloys que Franchoiz; les quiez estoient as
gages de la ville, et si destruioient la vitaille et la garnison de la
ville. (Chronique ms. du temps, communique par M. Floquet.)


198--page 290, note 1--_Dtresse de Rouen..._

_Archologia_, t. XXI, XXII.--M. Chruel a trouv un renseignement plus
srieux sur le prix des denres; par dlibration du 7 octobre 1418, le
chapitre fait fondre une chsse d'argent, et paye, entre autres dettes,
_soixante livres tournois_ (mille francs d'aujourd'hui?) _pour deux
boisseaux de bl_. (M. Chruel, _Rouen sous les Anglais_, p. 53, d'aprs
les registres capitulaires, conservs aux Archives dpartementales de la
Seine-Infrieure.) Cet excellent ouvrage donne une foule de
renseignements non moins prcieux pour l'histoire de la Normandie et de
la France en gnral.


199--page 292--_Capitulation de Rouen_, etc.

Item, estoit octroy par ledit seigneur Roi, que tous et chacun
pourroient s'en retourner..., except _Luc_, Italien, Guillaume de
_Houdetot_, chevalier bailly, Alain _Blanchart_, Jehan _Segneult_,
maire, matre Robin _Delivet_, et _except la personne qui_, de
mauvaises paroles et dshonntes, _auroit parl antiennement_, s'il peut
tre dcouvert, sans fraude ou mal engyn... (Vidimus de la capitulation
de Rouen, aux Archives de Rouen, communiqu par M. Chruel). Rymer donne
le mme acte en latin (t. IV, p. II, p. 82, 13 januar. 1419).


200--page 292--_Rouen dut payer trois cent mille cus d'or..._

Januarii instantis, februarii instantis. Les articles suivants
prouvent qu'il s'agit bien de 1418, et non 1419. (Rymer, t. IV, p. II,
p. 82.)


201--page 294--_Henri V voulait marier en Allemagne son frre
Bedford..._

Super sponsalibus inter Bedfordium et filiam unicam Fr. burgravii
Nuremburiensis, filiam unicam ducis Lotaringi, aliquam consanguineam
imperatoris. (Rymer, t. IV, p. II, p. 100, 18 mart. 1419.)


202--page 294--_Il voulait faire adopter son jeune frre, Glocester, 
la reine de Naples_, etc.

Cum Johanna, regina Apule, de adoptione Johannis ducis Bedfordi. Dux
mittat quinquaginta millia ducatorum, quousque fortalitia civitatis
Brandusii erint ei consignata... Dux teneatur, intra octo menses, venire
personaliter cum mille hominibus armatis, 2,000 sagittariis. Non
intromittet se de regimine regni, _excepto ducatu Calabri_ quem
gubernabit ad beneplacitum suum. (_Ibid._, p. 98, 12 mart. 1419.)


203--page 295--_Il mettait d'accord contre lui les Aragonais et les
Castillans..._

Les gens de Bayonne crivent au roi d'Angleterre que un balener arm a
pris un clerc du roy de Castille, et qu'on a su par lui que quarante
vaisseaux castillans allaient chercher des cossais en cosse, les
troupes du dauphin  Belle-Isle, et amener toute cette arme devant
Bayonne. (Rymer, t. IV, p. II, p. 128, 22 jul. 1419.) Les gens de
Bayonne crivent plus tard que les Aragonais vont se joindre aux
Castillans pour assiger leur ville. (_Ibid._, p. 132, 5 septembre.)


204--page 295, note 2--_Le Normand Robert de Braquemont..._

Je reviendrai sur cette famille illustre et sur les Bthencourt, allis
et parents des Braquemont,  qui ceux-ci cdrent leurs droits sur les
Canaries. V. _Histoire de la conqueste des Canaries, faite par Jean de
Bthencourt, escrite du temps mme par P. Bontier et J. Leverrier,
prestres_, 1630. Paris, in-12.


205--page 296--_Les Anglais n'taient pas sans inquitude._

Nous ne savons plus, crivait un agent anglais  Henri V, si nous
avons la guerre ou la paix; mais dans six jours... It is not knowen
whethir we shall have werre or pees... But withynne six dayes...
(Rymer, _ibid._, p. 126, 14 jul. 1419.)


206--page 300, note--_La mort du duc de Bourgogne fit un mal immense au
dauphin..._

Pour occasion duquel fait plusieurs grans inconvniens et domages
irrparables sont disposez davenir et plus grans que paravant,  la
honte des faiseurs, au dommage de mond. Seig. Dauphin principalment, qui
attendoit le royaume par hoirrie et succession aprs le Roy notre
souverain S.  quoy il aura moins daide et de faveur et plus dennemis et
adversaires que par avant. (_Archives, Registres du Parlement,
Conseil_, XIV, folio 193, septembre 1419.)


207--page 305--_Derrire Henri V on portait sa bannire personnelle, la
lance  queue de renard..._

Et portoit en sa devise une queue de renart de broderie. (_Journal du
Bourgeois de Paris_, t. XV, p. 275.)  l'entre de Rouen, c'tait une
vritable queue de renard: Une lance  laquelle d'emprs le fer avoit
attach une queue de renart en manire de penoncel, en quoi aucuns sages
notoient moult de choses. (Monstrelet, t. IV, p. 140.)


208--page 305--_Le roi d'Angleterre fut bien reu  Paris._

Le greffier mme du Parlement partage l'entranement gnral,  en juger
par ses mentions continuelles de processions et supplications pour le
salut des deux rois: Furent moult joyeusement et honorablement receuz
en la ville de Paris... (_Archives, Registres du Parlement, Conseil_,
XIV, folio 224.)


209--page 306--_Charles fut condamn au bannissement..._

La sentence rendue par le roi de France, de l'avis du Parlement, est
place par Rymer au 23 dcembre 1420: Considrant que _Charles
soi-disant dauphin_ avoit conclu alliance avec le duc de Bourgogne...
dclare les coupables de cette mort _inhabiles  toute dignit_.--V.
aussi le violent manifeste de Charles VI contre son fils:  Dieu
vritable, etc., 17 janvier 1419. (_Ord._, t. XII, p. 273.)--Un acte
plus odieux encore, c'est celui qui ordonne que les Parisiens seront
pays de ce qui leur est d sur les biens des proscrits, de manire 
associer Paris au bnfice de la confiscation. (_Ord._, t. XII, p. 281.)
Cela fait penser aux statuts anglais qui donnaient part aux communes
dans les biens des lollards.


210--page 308, note 2--_Chronique de Georges Chastellain..._

En citant pour la premire fois Chastellain, je ne puis m'empcher de
remercier M. Buchon d'avoir recherch avec tant de sagacit les membres
pars de cet loquent historien. Esprons qu'on publiera bientt le
fragment qui manquait encore et que M. Lacroix vient de retrouver 
Florence.


211--page 308--_Les princes du Rhin tendaient la main  l'argent
anglais..._

Procuration du roi d'Angleterre au Palatin du Rhin pour recevoir
l'hommage de l'lecteur de Cologne. (Rymer, t. IV, p. I, p. 158-159, 4
mai 1416.)--Autre au Palatin du Rhin (pensionnaire de l'Angleterre),
pour qu'il reoive l'hommage des lecteurs de Mayence et de Trves.
(_Ibid._, p. II, p. 102, 1 april. 1419.)


212--page 310--_Les politiques doutaient fort de l'utilit du Concile de
Constance..._

Petrus de Alliaco, _De Difficultate reformationis in concilio_, ap. Von
der Hardt, _Concil. Constant._, t. I, p. VI, p. 256.--Schmidt, _Essai
sur Gerson_, p. 57; Strasb., 1839.


213--page 313--_Jrme de Prague tait venu braver l'Universit de
Paris..._

Royko, I theil, 112. Jean Huss avait, dit-on, dfi l'Universit de
Paris: Veniant omnes magistri de Parisiis! Ego volo cum ipsis disputare
qui libros nostros cremaverunt in quibus honor totius mundi jacuit!
(_Concil._ Labbe, t. XII, p. 140.)


214--page 314--_Gerson avait crit  l'archevque de Prague pour qu'il
livrt Jean Huss au bras sculier..._

... Securis brachii secularis... In ignem mittens... misericordi
crudelitate. Nimis altercando... deperdetur veritas... Vos brachium
invocare viis omnibus convenit. (Gerson. _Epist. ad archiepisc._ Prag.,
27 mai 1414.--Bulus, V, 270.)


215--page 315, note 1--_Jean Huss et Jrme de Prague..._

V. les dtails du supplice de Jean Huss et de Jrme. (_Monumenta
Hussi_, t. II, p. 515-521, 532-535.)


216--page 316--_Les gallicans n'eurent pas la rforme..._

Clmengis leur avait crit pendant le concile qu'ils n'arriveraient 
aucun rsultat: Excidit spes unicuique unquam vidend unionis... Quis
in re desperata suum libenter velit laborem impendere? Ibit schisma
Latin Ecelesi, cum schismate Grcorum, in incuriam atque oblivionem..
(Nic. Clemeng. _Epist._, t. II, p. 312.)


217--page 319--_Jean Gerson..._

Sur le tombeau de Gerson, et sur le culte dont il tait l'objet jusqu'
ce que les Jsuites eussent fait prvaloir une autre influence, voyez
l'_Histoire de l'glise de Lyon_, par Saint-Aubin, et une lettre de M.
Aim Guillon, dans la brochure de M. Gence: _Sur l'Imitation polyglotte
de M. Montfalcon_. Il n'existe qu'un portrait de Gerson, celui que M.
Jarry de Nancy a donn dans sa _Galerie des Hommes utiles_, d'aprs un
manuscrit.


218--page 321--_ la prise de Meaux, trois religieux de Saint-Denis_,
etc.

In horribili carcere cum vit austeritate detineri fecit.--Le
Religieux de Saint-Denis, sans tre arrt par les prjugs de sa robe,
dcide avec son bon sens ordinaire que, quoique moines, ils ont d
rsister  l'ennemi: Minus bene considerans qu canunt jura, videlicet
vim vi repellere omnibus cujuscumque status... licitum esse, pugnareque
pro patria. (Religieux, ms., fol. 176-177.)


219--page 322--_Henri V charge l'archevque de Cantorbry et le cardinal
de Winchester de percevoir..._

Exitus et proficus de wardis et maritagiis, ac etiam forisfacturas...
Volentes quod H. Cantuariensis archiepiscopo, H. Wintoniensi cancellario
nostro, et T. Dunolmensi episcopis, ac... militi nostro J. Rothenhale
persolvantur. (Rymer, t. IV, p. I, p. 150, 28 nov. 1415.)

_Il fallait mettre Harfleur en tat de dfense..._

Presse de maons, tuiliers, etc, pour aller fortifier Harfleur.
(_Ibid._, p. 152, 16 dcembre 1415.)


220--page 323, note 2--_Henri V reprochait au cardinal de Winchester
d'usurper les droits de la royaut..._

Voy. les lettres de pardon qu'il accorde. (Rymer, t. IV, p. II, p. 7, 23
juin 1417.)--Mais, tout vainqueur, tout populaire qu'tait alors Henri
V, il craignait ce dangereux prtre. Il lui accorde une faveur le 11
septembre suivant, l'appelle son oncle, etc.


221--page 326--_Les paysans souffrant des courses et des pillages du
parti de Charles VII_, etc.

C'est ce que disent du moins les historiens du parti bourguignon,
Monstrelet et Pierre de Fenin: Et en y eut plusieurs qui commencrent 
eux armer avec les Anglois, non pas gens de grand'autorit...
(Monstrelet, t. IV, p. 143.)--Pierre de Fenin assure mme que le povre
peuple l'amoit sur tous les autres; car il estoit tout conclu de
prserver le menu peuple contre les gentis-hommes. (Fenin, p. 187, dans
l'excellente dition de mademoiselle Dupont, 1837.)


222--page 329--_Les Anglais firent une charge meurtrire sur le petit
peuple de Paris..._

Montrelet, t. IV, p. 277, 309. Les Parisiens finirent par comprendre
ainsi que l'Anglais c'tait l'ennemi. Ils en taient dj avertis par le
langage. Les ambassadeurs anglais requirent ledit prsident de exposer
icelle crance, pour ce que chascun _n'eut sceu bien aisment entendre
leur franois langage_... (_Archives, Registres du Parlement, Conseil_,
XIV, fol. 215-216, mai 1420.)


223--page 330--_Budget d'Henri V..._

Pro Calesio et marchiis ejusdem, XII M marcas; pro custodia Angli,
VIII M marcas; pro custodia Hiberni, II M D marcas. (Rymer, _ibid._,
p. 27, 6 mai 1421.)


224--page 333--_C'est moi qui aurais conquis la terre sainte._

Henri V avait envoy pour examiner le pays le chevalier Guillebert de
Launey, dont nous avons le rapport: Sur plusieurs visitations de
villes, pors et rivires, tant as par d'gypte, comme de Surie, l'an de
grce 1422, le commandement, etc. (Turner, vol. II, 477.)


225--page 337--_On dit qu'il n'y avait pas moins de vingt-quatre mille
maisons abandonnes..._

Nombre exagr videmment. Toutefois il ne faut pas oublier qu'il y
avait alors plus de maisons  proportion qu'aujourd'hui, parce qu'elles
taient fort petites et qu'il n'y avait gure de famille qui n'et la
sienne.--Il rsulte des dtails qu'on trouve dans la vie de Flamel que
la dpopulation avait commenc ds 1406. (Vilain, _Hist. de Flamel_, p.
355.)


226--page 338--_Une paix crie et chante..._

C'tait au reste un usage fort ancien.--Et fut crie parmi Paris 
quatre trompes et  six mnestriers (19 sept. 1418)... Et tous les jours
 Paris, especialement de nuit, faisoit-on trs-grant feste pour ladite
paix,  mnestriers et autrement (11 juillet 1419). (_Journal du
Bourgeois_, p. 249-260.)--Il parat qu'on se disputait les joueurs de
violon: Ayant commenc une feste ou noce, ils seront obligs d'y rester
jusques  ce qu'elle soit finie. (_Archives, Ordinatio super officio_
de Jongleurs, etc., 24 april. 1407, Registre J, 161, n 270.)


227--page 340--_Les grandes pidmies_, etc.

Sur la _peste noire_, sur les Flagellants et leurs cantiques, voir le
tome III de cette Histoire. Le savant et loquent Littr a donn, dans
la _Revue des Deux Mondes_ (fvrier 1836, t. V de la IVe srie, p. 220),
un article d'une haute importance: _Sur les grandes pidmies_.--M.
Larrey, qui a fait une intressante notice sur la chore ou danse de
Saint-Gui, aurait d peut-tre rappeler que cette maladie avait t
commune au quatorzime sicle. (_Mmoires de l'Acadmie des sciences_,
t. XVI, p. 424-437.)


228--page 341, note 1--_La danse des morts ou danse macabre..._

Selon M. Van Praet (_Catalogue des livres imprims sur vlin_), ce mot
viendrait de l'arabe _magabir_, _magabaragh_ (cimetire). D'autres le
tirent des mots anglais _make_, _break_ (faire, briser), unis ensemble
pour imiter le bruit du froissement et du craquement des os. On croyait,
ds la fin du quinzime sicle, que _Macabre_ tait un nom d'homme;
c'est l'opinion la moins probable de toutes.


229--page 341, note 4--_L'art vivant, l'art en action, a partout prcd
l'art figur..._

C'est ce que Vico, entre autres, a trs bien compris. Sur la danse, voir
particulirement le curieux ouvrage de Bonne, _Histoire de la danse_,
in-12. Paris, 1723.


230--page 341--_Mimes sacrs_, etc.

J'ai parl de ces drames  la fin du tome II de cette Histoire. Ailleurs
j'ai rappel un charmant mime de Rsurrection qui se reprsente dans les
processions de Messine. _Introduction  l'Histoire universelle_, d'aprs
Blunt, _Vestiges of ancient manners discoverable in modern Italy and
Sicily_, p. 158.


231--page 342--_Le spectacle de la danse des morts se joua  Paris..._

Item, l'an 1424 fut faite la _Danse Maratre_ aux Innocents et fut
commence environ le moys d'aoust et acheve au karesme suivant.
(_Journal du Bourgeois de Paris_, p. 352.) En l'an 1429, le cordelier
Richart, preschant aux Innocents, estoit mont sur ung hault eschaffaut
qui estoit prs de toise et demie de haut, le dos tourn vers les
charniers en-contre la charronnerie, _ l'endroit de la danse macabre_.
(_Ibid._, p. 384.)--Je crois, avec Flibien et MM. Dulaure, de Barante
et Lacroix, que c'tait d'abord un spectacle, et non simplement une
peinture, comme le veut M. Peignot: c'est le progrs naturel, comme je
l'ai dj fait remarquer. Le spectacle d'abord, puis la peinture, puis
les livres de gravures avec explication.--La premire dition connue de
la _Danse macabre_ (1485) est en _franais_, la premire dition latine
(1490) a t donne par un _Franais_; mais elle porte: _Versibus_
alemanicis _descripta_. Voy. le curieux travail de M. Peignot, si
intressant sous le rapport bibliographique: _Recherches sur les danses
des morts et sur l'origine des cartes  jouer_. Dijon, 1826.


232--page 343--_Le charnier des Innocents..._

Mmoire de Cadet-de-Vaux, rapport de Thouret, et procs-verbal des
exhumations du cimetire des Innocents, cits par M. Hricart de Thury,
dans sa _Description des catacombes_, p. 176-178.

       *       *       *       *       *

En terminant l'impression de ce volume, je dois remercier les personnes
fort nombreuses qui m'ont fourni des indications utiles,
particulirement mes amis ou lves de l'cole normale, de l'cole des
Chartes et des Archives, dont la plupart, jeunes encore, occupent dj
un rang distingu dans l'enseignement et dans la science: MM. Lacabane,
Castelnau, Chruel, Dessalles, Rosenvald, de Stadler, Teulet, Thomassy,
Yanoski, etc. (Note de 1840.)


FIN DU TOME QUATRIME




TABLE DES MATIRES


LIVRE VII.

  CHAPITRE Ier. _Jeunesse de Charles VI_ (1380-1383)                 1

  Caractre gnral de l'poque: oubli, confusion d'ides,
    vertige; costumes bizarres, etc.                           _ibid._

  tat de l'Europe                                                   7

  Force et faiblesse de la France. Les oncles de Charles VI          9

  1380-1381. Rgence, sacre; impts, rvolte                        11

    Procs du prvt Aubriot                                        13

  1382. Nouvelle rvolte, maillotins                                15

    Expdition du duc d'Anjou en Italie                             16

    Expdition du duc de Bourgogne et du roi en Flandre             17

    Soulvements de Languedoc, d'Angleterre, d'Italie               18

    Soulvement de Flandre                                          19

    (27 nov.). Bataille de Roosebeke                                23

  1383. Punition de Paris, suppression du prvt des marchands,
    etc.                                                            24


  CHAPITRE II. _Suite_ (1384-1391)                                  26

  1384 (18 dc). Le duc de Bourgogne devient comte de Flandre       38

  1386. Il dcide les expditions d'Angleterre                 _ibid._

  1388.      --          --       de Gueldre                        31

  1389. Les ducs de Berri et de Bourgogne renvoys. Gouvernement
    des _Marmousets_, Clisson, La Rivire, etc.                     34

  1389-1392. Prodigalits du jeune roi, ftes, voyage du midi       35

    Corruption du temps; scepticisme et superstition; alchimie      40

    Paris: Saint-Jacques-la-Boucherie, Flamel; Saint-Jean-en-Grve,
      Gerson                                                        43


  CHAPITRE III. _Folie de Charles VI_ (1392-1400)                   47

  1392 (13 juin). Assassinat de Clisson                             49

    (5 aot). Expdition de Bretagne, folie du roi                  52

    Tentatives pour rtablir la paix de l'glise                    57

  1396. Trve avec l'Angleterre; Richard II, gendre de Charles VI   58

    Croisade contre les Turcs, dfaite de Nicopolis                 62

  1398. Richard II renvers par Henri de Lancastre                  65

  1399-1400. Rechutes de Charles VI; cabale, sorcellerie            68

    Cartes  jouer, Mystres                                        72


LIVRE VIII.

  CHAPITRE Ier. _Le duc d'Orlans, le duc de Bourgogne.--Meurtre
    du duc d'Orlans_ (1400-1407)                                   77

  1400-1401. Louis d'Orlans, frre de Charles VI; esprit de
    la Renaissance.                                                 78

    Jean-sans-Peur, fils du duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi     95

    Politique de la maison de Bourgogne                             97

    L'intrt flamand lie cette maison  l'Angleterre              105

    Lutte du duc de Bourgogne et du duc d'Orlans                  106

  1402. Le duc de Bourgogne rclame en faveur du peuple contre
    les impts                                                     107

    Gouvernement impopulaire du duc d'Orlans; il se dclare pour
      le pape d'Avignon; ses tentatives contre l'Angleterre        108

  1404. Mort du duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi;
    Jean-sans-Peur. Jean-sans-Peur encourage le peuple  refuser
    l'impt                                                    _ibid._

  1405. Louis d'Orlans et Jean-sans-Peur; deux armes autour
    de Paris                                                   _ibid._

  1406. Fausse paix; guerre contre les Anglais, sans rsultat  _ibid._

    Irritation de Paris et de l'Universit contre le duc
      d'Orlans                                                    109

  1407 (23 nov.). Jean-sans-Peur le fait assassiner                119


  CHAPITRE II. _Lutte des deux partis.--Cabochiens.--Essais de
    rforme dans l'tat et dans l'glise_ (1408-1414)              129

  1407. Fuite de Jean-sans-Peur                                    132

    (10 dc). La veuve de Louis d'Orlans demande justice          133

  1408. Retour de Jean-sans-Peur et son apologie par Jean Petit,
    docteur de l'Universit                                        136

    Triomphe de l'Universit sur la juridiction royale             139

    Elle prononce l'exclusion des deux papes                       145

    (23 sept.). Victoire de Jean-sans-Peur et de Jean-sans-Piti
      sur les Ligeois                                             147

  1409 (9 mars). Jean-sans-Peur exige que les fils de Louis
    d'Orlans lui promettent amiti; paix de Chartres              150

    Le ngociateur de la paix, Montaigu, est mis  mort            152

    Jean-sans-Peur essaye de rformer l'tat                       155

  1410 (1er nov.). Les ducs d'Orlans et de Berri viennent en
    armes jusqu' Bictre; ils sont obligs de traiter: paix de
    Bictre                                                        157

    La France du sud-ouest envahit la France du Nord               158

    Armagnac, beau-pre du duc d'Orlans                           169

  1411 (1er sept.). Jean-sans-Peur appelle les Anglais contre
    les Armagnacs et assige Bourges                               171

  1412 (18 mai). Le parti d'Orlans et Armagnac appelle les
    Anglais                                                        172

    (14 juill.). Jean-sans-Peur oblig de traiter; paix de
      Bourges                                                      173

    Impuissance des deux partis                                    174


  CHAPITRE III. _Essais de rforme dans l'tat et dans
    l'glise.--Cabochiens de Paris; grande ordonnance.--Concile
    de Pise_ (1409-1415)                                           177

    1413 (30 janv.). Le duc de Bourgogne assemble les tats
      inutilement. Le Parlement se rcuse                          179

    L'Universit entreprend la rforme de l'tat                   182

    (28 avril). La Bastille assige par le peuple                 186

    Puissance des bouchers                                         187

    Ils veulent rformer d'abord la famille royale, le dauphin     189

    Ils se font livrer les courtisans du dauphin                   191

    Tyrannie des corcheurs                                        195

    (22 mai). Nouvel enlvement des seigneurs et courtisans        200

    (25 mai). Promulgation de la grande _ordonnance de rforme_  ibid.

    Quels en ont t les auteurs?                                  203

    (Mai-juillet). Gouvernement violent des cabochiens, emprunt
      forc, etc.                                                  209

    (21 juill.). Raction                                          211

    (5 sept.). L'ordonnance annule                                214

  1414 (10 fvr.). Le duc de Bourgogne dclar rebelle             215

    (4 sept.). Sige, trait d'Arras; la raction convaincue
      d'impuissance  son tour                                 _ibid._

  1415 (5 janv.). Sermon de Gerson contre le gouvernement
    populaire.                                                     216

    Affaires ecclsiastiques; livre de Clmengis sur la
      Corruption de l'glise                                       218

  1409. Inutilit du concile de Pise                               223

    Pauvret intellectuelle de l'poque                            226


LIVRE IX.

  CHAPITRE Ier. _L'Angleterre, l'tat, l'glise.--Azincourt_
    (1415)                                                         229

    troite union de la Royaut et de l'glise sous la maison de
      Lancastre                                                _ibid._

    L'glise comme grand propritaire                              230

    lvation des Lancastre: Henri IV, Henri V                     231

    Perscutions des hrtiques.                                   235

  1414-1415. Danger du roi et de l'glise                      _ibid._

  1415 (16 avril). Henri V se prpare  envahir la France          240

    (14 aot-22 sept.). Il dbarque  Harfleur; Harfleur se rend.  244

    Henri V entreprend d'aller d'Harfleur  Calais                 247

    (19 oct.). Il parvient  passer la Somme                       252

    (25 oct.). Bataille d'Azincourt                                255

    Captivit de Charles d'Orlans; ses posies                    266


  CHAPITRE II. _Mort du conntable d'Armagnac, mort du duc de
    Bourgogne.--Henri V_ (1416-1421)                               270

    Armagnac, conntable et matre de Paris; sa tyrannie           271

  1416. Il essaye de reprendre Harfleur                            272

  1417. Le duc de Bourgogne dfend de payer l'impt                275

    Henri V s'empare de Caen et de la basse Normandie            Ibid.

  1418 (29 mai). Les Bourguignons reprennent Paris                 278

    (12 juin). Massacre des Armagnacs                              279

    (21 aot). Nouveau massacre                                    281

    Duplicit et impuissance du duc de Bourgogne                   282

    Ngociations d'Henri V avec les deux partis                    284

    (Fin juin). Il assige Rouen                                   286

    Dtresse de cette ville                                        288

  1419 (19 janv.). Elle se rend                                    292

    Coopration des vques anglais  la conqute                  293

    Projets gigantesques d'Henri V sur l'Italie, etc.              294

    (11 juill.). Le duc de Bourgogne traite avec le dauphin        296

    (10 sept.). Il est assassin dans l'entrevue de Montereau      299

    (2 dcemb.). Son fils reconnat le droit d'Henri V  la
      couronne de France                                           300

  1420 (21 mai). Trait de Troyes; Henri hritier et rgent        302

    (Juill.-nov.). Sige de Melun                                  304

    (Dc). Entre d'Henri V  Paris                                305

  1421 (3 janv.). Le dauphin est dclar dchu de ses droits
     la couronne                                                  306


  CHAPITRE III. _Suite du prcdent.--Concile de Constance
    (1414-1418).--Mort d'Henri V et de Charles VI_ (1422)          307

    Henri V au Louvre; sa suprmatie dans la chrtient        _ibid._

  1414-1418. Affaires ecclsiastiques: Concile de Constance        309

    Vues de Gerson et des gallicans                                310

    Jean Huss et Jrme de Prague                                  311

  1418. Impuissance du Concile; retraite et fin de Gerson          317

    Quelle avait t l'influence de l'Angleterre dans le Concile   319

    Position difficile d'Henri; ses embarras financiers;
      domination des vques                                       320

  1421 (23 mars). Les Anglais dfaits en Anjou                     325

  1421-1412 (6 oct.-10 mai). Sige de Meaux                        326

    Msintelligence des Anglais et des Bourguignons                327

  1422 (31 aot). Dtresse d'Henri V, son dcouragement, sa mort   330

   (21 oct.). Mort de Charles VI; avnement de Charles VII et
     d'Henri VI                                                    334

  1418-1422. Dpopulation; pidmies, famines; dsespoir           336

    Gaiet frntique                                              339

    La danse des morts                                             341

  APPENDICE                                                        347


FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIME.

IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen ge; (Vol.
4 / 10), by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***

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