The Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre (T. 4/4), by 
Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de Lettenhove

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: Histoire de Flandre (T. 4/4)

Author: Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de Lettenhove

Release Date: January 18, 2014 [EBook #44697]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE (T. 4/4) ***




Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
book was produced from scanned images of public domain
material from the Google Print project.)







Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    HISTOIRE

    DE FLANDRE.




Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.




    HISTOIRE DE FLANDRE

    PAR

    M. KERVYN DE LETTENHOVE

    TOME QUATRIME

    1453-1500.

    BRUGES BEYAERT-DEFOORT, DITEUR

    1874



HISTOIRE DE FLANDRE




LIVRE DIX-HUITIME

1453-1467.

    Nouveaux projets de croisade.
    Le Dauphin en Flandre.
    Discordes du duc Philippe et du comte de Charolais.


La maison de Bourgogne tait parvenue par de longs efforts  maintenir
sa puissance; mais prs de trois quarts de sicle s'taient couls
sans qu'elle et pu, ralisant ses projets ambitieux, asseoir d'une
manire stable son influence en France et revendiquer dans la patrie
des Robert et des Baudouin, vaincue et humilie, la dictature de
l'Europe arme contre les infidles. La bataille de Gavre permettra
aux ducs de Bourgogne de s'avancer dsormais d'un pas moins incertain
vers le but qu'ils se proposent; en renversant les obstacles qui les
arrtrent pendant longtemps, elle nous ramne  Jean sans Peur et 
Philippe le Hardi,  l'expdition de Nicopoli de 1396, au banquet de
Lille de 1383.

C'est de nouveau  Lille qu'auront lieu les ftes o le duc de
Bourgogne assemblera solennellement, comme son aeul, les chevaliers
qui ont combattu sous sa bannire, en clbrant dans les mmes
rjouissances les trophes du pass et ceux de l'avenir, les revers
des communes flamandes  Roosebeke et  Gavre et la croisade que le
duc Philippe espre conduire lui-mme aux rives de la Propontide pour
effacer les tristes souvenirs de celle de Jean sans Peur.

Le 17 fvrier 1453 (v. st.), tous les barons de la cour de Bourgogne
se trouvaient runis au palais de Lille, lorsqu'au milieu des
splendides intermdes prpars par les ministres les plus habiles des
plaisirs du duc, ils virent entrer une femme vtue de deuil, assise
sur un lphant qu'accompagnait un More de Grenade. Elle reprsentait
la sainte Eglise comme elle le dclara elle-mme dans quelques vers o
elle peignit ses malheurs et ses prils en rclamant un gnreux
appui.

Deux illustres dames parurent alors, prcdes de Toison d'or, qui
portait un beau faisan, afin qu'un noble oiseau prsidt, selon
l'usage, aux voeux qu'on allait faire. Le duc voua le premier aux
dames et au faisan qu'il irait en Orient combattre les infidles. Tous
les chevaliers qui l'entouraient s'engagrent par les mmes serments.

Parmi ceux qui assistaient  ce banquet, le plus somptueux et le plus
fameux du quinzime sicle, se trouvait un homme sage qui dplorait
l'exagration de ce luxe et les folles dpenses qu'occasionnaient ces
ftes. Apprends, mon ami, lui rpondit un des conseillers de
Philippe, que ces banquets et ces tournois, qui sont devenus de plus
en plus brillants, n'ont d'autre cause que la ferme volont et le
dsir secret du duc de parvenir ainsi plus aisment  excuter ses
anciens projets. Le voeu qu'il a prononc vient de les rvler.

Le duc de Bourgogne avait,  diverses reprises, envoy des chevaliers
lutter contre les flottes ottomanes dans les mers de l'Archipel et des
ngociateurs prparer sur ces rivages loigns l'apparition d'une
expdition plus considrable, destine  arrter les progrs menaants
de Mahomet II. Depuis la pacification de la Flandre, rien ne
s'opposait plus  ce qu'il poursuivt les prparatifs de la croisade
si pompeusement annonce, au banquet du Faisan,  tous les peuples
chrtiens. Le 24 mars 1453 (v. st.), il quitta Lille pour aller
visiter ses Etats de Bourgogne; de l il se rendit dans les cantons
suisses, o il reut aussi grand accueil que s'il et t l'Empereur
lui-mme; puis il entra en Souabe par Constance et eut successivement
des entrevues avec le comte de Wurtemberg, les ducs de Bavire et
d'Autriche: enfin il arriva  Ratisbonne o allait s'assembler la
dite de l'Empire. L'empereur Frdric III, qui s'tait fait excuser
de ce qu'il ne pouvait pas aller lui-mme l'y saluer, chargea de ce
soin ses ambassadeurs, et quand Philippe rentra dans ses Etats, il
avait conclu avec la plupart des princes allemands des alliances
avantageuses et conformes  ses vues.

Cette vaste confdration que prparait le duc de Bourgogne,
religieuse dans le but publiquement avou, mais essentiellement
politique dans son principe et dans ses causes, n'embrassait pas
seulement les nombreuses principauts des rives du Rhin; elle devait,
plus prs de ses Etats, renouer en un faisceau que rien ne pourrait
rompre toutes les intrigues qui depuis longtemps divisaient la France
et l'Angleterre. Le Dauphin levait la voix vers le pape du fond de
l'apanage o depuis neuf ans il vivait isol, pour obtenir la
permission de prendre part  la croisade comme gonfalonier de
l'Eglise. Le duc d'Alenon s'tait rendu  Lille au moment mme o s'y
tenait le banquet du Faisan et y avait eu une courte confrence avec
Philippe, tandis que des missaires anglais arrivaient  Bruges pour
prendre part aux mmes ngociations. Lorsque le duc de Bourgogne
revint d'Allemagne, il conclut un autre trait avec le duc de Bourbon:
le mariage de l'une des filles de ce prince et du comte de Charolais,
dj veuf de Catherine de France, devait en tre le gage, et aussitt
aprs un messager porta  Lille l'ordre de le clbrer immdiatement,
soit que l'on prvt l'opposition de la duchesse Isabelle qui et
prfr une princesse anglaise, soit que l'on craignt que Charles VII
ne voult maintenir le lien troit qui unissait  sa maison l'hritier
de tant de puissantes seigneuries, en lui faisant pouser une autre de
ses filles.

Le duc de Bourgogne avait convoqu  Bruges les dputs des Etats, et
l'un de ses conseillers les harangua en son nom. Il siet bien de vous
rduire  mmoire, leur dit-il, que aultrefois sous l'empire
d'Alexius, ung sien prdcesseur d'immortel mmoire, le comte Bauduin
de Flandres, par sa vertu et haut emprinse, conquist en cas semblable
ceste noble cit de Constantinople sur les mescrans: si en doit mon
trs redoubt seigneur avoir le cuer plus meu et affect envers elle
pour cause d'icelui son prdcesseur, si glorieux prince, en qui
l'injure faite aujourd'hui redondde. Ces discours taient accueillis
avec peu d'enthousiasme: la croisade qu'ils annonaient ne devait
retrouver ni l'austre pit de Baudouin de Constantinople, ni la
sublime loquence de Foulques de Neuilly.

De Bruges le duc de Bourgogne se rendit en Hollande. Il y reut de
Jean Rolin, cardinal de Saint-Etienne _in monte Coelio_ et lgat de
Calixte III, l'tendard de la guerre sainte, orn d'une croix rouge,
en mmoire de la passion de Notre-Seigneur. Le pape avait confirm les
pouvoirs spciaux des vques de Toul et d'Arras, investis du droit
d'appeler les prtres eux-mmes  s'armer du glaive, non plus, comme
aux anciens jours, pour dfendre le temple, mais pour le reconqurir;
il avait mme permis au duc de Bourgogne, qu'il nommait le bouclier de
la foi, de disposer, pour les employer aux frais de la croisade, des
revenus de tous les bnfices vacants dans le monde chrtien. Philippe
se plaisait  taler aux regards surpris ses immenses richesses, sa
belle vaisselle, qui valait trente mille marcs d'argent, et son fameux
trsor qui contenait deux cent mille lions d'or; mais il avait trop
compt sur l'appui de ses allis. Leurs complots, non moins menaants
pour la paix des royaumes chrtiens que les progrs des infidles, ne
pouvaient rester compltement ignors, quelque pieux qu'en ft le
prtexte, et, au mois de mai 1456, l'on apprit tout  coup que le duc
d'Alenon avait t arrt  Paris par l'ordre de Charles VII. On lui
fit subir divers interrogatoires, et il avoua non-seulement ses
relations avec le duc de Bourgogne, mais aussi une alliance secrte
avec les Anglais qui devaient dbarquer  Calais, en Guyenne et en
Normandie. Le Dauphin, compromis par ces rvlations, eut  peine le
temps de gagner les frontires de la Bourgogne, aprs avoir crit 
son pre qu'il s'en alloit devers son bel oncle pour savoir son
intention sur son alle sur le Turc  la dfense de la foi
catholique.

Le Dauphin tait arriv  l'ge de trente-trois ans: toute sa vie
avait t pleine de dissimulation et d'intrigues. A seize ans, il
avait pris part  l'chauffoure de la Praguerie. A vingt ans, il
avait assist  la prise de Dieppe, et, pour rcompenser ses
compagnons, il les avait ramens dans l'Ile-de-France, leur permettant
d'y ranonner les vignerons et les laboureurs. Aussi terrible dans ses
haines qu'habile  les cacher, impie ds sa jeunesse, mais devenu
bientt superstitieux par je ne sais quel fol espoir de tromper la
Providence divine comme il trompait les hommes, il avait pu librement
dvelopper ses dfauts et ses vices dans la solitude de son apanage du
Dauphin. Il s'y contenoit, dit Chastelain, faisoit bonne chre,
amoit par amours, maintenoit gens d'armes, travailloit fort son peuple
et le duc de Savoie, son beau-pre, ploioit tout  sa guise, mesmes
par armes et par haute main, et s'estoit mis en guerre  l'encontre de
tous les plus grans nobles de son pays, et les en avoit expulsez par
le conseil d'aucuns trangers cypriens et de femmes qui le
gouvernoient. La colre de son pre tait le seul frein qu'il connt:
l'habitude de se livrer  toutes ses volonts et d'employer tous les
moyens pour les excuter, la lui faisait si vivement redouter, qu'il
en avait, ajoute le mme historien, une peur sauvage.

Le Dauphin n'avait amen dans sa fuite qu'un petit nombre de ses
serviteurs, parmi lesquels on remarquait un valet de chambre flamand
nomm Jean Wast, qui lui servait de secrtaire. Le sire de Blamont, si
fameux par ses cruauts dans la guerre de Flandre, conduisit le prince
fugitif  Bruxelles, o il attendit quelques jours l'arrive du duc de
Bourgogne, retenu en Hollande par les troubles d'Utrecht; mais quand
il le vit, il lui exprima vivement toute sa joie et l'accola si
estroit, qu' peine se pooit lessier couler  terre.

Cependant Charles VII s'irritait vivement de cet asile accord  un
fils rebelle, et se montrait peu dispos  couter les explications
offertes par les sires de Croy et de Lalaing; il runissait mme aux
frontires du nord ses troupes d'archers et d'hommes d'armes qu'il
avait le premier organises d'une manire stable et rgulire, en leur
donnant une solde qui remplat le droit odieux du pillage, vaillantes
milices qui furent le modle de toutes les armes modernes. Le duc
n'en persistait pas moins  allguer le respect mme qu'il portait 
la maison de France pour justifier sa conduite, et le Dauphin
dclarait que si l'hospitalit lui tait refuse dans les Etats du duc
de Bourgogne, il irait rclamer celle des Anglais, ennemis du royaume
de France, et que l il seroit soustenu et bienvenu.

Philippe devait trouver la punition de son zle  animer les querelles
du roi et de son fils, en voyant se dvelopper les mmes discordes
domestiques dans sa propre maison. Le comte de Charolais se plaignait
de la faveur illimite dont jouissaient les sires de Croy; il avait eu
des dmls avec eux au sujet de la succession de la dame de Bthune:
mais la haine qu'il leur portait n'clata publiquement qu'au mois de
janvier 1456 (v. st.), peu de temps aprs le retour du duc Philippe de
Hollande.

Pendant l'absence du sire d'Auxy, premier chambellan du comte de
Charolais, les sires d'Aymeries et de Quivraing se disputaient
l'honneur de le remplacer. Le dernier, fils de Jean de Croy, bailli de
Hainaut, s'appuyait sur l'influence que possdait sa maison, et un
jour, aprs la clbration de la messe, le duc appela lui-mme le
comte de Charolais dans son oratoire, pour lui ordonner de choisir le
sire de Quivraing, mais le jeune prince refusa de lui obir. Je sais
bien, lui disait-il, que vous vous laissez gouverner par les Croy,
mais vous ne pouvez pas exiger qu'ils me gouvernent aussi. A ces
mots, le vieux duc changea de visage; il saisit une pe et en et
frapp son fils, si celui-ci n'et trouv un asile dans les bras de sa
mre, qui se hta de le conduire dans l'appartement du Dauphin. Rien
ne devait irriter davantage le duc de Bourgogne; il ne pouvait
souffrir qu'un prince tranger ft le tmoin de ces dissensions
intrieures, et encore moins qu'on chercht en lui un mdiateur.
Aussi, lorsque le Dauphin se prsenta pour intercder en faveur du
comte de Charolais, Philippe oublia-t-il le respect qu'il lui avait
montr jusqu' ce moment, pour repousser ses instances. Assez,
monseigneur, lui rpliquait-il, tenez-vous en vostre paix, je ferai
bien aveuc mon fils et aveuc la mre aussi, laquelle n'a de riens
amend sa querelle. En disant ces dures paroles ajoute Chastelain,
se monstra tant fier et tant anim, que nul oeil ne le regardast qui
n'en eust paor, mesmes le Daulphin. Cependant le prince franais
s'tait jet  genoux, nommant le duc son pre et son tout en ce
monde, et le conjurant de pardonner  son fils. Philippe cda, mais
en versant des larmes. Gardez-le bien, s'cria-t-il, ms jour que
vous vivrez aprs, ne moy aussi, vous ne me verrez de vos yeulz, or en
soit vostre volent faite, ms la mienne demorra telle. Et il sortit
en courant et se cachant la figure dans son manteau, de peur que l'on
ne remarqut son motion. On le vit descendre dans le parc qui
touchait au palais de Bruxelles et entrer dans un pavillon o il
appela son valet de chambre, pour lui ordonner d'aller prvenir les
sires de Croy qu'ils se rendissent immdiatement  Halle; puis il se
fit amener un petit cheval, et s'loigna en traversant les rues de
Bruxelles sans que personne le reconnt.

Il tait dj tard. Un froid brouillard ml de pluie avait succd
aux geles. Les chemins taient mauvais, tantt coups par le cours
rapide des ruisseaux qu'avaient enfls les inondations, tantt
couverts de mares profondes; mais le duc n'en poursuivait pas moins sa
route vers Halle, quoique la brume s'paisst de moment en moment. La
nuit arriva: elle tait si obscure que le duc n'apercevait rien  une
distance de six pas. Il s'tait engag dans une vaste fort; son
cheval trbuchait sans cesse et s'enfonait tour  tour dans la boue
ou dans les glaces qui, en certains endroits, avaient rsist aux
faibles rayons d'un soleil d'hiver. Le duc n'avait pris aucune
nourriture de toute la journe, et comme il n'avait pas chang de
costume depuis qu'il avait quitt son oratoire, le froid et l'humidit
pntraient tous ses membres: les ronces qui arrtaient son passage
ensanglantaient ses mains, et c'tait en vain qu'il cherchait 
trouver sur le sol quelques traces qui lui eussent annonc l'approche
d'une habitation. Il essaya de crier, et sa voix se perdit galement
dans la solitude. Enfin, aprs de longues heures de souffrance et
d'anxit, il dcouvrit vers minuit une chaumire o il s'adressa en
flamand  un pauvre paysan qui, prenant piti de lui, alluma du feu
pour le rchauffer et lui apporta du pain, quelques oignons et un peu
de fromage. Ce laboureur ignorait quel tait son hte, car il
l'interrogea longuement sur son tat et sur les motifs de son voyage,
comparant mme parfois ses richesses  celles du duc de Bourgogne,
parce qu'il avait reu du voyageur gar un florin du Rhin. Philippe
le chargea de le conduire  Alsemberghe, chez un de ses anciens
veneurs, o il passa la fin de la nuit et une partie de la journe du
lendemain. Il se rendit ensuite au chteau de Genappe, et ce fut l
qu'un jeune chevalier nomm Philippe Pot, envoy par le Dauphin  la
recherche du duc, le retrouva; mais Philippe se contenta de lui
rpondre que de ly ne feussent en soing, car s'en alloit en
Bourgogne, dequel lieu ne bougeroit d'un demi-an, et que si hardi que
homme des sien ne le suivist s'il n'estoit mand, sur encourir son
indignation mortelle. Cependant Philippe Pot parvint , calmer peu 
peu l'irritation du duc de Bourgogne, en lui promettant que le Dauphin
s'engagerait  ne plus lui adresser aucune prire  l'avenir. Les
sires de Croy joignirent leurs instances aux siennes, et Philippe
consentit  rentrer  Bruxelles. Il conservait toutefois l'amer
souvenir de ce qui s'tait pass, et son mcontentement clatait en
plaintes violentes contre la duchesse de Bourgogne. Ce fut inutilement
qu'elle le supplia de lui pardonner son amour maternel et ses
inquitudes pour un fils qui tait son unique soutien sur une terre
trangre: elle se vit rduite  quitter une cour somptueuse et
brillante pour aller vivre au milieu des bois, dans un couvent de
soeurs grises,  Nieppe,  l'ombre de ce chteau o Robert de Cassel
avait trouv, au quatorzime sicle, un asile contre le ressentiment
de Louis de Nevers. Le comte de Charolais s'tait dj retir 
Termonde. Le duc exigea qu'il se soumt  toutes ses volonts, et ne
lui pardonna qu' cette condition qu'il congdierait deux officiers de
sa maison souponns de l'avoir encourag dans sa rsistance:
c'taient un jeune clerc qui s'appelait Guiot d'Ouzy et un mnestrel
bourguignon nomm Guillaume Biche. Guiot d'Ouzy se rfugia  Paris, o
la haine du duc Philippe fut juge un titre suffisant pour le faire
admettre dans la maison de Charles VII; mais il est probable que, pour
se rconcilier avec le duc de Bourgogne, il lui servit d'espion.
Guillaume Biche s'tait rendu galement en France, et y remplissait le
mme rle en faveur du comte de Charolais, qui s'empressait
d'instruire le Dauphin de tout ce qu'il avait appris. Des malheurs
communs dont la source tait la mme n'taient-ils pas un titre  une
confiance rciproque et  une mutuelle amiti?

L'influence du Dauphin, conspirateur menaant pour la France en mme
temps que mdiateur pacifique dans les Etats du duc de Bourgogne,
augmentait de jour en jour. Au mois de fvrier 1456 (v. st.), il tint
sur les fonts de baptme la fille du comte de Charolais  qui, en
mmoire de sa mre, la reine Marie d'Anjou, il donna le nom de Marie.
Philippe n'avait point voulu paratre  cette crmonie, parce qu'il
trouvait dans le sexe de cet enfant je ne sais quel pressentiment de
la fin prochaine de sa dynastie. Nous raconterons plus tard comment le
Dauphin, devenu le roi de France Louis XI, protgea la jeune
princesse, qu'il avait jur au pied des autels de chrir et de
dfendre.

Philippe avait accord au Dauphin une pension de trente-six mille
livres avec le chteau de Genappe pour rsidence. Il allait souvent
l'y voir et deviser joyeusement avec lui et les seigneurs de la cour
les plus clbres par la vivacit de leur esprit et la fcondit de
leur imagination. Ce fut  Genappe que le Dauphin et le duc se plurent
 lutter avec les sires de la Roche, de Crquy, de Villiers, de
Fiennes, de Lannoy, de Mriadec, le prvt de Watten et l'amman de
Bruxelles,  qui imiterait le mieux dans leur grce, et surtout dans
leur licence, les tableaux du _Dcamron_ de Boccace. Nous ne
rappellerons toutefois les _Cent nouvelles nouvelles_ que pour y
rechercher la part qu'y occupent des donnes plus ou moins srieuses
sur l'poque et sur le pays o elles furent crites. A ce titre, il
faut citer _les trois damoiselles de Malines_, _le beau page de
Brabant_, _le docte clerc de Lille_, _l'aubergeon de la dame du
Hainaut_. La Flandre y est aussi reprsente, notamment par le conte
du chevalier, jeune bruyant jousteur, danceur et bien chantant, qui
choua dans ses amours  Maubeuge; celui du gentilhomme qui revtit sa
robe sans manches pour aller recevoir le dernier adieu de sa mre est
dj un rcit plus grave; enfin il en est un qui, tout oppos aux
autres, est presque une leon de morale et de vertu. Parmi les
chevaliers flamands qui tombrent au pouvoir des infidles  la
journe de Nicopoli, et qui ne prirent point sous le glaive des
bourreaux de Bajazet, la plupart payrent ranon; mais il y en eut
toutefois plusieurs qui n'chapprent aux douleurs du martyre que pour
tre condamns  l'esclavage. L'un de ceux-ci fut Nicolas Uutenhove.
Accabl des travaux les plus rudes, il regrettait amrement sa patrie
et sa femme, qui de tout son cueur l'aymoit et prioit Dieu
journellement que brief le peust revoir se encores il estoit vif, et
que s'il estoit mort, il voulsist par sa grce ses pchez pardonner et
le mettre au nombre des glorieux martyrs qui, pour l'exaltation de la
sainte foy catholique, s'estoient volontairement offerts  mort
corporelle. Neuf ans s'taient couls sans qu'elle et appris
quelque chose du sort de Nicolas Uutenhove, et sa famille ne cessait
de lui reprsenter qu'il tait temps de mettre un terme  son veuvage.
Elle n'y consentit qu' regret et bien que combattue par de secrets
remords; en effet, elle avait  peine accept un nouvel poux depuis
six mois, lorsque le bruit du retour de Nicolas Uutenhove, qui avait
t rachet par le moyen d'aulcuns chrestiens gentilshommes, se
rpandit au pays d'Artois et de Picardie, o ses vertus n'estoient
pas moins congneues que en Flandres, d'o il estoit natif. On en fut
bientt instruit  Gand, et ds ce moment sa femme refusa toute
nourriture; ses larmes ne cessaient de couler, et elle expira le
troisime jour, en protestant que si elle avait t trop faible 
repousser des obsessions funestes, son coeur, du moins, n'avait jamais
t coupable. L'auteur de ce rcit, qui fait oublier tous les autres,
tant il est simple et touchant, tait le Dauphin Louis de France:
c'est le seul titre de sa reconnaissance pour un pays qui lui accorda
une gnreuse hospitalit pendant le long sjour qu'il y fit avec le
duc de Bourgogne.

Ce fut vers les premiers jours de l'anne 1457 que Philippe, pour
faire honneur au Dauphin, rsolut de lui montrer ces fameuses cits
dont la puissance tait si grande, disait le pape Pie II, qu'il
semblait qu'en elles seules rsidt toute celle des ducs de Bourgogne.
Il se rendit avec lui de Bruxelles  Audenarde, d'Audenarde 
Courtray. Arrivs  une lieue de Bruges, le 4 avril vers le soir, ils
y trouvrent les nobles et les magistrats qui les attendaient entours
de huit cents marchands trangers, richement vtus de soie, de damas
et de velours. Les chevins complimentrent d'abord le Dauphin, qui
leur rpondit doucement: Messeigneurs, je vous mercie de l'honneur
que vous me faites, et me sera bien vostre ville pour recommande en
temps  venir. Aux acclamations qui saluaient le duc se mlaient
celles des marchands des _nations_; les uns criaient: Vive Alphonse,
roi d'Aragon! les autres rptaient: Vive Henri, roi de Castille!
et en mme temps ils agitaient les torches qu'ils avaient prises avec
eux pour les allumer ds que la nuit serait venue. Leurs bruyantes
clameurs, leur nombre, ce mouvement mme que la chute du jour ne
permettait de distinguer qu'imparfaitement, surprirent le Dauphin, peu
habitu aux grandes dmonstrations des cits flamandes. Il crut
reconnatre dans ces paisibles marchands des gens de guerre; leurs
torches lui paraissaient des lances, et durement, ajoute Chastelain,
le Dauphin en devint perplex et plein d'effroy, et cuidoit
certainement estre trahy, si s'en perut le duc et devint tout honteux
mesmes, ms leur fit dire que, de par le diable, ils s'en allassent
tout coiement ou il les puniroit de corps.

Le duc et le Dauphin assistrent  Bruges aux joutes qui y avaient
lieu chaque anne depuis le commencement du quatorzime sicle. Le
premier dimanche du carme, les bourgeois de Bruges se rendaient 
Lille pour prendre part aux ftes de l'Epinette. Le second dimanche
aprs Pques, ceux de Lille les suivaient  Bruges pour assister aux
joutes de la confrrie de l'Ours-Blanc. C'tait sur la place du March
que les combattants, aprs s'tre solennellement runis  l'abbaye
d'Eeckhout, venaient rivaliser de force ou d'adresse. Trois prix
taient donns: une lance, un cor de chasse, un ours cisel en argent.
Celui qui obtenait le premier devenait le chef de la confrrie, sous
le nom de forestier. La foule se pressait  ces joutes, et d'illustres
chevaliers ne ddaignaient pas d'y descendre dans l'arne. Mais ce qui
excita bien plus vivement l'admiration des deux princes, ce fut
l'imposante solennit de la procession du Saint-Sang  laquelle
accouraient de fort loin de nombreux plerins. Les Brugeois talaient
 l'envi, dans les rues ornes de draperies rouges et blanches, et de
lanternes de mille couleurs, tout ce qu'ils possdaient de plus
prcieux. Le Dauphin, en voyant une si grande multitude de peuple se
presser autour de lui, avait avou qu'il ne croyait pas qu'il y en et
autant dans toute la Flandre, et ses serviteurs ne se montraient pas
moins merveills du brillant spectacle qui frappait leurs regards: ce
qui donne lieu aux chroniqueurs de cette poque de remarquer combien
il tait imprudent d'exciter ainsi la convoitise d'un prince
naturellement avide et ambitieux.

Le Dauphin passa plusieurs semaines  Bruges; il cherchait  s'y faire
aimer des habitants et tudiait avec soin leurs moeurs et leurs
institutions, les ressources de leur commerce et les richesses de leur
ville. Un jour, tant mont dans un petit batelet prs de Bruges, il
tomba  l'eau et faillit se noyer; un autre jour, il profita d'une
partie de chasse pour aller visiter le port de l'Ecluse, encore si
florissant alors, que parfois l'on y voyait aborder dans une seule
journe cent cinquante navires.

Le Dauphin attendait  Bruges des nouvelles importantes de France. Un
complot avait t form pour enlever le roi Charles VII du chteau de
Saint-Priest, en Dauphin, au moment mme o il donnait audience aux
ambassadeurs bourguignons, chargs de lui renouveler de mensongres
protestations de respect et de soumission; mais ce complot fut
dcouvert, et le duc de Bourgogne, prvoyant de plus en plus une
rupture complte, quitta la Flandre pour aller exhorter les habitants
de la Somme  lui rester fidles, s'ils taient attaqus par les
Franais.

L't s'coula sans que rien justifit ces craintes, et, dans les
derniers jours de l'automne, le duc retourna  Bruges; il y reut,
pendant l'hiver, une dputation des bourgeois de Gand, qui venaient
l'inviter  se rendre dans leur ville. Philippe feignit d'abord de se
montrer peu dispos  oublier les longues et sanglantes discordes qui
avaient prcd la paix de Grave: il leur avait mme fait dire qu'ils
eussent  s'adresser au marchal de Bourgogne, ce fameux sire de
Blamont, l'homme du monde que Gantois aultrefois plus avoient hay;
mais les dputs de Gand annonaient l'intention de rclamer la
mdiation du Dauphin, comme les Brugeois avaient,  une autre poque,
invoqu celle du duc d'Orlans. Philippe en fut instruit; il n'et pas
vu plus volontiers un prince tranger intervenir dans les soins de son
gouvernement que dans les discordes intrieures de sa maison, et il se
dcida  recevoir lui-mme les dputs de Gand, en les faisant avertir
que point ne se traveillassent de faire nulluy prier pour eulx, et
par faire aultrement, ils se reculleroient plus que ne s'avanceroient.

Les dputs de Gand s'efforcrent de calmer le duc par leurs
discours. Ils lui reprsentrent doucement que s'ils avaient est en
moi, ils n'avaient du moins jamais, comme les Brugeois en 1325 en et
1437, perscut en corps le lgitime seigneur du comt de Flandre.
L'vque de Toul prit la parole pour leur rpondre: il insista sur
l'audace et la dure de leur rbellion, et sur ce qu'il pouvait y
avoir de prilleux pour le duc de Bourgogne  aller se placer au
milieu de ceux qui, nagure encore, levaient leurs bannires contre la
sienne. Les choses passes, disait-il, sont encore fresches, et n'y a
que quatre ans que les playes en saignoient encore. Nous esprons bien
que vous aultres et les gens de bien de la ville n'y entendez rien que
lault; mais quelle seurt peut-on avoir en une infinit d'aultres
rudes et meschans gens, malvais garssons, qui n'ont point d'honneur en
eulx, ne d'avoir, ms ont peut-estre est contre monseigneur en
bataille, l, o, eulx fuians et desconfis, leurs pres, leurs frres,
leurs prochains amis et parens ont est mors et tus, et ont perdu
maisons brulles, dont maintenant, par aventure, quant verroient cely
par qui ce leur avoit est fait et le sauroient estre en leurs lacs et
leur fort, pensans  la vengeance de leur annuy, pourroient faire ung
assemblement par nuit et  l'heure quand lui et nous tous ses
seigneurs dormerions, porroient venir frir desus et contendre  tuer
tout, le maistre avec sa famille?... Or, est tout cler que Gand a
beaucoup de malvais garssons et de rudes et felles coeurs de gens...
Il y a nul de nous qui ne vousist bien que la chose se peust faire 
l'honneur de monseigneur et principalement  sa seurt, et savons bien
qu'il feroit bien quant il monstreroit visage de misricorde et de
clmence  son peuple, et par espcial en une si noble et puissante
ville comme est Gand, une des plus belles et des puissantes du monde.

Deux des dputs de Gand, Matthieu de Gruutere et Jean Stoppelaere,
cherchrent  justifier les Gantois, en dmontrant qu'il n'existait
aucun sujet de crainte et d'inquitude dans l'avenir. Quelle que ft
l'tendue de la ville de Gand, quelle que ft sa population, les
doyens, les jurs, les conntables, les centeniers et les dizeniers en
connaissaient tous les habitants, et exeraient sur eux une si grande
influence que leurs serments garantissaient la fidlit, la soumission
et la paix de toute la cit. Pour assurer le succs de cette dmarche,
ils offraient au duc vingt mille lions d'or; Philippe avait
constamment besoin de ressources considrables pour l'excution de
ses vastes desseins. Il et d'ailleurs jug imprudent de faire revivre
le mcontentement des Gantois, au moment o une invasion hostile, de
Charles VII n'avait pas cess d'tre probable; il cda aux humbles
prires de leurs dputs, et promit de se rendre au milieu d'eux le 6
avril 1458.

Quelques serviteurs du duc de Bourgogne l'avaient prcd  Gand pour
y tudier les dispositions des bourgeois, en mme temps qu'ils
veilleraient aux prparatifs des ftes qui devaient avoir lieu. Ils
reconnurent que tout tait calme et paisible, et ne remarqurent dans
les rues que de somptueuses tapisseries aux couleurs du duc, qui
taient noir, gris et vermeil, ou de riches ornements d'or et
d'argent, dont quelques maisons taient entirement couvertes. Leurs
rapports avaient fait cesser toute inquitude, lorsque le 27 mars ils
retournrent prcipitamment  Bruges; le mme jour, un tremblement de
terre s'tait fait sentir  Gand, et les moines de Saint-Pierre,
runis dans leur glise, prtendaient avoir entendu saint Bertulf
s'agiter violemment dans son tombeau, signe certain de grands
vnements. Ce rcit parvint jusqu'au Dauphin et lui bouta telle
paour en la teste qu'il alla supplier le duc de renoncer  son projet;
mais Philippe consentit seulement  l'ajourner. Le marchal de
Bourgogne, envoy  Gand, revint bientt annonant que rien ne
lgitimait la terreur des moines de Saint-Pierre, et l'entre du duc
fut dfinitivement fixe au 23 avril. Ms oncques le Daulphin ne se
voult changier de son opinion, dit Chastelain, tant l'avoit peur ahers
et ne l'eust su asseurer langue d'homme.

Le 22 avril, le duc de Bourgogne avait pass la nuit  Eecloo; le
lendemain, il se rendit  Gand. Douze cents hommes d'armes et deux
cents archers le prcdaient salade en tte, et il s'avanait lui-mme
entour d'une multitude de barons et de chevaliers appels de la
Hollande, du Hainaut et de la Picardie; mais l'on ne remarquait ni
clercs ni prtres  sa suite. Pour le rassurer davantage, les portes
de la ville avaient t tes de leurs gonds et les barrires avaient
t enleves. Le bailli Arnould de Gouy et quatre chevins de chaque
banc, accompagns de quatre cents bourgeois  cheval, vtus de noir,
l'attendaient  Mariakerke. Plus loin se tenaient les doyens des
mtiers et d'autres bourgeois qui s'inclinrent humblement  son
arrive; plus loin encore, les abbs de Saint-Pierre, de Saint-Bavon,
de Baudeloo, de Grammont, de Ninove, de Tronchiennes, le prvt et
les chanoines de Sainte-Pharade, les membres du clerg et les
bguines qui chantaient en choeur le _Te Deum_.

Dans toutes les rues, de vastes chafauds fermaient les issues
troites et sombres des quartiers habits par les ouvriers d'o et pu
s'lancer inopinment quelque troupe de conspirateurs: on avait
cherch par les emblmes dont ils taient chargs  faire oublier les
motifs qui les avaient fait lever. Les Gantois avaient, comme les
Brugeois, choisi l'image d'Abraham sacrifiant son fils pour exprimer
leur obissance: _Omnia qu locutus est Dominus, faciemus_. Une jeune
fille, place dans un lgant prau, appliquait au duc ces paroles de
Salomon: _Inveni quem diligit anima mea_. Tantt on galait sa gloire
 celle de Csar, tantt l'on comparait sa clmence  celle de Pompe.
Ici on avait reproduit le discours des Isralites  Gdon: _Dominare
nostri tu et filius tuus et filius filii tui_; ailleurs, on avait
crit: _Utere servitio nostro sicut placuerit tibi_. On vit mme un
homme, vtu d'une peau de lion, dgradant le fier symbole de la
nationalit flamande, conduire le duc jusqu' son htel en tenant la
bride de son cheval. Comme les temps taient changs! Qu'tait devenu
cet intraitable orgueil que l'on reprochait nagure  la cit de Gand
qui, mme aprs le dsastre de Gavre, tait reste, au tmoignage de
Chastelain, la plus puissante et la plus riche de l'Europe? Y avoient
les trois quarts, dit Jacques Duclerq, de ceux qui le voyoient, qui
plouroient; et pareillement ceux de la compagnie du duc, pour
l'humilit qu'ils voyoient que ceux de la ville faisoient.

La foule se pressait dans les rues et sur les places publiques pour
assister  ce spectacle; les uns s'arrtaient autour des mnestrels
qui chantaient:

    Vive Bourgogne! est nostre cri;

les autres s'assemblaient au march de la Poissonnerie, o l'on
voyait, dans un grand bassin, nager des tritons et des sirnes. Vers
le soir, ces divertissements continurent  la clart des flambeaux;
le lendemain, il y en eut, jusques en l'hostel de la ville,
d'autres, non moins splendides, destins  faire connatre au duc la
sincrit du repentir des Gantois. Ces ftes se fussent prolonges
longtemps si le duc, remarquant que les assembles du peuple
devenaient de jour en jour plus nombreuses, n'et jug prudent d'y
mettre un terme.

Au milieu de ces pompes, l'arrive d'un huissier du parlement de Paris
vint arracher le duc de Bourgogne  l'enivrement de la puissance et de
la gloire.

En 1445, lors de la fameuse joute du sire de Lalaing et de Jean de
Bonifazio, un huissier du parlement avait paru dans le palais du duc,
au milieu d'un banquet solennel o sigeaient le duc d'Orlans et tous
les chevaliers de la Toison d'or, pour l'ajourner en personne 
rpondre  la citation d'un Dimence de Court, homme de non grand
estime. Il tait revenu peu aprs briser  coup de marteau les portes
de la tour de Lille pour dlivrer un prisonnier en la prsence du duc,
qui oncques toutevoies ne se deslia en parler, j soit-ce que emprs
lui en avoit aucuns qui volontiers l'eussent lanc en la rivire.

Dix ans aprs, le parlement envoya de nouveau un huissier ordonner au
sire d'Antoing de rendre la libert  la fille d'un bourgeois de Lille
que le duc lui avait ordonn de garder prisonnire jusqu' ce qu'elle
consentt  pouser un archer de sa garde nomm Colinet de la
Thieuloie. Le duc se trouvait en ce moment en Hollande; le message
dont avait t charg l'huissier du parlement l'irrita  tel point
que, sans se proccuper des exercices religieux du carme et de
l'assemble solennelle qu'il tenait aux grandes ftes de l'anne, il
s'embarqua secrtement  Rotterdam, malgr une tempte qui faillit
plusieurs fois engloutir sa barque; enfin, il aborda  l'Ecluse et
monta immdiatement  cheval pour se rendre dans le Hainaut, o il
annona au sire d'Antoing que, quelque chose qui arrivt, il tait
assez fort pour le protger. Philippe s'indignait de ce que lui qui
estoit prince de justice estoit ainssi men par ceulx du parlement de
Paris, qui de ses subgez lui voloient oster la cognoissance et
l'auctorit, et venir par haute main exploiter en ses pays dont il
estoit souverain. Cependant il feignit de se rendre aux prires et
aux larmes de la mre de la jeune fille, qui tait venue le jour du
vendredi saint se jeter  ses pieds; mais les conseillers du
parlement, dont les ordres avaient t mconnus par le sire d'Antoing
et par le duc lui-mme, adressrent les plaintes les plus vives au
roi.

L'huissier du parlement, qui arriva  Grand en 1458, n'tait pas
uniquement charg d'inviter le duc de Bourgogne  siger parmi les
juges du duc d'Alenon; il semblait que sa principale mission ft de
rpter au plus illustre et au plus indpendant des grands vassaux:
Vecy le flayel de vostre extollacion fire que vous avez prise, qui
vous vient corrigier droit cy et pincier, et vous monstrer qui vous
estes. Charles VII se souvenait que le duc de Bourgogne avait
repouss sa mdiation lors de la grande guerre de Gand: en mme temps
qu'il lui rappelait ses devoirs et ses serments, il se plaisait 
rpter  ses sujets ce que Charles V disait aux barons bretons:
Lequel vous vaut mieulx ou que vous souffriez le tort de vostre pays,
ou que vous souffriez le secours de droit du nostre?

Le duc fut d'autant plus surpris de ce message, qu'en vertu du trait
d'Arras aucune citation personnelle ne pouvait lui tre adresse: peu
lui importait, d'ailleurs, d'exercer les droits de pair du royaume,
s'ils devaient lui imposer l'obligation de s'associer aux rigueurs de
la justice royale contre un prince depuis longtemps son ami et son
alli secret. Il rpondit  l'huissier du parlement qu'il regrettait
de ne pas avoir t prvenu plus tt, afin de pouvoir se rendre 
l'assemble de Montargis avec tout l'clat qu'exigeait son rang de
doyen des pairs. Je ne vis oncques le roy, disait-il, si voudroye
aller devers lui bien accompagn et le mieux que je pourroye. Puis,
s'chauffant par degrs, il ajouta: Quant est du roy, je ne me
plaings point de luy, ms de vous aultres ceulx du parlement, je me
plaings  Dieu et au monde des forfais, injures et rudesses que vous
m'avez fait et faites tous les jours, tant en mon honneur comme en mes
seigneuries, voluntairement et par haine, dont mon intention n'est
point de le souffrir plus, ms m'en vengeray une fois si je puis, et
prie  Dieu qu'il me donne tant vivre que j'en puisse prendre
vengeance  l'apptit de mon cuer. Je ne le dis pas droit cy que je ne
vueille bien qu'il leur soit rapport, car vous-mesmes vous en estes
et  ceste cause le vous dis.

Le hraut d'armes, Toison d'or, fut charg par Philippe d'aller
exposer au roi de France qu'il dsirait quelques dlais, afin de se
prsenter  Montargis bien accompagni pour lui faire honneur et
service, et le duc lui avait dit, de sa propre bouche, que si l'on
demandait quelle compagnie il comptait y amener avec lui, il rpondt
en son nom qu'il y mneroit quarante mille combattants pour servir le
roy se besoing en avoit, et jams n'y entreroit  moins.

Le duc, qui s'estoit renforchi au double par la retraite du
Dauphin, avait dj mand les hommes d'armes des fiefs et des
arrire-fiefs, ainsi que les arbaltriers des bonnes villes; il avait
fix sa rsidence  Lille, o il runissait toute son artillerie,
lorsque Charles VII le dispensa de se rendre lui-mme  Montargis. La
situation n'en restait pas moins grave; on n'ignorait pas que le
procs instruit contre le duc d'Alenon embrassait tous les complots
qui avaient succd  celui de la Praguerie, et tendoit le roy, dit
Chastelain,  donner freur au duc de Bourgogne, lequel il maintenoit
 son rebelle, et se ledit de Bourgogne eust est attaint coupable
aveuque le duc d'Alenchon, il eust mis sus le lit de justice pour en
faire condempnation comme de l'aultre. L'on avait trouv, disait-on,
dans l'htel mme du duc de Bourgogne, des vers o l'on plaait dans
la bouche du roi de France ces menaces adresses  Philippe:

/*
    Lyon, les bras n'a pas si au desseure,
    Que par toy puisse un nouvel monde faire;
    Branle o tu veux, mais pense  ton affaire:
    Cent ans as creu, tout se paye en une heure.

Il est plus certain que Charles VII avait rsolu de convoquer, pour
rsister aux prparatifs du duc de Bourgogne, le ban et l'arrire-ban
du royaume, jusque dans les villes de la Somme cdes par le trait
d'Arras. La guerre semblait imminente. Le comte de Charolais se
montrait surtout plein d'enthousiasme et de zle pour l'entreprendre.
Je iray, disait-il dans le conseil,  tout ce qu'il plaira  moy
donner de gens jusques devant Paris, et de l jams ne retourneray que
je n'aye travers premier le royaume de l'un bout jusqu' l'autre. Le
duc de Bourgogne sourit en coutant son fils: ce feu d'ardeur juvnile
avait mu son coeur paternel en lui rappelant qu'il avait t lui-mme
dans sa jeunesse hardi et entreprenant. En ce moment, il oubliait
toutefois ses tardifs regrets de ne pas avoir combattu avec les
Franais  Azincourt, pour applaudir aux sentiments hostiles que leur
portait l'hritier de ses Etats. Dj le comte d'Etampes, l'vque de
Toul et le marchal de Bourgogne s'taient rendus  Calais pour
traiter avec le comte de Warwick du renouvellement des trves et
d'aulcuns aultres secrez entendemens sur aultres grandes matires.

Cependant le roi de France, apprenant les ngociations entames 
Calais, envoya de nombreux espions en Flandre et en Angleterre, et
bien que l'un d'eux, arrt prs de Gravelines, et t conduit au
chteau de Lille par l'ordre du comte d'Etampes, leurs rapports furent
assez complets pour qu'il crt ne pas devoir tmrairement commencer
la guerre. Le procs du duc d'Alenon fut ajourn de quelques mois;
lorsqu'on le reprit, on eut soin d'en carter tous les tmoignages qui
accusaient le Dauphin et le duc de Bourgogne. Il avait t tabli, il
est vrai, que le duc d'Alenon avait lui-mme fait un voyage  Lille,
et l'on affirmait qu'il avait charg l'un de ses valets d'aller
chercher  Bruges une herbe fort rare destine  empoisonner le roi de
France. On avait galement saisi des lettres de crance accordes par
le Dauphin pour traiter avec les Anglais, mais l'on feignit de
rvoquer en doute l'exactitude de ces dpositions et l'authenticit de
ces titres, et le duc d'Alenon fut seul frapp d'une sentence
capitale bientt commue en une dtention perptuelle au chteau
d'Aigues-Mortes.

Les dangers que Charles VII pouvait prvoir dans la formation d'une
ligue secrte contre lui se dissipaient peu  peu. Sa fermet
effrayait ceux que sa clmence n'avait pu toucher.

Le Dauphin lui-mme semblait hsiter dans l'opposition violente qu'il
faisait depuis longtemps  son pre; car il avait profit de la
grossesse de la Dauphine pour lui crire et pour protester de sa
soumission  ses volonts. Le motif de ce changement de conduite tait
le bruit gnralement rpandu que l'on avait propos dans le conseil
du roi de dclarer son frre Charles, duc de Berry, lgitime hritier
de la couronne.

D'autres motifs loignaient le duc de Bourgogne des complots auxquels
il avait pris si longtemps une part active. Au moment o le roi de
France dcidait que si ses ordonnances et celles du parlement
continuaient  ne pas tre observes en Flandre, il fallait y
contraindre par la force le duc de Bourgogne, Philippe relevait 
peine d'une longue maladie qui avait mis sa vie en pril. Le repos
tait devenu ncessaire  sa sant, et les mdecins qui l'avaient
suivi  Gand, o il se proposait de rclamer des Etats de Flandre
d'importants subsides, afin de commencer la guerre, l'avaient engag 
ne songer qu' y prolonger son sjour pour l'air qui lui estoit
propre, car norry y avoit est. De plus,  mesure qu'il sentait ses
forces s'affaiblir, un secret remords le pressait de ne pas mousser
contre les chrtiens des armes qu'il avait promis de diriger contre
les nations paennes. On lui avait rapport qu'au concile de Mantoue
le pape, comparant aux invasions des Huns et des Goths la marche des
Turcs vers la Hongrie, dernier rempart de la chrtient, l'avait
publiquement menac de la vengeance cleste s'il tardait plus
longtemps  excuter son voeu. Sa maladie et les infirmits de sa
vieillesse, qui s'accroissaient tous les jours, lui parurent un nouvel
avertissement de Dieu irrit de le voir sacrifier si longtemps 
d'autres intrts l'accomplissement de ses desseins contre les
infidles.

L'expdition du duc de Bourgogne en Orient parut bientt
invariablement arrte. Au mois de mai 1460, matre Antoine Hanneron,
qui fut depuis prvt de Bruges, reut de nouvelles instructions pour
aller en Allemagne poursuivre les ngociations entames l'anne
prcdente par Simon de Lalaing et rclamer, sinon le titre de roi de
Lotharingie, au moins la dignit de vicaire imprial, insparable, aux
yeux de Philippe, de celle de chef de la guerre sainte.

Depuis longtemps, toutes les indications propres  assurer le succs
de la croisade avaient t runies avec soin. Les sires de Wavrin et
de Lannoy, Bertrandon de la Broquire, Martin Vilain, Anselme Adorne,
s'taient hts de soumettre au duc les relations de leurs voyages en
Orient, o ils dcrivaient avec de longs dtails chaque pays et chaque
ville qu'il leur semblait avantageux de s'efforcer de conqurir. Pour
les complter, Jean Torzelo, chambellan de l'empereur de
Constantinople, lui avait fait remettre un expos de la situation des
infidles, o il valuait leurs forces  cent mille cavaliers, en
insistant fortement sur l'appui que les chrtiens trouveraient contre
eux chez les princes de l'Albanie et de la Grce. Un prtre flamand,
cr vque du Mont-Liban par le pape Calixte, y et joint le concours
important des Maronites. L'empereur David de Trbisonde,  qui s'tait
adress le duc de Bourgogne, lui avait rpondu, tant pour lui qu'au
nom du roi de Perse, du roi de Mingrlie, du duc de Gorgie et du
seigneur d'Armnie, en lui promettant de l'aider  dlivrer l'Asie et
de le placer sur le trne de Jrusalem. Enfin, dans les premiers jours
de l'anne suivante (14 mai 1461), une ambassade, envoye par ces
princes de l'Orient, dont quelques-uns n'taient pas mme chrtiens,
arriva  Saint-Omer, o le duc avait tenu un chapitre de la Toison
d'or. Le discours qu'elle pronona commenait par ces mots: Voici que
les mages sont venus de l'Orient vers l'toile qu'ils ont aperue 
l'Occident, c'est--dire vers vous, dont la puissance brille
aujourd'hui d'un si grand clat jusqu'aux rivages de l'Orient, qu'elle
y claire les princes et les nations, et les guide vers vous qui tes
la vraie image de Dieu. Le duc de Bourgogne reut avec joie cette
ambassade, et protesta de son dsir de se montrer bientt digne
d'aller relever au del du Bosphore cette vieille bannire des Robert
et des Godefroi, que les Turcs redoutaient, disait-on, plus que cent
mille combattants.

D'troites et striles querelles domestiques vinrent bientt rappeler
Philippe aux soins qu'exigeaient son gouvernement et la tranquillit
mme de son palais. C'taient de nouveau les diffrends sans cesse
renaissants du comte de Charolais et des sires de Croy. Le comte de
Charolais voyait de plus en plus avec jalousie l'influence d'Antoine
de Croy s'lever si haut qu'il avait partag avec le duc de Bourgogne
l'honneur de tenir sur les fonts du baptme le fils an du Dauphin.
Depuis longtemps il s'tait loign de la cour, o dominaient ses
ennemis, et vivait retir dans une triste solitude au Quesnoy. Un
jour, il crut la devoir quitter pour aller  Bruxelles exposer  son
pre, en la prsence mme du sire de Croy, tous ses griefs contre lui;
mais le duc ne voulut point l'couter, et le comte de Charolais
s'loigna plus irrit que jamais. A quel projet s'arrta sa colre?
Quels furent les moyens qu'il se proposa pour enlever l'autorit au
sire de Croy? Il est difficile de prciser quelque chose  cet gard.
Nous savons, toutefois, que peu aprs le comte de Saint-Pol, cet
illustre feudataire aux sentiments douteux et incertains, qui avait,
en 1453, t en mme temps l'un des chefs de l'arme bourguignonne et
l'un des mdiateurs choisis par Charles VII, se rendit  Bourges,
charg d'un message secret du comte de Charolais. Le jeune prince
annonait, dit-on, l'intention de mettre le sire de Croy hors de
l'hostel de son pre, et de chercher, s'il tait rduit  fuir, un
asile dans le royaume de France. Il demandait seulement qu'on lui
accordt le commandement de l'expdition destine  secourir la reine
d'Angleterre Marguerite d'Anjou, qui soutenait avec courage les droits
de la maison de Lancastre contre la rbellion du duc d'York. Le roi de
France lui fit rpondre qu'il l'accueillerait volontiers dans ses
Etats, mais il dclarait aussi que pour deux royaumes tels que le
sien il ne consentiroit un vilain fait, et refusait de l'encourager
dans les moyens de violence qu'il voulait opposer aux volonts de son
pre.

Charles VII, vieux et malade, frmissait  la pense de tout ce qui
pouvait lui rappeler ses propres malheurs; ils touchaient  leur
terme. Le bruit courait que le Dauphin, las de consulter des
astronomes sur l'poque de sa mort, cherchait  la hter, et qu'il
avait dj corrompu son mdecin, matre Adam Fume. Selon une version
assez douteuse, Charles VII, voulant pargner ce crime  son fils,
s'abstint de toute nourriture jusqu' ce qu'il expirt, au milieu des
gmissements de ses serviteurs et des larmes de son peuple, le 22
juillet 1461.

Les premiers actes du nouveau roi de France justifirent cette
accusation: il combla de prsents ceux qui lui annoncrent la mort de
son pre, dfendit que l'on portt son deuil et fit largir matre
Adam Fume qui avait dj t charg de chanes. Philippe s'tait ht
de le faire fliciter sur son avnement par le sire de Croy, en lui
annonant l'intention de l'accompagner jusqu' Reims avec l'arme
qu'il avait depuis longtemps runie. L'occasion semblait favorable
pour rtablir en France la tutelle du duc de Bourgogne, telle que Jean
sans Peur l'avait exerce sous le rgne de Charles VI. Mon bel oncle,
objectait vivement Louis XI au sire de Croy, a-t-il quelqu'un 
redouter, puisqu'il est avec moi et moi avec lui? Comment! ne suis-je
point roi? De qui doit-il avoir peur? Mon bel oncle ne peut-il pas se
remettre entre mes mains avec la confiance que je lui ai montre en
m'abandonnant aux siennes?

Nanmoins, quel que ft son mcontentement secret, il tait rduit 
dissimuler; il venait d'emprunter au duc de Bourgogne de fortes sommes
d'argent dont il avait grand besoin, et dans son dsir de faire croire
 la sincrit de sa reconnaissance pour des services qu'il allait
bientt oublier, il affectait de nommer sans cesse le duc Philippe son
pre et son sauveur. Dans toutes les villes o il s'arrtait avec lui
en s'acheminant vers la cit de Reims, il lui faisait offrir les clefs
aussi bien qu' lui-mme et l'associait  tous les honneurs de la
royaut. A la crmonie du sacre, Philippe s'assit  ct du trne, au
mme rang que le roi de France, et ce ne fut qu'aprs l'avoir arm
chevalier et avoir plac la couronne fleurdelise sur son front qu'il
lui rendit hommage, comme tant trois fois pair du royaume, dans la
forme suivante: Mon trs-redoubt seigneur, je vous fais hommage
prsentement de la duch de Bourgogne, des comts de Flandres et
d'Artois, et de tous les pays que je tiens de la noble couronne de
France, et vous tiens  seigneur, et vous en promets obeyssance et
service; et non pas seulement de celles que je tiens de vous, mais de
tous mes autres pays que je ne tiens point de vous, et d'autant de
seigneurs et de nobles hommes, de gens de guerre, et d'autres qui y
sont, que j'en pourray traire. Je vous promets faire service avec mon
propre corps tant que je vivray, avec tout ce que je pourray finer
d'or et d'argent. Ce fut de nouveau au milieu de l'arme
bourguignonne que Louis XI fit, peu de jours aprs, son entre
solennelle  Paris. Les archers du comte d'Etampes le prcdaient, et
tous les nobles dont il tait entour taient des chevaliers
trangers. C'taient, entre autres, les sires de Croy, de Commines, de
Hornes, de Toulongeon, de Brimeu, de Lalaing, de la Gruuthuse, de la
Hamaide, de Borssele, de Wavrin, de Harnes, de Moerkerke, de
Miraumont. L'humble apparence du roi, qui chevauchait sur un petit
cheval, la tte couverte d'un simple chaperon noir  la mode
allemande, rehaussait davantage la pompe de Philippe, qui talait dans
cette crmonie tous ses diamants et tous ses joyaux: les acclamations
populaires semblaient ne s'adresser qu' lui, et lorsque ce brillant
cortge traversa le quartier des Halles, on entendit un boucher
s'crier: O franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu dans
la ville de Paris: il y a longtemps que vous n'y tes venu, quoique
vous y fussiez fort dsir.

Louis XI et vivement souhait de pouvoir persuader au duc Philippe de
rompre les trves qu'il avait conclues avec les Anglais; c'et t le
moyen le plus sr d'affaiblir son intervention prpondrante dans les
affaires de France. Mais Philippe n'oublia pas combien l'alliance de
la Flandre et de l'Angleterre tait ncessaire  la prosprit de ses
Etats; il tait d'ailleurs contraire  toute guerre, dont le rsultat
infaillible et t de retarder l'expdition qu'il projetait depuis si
longtemps contre les infidles. Je vois bien comment vont les choses,
disait-il, on cherche dj  s'opposer  mon voyage! Il repoussa les
insinuations de Louis XI, et tenta de lui rappeler qu'en d'autres
temps il avait obtenu du pape la dignit de gonfalonier de la
croisade.

Un splendide banquet avait t prpar  l'htel d'Artois; le duc de
Bourgogne y runit autour de lui les ducs d'Orlans, de Bourbon et de
Clves, les comtes de Charolais, de Savoie, d'Angoulme, de Nevers,
d'Etampes, de Montpensier, de Laval, de la Marche, de Vendme,
d'Harcourt, de Tancarville, de Saint-Pol, de Dunois, de Luxembourg.

On y attendait le roi; ds qu'il y aurait paru, l'lphant conduit par
le More de Grenade y et port la Religion en habits de deuil: elle
et adress  tous les convives un appel qu'ils n'auraient pu
repousser, afin qu'ils renouvelassent les voeux du Faisan. Le roi se
serait trouv solennellement engag en prsence de toute la noblesse
par les mmes serments et aurait bientt t rduit  opter entre la
honte d'un parjure et celle de devoir accepter jusqu'en Asie la
supriorit du duc de Bourgogne,  peu prs roi en France et unique
chef de la croisade en Orient. Louis XI reut l'avis de ce qui se
prparait: il allgua un prtexte et ne se rendit point au banquet du
duc de Bourgogne.

Cependant Philippe prolongeait son sjour dans la capitale du royaume;
bien qu'il parlt souvent de son dpart et qu'il y songet quelquefois
en remarquant combien s'tait refroidie l'amiti de son hte de
Genappe, il ne pouvait s'y rsoudre.

Louis XI ne vit qu'un moyen de l'engager  quitter Paris, ce fut de
lui en donner l'exemple; mais comme il estoit ingnieux et actif en
plusieurs choses et que la vivit de son engien lui faisoit fantasier
maintes besognes, il voulut imposer en mme temps silence aux bruits
qui couraient sur ces divisions secrtes; il convoqua donc les
chevins et les docteurs de l'universit  l'htel d'Artois et s'y
rendit lui-mme. Voici, leur dit-il, mon cher oncle; c'est la
personne du monde  qui je dois le plus et de qui je tiens ma vie, ma
couronne et tout ce que je possde. Mon cher oncle partira bientt
pour ses Etats; je pars moi-mme pour la Touraine. Je vous prie de
vouloir bien faire une procession gnrale pour que vous priiez tous
pour lui et pour moi, ainsi que pour le salut de ce royaume qui repose
en grande partie entre ses mains.

Le lendemain, Louis XI s'loigna de Paris. Le duc de Bourgogne se
dcida bientt  l'imiter: les troubles de Thionville rclamaient sa
prsence dans le Luxembourg.

Le comte de Charolais tait rest seul en France. Louis XI avait jug
utile de se l'attacher en flattant son orgueil, et en lui racontant
qu'il avait appris pendant son sjour en Brabant que les sires de Croy
avaient propos au duc d'enfermer son fils dans une prison. Ce qu'il
avait t lui-mme pour le duc de Bourgogne, le comte de Charolais
pouvait  son tour l'tre pour lui. Rien n'tait plus ais que de
rveiller ces discordes intrieures dont il avait vu l'origine et les
progrs. Soit qu'elles appelassent sa mdiation amiable, soit qu'elles
rclamassent un jour son intervention arme, elles devaient dans l'un
et l'autre cas favoriser l'accroissement de sa puissance. Guillaume
Biche, que nous avons vu nagure exil par le duc de Bourgogne pour
avoir excit son fils contre lui, tait l'agent de ces intrigues entre
le roi de France et le comte de Charolais. De tous les sujets du duc
il n'y en avait que trois que Louis XI et depuis son avnement au
trne levs  des fonctions importantes dans le royaume: c'taient
Guillaume Biche,  qui il avait donn le gouvernement du Soissonnais,
un valet de chambre du duc, qu'il nomma capitaine du chteau de
Vincennes, et un riche marchand italien de Bruges qu'il cra gnral
des finances. Le plus puissant tait Guillaume Biche. Les huissiers et
les sergents d'armes avaient reu l'ordre de le laisser pntrer dans
la chambre du roi  toute heure de la nuit et du jour. Louis XI se
promenait souvent avec lui en le tenant par le bras, et l'associait
mme  ses plus secrtes aventures.

Le comte de Charolais coutait volontiers les propositions du roi de
France. Au retour d'un plerinage qu'il avait fait  Saint-Claude, il
s'arrta  Tours: Louis XI continuait  distinguer le comte de
Charolais parmi tous les princes du sang, et un jour qu'il s'tait
gar  la chasse il se montra tellement inquiet de sa disparition
qu'il jura de ne prendre aucune nourriture avant qu'il et t
retrouv: le lendemain, il lui donna le gouvernement de la Normandie
avec une pension de trente-six mille livres. C'tait le chiffre de la
pension qu'il recevait lui-mme  Genappe du duc de Bourgogne.

Cependant le comte de Charolais semblait peu reconnatre cette extrme
gnrosit d'un monarque naturellement goste et avare; il tait n
trop ambitieux pour songer  sacrifier ses intrts  ceux d'un prince
tranger, trop orgueilleux pour se laisser imposer le rle humiliant
que le Dauphin avait accept  Genappe. Au milieu mme de la cour du
roi de France, il opposait ses propres intrigues  toutes celles qui
l'entouraient. Tandis que Louis XI et le duc Philippe favorisaient le
duc d'York, il s'alliait secrtement au duc de Somerset, l'un des
chefs du parti du roi Henri VI. On craignait mme qu'il ne profitt de
l'arrive du duc de Bretagne, qui avait t mand  Tours, pour
chercher  ressusciter la grande ligue fodale qui avait t autrefois
forme contre Charles VII. Louis XI fit si bien pour la prvenir
qu'il persuada au comte de Charolais de ne pas tarder plus longtemps 
visiter les provinces septentrionales de la France, o il lui
permettait de jouir des prrogatives de la royaut, notamment de celle
de rendre la libert aux prisonniers.

A peine le comte de Charolais tait-il retourn au Quesnoy qu'il
apprit que son pre tait gravement malade  Bruxelles; il s'y rendit
aussitt et ne quitta plus le chevet de son lit. On avait appel prs
du vieux duc de Bourgogne les mdecins les plus clbres de cette
poque, Barthlemy Cazal, de Venise, Luc Alexandre, de Milan, Pierre
de Herlain, de Savoie, Dominique, de Genve, et un chirurgien du
royaume d'Armnie qui portait le nom assez triste de Jean sans Piti;
mais ils conservaient peu d'espoir de le gurir, et des processions
solennelles eurent lieu pour implorer du ciel le rtablissement de sa
sant, non-seulement dans toutes les villes de ses Etats, mais aussi 
Paris et  Londres. Enfin sa situation s'amliora, et ds qu'il se
sentit un peu mieux, le comte de Charolais, qui l'avait entour des
soins les plus assidus, recouvra quelque influence prs de lui; mais
l'usage qu'il en fit prouva que son caractre ne s'tait pas modifi,
car il continuait  se montrer dur et inflexible dans ses volonts.
Roland Pype, trsorier de Flandre, avait t autrefois le receveur
gnral de ses finances; il avait mme t priv de ses fonctions avec
tant de rudesse que dans son dsespoir il aurait attent  ses jours
si sa famille n'et constamment veill sur lui dans sa maison de
Bruges. Ce n'tait point assez: au plus fort de la maladie du duc, le
comte de Charolais lui manda qu'il se prsentt sans dlai  Bruxelles
pour rendre compte des deniers qu'il avait eus en dpt. Roland Pype
obit: on ignore quel fut l'accueil que lui fit le comte de Charolais;
mais peu de jours aprs, on le trouva noy au fonds d'un puits o il
s'tait prcipit. Il fallut cacher au duc, qui l'aimait beaucoup, ce
triste vnement.

La convalescence de Philippe tait pnible et lente; ses mdecins
venaient de lui ordonner de couper sa chevelure, et il avait prescrit
 tous les nobles de suivre son exemple. Depuis longtemps, le clerg
s'levait contre l'usage de porter les cheveux si longs qu'ils
empeschoient le visage et les yeux, usage qu'il jugeait dshonorant
parce qu'il semblait emprunt aux femmes. En 1105, le comte de
Flandre, Robert de Jrusalem, clbrait les ftes de Nol 
Saint-Omer, lorsque l'vque d'Amiens, saint Godefroi, annona qu'il
ne recevrait d'offrandes que de la part des nobles qui portaient les
cheveux courts: tous ceux qui se trouvaient prsents saisirent
aussitt,  dfaut de ciseaux, leurs glaives et leurs poignards pour
faire tomber leur longue chevelure. En 1462, l'empressement des nobles
 s'en dpouiller tait plus douteux, et messire Pierre de Hagenbach
fut charg d'employer la force afin de les y contraindre, moins pour
favoriser la rforme des moeurs que pour cacher davantage les
infirmits d'un prince bientt septuagnaire.

Philippe se rendit lui-mme dans les principales villes de Flandre
pour remercier les bourgeois de leurs prires et de leurs processions,
et pour leur montrer qu'il avait repris toutes ses forces. Sa
magnificence tait toujours la mme, car il voulait que rien ne part
chang ni en lui ni autour de lui, et les chroniqueurs citent
notamment l'entre solennelle qu'il fit  Bruges comme une chose de
moult grand triomphe impossible  croire  ceux qui ne l'ont veue.
Ardent Dsir et Bon Vouloir, messagers des Brugeois, s'taient rendus
au devant de lui: la nacelle qui le portait sur le canal de Damme
tait un jardin plant d'arbustes et de fleurs qu'escortaient une
foule de bateaux richement orns par les marchands trangers, o l'on
entendait tour  tour les douces et riantes harmonies des tambourins
et les dtonations, aussi bruyantes que le tonnerre, des veuglaires et
des canons. A l'entre de la ville s'levait une tour d'o l'on vit
tout  coup s'abaisser un pont-levis. C'tait la rsidence de dame
Vnus. Prs de l, on remarquait Pris dont le regard tmraire
jugeait la beaut de trois desses: allgories qui rappelaient au duc
de Bourgogne les faciles amours de ses jeunes annes, sans lui en
rendre la vigueur, l'nergie, les esprances et les illusions.

Au sein mme de ces ftes, les tristes proccupations des intrts
politiques veillaient comme un remords dans l'esprit du vieux prince.
Il commenait  peine  reprendre la direction des affaires quand on
lui annona que Louis XI venait de dfendre qu'on allt acheter le sel
en Bourgogne. C'est ma rcompense, rpondit-il, d'avoir soutenu celui
qui ne cherche qu' me dtruire. Peu aprs, le roi de France lui
envoya une ambassade pour lui faire connatre son intention d'appuyer
par les armes les droits de la maison de Lancastre et le prier de
permettre que le comte de Charolais prt le commandement de son arme.
Le duc refusa encore cette fois de renoncer  ses trves avec le duc
d'York, et fit rpondre qu'il maintiendrait ses relations avec
l'Angleterre aussi bien que ses prdcesseurs, qui, moins puissants
que lui, ne les avaient jamais abandonnes.

Louis XI, en offrant au comte de Charolais un commandement qu'il avait
autrefois ambitionn, se proposait un double but: non-seulement il
voulait troubler sa rconciliation avec son pre, mais il esprait
aussi qu'en l'appelant en France, il s'assurerait un prcieux otage
qui garantirait la fidlit future de la maison de Bourgogne. La
rcente maladie de Philippe lui avait fait comprendre combien il tait
important qu'au moment de sa mort son unique hritier se trouvt entre
ses mains.

Cependant, lorsqu'il vit que cette dmarche restait sans succs, il
adopta une politique toute diffrente, et par une suite de ce systme
qui le portait sans cesse  corrompre les hommes dont il pouvait avoir
besoin, il se lia tout  coup par un pacte secret aux sires de Croy
que nagure il accusait si vivement. L'influence qu'ils conservaient
sur la vieillesse du duc Philippe lui paraissait devoir mieux servir
ses projets que l'amiti ingale du comte de Charolais, et il n'hsita
pas  la sacrifier publiquement pour se faire de cette rupture mme un
grief contre lui: il supprima d'abord la pension qu'il lui avait
accorde, puis il se prit  dsirer de le voir mort, puisqu'il ne
devait pas le voir captif.

A la cour du duc de Bourgogne vivait un ancien serf de Saint-Jean de
Losne qui tait parvenu au rang de premier valet de chambre. Son nom
tait Jean Coustain. Ambitieux, cupide, rude, impie, orgueilleux, il
exerait sur l'esprit de Philippe autant d'ascendant que ses plus
clbres conseillers: riche de dix mille florins de rente, anobli et
cr chevalier, il avait acquis la seigneurie de Navilly; puis il
avait achet  Jean de Vos la vaste terre de Lovendeghem. Ses armes
taient d'argent  trois molettes d'or: cu de mtaux tel qu'il
convenait  un noble de fortune. Sa femme Isabeau Mache-Foing avait
paru au banquet du Faisan avec les plus illustres dames de la cour;
leur fils, dj grand bailli de Thielt, avait os lever ses
prtentions jusqu' mademoiselle de Boussut, qui avait refus Charles
de Poitiers, de la maison des comtes de Valentinois. Un autre de leurs
fils avait obtenu la main d'Anne de Baenst, qui pousa quelques annes
plus tard, en secondes noces, le btard Philippe de Brabant. Toute la
famille de Jean Coustain jouissait prs du duc de la mme faveur; son
frre Humbert Coustain, sommelier du corps, avait t anobli comme
lui; sa soeur Agns tait l'une des nombreuses matresses de Philippe.
Les Mache-Foing n'taient pas moins puissants. Si Jean Coustain avait
combattu  Gavre aux cts du duc de Bourgogne, Philippe Mache-Foing
avait t l'un des prisonniers pargns  la bataille de Nicopoli avec
Jean sans Peur; d'abord simple valet de chambre, puis garde des joyaux
avec son frre Monnot Mache-Foing qui s'tait fait nommer maire de
Dijon, il avait port si haut son opulence et sa fortune qu'il avait
fait btir  ses frais dans cette ville l'glise de Saint-Jean.

Au commencement de l'anne 1462, Jean Coustain se rendit en Bourgogne
parce que ce pays avait des relations plus frquentes avec les
habitants de la Lombardie, fameux par leurs poisons et leurs
malfices. Son premier soin fut de s'y adresser  une courtisane
savoyarde attache  la secte des Vaudois, qu'entretenait un pauvre
cuyer nomm Jean de Vy: il lui demanda quelle tait la manire la
plus prompte de parvenir  son but lorsqu'on voulait la mort d'un
homme; il ajouta que le prnom de celui qu'il voulait perdre tait
Charles. Cette femme consentit  prparer un poison, et Jean de Vy le
remit  Jean Coustain, ne doutant point que sa complicit ne devnt
pour lui une source de richesses, comme Jean Coustain le lui avait
fait esprer. Cependant plusieurs mois s'coulrent sans qu'il vt
cette promesse se raliser, et, de plus en plus impatient d'en
recueillir le fruit, il rsolut de se rendre lui-mme  Bruxelles.
Jean Coustain s'tait dj assur les moyens de faire russir ses
projets; il ne restait qu' accomplir le crime. Il se croyait assez
puissant pour qu'il n'y et pour lui aucun danger  repousser avec
mpris l'cuyer bourguignon. Jean de Vy, pour se venger, alla tout
rvler  Tristan de Toulongeon et  Pierre de Hagenbach, et leur
montra mme des lettres de Jean Coustain; le comte de Charolais,
aussitt instruit de ces rvlations, courut au palais raconter ce
qu'il avait appris. Ce complot sembla toutefois mouvoir peu le
vieillard, qui permit  peine  son fils de faire surveiller Coustain
pendant la nuit et de le faire arrter le lendemain; mais il s'irrita
de ce que les sires de Toulongeon et de Hagenbach ne l'avaient pas
prvenu le premier et les disgracia. Le lendemain tait un dimanche;
le duc alla chasser les daims dans le parc de Bruxelles; Jean Coustain
tait avec lui, et il se contenta de lui dire qu'il se prpart 
accompagner le sire d'Auxy. Jean Coustain se retira, dna et se rendit
aussitt aprs  l'oratoire o le duc entendait la messe. Trouvant la
porte ferme, il frappa si rudement qu'on la lui ouvrit. Me voici,
dit-il insolemment au duc, que voulez-vous que je fasse? O
irai-je?--Je vous ai dit, rpliqua Philippe, que vous alliez avec le
sire d'Auxy l o il vous mnera.--Vraiment, continua Coustain, est-ce
tout? et qu'aurai-je de mon service? Par la mort! digne beau sire,
j'ai bien employ mon temps. Il me vaudrait mieux avoir servi un
porcher. Et il se retira tandis que Philippe rptait  voix basse:
Jehan! Jehan! je t'ai nourri trop gras!

Ce ne fut que lorsque le sire d'Auxy, arriv aux portes de Bruxelles,
donna l'ordre de lier Jean Coustain que celui-ci plit et commena 
douter de sa puissance. On le conduisit au chteau de Rupelmonde, o
l'on enferma galement Jean de Vy, qui, bien que moins coupable que
lui, devait partager son sort. Le comte de Charolais se rendit bientt
dans leur prison et s'empressa de donner l'ordre que Jean Coustain ft
dcapit, de crainte que le duc ne se laisst mouvoir de piti pour
un serviteur qu'il chrissait plus que les autres. Jean Coustain se
trouvait dj dpouill de ses vtements et prt  tre livr au
bourreau, quand il demanda  pouvoir parler au comte de Charolais. Ses
rvlations furent longues, on ignore ce qu'elles continrent;
seulement ceux qui y assistaient de loin remarqurent que le comte de
Charolais changeait de visage et faisait souvent le signe de la croix,
comme frapp d'tonnement et de stupeur, pourquoy on doubtoit qu'il
n'eust dict chose qui feust pleine de mal de lui ou d'autrui.

Jean Coustain tait ce valet de chambre du duc que Louis XI avait, ds
les premiers jours de son rgne, cr capitaine du chteau de
Vincennes. Ce fut  Paris que son complice, Gilles Courbet, chanoine
d'Arras, trouva un refuge. Ds ce jour, le dissentiment du comte de
Charolais et de Louis XI devint plus profond: Philippe se montrait
seul dispos  oublier ce complot. Louis XI venait de lui cder ses
prtentions sur le Luxembourg, et l'on vit bientt la soeur et la
femme de Coustain retrouver toute leur faveur prs de lui: il lui
tait toujours difficile de supporter longtemps l'esprit altier et
ambitieux de son fils; mais il n'en secouait le joug que pour retomber
sous celui des sires de Croy. Ce fut l'un d'eux, le sire de Chimay,
qu'il chargea d'aller se plaindre au roi de France d'une ordonnance
rcemment publie, qui dfendait toute relation avec le roi Edouard
d'York.

Les questions souleves par la lutte des deux factions qui divisaient
l'Angleterre taient celles o le duc Philippe s'loignait le plus de
la politique de Louis XI. Edouard IV tait aim des communes
flamandes. Il avait lui-mme annonc son couronnement  leurs chevins
par des lettres remplies de tmoignages de dfrence et d'amiti, et
depuis lors il n'avait pas cess de se montrer favorable  leurs
intrts. Les sympathies de la Flandre restaient toujours la rgle du
systme commercial que devait se tracer le duc de Bourgogne.
L'ambassade du sire de Chimay avait t sans rsultats, mais la
fortune, presque constamment favorable  Philippe, renversait au mme
moment les desseins qu'avait forms en Angleterre la politique rivale
de Louis XI. Le parti d'York triomphait, et vers la fin du mois de
juillet 1463, Marguerite d'Anjou, abordant  l'Ecluse avec son fils,
le prince de Galles, vint chercher un refuge dans les Etats du prince
qui avait t longtemps son plus terrible ennemi. N'ayant pour se
couvrir que les vtements que tant de fatigues avaient mis en
lambeaux, oblige d'emprunter  son snchal Pierre de Brez, presque
aussi pauvre qu'elle, quelques deniers pour acheter du pain, elle
tait rduite, comme la veuve de Charles Ier au Louvre,  se cacher
dans l'ombre et dans le silence pour viter les outrages publics. Le
peuple, toujours cruel pour le malheur, l'avait accueillie avec des
imprcations et des menaces. Que de tristes rapprochements se
prsentrent  l'esprit de Marguerite, si sa pense remonta  l'poque
o la dynastie dont elle dfendait les droits avait eu la Flandre pour
berceau! Prs de ce mme port o elle abordait plaintive et dsole
pour invoquer la gnrosit d'un prince dont les Lancastre avaient
reu l'aeul dans leur htel de Londres, alors qu'il partageait la
captivit du roi Jean, Edouard III avait vaincu Bhuchet, Barbavara et
leurs quarante mille soldats, et c'tait aussi  l'Ecluse que, dans
tout l'clat de ses victoires, il avait prsent un autre prince de
Galles aux dputs des bonnes villes, accourus pour protester de leur
zle et de leur fidlit.

Marguerite, qui s'appuyait d'un sauf-conduit qu'elle avait autrefois
demand, envoya sans dlai au duc Philippe un chevalier nomm messire
Jean Carbonnel, pour le supplier de lui accorder une entrevue.
Philippe tait all en plerinage  Boulogne. Il rpondit avec douceur
 l'envoy de la reine d'Angleterre, et l'assura que si la maladie de
sa soeur la duchesse de Bourbon ne l'avait pas retenu, il se serait
empress d'aller au devant de l'illustre princesse. Il chargea du soin
de la complimenter Philippe de la Roche, chevalier de la Toison d'or,
qui passa plus tard  la cour de Louis XI, et fut, en 1484, l'orateur
le plus populaire des tats de Tours. Le sire de la Roche trouva
Pierre de Brez  Bruges, et l'accompagna  l'Ecluse, o il engagea
Marguerite  ne pas entreprendre un voyage pnible et plein de dangers
 cause du voisinage des Anglais.

Cependant Marguerite insista, et obtint de Philippe qu'il la recevrait
dans la ville de Saint-Pol. Elle se rendit donc  Bruges, o le comte
de Charolais lui prta cinq cents cus, revtit le costume qu'aurait
port en voyage une simple femme de la suite de quelque noble dame, et
s'achemina vers la cour du duc, avec son snchal, sur un de ces
grands chariots que les habitants du pays couvrent d'une large toile
blanche, aussi noble et aussi fire dans son malheur que lorsqu'elle
s'asseyait sur un trne. Le prince de Galles tait rest  Bruges,
partie, dit l'historiographe des ducs de Bourgogne, par ncessit de
non le povoir furnir, partie pour non mettre le pays en adventure pour
le poix de sa personne.

Les Anglais essayrent vainement d'enlever Marguerite  Bthune.
chappant  leurs embches, elle arriva  Saint-Pol, o le duc
Philippe l'invita  un pompeux banquet. Et, disoit-on, lors que comme
l'ymage du duc entre toutes autres gens se monstroit seigneurieuse
pour homme, o qu'oncques se trouvast, pareillement l'ymage de la
royne avec son maintenir se monstra pour femme un des beaulx
personnages du monde reprsentant dame. Et en effect, moult estoit
belle dame et entire pour lors et digne de hault regard, nonobstant
que povre et austre fortune lui povoit estre cause assez de lui
amoindrir ses manires s quelles toutes voies oncques ne varia; ains
venue aveucques trois femmes, aveucques un chariot passager, se
comporta et monstra telle comme quand soloit tenir le sceptre 
Londres en main redoute. Philippe se borna toutefois  accorder
quelques secours en argent  la reine d'Angleterre, ainsi qu'aux ducs
d'Exeter et de Somerset, qu'on avait vus, pendant plusieurs jours,
errer mendiant et pieds nus  travers la Flandre.

Une escorte plus nombreuse accompagnait Marguerite lorsqu'elle revint
 Bruges. Le comte de Charolais se plut  l'entourer d'honneurs
pendant son sjour dans cette fameuse ville de Bruges, dont toutes
nations font mmoire. Une joute qui devait avoir lieu au mois
d'octobre,  l'abbaye de Saint-Andr, avait appel de toutes parts un
grand nombre de chevaliers, parmi lesquels on distinguait le btard de
Bourgogne, Philippe de Crvecoeur, Pierre de Waes, Guillaume de Saulx,
Morelet de Renty et le jeune marquis de Ferrare. Le duc de Gueldre
s'tait galement rendu  Bruges pour y attendre sa fiance, Catherine
de Bourbon. De somptueux banquets se succdrent sans interruption, et
tel tait le respect que le comte de Charolais montrait  la princesse
exile, qu'on le vit refuser de s'approcher de l'aiguire qui tait
prsente  la reine d'Angleterre, comme si son infortune n'et rien
enlev  son sang de son clat et de sa dignit.

Avant de quitter Bruges, Marguerite, touche des soins du comte de
Charolais, essaya inutilement de le rconcilier avec son pre. Leurs
divisions devenaient de plus en plus violentes. Le duc avait donn
l'ordre d'arrter un secrtaire du comte de Charolais, nomm Antoine
Michel; mais son fils le fit dlivrer, et se retira en Hollande en
tat de rupture ouverte. Les termes que longtemps on m'a tenu en
court et maintes choses que j'y voy non  souffrir, disait-il au
snchal de Brez, dans un langage trop vif et trop nergique pour
qu'il soit permis de l'affaiblir en le traduisant m'ont fait qurir
eslonge d'icelle; l o si d'avanture proufit vient, ou auculn grand
bien, il chiet en la charge de deux ou trois et de moy n'est
cognoissance. Les trois mettent main et ongle en tout; et sans que
riens ne leur chappe, ne se peuvent de rien assouvir. Monseigneur est
tout bon et trop bon pour eux; ms me doulte que sa bont trop entire
ne lui contourne en dommage  la fin, comme j'en vois les approches et
les exemples plusieurs, l o on l'endort et enyvre en soupps en
miel, dont le dboire sera amer, et en luy pignant la teste et
dodiminant de douce main, on lui coupe les cheveux et dsempare-on le
chief, et tout ce faict-on finalement pour complaire  aultry et soy
avancer, et pour me faire plus feble en hoirie quand ce viendroit 
respondre contre aultruy orgueil.

Les craintes du comte de Charolais n'taient que trop fondes. La
puissance des seigneurs de Croy augmentait de jour en jour. Dans tous
les Etats du duc s'tendaient leurs seigneuries: ils possdaient dans
les Pays-Bas Ath, Chivres, le Roeulx, Beaumont, Chimay et Cond; en
France, Landrecies et Avesnes. On disait que le duc allait leur
donner le comt de Namur. Ils disposaient galement des comts de
Luxembourg et de Boulogne. Le sire de Chimay tait bailli du Hainaut;
son frre tait grand matre d'htel du roi de France et grand
snchal de Normandie. Leur neveu, le sire de Lannoy, tait gouverneur
de Hollande et de Zlande. Aussi valait-il mieux, disait-on, servir
les Croy que le duc lui-mme. Toute cette puissance, ils l'employaient
 favoriser Louis XI. C'tait inutilement que le comte de Charolais
engageait le roi de France  ne pas insister sur le rachat des villes
de la Somme; il avait mme charg d'un message  ce sujet Guillaume
Biche, l'ancien intermdiaire de ses intrigues avec Louis XI, n'osant
se rendre lui-mme auprs de lui, attendu qu'on lui avoit dit que
s'il venoit devers le roy, le roi le feroit prendre et le bailleroit 
monsieur de Bourgogne. Louis XI fit peu d'attention  cette dmarche,
car le sire de Croy venait d'arriver  Paris pour lui annoncer que,
malgr la longue rsistance du duc, il l'avait dtermin  restituer
les cits importantes qui lui avaient t donnes en gage par le
trait d'Arras pour une somme de quatre cent mille cus d'or. De peur
que Philippe ne regrettt son imprudence, le roi de France se hta de
lui faire parvenir un payement de deux cent mille cus d'or, par des
ambassadeurs chargs d'offrir en mme temps au duc de Bourgogne de
l'ayder, secourir et favoriser de tout son pouvoir  l'encontre de
monsieur de Charolois. Vers la fin du mois de septembre 1463, il alla
lui-mme faire effectuer le second payement, entre les mains du duc
Philippe,  son chteau d'Hesdin. Il y accusa de nouveau le comte de
Charolais. Les Croy se plaisaient  appuyer toutes ses plaintes, et,
malgr les pleurs de la duchesse, leurs paroles aveuglaient si
compltement le vieux prince, qu'il sacrifiait ses propres intrts 
ceux de Louis XI, par haine contre son fils.

Louis XI mettait toute son habilet en oeuvre pour flatter Philippe et
lui faire oublier ses griefs. Plus le duc de Bourgogne tait fier et
somptueux, plus il se montrait humble et simplement vtu,  tel point,
dit Chastelain, qu'il cachoit sa couronne de millions d'or vaillant,
soubs un chappelet de six gros.--Si j'avais dix royaumes, disait-il
au duc, et Dieu m'a donn plus que je ne vaux, je voudrais vous les
remettre, comme au prince le plus illustre et le plus sage du monde.
Il fit si bien que le duc consentit sans difficult  recevoir les
monnaies d'or et d'argent apportes  Hesdin par le roi de France,
ds que leur valeur eut t reconnue par deux changeurs de Bruges. Ce
fut ainsi que Louis recouvra les villes des bords de la Somme, qui
avaient t spares du royaume pendant plus d'un quart de sicle. Le
sire de Croy en reut le gouvernement, qui valait vingt-quatre mille
francs par an. Le sire de Lannoy fut, de plus, cr capitaine
d'Amiens, d'Arras, de Hautbourdin et de Doulens.

Tant de bienfaits frapprent enfin le duc de Bourgogne. On l'entendit
s'crier: Croy, Croy, il est difficile de bien servir deux matres!

Cependant Louis XI s'applaudissait de ses succs et se disait: Il
faut que j'aie le comt de Boulogne, l'Artois et toute la Picardie.
Mon bel oncle a reu beaucoup d'argent, mais ce qu'il m'a cd vaut
encore plus. Il essaya d'abord d'obtenir le comt de Boulogne, et
chargea le sire de la Tour, qui s'en prtendait le lgitime hritier,
de le rclamer en vertu des droits de sa naissance; mais ces dmarches
restrent sans rsultat.

Louis XI, chouant de ce ct, ne se dcourageait point. Depuis
longtemps, on rpandait le bruit que le duc allait dshriter son
fils; on disait aussi que son projet de croisade n'tait pas
abandonn. Un jour que le roi de France chassait avec Philippe dans la
fort de Crcy, il s'empressa de profiter de ces rumeurs pour y
trouver l'occasion de poursuivre ses desseins. Bel oncle, lui dit-il,
vous avez entrepris une chose glorieuse et sainte: puisse Dieu vous la
laisser accomplir! Je vois avec joie  cause de vous l'honneur qui en
reviendra  votre maison, et si je l'avais entreprise moi-mme, je
placerais toute ma confiance en vous et vous constituerais le rgent
de mon royaume; je remettrais tout entre vos mains; j'espre que vous
ferez de mme, car vous ne pourriez mieux mettre votre confiance en
personne. En ce qui touche notre beau-frre de Charolais, par la
pasque Dieu, ne doutez pas que je ne le mne  raison; qu'il soit en
Hollande ou en Frise, je saurai bien le rduire. Qu'en dites-vous, bel
oncle?--Ha! monseigneur, rpondit Philippe retrouvant l'ancienne
habilet de ses luttes avec le roi de France, je vous remercie de vos
belles paroles, mais il n'est point ncessaire que vous vous occupiez
d'aussi mchantes affaires que celles que j'ai avec mon fils; ce
serait trop vous abaisser. Avec l'aide de Dieu, j'en viendrai bien 
bout sans donner des soucis  un aussi grand prince que vous.

Le roi insistait. Monseigneur, continua Philippe, mon fils est mon
fils. Quelle que soit sa position actuelle, je sais bien que, lorsque
le moment en viendra, il fera ce que je voudrai. Et quant  ce qui
touche mes terres, je les confierai,  mon dpart,  Dieu et  bonne
garde. Autre chose ne ferai! Louis XI ne put rien obtenir de plus
satisfaisant, et prit peu aprs cong du duc.

Il tait vrai que Philippe songeait de plus en plus  la croisade. Ni
la jalousie de Louis XI, ni ses querelles avec son fils ne pouvaient
l'en loigner. Il se rendit d'Hesdin  Bruges pour en presser les
prparatifs. Dj on avait achet des armes et runi des
approvisionnements. On avait fix le nombre d'hommes que devait
fournir chaque fief. On avait mme, sans se proccuper du tort grave
qui en rsultait pour les relations commerciales, retenu tous les
navires qui se trouvaient dans le port de l'Ecluse, comme si
l'expdition et t prte  mettre  la voile. Les nobles qui
devaient en faire partie avaient reu l'ordre de se runir  Bruges le
15 dcembre. L'vque de Tournai et Simon de Lalaing, qui taient
revenus depuis peu de l'Italie, leur annoncrent dans un long discours
que le pape avait fort lou les projets du duc et que rien ne
s'opposait plus  leur accomplissement: le sire d'Halewyn, au nom des
nobles de Flandre, et le sire de Viefville, pour ceux de Picardie, y
rpondirent en protestant de leur zle, et le duc ajouta lui-mme que
sa flotte se runirait au port d'Aigues-Mortes, consacr par le pieux
souvenir du roi Louis IX.

Cependant, au moment de s'loigner de ses Etats, Philippe comprit que
l'exil de son fils pouvait tre contraire  la stabilit de sa
puissance. Il ordonna au btard de Bourgogne d'aller le trouver en
Hollande, o il se consolait de sa mauvaise fortune en nouant de
secrtes intrigues avec le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et le
comte de Saint-Pol; la duchesse se rendit elle-mme  Berg-op-Zoom,
pour le supplier de ne pas rduire son pre  une rsolution extrme
qui pourrait lui enlever son hritage.

La gravit de la situation proccupait tous les esprits: les bonnes
villes de Hollande, prenant l'initiative d'une mdiation qui pouvait
avoir ses prils, s'adressrent les premires aux tats de Flandre
pour leur exposer combien il tait important d'assurer la paix de
l'avenir avant d'aborder les chances incertaines de la croisade: elles
demandaient qu'une entrevue et lieu  Bruges entre le duc et son
fils, et les engageaient  envoyer leurs dputs se jeter aux genoux
du vieux prince pour qu'il pardonnt au comte de Charolais. Les tats
de Flandre s'adressrent  leur tour aux bonnes villes de Brabant de
Hainaut, et elles promirent de s'associer  leur dmarche.

Le comte de Charolais n'avait pas quitt Berg-op-Zoom, et continuait 
rclamer des garanties dans une rconciliation que le duc Philippe ne
voulait admettre qu'accompagne d'une soumission complte et de l'aveu
de son repentir et de ses torts. Lorsqu'il apprit que son pre avait
convoqu les tats de tous ses pays de par de pour qu'ils se
trouvassent le 9 janvier  Bruges, il rsolut aussitt de s'assurer
leur appui, et leur crivit pour les inviter  se rendre le 3 janvier
 Anvers, afin qu'il et le loisir de prendre leurs conseils; mais
Philippe ne vit dans cette lettre qu'un nouvel outrage  l'autorit
paternelle, et dfendit qu'on y obt, attendu qu'il appartenait au
prince seul de runir les tats, et qu'il tait bien rsolu  ne point
permettre qu'ils intervinssent dans les soins de son gouvernement ou
dans ses dmls avec son fils. Il tait trop tard; les dputs des
tats taient dj arrivs  Anvers. Le comte de Charolais leur exposa
tous les mfaits des sires de Croy, qui l'avaient fait priver de sa
pension et relguer dans l'exil. Il ajouta que le duc Philippe
songeait  la fois  remettre le gouvernement de tous ses Etats au
sire de Chimay, notoirement vendu  Louis XI, et  confier la garde de
la Hollande et de la Zlande au roi Edouard d'Angleterre. Il les
suppliait d'intercder en sa faveur auprs du duc pour qu'il le ret
dans ses bonnes grces et ne confit point,  son dpart, des
provinces si florissantes  des mains trangres.

Sur ces entrefaites, on apprit tout  coup que Louis XI tait arriv 
Tournay: aprs avoir pass tout l'hiver  Abbeville pour suivre les
vnements, il avait jug utile de s'avancer jusqu'aux frontires de
Flandre, afin de soutenir l'influence des sires de Croy. Le duc, loin
de secouer leur tutelle, vanta leurs services  l'assemble des tats
qui se runit  Bruges, et, tout en dmentant les bruits d'aprs
lesquels on le montrait prt  abandonner le soin de ses nombreuses
seigneuries aux rois de France et d'Angleterre, il annona qu'il les
laisserait en bonnes mains pendant son voyage. Il se montra, du reste,
fort mcontent de ce que les tats s'taient rendus  Anvers et les
congdia.

Les dputs des tats voyaient leurs craintes s'accrotre: ils se
runirent spontanment  l'htel de ville, le 11 janvier 1463 (v.
st.), et y rsolurent d'aller s'excuser prs du duc de leur dfrence
aux dsirs du comte de Charolais, et de recourir en mme temps aux
plus humbles prires pour qu'il modrt sa colre contre son fils.
L'vque de Tournay leur fit obtenir le lendemain une audience, et
l'abb de Cteaux porta la parole en leur nom devant le duc de
Bourgogne. Il loua la noblesse de sa personne et la splendeur de sa
maison; elle tait telle, disait-il, que les discordes qui
affligeaient les pays trangers respectaient l'asile de la paix et du
bonheur, de la sagesse et de la gloire, et que toutes les nations
souhaitaient de se trouver sous sa protection. Il exprimait l'espoir
que puisque partout on le citait comme le modle des bons princes, ses
sujets seraient les premiers  prouver sa bont et sa clmence; et
aprs avoir excus les tats de leur voyage  Anvers, en allguant
leur ignorance de la dfense du duc, il le supplia d'oublier les torts
du comte de Charolais, afin qu'on retrouvt un jour sous son fils le
sage gouvernement dont ils avaient joui sous son propre rgne.

Philippe consentit  pardonner aux tats; mais il se plaignait
vivement du comte de Charolais et jurait sur sa foi qu'il n'y avait
jamais rien eu de vrai dans les projets qu'on lui attribuait. Ce
sera, disait-il, la dernire volont que j'aurai jamais. Il n'en
exigeait pas moins que son fils se soumt  ses ordres et lui donnt
une premire preuve de son respect et de son obissance en loignant
de lui tous les conseillers qui l'entouraient.

Cependant le comte de Charolais tait arriv  Gand; les dputs des
tats s'y rendirent avec l'vque de Tournay, l'abb de Cteaux et les
sires de Goux et de Lalaing. L'abb de Cteaux exposa, dans un docte
discours, les volonts du duc; aussitt aprs, l'vque de Tournay
s'agenouilla devant le jeune prince en ajoutant quelques belles
remontrances. Mais le comte de Charolais, qui ne l'aimait pas, se
htait peu de le relever et lui tmoignait publiquement son
ressentiment. Monseigneur, dit le prlat, ce n'est point comme
serviteur de votre pre, mais comme vque, que je viens calmer de
longues discordes et rtablir la paix et l'union.

Le comte de Charolais demanda aux dputs des tats s'il tait vrai
que l'abb de Cteaux et parl en leur nom. Leur rponse ayant t
affirmative, il les remercia de leurs bonnes intentions et leur
raconta toutes les insultes des sires de Croy. Ils avaient cherch,
prtendait-il,  le faire prir en recourant  l'appui infme des
sorciers; ils s'taient vants qu'ils avaient neuf cents chevaliers
ou cuyers prts  les servir jusqu' la mort, que tout l'Artois leur
obissait, et que c'tait en vain que le comte de Charolais
chercherait  leur opposer ses Flamands et ses Brabanons. Enfin,
aprs avoir dcrit aux dputs des tats les dangers qui le
menaceraient s'il se livrait entre les mains de ses ennemis, il
termina en leur demandant conseil.

Les dputs des tats se retirrent: aprs une demi-heure de
dlibration, ils allrent tous se jeter aux genoux du comte de
Charolais, et le pressrent de se rconcilier avec son pre afin
d'carter les malheurs dont ses tats hrditaires taient menacs.
L'on pouvait esprer que Dieu, exerant les prires de leurs
nombreuses populations, continuerait  le protger, et que son pre
prouverait tant de joie de le revoir qu'il serait le premier  le
dfendre.

Le comte de Charolais se soumit  la dcision des dputs des tats,
les priant seulement de vouloir bien l'accompagner. A une petite
distance de Bruges, il rencontra Adolphe de Clves, le btard de
Bourgogne et les chevins, qui s'taient rendus au devant de lui, et
se dirigea avec eux vers l'htel du duc, o il s'agenouilla trois fois
devant son pre; puis il chercha  se disculper des torts qu'on lui
imputait. De toutes vos excuses, interrompit le duc, je sais bien ce
qui est; mais puisque vous tes ici venu  merci, soyez-moi bon fils,
je vous serai bon pre. En disant ces mots, il le prit par la main;
peu de jours aprs, le duc de Bourgogne partit pour Lille, o les
tats avaient reu l'ordre de se runir le 8 mars 1463 (v. st.).

Louis XI, dj prvenu par Antoine de Croy de ce qui s'tait pass 
Bruges, avait aussi quitt Tournay pour se rendre  Lille; autant
dsirait-il voir le duc se croiser lorsqu'il songeait  remettre sa
puissance aux mains des sires de Croy, autant et-il redout de le
voir excuter son projet depuis que rien ne s'opposait plus au voeu
populaire qui soutenait le comte de Charolais. Par une tactique toute
nouvelle, il russit  persuader au duc qu'il ferait bien d'ajourner
son voyage  l'anne suivante, promettant de lui envoyer  cette
poque dix mille combattants qu'il entretiendrait  ses dpens pendant
quatre mois. Le roi Edouard d'Angleterre annonait aussi qu'il
joindrait aux plerins qu'amnerait l'archevque de Canterbury un
secours en archers. Toutes ces esprances flattaient l'ambition de
Philippe,  qui elles montraient les rois empresss  l'accepter pour
chef de la grande ligue des peuples chrtiens qui taient appels 
dlivrer l'Orient.

Le duc fit part de sa rsolution aux tats. Il ajouta que s'il n'tait
pas mort ou malade, il aurait franchi les frontires des infidles
avant les ftes de la Saint-Jean 1465. Du reste, pour ne point manquer
aux engagements qu'il avait pris vis--vis du pape, il se proposait de
charger le btard de Bourgogne de conduire, sans retard, deux mille
combattants dans les mers de la Propontide.

L'un des hommes les plus illustres de ce sicle par sa science et son
gnie, neas Sylvius Piccolomini, avait ceint la tiare romaine sous le
nom de Pie II. A la vue des profondes divisions qui dchiraient
l'Europe et des rapides progrs du mahomtisme qui s'avanait jusqu'au
Danube et semblait du rivage de la Grce menacer dj l'Italie, il
avait senti renatre en lui la sublime nergie d'Urbain II. Sa voix
puissante, qui convoquait aux prils de la guerre sainte les nobles et
les bourgeois, les riches et les pauvres, retentissait dans toute
l'Europe. Il ne cessait de condamner les lenteurs du duc de Bourgogne,
qui cherchait  s'excuser sur ce qu'il ne pouvait point, seul entre
tous les princes, entreprendre la croisade, et il dclarait qu'en mme
temps pontife et roi, il serait le premier  l'y suivre. Le pontife
romain, aid des Vnitiens et des Hongrois, accompagn du duc de
Bourgogne, aid par le roi de France, peut, disait-il, dtruire la
nation des Turcs. Les croiss n'accourront-ils point lorsqu'on
apprendra qu'il part lui-mme avec le sacr collge des cardinaux? et
l'argent pourrait-il lui manquer, quand on saura qu'il est rsolu 
offrir non-seulement ses trsors, mais son propre sang pour le nom de
Jsus-Christ? Pour ranimer le zle de Philippe, il ajoutait que
l'empereur avait rsolu de lui accorder le titre de roi avec le
vicariat imprial sur la France et sur tous les pays situs au del du
Rhin. D'autres lettres pontificales s'adressaient aux nombreuses
populations des Etats du duc de Bourgogne. Tous les dimanches, dans
tous les villages de la Flandre, les prtres lisaient du haut de la
chaire la bulle de la croisade. A Gand, un moine de l'ordre des
Jacobins, nomm Nicolas Bruggheman, prcha la guerre sainte dans une
procession gnrale de l'glise de Saint-Jacques; une multitude
immense se pressait autour de lui, sur ce march du Vendredi, o tant
de fois des voix loquentes avaient mu et transport des imaginations
ardentes et passionnes. L'enthousiasme de la foi se rveillait de
toutes parts. Comme au onzime sicle, le peuple se runissait par
troupes de dix, vingt ou quarante personnes, qui se dirigeaient vers
les Alpes, sans chefs, sans armes, sans argent; plus de vingt mille
hommes quittrent ainsi les Etats du duc, et bientt trois cent mille
plerins salurent les murailles de Rome. A mesure qu'ils arrivaient,
le pape les envoyait au port d'Ancne.

Ce fut le 21 mai, deuxime jour de la Pentecte, que le btard de
Bourgogne, aprs avoir pris la croix la veille, s'embarqua  l'Ecluse.
Le sire de Boussut, messire Simon de Lalaing et ses deux fils, et
plusieurs autres chevaliers, faisaient partie de cette expdition.
Trois cent trente croiss y reprsentaient la commune de Gand. Le duc
de Bourgogne s'tait rendu  l'Ecluse pour voir ses vaisseaux mettre 
la voile vers ces mers loignes, o, malgr sa vieillesse, il
esprait encore pouvoir bientt les rejoindre. Ayant appris que le roi
de Hongrie, effray des dsordres qui avaient signal en 1396 la
marche des croiss, tait peu dispos  les laisser passer par ses
Etats, il avait renonc au projet de suivre la route signale par les
revers de Jean sans Peur, et ses ambassadeurs venaient de conclure
avec Bernard Justiniani une convention par laquelle les Vnitiens
s'engageaient  transporter ses hommes d'armes en Orient, de mme que
jadis ils avaient reu sur leurs navires les chevaliers de Baudouin de
Constantinople.

En ce moment, la rconciliation du duc de Bourgogne et du comte de
Charolais permettait de dtourner les regards des embarras de la
situation intrieure pour les porter vers ces glorieux plerinages o
l'on avait vu six cent mille croiss fouler les bords de l'Oronte ou
la valle de Repham; mais ces rves ne devaient pas tre de plus de
dure que la rconciliation qui en tait la base. Les sires de Croy
retrouvrent assez d'influence pour que le duc de Bourgogne refust de
rtablir la pension du comte de Charolais, qui retourna en Hollande en
mme temps qu'ils ramenaient au chteau d'Hesdin le vieux prince, que
Louis XI se hta d'aller rejoindre. Le roi de France cherchait sans
cesse  enlacer le duc dans ses astucieux projets. Ce n'tait point
assez qu'il et recouvr les villes de la Somme, il voulait profiter
de ce premier succs pour se faire restituer galement les
chtellenies de Lille, de Douay, et d'Orchies, moyennant le payement
des sommes qui avaient t stipules dans l'ventualit du rachat de
ces chtellenies: le duc tait toutefois trop sage pour retomber deux
fois dans la mme faute. Il rpondit que lorsque Philippe le Hardi
avait pous Marguerite de Male, le roi de France avait dispos de
Lille, de Douay et d'Orchies pour lui et ses hoirs mles, de manire 
ce qu'il n'y et lieu  ce droit de retour que s'ils venaient 
manquer. Toutes ces tentatives du roi taient plus favorables au comte
de Charolais que la soumission mme du jeune prince, trop prompt, mme
lorsqu'il cdait,  se laisser emporter par son caractre ardent et
imptueux. Philippe avait dclar, l'anne prcdente, qu'il ne
rendrait jamais au comte de Charolais sa pension que du plein gr du
roi de France. Eclair davantage sur les desseins de Louis XI, il
n'hsita pas  lui annoncer que voyant les malheurs que ces divisions
pouvaient entraner, cdant d'ailleurs aux voeux de ses Etats et au
mouvement de son coeur paternel, il tait dispos  couter les
prires de son fils. Il ajoutait que, quoiqu'il pt bien le faire sans
sa permission, il le priait de ne pas manquer  la promesse qu'il lui
avait faite d'y consentir. Ces paroles plaisaient peu  Louis XI; il
cherchait  les combattre en se plaignant longuement du comte de
Charolais, notamment de son alliance secrte avec le duc de Bretagne.
Malgr tous ses efforts, le duc persistait dans son opinion, et le roi
prit cong de lui pour se rendre  Rouen; mais il ne fit dans cette
ville qu'un court sjour et revint presque aussitt en Artois. Les uns
disaient que c'tait afin de pouvoir entamer plus facilement, grce 
la mdiation du duc, des ngociations avec le roi Edouard d'York;
d'autres prtendaient que le roi avait appris des astrologues qu'un
grand danger menacerait le duc pendant le mois de septembre, et qu'il
voulait se tenir prt  se saisir aussitt du chteau d'Hesdin et de
toutes les richesses qui y taient dposes.

Louis XI devait plus d'une fois se laisser tromper par le vain calcul
des constellations. Les dangers qu'elles annonaient ne se
prsentrent point: la croisade seule languissait et s'teignait sans
combats et sans gloire. Le sire de Toulongeon et le protonotaire de
Bourbon avaient t envoys  Rome pour s'excuser des retards qu'elle
subissait sans cesse. Le pape les chargea de supplier leur matre d'y
mettre un terme, et crivit lui-mme au duc de Bourgogne: Le bruit
s'est rpandu dans l'univers que l'illustre et puissant duc de
Bourgogne a rsolu, d'accord avec le pontife romain, de faire la
guerre aux Turcs; la Grce aspire  la libert, et dj la terreur
s'est empare des infidles. Telle est la puissance de votre nom.
Mais que deviennent votre honneur et le soin de votre renomme? La
maison de France n'a-t-elle pas toujours plac sa gloire avant toute
autre considration? Si vous ne venez point, nous n'en irons pas moins
en Orient. Personne ne pourra dire: Le pape Pie a pris un engagement
et ne l'a pas tenu; il a annonc son dpart et il n'est pas parti.
Nous partirons, nous nous embarquerons, nous aborderons au milieu des
ennemis, nous lutterons pour faire triompher le nom du Christ. Rien ne
nous retiendra, ni notre vieillesse, ni la roideur de nos membres
affaiblis par la goutte. Nous savons que nous devons mourir, et nous
ne croyons pas pouvoir mieux finir notre vie qu'en combattant pour la
cause du Sauveur. Pie II n'avait que deux galres; mais sa rsolution
restait inbranlable, et il quitta Rome, plac dans une litire dont
les cardinaux fermaient les rideaux, afin de lui pargner le spectacle
de la foule nombreuse des plerins, qui, tristes et dcourags, se
prparaient  regagner leurs foyers. A peine tait-il arriv 
Castello-Phiano qu'il apprit que le duc de Bourgogne rclamait de
nouveaux dlais: on lui annona au mme moment que les Turcs avaient
envahi l'Etat de Raguse. Enfin il parvint  Ancne, se fit porter au
bord de la mer, salua d'un oeil mourant la flotte vnitienne, qu'on
signalait au loin, et rendit le dernier soupir. La guerre sainte
expirait avec Pie II sur la plage de l'Adriatique, entre le port de
Bari, d'o tait parti Robert de Jrusalem, et le port de Venise, o
s'tait embarqu Baudouin de Constantinople.

La flotte du btard de Bourgogne s'tait dirige vers le dtroit de
Gibraltar. Si elle ne s'avana pas jusqu'aux Aores, qui reurent vers
cette poque le nom d'Iles flamandes,  cause des colons envoys dans
ces les par la duchesse de Bourgogne, qui les avait reues de son
neveu, le roi Alphonse de Portugal, elle ne s'arrta du moins 
Marseille qu'aprs avoir dlivr, sur les ctes de l'Afrique, la ville
de Ceuta, assige par les Mores. La peste avait enlev le bailli de
Dijon, les deux fils du sire de Lalaing et prs de cinq cents hommes
d'armes. Il ne restait presque plus rien des cent mille cus d'or qui
avaient t puiss dans le trsor du duc, pour entretenir cette
expdition pendant une anne entire. La nouvelle de la mort du pape
vint augmenter le dcouragement des croiss bourguignons; ils
n'espraient plus trouver des allis qui les soutiendraient. Venise,
nagure si zle, ne cachait plus sa froideur; le duc de Milan
n'agissait point, et le btard de Bourgogne, non moins tranger  la
pieuse ardeur des premiers croiss qui plaaient le martyre au-dessus
de la victoire, obtint de pouvoir retourner en Flandre. Plus fidles 
leurs serments, Frdric de Witthem et Pierre de Waes continurent
leur voyage vers l'Orient, o ils acquirent, dit Olivier de la Marche,
grand honneur; car ce n'estoit pas peu de chose aprs l'arme rompue
de soutenir la guerre contre les infidles. Les trois cent trente
croiss de Gand les avaient accompagns, et ils se signalrent par le
mme courage: quand, revenus dans leurs foyers, il y dposrent, dans
l'glise de Saint-Jean, leur bannire au lion d'argent, ils
rapportaient avec eux, en tmoignage de l'accomplissement de leur
voeu, des lettres o le pape Paul II et le doge de Venise dclaraient
qu'ils avaient pntr  trois cents lieues dans le pays des
Sarrasins, conquis des villes et des chteaux, livr de nombreux
combats. Nommons parmi ces hros, derniers reprsentants de la Flandre
aux croisades: Sohier Van den Bossche, Pierre Uutermeere, Laurent
Uutenhove, Livin de Coppenolle, Matthieu Meussone, Pierre Vande
Kerckhove, Gilles de Vaernewyck. Quelques moines s'taient associs 
leur expdition. Un rosaire fix par des coquilles et un bton de
palmier distinguaient, au milieu des hommes d'armes, ces disciples
obscurs des Adhmar de Monteil et des Pierre l'Ermite.

Le btard de Bourgogne avait laiss son artillerie  Avignon; mais ce
fut en vain qu'il chercha  rpandre le bruit que le duc Philippe
n'attendait que le printemps pour prendre lui-mme les armes contre
les infidles: personne n'y ajouta foi, et la croisade, que le gnie
de Pie II ne soutenait plus, se trouva rduite aux exploits isols de
deux chevaliers et de quelques bourgeois de Gand. Il n'appartenait
point au duc de Bourgogne de lever, pour la dfense de la chretient,
cette bannire de Godefroi de Bouillon que n'avait jamais souille le
souffle impur des passions humaines. Il semblait d'ailleurs que lors
mme que les promesses de Philippe eussent t sincres, les intrigues
du roi de France dussent sans cesse s'opposer  ce qu'il les
accomplt.

Au moment o les sires de Croy obtenaient l'ordre de rappeler en
Flandre l'expdition du btard de Bourgogne, Olivier de la Marche
arrivait  Hesdin: il accourait de la Hollande pour rvler au duc les
perfides desseins de Louis XI qui, ne croyant pas avoir assez fait en
combattant dans les projets de croisade la transmission immdiate de
l'autorit au comte de Charolais, avait os chercher, dans une
odieuse tentative, les moyens de la rendre  jamais impossible.
Pendant que le comte de Charolais se tenait  Gorcum, on apprit qu'un
tranger s'tait montr dans une taverne; on remarqua qu'il
interrogeait les habitants du pays sur les habitudes du jeune prince,
sur le navire avec lequel il allait en mer et sur le nombre des
serviteurs qu'il prenait avec lui lorsqu'il allait se promener, soit
le matin, soit le soir. On l'avait mme vu s'approcher du chteau et
examiner la force des murailles. Le comte de Charolais n'hsita pas 
le faire arrter, et on le contraignit  avouer qu'il tait le btard
de Rubempr et qu'il tait parti, sur un vaisseau mont par cinquante
hommes, du port du Crotoy, dont son frre tait gouverneur. Lorsqu'on
lui demanda le but de son voyage, il varia dans ses rponses: tantt
il prtendait qu'il allait en Ecosse ou qu'il en revenait; d'autres
fois, il disait qu'il allait voir l'une des filles d'Antoine de Croy,
qui avait pous le vicomte de Montfort, l'un des plus puissants
seigneurs de Hollande. Enfin on obtint des rvlations plus compltes,
et bien que le comte de Charolais ne les et point rendues publiques,
on racontait tout haut que Louis XI s'tait rendu  Abbeville pour
prsider aux prparatifs de cette expdition secrte, et qu'il avait
charg le btard de Rubempr de se saisir du comte de Charolais ou de
le mettre  mort s'il ne russissait  l'emmener. Peut-tre
convient-il de rappeler que ce gouverneur du port du Crotoy avait
pous Jacqueline de Croy, et que Louis XI, lors de son exil, l'avait
dlivr des prisons de Gand, o il avait t conduit  la requte des
sergents de Charles VII, comme prvenu de meurtre. Il s'en tait
toujours montr reconnaissant, et  vray dire, ajoute Chastelain, il
sembloit droitement l'homme pour faire un coup prilleux.

Lorsque la nouvelle de l'arrestation du btard de Rubempr parvint 
Louis XI, il se montra fort mcontent. Je ne sais quel est ce btard,
rpondit-il  ceux qui en parlaient en sa prsence, ni ce qu'on en
veut dire; il n'est pas  moi; je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai
jamais parl; j'ignore ce qu'il a voulu faire, qui l'a dirig et fait
agir; on peut m'en accuser, mais j'y suis compltement tranger. Il
manda galement prs de lui les dputs de Tournay et des villes de la
Somme, et leur fit la mme dclaration. Cependant il fit crire par le
sire de Montauban, amiral de France, au sire de Croy, pour qu'il
chercht  mettre un terme  tous les bruits que propageait
l'indignation publique et obtnt la libert du btard de Rubempr.
Mon ami, rpondit le sire de Croy au messager du sire de Montauban,
rapporte ces lettres  ton matre, et dis-lui qu'il est trop tard pour
que je puisse m'en mler. Qui l'a brass le boive; bien lui fasse!

Louis XI avait rsolu de rtablir lui-mme la situation politique
qu'il avait compromise, et l'un de ses secrtaires, nomm matre
Georges Havart, arriva  Hesdin au moment o l'on venait d'envoyer
l'ordre de livrer  la justice les prisonniers de Gorcum, pour
prvenir le duc que le roi se proposait de se rendre prs de lui le
surlendemain. Le duc apprit le mme jour que le roi de France,
renonant  ses usages si modestes et si humbles, comptait amener
toute sa grande garde avec lui, dans une ville o il n'y avait pas un
seul homme d'armes bourguignon; il tait  table, lorsqu'il reut des
lettres du comte de Charolais qui confirmaient ses soupons et
l'invitaient  ne pas rester  Hesdin. Les seigneurs de sa cour et
tous les gens de son htel taient livrs aux mmes inquitudes; les
Croy seuls semblaient confiants et joyeux. Cependant, vers minuit, le
duc fit appeler son valet de chambre et lui ordonna de tout faire
prparer ds le point du jour pour son dpart. Il n'avait prvenu de
son dessein ni les seigneurs de Croy, ni le sire de Lannoy, ni
l'vque de Tournay; leur tonnement fut grand quand ils virent le duc
quitter Hesdin, emportant avec lui ses trsors les plus prcieux. Ha!
le mauvais partement, monseigneur, que vous avez fait aujourd'hui!
disait le sire de Croy au duc; tous les princes de France vont se
runir au roi pour vous faire la guerre! Le duc rpondit qu'il n'en
avait garde, et les sires de Croy n'osrent pas insister, car ils
sentaient bien que leur crdit diminuait. Le retour du comte de
Charolais allait y porter les derniers coups. Le peuple manifestait
plus vivement que jamais sa sympathie pour ses malheurs; les nobles
s'empressaient autour de lui, prvoyant qu'il allait recouvrer
l'autorit  laquelle sa naissance lui donnait des droits trop
longtemps mconnus, et lorsqu'il rentra  Lille, il tait accompagn
de sept  huit cents chevaliers et cuyers, parmi lesquels on
remarquait le duc de Bourbon, qui l'avait rejoint  Gand, le comte de
Marle, le comte de Brienne, le fils du prince d'Orange, le seigneur de
Fiennes, son frre Jean de Luxembourg, et la plupart des hauts barons
de Flandre et de Hainaut.

Louis XI suivait attentivement les vnements, et continuait 
dissimuler. Changeant toutefois de systme, il dclara aux dputs
des villes de la Somme que le btard de Rubempr avait agi par ses
ordres, mais que le but de son voyage tait de s'emparer, non du comte
de Charolais, mais du vice-chancelier de Bretagne, qui devait revenir
d'Angleterre par la Hollande. Il tait absurde, disait-il, qu'on
prtendt qu'avec si peu de gens il et pu songer  enlever un prince
toujours entour d'un grand nombre de serviteurs. Le duc de Bourgogne
l'avait, d'ailleurs, combl de trop de bienfaits pour qu'il en et
conu la pense.

Une ambassade solennelle fut charge d'aller reproduire, en prsence
de Philippe, ces douteuses et vagues explications. Elle se composait
du comte d'Eu, du chancelier de France et de l'archevque de Narbonne,
et fut reue par le duc, le 6 novembre 1464, en prsence du comte de
Charolais et des principaux seigneurs de la cour. Le chancelier rpta
la fable sur le vice-chancelier de Bretagne; puis il ajouta: Le roi
sait assez que le comte de Charolais ne l'aime point, ce dont il
ignore la cause..... Il ne lui a pas suffi d'arrter injustement un
serviteur du roi, mais il a fait rpandre dans tout le pays le bruit
que le btard de Rubempr avait t envoy par le roi pour s'emparer
de sa personne, mme en employant vis -vis de lui la force et la
violence. Olivier de la Marche, qu'il avait charg de vous instruire
des mauvais desseins qu'il imputait au roi, a sem, partout o il est
pass, les mmes bruits. C'est pourquoi le roi, qui est innocent de ce
complot et qui n'en a jamais eu la pense, comme il l'affirme sur sa
parole de roi, se peut bien plaindre amrement du comte de Charolais,
qui ne se contente pas d'arrter son serviteur, mais qui attaque aussi
sa rputation et son honneur. Bien plus, afin de diffamer la personne
du roi par tout l'univers, le comte de Charolais l'a fait accuser dans
les chaires de la ville de Bruges o se runissent les marchands des
dix-sept royaumes chrtiens... Le roi demande deux choses: que vous
fassiez mettre le btard de Rubempr en libert et que vous lui
livriez le sire de la Marche, et avec lui les prtres qui l'ont
publiquement accus  Bruges. A ces mots, le comte de Charolais
interrompit l'orateur. Ce n'est pas la volont du roi, s'cria-t-il,
qui m'empchera de faire alliance avec monseigneur de Bretagne, et je
veux bien que le roi sache que si j'avais pour moi Dieu et mon pre,
je ne craindrais pas de le combattre. Le roi, reprit le chancelier,
ne nous a point chargs de nous adresser au comte de Charolais. Le
duc ayant ordonn  son fils de laisser continuer matre Philippe de
Morvilliers, le comte de Charolais obit; mais ses traits altrs
rvlaient  tous les yeux le ressentiment qui l'agitait.

Le duc rpondit lui-mme au discours du chancelier de France; il dit
en riant que si son fils tait trop prompt  s'effrayer, il ne pouvait
tenir ce dfaut que de sa mre, sans cesse jalouse de le voir aimer
d'autres dames. Il ajouta que le btard de Rubempr avait t arrt
en Hollande, pays o il tait seigneur de la terre et de la mer sans y
connatre d'autre souverain que Dieu, et promit que, bien que ses
crimes prcdents fussent connus, ses juges l'pargneraient s'il tait
innocent de celui qu'on lui reprochait actuellement. Il justifia aussi
la conduite d'Olivier de la Marche et allgua que, prince sculier, il
restait tranger  tout ce qui se rapportait  l'Eglise. Messieurs,
ajouta Pierre de Goux, l'un des conseillers du duc, comme chacun doit
l'entendre, monseigneur qui est ici ne tient pas tout du roi de
France. Il est vrai qu'il tient de lui le duch de Bourgogne, les
comts de Flandre et d'Artois, mais il possde hors du royaume
d'autres seigneuries, telles que les duchs de Brabant, de Luxembourg,
de Limbourg, de Lothier, les comts de Bourgogne, de Hainaut, de
Hollande, de Namur, et plusieurs autres pays dont la plupart ne
relvent que de Dieu seul.--Cependant, interrompit le chancelier,
quoiqu'il soit le seigneur de tous ces pays, il n'est pas roi.
Philippe, entendant ces paroles, leva la voix: Je veux bien que
chacun sache que si je l'avais voulu je l'eusse t. Il faisait ainsi
allusion  l'poque du trait d'Arras, o, s'galant en puissance et
en indpendance  Charles VII, il ne lui avait laiss que la
supriorit de son titre royal. Deux jours aprs, le comte de
Charolais lut publiquement sa justification, qu'il avait compose seul
et sans l'aide de ses conseillers: elle tait loquente et fire, et
le duc lui-mme avoua qu'il ne croyait pas son fils si sage et si
habile.

Dans ces circonstances, les amis des sires de Croy les engageaient 
chercher  se rconcilier avec le jeune prince, dont le triomphe
semblait assur; mais les Croy s'y refusrent, disant qu'ils
n'abandonneraient pas le service du roi de France pour celui du comte
de Charolais. Une longue habitude, joug pesant que secouent rarement
les vieillards, semblait leur promettre qu'ils ne tarderaient pas 
rtablir leur influence: en effet, ds que le comte de Charolais eut
quitt Lille, ils retrouvrent leur autorit: le duc Philippe voyait
en eux d'anciens serviteurs qui avaient partag tous ses efforts et
toutes ses luttes, et lors mme qu'il n'ignorait pas qu'ils le
trahissaient, il le leur pardonnait en souvenir du zle avec lequel
ils l'avaient servi autrefois.

A peu prs  la mme poque, tandis que le btard de Rubempr voyait
s'instruire son procs  Gorcum, on arrtait, prs de Montreuil, un
marchand brugeois nomm Pierre Puissant, qui paraissait tre
l'instrument de quelque intrigue pour chasser les Anglais de Calais.
Ses premiers aveux, en confirmant ces soupons, accusaient le roi de
France lui-mme; mais Louis XI, craignant de voir natre, vis--vis
des Anglais, des embarras semblables  ceux que l'affaire du btard de
Rubempr lui crait prs du duc de Bourgogne, se hta de le faire
chercher par le prvt de ses marchaux, qui estoit le plus diligent
et le plus vif esprit et le plus fin du royaulme, le chastie-fol du
roy, ne craignant rien  servir son matre. Tristan l'Ermite se
rendit en deux jours et demi de Rouen  Montreuil, et conduisit Pierre
Puissant devant le conseil du roi, o fut appel Robert Nevil,
serviteur du comte de Warwick. Comme il tait ais de le prvoir,
Pierre Puissant dmentit sa premire confession, deschargeant le roy
Loys et chargeant d'autres bien grans. Louis XI avait fait remettre
le texte de sa dclaration  Robert Nevil; il et mme voulu lui
confier le soin de ramener son prisonnier  Montreuil; mais Robert
Nevil s'en excusa en remontrant qu'il n'y avoit homme de la mer qui
l'osast prendre, et ds qu'il apprit que le roi de France se
proposait de le faire conduire par Tristan l'Ermite  Calais, il se
hta d'adresser au lieutenant de cette ville une lettre o, aprs
l'avoir exhort  ne pas laisser le prvt des marchaux approcher des
remparts  demi dtruits par une inondation, il ajoutait: Ne prenez
point maistre Pierre Puissant, car il est bourgeois de Bruges, et le
fauldroit rendre honteusement, car tous ceulx de l'estape seroient
arrests.

Philippe reconnaissait que les immunits et les privilges d'une cit
commerciale ne lui permettaient point de soumettre  l'examen de son
autorit les discours prononcs dans les chaires de Bruges. Robert
Nevil crivait au lieutenant du roi d'Angleterre  Calais, pour lui
recommander de respecter la libert d'un bourgeois de la mme ville.
Quelle tait donc la puissance de cette vieille industrie flamande
qui survivait aux guerres et aux rvolutions, galement respecte des
princes et des rois?

Hors de ces cits fameuses, dont la vie calme et paisible n'a laiss
que trop peu de traces dans l'histoire de ce temps, tout restait
intrigues, luttes et discordes. Au-dessus du vieillard affaibli par
l'ge et les infirmits, et ne se rveillant qu' l'aspect des prils
les plus menaants, s'agitait la rivalit du roi de France et du comte
de Charolais. Le premier cherchait  amener, par l'influence des Croy,
le duc de Bourgogne  faire la guerre au duc de Bretagne, et en mme
temps il laissait esprer aux Anglais la cession de la Normandie et de
la Guyenne, afin de pouvoir librement dtruire, l'une aprs l'autre,
les maisons de Bourbon, de Bretagne, d'Orlans, d'Anjou, et enfin la
maison de Bourgogne elle-mme. Le second s'alliait  tous ceux que
menaait la politique de Louis XI, et n'attendait, pour faire succder
en France la guerre publique aux complots secrets, que le signal d'une
premire victoire obtenue  la cour de son pre sur les sires de Croy.

L'occasion favorable que le comte de Charolais attendait se prsenta
bientt; le 2 mars 1464 (v. st.), le duc Philippe devint si gravement
malade que l'on crut que sa fin tait proche. Le comte de Charolais
tait alors  Bruxelles prs de lui; il profita aussitt de l'absence
des sires de Croy pour s'emparer de la direction des affaires, et cra
de nouveaux capitaines dans tous les chteaux soumis  leur autorit.
Le 8 mars, le duc, se trouvant un peu mieux, confirma tout ce que son
fils avait fait et lui abandonna le gouvernement de ses Etats.
Cependant les intrigues du sire de Quivraing, fils an du sire de
Chimay, russirent  renverser l'ouvrage du comte de Charolais, et ds
le lendemain, le duc rvoqua ce qu'il avait fait la veille. La colre
du comte de Charolais ne connut plus de bornes; dans un manifeste
adress aux bonnes villes, il dclara les Croy ses ennemis et dfendit
de les aider. Il menaa de sa vengeance le sire de Quivraing s'il ne
s'loignait point: celui-ci, qui avait t jadis la premire cause des
querelles du duc et de son fils, alla se jeter aux genoux de Philippe
et lui raconta ses prils. L'indignation du vieux prince fut si vive
qu'il se plaa, un pieu  la main,  la porte de son htel, en disant
qu'il voulait voir si son fils oserait venir tuer ses serviteurs. A
peine parvint-on  l'apaiser; le sire de Quivraing jugea, nanmoins,
prudent de s'loigner: une autorit fonde sur le caprice d'un prince
septuagnaire et malade, autorit que la mort pouvait briser chaque
jour, ne lui paraissait plus assez sre.

Ds ce moment, le comte de Charolais reprend tous les soins du
gouvernement, et, la veille de Pques 1465 (13 avril), le duc se
rconcilie publiquement avec lui. Douze jours aprs, le duc de
Bourgogne fait reconnatre, dans une assemble gnrale des tats de
Flandre, de Brabant, d'Artois et de Hainaut, son fils pour son
hritier, en lui donnant le commandement de l'arme destine  envahir
la France. Le comte de Charolais, n'ayant plus rien  redouter des
sires de Croy, se trouve enfin face  face avec Louis XI, prt  lui
opposer toute la puissance des ducs de Bourgogne et toutes les
discordes qui divisent la France. La ligue qu'il a depuis longtemps
prpare s'organise rapidement: elle comprend le duc de Berry, frre
du roi, les ducs de Bretagne, de Bourbon, d'Alenon, de Nemours, de
Calabre, les comtes de Saint-Pol, de Dammartin, d'Armagnac, de Dunois;
le comte de Warwick a t charg de se rendre en Flandre pour y
adhrer.

Le 15 mai 1465, le comte de Charolais runissait au Quesnoy les plus
nobles chevaliers de Flandre, de Hainaut, de Brabant, de Hollande; le
4 juin, il traversait la Somme. Nesle, Roye et Montdidier ouvrirent
leurs portes: Saint-Denis n'opposa pas de rsistance. Les communes,
dont les privilges taient touffs; la noblesse, dont les services
taient mconnus; le clerg, dont les favoris de Louis XI
envahissaient les dignits, considraient le comte de Charolais comme
leur librateur. Le 16 juillet, les Bourguignons attaquent l'arme du
roi dans une plaine qu'on nomme le champ de Pleurs, prs de la tour de
Montlhry: aprs avoir assist  une mle confuse o les deux partis
prennent la fuite, aprs avoir vu tomber autour de lui les sires
d'Ongnies, de Hamme, de Lalaing, le comte de Charolais, bless
lui-mme  la gorge et  la poitrine, campe au milieu des morts sur le
champ de bataille. Enfin, dans les premiers jours d'octobre, se
conclut  Conflans ce fameux trait qui, en anantissant l'autorit
royale au profit d'une fodalit nouvelle, devait toutefois tre plus
utile au roi qu'aux princes, pour lesquels il fut une source de
divisions et de jalousies. Au-dessus du roi se plaait un conseil de
trente-six membres choisi par les reprsentants du clerg, de la
noblesse et des communes, charg de satisfaire aux plaintes des grands
et du peuple. Le comte de Charolais recouvrait les villes de la Somme
et recevait le comt de Guines. Le duc de Berry obtenait pour apanage
la Normandie; le comte de Saint-Pol tait cr conntable; le duc de
Nemours, capitaine de l'Ile-de-France. Toutes les confiscations
prononces par le roi taient annules.

Le vieux duc sentit son coeur s'ouvrir aux motions de la joie
paternelle en revoyant son fils qui, avant de rentrer  Bruxelles,
venait d'ajouter  ses palmes de Montlhry celles d'une expdition
contre les Ligeois; mais le comte de Charolais le quitta bientt pour
accomplir le voeu qu'il avait fait d'aller  pied, en plerinage, 
Notre-Dame de Boulogne: il traversa Gand, Bruges et Saint-Omer,
accueilli partout par les acclamations populaires. De Boulogne, il se
rendit aux bords de la Somme. Pendant qu'il combattait les Ligeois,
secrtement excits par des conseils trangers, Louis XI avait
reconquis la Normandie et entam des ngociations avec les Anglais. Le
comte de Charolais se prparait  ramener ses bannerets en France
lorsque Lige prit de nouveau les armes, et il fallut recommencer la
guerre pour touffer cette seconde insurrection, que termina le sac de
Dinant, o une population tout entire disparut au milieu des flammes,
sous les ruines du foyer paternel qu'elle avait t impuissante 
dfendre. Dj le comte de Charolais avait adress au roi de France
une lettre o l'on remarquait ces paroles: Monseigneur, il est vray
qu'aucun parlement a est tenu entre vos gens et ceux du roi
d'Angleterre, et tellement besongn que vous estes content, dont j'ay
est adverty, de leur bailler le pays de Caux, Rouen et les villes qui
y sont comprises, leur aider  avoir Abbeville et la cont de
Ponthieu, et outre plus avoir avec eux certaines alliances contre moy
et mon pays..... Monseigneur, de ce qui peut me toucher, il me semble
que vous pourriez mieulx vouloir le mien demourer en ma main que
d'estre cause de le mettre s mains des Englois: pourquoy je vous
supplie, monseigneur, que ne veuillez vous y quonsentir, mais faire
cesser le tout.

Pendant que le comte de Charolais prenait de plus en plus la direction
des affaires, la sant de son pre continuait  dcliner, et avec elle
son intelligence, jadis si leve et si profonde. Le duc Philippe
passait toutes ses journes dans une petite chambre o il aiguisait
des aiguilles, retrempait de vieilles lames ou runissait des dbris
de vitrages. Cet atelier le suivait partout, et l se bornaient toutes
les occupations d'un prince nagure encore l'arbitre du monde
chrtien. Une attaque d'apoplexie, dont il avait t frapp l'anne
prcdente dans un accs de colre contre les trsoriers qui ne
payaient pas la solde de ses hommes d'armes, avait surtout contribu 
puiser ses forces, et ses mdecins suivaient avec inquitude les
rapides progrs de ses infirmits, lorsque le vendredi 12 juin 1467,
il fut pris de vomissements violents. Le dimanche suivant, tous les
symptmes s'aggravrent, et l'on fit avertir le comte de Charolais,
qui accourut aussitt de Gand; mais il trouva,  son arrive, son pre
abandonn de ses serviteurs qui attendaient sa mort. Dj il ne
parlait plus, et ce mme jour, lundi 15 juin, entre neuf et dix heures
du soir, il rendit le dernier soupir.

Philippe tait g de soixante et onze ans; son rgne avait dur prs
d'un demi-sicle, et devait tre le plus glorieux de la domination
bourguignonne. Non-seulement il avait runi de nombreux Etats 
l'hritage de Jean sans Peur, mais il avait eu aussi la gloire de
vaincre la Flandre par les armes, et de cicatriser les plaies de la
guerre par le dveloppement pacifique du commerce et des arts. Tel
avait t l'clat de ses triomphes, telle avait t la renomme de sa
puissance, qu'il avait, disait-on, refus trois fois l'Empire, et l'on
ajoutait que les Milanais et les Gnois n'attendaient que son
assentiment pour arborer sa bannire au del des Alpes. Je m'ose fier
en la misricorde de Dieu, dit Chastelain en racontant sa mort, et n'y
a qu'une seule chose qui m'en donne peur: c'est la trs-extrme et
trs-abondante mondaine flicit qu'il a eue et obtenue tout son
vivant, en toute acquiescence de fortune et de souhait de cuer, plus
qu'oncques homme... Il a t glorieux au monde, bat et plein de
bndiction en terre, cler et fulgent en fortune, riche de tout
honneur, et le plus hault en renomme, qui fust en longs ans. Tous
roys de son temps l'ont prfr en tiltre devant eux; les cieux l'ont
magnifi de leurs graces, et les hommes l'ont solemnis en ses vertus.
Orient et Occident,  la croisure du ciel, tout souffloit en ses
voiles.

De magnifiques obsques furent clbres dans l'glise de Saint-Donat.
De chaque ct du cortge funbre s'avanaient seize cents hommes
tenant des torches  la main et vtus de deuil, quatre cents pour son
fils, autant pour la ville de Bruges, autant pour les corps de
mtiers, autant pour le pays du Franc. Au milieu d'eux marchaient neuf
cents nobles ou riches bourgeois, seize prlats les suivaient; puis
s'avanaient les rois d'armes, le comte de Joigny, le sire de Crquy,
le marquis de Ferrare, les sires de Boussut, de Borssele, de Commines,
de Breda et de Grimberghe, les btards de Bourgogne et de Brabant. Les
comtes de Nassau et de Buchan, le btard Baudouin de Bourgogne et le
sire de Chlons soutenaient le pole sur quatre lances. Jacques de
Bourbon et Adolphe de Clves menaient le deuil; toute l'glise de
Saint-Donat tait tendue de drap noir, et le nombre des cierges qui
brlaient sous les nefs tait si considrable, que la chaleur
contraignit les assistants  briser les vitraux o les pieuses images
des aptres et des saints vnrs par le peuple semblaient s'incliner
au-dessus de lui pour le bnir.

Au del de ces derniers hommages, de ces pompes sans lendemain,
l'humble niveau de la mort attendait le duc de Bourgogne pour le
runir, aux pieds du souverain Juge, aussi bien  ses adversaires,
pour lesquels il s'tait montr cruel et impitoyable, qu' ses
serviteurs et  ses amis, qui avaient proclam ses bienfaits en
effaant le surnom de Philippe l'_Asseur_ pour le remplacer par celui
de Philippe le Bon.




LIVRE DIX-NEUVIME.

1467-1476.

    Charles le Hardi ou le Terrible.
    Rivalit du duc de Bourgogne et du roi de France.
    Sdition  Gand.--Rsistance de l'esprit communal.
    Batailles de Granson, de Morat et de Nancy.


Le prvt de Watten, fameux astrologue, avait dclar que le fils du
duc Philippe serait expos aux plus terribles coups du sort et aux
plus grands malheurs.

L'horoscope du successeur de Charles VII tait tout diffrent: il
annonait qu'aprs avoir t en butte aux attaques jalouses de ses
vassaux, il terminerait sa vie au sein de la puissance et de la
prosprit.

Charles lutta contre la mauvaise fortune qu'on lui avait prdite en la
heurtant de front et en cherchant  la violenter comme Alexandre
violenta la pythie: ds sa jeunesse, la mer ne lui semblait jamais
plus belle que lorsqu'elle lui opposait les flots furieux d'une
tempte.

Louis XI attendit au contraire la bonne fortune qui lui tait promise
en aplanissant ses voies par tous les moyens qui taient en son
pouvoir.

Charles voulait rdifier le pass par le droit de ses victoires;
dernier reprsentant du principe fodal, il rptait qu'issu de
Charlemagne, il ne pouvait reconnatre la supriorit des hritiers de
Hugues Capet, et ne voyait dans les sicles qui l'avaient prcd que
les fabuleuses traditions qui retraaient les aventures des Lancelot
et des Gauvain. Le roi de France, plus prudent, comprenait qu'en
politique un systme suivi avec habilet et persvrance est plus fort
qu'une arme, et c'tait  pas lents et mesurs qu'il marchait  la
conqute de l'avenir. Immolant la noblesse, depuis longtemps de plus
en plus affaiblie, aux rancunes envieuses et anarchiques de la
dmocratie, il esprait placer plus haut la royaut en l'levant sur
des ruines, et brisait l'pe des chevaliers qui protgeaient au
dehors la puissance de la monarchie, en mme temps qu'il confisquait
les liberts communales qui au dedans la consolidaient en la modrant:
preuve dangereuse o l'Etat entier, se rsumant en un seul homme,
abdiquera, pour grandir, dcliner et mourir avec lui, cette longue vie
des institutions qui devient plus sainte et plus forte, consacre par
les sicles.

Charles et Louis taient dous tous les deux d'un esprit actif et
entreprenant, mais leurs caractres bien diffrents devaient sans
cesse les mettre en opposition dans leurs efforts vers le but que se
proposait leur ambition. Charles, sombre, morne, triste, vhment dans
ses longues harangues, hostile aux conseils les plus sages, mprisait
les nobles et les bourgeois de Flandre,  qui son pre avait d son
salut  la journe de Mons-en-Vimeu, pour s'entourer de bannerets
trangers, vils condottieri qu'une insatiable cupidit porta tour 
tour  le servir et  l'abandonner. Au sjour des villes et des
chteaux il prfrait celui de la tente,  l'exemple du lion, lequel,
quand il se trouve chass, ne quiert point les bois, mais se boute en
plein champ. Sur ce point, il ressemblait peu  son pre, et, loin
d'imiter les vices que celui-ci cherchait vainement  justifier par
cette maxime, que par estre bien des dames il estoit force qu'il fust
bien des hommes que communment les dames gouvernent, il ne voulait
point de femmes dans son palais. La duchesse de Bourgogne elle-mme
tait relgue  Male ou  Tronchiennes pendant qu'il habitait Bruges
ou Gand, et Wielant remarque qu'il avoit fait du logis des dames en
sa maison la chambre du conseil et la chambre des finances, disant que
le conseil et les finances soient mieulx estre entour et prs de luy
que femmes. On ne le vit pas non plus encourager les rcits
licencieux qui formrent le livre des _Cent nouvelles nouvelles_, mais
il prenait plaisir en histoires romaines des faits de Jules-Csar, de
Pompe, d'Hannibal et de tels autres grands et hauts hommes lesquels
il vouloit ensuivre. Pour abrger ce portrait, nous ajouterons que
Charles tait gnreux quand la colre ne l'aveuglait point, loyal
bien que sans amis, compatissant quoiqu'il ft parfois inflexible
jusqu' la cruaut, par un sentiment profond de justice qui le portait
 ne jamais repousser la plainte lgitime du pauvre. Si nous comparons
le roi de France au duc de Bourgogne, nous trouvons un prince perfide
et dissimul dans la vie publique, corrompu dans la vie prive,
opposant au fer de ses ennemis le poison, le poignard et la trahison,
et ne mlant  ses succs aucune de ces grandes qualits qui font
excuser les fautes et quelquefois mme les crimes. L'un a les dfauts
des premiers temps du moyen-ge dans lesquels la civilisation n'a rien
adouci, rien corrig. L'autre a dj tous les vices des poques de
dmoralisation o l'intrigue est une arme plus redoutable que la
force. Enfin, il semble que tous les deux, par un mutuel contraste,
durent peu de chose  ceux dont ils tenaient la vie. Louis XI fut 
Genappe le disciple de Philippe l'_Asseur_, qui vouloit toutes
matires difficiles estre vides par expdiens. Chastelain offre au
duc Charles, qui demandoit toujours la rigueur, le roi de France
Charles VII pour modle.

Pour apprcier la politique extrieure du duc Charles, il ne faut
jamais oublier que sous l'influence des discordes domestiques, dont il
avait t le tmoin et la victime, il avait appris  har la France,
patrie des anctres de son pre, et  aimer l'Angleterre, o sa mre
se vantait de compter Edouard III parmi ses aeux.

Le 19 juin, quatre jours aprs la mort du duc Philippe, Charles,
crivant  Louis XI, s'abstient de le nommer son souverain seigneur,
et allgue l'exemple mme du roi de France, qui ne donne pas ce titre
 l'Empereur, dont relve le Dauphin.

Le 15 juillet, il renouvelle l'alliance qu'il avait conclue l'anne
prcdente avec le roi d'Angleterre.

La situation dans laquelle se trouvait l'hritage du duc Philippe au
moment o il le recueillit lgitimait les plus hautes esprances.
L'ordre rgnait dans toutes les provinces et jamais prince n'avait
laiss  son successeur un trsor plus considrable: on l'valuait,
dit Olivier de la Marche,  deux millions d'or en meubles seulement,
savoir quatre cens mille escus comptants, soixante-douze mille marcs
d'argent en vaisselle, sans les riches tapisseries, les riches bagues,
la vaisselle d'or garnie de pierreries et sa librairie moult grande et
moult bien toffe. Les sires de Croy, qui pendant longtemps avaient
excit contre le duc Charles la haine de son pre, s'inclinaient
humblement devant lui, et les communes flamandes, qui l'avaient chri
comme fils de prince, paraissaient disposes  saluer avec joie son
avnement. En voyant descendre le vainqueur de Gavre au tombeau, elles
se flattaient d'y voir disparatre avec lui les rigueurs qui avaient
signal son triomphe, et attendaient leur libert du jeune prince,
dont elles avaient elles-mmes dfendu la libert, alors qu'elle tait
menace et opprime comme la leur par des ennemis communs; elles
devaient bientt apprendre que si le comte de Charolais s'tait senti
assez faible pour rechercher leur appui, le duc de Bourgogne se
croyait trop puissant pour en avoir jamais besoin.

Charles avait quitt Bruges pour se rendre  Gand, o devait avoir
lieu son inauguration solennelle. Une cour nombreuse l'accompagnait,
et il avait pris avec lui le trsor de son pre. Selon l'usage, il
coucha  Zwinarde, et le lendemain il entra  Gand. Toutes les rues
taient tendues de tapisseries, toutes les places ornes de somptueux
chafauds, o l'on reprsentait d'ingnieux mystres. Les bourgeois,
confiants dans l'avenir, avaient multipli  l'envi les symboles de
leurs esprances et de leur allgresse. Non-seulement ils se
souvenaient de l'affection qu'ils avaient tmoigne au duc Charles
pendant ses malheurs, mais ils croyaient aussi que la restitution
complte de leurs franchises tait prochaine, qu'ils avaient le droit
de la rclamer, et que Charles, en la leur octroyant, ne remplirait
qu'un devoir. Ds la porte de la ville, le nouveau duc de Bourgogne
trouva sept cent quatre-vingt-quatre bannis auxquels il pardonna; prs
d'eux se tenait un frre prcheur, matre Nicolas Bruggheman, le
clbre orateur de la croisade de 1464, qui l'exhorta dans son
discours  modrer les rigoureuses conditions du trait de Gavre.
Lorsqu'aprs avoir entendu la messe  l'abbaye de Saint-Pierre, et
avoir jur  Saint-Jean le maintien des privilges des Gantois, il se
rendit  l'Hoog-huys, au March du Vendredi, pour recevoir le serment
du peuple, les doyens, les chevins et les plus notables habitants
s'agenouillrent en le suppliant de rendre  la ville de Gand
l'ancienne autorit qu'elle exerait sur la chtellenie et d'autres
droits qu'elle avait perdus en 1453. Le duc de Bourgogne leur fit
rpondre qu'il dsirait que ces demandes lui fussent remises par
crit, et qu'il ferait connatre son intention  cet gard dans le
dlai de trois jours.

Avant que ces trois jours fussent couls, une manifestation
imprudente vint compromettre le rsultat que les hommes sages
espraient atteindre par leur respect et leur modration. Un grand
nombre de bourgeois s'taient rendus  Houthem pour accompagner la
chsse de saint Livin que l'on devait rapporter le 29 juin des lieux
o se consomma son martyre  ceux o l'abb Florbert lui avait jadis
offert un asile. C'taient, la plupart, des jeunes gens appartenant
aux corps de mtiers, anims de passions ardentes qu'avaient nourries
les rcits de l'ancienne puissance de Gand; ils s'entretenaient les
uns les autres de leur espoir de la voir renatre bientt pour
affermir de nouveau l'avenir de la patrie, quand l'un d'eux saisit,
dans la boutique de l'un des marchands runis  la kermesse d'Houthem,
quelques haubergeons destins  servir de jouet aux enfants. Par le
sang et les plaies de Notre-Seigneur, s'cria-t-il bruyamment,
quoiqu'on nous ait dfendu de porter des haubergeons, nous en portons
maintenant, le voie qui veut; ils deviendront plus tard de plomb et
d'acier. Laissez faire: tel rit aujourd'hui fort haut qui passera la
nuit prochaine moins gaiement. Gand est dans la gueule des loups et de
ces mchants larrons qui nous dvorent les poumons et le foie et
s'engraissent de nos biens pour les mettre dans leurs sacs. On boit,
on mange, on vole ce que nous possdons: ce qui est pis, le prince
n'en sait rien; mais puisqu'il est maintenant  Gand, il ne l'ignorera
plus longtemps. Mille voix applaudirent, et ce fut en rptant ces
plaintes et ces discours que les bourgeois de Gand reconduisirent dans
leur ville la clbre chsse de saint Livin. Dj ils taient arrivs
au March aux Grains o s'levait l'aubette des commis chargs de
prlever les taxes sur le bl. Ils dirigrent aussitt la chsse de ce
ct, et commencrent  dmolir le bureau de la gabelle en disant que
saint Livin ne se dtournait jamais de sa route. La chsse passa sur
ses ruines, et ils voulurent tous en conserver quelques dbris, sinon
comme une relique, du moins comme un souvenir de leur audace et de
leur succs. Leur enthousiasme s'accroissait d'heure en heure, et
quand ils parvinrent au March du Vendredi, ils saisirent l'un des
drapeaux qui ornaient la chsse du pieux aptre du septime sicle, et
l'arborrent comme un tendard. Tuez, tuez, criaient-ils avec une
nouvelle nergie, tuez tous ces paillars mangefoies (_leverheeters_),
ces larrons desroubeurs de Dieu et du monde, qui tant ont vescu 
nostre piteux dammage. Ils dsignaient par ces mots les magistrats et
les officiers du duc qui trouvaient dans la leve des impts le
prtexte de nombreuses exactions, et qui taient alls rcemment 
Bruges pour y presser le duc de ne jamais consentir  ce qu'ils
fussent abolis.

Cependant le duc de Bourgogne tarde peu  apprendre ce qui se passe;
il runit ses chevaliers et ses archers, demande son cheval et jure
par saint George qu'il ira interroger de prs les Gantois sur ce
qu'ils veulent. Monseigneur, au nom de Dieu, s'cria le sire de la
Gruuthuse, modrez-vous; votre vie et les ntres dpendent de votre
prudence. En un instant, selon ce que vous ferez, nous serons sauvs
ou tous perdus. Si vous conservez votre sagesse et votre sang-froid,
vous obtiendrez tout ce que vous voudrez avec de belles paroles. Vous
avez vu jadis les terribles sditions des Gantois au temps du duc,
votre pre, qui souffrit beaucoup et finit par tout pardonner. Envoyez
vers eux quelqu'un qui leur demande en votre nom ce qu'ils dsirent;
faites-leur promettre que vous couterez volontiers leurs plaintes et
que vous y ferez droit. Ne vous conduisez point autrement, je vous en
supplie; vous ferez ainsi des Gantois ce que vous voudrez.--Eh bien,
rpondit Charles, allez voir le premier quelles sont leurs intentions,
je vous suivrai.

Le sire de la Gruuthuse tait sage et loquent; le peuple de Gand
l'aimait autant que celui de Bruges: il harangua avec douceur les
bourgeois et les hommes de mtiers rassembls au March du Vendredi,
les engageant  se retirer chez eux, et leur remontrant qu'ils avaient
un nouveau prince, bon pour les petits comme pour les grands, et
dispos  leur rendre justice. Il n'tait point honorable pour eux,
ajoutait-il, de s'insurger  sa premire entre, et de venir ainsi, le
lendemain du jour o ils l'avaient solennellement reu, le saluer avec
des btons ferrs.--Sire de la Gruuthuse, rpondirent tous ceux qui
taient l, nous sommes prts  mourir et  vivre avec notre prince.
Nous n'avons aucun mauvais dessein, ni contre lui, ni contre les
siens: ils sont aussi en sret que l'enfant dans le sein de sa mre;
nous nous dvouerions pour eux; nous n'en voulons qu' ces mauvais
larrons qui volent monseigneur et nous; qui trompent monseigneur par
leurs mensonges et leurs faux rapports; qui sucent notre sang et se
rient de notre misre. Ce serait grand'piti si monseigneur ne les
punissait et ne faisait droit  nos plaintes, car, nous vous le
disons, la faim peut rduire les brebis les plus dociles  devenir des
loups furieux. Monseigneur ne peut pas souffrir que nous soyons ainsi
traits, et il sera juste vis--vis d'eux comme vis--vis de nous qui
sommes son peuple.

Mes enfants, reprit alors le sire de la Gruuthuse, apaisez-vous et
restez en paix, par la sainte passion de Dieu! Je vais aller vers le
duc intercder en votre faveur, lui raconter vos bonnes paroles, et
lui exposer que vous n'en voulez qu'aux magistrats dont vous vous
plaignez. Je vous assure que monseigneur vous rendra justice et vous
assistera. Mais, pour l'honneur de Dieu, restez en paix jusqu' mon
retour, et, quelque chose qui arrive, comptez sur moi.

Le sire de la Gruuthuse se hta de rejoindre le duc; il lui reprsenta
l'irritation du peuple qui se pressait, couvert d'armures de fer, sous
les bannires des mtiers; il lui peignit la foule s'assemblant dans
toutes les rues et roulant comme un flot immense vers le thtre de
l'meute. A ce rcit, Charles frmissait de colre et souhaitait
d'tre loin de Gand, afin de ne pas devoir ployer devant des vilains.
Car vous dis bien, ajoute Chastelain, que quelque nouvel seigneur
qu'il estoit, si portoit-il en couvert courage une haulte extrme
volont de non se souffrir fouler par nulles voies, ains de porter
l'espe si roide et si ague que le monde trembleroit devant ly s'il
pooit vivre. Sans attendre plus longtemps, il monta  cheval en robe
noire, et se dirigea vers le March du Vendredi, suivi de ses archers
qui s'avanaient l'arc band. A la vue du peuple, sa fureur redoubla:
Mauvaises gens! s'cria-t-il, que vous faut-il. Pourquoi vous
agitez-vous? Et d'un petit bton qu'il tenait  la main, il commena
 frapper  droite et  gauche. Frappez, monseigneur! rpondit le
peuple sans s'carter, nous sommes vos enfants, nous le souffrirons
volontiers, pourvu que ce soit vous seul qui nous frappiez. Il se
trouva toutefois dans cette multitude agite un homme qui se souvint
de la _mer rouge_ de Gavre, o Charles avait combattu  ct de son
pre, et le fer d'une pique se croisa avec le bton dont le duc venait
de le toucher: le danger tait grand. L il n'y avoit ne archier, ne
noble homme, tant feust asseur, qui ne tremblast de peur et qui n'eust
volu estre en Inde pour sauvet de sa vie et souverainement pour le
jeune prince qu'ils rputoient estre venu l doloreusement en sa
mort.

Le sire de la Gruuthuse n'hsita plus  exercer sur le duc de
Bourgogne l'autorit que lui assuraient ses longs services et sa haute
vertu. Qu'allez-vous faire? dit-il au duc d'une voix nergique.
Voulez-vous par votre tmrit nous faire gorger tous  notre grande
honte, sans que nous puissions nous dfendre? Ne comprenez-vous pas o
vous tes? Ne voyez-vous pas que votre vie et la ntre tiennent moins
qu' un fil de soie? Pourquoi aller exciter par vos menaces et vos
paroles une semblable multitude qui ne fait pas plus de cas ou
d'estime de vous que du moindre d'entre nous? Par la mort de Dieu! si
vous tes content de mourir, pour moi je n'en ai nulle envie, car il
vous est facile de ramener la paix et de sauver votre honneur. Ce
n'est point ici le moment de montrer votre courage, songez plutt 
apaiser ce pauvre peuple gar. Descendez de cheval, au nom de Dieu,
et haranguez-le; vous vous illustrerez par votre prudence, et tout ira
bien.

Le duc promena ses regards autour de lui; l'irritation semblait se
calmer. Les bateliers, les bouchers et les poissonniers s'avanaient
pour le protger. Monseigneur, lui disaient-ils, rassurez-vous et
n'ayez nulle crainte; personne n'osera vous faire le moindre mal. Ils
le conduisirent jusqu' l'Hoog-huys, et l, de l'une des fentres,
entour du sire de la Gruuthuse, de son chancelier et d'autres
chevaliers, il s'adressa au peuple en flamand. Mes enfants, Dieu vous
garde et vous sauve! Je suis votre prince et naturel seigneur qui vous
vient visiter pour que ma prsence ramne la paix. Je vous prie de
vouloir bien vous conduire avec modration. Tout ce que je pourrai
faire pour vous sans blesser mon honneur, je le ferai, et je vous
accorderai tout ce qui sera en mon pouvoir; mais veuillez vous retirer
en paix.--_Wel gekomen! wel gekomen!_ rpondirent les bourgeois,
soyez le bienvenu, monseigneur, nous sommes tous vos enfants, et nous
vous remercions de votre bont envers nous. Le silence succde  ces
paroles; ils soulvent la chsse de saint Livin et se prparent  la
rapporter  l'glise de Saint-Bavon. Soudain de cette foule
tumultueuse s'lvent de pieux cantiques; l'meute s'est apaise, et
dj l'tendard qui en fut le signal s'incline et s'loigne, lorsqu'un
bourgeois de Gand, nomm Hoste Bruneel, s'crie: Arrtez, mes amis,
arrtez! si nous nous sparons, on viendra nous saisir l'un aprs
l'autre pour nous faire mourir.--Arrtez! arrtez! rptent les
Gantois, et leurs clameurs confuses portent au duc leurs plaintes
contre ses officiers: Monseigneur, nous vous prions de nous faire
raison de ces _leverheeters_ qui ruinent notre ville, nous rduisent 
mendier notre pain, et sont la plupart de mchante origine et de
mauvaise extraction. Nous les avons vus pauvres aventuriers, et
maintenant, avec ce qu'ils nous drobent, ils sont devenus des
seigneurs; ils achtent terres et grands tats avec nos propres
deniers, et ils cherchent  faire croire au pauvre peuple que c'est
vous qui les retenez, ce qui n'est pas vrai. Nous vous supplions
d'couter nos plaintes.

Au mme moment, Bruneel parat  la fentre o se tient le duc. Sans
se laisser troubler par la prsence du prince et de ses chevaliers, il
frappe de son gantelet de fer sur la fentre, et demande qu'on
l'coute: Mes frres, vous voulez que les magistrats de cette ville
qui volent le prince et vous, soient enfin punis, n'est-il pas
vrai?--Oui, oui, s'cria le peuple.--Vous voulez qu'on abolisse les
gabelles, n'est-ce pas l ce que vous demandez?--Oui, oui, rpondit le
peuple.--Vous voulez qu'on ouvre les portes qui ont t fermes et
qu'on vous permette de nouveau d'avoir des bannires comme
autrefois?--Oui, oui, continua la foule.--Vous voulez qu'on vous rende
vos chtellenies, vos chaperons blancs, vos anciens usages, n'est-il
pas vrai? Les acclamations de la multitude redoublrent. Bruneel se
tourna alors vers le duc. Monseigneur, lui dit-il, voil en peu de
mots les rclamations que tout ce peuple vous prsente pour que vous y
fassiez droit. C'est en son nom que je parle, car vous l'avez entendu
approuver tout ce que j'ai dit. Veuillez donc m'excuser de ce que j'ai
fait pour le peuple et pour son bien.

Charles, domin par le sentiment de son impuissance et d'une cruelle
ncessit, gardait le silence. Louis de la Gruuthuse, plus calme,
rpondit  Bruneel qu'au lieu de monter prs du prince pour
l'instruire des remontrances du peuple, il et mieux fait de les
exposer de la place: il promit d'ailleurs que l'on y ferait droit, et
Charles put se retirer. Lorsqu'il passa devant l'htel de ville o
plusieurs chevins s'taient runis, il les regarda sans les saluer et
sans leur adresser la parole; un peu plus loin, il traversa les dbris
de la maison de la cueillette, et sa colre semblait de plus en plus
violente quand il rentra dans son htel.

Cependant la cloche de Saint-Jacques, sonnant  pleine vole,
convoquait la commune au March du Vendredi: tous les mtiers s'y
assemblaient avec leurs bannires depuis longtemps prpares en
secret. Ils restrent en armes pendant toute la nuit, et de vives
acclamations ne cessaient de saluer la rsurrection de leurs liberts
et des glorieux symboles qui en avaient partag les luttes et le
deuil. On attendait impatiemment d'heure en heure la rponse du duc
aux demandes que lui avaient remises, au nom des Trois Membres de la
ville, Jacques de Raveschoot et Baudouin Rym. A huit heures du matin,
le sire de la Gruuthuse vint annoncer que le duc de Bourgogne avait
peu dormi, et qu'il serait impossible de connatre sa dcision avant
trois heures. Ce moment arriva sans que l'on apprt quelque chose de
plus satisfaisant, et le peuple faisait entendre de vifs murmures,
lorsque Nicolas Triest parvint  le calmer en l'assurant qu'on ne
tarderait pas  recevoir de bonnes nouvelles. En effet, quelques
instants aprs, matre Jean Petitpas, secrtaire du duc de Bourgogne,
parut accompagn des sires de Commines, de la Gruuthuse, de Maldeghem,
et dclara que le duc supprimait toutes les gabelles, rvoquait toutes
les amendes imposes par la paix de Gavre, autorisait la restitution
des bannires et la rouverture des portes condamnes par le mme
trait, rendait aux mtiers le droit d'lire leurs doyens, et
chargeait une commission d'enqute d'instruire contre Pierre
Huereblock et les autres _leverheeters_. Le duc avait galement promis
d'oublier les dsordres de la veille. Aussitt aprs, la chsse de
saint Livin rentra dans le monastre de Saint-Bavon, et le peuple
dposa les armes pour courir aux portes qu'il lui tait permis de
dmurer.

Charles avait dlibr longtemps avant de cder; son premier soin
avait t de faire sortir de la ville les trsors qu'il y avait
apports avec lui; mais il craignait qu'on ne voult retenir comme
otage sa fille Marie, alors ge de dix ans, et son orgueil avait
flchi  la pense des prils qui pouvaient menacer un enfant.
Peut-tre, lorsqu'il eut russi  se retirer avec tous les siens 
Termonde, songea-t-il  rvoquer des concessions qui lui avaient en
quelque sorte t arraches par la violence. Il trouva toutefois le
Brabant non moins agit que la Flandre; toutes les communes s'y
taient confdres, et le duc de Bourgogne ne crut pouvoir mieux
prvenir leur insurrection qu'en confirmant  Bruxelles, par une
charte du 28 juillet 1467, les privilges qu'il avait accords pour
apaiser celle des Gantois.

Quelques jours avaient suffi pour branler le vaste difice de la
domination bourguignonne. L'habilet de Louis XI, qui prsidait 
toutes les intrigues et se prparait  profiter de toutes les meutes,
trouva bientt dans un petit-fils de Philippe le Hardi l'instrument
propre  dtruire la puissance fonde par son aeul. Ce fut le comte
de Nevers, que nous avons vu se signaler, en 1452, sous le nom de
comte d'Etampes, dans la guerre contre les Gantois, mais qui depuis,
mule de Jean Coustain, s'tait dshonor en demandant, comme lui, aux
sortilges des inspirations non moins criminelles et non moins
tnbreuses; il n'hsita pas  se dclarer de nouveau l'implacable
ennemi de Charles, en revendiquant le duch de Brabant et en s'alliant
aux Ligeois. Le duc de Bourgogne, ayant pacifi la grande cit de
Gand et celle de Bruxelles, qui n'tait pas de mme pois, avait dja
port toutes ses forces vers les rives de la Meuse; mais les bourgeois
de Lige se croyaient assez redoutables pour braver sa puissance. Huy
leur avait ouvert ses portes, et ils comptaient sur l'appui du roi de
France. Une malheureuse exprience devait,  plusieurs reprises,
apprendre aux Ligeois que si Louis XI tait toujours prt  favoriser
leurs insurrections de ses intrigues, il ne devait jamais les soutenir
de ses armes. Il se borna  charger le comte de Saint-Pol, devenu
l'un de ses serviteurs les plus zls, d'aller inviter le duc de
Bourgogne  ne pas les attaquer. Ce fut, on pouvait le prvoir, une
dmarche inutile. Charles ne voulut point couter les ambassadeurs
franais: Je morrai en l'entreprise, leur rpondit-il, ou je les aray
au fouet de leur extrme perdicion et ruyne, ne jams joye n'aray en
cuer jusques je m'en verrai vengi. N'y a ne roy, ne empereur pour qui
j'en face aultre chose. Il ne restait  Louis XI qu' s'assurer le
prix d'une neutralit qu'il tait bien rsolu  ne pas observer; il y
mit tour  tour diverses conditions, tantt la rupture de l'alliance
que le duc de Bourgogne avait conclue avec les Anglais ds les
premiers jours de son rgne, alliance  laquelle la Castille venait
d'adhrer, tantt la restitution des villes de la Somme, tantt
l'abandon du duc de Bretagne. Le duc s'inquitait peu de ces messages
de Louis XI, et ce qui l'irritait le plus, c'tait qu'ils avaient t
confies  matre Jean Van den Driessche, cet huissier du conseil
condamn en 1446  l'exil par les chevins de Gand, et charg en 1451
de leur signifier les menaces du duc; de nouveau banni en 1460, mais
dj rentr  Gand en 1463, o il fit arrter, malgr les privilges
de la ville, un fils de Daniel Sersanders. Or Jean Van den Driessche
n'avait reconnu la gnrosit et les bienfaits de la maison de
Bourgogne qu'en se retirant prs de Louis XI qui l'avait cr
trsorier de France. Charles l'accueillit avec mpris et se contenta
de lui rpondre: Des menaces du roy je me donne peu de soing. Pour
chose qu'il me face mander, ne par vous, ne par aultre, je ne
laisserai mon emprise. Si le roy s'y veut trouver, si s'y trouve, les
champs sont aux hommes. Il tait dj  cheval,  la tte de son
arme, lorsque les envoys du roi tentrent inutilement un dernier
effort. Charles se borna  leur recommander de respecter le duc de
Bretagne. Les Ligeois sont runis, leur dit-il; je m'attends  avoir
la bataille avant trois jours: si je la perds, vous en ferez  votre
guise; mais aussi, si je la gagne, vous laisserez en paix les
Bretons.

Jean Van den Driessche tait all rejoindre les Ligeois. Sa prsence
ne les empcha point d'tre dfaits compltement  la bataille de
Brusthem, et elle contribua peut-tre  rendre plus svre la sentence
dicte par le vainqueur. Les Ligeois perdirent leurs privilges,
leurs murailles, leur juridiction, et le clbre _Perron_, qu'ils
considraient comme leur palladium, leur fut enlev pour tre port 
Bruges, au milieu de la Bourse, o s'assemblaient les marchands
trangers. Une inscription qui rappelait cet vnement y fut place.
Lige devait y trouver le souvenir de ses malheurs; la Flandre, la
prophtie de ceux que lui rservait l'avenir.

      Gentis et invict gloria nuper eram.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Desine sublimes vultus attollere in auras.
      Disce meo casu perpetuum esse nihil.

Bien que quelques Gantois et quelques Brugeois, sous les ordres de
Pierre Metteneye et de Jean Nieulant, eussent concouru avec les sires
de Ghistelles, de Saemslacht et d'Uutkerke,  la journe de Brusthem,
les communes flamandes s'taient gnralement montres peu disposes 
s'associer  la guerre contre les bourgeois de Lige. Elles avaient
laiss le camp du duc manquer d'approvisionnements, et lorsqu'elles
avaient t invites  faire prendre les armes  tous les feudataires
sans distinction, l'influence des Gantois leur avait fait refuser leur
assentiment  une mesure qu'ils jugeaient injuste et odieuse. D'autres
difficults s'taient leves relativement aux monnaies. Gand persista
dans sa rsistance, mme aprs que Charles de Bourgogne,  peine
rentr dans son camp de Saint-Trond, eut adress aux quatre membres de
Flandre une lettre o il se plaignait en termes svres de
l'inexcution de ses ordonnances, leur prescrivant de s'y conformer
dornavant tellement, ajoutait-il, qu'il ne nous soit j besoing de
aultrement y pourvoir, car il nous dplairoit, se, par faulte de bonne
obissance, nous estions contraints faire le contraire de ce que nous
avons tousjours dsir: ce que en votre dfault ferions.

Cependant la gravit de la situation politique, telle qu'elle
rsultait des dmls du duc de Bourgogne et du roi de France,
semblait rendre ces menaces moins srieuses, en les subordonnant aux
conditions incertaines d'un avenir loign. Charles voulait se venger
de Louis XI; il s'tait uni au duc de Bretagne et au duc d'Alenon
pour le combattre; en mme temps, quoiqu'il et coutume de rpter
qu'il tait le plus proche hritier de la maison de Lancastre, et
malgr l'affection particulire qu'il lui avait toujours porte, il
cherchait  former une alliance troite avec la dynastie d'York, 
laquelle la couronne d'Angleterre semblait dfinitivement assure.
Elle devait tre confirme par son mariage avec une soeur d'Edouard
IV. Il et t imprudent de rompre avec les communes de Flandre, au
moment d'aborder la guerre contre le roi de France. Charles avait
besoin de leurs hommes d'armes; il avait besoin de leurs trsors. Un
mandement fut bientt publi en Flandre pour que tous les hommes
astreints au service militaire s'assemblassent  Saint-Quentin le 16
dcembre, et, peu de jours aprs, les tats de Flandre furent
convoqus  Termonde. Le chancelier leur exposa que le duc Charles
avait droit  des aides: d'abord, pour son rcent avnement; ensuite,
pour son prochain mariage avec Marguerite d'York; en dernier lieu, 
cause de la guerre qu'il avait soutenue contre les Ligeois. Ce fut
ainsi qu'il demanda successivement  la Flandre un million de ridders,
au Brabant trois cent mille lions.

Les tats de Flandre s'taient ajourns au 24 janvier; aprs d'assez
longues dlibrations, ils accordrent au duc le subside qu'il
demandait; les villes du Brabant s'y soumirent  leur exemple. Le
Hainaut accorda galement une aide considrable. Le duc s'tait rendu
lui-mme  Mons; mais il avait dj t contraint, par les retards qui
contrariaient ses ngociations avec ses allis, d'accepter de
nouvelles trves, et il jugea utile d'en profiter pour faire
reconnatre son autorit dans ses divers Etats. Il se dirigea donc de
Mons vers Lille, et, le 9 avril, veille du dimanche des Rameaux, il
fit solennellement son entre  Bruges, aprs avoir pardonn  tous
les bannis qui n'avaient point pris part  des sditions. Il semblait
qu'il chercht  se concilier l'affection des Brugeois, qui avaient
t toujours plus favorables  ses intrts que les autres membres de
Flandre, et on l'entendit rpondre  leurs acclamations, en criant:
_Nol!_ comme eux. L'vque de Tournay et les chanoines de Saint-Donat
le conduisirent  la cathdrale, o, selon un ancien usage, il tira
l'pe en signe de protection pour la religion; puis il se dirigea
vers la grande salle de l'htel des chevins, o il reut, en change
de ses serments, celui des hooftmans et des doyens assembls sur la
place du Bourg. A cette occasion, la commune de Bruges offrit au duc
deux images habilement ciseles, qui reprsentaient saint George et
sainte Barbe. Le 19 avril 1468, le duc jura de respecter les
privilges du Franc. Puis, aprs s'tre loign quelques jours pour
aller prter les mmes serments  Damme,  l'Ecluse et en Zlande, il
tint, le 8 mai,  l'glise de Notre-Dame, son premier chapitre de la
Toison d'or, o il reut, parmi les nouveaux chevaliers, Philippe de
Savoie, qui avait t longtemps le prisonnier de Louis XI. Les mmes
motifs politiques avaient fait citer  ce chapitre le comte de Nevers,
et les sires de Lannoy et de Croy. Le comte de Nevers refusa de
comparatre, et se contenta de renvoyer son collier. Aussi, lorsque le
moment d'appeler son nom pour l'offrande arriva, Toison d'or se leva,
alla arracher son cusson, et le jeta  ses pieds, en le remplaant
par un tableau noir o il tait dit qu'il n'avait pas rpondu  la
citation qui lui avait t adresse et qu'il avait manqu aux lois de
l'honneur et aux devoirs de la foi chrtienne. Les sires de Croy et de
Lannoy, plus courageux, se rendirent  Bruges. Mais le duc ne voulut
point, malgr toutes leurs justifications, leur permettre d'assister 
la runion de l'ordre, soit en personne, soit par procureur. Ils
obtinrent seulement que leur cusson ne serait point enlev, et qu'
l'appel de leur nom, Toison d'or les reprsenterait  l'offrande.

Dans ce mme chapitre o fut condamn le comte de Nevers, o furent
repousss les sires de Croy et de Lannoy, les chevaliers, tenus,
suivant l'usage, de s'avertir mutuellement de ce qui paraissait
manquer  leur perfection morale, remontrrent au duc de Bourgogne:

Que mondict seigneur, saulf sa bnigne correction et rvrence, parle
parfois un peu aigrement  ses serviteurs, et se trouble aucunes fois
en parlant des princes;

Qu'il prend trop grande peine, dont fait  doubter qu'il en puist pis
valoir en ses anciens jours;

Que quand il fait ses armes, lui pleust tellement drechier son
faict, que ses subjectz ne fuissent plus ainsi travaillez, ne foulez,
comme ils ont est par cy-devant;

Qu'il veuille estre bnigne et attremp, et tenir ses pays en bonne
justice;

Que les choses qu'il accorde et dit, lui plaise entretenir et estre
vritable en ces paroles;

Que le plus tard qu'il pourra, il veuille mettre son peuple en
guerre, et qu'il ne le veuille faire sans bon et meur conseil.

Derniers souvenirs des temps de la fodalit, o le prince n'tait que
le premier parmi ses gaux, _primus inter pares_.

Quelle que ft la splendeur de la solennit de la Toison d'or, le duc
rservait toute sa magnificence pour les ftes de son prochain mariage
avec Marguerite d'York. Il venait d'organiser sa maison avec un luxe
si merveilleux, qu'on ne saurait chercher ailleurs un tableau plus
fidle de la puissance de la maison de Bourgogne, peu d'annes avant
sa chute. Il avait, en mme temps, rgl l'administration des affaires
publiques. Le lecteur nous permettra d'entrer dans quelques dtails 
cet gard.

L'administration se divisait en trois branches: la justice, la guerre
et les finances.

Le conseil de la justice se composait du chancelier, d'un vque
vice-chancelier, de quatre membres, tous chevaliers, de huit matres
des requtes, de quinze secrtaires. Le duc, jaloux de rendre justice
 l'homme faible comme  l'homme puissant, tenait des audiences
publiques, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Assis sur
un fauteuil tapiss de drap d'or, au milieu de ses cuyers, de ses
chambellans et de ses pages, il permettait au dernier de ses sujets de
venir lui apporter ses rclamations. Deux matres des requtes, un
huissier, un secrtaire, se tenaient  genoux devant lui pour les lire
et inscrire la dcision qui les terminait.

A l'exemple de Louis XI, il avait cr un prvt des marchaux  qui
il transmettait ses ordres pour les procs criminels. Ce prvt des
marchaux, nomm Maillotin du Bac, exerait avec rigueur une
juridiction que les communes de Flandre n'avaient jamais confie qu'
leurs propres magistrats, jugeant que ce n'tait point trop qu'il
fussent choisis dans leur sein pour avoir le droit de dcider de ce
que l'homme a de plus prcieux, de son honneur et de sa vie.

Pour la justice  main forte, c'est--dire pour la guerre, quatre
chevaliers taient chargs de soumettre leurs rapports au duc.

L'administration des finances tait surtout digne d'loges par l'ordre
svre qui y rgnait. Et avoit, dit Chastelain, commission de ce sous
le duc Philippe, ce renomm et grand homme en richesse et en sens,
Pitre Bladlin, gouverneur sur toutes les finances des pays du duc,
maistre de l'espargne et le plus haut en crdence que l'on vt
oncques, combien que celle crdence n'estoit pas au gr de tous, car
moult de nobles et non nobles s'en doloient: il recevoit et retailloit
sur uns et sur autres, et sur les receveurs des deniers il escrivoit
de si prs, qu' peine ne lui pooient riens estordre; il estoit
maistre d'ostel du duc, un des quatre trsoriers de l'ordre de la
Toison d'or, riche des biens de fortune oultre mesure, et n'estoit que
ung bourgeois de Bruges... Ung bien y avoit qui estoit grand, car il
dressa le fait du duc merveilleusement bien, et l o il avoit plaie
et deschirement par finances, trouva manire de les radouber et de les
saner. Et touchant tous vivres que marchands livroient  cour, tous
les fit acheter  argent comptant et les marchans contenter sans
crie: en quoy il fit honneur  la maison et  son maistre salut. Si
le cognut trs-bien le duc et pour ceste cause avecques aultres lui
donna-t-il celle haute autorit; car certes sages hom estoit et de
grand poix, belle personne et de belles moeurs, et le plus diligent et
de grand labeur en ce qu'avoit  faire que l'on congneust. Bladelin
avait t charg par le duc Philippe de la direction de toutes les
dpenses relatives  son projet de croisade; il employa ses richesses
 btir une ville, Middelbourg, o il fit tablir, par des ouvriers
venus de Dinant, une _batterie_ qui obtint des privilges du roi
d'Angleterre, Edouard IV.

Pierre Bladelin vivait encore en 1468. A cette poque, la chambre des
finances comprenait deux protonotaires ecclsiastiques et deux
chevaliers. Le duc Charles examinait avec soin leur gestion, et se
rservait le soin de compter l'or, car bien qu'il aimt le luxe, il
tait extrmement avare.

Le trsorier des guerres payait les hommes d'armes. Les dpenses
montaient communment par an  neuf cent soixante mille livres.

L'argentier tait charg des dons extraordinaires, et des frais des
habillements du duc. Son budget s'levait  deux cent mille livres.

Le matre de la chambre aux deniers disposait des appointements des
divers serviteurs du duc. Ils dpassaient quatre cent mille livres.
C'est l que se runissaient toutes les dpenses qui rpandaient si
loin la renomme des richesses de la maison de Bourgogne.

Les grands pensionnaires taient six ducs et douze princes, comtes ou
marquis. Quarante-quatre autres personnages de mme rang recevaient
des pensions  peu prs semblables.

Cent trente chevaliers accompagnent tour  tour le duc comme
chambellans. Le grand matre d'htel, le premier matre d'htel, les
clercs d'office, les sommeliers, les suivent. Si le duc est entour de
six mdecins et de quatre chirurgiens, il a aussi avec lui seize
cuyers, illustres damoiseaux qui escortent le prince  cheval, et lui
tiennent compagnie dans sa chambre. Les uns chantent, les autres
lisent romans et nouvellets, les autres devisent d'armes et d'amours,
et font au prince passer le temps en gracieuses nouvelles.

Le duc confie  son garde de joyaux ses pierreries qui valent un
million d'or, et sa vaisselle qui vaut cinquante mille marcs. Il a
quarante valets de chambre, cinquante panetiers, cinquante chansons,
cinquante cuyers tranchants, et un si grand nombre de serviteurs
chargs de fonctions diverses, qu'on ne peut mme songer  les
numrer.

Les envoys du pape, ceux des rois d'Angleterre et d'Aragon, ceux des
ducs de Normandie, de Calabre et de Bretagne, avaient accompagn le
duc Charles  Bruges. On y vit bientt arriver l'ambassade du roi de
France, charge de faire un dernier effort pour maintenir la paix.
Elle tait dirige par le comte de Saint-Pol, qui avait t autrefois
l'ami et le confident du duc Charles, et Louis XI esprait qu' ce
titre, il obtiendrait tout ce qu'il demanderait; mais la mission mme
dont il tait investi et la confiance de Louis XI, qui venait de lui
faire pouser une soeur de la reine, ne lui permettaient plus
d'invoquer ces souvenirs d'un dvouement teint et d'une amiti
efface: son orgueil et son faste devaient rveiller plus vivement le
ressentiment qu'il allait braver.

Ce fut peu de jours aprs les ftes de la Toison d'or que le comte de
Saint-Pol fit son entre  Bruges. Il traversa toute la ville en se
rendant  son htel: six trompettes le prcdaient. Il tait suivi
d'un nombre semblable de pages et de plusieurs nobles attachs  sa
personne. On portait devant lui une pe nue, comme s'il et t le
duc lui-mme. La foule se pressait  ce spectacle, tonne de l'audace
du conntable qui, bien que sujet du duc de Bourgogne, osait se
prsenter ainsi dans la ville mme o il rsidait. Charles en fut
bientt instruit, et on l'entendit jurer par saint George qu'il
saurait punir son insolence.

Le comte de Saint-Pol chercha en vain  s'excuser en allguant, pour
sa justification, que ce qu'il avait fait, ce n'tait point comme
comte de Saint-Pol, mais comme officier souverain de la couronne, et
qu'il en avait le droit, mme en prsence du roi, et dans toute
l'tendue du royaume de France, dont Bruges faisait partie. Le duc
continuait  s'en montrer fort mcontent, et les Brugeois eux-mmes en
taient si irrits, que le conntable crut devoir prendre le prtexte
d'un plerinage  Notre-Dame d'Ardenbourg pour quitter Bruges, cette
fois sans escorte et sans trompettes.

Les ftes des noces du duc n'taient plus loignes, et les Brugeois,
tmoins de leurs splendides apprts, s'abandonnaient  la joie et 
l'allgresse, quand on vit arriver dans leur ville les dputs de Gand
qui accouraient, vtus de deuil, pour saisir une occasion si favorable
de flchir le ressentiment du duc de Bourgogne. Mais ils n'obtinrent
la confirmation de leurs lois communales qu'aprs des modifications
qui mutilaient les derniers dbris de leurs franchises qu'avait
respects le trait de Gavre. Une nouvelle charte municipale du 13
juillet 1468 leur enleva le droit d'lire leurs chevins, qui devaient
dsormais, comme dans les autres villes de la Flandre, tre choisis
par des commissaires du prince, et celui de runir la collace rduite
 une assemble de deux ou trois cents bourgeois dsigns par le
bailli, qui pouvait seul les convoquer: elle supprima leur antique
organisation en trois membres distincts forms des _viri hreditati_,
des tisserands et des petits mtiers. Ce n'tait mme qu'en les payant
fort cher qu'ils avaient obtenu ces striles privilges, qui ne leur
offraient que l'ombre de ceux dont ils dploraient la perte.

La main svre du duc de Bourgogne, si redoute des bourgeois de Gand,
s'appesantissait au mme moment sur la noblesse, qui l'aimait peu.

Dans la loge des portiers de l'htel du duc, se trouvait enferm un
jeune homme de vingt-quatre ans qui,  la suite d'une querelle de jeu,
avait commis un meurtre sans apaiser les parents de la victime. Le
duc l'avait fait arrter; mais l'illustre damoiseau semblait ne rien
craindre, et passait gaiement les journes dans sa prison. Son pre,
Arnould de la Hamaide, seigneur de Cond, appartenait  l'une des plus
puissantes maisons des Etats du duc. Il vint, suivi de la plupart des
nobles du Hainaut, intercder en faveur de son fils. Ils rappelrent
sa jeunesse et le courage qu'il avait montr  la bataille de
Montlhry. Si  point et  l'heure, rpondit le duc, vous eussiez
content les parents de la victime, et empch ses plaintes de venir
jusqu' moi, vous eussiez peut-tre obtenu sans moi ce que je ne puis
plus vous accorder sans eux. Je ne puis faire taire le sang de leur
frre qui crie vers moi. C'est  eux d'en rclamer la vengeance,  moi
de la leur accorder, en observant une justice que je ne puis leur
refuser. Cependant, contentez leur famille, je verrai ensuite ce que
j'ai  faire. Ces paroles ranimrent l'espoir du sire de la Hamaide.
Il se hta d'apaiser la famille de la victime, afin qu'elle vnt
elle-mme demander la grce du meurtrier; mais Charles ne rpondit que
par quelques paroles obscures, et l'on assurait qu'en annonant que le
coupable payerait son crime de sa vie, il s'tait li par un serment 
saint George, serment auquel il ne manquait jamais.

Cependant, on attendait chaque jour l'arrive de Marguerite d'York 
l'Ecluse. La duchesse Isabelle et mademoiselle Marie de Bourgogne s'y
taient rendues pour la recevoir. Le duc, fatigu de son long sjour 
Bruges, rsolut de les y rejoindre. Avant son dpart, il manda prs
de lui l'coutte. Ecoutte, lui dit-il, je vous ordonne d'aller
cette nuit chercher, chez mon portier, le btard de Cond, et de le
conduire  la prison de la ville. Demain,  onze heures, pour autant
que vous me craigniez, vous le ferez excuter selon l'usage qu'on
observe pour les criminels condamns  mourir, car tel est mon
plaisir.--Monseigneur, rpliqua humblement l'coutte troubl,
j'obirai  votre volont et  vos ordres, et j'atteste Dieu que vous
ne me trouverez point en faute; mais il m'est pnible de voir qu'un
gentilhomme si jeune, si beau, et de si illustre origine, n'ait pu
toucher votre misricorde.--Vous avez entendu ce que je vous ai dit,
interrompit svrement le duc, faites ce que je vous ordonne, et ne
vous inquitez point du reste.

Cette mme nuit, l'coutte alla chercher le btard de la Hamaide, et
lui annona la cruelle sentence du duc Charles; mais, en mme temps,
il en prvint ses amis pour qu'ils tentassent un dernier effort pour
le sauver. Le sire de Harchies monta aussitt  cheval, et se dirigea
 bride abattue vers l'Ecluse. Tandis que le sire de Cond, indign de
voir le duc mconnatre ses longs services, faisait enlever de son
htel l'cu de ses armes, et se retirait dans ses terres, les
prparatifs du supplice s'achevaient sur la place du Bourg. Dj
l'heure fatale tait arrive: le sire de Harchies ne revenait point;
tout annonait qu'il avait chou dans sa tentative. Nanmoins
l'coutte, au pril de sa vie, dpassait l'heure marque par le duc,
esprant encore quelque acte de clmence. Enfin, vers les deux heures
de l'aprs-midi, le prisonnier monta sur un chariot qui parcourut
lentement les rues de la ville. Jamais la figure du btard de la
Hamaide n'avait paru plus gracieuse;  voir l'lgant et riche
habillement qu'il avait revtu, on et cru qu'il se prparait  des
ftes nuptiales, et ses longs cheveux blonds ne semblaient se reposer
sur ses paules que comme un voile destin  cacher les pleurs amers
qu'il rpandait. Tous les bourgeois prenaient piti de lui; les
magistrats eux-mmes mlaient leurs larmes aux siennes, et l'on
entendait les femmes s'crier, en le voyant passer: Sauvez-le et
donnez-le-nous pour poux! Il arriva enfin  la place du Bourg, et
l, en simple pourpoint de soie, il adressa au peuple quelques paroles
touchantes. Il dclara avoir pleine foi et parfaite esprance en Dieu
et en la sainte vierge Marie, et il ajouta que cette mort ignominieuse
que Dieu lui envoyait  la fleur de la jeunesse lui faisait esprer
qu'il le recevrait en sa misricorde; puis il se mit  genoux, et se
laissa bander les yeux... Quelques instants aprs, l'on enleva, au
milieu des sanglots de la multitude, ses restes sanglants pour les
porter au gibet de Saint-Bavon.

Ce fut seulement alors que le sire de Harchies reparut  Bruges. Ses
prires avaient touch la vieille duchesse de Bourgogne. Elle avait
promis d'intercder auprs de son fils; mais le duc tait all se
promener en mer. Pendant longtemps, on ne put le retrouver; et,
lorsqu'on parvint  le rejoindre, il ne consentit  pardonner au
btard de la Hamaide, que parce qu'il savait que sa clmence ne
pouvait tre que strile. Il ne s'tait pas tromp.

C'tait la justice de la ville, et non celle du prvt des marchaux,
qui avait dirig toute cette procdure. Le duc avait voulu donner un
terrible exemple de sa justice aux nobles qui l'entouraient, en mme
temps qu'aux marchands des divers pays du monde rsidant  Bruges. Ce
qui tait un frein pour les uns tait une garantie pour les autres.
Peut-tre y fut-il aussi port par des motifs secrets qui n'ont point
laiss de traces dans l'histoire de ce sicle si fcond en sombres et
mystrieuses intrigues.

A ce drame lugubre succdent les rjouissances les plus clatantes, et
des fleurs cachent le pav humide de sang de cette place du Bourg,
thtre des supplices et des ftes, qu'entourent, d'un ct, l'htel
des chevins, o les comtes de Flandre viennent prendre possession de
l'autorit; de l'autre, la basilique de Saint-Donat, o le martyre
place une autre couronne sur leur front.

Marguerite d'York, accompagne d'une suite nombreuse, arriva le 25
juin 1468  l'cluse et elle y reut le lendemain,  l'htel de Gui de
Baenst, la visite du duc de Bourgogne. Ils avoient devis longuement
ensemble en plusieurs gracieux devis, lorsque le sire de Charny
s'approcha du duc, en lui disant: Monseigneur, puisque Dieu vous a
amen cette noble dame au port de salut et  votre dsir, il me semble
que vous ne devez point vous retirer sans montrer la bonne affection
que vous avez pour elle, et que vous devez en ce moment la fiancer.
Aussitt aprs eut lieu la crmonie des fianailles.

Le 2 juillet, Marguerite d'York se rendit en bateau  Damme, o elle
pousa, le lendemain, le duc Charles, en prsence des archevques
d'York et de Trves, des vques de Salisbury, de Lige, de Metz,
d'Utrecht, de Tournay, de Cambray, de Sarepte et de Trouane. De l,
la jeune duchesse de Bourgogne se dirigea vers Bruges, vtue d'une
longue robe blanche, que fermait, au haut de la gorge, un large
collier d'or, et portant une brillante couronne sur le front. Onze
cents chevaux suivaient sa litire orne de marguerites et de lacs
d'amour, quand elle entra par la porte de Sainte-Croix dans la vaste
enceinte de la ville, orne d'arcs de triomphe et d'chafauds o l'on
avait figur des allgories empruntes  la Bible. Ici c'tait
l'histoire d'Adam et d'Eve: plus loin, quelques versets du Cantique
des cantiques. Des colombes voltigeaient autour de Marguerite, tandis
que de jeunes filles semaient au-dessus de sa tte des feuilles de
rose. Le duc et la duchesse assistrent  une joute sur la place du
March. Elle tait close de tous les cts. Prs des halles, on voyait
un arbre dor et un gant que conduisait un nain. La reine de l'le
Inconnue annonait qu'elle promettait ses bonnes grces  celui qui
pourrait la dlivrer des mains du btard de Bourgogne, qui avait rgl
cette fte d'aprs une vision que lui avait envoye, disait-il, la
desse Vnus, en se rservant  lui-mme le nom de chevalier de
l'Arbre d'or.

Lorsque quelques lances eurent t rompues, un splendide banquet fut
servi  l'htel du duc. Rien ne surpassa les richesses qui y furent
tales, et plusieurs entremets y rappelrent la joie avec laquelle le
peuple accueillait l'hymen du duc et d'une princesse anglaise. Ce fut
d'abord une licorne qui portait un lopard. Ce lopard tenait d'une
main la bannire d'Angleterre, de l'autre, une marguerite. Un matre
d'htel la prit, et la remit  genoux au duc, en lui disant:
Trs-excellent, trs-haut et trs-victorieux prince, le fier et
redout lopard d'Angleterre vous fait prsent d'une noble
marguerite.

A la licorne succda un norme lion aux griffes redoutables, et tout
d'or (c'tait l'emblme de la Flandre puissante et riche); il portait
la naine de mademoiselle de Bourgogne, vtue en bergre. Sa gueule
s'ouvrit par un habile ressort, et il chanta une lgante ballade:

    Bien vienne la belle bergre
    De qui la beaut et manire
    Nous rend soulas et esprance!
    Bien vienne l'espoir et la fiance
    De cette seigneurie entire!
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    C'est la source, c'est la minire
    De nostre force grande et fire;
    C'est nostre paix et asseurance;
    Dieu louons de telle alliance;
    Crions, chantons  lie chre:
            Bien vienne!

Le lendemain, il y eut une autre joute o brillrent les sires de
Chteau-Guyon, de Visen et de Fiennes, et un second banquet, aussi
splendide que le premier, o furent reprsents les douze travaux
d'Hercule, source fconde de prceptes moraux.

    Hercules se trouva assailli des lyons;
    Trois en occit en l'heure ainsi que nous trouvons.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Plus trouvons ces faits grands, plus avant les lisons.
    Les trois lyons terribles par Hercules vaincus,
    C'est le monde, la chair et le diable de plus.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Or soyons bataillans des glaives de vertus.

Le mardi 5 juillet, les sires de Luxembourg, d'Argueil et d'Halewyn
descendirent dans la lice. Antoine d'Halewyn obtint le prix, qui tait
une verge d'or. Mais ce qui vint donner un plus grand intrt  ces
joutes, ce fut la prsence d'un chevalier bourguignon, qui avait pris
le nom du Chevalier esclave, et qu'une demoiselle errante menait
captif  sa suite. Il fit demander aux dames la permission de prendre
part au tournoi. Sa lettre tait ainsi conue:

Trs-excellente et trs-redoute dame, et vous, princesses, dames et
damoiselles, plaisir vous soit de savoir qu'un chevalier esclave, n
du royaume d'Esclavonie, est arriv en cette noble ville sous la
conduite d'une damoiselle errante au pouvoir de laquelle il est plac
par la volont de sa dame. Il est vrai, trs-illustres princesses, que
le chevalier esclave a toute sa vie servi et honor une dame
d'Esclavonie qui, sans l'accepter pour serviteur, lui accordait
nanmoins quelque esprance. Cependant le mal d'amour, si longtemps
nourri dans son coeur, lui a fait prouver plus d'angoisses et de
peines qu'il n'en pouvait souffrir; et, par une esprance dsespre,
il osa, mais en vain, requrir d'elle misricorde, grce et guerdon
d'amour. Plein de dplaisir et de rage, il s'tait retir au milieu
des bois, des roches et des montagnes o, pendant neuf mois, il ne
vcut que de regrets, de soupirs et de larmes, lorsque la dame,
reconnaissant son ingratitude, lui envoya une damoiselle errante,
charge de lui dire que les biens d'amour doivent tre mrits par de
longs travaux et de longues souffrances; que plus ils cotent, plus on
s'y attache, et que de tous les pchs d'amour, le plus grand est le
dsespoir. Elle lui conseillait de voyager et de chercher  oublier sa
tristesse, et lui proposait de l'accompagner pendant un an entier,
afin de pouvoir raconter  sa dame ses diverses aventures. Le
chevalier l'a crue volontiers, et bien que, n au pays d'Esclavonie,
il ignore les usages de ces contres, il s'est souvenu comment
plusieurs paens et le preux Saladin lui-mme, tant venus au royaume
de France pour acqurir louanges et vertus, y avaient t si
honorablement accueillis que leurs successeurs infidles rvrent
encore ce royaume plus que tous les autres Etats chrtiens. Il a
entendu surtout clbrer la puissance et les vertus de l'illustre
maison de Bourgogne. C'est guid par cette damoiselle errante qu'il
s'est rendu ici, o, pour sa premire aventure, il a trouv la noble
emprise du chevalier  l'Arbre d'or, et il vient vous supplier de lui
permettre d'y prendre part.

Cette lettre tait signe: _le Chevalier esclave_. La joute confirma
peu ce qu'elle annonait, car le Chevalier esclave, aprs avoir fait
le tour de la lice, suivi de quatre nobles hommes vtus selon l'usage
d'Esclavonie, se retira sans combattre. Jacques de Luxembourg,
Philippe de Poitiers, Claude de Vaudrey, le remplacrent. Philippe de
Poitiers se fit conduire sur la place du March par une jeune fille
qui tait vtue de satin, et qui montait un cheval dont les
mouchetures figuraient l'hermine; elle tait admirablement belle, et
on la nommait _la Dame blanche_.

Le jeudi joutrent le comte de Solms, le btard Baudouin de Bourgogne
et le sire de Renty. On continua  reprsenter au banquet les travaux
d'Hercule.

Le vendredi, Adolphe de Clves jouta contre le comte de Scales, le
comte de Roussy et le sire de Rochefaye.

Le samedi et le dimanche, Philippe de Poitiers garda le pas contre le
comte de Woodeville, frre de la reine d'Angleterre, le marquis de
Ferrare, et les sires de Ligne, de Harchies, de Crvecoeur, de
Ternant, de Carency et de Contay.

Le lundi suivant, le duc de Bourgogne termina les joutes, en rompant
quelques lances avec Adolphe de Clves. Aussitt aprs on enleva la
loge des juges, et le tournoi commena. Tous ceux qui avaient pris
part aux joutes, et le duc lui-mme aussi bien que les autres,
parurent sur des chevaux harnachs de velours violet sur lequel tait
brod un arbre d'or. Le comte de Joigny se prsenta avec vingt-cinq
chevaliers pour les combattre. On remarquait parmi ceux-ci les sires
de Commines, d'Aymeries, d'Humires, les deux btards d'Auxy, un
Anglais du nom de Talbot, et deux bourgeois de Bruges, Pierre
Metteneye et Pierre Stalins.

L s'arrtrent les ftes. La peste venait de se dclarer avec une
grande violence  Bruges. Adrien de Borssele y avait succomb, et l'on
prtendait que les gardiens des lazarets, impatients de s'enrichir par
le flau, infectaient, par la communication des dpouilles des
pestifrs, les sources, les puits et jusqu' l'eau bnite des
glises.

Le duc de Bourgogne s'tait rendu en Hollande o il ne comptait faire
qu'un court sjour. Les trves qu'il avait accordes  Louis XI
taient prs d'expirer, et leur terme devait tre le signal de
l'effroyable conflagration o Charles voulait prcipiter la monarchie
franaise pour se venger de ses intrigues et de son hostilit. Il
semblait que l'on ft revenu  la triste et fatale poque du trait de
Troyes. Une convention relative aux secours mutuels que le roi
d'Angleterre et le duc de Bourgogne se promettaient envers et contre
tous, _super mutuis auxiliis contra et adversus omnes et singulos_,
avait t conclue le 24 fvrier 1467 (v. st.), et l'vque de Bath,
chancelier d'Angleterre, en rclamant au mois de mai d'importants
subsides du parlement, avait annonc que les ducs de Bourgogne et de
Bretagne offraient leur appui pour dompter la rbellion de Louis,
usurpateur des droits que la victoire avait attribus  Henri V.

Cependant le roi de France opposait sa prudence et ses ruses 
l'ardente imptuosit de ses ennemis, et tandis que l'archevque de
Lyon allait par son ordre porter au duc Charles des flicitations peu
sincres sur son mariage avec Marguerite d'York, des forces
considrables envahissaient la Bretagne; Charles l'apprit en Hollande,
et ordonna aussitt que ses hommes d'armes s'assemblassent au Quesnoy.

Il tait trop tard: les ducs de Normandie et de la Bretagne, surpris
et vaincus, avaient t rduits  demander la paix. Charles ne pouvait
compter sur eux, mais il avait jur par saint George que, dt le roi
de France venir le combattre avec toute sa puissance, il ne reculerait
jamais, et il continuait sa marche vers Pronne avec une arme de
seize ou dix-huit mille Flamands et Picards runis  la hte.

Si le roi de France et attaqu en ce moment les Bourguignons, leur
position et t prcaire. Le comte de Dammartin le pressait de
profiter d'une occasion si favorable. Maugr en ait ma vie, disait
chacun au camp franais, depuis le plus petit page jusqu'aux
capitaines des compagnies, que veulent donc ces ducs de Bourgogne qui
menacent toujours le roi leur souverain? Ils ne cessent d'agiter le
royaume et d'abaisser le pouvoir royal. Maudite soit leur race,
quoiqu'elle ait son origine  l'ombre des fleurs de lis! N'ont-ils pas
introduit les Anglais en France, chass le roi lgitime de ses Etats,
assig ses villes et ravag ses pays? N'ont-ils pas outrag le roi
Charles et arrach par violence les fleurons de sa couronne? Race
maudite et excrable! Pourquoi le duc Charles veut-il attaquer le roi
et dvaster ses Etats? N'est-ce pas assez que dj une fois il ait
plant ses bannires devant Paris? Insurrection semblable  celle qui
fit prcipiter Lucifer dans l'enfer et qui, nous l'esprons, y mnera
Charles, ce maudit alli des Anglais, cet orgueilleux et perfide
rebelle. Veut-il ceindre la couronne et porter le sceptre en main?
N'a-t-il pas assez de seigneuries et de domaines? Les cits de Gand et
de Bruges ne lui suffisent-elles point? Veut-il avoir aussi Paris?
Puisse la foudre l'craser! Plt  Dieu que le roi nous permt de nous
venger de lui, de brler et de piller tout ce qui lui appartient, de
mettre  mort tous ceux qui lui obissent!

Le conntable combattit presque seul l'avis du comte de Dammartin. La
situation de ses domaines, placs sur les frontires des Etats des
deux princes rivaux, lui faisait comprendre que la victoire de l'un ou
de l'autre pouvait tre dangereuse pour lui, et il tait d'autant plus
favorable  la paix qu'il esprait en tre l'arbitre.

Cependant le roi hsitait: un jour, il expdiait des missaires 
Lige pour y prparer une rvolte; le lendemain, il envoyait au duc
soixante mille cus d'or pour l'apaiser. Mcontent du mauvais succs
de ses ambassades, peu port d'ailleurs  une guerre o la moindre
dfaite et pu rallier contre lui tous les anciens confdrs de la
ligue du Bien public, il arriva  penser qu'il ferait bien de voir
lui-mme le duc de Bourgogne, car il prsumait assez de son habilet
pour croire qu'il obtiendrait aisment, sans l'intervention de ses
capitaines et de ses ngociateurs, les concessions que les
circonstances semblaient devoir imposer  son ennemi: la plus
importante devait tre la restitution des villes de la Somme.

Une entrevue eut lieu  Pronne vers le milieu du mois d'octobre 1468.
Tandis que le roi cherchait  y suppler  la lenteur de ses
ambassadeurs, ceux qu'il avait envoys  Lige, loin de mriter ce
reproche, agissaient avec plus d'activit que le roi ne l'et dsir.
L'insurrection se levait  leur voix, et  peine Louis XI tait-il
depuis quatre jours  Pronne qu'on vint annoncer au duc que les
Ligeois s'taient ports  Tongres, et s'taient empars de leur
vque et de leur gouverneur, le sire d'Humbercourt: le bruit courait
qu'ils les avaient massacrs. Les mmes messagers racontaient que les
ambassadeurs franais guidaient les Ligeois: ils les avaient vus, ils
les nommaient. La fureur du duc fut extrme: tantt il voulait faire
enfermer le roi dans la tour o Charles le Simple avait t retenu par
Herbert de Vermandois; tantt il songeait  convoquer les princes et
 partager avec eux, en reconstituant la fodalit du dixime sicle,
les avantages de la captivit du roi. Enfin un de ses chambellans
parvint  le calmer. Ce chambellan tait Philippe de Commines, et ce
fut grce  sa mdiation que Charles consentit  signer le trait qui
confirmait les conventions autrefois arrtes  Arras et  Conflans.

Louis XI, qui et pu triompher les armes  la main, avait espr que
cette entrevue de Pronne lui tiendrait lieu de victoire: elle ne
devait tre un trophe que pour le prince qui, bien que seul intress
 la dsirer, n'tait pas celui qui l'avait propose.

Au point de vue politique, le trait de Pronne est une oeuvre
incomplte et mutile. Les gages que Charles rclame pour lui-mme
sont insuffisants; il obtient encore moins pour ses anciens allis, et
ne fait mme rien pour l'Angleterre, qui a dj runi sur ses rivages
une arme place sous les ordres du comte de Scales; mais nous y
rencontrons quelques clauses nouvelles qui ne peuvent tre omises dans
un travail consacr  l'histoire de la Flandre.

Toutes les conventions commerciales conclues entre la Flandre et
l'Angleterre sont ratifies. De plus, le roi de France rappelle que
les ambassadeurs de monseigneur de Bourgogne ont fait dolances des
appellations que l'on reoit sur les appointements et les jugements
faits par les quatre principales lois de Flandre, contre les lois et
privilges dudit pays, en troublant sur ce mon dit sieur de Bourgogne,
mmement au fait de la marchandise sur laquelle icelui pays de Flandre
est principalement fond, et il dclare que l'appel au parlement ne
sera plus reu.

Le roi renonce galement  l'appel des jugements rendus par les autres
magistratures, non-seulement en Flandre, mais aussi dans les
chtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, attendu que les dites
chtellenies, de leur premire et ancienne condition, on est de la
comt de Flandres et depuis que le roi les a tenues, en faisant et
traitant le mariage de feu le grand duc Philippe, bisayeul de mon dit
sieur de Bourgogne, elles furent runies et rejointes au dit comt de
Flandres pour tenir par le dit comte en un seul fief avec le dit
comt.

Les conseillers du roi de France essayaient parfois de prsenter
quelques remontrances; on leur rpondait: Il le faut, monseigneur le
veut.

Ce n'tait point assez. Le duc de Bourgogne exigea que le roi de
France l'accompagnt dans son expdition contre les Ligeois rvolts
 son instigation. On vit Louis XI prendre lui-mme la croix de
Saint-Andr, et tandis que les Ligeois criaient: Vive le roi de
France! le roi de France leur rpondait: Vive Bourgogne! Ce ne fut
qu'aprs avoir subi toutes ces humiliations, et avoir t le tmoin de
la condamnation d'une ville si utile et si dvoue  ses intrts, que
Louis XI recouvra la libert, en prenant l'engagement de rejoindre le
duc l'anne suivante en Bourgogne, engagement qu'il jurait secrtement
de ne pas tenir.

Ces succs si clatants et si inesprs chauffrent l'orgueil de
Charles. Lorsque dans son triomphe il et arbor ses bannires sur les
ruines de la cit piscopale des bords de la Meuse, il se souvint
qu'il existait aux bords de l'Escaut une autre cit qui avait joui du
spectacle de sa faiblesse et de son humiliation, et bien qu'il l'et
rcemment amnistie par l'octroi de nouveaux privilges, il forma le
projet de dtruire Gand comme il avait dtruit Lige, afin que le mme
crime ret le mme chtiment: il prit mme plaisir  entretenir de
ses rves de vengeance les dputs de Gand qui allrent le fliciter 
Bruxelles sur la dfaite des Ligeois. A ce bruit, les chevins, les
doyens et mille des plus notables bourgeois de Gand se runirent dans
la salle de la Collace. Il se communiqurent, vivement mus, les
tristes nouvelles qu'ils venaient de recevoir, et lurent
immdiatement des dputs chargs de conjurer, par la soumission la
plus complte aux volonts du duc, les malheurs dont ils se voyaient
menacs. Ils comprenaient bien que les clefs de leur ville taient 
Lige, et ce fut  des conditions presque semblables qu'ils
traitrent, humbles et suppliants comme il convient  des vaincus, et
prts  abdiquer leur puissance et leur libert pour racheter leurs
vies, leurs foyers et leurs biens.

Si quelque bourgeois excite une sdition, ou s'il s'en rend complice
en ne se prsentant point sous l'tendard du prince pour la combattre,
il sera banni aprs avoir t attach au pilori et aprs avoir eu la
langue perce d'un fer rouge.

Si quelque mtier prend part  une sdition, il perdra ses franchises
et le droit d'exister comme mtier.

Les Gantois renonceront au clbre privilge de Philippe le Bel du
mois de novembre 1301, et dsormais le duc de Bourgogne pourra faire
procder comme il le jugera convenable au renouvellement de leur
magistrature.

Ils remettront toutes leurs bannires; les portes condamnes par le
trait de Gavre seront de nouveau fermes, et les assembles o l'on
discutera les intrts de la ville ne comprendront plus que les
chevins, les grands doyens et les anciens magistrats.

Le duc de Bourgogne exigea de plus que les chevins, les doyens et les
jurs, se rendissent  pied  Bruxelles pour ritrer cet acte de
soumission en sa prsence en lui restituant leurs bannires et le
privilge de 1301.

Le 8 janvier 1468 (v. st.), les chevins et les cinquante-deux doyens
des mtiers de la ville de Gand se runirent  l'htel de ville de
Bruxelles, d'o ils se dirigrent, vtus de deuil et marchant deux 
deux, vers le palais de Caudemberghe. Afin que leur humiliation ft
complte, on les fit attendre pendant une heure et demie dans la cour
au milieu de la neige: l'opposition de la puissance du prince et de
l'abaissement de la commune, nagure encore fire et redoute, n'en
fut que plus clatante lorsqu'ils furent introduits dans une vaste
salle o Charles occupait un riche fauteuil, entour des officiers de
sa cour, du duc de Somerset, de Philippe de Savoie, d'Adolphe de
Clves, et des ambassadeurs de France, d'Angleterre, de Hongrie, de
Bohme, de Naples, d'Aragon, de Chypre, de Norwge, de Pologne, de
Danemark, de Russie, de Prusse, d'Autriche et de Milan. Ils
s'avancrent en s'inclinant jusqu' terre  trois reprises
diffrentes; et matre Baudouin Goethals, pensionnaire de la keure,
pronona ce discours:

Trs-haut et trs-excellent prince, mon trs-redout et naturel
seigneur, vos trs-humbles et trs-obissants serviteurs et sujets, et
tous les habitants de votre trs-humble et obissante serve et ancelle
la ville de Gand, se recommandent trs-humblement  votre trs-noble
grce, et vous font exposer, par leurs dputs agenouills devant
vous, la profonde douleur qu'ils ressentent de vous avoir offens et
d'avoir justement provoqu votre indignation. Ils resteront livrs aux
secrets remords de leurs consciences,  moins que votre misricorde
n'tende sur eux le rseau de sa clmence. Trs-cher seigneur, vous
qui n'tes pas seulement un homme, mais qui occupez vis--vis de nous
la place de Dieu, et qui avez ce double caractre en vertu de votre
haute position, vous n'ignorez point que Dieu se laisse apaiser par
les larmes et pardonne  la contrition et aux prires de la faiblesse
humaine. De quelle bont n'usa-t-il point vis--vis d'Adam, lorsqu'il
promit  Seth l'huile de misricorde qu'il devait envoyer dans cinq
mille ans! Ne laissa-t-il pas vivre Can dix gnrations avant de le
frapper? Au temps d'Abraham, sa misricorde n'aurait-elle pas sauv
Sodome et Gomorrhe, s'il y avait trouv dix justes? tant est immense
sa misricorde! Dieu,  la voix de Mose, n'pargna-t-il pas son
peuple infidle  sa loi? La pnitence de Ninive n'apaisa-t-elle point
sa colre?... Les misricordes de Dieu sont infinies; elles se
rpandent sur ses oeuvres et sur ses cratures, sur le ciel et sur la
terre. Puisque les princes chrtiens doivent, autant qu'ils le
peuvent, imiter les vertus de Dieu, et surtout celle de clmence, qui
les illustre le plus, il faut qu'ils se rglent sur l'exemple de Dieu
pour pardonner  ceux que poursuit leur colre. O mon trs-redout
seigneur! si les Gantois vous ont offens, ils ne vous ont toutefois
point attaqu; ils n'ont point attent  votre noble personne; ils
n'ont point cess de vous reconnatre pour leur matre et naturel
seigneur; et c'est devant vous qu'ils viennent encore se prosterner
humblement aujourd'hui, esprant qu'une faute expie par tant de
larmes mritera votre pardon. Gand n'est point comme Sodome et
Gomorrhe, que Dieu et pargnes s'il y et aperu dix justes. Il s'y
trouve des milliers de saintes cratures qui jouissent de
communications divines dans la pieuse solitude des clotres. Il n'est
point, dans tout l'Occident, de ville o reposent les reliques
glorieuses d'un plus grand nombre de saints. Gand vous reprsente
Ninive. La voix de votre menace lui a annonc sa destruction. Son
peuple s'est effray de votre colre; il a senti son impuissance 
vous rsister; il s'abandonne  son repentir. Les Ninivites ne
jenrent que trois jours. Les bourgeois de Gand se sont couverts de
cendre pendant quarante jours. Ils se htent de placer leurs
esprances dans leur pre naturel, le prince le plus noble et le plus
vertueux de la terre. Ils vous supplient trs-humblement, les mains
jointes et  genoux, de daigner apaiser votre colre et de les
recevoir dans votre merci et dans votre misricorde; ils s'crient
vers vous: _Domine, non secundum peccata nostra qu fecimus nos, neque
secundum iniquitates nostras retribuas: cito anticipent nos
misericordi tu et propter gloriam nominis tui libera nos_.

Le chancelier, Pierre de Goux, rpondit  ce discours par quelques
paroles svres. Il ne suffisait point d'une seule prire, disait-il,
pour effacer tant de crimes; le repentir des Gantois n'avait pas
encore t assez prouv. Le duc voyait toutefois avec plaisir leurs
humbles dmarches; il leur laissait l'esprance d'obtenir sa
misricorde, s'ils continuaient  la mriter. On vit alors les
dputs s'agenouiller de nouveau, et remettre au duc leurs bannires,
ainsi que les chartes originales qu'il leur avait rendues en les
affranchissant des stipulations du trait de Gavre, et ils livrrent
en mme temps les privilges de Philippe le Bel et du comte Robert sur
le renouvellement de leur chevinage. Le chancelier lacra
publiquement ces titres vnrables de la libert gantoise, et Charles
ordonna que les bannires fussent portes  Notre-Dame de Boulogne,
auprs de celles que son pre y avait fait dposer. Le bien que je
voulais faire aux Gantois, ajouta le duc lui-mme, est devenu
aujourd'hui, par leur faute, la cause de leurs malheurs et de leurs
dsastres. Je les chrissais; je voulais reconnatre les services
qu'ils m'avaient rendus; j'en avais pris la rsolution; mais ils ont
voulu m'arracher par leurs violences et leurs menaces ce que je
voulais librement leur accorder. Ils ne se sont pas contents de
m'imposer la forme de leurs nouveaux privilges, ils ont mis en pril
ma vie et celle des personnes de ma maison; et par l'exemple
contagieux de leur rbellion, ils m'ont expos  perdre tous mes
Etats. Si j'en ai l'me irrite, ni Dieu ni les hommes ne peuvent m'en
blmer, car jamais plus grand crime, dans une occasion aussi
solennelle, ne fut commis contre un prince. Le repentir, s'il doit
l'effacer et le rparer, ne saurait tre ni trop profond ni trop
amer. Les chroniques flamandes rapportent que le duc de Bourgogne
termina son discours par ces mots: Sachez bien que, si je vous aime,
je ne vous crains pas.

La ville de Gand tait sauve: mais elle ne s'tait rachete qu'aux
conditions les plus dures. Hoste Bruneel et ses principaux amis
prirent dans les supplices, et le duc exigea, outre le payement d'une
amende de trente-six mille florins, qu'un acte solennel lui ft remis,
comme le monument de l'humiliation des Gantois et des sacrifices
qu'ils avaient subis. Tous les chevins et tous les doyens de Gand y
avaient appos leurs sceaux; c'taient, entre autres, Roland de
Wedergrate, que l'on croit avoir t le beau-frre du chancelier
Pierre de Goux, Philippe Sersanders, Olivier Degrave, Jean de Melle,
Henri Baudins, chefs du parti bourguignon, qui ne prvoyaient point la
terrible responsabilit que leur docilit aux volonts du duc devait
faire peser sur eux vis--vis du peuple frapp dans ses franchises les
plus chres. Le _calfvel_ de Gand portait la date du 2 janvier 1468
(v. st.). Plus d'un demi-sicle s'tait coul depuis qu'un autre
_calfvel_ avait t impos aux Brugeois par Jean sans Peur.

Le duc Charles s'abandonnait  l'enivrement de sa gloire. Lorsqu'aprs
avoir tour  tour humili la puissance royale dans la personne de
Louis XI, et dompt la puissance communale dans les deux grandes cits
qui illustraient les bords de l'Escaut et de la Meuse, il se dirigea
de Bruxelles vers Saint-Omer, il trouva dans cette ville l'archiduc
Sigismond d'Autriche qui venait lui proposer de le mettre en
possession du landgraviat d'Alsace, du comt de Ferrette et du
Brisgau. Il devanait de quelques semaines l'arrive des ambassadeurs
du roi de Bohme, qui offrait au duc de Bourgogne de le faire lire
empereur. Charles, qui ne cherchait qu' tendre sa puissance,
accueillit avec empressement l'archiduc d'Autriche. Thomas Portinari,
riche marchand de Bruges, issu de cette clbre famille florentine 
laquelle appartenait la muse de la _Vita nuova_, la Batrice du Dante,
fut invit par le duc, qui l'avait lev au rang de son conseiller, 
avancer sur le comt de Ferrette 72,000 florins. Sigismond d'Autriche
ne s'tait rendu en Flandre qu'aprs avoir pris l'avis de Louis XI,
intress plus que personne  diriger vers l'Allemagne une ambition
trop menaante pour ses propres Etats, et cet or que son rival se
montrait si impatient de prodiguer ne devait servir qu' prparer sa
honte, sa ruine et sa mort.

Cette ngociation tait  peine termine lorsque le duc de Bourgogne
se rendit  Gand, non plus suivi d'un petit nombre de chevaliers et
entour de bannis rappels de l'exil, mais accompagn des pais
bataillons de ses hommes d'armes qui s'avanaient lentement  la
clart de neuf mille torches. C'tait au milieu de cet appareil
belliqueux qu'il venait prendre possession de la premire cit de ses
Etats, conquise sans combat et un instant menace par son propre
seigneur des rigueurs qu'autorise seul le droit de la victoire.

Charles, donnant un libre cours aux rves de son ambition, tait all
en Hollande prparer la soumission des peuples encore  demi barbares
de la Frise: il ne revint en Flandre que pour recevoir les ambassades
d'Autriche, de Venise et de Milan, charges de lui offrir de
respectueuses protestations de dvouement, et celle du roi
d'Angleterre, qui venait lui remettre l'ordre de la Jarretire. Le
duc de Bourgogne cherchait de nouveau  fonder sur l'alliance anglaise
une vaste ligue contre Louis XI. Dj, runissant ses hommes d'armes
aux frontires de France, il s'tait empar de Saint-Valery et
d'autres domaines du comte d'Eu qui relevaient du comt de Ponthieu,
sous le prtexte que des marins flamands avaient t arrts par un
navire sorti du port d'Eu, et il avait dclar qu'il ne les
restituerait que lorsque le comte d'Eu lui aurait fait acte de foi et
d'hommage envers et contre tous. Le comte d'Eu se plaignit au roi, et
un huissier du parlement se rendit  Gand pour y citer le duc Charles,
comme d'autres huissiers du parlement avaient cit le duc Philippe.
C'tait un acte de tmrit qu'il faillit payer de sa vie, et ce fut 
grand'peine qu'il parvint  rentrer en France: aucune rponse n'avait
t faite  son message.

Louis XI n'levait la voix que parce qu'il se sentait redoutable et
fort. Il avait profit des premiers moments de son retour de
l'expdition de Lige pour faire accepter la Guyenne en apanage  son
frre au lieu de la Champagne, pays trop voisin des Etats du duc. Il
avait vaincu le comte d'Armagnac et s'tait form un parti en
Bretagne. Il ne lui restait plus qu' sparer l'Angleterre du duc de
Bourgogne, quand il trouva un instrument docile dans le comte de
Warwick, qui avait remis le sceptre  Edouard IV et qui esprait le
lui enlever aussi aisment. Le comte de Warwick n'tait plus satisfait
des immenses richesses qu'il avait obtenues: c'tait peu que le duc de
Clarence, frre du roi, ft devenu son gendre; il ne cessait de
regretter de n'avoir pas fait pouser sa fille  Edouard IV lui-mme,
et voyait avec une vive jalousie la faveur dont jouissaient  la cour
les amis et les parents d'Elisabeth Woodeville, cette veuve de John
Grey qu'Edouard IV avait releve au chteau de Grafton, humblement
prosterne  ses pieds, pour la placer  ct de lui sur le trne
d'Angleterre. Le mariage du duc de Bourgogne, qu'il hassait, avec
Marguerite d'York, avait accru son mcontentement, et il prta bientt
l'oreille aux propositions du roi de France. Des meutes, des
insurrections partielles, des mouvements isols annoncrent, pendant
quelque temps, l'existence d'une vaste conspiration; un moment, vers
le mois de juillet 1469, le comte de Warwick se vit le matre
d'Edouard IV, arrt  la suite d'une fte par l'archevque d'York;
mais le duc de Bourgogne se hta d'crire au maire et  la commune de
Londres pour les presser de s'opposer aux complots du comte de
Warwick.

Les bourgeois de Londres aimaient beaucoup le duc de Bourgogne; ils
avaient salu de leurs acclamations son union avec une princesse
anglaise comme un nouveau gage de l'activit de leurs relations
commerciales avec la Flandre, et sa lettre exera une si grande
influence sur leurs esprits qu'ils forcrent le comte de Warwick 
leur rendre Edouard IV. Une nouvelle tentative dirige contre la
dynastie d'York ne fut pas plus heureuse, et cette fois le comte de
Warwick et le duc de Clarence, qui avait t entran dans le mme
complot, se virent rduits  fuir avec trente vaisseaux vers le port
de Calais qui leur fut ferm; mais ils trouvrent un refuge dans la
rade de Honfleur, o ils se croyaient d'autant plus assurs de la
protection du roi de France qu'ils amenaient avec eux quelques navires
flamands enlevs dans les eaux de Calais.

La colre de Charles fut violente: il tait en ce moment peu prpar 
rsister  des attaques maritimes qu'il n'avait pas prvues, et il en
accusait surtout le roi de France, qui secourait le comte de Warwick
d'argent, de munitions et de vivres. Le 5 mai 1470, il adressa de
l'Ecluse, o il s'tait rendu pour presser les armements de ses
vaisseaux, ses plaintes et ses menaces au roi Louis XI. Mon
trs-redoubt et souverain seigneur, il est vray que aprs que les duc
de Clarence et comte de Warwick ont est pour leurs sditions et
malfices expulsez hors du royaume d'Angleterre, ils se sont mis 
tenir la mer, et se sont dclairez mes ennemis en dtroussant
plusieurs de mes subjets de mes pays de Hollande, Zeelande, Brabant,
Flandres et autres, avec leurs biens, marchandises et navires en grant
nombre, et en usant de grandes et oultrageuses menaces de encore pis
faire  l'encontre de mes dits pays et subjets, sans toutefois m'en
advertir par dfiance, laquelle chose ne m'a sembl tollrable... Mon
trs-redoubt et souverain seigneur, je suis adverti que nanmoins en
vostre dit royaume les dits duc de Clarence et comte de Warwick et
leurs dits complices sont receuz, recueilliz et favorisez, et aussi
les dits biens et marchandises de mes dits subjets butinez, venduz et
dissipez, la quelle chose je ne pourroys croire procder de votre
sceu, commandement, ne ordonnance, attendu la notorit des dites
hostilits et les traitiez de paix faits entre vous et moi, lesquels
j'espre que vous voulez entretenir et observer. Je vous advertis de
rechief, mon souverain seigneur, des choses devant dites, vous
suppliant qu'il vous plaise ne soutenir ne assister les dits duc de
Clarence et comte de Warwick et leurs dits complices, et pour plus en
ce dclairer votre bon vouloir et plaisir, le faire publier et
signifier par tous les lieux d'icelui royaume, et spcialement de
votre dit duch de Normandie. La rponse de Louis XI fut faible et
vague; il ordonna au parlement d'accorder les provisions ncessaires
pour qu'il ft fait droit aux griefs du duc de Bourgogne, et se
contenta de faire publier, par les gouverneurs de Normandie, qui
eussent pu les rparer, une dclaration dont les termes taient fort
pacifiques: il avait toutefois adress des instructions secrtes 
l'archevque de Narbonne et  l'amiral de France pour qu'ils
pressassent le comte de Warwick de se retirer  l'le de Jersey, 
Granville ou  Cherbourg, d'o il pourrait poursuivre plus librement
ses complots contre le roi Edouard d'York.

Cependant le comte de Warwick, trop violent et trop imptueux pour
couter les conseils dicts par une prudence qu'il ne pouvait
partager, continue ses excursions et ses pirateries dans la Manche.
C'est en vain que l'escadre de lord Scales et celles des marchands
osterlings, commande par Hans Voetkin, cherchent  s'y opposer; il
envoie sa caravelle _la Brunette_ bloquer le port de l'Ecluse,
surprend lui-mme la flotte flamande qui revenait charge de vin des
ctes de la Saintonge, et obtient un succs non moins important sur
des vaisseaux sortis des ports de Hollande et de Zlande. Allez,
dit-il  un pilote de Ter-Vere qu'il a fait prisonnier, allez annoncer
au duc de Bourgogne que le comte de Warwick s'tonne de ce qu'il n'ose
point venir le combattre. Pour ajouter  cette insulte, il rentre au
port de Honfleur suivi de trois grands navires qui portent  leurs
mts la bannire de Bourgogne.

A mesure que ces nouvelles parvenaient au duc Charles, ses plaintes
devenaient plus vives; il crivit de nouveau au roi de France, aux
conseillers du parlement et aux gouverneurs de la Normandie. Ces
lettres retraaient longuement tous ses griefs et ce que prsentait
d'odieux l'appui accord en pleine paix, par un prince qui lui tait
alli,  ses ennemis dclars. Charles avait ajout au bas de celle
qui tait adresse  l'archevque de Narbonne et  l'amiral de France
quelques lignes o il laissait clater toute son indignation.
Archevesque et vous amiral, les navires que vous dictes avoir t mis
de par le roi encontre les Anglais, ont ja exploit sur la flotte de
mes sujets retournant en mes pays; mais par saint Georges, si l'on n'y
pourvoit  l'aide de Dieu, j'y pourvoiray sans vos congiez, ni vos
raisons attendre, car elles sont trop volontaires et longues.

Une grande lutte devenait imminente, et bien qu'elle dt tre pour le
commerce une cause de pertes inapprciables, ce fut le moment que la
chambre des finances se hta de saisir pour se montrer plus exigeante
et plus avide. Les dputs des quatre membres de Flandre avaient t
convoqus  Lille le 21 mai, et le chancelier de Bourgogne leur avait
expos que le duc avait besoin d'une aide de 120,000 couronnes pendant
trois annes conscutives pour suffire aux frais des armements, que
l'apparence d'une guerre prochaine avait rendus ncessaires.
Nanmoins, il ne leur avait point fait connatre quelle serait la part
de la Flandre dans cette subvention, et quels fruits elle pourrait
retirer de ses sacrifices. Une vive rsistance se manifesta; les
sommes accordes au duc de Bourgogne depuis son avnement taient si
considrables que toute aide nouvelle tait devenue impopulaire. Des
dputs des tats de Flandre furent chargs d'aller prsenter des
remontrances au duc, qui se trouvait  cette poque  Middelbourg;
mais leurs observations furent mal accueillies, et Charles rpondit 
Jean Sersanders, qui avait parl au nom des tats de Flandre, avec
toute la violence que le duc Philippe avait autrefois montre en
accusant un bourgeois de Gand qui portait le mme nom. J'ai bien
entendu, lui dit-il aprs un moment de rflexion, ce que vous m'avez
dclar et remontr sur trois points; quant au premier, qui se
rapporte  la diffrence qui existerait d'aprs vous entre mes lettres
et le discours de mon chancelier, je ne la vois point. Mon chancelier
et moi, nous comprenons galement que mes pays de par de sont la
Hollande, la Zlande, la Flandre, le Brabant, le Luxembourg, le
Limbourg, le Hainaut, la Picardie, la chtellenie de Lille, le comt
de Boulogne et le comt de Guines. Ce sont ces pays qui sont
accoutums  me secourir d'aides et de subventions, et non pas mon
pays de Bourgogne, qui n'a point d'argent; il sent la France; mais il
s'y trouve beaucoup de braves hommes d'armes, les meilleurs que j'aie
en tous mes pays, ils m'ont bien servi, et je puis m'en aider, car ils
forment le tiers de mon arme. Quant  ce que vous me demandez que
l'on dtermine ds  prsent votre cote et portion, sachez que je le
ferai plus tard par l'avis de mes conseillers quand vous m'aurez
accord ma requte: je ne dois pas le faire plus tt, car si vous la
repoussiez, cette cote serait inutile, et il me semble que vous
faites cette demande par subtilit et malice, et que ni vous, ni ceux
qui vous ont envoys, n'avez la volont ni l'intention de me complaire
et d'accorder ma requte; en ceci vous agissez comme vous agissez
toujours entre vous Flamands, car jamais vous n'avez accord quelque
chose libralement ni  moi ni  mon pre. Si vous le ftes
quelquefois, si vous accordtes mme plus qu'on ne vous demandait,
c'tait  si grand regret, et de telle sorte, que vous n'en mritez ni
gr ni grce. Vous agirez de nouveau ainsi; avec vos ttes flamandes
si grosses et si dures, vous persvrez toujours dans vos durets et
mauvaises opinions, et cependant vous pouvez bien penser que les
autres sont aussi sages que vous, et ont aussi leurs ttes. Pour moi,
je suis  moiti Franais et  moiti Portugais. Je veux bien que vous
le sachiez. Je saurai corriger vos ttes, et je le ferai. C'est bien
peu de chose que 120,000 cus, rpartis annuellement pendant trois
ans, sur tous mes pays, pour entretenir mille lances qui ne forment
que cinq mille combattants; ce n'est pas le tiers de ce que me cotera
mon arme: je devrai payer le reste de mon domaine, ou il faudra
qu'elle jene huit mois. Je ne le fais point pour moi seulement, mais
aussi pour la sret, la protection et la dfense de mes pays, et pour
les tenir en paix et tranquillit. Il vaut mieux pourvoir  temps aux
entreprises soudaines et imprvues que mes ennemis pourraient tenter
contre moi et mes pays que de nous laisser fouler, chasser et
poursuivre: pour porter remde et pourvoir  de semblables dangers et
ncessits, je suis d'avis de runir  temps lesdites mille lances
qui, je vous l'ai dj dit, matre Jean Sersanders, ne forment que le
tiers de mon arme, et il est bien ncessaire que je le fasse, vu
qu'il y a grande apparence que nous aurons guerre avec un de nos
voisins, que je puis bien nommer: c'est le roi de France, qui est si
muable et si inconstant que personne ne sait quels sont ses desseins
et comment l'on doit se garder de lui, car il a toujours ses gens
d'armes prts: c'est pourquoi je dsire aussi avoir mes mille lances
prtes. Je vous le dis bien, j'ai peu de motifs d'tre satisfait, et
je veux que vous sachiez que pour rien je ne renoncerai  mes projets.
Et de tous mes pays lequel s'y oppose, si ce n'est vous, ttes
flamandes? Est-ce la Hollande ou la Zlande, provinces acquises par
mon pre, qui jamais ne furent soumises  de pareils mandements, et ne
sont pas aussi riches que mon pays de Flandre? Est-ce le Brabant, le
Hainaut, la Picardie et mes autres pays qui aussi bien que vous
possdent des privilges? Et ce qui est plus, de grands seigneurs,
tels que mon cousin de Saint-Pol et mon cousin de Marle, mettent leurs
sujets  ma disposition; et vous, vous me voulez ter les miens,
lorsque j'en ai besoin, en allguant des privilges que vous ne
possdez pas, et en agissant ainsi, vous pourriez les forfaire. Vous
dites et soutenez que j'ai jur de les respecter; c'est vrai, mais
vous avez aussi jur de me servir et de m'tre de bons et obissants
sujets: et toutefois, je sais bien qu'il y en a quelques-uns qui me
hassent. Car, vous Flamands avec vos ttes dures, vous avez toujours
mpris ou ha vos princes: quand ils taient faibles, vous les
mprisiez; et quand ils taient puissants et que vous ne pouviez rien
contre eux, vous les hassiez. Pour moi, je prfre tre ha qu'tre
mpris; car ni pour vos privilges, ni d'aucune manire, je ne me
laisserai fouler, ni ne permettrai qu'on empite en rien sur ma
hauteur et seigneurie. Je suis assez puissant pour vous rsister,
quoique quelques-uns d'entre vous souhaitent que je puisse me trouver
dans une bataille avec cinq ou six mille combattants, et que j'y sois
vaincu, tu, voire cartel. C'est pourquoi avant de souffrir que vous
m'tiez mes sujets, et que vous empitiez sur ma hauteur et
seigneurie, je veux y pourvoir et y porter tel remde que vous
comprendrez que vous ne le pouvez ni devez faire: il en sera alors
comme du pot et du verre: ds que le verre heurte le pot, il se brise.

Mettez-vous donc  bien faire, continua-t-il en s'apaisant et d'un
ton moins irrit; conduisez-vous sagement, de manire  ne point
perdre ma grce, car vous ne savez point ce que vous perdriez. Soyez
bons sujets, je vous serai bon prince; et,  moins que d'autres
vnements ne l'exigent, je ne vous imposerai point d'autres charges,
si vous m'accordez ma requte. Envoyez-moi vos dputs, ds que je
serai arriv  Lille ou  Saint-Omer. L, je vous ferai bailler cote
et portion, et nous y parlerons des autres matires touchant mon pays
de Flandre.

Peu de jours s'taient couls, lorsqu'on arrta  Middelbourg un
espion franais. Il dclara qu'il tait charg de remettre au sire de
la Gruuthuse une lettre o l'amiral de France l'invitait  se rendre
le 15 juin prs de lui,  Abbeville, pour excuter ce qui avait t
dcid entre eux. L'honneur du sire de la Gruuthuse tait au-dessus
de tout soupon, et l'on obtint bientt du prisonnier des aveux plus
sincres; il avait reu l'ordre de parcourir les divers ports o le
duc runissait ses vaisseaux, et devait, aussitt que le duc et ses
plus illustres conseillers se seraient rendus  bord de ceux qui se
trouvaient  l'Ecluse, chercher  en couper les cbles, pour que la
flotte du comte de Warwick s'en empart aussitt. Louis de la
Gruuthuse avait rpondu par un dfi public  une accusation qui
blessait son honneur. Le duc de Bourgogne, qui connaissait sa loyaut,
se contenta d'crire au comte de Saint-Pol: Mon cousin, puisque l'on
ne me tient foy, serment scellez, ne vrit, il m'est bien force en
mon bon droit de le tenir  l'aide de Dieu. En mme temps, il pressa
les prparatifs de ses armements, et ordonna  ses officiers de saisir
dans toutes les villes, et notamment  la foire de la Pentecte 
Anvers, tous les biens et toutes les marchandises appartenant aux
sujets du roi de France, comme garantie contre les dprdations du
comte de Warwick.

Le 8 juin, la flotte bourguignonne quitta le port de l'Ecluse; elle se
composait de vingt-quatre gros vaisseaux et tait commande par le
seigneur de Ter-Vere, Henri de Borssele. Le 2 juillet, elle rencontra
les vaisseaux du comte de Warwick, et les ayant mis en fuite aprs un
combat acharn, elle les poursuivit jusqu'au port de Honfleur, o le
comte de Warwick rclama de nouveau un asile. L'honneur des armes du
duc de Bourgogne tait veng, et les marchands trangers allaient
retrouver sur les ctes de la Flandre quelques jours de paix et de
scurit.

Cependant l'importance de cette guerre maritime, les menaantes
tentatives de la flotte du comte de Warwick, l'attentat mme dont on
accusait l'amiral de France, se runissaient pour appeler l'attention
du duc sur le pril auquel pouvaient se trouver exposs dans le Zwyn
les navires  chaque instant chous sur le sable. Dj, sous le rgne
du duc Philippe, des plaintes nombreuses s'taient leves au sujet
des atterrissements qui se formaient dans le port de l'Ecluse, et
empchaient les caraques, les galres et les autres grands navires d'y
aborder sans danger. Par quoy la marchandise qui ou temps pass avoit
grandement est exerce et eu cours au pays et comt de Flandres,
estoit depuis aucun temps en a fort diminue et amendrie, et de jour
en jour taille de encores plus diminuer et amendrir, voire qui plus
est, en brief temps du tout cesser, se pourveu n'y estoit,  la totale
destruction et perdition d'iceluy pays de Flandre, qui estoit fond
principalement sur le commun cours de la marchandise. Charles le
Hardi avait cru devoir, aussitt aprs son avnement, signaler cet
tat de choses aux dlibrations des trois tats de Flandre. Des
commissaires furent nomms: c'taient, pour le clerg, les abbs des
Dunes et de Ter-Doest; pour la noblesse, Jean et Josse d'Halewyn et
messire Vander Gracht; pour les Quatre-Membres, Josse de Mol, Sohier
de Baenst, Paul de Dixmude et Corneille de Bonem. Leur premier soin
fut de s'enqurir des moyens les plus utiles pour rendre au havre du
Zwyn son ancienne profondeur. Quatre moyens furent proposs: le
premier tait d'y introduire les eaux de la mer par un canal qui et
travers Coxide; le second ajoutait au premier le prolongement du Zwyn
jusqu'au havre d'Oostbourg; le troisime et, par une tranche faite
prs de Gaternesse, runi les eaux de l'Escaut occidental, connu sous
le nom de Hont,  celles du Zwyn; le quatrime se bornait  rtablir
l'ancienne communication du port de l'Ecluse avec la mer par le polder
de Zwartegat. C'tait le plus simple et le plus facile; et, bien que
son efficacit part douteuse  quelques-uns, il prvalut sur les
autres. Les difficults les plus srieuses commencrent quand il
fallut en rgler l'excution. Les Gantois refusaient de prendre part
aux dpenses, allguant qu'ils estoient fonds sur mestiers, et que
tout l'avantage de ces travaux serait pour les Brugeois, qui
possdaient l'tape des marchandises trangres. Les Yprois
manifestaient la mme rsistance, et les habitants du Franc
justifiaient une semblable opposition, en exposant que leurs terrains
estoient fonds sur labourage et sur nourrissement de btail.

Les dputs de Bruges rpliquaient toutefois qu'il tait si vrai que
la prosprit de leur ville n'tait pas uniquement engage dans cette
question, que la ruine de toute la Flandre y tait attache. Ils
ajoutaient qu'il tait impossible de sparer le dveloppement de
l'industrie nationale, de celui du commerce extrieur qui lui
fournissait ses matires premires et exportait ensuite ses produits;
qu'en diverses circonstances le mme principe de solidarit avait t
observ quand il touchait aux intrts gnraux du pays. La dcision
du duc de Bourgogne, publie  Saint-Omer le 27 juillet 1470, donna
gain de cause aux Brugeois; mais il ne parat point que la destruction
des digues du polder de Zwartegat ait produit quelques rsultats; car,
au mois de mai 1487, les chevins de Bruges les firent rtablir,
attendu que le havre du Zwyn se fermait de plus en plus. Le port de
l'Ecluse, tmoin de la puissance commerciale des communes flamandes,
devait disparatre dans les sables aussi bien que le port
d'Aigues-Mortes, asile des gloires de la fodalit et de la
chevalerie, quand, le moyen-ge s'achevant, leurs brillantes destines
se retirrent avec le flot inconstant de leurs grves  jamais
abandonnes.

A ces questions d'un si haut intrt pour la Flandre succdrent les
discussions sans cesse renaissantes d'une politique toujours
fallacieuse et strile. Louis XI, moins convaincu qu'il fallait
soutenir le comte de Warwick depuis qu'il avait appris sa dfaite,
avait charg une ambassade compose de matre Jacques Fournier,
conseiller au parlement, et de Gui Pot, bailli de Vermandois, d'aller
apaiser le duc de Bourgogne. Mais elle n'avait point russi  obtenir
une rponse  Bruges et s'tait vue rduite  suivre le duc Charles 
Saint-Omer, o il runissait ses hommes d'armes: dj il avait autour
de lui quatre ou cinq mille lances et un grand nombre d'archers, et il
voulait aller lui-mme en Normandie demander raison au comte de
Warwick des griefs que Louis XI mettait trop de lenteur  rparer. Il
reut les envoys du roi de France dans une salle o l'on avait plac,
sous un dais de drap d'or, au haut d'une estrade  laquelle on
arrivait par cinq degrs couverts de velours, un trne magnifique tel
que ni roi ni empereur n'en avait jamais eu d'aussi lev. Les
ambassadeurs franais le salurent humblement et se mirent  genoux
devant lui, mais Charles, sans porter la main  son chaperon, se
contenta de leur indiquer par un signe de tte, qu'ils pouvaient se
lever, et leur fit donner lecture, par son conseiller Guillaume
Hugonet, d'un long mmoire qui reproduisait toutes ses plaintes. Il
ajouta lui-mme quelques paroles. Nous autres Portugais, dit-il,
faisant allusion  la patrie de sa mre et s'chauffant de plus en
plus  mesure qu'il parlait; nous autres Portugais, nous avons
coutume, lorsque ceux que nous considrions comme nos amis se font les
amis de nos ennemis, de les envoyer aux cent mille diables d'enfer.

Un coup de vent dans le ciel drangea toutes les prvisions du duc de
Bourgogne; ses vaisseaux s'taient disperss pour se drober 
l'agitation des flots, et le comte de Warwick avait profit des
dsastres mmes de la tempte pour aborder avec les dbris de son
expdition au havre de Darmouth: onze jours aprs, il avait renvers
la dynastie d'York, et le duc de Bretagne renonait  l'alliance du
duc de Bourgogne pour accepter celle du roi de France.

Louis de la Gruuthuse avait reu,  Alkmaar, Edouard IV qui avait
russi  s'embarquer dans le comt de Norfolk; il le conduisit en
Flandre. Le monarque fugitif s'arrta d'abord  Notre-Dame
d'Ardenbourg, non pas comme Edouard III pour remercier le ciel d'une
victoire, mais pour lui rendre des actions de grce de ce qu'il lui
avait conserv la libert et la vie. Louis de la Gruuthuse lui donna
successivement l'hospitalit dans son htel de Bruges et dans son
chteau d'Oostcamp. Le fondateur de la dynastie d'York avait t
contraint, par une fuite rapide, de laisser tous ses trsors entre les
mains de ses ennemis. On a conserv une quittance de 150 livres
sterling donne par Edouard IV hors de son royaume dans sa grande
pauvret  Bruges, _Oute of oure reame in oure grete necessitee at
Bruges_. La plupart de ses compagnons d'exil l'avaient abandonn et
s'taient rendus  Calais pour saluer la fortune triomphante de ses
ennemis: on avait mme menac les magistrats de Bruges de quelques
tentatives hostiles qui auraient pu tre diriges contre la Flandre
pour enlever Edouard IV, mais ils ne rpondirent qu'en faisant
fortifier leurs murailles. La gnreuse hospitalit des communes
flamandes tait une gloire que n'avait pu leur ravir la perte de leurs
liberts: il appartenait  une cit, tmoin de tant de rvolutions
subites et imprvues, d'accueillir les dbris que lui confiaient
celles des rives trangres.

Le duc de Bourgogne n'avait rien os faire en faveur d'Edouard IV; il
craignait de voir se conclure contre lui une confdration menaante
entre le roi de France et le comte de Warwick, dont l'autorit se
cachait  peine derrire le nom de l'infortun roi Henri VI qu'il
avait tir de la tour de Londres aprs l'y avoir lui-mme enferm dix
annes auparavant: le premier soin de Charles avait t de reconnatre
la restauration de la Rose rouge, et il attendait patiemment  Hesdin
que le roi de France ost se rsoudre  envahir ses Etats. La guerre
qu'il prvoyait n'clata point: il tait plus conforme au gnie de
Louis XI d'attaquer ses ennemis par les intrigues et les complots, ces
armes secrtes dont le succs cote peu, et qu'il est toujours ais de
dsavouer quand elles ne russissent point.

Parmi les nombreux enfants illgitimes du duc Philippe, le btard
Baudouin s'tait depuis longtemps fait remarquer par sa jalousie et
son ambition: la perte d'un procs qu'il soutenait contre la famille
de Baudouin de Vos, au sujet des seigneuries de Somerghem et de
Lovendeghem, vint accrotre son mcontentement. Il regrettait le rgne
prcdent, et se plaignait de la svrit du duc Charles. Le sire de
Crussol avait profit d'un message qu'il avait eu  remplir  la cour
du duc de Bourgogne pour le gagner aux intrts de Louis XI, lorsqu'il
arriva par hasard qu'un cuyer du Bourbonnais, nomm Jean d'Arson, qui
tait le principal confident du btard Baudouin, fut envoy par le duc
de Bourgogne vers le duc de Bourbon. Jean d'Arson saisit cette
occasion pour voir le roi de France, auquel il dpeignit vivement le
zle et le dvouement de son ami. Louis XI l'couta volontiers, et
protesta de son dsir d'employer ses services et de l'accueillir prs
de lui. Si s'en descouvry, dit Chastelain, assez avant audit d'Arson,
et lui donna assez  cognoistre comment il dsiroit bien d'en pouvoir
estre quitte par ung bout ou par ung autre, ne lui challoit comment,
ms dsiroit bien  trouver personne et moyen comment on le peust
expdier et de ce qu'il en peust faire la recompense aux facteurs, 
la grandesse de la cause et l o il peut cheoir ung grand inestimable
butin et le plus grand du monde, parce que le duc Charles n'avoit nuls
enfans fors une seule fille, parquoy quand il seroit failli par mort,
ses pays iroient tous estrangement et se dessevreroient par pices et
par morceaux en diverses mains, desquels il voloit satisfaire et
retribuer en condigne porcion ceux qui en ce l'auroient servi.

Jean d'Arson se hta d'aller rapporter les paroles de Louis XI au
btard de Baudouin; celui-ci ne recula point devant la pense d'un
fratricide, mais il fallait trouver le moyen de fuir aisment aprs
avoir accompli le crime. Le sjour du duc  Hesdin, o il s'tait
retir pour viter la peste qui rgnait  Saint-Omer, paraissait
favorable  l'accomplissement de ces affreux projets; le parc d'Hesdin
tait vaste, le duc Charles y chassait souvent seul avec le btard
Baudouin dont il ne se mfiait point. Il tait facile de l'y tuer par
trahison, il ne l'tait pas moins de se drober aux recherches de ses
officiers, et de gagner les frontires voisines du royaume. Cependant
le btard Baudouin voulut, avant de s'engager plus avant, connatre
d'une manire prcise la rcompense que le roi lui destinait et en
recevoir des garanties; il chercha quelqu'un qu'il pt  cet effet
envoyer vers Louis XI, et son choix se fixa sur Jean de Chassa,
gentilhomme bourguignon et l'un des chambellans du duc. Il savait
qu'il tait fort dispos  prendre part  de semblables complots, car
il se trouvait charg de dettes normes qui lui fournirent un prtexte
pour fuir en France. Jean de Chassa s'adressa immdiatement au sire de
Crussol, qui le prsenta  Louis XI dans une partie de chasse prs
d'Amboise.

Si le btard Baudouin se voyait ainsi entran  prparer par un crime
la ruine de toute la maison de Bourgogne, l'an des fils illgitimes
de Philippe, le btard Antoine, qu'on appelait, depuis la mort du
btard Corneille tu dans la guerre de Gand, le grand btard de
Bourgogne, conservait au duc Charles une fidlit moins douteuse. Vers
les premiers jours du mois de novembre 1470, un paysan lui remit 
Hesdin une lettre mystrieuse dont le sens cach semblait se rapporter
 quelque attentat contre la vie du duc; ce ne fut qu'aprs l'avoir
ouverte qu'il reconnut qu'elle tait destine  son frre le btard
Baudouin. Il alla aussitt tout rvler au duc de Bourgogne; on
parvint  retrouver le paysan qu'il avait vu, et il indiqua un
tailleur, nomm Colinet, qui avait apport la lettre de France et
n'avait os la remettre lui-mme, parce qu'il souponnait la gravit
du message. Colinet avoua tout; on assure mme que l'on dcouvrit dans
la poulaine de ses souliers la dsignation des rcompenses que le roi
faisait esprer au meurtrier. Au premier bruit de ce qui se passait,
le btard Baudouin et le sire d'Arson s'taient rfugis en France. Il
n'tait plus temps de dissimuler. Louis XI lve le voile; il convoque
le 3 dcembre les grands du royaume de France (le prvt des
marchaux, Tristan l'Ermite, et matre Jean Van den Driessche en font
partie; les autres ne sont gure plus illustres), et leur fait
dclarer que le trait de Pronne est nul comme obtenu par violence.
Dj il a conclu une alliance avec les Suisses; il a mme crit aux
magistrats de Gand pour rclamer leur appui; mais apprenant qu'ils ont
refus d'ouvrir ses lettres, il fait dfendre  ses sujets de se
rendre aux foires de Flandre, et forme le projet de les ruiner en
instituant d'autres foires semblables en Normandie. Peu de jours
aprs, Roye et Montidier ouvrent leurs portes, et Saint-Quentin se
livre au conntable; les Bourguignons surpris ne russissent pas mieux
 dfendre Amiens.

Le conntable Louis de Saint-Pol, qui s'tait prononc en faveur de la
guerre dans le conseil du roi, afin d'affranchir ses domaines du
dangereux voisinage des garnisons bourguignonnes, ne cherchait, aprs
y tre parvenu, qu' rtablir la paix pour devenir de nouveau
l'arbitre des deux plus grandes puissances de l'Occident. Louis XI
tait d'ailleurs peu dispos  prolonger un systme d'hostilits dont
il avait dj atteint le but sans prils et sans combats, et ce fut
sans doute de concert avec lui que le comte de Saint-Pol s'effora de
faire conclure, sous ses auspices, comme le gage d'une rconciliation,
le mariage du Dauphin avec Marie, unique hritire du duc. Dans cette
pense, il essaya de persuader  Charles que la paix tait devenue
pour lui une imprieuse ncessit: tantt il lui peignait, en termes
pompeux, les ressources dont disposait le roi de France; tantt il
soulevait des doutes sur la fidlit des seigneurs qui l'environnaient.
Le duc de Bretagne envoya mme,  son instigation, un messager au duc
de Bourgogne, pour le prvenir que le roi avait des intelligences dans
plusieurs villes importantes de ses Etats, notamment  Bruges et 
Bruxelles, et tait rsolu  l'assiger partout o il le trouverait,
ft-ce mme  Gand. Charles reut fort mal ces avis; il rpondit 
l'envoy breton que ceux de qui ils venaient ne les avaient transmis 
son matre que pour l'effrayer et l'empcher d'excuter ses
engagements, et qu'il ignorait sans doute que Gand et les autres
villes de Flandre taient des cits trop vastes pour que l'on pt
songer  en former le sige. Les choses n'iront d'ailleurs pas ainsi,
ajouta-t-il; mon arme est prte, je vais passer la Somme et combattre
le roi; allez prier le duc de Bretagne de se dclarer en ma faveur et
de faire pour moi ce que je fis autrefois pour lui  Pronne.

Le duc de Bretagne hsitait  prendre un parti; le duc de Guyenne
tait plus dispos  intervenir, mais il tait trop loign. Dans
cette grave situation, le duc Charles chercha surtout  s'appuyer sur
les communes flamandes, et, le 19 dcembre 1470, il leur adressa un
manifeste o il rclama vivement leur concours pour assurer le
maintien de ses droits en mme temps que la dfense de leurs
frontires. Abordant successivement les diverses remontrances que les
tats lui avaient adresses, il s'efforait de justifier tout ce qui
avait eu lieu par l'importance des dmls politiques qui s'taient
rapidement succds, et dclarait qu'il n'avait pas retenu  son
profit un seul denier provenant de la leve des aides, qui, bien que
plus fortes que du temps de son pre, n'avaient pas t une charge
trop accablante pour ses pays _de par de_, veu la grande richesse
et opulence des dits pays. Il protestait d'ailleurs de son dsir de
diminuer les impts, de modrer le service militaire des fiefs et des
arrire-fiefs, et de rprimer les vexations des baillis et des
prvts; mais il insistait surtout vivement sur le droit du prince de
runir tout son peuple autour de lui  l'heure du pril, et sur le
devoir qui existait pour ses sujets de rpondre  son appel. Quel est
le prince, disait-il, qui n'ait le pouvoir de contraindre ses sujets 
l'accompagner  la guerre, surtout s'il s'agit de la dfense du pays?
Nous ne pensons pas que nos sujets, pour lesquels nous avons souffert
tant de travaux et tant de labeurs, veuillent nous ter l'autorit que
Dieu nous a donne pour leur propre salut, et qu'alors mme que nous
allons exposer notre personne pour le salut du pays, ils puissent
s'opposer  ce que nous les menions avec nous pour le protger et  ce
que nous les forcions  nous suivre pour de si justes motifs... Il
n'est pas ncessaire de nous menacer du mcontentement du peuple; car
bien que Dieu nous ait donn assez de puissance pour gurir sa folie,
de telle manire que cela pourrait  vous, peuple, servir d'exemple,
et bien que nous sachions que nous n'avons point mrit une semblable
conduite de la part de nos sujets, nous sommes prts, si Dieu, pour
punir nos pchs, leur inspire tant d'ingratitude,  nous soumettre
sans rsistance  sa volont: nos sujets n'ont donc pas besoin de
s'mouvoir contre nous, et de se dshonorer ainsi par la rbellion, la
dsobissance et la trahison; car toutes les fois qu'ils voudront nous
faire prier d'un commun accord de renoncer au gouvernement de nos
seigneuries, en dclarant que nous ne leur sommes plus agrable, nous
y renoncerons volontiers et avec plus de joie qu'ils n'en prouveront
eux-mmes; car les honneurs nous donnent plus de charge et d'ennui
qu'ils n'en ont de nous. Que nos bons et loyaux sujets sachent
toutefois que nous ne voulons rien faire pour molester ni pour grever
nos pays: nous voulons seulement les garder, les dfendre et les
protger contre la puissance et la mauvaise volont de nos ennemis qui
sont aussi les leurs, sans pargner pour le salut de nos pays notre
propre personne, ni les biens que nous avons en ce monde.

Quelque longue que ft cette lettre dont nous n'avons reproduit que
les passages les plus importants, Charles crut devoir y ajouter ces
mots adresss aux chevins des bonnes villes: Trs-chers et bien
ams, puisque vous tenez de nous l'autorit que vous avez dans les
villes, jugez si  plus forte raison nous ne devons pas l'exercer sur
tous nos sujets. Avec qui dfendrons-nous nos pays, et vous qui
dsirez tre prservs des invasions ennemies, sinon avec nos sujets?
Avez-vous obtenu d'entourer les villes de portes et de murailles pour
nous empcher d'tre obi de nos sujets? A qui voulez-vous donc obir,
si vous ne voulez pas que nos propres sujets nous obissent? Quel
honneur serait-ce pour notre pays de Flandre, si par la faute de ses
habitants nous tions honteusement vaincus? Y trouveraient-ils grand
profit? Nul autre  coup sr que de voir leurs maisons brles, leurs
habitations dtruites, leurs biens pills, leurs femmes, leurs filles
et leurs soeurs outrages, et leur commerce ananti. Faites donc que
ces malheurs ne frappent pas nos bons sujets; dites-leur de se
prparer  nous suivre en cette guerre, et faites vous-mmes comme eux
s'il en est besoin.

Charles ne s'tait pas vainement adress  la fidlit des communes
flamandes; loin de contester une autorit qu'il offrait d'abdiquer au
milieu de leurs assembles, comme Philippe-Auguste voulut dposer,
dit-on, sa couronne au milieu de ses barons,  Bouvines, elles se
htrent de le soutenir contre l'invasion trangre; et, ds les
premiers jours de fvrier, leurs milices, au nombre de cent vingt
mille hommes, se dirigrent vers Arras, pour rejoindre le duc de
Bourgogne; Charles les conduisit aussitt devant Amiens; mais il
trouva dans cette ville une rsistance qui djoua tous ses projets.
Vingt-cinq mille hommes dfendaient la vaste enceinte de la cit
d'Amiens, placs sous les ordres de ses ennemis les plus acharns,
parmi lesquels figuraient au premier rang le btard Baudouin et Jean
d'Arson. Plusieurs assauts chourent; la neige, la grle et les
pluies, qui se succdaient sans interruption, s'opposaient  tous les
travaux des assigeants, et le duc de Bourgogne, ayant inutilement
attendu pendant six semaines l'arme du roi de France pour la
combattre, jugea que les rgles de la chevalerie lui permettaient de
conclure une suspension d'armes de trois mois, qui fut signe dans les
premiers jours d'avril 1470 (v. st.).

Au dbut de cette guerre, au moment mme o les milices flamandes se
mettaient en marche, la duchesse de Bourgogne avait obtenu par ses
prires quelques secours en faveur de son frre, le roi Edouard
d'York. Charles les avait refuss pendant longtemps; aux liens qui
l'attachaient  la dynastie de Henri VI se joignait le souvenir de
ceux qui l'avaient uni autrefois  Marguerite d'Anjou, proscrite et
fugitive: il avait mme adress aux habitants de Calais une lettre o
il prenait saint Georges  tmoin de son affection pour la maison de
Lancastre. Ce ne fut que lorsqu'il eut appris l'arrive de quatre
mille Anglais dans cette mme ville de Calais, et la conclusion d'une
alliance dirige contre lui entre Louis XI et le prince de Galles,
qu'il se dcida  prter secrtement 50,000 florins  Edouard IV en
lui permettant, comme Baudouin le Pieux  Guillaume le Conqurant, de
recruter des hommes d'armes dans les villes de Flandre. Edouard IV se
rendit  pied de Bruges  Damme, entour d'une multitude de peuple qui
le saluait de ses acclamations; de l il continua sa route vers le
port de Ter-Vere, o quelques marchands lui frtrent dix-huit
navires. Peu de jours aprs, il abordait aux bouches de l'Humber, dans
la baie de Ravenspur, aux mmes lieux o avait dbarqu Henri IV prt
 renverser Richard II. Des succs non moins clatants l'attendaient
en Angleterre; le 11 avril, il entra  Londres; trois jours aprs,
Warwick vaincu prissait  la bataille de Barnet, que suivit de prs
la victoire de Tewksbury.

Au milieu des flots de sang qui coulaient de toutes parts, et tandis
que le vieux roi Henri VI rentrait  la Tour de Londres, Edouard IV se
htait d'envoyer des messagers pour remercier les magistrats de Bruges
de leur gnreuse hospitalit: ils taient chargs de leur remettre
une lettre conue en ces termes: Edouard, par la grce de Dieu, roy
d'Angleterre et de France, seigneur d'Irlande,  nos trs-chiers et
espciaux amis les nobles hommes, escoutette, burgmaistres, eschevins
et conseil de la ville de Bruges, salut et dilection: Trs-chiers et
bien espciaulx amis, nous vous mercyons tant et si cordialement que
faire povons, de la bonne chire et grande courtoisie que vostre trs
benivolente affection vous a pleu de nous faire et desmontrer
gracieusement et largement au bien et consollation de nous et de nos
gens pendant le temps que nous estions en vostre ville. Nous nous en
tenons grandement tenus  vous, ce que nous recongnoisserons par effet
se chose est que jamais puissions faire bonnement pour le bien de vous
et de ladite ville... (29 mai 1471).

Lorsque le duc de Bourgogne, aussitt aprs avoir conclu la trve,
apprit le rtablissement de la dynastie d'York, il ne dissimula pas sa
fureur de s'tre ainsi rduit  ne pouvoir profiter des circonstances
les plus favorables. N'ayant plus rien  craindre de l'Angleterre, il
renoua ses alliances avec les ducs de Guyenne et de Bretagne; il
offrait au premier la main de sa fille, et dj l'vque de Montauban
tait arriv  Rome pour obtenir des dispenses du pape Paul II.

Louis XI ne cherche qu' temporiser, il envoie le sire du Bouchage
reprsenter au duc de Guyenne, d'une part l'affection et la gnrosit
qu'il lui a montres; d'autre part la grant haine que la maison de
Bourgogne a eue au feu roy Charles son pre, les grands outrages
qu'elle lui a faits jusques  le faire dshriter et priver si elle
eust pu de la couronne de France. Il doit ajouter que le roy ne le
peut bonnement croire, veu les grands sermens et promesses que mon dit
seigneur a fait au roy touchant ceste matire et sur la vraye croix de
Saint-Lo, dont le danger de l'enfraindre est si grand, comme de mourir
mauvaisement au dedans l'an, et toujours est infailliblement arriv 
ceux qui sont venus contre les sermens faits sur ladite vraye croix.
Louis XI revient  trois reprises sur ces dangers dans sa note au sire
du Bouchage; c'est  la fois une menace et une prophtie.

Cependant le roi avait envoy d'autres ambassadeurs au duc de
Bourgogne, pour lui remontrer combien il devait lui tre plus
avantageux que sa fille poust le Dauphin: ils taient aussi chargs
de lui offrir la paix, quelles qu'en fussent les conditions. En effet,
Louis XI consentait  rendre au duc de Bourgogne toutes ses conqutes
au bord de la Somme, et mme  lui abandonner le comte de Nevers et le
conntable, contre lesquels sa haine devenait de plus en plus vive.
Charles accepta ces propositions, et conclut le 3 octobre 1471 le
trait du Crotoy qui confirma ceux d'Arras, de Conflans et de Pronne.

Henri VI venait de mourir, et le duc de Bourgogne semblait n'avoir
consenti  cesser de diriger ses armes contre la France, qu'afin de
les porter en Angleterre pour renverser la royaut d'Edouard IV, qu'il
avait lui-mme pris plaisir  relever: en effet, par un acte secret
pass le 3 novembre 1471  l'abbaye de Saint-Bertin, il avait dclar
se rserver tous les droits  la couronne d'Angleterre qu'il
prtendait avoir recueillis, comme issu de la maison de Lancastre;
mais il reconnut bientt que les promesses du roi de France taient
peu sincres. Louis XI ne restituait pas les villes de la Somme, et
cherchait sans cesse de nouveaux dlais pour jurer le trait du
Crotoy: le duc de Bourgogne ne croyait plus  la paix, il s'alliait au
duc de Calabre, au moment mme o il venait de recevoir  Bruges le
sire de Craon, charg par le roi de France de lui renouveler des
protestations pacifiques, et dj il avait renou ses relations
secrtes avec le duc de Guyenne, qui runissait une arme et lui
offrait comme prix de son alliance la cession du Poitou, de
l'Angoumois, du Limousin et du Rouergue. Louis XI tait instruit de
tout ce qui se passait, un espion du sire de Lescun lui tait arriv
de Flandre, il connaissait galement les prparatifs du duc de
Guyenne; mais il ne les craignait point, car il crivait au comte de
Dammartin que son frre ne vivrait plus longtemps, et qu'il le savait
par le moine qui disait ses heures avec lui, ce dont il tait si
bahi, qu'il se signait depuis la tte jusqu'aux pieds. En effet, le
24 mai 1472, le duc de Guyenne expirait, empoisonn, disait-on, par
l'abb de Saint-Jean d'Angely et ce sire de Lescun qui entretenait des
espions  Bruges.

A cette nouvelle, Charles cessa toute ngociation et rompit la trve:
assemblant  la hte une arme, il entra dans le Vermandois en mettant
tout  feu et sang. A Nesle, il fit pendre le capitaine et couper le
poing  tous ses compagnons. Un grand nombre d'habitants qui s'taient
rfugis dans les glises y furent gorgs sans piti, puis on mit le
feu  la ville: tels sont les fruits que porte l'arbre de la guerre,
avait dit Charles, et il ne cachait point que c'tait ainsi qu'il
voulait venger la mort du duc de Guyenne. Le manifeste qu'il publia le
16 juillet pour rendre compte des motifs de son invasion en France
renfermait les accusations les plus violentes contre Louis XI. Aprs
avoir rappel que le roi avait nagure corrompu le btard Baudouin,
Jean d'Arson et le sire de Chassa, pour le mettre  mort, il ajoutait
que c'tait par la mme trahison et la mme perfidie qu'il avait fait
mourir le duc de Guyenne, et le dclarait deux fois complice du crime
de fratricide, hrtique, idoltre et convaincu, vis--vis de Dieu et
vis--vis de l'Etat, du crime de lse-majest qui faisait  tous les
princes un devoir de se runir pour le combattre.

Cependant la vaillante dfense de la garnison de Beauvais et de ses
habitants opposait au duc de Bourgogne un obstacle non moins
invincible que celui qu'il avait trouv l'anne prcdente dans la
rsistance d'Amiens. Il semblait que le ciel, pour chtier son
orgueil, et dou d'un courage merveilleux quelques femmes places au
premier rang sur tous les remparts: la dame de Nesle, dans son propre
chteau;  Roye, Paule de Penthivre;  Beauvais, Jeanne Fourquet, que
l'histoire ne connat que sous le nom de Jeanne Hachette. Charles,
rduit  lever le sige de Beauvais, envahit le pays de Caux, s'empara
d'Eu et de Saint-Valery, menaa Dieppe et Rouen, et ravagea
compltement les riches contres qu'il traversa, jusqu' ce qu'puis
par ses vengeances mmes, priv de toutes communications avec ses
Etats, spar de tous les convois qui lui apportaient des munitions et
des vivres, il mt fin  une expdition si pompeusement annonce, en
acceptant une trve qui commena le 3 novembre 1472.

Charles,  qui ses dvastations avaient laiss,  dfaut du surnom de
Charles le Victorieux, celui de Charles le Terrible, profita de cette
suspension d'armes pour aller conqurir le duch de Gueldre; mais
c'tait peu qu'il se vt le souverain de tant de puissants Etats entre
le Rhin et la mer; son ambition, que les obstacles ne pouvaient
arrter pas plus que les succs ne pouvaient la satisfaire, se
dveloppait galement par les triomphes et par les revers; une loi
fatale, qui est celle de tous les hommes de guerre et de tous les
conqurants, le poussait incessamment vers un but plus brillant ou
plus lev qui ne cachait qu'un abme: tel est aussi le sort du
voyageur gar sur des mers inconnues par les phnomnes du mirage
qui lui prsentent dans le ciel des temples et des palais qu'il
n'atteindra jamais. Charles se croyait appel  revendiquer les
droits qu'il tenait des comtes de Flandre, issus de Judith,
arrire-petite-fille de Charlemagne, c'est--dire au moins une
couronne, et il voulait reconstituer le royaume de Bourgogne. Olivier
de la Marche en avait, sans doute  sa prire, tudi l'histoire dans
Diodore de Sicile, dans Lucain, dans Salluste, dans Orose, dans
Grgoire de Tours, depuis Alise, femme d'Hercule, jusqu' Clotilde, la
pieuse pouse du roi Clovis qui conquit les Gaules, sans oublier le
prince franois Vercingentorix qui lutta contre Csar. Tous ces
souvenirs plaisaient au duc de Bourgogne: il lui suffisait, pour
rtablir l'ancienne monarchie des Bourguignons, de runir  ses Etats,
par les armes ou par les ngociations, la Lorraine, l'Alsace, le nord
de la Suisse et la Provence, que le roi Ren tait prt  lui cder.
Il ne lui semblait pas plus difficile de se faire attribuer le titre
de roi qu'avait ddaign son pre, le seul qui lui manqut pour qu'il
n'et plus rien  envier  Louis XI. L'empereur Frdric III le lui
avait fait esprer depuis longtemps, et c'tait  Trves qu'il devait
accomplir ses engagements en plaant le sceptre dans la main
formidable qui ne se contentait plus de porter l'pe de Philippe le
Hardi et de Jean sans Peur.

Dj la couronne tait prte; les ornements destins au sacre
s'offraient dj  tous les regards dans la cathdrale de Trves, et
l'vque de Metz tait choisi pour prsider  cette auguste crmonie.
Le duc Charles, impatient de montrer que sa puissance le rendait digne
de la pourpre royale, avait fait taler dans l'abbaye de Saint-Maximin
les trsors les plus prcieux de sa maison; des images de saints
habilement ciseles, en or et en argent, des coupes entoures de
saphirs et de rubis, des hanaps garnis de perles, des drageoirs
maills; on et dit, remarque Meyer, la cour d'Alexandre ou
d'Assurus. Quand Charles eut fait admirer toutes ces merveilles dans
le banquet qu'il donna  l'empereur Frdric, il le conduisit dans une
salle magnifique, o une vaste tapisserie reprsentait le couronnement
du roi Sal, allusion manifeste  ses desseins et  ses esprances.
Cher cousin Charles, dit alors l'Empereur, que pourrai-je faire pour
reconnatre la sincre affection que vous nous montrez, le grand
honneur que vous nous tmoignez, et les dons prcieux que nous avons
reus de vous?--Je ne dsire rien de plus de Votre Haute Majest,
rpliqua en s'inclinant le duc de Bourgogne, que de la voir excuter
les promesses qu'elle m'a faites. Aussitt aprs avoir prononc ces
mots, il sortit de la salle avec toute sa cour. Frdric III, rest
seul avec les princes de l'Empire et ses conseillers, leur fit part de
son intention de crer le duc Charles roi de Bourgogne, en recevant
son serment de vassalit de telle sorte qu'il ft tenu de servir
fidlement le saint-empire romain  feu et  flamme. Ce discours
souleva toutefois une longue opposition; on remontrait  Frdric III
quel pril il y aurait  relever la vaste monarchie des rois de
Bourgogne. Il est vrai, lui disaient quelques-uns de ses conseillers,
que cette couronne lui a t promise il y a longtemps, mais depuis que
nous avons vu  Trves la grande gnrosit de son caractre ainsi que
la puissance et la richesse de son pays, nous pensons, nous osons mme
l'affirmer  Votre Majest, que ds que le duc Charles sera roi, il
lui sera toujours facile de s'insurger contre le conseil de l'Empire.
Le duc Charles n'est-il pas suprieur, par l'importance de ses
domaines,  tous les rois de la chrtient? Ne s'est-il pas fait
redouter par ses exploits et ses victoires, et le respect dont il est
l'objet ne peut-il pas devenir la source d'exigences que l'on ne
saurait modrer aprs en avoir favoris le dveloppement? Si le duc
Charles reoit le titre de roi, il voudra de nouveau agrandir ses
domaines, et ce pourrait tre, s'il en trouve quelque prtexte, en
envahissant les seigneuries qui relvent de l'Empire. Nous ne pouvons
oublier qu'tant encore duc de Bourgogne, il a pris les armes contre
la couronne de France, et s'est empar violemment de terres qui ne lui
appartenaient point; une fois investi de l'autorit royale
n'agirait-il pas de mme  plus forte raison? et n'aurions-nous pas 
regretter ternellement d'avoir plac nous-mmes dans ses mains le
glaive qu'il dirigerait contre nous? Il faut aussi remarquer qu'il a
conclu rcemment de nombreuses alliances avec l'Angleterre, l'Ecosse,
le Danemark, la Sude, la Lombardie et plusieurs princes de l'Empire,
qui se sont obligs  l'aider de leurs hommes d'armes, et nous pouvons
craindre qu'il ne veuille tendre sur nous sa domination, car il est
si puissant et si vaillant que le monde semble trop petit pour lui. Le
couronner roi, ce serait abdiquer votre autorit, ce serait descendre
du trne imprial.

Frdric III, que Jean de Champdenier nomme dans une de ses lettres
un homme endormi, pesant, merencolieux, avaricieux, chiche, craintif,
variable, hypocrite, dissimulant, et  qui tout mauvais adjectif
appartient, se laissa aisment branler par des raisons qu'il
approuvait sans doute; mais il se trouvait dans un grand embarras, et
ne savait quelle rponse donner au duc de Bourgogne, qu'il avait
lui-mme appel  Trves pour l'y dclarer roi. On chercha par
d'autres discours  le rassurer  cet gard. Ne pouvait-on pas
allguer qu'il tait ncessaire de consulter pralablement les princes
chrtiens, puisqu'il fallait, selon l'ancien usage, l'intervention de
l'Empereur et de trois rois pour crer un nouveau roi? Ne pouvait-on
pas aussi lui faire oublier ses prtentions en confirmant ses droits
de conqute sur le duch de Gueldre et le comt de Zutphen? Il n'y
aurait aucun inconvnient  l'autoriser  fonder dans ses Etats un
parlement semblable  celui de Paris, dont l'autorit s'tendrait en
dernier ressort sur tous les appels. Enfin, l'Empereur pourrait lui
promettre son appui et son alliance, pourvu qu'il s'engaget 
respecter les possessions de l'Empire. Cet avis prvalut, et il ne
fut plus question du rtablissement du royaume de Bourgogne.

Le duc Charles attendait avec impatience la rponse de l'Empereur et
le moment o il pourrait ceindre la couronne royale, lorsqu'on
l'invita  se rendre au sein de l'assemble des lecteurs et des
autres princes de l'Empire. Frdric III rclama aussitt le silence
pour exposer ce qu'il avait rsolu de faire en faveur du duc Charles;
mais celui-ci tait si tonn et si mcontent de se voir tromp par
les promesses qu'on lui avait si frquemment ritres, qu'il rpondit
 peine quelques paroles. On lui annona bientt aprs que l'Empereur
avait quitt la ville de Trves pour se rendre  Cologne.

Un autre projet fut ajourn avec le couronnement du duc de Bourgogne:
c'tait celui du mariage dj convenu de sa fille unique Marie avec
Maximilien, fils de l'Empereur, qui devait,  cette occasion, recevoir
lui-mme le titre de roi des Romains. C'est une grande chose que de
faire pouser la fille du duc de Bourgogne au fils de l'Empereur,
crivait le cardinal Franois de Gonzague au cardinal Piccolomini;
c'est une grande chose que de crer l'un roi de ses propres Etats,
l'autre roi des Romains: mais,  mon avis, de ces deux projets, autant
le premier est ais  accomplir, autant le second prsente de graves
difficults. Malgr ces prvisions, la couronne de roi de Bourgogne
venait d'chapper au duc Charles, et l'avenir promettait  Maximilien
celle de roi des Romains.

Frdric III n'avait oubli ses promesses, pour rompre un mariage si
favorable  ses intrts politiques, que parce qu'il craignait d'tre
entran dans les querelles de deux princes galement redoutables,
l'un par l'habilet de ses ruses, l'autre par l'imptuosit de ses
rsolutions. Il laissa le duc de Bourgogne intervenir dans les
troubles de l'archevch de Cologne, opprimer le comt de Ferette, et
se quereller avec les ligues suisses, et, par le mme esprit de
neutralit, lorsque Louis XI lui fit proposer par ses ambassadeurs de
saisir toutes les terres du duc tenues en fief de l'Empire, tandis
qu'il confisquerait lui-mme celles qui relevaient du royaume, il se
borna  leur raconter, pour toute rponse, l'apologue, depuis si
populaire, de ces trois coliers allemands qui voulaient payer leur
hte du produit de leur chasse de la soire, et qui reurent de la
bte sauvage ce sage conseil: qu'il ne faut jamais marchander la peau
de l'ours tant qu'il n'est pas mort.

Quelles que fussent les intrigues rivales qui s'agitaient en
Allemagne, c'tait surtout vers l'Angleterre que se portaient tous les
regards. Edouard d'York ne pouvait pas plus oublier les secours que
lui avait donns le duc de Bourgogne, que ceux que le comte de Warwick
avait reus de Louis XI. Charles le dominait et l'avait choisi pour
concourir efficacement avec lui  la destruction de la monarchie
franaise, qui semblait n'avoir constitu un magnifique apanage  des
princes sortis de son sein que pour en faire le gage d'une ternelle
hostilit. Jean sans Peur avait ouvert la France  Henri V: Charles le
Hardi y appela Edouard IV.

Un trait sign le 25 juillet 1474 porte que le duc de Bourgogne
s'engage  aider le roi d'Angleterre  reconqurir son royaume de
France, et lui promet un secours de six milles hommes d'armes. Le
lendemain, par un second trait, le roi d'Angleterre, rappelant
l'alliance conclue la veille, et prenant en considration les anciens
services du duc Charles et l'importance de son concours, qui rendra
facile de soumettre le royaume de France, et de le conserver aprs
l'avoir soumis, lui donne, cde et transporte  toujours, pour lui,
ses hritiers et successeurs, et sans se rserver aucun droit de
suzerainet, le duch de Bar, le comt de Champagne, le comt de
Nevers, le comt de Rethel, le comt d'Eu, le comt de Guise, la
baronnie de Donzy, la ville de Tournay avec son territoire, son
bailliage et ses dpendances, la forteresse et la ville de Pecquigny,
les villes et les domaines situs sur les deux rives de la Somme, et
de plus, toutes les terres formant le domaine propre du comte de
Saint-Pol; de telle sorte que non-seulement pour ces domaines, mais
galement pour le duch de Bourgogne, les comts de Flandre, d'Artois,
de Charolais, de Mcon, d'Auxerre, et de tous les autres lieux et
domaines, possds par le duc, il ne sera plus tenu  aucun acte de
foi, de service et d'hommage. Il s'engage  confirmer cette donation,
ds qu'il aura recouvr sa couronne, et  la faire ratifier par les
trois tats du royaume de France. Peu de jours aprs, le 27 juillet,
le duc de Bourgogne promit d'lever son contingent  dix ou mme 
vingt mille hommes d'armes; et d'autre part, le roi d'Angleterre
dclara que, bien qu'il et dispos du comt de Champagne, il se
rservait le droit de se faire sacrer  Reims. Qu'y et-il eu
d'tonnant  ce qu'Edouard IV rclamt l'onction royale dans une
province cde au duc Charles, puisque Louis XI, lui-mme, l'avait
reue au milieu d'une arme bourguignonne?

Le roi d'Angleterre s'tait engag  aborder en France avant le 1er
juin 1475. Charles le pressait de descendre au promontoire de la
Hogue, clbre par le dbarquement d'Edouard III, d'o il aurait pu
s'appuyer  la fois sur son alliance et sur celle du duc de Bretagne;
mais, au lieu de runir son arme en Picardie, il perdit lui-mme un
temps prcieux  assiger aux bords du Rhin la petite ville de Neuss,
qui rsista vaillamment  tous ses efforts. Ce fut au sige de Neuss
que le duc de Lorraine, Ren de Vaudemont, le fit dfier au feu et 
sang. Le duc de Bourgogne parut si joyeux de ce dfi qu'il donna au
hraut la robe qu'il portait en ce moment, en y ajoutant une coupe
d'argent et cinq cents lions d'or. Ren de Vaudemont tait le
petit-fils de ce comte de Vaudemont, qui avait rclam  Gand en 1431
l'appui du duc Philippe contre Ren d'Anjou, en lui remonstrant que
ses prdcesseurs avoient toujours est amis et allis de la maison de
Bourgogne.

Pendant que ces dmls avec le duc de Lorraine retenaient le duc
Charles loin de ses Etats, Louis XI, profitant de l'expiration des
trves, s'emparait de Montidier, de Roye et de Corbie, et lorsque
Edouard IV arriva  Calais, le 4 juillet, il se plaignit vivement de
ne pas voir paratre les nombreux hommes d'armes que son alli lui
avait annoncs. Autour de lui, les milices anglaises se montraient peu
favorables  une guerre qui semblait avoir t moins entreprise dans
l'intrt de leur nation que dans celui d'un prince tranger.

Le duc de Bourgogne, laissant derrire lui les hommes d'armes qu'il
avait conduits en Allemagne, n'arriva  Bruges que le 11 juillet. On
l'y reut avec respect; de nombreux chafauds avaient t construits
dans toutes les rues; mais, quelle que ft l'intention qui et prsid
au choix de ces emblmes, plusieurs renfermaient plutt une prophtie
menaante qu'une humble adulation. L'histoire de Judas, reprsente
aux portes de son htel, pouvait lui rappeler qu' diverses reprises
il avait eu des tratres autour de lui, et cette phrase de l'Ecriture:
_Bni soit celui qui a bris les efforts de l'homme jouissant par la
main de son serviteur_, s'appliquait aussi bien aux populations des
bords du Rhin, contre lesquelles luttait Charles, qu' Charles
lui-mme, se prparant  combattre Louis XI. Le duc de Bourgogne
reparaissait d'ailleurs en Flandre, mcontent du mauvais succs de ses
efforts en Allemagne, et dispos  en rendre responsables ceux-l
mmes qui le blmaient le plus de les avoir tents.

L'histoire des luttes de la Flandre contre ses princes avait
jusqu'alors embrass exclusivement les questions relatives  ses
privilges et  ses franchises. Il semble que sous Charles le Hardi
elle ne soit plus que le tableau des fautes politiques du duc de
Bourgogne, persistant  prparer sa ruine malgr les sages conseils de
son peuple, qu'un secret pressentiment associe d'avance aux mmes
malheurs. Le 27 mars 1472 (v. st.), les tats de Flandre lui avaient
adress de vives reprsentations; le 24 avril 1474, ils lui avaient
expos de nouveau qu'il serait impossible de suffire  des taxes si
considrables tant que la situation du commerce ne s'amliorerait
point. Dj on avait accru tous les impts existants ou rtabli
d'anciens impts presque oublis, tels que celui du vingtime denier
sur les produits de la pche; on n'avait pas cess de recevoir le
produit des amendes imposes par le trait de Gavre. On n'en cra pas
moins des gabelles de plus en plus accablantes; et, la mme anne, le
duc de Bourgogne, rduit aux derniers expdients pour trouver de
l'argent, alla jusqu' dclarer que son intention tait d'amortir 
son profit toutes les donations que le clerg avait reues depuis
soixante ans, et de l'obliger, de plus,  en payer le bail pour les
trois annes prcdentes. Les religieuses de la chartreuse de
Sainte-Anne, prs de Bruges, vendirent leurs biens pour payer une taxe
de dix-huit cents florins, tandis que l'on tranait en prison les
chanoines de Saint-Donat pour les contraindre  payer leur part dans
les impts dj vots par les tats. Cependant ces exactions ne
suffisaient point; les tats gnraux des provinces de Flandre, de
Brabant, de Hollande, de Zlande, de Hainaut, de Gueldre, d'Artois et
de Picardie, furent convoqus  Gand dans les derniers jours du mois
d'avril 1475, et on les menaa d'un nouvel impt, qui devait tre du
sixime denier sur tous les biens sans exception. En ce moment,
Charles se trouvait en Allemagne; aprs une longue dlibration, les
tats osrent rejeter sa demande. Au mois de juillet 1475, les tats
de Flandre ritrent leurs remontrances; mais Charles, irrit, ne veut
rien couter: l'ambition seule le guide, et il ne s'arrte ni devant
la dcadence de l'industrie, ni devant les souffrances des
populations, qu'il appauvrit par l'impt et qu'il dcime par la
guerre. Il rpond par des plaintes aux acclamations qui l'accueillent
 son retour en Flandre, et ne se rend au sein de l'assemble des
reprsentants des communes que pour leur reprocher rudement d'avoir,
en ne lui envoyant ni chariots, ni piquenaires, ni pionniers, ni
ouvriers, t la cause de la leve du sige de Neuss. A l'entendre,
ils lui ont refus ce qu'ils eussent accord au plus pauvre habitant
de l'Auvergne; ce n'est pas la Flandre qui s'appauvrit; c'est son
propre trsor qui s'puise pour dfendre et protger le pays mme de
Flandre qu'il a toujours particulirement aim, et dont il assure le
repos par la continuelle sollicitude de ses labeurs, veillant pendant
que ses sujets dorment, bravant le froid quand ils ont chaud, jenant
et s'exposant au vent et  la pluie, tandis qu'ils mangent et boivent
 l'aise dans leurs maisons. A qui profitaient donc les taxes et les
armements? A eux-mmes, plus riches que leur seigneur, puisque le
revenu d'une seule ville de Flandre s'levait plus haut que celui de
son domaine dans tous ses Etats. Je me souviens, leur dit-il, des
belles paroles que mes sujets de Flandre m'adressrent  mon
avnement, et ils rptent tous les jours, aux joyeuses entres dans
les bonnes villes, qu'ils seront bons, loyaux et obissants sujets
pour moi, je trouve clairement le contraire, et toutes ces paroles
passent en fume d'alchimie. Vous parlez d'obissance, et vous
n'excutez point mes ordres; vous parlez de loyaut, et vous
abandonnez votre prince, sans dfendre ni ses pays, ni ses sujets.
Vous montrez-vous bons fils? Mais tout ce que vous faites est une
conspiration occulte et secrte pour perdre votre prince. N'est-ce pas
l un crime de lse-majest? Et quelle est la peine qui y est
attache? Chacun le sait: c'est la confiscation non-seulement de vos
biens, mais aussi de ceux de vos hritiers; c'est plus que la peine
capitale, c'est l'cartlement. Puisque vous ne voulez pas tre
gouverns comme des enfants par leur pre, vous vivrez dsormais comme
des sujets sous leur seigneur, avec le plaisir de Dieu, de qui seul je
tiens cette seigneurie. Je demeurerai aussi prince tant qu'il plaira 
Dieu,  la barbe de tous ceux qui en seraient mcontents et que je
crains peu, car j'ai reu de Dieu la puissance et l'autorit qu'ils ne
braveraient pas en vain. Puis se radoucissant peu  peu, il dclara
que si ses sujets faisaient dornavant leur devoir, il avait encore
bien le coeur et la volont de les remettre en tel degr comme ils
avaient t par ci-devant, car qui bien aime, tt oublie, et qu'il
ne voulait pas pour cette fois procder aux punitions encourues.
Alors s'adressant aux prlats et aux nobles, il leur ordonna d'obir
sous peine, pour les uns, de perdre leur temporel, pour les autres, de
forfaire leur vie et leurs biens. Et vous, mangeurs des bonnes
villes, ajouta-t-il en s'adressant aux dputs du tiers tat
(_troisime estat_), faites de mme, sur vos ttes et sous peine de
confiscation de tous vos biens, ainsi que de tous vos privilges,
droits, franchises, liberts, coutumes et usages. Il suffit de faire
connatre que l'une des demandes prsentes par le duc de Bourgogne
tait une prise d'armes gnrale dans toute la Flandre: dj il avait
choisi comme point de runion la ville d'Ath, pour de l tirer et
faire ce que de par lui serait ordonn. Il tait bien rsolu,
disait-il,  ne pas y renoncer, et jurait par saint George, en plaant
la main sur son coeur, que si l'on y faisait faute, de son ct il
n'y aurait faute d'excuter ce qu'il avait dit. A ces mots, il se
leva en disant: Sur ce, je vous salue, et s'loigna.

Le mme jour le duc de Bourgogne partit pour Calais, afin de se rendre
prs d'Edouard IV, qui lui tmoigna son tonnement de le voir ainsi
arriver en petite compagnie; mais il chercha  s'excuser, en disant
qu'il avait laiss son arme  Namur, pour la conduire de l en
Champagne et dans le duch de Lorraine, d'o il voulait chasser Ren
de Vaudemont; il lui annonait en mme temps que le conntable avait
embrass ses intrts et n'attendait qu'un moment favorable pour lui
livrer Saint-Quentin, dans l'espoir d'obtenir le comt de Brie dans le
dmembrement de la France.

Immdiatement aprs cette entrevue, Charles retourna  Bruges, o les
membres des tats lui prsentrent un long mmoire. Ils y rappelaient
que sous le rgne du duc Philippe on avait toujours considr comme
indispensable l'adhsion pralable des tats pour percevoir des taxes;
qu'il tait impossible de songer  une leve en masse; que les
marchands, les ouvriers, les laboureurs taient peu propres  porter
les armes. Ils ajoutaient que ces mesures provoqueraient l'migration
des marchands trangers, et dclaraient que la guerre tait
inconciliable avec le fait de marchandise, s laquelle marchandise
ses trs-nobles progniteurs, pass quatre cents ans,  si grant soing
et labeur de tous moyens possibles, se sont parforchiez d'entretenir
ledit pays. Mais le duc de Bourgogne refusa avec colre de prendre
connaissance de leur rponse. Si les docteurs de l'Eglise ne voient
qu'un mensonge dans la conduite de ceux qui prtendent aimer Dieu en
violant ses commandements, quel nom faut-il donner  celle des sujets
qui dsobissent au prince en protestant de leur respect? Les Flamands
traitent-ils donc le duc comme un enfant que l'on contente avec
quelques pommes et de belles paroles? Pensent-ils tre ses gaux ou se
croient-ils eux-mmes seigneurs et princes de leur pays? Si telle est
leur opinion, ils ne tarderont point  se convaincre qu'ils se
trompent. Chaque fois que le duc demande quelque service  la Flandre,
il semble qu'il lui te les veines du corps. La Flandre n'est-elle pas
le plus riche de tous ses pays? Toutes les taxes que l'on peroit ne
lui appartiennent-elles pas? La misre serait d'ailleurs une mauvaise
excuse, puisque les Franais, qui sont pauvres, aident bien leur roi.
En disant ces mots, il rendit aux dputs des membres de Flandre leur
mmoire justificatif. Il ne m'en chault de vostre escript,
rpta-t-il en les congdiant, faites-en ce que bon vous semble en
respondez-y vous-mesmes, mais faictes vostre devoir. Enfin il les
avertit que s'il tait rduit  recourir  des moyens de rigueur, sa
vengeance serait si terrible et si prompte, qu'elle ne leur laisserait
pas mme le temps du repentir. Ces paroles violentes, qui pouvaient
tre fcondes en malheurs, purent seules engager les tats  accorder
un subside de cent mille ridders et la solde de quatre mille sergents,
payables d'avance par tiers chaque anne.

Charles tait impatient de retourner  Namur, pour aborder, de concert
avec les Anglais, cette formidable invasion, qui semblait devoir
ramener en peu de jours la puissante monarchie de Louis XI aux
calamits des premires annes de Charles VII. Cependant les Anglais
taient arrivs aux bords de la Somme sans que le conntable se ft
dclar en leur faveur, et les forteresses franaises taient gardes
par de nombreuses garnisons. Bien qu'Edouard IV et camp pendant deux
jours sur le champ de bataille d'Azincourt, rien ne lui prsageait les
rapides et clatants succs dont ces lieux lui retraaient la mmoire.
Les dputs des communes d'Angleterre qui l'accompagnaient, hommes
gros et gras, dit Philippe de Commines, regrettaient dj leur vie
facile et oisive de Londres, et faisaient entendre des murmures. Une
entrevue eut lieu entre les deux rois  Pecquigny. Si Louis XI 
Pronne tremblait  l'image de Charles le Simple, retenu captif par
Herbert de Vermandois, il et pu se rappeler qu' Pecquigny le comte
de Flandre, Arnulf le Grand, avait fait assassiner Guillaume de
Normandie. Louis XI avait cette fois fait tablir une forte et solide
barrire afin qu'elle protget sa libert et sa vie. Loin de se
souvenir de cette mmorable parole de Pierre de Brez: D'autant que
vous querrez amour aux Anglois, vous serez hay des Franchois, il ne
songeait qu' profiter de l'hsitation de ses ennemis pour rpandre
l'or  pleines mains; seize mille cus de pension furent rpartis
entre les principaux conseillers d'Edouard IV; et bientt il parvint 
dtacher les Anglais de l'alliance du duc de Bourgogne, grce  un
trait, o, ne conservant pas mme le titre de roi de France, il
remettait soixante et douze mille cus aux Anglais et s'engageait 
leur faire payer par la banque italienne des Mdicis un tribut annuel
de cinquante mille cus ou  leur abandonner la Guyenne pour la
pension de la fille ane du roi d'Angleterre,  laquelle le Dauphin
Charles tait promis: paix honteuse s'il en fut jamais, et de laquelle
dpendaient, toutefois, le maintien de la puissance du roi de France
et la ruine de celle du duc de Bourgogne.

Lorsqu'on apprit en Flandre la retraite des Anglais, l'inquitude
propage par les rumeurs publiques y fut si vive, qu'on jugea
ncessaire de faire publier  Bruges, du haut des halles, un mandement
qui dfendait, sous peine de correction rigoureuse, de causer du
dpart des Anglais.

Cependant le duc de Bourgogne accourut lui-mme au camp d'Edouard IV,
et lui reprocha d'avoir dshonor la patrie des vainqueurs de Crcy et
d'Azincourt en signant la paix avant d'avoir rompu une seule lance;
mais le roi d'Angleterre lui rappelait l'absence du secours qu'il lui
avait promis, et l'accusait de ne lui avoir fait traverser la mer que
pour garder ses Etats de Flandre et d'Artois, tandis qu'il combattrait
lui-mme en Allemagne.

Toute la colre du duc resta strile: il tait trop tard; il se vit
rduit  signer,  Soleuvre, le 13 septembre 1475, une trve de neuf
ans. Louis XI, pour l'y engager, lui avait propos de concourir  la
ruine du comte de Saint-Pol qui avait tour  tour manqu vis--vis du
roi au serment de lui rester fidle, et  celui de le trahir vis--vis
du duc de Bourgogne. Bien que Louis XI se trouvt li  son gard par
de nombreux traits, il ne les avait jamais confirms par le serment
sur la croix de Saint-L, le seul qu'il juget srieux. Il avait mme
tent rcemment de le faire assassiner.

Le duc Charles avait beaucoup aim autrefois le comte de Saint-Pol;
mais depuis longtemps il avait  se plaindre de sa conduite toujours
incertaine et vacillante. L'espoir de recevoir, pour sa part dans ses
dpouilles, tous ses meubles et ses chteaux de Saint-Quentin, de Ham,
de Bohain et de Beaurevoir, l'engagea  consentir  sa perte: ce fut
ainsi qu'en coutant les conseils de son avarice plutt que ceux de la
prudence, il brisa pour soixante et dix ou quatre-vingt mille cus le
seul obstacle qui pt arrter au sud de ses frontires l'ambition de
Louis XI, occasion bien petite, dit Philippe de Commines, pour faire
une si grande faute.

Nous trouvons peu de jours aprs un nouveau trait entre Charles et
Louis XI; le premier dclare se contenter des villes de Ham, de Bohain
et de Beaurevoir, et des meubles du conntable, sans rien rclamer de
ses autres biens,  condition que le roi de France lui permettra de
punir les habitants de Nancy, allis de ceux du comt de Ferette, et
de conserver toutes les conqutes qu'il fera en Lorraine. Ce document,
qui reproduisait la grande faute politique du duc de Bourgogne, en
avait plac le chtiment dans le prix mme qu'il s'tait propos en la
confirmant par cette nouvelle convention.

Le comte de Saint-Pol, ayant  opter entre la vengeance du roi de
France et celle du duc de Bourgogne, se souvint de ses anciennes
relations avec un prince dont il avait t longtemps l'ami et le
compagnon d'armes, alors que, jeune encore, il formait avec lui le
projet de chercher un asile  la cour de Charles VII: rduit  fuir
pour se drober  des prils non moins menaants, il crut qu'il lui
tait permis d'esprer une gnreuse hospitalit et n'hsita pas  se
rfugier dans le Hainaut. En ce moment, le duc tait absent, il
s'tait rapproch de l'Allemagne pour traiter avec l'Empereur; le
chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt,  qui il avait laiss les
soins du gouvernement, firent immdiatement arrter le conntable, et
chargrent le comte de Chimay d'aller avec les sires d'Aymeries et de
Maingoval le remettre au roi de France. L'influence des sires de Croy
ne reparaissait que pour perdre la maison de Bourgogne.

Les Croy avaient-ils reu un ordre formel du duc Charles? Se
htrent-ils de livrer le conntable en vertu des liens secrets qui
depuis longtemps les unissaient  Louis XI? En 1451, les communes
flamandes accusaient dj les sires de Croy: le jour n'est pas loign
o elles reprocheront les mmes trahisons au chancelier Hugonet et au
sire d'Humbercourt, leurs amis et leurs complices dans l'immolation,
froidement rgle et calcule d'avance, de l'infortun comte de
Saint-Pol.

Quoi qu'il en soit, dix jours s'taient  peine couls lorsqu'on vint
tirer le conntable de la Bastille pour le conduire  la place de
Grve, o deux cent mille spectateurs, accoutums  applaudir  sa
grce et  son courage dans les tournois, n'avaient plus
d'acclamations que pour saluer l'adresse du bourreau qui lui trancha
la tte. Ainsi mourut ce fameux comte de Saint-Pol, issu de la maison
impriale de Luxembourg, et lui-mme beau-frre du roi de France et
oncle du roi d'Angleterre. Jean de Popincourt, qui lui signifia la
dure sentence du parlement, tait ce mme avocat qui avait servi de
conseil sous le duc Philippe aux communes flamandes insurges. Les
passions populaires, reprsentes  la cour de Louis XI par la plupart
de ses courtisans, deviennent entre ses mains la massue qui doit
craser les derniers dbris de la fodalit.

A peine Charles avait-il pris possession de la Lorraine que d'autres
dmls l'entranrent, les armes  la main, au milieu de la Suisse.
Louis XI, qui ne cessait de travailler secrtement  former autour de
la puissance bourguignonne une vaste ligue o venaient d'entrer les
lecteurs de Mayence et de Trves, le duc de Saxe, le marquis de
Brandebourg et l'Empereur lui-mme, s'tait rendu  Lyon, impatient de
connatre le rsultat de cette guerre. Il tarda peu  apprendre que
l'on avait vu le duc de Bourgogne se retirer prcipitamment vers les
dfils du Jura, laissant sur le champ de bataille de Granson son
arme, ses joyaux si prcieux, sa nombreuse artillerie, ses immenses
approvisionnements (2 mars 1475, avant Pques).

Charles n'tait point habitu au malheur, il ne put le supporter; sa
raison s'gara, et lorsque les soins de son mdecin Angelo Catto
eurent quelque peu rtabli ses forces puises par la honte et la
douleur, il ne songea qu' recommencer la guerre. Il enrla trois
mille mercenaires anglais, et appela cinq mille hommes d'armes de la
Flandre, six mille des bords de la Meuse, quatre mille de l'Italie. Il
fallut en mme temps pourvoir  de nouvelles ressources,  de
nouvelles gabelles. Le mcontentement populaire se manifesta dans
toute la Flandre par une secrte agitation;  Bruges, des placards
sditieux furent affichs sur les maisons, et il y eut mme quelques
troubles. Enfin, au mois de mai 1476, les tats de Flandre assembls 
Gand dclarrent qu'ils ne pouvaient accorder la leve de dix mille
hommes qu'on leur demandait comme destine  combattre les Suisses.

Dj le duc de Bourgogne, se plaant  la tte d'une arme runie  la
hte, accourait vers le lac de Morat, pour livrer d'autres combats aux
ligues helvtiques. Plus nombreuses qu' Granson et encourages par
leur rcente victoire, elles le dfirent de nouveau le 22 juin 1476,
et forcrent son camp. Ce fut une horrible droute: le duc de
Somerset, capitaine des Anglais, le comte de Marle, les sires de
Grimberghe, de Rosimbos, de Montaigu, de Bournonville, et d'autres
vaillants chevaliers, y trouvrent une mort glorieuse. Jacques Masch,
cuyer flamand, qui portait la bannire du duc, se dfendit longtemps
sans qu'on pt la lui arracher, et tomba en la tenant serre dans ses
bras.

Louis XI n'avait pas quitt Lyon, o il passait gaiement les loisirs
que lui laissaient ses intrigues politiques avec deux femmes obscures,
la Gigonue et la Passe-Fillon, dont il se montrait fort pris. Ds que
la nouvelle de la bataille de Morat lui parvint, il ordonna, dans la
joie qu'elle lui causa, que l'on rpartt en son nom des dons
considrables entre plusieurs glises; il envoya notamment douze cents
cus  la chapelle de Notre-Dame d'Ardenbourg, et la Flandre vit
dposer les offrandes d'un roi de France triomphant des malheurs de
son propre prince sur ces mmes autels qui avaient reu d'autres
offrandes le lendemain de la destruction de la flotte de Philippe de
Valois.

Charles s'tait rfugi  Salins; il y convoqua les tats du duch de
Bourgogne, et les entretint avec une aveugle obstination de ses
projets de vengeance, rappelant la constance des anciens Romains, dont
la puissance s'tait releve aprs les dsastres de Cannes et de
Trasimne, jusqu' les rendre les arbitres du monde: il ajoutait qu'il
saurait se montrer, par son courage, digne d'appartenir  la race de
Philippe le Hardi et de Jean sans Peur, et d'tre lui-mme le fils du
duc Philippe, que l'on citait comme le plus vaillant prince de son
temps. Il protestait d'ailleurs qu'il tait faux qu'il et puis ses
ressources, et dpeignait en termes pompeux les richesses de ses
provinces de Flandre et les immenses secours qu'elles pourraient lui
fournir en or et en argent.

La Bourgogne montra peu d'empressement  l'aider; si Charles se voyait
abandonn de ses Etats hrditaires, il ne faut point s'tonner de
l'opposition que les demandes ritres du chancelier Hugonet
rencontraient dans les cits flamandes. Les tats de Flandre
remontraient que le pays tait accabl d'impts, et qu'ils taient
bien rsolus  ne plus secourir le duc ni d'hommes ni d'argent dans
aucune de ses guerres; mais toutefois que s'il se trouvait menac de
quelque pril par les Allemands ou les Suisses, ils exposeraient leurs
corps et leurs biens pour les ramener dans ses domaines de Flandre.
Charles entra dans une fureur extrme en apprenant cette rsistance;
ses menaces (c'taient les dernires qu'il dt faire entendre)
s'adressaient aux dputs des communes flamandes, qu'il appelait des
tratres et des rebelles qui apprendraient bientt combien sa
vengeance tait terrible. Il ignorait qu'en ce moment les tats de
Flandre, prvoyant de plus en plus le sort rserv  sa tmrit,
envoyaient vers lui des hommes d'armes avec des convois d'argent et de
vivres, non pas pour lui inspirer d'autres rves de conqute, mais
pour protger sa retraite vers le Brabant ou le Hainaut:
malheureusement, les neiges et les glaces les arrtrent au milieu des
Ardennes.

On tait arriv au coeur de l'hiver; tandis que le duc de Lorraine
s'enorgueillissait d'avoir reconquis Nancy, le duc de Bourgogne avait
 peine russi par de longs efforts  runir quatre mille hommes, dont
douze cents seulement taient en tat de combattre, et un grand nombre
se dbandrent presque aussitt, car il semblait que s'associer  la
fortune de Charles le Hardi, ce ft dsormais se condamner  la honte
et aux revers. C'est avec ces dbris de deux armes dj dtruites
que, cdant au vertige qui s'est empar de lui, il se prpare  livrer
 une dernire preuve sa puissance, sa libert ou sa vie. Mille
sentiments divers partagent ceux qui l'entourent: les uns, qu'a
blesss son orgueil, voient avec joie le terme de l'autorit sous
laquelle ils ont ploy; les autres, qui l'ont connu loyal et gnreux
au temps de sa prosprit, gmissent sur ses malheurs: ceux-ci
s'efforcent en vain de gurir son obstination; ceux-l, moins dvous
 la cause de leur matre qu'aux intrts de Louis XI, ne cherchent
qu' en profiter. L'un de ces derniers est le comte de Campo-Basso,
gentilhomme banni du royaume de Naples. A l'poque du sige de Neuss,
il a dj offert au roi de tuer le duc ou de le livrer vivant entre
ses mains; ces ngociations ont t reprises peu de jours avant la
bataille de Morat; mais ce n'est que quelques mois plus tard que le
prix de la trahison du comte de Campo-Basso est fix par Louis XI 
soixante mille cus.

Un accident imprvu faillit tout dcouvrir; on avait arrt un
gentilhomme, nomm Suffren de Baschi, qui servait d'intermdiaire
entre le comte de Campo-Basso et le roi de France. Le duc avait
ordonn de le faire pendre, mais le sire de Baschi se disposait 
rvler tout ce qu'il savait pour sauver ses jours. Allez supplier le
duc en ma faveur, rptait-il, je lui dirai une chose telle qu'il
donnerait un duch pour la savoir. Par malheur le comte de
Campo-Basso, qui redoutait ses aveux, s'opposa  ce que l'on allt
rapporter sa prire au duc et eut soin de faire hter son supplice. Il
n'en jugea pas moins prudent de quitter bientt le camp du duc de
Bourgogne pour passer dans celui du duc de Lorraine, qui accourait de
Ble avec douze mille Suisses  la dfense de Nancy. Il regrettait
fort de ne pas avoir trouv jusqu' ce moment une occasion favorable
pour excuter la promesse qu'il avait faite au roi de France; mais il
laissait dans l'arme bourguignonne des espions chargs de donner le
signal de la fuite ds que le combat s'engagerait et prts  profiter
du dsordre pour tuer le duc. Lorsque le comte de Campo-Basso se
prsenta au milieu des compagnons de Ren de Vaudemont, ils le
regardrent avec mpris et lui firent dire qu'il se retirt, parce
qu'ils ne voulaient point avoir de tratres au milieu d'eux.

La matine du 5 janvier 1476 (v. st.) fut froide et sombre; la neige
blanchissait la plaine et voilait la glace des ruisseaux; cependant
Charles exhortait ses archers  bien combattre et prenait les
dernires dispositions pour la bataille qui se prparait. Bien qu'il
affectt de se montrer plein d'espoir dans le succs de la journe, un
secret pressentiment semblait l'agiter: au moment o il avait saisi
son casque pour le placer sur son front, le lion dor qui en formait
le cimier s'tait dtach, et on l'avait entendu s'crier tristement:
_Hoc est signum Dei_. L'histoire attribue le mme mot  Manfred avant
la bataille de Bnvent. On le vit bientt plir, lorsque le son
redoutable des fameuses trompes d'Uri et d'Unterwald lui annona
l'approche des vainqueurs de Granon et de Morat. Le combat
s'engageait dj, et le grand bailli de Flandre, Josse de Lalaing, se
voyait repouss de la maladrerie de la Madeleine jusqu'au pont de
Bouxires, tandis que Jacque Galeotti tombait au milieu des Italiens.
Toute l'arme bourguignonne avait t culbute ds le premier choc et
rejete en dsordre entre la route de Luxembourg et les bords de la
Meurthe. Charles avait disparu. Les uns rapportaient qu'on l'avait vu,
dj bless d'un coup de hallebarde, se dfendre avec courage;
d'autres ajoutaient qu'au moment de la droute il avait fait tourner
bride  son cheval pour s'loigner du champ de bataille.

Ce ne fut que deux jours aprs, le mardi 7 janvier, vers le matin,
qu'on retrouva le corps du duc de Bourgogne dans l'tang de
Saint-Jean; il portait les traces de deux blessures et tait dj 
moiti pris dans la glace; les loups et les chiens avaient mme
commenc  le dvorer, de sorte que ses serviteurs eurent quelque
peine  reconnatre leur malheureux prince: triste et mmorable
exemple de la vanit de la puissance et de l'orgueil!

Il ne parat point, du reste, que les circonstances de la mort de
Charles le Hardi aient jamais t exactement connues. On sait
seulement que le comte de Campo-Basso, qui avait fait garder avec soin
le pont de Bouxires et tous les passages par lesquels il aurait pu
fuir, indiqua le page qui retrouva ses restes sanglants et mutils, et
que ce mme page alla offrir au roi Louis XI, en manire de prsent,
le casque du duc de Bourgogne, d'o le lion de Flandre tait tomb 
l'heure qui prcda sa mort, comme le symbole de la force qui
l'abandonnait.

Le dsastre de Nancy avait t terrible; il tait irrparable; si la
victoire de Ren de Vaudemont tait la victoire de Louis XI, la fin de
Charles le Hardi semblait devoir tre celle de toute sa dynastie.
Cependant, depuis le duch de Bourgogne jusqu'au sein des cits
flamandes, une rumeur gnralement accrdite rapportait que Charles
le Hardi, loin d'avoir pri, s'tait cach dans une retraite inconnue,
comme Harold ou Baudouin de Constantinople, et qu'il ne tarderait
point  reparatre dans tout l'clat de son ancienne autorit. Les
peuples qui nagure encore admiraient sa pompe et ses richesses, et
s'inclinaient sous sa main svre, ne pouvaient comprendre que ce
prince altier, souverain de tant d'Etats, et redout de tout
l'Occident, se ft ainsi englouti avec toute sa puissance dans l'abme
que son imprudence lui avait prpar, au sige d'une faible ville de
Lorraine, devant une arme de grossiers paysans des bords du Rhin,
soutenus par quelques pauvres pasteurs des Alpes.




LIVRE VINGTIME

1476-1481.

    Marie de Bourgogne.--Troubles en Flandre.
    Guerres contre Louis XI.


Quelques fuyards avaient russi  traverser la Meurthe; il en tait
d'autres qui avaient chapp  la poursuite des Suisses en se cachant
dans les bois. Ils s'accordaient  raconter qu'ils avaient vu le duc
Charles de Bourgogne se prcipiter au milieu de ses ennemis et
disparatre dans la mle; mais l'on ne croyait pas  la vrit de ces
bruits alarmants, et le 15 janvier, la duchesse Marguerite crivait
aux membres de la cour des comptes de Malines: Par plusieurs
nouvelles que avons de divers costez, nous entendons et esprons que,
grces  Dieu, il est en vie et sant.

Lorsque d'autres messagers, arrivs de Lorraine, confirmrent la
nouvelle du dsastre de Nancy et celle de la mort de Charles le Hardi,
les tats de tous les pays de par dea se runirent immdiatement 
Gand. Devenus tout  coup dpositaires de l'autorit suprme que le
duc de Bourgogne laissait, dnue d'arme, de trsors et de tout moyen
de dfense,  une jeune princesse de dix-neuf ans, ils prsidrent 
toutes les rformes qui furent proclames en son nom, dans la
mmorable charte du 11 fvrier 1476 (v. st.), dernier cho de ces
clbres ordonnances qui avaient disparu au milieu mme des discordes
civiles du moyen-ge qui leur avaient donn naissance. Les communes
taient dsormais appeles  protger l'hritire de cette maison de
Bourgogne qui n'avait cess de les combattre et de les affaiblir.

Les considrations sur lesquelles s'appuient ces rformes sont les
mmes en 1476 que les sicles antrieurs; elles ont pour but de faire
cesser la misre du peuple, qui a vu fuir le commerce et l'industrie,
et de rtablir la paix dont le besoin se fait vivement sentir aprs
de longues guerres. Les tats de Flandre les ont rclames; l'vque
de Lige et le sire de Ravestein, que les liens du sang placent au
premier rang dans le conseil de Marie de Bourgogne, s'y associent.
Rien ne manque pour en lgitimer la ncessit, pour en rendre la forme
durable et solennelle: il faut, toutefois, quelque chose de plus pour
que les institutions s'tablissent ou se fortifient: c'est la
convenance des temps, assez calmes pour que les prils du dehors ne
compromettent pas l'oeuvre de la paix intrieure, c'est la disposition
des moeurs qui doit tendre  entourer d'ordre et de respect les bases
encore chancelantes de l'autorit, c'est le dessein suprieur de la
Providence.

Le premier article de la charte du 11 fvrier rgle la formation d'un
conseil suprieur compos par moiti de clercs et de nobles, qui
reprsente tous les Etats de la duchesse de Bourgogne. Ce conseil
renfermera vingt-deux membres, savoir: quatre pour la Flandre, quatre
pour le Brabant, quatre pour la Hollande et la Zlande, deux pour
l'Artois et la Picardie, deux pour le Hainaut, deux pour le
Luxembourg, deux pour le Limbourg et les pays d'outre-Meuse, deux pour
la Bourgogne, un pour le comt de Namur.

A l'avenir, les membres des conseils tablis dans les divers pays
jugeront d'observer les privilges du pays auquel ils appartiendront.

Toutes les dispositions contraires aux privilges seront considres
comme non avenues.

Le grand conseil de Malines sera supprim, et toutes les causes qui y
avaient t portes seront rendues  leurs juges naturels.

La duchesse et ses successeurs ne feront la guerre qu'aprs avoir pris
l'avis des tats;  dfaut de leur consentement, leurs sujets et leurs
feudataires ne seront pas tenus de les servir, et les relations
commerciales ne seront point suspendues avec les pays trangers que
les tats refuseraient de considrer comme ennemis.

Dans le cas o les tats rsoudraient la guerre, les marchands
appartenant aux pays ennemis obtiendront un sauf-conduit de quarante
jours pour se retirer avec tous leurs biens.

Le service militaire des vassaux et feudataires cessera aux frontires
de leur pays; s'ils les dpassaient, leur solde devrait tre paye par
le prince.

Les tats pourront se runir sans avoir besoin d'autorisation.

Tout dit du prince sera nul, s'il est contraire aux privilges.

Les anciens privilges qui rglent les questions de juridiction seront
dornavant observs.

La vnalit des offices de justice est abolie.

Il ne pourra tre apport d'obstacle ni de restriction  la
circulation des marchandises. On n'tablira point de nouveaux
tonlieux, et tous ceux qui n'auraient point t approuvs par les
tats seront supprims.

Cette charte se termine par une formule conue  peu prs dans les
mmes termes que la plupart des documents publics appartenant  la
priode de la puissance communale de la Flandre. La duchesse de
Bourgogne y dclare que dans le cas o les dispositions qu'elle a
sanctionnes viendraient  tre violes en tout ou en partie, elle
permet et consent, tant pour elle que pour ses successeurs, que ses
vassaux et ses sujets soient dlis de toute obligation de la servir
et de lui obir, jusqu' ce qu'ils aient obtenu le redressement de
leurs griefs.

Une autre charte de la mme date appliquait les bienfaits de ces
rformes aux besoins spciaux et aux rclamations des communes de
Flandre, plus pressantes que toutes les autres. Les dputs des
Quatre-Membres de Flandre avaient expos, en protestant de leur zle
pour dfendre l'hritage de Marie de Bourgogne, qu'il tait urgent de
rtablir les bonnes villes dans l'intgrit de leurs franchises, de
leurs coutumes et de leurs usages, afin qu'elles restassent en bon
tat, en police et en droit, puisqu'il tait assez connu,
ajoutaient-ils, que la Flandre n'est pas trs-fertile, et que sa
prosprit repose uniquement sur son commerce et sur son industrie,
sur ses liberts et sur ses privilges. C'est  ce titre qu'ils
obtiennent une nouvelle charte qui se rfre galement aux anciens
privilges des bonnes villes. Nous y remarquons, outre quelques-unes
des dispositions que nous avons dj cites, celles qui tablissent
que toutes les affaires seront traites en flamand, que l'unanimit du
vote des membres de Flandre sera ncessaire pour la perception des
impts, que les monnaies devront tre de bon aloi, que la chambre des
comptes sera rtablie en Flandre, que les marchands trangers
circuleront librement dans le pays, et qu'il pourra leur tre permis
d'y rsider, lors mme qu'ils appartiendraient  une nation ennemie.

D'autres chartes supprimaient les impts crs par Charles le Hardi,
rendaient aux tisserands et aux membres des petits mtiers le droit
d'lire leurs doyens et rtablissaient toutes les coutumes abolies en
1453.

Enfin, le 15 fvrier, on annula dans la salle de la Collace l'acte par
lequel Philippe avait impos aux Gantois la paix de Gavre et celui par
lequel ils avaient accept des mains de Charles le Hardi le _calfvel_
de 1468.

Ce fut au milieu de l'enthousiasme qui saluait dans ces diverses
mesures la rsurrection de la puissance des communes flamandes que
Marie de Bourgogne fit son entre solennelle  Gand, le 16 fvrier
1476 (v. st.). Un grand nombre de membres de mtiers l'accompagnrent
jusqu' l'glise de Saint-Jean, o la formule du serment qu'elle
devait prter comme comtesse de Flandre lui fut prsente: Vous jurez
d'tre bonne dame et comtesse de Flandre, de maintenir et de faire
maintenir les droits de l'Eglise et de conserver les privilges,
liberts, coutumes, usages et droits du pays, tels que feu le duc
Philippe, votre aeul, les a jurs et que les bourgeois de Gand en ont
joui conformment  la paix de Tournay jusqu' l'anne 1450, ainsi que
les privilges que vous avez vous-mme octroys; vous jurez aussi de
rvoquer et d'annuler toutes les charges imposes aux bourgeois de
Gand depuis l'anne 1450, de protger les veuves et les orphelins, et
de faire tout ce qu'une bonne comtesse de Flandre est tenue de faire;
ainsi Dieu et tous ses saints vous soient en aide!--Je le jure,
rpondit la fille de Charles le Hardi; et la cloche de Saint-Jean, que
sa main branla  peine en s'appuyant sur une longue guirlande de
roses qui descendait de la nef, fit entendre  cinq reprises, un
faible et douteux tintement, ce qui parut au peuple assembl autour
d'elle le signe certain que son rgne ne se prolongerait pas plus de
cinq annes.

L'inauguration de la comtesse de Flandre ne prcda que de deux jours
la rinstallation des chevins de Gand lus conformment au privilge
de 1301, qui avait t confisqu par son pre. Il faut citer, parmi
les bourgeois que dsigna l'lection municipale, Adrien de Raveschoot,
Guillaume Rym, Roland de Baenst, Philippe Vander Zickele, Jean Vander
Gracht, Simon Borluut, Simon Damman, Livin Zoetamys, Livin
Uutermeere. A ct de ces noms illustres figurent ceux de Livin
Potter et de Thierri de Schoonbrouck. Gand croyait ne pouvoir mieux
assurer sa libert qu'en confiant le soin de la protger  ceux qui
avaient dj vers leur sang pour la dfendre.

Tandis que les Gantois s'levaient contre le trait de Gavre de 1453,
les doyens des mtiers se runissaient  Bruges pour protester avec la
mme nergie contre le trait d'Arras de 1437. Louis de la Gruuthuse,
qui venait d'y tre proclam _hooftman_ avec Anselme Adorne et Jean
Breydel, se rendit immdiatement  Gand et obtint de Marie la
rvocation de la sentence qui avait condamn les anciennes rbellions
des Brugeois; grce  ses paroles conciliantes, les mtiers qui
occupaient les places publiques consentirent  dposer les armes, et,
le 7 mars, il parut au balcon de l'htel de ville, o il fit lire, en
franais et en flamand, la charte de la duchesse de Bourgogne.
Aussitt aprs, la sentence du duc Philippe fut lacre en prsence
des doyens des mtiers comme l'avait t  une autre poque le
_calfvel_ de Jean sans Peur, et l'on annona que les jours suivants on
lirait publiquement les privilges de la ville du haut des Halles. De
bruyantes acclamations saluaient ces vieux parchemins conquis 
Courtray, qui taient en mme temps pour les communes les titres de
leur libert et de leur gloire; elles redoublrent lorsqu'on donna
lecture d'un nouveau privilge octroy le 13 mars par Marie de
Bourgogne, qui rappelait ceux de Philippe de Thiette.

Marie y dclare que les chevins et les doyens de Bruges lui ont
remontr que leur ville repose principalement sur son commerce et ses
mtiers, et que depuis longtemps elle est renomme dans tous les
royaumes trangers comme l'tape de toutes les marchandises portes en
Flandre, et elle consent, sur leur demande,  confirmer toutes les
anciennes franchises de la cit et  lui en accorder de nouvelles.

Les officiers des princes ne pourront plus siger parmi les
magistrats. La commune choisira elle-mme six receveurs qui tous les
quatre mois rendront compte de leur gestion. Le prince seul sera
dsormais exempt des droits d'accises.

Les Brugeois ne seront soumis  aucun tonlieu dans toute l'tendue de
la Flandre.

Le Franc cessera de former un membre spar pour redevenir une
chtellenie place sous l'autorit de Bruges.

Le port de l'Ecluse reconnatra la suprmatie des Brugeois, qui en
occuperont les chteaux. Le bailliage des eaux sera fix  Bruges.

Les villages qui ne jouissaient pas autrefois du droit de faire des
draps n'en fabriqueront plus dsormais, et les ouvriers
_haghe-poorters_ seront tenus de se faire inscrire dans les mtiers
de la ville, o il ne sera plus permis d'entrer qu'aprs
l'apprentissage prescrit par les anciennes coutumes.

Les marchands trangers ne pourront exposer en vente  Bruges que des
marchandises trangres. Bruges formera leur unique tape. La foire
sera rduite comme autrefois  une dure de trois jours.

Les magistrats de Bruges pourront prononcer des sentences de
bannissement et d'amende.

A l'avenir, quatre commissaires choisiront, au nom du prince, quatre
chevins parmi les bourgeois et un dans chacun des neuf membres. Il en
sera de mme pour l'lection des conseillers. Les chevins et les
conseillers nommeront les bourgmestres.

C'est ainsi qu'en peu de jours on avait vu s'effacer au sein des
communes flamandes les traces de la domination des duc de Bourgogne
pendant prs d'un sicle.

Cependant le soin des rformes intrieures ne pouvait faire oublier
les prils et les menaces des invasions. Le bruit s'tait rpandu que
Louis XI avait donn l'ordre de s'emparer de la Bourgogne, et qu'il
rassemblait en mme temps une arme aux bords de l'Oise. Ds le 18
janvier, Marie de Bourgogne et Marguerite d'York avaient adress au
roi de France une lettre o elles le priaient, en termes fort
touchants, de ne pas rompre la trve de neuf ans conclue  Soleuvre,
qui durait  peine depuis dix-sept mois. Trs-redoubt et souverain
seigneur, lui crivaient-elles, tant et sy humblement que plus povons,
nous nous recommandons  vostre bonne grce et vous plaise savoir,
nostre trs-redoubt et souverain seigneur, que aprs que avons
entendu la dure fortune qu'il a plu  Dieu nostre crateur permettre
sur monseigneur et son arme  la journe qui a est entre luy et le
duc Renyer de Lorreine, laquelle nous a est de si trs-grand dueil et
tristesse et angoisse que plus ne porroit, nous avons en ferme foy et
crdence que vostre bont et clmence est et sera telle envers nos
dsoles personnes et ceste maison de Bourgogne, laquelle par
espcialle et singulire dilection vous avez tant ame et honnoure,
et y estes volu venir et vous y tenir en dmonstrant la fiance et
amour que vous y aviez par-dessus toutes les maisons de la crestient,
que sans avoir regard aux questions et diffrences que l'ennemy de
tous biens a semez de sa malice et mis par aucun temps entre vous et
mondit seigneur, vous garders et deffendrez de toute oppression et
nous et la dite maison, et les pays et signouries d'icelles; par quoy
jasoit ce que nous ayons entendu que aucuns de vos gens de guerre se
soient avancs de sommer la ville de Saint-Quentin, et que autres se
tyrent s pays de Bourgogne, nous tenons fermement que ce ne procde
de vostre sceu, ordonnanche et bon plaisir; car nous avons veu et
congneu que ches deux prcdentes fortunes que mondit seigneur avait
eu  Granson et  Morat, vous qui estiez lors prochain de luy et en
trs-grande puissanche, et qu'il vous estoit chose facile de luy
porter grand et irrparable dommage, le avez delaissiet de faire en
entretenant la trve estant emprinse entre vous et luy,  vostre
trs-grant louenge et exaltation de vostre trs-noble renomme, ce qui
doit  chacun desmontrer que en ceste tierce fortune qui samble la
plus grande, vous vouleris tant moins souffrir par voz gens faire
chose qui fust  la diminution de si grand louenge et renomme,
meismement sur nous qui sommes dsoles femmes, desquelles, comme de
voz trs-humbles petites parentes vous estes protecteur et ne nous
porroit cheoir en pense que en voulsissiez estre le perscuteur,
mesmement de moy Marie  qui vous avez tant fait de bien et honneur
que m'avez leve de saintz fontz de baptesme; aussy, nostre
trs-redoubt seigneur, la trve qu'il vous a plu prendre avecque
mondit seigneur pour neuf ans a est faite non seullement pour la
personne de mondit seigneur, mais aussy expressment pour ses hoirs et
ses successeurs, en laquelle, je Margarite comme sa veusve et je Marie
comme sa seulle fille et hritire, sommes expressment comprinses et
devons, comme il nous semble, jor de l'effect d'icelle en demourant
en entier des pays et signouries qu'il tenoit, combien que en ce cas
nous ne voulons, ne entendons estre ne demourer en aucune guerre ou
inimiti  l'encontre de vous, mais de tout nostre cuer et pouvoir, en
toute obissance, amour et bonne voulent, sans difficult, faire
envers vous tout le devoir qu'il appartient. Et s'il y a aucunes
choses, soient signouries ou villes, dont au dit cas, je Marie, comme
vostre trs-humble filleule, me dois dpartir et dont vostre
trs-noble plaisir soyt me faire par vostre trs-grande clmence
avertir, je le ferray sans aucun contredit. Et entendons bien en la
conduite de tous noz affaires et de ceste maison, vous supplyer que
puissions par vostre bonne grce user de vostre conseil, ayde et
confort. Si vous supplions, trs-redoubt et souverain seigneur, en
la plus grande humilit que possible nous est, que vostre plaisir soyt
de faire cesser et depporter voz gens de guerre de aucune chose
entreprendre sur les pays, villes et signouries de mondit seigneur, et
de nous vouloir aydier et conforter comme celles quy de tout leur cuer
vous dsirent de obeyr, servyr et aimer. Marguerite et Marie avaient
sign: _Vos trs-humbles subjectes et povres parentes_.

Louis XI ne se laissa pas mouvoir par des supplications qui n'taient
 ses yeux qu'un aveu de faiblesse, et lorsque Jacques de Tinteville
et Thibaut Barradot, porteurs du message des deux duchesses de
Bourgogne, le rencontrrent se dirigeant vers Pronne, il se contenta
de leur rpondre qu'ils trouveraient  Paris les gens de son conseil
et qu'ils pourraient s'expliquer avec eux. Mais loin de les entendre,
on leur donna des gardes qui ne les quittaient point. Quinze jours ou
trois semaines se passrent: enfin on leur permit d'aller rejoindre le
roi dans la ville de Pronne que Guillaume Biche lui avait livre. Ils
y trouvrent une ambassade solennelle que Marie de Bourgogne, de plus
en plus alarme, venait d'envoyer vers Louis XI pour le conjurer de
nouveau de respecter la trve de Soleuvre.

Cette ambassade tait compose des vques de Tournay et d'Arras, de
Guillaume de Cluny, coadjuteur de l'vque de Trouane, de Louis de la
Gruuthuse, qu'Edouard IV avait cr comte de Winchester, de Gui
d'Humbercourt, comte de Meghem, de Wolfart de Borssele, comte de
Grandpr, et de Guillaume Hugonet, chancelier de Bourgogne, auxquels
s'taient joints les reprsentants des trois bonnes villes. Elle
venait offrir au roi de lui restituer tous les territoires cds par
les traits d'Arras, de Conflans et de Pronne, et de reconnatre la
juridiction du parlement de Paris. Louis XI ne se souvenait plus des
terreurs qui l'avaient agit dans cette mme ville de Pronne  la vue
de la vieille tour o avait t enferm Charles le Simple. Il semblait
que rien ne pt plus lui rsister. Montdidier avait capitul; Roye ne
s'tait pas mieux dfendue; Mareuil, Doulens, Corbie, Vervins,
Saint-Gobain, Marle, Beaurevoir, Braie, Bapaume, Landrecies, le
Crotoy, Saint-Riquier, Montreuil, Ham, Bohain, Abbeville, lui avaient
ouvert leurs portes et on avait vu se ranger sous ses bannires, 
ct de Guillaume Biche, le btard de Rubempr, qu'il avait voulu
autrefois exciter  un crime odieux, et le grand btard de Bourgogne,
qu'il venait de racheter de sa captivit de Nancy. Evidemment il ne
pouvait se contenter de la restitution des villes que la fortune de la
guerre avait dj remises entre ses mains, et il rpondit sans hsiter
aux ambassadeurs de la duchesse de Bourgogne qu'il ne consentirait 
aucune trve, se ce n'estoit que pralablement la cit lez Arras
feust mise en ses mains pour en joyr comme du sien propre et la cont
de Boulenoys pour la tenir en ses dites mains au profit de celui qui
droit y aura, et aussi que ouverture lui feust faite des villes et
places fortes du pays d'Artois.

Le roi de France se proccupait toutefois encore bien plus du comt de
Flandre, dont il avait jadis admir les richesses, que du comt
d'Artois qui n'avait ni la mme industrie, ni le mme commerce. Il
savait bien d'ailleurs que les tats de Flandre exerceraient une
influence prpondrante dans toutes les questions relatives au mariage
de Marie de Bourgogne avec le Dauphin, mariage qu'en ce moment il
dsirait  tel point qu'il disait aux envoys flamands que s'il
pouvait se conclure, non-seulement il leur accorderoit et donneroit
ce qu'ils requerroient, mais du sien propre eslargiroit. Il consentit
mme, pour leur plaire,  suspendre la guerre jusqu'au 2 mars, afin
qu'on et le loisir d'accepter ses propositions. Selon le rcit des
chroniqueurs contemporains, le roi de France combla de louanges et de
caresses les dputs de la Flandre. Tantt il buvoit  eulx et  ses
bons sujs de Gand; tantt il offrait  Louis de la Gruuthuse une
comt de France bien meilleure que celle qu'il possdoit en
Angleterre. En mme temps il affectait de traiter avec des sentiments
tout opposs le sire d'Humbercourt, le chancelier Hugonet et Guillaume
de Culny, qu'il savait tre fort impopulaires en Flandre, et il leur
disait, comme s'il et partag toutes les haines de nos communes,
qu'ils avoient perdu du tout leur gouvernement. Il prtendait mme
que le sire d'Humbercourt tait le vritable vque de Lige,
puisqu'il avait lev et rechut tout l'argent du pays. Louis XI
cherchait  flatter les communes flamandes comme il flattait les
bonnes villes suisses en se faisant inscrire dans leurs bourgeoisies:
il voulait qu'elles le reconnussent pour tuteur de mademoiselle de
Bourgogne et la remissent en sa garde et tutelle; mais ses
tentatives restrent sans fruit, et les envoys flamands se bornrent
 dclarer qu'ils rendraient compte de leur mission  l'assemble des
tats gnraux qui sigeait  Gand.

Au moment mme o Louis XI raillait les conseillers de Marie de
Bourgogne qui faisaient partie de l'ambassade de Pronne, ils
s'acquittaient auprs de lui d'une mission plus secrte, et il semble
que le roi de France ne les ait accueillis avec un apparent ddain que
parce qu'il n'avait plus rien  leur demander. Philippe de Commines
rapporte que Marie leur avait remis, par le conseil de sa belle-mre,
la duchesse douairire de Bourgogne, des instructions particulires
pour qu'ils soutinssent ses intrts prs du roi de France. Marie de
Bourgogne tait dispose  pouser le Dauphin, comme l'vque de
Lige, favorable aux vues de Louis XI, ne cessait de le lui
conseiller, et c'tait  l'insu des tats qu'elle avait remis au sire
d'Humbercourt et au chancelier Hugonet ces lettres importantes,
prcieux dpt que semblait justifier la confiance que le duc Charles
avait place dans leur fidlit. Marie, en suivant l'exemple de son
pre, se trompait comme lui. Humbercourt et Hugonet s'occuprent
moins,  Pronne, de soutenir ses intrts que de confirmer le trait
particulier qui depuis longtemps les unissait  Louis XI. Le dit
chancelier et le seigneur d'Humbercourt, qui avoient est nourris, dit
Philippe de Commines, en trs-grande et longue autorit, et qui
dsiroient y continuer et avoient leurs biens aux limites du roy,
prestoient l'oreille au roy et  ses offres; et donnrent quelque
consentement de le servir et de tous poincts se retirent soubz luy,
ledit mariage accompli.

Cependant les tats gnraux dlibraient  Gand sur ce qu'il y avait
lieu de faire en prsence des menaces et des prtentions de Louis XI.
Leur premier soin avait t d'crire aux habitants de Valenciennes, de
Bouchain, du Quesnoy et de Saint-Ghislain, afin de les exhorter 
rsister vaillamment aux Franais jusqu' ce qu'on pt les secourir.
Dj Gui de Rochefort et Gui Perrot, envoys en Artois, y avaient
obtenu des nobles et des communes la promesse d'une adhsion nergique
 tous les moyens adopts pour la protection des frontires. Les
tats gnraux avaient mme rsolu de runir une arme de cent mille
hommes sous les ordres du sire de Ravestein, et ils avaient ordonn
que chaque province se charget de la solde de ses hommes d'armes
et des frais relatifs aux achats de munitions, de vivres et
d'approvisionnements. Mais il tait plus que douteux que la Flandre
pt terminer ses armements assez tt pour repousser la redoutable
arme du roi de France, et il paraissait sage, tout en s'efforant de
dfendre l'Artois, de se prter aux ngociations relatives au mariage
du Dauphin, dont l'accomplissement tait ncessairement loign, afin
d'attendre des vnements quelque secours inespr; les instructions
donnes le 28 fvrier 1476 (v. st.) portaient uniquement que les
estas, considrans que, au moyen de ladite aliance de mariaige, tous
diffrens entre le roy et madite damoiselle seroient apaisiez et s'en
ensuivroient d'autres grands biens, se sont rsoluz et concluz, du
sceu et bon plaisir de madite damoiselle, d'entendre et de vacquer au
fait de ladite aliance de mariaige; et elles indiquaient, aussitt
aprs, une trve comme consquence de cette importante dclaration,
que terminaient des protestations de fidlit et le dsaveu de toute
participation aux guerres du duc Charles, et mme aux actes de son
gouvernement, comme bien ilz l'ont desj desmontr en l'abolition du
parlement de Malines.

Les principaux ambassadeurs choisis par les tats gnraux pour cette
nouvelle mission taient les abbs de Saint-Pierre et de Saint-Bertin,
les sires de Ligne, de Maldeghem, de Dudzeele, de Bersele, de Welpen,
matre Godefroi Hebbelinc, pensionnaire de Gand, et matre Godefroi
Roelants, pensionnaire de Bruxelles. En s'arrtant  Lille, ils
apprirent que le sire de Crvecoeur avait livr au roi de France la
cit d'Arras,  peine spare de la ville par une muraille et un
rempart; ils eussent pu, ds ce moment, juger leur mission termine,
car il n'tait plus permis d'esprer que Louis XI dposerait les armes
pour s'endormir dans une longue trve. Ils crurent toutefois devoir
continuer leur voyage et se dirigrent le 7 mars vers Lens, o ils
attendirent deux jours un sauf-conduit. Enfin, ils arrivrent dans la
cit d'Arras, et furent immdiatement introduits prs de Louis XI, qui
les reut dans une salle tendue de velours bleu sem de fleurs de lis
d'or. Ds le commencement de l'audience ils furent obligs de
s'excuser des termes employs dans leurs lettres de crance, que les
gens du roi trouvaient trop peu respectueux, et l'abb de Saint-Pierre
prodigua assez inutilement son loquence dans un discours o il
exprimait le voeu que le roi ft retirer ses hommes d'armes pour que
rien ne troublt l'affection que lui portaient ses sujets et leur
dsir de poursuivre les ngociations.

Louis XI parla beaucoup aux ambassadeurs de tout ce qui tait tranger
 leur mission. Il leur raconta son long exil dans les Etats du bon
duc Philippe, ses griefs contre le duc Charles qui s'tait fait
rendre les villes de la Somme sans en restituer le prix, et n'avait
jamais fait hommage des seigneuries tenues en fief de la couronne de
France. Il protesta mme qu'il n'aurait point runi d'arme, s'il n'y
avait pas t rduit par la rsistance qu'il avait rencontre dans les
villes de la Somme et  Arras, o les bourgeois lui fermaient leurs
portes; il dclara qu'il prfrait pour son fils la main de
mademoiselle de Bourgogne  celle de mademoiselle Elisabeth
d'Angleterre et de mademoiselle Jeanne d'Aragon, hritire de
plusieurs royaumes, et ajouta que s'il parvenait  assurer l'union de
la France et de la Flandre, il ne redouterait plus ni les Turcs, ni
les Anglais; il disait aussi qu'il aimait tant les Gantois qu'il
entrerait volontiers seul dans leur ville, et qu'il serait si joyeux
de voir s'accomplir le mariage du Dauphin et de mademoiselle de
Bourgogne, qu'il osteroit la couronne de son chief pour la poser sur
le chief de son filz et de ma dite damoiselle, et se retraire en
quelque lieu pour vivre en dduit en priv estat. Mais tous ces beaux
discours ne valurent pas aux envoys des tats gnraux la moindre
concession; on leur refusait fort gracieusement la trve qu'ils
demandaient  genoux.

Louis XI modifia bientt ses desseins. Depuis qu'il tait entr dans
la cit d'Arras, il persistait chaque jour davantage  exiger la
remise des villes de l'Artois: mais il tenait beaucoup moins au
mariage immdiat de son fils avec mademoiselle de Bourgogne, mariage
si ais  conclure, s'il avait consenti  modrer ses prtentions. Il
s'tait souvenu que le Dauphin tait fianc  une princesse anglaise,
et jugeait d'autant plus prilleux de compromettre une de ses
alliances les plus importantes, qu'il avait rcemment appris
qu'Edouard IV recherchait lui-mme la main de Marie de Bourgogne, soit
pour le duc de Clarence, soit pour lord Scales, gentilhomme d'une
naissance obscure, mais frre de la reine Elisabeth. Louis XI bornait
en ce moment ses efforts  obtenir du roi d'Angleterre qu'il renont
 ce projet; dans ce but, il avait envoy  Londres des ambassadeurs
anims de son esprit, bons clercs et bien experts, qui savoient bien
tenir leur charge sans entrer en pratique, pour lui proposer
d'entretenir  ses frais toute une arme anglaise, s'il consentait 
dclarer la guerre  sa soeur et  sa nice;  ce prix, Edouard IV
devait runir  ses domaines la Flandre et le Brabant. Le roi
d'Angleterre rpliquait que la Flandre et le Brabant taient des pays
difficiles  garder et qu'il prfrait la Picardie et le comt de
Boulogne; et les ngociations se prolongeaient sans amener de
rsultats. Au mme moment, Louis XI offrait les villes du Brabant aux
princes des bords du Rhin, et n'tait pas plus sincre dans les
esprances qu'il leur faisait concevoir: il comptait bien ne se
dessaisir en faveur de personne des Etats hrditaires de la maison de
Bourgogne, et Philippe de Commines a soin de nous apprendre qu'il ne
cherchait, en rclamant Elisabeth d'York pour son fils, qu' gagner un
mois ou deux en dissimulations. Si ce mariage s'tait accompli,
Henri VIII et eu Louis XI pour aeul.

Au mois de mars 1476 (v. st.), le roi de France se considrait dj
comme le matre des riches provinces que convoitait son ambition, et
il voyait dans les seigneuries et dans les fonctions qu'il voulait y
donner  ses serviteurs un moyen de rcompenser leur zle. Je
compte, disait Jean Daillon, que Louis XI avait surnomm matre Jean
des habilets, tre gouverneur de Flandre et m'y faire tout d'or. En
vain le duc de Bourbon osa-t-il dire  Louis XI qu'il ne pouvait
l'aider dans son entreprise, ne dissimulant point qu'il devoit donner
un meilleur titre  ses armes que le simple dsir de joindre le
Pays-Bas  sa couronne; en vain Philippe de Commines et plusieurs de
ses conseillers, plus timides ou plus prudents, lui reprsentaient-ils,
en gardant le silence sur le but de ses projets, que les moyens de
l'atteindre taient difficiles et douteux; il ne voulait rien
entendre. Un homme lui avait dit que la Flandre ne pouvait lui
chapper, et Louis XI ajoutait une foi entire  ses paroles,
non-seulement parce qu'il prtendait bien connatre la Flandre, o il
tait n, mais aussi parce qu'il avait su, par certaines affinits de
vices et de moeurs, se placer au premier rang dans son intimit.

Cet homme tait de Thielt et s'appelait Olivier Necker; mais ce nom,
emprunt aux mythologies septentrionales, qui l'emploient pour
dsigner les gnies malfaisants des eaux, avait t traduit par le nom
d'Olivier le Diable ou d'Olivier le Mauvais, lorsqu'il devint, soit 
Bruges, soit  Genappe, le collgue de Jean Wast, comme valet de
chambre de Louis XI. A ces fonctions il joignait celle de barbier et
assez souvent celle de collgue du prvt Tristan l'Ermite dans
l'excution des sentences secrtes. En 1474, il avait reu des lettres
de noblesse et un nom de moins sinistre augure que le sien, celui
d'Olivier le Dain, afin qu'il ne ft plus loisible  aucun de plus
le surnommer dudit surnom de Mauvais. Enfin il avait t cr
successivement gentilhomme de la chambre, capitaine de Loches,
gouverneur de Saint-Quentin et comte de Meulan: si sa vanit n'avait
plus rien  dsirer, il manquait  sa gloire de livrer  l'autorit
d'un prince absolu et violent ces grandes communes de Flandre,
toujours si jalouses de leurs franchises et si hostiles au joug
tranger. Ses espions s'taient rpandus de tous cts, dans les
villes, dans les bourgs, dans les campagnes; il s'tait rserv 
lui-mme la mission la plus difficile: le soin d'engager par la
persuasion la jeune duchesse de Bourgogne  se retirer en France, ou
celui de rveiller les vieilles meutes populaires qui,  tant de
reprises, avaient agit les Gantois, afin que la ncessit la
conduist galement  chercher un refuge dans la tour grille du
Plessis-lez-Tours. Cette menaante alternative, qui devait, en
laissant au Dauphin Elisabeth d'York pour fiance, livrer Marie de
Bourgogne comme prisonnire au roi de France, tait en ce moment le
secret de sa politique. Il avait jug ce moyen habile, non-seulement
pour conserver l'alliance des Anglais, plus utile que jamais, mais
aussi pour arriver  l'exercice complet d'un droit de conqute bien
prfrable,  son avis,  des ngociations o les communes flamandes
eussent introduit mille rserves pour leur nationalit, leur
indpendance et leurs liberts, en refusant sans doute de remettre la
princesse Marie en des mains trangres tant que le Dauphin, qui
n'avait encore que six ans, n'aurait point atteint l'ge nubile. Peu
de jours avaient suffi pour que Louis XI abandonnt toute pense de
joindre  sa couronne toutes ces grandes seigneuries, o il ne pouvoit
prtendre nul bon droit, par quelque trait de mariage, ou les
attraire  soy par vraie bonne amiti; quoi faisant il eust bien
enforci son royaume.

Olivier le Dain, arriv  Gand avec une suite de vingt-quatre chevaux,
remit solennellement les lettres du roi de France  mademoiselle de
Bourgogne, en prsence du duc de Clves, de l'vque de Lige et de
plusieurs autres grands personnages. Nanmoins, lorsqu'on l'invita 
exposer le but de son ambassade, il rpondit qu'il n'avoit charge
sinon de parler  elle  part. On jugea cette demande peu convenable,
puisqu'il tait contraire  tous les usages de laisser ainsi une jeune
princesse seule avec un homme aussi grossier. Olivier le Dain
s'obstinait  ne pas vouloir s'expliquer; mais il ne put rien obtenir:
on le menaa mme de le contraindre  parler malgr lui. Il ne se
voyait pas mieux accueilli prs des bourgeois, qui avaient dj
recouvr tous leurs privilges: il n'avait rien de plus  leur offrir.
Aprs un sjour de peu de dure, pendant lequel toutes ses tentatives
chourent, le barbier de Louis XI s'effraya du mpris qui s'attachait
 sa mission et des hues qui fltrissaient son orgueil et son luxe,
si diffrents de l'tat d'abjection et de misre o on l'avait
autrefois connu, et il ne tarda pas  s'enfuir  Tournay, de peur
qu'on ne le noyt dans l'Escaut.

La Flandre, qui, depuis tant de sicles, avait appris  redouter le
joug tranger, tait peu dispose  se soumettre  l'autorit de Louis
XI. Elle avait assez souffert de la domination absolue des ducs de
Bourgogne, pour ne pas rechercher celle d'un roi non moins puissant et
habitu  disposer  son gr des impts et des privilges, sachant
bien que ses moeurs perfides et souponneuses n'eussent jamais pu
comprendre la fire et tumultueuse indpendance des communes
flamandes.

La mission d'Olivier le Dain se prolongeait encore au moment o Louis
XI recevait dans la cit d'Arras les envoys des tats gnraux. Le
roi de France voulut agir sur eux comme il avait charg son barbier
d'agir sur les Gantois, en excitant entre la jeune duchesse et les
communes des divisions favorables au but qu'il se proposait. Comme ils
dclaraient que la princesse ne faisait rien sans le conseil des
tats, il s'empressa de les interrompre. Vous connaissez mal ses
intentions, leur dit-il; elle s'inquite peu de vous, et ce sont
d'autres avis qu'elle suit dans ses ngociations. Les ambassadeurs
flamands protestaient que cela n'tait point; mais Louis XI leur
rpondit qu'au-dessus des tats il existait un conseil secret compos
de quatre personnes, savoir: de la duchesse douairire, d'Adolphe de
Clves, sire de Ravestein, du sire d'Humbercourt et du chancelier
Hugonet, et qu'il pouvait leur en donner la preuve crite d'une main
qu'ils ne sauraient mconnatre. Pour les en convaincre, il leur lut,
 leur grand tonnement, les lettres que Marie de Bourgogne lui avait
adresses  Pronne, et les leur remit pour qu'ils pussent les faire
voir  leurs concitoyens. Il leur communiqua en mme temps les lettres
de dcharge que le sire d'Humbercourt et le chancelier Hugonet avaient
donnes au sire de Crvecoeur pour hter la capitulation de la cit
d'Arras, et leur montra d'autres lettres manant probablement de la
mme source, o on l'avertissait que le seul but de l'ambassade des
tats tait de gagner du temps. Les dputs furent de nouveau, comme
ils l'avouent eux-mmes, fort perplex et esbahis et au vray ne
scavoient que dire. Ils quittrent Arras le mme jour (11 mars).

Si nous avons dj fait assez connatre le systme politique de Louis
XI dans les affaires de Flandre, systme qui tendait  conduire par
l'meute la jeune princesse  l'exil et les communes  leur
affaiblissement et  leur ruine, nous devons aussi chercher 
expliquer comment il rvlait lui-mme aux dputs des tats de
Flandre ce qu'il lui importait le plus, ce semble, de leur cacher avec
soin. Il faut remarquer d'abord que la duchesse douairire dsirait
obtenir la main de Marie de Bourgogne pour un prince de sa maison, et
que dj des ambassadeurs anglais taient arrivs  Gand pour prier
mademoiselle de Bourgogne qu'elle ne voulsist point prendre d'aliance
de mariage avec les Franois, ses anchiens ennemis. Adolphe de Clves
pouvait galement chercher  favoriser son fils. En livrant leurs noms
 l'indignation populaire, il cartait deux comptiteurs dont les
prtentions taient d'autant plus menaantes qu'elles avaient leur
sige plus prs de l'hritire de Charles le Hardi. De semblables
motifs n'existaient point  l'gard du chancelier de Bourgogne et de
son ami; car ils ne cessaient de lui rendre d'importants services,
notamment en lui faisant livrer la cit d'Arras. Nanmoins, Louis XI
et prfr qu'ils donnassent publiquement l'exemple de la trahison en
quittant la Flandre pour aller rejoindre dans sa tente Guillaume Biche
et le btard de Rubempr: tout ce qu'il avait dit  deux reprises aux
ambassadeurs des tats tait un moyen de les y contraindre.

Les dputs des tats gnraux taient rentrs  Gand le 13 mars; mais
les chansons et les concerts des mnestrels qui clbraient  l'htel
de ville la joyeuse solennit de la mi-carme ne purent les empcher
d'entendre gronder autour du palais des magistrats les sombres
murmures de la tempte populaire. Toute la ville tait mue par la
rcente ambassade du barbier Olivier le Dain. Les rumeurs de trahison
qu'elle avait fait natre s'taient ranimes  son dpart, en
s'adressant, comme s'ils eussent t ses complices, aux hommes que
l'on accusait d'avoir t les flatteurs de la domination
bourguignonne. On voulait savoir, disait-on, quels taient ceux qui,
au mpris des privilges de la ville, avaient sign le _calfvel_ de
1468, et qui s'taient rendus coupables de concussions pendant leur
administration. Une enqute ouverte dans ce double but amena
l'arrestation de plusieurs anciens magistrats: il faut nommer Roland
de Wedergrate, Philippe Sersanders, Olivier Degrave, Pierre Baudins et
Pierre Huereblock.

Pierre Baudins, infirme et aveugle, avait contribu plus que personne
 exciter contre les bourgeois de Gand la longue guerre qu'avait
termine le dsastre de Gavre; Pierre Huereblock tait le chef des
_leverheeters_ de 1467. Philippe Sersanders et Olivier Degrave
avaient, en 1468, pris part  l'annulation des anciens privilges de
la ville et  l'humiliante dmarche du Caudenberg, que Molinet place
parmi les triomphes de Charles le Hardi; Roland de Wedergrate s'tait,
 cette poque, associ comme chevin aux mmes actes, et avait t de
plus le collgue du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt dans
l'ambassade de Pronne.

Le mme mouvement s'tait reproduit  Ypres,  Mons,  Louvain, 
Malines,  Bruxelles, et, ds ce moment, le douloureux spectacle des
sentences criminelles et des supplices vint attrister les regards. A
Gand, Pierre Huereblock fut dcapit le 13 mars, c'est--dire le jour
mme du retour des ambassadeurs des tats. Pierre Baudins monta le
lendemain sur l'chafaud o la hache avait frapp autrefois Pierre
Tincke et Louis Dhamere. Le 17 mars, prirent Roland de Wedergrate,
Philippe Sersanders et Olivier Degrave. Leurs aveux avaient, selon le
rcit des chroniques flamandes, accru l'irritation populaire. D'un
ct, le gouvernement de Charles le Hardi se rvlait tel qu'il avait
t dans ses dernires annes, lorsque la destruction de ses armes et
l'puisement de ses trsors l'avaient prcipit dans les voies de la
violence et de l'oppression; d'un autre ct, il tait ais de
reconnatre que la faiblesse  laquelle l'autorit avait t rduite
tout  coup entre les mains de sa fille n'avait t qu'une source
nouvelle d'intrigues et de trahisons.

A cette date, la plus importante de la priode si dramatique et si
agite qui suivit la mort de Charles le Hardi, se place une lettre des
dputs de Bruges qui sigeaient parmi les membres des tats gnraux.
Veuillez savoir, crivaient-ils aux chevins qui taient rests 
Bruges, que depuis notre dernire lettre, les ambassadeurs rcemment
envoys vers le roi se sont rendus en prsence de mademoiselle de
Bourgogne, des principaux de son sang et de quelques-uns de ses
conseillers, et que l'on a aussitt aprs discut, en l'absence de
mademoiselle, les questions suivantes: Mademoiselle de Bourgogne se
trouve-t-elle lie par les lettres relatives  son mariage avec le
fils de l'Empereur qui ont t montres aux tats, de telle sorte
qu'elle ne puisse conclure aucune autre alliance? On a dcid que
mademoiselle ne se trouve pas lie, attendu qu'elle s'est contente de
rpondre qu'elle se conformerait  la volont de son pre, et qu'il
est bien connu que diverses grandes matires devaient tre rgles
entre l'Empereur et le duc Charles avant que ce mariage s'accomplt.
Le second point tait celui-ci: Si mademoiselle de Bourgogne est libre
de conclure une autre alliance, quelle est celle qui serait la plus
utile  ses pays et  ses sujets? On remarqua que les possessions du
fils de l'Empereur taient bien loignes des siennes, et par l d'un
faible secours. On parla de l'alliance de l'Angleterre et du duc de
Clarence, mais l'on rpliqua que cette alliance serait fort mal prise
par le roi de France,  cause des divisions qui existaient entre les
Anglais et lui, et qu'il en rsulterait pour les Etats de
mademoiselle, qui relvent de la couronne de France, une guerre
perptuelle; enfin l'on observa qu'aucune alliance n'tait plus
convenable que celle du Dauphin, que mademoiselle la dsirait et
qu'elle assurerait la paix et le repos de ses pays, vu que le roi
tait prt, en cas de refus,  causer de grands dommages  ses pays,
qui ne sont point, ce qui est fort lamentable, en tat de faire
quelque rsistance. Quant au troisime point, qui se rapportait 
l'ouverture des villes et forteresses d'Artois, il fut rsolu que l'on
prterait serment de fidlit au roi jusqu'au moment de l'hommage de
mademoiselle de Bourgogne, et que ladite ouverture s'effectuerait
verbalement, sans que le roi pt introduire en Artois ses hommes
d'armes. Le quatrime point tait d'examiner, dans le cas o la
question de l'ouverture des villes de l'Artois empcherait le mariage,
quels moyens l'on adopterait pour rsister au roi de France. En effet,
mademoiselle de Bourgogne a reu hier, de divers lieux et par
plusieurs dputs de Bthune, les nouvelles les plus graves sur les
entreprises que le roi fait chaque jour en Artois; elle a suppli, les
mains jointes et les yeux remplis de larmes, le sire de Rumbeke et
matre Jean de la Bouverie de se rendre prs des membres des tats
pour rclamer des secours, offrant d'y employer sa propre personne et
ses biens, et se plaignant fort de ce que ses sujets s'abandonnaient 
leurs inimitis mutuelles, au lieu de songer  protger leurs biens,
ce dont il rsulterait videmment qu'elle perdrait tout son hritage
et serait elle-mme livre au roi, tandis qu'elle possde tant de
beaux pays, couverts d'une nombreuse population qui y pourrait
aisment porter remde. Elle ajoutait qu'elle ne voulait pas, pour ce
motif, renoncer contre l'avis des tats  l'alliance du Dauphin, mais
qu'il ne convenait point que l'on et recours  de semblables moyens
pour la contraindre, et qu'il tait ncessaire d'envoyer des secours 
ceux qui les rclamaient. On dlibrera  ce sujet aujourd'hui, et
cette matire est si grande et si importante qu'elle ne saurait l'tre
davantage. Beaucoup de dputs sont toutefois d'opinion que jamais
l'on n'obtiendra du roi un trait favorable,  moins qu'on ne lve la
main et que l'on ne prsente le visage...

La sance des tats tait attendue avec une anxit profonde: Marie de
Bourgogne s'y tait rendue, et l'on y remarquait les chevins de Gand
et les doyens des mtiers. Les ambassadeurs qui revenaient d'Arras y
prsentrent la relation de leur besoingn. Ils y indiquaient
vaguement ce qu'ils avaient appris sur la reddition de la cit
d'Arras, sur certaines alliances et sur quelques lettres crites par
de grands personnages, se rfrant d'ailleurs  ce qui est rapport
plus avant aux estats, ou  ce que est en la mmoire du reportant.
La discussion ncessita bientt des explications plus compltes. La
jeune duchesse de Bourgogne les couta quelque temps en silence; mais,
lorsqu'ils reproduisirent le rcit de l'entretien qu'ils avaient eu
avec le roi de France, elle s'cria vivement que tout tait faux, et
qu'ils ne prouveraient jamais que les lettres dont ils parlaient
eussent t crites. Cependant, l'un des ambassadeurs (c'tait un
pensionnaire de Gand, Godefroi Hebbelinc) montra les lettres mmes qui
avaient t adresses  Pronne, et les exposa  tous les regards;
puis ils poursuivirent en citant les noms de la duchesse douairire de
Bourgogne et du sire de Ravestein. Quand ils prononcrent ceux
d'Humbercourt et d'Hugonet, ces chefs du parti franais, l'indignation
publique, encore toute surexcite par les supplices de la veille,
clata en sinistres murmures. La Flandre n'avait-elle pas t sans
cesse menace par les intrigues que des trangers formaient pour sa
perte? Humbercourt n'tait-il pas Picard? Hugonet n'tait-il pas
Bourguignon? Quels taient donc les services qui pouvaient justifier
la fortune de la maison de Brimeu,  laquelle appartenait le sire
d'Humbercourt? Son aeul, Atis de Brimeu, avait t gouverneur du duc
Philippe, et l'avait lev dans la haine des franchises communales. On
accusait son pre, Jean de Brimeu, d'avoir trahi les Flamands au sige
de Calais. Gui d'Humbercourt avait march sur leurs traces; il avait
t arm chevalier en luttant contre les Gantois  la sanglante
journe d'Overmaire, en 1452; puis il avait prsid  l'excution
rigoureuse de la capitulation de Lige, qu'il avait prpare par ses
fallacieux discours; et, afin de rendre plus cruelle aux Ligeois la
perte de leurs privilges, il les avait orgueilleusement contraints 
les lui remettre dans une de leurs maisons, dont il s'tait empar par
droit de confiscation, dans la maison mme de leur hros, Rasse de
Lintre. Enfin, il avait gouvern la Flandre au nom du duc Charles 
l'poque des exactions les plus violentes, muni, dit-on, d'un blanc
seing qui lgitimait toutes ces sentences, vendant tantt la justice
aux bourgeois obscurs, l'invoquant tantt pour perdre, sans gard pour
son rang, le conntable Louis de Saint-Pol, aussi humble vis--vis du
roi de France, qui l'avait gagn  ses intrts, qu'il tait altier 
l'gard des communes, lorsqu'il venait rclamer de nouveaux impts.
Hugonet n'avait-il pas eu part  la mme autorit, et ne s'tait-il
pas associ aux-mmes actes? Sorti pauvre et obscur de la Bourgogne,
et devenu tour  tour chancelier, vicomte d'Ypres, seigneur de
Saillant, d'Epoisses, de Lys, de Middelbourg, pouvait-il justifier la
possession de tant de riches domaines? Guillaume de Cluny, leur
confident et leur ami, n'avait-il pas exerc sur l'esprit du duc
Charles une si funeste influence que le duc Philippe en avait lui-mme
compris les dangers, lors de la retraite de son fils en Hollande?
C'taient toutefois ces mmes hommes, combls des bienfaits de la
maison de Bourgogne, qui avaient livr la ville d'Arras, ce boulevard
des frontires flamandes, o le duc Philippe avait jadis impos ses
volonts  Charles VII, et le bruit s'tait rpandu qu'ils n'taient
rentrs  Gand qu'afin d'enlever la jeune duchesse Marie pour la
remettre au roi de France.

Il ne restait aux membres des tats gnraux qu' se sparer des
tratres pour combattre Louis XI. La guerre tait moins prilleuse que
leur influence; elle tait devenue une ncessit, et la commune de
Gand prit aussitt l'initiative de la rsistance, en se htant de
runir du salptre, des serpentines, des veuglaires, des arbaltes,
des glaives, des maillets, des tentes et des tendards de soie orns
de franges d'or.

Hugonet et Humbercourt n'assistaient point  cette assemble. Seule au
milieu des membres des tats qu'elle avait tromps et de la foule
tumultueuse des bourgeois qui abhorraient le nom de son pre, Marie de
Bourgogne invoquait pour sa justification sa jeunesse et son malheur:
elle protestait qu'elle n'avait jamais voulu se sparer de la commune;
elle offrait aux mtiers de leur rendre leurs bannires; elle
invoquait le tmoignage de ceux  qui elle dclarait, deux jours
auparavant, le visage baign de larmes, que si l'alliance du Dauphin
tait utile, il ne fallait point l'acheter au prix de la honte de la
Flandre. Sa voix faisait tressaillir des coeurs que la vue du sang ne
touchait plus. La commune dclara tout d'une voix qu'elle oubliait les
torts de la jeune princesse, et celle-ci pardonna galement aux trois
membres de Gand toutes les offenses dont ils avaient pu se rendre
coupables vis--vis d'elle. En vertu de cette rconciliation
solennelle, les bourgeois quittrent immdiatement la place publique
et les mtiers reprirent leurs travaux au son de la cloche, qui avait,
depuis longtemps, cess d'en donner le signal.

Dans la nuit suivante, le premier chevin de la keure, Adrien de
Raveschoot, qui avait rclam, en 1467, pour les trois membres de Gand
la restitution de leurs franchises, alla arrter, au nom des tats
gnraux, ceux qui, ds ce moment peut-tre, avaient conseill 
Charles le Hardi de les anantir. Le chancelier Hugonet fut saisi dans
son htel: on dcouvrit dans la chartreuse de Royghem le sire
d'Humbercourt et le protonotaire de Cluny, qui avaient russi  sortir
de la ville. Bien que Gui d'Humbercourt revendiqut le privilge des
chevaliers de la Toison d'or de n'tre jugs que par des membres de
l'ordre, et que les deux autres invoquassent le respect que mritaient
leur hautes dignits dans l'Eglise et dans la magistrature, ils furent
immdiatement conduits au Gravesteen.

L'inquitude s'tait un peu calme depuis que l'on avait appris que
Louis XI avait dirig son arme vers le comt de Boulogne, dont il
voulait faire hommage  Notre-Dame, en la priant de le choisir pour
son avou; mais cette tranquillit ne fut pas longue: des messagers
accourus en toute hte annoncrent bientt que l'arme franaise se
prparait  envahir la Flandre. Lens avait t enlev d'assaut; le
sire de Chimay se disposait  livrer Bthune aux ennemis; Raoul de
Lannoy parlementait aussi pour leur remettre ce fameux chteau
d'Hesdin, que le duc Philippe avait orn avec un si grand luxe, et
l'on avait, disait-on, entendu Louis XI jurer, par la Pasque-Dieu,
qu'il mnerait son arme en Flandre aussi loin que le duc Charles
avait men la sienne en France. Une lettre adresse aux tats de
Flandre par les chevins de Tournay sur les dangers qui menaaient
cette ville ne semblait pas plus rassurante.

A ces tristes nouvelles, toutes les corporations courent aux armes (27
mars); elles se pressent de nouveau sur la place publique et dclarent
qu'elles ne se retireront point tant que l'on n'aura pas jug le
chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt, qui ont donn l'exemple
et le conseil de la trahison; et avec eux, Guillaume de Cluny, qui a
t leur complice, et Jean de Melle, ancien trsorier de la ville,
dont le procs n'a pu tre instruit avant le 18 mars, parce qu'il
s'est cach pendant quelque temps dans le pays d'Alost. Les bruyantes
clameurs de la multitude irrite, runie en _wapeninghe_ selon le
vieux droit communal, retentirent pendant toute la nuit; le lendemain,
Marie de Bourgogne cda au mouvement populaire qu'elle ne pouvait plus
apaiser. Par une charte scelle,  la demande des trois tats de tous
les pays de par-de, assembls  Gand, elle chargea huit
commissaires, choisis parmi les mandataires des diverses provinces,
d'instruire le procs des prisonniers du Gravesteen avec le concours
des dlgus des magistrats de Gand. Les huit commissaires nomms par
la duchesse de Bourgogne taient Everard de la Marck, sire d'Aremberg,
Pierre de Roubaix, Philippe de Maldeghem, Henri de Witthem, seigneur
de Bersele, Jacques de Mastaing, Jacques Uuterlymmingen, Jean
d'Auffay, matre des requtes, et Arnould Beuckelare.

Dj les clercs des chevins parcouraient les rues, en invitant,  son
de trompe, quiconque aurait quelque grief  produire contre le sire
d'Humbercourt, le chancelier Hugonet et Jean de Melle,  se prsenter
devant les commissaires des tats. De nombreux chefs d'accusation
furent proposs et discuts: les principaux taient, outre la trahison
qu'on leur reprochait, l'abus des blancs seings que le duc Charles
leur avait confis, les exactions qui leur avaient permis de runir,
en mme temps que le trsor s'puisait, plus de richesses que n'en
possdaient la plupart des princes; les conseils par lesquels ils
n'avaient cess, disait-on, d'exciter le duc  de nouvelles guerres,
afin que la prolongation de son absence ternist l'autorit dont il
les avait investis  son dpart, tandis qu'en retenant  leur profit
une partie des taxes extraordinaires leves en Flandre, ils
contribuaient  prparer le dsastre de Nancy.

Trois jours s'taient couls, lorsque les rumeurs qui s'taient
rpandues sur la marche du procs du Gravesteen apprirent  la jeune
duchesse de Bourgogne la condamnation prochaine de ces hommes en qui
elle ne voyait que les anciens serviteurs de son pre. Bien qu'elle
n'et en ce moment autour d'elle que leurs ennemis, parmi lesquels il
faut citer le comte de Saint-Pol, dont ils avaient livr le pre aux
bourreaux de Louis XI, elle rsolut de tenter un dernier effort pour
les sauver; et, ne prenant conseil que d'elle-mme, elle courut
d'abord  l'htel de ville, prs des chevins, puis au March du
Vendredi, au milieu des mtiers runis sous leurs bannires. Lorsque,
aprs avoir travers la foule, vtue de deuil et ne portant sur son
front ple d'angoisse et de douleur qu'un simple voile, d'o se
droulaient ses cheveux pars, elle monta  l'_Hooghuys_ et parut 
cette mme fentre o Hoste Bruneel avait, dix annes auparavant, pris
place  ct de Charles le Hardi, un mouvement de piti se manifesta 
sa vue; il redoubla quand elle s'adressa  la commune et aux mtiers
assembls, les conjurant par les larmes et les plus humbles prires de
renoncer au jugement des prisonniers du Gravesteen. N'oubliez pas,
leur disait-elle, que je vous ai pardonn tout ce dont vous aviez pu
vous rendre coupables vis--vis de moi; pardonnez galement  ceux qui
peuvent s'tre rendus coupables de quelque dlit contre vous. Dj
quelques voix se mlaient  la sienne; dj deux partis se formaient
sur la place publique. Les uns taient rsolus  punir, les autres
espraient pouvoir pardonner; et l'on voyait les piques se croiser
pour maintenir la rigueur des lois ou pour lui faire succder la
clmence, quand une clameur plus forte et plus nergique rappela 
Marie de Bourgogne que son premier devoir tait de punir le riche
comme le pauvre, l'homme puissant comme l'homme faible et obscur. Et
lors s'en retourna, dit Philippe de Commines, ceste pauvre demoiselle
bien dolente et desconforte (lundi 31 mars).

Le procs du sire d'Humbercourt et du chancelier Hugonet continua: on
leur demanda pourquoi ils avaient engag le sire de Crvecoeur 
livrer la cit d'Arras. On les interrogea sur un don considrable
d'argent qu'ils avaient reu dans un procs entre un bourgeois et les
anciens magistrats de la ville; on leur reprochait enfin de frquentes
violations des privilges de Gand, crime irrmissible que la mort
pouvait seule expier. Les accuss ne rpondirent rien sur le premier
chef, allgurent sur le second que, s'ils avaient reu de l'argent,
ils ne l'avaient point demand, et se justifirent sur le troisime en
remontrant que c'tait le duc Charles qui avait enlev aux Gantois un
grand nombre de leurs franchises, et que cette accusation ne pouvait
les atteindre, puisqu'ils n'taient point bourgeois de la ville de
Gand. Dans ce sicle o rgnait Louis XI, o crivait Philippe de
Commines qui plaait la vertu dans l'habilet et dans le succs d'une
haute fortune, Humbercourt et Hugonet avaient cru pouvoir servir  la
fois le roi de France et le duc de Bourgogne: ils ne voyaient dans les
communes de Flandre que des ennemis, et dans ce procs qu'un acte de
violence.

La mission des juges touchait  son terme; le 3 avril 1476 (v. st.),
jour de la solennit du jeudi saint, les trois prisonniers du
Gravesteen salurent,  travers les grilles de leur prison, les ples
rayons d'une aurore qui pour eux devait tre la dernire. Gui
d'Humbercourt tait rest fier et courageux comme s'il et attendu la
mort, non sur un chafaud, mais sur un champ de bataille. Il se
souvenait des hros de ces romans de chevalerie que le duc Charles
aimait  lui entendre lire  haute voix, et ne songeait qu' imiter
leur noble fermet dans le malheur. Guillaume Hugonet, plus calme,
plus rsign, cherchait des consolations dans les prceptes des
thologiens et des philosophes, et dans les souvenirs de sa longue
exprience. Si sa conscience lui reprochait quelque faiblesse, il
tait soutenu par la conviction profonde que la haine aveugle du
peuple avait prsid plus que la justice  sa condamnation, et ce fut
avec une noble et touchante srnit qu'il employa ses derniers
moments  consoler sa femme et ses enfants, retenus eux-mmes
prisonniers par la commune de Malines. Ma soeur, ma loyale amie, je
vous recommande mon me de tout mon coeur. Ma fortune est telle que
j'attends de aujourd'hui mourir, comme l'on dit, pour satisfaire au
peuple. Dieu, par sa bont et clmence, leur veuille pardonner et 
tous ceux qui en sont cause, et de bon coeur je leur pardonne. Mais,
ma soeur, ma loyale amie, pour ce que je sens la douleur que vous
prendrez pour ma mort, tant  cause de la sparation de notre cordiale
compagnie, comme pour la honteuse mort que j'aurai souffert, je vous
prie que vous veuilliez conforter sur deux choses: la premire, que la
mort est commune  toutes gens, et plusieurs l'ont passe en plus
jeune ge; la seconde, que la mort que je soutiendrai est sans cause
et sans que j'aie fait chose pour laquelle j'ay desservy la mort: par
quoi je loue mon Crateur qu'il me donne grce de mourir en ce
glorieux jour qu'il fut livr aux Juifs pour souffrir sa passion tant
injuste... Escript ce jeudi sainct, que je croy estre mon dernier
jour.

Le chancelier de Bourgogne avait  peine termin cette lettre d'adieux
 sa femme, qu'au moment de quitter la terre il n'appelait plus que sa
soeur, lorsqu'on vint le rclamer pour le conduire avec Gui
d'Humbercourt et Jean de Melle dans la salle o l'on soumettait  la
torture les accuss qui refusaient de reconnatre leur crime, usage
qui reposait sur ce principe du droit criminel du moyen-ge, que
l'aveu du coupable tait ncessaire pour qu'il pt tre condamn.
L'acte des aveux des trois accuss fut dress: quelle qu'en et t la
valeur pour ceux qui les obtinrent, ils furent aussitt aprs conduits
 la _vierschaere_, o leur sentence fut proclame. En vain
dclarrent-ils interjeter appel au parlement de Paris; en vain le
sire d'Humbercourt invoqua-t-il de nouveau les immunits particulires
des chevaliers de la Toison d'or: on ne leur accorda que quelques
moments pour rgler les derniers soins de cette vie et se prparer 
une vie nouvelle; et, peu aprs, le chancelier et son ami quittrent
successivement le Gravesteen pour se rendre au March du Vendredi. L
s'levait l'chafaud o il n'y avait aucune tenture de deuil, mais
rien qu'un peu de paille, comme si les condamns eussent t les
coupables les plus obscurs. Un fauteuil y avait t toutefois plac
pour Gui d'Humbercourt, qui ne pouvait plus se tenir debout, tant son
corps avait t bris par les rigueurs de la torture qu'il avait fallu
puiser avant d'affaiblir son courage. Le bourreau, matre Guillaume
Hurtecam, n'avait jamais touch de sa hache des ttes aussi illustres;
la vengeance populaire croyait, en les frappant, condamner toute la
domination bourguignonne.

Jean de Melle avait pri sur le mme chafaud: Guillaume de Cluny fut
plus heureux; son jugement avait t remis aux ftes de Pques; il
rclama les privilges de ses fonctions ecclsiastiques, et ne fut
condamn qu' un emprisonnement, dont il s'affranchit quatre mois plus
tard en payant une amende.

Il faut ajouter que, par une dclaration du 4 avril, semblable  celle
qu'elle avait signe le 18 mars, aprs le supplice d'Huereblock et de
Baudins, Marie pardonna aux Gantois toutes les offenses commises
contre sa hauteur et seigneurie dans le procs dont elle avait
elle-mme, disait-elle, abandonn aux chevins le soin et la
direction.

Le lendemain, la jeune princesse s'loigna des murs de Gand, encore
pleine des tristes images des tortures et des supplices, pour se
rendre  Bruges, o elle tait attendue impatiemment: on l'avait
toutefois entendu rpondre aux dputs de cette ville: Si vous voulez
me conduire de _wapeninghe_ en _wapeninghe_, j'aime mieux rester 
Gand; et il avait fallu, pour la rassurer, de vaines protestations,
que rien ne devait confirmer. A Bruges comme  Gand, mille rumeurs de
trahison troublaient tous les esprits, et elles venaient de se
rveiller au bruit que Marie de Bourgogne avait confirm par de
nouveaux privilges ceux que les habitants du Franc possdaient dj
comme quatrime membre du pays. C'taient de tristes auspices pour son
arrive dans ce palais de Bruges qui conservait encore les traces de
la puissance de ses anctres. Lorsqu'elle se rendit  l'glise de
Saint-Donat pour recevoir les serments des bourgeois en change des
siens, de bruyantes clameurs interrompirent les hymnes sacres. Il
faut que nous sachions d'abord, s'criait-on de toutes parts, si l'on
a supprim le quatrime membre et si l'on a replac les populations du
Franc sous l'autorit de Bruges. Le tumulte tait si grand que la
crmonie ne put s'achever; mais Marie de Bourgogne fit publier le
mme jour une ordonnance o elle dclarait que, prenant en
considration la ncessit de rtablir l'ancienne organisation
communale de la Flandre et de dtruire les funestes rsultats des
modifications qui y avaient t apportes, elle abolissait, pour
satisfaire aux griefs des Brugeois et sur l'instante prire des
habitants du Franc eux-mmes, le quatrime membre cr par son aeul
le duc Philippe.

Les mtiers s'taient dj runis en armes sur la place du March,
malgr les sages exhortations de messire Louis de la Gruuthuse. On
avait rpandu le bruit que dans plusieurs districts du Franc on
refusait d'accepter le rtablissement de la suprmatie de Bruges. Les
sires de Moerkerke et de Ghistelles taient les chefs de cette
rsistance. Le bailli reut l'ordre d'arrter le premier, mais il eut
le temps de fuir: le second fut livr par les habitants d'Oudenbourg.
Le 13 avril 1477, les communes du Franc vinrent renouveler  Bruges
leur acte d'adhsion de 1436, et, deux jours aprs, les chevins se
rendirent  Gand pour recevoir des mains du grand bailli Jean de
Dadizeele les chartes qui avaient rgl la constitution du quatrime
membre de Flandre. L'agitation n'avait pas cess, lorsqu'une
ambassade, envoye par l'empereur Frdric III, entra  Bruges le 16
avril, vers le soir. Elle tait compose de l'archevque de Trves, de
l'vque de Metz, du duc de Bavire et du chancelier de l'Empire.
Louis de la Gruuthuse et Philippe de Hornes la reurent solennellement
 la clart des torches et la conduisirent au palais. L les envoys
allemands demandrent, au nom de l'empereur Frdric, qu'on donnt
suite aux projets de mariage entre son fils Maximilien et la duchesse
Marie, que le duc Charles avait lui-mme approuvs.

L'ambassade de Pronne avait, par son sanglant dnoment, renvers
l'influence de Marguerite d'York, qui avait fait esprer  des princes
anglais la main de la plus grande hritire qui fust en son temps.
Elle avait surtout  jamais ruin les prtentions des partisans de
l'alliance franaise. Tous les Bourguignons qui avaient t attachs
au service de Charles le Hardi avaient reu l'ordre de quitter la
Flandre, et l'on avait retenu comme otage l'vque de Lige, Louis de
Bourbon, qui, avant de ceindre,  dix-huit ans, la mitre que porta
Henri de Gueldre, avait t,  peine g de quatorze ans, doyen de
Saint-Donat de Bruges. Louis de Bourbon avait t autrefois le
prisonnier des Ligeois excits par Louis XI: c'tait au contraire un
zle aveugle pour les intrts du roi de France que lui reprochaient
les communes flamandes.

Les intrigues des partisans de Louis XI semblaient si compltement
touffes que madame d'Halewyn, bien que parente du sire de Commines,
disait tout haut que le Dauphin tait trop jeune pour que l'on pt
songer  lui. Marie elle-mme ne cachait point qu'elle tait bien
rsolue  ne pas devenir la fille d'un prince indigne de la confiance
qu'elle avait place, infortune orpheline, dans le lien spirituel qui
le lui dsignait pour protecteur: J'entends, avait-elle dit, que
monsieur mon pre rgla mon mariage avec le fils de l'Empereur; je
n'en veux point d'autre. Les ambassadeurs allemands reurent une
rponse favorable. Leur prsence, l'importance de leur mission, la
gravit des intrts qui devaient dpendre de son succs, calmrent le
peuple. Marie se montra sur la place du March au milieu des mtiers
en armes, entoure des dputs de la ville de Gand, qui taient venu
jurer l'alliance des deux grandes cits flamandes. A sa voix, les
bourgeois rentrrent paisiblement dans leurs foyers, et l'on sonna
toutes les cloches pour clbrer le rtablissement de la paix.

Marie en profita pour se rendre, le 18 avril,  l'htel des chevins,
o elle promit de respecter les privilges de la ville tels qu'elle
venait de les renouveler. Aussitt aprs, eut lieu l'lection des
magistrats, conformment aux anciennes coutumes de la Flandre, pendant
si longtemps abolies. Les quatre commissaires de la duchesse
choisirent les treize chevins, cinq parmi les bourgeois et les huit
autres parmi les membres des mtiers et des corporations. Les chevins
lurent ensuite entre eux le bourgmestre. Il se nommait Jean de Keyt.
Ces usages remontaient, selon la tradition populaire,  l'poque de
Baudouin le Barbu. Aprs avoir fcond le berceau des communes de
Flandre, ils reparaissaient pour jeter un dernier rayon sur leur
dclin et leur dcadence.

Trois jours aprs, le duc de Bavire fiana la duchesse Marie au nom
du duc Maximilien d'Autriche. Selon la coutume suivie dans ces
crmonies, il se reposa un instant sur un lit d'apparat  ct de la
princesse, qui n'avait pas quitt sa robe de fiance: une pe nue
l'en sparait, et quatre archers veillaient  ce qu'elle ne ft point
dplace.

Le mme jour (21 avril 1477) on publia,  l'occasion de ces
fianailles, une nouvelle charte o les franchises des Brugeois
taient confirmes et augmentes. Leurs liberts devaient dsormais
tre confies  la garde des _hooftmannen_ et des doyens; une milice
municipale de chaperons rouges tait tablie pour veiller  la paix
intrieure; le sige de la chtellenie du Franc tait fix  Bruges,
et aucun privilge ne pouvait lui tre accord sans le consentement
des chevins de cette ville. On y lisait aussi que les mandements du
comte, de ses conseillers ou du parlement de Paris, seraient
dornavant communiqus aux corps de mtiers par les chevins le
lendemain du jour o ils les auraient reus, et que les possesseurs du
tonlieu de Bruges seraient tenus, ainsi que l'amiral de Flandre,
d'quiper des navires pour protger le commerce maritime, en chargeant
des chevins qui rsideraient dans les ports de rprimer svrement
tous les dlits qui en troubleraient la scurit.

La Flandre, attaque par la France, menace par l'Angleterre, croyait
ses franchises assures parce qu'une jeune orpheline, faible hritire
de tant de princes redouts, lui avait rendu quelques chartes qui
remontaient  la journe de Courtray. Elle avait foi dans son courage,
parce qu'elle combattait sous ses vieilles bannires, qu'elle s'tait
hte de faire chercher  Notre-Dame de Boulogne et  Notre-Dame de
Halle. De toutes parts un vif enthousiasme se manifestait sans
entraves. Les milices communales se mettaient en marche au son des
cloches. A Gand, six chevins se placrent  la tte des conntablies
appeles  prendre part  la guerre: elles avaient pour chef le btard
d'Herzeele, hritier d'un nom illustre dans les fastes militaires des
communes flamandes.

Le mme zle s'tait rpandu de l'atelier des corps de mtiers 
l'opulente demeure du bourgeois, du chteau crnel du noble 
l'humble chaumire du laboureur. Ici l'on chantait:

    Galans de Picardie,
    De Flandres et d'Artois,
    De Haynau la jolie,
    Et vous de Boulenois,
    Cueilliez trestous corage
    A laument servir
    La dame et l'iretage
    Qui lui doit partenir.

    Chelle jone princhesse,
    Que Dieu vueille garder!
    Tous coeurs de gentillesse
    Se doivent prparer
    A servir la pucelle,
    Princhesse du pays,
    Et tenir sa querelle
    Contre ses ennemys.

    Ne soiez en doutance,
    Car Dieu qui est l sus
    Nous baillera vengange...
    Che seroit vitupre
    Et grant mal  porter,
    Qui n'a pre, ne mre
    Volloir deshireter.

    Notre querelle est bonne
    Se le roy a Pronne
    Et ses gens sur les champs.
    Il n'y a rien pris par force,
    Pour quoy doons douter...
    Se le roy a des lanches

    Bien quatre mil ou plus,
    Nous avons des balanses
    Pour les peser tous sus;
    Mailles et piquenaires
    Si ne nous fauront point
    Pour les ferre retraire.

Ailleurs on rptait en choeur cette prire:

    Saint Donat, saint Boniface, saint Eloy,
    Imptrez-nous victoire contre le roy
    Qui riens ne tient, ne sel, ne foy.

Il semblait que personne ne dsesprt du salut de la patrie, parce
que chacun tait prt  y concourir de ses efforts et de son sang.

En vain la plupart des capitaines des chteaux et des forteresses se
vendaient-ils successivement  Louis XI; en vain l'araigne venimeuse
cache dans les fleurs de lis multipliait-elle ses invisibles rseaux:
les vers que Chastelain avait crits sous le duc Philippe taient
devenus une prophtie:

    Lyon rampant en croppe de montaigne
    A combattu l'universal araigne.

Les populations se signalaient dans les plus petits bourgs et jusque
dans les villages par une rsistance nergique. Les paysans
interceptaient les convois ou s'assemblaient dans les bois; on vit
mme des femmes, tombes au pouvoir des Franais, dclarer qu'elles
mourraient plutt que de crier: Vive le roi! La moiti de la ville
d'Arras se dfendit deux mois aprs que l'autre moiti et t livre
par le sire de Crvecoeur: les bourgeois avaient repouss toutes les
propositions qui leur avaient t adresses, en dclarant qu'ils ne se
soumettraient que sur l'ordre exprs de la duchesse de Bourgogne. Un
sauf-conduit leur avait mme t accord pour qu'ils envoyassent des
dputs vers elle; mais Louis XI les fit arrter  Lens et conduire 
Hesdin, o Tristan l'Ermite fut charg de surveiller leur supplice.
Parmi ceux-ci se trouvait un notable bourgeois d'Arras, nomm Oudart
de Bussy, auquel le roi avait inutilement offert, peu de temps avant,
afin de le gagner, une charge de conseiller au parlement de Paris: sa
mort rjouit fort le roi de France. Ceux dudit Arras, crit-il 
l'un de ses conseillers, s'taient assembls bien vingt-deux ou
vingt-trois, pour aller en ambassade devers mademoiselle de Bourgogne;
ils ont t pris et les instructions qu'ils portoient, et ont eu les
testes tranches, car ils m'avoient faict une fois le serment. Il y en
avoit un entre les autres, maistre Oudart de Bussy,  qui j'avois
donn une seigneurie en parlement. Et afin qu'on cogneut bien sa
teste, je l'ay faict atourner d'un beau chaperon fourr et est sur le
march d'Hesdin, l o il prside. Le supplice d'Oudart de Bussy
n'empcha point le sire d'Arcy et Salazar de s'enfermer  Arras; et la
ville se dfendit si vaillamment contre l'arme franaise qui vint
l'assiger et la garnison qui occupait la cit, que Louis XI se hta,
ds qu'il s'en fut rendu matre, d'en chasser tous les habitants, sans
en excepter les moines de l'abbaye de Saint-Vaast. Leurs maisons et
leurs biens furent confisqus au profit d'une population nouvelle
appele de la Normandie, et le nom de la ville d'Arras fit place 
celui de Franchise, que Marie de Bourgogne et eu le droit de lui
donner comme le prix de son courage, mais qui n'tait qu'une drision
amre impose par Louis XI pour complter une oeuvre de spoliation et
de ruine.

Le roi de France avait espr qu'il s'emparerait aisment des
importantes chtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, que
gardaient des hommes d'armes peu nombreux, dbris mutils de la
malheureuse arme de Nancy; mais le triomphe mme des Suisses, qui
avaient vaincu le duc de Bourgogne aussi bien que les ducs d'Autriche,
tait une leon dont avaient profit les populations flamandes: la
dfense d'Arras claira Louis XI sur la rsistance qu'il allait
rencontrer comme tant d'autres rois de France qui, longtemps avant
lui, avaient attaqu la Flandre, et aussitt aprs,  leur exemple, il
ordonna la convocation de l'arrire-ban dans tout le royaume.

Cependant Louis XI ne cessait de joindre aux avantages que lui
promettait la supriorit de ses forces ceux que son habilet lui
assurait tantt par la corruption secrte, tantt par la persuasion et
les perfides ambages d'un langage insinuant. Mes amis, disait-il aux
habitants du Quesnoy, si je viens en ce pays, ce n'est que pour votre
plus grand profit et dans l'intrt de mademoiselle de Bourgogne, ma
bien-aime cousine et filleule. Personne ne lui veut plus de bien que
moi, et elle s'abuse grandement en ne mettant point en moi sa
confiance. De ses mchants conseillers, les uns veulent lui faire
pouser le fils du duc de Clves: c'est un prince trop faible et trop
peu illustre pour une si glorieuse princesse. Je sais d'ailleurs qu'il
a  la jambe un mauvais ulcre: il est de plus ivrogne comme tous les
Allemands, et, aprs avoir bu, il lui brisera son verre sur la tte et
la battra. D'autres veulent l'allier aux Anglais, ces anciens ennemis
du royaume qui sont tous de mauvaise vie. Enfin il en est qui veulent
lui donner pour mari le fils de l'Empereur. Ces princes de la maison
impriale sont les plus avares du monde. Ils emmneront mademoiselle
de Bourgogne en Allemagne, terre trangre et grossire o elle ne
connatra aucune consolation, tandis que votre terre de Hainaut
demeurera sans seigneur pour la gouverner et la dfendre. Si ma
cousine tait bien conseille, ajoutait-il, elle pouserait le
Dauphin; ce serait un grand bien pour votre pays; vous autres Wallons,
vous parlez la langue franaise; il vous faut un prince de France et
non pas un Allemand. Pour moi, j'estime les gens du Hainaut plus que
toutes les nations du monde. Il n'y en a pas de plus nobles, et, selon
moi, un berger du Hainaut vaut mieux qu'un grand gentilhomme d'un
autre pays. Il les entretenait aussi de ses bonnes intentions  leur
gard, et leur rappelait le sage gouvernement du duc Philippe, leur
vantant son affection et sa reconnaissance pour lui, et se dcouvrant
mme chaque fois qu'il prononait son nom.

Toutes ces belles paroles semblaient peu dignes de foi: lorsque, peu
aprs la mort de Charles le Hardi, le sire de Commines s'tait
entremis pour exciter une rbellion en Hainaut, Louis XI avait
obstinment refus de confirmer les privilges de ce pays. Un
vnement rcent tmoignait galement du peu de respect que le roi de
France portait aux franchises les plus anciennes et les moins
contestables. Tournay avait, en payant un impt annuel, obtenu des
rois de France un droit de neutralit qui lui permettait en temps de
guerre de faire librement le commerce et de fermer ses portes  toute
garnison. Olivier le Diable, honteux du mauvais succs de sa mission 
Gand, avait profit de sa prsence  Tournay pour corrompre quelques
bourgeois. Le 23 mai, une porte fut livre au sire de Mouy, capitaine
de Saint-Quentin; la ville perdit ses liberts, et ses magistrats
furent conduits  Paris, o ils restrent captifs tant que le roi
vcut.

Louis XI, rduit  recourir  ces intrigues, parce que les succs
qu'il devait  la force des armes lui semblaient trop lents,
regrettait dj, comme nous l'avons vu par son discours aux habitants
du Quesnoy, d'avoir nglig le mariage du Dauphin et de Marie, ce
moyen qu'il et d prfrer  tous les autres pour runir  ses Etats
ceux de la duchesse de Bourgogne, parce qu'en politique les plus aiss
et les plus simples sont toujours les meilleurs. Ce fut pour apaiser
le ressentiment de Marie, si indignement trompe dans la confiance
qu'elle avait place en lui, qu'il exprima le 16 mai, dans des lettres
patentes de rhabilitation, toute l'indignation qu'il prouvait du
supplice d'Hugonet et d'Humbercourt dont il tait la premire cause:
il engageait en mme temps le sire de Lannoy, oncle du capitaine
d'Hesdin,  tenter un dernier effort dans le conseil de la duchesse
pour faire rompre son mariage avec le duc d'Autriche.

Les partisans de l'alliance franaise taient devenus de plus en plus
rares dans les Etats de Marie de Bourgogne. La Flandre la repoussait
en vertu de toutes les traditions de son histoire; le Hainaut et les
autres provinces o l'on parlait franais ne lui taient pas plus
favorables, parce que leur situation plus voisine des frontires du
royaume leur permettait de mieux connatre l'oppression et la misre
qui y rgnaient. Ce qui loignait surtout les esprits d'un trait avec
la France, qu'aurait sanctionn l'union de Marie et d'un prince
franais, c'tait la triste exprience des malheurs qui avaient t la
suite du mariage de Marguerite de Male et de Philippe le Hardi. Le
faste, l'orgueil, l'ambition du duc Charles taient encore des
souvenirs trop rcents pour que la Flandre pt songer  se choisir
pour matre le Dauphin de France, ou mme  reconstituer une autre
dynastie des ducs de Bourgogne.

On se mfiait d'ailleurs si profondment de la sincrit du roi de
France que plus ses promesses taient magnifiques, plus elles
semblaient illusoires et perfides. Quelle que ft la solennit des
serments par lesquels il s'engaget, on savait bien avec quelle
facilit il tait port  les violer, et tout trait conclu avec lui
ne pouvait tre considr que comme un pige destin  perdre ceux qui
s'y laisseraient imprudemment entraner.

Les missaires de Louis XI purent aisment se convaincre que des
partis rivaux qui tendaient  empcher le mariage de Marie de
Bourgogne avec Maximilien, il n'en tait que deux qui possdassent
quelques chances de succs; l'un soutenait les titres de Philippe de
Ravestein, de la maison de Clves; l'autre favorisait le duc de
Gueldre, Adolphe d'Egmont, que les communes avaient dlivr de sa
prison au chteau de Courtray.

Philippe de Ravestein tait arrire-petit-fils de Jean sans Peur par
son aeule, et du roi Jean de Portugal par sa mre. Il avait t lev
avec sa cousine  la cour de Bourgogne; on ajoutait qu'elle l'aimait;
mais il tait sans puissance, et l'on tait loin des temps o l'on
avait vu un de ses anctres arriver seul, dans une barque trane par
un cygne, pour dlivrer une jeune orpheline menace par ses ennemis.

Adolphe d'Egmont tait beau et plein de courage; quelques voix lui
reprochaient ses longs dmls avec son pre; d'autres cherchaient 
le justifier en blmant le vieux duc de Gueldre qui, aprs l'avoir
dpouill, malgr les pleurs de sa mre, de son lgitime hritage,
l'avait livr captif au prince qui l'usurpait. Adolphe d'Egmont tait
veuf de Catherine de Bourbon, soeur d'Isabelle de Bourbon, mre de
Marie de Bourgogne.

Dans les premiers jours de mai 1477, le sire de Ravestein rsolut de
mettre  profit l'influence qu'il exerait  la cour et le temps qui
devait s'couler avant l'arrive de Maximilien. Son premier soin fut
d'carter le duc de Gueldre, rival plus dangereux, parce qu'il n'avait
pas quitt la Flandre, et il russit  obtenir l'ordre de le faire
reconduire dans sa prison de Courtray; mais le duc de Gueldre se fit
inscrire au nombre des bourgeois de Gand, et les communes,  qui il
devait la libert, la lui conservrent en invoquant leurs privilges.

Tandis qu'Adolphe de Clves, du dans ses esprances, se voyait
rduit  se retirer en Allemagne, le duc de Gueldre devenait de plus
en plus populaire. Loin de profiter de l'affection des communes pour
vendre plus cher sa trahison  Louis XI, il ne songeait qu' la
mriter, en se plaant  leur tte pour combattre les Franais.

Lorsque, dans les premiers jours de juin, les milices communales se
runirent  Menin, le duc de Gueldre se plaa  leur tte. Les Gantois
obissaient  Jean de Dadizeele; les capitaines des Brugeois taient
Louis de la Gruuthuse, Jacques de Ghistelles et Pierre Metteneye. Dj
le chteau de Chin avait t enlev, lorsqu'un dsastre imprvu vint
ruiner toutes les esprances qui reposaient sur cette expdition. Les
Flamands, aprs avoir brl le village de Maire et le faubourg de
Sept-Fontaines se prparaient  former le sige de Tournay, grande
entreprise dans laquelle Jacques d'Artevelde lui-mme avait chou. Le
duc de Gueldre ayant appris que les capitaines franais Colard de
Mouy, Franois de la Sauvagire et Jean de Beauvoisis taient sortis
de Tournay pour l'attaquer, se porta au devant des hommes d'armes
ennemis et se plaa presque seul au del du pont de Chin, avant que
les siens eussent pu le suivre. Jean Van der Gracht l'engageait  se
retirer, mais il ne voulut point l'couter: A Dieu ne plaise,
disait-il, que jamais l'on me voie fuir ou rendre mon pe; je
combattrai jusqu' ce que je triomphe, ou je mourrai. Franois de la
Sauvagire remarqua l'imprudence du duc de Gueldre; il s'lana vers
lui avec quarante lances, et, l'arrachant tout couvert de sang des
bras de Jean Van der Gracht, frapp mortellement  ses cts, il
l'emporta sur son cheval, en prsence des hommes d'armes flamands,
trop loigns pour s'y opposer. Le duc de Gueldre rendit bientt le
dernier soupir, et on l'inhuma dans l'glise de Notre-Dame, o son
cercueil fut dpos dans un caveau construit au treizime sicle pour
Jean de Vassoigne, vque de Tournay sous Philippe le Bel.

On avait appris le mme jour  Tournay les triomphes de Louis XI dans
le duch de Bourgogne, et matre Simon de Pressy, qui devait prononcer
 ce sujet un discours dans la cathdrale, ne manqua point de parler
aussi de ce que le roy avoit eu victoire du chief de l'arme des plus
rebelles et dsobissans de tous les pays, c'est  savoir du chief
des Flamands.

Les habitants de Courtray avaient salu par des murmures dicts par la
proccupation de leur propre pril les milices de Bruges qui taient
venues leur demander un asile; ils leur reprochaient tantt leur
indiscipline qui avait, disait-on, t la premire cause de la mort du
duc de Gueldre, tantt leur pusillanimit, qui abandonnait l'entre de
la Flandre  la garnison de Tournay. Ces reproches murent les
chaperons rouges de Bruges, et, bien qu'ils se vissent abandonns des
Gantois, qu'une ternelle rivalit avait loigns d'eux, aussi bien
que des hommes d'armes de Gueldre indigns de la triste fin d'Adolphe
d'Egmont, ils retournrent, quatre jours aprs le combat de Chin,
occuper les retranchements qu'ils avaient levs prs d'Espierres. De
nouveaux revers les y attendaient; ds le lendemain, le sire de Mouy
vint les attaquer avec Franois de la Sauvagire et Jean de
Beauvoisis. Les Brugeois se dfendirent un moment vigoureusement,
mais ils cdrent bientt  un sentiment subit de terreur, dplorable
souvenir de celui qu'ils avaient prouv au pont de Chin. Dans leur
fuite rapide, ils abandonnrent aux Franais leur camp rempli de vins
et d'pices prcieuses. Ils laissaient aussi en leur pouvoir leur
grand tendard, quarante bannires et quatorze cents prisonniers,
parmi lesquels se trouvaient Jacques d'Halewyn, bailli de Bruges, et
Grard de la Hovarderie, qui commandait les bourgeois d'Audenarde. La
plupart des prisonniers furent mis aux enchres comme faisant partie
du butin, et le sire de la Hovarderie fut vendu, dit-on, deux mille
cus d'or sur l'une des places publiques de cette ville o sa femme
Anne de Mortagne comptait pour aeux une longue suite de chtelains.

Ainsi avaient reparu, avec les menaces des invasions trangres, les
malheurs des discordes intestines. Si la guerre dvastait les
campagnes, les troubles civils effrayaient, dans les villes, le
commerce et l'industrie. Les dissensions de 1452 avaient dj engag
quelques marchands  quitter la Flandre pour s'tablir  Anvers. En
1477, la mme migration se renouvelle, et c'est en vain qu'on publie
 Bruges, le 25 mai, une ordonnance qui menace d'une amende de six
cents livres parisis les marchands trangers qui ne rentreront pas
dans la ville dans le dlai de trois jours: ils ne trouvaient plus, au
sein des populations dont ils taient les htes depuis six sicles, ni
les vertus qui garantissent la paix, ni le courage qui loigne la
guerre, et l'un d'eux, le Vnitien Antoine Gratia-Dei, s'exprimait en
ces termes dans un loquent discours qui nous a t conserv:
Personne ne doit s'tonner, disait-il, si, habitant la contre la
plus illustre et la plus riche du monde, je forme des voeux pour la
dure de sa prosprit, et si je considre comme un devoir de vous
exposer ce que je juge le plus utile dans ce but. Les progrs des
infidles n'exigent-ils pas qu'on se hte de runir contre eux toutes
les nations chrtiennes? Ne voyez-vous pas de quels malheurs ils
menacent les pays les plus riches et les plus puissants, et quelles en
seraient les funestes consquences pour la Flandre, le Hainaut, la
Zlande, mais surtout pour la Flandre, o les marchands des pays
trangers se pressent de toutes parts, et qui mrite d'tre appele la
source la plus fconde de secours et de biens de toute sorte pour les
hommes. Ceci est assez connu pour que nous arrivions au fond mme de
la question. Vous avez  soutenir contre les Franais une guerre
d'autant plus dangereuse que vous la faites mal. La lenteur avec
laquelle on la poursuit ne peut tre qu'une cause de honte et de
dpenses considrables. Combattez donc,  Flamands! puisque vous avez
vos ennemis devant vous. Suivez l'exemple des Bourguignons, qui ont su
se protger eux-mmes. C'est ainsi que vous prserverez vos campagnes
du fer et de la flamme, et que vous loignerez la fureur des Franais
de vos frontires. Je ne dois vous rappeler ni la prise d'Arras, ni la
trahison qui livra Pronne, ni les complots qui vous ont fait trouver
dans vos amis vos ennemis les plus cruels. Vous ne pouvez esprer la
paix qu'en l'obtenant le fer  la main. Si Dieu est avec vous,
qu'avez-vous  craindre? N'avez-vous pas pour vous la justice et le
bon droit? Htez-vous d'touffer ces discordes et ces haines, qui ont
pntr dans les plus belles villes et dans les coeurs les plus
gnreux. Il ne faut pas que vous laissiez arriver des jours
semblables  ceux o Scipion,  la vue de la ruine de Carthage, se
souvenait de la ruine d'Ilion. Imitez Silurus, qui remettait  ses
fils, comme un symbole d'union, le faisceau qu'ils ne pouvaient
rompre. Les discordes civiles ne causrent-elles pas la perte de
toutes les grandes cits qui existrent jamais, d'Athnes comme de
Lacdmone, de Carthage comme de Rome? Veillez  ce que le succs ne
vous aveugle point, et que le revers, par un sentiment contraire, ne
vous livre point au dsespoir et  la colre. Souvenez-vous que si
vous avez perdu la Picardie et le Hainaut, vous le devez  vos
divisions. Que la puissance de la multitude est dangereuse,
puisqu'elle coute bien moins les froids conseils de la prudence que
les impressions inconstantes qui la passionnent! Vos mtiers, en
s'agitant dans les villes, n'empchaient-ils pas la noblesse d'aller
aux frontires combattre pour vous? Vous demandiez des privilges pour
modrer la puissance de vos princes, au moment mme o leur puissance
tait prs de disparatre; vous occupiez en armes vos places publiques
et vous faisiez couler le sang de vos concitoyens, pendant que celui
de vos frres, rpandu par les ennemis, restait sans vengeance, et, en
mme temps, les nobles augmentaient les divisions, en se montrant
pleins de doute et d'incertitude depuis la mort du grand duc Charles.
Oubliez rciproquement toutes vos discordes. Unissez-vous, si vous
voulez conserver la libert que vous avez reue de vos anctres.
Prodiguez, pour assurer la dfaite de vos ennemis, vos trsors, vos
biens, vos pierres prcieuses, que vous conserveriez inutilement si
l'invasion trangre doit en faire sa proie. N'attendez pas que les
Franais soient au pied de vos murailles. Nobles et grands, et vous
puissantes communes, htez-vous de pourvoir au salut de la Flandre,
auquel est li celui de tous les peuples chrtiens. La Flandre,
livre sans dfense, par ses discordes intrieures, aux tentatives de
ses ennemis, se trouvait expose  un pril si imminent qu'Adrien
d'Haveskerke et Daniel de Praet se fortifirent  Wardamme pour
couvrir les remparts de Bruges. Gand partageait les mmes prils; mais
Louis XI, dont la prudence descendait quelquefois jusqu' une
hsitation funeste  ses intrts, ne sut pas profiter de ce moment.
Les garnisons de Saint-Omer, d'Aire, de Lille, de Douay et de
Valenciennes continrent les Franais, et bientt une arme flamande,
forte de vingt mille hommes, fut prte  dfendre le passage du
Neuf-Foss.

Il est triste de raconter  quels projets s'arrta le roi de France:
si la gloire des armes ne devait pas illustrer son rgne, ses
vengeances et ses haines le rendaient plus redoutable que d'clatantes
victoires. Louis XI, dit Molinet, pensa d'avoir par horreur ce qu'il
ne povoit avoir par honneur. Dix mille faucheurs appels du
Soissonnais et du Vermandois furent placs sous les ordres du comte de
Dammartin, grand matre de France, afin de dtruire ce qu'on
dsesprait de conqurir, et d'enlever  des familles dj poursuivies
par la flamme et le fer les dons que la clmence de Dieu avait
destins  les nourrir. Monsieur le grand matre, crivait le roi au
comte de Dammartin, je vous envoie des faucheurs pour faire le gt que
vous savez; je vous prie, mettez-les en besogne et n'pargnez pas
quelques pices de vin  les faire bien boire et  les enivrer...
Monsieur le grand matre, mon ami, je vous prie qu'il n'y faille
retourner une autre fois faire le gt, car vous tes aussi bien
officier de la couronne comme je suis, et si je suis roi, vous tes
grand matre. Louis XI comme roi, Dammartin comme grand matre,
comptaient comme prdcesseurs l'un Louis IX et Charles V, l'autre
Robert de Dreux et Jean de Chtillon, qui comprenaient autrement
l'honneur de porter ou de dfendre le sceptre des monarques
trs-chrtiens.

En 1477, l'oeuvre de la dvastation, poursuivie rgulirement et
systmatiquement, s'tendit dans toutes les campagnes au milieu des
joies de la saison o les pis semblaient, en se dorant au soleil,
promettre une moisson abondante. Il n'y resta rien pour l'homme, rien
pour l'oiseau qui glane l o l'homme a pass. O vous, petits
oiselets du ciel, s'crie le chroniqueur, vous qui avez coutume de
visiter nos champs en vos saisons et nous rjouir les coeurs de vos
amoureuses voix, cherchez aultres contres maintenant, dpartez-vous
de nos labouraiges, car le roi des faulcheurs de France nous a faict
pis que les oraiges. La main qui semait ainsi la dsolation dans
d'obscurs et paisibles foyers allait faire couler le sang d'un pre
sur les jeunes enfants du duc de Nemours agenouills au pied de
l'chafaud.

En mme temps les envoys de Louis XI parcouraient l'Europe afin que
la Flandre n'y trouvt point de secours et dispart sous les ruines
mmes de la maison de Bourgogne. L'archevque de Vienne avait
renouvel les trves avec les Anglais; un trait avait t conclu avec
le duc de Bretagne et avec les Vnitiens, ces constants allis de
Charles le Hardi. D'autres ambassadeurs avaient t chargs de se
rendre en Allemagne pour rompre l'alliance que sa fille saluait comme
son unique et dernier espoir.

Il tait trop tard: les princes allemands avaient adhr aux projets
de l'empereur Frdric III, et Maximilien avait quitt Cologne o
l'abb du Parc, mandataire des trois membres de Brabant, l'avait
exhort  maintenir les privilges des provinces dont il allait
partager le gouvernement. Les lecteurs de Mayence et de Trves, les
margraves de Brandebourg et de Bade, les ducs de Saxe et de Bavire
l'accompagnaient, et il amenait de plus avec lui quelques cavaliers
allemands sous les ordres du landgrave de Hesse. Maximilien avait
toutefois si peu d'argent que la Flandre dut pourvoir aux frais de son
voyage. A dfaut de trsors, il portait  ses communes menaces par le
roi de France l'auguste appui du sang imprial et les traditions
contestes de la suzerainet des Csars germaniques.

Le 18 aot 1477, vers onze heures du soir, le jeune duc d'Autriche
arriva  Gand, et il se rendit aussitt  l'htel de Ten Walle, o un
pompeux banquet avait t prpar. Lorsqu'il aperut sa fiance,
disent les chroniques flamandes, ils s'inclinrent tous les deux
jusqu' terre et devinrent aussi ples que s'ils eussent t morts.
Les chroniqueurs y trouvrent un signe de leur cordial amour, d'autres
peut-tre y virent un prsage de malheur: sur la place publique
comme  la cour de la duchesse de Bourgogne, tous les esprits
s'abandonnaient  de sinistres proccupations: si Marie gmissait sur
les dsastres qui l'avaient rendue orpheline, la Flandre isole au
milieu de ses ennemis partageait ses prils, et ce fut en prsence des
serviteurs et des officiers de la maison de Bourgogne, qui portaient
encore le deuil de Charles le Hardi, que l'on donna lecture d'une
dclaration o Marie annonait, sans doute  la prire des tats de
Flandre, qu'il tait bien entendu que ce mariage ne pourrait, dans
l'hypothse de son prdcs, confrer aucun droit, quel qu'il ft, sur
ses seigneuries et ses domaines, ou mme sur les joyaux formant son
hritage, dclaration importante qui reposait tout entire sur la
crainte de voir un prince tranger chercher  semer des divisions dans
le pays qu'il tait appel  protger et  dfendre.

Le lendemain, le mariage fut clbr fort simplement,  six heures du
matin, dans la chapelle de l'htel de Ten Walle. Louis de la Gruuthuse
y assistait, et les deux enfants du duc de Gueldre y portaient des
cierges. Maximilien jura  Gand de respecter les privilges. Il prta
peu de jours aprs le mme serment  Bruges, o les bourgeois avaient
cherch  reproduire, en son honneur, quelques-uns des ornements et
des intermdes qu'avait admirs le duc Philippe: ce n'taient
toutefois plus les mmes devises si vaines et si fastueuses; on y
lisait seulement: _Gloriosissime princeps, defende nos ne pereamus_.

Le duc d'Autriche n'avait que dix-huit ans: il avait t lev dans
une complte ignorance, et ses facults s'taient rvles si
lentement qu' douze ans l'on ignorait encore si elles taient
susceptibles de quelque dveloppement. Fils d'un prince avare, il
tait gnreux jusqu' la prodigalit; d'autre part, il tait aussi
sobre et aussi frugal que son pre l'tait peu. On le disait bon,
doux, et si clment qu'il avait coutume de dire que pardonner  des
ingrats c'tait s'assurer le plaisir de pardonner deux fois. Mais sa
bont mme n'tait souvent que de la faiblesse, et on le voyait tantt
hsiter lorsqu'il fallait agir avec persvrance et avec nergie,
tantt subir aveuglment les conseils les plus violents et les plus
odieux. De l cette tendance funeste  la dissimulation qui loigna
bientt de lui toutes les sympathies, lorsqu'on reconnut qu'on ne
pouvait compter ni sur ses promesses, ni sur ses serments.

Maximilien avait dj adress au roi de France un manifeste o il se
plaignait de la violation des trves et o il l'accusait d'avoir
envahi, contre tout droit et toute justice, les Etats de Marie de
Bourgogne. Louis XI se trouvait en ce moment devant Saint-Omer: il
avait fait menacer le sire de Beveren, qui dfendait vaillamment cette
importante forteresse, de mettre  mort son pre le grand btard de
Bourgogne s'il ne lui en ouvrait les portes. Certes, j'ai grand amour
pour monsieur mon pre, avait rpondu le sire de Beveren, mais j'aime
encore mieux mon honneur. Louis XI eut alors recours  un tratre,
qui lui promit de mettre le feu dans trois quartiers de la ville, sans
parvenir  excuter son projet. Les succs de ses armes semblaient
toucher  leur terme: sa flotte avait t disperse par les navires de
Ter Vere et de l'Ecluse, qui avaient prcipit dans les flots tous les
transfuges qu'ils y avaient dcouverts. Un autre tratre, le sire de
Chimay, Philippe de Croy, qui avait prcdemment livr Bthune aux
Franais, avait t fait prisonnier prs de Douay et conduit  Bruges,
quoiqu'il offrt une ranon de trente mille couronnes. Au mme moment,
le landgrave de Hesse rejoignait, avec ses retres allemands, l'arme
runie au Neuf-Foss, qui avait vu toutes les populations voisines se
rallier sous ses bannires. Les Flamands, irrits des dvastations
commises par les chevaucheurs franais, dont les excursions
s'tendaient jusqu'aux portes d'Ypres, se prparaient  aller chercher
les ennemis pour les forcer  livrer bataille dans ces plaines o
reposaient sous le gazon tant de vaillants compagnons d'armes de
Robert le Frison, de Guillaume de Juliers et de Nicolas Zannequin.
Louis XI l'apprit: il n'avait jamais t dispos, depuis la journe de
Montlhry,  compromettre dans un combat de quelques heures le
rsultat des intrigues de plusieurs annes, et aprs avoir vainement
cherch  incendier quelques moissons chappes au zle de ses
faucheurs, il donna l'ordre  tous les siens de rtrograder jusqu'
Trouane, et se retira lui-mme dans cette abbaye de Notre-Dame de la
Victoire, que l'un de ses anctres avait fonde en mmoire de la
bataille de Cassel. Il parat que Louis XI avait song un moment 
imiter l'exemple de Philippe-Auguste, sinon dans ses victoires, du
moins en frappant, comme lui, la Flandre d'une sentence
d'excommunication; car on lit dans une lettre de Guillaume Cousinot,
du 12 aot 1477: Quant il plaira au roy, ceulx de Flandres ne lui
peuvent eschapper que leurs corps et leurs biens ne soient quonfisquez
envers luy et leurs mes en danger par les censures de l'Eglise. En
1473, Louis XI avait inutilement fait excommunier Charles le Hardi par
l'vque de Viterbe.

Cependant le roi de France n'avait pas tard  reconnatre que le
moment de recourir  ces mesures violentes tait dj pass. Abandonn
par les Suisses, menac par le roi d'Aragon d'une invasion en
Languedoc, inquit par les intrigues du duc de Clarence, qui accusait
Edouard IV d'avoir trahi Charles le Hardi et recrutait en Angleterre
des hommes d'armes pour soutenir les intrts de sa fille, peu rassur
sur les dispositions mmes de la noblesse de son royaume, qui lui
reprochait la mort du duc de Nemours, dcapit, comme le comte de
Saint-Pol, en place de Grve, il s'effrayait de rencontrer sur les
frontires du nord une guerre de plus en plus redoutable. La crainte
de donner un prtexte  l'Empereur d'intervenir dans des querelles qui
n'taient plus trangres  sa maison l'engagea successivement  faire
parvenir une rponse conue en termes pacifiques  Maximilien, et 
vacuer toutes les villes du Hainaut et du Cambrsis qui relevaient de
l'Empire. Des confrences s'ouvrirent  Lens. Une trve y fut conclue
(18 septembre 1477), et quoique les capitaines franais renouvelassent
parfois hors de leurs chteaux des excursions qui semaient l'effroi
dans les campagnes, elle permit au duc d'Autriche de consacrer
quelques courts loisirs  l'administration de ses nombreux Etats. Il
visita tour  tour l'Ecluse, Damme, Lille, Courtray, Audenarde, Alost,
Ath, Mons, Bruxelles et les principales villes de la Hollande, de la
Gueldre et du Luxembourg. Partout il jurait les privilges, comprimait
les complots excits par Louis XI et s'efforait de calmer
l'inquitude qu'ils semaient chez les populations.

Louis XI employa l'hiver  recouvrer par de nouvelles intrigues le
terrain qu'un instant il avait sembl perdre. Il conclut des traits
avec le duc de Lorraine, et gagna  son parti les comtes de Wurtemberg
et de Montbliard, afin qu'ils suscitassent dans l'Empire des
divisions dont il devait profiter. Enfin, en Angleterre, lord
Hastings, longtemps favorable  la maison de Bourgogne, accepta une
pension du roi de France, et son influence s'tait si compltement
rtablie  Londres qu'il avait obtenu que l'on conduist  la Tour et
que l'on y mt secrtement  mort le duc de Clarence lui-mme; Louis
XI, complice de l'empoisonnement du duc de Guyenne, n'hsitait pas 
conseiller un fratricide  Edouard IV.

    Tolle moras: semper nocuit differre paratum.

Si nous portons nos regards sur ce qui se passait en France, nous y
retrouvons d'autres traces de cette merveilleuse habilet qui tint
lieu de toute vertu au successeur de Charles VII. Les prparatifs de
la guerre avaient t conduits avec une grande activit. D'normes
impts avaient t tablis; on avait runi des armes et fondu un grand
nombre de bombardes et de canons; et, en mme temps, les milices des
provinces les plus loignes avaient t mandes. A mesure qu'elles
s'avanaient vers les frontires, la guerre d'escarmouches, que la
trve avait faiblement interrompue, devenait plus vive.

L'histoire rtrograde d'un quart de sicle. Les incendiaires et les
pillards de 1478 sont les Picards de 1452, et nous voyons reparatre
pour les combattre les compagnons de _la Verte Tente_. Jean de Gheest
a succd au btard de Blanc-Estrain. Il ne parvint point  empcher
les Franais d'obtenir un important succs sur le sire de Fiennes prs
d'Audenarde; mais, peu de jours aprs, il les attaqua lorsqu'ils
revenaient chargs de butin du sac de Renaix, les dfit et les mit en
droute. Maurice de Neufchtel, capitaine de Tournay, jugea aussitt
qu'il fallait dtruire les compagnons de la Verte Tente, et on
l'entendit jurer que si leur chef tombait entre ses mains, il le
ferait rtir vif au milieu de son camp; mais il ne parvint ni  le
surprendre, ni  l'atteindre.

Une lettre crite par les trois tats de Flandre pour rclamer la
prsence de Maximilien lui avait t remise  Dordrecht; il rentra le
24 avril  Bruges. Bien que les taxes qui avaient t leves pour les
dpenses de cette guerre fussent aussi considrables que celles que le
duc Charles le Hardi avait obtenues par ses menaces, on avait fondu 
Bruges un grand nombre de joyaux prcieux, afin d'galer l'nergie de
la dfense  la puissance de l'agression. On avait recrut des hommes
d'armes en Brabant et en Hainaut; le bourgmestre de Bruges, Martin
Lem, avait dclar qu'il entretiendrait  ses frais un corps de
mercenaires espagnols et l'on avait mme song  faire venir de la
Suisse, pour servir la cause de Marie de Bourgogne, quelques-uns de
ces redoutables montagnards d'Uri et d'Unterwald, dont le courage
avait t si funeste  celle de son pre.

Mais ce qui semblait aux bourgeois de Flandre l'lment indispensable
de leur rsistance et de leur succs, c'tait la prsence d'un corps
d'archers anglais, intrpides combattants, qui soutinrent peut-tre
Pierre Coning  Courtray, et qui manqurent  Roosebeke  la fortune
de Philippe d'Artevelde. En 1384, Ackerman avait rclam leur appui,
et en 1452, les chevins de Gand y avaient galement eu recours. La
duchesse douairire de Bourgogne s'adressa  son frre dans les termes
les plus pressants pour qu'il ft de nouveau permis  la Flandre de
recruter quelques archers en Angleterre. Sire, lui crivait-elle, je
me recommande, en la plus humble manire qu'il m'est possible, 
vostre bonne grace,  laquelle plaise savoir que maintenant, en ma
plus grande ncessit, j'envoye devers vostre bonne grace pour avoir
secours et ayde, comme  celuy en qui est tout mon confort, et qu'il
vous plaise avoir piti de moy, vostre pouvre soeur et servante, qui
toujours ay est preste de accomplir vos commandemens  mon possible,
et l o vous m'avez faicte une des grandes dames du monde, je suis
maintenant une pouvre vesfve esloigne de tout lignage et amys,
espcialement de vous, qui estes mon seul seigneur, pre, mary et
frre, confiant que ne me voudrez pas laisser ainsy misrablement
dtruire, comme je suis journellement, par le roy Louis de France, le
quel fait son possible de me totalement dtruire et d'estre mendiante
le demourant de mes jours. Hlas! sire, je vous requiers que de vostre
grace ayez piti de moy en vous remontrant que par vostre commandement
je suis icy pouvre et dsole, et que du moins je puisse incontinent
avoir  mes despens quinze cens ou mil archers anglois, et se j'avoye
la puissance plus grande, Dieu scet que je vous requeroye de plus
largement en avoir. En effet, quelques archers anglais, dont Thomas
d'Euvringham tait le chef, traversrent la mer pour se rendre en
Flandre.

Cependant Maximilien avait rsolu de profiter du court sjour que les
prparatifs mmes de la guerre le contraignaient de faire  Bruges,
pour relever le clbre ordre de la Toison d'or, de peur que Louis XI
ne le considrt comme dvolu  sa couronne au mme titre que le duch
de Bourgogne. La crmonie eut lieu dans l'glise de Saint-Sauveur, o
de riches tapisseries reprsentaient non plus la fabuleuse toison que
Mde droba au roi ts, mais la toison de Gdon baigne par la
rose du ciel en signe du choix que Dieu avait fait de lui pour
conduire son peuple. Le cortge qui s'y rendit tait prcd de quatre
officiers de la Toison d'or et des autres rois d'armes. Ils
conduisaient une haquene blanche caparaonne de noir, qui portait
sur un coussin de velours le collier de la Toison d'or. Les chevaliers
de l'ordre s'avanaient deux  deux; ds qu'ils eurent pris place aux
siges qui leur taient destins, l'vque de Tournay prit la parole
pour prononcer une docte harangue, o, aprs avoir racont l'origine
et le but de l'ordre de la Toison, il engagea le duc d'Autriche  ne
pas le laisser s'teindre. Jean de la Bouverie rpondit en son nom
qu'il tait prt  poursuivre l'oeuvre de ses prdcesseurs pour
l'honneur de Dieu, la protection de la foi catholique et la gloire de
la noblesse. Aussitt aprs, Maximilien prsenta son pe au sire de
Ravestein et en reut l'ordre de chevalerie; puis il revtit le
manteau de velours carlate et les autres insignes de la grande
matrise de l'ordre. Le sire de Lannoy lui mit le collier en disant:
Trs-hault et trs-puissant prince, pour le sens, preud'hommie,
vaillance, vertus et bonnes moeurs, que nous esprons estre en votre
personne, l'ordre vous reoit en son amyable compagnie; en signe de
ce, je vous donne le collier d'or. Dieu doint que vous le puissiez
porter  la louange et augmentation de vos mrites! Maximilien baisa
ensuite fraternellement les chevaliers, et, lorsque la messe eut t
clbre, ils se runirent de nouveau. Plusieurs chevaliers taient
morts depuis le dernier chapitre; c'taient Antoine et Jean de Croy,
Baudouin de Lannoy, Simon de Lalaing, Regnier de Brederode, Henri de
Borssele, Jean d'Auxy, Adolphe de Gueldre, Jean de Rubempr, Jean de
Luxembourg, Louis de Chteau-Guyon et Gui d'Humbercourt; les uns
avaient pri les armes  la main, d'autres avaient couronn une vie
pleine de faste et d'clat par une fin paisible; un seul avait t
frapp par le glaive du bourreau. Les chevaliers lus pour les
remplacer furent: le roi de Hongrie, le duc de Bavire, le margrave de
Brandebourg, Pierre de Luxembourg, fils de l'infortun comte de
Saint-Pol, Jacques de Savoie, comte de Romont, Wolfart de Borssele,
Philippe de Beveren, Jacques de Luxembourg, Pierre de Hennin,
Guillaume d'Egmont, Josse de Lalaing et Barthlemy de Lichtenstein.

Les ftes dont le rtablissement de l'ordre de la Toison d'or avait
t l'occasion duraient depuis deux jours, lorsqu'on vint annoncer que
l'arme franaise venait de former le sige de Cond: on prtendait
mme,  Bruges, avoir entendu,  certains intervalles, le bruit des
dcharges de l'artillerie. Louis XI s'tait plac lui-mme  la tte
de ses forces, qui s'levaient  vingt mille hommes. Il avait amen
avec lui un grand nombre de serpentines et de gros canons, parmi
lesquels il en tait un fort clbre que l'on appelait _le chien
d'Orlans_; mais les assigs, bien qu'ils fussent  peine trois
cents, rsistaient avec courage  toutes les attaques. Ils espraient
du secours de la garnison de Valenciennes, qui les abandonna, et ne se
rendirent que lorsqu'ils eurent vu leurs murailles s'crouler dans les
fosss. Une femme, la dame de Cond, avait donn l'exemple de la
fermet et du courage: il est des noms que la gloire ne dsavoue
jamais.

Maximilien avait quitt prcipitamment Bruges dans la soire du 2 mai
1478 pour se rendre  Mons. La plupart des nouveaux chevaliers de la
Toison d'or l'accompagnaient. La guerre allait leur permettre de
s'acquitter des serments qu'ils avaient prts dans l'glise de
Saint-Sauveur de Bruges.

S'il n'est plus temps de sauver les assigs de Cond, Maximilien doit
du moins protger les frontires du Hainaut qu'attaquent de toutes
parts les hommes d'armes franais dj matres de Trlon et de
Boussut.

Louis XI s'est loign avec son arme, moins toutefois pour
interrompre la guerre que pour la porter sur un terrain plus
favorable. Le 11 mai, il ordonne au parlement de Paris de commencer,
sur les crimes de lse-majest attribus au duc Charles de Bourgogne,
une enqute qui fasse remonter  l'poque o ils s'accomplirent la
confiscation de ses domaines. En mme temps il s'avance vers Merville
et vers Steenvoorde, et s'empare, le 19 mai, de Bailleul, qu'il fait
livrer aux flammes. Poperinghe et les autres bourgs environnants
subissent les mmes dvastations. Un hraut a dj somm les bourgeois
d'Ypres d'ouvrir leurs portes au roi de France.

La route que suivait Louis XI tait celle que Philippe-Auguste lui
avait trace  la fin du douzime sicle. En 1478, la rsistance ne
fut pas moins intrpide. Les bourgeois d'Ypres rpondirent par un
laconique refus aux sommations du hraut franais; ils avaient vu
accourir, pour dfendre leurs murailles, le comte Romont, Jean de la
Gruuthuse, Jean de Nieuwenhove et Jean Breydel, dont le nom ne pouvait
manquer  la dfense de la Flandre lorsqu'elle se voyait menace par
l'invasion trangre.

C'tait en vain que Louis XI, sachant que Maximilien runissait ses
hommes d'armes dans le Hainaut, esprait diviser les milices
communales qui protgeaient les frontires de Flandre. Au premier
bruit de l'entre de Louis XI  Bailleul, les Gantois, guids par le
sire de Dadizeele et les compagnons de _la Verte Tente_, se joignirent
 trois cents archers anglais, commands par Thomas d'Euvringham, pour
attaquer, entre Berchem et Anseghem, la garnison de Tournay, qui avait
t charge d'observer les mouvements. Le combat fut sanglant, mais
l'avantage resta aux communes flamandes. Quatre cents Franais
demeurrent sur le terrain. Leur capitaine, Maurice de Neufchtel,
fuyait, poursuivi par l'un de ses plus intrpides adversaires, dans
lequel il reconnut bientt Jean de Gheest. Sauvez-moi, s'cria-t-il
lorsqu'il se vit prs d'tre atteint, ma ranon sera de dix mille
couronnes d'or.--Je sais trop le supplice que vous me rserviez,
rpondit le chef de _la Verte Tente_ et il le tua de sa main (18 mai
1478).

Peu de jours aprs, Jean de Dadizeele et Jean de Gheest se
runissaient aux milices communales qui occupaient Ypres, pour aller
combattre les Franais. Ils obtinrent de nouveaux succs. Tandis que
tous les hommes, depuis le premier ge jusqu' la vieillesse la plus
avance, quittaient les villages, les fermes et les chaumires pour
prendre les armes, les femmes dtruisaient le pont construit par les
ennemis sur la Lys. Si Louis XI n'et point ordonn la retraite vers
Arras, quelques jours de plus eussent suffi pour lui enlever tout
moyen de l'excuter dans un pays o les routes, naturellement
mauvaises, allaient devenir impraticables par le travail des habitants
qui y coupaient les arbres, y creusaient des fosss ou y levaient des
barrires. C'et t un mmorable spectacle que Louis XI, fondateur de
la royaut absolue, rduit, comme Philippe-Auguste  Bailleul, 
s'incliner devant la puissance des communes flamandes.

Sur ces entrefaites, Maximilien se htait de reconqurir toutes les
places dont les Franais s'taient empars vers les frontires du
Hainaut. En quittant Mons, il alla placer son camp sous les chnes de
Hornu, o les plaids pacifiques des comtes de Hainaut avaient depuis
longtemps effac les traces du passage des lgions conqurantes de
Jules Csar. De l, il s'avana vers Crpy. Louis XI avait remis huit
mille francs  Olivier le Diable pour ravitailler la forteresse de
Cond; nanmoins, lorsqu'il apprit quelles taient les forces dont
disposait Maximilien, il changea d'avis et rsolut de l'vacuer aprs
y avoir fait mettre le feu. Conformment  ses ordres, le sire de
Mouy, qui commandait la garnison de Cond, fit sonner toutes les
cloches le 2 juin, et annona  tous les habitants qu'ils eussent  se
runir de suite  l'glise pour rendre grces au ciel d'une grande
victoire obtenue par le roi. Et lors, dit Molinet, les bonnes gens
innocents comme brebisettes, au commandement de ces loups, se mirent
en dvotion. On ferma aussitt les portes de l'glise, et les hommes
d'armes franais chargrent sur leurs chariots le butin qu'ils avaient
enlev  ce dvot peuple qui prioit pour le roi de France; puis ils
s'loignrent aprs avoir mis le feu aux six coins de la ville. La
flamme consuma plus de quatorze cents maisons.

Les Franais incendirent Mortagne  leur dpart comme ils avaient
brl Cond. Le Quesnoy et subi le mme sort si Louis XI n'et
propos une trve toute favorable  la Flandre. Selon les uns, la
crainte de la guerre l'y avait engag; selon d'autres, il tait
effray d'un miracle arriv, disait-on, le jour anniversaire de son
sacre dans la ville de Cambray, dont il s'tait empar par trahison.
Non-seulement il remit le Quesnoy, mais il retira aussi sa garnison de
Cambray, aprs avoir fait un don de douze cents cus d'or  l'glise
de Notre-Dame, o avait eu lieu le miracle qui lui avait t rapport.
Il permit lui-mme aux bourgeois d'ter de leurs portes les fleurs de
lis pour les remplacer par l'aigle impriale. Nous voulons, leur
dit-il, que vous soyez neutres... Au regard de nos armes, vous les
osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz qu'il sera
all jouer une espace de temps et sera retourn en son lieu ainsi que
font les arondelles qui reviennent sur le printemps.

Immdiatement aprs l'expiration de la trve, les milices communales
qui avaient repouss les Franais prs de Bailleul rejoignirent les
hommes d'armes de Maximilien  quelques lieues de Douay. La bannire
de Flandre flottait dans toutes les campagnes environnantes, depuis la
tour de Vitry, qui vit en 1302 la fuite honteuse de Philippe le Bel,
jusqu' la plaine de Mons-en-Pevle, qu'ensanglanta deux ans aprs sa
douteuse victoire. C'est la plus belle poque de cette courte
rsurrection de la nationalit flamande, qui allait retomber bientt
dans les luttes de l'ambition et de l'anarchie. L'enthousiasme tait
spontan et universel. La Flandre, qui avait rsist  Philippe le
Bel, triomphait de Louis XI: succs  jamais dignes de mmoire,
puisqu'ils concidaient avec les plus vastes accroissements de
puissance territoriale qu'et reus pendant une suite de dix sicles
la monarchie franaise. En 1478, on vit s'y joindre un autre triomphe
que la Flandre avait vainement appel de ses voeux, lors de la grande
alliance de Jacques d'Artevelde et d'Edouard III. Tournay, la cit
royale des rois merowigs, la cit privilgie de Philippe-Auguste, la
cit reste fidle  la royaut de Charles VII  cent lieues de ses
frontires rejetes au del de la Loire, chassa la garnison franaise
pour chapper au joug de Louis XI, qui avait mconnu ses franchises et
emprisonn ses magistrats. Selon quelques historiens, elle chargea des
dputs d'offrir les clefs de ses portes  Maximilien: il est plus
certain qu'elle restitua aux communes flamandes les bannires que
Franois de la Sauvagire avait dposes dans l'glise de Notre-Dame.

L'arme flamande tait dj arrive aux portes d'Arras, o Louis XI
campait avec ses hommes d'armes,  l'ombre de ces murailles dont tous
les chos semblaient le maudire. Maximilien d'Autriche ne sut point
profiter d'un moment si favorable pour obtenir un triomphe complet.
Son esprit faible et irrsolu se rvla, alors que sa fermet et sa
persvrance dans ses desseins eussent d tre pour lui un rempart
contre les ruses d'un monarque plus prudent et plus habile; il
accueillit les envoys du roi de France, qui venaient lui proposer une
trve d'un an et quarante jours, en s'engageant  restituer toutes les
villes et forteresses que les Franais occupaient encore, tant en
Hainaut que dans le comt de Bourgogne. Cette trve fut conclue le 11
juillet: le comte de Romont, Jean de Luxembourg, Philippe de Beveren
et le sire de Chantraine l'avaient vainement repousse de leurs
conseils et de leurs protestations: il ne leur resta plus qu'
dclarer qu'ils ne voulaient point y tre compris. Ds ce moment, la
popularit de Maximilien s'effaa aux yeux de tous ceux qui avaient
espr de trouver en lui un chef et un protecteur.

L'arme flamande s'tait spare; mais  peine Maximilien tait-il
arriv  Lille qu'il apprit que le roi de France, dlivr des prils
qui l'avaient menac, semblait peu dispos  abandonner les villes
dont il avait offert lui-mme la restitution. On remarquait les traces
d'une profonde tristesse sur le front du duc d'Autriche. Elle ne
s'effaa que, lorsqu' son retour  Bruges, il assista aux
rjouissances et aux ftes du baptme de son fils, n le 22 juin 1478,
que l'on avait nomm Philippe, afin que ce nom, en rappelant son
bisaeul, annont la mme puissance et la mme grandeur.

Cependant il avait t convenu, par un article de la trve, que des
confrences auraient lieu pour la conclusion d'une paix dfinitive
entre la Flandre et la France. Le roi avait demand qu'elles
s'ouvrissent  Saint-Omer, esprant profiter de cette occasion pour y
former quelques complots; mais Maximilien s'y opposa, et elles eurent
lieu  Boulogne. Les commissaires du roi (l'un d'eux tait Jean de
Saint-Romain) avaient, avant de quitter Paris, dpos entre les mains
du greffier du parlement une protestation contre toutes les
conventions par lesquelles ils auraient drog au droit de
confiscation qui appartenait au roi: prcaution assez inutile, car des
deux cts il fut impossible de s'entendre, et les confrences
s'coulrent en striles discussions sur la loi salique, que le roi
voulait appliquer  tous les Etats dpendant du royaume.

On esprait du moins que cette trve permettrait aux laboureurs de se
livrer aux travaux des semailles, et empcherait le flau de la famine
de se joindre au flau de la guerre; mais il en fut autrement. Quand
le roi de France, dit Olivier de la Marche, vit que les laboureurs et
syeurs de bl estoient au plus grand nombre, nonobstant la trve, il
envoya ses gens d'armes et fit prendre iceux laboureurs et syeurs, et
en tirrent les gens d'armes franois grans deniers et avoir, et
oncques depuis, le roi de France ne voulut our parler de cette
trve. En moins de deux annes, ces dvastations s'taient
reproduites trois fois; il ne faut plus s'tonner de voir les
campagnes devenir dsertes, et le dclin de l'agriculture amener  sa
suite la dtresse et la misre.

La guerre tait prs de se renouveler. Depuis le mois de fvrier 1478
(v. st.), les tats de Flandre, assembls  Termonde, avaient vot des
subsides pour la reprendre avec vigueur. Ils se runirent bientt
aprs  Anvers, pour adopter d'autres mesures dans le mme but, et
pourvoir  la dfense des frontires maritimes, o l'on redoutait
quelque tentative hostile. Le sire de Dadizeele cherchait au mme
moment, avec l'aide d'Adrien de Rasseghem et celle de Jean de
Coppenolle, dput des chevins de Gand,  organiser les milices
communales des campagnes, comme d'autres prsidaient  l'armement des
milices communales des villes. Voici comment il s'exprime lui-mme
dans ses _Mmoires_: Le sire de Dadizeele, considrant la triste
situation dans laquelle se trouvaient la plupart des habitants de la
Flandre, surtout un grand nombre de laboureurs,  cause de la crainte
des Franais, et encore plus  cause des excs auxquels se livraient
les hommes d'armes, amis funestes qui tuaient, blessaient et
dpouillaient de leurs biens ceux qu'ils auraient d dfendre,
s'occupa d'y trouver un remde. Il commena par armer ses vassaux de
Dadizeele, puis les habitants de Menin, de Gheluwe, de Becelaere, de
Moorslede, de Ledeghem, de Moorseele et de vingt-neuf autres villages.
Le 28 mars 1478 (v. st.), une revue, qui comprenait cinq mille six
cents hommes, eut lieu en prsence de plusieurs chevaliers et des
chevins de Gand, et tous y jurrent et promirent de s'aider
mutuellement, tant contre les ennemis que contre les excs des hommes
d'armes. Cette runion et ce serment firent tant de bruit et
produisirent un rsultat si utile, que cet exemple fut suivi de toutes
parts dans toute la Flandre; et, depuis ce moment, les Franais et les
hommes d'armes ne firent gure plus de dgts... Le duc Maximilien
valuait  cent cinquante mille hommes le nombre de ceux  qui le sire
de Dadizeele avait fait prendre les armes dans les quartiers d'Ypres
et de Gand. Les dsordres des hommes d'armes allemands et
bourguignons avaient pris un tel dveloppement que les tats de
Flandre avaient permis de sonner le tocsin pour s'opposer  leurs
dprdations.

L'accroissement des impts donnait lieu  d'autres sujets de plainte
dans la plupart des villes. A Gand, quelques membres des mtiers se
soulevrent; ils mirent  mort des magistrats qui voulaient s'opposer
 leur mouvement, et se retranchrent dans une chapelle. Il fallut
amener des coulevrines pour les contraindre  se rendre. Le doyen des
marchaux fut dcapit; d'autres furent bannis. On prtait 
quelques-uns des insurgs les plus coupables desseins, des rves de
meurtre et des penses de pillage; ils se proposaient mme, disait-on,
de saccager les glises. Ces hommes appartenaient  la lie des
passions populaires, qui ne s'lve que lorsque le niveau de l'ordre
et de la justice s'abaisse; d'eux sortiront les iconoclastes de 1566.

Des processions solennelles succdrent  ces meutes; elles
demandaient au ciel non-seulement la paix intrieure, mais aussi des
victoires sur les trangers. La guerre contre les Franais
recommenait avec une nouvelle vigueur. Par une rsolution qui
respirait  la fois le blme de la conduite passe de Maximilien et un
sentiment de mfiance vis--vis de lui dans l'avenir, les tats de
Flandre avaient dsign comme capitaine gnral de l'arme flamande le
comte de Romont, qui n'avait jamais adhr  la suspension d'armes.
Il avait reconquis les chteaux de Bouchain et de Crvecoeur. Cambray
avait abdiqu comme Tournay les privilges d'une douteuse neutralit
pour se prononcer en faveur de la Flandre. Arras aurait suivi cet
exemple, si les officiers de Louis XI n'en eussent chass tous les
bourgeois qui y possdaient encore un foyer, en retenant comme otages
leurs femmes et leurs enfants. Le roi de France se contentait d'ourdir
quelques intrigues qui ne russissaient point. Un chanoine les
dirigeait  Lille;  Douay, des soldats dguiss en paysannes
cherchrent  s'emparer des portes, en s'introduisant dans la ville
avec des pes caches dans des corbeilles qu'ils avaient remplies de
fromages. D'autres bandes franaises avaient song  traverser la Lys
pour conqurir du butin.

Maximilien attendait  Saint-Omer le moment o il pourrait prendre
part  la guerre. Le terme de la trve tant arriv, il alla, le 26
juillet 1479,  la tte de l'arme flamande, forte de vingt-deux mille
hommes, mettre le sige devant Trouane, que le sire de Saint-Andr
dfendait avec quatre cents lances et quinze cents arbaltriers.
Toutes les milices communales se montraient pleines d'ardeur, et parmi
les chevaliers qui entouraient le duc d'Autriche, il en tait
plusieurs qui,  l'exemple du comte de Nassau, portaient le bras nu,
afin de rpondre  une bravade des Franais, qui les avaient fait
menacer de leur couper le poing s'ils tombaient en leur pouvoir. On
tarda peu  apprendre qu'une arme ennemie s'avanait pour secourir
Trouane. Elle tait commande par ce sire de Crvecoeur qui, combl
autrefois des bienfaits du duc Charles, s'tait empress de trahir sa
fille, et n'avait cess d'exciter Louis XI  la dpouiller de son
hritage, en lui remontrant que la grandeur et le repos de la France
dpendaient de la conqute de la Flandre. On en valuait la force 
vingt-huit mille hommes, la plupart francs archers, et bien que l'on y
remarqut quelques pusillanimes courtisans, tels que Jean Daillon,
seigneur du Lude, et le valet de chambre Jean Wast, devenu le sire de
Montespedon, elle comptait plusieurs chefs fameux par leur courage,
vrais routiers de guerre, dit Molinet, disciples de Mars, ennemis de
paix, flagelleurs de peuples, durs comme mtal, lgiers comme daims,
et usits de respandre le sang humain.

A cette nouvelle, l'arme flamande leva le sige de Trouane pour
occuper une forte position d'o la vue s'tendait jusqu'aux tourelles
du chteau de Bomy. L'un des plus braves capitaines des armes de
Charles le Hardi, Salazar, reut la mission d'aller reconnatre
l'avant-garde de l'ennemi. Il fut assez heureux pour la surprendre
prs de Blangy, lui tua trois cents hommes et ramena cinquante ou
soixante prisonniers.

Cette escarmouche dcida une action gnrale. Les milices flamandes,
bien qu'elles fussent runies  la hte et presque dpourvues de
cavalerie, rclamaient  grands cris le combat, comme elles l'avaient
demand l'anne prcdente devant Arras. Le sire de Crvecoeur ne le
jugeait pas moins ncessaire pour rtablir l'honneur des armes
franaises. Impatient de profiter de la supriorit du nombre qui
semblait lui assurer le succs, il envoya un hraut dfier le duc
d'Autriche.

Une vaste plaine s'tendait entre les deux armes, depuis les hauteurs
de Dohem jusqu'aux ravins o l'on montre, au bord d'une fontaine, les
ruines de l'ermitage de sainte Fredeswide. Au centre s'levait une
colline, dont le nom, que les habitants du pays prononcent Enquingate,
est devenu celui de Guinegate dans tous les rcits historiques. Ce fut
l que la bataille s'engagea, le 7 aot 1479, vers huit heures du
matin, entre l'avant-garde de Maximilien, commande par le sire de
Baudricourt, et les Franais, qui se portaient en avant diviss en
trois corps principaux.

Les milices flamandes, armes de longues piques, prsentaient une
masse troitement serre sur une seule ligne. Un peu en avant se
trouvaient cinq cents archers anglais que soutenaient trois mille
arquebusiers allemands. Quelques hommes d'armes, en petit nombre, se
tenaient sur les flancs. Le duc d'Autriche harangua les siens.
Rjouissez-vous, leur disait-il, voici la journe que nous avons
longtemps dsire. Nous avons enfin devant nous ces ennemis, qui tant
de fois ont dvast nos champs, pill nos biens, brl nos maisons.
L'heure est arrive de vous conduire vaillamment. Notre querelle est
bonne et juste. Implorez le secours de Dieu, de qui dpend toute
victoire. A ces mots, il descendit de cheval pour s'agenouiller, et
tous les dfenseurs de la Flandre se prosternrent avec lui pour
rclamer la protection du Dieu que leurs pres avaient invoqu sur le
champ de bataille de Groeninghe.

L'arme franaise s'approchait. Elle avait culbut l'avant-garde du
sire de Baudricourt et sa redoutable cavalerie, se dployant vers la
droite pour viter les traits des archers anglais, se prcipitait
avec une force irrsistible au milieu des bataillons allemands et
flamands qui s'entr'ouvraient en dsordre. La mle devint sanglante,
et bientt  une vive rsistance succda le dsastre d'une droute
complte. Jacques et Antoine d'Halewyn tombrent parmi les morts. Les
sires de Cond, de la Gruuthuse, d'Elverdinghe, de Polheim furent
faits prisonniers. Une partie des fuyards, entranant Philippe de
Clves, cherchait  gagner Aire; les autres se dirigeaient vers
Saint-Omer, abandonnant aux Franais leurs armes et leur artillerie.
Le sire de Crvecoeur, se plaant  la tte de toute sa cavalerie,
s'lana aussitt  leur poursuite, tandis qu'un long cri de victoire
retentissait sous les bannires fleurdelises.

Au mme moment, le sire de Saint-Andr, sortant de Trouane, envahit
le camp flamand, o ses hommes d'armes gorgrent les prtres, les
vieillards, les femmes et les enfants, afin que rien ne les empcht
de piller librement les tentes du duc d'Autriche et de ses chevaliers,
les bagages, les joyaux et les approvisionnements qui abondaient,
aussi estoffment comme en Bruges ou en Gand.

Cependant les gmissements et les clameurs lamentables qui s'levaient
vers le ciel inspirrent  quelques corps de milices flamandes qui
n'avaient point t branls un de ces efforts nergiques qui
modifient parfois les coups de la fortune. Par une rsolution qui
semble imite de celle du comte de Thiette dans des circonstances
semblables,  la journe de Mons-en-Pevle, le comte de Romont et Jean
de Dadizeele descendirent de cheval avec les chevaliers qui les
entouraient et le duc d'Autriche lui-mme, pour les conduire au
combat. Les hommes d'armes et les francs archers de Louis XI
reculrent, surpris par cette attaque imprvue; l'artillerie fut
reconquise, et les milices de Flandre poursuivirent leurs succs en
repoussant les ennemis jusqu' leur propre camp, qui fut aussitt
assailli et forc. Lorsque le sire de Crvecoeur reparut dans la
plaine, il tait trop tard pour qu'il pt esprer de rparer les
rsultats de son imprudence; il ne russit qu' couvrir la retraite
des dbris de son arme vers Hesdin et vers Blangy.

Les pertes qu'avaient prouves les Franais  la fin de la journe
vengrent celles qu'ils avaient fait subir aux milices flamandes au
commencement de l'action. Non-seulement elles avaient recouvr toute
leur artillerie, mais elles s'taient empares aussi de trente-cinq
serpentines; enfin, si elles comptaient quelques nobles chevaliers,
quelques intrpides bourgeois parmi les morts, les Franais qui
avaient succomb taient bien plus nombreux, et l'on remarquait parmi
ceux-ci l'amiral de France, le snchal de Normandie, le comte du
Maine, les sires de Clermont, de Crquy, de Vaudemont, de Torcy, et un
clbre capitaine dont nous avons dj cit souvent le nom, Jean de
Beauvoisis. Antoine de Crvecoeur, frapp  ct d'eux, avait expi la
trahison du sire d'Esquerdes, et le valet de chambre Jean Wast, autre
transfuge, y avait termin, au milieu des gens de guerre, une vie que
n'avaient pu illustrer ni les intrigues du chteau de Genappe ni
celles du Plessis-lez-Tours.

Maximilien passa la nuit dans le camp franais au lit d'honneur,
tendu de glorieuse renomme. Il avait montr du courage dans cette
journe; mais la faiblesse et l'incertitude qui formaient l'un des
traits principaux de son caractre se reproduisirent presque aussitt,
trop promptes  touffer les inspirations d'une nergie momentane.
Si, au lieu de licencier son arme, il se ft prsent immdiatement
devant Trouane ou mme devant Arras, la terreur panique qu'avait
rpandue le bruit de la bataille de Guinegate lui en et sans doute
fait ouvrir les portes.

Le mcontentement de Louis XI fut extrme quand il sut qu'on avait
combattu contrairement  ses volonts; il disgracia le sire
d'Esquerdes et le sire de Saint-Andr, et rsolut de remplacer les
francs archers par des gentilshommes, parce qu'il avait plus de
confiance dans le courage de la noblesse, toujours fidle  cette
tradition de l'honneur qui lui avait appris  mourir plutt que de
reculer; mais loin de les chercher dans ses Etats, il alla les
recruter vers les marches de l'Allemagne et de la Suisse, sans se
proccuper des consquences d'une politique mticuleuse qui allait
compromettre pendant un demi-sicle la fortune militaire de la France,
en plaant en des mains trangres le soin de la dfendre.

Lorsque la guerre se ralluma, au mois de septembre 1479, les Franais
envahirent le pays de Bourbourg, sans rencontrer d'arme qui mt
obstacle  leurs progrs, et la Flandre et t perdue, si Jean de
Dadizeele, faisant en toute hte sonner le tocsin dans les campagnes,
n'et russi  les arrter prs de Cassel, en leur opposant les
milices communales, illustres par la victoire de Guinegate.

Cependant, les revers ne lassaient point les ambitieuses esprances
d'un prince habitu  trouver dans sa persvrance le gage de ses
succs. Louis XI, cherchant dans les ngociations des triomphes moins
incertains que ceux des armes, traitait avec la Castille, forait le
roi Ren  lui cder une partie de ses Etats, s'emparait de la tutelle
du jeune duc de Savoie, concluait de nouvelles alliances avec les
Suisses et les Gnois, et menaait le duc de Bretagne de lui opposer,
s'il ne soutenait pas ses intrts, des prtentions rivales qui
remontaient  Jeanne de Blois. Il envoyait en mme temps le sire de
Blancfoss et Pierre Framberg s'aboucher  Metz avec les dputs des
villes de Gueldre, pour qu'elles prissent les armes contre le duc
d'Autriche.

En prsence de ces immenses prparatifs, la Flandre se demandait si
elle pouvait compter sur la protection d'un prince qui n'avait t
victorieux que malgr lui et qui, mme aprs sa victoire, avait
abandonn aux Franais le pays de Bourbourg. Les communes s'agitaient
et le sire de Lalaing crivait lui-mme au sire de Dadizeele: Je
meurs de ce que je voy que les Franchois gastent ainsy nostre pays et
que nous n'y pourvons autrement. Maximilien s'tait rendu  Gand au
mois de novembre pour y rclamer de nouveaux impts, quand le doyen
des mtiers lui dclara, au nom des bourgeois, qu'il tait ncessaire
que d'abord il rendt compte de tous les deniers employs.
Voulez-vous donc la perte de la Flandre? s'cria Maximilien.--Nous
l'aimons trop, rpliqurent les bourgeois, pour laisser  d'autres le
soin de sa dfense. En effet, une assemble gnrale fut convoque 
Termonde, et toutes les mesures y furent prises pour organiser la
rsistance sur la base la plus large et la plus nationale; les milices
communales prtes  s'armer au printemps s'levaient  cent cinquante
mille hommes.

Dans ces graves circonstances, o Maximilien se voyait condamn au
mpris et  l'isolement aussi bien vis--vis de ses sujets que
vis--vis des princes trangers, une femme conut le projet de
rtablir l'influence qui lui chappait. Cette femme tait la duchesse
douairire de Bourgogne, Marguerite d'York. Veuve de Charles le Hardi,
elle aspirait  se venger des communes flamandes, qui l'avaient bannie
en 1477. Elle se souvenait aussi de l'asile offert  Edouard IV et de
cette glorieuse intervention dans les troubles de l'Angleterre qui
avait jadis resserr l'alliance des maisons d'York et de Bourgogne.
Sur ces deux bases reposaient les desseins ambitieux qu'elle fit
aisment accepter  un prince qu'elle dominait autant par la fermet
que par la supriorit de son esprit.

Depuis longtemps les agents de Marguerite d'York multipliaient leurs
dmarches pour combattre l'influence des conseillers anglais que
pensionnait secrtement Louis XI, lorsqu'au mois de juin 1479,
quelques semaines avant la bataille de Guinegate, des navires flamands
conduisirent au port de l'Ecluse trois vaisseaux franais o l'on
saisit des prsents adresss  lord Howard et des lettres de Louis XI
qui l'exhortaient  faire en sorte que dix mille Anglais se
joignissent  son arme pour envahir la Flandre. Lord Howard fut
arrt avec onze de ses amis, et des plnipotentiaires se rendirent 
Saint-Omer, o ils conclurent, le 18 juillet, une convention relative
au mariage de Philippe, fils de Maximilien, avec Anne d'Angleterre,
troisime fille d'Edouard IV.

Marguerite d'York, encourage par ce succs, allait aborder la lutte
contre les communes flamandes, lutte prilleuse et difficile, dans
laquelle elle esprait tre plus heureuse ou plus habile que les rois
les plus redoutables. En 1453, Gand avait reprsent les communes
flamandes dans sa longue guerre contre le duc Philippe de Bourgogne.
En 1479, la question est pose sur le mme terrain, sur le terrain o
elle a t dcide vingt-six ans auparavant par la bataille de Gavre.
Des nobles de la cour rptaient tout haut que la ville de Gand tait
mal gouverne. Les officiers du prince tenaient le mme langage.

Voici en quels termes mystrieux le comte de Saint-Pol avertissait le
sire de Dadizeele de la situation des choses au mois de dcembre 1479:
Pour vous bien advertir, tant de secrets entendements courent
aujourd'huy que l'en ne s'y scet cognoistre: ce scet le
Tout-Puissant!

Quels taient ces secrets entendements? Le document suivant les fera
connatre: A messire Jean de Dadizeele, haut bailli de Gand, notre
trs-cher seigneur. Noble et digne seigneur, les chevins des deux
bancs de Gand et les deux doyens de la ville de Gand, salut et amiti:
qu'il vous plaise savoir que nous avons appris aujourd'hui par Jean de
Coppenolle, notre secrtaire, qu'il se fait quelque machination par le
moyen et  la poursuite de certaines personnes qui nous sont hostiles,
comme on peut le supposer, pour que l'on vous enlve votre dignit de
haut bailli de Gand, ce qui nous parat fort trange, et nous ne
pouvons souponner quels sont les griefs que l'on produit contre vous
et nous avec une intention coupable, ce qui serait triste  voir et 
entendre. Htez-vous donc de vous rendre  Gand afin de savoir si
vous n'avez plus d'autorit et d'examiner ce qu'il nous reste  faire
pour vous la conserver.

Marguerite d'York croyait dsarmer les communes flamandes en les
privant des sages conseils du sire de Dadizeele, mais elle comprit
bientt que c'tait une trop vaste tche que de vouloir rgner 
Londres par les ngociations et  Gand par la force et la violence. Au
mois de mai 1480, Maximilien charge l'abb de Saint-Pierre de dclarer
aux chevins et aux doyens de Gand que jamais il ne songea  leur
enlever leurs privilges, et qu'il espre qu'ils le soutiendront avec
les bonnes villes dans ses dmarches, pour acqurir l'ayde des
Anglois contre le roy de France, qui contendoit destruire la comt de
Flandre pour distraire d'icy la marchandise et la attraire en France.
Les Gantois rpondent firement qu'ils sont rsolus  maintenir les
privilges que leurs anctres payrent de leur sang, et que, d'aprs
ces privilges, tant que toutes les infractions qu'ils ont subies
n'auront point t rpares, ils doivent s'abstenir de toute relation
avec les autres membres de Flandre. Ils ajoutent qu'ils dsirent tre
instruits des ngociations commences avec l'Angleterre.

Les nouvelles arrives de Londres taient peu favorables. Lord Howard
tait parvenu  se disculper, et il venait d'tre charg d'aller
conclure un nouveau trait avec le roi de France (12 mai 1480).
Marguerite n'hsita pas toutefois  tenter un dernier effort, et elle
se rendit elle-mme en Angleterre. Edouard IV aimait peu les Franais,
mais il coutait son avarice en acceptant leurs dons. Il raconta, le
27 juillet,  sa soeur, que lord Howard, arriv la veille de France
avec le dernier semestre du _tribut_ tabli par le trait d'Amiens,
lui avait appris que Louis XI consentirait volontiers  lui payer,
chaque anne, cinquante mille cus s'il pouvait conclure le mariage du
Dauphin et de madame Elisabeth, ainsi qu'une trve dont seraient
formellement exclus le duc d'Autriche et le duc de Bretagne, et que
pour parvenir  ce but son intention estoit de non espagner la moiti
de la revenue de son royaume d'un an en dons et autrement. Lord
Howard avait aussi dclar que le roi de France, s'il ne russissait
point  Londres, s'adresserait  Maximilien lui-mme, afin de
pratiquer par tous moyens possibles, et mesmement par force d'argent
et plusieurs autres fainctes et dissimules offres, aucun trait au
moyen duquel il le pust sparer des maisons d'Angleterre et de
Bretagne. L'un de ces moyens, le plus oppos  la politique
habituelle de Louis XI, puisqu'il se fondait sur l'intimidation, tait
la runion d'une arme destine  former le sige d'Aire et de
Saint-Omer.

La duchesse de Bourgogne avait aussi t avertie que des envoys
franais ne tarderaient point  traverser la mer: elle prvint leurs
efforts. Par des traits successifs du 1er, du 5 et du 14 aot 1480,
le roi d'Angleterre s'allia  Maximilien et lui accorda pour son fils
la main de sa fille Anne. Six mille archers anglais devaient secourir
la Flandre contre le roi de France, et Maximilien promettait  Edouard
IV une rente annuelle semblable  celle que lui payait Louis XI.
Marguerite s'tait mme efforce d'engager Edouard IV  envahir
l'Aquitaine et la Normandie, et  runir  sa couronne les conqutes
qui avaient illustr le rgne d'Edouard III, anctre commun des deux
grandes dynasties d'York et de Lancastre. Peut-tre mme Maximilien
proposa-t-il de rendre hommage du comt de Flandre  Edouard IV, _roi
de France et d'Angleterre_, ds qu'il aurait travers la mer avec ses
armes. Michel de Berghes avait dj reu des instructions relatives 
la part que le duc d'Autriche prendrait  cet armement, et il avait
t convenu que quinze cents archers anglais iraient immdiatement
rejoindre ceux qui se trouvaient en Flandre sous les ordres de Thomas
d'Euvringham. Pour que cette confdration ft complte, on attendait
 Londres les envoys de la Bretagne chargs d'offrir au prince de
Galles la main de l'unique hritire de leur duch.

L'imprudence et l'incapacit de Maximilien devaient renverser tous ces
projets si habilement prpars en dpit de mille obstacles. Il ne
s'tait laiss branler ni par l'invasion des Franais dans le
Luxembourg, ni par les prparatifs des garnisons franaises de
l'Artois aisment contenues par Jean de Dadizeele: il avait cd 
quelques lignes d'une lettre o l'un de ses espions en France lui
annonait que Louis XI avait combl d'honneurs et de prsents le
cardinal de la Rovre, lgat du pape Sixte IV, non-seulement pour
qu'il excommunit les Flamands, mais aussi pour qu'il persuadt  la
duchesse douairire de Bourgogne de soutenir ses intrts, en lui
faisant offres de par le roy de la marier grandement. Quelque
invraisemblable que ft cette allgation, Maximilien y ajouta une foi
aveugle: il refusa de recevoir dans ses Etats le cardinal de la
Rovre et traita avec Louis XI, non-seulement sans le conseil, mais
mme  l'insu de la duchesse Marguerite.

Quelques-uns des ministres anglais se montrrent fort irrits de la
conduite de Maximilien: Edouard IV toutefois partageait peu leurs
sentiments. Il approuva aisment ce qu'avait fait le duc d'Autriche,
et se hta d'envoyer en France des ambassadeurs continuer les
ngociations relatives au mariage de madame Elisabeth avec le Dauphin
pour conserver le _tribut_ de cinquante mille cus. Peu de jours
aprs, Marguerite s'embarqua  Douvres, et les envoys du duc de
Bretagne ne trouvrent  leur arrive en Angleterre que le souvenir de
la vaste confdration  laquelle ils se croyaient appels  prendre
part.

Cependant Marguerite n'abandonna point ses desseins: son retour en
Flandre lui avait rendu son influence, et elle prsida sans doute aux
instructions qui furent donnes le 29 janvier 1480 (v. st.) au prince
d'Orange, au comte de Chimay,  l'abb de Saint-Bertin et au doyen de
Saint-Donat, chargs d'aller remontrer  Edouard IV que le moment
n'avait jamais t plus favorable pour porter la guerre en France, et
que Maximilien tait prt  lui cder ses droits sur Boulogne,
Montreuil, le Ponthieu et les villes de la Somme, et  l'aider 
reconqurir la Normandie et la Champagne, o il pourrait se faire
couronner  Reims. L'appui de Maximilien n'est-il pas important? La
Flandre n'est-elle pas la patrie de Jacques d'Artevelde? Le prince
d'Orange et le comte de Chimay auront soin de le rappeler au roi
d'Angleterre, en exposant comme l'ayde et assistance des dits pays
est moult  estimer; car pour l'avoir le roy Edouard d'Angleterre, qui
premier mist avant la querelle des roys d'Angleterre en France, vint
par de en sa personne, pratiqua l'ayde des dits pays et tint  bien
grande chose l'avoir d'aucuns d'iceux, et aussi il luy servit et
prouffita moult  sa conqueste, comme chacun sait. Edouard IV
ressemblait peu  l'illustre monarque dont il portait le nom: on le
pressa vainement de prendre les armes; il rpondait toujours:
Attendez la mort du roi de France.

Louis XI tait dj vieux, et sa sant s'affaiblissait; selon une
rumeur populaire qui arriva jusqu'en Flandre, il avait t atteint de
la lpre vers la fin de l'anne 1479. Enfin, au mois de mars 1480 (v.
st.), pendant qu'il se trouvait  table, aux Forges prs de Chinon, il
avait t frapp d'une attaque d'apoplexie qui lui fit perdre un
moment la parole, et qui lui sembla, aussi bien qu' ses ennemis, le
signe de sa fin prochaine. Agit par ses remords, il s'attachait de
plus en plus  cette vie de la terre o le crime, assis au fate des
grandeurs, se promet vainement une ternelle impunit. Il faisait
chercher aux Cordeliers de Troyes les reliques de Jean de Gand, pauvre
ermite de Saint-Claude, qui avait partag avec Jeanne d'Arc la gloire
de faire accepter  Charles VII des prophties libratrices. Il
appelait saint Franois de Paule du fond de l'Italie, pour lui
demander  genoux quelques jours de plus, et, en mme temps, craignant
de voir ses terreurs se rvler et affaiblir sa puissance, il
prsidait son conseil, passait ses Suisses en revue, et faisait
acheter  grands frais dans toute l'Europe les instruments de ces
plaisirs qui ne conviennent qu' la sant et  la jeunesse: des rennes
de Sude, des chevaux de Naples, des mules de Sicile, des pagneuls de
Valence, des levrettes de Bretagne, bientt oublies pour celles qu'il
choisit dans la meute du sire de Boussut, de prfrence aux barbets de
Flandre  jambes droites et aux chiens noirs de Saint-Hubert, comme la
seule ranon qu'il voult accepter de Wolfgang de Polheim: frivoles
dlassements qui formaient un contraste trange avec les sombres
proccupations de sa politique.

Le 25 octobre 1480, Louis XI avait crit au cardinal de la Rovre que
si l'entre des Etats de Maximilien lui tait dfinitivement refuse,
il ferait bien d'annoncer que sa mission tait d'assurer aux peuples
le rtablissement de la paix, si ncessaire  leur prosprit, et
d'adresser cette dclaration aux Gantois, afin d'exciter chez eux
quelque sdition violente. Le lgat du pape avait dj fait publier
dans toutes les villes de Flandre la bulle pontificale du 16
septembre, qui avait inutilement engag Maximilien  le recevoir; il
rpondit  Louis XI qu'il allait remontrer, par une nouvelle lettre,
aux bonnes villes de Flandre tous les maux que leur dsobissance au
saint-sige devait entraner, et combien Maximilien tait coupable en
rejetant la mdiation du pape pour n'couter que les conseils de
l'vque de Tournay. Or, l'vque de Tournay tait Ferri de Cluny,
frre de l'ancien protonotaire de Trouane, qui, aprs avoir t le
complice d'Hugonet et d'Humbercourt et l'instrument de l'usurpation de
la Bourgogne par le roi de France, tait rest ha des Flamands en
quittant Louis XI pour s'attacher exclusivement au duc d'Autriche.

L'impopularit de Maximilien s'accroissait de jour en jour; sa
prodigalit, qui ne cessait d'enrichir les Allemands et les
Bourguignons, multipliait les sacrifices que s'imposait un pays rduit
 la dtresse et  la misre: sa faiblesse concourait  les rendre
striles. Au moment mme o Louis XI l'accusait publiquement de
falsifier le sceau royal, Maximilien ne songeait qu' remplir ses
trsors pour les puiser aussitt. Ds le mois de septembre 1477, on
le voit crire au sire de Ravestein pour qu'il remette  son valet de
chambre, Gauthier de Heusden, cent mille florins de joyaux, et, de
plus, une bague garnie de pierres, de la valeur de trois quarats ou
chinc mille florins, pour les engager ou faire fondre. En 1479, il
laisse vendre par la maison des Mdicis, qui apprit  aimer les arts
en acceptant des chefs-d'oeuvre comme gage de ses prts usuraires, une
partie des images ciseles et de la riche vaisselle des ducs de
Bourgogne. De prcieux joyaux se trouvaient entre les mains de
Foulques Portinari, qui menaait de les faire fondre si on ne lui
remboursait pas ses avances; d'autres taient entrs dans les coffres
de quelques marchands espagnols qui prtaient  trente et quarante
pour cent d'intrt; d'autres encore avaient t remis  Jacques de
Witte,  Jean de Boodt,  Henri Nieulant,  Jacques Despars,  Jacques
Metteneye et  trente-cinq de leurs amis, qui s'taient constitus
cautions pour une somme de quatre mille livres de gros. Faut-il
ajouter que la bibliothque des ducs de Bourgogne, la plus riche et
noble librairie du monde, avait t en grande partie aline et
disperse; les monuments de la protection que les ducs de Bourgogne
avaient accorde aux lettres disparaissaient dans le mme gouffre que
ceux qui retraaient leur puissance.

Il ne faut plus s'tonner de voir le mcontentement clater de toutes
parts. Les dputs des communes s'assemblrent pour dlibrer sur la
situation des affaires publiques: Gand avait pris l'initiative de ce
mouvement. Comme aux plus mauvais jours du quatorzime sicle, la
lutte se dessinait nergique et vive entre les courtisans qui
entouraient le prince  ses joutes et  ses ftes, et les bourgeois
des villes qui lui avaient fait un rempart de leurs corps sur le champ
de bataille.

Le chef du parti des communes tait Jean de Dadizeele. Issu d'une
antique maison, il avait frquent pendant sa jeunesse les coles de
Lille et d'Arras, puis il s'tait attach comme servant d'armes 
Simon de Lalaing ds l'poque o celui-ci dfendit si vaillamment
Audenarde contre les Gantois, et il tait rest prs de lui jusqu'
sa mort. En 1465 il avait pous Catherine Breydel et tait retourn
dans le chteau de ses anctres, o il reut tour  tour les nombreux
plerins qui allaient prier  l'autel de Notre Dame de Dadizeele,
notamment les duc Philippe et Charles de Bourgogne, Marie et
Maximilien, Adolphe de Clves, le comte de Scales et d'autres htes
non moins illustres. Ds ce moment, ses annes furent partages entre
l'administration paternelle de ses domaines et les guerres o il tait
tenu,  raison de son fief, de servir le prince. Tantt il tablissait
une foire et faisait btir de nombreuses maisons  Dadizeele, de telle
sorte qu'on parle dans les documents contemporains de la ville de
Dadizeele, comme Bladelin parlait quelques annes plus tt de sa ville
de Middelbourg. Tantt il passait la revue annuelle de ses braves
vassaux qui le suivirent  Guinegate, les fermiers tant monts sur
leurs chevaux de trait, les ouvriers tous arms d'une fourche;
d'autres fois il courait dfendre la Bourgogne, au premier bruit des
rsultats douteux de la bataille de Montlhry. En 1467, il
accompagnait le sire de la Gruuthuse, lorsqu'il parvint  calmer 
Gand l'meute de la Saint-Livin. A la mort de Charles le Hardi, il
tait devenu le conseiller et le dfenseur de Marie de Bourgogne.
Allant recevoir Maximilien aux frontires de Flandre, puis prsidant 
son mariage, galement prompt  rprimer les sditions des mtiers de
Gand et  faire respecter la suprmatie de la ville par les habitants
de la chtellenie qui lui tait soumise, appel bientt par ses
victoires au commandement de l'arme flamande, avec laquelle il djoua
tous les projets de Louis XI, cr tour  tour grand bailli de Gand,
bailli souverain de Flandre, capitaine gnral et ambassadeur en
Angleterre, il tait le seul homme capable de sauver la Flandre
menace  la fois par la trahison et l'anarchie, par l'intrigue et la
conqute.

Le 7 octobre 1481, Jean de Dadizeele se trouvait  Anvers, lorsqu'il
fut assailli le soir par quatre ou cinq meurtriers inconnus. Peu de
jours aprs, il rendit le dernier soupir. Sa vie, jusque-l destine 
accomplir  travers mille prils une oeuvre de conciliation, et pu
modrer les passions inquites de ses amis, et protger ceux-l mmes
qui le hassaient: sa mort allait briser le dernier obstacle qui
s'oppost aux discordes civiles, car elle devait tre galement
funeste aux hommes qui l'avaient prpare et aux bourgeois, qui lui
firent des funrailles aussi pompeuses que celles d'un prince:
c'tait le deuil de la Flandre entire, condamne  voir s'teindre
avec la paix intrieure les dernires illusions de la puissance et de
la libert.

Maximilien se trouvait  Anvers lors de l'attentat dirig contre le
sire de Dadizeele. Il tait mme all le voir et avait fait fermer les
portes de la ville, afin que les auteurs du crime ne pussent
s'chapper. On ne les dcouvrit point: cependant la rumeur publique
accusait le sire de Montigny et le btard de Gaesbeke. Le premier
tait le beau-pre, et le second le fils illgitime de messire
Philippe de Hornes, seigneur de Gaesbeke et de Baucignies, connu
lui-mme comme l'un des principaux ennemis de la victime. Maximilien
feignit de l'ignorer et ne se souvint plus de l'assassinat de Jean de
Dadizeele que pour en profiter. On arrta  Bruges par son ordre les
magistrats et les bourgeois les plus respects, Jean de Riebeke, Jean
de Keyt, Jean de Boodt, Martin Lem, si fameux par le zle qu'il avait
montr  prodiguer ses biens pour rsister  l'invasion franaise,
Jean de Nieuwenhove, l'un des hros de Guinegate. Il fallut quatre
jours aux officiers de Maximilien pour tayer sur les griefs les plus
vagues leur acte d'accusation. Il nous suffira de rappeler que l'un de
ceux que l'on reprochait  Jean de Nieuwenhove tait de s'tre
appropri  Guinegate le trsor de l'arme, trsor qui avait t
pill, on le savait bien, par les hommes d'armes du sire de
Saint-Andr. La conclusion tait du reste telle que l'avarice de
Maximilien permettait de le prvoir: le payement d'une amende qui pour
chacun des accuss se serait leve  quarante mille lions d'or. Tous
les conseillers de Maximilien s'taient empresss d'offrir leur
tmoignage hostile: c'taient, entre autres, Roland d'Halewyn, alli 
la maison de Hornes, Jacques de Ghistelles, Charles d'Uutkerke, et en
mme temps le duc d'Autriche dcidait que cette affaire serait porte
devant la juridiction de son conseil, juridiction videmment dnue de
toute garantie d'impartialit; mais les accuss rclamrent si
vivement les privilges attachs au droit de bourgeoisie qu'il fallut
ajourner leur jugement.

Peu de jours aprs, les tats se runirent  Bruges. Les chevins de
cette ville et ceux du Franc, effrays par l'arrestation de leurs
anciens collgues, accordrent les subsides qui furent demands; mais
les chevins de Gand refusrent d'envoyer des dputs  cette
assemble. Ils avaient protest contre l'arrestation de Jean de
Nieuwenhove et de ses amis en prononant immdiatement une sentence
de cinquante annes d'exil contre le sire de Hornes. Celui-ci ne
rpondit  leurs menaces qu'en les traitant de chiens et en portant
par moquerie un collier de fer garni de clous pour se dfendre contre
eux. Le sire de Hornes ne quittait plus Bruges, o il s'abritait sous
le manteau de Marie de Bourgogne, non pas parce que c'tait un manteau
de pourpre, mais parce que la princesse qui le portait tait bonne,
douce, aimable, pieuse, respecte de tous. La transmission de la
souverainet par les femmes annona toujours pour la Flandre un avenir
prochain de dsastres et de malheurs, aussi bien depuis Jeanne de
Constantinople jusqu' Marie de Bourgogne que depuis Marguerite
d'Autriche jusqu' Marie-Thrse, et toutefois la Flandre, indocile 
l'autorit des monarques les plus redoutables et des capitaines les
plus illustres, se prit toujours  aimer celle qui rsidait en de plus
faibles mains: elle chrissait l'hritire orpheline de Charles le
Hardi autant qu'elle avait chri autrefois les hritires orphelines
de Baudouin de Constantinople, comme si les traditions de la gloire
des dynasties qui s'teignent empruntaient un nouveau prestige et un
dernier clat en se reposant au sein de l'innocence et de la chastet
de la vierge et de la femme.

Voyez Marie de Bourgogne au milieu des bourgeois de Bruges qui osrent
lutter contre la puissance de son aeul: ils l'admirent et la vnrent
tandis qu'elle se mle, pieds nus et un cierge  la main, aux
processions qui demandent  Dieu la victoire de Guinegate. Ils
applaudissent galement  sa grce et  son adresse lorsque, entoure
de dames, elle effleure de ses patins lgers la glace qui conserve 
peine sa trace, prophtique image d'une existence fugitive et trop tt
clipse; ils la saluent de leurs acclamations quand elle se prpare,
le faucon au poing,  parcourir les bois et les marais: un jour,
toutefois, au lieu de reparatre aux portes de Bruges au son des
fanfares et du joyeux hallali, on la rapporta ple, sans mouvement, le
corps  demi bris,  la suite d'un bond de son coursier, qui s'tait
renvers sur elle. L'affection dont elle tait l'objet ne se manifesta
jamais plus vivement; elle fit bientt place  un sentiment profond
d'inquitude. Une procession solennelle parcourut toute la ville: elle
rentrait  Saint-Donat lorsque le dernier soupir de la jeune duchesse
de Bourgogne monta vers le ciel avec les derniers chants du clerg, au
milieu des prires et des larmes du peuple (27 mars 1481, v. st.).




LIVRE VINGT-UNIME.

1481-1500.

    Discussions relatives  la mainbournie.
    Intervention de Charles VIII.
    Dcadence et fin des communes flamandes.


Ds que l'on avait pu prvoir la mort de la duchesse de Bourgogne, le
sire de Gaesbeke, voyant que la protection sur laquelle il se reposait
allait lui manquer, s'tait ht de fuir de Bruges.

Les Gantois avaient confirm le 18 mars la sentence qu'ils avaient
prononce le 11 dcembre contre lui. Les sires de Beveren et de la
Gruuthuse se rendirent au milieu d'eux pour les calmer, et revinrent
avec leurs dputs, qui furent reus avec honneur: deux jours aprs,
Jean de Nieuwenhove et les bourgeois qui avaient t emprisonns avec
lui furent solennellement absous de toutes les accusations portes
contre eux.

Selon les clauses de l'acte du 18 aot 1477, l'autorit du duc
d'Autriche devait se terminer par la dissolution du mariage qui en
tait la base, et le 8 avril, les tats de Flandre s'assemblrent 
Bruges pour s'occuper des affaires publiques et renouveler l'ancienne
alliance des trois bonnes villes. Maximilien promit d'loigner
dsormais de lui Philippe de Hornes, Roland d'Halewyn, Jacques de
Ghistelles et leurs amis: il offrit de plus de prter un nouveau
serment de respecter les franchises et les privilges du pays. Il
esprait ainsi obtenir la tutelle de son fils et le maintien de son
autorit; mais les tats demandrent quelque dlai pour dlibrer; et
s'ils consentirent, dans une nouvelle runion, tenue  Gand le 3 mai
1482,  lui reconnatre le titre de _bail_ et de _mainbourg_, ce fut
avec cette rserve importante que la Flandre seroit gouverne soubz
le nom de monseigneur Phelippe par l'advis de ceulx de son sang et de
son conseil estans et ordonnez lez luy.

Maximilien ne ngligeait aucun moyen pour se rendre les tats
favorables. Il consentit  nommer  leur demande des ambassadeurs
chargs de traiter de la paix avec Louis XI, et choisit pour cette
importante mission les sires de Rasseghem et de la Gruuthuse, qui
jouissaient  Gand et  Bruges d'une grande popularit. Les abbs des
Dunes et de Saint-Pierre, le prvt de Saint-Donat, et trois chevins
de Gand, de Bruges et d'Ypres, devaient les accompagner en France.

Un trait qui rtablt les relations commerciales, suspendues depuis
cinq annes, paraissait depuis longtemps utile et dsirable aux
esprits les plus sages: il semblait qu'il ft devenu urgent d'en hter
la conclusion au moment o la Flandre, encore inquite sur les
desseins secrets de Maximilien, n'tait plus assure de pouvoir
opposer aux forces suprieures de la France celles qu'elle puisait
dans la concorde intrieure et dans son union.

On souhaitait galement la paix au chteau du Plesis-lez-Tours. Par
une trange proccupation, remords politique qui se mlait  bien
d'autres remords, le roi de France ne songeait qu' rparer la faute
qu'il avait commise en ddaignant l'alliance de Marie de Bourgogne; il
esprait y parvenir en recherchant pour le Dauphin la main de
Marguerite, qui ne possdait pas le vaste hritage de sa mre et que
la mme ingalit d'ge et spare de son poux. Depuis longtemps, il
prsentait ce mariage comme le meilleur moyen de faire cesser la
guerre. Il saisit avec empressement, aprs la mort de Marie de
Bourgogne, cette occasion si favorable pour faire russir ses projets,
et ds qu'il apprit que les communes de Flandre se proposaient de lui
envoyer des dputs, il se hta de leur exprimer la joie qu'il en
prouvait.

Les dputs des communes flamandes trouvrent Louis XI  Clry, o il
tait venu passer les ftes de l'Assomption: ils lui exposrent leur
mission et obtinrent une rponse favorable. Le sire de Saint-Pierre
les reconduisit jusqu' Paris, o le prvt des marchands et les
chevins leur firent galement grand honneur. Le roi avait mme voulu
qu' leur retour ils vissent l'arme du sire de Crvecoeur qui venait
de s'emparer de la ville d'Aire (28 juillet 1482). Elle tait en effet
fort belle: on y comptait quatorze cents lances, six mille Suisses et
huit mille hommes arms de piques.

Le rcit des ambassadeurs flamands fit dsirer de plus en plus la
paix. Les tats se runirent d'abord  Ypres, puis  Alost, et ils ne
se montrrent point loigns de consentir au mariage de mademoiselle
Marguerite avec le Dauphin.

Les ngociations se continuaient  Arras. Le roi de France y avait
envoy deux hommes qui,  des titres bien diffrents, n'taient
trangers ni l'un ni l'autre  ceux avec lesquels ils taient appels
 traiter. Le premier tait ce sire de Crvecoeur qui, inquit par
Louis XI au sujet de l'emploi des trsors remis entre ses mains,
rpondait qu'il les rendrait volontiers si le roi lui rendait aussi
Aire, Arras, Saint-Omer, Bthune, Bergues, Dunkerque, Gravelines, que
ces trsors avaient mis en son pouvoir. Le second tait Jean de la
Vacquerie, bourgeois d'Arras, devenu premier prsident du parlement de
Paris, qui ne craignit jamais de rsister  des ordres injustes, et de
placer le soin de son honneur au-dessus de celui de sa vie, plus digne
de louanges dans sa pauvret, remarque Michel de l'Hospital, que ne
l'avait t Nicolas Rolin au milieu de ses richesses. Parmi les
dputs nomms par le duc d'Autriche et les tats de Flandre, on
remarquait Jean de Lannoy, chancelier de la Toison d'or et abb de
Saint-Bertin, les abbs de Saint-Pierre de Gand et d'Afflighem, le
sire de Gouy, haut bailli de Gand, Jean d'Auffay, matre des requtes,
Jacques de Savoie, comte de Romont, les sires de Lannoy, de Berghes et
de Boussut. La ville de Gand avait choisi pour ses mandataires
Guillaume Rym et Jacques Steenwerper; celle de Bruges tait
reprsente par le bourgmestre Jean de Witte, le conseiller George
Ghyselin et Jean de Nieuwenhove; celle d'Ypres, par son pensionnaire
Jacques Craye; Louvain, Anvers, Bruxelles, Mons, Lille, Douay,
Valenciennes, Saint-Omer, y avaient aussi leurs dputs.

Le trait de paix fut sign le 23 dcembre 1482: il portait que le
Dauphin pouserait mademoiselle Marguerite de Flandre et qu'elle
recevrait pour dot les comts d'Artois et de Bourgogne et les
seigneuries de Mcon, d'Auxerre, de Salins, de Bar-sur-Seine et de
Noyers, que Louis XI occupait dj. La ville de Saint-Omer devait y
tre jointe; mais elle ne devait tre remise aux Franais qu'
l'poque de la consommation du mariage. Un article spcial
reconnaissait au roi la souverainet du comt de Flandre, dont le
jeune duc Philippe tait tenu de rendre hommage. D'un autre ct, le
roi de France abandonnait ses prtentions sur les chtellenies de
Lille, de Douay et d'Orchies, confirmait tous les privilges de la
Flandre, tels que Marie de Bourgogne les avait renouvels, et
rtablissait la libert du commerce comme elle existait avant
l'avnement du duc Charles. Les envoys des villes flamandes avaient
galement obtenu que ces conventions fussent ratifies par les tats
de toutes les provinces et par toutes les bonnes villes de France:
c'est ainsi que, vers les premiers temps du moyen-ge, les rois, chefs
de la fodalit, rclamaient dans les traits l'adhsion des barons,
reprsentants du mme ordre politique et non moins intresss  le
soutenir.

L'allgresse la plus vive rgnait en Flandre:  Gand, les
rjouissances se prolongrent plusieurs jours;  Bruges, on clbra
dans l'glise de Saint-Donat les jeux quelquefois trop libres de la
fte du Pape des nes. En France, la joie n'tait pas moins gnrale;
et l'on chantait en choeur les vers lgants d'une ballade compose
tout exprs par Guillaume Coquillart, official du diocse de Reims:

    Bons esperitz et vertueulx courages
    ... regardez les oeuvres difiques
    Dont Dieu nous a si grandement douez...
    Vouloir divin a produit ces ouvrages...
    Du ciel sont cheues ces plaisantes images...
    ... Ces trois dames lesquelles cy voyez:
    C'est France et Flandre et la paix entre deux.

Une ambassade solennelle compose des abbs de Saint-Bertin et de
Saint-Pierre, de Jean de Berghes et de Baudouin de Lannoy, tait alle
en France recevoir la ratification du roi. Un pompeux accueil fut fait
 Paris aux dputs des communes flamandes; il y eut en leur honneur
_Te Deum_, processions, feux de joie et ftes  l'htel de ville.
Matre Scourale, l'un des plus clbres docteurs de l'universit, leur
adressa un discours, aprs quoi ils assistrent  la reprsentation
d'une moralit, avec sotie et farce, qui eut lieu dans l'htel du
cardinal de Bourbon. De l ils se rendirent au chteau du Plessis:
c'tait la rsidence ordinaire de Louis XI, qui l'avait fortifie 
grands frais. Une forte grille l'entourait et les murs en taient
hrisss de piques, afin que l'on ne pt essayer de traverser les
fosss. Aux quatre angles du chteau s'levaient quatre gurites de
fer, o veillaient quarante arbaltriers sans cesse prts  repousser
toute attaque; quatre cents archers occupaient l'intrieur; mais les
regards se dtournaient avec joie de ce sombre donjon pour se reposer
sur les riants ombrages du parc, o l'on avait construit des cellules
pour saint Franois de Paule et d'autres ermites; l'on y apercevait
aussi de nombreuses troupes de bergers du Poitou, qui cherchaient 
distraire l'esprit du roi au son de leurs musettes, lorsque la parole
svre des pieux anachortes avait effray sa conscience trouble.

Ce fut le soir qu'on introduisit les ambassadeurs flamands au chteau
du Plessis; ils trouvrent le roi assis dans le coin obscur d'une
chambre mal claire o l'on ne pouvait distinguer ses traits
dcomposs. Ils s'excusa d'une voix faible, mais qui avait conserv un
accent faux et railleur, de ce qu'il ne se levait point pour les
recevoir. Aprs avoir caus peu d'instants avec messeigneurs de
Flandre (c'tait le nom qu'il donnait aux ambassadeurs), il ordonna
qu'on apportt le livre des saints Evangiles. Sa main droite tait
compltement paralyse; il souleva avec peine son bras envelopp dans
une charpe et toucha le livre du coude en jurant d'observer la paix;
c'est ainsi que les derniers jours d'un prince si longtemps redout
s'achevaient dans une prison aussi triste que celle o il avait retenu
ses ennemis.

Matre Guillaume Picard, bailli de Rouen, accompagna les ambassadeurs
 Paris, o ils furent de nouveau accueillis avec de grandes
dmonstrations de respect et d'affection. Bien que les bruits les plus
alarmants se rpandissent sur l'tat de la sant du roi, et qu'il y
et eu une procession solennelle  Saint-Denis pour que le ciel ft
cesser le vent de bise, toujours funeste aux malades, Louis XI
encourageait lui-mme les rjouissances populaires, qui dtournaient
l'attention de sa lente agonie. Pour rendre plus d'honneur aux dputs
flamands, le parlement les invita  assister  ses sances, o ils
s'assirent les uns sur le banc des prlats et les autres  cot du
greffier. Ils ignoraient que pendant leur absence, au moment mme o
Louis XI jurait d'observer les conditions de la paix, il avait fait
remettre par son procureur gnral au parlement une protestation qui
tendait  attribuer  la couronne de France tous les pays constitus
en dot  madame Marguerite, lors mme qu'elle n'pouserait pas le
Dauphin: rien ne put leur faire souponner ces rserves secrtes,
lorsqu'on les invita  assister  l'enregistrement public du trait
d'Arras dans cette mme cour du parlement.

Tandis que l'ambassade flamande s'loignait de Paris, des vnements
importants s'accomplissaient en Flandre. Le 10 janvier 1482 (v. st.),
Philippe, fils de Maximilien, avait t inaugur  Gand et avait prt
le mme serment que les comtes de Flandre ses prdcesseurs, et,
aussitt aprs, les dputs des tats avaient constitu le
gouvernement par le choix de quatre conseillers qui devaient le
diriger au nom du jeune prince, tant que durerait sa minorit.
C'taient Adolphe de Clves, seigneur de Ravestein; Philippe de
Bourgogne, seigneur de Beveren; Louis de Bruges, sire de la Gruuthuse,
et Adrien Vilain, sire de Rasseghem.

Maximilien n'avait point os s'y opposer. Il reut  Gand l'archevque
de Rouen et l'vque de Caen, chargs par le roi de France de rclamer
l'adhsion solennelle de la Flandre au trait d'Arras, et se rendit
avec eux  l'glise de Saint-Jean, o il jura de l'observer. Il n'osa
pas davantage se plaindre des Gantois qui, ayant obtenu des
ambassadeurs franais la confirmation de leur clbre privilge de
1301, leur en tmoignaient leur reconnaissance en les invitant 
assister  la revue de leurs conntablies et de leurs corporations.
Enfin, quand les progrs de la faction des Hoeks en Hollande
l'appelrent au sige d'Utrecht, il ne prit cong des dputs de la
Flandre  Hoogstraeten qu'aprs avoir conclu avec les sires de Beveren
et de la Gruuthuse et Jean de Witte, bourgmestre de Bruges, un accord
par lequel il confirmait, moyennant une pension annuelle de
vingt-quatre mille cus, l'autorit dfre par les tats aux
conseillers qu'ils avaient donns au jeune duc Philippe (5 juin 1483).

Madame de Beaujeu, fille du roi de France, s'tait rendue  Hesdin
pour recevoir mademoiselle Marguerite de Flandre alors ge de trois
ans, et d'une sant si dlicate, que les mdecins avaient ordonn
d'attendre le printemps pour son voyage: elle la conduisit  Paris, o
elle fit son entre le 2 juin. On avait dress trois vastes chafauds
 la porte Saint-Denis: sur le premier, on avait reprsent le roi;
sur le second, le Dauphin et mademoiselle de Flandre; sur le troisime
paraissaient le seigneur et la dame de Beaujeu. Quatre personnages qui
figuraient la noblesse, le clerg, l'agriculture et le commerce,
souhaitrent la bienvenue  la jeune princesse. Partout o elle passa,
les rues taient richement ornes de tentures, et tous les prisonniers
furent dlivrs en son honneur. Le Dauphin attendait Marguerite 
Amboise. La crmonie des fianailles y fut clbre avec pompe en
prsence d'un grand nombre de dputs des bonnes villes de France et
de Flandre.

Les ambassadeurs flamands ne virent plus le roi; il s'affaiblissait de
plus en plus. Nanmoins, se trouvant dans la galerie qui dominait la
cour du chteau du Plessis lorsque le sire de Beaujeu, et le comte de
Dunois y rentrrent d'Amboise avec une suite assez nombreuse, il
sentit sa mfiance se ranimer, et, appelant un des capitaines de ses
gardes, il lui commanda, dit Philippe de Commines, aller taster aux
gens des seigneurs dessus dits, voir s'ils n'avoient point des
brigandines sous leurs robbes, et qu'il le fist comme en devisant 
eux, sans trop en faire de semblant. Louis XI redoutait jusqu' son
fils: il se souvenait de la triste fin de Charles VII!

Enfin le jour arriva o les mdecins reconnurent que tous les remdes
taient dsormais inutiles. Le roi de France avait dfendu que l'on
pronont jamais devant lui _le cruel mot de la mort_. On devait se
contenter, pour lui annoncer sa fin, de lui dire: Parlez peu: mais
Olivier le Dain, ce grossier barbier de Thielt, choisi pour signifier
au prince qui tant de fois l'avait charg de ses arrts, son propre
arrt, non moins terrible et non moins invitable, lui jeta rudement
ces paroles comme au dernier des condamns: C'est fait de vous;
pensez  votre conscience! Quelques heures plus tard, Louis XI
expirait, aprs avoir recommand Olivier le Dain  son fils. Fondateur
d'un ordre politique nouveau, qu'il n'avait tabli qu'en rompant
violemment avec toutes les traditions du pass, il s'tait lui-mme
exil des royales spultures de Saint-Denis o reposaient ses
anctres, pour se faire ensevelir  Clry, prs d'un de ses favoris
tu au sige de Bouchain; et dj son systme, si pniblement inaugur
par les trahisons, les empoisonnements et les supplices, voyait
s'vanouir la force et l'unit, qui en taient le prtexte, en tombant
aux mains d'un enfant pour flotter entre la rgence d'Anne de Beaujeu
et les tats gnraux de Tours.

La mort de Louis XI fut annonce  Maximilien au moment o il venait
de trouver, dans une guerre facile contre la faction des Hoeks, des
succs qui avaient relev son orgueil et ses esprances. Utrecht avait
capitul, et Amersfort avait, peu aprs, t enlev d'assaut. Il
consentit  croire, peut-tre par le conseil du comte de Chimay, de la
maison de Croy, que la fortune elle-mme dchirait les engagements
qu'il avait pris  Hoogstraeten, et s'empressa de dclarer qu'il
rvoquait tous les pouvoirs prcdemment accords relativement au
gouvernement de la Flandre: c'tait le signal d'une guerre qui devait
remplir toute la fin du quinzime sicle de sang et de deuil.

La protestation des conseillers du duc Philippe ne se fit pas
longtemps attendre. Le 15 octobre, les sires de Ravestein, de Beveren,
de Rasseghem et de la Gruuthuse adressrent  Maximilien un long
mmoire, o ils lui dniaient, en vertu des stipulations matrimoniales
de 1477, tout droit de _mainbournie_, et l'accusaient d'avoir pris
illgalement le titre et les armes de comte de Flandre, d'avoir charg
la Flandre de taxes normes, d'avoir engag le domaine, d'avoir vendu
les joyaux de Marie de Bourgogne, et d'couter les conseils perfides
que lui donnaient des trangers. Ils terminaient en l'invitant, au nom
de la Flandre,  se soumettre  l'arbitrage du roi de France.

Maximilien rplique par un manifeste dat de Bois-le-Duc le 23 octobre
1483. L'archiduc d'Autriche (tel est le titre qu'il s'attribue comme
fils de l'Empereur) ne reconnat pas aux mandataires des tats de
Flandre le droit de parler au nom du pays; car savons certainement,
dit-il, que ce procde de aulcuns de petite autorit, gens lgiers et
arrogans, nos malveillans en bien petit nombre, qui plus dsirent leur
profit particulier que le bien de nostre fils et du pays, si comme
vous Adrien Villain, chevalier, Guillaume Rym, Jehan de Coppenolle,
Daniel Onredene, Jehan de Nieuwenhove, Jehan de Keyt, qui mettez ces
choses en avant, usant de plusieurs malvaises et deshonntes
parolles. C'est vous, ajoute-t-il, qui m'accusez d'avoir touch  des
joyaux qui ne m'appartenaient point: en ce ne estes pas mes juges;
car vous levtes vous-mmes, aprs la mort de la duchesse Marie, huit
cent mille cus dont vous n'avez rendu compte, et ont t les
excuteurs les blans capprons de Gand. Vous qui blmez mes
serviteurs, vous valez moins qu'eux, puisqu'il ne faict  doubter que
se pouviez parvenir  vos fins et intentions, vous tenriez nostre fils
en perptuele servitude et sujtion. Puis Maximilien demande, avec
quelque loquence, pourquoi on ne lui contestait pas la baillie du
comt de Flandre quand il soutenait le dangier et fortune des anemis
et de la bataille, tandis que ses adversaires estoient en sret en
leurs maisons.

La rponse qui fut adresse  Maximilien ne fut ni moins vive ni moins
violente. Adrien Villain, Guillaume Rym, Jean de Coppenolle, Daniel
Onredene, Jean de Nieuwenhove et Jean de Keyt sont de aussi grande
auctorit que la plupart de ceulx estans  l'entour de vous, aulcuns
des quels on a depuis ne a gaires d'annes congneus bien petis...
Regardez bien toute la compaignie, et vous faictes informer quels
biens la plus grande partie de eulx avoient quand ils vinrent par
decha, aussi bien Allemans que Bourguignons. Nos gens ne sont point
telz.... Nous tenons que nous ne avons point usurp le dit
gouvernement aultrement que de droit debvons faire; car prince ne fut
oncques reeu ou dit pays, sinon par le consentement des trois
membres, les quelz en son absence ou par sa minorit poeent pourveoir
le dit pays  son profit, et l'imposition a est faicte, ainssi qu'il
appartient, par le consentement gnral du peuple.... Sachez aussi que
la justice a est ichi mieulx administre que par del, veu que vous
avez tenu  l'entour de vous ceulx qui ont murdri l'vesque de Lige,
oncle de nostre prince, et messire Jehan de Dadizeele.... Mais, hlas!
ceulx qui voullentiers euissent entretenu la concorde des pays de
Braibant et de Flandres en ont injustement, sans raison et contre les
privilges des pays, eubt  souffrir, que Dieu vengera une fois!...

A cette rplique succde une dclaration de Maximilien, o, sans
reconnatre  des hommes qui ne sont  comparer qu' bourgeois,
marchands et moindres, le droit de se mettre en parallle avec les
princes, comtes et cuyers qui l'entourent, il persiste  nier la
validit des conventions matrimoniales du mois d'aot 1477. Marie de
Bourgogne, affirme-t-il, les avait elle-mme signes sans en prendre
connaissance. En mme temps, Maximilien faisait sommer les sires de
Ravestein, de la Gruuthuse, de Borssele et de Beveren de se rendre, en
leur qualit de membres de l'ordre de la Toison d'or, aux ftes de la
Saint-Andr  Bruxelles; mais ils rpondirent que, bien que la
prsence de tous les chevaliers ft indispensable pour rgler les
questions importantes qui se prsentaient, ils s'empresseraient
d'obir, pourvu qu'on leur accordt des lettres de sauf-conduit. Ils
justifiaient ce sentiment de dfiance en rappelant que Maximilien
avait, au mpris mme des statuts de l'ordre, diffam leur honneur en
faisant publier  son de trompe, au milieu de la foire d'Anvers, la
rvocation de l'autorit qu'il leur avait reconnue.

Un nouvel incident vint aggraver la situation des choses. Les dputs
des tats de Flandre qui taient alls fliciter sur son avnement le
jeune roi Charles VIII (c'taient Philippe Wielant, Jacques Heyman et
Jacques Steenwerper) furent,  leur retour, arrts par les hommes
d'armes de Lancelot de Berlaimont, et on leur enleva toutes les
lettres qui concernaient leur mission. Si Maximilien ne prit pas de
part  cet attentat contraire  tous les prceptes du droit des gens,
il en profita du moins, car il dclara  Pierre Bogaert, doyen de
Saint-Donat de Bruges, que, bien que le sire de Berlaimont et agi
sans ses ordres, il tait juste qu'il lui permt d'ester en droit par
devers luy pour soutenir la dite prinse avoir t bien faite. Guyot
de Lonzire et Eustache Luillier, chargs en ce moment d'une mission
de Charles VIII prs de l'archiduc d'Autriche, n'obtinrent pas une
rponse plus favorable.

Le comte de Romont, le sire de Beveren et l'abb de Saint-Pierre
allrent porter les plaintes des tats de Flandre au roi de France, en
lui reprsentant qu'elles le touchaient  double titre, comme
souverain seigneur de la Flandre et comme poux de l'hritire
apparente de ce comt. Ils ne comprenaient point, disaient-ils, que
les ambassadeurs franais n'eussent pas insist davantage en ce qui
touchait une mission donne galement par le roi, et qu'ils n'eussent
pas au moins exig que l'affaire ft soumise aux officiers d'Artois.
Il importait d'autant plus au roi de France d'intervenir dans les
diffrends des trois tats avec Maximilien, que celui-ci tait l'alli
des Anglais, anciens ennemis de la France; les tats de Flandre
l'acceptaient d'ailleurs pour juge; ils taient prts  se dfendre
devant les pairs et devant le parlement, et leur unique dsir tait de
voir la voie de justice succder  la voie de fait, tandis que des
mesures prises dans le mme but affranchiraient des entraves fiscales
le bien et entrecours de la marchandise tant au royaume que s pays
de monseigneur le duc Phelippe.

Des instructions secrtes portaient que les ambassadeurs flamands
s'adresseraient particulirement au duc de Bourbon. Ils devaient lui
prsenter l'expos des griefs de la Flandre contre Maximilien, en
l'accusant d'avoir jur le trait d'Arras et de l'avoir viol presque
aussitt par haine contre le roi Charles VIII, qu'il nommait le plus
grand adversaire qu'il eult, de s'tre montr constamment hostile 
la paix, d'tre guid par des conseillers allemands qui voulaient
priver le duc Philippe de son hritage, d'avoir choisi pour confident
le sire d'Aremberg, coupable du meurtre de l'vque de Lige. Ils
devaient rappeler au duc de Bourbon comment il estoit obligi 
aydier le droit et l'heritage de monseigneur le duc Phelippe, car il
estoit le plus prouchain du sang en tel faon que se mondit seigneur
et la royne sa soeur alloient de vie  trespas, leurs pays et
seigneuries succderoient, aprs monseigneur de Ravestein,  l'aisn
de la maison de Bourbon. Ils taient aussi chargs de communiquer aux
princes du sang la copie des lettres changes entre Maximilien et les
conseillers du duc Philippe, et, de plus, une consultation signe par
douze docteurs de l'universit de Paris, qui portait que Maximilien
n'avait aucun droit au gouvernement des Etats de son fils, et que lors
mme que les conventions matrimoniales ne l'en eussent point
formellement exclu, il s'tait rendu indigne de toute tutelle et de
toute mainbournie.

Tandis que le comte de Romont s'acquittait de sa mission, l'archiduc
d'Autriche se rendait dans le Hainaut pour se faire remettre les
dputs des tats de Flandre, qui avaient t conduits au chteau de
Berlaimont. Il tait arriv  Cambray et logeait  l'abbaye de
Saint-Aubert, quand une vive querelle s'leva entre Lancelot de
Berlaimont et Philippe de Clves, fils du sire de Ravestein; peut-tre
se rapportait-elle  l'arrestation des ambassadeurs flamands,
peut-tre n'avait-elle d'autre source que la faveur accorde 
Guillaume d'Aremberg, dont le sire de Berlaimont avait pous la
fille. Quoi qu'il en soit, des reproches l'on passa aux dfis: aux
dfis succda un combat  mort, et quelques archers, accourant au
secours de Philippe de Clves, turent Lancelot de Berlaimont  coups
de piques et de hallebardes.

Il ne parat point que Maximilien ait cherch  punir les auteurs de
ce meurtre: bien qu'il aimt beaucoup le sire de Berlaimont, il
craignait de rveiller de nouvelles divisions parmi ses partisans au
moment o il se prparait  commencer la guerre afin de prvenir par
des victoires la mdiation de Charles VIII. Dans les premiers jours de
fvrier 1483 (v. st.), il quitta le Hainaut avec l'arme qu'il avait
ramene de la Hollande, passa devant Lille, qui lui ferma ses portes,
et s'avana jusqu' Bruges: son premier soin fut de ranger
immdiatement ses hommes d'armes en ordre de bataille devant la porte
de la Bouverie et devant celle des Marchaux, en faisant sonner toutes
ses trompettes. Dj il avait envoy un hraut vers les magistrats;
mais l'chevin Franois de Bassevelde ne lui permit pas de pntrer
dans la ville. Allez dire  votre matre, lui avait-il rpondu, que
s'il a quelque chose  demander aux magistrats, ils lui donneront
audience dans la salle des dlibrations, o ils sont runis, pourvu
qu'il n'amne pas plus de dix ou de douze personnes avec lui.
Maximilien avait compt inutilement sur un complot qui s'tait form
 Bruges en sa faveur. On le souponnait aussi de nourrir des projets
contre le port de l'Ecluse; mais il tait bien gard, et l'archiduc
d'Autriche se vit rduit  se retirer vers Oudenbourg.

Les amis de Maximilien n'avaient rien fait pour le soutenir lorsqu'il
tait devant Bruges. En s'loignant, il les abandonnait  son tour au
ressentiment de ses ennemis. On se livra  d'actives recherches sur le
complot qui devait ouvrir la ville aux Allemands, et l'on dcouvrit
qu'il tait dirig par les sires de Ghistelles et de Praet, et qu'il
comptait parmi les bourgeois de nombreux adhrents. Le 28 fvrier,
l'chafaud s'leva sur la place publique. Les premiers supplicis sont
des hommes obscurs: c'est un serviteur de l'ancien coutte, Jean
Vander Vicht; c'est un clerc nomm matre Urbain; mais bientt la
hache du bourreau n'pargne plus les ttes les plus illustres. Le 5
mars, messire Jean Breydel, ancien bourgmestre de Bruges, et le sire
d'Aveluys, ancien matre d'htel de la duchesse Marie partagent le
sort de plusieurs membres des mtiers atteints par les mmes
accusations. Roland Lefebvre, receveur gnral de Flandre, est tran
au Steen: une sentence d'exil frappe Pierre Lanchals, Georges
Ghyselin, Jacques de Heere, Jacques de Vooght, le btard de Baenst;
Corneille Metteneye est condamn  six mois de captivit dans une
prison o la lumire ne pntre point.

A Gand, de semblables rumeurs de trahison avaient troubl la paix
publique. On y alla mme, si l'on peut ajouter foi au rcit
trs-douteux de Pontus Heuterus, jusqu' retenir un moment prisonnier
le comte de Romont.

Il est plus certain que le 17 avril 1483 (v. st.), les trois membres
de Flandre, runis  Gand, prsentrent au jeune duc Philippe un long
mmoire par lequel ils dclaraient contester  Maximilien le droit de
prsider les assembles de l'ordre de la Toison d'or, aussi bien que
celui de porter les titres et les insignes des nombreux Etats de la
maison de Bourgogne. L'irritation qui rgnait parmi les communes
devenait de plus en plus vive, lorsque le grand btard de Bourgogne
arriva  Bruges, o on le reut avec de grands honneurs (19 mai 1484).
Il venait, au nom du roi Charles VIII, tenter un dernier effort pour
le rtablissement de la paix.

Ds le 5 dcembre 1483, Charles VIII, en promettant aux villes de
Flandre qu'il serait sursis pendant dix ans aux droits de ressort et
d'appel revendiqus en matire criminelle par le parlement de Paris,
avait annonc l'intention de respecter les privilges du pays de
Flandre, _hant et frquent de marchands trangers plus que nul pays
qui soit de la mer Ocane_. Cette dclaration importante n'tait
que le prliminaire d'une alliance plus troite entre la France et la
Flandre. Les tats gnraux devaient se runir  Tours, et, quel que
ft le peu de dure de leur session, ils allaient former une vritable
assemble nationale, investie d'une puissance inconteste. Les tats
de Flandre et de Brabant s'adressrent aux tats gnraux de Tours
pour rclamer leur appui et le maintien du trait d'Arras. D'tats 
tats, les ngociations taient aises  mener  bonne fin: leur
premier rsultat tait l'intervention du roi de France. Il tait
douteux toutefois que Maximilien consentt  l'accepter, mme aprs
avoir chou dans son expdition en Flandre. Le grand btard de
Bourgogne, qui s'tait rendu  Bruxelles pour la lui offrir, obtint 
grand'peine que les chevaliers de la Toison d'or transfreraient le
sige de leurs dlibrations  Termonde.

Le 12 juin 1484, douze chevaliers de la Toison d'or, investis d'un
droit souverain d'arbitrage par les statuts de l'ordre, en tout ce qui
touchait  l'honneur et aux devoirs de ses membres, se runirent aux
bords de l'Escaut, dans cette mme ville qui fut, en 1566, le berceau
de la confdration des nobles contre Philippe II: c'taient Jean de
Lannoy, Adolphe de Ravestein, Louis de la Gruuthuse, Engelbert de
Nassau, Wolfart de Borssele, Jacques de Romont, Jean de Ligne, Pierre
de Boussut, Baudouin de Molembais, Martin de Polheim, Claude de
Toulongeon et Philippe de Beveren. Ils dclarrent que toutes les
discordes qui avaient spar les chevaliers devaient tre oublies,
que Maximilien avait cess d'tre chef de l'ordre, mais qu'il
continuerait  le prsider pendant la minorit de son fils; qu'ils
taient d'ailleurs d'avis qu'il devait renoncer, tant dans l'ordre
qu'autrement, aux titres et aux armoiries qu'il portait sans y avoir
droit. L s'arrtait la juridiction des chevaliers: les difficults
commencrent quand ils voulurent aborder, en prsence des dputs de
Maximilien et de ceux des tats de Flandre, la discussion des autres
questions litigieuses: d'un ct le contrat de mariage de Marie de
Bourgogne tait sans cesse allgu comme un titre imprescriptible; de
l'autre, on invoquait le droit naturel, le droit civil, le droit
politique, la volont mme de Marie manifeste, disait-on, dans
l'acte qui en avait t la dernire expression. Il fut impossible de
s'entendre, et les confrences se terminrent sans qu'on pt esprer
de les voir reprises; car Guillaume Rym, l'un des dputs des Gantois,
qui estoit, dit Olivier de la Marche, leur idole et leur dieu, avait
dclar qu'ils n'avoient point d'ordre d'accepter une aultre fourme.
Maximilien rptait aussi qu'il saurait bien, malgr les rebelles de
Gand, recouvrer la tutelle de son fils, et il ne resta aux communes
flamandes qu' s'assurer l'alliance du roi de France par un trait qui
fut sign le 25 octobre 1484.

Maximilien ne se croyait plus li par la paix d'Arras. Il lui semblait
que la mort de Louis XI et ses propres victoires en Hollande l'avaient
affranchi des serments qu'il n'avait prt que par contrainte, aussi
bien  Gand qu' Hoogstraeten. La minorit de Charles VIII favorisait
ses desseins, et ce fut afin de susciter de nouveaux obstacles  la
rgence d'Anne de Beaujeu qu'il adressa ses rclamations aux princes
du sang, dj prts  former une autre ligue du Bien public. Il
cherchait aussi  conclure d'troites alliances avec le roi de
Castille, les ducs de Bretagne et de Lorraine, excitait les habitants
de la Bourgogne  le soutenir et traitait avec le sire de Neufchtel
pour qu'il se dclart en sa faveur.

En mme temps, Maximilien runissait  Malines une arme destine 
porter la guerre en Flandre. Sa premire entreprise fut dirige contre
Termonde: Jacques de Fouquesolles et d'autres hommes d'armes, dguiss
les uns en marchands, les autres en moines, se prsentrent devant
cette ville le 26 novembre, au point du jour; mais ds qu'on les eut
laisss entrer, ils tirrent leurs armes et s'emparrent de la porte.
Maximilien, qui s'tait plac en embuscade avec huit cents hommes 
cheval, se hta d'accourir. Ce fut en vain que les bourgeois tentrent
les chances dfavorables d'un combat, o l'un des fils du comte de
Zollern fut tu; on les poursuivit jusqu' la place du March.
Maximilien, qui connaissait toute l'importance de la ville de
Termonde, s'effora toutefois de se les attacher en dfendant de
piller leurs biens, et leur laissa pour gouverneur le sire de Melun.

Le mme jour, Jean de Coppenolle avait t charg d'aller conduire des
renforts  la garnison de Termonde. Il apprit bientt qu'il tait trop
tard, et retourna  Gand annoncer que l'archiduc commenait la guerre.

Les communes de Flandre rpondent  ce dfi: celle de Gand court la
premire aux armes. Elle se souvient de ces longues luttes dans
lesquelles elle a reprsent la rsistance du principe communal contre
les usurpations des ducs de Bourgogne, et si elle choisit, en 1484, un
vieillard pour partager avec Jacques de Savoie, investi des fonctions
de lieutenant gnral, le commandement de son arme, il ne faut point
s'en tonner, puisque ce vieillard est Thierri de Schoonbrouck, qui,
trente et une annes auparavant, tait le chef des Gantois  la
bataille de Gavre.

Seize mille Flamands avaient envahi le Brabant et parcouraient
librement tout le pays situ entre Alost et Halle. Les chevins de
Bruxelles avaient reu l'ordre d'armer les bourgeois pour les
repousser. Ils dclarrent que rien ne pourrait rompre l'amiti qui
existait entre leur ville et celle de Gand. Maximilien, mcontent des
magistrats, crut mieux russir en s'adressant  l'assemble du peuple;
mais il n'en obtint qu'avec peine quelques acclamations douteuses,
achetes par la corruption.

Cependant Maximilien se prparait  se rendre en Hainaut pour y
ranimer quelque zle en sa faveur, lorsque, arriv  Ath, il vit se
prsenter  lui une occasion d'augmenter sa puissance, non moins
favorable que celle qu'il avait trouve le 26 novembre dans la
ngligence des habitants de Termonde. La ville d'Audenarde avait t 
toutes les poques de notre histoire le point le plus important de
notre topographie stratgique. Si Termonde dominait l'Escaut au nord
de Gand et dfendait la frontire du Brabant, Audenarde commandait le
fleuve du ct o il tait le plus facile d'attaquer les Gantois:
c'tait d'ailleurs une position  laquelle les communes flamandes
ajoutaient un grand prix, parce qu'elle leur tait ncessaire pour
assurer leurs communications avec la France.

Audenarde possde deux citadelles: la plus redoutable, celle de
Bourgogne, a pour capitaine Pierre Metteneye; l'autre, qu'on nomme le
chteau de Pamele, obit  Gauthier de Rechem. Celui-ci a fait offrir
 Maximilien de lui livrer la ville. Dans les premiers jours de
janvier, l'archiduc quitte Ath avec quatre cents chevaux et seize
cents fantassins. Laissant  quelque distance son arrire-garde avec
Philippe de Clves, il met pied  terre et attend patiemment l'heure
o il doit se montrer. Elle arrive bientt: le chteau de Pamele lui
est ouvert; au mme moment, Philippe de Clves, qui s'gare dans les
tnbres, se prsente devant la porte de Tournay. Ses trompettes
rpondent  celles de Maximilien, et le chteau de Bourgogne, enlev
par une surprise que Pierre Metteneye n'a point prvue, partage le
sort du chteau de Pamele.

Maximilien s'applaudissait de ses succs, lorsqu'il reut des lettres
o Charles VIII lui reprochait vivement de ne pas avoir voulu
soumettre ses diffrends avec les communes de Flandre au jugement des
pairs ou  celui du parlement, et d'avoir prfr la voye de fait 
la voye de justice. Le roi de France ajoutait qu'il n'ignorait pas
que son intention tait de s'allier aux Anglais pour recouvrer les
pays cds par le trait d'Arras comme dot de sa fille Marguerite, et
qu'il tait bien rsolu  prendre la dfense des communes de Flandre
si les attentats dirigs contre elles ne recevaient une rparation
immdiate.

La rponse de Maximilien fut un refus; ce n'tait pas  Audenarde
qu'il pouvait signer la restitution de Termonde.

Charles VIII avait renouvel, le 5 fvrier 1484 (v. st.), sa promesse
d'aider les Flamands contre tous. Le 26 du mme mois, un nouveau
trait d'alliance la confirma, et peu aprs Jean de la Gruuthuse se
rendit  Paris pour y obtenir l'appui d'une arme dont le commandement
devait tre confi au sire de Crvecoeur.

Pendant ces ngociations, le comte de Romont s'tait retranch avec
les milices flamandes entre Eenhaem et Audenarde, afin de protger la
ville de Gand contre Maximilien, qui avait employ l'hiver  mander de
toutes parts des hommes d'armes. Il tait ais de prvoir qu'il se
hterait d'ouvrir la campagne avant que l'intervention de Charles VIII
vnt neutraliser ses forces et ses ressources. Le 5 avril 1485,
troisime jour de Pques, Jean de Ligny saccagea Grammont. Deux jours
aprs, le comte de Nassau s'empara du bourg de Ninove, qui fut
galement dvast. Ce fut sous ces auspices favorables que Maximilien
se dirigea vers l'arme du comte de Romont; mais elle occupait une
forte position, et il jugea peu prudent de l'attaquer dans son camp.
Aprs quelques escarmouches sans rsultats, il se retira vers Alost en
incendiant le pays. La retraite de Maximilien enhardit les Gantois.
L'un de leurs chefs, Adrien Vilain, sire de Rasseghem, quitte le camp
d'Eenhaem avec trois mille Gantois et s'approche d'Audenarde, esprant
attirer la garnison dans les embches qu'il lui a prpares. Cependant
le sire de Maingoval, que Maximilien a laiss dans cette forteresse, a
devin sa ruse: il en profite, sort des murailles comme s'il
l'ignorait, et par une fuite simule amne lui-mme les Gantois
jusqu'aux portes d'Audenarde. Ils se croyaient vainqueurs quand une
dcharge gnrale de l'artillerie de la forteresse foudroya leurs
rangs pais: toute la garnison saisit ce moment de dsordre pour les
assaillir. Il ne se rallirent qu'avec peine en abandonnant trois
cents morts et deux cent vingt prisonniers. Adrien Vilain avait reu
un trait qui lui traversa le visage; mais ce qui semait parmi les
Gantois le plus de honte et de dsespoir, c'tait la perte de leur
grande bannire tombe au pouvoir des ennemis. Ils quittrent
prcipitamment leur camp d'Eenhaem et rentrrent  Gand.

Ds que Maximilien apprit ce succs, il envahit le pays de Waes avec
son arme. Le chteau de Tamise fut emport d'assaut et toute la
garnison flamande mise  mort. Enfin, il poursuivit sa marche vers
Gand et arriva devant la porte de Saint-Bavon, tandis que Daniel de
Praet accourait d'Audenarde pour le seconder avec deux cents chevaux
et huit cents hommes d'armes.

Le pril des Gantois devenait imminent. Le sire de Crvecoeur avait
perdu un temps prcieux  parlementer avec les magistrats de Tournay,
qui refusaient de le recevoir afin de conserver leur neutralit: il
n'hsita plus  s'avaner vers Deinze, en ordonnant aux autres
capitaines franais de se hter de l'y rejoindre. Nanmoins,
l'archiduc esprait devancer l'arme de Charles VIII et remporter un
avantage dcisif avant son arrive. Il ne s'tait pas tromp. Les
Gantois prfraient  la honte de voir insulter leurs murailles un
combat que la prudence leur commandait d'viter, puisqu'ils gagnaient
tout  attendre; et aussitt que de leurs remparts ils aperurent les
bannires allemandes qui flottaient dans la plaine, ils prirent les
armes et se firent ouvrir les portes.

La premire sortie des Gantois est repousse; la seconde ne sera pas
plus heureuse. Le sire de Hornes, remarquant leur audace et leur
tmrit, ne russit que trop aisment  les entraner de nouveau dans
une embuscade. Les Gantois, surpris de tous cts, perdent quatre
cents des leurs et se replient en dsordre, tandis que le comte de
Nassau et les sires de Berghes et de Ligny se prcipitent avec leurs
hommes d'armes  leur poursuite. En vain Jean de Coppenolle
cherche-t-il, en renouvelant la lutte par un effort dsespr, 
favoriser la retraite de ses concitoyens. L'arme de Maximilien arrive
auprs des remparts de Gand avec les fuyards, et elle y aurait
pntr avec eux, si le grand doyen Eustache Schietcatte n'et fait
fermer les portes et baisser les herses.

Un grand nombre de Gantois avaient pri sous les yeux de leurs frres
sans qu'on pt les secourir; mais la ville de Gand tait sauve.
Maximilien s'loigna:  peine avait-il atteint Termonde, qu'il apprit
que Philippe de Crvecoeur tait entr  Gand avec huit mille
fantassins, six cent cinquante lances et trente-six canons. Au mme
moment, le duc de Lorraine et Guillaume de La Marck se prparaient 
soutenir la rbellion de plus en plus prochaine des communes de la
Meuse. Maximilien ne conservait, entre le Rhin et la mer, que le
Brabant et le Hainaut, et dj Charles VIII annonait, dans des
lettres adresses aux tats de ces pays, son intention de l'y
poursuivre. Nous vous prions et requrons, leur crivait-il le 27 mai
1485, que veuilliez dpartir de favoriser nostre pre et cousin
l'archiduc d'Autriche au prjudice de nostre frre et de nos subjects
du pays de Flandre; autrement nous y pourvoyerons comme il
appartiendra.

Nous ne connaissons point la rponse des tats de Brabant et de
Hainaut. Celle de Maximilien fut fire. Je ne me say, mandait-il au
roi de France, trop esmerveiller de semblables lettres et crois
qu'elles procdent de mauvais conseil. Chacun sait bien le tort que
ceux de Flandres m'ont faict jusqu' cette heure, d'avoir dtenu mon
fils par force; toutefois, j'espre briefment le mettre hors de la
captivit en laquelle il a est dtenu. Au regard des requestes que
faites  mes sujets, elles vous peuvent plus tourner  honte que  moy
 dommage; elles ne me donneront crainte pour me abstenir de faire ce
que je dois. (25 juin 1485.)

Un court espace de temps, celui qui s'est coul entre ces deux
lettres, a chang la situation des choses. L'arme de Charles VIII
occupe les murs de Gand; mais les Franais, que la Flandre a appels
comme des allis, maltraitent les bourgeois comme s'ils eussent t
non leurs htes, mais leurs ennemis. Des haines sculaires se
rveillent, et le sire de Crvecoeur cherche enfin  les apaiser. On
oublie qu'il est l'un des plus grands capitaines du quinzime sicle,
celui qui contribua plus que personne  rtablir la discipline dans
les armes, et qui rgla le premier les manoeuvres stratgiques de
l'infanterie, cet lment de la puissance militaire trop longtemps
mconnu; on se souvient uniquement avec quelle dloyaut, ami et
complice d'Hugonet et d'Humbercourt, il a trahi Marie de Bourgogne
pour embrasser le parti de Louis XI et diriger contre la Flandre
l'arme qui fut vaincue  Guinegate. Le hasard met le comble 
l'agitation des esprits. Le sire de Crvecoeur ayant engag le duc
Philippe  monter  cheval et se montrer au peuple, le bruit se rpand
aussitt que les Franais se prparent  enlever le jeune prince et 
l'emmener en France. Le peuple y ajoute foi. Telle est l'irritation
qui l'anime, que le sire de Crvecoeur juge prudent de quitter la
Flandre et de se retirer sous les remparts de Tournay, abandonnant
toute son artillerie entre les mains des bourgeois de Gand (11 juin
1485).

Les partisans de Maximilien se htrent de mettre  profit ces
querelles et ces divisions. Le 1er juin 1485, tout le peuple de Bruges
tait runi sur la place du Bourg, pour suivre pieusement une
procession destine  appeler la protection du ciel sur la Flandre,
lorsqu'on apprit que les portes de la ville avaient t livres aux
mercenaires de Maximilien. Au mme moment on vit arriver, au grand
trot de leurs chevaux, le comte de Nassau, les sires de Montfort, de
Tinteville et d'autres chevaliers accompagns d'une troupe nombreuse
de retres allemands, et, au milieu d'eux, messire Jean de Houthem,
chancelier de Brabant. Un hraut les prcdait. Ecoutez, coutez!
cria-t-il  la multitude, surprise et saisie de terreur. Le chancelier
de Brabant prit aussitt la parole, et expliqua  haute voix, en
rappelant les longues guerres et les discordes qui avaient attrist la
Flandre depuis la mort de Charles le Hardi, combien il tait juste que
Maximilien possdt plutt que tout autre la tutelle complte et
entire de son fils. Que voulez-vous? dit-il en terminant, la paix ou
la guerre? Il ne fallait pas songer  dlibrer librement. Tous
rpondirent: La paix.--Reconnaissez-vous Maximilien pour
mainbourg? ajouta le chancelier.--Oui! oui! rpliqua le peuple.
Messire Jean de Houthem exposa ensuite les conditions auxquelles
l'archiduc consentait  confirmer les privilges de la ville: les unes
se rapportaient  des amendes pcuniaires, d'autres  une amnistie
dont taient exclus dix bourgeois, qui furent immdiatement conduits
au Steen, comme prvenus d'avoir favoris la rbellion. Il faut nommer
parmi eux Louis de la Gruuthuse, qui avait servi fidlement le duc
Philippe, en protestant contre les cruauts du sire de Blamont, et
qui, aprs avoir sauv la libert ou la vie  Charles le Hardi, avait
contribu plus que personne  affermir l'autorit chancelante de Marie
de Bourgogne.

Ds que Maximilien apprit ce qui s'tait pass, il aborda dans le
Zwyn. L'Ecluse lui ouvrit ses portes, et il se rendit sans dlai 
Bruges, o son entre eut lieu avec une grande pompe le 21 juin.

Le mme complot s'ourdissait  Gand. Il y tait dirig par un
signataire du _calfvel_ de 1468, le grand doyen Matthieu Peyaert, qui
comptait de nombreux amis parmi les bouchers et les poissonniers. Sept
jours aprs la surprise de Bruges, le mouvement qu'il avait prpar
clata  Gand aux cris de: Paix! paix! Autriche et notre jeune
prince! On arrta aussitt Guillaume Rym, Daniel Onredene, Adrien
Vilain et Jean de Coppenolle. Les deux premiers furent conduits au
supplice le 13 juin. Or pouvez  ce connotre, observe Olivier de la
Marche, quelle seuret on a  servir le peuple; car Guillaume Rym
avoit plus grande voix  Gand et plus grand crdit que n'avoit le
prince du pas, ne les plus grands de Flandres; et soudainement
changrent de propos et tous en gnralit consentirent  sa mort: et
sur le hourt on luy laissa faire ses remontrances; mais oncques
personne ne rpondit, et dict ledict Guillaume sur ses derniers mots:
Ou vous ne me rpondez point, ou je suis devenu sourd.

Quoi qu'en ait crit Olivier de la Marche, le peuple rpondit aux
dernires paroles de Guillaume Rym, mais ce ne fut que lorsque le
bourreau eut achev son office. La vue du sang l'mut plus puissamment
que l'appel du vieillard, qui aimait mieux se croire sourd que de
reconnatre l'ingratitude populaire: il fallut, pour calmer les
bourgeois, qu'on ouvrt les portes des prisons. Adrien Vilain se
retira  Tournay et Jean de Coppenolle en France, o Charles VIII le
cra son matre d'htel avec six cents francs de pension.

Ce fut dans ces circonstances que les tats de Flandre chargrent
l'abb de Saint-Pierre, Philippe de Beveren, Paul de Baenst, Richard
Uutenhove et Adrien de Raveschoot, de se rendre  Bruges pour arrter
avec Maximilien les conditions de la paix. Elle fut conclue le 28 juin
1485.

L'archiduc y tait reconnu pour mainbourg de la personne de son fils
et du comt de Flandre. Il s'engageait  confirmer tous les privilges
gnraux et particuliers.

Il tait convenu que lorsqu'il se rendrait  Gand il n'y pourrait pas
amener plus d'hommes d'armes avec lui qu'il n'en avait  Bruges pour
la garde de sa personne.

On devait lui remettre son fils; mais il promettait de ne point le
conduire hors de Flandre.

Toutes les sentences de bannissement prononces contre les partisans
de l'archiduc taient annules.

On lui accordait, comme indemnit pour les frais de la guerre, une
somme payable en trois annes, dont le chiffre n'tait pas dtermin.

La pension de la duchesse douairire de Bourgogne tait rtablie.

A ces conditions, l'archiduc octroyait une amnistie dont il exceptait
ses principaux adversaires et tous ceux qui avaient fui hors de
Flandre.

Le produit de la confiscation de leurs biens devait tre employ 
effacer les tristes rsultats des dsastres de la guerre.

Sur un tableau joint au trait se trouvaient dsigns ceux que
l'archiduc ne voulait point comprendre dans la paix. Les principaux
taient Jacques de Savoie, Wolfart de Borssele, Louis de la Gruuthuse,
Lon de Masmines, Jean de Coppenolle, le grand doyen Eustache
Schietcatte, Guillaume Moreel, Jean de Keyt, Jean de Riebeke et
Franois de Bassevelde, tous les quatre anciens magistrats de Bruges.

Les temps taient bien changs depuis que Baudouin le Bon parcourait
la Flandre en rendant la justice une baguette blanche  la main: c'est
d'une verge rouge, symbole de rigueurs et de vengeances, que
Maximilien arme le bras du btard de Baenst, cr prvt de Bruges, en
lui donnant l'ordre de mettre  mort les prisonniers du Steen. Ainsi
prirent successivement Jean de Keyt, qui avait t  diverses
reprises bourgmestre de la ville, Franois de Bassevelde, fameux par
la rponse nergique qu'il avait oppose en 1483 aux menaces de
l'archiduc, et d'autres bourgeois accuss des mmes dlits de
rbellion: leurs ttes sanglantes furent places sur la pointe des
tourelles infrieures des Halles.

Ce fut au milieu des tristes proccupations de ces supplices que l'on
demanda au sire de la Gruuthuse s'il dsirait tre interrog par ses
collgues de l'ordre de la Toison d'or; mais il rpondit qu'il tait
bourgeois de la ville de Bruges, et qu'il ne voulait d'autres juges
que ses magistrats. Louis de la Gruuthuse n'avait cess d'exercer 
Bruges, par ses vertus, son courage et la gnreuse protection qu'il
accordait aux lettres, la lgitime influence  laquelle le duc
Philippe lui-mme avait rendu hommage pendant la guerre de Gavre: tel
tait le respect, telle tait l'affection dont il tait entour, que
Maximilien n'osa pas instruire publiquement son procs; il se contenta
d'exiger une amende de trois cent mille cus, dont le comte de Nassau
reut le tiers, et chargea Olivier de la Marche de conduire le sire de
la Gruuthuse au chteau de Vilvorde.

Cependant Maximilien avait quitt Bruges le 6 juillet 1485 pour se
rendre  Gand. Le sire de Ravestein vint au devant de lui et lui amena
son fils  Mariakerke. L'entrevue remplit les spectateurs d'motion:
l'enfant, qui depuis longtemps n'avait pas vu son pre, ne le reconnut
pas et fondit en larmes en recevant les baisers paternels.

L'archiduc d'Autriche avait fait annoncer aux Gantois par Matthieu
Peyaert qu'il ne prendrait avec lui que six cents hommes, conformment
au trait du 28 juin; mais loin de rester fidle  sa promesse, il
traversa la ville en se dirigeant vers le chteau de Ten Walle, dj
plus connu sous le nom de Princen-Hof, suivi d'une arme de cinq mille
hommes d'armes commands par Martin Dezwarte, fameux capitaine de
Maestricht. Matthieu Peyaert, dont les discours avaient tromp les
Gantois, fut rcompens de cette trahison comme d'une victoire; car
l'archiduc l'arma chevalier. Les bourgeois n'en poursuivaient pas
moins de leurs murmures et de leurs rises ce rude et grossier
personnage qui s'en allait dans les rues sans oser toucher  la riche
chane d'or qu'il avait reue du prince, et ils prtendaient mme que
Maximilien,  dfaut d'pe, lui avait donn l'ordre de chevalerie en
le frappant de sa botte.

Les Gantois voyaient d'ailleurs avec anxit les hommes d'armes
trangers que l'archiduc avait conduits avec lui, la plupart
insolents, orgueilleux et avides. Trois d'entre eux avaient t
arrts pour avoir outrag une femme: leurs compagnons les
dlivrrent, et  ce bruit le mcontentement du peuple ne connut plus
de bornes. Il courut aux armes et alla planter ses bannires sur le
march du Vendredi.

C'est en vain que Maximilien envoie ses conseillers pour essayer de
calmer les bourgeois. Philippe de Clves, malgr sa popularit, et
l'vque de Cambray, quoique protg par la dignit de ses fonctions
ecclsiastiques, ne peuvent plus se faire couter. Le comte de Chimay
soulve une opposition plus violente et ses jours sont en pril;
Matthieu Peyaert, qui s'est joint  ses efforts, fuit avec lui. La
colre des bourgeois a redoubl  la vue de la chane d'or qui leur
rappelle sa trahison. Dlivrez-nous, criaient les Gantois, de ces
Allemands que vous nous avez amens, ou nous nous en dlivrerons
nous-mmes. Bien que la nuit ft venue, ils ne se sparaient point.
Une vive inquitude rgnait  l'htel de Ten Walle. Maximilien chargea
le comte de Nassau de veiller  la garde du pont, l o on coupe les
testes, qui estoit la droite venue des Gantois pour venir contre
l'hostel du prince (l'_Hooftbrugge_), et il se rendit dans
l'appartement du sire de la Marche, son premier matre d'htel, afin
d'tre plus prs des hommes d'armes allemands qu'il s'tait ht de
runir autour de lui.

Ainsi se passa la nuit: le lendemain, Maximilien se dirigea  la tte
des Allemands vers l'htel de ville. Il tait au march de la
Poissonnerie, lorsque les magistrats vinrent le prier de ne pas
employer la violence, moyen qui et entran l'effusion du sang et qui
n'et pas t sans danger pour l'archiduc lui-mme. Deux notables
bourgeois se rendirent  l'htel de ville et engagrent le peuple  se
retirer, mais il exigeait avant tout que Maximilien s'loignt avec
les siens. L'archiduc y consentit: les Gantois n'en restaient pas
moins assembls en grand nombre. Il leur faut courir sus et les
dfaire, s'cria le comte de Nassau; par ce moyen, le prince sera
perptuellement seigneur et matre de toute la Flandre. Philippe de
Clves combattait cet avis. Lorsque vous aurez dtruit Gand,
disait-il  l'archiduc, vous aurez dtruit la fleur et la perle de
tous vos pays. Et le soir arriva sans qu'aucune rsolution et t
prise.

Cependant les Gantois s'approchaient et occupaient la place du
Petit-March, situe entre le Gravesteen et l'glise Sainte-Pharalde.
Ce mouvement agressif devait mettre un terme  l'indcision des
conseillers de Maximilien; l'avis du comte de Nassau prvalut, et il
fut dcid,  la grande joie des Allemands, que le lendemain, ds les
premires heures du jour, l'on chercherait  tourner, par la Coupure,
la position des Gantois, afin de pouvoir les attaquer plus
avantageusement.

La lutte et t terrible: elle fut prvenue par la retraite des corps
de mtiers, las d'avoir pass quarante-huit heures sous leurs
bannires. Les chevins se htrent de l'annoncer  l'archiduc en
implorant sa clmence; ils devaient toutefois payer cette meute plus
cher qu'une longue insurrection. Une amende de cent vingt-sept mille
cus d'or les frappa. Cent bourgeois furent exils, trente-trois ne
sortirent du Chtelet que pour tre conduits au supplice. Maximilien
avait de plus exig une rparation solennelle: plac sur un trne et
entour des ambassadeurs des princes trangers, il reut, le 22
juillet 1485, les protestations d'obissance et de fidlit des
chevins tous habills de noires robes deschaintes, puis il chargea
le chancelier de Brabant de prendre la parole en son nom. Sa harangue
fut une longue numration des griefs du prince contre les Gantois, et
il termina en dclarant que l'archiduc d'Autriche avoit bien pens
mettre la ville  totale ruine par feu et espe, ne fust la piti
qu'il avoit des glises et des bonnes personnes qui sont illecq
habitans.

Le pensionnaire de Gand, qui rpondit  ce discours, n'eut point
d'loges assez pompeux pour clbrer une si admirable clmence. Il
avoua qu'il n'avoit tenu qu' rien que de la bonne ville de Gand l'on
disist prsentement: Cy fut Gand! Ensuite les Gantois crirent merci
et remirent  l'archiduc neuf chartes de privilges qu'ils avaient
reues de Marie de Bourgogne, de Maximilien, de Philippe, de Louis XI
et de Charles VIII. Lesquels privilges furent briss et copps par
maistre Nicolas de Rutre, audiencier. Molinet ajoute: Monseigneur
demanda quelque chose du trait de Gavre, triste souvenir qui, 
Gand, s'associait toujours  la mutilation des liberts publiques.

Maximilien avait rtabli son autorit en Flandre: son titre de
mainbourg avait t reconnu dans toutes les provinces de la domination
bourguignonne. Ne craignant plus ni les communes de Flandre, ni celles
de la Meuse, il n'hsitait pas  violer ouvertement le trait du 28
juin en envoyant son fils  Malines, et chargeait en mme temps
Frdric de Montigny, l'un des meurtriers du sire de Dadizeele,
d'aller enlever  Mzires le sire de La Marck et de lui faire
trancher la tte. Son double succs de Bruges et de Gand avait
trangement dvelopp son orgueil. Il s'tait fait lire roi des
Romains  Francfort, le 16 fvrier 1485 (v. st.), et c'tait du centre
de l'Allemagne qu'il avait sign une charte pour reconstituer le Franc
comme quatrime membre de Flandre.

Maximilien, bloui du titre pompeux qui l'associait  l'autorit
impriale et lui en assurait la transmission, s'abandonnait de plus en
plus, avec une confiance sans limites, aux rves de son ambition. Les
flatteries de ses courtisans, les prophties de ses astrologues et de
ses devins lui prsentaient sans cesse l'image clatante des triomphes
qui lui taient rservs; il n'tait point de projet qui ne le
sduist par quelque illusion, point d'illusion qui ne domint sa
faible raison, en y gravant d'altires esprances. Tantt il voyait le
roi de Hongrie, Mathias Corvin, l'illustre fils de Jean Huniade,
rduit  lui cder son royaume, en fuyant chez les Turcs. Tantt il
songeait  se placer  la tte des Suisses pour chasser du duch de
Milan la dynastie fonde par le btard d'un paysan de Cottignole, dont
il devait plus tard pouser la petite-fille: de Milan il et march 
la conqute du royaume de Naples; mais son premier dessein, le plus
considrable de tous, tait d'envahir la France, pour aller rclamer
les armes  la main sa fille, appele malgr lui  devenir reine de
France. Ce n'tait point, du reste, son unique grief contre Charles
VIII, car il l'accusait d'avoir excit des troubles  Lige et d'avoir
quip quatorze grands navires pour soutenir la faction des _Hoeks_ en
Hollande. Pour russir dans cette difficile entreprise, Maximilien
comptait sur trente-deux mille chevaux qui devaient lui tre envoys
par les princes allemands, indpendamment des hallebardiers,
arquebusiers et autres combattants  pied, accourus de l'Empire, de la
Lorraine et des ligues suisses. C'tait dans les Pays-Bas qu'il devait
commencer la guerre, et il esprait bien s'emparer en passant du
temporel de l'vch de Lige et du fief de l'abb de Stavelot, sauf 
continuer son oeuvre en confisquant plus tard les privilges de toutes
les communes de Flandre qui lui avaient t hostiles.

Le roi de France avait retir ses hommes d'armes des frontires: sa
confiance dans la paix en abrgea la dure. Le sire de Montigny
surprit Mortagne. Honnecourt et l'Ecluse partagrent le mme sort.
Trouane fut escalade par Salazar, et ce fait d'armes fut suivi de
prs d'une tentative dirige contre Saint-Quentin. Maximilien avait
attendu ces succs pour sommer le roi de France de l'aider et de le
soutenir, conformment au trait d'Arras, si frquemment invoqu dans
des tendances tout opposes, en dclarant que le seul moyen de
maintenir la paix tait l'loignement immdiat d'Anne de Beaujeu et de
Philippe de Crvecoeur, qui avaient profit de sa minorit pour
exciter par des lettres sditieuses les communes de Flandre, de
Brabant et de Hainaut  s'associer  leurs conspirations et
machinations.

Charles VIII justifia dans une rponse non moins altire la conduite
de ceux que Maximilien accusait: Ne avez cause de les chargier du
faict de Flandres, car ce qui faict y a est ce a est par bon
conseil... Le comt de Flandre est une des anchiennes pairies de
France, et se avons voullu le tenir en paix comme prince et seigneur
souverain, nous avons faict ce que debvions faire, et vous le
contraire. Et quand ladite cont vous appartiendroit, ce que non, vous
l'auriez confisque par les desraisonnables termes que avez tenus.
Puis il rappelait que Maximilien avait charg son chanson Philippe
d'Allers de se rendre  Melun pour promettre en son nom de ne pas
enfreindre la paix, et qu'il avait profit de la bonne foi du roi de
France, qui avait retir ses garnisons des frontires, pour surprendre
Trouane et Mortagne et attaquer Saint-Quentin. Il lui demandait
comment, aprs avoir viol le premier trait, il osait proposer d'en
conclure un second, et repoussait nergiquement toutes les allusions
qui s'adressaient  sa minorit et  sa jeunesse. Sachez bien,
disait-il, que ne sommes pas en si bas eage et ne avons pas si petite
exprience que ne congnoissons vritablement ceulx qui nous font bien
ou mal et que ne soyons bien dlibrez de leur rnumrer et rendre
quand le oportunit s'i pourra tourner, ainsi que bon prince poet et
doibt faire en sa juste querelle. Le roi de France annonait de plus
l'intention de ne pas rompre son alliance avec les Flamands, alors
mme qu'il se trouverait oblig de pntrer sur leur territoire pour
combattre les hommes d'armes de Maximilien.

Le roi des Romains rpondit en ces termes au roi de France: Trs-cher
et trs-am frre, nous avons reeu certaines lettres de par vous,
faites et forges, comme croyons, par ceux qui  tort et sans cause
nous ont en haine et malveillance. Ainsi n'avons point trouv estre
convenable d'y respondre, et sommes dlibrs de non plus vous escrire
_ou faire nommer comme il appartient  vostre royale dignit_, au cas
que persveriez en telles drisions et insolences envers nous... A
cette lettre tait joint un long mmoire des conseillers de
Maximilien, qui attribuaient  leur matre le titre fort douteux de
chef des rois chrtiens et qui reprochaient vivement aux conseillers
de Charles VIII la deshonneste forme et manire d'escrire  un tel
roy qu'est le roy des Romains. Ils reproduisaient, du reste, tous les
griefs levs contre Anne de Beaujeu, en l'accusant d'avoir prins
argent de ceulx de Gand, menaaient le roi de France de le dclarer
dchu de tout droit de suzerainet sur la Flandre, et justifiaient
l'escalade de Trouane et de Mortagne, par l'appui que les Franais
donnaient aux Ligeois.

Maximilien, fidle  sa politique, avait adress aux princes du sang
et  la ville de Paris son manifeste contre la rgence d'Anne de
Beaujeu. Il les y pressait de renverser son autorit et de former un
conseil suprieur des princes du sang et des dputs des tats qui
pourraient aviser au rtablissement de la paix, de concert avec les
dputs de l'Empereur: trange hallucination, qui le portait 
proposer  la France ce qu'en ce moment mme il combattait en Flandre.

La rponse des chevins de Paris est du 2 septembre 1486. Ils y
repoussent hautement les plaintes du roi des Romains, et le rendent
seul responsable de la violation du trait d'Arras. En effet, il avait
commenc la guerre contre droit et raison en entrant par surprise en
armes au royaume, et il ne pouvait la continuer, ajoutaient-ils,
sans faire le grand dommage du pays de Flandre. Il y a une connexion
vidente entre cette dclaration et la rponse des ministres de
Charles VIII, qui en avaient pris connaissance avant qu'elle ft
remise au hraut d'armes Toison d'or. La commune de Paris ne pouvait
tre hostile  un systme de gouvernement qui soutenait les communes
flamandes.

Au conseil du roi, d'autres considrations rendaient les inimitis
plus vives. On ne pouvait souffrir qu'un prince tranger se prtendt
suprieur  Charles VIII et lui refust mme le titre de roi; et  ce
sujet le sire de Graville disait tout haut que si l'histoire se
taisait sur les exploits des Allemands en France, elle avait conserv
le souvenir de ceux de Charlemagne, qui avait conquis et soumis toute
l'Allemagne.

Ce n'tait que dans la faction des princes du sang que Maximilien
pouvait esprer un appui. Le duc d'Orlans lui tait favorable, et le
duc de Bourbon, bien que frre du sire de Beaujeu, dclarait, en
prsence de Charles VIII, que le sire de Graville et ses amis
estoient cause de la guerre que faisoit le duc d'Austriche et du
mescontentement qu'avoient les autres seigneurs du sang, et allguoit
qu'il estoit connestable et qu' luy appartenoit l'excution de la
guerre, et qu'il s'en vouloit aller en Picardie pour rsister 
l'entreprise du duc d'Austriche et y trouver quelque bon
appointement. En effet, malgr tous les efforts que l'on tenta pour
l'en dissuader, malgr ceux du roi lui-mme, il se rendit en
Picardie. Le duc de Bourbon tait guid par les conseils de
quelques-uns de ses serviteurs, fort grands mutins. Le principal, le
plus capable, le plus influent, tait l'ancien ami de Charles le
Hardi, devenu, en 1472, l'un des conseillers de Louis XI, Philippe de
Commines, qui avait pous en France la fille d'un matre d'htel du
roi, beau-frre de la dame de Montsoreau, si frquemment nomme dans
les enqutes relatives  l'empoisonnement du duc de Guyenne. Soit
qu'il et t inquit au sujet de la rvision des donations faites
aux dpens du domaine royal, soit qu'il subt avec peine la haine et
le mpris qui poursuivaient les anciens ministres de Louis XI, il
conspirait, et la jeune royaut de Charles VIII allait rouvrir pour
lui une de ces cages de fer, sombres monuments d'un rgne dont il
avait t  la fois le Sjan et le Tacite.

Enfin le moment arriva o Maximilien esprait envahir la France avec
le secours des Franais eux-mmes, et se placer, par de mmorables
succs, parmi les hros et les vainqueurs les plus glorieux. Dans son
orgueil, il datait ses mandements de Lens, _premire ville de nostre
conqueste_; il avait, disait-on, t le premier qui et song 
former la milice, depuis si clbre, des lansquenets ou
_landsknechten_, ce qui l'galait  Jules Csar; et l'on ajoutait
qu'il tait au monde le seul prince qui connt  la fois toutes les
ressources de l'art si difficile de la guerre. L'empereur Frdric III
s'tait rendu lui-mme en Flandre, afin que l'clat du sceptre
imprial ajoutt quelque chose  celui de cette grande expdition.
Mais jamais projets plus audacieux n'aboutirent  un rsultat plus
dplorable. La faction des princes du sang rougit de s'armer pour
livrer la France  ses ennemis, et l'on vit bientt les Allemands et
les Suisses que Maximilien avait recruts abandonner ses drapeaux 
dfaut de solde. Les uns allrent rejoindre les Franais; d'autres
cherchrent  s'indemniser de leurs pertes en pillant le pays. Il ne
resta  l'Empereur qu' regagner l'Allemagne, et Maximilien, qui
esprait, comme les confdrs de Bouvines, aller arborer l'aigle
germanique sur le pont de la Calandre, non moins humili quoiqu'il
n'et point combattu, fut rduit  implorer l'appui de ses propres
sujets de Flandre et d'Artois qu'il mprisait nagure encore; mais les
bourgeois de Saint-Omer lui rpondirent qu'ils taient rsolus 
conserver une stricte neutralit, et leur exemple fut suivi par les
habitants de Lille et de Douay. Cette neutralit fut toutefois de peu
de dure pour la ville de Saint-Omer, puisque les Franais y
entrrent ds le 27 mai 1487. Deux mois aprs, le sire de Crvecoeur
reconquit l'importante forteresse de Trouane (26 juillet), et ce
premier revers fut suivi d'un second chec plus important et plus
grave.

Les hommes d'armes allemands et bourguignons qui se trouvaient sous
les ordres du comte de Nassau avaient voulu rparer la perte de
Trouane en enlevant la ville de Bthune; mais ils se laissrent
surprendre et furent mis en droute; prs de neuf cents d'entre eux
restrent sur le champ du combat. Le comte de Nassau fut fait
prisonnier, et avec lui Charles de Gueldre, Pierre de Hennin, Grard
de Boussut, Georges Vander Gracht, Charles et Philippe de Moerkerke,
Jean de Commines, Jean de Praet, Jean d'Overschelde, bailli d'Ypres,
Jacques de Heere, bourgmestre du Franc, et tous les principaux
chevaliers du parti de l'archiduc.

Au moment o la dfaite de Bthune couronnait la malheureuse tentative
de Maximilien contre la France, on recevait en Flandre la nouvelle des
dsastres qui avaient termin en Angleterre une autre expdition 
laquelle le roi des Romains n'tait point tranger.

L'Angleterre avait appris avec une extrme jalousie la conclusion du
trait d'Arras, et l'on racontait mme qu'Edouard IV tait mort de
douleur en voyant le Dauphin renoncer  sa fille pour pouser
mademoiselle Marguerite de Flandre; mais les affreuses discordes du
rgne de Richard III ne s'effacrent que pour lever sur une trne
ensanglant Henri de Richemont, qui devait tout  l'appui du roi de
France.

Cependant la duchesse Marguerite de Bourgogne ne pouvait se consoler
de la chute de la dynastie d'York; et elle se proposait de servir  la
fois les intrts de Maximilien et ceux de sa propre maison, en
renversant la dynastie de Lancastre leve par l'appui de Charles
VIII. Une expdition considrable avait t runie pour envahir
l'Angleterre: elle devait comprendre deux mille hommes d'armes
allemands, flamands et hennuyers, sous le commandement de Martin
Dezwarte. Le comte de Lincoln et lord Lovel s'taient rendus en
Flandre pour arrter avec la duchesse douairire de Bourgogne le plan
de cet armement; et il avait t dcid que l'on profiterait d'une
rumeur populaire relative  l'vasion de l'unique fils du duc de
Clarence pour prsenter d'abord aux Irlandais, puis aux Anglais, un
imposteur qui n'emprunterait son nom que pour remettre la couronne,
aprs la victoire, au comte de Lincoln, neveu par sa mre du roi
Edouard IV et de la duchesse de Bourgogne, et dj dsign par Richard
III comme l'hritier prsomptif du trne d'Angleterre. Le boulanger
Lambert Simnel, proclam roi  Dublin par une multitude gare qui
croyait retrouver dans ses traits ceux de l'infortun duc de Clarence,
aborda  Foudrey avec les hommes d'armes venus de Flandre, occupa le
comt d'York, et rencontra les troupes de Henri VII  Stoke, aux bords
de la Trent, o Martin Dezwarte prit avec le comte de Lincoln, aprs
avoir vaillamment lutt pendant trois heures contre des forces de
beaucoup suprieures aux siennes. Des armements non moins
considrables avaient eu lieu en Angleterre pour repousser toute
agression que Marguerite et pu diriger vers les ctes de Kent ou de
Suffolk; et il ne resta aux Allemands, runis sur les rivages de la
Flandre, qu' s'embarquer pour la Bretagne, afin de prendre part 
d'autres combats.

Maximilien, qui avait puis son trsor pour faire triompher Simnel,
s'tait retir en Brabant. Non content d'altrer les monnaies, il
crivit aux tats de Flandre pour rclamer des subsides, afin de faire
face aux frais de la guerre; mais les tats de Flandre, runis 
Termonde, et dlibrant sans la participation des dputs du Franc
qu'ils refusaient de considrer comme quatrime membre, dclarrent
qu'ils dsapprouvaient la guerre contre la France et dsiraient
maintenir le trait d'Arras de 1482. Les dputs de Gand avaient mme
annonc qu'ils voulaient que le soin de remettre le produit des
subsides aux hommes d'armes ft dsormais confi aux tats, afin que
Maximilien n'en ft point usage contre les intrts mmes de la
Flandre. Ces reprsentations irritrent de plus en plus le roi des
Romains. Il rpondit que si les tats ne lui accordaient pas un nouvel
impt, il le ferait lever par ses commissaires; mais ses menaces
n'murent personne: la Flandre ne croyait plus rien avoir  redouter
des hommes d'armes allemands depuis la dfaite du comte de Nassau.
Jean de Coppenolle se hta de revenir  Gand. Adrien Vilain, qui avait
t arrt par les archers allemands  Lille, o il rsidait de l'aveu
de Maximilien, et qui se trouvait depuis lors prisonnier  Vilvorde,
fut dlivr par le sire de Liedekerke et rejoignit bientt aprs Jean
de Coppenolle, en protestant que, si l'on avait quelque chose  lui
reprocher, il tait prt  rpondre  toutes les accusations. Les
magistrats, indcis sur ce qu'il y avait lieu de faire, envoyrent au
roi des Romains une dputation compose de l'abb de Saint-Pierre, de
Josse de Ghistelles, de Paul de Baenst et d'Adrien de Raveschoot.
Maximilien, bien moins puissant en ce moment qu'il ne voulait le
paratre, confia le soin d'voquer cette affaire au grand btard de
Bourgogne et aux sires de Clves et de Beveren; ils invitrent les
sires de Rasseghem et de Liedekerke  comparatre  Termonde, et trois
gentilhommes vinrent  Gand se remettre comme otages, afin de rpondre
de la sret des accuss. Mais les doyens des mtiers dcidrent
unanimement que les sires de Rasseghem et de Liedekerke ne devaient
pas se rendre  Termonde, puisqu'ils n'taient justiciables que des
magistrats de Gand, et ils saisirent cette occasion pour numrer les
griefs de la commune contre le roi des Romains.

Nous voulons, disaient-ils dans leur dclaration, le maintien du
trait conclu  Arras, le 23 dcembre 1482, et nous ne consentirons
point  la continuation de la guerre contre la France, source
constante d'impts toujours dtourns de leur but.

Nous voulons aussi le maintien du trait de Tournay du 13 dcembre
1385, et il faut que les magistrats des villes conservent le droit de
sonner les cloches, afin de chasser et de mettre  mort, s'il y a
lieu, les ennemis du pays.

Nous rclamons les privilges que Maximilien nous a enlevs.

Nous voulons soumettre  un srieux examen les dpenses faites par la
ville de Gand depuis la mort de Guillaume Rym.

Nous voulons que l'on dmolisse le pont qui se trouve  ct de
l'htel de Ten Walle.

C'tait par ce pont que le comte de Nassau avait song  s'avancer
avec ses Allemands, lorsqu'il conseillait de dtruire Gand en 1485.

Le peuple accueillit cette dclaration avec de vifs transports
d'enthousiasme. Les partisans du roi des Romains sortirent de la
ville, et tout l'argent qu'on trouva dans leurs maisons fut employ 
rorganiser ces confrries des chaperons blancs et des compagnons de
la Verte Tente, si clbres autrefois, afin de chasser les Allemands
qui erraient aux environs de Gand, en semant partout l'effroi et la
dsolation.

Les mtiers, runis en armes sous leurs bannires, envoyrent des
dputs  Maximilien pour qu'il ft choisir, par ses commissaires, de
nouveaux magistrats qui jurassent au duc Philippe et  la ville de
Gand d'observer les traits de 1385 et de 1482, dclarant que s'il ne
le faisait point, ils procderaient eux-mmes au renouvellement de
l'chevinage, conformment au privilge de 1301; en effet ils
dsignrent, peu de jours aprs, des commissaires qui lurent Adrien
de Rasseghem, premier chevin de la keure.

Dans des circonstances  peu prs semblables  celles de 1485, le roi
des Romains ouvrit la guerre en essayant de nouveau de surprendre la
ville de Termonde. Mais cette fois Philippe de Hornes, moins heureux
que Jacques de Foucquesolles, fut repouss par les bourgeois. Le sire
de Liedekerke fut aussitt cr capitaine de Gand, et toutes les
villes de Flandre furent instruites de la rupture de la paix par de
longues lettres o on les consultait sur ce qu'il y avait lieu de
faire, en rclamant leur secours. Les Gantois n'avaient pris les
armes, disaient-ils, que pour dfendre leurs privilges et maintenir
la paix publique compromise par des mercenaires trangers.

Maximilien s'tait ht de retourner en Flandre ds qu'il avait appris
que les Gantois s'taient avancs jusqu'aux portes d'Anvers, de
Bruxelles et de Courtray; il tait important qu'il maintnt dans
l'obissance les villes qui reconnaissaient encore son autorit. Ce
fut dans ce but qu'il se rendit  Courtray et de l  Bruges, o il
arriva le 16 dcembre 1487.

Dans toute la Flandre, on regrettait vivement d'avoir vu s'vanouir
les esprances qui reposaient sur la paix d'Arras. On se plaignait de
ce que les charges publiques taient devenues plus accablantes
qu'elles ne l'avaient jamais t, et de ce que le cours de la justice
tait en quelque sorte suspendu par les soins de la guerre; mais ce
qui excitait le plus de murmures, c'taient les dsordres commis par
les hommes d'armes allemands qui ne recevaient pas de paye et qui, non
contents de piller les bourgeois et les laboureurs, se plaisaient 
rpter que le temps estoit venu qu'ils baigneroient leurs bras au
sang des Flamands. Aussi l'alarme fut-elle grande  Bruges lorsqu'on
y vit arriver la garde de Maximilien. On prtendait que le roi des
Romains ne l'avait amene avec lui que pour contraindre les habitants
les plus opulents  lui livrer leurs richesses, et aussitt aprs,
assurait-on, la ville, prive de ses franchises, devait tre
abandonne au pillage. Ces rumeurs semblaient d'autant plus menaantes
qu'il y avait  Bruges un grand nombre de vieillards qui se
souvenaient du 22 mai 1437, et l'on vit la plupart des marchands
trangers se hter d'migrer et se retirer  Anvers. Un secret
pressentiment annonait aux bourgeois, raconte Nicolas Despars, que
s'ils quittaient les foyers qui, aprs une rsidence de quatre
sicles, taient devenus pour leurs familles une seconde patrie,
c'tait pour s'en loigner  jamais.

Maximilien lui-mme s'effrayait parfois de la rsistance dont il
voyait clater de toutes parts les symptmes autour de lui. Un jour,
il consentit  convoquer les tats des diverses provinces, de par
decha, et il entretint de son dsir de rtablir la paix les dputs
d'Ypres, de Valenciennes, de Lille, de Douay, d'Orchies, de
Bois-le-Duc, de Middelbourg, les seuls qui eussent rpondu  son
appel; un autre jour, il assura les doyens des mtiers de Bruges qu'il
partageait leur voeu de voir cesser la guerre et qu'il avait dj
obtenu un sauf-conduit, afin d'aller vers le roi de France pour
pratiquer la paix. Telle est la situation des choses, lorsque, le 9
janvier 1487 (v. st.), le sire de Liedekerke,  la tte de six mille
Gantois, parvient  s'emparer de Courtray. Trois jours aprs,
Maximilien assemble de nouveau  l'htel de ville les doyens et les
_hooftmans_ de la commune de Bruges. Il leur fait connatre qu'il a
envoy  Gand quelques-uns de ses conseillers, mais que les Gantois ne
veulent traiter qu'avec des mandataires appartenant par leur naissance
 la Flandre. Il les prie de dsigner les dputs afin de chercher 
rtablir la paix. Les _hooftmans_ et les doyens y consentent; leur
opposition ne se manifeste que lorsque le roi des Romains rclame un
contingent de deux mille hommes et, de plus, un subside considrable
pour dfendre les frontires contre les attaques menaantes des
Franais. Les reprsentants de la commune, craignant que ces
prparatifs ne soient dirigs contre les Gantois, n'hsitent pas 
rejeter ces demandes; ils rpondent qu'ils n'ont aucun pouvoir  ce
sujet, et que d'ailleurs ils veulent se tenir au trait d'Arras,
protestant que si Maximilien s'y conforme lui-mme, il trouvera
toujours en eux de fidles sujets. Ils insistent surtout pour qu'il
congdie tous ses retres allemands, qui traitent une cit commerciale
comme une ville prise d'assaut, et annoncent qu'afin de ne plus leur
permettre de circuler librement avec leur butin, ils garderont
eux-mmes dornavant les portes de la ville, se croyant assez
puissants pour les dfendre.

Le roi des Romains se proccupait assez peu des plaintes des
bourgeois, insults par ses hommes d'armes; mais le moment n'tait
pas encore venu o l'arrive des renforts, que le sire de Gaesbeke
tait charg de runir, devait lui permettre d'y renverser par la
violence et la force toute autorit autre que la sienne. Il comprit
aisment que la prtention de lui enlever la garde de la ville tait
destine  mettre obstacle  ses projets, et il n'y eut rien qu'il ne
ft pour obtenir qu'elle ft abandonne. Les remontrances du prsident
de Flandre, Paul de Baenst, et de l'coutte Pierre Lanchals, ayant
t inutiles, il se rendit lui-mme  l'htel des chevins, accompagn
d'une suite de cinquante chevaux; mais son insistance mme accrut les
soupons; les doyens et les _hooftmans_ persistaient dans leur
rsolution et exigeaient de plus en plus qu' l'avenir chaque porte
ft garde par trois bourgeois et douze hommes des mtiers.

Au milieu de ces discussions, les chevins de Gand recevaient en
audience solennelle les dputs de Bruges et d'Ypres; mais ceux du
Franc, investis aux yeux des Gantois d'une autorit illgale,
n'avaient pu obtenir de sauf-conduit. Le pensionnaire de Bruges, Jean
Roegiers, porta la parole et rappela comment, dans les troubles de la
Flandre, les diffrentes villes s'taient mutuellement prt le
secours de leur mdiation. Mais les magistrats de Gand rpliqurent
qu'ils avaient dj interjet appel devant le roi de France, leur
souverain seigneur, et que Maximilien, loin d'y rpondre, avait viol
le trait d'Arras, en faisant la guerre  Charles VIII. Ils ajoutaient
que l'intervention des Brugeois et des Yprois tait trop tardive
puisque dj plusieurs de leurs chaperons blancs avaient t mis 
mort, et qu'ils ne leur reconnaissaient pas le droit d'intervenir
comme mdiateurs puisqu'ils avaient eux-mmes viol le trait d'Arras.
Ils leur remirent toutefois, en les priant de le communiquer aux
communes de Bruges et d'Ypres, un long mmoire o ils exposaient
nergiquement leurs griefs: la leve de taxes normes dont on n'avait
jamais rendu compte, l'appauvrissement de toutes les villes, l'appel
d'une arme de mercenaires trangers, le voyage du duc Philippe en
Brabant au mpris d'une promesse formelle, la reconstitution du
quatrime membre contre le voeu gnral du pays.

Ce fut le 24 janvier que les dputs qui avaient t envoys  Gand
rentrrent  Bruges. Ils se runirent immdiatement  l'htel du roi
des Romains et lui rapportrent la rponse des Gantois. Maximilien
s'en montra fort mcontent. Il les supplia de ne rendre public que le
premier point des griefs allgus par les Gantois, qui renfermait une
protestation assez vague en faveur des traits de 1385 et de 1482, et
il fit mme si bien que les magistrats consentirent  ajourner
l'assemble qu'ils avaient convoque afin de dlibrer sur la rponse
qu'il convenait d'adresser aux bourgeois de Gand.

Il tait toutefois impossible que le mmoire des Gantois restt
longtemps inconnu, et Maximilien ne vit lui-mme dans cette courte
trve, qu'il devait  la condescendance de quelques chevins de
Bruges, qu'un motif de profiter du temps qui lui restait pour hter
l'excution de ses desseins. Il se souvenait des conseils du comte de
Nassau, et regrettait peut-tre de ne pas avoir, selon l'expression du
pensionnaire de Gand, dtruit cette ville par le fer ou par le feu, de
telle sorte que le voyageur et inutilement cherch ses ruines au
niveau de l'herbe. Les mmes rves de conqute, de domination par la
force, par l'extermination et l'incendie, s'il tait ncessaire, le
tentaient  Bruges, et il avait crit au sire de Gaesbeke qu'il se
plat  la tte de ses cavaliers hennuyers et acclrt sa marche.
Tous ses efforts tendaient depuis longtemps  rendre inutiles les
mesures prises par les Brugeois pour leur dfense, et on le voyait
multiplier les prtextes de se faire ouvrir les portes de la ville,
afin qu'il lui ft plus ais de s'en emparer lorsque le moment serait
venu. Le 10 janvier, le sire d'Ysselstein tait pass par la porte de
la Bouverie, avec six chariots et quatre cents piquenaires, et les
Brugeois avaient conu ce jour-l des soupons de trahison que rien ne
vint justifier. Maximilien semble toutefois renoncer  ces tentatives
si inquitantes, lorsqu'il invoque la mdiation des Brugeois et en
espre d'heureux rsultats; mais aussitt que leurs dputs sont
revenus de Gand, le soir mme o ils lui ont rendu compte d'un message
inutile, il reprend ses anciens projets et quitte inopinment le
banquet qui lui est offert  l'htel de Richebourg, chez la veuve de
Martin Lem, pour faire  cheval,  sept heures du soir, le tour des
remparts, examinant avec soin le nombre des gardes qui veillent aux
portes, s'arrtant mme parfois pour leur distribuer de l'argent. Le
27 janvier, il sort de Bruges avec ses fauconniers; le 28, autre
chasse au vol. Enfin le 31 janvier, il reoit en mme temps la
nouvelle que le sire de Gaesbeke est arriv prs de Bruges et l'avis
que d'autres dputs de Bruges, envoys  Gand, ont chou une seconde
fois dans leurs dmarches. Il n'y avait plus  hsiter. Maximilien
rangea immdiatement ses Allemands en ordre de bataille avec leur
artillerie dans la cour de son htel, et envoya des messagers, avec
une escorte de trente fantassins, remettre au sire de Gaesbeke ses
dernires instructions. Elles portaient qu'il devait se prsenter
immdiatement  la porte des Marchaux.

Le mme soir, le roi des Romains, accompagn du bourgmestre Jean de
Nieuwenhove et d'un petit nombre de serviteurs, se rend  la porte
qu'il a dsigne au sire de Gaesbeke, et demande qu'on la lui ouvre:
mais le bourgmestre donne en vain l'ordre qu'on lui obisse. Les
gardiens de la porte redoutent quelque trahison et s'y opposent sans
qu'on puisse branler leur rsolution. Les moments taient prcieux;
il fallait agir avant que les bourgeois fussent instruits de ce qui se
passait. Maximilien se hta de se diriger vers la porte de
Sainte-Croix, o l'attendaient Jacques de Ghistelles, Jacques de Heere
et Corneille Metteneye, et de l vers la porte de Gand: il y prouve
le mme refus. Il est plus heureux  la porte de Sainte-Catherine;
elle lui est ouverte, et ds qu'il est sorti de la ville, il fait
avertir le sire de Gaesbeke que c'est de ce ct qu'il doit se porter.
Puis lorsqu'il juge qu'il a reu l'avis qu'il lui a adress, il rentre
 Bruges et s'empare aussitt du guichet; mais le cri des gardiens:
Trahison! trahison! a t entendu; leurs concitoyens des rues les
plus voisines accourent  leur secours et les aident  abaisser la
herse avant l'arrive du sire de Gaesbeke. Maximilien tente
inutilement un dernier effort  la porte de la Bouverie: les barrires
qui s'taient fermes en 1437 devant le duc Philippe de Bourgogne ne
devaient pas s'ouvrir devant le roi des Romains. Il ne lui reste qu'
fuir dans son htel; il y mande aussitt Pierre Lanchals et les
principaux bourgeois de son parti, et les presse de trouver le moyen
de se rendre matres des portes de la ville.

Cependant le bruit de ce qui s'tait pass  la porte de
Sainte-Catherine s'tait rpandu de toutes parts, et les mtiers
courant aux armes occupaient dj toutes les portes sous les ordres de
leurs doyens. Le roi des Romains rsolut alors, selon un rcit
contemporain, de faire mettre le feu aux quatre coins de la ville,
esprant que le sire de Gaesbeke pourrait s'y introduire  la faveur
de ce dsordre; mais on arrta facilement l'incendie et cette dernire
tentative n'eut d'autre rsultat que de rendre plus vive la haine du
peuple.

Ds ce moment, la question devenait de plus en plus grave pour le roi
des Romains; en cherchant une victoire qui devait le rendre l'arbitre
de la vie et des biens des bourgeois de Bruges, il s'tait expos 
une dfaite qui devait ncessairement faire de lui leur prisonnier. Le
sentiment de ce pril ne le quittait point, et la nuit durait encore
quand il rsolut de faire un dernier effort. Il avait appris que la
porte de Gand tait confie  Matthieu Denys, doyen des charpentiers,
qu'il croyait lui tre plus favorable que tous les autres doyens, et
se dirigea sans tarder de ce ct avec quelques-uns de ses partisans
et quelques cavaliers allemands. Cependant toutes ses esprances
furent dues: Matthieu Denys rejeta avec de rudes et violentes
paroles toutes les prires qui lui furent adresses. Livrez-moi votre
doyen, s'cria alors le roi des Romains furieux, en s'adressant aux
hommes des mtiers qui entouraient Matthieu Denys, livrez-moi votre
doyen, et je vous comblerai de mes bienfaits.--Et nous, tant qu'il y
aura une goutte de sang dans nos veines, lui rpondit nergiquement
le porte tendard Adrien Demuer, nous jurons de ne point
l'abandonner. Le roi des Romains insistait pour qu'on le laisst au
moins sortir de la ville avec ses cavaliers allemands. On ne le lui
permit point davantage; on craignait que son intention ne ft de
rallier les garnisons de Damme et de l'Ecluse pour aller rejoindre la
petite arme de ce sire de Gaesbeke en qui les Brugeois n'avaient pas
cess de redouter le vainqueur de Montenac et l'ennemi de Jean de
Dadizeele, impatient de venger sur eux la mort de son pre Jean de
Hornes.

Maximilien esprait encore en ce moment que le peuple s'apaiserait;
mais lorsqu'il apprit que l'irritation s'accroissait sans relche, il
tint conseil sur ce qu'il y avait lieu de faire. Il faut, dit
Salazar, que nous nous armions les premiers avant que ces vilains
aient eu le temps de se runir sur la place du March. Cet avis fut
adopt, et tandis que Pierre Lanchals faisait prvenir les bourgeois
de son parti qu'ils se prparassent  le seconder, le roi des Romains
se rendait  la place du Bourg, o il rangea tous les siens en ordre
de bataille. Quelques heures s'coulrent; les bourgeois favorables 
Maximilien ne se dirigeaient qu'en petit nombre vers la place du
Bourg, o leur prsence devait devenir un titre de proscription; ils
n'amenaient point avec eux, comme ils l'avaient promis, le mtier des
brasseurs. La foule qui les suivait, inquite et curieuse, observait
avec anxit les mouvements des Allemands, qui cherchaient 
l'empcher de se mler  leurs rangs en simulant des volutions de
combat. Cependant elle augmentait de moment en moment, et les
Allemands, se voyant serrs de plus prs, baissrent leurs lances pour
la tenir loigne, en criant: _Staet! staet!_ Arrtez! arrtez! Le
peuple comprit: _Slaet! slaet!_ Frappez! frappez! Et se prcipitant
en dsordre par toutes les issues du Bourg, il alla rpandre dans tous
les quartiers la nouvelle des projets menaants des Allemands, tandis
que les chanoines de Saint-Donat, partageant sa terreur, se htaient
de cacher leurs joyaux dans le sanctuaire et d'appeler les clercs 
prserver l'glise du pillage. Les doyens des mtiers et les
_hooftmans_ s'assemblent aussitt aux sons du tocsin: ils chargent des
messagers d'aller rclamer l'appui des habitants de Gand et d'Ypres,
et pourvoyant en mme temps eux-mmes  la dfense de la ville, ils se
portent aux Halles avec quarante-neuf canons et cinquante-deux
bannires. Une agitation extrme rgnait sur la place publique, et
rien ne contribua plus  l'accrotre que l'arrestation de deux Mores
attachs au service du comte de Zollern, que l'on accusait d'avoir t
les instruments de la tentative d'incendie ordonne par Maximilien.
Mille voix rptaient qu'il ne fallait plus dposer les armes. Le roi
des Romains, effray par ces dmonstrations, s'tait retir dans son
htel, en ayant soin de ne pas traverser la place du March. Mais il
n'tait personne qui ne crt que s'il avait reu les secours que
Lanchals et ses amis lui avaient promis, il n'et tir une vengeance
terrible de son chec de la veille.

Le peuple cherchait Pierre Lanchals pour assouvir sa fureur; les armes
que l'on dcouvrit dans sa maison parurent une nouvelle preuve des
projets qu'on lui attribuait, mais Lanchals avait disparu, et son
absence vita l'horreur d'un crime  la fin de cette journe si
agite. Le peuple s'tait dirig vers les Halles, pour y enlever les
ttes sanglantes de Jean de Keyt et de Franois de Bassevelde des
tourelles o elles se trouvaient, depuis prs de trois annes,
exposes sur des piques, lorsque des conseillers du roi des Romains se
prsentrent pour lui annoncer que Maximilien l'invitait  s'apaiser
et lui pardonnait ses sditions. Il est mille fois plus coupable que
nous, rpliquaient les bourgeois en montrant les restes mutils des
dfenseurs de leurs franchises.

Cependant on vit paratre sur la place du March le prsident de
Flandre, Paul de Baenst. Il interrogea sur leurs intentions les
bourgeois qui venaient de dcouvrir une nouvelle tentative du roi des
Romains pour introduire  Bruges le sire de Gaesbeke: Nous voulons,
rpondirent-ils tout d'une voix, que vous nous montriez le mmoire des
Gantois sur les griefs du pays, mmoire qui vous avait t confi pour
qu'il nous ft soumis, ce que vous n'avez point fait. Nous voulons
qu'on nous donne un nouveau bourgmestre et un autre coutte, au lieu
de Jean de Nieuwenhove et de Pierre Lanchals, qui ont mrit d'tre
livrs  la justice. Le roi des Romains accorda Josse de Decker pour
bourgmestre et Pierre Metteneye pour coutte, mais il ne consentit 
leur remettre le mmoire des Gantois qu'aprs avoir essay de les
tromper en leur montrant le fragment qui avait t communiqu aux
magistrats.

Le mme jour, on annona du balcon des Halles qu'une rcompense de 50
livres de gros serait donne  quiconque livrerait Pierre Lanchals et
Jean de Nieuwenhove. Plus heureux que ceux ci, Salazar, que les
communes accusaient d'avoir rompu la paix avec la France par
l'escalade de Trouane et d'avoir conseill l'armement de la place du
Bourg, avait russi  sortir des remparts de Bruges.

Le 4 fvrier, Maximilien se dcide  se rendre lui-mme au milieu de
l'assemble du peuple. Il traverse la place du March en saluant
courtoisement les bourgeois qui l'entourent, et monte avec Pierre
Metteneye au balcon des Halles pour tenter quelque nouveau moyen de
conciliation; mais il n'obtint que cette rponse: Nous attendons les
dputs d'Ypres et de Gand. Ds ce moment, le roi des Romains ne fut
plus que le tmoin muet, obscur, presque inaperu de l'irritation
profonde qui se manifestait contre ses conseillers. Il entendit lire
une lettre des chevins de Gand, qui, en promettant leur appui aux
Brugeois, leur annonaient un succs important: la dfaite et la mort
du sire de Gaesbeke, qui s'tait loign de Bruges pour surprendre
Courtray et qui s'tait lui-mme laiss surprendre par le sire de
Liedekerke. Ce ne fut qu'aprs avoir assist  un long rcit o les
Gantois flicitaient les Brugeois de ce qu'ils pouvaient dsormais se
juger  l'abri de tout pril, ce ne fut qu'aprs avoir vu renouveler
l'ordre de poursuivre des recherches actives pour dcouvrir ses
partisans cachs  Bruges, que Maximilien descendit du balcon des
Halles et passa au milieu des rangs serrs des bourgeois dont les
acclamations n'avaient pas cess de retentir.

Le lendemain, de nouvelles lettres arrivrent de Gand, o Adrien de
Rasseghem venait de dchirer, dans une assemble gnrale de la
commune, le _calfvel_ du 22 juillet 1485. On y engageait les bourgeois
de Bruges  ne pas se sparer et  ne pas se laisser tromper par les
belles paroles du roi des Romains, mais  le bien garder jusqu' ce
que les dputs des trois membres fussent runis. On les invitait
aussi  s'assurer de la personne des principaux conseillers de
Maximilien et de ses partisans les plus connus, parmi lesquels se
trouvaient cits les abbs de Saint-Bertin et de Saint-Benigne de
Dijon, Jacques de Ghistelles, Jean de Nieuwenhove, Pierre Lanchals,
George Ghyselin, Roland Lefebvre, Jacques de Heere, Thibaut Barradot,
Paul de Baenst. A ces noms tait joint celui de Matthieu Peyaert, qui
s'tait enfui de Gand.

Ces lettres furent reues avec enthousiasme: l'on dressa aussitt sur
la place du March des tentes et des pavillons pour prserver du froid
les bourgeois qui ne devaient plus la quitter, et comme le bruit
s'tait rpandu que Maximilien s'tait enfui de Bruges, on l'invita 
se rendre aux Halles pour mettre fin  ces rumeurs. Il fit le tour de
la place du March  cheval et vtu de drap d'or, et chacun des
mtiers tira un coup de canon pour lui rendre honneur. Cependant
lorsqu'il dclara qu'il ne songeait pas  s'loigner, et que si l'on
en doutait on pouvait placer dans son htel autant de gardes qu'on le
jugerait utile, on lui rpondit qu'on allait examiner sa proposition;
cette dlibration dura une demi-heure, pendant laquelle on ne vit pas
un seul bourgeois s'approcher du roi des Romains. Enfin on vint lui
annoncer la dcision qui avait t prise: on le priait de vouloir bien
rsider au Craenenburg aussi longtemps que se prolongerait l'assemble
des bourgeois (5 fvrier 1487, v. st.).

Le Craenenburg formait la plus belle habitation qui s'levt sur la
place du March: c'tait l que les princes avaient coutume de se
placer pour assister aux ftes et aux tournois. En 1488, le
Craenenburg appartenait  un riche marchand nomm Henri Nieulant, l'un
de ceux qui,  une autre poque, s'taient constitus les cautions du
roi des Romains pour des sommes considrables. Les Brugeois se
souvenaient-ils de ces lois primitives d'Athnes et de Rome qui
livraient au crancier le dbiteur infidle  ses engagements.

Maximilien, enfant, avait t rduit, par une insurrection des
habitants de Vienne,  s'enfermer dans une citadelle. Une autre
insurrection ralisait pour lui les terreurs et les prils que lui
avait laiss entrevoir sa mauvaise fortune. Ses regards se
portrent-ils vers la prison o avait langui Louis de Nevers? Plus
prs du Craenenburg se trouvait la chapelle de Saint-Amand qui vit les
aventures de Louis de Male, autre victime du courroux populaire.

Les dputs de Gand ne tardrent point  arriver  Bruges; les
principaux taient Philippe Vander Zickele, Jean de la Kthulle, Josse
Vander Brughe, Jean Uutenhove, Gerolf Van der Haghe. Ils amenaient
avec eux un corps de deux mille hommes, mais ils consentirent  le
laisser hors de la ville, sur les instances des marchands trangers
rests  Bruges, qui redoutaient une autre journe du 3 mai 1382. Tous
les mtiers s'taient runis sur la place du March pour les recevoir,
et ds qu'ils y parurent, on les salua par une dcharge gnrale de
l'artillerie. Les mmes honneurs furent rendus aux dputs d'Ypres, et
les dlibrations des trois membres du pays commencrent aussitt.
Quelques-uns espraient qu'elles ramneraient promptement la concorde
et l'union. Pendant trois jours la chsse de Saint-Donat fut
solennellement expose au milieu du choeur de la cathdrale, et le
peuple fut invit  venir se joindre aux prires du clerg pour que la
paix ft rtablie entre Maximilien et les tats; mais rien n'tait
plus difficile que d'y parvenir, tant les griefs taient nombreux.

Le mandat des reprsentants de la commune de Gand renfermait quatre
demandes principales: la premire, que le duc Philippe ft conduit en
Flandre; la seconde, que le Franc cesst de former le quatrime
membre; la troisime, que le renouvellement des chevinages et lieu
au nom du duc Philippe et des trois membres de Flandre; la quatrime,
que les bourgs fussent de rechef soumis  l'autorit des trois bonnes
villes. Le lendemain ils ajoutrent qu'on pouvait, en renouvelant les
chevinages, joindre au nom du duc Philippe celui du roi de France,
souverain seigneur de Flandre, et insistrent pour que l'on dclart
que le roi des Romains n'avait aucun droit  la tutelle de son fils et
qu'il s'en tait montr indigne, ce qu'ils tablissaient par une
numration de quarante griefs; quelques bourgeois de Bruges
craignaient de se montrer trop hostiles  un prince illustre, qui de
plus tait le pre du lgitime hritier des comtes de Flandre; mais
leur hsitation cda  des remontrances plus pressantes.

Les dputs des communes, qui accusaient le roi des Romains et le
retenaient prisonnier, invoquaient en leur faveur le droit fodal. En
effet, si Charles VII tait intervenu en 1452 aux confrences de
Lille, comme seigneur souverain et comme lgitime arbitre des
discordes du prince et de ses sujets, Charles VIII ne s'appuyait pas
sur d'autres bases pour faire reconnatre sa mdiation; mais il
l'avait manifeste sous une forme plus active et plus nergique.
Charles VII, en abandonnant les communes flamandes, avait lev si
haut la puissance des ducs de Bourgogne qu'il avait fallu, pour les
empcher d'absorber la monarchie franaise, d'un ct l'habilet
perfide de Louis XI, de l'autre la folle tmrit de Charles le Hardi.
Charles VIII protgeait la Flandre en prsence d'un autre pril dont
la ralisation n'tait pas loigne: la runion des Pays-Bas 
l'Allemagne. Pour fortifier son autorit, il soutenait parmi nous les
liberts communales; ce n'tait qu' ce titre que les tats de Flandre
acceptaient une intervention qui les constituait les juges lgitimes
de leur seigneur, seul coupable du dlit de rbellion, puisqu'il
rsistait  son suzerain.

Le 17 janvier 1487 (v. st.), Charles VIII, rappelant l'influence que
Gand exerait sur toute la Flandre, avait autoris les chevins de
cette ville  battre de la monnaie d'or et d'argent, et  dsigner les
magistrats et les officiers qui devaient rendre la justice au nom de
Philippe, mineur et prisonnier des ennemis du roi, et ce fut en vertu
de cette dclaration que les dputs de Gand crrent  Bruges de
nouveaux chevins, parmi lesquels il faut citer Jean de Riebeke et
Jacques Despars.

Le 18 janvier, Charles VIII crivit aux autres membres pour les
engager  suivre l'exemple de Gand.

Par une autre charte, il confirma tous les privilges des Gantois.

Enfin le 27 janvier, il ordonna  ses baillis de citer tous les
officiers qui continueraient  grer leurs offices au nom de
Maximilien, qui avait usurp la mainbournie, viol les traits qu'il
avait jurs et fait frapper de la mauvaise monnaie en son propre nom.

Toutes ces chartes furent publies le 13 fvrier,  Bruges, en mme
temps que le texte du trait d'Arras, et le mme jour, aprs la
lecture d'une enqute sur les tentatives d'incendie dont on accusait
Maximilien, le peuple, mandataire trop zl de la justice royale,
brisa les portes du _Princen-hof_. On y trouva, dit-on, quatre cents
barils de poudre, des tonneaux remplis de cordes, des chelles de
cuir, et de l naquirent de nouvelles rumeurs qui, en rappelant
celles qu'avaient excites les Mores du comte de Zollern, attriburent
avec plus de force au roi des Romains les desseins les plus affreux,
ceux-l mmes que Jacques de Chtillon avait forms avant les matines
de Bruges.

Il ne faut pas s'tonner si le lendemain le grand bailli Charles
d'Halewyn et l'coutte Pierre Metteneye se prsentrent au
Craenenburg, pour y arrter, au nom des trois membres de Flandre, les
amis de Maximilien, qui se croyaient protgs par le rang du prince
dont ils partageaient la rsidence; les uns ses conseillers, les
autres chevaliers et capitaines de son arme, ceux-ci Flamands,
ceux-l Allemands ou Bourguignons: c'taient le comte Wolfgang de
Zollern, l'abb de Saint-Bertin, le sire de Ghistelles, le sire de
Maingoval, Martin et Wolfart de Polheim, Jean Carondelet, chancelier
de Bourgogne, George et Wolfart de Falckenstein, Jean de Jaucourt,
sire de Villarnoul, Rgnier de May, capitaine de Gavre, le btard de
Nassau et Philippe Louvette, matre d'htel du roi des Romains. Quatre
d'entre eux, Wolfart de Polheim, le sire de Maingoval, le sire de
Villarnoul et le comte de Zollern, avaient t saisis dans la chambre
mme de Maximilien, qui ne pouvait rien pour les dfendre; mais les
dputs de Gand et les bourgeois les plus notables de Bruges
cherchrent  attnuer l'effet de ces violences en se rendant le mme
soir prs du roi des Romains, pour le consoler et lui porter des
paroles affectueuses.

Ces protestations ne pouvaient rassurer compltement Maximilien. On
allait aborder, sous les plus tristes auspices, le procs de Jean de
Nieuwenhove, de George Ghyselin et de quelques autres bourgeois qui
avaient t arrts et conduits au Steen: Jean de Nieuwenhove et
George Ghyselin comparurent les premiers. Leur interrogatoire dura
deux jours entiers; les juges, en le prolongeant, cherchaient
peut-tre  les sauver. Cependant la multitude, qui se pressait autour
du Bourg, se lassa d'attendre un arrt que sa colre avait dict
d'avance. On la vit se prcipiter au tribunal des chevins, qu'elle
accusait de sommeiller trop longtemps, s'emparer du chevalet et
entraner les accuss vers la place du March. Le droit de rendre la
justice et de disposer souverainement de la vie et de la libert de
l'homme est trop srieux et trop grave pour qu'on puisse impunment le
faire flchir devant les passions: le livrer aux impressions
flottantes et  l'irritation fbrile de la place publique, c'tait le
violer et l'anantir.

Un seul moment, la cit parut oublier son agitation et son inquitude.
Les joyeusets du carnaval, les folies du _papenvastenavond_
traversrent les lieux mmes que le sang devait bientt rougir. De
bruyantes chansons s'levaient dans les airs autour du chevalet; le
vin coulait  longs flots dans cette arne voue  la mort et au
deuil, et l'orgie fut si complte que les fruitiers, les ceinturiers
et les aiguilletiers mirent le feu  leurs tentes (17 fvrier).

Le lendemain, sur cette mme place du March, l'on publiait une
proclamation o l'on promettait une rcompense de plus en plus
considrable  quiconque livrerait Pierre Lanchals, en menaant de la
destruction le toit qui l'avait reu, lors mme que ce refuge aurait
t quelque monastre, ou l'un de ces pieux autels investis du droit
d'asile, qui, en protgeant la faiblesse du malheur, semblaient, selon
un touchant usage, abriter encore l'innocence.

Ds ce moment, les condamnations se succdent: elles atteignent tour 
tour Jean de Nieuwenhove, Victor Huyghens, bailli de Male, Gilbert du
Homme, ancien bourgmestre du Franc, quoique Normand de naissance,
George Ghyselin et deux serviteurs de Pierre Lanchals.

Avant que l'on et vu s'accomplir ces actes de vengeance, qui
n'empruntrent pas mme aux formes consacres par les lois et les
usages l'apparence d'un acte de justice, on avait dcid qu'on
donnerait au roi des Romains une autre rsidence que la maison de
Henri Nieulant. Les Gantois avaient fortement insist pour que
Maximilien ft loign avant leur arrive, afin qu'il n'assistt pas
aux dlibrations auxquelles ils prendraient part. Ils craignaient que
la violence de leurs discours et de leurs conseils ne devnt tt ou
tard un lgitime prtexte de reprsailles. Bien qu'on et eu soin de
fermer les volets du Craenenburg, Maximilien pouvait reconnatre les
voix les plus hostiles. D'autres bourgeois, guids par une pense plus
gnreuse, demandaient qu'on lui pargnt le triste spectacle du
supplice de ses amis. Il faut ajouter que cette maison tait une
prison peu sre; Maximilien avait essay de s'vader sous divers
dguisements. On lui choisit donc dans un autre quartier de la ville
une habitation plus vaste et plus convenable  son rang: ce fut
l'htel de matre Jean Gros, chancelier de l'ordre de la Toison d'or,
situ entre l'glise Saint-Jacques et le pont aux Anes. Le roi des
Romains, en ayant t instruit par le sire d'Halewyn et l'coutte
Pierre Metteneye, se borna  exprimer aux _hooftmans_ le dsir
qu'avant de s'y rendre il lui ft permis de haranguer le peuple
assembl sur la place du March. Vtu de noir et le front inclin, il
parcourut avec eux les rangs des bourgeois et des hommes de mtier en
les suppliant dans les termes les plus pressants de lui octroyer trois
demandes: la premire tait qu'on lui accordt dix ou douze personnes
de sa maison qu'il dsignait; la seconde, qu'on ne le livrt ni aux
Franais ni au Gantois, car il prfrait, disait-il, de vivre et de
mourir avec les Brugeois; la troisime, qu'on ne se portt  aucun
attentat contre lui. On lui promit tout ce qu'il demandait. Le roi des
Romains remercia les bourgeois des honneurs qu'on lui avait rendus et
des bons soins qu'on avait eus de sa personne, puis il quitta la place
du March: en passant devant la chapelle de Saint-Christophe pour
entrer dans la rue des Tonneliers, il put entendre les acclamations du
peuple auquel les magistrats faisaient faire, en signe d'allgresse,
une distribution de la nouvelle monnaie d'argent qui portait les mots:
_qua libertas_. Jean de Coppenolle venait d'annoncer que trente
ambassadeurs franais taient arrivs  Gand avec une escorte de deux
cent quatre-vingts chevaux pour faire maintenir la paix d'Arras, et il
tait mont aux Halles pour donner lecture d'une nouvelle dclaration
de Charles VIII, qui portait que ds ce moment tous les marchands
flamands pouvaient librement circuler en France, et que des
confrences s'ouvriraient le 12 mars pour rgler les bases du
rtablissement de l'ordre et de la paix.

On a rendu au roi des Romains, comme il l'a demand, ses panetiers,
ses chansons, ses cuyers tranchants; on veille  ce que sa table
soit somptueusement servie, et on lui a restitu sa vaisselle d'argent
qu'il avait mise en gage. Quelquefois les mtiers dfilent en armes
sous ses fentres, afin d'occuper ses loisirs et de calmer sa
mlancolie; tantt ils tablissent un tir  l'oiseau dans la cour de
sa prison et engagent le roi des Romains, qui y consent volontiers, 
y prendre part, ml aux archers chargs de l'gayer par leurs jeux et
leur adresse. L'coutte Pierre Metteneye se tient humblement  ses
cts, car sa charge lui fait un devoir de l'accompagner constamment.
Mais si Pierre Metteneye ne le quitte point, afin qu'il ne recouvre
pas la libert: les serviteurs de l'coutte sont cette fois
trente-six geliers dont seize ont t dsigns par les mtiers de
Gand. De riches tentures couvrent les murailles; aux fentres
flottent d'pais rideaux de soie et de velours, vaines apparences
d'une pompe passe, qui ne pouvaient consoler le prisonnier. Pourquoi
ne pas laisser arriver jusqu' lui, comme une vision d'esprance, les
atomes capricieux qui se jouent dans un rayon du soleil au printemps?
Il faut bien le dire, c'est parce que ce rayon n'aurait pu se reposer
sur son front qu'en glissant sur des barreaux de fer.

Maximilien avait, en s'loignant du Craenenburg, lev le dernier
obstacle qui pouvait suspendre ou retarder la perte de ses amis
prisonniers comme lui. Ds le lendemain du jour o il avait quitt la
place du March, le bourreau y parut sur l'chafaud tendu de deuil.
Gilbert du Homme prit le premier; Jean de Nieuwenhove le suivit.
Affaibli par les tortures et les infirmits, il attendit sur un
fauteuil la mort qui ne calma sa longue agonie qu'au troisime coup de
hache; aprs lui prirent George Ghyselin, le bailli de Male et un
serviteur de Pierre Lanchals.

Un prisonnier plus illustre attendait au Steen un arrt dict d'avance
par d'implacables ennemis: c'tait Jacques de Dudzeele, seigneur de
Ghistelles, ancien bourgmestre de Bruges, qui avait t arrach du
Craenenburg sous les yeux de Maximilien. Le sire de Ghistelles
protestait avec courage et avec noblesse contre les accusations dont
il tait l'objet. Je n'ai jamais t un tratre, disait-il, et jamais
ce reproche ne s'adressa  mes anctres; il y a cinquante-cinq ans que
je sers les princes qui se sont succd dans ce pays, et s'il est
quelqu'un qui m'accuse de trahison, je suis prt  le combattre,
quelque grand qu'il soit, en prsence du duc Philippe, et de faire
tout ce qu'est tenu de faire un bon et loyal chevalier, noble homme et
bourgeois de cette ville, puisqu'il s'agit d'une accusation telle que
tout homme noble doit exposer sa vie pour la repousser. Personne ne
rpondit au dfi du sire de Ghistelles. L'assemble de la place du
March ne ressemblait gure  ces tournois o le chevalier entrait la
lance haute; l'influence des dputs de Gand y faisait sans cesse
prvaloir les rsolutions les plus violentes, et un libre cours y
semblait ouvert aux mauvaises passions d'une multitude furieuse. En
vain la dame de Ghistelles accourut-elle avec ses enfants supplier les
corps de mtiers de prendre piti de l'ancien bourgmestre de Bruges;
en vain le doyen de Saint-Donat, le prvt de Notre-Dame et les
principaux marchands osterlings et espagnols joignirent-ils leurs
prires aux siennes: tout fut inutile, et la tte du sire de
Ghistelles roula sur l'chafaud.

Le lendemain, le cercueil de Jacques de Ghistelles, orn des
pennonceaux et des cus qui rappelaient la puissance de l'une des plus
nobles maisons de Flandre, fut dpos dans les caveaux de l'glise de
Dudzeele; mais ses enfants, en qui les Brugeois voyaient des otages,
ne purent l'accompagner que jusqu'aux portes de la ville; et, par une
de ces rigueurs dont l'opprobre n'appartient qu'aux discordes civiles,
on souleva  leurs yeux le linceul de leur pre, afin de s'assurer que
quelque fugitif n'avait pas cherch la vie dans le sein mme de la
mort.

Les supplices ne devaient plus s'interrompre: ils recommencrent le 14
mars. Jacques de Heere, arrt la veille au point du jour, fut livr
le premier au bourreau. Il avait, comme capitaine de Hulst, soutenu
courageusement contre les Gantois le parti de Maximilien, et s'tait
rendu prs de lui le 1er fvrier; son plus grand crime tait toutefois
d'avoir t le reprsentant des prtentions rivales des magistrats du
Franc. Nicolas Van Delft parut le second; mais lorsqu'il se trouva
devant le billot, il tomba  genoux et s'adressa au peuple en termes
si touchants qu'un cri de grce se fit entendre, et Nicolas Van Delft,
tonn de conserver la vie autant qu'il avait craint de la perdre,
descendit de l'chafaud pour remercier ceux qui s'taient laiss
toucher par ses larmes.

Pierre Lanchals tait parvenu  se drober jusqu', ce moment aux
recherches les plus actives. La rcompense promise  celui qui le
livrerait avait t leve  100 livres de gros, et l'on venait de
renouveler l'ordonnance qui portait que tout bourgeois qui le
recevrait serait puni de mort et que l'asile, quel qu'il ft, o il se
serait rfugi serait dmoli, lorsque le 15 mars un de ses amis le
trahit et rvla sa retraite. Le bourgmestre, Jean d'Hamere, alla
aussitt l'arrter et l'amena au Steen (15 mars). La joie du peuple
tait extrme; on dansait dans les rues; aux dtonations des canons et
des veuglaires se mlaient les fanfares des clairons et des
trompettes, la mlodie argentine des fifres, les bruyants roulements
des tambours. On entendait de toutes parts s'lever le cri: Pierre
Lanchals, l'ancien coutte, est notre prisonnier! et les clameurs
insultantes qui l'avaient accueilli  son passage ne cessrent point
de retentir pendant toute la nuit.

Pendant que Pierre Lanchals tait coutte, il avait fait construire
un instrument de torture plus terrible et plus cruel que tous ceux
que l'on connaissait en Flandre; il n'avait jamais t employ. On le
porta sur la place du March, et Pierre Lanchals en prouva le premier
la puissance, jusqu' ce qu'il avout, pour viter une nouvelle
preuve, qu'il tait vrai qu'il avait voulu introduire dans la ville
les Allemands qui devaient la piller, et qu'il avait pris la plus
grande part au clbre complot du Bourg.

Pierre Lanchals essaya inutilement les mmes prires que Nicolas Van
Delft, en demandant humblement qu'on l'enfermt dans quelque cachot
tnbreux jusqu' sa mort. Voyant que le peuple ne voulait point
prendre piti de lui, il se laissa dshabiller par le bourreau; l'un
des doyens touchait  sa chane d'or. Sire doyen, lui dit-il, vous
savez bien qu'un bourgeois de Bruges ne peut  la fois forfaire corps
et biens. Et il la donna  son confesseur afin qu'il la portt  sa
femme. Puis il adressa quelques dernires paroles au peuple pour que
son corps ne ft pas cartel et qu'il reut une honorable spulture.
Aussitt aprs, dit Nicolas Despars, il remit son me aux mains de
Dieu.

A Gand, le sang coulait galement sur les places publiques. Les
capitaines de la ville avaient t changs, et d'honorables bourgeois,
dont le seul crime tait leur dvouement au roi des Romains, tels que
messire Jean Uutenhove et messire Jean Van der Gracht, avaient partag
le supplice de l'htelier Matthieu Peyaert.

Des trois grandes communes de Flandre, une seule, celles d'Ypres,
tait reste fidle aux traditions gnreuses du pass, en maintenant
ses franchises aussi bien contre les complots de l'anarchie que contre
les menaces de Louis XI. Ses dputs, poursuivant avec un admirable
dvouement leur rle de mdiateurs, tel qu'il tait trac par
l'histoire de trois sicles, s'taient vus  Gand menacs et entours
de gardiens qui ne les quittaient ni la nuit ni le jour. A Bruges, ils
avaient retrouv les mmes dangers et ils avaient t rduits 
chercher un refuge dans l'glise de Saint-Gilles. _Da pacem Domine_,
crivaient-ils au bas de leurs lettres, et lorsque les dputs de Gand
les invitrent  se montrer autour de l'chafaud, ils se contentrent
de rpondre: Qu'on nous y porte donc, car nous n'y irons jamais; et
en effet, lors du supplice de Lanchals, des hommes arms les portrent
sur la place du March. Spectacle digne de cette triste et sanglante
priode! Les dputs d'une des grandes communes de Flandre se voyaient
contraints au pril de leurs vies  assister  l'excution d'un
magistrat condamn sans jugement. Les principes du droit communal
taient mconnus et rejets avec mpris: un mot nouveau justifiait,
disait-on, ces violences sans exemple: c'tait la justice du peuple.

Cependant le rcit des supplices faisait trembler le roi des Romains
dans le silence de sa captivit. Le jeune duc Philippe demandait
instamment qu'on lui rendt la libert, et il avait runi, pour
rclamer leur appui et leurs conseils, les dputs des tats de
Brabant et de Hainaut, qui avaient quitt Bruges ds les premiers
temps de la captivit de Maximilien. Guillaume de Houthem et Jean
Marinier leur exposrent tour  tour, en langue thioise et en langue
wallonne, que les Brugeois retenaient le roi des Romains prisonnier et
l'accusaient  tort d'tre contraire  la paix, puisque les trves
avaient t bien moins enfreintes par ses hommes d'armes que par les
Gantois qui avaient appel dans leur ville l'arme du sire de
Crvecoeur. Les tats consentirent  inviter les communes de Gand et
de Bruges  envoyer des dputs  Malines pour confrer sur les moyens
propres  rtablir la paix. Le sire de la Gruuthuse, rendu  la
libert, s'tait joint  eux; mais les Gantois ne se montraient pas
disposs  prendre part  d'autres confrences qu' celles que Charles
VIII avait fixes dans leur ville, et leur rsolution semblait si
invariablement arrte qu'il fallut bien s'y soumettre en convoquant 
Gand, le mercredi de Pques 1488 (9 avril), l'assemble gnrale des
tats des diverses provinces.

A mesure que l'on se rapprochait du moment o l'ordre lgal devait
tre rtabli par les mandataires du pays lgitimement investis d'une
autorit mdiatrice, on voyait se multiplier les efforts pour ramener
l'union et la paix. C'est ainsi que les magistrats de Bruges se
rendent sur la place publique et engagent tour  tour les bourgeois et
les hommes de mtiers  dposer les armes. Ils cherchent  les calmer
en leur remettant les lettres qui ont reconstitu le Franc comme
quatrime membre du pays, et en leur promettant qu'on s'efforcera de
rappeler les marchands trangers en leur rendant leurs anciens
privilges, que personne ne sera jamais inquit au sujet des
sanglantes _wapeninghen_ de 1487 et que par prcaution l'on gardera
Damme avec soin, en sommant le sire de Chantraine de livrer l'Ecluse.
A ces discours se joignaient les pieuses exhortations des prtres. Le
4 avril 1487 (v. st.), jour du vendredi saint, une chaire fut
construite sur la place du March,  l'endroit mme o s'tait lev
l'chafaud, et un frre carme, nomm Laurent Christians, y prcha la
Passion. A midi, on y rcita les hymnes que l'Eglise consacre aux
douleurs de la Vierge-Mre, tandis que le peuple s'agenouillait, ici
sous ses pavillons, l  l'ombre de ses bannires. Toutes ces prires,
qui montaient vers le ciel, semblaient une expiation du sang qui avait
t vers. Enfin la veille de Pques, les _hooftmans_, les doyens et
les bourgeois dposrent les armes; ils jurrent, toutefois, avant de
se sparer, de s'entr'aider jusqu' la mort, et quittrent la place du
March en chantant l'_Ave regina coelorum_ et le _Salve regina_, aprs
avoir livr aux flammes l'chafaud et le chevalet de Pierre Lanchals,
tristes monuments de la cruaut des discordes civiles.

Le lendemain, la solennit de Pques, qu'un cycle de onze annes
ramenait au 6 avril, comme en 1477, fut clbre avec une grande
pompe.

Il semblait que toutes les passions dussent se calmer devant la
convocation de l'assemble des tats gnraux qui allait se runir 
Gand le 9 avril 1488. Elle tait attendue avec une anxit qui
s'accroissait de jour en jour.

L'empereur Frdric III avait crit aux magistrats de Bruges pour les
rendre responsables de toutes les consquences de la captivit du roi
des Romains,  son petit-fils pour lui promettre l'appui de tous les
lecteurs de l'Empire, aux tats de Hainaut pour les assurer galement
qu'il ne cesseroit, tant qu'il vivroit, de venger l'innocence de son
sang, quand tout l'Empire se debvroit mouvoir, jusqu' condigne
correction des Brughelins qui esprent, par une imptuosit, livrer et
mettre tous leurs princes avec tous leurs gens  perptuelle
servitude. On racontait dj que les princes allemands avaient reu
l'ordre de prendre les armes: on ajoutait que l'vque de Worms
s'tait rendu  Malines afin de veiller  ce que le jeune duc Philippe
ne ft point conduit en Flandre, et que les prparatifs de la guerre
se multipliaient en Brabant et en Hainaut. Des ambassadeurs espagnols
avaient t chargs par Ferdinand et par Isabelle de seconder les
efforts de l'empereur d'Allemagne avec une flotte arme dans les ports
de la Biscaye: ils espraient que leur zle prparerait l'union de la
jeune hritire des royaumes de Castille et d'Aragon avec le
petit-fils de Charles le Hardi.

Le pape Innocent VIII intervenait lui-mme: il avait investi
l'archevque de Cologne des fonctions de lgat et, dans les lettres
monitores qu'il lui avait adresses, il menaait les communes de
Flandre d'une sentence gnrale d'interdit, en leur montrant le glaive
de la cleste colre suspendu sur leurs ttes et prt  rouvrir sous
leurs pas l'abme o disparut Abiron.

Tandis que l'on cherchait en Flandre  retarder pendant quelques jours
la publication des lettres pontificales, Charles VIII, hritier de ces
rois de France qui tant de fois avaient appel sur les communes de
Flandre l'excommunication et l'interdit, se htait de prendre leur
dfense, et ce fut dans une assemble solennelle tenue dans l'glise
de Saint-Martin de Tours, que le procureur-gnral, matre Pierre
Coutard interjeta en leur nom appel au pape.

De nombreux obstacles avaient retard l'assemble des tats gnraux.
Les dputs du Brabant et du Hainaut s'taient vus rduits, pour ne
pas traverser un pays parcouru par des bandes allemandes, 
s'embarquer  Anvers pour l'Ecluse; mais  peine y taient-ils arrivs
que d'autres proccupations les engagrent  suspendre leur voyage. Le
parti de la guerre, il serait plus exact de dire le parti de
l'anarchie, dominait compltement  Gand: il tait vraisemblable qu'il
s'opposerait  toute tentative de rapprochement, et l'on pouvait
redouter ses menaces et mme ses violences. Toutes ces craintes se
dcouvrent dans un mmoire o les dputs du Brabant demandent, de
concert avec les sires de Ravestein et de Beveren, que l'assemble des
tats soit transfre  Bruges, attendu que le bruit court que les
Allemands se prparent  assiger Gand. Maximilien lui-mme crit aux
Gantois dans le mme but une lettre trs-douce et trs-affectueuse
qu'il date non plus de sa ville de Bruges, mais tout simplement de la
ville de Bruges. Les Gantois repoussent ces reprsentations: ils
dfendent mme aux dputs du Brabant de traverser Bruges pour y voir
le roi des Romains, et c'est sous l'empire de cet esprit de domination
et de terreur que s'ouvre  Gand l'assemble solennelle des dputs de
toutes les provinces.

Un dput zlandais, le pensionnaire de Rommerswale, prit le premier
la parole pour rclamer la dlivrance de Maximilien; mais un
pensionnaire de Gand nomm Guillaume Zoete lui rpondit par une longue
apologie du droit d'insurrection, qui n'tait qu'une servile imitation
de l'apologie du tyrannicide rdige par Jean Petit pour justifier le
crime de Jean sans Peur. Guillaume Zoete ne nglige aucune autorit,
pas mme Aristote: il n'omet aucun exemple depuis Jroboam, depuis
Nron, ni Childric en France, ni Frdric II en Allemagne, ni
Guillaume de Normandie en Flandre: il oublie seulement que si les
communes flamandes ont fond leur libert en luttant loyalement contre
les usurpations de Guillaume de Normandie, elles en ont marqu la fin
le jour o l'arne est devenue un chafaud sur lequel,  dfaut de
juges, rgne seul le bourreau.

Cependant ces dclamations violentes rveillaient moins d'chos. D'une
part, les lettres du pape qu'il avait t difficile de cacher
longtemps excitaient une vive motion; d'autre part, l'on annonait
que la grande arme runie par l'empereur Frdric III s'approchait;
elle se composait de trente mille hommes, et l'on comptait parmi ses
chefs les ducs de Brunswick, de Juliers, de Saxe, de Bavire,
l'archevque de Cologne, le landgrave de Hesse, les margraves de Bade
et de Brandebourg. On vit le parti de la paix s'lever et dominer tout
 coup  Gand comme il dominait dans les autres villes de Flandre. Ce
parti, form par les bourgeois les plus honorables, s'tait propos
une double tche, car il voulait, en rtablissant la concorde et
l'union, dfendre la Flandre  la fois contre l'invasion trangre qui
menaait ses frontires et contre l'anarchie qui se dchanait dans
ses cits: c'tait le seul qui ft rest fidle aux souvenirs du
pass, et les dernires pages de notre histoire, o l'on voit revivre
avec quelque clat et quelque force nos traditions nationales, sont
celles qui ont conserv la trace de ses efforts.

Deux grandes mesures rsument cette situation: la premire, c'est la
confdration de toutes les provinces pour dfendre leurs privilges
et repousser les trangers; la seconde, c'est la rconciliation avec
Maximilien et l'abandon de ce systme honteux de supplices et de
reprsailles, de menaces et d'outrages, source de divisions mille fois
plus funestes que la guerre.

Le trait qui fut conclu  Gand par les dputs de la Flandre, du
Brabant, du Hainaut, de la Zlande, du Limbourg, du Luxembourg, de la
Frise, de Namur, de Valenciennes, d'Anvers, de Malines, tait conu en
ces termes: Pour ce que, pour la garde et conservation de toute
police, gouvernement et bien public, n'est rien plus utile, ne chose
plus ncessaire que paix, amiti et bonne union qui sont mres de tous
biens et vertus et cause que le service divin est augment, l'estat
des nobles honor, marchandises haulte et le pays cultiv en grant
repos et seuret, et pour ce qu'au contraire n'y a rien plus
dommageable, ne prjudiciable au bien public, que dissension et
confusion des rgles, qui sont nourrice et mre de tous maulx,
commenchement et occasion de toutes divisions, guerres et diffrends:
au moyen de quoi les pays, villes, provinces et royaumes eschent en
grandes confusions, dsolations et ruynes, et souventefois sont
transfrs de de gens en aultre, et qu'il soit ainsi que lesdicts pays
de par-de, ont pris naguaires chemin de grandes charges et
dissensions; en telle sorte que justice, paix, amiti, union et
marchandise en ont t deschassez et estrangez au grand desplaisir,
destriment et dommaige du povre commun peuple... nous avons pour
mettre et rduire en paix et bonne police lesdicts pays, lesquels sont
contigus les uns aux aultres et appartenant  ung seigneur, fait,
conclu et jur paix, union, amiti, alliance et bonne et constante
intelligence entre nous  l'honneur de Dieu et prouffit de nostre
trs-redout seigneur et de ses pays: ladite union, en tant qu'il
touche la police, durera  perptuit et demoureront chascun desdits
pays et villes en leurs loix, privilges, usaiges et coustumes,
liberts et franchises.

Divers articles du trait concernent l'oubli complet des anciennes
discordes, le dpart des garnisons allemandes, l'engagement rciproque
de ne pas livrer passage aux hommes d'armes qui menaceraient l'une des
provinces confdres, et de se protger contre tous ceux qui seraient
hostiles  cette alliance, l'incapacit des trangers  remplir des
fonctions publiques, l'abolition des droits de tonlieu contraires au
dveloppement des relations commerciales, l'unit d'une monnaie qui ne
pourra tre modifie sans le consentement de tous les pays. A
l'avenir aucune guerre ne pourra tre entreprise sans l'avis de tous
les estats, et leur assentiment sera galement ncessaire pour la
faire cesser. Chaque anne, les tats gnraux se runiront le 1er
octobre  Bruxelles,  Gand,  Mons, ou dans toute autre ville de
Brabant, de Flandre ou de Hainaut.

Ce trait devait tre ratifi par le roi de France, l'vque
d'Utrecht, les ducs de Bourbon et de Clves, les sires de Beveren et
de la Gruuthuse, comme parents et amis de nostre trs-redoubt
seigneur, promettant de se joindre en ceste bonne paix qui est grande
et utile.

On ne peut oublier qu'une autre confdration presque semblable avait
t fonde par Jacques d'Artevelde. Le trait de 1339 porte les noms
de Jean de la Gruuthuse, de Grard de Rasseghem, d'Arnould de Gavre,
d'Arnould de Baronaige, de Jean d'Herzeele. Le trait de 1488 fut
sign par Louis de la Gruuthuse, par Adrien de Rasseghem, par Jean de
Gavre, par Jean de Baronaige, par Daniel d'Herzeele. Nommons aussi
Jean de la Vacquerie, Jean de Claerhout, Pierre d'Herbaix, Gauthier
Vander Gracht, Jean de Stavele, Nicolas d'Halewyn, Andr de la
Woestyne, Louis de Praet, Arnould d'Escornay, les abbs d'Afflighem,
de Saint-Bernard, de Grimberghe, de Saint-Bavon, de Saint-Pierre,
d'Eenhaem, de Hautmont, de Bonne-Esprance, de Tronchiennes, de
Baudeloo.

Presque au mme moment un trait tait conclu avec Maximilien. Les
communes y promettent de rendre immdiatement la libert au roi des
Romains. Celui-ci s'engage de son ct  congdier, dans le dlai de
quatre jours, toutes les garnisons trangres, sans qu'elles emmnent
de prisonniers, et s'il advient, ajoute Maximilien, qu'elles fassent
au contraire, l'on recouvrera l'intrest de ce et le dommage sur la
pension que ceux de Flandre nous ont consenty ou nous consentiront.
Afin de faciliter le dpart de ces garnisons, les trois membre de
Flandre payeront dans le dlai d'un mois, la somme de vingt-cinq
mille livres de quarante gros, monnoye de Flandre, la livre, 
condition que si iceux gens de guerre et garnisons ne sont partis
dehors de tous les pays dedans ledict temps, que en ce cas lesdicts
vingt-cinq mille livres seront employez au payement d'autres gens de
guerre pour par la force les expulser et dchasser. Maximilien
dclare quitter, abolir et pardonner  tousjours la prise et
dtention de sa personne, ensemble tout ce qui est advenu devant ou
aprez, par qui, quand, comment, ne en quelque manire que ce soit. Et
les trois tats comprennent dans une semblable amnistie tous ceux
qu'ils ont accuss d'actes illgaux ou de participation aux hostilits
diriges contre la Flandre.

Maximilien renonce  tre mainbourg de Flandre et consent  ce que
celui pays et comt de Flandre, durant la minorit de son fils, soit
rgi et gouvern sous son nom par l'advis et consentement des trois
tats du pays, ensuyvant le contenu de l'union faicte par tout le
pays. Il renonce galement  porter les armes et le titre de comte de
Flandre, et, en considration de cet abandon, reoit une pension de
mille livres de gros. Il adhre au trait d'Arras, promet de ramener
son fils en Flandre et de protger les marchands flamands en quelque
pays qu'ils se trouvent.

Quelques difficults s'taient leves lorsqu'on avait appris que le
duc de Bavire et le marquis de Bade, que Maximilien avait dsigns
comme otages, hsitaient  garantir sa fidlit  remplir ses
engagements, parce qu'elle leur semblait trop douteuse, et qu'ils
cherchaient  se faire remplacer par le comte de Hanau et le sire de
Falckenstein. Mais Philippe de Clves, qui avait, par la popularit
dont il jouissait, contribu plus que personne  faire rendre la
libert au roi des Romains, s'tait ht de lui crire que, par le
grand dsir qu'il avoit  sa dlivrance, si plus il povoit employer
que corps et biens, il le feroit de trs-bon coeur. Et c'tait ainsi
que son nom figurait au premier rang parmi ceux des otages dans le
trait du 16 mai 1488. Pour plus grande sret, y disait le roi des
Romains, nous avons pri et requis ledict messire Philippe que en cas
que nous fussions aucunement en faute de non accomplir iceux poincts,
il ne nous veuille aider, et en ce cas, iceluy messire Philippe avons
descharg et deschargeons de tous sermens de fidlit et autres qu'il
nous peut avoir faict, et assistera ceux de Flandres  l'encontre de
nous de tout son pouvoir et de toute sa puissance, et de ce fera
ledict messire Philippe serment.

Les tats de Flandre demandaient de plus que Maximilien ft ratifier
ce trait par le pape, l'Empereur et les lecteurs de l'Empire, et que
les vques de Lige et d'Utrecht et les ducs de Clves et de Juliers
s'engageassent  refuser passage  ses troupes s'il cherchait  le
violer.

Le mme jour, une procession solennelle parcourut les rues de Bruges:
on y portait la chsse de saint Donat et la relique du bois de la
vraie croix de l'glise Notre-Dame. Les corps de mtiers
l'accompagnaient  la clart des torches, et elle se dirigeait
lentement vers l'htel de Jean Gros, o le roi des Romains tait
prisonnier depuis onze semaines: elle venait l'y chercher pour le
conduire  la place du March.

Maximilien se montrait plein de joie: il levait les mains vers le ciel
pour la manifester plus vivement. Cependant, c'tait au Craenenburg
qu'il devait monter pour adhrer  la paix et pardonner  ceux qui
l'avaient retenu prisonnier: c'tait au milieu du march, au lieu mme
o la hache du bourreau avait frapp ses serviteurs et ses amis,
qu'on avait construit pour lui un trne surmont d'un dais magnifique.
Devant le trne s'levait un autel, et le roi des Romains, agenouill
en grande rvrence et crainte comme il sembloit, y prta le serment
suivant:

Nous promettons de nostre franche volont et jurons en bonne foi sur
le saint-sacrement cy-prsent, sur la sainte vraie croix, sur les
Evangiles de Nostre Seigneur, sur le prcieux corps de saint Donat,
patron de paix, et sur le canon de la messe, de tenir, entretenir et
accomplir par effect la paix et l'alliance conclues entre nous et nos
bien-ams les estats et trois membres de Flandre et leurs adhrents,
ensemble la concordance, union et alliance de tous les estats et pays,
conclue par nostre consentement, et promettons en parole de prince et
comme roy, sur nostre foy et honneur, que jamais ne viendrons au
contraire en quelque manire que ce soit, deschargeant lesdits de
Flandre du serment qu'ils nous ont faict comme mainbourg de nostre
chier et am fils.

Pour rendre cet engagement plus solennel, l'vque de Tournay bnit
tous ceux qui l'observeraient et maudit quiconque oserait
l'enfreindre.

Ds ce moment, Maximilien tait libre. Aprs un pompeux banquet dans
la maison de Jean Canneel, il se rendit  l'glise de Saint-Donat pour
y assister au chant des actions de grces. Philippe de Clves, qui
venait d'entrer  Bruges, l'accompagnait et y prta serment comme
otage de aider et de faire assistance  ceux de Flandre contre les
infracteurs de ladite paix, union et alliance.

Maximilien sortit de Bruges par la porte de Sainte-Croix. Les dputs
des tats le reconduisirent  quelque distance de la ville et reurent
de nouveau la promesse qu'il serait fidle  la paix. Monseigneur,
disait Philippe de Clves au roi des Romains, vous estes maintenant
vostre francq homme et hors de tout emprisonnement. Veuillez me dire
franchement vostre intention. Est-ce vostre volont de tenir la paix
que nous avons jure? Maximilien le rassura en lui disant: Beau
cousin de Clves, le trait de la paix, tel que je l'ay promis et
jur, je le vueil entretenir sans infraction.

L'enthousiasme qui accueillait le terme de ces longues discordes tait
sincre. On chantait et on dansait dans toutes les rues, quand les
musiciens placs au haut de la tour des Halles s'interrompirent tout
 coup. Ils voyaient s'lever des tourbillons de flamme et de fume
autour de Male. C'taient les Allemands du duc de Saxe, accourus au
devant du roi des Romains, qui saluaient son arrive en incendiant les
chaumires des laboureurs.

Le sire de Beveren se dirigea vers Male pour aller reconnatre ce qui
s'y passait. Il revint avec une lettre fort douce o le roi des
Romains dclarait qu'il tait tranger aux fureurs des Allemands, et
ajoutait que si l'on envoyait cinquante mille florins au duc de Saxe,
il s'loignerait immdiatement. On accda  cette prire, et ds le
lendemain on reut une nouvelle lettre de Maximilien qui demandait
qu'on dlivrt deux de ses otages. On y consentit; mais ces
concessions ne devaient qu'encourager de plus en plus la mauvaise foi
du roi des Romains. Des Allemands enlevrent le sire de la Gruuthuse
et le conduisirent au chteau de Rupelmonde, au moment mme o les
Brugeois rendaient la libert au comte de Hanau et au sire de
Falckenstein.

L'arme de l'Empereur approchait de Gand, et le duc de Saxe avait dj
t rejoint au camp de Male par quelques capitaines allemands qui se
vantaient d'effacer dans le sang des Brugeois les traces encore toutes
rcentes de la captivit du roi des Romains; Maximilien s'tait
lui-mme retir dans la forteresse de Hulst, centre des excursions de
toutes les bandes armes qui pillaient le pays depuis la Lys jusqu'
la mer. Il n'avait jamais eu l'intention de se montrer fidle  son
serment, jugeant qu'il suffisait qu'il lui et t impos par la
ncessit pour qu'il et le droit de le violer. Au moment mme o il
chargeait son chancelier de ngocier les conditions de la paix, le
sire d'Ysselstein pressait en son nom les princes allemands
d'assembler leurs hommes d'armes, et ds qu'il se vit hors de tout
pril, il se hta de publier un manifeste o il dclarait que s'il
avait eu le projet de s'emparer de Bruges, rien n'et pu l'en
empcher, mais que les communes flamandes ne l'en avaient accus, en
oubliant tous les services qu'il leur avait rendus, qu'afin de pouvoir
remettre son fils au roi de France aussi aisment qu'ils lui avaient
livr sa fille.

Trois jours seulement s'taient couls depuis que la paix du 16 mai
avait t publie dans toutes les villes, lorsque Maximilien adressa 
leurs habitants un message pour leur annoncer qu'il tait rsolu  ne
point l'observer, et en mme temps il les invitait  envoyer des
vivres au camp des Allemands  Ninove. La main qui nagure encore
portait des chanes, dit un pote apologiste du roi des Romains, avait
ressaisi l'pe.

Le repos de la Flandre avait  peine dur quelques heures. Le tocsin
rsonnait de nouveau dans les cits, dans les bourgs, dans les
villages. Les bourgeois, tmoins du parjure du roi des Romains,
souponnaient partout des trahisons.

Cependant Philippe de Clves, otage de Maximilien, protesta par sa
loyaut contre la mauvaise foi qui tait devenue le vice de ce temps.
Monseigneur, crit-il le 9 juin au roi des Romains, en l'acquit de
mon serment par doubte d'offenser Dieu, nostre crateur, j'ay promis
aux trois membres de Flandre de les aider et assister: ce que je vous
signifie  trs-grand regret de coeur et trs-dolent: car en tant
qu'il touche vostre noble personne, comme vostre trs-humble parent,
je vouldroye vous faire tout service et honneur; mais en tant qu'il
touche l'observation de mon serment, je me suis oblig  Dieu,
souverain roy des roys. Le sire de Clves devint capitaine gnral de
l'arme flamande. Philippe de Bourgogne, sire de Beveren, qui avait
comme lui jur le trait du 16 mai, et le sire de Chantraine lui-mme,
qui, des remparts de l'Ecluse, avait menac les Brugeois de
reprsailles s'ils retenaient Maximilien, se htrent de suivre son
exemple. Sous Philippe de Clves, le parti des communes se rveille et
se reconstitue. D'une part, il dompte la faction anarchique qui
voulait relever l'chafaud d'Hugonet et d'Humbercourt pour y faire
monter le chancelier de Maximilien et les nobles allemands prisonniers
au Gravesteen; d'autre part, on le voit entour des sires de la
Gruuthuse, d'Halewyn, de Stavele, de Lichtervelde, rprimer les
fureurs des Allemands qui se rpandent dans tout le pays, ravageant
tout ce qui est abandonn, reculant devant tout ce qui rsiste. Le 8
juin, ils ont surpris Deynze pendant la nuit et y ont tout mis  feu
et  sang; Roulers a prouv le mme sort. Les habitants, rfugis
dans l'glise avec leurs femmes et leurs enfants, ont pri dans les
flammes qui consument les autels. Mais ils se voient arrts devant
les remparts d'Ypres, o les bourgeois se tiennent en armes prs de
leurs canons, et bientt ils se trouvent rduits  demander une trve.
Nous ne voulons pas de trve avec les Allemands! rpondent les
magistrats de Bruges; et en mme temps, les doyens des mtiers de Gand
crivent au marquis de Bade: Vous nous parlez de paix et de traits:
quel est le Dieu que le roi des Romains peut dsormais prendre 
tmoin de ses serments?

Si les Brugeois sont arrts devant quelques chteaux, si leur
capitaine, Antoine de Fletre, est fait prisonnier dans un combat prs
de Coxide, Jean de la Gruuthuse rpare ces revers en enlevant prs de
Termonde un convoi qu'attendait Maximilien. Un avantage plus important
est le mouvement des bourgeois de l'Ecluse, qui,  la voix de Philippe
de Clves, s'associent  la cause des trois membres de Flandre. Les
Allemands s'efforcent inutilement de reconqurir cette forteresse,
vraie citadelle de Bruges, malgr la distance qui l'en spare;
Maximilien n'est pas plus heureux au sige du bourg de Damme, encore
dpositaire,  cette poque, d'immenses richesses qui allaient se
retirer de ses entrepts comme le commerce se retirait de Bruges. Il a
promis le pillage  ses hommes d'armes,  dfaut d'argent pour payer
leur solde; mais ils sont repousss aprs un sanglant assaut, et le
roi des Romains se voit rduit  s'loigner prcipitamment,
abandonnant son camp et ses approvisionnements. Le frre du marquis de
Bade est rest parmi les morts, et la garnison flamande conserve comme
de glorieux trophes les tendards des archevques de Cologne et de
Mayence.

C'est en vain que Maximilien s'est alli au duc de Bretagne et cherche
 ce prix  obtenir la main de la jeune hritire de ce duch, comme
jadis il obtint celle de la jeune hritire du duch de Bourgogne;
c'est en vain que le duc de Bretagne attend sur le rivage qu'illustra
Jeanne de Montfort des hommes d'armes venus de Flandre pour soutenir
la rbellion du duc d'Orlans; Maximilien est trop faible pour lui
faire parvenir les secours qu'il lui a promis, et tandis qu'il choue
devant Damme, Charles VIII, fortifi par la victoire de Saint-Aubin du
Cormier, se prpare  protger les communes flamandes contre les
efforts de l'arme impriale en envoyant douze cents chevaux aux
Gantois et  peu prs le mme nombre aux bourgeois de Bruges. Le sire
de Crvecoeur, qui les a suivis  Ypres avec de nouvelles forces, met
en droute, avec le secours des habitants de Courtray, les Allemands
et la garnison de Lille, qui cherche  s'opposer  son passage.
Dixmude et Nieuport appelent Philippe de Clves; les Allemands ont
vacu Bergues; ceux qui occupent la forteresse d'Audenarde sont
enferms dans ses murailles. On apprend enfin, le 31 juillet, que
l'Empereur a quitt la Flandre. Il se retire  Anvers, o il fait
publier deux dclarations: l'une, pour dgrader monseigneur Philippe
de Clves de son honneur par ban imprial; l'autre, pour justifier
son expdition; cependant les tats gnraux assembls  Anvers
lvent la voix au milieu mme des bannerets allemands de Frdric
III, pour exprimer de nouvelles plaintes sur l'inexcution du trait
d'Arras.

Maximilien s'tait retir en Zlande, o il runissait de nombreux
vaisseaux, frts dans les ports de la Baltique. Il et voulu y
joindre des navires zlandais, mais les bourgeois de Middelbourg lui
avaient rpondu: Nous nous inquitons peu du roi des Romains; c'est
avec ceux de Gand, d'Ypres et de Bruges que nous voulons vivre et
mourir. La flotte allemande, repousse  Biervliet, russit 
surprendre Nieuport. De l, les Allemands allrent reconqurir
Dunkerque et Saint-Omer, et incendier une foule de bourgs et de
villages jusqu'aux portes d'Ypres et de Thourout. Pendant que ceci se
passait en Flandre, Maximilien cherchait  envahir le Brabant; mais
Philippe de Clves le dfit compltement, et ce fut  grand'peine
qu'il parvint  regagner Anvers avec cinquante hommes. Bruxelles,
Louvain, Nivelles, Vilvorde ouvraient leurs portes aux milices
flamandes; Lige les appuyait; Lille, Douay et Orchies se liaient de
nouveau par un trait de neutralit qui ne leur tait pas moins
favorable. Enfin le sire de Brederode entrait en Hollande, suivi de
deux mille Brugeois, et y faisait reconnatre, de concert avec
l'ancienne faction des Hoeks, le conseil des princes du sang
mainbourgs pendant la minorit du duc Philippe, tel que le trait du
16 mai l'avait constitu.

Des confrences pour la paix s'taient ouvertes  Bruxelles. Bien
qu'un ambassadeur portugais, Edouard de Qualon, et interpos sa
mdiation en invoquant les anciennes relations de la Flandre et du
Portugal, elles n'eurent d'autre rsultat qu'une courte trve. Les
tats de Flandre et de Brabant avaient dclar que jusques au
derrenier homme de leur pays ne souffriroient le roy (Maximilien)
avoir gouvernement; mais se retirast en la ville de Coulongne et
qu'ils lui feroient don de cent mille florins du Rhin.

Les dernires traces des moyens d'intimidation religieuse auxquels
Maximilien avait eu recours s'effaaient au mme moment. Le 22
octobre, le roi de France avait adress au pape Innocent VIII une
lettre o, aprs avoir dpeint les dvastations des Allemands, il le
suppliait, dans les termes les plus pressants, de rvoquer les lettres
monitoires publies par l'archevque de Cologne. Il y rappelait aussi
les griefs de la Flandre contre le roi des Romains, et l'appel
qu'elle avait interjet devant le parlement de Paris. Lorsque cette
lettre du roi de France parvint  Rome, le pape avait dj accueilli
l'acte d'appel des communes flamandes en dclarant, par une bulle du 3
novembre, que l'archevque de Cologne avait dpass ses pouvoirs en
faisant fulminer l'excommunication alors que le roi des Romains avait
dj t rendu  la libert. La question n'tait toutefois pas
compltement rsolue au point de vue de la suprmatie royale. Le 10
dcembre 1488, un huissier du parlement de Paris lut aux halles de
Bruges un mandement de Charles VIII qui citait, sur la plainte des
tats de Flandre, le duc d'Autriche, l'archevque de Cologne et leurs
adhrents,  comparatre  Paris le 4 fvrier, sous peine d'une amende
de cent marcs d'or.

Maximilien ne rpondit pas  cette sommation; il trouvait dans
d'autres vnements les forces et les esprances que ses revers
semblaient devoir abattre. L'expdition de Charles VIII en Bretagne
avait rveill la jalousie de l'Angleterre. Henri VII se souvint qu'il
avait visit lui-mme la Bretagne. Il avait vu Trguier, o Charles VI
runit la flotte qui fit trembler Richard II, et les ports, moins
clbres  cette poque, de Brest, de Lorient, de Saint-Malo, et avait
compris qu'il importait  la tranquillit de l'Angleterre que la
Bretagne ne devnt pas franaise.

Au commencement de l'anne 1488, Jean d'Egremont, chef des insurgs de
l'Yorkshire, avait cherch  la cour de la duchesse douairire de
Bourgogne le refuge qu'y avaient trouv nagure le comte de Lincoln et
lord Lovel; quelques mois plus tard, la dfaite du duc d'Orlans
change compltement la situation des choses. Des rapports
s'tablissent entre Henri VII et Maximilien. Jean Ryseley et Jean
Balteswell traversent la mer pour confrer avec le roi des Romains
_super ligis, amicitiis, intelligentiis, alligantiis et
confoederationibus quibuscumque_, et le 14 fvrier 1488 (v. st.), un
trait de fdration est sign  Dordrecht. Dsormais l'Angleterre
fera tous ses efforts pour que Maximilien pouse la fille du duc
Franois II; elle pressent que Charles VIII pourrait rpudier la fille
de Maximilien, pour pouser lui-mme l'hritire du duch de Bretagne.

Le roi des Romains ne tarda pas  suivre l'empereur Frdric III en
Allemagne, afin d'y runir des renforts qui lui permissent de prendre
une part active  la lutte qui se prparait. Il laissait en Flandre
pour ses lieutenants le duc de Saxe et le comte de Nassau.

Les tats de Flandre n'ignoraient point le pril qui les menaait. Ils
envoyrent Philippe de Clves en France rclamer de nouveau l'appui de
Charles VIII; une rponse favorable leur fut adresse, et le sire de
Ravestein annona, dans une assemble des tats qui se tint  Gand au
mois de mars, que la Flandre pouvait esprer d'importants secours en
hommes d'armes et en artillerie. Dj le sire de Crvecoeur avait
propos de chasser les garnisons allemandes, pourvu qu'on lui payt
12,000 couronnes et qu'on lui remt quelques nobles allemands captifs
 Gand; mais il attendait pour commencer la guerre les Bretons de la
garde du roi de France. Les communes de Flandre se plaignaient de ces
retards, et dans leur imprudent enthousiasme elles rsolurent bientt
de se charger elles-mmes du soin d'expulser les Allemands. Ce furent
les Brugeois qui sortirent les premiers de leur ville au nombre de
quatre mille, sous les ordres d'Antoine de Nieuwenhove et de Georges
Picavet, bourgeois de Lille, dont ils avaient fait leur coutte. Ils
campaient avec les Yprois prs du pont de Beerst, en attendant
l'arrive des Gantois, et croyaient n'avoir rien  craindre, lorsqu'en
vertu des traits de Henri VII et de Maximilien, deux ou trois mille
Anglais de Calais et de Guines, sous les ordres de lord Daubeny et de
lord Morley, les attaqurent inopinment avec l'appui de Daniel de
Praet et de la garnison allemande de Nieuport; aprs un combat
acharn, o prit lord Morley, le camp flamand fut conquis. Plus de
mille hommes restrent sur le champ de bataille, entre autres Antoine
de Nieuwenhove. L'coutte Georges Picavet avait t pris et ne fut
relch qu'en payant une ranon de 800 livres de gros.

Lorsqu'on annona au sire de Crvecoeur la dfaite des Brugeois, sa
colre fut extrme et on l'entendit s'crier que si jamais il pouvait
venger cet chec en chassant lord Daubeny de Calais, il passerait
volontiers sept ans dans les flammes de l'enfer. Sans hsiter plus
longtemps, il quitta Ypres avec vingt mille hommes et une nombreuse
artillerie pour rparer la dfaite des Brugeois. Ostende lui ouvrit
ses portes le 19 juin, et aussitt aprs le sige de Nieuport
commena. L'artillerie battit les remparts en brche: de nombreux
assauts furent tents; mais le sire de Praet les repoussa vaillamment.
La mer lui portait chaque jour quelques renforts, et le sire de
Crvecoeur se retira aprs avoir vainement essay de combler le havre
par le sable des digues voisines qu'il avait fait rompre: dplorable
tentative qui n'eut pour rsultat que de submerger une grande partie
du pays.

Pendant quelques jours, le sire de Crvecoeur feignit de vouloir
recommencer le sige de Nieuport. On travaillait nuit et jour  Bruges
 prparer les ustensiles ncessaires aux pionniers et aux mineurs;
mais le zle des Brugeois se refroidit lorsqu'on exigea que tous ceux
qui prendraient part aux travaux du sige portassent la croix blanche.
Les Franais ne devaient plus combattre le sire de Praet. Arrivs prs
de Couckelaere, ils renoncrent  leur projet et se dirigrent vers la
France, emmenant avec eux les chevaux que les laboureurs leur avaient
prts pour traner leurs canons. En vain le sire de la Gruuthuse,
Jean de Nieuwenhove, Guillaume Moreel, Jean de Riebeke et d'autres
dputs de Bruges se rendirent-ils  Ypres; toutes leurs remontrances
furent inutiles, et l'expdition du sire de Crvecoeur s'acheva aussi
honteusement que celle qu'il avait conduite jusqu' Gand en 1485.

La misre du pays avait atteint ses dernires limites. L'industrie
avait migr vers des rivages plus tranquilles et plus heureux, et la
mer se retirait chaque jour davantage du havre de l'Ecluse, comme si
elle ne permettait point que le commerce vnt jamais ranimer son port
jadis si fameux: le doigt de Dieu avait, disaient les amis de
Maximilien, veng sa captivit, en loignant de Bruges le flot qui lui
portait ses richesses. L'agriculture n'tait pas plus florissante. Les
campagnes, abandonnes par leurs habitants, restaient dsertes, et les
loups s'taient multiplis  un tel point que pendant longtemps le
laboureur n'osa point ramener dans les prairies les dbris de son
troupeau. Les champs les plus fertiles se couvraient de broussailles
et d'pines o se cachaient les sangliers et les cerfs: il semblait
que la Flandre, autrefois si riche et si peuple, rentrt dans les
tnbres des sicles voisins de l'invasion des barbares, o les seuls
monuments de l'tat de l'agriculture taient quelques chartes de
monastres auxquels on accordait de vastes terrains  prendre sur le
dsert, _ex eremo_; le seul bruit que l'on entendt dans la solitude
tait celui des vents et des temptes, qui ouvraient aux irruptions de
l'Ocan les digues qu'une main active et habile avait cess de rparer
et d'entretenir avec soin. Bientt aux malheurs de la famine vinrent
se joindre ceux de la peste, qui,  Bruxelles, enleva, dit-on,
trente-trois mille personnes. Tout contribuait  rendre plus
accablante et plus terrible une guerre dont rien ne faisait prvoir le
terme, lorsqu'on annona que la Flandre avait t comprise dans les
ngociations entames entre Charles VIII et le roi des Romains, qui
se prparait  envahir la Champagne. Le roi de France, videmment las
d'entretenir si longtemps aux frontires de Flandre une arme qui
n'est utile ni  son influence, ni  sa puissance, renonce  une
intervention active pour se contenter d'une mdiation pacifique,
mdiation presque hostile  la Flandre, car il dclare dans le trait
de Francfort du 19 juillet 1489 qu'il entend, en cette matire et en
toutes autres, garder l'honneur et le profit du roi des Romains, son
beau-pre, et n'y avoir point d'autre regard comme par exprience il
le montrera; car il sait bien qu'en gardant l'amiti de son dit
beau-pre, il la doit prfrer  toutes autres amitis; ce qu'il
promet en bonne foi et parole de roi de France. Il se contente de
stipuler que Philippe de Clves ne sera point inquit dans sa
personne ni dans ses biens.

A la nouvelle du trait de Francfort, toutes les villes du Brabant
s'taient soumises  Maximilien, et Philippe de Clves, rduit 
quitter Bruxelles, s'tait retir  Gand. Il voulait, disait-il,
rester fidle aux communes flamandes et n'accepter aucun trait o
elles ne fussent comprises. On ne tarda point  voir s'ouvrir les
confrences o les conditions d'une paix dfinitive entre la Flandre
et le roi des Romains devaient tre discutes avec la mdiation de
Charles VIII par des arbitres choisis dans les deux partis. Ceux que
Maximilien dsigna furent le comte de Nassau, Philippe de Borssele,
Paul de Baenst et Philippe de Contay. Les communes flamandes avaient
choisi l'abb de Saint-Bavon, Louis de la Gruuthuse, Adrien Vilain,
Jean de Nieuwenhove, Jean de Coppenolle, Gauthier Vander Gracht,
Corneille d'Halewyn, Jean de Stavele, Jean de Baenst, Jean de Beer,
Jean de Keyt. Ces confrences eurent lieu au chteau de Montils, prs
de Tours.

Les dsastres d'une longue guerre, les ncessits de la famine,
l'esprance de voir le commerce se relever, le pril mme qui
rsultait de l'abandon de la France, peuvent seuls expliquer la
conclusion du trait du 30 octobre 1489.

Maximilien sera rintgr comme mainbourg de Flandre; les magistrats
des trois bonnes villes de Gand, de Bruges et d'Ypres iront au devant
de lui sans ceinture, nu pieds et vtus de noir, pour lui demander 
genoux pardon des offenses commises contre lui.

Moyennant une somme de cinq cent mille livres tournois, dont les deux
tiers devront tre pays aux ftes de Nol, le roi des Romains
s'engage  congdier immdiatement les garnisons allemandes. Il
accorde une amnistie sans rserves, confirme tous les actes de
l'administration de Philippe de Clves et de son conseil, et jure
d'observer tous les anciens privilges du pays.

Quant aux privilges qui sont postrieurs  la mort de Charles le
Hardi, toute dcision est ajourne jusqu' l'entrevue qui doit avoir
lieu entre Maximilien et Charles VIII; il en est de mme de la demande
forme par le roi des Romains, que le Craenenburg soit converti en
chapelle expiatoire.

Dans les premiers moments, la Flandre vit avec joie la conclusion de
la paix, si ncessaire  ses cits puises par la disette. Les
difficults les plus graves commencrent lorsqu'il fallut payer les
deux tiers de l'amende impose aux grandes villes plus qu'au reste du
pays, puisque, selon un article du trait, elle n'atteignait que les
communes qui avaient donn l'exemple de l'insurrection. Ds ce jour,
la rsistance devint aussi vive  Bruges, qu'elle l'tait dj  Gand.
Les bourgeois, mcontents, chassrent successivement deux couttes;
enfin ils envoyrent des dputs rclamer l'appui de Philippe de
Clves, et dclarrent qu'ils n'obiraient qu'aux dcisions qui
seraient prises dans l'assemble gnrale des mandataires des pays de
Flandre, de Brabant, de Hainaut, de Hollande et de Zlande.

Philippe de Clves avait jug prudemment que l'opposition du pays 
l'autorit de Maximilien ne touchait pas  son terme. Il s'tait
retir dans le chteau de l'Ecluse pour y attendre les rsultats
qu'amnerait la marche des vnements. Cependant, quelles que fussent
les rserves faites en sa faveur par le trait de Francfort, il
cachait peu l'hostilit de ses sentiments, sachant bien que les
Allemands n'taient assez forts ni pour l'assiger, ni pour l'empcher
d'arrter les navires qui se rendaient  Bruges. Les tats de Flandre
eux-mmes conservaient leurs hommes d'armes et allguaient pour
prtexte que le duc de Saxe, loin de congdier les siens, augmentait
les garnisons de Courtray, de Damme et de Biervliet.

Cependant le duc de Saxe avait obtenu l'adhsion de la ville d'Ypres 
l'amende impose par le trait de Tours, et les bourgeois de Gand
furent bientt entrans  imiter la soumission des Yprois. L'un des
plus illustres dfenseurs de Gand, Adrien de Rasseghem, qui avait t
successivement l'ami de Jean de Dadizeele et celui de Philippe de
Clves, se laissa corrompre et livra les portes aux Allemands. Au
bruit de cette trahison, le sire de Ravestein le fit dfier en lui
rappelant ses serments et en le menaant de son ressentiment; en
effet, quelques jours s'taient  peine couls lorsque le sire de
Rasseghem fut attaqu, un soir qu'il se rendait  son chteau, prs du
moulin de Merlebeke, par des hommes d'armes qui le frapprent en
criant: A mort!  mort! Le lendemain, Philippe de Clves adressa aux
chevins de Gand une lettre o il se dclarait seul responsable de la
mort d'Adrien Vilain; les moeurs du moyen-ge semblaient excuser ces
vengeances, et l'on en avait vu au quatorzime sicle un mmorable
exemple, lorsque Geoffroi de Charny fit prir le capitaine de Calais,
Aimery de Pavie.

Le duc Philippe rpondit  l'attentat du sire de Ravestein en
dfendant toute alliance avec lui. A ce manifeste succdrent des
lettres du comte de Nassau, qui menaaient la commune de Bruges de
l'extermination, du pillage et de l'incendie, si elle ne se soumettait
sans retard; bien qu'un grand nombre d'habitants eussent pris la
fuite, les vivres y devenaient de plus en plus rares, et l'on jugea
bientt utile de reprendre les ngociations en envoyant  Alost, vers
le comte de Nassau, Jacques Despars et d'autres dputs. Le comte de
Nassau promit une rponse dans le dlai de dix jours; avant qu'il se
ft coul, il tait entr  Damme avec de nombreux renforts arrivs
de Brabant, et ce fut de l qu'il fit connatre qu'aucune modification
ne pouvait tre apporte au trait de Tours. Les Brugeois
s'indignrent, et, dans leur premier mouvement, ils jurrent de mourir
plutt que de cder: vain serment prononc en prsence de la famine.

C'tait peu que les dpenses qu'occasionnait aux bourgeois de Bruges
la continuation de la guerre se fussent leves, du 1er aot au 27
octobre,  dix mille six cents livres de gros; la dtresse qui
rsultait des mesures prises par le comte de Nassau pour intercepter
toutes les communications des Brugeois et tous les convois de vivres
qu'ils attendaient s'accroissait avec une rapidit effrayante. Les
garnisons de Damme et d'Oudenbourg, composes d'aventuriers allemands,
anglais et espagnols, dvastaient tout le pays. Dans leur ardeur de
pillage, ils avaient mme mis le feu au clbre chteau de Male, et
chaque jour les sinistres lueurs de quelque incendie s'levaient vers
le ciel. Toutes les rues de Bruges taient remplies d'enfants  qui
la faim arrachait des cris poignants, et parmi les pauvres qui
assigeaient les portes des boulangeries, il en tait plusieurs qui
taient tombs sur le pav pour ne plus se relever. Il fallut bien se
rsoudre  envoyer d'autres dputs au comte de Nassau; mais celui-ci
exigeait avant tout que les Brugeois renonassent  l'alliance de
Philippe de Clves, que les Allemands hassaient d'autant plus qu'il
avait constamment refus d'abandonner le parti de la Flandre.
Cependant, quelles que fussent les souffrances des Brugeois, ils
jugrent ces conditions inacceptables. Ils ne pouvaient oublier
combien Philippe de Clves avait montr  leur gard de gnrosit et
de dvouement.

Philippe de Clves tait digne de ce tmoignage de zle et de
gratitude. Ds qu'il apprit qu'il tait le seul obstacle au
rtablissement de la paix, il crivit aux Brugeois qu'il les dgageait
de son alliance et les autorisait  traiter sans lui. Le 16 novembre
1490, les Brugeois lisent de nouveaux dputs, notamment le sire de
Lembeke et les prieurs des carmes et des frres prcheurs. Ils se
rendent prs du comte de Nassau et dclarent se soumettre au trait de
Tours, sauf  dfrer au parlement de Paris toutes les difficults
auxquelles il donnerait lieu; mais le comte de Nassau repousse cette
rserve et ajoute: Il faut de plus que vous payiez trois cent mille
couronnes d'or et que vous me remettiez trois cents personnes pour que
j'en puisse disposer  ma volont.

Cette rponse parat si dure aux Brugeois que toutes les ngociations
sont rompues. Le 21 octobre, le comte de Nassau, suivi de deux mille
fantassins et de douze cents retres, incendie Shipsdale et menace
Bruges d'un assaut; mais la rsistance des Brugeois le force 
s'loigner.

Au bruit de ce succs, Philippe de Clves fait percer les digues
d'Houcke afin de rtablir les communications de l'Ecluse et de Bruges
par l'ancien canal. Georges Picavet, qui s'est rendu aussitt prs de
lui, se prpare  ramener  Bruges des approvisionnements
considrables, lorsque arriv prs du pont d'Oostkerke, il se voit
entour des Allemands du comte de Nassau et tombe en leur pouvoir. Ce
dsastre sme la dsolation  Bruges; les capitaines qui y ont t
lus se prparent  tenter de nouvelles ngociations. Un complot les
rend inutiles; Lambert Taye et quelques autres bourgeois en sont les
chefs. Ils parcourent la ville en criant: Que tous ceux qui veulent
la paix et le bien de la ville de Bruges nous suivent! Le peuple,
fatigu de guerres civiles, se range sous leurs bannires et envoie
des dputs  Damme, afin d'accepter tout ce que le comte de Nassau
exigera.

En effet, un trait fut sign  Damme le 29 novembre. Il portait: que
ceux de Bruges payeraient, dans l'amende fixe par le trait de Tours,
une part de quatre-vingt mille couronnes d'or; qu'ils feraient amende
honorable au comte de Nassau; qu'ils lui remettraient soixante
personnes dont il pourrait disposer  son bon plaisir. Mais cette
convention ne suffit pas pour prserver les Brugeois des horreurs de
la guerre. Tandis que le btard de Baenst, le fameux prvt  la verge
rouge, prsidait au supplice de Georges Picavet et de ses amis, les
Allemands se rpandaient de rue en rue, de maison en maison, pour
arracher des mains des bourgeois consterns leur or, leur argent et
tout ce qu'ils possdaient d'objets prcieux. Toute la ville fut
livre au pillage sous les yeux du comte de Nassau qui s'en rserva
une part importante, et ce fut dans ces scnes de dsordres et de
dvastations que disparurent, selon une rumeur rpte dans la plupart
des pays de l'Europe, les derniers dbris de ces richesses et de cette
opulence qui avaient rendu la ville de Bruges si clbre pendant
plusieurs sicles.

Les bourgeois de Gand, que d'ternelles rivalits rendaient
insensibles  des malheurs dont la cause leur tait commune, apprirent
 regretter leur coupable inertie quand le comte de Nassau conduisit
son arme  Ardenbourg. On tait arriv aux ftes de la Saint-Livin;
des enfants parcouraient la ville en chantant: Saint-Livin a dormi
trop longtemps! Saint-Livin s'veille! Les bourgeois s'assemblaient
sur les places et dans les rues, et malgr le grand doyen Livin
Gooris, qui prit en cherchant  arrter ce mouvement, ils portrent
la chsse du martyr au march du Vendredi, en dclarant qu'elle y
resterait dpose tant que Gand serait en pril; ils se souvenaient
qu'elle avait reu, vingt-quatre annes auparavant, lors de l'entre
de Charles le Hardi  Gand, leur serment de se montrer fidles jusqu'
la mort  leurs privilges et  leurs franchises.

Cependant les succs du comte de Nassau contre les Brugeois avaient
donn lieu  de nouvelles tentatives pour renouer  Londres cette
vaste confdration que les mouvements des communes flamandes avaient
dj si frquemment fait abandonner. Au mois de septembre 1490, un
nouveau trait d'alliance, expressment dirig contre Charles VIII,
est conclu, et Maximilien imite Charles le Hardi en acceptant l'ordre
de la Jarretire, afin de rendre, comme lui, un tmoignage public de
son dvouement aux Anglais.

Charles VIII tente un dernier effort pour maintenir la paix.
L'intervention du roi en Flandre n'tait, disent les ambassadeurs
qu'il envoie  Londres, qu'un effet de sa justice. Le peuple tait
rest fidle  Maximilien tant que celui-ci le traita quitablement;
il n'avait eu recours  la justice du roi que lorsqu'il s'tait vu
opprim. Bacon, chancelier d'Angleterre sous Jacques Ier, nous a
conserv la rponse du chancelier de Henri VII: Si les Flamands
s'taient adresss  votre roi comme  leur souverain seigneur, par
voie de remontrance, il y et eu en ceci quelque forme de justice;
mais c'est quelque chose d'trange et de nouveau de voir des sujets
accuser leur prince, aprs l'avoir retenu prisonnier et avoir mis 
mort ses officiers. En d'autres temps,  propos de l'insurrection de
l'Ecosse, notre roi et le roi de France lui-mme avaient proclam
hautement l'horreur que leur inspiraient les attentats populaires
dirigs contre la personne et l'autorit des rois. Cent soixante
annes s'couleront avant que l'Angleterre, qui s'indigne de la
captivit de Maximilien  Bruges, donne  Charles Ier pour prison le
sombre cercueil que Cromwell entr'ouvrit, dit-on, afin d'y contempler
son crime.

Le 17 fvrier 1490 (v. st.), l'vque d'Oxford et le comte d'Ormond
reurent l'ordre d'aller porter  Charles VIII la rponse de Henri
VII. Ils ne passrent que peu de jours en France; car d'aprs tout ce
qu'ils avaient entendu, ils ne doutaient point que Charles VIII n'et
rsolu de rpudier Marguerite, qui lui tait fiance depuis huit ans,
et d'pouser lui-mme Anne de Bretagne. A cette nouvelle, Martin de
Polheim accourut  Rennes comme plnipotentiaire de Maximilien. Le
mariage du roi des Romains avec la duchesse de Bretagne fut
immdiatement clbr, et le sire de Polheim, s'acquittant jusqu'au
bout du mandat qui lui tait confi, toucha du pied le lit nuptial. La
mme crmonie avait eu lieu  Bruges lors du mariage de Marie de
Bourgogne; elle devait, en reprsentant la consommation du mariage, le
rendre indissoluble.

Charles VIII avait protest: une vaine crmonie ne pouvait valider
une union  laquelle manquait l'approbation du prince suzerain. Des
hommes d'armes franais s'assemblaient de toutes parts, les uns vers
les marches de la Bretagne, les autres vers les frontires de
l'Artois; et en mme temps, afin de relever en Flandre la barrire qui
avait pendant neuf ans arrt l'ambition de Maximilien, une flotte
franaise cinglait vers les eaux du Zwyn, sous les ordres du sire de
Maraffin, avec cent cinquante mousquetaires gascons et des sommes
d'argent considrables. Philippe de Clves, que le roi des Romains
venait de dclarer dchu, ainsi que le comte de Romont, du droit de
siger parmi les chevaliers de la Toison d'or, se prparait 
recommencer la guerre contre les Allemands. Il essaya d'abord de les
chasser de Bruges, puis il se rendit  Gand au mois d'aot pour
prsider au renouvellement de l'chevinage. Jean et Franois de
Coppenolle continuaient  occuper le premier rang parmi les capitaines
de la ville, mais le sire de Poucke, de la maison de Baronaige, avait
succd comme grand bailli au sire de Morbeke, qui tait all
rejoindre le comte de Nassau.

Biervliet avait dj appel les Gantois; le sire de Lichtervelde leur
avait remis son chteau; Hulst tait tomb en leur pouvoir; Terneuse,
fortifie, assurait leurs communications avec le port de l'Ecluse, et
un avantage important obtenu sur les Allemands avait contraint le
comte de Nassau  se rfugier dans les remparts de Courtray.

Cependant les chances de la guerre changent tout  coup; le comte de
Nassau s'empare du chteau de Lichtervelde. Hugues de Melun repousse
les Gantois prs de Termonde et les met peu de jours aprs en droute
dans un combat o le sire de Poucke est fait prisonnier; enfin une
surprise livre aux Allemands la forteresse si importante de Hulst.

Le dcouragement s'accroissait parce qu'on ne voyait pas arriver les
secours qu'on attendait de France. Charles VIII venait de porter de
nouveau ses armes en Bretagne, o des Allemands et des Anglais avaient
dbarqu pour dfendre Rennes. Anne de Bretagne protestait qu'elle
estoit marie au roy des Romains, qu'elle le tenoit  mary et jamais
n'auroit aultre; elle songeait mme  fuir loin de son duch, vers
les ctes de Flandre et de Zlande. Cependant la guerre s'interrompit:
le roi de France fit un plerinage prs de Rennes; trois jours aprs,
Charles VIII tait fianc  Anne de Bretagne en prsence de Martin de
Polheim, qui ne la quittait point et qui ne pouvait cacher son
tonnement. Cette fois c'tait le prince suzerain lui-mme qui
disposait de la main de la duchesse de Bretagne, et rien ne manquait
pour la validit du mariage qui fut clbr  Langey le 6 dcembre
1491.

Des confrences avaient lieu en ce moment  Malines pour examiner les
moyens de rtablir la paix en obtenant du sire de Ravestein qu'il
n'entravt plus la libert de la navigation  l'Ecluse, et du duc de
Saxe qu'il modrt ses prtentions pcuniaires. Au premier bruit du
mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, les conseillers de
Maximilien proposrent de runir contre le roi de France toutes les
milices des Pays-Bas pour punir l'injure faite  sa fille; les
capitaines allemands dclaraient que c'tait les armes  la main
qu'ils iraient rclamer Marguerite, et ils annonaient que tous les
princes de l'Europe se confdreraient pour les soutenir. On publia
mme une lettre du roi de Castille conue en ces termes: Grce 
l'appui du Seigneur, nous sommes entrs victorieux  Grenade le 20
janvier 1491; nous nous prparions dj  reprendre le glaive pour
conqurir le royaume de Tunis, mais le rapt inou et excrable
(_excessivus et nephandissimus_) de l'pouse du roi des Romains et la
captivit de son illustre fille nous forcent  renoncer  nos desseins
pour venger cet outrage, en nous alliant  nos frres les rois
d'Angleterre et de Portugal. Les vents qui soulvent les vagues de
l'Ocan emportrent ces altires menaces, descendues des jardins de
l'Alhambra: il tait rserv  un petit-fils de Maximilien, qui devait
tre aussi le petit-fils du roi de Castille, de porter tour  tour la
guerre dans les provinces franaises et sur les rivages de l'Afrique.

Ce n'tait qu'en Flandre que des succs importants devaient consoler
le roi des Romains.

A mesure que l'on voyait  la fois s'loigner l'espoir de l'appui des
Franais et se rapprocher les dsastres menaants des discordes
intrieures, le parti de la paix se ranimait  Gand. De vives
discussions s'levrent dans les assembles publiques. Mieux vaut
payer de nos richesses une paix dfavorable, avait dit le doyen des
tisserands, Hubert Luerbrouek, que de les consacrer  l'entretien
perptuel de la guerre. La discussion s'chauffa; un parent des
Coppenolle tue le doyen des tisserands d'un coup de poignard et tout
projet de ngociation est cart. Jean de Schoonhove remplace le sire
de Poucke, qui avait saisi l'occasion d'une procession extraordinaire
en l'honneur de saint Bertulf pour s'crier: Que ceux qui veulent la
paix me suivent! Les Gantois, conduits par le sire de Schoonhove,
parviennent  reconqurir Hulst et  s'emparer de Dixmude et de
Grammont.

Cependant les amis d'Hubert Luerbrouck se prparent  venger sa mort:
ils conspirent silencieusement en faveur du comte de Nassau. Une porte
lui a t livre, et quinze cents retres ont dj pntr dans la
ville lorsque les bourgeois se rveillent au son du tocsin et
repoussent les Allemands.

Un des capitaines de Gand avait pris part  ce complot. Il s'appelait
Arnould Declercq, mais on le nommait habituellement _capiteyn
Ploughenare_, c'est--dire le _capitaine Laboureur_, parce qu'il
appartenait  une famille de paysans. Un jour qu'il avait reu l'ordre
d'aller attaquer les Allemands qui se tenaient  Deynze, il remontra 
ses compagnons que l'on cherchait sans doute leur destruction,
puisqu'on les chargeait de combattre des ennemis suprieurs en nombre.
Retournons plutt  Gand, ajoutait-il, et mettons  mort ceux qui
voulaient nous envoyer  Deynze. A peine taient-ils rentrs  Gand
que Jean de Coppenolle accourut pour leur reprocher leur
pusillanimit. Arnould Declercq et les siens lui rpondent par des
injures; on en vient aux mains, Clves et Gand! rptent les amis
des Coppenolle, en appelant les bourgeois  leur secours. Ceux de
Declercq crient seulement: Gand Gand! Ils profitent de l'impuissance
de leurs adversaires surpris et la trahison triomphe. L'un des
capitaines de la ville, nomm Remy Hubert, tombe perc de coups; les
autres, Jean et Franois de Coppenolle, Gilles Van den Broucke et
leurs principaux partisans sont chargs de chanes et prissent par le
glaive du bourreau aprs d'horribles tortures. Jean et Franois de
Coppenolle taient ns le mme jour; ils mouraient ensemble  la mme
heure: ils avaient concouru tous les deux  la puissance de Gand, ni
l'un ni l'autre ne devait survivre  sa dcadence (16 juin 1492).

A Courtray, Jacques Rym fut victime d'un semblable complot.

La dsorganisation suivit de prs ces dsordres; quatre semaines ne
s'taient point coules lorsque les bourgeois de Gand se virent
rduits  envoyer au duc de Saxe Adrien de Raveschoot et Jean de la
Kethulle, pour obtenir la paix. Les conditions qu'ils reurent taient
moins svres que celles que l'on avait nagure dictes aux Brugeois.
On imposait, il est vrai, aux anciens magistrats l'humiliation d'une
amende honorable; on modifiait le droit d'lection des mtiers, mais
l'amnistie y tait du moins complte (trait de Cadzand, 29 juillet
1492).

Philippe de Clves seul ne se soumettait point. Je n'ai rien  me
reprocher, rpondait-il aux envoys du duc de Saxe; j'ai loyalement
observ le serment que j'avais fait au roi des Romains, jusqu' ce
qu'il m'appelt  Bruges pour lui servir d'otage et pour l'arracher
aux prils auxquels je me livrai moi-mme. Il me dgagea de mes
serments et m'obligea  jurer que, s'il violait la paix, je
soutiendrais contre lui les communes de Flandre: serment que je crois
avoir rempli  mon honneur vis--vis de Dieu et vis--vis des hommes.
Toutes les ngociations furent inutiles, et le duc de Saxe rsolut de
profiter de la pacification de la Flandre pour runir toutes ses
forces contre le sire de Ravestein. Comme jadis, dit Molinet, les
Grgeois se mirent sus  grande puissance pour avironner la noble cit
de Troye, gendarmerie se adoubba de tous costs pour subjuguer
l'Escluse. En mme temps une flotte anglaise, commande par sir
Edward Poynings, bloquait le port; mais les fortifications de
l'Ecluse, excutes  grands frais par les princes de la maison de
Bourgogne pour dominer les communes flamandes, offraient  leurs
derniers dfenseurs un inexpugnable asile. La garnison, que venaient
de renforcer quelques mercenaires danois, repoussait les assigeants
dans toutes les sorties; plusieurs vaisseaux anglais, chous sur le
sable, avaient t livrs aux flammes; dix canons avaient t enlevs
dans une attaque dirige contre le camp de Lapscheure, et les
Allemands allaient tre rduits  se retirer, quand un accident,
semblable  celui qui amena le dsastre de Gavre, djoua toutes les
prvisions. Le feu prit aux poudres des assigs et leur artillerie
cessa de rpondre au feu des bombardes ennemies. Cependant telle tait
la haute renomme du sire de Clves que, priv de tout moyen de
dfendre les murailles dmanteles par l'explosion, il obtint la paix
la plus honorable. S'il promettait dsormais fidlit  Maximilien et
s'il lui remettait la ville de l'Ecluse avec le petit chteau, il
conservait du moins le grand chteau jusqu' l'poque o le roi des
Romains lui payerait une somme de 40,000 florins qui lui tait due. On
lui assurait, de plus, une pension de 6,000 florins, et tous ses biens
prcdemment confisqus lui taient restitus.

Ainsi s'acheva cette longue guerre civile qui, pendant douze ans,
avait rempli la Flandre de deuil, et o l'on ne retrouve plus
qu'affaiblie et chancelante l'ancienne nergie des communes
flamandes. Maximilien tmoigna au duc de Saxe, qui avait contribu
plus que personne  y mettre un terme, combien il apprciait l'tendue
de ce service, en lui accordant la souverainet hrditaire de la
Frise.

Que devint, aprs la pacification de la Flandre, la ligue de
Maximilien et de Henri VII contre Charles VIII? Quelques lignes
suffiront pour en retracer la dcadence et la fin.

Le roi d'Angleterre avait envoy son aumnier Christophe Urswick,
doyen de la cathdrale d'York, presser Maximilien de prendre part  la
guerre. En mme temps, il traversait lui-mme la mer pour former le
sige de Boulogne, o sir Edward Poynings vint le rejoindre de
l'Ecluse. Son arme tait nombreuse, et il ne cessait de rappeler dans
ses discours les souvenirs de Crcy, de Poitiers et d'Azincourt,
lorsqu'il signa tout  coup  Etaples un trait qui laissait, en
change de quelques marcs d'argent, la possession du duch de Bretagne
 Charles VIII.

Maximilien, qui venait de reconqurir Arras, avait refus d'adhrer 
ce trait; mais il tait bien vident que ni le nombre de ses hommes
d'armes, ni la situation de son trsor, depuis longtemps puis, ne
pouvaient lui permettre de poursuivre seul la guerre, et le 23 mai
1493, ses plnipotentiaires conclurent le trait de Senlis, o Charles
VIII renona  la main de Marguerite et restitua  son pre les comts
de Bourgogne, d'Artois, de Charolais, de Noyon, en ne retenant Hesdin,
Aire et Bthune que jusqu' l'poque o Philippe, devenu majeur, lui
rendrait hommage. Peu de jours aprs, la fille de Maximilien fut
remise, prs de Cambray, au marquis de Bade et au comte de Nassau,
aprs avoir donn au roi de France des lettres de dcharge d'elle et
de sa personne.

Marguerite d'York subissait seule avec indignation des revers si
complets et une humiliation si profonde. Fidle aux desseins qu'elle
avait conus  une autre poque, elle n'avait cess de croire que le
seul moyen de lutter contre la France, c'tait de triompher en
Angleterre. Les historiens contemporains la comparent  l'implacable
Junon de l'_Enide_, et Bacon, pour peindre la haine qu'elle portait 
Henri VII, lui a appliqu le clbre vers de Virgile:

    Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo;

mais il semble que rien ne justifie un portrait aussi sombre.
Marguerite d'York n'eut jamais recours au crime pour triompher, et
ses ruses ne retracent que celles de Cythre appelant le faux
Ascagne:

    Pueri puer indue vultus.

Ses intrigues avaient guid Lambert Simnel; elles produisirent un
nouveau prtendant plus redoutable, Peterkin Werbecque.

A Tournay vivait un batelier, Jean Werbecque, fils de Thierri
Werbecque, juif converti, selon quelques rcits. Il avait pous
Catherine Faron, fille du guichetier de la porte Saint-Jean, et, dans
un registre de condamnations de l'anne 1475, il est fait mention
d'une rixe de bateliers dans laquelle figurent Jean Werbecque et
Pirard Flan, son aeul maternel. Des inimitis personnelles
rduisirent-elles Jean Werbecque  quitter Tournay pour aller habiter
pendant quelque temps l'Angleterre? Rien ne rend cette supposition
invraisemblable, et la tradition ajoute qu'Edouard IV, ayant vu la
jeune batelire de Tournay, en devint pris. Peterkin Werbecque eut
pour parrain son bisaeul Pirard Flan, doyen des navieurs. Un lien
plus troit existait-il entre cet enfant ignor et le roi
d'Angleterre?

Peterkin Werbecque, venu  Tournay, y fut lev avec quelque soin. On
lui enseigna la grammaire; un chantre de Notre-Dame lui apprit mme 
jouer du _manicordium_. Enfin, il alla habiter  Audenarde chez un de
ses parents nomm Jean Steenberg. Ce fut l que, vers l'poque de
l'alliance de Maximilien, de Henri VII, du roi d'Aragon et du duc de
Bretagne contre Charles VIII, les espions de la duchesse Marguerite,
qui cherchaient de toutes parts un nouveau Lambert Simnel, russirent
 le dcouvrir. Sa grce, son air de noblesse, la ressemblance
merveilleuse qu'il prsentait avec Edouard IV, tout le dsignait 
leur choix, et ils s'empressrent de le mener  Anvers, o on le logea
chez un pelletier qui demeurait auprs de la maison des Englois.
Anvers n'est pas loin de Malines. Peterkin, secrtement conduit chez
Marguerite, put recevoir d'elle-mme ses instructions secrtes sur le
rle qu'il tait appel  remplir, et quand il les eut bien graves
dans sa mmoire, elle l'envoya, sous la conduite de la femme de sir
Edward Brixton,  Lisbonne, chez messire Petro Vas de Rona, afin que
l'on ne pt pas dvoiler son origine en remontant d'Anvers 
Audenarde, d'Audenarde  Tournay. Un serviteur du duc de Bretagne
reut bientt la mission de l'accompagner en Irlande, et sa carrire
royale commena  Dublin. Les nobles et les bourgeois s'accordaient 
reconnatre en lui le jeune duc d'York, chapp miraculeusement au
poignard de James Tyrrell. Des ambassadeurs franais ne tardrent pas
 venir le fliciter et  l'engager  se rendre en France, et le jeune
Peterkin Werbecque fut reu avec les honneurs de la royaut au chteau
d'Amboise, aussi bien que dans les murs de Dublin. Tantt on
l'appelait _la Rose blanche d'York_; tantt on le saluait du nom de
Plantagenet. Rien ne manquait  l'clat de sa vanit et de ses
esprances, quand le trait d'Etaples fut conclu. Charles VIII faillit
livrer Peterkin  Henri VII, et le jeune reprsentant des droits de la
maison d'York eut  peine le temps de se retirer prs de la duchesse
douairire de Bourgogne; mais il parut tout  coup que ce revers mme
allait favoriser sa fortune. Marguerite ajouta une nouvelle force a
ses prtentions en reconnaissant publiquement la lgitimit, et le
trait mme d'Etaples, qui excitait en Angleterre un vif
mcontentement contre la politique de Henri VII, donna de nombreux
partisans  son comptiteur. Robert Clifford et Guillaume Barley se
rendirent en Flandre et crivirent  leurs amis qu'ils avaient reconnu
les traits de Richard d'York, _de facie novisse hominem_. Ce
merveilleux bruit se rpandit dans toute l'Angleterre, et Henri VII,
craignant pour la stabilit de son trne, envoya en ambassade vers
l'archiduc Philippe sir Edward Poynings, qui avait concouru nagure 
la prise de l'Ecluse. Matre Guillaume Warham, qui l'accompagnait,
insista dans un loquent discours pour que les conseillers de Philippe
imitassent l'exemple de Charles VIII en chassant de ses Etats un
audacieux imposteur. Il attaquait vivement l'influence de Marguerite
d'York et se moquait de sa merveilleuse fcondit qui, malgr le
dclin de ses annes, avait mis tout  coup au jour deux princes gs
de cent quatre-vingts mois; mais les conseillers de Philippe
reprsentaient que Marguerite tait souveraine dans les villes qui
formaient son douaire, et il ne resta  Henri VII, de plus en plus
irrit, qu' recourir aux mesures les plus nergiques pour dissiper la
faction croissante de ses ennemis. La hache du bourreau frappa les
plus illustres, entre lesquels il faut nommer Simon de Montfort et le
grand chambellan Guillaume Stanley, qui avait plac  Bosworth la
couronne de Richard III sur le front de Henri VII. En mme temps,
toutes les communications taient interceptes entre l'Angleterre et
les Pays-Bas. L'tape de Bruges fut transfre  Calais; il fut
dfendu de porter en Flandre des laines anglaises, et tous les
marchands flamands qui rsidaient en Angleterre reurent l'ordre de
s'loigner, tandis que les marchands anglais qui se trouvaient en
Flandre, subissaient le mme exil comme une loi de reprsailles.

Le commerce et l'industrie commenaient  peine  renatre en Flandre
quand ces malheureux dmls loignrent de nouveau l'espoir de les
voir se ranimer. Cette situation se prolongea pendant deux annes;
enfin, au mois de dcembre 1495, Paul de Baenst, Jean de Courtewille,
Thomas Portinari, Florent Hauweel et d'autres ambassadeurs se
rendirent  Londres et y conclurent, le 24 fvrier, une alliance
commerciale, _attendu que la paix est le don le plus prcieux que les
hommes puissent recevoir du ciel_. (_Cum potiora mortalibus dona a
superis tradi nequeant quam bona pacis._) Grotius a tudi ce trait
au point de vue si important de la libert des mers: sous le rapport
politique, la clause fondamentale est celle o les plnipotentiaires
flamands promettent de ne recevoir, dans aucune de leurs villes, pas
mme dans celles qui forment le douaire de Marguerite, les ennemis du
roi d'Angleterre.

Peterkin Werbecque avait quitt la Flandre pour aborder en Ecosse, o
le roi Jacques lui avait accord la main d'une de ses parentes, fille
du comte de Huntley, en l'accueillant comme un autre Joas chapp au
fer des bourreaux; mais les illusions de la fortune ne devaient plus
blouir longtemps le fils de la batelire de Tournay. Dbarqu dans le
Cornwall, il menaa Exeter et s'avanait vers Taunton, quand, saisi
d'une terreur subite, il alla rclamer le droit d'asile au monastre
de Beaulieu; puis il se livra, avoua tout, et crivit  sa mre pour
qu'elle rendt tmoignage de l'obscurit de son origine: quelque temps
aprs, nous le voyons chercher  s'vader de la Tour de Londres avec
le comte de Warwick, fils du duc de Clarence, et terminer sa vie,
obscur imposteur, sur le mme chafaud que le dernier hritier de la
dynastie des Plantagenets.

Marguerite d'York avait pass de longues nuits dans les veilles et
dans l'inquitude: lorsqu'elle apprit les revers de Peterkin
Werbecque, elle pleura plus amrement le malheur du jeune homme, dont
son ambition s'tait fait un instrument docile, que s'il et t son
neveu, le dernier des fils d'Edouard IV. Que lui restait-il  esprer
du jugement de la postrit? Les titres qu'elle y possdait taient
sans doute ceux qu'elle estimait le moins: elle avait donn 
l'Angleterre Guillaume Caxton: la Flandre dut aussi  son amour des
lettres la fondation de la riche bibliothque des Frres prcheurs 
Gand.

Un dernier mot sur un personnage non moins clbre par l'influence
qu'il exera dans les troubles de la fin du quinzime sicle. Philippe
de Clves s'tait rendu, en 1496, avec le duc Philippe,  l'assemble
de Ratisbonne, o une croisade fut propose par Maximilien, afin de
chasser les Turcs de l'Europe; mais l'Empereur oublia promptement son
vaste dessein pour s'occuper de ses nombreux dmls dans les
Pays-Bas, et mme, assure-t-on, pour s'allier aux Turcs contre les
Vnitiens. Lorsque Louis XII annona qu'il avait rsolu de poursuivre
les projets de Charles VIII, qui voulait marcher par la conqute de
l'Italie  la dlivrance de l'Orient, Philippe de Clves fut l'un des
premiers qui rpondirent  son appel. Il obtint bientt le
gouvernement de Gnes, que Charles VI avait autrefois confi 
Boucicault, et ne le quitta que pour recevoir la capitulation de
Naples. Cependant Bajazet II runissait dans le vaste empire qui
formait l'hritage de son pre une immense arme prte  envahir la
Hongrie, et il n'attendait pour lui en donner le signal qu'un premier
succs qui lui et livr les dernires possessions des chrtiens dans
les mers de la Grce. Venise, alarme, quipa une flotte; mais cette
flotte fut vaincue prs des les Sporades, et bientt Bajazet parut
avec cent cinquante navires devant Modon, qui tait  cette poque la
capitale du Ploponse. La fortune des infidles triomphait. Les
horreurs du sac de Modon rappelrent celles de la prise de
Constantinople. Crissa, autrefois si fire de ses oracles, Corone,
fonde par Epaminondas, Pylos, o rgna Nestor, partagrent le sort de
l'antique Mthone. Dans ce pril imminent, deux hros se dvourent
pour la chrtient. L'un tait Gonzalve de Cordoue, dj fameux par
ses exploits contre les Mores d'Espagne; l'autre, le sire de
Ravestein. Gonzalve reconquit Cphalonie et s'empara de Leucade,
malgr toute une arme assemble sur les promontoires de l'Etolie.
Philippe de Clves, pntrant plus avant dans l'Archipel, s'tait
dirig, avec Antoine de Lalaing et un grand nombre de jeunes nobles de
Flandre, vers l'le de Mtelin. Il esprait rtablir sur les rivages
de Lesbos la dynastie de ces barons franks qui accueillirent Jean sans
Peur aprs la croisade de Nicopoli; mais les Vnitiens, saisis d'une
terreur inopine, l'abandonnrent, et une pouvantable tempte
dispersa ses vaisseaux. A peine parvint-il  regagner Tarente. Son
courage n'avait toutefois pas t strile: Bajazet II avait senti
s'affaiblir son prsomptueux orgueil, et lorsque le sire de Ravestein
entra  Rome, le pape Alexandre VI gala sa gloire  celle de
Gonzalve, puisque, malgr ses revers, il avait partag avec lui
l'honneur de repousser loin de l'Italie les fureurs sacrilges des
infidles. Philippe de Clves, revenu dans les Pays-Bas, acheva sa vie
sous les solitaires ombrages d'Enghien et de Winendale. Soit qu'il
prouvt de secrets remords du meurtre de Lancelot de Berlaimont et
d'Adrien de Rasseghem, soit qu'il chercht, comme les lgionnaires de
la Rome paenne devenus chrtiens,  oublier dans la pnitence les
agitations et les passions brlantes de sa vie, il s'y revtit du
cilice et de la haire.

Que resta-t-il  Maximilien lui-mme de ces rves d'ambition qui lui
montraient le monde soumis  sa couronne d'empereur ou  la tiare de
pontife qu'il songea un instant  y runir? Rien qu'un cercueil qu'il
avait soin de prendre avec lui dans tous ses voyages, afin qu' dfaut
des pompes de la vie, il pt compter du moins sur celles de la mort.

Le 26 dcembre 1494, Philippe, alors g de seize ans, avait t
inaugur comme comte de Flandre. Il pousa Jeanne d'Aragon, le 18
octobre 1496.

De cette union nat  Gand, le 24 fvrier 1500 (n. st.), ce jeune
prince, depuis si clbre sous le nom de Charles-Quint, qui doit faire
revivre, en combattant Franois Ier, l'ancienne querelle des ducs de
Bourgogne et des ducs d'Orlans: dernier terme de ces rivalits qui,
en se dveloppant de plus en plus, sont devenues une lutte europenne.

Les communes flamandes entranes par leur isolement et leur
dcadence, restent trangres  ces vastes dmls, mais elles
conservent fidlement les orageuses traditions de leur pass. Elles
oublient que Charles-Quint est n au milieu d'elles, pour placer plus
haut que la part qu'elles peuvent revendiquer dans sa gloire, le zle
qu'elles portent  leurs antiques franchises. Si elles s'inclinent un
jour sous la main victorieuse d'un prince qui, mme en combattant sa
patrie, n'a jamais cess de l'aimer, un sicle entier pendant lequel
s'appesantit sur elles le joug espagnol ne peut les asservir, et Jean
d'Hembyze, au milieu des passions anarchiques qui l'assigent, devra
 Jacques d'Artevelde tout ce qu'il y a de grand et de digne de
mmoire dans sa vie et dans sa mort. Telle est la puissance des
souvenirs d'une re hroque et prospre qu' la fin du dix-huitime
sicle, dans les assembles populaires convoques par les commissaires
de la rpublique franaise, on voit encore les bourgeois de Gand et de
Bruges repousser les innovations qu'on leur propose pour rclamer les
privilges de leurs anctres.

La vie communale, en devenant trangre  l'autorit politique,
s'tait maintenue dans les lois et dans les usages. Une longue
exprience en avait fait apprcier les bienfaits, et le respect dont
elle tait entoure tait d'autant plus profond que son origine tait
plus loigne; mais rien ne retraait l'clat dont ces institutions
avaient joui autrefois, la puissance qui y avait t attache,
l'influence qu'elles avaient exerce. En vain s'tait-on efforc 
plusieurs reprises de rappeler le commerce dans ces villes mornes et
dsertes qui lui avaient d leurs richesses et leur clbrit; en vain
avaient-elles demand aux arts et aux lettres quelques-uns de ces
ples rayons qui se mlent si bien aux ombres des ruines: la Flandre
n'offrait plus que le tombeau de sa grandeur passe, _famosum
antiquitatis sepulcrum_, dit un historiographe du dix-septime sicle,
et l'avenir ne lui rservait d'autre couronne que celle que le
laboureur tresse encore aujourd'hui des riches pis de ses moissons.


FIN DU TOME QUATRIME ET DERNIER.



TABLE.


                                                                Pages.

    LIVRE DIX-HUITIME.--Nouveaux projets de croisade.--Le
    Dauphin en Flandre.--Discordes du duc Philippe et du comte
    de Charolais.                                                    1

    LIVRE DIX-NEUVIME.--Charles le Hardi ou le
    Terrible.--Rivalit du duc de Bourgogne et du roi de
    France.--Sdition  Gand.--Rsistance de l'esprit
    communal.--Batailles de Granson, de Morat et de Nancy           54

    LIVRE VINGTIME.--Marie de Bourgogne.--Troubles en
    Flandre.--Guerres contre Louis XI                              121

    LIVRE VINGT-UNIME.--Discussions relatives  la
    mainbournie.--Intervention de Charles VIII.--Captivit de
    Maximilien.--Dcadence et fin des communes flamandes           186


FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIME ET DERNIER.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre (T. 4/4), by 
Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de Lettenhove

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE (T. 4/4) ***

***** This file should be named 44697-8.txt or 44697-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/4/6/9/44697/

Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
book was produced from scanned images of public domain
material from the Google Print project.)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
