The Project Gutenberg EBook of Trois mois sous la neige, by Jacques Porchat

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: Trois mois sous la neige
       Journal d'un jeune habitant du Jura

Author: Jacques Porchat

Release Date: April 16, 2014 [EBook #45411]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROIS MOIS SOUS LA NEIGE ***




Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)







Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et
n'a pas t harmonise.




    TROIS MOIS
    SOUS LA NEIGE

    JOURNAL
    D'UN JEUNE HABITANT DU JURA.

    PAR
    JACQUES PORCHAT.

    OUVRAGE COURONN PAR L'ACADMIE FRANAISE
    ET AUTORIS PAR L'UNIVERSIT.

    DITION REVUE ET CORRIGE.

    NEW YORK:
    LEYPOLDT & HOLT.
    F. W. CHRISTERN.

    1866.




INTRODUCTION.


    Jeunes amis,

Le rcit que nous vous prsentons, sous un titre qui peut vous tonner,
repose cependant sur un fond de vrit; il ne surprendra nullement les
personnes qui connaissent les pays de montagnes et les accidents
auxquels leurs habitants sont exposs.

Puisque nous avons recueilli cette histoire, non-seulement pour vous
amuser, mais aussi pour vous instruire, nous dcrirons en peu de mots
les lieux o la scne se passe, ainsi que la vie dure et laborieuse des
montagnards du Jura. Le rcit principal en sera plus clair et plus
intressant pour vous.

Le Jura est une chane de montagnes, forme de plusieurs chanes
parallles, qui s'tendent depuis Ble, en Suisse, jusqu'en France, en
longeant les dpartements du Doubs, du Jura et de l'Ain, dans la
direction du nord-ouest au sud sud-ouest, sur une longueur de 280
kilomtres environ, et une largeur de 60  64. Le Jura renferme un grand
nombre de valles, et prsente plusieurs sommets trs-levs, parmi
lesquels on distingue le Reculet, qui a plus de 1,740 mtres au-dessus
du niveau de la mer, la Dle et le Mont-Tendre, qui dpassent 1,700
mtres.

Ces dtails sont importants  connatre, mes amis, car, c'est en grande
partie la diffrence de hauteur des montagnes qui les rend plus ou moins
habitables: plus elles sont hautes, plus il y fait froid, plus l't y
est court, la vgtation difficile, et la neige prcoce et abondante; il
y en a mme qui sont si hautes, que jamais elle n'y fond entirement.

Mais toutes les montagnes du Jura finissent par s'en dpouiller chaque
anne; quelque vgtation s'y dveloppe sur les sommets les plus levs;
sur beaucoup de points elles sont couvertes de bois magnifiques de
htres, de chnes, et surtout de sapins, tandis que d'autres parties
offrent d'excellents pturages, o l'on nourrit de trs-beau btail, et
particulirement des boeufs, des vaches et des chvres. Nanmoins, ces
belles montagnes ne sont gure habitables que pendant cinq mois de
l'anne, depuis mai ou juin, jusqu'aux premiers jours d'octobre.

Ds que les neiges sont fondues et que les sommets reverdissent, les
villages, tous btis dans les valles ou sur les pentes infrieures,
envoient leurs troupeaux  la montagne. Ce dpart est un jour de fte,
et pourtant les pauvres bergers vont s'exiler loin de leur famille,
pendant toute la belle saison, pour mener une vie dure, laborieuse et
pleine de privations. Ils se nourriront presque uniquement de laitage,
n'auront souvent  boire que de l'eau de citerne, et passeront tout leur
temps  patre leurs troupeaux et  faire ces grands et beaux fromages
de pte ferme, qu'on vend sous le nom de _fromages de Gruyre_.

C'est  la montagne qu'ils se fabriquent. L, chaque berger a un
_chalet_, maison chtive, bien que btie le plus souvent en pierre. Elle
est couverte en petites planchettes de sapin, nommes _bardeaux_ ou
_tavillons_; de grosses pierres, poses de place en place, les pressent
de leur poids et empchent que l'orage ne les emporte. L'intrieur du
chalet est divis en trois pices: une table bien close, pour loger le
btail le soir; une troite et frache laiterie, o l'on dpose le lait
dans des baquets de bois blanc, et une cuisine servant en mme temps de
chambre  coucher, o le pauvre berger n'a souvent pour lit que de la
paille. Cette cuisine a une vaste chemine, sous laquelle pend une
norme chaudire, pour chauffer le lait et le convertir en fromage.

Pendant toute la dure de leur sjour  la montagne, les bergers ne
voient gure que quelques trangers qui visitent le pays. Ils leur
donnent volontiers de la crme, et reoivent en change un peu de pain
frais, rgal bien rare dans les chalets. Cependant ces ptres ne se
plaignent pas de leur sort; ils ne cherchent pas  changer de condition;
ils aiment leurs pres solitudes, et restent fidles aux coutumes, aux
labeurs et aux foyers de leurs pres.

Leur campagne d't ne finit qu' la Saint-Denis, le 9 octobre. Alors
ils quittent la montagne; c'est une fte comme celle du dpart, mais
plus douce, puisque cette fois ils vont revoir leur famille. D'autres
travaux, bien diffrents, commencent alors au village. Ces montagnards,
obligs de se suffire en grande partie  eux-mmes, sont trs-adroits;
ils fabriquent des ustensiles de mnage, des outils, des meubles,
dcoupent et sculptent une foule de jolis objets en bois, qui, vendus
dans le voisinage, se rpandent ensuite dans toute l'Europe.

Pendant ces longues journes d'hiver, les enfants s'instruisent sous le
toit paternel, le chemin de l'cole n'tant pas toujours ouvert ou
praticable. Rassembls auprs de leurs parents, plusieurs enfants
prennent le got de l'tude, font en commun quelque lecture
intressante, et s'instruisent en mme temps qu'ils distraient leur
famille.

Notre jeune villageois n'est donc pas un esprit sans culture; il a pu
crire son histoire, et nous avons prfr le laisser parler lui-mme.
Il nous apprendra comment il fut conduit  rdiger ce journal, et
comment il en trouva les moyens, lorsque, par suite de circonstances
qu'il nous fera connatre tout  l'heure, il se vit emprisonn, avec son
grand-pre, dans un chalet.

Nous souhaitons, jeunes amis, que vous ne soyez jamais exposs  de si
rudes souffrances: mais, dans le cours de la vie, vous aurez souvent
besoin de patience et de courage: l'exemple de Louis Lopraz vous
convaincra que l'enfant anim par la confiance en Dieu est capable
d'efforts qu'on n'aurait pas attendus de son ge; vous apprendrez que
l'cole du malheur est souvent la plus utile  l'homme, et que la bont
divine se rvle aussi clairement  notre gard dans nos afflictions que
dans nos prosprits.




TROIS MOIS SOUS LA NEIGE.

JOURNAL D'UN JEUNE HABITANT DU JURA.


    Le 22 Novembre 18--.

Puisque c'est la volont de Dieu que je sois enferm dans ce chalet avec
mon grand-pre, je vais crire jour par jour ce qui nous arrivera dans
cette prison, afin que, si nous devons y prir, nos parents et nos amis
sachent comment nous avons pass nos derniers jours, et que, si nous
sommes dlivrs par la bont divine, ce journal conserve le souvenir de
nos dangers et de nos souffrances. C'est mon grand-pre qui veut que
j'entreprenne ce travail, pour abrger un peu les heures qui vont tre
sans doute bien longues  passer, et bien difficiles  remplir. Je
rapporterai d'abord ce qui nous est arriv hier.

Nous attendions mon pre au village depuis plusieurs semaines; la
Saint-Denis tait passe; tous les troupeaux taient descendus de la
montagne avec leurs bergers. Mon pre seul ne paraissait point, et l'on
se dit chez nous: "Qu'est-ce qui peut le retenir?" Mes oncles et mes
tantes assuraient qu'il fallait tre sans inquitude; qu'il restait
apparemment de l'herbe  consommer, et que c'tait la raison pour
laquelle mon pre gardait le troupeau quelque temps de plus  la
montagne.

Mon grand-pre finit par s'alarmer de ce retard; il dit: "J'irai
moi-mme savoir ce qui arrte Franois; je ne serai pas fch de faire
encore une visite au chalet. Qui sait si je dois le revoir l'anne
prochaine? Veux-tu venir avec moi?" ajouta-t-il en me regardant.

J'allais moi-mme lui demander la permission de l'accompagner, car nous
ne nous sparons gure l'un de l'autre.

Nous fmes bientt prts  partir. Nous montmes lentement, tantt en
suivant des gorges troites, tantt en ctoyant des prcipices profonds.
A un quart de lieue du chalet, je m'approchai par curiosit d'une pente
escarpe; et mon grand-pre, qui m'avait dj dit plus d'une fois que
cela lui donnait de l'inquitude, s'avana rapidement pour me prendre la
main; une pierre lui roula sous le pied, et il se donna une entorse qui
lui causa une douleur trs-vive; mais, au bout de quelques moments, il
put marcher, et nous esprmes que cela se passerait ainsi. En s'aidant
de son bton de houx et en s'appuyant sur mon paule, il se trana
jusqu'ici.

Mon pre fut bien surpris de nous voir. Il tait occup  faire des
prparatifs pour le dpart, en sorte que, si nous l'avions attendu
tranquillement au village un jour de plus, il serait venu lui-mme nous
tirer d'inquitude.

--C'est vous, mon pre! dit-il, en s'avanant pour le soutenir. Vous
avez cru qu'il m'tait arriv un accident?

--Oui, nous venons savoir ce qui t'arrte, quand tous les voisins sont
descendus.

--Quelques-unes de nos vaches taient malades; mais les voil guries.
J'envoie Pierre ce soir mme avec le reste de nos fromages; je
descendrai demain avec le troupeau.

--Es-tu bien fatigu, Louis? me dit mon grand-pre.

Le ton dont il me fit cette question m'annonait quelque intention
secrte, et je ne rpondis pas d'une manire bien claire.

--Je pensais, ajouta mon grand-pre, qu'il serait prudent de renvoyer
l'enfant avec Pierre; le vent a chang depuis une demi-heure, et nous
amnera peut-tre du mauvais temps cette nuit.

Mon pre exprima la mme crainte et m'engageait  suivre ce conseil.

--Si tu veux, me dit grand-papa, je ferai un effort, et je descendrai
avec toi; quelques moments de repos me suffiront.

--J'aimerais mieux vous attendre, dis-je  mon pre, en me jetant  son
cou. Une nuit de repos est bien ncessaire  grand-papa, qui s'est
bless au pied, parce que j'ai manqu  mon devoir.

Je racontai l-dessus ce qui nous tait arriv  quelque distance du
chalet. Il fut convenu que nous descendrions ensemble le lendemain, qui
tait hier.

Il y avait alors sur le feu une marmite que je regardais avec des yeux
o mon pre vit un signe d'impatience. Il nous servit, dans une terrine,
une soupe  la farine de mas, cuite au lait, que nous mangemes, comme
des soldats,  la gamelle; aprs quoi, je me couchai. Je m'endormis,
sans trop faire attention  la conversation de mon grand-pre et de mon
pre, qui causrent longtemps  demi-voix aprs souper.

Le lendemain, je fus bien surpris de voir la montagne toute blanche. La
neige tombait encore avec une abondance extraordinaire, chasse par un
vent violent. Cela m'aurait fort amus, si je n'avais pas remarqu
l'embarras de mes parents. Je fus bien inquiet moi-mme, quand je vis
mon grand-pre essayer de faire quelques pas, et se traner avec
beaucoup de peine, en s'appuyant sur les meubles et contre les murs.
L'accident de la veille lui avait fait enfler le pied, et il ressentait
une douleur trs-vive.

--Partez, partez, nous dit-il. Emmne cet enfant, avant que la neige
s'lve davantage. Tu vois bien qu'il m'est impossible de vous suivre.

--Mais croyez-vous, mon pre, que je puisse vous abandonner?

--Mets d'abord en sret ton fils et le troupeau; tu penseras ensuite 
moi. Vous remonterez avec un brancard pour me tirer d'ici.

--Laissez-moi, mon pre, vous porter sur mes paules, et partons sans
retard, je vous en prie.

--Mon ami, tu ne pourrais, si pesamment charg, emmener le troupeau et
guider les pas de cet enfant.

Nous passmes ainsi une partie du jour sans prendre un parti. Nous
esprions encore qu'on viendrait de chez nous  notre secours. Je dis
enfin que j'tais assez grand pour me passer de guide, et pour aider mon
pre  conduire le troupeau. Ces reprsentations furent inutiles; mon
grand-pre persista dans sa rsolution. Il ne voulait pas nous mettre en
danger, en nous chargeant de sa personne.

Mon pre le pressait avec une vivacit qui ressemblait  l'emportement.
Je pleurais. Enfin cette contestation s'apaisa, et j'ose dire que ce ne
fut pas sans mon secours. Je dis  mon pre:

--Laissez-moi aussi dans le chalet. Vous en arriverez plus tt chez
nous; vous reviendrez avec du monde pour nous dlivrer; grand-papa aura
quelqu'un pour le servir et lui tenir compagnie: ce sera pour moi une
occasion de reconnatre ses bonts; nous nous garderons l'un l'autre,
et le Tout-Puissant nous gardera tous deux.

--L'enfant a raison, dit mon grand-pre; la neige est dj si haute, et
l'orage est si fort, que je vois plus de danger pour lui  te suivre
qu' rester avec moi. Tiens, Franois, prends ce bton; il est fort, il
est arm d'une pointe de fer, il t'aidera  descendre, comme il m'a aid
 monter. Fais sortir les vaches de l'table; laisse-nous la chvre et
les provisions qui restent. Je suis plus inquiet pour toi que pour nous.

Depuis un moment mon pre tenait la tte baisse: il la releva tout 
coup, et me prit vivement dans ses bras; je sentis ses larmes couler sur
mes joues.

--Je ne te ferai point de reproches, mon cher Louis, mais tu vois les
suites de ta dsobissance: promets-moi de n'y plus retomber. Dieu a
permis ce que nous voyons, et, il faut bien l'avouer, ni ton grand-pre
ni moi nous n'avons prvu l'extrme embarras o nous sommes. Si nous
avions suppos hier au soir que notre situation serait si fcheuse
aujourd'hui, nous aurions profit du secours de Pierre pour emmener le
grand-papa.

Quand j'ai vu mon pre prs de partir, je lui ai prsent une jolie
bouteille empaille, o il restait un peu de vin, et dont je m'tais
pourvu la veille.

--Prenez ceci, lui ai-je dit; vous en aurez plus besoin que nous
aujourd'hui. Vous savez que ma pauvre mre m'avait donn cette
bouteille, la premire fois que je vins vous faire visite  la montagne:
je suis heureux qu'elle serve dans une occasion si importante pour vous
et pour nous.

--Marie! s'cria mon pre avec motion; elle est en paix.

Et il me pressa encore une fois dans ses bras, en mmoire de celle qui
ne pouvait plus me faire de caresses.

Nous fmes sortir le troupeau, qui parut bien surpris de trouver la
terre couverte de neige. Quelques vaches s'cartaient et couraient
autour du chalet. Enfin elles se sont mises en marche. Au bout de
quelques pas, mon pre a disparu avec elles dans les tourbillons de
neige.

On ne les voyait plus, et mon grand-pre semblait toujours les suivre
des yeux. Il tait appuy sur la fentre, sans rien dire, mais ses
lvres paraissaient articuler quelques paroles; il avait les mains
jointes et restait immobile. Son recueillement m'a fait comprendre mon
devoir; je me suis uni  ses sentiments, et j'ai recommand mon pre 
Dieu. Nous sommes demeurs ainsi fort longtemps, puis le vent a souffl
avec plus de violence; de gros nuages noirs nous ont envelopps, et la
nuit est tombe presque subitement. Cependant notre horloge de bois
venait  peine de sonner trois heures.

--Bon Dieu, ayez piti de lui! dit mon grand-pre; mais il a pass la
fort depuis longtemps, et il n'est pas expos  cette bourrasque. Comme
il va tre inquiet sur notre sort!

Nous avions t si distraits tout le jour, que nous n'avions pas pens 
prendre la moindre nourriture, et je mourais de faim. A ce moment, j'ai
fait remarquer  grand-papa les blements de la chvre.

--Pauvre Blanchette! a-t-il dit. Son lait lui pse; elle nous appelle.
Allume la lampe; nous irons la traire et nous souperons.

--Nous djeunerons aussi, grand-papa!

Cette parole le fit sourire, et, comme je pus m'en apercevoir  la
clart de la lampe, il reprit un air plus tranquille, qui me rendit un
peu de courage. Cependant le vent grondait bien fort. Il s'engouffrait
sous les bardeaux, qu'il faisait frmir, et l'on aurait dit que le toit
du chalet allait tre emport. Je levais la tte par moments.

--Ne crains rien, m'a dit mon grand-pre. Cette maison a soutenu bien
d'autres orages. Les bardeaux sont chargs de grosses pierres, et le
toit, peu inclin, n'offre pas beaucoup de prise au vent.

Ensuite il m'a faite signe de marcher devant lui, et nous sommes entrs
 l'table.

Quand la chvre nous a vus, elle a redoubl ses blements; on aurait dit
qu'elle allait rompre son lien, tant elle faisait d'efforts pour venir 
nous. Avec quelle avidit elle a mang la poigne de sel que je lui ai
donne! Sa langue a pass et repass sur ma main, pour ne pas en laisser
une parcelle. Elle nous a donn un grand pot de lait. J'en avais besoin.
Mon grand-pre m'a dit, en revenant  la cuisine:

--Gardons-nous bien d'oublier encore Blanchette; nous la trairons
soigneusement matin et soir; notre vie dpend de la sienne.

Je lui ai rpondu:

--Vous croyez donc que nous resterons longtemps ici?

--Cela n'est pas certain mon ami, mais cela peut tre. Il faut toujours
esprer le mieux, et prendre ses prcautions comme si le pire devait
arriver.

Aprs souper, je suis all remplir la crche de notre nourrice; je lui
ai donn de la litire frache; je l'ai caresse, il faut l'avouer, plus
amicalement que de coutume; elle me semblait aussi plus joyeuse de me
voir. C'est qu'elle est  prsent toute seule dans l'table; et les
chvres ont tant de peine  se passer de compagnie! Quand elle m'a vu
rentrer  la cuisine, elle s'est mise  bler d'un ton plaintif.

Nous sommes rests encore quelques moments au coin du feu; mais il s'en
faut beaucoup que l'on y soit aussi bien que dans notre maison de la
plaine. La chemine est aussi grande par le bas qu'une chambre
ordinaire; elle va en se rtrcissant par le haut, mais l'ouverture est
encore si vaste sur le toit, que la neige qui s'y introduisait, chasse
par les tourbillons, nous incommodait extrmement; elle faisait un bruit
dsagrable en fondant au feu, et, de temps en temps, il nous fallait
secouer les flocons dont nos habits taient couverts.

--Tu le vois bien, mon enfant, a dit mon grand-pre, nous ne pourrons
trouver ce soir de la chaleur que dans notre lit. Allons nous y
rfugier: la neige ne nous y atteindra pas; demain nous tcherons de
nous en prserver au coin du feu. Prions Dieu, et remettons-nous  sa
garde; il est prsent partout, sur la montagne comme dans la plaine;
quand la neige qui nous couvre serait cent fois plus paisse, nous n'en
serions pas moins sous ses yeux; il voit nos mains jointes; il entend
nos faibles soupirs. Oui, Seigneur, vous tes avec nous: _nous
reposerons sans crainte  l'ombre de vos ailes_.

J'tais mu, et je n'ai jamais pri avec plus de confiance qu'hier au
soir.

Ce matin,  mon rveil, je me suis trouv dans l'obscurit la plus
complte, et j'ai d'abord suppos que le sommeil m'avait quitt plus tt
que de coutume; cependant j'entendais mon grand-pre marcher  ttons,
et je me suis frott les yeux, mais je n'en voyais pas plus clair.

--Grand-papa, ai-je dit, vous vous levez avant le jour!

--Mon enfant, a-t-il rpondu, si nous attendions que le jour nous
clairt, nous resterions longtemps au lit. Je crois que la neige
dpasse la fentre.

A cette nouvelle, j'ai pouss un cri d'effroi, et, sautant  bas du lit,
j'ai allum bien vite notre lampe, et nous avons pu nous assurer que la
triste supposition de mon grand-pre tait fonde.

--Mais la fentre est basse, a-t-il ajout; d'ailleurs, il est probable
que la neige a t amoncele en cet endroit; peut-tre n'en
verrions-nous pas deux pieds  quelques pas de la muraille.

--Alors on viendra nous dlivrer?

--Je l'espre; mais, aprs Dieu, comptons d'abord sur nous-mmes.
Supposons qu'il veuille nous tenir enferm ici quelque temps, voyons
quelles sont nos ressources, et, quand nous les connatrons, nous
rglerons l'emploi que nous en devons faire. Le jour est venu, ce n'est
pas douteux. Le _coucou_[1] marque sept heures; heureusement je n'avais
pas oubli de le remonter hier au soir. C'est une prcaution que nous
devrons prendre soigneusement; on aime toujours  savoir comment on vit,
et il faut que nous soyons ponctuels avec Blanchette.

  [1] C'est le nom que l'on donne aux horloges de bois qui se
  fabriquent dans ces montagnes et dont la marche est
  trs-regulire.

C'est ainsi que nous avons commenc la journe; mais elle a t triste
et fatigante: je ne peux plus tenir la plume; grand-papa est d'avis que
je renvoie  demain la suite de mon rcit.


    Le 23 Novembre.

Si cela continue, j'aurai bien de la peine  crire chaque soir
l'histoire de la journe. Quand j'tais  l'cole, on me louait souvent
pour la facilit que j'avais  faire les petites compositions prescrites
comme exercices aux plus avancs; mais je suis bien loin de pouvoir dire
et surtout crire tout ce que je pense et tout ce que je sens. Je m'y
appliquerai de mon mieux. Si ces pages doivent tre lues un jour par
quelques trangers, ils n'oublieront pas qu'ils les ont trouves dans un
chalet, et qu'elles sont l'ouvrage d'un colier.

Hier matin, quand nous emes reconnu que nous tions plus troitement
prisonniers que la veille, nous fmes bien attrists; cependant nous
pensmes au djeuner et  la chvre. Pendant que grand-papa tait
occup  la traire, je le regardais de prs, avec beaucoup d'attention.

--Tu fais bien, m'a-t-il dit; il faut que tu apprennes  me remplacer.
Tu vois que j'ai un peu de peine  me courber pour atteindre  la
mamelle de Blanchette. Approche-toi, essaye de la traire toi-mme.

Au bout d'un moment, je suis parvenu  faire jaillir quelques gouttes de
lait; mais il parat que j'ai bless notre nourrice, car elle a regimb,
et il s'en est peu fallu qu'elle n'ait renvers le baquet; depuis,
c'est--dire hier au soir et ce matin, j'ai fait deux nouveaux essais,
et j'ai mieux russi.

Aprs djeuner nous avons fait la revue de ce qui se trouve dans le
chalet pour notre usage. J'en donnerai le dtail un autre jour; j'ai
encore tant de choses  dire, que je crains de rester en chemin comme
hier.

Quand nous emes reconnu ce que nous avions en denres et en ustensiles,
nous dsirmes savoir quel temps il faisait. Je me plaai sous la
chemine, et je regardai par la seule ouverture qui restt libre dans le
chalet. Au bout de quelques moments, le soleil brilla tout  coup sur la
neige qui s'levait autour de l'ouverture  une hauteur considrable.
Je fis remarquer la chose  mon grand-pre.

On distinguait assez bien l'paisseur de la couche, parce que
l'ouverture ne fait point de saillie sur le toit. C'est un simple trou,
comme serait celui du fenil.

--Si nous avions une chelle, a dit mon grand-pre, tu monterais
l-haut, et tu dgagerais une trappe que ton pre a place, m'a-t-il dit
dernirement, pour se garantir de la pluie et du froid, en attendant
qu'on rpart la chemine, qui tait en mauvais tat, et que l'orage a
renverse.

--Si la chemine tait plus troite, ai-je rpondu, il n'y aurait pas
besoin d'chelle, j'essaierais de monter comme les ramoneurs.

Nous sommes rests alors pensifs quelques moments; mais grand-papa s'est
rappel qu'il avait vu dans l'table une longue perche de sapin, et il
m'en a fait souvenir. J'ai frapp des mains en signe de joie.

--C'est tout ce qu'il me faut, ai-je dit; j'ai grimp bien souvent  des
arbres dont la tige n'tait pas plus grosse. La perche a encore son
corce, c'est une facilit de plus.

Mais il fallait l'introduire dans le canal: voil ce qui pouvait tre
malais. Heureusement, l'entre en est fort large et fort leve, et
nous sommes venus  bout de l'entreprise, aids encore par la souplesse
du bois.

Ensuite je me suis mis  l'oeuvre, aprs avoir attach autour de ma
ceinture une ficelle, afin de hisser jusqu' moi une pelle, quand je
serai en haut. J'ai tant fait des pieds et des mains, en m'appuyant
aussi contre les parois du canal, que je suis arriv sur le toit. J'ai
commenc par m'y faire une place, en dblayant la neige avec le secours
de la pelle, et j'ai pu reconnatre qu'il y en avait environ trois
pieds; autour du chalet il me parut qu'il y en avait bien davantage.
C'tait en effet le vent qui l'y avait amoncele; mais il n'en tait pas
moins tomb une masse norme de neige dans un temps bien court.

Tout l'espace que l'on voit autour du chalet n'est qu'un tapis blanc; la
fort de sapins qui la couvre du ct de la valle, et qui borne la vue,
est blanche comme le reste,  l'exception des troncs, qui semblent tout
noirs. Plusieurs arbres se sont briss sous le poids; j'ai vu de grosses
branches, et mme des tiges, rompues en clats.

Dans ce moment, il soufflait une bise[2] violente et glace; les nuages
sombres qu'elle poussait devant elle s'ouvraient par intervalles pour
laisser briller le soleil, et cette clart blouissante courait sur le
champ de neige avec la vitesse d'une flche.

  [2] Vent du nord-est.

Le froid me gagnait. Quand j'ai voulu expliquer  grand-papa ce que je
voyais, il s'est aperu que je claquais des dents; il m'a dit alors de
me hter, et de dgager la trappe, en dblayant, autant que je pourrais,
tout l'espace autour de la chemine. Ce travail m'a pris bien du temps,
et m'a donn beaucoup de peine, mais il m'a rchauff. Aprs l'avoir
achev, selon les directions de mon grand-pre, j'ai replac la corde
dans une poulie, de faon qu'en tirant  soi on ouvre la trappe, et
qu'elle se ferme par son poids, quand on lche la corde, qui passe hors
du canal et par le plancher dans des trous pratiqus exprs. Aprs que
nous emes fait deux ou trois fois cette petite manoeuvre, pour nous
assurer qu'elle russirait toujours, je suis descendu plus facilement
que je n'tais mont.

Mes habits taient tout mouills; et je n'en avais pas d'autres. Nous
avons allum un feu clair de branchages et de pommes de pin, puis,
baissant la trappe et laissant seulement l'espace ncessaire pour que la
fume pt s'chapper, nous avons ainsi pass la plus grande partie du
jour au coin du feu, sans autre lumire que celle du foyer, car notre
provision d'huile est bien petite, et nous voyons qu'il ne faut pas nous
attendre  quitter de sitt notre prison. Nous n'avons rallum notre
lampe qu'au moment de traire la chvre.

C'est une chose bien nouvelle et bien triste pour nous de languir ainsi
toute une journe. Je crois pourtant que les heures m'auraient sembl
moins longues, si je n'avais t dans une attente continuelle. Il me
semblait toujours qu'on allait venir nous dlivrer. Je suis remont sur
le toit pour voir si personne n'arrivait; je n'ai pas cess de
questionner grand-papa. Il espre, dit-il, que mon pre est arriv chez
nous en bonne sant; mais peut-tre les chemins sont-ils bouls, ou les
passages obstrus par des amas de neige.

Enfin, aprs avoir ferm compltement l'ouverture de la chemine, nous
nous sommes couchs hier avec l'esprance qu'on viendrait aujourd'hui 
notre secours; mais ce matin nous avons reconnu que, pour le moment, la
chose est presque impossible. Il n'a pas cess,  ce qu'il nous semble,
de neiger toute la nuit. Nous avons eu la plus grande peine  rouvrir la
trappe: j'y suis enfin parvenu, et nous avons pu allumer du feu. J'ai
trouv deux pieds de neige nouvelle. Grand-papa ne veut plus que
j'espre de quitter ce tombeau avant le printemps. Cette captivit n'est
pas ce qui m'attriste le plus: les dangers que mon pre a courus, et,
s'il y est chapp, ses craintes  notre sujet m'inquitent bien
davantage.

Ce printemps, j'tais venu passer quelques jours auprs de lui, et
j'avais apport de l'encre, des plumes et du papier, parce qu'il ne veut
pas que je cesse tout  fait d'tudier et d'crire, quand je ne vais pas
 l'cole. Au moment de le quitter, je voulus emporter ce qui me restait
de ce petit bagage, mais il me dit:

--Laisse tout cela dans cette armoire; tu le retrouveras l'anne
prochaine en bon tat.

C'est l le papier et les plumes dont je me sers aujourd'hui, et bien
autrement que je ne m'y attendais.


    Le 24 Novembre.

Je suis encore tremblant d'pouvante, quand je pense au malheur qui
pouvait nous arriver! Comment imaginer qu'ensevelis sous la neige, nous
ayons manqu d'tre consums par l'incendie? Voil un nouveau danger
contre lequel il faudra nous tenir en garde. Nous tions devant notre
feu, et, pour passer le temps, mon grand-pre me faisait un peu
calculer; j'avais rpandu de la cendre sur le foyer, comme on fait du
sable, dans quelques coles, pour tracer des chiffres dessus; pendant
que j'achevais mon petit calcul,  la clart des tisons, nous avons
senti de la chaleur par derrire: elle venait d'une gerbe de paille,
dont nous voulions nous servir pour faire quelques ouvrages, et que
j'avais place trop prs du foyer. Elle brlait dj par un bout. J'ai
voulu me jeter dessus pour teindre le feu: je n'ai russi qu' me
brler les mains. Grand-papa, malgr la peine qu'il a toujours  se
lever, s'est lanc sur la gerbe, et l'a porte sans hsiter sous la
chemine, toute flambante.

--carte, m'a-t-il cri, tout ce qui pourrait prendre feu!

J'ai cart nos siges, la provision de bois et tout ce qui tait dans
le voisinage du foyer. Alors nous avons pass un moment affreux. La
flamme allait toujours en augmentant; nous tenions la gerbe dresse
contre le mur,  l'aide d'une fourche de fer et de la pelle  feu. Pas
une goutte d'eau en rserve! Le chalet tait clair par une flamme
rougetre; la fume ne pouvait se faire passage et nous suffoquait.
Cependant, si nous laissions tomber la gerbe, le feu se rpandait
partout, et nous tions certainement perdus. Des brins de paille
enflamms voltigeaient de ct et d'autre: ils pouvaient tomber sur le
lit, au coin de la chambre, ou mettre le feu aux solives sur nos ttes
ou  la cloison qui nous sparait de l'table... Il semble qu'une gerbe
de paille doive tre bientt consume, et pourtant j'ai cru que je n'en
verrais jamais le bout. Enfin l'embrasement s'est apais.

--Marche vite, m'a dit grand-papa, sur ce qui brle encore; touffe les
moindres tincelles.

Il m'en a donn l'exemple lui-mme. Au bout d'un moment, nous tions
retombs dans une profonde obscurit; mais nous n'avons pas cess de
craindre, avant de nous tre assurs que le feu n'avait pris nulle part
autour de nous. Peu  peu la fume s'est dissipe  son tour; nous avons
allum la lampe, et nous nous sommes vus noirs comme des charbonniers;
mais, grce  Dieu, nous voil sauvs, nous et notre chalet, sans autre
mal que lgres brlures aux mains et aux pieds.

Nous avons secou la cendre et la poussire dont nous tions couverts,
et mon grand-pre, s'accusant encore de ngligence, m'a dit:

--On ne saurait rparer trop promptement ses torts. Si nous avions eu
sous la main un seau d'eau, nous aurions vit ce danger; nous avons
dans la laiterie un tonneau vide, il faut le dfoncer par un bout et le
placer sur l'autre au bout du foyer. Nous le remplirons de neige, qui
sera bientt fondue, et nous aurons une provision d'eau en cas
d'accident. Mais surtout soyons plus prudents et plus attentifs. Je n'ai
pas besoin de te dire que l'incendie du chalet serait notre mort; nous
n'avons aucun moyen d'chapper; un pareil accident est aussi redoutable
pour nous que pour des marins sur l'Ocan.

Nous nous sommes donc mis  l'oeuvre sur-le-champ. Nous avons ouvert la
porte du chalet, et nous avons rempli le tonneau, aprs l'avoir plac
dans un endroit convenable. Ce n'est pas la neige qui nous manquera!
J'ai eu le coeur serr, lorsqu'en ouvrant notre porte, j'ai vu devant
nous cette muraille blanche qui nous spare du monde entier.


    Le 25 Novembre.

Dieu veut que nous mettions toute notre esprance en lui. La neige
continue  tomber avec abondance. J'ai eu de nouveau beaucoup de peine 
nettoyer la trappe qui en tait charge. Nous avons jug prudent de
dbarrasser le toit d'une partie du fardeau qu'il porte. Je m'en suis
occup longtemps aujourd'hui. Je laisse sous mes pieds une couche de
neige assez paisse pour nous garantir du froid, et je fais tomber le
reste.

C'est une distraction pour moi d'tre un peu hors de mon cachot, et
pourtant ce que je vois est bien triste. On ne distingue presque plus
autour de la maison les ingalits du terrain; la citerne, que je voyais
encore hier, a compltement disparu; rien de plus morne que ce paysage;
la terre est blanche, le ciel est noir. J'ai lu  l'cole des rcits de
voyages dans l'Ocan glacial et aux terres polaires: il me semble que
nous y sommes transports. Mais puisque de malheureux voyageurs, qui ont
tant souffert du froid et couru de si grands dangers, sont quelquefois
revenus dans leur patrie, j'espre aussi que nous reverrons mon pre et
le village.

Nous ne sommes pas dpourvus de tout dans notre habitation solitaire.
Nous avons trouv plus de foin et de paille qu'il n'en faudrait pendant
une anne pour la nourriture et la litire de Blanchette. Si elle ne
cesse pas de nous donner du lait, nous avons l un secours bien
prcieux. Mais un accident peut nous en priver, et nous avons t fort
aises de trouver, dans un coin de l'table, une petite provision de
pommes de terre, que nous mnagerons. Nous avons commenc par les
couvrir de paille pour les garantir de la gele. C'est aussi  l'table
que mon pre avait fait serrer le bois; mais ce qu'il en reste serait
insuffisant pour nous chauffer pendant un long hiver; c'est donc fort
heureux que nous puissions fermer la trappe, dans les moments o nous
n'aurons pas un besoin pressant de feu: quand on est expos  manquer de
combustible, il faut savoir carter le froid. Heureusement la neige, qui
nous emprisonne, nous abrite en mme temps. Je suis surpris que nous
sentions si peu le froid, ensevelis comme nous voil:

--C'est ainsi, dit mon grand-pre, que le bl se conserve si bien sous
la neige.

Nous ferons de mme; nous nous tiendrons cachs tout l'hiver, et, au
printemps, nous mettrons la tte  la fentre. Mais jusqu'alors nous
allons prouver bien de l'ennui, et Dieu veuille que tout se borne l!

Pour suppler au bois, nous avons un tas de pommes de pin, dont j'avais
amass moi-mme une partie, pour les brler au village. C'est par hasard
qu'on ne les a pas descendues. Enfin, si nous y sommes forcs, nous
n'hsiterons pas  brler les crches de l'table. Quand il s'agit de
sauver sa vie, on n'y regarde pas de si prs; nous ferons comme les
navigateurs qui jettent leurs marchandises  la mer.

On avait dj dmeubl en grande partie le chalet. Ce que nous
regrettons le moins, c'est la grande chaudire  faire le fromage. On
nous a laiss quelques-uns des ustensiles ncessaires pour la cuisine,
et, de plus, une hache, mais tout brche, et une scie, qui ne coupe
gure. Nous avions l'un et l'autre un couteau de poche. Quoiqu'il manque
beaucoup de pices  notre mobilier, nous saurons aller comme cela. Nous
regrettons plus le manque de provisions; les ntres sont chtives. Quel
dommage de n'avoir trouv que trois pains, de ceux que l'on garde toute
une anne  la montagne, et que l'on finit par briser  coups de hache!

Ils taient dans une vieille armoire de chne  moulures, que mon pre a
fait monter ici, il y a quelques annes, parce qu'elle prenait trop de
place l-bas; nous y avons aussi trouv du sel, un peu de caf en
poudre, un peu d'huile et une petite provision de saindoux.

--Voici qui vient  propos, ai-je dit en la dcouvrant.

--Fort bien, a dit mon grand-pre, mais nous n'y toucherons pas pour
notre cuisine; c'est mon avis. Ceci supplera, pour la lampe,  l'huile
dont nous avons trop peu. N'aimes-tu pas mieux y voir plus clair et te
rduire  la plus maigre nourriture?

--Oui, sans doute! ai-je rpondu. Comment supporter, sans cela, des
veilles qui commencent ds le matin?

Nous n'avons qu'un lit, mais nous y dormons  l'aise; il est, suivant
l'usage de nos montagnes, assez grand pour cinq ou six personnes. Il est
plac dans un coin de la seule pice d'habitation, qui est en mme temps
la cuisine et le laboratoire o l'on fait le fromage. Une seule
couverture nous a t laisse; si elle ne suffit pas, nous avons de la
paille et du foin. Point de draps, point de matelas, mais une grossire
paillasse. Je voudrais bien une couche plus commode pour grand-papa: un
bon lit fait oublier  un vieillard beaucoup de privations. Pour moi,
qui dormirais sur la terre nue, et qui ai souvent pass la nuit dans le
fenil, je n'ai rien  regretter ici.

--Je voudrais seulement, ai-je dit, avoir pendant trois ou quatre mois
l'instinct des marmottes; et m'endormir jusqu'au retour de la belle
saison.

L-dessus mon grand-pre m'a fait reconnatre mon ingratitude et ma
folie. Il m'a dit:

--Laissons  la brute ce long sommeil: notre part est plus belle. Dieu
nous condamne  la souffrance, il est vrai; mais il daigne se rvler 
nous. Rcompense magnifique! Accepte-la, mon fils, avec reconnaissance,
et accomplis les devoirs qu'elle t'impose. _Veillez_, nous est-il dit,
_car vous ne savez pas  quelle heure le Seigneur viendra_.


    Le 26 Novembre.

J'aurais encore  mettre dans notre inventaire plusieurs objets qui
pourront nous tre utiles, mais je n'en parlerai pas, tant il me tarde
de rapporter ici la dcouverte que j'ai faite, et qui a t pour les
deux captifs le sujet d'une vive joie.

En examinant l'tat de notre mobilier et de nos provisions, j'avais
cherch dans les plus petits recoins si je ne trouverais pas quelques
livres. Je savais que mon pre ne montait jamais au chalet sans y porter
plusieurs ouvrages de pit, afin de faire avec ses valets quelques
lectures,  la place de l'office divin, dont ils taient privs par
l'loignement; mais apparemment il avait dj renvoy au village sa
petite bibliothque.

Nous regrettions bien vivement, dans notre prison solitaire, de n'avoir
pas ce moyen de nous soutenir et de nous consoler pendant nos longues
veilles. Aujourd'hui, ayant aperu, derrire l'armoire de chne, une
planche qu'on y avait loge, j'ai voulu la retirer, jugeant qu'elle
pourrait nous tre bonne  quelque chose, et j'ai fait tomber en mme
temps un livre tout poudreux, gar sans doute depuis des annes.
C'tait l'_Imitation de Jsus-Christ_. En reconnaissant cet ouvrage, mon
grand-pre s'est cri:

--C'est le meilleur des amis, qui nous visite dans notre solitude! Mon
enfant, l'_Imitation_ est un livre fait pour les malheureux, ou plutt
c'est un livre qui nous prouve, de la manire la plus touchante, qu'il
n'y a qu'un malheur, c'est d'oublier Dieu, et un seul bonheur
vritable, de l'aimer. Tu le vois, mon cher Louis, si nous sommes 
l'cart, nous ne sommes pas abandonns; nous avons dj trouv ce qui
soutient la vie du corps; nous possdons maintenant la nourriture de
l'me; il ne nous manque rien que de savoir en faire un bon usage.

--Mais remarque, mon enfant, par quelle suite d'vnements nous sommes
amens, d'abord  ressentir le plus pressant besoin de l'assistance
divine, ensuite  trouver ce secours, devenu si ncessaire! Ton pre se
fait attendre quelques jours: nous nous inquitons, et nous voulons
connatre les causes de son retard. Si nous l'avions attendu un jour de
plus, nous l'aurions vu reparatre: nous partons. Tu sais quel accident
m'arrive sur la route, qui me rend le retour impossible le lendemain: la
neige s'accumule, et nous voil prisonniers. C'tait le point o le
Seigneur voulait nous amener pour nous rapprocher de lui. Aprs avoir
cherch vainement ce qui nous manquait si fort, un livre capable de nous
avancer dans la pit, tu trouves par hasard ce que nous n'esprions
plus de dcouvrir! Voil un exemple, entre mille, de ce qu'on appelle
avec raison les voies de la Providence. En effet, elle a dispos les
affaires du monde de sorte que l'une naisse de l'autre, et que nous
soyons visits tantt par la joie, tantt par la douleur, et toujours
exercs par l'preuve; car, dans ces agitations de la vie, dans cette
succession d'vnements heureux et malheureux, le caractre se forme;
nous pouvons acqurir les vertus qui font la dignit du chrtien; nous
nous approchons par degrs de notre modle; nous imitons Jsus-Christ.

J'ai rpondu:

--Je n'ai pas besoin, mon grand-pre, de vous dire  quel point je suis
touch de ces rflexions: vous le voyez bien. Depuis que nous sommes
ici, tout ce que vous me dites sur mes devoirs envers Dieu me frappe
d'une manire nouvelle. Jusqu'ici je priais pour suivre vos conseils; je
m'y soumettais pour vous plaire: aujourd'hui je trouve en moi un
sentiment nouveau; j'aime vritablement le Seigneur; mon coeur prouve,
 la pense de Dieu, un attendrissement pareil  celui que rveille chez
moi votre souvenir ou celui de mon pre. Seulement, comme c'est une
chose  laquelle je ne suis pas accoutum, et sans doute aussi parce que
l'ide de Dieu est grande et redoutable, mon amour pour lui est ml
d'une crainte profonde, qui me trouble, mais que je suis heureux de
ressentir. C'est  vous, mon grand-pre, que je dois ces dispositions
favorables, et je n'ose plus regretter l'accident qui nous arrte ici.

Aprs avoir tenu ces discours et beaucoup d'autres pareils, nous nous
sommes embrasss, et nous avons gard longtemps le silence. Je n'avais
jamais senti une joie si douce et si forte. Ainsi Dieu sait changer le
mal en bien; on est heureux d'tre afflig; on bnit l'preuve et Celui
qui l'envoie.

Seigneur, vous m'avez approch de vous par la souffrance; ne permettez
pas que je vous oublie, si la souffrance vient  cesser! Comme vous
m'enseignez aujourd'hui la rsignation, inspirez-moi plus tard la
reconnaissance!


    Le 27 Novembre.

Toujours la neige! Il est rare, dans cette saison, d'en voir tomber une
si grande quantit, mme sur les montagnes. Malgr cela, je ne cessais
pas d'tre tonn que mon pre ne ft pas venu  notre secours, et je
continuais d'en exprimer ma surprise. Jusqu'ici mon grand-pre n'avait
pu se rsoudre  me laisser voir son inquitude; notre conversation
d'aujourd'hui m'a fait connatre qu'il n'est pas moins alarm que moi.

--En effet, lui disais-je, cette neige n'est pas survenue tout d'un
coup; le premier, le second et mme le troisime jour de notre
captivit, on aurait pu,  ce qu'il me semble, ouvrir un chemin jusqu'
nous.

--Je suis bien sr, a dit mon grand-pre, que Franois aura fait tout ce
qu'il a pu; mais peut-tre n'a-t-il pas russi  faire partager ses
craintes  nos amis et  nos voisins, et il ne pouvait pas nous dlivrer
tout seul.

--Vous croyez que, pouvant nous tirer d'ici, on nous y aurait laisss,
au risque de nous trouver morts au printemps? Est-ce que nos voisins
auraient moins d'humanit que ces gens dont on parle quelquefois dans le
journal, et qui entreprennent les plus rudes travaux, mme au pril de
leur vie, pour sauver des malheureux enfouis dans une mine, dans un
puits ou sous les dcombres d'un souterrain?

--Je conviens que notre position est triste, mon cher Louis; mais enfin
on sait que nous avons un abri et quelques provisions.

--Mais on sait aussi que cela peut nous manquer; que vous tes g et
infirme, et que je n'ai pas encore les forces d'un homme: on doit avoir
piti de nous.

--On aura fait quelques tentatives, et l'on aura trouv l'excution trop
difficile.

--Cependant, lorsqu'il faut ouvrir la grande route, encombre par la
neige, et faire dans toute sa longueur un large chemin aux voitures, on
en vient  bout, et cela se voit presque tous les hivers.

--Mais c'est le gouvernement qui ordonne ces travaux pour le service
public, et cela cote beaucoup d'argent.

--Quoi donc? Ce qu'on fait pour la commodit des voyageurs, on ne le
ferait pas pour sauver deux malheureux en danger de la vie? Je
trouverais cela bien cruel.

--Le gouvernement ignore sans doute que nous sommes ici.

--Mon pre n'aura pas manqu de faire du bruit, et d'appeler tout le
monde  notre secours.

Voil ce que nous disions l'un et l'autre, et grand-papa ayant fait
silence, j'ai ajout, en lui prenant les mains:

--Ne me cachez rien, je vous en prie. N'est-il pas vrai que vous tes
inquiet comme moi? Parlez-moi franchement. Depuis que je sais me
rsigner  la volont de Dieu, je ne suis plus indigne de votre
confiance: faites-moi part de vos suppositions, et ne me laissez pas
plus longtemps livr aux miennes. J'aime mieux entrevoir plus clairement
mon malheur, et savoir l-dessus tout ce que vous pensez.

--Eh bien! mon pauvre Louis, je te l'avoue, je crains qu'un accident
n'ait surpris ton pre. Il faut bien te le dire; d'ailleurs, tu m'as
pntr. Je n'en reste pas moins dans le plus grand embarras; car,  son
dfaut, d'autres personnes ont d penser  nous.

Alors je me suis mis  pleurer et  sangloter. Grand-papa m'a laiss
quelque temps livr  ma douleur. Nous tions devant le feu qui
s'teignait. Nous sommes ainsi rests assez tard dans les tnbres; mon
grand-pre tenait une de mes mains dans les siennes, et la pressait de
temps en temps.

--Je t'ai dit mes craintes, a-t-il enfin ajout. Ne veux-tu pas que je
te dise aussi mes esprances? Nous ne saurions tout imaginer. Le pouvoir
de l'ternel surpasse toute intelligence. Ne te laisse pas abattre, et
conserve-toi pour ton pre ou pour ton aeul.


    Le 28 Novembre.

Nous avons calcul, aussi exactement que possible, combien notre lampe
brle d'huile ou de graisse en un jour, et nous avons reconnu que, si
nous la laissions allume douze heures par jour, nos provisions seraient
puises en un mois. Nous avons donc rsolu de nous rduire  trois
heures d'clairage. La lueur du foyer nous en tiendra lieu quelquefois;
mais il faudra nous donner ce plaisir avec mnagement, et c'est dommage,
car le bois de sapin produit un feu brillant dont j'aime le ptillement
et l'clat. Pendant que la lampe ne brle pas, nous causons. Mon
grand-pre a toujours quelque chose d'intressant  me dire, et je
sortirai d'ici, pour peu que notre captivit se prolonge, bien plus
instruit que je n'tais. Il y a plusieurs annes qu'il ne peut gure
travailler; il a pass ce temps  lire de bons livres, qu'un riche
voisin lui prtait: aujourd'hui je profite de ses lectures. Il me fait
aussi quelques leons. Une de celles qui abrgent le mieux la journe
sont les exercices de calcul de tte. Il me propose de petits problmes,
et c'est  qui les aura rsolus le premier. Quand l'un de nous est prt
 donner la solution, il avertit l'autre, et nous nous servons de
contrle. De cette faon, une heure ou deux sont bientt passes.
L'mulation s'en mle. D'abord, mon grand-pre avait l'avantage sur moi,
au point que, pour ne pas me dcourager, il me laissait croire qu'il
cherchait encore la solution, quand il l'avait dj trouve. Au bout de
quelques expriences, mon attention s'est fortifie, et il assure que ce
n'est rien auprs de ce que je peux encore gagner.


    Le 29 Novembre.

Mon journal m'amne  une date que je ne peux oublier: c'est le 29
novembre que j'ai perdu ma mre; il y a de cela quatre ans. L'anne
dernire, ce jour tait un dimanche. Aprs tre sorti de l'glise, j'ai
t avec mon pre faire le tour du cimetire, et nous nous sommes
arrts quelques moments devant la tombe o repose la dpouille de notre
meilleure amie. L'herbe n'tait pas encore fltrie par le froid;
quelques marguerites avaient refleuri, comme il arrive souvent. Il me
semble que je les vois encore s'agiter au souffle du vent, comme pour
nous saluer, et nous remercier de notre visite. Nous sommes rests ainsi
longtemps sans rien dire, des lvres du moins, car nos mains, qui se
pressaient, en disaient plus que toutes les paroles n'auraient pu faire.

Je n'ai pas assez vcu avec ma mre pour avoir pu connatre toutes ses
vertus; mais les souvenirs qu'elle a laisss dans notre maison
m'apprennent toujours mieux la grandeur de la perte que j'ai faite.
Depuis que ma mre est morte, je ne crois pas que mon pre ait pass un
jour sans me parler d'elle. Quelquefois il me regarde, et dmle sa
ressemblance sur mon visage, ou, si je lui parle, au lieu de me
rpondre: "Il me semble, dit-il, que c'est elle que j'entends."

Maintenant mon grand-pre, qui me voit spar de tous les deux, a la
bont de les rappeler sans cesse dans nos entretiens. Il me conte ce
qui s'est pass chez nous avant ma naissance et depuis, avant que j'aie
pu me connatre moi-mme et connatre mes parents. Ah! quand il est sur
ce sujet, je n'ai pas besoin d'autres distractions; nous pouvons
teindre la lampe et attendre sans impatience l'heure du repos. Tout ce
qu'il me dit,  quoi il n'aurait pas song peut-tre sans notre
accident, se grave pour toujours dans ma mmoire.

Ainsi donc j'ai fait longtemps la joie de mes parents sans le savoir et
sans y penser! Je leur ai fait des caresses dont je ne me souviens plus;
je leur ai dit, sans me rappeler ni l'occasion ni le moment, des paroles
enfantines auxquelles ils prenaient un vif plaisir! C'tait l tout le
prix de leurs soins et de leurs veilles. A ce sujet mon grand-pre me
disait:

--Comment ne pas admirer la sagesse et la bont de la Providence? Elle
rend l'enfant aimable, avant mme qu'il sache aimer, en sorte que l'on
craint plus vivement tous les dangers pour un tre qui ne craint rien,
et que l'on s'intresse d'autant plus  lui qu'il ne peut prendre aucun
souci de lui-mme.

Pour moi, quand je cherche  rappeler mes plus anciens souvenirs, je
vois grand-papa au coin du feu, ma mre au jardin, mon pre entrant dans
la maison, un fagot sur l'paule. Peu  peu ces images sont plus
nombreuses et plus nettes, et je ne peux m'empcher de comparer ces
premiers temps de ma vie  la naissance du jour: d'abord on ne distingue
pas mme les plus grands objets; peu  peu tout se dessine, tout
s'claire, et nos regards saisissent les moindres dtails.


    Le 30 Novembre.

Nous avons trouv le moyen d'occuper nos mains pendant une partie du
jour, sans qu'il soit ncessaire de brler plus d'huile que la prudence
ne le permet; la lueur du foyer nous suffit. Comme nous avons des gerbes
de reste, nous tressons, ou plutt je tresse de la paille en longues
cordes qui peuvent servir  diffrents usages. J'ai vu mon pre entourer
de ces liens nos carrs de pois, pour les soutenir; on peut mme les
tendre autour des bls, et surtout du seigle, qui est si sujet  verser.
Enfin, nous en garnirons des chaises, quand nous aurons le bois
ncessaire pour les fabriquer.

Je m'assieds tout auprs du feu, et je m'arrange de manire  travailler
dans l'espace peu tendu qu'il claire; mon grand-pre suit mon travail
des yeux, et me passe lui-mme la paille,  mesure que j'en ai besoin.
Il veille surtout  ce qu'elle ne nous cause pas une nouvelle alerte, et
la tient  quelque distance du foyer.

Cette occupation nous amuse; il nous semble qu'en travaillant pour la
belle saison nous la rapprochons de nous; d'ailleurs, cela ne nous
empche pas de causer; mon grand-pre me fait conter ce qui se passait 
l'cole, o j'avais le malheur de trouver quelquefois le temps un peu
long. J'aime surtout  lui rappeler les visites de ce riche et bon
voisin, qui nous distribuait de temps en temps des livres en prix. Il
nous donnait aussi des vers  apprendre par coeur. Ces jours-l les
heures passaient bien plus vite, surtout quand il nous rcitait ces
posies, qu'il nous expliquait  merveille.

Mon grand-pre m'a dit:

--Tu ne les as pas oublies, j'espre, puisqu'elles te plaisaient tant?
Et il a voulu que je lui en donnasse la preuve  l'instant mme.

--As-tu crit ces vers? m'a-t-il dit.

--Je les avais crits, mais je les ai prts, et le cahier a t perdu.

--Eh bien, mon enfant, tche de rparer cette perte vraiment
regrettable. Je veux que tu me rcites quelquefois ces posies, qui me
paraissent faites pour l'enfance; puis, un jour l'une, un jour l'autre,
tu les criras dans ton journal.

Je vais donc transcrire la premire qui s'est prsente  ma mmoire.


Caroline et les petits Oiseaux.

    De sa maisonnette bien close,
    Caroline aux champs regardait,
    La bise avec fureur grondait;
    Plus de feuillage, plus de rose;
    Partout la neige et les glaons.
    Transis de froid, quelques pinsons
    Des arbrisseaux du voisinage
    Becquetaient l'corce sauvage,
    Mais n'essayaient plus de chansons.
    "Pauvres petits! la faim peut-tre
    Plus que le froid vous fait souffrir;
    Le mme Pre nous fit natre:
    De ses biens je dois vous nourrir."
    Du pain bis dj les miettes
    Pleuvaient pour les tristes oiseaux;
    Dj, chre enfant, tu les guettes
    A travers les brillants vitraux.
    Un, deux, trois!... la vole entire
    Accourt  ce friand repas;
    Elle est toujours plus familire;
    Tu parais: on ne s'enfuit pas.
    Sans craindre fcheuse aventure,
    On revient chaque jour; enfin
    Ce peuple chri dans ta main
    Becqute  l'envi la pture.
    Que les moments te semblent courts!
    Ah! si l'hiver durait toujours!
    Mais la primevre indiscrte
    Sourit au soleil printanier;
    Voici dj la violette,
    A l'abri du vert groseillier;
    Sans peine aux champs l'oiseau butine;
    Plus de frimas: plus de pinsons!
    Oiseaux, adieu! Dans vos chansons
    N'oubliez jamais Caroline.


    Le 1er Dcembre.

Je sens une vritable frayeur en crivant la date d'aujourd'hui. Si
quelques jours du mois de novembre nous ont sembl si longs, que sera-ce
du mois o nous entrons? Encore, s'il devait tre le dernier de notre
captivit! Mais je n'ose plus en prvoir le terme. La neige s'est
tellement accumule, qu'il me semble qu'un t ne suffira pas  la
fondre. Elle s'lve maintenant jusqu'au toit, et, si je n'y montais pas
chaque jour, pour dgager la chemine, nous ne pourrions bientt plus
ouvrir la trappe, ni allumer de feu.

Mon grand-pre me fait piti de ne pouvoir pas sortir quelquefois de ce
tombeau. Je lui demandais ce matin quelle chose il regrettait le plus,
et il m'a rpondu:

--Un rayon de soleil. Et pourtant, a-t-il ajout, notre sort est bien
moins malheureux que celui de beaucoup de prisonniers, dont plusieurs
n'ont pas plus que nous mrit la rclusion. Nous avons du feu, souvent
de la lumire; nous jouissons dans notre prison d'une certaine libert,
et nous y trouvons des sujets de distraction que n'offrent pas les
quatre murs d'un cachot; nous n'avons pas chaque jour la visite d'un
gelier ou dfiant ou cruel ou seulement indiffrent  nos peines; les
maux que l'on souffre par la seule volont de Dieu n'ont jamais
l'amertume de ceux que nous croyons pouvoir attribuer  l'injustice des
hommes; enfin nous ne sommes pas seuls, mon enfant, et, si ta prsence
dans ce chalet me donne des regrets que je ne veux pas te cacher, elle
me soutient, elle m'est ncessaire: il me parat que tu n'es pas non
plus mal satisfait de ton compagnon; il n'y a pas jusqu' Blanchette
qui ne soit un adoucissement  notre captivit, et ce n'est pas, je
t'assure, seulement pour son lait que je l'aime.

Ces derniers mots m'ont fait rflchir, et j'ai propos de rapprocher de
nous cette pauvre bte.

--Elle s'ennuie fort toute seule, ai-je dit, elle ble souvent; cela lui
peut nuire, et  nous aussi par consquent. Qui nous empche de
l'tablir ici dans un coin? La place est assez grande pour nous et pour
elle; elle nous sera bien oblige de l'honneur que nous lui ferons, et
peut-tre en sera-t-elle meilleure nourrice.

La proposition a t bien accueillie, et sur-le-champ je me suis mis 
l'ouvrage; j'ai dispos dans l'angle de la cuisine, o il m'a paru que
cela nous gnerait le moins, une petite crche que j'ai fixe au mur
avec quelques gros clous; j'ai augment la solidit de l'tablissement
en plantant deux pieux, pour servir d'appui, et, sans attendre
davantage, j'ai amen Blanchette auprs de nous.

Qu'elle nous sait bon gr de ce changement! Elle est tout joyeuse et ne
cesse de nous remercier. Si cela devait durer, elle serait un peu
fatigante; mais, quand elle aura pris l'habitude de sa nouvelle
position, elle sera plus tranquille qu'auparavant. A cette heure mme,
pendant que je confie ces dtails au papier, elle est couche sur sa
litire frache; elle rumine paisiblement, et me regarde d'un air si
satisfait, qu'elle semble deviner que j'cris son histoire. Rien ne lui
manque  prsent, et il y a une personne heureuse dans le chalet.


    Le 2 Dcembre.

Nous nous sommes oublis aprs souper  faire des projets pour le moment
de notre sortie, et il est si tard, que je dois abrger mon journal. Il
serait toujours bien rempli et bien intressant, si je savais rpter
tout ce que grand-papa me raconte; mais il veut que je fasse plutt
l'histoire de notre vie que le rcit de nos conversations. Aujourd'hui
je me contenterai d'crire une fable, dont il a trouv l'ide heureuse,
et qui lui a paru donner une leon dont bien des gens devraient
profiter. En effet, il est bien commun, disait-il, de voir les hommes
accuser autrui des maux qu'ils se font eux-mmes.


Le Laboureur.

    Perrin, courb sur le sillon,
    Grondait ses boeufs et faisait rage,
    Et, les pressant de l'aiguillon,
    Disait: Ouvriers sans courage!...

    Le jour s'en va; voici le tard,
    Et de leur tche ils ont en somme
    A grand'peine achev le quart!
    Il faut demain qu'on les assomme.

    Dieu soit lou! dit le plus vieux;
    Aussi bien ce travail nous tue.
    Une mort prompte nous plat mieux
    Que votre ternelle charrue.

    La mchante au pauvre animal
    Attire et menace et piqre:
    Parlez-lui; je ferais gageure
    Que c'est elle ici qui va mal.

    Eh! bien, dit l'homme, allez charrue,
    Allez donc! n'entendez-vous pas?
    Devant, derrire, on s'vertue,
    Et vous ne pouvez faire un pas!

    On se plaint de moi! quelle injure!
    Rpondit-elle en gmissant,
    Je vais de mon mieux, je vous jure:
    Voyez ce fer obissant!

    Il est poli comme une glace,
    Et brlait moins sous le marteau.
    Mais comment emporter morceau
    D'un sol si dur et si tenace?

    Ainsi, champ fatal, c'est donc toi
    Que devrait punir ma colre!
    Dit le rustre en frappant la terre.
    Songe un peu que je suis ton roi!

    Pourquoi ces barbares caprices?
    Toujours tremp de mes sueurs,
    Tu veux l'tre encor de mes pleurs,
    Et mon sang ferait tes dlices!

    A ces mots, du sein des gurets
    Une voix s'lve et lui crie:
    Mets donc un terme  ta furie,
    Ou je retire mes bienfaits.

    Insens, tes boeufs, ta charrue,
    Ton champ, font trs-bien leur devoir;
    Les dfauts qu'en eux tu crois voir,
    C'est chez toi qu'ils frappent ma vue.

    Tu veux gronder? apprends d'abord,
    Apprends des experts du village
    A bien guider ton attelage,
    Et tais-toi, car toi seul as tort.


    Le 3 Dcembre.

Aujourd'hui, j'ai t attir sur le toit par l'clat du soleil. Un temps
sec et froid a succd aux longues neiges. Comme ce tapis blanc
m'blouissait les yeux, et que la fort m'a paru belle! J'osais  peine
dire  grand-papa tout le plaisir que j'avais eu; mais,  force d'y
songer, j'ai trouv une chose qui m'a paru d'abord la plus simple du
monde, et je me reproche de ne m'en tre pas avis plus tt. Il s'agit
de dblayer la neige devant la porte, et de faire un chemin  pente
douce, en rejetant la neige des deux cts. J'ai dj mis la main 
l'oeuvre; mon grand-pre pourra bientt voir la chose qu'il regrette le
plus, un rayon de soleil! J'ai travaill tout le jour; il y a plus
d'ouvrage que je ne croyais; mais j'aurais avanc bien davantage si l'on
me l'avait permis. Voil mes habits qui schent devant le feu, et je me
suis envelopp de la couverture, pour noter dans mon journal l'heureuse
entreprise d'aujourd'hui.


    Le 4 Dcembre.

L'ouvrage avance; je l'ai continu tout le temps que grand-papa m'a
laiss faire. Il avait eu avant moi l'ide de ce travail, et je l'ai
grond de m'en avoir fait un secret. Il craignait pour moi la fatigue et
l'humidit, et ne voulait pas employer  son usage les forces de son
petit-fils.


    Le 5 Dcembre.

Nous pouvons sortir de chez nous: le chemin est fait; il est battu; j'ai
eu le plaisir de le faire parcourir  mon grand-pre, en le soutenant
d'un ct, pendant qu'il s'appuyait de l'autre sur une barrire que j'ai
fixe par un bout  la maison, et par l'autre  un pieu enfonc dans la
neige.

Nous sommes rests quelques moments au bout de notre avenue, qui n'est
pas longue; mais le jour tait sombre, et nous nous sommes trouvs fort
tristes en voyant cette fort noire, ce ciel nuageux et cette neige qui
nous environne d'un silence de mort. Un seul tre vivant s'est montr 
nos regards: c'tait un oiseau de proie, qui a pass loin de nous, en
poussant un cri rauque. Il gagnait la valle, et volait dans la
direction de notre village.

--Chez les paens, a dit mon grand-pre avec un triste sourire, on
aurait expliqu ce que signifiait cet oiseau, son vol et son cri; les
hommes superstitieux auraient vu dans sa rencontre des sujets de crainte
ou d'esprance. Suivrons-nous bientt la route que cet oiseau parat
nous tracer? Dieu le sait; mais il est trop bon et trop sage pour nous
rvler notre sort, et, s'il voulait le faire, il ne se servirait pas de
la brute pour prophtiser. Tiens, mon cher Louis, allons attendre
l'effet de sa volont. Je te remercie de la peine que tu as prise pour
moi. Un autre jour j'en profiterai mieux.

Nous sommes rentrs, et, contre mon attente, nous avons t plus srieux
qu' l'ordinaire; malgr nos efforts, la conversation languissait. Ainsi
l'effet ne rpond pas toujours  notre esprance. Le temps sombre ne
suffit pas pour expliquer notre chagrin; il vient, je crois, d'avoir pu
sortir de chez nous, de nous tre figur que nous tions libres, et de
nous tre sentis prisonniers comme auparavant.


    Le 6 Dcembre.

Une ide mne  l'autre. Cette fois mon grand-pre a bien voulu parler
le premier; il savait que je profiterais autant que lui de sa
proposition. Il m'a engag  enlever la neige devant la fentre. Il
faudra plus de temps, parce que l'amas en est plus considrable dans cet
endroit; d'ailleurs, pour atteindre notre but et nous donner du jour, il
faut que la pente soit moins rapide de part et d'autre. J'ai commenc la
besogne, et je n'ai pas souffert que mon grand-pre s'en mlt. Il n'a
pas insist, sachant combien sa sant m'est prcieuse.

--Je ne veux pas, a-t-il dit, t'exposer au moindre embarras pour me
donner quelque distraction.


    Le 7 Dcembre.

Nous sommes moins avancs qu'hier; la neige recommence, et le vent est
si froid que je n'ai pas eu la permission de travailler dehors. J'ai
seulement enlev, ce soir, la neige nouvellement tombe devant la porte.
Il faudra maintenir mon ouvrage; tout tablissement a besoin
d'entretien; mais je ne manquerai pas de persvrance.

C'est par l que je suis arriv  pouvoir traire la chvre avec assez de
succs pour que grand-papa ne craigne plus de m'en laisser le soin; et
pourtant notre vie repose sur celle de Blanchette, qui, fort
heureusement, se porte  merveille. Depuis qu'elle ne s'ennuie plus,
elle donne plus de lait.


    Le 8 Dcembre.

Le temps tait plus doux aujourd'hui, et j'ai repris mon ouvrage; mais
il m'est arriv un accident, dont je n'ai fait d'abord que rire, et qui
pouvait cependant avoir des suites fcheuses. J'avais dj enlev
beaucoup de neige, et je croyais approcher de la fin de mon travail,
lorsque le monceau que j'avais rejet au-dessus de ma tte s'est boul
sur moi, et m'a couvert tout entier. Mon grand-pre, qui venait de
rentrer dans le chalet, ne pouvait se douter de rien, parce qu'il
m'avait donn les directions ncessaires pour me prserver de cet
accident; je les avais ngliges, et je ne l'ai pas appel d'abord, de
peur de l'effrayer; j'esprais me tirer d'affaire moi-mme. Je suis, en
effet, parvenu  dgager ma tte, mais c'est tout ce que j'ai pu faire
sans secours. Aprs m'tre longtemps agit inutilement, parce que la
neige n'offrait pas  mes pieds une base dure et solide, j'ai t forc
d'appeler mon grand-pre  mon aide.

Il est venu tout alarm, et s'est tran pniblement jusqu' la place o
j'tais presque enseveli. Quand un de mes bras s'est trouv libre par
son secours, j'ai t bientt dgag, mais j'aurai de la peine  obtenir
qu'il me laisse continuer ce travail, dont mon tourderie aura seule
empch le succs.


    Le 9 Dcembre.

Seigneur, ayez piti de nous! Nous venons de passer la plus terrible
journe de notre captivit. Je ne savais pas encore ce que c'est qu'un
ouragan dans les montagnes. A prsent mme, puis-je dire ce qui s'est
pass au dehors? Nous avons entendu des mugissements effroyables; quand
nous avons essay d'entr'ouvrir la porte, nous avons vu des tourbillons
de neige si rapides, et le vent s'est engouffr avec tant de fureur dans
le chalet, que nous avons eu la plus grande peine  pousser le verrou.
Nous avons aussi d baisser la trappe, et d'ailleurs, il n'tait pas
possible de faire du feu, parce que toute la fume tait rejete au
dedans.

Nous sommes rests ainsi longtemps dans les tnbres, aprs avoir trait
Blanchette, et djeun de son lait sans le faire bouillir; seulement,
avant d'teindre la lampe, nous avons lu quelques pages de
l'_Imitation_; ensuite mon grand-pre a soutenu mon courage par sa
srnit; ses paroles graves et pieuses se mlaient, dans l'obscurit,
au bruit de la tourmente. Au moment o l'on et dit que la maldiction
de Dieu pesait sur nous, il me parlait de sa misricorde.

--Cette mme puissance, me disait-il, qui se montre aujourd'hui si
terrible, apparatra bientt pleine de douceur et d'amour; elle nous
semble menacer  prsent la nature d'une entire destruction, et nous
croyons retomber dans le chaos, o se trouvait la matire avant les six
jours de Mose: aveugles que nous sommes! ces temptes ne sont que les
prparatifs d'une cration nouvelle. Tu reverras, mon enfant, nos
plaines reverdies, nos moissons dores; tes regards se promneront
encore sur les vergers fleuris et dans l'espace du ciel, tout brillant
de lumire. Ce changement merveilleux te fera-t-il reconnatre la
toute-puissance de l'ternel? Sauras-tu l'aimer en ce temps-l comme tu
le crains aujourd'hui? Aprs avoir vu par quels efforts pouvantables la
nature amasse sur les montagnes le trsor des eaux fcondes qu'elle
laisse couler ensuite dans nos valles; aprs avoir compris en ce point
les vues de la Providence, sauras-tu soumettre ta faible intelligence 
son infinie sagesse? Comprendras-tu qu'il est aussi prudent que
respectueux et doux de se reposer sur elle? Si tel est le fruit de nos
souffrances, l'affreuse journe que nous passons doit tre compte parmi
les plus heureuses de ta vie.

C'est par de telles exhortations que mon grand-pre occupait ma pense
et soutenait mon courage. Nous tions assis sur notre lit, et nous
avions tal sur nous une gerbe de paille. Mon grand-pre, s'tant
aperu que j'tais saisi d'un accs de pleurs, a pass un de ses bras
autour de mon cou, et joignant les mains sur ma poitrine, il m'a tenu
longtemps embrass sans rien dire. Enfin il s'est aperu que j'tais
plus calme, et que je n'avais pas attendu pour me remettre que la
tempte ft apaise; au contraire, elle tait encore dans toute sa
force.

--Eh bien, m'a-t-il dit, me laisseras-tu parler seul? N'as-tu rien  me
rpondre? ou n'as-tu pas assez de prsence d'esprit pour exprimer ce que
tu sens?

--Ne me croyez pas si peu raisonnable, ai-je rpondu. Mon motion et mes
pleurs ne sont pas d'un coeur faible et lche, et si peu digne du vtre.

--S'il en est ainsi, mon enfant, a-t-il ajout, en frappant sur la
paille dont nous tions couverts, tu pourras me rciter un de vos
chants d'cole. Les moissons n'y sont pas oublies sans doute, et ce
chaume qui nous prserve du froid, aprs que son grain nous a nourris,
me rappelle nos belles moissons de cette anne.

--Vous me rappelez  moi-mme, ai-je dit, celle de nos chansons que
j'aimais le mieux; la voici:


Le Chant des Moissonneurs.

    Debout, debout pour les moissons,
    Jeunes filles, jeunes garons!
    De l'alouette au gai ramage
    Entendez-vous le chant d'amour?
    Nous troublerons son doux mnage,
    Pour ses petits quel mauvais jour!

    L'aube sourit dans le lointain:
    Quel beau pays! quel beau matin!
    Le batelier fuit le rivage,
    Et le berger sort du bercail;
    Le vieux clocher pour le village
    A sonn l'heure du travail.

    Ah! ce travail, c'est le bonheur;
    C'tait l'espoir du moissonneur.
    Sous le marteau la faux rsonne;
    La troupe aux champs a pris l'essor,
    Et sous ses mains, riche couronne,
    Je vois tomber les pis d'or!

    Pour assembler leurs flots pars
    Venez, venez, femmes, vieillards!
    A nous, amis, des gerbes mres,
    A nous de serrer les liens:
    Ouvrez vos flancs, larges voitures;
    Suffirez-vous  tant de biens?

    C'est le ciel qui les a donns.
    Enfants, de bluets couronns,
    Assis sur la paille dore,
    Chantez-lui vos douces chansons;
    Au village faites entre:
    Louange au Pre des moissons!

Au milieu de ma rcitation, est survenu un coup de vent plus fort que
tous les autres, et nous avons entendu la porte craquer si fort que nous
avons tressailli tous deux; cependant j'ai achev mes couplets, et mon
grand-pre, aprs m'avoir rassur par quelques paroles, a gard un
moment le silence, puis il m'a dit:

--Nous n'avons pas de feu aujourd'hui; nous pouvons bien, par
compensation, nous clairer un peu plus longtemps; d'ailleurs, il sera
bon de voir ce qui a pu branler la porte, et, s'il est arriv quelque
accident, de le rparer aussi bien que possible.

Nous nous sommes donc levs, et, aprs avoir allum la lampe, nous avons
reconnu, en essayant d'entr'ouvrir la porte, qu'une masse de neige
tait retombe sur elle, en sorte que nous sommes enferms comme
auparavant. Il y avait peut-tre de quoi m'affliger beaucoup, mais j'ai
su me soumettre sans murmure  cette nouvelle contrarit.

--Considre, a dit grand-papa, que, si la tourmente nous avait surpris
avant que le chalet et t enfoui dans la neige, il n'aurait peut-tre
pas rsist. Acceptons avec une respectueuse rsignation un tat de
choses auquel nous devons aujourd'hui d'tre chapps au plus grand
danger.

La tempte dure encore au moment o j'cris. Nous avons imagin de faire
bouillir notre lait  la flamme des pommes de pin. Ce feu produit peu de
fume et rpand une odeur de rsine qui me plat. Nous nous sommes un
peu rchauffs. Nous venons de lire quelques pages de notre bon
conseiller, et nous trouverons, s'il plat  Dieu, un peu de repos sur
notre paille.


    Le 10 Dcembre.

Nous avons moins entendu le vent aujourd'hui; nous ne savons trop quel
temps il fait; nous croyons cependant que la neige continue de tomber
abondamment; du moins la trappe en est charge, et je n'ai pu l'ouvrir,
quelques efforts que j'aie faits pour cela. Nous sommes rduits  ne
brler que des pommes de pin, sous peine de nous enfumer. J'ai imagin,
pour claircir un peu nos tnbres, de fendre quelques bches de sapin
en lattes minces auxquelles je mets le feu par un bout; cela brle de
soi-mme quelques moments; mais que je regrette ma fentre! Elle est
aussi obstrue qu'auparavant. Dcidment, quand le temps le permettra,
je ferai une nouvelle tentative, pour nous donner un peu de lumire et
de libert.


    Le 11 Dcembre.

Le froid est beaucoup plus vif. Quoique nous soyons ensevelis sous la
neige, ce qui empche peut-tre que nous entendions l'orage, nous nous
sentons glacs jusqu'aux os, en sorte que, pour ne pas souffrir de ce
ct, nous nous mettons dans un nuage de fume. Malheureusement,
Blanchette parat le souffrir avec moins de patience que nous, et
pourtant il ne peut tre question de la remettre  l'table, o elle
aurait froid, et o l'ennui la reprendrait certainement.

Mon grand-pre assure que, pour se faire sentir  ce point dans notre
maison, qui est si bien close, la gele doit tre des plus fortes. Il
suppose que le vent a tourn au nord.


    Le 13 Dcembre.

Nous avons eu hier une terrible frayeur; aujourd'hui mme je suis 
peine assez tranquille pour crire ce qui s'est pass. Hlas! nous ne
sommes pas assurs d'avoir chapp  tout danger.

J'tais occup  traire la chvre, pendant que mon grand-pre allumait
le feu: tout  coup elle a dress les oreilles, comme frappe d'un bruit
extraordinaire, puis elle s'est mise  trembler de tous ses membres.

J'en ai fait l'observation  haute voix, et, lui adressant la parole:

--Qu'as-tu donc, ma pauvre Blanchette? disais-je en la caressant; mais
aussitt nous avons entendu des hurlements affreux comme sur nos ttes.

--Des loups! me suis-je cri.

--Tais-toi, mon enfant, caresse Blanchette, a dit grand-papa, et il
s'en est approch lui-mme pour lui donner un peu de sel. Elle
continuait de trembler, et les hurlements ne cessaient pas de se faire
entendre.

--Eh bien, Louis, que serions-nous devenus, si tu avais ouvert un
passage jusqu' la fentre? m'a-t-il dit  voix basse. Qui sait mme si
la chemine n'et pas t une entre praticable pour ces btes affames?

--Eh! sommes-nous en sret, mme dans l'tat o nous voil?

--Je l'espre, mais parlons bas, et ne cesse pas de caresser Blanchette;
ses blements pourraient nous trahir!

On aurait dit qu'elle s'en doutait, car elle ne faisait pas le moindre
bruit. Grand-papa est venu s'asseoir auprs de moi; je tenais la chvre
embrasse; il avait la main pose sur mon paule, et j'avais besoin de
considrer sa figure calme et sereine, pour ne pas mourir de frayeur.

Tout ce que j'avais prouv jusqu'alors ne se peut comparer  l'angoisse
o j'ai t hier, pendant presque toute la journe. Nous l'avons passe
auprs de Blanchette, et,  plusieurs reprises, nous avons entendu les
hurlements des loups. Il y eut un moment o cela devint si fort, que je
crus notre dernire heure arrive.

--Ils creusent la neige, disais-je en serrant grand-papa dans mes bras;
ils vont nous dvorer.

--Je ne veux pas t'abuser, mon enfant, notre situation est pnible, mais
je ne la crois nullement dangereuse. Ces loups peuvent parcourir la
montagne, parce que la neige s'est durcie  la surface; mais ils ne
resteront pas longtemps sur les hauteurs. Dans cette saison, ils se
rapprochent de la plaine et des villages. Peut-tre ont-ils apport
jusqu'ici le corps de quelque animal: c'est en le dvorant qu'ils se
querellent, et font ce vacarme dont nous sommes tourdis. Quand ils
parviendraient  dcouvrir que nous sommes ici, ils ne pourraient percer
la toiture et les lambris; ils ne devineraient pas o se trouve la
fentre; ils ne sauraient pas lever la trappe: ils pourraient tout au
plus nous fatiguer de leurs cris. Reconnaissons encore ici, mon cher
enfant, la bont de la Providence: l'orage qu'elle nous a fait essuyer
nous a prserv; il a rpar, en dtruisant les travaux, le tort que
notre imprudence nous avait fait; il nous a refus la lumire, dont tu
voulais nous faire jouir, mais il nous sauvera la vie. Quel bonheur que
ces loups ne soient pas survenus pendant que tu travaillais dehors! Nous
serons mieux sur nos gardes  l'avenir.

--Ainsi donc, ai-je dit tristement, notre captivit est toujours plus
dure! L'hiver ne fait que commencer; le froid peut devenir encore plus
rigoureux; jamais nous ne sortirons d'ici!

Voil les discours que nous avons tenus hier toute la journe. Jusqu'au
soir nous avons entendu ces loups froces. Enfin nous nous sommes
couchs, mais je n'ai gure dormi, quoique les cris eussent compltement
cess.

Aujourd'hui il m'a sembl les entendre plus d'une fois; mon grand-pre
assure que je me trompe. Il est vrai que Blanchette ne tremble plus;
elle mange, elle rumine, elle dort comme  l'ordinaire, et nous croyons,
puisqu'elle est tranquille, que nous pouvons l'tre aussi.


    Le 14 Dcembre.

Depuis qu'un nouveau danger nous menace, auquel je n'avais pas pens
jusqu'alors, je me sens triste et abattu. Ce n'est pas seulement
l'affreuse ide d'tre dchir par des loups qui me poursuit, c'est la
pense que je ne pourrai plus, comme auparavant, sortir quelques moments
de ma prison, et respirer le grand air; c'est aussi l'obligation de
renoncer  dgager la porte et la fentre, ce qui aurait rendu notre
situation plus supportable.

Avant ce nouvel accident, je me faisais une image presque riante de
l'avenir. J'allais rendre  grand-papa la vue du soleil; nous
jouissions, auprs de la fentre, d'un peu de clart; nous tions
distraits quelquefois par les objets du dehors; j'attendais, il me
semble, sans trop d'impatience, la fonte des neiges et le moment de
suivre les ruisseaux dans la plaine.

A prsent quelle diffrence! Nous ne savons plus ce qui se passe hors du
chalet; il est devenu incommode par le sjour de la fume; il faudrait,
pour nous dlivrer de cette gne, nous rsoudre  n'tre plus en sret.
Dieu veuille que l'inquitude croissante et la rclusion continuelle ne
nous rendent malades ni l'un ni l'autre.

Mon grand-pre voit mon dcouragement et le condamne; il me rappelle les
sentiments que j'ai exprims pendant ces derniers jours; il me trouve si
diffrent de moi-mme qu'il ne me reconnat pas. Je suis bien de son
avis, et, je l'avoue, si je vais me coucher fort afflig de mon sort, je
suis encore plus mcontent de moi.


    Le 15 Dcembre.

C'est aujourd'hui dimanche. Que font nos amis et nos voisins pendant
cette veille, que nous passons si tristement? Pensent-ils  nous? Oui,
sans doute, si mon pauvre pre est au milieu d'eux; mais s'il a
succomb, en voulant nous secourir peut-tre, dj les autres nous
oublient; nous sommes morts pour le monde. On gote au village le repos
de l'hiver; on consomme gaiement les fruits de l'anne; on se visite; on
passe la soire autour d'un feu brillant ou d'un pole bien chaud. Je
n'avais jamais senti, jusqu' prsent, combien les autres hommes sont
ncessaires  notre bonheur. On partage les travaux, et ils sont moins
pnibles; on partage les plaisirs, et ils doublent de prix.

Ah! si le Tout-Puissant me ramne un jour du milieu de mes frres, que
je jouirai vivement de leur prsence! Quel plaisir d'entendre le bruit
et de voir le mouvement de la socit villageoise! Quel bonheur de se
sentir entour de voisins qui nous aiment et qui nous protgent! Quelle
douceur de se rendre des services mutuels! Mais nos amis doivent savoir
combien nous souffrons ici: peuvent-ils bien nous laisser dans cet
affreux abandon?

--Ne reste pas ce soir, me dit grand-papa, sur une ide si pnible;
c'est mal finir le jour consacr au Seigneur. Si les hommes nous
oublient, pardonnons-leur, afin d'tre aussi pardonns de Celui que nous
oublions trop souvent. Tu regrettes la socit de tes semblables: celle
de ton Pre cleste devrait suffire pour te donner la joie et la paix.

J'ai rpondu:

--Vous m'aiderez, mon vnrable ami,  retrouver les sentiments pieux
qui m'animaient avant que je me visse expos  une mort plus cruelle.
Donnez-moi, mon Dieu, la vertu de vos saints martyrs, qui surent
affronter en vous bnissant les plus affreux supplices! S'il faut vous
faire ici le sacrifice de ma vie, quelles qu'en soient la forme et les
douleurs, donnez-moi leur courage pour l'accomplir! Des enfants mme ont
su vous glorifier au milieu des tourments.


    Le 16 Dcembre.

Du lait de chvre, quelques morceaux de pain sec et dur, des pommes de
terre cuites  l'eau, et manges avec un peu de sel, voil de quoi se
compose notre ordinaire. Encore sommes-nous obligs de mnager beaucoup
nos pommes de terre: la provision en est petite. Quelquefois, pour en
varier le got, nous les cuisons sous la cendre. C'est ainsi que je les
aime le mieux.

Jusqu' prsent grand-papa n'avait pas voulu toucher  la poudre de
caf; mais il s'y est enfin dcid, afin d'essayer de se remettre un peu
en apptit. Nos dernires inquitudes l'avaient un peu indispos. Ce
petit rgal, qu'il a bien voulu s'accorder  ma prire, lui a fait du
bien. Il voulait que j'en prisse ma part, mais je m'y suis absolument
refus. Nous rservons cela pour les cas de ncessit, et je n'en ai
pas du tout besoin.

Le laitage peut sans doute suffire  l'homme pour sa nourriture; les
bergers des Alpes en vivent une grande partie de l'anne, et les peuples
qui se nourrissent de pain et de viande, et qui boivent du vin, ne sont
pas toujours aussi vigoureux; mais dans nos villages on est accoutum 
plus de varit; d'ailleurs les habitudes d'un vieillard sont plus
difficiles  changer, et il me fche beaucoup de voir grand-papa rduit
au lait de Blanchette.

Pour lui, il ne veut pas que je le plaigne, et, comme je lui disais ce
soir combien je souffrais de ses privations, dont ma dsobissance a t
la premire cause, il m'a interrompu:

--Tu peux me dire des choses plus agrables, mon enfant. Rcite-moi,
pour finir la journe, une de ces petites pices de vers qui se sont
fixes dans ta mmoire.

En jetant les yeux sur Blanchette, qui semblait dispose  m'couter
aussi, je me suis rappel une fable o il est question des personnes de
son espce. La voici:


Les Chvres sauvages.

    Un chevrier, dans la froide saison,
    Ouvrit sa porte  des chvres sauvages.
    On ne trouvait plus d'herbe aux pturages;
    Le mieux tait d'accepter sa maison.
    Pour les fixer dans ses foyers rustiques,
    Durant l'hiver il les traita si bien,
    Tant festoya ses htes famliques,
    Pleurant la vie aux chvres domestiques,
    Qu'elles schaient, qu'elles venaient  rien.
    Bref, sans daigner jeter les yeux sur elles,
    Prs de leur crche il passait  la fin,
    Tout occup de ses chvres nouvelles;
    Si bien qu'un jour il trouva mort de faim
    Son vieux troupeau, ses nourrices fidles.
    Bientt revint le temps o tout berger
    Ouvre sa porte et se met en campagne:
    Le ntre aussi crut pouvoir dloger;
    Mais le troupeau connaissait la montagne:
    Tout disparut, tout s'enfuit sans retour.
    Aux vieux amis prfrez ceux d'un jour,
    Et vous saurez bientt ce qu'on y gagne!

Un blement de Blanchette, au moment o je finissais, nous a paru si
plaisant  tous deux, que nous en avons ri de tout notre coeur. C'tait
notre premier mouvement de gaiet bien prononce, depuis notre
emprisonnement.

--Ne crains rien, ma belle, lui dit grand-papa en la caressant. Quand
mme nous n'aurons plus besoin de toi, tu seras toujours chez nous la
chvre favorite, et je te promets que tu mourras de vieillesse.


    Le 17 Dcembre.

--Le temps s'coule, l'hiver approche, disait aujourd'hui grand-papa.

--Comment, l'hiver approche? me suis-je cri. Eh! n'est-il pas venu?

--Pas encore, selon l'almanach. L'hiver commence seulement le 24
dcembre; jusque-l nous sommes en automne.

--En effet, je me souviens que le matre d'cole expliquait ainsi la
division de l'anne. Dirait-on que nous sommes encore dans la saison des
fruits?

--Mon enfant, mme dans la valle, les rcoltes sont faites depuis
longtemps, tu le sais, et, sur les montagnes, l'hiver commence plus tt.

--Et finit plus tard, ai-je dit tristement.

--Oui, mais il peut se radoucir assez pour que nous soyons dlivrs
avant le retour du printemps. Qu'un vent chaud du midi vienne  souffler
pendant quelques jours, et ces neiges seront fondues plus vite qu'elles
ne sont tombes.

--A quoi tient notre vie!

--Cela t'tonne! Ds la premire heure de ta naissance, tu as t dans
cette position dpendante. Nous vivons entours de dangers, que le plus
souvent nous ne remarquons pas; et ce que les circonstances o nous
sommes actuellement y peuvent ajouter est peu de chose. Accoutume-toi,
mon fils,  cette pense que, d'un moment  l'autre, un accident
imprvu, et souvent le plus lger en apparence, peut mettre fin  ta
vie. Ainsi tu conserveras la prudence dans la position qui te semblera
la plus sre, et la fermet au milieu des prils les plus menaants.

A cette exhortation de mon grand-pre, j'ai rpondu, comme cela m'tait
arriv plusieurs fois, en ouvrant l'_Imitation de Jsus-Christ_, pour
lui citer un endroit en rapport avec ce qu'il m'avait dit.

"Quand vous tes au matin, ainsi s'exprime le livre, pensez que vous
n'irez peut-tre pas jusqu'au soir, et, quand vous tes au soir, ne vous
flattez pas de voir le matin. Soyez donc toujours prts; de telle sorte
que la mort ne puisse pas vous prendre au dpourvu. Plusieurs meurent
d'une mort subite et imprvue. Car _le Fils de l'homme viendra 
l'heure qu'on n'y pense pas_."

--J'aime  voir, m'a dit grand-papa, combien ce livre te devient
familier. Si tu continues, il sera bientt pour toi un vritable ami; il
rpondra souvent  tes penses; dans les occasions difficiles il sera
ton fidle conseiller: il appuiera tes propres rflexions de son
autorit respectable, et, comme tu le trouveras assez souvent d'accord
avec toi, il te donnera le degr de confiance en tes forces que tu dois
raisonnablement souhaiter. Voil, mon enfant, l'usage qu'on peut faire
d'un bon livre, et, je te l'assure, bien des gens possdent de grandes
bibliothques, qui ne savent pas en profiter sagement, parce qu'ils ne
cherchent dans la lecture qu'un amusement de l'esprit, et nullement une
aide  l'exprience journalire. Ils vivent pour lire, au lieu de lire
pour vivre. Tche de ne pas les imiter.


    Le 18 Dcembre.

Mon grand-pre n'a presque pas mang de toute la journe; il a encore
essay de mler un peu de caf avec son lait, et il en a bu quelques
gorges; il a consenti, sur mes instantes prires,  y tremper un peu
de pain; il a fait des efforts, qu'il n'a pu me cacher, pour paratre,
comme d'habitude, tranquille et serein: j'en tais bien touch, mais
cela n'a pas fait cesser mon inquitude. S'il allait tomber malade,
quand notre position devient chaque jour plus difficile et plus triste,
mon Dieu, que nous aurions besoin de votre secours! Je l'implore ici de
tout mon coeur, en me rsignant  tout ce qu'il vous plaira de
commander!


    Le 19 Dcembre.

Pourquoi me plaindre des difficults qui m'entourent, puisque chacune
est un aiguillon pour mon esprit et pour mon courage? La fume nous
faisait tellement souffrir que nous dsirions vivement de rouvrir la
trappe, s'il tait possible, en dblayant la neige qui la couvre; d'un
autre ct, nous tions retenus par la crainte des loups. Eh bien, j'ai
trouv aujourd'hui moyen d'arranger tout cela; nous pourrons faire du
feu, nous en avons fait, sans tre incommods de la fume, et sans nous
exposer aux attaques de nos redoutables ennemis.

Mon grand-pre se plaignait d'engourdissement, et je l'attribuais  la
privation de feu; car il ne fallait gure compter ce que nous en
donnaient les pommes de pin, quand nous tions obligs de nous en tenir
 ce faible secours; j'avais remarqu dans un coin de l'table, o nous
tenons notre petite provision de pommes de terre, un tuyau de fer tout
rouill; je savais qu'il avait servi, l'anne prcdente, o l'on avait
chauff quelque temps le chalet, au moyen d'un petit pole, qui n'existe
plus maintenant.

--Si nous pouvions, ai-je dit, fixer ce tuyau sur la trappe, en y
faisant une ouverture convenable!

--L'ide est heureuse, rpondit grand-papa, mais l'excution prsente
bien des difficults. Comment faire cette ouverture? Comment t'tablir
l-haut pour ce travail? Cela n'est pas sans danger, et je ne souffrirai
pas que tu t'exposes  un grave accident, pour m'pargner quelque
incommodit.

J'ai gard le silence, et je me suis mis  rver. Je savais bien qu'il
me serait inutile d'insister, aussi longtemps que je n'aurais pas trouv
les moyens de rassurer compltement mon grand-pre.

J'ai vu d'abord que ce n'tait pas une chose trs-difficile de percer
le trou. La planche n'est pas fort paisse, et l'un de nos couteaux est
arm d'une assez bonne scie. Quelques jours auparavant, j'avais trouv
au fond du tiroir de la table une vrille, bien mousse, il est vrai,
mais avec laquelle on parviendrait cependant  percer une planche de
sapin. Un premier trou pratiqu, je pouvais faire agir la scie, en
l'introduisant par cette ouverture, et enlever un morceau de bois rond,
mesur sur le tuyau de fer.

Mais comment me placer assez solidement pour excuter cet ouvrage?
J'avais une corde neuve et forte; je l'ai fixe solidement  la partie
suprieure de la perche, en laissant un peu plus bas comme deux triers,
o je pouvais engager mes pieds, une fois que je serais arriv en haut.
J'ai pris d'ailleurs, comme secours, un autre bout de la corde, pour le
fixer  l'anneau de la trappe et me l'attacher autour des reins.

Aprs avoir expliqu  grand-papa comment j'allais m'y prendre, j'ai
obtenu qu'il me laisst faire, et j'ai si bien pris mes mesures que, du
premier coup, le tuyau a pass par l'ouverture, o je l'ai fix au moyen
de quelques clous, enfoncs dans un rebord, que j'avais perc de place
en place auparavant.

Je suis redescendu tout joyeux; j'ai enlev du foyer la neige que le
tuyau avait tranche en s'levant, et j'ai eu le plaisir de voir monter
sans peine la fume d'un feu ptillant, que mes mains venaient
d'allumer.

Voil l'emploi de toute ma journe; mais il faut considrer que les
outils n'taient pas des meilleurs, que la place tait incommode, et,
surtout, l'ouvrier inexpriment. Je ne mrite pas cependant tout ce que
mon grand-pre veut bien me dire pour me rcompenser de ma peine. Je
suis trop pay par le plaisir de le voir, les pieds sur les chenets, se
rjouir  la clart du feu, et se rchauffer avant de se mettre au lit.

Aprs avoir entendu la lecture de ce qui prcde, grand-papa exige que
j'crive encore ce qu'il va me dicter. C'est lui qui parle:

--J'ignore ce que l'avenir me garde, mais je veux, s'il est possible,
que l'on ne puisse pas ignorer un seul des motifs que j'ai de bnir Dieu
dans cette prison, si triste en apparence. Mon petit-fils s'exprime
toujours avec la rserve qui lui convient, quand il parle de ce qu'il a
fait, et je me garderai bien de blesser son humilit par mes loges. "La
louange des hommes ne nous rend pas plus saint," dit le sage dont nous
mditons chaque jour les leons avec un nouveau plaisir; "vous tes ce
que vous tes, et ce que les hommes peuvent dire de vous ne vous rendra
pas plus grand aux yeux de l'ternel." Mais, si la conduite de mon
petit-fils me remplit de joie, je peux bien me permettre de le lui
tmoigner, surtout si je rapporte  Dieu la gloire de ce que je vois
faire  cet enfant pour son aeul. Oui, mon fils,  Dieu seul la gloire!
C'est lui que tu as d'abord en vue dans l'accomplissement de tes
devoirs. Aujourd'hui, par exemple, tout le temps que tu as consacr  ce
travail difficile, qui devait m'tre si profitable, a t sans doute
pour toi un temps de prire. Tandis que tes mains agissaient de toutes
leurs forces, ton jeune coeur s'levait  Dieu avec l'ardeur de ton ge;
tu lui demandais que le succs rpondt  nos dsirs. Heureux emploi de
la vie! Voil comme il faut toujours travailler. Citons encore notre
sage:

"Les occupations extrieures tirent souvent l'me au-dehors, et
l'empchent de se recueillir et de se tenir prsente  Dieu; mais quand
on ne fait que se prter  des emplois extrieurs, pour se livrer, en
les remplissant,  la volont de Dieu qui nous y applique, alors on n'y
est point dissip, et l'on n'y fait en divers emplois qu'une chose, qui
est de chercher  contenter Dieu."

--Faites, Seigneur, a dit enfin mon grand-pre, que le vieillard ait
lui-mme la sagesse qu'il souhaite  l'enfant! Si vous vous tes servi
de moi pour appeler  vous mon petit-fils, continuez, je vous en prie, 
vous servir de lui pour mon propre salut! Ainsi soit bnie mon preuve,
et bnie la captivit  laquelle vous me condamnez avec lui! Je ne
refuse rien, Seigneur; j'accepte toutes les souffrances, si elles
peuvent servir  nous approcher de vous.


    Le 20 Dcembre.

--Je ne voudrais pas, a dit mon grand-pre, t'effrayer mal  propos;
cependant nous ferons bien de prendre des prcautions pour le cas, peu
probable, o les loups reviendraient, et dcouvriraient le chemin de
notre unique fentre. Je vois cette ouverture mal ferme: le chssis en
est faible et vieux; il ne rsisterait pas aux efforts de l'ennemi:
occupons-nous  fortifier sur ce point notre citadelle.

Nous y avons travaill avec succs. Le grs qui forme l'encadrement est
assez tendre: nous avons pratiqu deux trous en haut et deux en bas, 
l'aide d'un fer pointu, qui nous a tenu lieu de ciseau; nous avons fix
dans ces trous deux barreaux de chne, enlevs  nos crches inutiles.
Pour plus de sret, nous avons plac en dehors, contre les barreaux,
quelques planches ajustes, aussi bien qu'il nous a t possible, dans
deux rainures, ouvertes de chaque ct. Maintenant nous ne craignons pas
plus une invasion par la fentre que par la porte.

Pour celle-ci, nous la tenons constamment ferme au loque et au verrou.
Nous ne l'ouvrons que rarement et avec prcaution, quand nous voulons
faire provision de neige; car nous n'employons pour les besoins de notre
mnage que de la neige fondue, et nous n'avons pas remarqu jusqu'
prsent qu'elle soit moins saine que l'eau ordinaire.


    Le 21 Dcembre.

Nous mnageons l'huile, et cette conomie a failli nous coter une
grande jarre de terre cuite o nous tenons l'eau potable. Mais ici
encore le bien est sorti du mal, comme on va le voir. La jarre tait
place dans un coin: en cherchant dans l'obscurit je ne sais plus quel
objet, je l'ai heurte et renverse. Heureusement le sol du chalet n'est
que de terre battue; la jarre ne s'est pas brise.

--Prvenons un nouvel accident, a dit mon grand-pre. Creuse dans ce
coin une petite fosse, o la jarre, dont la base n'est pas assez large
pour sa hauteur, sera loge et mieux en sret.

J'avais allum la lampe, pour faire ce travail, et je m'tais arm d'une
pioche; au moment o j'allais porter le premier coup: "Arrte!" m'a dit
vivement grand-papa, comme saisi d'une pense soudaine. Puis il s'est
approch; il m'a pris l'outil des mains, et s'est mis  creuser lui-mme
le sol, mais  petits coups et avec beaucoup de prcaution. Je lui ai
demand ce qu'il cherchait, car je voyais bien,  la manire dont il
travaillait, qu'il avait beaucoup plus de crainte de briser quelque
chose de cach en terre que d'avancer l'ouvrage dont il m'avait charg
d'abord.

--Je ne me trompais pas, mon cher ami, m'a-t-il dit bientt, en
dcouvrant une bouteille. Au moment o je t'ai vu lever le bras, je me
suis tout  coup rappel que j'avais dpos dans cet endroit, il y a
quelques annes, quatre ou cinq bouteilles de vin, qui restaient de
notre provision d't. Depuis, je les avais oublies. Pose celle-ci sur
la table; il ne nous reste plus qu' chercher les autres. Elles ne sont
pas en grand nombre, je le sais positivement: cependant, mon cher Louis,
je regarde cette trouvaille comme trs-heureuse. Tiens, voici la seconde
et la troisime...

Bref, nous les avons retrouves au nombre de cinq, et j'ai press
grand-papa d'en goter sur-le-champ. Que j'ai eu de plaisir  lui verser
un demi verre de ce vin vieux! La nourriture  laquelle il est rduit
depuis un mois lui rend ce cordial bien ncessaire; mais il n'a pas
voulu en prendre davantage, estimant que cette boisson tait un remde 
mnager. Je me suis fond l-dessus pour en refuser ma part, n'ayant
besoin de me gurir de quoi que ce soit.

--Mouilles-en du moins tes lvres en l'honneur de ce jour, a dit mon
grand-pre; c'est le dernier de la saison des vendanges, ou, si tu veux,
c'est le premier de l'hiver. Le soleil va revenir sur ses pas et se
rapprocher de nous; les jours grandiront, d'abord peu sensiblement, il
est vrai, mais c'est comme le retour de l'esprance: il faut le saluer
d'un coeur joyeux.

J'ai fait ce qui m'tait demand; puis j'ai mis  part, et couch avec
un grand soin, cette provision inattendue, dont j'espre un heureux
effet sur la sant de mon vieil ami.

Ce petit incident a ranim notre courage; nous avons caus longtemps;
grand-papa m'a donn une leon d'astronomie, et je crois avoir bien
compris maintenant comment la terre se meut autour du soleil, comment se
forment la nuit et le jour, l'hiver et l't, le printemps et
l'automne... A propos de la forme de notre terre, qui est un globe,
quoiqu'il n'y paraisse pas, je lui ai rcit une des pices de vers que
j'avais apprises  l'cole.


Le Pre et l'Enfant.

    L'ENFANT.

    Pre, apprenez-moi, je tous prie,
    Ce qu'on trouve aprs le coteau
    Qui borne  mes yeux la prairie?

    LE PRE.

    On trouve un espace nouveau,
    Comme ici, des bois, des campagnes,
    Des hameaux, enfin des montagnes.

    L'ENFANT.

    Et plus loin?

    LE PRE.

                D'autres monts encore.

    L'ENFANT.

    Aprs ces monts?

    LE PRE.

                      La mer immense.

    L'ENFANT.

    Aprs la mer?

    LE PRE.

                  Un autre bord.

    L'ENFANT.

    Et puis?

    LE PRE.

            On avance, on avance,
    Et l'on va si loin, mon petit,
    Si loin, toujours faisant sa ronde,
    Qu'on trouve enfin le bout du monde.
    Au mme lieu d'o l'on partit.


    Le 22 Dcembre.

J'ai appris par la gographie que les peuples des montagnes ont des
moeurs  part.

--Et l'on ne doit pas s'en tonner, dit mon grand-pre, quand on voit
combien leur manire de vivre est diffrente de celle des autres
peuples. Les montagnards sont confins une grand partie de l'anne dans
leurs cabanes cartes, et, quand ils en sortent avec leurs troupeaux,
c'est encore pour chercher la solitude. Un berger des Alpes jouit moins
de la socit des hommes pendant une anne, que l'habitant de nos
villages pendant un mois. Cette vie solitaire doit avoir sur le
caractre des effets marqus. On est plus concentr en soi-mme; on vit
sur ses propres rflexions; on s'accoutume  combattre avec ses seules
forces contre les obstacles d'une nature sauvage. Cette vie pnible doit
former  la patience et  la rsignation. C'est presque la vie de ces
ermites, qu'on nous reprsente passant leurs jours dans des austrits
continuelles et dans une silencieuse contemplation.

Ainsi parlait mon grand-pre,  la lueur de notre foyer, et il me
paraissait  moi-mme un de ces saints hommes, objet de la vnration
publique dans les sicles passs. Sa barbe commence  couvrir le bas de
son visage; il porte un bonnet garni d'une fourrure grise; son habit
brun est du drap le plus grossier: son costume forme une opposition
singulire avec la douceur de son regard et de son sourire. Quelquefois
je reste longtemps  le considrer, et, si je pense  tout ce qu'il doit
souffrir, soit  cause de moi, soit par l'infirmit de son ge, mes yeux
se remplissent de larmes.

Mais nous avons soin de nous arracher l'un l'autre  nos tristes
rflexions. Mon grand-pre ne demande pas mieux que de lier la
conversation, et je tche de la lui rendre agrable par mon attention
docile, ne pouvant gure conter  mon vnrable ami de choses qui
l'intressent. Aujourd'hui il m'a entretenu des travaux auxquels se
livrent pendant l'hiver les montagnards des Alpes et du Jura.

Oh! que je porte envie  ceux qui peuvent abrger cette saison par des
occupations rgulires! Si j'avais, comme plusieurs, les matriaux, les
outils et l'adresse ncessaires pour faire de ces jolis ouvrages en
bois, qui se fabriquent surtout dans l'Oberland bernois, et qui se
vendent jusqu' Paris; ou, si j'tais assis devant un tabli, comme les
horlogers de la Chaux-de-Fonds et de la valle du lac de Joux, qui font
des montres si renommes par leur exactitude; si seulement j'avais le
bois ncessaire pour faire des chalas, de grossiers baquets et des
tonneaux, comme d'autres habitants de nos montagnes, je ne me plaindrais
pas de mon sort; il n'y a gure de situations dans la vie qu'un travail
assidu ne rende agrables ou du moins supportables.

Lorsque la lampe ou le feu du foyer nous claire, j'essaie de construire
des ruches de paille; mais, si grossier que soit ce travail, je ne peux
y vaquer sans lumire; il faut l'interrompre la plus grande partie de la
journe, et je suis heureux de trouver alors dans la conversation de
grand-papa un sujet de dlassement toujours nouveau. Si le silence et la
solitude se joignaient  l'obscurit, notre position serait affreuse.


    Le 23 Dcembre.

Grand-papa s'est plaint de douleurs et d'engourdissement dans les
membres. Nous avons soin de marcher tous les jours quelques moments en
long et en large dans notre prison, autant que l'troit espace nous le
permet. Cet exercice nous est ncessaire; grand-papa le fait en
s'appuyant sur mon bras. Aujourd'hui il a prsent devant le feu ses
pieds nus, et j'ai remarqu avec douleur des traces d'enflure. Il
m'assure que ce n'est pas une chose nouvelle, et que cela ne doit pas
m'alarmer.

Je l'engage, chaque soir,  prendre un doigt de vin pour soutenir ses
forces, et il est trs-dispos  soigner sa sant, bien plus afin de
m'pargner des inquitudes que par attachement  la vie. Mon Dieu,
conservez-moi l'unique ami qui me reste peut-tre sur la terre!


    Le 24 Dcembre.

Nous imaginons chaque jour quelque nouveau moyen de remplir nos heures
pour combattre l'ennui, et certainement nous avons gagn aujourd'hui
quelque chose, grce  notre persvrance.

--Nous sommes aveugles pendant une partie du jour, a dit mon grand-pre;
mais les aveugles savent bien souvent occuper leurs mains, et faire des
ouvrages dont la perfection nous tonne: essayons de les imiter! Ne
saurions-nous tresser de la paille sans y voir? Nous devons y parvenir,
avec de l'attention et la facilit que donne l'habitude.

Nous avons fait une premire tentative, et, quand nous en avons examin
le rsultat,  la clart de la lampe, nous n'avons pas t trop
mcontents. Je suis sr qu'en peu de jours nous parviendrons  faire des
tresses assez rgulires.

Je veux essayer de fabriquer un chapeau de paille, comme je l'ai vu
faire  quelques petits bergers. Si je peux russir, j'en serai plus
surpris, car ce travail est moins simple. Il faut engager les brins de
paille les uns dans les autres, les attacher par des fils nombreux, ce
qui exige des noeuds frquents, et monter le tout sur une forme, comme
celles dont se servent les fabricants de feutres. Mon premier essai sera
sans doute quelque chose de merveilleux!


    Le 25 Dcembre, jour de Nol.

Nous avons consacr  la prire et  la mditation cette sainte journe.
Il faut tre malheureux pour sentir tout le prix de ce que le Sauveur a
fait en faveur des hommes. Avant lui, combien l'infortune devait tre
amre! Qu'elle devait conduire aisment au murmure et au dsespoir!

Il est venu sur la terre, et la consolation avec lui. Il nous a donn
non-seulement les plus sages leons, mais encore l'exemple le plus
salutaire. Nous voici relgus comme dans un dsert: et notre Sauveur ne
fut-il pas aussi transport sur la montagne pour tre tent par le
diable? Nous avons du moins un abri, une couche: et lui, il n'avait pas
un lieu o reposer sa tte. Nous sommes peut-tre oublis des hommes:
Jsus en fut maudit et perscut.

Ces rflexions ne sont pas de moi, mais de mon grand-pre. Il m'en a
prsent beaucoup d'autres, que je voudrais bien n'oublier jamais. Il
m'a touch vivement en me rappelant, d'aprs les vangiles, l'histoire
de la naissance, de la vie, et de la mort de Jsus. Il m'a cit un grand
nombre de ses paraboles et plusieurs de ses discours, pleins d'une
charit divine. Notre chalet me paraissait comme un temple, pendant
qu'il me faisait ces rcits, o se mlaient des applications utiles, et
propres aux circonstances o nous sommes.

Cependant les cloches ont retenti dans nos valles; les campagnards se
sont presss autour des autels; les chants religieux se rpondaient de
village en village, et ce bruit de fte n'est pas mont jusqu' nous.

O mes voisins, vous ne savez pas combien vous tes heureux de vous
runir pour la prire, aprs avoir t disperss pour le travail!
Autrefois l'habitude et l'enfance me laissaient insensible  cet
avantage: aujourd'hui il me touche, au point de me faire verser des
larmes d'impatience et de regret. _Comme le cerf soupire aprs les eaux,
de mme mon coeur soupire aprs vous,  mon Dieu!_ Mais j'espre comme
David: _Je passerai dans le lieu du tabernacle admirable, jusqu' la
maison de Dieu, au milieu des chants d'allgresse et de louange_.

Quand je descendrai de ma montagne, comme Mose, il me semble que je
porterai  mes frres les conseils de la sagesse. Je leur dirai: "Si
vous aviez appris comme moi combien la socit de tous est ncessaire 
chacun, vous n'auriez les uns pour les autres que des sentiments d'amour
et de charit. Relguons quelque temps dans la solitude ceux qui ne
veulent pas comprendre ces choses, et qui rpandent parmi nous le
trouble et la guerre: ils ne tarderont pas  sentir leur folie; ils
sauront par exprience qu'_il n'est pas bon que l'homme soit seul; ils
aimeront, comme ils s'aiment eux-mmes, ce prochain_, sans lequel la vie
ne serait plus un bienfait mais un chtiment de la Providence."


    Le 26 Dcembre.

Ce matin mon grand-pre s'est trouv incommod pour avoir bu son lait
pur: heureusement il a t plus promptement remis que je n'osais
l'esprer. Sans doute sa grande patience contribue  lui rendre les maux
plus lgers. Il m'a dit avec srnit:

--Je suis sans inquitude, mon cher enfant. Il me parat tout  fait
probable que ma vie se prolongera pour le moins jusqu'au moment de notre
dlivrance. C'est tout ce que je dsire. Si j'avais le bonheur, avant de
mourir, de te voir dans les bras de ton pre, ce dpart me semblerait
plus doux que je ne peux te le dire. Mais je suppose que Dieu voult me
retirer  lui pendant que nous sommes seuls dans ce chalet, j'ai assez
bonne opinion de toi pour tre assur que cela ne te causerait ni
frayeur ni dsespoir. Que suis-je pour toi maintenant? Une charge, un
embarras, que la pit filiale t'empche seule de sentir. C'est toi qui
fais tout ici. Depuis que je t'ai communiqu l'exprience dont tu
manquais encore, il me semble que ma tche est remplie. Ose donc, comme
moi, envisager sans trouble l'ide d'une sparation un peu plus prompte
que nous ne l'eussions souhaite; soyons prts  tout vnement. Mais,
je le rpte, nous pouvons avoir bonne esprance: les soins que tu
prends de moi, un peu plus de prudence dans la mesure de mes aliments,
soutiendront ma vie jusqu'au printemps, et je verrai encore un
feuillage.

Je n'ai pu rpondre que par mes larmes  ces touchantes paroles. Nous
avons gard un long silence, et il m'a fallu bien du temps pour me
remettre  l'ouvrage au milieu des tnbres.

Ce soir grand-papa n'a pas voulu prendre de lait, et, voyant qu'une
partie resterait sans emploi, il m'a donn l'ide d'en faire un
fromage; il m'a dirig dans ce petit travail.

--Il parat, m'a-t-il dit en souriant, que je te suis encore bon 
quelque chose.

A dfaut de prsure, nous avons fait cailler le lait avec un peu de
vinaigre. J'ai pass ensuite le laitage dans un moule de terre cuite.
Jusqu' prsent les choses sont alles  souhait: nous verrons demain le
rsultat.

De mon ct, j'ai fourni  grand-papa une ide qu'il a juge heureuse,
c'est de se faire une rtie au pain et au vin, comme j'avais vu faire
quelquefois pour lui  mes tantes, lorsqu'il se sentait faible ou
incommod. L'excution a suivi de prs; mais que n'aurais-je pas donn
pour avoir un peu de sucre  rpandre sur les tranches de pain chaudes
et fumantes! Heureusement le vin que nous avons retrouv s'est beaucoup
adouci en vieillissant; c'est un vin blanc rcolt dans une bonne anne,
"un vin que l'on servirait, dit mon grand-pre, sur la table d'un
prince."

--Je ne lui demande, a-t-il ajout, que de prolonger ma vie jusqu'aux
premiers bourgeons de la vigne.


    Le 27 Dcembre.

Le fromage a parfaitement russi. Je l'ai plac sur une tablette et
saupoudr de sel. Il m'a t impossible de le regarder sans que l'eau
m'en vnt  la bouche, et pourtant combien je serais heureux de n'avoir
pas d employer ainsi notre lait! Aujourd'hui nous en avons encore de
quoi faire un second fromage. Mon grand-pre a got seulement de mes
pommes de terre cuites sous la cendre. Avec cela, un peu de pain et de
vin a fait toute sa nourriture. Hlas! il souffre peut-tre, et, quoi
qu'il fasse, je vois trop que ses forces s'en vont.


    Le 28 Dcembre.

Mon grand-pre aime  prsent  se lever plus tard et  se coucher plus
tt. Il estime qu'aprs avoir fait un peu d'exercice, la bonne chaleur
qu'il trouve, dit-il, sous la laine et la paille lui convient mieux. Il
est impossible de se mnager avec plus d'attention et d'une manire plus
dsintresse. Tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, m'instruit et me
touche. Que de progrs j'ai fait avec lui en quelques semaines! Je ne me
reconnais plus; j'ai quitt la plaine avec les sentiments et les ides
d'un enfant: je me suis form ici avec une rapidit qui m'tonne.

La journe qui vient de s'couler n'a t marque par aucun vnement.
J'ai travaill, comme  l'ordinaire, et presque toujours au milieu de
l'obscurit. J'acquiers tant de facilit  cet exercice, qu'il me semble
que ma vue a pass au bout de mes doigts. Le toucher m'avertit des
moindres erreurs, et ses avis excitent chez moi la rflexion d'une
manire tout nouvelle. Je trouve quelque chose de si intressant dans
cette faon d'tre, que je conseillerais d'en essayer  ceux mmes qui
n'en ont pas besoin. La vue est un serviteur trop empress et trop
complaisant, qui ne nous laisse pas le temps d'exiger de nous-mmes tout
ce que nous en pourrions obtenir. Le toucher est aussi un aide fidle,
mais il attend que la volont commence, pour se mettre  sa disposition;
il laisse  l'intelligence le soin de le diriger et de la reprendre.
Ainsi chacun reste  sa place: l'esprit gouverne, le corps obit.

Voil mes rflexions sur ce qui se passe en moi. Je ne m'attendais pas,
il y a quelque temps,  porter mon attention sur de pareils sujets: je
me suis mieux tudi en trente jours de prison qu'en toute une vie de
libert.


    Le 29 Dcembre.

Les jours o nul vnement ne jette quelque varit sur notre paisible
existence, je porte plus vivement ma pense au dehors, et, ds qu'elle
s'est chappe de notre demeure, c'est sur vous, mon excellent pre,
qu'elle aime  s'arrter. Et pourtant je ne sais o vous prendre. Mon
premier mouvement est de vous chercher dans notre maison et dans nos
campagnes. Je vous vois seul et triste, les yeux tourns souvent vers
les hauteurs o nous endurons votre absence. Vous, du moins, vous savez
o nous sommes, et vous ne devez pas avoir perdu l'esprance de nous
revoir. Car enfin nous ne sommes pas demeurs sans ressources. Mais
vous, qui nous dira ce qui vous a empch de venir  notre secours? J'ai
beau me flatter que ces obstacles n'ont rien de funeste, un triste
pressentiment me dit que le jour de notre dlivrance sera notre premier
jour de deuil.

Pourquoi n'tes-vous pas demeur avec nous? Vous vous serez perdu en
voulant sauver notre btail. Au milieu de l'obscurit qui m'entoure si
souvent, j'coute avec une crainte superstitieuse: il me semble entendre
les anges qui m'avertissent de mon malheur; je crois deviner le secret
de Dieu, et j'ai de la peine  revenir de mon garement. Quelques
paroles de mon grand-pre me ramnent enfin  la raison et  la
patience: je respecte le voile qui me cache le pass et l'avenir. Ai-je
perdu mon pre? perdrai-je mon aeul? Hlas! je l'ignore, et sans doute
je dois l'ignorer. Mon Dieu, je ne vous offenserai plus par mon
inquitude et ma dfiance! J'embrasserai la croix du Sauveur, et
j'attendrai avec rsignation ce que vous rsoudrez!


    Le 30 Dcembre.

La fin de l'anne approche. Ce jour est un de ceux o mes condisciples
jouissent d'une libert trop vivement souhaite: ils ne vont pas 
l'cole, et ils s'en font un sujet de bonheur. Telles furent aussi mes
penses, quand j'tais au village: elles ont bien chang maintenant. Que
ne donnerais-je pas pour passer quelques heures chaque jour dans cette
salle, que j'appelais une prison? J'entends la cloche matinale qui nous
rassemble; nous entrons ple-mle, nos livres sous le bras; chacun se
place, le matre se lve, et nous nous levons avec lui: la prire
sanctifie et prpare le travail.

Alors commence le murmure confus des voix qui rptent tout bas ce
qu'elles seront appeles  redire tout haut. Les cahiers s'ouvrent de
tous cts, et le bruit des pages feuilletes se mle  mille petites
rumeurs, que le matre interrompt, en frappant sur son pupitre avec sa
grosse rgle de htre. On change  la drobe quelques sourires.

On va crire la dicte: toutes les plumes se prparent; elles courent
ensemble sur le papier; puis viennent les exercices de calcul, de
lecture et de chant.

Ainsi, passant d'un travail  un autre, dans une socit faite pour les
intresser et leur plaire, les lves n'en consultent pas moins avec
impatience l'horloge de bois. Le balancier paisible poursuit sa marche
d'un pas toujours gal; les poids moteurs descendent insensiblement, et
l'colier distrait observe, de moment en moment, les progrs de leur
chute le long de la muraille. Enfin trois heures se sont coules
lentement: celle de la dlivrance arrive.

A peine la classe est-elle licencie, que les cris joyeux, les
mouvements imptueux remplacent le silence et la contrainte. On
s'lance, on court, on se presse; les jeux se forment devant la maison
d'cole, et trop souvent les querelles naissent en mme temps.

J'ai pris ma part de ces travaux et de ces plaisirs: il me semble que je
les gote encore, en les retraant ici. Je rve tout veill, je me
souviens et j'oublie...

--Pauvre Louis! m'a dit mon grand-pre, quel nouveau sujet as-tu de
soupirer? faudra-t-il que je te dfende le dlassement que je t'ai
conseill moi-mme? Sois le matre de tes penses et de ta plume;
occupe-les de sujets propres  te fortifier; considre que ta condition
prsente exige de toi de la fermet, et que bientt peut-tre il t'en
faudra davantage.

--Etes-vous moins bien, ce soir, mon cher grand-papa?

--Non, mon enfant, et, si je viens de me coucher, c'est seulement par
prudence; je veux faire si bien que, dans deux ou trois mois, nous
descendrons gaillardement la montagne, Blanchette courant devant nous.
Comme on sera joyeux de nous revoir!

--On n'attendra pas que nous nous mettions en route, je vous assure, et
l'on viendra frapper  notre porte, plus tt que vous ne croyez.

--On viendra frapper  notre porte?

En rptant mes paroles, mon grand-pre a pris un air grave, et il m'a
serr la main.

--Et si le messager de dlivrance venait m'appeler, non pas au village,
mais au ciel, que ferais-tu, mon enfant? Voyons! il faut prvoir le cas
et se prparer. Tu seras, je n'en doute point, un excellent
garde-malade, et, tant que je vivrai, je compte sur ta fermet: mais
aprs... il te resterait d'autres devoirs... envers ma cendre:
Pourrais-tu les accomplir?

Ici j'ai interrompu mon grand-pre par mes sanglots; je l'ai pri de ne
pas poursuivre. Nous nous sommes embrasss, et, aprs avoir ajout  mon
journal le rcit de cette pnible scne, je vais en demander l'oubli au
sommeil.


    Le 31 Dcembre.

Heureuse journe! mon grand-papa s'est trouv plus d'apptit et de
force; il a pris un peu de caf au lait, il a mang plus que de coutume,
et s'est restaur avec un doigt de vin. Ainsi ce qui est un poison,
quand il est pris avec excs ou mal  propos, comme tant de personnes
ont coutume de le faire, est ici un remde dont je bnirai les effets.

Le dernier jour de l'anne s'est bien pass. Permettez, mon Dieu, que je
vous en remercie, et que j'achve cette journe solennelle, en adorant
votre puissance et votre bont!


    Le 1er Janvier.

L'anne dernire, j'tais  pareil jour au milieu de ma famille. La
veille, mon pre tait all  la ville faire quelques petites emplettes,
et j'en eus ma part. Le matin, il me conduisit  l'glise; nous emes
quelques parents  dner; les enfants dansrent aux chansons, et la fte
se prolongea fort tard.

Si l'on m'avait alors donn  deviner o je passerais le nouvel an
aujourd'hui, je n'aurais certes pas imagin ce que je souffre et ce que
je vois. Il arrive aux hommes tant de choses inattendues, qu'ils
devraient se tenir constamment sur leurs gardes, comme le soldat qui
veille tout arm dans le voisinage des ennemis.

Mon grand-pre, jugeant que cette journe serait plus triste pour moi, a
fait tout ce qu'il a pu pour me distraire; il a bien voulu m'enseigner
quelques jeux qui exigent certaines combinaisons; il m'a propos des
questions qui se rsolvaient par un badinage; sa conversation a t plus
enjoue que de coutume; enfin nous avons fait  souper une sorte de
fte. Il a voulu que j'ajoutasse aux pommes de terre cuites sous la
cendre mon premier fromage, que j'ai trouv exquis et dlicat au point
o il tait; je n'ai pu refuser ma part d'une rtie. C'tait un festin
pour des ermites comme nous.

La chvre n'a pas t oublie; je lui ai choisi le meilleur foin, elle a
eu de la litire frache, double ration de sel et triple mesure de
caresses.

Veuille le Seigneur, que nous avons invoqu ce matin et ce soir,
conserver le petit-fils  l'aeul et l'aeul au petit-fils!

Mon grand-pre dsire ajouter ici quelques mots de sa main.

   "Au nom de Dieu, _amen_!

   "Il peut arriver que je sois spar des miens, avant d'avoir pu
   leur faire connatre mes dernires volonts. Je n'ai aucune
   disposition gnrale  faire au sujet de mes biens, mais je
   souhaite reconnatre les soins et le dvouement de mon cher
   petit-fils, Louis Lopraz, ici prsent, et, comme il m'est
   impossible de lui offrir le moindre cadeau en un jour tel que
   celui-ci, je prie mes hritiers d'y suppler en lui donnant de ma
   part:

   "Ma montre  rptition;

   "Ma carabine;

   "Ma Bible, qui tait dj celle de mon pre;

   "Enfin mon cachet d'acier, o sont graves mes initiales, qui se
   trouvent les mmes que celles de mon filleul et petit-fils.

   "Ces faibles marques de souvenir lui seront prcieuses, j'en suis
   convaincu,  cause de l'amiti qui nous unit, et que la mort
   elle-mme laissera subsister entre nous.

   "Telle est ma volont.

   "Au chalet d'Anzindes, le 1er janvier 18....

    "LOUIS LOPRAZ."

Mon vnrable ami, permettez qu' mon tour je vous exprime dans mon
journal ma vive reconnaissance; c'est, je le sens, un bonheur
inestimable pour moi d'avoir vcu avec vous dans cette retraite carte:
je n'avais pas besoin de rcompense, ou du moins le bon tmoignage que
vous daignez me rendre devait me suffire. Puissiez-vous jouir encore
longtemps de la socit de nos amis et de nos proches! C'est par ce voeu
filial, o ils sont si intresss, que je commencerai la nouvelle anne.


    Le 2 Janvier.

Depuis longtemps nous n'entendons plus aucun bruit du dehors, et notre
rclusion est toujours plus profonde. Nous en concluons qu'il est tomb
beaucoup de neige nouvelle et que probablement le chalet est tout  fait
enseveli sous cette masse. Cependant le tuyau de fer la dpasse encore;
la fume sort toujours librement: aujourd'hui quelques flocons de neige
tombent par ce canal troit.

Ces blancs messagers de l'hiver sont la seule chose qui tablisse une
communication entre nous et le monde. Si notre horloge s'arrtait, nous
n'aurions plus aucune connaissance des heures. Il nous resterait
seulement, pour distinguer le jour de la nuit, la clart que nous
apercevons encore le matin par le haut du tuyau de fer.

En revanche, nous souffrons peu du froid dans notre caveau silencieux.
Nous aurions pu craindre davantage que le sjour n'en devnt malsain,
mais le petit courant d'air qui s'tablit dans la chemine suffit pour
le purifier en le renouvelant.

Quand nous avons allum la lampe, et que, livrs  nos occupations
journalires, nous sommes assis devant un feu brillant, nous oublions
quelquefois notre malheur et nous retrouvons un peu de gat. A ces
moments-l, j'en suis sr, notre position serait un sujet d'envie pour
tel ou tel de mes camarades. N'avons-nous pas dsir souvent d'tre
Robinson dans son le dserte? Et pourtant la barrire de l'Ocan, qui
le sparait des autres hommes, tait bien plus difficile  franchir. Il
n'avait d'esprance que dans l'arrive de quelque vaisseau gar, et
nous, nous sommes assurs que cette neige s'coulera tt ou tard. Dieu
veuille seulement garder jusque-l notre vie!


    Le 4 Janvier.

Il m'a t impossible de prendre la plume hier au soir, ou plutt je n'y
ai pas song. Hlas! j'avais bien autre chose  faire.

La journe s'tait passe tranquillement. Grand-papa ne s'tait pas
trouv beaucoup d'apptit; mais il ne se plaignait d'aucun mal. Le soir,
aprs souper, comme il tait assis au coin du feu, jouissant avec moi de
ce moment, le plus agrable de la journe, il a tout  coup pli, il
s'est affaiss sur lui-mme, et, sans mes prompts secours, il aurait
gliss jusque dans le feu.

J'ai pouss un cri d'effroi; je l'ai pris dans mes bras, et, par un
effort dont je me serais cru incapable, je l'ai transport jusque vers
notre lit, o je l'ai d'abord assis, puis couch tout de son long. La
tte et les mains taient froides; le sang avait reflu au coeur, et je
me suis bien gard de rien placer d'lev sous la tte du malade; je me
suis rappel  l'instant une instruction, qu'il m'avait donne,
quelques jours auparavant, pour des cas pareils. J'ai laiss la tte
basse, et le sang n'a pas tard d'y revenir. La connaissance est revenue
en mme temps.

--O suis-je? eh quoi! sur mon lit? a dit mon grand-pre.

--Sans doute, ai-je rpondu. Vous avez eu un instant de
dfaillance...... j'ai cru devoir vous placer ici, et vous voyez que
j'ai bien fait, car,  peine avez-vous t couch, que vous avez repris
connaissance.

--Il m'a port jusqu'ici! Dieu soit lou!  mesure que mes forces
diminuent, les tiennes augmentent, mon cher enfant. En somme, tu le
vois, nous ne perdons rien; nous trouvons au contraire, dans cette
rvolution naturelle, de nouveaux sujets, toi de bien faire, moi de
t'aimer.

Alors il m'a pass les bras autour du cou; je me suis agenouill auprs
du lit, et nous sommes rests ainsi longtemps. Enfin il a consenti 
boire quelques gouttes de vin, et il s'est senti ranim.

--Ne t'alarme point trop pour ce qui vient de se passer, m'a-t-il dit,
au bout de quelques moments, avec tranquillit. Je l'attribue  la
fantaisie qui m'a pris de goter un peu de ton fromage de chvre. Je
devais prvoir, puisque le lait m'est contraire, que cela me
conviendrait encore moins. La crise est passe, et je sens  prsent que
le sommeil approche. Cet assoupissement salutaire est aussi agrable que
les avant-coureurs de l'vanouissement taient pnibles.

En effet mon grand-pre n'a pas tard  s'endormir; j'ai veill quelque
temps auprs de lui, puis, quand je l'ai vu si bien, j'ai bni Dieu, et
me suis mis  mon tour sous sa garde.

Aujourd'hui j'ai t fort occup des soins du mnage. Sur l'observation
de grand-papa, que notre linge, nos bas, avaient besoin d'tre lavs, je
l'ai press de rester au lit, et j'ai fait la lessive, aussi bien du
moins qu'on peut la faire sans savon. Il m'a dirig dans mon travail. Un
linge assez grand, qui nous sert de nappe, nous a permis de sparer la
cendre des nippes  laver. Un baquet a fait l'office de cuvier. J'ai
pass ensuite ces hardes  l'eau chaude: le soir tout s'est trouv prt
 scher autour du feu. Je vais laisser les choses dans cet tat
jusqu' demain. Quelques braises qui restent, la chaleur du foyer et le
courant d'air achveront cette opration essentielle.

J'oubliais de dire qu'ayant vu, ce soir, mon grand-pre se frotter le
corps et les membres, je l'ai pri de recevoir encore pour cela mes
faibles secours. Pendant une heure je l'ai frictionn avec un morceau de
la couverture de laine, que nous avons consacr  cet usage. Il est
persuad que rien n'est plus propre  ranimer chez lui la circulation du
sang,  lui tenir lieu de l'exercice qu'il ne peut prendre, et du grand
air, auquel il nous faut renoncer pour longtemps.

Hlas! j'ai trouv son pauvre corps dans un tat de maigreur
bien-affligeant! Pendant que je lui rendais ce lger service, il ne
cessait de me remercier.

--Il me semble, disait-il, que tu me rends la vie. Je sens une chaleur
douce renatre dans mes membres: je respire plus librement.

Toutes ces paroles me donnaient une nouvelle ardeur. Et, comme il
s'inquitait de ma peine:--Ne voyez-vous pas, lui ai-je dit en souriant,
que je prends moi-mme un trs-bon exercice? Je vous assure qu'en vous
faisant du bien, je m'en fais aussi, et je vous prie d'user souvent d'un
remde si salutaire pour le mdecin.

Le malade repose doucement auprs de moi, et, cependant, je me suis
amplement ddommag de mon silence de la veille, en crivant ce soir
l'histoire de deux jours.


    Le 5 Janvier.

Mon grand-pre m'a parl ce matin de son tat, sans me rien dguiser.
Toutes ses paroles retentissent encore  mon oreille. Quelle douceur et
quelle sagesse! Je serais impardonnable si je n'en profitais pas, tout
jeune que je suis.

"Mon enfant, m'a-t-il dit, aprs m'avoir fait asseoir  son chevet, je
ne peux plus me le dissimuler: le terme de ma vie n'est pas loign.
Pourrons-nous enchaner assez longtemps mon me  cette poussire, pour
que je voie le jour de ta dlivrance? Je l'ignore, mais je n'ose gure
l'esprer; ma faiblesse augmente avec une rapidit qui m'tonne, et il
est  prsumer que je te laisserai achever seul nos tristes quartiers
d'hiver.

"Tu seras, je n'en doute point, plus afflig de notre sparation que
troubl de ton isolement, et tu ressentiras plus de douleur que de
crainte; mais je compte assez sur ton courage et ta pit, pour tre
persuad que tu ne tomberas point dans un coupable abattement; tu te
souviendras de ton pre, que tu dois revoir sans doute, et cette pense
te soutiendra. Tu reconnatras bientt qu'aprs ma mort, les dangers que
tu peux courir dans ce chalet ne seront point aggravs. Au contraire,
j'tais plutt un obstacle pour toi: tu n'auras plus  craindre la
disette, et peut-tre, au moment de quitter la montagne, seras-tu moins
embarrass. Je t'engage seulement  prendre patience. Ne t'expose pas
trop tt. Quelques jours de plus ou de moins ne doivent pas tre
compts, dans une captivit si longue, et tu risques tout, en devanant
le moment favorable.

"Quelle raison aurais-tu de te presser si fort? Ta sant, jusqu' ce
jour, n'a point souffert de notre captivit. Tu n'auras plus, il est
vrai, nos entretiens pour te distraire; mais combien de prisonniers sont
condamns au silence pendant de longues annes! Encore ont-ils souvent
la conscience trouble de remords; et toi, tu seras soutenu par le
consolant souvenir du devoir accompli. Une seule chose m'inquite, mon
cher Louis: s'il faut te le dire, je crains l'effet de ma mort sur ton
imagination. Quand tu verras ce corps priv de vie, il te causera un
sentiment d'effroi, et peut-tre d'horreur, bien peu raisonnable, mais
que beaucoup de gens ne savent pas surmonter.

"Et pourquoi craindrais-tu la dpouille de ton vieil ami? As-tu peur de
moi quand je sommeille? L'autre soir, quand j'tais vanoui, tu ne m'as
pas jug capable de te nuire: tu n'as vu que la ncessit de me
secourir, et tu as fait ton devoir en homme courageux. Eh bien! si tu me
vois tomber dans ce dernier vanouissement que l'on nomme la mort,
conduis-toi avec la mme sagesse. Mon corps n'attendra plus de toi qu'un
dernier service: ose le lui rendre, quand la nature t'avertira que le
moment en est venu. Tes forces y suffiront; tu l'as prouv l'autre soir,
quand tu m'as port sur ce lit.

"Tu vois cette porte; elle conduit  la laiterie, o nous n'entrons
jamais, parce qu'elle nous est inutile, c'est l que tu creuseras une
fosse aussi profonde que tu pourras, pour y dposer mon corps, en
attendant que vous veniez l'enlever, et lui donner, ce printemps, une
spulture rgulire dans le cimetire du village.

"Aprs ces tristes moments, tu te sentiras bien isol dans cette
demeure; tu verseras beaucoup de larmes; tu m'appelleras peut-tre, et
je ne rpondrai pas: ne t'gare point en regrets inutiles; adresse-toi
seulement  Celui qui nous rpond toujours, quand nous l'invoquons avec
confiance. Tu n'auras jamais mieux compris ce que peut son secours. Tout
te manquera, mais il te tiendra lieu de tout."

Telles sont les exhortations que mon grand-pre m'a adresses ce matin;
et, comme s'il se trouvait soulag de me les avoir faites, il s'est
montr depuis plus tranquille, plus serein et presque joyeux. Pour moi,
je ne peux me persuader qu'un esprit si libre et si ferme habite un
corps prs de se dissoudre. Le danger a t mis sous mes yeux, et il me
semble encore loign. Dieu veuille confirmer mes heureux
pressentiments!


    Le 6 Janvier.

Encore un jour accompli! C'est ce que nous rptons chaque soir. J'ai
toujours plus de sujets d'impatience, et il me semble que le printemps
ne viendra jamais. Serait-ce la crainte de l'isolement, dont mon
grand-pre me prsentait l'image, qui causerait mon inquitude? Je
cherche  repousser ces lches sentiments; je ne veux plus penser  moi,
afin que Dieu me trouve plus digne de sa faveur. Ah! si je lui demande
de gurir mon aeul, ce n'est pas dans mon intrt, ni pour m'pargner
l'horreur de la solitude!


    Le 7 Janvier.

L'obscurit est plus triste pour les malades; on dit mme qu'elle peut
nuire  la meilleure sant. La lumire est faite pour l'homme et l'homme
pour la lumire. Nous nous sommes aviss ce matin d'un moyen de mnager
l'huile, sans demeurer tout  fait dans les tnbres. Nous avons
fabriqu un lumignon avec une tranche mince de bouchon de lige, 
laquelle nous avons fix une mche trs menue. Cette faible clart
suffit  mon travail; elle rjouit un peu mon grand-pre. Nous en
userons ainsi  l'avenir, et nous n'allumerons gure la lampe, car je
reconnais, dans ce moment, qu'il m'est  la rigueur possible d'crire
sans cela.

Sans doute, les personnes accoutumes  l'clairage de la plus modeste
cabane, pendant les soires d'hiver, trouveraient notre demeure bien
sombre; mais, aprs les tnbres o nous avons vcu si longtemps, il
nous semble assez doux de nous entrevoir l'un l'autre, d'aller et de
venir sans marcher  ttons, et de pouvoir enfin distinguer, par cette
lueur paisible, notre jour de notre nuit.

Une couche d'huile nage dans un verre d'eau, rempli aux trois quarts, et
sur cette huile flotte notre petit soleil. Nous l'avons plac sur la
table, et,  sa clart, il n'est pas impossible d'entrevoir les objets
qui garnissent notre cuisine. Ce demi-jour, semblable aux premires
blancheurs de l'aube, porte au recueillement et dissipe la tristesse; il
rappelle ces glises o la lampe veille pour inviter  la prire. Aucune
des actions de mon grand-pre ne m'chappe; je le vois souvent joindre
les mains, et lever les yeux ou les fixer sur moi. Ah! je devine alors
sa pense, et, sans nous consulter, nous formons ensemble le mme voeu.


    Le 10 Janvier.

Mon Dieu, vous l'avez ordonn!.. Je suis seul avec vous, loin de tout le
monde! C'est avant-hier... Il m'est impossible de continuer, et de faire
le rcit de cette mort. Mon papier est baign de mes pleurs.


    Le 12 Janvier.

Oui, c'est bien aujourd'hui le 12 janvier, deux jours se sont couls
depuis que j'ai crit les lignes qui prcdent.... La raison revient;
elle sera la plus forte, s'il plat  Dieu. Si je ne sentais pas que le
Seigneur habite en moi, auprs de moi, je mourrais aussi, et de ma seule
frayeur.


    Le 13 et le 14 Janvier.

Je m'tais couch le 7 plein d'esprance, mon grand-pre me paraissait
mieux que de coutume; mais, avant que je fusse endormi, je l'entendis
gmir et me levai en sursaut. Sans attendre qu'il me dt de venir  son
aide, je m'habillai, j'allumai le lumignon, qui tait tout prt, et je
demandai au malade ce qu'il prouvait.

--Une dfaillance, me dit-il; ce sera comme l'autre jour, ou
peut-tre.....

Ici il s'arrta.

--Voulez-vous prendre une cuillere de vin, mon cher grand-papa?

--Non, mon enfant, humecte-moi seulement les tempes et frotte-moi les
mains avec du vinaigre.... et.... prends l'_Imitation de Jsus-Christ_.
Lis, mon enfant, cet endroit que tu sais.... o j'ai plac un signet par
prcaution.

J'obis, et, quand j'eus frott ses mains et ses tempes avec le
vinaigre, j'allumai la lampe, pour y mieux voir; je me mis  genoux, et
je lus en tremblant la page indique.

C'tait au livre IV, le commencement du chapitre IX: "Seigneur, tout ce
que le ciel et la terre renferment vous appartient. Je veux m'offrir 
vous en oblation volontaire et demeurer ternellement avec vous."
Jusqu' ces mots: "Je vous offre aussi tout le bien qui est en moi,
quoiqu'il soit bien faible et bien imparfait, afin qu'il vous plaise de
le rformer et de le sanctifier, de l'avoir pour agrable et de le
perfectionner de plus en plus, et de me conduire  une bonne et
heureuse fin, quoique je sois paresseux, inutile et le moindre des
hommes."

Quand je fus arriv  cet endroit, il m'interrompit, me fit approcher,
prit mes mains dans les siennes, et fit une prire dont je vais
recueillir fidlement tout ce que j'ai pu retenir.

"Seigneur, au moment o je vais comparatre devant vous, je ne devrais
tre occup que de mon salut, et trembler dans l'attente de vos
jugements: pardonnez-moi de ne pouvoir carter de ma pense un autre
sujet d'inquitude! Vous me rappelez  vous, et je vais laisser dans la
solitude ce cher enfant! Aprs l'avoir spar de son pre, je vais
moi-mme l'abandonner!

"Je tremble  l'ide de ce qu'il va souffrir; je crains surtout que sa
foi ne faiblisse, et qu'il ne manque de confiance en vous. Vous
m'entendez, Seigneur: exaucez-moi! Qu'en ce point mon exemple lui
profite, et que, me voyant mourir en paix, il apprenne  vivre comme je
vais mourir!

"Hlas! j'avais souhait de redescendre avec lui de la montagne, et de
revoir nos forts et nos vergers; vous ne l'avez pas permis; mais vous
permettrez que mon petit-fils les revoie. Inspirez-lui pour cela la
fermet et la prudence ncessaires! Qu'il soit aprs ma mort ce qu'il
fut pendant ma vie, attentif, persvrant, courageux! Que son pre, que
nos amis, n'aient pas  me reprocher de l'avoir perdu, en l'amenant ici!

"S'il doit leur tre rendu, je bnis mon sort; car, je le sens,
l'preuve  laquelle vous l'avez expos par mon entremise lui sera
salutaire; il n'oubliera jamais les impressions qu'il a reues dans
cette demeure.

"Pardonnez-moi, Seigneur, de m'occuper si longtemps de lui; c'est votre
gloire encore que je cherche au milieu de ces tribulations, et je suis
plus inquiet du salut ternel de mon cher Louis que des dangers qui
pourront menacer sa vie."

Telles furent  peu prs ses paroles. Il les pronona lentement, d'une
voix faible, et  des intervalles assez longs; puis il me fit rciter
les prires que je savais par coeur; il retrouvait lui-mme par moments,
dans sa mmoire, des passages de la Bible et des paroles du Sauveur, et
les rptait avec une ferveur et une rsignation qui me faisaient fondre
en larmes.

J'ajouterai une circonstance bien peu importante, mais qui augmenta
encore mon attendrissement: Blanchette, surprise peut-tre de voir
briller la lumire  une heure inaccoutume, se mit  bler
opinitrment.

--Pauvre Blanchette! dit le mourant; il faut que je la caresse encore
une fois. Va la dlier, mon enfant, et amne-la auprs du lit.

Je fis ce qu'il dsirait, et Blanchette, suivant ses habitudes
familires, posa sur le bord ses deux pieds de devant, cherchant s'il
n'y avait rien  gruger. C'est que nous l'avions accoutume  recevoir
ainsi de notre main quelques grains de sel. Je crus faire une chose
agrable au malade d'en mettre un peu dans sa main: Blanchette ne manqua
pas d'y courir et de la lcher longtemps.

--Sois toujours bonne nourrice! dit-il, en lui passant avec effort la
main sur le cou; puis il dtourna la tte: je ramenai Blanchette  sa
crche et  son lien.

Depuis, le mourant ne pronona gure de paroles suivies; seulement il me
fit entendre qu'il dsirait que je restasse auprs de lui, ma main dans
la sienne; je sentais par intervalles une lgre treinte, et comme ses
regards me parlaient en mme temps, je compris qu'il recueillait ses
dernires forces pour m'exprimer sa tendresse, et qu'il ne cesserait de
penser  moi qu'en cessant de vivre.

Je lui adressai quelques mots affectueux; alors ses regards se
ranimrent, et je vis que je lui ferais plaisir de continuer. Je me
penchai donc vers lui, et je lui dis avec toute la fermet dont je fus
capable:

--Adieu, adieu! au revoir, dans le ciel! Je vais m'efforcer d'tre
fidle  vos leons, pour obtenir une si belle rcompense. Je crois en
Dieu notre pre; je crois aux compassions et aux mrites du Sauveur; ne
vous alarmez pas  mon sujet: vous m'avez si bien prpar, que Dieu seul
m'est ncessaire aujourd'hui.

Ici mon pauvre grand-papa me pressa la main plus vivement; et, faisant
un effort inutile pour me rpondre, il ne put exprimer sa joie que par
un soupir.

--Je me souviendrai, lui dis-je encore, de tous vos conseils pour ma
conservation. Pour l'amour de vous, je ne ngligerai rien de ce qui
pourra prolonger ma vie et me tirer de ce chalet. Adieu, mon cher
grand-pre! Hlas! vous trouverez dans le ciel ma mre et peut-tre mon
pre: dites-leur que je m'efforcerai de suivre toujours leur exemple et
le vtre. Adieu! adieu!

Je sentis encore une treinte, bien faible: ce fut la dernire. Sa main,
qui s'tait refroidie peu  peu, laissa chapper la mienne; il
s'teignit sans effort, sans convulsion, sans faire entendre un soupir.

Mes plus affreux moments, depuis lors, n'ont pas t les premiers. C'est
quand j'ai fait lentement un retour sur moi-mme, et que je me suis vu
seul dans cette triste demeure auprs.... d'un cadavre; c'est alors que
j'ai senti un frmissement involontaire, surtout quand la nuit fut
revenue.

Le matin, j'avais eu assez de prsence d'esprit pour monter l'horloge et
pour traire Blanchette; le froid me contraignit d'allumer du feu: cela
m'occupa; mais ensuite je tombai dans un morne engourdissement.
Malheureusement, il s'leva le soir un vent assez violent pour me faire
entendre ces gmissements lugubres auxquels je n'tais plus accoutum.

J'tais au coin du feu; je veillais  la triste clart du lumignon,
tournant le dos au lit: peu  peu je sentis un frisson me gagner; je
n'tais plus le matre de mes ides; mon trouble serait all en
augmentant, et il aurait pu me devenir funeste, si je ne m'tais pas
avis, pour le faire cesser, d'un moyen que l'on aurait jug propre 
l'augmenter. Je m'approchai du corps, d'abord avec contrainte, puis avec
plus de rsolution: je le regardai; j'osai le toucher. Ce fut un moment
pnible; cependant je persistai, je rptai mon action plusieurs fois,
et je m'aperus que mon saisissement diminuait par degrs.

Ds lors je ne cessai pas,  de courts intervalles, de revenir auprs de
cette cendre; j'en pris les soins que les personnes accoutumes  ces
offices prennent avec tant de sang-froid. L'expression de la figure
tait si calme et si douce qu'elle m'arrachait des larmes.

--Non, disais-je en sanglotant, la dpouille de mon vieil ami ne me fait
point de peur.

Cependant mes angoisses recommencrent, quand je sentis l'approche du
sommeil:  mon ge, on n'y rsiste pas. Irais-je me coucher  ct du
cadavre? Ma rsolution ne me porta pas jusque-l, et je cherchai, il
faut l'avouer, un bien misrable secours contre la frayeur
superstitieuse que je sentais renatre: c'est auprs de Blanchette que
j'allai me rfugier. La chaleur et le mouvement de la vie, que je
trouvai auprs de ce pauvre animal; le petit bruit qu'elle faisait en
ruminant, me rendirent quelque assurance.

Mais pourquoi, le lumignon une fois teint, ai-je commenc  trembler de
tous mes membres? Pauvre enfant que je suis! Quelle sret est-ce que je
trouvais dans cette faible lumire? Mon souffle l'teint, ma main la
rallume, sa vie dpend de ma volont, et j'attachais ma tranquillit 
cette flamme!

Enfin le Tout-Puissant, que j'invoquai avec ferveur, eut piti de moi;
il me rendit plus calme, et je m'endormis profondment.

Le lendemain, ds mon rveil, je recommenai mes combats de la veille;
je m'occupai le plus possible de la chvre et de mon mnage, et surtout
je m'approchai frquemment du corps; je tins mme assez longtemps dans
mes mains cette tte vnrable et chre. Plus mon effroi passait, plus
je sentais ma tristesse augmenter, et je me sus bon gr d'un changement
si raisonnable et si naturel.

Mes penses se portrent alors vers les soins de la spulture, et je me
rappelai ce que mon grand-pre m'avait dit. Il se prsentait  moi des
difficults, qui me donnaient une inconcevable apprhension. Au reste,
je repoussai pour le moment toutes ces ides. Mon grand-pre m'avait
parl, et, je le crois, avec une intention secrte, du danger des
inhumations prcipites; je rsolus donc d'attendre que la nature me
fort d'accomplir ce dernier devoir. La vive affection que j'avais pour
mon aeul m'empcha de cder au lche dsir d'loigner de moi le plus
tt possible un spectacle repoussant.

Le moment de retourner au sommeil fut presque aussi pnible que la
veille. Je m'avisai, pour me rendre un peu de fermet, de boire quelques
gouttes de ce vin trop mnag par le dfunt.

Quand j'eus vers dans son verre la quantit qui me parut suffisante, je
fus pris, avant de le porter  mes lvres, d'un pnible serrement de
coeur:--Secours inutile! me suis-je dit; et je me rappelais avec quel
plaisir j'avais vu mon cher grand-pre l'essayer pour la premire fois.
Le manque d'habitude, et l'extrme besoin que j'avais de me fortifier
aprs tant d'preuves, firent agir le vin efficacement, et j'eus encore
une bonne nuit.

Le 10 janvier, j'ai essay d'crire mon journal: il m'a t impossible
de poursuivre; cependant, ce jour-l, ds le matin, j'tais dans une
situation d'esprit bien plus satisfaisante. La prire me rendait du
courage; mon imagination se calmait peu  peu, et, comme mon grand-pre
me l'avait prdit, la frayeur faisait place aux regrets.

Que j'ai vers de larmes sur votre corps, mon vnrable ami! Je voyais
pourtant la mort y laisser des traces livides. Mes sens se seraient
rvolts, si mon coeur avait t moins occup. Vainement j'tais averti
qu'il devenait pressant de vaquer  la spulture: je ne pensais qu'aux
moyens de conserver plus longtemps ces restes chris. Enfin, je me
rappelai la volont divine si vivement exprime dans l'criture, et
toujours d'accord avec la raison et la nature: _Le corps retourne  la
terre, d'o il a t tir_.

Je pris mes outils, et j'ouvris la porte de la laiterie.

--Ainsi, me disais-je, tu passes par tous les emplois! Aprs avoir t
garde-malade et mdecin, te voil fossoyeur! Tu vas faire toi-mme les
choses que les parents vitent de voir!

Les premiers coups me rebutrent; je fus oblig de m'interrompre. Ce
n'taient pas les bras qui refusaient d'agir; c'tait mon esprit qui se
troublait, et qui m'tait l'nergie ncessaire. Chaque fois que je
frappais le terrain, un cho retentissant rpondait de la vote,
construite en pierres. Il fallut m'accoutumer  ce bruit, et je
consacrai la journe tout entire  un travail qui n'aurait pas d me
prendre plus de deux heures.

En effet le sol se trouva sablonneux et lger, et,  la fin, je pouvais
l'enlever avec la pelle, sans qu'il ft ncessaire de la bcher
auparavant. Je profitai de cette facilit pour creuser une fosse
profonde; car, me disais-je, si le chalet doit tre abandonn quelque
temps, soit que j'en sorte, soit que je meure  mon tour, je dois faire
mon possible pour que le corps soit  l'abri des animaux carnassiers.
D'ailleurs le soin de la salubrit exigeait que la spulture ft assez
profonde, pour qu'il ne s'exhalt aucune odeur du lieu o elle tait
faite. Je poursuivis donc mon lugubre travail, jusqu' ce que je fusse
cach dans la fosse de toute ma hauteur.

L'horloge sonnait dix heures. La nuit tait venue et ses noires penses
avec elle. Car, sans rien voir au-dehors, l'ide que les tnbres y
rgnaient me faisait prouver, jusque dans le chalet, les tristes
impressions de la nuit. Je n'eus pas le courage d'achever
l'ensevelissement, quoique la chose ft devenue pressante. Je m'avisai,
pour dguiser l'odeur qui se rpandait, de brler du foin, et de faire
des fumigations de vinaigre. Mais la chvre en fut incommode. Ses
ternuments m'avertirent qu'en prenant des prcautions pour moi, je la
faisais souffrir, et je m'arrtai.

L'exercice violent que j'avais fait m'aida bientt  retrouver le
sommeil. Il ne fut suspendu quelques moments que par les caresses de
Blanchette, qui semble s'arranger trs-bien de m'avoir si prs d'elle,
et qui ne refuse point de me servir d'oreiller.

Le 11 janvier, ma premire pense,  mon rveil, fut de terminer ma
pnible tche, et, quand j'eus allum la lampe, je sentis encore mon
courage diminuer. Il fallut avoir de nouveau recours  des moyens dont
j'aurais d savoir me passer: au lieu de djeuner, comme toujours, de
lait chaud et de pommes de terre, je pris un peu de pain et de vin.
Cette nourriture me rendit quelque fermet, dont je ne pouvais faire
honneur  mon caractre, mais dont je profitai sans retard. J'avais
rflchi d'avance aux moyens d'excution, et j'avais tout prpar la
veille. Je plaai sur deux escabeaux,  ct du lit, une planche assez
large et assez longue, celle-l mme dont la chute m'avait fait
retrouver l'_Imitation de Jsus-Christ_. Ensuite je montai sur le lit,
et, passant une corde sous la partie suprieure du corps, je russis par
mes efforts  faire glisser cette extrmit sur la planche. Je n'eus
aucune peine  placer ensuite de la mme manire la partie infrieure.
Je liai le corps sur la planche, et, quand je le vis ainsi, les mains
croises sur la poitrine, se laissant traiter  ma volont, et penchant
tristement la tte de ct, je me mis  fondre en larmes et  pousser
des cris.

--Mon grand-pre!.... Vous m'abandonnez! Vous ne m'entendez plus! Vous
ne voulez plus me rpondre!

Sais-je toutes les paroles insenses que j'adressai  cette matire
morte, dans les transports de mon garement? Il aurait dur plus
longtemps peut-tre, si j'avais eu un consolateur auprs de moi; ce
qu'on m'aurait dit et irrit et entretenu ma douleur; mais, quand je
vis cette froide cendre aussi insensible  mes plaintes qu' mes
actions, son immobilit me rendit bientt le calme dont j'avais besoin.

J'avais prpar deux rouleaux de bois: je les plaai convenablement, et,
retirant avec prcaution l'escabeau qui soutenait le bas du corps, je
fis toucher  terre doucement l'extrmit de la planche. Malgr tous mes
efforts, l'opration ne me russit pas aussi bien de l'autre ct, et la
chute du corps fut assez brusque pour me donner un battement de coeur,
qui me fora encore de m'arrter.

Mon cher grand-pre, quand vous m'appreniez, devant notre maison, 
voiturer sur des rouleaux un corps pesant, nous ne pensions pas que je
ferais usage de vos leons dans une occasion si triste. Le souvenir de
ce que vous m'aviez dit alors se prsenta vivement  mon imagination; je
croyais encore vous entendre; et, quand le mouvement que je donnai  ce
funbre fardeau agita la tte, comme si elle et fait des signes
d'approbation, je fus si saisi, que je dtournai les yeux, ainsi que
font, de peur du vertige, les personnes qui marchent au bord d'un
prcipice.

J'avais aplani le chemin: le corps fut bientt prs de la fosse. Il
m'aurait t facile de l'y laisser choir: je ne pus me rsoudre  le
traiter avec si peu de mnagements. Deux petites planches, places en
travers, le soutinrent au-dessus de la fosse. Celle qui portait les
pieds une fois enleve, il se trouva plac dans une position oblique,
aprs avoir fait encore une chute que je ne sus pas modrer; une corde
que je passai sous les paules, aprs avoir fix solidement un des bouts
 un pieu, me permit ensuite de laisser couler doucement le corps
jusqu'au lieu de son repos.

Toutes les difficults taient surmontes; ce qui me restait  faire ne
me donnait, quant  l'excution, aucune inquitude: je pus m'abandonner
librement  ma douleur. Assis sur la terre amoncele, je pleurai
longtemps auprs de cette fosse ouverte. Je ne pouvais me rsoudre 
jeter les premires pelletes de terre.

--Avant d'accomplir ce triste devoir, me suis-je dit, remplissons de mon
mieux celui du prtre.

Je me suis agenouill aussitt, et j'ai cherch dans ma mmoire tout ce
que je savais de prires et de passages propres  cette crmonie. J'ai
pris l'_Imitation de Jsus-Christ_, je la connaissais assez bien pour
qu'il ne me ft pas difficile d'y trouver des endroits tels que le
moment me les faisait dsirer, et que mon grand-pre les et lui-mme
indiqus.

O mon bienheureux aeul, c'tait moi seul maintenant qui avais besoin de
consolation, et c'est avec une joie qui approchait du ravissement que je
lus, en prsence de vos restes mortels, le chapitre de l'_homme juste et
pacifique_ et celui _de la puret du coeur et de la simplicit
d'intention_. Tant de traits pouvaient s'appliquer  vous, que l'auteur
me paraissait avoir pris  tche de vous peindre.

"Commencez, dit-il, par bien tablir la paix en vous-mme, et vous
pourrez ensuite la procurer aux autres."

--C'est ce que vous avez fait, homme juste et bon, et votre paix est
devenue la mienne.

"L'homme pacifique rend au prochain plus de services que l'homme
savant," dit l'_Imitation_.

--Je ne peux imaginer,  mon ami, ce qui manquait  votre savoir,
quoique vous ayez cent fois parl de votre ignorance; mais vous tiez si
bienveillant et si doux, que vous me donniez un dsir ardent de vous
tmoigner mon amour par ma docilit, et de faire paratre ma docilit
par mes progrs.

"Si vous tiez bon et pur au-dedans de vous, ainsi s'exprime le livre,
vous verriez sans nuage et vous comprendriez toutes choses. Un coeur pur
pntre le ciel et l'enfer. Chacun juge des choses du dehors selon les
dispositions de son intrieur."

--Vous tiez bon et pur, mon grand-pre, aussi lisiez-vous dans mon
coeur plus facilement et plus nettement que moi-mme. Vous avez d me
trouver souvent bien rprhensible, et pourtant votre indulgence
surpassait encore votre pntration; vous aviez beau me connatre, vous
ne cessiez pas de m'aimer.

Voil une partie des choses que je lui disais avec tendresse. Il me
semblait qu'en parlant  haute voix je sortais de ma solitude. Le livre
me rpondait et entretenait mon motion. Enfin l'puisement m'arrta; je
rentrai en moi-mme, et je ne diffrai plus ce qui me restait  faire.
En un moment la fosse fut comble. Je passai le reste du jour  graver
avec la pointe de mon couteau l'inscription suivante sur une petite
planche d'rable:

    ICI REPOSE LE CORPS DE PIERRE-LOUIS LOPRAZ,
    MORT DANS LA NUIT DU 7 AU 8 JANVIER 18..,
    DANS LES BRAS DE SON PETIT-FILS LOUIS LOPRAZ,
    QUI L'A ENSEVELI LUI-MEME.

Je clouai la planche  un pieu, que je plantai sur la tombe; aprs quoi
je fermai la porte, et je rentrai dans cette cuisine, o je n'avais plus
d'autre compagnie que Blanchette.

Cependant, bien que je me sentisse plus  mon aise depuis que le cadavre
ne gisait plus sur le lit, je vis bien que je n'avais pas surmont toute
ma faiblesse. Je rsolus de la combattre. Je m'tais empress de fermer
 cl la porte de la laiterie: j'allai l'ouvrir aussitt, et ne la
fermai qu'au loquet. Je pris aussi avec moi-mme l'engagement de faire 
la tombe des visites frquentes, et toujours sans lumire. J'ai commenc
depuis deux jours; c'est l que je vais prier soir et matin.

La journe d'avant-hier m'a sembl vide et fatigante. Les soins
pressants qui m'avaient occup jusque-l ne me demandaient plus les
mmes efforts, et c'est contre moi-mme que j'ai d combattre. Je
cherchais dans le travail une distraction, que je ne pouvais trouver; je
me suivais par la pense dans tout ce que je voulais faire, et je ne
pouvais sortir de moi. Le soir j'ai essay d'crire, et, cette fois
encore, la chose m'a t impossible.

Hier, qui tait le 13, l'ide m'est venue de relire ce journal, depuis
la premire page. On croira sans peine que cette lecture m'a vivement
mu, mais je dois dire qu'elle m'a fait aussi du bien, en me rappelant,
avec une force nouvelle, les leons et les vertus de mon grand-pre.
Aussitt que j'eus achev, je sentis le besoin d'pancher ma douleur
dans ce mmorial, entrepris par ses conseils. Enfin j'ai consacr la
journe d'hier et celle d'aujourd'hui  rapporter le douloureux
vnement qui a chang si tristement mon sort.


    15 Janvier.

Oui, mon sort est bien chang; je m'en aperois chaque jour davantage.
Quoi donc? Je possdais un ami, et j'osais me plaindre! Je comparais ma
position  celle que j'avais perdue! Combien je regrette maintenant
l'tat que j'ai dplor! Dieu me punit d'avoir t mcontent. Je suis
seul! je suis seul! cette pense m'a poursuivi tout le jour.


    Le 16 Janvier.

J'ai pass la journe dans le mme tat. Ds le matin je me suis senti
languissant et dcourag; et je me serais couch aussi dsol qu'hier au
soir, sans une circonstance, o je ne dois pas voir un miracle,
puisqu'elle n'a rien que de naturel, mais qui m'a frapp comme un
avertissement de la Providence.

J'avais achev ma veille silencieuse, je venais d'teindre le feu, et
j'allais teindre le lumignon, lorsque j'ai entendu un lger bruit dans
la chemine. C'tait un dbris qui tombait, envelopp de suie. La suie
s'est allume; elle a rpandu quelque odeur, et je me suis avanc sous
le canal, pour en observer l'tat et veiller  ma sret. Tandis que, la
tte penche en arrire, je cherchais inutilement, contre les parois,
des traces de feu, une toile brillante s'est montre au bord du tuyau
de fer, et je l'ai vue le traverser lentement.

Cette apparition n'a dur qu'un moment, cependant elle a suffi pour me
causer une vive motion.

Un des soleils que le Crateur a sems dans l'espace fait donc briller
jusqu' moi ses rayons, et me visite au fond de mon spulcre! Il me
parle de la puissance de mon Dieu! Il m'invite  l'adoration et 
l'esprance! Je n'ai pas manqu  cet appel; je suis tomb  genoux; et,
pour la premire fois, depuis bien des jours, j'ai retrouv dans mon
me cette ardeur que les leons de mon grand-pre avaient allume.


    Le 17 Janvier.

Qu'il est difficile de conserver et d'entretenir les salutaires
impressions qu'un bon mouvement produit en nous! Je m'tais couch plein
de joie, et je me suis lev aussi languissant que jamais. Je me
rappelais  peu prs l'heure  laquelle j'avais vu l'toile, et
j'esprais la revoir aujourd'hui; mais, soit qu'elle et chang de
position, ce que je ne sais pas trop, soit que le temps ft couvert, je
ne l'ai pas aperue.


    Le 18 Janvier.

Tandis que mon me cherche inutilement la nourriture qu'elle a perdue,
je suis, pour le corps, dans une abondance de biens, qui ne peut me
rjouir, mais qui doit me rassurer. La portion de lait de Blanchette que
je ne bois pas me sert  faire chaque jour un petit fromage: je prends
ce soin bien moins par prcaution que pour me distraire. Je ne
m'accoutume pas  la solitude; j'ai beau faire tous mes efforts pour
rappeler et retenir le sommeil, les journes me semblent n'avoir point
de fin.


    Le 19 Janvier.

J'cris pour crire. De quoi remplirai-je ce journal? S'il doit rester
fidle, il sera de la plus affreuse tristesse. J'essaie de prendre la
plume, comme auparavant, et de donner un peu de mouvement  mon esprit:
peine inutile! je ne peux sortir de mon engourdissement.


    Le 20 Janvier.

Le malaise que j'prouve est le plus grand que je connaisse. Mon premier
trouble, quand nous fmes prisonniers, ma frayeur, lorsque les loups
parurent nous assaillir, les scnes lugubres de la mort et de la
spulture de mon grand-pre ne m'ont pas fait souffrir autant que
l'accablement o me voil. C'est l'ennui que je sens! Je ne connaissais
pas ce supplice, auquel la prire mme ne peut m'arracher.


    Le 21 Janvier.

Tant que la chvre aura une main pour la nourrir, elle ne s'inquitera
pas des vides qui se font autour d'elle; je lui suffis comme aurait
fait mon grand-pre, comme ferait un tranger. Elle a besoin de moi sans
le savoir; elle profite de mes soins sans les reconnatre: je suis tent
quelquefois de le lui reprocher. Quelle folie! on ne peut pas tre
ingrat, quand on est sans intelligence.

Mais moi, qui suis clair de cette divine lumire, sais-je en faire
l'usage pour lequel Dieu me l'a donne? Suis-je plus reconnaissant que
cette brute ignorante? Ah! malheureux, saurai-je me prserver seulement
du murmure et du dsespoir?


    Le 22 Janvier.

Marquons cette date dans mon cahier. Elle ne me laissera pas d'autre
souvenir. Que suis-je devenu?


    Le 23 Janvier.

J'ai manqu de prir.... d'une mort soudaine, affreuse, et j'aurais t
surpris au milieu de mon coupable abattement. Dois-je encore appeler
ceci un miracle?--Eh! que m'importe de savoir comment Dieu agit, pourvu
que je ressente l'heureux effet des vnements dont il est le matre!

J'avais remarqu, depuis quelques jours, que le temps tait beaucoup
plus doux, et que la fume montait moins facilement: aujourd'hui, vers
deux heures aprs midi, j'ai entendu un bruit sourd, comme le roulement
du tonnerre; il s'est approch rapidement; il est devenu terrible, et
tout  coup j'ai ressenti une violente secousse.

J'ai pouss un cri. Quelques ustensiles taient tombs; une paisse
poussire remplissait la cuisine: le craquement des poutres m'avait
d'ailleurs averti que le chalet avait reu un choc violent; cependant je
voyais tout en bon tat autour de moi.

Je suis all faire une ronde dans les autres parties de la maison. A
peine entr  l'table, j'ai vu des traces effrayantes de l'accident;
beaucoup de pltras couvraient la terre; la muraille avait cd; elle
tait visiblement sortie de l'aplomb, mais elle restait debout; une
partie de la toiture avait t brise du ct de la montagne. C'tait
tout, et j'ai d en conclure que la masse qui avait caus le dommage
s'tait arrte contre le chalet. tait-ce une roche dtache de
l'escarpement qui le domine? N'tait-ce pas plutt une avalanche qui
s'tait forme un peu au-dessus,  la suite de l'adoucissement de la
temprature, et qui, n'ayant pas encore assez de force et de volume,
n'avait pu franchir l'obstacle oppos  sa chute?

Mon motion a t grande; elle dure encore; je remercie avec ferveur le
Tout-Puissant de l'avis qu'il a daign me donner; puisse mon coeur se
rveiller pour ne plus s'endormir! Oui, je le reconnais, cette nouvelle
preuve m'tait ncessaire. Je tombais dans un lche abattement; j'en
suis heureusement dlivr, et je vais en bnir mon Dieu sur la tombe de
mon aeul.


    Le 24 Janvier.

Le Seigneur m'envoie de nouveaux sujets d'inquitude; la chvre me donne
moins de lait. J'avais cru le remarquer depuis quelques jours;  prsent
je ne peux plus en douter.


    Le 25 Janvier.

Mon grand-pre a certainement prvu le cas o je resterais seul ici, et
m'a donn plusieurs avis, pour m'aider  sortir d'embarras. Il me disait
un jour: "Que ferions-nous si Blanchette cessait de nous donner du
lait? Il faudrait absolument nous rsoudre  la tuer, et nous en
nourrir."

Puis il me donna des explications sur la manire dont nous devions nous
y prendre pour conserver la chair.

En serai-je rduit  cette cruelle extrmit?


    Le 26 Janvier.

Si les choses n'empiraient pas, je pourrais tre sans inquitude.
Blanchette me donne encore assez de lait pour ma nourriture. Je ne peux
plus faire de fromage, il est vrai, mais j'en ai quelques-uns de
provision. J'ai examin ce qui me restait d'autres denres, et j'ai
pass le jour  calculer pour combien de temps elles suffiraient si je
n'avais pas autre chose. Cela ne va pas  quinze jours.


    Le 27 Janvier.

Le lait diminue et la chvre engraisse  mesure.

Ainsi, dans le cas o son lait me manquerait, la pauvre bte se prpare
 me nourrir de sa chair.


    Le 30 Janvier.

Une seule ide m'occupe maintenant: serai-je rduit  la ncessit de me
faire boucher? Faudra-t-il, pour soutenir ma triste vie, gorger celle
qui m'a nourri jusqu' prsent? Je n'ai plus qu'une demi-ration de lait.


    Le 1er Fvrier.

Hier le lait n'a pas diminu, mais cela m'a cot trop cher; j'avais
donn  la chvre triple mesure de sel; elle avait bu davantage: je l'ai
connu  la traire. Malheureusement il me serait impossible de continuer
ainsi, car, si je dois tuer ma pauvre Blanchette, le sel me sera
ncessaire. Tuer Blanchette!...

Aujourd'hui j'ai t plus conome de sel, aussi la quantit de lait
s'est-elle trouve bien moins considrable.


    Le 2 Fvrier.

J'avais ou dire que les poules trop grasses et trop bien nourries
faisaient moins d'oeufs, et j'ai imagin ce matin rduire la quantit de
foin que je donne  Blanchette, jugeant que peut-tre j'obtiendrais un
effet semblable. J'ai bien mal russi. Moins bien nourrie, elle m'a
donn encore moins de lait que la veille. J'ai eu de plus le chagrin de
l'entendre bler tristement la moiti du jour.


    Le 3 Fvrier.

J'ai fait une nouvelle exprience, aussi inutile que celle d'hier: j'ai
voulu forcer Blanchette  manger de la paille en place de foin,
imaginant que peut-tre ce changement de rgime amnerait un changement
dans les effets de la nourriture. La chvre ne s'est dcide que
trs-difficilement  ce que je voulais, et, soit dpit, soit souffrance,
elle m'a donn  peine quelques gouttes de lait.


    Le 4 Fvrier.

Je ne la tourmenterai plus; si je dois la tuer, je lui rendrai
l'existence agrable jusqu'au dernier moment. Aujourd'hui elle a t
abondamment repue: aussi a-t-elle t meilleure nourrice. Mais je
n'espre pas que cela continue; je laisserai agir la nature. Aprs avoir
fait tout mon possible pour viter ce malheur, je tcherai de m'y
soumettre.


    Le 7 Fvrier.

J'ai ajout inutilement les prires au travail. Dieu ne m'exauce pas; il
sait mieux que moi ce qui m'est avantageux, et je me rsigne  son
adorable volont. Me sirait-il de murmurer, quand je vois la joie
tranquille de cette pauvre bte, dont je vais faire ma victime?
L'intelligence serait-elle pour moi un secours moins efficace que
l'imprvoyance pour la brute?

Ce n'est plus la peine de traire Blanchette deux fois par jour; j'ai
attendu jusqu'au soir, afin d'obtenir un peu plus de lait  la fois;
mais elle se laisse approcher difficilement. Je la fais souffrir en
pressant trop la mamelle; l'instinct l'avertit que je la traite mal;
elle regimbe, et me refuse le peu qui lui reste  me donner. Hlas! si
je la fatigue de mes efforts, c'est que je voudrais lui pargner le coup
auquel elle ne s'attend pas.


    Le 8 Fvrier.

J'avouerai ma faiblesse; j'ai vers des larmes aujourd'hui, en essayant
inutilement une dernire fois de traire Blanchette, et de lui demander
le tribut qu'elle m'a pay si longtemps. Quand elle a vu que je
m'arrtais, elle m'a regard avec dfiance, comme se tenant sur ses
gardes contre une nouvelle tentative. Alors j'ai jet mon baquet; je me
suis assis auprs de la pauvre bte; je l'ai embrasse et j'ai pleur
amrement.

Elle n'en continuait pas moins son repas, qu'elle mlait de blements
entrecoups et de regards caressants. On dit bien qu'une chvre ne
distingue personne, et qu'elle n'a pas l'amiti jalouse et dvoue d'un
chien; mais enfin Blanchette est aimable pour son compagnon; elle se fie
 lui; elle attend de moi la nourriture et les soins auxquels je l'ai
accoutume; et il faudra que je lui plante le couteau dans la gorge! Je
la ferai souffrir sans doute, tant sans exprience; je la verrai se
dbattre sous mes coups!

Dieu a donn  l'homme les btes pour sa nourriture, je le sais; mais ce
n'est pas l'offenser de nous attacher  celles qui furent nos
bienfaitrices, et qu'il a doues d'une attrayante douceur: je reculerai
donc le plus possible le moment de ce cruel sacrifice. Il me reste
encore des aliments pour quelques jours, et je les mnagerai de mon
mieux.


    Le 12 Fvrier.

Il m'est impossible de tenir exactement mon journal, au milieu des
angoisses o je vis. Les vivres s'puisent; je ne peux me rduire  des
rations plus chtives sans exposer ma sant; Blanchette, toujours plus
grasse, semble s'offrir  moi comme une meilleure pture: il s'en faut
bien que cela me rjouisse; je ne l'ai jamais tant caresse, et je me
rends toujours plus pnible la ncessit  laquelle je serai bientt
rduit.


    Le 13 Fvrier.

J'ai fait de nouvelles recherches dans toute la maison, j'ai fouill la
terre dans plusieurs endroits, pour dcouvrir, s'il tait possible,
quelques provisions caches: je n'ai russi, par ce violent exercice,
qu' exciter chez moi la faim. L'ide que je ne pourrai bientt plus la
satisfaire, la rend, je crois, de jour en jour plus exigeante.

Je me suis dit: "Aprs quelque temps de repos, peut-tre le lait de
Blanchette sera-t-il revenu." L'apparence n'tait gure favorable 
cette supposition: la mamelle, si gonfle et si pleine, il y a quelque
temps, s'est peu  peu rduite; cependant j'ai fait une tentative pour
en tirer quelques gouttes de lait: peine inutile!


    Le 17 Fvrier.

Le froid est devenu tellement vif depuis hier au soir, que j'ai besoin
d'un feu continuel. Certes, avec cette temprature, je ne craindrais pas
de serrer, sans autre prcaution, la chair de ma pauvre victime 
l'curie, o il gle trs-fort; mais le temps peut se radoucir. Il faut
donc que je me dcide sans retard; il ne me reste plus que la provision
de sel ncessaire  mon office de boucher!


    Le 18 Fvrier.

Le froid est violent; il m'a rappel le souvenir des loups. Rien ne les
empche maintenant de parcourir la montagne. Mon Dieu, dans la triste
position o je suis, c'est la seule fin que je redoute. Si vous
permettiez aujourd'hui qu'une avalanche vnt m'engloutir, je recevrais
la mort comme une dlivrance.


    Le 20 Fvrier.

J'ai pris une grande rsolution! Je quitterai demain le chalet. Avant de
risquer ma vie, je veux crire dans mon journal, que je laisserai sur
cette table, comment je me suis dcid  prendre ce parti.

Hier matin les blements de Blanchette m'ont tir d'un rve affreux. Je
me voyais, les mains ensanglantes, dpeant les membres palpitants de
ce pauvre animal; la tte gisait devant moi, et j'entendais cependant
sortir de son gosier des blements douloureux. C'taient ceux qui
frappaient rellement mes oreilles. Je me suis rveill, les joues
toutes mouilles de pleurs. Quel plaisir de revoir Blanchette encore
vivante! J'ai couru auprs d'elle: elle tait plus caressante que
jamais.... Ma joie n'a pas t de longue dure; j'ai rflchi que mes
vivres seraient puiss dans deux jours: il fallait me rsoudre. J'ai
pris un couteau, et je me suis occup  l'affiler sur le foyer. J'tais
au dsespoir; il me semblait que j'allais commettre un assassinat, et,
aprs m'tre avanc en chancelant pour frapper Blanchette, je me suis
arrt, saisi de remords.

Le froid me glaait les mains: ce me fut une raison de diffrer encore
cet acte, pour lequel j'avais tant de rpugnance; j'allumai un bon feu;
et me mis  rver en me chauffant.

Si les loups peuvent marcher sur la neige, me suis-je dit tout  coup,
pourquoi n'y marcherions-nous pas aussi?

Cette ide m'a fait tressaillir de joie; puis la crainte m'a saisi.
J'irais me livrer  ces btes affames, et, pour ne pas faire de
Blanchette ma pture, je m'exposerais  devenir celle des loups!

Et, si je tue la chvre, me suis-je dit aprs, sais-je bien si la chair
me suffira jusqu'au moment de ma dlivrance? J'ai vu quelquefois le Jura
tout blanc jusqu' l't: ne perdons pas l'occasion qui s'offre  moi,
pendant que la neige est glace!... Une attaque des loups pendant notre
course n'est rien moins que certaine; car, si je pars, notre marche sera
prompte; nous descendrons en traneau!...

Je me suis lev en sursaut  cette pense. Ma rsolution tait prise,
et, ds ce moment, j'ai travaill  l'excution.

Deux jours m'ont suffi pour fabriquer grossirement la voiture
ncessaire  notre voyage. J'ai consacr  cet usage le meilleur bois
qui me restait. J'ai donn aux bases du traneau une grande largeur,
pour viter qu'il enfonce. Je me placerai sur le devant: j'attacherai la
chvre derrire moi, et je lui lierai les pieds, de manire  ne lui
permettre aucun mouvement. Je me placerai sur le devant. Accoutum, dans
les jeux de mon enfance,  guider un traneau sur des pentes rapides,
j'espre, s'il ne survient pas d'accident, arriver bientt dans la
plaine.

Cependant je vais me coucher avec une grande motion. Je regarde avec
attendrissement cette prison o j'ai tant souffert, o je laisserai les
cendres de mon grand-pre! Je pense avec effroi  la distance du
village; mais je ne reculerai pas. L'ide d'tre bientt certain du sort
de mon pre me donne une impatience incroyable. La voiture est prte.
Voici la corde dont je lierai les pieds de Blanchette; voici la gerbe
qui lui servira de lit et d'abri; la couverture dont je m'envelopperai;
enfin, voici l'_Imitation de Jsus-Christ_. Je ne m'en sparerai plus:
je veux qu'elle me suive  la vie et  la mort. C'est avec elle que je
dis dans ces derniers moments:

   SEIGNEUR, JE SUIS ARRIV A CETTE HEURE AFIN QUE VOTRE GLOIRE
   CLATE, LORSQUE, AYANT T DANS UNE GRANDE TRIBULATION, VOUS M'EN
   AUREZ DLIVR! QU'IL VOUS PLAISE, SEIGNEUR, DE M'EN TIRER, CAR
   QUE PUIS-JE FAIRE, PAUVRE COMME JE SUIS, ET O IRAI-JE, SANS
   VOUS?... AIDEZ-MOI, MON DIEU, ET JE NE CRAINDRAI RIEN.


    Le 2 Mars.

    Dans la maison de mon pre.

Je suis auprs de lui. Il vient de relire mon journal, que je n'ai pas
eu besoin de laisser dans le chalet, et il me presse d'crire la
conclusion. Le trouble o je suis encore, aprs une semaine de bonheur,
ne me laissera pas les moyens de raconter avec beaucoup d'ordre la
dernire scne de ma captivit. Les choses se sont passes bien
autrement que je ne m'y attendais.

Le 21 fvrier, le froid me parut encore plus rigoureux: je rsolus donc
de ne pas perdre un instant. Il fallait ouvrir un passage suffisant
pour le traneau; mais je pouvais rejeter la neige dans le chalet, et
cela me rendait le travail plus facile; je l'entrepris sur-le-champ, et
m'y livrai avec tant d'ardeur, qu'enfin je me fatiguai. Je fus oblig de
m'arrter un instant. J'allumai du feu.

A peine la fume venait-elle de s'lever, que j'entendis un grand bruit
au dehors; ma premire pense fut, que les loups m'avaient aperu, et
qu'ils allaient me dvorer: je fermai vivement la porte. Ma frayeur ne
dura pas longtemps; je m'entendis bientt appeler distinctement par mon
nom, et je crus mme reconnatre la voix. Je rpondis de toutes mes
forces.

Des cris de joie me prouvrent que j'avais t entendu.

Aussitt il se fit, du ct de la porte, un bruit confus de voix, comme
de gens qui s'animaient au travail. Au bout de quelques minutes, une
ouverture assez large achevait l'ouvrage que j'avais commenc.

Mon pre attendit  peine que le passage ft praticable; il s'lana
dans le chalet, en poussant un cri. J'tais dans ses bras.

--Et ton grand-pre? me dit-il.

J'tais trop saisi pour lui rpondre. Je le conduisis dans la laiterie.
Il se jeta  genoux sur la tombe; j'en fis autant, et comme j'essayais
de lui raconter avec dtail ce qui s'tait pass, il vit,  mon motion,
que cette tentative tait au-dessus de mes forces.

--Plus tard, mon enfant, me dit-il. Ne nous exposons pas  un nouveau
malheur. Le temps nous presse; le retour ne sera pas facile.

Les hommes qui l'accompagnaient taient entrs. C'taient mes deux
oncles, et Pierre, notre valet.

Tous m'embrassrent. Ils virent mes prparatifs, qui furent approuvs.
On dcida de partir sur-le-champ. Mes librateurs avaient plac sous
leurs pieds des planchettes armes de petites pointes. Ils en avaient
apport deux paires de surplus. Hlas! il y en avait une d'inutile. Je
me chaussai de l'autre.

Pierre fut charg du traneau. Les loups pouvaient venir, s'il leur
plaisait: nous tions tous arms. Mon pre me prit par la main, et me
mit sur l'paule un lger fusil.

--Ce n'est pas le moment, dit-il, d'emporter la dpouille mortelle de
mon pre. Nous reviendrons la chercher, aussitt que la saison le
permettra, pour lui rendre convenablement au village les derniers
honneurs.

--Vous devinez, ai-je dit, la volont de mon grand-pre.

Alors nous sommes rentrs un moment dans la laiterie; mes oncles taient
avec nous. Aprs quelques instants de silence:

--Adieu! s'est cri mon pre tout plor. Je fais ce que vous m'auriez
ordonn sans doute, en loignant d'ici le plus tt possible cet enfant,
qui ne vous a pas caus moins d'alarmes qu' nous. Adieu, mon pre!

Nous partmes les larmes aux yeux. La descente fut rapide, mais
fatigante. Je fus surtout bloui de la lumire du soleil et de l'clat
de la neige. Le froid tait rigoureux, et je ne m'en plaignais pas:
c'tait ce qui m'avait sauv. Blanchette devait la vie  ce vent glac
qui la faisait grelotter sur son traneau.

Aprs avoir chemin sur la neige, sans autre accident que d'enfoncer un
peu de temps en temps, nous arrivmes  l'endroit, fort loign du
village, jusqu'o l'on avait ouvert le chemin, pour essayer de venir 
nous. Je fus frapp de voir l'immense travail qu'il avait d coter, et
je compris que, sans la gele, je n'aurais pu tre dlivr de bien
longtemps.

--Vous l'auriez t ds le mois de dcembre, si le froid s'tait
soutenu, m'a dit mon pre; mais la neige s'est amollie, et il a fallu
renoncer  ce travail. Apprends, mon cher Louis, que nos voisins n'ont
manqu ni de charit ni de zle; mais, de mmoire d'homme, il n'tait
tomb autant de neige. Quatre fois on a ouvert la route, et quatre fois
elle a t ferme comme auparavant.

--tait-elle ferme ds le premier jour? ai-je dit ensuite.

Alors mon pre m'apprit une circonstance bien malheureuse: il avait
manqu de prir au milieu d'un boulement de neige, en descendant de la
montagne; on l'avait relev mourant au bord d'un ravin, et,  quelques
pas, on avait retrouv le bton de mon grand-pre et ma bouteille.

On emporta mon pre sans connaissance, et il fut trois jours dans ce
fcheux tat. On avait perdu ce temps  nous chercher dans la neige au
fond du ravin. Quand mon pre fut revenu  lui, il tait trop tard pour
faire en notre faveur une tentative, qui et t dj fort dangereuse,
sinon impossible, ds le premier jour.

Je ne parlerai pas des tourments de mon pre ni de ses efforts pour nous
sauver; on avait encore plus souffert au village qu'au chalet. Tous nos
voisins, accourus  ma rencontre, m'ont tmoign leur affection, et je
rougissais d'en avoir dout.

Chacun veut voir Blanchette; on lui fait mille caresses  cause de moi.
On lui rserve le meilleur foin, la meilleure litire: elle sera la plus
fte et la plus heureuse des chvres.

Dieu m'a sauv la vie, et je le bnis; il n'a pas permis que mon
grand-pre pt revoir sa famille: cet ami, que je pleure, m'a enseign 
ne jamais murmurer contre les dcrets de la Providence. Mais elle
n'exige de moi que la rsignation, et n'est pas offense de mes regrets.
Mon Dieu, si je vous aime, je le dois  celui dont vous m'avez spar:
faites que je vous sois fidle comme lui, afin de le rejoindre un jour
dans le ciel.


FIN.




A NEW SERIES

OF

STANDARD

EDUCATIONAL WORKS,

PRINCIPALLY FOR THE STUDY OF

FOREIGN LANGUAGES,

ALSO INCLUDING THE PUBLICATIONS OF

S. R. URBINO, AND DE VRIES, IBARRA & CO.,

BOSTON.


The object of this series is to furnish the American Student with cheap,
neat and correct editions of the latest and most approved TEXT BOOKS and
MODERN CLASSICAL WORKS, from the most elementary to the most advanced,
for the study of Foreign Languages.


FRENCH.

  OTTO'S FRENCH CONVERSATION GRAMMAR. A new and practical method of
    learning the French Language. By Rev. Dr. EMIL OTTO. Thoroughly
    revised by F. F. BOCHER, Instructor in French at Harvard College.
    12mo., cloth. Price $1.75.

  KEY TO OTTO'S FRENCH GRAMMAR. 12mo. Price, 65 cents.

  L'INSTRUCTEUR DE L'ENFANCE. (A first Book for Children.) By L.
    BONCOEUR. 12mo., cloth. Price 90 cents.

  ELEMENTARY FRENCH READER; OR, LESSONS AND EXERCISES IN FRENCH
    PRONUNCIATION, for the use of American Schools. By MAD. M. GIBERT.
    12mo., boards. Price, 40 cents.

  THE PRACTICAL FRENCH INSTRUCTOR. Complete course. By Prof. P. W.
    GENGEMBRE. Fourteenth edition, improved and enlarged. 8vo. Half
    morocco. Price, $1.25.

  FRENCH READING CHARTS. Six wall maps, in royal folio size, to
    facilitate the teaching of French Pronunciation, Reading, Spelling
    and Translation, in large classes. Arranged by Prof. P. W.
    GENGEMBRE. Mounted, varnished, and secured by rollers. Price,
    $10.00 the set.

  THE PRACTICAL FRENCH READER. By Prof. P. W. GENGEMBRE. Second
    Edition. 8vo., half bound. Price, $1.25.

  LUCIE; FAMILIAR CONVERSATIONS in French and English, for Children.
    12mo., cloth. Price, 90 cents.

  NEW GUIDE TO MODERN CONVERSATION, in French and English, or
    Dialogues on ordinary and familiar subjects. By BELLENGER. New
    edition, revised, corrected and augmented by dialogues on
    travelling, railways, steam vessels, etc. By C. and H. WITCOMB.
    16mo., cloth. Price, 75 cents.

  SADLER'S _COURS DE VERSIONS_; or, Exercises for Translating English
    into French. First American from the fifteenth Paris Edition.
    Annotated and revised by Prof. C. F. GILLETTE. 16mo. Price, $1.25.

  NUGENT'S IMPROVED FRENCH AND ENGLISH AND ENGLISH AND FRENCH POCKET
    DICTIONARY, containing the French and English pronunciation,
    Coins, Weights and Measures, list of proper names, and Elements of
    French Grammar, etc., etc. By SMITH. 1 vol., 32mo., cloth. Price,
    $1.50.

       *       *       *       *       *

  LA MRE L'OIE. Posies, Chansons et Rondes Enfantines. Avec
    Illustrations. 8vo. Price, $1.00.

  SOP'S FABLES IN FRENCH; with a description of fifty Animals,
    mentioned therein, and a French and English Dictionary of all the
    words contained in the Work. New revised Edition. 18mo., cloth.
    Price, 75 cents.

  HISTOIRE DE LA MRE MICHEL ET DE SON CHAT. Par EMILE DE LA
    BEDOLLIERRE. With a French and English Vocabulary. By Madame C. R.
    CORSON. 16mo., cloth. Price, 75 cents.

  LE PETIT ROBINSON DE PARIS. Par MADAME EUGENIE FOA. 12mo., cloth.
    Price, 90 cents.

  TROIS MOIS SOUS LA NEIGE. Journal d'un Jeune Habitant du Jura. Par
    JACQUES PORCHAT. 16mo., Cloth. Price, 75 cents. Ouvrage couronn
    par l'Acadmie Franaise.

  CONTES BIOGRAPHIQUES. Par Madame EUGENIE FOA. 12mo. cloth. Price,
    $1.25.

  L'HISTOIRE DE FRANCE. Raconte  la Jeunesse. Par M. LAME FLEURY.
    16mo., cloth. Price, $1.50.

  GOUTTES DE ROSE. Petit Trsor potique des JEUNES PERSONNES. 18mo.,
    cloth. Price, 75 cents.

  ROSA. Par Madame E. DE PRESSENS. 12 mo., cloth. Price, $1.25.

  AU COIN DU FEU. Par EMILE SOUVESTRE. 12mo., cloth. Price, $1.00.

  UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS. Par EMILE SOUVESTRE. 12 mo., cloth.
    Price, $1.00. Ouvrage couronn par l'Acadmie Franaise.





End of Project Gutenberg's Trois mois sous la neige, by Jacques Porchat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROIS MOIS SOUS LA NEIGE ***

***** This file should be named 45411-8.txt or 45411-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/5/4/1/45411/

Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
