Project Gutenberg's L'Illustration, No. 1589, 9 Aot 1873, by Various

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Title: L'Illustration, No. 1589, 9 Aot 1873

Author: Various

Release Date: August 21, 2014 [EBook #46646]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 1589, 9 ***




Produced by Rnald Lvesque








L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL

[Illustration]

        RDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS
        33, rue de Verneuil, Paris.

        31e Anne.--VOL. LXII--N 1589
        SAMEDI 9 AOUT 1873.

        SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DTAIL
        60, rue de Richelieu, Paris.

        Prix du numro: 75 centimes
        La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel,
        broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 23 fr.

        Abonnements
        Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois,
        18 fr.;--un an, 36 fr.; tranger, le port en sus.



                                   SOMMAIRE

TEXTE: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris.--Nos gravures.--La
Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--L'cole des
Beaux-Arts.--Les mystres de la Bourse.

GRAVURES: L'vacuation: dpart du corps d'arme d'occupation de
Toul;--Aspect des rues de Nancy au moment du dpart des troupes
d'occupation (2 gravures);--La prire du soir;--L'artillerie allemande
quittant Belfort.--_La Rptition_, d'aprs le tableau de M.
Torrents.--Les tremblements de terre en Italie: Bellune, aspect des
ruines du choeur de l'glise;--Le chteau Buzatti et le Bureau
tlgraphique;--L'glise de Notre-Dame des Grces;--La place
Campitelli;--L'glise de Conegliano;--Vue gnrale de Bellune;--L'htel
de ville.--Le gnral J. Kohler, commandant en chef l'expdition
hollandaise d'Atschin.--Les invalides de Bronbeek.--Types et
physionomies militaires: la revue de dtail.--Rbus.

[Illustration; L'VACUATION.--Dpart du corps d'arme d'occupation de
Toul.]



HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE.

Aprs des tentatives si souvent renouveles depuis deux ans, la
rconciliation s'est faite, enfin, entre les deux princes reprsentant
les deux branches de la maison de Bourbon. Le comte de Paris s'est rendu
 Frohsdorf, o il a t reu par le comte de Chambord; l'entrevue,
disent les dpches tlgraphiques transmises jusqu' prsent  ce
sujet, a t trs-cordiale, et le comte de Paris s'est retir
trs-satisfait de sa visite; mais les questions politiques ont t
vites avec soin, le prince ne se considrant pas comme ayant mandat
pour les traiter. Tels sont les renseignements assez vagues que nous
possdons jusqu' prsent sur cette entrevue annonce ds la veille de
la prorogation de l'Assemble nationale, puis dmentie, puis enfin
officiellement confirme. Faut-il en conclure que la fusion entre le
parti orlaniste et le parti lgitimiste soit un fait accompli? Telle
est la question que tout le monde se pose depuis huit jours et que
chacun rsout  sa manire en attendant que les vnements y rpondent.

Constatons tout d'abord que la presse lgitimiste et orlaniste s'est
montre jusqu' prsent d'une extrme rserve, et que les autres
journaux, dpourvus d'informations prcises, ne peuvent baser leurs
apprciations que sur des conjectures et sur des considrations de
parti. Quoi qu'il en soit, le voyage de M. le comte de Paris, d'abord
dmenti, comme nous venons de le dire, aurait eu pour but, a-t-on assur
ensuite, non pas d'arriver  une entente rendue depuis longtemps
impossible, mais tout au contraire de dmontrer l'impossibilit d'un
accord, de manire  rallier au parti orlaniste un certain nombre
d'adhrents qui, sans renoncer absolument  leurs prfrences
personnelles, se dcideraient  en faire le sacrifice pour arriver  la
seule solution dsormais possible.

Cette hypothse, il faut le dire, semblait jusqu' un certain point
rendue plausible par une lettre adresse par M. le comte de Chambord 
M. Cazenove de Pradine et dans laquelle le reprsentant de la lgitimit
flicitait l'honorable dput de la droite de la conduite tenue par lui
dans la sance du 21 juillet. On se rappelle que M. Cazenove de Pradine
fut un de ceux qui se prononcrent avec le plus d'ardeur pour la
conscration au Sacr-Coeur de la nouvelle glise de Montmartre; dans la
sance du 24 juillet il proposa qu'une dputation fut charge de
reprsenter officiellement l'Assemble  la crmonie d'inauguration, et
cette proposition ne fut pas adopte. La lettre de M. le comte de
Chambord, flicitant M. de Pradine de son nergique rsistance dans la
lutte dont il est sorti, comme  Patay, le _glorieux vaincu_, et lui
donnant un tmoignage public d'admiration, semblait peu faite pour
encourager les esprances fusionnistes, si l'on songe que c'est
prcisment contre le groupe orlaniste que cette lutte avait d tre
engage. Cependant, aujourd'hui que la rconciliation parat dcidment
accomplie, on se dcide  envisager la question sous ce nouveau jour, et
l'on se demande si la fusion, alors mme qu'elle serait dcide entre
les chefs des deux familles royales, aurait pour elle la sanction de la
reprsentation nationale; on fait ressortir  ce sujet que la majorit
qui, le 24 mai, s'est prononce contre M. Thiers, tait de 14 voix
seulement; qu'elle comprenait non-seulement les fractions monarchiques
de toutes les nuances runies, mais mme un petit groupe de
rpublicains, et qu'elle verrait se dtacher d'elle, le jour o la
fusion serait mise en question, tout le parti bonapartiste, reprsent 
la Chambre par 50 voix environ  lui seul. Nous n'avons pas besoin de
faire remarquer combien tous ces calculs sont hypothtiques et combien
il est difficile de rien prvoir lorsqu'il s'agit d'intrts aussi
considrables et aussi complexes. Quoi qu'il en soit, il est certain que
nous sommes  la veille d'vnements graves, et que l'anne ne
s'coulera probablement pas sans que cette question du rtablissement de
la monarchie ou du maintien de la Rpublique, si vivement controverse
depuis trois ans, ait fait un pas dcisif.

L'vacuation des places encore occupes par l'arme allemande s'est
acheve sans qu'aucune scne de dsordre se soit produite. Nos lecteurs
trouveront dans une autre partie de journal le rcit de la manire dont
s'est effectue cette opration; mais nous devons signaler ici un
incident dont l'vacuation de Belfort a t l'occasion et dont la porte
a t malheureusement dnature par quelques journaux; nous voulons
parler de la visite faite  M. Thiers par M. et Mme Koechlin-Schwartz
qui, au nom des dames de Mulhouse tablies  Belfort, sont venus offrir
 l'ex-prsident de la Rpublique un bijou patriotique en tmoignage de
la reconnaissance de leurs compatriotes. M. Thiers, en rpondant 
l'allocution de Koechlin-Schwartz, a fait justice du mme coup et des
critiques passionnes d'ennemis aveugles et des exagrations d'amis
maladroits. Voici le texte de son discours,  l'lvation,  la modestie
et au patriotisme sincre duquel tout esprit impartial ne pourra
s'empcher de rendre hommage:

Je vous remercie, Madame; je remercie vos amies et tous vos concitoyens
de ce souvenir qui me sera prcieux, parce qu'il sera la preuve pour moi
des efforts que j'ai pu faire pour l'oeuvre si importante de la
libration du territoire, laquelle exigeait  la fois des ngociations
heureuses et des oprations financires et administratives aussi
laborieuses que difficiles.

Mais je vous supplie de ne pas prononcer le mot d'ingratitude. Quand je
vous vois ici, quand je vous entends, quand je lis tout ce qui m'est
adress de toutes les parties de la France, je serais ingrat si je
laissais parler d'ingratitude.

L'Assemble nationale,  mon gard, a us de son droit. Elle entendait
la politique  suivre aujourd'hui autrement que moi. Son droit, ds
lors, tait de reprendre le pouvoir qu'elle m'avait confr. J'aurais
tort de me plaindre, et je ne me plains pas de ce qui s'est pass,
heureux de retrouver un repos dont j'avais besoin, heureux surtout de
quitter sans faiblesse un poste difficile qu'il n'tait honorable de
garder qu'en le gardant par dvouement et avec le plein assentiment de
la reprsentation nationale.

Je vous remercie de nouveau de tmoignages qui me touchent
profondment, et qui sont une rcompense bien suffisante de ce que j'ai
pu faire pour le pays depuis prs de trois annes.

ESPAGNE.

La lumire ne tardera pas  se faire d'une manire complte sur
l'incident relatif  la capture de la _Vigilante_, dont nous avons parl
dans notre prcdent bulletin; ce navire a t rendu  l'Espagne par le
commandant de l'escadre allemande; d'autre part, ce dernier a t
rappel  Berlin par son gouvernement, qui a pourvu  son remplacement.
Les insurgs de Carthagne, aprs avoir chou, comme nous l'avons dit,
dans leur tentative contre Almaria, ont dirig leurs navires sur Malaga
en menaant cette ville d'un bombardement si elle se refusait  leur
payer une contribution de guerre; mais ils sont activement surveills
par le Fredric-Charles, qui les a empchs de mettre leur menace 
excution.

L'activit et la vigueur dont fait preuve le nouveau gouvernement de
Madrid continuent  tre couronnes de succs; Cadix, rempart de
l'insurrection en Andalousie, est tombe au pouvoir du gouvernement;
l'attaque de Valence continue et l'on s'attend d'un jour  l'autre  sa
reddition; Grenade ne tardera pas  subir le mme sort et est, en
attendant, le thtre des derniers excs. Pour donner une ide du degr
d'insanit auquel sont arrivs les fous furieux que la populace a mis 
sa tte dans cette dernire ville, nous ne saurions mieux faire que de
citer le procs-verbal, reproduit ces jours derniers par le journal _le
Soir_, d'une sance du Comit de salut publie dans laquelle a t dcid
la dmolition de l'arc des Pesos, un des chefs-d'oeuvre de
l'architecture mauresque. Dcide dans le but de procurer du travail aux
ouvriers, cette dmolition a fait l'objet d'une observation du citoyen
Alfaro, demandant qu'on la retardt jusqu' ce qu'on et expropri un
citoyen rmouleur qui, ayant l'habitude d'y repasser des couteaux les
dimanches, avait des droits dominicaux sur cet emplacement. Aprs une
discussion approfondie, le Comit de salut public dcide, avec le plus
grand srieux, qu'il nommera une commission pour tablir la question et
prsenter un rapport.

RUSSIE.

Le _Golos_, de Saint-Ptersbourg, vient de publier le texte du trait de
paix conclu entre la Russie et le khan de Khiva.

Voici les clauses principales de ce trait, telles qu'elles ont t
sommairement transmises par le tlgraphe:

1 Le khanat de Khiva versera entre les mains du gouvernement russe une
contribution de guerre de 2 millions de roubles, payable en sept ans;

2 Comme garantie du payement de cette contribution, les villes de
Schurachan et de Humkrad demeureront, jusqu' cette chance, occupes
par les troupes russes;

3 Le khanat de Khiva conservera son autonomie avec le gouvernement du
khan actuel;

4 La rivire d'Amour-Daria formera dsormais la frontire du khanat de
Khiva;

5 La portion de territoire que le khanat possdait sur la rive droite
de l'Amour-Daria est cde  l'mir de Bokhara, en rcompense du
concours prt par lui  l'arme russe;

6 La peine de mort est abolie dans le khanat;

7 L'vacuation de la ville de Khiva par les troupes russes places sous
le commandement en chef du gnral Kaufmann est fixe au 15 (27) aot
1873.



Courrier de Paris

Toutes les gares sont encombres de colis. En ce moment, 50,000
voyageurs vont et viennent, chaque jour, afin de prendre leurs tickets.
On part. Ceux-ci vont  la mer, ces autres  la montagne. Hier encore,
cela s'appelait aller en vacances. Il tait de rgle de courir les
champs. Il fallait voir du pays, se mettre au frais ou au vert. On vient
de changer ce langage pour un jargon de haut got, mais d'un franais
horrible. Tout en tenant  la main un sac de nuit, on dit: Vous le
voyez, je ne suis plus  Paris. Me voil en dplacement. Childe Harold
faisait un plerinage, mistress Trollopo un tour, Alexandre Dumas des
voyages. De nos jours, on se dplace. Les plus rompus  la grammaire du
temps disent: Je suis en dplacement de villgiature. A premire vue,
on pourrait prendre ces mots-l pour du chinois ou pour du persan. Non,
je le rpte, c'est du franais; c'est le franais de la bonne compagnie
d' prsent. On cite des femmes qui crivent cavalirement  leurs
fournisseurs: Inutile de prsenter vos notes avant deux mois pleins.
Pendant tout aot et tout septembre, je serai en dplacement. Vous
pensez bien que l'lgante Mme Poudre-de-Riz s'arrange pour tre
convenablement dplace, et la jolie Mlle Fleur-de-Pcher de mme.

Aprs cet engouement pour un substantif absurde, la chose dont on
s'occupe est la question des gouts. Les quartiers du monde o l'on
s'amuse poussent de grands cris  propos d'odeurs insalubres venant du
sous-sol de Paris. Rome avait rig un temple  Vnus Mphytis afin que
la mre d'ne, protectrice des Quintes, cartt de la ville les
exhalaisons pestilentielles.

M. le prfet de police vient, de prendre une mesure plus conforme 
notre temps. Il a rassembl une commission d'hygine et de salubrit
publique avec charge de purifier nos cloaques. Deux ou trois acadmies
sont en dplacement  ce sujet; on les fait descendre  l'aide
d'chelles au fond des gouts.

Tout tranger qui a visit notre capitale affirme que le Paris
souterrain est une chose incomparable; MM. les acadmiciens ne sont pas
loigns de partager cette opinion. Cependant chacun s'est prudemment
pourvu d'un flacon d'ther, bouch  l'meri. L'tonnement de ces
personnages illustres n'est pas de voir la grandeur ni la perfection de
ces gouts au milieu desquels on peut se promener tout un jour  pied,
en voiture ou en bateau; non, ce qui excite le plus leur admiration,
c'est la bonne mine et la belle humeur des goutiers.

 Qu'est-ce donc qu'un goutier?

Tous les jours le passant s'carte  dessein de l'goutier. On ferme les
yeux, on se bouche le nez. Il faut fuir ce travailleur qui est toujours
courb sur la poste, mais pour nous en garantir, il est couvert d'une
blouse sordide; il a sur la tte une casquette de cuir; il se chausse de
grosses bottes, macules d'immondices. En voil bien assez pour ne point
s'approcher. Eh bien, savez-vous quel est l'homme qu'on vite avec tant
de soin? Un idal de puret. N'est pas goutier qui veut, croyez-le
bien. Antinos, le plus beau des anciens, aurait t goutier,
peut-tre, et encore n'est-ce pas bien sur. Sachez qu'on ne peut le
devenir qu'en s'assujettissant aux prescriptions d'un programme des plus
svres. Un jury examine le candidat. Pas l'ombre d'une maladie
hrditaire, aucun dfaut physique, nulle tare du sang ni de la peau.
Trs-peu de contemporains sont  mme d'offrir une surface
irrprochable. En sorte que Gratiolet disait, un jour:

--Trois membres du Jockey-Club ne formeraient pas un goutier.

Rien n'est plus exact que ce que je dis l. Au point de vue corporel,
l'goutier est donc, comme vous le voyez, le produit le plus parlait de
la civilisation actuelle. Voil de quoi rabaisser l'orgueil de bien des
sots. Voil aussi de quoi faire comprendre le mot d'un mdecin en vogue
 un gros banquier. Le Crsus voulut un mari pour sa fille unique. Il
voulait, avant tout, un gendre bien portant, d'un sang rose, ce qui
tait de mise pour prolonger sa ligne.

--Prenez un goutier, rpondit le docteur.

Il y eut une trs-grande colre du banquier, on l'a devin. Un goutier
pour gendre! N'tait-ce pas friser l'impertinence ou la grossiret?

--Oui, un goutier, reprenait le mdecin.

L'homme d'argent n'a pas compris. Il est douteux qu'il comprenne mme 
l'heure qu'il est.

Un mot, en passant, sur le procs des escargots.

Cette semaine, une dputation de douze escargots, venus du bas
Languedoc, a comparu  la barre de l'Acadmie de mdecine. On accusait
ceux de la tribu d'avoir caus l'empoisonnement de sept personnes.
Jusqu' ce jour ces gastropodes avaient t d'une innocence
inconteste. Qui les a pervertis? On a parl d'un novateur du nom
d'Allix. Un jour, il y a vingt-deux ans, ce novateur a cherch  faire
d'eux, un tlgraphe, d'une nouvelle espce, qu'il appelait: les
escargots sympathiques. Mais la thorie n'a t couronne d'aucune
espce de succs. D'ailleurs Allix, qui est un ancien membre de la
Commune, expie  la maison des fous de Charenton sa tmrit  cet gard
et d'autres peccadilles. Pour en revenir aux escargots, la science ne
s'expliquait pas qu'ils se fussent mis tout  coup  empoisonner sept
personnes  la fois. De l le procs en question.

Aprs la lecture de l'acte d'accusation, M. Claude Bernard, prsident, a
expos que jusqu'au mois d'avril dernier, les prvenus n'avaient mrit
que des loges pour la manire agrable dont ils se laissaient manger en
socit, quand on les apprtait avec du beurre de Bretagne, du gingembre
et des fines herbes. Comment donc sont-ils sortis d'une mansutude si
louable?

Une voix.--Permettez, monsieur le prsident. Je suis escargot de pre en
fils. C'est  moi qu'a t dvolu le soin de prsenter la dfense
commune. Voulez-vous me permettre de plaider les circonstances
attnuantes?

M. Claude Bernard.--Avocat, vous avez la parole.

L'escargot.--Messieurs les savants, nous ne prtendons pas nier le crime
qui est imput  quelques-uns des ntres; seulement il s'agit d'un crime
involontaire. A qui donc incombe la responsabilit des sept
empoisonnements? A ceux qui nous avaient placs dans celui des cantons
de Cette o il y a en abondance du buis, de l'euphorbe et du fusain.
Messieurs les savants, n'ayant pas eu, comme vous, l'avantage d'tudier
la chimie, quelques-uns des ntres se sont nourris de feuilles qu'ils ne
savaient pas imprgnes de substances vnneuses. Au bout du compte, ils
ont t les premires victimes de leur imprudence, puisqu'ils ont t
les premiers empoisonns. _(Profonde sensation.)_ Messieurs les savants,
voulez-vous que nous redevenions les purs escargots d'autrefois?
Nourrissez-nous comme les vignerons de la Bourgogne ont le bon esprit de
nous nourrir, _id est_, c'est--dire avec des feuilles de vigne et des
branches de prunier sauvage. Si vous y ajoutiez des feuilles de
betteraves, vous pourriez voir que ni l'crevisse des Marais, ni mme
l'hutre d'Ostende, ne sauraient nous tre compares. (_Ce dernier
mouvement oratoire est suivi de nombreux applaudissements._)

M. Claude Bernard, _avec des larmes dans la voix._-La cause est
entendue. Sur ce qui vient d'tre dit si loquemment, l'Acadmie de
mdecine accorde aux escargots le bnfice des circonstances
attnuantes. Les prvenus peuvent retourner dans leurs familles.
(_Nouveaux applaudissements._)

 Il est arriv de Londres des artistes qui veulent absolument jouer
chez nous Shakespeare en anglais. On les a remiss au petit thtre de
l'Athne, construit en vue de l'oprette. Donner en cet endroit
_Othello, Hamlet, Macbeth_, c'est comme si l'on cherchait  faire
manoeuvrer une arme dans un appartement de garon. La tentative n'en
est pas moins de celles qu'on doive encourager. Russira-t-elle? Tout
bon esprit le souhaite; pour moi, j'en doute. En quarante annes, il
aura t pratiqu trois essais de ce genre, et toujours sans succs.
Infatus de nous-mmes, levs dans la pratique d'un chauvinisme sans
nom, nous n'avons jamais pu nous rsoudre  apprendre la langue des
autres. A plus forte raison nous arrangeons-nous pour ne jamais rien
admettre de leur thtre. Je viens de parler de plusieurs immigrations
de comdiens anglais  Paris. La premire a eu lieu pendant les beaux
jours du romantisme, par le fait d'artistes d'lite au milieu desquels
se trouvait la clbre Mlle Smithson, qui est devenue depuis lors Mme
Hector Berlioz. Cette premire entreprise a fait quelque bruit, mais, au
fond, elle a chou.  cette poque-l, il n'y avait pour comprendre
l'anglais parl que quelques employs du commerce: _English spoken
here_, comme disent les carreaux de vitres. Plus tard, nouveau
dbarquement d'Argonautes dramatiques dont Macready faisait partie. Il
fallait l'entendre, Macready! Il pleurait presque de rage. Couvert de
fleurs  Londres, dlaiss dans cette autre grande ville qui se flatte
d'tre la capitale du monde, il n'y comprenait plus rien. Le grand Kean
lui-mme, ressuscitant pour nous charmer, n'aurait attir personne.
Voil une troisime manifestation. Nous verrons ce qu'elle donnera.

Ne croyez pas que cet exclusivisme prenne uniquement l'anglais pour
point de mire. Faute de pouvoir entendre l'allemand, nous avons
poursuivi jadis du mme ddain des acteurs d'outre-Rhin qui nous
apportaient Goethe et Schiller dans leur sac natif. En fait de thtre
tranger, Paris n'accepte que l'italien, ce qui ne veut pas dire qu'il
l'entende. Il suffit d'avoir pass une seule soire  la salle Ventadour
pour se convaincre qu'on ne l'coute mme pas. Notre public
aristocratique va l pour voir et pour tre vu. Affaire de genre, rien
de plus. La musique chatouille agrablement nos oreilles de maroquin
quand elle est de Cimarosa, de Bellini ou de Rossini; mais c'est bien
plus des diamants de la loge voisine qu'on s'occupe.

 Mry, incomparable persifleur, se moquait avec une rare intrpidit
de ce prtendu culte du beau monde pour la musique italienne. Il fallait
le voir mimant les allures des petits crevs du temps de Louis-Philippe
et les singeries des belles dilettantes du mme rgne. C'tait une
saynette tout entire.

--Sur quinze cents spectateurs, disait-il, je gage qu'il n'y en a pas
cinquante qui sachent la moiti d'un mot italien. C'est ce qui fait
qu'il est si drle de voir un petit monsieur fris expliquer le livret 
la belle dame qu'il accompagne. Tenez, voici de quelle faon il
s'exprime: Je vous disais, madame, que _libretto_ signifie librement,
avec toute libert. _Libretto_ vient de liberta, et c'est forc. _Viva
la liberta!_ vive la libert!

--Ce que c'est, monsieur, rpondit la dame avec un mouvement d'ventail,
que d'ignorer une aussi belle langue que l'italien! Je m'tais figur
que _libretto_ signifiait btement livret, un petit livre. De livre
qu'on dit peut-tre en italien _libro_. Mais veuillez m'expliquer la
pice que nous allons avoir le bonheur d'entendre. Mon ignorance vous en
saura un gr infini.

--C'est la _Norma_, madame, la _diva Norma!_ la sublime _Norma_, la
_superba Norma!_

Il faisait une analyse tout de travers, cela va sans dire; puis tout 
coup la dame:

--Que signifient ces mots crits au bas de la liste des personnages:
_Druidi, Bardi, Eubagi, Guerreri et Galli?_

--Ce sont les noms des acteurs qui ont jou la pice en Italie. Ce sont
MM. Bardi, Guerreri et Galli: le fameux Galli, dont vous avez entendu
vanter la belle voix.

--Ignorante que je suis! Ne m'tais-je pas figur que Guerreri se
traduisait par guerriers, Bardi par bardes et Galli par gaulois?

Mais le grand prtre entrait en scne, en chantant  pleine voix: _Ite,
sui colli!_

--Qu'est-ce que a veut dire, monsieur?

--a veut dire: Otez son collier! Il s'agit d'un collier. Un collier
pass au cou d'une femme. _Ite sui colli!_ C'est  la clef de _fa: ...
... ...tez So...on co...ier!_

--En vrit! Sans vous, j'aurais cru tout simplement que _Ite_ tait
l'impratif de _ire_, aller, et _sui_ la contraction de _sopra:_ ou de
_solli i sui_ et que _colli_ voulait dire les collines, les montagnes,
_Ite sui colli!_ Allez sur les montagnes,  druides!

--Erreur, madame. Il ne s'agit pas de montagnes, mais de collier. Otez
son collier.

--Je vous suis reconnaissante de votre traduction, monsieur.

Mry rgalait ses amis de ces scnes amusantes vers 1840. Les travers
qu'il s'entendait si bien  plaisanter fleurissent encore en 1873, tant
nous sommes un peuple changeant.

 Chateaubriand disait: Les rois s'en vont; George Sand crit: Les
chteaux passent. Que reste-t-il donc pour rappeler le droit du pass?
Les noms de l'industrie et souvent les noms de la structure la plus
bizarre.

Tmoin un fait d'hier.

Rigollot avait fond une pharmacie  Saint-tienne; il la cda pour
venir en tablir une autre  Paris. C'est alors qu'il imagina un
sinapisme connu de tout l'univers. Un beau jour, son successeur voulut
l'imiter. Il usurpa son nom; il le colla sur ses produits. De l,
procs. Les tribunaux ont prononc. Ils donnent gain de cause au
fondateur de la dynastie. Leur sentence contient, en substance, une
sorte d'aphorisme:

--On ne peut pas plus toucher au nom des Rigollot qu'au nom des
Montmorency.

 Dans mon Courrier de la semaine dernire, je rapportais un trait de
Thibaudeau, l'ami d'Armand Carrel. Il parat que le mot fait en ce
moment son tour de France. Combien d'autres on pourrait citer!

Thibaudeau avait une antipathie  part. N en bon lieu, puisqu'il tait
fils d'un Conventionnel, que Napolon avait fait comte, il criblait de
brocards les bohmes, qui, vivant dans une mansarde, ont la rage de
parler du grand monde. Toutes les fois qu'il apercevait un article sur
le _high-life_, il disait:

--Je parie cinq louis contre un sou que cela vient d'un pauvre diable
qui n'a pas de bottes!

Un jour, on vantait devant lui les romans de C*** conteur dpenaill qui
ne pouvait se donner des airs de gentilhomme que dans ses livres.

--Il peint bien le faubourg Saint-Germain, lui disait-on.

--Le faubourg Saint-Germain! rpliqua Thibaudeau. Si celui-l l'a vu, ce
n'a pu tre qu'en le regardant  travers une chaise perce.

Philibert Audebrand.



L'VACUATION

[Illustration: ASPECT DES RUES DE NANCY AU MOMENT DU
DPART DES TROUPES D'OCCUPATION.
CINQ MINUTES AVANT.                     CINQ MINUTES APRS.]

[Illustration: SCNES DE L'OCCUPATION ALLEMANDE.--La prire
du soir.]

[Illustration: L'VACUATION.--L'artillerie allemande quittant Belfort.]



NOS GRAVURES

L'vacuation

C'est vers le 17 juillet que les cinquante mille Allemands qui formaient
l'arme d'occupation ont commenc  vacuer nos dpartements pour se
diriger vers l'Allemagne. Le 3 aot seulement, le dernier Prussien
franchissait la frontire; une seule ville en France, celle de Verdun,
avait la douleur de subir encore pour quelques semaines l'occupation
trangre.

Cet vnement a une importance trop considrable pour que nous nous
bornions  lui consacrer quelques lignes: pas  pas, nous avons suivi
l'tranger, nous avons assist  toutes les ftes auxquelles a donn
lieu son dpart, lan d'enthousiasme spontan qui, sauf  Charleville,
n'a provoqu aucun tumulte.

L'vacuation a commenc naturellement par les points les plus loigns;
chaque jour amenait un nouveau dpart. Rethel, puis Mzires,
Charleville, Sedan.

Un incident a marqu la marche des Bavarois de Charleville  Sedan.
Plusieurs soldats ont succomb  la fatigue et  la chaleur. En dfilant
devant la statue de Turenne, plusieurs de ces malheureux sont tombs, et
les coups de leurs sous-officiers ont t impuissants  les relever.

La population a, dans cette circonstance, oubli tous les griefs qu'elle
avait contre ces mmes soldats qui, trois annes auparavant, avaient
incendi Bazeilles, tu des femmes, des enfants. Les pompiers de la
ville ont escort  leur dernire demeure les victimes que les Allemands
avaient laisses derrire eux.

Les pompiers de Sedan honorant ceux que l'on a si justement nomms les
_pompiers de Bazeilles_, quel spectacle et quelle loquente leon!

Aprs Sedan est venu le tour de Toul: cette pauvre ville bombarde
pendant la guerre n'avait pas eu trop  souffrir de l'occupation; le
hasard lui avait donn pour commandant de place un enfant mme de la
ville, un Prussien n  Toul en 1815. Aussi l'tranger n'a-t-il ici fait
aucune de ces dmonstrations qu'il recherche si volontiers ailleurs. Pas
de musique bruyante, de bravades inutiles. A quatre heures du matin, les
troupes s'loignaient par la porte de Metz, franchissant ces remparts
que leurs obus avaient  moiti dtruits. Au mme instant, les maisons
se couvraient de drapeaux, les rues taient jonches de mousse et des
ares de verdure et de fleurs enlaant les croises donnaient 
l'hroque cit un aspect vraiment ferique.

A Nancy, l'vacuation avait une importance toute spciale,  cause de
l'agglomration de la population et du nombre d'Alsaciens-Lorrains qui
s'taient rfugis dans cette ville pour conserver leur qualit de
Franais.

Il n'y avait d'ailleurs  craindre ni trouble, ni tumulte; le contact
tait forcment de chaque jour, et en toute circonstance les Nancens
avaient prouv que l'on pouvait se fier  leur patriotisme et  leur
sagesse. Entre les Allemands et les Franais se dressait une barrire
plus inflexible que les sentinelles, qui ne permettait aucun
rapprochement.

Chaque soir,  neuf heures, au moment o les habitants se pressaient sur
la place Stanislas, la trompette allemande donnait le signal de la
prire, mlodie trange, sauvage, qui rappelle le choral de Luther.
Aussitt le poste prenait les armes et se rangeait sur deux lignes;
devant elles, l'officier psalmodiait une courte prire que les hommes
coutaient tte nue.

La foule regardait ce spectacle si nouveau pour elle, et pas un cri, pas
une provocation ne se produisait.

On attendait avec impatience le moment du dpart. C'est par les baraques
du Champ de Mars qu'il a commenc. La ville avait t oblige d'lever
ces logements spacieux pour loger les nombreux soldats que la mfiance
du gouvernement allemand avait accumuls  Nancy. Pour satisfaire toutes
les exigences des vainqueurs, il avait t ncessaire de matelasser
toutes les baraques, de faon  ne donner aucune prise  l'humidit. Ces
logements taient presque lgants, ils renfermaient des ameublements
complets, mille objets chaque jour rclams. Si l'on en juge par le
nombre des voitures que les Prussiens ont employes de ce ct, il est
permis de croire que le dmnagement a t complet.

Le 1er aot enfin, les quelques bataillons qui restaient dans la ville
se sont loigns.

A six heures du matin, les troupes masses sur la place Stanislas furent
passes en revue par le gnral Manteufel, puis la colonne s'loigna par
la porte des _Volontaires_.

Le pont qui traverse le canal avait t abaiss, et de nombreux bateaux
stationnaient le long du bord. A peine le dernier Prussien tait-il
pass que le drapeau tait hiss aux mts. Toutes les maisons sont
pavoises, et  ct des couleurs nationales on remarque avec
attendrissement les bannires de l'Alsace et de la Lorraine recouvertes
d'un crpe.

Il s'en faut de beaucoup que les Allemands conservent dans la marche la
discipline svre qu'ils observent dans les villes: les uns chantent,
d'autres boivent  mme une dernire bouteille de vin de France; un
officier, le sabre au fourreau, fume gravement en marchant l'immense et
classique pipe de porcelaine.

Aprs Nancy, la ville industrielle, Belfort, la cit hroque, qui porte
encore les traces du bombardement.

C'est  regret que les Prussiens s'loignent de cette ville qu'ils
prtendaient garder. Ils sortent  cinq heures du matin par la porte de
Brisach. La route passe entre les forts de la Justice et de la Miotte,
presque aux pieds de cette tour qu'ils viennent de renverser, en
dtruisant les tais qui la soutenaient.

C'est l que se trouve le cimetire de Belfort, et grce  une
souscription publique on est en train d'lever un monument aux mobiles
tombs sous le feu de l'ennemi.

Derrire les Allemands, au moment mme o le drapeau national est hiss
au sommet du chteau, on dmolit les baraquements qui servaient de
logement aux Prussiens, et qui seront inutiles  nos soldats que l'on
attend avec une fivreuse impatience.

L'vacuation est termine, et dans moins d'un mois la libration du
territoire sera complte.

O. L. F.


La Rptition, par M. Torrents.

L'austre costume des deux capucins avec leurs robes brunes, leurs pais
capuchons, les cordes grossires qui leur ceignent les reins, contraste
trangement avec le luxe de la pice o nous les voyons; la richesse des
dessins qui ornent le dos du fauteuil o est assis l'un d'eux,
l'paisseur des tapis, la magnificence du pupitre, les tentures, les
tableaux qu'on aperoit dans le fond, tout concourt  faire ressortir
davantage encore les svres figures des personnages qui semblent se
proccuper si peu des belles choses qui les entourent; sans doute
sommes-nous dans quelque antique abbaye, dans un coin rserv des
anciens appartements du prieur. Qu'importe, d'ailleurs, aux deux moines?
Ils ont eu soin d'envelopper d'un tapis leur prcieux livre de musique,
avant de 1e poser sur le pupitre, et ils sont tout entiers  leur tude;
ils doivent tre prts pour la fte de demain, et ce n'est pas dans
l'glise, au milieu des fidles, qu'il faudrait se tromper; ils n'ont
mme pas droit d'hsiter. Aussi voyez comme ils travaillent, avec quelle
attention soutenue celui qui est assis dchiffre les notes l'une aprs
l'autre, tandis que son compagnon semble l'aider de la parole et du
geste; les deux ttes sont d'une rare puissance d'expression, d'une
remarquable nergie de caractre; elles se dtachent avec un relief
tonnant sur ces fonds de richesses un peu assombries. L'oeuvre de M.
Torrents a obtenu un grand succs au Salon de cette anne, et elle le
mritait, ne ft-ce que par ce cachet d'originalit toute personnelle
qu'il a su lui imprimer.


Les tremblements de terre en Italie

A la fin de juin et dans les premiers jours de juillet, de violentes
secousses de tremblement de terre se sont fait sentir dans la Vntie,
et plus particulirement dans la ville et dans la province de Bellune,
qui ont t fort prouves. La charmante villette de Fadalto, si
agrablement situe sur le flanc d'une haute montagne, a t  moiti
dtruite; de mme Santa-Croce, Favra, Alpago. La dsolation tait
partout, o que ce ft que l'on regardt, au midi comme au nord. A San
Pietro di Feletto, les consquences du tremblement de terre ont t
terribles. Le toit de l'glise de ce bourg s'est croul, et comme
c'tait la Saint-Pierre ce jour-l, beaucoup de personnes se trouvaient
 l'glise et ont pri crases sous les dcombres. A Vittoria, il y a
eu des morts galement. A Conegliano, les crneaux d'une vieille tour se
sont crouls et ont crev la toiture d'une glise voisine et celle
d'une maison particulire. Il n'y a point eu de victimes, mais on se
figurera facilement l'pouvante des locataires voyant tomber au pied de
leur lit cette pluie de pierres. Aprs les premires secousses et leurs
suites, tous les habitants de ces localits, frapps d'une terreur bien
motive, avaient fui dans la campagne, o ils campaient sous les tentes.

Une partie de la population de Bellune en avait fait autant, l'autre
s'tait rfugie sur le Campitelli, o rgnait une vritable terreur. En
effet, ou comptait dans la ville un certain nombre de morts, et beaucoup
de maisons et d'difices publics avaient subi les plus graves dommages.
Nos dessins reprsentent quelques-uns de ces difices, aprs le
tremblement de terre. C'est d'abord l'intrieur du choeur de la
cathdrale, absolument dtruit; puis l'glise de la Madone des Grces,
joli petit temple prostyle d'ordre ionique, si endommag, que l'autorit
a d en ordonner la dmolition, qui est un fait accompli aujourd'hui.
C'est enfin le castello Buzatti et le bureau tlgraphique, dont
l'aspect est lamentable. Ces ruines ont t choisies entre cent autres,
car ce numro n'eut pas suffi  en contenir seulement la dixime partie.
Aussi, quel dsastre pour la population, et combien de positions,
nagure prospres, actuellement perdues! N'appuyons pas sur ce tableau
lugubre.

D'aprs notre correspondant, la sensation produite par le terrible
phnomne mtorologique de la fin de juin a t des plus
extraordinaires. La terre solide semblait s'tre tout  coup transforme
en une masse liquide sur laquelle les maisons prouvaient un mouvement
de tangage analogue  celui que subit le navire, en mer sous l'influence
de vagues se succdant les unes aux autres avec rapidit. Il y eut en
tout quatorze ondulations, dont sept de l'arrire  l'avant et sept de
l'avant  l'arrire, chacune de ces ondulations ayant une seconde de
dure et la rgularit du mouvement d'oscillation du pendule d'une
horloge. Au dernier mouvement, tout s'arrta subitement sur le point
central, la terre redevint solide comme auparavant, et instantanment
les maisons se redressrent et se replacrent dans leur quilibre
naturel. Si ces vagues terrestres se fussent succd avec plus de
rapidit et n'eussent pas conserv un mouvement lent et uniforme, les
ruines, dj trop nombreuses, eussent t incalculables.

L. C.


Le gnral Johan Kohler

Nous avons rendu compte en son temps de l'expdition dirige par la
Hollande contre le sultan d'Atschin (Sumatra); notre numro 1576
contenait mme un dessin reprsentant l'attaque du Kraton. On sait le
malheureux rsultat de cette tentative, dans laquelle fut tu le
commandant en chef du corps expditionnaire, le brave gnral Kobler,
dont nous donnons aujourd'hui le portrait.

Le gnral Kohler tait n  Groningue, le 3 juin 1818. A quatorze ans
il s'engagea et fit, comme simple soldat, de 1832  1831, la campagne de
Belgique. Nomm sergent en 1838, il passa en cette qualit dans l'arme
des Indes, o il obtint en 1840 le grade de sous-lieutenant. Capitaine
en 1852, il obtint en mme temps le commandement militaire des Lampongs,
partie sud-est de Sumatra; et, dans l'expdition qui eut lieu en 1856
dans cette rgion, il se distingua de telle sorte que le roi de Hollande
le nomma chevalier de l'ordre militaire de Guillaume, dont la devise:
Pour le courage, la capacit et la fidlit, lui tait de tous points
applicable.

C'est sa belle conduite dans cette campagne et la connaissance qu'il
avait de l'le de Sumatra qui le fit appeler, au commencement de cette
anne, au commandement du corps expditionnaire dirig contre le sultan
d'Atschin. Inutile d'ajouter qu'il tait alors arriv au grade de
gnral, aprs avoir pass par tous les grades intermdiaires.

Au moment du dpart, les troupes dfilrent  Batavia devant le
gouverneur gnral, qui exprima au commandant en chef ses voeux pour le
succs de l'expdition.

--Excellence, nous ferons notre devoir, rpondit simplement le gnral
Kohler.

Il tint sa promesse, sa mort en fut la preuve bien douloureuse. Disons
comment il fut frapp, mais rappelons d'abord en quelques lignes les
diverses pripties de la lutte qui allait s'engager.

Le corps expditionnaire se composait des 3e, 9e et 12e bataillons
d'infanterie, et d'un bataillon de Barisans, miliciens madurais
mobiliss. Aux Indes nerlandaises, il n'y a pas de rgiments. Les
quatre bataillons formaient un effectif de 2730 hommes, auxquels il faut
ajouter un dtachement de cavalerie, un dtachement du gnie et une
batterie attele de 4 obusiers. En tout 4000 hommes environ, sans
compter les forats destins au service des corves, bien entendu. Le
dbarquement eut lieu le 8, au matin, sans grande rsistance de la part
de l'ennemi, qui, aprs une perte de 80 hommes, se retira dans une
fortification faite de fragments de rocs et situe sur le bord de la
mer. Cette fortification, infructueusement attaque le jour du
dbarquement, ne put tre enleve que le lendemain. Le 10, attaque et
prise de la mosque d'Atschin, le _Missigit_, prononcez Missiguite.
Malheureusement des retranchements tablis par l'ennemi, au del de la
mosque,  l'extrmit d'une petite plaine carre de 600 pas d'tendue
environ, rendait la place intenable, et le Missigit dt ce jour-l tre
abandonn. Le 11, repos. Le 12, combat violent qui dura jusqu' cinq
heures du soir autour de la mosque. Rien d'important le 13; la journe
fut employe par les Hollandais  fortifier leur camp sur le bord de la
mer, mesure de prcaution que la rsistance inattendue des Atschinois
rendait ncessaire. Le lendemain 14, les troupes s'emparrent pour la
seconde fois du Missigit et tablirent leur bivouac au contre de
l'difice, qui les protgeait de ses murailles en ruines. Pendant
l'assaut, l'avant-garde s'tait porte en avant, sous une pluie de
projectiles, et peut-tre serait-elle parvenue  enlever les positions
ennemies, si elle n'eut t contrainte de s'arrter devant un obstacle
infranchissable: une rivire dont les Hollandais ignoraient compltement
l'existence. Un rapport fut aussitt adress au gnral Kohler qui,
dsirant s'assurer de l'importance de l'obstacle qu'on lui signalait,
voulut, malgr toutes les instances, se transporter en personne sur les
lieux. Lorsqu'il y arriva, la fusillade y tait dans toute son
intensit, et les projectiles y pleuvaient. Aussi, quelques minutes
s'taient  peine coules que le gnral, atteint au coeur d'une balle,
tombait foudroy. Deux jours plus tard, les Hollandais retournaient 
leur campement, d'o ils ne devaient plus sortir que pour se rembarquer.

C'est ainsi qu'est mort le gnral Johan Kohler, et que l'arme
hollandaise a perdu en sa personne un officier distingu, estim de tous
pour sa bravoure, ses capacits et son humanit. Son corps fut ramen 
Batavia par la flotte, et ses obsques eurent lien dans cette ville, en
prsence d'une foule immense et douloureusement mue. Le gnral laisse
une veuve et plusieurs enfants. Son pre vit encore. Il est g de
quatre-vingt onze ans et habite Groningue.

L. C.


Les Invalides de Bronbeek

(Kolonial-Militair-Invalidenhuis)

Amsterdam, 30 juillet 1873.

AU DIRECTEUR.

Vous avez pens, avec juste raison, qu'au moment o l'on s'occupe en
France de rformer, ou plutt de transformer l'htel des Invalides, il
tait bon que le public ft mis au courant de ce qui se passe 
l'tranger, et vous m'avez demand d'tudier la question en Hollande. Je
viens aujourd'hui m'acquitter de ma tche, et je m'empresse de vous
faire savoir qu'elle m'a t d'autant plus agrable, que l'tablissement
de Bronbeek est fort intressant et mrite toute l'attention de nos
graves lgislateurs.

Au reste, jugez vous-mme.

Aussitt votre lettre reue, j'ai pris le chemin de fer rhnan qui m'a
conduit  Arnhem. D'Arnhem  Bronbeek la distance n'est pas grande. On a
pour une demi-heure d'agrable promenade. La route est belle, ombrage
par de grands arbres centenaires, borde de frais ruisseaux et de
dlicieuses villas, dont les jardins admirablement soigns viennent,
sans barrires ni cltures, s'taler jusqu'au bord du trottoir.

Bronbeek est situ dans cette partie de la Gueldre qu'on appelle la
Suisse nerlandaise.

L, au milieu d'un parc immense, prcd par une pelouse magnifique,
s'lve le _Kolonial-Militair-Invalidenhuis._ (Maison des Invalides de
l'arme coloniale.)

Devant la faade de l'tablissement se trouve un gracieux pavillon. Ce
pavillon, qui fut jadis habit par le comte de Chambord, sert
aujourd'hui de demeure au Generaal-Majoor J. C. J. Smits, gouverneur de
Bronbeek. C'est vers ce point que j'ai tout d'abord port mes pas.

J'avais l'honneur de connatre, dj depuis quelque temps le brave
gnral Smits, qui est un des officiers gnraux les plus remarquables
qu'ait produits l'arme des Indes. Aussi, ds qu'il connut le but de ma
visite, voulut-il me fournir lui-mme tous les renseignements qui
m'taient ncessaires et me montrer en dtail les btiments, les
dpendances et les diffrents services.

Les invalides sont au nombre de 210, parmi lesquels environ 40
sous-officiers. Ils habitent un vaste btiment lgamment construit en
briques et en fer, dont je vous envoie le dessin, et qui ne ressemble en
rien  une caserne. L'tablissement a deux tages. Au rez de chausse se
trouvent les services gnraux: salles  manger, salles de conversation,
cuisines, cantine et caf, la salle de billard et deux autres pices sur
lesquelles j'aurai occasion de revenir, la bibliothque et la chapelle.

Le premier sert d'habitation aux invalides. Ils logent dans de vastes
nices bien ares, hautes de quatre  cinq mtres, larges  proportion
et munies de grandes et belles fentres qui donnent sur la campagne.

Toutes ces chambres sont desservies par une longue galerie pleine de
fleurs, et dont les murs sont tapisss d'armes et de drapeaux enlevs 
l'ennemi. Cette galerie sert de promenoir aux pensionnaires quand le
temps ne leur permet pas d'aller faire un tour dans le parc.

Celui-ci, qui ne comprend pas moins de neuf hectares entirement clos,
est fort joliment vallonn et plant de beaux arbres. Il est arros par
une gentille rivire dont le cours sinueux est agrment de gracieuses
cascades. Les cygnes blancs comme la neige, les canards aux mille
couleurs s'battent joyeusement sur ses bords ou sillonnent son courant.
A droite et  gauche des massifs de fleurs, tranchant sur le vert sombre
du gazon, viennent mirer dans ses eaux leurs corolles diapres.

Les invalides sont trs-fiers de leur rivire. Ils en sont amoureux.
Mais cet amour n'est pas absolument platonique. Car en change de leurs
bons soins, la gentille rivire leur donne (grce  la pisciculture),
des truites magnifiques et des carpes non moins belles.

Ce n'est pas du reste la seule ressource qu'offre  ces braves gens leur
installation rustique. Ils ont une vacherie qui ne contient pas moins de
douze btes  cornes, et qui leur fournit du lait et du beurre autant
qu'ils en peuvent dsirer. Ils ont une porcherie qui renferme une
cinquantaine de ces animaux peu gracieux, dont les flancs reclent des
mines de saucisses, de boudins et de lard. Ajoutez  cela un potager
considrable, une basse-cour bien garnie et une provision de mille 
douze cents lapins, et vous comprendrez qu'il n'y a point  s'inquiter
de l'ordinaire de ces bons invalides.

Ils ont mme quelques plats que je recommanderai d'une manire toute
particulire aux gourmets. Entre autres le jeune lapin accommod au riz
et au karrie. C'est un manger dlicieux dont ils se rgalent souvent et
qui leur rappelle les Indes, c'est--dire la jeunesse.

La cuisine est, comme le reste, d'une propret apptissante. Tout y est
net, immacul. Les cuisiniers eux-mmes sont irrprochables! On sent
qu'on a affaire  de mticuleux Hollandais.

J'ai dit que je parlerai de la bibliothque et de la chapelle. La
bibliothque ne renferme pas moins de 1200 volumes, qui sont  la
disposition des invalides et dont ceux-ci usent largement.

Il y a des livres de toutes sortes, mais ce sont les romans qui sont le
plus recherchs.

Quant  la chapelle, elle sert  la clbration des deux cultes
dominants: le culte catholique et le culte protestant. La chaire du
_prdicant_ est en face de l'autel. Tous deux sont munis de grands
rideaux verts. Quand le prtre officie on voile la chaire du pasteur, et
l'on voile l'autel quand le pasteur monte en chaire pour expliquer la
parole de Dieu.

Je vous laisse l-dessus faire tels commentaires qu'il vous plaira. Pour
moi, j'ai t profondment mu de cette nave simplicit. Il m'a sembl
toucher du doigt la solution d'un gros problme. Mais, hlas! est-il
donc besoin d'tre invalide pour avoir au fond du coeur un peu de
charit et de tolrance.

Au moment o nous achevions notre visite:

--Je voudrais savoir, me demanda le gnral, ce qui vous a le plus
frapp dans notre tablissement.

--C'est, rpondis-je, l'excellente tenue de vos hommes, leur propret,
leur air de contentement et de sant, trois choses peu communes chez les
vieillards.

--Cela provient de ce que nous avons une discipline de fer. Avec des
gaillards qui appartiennent  toutes les nations (car il y a des Belges,
des Espagnols, des Allemands, des Russes et mme des Franais), il faut
que personne ne puisse s'carter de la rgle. En outre, toute notre
organisation repose sur deux grands principes: travail et distractions.
Chacun de nos invalides doit donner  ses camarades la somme de travail
que ses forces lui permettent. De cette faon, nous augmentons, dans une
mesure considrable, le bien-tre de la maison. Nos hommes le
comprennent et travaillent de bon coeur. Aussi, grce  notre
exploitation agricole, il n'y a gure que le pain et la viande qui nous
viennent du dehors. Tout se fait ici. Nous avons des charrons, des
menuisiers, des bottiers, des tailleurs, tous les corps d'tat en un
mot; nous avons mme un atelier de reliure.

Le rsultat pratique de tout ceci, c'est que nos dpenses se trouvent
singulirement amoindries et que nos ressources s'augmentent d'autant.
De sorte que nous pouvons, hiver et t, prodiguer  tous ces braves les
distractions qui leur sont chres. Je ne vous parle pas des trente ou
quarante journaux que nous recevons, des jeux de cartes, de quilles, de
boules, de dominos, non plus que de la salle de billard et des
promenades en musique. Tout cela est de droit. Mais nous avons en outre
des concerts, des confrences, des soires thtrales, des soires
gymnastiques et des soires littraires.

Ds que j'apprends qu'il se trouve  Arnhem un prestidigitateur, un
virtuose ou quelque artiste de passage, il est mand ici. A dfaut
d'artistes trangers, le caf-concert nous envoie rgulirement ses
chanteurs et ses chanteuses, qui nous mettent de belle humeur pour
quelques jours. Puis pour mler l'utile  l'agrable, je complique le
tout de confrences sur l'hygine, l'histoire ou les merveilleuses
dcouvertes du sicle.

--Pour complter la liste des distractions, ne pus-je m'empcher de
dire, il ne vous manque gure que des bals.

--Y pensez-vous? 11 nous faudrait pour cela admettre des femmes chez
nous, et elles sont svrement exclues, car elles seraient ici un
lment de discorde, et...

--Comment, vous croyez que ces vieux dbris...

--Il n'y a pas d'heure pour les braves, interrompit en riant mon aimable
cicrone.

N'ayant rien  objecter, je me mis galement  rire.

--L'tablissement, continua le gnral, est trs-sain et le rgime
trs-hyginique. Nos hommes vivent longtemps et meurent sous  un ge
trs-avanc. Cependant il leur faut, pour tre admis ici, au moins
quarante ans de service. Or, le service aux Indes est affreusement
pnible. Pour un oui, pour un non, on entre en campagne, et les
expditions durent quelquefois six mois, huit mois, un an. Le climat est
terrible. Les fatigues sont normes. Il faut subir tout cela pendant
quarante annes pour avoir ce que vous voyez et une haute paye destine
aux menus plaisirs.

--Et cette haute paye, de combien est-elle?

--De 10 cens (21 centimes) pour les soldats et de 20 cens (42 centimes)
pour les sous-officiers.

--Ce n'est pas norme, fis-je, mais il faut ajouter  cela qu'ils sont
logs comme des princes, nourris comme des diplomates et divertis comme
des rois.

--Ils doivent cela  leur travail, me rpondit le gnral, car sans
travail et sans discipline nous ne pourrions leur donner ni bonne chre,
ni distractions.

Je demandai ensuite au gouverneur de dessiner deux de ses vieux braves,
permission qui me fut gracieusement accorde.

Lorsque je commenai  _pourtraicturer_ celui qui possde une jambe de
bois, j'essayai de causer avec lui et lui fis quelques questions en
langue hollandaise.

--Vous perdez votre temps, me dit le gnral, car celui-l ne sait que
l'allemand. C'est un allemand pur sang.

--Pardon, mon gnral, rpondit le vieux mutil, je suis franais et je
parle alsacien.

Inutile de vous dire combien je fus mu de cette revendication _in
extremis_.

Ma visite tait termine. Aprs avoir remerci le gnral gouverneur, je
repris le chemin d'Arnhem, non sans avoir jet un dernier coup d'oeil
sur les arbres du parc, les corbeilles de fleurs, le gazon vert, les
cascades, les cygnes et les canards. Par un mirage assez singulier, je
vis alors repasser dans mon esprit l'htel des Invalides de Paris, tel
qu'il tait au temps de ma jeunesse. Je revoyais les gros canons et les
petits jardins avec leurs monuments en rocailles et l'invitable
statuette de pltre coiffe du chapeau lgendaire--les vieux grognards
ennuys et ennuyeux, l'norme marmite, la grande esplanade poudreuse et
brle par le soleil, tout cela m'apparaissait  la fois.--Malgr moi je
comparais... et franchement la comparaison n'tait pas  l'avantage de
mes vieux souvenirs.

George Franais.



[Illustration: LA RPTITION. D'aprs le tableau de M. Torrents.]



LES TREMBLEMENTS DE TERRE EN ITALIE.

[Illustration: Bellune.--Aspect des ruines du choeur de l'glise.]

[Illustration: Bellune.--Le chteau Buzatti et le Bureau tlgraphique.]

[Illustration: Bellune.--L'glise de Notre-Dame des Grces.]



La revue de dtail

Cette revue a lieu tous les trois mois. La foule n'y court pas comme 
celles du bois Boulogne, car c'est pure affaire de mnage. Elle est
passe par un gnral ou par un intendant, et a pour but d'inspecter le
hvre-sac du troupier, et de s'assurer s'il n'y manque rien des objets
qu'il doit rglementairement contenir.

Ces objets sont; une paire de souliers (le troupier en a deux), une
chemise (le troupier en a trois), quatre ou six mouchoirs, une patience,
un sac  brosses, une trousse et un ncessaire d'armes. La trousse
renferme un poinon, du fil et des aiguilles; le ncessaire d'armes,
tous les ustensiles ncessaires au dmontage et au remontage du fusil;
enfin le sac  brosses, quatre brosses diffrentes: brosse  habit, 
boutons,  tendre le cirage,  faire reluire.

Tous ces objets portent le numro matricule de l'homme  qui ils
appartiennent.

Le jour de la revue venu, les hommes se rassemblent dans la cour de la
caserne, ou dans tout autre lieu. Ils se mettent en lignes comme on les
voit reprsents dans notre dessin, debout, ayant  leurs pieds le
havre-sac, devant lequel ils ont pralablement tal ce qu'il contient
sur un mouchoir symtriquement tendu. De plus, chaque soldat a pos son
livret sur le havre-sac. Ce livret est l'extrait, en ce qui concerne son
titulaire, de la main-courante, registre tenu par le fourrier et o est
inscrit le compte de chaque homme. Le livret contient donc la
nomenclature de tous les objets que doit renfermer le havre-sac.
L'inspecteur, gnral ou intendant, qui passe devant les lignes, n'a,
comme on voit, qu' le consulter pour savoir tout de suite si rien ne
manque  l'appel. Ajoutons qu'il arrive rarement que tout ne soit pas au
grand complet, attendu que cette revue de dtail est prcde, dans les
chambres, de frquentes revues qui ont le mme objet et la rendent par
consquent  peu prs inutile.

L. C.



LA CAGE D'OR

NOUVELLE

(Suite)

Cependant, ayant rflchi que dans des circonstances aussi graves, une
erreur, un mcompte, un retard dans une rponse pouvaient compromettre
non-seulement le succs de la grande entreprise, mais encore la vie de
milliers de braves gens, elle se dcida  briser le cachet de
l'enveloppe et elle lut ce qui suit:

Frre Makovlof, le tonneau si impatiemment attendu arrive d'Arkangel.
Comme, chez moi, les yeux sont aussi indiscrets que les langues y sont
babillantes, ne doutant pas que l'approche de la grande nuit ne t'ai
dj ramen d'Odessa, je l'envoie  ta demeure. Tu n'ignores sans doute
aucune des prcautions dont son contenu doit tre entour; ne les
nglige pas. Veille sur ce prcieux dpt avec la minutieuse sollicitude
d'une mre, si tu veux qu'au jour du triomphe, les _Enfants des
tnbres_ boivent  ta sant.

Ce billet tait sign de Babovskine, le marchand d'toffes orientales
dont Nicolas avait parl  sa femme.

Bien que l'authenticit des confidences de son mari ne lui et jamais
t suspecte, Alexandra fut satisfaite de les voir confirmes avec si
peu d'ambigut par cette lettre. Non-seulement la conspiration
existait, mais encore elle touchait  son dnouement. Elle commena par
imiter Nicolas en livrant aux flammes un papier aussi dangereux pour
celui auquel il tait adress que pour celui qui l'avait crit, et elle
se disposa  recevoir le tonneau qu'on lui annonait.

Les prcautions recommandes indiquaient assez clairement que ce tonneau
devait renfermer de la poudre, des bombes, enfin quelques matires
explosibles qui auraient probablement leur emploi dans la grande nuit
dont parlait le marchand Babovskine. Elle chercha dans quel endroit de
la maison elle allait le placer; un seul lui parut sr: c'tait un assez
vaste cabinet attenant  sa chambre. Ce redoutable voisinage ne
L'effrayait pas; elle n'tait pas fche de cette occasion de prouver 
son mari que son courage, son dvouement  la sainte cause n'taient pas
au-dessous de ceux qu'elle avait admirs en lui.

Quand l'envoi d'Arkangel et t port dans cette pice, elle en ferma
la porte et elle en prit la cl.

Une heure aprs, une des femmes de service descendait toute perdue et
racontait que la chambre de sa matresse tait le thtre d'une
inondation dont il lui avait t impossible de dcouvrir l'origine.

Tremblant pour le dpt des _Enfants des tnbres_, Alexandra monta
prcipitamment, elle ouvrit la porte du cabinet, et elle reconnut la
cause du dsastre dans ce tonneau mme; l'eau ruisselait de ses douves
disjointes comme d'une source. Un coup de hachette en fit sauter le
couvercle, et la pauvre femme resta ptrifie en voyant combien elle
s'tait abuse dans ses conjectures.

Loin de receler des engins destins  l'anantissement des tyrans, la
futaille avait protg le transport d'un de leurs aliments les plus
recherchs. Elle montrait dans ses flancs entrouverts un de ces poissons
rarissimes que l'on pche dans les eaux glaciales de la Dwina, qui sont
le luxe des dners fastueux de Saint-Ptersbourg et de Moskow, et les
dlices de leurs gourmets; un magnifique sterlet frtillant entre les
morceaux de glace dont il avait t entour pour le conserver vivant, et
qui se fondaient  la chaleur de l'appartement.

Ce sterlet tait pour Alexandra le sujet d'une effroyable dception et
celui d'une rvlation lumineuse; il avait suffit d'un coup de sa queue
pour culbuter de fond en comble l'chafaudage des roueries diplomatiques
du marchand, en leur restituant leur caractre ainsi que le seul nom
qu'elles mritassent, celui du mensonge.

S'il avait t donn  Nicolas Makovlof d'assister  cette scne, si,
par la physionomie douloureusement bouleverse avec laquelle son adore
Sacha, muette, immobile, ptrifie, contemplait le tonneau effondr d'o
l'eau et la vrit s'chappaient ple-mle, il avait pu juger de ce qui
se devait se passer dans l'me de sa femme, ses amoureuses esprances
auraient reu le coup de grce.


XIV

Nicolas Makovlof venait de quitter Odessa au moment mme o,  trois
cents lieues de l, ce dieu borgne qu'on appelle le Hasard lui jouait le
mauvais tour de dvoiler les fourberies que l'amour conjugal lui avait
imposes.

Elles pesaient mdiocrement sur sa conscience, il s'tait mis en route
l'esprit joyeux. Il avait termin,  sa complte satisfaction, une
importante opration commerciale;--il s'tait raccommod avec les cuirs
depuis quelque temps.--D'ailleurs, quand bien mme il et t moins
heureux dans cette grosse affaire, la joie de retrouver sa femme
suffisait compltement  le maintenir en belle humeur.

Pour ce qui tait de cette propagande rvolutionnaire qui avait donn un
vernis si potique  son voyage, il n'avait commenc  s'en inquiter
qu'au moment o sa voiture, ayant dpass les dernires maisons du
faubourg, entrait dans la campagne. Il s'tait mis alors  prparer le
canevas du bulletin de l'tat incendiaire dans lequel il avait trouv
l'esprit public, bulletin qu'il voulait assez pathtique pour satisfaire
les ardeurs patriotiques de madame Makovlof. Nous n'avons pas besoin de
l'ajouter, sa mission dans la Russie mridionale appartenait, comme le
reste,  la catgorie des chimres.

Dans toute cette fantasmagorie de conjurations, la socit des _Enfants
des tnbres_ tait seule une ralit,  cela prs qu'elle n'avait
jamais conspir que contre l'estomac de ses membres, qu'en fait
d'exterminations elle ne se souciait que de celles du _tchi_--soupe de
chou et de gruau--des _piroggi_--petits pts au poisson--du
_bitok_--hachis de viandes--et autres mets nationaux. Elle avait t
constitue par quelques riches marchands qui, une fois par semaine,
aprs la clture de leurs magasins, se runissaient au
_Novo-Trostko-Tratkir_, le plus clbre cabaret de Moskow, pour s'y
livrer aux joies de la bonne chre extra-conjugale.

Par ce point de dpart, on peut juger de quel prodigieux essor dont
l'imagination de Nicolas Makovlof tait susceptible.

On s'tonnera peut-tre qu'un homme, dont nous avons vant le bon sens,
comptt sur la perptuit du succs de ses fables et ne prvit pas que
tt ou tard, un incident surgirait qui clairerait Alexandra sur la
valeur exacte de ces hyperboles. Mais d'abord, c'est le propre des
artificieux de croire  l'ternelle puissance de leurs artifices; et
puis celui-l avait des raisons particulires d'tre tranquille. Si de
loin en loin assez rarement, l'ventualit d'un dnouement fcheux se
prsentait  son esprit, il dcouvrait  ses torts des circonstances
attnuantes qui lui semblaient de nature  amortir singulirement la
vivacit des reproches que l'intresse aurait  lui adresser. S'il
avait quelque peu exagr, amplifi, invent, n'y avait-il pas t
contraint et forc? Avant de s'y rsigner n'avait-il pas,  vingt
reprises, essay de dmontrer  sa femme l'inanit de secs illusions
mancipatrices? S'il avait feint de se prter  ce rle de librateur de
ses concitoyens, qu'elle avait rv pour lui et dont il avait si peu
l'toffe, n'tait-ce pas parce que c'tait l l'unique moyen de
conserver ses bonnes grces? Il concluait logiquement de tout cela, que
les plus clatantes preuves de son amour pour Sacha taient prcisment
ses mensonges. Et puis, il esprait bien n'en tre jamais rduit aux
dsagrables extrmits d'une justification sur ce point; il savait
l'importance de l'imprvu, il comptait sur lui pour obtenir, avant de
l'avoir trop gagn, le prix que sa femme rservait  son hrosme, ce
qui naturellement eut tout arrang.

Notre hros roulait donc vers Moskow dans d'assez agrables
dispositions. La confession dont nous venons d'tre les interprtes ne
nous empchera pas d'affirmer que la pense de la bien-aime ne
l'absorbait pas moins qu' l'poque o son amour pour elle l'avait
plong dans un si lamentable dsespoir; cependant, nous devons
reconnatre aussi que certaines proccupations subalternes avaient pris
chez lui une importance qu'elles n'avaient nullement au temps que nous
rappelons. Il tait un point sur lequel la frquentation des _Enfants
des tnbres_ l'avait gt. Jadis, le rude mougik se proccupait
mdiocrement du contenu d'un plat, pourvu que ce plat fut plantureux, et
il broyait d'une mchoire indiffrente le salmis de gelinottes comme les
concombres sals, la galantine de saumon comme les champignons au
vinaigre. Ses nombreuses sances au restaurant de Troitza l'ayant initi
aux recherches et aux finesses de l'art de la _gueule_, il y avait pris
got. Il tait rest gros mangeur; mais il tait devenu gourmet. Aussi,
avant de quitter Odessa, avait-il bond son drowski des primeurs rares
que Constantinople expdi dans cette ville, et de provisions de
conserves de toute espce. Les premires devaient figurer dans les
agapes fraternelles de la fameuse socit; quant aux autres elles
taient destines  suppler au mdiocre ordinaire que le voyageur
devait trouver dans les maisons de poste, un genre d'auberges que l'on
ne rencontre qu'en Russie et qui ne sont pas sans quelque rapport avec
le radeau de la Mduse. C'est ainsi qu'avec l'ide que chaque tour de
roue le rapprochait d'Alexandra, et les intermdes gastronomiques que
lui mnageait son caisson, le marchand fut  peu prs insensible aux
fatigues de ce long voyage, fatigues d'autant plus grandes cependant
qu'il retrouva la neige dans les environs de Kiew.

En approchant de Kalouga, son coeur se serra et sa physionomie
s'assombrit. Tous les incidents de la visite qu'un an auparavant il
avait rendu  son seigneur se reprsentrent  son esprit, mais au lieu
de s'emporter en vaines maldictions comme autrefois, il se demanda s'il
ne se trompait pas lui-mme sur les dispositions d'Alexandra et, pour la
premire fois peut-tre, il douta de l'infaillibilit de ses ruses et de
ses subterfuges; aprs force rflexions, il resta convaincu que, dans la
tche qu'il poursuivait, le rachat de son obrosk, fallt-il le payer un
million de roubles, tait encore un moyen plus sr et plus pratique que
la conqute mme imaginaire du trne sculaire des Romanoff.

Lorsqu'il s'tait rendu  Odessa, il avait vit Kalouga; il n'avait
point voulu passer dans le voisinage du matre excentrique et vindicatif
auquel il avait le malheur d'appartenir; mais maintenant, sa manire de
voir tait compltement modifie.

Qui ne risque rien n'a rien, se disait-il; d'ailleurs, ce n'est qu'au
figur que les injures, que les menaces sont sanglantes; elles ne
trouent point la peau comme les balles auxquelles Alexandra voudrait que
j'exposasse la mienne. Dieu sait s'il m'en a accabl le vieux renard,
et, en vrit, n'taient les singuliers caprices de ma femme, je n'en
aurais pas t plus malade. Enfin ne se peut-il pas qu'au seuil de sa
tombe, ce pcheur endurci ait t touch de la grce divine; elle lui
inspirera peut-tre la misricorde?

Le traneau avait fait du chemin pendant que Nicolas se livrait  ce
petit monologue; on tait  la maison de poste, o aussitt qu'il et
manifest son intention de se rendre au chteau, on lui apprit une
nouvelle  laquelle il ne s'attendait gure.

Le comte Laptioukine, qui se portait si bien alors que Nicolas enfonait
des aiguilles dans des figurines de cire, afin d'envoyer celui qu'elles
reprsentaient dans l'autre monde, s'tait dcid  ce petit voyage
depuis que son riche serf ne s'occupait plus de lui! Il y avait
prcisment quinze jours qu'il tait mort.

G. de Cherville.

(_La suite prochainement._)



COLE DES BEAUX-ARTS

LES PRIX DE ROME

L'exposition des concours aux grands prix de Rome a eu lieu cette
semaine et comme chaque anne a attir la foule  l'cole des
Beaux-Arts. C'est toujours une motion dans le monde artistique, un long
sujet de discussions, d'apprciations, aussi bien parmi les lves que
parmi les jurs, dont beaucoup savent par exprience l'importance qu'il
y a pour un jeune homme  entrer dans la carrire cette palme  la main.
Vivre  Rome dans ce centre intelligent de la _Villa Mdici_, en contact
quotidien avec les chefs-d'oeuvre de l'art moderne et les merveilles de
l'antiquit, n'est-ce pas le plus beau rve de nos jeunes artistes et le
plus doux souvenir de ceux qui les y ont prcds.

Le dnigrement est  l'ordre du jour, les _fruits secs_ cherchent depuis
longtemps  dnigrer cette utile institution, mais leurs efforts seront
impuissants tant qu'elle produira des peintres tels que David, Gros,
Ingres, Benouville, Cabanel, Baudry, Regnault; des sculpteurs comme
Gortot, Duret, Dumont, Perraud, Merci.

Le concours de peinture a rvl, cette anne, un talent hors ligne; M.
Morot, lve de M. Cabanel, a remport le prix  la presque unanimit
des voix, vingt-six sur trente. Il tait entr le premier en loge avec
une figure peinte que le jury avait beaucoup remarque; toutefois, son
tableau a dpass toutes les prvisions: c'est l'oeuvre d'un talent
fait, un des meilleurs prix qui aient encore t exposs.

Le sujet choisi tait tir du CXXXVIe psaume de David Super flumina
Babylonis: Nous nous sommes assis sur les bords des fleuves de
Babylone et nous avons pleur en souvenir de Sion. Nous avons suspendu
nos instruments de musique aux saules qui sont au milieu de Babylone,
car ceux qui nous avaient amens captifs nous demandaient de chanter les
cantiques de Sion, et nous leur rpondions; On ne chante pas sur la
terre d'exil.

Le tableau de M. Morot se distingue par un grand aspect, une _maestria_
d'ordonnance, c'est une oeuvre forte o tout est bien exprim; chaque
mouvement est absolument juste et par cela mme porte avec lui son
impression. La scne se passe au bord d'un fleuve qui bat des roches
crayeuses sur lesquelles se dveloppe une heureuse composition. Le
groupe du premier plan est compos d'un homme dans la force de l'ge,
assis, sur la poitrine, duquel s'appuie une femme dsole dont les
genoux servent de berceau  deux beaux enfants; ce couple reprsente
bien dans un genre diffrent la douleur de l'exil, l'un avec l'nergie
mle d'un hros enchan, l'autre avec l'puisement et la douleur
fminine. C'est bien l une famille pourchasse, et les deux enfants
inconscients qui rient sur les genoux maternels sont d'un heureux
contraste. La jeune femme est un admirable type juif; elle conserve
quelques dbris d'un luxe babylonien: une riche draperie violace raye
d'or, un voile de gaze fine brune, un cercle d'or et de pierreries d'o
s'chappe  flocons sa luxuriante chevelure;  ses pieds, et baignant
dans le fleuve, comme abandonne, une harpe d'ivoire incrust, d'un
charmant effet de coloris. Au second plan,  droite, une esclave
agenouille, crispant ses bras, dans un mouvement rempli d'impression;
cette figure dans la demi-teinte est d'un grand effet, d'un grand
accent. Plus loin  gauche, des groupes enlacs, et enfin au fond,
appuys au rocher, deux hommes debout se serrant la main dans une
treinte solennelle, en jetant un regard dsespr sur la ville qu'on
aperoit  l'horizon, aux rayons d'un soleil couchant. Pour affirmer la
composition, une suite de captifs descendant la montagne; plusieurs
suspendent aux branches du chemin leurs lyres, on ne chante pas sur la
terre d'exil. Enfin, un soldat abyssinien, un noir au regard hautain,
veille sur les prisonniers dans l'attitude audacieuse d'un vainqueur que
rien ne saurait attendrir.

M. Morot a fait preuve d'une extrme habilet de peintre et d'un talent
dj mr, il n'a pourtant que vingt-trois ans, c'est en outre un
dessinateur scrupuleux dou d'un temprament de coloriste; parmi les
morceaux remarquables je citerai la poitrine et la tte de la femme,
dont la carnation nacre forme un heureux contraste avec les chairs
basanes de l'homme.

Le deuxime prix a t donn  M. Ponsan, galement lve de M. Cabanel.
M. Ponsan a fait un bon tableau, dans lequel j'ai remarqu une
excellente figure de vieillard, espce de Jrmie, assis  gauche prs
d'un groupe bien compos et habilement excut. Mon reproche consiste
dans le manque total de caractre oriental donn par ce jeune artiste
aux personnages de sa toile; c'est d'un aspect moderne et septentrional
qui te le style  sa composition. Le ciel gris est trs-joliment
reflt dans le fleuve, mais mal adapt au sujet. On voit au second plan
un cavalier barbare, gardien de ce groupe de captifs, dont la silhouette
est d'un charmant effet sur le paysage. M. Ponsan est un artiste
d'avenir que nous ne doutons pas de retrouver une autre anne au premier
rang de cette jeune cohorte.

Le deuxime second grand prix a t dcern  M. Rixens, lve de M.
Grome. Il a interprt le sujet d'une manire biblique qui a son
mrite; la donne et l'effet de son tableau sont d'un joli sentiment,
mais c'est une peinture froide et ronde qui ne m'est point sympathique.

Je citerai nanmoins le groupe du jeune adolescent, vu de dos, qui
pleure dans les bras de sa mre; le mouvement est heureux et bien rendu.

Somme toute, le concours tait fort, les tableaux de MM. Mdard, Vimont,
Commre, ont t fort apprcis; mais ces jeunes artistes ayant obtenu
des deuximes prix aux prcdentes expositions, ne concouraient que pour
le premier grand prix, qui a t donn sans hsitation et par
acclamation  l'oeuvre suprieure et dsigne par l'opinion publique de
M. Morot.

Le concours de sculpture tait trs-fort, et quatre concurrents
semblaient devoir se disputer le prix, avec des qualits diffrentes;
leurs bas-reliefs avaient des mrites qui rendaient le jugement
difficile.

Le sujet donn par l'Institut tait pris dans le XVe livre de Tlmaque:
Philoctte bless au pied par les flches d'Hercule est ramen au camp
des Grecs apportant ces mmes flches qui, selon les oracles, doivent
contribuer  faire tomber les murs de Troie. Soutenu par Ulysse et
Noptolme, il se fait panser sa blessure par Machaon et Podalyre, fils
d'Esculape.

Le numro 1, de M. Peinte, lve de M. Guillaume, est trait avec, une
sauvagerie qui lui donne un grand caractre. Ce sont de vrais humains,
des tre ramens  la ralit. Ulysse est particulirement bien compris.
Machaon agenouill soutient le pied du bless dans sa main gauche,
tandis que de la droite il prend, sans y regarder, des linges qui lui
sont prsents par Podalyre, plac en arrire de lui. Philoctte, assis,
la jambe droite allonge, est d'un bon mouvement; tout cela est calme,
svre, d'une duret vraie que l'Institut a trouve un peu trop
raliste.

Le numro 2 entrait en lice; c'tait une composition d'une bonne
ordonnance et d'un joli got d'art. Philoctte debout, soutenu par
Ulysse et Noptolme, recevait les soins du savant accroupi, soulevant 
peine son pied. Il y avait de la recherche et du savoir dans cet
ouvrage.

Le numro 4 se faisait remarquer par l'heureux agencement des groupes;
les deux mdecins debout devant le bless taient admirablement poss et
draps  l'antique.

C'est ce bas-relief qui a remport le premier second grand prix. Son
auteur, M. Hugues, est lve de M. Dumont; il a obtenu vingt-trois voix
sur vingt-neuf votants.

Le numro 5 eut d tre meilleur; on attendait plus de M. Dumiltre; il
avait eu l'an pass un succs qui le dsignait au grand prix. Mais il a
compris le sujet d'une manire trop classique; tout pose, tout est d'une
saillie exagre et son Philoctte n'a rien de la simplicit de l'exil
de Lemnos. C'est une revanche  prendre; il y a dans ce travail des
qualits qui font de M. Dumiltre un vainqueur de l'avenir, surtout s'il
se dfie du genre manir et du trop d'effet qu'il a voulu produire
cette fois.

Je passerai sous silence 6, 7 et 8, qui ne sont pas de force  figurer
auprs des autres bas-reliefs; cela m'a paru jeune, faiblement conu,
froidement excut, et j'arriverai au numro 9 qui m'a vivement
impressionn, et pour lequel j'eusse vot de grand coeur si j'tais l'un
des immortels; malgr mon infriorit il parat que je ne m'tais pas
tromp, car M. Idrac, lve de M. Cavelier, a remport le grand prix de
Rome avec vingt-trois voix.

Son bas-relief est d'un bel effet, il commande l'attention, la
composition est largement tablie et chaque figure a bien l'aspect qui
lui est propre. Cette fois encore voil un prix trs-mrit; le
Philoctte assis, la jambe droite allonge et se retenant du bras gauche
 Ulysse, plac derrire lui, est d'un excellent mouvement, d'un grand
art. Noptolme, qui tient les prcieuses flches, a une expression
charmante et fire.

Disons-le, cette anne les concours sont trs-bons; les prix de musique,
de peinture et de sculpture sont tout  fait exceptionnels, et nous en
flicitons le directeur et les professeurs de l'cole des Beaux-Arts;
leur zle,  guider les lves a produit des fruits qui doivent les
rcompenser de leurs soins, de leur sollicitude et de leur studieux
exemple: les Mass, Cabanel, Dumont, sont de beaux modles  suivre dans
la carrire des arts.

L'exposition d'architecture a eu lieu les vendredi, samedi et dimanche
1er, 2 et 3 aot. Concours excellent.

Le sujet indiqu tait _un Chteau d'Eau_. C'est l'difice qui
renferme les rservoirs o se rassemblent, avant d'tre livres  la
consommation, les eaux amenes par les aqueducs pour la salubrit,
l'alimentation et l'embellissement des villes. Les clbres fontaines
Pauline, Trevi et Felice,  Rome, sont des chteaux d'eau abondamment
fournis par les aqueducs antiques. Nous n'en sommes pas l  Paris;
aussi le programme du grand prix n'est-il qu'un prtexte donn aux
candidats d'architecture pour mettre en lumire leur mrite artistique.
C'est donc avec un intrt particulier que je me suis livr  l'examen
des projets exposs  l'cole des Beaux-Arts.

Le premier grand prix a t dcern  M. Lambert, lve de MM. Pacard et
Andr.

Le premier second grand prix a t accord  M. Barth, lve de MM.
Andr et Coquart.

Un deuxime second grand prix a t obtenu par M. Ratouin, lve de MM.
Pacard, Vaudoyer et Coquart.

A bientt l'tude des envois des pensionnaires de la Villa Mdici,
rcemment arrivs et dont l'exposition sera prochaine. Il y a, dit-on,
en peinture comme en sculpture, des choses remarquables. L'apprciation
des oeuvres d'art est un travail rempli d'intrt. Mais aucun ne saurait
tre aussi sympathique que celui qui se porte sur cette jeunesse
militante qu'on voit se former, qu'on suit ds ses dbuts et sur
laquelle une critique consciencieuse produit les meilleurs effets; sans
les connatre personnellement on devient l'ami de tel ou tel par ses
productions seulement; on l'applaudit, on le blme, il y a l un lien
spirituel qui, pour un homme artiste et impartial, a beaucoup d'attrait
et rend la critique un ministre.

Jacq. Rozier.



[Illustration: LE GNRAL J. KOHLER, Commandant en chef l'expdition
hollandaise d'Atschin, tu le 14 avril 1873.]


LES TREMBLEMENTS DE TERRE EN ITALIE.

[Illustration: Bellune.--La place Campitelli]

[Illustration: L'glise de Conegliano.]

[Illustration: Vue gnrale de Bellune.]

[Illustration: L'htel de ville.]


[Illustration: Les Invalides de Bronbeek.]



LES MYSTRES DE LA BOURSE

III

LES OPRATIONS QUE L'ON FAIT A LA BOURSE

Continuons  marcher du connu  l'inconnu. Si nous nous sommes bien fait
comprendre, il nous semble que nos lecteurs ne doivent plus douter de la
vivifiante influence de la Bourse qui est au corps social ce que la sve
est  tous les rameaux de l'arbre. Le revenu de la richesse mobilire
est de deux milliards par an, et il continue  grandir.

Dpouillons-nous donc de nos vieux prjugs, et ne disons plus: Ah! oui,
la Bourse, la roulette en trois pour cent! A peu prs comme ce naufrag
qui s'criait, en abordant une terre inconnue: Ah! mais, c'est une terre
civilise, j'aperois une potence!

Ainsi il est bien entendu que les jugements rendus par la cote sont purs
de toute condescendance et de toute flatterie. Apportez  la Bourse les
titres d'une Rpublique et d'une monarchie, et, sans se laisser blouir
par les dorures de l'une et le beau langage de l'autre, la Bourse, en
vritable Gobsec, les mettra indiffremment dans sa balance et se
contentera de dire ce qu'ils psent.

L'argent est aussi un souverain, et c'est lui qu'on pourrait  coup sr
appeler le Roi des Rois. _Sancta divitiarum majestas_, dit l'criture.
Or, l'argent ne relve que de lui-mme et se conduit toujours de manire
 bien montrer que charit bien ordonne commence par soi-mme.

Songez, en effet, que l'argent n'a jamais eu et n'aura jamais d'autre
proccupation que l'ide du gain;

Songez que la ralisation de ce gain peut se faire sur des valeurs de
toutes sortes, rentes, chemins de fer, banques, socits industrielles,
commerciales, maritimes;

Songez que toutes ces valeurs sont incessamment places sous le coup de
ce _delirium tremens_ qu'on appelle la hausse et la baisse;

Songez qu'il suffit d'un cart de 10 c. sur la rente,--un rien!--pour
vous donner sur la moindre des oprations, un achat ou une vente de 3000
fr. de rente, un cart de 100 fr.

Donc, pour vous guider dans ce labyrinthe, pour apprcier toutes les
valeurs qu'on fera papilloter  vos yeux, n'ayez jamais d'autre rgle
que celle-ci: le revenu du titre qu'on vous offre et sa scurit.

La forme! la forme! disait Brind'hoison; l'argent! l'argent! dit la
Bourse.

Ainsi constitue, comme la chair de notre chair et l'me de notre me,
comme l'ombre qui accompagne chacun de nos mouvements et l'cho qui
redit chacune de nos paroles, la Bourse n'est plus que le mouvement
perptuel de notre civilisation enfivre.

Il n'est pas une nouvelle, pas une impression qui ne vienne l faire
subir  la cote son contre-coup. La paix et la guerre, l'abondance et la
raret de l'argent, les disettes et les geles, les bons et les mauvais
gouvernements, la hausse et la baisse du taux de l'escompte, la bonne
sant ou la maladie des ministres, les bonnes et les mauvaises nouvelles
financires, la politique et les grves, la scheresse et la pluie,
tout, absolument tout vient se rpercuter sur ce march. Vous ne pouvez
toucher une seule note du clavier social sans que cette note vienne
immdiatement se faire sentir sur le balancier de la hausse et de la
baisse.

Aussi les nouvelles ont-elles une importance norme sur le va-et-vient
des valeurs, et les faiseurs ne se gnent pas pour en inventer. La
dpche du Tartare; a laiss  la Bourse un souvenir imprissable.

 l'heure o se prparait la guerre d'Orient, et pendant que le paletot
gris du gnral Mensikoff faisait trembler le Divan, un spculateur vint
annoncer un jour  la Bourse que les Russes taient entrs 
Constantinople. La dpche avait t apporte  travers les provinces de
la Turquie par un Tartare, dont on donnait l'itinraire.

La Bourse accueillit par une baisse rapide la terrible nouvelle.

Le lendemain, la dpche n'tait plus qu'une invention qui faisait rire
le public. Mais les habitus de la Bourse tonnaient comme des matelots
qui ont vu passer une trombe sur leur tte.

Vous n'avez certainement pas tous les jours une dpche du Tartare; mais
vous pouvez vous attendre  un tlgramme batailleur de l'Italie contre
Rome et de Rome contre l'Italie,  un froncement du sourcil de M. de
Bismark,  la mauvaise humeur de l'Angleterre et de la Russie,  tous
les mille incidents de la vie politique de chaque jour, et alors vous
devez suivre la devise du sage et vous tter le pouls neuf fois avant de
toucher  la rente.

Ceci pos, abordons les oprations de la Bourse, c'est--dire, en
d'autres termes, dchiffrons les rbus de ces oprations; car de tous
les curieux, de tous les visiteurs inexpriments qui assistent au
vacarme de ce march, qui ressemble  un charivari, il n'en est pas un
qui ne s'crie: --Mais tous ces boursiers sont des chapps de
Charenton! C'est l'arche de No! Ils sont fous!

C'est bien pis encore, lorsque l'observateur veut s'initier aux mystres
de ces oprations dont le vocabulaire n'est pour lui qu'un argot
vritable.

L'un n'est occup qu' chercher des _Arbitrages._

L'autre ne parle que de son chelle de _Primes._

Celui-ci ne fait que du _Ferme._

Celui-l, vendeur enrag, passe son temps  vendre _Ferme contre Prime._

Un troisime, acheteur quand mme, fait le contraire de son voisin et
prend _Ferme contre Prime._

Et le spectateur ballott entre le _Ferme_, la _Prime_ et l'_Arbitrage_
finit par se dire: C'est la tour de Babel!

Dchiffrons chacune de ces nigmes.

Il est clair, tout d'abord, que cette foule tumultueuse et glapissante
se partage, comme la foule de tous les marchs, en deux moitis bien
distinctes: les acheteurs et les vendeurs.

Les acheteurs eux-mmes se partagent en deux camps. Les uns se,
contentent d'acheter ce qu'ils appellent un titre de tout repos--rente
ou obligations--l'enferment dans leur portefeuille et se contentent d'en
toucher les revenus, sans jamais mettre le pied  la Bourse. Ce sont
incontestablement les plus sages.

Mais il y a des acheteurs qui, tout en ne faisant que des affaires au
comptant, tiennent  faire de la Bourse la poule aux oeufs d'or, et qui
passent leur temps  calculer le meilleur emploi de leur argent. Ainsi,
par exemple, les coupons de toutes les valeurs ne se paient pas aux
mmes poques. Eh bien! les acheteurs dont nous parlons vendent les
titres dont ils ont encaiss les coupons, pour en acheter d'autres dont
les coupons ne sont pas encore chus. C'est ce qu'ils appellent faire la
chasse au coupon. D'un autre ct, les nouvelles qui pleuvent sur le
march modifient les avantages que peuvent prsenter les valeurs. Ces
acheteurs se tiennent galement  la piste de ces nouvelles, pour en
profiter au plus vite. Ils vendent les titres qu'ils ont en main pour en
acheter d'autres qu'ils considrent comme plus profitables.

Eh bien! Ce sont ces oprations qui consistent  vendre un titre pour en
acheter un autre qui s'appellent, en termes de Bourse, des _Arbitrages._

Il y a des boursiers malins, russ, retors, qui font rapporter quinze 
vingt pour cent par an  leur argent par la pratique ds arbitrages.
Mais il faut bien avoir le pied marin pour rie pas tomber sur ce
plancher mobile. Tout n'est l que mensonges, clinquant, tromperie, et
bien souvent, en faisant un arbitrage, on arrive  vendre un titre
excellent pour acheter un rossignol. Que de bonnes gens qui dormaient
tranquilles sur l'oreiller de leurs rentes, et qui se sont rveills sur
la paille, aprs avoir fait un arbitrage!

                                                   *
                                                 * *

coutez,  propos de ces dceptions, le petit dialogue que j'ai entendu
un jour dans une sous-prfecture importante, entre une vieille moustache
grise et un vieux paletot d'Orlans triqu.

--Vous vous intressez donc toujours  cette _pancarte_, monsieur
Coussinet?

--Oh! si peu, commandant... Un malheureux petit titre de rente... Une
misre!

--Bah! bah! On sait que vous en avez des paquets de ces papiers, qui
haussent et qui baissent!...

--Autrefois, je ne dis pas, commandant. Mais j'ai bien vite _lch_ tous
ces _chiffons._

--Et pourquoi donc, papa Coussinet?

--Vous me le demandez? Vous le devinez bien, commandant. J'ai t
_pinc!..._

Ici une grimace qui fait penser  celle d'un chat qu'on corche.

--Ah! vous avez t _pinc._ Vous tes plus heureux que moi, papa
Coussinet. Moi, j'ai t _rinc!_

Ici un juron qui branlerait un rgiment.

--Vraiment! Vous avez t _rinc_, commandant?

--Comme je vous le dis. C'tait dans les _Mouzaia..._

Tout y a pass.

--Moi, c'tait dans la _Gastronomie._ Il ne m'est pas rest un radis. Le
jour qu'on m'y _pincera!..._

--Le jour qu'on m'y _rincera!..._

Et les deux interlocuteurs se regardent avec des yeux qui dgoteraient
de toute affaire les chercheurs de commandite.

                                                   *
                                                 * *

Passons aux Primes.

On fait  la Bourse des primes de 1 fr., de 50 c., de 25 c., de 10 c. et
de 5 c. Les primes de 1 fr., de 50 c. et de 25 c. se font pour la fin du
mois; les primes de 10 c. et de 5 c. se font du jour au lendemain.

C'est un march immense, et  la manire dont on en parle, il est clair
que le public n'en comprend pas le premier mot. Un de nos plus
spirituels chroniqueurs, faisant un jour la guerre aux millionnaires et
aux boursiers, finissait un de ses paragraphes par ce trait: Saluez,
pitons, ce sont les princes don Deux Sous qui passent!

La phrase tait bien trousse; mais notre chroniqueur crivait don Deux
Sous comme il aurait crit don Carlos, et cette faute d'orthographe
montre assez qu'il ne connat rien aux oprations de primes.

Il faut crire dont deux sous, et nos lecteurs vont le comprendre en se
rendant compte de l'opration.

Exemple.

La rente 5 p. 100 est  91 fr. Pour un motif ou pour un autre, vous
prvoyez une grande hausse et, en consquence, vous ordonnez  votre
agent ou  votre coulissier de vous acheter 5, 10, 15 ou 20,000 fr. de
rente. Mais comme en cas d'insuccs vous dsirez limiter votre perte,
vous ordonnez de les acheter  prime, soit  prime dont 1 fr., dont 50
c., dont 25 c.

Cela veut dire que si la hausse que vous prvoyez n'arrive pas, vous
vous rservez le droit d'abandonner votre march moyennant le payement
de la prime que vous avez stipule, soit 1 fr., soit 50 c., soit 25 c.
sur les rentes que vous achetez.

La prime de 1 fr. pour 5000 fr. de rente reprsente 1000 fr., et par
consquent la prime de 50 c. reprsente 500 fr. et la prime de 25 c. 250
fr. Ce sont l les primes qui se liquident  la fin du mois.

Il est clair que cette facult de continuer ou de rsilier votre march
vous donne un avantage qui doit tre compens pour votre vendeur par un
avantage gal. Cet avantage est reprsent, pour le vendeur, par un prix
au-dessus du cours du jour. Ainsi, dans l'exemple que nous citons, en
prenant la rente  91 fr,, l'acheteur  prime la paiera, je suppose, 92
fr. dont 1 fr., 92 fr. 50 c. dont 50 c. et 92 fr. 75 c. dont 25 c.

Naturellement, moins on risque d'argent et plus la prime est leve.
C'est logique.

D'aprs ces explications, on voit maintenant que l'acheteur  prime
tient au vendeur ce langage:--Je vous achte 5000 fr. de rente, dont je
vous paierai 1 fr. (soit 1000), si les cours tournent contre moi.

A la fin du mois, et tous les jours, pour les primes de 10 et de 5
centimes, l'acheteur  l'heure fixe pour la rponse des primes, dclare
s'il _lve_ ou s'il _abandonne_ les rentes qu'il a achetes.

Le march  primes reprsente donc pour l'acheteur une opration
facultative qu'il continue ou qu'il abandonne suivant son intrt.

Or, vous saurez que depuis le commencement du mois jusqu'il la fin, la
spculation jette sur le march, comme une pluie, des primes de toutes
sortes pour la fin du mois, pour le lendemain, et comme cette cote des
primes hausse et baisse, comme la rente elle-mme, il y a donc pour
toutes les liquidations une _chelle_ de primes qui influe puissamment
sur les cours de la Bourse  la fin de chaque mois.

Et, en effet, il y a ainsi des millions de rentes achetes et vendues 
prime, et l'on comprend que ces millions de rentes psent sur le march,
suivant qu'ils sont _levs_ ou _abandonns._

Il y a, pour le rglement de ces milliers d'oprations, un jour
sacramentel que l'on appelle le jour de la rponse des primes. C'est le
dernier jour du mois,  deux heures, que sonne ce quart d'heure de
Rabelais. Si les primes sont abandonnes, la Bourse double paisiblement
ce cap des temptes. Mais si les premiers chelons de l'chelle des
primes sont atteints, et si les acheteurs lvent ces primes, on voit
alors les vendeurs courir aprs leurs primes, comme disent les
boursiers, c'est--dire acheter les rentes qu'ils ont vendues et qu'ils
n'ont pas, et dterminer ainsi une hausse rapide. On a vu des rponses
de primes faire 1 fr. de hausse.

--Mais, me direz-vous, c'est l le jeu de la Bourse.

--C'est vrai. Nous y sommes en plein; mais vous verrez que le jeu de la
Bourse comprend bien d'autres choses.

Lon Creil.



[Illustration: TYPES ET PHYSIONOMIES MILITAIRES.--La revue de dtail.]



RBUS

EXPLICATION DU DERNIER RBUS:

En chemin de fer l'on a pas le temps de voir bien.

[Illustration: Nouveau rbus.]







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