Project Gutenberg's Les Romanciers d'Aujourd'hui, by Charles Le Goffic

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Title: Les Romanciers d'Aujourd'hui

Author: Charles Le Goffic

Release Date: October 23, 2013 [EBook #44023]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROMANCIERS D'AUJOURD'HUI ***




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et n'a pas t harmonise.

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    LES
    ROMANCIERS
    D'AUJOURD'HUI




DU MME AUTEUR

  =Amour breton=, posies, un vol. in-18 jsus (Lemerre, dit.).

  =Extraits de Saint-Simon= (en collaboration avec Jules TELLIER),
    un vol. in-8 cavalier, illustr, avec notes et prface
    (Delagrave, dit.).

  =Nouveau trait de versification franaise= (en collaboration avec
    M. douard THIEULIN), un vol. in-18 (Masson, dit.).


POUR PARATRE PROCHAINEMENT

    =Le bois dormant=, posies.
    =Le crucifi de Keralis=, roman.


VREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HRISSEY




    CHARLES LE GOFFIC

    LES
    ROMANCIERS
    D'AUJOURD'HUI

    [Illustration: logo]

    PARIS
    LON VANIER, LIBRAIRE-DITEUR
    19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

    1890

    Tous droits rservs.




INTRODUCTION


Dans les tudes qui suivent, et dont le plan fut concert entre M. Jules
Tellier et moi en vue d'une srie sur les _Ecrivains d'aujourd'hui_,
j'ai rang, comme il l'a fait pour les potes, les romanciers
contemporains par catgories. On trouvera donc ici des rustiques, des
mondains, des philosophes, des naturalistes, des impressionnistes et
jusqu' des symbolistes. Je prie qu'on n'attache pas plus d'importance 
ces catgories que je n'en attache moi-mme. Dans ma pense elles ne
sont point arbitraires, mais n'ont aussi rien d'absolu. Elles
simplifient. Par ailleurs, il se prsentera frquemment au cours de ces
tudes des noms qui ne sont point encore arrivs  la notorit
parfaite; je me suis complu sur ces noms un peu trop, sans doute, et au
dtriment de noms plus connus. Mais qu'ajouter  la gloire de M. Zola ou
de M. Bourget? C'tait une maxime de Pline qu'il faut accorder quelque
flatterie  l'oreille des jeunes gens, quand surtout la matire ne s'y
oppose pas trop: _Sunt qudam adolescentium auribus danda, prsertim si
materia non refragetur_. J'ai suivi le conseil, quelquefois, et ce qui
serait une faute, si je donnais mon livre pour une potique, ne l'est
plus, je pense, si mon livre prtend seulement  renseigner au plus
prs et par annotations sur l'ensemble du mouvement contemporain.

Je dis au plus prs, car, hlas! quel biais prendre pour parler ici de
tous les romanciers vivants? On dit qu'ils sont six mille! s'criait
nagure M. Bergerat. Avec une moyenne de cinq romans par romancier,
c'est donc trente mille volumes environ qu'il m'et fallu dpouiller
pour crire mon livre. Je n'ai pas eu ce courage, et l'aurais-je eu que
ma vie n'et pas suffi  la tche[1]. Mais le classement que j'ai adopt
permettra au lecteur de combler cette lacune sans grande fatigue.
Comme, au pistil ou  l'tamine, on range une fleur qu'on ne connat
point dans sa catgorie naturelle, il lui sera ais de grouper, d'aprs
le style ou le genre d'observation, tel roman nouveau sous un des chefs
choisis. A la vrit, l'ordonnance du livre, et aussi des nuances entre
les talents, m'ont fait comprendre un assez grand nombre de divisions.
C'est ainsi que les ralistes se sont partags en naturalistes,
impressionnistes et symbolistes. Mais, dans le fond, les formules ne
sont point si varies, et on pourrait les ramener toutes au ralisme et
 l'idalisme. Encore ces deux formules, qui semblent s'exclure l'une
l'autre, se trouvent-elles souvent fondues dans un mme romancier. Je
n'ai point  dcider ici de leur supriorit respective; c'est affaire
aux thoriciens de profession. Pour moi, bornant ma tche  celle d'un
humble scholiaste, je me suis montr dans ce livre plus soucieux de
l'application des formules que des formules elles-mmes.

  [1] Un exemple. Le _Journal gnral de la librairie_ porte
  environ 570 titres de romans nouveaux pour l'anne 1887. Et je
  mets  part les rditions et les traductions.




CHAPITRE I

LES NATURALISTES




CHAPITRE I

LES NATURALISTES

_Emile Zola.--Paul Bonnetain.--Paul Margueritte.--G.-H. Rosny.--Gustave
Guiches.--Joseph Caraguel.--Henry Fvre.--Lucien Descaves.--Abel
Hermant.--Jules Perrin.--Oscar Mtenier.--Camille Lemonnier.--Georges
Eckoud.--Maurice Talmeyr.--Philippe Chaperon.--Henry Lavedan.--Boyer
d'Agen.--Lo Rouanet.--Lo Trzenick.--Jean Blaize.--Francis
Enne.--Vast-Ricouard.--Georges Duval.--Paul Alexis.--Henry Card.--Lon
Hennique.--Guy de Maupassant.--Maurice Montgut.--Dubut de
Laforest.--Octave Mirbeau._


Je n'ai point  rappeler ici les origines du ralisme contemporain.
Aussi bien, pourra-t-on se reporter aux manuels de M. Ferdinand
Brunetire et de M. David-Sauvageot. Le ralisme contemporain a pass,
dans le roman, par trois tats: le naturalisme, l'impressionnisme, et,
plus rcemment, le symbolisme. Je vous parlerai d'abord des
naturalistes.


I

--Assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en train,
crites dans la matine, il se mit  parler du dernier roman de sa
srie, qu'il avait publi dans le _Gil-Blas_. Ah! on le lui arrangeait,
son pauvre bouquin! C'tait un gorgement, un massacre, toute la
critique hurlant  ses trousses, une borde d'imprcations, comme s'il
et assassin les gens,  la corne d'un bois. Et il en riait, excit
plutt, les paules solides, avec la tranquille carrure du travailleur
qui sait o il va. Un tonnement seul lui restait, la profonde
inintelligence de ces gaillards, dont les articles, bcls sur des coins
de bureau, le couvraient de boue, sans paratre souponner la moindre de
ses intentions. Tout se trouvait jet dans le baquet aux injures: son
tude nouvelle de l'homme physiologique, le rle tout-puissant rendu aux
milieux, la vaste nature ternellement en cration, la vie enfin, la vie
totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalit  l'autre, sans
haut ni bas, sans beaut ni laideur; et les audaces de langage, la
conviction que tout doit se dire, qu'il y a des mots abominables
ncessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort enrichie de ces
bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et l'achvement
continu du monde, tir de la honte o on le cache, remis dans sa
gloire, sous le soleil. Qu'on se fcht, il l'admettait aisment; mais
il aurait voulu au moins qu'on lui ft l'honneur de comprendre et de se
fcher pour ses audaces, non pour les salets imbciles qu'on lui
prtait.

Il se tut, envahi d'une tristesse.--

Et quelqu'un se leva: Matre, dit-il, tu parles d'indulgence; hlas, qui
en eut moins que toi? Et pour que nous te comprenions, hlas, que
n'as-tu commenc par te comprendre toi-mme? Il n'y a, selon toi, ni
beaut ni laideur dans les choses. Hlas, les choses existent-elles
seulement, et crois-tu que la vie dont tu les animes soit ailleurs qu'en
toi? Ta vision du monde n'est ni plus vraie ni plus fausse que la ntre.
C'est toi qui la fais. Mais quel proslytisme fcheux et pousse  nous
l'imposer! Tout art qui n'a pas en soi sa raison d'tre se condamne 
n'tre plus. O musicien, nous avons frmi quand ta lyre secouait les
hymnes triomphaux du _Paradou_ et les marches funbres de _Germinal_. O
peintre, la nature t'apparaissait par grandes masses concrtes. O
sculpteur, le beau et le laid se ptrissaient en lumire sous ta main.
Ton oeuvre entier, pote, n'tait que symbole. Par quelle aberration en
as-tu fait cette chose de collge: un trait de sociologie? Ah! tout
ainsi que nous avons applaudi au pote, laisse-nous rire un peu du
sociologue! Laisse-nous rire de ses formules: Voici la mort de
l'antique socit, la naissance d'une socit nouvelle. Il n'y a de
vrit que dans l'tude de l'homme physiologique, dtermin par le
milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes, et c'est cette vrit
que je vous apporte. Pitre vrit, hlas! Mais cette vrit, si tant
est que c'en soit une, d'autres que tu oublies l'avaient apporte avant
toi. Elle est dans Mill, dans Spencer, dans Taine; et les Goncourt se
vantent de l'avoir applique les premiers  la littrature. Tu te
proclames volutionniste. Puisque tu honores pour chefs les
philosophes de cette cole, que n'as-tu appris d'eux au moins que rien
n'est absolu, non pas mme ton art, matre, dont il t'et fallu dire en
une formule moins hautaine: Prenez et lisez! Voici le mensonge de mon
imagination. Et alors, si cruel et si triste qu'il et t, si cruel
aux tres et aux choses, si triste pour nous et pour toi, nous eussions
ajout ton rve d'art aux autres rves o se complurent des
imaginations moins amres. La vrit est faite de tous ces rves
assembls. Elle n'est dans aucun d'eux pris isolment. O matre, c'est
en art surtout que les systmes sont vrais par ce qu'ils affirment et
faux par ce qu'ils nient[2].

  [2] On connat, je pense, les romans de M. Emile Zola: ses
  _Contes  Ninon_, d'abord, puis _Les Rougon-Macquart_, avec _La
  conqute de Plassans_, _La Cure_, _Une page d'Amour_,
  _L'Assommoir_, _Nana_, _L'OEuvre_, _Germinal_, etc., et enfin _La
  Terre_, dont nous parlons surtout ici, et dont la publication
  tait la dernire.


II

Donc, et encore que _Chien-Caillou_ soit de 1847 et M. Champfleury
toujours de ce monde, encore que _Germinie Lacerteux_ ait prcd
l'_Assommoir_ et que les Goncourt se rclament, avec quelque raison,
d'avoir donn la formule du premier roman physiologique, encore que le
petit Chose soit devenu M. Alphonse Daudet et que les soixante mille
lectrices de M. Daudet balancent les cent vingt mille lecteurs de M.
Zola, c'est bien M. Emile Zola et non M. Alphonse Daudet, ou M. Edmond
de Goncourt, ou M. Champfleury, que les naturalistes saluent pour chef.
Et, de fait, n'est-ce pas lui qui les a mens  l'abordage? N'a-t-il
point, comme on dit, pay de sa personne en vingt occasions? Et quand M.
Champfleury se retirait dans la caricature, quand les Goncourt, vieillis
et rebuts, se gardaient  l'cart, quand Daudet, ni ami ni ennemi,
attendait de prendre parti que la victoire ft dcide, n'a-t-il point
crnement attach sa fortune personnelle  celle du naturalisme? Epope!
L'idalisme qui coule bas faisant feu de tous ses sabords, la galre
naturaliste soutenant le choc, renvoyant triple dcharge, courant sus et
matresse enfin de la voie, avec Zola pour capitaine, Huysmans,
Maupassant, Card, Hennique et Alexis pour quipage! La victoire tourna
au triomphe.

Elle fut fconde en recrues. Aux noms prcdents vinrent s'ajouter ceux
de Paul Bonnetain, Camille Lemonnier, Louis Desprs, Octave Mirbeau,
Henri Fvre, G.-H. Rosny, Oscar Mtnier, Gustave Guiches, Paul Adam,
Lucien Descaves, Boyer d'Agen, vingt autres, toute la boucanerie de
Kistemakers et des diteurs belges. La convention naturaliste (je le
rappelle pour mmoire) portait que le roman serait impersonnel et
documentaire, ou ne serait pas[3]. Il fut. Enqute sociale chez l'un,
histoire naturelle des familles chez l'autre, le titre variait; chez
l'un et chez l'autre, c'tait, sans plus, le mme positivisme de tte et
la mme crudit d'excution. Balzac, dont on se rclamait, avait dit:
Un livre doit amuser ou doit instruire. L'art moderne admet que l'on
peigne pour peindre: il admet la fantaisie de Callot, la statue de la
Grce, le magot de la Chine, la vierge de Raphal, les nymphes de
Rubens, les portraits de Velasquez, le dialogue, le rcit, toutes les
formes, tous les genres. Il permet de faire une pope dans un roman et
un roman dans une pope; mais quelque large que soit son champ, les
lois y rgnent, et l'art littraire en France ne pourra jamais divorcer
avec la raison. Et il ajoutait: Il faut dans tout livre un
_sentiment_, une _action_, un _intrt_ qui conduise le lecteur, qui le
captive et le mne  un _dnoment souhait_[4]. Il avait dit cela,
Balzac. Mais de ce Balzac-l, si l'on ne se moqua pas ouvertement, du
moins n'en fut-il jamais question dans l'cole; et il est bien sr, en
effet, qu'on prenait tout juste le contre-pied de sa thorie, encore
qu'on ft cas de s'y ranger au plus strict. Le sentiment? Vous devez
confondre avec la sensation dont il est le rflexe. L'intrt? L'action?
Seigneur! mais o voyez-vous que la vie soit intressante et que les
choses s'y dnouent avec logique? Et alors pourquoi choisir, et comment?
C'est ceci le naturalisme: au hasard de l'heure et du milieu[5] prendre
le premier homme qui passe et reconstituer sa physiologie. Et quel outil
pour cela? Le document.

  [3] Voir le _Roman naturaliste_ de M. Brunetire, _Le Ralisme et
  le Naturalisme_ de M. A. David-Sauvageot, et les recueils
  critiques de M. Zola.

  [4] Cf. la _Revue parisienne_. Anne 1840.

  [5] Dans le train banal de l'existence, comme dit M. Emile
  Zola.


III

Et le document abonda, mdical toujours. Nous connmes l'obsttrique,
qu'on appelle aussi gnthliologie, et la sarcologie, et l'ostologie,
et la cphalogie, qui sont des sciences  peu prs honntes. Il ne fut
plus question du coeur que comme d'un viscre, et de l'me que par
mtaphore. Mais on nous renseigna sur les cuisines, les magasins, les
blanchisseries, les lavoirs, les casernes, les ateliers de couture et
les maisons de tolrance: celles-ci plus particulirement mises 
l'preuve, forces et pntres  jour par les matres eux-mmes, qui
donnrent des comptes, btirent des statistiques, et conclurent que les
pensionnaires de ces tablissements avaient des droits rels  l'estime
publique. M. Yves Guyot, dans la _Lanterne_, en profita pour demander
l'abolition de la police des moeurs. On la renfora d'une brigade.
Cependant, de dix heures  minuit, on put voir dans les brasseries du
Quartier-Latin de jeunes hommes mditatifs et graves, qui prenaient des
notes et fumaient des pipes, et qui taient les Eliacins du naturalisme.
Et on les reconnaissait d'abord  ces deux traits: qu'ils appelaient
George Sand laveuse de vaisselle et disaient poigner pour poindre.
Rentrs chez eux, ils rdigeaient leurs notes. Mais ils soignaient
surtout les imparfaits. Ainsi parurent des _Gouines_, des _Tranes_ et
jusqu' des _Salopes_. Et des diteurs belges estampillaient ces petites
polissonneries documentaires, o des collgiens gteux et de vieilles
dames en enfance s'instruisirent au vice pour 3 fr. 50.

Un de ces Eliacins, qui est sorti depuis avec quelque tapage du
naturalisme, M. Paul Adam, crivait rcemment ces lignes: A l'poque
des grands triomphes mdaniens, une nue de jeunes gens se grouprent
autour du Matre. Forts de la potique, prconisant les oeuvres
documentaires et le mpris de la rhtorique, ces ambitieux manoeuvres
crrent une littrature de reportage qui, depuis dix ans, nous harcle.
Chaque phbe, soucieux de prendre l'absinthe  Tortoni en socit de
gens connus, bloqua sous la couverture d'un volume toutes les puriles
turpitudes de son existence bourgeoise, et, sous le prtexte de
franchise, fit abstraction d'habilet inventive, de composition,
d'criture[6]. L'aveu est  retenir, aujourd'hui que ces mmes phbes,
espoir de l'cole, par besoin d'expansion, vagabondage, caprice, etc.,
ont bris leur longe et cri franchise. On se souvient encore du bruit
que fit, l'an pass, la fameuse _Dclaration des Cinq_. La publication
de _La Terre_ avait mu ces jeunes gens; ils protestrent contre la
scatologie montante, le sadisme crbral de M. Zola, et firent savoir 
l'Europe que le grand chef de l'cole naturaliste tait afflig d'une
maladie lombaire qui expliquait ses dbordements sans les excuser;
qu'tant, eux, personnellement sains et bien constitus, il n'y avait
plus de raison pour qu'ils vacuassent dans leurs oeuvres le trop-plein
de leur sensualit; qu'il tait temps de ragir; qu'ils en avaient assez
du roman-exutoire; que le public partageait cette lassitude; et qu'en
consquence, rompant le cordon, ils revenaient aux bonnes moeurs et  la
propret littraire dont ils n'auraient jamais d se dpartir. Ces cinq
s'appelaient Paul Bonnetain, G.-H. Rosny, Paul Margueritte, Lucien
Descaves et Gustave Guiches. On s'tonna bien un peu dans la presse que
leur dclaration affectt une allure de gnralit. Ces cinq parlaient
juste comme s'ils avaient t cinq cents, et pourtant il manquait des
noms autoriss au bas de leur dclaration, et d'abord ceux de M. de
Maupassant et de M. Mirbeau. Et l'on chercha aussi d'o avaient pu venir
 ces messieurs des scrupules si honorables.

  [6] Voir le no 1 de _la Revue de Paris et de Saint-Ptersbourg_.
  Premire anne.

M. Rosny? C'est l'auteur de l'_Immolation_. Sujet: l'inceste.

M. Margueritte? C'est l'auteur de _Tous quatre_. Sujet: le saphisme.

M. Bonnetain? C'est l'auteur de _Charlot s'amuse_. Sujet: l'onanisme.

Seuls, M. Guiches et M. Descaves pouvaient prtendre dans le groupe 
une chastet relative. Encore le premier a-t-il commis quelques pages
sur les maladies honteuses o il ne faudrait point trop s'arrter; et,
pour le second, s'il n'apporte point de crudit aux sentiments et aux
passions, il ne laisse point que de prendre sa revanche avec les mots.
Et voyez l'ironie: quand, des cinq protestataires du _Figaro_, trois,
les moins en droit justement de signer cette protestation, pour leur
primitive complaisance  traiter des sujets mdicaux ou simplement
obscnes, MM. Bonnetain, Rosny et Margueritte, rompaient franchement
leurs attaches et publiaient par la suite des oeuvres d'une trs
vigoureuse personnalit, telles que _En mer_, _Pascal Gfosse_ ou _Marc
Fane_, M. Guiches et M. Descaves, dont une attitude presque dcente
lgitimait les scrupules, la dclaration signe, n'en conservaient pas
moins dans leurs livres tous les vieux procds de l'cole,
s'attardaient au moule surann de la phrase naturaliste, aux
descriptions, aux antithses, aux hyperboles, donnaient dans le
trompe-l'oeil de l'hrdit, et gardaient ineffaablement sur eux la
dure et rude empreinte du matre qu'ils venaient de renier.


IV

M. Bonnetain a publi, depuis _Charlot s'amuse_ (qu'il reconnat trs
gentiment pour un pch de jeunesse), un certain nombre de romans
impressionnistes et exotiques, dont _En mer_, qui se distingue par le
pittoresque de la description et l'attachante simplicit du thme[7].
Deux passagers, inconnus la veille, et qu'un hasard de voyage rapproche
sur le mme paquebot, Georges le Teil et la jolie Mme d'Hnoy, se
prennent d'amour  contempler de compagnie l'ensorcelant et magique
visage de la mer. Avec la charmeresse disparat le charme. Touch terre,
l'idylle agonise dans une mutuelle indiffrence; les deux amoureux ont
un peu cette stupeur des gens rveills  qui l'on raconte ce qu'ils ont
dit en dormant. C'est tout. Cela n'est rien, vous voyez, et c'est d'une
mlancolie trange qui fait songer  Loti. Ou je me trompe, ou M.
Bonnetain, qui est jeune encore, s'annonce comme un des matres du roman
impressionniste.

  [7] Voir aussi les vives et fines impressions de voyage publies
  par M. Bonnetain sur l'extrme Orient et runies sous diverses
  formes (_Au large_, _L'Opium_, _Marsouins et mathurins_, _Au
  Tonkin_).

Je ferai des compliments analogues  M. Margueritte. Son livre de dbut,
_Tous quatre_, tait un peu bien touffu, pnible d'ensemble, encore
qu'clairci par endroits de belles pages descriptives. Mais de son
dernier livre[8], _Pascal Gfosse_, il n'y a qu' louer la simple
ordonnance et le tour dlicat. Voici la donne, assez voisine de celle
d'_En mer_. Le romancier  la mode, Pascal Gfosse, rencontre sur
l'entrepont du paquebot d'Alger-Marseille la femme d'un de ses anciens
camarades de collge, devenu dput; et quoiqu'il rie bien haut des
amours coup de foudre, il se sent brusquement et irraisonnablement
pris au charme des yeux et  la grce naturelle et douce de cette femme
qu'une impulsion analogue fait sienne presque en mme temps. Il y a dans
ces pages une psychologie trs attentive et trs sre. Le caractre de
Gfosse est fouill jusqu'aux replis, et les hsitations, le trouble,
la lutte et la chute finale de sa matresse sont dduits avec une
logique suprieure[9].

  [8] M. Margueritte a publi, depuis que ceci est crit, un matre
  roman: _Jours d'preuve_.

  [9] Voir encore de M. Paul Margueritte: _Maison ouverte_, _Mon
  pre_, etc. Ce dernier livre n'est pas crit avec la simplicit
  qu'on dsirerait. Mais M. Margueritte tait bien jeune et enfonc
  dans l'cole.

_Marc Fane_, le meilleur roman de M. Rosny[10], pour si personnels qu'en
soient le fond et la forme, me plat moins. M. Rosny fait un abus
dplorable de sa science. Si l'on ne connat la chimie, la physique, la
statique, la balistique et la cryptologie, il est bien malais de
l'entendre. Sa phrase, endimanche de ces gros termes, a les allures
solennelles et gourdes des phrases d'instituteur. Il n'y a que ces
fonctionnaires et M. Rosny pour crire un crne de mgalocphale au
lieu d'un grand crne; et s'ils veulent dire la bienfaisante influence
du printemps, il n'y a encore que M. Rosny et eux pour assurer que la
palingnsie universelle renouvelle les globules. Malgr tout, lisez
Rosny. Ses livres enferment d'indniables qualits de pense et de
rflexion. Et, par exemple, dans cette causerie du dbut, entre Marc et
Honor Fane, sur les lieux communs du rve, que de petits faits
significatifs et bien observs! Je regrette seulement que M. Rosny ait
ramen toutes ses explications  la physiologie. Vous me dites que tel
songe, plein d'un tas de choses rvoltantes,[11] provient de telle
position du corps. J'entends bien; mais s'il faut m'expliquer comment le
plus honnte homme du monde peut s'abandonner dans le sommeil aux songes
les moins honntes qui soient, c'est o va chopper votre physiologie.
Hlas! qu'est-ce que cette conscience absente du sommeil, qui n'y guide
et n'y critique point nos actes, qui fait de nous les frres amoraux des
btes, et qui ne s'veille qu'au jour et  la rflexion? Et pourquoi
cette double vie? Et si ce ne serait pas, comme les matrialistes le
veulent, que la moiti au moins, sinon toutes les lois de conscience,
sont d'acquisition et d'appropriation aux besoins sociaux? Car, quelle
diffrence du crime qu'endormi je commets avec tranquillit d'me, au
crime d'un Gamahut veill et lucide en qui la conscience n'a pas parl
plus qu' moi pendant le sommeil? Ceux-l sont logiques avec eux-mmes
qui, pour ne point nier la conscience, font porter  l'homme veill la
responsabilit des fautes qu'il a commises endormi. Le sommeil de
l'homme, dit l'un d'eux, est plein de pchs; il y perptre des forfaits
de volition dont il doit compte. Et je ne vois en effet que ce moyen
pour mettre d'accord la raison et la foi.

  [10] Voir _l'Immolation_, _le Bilatral_, _les Corneille_, etc.,
  etc.

  [11] Il y a l-dessus un mot bien terrible de Sophocle et presque
  impossible  traduire:

    [Grec:
    Polloi gar d kan oneirasi brotn
    Mtri xyneunasthsan...
    ]
        (_OEdipe-Roi, 966-967._)


V

J'arrive au gros du bataillon naturaliste, MM. Guiches, Fvre, Descaves,
Mtnier, Lemonnier, Chaperon, etc.

M. Guiches a un vif sentiment des choses et des tres de nature.
_Cleste Prudhommat_ et _L'ennemi_ sont des livres consciencieux et
massifs qui mettent en scne des moeurs villageoises correctement
observes. A ce compte, on le retrouvera dans les rustiques,  ct,
sinon un peu au-dessus d'un autre naturaliste, M. Caraguel, qu'on vit
prluder  l'tude des champs par celle du _Boul-Mich_.

M. Fvre eut pour dbut un volume en collaboration avec ce pauvre Louis
Desprs, qu'une lgislation imbcile mena demi-mort  Saint-Lazare. On
lui doit, entre autres livres personnels, _Au port d'armes_, o il y a
sous l'enflure des mots quelques bonnes qualits d'analyse.

De M. Descaves je ne dirai rien, et  la vrit je ne gote gure ses
truculences de style, son dbraillement, ses allures d'adjudant gueuleur
et casseur de vitres qui se rue sur la littrature comme sur un matelas.
Il a publi les _Misres du sabre_[12] qui est une insulte en trois
cents pages  l'arme. Cela n'a point choqu outre mesure. Nos
romanciers ne sont point tendres au mtier militaire: un de plus, un de
moins, il n'importe. Car rappelez-vous le _Cavalier Miserey_ de M. Abel
Hermant[13], _Au port d'armes_ de M. Fvre, _Poeuf_ de M. Hennique,
_Fusil charg_ de M. Mouton, le _Nomm Perreux_ de M. Bonnetain, la
_Croix_ de M. Mtnier, le _Calvaire_ de M. Mirbeau, le _Canon_ de M.
Jules Perrin[14], livres de rancunes, les uns, ou de foi triste et
souffrante (ce qui vaut mieux), les autres[15]. Et c'est un ironique
contraste, si l'on se rappelle encore que M. Bourget, dans cette
curieuse tude qu'il publia,  vingt et un ans et au lendemain de nos
dsastres, sur le roman naturaliste et le roman pitiste[16], cherchant
ce que serait le roman de l'avenir et quelles conditions il lui faudrait
observer, faisait ingnuement du patriotisme la premire de ces
conditions.

  [12] Et trs rcemment _Sous-offs_, aggravation dans l'injure.

  [13] Ce dernier livre a surtout fait du bruit hors du clan
  naturaliste. On se reportera  l'article de M. Anatole France
  dans la _Vie littraire_ (pages 73 et suiv.): M. Abel Hermant
  reconnatra un jour qu'il a, sans le vouloir, offens un des
  sentiments qui nous tiennent le plus au coeur. Il reconnatra
  qu'il est injuste de ne montrer que les moindres cts des
  grandes choses et de ne voir dans l'arme que les laides
  humilits de la vie de garnison. Lire encore de M. Hermant la
  _Surintendante_.

  [14] Voir du mme auteur la _Reine Arthmise_.

  [15] Citons pour leur excellent esprit le _Pompon vert_ de M.
  Toudouze et _Discipline_ de M. Alphonse de Launay, deux livres,
  o les petitesses de la vie militaire sont noblement releves par
  l'ide de patrie.

  [16] Dans la _Revue des deux mondes_. Article non recueilli
  (1873).

M. Mtnier, dans ses livres: la _Chair_, la _Grce_, la _Croix_,
_Bohme bourgeoise_, montre un ralisme net et cruel qui n'est pas sans
mrite. (Voyez particulirement _Bohme bourgeoise_)[17].

  [17] On en trouvera une bonne analyse dans l'_Anne littraire_
  de M. Paul Ginisty (1887).

M. Camille Lemonnier a touch  tous les genres ou presque, histoire,
gographie, critique d'art, etc. Dans le roman, on cite de lui les
_Concubins_ et _Madame Lupar_[18], d'une langue image et forte jusqu'
la brutalit.

  [18] M. Francisque Sarcey dit de ce dernier roman: Il est d'une
  conception puissante, d'une belle ordonnance et d'une excution
  trs grasse et trs fouille. Voir encore de M. Lemonnier: _Un
  mle_, l'_Hystrique_ et _Happechair_. On peut lui rattacher un
  autre Belge, M. Georges Eckoud, l'auteur de la _Nouvelle
  Carthage_.

Il y a enfin de l'observation, sous des violences, dans le _Grisou_ de
M. Maurice Talmeyr, _Argine Lamiral_ de M. Chaperon, _Mademoiselle
Vertu_ de M. Henri Lavedan, _Ahnobarda_ et la _Gouine_ de M. Boyer
d'Agen, _Chambre d'htel_ de M. Lo Rouanet, la _Jupe_ de M. Trzenick,
les _Planches_ de M. Jean Blaize. Peut-tre aussi conviendrait-il de
rattacher au naturalisme quelques crivains plus gs, et dont les
dbuts ont prcd ceux de l'cole ou qui se sont rangs sur le tard 
son thique: ainsi M. Francis Enne (_Brutalits_), MM. Vast-Ricouard
(_Claire Aubertin_, la _Vieille garde_, _Madame Lavernon_), M. Georges
Duval (la _Prtentaine_, _Une virginit_).


VI

Mais les disciples chers au coeur du matre, les vrais fidles et
ternellement, ne sont point l. Ils s'appellent Paul Alexis, Henry
Card et Lon Hennique. Des deux autres combattants de la premire
heure, l'un, M. Huysmans (Joris-Karl), s'est jet dans la traverse
symboliste et est devenu  son tour chef de bande; et M. de Maupassant,
son talent sain et vigoureux a tranch trop vite sur l'honnte
mdiocrit des disciples pour qu'on puisse le considrer autrement
qu'en lui-mme et dans sa pleine possession. On le retrouvera plus loin
et isol.

Pour M. Alexis, qu'il est pass en habitude de traiter de bourrique
naturaliste, il ne l'est point tant qu'on dit, je pense. Il a eu du
talent, au moins une fois, en 1875, dans une petite nouvelle intitule
_Blanche d'Entrecasteaux_, qu'il a justement nglig de recueillir, et
c'est bien regrettable pour la rputation de Trublot.

M. Card est l'auteur d'_Une belle journe_. Mme Duhamain, bourgeoise en
mal d'amour, s'est laisse prendre aux gilets  fleur et au parler
sentimental d'un courtier en vins nomm Trudon. Elle accepte un
rendez-vous, entre au bras de Trudon dans un restaurant de Bercy,
dguste du vin blanc et des hutres, engloutit une sole normande, des
petits pois, du fromage et de la frangipane; et la grande ironie du
livre, c'est que tous ces prolgomnes n'aboutissent, chez Mme Duhamain,
qu' un coeurement stomachique o sombrent ses ides d'amour. Depuis
_Une belle journe_, M. Card n'a publi aucun roman. Cette affirmation
de sa personnalit faite et bien faite, dit M. Geffroy, Card revint 
ses bureaucratiques occupations et garda le silence[19].

  [19] Cf. _Notes d'un journaliste_, art. Henry Card.

Reste M. Hennique. Celui-ci est un mle, comme on dit dans l'cole, et
qui porte allgrement un bagage dj lourd. Je signalerai seulement
_Dvoue_ et _Poeuf_, qui est l'histoire d'un brave homme de sapeur
condamn  mort pour avoir vol un mouchoir bleu. La chanteuse Thrsa
et le nouvelliste Becquet avaient dj pris la dfense du pauvre
troubade. Mais le colonel demeure intraitable dans le roman comme dans
la nouvelle, et dans la nouvelle comme dans la chanson. Et Poeuf
continue  tre fusill. M. Hennique a une corde  sa lyre que n'ont
point ses confrres en naturalisme, le sentiment, et il en tire d'assez
jolies notes, parfois.


VII

Et enfin, voici un matre: M. Guy de Maupassant. D'observateur plus net
et plus prcis des menues choses de l'existence, je n'en connais et il
n'en est peut-tre point. Je remarquerai seulement que cette observation
s'exerce dans un domaine un peu bien troit; que l'auteur, normand
lui-mme, n'a trs videmment tudi que des normands, qui sont une race
volontaire et dure, mais goste, sche, et maussade  dsesprer; qu'il
ramne toute l'humanit de ses livres  ce type unique, et que c'est l
un procd de gnralisation assez mchant pour un romancier qui a,
comme lui, des parties de philosophe.

M. de Maupassant dbuta dans les _Soires de Mdan_ par une nouvelle qui
fut apprcie, _Boule de suif_. Longtemps il cultiva le genre, excellant
 condenser en quelques paragraphes de petits drames pessimistes,
publis d'abord dans les journaux et qu'il recueillait ensuite sous
divers titres: la _Maison Tellier_, _Mlle Fifi_, etc. L'auteur ne
mettait point grand scrupule au choix des sujets, qu'il prenait dans les
maisons publiques et le purin des fermes. Au reste, la note en tait
toujours intressante, quoique, disent les uns, pour ce que, affirment
les autres. Et cela mme est  remarquer, comme un trait distinctif,
que, ds ses premires nouvelles, M. de Maupassant tient pour
l'intrt contre la tranche de vie. La plupart de ses livres se
porteraient aisment  la scne, et au vrai ce sont des drames, avec un
commencement, un milieu et une fin, je ne sais quoi de cursif dans
l'criture, de ramass dans les sentiments, le dialogue souvent
substitu au rcit. L'action est la premire chose  ses yeux; il ne la
spare point de la vie, et il n'a point tort. Et  mesure qu'il avance,
il lui sacrifie les descriptions chres  l'cole, ou ne s'y laisse
aller qu'avec rserve et par petits paragraphes[20]. Et son style s'en
ressent un peu aussi, net et bref, et sans panache. Par quoi il sort de
l'cole une fois de plus.

  [20] A moins qu'il ne fasse des livres de description pure, comme
  _Au soleil_ et _Sur l'eau_.

Nouvelliste, sa rputation fut vite assise. On l'attendit  son premier
roman, non sans dfiance et quelque pique. _Une vie_, _Bel-ami_,
_Mont-Oriol_, parurent coup sur coup, et il fallut bien reconnatre que
le nouvelliste ne gnait point le romancier. Puis il revint aux
nouvelles. C'est _Miss Harriet_, c'est les _Soeurs Rondoli_, c'est
_Monsieur Parent_, _Yvette_, le _Horla_, _Clair de Lune_, les _Contes du
jour et de la nuit_, les _Contes de la Bcasse_, toute une librairie.
Pour l'auteur, il ne change point; il est le mme ici et l, d'un
ralisme cruel et pntrant (c'est, je pense, notre seul grand
raliste), peu donneur de phrases, s'coutant peu, sans gestes en l'air,
mais plutt procdurier, dduisant, induisant, construisant avec des
faits, rarement avec des ides, le moins spculatif des hommes, ayant
eu je ne sais quelles vellits de fantastique dans le _Horla_, dans la
_Peur_, dans la _Main_, et ayant gagn  son chec de se connatre mieux
et de se rserver.

Sa misanthropie est d'un caractre  part. Il y a des misanthropies
douces et rsignes, qui sont bonnes  la vie, encore qu'elles savent au
juste le peu qu'elle vaut, et c'est de cette misanthropie qu'est faite
l'me ironique d'un Renan ou d'un France. Celle-ci a quelque chose de
sec et qui loigne. On sent qu'elle est plus intuitive que rflchie; on
y sent l'homme qui s'est trop dfi, et de tout temps, pour avoir jamais
souffert. Et comme elle est un bouclier pour ceux-ci, on sent qu'elle
est une arme pour celui-l. Il n'a point appris le monde peu  peu et en
comptant chaque tape de sa science par une illusion tue, et  vrai
dire il n'eut jamais d'illusions et il vit le monde tout d'abord comme
il est. Il n'y a pas une larme dans tous ses livres, pas une piti, et
seulement du mpris. C'est moins de la misanthropie que de
l'gosme[21].

  [21] Ceci tait crit avant _Fort comme la mort_. Il semble que
  l'auteur se renouvelle dans ce livre admirable de tout point.

  On peut rattacher  M. de Maupassant l'auteur de la _Peau d'un
  homme_ et de l'_Ile muette_, M. Montgut, qui a donn aussi au
  _Gil Blas_ des contes et nouvelles dans la manire cursive de
  l'auteur d'_Yvette_. Mettons mme, si vous voulez, que M. Dubut de
  Laforest, avec les livres qui s'appellent _Mlle de Marbeuf_, la
  _Bonne  tout faire_, le _Gaga_, et qui sont dans la tradition de
  Pigault-Lebrun, relve comme littrateur de M. de Maupassant,
  puisque M. de Maupassant lui a donn par lettre publique ses
  titres de naturalisation.


VIII

Le talent de M. Mirbeau est plus humain; je devrais dire qu'il s'est
_humanis_ en se dveloppant. M. Mirbeau commena par suivre d'un peu
bien prs les traces de l'auteur d'_Une vie_, et  ce compte ses
premires nouvelles sont d'un bon lve, mais d'un lve. Lisez ou
relisez les _Lettres de ma chaumire_. Il s'y efforce vers les ralits
substantielles et concises de M. de Maupassant et il y atteint, mais
soufflant et suant. Il ne se dgage  peu prs que dans le _Calvaire_;
et il est tout  fait lui dans l'_Abb Jules_. J'entends d'abord qu'il
a dpouill cette scheresse et cette indiffrence qui sont le pire
dandysme, quand elles n'ont point un fonds de nature. Et c'est le cas
ici. Soyez srs que M. de Maupassant et pu signer toutes, ou presque,
les _Lettres de ma chaumire_, qui sont de la misanthropie tasse et
concentre suivant sa recette, et qu'il n'et jamais ni pens ni crit,
par exemple, les belles pages du _Calvaire_ toutes dbordantes d'humaine
piti, o le petit soldat Jean-Franois, de garde au bord des plaines
grises de la Beauce, fusille  bout portant un claireur prussien:

Cet homme, j'avais piti de lui et je l'aimais; oui, je vous le jure,
je l'aimais!... Alors, comment cela s'est-il fait?... Une dtonation
clata, et dans le mme temps que j'avais entrevu  travers un rond de
fume une botte en l'air, le pan tordu d'une capote, une crinire folle
qui volait sur la route... puis rien, j'avais entendu le heurt d'un
sabre, la chute lourde d'un corps, le bruit furieux d'un galop... puis
rien.... Mon arme tait chaude et de la fume s'en chappait... Je la
laissai tomber  terre... Etais-je le jouet d'une hallucination?... Mais
non... De la grande ombre qui se dressait au milieu de la route, comme
une statue questre de bronze, il ne restait plus rien qu'un petit
cadavre tout noir, couch, la face contre le sol, les bras en croix...
Je me rappelai le pauvre chat que mon pre avait tu, alors que de ses
yeux charms il suivait dans l'espace le vol d'un papillon... Moi,
stupidement, j'avais tu un homme, un homme que j'aimais, un homme en
qui mon me venait de se confondre, un homme qui, dans l'blouissement
du soleil levant, suivait les rves les plus purs de sa vie!... Je
l'avais peut-tre tu  l'instant prcis o cet homme se disait: Et
quand je reviendrai l-bas... Comment? Pourquoi? Puisque je l'aimais,
puisque, si des soldats l'avaient menac, je l'eusse dfendu, lui, lui,
que j'avais assassin! En deux bonds, je fus prs de l'homme... je
l'appelai; il ne bougea pas... Ma balle lui avait travers le cou,
au-dessous de l'oreille, et le sang coulait d'une veine rompue avec un
bruit de glou-glou, s'talait en marge rouge, poissait dj  sa
barbe... Je lui ttai la poitrine  la place du coeur: le coeur ne
battait plus... Alors, je le soulevai davantage, maintenant sa tte sur
mes genoux, et, tout  coup, je vis ses deux yeux, ses deux yeux clairs,
qui me regardaient tristement, sans une larme, sans un reproche, ses
deux yeux qui semblaient vivants! Je crus que j'allais dfaillir, mais
rassemblant mes forces dans un suprme effort, j'treignis le cadavre du
Prussien, je le plantai tout droit contre moi, et, collant mes lvres
sur ce visage sanglant, d'o pendaient de longues baves pourpres,
perdment, je l'embrassai...[22]

  [22] Extrait du _Calvaire_, pages 86-87. On sent que le ralisme
  russe, que Tolsto a pass l et sa saignante
  humanit.--Rapprochez l'admirable pice de Thodore de Banville:
  _Le prussien mort_ (_Idylles prussiennes_).
Je ne voudrais point ajouter  cette belle page; je dirai seulement
qu'elle n'est point unique dans l'oeuvre de M. Mirbeau. Et admirez
tout de mme comme les petites choses d'cole se fondent dans le
talent: voici un naturaliste,--un impersonnel, donc--et qui
meut!...




CHAPITRE II

LES IMPRESSIONNISTES




CHAPITRE II

LES IMPRESSIONNISTES

    _Edmond et Jules de Goncourt.--Alphonse Daudet.--Paul
    Arne.--Paul Chlon.--Hugues Le Roux.--Jean Lorrain.--Jules
    Claretie.--Pierre Loti._


L'impressionnisme, ou ce qu'on appelle de ce nom, est une autre forme du
ralisme, un art tout matriel encore. Mais voici o il se distingue du
naturalisme: quand le naturaliste (M. Zola, par exemple, aprs Balzac et
Taine) d'une scne ou d'un paysage prendra indiffremment tous les
dtails lmentaires, les entassera l'un sur l'autre, et, par cette
accumulation, atteindra quelquefois  un effet d'ensemble,
l'impressionniste dans ce paysage ou dans cette scne distinguera
d'abord le dtail dominant, la tche, comme dit M. Brunetire, et c'est
la tche seule qu'il mettra en valeur pour obtenir l'impression
totale[23]. Voyez les Goncourt, surtout M. Daudet et M. Loti. Au reste,
ici, comme dans le naturalisme, penses et sentiments, la langue de
l'impressionniste les traduira toujours en sensations; ou, pour mieux
dire, la pense et le sentiment, indiqus d'une manire trs succincte,
s'clairciront au cours de la phrase par une image sensible, telle, par
exemple, que celle-ci: Il lui semblait que son pass se rapprochait
dans l'enchantement mlancolique d'une harmonie loigne sur la corde
d'un violon qui et pleur[24]. Vienne une cole plus hardie qui,
supprimant la pense ou le sentiment, dj sacrifis  l'image,
conservera seulement l'image (_Une harmonie loigne sur la corde_,
etc.), nous aurons la troisime et dernire incarnation du ralisme: le
symbolisme sensationnel de M. Huysmans et de M. Moras.

  [23] Se reporter au _Roman naturaliste_ de M. Ferdinand
  Brunetire. (Art. _L'impressionisme dans le roman_.)

  [24] Cf. _Madame Gervaisais_.

Le procd d'excution (je ne dis pas l'excution) est donc, avec des
nuances,  peu prs le mme chez tous les impressionnistes. Pour nous
communiquer une vision exacte des choses, il faudra qu'ils transposent
dans leur style les moyens de la peinture. Ils renonceront, nous
l'avons vu, au terme abstrait en faveur de l'image; ils choisiront dans
les mots ceux qui ont, en soi-mme et en dehors du sens, une beaut et
une valeur propres[25]; par quoi ils seront amens, ou  les dtourner
de leur vrai sens, ou  les associer, en vue de l'effet,  des mots d'un
autre ordre, ou  crer de toutes pices des vocables nouveaux. Joignez
 ces procds gnraux l'emploi de la petite phrase courte et sans
verbe, de l'adjectif dmonstratif _ce_, _cette_, _ces_, qui indique les
objets comme prsents, et de l'adverbe _trs_, qui accentue la couleur
ou la forme des objets, vous aurez, je pense, l'ensemble des procds
d'excution communs  M. Daudet,  M. Loti,  M. de Goncourt et  tous
les impressionnistes de leur cole.

  [25] C'est l'expression de Thophile Gautier: Les mots ont en
  eux-mmes et en dehors du sens qu'ils expriment une beaut et une
  valeur propres, comme des pierres prcieuses qui ne sont pas
  encore tailles et montes en bracelets, en colliers ou en
  bagues. Ailleurs: Il y a des mots diamant, saphir, rubis,
  meraude, d'autres qui luisent comme du phosphore quand on les
  frotte, et ce n'est pas un mince travail de les choisir.

Il reste maintenant  pntrer dans l'intimit du groupe. Mais ici les
distinctions s'tablissent d'elles-mmes, le fonds d'ides, de
sentiments et de sensations, variant avec chacun.


I

MM. Edmond et Jules de Goncourt sont entrs dans les lettres par un
roman intitul: _En 18..._, dont le survivant des Goncourt a port cette
apprciation, qu'il serait messant de discuter:

C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! Mais
les fires rvoltes, les endiabls soulvements, les forts blasphmes 
l'endroit des religions de toutes sortes, la crne affiche
d'indpendance littraire et artistique, le hautain rvolutionnarisme
prch en ces pages; puis, quelle recherche de l'rudition, quelle
curiosit de la science, et dans quelle littrature lgre de dbutant
trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette
prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout  fait
matresse d'elle-mme, enlvera les morceaux de bravoure de _Charles
Demailly_ et de _Manette Salomon_, et encore ce remuement des problmes
qui agitent les bouquins les plus srieux, et, tout le long du volume,
cet effort et cette aspiration vers les sommets de la pense?...[26]

  [26] Cf. la prface de _En 18..._

Qu'entendent MM. de Goncourt par les sommets de la pense? Voici qui
nous renseignera. Dans un de leurs premiers livres, _Madame
Gervaisais_, ils ont crit:

Ses initiateurs, ses guides, au milieu de cette poursuite des plus
crasants problmes psychologiques, avaient t ces deux matres de la
sagesse moderne: Reid et Dugald-Stewart, les illustres fondateurs de
l'Ecole cossaise, les ennemis de la mthode analytique et hypothtique
des coles anciennes. Aprs avoir travers tout le scepticisme de Loke,
le matrialisme de Condillac, elle prouvait pour ces deux philosophes
la reconnaissance d'avoir eu, par eux, respir sur ces _purs sommets_,
pareils aux hauteurs du Bon-Sens, o Reid rend  l'homme le sentiment
de sa dignit et base la morale et la mtaphysique sur la puissance et
l'excellence de la vie humaine[27].

  [27] Cf. _Madame Gervaisais_.

J'espre qu'on est satisfait. Peut-tre dsirerait-on seulement que MM.
de Goncourt nous clairassent par quelques traits sur le compte de ces
deux matres de la sagesse moderne, Reid et Dugald-Stewart, en qui une
ignorance commune  bon nombre d'esprits n'avait voulu voir jusqu' eux
que d'honntes faons d'empiriques. Mais ces messieurs ont eu soin de
nous avertir qu'au culte de Reid Mme Gervaisais associait celui de Kant.
Kant, disent-ils, a fait dcouler la libert, l'Homme-Dieu, du beau
principe dsintress qui est pour lui comme l'honneur de l'humanit et
la clef de vote de sa philosophie: le devoir. Evidemment, il n'y a
plus rien  dire. A peine oserai-je formuler une timide objection de
style sur cet Homme-Dieu qui dcoule d'une clef de vote.

Par les ides et par le style, il faut donc reconnatre que les livres
de MM. de Goncourt[28] sont au nombre des plus curieux de ce temps. Il
n'en est point, comme ils disent, qui aient remu plus de questions, ou,
ce qui revient au mme, qui aient transform en questions ce qui, pour
nous, n'en tait pas. Les exemples se pressent. Entre tous, sachons-leur
gr d'avoir raviv sur Homre un dbat qu'on croyait teint depuis
Znodote d'Ephse. Et  qui donc, mieux qu'aux auteurs de la _Fille
Elisa_ et de _Germinie Lacerteux_, appartenait-il de nous rvler que
l'auteur de l'_Iliade_ n'a jamais peint au monde que des souffrances
physiques? Ils l'affirment. Il n'y a plus  y revenir. Mais je regrette
qu'ici encore MM. de Goncourt aient cru devoir garder pour eux les
motifs de leur arrt.

  [28] Et en particulier ceux du survivant. (_Les frres Zemganno_,
  _Chrie_, _La Faustin_, etc.)

Ces larges esprits n'ont point t retenus, comme on pense, par de
vaines considrations de temps et de lieu. Leur dernier livre (_Journal
des Goncourt_) met en scne, dans le dshabill d'une causerie
familire, les principaux crivains du sicle. Ils nous dbarrassent
ainsi d'un certain nombre de prjugs des plus fcheux, dont ceux qui
tendaient  nous faire voir dans Taine, dans Renan, dans Berthelot,
quelques-unes des grandes intelligences contemporaines. Sainte-Beuve,
qui nous apparaissait dans l'loignement comme le modle des honntes
hommes de lettres, n'chappe pas  cette justice amre et rtrospective.
Dornavant, si l'on veut connatre le fin mot sur cet crivain de
dernier ordre, ce n'est point dans ses articles qu'on l'ira chercher,
mais dans les conversations des dners Magny, si fidlement croques par
MM. de Goncourt. On se trouvera en prsence d'une manire de pion, sans
ides et sans style, qui fut trop heureux de rencontrer  et l de
complaisants amis, comme MM. de Goncourt, pour lui souffler ses
articles. L'avouerai-je? Tout reconnaissant que je sois  ces messieurs
de leurs rvlations, j'ai comme un scrupule et un regret. Peut-tre
qu'avant de publier leur _Journal_, ils n'ont pas suffisamment mdit
cette phrase du mme Sainte-Beuve: Les anciens, honntes gens, avaient
un principe, une religion: tout ce qui tait dit  table entre convives
tait sacr et devait rester secret; tout ce qui tait dit sous la rose
(_sub ros_, par allusion  cette coutume antique de se couronner de
roses dans les festins) ne devait point tre divulgu ni profan[29].
Aprs cela, vous me rpondrez que MM. de Goncourt n'aiment point les
anciens. Et c'est,  tre franc, la seule excuse de tous ces papotages.
Il n'y a donc qu'eux dans le sicle? Ils rsument tout, philosophie,
histoire, critique, et le roman, qui est la synthse des synthses?
Quelle plaisanterie!

  [29] Cf. _Les nouveaux lundis_. (Art. Pontmartin), tome IX.

Prenons-les plutt pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils ont toujours t,
des artistes[30]. La qualit n'est dj point si ddaignable, et elle
et pu leur suffire. Mettons qu'ils ont t Brauwers et Watteau, une
combinaison extrmement savoureuse de manir et de sincre. Leurs
paradoxes (j'allais dire leurs charges), cette intransigeance dans les
jugements qui est la marque d'esprits cantonns, et jusqu' ce
modernisme farouche des deux frres, qui,  tout propos, part en
campagne contre la tradition, un peu comme don Quichotte contre les
moulins, sourions-en, si ce sont les invitables petits cts de leur
nature d'artistes. Sainte-Beuve (bien imprvoyant dans l'pithte) les a
appels d' aimables hrtiques. Aimables, je ne sais point. Mais
c'est, sans doute, qu'avec un peu plus d'orthodoxie et un peu moins
d'intransigeance, ils n'eussent pas, les premiers, apport cette fivre,
cette fougue heureuse, tant de passion et de vie  la peinture de la
socit contemporaine. On n'et point eu d'eux ni _Charles Demailly_,
ni _Manette Salomon_, ni mme _Germinie Lacerteux_, et pour ces
livres-l il faut leur pardonner de trouver Raphal bourgeois et de
dire de l'antiquit qu'elle n'a t faite que pour tre le pain des
professeurs. Eh! oui, leur matrise est relle et nul ne songe  la
contester. Mais je ne pense point qu'elle soit l o ils la placent, et
que, pour avoir crit _Madame Gervaisais_ ni la _Femme au XVIIIe
sicle_, la postrit voie en eux les philosophes et les historiens
qu'ils prtendent. Est-il donc ncessaire de le rappeler? La
philosophie, comme l'histoire, demande un esprit de gnralisation qui
est justement l'oppos du leur. S'ils ont une matrise, c'est au
contraire dans le dtail qu'elle clate, c'est dans cette acuit d'une
vision qui ds l'abord dcompose le concret et pousse son analyse
jusqu' l'infinitsimal. Daudet raconte qu'un an durant le monde des
peintres ne jura que par _Manette Salomon_[31]. Je le crois sans peine.
Ils vivront par l, et par l seulement, par cette fidlit dans le
rendu, par cette minutie littrale qu'ils ont les premiers introduite
dans la composition, et qui est devenue, aprs eux, un procd de
l'cole, et aussi et surtout par le relief d'une langue merveilleusement
riche en contrastes et en nuances, et si mle qu'elle soit.

  [30] Avec toutes les lacunes que le mot comporte.

  [31] Cf. les _Souvenirs d'un homme de lettres_ (_Une lecture chez
  Edmond de Goncourt._)


II

Vrit, fantaisie, esprit, tendresse, gaiet, mlancolie, dit M. Jules
Lematre, il entre beaucoup de choses dans le plus petit conte de M.
Alphonse Daudet[32]. Je pense que l'on retrouverait ces qualits-l
dans le plus long roman de M. Daudet. Peut-tre qu'elles y sont
associes et combines d'une manire diffrente: la fantaisie n'y est
point, comme dans les contes,  proportion de la vrit; celle-ci a la
belle part. L'esprit aussi s'y drobe davantage  mesure que l'crivain
tche  l'impersonnalit. La tendresse n'y est point si ardente; j'y
trouve plus de tristesse que de mlancolie, et, sur la fin mme, de la
haine. Aprs tout, Chamfort a raison: celui-l n'a point aim les hommes
qui n'est point misanthrope  quarante ans. Et si envahissante qu'elle
soit dans le dernier roman de M. Daudet, dans l'_Immortel_, cette
misanthropie y laisse encore une petite place  l'motion; il y a le
coin des larmes jusque dans cette oeuvre de colre. C'est par l qu'il
nous prendra toujours, et il ne faut point chercher ailleurs que dans
l'motion le secret de ce charme extraordinaire qui lui attache toutes
les mes sentimentales ou passionnes de ce temps. On a beau dire qu'il
procde de Dickens, que _Jack_ et le _Petit Chose_ sont un peu bien
parents du pauvre _Olivier Twist_, il serait plus vrai de dire qu'il y a
entre ces deux natures d'troites affinits et qu'elles sont sensibles
l'une et l'autre aux souffrances des humbles. Encore ne sont-elles point
tout  fait pareilles de ce ct-l; leur piti elle-mme diffre: celle
de Dickens est plus active, d'abord, plus confiante dans la gnrosit
de nos bons instincts, et, si elle nous montre le mal, elle ne nous dit
point qu'il soit ingurissable. Avez-vous remarqu que tous ses romans
finissent bien? Le petit Twist et Rose Fleming se marient; mais Jack
meurt de la poitrine dans un hpital. Notez encore que Dickens a trouv
 et l d'inoubliables accents de dtresse, des cris d'appel vers la
justice de Dieu, que la piti lgre et un peu mprisante de Daudet ne
pouvait connatre. Quand Olivier, trait de btard, ross  coups de
trique par l'horrible M. Bumble, s'est vu enfin seul, abandonn 
lui-mme dans la boutique morne et silencieuse du croque-mort, il tomba
 genoux sur le plancher, crit Dickens, et, cachant son visage dans ses
mains, il versa de telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de
la nature que Dieu veuille en faire rarement rpandre de semblables 
des enfants de cet ge! Ces lignes-l, si simples, sont uniques. Le
ct d'art, chez Dickens, est souvent infrieur; il n'a pas la matrise
soutenue de M. Daudet. Il l'emporte en vive et profonde humanit. La
piti de M. Daudet reste toujours un peu aristocrate; elle se gantera
pour faire l'aumne, et les misres dont elle nous entretient auront
quand mme une posie latente. C'est par l qu'elle plat si fort aux
fminins.

  [32] Cf. les _Contemporains_ (Art. Alphonse Daudet). Principales
  oeuvres de M. Daudet: Les _Contes_, _Numa Roumestan_, le _Nabab_,
  les _Rois en exil_, _Sapho_, _Tartarin de Tarascon_, _Jack_,
  _Fromont jeune et Risler an_, l'_Immortel_, sa dernire oeuvre.


III

Ne quittons point M. Alphonse Daudet sans signaler le petit groupe
d'crivains qui lui font habituellement cortge. Car c'est  lui, je
pense, qu'on devra rattacher, dans le clan impressionniste, les quelques
crivains qui suivent, sauf M. Paul Arne, qui revendique  bon droit,
sinon d'avoir prcd M. Daudet, du moins d'avoir aid  ces jolis
_Contes de mon moulin_, point de dpart, comme on sait, de la rputation
de son collaborateur. M. Paul Arne a publi depuis lors un certain
nombre de nouvelles, _La Mort de Pan_, _Curo Biasso_, _Le vin de la
messe_, _les Haricots de Pistalugue_, le _Canot des six capitaines_, et
par dessus tout cet admirable _Jean des Vignes_ qui m'apparat comme la
merveille des nouvelles pour la grce chantante et l'ironie aile du
rcit[33].

  [33] _Jean des Vignes_ vient d'avoir son pendant dans la _Chvre
  d'or_.

M. Paul Chalon n'a publi, lui aussi, que des nouvelles, et c'est le
titre mme de l'unique volume qui ait paru de lui. Sa prose, dit un
jeune et dli critique, M. Charles Maurras[34], a des bondissements
d'oiselle, des sauts lastiques et vifs de graine en graine picore
sur le sol ou sur le toit de tuiles rouges d'une ferme du Languedoc;
elle ne se hasarde point sur les hautes branches. M. Chalon relve
directement de M. Daudet, du Daudet de la jeunesse, bien entendu.

  [34] Voir l'_Observateur franais_, du 10 avril. Je citerai,
  comme une jolie page de style impressionniste le passage suivant
  d'une nouvelle de M. Chalon (mort maintenant): ... Il y
  soufflait toujours, dans ce haut Saint-Majan, un vent terrible,
  qui vous avait une voix et des cris  croire qu'il tait vivant.
  Il arrivait en grondant, tout en colre, des hauteurs du
  Trou-la-Baume, fier avec a et parlant haut, comme un conqurant
  qui somme une forteresse; puis, houm! houm! de grands coups
  d'aile appliqus contre le mur, comme avec un blier; puis un
  silence, il attendait qu'on lui ouvrt, et comme on n'avait
  garde, il se fchait tout rouge. C'tait une belle rage alors. On
  aurait dit qu'il prenait du champ; puis terriblement il
  s'engouffrait dans les rues trop troites pour ses ailes. Il
  allait comme un aveugle, droit devant lui, se brisait au coin des
  maisons, tourbillonnait dans les enfoncements, faisait trembler
  les vitres, battait les contre-vents dtachs, s'acharnait aprs
  les girouettes, culbutait les tuiles des vieux toits, buvait
  d'une lape l'eau des ruisseaux, s'abattait sur les arbres de la
  place avec un bruit d'averse, souffletait la flamme des
  rverbres, bref, menait un train d'enfer. Et quel virtuose!
  quels cris! quels hurlements! quels gmissements! Tantt il
  commandait, tantt il suppliait. Il avait des clameurs de clairon
  et des vagissements de bte blesse! Tour  tour humble et
  belliqueux, il pleurait comme un petit enfant, puis, fantasque en
  ses allures, il embouchait sa longue trompette et vous sonnait
  des fanfares, des chevauches qui s'en allaient au galop le long
  des murailles. Enfin, convaincu peut-tre de son impuissance, il
  se faisait tout petit, se taisait presque, se glissait sous les
  portes, montait l'escalier vivement et venait remuer quelque
  portire souple, ou faire danser la flamme de la lampe sur la
  grande table o j'tudiais.

On retrouverait encore un peu du charme de M. Daudet, quelque chose de
sa grce mue, dans certaines pages de M. Hugues le Roux[35]. Mais par
le vif des analyses, par le dramatique des situations, par l'intensit
du sentiment, c'est surtout  Gontcharoff qu'il fait songer. Au reste,
tel de ses romans, comme l'_Attentat Sloughine_, n'est qu'une mise en
scne du nihilisme. Ses tudes prcdentes, et en particulier sa
traduction de la _Russie souterraine_ de Stepniak, l'avaient prpar 
l'analyse de ce grand cas passionnel de toute une race. Dans l'_Amour
infirme_[36], M. Hugues le Roux est revenu au roman franais.

  [35] Voyez cette exquise petite nouvelle: le _Mousse_.

  [36] Prcdemment dans _Un de nous_.

Enfin, l'acuit de vision et la facilit de notation, qui sont,  dfaut
d'motion, ses vertus marquantes, font de M. Jean Lorrain un
impressionniste de la mme cole. Son style est un fouillis de choses
heurtes, contradictoires, jolies et laides, tragiques et bouffonnes, 
travers quoi perce un temprament intressant et original. Je recommande
surtout _Trs Russe_.

Mais le dcalque du matre, sa doublure, son ombre, nous ne l'avons
point vu encore, et c'est M. Claretie[37]. Journaliste, historien,
dramaturge, critique d'art et de thtre en mme temps que critique
littraire, et par-dessus tout romancier, M. Claretie est un de ces
talents moyens dont il est permis de se demander la figure qu'ils
feraient, s'ils n'avaient trouv dans la vie sur qui prendre mesure. Il
peut faire illusion; il fait illusion quelquefois. On n'est pas sa chose
bien longtemps. Il dclarait nagure  propos de _Robert Burat_, qu'il
avait crit ce roman dans les heures voles  l'improvisation
quotidienne, et, de fait, le roman est mdiocre. Mais est-ce donc une
excuse  sa mdiocrit que la hte de l'auteur, et, de grce, que nous
fait le temps qu'il a mis  l'crire? On cite _Monsieur le Ministre_
comme son chef-d'oeuvre. Je le veux bien. Mais relisez-en le dbut:

--Allons au foyer, voulez-vous, Granet?

--Allons au foyer, monsieur le ministre!

Il fallait traverser l'immense scne envahie par les machinistes
manoeuvrant les portants, comme les matelots quipent leur navire;--et,
cravats de blanc, coquets, sans pardessus, leur claque sur la tte, des
gens en habit noir allaient, venaient, traversaient la scne parmi les
cordages, _arpentant lestement le vaste espace qui mne au foyer de la
danse_. Il en sortait de partout, des fauteuils et des loges, et la
plupart fredonnant la ballade de Nelusko, _franchissaient lestement_, en
habitus, _l'espce d'antichambre qui mne de la salle  la scne_...
etc.

  [37] Comme romans, on lui doit _Monsieur le ministre_, _Robert
  Burat_, _Madeleine Bertin_, le _Beau Solignac_, les _Amours d'un
  interne_, etc.

Voil l'impressionisme de M. Claretie et le soin qu'il apporte 
prciser sa vision et  varier ses effets. Que lui reste-t-il donc et
par quoi expliquer sa situation littraire? Il lui reste, comme l'a
excellemment dit M. Brunetire[38], d'avoir introduit le _reportage_
dans le roman, de s'tre tenu  l'afft de la curiosit publique et
d'avoir su la satisfaire  temps, en lui donnant pour pture _Monsieur
le Ministre_, quand cette curiosit se portait aux hommes de la
politique, le _Troisime dessous_, quand c'tait aux gens de thtre,
_Jean Mornas_ et les _Amours d'un interne_, quand c'tait aux mystres
malsains de l'hypnotisme. C'est tout?--C'est tout.

  [38] Cf. le _Roman naturaliste_. (Art. _Le reportage dans le
  roman_.)--Voyez encore sur M. Claretie tels articles, admirables
  de ddain et d'ironie, de M. Henri Fouquier.


IV

J'avais vraiment hte d'arriver  M. Pierre Loti. Voici des oeuvres;
voici un chef-d'oeuvre: _Pcheur d'Islande_. Qu'il serait intressant
d'en connatre la gense! Nous admirons dans l'Artmis grecque une
incomparable puret de type; mais que ne doit pas notre curiosit au
savant qui a mis  nu, dans l'le de Dlos, ces quelques statues ruines
aux trois quarts, qui reproduisent un type infrieur de beaut et
forment une srie troite o se marquent, degr par degr, les progrs
de l'art archaque? C'est sous une inspiration pareille, et toutes
mesures gardes, que j'ai crit les lignes qui suivent[39]. Elles m'ont
t dictes par des Paimpolais de bonne foi qui avaient reconnu dans la
vie les hros de _Pcheurs d'Islande_. Ils ne se sont point tromps
pour Yan. M. Loti a protest contre l'assimilation faite entre Gaud et
une cabaretire. Je donne acte ici de cette protestation. Mais comment
empcher cette recherche inquite et parfois hasardeuse du public dans
le domaine idal du livre? Et puis, j'y tiens, ceci peut clairer sur
les procds de composition de M. Loti.

  [39] Publies dans le _Monde illustr_, d'abord. Sur la querelle
  qui en rsulta, je renverrai aux articles de M. Jules Tellier
  dans le _Parti national_ du 20 janvier 1888 et de M. Maurice
  Barrs dans le _Voltaire_ du 14.


       *       *       *       *       *

C'est, sur la tombe de mai, au pardon de Ploubazlanec, qu'on m'a montr
Guillaume F..., le bon gant breton qui a servi de type  Pierre Loti,
dans _Pcheurs d'Islande_.

La procession venait de finir. Guillaume et trois autres matelots y
avaient port sur leurs paules une miniature de frgate, pendue le
reste de l'anne en _ex voto_ au plafond de l'glise. Le navire est 
califourchon sur une mince planchette, et, par derrire les matelots, un
mousse secoue en mesure un ruban accroch  la poupe, pour imiter le
tangage. Guillaume avait son costume blanc de la procession, le col
empes gondolant aux angles, la large ceinture et le chapeau cir des
matelots de l'Etat. A ce moment il riait  une demi-douzaine de petites
filles qui fouillaient dans ses poches pour chercher des noix. Kraoun!
Kraoun![40] chantait le choeur. Il secouait les paules, la tte,
chatouill doucement par ces menottes familires et obstines. Les
enfants ne le lchrent qu'aprs qu'il leur eut donn un sou. Elles
coururent jusqu' la prochaine marchande. Lui riait toujours, de son
rire un peu grave, et les petites chantaient maintenant, en agitant
leurs noix, de loin: Merci, Lome, Lomic de notre me!...

  [40] Des noix! Des noix!

Lome ou Lomic, pour lui garder son joli diminutif, est en effet trs
assidu aux pardons de sa commune. Vous connaissez par ou-dire ces
pardons bretons: ils sont les mmes qu'ils taient il y a deux cents
ans, et vous ne trouverez rien de si dlicieusement surann. Ils ne
ressemblent point aux autres ftes. Ce ne sont point des prtextes 
ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de
somnambules et d'hommes-troncs comme les foires de Paris. L'attrait
vient de plus haut: ces pardons sont rests des ftes de l'me. On y rit
peu et on y prie beaucoup. Puis, les vpres dites, les jeunes filles
s'assoient cte  cte sur le talus du cimetire, et des groupes
d'hommes s'arrtent  leur causer d'amour, gauchement et bien doucement,
tandis qu'elles baissent les yeux et roulent leur tablier, avec des
moues ou des rougeurs ou des soupirs pour rponse. Et dans ces
cimetires d'glise, prs des vieux parents couchs  deux pas et qui
coutent sous terre, l-bas c'est comme un sacrement et la mort y
fiance vraiment l'amour.

Ils durent tre de ces pardons, Yan et Gaud, les deux hros de
_Pcheurs d'Islande_. Ils se revirent  Paimpol. Vous savez comme ils se
marirent, et que le lendemain mme des noces Yan appareilla pour
l'Islande. Yan ne revint pas et Gaud en mourut.

Mais c'est le roman, cela. Au vrai, ni Gaud ni Yan ne sont morts; ils ne
se sont point maris; ils n'ont point chang leur parole au cimetire.
Peut-tre ne se connaissent-ils pas; mais, s'ils se connaissent, soyez
bien srs qu'ils ne se sont jamais aims, ni Yan ni Gaud.

       *       *       *       *       *

La Gaud du roman s'appelle aussi Gaud dans la vie et est une vritable
demoiselle. J'ai quelque scrupule  crire son nom de famille. Mais si
vous allez  Paimpol, demandez simplement Mlle Gaud: on vous mnera chez
elle, par une petite rue troite et sonore o les gros sabots des
campagnards claquent sur les pavs et rebondissent en cho sur les
ardoises des toits. Elle tient auberge, Mlle Gaud. C'est, dans la
venelle qui touche  l'glise, une maison  deux tages, bien vieille
sous son crpi de chaux frache, et toute penche. La salle du
rez-de-chausse n'a que des tables et des bancs; au fond un petit
comptoir d'tain, des barriques, l'escalier, et sur les murs, se
rpondant, une enluminure d'Epinal en face d'un arrt contre
l'ivrognerie. Vous tes chez Mlle Gaud.

Elle a aujourd'hui trente ans. Petite, grassouillette, avec une matit
de teint o se reconnat la demoiselle, ses cheveux rouls en bandeaux
sous une coiffe de mousseline, sa bouche un peu plisse, ses yeux durs
et ronds, elle incline la tte lgrement quand on entre, et sert la
pratique sans lui parler. Elle n'est pas jolie comme dans le roman.
Loti l'a caresse. Mais tout de mme elle est bien Mlle Gaud, la
silencieuse, ddaigneuse et rsigne demoiselle. Sa robe noire porte le
deuil d'une chose morte et qu'on ne sait pas. Elle fut riche, jadis. Son
pre, une manire de vieux forban qui courait la traite, quelque part,
en Guine, l'avait fait lever au meilleur pensionnat de Saint-Brieuc.
Elle y prit des dlicatesses de vie. Elle sortit du pensionnat  seize
ans (son pre ayant vendu sa dernire cargaison de chair), vint habiter
Paimpol avec lui, y passa quatre ans dans la haute socit bourgeoise.
Puis, tout d'un coup, le capital du vieux, engag  nouveau, sombra dans
une spculation. Avec les sous intacts, on monta une auberge, qu'elle
tint  elle seule, sans servante. Vous connaissez l'auberge: un buis sur
la porte, quelques tables, des chopines  fleurs et deux barils
d'eau-de-vie. Mais les maisons anciennes lui furent fermes. Elle tomba
de sa classe. Les dames de la socit regardaient ailleurs, pour ne la
point saluer, quand elle passait. Elle souffrit plus de cette dchance
que de toutes les misres physiques. Peu  peu, l'auberge s'achalanda.
Il y vint des Islandais, des ouvriers du port, des matelots de la petite
pche. Ceux-l aussi oublirent que Gaud tait de famille, et
quelques-uns s'enhardirent  lui demander sa main. Mais elle les
remercia doucement, avec une honte vite cache. Son teint plit encore;
elle causait  peine, elle avait dans ses yeux une mauvaise flamme. Et
elle ne se plaignait point, restant  rver sur le pas de sa porte, ou
tricotant au comptoir de ses petites mains blanches et fuseles. Ainsi
depuis dix ans...

Et l'on vous montrera, dans l'auberge de Mlle Gaud, la table boiteuse,
o, quand il habitait Paimpol, venait s'accouder, les soirs, Loti.

       *       *       *       *       *

Mais Pors-Aven, o habite Lomic, tait sa promenade aime.

De Paimpol, le chemin qui y mne longe un instant la cte, file 
travers champs, et retombe dans la mer,  l'autre bout de Pors-Aven,
aprs avoir coup Ploubazlanec et Perros-Hamon. J'ai refait cette
promenade, un matin d'automne, le livre de Loti  la main. Je suis entr
 sa suite dans le cimetire de Perros, vous savez, le cimetire des
Islandais. L'glise est en forme de croix, des ormes et des frnes
autour, et elle est si tasse de vieillesse que ses pauvres flancs gris
disparaissent presque dans leur verdure. Et sous le porche, le long des
murs, dans le cimetire, partout, les mmes inscriptions noires sur de
petits carrs de bois blancs: Franois Floury, perdu en mer, Pierre
Caous, perdu en mer, Jean Caous, perdu en mer. Ou bien, ce sont des
croix, de minuscules chapelles peintes, surmontes d'un coeur, des
plaques en marbre, des losanges  jour et ouvrs  la main, navement.
Et les inscriptions sont alors plus longues: _A la mmoire de
Sylvestre Camus, enlev du bord de son navire et disparu aux environs du
Nordfiord en Islande,  l'ge de seize ans, le 18 juin 1856._ Et
celle-ci, toute grosse d'effusions: _A la mmoire de Sylvestre Bernard,
capitaine de la golette Mathilde, disparue en Islande dans l'ouragan du
5 au 8 avril 1867,  l'ge de trente-deux ans, ainsi que 18 hommes
formant son quipage. Bon frre, le Seigneur t'a appel  la fleur de
ton ge. Nous n'tions pas dignes de t'assister  ton heure dernire. La
sainte Vierge, sous la protection de laquelle tu tais, nous a
remplacs. Elle t'a ferm les paupires. Aimable enfant, compte sur nos
prires. Nous ne t'oublions pas._

Il y a des tombes, pour chacun de ces Islandais, dans le cimetire de
Perros-Hamon, et sous ces tombes autant de grands trous vides. C'est
une croyance, l-bas, que les naufrags n'habitent pas toujours la mer,
et qu'ils viennent une fois l'an,  la fte des morts, prendre
possession des fosses creuses pour eux dans le cimetire de leur
paroisse...

       *       *       *       *       *

... Sur la route, un brigadier de douane qui passe, une bouffarde aux
dents. Je lui demande la maison de Lomic.

--Lomic? Le hros n'est-ce pas?

--Le hros? Est-ce qu'on l'appelle de la sorte  Pors-Aven?

--Oh! et  Paimpol aussi. Tout le monde le connat, allez, avec sa bonne
face rouge et ses paules d'hercule.

Le brigadier--un gallot,  l'air et  la voix--prend un temps pour
rallumer sa pipe...

--Faites-vous route avec moi, monsieur? Je suis  l'heure. Je vais 
Pors-Aven. Je vous dposerai chez Lomic en passant.

Nous voil en route.

--Et Lome?

--Lome? Mais vous savez bien. Il parat qu'il a t mis dans un roman,
et tout de mme qu'il ne connat pas son A. B. C, faut croire que a le
flatte dur, puisque l'ide lui revient au premier coup qu'il boit. Pour
lors, il n'y a que lui. Il se dandine, il fait le joli coeur, il court
les cafs de Paimpol en cornant  la compagnie: C'est moi qui suis le
hros! Les seuls mots franais qu'il ait pu retenir, croiriez-vous, ou
presque. Car ces ttus d'Avenois sont plus fainants les uns que les
autres. Ils ne veulent point de l'cole; ils n'y sont point alls; leur
marmaille n'y va point. Et comme ils baragouinent tous breton, qu'ils se
marient chez eux, et qu'il n'y a dans le village que trois familles, les
Caous, les Floury, et les Mal, vous voyez d'ici la belle crasse
d'ignorance qu'ils ont sur l'entendement...

--Et Lome?

--Lome? Mais gure plus duqu que les camarades, Lome. Par exemple,
monsieur, bon garon, et dur et fort comme rouvre. Et si vous voyiez
comme les armateurs se l'arrachent pour l'avoir  leur bord! Ah! il en
faut aussi, et des ruses, et du nerf, pour cette satane pche
d'Islande! On ne prend point la morue avec des mitaines! Faut point des
demoiselles en soie dans les dorys! Souque et trime, garon, houp! Il
n'y a pas  sortir de l...

--Et Lome?

--Lome? Dame, que voulez-vous que je vous dise encore? Qu'il court sur
ses trente ans? Qu'il a cinq frres et deux soeurs? Qu'il est l'an de
la garaille? Vous savez tout a. Non? Son pre doit friser la
soixante-dizaine, et Yan-Bras (Jean le Grand), comme on dit ici, mrite
joliment encore son surnom. C'est le colosse de Pors-Aven, un pays o
les petits hommes ont cinq pieds six pouces. Et ce qu'il trime, le
vieux! Un qui ne se couchera que mort, pour sr et certain.
Croiriez-vous qu' son ge il est toujours matelot? Il balaie la baie
d'une mare  l'autre, avec son germain, Sylvestre, qui est capitaine du
bord. Mme, voici quelque temps ils ont trouv un navire grec d'au
moins 800 tonneaux, charg de fin froment et dlest de l'quipage. Ils
l'ont remorqu  Paimpol, et, pour sa part, le pre de Lome a reu une
demi-douzaine de mille francs. Ah! monsieur, c'est a qui vous soulage
une existence! On a rpar la maison, qui croulait, acquis un champ,
remplac la toiture de glui par des ardoises, bord le tout d'un mur
neuf. Tant et tant que quand Lome est revenu des fiords, il ne
reconnaissait plus la maison de son ascendant, et restait bouche be
devant l'huis, sans oser ouvrir!...

Le brigadier s'arrte.

--Tenez, monsieur,  votre gauche, cette petite maison blanche, toute
blanche, avec son jardinet o vague et claque du bec un gros cagnard...
Je vous quitte: c'est la maison du hros.

       *       *       *       *       *

Ce jour-l, pourtant, je ne vis point mon ami Lome. Il avait embarqu 
bord de la _Champenoise_, une Islandaise qui s'en allait  Cadix
acheter du sel. L'htesse m'accompagne sur la porte. Cette fine
golette, l-bas, qui double les Haux, c'est la _Champenoise_. Une
petite brume court sur la mer. En face de Pors-Aven, des les
s'estompent que chanta Loti, Craka toute nue, Houic-Poul, Duz,
Saint-Riom, l'antique et fertile Carohnes, o s'tablirent au XIIe
sicle des moines rguliers de l'ordre de Saint-Victor, plus loin
Rochsonne, dentele comme une forteresse, les Cro, o geignent des
mes, les Gast, nids  courlieux, et au dernier plan de l'horizon,
l'chine allonge, les monstrueux Metz de Gouellou, pareils  des
cachalots. La mer est toute grise sous le ciel gris. On ne sait pas o
commence la mer et o finit le ciel. Et dans cette uniformit, imaginez
le soleil blanc, fatigu et snile, des dclins d'automne...




CHAPITRE III

LES SYMBOLISTES




CHAPITRE III

LES SYMBOLISTES

    _Joris-Karl Huysmans.--Paul Adam.--Jean Moras.--Edouard
    Dujardin.--Gustave Kahn.--Francis Poictevin.--Maurice de
    Fleury.--Lo d'Arka.--Charles Vignier._


Le symbolisme date,  proprement parler, de la cration des langues.
L'anthropopithque qui s'avisa le premier de dsigner un objet par une
onomatope fit du symbolisme, et il ne parat pas que le symbolisme
contemporain diffre sensiblement du symbolisme de ce primitif.

Dans sa forme dfinitive (Jean Moras, Poictevin, Kahn, etc.), le
symbolisme consiste en ceci: qu'une pense tant donne, avec l'image
qui la traduit, l'image seule sera mise en valeur. C'est de l'art
sensationnel, et il est au moins curieux qu'avec une pareille formule il
ait des prtentions  l'idalisme. On pourra voir, tout au contraire,
que le symbolisme est n directement du naturalisme qui le contenait
ml  d'autres lments.

Les symbolistes s'appellent quelquefois aussi dcadents, dcadistes et
dliquescents[41]. En posie, ils se rclament de M. Paul Verlaine;
mais M. Verlaine avait fait de bien beaux vers avant de s'apercevoir
qu'il tait symboliste[42]. En prose, ils relvent de M. Joris-Karl
Huysmans et de M. Arthur Rimbaud. Mais M. Huysmans n'est qu'un
demi-symboliste, et M. Rimbaud est mort.

  [41] Remarquons pourtant que M. Moras proteste contre ces
  qualifications: Cette manifestation (la manifestation
  symboliste), couve depuis longtemps, vient d'clore. Et toutes
  les anodines facties des joyeux de la presse, toutes les
  inquitudes des critiques graves, toute la mauvaise humeur du
  public surpris dans ses nonchalances moutonnires ne font
  qu'affirmer chaque jour davantage la vitalit de l'volution
  actuelle dans les lettres franaises, cette volution que des
  juges presss notrent, par une inexplicable antinomie, de
  dcadence. Remarquez pourtant que les littratures dcadentes se
  rvlent essentiellement coriaces, filandreuses, timores et
  serviles... Et que peut-on reprocher, que reproche-t-on  la
  nouvelle cole? L'abus de la pompe, l'tranget de la mtaphore,
  un vocabulaire neuf o les harmonies se combinent avec les
  couleurs et les lignes: caractristiques de toute renaissance...
  (_Manifeste des symbolistes._)

  [42] Et d'autres grands potes avant lui. C'est  mon avis, dit
  M. Paul Bourget, une des preuves les plus frappantes de la
  hauteur de vue d'Alfred de Vigny que d'avoir devin la valeur
  potique du symbolisme. La beaut potique pure rside en effet
  dans la suggestion plus encore que dans l'expression... Il faut,
  pour que le sortilge des beaux vers s'accomplisse, du rve et de
  l'au-del, de la pnombre morale et du mystrieux. (_Journal des
  Dbats_, 24 mars 1885.) Mais mystrieux n'est pas synonyme
  d'obscur.


I

Voici pour le vivant. Les conceptions de M. Huysmans (Joris-Karl) se
distinguent par leur extrme simplicit. Dans _En mnage_, un mari,
tromp par sa femme, la quitte, essaie de l'amour libre, s'ennuie 
prir, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux reprendre son
collier de misre. Dans _A vau-l'eau_, un employ de mairie, coeur des
fromages au savon de Marseille, des carnes ftides et des litharges
coupes d'eau de pompe qu'on lui sert  son restaurant ordinaire, le
quitte, tte de restaurants nouveaux, y trouve la nourriture un peu plus
dtestable, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux rentrer 
son ancienne gargote. Dans les _Soeurs Vatard_, un garon et une fille
qui ne s'aiment point, qui ne se dsirent point, et qu'une commune
horreur de la solitude a rapprochs un temps, jugent bientt toute
cohabitation impossible, et de lassitude concluent qu'il vaut encore
mieux retourner chacun chez soi. Dans _A rebours_, un gentilhomme de la
dcadence, un fin de sicle, qu'nerve notre monotone train de vie, se
lance, trois cents pages durant, dans des sensations rares, s'y nerve
un peu plus, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux revenir 
la vie normale. Enfin, dans _En rade_[43], deux Parisiens, rassasis de
Paris, des clubs, des thtres, des muses, de l'Institut et de M.
Droulde, se rfugient  la campagne, y souffrent mille avanies, et de
lassitude concluent qu'il vaut encore mieux regagner leur entresol du
boulevard. Ainsi, l'oeuvre entier de M. Huysmans se ramne  cette
proposition renouvele du sage Siddartha: Toute agitation est vaine. Ne
demande jamais d'oeufs frais au garon de ton restaurant. Outre que ces
ambitieuses penses te perdraient dans son estime, elles auraient cet
autre rsultat de te faire trouver ton omelette un peu plus rance que
d'habitude. Ici-bas, le mieux ne se rencontre jamais; le pire seul
arrive. Or, je vais te prouver a en six volumes de la collection
Charpentier. a m'embtera, mais a t'embtera. Et tout a, ce sera le
symbolisme!

  [43] J'abrge la nomenclature. Pourtant il serait dommage
  d'oublier l'histoire du monsieur qui a la diarrhe.


II

Mais M. Huysmans reste sur la lisire du naturalisme et du symbolisme;
avec MM. Poictevin, Paul Adam, Moras, Kahn, Dujardin, Vignier, etc.,
nous entrons dans le symbolisme pur. Voici comment:

Si l'on veut bien ouvrir _A rebours_, _En rade_, ou tout autre livre de
M. Huysmans, on y trouvera deux sortes d'esprit. Naturaliste, M.
Huysmans l'est surtout par les mauvais cts (thmes vulgaires, dtails
bas, fausse mthode scientifique). Symboliste, c'est un autre homme. Il
lui faut la fine fleur de l'trange; sa fantaisie sort du prsent,
vagabonde en des dcors de rve, voque d'inconcevables magies qu'il
tche  rendre d'une langue extraordinaire comme elles, somptueuse,
barbare et manire.

Que si l'on s'inquite  prsent comment ce symboliste et ce
naturaliste, d'essence si contradictoire, peuvent cohabiter en M.
Huysmans sans se prendre aux cheveux et se manger le nez deux fois par
ligne, je ferai observer d'abord qu'ils ont bien russi  vivre en bonne
intelligence chez M. Zola lui-mme, qu'il y a, au reste, une excellente
faon pour les empcher de s'entre-dvorer, qui est de les mettre chacun
 part, et que c'est trs sagement  quoi s'est rsolu l'auteur d'_En
rade_, divisant son livre en deux compartiments, l'un pour la ralit
(Installation du couple Malles  la campagne, saillies, vlages, etc.),
et l'autre pour le rve (M. et Mme Malles s'intoxiquant de haschich et
leur voyage dans les nues).

Ces deux tendances, qui n'ont point cess de gouverner M. Huysmans, ont
gouvern quelque temps eux-mmes les plus en vue de nos jeunes
romanciers symbolistes. Ils n'ont point trouv leur voie du premier
coup. C'est qu'en effet les littratures sont soumises aux lois des
autres productions et ne sortent gure des cerveaux tout armes. Mais
rappelez-vous _La faute de l'abb Mouret_, _Le ventre de Paris_, _La
cure_, _Nana_. Le naturalisme tait gros du symbolisme. Si le cordon a
t coup un peu vite, si l'enfant s'est retourn contre sa nourrice,
c'est par une fatalit d'ingratitude o les coles n'chappent pas plus
que les hommes. Aprs cela, relverai-je l'tonnante phrase de M. Paul
Adam, affirmant que le naturalisme s'est croul parce qu'il ne croyait
pas  l'idalisme[44]? C'est donc qu'il n'et plus t le naturalisme,
ou qu'il faut demander aux contraires de se concilier. Pour ma part, et
si tant est que le naturalisme soit mort, je ne serais point loign
d'en donner l'explication oppose, et que son chec final vient
justement de ce qu'il n'a point su se renfermer en lui-mme et rester le
naturalisme tout court, l'cole de l'observation nette et prcise. Ces
raisons-ci sont-elles prfrables, que donne  la suite M. Paul Adam,
dont la premire qu'en tant que _patriote_ il faut har l'oeuvre
naturaliste, qui tche pour avilir  la face du monde la plus
perfectible des races, en souillant son effigie de toutes les ordures
morales comme de toutes les infirmits physiques et l'autre qu'en tant
que _politique_ soucieux d'apaiser les guerres intestines, il faut
rprouver une littrature qui excite la rage idiote des plbes, afin que
ces pitoyables multitudes soient gruges dans la suite, au bnfice de
triomphateurs cupides? J'ai un peu de peine  le croire. Au reste,
concde M. Adam, s'il est permis aux gens du monde de fltrir pour ces
motifs une oeuvre, il messied aux littrateurs de reprendre un crivain
sur de telles raisons. La rprobation de ceux-ci se justifiera par
d'autres chefs, et d'abord par les ordures de M. Zola (M. Zola est
videmment ici pour naturalisme, une religion s'croulant avec son
dieu), par ses procds romantiques de composition, par ses
inconsquences, par son sans-gne avec la vrit. Enfin, dernier
reproche, et non celui qui tient le moins au coeur des symbolistes, M.
Zola manque de style.

  [44] Cf. le no 1 de la _Revue de Paris et de Saint-Ptersbourg_.
  Premire anne.

C'est la proccupation de l'cole. La phrase plus qu'assouplie,
disloque; les rgles, la syntaxe, la vieille construction logique dont
parle Fnelon, abolies; mots anciens et de jargon, grecs, latins,
picards, toute l'rudition en dlire et monstrueusement goguenarde de
Rabelais, verse dogmatiquement et pontificalement dans la langue par
ces prtres du Son; l'absence de rythme devenant le rythme suprme; et
des effets de verbe, des cabrioles d'adjectifs, des dgingandements de
priodes, la langue entire prise d'hystrie, les oh! les ah! les si!
les pamoisons, les spasmes, les rles et les roulements d'yeux coupant
la prose en bonne sant de nos pres; par l-dessus, je ne sais quelle
affectation de mystre et d'hirophantisme, voil, en fin de compte, 
quoi se rduit l'criture symboliste. Mais de philosophie ou d'ides,
l'cole n'en a pas ou n'en a que d'emprunt. Elle en est reste au
nihilisme de Flaubert et de Zola. Tout le thme de l'cole est,  bien
prendre, dans le vers du pauvre Laforgue:

    Ah! que la vie est quotidienne!

Et d'immenses lassitudes, du ddain et du dgot, transcendantalement
rendus dans le style qu'on sait[45]. Le seul, ou presque, qui pense de
cette cole, car je n'y range point M. Barrs, bien que l'cole se
rclame de lui plus que lui-mme ne se rclame de l'cole, le seul qui
pense, dis-je, qui ait raisonn sur son art et qui soit peut-tre un
crivain de promesse, M. Paul Adam, en est encore  se chercher, donne
du front tour  tour contre le ralisme et l'idalisme, et vague un peu
 l'inconnu[46]. Mais la prose de M. Moras, avec son chant, ses
rythmes, sa noblesse souvent, qui a lu ce grec frott de Ruteboeuf et de
Rabelais peut-il rver une absence d'ides plus lmentaire sous une
rhtorique plus orne? M. Moras s'en est si bien rendu compte lui-mme
qu'il semble avoir renonc  toute cration personnelle pour s'abriter
dans des adaptations de lgendes moyen ge, o s'ploient  l'aise ses
richesses de langue: Et la belle princesse portait une robe de soie, o
l'on voyait brods  fin or des pards et des dragons, des serpents
volants et des escramors et bien d'autres btes. Et le beau valet
Constant chevauchait un cheval baillet couvert d'un drap de couleur
azure, etc., etc.[47]. Et il n'y a pas plus de raison pour que cela
finisse qu'il n'y en a eu pour que cela ait commenc.

  [45] Rouvrons le manifeste de M. Moras: Ennemi de
  l'enseignement, la dclamation, la fausse sensibilit, la
  description objective, le symbolisme cherche  vtir l'Ide
  d'une forme sensible qui, nanmoins, ne serait pas son but 
  elle-mme, mais qui, tout en servant  exprimer l'Ide,
  demeurerait sujette. L'Ide,  son tour, ne doit point se laisser
  voir prive des somptueuses simarres des analogies extrieures;
  car le caractre essentiel de l'art symbolique consiste  ne
  jamais aller jusqu' la conception de l'Ide en soi...

  [46] Voir non les _Demoiselles Goubert_ (mdiocre), _Le th chez
  Miranda_ (mdiocre encore), mais _Soi_ et _Etre_.

  [47] Cf. la _Revue indpendante_ de juillet 1887 (_L'empereur
  Constant, paraphrase_).


III

Encore M. Moras peut-il se rclamer du rythme. Maladroit aux ides,
c'est un subtil manieur de phrases, et il est bon qu'on s'en
souvienne[48]. Mais pour M. Dujardin et M. Kahn, je crois bien qu'ils
chappent entirement  toute littrature. Ce dernier a publi dans les
revues smites des pages dont il n'y a rien  crire[49]. M. Dujardin,
lui, a publi les _Hantises_ (un recueil dans la manire noire
d'Hoffman, complique d'inventions baroques  la Marck Twain), puis _Les
lauriers sont coups_, roman symboliste, qui, si on ne connaissait
l'auteur pour imperturbable, semblerait la parodie anticipe de la belle
monographie de M. Maurice Barrs: _Sous l'oeil des barbares_. J'ai
quelque inquitude  analyser de tels livres. Qu'un romancier s'impose
le programme suivant: dans le dsordre de la vie crbrale, avec la
confusion perptuelle des sentiments, des ides et des sensations, le
trouble qu'apportent les circonstances extrieures au dveloppement
logique de la pense, les sautes brusques de cette pense mme, se
rappeler et tcher  dcrire dans leur minutie absolue tous les
sentiments, ides, sensations, qui peuvent traverser un cerveau humain
de sept heures  dix heures du soir, si vous n'arrivez pas avec un
programme comme celui-l  confectionner un monologue pour Coquelin
cadet, je dis que vous n'aurez point t fidle  votre programme. C'est
ici l'ternel sophisme du _rel_ pris et donn pour le _vrai_. En
admettant que ce ft un homme de talent qui et conu le programme de M.
Dujardin, et qu'il l'et intgralement excut (chose que je tiens pour
impossible), pensez-vous que son oeuvre produirait l'impression de vie
qu'il en attend? Eh! oui, je sais que le cerveau est ainsi fait. C'est,
par exemple, en moi, dans le moment o j'cris, tout un chaos de
perceptions, bruits de voix, roulements de voiture, coups sourds de
marteaux sur l'enclume, et la palpitation du sang aux tempes, l'afflux
de mille sensations de bien-tre ou de malaise, et ma pense courant au
travers, toute  sa tche de rflexion. Mais quoi! si je ne venais pas
de les noter ici ple-mle, perceptions confuses et perceptions
distinctes, ne serais-je pas bien embarrass, une heure aprs, pour
trouver dans mon souvenir la moindre trace des premires, alors que les
secondes auront survcu? Et mme dans celles-ci, dans les perceptions
distinctes, un choix se fera encore  mesure. Mon pass finira par se
ramasser en quelques traits nets et caractristiques. Au romancier
d'observer ces traits, car c'est avec eux seulement qu'il reconstituera
mon moi. La nature simplifie; l'art ne peut que suivre la nature. A
les vouloir violenter tous deux, on risque la cocasserie, uniment.

  [48] Sur M. Moras, pote, et de premier ordre souvent, voir _Nos
  potes_, de M. Jules Tellier (art. _Symbolistes_).

  [49] Plus des vers incomprhensibles, sous les simarres de leurs
  analogies extrieures, _Les palais nomades_.


IV

Parlerai-je  prsent des obscnits symbolistes de M. Poictevin[50]?
Citerai-je, comme la seule critique qu'on en puisse faire,--et le sujet
mis  part,--des phrases de franais tailles sur ce patron?
Invinciblement elle avanait, comme sans arrt concevable, et le
mouvement et la pose impassible du pied cambr, et la minime flexion de
la taille droite, et le feu fixe des grands yeux d'o, par intervalles,
coule une lueur fauve, sans jamais un battement de paupires, disent
qu'elle ne supporte tout au plus que des tangences. Et, dans cet
avancement illusoire, dans ce va-et-vient trompeur, elle garde une
sinueuse immobilit. De la voix mtallique le rsonnant timbre un peu
dur signifie que toute indiscrtion serait irrpondue. Comme cette voix
scandait, en une mesure concordante, l'insondable, l'inexorable fluence
du pas, de tout le corps[51]! Insondable fluence, inexorable fluence,
admirable invention que le symbolisme! Et si je nomme seulement,  la
suite de M. Poictevin, M. Maurice de Fleury, auteur d'_Hydrargyre_, et
M. Lo d'Arka, auteur de _Il_, et que je dise du premier qu'il a trouv
le secret d'une forme encore plus complique, et de l'autre qu'il a
dcouvert des thmes un peu plus obscnes, n'aurai-je point fait tout le
possible pour m'acquitter envers l'cole symboliste?

  [50] Voir _Ludine_ surtout. _Seuls_ marque un progrs. Je renvoie
  sur _Ludine_  un excellent article de M. Gustave Geffroy,
  rimprim dans _Les notes d'un journaliste_.

  [51] Encore cette page s'entend-elle nettement. Mais que dmler
  dans celle-ci, Seigneur, que j'emprunte  des _notes_ de M.
  Stphane Mallarm?

  La Gloire! je ne la sus qu'hier, irrfragable, et rien ne
  m'intressera d'appel par quelqu'un ainsi.

  Cent affiches s'assimilant l'or incompris des jours, trahison de
  la lettre, ont fui, comme  tous confins de la ville, mes yeux au
  ras de l'horizon, par un dpart sur le rail trans avant de se
  recueillir dans l'abstruse fiert que donne une approche de fort
  en son temps d'apothose.

  Si discord parmi l'exaltation de l'heure, un cri faussa ce nom
  connu, pour dployer la continuit de cimes tard vanouies,
  Fontainebleau, que je pensai, la glace du compartiment violente,
  du poing aussi treindre  la gorge l'interrupteur: Tais-toi! Ne
  divulgue pas, du fait d'un aboi indiffrent, l'ombre ici insinue
  dans mon esprit, aux portires de wagons battant sous un vent
  inspir et galitaire, les touristes omniprsents vomis. Une
  quitude menteuse de riches bois suspend alentour quelque
  extraordinaire tat d'illusion, que ne rponds-tu? qu'ils ont ces
  voyageurs, pour ta gare aujourd'hui quitt la capitale,--(oh! cet
  alexandrin de Baour-Lormian dans cette prose!)--bon employ
  vocifrateur par devoir, et dont je n'attends, loin d'accaparer
  une ivresse  tous dpartie par les libralits conjointes de la
  Nature et de l'Etat, rien qu'un silence prolong, le temps de
  m'isoler de la dlgation urbaine vers l'extatique torpeur de ces
  feuillages l-bas trop immobiliss pour qu'une crise ne les
  parpille bientt dans l'air; voici, sans attenter  ton
  intgrit, tiens, une monnaie.

  Un uniforme inattentif m'invitant vers quelque barrire, je
  remets sans dire mot, au lieu du suborneur mtal, mon billet.

  Obi pourtant, oui,  ne voir que l'asphalte s'taler nette de
  pas, car je ne peux encore imaginer qu'en ce pompeux octobre
  exceptionnel du million d'existences tageant leur vacuit en tant
  qu'une monotonie norme de capitale dont va s'effacer ici la
  hantise avec le coup de sifflet sous la brume, aucun furtivement
  vad que moi n'ait senti qu'il est, cet an, d'amers et lumineux
  sanglots, mainte indcise flottaison d'ide dsertant les hasards
  comme des branches, tel frisson et ce qui fait penser  un automne
  sous les cieux.

  Personne et, les bras de doute envols comme qui porte aussi un
  lot d'une splendeur secrte, trop inapprciable trophe pour
  paratre! mais sans du coup m'lancer dans cette diurne veille
  d'immortels troncs au dversement sur un d'orgueils surhumains (or
  ne faut-il pas qu'on en constate l'authenticit?), ni passer le
  seuil o des torches consument, dans une haute garde, tous rves
  antrieurs  leur clat, rpercutant en pourpre dans la nue
  l'universel sacre de l'intrus royal qui n'aura eu qu' venir:
  j'attendis, pour l'tre, que lent et repris du mouvement
  ordinaire, se rduisit  ses proportions d'une chimre purile
  emportant du monde quelque part, le train qui m'avait l dpos
  seul.

Non, pourtant. Ouvrez l'_Officiel_ de ces messieurs, la _Revue
indpendante_ de juin 1887, et lisez  la page 405 une nouvelle assez
courte, _Pubre_, signe de M. Charles Vignier[52]. Elle est dlicieuse
d'ironie. Si M. Vignier, comme je le crois, a voulu faire l pour les
symbolistes ce que Gautier fit pour les romantiques dans ses
_Jeunes-France_, le pastiche est de tous points admirable. C'est le
rcit en prose symboliste des amours d'une laveuse de vaisselle. J'ai
regret  n'en pouvoir rien citer. Mais, comme il est vrai qu'on ne
combat bien les gens qu'avec leurs propres armes et quand on a dj un
peu couch sous leur tente, j'avancerai de la nouvelle symboliste de M.
Vignier, qu'encore que trs courte elle est peut-tre la meilleure
critique qu'on ait faite et qu'on fera du symbolisme, de cette cole
prtentieuse et vide, toute en dehors, excellant, non point, comme le
clament ses esthtes,  exprimer l'inexprimable, mais bien au contraire
 rendre inintelligibles les plus simples notions de l'exprience[53],
vritable cole normale de jongleurs et d'avaleurs d'toupes
enflammes, o l'on prpare  Bictre, je le pense, mais  la
littrature, c'est encore  prouver.

  [52] M. Vignier n'a pas runi ses nouvelles. Comme pote, il
  tient un rang trs estimable. (Voir _Centon_.)

  [53] Et ils s'en font gloire! Dans un article de la _Caravane_ du
  10 novembre 1889, je lis sous la signature P. Marius Andr:
  Scientifiquement, voici l'vidence de la thorie symboliste:
  Comme il faut plus d'nergie pour retrouver un objet sous un
  signe indirect que sous un signe direct, on fournit 
  l'entendement l'occasion d'employer plus de force disponible et
  par consquent d'prouver plus de plaisir. (Dumont, _Thorie
  scientifique de la sensibilit_). La raison est amusante, tout de
  mme. Mais alors qu'on nous ramne aux logogriphes et aux rbus.




CHAPITRE IV

LES PHILOSOPHES




CHAPITRE IV

LES PHILOSOPHES

    _Paul Bourget.--Edmond Haraucourt.--Maurice Barrs.--Robert de
    Bonnires.--Marcel Prvost.--douard Rod.--Narcisse
    Quellien.--Franois Sauvy.--Mme Alphonse Daudet.--Mme Juliette
    Adam.--Jules Lematre.--Anatole France.--Jules
    Tellier.--Gilbert-Augustin Thierry.--Alexandre Dumas
    fils.--Louis Ulbach.--Arsne Houssaye.--Octave
    Uzanne.--Aurlien Scholl.--Pierre Vron.--mile
    Blavet.--Quatrelles.--Mouton (Mrinos).--Glosclaude.--Eugne
    Chavette.--Henri Rochefort.--H. Taine.--A. de
    Pontmartin.--Paul Hervieu.--Gustave Claudin.--Alphonse Karr._


Il y a de la psychologie dans le dernier des romans. M. Alexis Bouvier
et M. Georges Ohnet sont des psychologues. Je ne les rangerai pourtant
point dans cette catgorie, parce que ce n'est point la psychologie qui
frappe d'abord dans leurs oeuvres. Au contraire, chez les romanciers
dont je parlerai plus loin, psychologues proprement dits, moralistes et
mme humoristes, il est trs sensible que l'tude des mes et de leurs
lois morales est la grande affaire, et que le roman lui-mme n'est qu'un
prtexte ou une occasion.

Comme le ralisme est surtout reprsent par les naturalistes,
l'idalisme me parat trouver sa vraie forme chez les meilleurs de ces
crivains[54]. Il n'est pas, je le sais, que le grand courant
d'observation qui a entran ces quinze dernires annes n'ait agi sur
eux pour les contraindre  une prcision plus grande dans l'analyse des
sentiments et des passions. Ce qu'il y avait de romanesque dans l'oeuvre
des idalistes de la vieille cole (M. Feuillet, Sandeau, George Sand
mme), et ce qu'il reste de romanesque encore dans les disciples
attards de cette cole (M. Duruy, M. Droz) a disparu ici presque
entirement: vous remarquerez que, pareillement aux naturalistes, ils
rpugnent aux complications d'intrigue; la plupart de leurs romans se
rsumeraient en dix mots. Serrer la ralit au plus prs, les deux
coles y prtendent galement; c'est sur l'explication de la formule
qu'elles diffrent. Quand les naturalistes rejettent l'me comme une
entit mtaphysique, les idalistes repoussent le monde extrieur comme
une vanit du sens. Les uns n'accordent de fondement qu' la matire;
les autres n'en accordent qu' la pense. Les termes extrmes de ces
deux conceptions pourraient bien tre, pour les naturalistes, _A
vau-l'eau_, de M. Joris-Karl Huysmans, et, pour les idalistes, _Sous
l'oeil des barbares_, de M. Maurice Barrs. Mais, entre ces deux
extrmes, il y a place  des tempraments, et, de fait, ni M. Bourget,
ni M. Rod, ni M. Haraucourt, ne poussent aussi loin. Leurs ides ont
figure et se meuvent dans un dcor; mais  ces emprunts du dehors, qui
sont l'accessoire, ils mettent une infinie sobrit. Le livre gagne
ainsi en vie apparente, sans perdre de sa vie intime. C'est l une
conception trs saine de l'idalisme, et il faut bien reconnatre
qu'elle est un peu due aux habitudes de prcision que les ralistes ont
introduites dans le roman contemporain. Deux autres causes encore
semblent y avoir contribu pour une part assez forte, l'influence du
public, d'abord, soucieux d'une vrit plus troite, et l'influence (par
del l'cole de M. Feuillet, Sandeau, etc.) de quelques devanciers, tels
que Benjamin Constant, Beyle, Sainte-Beuve, Fromentin, dont le
rayonnement n'a commenc  se faire sentir qu'en ces dernires annes.

  [54] Sur tels d'entre eux, consulter les recueils critiques de M.
  Jules Lematre (_Les contemporains_), de M. Philippe Gille (_La
  bataille littraire_), de M. Anatole France (_La vie
  littraire_), de M. Paul Ginisty (_L'anne littraire_), les
  articles au jour le jour de M. Francisque Sarcey, F. Lhomme,
  Adolphe Brisson, Edmond Lepelletier, douard Petit, Charles
  Maurras, etc.


I

Une vie littraire qui est tout unie[55]. En 1873,  l'ge de vingt et
un ans, M. Paul Bourget, le plus dlicat, comme on dit, de nos
psychologues, dbutait  la _Revue des Deux-Mondes_ par un essai sur le
roman raliste et le roman pitiste. Il ne l'a point recueilli, et cela
explique que personne n'en ait parl. Bien des essais ont eu le mme
sort. Mais je voudrais qu'on ddaignt moins ces premiers balbutiements
de l'esprit. Ils sont, la plupart, d'une confusion charmante. La pense
s'y cherche, ou bien les mots rpondent de travers  la pense. Cette
confusion mme fait qu'on y trouve tout ce qu'on veut, et cela aussi est
un charme.

  [55] Je ne traite que du roman. Je n'ai pas besoin, je l'espre,
  de renvoyer aux beaux volumes de critique et de posie de M.
  Bourget.--Depuis _Mensonges_, le _Disciple_ a paru.

Il n'en va pas de la sorte avec M. Paul Bourget. Ds qu'il a su penser,
M. Bourget a pens d'une faon prcise. Il n'y a jamais eu chez lui de
l'inachev ni du flottant; il fut logicien  l'ge o d'autres jouent
aux billes. Vous savez bien, ces photographies d'enfant o l'on
retrouve, nettement accuss dj, les traits de l'homme mr? C'est
ainsi, j'imagine, que l'auteur de _Mensonges_ et de _Crime d'amour_ se
retrouve tout entier, ou presque, dans l'adolescent qui signa en 1873
l'tude sur le roman raliste et le roman pitiste.

En art, et ds cette poque, il avait sa thorie  lui, et il
l'appliqua, l'anne suivante, dans une petite nouvelle appele _Cline
Lacoste_[56]. L'application ne vaut gure. Il russit mieux, quelques
annes plus tard, avec l'_Irrparable_ et _Crime d'amour_. _Cruelle
nigme_ le fit passer matre. Il confirma cette gloire naissante par
_Andr Cornlis_. Voici enfin _Mensonges_. C'est un livre de pleine
maturit; et le curieux, c'est que M. Paul Bourget y demeure plus que
jamais fidle  l'esthtique de sa vingt et unime anne.

  [56] Cf. _Revue des Deux-Mondes_. Cette nouvelle n'a point t
  recueillie en volume.

Car le roman qu'il rvait alors et le roman qu'il vient d'crire ne font
qu'un. Le roman rv devait tre humain, c'est--dire qu'il
proscrirait les crations monstrueuses dont nous obsdent les
ralistes. Ainsi ferm  la tratologie, ce roman retrouverait la
beaut dans l'tude des choses saines et des sentiments nobles.
L'auteur s'y imposerait une entire sincrit. Il chercherait 
dgager la loi qui gouverne les passions humaines. Son roman, enfin,
respirerait l'amour d'une existence meilleure. Mais le Bourget de
_Mensonges_ et de _Cruelle nigme_ n'est-il pas l dans son entier, et
l'analyste, et le moraliste, et l'idaliste? Et cette unit de vie
n'est-elle pas chose bien extraordinaire?

De l'analyste, il n'y a qu' louer la sret de main et la finesse
d'observation. Nul, de nos jours, ne s'entend  mieux fouiller une me,
c'est convenu; puis le moraliste rige en maximes et apophtegmes ces
observations de dtail. Il lui arrive de dcouvrir ainsi un certain
nombre de vrits courantes. Mais,  nos mres et nos soeurs, admirez-le
crivant de vous: Il y a une espce d'immoralit impersonnelle
particulire aux femmes... Elle consiste  ne plus percevoir les lois de
la conscience, quand il s'agit de l'tre aim. Et c'est d'une vie si
profonde! Que pour l'auteur, suivant l'expression de Gautier, le monde
extrieur semble n'exister pas, qu'il nous dise d'un vieillard: Il
paraissait maigre et comme tass sur lui-mme, ce qui est malais 
concilier, qu'il confonde le palais tunisien qui domine le parc de
Montsouris avec un pavillon d'architecture chinoise, ou qu'il prte 
une mondaine, comme Gyp le lui reprochait cruellement hier, le corset
noir cher aux filles de brasserie, c'est  quoi, soyez srs, nous ne
prenons point garde en l'coutant, et nous passons volontiers  cet
idaliste le coup d'oeil distrait qu'il jette sur l'extrieur des choses
pour les belles et mystrieuses consciences o il nous fait pntrer.


II

Je rattacherai directement  M. Bourget, qui est leur an, MM. Edmond
Haraucourt et Maurice Barrs.

M. Haraucourt n'a encore publi qu'un roman: _Amis_[57]; mais,  mon
sens, on n'a point fait attention  tout ce que ce livre contenait de
noble et de dlicat, et qu'un tel livre tait un des plus mritants
efforts d'art de ces dernires annes. Vous en connaissez le sujet: une
amiti (non de ces amitis ordinaires et coutumires qui ne sont,
comme dit Montaigne, que superficielles accointances, mais cette
souveraine et matresse amiti o atteignent du premier bond les
grands coeurs, comme si ces coeurs, qui se cherchaient dans l'inquitude
avant de s'tre trouvs, obissaient  je ne sais quelle force
inexplicable et fatale, mdiatrice de leur union) et cette amiti
traverse par un amour de femme, les petits ongles cruels lacrant 
plaisir ces coeurs doux et graves, la dchirure des coeurs qui
s'largit, et rien pour la fermer, sinon la mort.

  [57] La _Revue bleue_ a publi, depuis que ceci est crit, un
  _Conte philosophique_ de M. Haraucourt. Voir encore ses vers, et
  particulirement _L'me nue_.

Ne dites pas que de telles amitis sont impossibles. Mieux vaut convenir
avec Montaigne qu'il faut tant de rencontres  les btir que c'est
beaucoup si la fortune y arrive en trois sicles. Mais Montaigne connut
cette amiti, et il en a parl divinement dans les _Essais_[58]: Si on
me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut
exprimer qu'en rpondant: parce que c'tait lui, parce que c'tait moi.
Chacun de nous se donne si entier  son ami qu'il ne lui reste rien 
dpartir ailleurs. Au rebours, il est marri qu'il ne soit double,
triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs volonts pour les
confrer toutes  ce sujet. Vous n'avez pas oubli non plus les
exemples fameux tirs de l'histoire grecque ou latine. Mais la candeur
d'un matre d'cole peut seule se mprendre aux amours d'Achille et de
Patrocle, de Nisus et d'Euryale, ou d'Harmodius et d'Aristogiton.
Montaigne a grand soin de les distinguer: Lesquels, dit-il, pour avoir
une si ncessaire disparit d'ge et diffrence d'office, ne rpondent
non plus assez  la parfaite union et convenance que nous demandons.
C'est o se marque pour lui l'amiti, dans cette parfaite union et
convenance de deux tres. Il les veut  moiti de tout. Il ne parat
point croire que l'amiti puisse vivre, si elle n'est galement
partage. Et voil, je pense, o est l'erreur. Car ce partage est bien
la chose la plus rare; mais on voit souvent deux tres, dont l'un s'est
tout entier donn  l'autre, qui, celui-l, reste indiffrent. Cette
amiti, comme l'amour chez les tres disgracis, se nourrit d'amertume
et de silence. Elle se replie sur soi-mme, se cache par pudeur de soi,
et aussi pour que l'tre goste et vain dont elle s'est faite
l'invisible servante n'ait point  rougir de la comparaison. Triste
amiti, au demeurant, dont aucune larme, aucun sourire, aucun plaisir
d'amour-propre (les seuls qui touchent) ne paiera les dlicats services!
Elle vit, pourtant, et rien ne la satisfait d'un autre que celui qu'elle
aime.--Pour moi, me disait un dsabus, mon ami ne m'a jamais fait que
du mal, et je l'aime. C'est d'un tranger,  qui je ne m'tais confi
qu' demi et qui ne m'apprcie point, que m'est venue ma seule
consolation d'amour-propre. Et celui-l, je sens bien qu'il m'est
indiffrent.

  [58] Au ch. XXVII, l. I, _De l'Amiti_.

M. Haraucourt, dans les premires pages de son livre, a finement analys
ce genre d'amiti, et c'est un bel loge  en faire de dire qu'elles ne
sont pas indignes du chapitre de Montaigne, et mme qu'elles le
compltent. Je sais bien, au reste, ce qui manque  son livre pour tre
un chef-d'oeuvre. Et ce n'est presque rien, et c'est tout: le mtier
seulement[59]. Du livre de M. Haraucourt un crivain plus adroit et
tir sans peine la matire de deux ou trois livres. Les observations,
trs subtiles et pntrantes toujours, s'y pressent, s'y entassent,
envahissent l'action et usurpent sur elle; et c'est au point qu'un des
chapitres du livre est fait de maximes isoles qui n'ont pu trouver
place ailleurs. J'imagine que M. Bourget y mettrait plus de rserve. M.
Haraucourt, lui, se donne tout entier et tout de suite. Et comme il ne
se commande pas assez, je lui reprocherai de commander trop  ses
personnages. Je crois sentir qu'il est moraliste, psychologue,
mtaphysicien, et trs peu romancier. Ses personnages lui ressemblent:
ils n'arrivent point  se dgager de l'absolu. Leurs faons de parler
sont trangres  notre monde. Desreines parlait comme on crit; tant
de jeunes gens crivent comme on parle! dit-il lui-mme de l'un d'eux.
Et je vois l une sorte d'excuse, ou tout au moins de prparation, aux
formules axiomatiques qu'il leur prte et qui feraient rire ou bayer si
on en usait dans la conversation. L'auteur est videmment derrire ses
personnages et parle par leur bouche. Il semble n'tre pas sr d'eux.
Il ne les quitte pas; il leur tient la main; il leur fait la leon
qu'ils rptent ensuite. Et ce qu'ils disent ainsi n'est pas toujours
d'accord avec l'ide que nous prenions d'eux.

  [59] Il serait facile de le dmontrer, dit M. Brunetire, ce que
  la plupart de nos romanciers savent le moins, quoi qu'ils en
  disent, quoi qu'ils veulent nous en imposer, ne vous y trompez
  pas: c'est leur mtier. (_Le Roman naturaliste._)

M. Maurice Barrs n'a, lui aussi, publi qu'un livre[60]. Ce livre de
dbut s'appelle _Sous l'oeil des Barbares_, et, faute de le pouvoir
cataloguer dans aucun genre, j'accepterai le sous-titre que lui a donn
son auteur, de monographie raliste. Raliste? Vous entendez bien qu'il
n'y a point de ralit, pour M. Barrs, en dehors de la pense pure.
C'est aux manuels spciaux, dit-il dans sa prface, de raconter o
jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothque, son installation 
Paris, son entre aux affaires trangres et toute son intrigue. Je me
borne  mettre en valeur les modifications qu'a subies de ces passes
banales une me infiniment sensible. Cette me sensible a gard une
mmoire fort nette de six ou sept ralits diffrentes; elles se sont
superposes dans sa conscience; elles ont fait tableau; et ce sont ces
tableaux que M. Barrs s'est appliqu  copier dans son livre, du
plus exactement qu'il a pu.

  [60] Et des brochures, les _Taches d'encre_, ou des articles et
  des nouvelles d'un esprit trs fin, une autre brochure sur le
  _Quartier latin_, une autre, plus que critiquable par un ct:
  _Huit jours chez M. Renan_. Tout rcemment enfin, il vient de
  publier son second roman, _Un homme libre_, qui consacre
  dfinitivement sa rputation. Voir l'article de M. Jules Lematre
  (_Figaro_ du 8 juin 1889).

Ce livre, je n'essaierai pas de l'analyser en ses dtails. Quand je
l'essaierais, sa dlicatesse, ses subtilits, la volontaire confusion du
je et du il, l'incertitude mme de l'auteur, qui ne se rsout point
 choisir entre le symbole et la chose symbolise, tout ce vague fuirait
les doigts. Au premier feuillet, dit M. Barrs, on voit une jeune femme
autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutt l'histoire d'une me avec
ses deux lments, fminin et mle? Ou encore,  ct du _moi_ qui se
garde, veut se connatre et s'affirmer, la fantaisie, le got du
plaisir, le vagabondage, si vif chez un tre jeune et sensible? C'est
en effet l tout le livre: des sensations, des sentiments, des ides,
passant, comme des ombres, en des paysages mystrieux et effacs,
paysages de rve, dont quelques-uns, pour la sobrit des lignes et
l'infini des perspectives, sont littrairement incomparables.

Car il est d'abord d'un artiste, ce minuscule livret de deux cents
pages. Imaginez l'intelligence la plus dlie servie par la langue la
plus souple, une langue tour  tour abstraite et image, tour  tour
simple et subtile, tour  tour prcise et fuyante, langue d'analyste et
de pote, qui se plie aux nuances les plus dlicates de la pense et
brusquement se hausse au ton de la plus vraie passion. Et pour tre d'un
artiste, le livre de M. Barrs n'en est pas moins le livre d'un sage,
d'un sage trs jeune et trs prcoce, qui a beaucoup vu, beaucoup lu,
beaucoup retenu aussi, et qui le laisse paratre en certains endroits,
o l'on ne sait plus si c'est lui qui parle, si c'est Sainte-Beuve[61],
Platon, lord Beaconsfield, Schopenhauer ou Mlle de Scudry. Mais elles
sont de lui et  lui, ces nobles, ces douloureuses penses:--Chacun de
nous se fait sa lgende. Nous servons notre me comme notre idole; les
ides assimiles, les hommes pntrs, toutes nos expriences nous
servent  l'embellir et  nous tromper. C'est en coutant les lgendes
des autres que nous commenons  limiter notre me; nous souponnons
qu'elle n'occupe pas la place que nous croyions dans l'univers.--Pour
m'prouver, je me touchai avec ingniosit de mille traits d'analyse
jusque dans les fibres les plus dlicates de ma pense. Mon me en est
toute dchire. Je fatigue  la rparer. Mes curiosits, jadis si vives
et si agrables  voir, tristesse et drision. _Et voil bien la guitare
dmode de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesses!_--La
chevelure de la jeune femme, souleve par la brise, vint baiser la
bouche du jeune homme, et _cette odeur continuait si harmonieusement sa
pense_ qu'il se tut, impuissant  saisir ses subtilits; et seule la
fracheur o soupiraient les fleurs du soir n'et pas froiss la
dlicatesse de son me.--J'imagine (une fois le ton donn et admis)
qu'on ne saurait pousser plus loin la nuance du dire. Cela est unique;
c'est l'expression mme de cette forme rve par Barrs, qui sait des
alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements
et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d'hosannah pour
nos triomphes, cette beaut du verbe, plastique et idale, et dont il
est dlicieux de se tourmenter.

  [61] Le Sainte-Beuve de _Volupt_.

_Sous l'oeil des Barbares_ a t reu comme un brviaire par un petit
nombre d'esprits distingus et souffrants. Je sais des jeunes hommes et
des jeunes femmes--qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans--pour qui c'est
une sorte d'_Imitation_[62]. M. Barrs les a rvls  eux-mmes. Ils se
sont reconnus et aims dans cette me double. Aims surtout. C'est
qu'en effet ce livret maladif d'art et de passion met dans le jour le
plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrme civilisation,
clairseme dans la foule assurment, mais qui, si on en runissait les
membres pars, apparatrait plus compacte qu'on ne croit. Est-ce donc un
mal nouveau qui nous travaille? Dans un rcent article[63], M. Paul
Bourget rapprochait de la dtresse morale que dcrit M. Barrs le cas de
ce jeune Plessing que Goethe essaya vainement de rappeler  la vie. Les
discours de Goethe restrent sans effet sur le malade, qui ne voyait
dans la gurison qu'une diminution de sa personne. Ah! non, elle n'est
pas nouvelle, la maladie! C'tait contre elle que Snque prvenait
Lucilius, et les jeunes philosophes du Portique en mouraient  Athnes.
Mais si elle ne se modifie pas essentiellement, elle se transforme avec
le milieu, avec l'poque, avec le pays. Prenez, comme l'a fait M. Jules
Lematre, le _Journal de Stendhal_, et admirez quelle diffrence entre
l'nergie, la sant presque outrecuidante que rvlent ces mmoires d'un
contemporain de Napolon, et l'affaissement, le trouble, les hsitations
du contemporain de Boulanger qu'est M. Barrs. Leur mal  tous deux est
pourtant le mme; il est fait chez l'un et chez l'autre d'idoltrie pour
le _moi_. Oserai-je dire mon sentiment et qu' tout prendre je prfre
la forme ironique et souriante qu'il affecte chez M. Barrs?

  [62] Avec toutes les restrictions qu'une telle comparaison
  comporte. Lamennais, dans sa prface  l'_Imitation_, a trs bien
  montr en quoi et par quoi l'_Imitation_ se distingue des livres
  de morale profane: L'auteur ne se borne pas, dit-il,  nous
  montrer nos misres: il en indique le remde; il nous le fait
  goter; et c'est un de ces caractres qui distingue les crivains
  asctiques des simples moralistes. Ceux-ci ne savent gure que
  sonder les plaies de notre nature. Ils nous effrayent de
  nous-mmes et affaiblissent l'esprance de tout ce qu'ils tent 
  l'orgueil. Ceux-l, au contraire, ne nous abaissent que pour nous
  relever; et, plaant dans le ciel notre point d'appui, ils nous
  apprennent  contempler sans dcouragement, du sein mme de notre
  impuissance, la perfection infinie o les chrtiens sont
  appels. Ceux qui ont lu le livre de M. Barrs trouveront
  peut-tre que cette citation n'tait pas dplace ici.

  [63] Cf. _Journal des Dbats_ du 3 avril 1888.


III

Pour tre d'autre sorte, ce sont des psychologues encore et surtout, je
pense, que MM. de Bonnires, Rod, Marcel Prvost, Quellien, Mme Daudet
et Mme Juliette Adam elle-mme, celle-ci plus mtaphysicienne pourtant
que psychologue. (Mais l'diteur rpugnerait  btir une catgorie 
part pour un seul romancier, ft-ce la belle directrice de la _Nouvelle
Revue_.)

M. de Bonnires, avant d'tre le romancier qu'on sait, signait _Janus_
au _Figaro_, et l'on rencontrait cette signature ambigu au bas d'un
portrait, presque toujours. Les tons en taient d'une grande finesse;
les nuances bien observes; l'ensemble trs prcis[64]. En devenant
romancier, M. de Bonnires est rest portraitiste. C'est un loge  lui
faire, et aussi une critique. Il s'entend mieux qu'homme du monde 
camper un personnage dans son attitude et son geste familiers; il le
saisit au point; il trouve le trait, et non pas seulement, comme M. de
Maupassant, par exemple, le trait physique, la ligne, le tic, mais le
trait moral encore. Il est peintre d'me autant et plus que de figure;
c'est un psychologue avant qu'un physiologiste. Ses romans sont des
galeries de portraits, o chacun a une vie propre, un costume, une
attitude, un fonds moral  soi. La galerie est bien anime. Et les
portraits ont ceci de suprieur qu'ils sortent de l'individu et tendent
au type. Qu'est-ce que Jeanne Avril[65]? Mlle X ou Mlle Z? Point. Une
jeune fille simplement, la demoiselle moderne, qui fait la demoiselle
avant que d'avoir fait toutes ses dents, comme Mme Avril est la femme
moderne uniment, la femme du monde qui ne se rsout  son rle de mre
qu'avec les cheveux gris et la patte d'oie. On pourrait se poser la mme
question et rpondre de mme pour tous les autres personnages de M. de
Bonnires. Il a rellement le don qui fait les bons peintres: il
abstrait et gnralise sans ter  la vie. Il est parfait dans le genre;
il est mdiocre comme romancier[66]. J'entends ici,--et il entend avec
moi par roman--une intrigue, un groupement de personnages qui agissent
les uns sur les autres, se pntrent et se fondent. Mais le groupement
chez lui est artificiel, sensiblement; la pntration rciproque des
personnages  peu prs nulle, ou force. Ils n'ont d'existence qu'en
soi; la vie ne rayonne pas d'eux alentour; leur atmosphre est fausse.
Voici une comparaison assez basse, mais qui me fera entendre: je songe,
quand je lis M. de Bonnires,  ces groupes en cire du muse Grvin, o
chaque individu est admirablement pris sur le vif, camp et pos,
isolment, et o c'est l'ensemble qui dtruit l'illusion.

  [64] Voir le recueil de ces portraits: _Mmoires d'aujourd'hui_.

  [65] Voir le roman du mme nom. Voir aussi _Les Monach_. M. de
  Bonnires, trs got comme critique et comme romancier, ne l'est
  peut-tre pas assez comme pote.

  [66] Voir, pour la raison peut-tre, la note 59 de la page 152.

_Chonchette_ de M. Marcel Prvost,--qui est aussi l'auteur applaudi du
_Scorpion_[67]--offre quelque analogie avec la Jeanne Avril de M. de
Bonnires[68]. C'est une tude de jeune fille, assez exacte d'abord,
mais pousse au bleu sur la fin, et, ce qui est pis,  mon sens, en
vertu d'une thorie cherche et affiche, qui est qu'un lment
romanesque doit s'introduire dans tout roman[69]. Ceci a l'air d'une
tautologie, et n'est rien moins qu'acceptable. Si romanesque n'est pas,
comme dans la langue courante, synonyme absolu de faux, et si le
romanesque ne sert qu' l'agencement du drame et dans la juste mesure,
va pour le romanesque dans le roman, puisque aussi bien la vie ne
prsente gure de drame complet ou tout d'une pice et qu'il faut
choisir entre le drame  commencement, milieu et fin, et la tranche de
vie quelconque des naturalistes. O le romanesque devient seulement
hassable, c'est si du drame il passe aux personnages. Toutes les
thories et prfaces du monde n'y feront rien. Les hommes sont bien
vieux, et dgots surtout, pour se plaire encore aux lgendes.
_Peau-d'ne_ leur serait conte qu'il n'est pas sr qu'elle leur caust
un si extrme plaisir. Mais _Peau-d'Ane_ en un milieu moderne, sans les
robes couleur de soleil et de lune, sans le prince Charmant, sans les
fes, _Peau-d'Ane_ en manches  gigot et en jupe directoire, traversant
le boulevard au bras d'un ingnieur des mines, vous n'y pensez pas!

  [67] Surtout pour la trs belle scne romantique de la
  confession. L'auteur a depuis publi un autre roman  succs,
  _Mademoiselle Jaufre_.

  [68] Notez combien de nos romanciers ont essay cette psychologie
  de la jeune fille du monde: Edmond de Goncourt avec _Chrie_, Gyp
  avec _Loulou_ et _Paulette_, Halvy avec _Princesse_, etc. Je
  signale encore sur le mme sujet _Filles du monde_, une forte
  tude de M. Oudinot, qu'il faudrait ranger parmi les jeunes
  impressionnistes d'avenir.

  [69] Cf. la prface de _Chonchette_.

M. Prvost naquit, j'imagine, par quelque aube d't, sur les bords
fleuris du Lignon, d'une bergre  houlette rose et d'un berger
zinzolin. M. Rod est de l'pre Genve, et il en a bien le ton. On le
connat et on l'estime trs justement pour sa critique pese, rflchie
et curieuse. Dans le roman, je crois qu'il n'a point encore donn toute
sa mesure, malgr la _Course  la Mort_ et de belles pages. Le livre de
M. Rod ne dment point les promesses du titre: c'est du Schopenhauer en
action, et, si l'on veut, par endroits, du Schopenhauer de premier
ordre. Son pessimisme a de la profondeur et de la sincrit. Le style,
chez lui, est un curieux mlange de la rude simplicit calviniste et de
la recherche des nouvelles coles; on voudrait qu'il ft mieux fondu, ou
qu'il restt simple, tout uniment, pour tre trs beau[70].

  [70] Depuis, M. Rod a donn un pendant  la _Course  la mort_.
  Je renvoie sur ce trs beau livre, _Le Sens de la vie_,  un
  excellent article de M. Charles Maurras, dans l'_Instruction
  publique_ du 16 fvrier 1889. Le pessimiste de M. Rod finit par
  trouver le bonheur dans le mariage. Ainsi la vie prend un sens
  pour lui. Soit! dit M. Maurras, mais adoptez le conseil. Est-il
  si sr que le mariage vous gurisse aussi? Ce jeune homme se
  marie; il aurait pu trs bien se faire, prcisment  cause de sa
  misanthropie et de son shopenhaurisme intellectuel, qu'il se
  refust obstinment au mariage. Admettons que la ncessit,
  l'amour--qui est la plus efficace des ncessits--lui ait impos
  ces justes noces; le hros de M. Rod a toujours ce bonheur
  immense, et peu prvu pour un analyste comme lui, de ne pas
  rencontrer dans le caractre, dans le temprament de sa jeune
  femme, ces antipathies foncires contre lesquelles le pauvre
  amour clate en morceaux comme un verre lanc contre une
  muraille. Il y a des diffrences dans leur pense; il y a dans
  leurs personnes des points muets, des places qui ne vibrent
  pas--ou pas encore. Mais l'analyste, le chercheur, si bien qu'il
  pntre, ne fait nulle part dans l'aime cette angoissante
  dcouverte de l'_ennemie_, de l'_autre_, qui te au bonheur
  souhait jusqu' la possibilit d'tre. Oh! le hros de M. Rod
  est un heureux! Et les vnements arrivent bien  point, ni une
  heure trop tt, ni une heure trop tard, pour lui rvler chacun
  des nouveaux liens qui l'ont rattach  la vie sans qu'il y ait
  pris garde.--Tu croyais ne pas aimer ta femme! Mais vois donc,
  malheureux, comme te voil jaloux de l'enfant avec qui il va
  falloir que tu partages sa tendresse! Tu croyais n'aimer pas ta
  fille, ce paquet de chair rouge qui se violace et qui glousse,
  dont ta femme a tant souffert pendant cette nuit mortelle o tu
  te convulsais de rage, de honte et de peur, aux cris de
  l'accouche,--cette petite envahissante qui t'a vol jusqu'aux
  soins de ta vieille bonne, a troubl le travail de tes soirs, le
  repos de tes nuits,--qu'as-tu donc, si tu ne l'aimes pas, 
  trembler comme un peuplier  la pense de te voir enlever ta
  petite Marie?--Et c'est tout le temps ainsi. Mais si la petite
  Marie tait morte, je vois distinctement  quelles rcriminations
  blasphmatoires l'aventure paternelle aurait pu tourner; et
  j'en dirai autant de l'aventure mariage, car la naissance de
  Marie aurait pu tre indfiniment retarde par l'un quelconque
  des scrupules philosophiques de l'homme, l'une quelconque des
  apprhensions trs modernes de la femme, ou par les prcautions
  malthusiennes de tous les deux. Le hros de M. Rod risquait, en
  ce cas, d'ignorer perptuellement son amour pour madame; et, 
  force de chercher en elle la petite bte, l'endroit dfectueux,
  c'et t bien le diable s'il ne l'et dcouvert  la fin.

Et M. Quellien, lui, est de Bretagne, un peu triste donc et nuageux,
comme la race dont il est un des reprsentants attitrs  Paris. S'il
n'y porte point le costume national, comme ce snateur de Lon qui tale
en plein boulevard l'anachronisme de ses braies, c'est qu'on ne tolre
pas la couleur locale dans les bureaux ministriels[71] comme dans les
couloirs du Luxembourg. Mais rendez-le  lui-mme: il arborera le
_chupen_, la ceinture bleue et le chapeau lam d'argent. Bien sr, vous
le retrouverez dans quelque carrefour de Grenelle ou de Vaugirard,
sonnant de la bombarde  ceux de ses nostalgiques compatriotes qu'y fait
vivre la compagnie du gaz. Il a publi un volume intitul: _Loin de
Bretagne_, qui est justement une psychologie du Breton. L'me de la race
est bien l, toute contemplative; mais la nature extrieure, les formes,
n'entrent pour rien dans son rve qui est fait de mysticisme et de
fatalisme. C'est l'me d'un peuple incomplet; il meurt dans notre
civilisation active, les yeux toujours sur son rve. Adieu, me
charmante et aile, me des vieux bardes Gwichlan et Talisin, qui ftes
l'me des derniers de nous, du meunier de la Lta qui tille son lin en
chantant, et du piqueur de pierres trgorrois qui rythme ses coups de
marteau sur l'air de l'_Ann-ini-goz_! M. Quellien a fix un peu de cette
me dans _Loin de Bretagne_, et c'est assez pour qu'il ait sa place
ici[72].

  [71] La littrature est une mre avare. M. Quellien, comme tant
  d'autres, est employ dans un de nos ministres.

  [72] J'ai connu trop tard le livre de M. Franois Sauvy: _Loin de
  la vie_, pour donner  l'auteur la place qu'il mriterait. Du
  moins, signalerai-je le livre pour un des meilleurs romans
  psychologiques de ces dernires annes.


IV

Je parlerai maintenant, avec toute la courtoisie qui sied, de Mme
Alphonse Daudet et de Mme Juliette Adam. Pour la premire, c'est bien
ais. Mme Daudet ne se rattache  aucun matre contemporain. C'est un
esprit indpendant, et, si l'on voit bien la part de collaboration
qu'elle a pu prendre aux oeuvres de son mari, il est plus difficile de
distinguer dans son oeuvre  elle ce qui revient  M. Alphonse Daudet.
Elle a la grce, le piquant, et un peu aussi le manir. Ses livres ne
sont point,  proprement parler, des romans. Ils n'ont aucune sorte
d'intrigue[73]. Ce sont plutt des dissertations fines et abrges, et
comme on en faisait dans les bonnes ruelles, au XVIIe sicle, par
manire d'entretiens. Elle a dit elle-mme quelque part: J'adore la
littrature, le bien dire, le mot pour le mot. Homme, j'aurais essay de
faire de la plus pure littrature, en dehors de l'existence, toute en
comprhension des tres et des choses, dtache de l'aventure, du
vulgaire des vnements[74]. J'aurais voulu faire triompher l'expression
comprise dans sa plus fine, sa plus absolue vrit. La voil toute,
n'est-ce pas, avec ses ondoiements, ses grces, ses ides, un peu bien
subtiles parfois, mais d'une subtilit qui n'est, en somme, que
l'exagration d'une belle et rare qualit: la dlicatesse.

  [73] Cf. _Fragments d'un livre indit_ et _Le livre d'une Mre_.

  [74] N'est-ce point un peu ce qu'a fait M. Maurice Barrs?

Pour Mme Adam, la tche est plus rude. On la salue couramment grande
philosophe et grande politicienne. Politicienne, a m'est gal.
Philosophe, c'est une autre affaire. Philosophe de quoi? De l'amour
antique, dit-on et dit-elle, et, si vous en doutez, un crayon de Bonnat
la reprsente sur la couverture d'un de ses livres en Diane chasseresse,
le croissant au front, et elle est trs belle ainsi, au reste, ce qui
serait une consolation. Ses livres s'appellent tous d'un petit nom
synthtique, _Paenne_ ou _Grecque_, ou autrement, et n'en sont au fond
ni plus paens ni plus grecs,--si peu paens et si peu grecs qu'
quelqu'un qui dsirerait savoir d'abord ce que n'est pas l'amour paen
et ce que n'est pas l'amour grec, pour se rendre compte ensuite de ce
qu'ils sont, j'en conseillerais irrsistiblement la lecture. Laissons l
tous ces titres. L'amour, dont Mme Adam est la grande-prtresse, nous le
connaissons pour en avoir subi, pendant trente annes de littrature,
l'ennuyeux et pesant servage. C'est l'amour prcieux, l'amour  la faon
de Mlle de Scudry, qui baptisait, elle aussi, ses romans de noms
romains ou grecs. Mlle de Scudry tait dans l'intimit une me
charmante, trs douce aux siens, et d'une sret de commerce
incomparable. Elle tait trs laide. Mme Adam est trs belle. Je ne
connais point son me; mais sa beaut rtablirait la balance.


V

Une commune tenue intellectuelle, cette disposition d'esprit que l'un
d'eux a nomm le renanisme, pourrait distinguer, dans le groupe des
philosophes, M. Anatole France et M. Jules Lematre. Critiques tous les
deux, en mme temps que romanciers, il est arriv que nul n'a mieux
parl de M. Jules Lematre que M. Anatole France, ni de M. Anatole
France que M. Jules Lematre. Je leur cderai alternativement la parole.
Et voici, tout d'abord, la conclusion de l'article de M. Jules Lematre
sur M. Anatole France[75]:

Je ne sais pas d'crivain en qui la ralit se rflte  travers une
couche plus riche de science, de littrature, d'impressions et de
mditations antrieures. M. Hugues le Roux le disait dans une lgante
_Chinoiserie_: Toutes les choses de ce monde sont rverbres, les
ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la
nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le pote, pench sur ce
monde d'apparences, prfre  la lune qui se lve sur les montagnes
celle qui s'allume au fond des eaux, et la mmoire de l'amour dfunt
aux volupts prsentes de l'amour. Eh bien! pour M. Anatole France,
les choses ont coutume de se rflchir deux ou trois fois; car, outre
qu'elles se rflchissent les unes dans les autres, elles se
rflchissent encore dans les livres avant de se rflchir dans son
esprit. Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis
philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait  sa manire le rve de
la vie. J'ai fait ce rve dans ma bibliothque. Mais le rve qu'on fait
dans une bibliothque, pour s'enrichir du rve de beaucoup d'autres
hommes, ne cesse point d'tre personnel. Les contes de M. Anatole France
sont, avant tout, les contes d'un grand lettr d'un mandarin
excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a
fait un choix dtermin par son temprament, par son originalit
propre; et peut-tre ne le dfinirait-on pas mal un humoriste rudit et
tendre, pris de beaut antique. Il est remarquable, en tout cas, que
cette intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M.
Paul Bourget) aux littratures du Nord: elle me parat le produit
extrme et trs pur de la seule tradition grecque et latine[76].

  [75] Principaux livres de M. France: Dans le roman, _Les dsirs
  de Jean Servien_, _Le crime de Sylvestre Bonnard_, _Jocaste_,
  _Balthazar_, _Le livre d'un enfant_. En posie, _Les noces
  corinthiennes_. En critique, _La vie littraire_ (srie).

  [76] C'est peut-tre  M. France qu'il faudrait rattacher M.
  Gilbert-Augustin Thierry, encore qu'il prtende  ne relever que
  de lui-mme. On connat de M. Thierry _Les aventures d'une me en
  peine_, le _Capitaine sans faon_, surtout _Marfa_ et _La tresse
  blonde_, d'o date son succs. Ce dernier livre est prcd d'une
  sorte de manifeste o je relve ce qui suit, pour la curiosit:
  Notre vieux roman d'_observation_ se meurt d'puisement. (On ne
  s'en douterait gure....) Dsormais l'tude de l'homme doit
  poursuivre sa recherche plus haut que l'homme, vers ces rgions
  de l'Infini dont nous sommes des atmes passionnels.... Se
  haussant vers l'Occulte, s'levant jusqu'au grand Inconnu,
  hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer  pntrer les
  abmes rputs impntrables,  percer les tnbres dont l'absolu
  enveloppe son tre.... L'absolu providentiel une fois dgag,
  l'homme observ dans ses passions sera plac alors par son
  analyste en face des lois immuables, aux prises avec elles et
  sous leurs treintes. Aussitt bien des questions troublantes se
  prsenteront  la divination de l'artiste-penseur... C'est un
  beau phoebus pour dire que les sciences hypnotiques ouvrent une
  nouvelle voie  la curiosit du romancier. Et, en effet, toute
  une littrature hypnotique s'chafaude, avec la _Marfa_ de M.
  Thierry, l'_Inconnu_ de M. Paul Hervieu, le _Jean Mornas_ de M.
  Claretie, la srie de la _Dcadence latine_ de M. Pladan,
  l'_Uranie_ de M. Camille Flammarion, etc.

Lisez maintenant ce fragment de l'article de M. Anatole France sur le
_Serenus_ de M. Jules Lematre:

M. Jules Lematre vient de publier un petit conte philosophique,
_Serenus_[77], qui ne fut qu'un jeu pour son esprit facile et charmant,
mais qui pourra bien un jour marquer dans l'histoire de la pense du
XIXe sicle, comme _Candide_ ou _Zadig_ marque aujourd'hui dans celle du
XVIIIe. Aprs M. Ernest Renan, avec quelques autres, M. Jules Lematre
rpte, sous les formes les plus ingnieuses, le mot profond du vieux
fonctionnaire romain: Qu'est-ce que la vrit[78]? Il admire les
croyants et il ne croit pas. On peut dire qu'avec lui la critique est
dcidment sortie de l'ge thologique. Il conoit que sur toutes choses
il y a beaucoup de vrits, sans qu'une seule de ces vrits soit la
vrit. Il a, plus encore que Sainte-Beuve, de qui nous sortons tous, le
sens du relatif et l'inquitude avec l'amour de l'ternelle illusion
qui nous enveloppe. Un vieux pote grec a dit: Nous sommes agits au
hasard par des mensonges; de cette ide, M. Jules Lematre a tir mille
et mille ides, et comme une philosophie parse dans des feuilles
dtaches. C'est la philosophie d'un honnte homme. Vous entendez bien
ce mot. Quand je dis honnte homme, je dis un esprit dont le commerce
est doux et sr, une intelligence qui ne connat point la peur, une me
souriante et pleine d'indulgence. M. Jules Lematre est tout cela. En
ajoutant qu'il a l'ironie lgre et le sensualisme dlicat, bien qu'un
peu vif, j'aurai fait l'esquisse de son portrait.

  [77] Suivi de quelques autres groups sous le titre du premier.

  [78] Jsus ayant dit  Pilate: Je suis venu dans le monde pour
  rendre tmoignage  la vrit; quiconque est de la vrit coute
  ma voix, Pilate lui rpondit: Qu'est-ce que la vrit?

Ce sont l deux matres. Et pourtant je n'hsite pas  rapprocher d'eux
M. Jules Tellier[79], un crivain de vingt-six ans, qui du premier coup
s'est fait un nom dans la critique, et dont les oeuvres d'imagination,
parses dans les revues, rappellent et galent pour la tristesse et la
noblesse Maurice de Gurin. Je citerai surtout de lui _Les deux paradis_
_d'Abd-er-Rhaman_, qui est dans son oeuvre ce qu'est _Serenus_ dans
l'oeuvre de M. Lematre et _Le crime de Sylvestre Bonnard_ dans l'oeuvre
de M. France, un chef-d'oeuvre. Au reste, chez ces trois crivains
l'oeuvre et l'homme se confondent. Sous les mches blanches du bon
Sylvestre et sous les boucles blondes du petit Servien, c'est M. France
en personne que nous entendons. Et de mme, l'me inquite de Serenus et
l'me dsenchante du vieil Abd-er-Rhaman nous racontent les mes plus
voisines de nous, de M. Lematre et de M. Tellier. Prenez-les o il vous
conviendra, vous verrez qu'en ralit ils ne nous entretiennent jamais
que d'eux-mmes. Eux aussi, on dirait qu'ils ne savent que leurs mes.
Mais faites bien attention que c'est l cette seconde ignorance dont
parle Pascal, qui n'est point navet, qui est l'aboutissant d'une
longue science. S'ils revtent une figure, c'est pour s'tudier d'un
cerveau plus libre et sous des angles diffrents. Ainsi, dans un autre
de ses contes, dans son _Tristan Nol_, Tellier enveloppe d'une action
impersonnelle les tats d'esprit qu'il a lui-mme traverss aux heures
d'ennui, aux heures de pense, aux heures de tristesse, qui furent
ds vingt ans toute sa vie morale. Tristan Nol tudiait le droit 
Caen. C'tait un grand garon de vingt-deux ans, maigre et ple, aux
yeux caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie
quelque chose de hagard, et dans l'allure quelque chose d'abandonn...
Dlicat symbolisme, o l'on sent une pudeur du moi qui rend plus
prcieuse encore cette confession d'un esprit suprieur! M. Tellier
doit prochainement runir ses contes; si je ne me trompe, ils lui
assureront une belle place dans l'estime des lettrs.

  [79] Je n'ai voulu rien changer  ceci, qui fut crit quand
  Tellier vivait encore. Notre pauvre ami n'avait publi qu'un
  livre: _Nos potes_, et des articles,  et l, au _Gaulois_, au
  _Parti national_ et aux _Annales_. Mais il avait la tte pleine
  de projets. Il mditait un livre sur la posie lyrique au moyen
  ge, un autre sur l'rudition des romantiques, un autre sur la
  versification franaise au XIXe sicle, un autre sur le _Timon_
  de Libanius et la sophistique grecque. Tout cela est perdu. Il
  laisse seulement un livre de vers, _La Cit intrieure_, que ses
  amis publieront bientt et qui le classera en un haut rang, et,
  avec ses contes philosophiques et ses pomes en prose, la matire
  d'un livre de mlanges. Lui-mme devait les runir  son retour
  d'Alger; il y aurait joint deux contes qu'il caressait dans sa
  tte: _Le matre d'cole de Ravenne_ et _Le voyage du rhteur
  Epidius_. Le livre se ft appel _La mort_. Hlas! cette mort,
  dont il inscrivait ainsi d'avance le nom sur son livre, elle est
  venue  vingt-six ans pour notre ami, pour la plus noble et la
  plus belle des intelligences de cette gnration. Sa mort a t
  une consternation sans gale, et l'on peut dire qu'aucun jeune
  homme, depuis ce Maurice de Gurin qu'il aimait tant et dont la
  destine fut si voisine de la sienne, n'a emport avec lui un
  regret si universel.

  Suivent les titres des _Contes_ et des _Proses_ qui ont paru de
  lui, tant dans les _Chroniques_ qu'au _Parti-national_: _Le pacte
  de l'colier Juan_, _Nocturne_, _Discours  la bien-aime_, _Les
  notes de Tristan Nol_, _Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman_. Je
  citerai le plus court de ces admirables morceaux: _Nocturne_.

  Nous quittmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massilia,
  un soir d'automne,  la tombe de la nuit.

  Et cette nuit-l et la suivante, je restai seul veill sur le
  pont, tantt coutant gmir le vent sur la mer, et songeant  des
  regrets, et tantt aussi contemplant les flots nocturnes et me
  perdant en d'autres rves.

  Car c'est la mer sacre, la mer mystrieuse o il y a trente
  sicles le subtil et malheureux Ulysse, agita ses longues erreurs;
  le subtile Ulysse, qui, dlivr des prils marins, devait encore,
  d'aprs Tirsias, parcourir des terres nombreuses, portant une
  rame sur l'paule, jusqu' ce qu'il rencontrt des hommes si
  ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une
  aile de moulin  vent.

  C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galres et les
  trirmes les vieux potes et les vieux sages; et comme ils se
  tenaient debout  la poupe, au milieu des matelots attentifs,
  attentive elle-mme, elle a cout en des nuits pareilles les
  chansons d'Homre et les paroles de Solon.

  Et c'est aussi la mer o, dans les premiers sicles de l'erreur
  chrtienne, alors que le rgne de la sainte nature finissait et
  que commenait celui de l'asctisme cruel, le patron d'une barque
  africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles
  l'appeler et lui dire: Le grand Pan est mort! Va-t'en parmi les
  hommes, et annonce-leur que le grand Pan est mort!

  Et, par la mystrieuse nuit sans toiles, sur le chaos noir de la
  mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de
  triste et d'trange  songer que peut-tre l'endroit innomm,
  mouvant et obscur, que traversait notre vaisseau avait vu passer
  tous ces fantmes, et qu'il n'en avait rien gard.

  Et c'est parce que cette pense me vint, et qu'elle me parut
  trange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon coeur de
  rhteur ennuy, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures
  oublies, d'voquer ces lointaines heures noires o je rvais seul
  sur le pont du navire parti de Massilia, un soir d'automne,  la
  tombe de la nuit.


VI

C'est  une autre sorte de public que s'adressent, du haut de leur
chaire ou du coin de leur confessionnal, M. Louis Ulbach et M. Arsne
Houssaye, M. Octave Uzanne et M. Alexandre Dumas fils. On les trouvera
groups dans ce chapitre. Un peu bien divers de ton et de fond, ils ont
je ne sais quelle commune et obscure tendance  l'apostolat, et cela
leur peut faire une parent.

Mais vraiment, quand on parle du romancier chez M. Alexandre Dumas fils,
on baisse la voix et il semble qu'on parle d'un dfunt. Qui se souvient
de _Tristan le Roux_, de _Trois hommes forts_, de _La vie  vingt ans_,
du _Rgent Mustel_? Pourtant, dit M. Barrs[80], en ces annes
d'apprentissage, o il tche  russir par l'imagination, M. Dumas
raisonne dj ses facults. Mon pre, disait-il plus tard  Lindeau,
mon pre partait d'un fait, je pars d'une ide. Et dans _Antonine_, il
se dclare dj moraliste: Le roman, dit-il, est plus qu'un miroir,
c'est un avertissement... Le roman doit tre un guide. Son raisonnement
ttonnait encore sur la forme d'art qu'il choisirait. Mais dj son
instinct de moraliste, largissant ses ambitions, lui montrait des
consciences  diriger, toute une mission plus fconde que la vie
brillante de l'blouissant conteur que fut son pre, dj son
sentimentalisme et cette me lgiaque qui soupire en sa large poitrine
le vouaient  l'tude de l'amour,  l'analyse des _hommes et femmes
d'amour_. Il fallait une exprience de son coeur pour qu'il cesst
d'imiter les hros de son pre, pour qu'il s'essayt  tre soi[81].
C'est aprs tous ces trbuchements que M. Dumas y atteignit. Quinze
romans maladroits attestent son acharn labeur. Comme Balzac, comme tant
d'autres des plus grands, il n'eut pas de naissance le don
littraire[82]. Par l'tude, il acquit deux qualits troites, mais
puissantes: la concentration et le mouvement. Elles furent tout son
style.

  [80] Cf. No 2 des _Chroniques_ (livraison de dcembre 1887).

  [81] On peut croire que M. Dumas a racont cette crise de son
  gnie dans ce fragment de _La dame aux perles_:

  Jusqu'au jour o Jacques avait connu la duchesse, il avait t un
  homme de talent, mais comme il y en a beaucoup, comme il y en aura
  toujours, comme tout le monde peut le devenir avec un peu d'tude,
  de jeunesse, de nature et de sentiment. Au dbut de sa carrire
  agrable, heureuse, distingue, un amour prit tout  coup dans sa
  vie une grande importance et brusquement relgua au second plan ce
  talent si peu sr de lui-mme. Il souffrit de cet amour. Ce fut le
  commencement de sa transformation. Jamais il ne s'tait avou si
  compltement son infriorit, son inutilit en art. Alors commena
  son vritable travail, germa en lui la consolation relle avec
  l'ambition de devenir un matre  son tour. Il admit pour lui la
  possibilit d'entreprendre plus qu'il n'avait fait jusqu'alors. A
  son grand tonnement, quand il se mit  l'oeuvre, il trouva en lui
  des accents pleins, nergiques et mles, qu'il avait ignors
  jusqu'alors, impression facile d'une me civilise par la douleur.
  Son talent, clair et faonn par ces motions intimes, prenait
  la couleur et le contour, sans qu'il st positivement ce qu'il
  faisait, sans qu'il se fatigut en efforts.

  [82] Son pre disait de lui: Ce n'est pas de la littrature
  qu'il fait, c'est de la musique; on ne voit que des barres, et,
  de temps  autre, quelques paroles.

Moraliste plus apais, mais non pas moins curieux,  solutions moins
brutales, mais plus pratiques, M. Louis Ulbach[83] s'entend, comme M.
Dumas fils, aux faits de conscience, et, avec une subtilit de casuiste,
les analyse  fond et les rsout presque toujours de manire 
sauvegarder la loi morale. C'est un directeur incomparable. Il sait
toutes les inclinations du coeur, excelle  dbrouiller les situations
les plus dlicates, possde pour les petits malaises de la vie
amoureuse, pour les troubles des sens  tous les ges, d'admirables
recettes familires, et il vous les donne sans pdanterie, avec sa
longue exprience, sa fine bonhomie et sa grande douceur de parole.
Lisez, je vous prie, si vous ne l'avez dj fait, la _Confession d'un
abb_, les _Inutiles du mariage_, _Autour de l'amour_. L'ducation du
coeur le proccupe avant tout. Il est de l'avis de Fontenelle que, pour
bien vivre, les plus petits sentiments valent mieux que les plus belles
rflexions. Volontiers encore je me le figurerais comme un de ces sages
d'autrefois, dissertant  loisir du noble amour, sous les platanes
emplis du chant des cigales divines. Peut-tre n'est-il point le matre
du choeur. Ce serait M. Renan, si vous voulez, qui tiendrait ici la
scytale; mais M. Ulbach ferait  merveille Eryximaque ou Agathon.

  [83] Mort rcemment.

Et M. Arsne Houssaye, lui, ferait Alcibiade. Il en eut la beaut, que
des ades chantrent[84]; il en a hrit la grce, et aussi la
lgret, le rien, ce don charmant de discourir d'abondance en mots
fleuris et doux. Les livres de M. Houssaye[85] sont les confessions de
ses amours, et il apparat qu'elles furent belles et prcieuses. La
leon qu'il en tire est bien simple, c'est qu'il faut aimer, et puis
aimer encore.

  [84]

    Arsne Houssaye,  qui souvent, le coeur troubl
        Rvent les jeunes filles,
    A des cheveux pareils  ceux des champs de bl
        Tombant sous les faucilles.

    (Th. DE BANVILLE.)

  [85] Cf. _Contes pour les femmes_, _La couronne de bleuets_, _les
  Grandes Dames_, _Les comdiens sans le savoir_, etc.

Ce conseil d'une philosophie agrable, un moraliste de la mme cole, M.
Octave Uzanne, l'appuierait, je crois, trs volontiers. Il a dfini
lui-mme ses livres des essais pimpants, irradis de couleurs gaies,
qui chassent de l'oeil la monotonie du noir. La dfinition est un peu
subtile, mais elle dit bien l'auteur. Je l'emprunte au _Miroir du
monde_, qui est un livre de rflexion fine et vive, dans la manire des
conteurs galants de l'autre sicle. Ce n'est point l, peut-tre, une
morale trs leve; mais aprs tout elle contenta nos pres; elle fut
celle des plus Franais de notre race, et la mode, en France, n'a pas
toujours t  l'hypocondrie et  l'austrit.


VII

Il me reste  nommer les humoristes. Car ce sont des philosophes aussi,
moins attachs  la lettre du dogme, moins disciplins sans doute,
sortes d'enfants perdus tiraillant sur la vie un peu  tort et 
travers, les Quatrelles[86], les Vron[87], les Hervieu[88], les
Claudin[89], les Grosclaude[90],--et M. Taine[91], au temps qu'il
faisait Graindorge  la _Vie parisienne_, et M. de Pontmartin, quand il
frquentait chez Mme Charbonneau[92]. Ils ont le piquant, le dgag,
l'-propos, et ils s'appellent Aurlien Scholl[93], Pierre Vron, Emile
Blavet[94]. Vous trouvez une fleur de grce jusqu'en leurs pires
dbauches, et ils s'appellent Quatrelles ou Mouton-Mrinos[95]. Est-ce
l'esprit de mot, le sens du saugrenu, la charge? Ils s'appellent
Grosclaude ou Chavette[96]. S'ils mordent ou gratignent, pour le coup
de dents ils s'appellent Henri Rochefort[97], pour le coup de griffes
Paul Hervieu et Gustave Claudin. Mais coups de griffes ou coups de
dents, ne vous effrayez point. Cela reste vniel et nos gens se font
plus mauvais qu'ils ne sont. Leur doyen, Alphonse Karr[98], quand ses
_Gupes_ piquaient encore, n'a point fait, que je sache, de blessures
bien cuisantes. Le fonds gnral de leur esprit, c'est la malice, et
cette malice-l est aussi loigne des macabreries saxonnes ou des
mtaphysiques germaines qu'une pochade de Forain peut l'tre d'un
fusain du _Punch_ ou d'une enluminure de la _Berliner-Ragg_. C'est de
l'esprit franais, toujours.

  [86] Cf. _A outrance_, _70 et 90_, _Le petit manuel du parfait
  causeur parisien_, _Sans queue ni tte_, etc.

  [87] Cf. _Oh, vitrier!_ _Boutique de pltres_, _Paris vicieux_,
  etc.

  [88] Cf. _Diogne le chien_, _La btise parisienne_, et dans le
  roman l'_Inconnu_ surtout.

  [89] Cf. _Tarte  la crme_, _Entre minuit et une heure_, _Point
  et virgule_, etc.

  [90] Cf. la srie des _Gaiets de l'anne_.

  [91] Cf. _Notes sur Paris_.

  [92] Cf. les _Jeudis de Madame Charbonneau_, _Mes mmoires_, etc.
  Dans le roman: _Un filleul de Beaumarchais_, _Contes d'un
  planteur de choux_, _Entre chien et loup_, etc.

  [93] Cf. _Fruits dfendus_, _Paris aux cent coups_, _Le roman de
  Folette_, _l'Esprit du Boulevard_, _Paris en caleon_, etc.

  [94] Cf. les recueils de _La vie  Paris_.

  [95] Cf. l'_Invalide  la tte de bois_, _Zoologie morale_, etc.,
  et dans le roman _Fusil charg_ et _Chimre_.

  [96] Cf. les _Btises vraies_, _Les petites comdies du vice_,
  _Les petits drames de la vertu_, etc.

  [97] Cf. les _Franais de la dcadence_, _la Grande Bohme_, _Les
  signes du temps_, etc.

  [98] Voir surtout la collection des _Gupes_.




CHAPITRE V

LES RUSTIQUES




CHAPITRE V

LES RUSTIQUES

    _Emile Pouvillon.--Andr Theuriet.--Jules de
    Glouvet.--Erckmann-Chatrian.--Ferdinand Fabre.--Robert de la
    Villeherv.--Charles Canivet.--Gustave Guiches.--Antony
    Blondel.--Lon Duvauchel.--Joseph Caraguel.--Emile
    Dodillon.--Lon Deschamps.--Jean Sigaux.--Gaston
    d'Hailly.--Maurice Jouannin.--F. de la Biotire.--Pierre
    Arnous.--Georges Renard.--Pierre Mal._

Ce n'est qu'un petit clan, car la mode n'est point aux choses rustiques.
Quelques-uns, pourtant, ont forc l'attention des gens de Paris: Andr
Theuriet, avec les combes et les sapinires des monts lorrains; Emile
Pouvillon, avec les bordes du Quercy; Erckmann-Chatrian, avec les
grasses prairies de la Meuse; Jules de Glouvet, avec la Loire, les
barquettes des saumoniers, les joncs tristes qui sifflotent au vent;
Ferdinand Fabre, avec les durs et secs paysages des Cvennes; d'autres
encore, qui du Dauphin, qui de l'Anjou, qui de la Normandie, chacun
d'eux avec les faons et l'accent du terroir natal. Mais la nature est
leur vrai hros  tous. Ils l'aiment pour sa physionomie ondoyante,
ses aubes laborieuses, ses pleins ciels, ses crpuscules indcis, ses
alanguissements, ses sommeils, ses veils, ses voix, son inconnu. Leurs
livres ressemblent  ce beau pastel de Millet: _La plaine_, tout aride
et dsole, et puis le jour gris qui monte, et, dans un coin, mal
indique et sensible  peine, la silhouette d'un pastoureau coul dans
sa houppelande. L'homme ne tient gure plus de place chez eux. Ils vont
d'abord  la nature. Ils la sentent comme ils l'aiment, profondment.
Pour dcrire cette nature une et diverse des pays de France, chacun
d'eux a trouv l'pithte vraie, le verbe et le mot qui peignent, et M.
Jules Lematre a pu dire trs justement qu'on formerait, en runissant
leurs tableaux, une sorte de gographie pittoresque et morale de la
patrie franaise[99]. Et cette gographie serait nuance et prcise
pour les paysages, certes, mais la plus conventionnelle du monde pour
les paysans. Je demanderai seulement qu'on les coute parler. Sauf les
mots de patois, rares du reste et cachs dans la foule, et quelques
locutions o perce un coin de terroir, les paysans de M. Theuriet, de M.
Pouvillon et de M. Fabre, qui sont d'extrmits opposs, parlent une
langue artificielle et voulue, d'une navet dtermine d'avance, et la
mme pour tous. Cette langue-l, vous l'avez entendue dj dans les
_Matres-Sonneurs_ de George Sand, qui la parla peut-tre la premire.
Je la crois parfaitement fausse. Elle est faite d'archasmes et de
flexions verbales au got du populaire. Elle est bien gracieuse,
souvent, et fort peu exacte, toujours. Observez que je constate la chose
sans arrire-pense de blme. Entre les vridiques coups de gueule de
Buteau[100] et le petit babil arrang d'une Czette[101], je suis trs
nettement pour le babil de Czette. Il me suffit qu'il soit la
traduction d'un tat d'me, et que la navet, qui n'est pas toujours
sur les lvres, se retrouve dans le coeur et dans l'esprit.

  [99] Cf. _Les contemporains_, art. _De Glouvet_. C'est ce qu'a
  fait, en les reliant d'un commentaire dlicat, M. Charles Fuster,
  avec les vers des _Potes de clocher_.

  [100] Cf. _La Terre_, de M. Zola.

  [101] Cf. _Czette_, de M. Pouvillon.


I

Cette navet, qui est le premier trait des natures paysannes, M.
Pouvillon l'a rendue merveilleusement. Voyez, je vous prie,
_L'Innocent_, _Jean-de-Jeanne_ et cette mme _Czette_. Comme on les
aime et comme ils feraient envie, si l'on ne devinait derrire eux la
silhouette brutale d'une Rouzils, orgueilleuse et sotte, ou d'un
Guiral[102], rapace et matois! L'auteur a beau s'en cacher: cette vie
des champs, o il semble qu'il nous appelle par horreur des
dpravations urbaines, le mal y prime encore le bien; les joies y sont
rares, la lutte tout aussi pre et tragique qu' la ville. Avec leur gai
parler fleuri, ces paysans ont l'me de juifs plus que de chrtiens.
L'optimisme de l'auteur (puisqu'il se tient optimiste) est surtout dans
l'opposition qu'il fait de ces caractres misrables et petits avec la
nature qu'il aime pour sa bont et sa beaut, l'or de ses chaumes et la
fondante douceur de ses couchants. Elle est le personnage de premier
plan, la maternelle et la consolatrice  qui son livre est offert, comme
un bel hymne. Il semble qu' lui aussi elle soit apparue, une nuit
d't, dans son voile plein d'astres, et qu'il se soit cri comme le
voyant de Madore: Sainte desse, ternelle providence des hommes,
toujours prodigue de tes bienfaits, tu as pour les malheureux la double
affection d'une mre. Nature, tout ce que peut un fidle comme moi, je
le ferai; je garderai tes traits gravs dans le secret de mon coeur, et
de ce coeur je veux faire un temple o soit adore jusqu' la mort
l'image de ta divinit![103]

  [102] Cf. _Czette_.

  [103] Cf. Apule: _L'Ane d'or_.

C'est la prire de tous les grands amants de Cyble, et j'aurais aussi
bien pu la prter  M. Andr Theuriet qu' M. Pouvillon. On a dit de M.
Theuriet[104] qu'il se consolait des hommes avec des paysages, et que
c'tait  peine si la rconfortante fracheur de ceux-ci russissait 
compenser la laideur morale de ceux-l. Et l'on a dit encore qu' le
lire il semblait qu'il et plusieurs mes; et le malheur, c'est qu'elles
ne sont point faites toujours pour s'harmoniser. Son me de pote dgage
les choses avec une dlicatesse dont rien n'approche. Mais le botaniste
et l'entomologiste qui sont aussi en lui se complaisent  des minuties
de catalogue,  des purilits savantes o toute flamme s'teint. Il y a
mme chez lui (qui le croirait?) une sorte de Prudhomme latent, qui
crit gros, pense communment, et dit des jeunes filles qu'elles sont
avances pour leur ge[105]. Ce M. Prudhomme-l n'intervient que par
exception dans les livres de M. Theuriet. Des phrases comme celle que
j'ai cite sont rares et trouvent presque leur excuse dans le htif de
la composition. Il a, par ailleurs, d'admirables lans, une tristesse
infinie, et dans ses peintures une touche molle et douce qui est sa
marque. Peut-tre se laisse-t-il trop aller  lui-mme. En tels
endroits, sa peinture n'est qu'une juxtaposition de couleurs qu'il n'a
pris ni le temps, ni le soin de fondre. Je note un passage, dans le
_Journal de Tristan_, o en dix lignes il dcrit une mer bleue, des
falaises d'un jaune d'ocre, une montagne aurole de lilas, un cap gris,
des roches d'un noir humide, des chtaigneraies vert fonc, des maisons
blanches, et trois vaches rousses. Bleu, jaune, lilas, gris, noir, vert,
blanc, roux, je doute que l'imagination reproduise un tel paysage. Il en
est pour elle des couleurs comme des lignes: elle ne se reprsentera
pas plus l'intrieur d'un kalidoscope que les mille cts d'un
chiliogone[106].

  [104] Le mot est de M. Rod, qui est lui-mme un romancier de
  grand talent. On le retrouvera au chapitre des _Philosophes_.

  [105] Cf. _Les oeillets de Kerlaz_ (_La flouve odorante_). p.
  172.

  [106] J'ai une ide claire et distincte du chiliogone, dit
  Descartes; mais je ne puis l'imaginer. Rapprochez, par
  contraste, les jolis vers de M. Frdric Plessis dans sa _Lampe
  d'argile_:

    Oh! puiss-je revoir...
    L'alle au banc de pierre et, devant la maison,
    _Cet arbuste inconnu dont la fleur est si rose_.

  En effet, cela m'en dit plus que tous les termes savants,  moi
  qui ne suis pas forc d'tre un botaniste.

  M. Theuriet a beaucoup crit. En vers, c'est notre premier pote
  rustique. Il y est incomparable. Dans le roman, outre les livres
  que j'ai cits de lui, il faut connatre: _Madame Heurteloup_,
  _Tante Aurlie_, _Raymonde_, _Le fils Maugars_, _Toute seule_,
  _Eusbe Lombard_, _Le Mariage de Grard_, _L'Amoureux de la
  Prfte_, etc.


II

C'est, chez M. Theuriet, excs d'abondance, et, pour cette qualit qu'il
pousse jusqu'au dfaut, on l'aimera toujours plus qu'on ne l'admirera.
M. de Glouvet a lui aussi de l'abondance, mais d'une autre sorte. Si M.
Theuriet voit la nature en pote, M. de Glouvet la voit en agronome,
comme il voit la socit en magistrat. Des romans qu'il a crits[107],
on peut extraire des documents curieux, des rapports probes et
substantiels sur la vie des bois et des eaux. Mais, et sauf dans _Le
Pre_, o il est vraiment suprieur  lui-mme, on n'y sent point autre
chose que l'acuit d'un oeil qui dtaille et inventorie, et qui
proprement regarde sans tre affect. La vie, comme il la montre, ne
laisse rien dans l'esprit. Si le dtail a son importance, tous les
dtails ne l'ont point. Quand M. Daudet nous dcrit de petites maisons
d'ouvriers qui se serrent les unes contre les autres, comme pour
s'aider  supporter leur misre[108], je n'ai que faire d'autres
renseignements. Et de mme, quand MM. Erckmann-Chatrian nous peignent un
lever de jour en Alsace, le soleil ple montant dans la brume, les
maisonnettes aux larges toitures de chaume regardant de leurs petites
fentres noires[109], ces traits ramasss et sobres me paraissent bien
valoir les minutieux inventaires de M. de Glouvet. Ils nous ont fait
aimer l'Alsace et ajout aux regrets des provinces chres et perdues.
Que de bonnes heures passes en compagnie de matre Rok[110], du docteur
Mathus[111], de Koffel le Taupier[112], braves gens, et qu'on aime
aussi! Et comme on prend part  leurs petites misres,  leurs joies de
rien,  cette vie vgtative et douce, et que confine l'ore d'un champ!
La nature ici est plus dlaisse que chez les autres romanciers. Mais
elles sont si prs de la nature, ces mes simples des paysans d'Alsace,
qu'elle finissent par se confondre un peu avec elle. Au reste, une bonne
partie des romans de ces messieurs est du pur roman d'aventure. Dirai-je
que je prfre leurs idylles  leurs popes, que pour cela je les ai
classs parmi les rustiques, et qu'une raison analogue m'y a fait ranger
M. Fabre, quoiqu'il se soit vou d'abord  la peinture des moeurs
clricales? Je ne conteste point la grandeur farouche de son abb
Tigrane[113], la merveilleuse psychologie dont il a clair Lucifer[114]
et Barnab[115]. Mais j'avoue mon faible pour _Monsieur Jean_, une de
ses dernires oeuvres, et la plus parfaite: ce coin d'idylle du Quercy,
avec ses chtaigneraies, ses sonneries de cloche, le petit Jean sur
l'ne du maire, et la figure sauvage de Merlette  chaque tournant de
route; et je trouve aussi que le style de M. Fabre y est plus gal, plus
nourri d'expressions de terroir et comme en fleur[116]. De telle sorte
que si les tudes clricales de M. Fabre avaient dj fait de lui un
matre, en un genre que d'autres n'avaient point abord, ce roman le
classe au premier rang des rustiques et sur le mme pied que M.
Pouvillon et M. Theuriet.

  [107] Cf. _L'Idal_, _Le Forestier_, _Le Marinier_, _Le Pre_,
  _Le Berger_, etc. M. de Glouvet a publi sous l'anonyme, depuis
  que ceci est crit, un roman  manifeste, intitul: _Marie
  Fougre_, et qui s'est attir une riposte assez vive de M.
  Alphonse Daudet.

  [108] Cf. _Contes_.

  [109] Cf. _Madame Thrse_.

  [110] Cf. _Matre Rok_.

  [111] Cf. _Le docteur Mathus_.

  [112] Cf. _Madame Thrse_.

  [113] Cf. _L'abb Tigrane_.

  [114] Cf. _Lucifer_.

  [115] Cf. _Barnab_.

  [116] Ce charme, je le retrouve dans le dernier roman de M.
  Fabre: _Norine_. Le sujet est trs simple, dit M. Adolphe
  Brisson, et se rsume en deux mots: l'auteur se promenant, en
  1842, dans un village des Cvennes, o son oncle tait cur, a
  rencontr une paysanne qui mangeait des cerises avec son fianc.
  Il a partag leur repas rustique, accompagn par la musique des
  chardonnerets. Quarante ans aprs, il retrouve cette paysanne
  tablie charbonnire  Paris, dans une maison obscure de la rue
  Visconti. Et c'est tout...


III

Ce sont l nos grands rustiques[117]; mais je ne voudrais pas clore la
revue sans signaler au moins, de romanciers plus jeunes, quelques
oeuvres o s'affirme un talent d'observation et de description trs
apprciable: _Le gars Prier_, par M. Robert de La Villeherv[118],
tude souvent puissante, vive et vraie toujours, la _Ferme des Gohel_
et les _Hautemanire_, deux bons tableaux d'intrieurs normands, par M.
Canivet, l'_Ennemi_, par M. Guiches, un livre o le pastiche du style
de M. Zola n'enlve que peu au mrite trs rel de l'observation, le
_Roman d'un matre d'cole_, par M. Antony Blondel (celui-l mme que
M. Richepin n'a pas craint d'appeler un Saint-Simon paysan), _La
Moussire_ et le _Tourbier_, par M. Lon Duvauchel (avec telles pages du
_Tourbier_ que pourrait signer un Theuriet ou un Fabre), _Les
Barthozouls_, par M. Joseph Caraguel, le _Moulin Blant_, par M. Emile
Dodillon, _Le Village_, par M. Lon Deschamps, _Le Paysan_, par M. Jean
Sigaux, _Fleur de pommier_, par M. Gaston d'Hailly, la _Grve de
Penhoat_, par M. Jouannin, la _Muguette_, par M. de la Biotire, les
_Compagnons du Lgu_, par M. Pierre Arnous, les _Croquis champtres_,
par M. Georges Renard, _Pilleur d'paves_, par M. Pierre Mal, toutes
oeuvres diversement estimables et qui font bien augurer de la jeune
cole.

  [117] A bien des titres aussi, il m'et fallu ranger M. Lon
  Cladel parmi les romanciers de la nature. Il a dit quelque part:
  Si Paris a tu en moi le dvot et le chauvin qui s'y
  dvelopprent ensemble, il n'a mme pas entam le Celte, le
  paysan, et je reste,  l'instar de mes anctres, un des mille et
  mille pygmes fidles  la grande nature, et aussi, comme mes
  devanciers, des toiles, de la terre et de l'eau, de tout ce qui
  marche, vole, nage ou rampe, luit et respire. C'est d'un bel
  effet; mais le ct champtre n'est pas ce qui frappe d'abord
  chez M. Cladel. Voir nanmoins sur les paysans de M. Cladel un
  excellent article de M. Charles Buet (_Revue bleue_ du 4 janvier
  1890).

  [118] On connat, par ailleurs, l'admirable pote de la _Chanson
  des Roses_ et de _Toute la Comdie_. Comme prosateur, on lui doit
  encore une trs fine tude de la vie d'artiste, la _Princesse
  Ple_, crite en collaboration avec M. G. Millet et parue trop
  tard pour trouver place ici. Du moins dtacherai-je du _Gars
  Prier_ un pisode d'un rendu intense et profond: c'est celui o
  Constant Prier, le braconnier,  qui un vieux bonhomme, le pre
  Marolles, a donn asile dans un rduit de la fort de Bourgon,
  est pris par les gendarmes et grivement bless, au moment o,
  sur les instances de sa fiance, Marie Allain, il se dcidait 
  se livrer de lui-mme  la justice:

  Une sorte de conseil de guerre avait t tenu. Il y fut dcid
  qu' tout prix on en finirait avec le gars. Et  l'heure mme o
  le pre Chenel s'en retournait de la fort  Champ-Viel, prs de
  Marie Allain bien impatiente, c'tait dans les brigades un
  mouvement inusit, une animation, un entrain, comme en guerre
  avant une attaque. Les bons gendarmes ciraient leurs bottes,
  dmontaient et nettoyaient leurs carabines, caressaient  grandes
  tapes sur le col et la croupe leurs chevaux tonns. Le
  boutte-selle sonnait sur toutes les lvres dans les curies; et
  ainsi qu'elles l'eussent fait si leurs maris s'en taient alls 
  une guerre vritable, les femmes silencieusement regardaient ces
  prparatifs avec des yeux douloureux, car probablement le gars se
  dfendrait.

  Comme il ne s'agissait pas d'envelopper seulement la fort de
  Bourgon, mais les bois d'Hermet et tout le pays de Jublains 
  Deux-Evailles, les brigades s'branlrent de minuit  deux heures
  du matin, selon que tel ou tel rle leur avait t assign. Une
  pluie glaciale tombait. La nuit tait noire comme poix. Ce furent
  de tragiques dparts. Dans les villages qu'on traversait, plus
  d'un, entendant le clapotement des fers des chevaux dans l'eau,
  risqua son nez  la fentre et frissonna de voir s'enfoncer en les
  tnbres ces cavalcades d'hommes taciturnes engoncs dans leurs
  manteaux et qu'un bruit d'armes accompagnait.

  Nanmoins, l'veil ne fut pas donn, et quand, avec l'aube
  indcise, la battue commena, nul, en la fort de Bourgon, ne
  souponnait ce dploiement de forces.

  Quant  Constant, il avait chass toute cette nuit, sous la pluie
  incessante. Et il tait revenu  la hutte du pre Marolles... L,
  sur quelques fumerons, pniblement allums dans la baie de la
  porte, il cuisine son maigre repas et de son mieux tche de se
  rchauffer, sous ses vtements mouills.

  Il a vid ses poches; son couteau, de la ficelle, la lettre de
  Marie Allain sont sur la couchette. Il est tranquille, il ne se
  dfie de rien, il tourne le dos au bois. Le pre Marolles, pendant
  ce temps, tait en qute d'un fagot un peu plus sec qui consentt
   brler. Il en a trouv un, et, courb sous ce fardeau, il
  s'achemine.--Mais les gendarmes sont  cent pas. Il les aperoit,
  fait demi-tour.

  --Eh! eh! dit le brigadier, voil un bonhomme qui change bien
  vite de rsolution. Le brigadier interroge la clairire. Une
  mince fume bleue s'chappe d'une hutte.

  --Allons voir! dit-il, et, par-dessus les buissons, qu'il domine
  du haut de son carcan, il reconnat Constant  son habillement de
  velours, saute  bas de son cheval, confie les btes  l'un de ses
  hommes, se dirige avec l'autre vers la hutte, s'approche, et tout
   coup:

  --Perrier! dit-il.

  Constant,  cet appel, s'est dress sur ses pieds. Aussitt, il a
  son fusil en main. Et voici ce qui a lieu: tandis que le brigadier
  lui fait sommations sur sommations, il met un genou en terre, il
  arme son fusil, il paule. Le brigadier n'obtenant de lui que
  cette rponse, se pite, ajuste, tire.. Le coup rate. Constant
  aurait pu trois fois tuer cet homme. Mais non, il a abaiss son
  arme.

  La seconde balle du brigadier l'atteignit  la tte, le jeta 
  terre.

  --Mort? hlas! le pauvre gars n'eut pas mme la chance de mourir
  ainsi ..




CHAPITRE VI

LES MONDAINS




CHAPITRE VI

LES MONDAINS

    _Gyp.--Octave Feuillet.--Henri Rabusson.--Ludovic
    Halvy.--Edouard Droz.--Georges Duruy._


... Je l'allai voir et lui dis d'aborde:

--Monsieur l'homme du monde, que pensez-vous de nos romanciers mondains?

Il se recueillit.

--Monsieur, me rpondit-il, je pense qu'on les a nomms ainsi, parce que
le monde, qui lit peu, ne les lit pas du tout. Ils sont quatre ou cinq,
sans plus. Car je ne tiens pas pour mondains M. de Goncourt ni M.
Bourget, quoiqu'ils aient crit sur le monde[119]. Mais leur littrature
est trop savante. Ils rflchissent sur tout, dduisent et induisent, et
il est visible qu'ils songent  satisfaire leur propre curiosit plus
qu' exciter la ntre. Ce sont des philosophes. Tout autre est le
romancier mondain. Celui-l n'a cure d'tre profond. Il lui faut plaire,
d'abord, et pour ce s'accommoder aux exigences d'un public qui,  mesure
qu'il est moins dgrossi, raffole davantage d'lgance et de bel air. On
ne lui demande aucune sincrit. Ses drames et ses comdies se
donneraient dans l'azur, qu'ils n'auraient ni plus ni moins de
consistance. Voyez _Sibylle_ de M. Feuillet, et voyez _L'Abb
Constantin_ de M. Halvy. Le grand monde y est aussi scrupuleusement
dpeint,  peu prs, que le monde bourgeois, ouvrier et paysan, dans les
oeuvres compltes de M. Emile Zola.

  [119] Voir surtout _Chrie_ et _Mensonges_.

       *       *       *       *       *

Eh bien, s'ils n'ont, comme vous dites en votre langue, MM. les
journalistes, d'autres moyens d'information que les romans de M.
Feuillet ou de M. Zola, j'imagine que nos petits-neveux seront fort
gns un jour pour se faire une ide de la vie contemporaine. On s'y
reconnat  peine aujourd'hui. Que sera-ce dans deux cents ans? Puisque
vous faites tant que de me consulter, sachez que vos idalistes et vos
naturalistes sont aussi loin de la vrit les uns que les autres. Il n'y
a peut-tre eu en ce sicle que deux crivains exacts, informs, fidles
dcalques de la vie qu'ils ont reprsente; et, par un contre-sens
inexplicable, on n'a voulu voir en eux,--au lieu des trs sincres
historiographes qu'ils sont,--que des -peu-prs de vaudevillistes. Je
vous parle de Henri Monnier et de Gyp. Et ne cherchez pas l un
paradoxe. Les scnes de Monnier et de Gyp sont minutieusement vraies.
Pour retrouver Jean Hiroux[120], il n'y a qu' ouvrir les gazettes
judiciaires. Et, de mme, croyez bien que Paulette, Bob et Loulou[121]
agissent et parlent dans la vie comme les fait agir et parler Gyp.
Tenez, j'ai l une sorte de _memorandum_, o je me suis amus, jadis, au
jour le jour,  noter les menues aventures de mes dbuts dans le monde.
Gyp n'avait pas encore publi _Autour du Mariage_. Mditez-moi ces deux
traits, Monsieur:--Une demoiselle de seize ans (grce pour le nom),
farde et maquille comme une femme de quarante, profitant de l'absence
de ses parents pour courir les petits thtres au bras de son frre 
peine plus g qu'elle, et, sur le devant de la loge o ils se sont
assis, bien en vue, cette requte de la mignonne:

P'tit frre, dis-moi donc zut, tout haut, qu'on croie qu'tu parles  ta
matresse.--Et ceci:--Dclaration d'une demoiselle de dix-huit ans 
son cavalier: Oh! vous, je ne vous pouserai pas. Vous n'tes pas
suffisamment bte pour faire un mari. Mais votre tte me va. Tout de
bon! Je veux des amants chics; vous viendrez le troisime, hein? Il y en
a deux d'inscrits avant vous.--Et elle les nommait. Reconnaissez-vous
les petites amies de Paulette, monsieur le journaliste, ces idales
jeunes filles, dont M. Feuillet a dit, dans un accs de franchise,
qu'elles tenaient entre elles des conversations  faire rougir un singe?
Revenez  la Sibylle du mme M. Feuillet, et voyez, je vous prie, o est
la vrit.

  [120] Il y a encore, chez Henry Monnier, ces innarrables scnes
  de la vie d'tudiant, trop crues pour nous, mais qu'on pourra
  trouver chez les diteurs belges.

  [121] Cf. _Autour du Mariage_, _Petit Bob_, _Loulou_, etc. Se
  reporter  un exquis article de Jules Tellier (_Parti-National_,
  du 2 octobre 1888).

Non, non, ce n'est pas le monde qui fait le succs de ce qu'on nomme
la littrature mondaine. Peut-tre y touche-t-il, du bout des doigts,
pour comparer la copie  l'original, mais il sait d'avance que cette
fois encore l'original n'aura pas t rendu dans ses extrmes
dlicatesses et ses infinies nuances, et il a plaisir  se sentir si
impntrable toujours. Croyez que M. Feuillet et M. Rabusson et M. Droz
et les autres n'obtiennent pas plus grce  ses yeux que n'en obtint
Balzac, et que seule, entendez-vous, seule, Gyp a pu jusqu'ici tonner
ces grandes dames par l'impressionnisme hardi et l'instantanit de ses
reproductions[122]. Et comment le monde ne ferait-il pas bon march de
vos romanciers mondains? Ce sont pour lui comme pour le baron
Desforges, de _Mensonges_, des phonographes btes ou qui mentent. Leur
clientle est ailleurs: rue Saint-Denis, au Temple, au Marais, un peu
partout dans le gros public des commissaires-priseurs, des notairesses
et des quincaillires. Ces gens-l sont jaloux, n'importe par quel
interstice, par un cho du _Gil-Blas_ comme par le livre du jour, de
pntrer en ide dans des salons o ils n'iront jamais autrement.
L'inconnu jusque dans cette forme les attire, et ils prouvent le mme
charme  la mondanit d'un Feuillet que nous en trouvons, nous autres, 
l'exotisme d'un Loti.

  [122] Mon homme du monde parle un peu ici comme les
  photographes. Il s'en excusa dans la conversation.

       *       *       *       *       *

Et M. Feuillet ne l'ignore pas. Quand clata, il y a quelques annes, la
tourmente naturaliste, on put craindre un instant pour la fragile
clientle de ce romancier. Ce fut un nuage, et qui passa. M. Feuillet,
qui avait eu le bon esprit de survivre  cette raction, y gagna un
regain de succs[123]. D'autres se mirent  sa suite que vous
connaissez, MM. Rabusson, Halvy, Duruy, Droz. Le monde, ou ce qu'on
appelle ainsi, s'tait fort accru dans l'intervalle. Au monde du
faubourg Saint-Germain, taient venus s'ajouter, comme par
stratification, le monde du faubourg Saint-Honor et celui de
l'Arc-de-Triomphe. Dj, en 1868, un des vtres et des plus spirituels,
M. Scholl, pouvait crire en toute raison: Le faubourg Saint-Germain
est moins ferm. Il se forme une socit compose de gens intelligents
de tous les mondes. On est moins absolu, moins exclusif qu'autrefois et
l'on s'en trouve bien[124]. Intelligents est peut-tre de trop, et je
ne sache pas que l'on s'en trouve si bien. Mais il est trs exact
qu'aujourd'hui toutes les barrires tombent ou vont tomber. Le monde,
c'est le luxe, voil la vrit, et c'est M. Rabusson qui a eu le mrite
de la dcouvrir. Ah! il ne lui est pas tendre,  ce luxe! On a fort
joliment remarqu (qui donc, dj?) que M. Rabusson n'tait qu'un
Feuillet retourn. Mais Sainte-Beuve avait dit de M. Feuillet lui-mme
qu'il n'tait qu'un Musset converti[125]. Et ce que Sainte-Beuve disait
de cette conversion, on pourrait le reprendre et l'appliquer  l'auteur
de _Marcelle_[126]. Comme M. Feuillet procde de Musset, M. Rabusson
procde de M. Feuillet; mais lui aussi, en homme d'esprit, il ne cherche
 imiter son matre qu'en le contredisant. Et de cette sorte, rien qu'
prendre le contre-pied des thories de M. Feuillet, en substituant, par
exemple, le pessimisme et le dandysme du jour  l'optimisme bat d'il y
a trente ans, il fait lui aussi du neuf; il fait, sinon mieux, du
moins autrement que son matre, et c'est pourquoi il a russi. Dans tout
succs un peu vif, conclurai-je avec Sainte-Beuve, il y a de ces
contrastes et de ces -propos.

  [123] Avec _La Morte_. On a lu de M. Feuillet son _Roman d'un
  jeune homme pauvre_, _M. de Camors_, _Julia de Trcoeur_,
  _L'Histoire de Sybille_, etc.

  [124] Cf. _Fruits dfendus_, par Aurlien Scholl.

  [125] Cf. _Nouveaux Lundis_, tome X (art. _Feuillet_).

  [126] Et de l'_Amie_, du _Stage d'Adhmar_, d'_Un homme du
  monde_, de l'_Epouse_, etc.


       *       *       *       *       *

Tenez, _L'Abb Constantin_? M. Ganderax[127] a pu dire que le roman de
M. Halvy, en littrature, il y a juste sept ans, fit l'effet d'un 9
thermidor,--sans guillotine. Relisez-le. Que cette peinture vertueuse et
morale de la socit soit plus exacte que les autres, c'est dont je
doute et dont se soucie fort peu, au reste, M. Halvy. Il lui suffit que
ce soit une idylle possible ou simplement vraisemblable. Et il a bien
raison! Malgr tout, j'prouve quelque gne  apprcier cette seconde
manire de M. Halvy. On le savait curieux, lger, sceptique. Il tait
pour une grande part dans la cration de cette petite et si vivante
toque de Frou-Frou[128]. Aprs quoi j'ai peine  saisir le fil pour
passer  _L'Abb Constantin_. Cela vous a un air de gageure,
l'accomplissement d'une promesse faite avant son mariage acadmique 
quelqu'une de nos pieuses douairires qui le chaperonnait. Mais, pour
tre toute de tte, je n'en vois pas moins ce que cette littrature a de
rare et de dlicat. J'y trouve ce got, auquel on ne croit plus gure,
et qui n'est que le sentiment de la mesure. La plaisanterie y nat
d'elle-mme, sans qu'on la pousse, et comme une jolie fleur au milieu
d'un parterre naturel. Voici un loge de blas: mais je ne sais pas de
roman qui fatigue moins. On quitte M. Zola avec des maux de tte et des
hallucinations, de gros cauchemars de viandes ou de lgumes. M. Bourget
lui-mme veut tre feuillet doucement, aux heures grises et
crpusculaires, plus que lu tout d'une traite. Mais l'exquise
aprs-dne qu'on passe avec M. Halvy! On n'a besoin d'aucun effort,
parce qu'il n'y en a point non plus chez le romancier. On n'y est point
arrt, surpris, chatouill et  la longue nerv, comme chez les
Goncourt, par des rencontres de verbes et d'pithtes rares. C'est
encore, en fait de style, ce que je sais de plus parisien. Rien de banal
ni d'outr, certes, quelque chose qui glisse et froufroute et n'tale ni
paillettes ni verroterie, la grce d'une jolie femme dcollete dans un
salon bien tenu.

  [127] Cf. _Revue des Deux-Mondes_, 15 dcembre 1887.

  [128] Voir la pice du mme nom. Et _Monsieur et Madame
  Cardinal_? Et _Les petites Cardinal_? On se reportera sur M.
  Halvy  un trs fin article de M. A. Cartault, paru dans la
  _Revue bleue_ du 28 mai 1881, et qui, comme tant d'autres
  articles judicieux et dlicats du mme crivain, mriterait
  d'tre recueilli.

       *       *       *       *       *

Mais si ce dcolletage sait bien o s'arrter, avec M. Halvy, il n'a
plus de mesure, avec M. Droz. Je voudrais m'en dfendre: mais toutes ces
manires, ces prcautions de style et ces enguirlandements autour d'une
situation franchement libertine, me rappellent les jeux de cartes que
des industriels malpropres dbitent  l'oreille des gens, sur le
boulevard. Au juger, et pour qui ne connat point le mystre, cela
demeure inoffensif et anodin, avec des airs candides de sujets de genre.
A la lumire, l'obscnit transparat. _Monsieur, Madame et Bb_ est un
peu dans ce cas. Mais M. Droz a fait pnitence, depuis, et cela serait
bien, sans doute, si l'excs de son repentir ne l'avait condamn  la
littrature terriblement honnte de _Tristesses et sourires_[129]. Le
succs l'a rcompens. J'en suis ravi. Mais il faut croire qu'il y a un
dieu pour les pdants, puisque de tels livres s'impriment et se
dbitent, et font des rputations. Oui, monsieur, ne secouez pas la
tte, des rputations. Et vous en avez une autre preuve bien distingue
dans la personne de M. Duruy. Ce jeune homme fut cacochyme  vingt ans.
Les muses lui avaient t avares de sourires, et il dut  cette
austrit de rgime le succs de sa littrature[130]. On m'affirme que
M. Duruy, pour avoir travers l'cole normale, se fait figure d'un
psychologue, et on me dit encore que, de n'avoir point frquent la
Boule-Noire, il tient que l'idalisme n'eut pas de servant plus
scrupuleux. Si l'on appelle idalisme la ngation de la vie, la
substitution d'un rve sans consistance  la ralit logique, va pour
idalisme. Il en est un moins thr, plus voisin de nous, qui ne traite
pas la vie avec ce sans-gne, qui choisit, limine, nglige volontiers
de nous renseigner sur les fonctions du gros intestin, s'occupe
mdiocrement du corps, mais retient toute l'me. C'est l'idalisme d'un
Racine et, par endroits, d'un Anatole France. M. Duruy en est loin, avec
de belles prtentions  y toucher. Peut-tre aussi se figure-t-il qu'il
suffit de peindre le grand monde pour tre un idaliste. Si vous
voulez bien, nous le renverrons l-dessus  notre amie Gyp, qui n'est
point une idaliste, Dieu sait! mais qui connut le monde et le rendit
comme elle le connaissait...[131].

  [129] Voir encore _Autour d'une source_ et _Babolain_.

  [130] Cf. _Andre_, _L'Unisson_, _Le Garde du corps_, etc.

  [131] Mais que d'exagration en tout ceci! Mon homme du monde,
  quand il s'exprimait si ddaigneusement, n'avait certainement pas
  lu _Fin de rve_, et, dans _Fin de rve_, la description de la
  revue, les pages sur Gambetta, l'agonie tragique du grand homme.
  Que n'assistait-il, comme nous,  une confrence de M. Maurice
  Souriau, o l'orateur, prenant pour texte les romans militaires,
  faisait haleter toute une salle en lisant des fragments de ce
  beau livre!...

       *       *       *       *       *

--Sur quoi, je pris cong...




CHAPITRE VII

LES NOUVELLISTES




CHAPITRE VII

LES NOUVELLISTES

    _Charles Monselet.--Aurlien Scholl.--Thodore de Banville.--Paul
    Arne.--Guy de Maupassant.--Armand Sylvestre.--Franois
    Coppe.--Catulle Mends.--Quatrelles.--Ren Maizeroy.--Arsne
    Houssaye.--Pierre Vron.--Augustin Filon.--Edmond
    Lepelletier.--Paul Ginisty.--Hugues Le Roux.--Maurice
    Talmeyr.--Joseph Montet.--Charles Leroy.--Armand Dayot.--Jean
    Destrem.--Henri Carnoy.--Eugne Chavette.--Tho-Critt.--Dubut
    de Laforest.--Paul Alexis.--Jules Moinaux.--Edmond
    Deschaumes.--Horace Bertin.--Eugne Mouton.--Harry
    Allis.--Flicien Champsaur.--Eugne Guyon.--Edouard
    Sibecker.--Coquelin cadet.--Etincelle.--Auguste
    Germain.--Alexandre Pothey.--Albert Cim.--Mme Jeanne
    Mairet.--Louis Tiercelin.--Charles Buet.--Oscar
    Mtnier.--Rachilde.--Lon Barracand.--Jean Rameau.--Adrien
    Marx.--Alphonse Allais.--Divers.--La_ VIE PARISIENNE.


Les nouvellistes ou novellistes sont aujourd'hui lgion, et je ne puis
songer  les numrer tous, car tous nos crivains, ou presque, se sont
tablis nouvellistes. On y mettait plus de discrtion jadis. La nouvelle
n'tait cultive que du petit nombre, et ce petit nombre ne comptait que
des dlicats. Souvenez-vous de Nodier et de Mrime. Et rappelez-vous
aussi Charles de Bernard. Il faut regretter ces temps lointains, o la
nouvelle, en son raccourci savant, avait encore quelques droits  passer
pour le fin mot de l'art. Nos pres, qui taient des classificateurs
mrites, la plaaient au-dessus du roman. Peut-tre n'avaient-ils pas
tort. La nouvelle, en ces ges nafs, faisait pendant au sonnet. Une
nouvelle sans dfaut illustrait d'un coup son auteur, et Becquet, ignor
la veille, n'avait qu' crire _Le mouchoir bleu_ pour devenir
quelqu'un.

Nous sommes faits autrement. Sans doute aussi que l'excs nous a un peu
gts. Mais s'il est vrai qu'en ces dernires annes les nouvelles se
soient multiplies au point de fatiguer le public et par contre-coup les
diteurs, n'est-ce pas uniment la faute des gazettes qui se sont
avises d'en demander aux crivains jusqu' deux, trois et quatre par
jour? Leur talent s'est dpens  cet effort quotidien. Pour une
nouvelle bien venue, que d'autres o la lassitude se marque! De
celles-l, je voudrais n'avoir point  vous parler. Mais vous savez
comme les recueils se font, et s'il n'y a dans le monde que quelques-uns
d'entirement accomplis, n'est-ce point, cette fois, la faute des
crivains eux-mmes qui y entassent ple-mle leurs productions
mauvaises et bonnes, jusqu' concurrence des trois cents pages rclames
par l'diteur?

       *       *       *       *       *

J'imagine une sorte de dfil des nouvellistes, o nous verrions
Monselet[132], qui a gard dans la vieillesse ses grces aimables;
Aurlien Scholl, l'esprit fait homme; Thodore de Banville, magnifique
et abondant; Paul Arne, baign de soleil; Maupassant, qui tient la vie
dans une anecdote; Armand Sylvestre, dont les larges gauloiseries
clatent tout d'un coup en couplets lyriques; Franois Coppe, le pote
des _Contes en prose_; Catulle Mends, le raffin des _Iles d'amour_ et
du _Nouveau Dcamron_; Quatrelles, l'humour, la verve, le
diable-au-corps; Maiseroy, confesseur n des Parisiennes, le moins
discret et le plus coquet des confesseurs; Arsne Houssaye, d'un charme
alangui et doux; Pierre Vron, un gamin de Paris promenant au hasard
des jours sa belle humeur gouailleuse; Augustin Filon, le pur lettr des
_Nouveaux contes_; Edmond Lepelletier, dont les _Morts heureuses_
enferment de petites merveilles; Ginisty, qui, avant de devenir le
scrupuleux annotateur qu'on connat, a crit ce joli livre: _Quand
l'amour va, tout va_; Hugues le Roux, pass matre-chroniqueur et
matre-romancier, matre-nouvelliste par surcrot; Talmeyr, d'une
pntration si aigu; Montet, qui meut; Leroy, qui fait rire aux
larmes; Armand Dayot[133], en qui le bon conteur s'allie au bon
critique; Destrem[134], un Parisien de Paris, et c'est dire beaucoup;
Henry Carnoy, l'exquis lgiaque des _Contes Bleus_; Chavette, le
Monnier des concierges; Tho-Critt, le Chavette des casernes; Dubut de
Laforest, agrg des hpitaux, docteur en tratologie; Paul Alexis, de
Mdan; Jules Moinaux, du Palais; Deschaumes, qui prluda par les
_Monstres roses_  cette belle et srieuse tude: _Le grand patriote_;
Horace Bertin, trop oubli et dont les _Croquis de province_ mritaient
mieux; Eugne Mouton, dont il n'y a qu' citer _L'Invalide  la tte de
bois_; Harry Allis, observateur amer et souvent profond des misres de
l'me; Champsaur[135], qui est pour l'entrain et le vice de la ligne
de Rivarol; Eugne Guyon, l'lgant auteur des _Soires de la baronne_;
Sibecker, plein de souffle; Coquelin cadet, que les hypocondres lurent
pour mdecin; Etincelle, qui prche dlicieusement le beau monde, dans
sa chaire de la rue Drouot; Auguste Germain, d'un modernisme  faire
peur; Pothey, qui est le roi de la charge; Albert Cim, malicieux et fin;
Mme Mairet, d'une tenue de style toute parfaite dans les nouvelles de
son _Jean Mronde_ et de _Paysanne_; Tiercelin, dont la muse s'bat
sans voiles au courant d'_Amourettes_; Charles Buet, le trs distingu
polygraphe[136]; Mtnier, qui pourrait bien avoir dcouvert nos
bas-fonds sociaux; Rachilde, une petite demoiselle alerte et polissonne,
toute en nerfs et dtraque  ravir; Barracand, que couva la
_Revue-bleue_; Rameau, le Robert-Houdin des _Fantasmagories_; Adrien
Marx, fusil et plume; Alphonse Allais, l'ironiste en chef du _Chat
noir_; qui encore et quel biais prendre pour numrer tous les dignes
figurants de cette Courtille littraire[137]?

  [132] Mort depuis.

  [133] Cf. _L'Aventure de Briscart_. M. Dayot a publi aussi chez
  Magnier des _Souvenirs de voyage_ (Italie, Espagne, Portugal) qui
  sont pleins de verve et d'esprit.

  [134] Cf. _Drames en cinq minutes_. Une des nouvelles, _Fleur
  bretonne_, est  noter pour l'identit de thme qu'elle prsente
  avec _Pcheurs d'Islande_. Elle a paru dans le _Rappel_ des 7 et
  8 juillet 1884, et, s'il y a eu rminiscence (dont je doute), ce
  n'est point, la date le montre, chez M. Destrem.

  [135] Son style est agaant, dit M. Maurice Barrs, coup,
  heurt, rentr, plein de rticences, d'allusions, d'ruditions
  boulevardires, mais trs propre par sa complexit mme  rendre
  l'aventure du Parisien sensuel et nergique que parat tre
  l'auteur. Tous ses livres sont des confessions, pomes brutaux,
  ou mieux encore affiches d'amour; mais timbres d'un sceau
  personnel et  la date de cette poque. (_Les Chroniques_, no de
  sept. 1887.)

  [136] Qui fut suprieur dans quelques scnes du _Prtre_.

  [137] Il y faudrait la plume d'airain qui servit dans sa tche
  l'auteur du _Dictionnaire des cent mille adresses_. N'oublions
  point cependant Tancrde Martel avec _La main aux dames_;
  Frantz-Jourdain, avec _Beau-Mignon_; Jacques Lozre, avec sa _Vie
  en jaune_; Lucien-Victor Meunier, avec _Plaisirs en deuil_; Jules
  Lermina, avec ses _Histoires incroyables_; Alain Beauquesne, avec
  les _Amours cocasses_; Charles Grandmougin, avec ses _Contes
  d'aujourd'hui_; Lon Allard, avec _Les Vies muettes_; Guillaume
  Livet, avec les _Rcits de Jean Fru_; Edmond Thiaudire, avec
  _La Proie du nant_; Gaston Bergeret, avec ses _Contes modernes_;
  Gabriel Marc, avec _Lindetta_; Georges Moynet, avec _Entre
  garons_; Auguste Erhard, avec ses _Contes panachs_; Lon
  Deschamps, avec ses _Contes  Sylvie_; Charles Diguet, avec les
  _Contes du Moulin-Joli_; Pierre Gauthiez, avec _La Dana_;
  Charles Lexpert, avec ses _Nouvelles gauloises_; Camille Bruno,
  avec _En dsordre_; Paul Chetelat, avec _Le Monde o l'on
  s'abuse_; Nol Blache, avec _Les Clairs de soleil_; Fernand
  Boissier, avec _Le Galoubet_; Jules de Marthold, avec
  _Casse-Noisette_ et les _Contes sur la Branche_; H. de
  Chennevires, avec les _Contes sans qui ni que_, etc., etc.

  Encore n'ai-je point parl des nouvelles de certains matres,
  Daudet, France, Bourget, d'Aurevilly, etc., qui ont marqu
  ailleurs, non plus que des recueils en collaboration publis
  annuellement par la Socit des gens de lettres, par les
  secrtaires des journaux de Paris, par les chroniqueurs
  judiciaires, etc. Toutefois relverai-je dans ce dernier recueil
  le nom d'un alerte et spirituel nouvelliste, M. L. Vonoven. Je
  rappellerai enfin, au hasard, les noms de quelques crivains de
  talent, dont les nouvelles, contes, proses, traductions et
  adaptations, publis un peu partout dans nos priodiques
  parisiens, n'ont pas encore t runis en volume: ainsi M. Emile
  Michelet, M. Raymond de la Tailhde, M. Charles Frmine, M.
  Anatole Lebraz, M. Raoul Gineste, M. Ephram Mikal, M. Lucien
  Charles, M. Emile Taboureux, M. Robert de la Villeherv.


       *       *       *       *       *

Mais j'accorderai une place  part aux nouvellistes de la _Vie
parisienne_. On ne sait point qui ils sont; ils signent de petits
pseudonymes en _oup_ et en _ip_; et l'on est bien tonn, cinq ou six
ans aprs, quand on apprend que ces monosyllabes voulaient dire Halvy,
Taine, Henry Maret, Jacques Saint-Cre, Comtesse de Martel. Ce qu'a
crit de l'un d'eux un trs dlicat critique, M. A. Cartault, peut
s'appliquer  presque tous:

C'est la verve parisienne. Oui, malgr la cohue cosmopolite qui emplit
nos rues, le parisien de race existe encore; il a sa manire  lui de
voir, de conter, de tenir une plume. Il est avant tout un regardeur et
un badaud. Il adore le spectacle, et tout est spectacle pour lui. A la
fois trs sceptique et trs naf, il a assist  tant de choses que rien
ne l'tonne plus, et pourtant il ne peut s'empcher de courir  toutes
les curiosits. Il est d'haleine un peu courte et ne s'embarque gure
dans les grands enthousiasmes. Moqueur et bon enfant, avec un fond de
conception aimable et l'habitude de laisser faire, il n'a point
l'indignation facile et tonnante. Il y a en lui de la gaminerie.
Toujours leste, jamais embarrass, il se tire d'affaire par une
rflexion amusante; l'tre auquel il a le plus peur de ressembler,
c'est M. Prudhomme. Il crit pour se divertir, sans prtention, sans
banalit, sans emphase. Moderne entre les modernes, il emprunterait
volontiers au tlgraphe sa rapidit; avec une concision toute
boulevardire, il supprime les inutilits: c'est une politesse que
d'tre bref; en s'exprimant  demi-mot, l'crivain semble compter sur
l'intelligence de l'auditeur. Jadis, on aimait  voir un auteur
dvelopper sa pense en long et en large et se servir des mots avec une
virtuosit savante. Aujourd'hui on est press; on n'admet, en fait de
mots, que le strict ncessaire; le temps est de l'argent; on se hte, on
se bouscule, on supprime au besoin mme le verbe...[138].

  [138] Cf. _Revue bleue_ du 28 mai 1881.

Le portrait est joli et fin, non sans une pointe d'ironie. MM. de la
_Vie parisienne_ s'y reconnatront aisment. Et qu'importe leur mpris
des rgles? C'est une belle chose aussi que l'orthographe; mais Mme de
Svign ne la savait point.




CHAPITRE VIII

LES ROMANTIQUES




CHAPITRE VIII

LES ROMANTIQUES

    _Lon Cladel.--Catulle Mends.--Clovis Hugues.--Ren
    Maizeroy.--Jacques Madeleine.--Henry d'Argis.--M. de
    Souillac.--Jean Richepin.--Josphin Pladan.--Villiers de
    l'Isle-Adam--Emile Bergerat.--Mme Judith Gautier.--Bertrand
    Robidou.--Jean Rameau.--Elmir Bourges.--Barbey d'Aurevilly._


Et le matre tant mort, ceux-ci sont les hritiers du matre, les
derniers romantiques, les grands faiseurs de monstres dont la race
semblait  jamais teinte, Lon Cladel, Barbey d'Aurevilly, Catulle
Mends, Josphin Pladan, Jean Richepin, Villiers de l'Isle-Adam,
d'autres. Leur romantisme, pour avoir travers Beaudelaire, diffre
assez peu du romantisme de 1830. Ils ont gard le souci du rare, de
l'exception, des cas isols et extraordinaires. Et la thorie romantique
est l toute. Han d'Islande, Hernani, Quasimodo, Marguerite de
Bourgogne, Tragaldabas, Albertus, vingt types, l'incarnent au thtre et
dans le roman, en prose et en vers. Les monstres prennent pied dans la
littrature. Ptrus Borel fait dvorer un pre par son fils, aprs quoi
cet anthropophage s'adresse au bourreau, et, sur un ton d'exquise
politesse: Monsieur le bourreau, je dsirerais que vous me
guillotinassiez. O psychologie! Jules Vabre crit son _Essai sur
l'incommodit des commodes_; Clestin Nanteuil propose qu'on scalpe les
quarante; Gautier les compare  des genoux; Jehan du Seigneur se bat en
duel parce qu'on l'a trait de bourgeois[139]; Philothe O'Neddy
s'crie dans _Feu et Flamme_: Les prjugs ont une telle puissance que
si j'assassine par hasard l'homme qui a insult ma matresse,

    Les sots, les vertueux, les niais m'appelleront
    Chacal...

Et la bonne et douce George Sand elle-mme se rsigne  faire des
monstres, puisque la mode du temps est aux monstres[140]. D'autres
modes, ni meilleures ni pires, ont succd  celle-l. Mais  lui tre
demeurs fidles, par temprament ou par ducation, il se sera trouv
les sept ou huit mousquetaires qu'on sait, et ce n'est pas l, aprs
tout, une des moindres curiosits de cette fin de sicle, o, faute d'un
concept nouveau, les plus antiques formes d'art ont t tour  tour
reprises et rajeunies.

  [139] Cette haine du bourgeois est bien caractristique. Vous la
  retrouverez chez presque tous, et c'est en particulier le thme
  favori de M. Richepin et de M. Barbey d'Aurevilly.

  [140] Pendant longtemps, dit M. Emile Faguet, George Sand a reu
  et reflt. En 1831, elle disait gaiement: Les monstres sont 
  la mode, faisons des monstres. Les monstres de George Sand ne
  pouvaient pas tre trs monstrueux; mais c'taient, en effet, des
  tres bien extraordinaires. _Etudes littraires sur le XIXe
  sicle_, art. George Sand.


I

D'abord Lon Cladel. Au physique, un corps d'ogre et une tte de Christ.
La tte merge d'un hoqueton jaune de terre qu'il porte en ville et aux
champs et qu'il surmonte d'un feutre graisseux et dmesur, les jours de
pluie. Ce costume-l est dj une indication.

Les titres de ses livres sont aussi trs particuliers: _Raca_, _Les
Va-nu-pieds_, _N'a qu'un oeil_ (que ce candide proposa comme feuilleton
 la _Rpublique franaise_ de Gambetta), _Mi-diable_, _Une brute_,
_Gueux de marque_, _Le Bouscassi_, _L'homme de la Croix-aux-boeufs_,
_Kerkadec le garde-barrire_. Tout cela sonne terriblement. Et  la
vrit, les hros de M. Cladel sont  la fois terribles et horribles.
C'est la ligne de Han d'Islande et de Gilliat. Voit-il ses semblables
ainsi? Sans doute. En toute chose, le simple et l'humain sont ce qui
frappe et ce qu'on voit le moins. Il faut une psychologie trs affine
pour y tre sensible. Et peut-tre n'est-ce point le cas de M. Cladel,
ni des romantiques en gnral.

Et comme il voit les tres, il voit les objets. Il n'y a rien d'amusant
comme la nature dcrite par M. Cladel, si ce n'est peut-tre l'histoire
commente par lui[141]. Je renvoie sur ce point  _N'a qu'un oeil_,
dont les trs calamiteuses aventures se droulent  la veille de la
Rvolution. Il est malais d'accumuler plus d'horreurs (pillages, viols,
meurtres, tortures, incendies) en trois cents pages. Mais M. Cladel met
 cette besogne une candeur de petit garon pelant dans une cole
primaire la leon de son instituteur. Il n'est point cause, au reste, si
les choses lui apparaissent ainsi. La ralit se dforme naturellement
pour lui, comme pour ces boeufs dont on dit qu'ils voient les objets
quatre fois au-dessus de leur grandeur vraie. Il voit, il pense, il
crit de mme. Sa phrase, pareille  ces grosses souches raboteuses,
clate en jets et en enchevtrements de toute sorte. C'est inextricable;
on y touffe, et il fait bon d'en sortir. Que restera-t-il de son
oeuvre? Hlas! Vous souvenez-vous de ce Langlade dont parle quelque part
M. Halvy? Langlade tait l'auteur de la plus grande phrase de toute la
littrature franaise: cette phrase avait 72 lignes.--Et c'est tout ce
que la postrit se rappelait de Langlade.

  [141] Voyez par exemple, pages 209 et suiv. _N'a qu'un oeil_. Il
  y a aussi le latin de M. Cladel. Page 198 du mme livre: _salve,
  regina; salve, rege_ (pour _rex_), etc. Observez que le livre
  commence ainsi: Xnophon, Horace, Virgile, Tacite, Juvnal,
  Esope, Aristophane, Eschyle, Sophocle, Euripide, Homre, et tous
  les autres classiques, grecs et latins, m'avaient excd
  terriblement. On le croirait.


II

Mais M. Catulle Mends restera. Il restera, parmi les romantiques de la
dernire heure, comme le plus magnifique exemplaire de l'art du
dcalque. Son temprament ne le disposait  aucun genre bien
particulier. Il s'est fait romantique, comme il se serait fait
naturaliste ou symboliste avec une gale souplesse. Car c'est un
merveilleux virtuose, capable de se plier  toutes langues et de les
parler toutes, fors la sienne. Dans son romantisme, il n'y a  bien
prendre qu'une chose qui lui appartienne en propre: la sensualit, une
sensualit raffine et d'autant plus excitante, qui n'est pas l
seulement pour chatouiller et gagner la clientle, mais qui s'pand
aussi, je crois, par quelque vice de l'encphale. Dans ce genre, les
amateurs possdent de lui toute une bibliothque de chaise longue: _Pour
lire au bain_, _Tendrement_, _Lili et Colette_, _les Iles d'amour_, _Le
nouveau dcamron_, de ces livres comme les aimait la belle dame de
Jean-Jacques et qu'elle ne trouvait incommodes qu'en ce qu'on ne les
peut lire que d'une main[142]. La plupart de ces livres sont, au reste,
de simples recueils de nouvelles. Mais dans les romans (_Zo'har_, _la
Premire matresse_, etc.), la veine libertine coule tout aussi large.
Mettons  part, si vous voulez, un livre entirement beau et sain: _Les
mres ennemies_.

  [142] L'oeuvre de M. Mends est quelque chose comme la villa
  d'Hadrien, qui contenait des rductions de tous les monuments de
  l'univers. Seulement, dans l'difice composite, vous trouverez un
  coin dcor d'un got bien personnel, et c'est l'alcve. J.
  Tellier (_Nos potes_, p. 204).

Malheureusement, il n'est pas que cette littrature n'ait fait cole. M.
Clovis Hugues, qui fut mieux inspir, jadis, a donn dans _Madame
Phaton_ une contrefaon assez russie des romans de M. Mends. C'est
suffisamment lubrique et atourn. Je crois bien que le dlicat M.
Maizeroy relve aussi du genre. Sur le champ littraire, tout au moins,
l'auteur de _Deux amies_[143] peut tendre le petit doigt  l'auteur de
_Zo'har_. En somme, toutes ces classifications reviennent : dis-moi
qui te lit, je te dirai de qui tu procdes. Ce qui fait que M. Jacques
Madeleine avec _Un couple_, M. d'Argis avec _Sodome_, et M. de Souillac,
avec _Z Bom_, pourraient bien appartenir  la mme cole d'indcence
et de prciosit.

  [143] Et de _Bb Million_, et du _Boulet_, de _P'tit-mi_, des
  _Deux femmes de mademoiselle_, etc., etc.


III

Avec MM. Richepin, Pladan, Villiers de l'Isle-Adam, celui-ci zingari,
celui-l mage, cet autre chevalier de l'Ordre de Malte, nous entrons
dans un romantisme plus honnte et quelquefois aussi plus original.

C'est M. Richepin qui l'a dit lui-mme: En moi cohabitent un
rhtoricien de la dcadence et un zingari de la grande route, rtameur
de casseroles, maquignon et acrobate. Le curieux, c'est qu'il ait vu
aussi clair en lui. Rhtoricien, il l'est, par une virtuosit de langue
au moins gale  celle de M. Mends, par l'aisance avec laquelle il se
plie au ton de chaque genre, par son amour du lieu commun et de
l'antithse. Je laisse de ct ici le pote; dans le roman, il a des
pages de description minutieuse et pointilleuse qui rappellent
Dickens[144]; telles de ses tirades  panache sont d'un Alexandre Dumas
suprieur[145]; la sobrit et l'horreur muette de certains dialogues
font penser  Mrime[146]; par le heurt et le vif de quelques
analyses, il dpasse Valls[147]; d'autres fois,--moins souvent--c'est
M. de Montpin en personne qu'il nous prsente, mais un Montpin
correct et presque acadmisable[148]. Du rhteur, il a encore l'ampleur
d'accent, l'adroite sophistique qui sait plaider le faux et le vrai, les
gnralisations faciles surtout. Ses grossirets, rhtorique; ses
blasphmes, rhtorique toujours. Il a cherch une affaire au bon Dieu
pour avoir l'occasion de jongler avec des vocables plus sonores. Il peut
tout, il est capable de tout. Il n'est pas jusqu' la simplicit qu'il
n'ait atteinte quand il a voulu. _Soeur Doctrouv_ est la merveille du
genre. Dans les premires pages de _Csarine_, rien que par sa notation
nette et sche des choses, il emplit l'me d'une grande horreur
physique. Rhteur donc, si vous voulez, mais assurment un matre
rhteur, et, comme il dit encore, comme cette trange Miarka, la fille
 l'ours, qu'un caprice de la destine jeta de sa roulante tribu  la
banalit des villes, une sorte de zingari civilis, un zingari qui
aurait fait ses classes, travers la rue d'Ulm et les littratures
anciennes, et qui garderait du temprament ancestral les fivres, les
colres, les spasmes, l'amour enfantin du tam-tam et des paillettes, et
le culte aussi des grandes choses naturelles[149].

  [144] Voir, par exemple, le dbut de _Soeur Doctrouv_.

  [145] Voir la confession du pape dans _Les Dbuts de Csar
  Borgia_.

  [146] Cf. _Les Dbuts de Csar Borgia_.

  [147] Cf. _La Glu_; _Madame Andre_.

  [148] Cf. _Monsieur Destrmeaux_; _Une Histoire de l'autre
  monde_.

  [149] Remarquez qu'il y a presque toujours un saltimbanque dans
  ses livres. Vous en trouverez dans _Les Braves gens_, dans
  _Miarka_, dans les _Morts bizarres_, dans la _Chanson des gueux_,
  dans _Monsieur Destrmeaux_, dans _Une Histoire de l'autre
  monde_, etc.

Vous avez vu le zingari; ci-joint le mage. C'est M. Josphin Pladan que
je veux dire. Que cette magie ne contienne pas un tantinet de
mystification, je n'oserais pas l'affirmer; je n'oserais pas affirmer le
contraire non plus. M. Pladan a l'air si convaincu, et M. de Gayda, et
M. Jouhney, et Mme Olympe Audouard! Ds qu'il s'y mle une religion,
toute pratique devient respectable. Au reste, M. Berthelot vous dira que
la chimie est sortie de l'alchimie, que tout n'est point  mpriser chez
les thurges, et que c'est  l'un d'eux, par exemple, Cardan, qu'on doit
en algbre la solution des quations du 3e degr. M. Pladan n'a fait,
que je sache, aucune dcouverte algbrique notable. Mais il a crit sous
ce titre gnral: _La dcadence latine_, une srie de romans[150] qu'il
est permis de trouver lourds, confus, prtentieux, mais dont je
reconnais ici la trs clatante puissance. Au demeurant livres malsains
pour la sant de l'esprit, gardez-vous-en prcieusement, mes faibles
dj. J'aurais peur pour ma raison de vivre avec de pareils livres...

  [150] Cf. _Curieuse_, _Le Livre suprme_, _L'Initiation
  sentimentale_, etc.

Et s'avance le chevalier de Malte, M. le comte de Villiers de
l'Isle-Adam[151]. Ah! peuple de gobeurs que nous sommes! Je ne me soucie
gure du chevalier, mais pour le penseur comme on dit, c'est le plus
beau vide avec la plus belle affectation de la profondeur que je
sache[152]. Affectation? Et de quel autre mot d'abord veut-on que
j'appelle tout cet talage de guillemets, de tirets, de points de
suspension et de lettres italiques et majuscules, o M. de Villiers
cherche ses effets les plus srs?--L'Anne Dernire, Au Clair de Lune,
au Colosseum, la Petite Voix Sduisante M'EST Venue et M'A DIT: Smith ou
Jones (le Nom de l'Auteur N'est Ni Celui-ci, Ni Celui-l), Mon Bon Ami,
etc., etc.--La phrase est de Thakeray singeant chez les snobs
d'outre-Manche un charlatanisme analogue: mais, pour le ridicule et le
creux, pour la manie de fixer sur des riens notre attention surprise et
droute, elle pourrait tre tout aussi bien de M. de l'Isle-Adam. Car,
mme ce procd-l, il n'y a rien de neuf chez lui. Et, pour le reste,
sa plaisanterie de pince-sans-rire n'est qu'une traduction assez basse
de l'humour de Swift; son Tribulat Bonhomet n'est que la caricature du
Homais de Flaubert, sorti lui-mme du pharmacien anonyme d'_Hermann et
Dorothe_[153]; son macabre fait sourire  ct de celui de Po, et,
dans la farce, Marc Twain, qu'il transpose[154], lui est vingt fois
suprieur. Reste son style. Je me garderai d'en rien dire. Il l'a trop
bien jug lui-mme, le jour qu'il l'a fait consister en d'tranges
consonnances, presque nulles (oh! combien nulles, parfois!) de
signification.

  [151] Mort depuis. Ses principaux livres sont: _Les Contes
  cruels_, _L'Amour suprme_, _L'Eve future_, _Axl_, etc.

  [152] N'est-ce pas  propos de son _Nouveau Monde_, que M. Weiss
  crivait: Dans tout autre domaine que le thtre il est ais
  d'appliquer des principes de cnacle... On conoit gigantesque.
  On turlupine les matres reconnus et accepts, et on ne s'est pas
  seulement donn la peine de les comprendre. On est luministe et
  immensste. On fait... des romans rfractaires, sans pieds ni
  ttes, o les ateliers du haut de Montmartre et les capharnams
  du boulevard Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie
  comme elle est, exactement, superbement comme elle est..

  [153] Le rapprochement, que je ne fais qu'indiquer ici (le
  premier, je crois), mriterait d'tre suivi avec quelque
  dveloppement. C'est tout un, le pharmacien de _Madame Bovary_ et
  celui de _Hermann et Dorothe_.

  [154] Voir particulirement _Le Vol de l'lphant blanc_, de Marc
  Twain, et _La Lgende de l'lphant blanc_, de M. de Villiers.


IV

On peut grouper encore  cette place, sous la rubrique romantiques,
quelques crivains, comme M. Bergerat ou M. Elmir Bourges, dont le
romantisme se tempre d'observation. Ce ne sont point des romantiques
purs; mais la nuance ne laisse pas que d'offrir quelque intrt.

M. Emile Bergerat est surtout connu par les chroniques qu'il signe au
_Figaro_ du pseudonyme de Caliban. Dans ces chroniques-l, M. Bergerat
est zutiste, et c'est un peu lui qui a cr le groupe ou qui l'a
baptis, tout au moins. Romancier, il rentre dans le rang. Voir _Le
viol_, o il y a le souvenir de _Mlle de Maupin_. _Le petit Moreau_ est
une tude  part (trs honnte, trs discrte, attriste et douce) du
sentiment maternel.

Mme Judith Gautier, fille du grand Tho et belle-soeur de M.
Bergerat[155], reste aussi dans la tradition. On cite ses drames, ses
salons, ses bons mots; on ne cite presque jamais ses romans, et c'est
dommage, car il y a de la chaleur et de l'emportement dans _Le lion de
la victoire_ et dans _La reine de Bengalore_.

M. Bertrand Robidou, qu'on connat moins[156], a prodigu dans tous les
genres, histoire, philosophie, roman, thtre, posie, un talent qui
semble n'avoir rien perdu  se rpandre sur un objet si vaste. Ses vers
sont fort beaux, particulirement l'pisode d'_Elohim et Jaweh_ que cite
M. Jules Tellier (_Nos potes_). Dans le roman, n'et-il crit que la
_Dame de Cotquen_, qu'il mriterait une place distingue entre ses
confrres. Mais je recommanderai surtout de lui _Les Mriahs_, o j'ai
trouv sous la fantasmagorie du sujet un sens philosophique trs
profond.

  [155] Plus, pouse divorce de M. Catulle Mends.

  [156] On trouvera sur M. Robidou de bons articles de M. Mario
  Proth et de M. Oscar Comettant. J'y renvoie. Tout rcemment, son
  _Histoire du clerg pendant la Rvolution_ a fait faire un pas
  considrable  l'tude de ce grave problme.

M. Jean Rameau est aussi un pote, et ses dbuts firent quelque fracas,
voici quatre ans. Comme romancier, on cite de lui _Possde d'amour_ et
le _Satyre_. S'il faut dire, ce dernier livre n'est point tout  fait
indigne de M. de Montpin, et telles pages, dans le premier, atteignent
au dramatique sombre de Ponson du Terrail.

Le cas de M. Elmir Bourges mriterait une dissertation  part qui
pourrait s'intituler: _Comment on ne doit pas se faire un style_[157].
Voici un romancier plein de vie, trs au courant de son art, expert au
groupement des personnages et au jeu des sentiments; ce romancier
rencontre par surcrot une donne de premier ordre, quelque chose, si
vous voulez, comme la donne des _Rois en exil_. Bien entendu que le
sujet est tout moderne, qu'il ne s'agit point d'une reconstitution
archaque  la Flaubert. M. Bourges est ce romancier-l, et pour traiter
ce sujet-l, avec ces qualits-l, il ira emprunter  Saint-Simon (voyez
la belle ide), au matre du style soudain, primesautier, tout en
-coups, au classique par excellence de l'incorrection et de la
ngligence, quoi? Ses incorrections, ses ngligences d'abord; il se fera
un cahier de ses expressions et de ses tours les plus ordinaires; il
tudiera mticuleusement jusqu'aux places des _que_, des _si_, des
virgules; il s'embrouillera  plaisir d'incidentes; il ne risquera de
mtaphores qu'autant qu'elles auront dj servi aux _Mmoires_; et ainsi
pendant trois cents pages. Le rsultat, c'est qu'un lettr ne saurait
lire toutes ces belles choses, ramen qu'il est perptuellement  leur
origine, et que voil trois cents pages et bien du talent de gaspills.

  [157] Je laisse de ct ici _Sous la hache_, sorte de roman
  rvolutionnaire dans le genre un peu us du _Quatre-vingt-treize_
  de Hugo. L'auteur confesse lui-mme qu'il s'agit d'un fond de
  tiroir.


V

J'ai gard pour la fin et pour la bonne bouche, comme on dit, M. Barbey
d'Aurevilly.

M. Jules Barbey d'Aurevilly ne veut point paratre notre contemporain.
Voil quatre-vingt et un ans qu'il se meurt  petit feu d'tre n dans
ce mchant sicle de bourgeoisie, et les protestations dont il emplit
ses volumes sont encore le seul prtexte qu'il ait trouv  vivre.

Du moins, on l'a distingu. Il dit d'un de ses hros qu'il tait
pareil  un portrait qui marche[158]. M. d'Aurevilly a un peu de cet
air-l, et un peu aussi de celui d'une gravure de modes. Mais il soigne
cet archasme et ce dandysme, et volontiers se condamne au petit lit de
fer dans une mansarde mal close pour quelque belle cravate blanche 
pois d'or, dont il pinglera mticuleusement les ailes sur son pourpoint
de casimir, comme un grand papillon. On ne peut trop l'admirer. J'ouvre
son _Memorandum_, et j'y lis de huit pages en huit pages: Le coiffeur
est venu. J'y lis aussi qu'il compte acheter une limousine de
charretier normand et la doubler de velours noir pour l'hiver. Et je
vois, sur son portrait, qu'il est beau, d'un genre de beaut qui n'est
point, pour parler sa langue, la beaut niaise et tempramenteuse
d'Antinos, mais la beaut insolente, impriale, juanesque, qu'il donne,
comme un peu de lui,  ses hros Mesnilgrand et Ravils. Porter beau est
pour lui une premire manire de se distinguer, dans ce sicle o la
figure humaine, tolrable seulement chez la femme et l'enfant, s'en va
comme tout le reste[159]. Et, par le reste, entendez les moeurs, la
suprmatie des nobles, la religion, tout, jusqu'aux ridicules, qui chez
nous ont moins de gaiet et de varit par eux-mmes que ceux de nos
pres[160]. Je crois voir que M. d'Aurevilly s'est tudi  fond. Il
est donc aristocrate, et c'est sa seconde manire de se distinguer.
Son aristocratisme consiste surtout  dire: Tudieu! Il est le dernier
gentilhomme au monde qui sache dire encore: Tudieu! Que voil un joli
juron: Tudieu! Mais il a aussi un rpertoire de phrases svres sur la
civilisation actuelle. Cette civilisation, il n'y dcouvre que des
usines et des latrines[161]. C'est bien dur. Les classes moyennes le
dgotent. Bourgeois, cela dit tout[162]. Monsieur Thiers, fi! Odilon
Barrot, pouah! Ils taient petits, laids et honntes. Sodrini, qui fut
gonfalonnier  Florence et la pire des canailles, valait mieux, s'tant
conserv trs beau dans le portrait de Vinci. Et Sodrini fut bon
catholique, ce qui le rapproche encore de M. Barbey. Car ce dandy et cet
aristocrate s'est fait une troisime et dernire distinction de son
catholicisme, mais un catholicisme que vous n'imaginez point, bonnes
mes, et o il entre des hystries, du sadisme et de la diablerie, un
catholicisme  la Gilles de Retz et d'il y a quatre cents ans. En
vrit, et quoi qu'il dise, bien en a pris  M. d'Aurevilly de natre
notre contemporain. Le Saint-Office aurait pu ne pas trouver  son got
ce genre de dvotion-l[163].

  [158] Cf. _Les Diaboliques_.

  [159] Cf. _Memorandum_.

  [160] Cf. Idem.

  [161] Cf. _Memorandum_.

  [162] Voir la note 141 de la page 273.

  [163] Barbey d'Aurevilly est mort rcemment. Ce fut, du reste, et
  sous toutes les poses de cette vie outre, criarde, purile, un
  vritable crivain, un de ceux qui ont leur marque particulire,
  la fleur de coin dans l'expression  quoi on reconnat les
  batteurs de style. Voir _L'Ensorcele_, _Une vieille matresse_,
  _Les Diaboliques_, _Un prtre mari_, _Ce qui ne meurt pas_, etc.
  Peut-tre aussi qu'il ne m'et point fallu tant m'attacher  ce
  dandysme et  ce diabolisme. Je me demande maintenant si c'est
  bien l tout l'homme, la synthse de cette pre et solitaire
  destine, dont a parl M. Bourget, et  laquelle le grand
  Barbey aura d de sjourner dans un monde de visions
  magnifiques et de conserver une superbe intgrit de sa pense.
  J'hsite; je ne serais pas loign de croire que c'est plutt
  l'extrieur, la surface, l'enveloppe, ce qu'il voulait montrer de
  lui pour occuper les yeux. Et il peut se vanter d'avoir russi,
  et que c'est bien ainsi qu'il n'a cess d'apparatre  ses
  contemporains. Sa vraie vie, nul, dit-on, ne sait ce qu'elle a
  t. Elle tient peut-tre dans ce _Too late_ (trop tard!) dont il
  fit sa mlancolique devise. L'autre, au contraire, sa vie
  extrieure, il l'a tale avec une complaisance si marque qu'on
  peut le souponner de l'avoir fait exprs pour dtourner des
  curiosits gnantes.




CHAPITRE IX

LES CLECTIQUES




CHAPITRE IX

LES CLECTIQUES

    _Hector Malot.--Victor Cherbuliez.--Jules Case.--Albert
    Delpit.--Ernest Daudet.--Camille Le Senne.--Adolphe
    Belot.--Mario Uchard.--Francisque Sarcey.--Franois
    Coppe.--Amde Pigeon.--Edouard Cadol.--Paul Perret.--Mme de
    Peyrebrune.--Gustave Toudouze.--Albert Cim.--Lon de
    Tinseau.--Charles Foley.--Lon Tyssandier.--Ph.
    Audebrand.--Gaston Bergeret.--Charles Beaumont.--Jacques
    Normand.--Marcel Smezies.--Henry Baer.--Hippolyte
    Buffenoir.--Henri Beauclair.--Louis Tiercelin.--Alfred
    Bonsergent.--Alain Beauquesne.--Jules Hoche.--Jules
    Vidal.--Gilbert Stenger.--Victor Meunier.--L.
    Martin-Laya.--Gustave Vinot.--Saint-Maxent.--Armand
    Charpentier.--A. Richard.--Antoine Mathivet.--Yveling
    Rambaud.--De Beausire-Seyssel.--Georges Ohnet._


Les crivains que voici n'appartiennent, je crois,  aucune cole bien
dtermine. Ce ne sont ni des idalistes, ni des impressionnistes, ni
des symbolistes. Ils n'ont point de formule; ce sont simplement des
romanciers, et comme on tait romancier avant tous ces pugilats
d'coles, c'est--dire avec l'unique proccupation d'intresser. Balzac,
que l'on accapare, pourrait bien tre leur vrai patron[164]. Il fut
comme eux et d'abord un grand agenceur de drames; si la part
d'observation est la plus forte dans ses livres, elle y est bien mle:
ralisme, fantaisie, mysticit, il entre bien des lments dans la
composition de ce colosse. Il ne se raisonnait pas; il produisait.
C'tait tout, except un romancier  systme. Aussi sa vraie ligne,
peut-tre n'est-ce point, malgr l'apparence, M. Zola et M. de Goncourt,
et point davantage M. Bourget; mais plutt M. Malot, M. Delpit, M. Case.
Je ne dis point que ceux-l soient rests trangers  toute
proccupation d'cole. Le courant a ragi certainement sur eux dans un
sens ou dans l'autre, et suivant que leur nature les disposait  l'ide
ou au fait. Mais ils n'ont point pench tout entiers d'un ct ni de
l'autre; ils sont rests des clectiques. Ne sourions point du genre:
s'il n'a pas produit de chefs-d'oeuvre, il a produit plus d'une oeuvre
vive, sense, intressante. Sans autre discipline que la naturelle, il
s'est dvelopp  ct des genres classs et tranchs. Les
chefs-d'oeuvre sont rares partout. Heureux, dirons-nous avec
Sainte-Beuve, le roman, ft-il ingal, o il y a de la vrit et qu'a
visit la grce!

  [164] On se reportera sur Balzac  l'tude de M. Emile Faguet,
  dans ses _Ecrivains du XIXe sicle_.--M. Nettement l'appelle
  d'une belle expression: le pote des faits.

HECTOR MALOT.--C'est M. Taine qui fit la rputation littraire d'Hector
Malot dans un article rest clbre du _Journal des Dbats_. J'y renvoie
le lecteur. Il y verra pour quelles raisons M. Taine admire M. Malot, et
comment il l'tablit dans la succession de Balzac. Pour la fcondit,
peut-tre (Le seul nonc des livres de M. Malot prendrait toute une
page: _Zyte_, _Micheline_, _Les millions honteux_, _Ghislaine_, _Le sang
bleu_, _Le lieutenant Bonnet_, _Une belle-mre_, _Clotilde Martory_,
_Sans famille_, _Madame Obernin_, etc.), pour la langue, qui est chez M.
Malot plus franche, plus ferme, moins mle que chez Balzac, pour le
tour de l'intrigue, la bonne charpente du drame, la force et la varit
des situations, j'y consens encore. Mais ce large sens de la vie, cette
puissance cratrice, cette rude et indlbile empreinte que Balzac
applique  Rubempr,  Gobsek,  Vautrin,  Ursule Mirouet, au vieux
Grandet et qui les fait reconnatre entre tous pour ses fils et filles,
je pense qu'il n'en faut point trop parler  M. Malot.

VICTOR CHERBULIEZ[165].--Et parlons-en bien moins encore  M.
Cherbuliez. Il serait le premier  sourire; il se prend si peu au
srieux qu'il sourit  chaque instant de lui-mme. Que par bonne fortune
il mette la main sur un vrai type, comme son Jean Tterol, ou sur un cas
de vraie passion, comme dans _Ladislas Boski_, la proccupation de
l'esprit le point, le retourne, l'enlve  la ralit entrevue. Et le
voil qui part  tout railler, mais avec tant de grce, de finesse, une
politesse de si bon ton, qu'on est vite consol du change. Il se peut
mme, aprs tout, que ce soit l son grand charme. Du moins, pour le
_Comte Kostia_, est-il bien certain que l'attrait du livre vient de ces
sautes continuelles de la passion et de l'esprit. M. Cherbuliez ne veut
tre qu'un amuseur; mais c'est l'amuseur des dlicats.

  [165] Principales oeuvres: _Le Comte Kostia_, _La Ferme du
  Choquard_, _L'Aventure de LadisLas Boski_, _Olivier Maugand_,
  etc. Valbert, le dlicat essayiste de la _Revue des deux
  mondes_ n'est autre, comme on sait, que M. Cherbuliez. Se
  reporter sur M. Cherbuliez  un excellent article de M. Andr
  Bellessort (_Chroniques_, no d'oct. 1888.)

JULES CASE[166].--Pour M. Case, quoique jeune encore, il occupe une
place trs honorable dans le roman contemporain. Je citerai
particulirement de lui _Bonnet-Rouge_ et _Une Bourgeoise_. Le premier
de ces romans est une tude de psychologie politique: Olivier Dathan, le
hros de _Bonnet-Rouge_,  force de compromissions et de volte-face,
devient un personnage; le second roman, une tude d'adultre, s'agite
dans un milieu manufacturier. Talent rflchi, bien littraire,
rpugnant  la grossiret sans ddaigner l'exactitude, ami de l'ide
qu'il concilie avec le fait, M. Case se montre  nous dans ces deux
romans comme un des bons disciples de Balzac.

  [166] Cf. _La petite Zette_, _Une Bourgeoise_, _La fille 
  Blanchard_, _Bonnet-Rouge_, etc.

ALBERT DELPIT[167]; ERNEST DAUDET[168]; _Camille le Senne_[169];
_Adolphe Belot_[170].--Je gote moins M. Albert Delpit, dont le
temprament, plus audacieux, sans doute, garde toujours quelque chose de
mlodramatique. Sa langue reste mdiocre; c'est cette langue
semi-potique que vous connaissez, et qui est toute tissue de mtaphores
courantes (_Les barques comme des mouettes frileuses_, etc. Et pourquoi
_frileuses_?) On peut lui reprocher encore d'tre trop docile 
l'actualit dans le choix de ses sujets. Voyez, par exemple, _Solange de
Croix-Saint-Luc_, qui est la mise en oeuvre du triste drame de Solesmes.
L'inconvnient de ces sortes de livres, c'est qu'ils subordonnent l'art
 la ralit; le romancier n'est plus son matre, mais une manire de
juge instructeur. Nous touchons une fois de plus ici  cette question du
reportage dans le roman, qui a pris tant de gravit en ces dernires
annes. Les romanciers du genre de M. Delpit,--et ils sont nombreux,
depuis M. Camille le Senne et M. Ernest Daudet jusqu' M. Adolphe
Belot,--commencent, dit M. Brunetire[171], par faire une espce
d'enqute gnrale sur l'tat de l'opinion. Quel est l'vnement
parisien de l'anne dernire dont le retentissement dure encore ou dont
on puisse esprer,  tout le moins, de rveiller aisment l'cho? Et
quel enchanement de faits divers, ou quelle heureuse combinaison de
menus scandales du boulevard et du bois, pourrait bien grossir
l'aventure jusqu'aux proportions d'un volume? Et la question rsolue,
vous voyez paratre ou _Solange de Croix-Saint-Luc_, de M. Delpit, ou
_Dfroqu_, de M. Ernest Daudet, ou _Louise Mengal_, de M. Camille Le
Senne, ou _La bouche de Madame X..._, de M. Belot. Que ce souci de
l'actualit, ce soin de flatter le got du public, tent de ses moyens
au romancier, la chose, je pense, n'est point contestable. Il arrive
ainsi que des romanciers bien dous, ayant, comme M. Ernest Daudet, la
vigueur et l'emportement, comme M. Adolphe Belot, la passion, ou, comme
M. Le Senne, une psychologie trs sre, servie par une langue trs
suffisante, se condamnent  des sujets de rencontre auxquels leur talent
ne les prparait point et qui rebutent leur analyse, quand ils ne
descendent pas, pour flatter des gots pires,  l'tude de simples cas
pathologiques[172].

  [167] Cf. _Solange de Croix-Saint-Luc_, _Disparu_, _Mademoiselle
  de Bressier_, _Le fils de Coralie_, _La Marquise_, _Les Fils du
  sicle_, etc.

  [168] Cf. _Dfroqu_, _Jean Malory_, _La baronne Almati_, _Gisle
  Rubens_, etc.

  [169] Voir, en plus des livres que M. Camille Le Senne crivit en
  collaboration avec M. Edmond Texier (_La Dame du lac_, _Le
  Mariage de Rosette_, _Les Ides du docteur Simpson_, etc.), _En
  Commandite_ et _Louise Mengal_. Ce dernier livre met en scne un
  peintre homme du monde de l'avenue de Villiers. C'est un des
  sujets les plus frquemment traits par nos romanciers.

  [170] Cf. _Les Cravates blanches_, _Le Chantage_, _Courtisane_,
  _La bouche de Mme X..._, _Mademoiselle Giraud ma femme_,
  _Alphonsine, Hlne et Mathilde_, etc., etc.

  [171] Cf. le _Roman naturaliste_ (Art.: _Le Reportage dans le
  roman_).

  [172] Ainsi _Mademoiselle Giraud, ma femme_.

MARIO UCHARD.--C'est l, du reste, un courant. Que si notre littrature
a des excs, ce n'est point de pudeur. Nos pres souffraient de la
mtaphore; nous souffrons du mot propre. Je ne dis point cela pour M.
Mario Uchard; mais enfin il est bien certain que M. Mario Uchard
lui-mme ne s'est point toujours tenu dans les limites d'une saine et
troite morale et que ce ne sont point des livres  mettre aux mains des
jeunes filles que _Mon oncle Barbassou_ et _Ins Parker_. Par exemple,
il n'y a rien  dire  _Mademoiselle Blaisot_, non plus qu' _Joconde
Berthier_. M. Uchard n'a peut-tre point une imagination trs puissante;
mais je lui reconnatrai bien volontiers ce qu'on lui reconnat
ordinairement, du bon sens, de la verve, un esprit un peu gros, amusant
tout de mme, l'art de narrer des choses simples en une langue aise.

FRANCISQUE SARCEY.--Portez les qualits prcdentes au degr minent
qu'elles atteignent chez M. Sarcey, vous aurez, je pense, la
caractristique de son talent. On le connat assez peu pour romancier;
le feuilletoniste, chez lui, a eu tt fait d'accaparer toute
l'attention. Avez-vous entendu parler d'_Etienne Moret_, du _Piano de
Jeanne_, de _Deux amis_, de _Qui perd gagne_? Pourtant, il y a quelque
vingt annes, et quand le feuilletoniste n'tait qu'en bouton, _Le piano
de Jeanne_ et _Qui perd gagne_ rcrrent fort nos parents. Ils
pourraient encore dlasser les fils. Ils furent publis dans le _Journal
illustr_, o ils eurent le succs que mritait cette langue alerte,
franche, bien sonnante, une imagination toujours prudente, un tour
heureux dans l'agencement du drame et la prsentation des personnages.
L'auteur a lu Balzac; il s'en souvient quelquefois. Son Valdreck est un
peu lui-mme cousin du bon Pons; dans les _Deux amis_, il figure un
Rastignac de province qui est une caricature toute parlante. Son
_Etienne Moret_ doit tre mis  part: c'est une tude trs srieuse,
attriste souvent, de la vie universitaire. Je voudrais qu'on ddaignt
moins ces jolies oeuvres, vives, vraies, intressantes, et je voudrais
que mes contemporains se persuadassent qu'il y a plus de courage et
d'originalit qu'on ne croit  tre, en prose comme en vers, un homme de
bon sens.

FRANOIS COPPE.--Ecoutez l'histoire d'Henriette Perrin et d'Armand
Bernard: Henriette Perrin tait couturire; Armand Bernard tait
tudiant. Ils se rencontrrent une aprs-dne de dimanche devant
l'hpital Lannec; ils marchrent quelque temps cte  cte; il lui prit
le bras et elle ne sut pas rsister. Ils dnrent chez Lavenue; ils
firent leur promenade de noces sous les toiles, serrs l'un contre
l'autre; puis il la reconduisit chez elle, et, ce soir-l, Armand ne
rentra chez sa mre que bien aprs minuit. Henriette avait dix-neuf
ans; Armand en avait vingt. Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient
bien! Oh! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de
rapides volupts de colombe. Mais si tendrement aussi! Et des jours,
des semaines, des mois passrent. Mme Bernard avait surpris le secret de
son fils et ne lui pardonnait pas. L'enfant fut atteint d'une fivre
typhode; il mourut. Et Henriette aussi mourut[173]...--O pote, j'ai
vu des yeux chers qui pleuraient sur la destine d'Henriette et
d'Armand. Quel charme avez-vous donc que cette vieille et ternelle
histoire revive avec vous dans sa fracheur et sa grce premires? Bnie
soit la Muse! Par elle, et jusqu'en vos infidlits, vous restez
toujours notre pote, le pote des jeunes coeurs, des jeunes amours,
douces et brves, l'enchanteur des mlancolies confuses de la vingtime
anne...

  [173] Voir avec _Henriette_ les _Contes en prose_ de M. Franois
  Coppe.--Tout dernirement (trop tard pour mon texte)
  l'_Illustration_ a publi de lui un nouveau roman. Le hros du
  livre, Amde Violette, ne laisse pas que de prsenter certains
  rapports d'esprit avec l'auteur. Monographie attachante, au
  demeurant, crite dans cette jolie langue souple et dore que
  vous connaissez bien, avec je ne sais quelle vague tristesse,
  comme un rappel de souvenirs, la gloire perdue, l'oubli qui
  vient.. Le livre s'appelle: _Toute la jeunesse_.

AMDE PIGEON.--Un pote encore, si dlicat, si triste, comme souffrant,
qu'on connat  peine et qu'il faudrait admirer. Le connat-on beaucoup
plus pour romancier? Je ne crois pas. Mais ceux des hommes de mon ge
qui ont lu _Femme jalouse_, qui ont vcu avec le pote dans la tragique
intimit de Mme Fauvel et devin un frre d'esprit dans la ple et
douloureuse figure de son amant, ne sauraient oublier de sitt cette
pntrante analyse. M. Pigeon n'a rien publi depuis _Femme jalouse_.
J'ai peur qu'il ne renonce au roman. Il semble pourtant qu'une
observation aussi sre que la sienne, une langue si dlie, devraient
trouver  s'exercer  l'aise dans ce libre domaine de l'analyse
psychologique.

Et voici d'autres crivains, gens de talent, un peu mls, que je ne
puis, je crois, mieux cataloguer que dans les clectiques: d'abord, M.
Edouard Cadol. Romancier honnte et d'une bonne humeur continue, on lui
doit entre autres livres de mrite, _Gilberte_, _La revanche d'une
honnte femme_, _Les parents riches_. La caractristique de ses livres,
c'est qu'ils sont dj tout dcoups pour la scne;--M. Paul Perret (_Ni
fille, ni vierge_, _Soeur Sainte-Agns_, _Le roi Margot_). Ses
affabulations sortent du domaine courant et prsentent presque toujours
au dernier chapitre quelque priptie inattendue[174];--Mme de
Peyrebrune (_Gatienne_, _Mlle de Trmor_, _Une sparation_, _Victoire la
Rouge_, _Les ensevelis_, etc.). Mme de Peyrebrune est un esprit
vivant, dit M. Jules Lematre, actif, curieux, infatigable, ouvert 
toutes les impressions. Ses meilleurs romans sont un compromis entre le
roman romanesque et le roman d'observation;--M. Gustave Toudouze (_Le
mnage Botsec_, _Toinon_, _Le pompon vert_, _Fleur d'oranger_). M.
Toudouze est un romancier  thses; du moins apporte-t-il  leur
dveloppement un talent d'crivain et une conscience d'analyste trs
apprciables. J'ai dj cit _Le pompon vert_ comme un de nos bons
recueils de nouvelles[175]; je citerai _Fleur d'oranger_ comme un roman
qui se lit et se discute et qui a sa marque d'originalit;--M. Albert
Cim (_Service de Nuit_, _Un coin de province_, _Institution de
demoiselles_). M. Cim s'entend  camper en pied des figures de
grotesques et de dclasss qui ne laissent pas que d'avoir leur
mrite;--M. Lon de Tinseau (_Ma cousine Pot-au-Feu_, _Montescourt_,
_Madame Villefron jeune_, etc.). M. de Tinseau s'est cantonn dans la
province, qu'il a rendue  et l d'une manire amusante et fine.
_Montescourt_ est la peinture d'une petite ville pendant la priode
lectorale; il est dommage que M. de Tinseau mle des histoires
d'enlvement  ces jolis croquis sans prtention;--M. Charles Foley
(_Risque-tout_, _La Course au mariage_, etc.). Ce dernier livre, dit M.
Adolphe Brisson[176], est une tude, prise sur le vif, de ce monde
cosmopolite que tous les Parisiens ont plus ou moins coudoy. A ses
qualits d'analyse et d'observation, il joint l'attrait d'une action
piquante et mouvemente;--M. Lon Tyssandier (_La premire passion_,
_La femme du prfet_). L'auteur a aussi collabor au roman posthume de
Henri de Pne: _Demi-crimes_. Son roman de dbut, _La premire passion_,
bien accueilli de la critique, accuse une langue originale, un
sentiment trs vif des choses de l'amour et une trs relle connaissance
des dessous parisiens.--Enfin et pour tre fidle  ma conscience
d'annotateur, il me faudrait citer tout au moins ici, avec les romans et
nouvelles (quelques-unes sont exquises) de M. Philibert Audebrand[177],
_Provinciale_, par M. Gaston Bergeret, _Le cahier de Marcel_, par M.
Charles Baumont, _La Madone_, par M. Jacques Normand, _L'Impasse_ et
_L'Etoile_, par M. Marcel Smezies, _Une comdienne_, par M. Henri
Baer, _Le dput Ronquerolles_, par M. H. Buffenoir, _Le pantalon de
Mme Desnoux_ (un livre trs amusant, un peu tourn  la charge), par M.
Henri Bauclair, _La Comtesse Gendelettre_ (une tude de ville d'eaux,
trs fouille et trs mordante), par M. Louis Tiercelin, _Madame
Caliban_ et _Bbelle_, par M. Alfred Bonsergent, _L'Ecuyre_ et _La
marchale_, par M. Alain Beauquesne, _Le vice sentimental_, par M. Jules
Hoche, _Un coeur fl_, par M. Jules Vidal, _Une fille de Paris_ et
_Matre Dufresnoy_, par M. Gilbert Stenger, _Miracle_, par M. Victor
Meunier, _Yvon d'Or_ et _Monsieur de Joyeuse_, par M. L. Martin-Laya
(avec ddicace  Chambige), _La marquise de Rozel_, par M. Gustave
Vinot, _Une jeune fille_ (roman  thse et  thse bien soutenue), par
M. Saint-Maxent, _Le bonheur  trois_ (autre roman  thse, lui, elle et
l'autre) par M. Armand Charpentier, _Peur de la vie_ (dont la morale
optimiste quand mme est un peu cousine de celle de M. Cherbuliez), par
M. Richard, _L'assassin de Monsieur Le Doussat_, par M. Antoine
Mathivet, _Achille Robineau_ (monde de la bourse) par M. Yveling
Rambaud, _Un mariage parisien_, par M. de Beausire-Seyssel. Je prie
qu'on m'excuse d'arrter ma nomenclature sur ce dernier nom; pour les
manquants, il sera plus simple de se reporter au _Journal gnral de
la librairie_. Je dirai seulement quelques mots du cas de M. Georges
Ohnet[178].

  [174] Je note que Sainte-Beuve apprciait fort la sensibilit
  de M. Paul Perret. Cf. _Nouveaux lundis_, t. V (art. _Feuillet_).

  [175] Voir le chapitre I, p. 33.

  [176] On trouve en tte du livre une prface de M. Adolphe
  Brisson, o l'intelligent critique recherche et dmle les causes
  du pessimisme contemporain dans ses rapports avec la littrature.
  J'en dtache la conclusion, qui me parat trouver sa place ici:

  La plupart des jeunes crivains... repoussent violemment les
  traditions du roman d'hier. Ils rpudient, avec une vhmence un
  peu ridicule, l'idalisme de George Sand et la fantaisie de Dumas
  pre. Ils ne veulent pas que le roman ressemble  une oeuvre
  d'imagination. Ils n'admettent pas que l'crivain puisse ptrir 
  son gr la ralit, inventer des caractres, interprter la nature
  et l'embellir. Ils exigent qu'il la suive pas  pas. Entre leurs
  mains, le roman revt un caractre purement psychologique;
  l'analyse y remplace l'invention; l'observation patiente des
  milieux y tient lieu des belles imaginations. En un mot, le roman
  n'est plus un crit; c'est une tude, une copie dsintresse de
  la vie contemporaine. L'auteur dissque avec amour l'me, ou pour
  mieux dire, le temprament de ses hros; il en dmonte les
  ressorts cachs; il en fait vibrer les fibres secrtes; il le met
   nu devant nous.

  Cette anatomie morale n'est pas sans dangers. Celui qui procde 
  ces analyses s'y livre avec passion, et, par cela mme, les pousse
  trop loin, au del des limites raisonnables. Aprs avoir tudi
  les grands mouvements de l'me humaine, il passe aux secondaires,
  puis aux plus petits. Une tendance secrte l'attire vers les
  exceptions physiologiques et psychologiques. Les monstres le
  tentent, l'intressent; il aime mieux peindre les dviations de
  l'amour que l'amour lui-mme; il se grise avec ses recherches. Il
  lui semble qu'il n'atteint jamais la vrit, qu'il ne fouille
  jamais assez profond, et la crainte qu'il a d'tre banal et
  superficiel le conduit tout droit aux complexits bizarres. De l,
  cette psychologie affine, maladive, trangement subtile, qui
  s'tale dans les romans de M. Huysmans, et dans les derniers
  livres des Goncourt. Enfin, pour exprimer ces sensations
  anormales, ces nuances infinies de la pense et du sentiment, les
  mots usuels ne suffisent plus. On en invente; on cre ces
  pithtes extraordinaires, ces verbes macabres, ces mots
  surprenants, qui ne participent pas plus du franais que du
  chinois et qui font de certains livres modernes une nigme
  prtentieuse et purile.

  [177] Cf. _Les Mariages d'aujourd'hui_, _Petits mmoires d'une
  stalle d'orchestre_, _Les fredaines de Jean de Crilly_, _La
  Pivardire le bigame_, etc.

  [178] Cf. _Serge Panine_, _Les Dames de Croix-Mort_, _Le Matre
  de Forges_, _La grande Marnire_, _Noir et Rose_, _Volont_, etc.

Salu  ses dbuts comme un des matres du roman et du thtre
contemporains, en possession d'un succs dpassant toute prvision, M.
Georges Ohnet, qui n'attendait plus qu'un fauteuil  l'Acadmie, s'est
vu tout d'un coup dpouill de son aurole et jet bas de son pidestal
par la main vigoureuse de M. Jules Lematre. Dieu sait le revirement
qui suivit cette excution! Ce fut un _tolle_ dans toute la critique;
point de roquet de lettres qui ne crut  honneur d'aboyer aux chausses
du malheureux romancier; s'il vit encore, c'est en vrit qu'il a la
peau dure. Et pourtant, rflchissez: que les succs de M. Georges
Ohnet, ses prtentions  la matrise, une morgue  l'avenant, aient fini
par agacer quelques-uns, je le conois. Il serait aussi ridicule de
prendre M. Ohnet pour un grand crivain qu'il est ridicule, je pense, de
lui dnier toute espce de talent. Sa syntaxe et son style sont
mdiocres, soit! Mais croyez-vous, tout bien rflchi, qu'il crive plus
mal que vingt autres de nos contemporains, M. Delpit, par exemple, ou M.
Jules Mary, dont vous tenez les oeuvres en une certaine estime? Et
quand M. Jules Mary crit cette phrase: On et dit que l'occupation des
Flandres par les Espagnols, mlant le sang des deux races, revivait tout
 coup en lui par-dessus les gnrations, s'exprime-t-il beaucoup mieux
que M. Georges Ohnet? Et quand M. Delpit parle des nuages noirs comme
de l'encre, des barques qui rentrent pareilles  des mouettes
frileuses, et de l'amour qui nat de la haine comme un lys d'un
fumier, ces mtaphores sont-elles beaucoup plus neuves que celles de M.
Georges Ohnet? Et quand M. Emile Blavet, dont M. Jules Lematre se plat
 reconnatre, avec une grande raison d'ailleurs, l'entrain, la vie, le
parisianisme, dit couramment la horde misre, sa syntaxe est-elle
enfin si suprieure  celle de M. Georges Ohnet? Mais notez bien que
les trois quarts de nos crivains n'ont jamais pu conjuguer le verbe
poindre, ni connu le genre du substantif effluve, ni su distinguer
un pluriel dans la prposition s. Et vous irez faire un grief mortel
 M. Georges Ohnet de ce que vous pardonnez si aisment  ses confrres!
Soyons justes. Si M. Ohnet s'est empar du public et s'il le tient
toujours, c'est qu'il a les deux qualits qui dcident habituellement de
ces sortes de succs: ses livres sont charpents de main d'ouvrier et il
apporte une relle puissance au dveloppement des lieux communs
dramatiques de l'amour. Le public n'en demande pas davantage. Et aprs
tout, sont-ce l des qualits qu'il faille tant ddaigner? Je ne suis
pas sr que si les romans de M. Ohnet taient crits en slave, que
l'action se passt  Saint-Ptersbourg ou  Nijni-Novogorod, et qu'enfin
M. Georges Ohnet s'appelt d'un nom en _off_, en _eff_ ou en _ki_,
beaucoup de ceux qui le raillent ne lui dcouvrissent tout de suite du
gnie.




CHAPITRE X

ROMANCIERS DIVERS




CHAPITRE X

ROMANCIERS DIVERS

    (LE ROMAN DE VOYAGE; LE ROMAN SCIENTIFIQUE; LE ROMAN PRDICANT;
    LE ROMAN-FEUILLETON)

  _Henri Grville.--Michel Delines.--Lopold de Sacher-Masoch.--Lon
    Sichler.--Ary Ecilaw.--Hector France.--Th. Bentzon.--F. de
    Jupilles.--Lucien Biart.--Louis Jacolliot.--Louis
    Boussenard.--Victor Tissot.--Xavier Marmier._

  _Jules Verne.--A. de Lamothe.--Andr Laurie.--Jean Mac.--Eugne
    Pars._

  _Mme Znade Fleuriot.--Mme Mathilde Bourdon.--Mme Nelly
    Lieutier.--Mme Marie Guerrier de Haupt.--Mme Maryan.--Mme
    Marie Marchal.--Jean Grange.--Aim Giron.--M. du Campfranc._

  _Pierre Ninous.--Charles Buet.--Jules Mary.--Pierre Zaccone.--Tony
    Rvillon.--Adolphe d'Ennery._


Il s'est cr, en ces dernires annes,--et par l'veil d'une curiosit
que nos pres ne connurent point et qui fait de ce sicle le plus
impersonnel de nos sicles littraires,--tout un genre nouveau qu'on
pourrait cataloguer sous le nom de _roman de voyage_, la prtention de
ceux qui cultivent le genre tant tout autant d'enseigner que
d'intresser. Ainsi les romans slaves de Mme Henri Grville[179], de M.
Michel Delines[180], de M. de Sacher Masoch[181], de M. Lon
Sichler[182], de M. Ary Ecilaw[183]; les romans anglo-saxons de M.
Hector France[184], de M. Bentzon[185], de M. de Jupilles[186], de M.
Max O'Rell[187]; les romans mexicains de M. Lucien Biart[188]; les
romans africains de M. Jacolliot[189] et de M. Louis Boussenard[190];
les romans prussiens, bavarois, saxons, etc., de M. Victor Tissot[191];
les romans canadiens et spitzbergeois de M. Xavier Marmier[192]; les
romans iraniens de Mme Judith Gautier[193]. Ce n'est point l une
littrature si ddaignable, et il faut tout au moins tirer hors de pair
M. Marmier, M. Lucien Biart et Mme Henri Grville, pour les peintures
qu'ils nous ont faites des moeurs et coutumes de leurs pays d'lection.
Le succs de Mme Grville a baiss, sans doute,  mesure que les Russes,
qu'elle avait plus que tout autre contribu  nous faire connatre, nous
sont devenus plus directement familiers,--et,  vrai dire, des
rputations plus clatantes auraient pli devant la rvlation d'un
Tolsto et d'un Dostowieski.--Mais pour M. Lucien Biart et M. Xavier
Marmier, bnficiant de l'ignorance o nous sommes encore de la
littrature des habitants d'Arispe et de la Nouvelle-Frieslande, il n'y
a aucun danger  affirmer avec un critique disparu, M. Marius Topin, que
leurs oeuvres appartiennent si bien aux pays dcrits par eux qu'ils
semblent traduits de la langue mme de ces pays.

  [179] Cf. _Le comte Xavier_, _Nouvelles russes_, _Un Violon
  russe_, _Angle_, _Cloptre_, _Claire fontaine_, _L'Amie_, etc.

  [180] Cf. _La Chasse aux juifs_. M. Delines est un des
  traducteurs attitrs des romans russes (traduct. de Tolsto et de
  Tchdrine).

  [181] Voir surtout ses _Contes juifs_. M. de Sacher-Masoch,
  petit-russien de naissance, est originaire de Lemberg. Son cas
  prsente quelques rapports avec celui de Tourguenieff, qui
  crivit comme lui dans sa langue natale et en franais. On admire
  fort,  l'tranger, son _Kaunitz_, son _Dernier roi des magyars_
  et _Le fils de Can_.

  [182] Voir ses _Contes russes_. M. Sichler a crit une _Histoire
  de la littrature russe_ qui a quelque mrite dans sa partie
  mythique et lgendaire.

  [183] Un pseudonyme qui cache je ne sais qui, mais point un
  franais,  coup sr. Gauchement crits, les romans d'Ary Ecilaw
  (_Roland_, _Une altesse impriale_, etc.), fourmillent, dit-on,
  de rvlations sur les cours du nord.

  [184] Voir la srie des _Va-nu-pieds de Londres_.

  [185] Cf. _Le Retour_, _Tte folle_, etc. Au reste, M. Bentzon
  est surtout connu pour ses tudes et traductions.

  [186] Cf. _La moderne Babylone_, _Jacques Bonhomme chez John
  Bull_, _Au pays des brouillards_, etc.

  [187] Cf. _Jonathan et son continent_, _John Bull et son le_,
  etc.

  [188] Cf. _Les Clientes du docteur Bernagus_, _Laborde et Cie_,
  _L'Eau dormante_, etc.

  [189] Cf. _L'Homme des dserts_, _Les Mangeurs de feu_, etc.

  [190] Cf. _Le tour du monde d'un gamin de Paris_ (srie), _Les
  Mystres de la Guyane_, etc.

  [191] Cf. _L'Allemagne amoureuse_, _Histoires militaires_, _La
  Vie viennoise_, etc.

  [192] Cf. _Les Mmoires d'un orphelin_, _Les Fiancs du
  Spitzberg_, _Les Ames en peine_, _Le Roman d'un hritier_,
  _Hlne et Suzanne_, etc.

  [193] Voir chap. VIII (_Les Romantiques_). Ajoutez  la liste des
  livres cits dans la notice _Iskender_ (roman persan), d'une
  grande vie, d'un beau souffle.

A ct du roman de voyage (et se confondant souvent avec lui) nous
placerons le roman scientifique, dont M. Jules Verne[194] est  cette
heure le reprsentant le mieux accrdit. J'estime qu'il serait
parfaitement oiseux de se poser au sujet de M. Jules Verne l'ternelle
question: M. Jules Verne a-t-il fait entrer la science dans le cadre du
roman ou a-t-il introduit le roman dans le domaine austre de la
science? Ce qu'il faut reconnatre  M. Jules Verne, c'est son entrain,
sa facilit et sa fcondit; il a su, le premier en France, utiliser le
merveilleux scientifique, et c'est l surtout ce qui a dcid de son
norme succs. Aprs lui, je citerai M. de Lamothe[195], qui ne fait
souvent, au reste, que le copier; M. Andr Laurie (Paschal Grousset),
dans ses tudes sur _La vie de collge aux Etats-Unis, en Angleterre, en
Allemagne_, etc.; M. Jean Mac[196]; M. Eugne Pars[197]; et en gnral
les auteurs du _Magasin d'ducation et de rcration_, de la
_Bibliothque rose_, du _Journal de la jeunesse_ et de l'_Ouvrier_.

Joignons-leur, si vous voulez, et puisque aussi bien ils combattent cte
 cte dans les mmes revues, le bataillon des romanciers prdicants,
Mmes Znade Fleuriot[198], Mathilde Bourdon[199], Nelly Lieutier[200],
Marie Guerrier de Haulpt[201], Maryan[202], Marie Marchal[203]; MM.
Jean Grange[204], Aim Giron[205], M. du Campfranc[206], etc. C'est un
genre o ont brill jadis Mmes Caro et Craven, mais qui n'a pouss ses
vraies fleurs qu' l'tranger, avec la _Fabiola_ du cardinal Wisemann et
le _Vicaire de Wackefield_ de ce bon et ennuyeux Goldsmith.

  [194] Cf. _Vingt mille lieues sous les mers_, _Les Enfants du
  capitaine Grant_, _L'Ile mystrieuse_, _Cinq semaines en ballon_,
  _Michel Strogoff_, _Aventures de trois Russes et de trois
  Anglais_, _Le tour du monde en 80 jours_, _Nord contre Sud_, etc.
  Jules Verne est plus qu'en puissance dj dans Edgar Po. Il ne
  lui a pris que son merveilleux scientifique. Le reste de son
  hritage, le macabre, l'humour  vif, vous le retrouverez dans
  Villiers de l'Isle-Adam, par exemple.

  [195] Cf. _Les Secrets de l'Ocan_, _Le capitaine Ferragus_,
  _Flora chez les nains_, _Quinze mois dans la lune_, etc. C'est du
  Jules Verne arrang et pas au mieux. M. de Lamothe eut  rpondre
  autrefois de ces imitations un peu bien directes.

  [196] Cf. _Histoire d'une bouche de pain_, _Les Serviteurs de
  l'estomac_, _Les contes du Petit-Chteau_, etc.

  [197] Cf. _Le Palais de marbre_, _La Vengeance du bonze_, _La
  fille du Boer_, etc. Cette littrature enfantine a, du reste,
  beaucoup baiss. On y chercherait en vain les pendants  _la
  Roche aux mouettes_,  _Romain Kalbris_,  _Maroussia_, 
  _Jean-Paul Choppard_, au _Prince Coqueluche_, ces chefs-d'oeuvre
  d'antan.

  [198] Cf. _Aigle et Colombe_, _Les Pieds d'argile_, _Bigarette_,
  _Le clan des Pentom_, _Les Rosac_, _Dsertion_, etc.

  [199] Cf. _Les Lafert_, _Jacqueline_, _Denise_, _L'Ange du
  sommeil_, etc.

  [200] Cf. _Jean le boiteux_, _Visites  grand'mre_, _La Fille de
  l'aveugle_, etc.

  [201] On se reportera, sur Mme Guerrier de Haulpt,  l'article
  que j'ai dj cit de M. Paul Bourget, sur le roman pitiste et
  le roman naturaliste (_Revue des deux mondes_, 1873). Voir de Mme
  de Haulpt _Le Roman d'un athe_, _Le Trsor de Kermerel_, _La
  Clef des champs_, etc.

  [202] Cf. _Une dette d'honneur_, _En Poitou_, _La Faute du pre_,
  _Petite reine_, etc.

  [203] Cf. _Marcelle Dayre_, _Sabine de Rivas_, _Aventures de
  Jean-Paul Riquet_, etc.

  [204] Cf. _Les Souvenirs d'un enfant de choeur_, _Les Rcits du
  commissaire_, _Les athes du Pont-aux-Choux_, etc.

  [205] Cf. _Matre Bernillon_, _La Bate_, _Un mariage difficile_,
  _Chez l'oncle Aristide_, etc.

  [206] Cf. _Yves Trvirec_, _La Mission de Marguerite_, _Edith_,
  etc.

Ces divers genres chappent dj par certains cts  la littrature;
j'ai bien peur que le roman-feuilleton n'y chappe par tous les cts 
la fois. Quel rapport, je vous prie, entre un crivain et M. Pierre
Ninous[207]? La clientle des feuilletonistes, ce n'est mme plus ce
public moyen, vaguement teint de notions littraires, des romans de M.
Delpit et de M. Georges Ohnet; c'est la grande masse lisante et
ruminante, et pour satisfaire cette clientle qu'il connat bien, le
journal exigera  l'avance de ses feuilletonistes qu'ils renoncent 
toute dlicatesse de style et d'ide, qu'ils chauffent la bte et la
tiennent sur son apptit jusqu'au bout par les mystrieux points
d'interrogation de la cinquime colonne. Qu'y faire? Ce sont des
exceptions fort honorables, sans doute, que M. Charles Buet[208], M.
Jules Mary[209], M. Pierre Zaccone[210], M. Tony Rvillon[211], M.
Adolphe d'Ennery[212] et deux ou trois autres[213]. Mais ce sont des
exceptions, et le genre n'en est pas moins condamn, non point tant
comme inconciliable avec une saine littrature (voyez Paul Fval), qu'
cause des exigences du journalisme contemporain.

  [207] Je prends M. Ninous au hasard. Mais j'aurais pu tout aussi
  bien nommer cinquante autres.

  [208] Cf. _Aubanon Cinq-liards_, _Les Chevaliers de la
  Croix-Blanche_, _Le Crime de Maltaverne_, _Les Rois du Pays
  d'or_, _L'Honneur du Nom_, etc., etc. Tous ces romans ont une
  relle tenue littraire; l'auteur est peut-tre,  prsent, notre
  meilleur romancier picaresque.

  [209] Cf. _Le Pann_, _Le Wagon 303_, _Les Vaincus de la vie_,
  _L'Aventure d'une fille_, etc.

  [210] Cf. _Les Nuits du boulevard_, _Le Fer rouge_, _L'Enfant du
  Pav_, _Les Drames du demi-monde_, _La duchesse d'Alvars_, et
  quelques nouvelles vraiment exquises (_Le Trombone de Salzbach_,
  par exemple). Mais c'est surtout  l'imagination que M. Zaccone a
  d le succs trs mrit de ses livres.

  [211] Cf. _Le marquis de Saint-Luc_, _La Bataille de la bourse_,
  _Le Faubourg Saint-Antoine_, etc.

  [212] Cf. _Martyre_, _Les Deux orphelines_, _Les Remords d'un
  ange_, etc.

  [213] Tels que M. Paul Saunire (_Le beau Sylvain_, _Le Chevalier
  Tempte_, _Flamberge_, etc.), M. Elie Berthet (_Un mariage
  secret_, _Mre et fille_, _Le Chteau de Montbrun_, etc.),
  Charles Valois (_Le docteur Andr_), Eugne Moret (_La petite
  Kate_), etc., etc.




CONCLUSION




CONCLUSION


Comme on l'a pu voir par ces notes, le roman contemporain, qui, il y a
dix ans, allait tout au ralisme, hsite maintenant entre le ralisme et
l'idalisme. A dire vrai, c'est moins les romanciers que le public qui
dcideront lequel des deux doit l'emporter sur l'autre. Quand le public
est  bout d'une veine, disait Sainte-Beuve, il aime  en changer et il
adopte vite les auteurs  qui il est redevable d'une srie de sensations
nouvelles. Ainsi une formule peut tre un moment victorieuse; sa
victoire ne durera jamais bien longtemps[214].

  [214]--Les gots sur les livres changent de mode chez les
  Franais comme les habits. Les longs romans pleins de paroles et
  d'aventures fabuleuses, vides des choses qui doivent rester dans
  l'esprit du lecteur et y faire fruit, taient en vogue dans le
  temps que les chapeaux pointus taient trouvs beaux. On s'est
  lass presque en mme temps des uns et des autres, et les petites
  histoires ornes des agrments que la vrit peut souffrir ont
  pris leur place et se sont trouves plus propres au gnie
  franais, qui est impatient de voir en deux heures le dnouement
  et la fin de ce qu'il commence  lire.--De qui ces lignes? D'un
  certain Le Noble, auteur d'_Ildegerte, reyne de Norwge_, ou
  _L'amour magnanime_, nouvelle historique, publie en 1646, et
  prcde d'un -qui-lit dont je les ai extraites.

Le ralisme a eu d'abord sa raison d'tre; ses excs commencent 
inquiter le public qui se reprend peu  peu  une renaissance de
l'idalisme. L'heure est encore indcise, semblable  ces heures
troubles du crpuscule, o de larges nappes d'ombre et de lumire se
disputent l'tendue. Elle n'en est que plus favorable pour embrasser le
mouvement contemporain dans sa complexit. Le ralisme a produit et
produit encore de belles oeuvres; l'idalisme rgnr n'a rien  envier
 son rival, et la psychologie de M. Bourget vaut  tout prendre
l'impressionnisme de M. de Goncourt. Mais on peut prvoir dj,  de
certains signes avant-coureurs, que le temps du ralisme est pass: les
jeunes gens s'en cartent ds leurs dbuts, ou ceux que leurs dbuts y
avaient pousss d'abord font retraite. Les querelles d'coles
recommencent, plus pres et mieux armes, et c'est des idalistes que
part cette fois l'offensive. Et voici que les matres eux-mmes sont
pris d'inquitude. M. Zola quitte chaque jour un peu de son dogmatisme;
si quelque manifeste, comme celui de _Marie Fougre_, vient tout  coup
 rompre la trve, ce n'est plus lui qui monte sur le mr et qui pousse
la triple clameur: l'Achille du ralisme est dfinitivement rentr sous
la tente.

Pourtant l'heure de l'idalisme passera, comme va passer l'heure du
ralisme, et c'est la fortune de toutes les coles que ce continuel
dclin et cette continuelle renaissance. Prtendre, comme le fit M.
Zola, au triomphe absolu, dfinitif et sans discussion, quelle chimre!
Dans la conclusion de son beau livre _Le ralisme et le naturalisme dans
la littrature et dans l'art_, M. David-Sauvageot, rappelant le mot
d'Ampre sur les popes du moyen ge: Toute combinaison de nationalit
dgage de la posie, semble prvoir un temps o la pntration
rciproque du gnie franais et du gnie russe communiquerait une
nouvelle vie au ralisme des deux races. Nous emprunterions aux Russes
cette foi, cette motion, cette piti sincre pour les humbles, ce souci
passionn des hauts mystres qui rachte leur amour pour l'inconscient
et l'obscur; nous leur donnerions en retour nos habitudes de prcision
et de mthode. Ainsi l'art serait renouvel  la fois par l'ardeur et
par la lumire. C'est le rve d'un noble esprit; j'ai peur que ce ne
soit jamais qu'un rve. On a dit beaucoup de mal d'un de nos plus
illustres contemporains qui ramenait tout au temprament. Sans doute,
c'est un facteur qui n'est point ngligeable, et, comme il est vrai
qu'il y a des races plus ralistes ou plus idalistes, il parat vrai
aussi que le temprament de l'crivain balancera toujours les autres
influences. N'est-ce pas M. Paul Alexis qui raconte que dans sa toute
premire enfance, M. Zola faisait le dsespoir des siens par son
bgayement, et que le premier mot qu'on lui entendit prononcer avec
nettet, ce fut (j'en demande bien excuse) ce vocable gros de promesses:
cochon? L'anecdote a son intrt; je n'en prtends point conclure au
nant de l'ducation et  la toute-puissance du temprament; avouez
cependant qu'elle donne  songer et que ce n'est point l une enfance
comme on nous raconte de Platon et de Virgile. Mais je veux croire au
contraire  une certaine efficacit de l'ducation. Je reconnais que
l'ducation agit sur l'individu pour le fortifier ou le contrarier dans
la direction naturelle de son esprit: d'o, quelquefois, ces ruptures
d'quilibre, ces antinomies choquantes, qui accusent dans un mme
crivain les tendances les plus opposes; mais d'o aussi, dans notre
littrature, cette continuit, cette suite, ce long enchanement des
oeuvres et des hommes, qui lie l'une  l'autre les gnrations en
apparence les plus hostiles, Zola  Hugo, Hugo  Boileau, Boileau 
Ronsard. L'esprit a commenc par se soumettre au pass; il lui a
emprunt ses habitudes et sa mthode, quitte  rompre brusquement et 
s'inventer une formule nouvelle, mais non point si nouvelle qu'elle
n'ait gard dans l'application quelque chose des formules antrieures.
L'ducation seule, une tradition svre, patiente, reconnue et accepte
de tous, a pu ce miracle de conciliation et d'union. Or, bien ou mal,
c'est un fait assur que la tradition s'en va en littrature. J'ai
russi  tablir un peu d'ordre dans un livre comme celui-ci, qui
embrasse un cycle assez large; la chose et t impossible, si je m'en
tais strictement tenu aux deux ou trois dernires annes. Regardez avec
attention: dans le roman, dans la posie, au thtre, partout le
spectacle se ressemble. Il y a encore des matres, des coles, des
systmes, et personne pour les suivre. O va-t-on? On s'interroge, on
cherche. Quoi? Nul ne sait au juste. Idalistes et ralistes, tous vous
diront que les anciennes formules ont fait leur temps et qu'on n'en veut
plus. Mais cette belle entente crve en fume, ds qu'il s'agit de
dterminer la formule nouvelle. Et les prfaces succdent aux
manifestes, les thories aux potiques. M. Prvost donne la rplique 
M. Champsaur, lequel dispute avec M. Thierry sans pouvoir tomber
d'accord avec M. de Brinn'gaubast. C'est le triomphe de
l'individualisme,--un vilain mot, sans doute, mais le seul propre 
caractriser cette fin de sicle turbulente et confuse, et dont l'avenir
dconcerte toute prvision.




TABLE DES MATIRES


    INTRODUCTION                            1

    I. Les Naturalistes                     3

    II. Les Impressionnistes               55

    III. Les Symbolistes                  105

    IV. Les Philosophes                   135

    V. Les Rustiques                      207

    VI. Les Mondains                      233

    VII. Les Nouvellistes                 253

    VIII. Les Romantiques                 269

    IX. Les clectiques                   303

    X. Romanciers divers                  335

    CONCLUSION                            349


VREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HRISSEY





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even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
