The Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891, by 
L'Illustration- Various

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891

Author: L'Illustration- Various

Release Date: June 16, 2014 [EBook #46003]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 20 JUIN 1891 ***




Produced by L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891








L'ILLUSTRATION

Prix du Numro: 75 cent.

SAMEDI 20 JUIN 1891

49e Anne.--N 2521



[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Les locomotives
renverses sur la berge.--Photographie Varady.]

[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Les dbris du train,
vue prise de la rive droite de la Birse. D'aprs une photographie de MM.
Bulacher et Kling.]



[Illustration: COURRIER DE PARIS]

La mer, voir la mer, aller  la mer, voil le rve de tout bon
Parisien un peu libre de soucis quand le mois de juillet arrive. Tout le
monde pense  la mer. Quand je dis tout le monde, il est bien entendu
que j'en excepte les millions d'tres condamns  leur mansarde et 
leur travail. Ces millions de pauvres diables attachs par la ncessit
 ce que Mme de Stal appelait son _ruisseau de la rue du Bac_ ne
comptent pas pour les chroniqueurs. On ne les remarque pas aux
premires, on ne les cite pas aux courses. Ils sont la foule qui
regarde, qui travaille et qui paye.

Ceux qui la font travailler ont pour proccupation,  l'heure actuelle,
leurs quartiers d't. O aller? A Houlgate,  Dinard,  Param, 
Trouville? Ce pauvre Trouville! Le spectre de rose de Jeanne Samary lui
fera peut-tre du tort et Houlgate en profitera. Ce qui nuit  l'un sert
 l'autre. La vie est une bascule.

On s'en va donc  la mer, ce qui n'est pas toujours un plaisir lorsque,
par ces temps douteux que nous traversons, il faut braver des heures de
pluie et regarder, par la fentre, les horizons baigns de brume ou
tremps de pluie et avoir pour tout spectacle la vue de quelques bateaux
traversant l'onde en fendant le brouillard. On se dit alors: o est
Paris?

Et, quoi qu'il ne soit plus le Paris tincelant de la saison d'hiver, on
le regrette fort, ce Paris abandonn pour les galets et les mouettes. Il
a encore ses premires, comme en pleine saison, et les musiciens
attendent avec une certaine impatience le _Rve_ qu'on aura donn, cette
semaine,  l'Opra-Comique. Le _Rve_ ou le triomphe de l'cole
nouvelle!

Il parat que M. Adrien Bruneau, le maestro que le roman de M. Zola a
inspir, est un homme d'un remarquable talent, qui met sa coquetterie 
fuir la mlodie comme si elle avait l'_influenza._

Aux rptitions, ds que M. Carvalho le flicitait, lui disant:

--Ah! cher monsieur Bruneau, pourquoi n'avez-vous pas prolong un peu
cette dlicieuse mlodie qui commenait si bien?

M. Bruneau rpondait:

--Une mlodie! Diable! Vous faites bien de m'en signaler les symptmes!

Et, d'un trait de plume, il rayait de sa partition ce commencement de
mlodie! C'est l, du moins, une lgende que les musiciens racontent. M.
Bruneau ne transige pas avec ses convictions.

Le _Rve_ sera, cet t, une intressante escarmouche wagnrienne en
attendant, pour l'automne, la bataille de _Lohengrin_, qui n'est pas
douteuse. Il parat que le tnor Van Dyck, que nous entendrons alors,
est, au dire de Mme Richard Wagner, le seul chanteur qui puisse enlever
le rle de Lohengrin  Paris. On lui en a propos d'autres. Non. Ou M.
Van Dyck dans Lohengrin ou pas de _Lohengrin_. Van Dyck tait une
condition _sine qua non_ et nos Parisiens auront le double plaisir
d'entendre un opra que seule la province a pu couter jusqu'ici, et un
chanteur qui, d'aprs l'avis de la veuve du matre, est le seul
interprte possible du chef-d'oeuvre.

--M. de Lesseps, disait un jour un grand diplomate  M. de Beust, qui a
rapport le mot, M. de Lesseps est le seul homme vivant qui soit assur
de l'immortalit.

M. de Lesseps tait alors le tnor Van Dyck du succs, cet autre
Lohengrin mont sur un autre cygne. Qu'il est loin, le mot cit par M.
de Beust!

Ce n'est pas sans tristesse qu'on a appris la poursuite--platonique ou
dfinitive--commence contre les administrateurs du canal de Panama, M.
Ferdinand de Lesseps en tte. Quelle fin pour une renomme qui lut, qui
est--ne soyons pas ingrats--une gloire nationale! O les beaux temps de
Suez! Les _rves et les ailes d'or_, comme chante l'officier de
_Lackm._

M. de Lesseps runissait les continents. M. de Lesseps attirait  Suez
l'lite du monde pensant et agissant et les navires partaient pour les
terres lointaines, sous les yeux blouis du khdive et sous le regard de
cette impratrice qui a encore travers Paris, cette semaine, en cheveux
blancs et en robe noire.

Que c'est loin, que c'est loin, ce beau songe, songe qui fut une
ralit! aujourd'hui, le vieillard de quatre-vingt-sept ans passe,
courb sur sa canne et les paupires baisses sur ses prunelles qui
contemplent, en dedans, un rve vanoui. Mais il fut grand. C'est un
remueur d'ides et un conqurant de mondes qui passe. Maudits soient les
hasards de ces fivres qui sont la vie, la vie et la maladie des
socits modernes, et qui s'appellent les affaires.

Mon Dieu, si l'on veut garder sa gloire, peut-tre ne faut-il point
loger autre chose que le diable dans sa bourse. Qu'est-ce qu'un pote?
Un tre, comme dit Musset, sans sou ni poche, trs souvent. Et pourtant,
ce pote traverse les ges et les argentiers du temps pass sont depuis
longtemps vous  l'oubli qu'on parle encore et qu'on parlera toujours
de ce bohme de Franois Villon.

Cette semaine, si les affaires ont eu leur deuil, la posie a eu sa
fte, une fte printanire, campagnarde, locale, en pleine et belle
campagne de cette Normandie qui s'panouit,  cette heure, dans une
splendeur verte, saine, superbe.

Des potes ont,  Lillebonne, clbr la mmoire d'un autre pote peu
connu de la gnration prsente, mais dont se souviennent et ses
compatriotes et ses amis. C'est Albert Glatigny, une figure originale
entre toutes les apparitions confuses que la mort emporte et jette 
l'oubli.

Glatigny! Un grand corps maigre, une figure en lame de couteau, un nez
pointu, un crne chauve, des bras gants, des jambes capables de
franchir un fleuve en une enjambe, et dans ce corps de faucheux humain
une me d'artiste, un coeur de pote.

D'ailleurs, piqu de la tarentule du thtre, Albert Glatigny, qui
faisait des vers adorables, et donn tous ses pomes pour un rle 
crer dans n'importe quel drame ou quelle comdie de troisime ordre.
Car il se croyait appel  un grand avenir dramatique comme comdien. Il
cabotinait en province, et c'tait sa joie de mener la libre et triste
vie du _Roman Comique_. Il voulait mme crire, au point de vue
raliste, c'est--dire, rcrire le roman de Scarron. Ah! il les
connaissait, les misres de la grande route, et plusieurs fois, aux
heures de _dche_, il avait donn un coup d'paule pour dsembourber le
char de Thespis.

Ce pote pauvre tait un pote gai. Il riait de sa misre, un peu comme
Figaro, de peur d'tre oblig d'en pleurer. Fils d'un gendarme, il eut
la malchance d'tre arrt en Corse par un autre gendarme qui le prenait
pour l'insaisissable assassin Jud. Un meurtrier oubli aussi, ce Jud,
car--c'est une constatation--la gloire des assassins plit, avec le
temps, aussi bien que celle des potes.

Et, en dpit de tant de traverses, mouill comme un barbet, ballott
dans la vie comme un bouchon sur un ruisseau en temps d'orage, vivant 
la mauvaise aventure et presque  la belle toile, ce diable de
Glatigny, bohme ador des Muses, tait demeur souriant. Malade, dans
je ne sais quel taudis de Bayonne, et fort peu de temps avant de mourir
phtisique  Paris, il avait rim ce sonnet, qui est une jolie pichenette
donne-sur le nez de Schopenhauer, et une semonce faite  nos ennuyeux
pessimistes positifs et poseurs:

        Hier je relisais mes vers de dix-huit ans,
        Des vers dsesprs, noirs de mlancolie;
        Le dsenchantement, le nant, la folie,
        Y chantaient tour  tour, parfois en mme temps.

        O cauchemar naf! (j'y songe par instants).
        Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allie
        Avec la sve, avec l'me d'amour remplie,
        Et la sant robuste et les cheveux flottants!

        Aujourd'hui que le corps est lass, que la route
        A fatigu mes pieds, le spleen, l'ennui, le doute,
        Se sont vanouis aux rayons du soleil.

        Et le vieux vagabond saignant, meurtri, caresse
        La jeune illusion, au beau rve vermeil,
        Et sent fondre son coeur en hymne d'allgresse.

Voil un pote et on a bien fait de le chanter en vers et de le clbrer
en prose--discours du maire et strophes de M. Catulle Mends mls--dans
la petite ville de Lillebonne o il tait n, voil plus d'un sicle,
car il avait cinquante-deux ans le disciple de Thodore de Banville qui,
 dix-neuf ans, publiait les _Vignes Folles_, un des plus fiers recueils
de vers de ce temps-ci.

Je dois dire que tel journal normand, le _Patriote de Normandie_, ne
s'est point montr fort tendre envers la mmoire d'Albert Glatigny,
reprochant au pote certaine pice de vers indigne--et injuste--crite
contre Rouen et les Rouennais  l'poque de l'invasion prussienne. La
protestation du _Patriote de Normandie_ n'a pas empch le prfet de la
Seine-Infrieure, M. Hendl, de se rendre au banquet des potes, et la
fte de Lillebonne s'est termine par de la musique, des discours et des
vers.

Tout cela tait fort champtre, mais je doute que ce ft aussi
pittoresque vraiment que le garden-party de l'ambassade d'Angleterre,
samedi dernier. Cela, c'tait charmant. Un cadre dlicieux, avec un des
premiers et rares coups de soleil de la saison, sur la masse d'arbres
qui entoure la pelouse du jardin, pelouse d'un vert tendre, d'un vert
d'cosse, et l-dedans des robes claires, des lgances raffines, de
jolies taches blanches, bleues, roses, jaunes, mauves, lilas clair, des
ombrelles, des dentelles, de jolies femmes, des buffets fleuris, les
vestes rouges des musiciens tziganes corrigeant le noir des redingotes
masculines. Rien de plus exquis avec plus de modernit et de correction.
Et lady Lytton, avec sa grce de beau lys britannique, faisant les
honneurs de ce jardin  ses htes. Voil le plus charmant five o'clock
de la saison.

Je n'ai rien dit (laissons l les mondanits pour les immondanits), je
n'ai rien dit des jeunes meurtriers qui ont stupfi l'attention
publique et qu'on a jugs la semaine passe. Peut-tre est-il bien tard
pour parler d'eux, et puis on en a fort parl. Journaux graves, journaux
parisiens, tous se sont pos une question assez inquitante:

--Pourquoi le crime se fait-il si prcoce?

Le fait est qu'on devient assassin, dans le monde o l'on tue, avant
l'ge requis pour tre bachelier, dans le monde o l'on tudie.

S'ils ne vont pas  la butte, comme ils disent, les meurtriers de la
vieille femme (aller  la butte c'est monter sur l'chafaud), si on leur
pargne le couperet, c'est qu'ils sont trop jeunes. Mineurs devant le
bourreau. L'assassinat n'mancipe pas.

Autrement, ils auraient dix fois mrit la mort, et je ne crois pas que
la socit ait vu souvent apparatre d'aussi jolis monstres. Complets,
ces petits messieurs. Rosa-Jospha, au physique, n'est rien compare 
ces dformations morales. Ma parole, on serait tent de se rallier  la
doctrine doucement froce du docteur Lombroso.

M. Lombroso est un mdecin italien, un anthropologiste, qui propose de
supprimer le crime en supprimant pralablement le meurtrier. Tel tre
arrive au monde en y apportant les signes et les stigmates du crime.
Qu'on le tue.

--Avant qu'il soit devenu criminel?

--Oui. Au moins on lui vitera toute mauvaise action.

Ce paradoxe terrible devient, quand on considre des misrables pareils
 ceux qui ont _travaill_  Courbevoie, une vrit pratique et qu'on
pourrait croire utile.

En fait de _travailleurs_, qui ne travaillent pas, j'aime encore mieux
ceux dont nous parlait si joliment l'autre jour M. Paulian, les
mendiants,  propos desquels notre confrre Yvan de Woestine nous conte
une bien jolie anecdote qu'il tenait de Villemessant.

M. de Villemessant avait toujours des sous  mme sa poche pour les
donner aux mendiants, et, chaque matin, il en mettait un dans la sbille
d'un aveugle qui stationnait sous une porte. Un jour il lui donna une
pice d'or de quarante francs qui s'tait gare dans les cuivres.
S'apercevant de son erreur, il revint au pauvre, qui n'tait plus  sa
place, mais dont on lui indiqua le domicile, et qu'il trouva  djeuner,
en famille, dans une trs proprette salle  manger. Le but de la visite
expos, l'aveugle plongea les mains dans un sac en disant: Je n'ai pas
encore fait ma caisse; permettez que je cherche... Ah! la voil, en
effet. Et il sortit la pice d'or, qu'il tendit du ct de
Villemessant. Celui-ci avait dj fait deux pas pour se retirer, lorsque
le mendiant le rappela en ces termes:

--H, monsieur, c'est un sou que vous me devez.

Ah! que nous avons de chemin  faire avant d'avoir cultiv comme il faut
la plante humaine.

Je vais prcher. Je m'arrte. Laissons l gredins et mendiants et allons
au vent de mer, respirer un peu d'air pur! La mer! Elle serait parfaite
si elle n'avait pas la plage pour correctif et pour bordure l'invitable
tout Paris que l'on fuit ici pour le retrouver l-bas. Il est vrai qu'on
a l'air de le fuir peut-tre simplement pour avoir l'occasion de le
retrouver.

Rastignac.



LE PANAMA

Une instruction judiciaire est ouverte contre les membres du conseil
d'administration du canal de Panama. Lundi M. de Lesseps a t
interrog, au Palais de Justice, par M. le conseiller Prinet. Voil donc
un homme qui a connu toutes les vanits des gloires officielles et tous
les orgueils, plus lgitimes, de la popularit, qui est grand-officier
de la Lgion d'honneur, dignitaire de tous les ordres de l'Europe,
acadmicien, qu'on a appel le grand Franais dans les journaux, et,
ce qui est plus caractristique encore, le pre Lesseps dans les
faubourgs; et cet homme,  quatre-vingts ans passs, s'assied, dans le
cabinet d'un magistrat instructeur, sur la chaise o se sont assis les
banquiers vreux arrts sur la route de Bruxelles!

Sans prjuger le dnouement de cette lamentable affaire, on peut lui
trouver dj quelque chose de tragique dans sa banalit. Cette froide
mise en scne du Palais de Justice, le cabinet svre des juges
d'instruction, la prsence du greffier, qui a cent fois entendu les
mmes questions et les mmes rponses,  peine tir de son indiffrence
professionnelle par la grandeur du personnage qu'il a devant lui, le
va-et-vient monotone du gendarme dans le long et sombre corridor; tout
ce qu'on peut voquer ajoutera  l'impression et au regret causs par
cette nouvelle de la poursuite. Mais on se dit aussi dans le public que,
pour en venir l, il faut y avoir t contraint par l'irrgularit
flagrante de l'affaire.

Cette affaire de Panama tournant mal, j'imagine qu'on en et pris son
parti dans l'opinion, si elle avait t liquide  temps. On s'en ft
consol comme d'un beau rve vanoui. On en et peu voulu  M. de
Lesseps de s'tre tromp. Ce qui a tout gt, c'est l'optimisme entt
de son entourage, persuad de bonne foi, je l'espre, que M. de Lesseps
devait russir encore, ainsi qu'il le pensait lui-mme, ayant dans son
toile une confiance aveugle d'Oriental fataliste. C'est cet optimisme
qu'on a voulu faire partager au public par tous les moyens. On a march,
march quand mme, dissimulant la vrit, sans doute avec l'espoir
qu'elle serait plus belle le lendemain. On est demeur dans cet tat
d'esprit du joueur qui tient le point sur le coup qu'il a perdu, s'il
lui reste de quoi en essayer un autre qu'il compte gagner.
L'entranement est venu, menant aux procds illicites, faisant oublier
les prescriptions de cette terrible loi sur les Socits, loi
constamment viole, qu'on ne songe gure  appliquer aux affaires
triomphantes, mais qui est un glaive toujours nu que la justice jette
dans la balance des vaincus!

                                  *
                                 * *

Dans le cas prsent, je suis persuad qu'on et souhait ne pas
poursuivre. M. de Lesseps est un sympathique par ses dfauts aussi
bien que par ses qualits. S'il n'a pas eu l'ide premire, l'invention
du percement de l'isthme de Suez, qui appartiennent aux Saint-Simoniens
camps en gypte en 1832, la foule lui attribue le mrite, et il a eu la
gloire incontestable d'avoir men  bien la plus grande affaire de notre
temps. Pour y arriver, il montra une vitalit prodigieuse, une
indomptable fermet. D'esprit simpliste (ce sont ces esprits que la
foule comprend le mieux et aime le plus), il concluait volontiers du
succs de Suez au succs assur de toute entreprise semblable. On avait
creus le sable, on couperait des montagnes, voil tout. Dans
l'excution mme du projet de Panama, il voulait, forant une fois de
plus la nature, le faire par les moyens simples, par la voix droite,
abordant de front les obstacles au lieu d'essayer de les tourner. Ceci
avait une grandeur qu'on vit d'abord et des dangers qu'on ne connut
qu'ensuite. Au dbut l'imagination du public, fier du succs du Suez et
enrichi par lui, se fit la complice de ce qu'il pouvait y avoir
d'illusion dans la conception de Panama.

De cette complicit de la premire heure, il est rest quelque chose.
C'est d'elle que vient ce sentiment de douloureux tonnement que nous
avons prouv  l'annonce des poursuites, prvues pourtant et
impossibles  viter. On se dit, tout d'abord, que si quelque chose
pouvait tre sauv, l'action judiciaire n'y aidera pas. Les
responsabilits pcuniaires qui pourraient tre tablies ne serviront de
rien. Qu'est-ce que quelques millions rcuprs, si on les rcupre, en
prsence du milliard et demi englouti dans l'entreprise? Une goutte
d'eau dans la mer... Et puis, c'est un peu de notre gloire qui s'en va.
C'est une faillite morale aussi grande que la faillite matrielle. C'est
le dshonneur frappant un vieillard qui a encore assez de force pour en
sentir les douleurs, s'il n'a plus assez d'nergie et de verdeur pour
les prvenir. M. Quesnay de Beaurepaire, qui est un romancier et un
auteur dramatique, nous dira peut-tre un jour ce qu'il a prouv,
lorsqu'il lui a fallu une fin au roman et au drame industriel et
financier de Panama. On devine ses hsitations, ses regrets, son
chagrin.

Mais la justice galitaire n'admet pas de dni. Le philosophe, en ses
jugements, peut faire la diffrence entre les irrgularits qui naissent
de l'illusion, de la ngligence, de l'excs de confiance en soi, et
celles qui naissent de la fraude prmdite et voulue. La justice n'a
pas le droit de faire cette diffrence. Sollicite il faut qu'elle
agisse. Son abstention deviendrait de la complicit et ferait peser sur
elle et sur l'tat, au nom de qui elle agit, une responsabilit morale
qui serait trop lourde  porter.

Dgager la responsabilit morale des uns, faire la part des mmes
responsabilits chez les autres, c'est tout le procs. Il s'y agit bien
moins de dbattre des intrts, qui paraissent irrmdiablement
compromis et que le dbat judiciaire ne sauvera pas, que de donner une
satisfaction  la conscience publique, inquite de cet effondrement et
dsireuse d'en savoir toutes les causes. Vaguement, on entrevoit dj
que les difficults techniques, que les erreurs d'apprciation sur la
nature et la dpense des travaux ne sont pas les seules raisons de la
catastrophe. On devine sans peine une administration imprudente, un
entourage, fanatis par le nom de M. de Lesseps et son prcdent succs,
se disant que, l'affaire devant russir, les moyens importent peu. Il y
a des gnraux qui ont gagn des batailles ou enlev des places par des
coups hardis qui, s'ils eussent chou, les auraient conduits devant le
conseil de guerre. Puis l'entreprise de Panama a vite acquis,  l'heure
mme o les difficults naissaient, un caractre financier que celle de
Suez n'avait pas eu, au mme degr en tout cas. L'affaire, ne se
soutenant pas d'elle-mme, a t soutenue,  la Bourse et ailleurs, au
prix de gros sacrifices. Peut-tre quelques-uns de ceux qui taient  sa
tte se sont-ils trop souvenus de la sagesse politique de La Fontaine et
de la fable du chien qui, aprs avoir essay de dfendre le dner de son
matre contre une bande de chiens affams, se dcide  en prendre sa
part, la plus large qu'il peut. On a vu, en tout cas, les marchs avec
les ingnieurs et les entrepreneurs se faire de plus en plus onreux, 
mesure que l'espoir diminuait de mener  bien l'oeuvre commence. On a
vu ces marchs rsilis, repris, cds, dans de mauvaises conditions,
avec des indemnits consenties, des matriels rachets, des concours
presque uniquement nominaux chrement acquis. Bref,  mesure que les
choses allaient plus mal, on a pratiqu  la fois une politique de
faiblesse et une politique de risquons-tout.

                                  *
                                 * *

Sur qui, maintenant, pseront les responsabilits? Qui accusera-t-on
justement d'avoir appliqu  l'entreprise du Panama le systme des
petits paquets, au lieu de l'abandonner si elle devait tre
abandonne, alors que les ruines taient moins profondes, ou bien de
mettre plus nettement le public au courant des ncessits qui pesaient
sur elle et des sacrifices qu'on devait lui demander? Ce sera moins,
j'imagine, M. de Lesseps vieilli, difi, devenu une sorte de Victor
Hugo de l'industrie, devant qui la vrit dite ressemblait  un
blasphme profr, que ceux qui l'ont entour et ont propag des
illusions qui devaient les avoir quitts.

La presse a jou, ainsi que la politique, un grand rle dans cette
affaire. On ne pense pas que ce rle ait t bon. La presse, trompe
elle-mme ou se trompant, soit de bonne foi, soit volontairement, a trop
encourag des esprances cruellement dues aujourd'hui. Elle n'a vu,
elle n'a montr en tout cas, que le ct qu'on pourrait appeler le ct
potique de l'entreprise. Elle a fait vibrer la corde nationale jusqu'
la briser, clbr la grandeur du but poursuivi, nglig de s'enqurir
d'assez prs des moyens dont on disposait pour l'atteindre,
entran--c'est incontestable--les petits capitaux qui voulaient et
devaient rester prudents. Les journaux ont t les complices de
l'illusion entretenue longtemps sur la situation du Panama.
Quelques-uns, rares, avaient bien fait entendre un cri d'alarme ou
s'taient abstenus. Mais c'est le petit nombre. Il faut ajouter, ce qui
est triste  dire, mais ce qu'on doit savoir aussi, que, parmi ceux qui
ont donn le champ  la critique, beaucoup, plus qu'on n'oserait dire,
n'ont pari que pour faire chrement acheter leur silence. A mesure que
les plaies devenaient plus saignantes, on payait de plus en plus, non
plus pour les gurir, mais pour les cacher. Nulle affaire peut-tre, en
ces temps, n'a t exploite par la presse  un degr gal. Le Panama a
eu le triste mrite de faire natre par centaines ces singuliers
organes,  publicit intermittente, qui paraissaient quinze jours avant
une mission ou une assemble d'actionnaires, pour disparatre quelques
jours aprs! Les concours, mme non dsintresss, n'ont pas cot aux
actionnaires autant que les attaques arrtes. La presse a donn, ici,
une preuve de sa puissance considrable, et aussi cette ide fcheuse
que cette puissance n'tait pas toujours bien employe. La chute du
Panama, les poursuites contre ses administrateurs, atteignent la presse
autrement mme que dans ses intrts matriels.

Ce qu'on peut et ce qu'on doit dire, sans crainte d'tre tax de
complaisance, c'est que la chute du Panama ne saurait causer que du
chagrin, mme  ceux qui l'avaient prvue depuis assez de temps, et que
les poursuites contre les administrateurs, si imposes qu'elles soient 
la justice, ne sauraient exciter qu'un sentiment de mlancolique regret.
Il est triste toujours de voir s'vanouir un beau rve, ft-il peu
raisonnable, et de voir disparatre une renomme clatante. Avec quelle
amertume M. de Lesseps et ceux qui le touchent de prs doivent-ils
songer aux jours d'autrefois,  ces luttes pour Suez o  trois ou
quatre reprises tout parut perdu fort l'honneur, rest intact, et aux
triomphes dfinitifs qui vinrent bientt aprs les plus redoutables
crises! L'inauguration du canal de Suez, avec la souveraine des
Franais, fut vritablement un jour de gloire nationale. On avait vaincu
la nature, on avait vaincu les rsistances des hommes. Docile instrument
du gnie industriel et de l'adresse politique, l'argent avait accompli
un projet qui remontait aux Pharaons de la vieille gypte. Sans doute,
on avait espr une semblable journe en Amrique. Mais l'argent,
instrument fauss cette fois, est demeur impuissant. Waterloo a succd
 Austerlitz. La misre suprme, ce n'est pas tant la dfaite que la
faon dont elle est venue et les suites qu'elle a. La popularit de M.
de Lesseps s'effondre devant une action judiciaire et devant des
accusations dont il restera toujours quelque chose, quelle que soit
l'issue du procs. Ou et admis, je veux le rpter encore, l'aveu
formel et complet d'une erreur dans l'affaire du Panama. Le public s'en
ft pris de son dboire aux ingnieurs qui avaient tudi les lieux, et
son admiration ft reste intacte vis--vis M. de Lesseps. Mais on lui
pardonnera malaisment la ruine lentement venue par une situation
longtemps dissimule, les faiblesses et les audaces de son
administration, encore que la justice suprme, pour la juger, doit se
mettre dans l'tat d'esprit o il a vcu, o on l'a fait vivre. Mais, si
ventre affam n'a pas d'oreilles, bourse vide n'en a pas plus!



[Illustration: LE PLERINAGE DE RONCEVAUX.--Dfil des pnitents se
rendant au monastre.--Dessin d'aprs nature de notre envoy spcial, M.
Kauffmann.]

[Illustration: La cuisine de la Fosada.]

[Illustration: Chanoine manoeuvrant la masse d'armes de Roland.]

[Illustration: La confession des plerins.]

[Illustration: Un carabinero sous la pluie.]

LE PLERINAGE DE RONCEVAUX

Chaque anne a lieu, au mois de mai, un plerinage qui, par le dcor
dans lequel il se meut et la navet toute primitive qui prside  ses
apprts, est un des plus propres  nous reporter  ces sicles de foi o
les routes se couvraient de plerins et o les glises regorgeaient de
pnitents. C'est le plerinage au monastre de Roncevaux, que nous
venons d'entreprendre  l'intention des lecteurs de l'_Illustration_ et
que nous avons heureusement accompli, grce  l'amabilit du consul
d'Espagne  Saint-Jean. M. Aguirre.

Roncevaux est trop clbre pour que nous rappelions ici les souvenirs
qui s'y rattachent. De Saint-Jean-Pied-de-Port, la route qui y conduit
est des plus pittoresques qui se puissent voir. A Avrigny, un poste de
_carabineros_ nous indique que nous sommes en terre espagnole. Bien
ples et bien pitrement vtus, ces malheureux soldats, dont l'un
s'abrite sous un vnrable _ppin_, fouett par le vent et maugrant
contre le service. Mais au premier rayon de soleil le pauvre diable aura
tout oubli. Nous franchissons le col de Roncevaux  1,100 mtres
d'altitude, et, aprs avoir pass devant les ruines de la chapelle
fonde par Charlemagne, nous arrivons devant le monastre. C'est un
vaste btiment massif domin par deux tours carres, et dont l'glise
gothique renferme _Nostra senora de Roncevallos_, surcharge
d'ornements.

Dans la salle du chapitre nous admirons une merveilleuse Bible sur
laquelle jadis prtaient serment les rois de la Navarre. Un vigoureux
chanoine qui nous accompagne nous montre les _masses d'armes_ de Roland
(?) qui psent douze  quinze kilos chacune, et il les manoeuvre d'une
faon effrayante pour nos ttes.

Le lendemain matin nous sortons du couvent et allons sur la route pour
voir l'arrive des plerins. Revtus d'une blouse noire en cotonnade ou
en lustrine, serre  la taille d'une cordelette, la tte recouverte
d'une cagoule releve par derrire, ils portent sur l'paule une lourde
croix forme de deux branches massives cloues l'une sur l'autre, et
s'avancent lentement, prcds des alcades (maires) de leurs communes,
ces derniers revtus du long manteau municipal et arms de la badine de
la Loi. Partis la veille au soir pour la plupart, ils ont fait ainsi, la
croix sur le dos, jusqu' 30 ou 40 kilomtres dans la montagne. La
plupart de ces plerins sont des habitants des valles voisines qui
viennent l pour se couvrir de leurs fautes ou adresser leurs voeux  la
vierge du monastre. Tous sont Espagnols.

Aprs un repos d'une demi-heure les cris des alcades se font entendre.
Brutalement,  coups de badine, il font former les rangs, et tous, les
uns grenant leur chapelet, les autres rcitant des oraisons, s'avancent
au pas acclr; entre les deux files se tiennent le clerg et les
femmes, mres ou soeurs des pnitents. C'est un spectacle fantastique.
Notre dessin reprsente la procession au moment o elle passe devant
l'ossuaire qui renferme les restes des compagnons de Roland.

Quand nous pntrons dans l'glise, les plerins ont relev leur
cagoules et coutent l'office divin appuys sur leur croix ou prosterns
contre terre. Vers la fin de la messe a lieu la confession: les divers
confessionnaux sont pris d'assaut; le pnitent, debout, s'incline vers
le prtre, qui le tient embrass en lui couvrant la tte de son camail,
puis il va communier.

Immdiatement aprs, les plerins, laissant leur croix dans l'glise et
enlevant leurs costumes de pnitents, se mettent en devoir de dvorer
leur premier repas, qu'ils ont bien gagn. La _posada_ (auberge), situe
prs du monastre, est envahie, et sa cuisine offre le plus pittoresque
des spectacles. Autour de son immense chemine, o brlent d'normes
branches de chnes, bout le _putcherro_ (pot-au-feu) traditionnel, et
mijotent ou rtissent les quartiers de viande et les mets les plus
varis dans des rcipients de toutes formes. Sur des bancs ou des
tabourets se chauffent les plerins; mendiants, carabiniers, filles
d'auberge, se pressent, circulent, crient, gesticulent, fument, mangent,
boivent, dans une atmosphre paisse, puante d'huile rance et d'ail, et
dans une demi-obscurit que rend plus sombre encore la couche de suie
dont les murs sont tapisss.

La procession, au retour, s'effectue dans le mme ordre et refait dans
la journe les 30 ou 40 kilomtres de la nuit prcdente.

P. Kauffmann.

[Illustration: Le retour des pnitents.]



NOS SAISONS ET LA TEMPRATURE

On aimerait quelquefois n'avoir pas si compltement raison. Sans doute,
le triomphe donne toujours au coeur une sensation d'une certaine saveur
fort agrable, et j'avoue, sans fausse modestie, que je n'ai pas t
fch de voir les vnements mtorologiques continuer de prouver
l'abaissement de temprature signal par moi, sous ma propre
responsabilit, et donner ainsi le dmenti le plus formel  ceux qui
m'avaient contredit. J'aurais peut-tre quelque droit  jouir de mon
triomphe et  imprimer ici en lettres majuscules les noms de mes
contradicteurs, dont l'un surtout mriterait grandement le pilori. Mais
soyons gnreux! La science doit tre, avant tout, impersonnelle, et ce
qui nous intresse, ce ne sont point les opinions des hommes, mais les
faits. La question pose ici est assurment la plus grande actualit
scientifique de l'anne, et, comme nous le remarquions tout  l'heure,
il et t de beaucoup prfrable que les vnements ne me donnassent
pas si compltement raison. Une anne sans printemps, ce n'est gai pour
personne, sans compter les pertes de l'agriculture, les inondations, les
grippes et tout ce qui s'en est suivi. Le thermomtre et le baromtre
ont fait perdre cent mille francs  la journe du Grand-Prix de Paris,
un million au seul dpartement de Seine-et-Oise dans la seconde semaine
de juin, plusieurs centaines de millions  l'ensemble de la France. Et
puis, l'absence du soleil, les nuages, le froid et la pluie rpandent
dans l'atmosphre une sorte de spleen universel. Oui, j'aimerais
beaucoup mieux avoir eu tort.

L't nous ddommagera-t-il de ces froids interminables? Rien ne le
prouve. En gnral, mme, contrairement  ce que le sentiment des justes
compensations devrait faire esprer, les hivers les plus rigoureux ont
t suivis d'ts froids et humides. Ce n'est pas rassurant du tout, et
il faudrait un changement radical de rgime pour nous ramener les
chaleurs torrides dont on semble avoir perdu le souvenir. Ce changement
se produira-t-il? Sans doute quelque jour, mais le plus tt serait le
meilleur. Ces jours derniers encore, j'ai eu la curiosit de placer un
thermomtre  minima sur le gazon d'une pelouse, librement expos au
rayonnement nocturne. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il est descendu 
0, 8! Et nous sommes au solstice d't, et non au ple, mais 
Paris--ou  Juvisy-- la latitude de 48.

Il ne sera pas sans intrt d'examiner en dtail cette situation
climatologique si curieuse, dont nous sommes les victimes depuis
plusieurs annes.

Les chiffres ont souvent un certain air rbarbatif qu'ils ne mritent
certainement pas. On les accepte assez volontiers lorsqu'il s'agit de
compter des sommes  recevoir, et, selon toute probabilit, un rentier,
un commerant, un homme d'affaires, qui alignent des colonnes de
chiffres dans un but intress, ne les trouvent jamais assez longues.
Pourquoi n'envisage-t-on pas du mme oeil les donnes d'un thermomtre?
Il est clair, cependant, que les termes vagues de froid ou de chaud ne
sont pas assez prcis pour tre satisfaisants, et que si nous voulons
nous rendre compte de ce fait si remarquable de l'abaissement de la
temprature depuis plusieurs annes, ce sont les chiffres exacts du
thermomtre qu'il faut savoir comparer entre eux.

Les directeurs de tous les observatoires de l'Europe ont confirm pour
chacun de leur pays ce que j'avais signal pour la France, et ce que M.
Lancaster avait, de son ct, signal pour la Belgique. Ceux d'entre nos
lecteurs qui tiennent  savoir exactement  quoi s'en tenir sur la
question seront sans doute satisfaits de possder ici les donnes du
sujet, et ce sera l, nous l'esprons, une excuse suffisante pour
l'aspect peu littraire et encore moins artistique des nombres que nous
allons exposer. Mais ces chiffres sont plus significatifs que toutes les
phrases.

Commenons par Paris.

La temprature normale de Paris (campagne: Saint-Maur) est de 10 1.

Voici celle des six dernires annes:

                         Diffrence
        1885      9 9     -0 2
        1886     10 2     +0 1
        1887      8 8     -1 3
        1888      8 9     -1 2
        1889      9 5     -0 6
        1890      9 3     -0 8

Les six annes sont au-dessous de la normale,  l'exception de 1886, qui
est trs lgrement suprieure. La moyenne de l'abaissement des quatre
dernires annes est 0 98.

Marseille.--La temprature normale  l'observatoire de Marseille est 14
2. Voici celle des six dernires annes:

                           Diffrence.
        1885         14 3   +0 1
        1886         14 3    0 0
        1887         13 1   -1 1
        1888         13 4   -0 8
        1889         13 4   -0 8
        1890         13 5   -0 7

Les quatre dernires annes sont au-dessous de la normale, d'une moyenne
de 0 85.

Arles.--La moyenne normale est,  Arles, de 14 8 (Observations de M.
Cornillon). Les dernires annes ont t:

                       Diffrence.
        1885    11 2   -0 5
        1886    11 3   -0 5
        1887    13 3   -1 5
        1888    13 3   -1 5
        1889    13 2   -1 6
        1890    13 5   -1 3

Toutes ces six annes sont infrieures  la normale. La moyenne du taux
de refroidissement des quatre dernires est 1 5.

Perpignan.--Le refroidissement moyen des quatre dernires annes est de
1 7.

Semur (Cte-d'Or).--Observations de M. Creuz. Temprature moyenne: 10
8.

                       Diffrence.
        1885    10 3   -0 5
        1886    10 1   -0 7
        1887     9 0   -1 8
        1888     9 4   -1 4
        1889     9 5   -1 3
        1890     9 3   -1 4

Temprature en baisse pour toutes les annes. Moyenne de l'abaissement
des quatre dernires: 1 5.

Nous pourrions citer beaucoup d'autres stations franaises. Les
tmoignages qui prcdent suffisent pour constater le fait de la manire
la plus irrcusable. La conclusion est que, depuis six ans, et surtout
depuis quatre ans, la temprature est en baisse sur toute la surface de
la France. Cette diminution s'exerce  peu prs sur tous les mois de
l'anne; mais c'est au printemps surtout que les mois sont au dessous de
ce qu'ils devraient tre.

Le tmoignage est le mme en Belgique. M. Lancaster, le savant et
laborieux mtorologiste de l'Observatoire de Bruxelles, a relev les
diffrences suivantes. Temprature moyenne normale: 10 3.

                       Diffrence.
        1885    10 0    -0 3
        1886    10 5    +0 2
        1887     9 1    -1 2
        1888     8 9    -1 4
        1889     9 8    -0 5
        1890     9 6    -0 7

La moyenne de l'abaissement depuis quatre ans est 0 95.

Mmes tmoignages en Angleterre qu'en Belgique et en France. M. William
Ellis, directeur, du service mtorologique de l'Observatoire de
Greenwich, nous a adress des observations montrant que _toutes les
stations mtorologiques de la Grande-Bretagne_ manifestent la mme
dpression thermomtrique. Voici les chiffres de Greenwich, dont la
temprature normale est 9 7:

                       Diffrence.
        1885    9 2    -0 5
        1886    9 3    -0 4
        1887    8 8    -0 9
        1888    8 7    -1 0
        1889    9 3    -0 4
        1890    9 2    -0 5

Les six annes sont infrieures  la normale. La diffrence des quatre
dernires est 0 70.

Allons en Espagne, nous constaterons les mmes faits. La temprature
moyenne de Madrid est 13 5. M. Arcimis, directeur du bureau
mtorologique, nous a envoy pour la priode sur laquelle nous avons
appel l'attention:

                       Diffrence.
        1885    12 5   -1 0
        1886    13 0   -0 5
        1887    13 0   -0 5
        1888    12 1   -1 4
        1889    12 9   -0 6
        1890    12 7   -0 8

Comme en Angleterre, ces six annes sont au-dessous de la normale. La
moyenne des quatre dernires donne -0 80.

Si nous examinons l'Italie, nous obtenons les rsultats suivants pour
Turin (M. Balbi), Rome (M. Tacchini) et Naples (M. Fergola):

Turin. Normale: 12, 1.

                       Diffrence.
        1885    11 8   -0 3
        1886    12 6   +0 5
        1887    11 6   -0 5
        1888    11 1   -1 0
        1889    11 4   -0 7
        1890    11 3   -0 8

L'anne 1886 a t moins froide, mais trs pluvieuse. Les quatre
dernires annes donnent comme moyenne:-0 75.

Rome. Normale: 15 3.

                       Diffrence.
        1885    15 8   +0 5
        1886    15 6   +0 3
        1887    15 2   -0 1
        1888    15 1   -0 1
        1889    14 9   -0 4
        1890    14 9   -0 4

Moyenne des quatre dernires annes: -0 25.

Naples. Normale: 16 2.

                       Diffrence.
        1885    16 9   +0 7
        1886    16 5   +0 3
        1887    15 8   -0 4
        1888    15 4   -0 8
        1889    15 3   -1 0
        1890    15 1   -1 0

Moyenne des quatre dernires annes: -0 80.

On le voit, l'Italie, du nord au sud, tient le mme langage que
l'Espagne, la France, l'Angleterre et la Belgique. Milan fait exception
pourtant, peut-tre  cause de sa situation topographique. Continuons
notre examen, et, d'Italie, passons en Autriche. Voici Vienne, Budapest
et Prague qui vont nous rpondre.

Vienne. Normale: 9 3.

                      Diffrence.
        1885    9 3    0 0
        1886    9 2   -0 1
        1887    8 5   -0 8
        1888    8 3   -1 0
        1889    8 9   -0 6
        1890    8 9   -0 4

Les quatre dernires annes donnent pour moyenne: -0 70.

Buda-Pesth. Normale: 10 5.

                       Diffrence.
        1885    10 4   -0 1
        1886    10 3   -0 2
        1887     9 5   -1 0
        1888     9 0   -1 5
        1889     9 5   -1 0
        1890    10 1   -0 4

Toujours mme tmoignage. La moyenne de la diffrence des quatre
dernires annes est de -0 98.

Prague. Normale: 8 9.

                      Diffrence.
        1885    9 2   +0 3
        1886    9 3   +0 4
        1887    8 2   -0 7
        1888    8 2   -0 7
        1889    8 7   -0 2
        1890    8 7   -0 2

Les quatre dernires annes donnent pour moyenne: -0 45.

Prenons maintenant l'Allemagne, avec Berlin, Munich, Carlsruhe et
Hambourg. Mais, pour ne pas abuser des chiffres, malgr leur valeur
intrinsque que rien ne peut remplacer, considrons seulement les
diffrences fournies par la moyenne thermomtrique des quatre dernires
annes. Nous trouvons respectivement pour chacune de ces villes: Berlin
-0 75; Munich -14; Carlsruhe -1 75; Hambourg -1 3.

Si nous allons plus loin, en Danemark, en Sude, en Norwge, en Russie,
les observations de Copenhague, Christiania, Stockholm, Cracovie,
Saint-Ptersbourg, Moscou, indiquent des diffrences d'autant moins
sensibles que l'on s'loigne davantage de la France. M. Adam Taubsen,
directeur de l'Institut danois, a bien voulu nous envoyer les
observations faites  Landbokojskoles, prs Copenhague, et  Tarm, 
l'ouest, dans le Jutland: elles sont lgrement au-dessous de la
normale, mais  peine. M. H. Mohn, directeur de l'Institut
mtorologique norvgien, nous a adress les observations faites 
Christiania: elles sont galement voisines de la normale, et mme
lgrement suprieures en ces deux dernires annes. Plus loin encore, 
Bodo et Haparanda, la temprature a t suprieure  la moyenne normale.

L'ensemble de ces comparaisons tablit, sans que le moindre doute puisse
subsister dans aucun esprit, que depuis six ans, et surtout depuis
quatre ans, le climat de l'Europe presque entire,  l'exception
seulement de l'extrme-nord et du nord-est, subit une temprature
infrieure  la normale. La France, l'Angleterre, la Belgique,
l'Espagne, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne traversent une priode
froide.

C'est l un fait aussi incontestable que la lumire en plein midi et qui
intresse autant l'agriculture et la sant publique que la science pure.

Grce aux progrs sociaux, notre regard peut facilement embrasser
aujourd'hui sous un mme coup d'oeil l'ensemble de l'Europe, et nous
pouvons juger les faits tout autrement que si nos connaissances taient
limites  la France seule. Nous savons que la temprature a baiss;
mais nous savons en mme temps que l'abaissement n'est pas le mme pour
tous les pays, qu'il y a une rgion de minimum, autour de laquelle les
diffrences vont en diminuant, et qu'au-del d'une certaine zone ces
diffrences n'existent plus.

Cette distribution des tempratures nous prouve que la cause du
refroidissement actuel n'est pas gnrale, que, par exemple, elle ne
rside pas dans le Soleil, qu'il ne faut pas la chercher non plus dans
l'ensemble de la surface terrestre, mais qu'elle est localise  la
rgion que nous venons de signaler. Il en a t de mme pour les froids
si rigoureux de l'hiver dernier: la temprature a t trs douce en
Islande, en Sibrie, aux tats-Unis, etc.

Si nous classons les stations dans l'ordre dcroissant des diffrences
observes (moyennes des quatre dernires annes) nous formons le petit
tableau suivant:

        Perpignan                       -1 7
        Carlsrhe                       -1 7
        Arles                           -1 5
        Semur                           -1 5
        Munich                          -1 4
        Cap Saint-Mathieu (Finistre)   -1 3
        Hambourg                        -1 3
        Paris                           -1 0
        Bruxelles                       -1 0
        Budapest                        -1 0
        Marseille                       -0 9
        Naples                          -0 8
        Madrid                          -0 8
        Berlin                          -0 8
        Turin                           -0 7
        Greenwich                       -0 7
        Vienne                          -0 7
        Prague                          -0 5
        Rome                            -0 3

Sans doute, la situation topographique des diffrents points, leur
altitude, le rgime des vents rgnants, ont jou un certain rle dans
ces diffrences. Mais le fait gnral n'en est pas moins vident. La
France entire est actuellement sous un rgime froid.

Pareil fait s'est-il dj prsent? L'Europe s'est-elle dj trouve
pendant une srie de plusieurs annes conscutives sous un rgime de
refroidissement? J'ai publi dans l'_Atmosphre_ les tempratures
observes chaque anne  l'Observatoire de Paris depuis 1804; on y peut
remarquer des annes froides, telles que 1816, 1829, 1838, 1855, 1860,
1879, mais on n'y remarque aucune srie de cinq, quatre ou mme
seulement trois annes de suite particulirement froides. Tout au plus
pourrait-on grouper deux annes, telles que 1829 et 1830, 1837 et 1838.
La mme absence de sries peut tre constate sur les donnes
thermomtriques de l'Observatoire de Bruxelles depuis 1833.

Ainsi nous assistons  un fait climatologique exceptionnel et sans
prcdent. Est-ce  dire pour cela qu'il va se continuer encore pendant
plusieurs annes ou mme s'accentuer davantage? Nous ne le pensons pas,
mais il serait tmraire de rien affirmer.

                                  *
                                 * *

Cet tat de choses a remis en actualit la question dj ancienne et si
souvent agite du refroidissement probable de nos climats. L'opinion
populaire gnrale, qui a bien sa valeur ici, se dclare certainement en
faveur d'un refroidissement. Que sont devenus nos printemps? O est le
soleil de mai? O sont les pantalons blancs de la semaine de Pques, les
chapeaux de paille et les robes de mousseline? L't lui-mme ne
semble-t-il pas devenir lgendaire et se resserrer  deux mois tout au
plus, juillet et aot? Et la vigne, et le vin de l'le de France, que
sont-ils devenus? Ne voyons-nous pas sous nos yeux certain arbres, par
exemple le peuplier d'Italie, ne plus se plaire du tout dans nos rgions
dont ils faisaient l'ornement il y a encore trente ans?

Des mtorologistes fort srieux nient absolument tout changement de
climat. Il nous semble qu'ils n'ont pas tudi suffisamment la question.

Remontons quelques sicles de l'histoire, si vous le voulez bien.

On rapporte que Philippe-Auguste ayant voulu choisir parmi tous les vins
de l'Europe celui qui ferait sa boisson habituelle, les vignerons
d'Etampes et de Beauvais se prsentrent au concours. La charte ajoute,
il est vrai, qu'on les rejeta. Mais est-il admissible qu'ils auraient eu
l'audace de se prsenter au concours si leurs produits avaient t aussi
peu potables qu'aujourd'hui? Rcolte-t-on, mme actuellement, un vin
quelconque  Beauvais?

Henry IV, le fin gourmet, n'avait-il pas une certaine prdilection pour
le vin de Suresnes?

La ligne de _limite_ de la vigne peut tre trace aujourd'hui  travers
les dpartements de l'Eure, Seine-et-Oise, Oise, Aisne, Marne, Meuse,
Meurthe. Le fruit de Bacchus priclite de plus en plus, mme au sud de
ces dpartements, par exemple dans la Haute-Marne, ds que l'altitude
est un peu leve. Or, autrefois, la vigne tait cultive jusqu' la
Manche.

De vieilles chroniques nous apprennent mme qu' une certaine poque la
vigne tait cultive dans une grande partie de l'Angleterre, et qu'on y
rcoltait du vin. Maintenant, les soins les plus assidus, une exposition
au midi et compltement abrite des vents froids, des espaliers,
suffisent  peine pour amener  maturit quelques grappes de raisin. Le
pommier mme menace de dserter les vergers, o jadis mrissait la
vigne.

Plusieurs anciennes familles du Vivarais ont conserv dans leurs titres
de proprit des feuilles cadastrales qui remontent  l'anne 1561. Ces
feuilles indiquent l'existence de vignes productives dans des terrains
levs de six cents mtres au-dessus du niveau de la mer et o,
maintenant, pas un seul raisin ne mrit, mme dans les expositions les
plus favorables. Pour expliquer ce fait, il faut admettre qu'en Vivarais
les ts taient autrefois plus chauds que de nos jours.

Cette consquence est confirme, quant  la partie du mme pays o la
vigne est encore cultive, par un document galement dmonstratif, mais
d'une nature diffrente. Avant la Rvolution, le plus grand nombre des
rentes foncires en vin devaient tre payes en vins de premier trait de
la cuve, au 8 octobre. Au seizime sicle, date de ces stipulations, la
vendange tait donc termine dans le Vivarais  la fin de septembre. On
la fait maintenant du 8 au 20 octobre.

On lit dans l'histoire de Mcon qu'en 1552 ou 1553 les Huguenots se
retirrent  Lanci, prs de cette ville, et qu'ils y burent le vin
muscat du pays. Le raisin muscat ne mrit plus maintenant dans le
Mconnais  un degr qui permette d'en faire du vin.

Un certain nombre de vgtaux, qui prospraient plus au nord, ont battu
en retraite depuis le moyen-ge. Le citronnier ne se trouve plus dans le
Languedoc, o il vivait alors, ni l'oranger dans le Roussillon.

Il nous serait facile de multiplier considrablement ces exemples.
Arago, qui les admet comme dmonstratifs d'un changement de climat,
attribue ce changement aux dfrichements. Le dboisement, la formation
de larges clairires dans les forts conserves, la disparition  peu
prs complte des eaux stagnantes, le dfrichement de vritables
steppes, dit-il, ont pour effet de rendre les ts moins chauds et les
hivers moins froids; comme on le constate aux tats-Unis.

Cette cause a-t-elle agi  ce point en France et en Angleterre pour
amener une modification relle du climat? Nous ne partageons pas ici
l'opinion de l'illustre astronome, car c'est surtout antrieurement au
seizime sicle que les moines ont opr les dfrichements les plus
considrables.

Nous avons sous les yeux trop de tmoignages vidents en faveur du
refroidissement de nos printemps et de nos ts pour ne pas l'admettre,
tmoignages si nombreux, en vrit, qu'ils pourraient faire l'objet d'un
volume. Les mtorologistes qui se refusent  admettre un fait aussi
clair sont tout simplement des aveugles.

Mais quelle en est la cause? Cette cause pourrait bien tre tout
astronomique.

La Terre, en circulant autour du Soleil, ne dcrit pas une
circonfrence, mais une ellipse dont l'astre du jour occupe un des
foyers.

A l'une des extrmits de cette ellipse, elle est plus proche du Soleil
qu' l'autre, de 1/30, ou de 5 millions de kilomtres environ. Il en
rsulte que l'hmisphre terrestre expos  l'astre radieux reoit un
quinzime plus de chaleur dans la premire position que dans la seconde.

La Terre passe  la premire position (au prihlie) le 1er janvier, et
 la seconde ( l'aphlie) le 1er juillet. Les ts de nos hmisphres
arrivent donc dans la section de l'orbite la plus loigne du Soleil.

En l'an 1248 de notre re, la Terre passait au prihlie le jour du
solstice d'hiver, tandis que maintenant elle y passe onze jours plus
tard. A cette poque, nos ts ont t les moins chauds qu'ils puissent
tre, puisqu'ils arrivaient au point de l'orbite le plus loign du
Soleil, et nos hivers taient aussi les moins froids qu'ils puissent
tre. Depuis cette poque, nos ts tendent  devenir plus chauds et nos
hivers plus froids par cette cause, quant aux points extrmes.

Mais, en raison mme de cette ellipticit de l'orbite terrestre, le
mouvement de notre plante le long de cette ellipse varie en raison du
carr de la distance, prcisment comme la lumire et la chaleur. La
Terre marche moins vite en t, plus vite en hiver. Il en rsulte que du
21 mars au 21 septembre, notre plante, restant plus longtemps expose
au Soleil que du 21 septembre au 21 mars, reoit juste dans les deux
moitis de l'orbite la mme quantit de chaleur. Le printemps et l't
runis durent 186 jours 11 heures; l'automne et l'hiver 178 jours 19
heures.

Jusqu'en l'an 1248, la dure de l't alla en augmentant. Depuis cette
poque-l elle va en diminuant.

Ces deux causes se compensent exactement quant  la quantit de chaleur
reue du Soleil par la Terre dans la moiti de chaque anne.

Mais est-ce seulement la quantit de chaleur reue qui rgle les
tempratures? Nous pourrions poser ici la question d'Adhinmar:
_N'est-ce pas plutt la quantit de chaleur conserve?_

Or, actuellement, notre ple boral a 4475 heures de jour et 4291 heures
de nuit. La diffrence est de 184 heures. Cette diffrence
d'illumination solaire de 184 heures de surcrot chaque anne sur le
rayonnement nocturne doit avoir pour consquence de permettre au ple
nord, et  son hmisphre, de conserver plus de chaleur, de se refroidir
moins que le ple austral, en vertu de ce principe, que la chaleur
augmente  mesure que les jours deviennent plus longs.

Si l'on admet cette consquence, notre hmisphre boral, qui a eu son
maximum de dure de saison chaude (quinoxe de printemps  quinoxe
d'automne) en l'anne 1248, va en se refroidissant depuis cette poque.
Le surcrot des heures d'illumination solaire diminue.

Il est possible que cet accroissement lent et graduel des heures de nuit
ait une action, non point immdiatement directe sur nos thermomtres,
mais sur les eaux superficielles qui constituent les courants de la mer
et qui jouent un rle considrable dans la distribution des
tempratures. Les climats du globe ne sont pas du tout ce qu'ils
seraient dans l'tendue de l'ocan, qui recouvre prs des trois quarts
de la plante. Sans l'Atlantique, et surtout sans le gulf stream, Paris
ne serait jamais devenu la capitale du monde: la Seine serait le Volga.

Quoi qu'il en soit, notre climat se refroidit depuis le treizime
sicle, et la cause de ce refroidissement pourrait tre celle que nous
venons d'indiquer.

Il va sans dire que l'abaissement actuel et local de la temprature sur
lequel nous avons appel l'attention au dbut de cet article n'a rien de
commun avec ce refroidissement sculaire. Autrement, nous n'en aurions
pas pour longtemps! Nous avons vu qu'il se borne  l'Europe et ne svit
pas sur le nord. C'est une affaire de courants atmosphriques.

En dehors de cette variation sculaire, il y a des priodes assez
bizarres et anormales de chaleur et de froid. Nous traversons en ce
moment l'une des plus curieuses, et en mme temps l'une des plus
dsagrables, que l'on ait observes depuis l'invention du thermomtre.
Faisons des voeux pour voir bientt cesser ce dplorable abaissement de
temprature qui svit sur l'Europe depuis quatre, cinq et six ans.

Camille Flammarion



[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Vue prise en amont de
la Birse.--Phot. Bulacher et Kling.]

[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN, SUR LA LIGNE DU
JURA-BERNE. Un train prcipit dans la Birse, aprs la rupture du
pont.--D'aprs les photographies de M. A.-J. Jungmann.]

[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Vue prise en aval de la
Birse.--Phot. Muller.]



HISTOIRE DE LA SEMAINE

La Semaine parlementaire.--Une des questions les plus importantes
qu'avait  discuter la Chambre, au cours de son examen des tarifs
douaniers, tait certainement celle qui concerne l'industrie de la soie.
Cette industrie constitue en effet, on peut le dire, une gloire
commerciale de la France, et cette fois, si on laisse de ct les
protectionnistes intransigeants, tout le monde tait d'accord pour
reconnatre que toute entrave mise  son dveloppement tait une
atteinte grave porte aux intrts du pays. Il ne faut donc pas
s'tonner si l'entre en franchise des soies grges et des cocons
trangers a t vote  une forte majorit: 380 voix contre 137.

Il est vrai qu'en cette circonstance la Chambre avait une libert
d'allure qu'elle n'a pas toujours dans ces sortes de questions. Elle
n'avait pas  craindre de sacrifier outre mesure une autre branche de
l'activit nationale, la sriciculture, car un projet, soumis en mme
temps  la Chambre et vot par elle, attribue des primes spciales 
ceux qui s'occupent de l'levage du ver  soie. Tous les intrts
recommandables se trouveront donc mnags. En somme, quant  prsent,
les Lyonnais l'emportent sur toute la ligne.

--Si les questions ouvrires et sociales n'aboutissent pas  une
solution satisfaisante, ce ne sera pas faute de les avoir examines et
discutes sous toutes leurs faces. Elles reviennent priodiquement  la
Chambre, tantt sous forme de projets de loi, tantt sous forme
d'interpellations. C'est par ce dernier procd que MM. Dumay, Girodet
et Baudin l'ont souleve. Il s'agissait des mesures que le ministre des
travaux publics comptait prendre vis--vis de la Compagnie des
houillres de Monthieu, qui a suspendu son exploitation en ne prvenant
le personnel que huit jours  l'avance.

M. Yves Guyot, qui--il faut le reconnatre--est mis assez frquemment
sur la sellette, a pris la parole sur le ton quelque peu ironique: Je
vais rpondre, a-t-il dit,  l'interpellation hebdomadaire, pour ne pas
dire quotidienne. Ce dbut a soulev quelques murmures 
l'extrme-gauche, mais, aux yeux de la majorit, il a t justifi par
la facilit avec laquelle on met le Gouvernement en cause chaque fois
que s'lve une difficult entre ouvriers et patrons. Le ministre a
ajout que les actionnaires de la Compagnie taient convoqus, et
qu'aucune mesure ministrielle ne pouvait tre prise avant le vote de
l'assemble gnrale. Le dbat a t clos par l'ordre du jour pur et
simple vot  une forte majorit.

--Deux propositions de loi, l'une de M. Jacquemart, l'autre de M.
Thellier de Poncheville, et toutes deux relatives  la saisie-arrt du
salaire des ouvriers et des appointements des employs, sont venues en
premire dlibration. Mais aussitt le ministre du commerce est mont 
la tribune pour annoncer que le gouvernement prparait un projet de loi
sur cette question, et demander par consquent l'ajournement, de la
discussion. La-dessus les auteurs des deux propositions protestent
vivement, n'admettant pas que tout le travail fait par la commission ait
t accompli inutilement, et cela pour attendre le projet du
gouvernement qui ne sera pas prt, avant longtemps. La Chambre s'meut
en prsence de cette argumentation et repousse, par 310 voix contre 145,
la demande d'ajournement du ministre. Mais celui-ci ne devait pas tarder
 avoir sa revanche. En effet, ds le dbut, M. Grousset est mont  la
tribune et, dans un discours trs court, mais trs dcisif, il a
dmontr que le projet de ses collgues ne tenait pas debout au point de
vue juridique. Force a t  la majorit de se de juger et de renvoyer 
la commission ce projet mort-n.

C'est l encore un exemple  l'appui de ce que nous disions la semaine
dernire sur la lgret avec laquelle sont rdiges nos lois depuis
quelque temps. Cette fois on s'est aperu  temps de l'imprudence qu'on
allait commettre; mais il n'en est pas toujours ainsi et plus d'une fois
c'est  l'application seulement qu'on a reconnu la dfectuosit des
textes lgislatifs adopts par le parlement. Sans mettre un frein 
l'initiative des membres de la Chambre, car ceux-ci n'y renonceraient
pas facilement, il serait possible d'viter pareil inconvnient, au
moins dans une certaine mesure. Il existe en France un corps constitu,
le Conseil d'tat, qui est cens renfermer les jurisconsultes de
profession les plus autoriss. Pourquoi ne ferait-on pas intervenir
cette assemble dans la prparation des lois, ne ft-ce qu' titre
consultatif? Il y aurait l une garantie, que l'on ne semble pas assur
de trouver auprs de nos lgislateurs.

Un dbat assez vif a eu lieu au sujet des manifestations qui ont eu lieu
 Montmartre,  l'occasion de l'inauguration du monument du Sacr-Coeur.
MM. Baudin, Ferroul et Duinay avaient dpos  ce sujet une demande
d'interpellation. On connat la thse: le dsordre a t caus par la
police; s'il n'y avait pas eu d'agents, les manifestations auraient
suivi leurs cours, paisiblement, et tout se serait pass le mieux du
monde. Mais le malheur veut que lorsque ces citoyens inoffensifs se
runissent sur la voie publique, aussitt des agents interviennent,
frappent  tort et  travers et troublent ce calme parfait avec lequel
les anarchistes tmoignent ordinairement en public leurs convictions les
plus chres. M. Constans a rpliqu, et il l'a fait en termes qu'il
n'est mme pas ncessaire d'analyser, car on sait avec quelle nergie
tranquille il dmontre, toutes les fois que l'occasion s'en prsente,
que pour lui l'ide de rpublique et de libert n'entrane nullement
celle de dsordre et de violence. Mais il a eu cette fois  opposer aux
interpellateurs un argument de fait des plus piquants. La veille avait
eu lieu une runion  laquelle assistaient des anarchistes et des
socialistes, deux groupes qui ne sont pas habitus  marcher d'accord.
Il n'y avait l aucun de ces agents dont la prsence ne fait qu'exciter
les esprits et cependant, aprs quelques minutes de conversation, on en
est arriv  ce que M. Baudin appelle les brutalits de la police. On
a chang des coups et le combat n'a fini que faute de combattants,
c'est--dire quand les orateurs, qui depuis longtemps avaient perdu
l'illusion de pouvoir se faire entendre, ont manqu de chaises pour se
les lancer rciproquement  la tte.

L'ordre du jour pur et simple demand par le ministre de l'intrieur a
t vot  l'norme majorit de 435 voix contre 70.

L'agitation ouvrire: _Les grves_--Le succs qu'a eu la grve des
omnibus ne pouvait manquer d'avoir des consquences. Ce sont d'abord les
ouvriers et employs de chemins de fer qui ont eu l'ide de profiter du
mouvement de sympathie que les cochers et conducteurs des voitures
publiques avaient provoqu dans la population parisienne. Il s'agissait
ici galement d'un service dont tous les voyageurs sont  mme de
reconnatre le caractre pnible et ceux qui en ont la charge pouvaient,
comme leurs camarades des omnibus, esprer l'intervention de l'tat.
Mais ce n'est pas chose aise que de mettre en mouvement un personnel
considrable comme celui des chemins de fer, et dans lequel figurent des
corps de mtier dont les intrts ne sont pas toujours d'accord. La
tentative n'a pas russi cette fois, et la crise grave qu'aurait amene
un arrt dans les transports par voie ferre a t pargne au pays.

Les boulangers seront-ils plus heureux? A leur tour ils ont formul
cette menace terrible de la grve; mais, chose singulire, ce n'est pas
en raison d'un dfaut d'entente avec leurs patrons qu'ils ont song  ce
moyen redoutable de faire accepter leurs revendications. C'est aux
bureaux de placement qu'ils en ont, et il est probable qu'ils ont
raison, car les abus de ces intermdiaires ont t souvent signals et
reconnus. Mais est-il juste d'employer la grve pour raliser une
rforme qui peut tre accomplie autrement? Dans une ptition
comminatoire adresse  la fois  la Chambre et au conseil municipal,
les ouvriers boulangers ont signifi qu'ils refuseraient le travail, si,
dans un dfiai de huit jours, les pouvoirs publics n'avaient pas pris
les mesures ncessaires pour faire disparatre les bureaux de placement.
Qu'arriverait-il si de pareilles sommations taient coutes? c'est  la
Chambre et au conseil municipal lui-mme de rpondre. Mais, en admettant
qu'on voult y faire droit, le temps matriel manquerait, sans compter
que, ce principe une fois admis, l'tat serait tenu d'intervenir et
deviendrait responsable des vnements toutes les fois que son action
serait rclame,  tort ou  raison. Il y a l un abus, et ceux-l mmes
qui, dans la presse, sont le plus ports  soutenir les revendications
ouvrires, ont estim que les ouvriers boulangers faisaient fausse
route.

Ce n'est pas tout: Lyon, qui se donne volontiers le titre de seconde
capitale de la France, devait avoir, comme Paris, sa grve de voitures
publiques. Le personnel des tramways a refus le travail et, toujours 
l'instar de Paris, on a vu les scnes dj connues se renouveler:
attroupements aux dpts, menaces et voies de fait pour empcher les
voitures de sortir, etc... C'est un peu trop, et on commence  se
demander si les institutions tablies en vue d'assurer aux ouvriers la
libert et le bien-tre ne menacent pas de tourner  la dictature. La
facult de la grve est lgitime, car c'est le seul moyen pour le
travailleur d'obtenir les satisfactions auxquelles il peut lgitimement
prtendre, mais c'est  la condition qu'il sera permis  ceux qui ne
partagent pas les vues de leurs camarades de continuer le travail. Ce
n'est pas l contester  l'ouvrier l'exercice d'un droit qui lui est
cher avec raison, c'est le lui assurer, et si l'tat doit intervenir,
c'est uniquement pour garantir aux deux partis en prsence, les
grvistes et les travailleurs, la libert  laquelle ils ont droit les
uns et les autres.

Angleterre: le procs Gordon Cumming.--La presse anglaise, qui est fort
prudente toutes les fois que l'honneur national est en jeu--on ne
saurait le lui reprocher si elle n'exagrait les accents de la vertu
rvolte quand elle a  signaler quelque dfaillance  la charge des
autres nations--a parl d'abord avec la plus grande rserve des tristes
incidents de Tranby Croit. Un des officiers les plus en vue de l'arme,
accus de tricher au jeu, et cela  la table o le prince de Galles en
personne tient la banque, c'tait un simple Baccara-case. On en est
revenu de cette apprciation un peu sommaire des choses, et, quand on a
vu, par les rvlations faites au cours du procs, que tout le monde
sortait compromis dans cette affaire scandaleuse, un revirement s'est
produit dans l'opinion et l'vnement, qui tait d'abord du domaine de
la chronique, a pris une porte plus grave et a t jug par tous dans
ses consquences politiques.

Certes, le peuple anglais est profondment attach  sa monarchie et il
serait absurde d'avancer que sa foi a t branle; mais enfin le
loyalisme gouvernemental a t mis  une rude preuve, car, pour la
premire fois, le public tait amen  juger l'hritier du trne et  se
prononcer sur sa conduite. Or, si l'on se fonde sur les articles de la
presse anglaise, le public a t vivement mu et a traduit ses
impressions avec une svrit que le prince n'a pas rencontre en France
mme, o l'on pouvait cependant prendre sa revanche du ddain avec
lequel sont dnoncs chaque jour, de l'autre ct du dtroit, les vices
dits franais. Pendant que, dans notre pays, on se borne  sourire en
soutenant--avec le souvenir d'Henri IV--que les princes bons vivants
peuvent faire les meilleurs rois, les puritains d'Angleterre refusent
d'admettre que le fils an de la reine cherche  se distraire des
occupations toutes dcoratives auxquelles le condamne la constitution.

Il faut l'avouer, d'ailleurs, il tait pnible d'apprendre tout d'un
coup que le prince porte dans ses malles, quand il voyage, tout
l'attirail ncessaire pour improviser une partie de baccara et il ne
faut pas trop s'tonner si cette rvlation seule a suffi  branler
quelque peu cette foi dans les traditions monarchiques qui jusqu'ici a
caractris l'Angleterre.

Le partage de l'Afrique: le trait anglo-portugais.

--La lutte engage entre l'Angleterre et le Portugal au sujet de leurs
possessions en Afrique a pris fin. Le trait sign  Londres a t
ratifi par les Corts et bientt, les dernires formalits accomplies,
la convention deviendra excutoire.

La ligne frontire des territoires respectifs des deux royaumes, au nord
et au sud du Zambze, demeure  peu prs identique  celle qu'avaient
trace les ngociateurs de l'an pass,  l'exception, naturellement, du
crochet quelle doit dcrire pour englober la vaste superficie concde
par del le fleuve entre Tte et Jumbo. D'autre part, le Manicaland avec
Mutassa, mais  l'exclusion du Massikess, est dfinitivement attribu 
l'Angleterre, en d'autres termes  la compagnie sud-africaine.

Une commission mixte, dont la composition n'a pas t encore arrte, se
rendra sur les lieux pour procder au trac dtaill et dfinitif.

Chacune des deux puissances contractantes s'est engage  reconnatre
les concessions minires qui ont t lgalement accordes sur son
territoire ainsi qu' respecter toutes les formes de la proprit
prive. Tout litige relatif  des concessions ou domaines situs 
trente milles de l'un ou l'autre ct de la frontire sera soumis, non
pas  la juridiction ordinaire, mais  l'arbitrage. C'est l une sage
prcaution qui, vraisemblablement, ne sera pas inutile, car dans les
possessions lointaines, l ou les droits des individus sont forcment
mal dfinis, les conflits d'intrts privs dgnrent facilement en
conflits internationaux. Il est donc prudent de convenir  l'avance
qu'ils seront soumis  l'arbitrage, c'est--dire  une juridiction dont
les sentiments de neutralit seront garantis.

La solution n'est videmment pas avantageuse pour le Portugal, mais
c'est une solution et le gouvernement de Lisbonne a trop besoin de repos
pour mettre l'ordre dans ses affaires financires ou commerciales pour
qu'on ne le flicite pas d'avoir cart cette grosse question, mme au
prix de quelques sacrifices.

Ncrologie.--Le contre-amiral marquis de Montaignac, ancien ministre de
la marine.

Le vice-amiral Bosse, du cadre de rserve.

Le contre-amiral Gurin-Duvivier.

M. Bouthier de Rochefort, dput de l'arrondissement de Charolles.

Le comte de Recullot, ministre plnipotentiaire sous l'empire, grand
croix de la Lgion d'honneur.

Mme tienne, femme du sous-secrtaire d'tat aux colonies.



[Illustration: Le poste d'avertissement.]

LE TRANSPORT DES CONTAGIEUX DANS PARIS

Le conseil municipal de Paris s'est occup cette semaine de la question
de dsinfection--dsinfection des appartements, vtements, linge,
etc.--qui est si importante au point de vue de la sant publique. Dj
un grand pas avait t fait par l'tablissement des stations de voitures
pour le transport des contagieux.

[Illustration: Le brancard formant lit.]

Autrefois une mre, par exemple, qui avait  conduire  l'hpital son
enfant malade, sautait sans scrupule dans le premier fiacre qu'elle
voyait passer. Il n'en est plus ainsi; la mre se rend  la station, et
le directeur de cette dernire n'a plus qu' se mettre au tlphone et 
prvenir l'hpital dsign:

--La voiture des diphtriques sort; elle se rend rue Saint-Antoine, 28,
o elle prend un enfant de cinq ans; elle sera  l'hpital dans une
heure et demie; prvenez l'interne de service qu'une opration est
urgente.

--Vous avez l'ordonnance du mdecin?

--Oui. La mre de l'enfant est venue me l'apporter elle-mme.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce service est appel 
diminuer dans des proportions normes la mortalit par la contagion des
maladies infectieuses, maladies dont vous et les vtres pouvez prendre
les germes dans les voitures de place, les omnibus, les tramways.

Voici une mre accompagne de son bb. Elle hle un cocher, saute en
voiture. Cette voiture, une heure avant, conduisait  l'hpital un
enfant que le croup touffait... Hlas! que de bbs respireront la mort
dans cette voiture!

C'est  ces dangers que les stations de voitures pour le transport des
contagieux doivent nous arracher.

Deux stations municipales  Paris: une, rue de Stal; l'autre, rue de
Chatigny.

Dans chaque station, cinq ou six voitures affectes spcialement au
transport des fivreux, des varioleux, des diphtriques, etc.
Prsentez-vous au directeur de l'une de ces stations, avec l'ordonnance
d'un mdecin, et aussitt une voiture est mise  votre disposition. Ou
bien encore adressez-vous au commissaire de police de votre quartier; ce
magistrat se chargera de prvenir le directeur de la station.

[Illustration: Le brancard formant fauteuil.]

Les malades, couchs sur un lit, ou commodment installs dans un
fauteuil, sont toujours accompagns par une infirmire pendant le trajet
de leur domicile  l'hpital.

Aprs chaque voyage, la voiture est dsinfecte; elle est lave avec une
solution tendue de bichlorure de mercure. Inutile de vous dire que les
voitures sont appropries pour cela: ni toffes, ni cuirs, ni sangles;
les parois sont en tle. Les matelas passent ou doivent passer, aprs
chaque voyage,  l'tuve de dsinfection.

Pour qui visite les deux stations qui relvent de la Ville de Paris,
jette les yeux sur les voitures, les curies, les salles de
dsinfection, etc., tout parait install dans les meilleures conditions.

La prfecture de la Seine a aussi des voitures spciales pour le
transport des contagieux. Ce service est assez bien organis; il a donn
dj d'excellents rsultats, bien que le budget qui lui est affect soit
trs minime.

[Illustration: La voiture.]



[Illustration: THTRE DE L'OPRA-COMIQUE.--Le Rve, drame lyrique en
quatre actes, tir par M. L. Gallet du roman d'Emile Zola, musique de M.
Bruneau. La scne du miracle, au 3e acte: l'vque Jean (M. Bouvet)
donnant le baiser d'adieu  Anglique (Mlle Simonnet).]

[Partition musicale.]

LE RVE

LA SUPPLICATION D'ANGLIQUE

_Chante par Mlle SIMONNET au deuxime acte._

LIVRET DE M. LOUIS GALLET

MUSIQUE DE M. BRUNEAU

[Paroles]

        Vous n'avez rien qu'un mot  dire,
        Vous n'avez qu' lever le doigt pour me dtruire
        J'attends vos ordres souverains.
        J'ai voulu dfendre ma cause,
        Malgr ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'ose
        Malgr ce que je crains!
        Songez mon Dieu que si je l'aime,
        Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel mme!
        Et quand j'ai vu que je l'aimais,
        Je n'avais pas la force, hlas, de me reprendre!
        N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre!
        Vous voulez bien que nous soyons heureux!



[Illustration: LES THTRES]

Le Prix Thoirac.--Vaudeville: la _Femme_, comdie en trois actes, par M.
Albin Valabrgue.

M. Thoirac, qui fut homme d'esprit et qui en son temps taquina la muse,
je parle de la muse lgre, celle que la Fable n'a pas admise sur le
Parnasse, M. Thoirac a fond un prix de 4,500 francs pour le
Thtre-Franais: il est destin  la meilleure comdie joue dans
l'anne  la rue Richelieu. C'est l'Acadmie qui est charge de le
donner. Voici la premire fois que l'illustre compagnie se prononce  ce
sujet. Elle l'a adjug  _Une Famille_, dont l'auteur est M. Lavedan.
J'applaudis pour ma part  cette dcision, et je flicite le jeune
crivain. Seulement je me demande comment et sur quoi messieurs les
quarante peuvent appuyer leur verdict.

A quoi reconnat-on la supriorit d'une comdie? en la comparant  sa
voisine? Dans ce cas, les quatre mille cinq cents francs de M. Thoirac
courent grand risque de se fourvoyer  l'exaltation d'une oeuvre des
plus mdiocres. Cela dpend de la concurrence. Toutes les annes ne sont
pas galement heureuses et le public pourrait s'tonner  bon droit de
voir cette prime littraire accorde  la mdiocrit. On pourrait faire
un report et attendre des moments meilleurs dans l'anne suivante. Non,
la volont du donateur est formelle. Alors, quelles seront pour les
juges les conditions qui dcideront en faveur de l'ouvrage? Son succs?
je le veux bien; mais le succs n'est pas toujours la conscration d'un
talent littraire. Messieurs les acadmiciens ont videmment  dcider
d'une oeuvre d'art, sans cela l'agent des auteurs dramatiques suffirait
 rsoudre le litige en consultant la recette. Sur quelles valeurs
l'Institut, pris pour arbitre souverain, se dcidera-t-il ses
apprciations? Sur le style?

Certes, je fais grand cas pour ma part d'une jolie langue, purement,
lgamment parle, mais, j'en demande pardon aux crivains, dont je vais
probablement blesser les prtentions, le style est une qualit
secondaire au thtre. La forme ne prend de valeur que lorsqu'elle se
met au service d'une pense. Si elle n'est qu'un bavardage jouant
habilement avec les phrases, plus proccupe des mots que de l'ide,
elle ne donne rien: stalactites autour d'une branche de bois mort. La
pice est avant tout dans les caractres, dans les situations. Le
thtre vit d'action et non de littrature. Le pauvre Sedaine, dont on
jouait dernirement la _Gageure imprvue_  la Comdie-Franaise, se
souciait fort pieu de la langue. Pour tre brave, il ne faut qu'tre
homme et des armes, a-t-il dit quelque part. Et pourtant le
_Philosophe_ sans le savoir, crit  la diable, est rest au rpertoire;
il compte mme parmi les dix ou quinze pices qui sont vivantes depuis
Molire dans l'ancien Thtre-Franais.

M. Scribe tait de cette cole. Vous me direz que l'immortalit ne
s'ouvrira pas pour M. Scribe. C'est probable. Si le pass lui a t
complaisant, le prsent ne lui est gure favorable. M. Scribe savait ses
faiblesses, il en souriait mme, non sans esprit. Un jour qu'il rptait
une pice rue de Richelieu, les conseillers couts de la maison, qu'il
avait auprs de lui  l'orchestre, lui firent respectueusement une
observation sur l'improprit d'une expression. M. Scribe, tout entier
au mouvement de la scne, laissa un instant ses voisins, monta sur le
thtre, coupa, allongea dans son dialogue, mit ses acteurs en place, et
quand sa besogne d'auteur dramatique fut faite, quand il fut sr de son
effet scnique, il descendit dans la salle, reprit sa place  son
fauteuil en disant  ses deux conseillers: Et maintenant,  vous,
Messieurs les acadmiciens.

Le style lui paraissait chose secondaire; il avait si souvent russi
sans lui. Il lui fallait avant tout l'intrt, la vie de la pice. Il
existe peut-tre  l'Institut des auteurs dramatiques qui sont de cet
avis et qui se souviennent du jugement singulier port autrefois par
l'Acadmie.

Elle eut  se dcider, au dix-huitime sicle, sur cette question:
quelle tait la plus parfaite des pices de Molire? Elle opina pour les
_Femmes savantes_. Pour quoi? parce qu'elle jugea les _Femmes savantes_
l'oeuvre de style la plus remarquable de Molire.

C'tait le got du temps. L'Acadmie aurait pu admettre aussi bien le
_Misanthrope_; mais l'esprit et la langue eurent gain de cause. Et
l'_cole des femmes_ pourtant, cette oeuvre d'une puissance de passion
incomparable, et le _Tartuffe_, ce drame dont la profondeur dpasse tous
les drames, que deviennent-ils dans tout ceci? Si la mme question se
posait aux immortels de nos jours, je doute qu'elle reut la mme
rponse qu'au dix-huitime sicle. Ce n'est pas tout qu'une jolie prose,
ou que des jolis vers, il faut en premier lieu, et je le rpte, la
pice, attachante par la vrit des caractres, de plus entranante par
l'intrt de son action. J'ai bien ide que le prix Thoirac soulvera
dans l'avenir le nombreuses discussions au sein de l'Acadmie. Pour la
premire fois les choses ont march d'elles-mmes et la _Famille_ de M.
Lavedan a triomph sans rivalits. J'ai ide que dans l'anne qui vient
la question sera plus agite.

Elle se posera entre le _Mariage Blanc_, de M. Jules Lemaitre,
_Grislidis_, de M. Silvestre, entre la comdie de M. P. Ferrier et
celle de M. Boucheron. A qui le prix? Je vous rpondrai quand le drame
de M. Richepin, _Par le glaive_, aura paru. Le Thtre-Franais nous
promet aussi le _Chemin de Damas_ de M. Alexandre Dumas. Mais, quel que
soit son succs, l'oeuvre nouvelle du matre restera hors concours. Le
prix Thoirac ne peut tre donn aux membres de l'Acadmie, qui ont eu le
bon got de ne pas se faire juge et partie dans une telle question.

Le thtre du Vaudeville, cd  une direction qui a fait un bail de
trois mois, nous a donn une comdie de M. Albin Valabrgue, dont le
Palais-Royal a repris les trois actes si amusants de _Durand et Durand_.
Ici nous ne sommes plus dans la fantaisie dsopilante du quiproquo qui a
fait la fortune de la pice du Palais-Royal. M. Valabrgue touche
srieusement  la comdie srieuse. Je doute qu'il y rencontre le mme
succs. Il y a de l'esprit et beaucoup dans cette nouvelle comdie 
laquelle M. Valabrgue a donn pour titre: _La Femme_, mais ce sujet
n'en est pas  sa premire dition. _La Femme_ est cet tre honnte par
excellence, inpuisable dans ses sacrifices, suprieur dans son
abngation et dans sa douleur, que rien ne dtourne de son devoir, ni
les fautes, ni l'indignit de l'poux, ni la trahison de l'amie qui lui
vole les plus douces joies du bonheur domestique. C'est celle qui, aprs
tant de luttes et de souffrances, reste toujours fidle au devoir, et
qui compte ramener  elle, par la force de la vertu, de l'abngation, et
par la puissance du pardon, le malheureux mari qui s'gare. C'est
l'pouse, la mre de famille. La tendance morale de la comdie est des
plus louables, malheureusement le public des thtres, un peu fatigu de
sa saison d'hiver, a cout un peu distrait cette dmonstration; mais 
pice d't, critique d't; n'appuyons donc pas plus qu'il ne faut sur
les longueurs de cette comdie, aussi bien serions-nous ingrat envers
elle. Car nous l'avons applaudie en maints endroits, et pour l'auteur,
et pour ses interprtes: Mlle Cerny est charmante dans le rle de Marie
de Blauval; Mlle Brindeau, M. Dieudonn et M. Lrand ont t
chaleureusement accueillis dans leurs personnages de Mme Tivolier, de M.
de Blauval et de M. Tivolier.

M. Savigny.



LES LIVRES NOUVEAUX

_Dieu_, par Victor Hugo, 1 vol. in-8, 7 fr. 50 (Hetzel et Quantin,
diteurs).--Il est crit que Victor Hugo ne cessera pas de nous tonner.
Il n'y a pas  dire: ce ne sont pas ici des bribes, des fragments
recueillis par des hritiers plus ou moins adroits, ou des admirateurs
intempestifs. C'est bel et bien un pome de cinq mille vers, suivi,
aussi fortement compos qu'aucun autre de Victor Hugo, une sorte de
testament philosophique, o la pense de Lucrce a du plus d'une fois
hanter l'crivain. Il fut crit  Jersey, dans l'exil, en 1855, deux ans
aprs les _Chtiments_. C'est peut tre l'un de ceux o le pote donne
le plus de lui-mme l'ide d'une personnalit gigantesque, en raison
mme de celle avec laquelle il se mesure. Car enfin, dans ces simples
mots, dans ce titre: _Dieu_, par Victor Hugo, il y a quelque chose comme
une accolade, sinon comme une revanche. Voltaire avait crit sur le
fronton d'une petite chapelle,  Ferney: _Deo erexit Voltaire_. Cela
tait une dclaration de principes, mais c'tait surtout de l'orgueil.
Victor Hugo a fait mieux, et quelque chose surtout de plus difficile. Il
a construit le monument qui est beaucoup plus qu'une chapelle, une sorte
de cathdrale, et il a cr  sa manire le dieu qu'il voulait qu'on y
adort.

Nous le connaissions dj. Il nous l'avait dj plusieurs fois dfini,
notamment dans William Shakespeare, o la prose lui a peut-tre permis
de donner  son affirmation une forme plus prcise. Car il faut bien
convenir qu'ici la posie semble avoir singulirement fait tort  la
philosophie. En nous prsentant dans un ordre ascendant les diverses
ides que l'humanit s'est faites de Dieu, en commenant par l'athisme,
qui est la ngation, il nous semble faire un trange anachronisme.
L'homme  son berceau, quelque grossire ide qu'il dt se faire de
Dieu, ou, si l'on veut, de la force cache qu'il sentait sans la
comprendre, ne fut certes pas athe; et si l'on peut discuter de ce
qu'il fut alors, en tous cas le scepticisme ne vint pas ensuite. Ce
serait plutt  la fin, avec le disme, que la ngation et le doute
apparaissent, et ce serait alors,  ce moment de connaissance plus
rpandue, sinon plus profonde, que l'homme serait tent de s'loigner de
ce que le pote croit la vrit. Mais qu'importe! Hugo, malgr tout, a
fait oeuvre de grand pote, et l'on n'a pas autre chose  lui demander.
Bien difficiles seraient ceux qui ne s'en tiendraient pas pour
satisfaits.

L. P.

_Crispi, Bismarck et la triple alliance en caricature_, par John
Grand-Carteret, 1 vol. in-12, 7 fr. 50 (Delagrave, 15, rue
Soufflot).-Ddi aux amis de la caricature. Le succs de son Bismarck
devait encourager M. John Grand-Carteret. Crispi, l'illustre Crispi,
aujourd'hui d'ailleurs relgu dans l'Armoire aux retraits, lui
tendait vritablement les bras. Il n'y avait pas  rsister, et le voici
habill de la belle manire. Mais par qui? le croira-t-on? surtout par
les Italiens. Car il faut rendre cette justice  M. Crispi, qu'il s'est
laiss caricaturer sous toutes les formes par les journaux de son
pays... Les Italiens se sont souvenus de l'ancien rvolutionnaire, et la
campagne satirique mene contre lui a t chaude. On s'en rendra compte
en parcourant le livre de M. Carteret, fort document  sa manire, car
le document dessin a bien son loquence, il est mme de tous le plus
expressif, et, comme attribut de la satire, le crayon pourrait prendre
la place du fouet sans inconvnient.

_Quand on aime_, par Pierre Mal (1 vol. chez Firmin-Didot).--Sous ce
titre plein de promesse: _Quand on aime_, Pierre Mal vient de publier
une des oeuvres les plus puissamment penses et crites qui soient
encore nes de sa plume. On peut dire que l'auteur, sans dpouiller
aucune des qualits de dlicatesse et de grce qui lui ont valu sa
grande rputation, s'est attach au contraire,  les corroborer d'une
note de vigueur qui en rend le charme plus pntrant. Dans ce rcit,
pris tout entier dans la vie ordinaire, l'tude des caractres est gale
au relief saisissant des vnements qui servent de trame  la fiction.
La catastrophe finale, prpare avec un art infini, n'est cependant pas
un moyen. Elle vient au terme des faits avec la rigoureuse logique
d'un syllogisme, et le lecteur l'y rencontre ncessaire au dnouement.

Tout est vrai dans ce livre, qui ne doit son charme et son intrt qu'
la simplicit mme et au naturel des faits.

_Tout autour de Paris_, promenades et excursions dans le dpartement de
la Seine, par Alexis Martin (1 vol. in-16. Prix: 7 fr. 50, chez
Hennuyer, diteur, 47, rue Laffite).--Cet ouvrage est, en quelque sorte,
la suite du livre que le mme auteur a publi l'an dernier: _Paris,
promenades dans les vingt arrondissements_, et que le ministre de
l'instruction publique et le conseil municipal de Paris ont honor d'une
souscription.

On sait avec quel soin minutieux M. Alexis Martin a visit la capitale,
avec quelle exactitude il a reproduit les physionomies de tous ses
quartiers, avec quelle rudition il a racont l'histoire de tous ses
monuments et de toutes ses institutions.

Ce qu'il a fait pour Paris, il l'a fait galement pour tout le
dpartement de la Seine, parcourant ses huits cantons, commune par
commune, bourg par bourg, hameau par hameau, suivant la marche
rationnelle d'un touriste curieux d'art, d'histoire, d'archologie, de
pittoresque; mais, sachant le prix du temps, il n'a pas laiss un coin
inexplor.

De nombreuses illustrations, vritables petits tableaux de la vie
moderne, sont dues aux crayons de nos premiers artistes, MM. Boutigny,
Charpin, Deroy, Geoffroy, Goeneutte, Hoffbauer, F. Lix, P. Merwart,
Touchemolin, etc., et graves par les matres du burin, MM. Hotelin,
Rousseau, Moller, Quesnel, Berveiller, etc. L'attrait qu'elles ajoutent
au livre est augment par une suite de plans, de vues panoramiques et de
cartes d'une exactitude rigoureuse et d'une clart parfaite. Une table
des noms cits et un index alphabtique rendent toutes recherches
promptes et faciles.

_L'Escrime et le Duel_, par C. Prvost et G. Jollivet, un beau vol. orn
de figures (librairie Hachette). _L'Escrime et le Duel_, le dernier
livre paru dans la bibliothque des sports de la maison Hachette, est
sign de deux noms comptents. M. Prvost, l'excellent professeur que
l'on sait, enseigne aux jeunes gens l'art de se comporter le mieux
possible sur la planche comme sur le terrain. Ses leons thoriques
compltent  merveille l'enseignement de la salle. M. Jollivet donne 
tous ceux qui peuvent tre mls  une affaire d'honneur des conseils
utiles, et il indique les derniers usages requis en matire de duel.

Ce livre essentiellement pratique sera le _vade mecum_ de la jeune
gnration.

_Le Fada_ c'est--dire, en provenal, l'homme hant par les fes, le
rveur, tel est le titre du nouveau roman de Zari publi illustr dans
le journal de la librairie Firmin Didot le mois dernier et qui parat
aujourd'hui en volume.

C'est une oeuvre pleine de passion et de posie. La description des
sites et des monts de la Provence s'y trouve trace par un esprit qui
aime la vrit; l'analyse psychologique de chacun des personnages qui y
vivent est prsente avec charme et autorit. C'est  ces deux qualits
que M. Zari doit en partie d'avoir pris place, ds ses dbuts, parmi nos
romanciers contemporains les plus distingus.

De ce rcit qui a pour dcor le ciel bleu, les montagnes, les bois de
pins, s'exhalent les senteurs enivrantes du pays du soleil: il est ddi
au pote Mistral.

_Albums de Crafty: les chevaux_. 3 fr. 50 (Plon, Nourrit,
diteurs.)--_Du choix d'un cheval, la Tonte de Coco, Remonte pour la
chasse, les Dbuts d'un gentleman aux courses, le Concours hippique, Ma
dernire culbute,_ etc., etc., tels sont les sujets de ces amusants
dessins enlevs avec une verve endiable et souligns de lgendes
narquoises o l'esprit n'exclut pas la science hippique, du moins autant
qu'un profane en peut juger.



[Illustration: La machine volante de M. Ader.--D'aprs le croquis d'un
tmoin oculaire de l'exprience.]



NOS GRAVURES


LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN

Moenchenstein est  peu de distance de Ble, c'est un but de promenade
situ  l'entre de la valle de la Birse, au pied des dernires
collines du Jura. On s'y rend en quelques minutes en chemin de fer.
Dimanche dernier, 11 juin,  propos d'une fte champtre, plusieurs
Socits chorales des environs et de nombreux promeneurs prenaient le
train de 2 heures 15 minutes. Ce train, compos de un fourgon, un
wagon-poste et neuf grands wagons genre amricain pour les voyageurs,
tait tran par deux locomotives. A peu de distance de la gare de
Moenchenstein la voie traverse la Birse, petite rivire canalise en cet
endroit, sur un pont en fer de 21 mtres de long.

A peine la premire machine arrivait-elle  l'extrmit du pont, que
celui-ci se rompit brusquement. Les deux locomotives et les quatre
premiers wagons tombrent dans la rivire; le cinquime, un wagon mixte
de 1re et 2e classes, ventr par un bout, restait suspendu  moiti sur
la cule du pont. On a retir, au moment o paraissent ces lignes, prs
de soixante-dix cadavres; il en reste encore beaucoup enfoncs sous les
dbris au fond de la rivire; il y a en outre une centaine de blesss
dont plusieurs trs grivement. En examinant nos gravures, faites
d'aprs les photographies prises peu aprs l'accident, on voit que le
tablier du pont s'est rompu vers la cule arrire, et que c'est la
poutre de droite (ces mots tant pris en considrant la voie dans le
sens de la marche du train) qui a du cder la premire. La rupture a eu
lieu au moment o toute la longueur du pont tait occupe par les deux
machines et quatre wagons; il supportait sa charge maximum.

On voit que la premire machine est tombe sur la rive oppose, les
roues en l'air, ce qui indique bien que la poutre de droite a cd
d'abord; la rupture s'est ensuite acheve compltement. On voit la
seconde machine tombe sur ses roues; les autres wagons se sont broys
en se prcipitant les uns sur les autres et ont t entrans au fond de
la rivire. Le frein automatique dont tait muni le train a d
fonctionner aussitt la rupture de la conduite qui rgne sous le train,
ce qui explique que les derniers wagons sont rests sur la voie.

A qui attribuer la responsabilit d'une aussi pouvantable catastrophe?
Le pont avait, nous dit-on, t construit il y a peu de temps par la
maison Eiffel avec des fers allemands; il est inadmissible que les
ingnieurs n'aient pas employ la section ncessaire pour la rsistance
 supporter; mais ce qui est possible et mme probable, c'est que les
fers aient t de mauvaise qualit.

Une pareille catastrophe ne serait pas possible en France, car les ponts
y sont l'objet d'une attention toute particulire. Aprs leur
construction, prvue pour des machines locomotives pesant 15 ou 18
tonnes, ils sont essays avec une charge quadruple de celle qu'ils
doivent supporter d'abord au repos, puis  des vitesses allant jusqu'
60 kilomtres  l'heure. En outre, une visite minutieuse a lieu tous les
ans et les pices dfectueuses sont immdiatement remplaces.

G. M.


LE RVE

Il semble, depuis quelque temps, qu'un renouveau s'tend, au thtre,
sur les oeuvres qui touchent  la religion. Sans parler de _Jeanne
d'Arc_, nous avons eu cette anne le _Nol_, de Maurice Bouchor, et la
_Grislidis_, de MM. Armand Silvestre et Morand. Voici que le _Rve_, 
l'Opra-Comique, nous emmne encore dans le pays du mysticisme et de
l'extase. Sommes-nous plus pieux? ou bien devons-nous cette renaissance
des sentiments chastes et chrtiens aux excs mme du naturalisme? Il
est curieux, en tout cas, de voir que le chef de cette dernire cole,
M. Zola, devra l'un de ses meilleurs succs au thtre,  l'oeuvre que
MM. Gallot, pour les vers, et Bruneau, pour la musique, ont crite
d'aprs son plus pur roman.

On connat le sujet du _Rve_. Anglique, dans la demeure qu'elle habite
avec ses parents, Hubert et Hubertine, prs de la vieille cathdrale, se
perd dans des songes infinis et dlicieux: elle croit entendre les voix
des saintes. Elle rve aussi d'pouser un prince Charmant. Le prince,
serait-ce Flicien qui, par amour pour elle, et pour se rapprocher
d'elle, s'est donn comme peintre verrier, tandis qu'il est le fils de
l'vque Jean de Hautecoeur?... L'vque, qui eut cet enfant avant
d'entrer dans les ordres, le destine au sacerdoce. Il s'oppose au
mariage. Anglique en est dsole, au point qu'elle en va mourir.
Flicien fait une dernire tentative auprs de son pre, et l'adjure de
sauver Anglique. L'vque vient donner l'extrme-onction  la
mourante... Il invoque Dieu, en ajoutant sa devise: Si Dieu veut, je
veux. Un miracle se produit. Anglique se ranime. L'vque, convaincu
par Dieu, la conduit  l'glise et la marie  Flicien. Le rve
d'Anglique est accompli. Mais les saintes la rappellent auprs d'elle,
et elle expire, heureuse, entre les bras de son poux.

La gravure que nous publions reproduit la scne mme du miracle. En
regard de notre gravure, nous donnons une des plus jolies pages de la
partition, grce  l'amabilit des diteurs, MM. Choudens et Cie.

Ad. Ad.


LA MACHINE VOLANTE DE M. ADER

Personne n'a rien vu, personne ne sait rien; mais l'_Illustration_ a des
amis partout. L'un d'eux se trouvait  la chasse aux environs de Paris
lorsqu' travers la feuille il aperut une chose de forme trange ayant
l'aspect d'un norme oiseau de couleur bleutre. Impossible d'approcher,
une clture le sparait du parc particulier enclav dans la fort ou se
trouvait, la machine en question. Ce ne pouvait tre qu'une machine 
voler assurment. Notre ami est quelque peu dessinateur et ingnieur, il
nous communiqu le croquis qu'il n'a pu faire qu' distance, mais qui
est aussi exact que possible. Informations prises, il parat que
l'inventeur est M. Ader, l'ingnieur lectricien bien connu par ses
nombreux appareils tlphoniques, et que la machine a vol rellement
pendant quelques centaines de mtres, s'levant  15 ou 20 mtres de
haut et se dirigeant dans l'espace. Nous ne reprendrons pas la liste des
tentatives faites dans cet ordre d'ides; plusieurs livres ont t
publis l-dessus et notamment ceux de notre ami Gaston Tissandier sont
trop rpandus pour qu'il soit ncessaire d'insister.

La machine que nous voyons se compose de deux grandes ailes articules,
de 15 mtres d'envergure environ, et d'une hlice s'appuyant sur
l'extrmit d'une sorte de cne formant le corps de l'oiseau et
renfermant le mcanisme et le voyageur. Le tout serait, en toile de
soie recouvrant une carcasse lgre en osier ou aluminium.

Le nom de l'inventeur de cet oiseau volant serait une garantie en faveur
de la russite possible. Qu'on nous permette cependant quelque doute. La
machine, nous assure-t-on, a parcouru une certaine distance: 100, 200,
mettons 400 mtres. Mais est-elle capable de continuer ainsi pendant,
plusieurs heures sans avoir recours  une installation fixe pour changer
ou rechanger le moteur qui la fait manoeuvrer? Car tout est l: quel est
le moteur? L'inventeur, lectricien mrite, qui a tudi cette science
nouvelle  fond, a d s'adresser  son lment favori: l'lectricit.

Mais les accumulateurs sont impossibles  cause de leur poids; les piles
ne donnent des courants puissants que pendant peu de temps, et encore
ont-elles un poids fort peu ngligeable.

Aussi, jusqu' nouvel ordre, jusqu'au jour o nous aurons assist  une
exprience concluante, o on nous aura montr le gnrateur de la force
employe, nous resterons sceptique et croirons, seulement  cause de la
haute personnalit de l'inventeur, que si la machine dont notre ami a pu
faire un croquis peut en effet marcher, c'est pendant trs peu de temps.

G. M.



VENTE ADRIEN MARIE

Parmi les grandes ventes qui auront intress les amateurs, cet hiver,
celle d'Adrien Marie comptera pour une des plus importantes. C'est tout
l'atelier du matre illustrateur qui va tre dispers par suite de sa
fin prmature; c'est la collection complte des originaux qu'il
conservait prcieusement, des tudes accumules en de longues annes de
labeur, que le public va tre appel  se disputer.

A l'encontre de ce qui se passe souvent chez les peintres dont les
ouvrages se sont disperss au fur et  mesure de la production,
l'atelier d'Adrien Marie peut tre considr comme la gaine, le
portefeuille, renfermant le plus parfait de son oeuvre.

Les publications illustres l'ont reproduit, rpandu, popularis. Pour
le retrouver avec le caractre particulier de l'artiste, il faut l'aller
chercher dans ces cartons, dans ces panneaux, dans ces cadres, sur
lesquels les collectionneurs vont se prcipiter.

Exposition et vente vont tre le couronnement d'une carrire bien
remplie. Adrien Marie apparatra, dans les diverses phases de son grand
talent, ce qu'il tait avant tout, un crayon ou un pinceau trs fin,
trs prcis, trs color.

Ici,  l'_Illustration_, si nous tions instinctivement tents de donner
le pas  son crayon,  sa plume, nous aurions cent et cent tmoins 
invoquer dans la merveilleuse galerie de ses dessins. Ce serait le cas
ou jamais de mettre  son plan l'art graphique, dont les difficults
sans nombre n'ont jamais t vaincues avec plus de virtuosit, plus de
savante ingniosit.

Mais, parce que la rputation du dessinateur a t considrable,
s'ensuit-il que sous d'autres formes l'artiste n'ait pas galement
triomph? Voil justement ce que la runion de l'atelier d'Adrien Marie
va tablir. Tableaux, aquarelles, pastels, sont  nos yeux d'une valeur
documentaire et d'une valeur d'interprtation indniables. Entre des
tudes  l'huile o l'on suit pas  pas la progression d'un talent
consciencieux et habile, ressortent vivement de jolies notes,
imptueuses, pleines de vigueur et d'audace, comme dans ce tableau
malheureusement inachev, reprsentant une _Jeune mre allaitant son
enfant_ ou dans le _Jardin_. Ce sont l des morceaux bien curieux, d'une
facture large, puissante et douce, devant attirer l'attention des
acheteurs, s'ils ne se sont pas trop dgarnis au passage des aquarelles
et des pastels.

A propos des aquarelles, dont le succs ne peut manquer d'tre norme,
je signalerai quelques cadres d'un travail bien curieux. Adrien Marie
s'est servi pour les excuter--tudes du concours hippique, sortie du
salon, etc.,--d'un procd bien personnel, et o tout autre, moins
expert, se serait rompu les os; on remarquera que ce sont plutt des
dessins que des aquarelles; dessins  l'encre, rehausss de couleurs 
l'eau, de gouache, et mme de peinture  l'huile. L'ensemble produit un
effet tonnant.

Le catalogue est fait pour donner satisfaction  tous les dsirs; s'il
comprend des numros  sensation, capables de susciter les enchres les
plus vives, il mentionne galement une quantit de morceaux moins
importants dont le public pourra s'enrichir sans se ruiner. Cela est bon
 dire, car combien existe-t-il de ventes dont les muses et les grosses
galeries peuvent seules s'approcher!

Le catalogue comporte environ 350 numros qui feront dfiler,  ct des
compositions hors ligne o Adrien Marie excellait, des tableaux,
aquarelles ou dessins, reprsentant soit  peu prs tout le thtre
contemporain, soit des vues et des scnes pittoresques de Venise ou de
Londres, soleil et brume, de la Bretagne ou de Paris, des tudes de
chevaux extraordinairement justes qui feront les dlices des sportmen,
des paysages, des marines, des personnages de toutes sortes, depuis des
_Souvenirs de l'Exposition de 1889_ jusqu' une _Crmonie dans la
galerie des glaces_, au palais de Versailles.

La galerie Georges Petit sera certainement envahie la semaine prochaine,
et si chaque amateur prsent se laisse gagner par le talent sympathique
de notre pauvre collaborateur, autant que par l'ide que deux petits
orphelins attendent le produit de cette vente pour assurer leur
existence, eh bien, moi, qui connais mes Parisiens, et du ct du coeur
et du ct du got, je prdis que la recette sera fructueuse.

Edmond Renoir.


P.-S.--Exposition et vente  la galerie Georges Petit. Exposition
particulire par invitations dlivres par M. Georges Petit, expert, M.
Paul Chevallier, commissaire-priseur, ou dans nos bureaux, lundi
prochain, 22 juin; exposition publique le lendemain mardi 23 juin. Vente
publique, aux enchres, mercredi 24 et jeudi 25 juin.



[Illustration.]

CHARG D'ME

Roman nouveau, par Mme JEANNE MAIRET

Illustrations d'ADRIEN MOREAU

Suite.--Voir notre dernier numro.


III

Marthe n'avait jamais eu d'amie intime  qui tout dire; ses compagnes
n'avaient gure t pour elle que des compagnes. C'est peut-tre ce qui
expliquait que, ds sa premire jeunesse, elle avait pris l'habitude de
tenir un journal. Trs rflchie, aimant  se rendre compte de ses
propres sentiments, de ses penses, elle se laissait aller  crire avec
abandon, avec une sincrit absolue. Elle appelait cela faire son examen
du coeur. Souvent, lorsque toute la maisonne dormait profondment,
Marthe prenait dans son secrtaire un livre  serrure qui ne s'ouvrait
que pour elle. Au fond d'un meuble bien ferm plusieurs volumes
semblables contaient tous les menus faits, les penses fugitives de ses
jeunes annes. Parfois, elle en ouvrait un au hasard. Elle y retrouvait
des vnements qui, au moment, avaient sembl trs importants et dont le
souvenir s'tait effac, des enthousiasmes rests sans lendemain, de
gros chagrins d'enfant qui, de loin, faisaient sourire, des bauches de
petits romans dont le premier chapitre seul avait t crit, des
jugements absolus comme le sont les jugements de la dix-huitime anne,
et dont elle rougissait. Mais elle gardait quand mme tous ces cahiers;
elle y apprenait  se connatre un peu,  y puiser de l'indulgence pour
ceux qui,  leur tour, mrissent lentement, font preuve d'intolrance,
de violence ou d'inconsquence, comme les fruits sont rches et acides
avant l'heure de la maturit... Elle y apprenait aussi  tre patiente
avec elle-mme, et  ne pas dsesprer lorsqu'elle se surprenait en
flagrant dlit d'orgueil ou d'intolrance.

Un soir, lorsque sa soeur dormait dj d'un sommeil d'enfant las de
courir, Marthe prit son journal.

Mardi, 30 juin.

... Et la dernire date est du 16, le jour o, aprs une nuit blanche,
aprs avoir beaucoup lutt, beaucoup pri, j'avais rsolu d'accueillir
Edme, de la traiter en soeur.

Puis, plus rien. Ce n'est pas la paresse, ce n'est mme pas la vie un
peu vapore que nous menons depuis plus d'une semaine, qui m'ont
empche d'crire, c'est plutt que je ne voyais pas bien clair en moi,
que je ne tenais peut-tre pas  y voir clair.

Au moment o cette enfant est entre dans ma vie, je songeais  changer
cette vie radicalement; je commenais  me dire tout bas, trs bas, en
tremblant: J'aime! La fiert, qui me rendait silencieuse et un peu
froide auprs de Robert, qui me raidissait, qui me mettait sur la
dfensive ds que sa mre voulait me parler de lui, se fondait peu 
peu--et que j'en tais donc heureuse! Je craignais de n'tre pas aime
comme je voudrais tre aime, d'tre pouse surtout par raison, parce
que ce mariage, aux yeux de tous les ntres, aux yeux du monde, semblait
tout indiqu. Depuis quelques mois cette crainte s'effaait tout
doucement, dlicieusement. A Paris, je ne sais comment cela s'est fait,
mais Robert et moi nous nous rencontrions  tout moment. Lorsqu'il
entrait dans notre petit salon, ses yeux brillaient, ses lvres
souriaient. Il tait heureux de se trouver  ct de moi. Certes, il ne
se posait pas en amoureux; tous deux nous savions trop que depuis des
annes on nous destine l'un  l'autre; mais il causait  coeur ouvert,
en camarade, en ami dvou, presque tendre. Si j'admirais un tableau,
une pice de thtre, un livre, il se trouvait que lui aussi en tait
enthousiasm. Son travail m'intresse; je lui ai t un peu utile, j'ai
lu quelques ouvrages allemands  son intention, j'ai pris des notes. Un
jour il s'est cri: Quel bonheur de travailler avec vous, Marthe--je
vois mieux avec vos yeux qu'avec les miens! Et subitement j'ai eu comme
une vision d'une vie trs unie, trs heureuse, un peu srieuse
peut-tre, mais pleine de tendresse et d'une grande douceur. Ce jour-l,
il a gard ma main dans la sienne un peu longuement, et je n'ai pas
song  la retirer. C'est que nous sommes de si vieux amis, presque
frre et soeur. Ah! voil... l'affection fraternelle est une chose fort
douce, mais elle ne suffit pas; du moins, elle ne me suffirait pas.

Et, depuis ce moment, je sens que je l'aime, que je l'aime avec toute
la force de ma nature, avec emportement. Je m'observe pour ne pas le
laisser voir, et cette crainte, la crainte surtout d'aimer plus qu'on ne
m'aime, me rend froide, contrainte, mal gracieuse. Et pourtant...

Sa mre a d lui raconter notre conversation. Hier, pour la premire
fois, nous nous sommes trouvs seuls un instant. Aprs le djeuner--nous
tions assez nombreux--il s'agissait d'tudier le jardin au point de vue
d'un _lawn-tennis_ dont Edme a envie. Ce jeune officier, Georges
Bertrand, camarade de Robert et qui ne me plat qu' moiti, avait
entran ma soeur et les autres invits d'un ct, Robert et moi nous
examinions la pelouse mme. Subitement, il me dit avec une sorte de
rsolution presque dure dans les yeux et dans le son de la voix:

--Marthe, ce n'est digne ni de vous ni de moi de rester dans une
situation fausse. Nous nous voyons, nous agissons comme si... comme si
rien n'avait t convenu. Et cependant nous devons nous marier un jour,
n'est-ce pas vrai?

Je me sentais glace... Pourquoi? Quel dmon est-ce qui me rend ainsi
froide, au moment mme o, chez moi, le coeur dborde? C'est que
peut-tre attendais-je de lui une certaine vibration dans la voix,
quelque chose qui m'et cri bien plus que les paroles: Mais vous ne
voyez donc pas que je vous aime!

Avant de rpondre, je me dtournai un peu pour cueillir une rose, et ce
fut sans un tremblement dans la voix, que je dis enfin:

--coutez-moi, Robert; je ne veux pas d'engagement. Interrogez-vous
comme je m'interroge moi-mme. Avant la fin de l't, ou nous nous
sparerons bons amis, ou nous nous marierons. Jusque-l, restons libres,
absolument libres. Si l'un de nous dit  l'autre: Je ne vous aime pas
comme je voudrais vous aimer, prenons l'engagement de ne sentir que de
la reconnaissance; la pire dloyaut serait d'accepter le mariage sans
amour.

Robert me regarda longuement. Il semblait chercher sur mon visage
quelque chose qui ne s'y trouvait pas; comme tout  l'heure j'coutais
le son de sa voix pour y dmler un tremblement que je n'entendis gure.
Je me sentis de marbre, tant l'effort de me dominer tait grand. Il me
semblait  ce moment qu'il y aurait presque une dloyaut  lui laisser
entrevoir combien je l'aimais. Il eut un soupir ou de dcouragement ou
d'impatience, je ne sais lequel. Alors, comme dpit, il me dit:

--J'admire votre calme, votre bon sens... Restez libre. Quant  moi,
jusqu'au jour o vous m'aurez dit: Je ne vous aime pas, je me tiendrai
pour votre fianc...

--Non, non, ce ne serait pas juste!

Je tremblais d'motion, et ma voix sonnait trangement  mes propres
oreilles. Peut-tre entrevit-il que mon calme n'tait que tout
extrieur.

--Comme il vous plaira, Marthe...

--Et que personne ne se doute...

--Personne ne se doutera... Du reste, ajouta-t-il avec amertume, il
serait difficile, d'aprs votre attitude, de croire que nous songions 
une intimit autre que celle de vieux camarades.

Ce sont l d'tranges fianailles. On dirait plutt une sorte de lutte
entre deux volonts. Et, cependant, malgr tout, je suis heureuse. Il
m'a sembl aussi que, depuis notre explication, Robert est plus  son
aise. Cet homme, dont la jeunesse absorbe et srieuse avait toujours
manqu d'lan, semble vouloir se rattraper. Il se donne des vacances
pleines et entires et il a l'air d'en jouir comme un colier. Sa mre
rayonne. Je suis toute contente de l'atmosphre de joie qui nous
environne et je rajeunis aussi. J'ai envie de chanter, de courir, de
faire mille extravagances. Je ne me reconnais plus, et tante Rlie
elle-mme, me voyant si contente, pardonne presque  Edme, car c'est 
l'arrive de ma petite soeur qu'elle attribue ce changement subit.

Et, certes, Edme y est bien pour quelque chose, sa jeunesse en fleur
remplit l'air de joie, bouleverse la tranquillit un peu somnolente du
vieux chteau, il lui faut du mouvement, du bruit, de l'imprvu; ce
n'est pas une contemplative, certes, et son enthousiasme pour la
campagne serait vite puis si, pour elle, la campagne ne reprsentait
pas autre chose que les soins d'une basse-cour, les travaux des champs,
ou mme le jardinage. Elle n'a rien de la paysanne. En revanche, la vie
de chtelaine lui agre parfaitement, du moins pour le moment. Mme
d'Ancel l'a prise en affection, de suite--comme tout le monde du
reste--et complote avec elle des parties  Trouville, des chevauches
jusqu' la fort de Touques, des sauteries, que sais-je encore? Robert
se trouve connatre un certain nombre de jeunes gens des environs et des
diffrentes stations de bains de mer, et ces jeunes gens vont droit  ma
petite soeur comme les papillons  la lumire. Ce quelque chose qui
attire, ce don mystrieux qui ne tient mme pas  la beaut, ce charme
particulier de la femme ternellement adore, cette chose enfin que je
n'ai pas, elle la possde  un degr qui fait presque peur. Les paysans,
qui respectueusement me saluent, se retournent pour la regarder; les
animaux eux-mmes subissent ce magntisme curieux qui est en elle, les
oiseaux ne s'envolent pas  son approche, les chiens mendient ses
caresses. Partout, et pour tous, elle est la souveraine, l'tre aim,
ador. Je ne sais si elle a pleinement conscience de son pouvoir; elle
en est certainement heureuse, elle en joue un peu, en vritable enfant.
Si, par hasard, elle semble tente d'en abuser--cela lui arrive avec le
capitaine Bertrand, par exemple--et si je lui fais un brin de morale,
elle se jette dans mes bras, me jure qu'elle sera sage  l'avenir. Elle
est de ces pnitentes qui, grce  une confession passe, sres de
l'absolution  venir, continuent  pcher avec une dsinvolture
parfaite. Elles s'y croient presque autorises.

Mais elle est si enfant, ma petite Edme! si affectueuse, si pleine de
reconnaissance pour la tendresse que je lui prodigue, si caressante
aussi! comment ne pas tout lui pardonner? Tante Rlie m'a dit, l'autre
jour,  ce propos: Caressante? Oui, certes; ma chatte aussi, seulement
elle se caresse  moi, ce qui est tout diffrent. C'est bien comme cela
qu'Edme te caresse, va! Malgr cette svrit de jugement, tante
Rlie se laisse tout de mme prendre aux enchantements de la magicienne.
Je ne crois pas Edme extraordinairement intelligente, je doute que les
grands problmes du bien et du mal sur la terre, de l'immortalit de
l'me ou mme de la question sociale, aient jamais beaucoup troubl son
sommeil d'enfant. Mais pour les choses de la vie elle est trs fine.
Puis elle veut tre aime de tous et toujours, et elle a mille faons
d'arriver  ses fins. Elle a de suite flair en tante Rlie une nature
d'artiste qui,  dfaut de crayons et de couleurs, fait avec son
aiguille de pures merveilles. Edme sait peut-tre ourler un mouchoir et
encore n'en suis-je pas bien sre, mais elle a demand avec un srieux
imperturbable  ma tante de l'initier aux secrets de cette broderie
dlicate et complique dont elle fait des draperies, des meubles
entiers, des choses exquises, trop belles  mon gr pour qu'on ose
carrment s'en servir. Il a fallu montrer  cette novice enthousiaste
les vieilles chasubles, les ornements d'glise ramasss  grand'peine
chez les brocanteurs: Seulement, s'cria-t-elle, vous n'en direz rien 
M. le cur, lui qui admire navement ce que je fais, s'il pouvait se
douter! Et la petite de rpondre gravement: Ce serait trahir le secret
professionnel, puisque j'aspire  tre votre lve! Tante Rlie, quand
elle se met  douter de quelque chose, a une faon toute particulire de
renifler; elle renifla un peu bruyamment en marmottant: Ce petit masque
se moque de moi. Mais le petit masque sage comme une image s'appliqua
pendant une grande heure  apprendre un point, tout en causant d'une
faon trs sense, de tenais un livre  la main pendant la sance, et
j'avais peine  tenir mon srieux. La svrit de ma tante fondait,
fondait  vue d'oeil. Cette heure de patience aura plus fait pour la
cause de l'intruse, comme elle l'appelait encore, que les
dmonstrations les plus vives. Il est vrai que, l'heure coule, Edme
serra son ouvrage dans un petit ncessaire deluxe--peu utile
naturellement--puis dit gentiment: Viens, Marthe, veux-tu? Nous irons
courir dans le parc; ma sagesse est encore dans sa plus tendre enfance,
il faut savoir la mnager... Tante Rlie haussa les paules, mais elle
eut pour son lve un sourire plein d'une maternelle indulgence. Un peu
plus et elle sera gagne elle aussi!


IV

D'aprs toutes les prvisions Robert d'Ancel tait destin  une vie de
dsoeuvrement et de folies. Fils unique de veuve, matre, trs jeune,
d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les tudes graves ou les
grandes ambitions. Heureusement pour lui,  l'ge des passions, il se
sentit surtout attir vers les choses de l'esprit. Elve de l'cole des
Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de
plus, il se spcialisa, ce qui est le signe d'une vritable vocation.
L'histoire l'attirait particulirement et, dans l'histoire, il se
cantonna. Il conut, trs jeune, l'ide d'un ouvrage qu'il devait
intituler: _Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe sicles_,
et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des annes de
travail. Il apprcia alors cette aisance qui lui permettait l'tude
dsintresse, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses
que les pauvres diables, obligs de gagner leur vie, sont bien forcs de
s'interdire.

Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore crit le
premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les tudes
s'largissaient  mesure qu'il avanait; il cherchait  dominer son
sujet, il en tait venu  lutter avec lui, et souvent il se
dcourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de
nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant,  titre
d'essai, il avait crit quelques articles pour la _Revue historique_, et
ces articles avaient t assez gots dans le petit monde des savants.
Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet  ct de son
sujet principal, rempli de petits dtails amusants, touchant de prs 
cette socit du dix-huitime sicle qui excite la curiosit des gens du
monde aussi bien que celle des rudits, il l'avait trait en vue d'une
grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces annes de
prparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait
reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi
soigna-t-il l'tude pour la grande revue; il l'crivit en homme du
monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'rudition qui en
faisait le fond. L'article fut accept de suite et publi sans trop de
retard. Il eut un succs vritable. Robert se sentit infiniment heureux
de ce premier succs. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait
bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de
bibliothque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui
sait donner au pass le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait
dsormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser
devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La
victoire, sans doute, tait loin encore, mais elle viendrait; il serait
patient, puisqu'il tait fort.

De cette lutte intrieure, il avait toujours gard le secret. Elle
l'avait passionn, absorb, l'avait rendu taciturne, et les annes
s'taient ainsi passes, silencieuses et trs rapides. Il avait pour sa
mre une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son
veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier 
ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: Je ne suis pas sr de
moi, ton fils ne sera peut-tre qu'un rat comme il y en a tant! Elle
aurait souffert et n'aurait pas compris.

Ce qu'elle comprenait difficilement, c'tait la vie de reclus que menait
ce grand garon bien portant, qui savait trs bien,  l'occasion, tre
gai, un peu fou mme, comme par une dtente subite. Il est vrai qu'il
passait beaucoup de son temps  Paris tandis quelle vivait toute l'anne
 la campagne. Mais il venait l'y voir souvent, mme en hiver, et lui
consacrait presque toujours l't entier. Il s'enfermait alors du matin
au soir dans son cabinet de travail. Elle le voyait aux repas et parfois
elle l'entranait faire une promenade; mais c'tait tout. Et ce genre de
vie semblait lui convenir parfaitement; il tait mme gai, et causait
avec elle  coeur ouvert.

Naturellement, Mme d'Ancel rvait de le marier. Sa voisine, Marthe
Levasseur, tait, selon elle, selon la bonne Mme Despois, selon bien
d'autres encore, la femme idale qu'il fallait  ce garon srieux.
Robert, pendant des annes, n'avait pas voulu entendre parler de
mariage. Un triste cadeau vraiment  faire  une femme qu'un mari tout
poussireux au contact de vieilles archives, de paperasses jaunies!
Puis, chaque fois qu'il revoyait Marthe un peu intimement, il convenait
que celle-ci, en effet, ne ressemblait pas aux jeunes filles ordinaires,
avides de plaisir, folles de luxe et de mouvement. L'aversion de Marthe
pour le mariage de convenance, son refus obstin de se laisser marier,
sa sauvagerie, tout cela,  mesure qu'il y rflchissait, finissait par
intresser Robert. Enfin, l'attrait rel qu'il subissait ayant, durant
l'hiver o les deux jeunes gens s'taient vus plus que d'ordinaire,
augment sensiblement, le jeune savant crut, trs sincrement, qu'il
tait amoureux de sa voisine, qu'il serait heureux d'tre son mari, que
la vie, passe  ct d'une femme intelligente et srieuse, serait une
chose fort douce. Aussi, lorsque sa mre, un peu tremblante  l'ide de
l'initiative qu'elle avait prise, lui raconta sa conversation avec
Marthe, Robert resta quelques minutes sans rien dire. Puis, il se leva,
et, clin, se mit  genoux auprs de sa mre, comme lorsqu'il tait
petit; l'entourant de ses bras, il lui dit:

--a te ferait donc bien plaisir d'avoir une fille aussi bien qu'un
fils?

--Tant plaisir, mon Robert, tant plaisir!

--Je comprends cela, pauvre mre chrie que j'abandonne si souvent pour
me fourrer dans mes ternelles notes!

--Mais je ne veux pas que ce soit pour moi que tu te maries. Si tu aimes
Marthe, pouse-la; si tu ne l'aimes pas, ce serait une erreur cruelle,
et pour elle et pour toi, de la prendre pour femme.

--Quelle maman sentimentale j'ai l!... L'amour, c'est un bien gros mot.
J'ai cru plusieurs fois, tout comme un autre, aimer, et, entre nous, je
pense que je m'tais tromp compltement. Tu sais, rien du grand jeu: ni
tempte, ni cris, ni dsespoirs, ni folles ivresses; un petit serrement
de coeur, certes, quand j'tais... comment dirais-je?... remplac; puis
une boute de travail  en perdre le boire et le manger. Je me ttais
alors. Fini, plus rien.

--J'espre bien, mon fils, que, lorsque tu songes  Marthe, il ne peut y
avoir aucune comparaison avec...

--Aucune, mre, aucune, rassure-toi. J'aime beaucoup Marthe, je crois
que je l'ai toujours aime infiniment. Est-ce de passion? Je ne le crois
pas. Au fond, j'en suis peut-tre incapable, de cette passion. Si Marthe
devient ma femme... Tiens, en disant cela, il m'est venu une douceur
infinie au coeur, c'est peut-tre aprs tout de l'amour... si elle
devient ma femme, je te jure qu'elle sera heureuse et que j'en serai
ravi. Cela te suffit il?

--A moi, oui. Mais  elle, je n'en sais rien. Elle a vu, toute petite,
souffrir sa mre, et les enfants comprennent, sans comprendre, d'une
faon merveilleuse. Enfin, vous avez toute la belle saison devant vous
pour vous dcider.

--J'aimerais bien mieux que ce ft dcid de suite. Une fois ma parole
engage, je me connais, je ne regarderais ni  droite ni  gauche; mais
ces engagements qui ne sont pas de vrais engagements...

--Te gnent pour ton travail, n'est-il pas vrai? demanda sa mre en
riant.

--C'est cela mme.

C'tait cela, en effet, mais il y avait autre chose encore. Robert, en
voquant l'image de Marthe, voyait cette image accompagne d'une autre.
Les deux soeurs, toujours ensemble, se faisant contraste: l'une grande,
mince, srieuse, aux beaux yeux profonds; l'autre, toute mignonne,
ptrie de soleil, de fossettes, de couleurs exquises, dont chaque regard
attirait, chaque sourire rendait fou, lui apparaissaient enlaces, et il
n'tait pas sur d'couter la voix au beau timbre grave plutt que le
rire perl, de suivre plus longuement du regard l'an plutt que la
cadette. Il en rsultait un malaise qu'il se refusait  dfinir, presque
un remords qu'il ne voulait pas analyser.

Et chaque jour, davantage, il regrettait de n'tre pas li par des
serments d'amoureux  celle qu'il dsirait toujours pouser.

Non seulement il n'tait li par aucun serment, mais, de plus, personne,
dans leur entourage, ne semblait souponner entre eux une intimit plus
grande que par le pass; pas mme la tante Rlie dont les sermons
taient rests si longtemps sans le moindre rsultat qu'elle renonait 
en faire de nouveaux et qu'elle se familiarisait presque avec l'ide que
Marthe ne se marierait pas. Elle voyait bien que Robert venait au
chteau plus souvent que par le pass, mais la prsence d'Edme, les
runions frquentes d'amis et de voisins, la nouvelle gaiet qui mettait
tout le monde un peu en l'air, suffisaient  expliquer ces frquentes
visites. De plus, le jeune homme avait dclar que, se sentant
rellement un peu surmen par le travail acharn de l'hiver, il comptait
se mettre au vert compltement pendant la belle saison, vivre en plein
air, nager, monter  cheval, danser et faire mille folies. Le chteau se
trouvait, d'une faon ou d'une autre, toujours sur son chemin.

Il venait souvent accompagn de son ancien camarade, le capitaine
Bertrand. Ils avaient t assez intimes au collge, tout en se
querellant fort, et en ayant sur toutes choses des ides diamtralement
opposes; puis, aprs une dispute violente, tous deux se recherchaient;
les diffrences mmes de leurs tempraments produisaient comme un
attrait irritant et dont ils ne se passaient que difficilement. De tout
temps, Georges Bertrand avait annonc qu'il entrerait  Saint-Cyr, et
ds sa quatrime il affectait un mpris profond pour tous les pkins,
pour les hommes d'tude surtout. Il tait naturellement violent et
quelque peu brutal; il adorait la force; le coup de poing lui semblait
l'argument suprme, et il tait fort redoute de ses camarades d'humeur
pacifique. Robert lui ayant prouv en mainte occasion que les raisons
morales n'taient pas les seules o il excellt, Georges conut un
certain respect pour ce piocheur qui pourtant avait des muscles et
savait s'en servir.

Puis, pendant des annes, les deux jeunes gens se perdirent de vue. Ils
se retrouvrent par hasard  un dner, se tutoyrent de nouveau, et le
capitaine Bertrand prit l'habitude de fumer son cigare de temps  autre
chez son ancien camarade, et de l'entraner au Bois. Le capitaine ayant
fait une assez vilaine maladie, il obtint un long cong de convalescence
qu'il alla passer  Trouville.

Mais, sous cette apparente intimit, l'irritation se montrait, comme au
temps du collge, moins ouvertement sans doute, plus srieuse au fond.
Les dfauts de caractre du jeune officier s'taient encore accentus,
la vie de garnison, le commandement, y avaient aid. Lui-mme racontait
volontiers comment il se faisait craindre par ses hommes; il regrettait
qu'il ne fut pas permis de les brutaliser comme cela se pratique
ailleurs, disant qu'une arme n'est rellement forte que lorsque les
soldats sont rduits  l'tat de machines.

Un jour, il raconta, devant les deux soeurs, comment il avait dompt un
soldat rebelle, ne le perdant pas de vue, le prenant ternellement en
faute, l'accablant d'injures, de punitions, d'humiliations, de corves
de toutes sortes, le mtant enfin en en faisant une brute. Puis, un
jour, la brute s'tait rvolte de nouveau, le soldat avait disparu,
tait port comme dserteur.

--'a t un fier dbarras, ajouta-t-il, son mauvais exemple commenait
 gagner les autres.

--Et voil, dit Marthe avec indignation, un homme perdu, grce  vous.
Je ne vous en fais pas mon compliment, capitaine.

--C'est l'ivraie qu'on arrache du champ de bl, mademoiselle. Il faut
l'obissance passive chez le soldat.

--Il faut aussi, chez l'officier, ce me semble, autre chose que de la
duret.

Edme avait cout sans rien dire. Le capitaine Bertrand, trs beau
garon,  l'oeil bleu dur et froid, l'attirait trangement. Elle trouva
Marthe trs svre dans son apprciation et sut gr au capitaine de
rpondre en plaisantant, comme si, de fait, une apprciation fminine
sur pareille matire ne pouvait se traiter srieusement. Il ne
dplaisait pas  Edme de penser que cet homme faisait peur aux soldats,
tait capable de violence, d'injustice mme, car auprs d'elle il se
montrait soumis et doux, dompt  son tour. Il n'y avait pas  en
douter, le capitaine Bertrand tait  ses pieds, elle en faisait ce
qu'elle voulait, le forait  rougir et  plir selon qu'elle tait pour
lui ou gracieuse ou froide. Cela amusait la petite coquette
extraordinairement. Les sermons de la soeur ane n'y faisaient rien, et
Marthe eut pour la premire fois conscience que les tres en apparence
faibles et mallables ont parfois une puissance de rsistance, une
obstination lastique, que rien ne peut entamer. La raison n'a pas
beaucoup de prise sur eux: Puisque a m'amuse! Edme ne sortait pas de
l. Le monde entier et tous ses habitants ne devaient, en bonne justice,
servir qu'au bon plaisir de Mlle Edme Levasseur, parce que celle-ci
tait fort jolie, charmeuse, dlicieuse en un mot!

Marthe, enlace, caresse, renonait  son homlie. Aprs tout, le
capitaine saurait bien se dfendre au besoin, et, pourvu qu'Edme ne le
lui donnt pas comme beau-frre, elle n'en demandait pas plus.
L'pouser? Oh! non, par exemple! Etre la femme d'un officier, se laisser
trimbaler de garnison en garnison, n'entendre parler dans l'intimit que
de l'annuaire et des promotions de camarades indment favoriss!...
Jamais de la vie. Puis s'appeler Mme Bertrand, elle qui n'aimait que les
jolis noms  particule... Et la folle enfant s'arrta, un peu confuse,
et devint toute rouge.

--Toi, je t'adore! s'cria Edme en arrtant d'un geste le sermon prt 
recommencer. Tu es un cur en jupons qui me va tout  fait. Mais,
vois-tu, soeur chrie, il faut y renoncer. Je ne serai jamais une
perfection, moi, je ne lirai jamais de gros livres srieux, je ne serai
jamais une femme remarquable--voyons, ne fronce pas les sourcils--tout
le monde dit que tu es remarquable, moi la premire. Mme d'Ancel ne peut
prononcer ton nom sans proclamer tes mrites, son docte fils cause avec
toi de ses travaux--quel honneur!--et que ce doit donc tre assommant!
Moi, on ne me parle que de leons de natation, de sauteries, de choses
gaies et jolies et dlicieuses. Je ne suis qu'un pauvre petit chiffon de
fillette--j'ai pourtant mon brevet, je te prie de le croire--un tre
faible qu'on traite avec une douceur apitoye,  qui on donne
ternellement des bonbons, qu'on aime  voir par, pimpant, souriant,
dont la mission en ce monde est d'tre joli et de se laisser protger.
Si tu crois que je ne vois pas, que je ne comprends pas, tu te trompes.
Au fond, je ne suis peut-tre pas la poupe que l'on croit. Je sais trs
bien ce que je veux et o je vais. J'ai de la volont, moi aussi!

Peu  peu Edme s'tait monte, ses joues taient rouges, ses yeux
brillants.

--A qui en as-tu, ma petite Edme? Tu es ce que tu es, c'est--dire tout
simplement adorable!

Chez Edme les sensations, mme violentes, ne duraient gure. Elle se
mit  rire et se coula dans les bras de sa soeur d'un geste si clin que
celle-ci en fut toute mue.

--Alors, vrai, Marthe, tu m'aimes?

--Je t'aime avec tendresse, avec abandon. Jusqu' prsent mon coeur
tait rest un peu ferm. Il s'est ouvert pour toi, toi dont je ne
voulais pas d'abord; tu y es bien entr, va! Je t'aime en soeur, presque
en mre. Je te veux heureuse et bonne, bonne surtout. Il n'y a rien que
je ne fasse pour te donner le bonheur.

--Rien? murmura la petite soeur.

--Rien.

Edme resta silencieuse un moment, puis elle dit, toute srieuse
maintenant:

--coute, Marthe; il me semble que je te vole. Tu me crois meilleure,
plus affectueuse, plus digne d'tre aime que je ne le suis vraiment.
J'ai dj essay de te faire comprendre combien j'ai de dfauts, tu ne
veux pas me croire. Je ne voudrais pourtant pas te tromper sur mon
compte, toi qui vaux dix mille fois mieux que moi.

--Aime-moi, Edme; cela me suffira toujours.

--Ah! pour cela!...

Et un grand baiser termina la phrase.


V

Mme d'Ancel, depuis la mort de son mari qu'elle avait ador, vivait
extrmement retire. Pour la premire fois elle songea  ouvrir sa
maison,  recevoir. Tout ce joli pays des environs de Honfleur est trs
peupl l't, les chteaux, les villas, les manoirs--mot
qu'affectionnent les Normands--y abondent, et Mme d'Ancel n'avait qu'
faire un signe pour se voir trs entoure. Elle donna un grand dner en
l'honneur d'Edme Levasseur, dont l'arrive au chteau de la Cte-Boise
avait t fort commente dans le pays. A la campagne, tout se sait.
Chacun connaissait l'histoire de la pauvre petite Mme Levasseur, comme
on disait encore, morte de chagrin, ou, en tout cas, dont le chagrin
avait ht la fin; et l'adoption de cette demi-soeur par Mlle Levasseur,
l'admission de la fille de l'ennemie dans la maison de la victime,
avaient t trs diversement juges.

M. le cur approuvait hautement sa jeune paroissienne. Elle avait
accompli un devoir, un devoir difficile, pnible mme, et l au moins la
vertu avait apport sa propre rcompense. En arrachant cette charmante
enfant  un milieu dangereux o son me et t en pril,  des parents
touchant de prs ou de loin au thtre, Marthe avait trouv une compagne
gaie et jeune, une soeur trs affectueuse, trs reconnaissante et qui
faisait la joie de tous ceux qui la voyaient. M. le cur, le meilleur
homme de la terre, tout en faisant son petit sermon du dimanche, avait
plaisir  voir le banc du chteau si bien rempli, et Edme assistait
avec un srieux parfait aux offices; une fois mme elle avait qut.
Aussi, M. le cur, tout comme ses paroissiens, subissait-il le charme de
cette ravissante jeune fille.

L'habitation de Mme d'Ancel n'avait rien du chteau, c'tait une grande
maison trs moderne, avec un faux air de villa italienne; le toit tait
plat, avec une balustrade; de l-haut la vue tait si belle que souvent,
le soir, on s'y installait. Derrire la maison s'tendaient, comme tout
le long de la cte, les grands bois. Mais la passion de la veuve pour
les fleurs se donnait pleine carrire dans le vaste jardin qui
descendait en pente trs rapide jusqu' la grand'route. Personne dans
tout le voisinage ne pouvait lutter avec Mme d'Ancel pour ses pelouses
d'un vert d'meraude au gazon fin et serr, pour ses roses surtout, qui
gayaient les corbeilles, grimpaient le long des murs, dont les varits
les plus rares s'talaient triomphantes dans chaque coin de la proprit
et embaumaient l'air tout autour. Le seul reproche que la veuve adresst
jamais  Marthe c'tait de prfrer ses bois  son jardin, de se perdre
pendant des heures  l'ombre des alles, d'y rver, plutt que de
jardiner avec passion, promener son scateur sur ses rosiers et faire
une guerre sans merci aux pucerons qui les menaaient. Mais la
perfection n'est pas de ce monde!

Les deux soeurs, accompagnes de tante Rlie, arrivrent le jour du
grand dner de bonne heure, afin de jouir de la fin d'un bel aprs-midi
de juillet au milieu du parfum dlicieux des roses, alors dans tout
l'clat de leur splendeur. Elles taient toutes deux vtues de blanc,
mais la robe de Marthe en toffe souple de laine tait un peu svre,
sans le moindre bout de dentelle, tandis que la toilette d'Edme en
mousseline de soie trs lgre moussait autour de sa jolie taille,
s'gayait de noeuds d'un rose trs ple, faisait valoir sa beaut frle
de blonde aux yeux noirs. La tante Rlie, tout en reniflant d'une faon
batailleuse, dut s'avouer qu'il tait rarement donn de voir une petite
personne plus attrayante, plus dlicieusement jolie. Et sage comme une
image, avec cela! Elle ne quittait pas son ane d'une semelle,
cherchait  teindre l'clat de ses yeux,  mettre une sourdine  son
rire,  ne pas tre le moins du monde coquette, afin de mriter des
loges au lieu d'un sermon au retour. Elle tait, ainsi,  damner un
saint. Quand ses paupires baisses se relevaient subitement, les yeux
n'en avaient que plus de brillant, et les fossettes reparaissaient tout
d'un coup dans un sourire blouissant.

Comme Edme ne connaissait encore que le salon et le jardin, Robert
conduisit les soeurs faire l'invitable tour du propritaire. La pente
tait si rapide que la maison avait presque un tage de moins derrire
que sur le devant. D'une alle, on plongeait dans une vaste pice
encombre de bibliothques, un peu svrement meuble, dont le bureau
tait couvert de papiers et de livres assez mal rangs. Edme, curieuse,
allongea le cou.

--C'est l que vous travaillez, monsieur d'Ancel, que vous faites un
livre terriblement srieux,  ce que l'on m'a dit?

--C'est l mme, mademoiselle. J'y suis bien tranquille; ce coin du
jardin est presque toujours dsert et, comme vous voyez, en deux
enjambes je peux tre dans les bois.

--Avouez, dit Marthe en riant, que, pour vous y rendre, vous ne prenez
pas la porte, mais que vous sautez par la fentre.

--En effet. C'est une habitude d'enfance  laquelle je n'ai jamais pu
renoncer. C'est si commode, et il ne faut mme pas tre gymnaste mrite
pour rentrer de la mme faon. Vous voyez que les maisons bties en
dpit du bon sens, sur une pente trs raide, ont du bon.

--Et vous n'avez jamais peur? Si vous entrez chez vous sans faon,
d'autres pourraient bien en faire autant. Moi, je rverais aux voleurs
toutes les nuits si j'habitais une chambre pareille... s'cria Edme qui
ne posait nullement pour le courage.

--Il n'y a pas de danger, mademoiselle. Puis, regardez; sur ce meuble
l-bas, ma mre me force de garder un beau revolver, qui dort ainsi
depuis des annes dans son tui. De plus, elle m'a arrang cette belle
panoplie, moins comme ornement au-dessus de la chemine que pour faire
croire que je suis une me belliqueuse. Je me fie plutt  la
tranquillit du pays qu' une rputation usurpe.... Mais, si vous
croyez en tre quitte, mademoiselle Edme, avec un regard jet  travers
une fentre ouverte, vous vous trompez bien. Il vous reste  admirer
notre basse-cour, une basse-cour modle s'il vous plat, et qui fait
honte  celle du chteau, nos curies, nos champs, nos prairies o l'on
fane, nos bois. Venez! Nous en avons pour une bonne heure, et cela nous
fera apprcier le dner de ma mre. Entre nous, elle n'en dort pas
depuis une semaine, maman, de peur que son dner ne soit pas  la
hauteur de la solennit. Voil des annes qu'elle n'a reu  peu prs
que son cur et nos deux amies du chteau. Allons  la recherche d'un
apptit srieux!

_(A suivre.)_

Jeanne Mairet.

[Illustration.]








End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891, by 
L'Illustration- Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 20 JUIN 1891 ***

***** This file should be named 46003-8.txt or 46003-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/6/0/0/46003/

Produced by L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
