Project Gutenberg's Varits Historiques et Littraires (2 / 10), by Various

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Title: Varits Historiques et Littraires (2 / 10)
       Recueil de pices volantes rares et curieuses en prose et en vers

Author: Various

Release Date: November 26, 2014 [EBook #47468]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VARITS HISTORIQUES (2 / 10) ***




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  VARITS

  HISTORIQUES

  ET LITTRAIRES,


  Recueil de pices volantes rares et curieuses
  en prose et en vers

  _Revues et annotes_

  PAR

  M. DOUARD FOURNIER


  TOME II




  A PARIS
  Chez P. JANNET, Libraire

  MDCCCLV




_Mmoire sur l'tat de l'Acadmie franoise, remis  Louis XIV vers
l'an 1696_[1].

     [Note 1: Nous trouvons ce mmoire, dont nous ignorons l'auteur,
     dans le _Bulletin des sciences historiques_, que dirigeoit M.
     Champollion-Figeac, et qui forme la VIIe section du _Bulletin
     universel_ fond par M. le baron de Ferussac. Il se trouve dans
     le tome 18, p. 98-100, et il y est dit qu'on l'a transcrit
     textuellement d'aprs un manuscrit du temps.]


La bont avec laquelle le roy a bien voulu se dclarer protecteur
de l'Acadmie franoise semble engager S. M.  lui donner quelque
moment de son attention pour la tirer du mespris et de l'avilissement
dans lequel elle est tombe depuis quelque temps. Cette compagnie
a toujours est et est encore compose de plusieurs personnes d'un
mrite distingu dans les lettres; mais quelques petits esprits qui
s'y sont introduits s'en sont, pour ainsy dire, rendus les maistres
par l'absence des autres, que leurs diffrentes fonctions empeschent
d'assister rgulirement aux assembles, et ont escart ceux qui
auroient pu s'y trouver assidment, en sorte que les honnestes se
sont piquez  l'envy l'un l'autre de n'y point aller, et s'en sont
mme faict une espce d'honneur dans le monde[2]. Cela, joint au
petit nombre d'ouvrages que cette compagnie a produit et au peu
d'attention que le roy semble y donner, faict croire au public qu'elle
est entirement inutile puisqu'elle ne faict rien, et encor plus,
puisque S. M.,  la pntration de laquelle rien n'eschappe, semble
l'abandonner. Il est cependant vray de dire que le soin de faire
fleurir les lettres n'est point indigne du prince, car on remarque
que de tous les temps la politesse dans les nations a est une marque
presque infaillible de supriorit sur les autres nations, et l'on
a veu que les sicles et les pays fertiles en hros l'ont est en
hommes de lettres, et que la puret du langage a toujours esgall la
prosprit de la nation.

     [Note 2: Pavillon, dans sa lettre  Furetire du mois de juin
     1679, rend tmoignage de cette inexactitude de la plupart des
     acadmiciens et de l'inutilit de la prsence des autres aux
     sances. J'ai t introduit, dit-il, _incognito_, il y a trois
     jours,  l'Acadmie, par M. Racine, etc.... La scne qui s'y est
     passe en ma prsence n'a pas t fort utile  l'enregistrement
     des dcisions que l'on y a faites, puisque l'on n'a rien arrt 
     cette assemble. J'y ai vu onze personnes. Une coutoit, une autre
     dormoit, trois autres se sont querelles, et les trois autres sont
     sorties sans dire mot.]

L'Acadmie franoise avoit jusque icy assez remply cette ide, plus
encore par raport aux pays estrangers qu' la France mesme. Ils
regardoient cette compagnie comme un tribunal souverain pour la langue,
comme un corps toujours subsistant pour la conserver dans sa puret, et
luy donner en mesme temps l'avantage des langues mortes, qui est de
n'estre point sujettes au changement, et celuy de la langue vivante,
qui est de se perfectionner.

Il n'en est plus de mesme  prsent, et l'Acadmie est galement
descrie et en France, et chez les trangers.

Cependant rien ne seroit plus ais que de rtablir ce corps dans son
premier lustre. Je say que le roy est  prsent occup  de plus
grandes et plus importantes affaires; comme je l'ay remarqu, celle-cy
n'est point  ngliger, et la moindre marque que le roy voudra donner
de sa bienveillance pour l'Acadmie suffira pour la restablir.

Une chose qui a le plus contribu  faire ignorer au public l'utilit
de cette compagnie est le choix des ouvrages qui luy ont est donnez:
un Dictionnaire, une Grammaire[3], une Potique, une Rhtorique[4].
Qu'y a-t-il de plus difficile, de plus long, de plus ingrat, et, si
j'ose dire, de plus impossible  faire par quarante personnes ensemble?
Des ouvrages qui devroient estre composez par deux ou trois personnes
au plus ne peuvent estre entrepris par une compagnie aussy nombreuse et
dont les sentiments sont si partagez.

     [Note 3: Les six annes qui s'coulrent entre la publication du
     Dictionnaire en 1694 et sa rvision en 1700 furent employes, dit
     Pellisson,  recueillir et  rsoudre des doutes sur la langue,
     dans la vue que cela serviroit de matriaux  une grammaire,
     ouvrage qui devoit immdiatement suivre le Dictionnaire, selon le
     plan du cardinal de Richelieu. _Hist. de l'Acad. fran._, t. 2,
     p. 66.]

     [Note 4: Porter notre langue  sa perfection et nous purer
     le got, soit pour l'loquence, soit pour la posie, c'est ce
     que l'Acadmie se proposa d'abord, selon les vues du cardinal
     de Richelieu; et, pour y parvenir, elle rsolut de travailler
     activement  un Dictionnaire,  une grammaire,  une Rhtorique et
      une Potique. _Id._, p. 42.]

A la vrit, le Dictionnaire pourroit estre destach en plusieurs
parties diffrentes, et seroit par consquent plus susceptible de
ce travail. Cependant, aprs soixante ans et plus d'une application
continuelle, ce Dictionnaire si attendu et tant clbr avant sa
naissance a enfin paru au public[5], qui a lu d'abord toutes les
imperfections et les fautes dont il est remply[6]; que doit-on
esprer du reste? Une grammaire que deux acadmiciens pourroient
achever en deux ans sera l'ouvrage d'un sicle pour l'Acadmie, et
encore aura-t-elle moins de succs que le Dictionnaire. Pour remdier
 ces inconvenients, il faudroit distribuer  cette compagnie des
matires qui, pour estre plus parfaictes, demanderoient le travail et
l'application de plusieurs personnes ensemble. Les occupations que
l'Acadmie avoit dans les premiers temps nous en fournissent l'exemple.
L'Examen du Cid a pass en justice pour un chef-d'oeuvre, et l'on voit
ce qu'en escrit M. Pellisson, que le premier dessein de l'establissement
de l'Acadmie estoit de perfectionner la langue en donnant des modelles
dans leurs ouvrages, et en faisant voir le bon et le mauvais des autres
ouvrages par les examens qu'ils en feroient ensemble.

     [Note 5: Commenc en 1637, le Dictionnaire ne fut achev qu'en
     1694. V. notre article _Dictionnaire_ dans l'Encyclopdie du XIXe
     sicle.]

     [Note 6: Les acadmiciens eux-mmes reconnoissoient l'imperfection
     de leur oeuvre, et, bien plus, l'impossibilit de faire mieux,
     si la mthode suivie pour le premier travail, et maintenue
     pour les ditions qui se succdrent jusque vers 1740, n'toit
     pas abandonne. Un mmoire adress  l'abb Bignon par l'abb
     d'Olivet en janvier 1727, et publi, d'aprs le manuscrit, dans
     _l'Athenum_ du 10 septembre 1853, prouve assez la mauvaise
     opinion qu'on avoit du Dictionnaire dans la partie saine de
     l'Acadmie. Le Dictionnaire, dit donc d'Olivet, ne vaut rien
     dans l'tat o il est, et, quand on y travailleroit cent ans, on
     ne le rendra jamais meilleur,  moins qu'on n'y travaille d'une
     manire toute contraire  celle qu'on a suivie jusqu' prsent. On
     s'assemble dix ou douze, sans savoir de quoi il doit s'agir; on y
     propose au hasard, selon l'ordre d'alphabet, deux ou trois mots 
     quoi personne n'a pens. Il faut faire la dfinition de ces mots,
     faire entendre leur signification et leur tendue, et donner des
     exemples ou des phrases qui fassent voir les diverses manires
     dont ils peuvent tre employs. Ces dfinitions se font  la hte
     et sur-le-champ, quoique ce soit la chose du monde qui demande le
     plus d'attention. Les phrases ou les exemples se font de mme;
     aussi sont-ils pour la plupart si ridicules et si impertinents,
     que nous en avons honte quand on les relit de sang-froid.]

Si S. M. vouloit bien les rappeler  ce qu'ils faisoient pour lors,
et leur marquer quelques autheurs latins ou franois sur lesquels ils
donnassent leur jugement, cela seroit galement curieux et utile. Ils
pourroient de temps en temps en imprimer de nouveaux; leurs confrences
deviendroient plus agrables, et tous les acadmiciens ne manqueroient
pas d'y assister le plus souvent qu'ils pourroient, pour peu que S. M.
part s'y intresser.

Cela n'empescheroit pas, si elle le jugeoit  propos, qu'ils ne
fissent une grammaire et les autres ouvrages dont ils sont chargez
par leurs statuts. Trois ou quatre personnes y travailleroient, et
rendroient compte ensuite  l'Acadmie de ce qu'ils auroient faict[7].

     [Note 7: Le travail pour la grammaire se fit d'abord par toute
     l'Acadmie assemble. On arrta, dit Pellisson, qu' l'un des
     bureaux M. l'abb de Choisy tiendroit la plume,  l'autre M.
     l'abb Tallemant. Puis on se dpartit de cette mthode de travail
     collectif, parcequ'on jugea qu'un ouvrage de ce genre ne pouvoit
     tre conduit que par une personne. On se dcida donc  procder
     comme il est dit ici, c'est--dire  charger de cette grammaire
     quelque acadmicien, qui, crit Pellisson, communiquant ensuite
     son travail  la compagnie, profitt si bien des avis qu'il en
     recevroit, que par ce moyen son ouvrage, quoique d'un particulier,
     pt avoir dans le public l'autorit de tout le corps. _Id._, p.
     68.--C'est l'abb Regnier qui fut choisi.]

Le roy pourroit aussy rgler que tous les mois ou tous les deux mois un
acadmicien fist une action publique, et donner des sujets de prix[8],
ce qui pourroit se faire sans augmentation de dpense, en donnant trois
mois de vacation  cette compagnie, et en employant pour le prix le
quartier de jetons[9] qui ne seroit point distribu.

     [Note 8: Il y avoit dj un prix d'loquence, dont la fondation
     toit due  Balzac, mais qui ne fut distribu pour la premire
     fois qu'en 1671, c'est--dire quinze ans seulement aprs la mort
     du fondateur. Comme son fonds avoit profit, lit-on encore dans
     l'_Histoire de l'Acadmie_, ce prix, qu'il avoit fix  deux cents
     livres, fut port  trois cents. _Id._, p. 18.--Quelques annes
     aprs, on destina une somme pareille pour un prix de posie.
     Pellisson, Conrart et M. de Bezons, tous trois acadmiciens,
     en firent d'abord les frais; puis, aprs la mort de Pellisson,
     l'Acadmie en corps les prit trois fois de suite  sa charge;
     enfin M. de Clermont-Tonnerre, vque de Clermont, constitua ce
     prix  perptuit, en 1699, moyennant une somme de 3,000 francs,
     place sur l'Htel-de-Ville de Paris. Le donateur pronona, 
     cette occasion, un discours qui se lit dans _le Mercure galant_ du
     mois de juin de cette anne-l.]

     [Note 9: C'est  Colbert qu'on devoit ces jetons de prsence.
     Afin d'engager encore davantage les acadmiciens  tre assidus
     aux assembles, il tablit qu'il leur seroit donn quarante jetons
     par chaque jour qu'ils s'assembleroient, afin qu'il y en et un
     pour chacun, en cas qu'ils s'y trouveroient tous (ce qui n'est
     jamais arriv), ou plutt pour tre partags entre ceux qui s'y
     trouveroient, et que, s'il se rencontroit quelques jetons qui ne
     pussent pas tre partags, ils accrotroient  la distribution
     de l'assemble suivante. Ces jetons ont, d'un ct, la tte du
     roi, avec ces mots: _Louis le Grand_, et, de l'autre ct, une
     couronne de laurier avec ces mots: _A l'immortalit_, et autour:
     _Protecteur de l'Acadmie franoise_. _Mmoires_ de Charles
     Perrault, liv. 3. Avignon, 1759, in-8, p. 137-138.]

Je n'entre point icy dans le dtail de la manire dont il faudroit
travailler, ny dans les rgles qu'il faudroit establir par raport  ce
que je viens de dire, puisque cela seroit inutile et mesme ennuyeux; je
me contenteray seulement de dire qu'il me paroist que ce sont l les
seuls moyens de restablir l'Acadmie franoise dans son premier lustre,
et qu'il est de la grandeur du roy de donner cette marque d'attention
aux lettres, pendant que S. M. semble n'en donner qu' la guerre et au
bien de ses peuples.




_Le Miroir de contentement, baill pour estrenne  tous les gens mariez._

_A Paris, chez Nicolas Rousset, en l'isle du Palais, devant les Augustins._

CIC.IC.XIX.

In-8.


PREMIRE PARTIE.

  Je veux chanter dessus ma lyre
  Ce que j'ay eu peine d'escrire,
  Et ramasser de tous mes sens
  Les plus melodieux accens.
  Je veux,  quatre escus pour teste,
  Faire une solennelle feste
  A tous les enfans d'Apollon;
  Je veux le luth, le violon,
  La harpe et la douce pandore,
  La flutte et le tambour ancore,
  Les perles des musiciens,
  Jeunes, vieux, nouveaux, anciens;
  Je veux le concert plus habile
  De la veille Sainte-Ccile[10],
  Les chantres du roy journaliers
  Et les orgues des Cordeliers[11],
  Pour chanter en note amoureuse
  De Jean la vie bien heureuse,
  Jean tousjours gay, roy des contens,
  Jean tout confit en passe-temps,
  Jean qu'on ne verra tant qu'il vive
  Jamais que porter la lessive,
  Jean qui ne voudroit s'obliger,
  Pour tout l'or du monde,  changer
  Son port de lessive en office
  Qui lui donnast autre exercice.
    O Muse, eslite du trouppeau
  Qui habite sur le couppeau[12]
  Du mont Parnasse, je te prie,
  Dy-moy de Jean l'estre et la vie.
    Le temps de sa nativit
  Fut un jour de Sainct-Jean d'est.
  Aussi, neuf mois devant, la lune
  Avoit monstr sa face brune,
  Quand sa mre en songeant croyoit
  Que de son flanc issir voyoit
  Un chat qui, d'une course brve,
  Monta au feu Sainct-Jean en Grve[13];
  Mais le feu, ne l'espargnant pas,
  Le fit sauter du haut en bas,
  Si que, pour attiedir sa peine,
  Il se relana dans la Seine,
  O Neptune au festin estoit
  D'une Nymphe qui le traictoit.
  Ce fut un asseur presage
  Que Jean aymeroit ce rivage,
  Et que ses exploits les plus beaux
  Il feroit aux rives des eaux;
  Bref, sa retraite journalire
  Seroit au bord de la rivire.
    Or, le jour que ce pauvre oizon
  Parut dessus nostre orizon,
  Et que l'estoile matinire
  Descouvrit son heure premire,
  Sa mre estoit en un grenier
  Loge prs d'un menestrier,
  Qui faict que Jean sait la practique
  De toute sorte de musique,
  De rondeaux, ballades, chansons,
  Les voltes[14] de toutes faons,
  Les courantes, la sarabande,
  Et des branles toute la bande,
  Mesmes celuy des bons maris,
  Qu'on souloit danser  Paris,
  Des Bretons la dru carole[15],
  Et la pavane  l'Espagnole[16].
  S'il faut danser les Matassins[17],
  Il n'a les pieds dans des bassins;
  Dispos pour danser la fissaigne[18]
  Autant qu'une chvre brehaigne.
    Quand Jean fut un peu grandelet,
  On luy apprit son chappelet;
  Car Jean a la mine trop bonne
  Pour estre un docteur de Sorbonne.
  Il sait son Pater, son Ave,
  Son Confiteor, son Salve;
  Il sait un peu son nom escrire.
  Du reste, il ne s'en faict que rire,
  Parce qu'on dit  tout propos:
  Les plus sages sont les plus sots.

     [Note 10: Ce concert se donnoit aux Grands-Augustins par la
     confrrie des musiciens de Sainte-Ccile. V. Lebeuf, _Hist. du
     dioc. de Paris_, t. 2, p. 464; _Merc. gal._, juin 1679, p. 184.]

     [Note 11: C'toient les plus belles de Paris. Daquin et Marchant
     furent, au XVIIe sicle, organistes aux Cordeliers.]

     [Note 12: Ce vieux mot signifioit colline, monticule. Le nom de la
     rue _Copeau_, trs montante, comme on sait, vient de l.]

     [Note 13: V. pour ce feu de la Saint-Jean sur la place de Grve,
     et sur les auto-da-f de chats qu'on y faisoit, une longue note de
     notre dition des _Caquets de l'Accouche_.]

     [Note 14: Les _voltes_, dont la plus fameuse toit celle de
     Provence, avoient t, depuis Charles IX et Henri III, danses fort
      la mode. Guil. du Sable a dit dans son _Coc  l'ne_, l'une des
     pices de sa _Muse chasseresse_, Paris, 1611, in-12:

       Considerant le temps qui court,
       Il faut, pour estre aim en cour,
       Bien basler et danser la volte.]

     [Note 15: Cette danse, qui s'excutoit en rond, et que Jacques
     Yver appelle pour cela la ronde carole (_Printemps d'Yver_,
     journ. 3), avoit donn naissance au mot _caroleur_, qui se trouve
     dans le roman de la Rose, et  _caroler_, qui se lit dans les
     posies de Froissart. Elle n'toit point particulire aux Bretons,
     qui mme lui prferoient de beaucoup leur trihori. On la dansoit
     beaucoup  Paris, o se trouvoit mme un carrefour qui lui devoit
     son nom de _Notre-Dame-de-la-Carole_.]

     [Note 16: Ce vers confirme l'opinion de Furetire, qui veut, en
     dpit de Mnage et d'un passage d'Antonio Massa Gallesi (_De
     exercitatione jurisperitorum_, liv. 3), que la pavane vienne
     d'Espagne, et non pas de Padoue. Elle toit depuis long-temps 
     la mode. Marguerite de Valois fut l'une des dernires qui la
     dansrent bien. (V. _Ml. d'une gr. biblioth._, t. 30.)]

     [Note 17: Encore une danse espagnole, mais plus vive que la
     pavane. C'toit une imitation de la pyrrhique antique, et, comme
     elle, elle se dansoit avec des pes. L'on voyoit, lit-on au
     livre VII de _Francion_, qu'ils se battoient de la mme faon
     que s'ils eussent dans le ballet des _Matassins_, o l'on fait
     cliqueter les pes les unes contre les autres, ce qui est une
     abrge de la danse arme des anciens. Molire, en la plaant
     dans le ballet de _Pourceaugnac_, lui fit singulirement perdre de
     son caractre.]

     [Note 18: Nous ne savons quelle est cette danse. Peut-tre faut-il
     lire la sissaigne, et alors j'y reconnotrois facilement la
     _sissonne_, qui commenoit  tre clbre alors, et dont le pas
     principal se danse encore sous le nom altr de pas de _six sols_.]

       *       *       *       *       *

LA SECONDE PARTIE.

  Jean, petit mignon de l'Aurore,
  Chante la beaut qu'il adore
  En se levant de grand matin;
  Puis, d'une chanson bien gentille
  Qu'il dit des sergens de la ville,
  Passe en musique l'Artin[19].
    Le dos recouvert de sa hotte
  D'une mine qui n'est point sotte,
  Semble un orgueilleux limaon
  Qui, de sa coquille les bornes
  Outrepassant, monstre ses cornes
  Au soleil de brave faon.
    Ceste hotte, pour des bretelles,
  A deux lizires assez belles,
  L'une rouge, l'autre de gris;
  Car la corde  la longue affole,
  Et lui avoit si l'espaule
  Et son pourpoint de petit gris.
  Jean n'est curieux de la mode,
  Mais, vestu comme un antipode
  D'un haut de chausse plein de trous,
  Plus large en bas qu' la ceinture,
  Ne craint point que la ligature
  Luy face mal sur les genoux.
    Haut de chausse fait d'une cotte
  Qu'Urgande portoit  la crotte
  L'espace de neuf ou dix ans,
  Frang par bas, et si honeste
  Que jamais n'eut coup de vergette,
  Faict en despit des courtisans.
    Je pense avoir leu dans l'histoire,
  Si j'ay encor bonne memoire,
  Ce fut en l'an cinquante-neuf
  Qu'on osta les chausses bourres[20]
  O les armes estoyent foures;
  Lors ce haut de chausse estoit neuf.
    Si vous le voyez plein de tailles,
  C'est qu'il a veu maintes batailles
  A Dreux, Jarnac et Moncontour;
  A Sainct-Denys fut sa deffaicte:
  Un goujat l'eut pour sa conqueste,
  Qui ne le portoit qu'au bon jour.
    Il estoit aux troupes des reistres
  Lors que deux ou trois cens belistres
  Furent deffaits dedans Auneau[21];
  Puis il vint  la Fripperie,
  O Jean, qui hait la braverie
  L'eut en eschange d'un moyneau.
    C'est son compagnon plus fidle:
  Soit qu'il travaille  la Tournelle,
  Soit qu'il ballie sa maison,
  Soit que par fois il aille au Louvre,
  De ce haut de chausse il se couvre,
  Qui est propre en toute saison.
    Pour conserver ceste relique,
  Qui sert tant  la republique,
  Jean, qui sait bien son entregent[22],
  Porte une soutane de toile
  Faicte du reste d'un gros voile
  Dont un nocher luy fit present.
    On prendroit Jean, en ceste guise,
  Pour un senateur de Venise,
  Ou pour un jeune Pantalon[23],
  Ou pour un bachat en Turquie,
  Car sans orgueil sa sequenie[24]
  Lui bat presque sur le talon.
    Jean vient au bord de la rivire,
  Trouve une troupe lavandire
  De femmes battans les drappeaux:
  Il baise l'une, et s'escarmouche
  Avec l'autre un peu plus farouche,
  Luy baisant ses tetins jumeaux.
    Cupidon, aux rives de Seine,
  Rid de ceste amour incertaine,
  Car Jean n'est en place arrest;
  Et de vray, qui voit la caresse
  De Jean, il n'y a point d'adresse;
  Jean se loue de tout cost.
    Jean n'eust jamais l'ame captive,
  Jean rid tousjours, pourveu qu'il vive,
  Il ne voudroit pas estre un roy;
  Jean n'offence jamais personne,
  Jean ne craint point qu'on l'emprisonne,
  Jean ne faussa jamais sa foy.
    Aprs le bonjour ordinaire,
  Jean, charg comme un dromadaire,
  Le linge encore degoutant,
  S'en va par la plus courte voye
  A la maison o on l'envoye
  Se descharger, tousjours chantant.
    Pouss d'une mesme alegresse,
  Jean s'en retourne de vitesse,
  Du fromage et du pain portant,
  Et de vin nouveau la choppine
  Pour le desjeuner de Bertine;
  Mais Jean en est participant.
    O Dieu! quels bons mots ils se dient
  Quant  desjeuner se convient!
  Si nous les avions tous escrits,
  Ils nous feroient crever de rire.
  Relisez les Fleurs de bien dire[25]:
  L'auteur de Jean les a appris.
    Ainsi Jean passe la journe,
  Jean passe ainsi toute l'anne,
  Sans un seul grain d'ambition.
  Que le monde coure ou qu'il trotte,
  Que Jean ne perde point sa hotte,
  Il est exempt de passion.
    Hotte qui luy vaut un empire,
  Hotte que Jean seule respire,
  Hotte coulante de fin or
  Plus que le Tage en abondance,
  Hotte l'espoir et l'asseurance,
  Et de Jean l'unique thresor.
    Sachez Platon et Aristote;
  Qui ne cognoit Jean et sa hotte
  Ignore la perfection,
  Et la plus belle intelligence
  De tout le bonheur de la France,
  Qu'il faut chercher d'affection.
    Aussi, pour tant de grands services
  Et quantit de bons offices,
  Elle avoit le cul tout perc;
  Mais Jupiter, trs favorable,
  Pour un signe au ciel remarquable
  Entre les astres l'a plac.
    Jean heureux, heureuse ta hotte
  Qui te fait chanter gaye notte!
  Certes, je ne m'estonne pas
  Si tant de Jeans font bonne vie,
  Gays, joyeux, et auroit envie
  Tel d'estre Jean qui ne l'est pas.

     [Note 19: C'est Guy, l'inventeur de la gamme, qu'on appeloit
     l'Artin,  cause d'Arezzo, sa patrie.]

     [Note 20: Il est parl ici de ces chausses d'_avanturiers_,
     habills  la pendarde, dont Brantme a dit: D'autres plus
     propres avoient du taffetas en telle quantit, qu'ils doubloient
     ces chausses et les appeloient _Chausses bouffantes_. _dit. du
     Panthon littraire_, t. 1, 578-580.]

     [Note 21: En 1587, le duc de Guise, qui avoit dj battu les
     retres  Vimory le 26 octobre, les dfit encore  Auneau, en
     Gatinais, le 11 novembre, et amena ainsi leur capitulation 
     Lancy.]

     [Note 22: Expression dj depuis long-temps  la mode (V. de
     La Noue, _Dict. de rimes_ (1596), p. 299), et dont Beroalde se
     moque ainsi: Je m'tonne, fait-il dire  Ramus parlant  Csar
     sur cette expression: _Qu'est-ce que faire la pauvret?_ je
     m'tonne que vous, qui tes latin, ne le savez; et surtout vous
     qui, entre les galants, savez mieux votre cour. J'ai pens dire,
     comme nos docteurs, votre _entregent_; mais il me sembleroit dire
     _entrejambe_, tant cela est fat. (_Le Moyen de parvenir_, dit.
     Charpentier, 1841, p. 39.)]

     [Note 23: C'est--dire encore un jeune seigneur de Venise,
     car on sait que le _Pantalon_, qui devint plus tard un des
     types burlesques de la comdie italienne, fut d'abord la
     personnification du riche vnitien.]

     [Note 24: _Souquenille._ Ce mot, que Nicot abrge encore
     davantage, puisqu'il crit simplement _squenie_, se trouve
     orthographi comme il est ici au liv. 1er, chap. 49, de Rabelais.
     Ronsard l'crit _souquenie_.]

     [Note 25: _Fleurs de bien dire, recueillies des cabinets des plus
     rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses
     de l'un comme de l'autre sexe._ Paris, Guillemot, 1598, pet.
     in-12.--V., sur une autre dition de ce livre de Franois Desrues,
     une note de notre dition du _Roman bourgeois_, p. 88.]

       *       *       *       *       *

_Continuation du bonheur et contentement de Jean sur le subject de son
mariage avec Jeanne la Grise._

  Qu'est-ce que j'entend par la ville
  Du mariage d'une fille
  Si heureuse, qu' ceste fois
  Pas ne voudroit faire un eschange
  De Jean contre le pont au Change[26]
  Ny tous les thresors des grands roys?
    Ceste fille fut caresse
  Autrefois et fort pourchasse
  Par gens qui ne font que causer:
  Chacun l'appeloit son coeur gauche,
  Chacun vouloit faire desbauche,
  Chacun promettoit l'espouzer.
    Cela s'appeloit par leurs signes
  Mariages de Jean des Vignes[27],
  Quand chacun trousse son pacquet
  Le lendemain des espousailles,
  Qui precdent les fianailles.
  Tout cela n'estoit que caquet.
    Jean, le jour d'une bonne feste,
  Vestu d'habit assez honneste
  Alloit prendre son passetemps.
  Il rencontre Jeanne la Grise,
  Il cause avec elle, il devise:
  Il la cognoissoit ds long-temps.
    Jean luy presente son service,
  Tournant son chapeau, puis luy glisse
  L'une des mains sur son devant.
  Jeanne, qui estoit amoureuse
  De Jean, s'estimoit trop heureuse
  De ce qu'il parloit si avant.
    Jean, pour n'encourir vitupre,
  En fit la demande  son pre,
  Un maistre jur chiffonnier:
  Car la mre estoit en service,
  Ou, ce me semble, estoit nourrice
  Chez la fille d'un cordonnier.
    Jean le Gris se nommoit le pre,
  Philippote Maucreux la mre,
  Qui prindrent  fort grand honneur
  D'avoir, pour marier leur fille,
  Si noblement en ceste ville
  Fait rencontre d'un tel seigneur.
    Pour contracter ce mariage,
  Jean n'y voulut point de langage,
  Car le conseil en estoit pris.
  On n'apporta papier ne plumes:
  Il fut faict aux uz et coustumes
  De la prevost de Paris.
    Huict jours aprs, sur les quatre heures,
  Ils partirent de leurs demeures
  Pour s'en aller  Sainct-Merry.
  Poussez de mesme coeur et d'ame,
  L Jean prist Jeanne pour sa femme,
  Jeanne prist Jean pour son mary.
    Sortis de la messe nopcire,
  Jean s'en va chez une trippire
  Prendre une teste de mouton.
  La langue on avoit ja oste
  Pour une jeune desgoute
  Qui avoit mal  son ploton[28].
    Outre un pied de boeuf, il achette
  Un plat de trippes, dont il traitte
  Les parents de chasque cost;
  Et, pour faire la nopce entire,
  Il eust douze grands pots de bire,
  Car le vin luy eust trop coust.
    Aprs la pance vint la dance,
  Et Jean, qui entend la cadence
  Plus que s'il estoit de mestier,
  Leur fournit des chansons si belles
  Que jamais il n'en fut de telles,
  Et se passa de menestrier.
    Suivit, pour clorre la journe,
  La collation ordonne
  De fromage et deux plats de fruict.
  Par ainsi, la nopce acheve,
  Jean emmeine son espouse,
  Se retirant sans faire bruict.
    Arriv qu'il fut en sa ru,
  Tout le voisinage il salue
  D'une chanson, comme il souloit.
  Aussi, pour son nouveau mesnage,
  Il eut de tout le voisinage
  Plus de bonsoirs qu'il ne vouloit.
    Je laisse  part la mignardise
  Dont Jean flattoit Jeanne la Grise,
  Les caresses, les doux propos,
  Les baisers, le geste folastre,
  Pour amoureusement combattre
  Avant que prendre leur repos.
    Ce sont les secrets d'hymene,
  Cachez dessous la chemine,
  Qu'il ne faut jamais publier.
  Publier les faicts de la couche
  En ceste mignarde escarmouche,
  Ce seroit par trop s'oublier.
    Vivez contens, couple fidelle,
  Car vostre ligne immortelle
  Par tout le monde s'estendra:
  Juppiter vous a fait la grace,
  Entre autres, que jamais la race
  Des Jeans et Jeannes ne faudra.

     [Note 26: Les _forges_ d'orfvres et les boutiques de changeurs
     qui s'y trouvoient faisoient de ce pont la rue la plus riche de
     Paris.]

     [Note 27: Le proverbe dit: _Mariage de Jean des Vignes, tant tenu,
     tant pay_; c'toit ce que nous appelons une passade. Quitard,
     _Dict. des Prov._, p. 475.]

     [Note 28: V., sur le sens de ce mot, le _Dictionnaire comique_ de
     Le Roux, qui ne l'emploie que pour le sexe masculin. Il cite 
     l'appui un vers du _Parnasse satyrique_.]

       *       *       *       *       *

_L'Historiographe au Lecteur._

  Ces vers je composois pour esgayer mon ame
  Comble de l'ennuy d'une grand fluxion
  Qui me causa la fiebvre, et la fiebvre une flamme
  Qui de vivre longtemps m'osta l'affection.
  La Muse en eust piti, qui de l'eau d'Hippocrne
  Estaignit ce brazier, et me rendit l'esprit
  Pour chanter le bonheur de Jean en bonne estrne,
  Que j'ay reduit en vers, comme elle me l'apprit.




_Le Ptissier de Madrigal en Espaigne, estim estre Dom Carles, fils du
roy Philippe._

_A Paris, par Jean Le Blanc, ru Sainct-Victor, au Soleil d'or._
1596[29].

In-8.

     [Note 29: M. Leber possdoit un exemplaire de ce curieux livret,
     et le croyoit unique. M. Brunet mme, dit-il, ne dut de pouvoir
     le dcrire qu' la communication qu'il lui fit de cet exemplaire.
     (Catal. Leber, t. 2, p. 254-255, n 4182.) Nous en avons pourtant
     trouv un second, et d'une autre dition, ce qui est plus
     singulier, mais ce qui est aussi une preuve de la popularit de
     cette pice. Notre exemplaire est de Paris, 1596; celui de M.
     Leber, aujourd'hui  la Bibliothque de Rouen, indique, sous la
     mme date, qu'il fut publi  Poitiers par Blanchet. Le premier
     titre y est omis; on n'y trouve que le second: _Histoire d'un
     ptissier de Madrigal_, etc. M. Leber voit dans ce livret une
     anecdote singulire d'o il rsulteroit, dit-il, que D. Carlos
     auroit vcu long-temps aprs l'poque o l'on suppose que son
     pre le fit assassiner... Elle prouve au moins, ajoute-t-il, que
     le sort de ce prince fut toujours un problme, mme du temps de
     Philippe II, qui ne mourut qu'en 1598. Malheureusement, encore
     d'aprs M. Leber, comme tmoignage historique, cette pice ne
     peut rien, puisque c'est tout simplement, dit-il, un conte
     renouvel des Arabes ou des fabliers du moyen ge. En ce dernier
     point, le savant bibliophile se trompe. Ni les Arabes, ni les
     fabliers du moyen ge n'ont affaire ici; notre livret ne leur
     doit rien: il ne remonte pas si haut. C'est tout bonnement un
     conte de 1596, _renouvel_ d'une histoire de 1594. Cette anne-l,
     un nomm Gabriel Spinosa, ptissier du bourg de Madrigal, en
     Castille, s'toit,  l'instigation du moine portugais Michel
     Los Santos, partisan zl du prieur de Crato et confesseur au
     couvent de Madrigal, s'toit, dis-je, donn comme tant le roi
     D. Sbastien de Portugal, qu'il disoit n'avoir pas t tu dans
     son expdition contre les Maures d'Afrique. Son aventure n'avoit
     pas dur long-temps, moins mme que celle du potier d'Alrasova,
     et celle d'Alvars, tailleur de pierres  l'le de Terceyre, qui
     l'un et l'autre avoient aussi tent de se faire passer pour D.
     Sbastien. (V. la trad. de l'_Histoire de Portugal_, par N. H.
     Schoefer, 1845, in-8, p. 620.) Spinosa fut pendu avec le moine
     son complice avant la fin de cette mme anne 1594, aprs avoir
     pass par toutes les vicissitudes et fait toutes les tentatives
     dont il va tre parl dans ce livret. L'auteur, en effet, ne
     change presque rien  l'histoire, si ce n'est le personnage qu'y
     joua le ptissier. La mort de D. Sbastien ne lui importoit gure;
     le drame de D. Carlos l'intressoit davantage, comme aventure plus
     rcente d'abord, puis comme tant de nature  rendre plus odieuse
     la conduite de Philippe II, contre qui la haine toit encore trs
     vivace en France. Voil pourquoi, sans doute, il drangea les
     rles et mit D. Carlos  la place de D. Sbastien.]


_Histoire d'un Ptissier de Madrigal en Espaigne, estim estre Dom
Carles, fils du roy Philippe._

C'est un certain rapport faict  un homme notable, estant  Bayonne,
par plusieurs et divers hommes dignes de foy venans d'Espaigne.

Il y a dix-huict mois qu'un homme incognu, aag de quarante-cinq
ans ou environ, ayant barbe noire commenant  grisonner, se logea
et habita dedans le bourg de Madrigal, lequel n'est gures loing de
Medine[30], l'une des plus celbres et fameuses villes d'Espaigne.
Cest homme commena en iceluy bourg  faire faire par deux de ses
domestiques certaines ptisseries et semblables delicatesses, et en
vendre aux personnes qui en vouloient avoir; et les filles religieuses
d'un couvent qui est dedans ledict bourg de Madrigal usoyent souventes
fois de la ptisserie qu'on faisoit en la maison dudit personnage. Et
nonobstant qu'il fust estranger et homme incognu, il acquist en peu
de jours grande familiarit avec donna Anne d'Autriche, religieuse en
iceluy couvent, laquelle estoit fille bastarde de don Jean d'Autriche,
frre du roy d'Espaigne  present regnant[31]. Iceluy ptissier
commena  frequenter le service de ladicte dame, et par chacun jour
luy envoyer par ses serviteurs de la ptisserie et autres semblables
delicatesses, laquelle manire de faire continua plusieurs mois; et
les serviteurs d'iceluy ptissier, s'esmerveillans de l'abondance
et de la prodigalit dont il usoit et des deniers qu'il employoit 
faire faire telles delicatesses, et aussi qu'il ne demandoit aucun
compte de l'argent qu'il leur bailloit, commencrent  avoir diverses
opinions de leur dict maistre, ne cognoissant quel homme il pouvoit
estre[32]; et, sur ces propos, lesdicts deux cuisiniers qui faisoient
la ptisserie, et aussi une servante, estans ensemble, observent
et espient en un certain jour par les fentes d'une paroy leur dict
maistre, et veirent qu'il comptoit et mettoit en des sacs grande
somme de deniers. Pour laquelle occasion, eux estans tentez du pech
d'avarice, font si finement, qu'ils luy en desrobent et volent une
grande partie, et se mettent en chemin pour aller  Medine. En allant,
ils pensrent  leurs consciences, et comment ils estoient en danger
d'estre apprehendez comme voleurs et punis par justice. Pour eviter
laquelle peine, ils s'advisent d'aller trouver le juge de Medine, et
luy annoncer et declarer les mauvaises conjectures et suspicions qu'ils
avoient dudict ptissier, et comment ils estimoient qu'il avoit vol
quelque part de grandes richesses, dont il estoit encores saisi. Et
quelque peu de temps aprs qu'iceux serviteurs eurent ainsi accus
leur maistre, il advint qu'il alla  Medine, et y arresta quelque peu
de temps pour faire reffaire et enrichir une paire de lunettes de
christal, lesquelles luy avoient est bailles par la susdicte donna
Anne d'Autriche  ceste fin et pour les causes cy-dessus declares[33].
Il estoit suspect d'estre voleur, joinct aussi qu'on luy avoit veu 
son col, en une hostellerie de Medine, une riche chaine d'or cache,
laquelle estoit garnie de fort belles perles. Par quoy les conjectures
susdictes, avec l'accusation qu'en avoient faict ses serviteurs qui
l'avoient vol, furent cause qu'il fut encores plus recommand, en
qualit de voleur, au juge de ladicte ville de Medine, lequel le feist
chercher en toute diligence, et, l'ayant rencontr, il l'interroge
par parolles douces; et, iceluy ne voulant pas respondre, le juge
l'interroge avec menaces, en luy commandant de dire qui il estoit et de
quel estat il se mesloit, dont iceluy juge ne peut oncques tirer autre
responce sinon qu'il estoit le ptissier de Madrigal; et quant aux
joyaux qu'il portoit, il dist qu'ils estoient  donna Anne d'Autriche,
fille du seigneur don Jean d'Autriche, laquelle les luy avoit baillez.
Aprs laquelle responce le juge le met en arrest et en seure garde, et
se transporte  Madrigal, afin de savoir si la responce  luy faicte
par ledict personnage estoit veritable.

     [Note 30: La ville de Medina-del-Campo.]

     [Note 31: Elle toit, en effet, nice de Philippe II. Dans un
     drame du XVIe sicle, compos sur cette aventure et encore
     clbre en Espagne, D. Anna est donne comme tant une nice de
     D. Sbastien. Il faut bien se garder de la confondre avec Anne
     d'Autriche, fille de Maximilien, qui plus tard pousa Philippe II.]

     [Note 32: Dans le drame dont nous venons de parler, et qui est
     l'oeuvre trs remarquable d'un pote qui n'a pas voulu se faire
     connotre, le faux D. Sbastien, ptissier, joue son rle 
     peu prs de la mme manire. M. Louis de Viel-Castel, qui a
     donn de cette pice une trs bonne analyse dans son article
     _Thtre espagnol--Le drame historique_ (Revue des Deux-Mondes,
     1er novembre 1840, p. 340-343), dtaille ainsi ses premires
     manoeuvres: Gabriel d'Espinosa (c'est le vritable nom du faux
     Sbastien) n'est, il faut bien prononcer le mot, qu'un simple
     _ptissier_; mais, abandonnant  des valets les occupations de
     cette vulgaire industrie, il a soin de se rpandre dans le peuple,
     de se montrer gnreux, dsintress, de donner, toutes les fois
     que l'occasion s'en prsente, des tmoignages de sa bravoure,
     de sa force prodigieuse, de son adresse, et il ne manque pas de
     manifester de prfrence ces qualits, si sduisantes pour le
     vulgaire, dans certains exercices o l'on sait qu'excelloit le roi
     dont il veut prendre la place.]

     [Note 33: Dans l'histoire, c'est aussi pour des bijoux que lui
     avoit donns D. Anna, puis pour d'autres qu'elle lui avoit dit
     d'aller vendre  Valladolid, que le ptissier fut inquit, puis
     arrt par les ordres du prvt de cette dernire ville.]

La donna Anne, ayant ouy les propos que luy tint iceluy juge,
se mist en cholre contre luy jusques  luy vouloir donner de sa
pantoufle sus la jou, comme l'on dit, disant qu'il ne devoit pas
mettre la main sur un tel homme, et qu'il ne le cognoissoit pas,
dont le juge s'esmerveilla; et luy, estant de retour  Medine, il
interrogea de rechef iceluy ptissier, qui ne feist aucune reverence
et ne porta aucun honneur audit juge, lequel luy demanda encores, par
douces parolles, qui il estoit, avec plusieurs autres circonstances,
ausquelles il respondit seulement qu'il estoit ptissier de Madrigal;
et  la parfin il dit au juge: Le roy me cognoist bien, et saura bien
qui je suis quand vous luy presenterez une lettre que je veux adresser
 Sa Majest. Alors il donna au juge une lettre escrite et signe de sa
main, afin qu'il la feist tenir au roy d'Espaigne. Ledit juge, ayant
icelle lettre, monte  cheval et s'en va  Madrid, et baille la lettre
en main du roy, lequel, l'ayant leu, fut assez long-temps en doute et
pensif; puis aprs, il appella un sien secretaire, des quatre qu'ils
appellent de la clef dore, nomm dom Christofle de Moura, lequel vint
audict ptissier de la part du roy promptement[34], et parla separement
et en secret avec luy, puis s'en retourna ledict secretaire de Moura au
roy, lequel, aprs avoir entendu le discours dudit secretaire, manda
au juge de Medine qu'il enfermast iceluy ptissier dedans le chasteau
nomm la Motte de Medine, dedans lequel chasteau ledict ptissier
est gard par une assez grande compagnie de gens de guerre depuis
plusieurs mois, et est traict somptueusemen et servy en vaisselle
d'argent dore; et personne ne parle  luy, sinon ceux qui ont charge
de le garder ou servir. Le mesme juge qui l'a premirement mis en
arrest a fait surseance des autres affaires publiques pour garder plus
diligemment et secrettement le dict personnage, avec deux cens hommes
de guerre qui sont soubs sa charge. Et il est defendu trs expressement
par toute l'Espaigne, sur peine de la vie, que personne ne parle du
susdict ptissier de Madrigal. Les hommes qui nous ont racont ce que
dessus, en venant d'Espaigne et passant par Bayonne, nous ont jur
qu'ils aymeroient mieux avoir perdu tout leur bien que d'avoir dit un
seul mot de cest affaire estant en Espaigne. Au surplus, donna Anne
d'Autriche est tene prisonnire avec quatre autres religieuses du
mesme couvent, lesquelles avoient accointance avec le dit ptissier.
Pareillement, le confesseur des religieuses d'iceluy couvent, nomm
frre Michel de Sanctis, de l'ordre des Augustins, docte et grand
personnage, a est mis  la question; et luy, ayant eu la torture
jusques  la mort, a dit (selon le bruit qui court secrettement)[35]
semblables parolles que celles qui ensuyvent: Si j'ay admis iceluy
personnage qu'on estime ptissier, si j'ay parl  luy, si je l'ay
favoris, je confesse que j'ay tousjours estim, jusques  present,
qu'il estoit dom Carles, prince d'Espaigne, lequel le roy son pre
avoit command (il y a desj plusieurs annes passes) estre faict
mourir en prison, et luy-mesme m'a racompt comment il avoit est sauv
et garanty de ce danger de mort: c'est  savoir que le roy son pre
avoit command  quatre seigneurs de sa court, ausquels il se fioit
plus, qu'iceluy dom Carles fust faict mourir par quelque faon qu'ils
adviseroient.

     [Note 34: Dans le drame, c'est un alcade qui arrive secrtement de
     Madrid  Madrigal pour interroger Spinosa.]

     [Note 35: Dans le drame, l'agent du prieur de Crato, qui est le
     conseiller de Spinosa, tche d'chapper au supplice en faisant
     des aveux complets; mais il n'en est pas moins pendu avec son
     complice.]

Iceux quatre seigneurs ayant ceste mortelle commission estoient le
prince d'Ebuli[36], nomm Roderic de Gomes de Silva, Portugais[37],
le comte de Chinchon et deux autres des noms desquels nous n'avons
cognoissance. Touchant lequel affaire le prince d'Ebuli Silva remonstra
aux trois autres qu'il ne falloit pas faire mourir ce prince pour la
cholre du roy son pre, laquelle se pourroit appaiser en brief temps,
leur remonstrant pareillement que le roy n'avoit point d'autre fils,
ny femme pour avoir des enfans qui succedassent  son royaume, estant
ledit dom Carles unique fils; pour lesquelles considerations, lesdicts
quatre seigneurs conclurent qu'ils ne feroient point mourir iceluy
prince, par les moyens qu'il leur promettroit soubs sa foy de changer
son nom, de mener vie prive, et se tenir cach et incognu autant de
temps que le roy son pre vivroit, ou bien jusques  tant que tous
lesdicts quatre seigneurs qui avoyent commandement du roy de le faire
mourir fussent decedez, afin qu'iceux n'eussent part en la cholre du
roy. Suyvant laquelle promesse, iceluy dom Carles s'est tenu cach et
incognu jusques au temps que le dernier desdicts seigneurs est deced,
il y a environ deux ans; depuis lequel temps iceluy prince s'est fait
cognoistre au marquis de Pennhafiel (ainsi qu'on dit secrettement en
Espaigne), et  donna Anna d'Autriche, et audict confesseur, lequel
a est contrainct par la torture de reveler ce que dessus est ecrit.
Pareillement, le bruit secret qui court en Espaigne tient pour certain
que ledict personnage est dom Carles, fils du roy d'Espaigne, ou
quelque bien grand imposteur, pour autant qu'on le garde si long-temps
en un fort chasteau, avec grande despence et grande compagnie de gens
de guerre. Les hommes qui l'ont veu dient que son aage, sa corporence
et son regard font estimer que c'est iceluy dom Carles, fils du roy
d'Espaigne; et mesmement il cloche comme faisoit iceluy prince, 
cause qu'estant jeune il s'estoit bless une jambe en un escalier
de la court[38]; semblablement il a la barbe noire qui commence 
grisonner, comme pourroit avoir  present ledict dom Carles s'il estoit
encores vivant. Iceluy personnage a aussi la lvre de dessoubs eminente
et avance, comme ont tous les princes qui sont de la generation
d'Autriche.

     [Note 36: Ici, comme on le voit, nous sortons de l'histoire du
     vritable ptissier de Madrigal, le faux D. Sbastien, pour entrer
     dans celle de D. Carlos. C'est du prince d'Eboli, qui, ainsi que
     la princesse sa femme, y jourent un si grand rle, qu'il est ici
     question.]

     [Note 37: Il toit seulement d'une famille portugaise.]

     [Note 38: C'est tant  l'universit d'Alcala que D. Carlos fit
     cette chute, dont il resta boiteux.]




_Discours sur l'apparition et faits pretendus de l'effroyable
Tasteur[39], dedi  mesdames les poissonnires, harengres, fruitires
et autres qui se lvent du matin d'auprs de leurs maris, par
d'Angoulevent._

_A Paris, pour Nicolas Martinant, demeurant re de la Harpe, au
Mouton-Rouge. 1613._

     [Note 39: Il est trs vrai qu'au commencement de cette anne 1613,
     on fit grand bruit  Paris de l'apparition d'une espce de moine
     bourru, qu'on appeloit le _Tasteur_  cause de ses habitudes plus
     que galantes, et dont les femmes avoient la plus grande peur.
     Malherbe en parle  Peiresc dans sa lettre du 8 janvier 1613,  un
     moment o les esprits se rassuroient un peu, car on disoit que
     le Tasteur toit pris: Nous avions ici, crit-il, un compagnon
     du moine Bourru,  qui l'on avoit donn le nom du _Tasteur_; l'on
     dit que c'estoit un bon compagnon qui avoit des gantelets de fer,
     et au bout des doigts des ergots de fer, de quoi il fouilloit les
     femmes, et qu'il y en avoit  tous les quartiers. Depuis quelques
     jours, les femmes se sont rassures, car on dit que le Tasteur est
     prisonnier. Il s'est fait l-dessus de bons contes, mais ce sont
     toutes inventions.]


_La devise du Tasteur._

  Plus seur est dans le lict taster une pucelle
  Et faire de son luth les accords retentir,
  Que de s'armer les mains d'une forte rudelle
  Pour se porter aux coups et puis s'en repentir.


Arm de gantelets  la faon de ceux qui dauboient sur Chicanous, vous
voyez maintenant ce tasteur au guet aprs les femmes comme le chat
aprs les souris; elles en sont toutes en rumeur, pour ce qu'il emporte
la pice; vous diriez que c'est une malediction tombe sur elles comme
le tacon sur un vignoble au prjudice des ogres. On ne parle plus ny
du Filou[40], ny de la vache  Colas[41]; Robinette est censure[42].
On ne dit plus mot du Charbonnier[43], mais seullement du Tasteur, le
capital ennemy du sexe foeminin, ainsy qu'il appert par un livre qu'on
dit qu'il a compos, _De garrulitate muliebri_, qui est encore  la
presse, attendant le privilge.

     [Note 40: Ce mot de _filou_ n'toit pas encore le nom d'une
     espce: c'toit celui d'un type de bandit  la mode, dont la
     barbe paisse et hrisse avoit mis en vogue ce qu'on appeloit
     les _barbes  la filouse_. Dix ans aprs, le nom s'est tendu 
     l'espce tout entire. Dans un arrt du Parlement du 7 aot 1623,
     il est parl des hommes hardis se _disant filous_. Toutefois,
     Filou se maintient comme type jusqu'en 1634. V. notre tome 1er, p.
     138.]

     [Note 41: De l'histoire de la vache  Colas, le paysan du faubourg
     Bourgogne  Orlans, histoire si fameuse au temps des guerres de
     religion, on avoit fait, au commencement du XVIIe sicle, une
     chanson qui sentoit bien fort son huguenot. Le clerg, contre qui
     elle toit surtout injurieuse, avoit fini par la faire brler de
     la main du bourreau, et par faire ordonner qu'on et  n'en plus
     parler, ce qui fut cause que, pendant plusieurs annes, on la
     chanta de plus belle.]

     [Note 42: Allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de
     _Robinette et Guridon_, de _Filou_ et _Robinette_, etc., sur
     lesquels nous aurons  revenir souvent dans ce recueil.]

     [Note 43: Il est, je crois, mention ici d'une autre histoire de
     ce temps-l: Le diable, dguis en docteur de Sorbonne, entra un
     jour dans la cabane d'un charbonnier, qu'il vouloit tenter, et lui
     dit: Que crois-tu?--Je crois ce que croit la sainte Eglise.--Et
     que croit la sainte Eglise?--Elle croit ce que je crois. L'esprit
     malin vit chouer toutes ses ruses contre de telles rponses, et
     fut oblig de renoncer  son projet. De ce conte est venu, dit-on,
     l'expression de la foi du charbonnier, pour signifier une foi
     simple et sans examen. Quitard, _Dict. des proverbes_, p. 207.]

Diverses opinions sont intervenues sur l'advenement d'iceluy Tasteur:
_primo_, que ce peut estre l'esprit de quelque verol quy, se
ressentant encore des mauvais traictemens qu'il auroit receus en
amour, revient icy pour en tirer quelque raison, punissant par ces
terreurs paniques ce sexe quy fut le premier instrument de nostre
misre; d'autres tiennent que ce peut estre quelque argousin[44] priv
de tous ses cinq sens de nature, except l'attouchement, auquel ne
restant que cette facult tastatique, ne sauroit par autre exercice
dispenser son loisir que par le tastement; ce que je ne croy pas,
car d'autres disent qu'il ne laisse pas de monter dessus pour courir
aprs les autres. Je ferois une Iliade des discours que l'on faict
de ce Tasteur et des grands exploits qu'il a desj faicts, tant de
que del les ponts; mais pour ce que c'est chose que vous pourrez
plus particulierement apprendre de vos femmes, quy en sont les plus
interesses, je reserve le surplus  leurs passions, et dis que c'est
grand piti de voir une multitude afflige pour la mechancet d'une
seule; car,  ce que je voy, ce maistre Tasteur ne laisse pas de les
mettre _ablativo_ tout  un tas: en cependant telle en patira quy
n'en pourra mais. J'ay interet en la cause aussy bien comme un autre,
et ne veux point, si je puis, estre de la grand confrairie: c'est
pourquoy, _antequam veterius provehar_, je me porte partie contre luy,
et m'asseure bien qu'il vous sera permis d'en faire autant, eslisant
domicile. Il n'en est parl dans les _Centuries_ de Nostradamus non
plus que s'il n'estoit point au monde. Il est venu tout en une nuict,
tel que les potirons, et neantmoins usant et jouissant des droicts
qu'on appelle conjugaux, nonobstant sa minorit, sans demander cong,
placet, visa ne _pareatis_. Pensez-vous que cela ne fasche pas ces
pauvres femmes, quy sont de si bonne volont, que d'estre sujettes 
la force? Il nous en pend autant  l'oeil, car il y en a quy prennent
plus souvent le masculin que le foeminin genre. Pour mon regard, si
je savois quel homme c'est, je cognois un pote quy luy feroit un
petit satyre quy le ruineroit de reputation, et quy luy diroit plus
d'injures qu'une harengre de la place Maubert. Mais quoy! le mal est
qu'on ne le cognoit point. Les uns disent que c'est un grand homme de
pareille stature que les colosses du pont de Nostre-Dame[45], habill
justement  la faon de l'enfant de quinze mois quy porte son chapeau
enfonc dans la teste comme un homme quy crainct les sergens. Mort don
bleu! je n'y vay pas, et que tantost il est fisch contre une muraille
comme un espouvantail  chenevires, et tantost camp justement comme
un gentilhomme de la Beauce quy attend un livre  l'afft, arm, comme
dict est, de gantelets de fer, au rapport d'une jardinire d'auprs la
porte de Montmartre, quy serrent, dit-elle, les affaires de si prs
que le mal qu'on en ressent passe toute imagination. Si bien que, pour
dire la vrit, voil une affaire bien intrigue, car chacun en parle
diversement. O ma foy! c'est un pagnote, puis qu'il ne va que de nuict,
comme les chauves-souris. Il luy faut tendre des piges comme au renard
quy mange les poules. Nous autres avons bien  faire qu'il vienne
effaroucher nostre gibier. Il y a des femmes quy sont desj assez mal
aises  serrer d'elles-mesmes. Au diable donc soit donn le Tasteur!
Encores s'il s'y prenoit de bonnes faons, on ne s'en plaindroit
pas, et telle auroit est taste quy seroit si secrette qu'elle n'en
ouvriroit point la bouche, encores que l'on die du sexe que _id solum
potest tacere quod nescit_.

     [Note 44: Argousin est ici fort bien employ, s'il est vrai, comme
     le croit Mnage et comme le soutient Millin (_Voy. dans le Midi_,
     t. 2, p. 406), que ce mot drive d'_alguazil_, et se prt alors
     dans le mme sens en franois.]

     [Note 45: L'auteur veut parler des grands Termes d'hommes et
     de femmes, comme dit Germain Brice, qui ornoient le devant des
     trente-quatre maisons du pont Notre-Dame. G. Brice, _Descript. de
     la ville de Paris_, 1752, in-8, t. 4, p. 328-329.]

Je parle latin pour ce que j'ay peur qu'elles l'entendent, et que,
jugeant de mon intention selon les caprices de leurs testes, elles me
fissent ressembler la jument  Godart, quy ne s'en retournoit jamais
sans frotter: car l'on dit qu'il n'y a rien de plus vindicatif que
l'esprit d'une femme. Voil pourquoy je parle ainsy, non par ironie,
ains pour me condouloir avec elles sur cette nouvelle disgrce, n'y
ayant homme qui participe plus sensiblement  leurs mesadvantures que
moy, qui le tirerois volontiers de mon ventre pour le leur donner.
Mais quoy! c'est entreprendre les travaux d'Hercule de le leur vouloir
persuader si leur creance y contrarie. Elles ont l'imagination
trop forte, et toute rhetorique semblera tousjours defectueuse en
persuasions au prejudice d'icelle. Les Nestors et les Cicerons y
perdroient leur latin. Il faut que l'opinion des femmes ait son
cours, comme la rivire de Loire; mais Dieu me garde pourtant de leur
haine! Et toy pauvre farfouilleux, que fay-tu? Quelle particulire
animosit as-tu contre ce sexe? quy te fait bander les yeux  toutes
ces considerations? Vraiment, je parie ta perte. N'ouis-tu jamais
parler de ces femmes de Nevers quy feirent rendre Perpignan[46]?
Elles t'attraperont, comme ce meunier quy tournoit cest action en
rise. Si tu estois encore quelque Narcis ou quelque Ganymde, au lieu
de vomir tant d'imprcations contre toy comme elles font, elles te
reserveroient quelque part en leurs bonnes grces. Si tu estois beau
comme un Adonis, je m'asseure qu'il n'y en a pas une quy ne te voulust
cacher entre sa chair et sa chemise. Tu me feras peut-estre des contes
de Pasipha, amoureuse d'un taureau; tu m'allegueras des Seminares,
amoureuses de chevaux; mais tout cela n'est rien. On leur dit que tu
es laid comme un Thersite ou comme Oesope, et, quy pis est encores,
que tu es _de frigidis et maleficiatis_. C'est ce quy fait qu'elles
t'abhorrent tant et qu'elles se resserrent ainsy dans leurs maisons,
et neantmoins, animes comme elles sont contre toy, tu ne laisses
pas de continuer tes cavalcades. On te vid encores hier passer par
dessous le petit Chastelet[47]. Ne te fies pas tant en tes forces, et
pense que, comme un autre Samson, il n'en faut qu'une seule pour te
livrer aux Philistins. Je say bien comme il m'en a pris. Les ruses
des femmes sont grandes, et neantmoins tu ne te defies non plus qu'un
mouton qu'on meine  l'escorcherie. Va, va, retire-toy, tu fais peur
aux petits enfans. Gardes-toy d'estre mis  Montfaucon en sentinelle
perdue; enfonces-toy plus tost dans la terre comme un mulot, ou va-t'en
trouver Proserpine, quy a la matrice altere, _sicut terra sine aqua_.
Elle te fera lieutenant de Pluton; tu auras charge et commanderas
cinquante mille legions de grands et petits diables. Cela vaut mieux
encores que d'estre  Paris  disner avec les rois. Mais,  propos de
disner, le discours m'emporte de telle sorte que je ferois volontiers
comme le peintre Nicias, quy se delectoit si fort en son ouvrage, qu'il
demandoit le plus souvent s'il avoit disn. Je ne desire pas que l'on
dise de moy que j'ay la memoire si courte. C'est pourquoy je mis ma
robbe sur les moulins; je ne say plus que tout devint.

     [Note 46: Je n'ai pu retrouver  quel fait ceci se rapporte.
     Peut-tre est-ce une allusion  quelque vnement de la
     capitulation de Perpignan en 1475, aprs une famine horrible
     o l'on vit une femme nourrir son second enfant de la chair du
     premier qui toit mort de faim (Henry, _Hist. du Roussillon_, t.
     2, p. 134). Je ne vois rien l, toutefois, qui pt se rapporter 
     des femmes de Nevers et qui pt exciter la rise d'un meunier.]

     [Note 47: On sait que jusqu' la complte dmolition du petit
     Chtelet, en 1782, la rue S.-Jacques n'avoit pas d'autre entre du
     ct du quai que l'troit passage pratiqu sous ce lourd difice.]

       *       *       *       *       *

_Chanson nouvelle sur le Tasteur._

  Messieurs, je vous prie d'ecouter
  Ce qu'est advenu  ma femme
  Qu'un Tasteur a os taster[48]
  Son bas. Merite-t-il pas blasme?
  Je croy que c'est un corps sans asme
  De donner du tourment ainsy
  A ceux quy ont une bonne asme.
  Je m'esbahy fort de cecy.
    L'on n'entend parler dans Paris
  Rien que du Tasteur (chose horrible!);
  Chacun en baille son devis
  D'une faon quy est terrible.
  L'un dit: Seroit-il bien possible
  Qu'il y eust  Paris un tasteur?
  L'autre dit: Il est impossible
  Que ce ne soit quelque voleur.
    Je croy qu'il contrefait le fol
  Pour tourmenter ainsy le monde,
  Et puis, pour mieux faire son vol
  (Vie quy est trop vagabonde),
  Que d'une rage tant flonne
  (Luy refusant si peu d'argent)
  Il massacre ainsy les personnes,
  N'ayant piti de leur tourment.
    Dernierement il rencontra
  Dans les rus ma femme seule;
  Subtillement il luy fouilla
  Au devantier, ferrant la mulle.
  Elle refusant, tout  l'heure
  Il la battit si fermement,
  Que de vray j'ay peur qu'elle en meure,
  Tant elle endure de tourment.
    Elle est maintenant dans un lict
  Quy tant soupire et se lamente,
  L o souvent elle me dict:
  Je ne seray demain vivante,
  Car cela par trop me tourmente,
  Quy faict qu'en un lieu je ne puis
  Durer: il faut que je m'absente
  De ce bas monde o je suis.
    Je te vay dire adieu, mon fils;
  N'en aie point la face blesme:
  Je m'en iray en paradis
  Voir la face du Dieu supresme,
  Dont luy requiers,  toy de mesme,
  Que, quand tu finiras tes jours,
  Tu puisses voir son diadesme.
  Je te dis adieu pour tousjours.
    Ne le sauroit-on pas trouver
  Ce larron qu'est si excecrable,
  Qu'est cause qu'au lieu de chanter
  Je fay des regrets lamentables?
  N'est-il donc pas bien miserable?
  Je croy, c'est un loup ravissant,
  Ou un corps que pris a le diable
  Pour nous donner tant de tourment.
    Messieurs de Paris, gardez bien
  De laisser tard sortir vos femmes;
  Comme moy n'y gaigneriez rien
  Si vous n'estes avec des armes.
  Helas! j'en pleure  chaudes larmes.
  Je voudrois bien de luy jouir;
  Il faudroit bien qu'il eust des charmes
  Si je ne le faisois mourir.

     [Note 48: A la fin du XVIIIe sicle, le _Tasteur_ reparut,  la
     grande terreur des femmes, dans les promenades de Paris. Un
     chevalier de S.-Louis, dit Dulaure dans son _Histoire de Paris_
     (_Etat civil_ sous Louis XVI), acquit alors un sobriquet fameux,
     celui de chevalier _Tape-Cul_. Son occupation journalire toit
     de parcourir les rues, places et jardins de Paris, et de frapper
     furtivement le derrire de chaque femme qu'il rencontroit. Sa
     rouge trogne, ses cheveux blancs, sa gibbosit, sa croix de
     S.-Louis qui se dessinoit sur un habit blanc couvert de taches, le
     faisoient reconnotre de loin. Une de ses mains toit arme d'une
     canne qu'il agitoit, et l'autre, place derrire son dos, toit
     destine  l'excution de ses coups inattendus. Au milieu de la
     grande alle du jardin du Palais-Royal, vous eussiez vu toutes
     les femmes, dont il toit fort connu, se ranger, s'loigner au
     devant du chevalier Tape-Cul, et laisser un espace de plusieurs
     toises entre elles et lui.... La femme frappe par ce chevalier
     ne manquoit point de se plaindre ou de lui adresser des injures.
     Quelquefois, sur ses larges paules tomboient des coups de
     canne lancs par l'homme qui accompagnoit la femme insulte. Le
     chevalier recevoit les injures et les coups avec une rsignation
     exemplaire, et s'loignoit paisiblement sans dtourner la tte.]




_La Destruction du nouveau Moulin  barbe, histoire tragique[49]._

_A Paris, chez Merigot, quay des Augustins, prs la rue Gist-le-Coeur._

M.DCC.XLIX.

In-8.

     [Note 49: L'ide de cette factie, que Grandville renouvela
     pour sa jolie caricature _Six barbes en trois secondes_, ou les
     barbes  la vapeur (_Magasin pittoresque_, t. 3, p. 249, 1835),
     toit dj bien vieille, en 1749, quand parut la brochure que
     nous reproduisons ici. On en trouve, en effet, une trace dans
     l'historiette du marchal de Grammont (Tallemant, dit. Paris
     Paulin, t. 3, p. 180): Un jour qu'on disoit des menteries, il (le
     marchal) dit qu' une de ses terres il avoit un moulin  razoirs,
     o ses vassaux se faisoient faire la barbe  la roue, en deux
     coups, en mettant la joue contre.]


Le clbre Hellezius, mcanicien anglois, inventa il y a quelques mois
une machine, aussi singulire que folle, par laquelle il trouvoit le
moyen de raser cent personnes en une minute. Il en avoit prsent
le dessin  l'Acadmie, et en commenoit la construction, lorsque
le Parlement reut une reprsentation du corps des perruquiers, qui
supplioient qu'on supprimt cette invention fatale  leur repos, et
qu'on dfendt dsormais aux machinistes de donner aucunes productions
qui tendissent  la ruine d'un corps d'artisans. En consquence, le
Parlement donna ordre au sieur Hellezius de suspendre la construction
de son moulin. L'inventeur prsenta aussi un mmoire pour prouver
l'utilit de sa machine; mais, voyant traner l'affaire en longueur,
et ne doutant pas que le Parlement ne ft sensible  la requte d'un
millier d'ames qu'il alloit rduire  la mandicit, il prit le parti de
vendre un bien fort honnte qu'il possdoit, et en employa les deniers
 satisfaire le dsir qu'il avoit de voir clore son projet. Il en
vint  bout, et la machine fut faite avant que qui que ce soit en et
eu vent. Plusieurs personnes avides de nouveaut,  qui il en avoit
fait part, se rendirent tacitement  quatre lieues de Londres, dans
une maison de campagne o avoit t construite cette fatale invention.
Quelques uns furent assez hardis pour tenter l'avanture. Elle russit.
Le bruit s'en rpandit, et, avant que le Parlement en et pris fait
et cause, cinq cens personnes en firent l'essai fort heureusement;
mais, hlas! le serpent se cache sous les fleurs. Cent autres curieux
se prsentent, se placent; le cheval donne mouvement  la machine...
mais, quel affreux moment! les ressorts manquent, cent ttes tombent
d'un ct, cent cadavres de l'autre. Quel horrible spectacle pour les
tmoins! Hellezius se sauve, et au bout de deux heures toute la ville
de Londres est imbue de cet accident. Le Parlement envoya sur-le-champ
ordre de donner la spulture  ces malheureuses victimes de leur
curiosit et de rduire en poudre le moulin. Sa destruction ne tarda
gures: tous les perruquiers, acharns  sa dmolition, n'en laissrent
aucun vestige.

Rassurez-vous, barbiers de l'Europe; que vos allarmes cessent: cette
affreuse catastrophe assure  jamais la ncessit o l'on est de se
servir de vos mains. A l'imitation de vos confrres anglois, faites
des feux de joie, et faites passer  vos neveux le nom de l'insens
Hellezius, qui s'est donn la mort de dsespoir de s'tre ruin pour
satisfaire sa folle vanit.




 _Dissertation sur la veritable origine des Moulins  barbe, contre
l'opinion errone, repandue depuis peu dans le public, quy en attribue
l'invention  un mechanicien anglois, quoyque sa veritable origine
constante soit de France, et mme dans l'un des plus fameux fauxbourgs
de Paris[50]._

     [Note 50: Faubourg Saint-Marceau.]


La nouveaut plait extremement en France; mais de quelque genre
qu'elle soit, tant dans les sciences, les arts, les machines, que les
spectacles, etc., elle plait infiniment davantage quand elle prend ou
qu'elle est suppose prendre son origine chez l'etranger. C'est ce
quy faict que dans une infinit de choses, et surtout dans les modes
et les adjustemens d'hommes et de femmes, les artisans sont obligs
d'emprunter les noms etrangers. Une femme ne voudroit pas porter une
capote si elle n'estoit  l'angloise, ny un mantelet de gase s'il
n'estoit de gase d'Italie; un menetrier des Porcherons se feroit
battre comme pltre si on luy disputoit que son violon n'est pas un
vrai Cremonne; un cocher de fiacre ne porteroit pas une montre qu'elle
ne fust angloise[51]: celle quy seroit des plus fameux maistres de
France, fust-elle du fameux Nourrisson de Lyon, ne seroit pas digne
de luy; enfin, tout enfin, devient estrange en France s'il n'est pas
etranger[52].

     [Note 51: Ceci est dit principalement pour l'horloger anglois
     Henry Sally, tabli depuis long-temps  Paris, et dont les montres
     toient les seules qui eussent fait fortune auprs du public,
     et mme  l'Acadmie des sciences. En 1716, il en avoit fait
     approuver une du plus ingnieux mcanisme (_Hist. de l'Acadmie
     des sciences_, anne 1716, p. 77), et  peu de temps de l il
     avoit soumis  la mme acadmie, une montre marine qui n'avoit pas
     eu moins de succs. (_Mm. et invent. approuves par l'Acadmie
     des sciences_, t. 3, p. 93.) Nous avons, au contraire, vainement
     cherch dans les mmoires de l'acadmie le nom de M. Nourrisson,
     le Lyonnois, pour quelque invention approuve.]

     [Note 52: L'anglomanie fut bien plus forte encore trente ans
     plus tard. Voici ce qu'on lit sur ce ridicule anti-national
     dans un article de l'_Esprit des journaux_ (nov. 1786, p. 197)
     analysant _l'Anti-Radoteur_, qui venoit de parotre: L'auteur,
     revenant il y a quelque temps  Paris, fut tonn de trouver une
     ville angloise. Chevaux, cavaliers, pitons, carrosses, laquais,
     boutiques, boissons, habits, chaussures, chapeaux, tout toit
     anglois. Il y vit une troupe de gens qui revenoient des courses
     comme on retourne de _Neumarket_ (sic); mais la mode de se tuer
     lui parut la plus ridicule de toutes celles qu'on avoit empruntes
     de nos voisins.]

Cette digression, quoyqu'un peu longue, n'est faicte que pour parvenir
 detruire l'erreur o l'on est du pretendu moulin  barbe comme
nouvelle invention angloise.

L'origine du moulin  barbe est d'autant plus ancienne que nous avons
des monumens respectables quy nous le prouvent.

Un celbre mathematicien, homme extremement vers dans la cognoissance
des physionomies et de toutes les sciences occultes, lequel estoit
ayeul au 2480e degr du quadruple ayeul de Michel Nostradamus, du cost
de sa mre, en estoit autheur. L'esloignement du temps nous a ost la
cognoissance de son nom: les anciens fragmens de marbre sur lesquels
ont en lit encore les lettres finales ne laissent plus entrevoir
que ....gruel[53]; encore faut-il un lancetier d'un foyer enorme. Quoy
qu'il en soit, ce mage estoit possesseur d'un jardin situ dans la
partie superieure de la rivire de Bivre, autrement dit des Goblins,
dans un temps o cette rivire estoit trs peuple de bivres[54],
quy sont les mmes animaux que ceux dont on nous apporte les peaux
du Canada sous le nom de castors; et comme on voyoit aussy sur cette
mme rivire quantit de goblins, quy sont de ces feux que le vulgaire
appelle esprits follets[55], elle a retenu les deux noms, rivire de
Bivre ou des Goblins, et non pas du nom d'un homme quy s'appeloit
Gobin[56].

     [Note 53: Sans doute Pantagruel.]

     [Note 54: Le _bivre_ est en effet une espce de loutre ou de
     castor, mais qui ne se trouve qu'en Afrique.]

     [Note 55: Le mot _gobelin_, dit La Monnoye, dans une remarque
     sur un conte de Desperriers, est usit de toute anciennet en
     Normandie dans la signification d'_esprit follet_. _Contes de
     Desperriers_, Amst., 1735, in-12, t. 1, p. 90.]

     [Note 56: Une pice que nous donnerons dans ce volume prouvera
     combien l'auteur, qui a dit, tout  l'heure, la vrit en riant,
     se trompe au contraire ici.]

Nostre mathematicien, piqu de l'industrie des castors, dont les
ouvrages sont infiniment remplis d'adresse, voulut faire voir  la
postrit que, si la nature donne aux animaux une industrie quy paroit
plus que surnaturelle, les hommes, lorsqu'ils s'attachent  quelque
chose avec application, aydez par la force du raisonnement, sont
capables de faire des travaux quy peuvent surprendre les hommes, mme
jusqu' les rendre interdits d'admiration.

Occup de ces reflexions qu'il faisoit  la lueur de ces goblins, car
il n'y avoit point l de lanternes, il fit alors le projet d'un moulin
 barbe, et l'executa, non dans la vue d'un gain mercenaire, mais pour
s'immortaliser seulement. Comme il estoit parfaict mathematicien, et
par consequent dans la possession de toute la mechanique en general, ce
fut peu de chose pour luy que de disposer les mouvemens dont il avoit
besoin pour son moulin: ce fut l le moindre objet. Un autre de plus
de consequence l'arrta quelque temps; mais la parfaicte cognoissance
de son art luy feit vaincre l'obstacle fort facilement: c'estoit la
difference des physionomies, dont les unes sont plus alonges ou plus
raccourcies, ou plus grosses ou plus grasses, quy ont les lvres plus
plates ou plus enfles, les mantons plus petits ou plus grands, etc.
Cest obstacle, quelque grand qu'il fust, ne cousta presque rien 
nostre mathematicien: il feit avec de la terre glaise, quy ne manque
pas dans ce pays-l, autant de physionomies differentes comme il
pouvoit y avoir alors dans tout le monde; en sorte que, si un Ethiopien
se fust venu presenter, il eust trouv forme  son minois aussy bien
qu'un blanc, chaque physionomie etant numerote et characterise[57]
selon l'objet auquel elle avoit rapport. On n'avoit qu' prendre place
ds qu'on arrivoit. L'operation se faisoit avec toute la delicatesse
possible, sans craincte d'aucune estafilade, et mme sans froisser les
moustaches, car on en portoit alors.

     [Note 57: Les coiffeurs faisoient alors srieusement ce qui est
     dit ici en plaisanterie: s'ils avoient affaire  une pratique
     d'importance, ils emmenoient avec eux leur physionomiste. Dutens
     raconte que le prince Lanti tant  Paris et ayant demand le
     coiffeur, vit arriver deux individus, dont l'un, aprs lui avoir
     pris la tte et l'avoir bien examine dans tous les sens, dit 
     l'autre, qui toit le praticien: Visage  _marrons_; _marronnez_
     Monsieur. _Dutensiana_, p. 42. Vous _marronner_, en style de
     perruquier, c'toit vous friser  grosses boucles.]

Cet ouvrage mis en la perfection o il falloit qu'il fust pour rouler,
il le mit  execution; mais, au lieu d'un cheval dont nostre pretendu
inventeur anglois se sert, il se servit du secours de la rivire, dont
le mouvement tousjours egal est le seul quy convienne  une operation
de ceste espce, et non pas un cheval, dont les allures ne peuvent
jamais estre aussy regles qu'il faudroit qu'elles le fussent, son trot
ou son gallop occasionnant des secousses quy derangent toute l'economie
de la machine.

Son oeuvre estant  son point de perfection, il se mit  faire des
barbes, tant et tant qu'il en faisoit des ballots pour envoyer dans
toutes les contres o l'on barbifie: de sorte que, la rivire quy
servoit  son moulin n'estant plus qu'une eau de savon, les estrangers
quy venoient  Paris la prenoient pour un fleuve de laict et se
croyoient dans la terre promise; mais les habitans de ce fauxbourg,
quy prenoient plaisir  se divertir de leur erreur, les en tiroient
enfin et leur apprenoient que c'estoit une eau de barbe quy couloit
incessamment, ce quy fit qu'on nomma cet endroict Coule-Barbe[58], et
qu'on le nomme encore actuellement de mme, et qu'il est toujours dans
sa mme situation, proche le clos Payen et le champ de l'Alouette,
derrire la manufacture royale des Goblins.

     [Note 58: C'est _Croule-barbe_ qu'il faut dire, mais on doit
     pardonner  l'auteur d'avoir fait cette petite altration pour les
     besoins de sa factie. Il existe encore, prs du boulevart des
     Gobelins et de la Bivre, la barrire et la _rue Croulebarbe_. Un
     moulin de ce nom s'y trouvoit vers 1214. Notre auteur, on le voit,
     est bien renseign.]

Voil precisement l'origine du moulin  barbe, quy n'est point du tout
de l'invention de ce mathematicien anglois, quy n'est qu'un miserable
plagiaire, un copiste maladroict et un mathematicien ideal.

Les revolutions arrives dans le royaume les sicles passs furent
cause que ce pauvre moulin fut detruict et devint moulin  bled au lieu
de moulin  barbe qu'il estoit.

Quelques traditions quy ne sont pas des mieux fondes disent que
l'auteur de nostre moulin  barbe eut le mme sort que celuy quy
feit l'horloge de Strasbourg, et que celuy quy avoit trouv le moyen
de rendre le verre ductile. Le premier eut les yeux crevez; le
second perdit la vie par la cruaut de Neron. Il faut avouer que la
craincte d'un sort pareil a bien arrest la fougue de ces ouvriers
du temps pass quy se mesloient d'estre inventeurs, et qu'elle s'est
communicque si fort  nostre sicle, que l'on n'y invente rien du
tout, par la raison qu'on veut se conserver la vue, ce quy faict un
grand tort aux marchands de lunettes et quy enrichira les hopitaux o
on reoit les aveugles.




_Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard, Bourguignon, vrai
martyr, souffertz en l'execution de sa glorieuse et memorable mort,
pour avoir tu Guillaume de Nassau, prince d'Orenge, ennemy de son roy
et de l'Eglise catholique; mis en franois d'un discours latin envoy
de la ville de Delft au comt de Hollande._

_A Paris, chez Jean du Carroy, imprimeur, au mont Saint-Hylaire, ru
d'Ecosse. 1584._

In-8 de 14 pages[59].

     [Note 59: C'est une des pices trop nombreuses qui furent faites
     en l'honneur de ce rgicide; mais il faut dire aussi,  la gloire
     de l'imprimerie parisienne de cette poque, que c'est la seule
     qui,  notre connoissance, ait t publie  Paris. M. Leber, qui
     la possdoit (V. son Catalogue, n 5625), fait un vif reproche
     de cette publication  Jean du Carroy. Il y voit une excitation
     funeste, dont le crime de Jacques Clment et les crits qui le
     glorifirent ne montrrent que trop bien les effets. C'toit
     en 1583, dit-il, avant la toute-puissance de la Ligue, que Jean
     du Carroy, imprimeur au Mont-Saint-Hilaire, la providence des
     libellistes, se proclamoit diteur d'une premire apologie du
     rgicide qui devoit frayer la voie  Jacques Clment. C'toit
     sous sa responsabilit personnelle qu'il imprimoit et annonoit
     publiquement: _Les cruels et horribles torments de Balthazar
     Gerard Bourguignon..._ (Leber, _De l'tat rel de la presse et
     des pamphlets depuis Franois Ier jusqu' Louis XIV_, Paris, 1834,
     p. 65). Dans une note, M. Leber donne  penser que cet imprimeur
     est le mme que celui dont il parle  la page 63, et qui, nomm
     par L'Estoile Gilles du Carroy, fut, ainsi que son correcteur,
     _fustig et banni_ en 1586. (_Journal de Henri III_, 1744,
     in-8, t. 1, p. 496-497.)--La pice que nous reproduisons ici est
     tellement rare, qu'elle a chapp  M. Weiss pour son article
     Grard de la _Biographie universelle_, et  M. Oettinger pour sa
     _Bibliographie biographique_. Voici le titre de quelques autres
     livrets publis  la mme occasion et dans le mme but; on ne
     s'tonnera pas d'en trouver un imprim  Rome: _Le glorieux et
     triomphant martyre de Balthazar Gerard, advenu en la ville de
     Delft_, Douai, 1584, in-12.--_Balth. Gherardi Borgondi morte,
     costanza, per haver ammazzatto il principe d'Orange_, Roma, 1584,
     in-8;--_Historie Balth. Gerardt, alias Serach, die den Tyran van't
     Nederlandt den prins van Orangie doorschoten heeft_, (S. l., 1584,
     in-4.--B... T... G... A... V...) _In honorem inclyti heroes
     Balth. Gerardi, Tyrannidis Auraic fortissimi vindicis, carmen,
     quo et Gulielmi Nassavii principis Auraici cdes ut percussoris
     tormenta breviter enarrantur_, Lovan., 1588, in-8.--_Muse
     Toscane di diversi nobilissimi ingegni per Gherardo Borgogno_,
     Bergamo, 1594, in-8. Il faut encore ajouter  cette liste l'ode
     latine que Lvinus Torrentinus, ou vulgairement Van der Becken,
     vque d'Anvers, fit pour clbrer le crime de Grard, et qui se
     trouve dans ses oeuvres.--Cette pice, que P. Burmann (_Sylloge
     epistolarum_, t. 1, p. 480) lui reproche trs vivement, a pour
     titre: _In honorem Baltasaris Gherardi fortissimi Tyrannicid_.]


Amy lecteur, pour veoir de quelle volont envers Dieu et son Eglise
estoit pouss ce Balthazar Gerard tirannicide, tu le pourras
congnoistre  l'oeil par les vers subsequens, tirez d'un celbre pote
de nostre temps:

  Gerard, c'est  ce coup (disoit-il) que ton bras
  Doibt delivrer la Belge.--H! non, ne le fais pas.
  --Si, fais-le.--Mais non fay.--Voy, laisse cette crainte.
  --Tu veux donc profaner l'hospitalit saincte?
  --Ce n'est la profaner; plus saincte elle sera,
  Quant par elle ma main les saincts garantira.
  --Mais sans honte jamais le traiste ne peut vivre!
  --Traiste est cil qui trahit, non qui ses murs delivre.
  --Mais contre les meurtriers le ciel est irrit!
  --Tout homme qui meurtrit n'est meurtrier reput.
  --H! n'est-il pas meurtrier cil qui meurtrit son prince?
  --Ce Guillaume est tyran, non roy de ma province.
  --Mais quoy! Dieu maintenant nous le donne pour roy.
  --Celuy n'est point de Dieu qui guerroye sa loy.
  --Tous peuvent estre doncq des tyrans homicides?
  --Jahel, Abod, Jehu, furent tyrannicides.
  --Voire; mais il leur fut command du Seigneur?
  --D'une pareille loy je sens forcer mon cueur.
  --Las! pour faire un tel coup ton bras a peu de force.
  --Assez fort est celui que l'Eternel enforce.
  --Mais, ayant fait le coup, qui te garantira?
  --Dieu m'a conduict icy, Dieu me salevera.
  --Que si Dieu te delivre s mains des infidelles?
  --Luy mort, je ne crains pas les morts les plus cruelles.
  --Mais quoy! tu cognoistras quelle est leur cruaut!
  --Mon corps peut estre  eux, et non ma volont.

    Estant doncq de ce point resoult en son courage,
  Vers le pole il eslve et ses mains et visage,
  Et puis  basse voix prie ainsi l'Eternel:
  O bon Dieu! qui tousjours as eu soin paternel
  De tes aimez esleuz, fortifie ma dextre,
  Afin qu' ce midy, d'une vigueur adextre,
  Elle puisse atterrer ce prince audacieux,
  Qui pour te descepter veut escheller les cieux;
  Et puisque ta bont, nonobstant mille orages,
  A faict veoir  ma nef les hollandois rivages,
  Permets-moy d'enfondrer de ce plomb venimeux,
  Afin que je redonne  la Belge franchise,
  A ton nom son honneur, et sa paix  l'Eglise.

       *       *       *       *       *

_Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard, Bourguignon, vray
martyr, soufferts en l'execution de sa glorieuse et memorable mort,
pour avoir tu Guillaume de Nassau, prince d'Orenge, ennemi de son roy
et de l'Eglise catholique._

Le plus grand et seul victorieux de tous les martyrs est Christ, et en
Christ les martyrs ont mis toute leur esperance. Christ a promis de
nous donner et langage et sapience; de Christ les martyrs confessent
tenir ce qui est de leur foi pour respondre aux hommes. Balthazar
Gerard, Bourguignon de nation[60], sa mre native de Bezanson, aag,
comme il monstroit, de vingt et huict ans ou environ[61], personnage
aultant bien instruict que bien disant, et fort habile au maniement
et excution des affaires d'importance, en l'an mil cinq cens
quatre-vingts et quatre, et le dixime jour du mois de juillet[62],
demi-heure aprs midi, se mit en deliberation d'executer incontinent,
et sans differer d'avantage, la belle entreprise qu'il avoit ds
long-temps projett de faire en son esprit, s'asseurant d'en venir 
bout, comme heureusement luy est avenu. Considerant donc Balthazar la
perfidie et desloyaut de Guillaume de Nanssau, prince d'Orenge, qui,
soubs le faux manteau d'une pretendue franchise, privoit une infinit
de personnes de toute libert aux despens de leurs biens et de leurs
corps, et par l frustroit les ames du salut eternel, se proposa, 
l'exemple de Christ et suivant les pas et vestiges de ses saincts,
de fermer les yeux aux perils et dangers pour le salut de plusieurs
et libert de nostre patrie; qui fut cause que, cognoissant que le
puissant et souverain Dieu se vouloit servir de luy pour executer sa
volont divine, aprs avoir bien examin l'affaire, il jura la mort
de ce malheureux perfide, desj condemn par sentence de son prince,
duquel il s'estoit rebell. S'offrant donc l'occasion de luy porter
des lettres de la mort de Monsieur, frre du roy de France[63], duc
d'Alenon, comme il se fut accost des gentils hommes de sa cour,
le dixiesme jour de juillet, demi-heure aprs midi, sortant Nanssau
de sa table, Balthazar luy tira un coup de pistolet charg de trois
balles, qui luy fit un trou soubs la mamelle gauche de deux doigts
de largeur[64], dont il mourut[65]; et comme Balthazar le vit tomber
du coup qu'il luy donna, se voulant sauver, fut incontinent attrapp
auprs des murailles de la ville[66], mais sans s'estonner aucunement.
Arm d'un incredible courage jusques au dernier soupir, il respond
prudemment  tous ceux qui l'interrogeoyent. Les gouverneurs de la
cit, voulans savoir de luy les causes et motifs de son dessaing,
il leur fit cognoistre promptement par un beau langage et par vives
raisons qu'il pensoit avoir fait un grand sacrifice  Dieu, et avoir
beaucoup merit du roy et du peuple chrestien, ne se souciant point que
son corps fust torment par les mains des bourreaux, comme il avoit
bien presag qu'il seroit. J'ay, disoit-il, execut ce que je devois
faire; parachevez, vous autres, ce qui est de vostre charge. Me voicy
tout prest. Parquoy la nuict suivante, ayant est cruellement par cinq
fois fouett et torment de grands coups, il fut oinct de miel, et
fit-on venir un bouc pour le leicher, affin que par l'aspret de sa
rude langue il luy emportast avec le miel la peau deschire, lequel
toutefois n'y voulut point toucher. Ce n'est pas tout, car, l'ayant
mis  la question, il fut gehenn d'une infinit de sortes; et aprs,
les mains attaches avec les pieds, il fut mis en un van, o il fut
miserablement agit et travaill expressement, affin qu'il ne dormist
point[67], ce que neantmoins fut fait sans que le juge l'eust ordonn.
Les jours et les nuits suivans, ils desployent tout l'artifice que
nature leur avoit enseign  excogiter nouveaux martyrs, et, pour le
tormenter avec plus grand horreur et luy faire descouvrir sa pense,
estant sur la question guind en l'air, ils attachrent au pouce de
son pied pesant cent cinquante livres, puis apres luy chaussent des
souliers de cuir tout cru, qu'ils frottent et imbibent d'huille, et,
ainsi tout rompu et deschir de coups, le font approcher tout nud
d'un grand feu, o, aprs luy avoir brusl d'un flambeau le dessoubs
des aisselles, le vestissent d'une chemise trempe dans l'eau ardante
qu'ils allument sur son corps, luy piquent de poignantes aiguilles
l'entre-deux des ongles, et luy mettent profondement des clous dedans.
Mais, voyant qu'il ne crioit point et ne monstroit aucun signe de
passion, aprs luy avoir ras les poils par dessus tout son corps,
le baignent et trempent d'un vieux et puant pissat avec de la graisse
bouillante; et, pensant qu'il eust du charme, ils luy mettent une robe
qu'ils prirent d'un pauvre de l'Hostel-Dieu (quelques uns pensent
que ce fut la robbe d'un sorcier), cuydans par l rompre la force de
l'enchantement en vertu duquel, comme ils s'imaginoient, il s'estoit
endurci et rendu insensible contre tant de maux[68]. Pour tout cela,
cognoissans qu'ils n'advanoient rien, ils luy demandent plusieurs
fois qu'est-ce qu'il pensoit, voyant tous ces tormens. Il respond
seulement (Bon Dieu! patience!). Interrog de rechef qu'estoit la
cause pourquoy il ne s'estonnoit aucunement par tant de passions et
martyres: Les prires des saincts, dit-il, en sont cause. Et comme
un des consuls de la ville admiroit ceste constance: La constance,
monsieur le consul, dit-il, sera considerable en la mort. Il parloit
franchement et fort humainement avec tous, estant hors la question,
avec un grand estonnement des ministres executeurs, et induisoit chacun
 pleurer. Les uns ne pouvans croire qu'il fust humaine crature, les
autres portans quelque envie  sa vertu et constance, comme ne croyant
rien de Christ ni de son Evangile, tout ainsi que les juifs, luy
demandent depuis quel temps il avoit donn son ame au diable. Respond
modestement qu'il ne connoissoit point le diable et qu'il n'avoit
jamais eu  faire avec luy; comme aussi il se defendit honnestement
contre ceux qui l'appeloient traistre, paricide et autres semblables
injures et reproches, donnant temoignage par plusieurs fois, les yeux
baissez, qu'il ne se soucioit point de leurs parolles et calomnies.
Il respondoit aux juges avec toute humilit et douceur, mesme, ce qui
est dur  croire, les remercia de quoy ils l'avoient sustent en la
prison, et leur promit qu'il en prendroit sa revenche. Eux repliquans:
Quelle revenche? respond: Je vous serviray d'avocat en paradis. Voulans
savoir de quel paradis il entendoit parler: Je n'en cognois (dit-il)
qu'un seul. Ainsi tirass par plusieurs demandes et torment par tant
de faons, ne disant rien pourtant qui ne leur fust agrable, le
treizime jour du mois susdict fut adverti de sa prochaine mort; et le
lendemain, comme on luy prononoit sa sentence, dict avec S. Cyprian,
d'un visage non troubl et d'une contenance asseure: _Deo gratias_.

     [Note 60: Il toit n  Villefans, en Franche-Comt.]

     [Note 61: Strada dit vingt-six ans, _erat enim annorum sex et
     viginti_. (De Bello Belgico, _Decadis secund liber quintus_,
     anno 1584.)]

     [Note 62: Le mme mois o le duc d'Alenon, comptiteur malheureux
     du prince d'Orange, toit mort en France des suites du poison que
     lui avoient fait prendre les agents de l'Espagne. Philippe II
     ainsi se seroit dlivr en mme temps de ses deux rivaux dans les
     Pays-Bas: du fils de Catherine de Mdicis par l'empoisonnement, et
     de Guillaume de Nassau par la main d'un assassin.]

     [Note 63: Atque extincto Alenconio, obtulit se delaturum ad
     Orangium litteras aliquorum Alenconii familiarum de obitu ejus.
     (Strada, _ibid._)]

     [Note 64: Ceci,  quelques dtails prs, est encore conforme
     au rcit de Strada. Pour exprimer la manire dont Guillaume de
     Nassau, sortant de table, fut frapp au coeur par les balles du
     pistolet de Gerard, le jsuite romain se sert de cette singulire
     phrase: Assurgentem ab epulis, exeuntemque in aulam, _fistula in
     cor, explosa trajicit, confecitque_. Heureusement qu'il met en
     marge le mot italien _pistola_.]

     [Note 65: Guillaume tomba mort aux pieds de sa femme, fille de
     l'amiral Coligny, qui avoit vu de mme assassiner son pre dans la
     nuit de la Saint-Barthlemy.]

     [Note 66: Evolantem inde, jamque egressurum urbe, stipatores
     insecuti retrahunt. (Strada, _ibid._)]

     [Note 67: On a renouvel pour tous les rgicides l'histoire de
     ces tourments raffins, notamment pour Damiens, que, suivant les
     bruits populaires encore accrdits dans mon enfance, on avoit
     ainsi empch de dormir pendant plusieurs nuits.]

     [Note 68: Strada, trop bon historien pour rpter la fable de
     toutes ces tortures, mais trop vraiment jsuite aussi pour ne pas
     voir dans Balthazar Grard une sorte de martyr, ne peut s'empcher
     d'admirer le courage du fanatique au milieu des tourments.
     _Imperterritum_, dit-il, _tormentisque omnibus majorem_.]

Ayant donc fait toutes les preuves de constance et magnanimit d'un
asseur rencontre, sans se troubler aucunement; ayant les yeux et le
visage tout tremps, les piedz tout escorchs, les arteils disloquez
et pendillans  cause du feu, il monte sur l'eschafault, et, d'une
grande resolution, se laisse attacher au posteau et  la croix, o il
ne monstra aucun signe que ces griefs et cruels tormens l'estonassent
tant soit peu, quoique le seul souvenir apportast grand horreur et
estonnement; ce qui fut assez tesmoign par plusieurs des assistans,
lesquels, ne pouvant veoir ces cruelles passions, esvanouirent
sur-le-champ. Mais tout ainsi que cest invincible Balthazar auroit
port patiemment les gehennes et cruautez precedentes et pris  gr la
sentence de mort, ainsi a-t-il,  la veu de toute la cit, soustenu
courageusement les autres assaults, et a benist et consacr de son
sang nostre patrie. Il a sem et plant plusieurs martyrs qui, suivans
son exemple, viendront aprs lui. Et ceux-l se trompent lourdement,
lesquels, ne pouvans oster la racine des martyrs, qui est Christ,
coupent souvent les rejectons, ne s'avisans pas qu'estans ainsi
coupez ils renaissent et multiplient plus que jamais. Estant doncq
ainsi li et garott sur le supplice, cependant que les executeurs
bourreaux s'amusoient  rompre  grands coups de marteaux le pistolet
duquel il avoit despesch Nanssau, ne le pouvans  peine briser, on
despouille le pauvre patient, tout confit en devotion et ravi en
prires; on luy avalle ses chausses jusques sur les piedz, on luy
trousse la chemise  l'entour de ses parties honteuses, et tout aussi
tost l'un des bourreaux l'empoigne par la main dextre, laquelle il luy
met entre deux ardentes platines de fer faictes en forme de gaufrier
qu'un autre tenoit, la luy serrent estroictement, et la bruslent
tellement que toute la place estoit remplie de fume et de mauvaise
odeur. Aprs cela, on a des chaines de fer exprs toutes chaudes,
desquelles estroitement on luy lie l'extremit de ce mesme bras;
chacun des bourreaux  mesme suitte prend une chaine ainsi chaude et
bruslante que dessus, et le lient par le haut des bras, le serrent, le
tirent, le navrent, le persent cruellement et luy bruslent le reste
des cuisses et des jambes. On remarqua une grande playe en l'estomach,
qu'on ne savoit dire si  ceste heure il la receut, estant adonc
Balthazar, comme dict est, du tout reduict en prire et oraison, car on
l'entendoit intelligiblement proferer les psalmes de David sans changer
de couleur et sans remuer ni pieds, ni mains, ni espaule, sinon en tant
que le pieu auquel il estoit attach se remuoit devant la main dextre,
que d'adventure pour lors il eut  delivre, d'une fervente devotion fit
le signe de la croix; et, avant qu'il fust de rechef du tout attach
sur le supplice, il secoua luy-mesme ses chausses bas, et, levant les
pieds du mieux qu'il peut, monta volontairement sur le banc qu'on avoit
prepar tout exprs pour luy tirer les entrailles. Alors on commena 
lui couper premierement la partie honteuse, et, aprs lui avoir fendu
le ventre en croix d'un cousteau, aux plus longues reprises qu'ils
pouvoient, affin que par l il sentist plus de mal, luy tirent dehors
les intestins, et, non contens de cela, lui arrachent cruellement
le coeur de son sige et le luy jettent en la bouche, laquelle ils
voyoient encore remuer, tant ses lvres estoient accoutumes  prier
Dieu. Il ne jetta aucun soupir, et monstra lors qu'il ne s'estoit
servi ni de langue ni de voix que pour faire preuve de sa vertu.
Ainsi, Gerard, vray martyr et pre de la patrie, sans aucune alteration
de coleur en son visage, rendit  Dieu ceste belle ame, invincible
et glorieuse, qui le fera triompher heureusement par dessus tous
les martyrs en tousjours florissantes et immortelles annes. Ce fut
le samedy devant l'octave de la Feste-Dieu, aprs l'octave de la
Pentecoste, quatorzime jour de juillet, demy-heure avant midy, au
mesme jour et un peu devant que j'eusse descrit la presente histoire.
On luy separa la teste du corps, laquelle on voit encore aujourd'huy
sur les murailles de la ville au bout d'une lance, o elle se manifeste
plus belle que jamais; le corps fut divis en quatre parties[69],
pendues  des paux attachez aux quatre principalles portes de la
ville[70].

     [Note 69: _Postremo sectum in partes quatuor, per totidem urbis
     loca distraxere._]

     [Note 70: M. Weiss,  l'article Grard (Balthazar) de la
     _Biographie universelle_, dit que Philippe II rcompensa la
     famille du meurtrier, et lui donna mme des lettres de noblesse,
     ce qui est vrai; mais il et d ajouter que par ces lettres,
     semblables  celles que Charles VII avoit accordes  Jeanne
     d'Arc, le ventre anoblissoit. Les descendants d'une soeur de
     Grard jouissoient encore, au milieu du XVIIe sicle, des
     privilges de cet anoblissement. Quand Louis XIV s'empara de
     la Franche-Comt, on les supprima. La famille de l'assassin de
     Guillaume fut remise  la taille. Elle osa rclamer et prsenter
     ses lettres de noblesse  M. de Vanolles, intendant de la
     province. Il les foula aux pieds: ce fut toute sa rponse pour
     cette rclamation effronte.]




_Histoire des insignes faulsetez et suppositions de Francesco Fava,
medecin italien, extraicte du procez qui luy a est faict par Monsieur
le grand Prevost de la connestablie de France._

_A Paris, chez Pierre Pautonnier, ru Sainct-Jean-de-Latran, 
la Bonne-Foy, et Lucas Bruneau, rue Sainct-Jean-de-Latran,  la
Salemandre._ 1608.

_Avec privilge du Roy[71]._

     [Note 71: L'histoire de Fava est aussi raconte au long dans le
     _Supplment au Journal du rgne de Henri IV_, par P. de l'Estoille
     (1736, in-8, t. 2, p. 165-170), sous la date du 24 mars 1608. Ce
     rcit, qu'il ne faut chercher que dans ce _Supplment_, d'aprs
     M. Champollion (_Journal de l'Estoile, coll. Michaud_, gr.
     in-8, p. 454), ne diffre de la relation reproduite ici que par
     quelques dtails que nous signalerons au passage. Dans l'_Esprit
     du Mercure_, publi par Merle en 1810, in-8, se trouve aussi,
     t. 1, p. 7-24, sous ce titre: (1608) _Cause clbre_, un expos
     trs dtaill de cette curieuse affaire, emprunt sans doute  un
     numro de l'ancien _Mercure_, que nous n'avons, toutefois, pas pu
     retrouver. Sauf quelques faits dont nous montrerons la diffrence,
     c'est en abrg ce qu'on va lire ici _in extenso_.]


On ne sait certainement pas le nom, le pas et la profession de
l'homme dont cette histoire fait mention: tantost il a pris le nom de
Cesare Fiori et tantost de Francesco Fava; ore il s'est dit medecin,
ore marchand, maintenant de S.-Severin, prs de Naples, et maintenant
de Capriola, sur les confins de la Ligurie. Ceux qui le pensent avoir
mieux cognu disent qu'il est d'une honneste famille de Finale, prs de
Gennes[72]. Quoy que ce soit, d'autant qu'en justice il a dit se nommer
Francesco Fava, docteur en medecine, natif de Capriola, il sera ainsi
nomm et design.

     [Note 72: Dans le _Supplment au Journal de l'Estoille_, t. 2, p.
     165, on s'en tient  cette dernire opinion.]

Francesco Fava donc, medecin natif de Capriola, au printemps de son
age, courut une partie des provinces d'Italie, s quelles il exera la
medecine, et fut recommand principalement pour estre savant et expert
en la cognoissance et cure des venins. En l'age de trente-quatre 
trente-cinq ans, il se ferma  Orta, au comt de Novarre, o, faisant
sa profession de medecine, il s'enamoura de Catherine Oliva, fille d'un
Oliva, marchand d'huiles, y demeurant. Il la demanda en mariage, se
nommant Cesare Fiori, de S.-Severin, prs de Naples; et parce que Oliva
ne le cognoissoit que par sa renomme et ne savoit de quel lieu ny de
quelle extraction il estoit, ny mesme s'il estoit  marier, il desira
s'en instruire et en avoir quelque tesmoignage. Fava, pour satisfaire
 ce desir, fait luy-mesme un acte du juge de S.-Severin, qu'il
escrivit et scella authenthiquement, par lequel il estoit certiffi
de sa preud'hommie, qu'il estoit de la maison des Fiori S.-Severin,
et n'estoit point mari. Oliva, sur ceste asseurance, luy donna sa
fille pour femme, et a ce mariage dur dix ou onze annes, pendant
lesquelles Fava a eu plusieurs enfans de sa femme, dont ne sont restez
que trois  present vivans, l'aisn qui est un fils ag de neuf  dix
ans seulement. Aprs avoir quelque tems demeur  Orta, Fava change son
habitation et son nom, transporte son domicile  Castelarca, distant de
sept  huit lieus de Plaisance, sur le Plaisentin mesme, et se fait
nommer Francesco Fava[73].

     [Note 73: Tout ce paragraphe est reproduit textuellement, 
     quelques mots prs, dans la relation de l'_Esprit du Mercure_.]

Au commencement de l'an mil six cens sept, Fava, se voyant, comme il
a dit (soit par excuse ou en verit), charg de femme et d'enfans, et
qu'il ne pouvoit de son art de medecine survenir  la despense de sa
maison, se resolut, par un coup perilleux, de se mettre en repos le
reste de sa vie, et sur ceste resolution prit cinquante escus qu'il
avoit chez luy, partit de Castelarca vers le tems de Pasques, et s'en
alla  Naples, o estant il s'enquiert des banquiers qui avoient plus
de reputation, entre lesquels il fit eslite d'un nomm Alexandre Bossa,
auquel il s'adressa, feignant d'estre abb et d'avoir affaire d'une
lettre de change de cinquante escus pour faire tenir  Venise  un sien
nepveu, estudiant  Rome, mais que, pour lors, il disoit avoir envoy 
Venise pour quelques affaires; baille les cinquante escus  Alexandre
Bossa, et prend de luy lettre de change de pareille somme. Il garde
ceste lettre quinze jours, pendant lesquels luy, qui avoit la main fort
instruite et hardie  l'escriture, s'estudie  imiter et contrefaire
la lettre d'Alexandre Bossa[74]. Au bout des quinze jours, il reporte
la lettre  Alexandre Bossa et retire ses cinquante escus, luy faisant
entendre que ses affaires estoient faites  Venise, et qu'il n'avoit
plus de besoin de s'y faire remettre aucuns deniers.

     [Note 74: La dexterit qu'il avoit  imiter et contrefaire toutes
     sortes d'escritures luy donna bientost le moyen de contrefaire
     celle de Bossa, et de descouvrir les correspondances qu'il avoit
      Venise. _Suppl. au Journ. de l'Estoille._]

En pratiquant en la maison d'Alexandre Bossa pour prendre ceste lettre
de change et la rendre, Fava avoit pris en l'estude quelques missives
de neant, mais qui pouvoient autant servir  son dessein que papiers de
consequence, d'autant qu'elles estoient escrites de la main d'Alexandre
Bossa et de Francesco Bordenali, son complimentaire; et mesme un jour,
ayant espi le tems qu'il n'y avoit en l'estude d'Alexandre Bossa
qu'un jeune garon, il feignit d'avoir affaire  Alexandre Bossa et de
vouloir attendre qu'il fust de retour de la ville, et pria ce jeune
garon de l'accommoder de papier, plume, ancre, cire et cachet, pour
faire une couple de missives  quelques uns de ses amis, en attendant
que son maistre retourneroit. Cela ayant est permis  Fava, il fit
cinq ou six missives, chacune desquelles il cacheta et enferma dans une
couverture de papier aussi cachete.

De ces missives il s'en servit  deux fins: l'une pour voir la marque
du papier sur lequel escrivoit ordinainement Alexandre Bossa et en
achepter de pareil, comme il fit, non pas  Naples, o il n'en peut
trouver, mais en la ville d'Ancone, allant de Naples  Padou; l'autre
pour cacheter ses lettres du cachet mesme d'Alexandre Bossa, ce qu'il
fit aussi, car, estant au logis, il leva les cachets qu'il avoit
apposez tant aux missives qu'aux couvertures, en mouillant un peu le
papier du cost o n'estoit pas la marque du cachet. Cela se faisoit
assez facilement, d'autant que ce n'estoit pas cire d'Espagne[75],
mais molle seulement[76]. Il garda ces cachets pour s'en aider quand
il en auroit besoin, soit pour les appliquer sur les lettres qu'il
vouloit falsifier, ou pour faire un cachet de marque semblable  celle
d'Alexandre Bossa.

     [Note 75-76: Ce passage, crit en 1608, dtruit l'opinion
     accrdite depuis Pomet (_Hist. gnrale des drogues_, Paris,
     1735, in-4, t. 1, 28; 2, 44) sur l'invention de _la cire
     d'Espagne_. Il devient vident qu'on la connoissoit de nom avant
     que le marchand de Paris, nomm Rousseau,  qui l'on en attribue
      tort la dcouverte, l'et remise en honneur, vers 1620, et lui
     eut d, grce aux encouragements de Mme de Longueville, puis de
     Louis XIII, une fortune de 50,000 fr. en quelques annes. C'est un
     argument nouveau en faveur de M. Spies, qui soutenoit avoir vu,
     dans les archives de la cour d'Anspach, o il toit conseiller,
     un diplme de 1574, cachet en cire d'Espagne rouge. Beckmann,
     _Beitrge zur Geschichte der Erfindungskunst_, trad. angl. in-8,
     t. 1, p. 219-223.]

Outre les quinze jours que Fava avoit sejourn  Naples, il y sejourna
encore un mois et demy, pendant lequel il s'instruisit et s'asseura du
tout  falsifier l'escriture d'Alexandre Bossa et celle de Bordenali.

Sur le point de son partement, il veid un pauvre miserable condamn 
la mort, et que l'on alloit executer pour avoir fait une faulse lettre
de change de quarante ou cinquante escus; mais, de bonne rencontre pour
ce miserable, passrent par le lieu du suplice les vice-rois de Naples
et de Sicile, et le cardinal d'Aquaviva, qui lui firent grace[77].

     [Note 77: Cette particularit est omise dans la relation de
     l'_Esprit du Mercure_.]

Plus encourag de ceste grce que retenu de la condemnation de ce
faussaire, Fava, au mois de juillet, part pour Naples et vient  Padou
pour executer le stratagme de faulset qu'il avoit desseign.

A Padoe, il s'habille en simple prestre[78], et va, sur le soir,
trouver l'evesque de Concordia[79], dont il avoit autrefois oy parler,
suppose et luy fait entendre qu'il estoit l'evesque de Venafry, au
royaume de Naples[80]; que quelques seigneurs napolitains, ses ennemis,
luy avoient mis sus d'avoir fait l'amour et abus de la compagnie
d'une niepce du duc de Caetan[81]; que ceste accusation l'avoit rendu
fugitif de son evesch et fait aller  Rome pour se justifier vers Sa
Sainctet, mais qu'y estant, ses ennemis avoient une infinit de fois
conspir contre luy et dress des attentats  sa personne, tant  force
ouverte que clandestinement, ayant voulu corrompre par argent l'un de
ses serviteurs afin de l'empoisonner, en telle sorte qu'il avoit est
contraint, pour garantir sa vie, de se deguiser et sortir de Rome, et
qu' grand peine et  grand crainte, ainsi desguis, il estoit ainsi
arriv  Padoe en sa maison, o il venoit comme  un sainct asile
et au port de son salut, le prioit de lui tendre les bras en son
affliction, le recevoir, ayder et favoriser. La faveur qu'il desiroit
de luy estoit que, par son moyen et par sa creance (n'osant luy-mesme
l'entreprendre de peur d'estre descouvert de ses ennemis), il peut
avoir un homme souz le nom et par l'entremise duquel il se peut faire
remettre  Venise dix mille ducats qu'il avoit  Naples entre les mains
du seigneur Giovan-Baptista de Carracciola, marquis de Sainct-Arme, et
frre de l'archevesque de Bary[82], desquels seuls il estoit assist
en son malheur comme de ses amis et alliez, ayant promis une sienne
niepce en mariage, avec cent cinquante mil ducats au sieur marquis de
Sainct-Arme, dont les nopces se devaient solemniser  Pasques, et que
de ceste somme de dix mil ducats il vouloit achetter des diamants,
perles et chesnes d'or, pour faire des presens  quelques princes et
seigneurs qui pouvoient pacifier son affaire et le remettre en son
evesch.

     [Note 78: Selon le _Suppl. au Journ. de l'Estoille_, il aurait
     fait, sous ce dguisement, tout le voyage de Naples  Padoue.]

     [Note 79: Concordia, qui toit alors une ville assez importante de
     la rpublique de Venise, n'est plus qu'un pauvre bourg de 1,400
     habitants, qui a toutefois conserv son vch.]

     [Note 80: C'est une petite ville de la terre de Labour, un peu
     plus peuple, mais plus dchue que Concordia, puisqu'elle n'a pas
     conserv son vch. Elle dpend aujourd'hui du diocse d'Isernia.]

     [Note 81: Il faut lire de Gatan, comme dans l'_Esprit du
     Mercure_, ou seulement de Gate. Fava donnoit de la vraisemblance
      son roman quand il lui choisissoit pour hrone la nice du
     prince dans le duch duquel se trouvoit en effet l'vch de
     Venafry, dont il se faisoit le titulaire.]

     [Note 82: Bari, ville archipiscopale du royaume de Naples.]

L'evesque de Concordia pleint sa fortune, luy promet toute faveur
et assistance, et particulierement de luy aider d'un sien amy et
confident, nomm Antonio Bartoloni, marchand banquier, demeurant 
Venise, souz le nom et par le moyen duquel il pouvoit facilement se
faire faire  Venise la remise des dix mil ducats qu'il avoit  Naples
entre les mains du marquis de Sainct-Arme, sans qu'il fust besoin
qu'il s'y employast et s'en entremist.

Fava remercia l'evesque de Concordia de la courtoisie de ses offres,
et, les acceptant, luy dit qu'il en escriroit promptement au marquis
de Sainct-Arme, afin que, suivant cet ordre, il luy fist tenir ses
dix mil ducats; prend cong de l'evesque de Concordia, qui le voulut
honorer et conduire jusques  la porte de la maison; mais Fava le
pria de ne point passer outre, de creinte que ceste ceremonie ne le
fist recognoistre pour tel qu'il estoit. Un des anciens et honorables
serviteurs de l'evesque de Concordia, nomm dom Martino, arrivant sur
ce depart, soit qu'il le dt comme il le pensoit, ou qu'il et ou
parler Fava, et qu'il ft bien aise d'en conter  son maistre, dit 
l'evesque de Concordia qu'il avoit veu cet homme en la ville de Rome
habill en evesque. Si l'evesque de Concordia eust eu quelque soupon
de la qualit de Fava, il l'eust lors perdu par ce tesmoignage que luy
en donnoit dom Martino.

Fava, suivant ce qu'il avoit fait entendre  l'evesque de Concordia,
feint d'avoir escrit et laiss passer dix jours, qui estoit le temps
qu'un courrier pouvoit sejourner pour aller de Padoe  Naples et
retourner de Naples  Venise, et au bout de ce temps baille  Octavio
Oliva, l'un des frres de sa femme qu'il avoit men avec luy, un
pacquet de lettres, afin de l'aller porter (comme courrier venant de
Naples)  Venise, en la maison d'Angelo Bossa, marchand banquier, oncle
et correspondant d'Alexandre Bossa, banquier, demeurant  Naples.

Le pacquet est rendu par Octavio Oliva  Angelo Bossa, qui trouve
dedans une lettre  lui adressante de la part d'Alexandre Bossa, et un
autre pacquet de trois lettres qui venoient du marquis de Sainct-Arme,
et s'adressoient, l'une  l'evesque de Venafry, l'autre  l'evesque
de Concordia, et la dernire  Antonio Bertoloni. Ce pacquet de trois
lettres est envoy par Angelo Bossa  l'evesque de Concordia. L'evesque
de Concordia, ayant veu sa lettre, manda l'evesque de Venafry, luy
rendit la sienne, et fit pareillement tenir  Venise celle d'Antonio
Bertoloni, avec un advis qu'il luy donnoit de cet affaire, non pas
qu'il luy dist que celuy pour lequel il avoit  recevoir les dix mil
ducats fust l'evesque de Venafry, ny la cause pour laquelle le negoce
se traittoit de ceste faon, mais simplement le prioit de recevoir
ceste somme pour un prelat de ses amis, lorsque l'on luy en envoyeroit
lettre de change, pour en faire comme il luy diroit aprs.

Toutes ces quatre lettres estoient lettres faulses, que Fava avoit
escrites, savoir: celle d'Alexandre Bossa sur le papier achett 
Ancone, et cachete du cachet mesme d'Alexandre Bossa, et celles du
marquis de Sainct-Arme de papier, escriture et cachet  fantaisie.

La lettre d'Alexandre Bossa  Angelo Bossa portoit: Je vous donne advis
que monsieur le marquis de Sainct-Arme, dans deux ou trois jours, au
plus, que monsieur l'archevesque de Bary, son frre, sera arriv 
Naples, me doit compter dix mille ducats pour les faire remettre par
vous au sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier demeurant  Venise,
et estre employez en diamans, perles et chesnes d'or.

La lettre qui s'adressoit  l'evesque de Venafry contenoit: J'ay appris
par les vostres que vous estes  present refugi prs de monsieur
l'evesque de Concordia, et qu'il vous a promis de vous favoriser du nom
et ministre du sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier demeurant 
Venise, pour vous faire toucher les dix mille ducats que nous avons 
vous. Si tost que monsieur l'archevesque de Bary, mon frre, qui a vos
deniers entre les mains, sera retourn  Naples, qui sera dans deux
ou trois jours au plus, je vous en envoyerai la lettre de change souz
le nom du sieur Bertoloni pour employer en diamans, perles et chesnes
d'or, ainsi que le desirez.

La lettre escrite  l'evesque de Concordia estoit en substance: J'ay
sceu des lettres de monsieur l'evesque de Venafry la grande courtoisie
dont vous avez us vers luy, et les obligations que luy et moy vous
avons. Je ne manqueray pas  luy faire tenir dans deux ou trois jours
au plus les dix mille ducats que j'ay icy  luy, et luy en envoyer
lettre de change souz le nom du sieur Antonio Bertoloni, du quel vous
luy avez promis la confidence, pour estre cette somme employe en
diamans, perles et chesnes d'or, ainsi qu'il le desire.

La lettre envoye  Antonio Bertoloni disoit: J'ay appris de la maison
de monsieur l'evesque de Concordia que je vous devois faire payer 
Venise dix mil ducats pour employer en diamans, perles et chesnes d'or.
J'attends celuy quy a mes deniers, qui doit arriver dans deux ou trois
jours au plus. Aussi tost je les compteray au sieur Alexandre Bossa,
banquier en ceste ville, et prendray de luy lettre de change que je
vous envoyerai[83].

     [Note 83: La relation de l'_Esprit du Mercure_ ne reproduit la
     teneur d'aucune des quatre lettres du faussaire.]

Trois jours aprs ces lettres rendes, Fava suppose avoir receu un
autre pacquet de cinq lettres: la premire, la lettre de change qui
estoit souscrite de Francesco Bordenali, complimentaire d'Alexandre
Bossa[84]; la seconde, une lettre de creance d'Alexandre Bossa  Angelo
Bossa; les aultres, du mesme marquis de Sainct-Arme  luy evesque de
Venafry,  l'evesque de Concordia et  Bertoloni.

     [Note 84: L'_Esprit du Mercure_ dit correspondant d'Alexandre
     Bossa.]

Ces cinq lettres estoient faulses, escrites et cachettes comme les
precedentes.

La lettre de change estoit en semblables termes: Payez  trois jours
de lettre vee ou plus tost, sans qu'il soit besoin d'autre que la
presente, au sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier, demeurant
 Venise, la somme de neuf mille ducats, pour pareille somme que
nous avons icy recee du sieur marquis de Sainct-Arme, pour estre
ceste somme employe en perles, chesnes d'or et diamans. Si le sieur
Bertoloni prend des diamans, perles et chesnes d'or de plus grand prix
que les neuf mille ducats, ne faites point de difficult de payer le
plus, car le sieur marquis de Sainct-Arme, outre les neuf mille ducats,
nous en a baill autre mil, pour prendre les perles, diamans et chesnes
d'or, jusques  la valeur de dix mille ducats, si besoin est.

La lettre de creance contenoit: Suivant l'advis que je vous avois donn
y a trois jours, payez au sieur Antonio Bertoloni le contenu en la
lettre de change dont je vous envoye la coppie.

La lettre envoye  l'evesque de Venafry portoit: Conformement 
celles que je vous manday y a trois jours, je vous envoye la lettre de
change de dix mille ducats souz le nom du sieur Antonio Bertoloni. Vous
prendrez garde que vous ayez de telles perles, chesnes d'or et diamans
que vous desirez.

La lettre  l'evesque de Concordia estoit en ce sens[85]: C'est
pour vous faire entendre que, selon celles que je vous escrivis y a
trois jours, j'ay compt les dix mille ducats que j'avois  monsieur
l'evesque de Venafry au banquier Alexandre Bossa, duquel j'ay retir
lettre de change souz le nom du sieur Antonio Bertoloni. J'envoye la
lettre de change  monsieur l'evesque de Venafry, pour lequel je vous
supplie de donner ordre qu'il ayt de tels diamans, perles et chesnes
d'or qu'il vous fera entendre.

     [Note 85: L'_Esprit du Mercure_ ne reproduit que cette lettre.]

La lettre adressante  Antonio Bertoloni estoit de telle teneur: Je
vous envoye la lettre de change des dix mille ducats dont je vous avois
escrit il y a trois jours; vous la presenterez et vous ferez payer du
contenu en icelle, et achetterez de tels diamans, perles et chesnes
d'or que vous ordonnera monsieur l'evesque de Concordia, et baillerez
le tout  celuy qu'il vous dira.

L'evesque de Concordia ayant veu ces lettres, conseille  Fava de
prendre luy-mesme la peine d'aller  Venise pour se faire faire son
payement, et que peut-estre un autre ne prendroit pas des diamans,
perles, chesnes d'or selon son affection, et qu'entre Padou et Venise
il y avoit fort peu de danger d'estre recogneu, d'autant que le voyage
se fait par eau en barque couverte.

Fava n'affectionnoit point autrement d'aller  Venise, non pas de peur
qu'il fust recogneu d'estre l'evesque de Venafry, mais bien de ne
l'estre pas; et toutes fois, persuad par l'evesque de Concordia, il se
resolut  faire le voyage, et, pour cet effet, prit lettres de creance
de l'evesque de Concordia vers Bertoloni. Arriv qu'il est  Venise,
accompagn de Giovan Pietro Oliva, un autre frre de sa femme, qu'il
disoit estre son serviteur, et nommoit Giovan Baptista (auquel il avoit
dit qu'il feignoit d'estre evesque, et vouloit souz ceste feinte et
par une galante invention, s'accommoder d'une somme de deniers), il va
saluer Bertoloni et luy prsente la lettre de creance de l'evesque de
Concordia.

Bertoloni reoit Fava, le loge en sa maison, le bienvient et honore
comme prelat qui luy estoit extremement recommand par l'evesque de
Concordia, prend de luy la lettre de change, la presente  Angelo
Bossa, qui l'accepte et promet payer dans le temps. Aussi tost
Bertoloni, ayant la parole d'Angelo Bossa, s'embesogne pour le payement
de la lettre de change, cherche par toute l'orfvrerie de Venise des
plus beaux diamans et des plus belles perles qui se peussent trouver,
les fait porter chez luy pour les monstrer  Fava, qui en prend en
telle quantit et en choisit en telle qualit qu'il luy plaist,
savoir[86]:

Un diamant vallant trois cens ducats, mis en oeuvre en anneau d'or;

Un diamant vallant quatre-vingt ducats, aussi mis en oeuvre;

Trois diamans de septante ducats pice, encore mis en oeuvre;

Cinquante diamans de vingt ducats pice;

Un diamant de soixante et cinq ducats, non mis en oeuvre;

Cent vingt-cinq diamans de sept ducats pice;

Deux cent vingt-quatre petits diamans de deux ducats et demy pice;

Une chesne de quatre-vingt-seize perles orientales et belles, pesant
deux cens quarante-sept carats et demy, de mil six cens cinquante-six
ducats.

     [Note 86: Le dtail des pierreries et chanes d'or achetes par
     Bertoloni ne se trouve pas dans l'_Esprit du Mercure_.]

Quant aux chesnes d'or, il ne s'en trouva point de telles que Fava les
desiroit; et pourtant il donna charge  Bertoloni d'en faire faire
deux: l'une  trois fils, les annelets torts, l'un d'or net, et l'autre
esmaill de noir, pesant chacun fil dix onces et demy; l'autre chesne
d'or de cinq fils, pesant chacun fil deux onces.

Ces chesnes d'or, perles et diamans sont achettez au gr de Fava par
Bertoloni, qui les paye de ses deniers, et fait tous les frais et la
despense necessaire pour cet achapt.

Pendant six jours que dura cet affaire  chercher, marchander et
acheter les diamans et les perles, et faire faire les chesnes d'or,
ce fut une merveille de voir et d'entendre les actions et discours de
Fava en la maison de Bertoloni, tousjours quelque mot de l'Evangile
 la bouche, et le plus souvent un breviaire  la main, que pourtant
il ne savoit pas dire. On ne veit jamais un prelat en apparence plus
digne, plus religieux et plus devot. Sa modestie, son air et ses
depportemens le faisoient respecter d'un chacun, et non seulement ceux
qui conversoient avec luy l'honoroient comme evesque, mais encore
ceux qui n'y avoient aucun accez. Le capitaine mesme du gallion de
la republique, le voyant et le considerant sur le port de Venise, o
il estoit all avec Bertoloni pour voir ce grand vaisseau, luy fit
beaucoup d'honneur, et demanda  Bertoloni qui estoit ce grand prelat
en la compagnie duquel il l'avoit veu.

Ayant pratiqu Bertoloni, et le jugeant homme d'esprit et du monde,
il luy dit que ces considerations le foroient  luy descouvrir quel
il estoit, et, luy ayant fait le mesme discours qu'il avoit tenu 
l'evesque de Concordia, il y adjousta que la dernire resolution qu'il
prenoit en sa mesadventure estoit d'aller  Turin trouver le marquis
d'Est, qui estoit sur le point de faire un voyage en Espagne pour y
traiter du mariage du fils du duc de Mantou avec la fille du duc de
Savoye, et le supplier d'obtenir lettres du roy d'Espagne, adressantes
au vice-roy de Naples, pour la paciffication de ses affaires et son
restablissement en son evesch, et qu' cette fin il avoit desir
d'avoir nombre de diamans non mis en oeuvre pour en faire faire des
carquans[87] et enseignes[88], et quelques beaux diamans mis en oeuvre,
perles et chesnes d'or, pour en faire des presens au sieur marquis
d'Est et autres seigneurs et dames qu'il estimeroit pouvoir quelque
chose pour luy.

     [Note 87: Le carcan toit la chane de pierreries que les femmes
     portoient sur la gorge. On l'appeloit dj _jaseron_, comme
     aujourd'hui, quand elle toit d'or, et faite en fines mailles
     serres, comme le haubert ou _jaseron_ des chevaliers.]

     [Note 88: Les _enseignes de pierreries_ toient des ornements
     faits de plusieurs pierres enchsses. Les hommes les portoient
     comme une aigrette au chapeau. C'toit un souvenir des modes
     chevaleresques.]

Estant  table (o tousjours il fut servi en vaisselle d'argent),
il entretenoit ordinairement Bertoloni des discours des grands,
des affaires principales, de la cour du pape, des forces de la
seigneurie[89], et du different qui nagure avoit est entre ces deux
estats, tenant quelquefois le party des Venitiens, et reffutant d'un
beau discours et d'une subtile doctrine les raisons qui estoient
allgues par le pape pour la justiffication de son decret, mais
revenoit tousjours au cas de conscience, pour lequel il concluoit
contre les Venitiens.

     [Note 89: La seigneurie de Venise.]

Il estoit fort industrieux en ses discours  faire couler  propos
quelque traict invent advenu en son evesch, qu'il ne rapportoit
qu'en passant et par occasion. Parlant un jour des miracles, il dit
qu'il avoit descouvert quelques impostures et suppositions de gens
d'eglise qu'il avoit passes fort doucement, de peur que l'eglise fust
scandalise, et entr'autres il en raconta une dont l'invention fut
telle que, en un convent des cordeliers, on entendoit de nuict une
voix qui crioit qu'elle estoit l'ame d'un deffunct dtenu en grandes
peines pour n'avoir pas accomply les promesses que vivant il avoit
faites  l'Eglise; il fut en ce convent, se mit en bon estat, prit
les ornemens, signes et marques de son auctorit, la croix et l'eau
beniste, fit allumer une douzaine de torches, et ainsi commanda que
l'on le conduisist au lieu o cette voix estoit entendu; et l, ayant
considr d'o pouvoit sortir cette voix, il fit lever une tombe, et
trouva dessouz un petit novice auquel on faisoit jour la partie. Il
s'informa du fait, et sceut que quelques cordeliers faisoient ceste
meschancet parceque le deffunt qui estoit inhum en ce lieu, pendant
sa vie monstroit une trs grande devotion vers le convent, et avoit
tousjours promis d'y donner tous ses biens quand il mourroit, et que
neantmoins, par son testament, il n'avoit donn au convent que dix
ducats.

Une autre fois, traictant des actions du feu pape Clment VIII et de
ceux qu'il avoit faits grands, il dit qu'il avoit eu l'honneur d'avoir
est son nonce  Pragues vers l'empereur, et que, outre sa pension,
il avoit pour la dignit de sa charge et advancement des affaires du
Sainct-Sige apostolique fait depense de quinze mille escus, dont
il n'avoit point est recompens, et que ce service, au jugement de
l'archevesque de Bary et autres grands hommes d'Estat (qui pourtant le
disoient pour l'obliger), estoit digne d'un chappeau de cardinal au
lieu de celuy d'un vesque[90].

     [Note 90: Tous les dtails qui prcdent manquent dans l'_Esprit
     du Mercure_.]

Bertoloni, mangeant avec luy, le considerant d'assez prs, pensa qu'il
l'avoit veu quelque autrefois, et luy dit confidemment: Seigneur
illustrissime, me semble avoir eu l'honneur de vous avoir veu en
quelque lieu. Fava, prenant la parole et le prevenant subtilement,
respondit: Me souvient aussi de vous avoir veu, et je vous diray o: Ce
fut, si je ne me trompe, chez monsieur le marquis de Palavisine, en
sa maison, sur la rivire de Salo, un jour que nous allasmes pescher
des carpillons, et qu'il y avoit avec nous une petite damoiselle sienne
parente extremement belle et jolie. Soit par rencontre ou par quelque
cognoissance occulte qu'eust eu Fava de ce qu'il disoit, il estoit vray
que Bertoloni avoit est en la maison du marquis de Palavisine, et que
ce qu'il contoit s'y estoit pass; mais il n'estoit pas vrai que Fava
y eust est, et toutefois il conta si particulirement et accortement
cette entreveu suppose, que Bertoloni se persuada lors qu'il estoit
vray, et fut contraint de dire: Oy, c'est l o j'ay eu l'honneur
d'avoir veu vostre seigneurie illustrissime.

Tel fut l'entretien et le deportement de Fava pendant les six jours
qu'il demeura  Venise au logis de Bertoloni. De deduire les autres
particularitez qui firent remarquer son jugement, son esprit et son
experience, il seroit trop long: suffit de dire que pendant ce temps on
le creut universel, non seulement s sciences humaines et divines, mais
aussi en la cognoissance de toutes les affaires et secrets du monde;
ce qui faisoit que Bertoloni l'honoroit et affectionnoit d'autant plus
qu'il voyoit que son merite correspondoit  sa qualit; et toutefois,
quand il fut question bailler  Fava les seguins, diamans, perles et
chesnes d'or, Bertoloni, homme fort advis, et principalement en ce qui
regarde la marchandise et la banque, ayant est nourry vingt ou trente
ans parmy les marchands banquiers de Venise, et experiment au faict
de Realte, voyant que la lettre de creance de l'evesque de Concordia
portoit seulement qu'il se fist payer du contenu en la lettre de change
qui appartenoit au prlat qui en estoit le porteur, et ne portoit pas
expressment: Baillez-luy le contenu en la lettre quand vous l'aurez
receu, il douta et escrivit  l'evesque de Concordia pour savoir s'il
bailleroit au porteur de la lettre de change, et afin de ne faire rien
qu'asseurment et bien  propos.

Cependant, Fava, qui voyoit que son fait s'advanoit, et qui se souvint
qu'un jour, sur l'asseurance que l'evesque de Concordia luy avoit
donn de la fidelit et preud'hommie de dom Martino, il le luy avoit
demand pour luy faire compagnie quand il partiroit de Padou, le
dix-neufiesme jour d'aoust il escrivit  l'evesque de Concordia qu'avec
beaucoup de contentement il avoit fait l'achapt des diamans, perles et
chesnes d'or, et qu'il esperoit partir de Venise le lendemain de bon
matin, accompagn du sieur Antonio Bertoloni, et arriver  Padou avant
le disner, et, parce qu'il desiroit faire peu de demeure, et autant
seulement qu'il en seroit de besoin pour faire ses complimens vers luy
et s'acquitter de son devoir, il le prioit de faire entendre  dom
Martino qu'il se tint prest pour aller avec luy et partir aussi tost
qu'il seroit arriv  Padou. Souscrit sa lettre Carlo Pirotto, evesque
de Venafry, lequel nom de Carlo Pirotto n'est pas le nom de l'evesque
de Venafry, mais un nom invent par Fava, ne le sachant pas.

En ce temps, Bertoloni reoit responce de l'evesque de Concordia qu'il
ne fist aucune difficult de bailler le tout  celuy qui luy avoit
port la lettre de change. Conformement  cette responce, le vingtiesme
d'aoust, Bertoloni baille et met entre mains  Fava les seguins,
diamans, perles et chesnes d'or contenus en la lettre de change dont
Fava lui fit quittence traduitte en ces termes: J'ay receu, moy Carlo
Pirotto, evesque de Venafry, de magnifique Antonio Bertoloni, trois mil
ducats de six livres quatre sols chacun ducat en seguins, et plus j'ay
receu six mil trois cens cinquante-six ducats et douze gros en bagues
et joyaux, savoir: perles, diamans et chesnes d'or, lesquels deniers,
bagues et joyaux il m'a comptez et baillez au nom et de l'ordonnance
de monsieur l'illustrissime et reverendissime monsieur Mathieu Sanudo,
evesque de Concordia. Le tout vaut neuf mil trois cens cinquante-six
ducats et douze gros: je dis 9356 duc. 12 gr., et ne sert la presente
quittence que pour une seule, avec une autre semblable que j'ay faite
sur le livre de quittences dudit sieur Bertoloni. Je susdit, Carlo
Pirotto, evesque de Venafry, ay escrit de ma propre main et afferme ce
que dessus.

Fava remercie Bertoloni des bons offices et services qu'il avoit
receuz de luy, le rembourse de soixante et dix ducats payez aux
courratiers[91] pour l'achapt des diamans, perles et chesnes d'or, et
de quelques valises et autres petites commoditez que Bertoloni avoit
achetes pour luy; et, outre ce, presente  Bertoloni (comme aussi
Angelo Bossa l'offrit) la provision d'avoir trait le negoce et achet
les diamans, perles et chesnes d'or, qui montoit environ  deux cens
ducats; et encore le voulut gratiffier et recompenser de sa bonne
reception et courtoisie; mais Bertoloni, en faveur de la recommendation
faite par l'evesque de Concordia, et pensant obliger l'evesque de
Venafry, traita noblement et en marchand venitien, et ne voulut ny
gratification ny payement de la provision qui luy estoit offerte et
legitimement dee.

     [Note 91: _Courtiers._]

Avant que de partir de Venise, Fava voulut avoir de quoy faire les
fraiz de son voyage. Il y avoit trois ou quatre jours qu'il avoit
remarqu qu'au cabinet o il couchoit, Bertoloni tenoit de l'argent
en un coffre. Il crocheta la serrure, ouvrit le coffre, prit dedans
quatre cens escus en or, et puis le referma de sorte qu'on ne pouvoit
recognoistre qu'il eust est ouvert.

Ainsi, Fava, suivi de son beau-frre Giovan Pietro Oliva, et accompagn
de Bertoloni, part de Venise pour retourner  Padou vers l'evesque de
Concordia. Fava depuis a dit qu'il pria Bertoloni de l'assister encore
 ce voyage et au remerciement qu'il vouloit faire  l'evesque de
Concordia, et Bertoloni, au contraire, qu'il n'en fut point pri, mais
que, voyant que l'affaire estoit d'importance et qu'il ne cognoissoit
l'homme que par une lettre de creance, il ne dsira point le laisser
qu'il n'eust parl  l'evesque de Concordia. Quoy qu'il en soit, ils
partirent de Venise et furent ensemble  Padou au logis de l'evesque
de Concordia.

En ce voyage, Fava, considerant les belles maisons des gentilshommes
venitiens qui sont situes sur l'une et l'autre rive de la rivire
de Brenta, remarquoit les graces et les deffauts de leurs edifices,
et discouroit comme architecte de toutes les singularitez de chacun
bastiment. C'estoit au mois d'aoust, que la chaleur est extreme en
Italie: Fava, voyant que Bertoloni estoit un peu incommod de son
manteau, qui estoit de damas doubl de taffetas (et qui peut-estre s'en
vouloit accommoder), commanda  Giovan Pietro Oliva, son beau-frre,
qu'il le prist et le serrast en une valise jusques  ce qu'ils fussent
arrivez  Padoe.

Arrivez qu'ils furent  Padoe, Fava tesmoigne  l'evesque de
Concordia comme l'affaire s'estoit passe selon son desir, se loe
de l'honnestet et preud'hommie de Bertoloni, du contentement et de
la satisfaction qu'il avoit recee de lui; rend graces  l'evesque
de Concordia du bien fait et de la courtoisie dont il avoit us en
son endroit, et promet de s'en revenger par tous les bons services
qu'il luy pourroit rendre. L'evesque de Concordia le voulut retenir 
disner, mais il s'en excusa sur ce qu'il dit qu'il estoit press de
partir pour aller  Turin trouver le marquis d'Est, afin de donner
ordre  ses affaires, et qu'il boiroit une fois seulement en passant
par l'hostellerie o il estoit log; demande dom Martino, que l'evesque
de Concordia et Bertoloni ne trouvrent pas bon de luy bailler pour
compagnie, de crainte que, s'il luy mesadvenoit par le chemin, il
n'eust quelque soupon de dom Martino, et luy dirent qu'il n'estoit pas
au logis. Ainsi congedi, il part de Padoe accompagn de Giovan Pietro
Oliva, et fut si hast qu'il ne se souvint pas et n'eut point le temps,
ou ne le voulut pas prendre, de rendre le manteau de Bertoloni, qui
depuis l'a retrouv et repris en ceste ville de Paris, en la maison o
a log Fava[92].

     [Note 92: Il n'est pas parl de ce petit vol dans la relation de
     l'_Esprit du Mercure_.]

Bertoloni retourne  Venise, en sa maison, et, par occasion, recompte
l'argent qu'il avoit au cabinet o avoit couch Fava, et trouve faute
de quatre cens escus en or. Cela le fit entrer en quelque scrupule, et
toutes fois, parce que c'estoit un evesque, il ne l'en osa souponner.
Sept ou huit jours aprs son retour, il se fait payer par Angelo Bossa
des neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros contenus en
la lettre de change, qu'il avoit advancez et acquitez pour luy. Le
lendemain de ce payement vient un courrier exprs de Naples, envoy
par Alexandre Bossa, qui apporte nouvelles que Alexandre Bossa n'avoit
baill aucune lettre de change au sieur marquis de Sainte-Arme, et
ne savoit que c'estoit de cet affaire. Aussitost Angelo Bossa fait
informer  Venise contre Carlo Pirotte, soy-disant evesque de Venafry,
obtient decret des sieurs juges de la nuit. L'evesque de Concordia,
Bertoloni, Bossa, Bordenali, chacun est en campagne pour trouver Fava
et savoir quel chemin il a pris. Dom Martino monte  cheval, et le va
chercher en Flandre, o il avoit entendu qu'il devoit aller; mais en
vain toutes ces recherches. Ce que l'on peut faire fut d'envoyer par
les provinces d'Italie, et hors l'Italie mesme, des memoires contenans
le nombre, la qualit, la facture, le prix et le poids des diamans,
perles et chesnes d'or qui avoient est vollez, le bois et la faon des
bottes dans lesquelles estoient les diamans attachez sur cire rouge,
avec designation des estoiles, chiffres, lettres et autres remarques
qui estoient sur icelles, afin que, si quelqu'un les exposoit en vente
l'on s'en saisist; et, par ce memoire, on promettoit de donner un
quart de ce qui seroit recouvr  ceux qui le descouvriroient. Un de
ces memoires est envoy au sieur Lumagnes, marchand banquier en ceste
ville de Paris, qui en fait faire des coppies et les baille  quelques
orfvres.

Quant  Fava, au lieu de prendre le chemin de Turin, il estoit
retourn  Castelarca, en sa maison, et l donne  entendre  sa femme
que ses affaires estoient faites, qu'il avoit receu plusieurs deniers
de ses debiteurs, que le temps estoit venu qu'il falloit aller en
France pour y faire fortune, la fait resoudre  faire le voyage, et,
sur ceste resolution, prend ses seguins, diamans, perles et chesnes
d'or, et avec sa femme, ses trois enfans, Octavio Oliva et Giovan
Pietro Oliva, frres de sa femme, part de Castelarca. Sur la rive du
Po,  quelque neuf ou dix liees de Plaisence, Octavio Oliva, qui
n'avoit point dessein de venir en France, mais seulement qui estoit
sorti de Castelarca avec Fava pour le conduire quelques journes, le
laisse et va chercher pas et adventure avec trois cens ducats que luy
donna Fava. Fava, sa femme, ses enfans, et Giovan Pietro Oliva, son
beau-frre, tirent pas, repassent par Venise, traversent les Suisses,
joignent la France, et arrivent  Paris au mois de novembre, et se
logent en chambre garnie, au logis d'une dame Gobine, prs la place
Maubert[93].

     [Note 93: Ce qui est dit ici sur le voyage et l'arrive de Fava
     manque dans l'_Esprit du Mercure_.]

Lorsque Fava se voit  Paris, en repos, avec sa famille, incogneu et
esloign de trois  quatre cens lieus des lieux o il avoit fait ses
faulsetez et tromperies, il creut que sa barque estoit  port, et qu'il
estoit  couvert et hors des risques et nauffrages qu'il avoit courus;
il pena desormais d'establir et d'arrester sa fortune, non pas 
Paris, o il doutoit toujours quelque mauvaise rencontre,  cause de
la grande frequence des peuples qui journellement y abordent, mais en
quelque ville d'Anjou ou de Poitou[94], o il desseignoit sa retraite
et son habitation, aprs avoir fait argent  Paris de ses diamans,
perles et chesnes d'or; et, suivant ce dessein, il escrivit  un sien
confident nomm Francesco Corsina, Italien, apothicaire, tenant lors
sa boutique en tiers ou  moiti en Flandre, en la ville de Bruxelles,
et luy manda que, s'il vouloit venir  Paris, il avoit bonne somme de
deniers dont ils s'accommoderoient ensemble, et leveroient une bonne
boutique d'apothicairerie, o ils exerceroient la medecine, travaillant
l'un et l'autre de leur art, et partageroient par moiti les proffits
qui en proviendroient.

     [Note 94: Ce dtail n'est pas omis dans le _Suppl. au Journal de
     l'Estoille_.]

Pendant que Fava attendoit des nouvelles de Corsina, il tasche  faire
la vente de ses diamans, et, pour cet effet, le samedy douziesme
janvier mil six cens huict va sur le Pont-au-Change, o, aprs avoir
quelque temps consider l'air des marchands et des boutiques o il
pouvoit plus  propos faire sa vente et moins estre descouvert, il
s'adressa  un orfvre nomm Bourgoing, tenant une petite boutique
contre l'eglise S.-Leufroy[95], lui faisant entendre au mieux qu'il
peut, moiti italien, moiti franois, qu'il cherchoit un courratier
pour luy faire vendre une quantit de diamans qu'il avoit. Sur les
offres que luy fit Bourgoing de luy servir lui-mesme de courratier et
luy faire vendre ses diamans, il en monstra quatre petites bottes et
les luy laissa, ayant pris recepiss de luy, et dit qu'il retourneroit
dans quatre heures pour savoir s'il avoit trouv marchand.

     [Note 95: Cette petite glise occupoit une partie de la place
     actuelle du Chtelet; elle avoit son entre dans la rue
     _Trop-va-qui-dure_; disparue lorsque le quai de Gvres fut
     construit. C'est dans cette rue, appele au XVIe sicle _rue
     des Bouticles prs et joignant Saint-Leufroy_, que devoit loger
     l'orfvre  qui Fava s'adressa.]

En ces quatre heures, Bourgoing cherche marchand et fait la monstre
des quatre bottes de diamans. Un lapidaire nomm Maurice et le sieur
Paris Turquet, marchand joallier, qui avoient veu le memoire envoy de
Venise, se rencontrent  ceste monstre, et, ayant jug aux remarques
des bottes que c'estoient les diamans recommandez et contenus en ce
memoire, ils en confrent avec Bourgoing, et s'associent, eux trois, au
quart promis par le memoire  ceux qui recouvreroient les marchandises
perdus, et aussi tost donnent advis de cet affaire  maistre Denis de
Quiquebeuf[96], lieutenant en la grande prevost de la connestablie de
France.

     [Note 96: Ce nom, ainsi que ceux des orfvres, manque dans la
     relation de l'_Esprit du Mercure_.]

Le sieur de Quiquebeuf se tient prest  l'heure que Fava devoit
retourner pour savoir des nouvelles de ces diamans, prend une robbe
de chambre, feint d'estre marchand et de vouloir acheter les diamans
de Fava, mais qu'il en avoit affaire de plus grande quantit. Cela
occasionna Fava d'en monstrer encore dix autres bottes, lesquelles,
comme les quatre premires, furent recogneus par Turquet et Maurice
estre celles designes au memoire envoy de Venise. Comme Fava
consideroit les actions de ces marchands, qui regardoient la forme des
bottes, les lettres et chiffres marquez dessus, il commena d'entrer
en cervelle et d'avoir peur, et pour eschiver son malheur, feignit
d'avoir une assignation fort presse, necessaire et importante, avec
un homme qui l'attendoit au logis, o il vouloit aller, et promettoit
de retourner incontinent, et cependant qu'il laisseroit ses diamans
pour estre veus. Le sieur de Quiquebeuf lors luy declara sa qualit,
se saisit de luy, et luy dit qu'il estoit adverti qu'il avoit encore
d'autres diamans, perles et chesnes d'or, qu'il falloit promptement
trouver. Fava recogneut qu'il avoit encore dix bottes de diamans, des
perles et chesnes d'or en son logis, mais qu'il les avoit bien achetes
et estoit homme d'honneur et bon marchand; et sur cette recognoissance
le sieur de Quiquebeuf, accompagn de Bourgoing et de ses archers, se
transporta  la chambre de Fava, o il trouva les dix autres bottes de
diamans, les perles et les chesnes d'or, et tout le contenu au memoire
envoy de Venise, hormis une perle et un petit diamant de deux ducats
et demy, qui avoient est perdus en ouvrant et maniant les bottes, et
outre quelque huit cens seguins d'or; dresse son procez-verbal et fait
faire inventaire, prise et estimation des diamans, perles et chesnes
d'or, par les marchands Turquet, Bourgoing et Maurice.

Quand Fava veit les formes dont on usoit pour faire l'inventaire,
prise et estimation des diamans, perles et chesnes d'or, il dit qu'il
ne s'affligeoit pas de l'accident qui lui estoit advenu, puisque son
bien et sa personne estoient entre les mains de la justice, o ceux
qui ne sont point coupables ne doivent rien craindre; mais qu'un doute
le marteloit, qui estoit de savoir si, ayant achet de bonne foi ces
diamans, perles et chesnes d'or, de gens qui les eussent mal pris, ils
seroient perdus pour luy, estant revendiquez par celuy auquel le larcin
en auroit est fait.

Le mesme jour de la capture, le sieur de Quiqueboeuf procedde 
l'interrogatoire de Fava, et, d'autant qu'il n'avoit pas l'intelligence
de la langue italienne, il manda et pria maistre Nicolas Fardol,
advocat en Parlement, vers en ceste langue, pour l'assister en
l'instruction de cet affaire. Fava est interrog, se dit avoir nom
Francesco Fava, natif de Capriola, sur les confins de la Ligurie,
docteur en medecine, ag de quarante-cinq  quarante-six ans, et
respond que, bien que sa profession principale fust la medecine, que
toutefois il avoit accoustum de traffiquer de pierreries, et qu'il
avoit achet les diamans, perles et chesnes d'or qui luy avoient
est trouves, en la ville de Plaisence, de trois hommes, l'un qu'il
cognoissoit, les deux autres  luy incogneus, pour le pris et somme de
cinq mille cent cinquante ducats qu'il avoit receus de ses debiteurs,
et qu'il avoit fait l'achapt  dessein de venir en France faire
marchandise et traffiquer de ces pierreries.

Il estoit minuict: l'interrogatoire est continu au jour suivant, et,
ce soir mesme, Giovan Pietro Oliva se sauve, et depuis n'a point est
veu.

Le dimanche, treizieme janvier, continuant l'interrogatoire, Fava se
jette  genoux et prie la justice de lui faire misericorde, declare
que ce qu'il avoit respondu le jour precedent estoit faux, que
c'estoit luy qui avoit fait le vol, et conte l'histoire telle qu'elle
a cy-devant est recite. Sur ceste confession, Fava est envoy
prisonnier au For-l'Evesque.

Le lendemain de son emprisonnement, Fava, voyant (ainsi que depuis il
a respondu par son interrogatoire) que son crime estoit descouvert
et qu'il ne pouvoit plus paroistre au monde l'honneur sur le front
et sans honte et vergogne, delibera de se faire mourir; et de fait,
s'estant couvert de ses habits et envelopp de son manteau, afin de
se tenir le plus chaudement qu'il pourroit, avec un canif qu'il avoit
pris  cet effet lors de son interrogatoire, et cach entre son bras
et sa chemise, il se couppa en cinq endroits des deux bras les veines
basilique, cephalique et mediane, par lesquelles il perdit quelque
trois livres de sang, le surplus ayant est retenu par l'extrme
froid qu'il faisoit alors[97]. Fava, voyant que le sang ne pouvoit
plus sortir, qu'en se seignant il avoit espoint son canif, et que
d'ailleurs il n'avoit plus la force de lever son bras pour achever
de se donner la mort, appella le geolier pour le secourir. Il fut
promptement secouru et pens de ses playes, en telle faon que depuis
il s'en portoit bien.

     [Note 97: Le froid fut, en effet, extrme pendant les premiers
     mois de l'anne 1608, ainsi qu'on l'apprend par l'article du
     _Supplment au Journal de l'Estoille_ qui prcde celui qui est
     relatif  Fava. Le gibier, y est-il dit, les oiseaux, le btail,
     meurent de froid dans les campagnes; plusieurs personnes, hommes
     et femmes, en sont mortes, et un plus grand nombre sont demeurs
     perclus, et d'autres ont les pieds et les mains si gels, qu'on
     ne peut pas les rchauffer pour faciliter la circulation du sang
     dans ces parties.]

On escrit  Venise de la capture de Fava, et cependant monsieur Morel,
grand prevost de la connestablie, assist de maistre Nicolas Fardol,
instruit et fait le procez  Fava.

Il est interrog: on lui demande pourquoy il avoit requis l'evesque de
Concordia de luy bailler dom Martino pour l'assister au voyage qu'il
disoit aller faire  Turin; il respond qu'il l'avoit demand pour
donner plus de couleur  sa fourbe, et que, si dom Martino fust venu
avec luy, il eust bien trouv moyen de s'en defaire par les chemins et
de le r'envoyer  Padoe.

On luy demande comment il estoit repass par la ville de Venise pour
venir en France, veu que c'estoit le lieu o il avoit fait le vol; il
respond qu'exprs il avoit repass par Venise, jugeant, s'il estoit
poursuivi, que l'on estimeroit plus tost qu'il eust pris tout autre
chemin que celuy de Venise.

On luy demande si sa femme ne sait pas cet affaire et s'il luy en a
pas communiqu; il respond que ce n'estoit pas affaire  communiquer
 une femme, et principalement  la sienne, qui est une femme simple,
innocente, et qui, selon la coustume d'Italie, o les femmes maries
sont plus servantes que maistresses, a creu, obe et suivi son mary en
ce qu'il luy a command et partout o il a voulu.

La femme, pareillement, est interroge et confronte  son mary.
A ceste confrontation, Fava, voyant que d'abord la douleur et le
ressentiment de son infortune saisissoit tellement sa femme qu'elle
pendoit  son col et ne luy pouvoit parler, il luy dit avec intervalle
de temps: Femme, femme, femme, ou je vivray, ou je mourray. Si je vis,
tu possederas tousjours ce que tu aymes; si je meurs, tu perdras la
cause de ton ennuy.

Reprochant un tesmoin, aprs qu'il eut fait son reproche, il adjousta
qu'outre ce qu'il avoit dit, comme medecin et physionomiste[98] il
recognoissoit  l'inspection de sa face qu'il estoit traistre, non
pas qu'il voulust induire que necessairement il le fust, mais que,
naturellement et par inclination, il l'estoit, et pourtant qu'il ne
vouloit pas croire  sa depposition.

     [Note 98: Jusqu' la fin du XVIIe sicle, en Italie et en France,
     les mdecins croyoient  la mauvaise influence des physionomies.
     Quand le chirurgien de Louis XIV saignoit Sa Majest ou quelqu'un
     de la famille royale, il avoit le droit de faire sortir de la
     chambre toute personne dont la physionomie lui dplaisoit. Flix,
     dit M. Barrire, usa de ce privilge; mais Dionis, chirurgien de
     la reine et des enfants de France, se vante de ne l'avoir jamais
     rclam. _Mmoires de Brienne_, t. Ier, p. 367, claircissements.]

A la representation qui luy fut faite des diamans, perles et chesnes
d'or, pour les recognoistre, considerant qu'il avoit est si mal advis
que de porter vendre les diamans dans les bottes mesmes esquelles
les marchands venitiens les avoient mis sur cire rouge, marques
de lettres, chiffres et estoiles, il accusa stupidit, et puis,
l'excusant, dit que tous hommes estoient hommes, sujets  faillir, et
que Gallien disoit que le meilleur medecin estoit celuy qui faisoit le
moins de fautes.

Sur ce que particulierement on lui remonstra que seul il n'avoit peu
faire toutes ces faulses lettres, et qu'il falloit qu'il se fust
servi d'un tiers, d'autant que quand il avoit escrit en evesque et
en marquis, ses lettres estoient toutes illustres, reverendes et
ceremonieuses; et, quand il avoit escrit en marchand, ses paroles
n'estoient que termes et pratiques de marchand; d'ailleurs, qu'il
avoit falsiffi plusieurs sortes d'escriture et cachet ses lettres
du cachet d'Alexandre Bossa, il respondit qu'il ne s'estoit servi que
de lui seul, et que, bien qu'il ne fust evesque, marquis ny marchand,
neantmoins il n'ignoroit pas les tiltres, honneurs et creances qui leur
appartiennent, et dont ordinairement ils usent en leurs missives; quant
 l'imitation de l'escriture, que sa trop grande science avoit est
la cause de son mal, y estant tellement expert et subtil, qu'en une
heure il pouvoit contrefaire cinquante sortes d'escritures, de telle
faon qu'il seroit impossible de recognoistre les originaux d'avec les
copies; et, pour les cachets, que, en ayant un de cire pour patron, il
en pouvoit aussi bien et aussi promptement faire que les graveurs et
maistres du mestier.

Pendant que le procez s'instruisoit, sur le commencement du mois
de fevrier, Francesco Corsina, auquel Fava avoit escrit, arriv 
Paris, est adverti de la prison de Fava, le va voir, et communique
avec luy des remdes et moyens de son salut, luy promet toute sorte
d'assistance. Fava, pour lors, ne le pria d'autre chose sinon
qu'il pratiquast quelque accez et cognoissance en la maison de M.
l'ambassadeur de Venise, par le moyen de laquelle il fust inform
chasque jour de ce qui se passeroit en son affaire, et particulirement
des nouvelles que l'on auroit de Venise. Corsina fait en sorte qu'il
sait ce qui se faisoit et proposoit contre Fava, et journellement luy
en donne advis.

Le lundy vingt-cinquiesme fevrier, le courrier de Venise estant arriv,
Corsina en advertit Fava, et luy dit que Antonio Bertoloni venoit ce
mesme jour pour luy faire son procez, et devoit arriver le soir; qu'il
estoit temps de prendre garde  ses affaires et de tascher  se sauver.
Fava, se servant de la bonne volont de Corsina et des offres qu'il
luy faisoit de l'aider  quelque prix que ce fust, luy fait ouverture
d'un moyen dont il s'estoit advis pour sortir des prisons, qui estoit
d'entrer en la chambre du geolier, qu'il pouvoit ouvrir avec un
crochet, ayant observ que la servante tournoit fort peu la clef pour
ouvrir la porte, passer par une des fenestres de la chambre, descendre
en la court des prisons, et se sauver par dessus la muraille qui
regarde sur le quay de la Megisserie[99];  ceste fin luy donne ordre
de luy faire faire une corde pleine de noeuds de certaine longueur,
et une eschelle de cordes de longueur competente avec deux cordes aux
deux bouts, au bout de l'une des quelles il y eust un morceau de plomb
pour pouvoir plus aisement jetter par dessus la muraille de la prison,
et que le lendemain au soir,  six heures sonnantes au Palais (qui
est l'heure que les prisonniers sont retirez et qu'il n'y a personne
en la cour), il luy jettast l'eschelle par dessus la muraille de sa
prison, vis--vis du puids qui est en la cour, et luy promist qu'estant
hors des prisons, ils retourneroient ensemble en Italie, et qu'il luy
donneroit cent escus, avec lesquels il en mettroit encore autres cent,
dont ils leveroient une boutique, et exerceroient ensemble la medecine.

     [Note 99: La relation de _l'Esprit du Mercure_ dit le quai de
     l'Ecole-Saint-Germain, ce qui est une erreur. Le For-l'Evque
     donnoit, d'un ct, rue des Fosss-Saint-Germain-l'Auxerrois, o
     la maison portant le n 65 occupe une partie de son emplacement;
     de l'autre, sur le quai de la Mgisserie,  la hauteur du n 56
     ancien. (V. un de nos articles sur l'_Hist. des ponts de Paris_,
     Moniteur universel, 27 janvier 1853.)]

Corsina fait faire la corde et l'eschelle, envoye la corde  Fava
le lendemain, qui estoit le vingt-sixiesme fevrier; et, quant 
l'eschelle, luy manda qu'elle n'estoit pas encore acheve, mais que
sans faute le jour suivant, vingt-septiesme fevrier, elle seroit faite,
et ne manqueroit pas de la jetter  l'heure ordonne. Fava prend la
corde, la met en la poche de ses callessons, et sur le soir la cache
souz un buffet en la salle commune des prisonniers.

Le vingt-septiesme fevrier, sur les six heures du soir, Fava envoye
querir du vin par un valet qui ordinairement sert les prisonniers, et
 l'heure mesme sort de sa chambre, va  la chambre du geolier, qu'il
ouvre avec un clou chrochu  cet effet, qu'il avoit arrach d'une
des fenestres des prisons, entre dans le cabinet de la chambre,  la
serrure duquel il trouva la clef, despoille sa robbe, son pourpoint,
ses souliers et son chappeau, attache sa corde  un des verroils de
la porte du cabinet, passe par la fenestre, o n'y avoit point de
barreaux, et par le moyen de ceste corde descend en la court des
prisons, cherche le plomb et la corde de l'eschelle que Corsina luy
avoit jette. Il faisoit lors grande nuict et grande pluye; d'ailleurs,
la corde n'avoit pas est bien jette  l'endroit du puids comme il
avoit est ordonn: cela fit que Fava fut un temps sans trouver la
corde de l'eschelle, et pensoit mesme qu'elle n'eust pas encore est
jette; enfin, l'ayant trouve, il tire l'eschelle en dedans la court
jusques  l'arrest, et attacha le bout de la corde que l'on luy avoit
jette  la potence du puids, afin que, comme en montant l'eschelle
seroit arreste par une des cordes que Corsina avoit attache  une
pierre de taille du cost de la re, en descendant elle fust aussi
retene par l'autre corde qu'il avoit lie  la potence du puids du
cost de la prison; monte  l'eschelle, et estant au dernier eschelon
ne peut atteindre jusques au haut de la muraille. Lors il descend
et dit  Corsina (au travers d'une porte des prisons qui est en
ceste muraille) qu'il avoit tenu la corde trop longue, et qu'il la
retirast de deux ou trois eschelons, ce que fit Corsina. Mais, sur ces
entre-faites, le vallet retourne du vin, ne trouve point le prisonnier
en sa chambre, advertit le geolier et ses serviteurs, qui cherchent
de tous costez, voyent la chambre du geolier ouverte, les habits de
Fava, la corde qui pendoit par la fenestre du cabinet en la court,
descendent  la court, et trouvent Fava sur le point de remonter 
l'eschelle et se sauver, l'arrestent et le r'enferment, vont voir sur
le quay,  l'endroit des prisons, qui y estoit, r'encontrent un jeune
homme, l'espe  la main, qui s'enfuit aussi tost. Ils retournent aux
prisons, et payent le pauvre prisonnier de leurs peines. Les geoliers
sont ois sur ce bris de prisons, Fava interrog; on luy represente la
corde et l'eschelle qu'il recognoist, et respond du fait comme il a
est cy devant deduit; et toutes fois il dit qu'il ne sait pas si ce
fust Corsina qui luy jetta l'eschelle ou son serviteur, d'autant qu'il
ne le veid et ne l'entendit pas parler. Mais il y a quelque apparence
que tout ce qu'il a dit de Corsina ne soit qu'une invention et un
pretexte pour favoriser et couvrir Giovan Pietro Oliva, son beau frre,
ou quelque autre, du ministre et de l'entremise duquel il s'est servi
depuis sa prison.

Antonio Bertoloni estoit arriv  Paris avec lettre de faveur de
la republique, avoit salu monsieur l'ambassadeur de Venise, avoit
est present au roi par monsieur de Fresne, et sa Majest luy avoit
fait cet honneur que d'entendre entirement sa plainte, et commander
 monsieur le chancelier de luy faire justice, ce que monsieur le
chancelier a si religieusement et si soigneusement observ, que
tousjours il a eu l'oeil  cet affaire, et a voulu estre adverti
chaque jour par monsieur le grand prevost de la connestablie de ce
qui se passoit au procez. Pour l'expedition de cet affaire, Bertoloni
avoit apport procuration speciale d'Angelo Bossa, partie civile
contre Fava, coppie collationne de l'information et decret eman
des sieurs juges de la nuit  Venise, la lettre escrite  Venise et
envoye par Fava  l'evesque de Concordia, et la quittance des neuf
mil trois cens cinquante six ducats douze gros contenus en la lettre
de change. Sur ces pices, le procez est instruit, Angelo Bossa receu
partie, Bertoloni oy en tesmoignage contre Fava, Fava interrog
sur sa depposition, qu'il recognoist veritable; la lettre et la
quittance  luy representes et par luy recognees, les recollemens et
confrontations faites.

Depuis l'arrive de Bertoloni, Fava, voyant que sa fuitte avoit
manqu, ayant tousjours la presence de Bertoloni devant les yeux, et
sachant de jour  autre toutes les poursuittes que Angelo Bossa, sa
partie, faisoit  l'encontre de luy, se desespera du tout, et de l en
avant (sans pourtant en monstrer des signes exterieurs) ne chercha plus
que les moyens de mourir, et mesme un jour se porta  une estrange et
cruelle deliberation d'empoisonner luy, sa femme et ses enfans.

Le quatriesme jour de mars, il pria le geolier de luy faire venir un
barbier pour luy coupper le poil. Aprs que son poil fut coupp, il
donna de l'argent au barbier et le pria de luy acheter et apporter
demie once d'antimoine[100] prepar, des fueilles de roses, des raisins
de Corinthe et du sucre, dont il disoit, avec des blancs d'oeufs,
vouloir faire un onguent pour une inflammation qu'il avoit s yeux.
Le barbier achepta ces drogues; mais, d'autant que l'antimoine est
poison, il en advertit le geolier, en la presence duquel il les bailla
 Fava, auquel  l'instant elles furent saisies et ostes. Interrog
sur ce, il recognut qu'il avoit donn charge et argent au barbier pour
achetter ces drogues comme medicinales  sa douleur, et que, bien
que l'antimoine fust poison, toutefois, temper et mesl avec sucre,
raisins de Corinthe, fueilles de roses et blancs d'oeufs, il estoit
fort salutaire au mal des yeux, et que tant s'en faut qu'il eust eu
volont de se mefaire depuis qu'il avoit attent  sa vie en s'ouvrant
les veines, qu'au contraire, ayant est malade et presque tousjours
indispos, il avoit us de remdes et de regimes, et apport toute la
peine et le soin qu'il avoit peu pour la conservation de sa sant, et
de ce appelloit en tesmoignage tous les prisonniers de sa chambre.

     [Note 100: Au sujet des tentatives de Fava pour s'empoisonner, il
     n'est parl que d'arsenic, et non d'antimoine, dans le _Supplment
     au Journal de l'Estoille_.]

Quelque temps aprs, Fava fut encore malade, et se mit au lict, o
tousjours depuis il a demeur, et en ses maladies avoit ordinairement
de grandes convulsions et des vomissemens, ce qui fait presumer (et
par la suitte mesme de ceste histoire) qu'il avoit envoy querir
l'antimoine prepar pour s'empoisonner, et que ses vomissemens estoient
le rejet du venin qu'il avoit pris.

Il apprehendoit la condamnation aux gallres, et prioit la justice
que, si, par les loix de France, son crime estoit punissable de ceste
peine, que plustost on le fist mourir, attendu qu'il avoit un catarre
ordinaire et une grande indisposition d'estomac, et mesme qu'il estoit
mal propre et inhabile  la rame,  cause des playes qu'il s'estoit
faites s deux bras. Il recommendoit souvent sa femme et ses enfans 
la justice.

Est  remarquer que Fava avoit est souponn de plusieurs autres
faulsetez faites  Naples, Venise, Milan et Gennes, et fut interrog
sur memoires baillez  cet effet; toutefois il desnia tout, et dit
que l'Italie ne manquoit pas de gens d'esprit, et que quand un
arbre penchoit chacun s'appuyoit contre. Hors l'interrogatoire, et
particulirement, il recogneut  Bertoloni le vol des quatre cens escus
en or qu'il avoit pris en son cabinet, mais le prioit de n'en rien
dire, afin de ne point aggraver son crime.

Toutes les choses s'estant ainsi passes, le procez mis en estat, veu
par maistre Pierre Forestier, procureur du roy en la grande prevost de
la connestablie, conclusions par luy bailles, le procez distribu 
maistre Roland Bignon, advocat en Parlement, pour en faire son rapport,
enfin, le samedy vingt-deuxiesme mars, il est mis sur le bureau de
la connestablie et mareschausse, o seoient pour juges messieurs
les grand prevost et lieutenant de la connestablie et mareschausse,
messieurs du Hamel, Dogier, Loisel, le Masson, Leschassiers, de
Brienne, Mornac, Bignon, rapporteur; Desnoyers et Fardoil, advocats en
Parlement. Le procez rapport et les pices veus, le jugement,  cause
de l'heure, remis au lundy.

Fava, ayant eu l'advertissement que l'on le jugeoit, se resolut de
prevenir la honte de son supplice par un courage malheureux; et,
d'autant qu'auparavant il avoit trois ou quatre fois manqu  sa mort,
le froid ayant retenu son sang dans ses veines, l'antimoine luy ayant
est ost, le poison qu'il avoit pris sorty de son corps sans luy
nuire, il s'advisa de faire en sorte qu'il n'y fallust plus retourner.
Sa femme l'estant venu voir le samedy mesme, il luy fit entendre qu'il
desiroit manger d'une certaine paste  l'italienne, qu'autrefois elle
luy avoit desj faite, et luy commanda, quand elle seroit de retour
en sa chambre, de faire de ceste paste et la luy apporter. Suivant ce
commandement, le lendemain, qui estoit le dimanche vingt-troisiesme
de mars, la femme de Fava luy envoye par son fils aisn la paste
qu'elle avoit faite. Fava, ayant receu ceste paste, en rompt un morceau
et met dedans quantit d'arsenic qu'il avoit eu (on n'a peu savoir
comment par l'information qui en a est faite[101]), prend le poison et
l'avalle. Il prevoyoit sa mort infailliblement, d'autant qu'il avoit
pris six fois plus de poison qu'il n'en falloit pour faire mourir un
homme; et d'ailleurs il savoit bien qu'il ne vuideroit pas ce poison
comme les precedens, l'ayant exprs enferm en une paste, afin que la
paste s'attachast  son estomach et y demeurast pour faire son effet.
Sa femme arrive; il se plainct  elle de l'exceds de son mal, dit qu'il
va mourir, sans declarer qu'il fust empoisonn, luy dit adieu, donne
par diverses fois la benediction  son fils, les renvoye tous deux au
logis. Aussitost il demanda un prestre. Un qui estoit prisonnier se
presenta, mais il le refusa et en voulut un autre. Pendant que l'on
en cherchoit, le poison, qui estoit violent, commence son operation,
presse Fava et le travaille extremement. Alors il se fit oster du
lict o il estoit couch et mettre sur une paillasse, o il dit qu'il
vouloit mourir, et y mourut miserablement peu de temps aprs, sans que
le geolier ny les prisonniers sceussent la cause de sa mort, et eussent
le temps et le moyen d'y remedier.

     [Note 101: Les apothicaires avoient ordre de ne vendre d'arsenic
      qui que ce ft. On verra, par le passage suivant d'une lettre
     de Malherbe  Peiresc (17 juillet 1615), qu'ils observoient la
     dfense rigoureusement, et mme au pril de leur vie: Un Simon,
     dit-il, soldat de la citadelle d'Amiens, fut pendu il y a douze
     ou quinze jours,  Amiens mme, pour avoir donn trois coups de
     poignard  un apothicaire qui lui avoit refus de l'arsenic. Il
     fit ce coup-l de la peur qu'il ne le dcouvrt.]

Le lundy matin, vingt-quatriesme mars, les juges, qui estoient
assemblez pour le jugement du procez, sont advertis par monsieur le
grand prevost de la connestablie de la mort inespere de Fava. Le corps
est ouvert, le poison trouv dans l'estomach, curateur cre au cadaver,
information de la mort, la femme oie, le procez fait et parfait au
cadaver, sentence du mesme jour par laquelle Francesco Fava, accus,
est declar deement atteint et conveincu d'avoir mal pris, desrobb et
voll  Angelo Bossa, par faulsetez et suppositions de nom, qualitez,
escritures et cachets, neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze
gros, monnoye de Venise, tant en diamans, perles et chesnes d'or, que
en deniers comptans en espce de seguins d'or: ensemble d'avoir attent
 sa propre personne, estant en prison, par incision de ses veines, et
finalement, le procez estant sur le bureau, s'estre fait mourir par
poison; et pour reparation de ces crimes ordonn que son corps sera
traisn, la face contre terre,  la voyrie, par l'executeur de la haute
justice, et l pendu par les pieds  une potence qui pour cet effet y
sera mise et dresse; tous et un chacun de ses biens declarez acquis
et confisquez  qui il appartiendra, sur iceux prealablement pris la
somme de neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros, monnoye
de Venise, et tous les despens, dommages et interests d'Angelo Bossa;
et  ceste fin, et sur et tant moins de ceste somme, seront rendus 
Angelo Bossa, ou  son procureur, les diamans, perles, chesnes d'or et
seguins dont Francesco Fava a est trouv saisi; Octavio Oliva, Giovan
Pietro Oliva et Francesco Corsina, pris au corps partout o ils seront
trouvez et amenez prisonniers au For-l'Evesque, pour leur estre fait
et parfait leur procez.

Prononc et execut  Paris le mesme jour, vingt-quatriesme mars mil
six cens huict.

N'a rien est ordonn sur le quart promis aux marchands qui avoient
recouvr les diamans, perles et chesnes d'or, d'autant qu'ils en
avoient accord avec Angelo Bossa pour une somme de six cens escus.

       *       *       *       *       *

_Excuse, lecteur, si ceste histoire n'est traicte si dignement qu'elle
merite: ce n'est qu'un extrait de procez, que l'autheur a fait afin de
contenter la curiosit de ses amis, luy ayant est plus facile de leur
en donner des coppies imprimes qu'escrites  la main._


EXTRAIT DU PRIVILEGE DU ROY.

_Par grace et privilge du roy, il est permis  Pierre Pautonnier,
libraire et imprimeur en l'Universit de Paris, d'imprimer ou faire
imprimer un livre intitul_: Histoire des insignes faulsetez et
suppositions de Francesco Fava, medecin italien, extraite du procez
qui luy a est fait par monsieur le grand prevost de la connestablie
de France; _et defences sont faites  tous libraires et imprimeurs,
et autres, d'imprimer ou faire imprimer, vendre ne distribuer ledit
livre, sans le cong et consentement dudit Pautonnier, et ce jusques
au temps et terme de six ans, finis et accomplis,  compter du jour et
datte que la premire impression sera faite, sur peine de cinq cens
escus d'amande et confiscation desdits livres, et de tous despens,
dommages et interests. Et outre veut ledit seigneur qu'en mettant au
commencement ou  la fin dudit livre un extrait dudit privilge, il
soit sans autre forme tenu pour deement signifi  tous libraires et
imprimeurs de ce royaume, ainsi que plus  plain est contenu s dites
lettres. Donn  Paris, le quatriesme jour de may 1608._

  Par le roy, en son conseil,

                                                             PAULMIER.




_Histoire veritable et divertissante de la naissance de Mie Margot et
de ses aventures jusqu' present._ 1735.

Gr. in-4 de 2 feuillets[102].

     [Note 102: Nous n'avons trouv cette pice que dans le recueil
     factice en 57 volumes form par Jamet le jeune sous ce titre:
     _Femmes_. Elle est dans le 38e volume. Jamet l'attribue  l'abb
     de Grcourt, et je serois volontiers de son avis. L'abb, en
     effet, qui toit de Tours, comme on sait, avoit pu connotre Mie
     Margot, qui toit d'Amboise, dans un des frquents voyages qu'il
     faisoit en Touraine pour y reprendre sa joyeuse vie de chanoine
     de Saint-Martin de Tours, ou pour aider madame d'Aiguillon, la
     chtelaine de Verret, dans la composition du fameux recueil _le
     Cosmopolite_. (V. notre article sur l'abb dans le _Supplment
     au Dictionnaire de la conversation_, 20e livraison, p. 258.)
     Peut-tre est-ce l'abb qui fit l'ducation de Margot. Je le
     croirois, d'aprs les dtails qui se trouvent ici sur sa famille
     et sur son enfance. Il toit, du reste, plus que personne, en tat
     de le faire, et l'colire, on va le voir, ne fut pas indigne de
     lui.]


Le bruit que fait tous les jours la clbre Mie Margot est trop
universellement repandu, tant dans Paris que dans la province, pour
qu'on puisse garder le silence sur la naissance et l'origine de cette
hrone moderne. Son arrive subite  Paris, annonce d'abord par la
plus paisse populace, pouvoit faire souponner la noblesse de son
extraction; mais, tous faits bien examinez, on en a fait une exacte
dcouverte. Cette aimable fille naquit  Amboise au mois de fvrier
de l'anne 1720, dans les jours les plus licentieux du carnaval. Son
pre, qu'on appeloit Eustache Dubois, et sa mre, nomme Jacqueline
Rognon, ne purent contenir leur joye  la naissance de cet enfant de
jubilation. Les songes qu'avoit faits sa mre, et qui avoient servi
d'avant-coureurs  cette naissance illustre, les avoient avertis de la
haute reputation  laquelle parviendroit leur fille Margot. Sa mre,
Jacqueline Rognon, avoit, entr'autres songes, rv, quelques jours
avant de mettre au monde cette singulire creature, qu'elle accouchoit
d'un tambour, et que le bruit eclatant qu'il faisoit frappoit les
oreilles de toute la ville. Ce rve, joint  d'autres de mesme estoffe,
engagea son pre Eustache  faire tirer son horoscope. A la minute
mesme que Margot vit la lumire, le plus fameux sorcier d'Amboise fut
mand. Aprs avoir fait passer toutes les etoiles par les quatre rgles
de l'arithmetique, et avoir malicieusement envisag la gentille Margot,
il resta comme en extase, et dit avec un ton de ravissement que cette
fille feroit le plaisir du plus grand royaume de l'Europe, et qu'elle
passeroit par les mains et par la langue de tout le monde. Comme les
oracles sont toujours equivoques[1] ses parens prirent les termes de
cette prediction du bon ct.

La petite Margot croissoit de jour en jour, et ses graces se
developpoient  ve d'oeil. Il s'agit de vous faire son portrait: c'est
l'usage des historiens. Vous n'attendrez pas long-tems, car le voici:

Ses cheveux toient d'un blond tirant sur le tombac[103], ses yeux
assez brillans et d'une fripponnerie  craindre, son nez entre le
ziste et le zeste, ses dents ingales, mais d'une olive claire; sa
bouche entre ronde et ovale, et son teint d'un blanc qui, joint avec
le roux de sa chevelure et de ses sourcils, representoit un satin
blanc de lait broch d'or; sa gorge sociable; sa taille etoit haute et
menue, et son panier si large, que depuis la ceinture jusqu' la tte,
qu'elle avoit extremement bichonne, elle ressembloit  un oranger en
caisse[104].

     [Note 103: Le _tombac_ ou _tombacle_ est un mtal de composition
     form par l'alliage du cuivre et du zinc. Il est blanc quand
     celui-ci domine, ou jaune, comme ici, quand c'est le cuivre. Il
     toit, au dernier sicle, pour les gens du peuple, ce que le
     chrysocale est aujourd'hui. Chaque faraud vouloit

       De _tombacle_ ou d'argent la boucle
       Aussi brillante qu'escarboucle.

          (_Les Porcherons_, chant Ier [_Amusemens rapsodi-potiques_,
          etc. Stenay, 1783, in-8, p. 132].)]

     [Note 104: On trouve une comparaison  peu prs du mme genre
     dans des vers que cite La Msengre  l'article _Tablier_ de son
     _Dictionnaire des proverbes_:

       Quelle grce, en effet, quels charmes singuliers
       Nos dames prsentoient avec leurs grands paniers!
       . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
       Sur une base norme, oblisque nouveau,
       Dans sa gane, le corps s'allongeoit en fuseau,
       Et serr fortement, afin d'tre plus libre,
       Prsentoit sur sa pointe un cne en quilibre.]

Son pre, qui n'etoit qu'un simple remouleur de couteaux d'ancienne
fabrique, et sa mre, qui n'toit qu'une tripire en dtail, ne lui
refusrent rien de l'education qu'on donne  une fille de son rang. La
petite Margot, qui, grace  ses manires affables et prevenantes pour
tout le monde, avoit mrit le nom de ma Mie, fit voir une curiosit
sans exemple pour les romans, et surtout pour les grandes histoires
o il etoit parl d'enlevement de filles et de femmes. J'oubliois 
vous dire qu'on avoit predit  sa mre qu'elle seroit enleve plus
d'une fois en sa vie. Sa mre voulut la stiler dans les fonctions de
son negoce; mais ma Mie Margot, qui n'avoit nulle inclination pour la
tripe, sortit un jour de la maison paternelle, et arriva  Paris entre
chien et loup; elle se logea dans le faubourg Saint-Germain, et, ayant
eu l'indiscretion d'y decliner son nom, ce fut  qui publieroit le
premier son arrive. D'abord les ecosseuses de pois ne repetrent autre
chose au coin des rus; les polissons furent leur echo: bientt toute
la ville en fut imbue.

Le penchant qu'elle avoit  devenir publique, et qui se manifestoit en
elle de jour en jour, la porta bien vite  ne plus faire mystre de son
sjour  Paris. Elle s'y fit voir, et la foire la vit avec plaisir et
avec profit; les preaux retentirent de son nom; Polichinelle la chanta,
et les thetres la celebrrent en chorus. Un jour qu'elle passoit sur
le Pont-Neuf, o une douleur de dents la conduisoit pour se faire
voir au gros Thomas[105], aprs quelques civilits materielles que lui
fit ce massif esculape, on fut tout surpris de voir qu'il embrassa
delicatement ma Mie Margot, et qu'il l'appella sa chre cousine. La
reconnoissance se fit avec de vifs transports de part et d'autre, et la
vanit de ma Mie Margot ne fut pas peu flatte de se voir parente de si
prs d'un homme qui faisoit une si grosse figure sur le Pont-Neuf, et
qu'on peut appeler le pendant d'oreille du cheval de bronze.

     [Note 105: Fameux arracheur de dents du Pont-Neuf, dont il est
     dj parl dans les _Nouvelles  la main_ de 1728, dans le
     _Journal_ de Barbier, _passim_, etc. Gouriet lui a consacr un
     article dans son livre _Personnages clbres dans les rues de
     Paris_, 1811, in-8, t. Ier, p. 323-325. Une ancienne gravure,
     reproduite par le _Magasin pittoresque_, t. 9, p. 324-325, le
     reprsente sur son chafaud roulant, au bas de la statue de
     Henri IV. Quand il mourut, on fit en son honneur, sous ce titre:
     _Apothose du docteur Gros-Thomas_, une chanson qui se trouve dans
     le recueil s. l. n. d. paru  la fin du XVIIIe sicle, et intitul
     _le Chansonnier franois_ (12e recueil, p. 117-122). Des onze
     couplets nous ne citerons que celui-ci:

       Sur un char ceint de garde-foux,
       Construit d'une forme nouvelle,
       Il y dbitoit pour cinq sous
       La mdecine universelle.
       Le foie et les reins entrepris
       Par son remde toient guris;
       Et, par une secrette cause
       Qu'il connoissoit dans tous les maux,
       Il ordonnoit la mme dose
       Pour les hommes et les chevaux.]

Comme elle etoit d'une complexion fort amoureuse, l'air du Pont-Neuf
fut favorable  ses inclinations; les guinguettes furent honores
de sa presence, et Vaugirard entre autres, comme le lieu le plus
voisin du faubourg o elle avoit port ses premiers pas en arrivant
 Paris, disputa l'avantage de la preference aux autres tripots
bacchiques. Enfin ma Mie Margot devint aussi publique que l'avoit et
la Tanturlurette, dont elle se trouva tre la nice dans une debauche
qu'elles firent ensemble au Gros-Caillou.

On parla de la marier, et plusieurs partis se presentrent. Ses charmes
donnoient dans les yeux les plus en garde contre la beaut; il n'y eut
pas un corps de metier dans Paris, un etat libre et mecanique, qui
n'attentt sur sa personne; grands et petits, tout la voulut voir,
et les vaudevilistes les plus fameux tinrent  honneur de travailler
sur ma Mie Margot. Comme son humeur, aussi coquette que volage,
l'empchoit de se fixer en faveur d'aucun de ses soupirans, chacun
resolut de l'enlever; elle le sut et n'en fit que rire. Cependant
le bruit en courut, et tout le monde en voulut avoir la gloire; on
n'entendit plus que crier  pleine tte, dans tous les carrefours de
Paris: La Mie Margot a et enleve! Tantt c'etoit trois ptissiers
ensemble qui avoient fait ce coup, tantt c'toient trois rotisseurs,
et tantt c'toient trois procureurs[106]. Ses ravisseurs etoient
toujours au nombre de trois; on savoit que le nombre de trois etoit
son nombre favori: elle etoit ne le trois fevrier, son pre demeuroit
aux Trois-Andouilles, elle etoit venue au monde avec trois dents,
elle avoit trois trous au menton, elle avoit dej de la gorge  trois
ans; sa mre avoit eu trois maris, et le bruit couroit qu'elle avoit
eu trois pres; elle avoit trois guinguettes attitres, savoir:
Vaugirard, les Porcherons et la Courtille.

     [Note 106: C'est un de ces enlvements, un de ces triomphes de
     Margot ma Mie (_sic_), qui est reprsent sur une gravure du
     temps, dont un fac-simile trs exact a t donn dans la 26e
     livraison du _Muse de la caricature en France_ (1834, in-4).
     Admirez le pouvoir de ses charmes! dit M. Jaime, auteur de
     l'article qui accompagne cette reproduction. Elle a, sans doute,
     quitt la ruelle parfume d'un grand seigneur; elle a t trop
     festoye chez les gens du bel air: il lui faut des succs
     nouveaux, et la voil tombe dans les bras du peuple, orne de
     fleurs et de rubans. La courtisane, les rubans et les fleurs, le
     peuple ramasse tout, comme les miettes d'un banquet royal. On la
     porte en triomphe: elle inspire l'allgresse en attendant qu'elle
     inspire la piti. Crocheteurs, mitrons, rotisseurs, cabaretiers,
     se sont tous cotiss pour payer les violons. Il n'y a pas jusqu'au
     commissaire qui l'escorte avec son greffier, et qui danse au
     milieu de ses administrs. C'est qu'en effet, tant que Margot
     n'aura pas attir le guet, qu'elle n'aura pas cass les vitres, le
     commissaire sera l'ami de Margot. M. Jaime, depuis qu'il a crit
     ces lignes, est devenu lui-mme commissaire central  Versailles.]

Semblable  la belle Helne, fameuse par son enlevement, ma Mie
Margot a eu plus d'un Pris, et a vu rpandre du sang pour l'amour
de son nom seul. Les femmes de ceux qui l'entretenoient  tour de
rolle conurent contre elle une si grande jalousie, qu'il y eut trois
partis formidables qui conjurrent contre sa vie. Les Dryades des
Champs-Elises, les Nymphes de la Grenouillre[107] et les Pomnes
du Pilory, se distingurent entre autres par leur animosit; elles
obligrent la pauvre Mie Margot  songer  retourner dans le sein
de sa famille, ou  porter la gloire de ses conqutes dans les pays
trangers. En attendant l'occasion favorable pour disparotre,
qui, je crois, grace  l'inconstance du public, ne tardera gures
 se presenter, ma Mie Margot a pris le parti de se montrer moins
frequemment. En vain ses ravisseurs entreprendroient de la defendre,
ils ne pourroient rien contre l'arme femelle qui lui a declar la
guerre.

     [Note 107: Ce lieu, o Vad fit aussi ses fredaines, toit
     situ, comme on sait, sur la rive gauche de la Seine, en face
     du jardin des Tuileries,  l'extrmit de ce quai, dont l'autre
     partie portoit dj le nom de d'Oray,  cause des travaux que M.
     Bertrand d'Oray, prvt des marchands, y avoit fait commencer en
     1708.]

On apprendra au public le lieu de sa retraite et la suite de ses
avantures au moindre changement qui arrivera. Le lecteur ne sera
peut-tre pas fch de trouver  la fin de cette histoire la chanson
compose,  ce sujet, par le marchand de bouteilles casses, l'un de
ses plus zels partisans.

       *       *       *       *       *

_Chanson nouvelle sur les aventures de ma Mie Margot, par le Marchand
de bouteilles casses._

Sur l'air courant de _Ma mie Margot_.

  En l'honneur de ma mie Margot,
  Badauts, faites merveilles,
  Faites chacun un bon cot
  Et cassez vos bouteilles;
  Les morceaux sont mon lot.
  Vive, vive ma mie Margot!
  Cassez bien des bouteilles.

  Son nom fait grand bruit  Paris
  Et nous rompt les oreilles;
  De son air chacun est pris.
  O trouver ses pareilles?
  Chantez tous  gogo:
  Vive, vive ma mie Margot!
  Mais cassez des bouteilles.

  Un chacun la chante en chorus;
  Elle amuse nos veilles;
  Les potes, par leurs rbus,
  Clbrent ses merveilles.
  Chantez tous  gogo:
  Vive, vive ma mie Margot!
  Mais cassez des bouteilles.

     J'ai lu par ordre de M. le lieutenant gnral de police une
     Histoire divertissante de ma Mie Margot, dont on peut permettre
     l'impression.--A Paris, ce 12 octobre 1735.

                                                                PAGET.

     Vu l'approbation, permis d'imprimer,  Paris, ce 12 octobre 1735.

                                                              HERAULT.

De l'imprimerie de Valeyre pre, rue de la Huchette.




_Le Caquet des Poissonnires[108] sur le departement du roy et de la
cour._

     [Note 108: Cette pice est du mme genre que _les Caquets de
     l'Accouche_, et parut,  quelques mois prs, vers la mme poque;
     aussi les amateurs la rangent-ils au nombre de celles qui sont
     comme le complment de ce curieux recueil.--Elle ne porte pas de
     date, et, au premier abord, nous avons pens, comme on l'a fait
     ailleurs, qu'on pouvoit lui donner celle du 29 avril 1621, qui
     correspond en effet  un dpart du roi; mais aprs un plus mr
     examen, il nous a sembl qu'il falloit la ramener  1623.]


Un des jours de cette semaine, comme sur le soir je me pourmenois
joyeux pour donner quelque trefve  mes labeurs, et m'esgayer un peu
 l'escart, secouant le joug d'une griefve agitation d'esprit et
mortelle inquitude qui me travailloit, j'aperois une certaine de
ma cognoissance, que je ne veux nommer pour l'affection que je luy
porte, qui entroit comme transporte de fureur chez un eschevin de
ceste ville. Je prends resolution de la suivre, tant pour me divertir
que pour savoir la cause pour laquelle elle alloit en ce logis.
Elle estoit assiste d'une autre jeune femme que je ne cognois pas.
Je la suis donc et me glisse derrire la porte subtilement, o je me
cache afin d'entendre les discours qu'elles tiendroient, et venir 
la cognoissance du motif qui les faisoit acheminer en ce lieu. Je
suis esmerveill que j'entends une grande assemble de personnes qui
n'avoient pas volont de rire, mais qui estoient merveilleusement
affliges; j'ouvrois les oreilles et estois attentif, comme un
homme qui a quelque soupon de sa femme, lequel escoute tousjours
attentivement lorsqu'il l'entend parler avec quelqu'un (elle n'estoit
certes pas ma femme, ne vous persuadez pas cela). Je demeure quelque
temps que je ne pouvois facilement concevoir ce que la compagnie disoit.

Mais enfin j'entens que ceste femme icy (comme je l'entens  sa
parole, la frequentant ordinairement) parle en ces termes  une de
ses commres, nomme Jeanne Bernet, poissonnire de la place Maubert:
Vrayement, ma commre, il semble  vous voir que vous n'estes nullement
fasche de l'absence et du departement du roy[109]; au moins vous
n'en donnez aucun tesmoignage ny aucune marque evidente. Mais je croy
que peut-estre vous portez et couvez dans l'ame la tristesse qui vous
gesne, et la douleur qui vous espoinct et bourrelle l'esprit.

     [Note 109: On peut voir, par un passage des _Caquets de
     l'Accouche_, combien ces dparts du roi et de la cour, qui
     dpeuploient Paris de tous les gens faisant grande dpense,
     soulevoient de plaintes dans le corps des marchands. Les femmes
     n'en gmissoient pas moins. Il parut  ce propos: _L'affliction
     des dames de Paris sur le dpart de leurs serviteurs et amis
     suivant la cour, avec la consolation qui leur est faite sur ce
     sujet_, par Clandre.]

JEANNE BERNET. Que profite-il de declarer son mal manifestement, et
donner  cognoistre  tous le tourment qui vous accable, veu qu'il n'y
a aucun moyen d'y donner remde? Le roy est parti, ma commre: c'en est
faict, le coup est donn, voil Paris encore une fois bien afflig. De
retourner en bref, il n'y a pas d'apparence: les affaires que l'on dict
qu'il a maintenant sont trop urgentes et de trop grande importance.
Nous voicy au comble de nostre malheur.

--Mais, dites-moy, je vous prie, ma commre, quelles affaires a-il pour
le prsent? Tous les princes s'en vont, chacun fuit hors de Paris; le
vieil papelard de Chancelier[110] mesme sortoit mardy par la porte de
S.-Anthoine pour trainer sa quee aprs le roy[111]. Que diable ne
laisse-il vistement sa jaquette? Il ne voit plus pour manier les seaux;
il semble qu'il est temps qu'il rende compte[112]: sa conscience est
bien charge. Voil un estrange cas, que le roy sejourne si peu dans
Paris[113].

     [Note 110: C'est Brulart de Sillery, qui, malgr son grand ge,
     avoit repris, le 23 janvier 1623, la charge de chancelier, qu'il
     avoit occupe antrieurement, de 1607  1616.]

     [Note 111: Sillery imitoit en cela Du Vair, l'un de ses derniers
     prdcesseurs, qui avoit suivi le roi dans sa campagne de 1621,
     pendant laquelle il toit mort  Tonneins, le 3 aot.]

     [Note 112: Sa mort, arrive le 1er octobre 1624, donna bientt
     raison aux caqueteuses. Il avoit rendu les sceaux le 2 janvier
     prcdent.]

     [Note 113: C'toit le troisime dpart du roi. La premire fois,
     il toit all dans le Barn; la seconde, dans le Poitou.]

JEAN. B. J'en suis si afflige que je ne saurois ouvrir la bouche
pour vous dire la raison. N'en savez-vous encore rien, pauvre femme?
Il s'en va  Fontainebleau[114]. Mais il a une certaine chose qui
lui ronge bien la cervelle! Hlas! le pauvre prince est grandement
tourment, la cour est bien trouble; le pre Siguerand ne sait de
quels traicts de rhetorique user pour apporter quelque consolation;
le pre Binet[115], avec ses brocards et ses railleries, y perdroit
ses parolles. Le pre Siguerant[116] alloit l'autre jour  S.-Louis
pour demander conseil  ceux de sa compagnie; mais un certain frre
Frappart, un de ceux qui a soin de faire tourner la broche et qui
maintenant dispose des sausses et faict detremper le poisson, a promis
de rescrire ( ce que m'a dit un pre  calotte de la mesme socit) en
Espagne, car il est du pays. Le pre, qui a l'oreille du roy, pourra
appaiser la tourmente.

     [Note 114: Ce voyage donna lieu  plusieurs livrets: _le Voyage de
     Fontainebleau_, fait par MM. Bautru et Desmaretz, par dialogue,
     1623, in-8; _le Messager de Fontainebleau, avec les nouvelles et
     paquets de la cour_, 1623, in-8; _le Pasquil du rencontre des
     cocus  Fontainebleau_; _le Clairvoyant de Fontainebleau_, 1623,
     in-8.]

     [Note 115: Le jsuite Etienne Binet, dont nous avons dj parl
     dans une note de notre tome 1er, p. 128, note 2.]

     [Note 116: Confesseur du roi. V. _Fneste_, dit. Jannet, p. 65.]

--Mort de ma vie! falloit-il que cela arrivt? Le roy d'Espagne[117]
a-il envoy quelque ambassadeur? Que n'est-il mort par les chemins,
affin que ceste triste nouvelle ne fut parvenu  l'oreille du roy?
On dit que le conseil de France n'est pas beaucoup bon; mais celuy
d'Espagne est cent fois pire, puisqu'il a sugger un acte si estrange
au roy. Bon Dieu! que l'Espagnol est mefiant! Il pense aux choses
futures; je ne pense pas qu'il se laisse attraper si facilement: il est
plus ruz et plus cauteleux qu'on estime. Le Franois n'est pas pour
estre parangonn[118]  luy. Maudite nation, qui nous a tousjours une
inimiti et haine si estrange!

     [Note 117: On avoit de vives craintes du ct de l'Espagne; en
     1621 il avoit paru un petit libelle: _les Sentinelles au roi, ou
     avertissement des dangereuses approches des forces espagnolles
     pour bloquer le royaume de France et pays circonvoisins_, avril
     1621, in-8. Mais ce fut bien pis, en 1623; on publia: _Progrs
     des conqutes du roi d'Espagne_, etc.; _Dessein perptuel des
     Espagnols  la monarchie universelle, avec les preuves d'iceluy_;
     _Dclaration historique de l'injuste usurpation et dtention de la
     Navarre par les Espagnols_, etc.]

     [Note 118: Compar.]

J. B. Voil une chose estrange, que le roi ne sauroit estre en
repos. Il est tousjours travers de quelque chose. Est-il possible
que messieurs les Rochelois le contraignent encore d'aller vers eux?
N'ont-ils pas assez experiment son bras victorieux[119]?

     [Note 119: Il y avoit eu en 1621, surtout du 9 au 24 juillet,
     quelques beaux coups de main de l'arme royale contre la
     garnison de La Rochelle; mais la ville n'en tenoit pas moins
     intrpidement.]

Une damoiselle des halles, qui etoit plus loing avec l'assemble de
messieurs les gros marchands, s'escarte et s'en vient vers ces femmes
icy, et leur tient ces propos: Que dites-vous maintenant, mesdames? Il
semble que vous avez l'esprit rompu et agit de quelque chose aussi
bien que moy! Voil donc bien tout perdu! le malheur nous accable bien.
Je commenois  gaigner ma pauvre vie, et tout d'un coup j'ai est
mise au blanc[120]. Je croyois avoir amass une bonne pice d'argent
pour passer l'anne  mon aise, moy et mes enfans; mais un meschant
prouvoyeur m'a emport deux cens escus: c'est le prouvoyeur de monsieur
de Nemours[121]. Il m'a present deux ou trois fois de la monnoye de
Flandre pour excuse, disant qu'il n'en avoit pas d'autres; mais au
refus il s'en est all, et je ne l'ay plus reveu. Sans doute c'est de
l'argent de monsieur d'Aumale. Je ne croy pas pourtant que monsieur de
Nemours soit party, car il imiteroit volontiers l'empereur Domitian:
il s'amuseroit  prendre des mouches en sa chambre, tant il est lache
et coard. Il faut pourtant que je sois paye. Je ne crois pas que ce
prouvoyeur oze faire cela, pour le respect de son maistre, car, si cela
venoit  ses oreilles, il en seroit repris.

     [Note 120: C'est--dire au dernier sou. Le _blanc_ valoit alors 10
     deniers.]

     [Note 121: Henri de Savoie, duc de Nemours. V. sur lui notre
     dition des _Caquets_, pag. 162.

     Le duc de Nemours avoit pous, en 1618, la riche hritire de
     ce prince, Anne de Lorraine. C'est par ce mariage que le duch
     d'Aumale passa dans la maison de Savoie, o il resta jusqu'en
     1675.]

--Vrayment, ma commre (dit une autre petite friande), les maistres
ne s'en font que mocquer. L'autre jour je m'allois plaindre  un
certain Camus des Marests du Temple, que chacun cognoist assez pour
sa vaillance et grandeur de courage, que son prouvoyeur me devoit
quatre cens francs (je craignois qu'il s'en allast avec le roi). Il
m'a fort bien faict response, en sousriant, que ce n'estoit pas  luy
qu'il se failloit adresser, et qu'il ne pouvoit que faire  cela.
Mais j'ai entendu depuis peu de jours que Dieu l'a puny, car il a
perdu environ vingt mille escus au jeu, ce qui afflige fort madame sa
femme, car elle ayme l'esclat de l'or, et voudroit volontiers, pour
assouvir sa cupidit, se veautrer sur l'or et l'argent, tant elle
a son coeur attach aux biens de ce monde, ne suivant pas en cela
l'exemple de son pre, qui a foull au pied les trsors et mepris les
richesses.--Mais une vieille edente, aage environ de quatre vingts
ans, qui affectionnoit cette maison, commence, toute bouffie de colre,
 repliquer: Comment! vous avez tort de parler ainsi. Je fournis le
poisson chez son frre, mais j'en suis fort bien paye; l'argent est
tousjours comptant, pas de crdit. Dieu mercy, on ne me doit rien de ce
cot-l; je voudrois,  la mienne volont, que tous ceux ausquels je
livre ma marchandise me payassent aussi bien comme on me faict chez luy.

  L'argent est toujours comptant,
  Mais les cornes y sont, pourtant.

--Vrayement (dit monsieur Martin, qui prestoit les oreilles  leur
jargon), voil de beaux discours que vous faictes l! Ne savez-vous
pas que cet homme a trouv la caille au nid? Les pistoles ne luy
manquent pas; il a moyen de faire bonne chre et de bien payer. Les
tresors luy sont venus en dormant: il a une belle femme et de beaux
escus.

--Mais c'est dommage, respondit de la Volle, qu'il a trouv le cabinet
ouvert, et qu'il n'a pas premier fouill dans le buffet. Toutefois, si
elle a faict ouvrir la serrure, il n'y a remde. L'argent faict tout;
pourveu qu'il ne porte pas les cornes, tout va bien.

  Ma femme s'est donn carrire,
  Et elle a pris tous ses esbas;
  Elle est une bonne guerrire
  Qui ne craint beaucoup les combats.
  Encor qu'elle ayt souill sa gloire,
  Je n'en pleureray pas, pourtant;
  Je mets cela hors ma memoire:
  C'est assez si j'ay de l'argent.

Une jeune camarde vient faire ses plaintes  monsieur Montrouge de ce
qu'elle estoit reduicte  l'extremit. Je voulois (disoit-elle) fournir
le poisson au logis de monsieur le president Chevry[122] et chez
monsieur Feydeau[123]. J'estois riche si d'aventure le roy n'eust pas
recherch ses financiers[124]; mais du depuis l'ordinaire n'a plus bien
est; tout est all  dcadence. Au lieu de prendre pour six  huict
escus de poissons, ils n'en prennent plus que pour trois ou quatre.
Le pauvre president Chevry estoit tellement espouvant qu'il n'avoit
pas le courage de prendre ses repas. Je croy qu'il avoit crainte de
danser sous la corde aprs avoir tant dans au Louvre, comme il a faict
autrefois. Ses escus ont faict miracle: ils l'ont faict ressusciter,
car il estoit mort d'apprehension qu'il avoit. Voil ce que c'est de
tant plumer la poule[125]. Il porte sa croix sur le manteau, tel qu'il
est. Je ne say si ce n'estoit pas un presage et un augure qu'il devoit
avoir pour tombeau la croix. Feydeau estoit en pareilles affaires;
il luy est bien venu qu'il avoit un tel gendre pour le deffendre.
Voil quel profit on reoit de marier sa fille  des courtisans et
gens d'espe[126]. Mais j'eusse est bien marry qu'on luy eusse faict
tort, car j'ay eu beaucoup de son argent. Dieu luy donne bonne vie et
longue! Si ce malheur ne luy fut arriv, j'aurois  ceste heure pour
payer un certain papelard, nomm le notaire Rossignol, qui demeure en
la rue S.-Anthoine,  qui nous devons quelque somme d'argent. Il seroit
content d'avaler toute la mare; il nous envoye presque tous les jours
demander le meilleur poisson que nous avons, et ce, en tesmoignage du
delay que nous faisons  le payer. C'est un estrange personnage. Je
ne say ce qu'il veut faire de ses escus. Il se laisseroit volontiers
mourir auprs, tant il est avare, chiche et vilain.

     [Note 122: V. sur lui une longue note de notre dition des
     _Caquets de l'Accouche_, p. 147.]

     [Note 123: L'un des gros financiers de ce temps-l. Son luxe
     ordinaire fut cause que, dans _la Voix publique au roi_, il est
     un de ceux qu'on dsigne aux rigueurs royales (Recueil A-Z; E, p.
     241). Cette famille des Feydeau quitta bientt la finance et passa
     dans la robe. (Journal de Marais, _Rev. rtrosp._, 30 novembre
     1836, p. 189.) Au XVIIe sicle, un Feydeau, qui toit dans
     l'chevinage, donna son nom  une rue bien connue de Paris.]

     [Note 124: V. encore, sur cette recherche des financiers, les
     _Caquets de l'Accouche_, passim.]

     [Note 125: On connot cette expression satirique, et le petit
     livre contre les gens de finance dont elle inspira le titre:
     _l'Art de plumer la poulle sans crier_, Cologne, 1710, in-12. En
     1774, elle avoit encore cours. On la retrouve dans cette jolie
     pigramme  propos de l'avnement de Louis XVI:

       Enfin, la poule au pot sera donc bientt mise,
         On doit du moins le prsumer:
       Car, depuis deux cents ans qu'on nous l'avoit promise,
         On n'a cess de la plumer.]

     [Note 126: Feydeau avoit mari sa fille au comte de Lude. (_La
     Voix publique au roi_, ibid.)]

Veritablement, le bien de l'eglise est fort mal employ: jamais une
fille ne se doit rendre religieuse pour laisser ses moyens  telles
gens. Son gendre est plus honneste homme; il a une meilleure ame et
meilleure conscience; personne des officiers de l'artillerie ne se
plainct de luy.

--Quoy! respondit une jeune poissonnire du cimetire S. Jean, le mary
de laquelle est un des officiers. Vrayement, vous dites bien! Vous ne
cognoissez pas le disciple: luy et son commis Aubert[127] sont les
deux plus hardis voleurs qui soient dans la ville de Paris. On dit
que monsieur Donon, je veux dire Larron, a gaign (s'il faut appeller
gaigner un larcin evident)  l'arme cent mille escus pour payer ses
debtes, ce qui enorgueillit sa femme. Il y a plus de deux mois que
mon mary va tous les jours chez luy pour en estre pay de ses gages.
Il est impossible de pouvoir parler  luy; il se faict celer; il
s'enferme dans son cabinet. Quand le pape de Rome viendroit et l'iroit
demander pour luy donner l'absolution de son larcin, il ne sortiroit
pas, tant il est empesch  dresser ses comptes. Sa femme ne l'est pas
tant: elle se resjouit et passe le temps joyeusement, allant visiter
ses courtisans d'un cost et d'autre, et, lorsque son mary n'est pas
au logis, elle loge ses amis. C'est se gouverner en femme de bien
d'exercer ainsi les actes de charit, logeant les pauvres et consolant
les affligez.

     [Note 127: Sans doute le mme qui toit encore dans les finances
     en 1649, et dont il est dit,  la page 3 du _Catalogue des
     partisans_, etc., in-4, qu'il avoit t non seulement commis, mais
     _lacquais_.]

  Quand mon mary s'en va en ville,
  Je demeure dans la maison,
  L o d'une faon gentille
  J'entonne une douce chanson.
  Je fais venir mon Bragelonne
  Pour m'entretenir de discours,
  Et, quand nous n'entendons personne,
  Nous jouissons de nos amours.
  Gentil mary, prend bon courage;
  Si tu es au rang des cocus,
  Ferme les yeux et fais le sage:
  Mon pre a encor des escus.

--Vrayement, c'est bien faict (dict une drolesse qui estoit de la place
Maubert). Pour moy, puisque mon mary s'en est all avec le roy, et
que j'ay perdu quinze ou vingt escus que le valet d'un vieil reveur
de pedant m'a emport, je tascheray d'avoir de l'argent d'ailleurs.
Je n'ay pas envie de faire encore banqueroutte  ceux qui m'ont fait
credit. Si je ne les paye d'une faon, je les payeray d'une autre,
pourveu qu'ils me veullent croire. Voicy les bons jours, il faut
gaigner de l'argent auparavant que chacun s'adonne  la devotion. Il me
faut faire les oeuvres de charit, logeant les aveugles, comme faict
la femme d'un procureur du Chastelet qui fait la devote; et lors que
son badaut de mary va vendre son caquet et gratter le papier, elle va 
confesse dans la chambre d'un qui luy donne l'absolution par le devant.

Jeanne le Noir, du march Neuf, se tient offense de tels discours.
Elle la fait taire, et luy parle en ces termes: Il n'est pas temps de
compter icy des sornettes; il ne faut pas chanter devant un afflig, ny
rire devant un qui pleure.

--Il est vray, dit le sieur Bonard; certes, vous avez raison. Je ne
saurois maintenant ouyr parler que de l'infortune qui nous est arriv.
Mon coeur fond en larmes quand j'y pense. Je voudrois bien prendre
patience, et toutesfois je ne puis. Contentez-vous donc, ma bonne amie,
si nous sommes assez affligez; n'augmentez pas l'affliction par vos
sales et importuns discours. Je perds ce caresme presque deux mille
escus; je n'ay pas occasion de rire. Je suis pour le moins autant
afflig que monsieur de Crequy[128], qui perdit ces jours passez vingt
mille escus, avec un beau diamant d'un fort grand pris. Toutesfois il
me semble qu'il ne doit avoir aucune occasion de s'atrister, car, outre
que ses coffres sont assez fournis, le connestable[129] en amasse pour
luy. L'esprance qu'il a luy doit apporter une consolation et bannir
de son esprit toute tristesse. Les frres de Luyne[130] ont bien plus
grande occasion de detester leur sort et s'affliger, car ils sont
comme chahuans qui n'osent paroistre au jour. Ils ont voulu, comme
papillons, s'approcher trop prs de la chandelle; ils se sont bruslez
les ailes, et ne doivent plus  rien aspirer qu' vivre doucement avec
leurs femmes, qui mordent souvent leurs lvres de fascherie qu'elles
ont d'avoir est deceues. Bon Dieu! j'esperois faire un grand gain ce
Caresme, mais le subit departement du roy m'en a bien ost le moyen.

     [Note 128: Le marchal de Crqui. V. sur lui une note de notre
     dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 170-171.]

     [Note 129: Le connestable de Lesdiguires, dont M. de Crqui toit
     le gendre.]

     [Note 130: Depuis la mort de Luynes au sige de Monheur, la
     situation de ses frres toit devenue telle qu'on la reprsente
     ici.]

L'evesque, lequel escoutoit ces discours, comme c'est un fort bon
cors d'homme, tasche  les consoler tous, et par des paroles douces
et amiables prend peine de leur oster l'ennuy et la tristesse qui les
surmontoit. Mes amis, et chre compagne (dit-il), il faut prendre
patience parmi les misres du temps: nous sommes en un miserable
sicle; nous ne sommes pas seuls qui sommes affligez. J'ay aussi bien
perdu comme vous; mais neantmoins je ne me laisse pas emporter ainsi
 l'ennuy; je combats la douleur qui me vient environner. Que si j'ay
perdu ce caresme, l'anne prochaine ma perte sera remplie, avec la
grace de Dieu. Je suis d'un naturel que j'espre tousjours; semblable
 celui qui esperoit avoir les seaux, et espre encore, mais en vain,
possible. Que profite-il  un homme de se desesperer pour chose qui
arrive? Celuy qui a vendu son office soubs l'esperance de faire une
meilleure fortune par la faveur de feu monsieur de Caumartin[131] a
subject de s'attrister, car, pauvre homme, il se voit pip et frustr
de son esperance, et recognoist qu'il ne faut pas tant mettre sa
confiance s choses de ce monde: la mort a empesch son dessein, et il
est contrainct de gemir et souspirer amerement.

     [Note 131: Louis Lefevre de Caumartin avoit t fait chancelier
     en 1622, et toit mort peu de mois aprs. Nous ne savons quel
     est l'ambitieux qui, sur sa promesse,  ce qu'il parot, s'toit
     flatt d'obtenir son hritage, et fut tromp par sa mort trop
     prompte.]

--Certes vous dittes bien (respondit monsieur de la Vole); nous avons
des compagnons, et ne sommes pas seuls qui sommes tombez en la disgrace
de la fortune; je vois que les plus grands princes et les plus grandes
princesses de la cour trempent dans un mesme malheur. Je cognois une
pauvre dame qui estoit retourne d'Italie pour le mauvais traittement
de son mary, esperant de se venir ranger sous les ailes de son frre;
mais le sort a voulu, au grand regret de tout le royaume, qu'il a
ressenti devant Montauban[132] les traicts funestes et rigoureux de la
cruelle Parque; tellement qu'elle souspire et sanglotte jour et nuict,
et est contraincte de faire comme les jeunes filles que leurs parens
ne veulent assez tost marier: elle prend sa queue entre ses mains et
prend patience. Pour moy, je ne seray pas saisi d'un desespoir comme
celuy qui nous a devanc, que chacun cognoit assez pour le traict digne
d'admiration qu'il a faict, lequel, ne pouvant obtenir de Sa Majest
ce qu'il desiroit et accomplir ses desseins, s'est fait enterrer au
point o vous savez. O sepulcre merveilleux!  tombeau honorable! Sa
sottise estoit grande et son aveuglement estrange. J'ay peur toutefois
que quelqu'un de la compagnie fasse le mesme; Dieu ne veuille! J'ay
resolu, pour moy, d'estre tousjours comme un ferme rocher contre les
tribulations qui me surviendroient. Si je ne fais pas bien mes affaires
en ce monde, et si la fortune m'est contraire, il n'y a remde; c'est
signe que Dieu m'ayme, et que j'auray mes souhaits en l'autre monde.
Belle resolution! Courage donc, vous autres qui estes tombs en
affliction. Monsieur de Schomberg, resjouissez-vous: c'est une marque
que le Ciel vous favorise; si le brigand et voleur de Mercure est mis
au nombre des dieux, pourquoy n'y seriez-vous pas mis aussi bien comme
luy[133]?

     [Note 132: Le sige de Montauban fut trs meurtrier pour la
     noblesse qui combattoit dans l'arme royale. V., sur ceux qui y
     sucombrent et sur les soupons auxquels leur mort donna lieu, les
     _Caquets de l'Accouche_, p. 159.]

     [Note 133: Le trait devient plus piquant lorsqu'on sait que M. de
     Schomberg toit surintendant des finances.]

Martin, un de ceux qui reoit les deniers, entendant qu'il parloit
ainsi, et admirant sa constance, commence  secouer le joug de la
douleur et s'esgayer, luy parlant en ces termes: Vrayement, nous sommes
insensez de nous tant affliger pour les biens de ce monde! N'avez-vous
pas parl aujourd'huy  monsieur Chanteau? On m'a dict qu'il veut
vendre son lict en broderie.... Est-il possible? Je ne le crois pas.
Certes, s'il le fait, c'est une marque evidente qu'il a bien perdu,
aussi bien comme nous.

Madame Roberde, qui estoit en un coing, triste et toute esplore,
comme saisie de fureur et de rage, et faisant destiller de ses yeux un
torrent de pleurs, accusant la severit du ciel et blasmant son sort,
s'escrie en ces termes (ses cheveux espars ventilloient de toutes
parts; sa face estoit toute battue; bref, elle estoit en un triste et
deplorable esquipage):

  Voil la chance retourne!
  Au diable soit le poisson!
  Je voudrois que de ceste anne
  N'en eusse veu en ma maison.

Mais une autre poissonnire, la voyant en ce piteux estat, commence
 luy repartir: A la verit, je ne say pourquoy vous vous affligez
tant. Sus, quittez vos pleurs et vos sanglots. Je devrois bien donc
avoir juste occasion de me laisser saisir  la douleur, moy qui ay
tant prest que je suis pauvre maintenant! Vous savez que chacun m'a
abuz; il n'y a provoyeur ny cuisinier qui ne m'ait tromp: les uns
m'ont emport cent francs, les autres deux cens, et les autres cent
escus. J'ay encore un cheval d'argent chez nous, comme vous savez,
lequel est pour gage.... Il me faut mourir de faim auprs, car de le
vendre ou de l'engager je n'ozerois, veu que celuy auquel il appartient
a trop de credit et de puissance: il me ruineroit. Il n'y a rien qui
me puisse consoler, sinon que l'on me doit encore un peu d'argent
chez monsieur le chancelier; mais ce vieux radoteur-l est si chiche,
qu'il est impossible de tirer de l'argent de luy. Ses officiers sont
aucune fois au desespoir.... Quand on luy parle d'aller fouiller dans
ses coffres, il a la goutte; mais quand on luy parle d'aller recevoir
de l'argent, il va gaillardement; vous diriez,  le voir, qu'il n'a
jamais eu les gouttes. Regardez comment il suit le roi! Il a envie
d'emplir ses seaux, pour le certain. Je n'ay pas tant de peine d'estre
paye de monsieur de Beaumarch: c'est un honneste homme[134]; tous
ses serviteurs se louent bien de luy. C'est dommage que cet homme-l
n'a de l'esprit; mais j'ay entendu que c'est une vraye pecore. Aux
asnes tousjours l'avoine vient, mais elle manque aux chevaux qui sont
capables de quelque chose de bon.

     [Note 134: Beaumarchais n'avoit en aucune faon la rputation
     d'honntet qu'on lui donne ici. Lors de la recherche des
     financiers, c'est contre lui et contre son gendre, La Vieuville,
     qu'on svit le plus rigoureusement. On les accusoit d'avoir vol
     en quelques mois plus de 600,000 francs. (_La Voix publique au
     Roy_, _Recueil_ A-Z, E, 237-241.)]

Un bon compagnon de serviteur qui estoit derrire, entendant tous ces
discours, se lve et leur dict: Mais on se plaint bien icy de tous les
bourgeois et messieurs de la ville qu'on perd  la vente du poisson;
mais personne ne parle de ce que vous avez perdu aprs messieurs de la
religion. Le pauvre ignorant ne savoit pas, ou bien il le dissimuloit,
que telles gens n'usent point de ceste viande. J'ai veu, dict-il, un
certain qui venoit de Charenton, lequel se gabboit de vous autres,
disant qu'il vous faudroit saller votre poisson pour l'anne prochaine;
mais il esperoit,  l'entendre, que le pape avoit resolu de deffendre
le caresme. Je ne say si c'est la verit. Les Celestins alors auroient
beau manger poisson, vrayment nous les verrions encore une fois aussi
gras qu'ils sont. Il feroit bon de prendre la robbe en ceste religion,
afin de faire bonne chre, encore bien que leur trongne ordinaire
demonstre assez evidemment qu'ils ne jeusnent nullement, ou, s'ils
jeusnent, qu'ils font de bons repas. Je cognois un bon pre l-dedans
qui m'a confess qu'il mange tous les jours de quarante sortes de mets
pour un seul repas avec une quarte de bon vin  vingt-cinq ou trente
escus le muys et demy-douzaine de bonnes miches. Ne voil pas un bon
traictement?

--Certes, je ne say comment ils ne deviennent pas amoureux: car tant
plus qu'un homme est bien traict, d'autant plus sa concupiscence
s'allume et s'enflamme. Toutefois, quand ils le seroient, leur
prelat[135] l'est bien. Celuy qui doit estre la lumire, le flambeau
et le phare de l'Eglise, se laisse trahyr et piper par ses passions.
C'est peut-estre qu'il ne sauroit  quoy passer le temps. L'oysivet
engendre beaucoup de maux. De feuilleter les livres, je ne say s'il
a la teste charge de science. Pour moy, j'estimerois que c'est un
asne coiff d'une mitre, sauve le respect que je luy dois. Quand cela
seroit, il n'est pas seul: j'en cognois d'autres, tant prelats que
pasteurs, comme le pasteur de Sainct-Germain le Vieil[136], qui, avec
sa grande barbe de bouc, ne meriteroit que conduire les oysons. Qu'il
ne s'en fasche pas, car je say qu'il s'estime estre un grand prophte
entre messieurs les curez de Paris.

     [Note 135: Jean-Franois de Gondi occupoit le sige de Paris
     depuis un an  peu prs. Sa vie, dans sa maison de Saint-Cloud,
     toit bien telle qu'on la reprsente ici.]

     [Note 136: C'toit une petite paroisse situe rue du March-Neuf.
     On l'a dmolie en 1802. Les maisons portant les n{os} 6 et 8
     tiennent sa place.]

Monsieur l'eschevin, cependant, qui s'amusoit  parler  ceux de son
logis touchant le soupper, vient rejoindre la compagnie, et, voyant
qu'il estoit environ huict heures du soir, il les congedie, les
conjurant tous de ne se pas attrister, et promettant qu'il mettroit
ordre  tout. Cependant de vous dire ce qui fut dict  la sortie je
ne saurois: car, de peur d'estre descouvert, je commenay  esquiver
et fuir vistement. Ils pourront faire une autre assemble; peut-estre
vous en entendrez parler; quant  moy, je n'y veux plus aller, car,
vers Sainct-Innocent, je courus grand risque et grand peril de perdre
mon manteau et avoir les epaulles graisses d'une graisle de coups de
baston.




_La Moustache des filous arrache, par le sieur Du Laurens_[137].

     [Note 137: Sans doute Jacques Du Lorens, de qui l'on a un recueil
     de satires. La pice que nous donnons ici ne s'y trouve pas.]


  Muse et Phebus, je vous invoque.
  Si vous pensez que je me mocque,
  Baste! mon stil est assez doux;
  Je me passeray bien de vous.
  Je veux conchier la moustache,
  Et si je veux bien qu'il le sache,
  De cet importun fanfaron
  Qui veut qu'on le croye baron,
  Et si n'est fils que d'un simple homme.
  Peu s'en faut que je ne le nomme.
  Il se veut mettre au rang des preux
  Pour une touffe de cheveux,
  Et se jette dans le grand monde
  Sous ombre qu'elle est assez blonde,
  Qu'il la caresse nuict et jour,
  Qu'il l'entortille en las d'amour[138],
  Qu'il la festonne, qu'il la frise,
  Pour entretenir chalandise,
  Afin qu'on face cas de luy:
  Car c'est la maxime aujourd'huy
  Qu'il faut qu'un cavalier se cache
  S'il n'est bien fourny de moustache.
  S'il n'en a long comme le bras,
  Il monstre qu'il ne l'entend pas,
  Qu'il tient encor la vieille escrime,
  Qu'il ne veut entrer en l'estime
  D'estre un de nos gladiateurs,
  Mais plustost des reformateurs,
  Et qu'avec son nouveau visage
  Il pretend corriger l'usage,
  Ce qu'il ne pourroit faire, eust-il
  Glos sur le docteur subtil[139].
  L'usage est le maistre des choses;
  Il fait tant de metamorphoses
  En nos moeurs et en nos faons,
  Que c'est le subject des chansons.
  Quiconque ne le veut pas suivre,
  Fait bien voir qu'il ne sait pas vivre.
  Les roses naissent au printemps;
  Il faut aller comme le temps.
  Le sage change de methode:
  On luy voit sa barbe  la mode,
  Et ses chausses et son chappeau;
  En ce differant du bedeau,
  Qui porte, quelque temps qu'il fasse,
  Mesme bonnet, et mesme masse[140];
  Son habit fort bien assorty,
  Comme une tarte my-party,
  Toutesfois sans trous et sans tache.
  Il n'entreprend sur la moustache
  De nostre baron pretendu,
  De peur de faire l'entendu
  Et en quelque faon luy nuire,
  Car c'est elle qui le fait luire,
  Qui fait qu'il se trouve en bon lieu
  Et qu'il disne o il plaist  Dieu;
  Car il n'a point de domicille,
  Et s'il ne disnoit point en ville,
  Sauf vostre respect, ce seigneur
  Disneroit bien souvent par coeur.
  Bien que pauvret n'est pas vice,
  Ceste moustache est sa nourrice,
  Son honneur, son bien, son esclat.
  Sans elle,  dieux! qu'il seroit plat!
  Ce beau confrre de lipe,
  Avecque sa mauvaise espe
  Qui ne degaine ny pour soy
  Ny pour le service du roy.
  Quoy qu'il ait eu mainte querelle,
  Elle a fait voeu d'estre pucelle[141]
  Comme son maistre le baron
  Fait estat de vivre en poltron,
  Je dis plus poltron qu'une vache,
  Nonobstant sa grande moustache,
  Qui le fait, estant bien min,
  Passer pour un determin,
  Capable, avec ceste rapire,
  De garder une chenevire[142].
  Il tient que c'est estre cruel
  Que de s'aller battre en dul.
  Qu'on le soufflette, il en informe,
  Et vous dit qu'il tient cette forme
  D'un postulant du Chastelet,
  Qui n'avoit pas l'esprit trop let,
  Et le monstra dans une affaire
  Qu'il eut contre un apotiquaire
  Pour de pretendus recipez
  O il y en eust d'attrapez.
  La loy de la chevalerie,
  C'est l'extrme poltronnerie.
  Il fait pourtant le Rodomont
  A cause qu'il fut en Piedmont,
  Ou, que je n'en mente, en Savoye,
  D'o vient ce vieux habit de soye,
  Qui merite d'estre excus
  Si vous le voyez tout us:
  Il y a bien trois ans qu'il dure.
  Fust-il de gros drap ou de bure,
  Aussi bien qu'il est de satin,
  Il eust achev son destin.
  Mais sa moustache luy repare
  Tout ce que la nature avare
  Refuse  son noble desir.
  C'est son delice et son plaisir,
  C'est son revenu, c'est sa rente,
  Bref, c'est tout ce qui le contente,
  Et fait, tout gueux qu'il est, qu'il rit
  Qu'avec grand soin il la nourrit;
  Qu'il ne prend jamais sa volle
  Qu'elle ne soit bien estalle;
  Que son poil, assez desli,
  D'un beau ruban ne soit li,
  Tantost incarnat, tantost jaune.
  Chacun se mesure  son aune:
  Il y a presse  l'imiter.
  Les filoux osent la porter
  Aprs les courtaux de boutique;
  Tous ceux qui hantent la pratique,
  Laquais, soudrilles[143] et sergens,
  Quantit de petites gens
  Qui veulent faire les bravaches,
  Tout Paris s'en va de moustaches.
  Ils suivent leur opinion
  Contre la loy de Claudion.
  Vous n'entendez que trop l'histoire...
  Nos gueux s'en veulent faire  croire
  En se parant de longs cheveux.
  Pensez qu'au temple ils font des voeux
  Et prires de gentils-hommes.
  O Dieux! en quel sicle nous sommes!
  Qu'il est bizarre et libertin!
  Quant  moy, j'y perds mon latin,
  Et suis d'advis que l'on arrache
  A ce jean-f..... sa moustache.
  Le mestier n'en vaudra plus rien,
  Nostre baron le prevoit bien:
  C'est ce qui le met en cervelle.
  La sienne n'est pas la plus belle.
  Il sent bien que son cas va mal.
  Je le voy dans un hospital,
  Ou qui se met en embuscade
  Pour nous demander la passade.
  Il peut ressir en cet art,
  Car il est assez beau pendart
  Pour tournoyer dans une eglise;
  Mais je luy conseille qu'il lise,
  S'il veut estre parfait queman[144],
  Les escrits du brave Gusman,
  Dit en son surnom Alpharache[145].
  Bran! c'est assez de la moustache.

     [Note 138: C'toit la moustache  l'espagnole. G. Naud, dans _le
     Mascurat_, parle des caricatures qui couroient de son temps contre
     les Espagnols, et o on les reprsentoit avec leur nez  la
     judaque, leurs moustaches recroquilles en cerceau. Le propre du
     courtisan toit, selon Auvray, de toujours

       Bransler le corps, faire un cinq pas,
      _Trousser les crocs de sa moustache_.

                   (_Satyres_ du sieur Auvray, _l'Escuelle_, p. 232.)]

     [Note 139: Duns Scott.]

     [Note 140: Les bedeaux de l'Universit portoient aux processions,
     devant le recteur et les quatre facults, une _masse_ ou bton 
     tte garni d'argent.]

     [Note 141: Ceci nous rappelle le couplet qu'on fit contre le
     marchal de Villeroy:

       Quand Charles sept contre l'Anglois
         N'avoit plus d'esprance,
       De Jeanne d'Arc Dieu fit choix
         Pour dlivrer la France.
       Ne t'embarrasse pas, grand roi!
         Cent fois plus sre qu'elle,
       Dans le fourreau de Villeroi
         Il est une _pucelle_.]

     [Note 142: Lieu sem de chenevis. On y mettoit, pour empcher les
     oiseaux d'approcher, un mannequin habill en homme, que le _Dict.
     de Trvoux_ appelle _pouvantail de chenevire_.]

     [Note 143: Le _soudrille_ toit un garnement qui devoit son nom
     aux drilles ou lambeaux dont il toit habill. Une pice de
     Saint-Amant a pour titre _Cassation des soudrilles_.]

     [Note 144: Pour _qumandeur_, mendiant.]

     [Note 145: Ce roman de Math. Aleman toit alors  la mode. G.
     Chappuis en avoit donn une traduction franoise en 1600, et,
     trente ans aprs, Chapelain devoit en donner une autre.]




_Accident merveilleux et espouvantable du desastre arriv le 7e jour
de mars de ceste presente anne 1618, d'un feu inremediable, lequel a
brusl et consomm tout le palais de Paris[146]. Ensemble la perte et
la ruyne de plusieurs marchands, lesquels ont est ruynez et tous leurs
biens perdus._

_A Paris, chez la vefve Jean du Carroy, rue S.-Jean-de-Beauvais, au
Cadran._

M. DC. XVIII.

     [Note 146: On connot,  propos de cet _accident_, la fameuse
     pigramme si frquemment attribue  Thophile, et qui est en
     ralit de Saint-Amant:

       Certes, ce fut un triste jeu
       Quand  Paris dame Justice,
       Pour avoir mang trop d'espice
       Se mit tout le Palais en feu.

             (_Les Oeuvres de Saint-Amant, etc._ Paris, 1661, in-8,
             p. 192.)

     Entre autres relations faites sur cet incendie, nous pouvons
     citer: _Rcit de l'embrasement de la grande salle du Palais de
     Paris le 7 mars 1618_, in-8; _Incendie du Palais le 7 mars 1618_;
     Boutray, _Histoire de l'incendie et embrasement du Palais_, 1618,
     et un article de M. Paul Lacroix, dans le journal _l'Artiste_, du
     mois de fvrier 1836. Le Pre Lelong, _Bibliothque historique de
     la France_, t. III, p. 343, n 34,541, a cit les pices indiques
     tout  l'heure, mais il n'a pas connu celle que nous donnons ici.
     M. Paul Lacroix l'a eue, au contraire, entre les mains: il en cite
     un fragment.]


Messieurs, l'auteur, estant curieux de vous faire entendre une chose
prodigieuze et espouvantable, laquelle est du tout digne de memoire
et remarque de plusieurs hommes de qualit, tant spirituels que
temporels, voyant un accident arriver au meilleur morceau de ceste
fameuse ville de Paris, lieu o l'on doit faire la vraye et naturelle
justice, nomm le Pallais des roys de France, et le plus digne de tout
cet univers,  cause d'une chapelle vrayement nomme Saincte, non d'un
seul homme, mais de toute la chrestient, laquelle Dieu a preserv d'un
gouffre de feu abominable et inremediable, lequel est descendu du ciel
en faon d'une grosse estoile flamboyante, de la grosseur d'une coude
de longueur et un pied de large[147], sur la minuict[148], lequel feu a
brusl et consomm l'espasse d'un jour et demy durant, dans la grande
salle du Palais de Paris, sans y savoir mettre aucun remde, comme
demonstrant que ce feu voulloit demonstrer la justice de Dieu et l'ire
et le courroux de la trs saincte Trinit, demonstrant aux pecheurs
qu'il faut qu'ils se convertissent et ayent tousjours Dieu en leur
memoire, sans s'amuser  amasser des biens terriens et delaisser les
moyens de parvenir au royaume de Dieu; tellement que ce feu commena
le septiesme jour de mars,  une heure aprs minuit,  monstrer sa
force et brusler et consommer toutes les anciennes antiquittez de ce
royaume franois, car en une nuict fait plus de deluge que cent hommes
ne sauroient avoir refaict en un an. C'est une chose impossible 
l'homme, tel qu'il soit, d'avoir veu un feu si vehement et si cruel
qu'estoit celuy-l: car vingt mille personnes ne pouvoient, avec
toutes leurs forces et  force d'eau, estaindre la grande furie de
ce feu. Premierement, la chapelle o on cellebroit la messe, dans la
grande salle du Pallais, est du tout consomme; tous les roys[149] qui
estoient en statue de pierre de taille, sont du tout consommez; la
vote de la grande salle flamboyoit ainsi comme si la pierre eust est
du souffre; toutes les boutiques des marchands, tant de l'entre que
dans la salle, ont est toutes brusles et consommes, si bien que la
perte faicte par ce feu est cause de la ruyne de beaucoup de pauvres
marchands, lesquels avoient tous leurs moyens dans leur boutique[150].

     [Note 147: Le _Mercure franois_ donne  cet incendie des causes
     moins surnaturelles. Rapportant ce qu'on en disoit dans le
     public, il parle d'une chaufferette allume qu'un marchand auroit
     laisse dans son banc, et, suivant une autre version, d'un bout
     de flambeau laiss sur un banc par la fille du concierge, et
     qui auroit communiqu le feu  une corde gagnant les combles.
     (_Mercure franois_, 1618, t. 5, p. 25.)]

     [Note 148: Sur les deux heures et demie aprs minuict, la
     sentinelle du Louvre, du cost de la Seine, aperut comme un
     cercle de feu sur le haut de la couverture de la grande salle du
     Palais. _Ibid._, p. 18.]

     [Note 149: Les pilliers furent, par la violence du feu, tous
     gastez, la table de marbre rduicte en petits morceaux, et les
     statues des roys niches contre les parois et piliers toutes
     dfigures et perdues. _Id._, p. 22-23.--Pour la fameuse _table
     de marbre_, qui fut dtruite alors et ne fut pas remplace, on
     peut voir un trs curieux passage de la _Description de... Paris
     au XVe sicle_, par Guillebert de Metz, publie par M. Le Roux
     de Lincy, 1855, in-8, p. 53.--Quant aux statues des rois, cet
     incendie, dont elles eurent tant  souffrir, fut pour Peiresc
     l'occasion de faire,  propos de l'une d'elles, une singulire
     dcouverte. Peiresc, dit Requier, son biographe, accourut au
     fort de la nuit  ce triste spectacle avec Jacques Gillot, membre
     distingu du Parlement. Il y mena ensuite successivement presque
     tout ce qu'il y avoit de savant dans la capitale, pour voir
     celles des statues de nos rois dont il restoit quelque chose,
     les autres ayant t rduites en cendres. Aucun de ces savants
     ne pouvant dire de qui toit la statue qu'on avoit vue avant
     l'incendie avec le visage mutil, Peiresc prouva, par une niche
     qui restoit, que c'toit celle de Henri d'Angleterre, que Charles
     VII s'toit content de mutiler sans la faire abattre, parcequ'il
     destinoit une place  la sienne autre que celle que l'usurpateur
     avoit occupe. _Vie de Nicolas-Claude Peiresc_, Paris, 1770,
     in-8, p. 171.]

     [Note 150: Quant aux marchands accourus pour sauver leurs
     biens..., ils veirent leurs moyens consumez sans y pouvoir donner
     secours; il y eut quelques marchandises sauves au quatrime
     pillier, mais peu... _Mercure franois_, id., p. 19.]

Alors ce feu se jetta dans le derrire du cost de la rivire, et
commena  gaigner la prison de la conciergerie[151], et montra sa
force, evidemment  cause du vent qu'il faisoit, et aussi de la
grande secheresse du bois, lequel estoit anciennement servant  la
dicte prison: de faon que sur les cinq heures du matin jusques 
huict heures, l'on voyoit d'une lieue autour de Paris flamber ce feu
et consommer tousjours plus de vingt heures durant, sans que jamais
les forces des hommes, milliers  milliers, ne l'ont sceu estaindre,
tant par eau que par industrie artificielle, et mesmes des pauvres
prisonniers, lesquels ont endur de grandes fatigues  cause de la
furie de ce feu; tellement que tout le meilleur du Pallais a est
brusl, sauf la galerie des prisonniers, laquelle a est sauve, tant
par les marchands qui avoient interest que par ceux qui y ont donn
confort et ayde, si bien qu' la fin l'on y a donn si bon ordre que
peu  peu on a trouv le moyen le faire mourir et esteindre, aprs
une grande perte et un grand travail de corps de plus de deux milles
personnes y travaillans; mais nostre Dieu a preserv sa saincte
Chapelle, demonstrant  son peuple qu'il desire estre honor et
glorifi.

     [Note 151: Sur les cinq heures un quart, le feu prend  une
     tourelle prs la Conciergerie.... Il s'leva une clameur pitoyable
     de misricorde et de secours... par les prisonniers, qui se
     vouloient sauver de force. Mais Monsieur le procureur gnral
     en fit conduire les principaux par Defunctis, prvost de robbe
     courte, aux autres prisons de la ville. _Id._, 20-21.--Ce
     Defunctis est le mme qui, ayant fait  Fneste la plus grande
     trahison, lui avoit rendu si deplaisante  dire,  cause du
     dernier mot, cette prire: _Laus Deo, pax vivis, requies_
     Defunctis. _Les Aventures du baron de Fneste._ dition Jannet,
     p. 63.]

Nous pouvons bien cognoistre que ce feu nous signifie un commencement
de l'ire de Dieu, et Dieu est courouc contre nous, car ce feu nous
signifie l'achevement du monde et une ferme croyance que nous devons
avoir en la misericorde spirituelle de Dieu, et nous tenir tousjours
prts pour combattre contre l'ennemy de nos ames et embrasser la
croix de nostre vray Dieu et sauveur pour nous asseurer; et mesme,
en ce sainct temps de caresme, nous nous devons reconcilier en Dieu
et lui demander pardon et misericorde de nos pechez, pour et  celle
fin que nous parvenions  l'heritage qu'il nous a acquis par sa mort
et passion, le suppliant d'avoir piti de nous et nous preserver
doresnavant de tels accidens.




 _Arrest de la cour de Parlement sur le divertissement faict au
Palais, pendant l'incendie y advenu, des sacs, procez, pices et
registres qui y estoient_[152].

_A Paris, par Fed. Morel et P. Mettayer, imprimeurs ordinaires du Roy._

M.DC.XVIII.

_Avec privilge de Sa Majest._

     [Note 152: C'est cet enlvement des pices et registres
     pargns par le feu qui donna lieu  l'opinion, encore rpandue
     aujourd'hui, que l'incendie avoit t allum afin de faire
     disparotre tout ce qui toit relatif au procs de Ravaillac, si
     plein, disoit-on, de rvlations compromettantes pour une foule
     de personnes. Toutefois, un grand nombre de pices avoient t
     prserves. En outre des greffes, dont nous parlerons plus loin,
     on avoit sauv les papiers du parquet des gens du roi et ceux du
     greffe du trsor.

     Le _Mercure franois_ (1618), t. 5, p. 24-25, donne aussi la
     teneur de cet arrt.]


La cour, sur la plainte  elle faite par le procureur general du roy
du divertissement faict au Palais, pendant l'incendie y advenu, des
sacs, procez, pices et registres qui y estoient, a enjoint et enjoint
 toutes personnes, de quelque qualit, estat et condition qu'ils
soient, qui ont pris et emport, trouv par accident ou autrement
parvenu en leurs mains, en quelque faon que ce soit, des sacs, procez,
pices, tiltres, registres, minuttes et autres papiers, qu'ils ayent
promptement  iceux porter et mettre s mains de M. Jehan du Tillet,
greffier de ladite cour, ou son commis, en sa maison, seize rue de
Bussi, en ceste ville de Paris, sans aucuns retenir par dol, fraude ou
autrement,  peine de punition exemplaire; desquels sacs, registres,
papiers et tiltres ledit greffier ou son commis tiendra registre des
noms, surnoms et demeure de ceux qui les auront portez, dont il en
baillera descharge, et faict taxe s'il y eschet, pour estre lesdits
sacs et pices par aprs remis aux greffiers civil, criminel et autres
qu'il appartiendra; fait inhibitions et defenses, sur les mesmes
peines,  tous marchands, apothicaires, papetiers, cartiers, merciers,
espiciers et autres, achepter directement, ou indirectement par
personnes interposes, aucuns parchemins, papiers escrits en minutte
ou grosses, ny employer  leurs pacquets et mestiers, ains, si aucuns
leur sont offerts et portez, leur enjoinct les retenir et denoncer 
justice. Et  ce qu'aucun n'en pretende cause d'ignorance, sera le
present arrest leu et publi tant  son de trompe, cry public, que aux
prosnes des eglises des paroisses; ordonne que le procureur general du
roy aura commission pour informer de la retention et recellement, et
luy permet obtenir monition afin de revelation. Faict en parlement le
huictiesme mars mil six cens dix-huict.

                                                 _Sign_: VOYSIN[153].

     [Note 153: Ce greffier, accouru au premier bruit du feu, estant
     entr, par le cost du Jardin du roi, dans ses greffes, sauva
     ses registres et ce qu'il y avoit. _Mercure franois_, id., p.
     19.--C'est ce mme greffier qui, seize ans auparavant, avoit lu au
     marchal de Biron sa sentence de mort. V. _Journal de l'Estoile_,
     31 juillet 1602.]




_Ordonnances generalles d'amour, envoyes au seigneur baron de
Mirlingues, chevalier des isles Hyres, pour faire estroitement garder
par tous les secretaires, procureurs, postulans et advocats de la
Samaritaine, tant en la dicte juridiction qu'au ressort de la Pierre
au Laict et autres lieux endependant_[154].

_A Paris, par Jean Sara, devant les Escoles de decret._ 1618.

In-8.

     [Note 154: Ces _ordonnances_ sont une des oeuvres gaillardes
     d'Estienne Pasquier. Il faut les joindre  son recueil de vers
     sur _la Puce_ de Magdelaine Des Roches (V. notre tome 1er, p.
     364),  son _Monophile_ et  ses _Colloques d'amour_. Elles n'ont
     jamais t comprises dans ses oeuvres compltes. C'est un tort:
     les diteurs n'auroient pas d les renier plus que Pasquier ne les
     renie lui-mme. Dans une _Lettre  M. de Marillac, seigneur de
     Ferrires, conseiller du Roy et maistre ordinaire en sa chambre
     des comptes_ (_Lettres_, liv. 2, _lettre_ 5), il s'avoue gament
     l'auteur de ces _folles ordonnances, qu'il avoit faites  un jour
     des Roys_. Parceque, dit-il  M. de Marillac, pour le present,
     mettez toute vostre estude  bastir, je vous ai voulu imiter,
     mais d'une imitation si gaillarde que je me puis bien vanter vous
     passer de tout poinct: car, au lieu que materiellement dressez
     palais et chasteaux, pour estre receptacle de vous et de vos
     amis, j'ay voulu d'un plus haut dessein bastir une republique, et
     encore republique compose sur un modle si spacieux qu'elle ne
     s'estendra point  un seul peuple, comme est l'ordinaire de toutes
     loix, ains generalement  tous, de quelque estat, qualit, region
     et religion qu'ils soient. Ce sont les ordonnances d'amour, que je
     vous envoie, les quelles, sous l'authorit de Genius, archiprestre
     d'amour, ont est publies aux grands arrests tenus la veille des
     Roys, en ma maison, en presence de nostre roy, en une bien grande
     assemble, tant d'hommes que de damoyselles. Vous jugerez, par la
     lecture d'icelles, si je suis digne d'estre ou chancelier d'un
     grand monarque, ou grand escuyer des dames, ou l'un et l'autre
     ensemblement. Voil de grandes et superbes propositions. Pour le
     regard de la premire, je vous remet devant les yeux ces belles
     et magnifiques loix, loix que je peux dire, sous meilleurs gages
     que Ciceron en sa harangue pour Milon, non dictes, ains nes, les
     quelles nous avons apprises, prises, ou par longue tude acquises,
     ains qui de la mesme nature se tirent, s'inspirent, et de ses
     propres mamelles s'espuisent: de manire que je me vanteray que
     les autres ne sont que masques au regard de celles-cy. Partant,
     peut-on  bonne et juste raison dire, selon le vieux proverbe
     franois, que j'y ai bien plant mes seaux; consquemment que
     c'est  moy au quel appartient ce grand estat de chancelier. D'un
     aultre cost, si vous considerez le sujet et de quelle vivacit
     j'ay enfourn le faict des dames, il n'y a homme de jugement qui
     ne me declare digne d'estre leur grand escuyer. Pasquier ajoute
     toutefois qu'il se pourra qu'on lui refuse ce dernier titre,
     pour quelque impuissance, dit-il, que jugez assez mal  propos
     estre en moy, par un argument superficiel, c'est--dire d'un
     visage blesme, d'une delicatesse de membres, d'une calotte qui
     me faict bonne compagnie.... Je me conformerai donc en cecy,
     non  vostre commandement, mais bien au privilge commun des
     roys et princes, lesquels, pour estre les premiers ordinateurs
     de leurs loix, se donnent loy de n'y obeyr. La Croix du Maine
     (_Biblioth. fran._, au mot Est. Pasquier) n'oublie pas de mettre
     cette pice gaillarde au nombre des ouvrages du grave magistrat.
     Il l'indique ainsi: Les ordonnances d'amour, imprimes au Mans
     et en autres lieux, sous noms dissimuls, le 26e arrt d'amour.
     La Monnoye, dans une note sur ce passage (_dit._ de Rigoley de
     Juvigny, t. 1, 185-187), dclare ne pas savoir ce que La Croix
     du Maine entend par ce 26e _arrt d'amour_. Je ne puis mme,
     dit-il, deviner ce que c'est, n'y ayant en cela nulle allusion
     aux anciens arrts d'amour de Martial d'Auvergne, les quels
     excdent de beaucoup le nombre de vingt-cinq. Quant  l'dition
     du Mans dont parle l'auteur de la _Bibliothque franoise_, ce
     doit tre, d'aprs M. Brunet (_Manuel du Libraire_, 3, 644), et
     d'aprs M. Feugre (_Essai sur la vie et les ouvrages d'Estienne
     Pasquier_, p. 208), la mme que celle dont voici le titre:
     _Ordonnances generales d'amour, envoyes au seigneur baron de
     Myrlingues, chancelier des isles d'Hyres, pour faire etroitement
     garder par les vassaux du dit seigneur, en sa juridiction de la
     Pierre-au-Lait, imprim  Vallezergues par l'autorit du prince
     d'Amour_, 1564, petit in-8 de 12 feuillets. Un exemplaire en
     fut vendu 12 francs chez la Vallire. Selon La Monnoye (_loc.
     cit._), une autre dition, donne en 1574 en Anvers, chez Pierre
     Urbert, porteroit une fausse indication de lieu et auroit t
     publie au Mans comme la premire. C'est cette seconde dition,
     dont le titre ne diffre de celui de l'autre que par la mention
     prtendue fausse cite tout  l'heure, qui a t reproduite par
     M. Techener dans la 7e livraison de ses _Joyeusetez_, etc.,
     d'aprs un exemplaire qu'il avoit achet dans une vente publique
      Londres vers la fin de 1828, et qu'il ne possde plus depuis
     long-temps. Celle que nous reproduisons, avec son titre et sa
     date, n'est cite ni par La Monnoye, ni par M. Brunet. M. Feugre
     l'avoit connue par le Catalogue de la Bibliothque impriale;
     mais, faute de pouvoir s'en faire communiquer l'exemplaire
     inscrit, il avoit pens et il avoit crit: La Bibliothque, en
     ralit, ne possde ni cette dition, ni les prcdentes. Nous
     avons t plus heureux que M. Feugre: l'exemplaire de l'dition
     de J. Sara, 1618, a pu nous tre communiqu, et nous l'avons fait
     transcrire avec le plus grand soin, en y joignant tout ce qu'on
     avoit retranch de l'dition de 1574, c'est--dire tout ce qui
     va de l'art. 48 jusqu' la fin, et en marquant les variantes de
     texte d'aprs cette mme dition.--Nous ferons d'abord remarquer
     les diffrences qui existent, pour le titre, entre cette dition
     de 1618 et les prcdentes. Sur le titre de celles-ci, transcrit
     plus haut, il n'est pas question de la Samaritaine, qu'Estienne
     Pasquier put bien voir, puisqu'il ne mourut qu'en 1615, mais dont
     il ne pouvoit parler en 1564. Le _ressort de la Pierre au let_,
     qui y est indiqu, nous avoit fait penser d'abord qu'Estienne
     Pasquier habitoit dans les environs de la rue de ce nom, dans le
     quartier Saint-Merry; mais, nous tant convaincu qu'il n'avoit
     demeur que loin de l, sur la paroisse Saint-Severin et au quai
     de la Tournelle, nous avons cru voir dans cette indication une
     simple rminiscence d'un passage de Villon o _la Pierre au let_
     est ainsi nomme comme un lieu o toute _ordonnance d'amour_
     trouveroit qui rgenter. La baronie de Mirlingues est un souvenir
     de _Pantagruel_, liv. 3, ch. 36.]


Genius, par la grace de Dieu, archiprestre d'amour, vicaire et
lieutenant general pour Sa Majest en tous ses pas et contres,  tous
presents et advenir, salut.

Comme de toute memoire, mesme ds le commencement du monde, nous
avons pris soubs nostre charge toutes les affaires de nostre grand et
souverain prince d'amour, au maniement desquelles nous nous y sommes
comportez comme tout bon et loyal vassal est tenu de faire envers
son seigneur et patron, toutesfois n'y avons sceu tenir telle main
que, par longue traicte de temps, les opinions de nos subjects ne se
soient trouves fluctuantes, pour l'incertitude qu'ils disoient avoir
par faute de bonnes ordonnances, disans pour excuse generalle qu'
la verit ils estoient fondez en quelques longues coustumes qu'ils
tenoient de pre en fils, non toutesfois reduictes et rediges par
escrit, au moyen de quoy ils estoient infiniment travaillez, par ce
que, lorsqu'il se presentait quelque different sur l'usage desdites
coustumes, ils n'en pouvoient faire la verification par tourbes,
d'autant que, selon leurs anciens statuts, ils ne pouvoient  la
confection de leurs preuves y employer plus de deux temoins; nous
requerant, pour ceste cause, que leur voulussions bailler par escrit
loix et constitutions certaines, afin de tranquilliter entre eux toutes
choses, et qu'aucune ne se peut d'icy en avant masquer d'aucun pretexte
d'ignorance:--Parquoy nous, enclinans  leurs supplications et
prires, mesmement pour satisfaire, en tant qu' nous est,  l'office
et devoir auquel nous sommes appelez, aprs avoir le tout deliber
meurement avec les gens de nostre conseil estroit, avons, par leur
advis, de nostre certaine science, pleine puissance et auctorit qui
nous est octroye par amour, statu et ordonn, statuons et ordonnons,
pour loy et edict  jamais irrevocable, ce qui suit:


1. Premierement, pour autant que nostre intention generalle est de
bannir et exterminer le vice le plus qu'il nous sera possible d'entre
nos subjects, lequel, la pluspart du temps, prend ses racines de la loy
mesme, parce que nous ne reconnoissons point le pech, sinon qu'il est
prohib par la loy; pour ceste cause, declarons que l o s autres
lieux tous legislateurs se debordent en une infinit de prohibitions et
defences, au contraire nous entendons estre fort sobres en icelles, et
estendre nos ordonnances  toutes permissions honnestes et naturelles,
aymans mieux, par telles permissions, recevoir obeissance de nos
subjects que par multiplicit de loix prohibitoires les accoustumer
 se rendre refractaires et desobeissans  nous par un instinct
particulier de leurs natures.

2. Et, par ce que nous desirons establir de fond en comble nostre
republique de telle faon qu'il n'y ait jamais  redire, et que ce ne
soit qu'un corps compos de plusieurs membres, pour laquelle cause
nostre opinion est d'insinuer entre nous sur toutes choses la charit
et amour reciproque, voulons et nous plaist que ceste nostre republique
sera desormais appelle le Convent de la Charit, dont les supposts
seront dicts et nommez confrres, ausquels tous nous enjoignons sur
toutes choses de vacquer au contentement des uns et des autres.

3. Ce neantmoins, sur les difficultez qui se sont presentes en ce
premier establissement de police, les aucuns des confrres disans
que, pour le contentement d'un chacun, il falloit que toutes choses
fussent communes, et les autres, au contraire, approuvans seulement le
_mien_ et le _tien_, Nous, pour satisfaire aux uns et aux autres, et
suyvre une moyenne voye, n'ostons en tout et par tout la communaut,
aussi ne la permettons de tout poinct, mais y etablissons entre deux la
_compassion_, qui sera une reigle  chacun pour savoir ce qui luy doit
estre propre ou commun.

4. Pour extirper les abus qui ont par cy-devant eu vogue, par faute
d'avoir preste par les curez residence actuelle sur les lieux de
leurs benefices, il n'y aura autres beneficiers que commandataires
et prieurs, dont ceux-l seront mariez et ceux-ci non, ausquels nous
enjoignons de resider actuellement sur les benefices dont ils seront
jouissans; autrement se pourront pourvoir les plus diligens encontre
eux par devolutz[155], sur lesquels benefices ceux-l qui seront en
quelque facult graduez seront tenus d'insinuer leurs nominations en
personne, et non par procureurs.

     [Note 155: _Dvolu_ se disoit du droit acquis  un suprieur de
     confrer tout bnfice, quand l'infrieur et collateur ordinaire
     ngligeoit de le confrer, ou l'avoit confr  une personne
     incapable.]

5. Et, toutesfois encore que tels beneficiez facent residence sur leurs
benefices, si est-ce que l, et au cas que par maladie, ancien aage ou
autrement, ils ne pourront bien et deuement vacquer au fait de leurs
charges, ils seront tenus prendre coadjuteurs, vicaires et vicegerantz,
ou viportants[156] de qualitez requises, pour suppleer le deffaut de
leurs impuissances.

     [Note 156: _Var._ de l'dit. de 1574: _personnages_.]

6. Comme ainsi soit que le principal but de tout bon legislateur doive
estre l'union et concorde de ses subjects en une mesme religion, en
laquelle nous voyons pour le jourd'huy les meilleurs esprits bigarrez
et partialisez[157], n'entendons en rien remuer les anciens statuts qui
nous ont est prescripts et proposez par nos pres, ains, ensuyvant
leurs bonnes et louables traces, approuvons les voeux, professions,
offrandes, merites et confessions auriculaires, et encores que nous
retenions les prires qui se font pour les morts et la veneration des
images; si avons-nous en specialle recommandation les prires qui se
font pour les vifs et celles qui s'adressent aux images vifves.

     [Note 157: _Diviss en partis._ Pasquier s'est servi ailleurs de
     cette expression: Voyant son royaume partialis en ligues pour
     la diversit des religions. _Recherches de la France_, liv. 6,
     ch. 7.]

7. Et, au surplus, d'autant que nous avons depuis quelques revolutions
d'annes cognu par experience que plusieurs, abusans du mot de
fidelit, l'avoient de religion tourn en partialit, nous, pour obvier
 toutes seditions intestines qui nous pourroient estre par telles
sortes de mots procures, exterminons et rejettons[158] de nostre
convent tous fidelles.

     [Note 158: Encore une expression favorite de Pasquier. Il a
     dit, en son _Pourparler du prince_: Je serois d'advis de
     l'_exterminer_ de ceste nostre compagnie. Sur ce mot, pris dans
     le sens de chasser, pousser hors des limites (_ex terminis_), et
     dont Racine a fait tant de fois un loquent usage, on peut lire
     une dissertation dans le _Journal littraire_ de Clment, t. 2,
     p. 58.]

8. Cognoissans que l'une des premires et principalles corruptions de
toute republique est l'oysivet, comme celle par laquelle non seulement
tout pech prend sa source, mais aussi sa nourriture et accroissement;
desirant songneusement que ce vice ne provigne[159] aucunement entre
nous, nous prohibons et defendons toute oysivet en nostre convent, en
quoy entendons que chacun soit si estroit et religieux observateur de
ceste loy, que ne voulons qu'il soit profer aucune parolle oyseuse et
sans effect.

     [Note 159: Mot emprunt  la langue des vignerons, qui appellent
     _provin_ la branche de vigne d'o doivent sortir les nouvelles
     souches. Pasquier se sert ailleurs du mot _provigneur_, qui en
     vient aussi. Il parle, dans ses _Recherches de la France_ (liv.
     5, ch. 14), d'un tas d'escoliers italiens que l'on appelle
     docteurs en droict, vrais provigneurs de procez.]

9. Ce neantmoins, par ce que nous ne saurions du tout estranger les
pauvres de nous, suyvant ce qui est escript: _Pauperes semper vobiscum
habebitis_[160], nous, pour ceste occasion, ne voulans en rien dementir
l'Escripture, ne rejectons d'entre nous les pauvres et mendians, ores
qu'ils fussent valides, lorsqu'il ne tient point  eux qu'il ne soient
mis en besongne; et singulirement recommandons  toutes dames et
damoiselles avoir piti des pauvres honteux qui ne demandent l'aumosne
publiquement aux portes, sur quoy nous chargeons leurs consciences.
Aussi enjoignons auxdicts pauvres que, s'ils trouvent  estre mis en
oeuvre, ils s'y emploient fort et ferme; surtout ordonnons que toutes
aumosnes se feront par devotion, et non par police.

     [Note 160: _Var._: habetis.]

10. Pour l'abreviation des procez, nous ostons tous contredictz et
reproches entre le mary et la femme.

11. Et pour autant que la malice des plaideurs a introduict plusieurs
cavillations[161] en practique, faisans, la pluspart d'entre eux, pour
la multiplicit des appoinctemens[162] qui s'y trouvent, une banque de
tromperie;  quoy nous, desirans couper toute broche[163], voulons et
nous plaist que doresnavant n'y ait plus qu'un appoinctement, qui sera
que les parties se pourront appoincter en droict et joinct, et produire
d'une part et d'autre tout ce que bon leur semblera.

     [Note 161: Ruses, subtilits, du latin _cavillatio_, qui avoit
     le mme sens. On en avoit fait l'adjectif _cavilleux_, que nous
     trouvons dj dans la _Chronique de Saint-Denis_.]

     [Note 162: Arrangements, accommodements.]

     [Note 163: _Couper broche_  quelque chose se disoit par
     allusion au tonneau en perce, dont on ne peut plus tirer le
     vin quand la _broche_ ou _cheville_ a t coupe. (_Dict. de
     Trvoux._)]

12. S'entrecommuniqueront lesdites partyes leurs pices respectivement,
puis se vuydera le procs  huys clos, par compromis et amiable
composition; et  ce faire seront speciallement appellez les
vidames[164], auxquels nous commandons, et trs rigoureusement
enjoignons n'aller mollement, ains roidement et rondement en besongne,
sur peine de suspension de leurs estats, pour la premire fois, et de
privation, pour la seconde.

     [Note 164: Ce mot que l'on ne croiroit mis ici que pour les
     besoins de la gaillardise, se trouve en ralit fort bien  sa
     place dans une pice publie au Mans, ville o le vidame, avou
     de l'vque, jouissoit plus qu'ailleurs d'une grande puissance,
     et avoit une juridiction trs tendue. V. _Mmoires des
     intendants_ (Maine), art. _Noblesse_, et Denisart, _Collection
     de jurisprudence_, art. _Chasse_.]

13. Nous n'ostons cependant les consignations; mais, au lieu qu'elles
se payent s autres endroicts ds l'entre du procs, seront les
partyes tenues de consigner en communiquant leurs pices.

14. Pour la verification[165] des procs, ne seront les espices ostes,
mais bien seront reduictes  l'instar qu'elles estoient au temps pass,
en drages et confitures[166],  la charge, comme dit est, que ceux
qui visiteront les pices seront tenus de bien et diligemment les
feuilleter et approfonder, en sorte que tout se face  la conservation
du droict des parties.

     [Note 165: _Var._: visitation.]

     [Note 166: En France, du commencement, les juges ne prenoient
     aucun salaire des parties, au moins par forme de taxe, et
     contre leur volont: car les _espices_ estoient lors un prsent
     volontaire que celui qui avoit gagn sa cause faisoit par
     courtoisie  son juge ou rapporteur, de quelques _drages_,
     _confitures_ ou autres espices.... A succession de temps, les
     espices ou espiceries furent converties en or, et ce qui se
     bailloit par courtoisie et libralit fut tourn en taxe et
     ncessit. (Loiseau, _Des offices_, liv. 1er, ch. 8.) Estienne
     Pasquier (_Recherches de la France_, liv. 2, ch. 4) s'est
     expliqu lui-mme sur ce changement du don volontaire en taxe
     et des espices en argent. Le malheur du temps, dit-il, voulut
     tirer telles libralits en consquence.... Le 17e jour de may
     1402 fut ordonn que les espices qui se donneroient pour avoir
     visit les procez viendroient en taxe.... Depuis, les espices
     furent eschanges en argent, aimant mieux les juges toucher
     deniers que des drages.]

15. En toutes les dites matires y aura lieu de prevention.

16. Sur les vacations requises par les gens mariez, avons renvoy
leur requeste pour en deliberer plus amplement  nostre conseil.
Toutefois, par provision, et jusques  ce qu'autrement en ait est
par nous ordonn, sera l'arrest des arreraiges requis par les femmes
 l'encontre de leurs maris[167] en tout et partout execut selon sa
forme et teneur.

     [Note 167: Nous trouvons dans l'_Ancien Thtre franois_, t. 1,
     pag. 111-128: _Farce nouvelle, trs bonne et fort joyeuse, des
     femmes qui demandent les arrerages de leurs maris, et les font
     obliger par nisi_, etc.]

17. Defendons de faire le procs extraordinaire  quelque personne
que ce soit, si ce n'est chez les accouches[168] ou autres bureaux
solennels  ce expressement dediez; ausquels lieux seront traictez
et decidez tous affaires d'estat, et signamment ceux qui concernent
les mariages inegaux, soit pour le regard de l'aage, des moeurs ou
des biens, et pareillement les bons ou mauvais traictemens des maris
 l'endroict de leurs femmes, et, au reciproque, des femmes envers
leurs maris. Les entreprinses qui se font par unes et autres dames
au pardessus de leurs puissances et dignitez, et,  peu dire, toutes
telles matires qui regardent tant la police que le criminel. En
quoy nous enjoignons et trs expressement commandons  toutes dames,
damoiselles et bourgeoises, de quelque estat et condition qu'elles
soient, vuyder sommairement et de plein telles matires, sans aucun
respect ou acception des personnes.

     [Note 168: M. Le Roux de Lincy, dans son Introduction  notre
     dition des _Caquets de l'Accouche_, a cit ce passage.]

18. Defendons les injures verbales; permettons toutesfois aux maris,
pour la primaut et puissance qu'ils ont dessus leurs femmes, de se
pouvoir rire et gausser d'elles en toutes compaignies,  la charge que
leurs femmes s'en pourront revencher en derrire.

19. D'autant que la multitude et pluralit d'officiers n'apporte
autre chose qu'une confusion en toutes republiques, et ny plus ny
moins que la tourbe des medecins est la ruine de nos corps,  ceste
cause, avons, par edict perpetuel et irrevocable, cass, supprim et
annull, cassons, supprimons et annullons tous estats de judicature,
horsmis nostre Parlement et la basse marche des maistres des requestes
ordinaires de nostre hostel; et, au lieu des comtes, prevosts, baillifs
et seneschaux, avons retenu les vicomtes, viguiers, vidames, erigeans
en officiers nouveaux les vibaillifs et les viseneschaulx.

20. Aussi, recognoissans que la pluspart des procs s'immortalise de
jour en autre par le moyen de nos chancelleries, qui furent autrement
introduictes pour ayder aux affligez, et non pour couvrir et perpetuer
la malice des chicaneurs, avons en cas semblable supprim et annull
toutes nos dites chancelleries, et se pourvoiront les parties par
devant les juges ordinaires des lieux. Interdisons toutefois toutes
manires de reliefs[169] aux hommes, de quelque aage qu'ils puissent
estre, sinon qu'ils veuillent estre declars niays[170]. Et quand
aux femmes, leur permettons d'estre releves aprs bonne et meure
cognoissance de cause, c'est  savoir, aprs que leur cas aura est
expedi et depesch par nos vidames, vicomtes, viguiers, vibaillifs et
viseneschaux, lesquels, pour le soulagement du public, nous voulons en
cest endroit faire estat des maistres des requestes et des secretaires.

     [Note 169: _Reliefs d'appel_, c'est--dire, en terme de
     chancellerie, les lettres qu'on obtenoit pour relever un appel
     interjet, et faire intimer pardevant le juge suprieur la
     partie qui avoit eu gain de cause par une premire sentence.]

     [Note 170: _Sot_, dans le sens qu'on donnoit alors  ce mot
     quand il s'agissoit des maris. Les frres, ou pour le moins les
     cousins germains de _sot_, dit Henry Estienne, sont _niais_, que
     le vieil franois disoit _nice_, fat, badaud. _Apologie pour
     Hrodote_, La Haye, 1735, in-12, t. 1er, p. 28.]

21. En continuant les anciens privilges qui ont est de tout temps et
anciennet octroyez aux clercs tonsurez et non mariez, les declarons
francs et exempts de toutes aides, subsides, et n'y aura que les gens
mariez qui seront desormais sujects, tout ainsi comme auparavant.

22. Entre gentilshommes et damoyselles, permettons la venerie, fors
que nous leurs defendons et sur toutes choses inhibons de chasser aux
grosses bestes.

23. Semblablement defendons, entre toutes les voleries, celle du
_faulcon_.

24. Ne derogeons cependant aux privilges des gentilshommes, ausquels
permettons de fureter aux connils[171] dans les garennes, et aux gens
de condition roturire dans les clapiers; et toutesfois n'empeschons
aux nobles de chasser quelquefois aux clapiers, ny aux roturiers de
chasser aux garennes, selon que les occasions se presenteront.

     [Note 171: C'est le vieux mot qui signifioit _lapin_.]

25. Jaoit ce que cy-devant, pour les inconveniens et scandales qui
sont survenus, nous ayons defendu le port d'armes entre nos confrres,
toutesfois, voyant que la plupart d'iceux s'aneantissoient, ce qui
pourroit au long aller tomber au grand detriment et dommage de nostre
convent, advenant nouvelle guerre, sera  l'advenir permis  chacun de
porter pistolets, batons de feu[172] pour gibier; et afin qu'il n'y ait
aucun mescontentement, et que les dames et damoiselles ne se plaignent,
comme si par nous estoit octroy plus de prerogative aux hommes qu'aux
femmes, voulons qu'elles en portent le rouet.

     [Note 172: Les mousquets, les fusils, les arquebuses, sont
     appels des _btons  feu_. _Dict. de Trvoux._]

26. S'il se trouve quelque abbatie, nous l'adjugeons en forme d'espave
 celuy qui en sera le premier occupant, sans qu'il soit tenu de la
reveler ou communiquer aux gruyer et capitaine de nos forests.

27. Par ce que nous voyons les forests de nostre convent se depeupler
de jour  autre par les degradations et mauvais mesnages de plusieurs
nos predecesseurs, ce qui est venu en tel excs qu'il y a danger que
les bois ne nous defaillent par cy-aprs; d'ailleurs la plus grande
partie de nos terres a est employe en vignes, qui tourne au grand
interest de tout le public; nous, pour tenir le moyen  l'un et 
l'autre point, defendons de coupper plus bois de haulte fustaye,
jusques  ce qu'autrement en ait est par nous et nostre conseil
ordonn; et au surplus,  l'imitation de quelques anciens empereurs,
voulons que la troisiesme partie du vignoble soit arrache et reduicte
en terre labourable[173]; et, pendant cette surseance de coupper, les
gentilshommes et damoiselles se chaufferont de serment, et les pauvres
de paille ardant.

     [Note 173: Cet arrt burlesque de Pasquier fut srieusement
     formul et mis en vigueur au commencement du XVIIIe sicle.
     La passion du vin, dit Lemontey, toit assez rpandue; dj
     quelques parlements avoient ordonn qu'on arracht les vignes
     plantes depuis 1700. _Histoire de la rgence._]

28. Tous arbres esquels croissent noix[174] ou noisettes seront
arrachez. Aussi ne seront semez en nos jardins souciz ny penses.

     [Note 174: Pasquier joue ici sur la ressemblance des mots _noix_
     et _noisettes_ avec _noises_ (disputes).]

29. Quant aux jeux et autres recreations d'esprit, nous permettons
toutes sortes de jeux honnestes. Entre lesquels recommandons par
especial le _trou madame_, le jeu du _billart_, tous jeux de _dame
souz le tablier_[175], ausquels gardans les severitez, il sera jou
 tous jeux, mesme  _dame touche dame joue_; ne sera jou  la
_renette_[176], sinon  _qui fait l'un fait l'autre_[177]; approuvons
semblablement le jeu du _fourby_ et de _cubas_[178], aux cartes,
except que des cartes franoises nous ostons les picques, tresfles
et careaux, retenants seulement les _coeurs_, et des cartes d'Italie
les espes, bastons et deniers, retenans seulement les _couppes_[179],
et sera doresnavant le jeu de cartes compos de coeurs, couppes, las
d'amours et fleurs. Louons aussi grandement le jeu de paulme, auquel
jouant  fleur de corde[180], saura donner bas et roide dedans la
_belouse_, tous lesquels jeux nous ne rejetons, et autres de mesme
marque, moyennant que le tout se face sans opinion d'avarice ou argent,
pour laquelle cause, entre tous les jeux, deffendons notamment le jeu
de la pille[181].

     [Note 175: Varits du jeu de _trictrac_.]

     [Note 176: Jeu dont Nicot fait mention au mot _Trictrac_. Il
     est cit par Coquillard dans ses _Droits nouveaux_ et par Des
     Accords. Rabelais le place parmi ceux de Gargantua, et son
     traducteur anglois nous donne  entendre ce qu'il toit en
     l'expliquant par  _dames doubles_ ou  _doubler les dames_.]

     [Note 177: Ce jeu se trouve aussi parmi ceux de Gargantua, de
     mme que le _fourby_, qui vient aprs.]

     [Note 178: Sorte de jeu de cartes dont le _rglement_ fut
     publi  la fin du XVIe sicle, _avec approbation et privilge
     du roi, chez la veuve Savoye, rue S.-Jacques,  l'enseigne
     de l'Esprance_. Ce jeu, y est-il dit  la fin, est fort
     divertissant, et got en  part des gens d'pe, qui n'ont
     vergogne des mots quand il s'agit de gentes choses.]

     [Note 179: Ces figures existent encore sur les tarots et sur les
     cartes d'Italie et d'Espagne.]

     [Note 180: On disoit qu'une balle avoit pass _ fleur de corde_
     quand il s'en toit fallu de peu qu'elle n'et t dehors; de l
     l'expression _demoiselles  fleur de corde_ pour dsigner des
     filles prtes  sortir du droit chemin. (Voir notre dition du
     _Roman bourgeois_, p. 30.)]

     [Note 181: Ici, dans l'dition de Jean Sara, se trouve une
     interversion de pages qui nous fait passer de la 11e  la 14e et
     du 29e au 38e article.]

30. Recevons entre gentilshommes et gentilzfemmes les esbats qui leur
sont destinez d'ordinaire: jeux de luitte, courre la bague, faire des
combats plaisans,  la charge que, s'il se trouve gentilhomme qui
refuse, ou d'entrer en la lice, ou de mettre la lance en l'arrest quand
l'occasion se presentera, le declarons indigne de porter les armes, et
le degradons du tiltre et qualit de noblesse, avecques sa postrit.

31. Et pour le regard des luittes, par ce que les femmes sont
ordinairement plus foibles, et qu'il leur est de besoin destourner la
force de leurs combatans par leurs subtilitez et engins, permettons
seulement aux femmes de bailler le sault de Breton[182]. Pourront
neantmoins les hommes leur donner roidement le crocq en jambe, selon
que les necessitez leur apprendront.

     [Note 182: C'est le saut, la chute d'un homme qu'on fait tomber
     par un certain tour de lutte. _Dict. de Trvoux._]

32. Authorisons, entre les dances, tous branles, et par spcial les
branles gay, et branle double[183], branle de la touche[184]; et
combien que ce soit chose de dangereuse consequence de permettre aux
particuliers, en une republique, d'innover aucune chose, toutesfois
nous, pour aucunes bonnes causes et considerations  ce nous mouvans,
permettons  un chascun et chascune d'inventer telles diversitez
de branle qu'il luy plaira. Aussi advoons les basses dances et
gaillardes; et sur tout enjoignons  ceux qui pendant les dits branles
ne pourront faire l'amour de la langue, le facent de la main et des
yeux.

     [Note 183: Le _branle gay_ se dansoit par deux mesures
     ternaires; le _branle double_ se rptoit deux fois.]

     [Note 184: Nous n'avons pas trouv celui-ci parmi ceux que
     dcrit l'_Orchsographie_ de Toinot-Arbeau (Tabourot). Peut-tre
     faut-il lire _branle de la torche_, qui toit l'un des plus
     clbres, et o l'on ne se faisoit pas faute de baisers.]

33. Pour ce qu'il n'est en nostre puissance eslongner les guerres de
nous, lorsqu'il plaira  Dieu nous les envoyer, voire que le plus
du temps elles nous sont suscites par nostre propre et particulier
instinct, n'y ayant celuy de nous lequel n'ait naturellement quelque
inclination  conquerre, voire appetons amasser ambitieusement,
affectionnez d'autre part d'estre dits vaillans combatans, voulons
que s assaux et batteries des villes il n'y ait aucun de nos soldats
qui y ait le bras engourdi, ains face ses approches hardiment, sans
rien toutesfois alterer de la discipline militaire. Puis, quand la
brche sera nette et raisonnable, y entrent gayment, et, comme l'on
dit, de cul et de teste, sans reboucher, comme s'exposantz  un
lict d'honneur. Et neantmoins, afin qu'ils soyent tousjours tenus en
haleine, ordonnons que pendant qu'ils pousseront leur fortune dans la
dicte brche, l'artillerie jourra tousjours vigoureusement, vistement
et vivement, jusques  ce que la ville soit totalement rendue, auquel
cas sera seulement sonn la retraite; et sur tout inhibons  tous
coarts de s'exposer  tels hazards, sur peine d'estre dicts niaiz.

34. Et par ce qu'il n'y a pas moindre peine et industrie  conserver
qu' conquerir, voire que l'on ne doibt faire aucun estat d'une
conqueste, qui n'employe puis aprs son entendement et estude  la
conservation du conquis, voulons que, la ville estant prise, elle soit
bien deument et diligemment envitaille.

35. Aussi qu'elle soit encourtine de tous costez de fortes murailles,
ramparts, scarpes et contrescarpes; et y aura ordinairement gens
exprs, lesquels, pour viter les eschauguettes[185] et embuches de
l'ennemy, feront sentinelle jour et nuit. Au demeurant, enjoignons
qu'il n'y ait si petite forteresse qui ne soit pour le moins flanque
de deux bastions, que les ingnieurs appellent ordinairement
_coillons_, qui se mireront l'un l'autre, sur lesquels sera
l'artillerie braque, preste  jouer, si le temps et la necessit le
requirent. Toutefois ne voulons plus qu's forteresses on y face des
faulses brayes; et si le soldat a besoin de confort, le pourra aller
chercher chez ses voisins.

     [Note 185: Pour espionnages. L'_chauguette_ toit proprement la
     tourelle o toit assise la _guette_, c'est--dire la personne
     charge de faire le guet.]

36. Deffendons  tous marchans de n'apporter du poivre en nostre
convent.

37. Exterminons d'iceluy tous saffranniers[186], ensemble tous vendeurs
de quinquaillerie[187].

     [Note 186: Pasquier entend par l soit les gens capables de
     faire _banqueroute_  l'amour, et dignes d'avoir, comme les
     autres banqueroutiers, leurs maisons teintes de couleur de
     safran, soit les amants transis dont Du Lorens a dit (_satire_
     14):

       Tant d'hommes que l'on voit tendres et langoureux
       De couleur de safran, sont tous ses amoureux.]

     [Note 187: C'est--dire s'amusant aux bagatelles et ne donnant
     pas marchandise qui dure. Ce sera une denre mesle telle que
     de ces marchands quincailliers, lesquels assortissent leurs
     boutiques de toutes sortes de marchandises pour en avoir le plus
     prompt dbit. Pasquier, _Lettres_, liv. 1er, lettre 1re.]

38. Sur les remonstrances qui nous ont est faictes par les damoiselles
et bourgeoises, au moyen de quelques drogueries que les marchants vont
querir s pas loingtains, et huilles non aucunement necessaires,
espuisantz par ce moyen nos pays et contres d'or et d'argent, combien
que nous ayons les huilles  nos portes, deffendons  tous marchans
d'aller achepter huilles ailleurs qu'en nostre bonne ville de Reins.

39. Toutes choses qui sont indifferentes, comme habits et vestemens,
ne seront subjects  correction et mesdisance sinon par la bouche des
sots, reserv que ceux ou celles qui en introduiront les premires
coustumes pourront passer par le bureau et contre-rolle des
accouches, suyvant le privilge qui leur est de tout temps acquis.

40. Et neantmoins, sur les doleances qui nous ont est faites par les
dites damoiselles sur les gros haulx de chausses, disans qu'ils avoient
est expressement inventez pour empescher leur deduict et contentement,
joinct que tels habillemens ne servent que d'ypocrisie et de masque,
representans par l'exterieur chose grosse et grande, combien que le
plus du temps il n'y ait rien ou bien peu dedans; et au contraire se
pleignent les gentilshommes des vasquines[188], vertugales et grans
devans que portent aujourd'huy les femmes[189], nous pour ce sujet en
avons ost et ostons la coustume, nous rapportans  la mode d'Italie.

     [Note 188: Elles commenoient  ne plus tre  la mode, au grand
     dsespoir de plusieurs dames. En 1563, il avoit paru  Lyon,
     chez Benoist Rigaud, une pice ayant pour titre: _Blason des
     basquines et vertugalles, avec la belle remonstrance qu'ont fait
     quelques dames quand on leur a remonstr qu'il n'en falloit plus
     porter_.]

     [Note 189: On lit dans l'dit. de 1574: Remettons ceste matire
      nostre conseil estroit pour en estre plus mrement dlibr
     avec nos gens d'amour.]

41. Entre les viandes, nous deffendons, ainsi qu'en plusieurs autres
pas, le porc, et en outre voulons que l'on s'abstienne du veau, oyson,
becasse; et des herons, deffendons principalement la cuisse[190].

     [Note 190: Le hron est proscrit ici comme tant le plus couard
     et le moins amoureux des oiseaux. On sait, d'ailleurs, que la
     _cuisse hronnire_ est le type de la maigreur.]

42. Afin que chacun apprenne de demourer en cervelle et sache rendre
raison de son faict, toutes bestes qui se trouveront en dommage seront
rigoureusement chasties,  la charge que, si elles sont surprises sur
le fait, les dites choses seront tenes pour non advenes.

43. Et sur tout, deffendons de fascher aux champs les bestes cornes
qui se trouveront ombrageuses.

44. Tout ainsi que nous bannissons de nostre convent les medecins
reubarbatifs, ne voulans que l'on en face un estat particulier et
exprs, aussi, au contraire, nous ne rejettons pas les medecines, entre
lesquels nous approuvons grandement les simples.

45. N'empeschons que, selon les occurences des maladies, de deux
simples l'on ne puisse faire une mixtion et composition bonne et saine,
moyennant qu'en toute composition l'on y mette toujours six ou sept
doibts de casse, en corne et tuyau.

46. Nous approuvons les suppositions, ostons toutesfois toutes
seignes, sinon celles qui se feront de la veine d'entre les deux gros
orteils.

47. Seront et sont, ds  prsent, tous vieux escus, ensemble les
grands vieux doubles ducats, descriez, et auront seulement cours
entre nous les desirez[191], saluts et jocondalles, nobles et
marionnettes[192].

     [Note 191: Nous ne savons quelle toit cette monnoie, dont le
     nom fait du moins supposer la valeur. Le _salut_ toit une
     monnaie d'or avec une image de la vierge recevant la salutation
     anglique; la _jocondale_, un dollar de la valeur de trois
     schellings, selon Cotgrave; la _marionnette_, un petit ducat
     d'Allemagne, d'or de bas aloi.]

     [Note 192: L'dition de J. Sara, 1618, s'arrte ici. Aprs ce
     dernier mot on y lit: _Car tel est nostre plaisir. Fin._]

48. Pour oster toute occasion de rongner les pices, ne vaudront
chascunes pices que leur poix. Toutes fois si aucun, par une
negligence supine[193] et prepostre[194], est si temeraire d'en
prendre sans les pezer, ils ne s'en pourront prendre  justice.

     [Note 193: De _supinus_, qui veut dire couch sur le dos.]

     [Note 194: Contre nature. Montaigne parle des prpostres
     amours.]

49. Voyant la plupart de nos confrres, par une malediction specialle,
tenir conte par dessus tous autres peuples de diamants, rubis,
emeraudes et autres sortes de baguenaudes, que la populasse appelle par
un abus de langage pierres precieuses, comme si ce fussent reliques,
en quoy mesmement nos dits confrres se desbordent de telle faon
qu'ils estiment s dictes pierres resider des effets miraculeux et
qu'elles ayent puissance de faire tumber, tant sur le devant qu'en
arrire, les personnes qui s'estiment les plus fortes et advises,
nous, pour deraciner tels abus, qui quipollent  une vraye idolatrie,
et cognoissans que telles pierres ne vallent que ce que l'oeil les
estime, afin que d'icy en avant on ne se hazarde si hardiement  en
achepter, permettons  un chacun de vendre indifferemment doublet[195]
et happelourdes[196] si avec le dit rubis et diamant, et ordonnons que,
si aucun par fortune se charge d'une happelourde, il ne s'en pourra
prendre qu' soy-mesme.

     [Note 195: Fausse pierrerie faite de deux morceaux de cristal
     taills et joints ensemble  l'aide d'un mastic color.]

     [Note 196: Faux diamant. La Fontaine a dit:

          Tout est fin diamant aux mains d'un homme habile;
          Tout devient _happelourde_ entre les mains d'un sot.]

50. Sur aultres plaintes et remonstrances qui sont venues par devers
nous de la part des dames et damoyselles, exposans qu'il y avoit
aujourd'huy une infinit de changeurs qui debitoyent pices legres et
de bas aloy, lesquels toutesfois, par une insolence trs grande, ne
vouloyent permettre aux vefves et femmes maries, pendant l'absence de
leurs maris, en recevoir de bonnes et de bon aloy, chose contrevenant
 tout droict, parce que tant les femmes maries que vefves doyvent
jouyr du privilge de maris: Nous, en attendant autre disposition plus
expresse de nous et de nostre conseil, et jusques  ce que autrement
y ayons pourveu, cognoissans l'utilit qui provient du change, qui
est nommement introduite pour l'entretenement du commun trafique et
commerce, sans lequel prendroit bientost fin ceste humaine socit,
permettons  un chacun de exercer l'estat de changeur, oultre celuy
auquel il est particulirement appel; voulons neantmoins, pour oster
la confusion des estats, que chacun vaque  son mestier particulier
s lieux et boutiques publiques; et, quant  celuy de changeur, en
interdisons l'exercice fors s cabinets, garde-robbes, chambres et
salles domestiques et prives; et aussi  la charge que ceux ou
celles qui se voudront mesler de ce mestier seront si dextres et bien
apprins, que les autres ausquels ils debiteront leurs pices les
estiment non legires, ains bonnes et loyalles; autrement leur en
deffendons le mestier comme  personnes inhabiles et insuffisantes 
exercer iceluy. Si donnons en mandement aux gens tenans nostre cour
de Parlement de la Basse-Marche, maistres des requestes ordinaires de
nostre hostel, vicomtes, vidames, viguiers, vibaillifs, visenechaux,
et  chascun deux en droict soy, et si comme  eux appartiendra, que
nos presentes ordonnances ils entretiennent, gardent et observent, et
facent inviolablement observer, lire, publier et enregistrer sans venir
directement ou indirectement au contraire, sur peine de grandes amandes
et punitions corporelles encontre les infracteurs d'icelles, car tel
est nostre plaisir. Donn  nostre chasteau de Plaisance, prs Beaut,
au moys de may mil cinq cens soixante-quatre, et de nostre gouvernement
le trentime. Ainsi sign:

                                                               GENIUS.

Et au dessous, par le vicaire et lieutenant general d'Amour, estant en
son conseil estroict:

                                                             CLOPINET.

Et scell d'un grand scel de cire verde avec un las d'Amour.

       *       *       *       *       *

Leues, publies et enregistres, ce requerant les gens d'Amour,
au Parlement de la Basse-Marche, avec modifications contenues au
registre de la dicte cour, qui sont telles que quand au cinquiesme
article, qui veut que les beneficiez qui se trouveront par maladie,
anciennet ou autrement, ne pouvoir vacquer au deu de leurs charges,
prendront coadjuteurs et vicaires; la cour, en declarant le dict
article, ordonne qu'ils ne seront tenus d'en prendre, mais s'ils s'en
presentent aucuns pour estre coadjuteurs qui soyent agreables  ceux
ou  celles qui y auront interest, en ce cas, et non autrement, ils
pourront desservir comme vicaires avec les dicts beneficiers. Et quand
au dixiesme article, qui oste les contredicts et reproches entre le
mary et la femme, demeurera cest article en surseance jusques  ce que
l'on ayt faict plus ample remonstrance au dict seigneur. Au regard du
vingt-neufvime, qui veut que l'on joue  dame touche dame joue,
n'aura ledict article lieu, sinon que du commencement il eust t ainsi
accord entre ceux et celles qui joueront; et quant  tous les autres
articles, celuy qui usera le moins de ces presentes ordonnances sera
estim le plus sage, et trompera son compagnon.

Fait en la ville de Congnac, aux grands arrests prononcez en robbe
rouge[197], la veille de la solemnit des Roys, l'an mil cinq cens
soixante-quatre.

                                           _Sign_: POUSSE MOTTE[198].

     [Note 197: Le parlement prononoit en robe rouge les arrts les
     plus importants, qui devenoient ensuite comme autant de rgles
     pour notre jurisprudence. (V. l'_Interprt. des Institutes_, II,
     84, 87 et _passim_.) On trouve dans les oeuvres de du Vair un
     recueil d'arrts prononcs en robe rouge. (_Note de M. Feugre._)]

     [Note 198: Ces _ordonnances_ ont t trs diversement juges.
     Feller, dans son _Dictionnaire historique_, les traite fort mal.
     M. Feugre est plus indulgent (_Essai sur... la vie d'Estienne
     Pasquier..._, p. 208, note). Quoi qu'on ait dit de cette pice,
     crit-il, ceux qui prendront la peine de la lire s'assureront
     qu'elle n'est que joviale. L'apprciation de M. Sainte-Beuve,
     dans son remarquable travail sur Estienne Pasquier, me semble la
     plus juste. Si l'on vouloit s'gayer, dit-il..., on n'oublieroit
     pas... ces fameuses Ordonnances d'amour, qui n'ont pas d trouver
     place dans les oeuvres compltes de Pasquier, et qui sont comme
     les saturnales extrmes d'une gaillardise d'honnte homme au XVIe
     sicle.--Ce ne fut pas, nous l'avons dj dit, la seule licence
     que Pasquier se permit en ce genre; depuis la publication de notre
     premier volume, nous avons dcouvert que l'une des pices que nous
     y avons insres, _les Singeries des femmes de ce temps_ (V. pag.
     55) a t inspire, pour ce qu'elle contient de plus gaillard, par
     une lettre de Pasquier  M. de Beaurin (liv. 18, lettre 3).]




_L'Adieu du Plaideur  son argent_[199].

In-8. S. L. ni D. 16 pages.

     [Note 199: M. Leber possdoit une dition de cette pice qui
     portoit la date de 1624.]

  Le jeu de paulme et le Palais
  Sont (ce me semble) de grands frais;
  Les tripots et les plaideries
  Sont le vray jeu du Coquimbert[200]:
  Car il en couste aux deux parties,
  Et en tous deux qui gaigne pert.

     [Note 200: C'est celui que Rabelais dsigne ainsi (liv. 1er, ch.
     22):

       A Coquimbert,
       Qui gaigne perd.]

       *       *       *       *       *

    Adieu, mon or et mes pistolles,
  Adieu mes belles espagnolles[201],
  Adieu mes escus au soleil:
  Messieurs les maistres des requestes
  Et les advocats du conseil
  Auront de quoy passer les festes.
    Adieu mes amoureux testons[202],
  Adieu mes larges ducatons,
  Adieu mes quarts d'escus de France:
  Les coppistes et les commis
  Ne m'ont point laiss de finances
  Et m'ont pill mes bons amis.
    Adieu mon or et ma monnoye,
  Adieu mon amour et ma joye,
  Adieu mes gentils pistollets[203]:
  Que mal-heureuse soit la vie
  Et des maistres et des valets
  Qui m'ostent vostre compagnie!
    Vray'ment, il n'estoit ja besoin
  De vous apporter de si loin,
  O belles et riches medailles,
  Pour vous donner  des larrons,
  A des voleurs,  des canailles,
  Qui vous font servir de jettons!
    Race de gens abominable
  Qui vous prise moins que le sable,
  Et ne fait presque point d'estat
  Des bourses mesmes mieux garnies!
  N'est-ce pas estre trop ingrat
  En prenant l'argent des parties?
    Qui penseroit qu'auprs du roy
  Des voleurs nous donnent la loy,
  Et que leurs vols et brigandages
  Surpassent mesme les larcins,
  Les rapines et les outrages
  Qui se font sur les grands chemins?
    Plaideurs qui avez des affaires,
  Que dites-vous des secretaires
  Et des clercs de vos rapporteurs?
  Que dites-vous de l'avarice
  Et de l'humeur de ces voleurs
  Qui vendent ainsi la justice?
    Et vous qui ne savez que c'est
  De faire donner un arrest,
  Escouts  combien d'harpies
  Vous faites manger vostre bien
  En procez et chicanneries
  Qui ne valurent jamais rien.
    Si vous avez un bon affaire,
  Auparavant que de rien faire
  Il faut prendre beaucoup d'argent;
  Il en faut trouver sur des gages,
  Et obliger  cent pour cent
  Vos rentes et vos heritages.
    Allez-vous plaider au conseil?
  On ne vous void point de bon oeil
  Si vous n'y portez des pistolles.
  Il y faut laisser vos escus
  Et n'emporter que des paroles
  Pour y estre les bien venus
    Il faut quitter vostre patrie,
  Il faut hazarder vostre vie,
  Suivant le roy par le pays,
  Et, pensant faire vos affaires,
  Peut-estre serez-vous trahis
  Par des coquins de secretaires.
    Il faut presenter le ducat
  Et l'escu d'or  l'advocat
  Pour acquerir ses bonnes graces,
  Et si le clerc n'a de l'argent,
  Il vous fera laides grimaces
  Et ne sera jamais content.
    Il faut, pour appaiser ce drolle,
  Vous deffaire d'une pistolle;
  Il en faut pour vous presenter,
  Pour faire dresser vos deffences,
  Et aussi pour vous appointer
  Sur des legres consequences.
    Il faut suivre le reglement,
  Il faut lever l'appointement,
  Il faut dresser un inventaire,
  Il faut produire dans trois jours[204],
  Et pour quelque petit affaire
  Il faut faire de longs discours.
    C'est icy qu'on serre l'anguille,
  Et c'est icy que l'on vous pille,
  Car les cent francs n'abondent rien,
  Et, de la faon qu'on vous volle,
  Il faut donner tout vostre bien
  Pour payer un escu du rolle.
    Cependant vous suivez la cour,
  O vous faites un long sejour
  Avec une grande despence.
  Jamais personne n'est content,
  Et tout le monde recommence
  A vous demander de l'argent.
    Ayant pay vos escritures,
  Voicy de nouvelles blessures:
  Il faut estre solliciteur,
  Il faut gagner la bonne grace
  Du clerc de vostre rapporteur,
  Ou bien il est froid comme glace.
    Vous l'irez voir cinq et six fois;
  Mais si vous ne parlez franois
  Et ne jetiez dessus la table
  Vos pleines mains de quarts d'escus,
  Vous le verrez inexorable,
  Et vous ne luy parlerez plus.
    Ne pensez pas qu'il se contente
  De cet argent qu'on luy presente;
  Sachez que ce n'est jamais faict:
  Si vous perdez ceste coustume,
  Il ne fera point son extraict,
  Et n'aura ny encre ny plume.
    Tant que vous aurez un teston,
  Vous n'en aurez jamais raison;
  Si vous ne vuidez vostre bourse,
  Vous n'en aurez que du mespris,
  Et faut recourir  la source
  Lorsque les ruisseaux sont taris.
    Il faut descoudre vos pistolles
  Qui sont dedans vos camisoles,
  Et, luy en donnant deux ou trois,
  Il minuttera quelque page,
  Sous esperance toutesfois
  Qu'il en aura bien davantage.
    Il faut despenser vostre bien
  Pour achepter son entretien
  Et avoir l'oreille du maistre,
  Encore n'est-il pas content
  Si vous ne le savez repaistre
  De l'esperance d'un present.
    S'il vous fait voir, par courtoisie,
  Les pices de vostre partie,
  Il luy faut payer le festin,
  Il luy faut faire bonne chre
  Et le traitter un beau matin
  Au logis de la Boisselire[205].
    Pauvre plaideur, ce n'est pas tout,
  Encore n'es-tu pas au bout
  De ce grand poids de la justice,
  O se trouve tant de voleurs
  Et o demeure l'avarice,
  Qui est cause de tels malheurs.
    Voicy un huissier qui exige
  Plus que sa charge ne l'oblige,
  Et si tu ne le rends content
  Il employe ses artifices
  Pour tirer de toy plus d'argent
  Qu'on n'en baille pour les espices.
    Encores en fait-il refus
  Si ce ne sont des quarts d'escus:
  Car le moyen, disent ces drolles,
  De diviser en tant de parts
  Des escus d'or et les pistolles
  Comme on fait les escus en quarts!
    Ayant consign les espices,
  On exerce d'autres malices
  Sur ta bourse, qui n'en peut mais:
  Car, si ta cause est termine,
  Ton arrest ne se fait jamais
  Que ta bourse ne soit vuide.
    Il faut aller chez le greffier
  Voir ton arrest, et le prier
  Que sur-le-champ il l'expedie;
  Il faut trois livres pour le veoir,
  Et, quelque chose qu'on luy die,
  Il en faut douze pour l'avoir.
    Il faut un escu au coppiste,
  Autrement il fera le triste
  Et te lairra le fin dernier;
  Il te fera beaucoup de grace
  S'il t'expedie le premier,
  Quelque present que l'on luy face.
    Maintenant garde bien ta peau:
  Car, quand il faut aller au sceau,
  C'est une vraye escorcherie
  O l'on prend l'argent d'un chacun.
  H! bon Dieu! que de vollerie
  De prendre quatre sceaux pour un!
    Enfin, pour tant de grandes sommes,
  En ce maudit temps o nous sommes,
  Tu n'auras que du parchemin
  Avec un peu de cire jaune.
  Il vaudrait mieux les mettre en vin
  De Gaillac[206], de Grave ou de Beaune.
    Or, parce qu'il m'est arriv
  Que Messieurs du conseil priv
  N'ont jug le fond de ma cause,
  Ains m'ont remis au Parlement,
  Il est bien raison que j'en cause,
  Puis qu'il aura de mon argent.
    Primo, je crains fort la chicane
  De quelque procureur marrane[207]
  Qui saura nourrir mon procez;
  J'apprehende ses procedures,
  Et crains qu'il n'y ait de l'excez
  Parmy toutes ses escritures.
    Je crains fort un clerc affam,
  Lequel ne soit point estim
  Que pour frequenter les beuvettes,
  Demander pinte et puis le pot,
  Et qui n'a jamais de pochettes
  Quand il faut payer son escot.
    Ces drolles n'ont point de memoire,
  Si ce n'est quand on les fait boire;
  Ils disent  de pauvres gens
  Qu'ils sont tousjours en l'audience,
  Qu'ils savent faire les despens,
  Et s'en mocquent en leur presence.
    L'audience est un cabaret;
  Le bon vin blanc et le clairet
  Sont les despens qu'ils savent faire.
  L'un est assis, l'autre debout,
  L'autre en mangeant parle d'affaire;
  Mais la partie paye tout.
    Cependant qu'ils font bonne chre,
  Leurs maistres boivent la poussire
  Et les atomes du Palais;
  Et puis ils vont  leurs maistresses,
  Le front joyeux et le teint frais,
  Faire leurs jeux et leurs caresses.
    J'espargnerois les procureurs;
  Mais on m'a dit que les meilleurs
  Sont les plus grands larrons de France.
  Ils sont donc beaucoup de larrons,
  Car je vous dis en asseurance
  Que les procureurs sont tous bons.
    Il faut que j'escrive le stile
  Du plus savant et plus habile
  Qui soit dedans le Parlement.
  Premierement, il faut escrire
  Et luy envoyer de l'argent
  Pour avoir un morceau de cire.
    Quelquesfois ce petit morceau
  Demeure long-temps sous le sceau,
  Et par aprs on expedie
  Le relief[208] en vertu duquel
  Vous intimez vostre partie
  Pour aller plaider sur l'appel.
    Vous rescrivez par l'ordinaire
  Qu'on prenne soin de cest affaire;
  Vous priez vostre procureur
  Que dans tel jour il se presente;
  Mais, si vous n'estes bon payeur,
  Jamais cela ne le contente.
    Ayant touch de vostre argent,
  Il se monstre plus diligent,
  Mais c'est pour prendre davantage:
  Car, ayant pris tout ce qu'il faut,
  Il vous rescrit en son langage
  Qu'il vous faut lever un deffaut.
    Vous asseurant  ses paroles,
  Vous envoyez quelques pistolles
  Pour cest avare chicaneur,
  Car vos parties d'ordinaire
  Ont comparu par procureur,
  Quand il vous mande le contraire.
    Il vous escrit ainsi souvent
  Pour avoir tousjours de l'argent;
  Si vostre cause n'est instruitte,
  Il faut envoyer des quibus,
  Afin d'en faire la poursuite:
  Autrement on n'y songe plus.
    La maladie continu
  Quand le procez se distribu,
  Et les habiles procureurs
  Mettent l'argent sous leurs serrures,
  Que les miserables plaideurs
  Envoyent pour leurs escritures.
    Or vous n'avez le plus souvent
  Ny escritures ny argent,
  Car l'avarice est bien si grande,
  Qu'au lieu de payer l'advocat,
  Monsieur le procureur vous mande
  Que le procez est en estat.
    Et cependant, tout au contraire,
  Car il arrive d'ordinaire
  Qu'on n'a pas conclu au procez;
  Vous quittez lors vostre mesnage,
  Mais il vous fasche par aprs
  D'avoir fait si tost le voyage.
    Car, arrivant au Parlement,
  Il faut encores de l'argent
  Pour retirer vos escritures;
  Et ainsi vostre procureur
  Se paye de ses impostures,
  Et l'advocat de son labeur.
    Un advocat jamais ne volle,
  Ne prenant que vingt sols du roole,
  Mais escrivant trop amplement,
  Il est indigne, ce me semble,
  De plaider dans un Parlement
  Et d'y escrire tout ensemble.
    Or, pour les jeunes advocats,
  Ils ayment mieux fripper les plats
  Que d'avoir le bruit de trop prendre;
  Aussi ne vont-ils au Palais
  Que pour gausser et pour reprendre,
  Mais non pas pour plaider jamais.
    Ils sont plustost aux galleries,
  Auprs des marchandes jolies,
  Que non pas dedans le barreau.
  L'un courtise sa librairesse,
  Voyant quelque livre nouveau;
  L'autre fait une autre maistresse.
    Laissons-les donc, jeunes et vieux:
  Car tout le mal ne vient pas d'eux,
  Mais des soutanes d'estamines,
  Je veux dire des procureurs,
  Qui n'eurent jamais bonne mine
  Qu'aux depens des pauvres plaideurs.
    Revenons  leurs procedures
  Et inutiles escritures,
  Qu'on paye sans savoir que c'est,
  Qu'on fait payer  la partie
  Auparavant qu'avoir arrest,
  Et que jamais on n'expedie.
    Mais posons mesmes que la cour
  Juge quelqu'un au premier jour:
  Il luy faut payer les espices;
  Autrement il n'a point d'arrest,
  Car ceux qui tiennent les offices
  En veulent toucher l'interest.
    Aprs la fin de son instance,
  Il faut trouver d'autre finance
  Pour faire taxer ses despens;
  Et, bien qu'il gagne la victoire,
  Il faut payer beaucoup de gens
  Pour avoir son executoire.
    Un procureur garde par fois
  Cette pice plus de deux mois
  Sans l'envoyer  sa partie;
  Et puis il luy fait d'autres frais
  Et excuse sa volerie
  Dessus les longueurs du Palais.
    A la fin il luy fait  croire
  Que ce certain executoire
  Est demeur dessous le sceau;
  Encore la cire est si chre
  Qu'on n'en a qu'un petit morceau
  De la longueur du caractre.
    Enfin, aprs tant de longueurs
  Qu'inventent tant de chicaneurs,
  Vostre procureur vous demande
  Ce qu'il a desbours du sien,
  Quoy que ceste race brigande
  Vous ait vol tout vostre bien.
    Bon Dieu! qui savez nos affaires,
  Preservez-nous de ces corsaires,
  Gardez des voleurs les marchands,
  Et les mariniers des pirates;
  Preservez-nous de tels brigands,
  Et nous delivrez de leurs pattes.
    Pour moy, si je plaide jamais,
  Ou au Conseil, ou au Palais,
  Faites qu'on ne me desemplume,
  Afin que ces larrons fameux
  Qui ne volent que par la plume
  Me voyent voler dessus eux.


DIZAIN.

  Maudits soient les procez, et non pas les plaideurs!
  Maudits soient les exploits, et non pas les libelles!
  Je veux et ne veux point de mal aux chicaneurs;
  J'ayme les differends, et non pas les querelles;
  J'ayme fort de plaider, et c'est ce que je fuis;
  J'abhorre le Palais et c'est ce que je suis;
  Je veux mal aux larrons, et veux bien qu'on desrobe;
  Je veux mal aux procez et les ayme par fois:
  Or, qu'est-ce que je veux? En un mot, je voudrois
  Que tout le monde en eust, hormis ceux de la robbe.

     [Note 201: La pistole toit originairement une monnoie d'Espagne.]

     [Note 202: Petite monnoie d'argent mise en cours par Louis XII.
     Elle devoit son nom  la _teste_ de ce roi qui y toit frappe.
     Elle avoit d'abord valu dix sols parisis. Quand Henri III la
     supprima, en 1575, elle ne valoit plus que quatre deniers.]

     [Note 203: Demi-pistoles. V., dans les _Contes et joyeux devis_ de
     B. Des Perriers, la CIVe nouvelle.]

     [Note 204: On croit entendre le Scapin des _Fourberies_ (acte 2,
     scne 8): Mais, pour plaider, il vous faudra de l'argent. Il vous
     en faudra pour l'exploit; il vous en faudra pour le contrle; il
     vous en faudra pour la procuration, pour la prsentation, les
     conseils, productions et journes de procureur. Il vous en faudra
     pour les consultations et plaidoiries des avocats, pour le droit
     de retirer le sac et pour les grosses critures. Il vous en faudra
     pour le rapport des substituts, pour les pices de conclusion,
     pour l'enregistrement du greffier, faon d'appointement, sentences
     et arrts, contrles, signatures et expditions de leurs clercs,
     sans parler de tous les prsents qu'il vous faudra faire.]

     [Note 205: Fameuse tavernire dont le cabaret se trouvoit dans
     les environs du Louvre. On n'y mangeoit pas  moins d'une
     pistole. V. les _Visions admirables du plerin du Parnasse_,
     Paris, 1635, in-8, p. 208, et notre _Histoire des htelleries et
     cabarets_, t. 2, p. 308-311.--Chez la Coiffier on dnoit jusqu'
     six pistoles pour teste. _Francion_, 1663, in-8. p. 308.]

     [Note 206: Gaillac, dans l'Albigeois.]

     [Note 207: Ce mot, qui s'appliquoit surtout aux _Maures_, se
     disoit aussi des juifs convertis. V. Cotgrave.--On comprend alors
     qu'on en ft une injure contre les procureurs rapaces. C'est,
     toutefois, contre les Espagnols qu'on l'employoit surtout. V.
     L'Estoille, _Journal de Henri IV_, 19 juin 1598.]

     [Note 208: V., sur ce mot, une note des _Ordonnances d'amour_.]




_Rencontre et naufrage de trois astrologues judiciaires, Mauregard, J.
Petit et P. Larivey, nouvellement arrivez en l'autre monde._

_A Paris, chez Jean Mestais, imprimeur, demeurant  la porte
Saint-Victor._

M. D. C. XXXIIII.

_Avec permission._


Si nous pouvions avoir des nouvelles de l'autre monde par quelque voye
reglement asseure, nous les donnerions au public chaque semaine, ou
pour le moins chaque mois, et ferions des gazettes aussi fecondes
qu'on en ait jamais veu; mais,  faute de courier ordinaire qui nous
rapporte ce qui s'y passe, nous sommes si pauvres de nouvelles que nous
ne saurions en departir que rarement; au moins sont-elles sans aucun
doute. Nous ne changeons jamais d'advis pour avoir est convaincu de
faux. Il n'y a point d'homme vivant qui nous puisse desmentir avec des
preuves contraires. Le chemin est si long qu'on choisira plus tost de
nous croire que de l'aller savoir en ce pays-l.

Il y a quelque temps que, la cadence des astres ayant fait un faux pas
contre toutes sortes de reigles communes et imagines, trois des plus
curieux astrologues de l'Europe trouvrent leur an climaterique[209]
bien au de du terme qu'ils s'estoient prefix.

     [Note 209: Les annes de la vie humaine qui ramnent les nombres
     sept et neuf sont appeles annes _climatriques_, du mot grec
     [Grec: klimax], _chelle_, _degr_; mais la _climatrique_ par
     excellence est l'anne 63, qui reprsente le multiple de ces
     deux nombres fatals. V. _Lettres de Pasquier_, in-fol., t. 2, p.
     416, 6.--A l'poque o parut cette pice, le nombre fatidique
     inquitoit fort les esprits. On attribuoit, en effet, tous les
     malheurs du rgne de Henri IV et sa mort sanglante  la fatalit
     qui l'avoit fait le 63e roi de France. Les faiseurs d'almanachs ne
     se faisoient pas faute de le rpter. Du vivant mme du roi, ils
     avoient dit que le nombre funeste lui porteroit malheur. Malherbe,
     dans son _ode_ prsente  Sa Majest,  Aix, en l'anne 1600,
     fait ainsi allusion  ces pronostics:

       A ce coup iront en fume
       Les voeux que faisoient nos mutins,
       En leur ame encore affame
       De massacres et de butins.
       Nos doutes seront claircies,
       Et mentiront les prophties
       De tous ces visages palis,
       Dont le vain estude s'applique
       A chercher l'an _climatrique_
       De l'ternelle fleur de lys.]

Ces trois pauvres docteurs avoient laiss la moiti de leur cervelle
attache au globe de la lune, qui doit souffrir une eclypse ceste
anne, dont ils recherchoient les effets perilleux pour quelque
monarchie, ou malevoles pour quelque grand prince.

Le premier qui se trouva proche du barc fust Mauregard[210]. Il estoit
si alter d'avoir accouru en ce second monde pour eviter les misres
de celuy-cy, o il avoit est trop mal trait[211] pour un homme de si
rare merite et de si haute folie, qu'il fut prs de boire de l'eau du
fleuve d'oubly. Comme il s'estoit desj baiss pour avaler  gosier
ouvert de quoy faire mourir sa soif, telles exhalaisons ensoufres
de ceste puante rivire, qui pousse des bouillons comme de poix, et
jette une odeur qui empeste si fort qu'elle feroit mourir ceux qui en
approcheroient encore vivans, le degoustrent, et plus de la moiti de
son ardeur s'esteignit par la seule senteur de ceste eau.

     [Note 210: Nol Mauregart ou Morgart avoit t, de 1614  1619,
     un des prophtes le plus en crdit auprs du peuple, et le plus
     activement poursuivi par la justice. Nous connoissons de lui,
     entre autres crits divinatoires: _le Manifeste de Nol-Lon
     Morgard, spculateur s causes secondes, contenant les affaires et
     divers accidens de l'anne 1619_; _Seconde partie du Manifeste...,
     contenant les horoscopes universels, prosprits et infortunes de
     tous les hommes de la terre_.]

     [Note 211: Nous connoissons les malheurs de Mauregard par
     les lettres de Malherbe  Peiresc. Il crit, par exemple, le
     13 janvier 1614: Vous avez eu des almanachs de Morgart; il
     est  la Bastille, d'o il sera malais qu'il sorte que pour
     aller en Grve; puis encore, le 13 fvrier suivant: Morgart
     a t condamn, il y a quelques jours, en galres pour neuf
     ans. La reine et bien dsir qu'il ft mort; toutesfois, la
     recommandation qu'elle en a faite lui rendra la vie pire que
     la mort. Il parot qu'il en rchappa cependant; ses almanachs
     de 1619 en sont la preuve, s'il est vrai qu'il les ait faits
     lui-mme. Nous le retrouverons plus loin aux galres de Marseille.]

Le batelier estoit au milieu de la rivire, qui conduisoit avec
grande peine son vaisseau charg de plus de quinze cens Espagnols de
l'arme de Feria, que le froid et le fer a fait passer le Leth au
lieu du Rhin[212]. Leur orgueil estoit si pesant et leur gravit si
orgueilleuse, qu'on eust dit  les voir que le batteau estoit plein
d'Hercules; ils ne respiroient que menaces et bravoient insolemment le
nocher, pour le payer  la descente comme ils payoient leurs hostes en
ce monde.

     [Note 212: Allusion  la dfaite alors rcente du duc de Fria
     prs de Ble. Il couroit sur cette affaire un livret intitul:
     _La fuite de l'arme espagnolle, conduite par le duc de Fria,
     prs la ville de Basle, le samedy douzime novembre mil six cent
     trente-trois, aux approches de l'arme du roy, conduite par M. le
     marchal de la Force; avec ce qui s'est pass en icelle et l'tat
     en lequel est maintenant l'arme franaise._ S. l. n. d., in-8.]

Si tost qu'il les eust mis  terre, il revint  l'autre bord, qu'une
foule importune de peuple vieil et jeune occupoit. Mauregard se jette
des premiers dans le vaisseau, avec bien plus de joye qu'il n'estoit
entr aux galres  Marseille[213]. Il reconneut de dessus la proe
deux autres astrologues: ils sont marquez au front d'une tache
d'extravagance qu'ils ne sauroient couvrir de toute la main.

     [Note 213: M. Bazin a connu cette particularit de la vie
     perscute de notre prophte. Durand, fait-il dire  son cadet
     de Gascogne, me raconta que, deux ans auparavant (1614), un nomm
     Nol Morgart, ayant peut-tre prvu ce que devoient produire les
     intrigues de la cour, avoit annonc le soulvement prochain de
     plusieurs princes, et que, pour avoir trop bien lu, non dans les
     astres, mais dans les coeurs, on l'avoit envoy  Marseille, o il
     devoit, pendant neuf ans, tirer la rame sur les galres du roi,
     ce qui avoit engag les pronostiqueurs  ne plus annoncer que des
     prosprits. _La Cour de Marie de Mdicis_, 1830, in-8, p. 130.]

Icy, compagnons! s'escria-t-il. Mais Charon, qui se faschoit de le voir
parler en maistre chez soy: Je ne sais que faire de ces foux, dit-il;
qu'ils attendent  un autre temps. Tous les faiseurs d'horoscope
meurent si gueux, que je n'ay jamais est pay d'un que de Bellantius,
Italien qui traitoit de la medecine par le cours des planettes.

Ah! Charon, respondit Mauregard, si tu savois quels hommes tu refuses
de porter, des hommes qui ont port le ciel, les plus grands gnies de
la nature, qui connoissent tout avec evidence, qui sans aucun livre
d'histoire peuvent lire dans le ciel toutes les annales du monde, qui
mesme en pourroient faire pour dix mil ans par del l'embrasement
universel; en un mot, des personnages qui n'ont point ny prix ny de
pareils! Jamais ta barque n'a est charge de si excellens hommes;
quelque jour cessera la bassesse de ta fortune pour avoir eu l'honneur
de les passer; mais parce que ceux de ta profession regardent plus
au gain present qu' l'honneur  venir, ils ont de quoy te payer,
j'en rponds; ils ont vendu avant que de mourir les coppies de deux
almanachs si bien calculez qu'ils semblent avoir voulu faire, avant
que de descendre icy, un miracle de doctrine sans imitation comme
il est sans faute. Pour moy, je ne te seray pas inutile: je say
bien ramer, j'aideray  la conduite de ta barque. Charon le creut et
laissa l'entre libre  Jean Petit[214],  Pierre de Larivey[215].
Le batteau, charg deux fois plus qu' l'ordinaire, chanceloit et
commenoit  deux cens pas du bord de de  s'enfoncer. Chacun
vouloit bien se sauver, mais pas un ne vouloit se defaire de ses
petits meubles. L'un portoit avec soy la superbe, un autre l'avarice,
un autre la pedanterie et la suffisance, un autre des badineries, des
bagatelles d'amour et de galanterie; mais chacun cherissoit tant ses
pacquets qu'ils eussent consenty d'estre noyez et de mourir de rechef
plustost que de s'en deffaire. Le vaisseau, ainsi surcharg, alloit
perir; mais voicy un accident qui hasta sa perte. Un ajust de Paris,
qui avoit pay M. Jean Petit pour estre tromp en son horoscope,
l'advise en un coing, qui se cachoit comme fait un mauvais payeur:
Ah! trompeur, imposteur, tu m'as abus! Tu ne m'avois pas adverty
d'un si prompt depart.... Je devois vivre cinquante-huit ans, et je
suis mort  vingt-huit, si promptement que je n'ay peu dire adieu 
ma maistresse.--Est-ce donc vous, Monsieur, repartit Petit. Ah! mon
Dieu, je ne le saurois croire: les astres sont trop reguliers, il n'y
avoit pas un seul point qui vous fust fatal jusques au 58 de vostre
aage. Estes-vous donc mort?--Ouy, affronteur, s'ecrie une vefve; et moy
aussi.... Tu m'avois promis trois hommes, et je n'en ay eu qu'un.--Je
ne saurois souffrir cette impudence, Messieurs, dit Petit; jugez si
elle n'a pas eu davantage que je n'avois promis: elle n'en devoit
avoir que trois; elle a anticip, et en a pris plus de trente. La
vefve, offense, se jette  ses yeux, et luy arrache le droit, dont il
contemploit les astres. Il la renverse dans l'eau, mais tombe aprs.
La populace se mutine; on crie aux imposteurs. Mauregard s'escrime
de l'aviron et se fait largue. Les ames tomboient dru et menu dans
le courant du fleuve, si bien que le batteau, presque tout  fait
descharg, n'eust point est en danger de perir s'il n'eust desj pris
eau de toutes parts, estant balanc par les continuelles secousses de
ceux qui fuyoient et s'entrepoussoient.

     [Note 214: Rival de Mauregard pour les prophties. Sa rputation
     lui survcut long-temps. En effet, bien qu'il soit donn ici
     pour bel et bien mort, nous le trouvons encore nomm parmi les
     prophtes en crdit dans une mazarinade: _Catastrophe burlesque
     sur l'enlvement du roi..._ 1649, et, plus tard encore, dans le
     _Roman bourgeois_. (V. notre dit., p. 309.)]

     [Note 215: Il ne faut pas le confondre avec l'auteur des comdies,
     duquel, d'ailleurs, on le distinguoit de son temps en l'appelant
     Larivey le jeune, comme on le voit par ce passage de Francion:
     Quand nous tions  Paris, n'as-tu point leu l'almanach de Jean
     Petit, Parisien, et celuy de Larivay le jeune, Troyen? Il m'est
     advis qu'ils pronostiquoient mes advantures. (_L'Histoire comique
     de Francion_, Paris, 1663, in-8, p. 604, liv. 11.)]

Desj l'eau victorieuse faisoit couler  fond cette vieille barque,
qui n'avoit point encore ressenty un tel malheur depuis qu'elle a est
establie en ce passage. Le bonhomme Charon invoquoit tous les dieux,
comme fait un patron dans un extrme desespoir. Mercure y arriva trop
tard; la barque estoit  fonds, et ce pauvre vieillard, quoiqu'il
sceust bien nager, ne se sauva pas sans boire. Mauregard s'en tira
presque  aussi bon march: il avoit appris  la perfection au port de
Marseille; mais Pierre de Larivey se laissoit emporter au fil de l'eau
et avaloit de grandes gorges de ce breuvage amer et chaud, et Petit,
accroch par ceste vefve opiniastre, estoit au fond sans pouvoir s'en
depestrer: les femmes ne laschent jamais prise, non plus que ceux qui
les gouvernent, et quoyque Mercure, frappant de sa baguette sur la
rivire, eust fait revenir le batteau  bord et toutes les ames, ces
deux neantmoins, attaches l'une  l'autre, ne paroissoient point, mais
faisoient seulement lever sur l'eau de gros bouillons, si bien que
Mercure fut contraint de faire le plongeon pour les aller querir et les
transporter sur l'autre bord.

Qui a jamais veu une troupe d'Allemands, aprs avoir vuid deux ou
trois muids, estendus sur le pav, remesurer par la bouche le breuvage
qu'ils avoient pris sans mesure, qu'il s'imagine de voir mille pauvres
ames, penches sur le bord du fleuve d'Enfer, revomir  gros bouillons
les flots qu'elles ont avallez, et rejetter la rivire dans la rivire.
Heureuses en cela que le malheur leur fist oublier toutes les peines
passes et perdre le souvenir de tous les plaisirs qui leur ont est un
remords ternel! Elles y avoient toutes noy leurs mauvaises humeurs,
et laiss les pacquets qu'ils aymoient si fort.

Mais les trois astrologues ne peurent oublier leur folie, ny laisser
leurs astrolabes. La judiciaire est une roille si fort attache 
l'esprit de ceux qui l'ont pratique une fois, que ny l'eau ny le
feu ne sauroient jamais l'arracher. Aprs qu'ils se furent un peu
reposez sur le rivage, ils se mirent tous trois de compagnie  faire
chemin vers l'antre de Cerbre. Larivey, qui aperceut ce grand dogue:
Ah! mon Dieu, s'escria-t-il, je dois estre mordu d'un chien; mon
horoscope le marque ainsi. Mais Cerbre ne mord point les ombres: il
les laisse passer sans s'en lever seulement. Ils approchoient de la
haute tour de Tartare, d'o s'entend une horrible confusion de cris
des criminels qu'on y gesne, quand ils apperceurent sur les creneaux
le grand Nostradamus,  qui deux ou trois demons faisoient avaler des
comtes toutes flambantes. Auprs de luy estoit un autre astrologue
attach  une rou qui avoit le mouvement perpetuel, et rouloit tout
d'une autre faon que ne font les planettes. Ah! Dieu, dit Mauregard,
quel extraordinaire mouvement! Quel orbe est-ce l? Dieu nous garde
d'estre changez en une telle planette! Un nombre sans nombre d'ames
qui estoient  la question maudissoient et detestoient les propheties
judiciaires: Seducteur! disoit l'une (c'estoit l'ame d'une grande
dame), je suis icy pour t'avoir creu avec trop de superstition; tu
m'avois predit que si je tuois mon mary j'espouserois un prince
souverain. Je l'ay fait, et n'ay vescu qu'un mois depuis, et j'ay
achept par un crime si detestable les peines eternelles. Un autre
crioit: Ah! que tu as mal calcul! Tu avois pris mon horoscope une
demi-heure plus bas; ma planette estoit plus mal loge que tu ne
disois. Ainsi plusieurs, dans la rigueur des tourmens, n'accusoient
que les judiciaires Larivey, Mauregard et Petit, qui entendoient les
plaintes qu'on faisoit d'eux et de leur science, voulurent s'esloigner
du Chastelet d'Enfer; mais derrire estoit Leth,  cost le grand
marescage de Stix: ils ne pouvoient ny reculer ny gauchir, il falloit
passer par l. On les a reconnus  leur marque et emprisonnez dans la
tour Noire, o on leur fait leur procez, et Mauregard n'en sera pas
quitte pour les gallres. Vous saurez le reste  la premire narration
que nous vous ferons de ce pays-l.




_Discours sur l'inondation[216] arrive au faux-bourg S.-Marcel lez
Paris, par la rivire de Bivre, le lendemain de la Pentecoste, 1625,
et moyen d'empescher  l'advenir telles inondations et conserver la
dite rivire,  cause de son incomparable propriet pour les teintures,
nonobstant le destour des sources de Rungis. Plus autre advis pour
l'establissement des tueries, tanneries et megisseries, par le moyen du
destour de la dite rivire au dessus de la ville de Paris._

_A Paris, de l'imprimerie de Jean Barbote, en l'isle du Palais, rue de
Harlay,  l'Alloze._

M. D. C. XXV.

In-8.

     [Note 216: Ces inondations de la Bivre toient frquentes. On
     en connot deux au XVIe sicle, l'une en 1526 (Piganiol, I, 39),
     l'autre au mois d'avril 1579. Celle-ci fut des plus furieuses.
     Les eaux s'levrent de plus de quinze pieds, et l'glise des
     Cordelires de la rue de Lourcine fut submerge jusqu' la hauteur
     du grand autel. Plusieurs relations parurent au sujet du _dluge
     de Saint-Marcel_, comme on appeloit cette inondation. MM. Cimber
     et Danjou en ont reproduit une dans leurs _Archives curieuses de
     l'histoire de France_ (1re srie, t. 9, p. 303-309); elle a pour
     titre: _le Dsastre merveilleux et effroyable d'un dluge advenu
     s faubourg S.-Marcel ls Paris le 8e jour d'avril 1579, avec
     le nombre des mors et blesss et maisons abbatues par la dicte
     ravine_; Paris, chez Jean Pinart... 1579. Une autre pice, moins
     connue et aussi moins intressante, parut la mme anne sous ce
     titre: _Deluge et inondation d'eaux fort effroyable advenu s
     faubourg S.-Marcel  Paris la nuict prcdente, jeudy dernier,
     neufvime avril au prsent_, 1579, etc.--L'inondation qui donna
     lieu  la pice reproduite ici, et dj indique par le P. Lelong
     (t. 3, p. 343, n{os} 34,541), semble n'avoir pas caus autant de
     ravages. La seule mention que nous en connaissions se trouve mme
     dans ce livret. Quarante ans aprs, la Bivre, contre laquelle
     on n'avoit sans doute pas pris les prcautions recommandes ici,
     dborda de plus belle et renouvela les dsastres de 1579. La
     petite rivire des Gobelins, crit Gui-Patin le 28 fvrier 1665,
     a fait bien du ravage dans les faubourgs de S.-Marceau; elle a
     dbord en une nuit, et y a bien noy des pauvres gens. On en
     comptoit hier (ce 24 fvrier) 42 corps qui avoient est repeschez,
     sans ceux que l'on ne sait pas.]


  Ornari res ipsa negat, contenta doceri.


La possession vitieuse, clandestine et violente de plusieurs
proprietaires des heritages situez le long de la rivire de Bivre et
ancien cours d'icelle estant cause des inondations et deluges survenus
s faux-bourgs Sainct-Marcel et Sainct-Victor, requiert qu'on en mette
au jour les remdes et moyens certains, non seulement pour prevenir
les dites inondations, mais aussi pour remedier  la perte et ruine
d'icelle rivire durant les grandes secheresses,  cause du destour
du ruisseau venant des sources de Rungis[217] pour l'embelissement et
necessit de la ville de Paris.

     [Note 217: C'est l'anne prcdente (1624) que l'aqueduc
     d'Arcueil, commenc en 1613, pour conduire les eaux de _Rongis_
      Paris, avoit t termin, privant ainsi le canal de la Bivre
     d'une partie des eaux qui l'alimentoient.]

Ce qui est dict, non pour bastir des dedales et labirinthes de procez,
ains pour donner et laisser  la posterit ce que nos predecesseurs,
avec tant de peine, nous ont laiss, et encor quelque chose davantage.

La fontaine Bouviers[218], prs Guyencourt, est la source de la rivire
de Bivre[219], laquelle remplit trois estangs, appelez de Braque[220],
Regnard et du Val, dans lesquels la dite rivire est retenue durant
les grandes secheresses, et la pesche d'iceux faite durant les grandes
inondations, de la descharge desquels estangs le moulin Regnard
prend son eau, laquelle se perd au dessouz, n'ayant aucune forme de
ruisseau, se respandant dans les prez sauvages et aulnayes, l'egoust
desquelles eaux fait moudre le moulin du Val, au dessous duquel la
dite rivire se perd encor dans un autre estang, qu'on a converty
en aulnaye, au dessouz de laquelle se fait un petit ruisseau qui
fait moudre le moulin de Launoy, et un quart de liee au dessouz le
moulin de Buc, lesquels cessent durant les grandes secheresses, comme
aussi durant les grandes inondations, faute de descharge et curage
de la dite rivire. Un quart de lieue au dessouz est le moulin de
Vaupetain, et plus bas, de demie-lieu en demie-lieu, les moulins de
Sainct-Martin, de Jouy-en-Josas, du Rat, de Vauboyan, Bivre, d'Ignis,
d'Amblainvilliers, des Grez, de Mineaux et d'Anthony, auquel lieu se
joinct le ruisseau de Vauharlantz  la rivire de Bivre, provenant
des goulettes que les particuliers font  la dite rivire pour
arrouser leurs prez et descharges des estangs de Massy, lesquels deux
ruisseaux, joincts ensemble au pont Sainct-Anthony, ne subsistant que
des ravines d'eaux, peuvent estre appelez torrens jusques au moulin de
Lay, o ils rencontrent le ruisseau provenant des sources de Rongis,
qui seul donne estre  la dite rivire durant les grandes secheresses,
et, partant, ne coulant doresnavant plus dans la dite rivire, ains
dans l'aqueduct pour les fontaines de Paris, la secheresse d'icelle
rivire sera plus  craindre et ruineuse que l'inondation; auquel lieu
d'Anthony se rencontre une chose grandement remarquable: c'est que les
trois ruisseaux de Bivre, Vouharlant et Rungis, joincts ensemble au
lieu appel la Mer-Morte, Molires et Croulires de Lay et Chevilly, ne
se trouve non plus d'eau tous ensemble qu'en chacun d'eux separement;
auquel lieu aussi se trouve des terres propres  brusler, appelles
tourbires, et plusieurs abysmes d'eae, dont le plus grand est appell
de Laridan.

     [Note 218: Bouviers est un hameau prs Guyencourt, tirant vers
     S.-Cyr. (L'abb Le Beuf, _Hist. du diocse de Paris_, t. 8, p.
     453.)]

     [Note 219: Piganiol, dans sa _Description historique de Paris_,
     t. 1er, p. 39, rsume ainsi ce qui va suivre sur le cours de la
     Bivre: Cette rivire, dit-il, a son cours d'occident en orient,
     et est forme par deux sources, fort proches l'une de l'autre,
     qui sont au bois de Satory, prs de Versailles. Elles se joignent
     un peu au dessous de ce bois. Elle passe  Bivre, village qui
     lui donne son nom, puis  Igni, au Pont-Antoni,  Gentilly, etc.,
     et, prs de Paris, se partage en deux bras, dont l'un passe aux
     Gobelins; puis ils se rejoignent au Pont-aux-Tripes, dans le
     faubourg S.-Marceau, et elle se jette dans la rivire auprs de
     la Salptrire. Piganiol et pu ajouter que, du XIIIe sicle
     jusqu'au XVIIe, il y eut une autre drivation de la Bivre,
     faite au profit des moines de S.-Victor,  travers l'enclos de
     leur couvent, et par suite de laquelle une partie des eaux de la
     petite rivire, au lieu de se jeter dans la Seine au dessus de la
     Salptrire, venoit s'y perdre tout prs de la place Maubert, vers
     les _Grands-Degrs_. (_Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions_,
     t. 14, p. 270-272.) C'est ce canal supplmentaire, supprim
     dfinitivement par arrt du Conseil du 3 dcembre 1672, qui toit
     cause en partie des inconvnients qu'on signalera tout  l'heure,
     et surtout de l'infection des eaux de la Seine  la hauteur du
     quai de la Tournelle.]

     [Note 220: Ces tangs s'appeloient ainsi d'une famille qui avoit
     aussi donn son nom  une rue de Paris, dans le Marais. (L'abb Le
     Beuf, _id._, p. 451.)]

Prs du dit lieu est le moulin de Cachan, au dessouz duquel est le
grand clos, dans lequel la dite rivire coule et se decharge par des
grilles de fer, lesquelles, se remplissant d'herbages et autres ordures
par les ravines d'eaux, ferment le cours de la dite rivire, laquelle,
par ce moyen, s'enfle et cause en partie les dites inondations;
laquelle rivire, s'escoulant souz les arcades de l'acqueduct des
fontaines de Rongis, va faire moudre le moulin d'Arcueil, puis ceux
de la Roche, de Gentilly, Jantevil et Croulebarbe, puis, passant par
les Gobelins, fait moudre le moulin Sainct-Marcel; puis, passant au
pont aux Tripes, le faux ru, rivire morte, sont bouchez, usurpez
et remplis de plusieurs plantars et atterissemens; tellement que la
rivire, n'ayant sa descharge, a fait de temps en temps des degats
inestimables. De l, coulant au faux-bourg Sainct-Victor, fait encore
moudre les moulins de Coupeaux[221] et de la Tournelle jusques  sa
descharge, qui rend la rivire de Seyne malade,  cause des grandes
infections provenant des teintures, megisseries, tanneries, tueries et
eschaudoirs qui sont sur et prs de la dite rivire[222].

     [Note 221: Ils toient  la hauteur du Jardin des Plantes actuel.
     Ils existoient ds le temps de saint Bernard, dsigns sous le
     nom de moulins de _Cupels_. (_Mmoires de l'Acad. des Inscript._,
     t. 14, pag. 270.) L'inondation de 1579 les avoit dtruits. (V.
     _Archives curieuses_, 1re srie, IX, pag. 309).--Le nom de la rue
     _Copeau_ est encore un souvenir de ces moulins.]

     [Note 222: Il en toit encore ainsi en 1702. Il est dit dans une
     ordonnance de police rendue le 20 octobre a cet effet: La rivire
     de Seyne, du cost des quays S.-Bernard et de la Tournelle,
     jusques et au dessus du pont de l'Htel-Dieu, estoit extrmement
     grasse et bourbeuse, mesme d'un got puant et infect, ce qui
     empeschoit d'y puiser comme  l'ordinaire; laquelle infection
     provient de ce que les tanneurs et mgissiers demeurant dans le
     faubourg S.-Marcel et aux environs lavent dans la rivire de Seine
     et dans celle des Gobelins leurs bourres et leurs cuirs pleins de
     chaux, y jettent leurs escharnures, plains et morplains, et tous
     les immondices de leur mestier.]

Voil succinctement le cours de la dite rivire, remarquable par tout
l'univers pour son incomparable proprit pour les teintures[223],
deluges arrivez par icelle, et de ce que, contre le naturel des autres
rivires, elle est porte (vraye cause des inondations) et coule
contre le cours du soleil, ayant sa source et origine entre Guyencourt
et Sainct-Cloud, descendant dans la rivire de Seyne au dessus de la
porte Sainct-Bernard.

     [Note 223: Cette proprit si long-temps proverbiale des eaux
     de la Bivre est nie par M. Lacordaire, directeur actuel des
     Gobelins (_Notice sur l'origine et les travaux des manufactures de
     tapisseries et de tapis runies aux Gobelins_, 1852, gr. in-18, p.
     56). Tout ce qu'on en a dit repose, crit-il, sur une erreur que
     la seule inspection du cours de ces eaux bourbeuses suffit pour
     dissiper. M. Lacordaire ajoute que l'eau de Seine et celle d'un
     puits sont exclusivement employes dans les ateliers de teinture.]

Les remdes contre ces inondations et secheresses sont:

Que tous les meusniers des moulins siz sur la rivire de Bivre soient
tenuz d'avoir des pales et vannes nivelles  proportion de l'eae
qu'ils doivent avoir, afin qu'elle ne se respande dans le vallon
prochain;

Que tous les proprietaires des heritages tenans et aboutissans  la
dite rivire, faux ru et rivire morte, soient tenuz de tenir la
rivire en son ancienne largeur, ou du moins, suivant l'ordonnance,
icelle curer, houdraguer trois fois l'anne, et en certifier messieurs
des eaux et forests, aux assises de Pques et Sainct-Remy, et ce depuis
la source de la fontaine Bouvire jusques  la rivire de Seyne;

Tenir la main  l'execution des ordonnances,  ce que les berges de la
dite rivire soient entretenues d'un pied plus haut que les vannes des
moulins;

Que l'eae de la dite rivire, durant les secheresses, ne soit
destourne par les particuliers pour arrouser les prez, remplir leurs
estangs et canaux, et mares, ny retenue faute du nettoyement de leurs
grilles;

Que les defenses faites aux proprietaires des estangs de Braque,
Regnard, du Val, Massy et autres, ayant viviers et canaux de la dite
rivire, soient reiteres, de ne pescher leurs estangs ensemble durant
les grandes inondations, ains durant les grandes secheresses;

Que tous les plantars et atterissemens de la dite rivire, faux ru,
rivire morte et sangsues, seront osts au moins sur la largeur de deux
thoises pour la rivire et d'une thoise pour le faux ru et rivire
morte;

Que le canal nouveau encommenc au lieu dit la Mer-Morte, Molires et
Croulires de Lay et Chevilly, soit continu pour remplacer le destour
des eaux de Rungis, attirer les eaux perdues au pont Anthony, servir de
reservoir pour remplir la rivire durant les grandes secheresses, et
empescher le debord d'icelle rivire au dit lieu;

Que la descharge de la rivire de Bivre soit mise au dessoubz de
la ville de Paris par un aqueduct sous-terrain soubs les fossez
Sainct-Marcel, Sainct-Jacques et Sainct-Michel, et de l conduite dans
le foss de l'abbaye Sainct-Germain, le long de la rue du Colombier, et
aprs au Pr-aux-Clercs, joindre le courant de la rivire de Seyne qui
fait l'isle de Chaliot, prs les Bonshommes;

Que plusieurs executeront volontiers, pour la pierre qui sortira des
dits fossez faisant l'aqueduct, et des places vuides et non basties
estant sur la pante des dits fossez, pour l'establissement des tueries,
tanneries, megisseries, suivant et au desir des arrests de la cour.

Par ainsi la rivire de Bivre, ayant sa descharge prs Chaliot, ne
regorgera dans les faux-bourgs Sainct-Marcel et Sainct-Victor; ne
rendra la rivire de Seine malade; servira pour l'establissement
necessaire des tueries, tanneries, megisseries[224], et conservera
 la posterit les teintures d'escarlate, par le moyen desquelles
la drapperie, seul et principal negoce de la ville de Paris, a est
jusques  present maintenu.

     [Note 224: Depuis long-temps les tanneurs et mgissiers s'toient
     tablis sur les bords de la Bivre. Nous trouvons des dtails sur
     les suites de leur tablissement, dans le rcit du procs qu'ils
     firent, en 1789, au sieur de Fer, qui prtendoit dtourner le
     cours de la rivire pour l'amener, ainsi que l'Ivette, au sommet
     du faubourg Saint-Jacques (Bachaum. _Mm. secr._ t. 34, p. 232).
     Pour combattre ce projet, qui tendoit  leur enlever leur cours
     d'eau, les mgissiers s'appuyoient sur la longue dure de leur
     tablissement et sur les lettres royales qui leur en avoient
     octroy la permission et mme impos l'obligation. Richer, qui,
     dans les _Causes clbres_ (t. 177, p. 123), a rdig l'expos de
     cette cause, s'explique ainsi pour ce qui regarde le droit menac
     des tanneurs: Ils toient jadis, dit-il, au centre de Paris, o
     ils habitoient les rues de la Tannerie et plusieurs autres; mais,
     ds 1577, le gouvernement, qui s'occupoit dj plus spcialement
     de la propret et de l'embellissement de cette capitale, avoit
     rsolu de les loigner, et un arrt du Conseil du 24 fvrier 1673,
     revtu de lettres-patentes qui furent enregistres au Parlement
     le 28 novembre suivant, les transfra dfinitivement au faubourg
     S.-Marceau, en leur conservant tous les droits et privilges
     des bourgeois de Paris et affectant  leur usage particulier la
     rivire des Gobelins, pour la conservation des eaux de laquelle le
     roi, entre autres choses, par son arrt de rglement du 26 fvrier
     1732, a accord auxdits syndics et intresss la permission
     d'avoir deux gardes  ses armes et bandouillires, pour constater
     les delits et contraventions qui pourroient tre commis sur ladite
     rivire, pour l'entretien de laquelle ils dpensent annuellement
     plus de 6,000 livres.]

       *       *       *       *       *

_Ensuit l'advis du sieur Errard, ingenieur ordinaire du roy, pour le
restablissement de la rivire de Bivre, de l'ordonnance de M. le
maistre particulier des eaux et forests de la prevost et vicomt de
Paris, ou son lieutenant,  la requeste des marchands teincturiers du
bon teinct du faux-bourg Saint-Marcel-lez-Paris._

Nous, Alexis Errard[225], ingenieur ordinaire du roy, souz-sign,
en vertu de certain jugement et ordonnance rende par M. le maistre
particulier des eaux et forests de la prevost, vicomte de Paris, du
..... jour de ..... 1623 et 19 mars 1624,  la requeste de Estienne
et Henry Gobelins[226], marchands teincturiers, bourgeois de Paris,
nous sommes transportez le long du cours de la rivire de Bivre, dite
des Gobelins, icelle vee, visite, nivele o besoin a est, aux
fins du restablissement et conservation d'icelle; et trouv que, pour
y parvenir, il est besoin de curer, nettoyer et houdraguer la dite
rivire, ruisseaux, sources, sangsus, descendans en icelle depuis
sa source jusques au faux-bourg Sainct-Marcel,--particulirement
les ruisseaux venant de Vauharlan et Bourg-la-Royne, comme plus
considerables, pour avoir leur cours naturel et descharge en la dite
rivire au pont Anthony et au dessouz du dit Bourg-la-Reyne; dans
laquelle rivire de Vauharlan les sources et estangs de Massy, passant
 Amblainviliers, ont aussi leur descharge, et rendent le dit ruisseau
de Vauharlan  plus prs aussi fort que la dite rivire de Bivre 
l'endroit de l'assemblage d'icelles.

     [Note 225: Il toit neveu du fameux ingnieur J. Errard, dont
     l'excellent ouvrage _De la fortification demonstre et rduite en
     art_ lui doit sa seconde dition, in-fol., 1620.]

     [Note 226: C'toient les descendants de ce Gilles Gobelin qui,
     sous Franois Ier, avoit tabli l ses premires teintures
     d'carlate. Rabelais en parle (liv. 2, chap. 22) quand il dit de
     la rivire de Bivre: Et c'est celuy ruisseau qui de present
     passe  S.-Victor, auquel Guobelin teinct l'escarlatte. Au temps
     de Ronsard, la rputation de cette race de teinturiers n'avoit
     fait que s'accrotre. Le pote, s'adressant  Gaspar d'Auvergne,
     parle (liv. 2, ode 21)

       D'une laine qui dement
       Sa teinture naturelle,
       Es poisles du _Gobelin_,
       S'yvrant d'un rouge venin
       Pour se desguiser plus belle.

     Selon M. Lacordaire (_loc. cit._, p. 18, note 2), la famille
     Gobelin toit originaire de Reims; mais, d'aprs un manuscrit de
     la Bibliothque de La Haye, cit par M. Achille Jubinal (_Lettre 
     M. le comte de Salvandy sur quelques manuscrits de la Bibliothque
     royale de La Haye_, 1846, in-8, p. 113 et 114), il parotroit
     qu'elle toit venue de Flandres. Il y est dit que la rivire
     des Gobelins se nomme ainsi de ces fameux teinturiers flamands
     qui se nommoient Gobeelen, et, par corruption de langue, on en
     a fait Gobelins. Ils y ont establi une fabrique de tapisserie
     qui, pour la finesse, la bonne teinture et le beau meslange des
     couleurs, des soyes et des laines, surpasse celles de Flandres
     et d'Angleterre; mais aussy sont-elles de beaucoup plus chres.
     Ceux qui y travaillent sont encore, pour la plupart, d'Anvers, de
     Bruges ou d'Oudenarde.]

Et d'autant qu'il nous est apparu que la dite rivire de Bivre, le
dit ruisseau de Vauharlan et le ruisseau venant de Rongis et fontaine
de Vuissons sont, chacun  part, plus gros qu'estans joincts ensemble
au dessouz de Berny, il est notoire que les dites eaux se perdent
depuis le dit pont d'Anthony jusques  Cachan, et n'en est conserv que
ce qui coule et descharge par le grand canal du dit Berny; partant,
seroit necessaire, tant  cause de la sinuosit de la dite rivire
qu'autrement, faire nouveau canal jusques  l'endroit du Trou de
Laridan, prs le moulin de Cachan, avec bon couroy o il se trouvera
necessaire, et que l'eae ne se pourroit perdre comme dans le vieux
canal  present.

Comme aussi sera besoin de curer et approfondir le foss depuis
l'enclos de Cachan jusques au Trou Laridan, pour luy donner cours et
descharge dans la dite rivire, au dessous du dit moulin de Cachan,
conjointement avec la source procedant des Molires, de Lay et
Chevilly, lesquelles il faudra pareillement conduire, soit par tuyaux
ou canaux souz la dite rivire ou autrement, jusques  la descharge du
Trou Laridan, selon que, travaillant, il se trouvera plus  propos.

Ce qui sera facile  faire, d'autant que, depuis les dites sources
jusques au Trou de Laridan, il se trouve plus de deux pieds de pante;
et depuis le dit Trou Laridan jusqu' la chute du dit moulin dans le
dit enclos, trois pieds au plus.

Pareillement, d'autant que les eaus de la dite rivire, au dessouz du
clos du sieur Vize  Arcueil, sont grandement fortes, et que, venant 
grossir, la berge n'estant que de terre gazonne, ne peut resister,
l'eau se respend dans le valon, pour y remedier, seroit necessaire d'y
faire un versoir de pierre.

Et pour ce que tous les moulins sur les rivires portes comme celle
des Gobelins ont et doivent avoir une descharge pour le curage
d'icelles, il est aussi necessaire de curer les dites descharges, faux
ru et rivire morte, en telle faon que l'eae retourne tousjours en
la rivire et ne se perde estant espanche dans les valons, comme elle
fait.

Pour  quoi parvenir, sera besoin que les meusniers ayent les vannes et
pales de leurs moulins niveles  proportion de l'eae qu'ils doivent
avoir, sans la respandre dans la prairie prochaine.

Et parce que les secheresses en temps d'est et les deluges et
inondations d'hyver proviennent des estangs de Braque, Regnard, Duval,
Massy et autres viviers venans ou ayans descharge en la dite rivire,
savoir celuy de Braque, Regnard et Duval, pour s'estre appropriez
et mis le cours de la dite rivire dans leurs estangs, retiennent
les eaes durant les grandes secheresses et en font la vuidange tous
ensemble avec ceux de Massy en hyver, pour faire la pesche, il seroit
besoin que le cours de la dite rivire soit libre, et ne soit retenu en
aucune saison; et que, si aucune vuidange en doit estre faite, qu'ils
soient tenuz d'en demander la permission, afin de pourveoir aux berges,
secheresses de la dite rivire, et ruine qui en pourroit arriver, comme
par cy-devant s dits faux-bourgs Sainct-Marcel et Sainct-Victor.

Fait le dix-neufiesme mars mil six cens vingt-quatre.

                                                    _Sign_ A. ERRARD.

       *       *       *       *       *

_En suit le dict advis pour les tueries, tanneries et megisseries._

La plus belle situation de ville de l'Europe est celle de Paris, ayde
de quinze rivires navigables, joinctes en divers endroicts  la
Seine, laquelle, courant  l'Ocean, retire des estrangers ce dont ils
abondent, leur donnant en eschange ce qu'elle a de reste; plus bastie,
plus populeuse que ville de France,  cause des grandes commoditez
arrivans journellement en icelle par la rivire de Seine, trouble,
indispose par les immundicitez coulans de la rivire de Bivre,
tueries, escorcheries, tanneries, megisseries, teinturies, trempis du
poisson sec et sall, vrayes sources des maladies dont elle a est et
est  present afflige, des dix parts du peuple les neuf ne beuvans
et ne se servans d'autre eaue que de la dite rivire pour paistrir le
pain, laver le linge et autres necessitez domestiques;  quoy, comme
aussi  la grande chert des cuirs et mauvaise prparation d'iceux,
il est trs facile de remedier, faisant couler la rivire de Bivre
depuis la porte Sainct-Victor par un aqueduct sous terrain le long
des fossez de la ville jusques  la porte de Nesle, establissant sur
la pante de dehors des dits fossez les dites tueries, escorcheries,
tanneries, megisseries, taintureries, trempis du poisson sec et sal,
dont s'ensuivront plusieurs grandes commoditez qui ne se peuvent avoir
par autre meilleur et asseur moyen:

Premirement, la conservation de la rivire de Seine par le detour des
immundicitez de la rivire de Bivre du dessus de la ville, sans aucune
incommodit des faux-bourgs Sainct-Victor et Sainct-Marcel-lez-Paris;

La conservation des dits faux-bourgs Sainct-Victor et Sainct-Marcel
durant les grandes inondations de la rivire de Bivre, par la
descharge d'icelle eslongne des dits faux-bourgs, capacit du dit
aqueduct et fossez de la ville;

La conservation des ponts, transports des denres par le montage et
avalage des bateaux le long des dits fossez par le dit aqueduct durant
les grandes eaux, impossible par la Seine  cause de la bassesse des
ponts;

La conjonction et transport hors la ville des eaux des tueries,
tanneries, escorcheries, megisseries, teintureries, trempis de poisson
sec et sall, nettoyement de leurs ordures, par le facile transport
d'icelles s voiries dans des tonneaux, par le moyen des bateaux
entrans et sortans du dit aqueduct en la rivire;

L'execution des ordonnances et arrests de la cour touchant les
tanneries, pour remedier  la grande chert et mauvaise preparation
des cuirs, dechet d'iceux, faute d'icelles s Pas-Bas, Lorraine,
Allemagne, qui nous renvoyent et vendent cherement les pires et gardent
les meilleurs;

La perte de l'escorce de nos taillis recouverte, qui est le vray
tan, par le debit, employ s dites tanneries, comme aussi du sel de
saline, trs propre pour la preparation des cuirs, dont la rivire est
grandement infecte et le poisson gat;

La construction des moulins  tan par le moyen du vent,  la faon
de Hollande, ou par le moyen d'un cheval, attendu la facilit de la
construction d'iceux.

Lieu seul plus proche de la ville et des eaux pour l'execution des
ordonnances et arrests de la cour, aucune incommodit n'en pouvant
arriver,  cause de la conjonction des dites tueries, escorcheries,
tanneries, megisseries et trempis de saline, et facilit du nettoyement
de leurs immundicitez par basteaux, rapidit, pante, profondeur et
voulte du dit aqueduct, hauteur des murs de la ville.

Bref, lieu seul en l'Europe, auquel l'abatis des bestes, l'eau, le
tan, le nombre d'artisans (moyennant la franchise), le grand et prompt
debit de cuirs, sont en la plus apparente commodit.




_La permission aux servantes de coucher avec leurs maistres. Ensemble
l'arrest de la part de leurs maistresses. In-8. S. L. ni D._


C'estoit au temps, au sicle, en la dure, en l'egire, en l'olympiade,
au cercle, en l'anne, au mois, au jour, en la minute et sur les sept
heures du matin, c'est--dire vendredy dernier, que les servantes,
chambrires, filles de chambre, damoiselles de deux jours, suivantes,
s'assemblrent en la place auguste, renomme et authentique du
Pilory-des-Halles, pour l consulter aux affaires de leur republique,
disposer de tout ce qui appartenoit au bien de leur police, regler et
mettre un ordre parmy la confusion de leur estat.

De tous costez arrivrent servantes petites et grandes, vieilles et
jeunes, de chambre et de cuisine, recommanderesses[227], nourrices,
filles  tout faire. L presidoit (comme maistresse passe ds
long-temps en l'art de recoudre le pucellage) belle, admirable et
excellentissime dame Avoye, de son temps le passe-partout[228] de
la cour, la haguene des courtisans, l'arrire-boutique du regiment
des gardes, le reconfort des Suisses, et maintenant, faute d'autre
besongne, la doctrine, enseignement, et la science des autres,
l'instruction des jeunes, le truchement des nouvelles venus et le
reservoir de tout ce qu'on peut esperer, chercher, inventer de nouveau,
en matire d'amour.

     [Note 227: Femmes qui avoient permission de tenir une sorte de
     bureau d'adresse o les servantes et nourrices venoient _se
     recommander_ et chercher condition. Par dclaration du roi
     enregistre le 14 fvrier 1715, le lieutenant de police devoit
     connotre de ce qui les concernoit.--Le mot de _recommanderesse_
     est l'un de ceux qui sont soumis  l'approbation des _Grands jours
     de l'loquence franoise_, d'aprs le _Rle des presentations_,
     etc., pice publie dans notre tome 1er (p. 137), et que nous
     avons appris depuis avoir t attribue par Pellisson (_Hist. de
     l'Acad. fran._, t. 1er, p. 67)  Sorel, qui, de son ct, s'en
     dfendit fort dans son _Discours sur l'Acadmie franoise_ (1654,
     in-12).]

     [Note 228: Auparavant, pour exprimer la mme chose, on avoit dit
     _passe-fillon_. C'toit, et pour cause, le surnom donn  une
     femme de Lyon qui fut la matresse de Louis XI. (V. la _Chronique
     scandaleuse_.) Ce mot, dont le nom de la Fillon, fameuse
     courtisane de la Rgence, ne nous semble tre qu'un diminutif, se
     retrouve, du moins pour le sens, dans celui de _passe-lacet_, qui
     court encore les coulisses de l'Opra.]

Elle est assise sur un trepied comme quelque sibille Cumeue; aprs
avoir touss, rot, crach, emeunti, mouch, regardant la noble
compagnie qui l'environnoit:

Mes bonnes gens, dit-elle, puisque nous nous sommes si heureusement
assemblez ce jourd'hui, je trouve  propos, cependant que les
harangres, poissonnires, auront ouvert leurs mannequins et mis leurs
maquereaux en vente, que nous songions  nos affaires et donnions
ordre au retablissement de nostre ancienne fortune. Vous me cognoissez
toutes pour l'unique clairvoyante de Paris; je say et cognois toutes
les bonnes maisons, je vous y peux placer quant bon me semble, et vous
trouver des conditions  centaines; et partant je vous prie de prendre
garde aux choses qu'il faut que vous fassiez pour avoir tousjours de
l'argent en bourse et vous entretenir honorablement.

Il faut premirement savoir l'art de desguiser son parler, un visage
simple, doux et complaisant, feindre estre devote, et de n'y pas
songer, et aussi s'acquerir l'amiti de tout le monde; mais le noeud
de la besongne, et le ressort de toute l'horloge, est soubs main de
courtiser le maistre de la maison au deceu de la maistresse, et de
gaigner ses bonnes graces. C'est o il faut pener, suer, travailler
jour et nuict, parce que, quant vous estes venus en ce point, vous
avez tout et ne manquez de rien; vous avez argent, hauts collets,
cotillon, chemises, frottoirs et tout l'attirail de l'amour. Que si les
femmes jalouses de leurs maris vous battent, frappent, interrompent,
empeschent, ayent l'oeil ouvert, vous souponnent, ou autrement, faudra
faire les chatemites, les devotes par contenance, attester le ciel et
la terre que ce qu'on vous impose est faux. Mais, afin de ne broncher
en une matire si plausible, voicy une ordonnance (elle tira un papier
de sa pochette) par laquelle vous cognoistrez ce que vous aurez  faire.

       *       *       *       *       *

_Ordonnance de dame Avoye, enjoignant  toutes servantes, chambrires,
filles de chambre, damoiselles suivantes, de coucher avec leurs
maistres._

Veu et consider les profits, emoluments, richesses et exemptions qui
arrivent continuellement aux servantes de la hantise leurs maistres,
il est estroictement command ausdites servantes, tant de chambre, de
cuisine que de garderobe, d'espier l'heure que leurs maistresses ne
seront au logis, et d'aller au cabinet de leurs maistres les caresser,
chatouiller, amadoer, attraire, enflammer jusques  ce qu'il s'ensuive
action copulative _et simbolizambula_. Que si, par la conjonction
diverses fois reitere, il advient enfleure hidropise, eslargissement
de ventre, accroissement de boyaux, pieds-neufs[229], grossesse, etc.,
seront tenues lesdites servantes de faire la nique  leurs maistresses,
comme la servante d'Abraham  Sara, demanderont pension, reparation
d'honneur, mariage,  leur maistre, encor que l'enfant appartienne
 quelque clerc, cocher ou vallet d'estable[230]; et, aprs s'estre
gaillardement resjoies et donn du bon temps, elles se retireront avec
cent escus ou quatre cens livres, mettront leur enfant en nourrice, et
tiendront par aprs boutique ouverte  tout le monde. Telle est nostre
volont en dernier ressort, contre laquelle il n'y a point d'appel.
Faict le jour et an que dessus, aussi matin que vous voudrez.

     [Note 229: Faire _pieds-neufs_, c'toit accoucher. Gargamelle,
     dit Rabelais (liv. 1er, ch. 7), commena se porter mal du bas,
     dont Grangousier se leva dessus l'herbe... pensant que ce feust
     mal d'enfant..., et qu'en brief elle feroit _pieds neufs_. Des
     Perriers donne une variante de cette locution. Il envoye, dit-il,
     sa fille aisne... chez une de leurs tantes, sous couleur de
     maladie... et ce en attendant que les _petits pieds_ sortissent.
     _Contes et joyeux devis_, Amsterdam, 1735, in-12, t. 1er, p. 58.]

     [Note 230: V. _la Confrance des servantes de Paris_, dans notre
     tome 1er, p. 320.]

Vramy voire! dit une grosse servante de la ru Sainct-Honor qui a
desj jou deux fois du mannequin  basse marche[231], vous nous la
baillez belle avec vostre ordonnance! Croyez-vous que nous ayons
attendu jusqu'icy? De ma part, je veux bien qu'on sache que je suis
en un logis o veritablement je ne gaigne pas grand gaige; mais en
recompense je vais au march. Depuis deux ans je me suis fait enfler le
ventre deux fois par nos laquais, qui jount assez bien de la flutte,
et si ay bien eu l'industrie de donner les enfans  nostre maistre. Il
est vray que la maistresse n'en sait rien, et que pour accoucher j'ay
faict semblant d'aller en mon pays; mais il n'est que d'enfourner quand
la paste est leve.

     [Note 231: Cette expression est aussi employe par Rabelais (liv.
     2, ch. 21), et de manire  nous convaincre qu'il y est fait
     allusion, non pas, comme le pense Le Duchat, au mannequin mobile
     et pliant des peintres, mais  quelque instrument de musique dont
     se servoient les mntriers, et qui, venu d'Italie, devoit son nom
     au manche (_manico_) dont toit muni.]

Une brunette d'auprs de la porte de Sainct-Victor, qui le faisoit
autrefois  ceux qu'elle rencontroit, et maintenant le faict  tous
venans, allonge le col et commence  dire: Pour moy, je suis d'une
humeur que j'ayme mieux le futur que le pass, et la besongne  faire
que celle qui est faicte, et ne suis pas si folle comme une esvente
de nostre quartier, laquelle, ayant donn l'heure et le mot du guet 
un honorable et authentique savetier qui la poursuivoit d'amour, aprs
l'avoir faict despouiller et mettre entre deux draps, elle enferma ses
habits et sa chemise dans un coffre et fit entrer deux soldats, ou
pour mieux dire deux fillous et macquereaux, et fallut que le pauvre
savetier prit la fuitte nud comme un ver, n'ayant rien que le tirepied
en escharpe.

--De ma part, je trouvay ceste action mauvaise; et, toutes les fois que
nostre maistre est venu en ma garde-robbe, si j'eusse cri au secours
ou que je luy eusse faict tel affront, c'estoit perdre l'usufruit que
j'en ay receu depuis.

--Pour mon particulier, dict une saffrette[232] de la ru de Bivre
qui travaille derrire les tapisseries[233], je suis bien aise quand
ma maistresse est dehors, car je n'ayme point  coucher toute seule,
et est assez facile de juger en mon visage que je suis misericordieuse
et que j'ayme mieux loger les nuds que de les laisser refroidir 
ma porte; je leur laisse manger leur souppe dans mon escuelle, et
preste le mien  ceux qui me le demandent. Mais je suis malheureuse
en fricasse, car encore ceste nuict mon maistre s'est lev, feignant
d'avoir un cours de ventre, et  peine a-t-il est acroquill sur moy,
que la maistresse est venue et nous a trouvs brimbalant. J'ay bien
peur qu'on m'oste le demy-ceint d'argent[234] que j'avois eu, et qu'on
ne me donne la porte pour recompense.

     [Note 232: Mot encore employ par Rabelais (liv. 4, ch. 51).
     C'est le fminin de _saffre_, gourmand, glouton; mais il signifie
     plutt ici _friande_. Oudin donne le mme sens  _savouret_,
     _savourette_.]

     [Note 233: C'est--dire derrire les Gobelins.]

     [Note 234: V. encore _la Confrance des servantes...._, dans notre
     tome 1er, p. 317, note.]

Par la mercy de ma vie! dit la grosse Magdelon de la rue
Sainct-Jacques, voil bien comme il faut pondre! Que ne regardez-vous
 vos affaires de plus prs? ne savez-vous pas que les femmes sont
jalouses de leurs maris, et qu'ils n'osent trancher une esclanche
sans leur en donner le jus? J'ay un maistre que je gouverne mieux que
cela; il est vray qu'il ressemble aux poreaux: il a la teste blanche,
mais il a aussi la queue verte[235]. Je say prendre mon temps 
propos: sur les montes, dans l'antichambre, dans son estude, il y a
tousjours quelque petit coup en passant.--J'ay mieux faict, dit une
bavolette[236] qui demeure en la rue Sainct-Anthoine: pour oster tout
soupon de ma maistresse, je luy ay dit que mon maistre me poursuivoit
 outrance et que je m'en voulois aller, et, soubs cette feintise,
nous faisons des coups fourrez. J'ay desj gaign plus de vingt escus
depuis deux mois, et outre tout cela je ne laisse point de me faire
fourbir  un jeune clerc qui demeure chez nous.

     [Note 235: Ceci prouve qu'un _mot_ de la fameuse pice du
     _Demi-Monde_ dit aux rptitions, mme  la dernire, qui fut
     publique, mais supprim aux reprsentations, n'avoit pas mme pour
     soi une bien frache nouveaut.]

     [Note 236: Le _bas-volet_ ou _bas-voilet_ toit la coiffure des
     paysannes des environs de Paris. Le nom qu'on donne  celle-ci
     leur en venoit. On disoit indistinctement une _bavolette_ ou un
     _bavolet_, comme Bois-Robert:

       Loin de la cour je me contente
       D'aimer un petit _bavolet_.]

--Mon maistre n'est que chaudronnier, dit la petite Janne, mais il
sait bien adjouster la pice au trou, et croy qu'il n'y a homme qui
sache mieux mettre un pied  une marmitte que luy. Il me charge tout
au contraire des chevaux et des asnes, qui ne portent que sur le dos;
mais il me charge sur le devant et j'en porte mieux.

--Lorsque mon maistre est absent, dit Jacqueline, la fille de chambre
d'un marchand du pont Nostre-Dame, je ressemble  une statue, et ceux
qui me verroient pourroient dire que je suis comme Andromde: je
n'aspire que sa venue, car je ne puis tirer vent de ma pice si je ne
la mets en perce.

L-dessus Margot la fine, qui tenoit un panier  son bras, se lve: On
dit bien vray, dit-elle, que les hommes nagent mieux que les femmes,
car ils ont deux vessies au bas du ventre; mais quand je suis avec mon
maistre, qui est procureur du Chastelet, il me semble qu'il nage, et
moy aussi, tant nous nous roulons avec contentement l'un sur l'autre,
et ma maistresse a beau dire, en despit d'elle je le feray, y deuss-je
demeurer embourbe jusques aux oreilles.

--Pour moy, dit Alison, je crois que mon... vous m'entendez bien, est
tout plein de cirons, car plus je le gratte, plus il me demange, et
suis resolue doresnavant de me faire esventer par mon maistre: il a une
bonne queue de renard. A tout le moins m'ostera-il la demangeson. Il
est vray que je ressemble  terre de marets: il y enfoncera jusques au
ventre, mais il n'importe.

A peine achevoit-elle ces mots qu'on fit un grand bruit  la porte.
Trois ou quatre vieilles megres arrivent avec un papier en leur main,
signifiant de la part des maistresses  l'assemble qu'elle eust
promptement  se retirer. L'arrest portoit ces mots:

       *       *       *       *       *

     _Arrest intervenu de la part des maistresses._

     Nous, damoiselles crottes, bourgeoises  petit chaperon,
     femmes maries, vieilles sempiternelles, fiances, et
     generalement toutes appetans copulation, enjoignons aux
     servantes de se departir de coucher avec nos maris, sur peines
     d'estre frottes, chasses, emprisonnes, testonnes, battues,
     pelaudes, estrilles, mal menes, despoilles d'habits, etc.,
     ayant interest qu'on ne vienne pas manger nostre viande, ny
     cuire en nostre four.

Dame Avoye avoit quelque chose  respondre l-dessus; mais elle remit
le tout  vendredy prochain.




_La Muse infortune contre les froids amis du temps._

M. DC. XXIIII.

In-8.

     [Note 237: Le pote Vauquelin des Yveteaux, dont M. P. Blanchemain
     a runi pour la premire fois les _Oeuvres potiques_ (Paris,
     Aubry, 1854, gr. in-8), n'avoit t que deux ans, de 1609 
     1611, prcepteur de Louis XIII; mais il avoit conserv du crdit
      la cour.--Cette pice, qui tmoigne de l'ide qu'on avoit
     de sa puissance, mme dans sa retraite, et qui n'est pas, par
     consquent, indiffrente pour sa biographie, n'a t connue
     ni de M. P. Blanchemain, ni de M. J. Pichon dans ses _Notices
     biographiques et littraires sur la vie et les ouvrages de Jean
     Vauquelin de la Fresnaye et Nicolas Vauquelin des Yveteaux_,
     Paris, Techener, 1846, in-8.]


_A Monsieur des Yveteaux, precepteur du Roi._[237]


ODE.

  H quoy! des Yveteaux, n'est-ce pas un grand fait
  Qu'un pote ignorant, un rimeur imparfait,
        Trouve ce qu'il dsire,
  Et que le vray pote, en ce mal-heureux temps,
        Languit en son bien-dire,
  Comme la fleur seche au declin du printemps!

  Que les moins relevs et les plus tard venus
  Sont les plus en fortune et les mieux recogneus
        De biens et de loange;
  Et qu'estant le savoir en l'oubliance mis,
        Et le prix dans la fange,
  L'erreur est au Pactole, ayant de bons amys!

  Est-ce honte ou forfait de tesmoigner aux roys
  Qui sont les bons esprits, qui sont les bonnes voix
        Dignes de leurs merveilles!
  Les cygnes verront-ils,  faute de secours,
        Preferer les corneilles!
  L'or, cedant  la paille, aura-t-il moins de cours!

  Faut-il abandonner et les roys et leur cour!
  Faut-il chercher loing d'eux un moins noble sejour
        Pour avoir de la gloire!
  Et pour estre en lumire (accident nompareil,
        Hideux  la mmoire!)
  Faut-il aimer l'ombrage en fuyant le soleil!

  O le barbare sicle in-experiment!
  Qu'en diront les mieux nays de la posterit!
        Car tousjours la froidure
  Ne blanchit la campagne, et tousjours les frimas
        Ne gastent la verdure:
  C'est une loy d'en haut qui respond ici-bas.

  Quand l'orage est pass l'on void rire les airs;
  Quand la tempeste cesse on void flamber les mers
        Soubs les frres d'Heleine.
  On pourra voir de mesme un temps comme jadis,
        O la saincte neufvaine
  Aura pour nostre enfer un heureux paradis.

  Que les hommes sont froids! qu'ils ont peu de vouloir!
  Ha! que leur amiti se fait bien peu valoir
        Au climat o nous sommes!
  Les bois et les rochers ont plus de sentiment
        Aujourd'huy que les hommes:
  La chose qui leur touche est leur seul lment.

  Ceux qui vers l'Amerique ont la zone sur eux
  Ont plus d'humanit dix mille fois, et ceux
        Que l'amant d'Orithie
  Fait marcher dessus l'onde avecques leurs maisons,
        Es plaines de Scythie,
  O l'hiver a tousjours l'empire des saisons.

  L'un ne veut dire un mot quand il en est pri;
  L'autre en vous obligeant veut estre appari[238]
        D'un homme de creance;
  L'autre met en priv la gloire sur les rangs,
        Mais il est au silence,
  Et prest  s'en desdire estant devant les grands.

  L'un dessus la monte en bas vous cherira,
  Qui dans la chambre en haut ne vous regardera;
        L'autre avec du langage
  Vous dira, le priant, qu'obeissant  Mars
        On parle d'un voyage,
  Et que l'heure n'est propre  maintenir les arts.

  L'autre, faisant l'habile aux choses de la court,
  Mettra devant les yeux que l'argent est bien court
        Pour en donner aux muses.
  Les museaux neantmoins en ont plus qu'il ne faut;
        Mais c'est le temps des buses,
  Qui met les esperviers et leur chasse en deffaut.

  Les rois ont en l'esprit (digne de grands objets)
  Les affaires d'Estat; mais les autres subjects
        N'obligeant leur memoire,
  C'est aux inferieurs  leur r'amenteveoir
        En faveur de leur gloire,
  Comme au nom de la muse ils le firent savoir.

  Ronsard vivoit alors, Saincte-Marthe et Baf,
  Et Garnier, et Belleau qui parut si naf;
        Et toutesfois Desportes,
  De Charles de Vallois, estant bien jeune encor,
        En de telles escortes,
  Eut pour son Rodomont huict cents couronnes d'or[239].

  Je le tiens de luy-mesme, et qu'il eut de Henry,
  Dont il estoit alors le pote favori,
        Dix mille escus pour faire
  Que ses premiers labeurs honorassent le jour
        Sous la bannire claire[240]
  Et desous les blasons de Vnus et d'Amour.

  O le bel age d'or aux effets inois!
  Capable de regner au regne de Louys
        Victorieux et juste!
  Comme roy meritant et la gloire et le nom
        De l'empereur Auguste,
  En Mecnes plus riche, et non pas en renom.

  Mecnes genereux, qui n'eussent veu jamais
  Un pote vingt ans suer aprs les faits
        Des rois sans recompense.
  Tairay-je ou puniray-je aux sicles advenir,
        Maintenant que la France
  A de ce qu'elle estoit perdu le souvenir?

  Comme je blanchiroy, par debvoir engag,
  Les hommes de vertu qui m'auraient oblig,
        Noirciray-je de mesme
  Ceux qui de la vertu ne daignent faire cas?
        Plein de colre extrme
  Envoiray-je leurs noms au fleuve du trespas?

  Jupiter nous enseigne, en retenant ses feus,
  Que le patienter en un coeur genereux
        Se donne la victoire.
  Ainsi, des Yveteaux, nous patienterons;
        Mais l'oseray-je croire?
  Et l'estimerez-vous que ce bien nous aurons?

  Il est trs difficile; en cour on n'aime plus
  Ces vers ronsardisez, que l'on dit superflus,
        Et de la vieille guerre.
  Les bois et les forts y perdent leurs valeurs;
        On n'y veut qu'un parterre
  Sans fueille et sans ombrage esmaill de couleurs.

  Il faut que le bon mot y glisse dans les vers,
  Comme fait la chenille entre les rameaux vers,
        Et forcer la nature,
  Ou que, tournant le dos  la veine des Grecs,
        On batte la mesure
  Des chantres espagnols quand ils font leurs regrets.

  En may, les rossignols desgoisant leurs chansons,
  Ne peuvent imitter la gorge des pinons;
        Un luth, ou je me trompe,
  Ne sait du flageolet ensuivre les accords,
        Ni moins l'air d'une trompe
  Dont un lacquais se joe  la porte en dehors.

  Voil ce que j'en dis  la barbe de tous,
  Et, le disant ainsi, je prens cong de vous,
        Digne maistre du maistre.
  Des peuples de la France et du plus grand des rois;
        Qui sauront jamais estre
  Du levant au couchant pour y faire des loix.

  Vous estes un bon juge au fait des bons escrits,
  L'on n'y peut contredire, et n'avez point de prix
        A les mettre en usage.
  Vostre plume, o Cesar apprend  se regler[241],
        En donne tesmoignage.
  C'est pourquoy je vous parle avant que de cingler.

  Adieu! la nef est preste; elle est dessus le bord,
  Attendant, pour lui faire abandonner le port,
        Que l'arondelle chante;
  Et rien ne l'en sauroit empescher nullement
        Qu'une lettre-patente,
  O je suis recogneu d'un entretennement:

  Car de languir ici, me tuant jour et nuict,
  En despensant le mien, sans tirer aucun fruict
        De mes veilles perdus,
  Seroit estre abus par une illusion,
        N'embrassant que des nus,
  Comme l'on nous a dit que faisoit Ixion.

                                               GARNIER[242].

     [Note 238: _Accoupl_, _doubl_. Dans ce sens, on avoit le
     substantif _appariation_. V. Montaigne, liv. 2, ch. 12.]

     [Note 239: Son _Rodomont_, autre imitation (de l'Arioste) qui
     n'a gure plus de sept cents vers, lui toit pay plus de 800
     cus d'or, de ces cus dits _ la couronne_: plus d'un cu par
     vers. Sainte-Beuve, _Tableau historique et critique de la posie
     franaise au XVIe sicle_, Paris, Charpentier, 1843, in-12, p. 423
     (art. sur Desportes).]

     [Note 240: Brossette mentionne, dans une de ses notes sur la
     _satire 4e_ de Regnier, ce passage de _la Muse infortune_, qu'il
     dit tre confirm par Colletet. Ainsi, selon lui, il est certain
     que Henri III donna  Desportes dix mille cus d'argent comptant
     pour mettre au jour un trs petit nombre de sonnets. Balzac,
     dans un de ses _Entretiens_, numre les dons que Desportes reut
     en rcompense de ses posies, sans oublier l'abbaye dont M. de
     Joyeuse le gratifia pour un sonnet; et il ajoute: Dans cette mme
     cour o l'on exeroit de ces libralits et o l'on faisoit de ces
     fortunes, plusieurs potes toient morts de faim, sans compter les
     orateurs et les historiens, dont le destin ne fut pas meilleur.
     Dans la mme cour, Torquato Tasso a eu besoin d'un cu, et l'a
     demand par aumne  une dame de sa connoissance. Il rapporta en
     Italie l'habillement qu'il avoit apport en France aprs y avoir
     fait un an de sjour, et toutesfois je m'assure qu'il n'y a point
     de stance de Torquato Tasso qui ne vaille autant pour le moins
     que le sonnet qui valut une abbaye. Concluons que l'exemple de
     M. Desportes est un dangereux exemple; qu'il a bien caus du mal
      la nation des potes; qu'il a bien fait faire des sonnets et
     des lgies  faux, bien fait perdre des rimes et des mesures. Ce
     loisir de dix mille escus de rente est un cueil contre lequel les
     esprances de dix mille potes se sont brises. C'est un prodige
     de ce temps-l, c'est un des miracles de Henri III, et vous
     m'avouerez que les miracles ne doivent pas tre tirez en exemple.]

     [Note 241: C'est de l'_Institution du Prince_, ptre didactique
     ddie par des Yveteaux  monseigneur le duc de Vendme, dont
     il avoit d'abord t le prcepteur, que le pote veut parler.
     Elle fut publie pour la premire fois  Paris, 1604, in-4. M.
     P. Blanchemain en a fait la premire pice de son dition de Des
     Yveteaux. Elle commence par ce vers, qui rappelle le prnom du
     jeune prince  qui elle est adresse et qui explique ce qu'on lit
     ici:

       Csar, fils de Henri, le miracle du monde.

     Aprs la mort de Louis XIII, Des Yveteaux, qui esproit sans doute
     devenir prcepteur du fils comme il l'avoit t du pre, crivit
      l'intention du jeune Louis XIV une _Institution du Prince_,
     en prose, de laquelle il ne retira aucun des avantages qu'il
     esproit, et qu'il ne fit pas mme imprimer. M. Blanchemain l'a
     donne d'aprs un manuscrit de la Bibliothque impriale.]

     [Note 242: Brossette, dans la note cite tout  l'heure, l'appelle
     Claude Garnier, et il faut voir, par consquent, en lui, le
     pote famlique qui fit alors sous ce nom tant de congratulations
     rimes pour toutes portes de circonstances: _Discours au Roy_;
     _Ode pindarique sur la naissance du Dauphin_, en 38 strophes,
     anti-strophes et podes; _Ode pindarique  la Royne_; _lgie
      la Royne_; _Chant de rjouissance en la neuvime anne de la
     rduction de Paris_;--pices recueillies toutes sous le titre de
     _les Royales couches ou les naissances de Monsieur le Dauphin
     et de Madame, composes en vers franois_ par Claude Garnier,
     Parisien..., Paris, Abel L'Angelier, 1606, in-8. Il faut ajouter
      ce volume, trs rare, d'abord un pome en 4 chants intitul
     _l'Amour victorieux_, puis le _Livre de la Franciade,  la suite
     de celle de Ronsard_, par Cl. Garnier, Parisien, 1604, in-8;
     quelques vers insrs dans le volume qui a pour titre: _le Temple
     d'honneur, o sont compris les plus beaux et hroques vers de
     ce temps non encore veus et imprims sur la mort de Florimond
     d'Ardres..._ Paris, 1622; et enfin une pice qui rentre dans le
     genre des premires et de celle que nous donnons ici. Elle a pour
     titre: _Pangyrique sur la promotion de monseigneur le prsident
     Sguier  la dignit de garde des sceaux, ddi au Roy_, par
     Garnier, Paris, 1633, in-8. La date de cette pice, comme dj
     celle de 1624 que porte _la Muse infortune_, prouve qu'on s'est
     tromp, dans toutes les biographies potiques, lorsqu'on a fait
     mourir notre pote en 1616. On se fondoit sur ce que, aprs 1615,
     poque o, selon Beauchamps, il fit reprsenter une pastorale, on
     n'avoit plus vu rien parotre de lui. Cette note bibliographique,
     en mme temps qu'elle compltera la liste de ses oeuvres, lui
     servira donc de certificat de vie pour plus de dix-sept annes.]

       *       *       *       *       *

_A Monsieur de Belin, escuyer de la feu reyne Marguerite._

  O Belin! quels effects! en quels temps sommes-nous!
  L'ignorance a la palme, elle a toute la gloire:
  La corneille  chanter se donne la victoire,
  Et le cigne est en cour  l'oreille moins doux.
  Quand Ronsard reviendroit, il iroit au dessous
  Des escrivains du temps, et le chantre de Loire,
  Et ces autres mignons des Filles de memoire,
  Desportes et Garnier, dont ils se gaussent tous.
  Qui n'habite au pays de la Samaritaine,
  Il est nomm barbare, eust-il meilleure veine
  Que le meilleur des Grecs. Quiconque y fait sejour,
  Fust-il comme un Cherille, ignorant  merveille,
  On en fait un miracle. En ce temps,  la cour,
  Voil comme pour cigne on volle pour corneille.

                                                    GARNIER.




_Remontrance aux nouveaux mariez et maries et ceux qui desirent de
l'estre, ensemble pour cognoistre les humeurs des femmes, trouves dans
le cabinet d'une femme aprs sa mort. Sur l'imprim  Troyes, chez Jean
Oudot._

M. DC. XXXXIIII.

In-8.


_Deux choses desplaisent_:

Rire souvent, et parler superbement.

_Deux choses sont mauvaises_:

Estre vaincu de ses ennemis, estre surmont en bien-fait de ses amis.

_Deux sortes de larmes aux yeux des femmes_:

Les unes de douleur, et les autres de finesse et tromperie.

_Trois choses belles et agreables_:

La concorde entre les frres, l'amiti entre les voisins, et l'amour
entre l'homme et sa femme.

_Trois choses sont desagreables_:

Un pauvre superbe, un riche menteur, et un vieillard lascif et
des-honneste.

_Trois choses sont dignes de compassion_:

Un pauvre soldat estropiat, un sage mepris, et celuy qui se destourne
de son chemin.

_Il se faut souvenir de trois choses_:

Des commandemens de Dieu, du bienfait de ses amis, et des trespassez
qui ont fait du bien.

_Trois choses contentent l'homme_:

Estre sain, beau et prudent.

_A trois personnes faut dire verit_:

Au confesseur, au medecin et  l'advocat.

_Trois choses difficiles  supporter_:

Attendre quelqu'un qui ne vient point, estre au lict ne pouvant dormir,
et servir sans guerdon et recompense.

_On trouve trois choses qu'on ne voudroit point trouver_:

Les souliers rompus, un serviteur vilain, et femme lubrique.

_De grande depense sont trois choses_:

Amour des femmes qui toujours demandent, caresses des chiens, et
invist[243] d'hostes.

     [Note 243: Pour _invitation_.]

_La fille  marier trois choses doit avoir_:

Qu'elle soit belle, bien ne, et instruite aux bonnes moeurs.

_Trois choses necessaires pour entretenir un amy_:

L'honorer en sa presence, le loer en son absence, et le secourir au
besoin.

_Trois choses resjoussent l'homme_:

Estre en la grace de Dieu, parler de Dieu, et penser  Dieu.

_A trois choses on doit obeyr_:

A la parole de Dieu,  ceux qui conseillent le bien, et aux
commandemens du pre et de la mre.

_Trois choses doit avoir le pecheur_:

Contrition de coeur, confession de bouche, et satisfaction d'oeuvre.

_Un bon chapon requiert trois choses_:

Bien gras, bien cuit, et un bon compagnon qui ait bon appetit.

_Trois qualitez doit avoir le bon vin_:

Bon de saveur, beau de couleur, et qu'il resjousse l'esprit.

_Trois qualitez au bon soldat_:

Plein de courage, adroit aux armes, et patient  la fatigue.

_Quatre choses ne te doivent estre fascheuses_:

Te marier legitimement; aller  l'estude, ayder  celuy qui est
oppress, et ne delaisser celuy qui se convertit de sa mauvaise vie.

_Quatre choses sont bonnes en un logis_:

Bonne chemine, bonne gelinire, bon chat, et une bonne femme.

_Quatre choses nuisent au logis_:

Un degr rompu, un serviteur amoureux, une chemine fumeuse et une
femme de mauvaise vie.

_On ne se doit vanter de quatre choses_:

D'avoir du bon vin, du bon formage, une belle femme, et d'avoir force
pistoles.

_Quatre choses doit avoir un comedien_:

La hardiesse, se plaire  ce qu'il dit, estre savant, et avoir l'usage.

_On ne doit prester quatre choses_:

Un bon cheval, une femme loyale, un serviteur fidle, et une belle
armure.

_Quatre choses crient vengeance devant Dieu_:

Espandre le sang innocent[244], opprimer les pauvres, pecher contre
nature, et retenir le salaire des serviteurs.

     [Note 244: Dans les comdies pieuses de ce temps-l, s'il
     s'agissoit, comme ici, du sang de quelque innocent _criant
     vengeance_, par exemple du sang d'Abel, on trouvoit moyen de
     mettre la chose en action. Voici ce que Tallemant fait raconter
      ce sujet par Bois-Robert (_Historiettes_, dit. in-12, t. 3,
     p. 142): Il dit que, de ce temps-l, on s'avisa de jouer dans
     un quartier de Rouen une tragdie de _la Mort d'Abel_. Une femme
     vint prier que son fils en ft, et qu'elle fourniroit ce qu'on
     voudroit. Tous les personnages toient donns; cependant les
     offres toient grandes. On s'avisa de lui donner le personnage
     du _Sang d'Abel_. On le mit dans un porte-manteau de satin rouge
     cramoisi; on le rouloit de derrire le thtre, et il crioit:
     _Vengeance! vengeance!_]

_Quatre choses sont inestimables_:

Sagesse, sant, libert, et vertu.

_Quatre choses arrivent sans y penser_:

Ennemis, pechez, ans, et debtes.

_Quatre choses sont meilleures vieilles que nouvelles_:

Vin vieil, formage vieil, vieil huille, et vieil amy.

_Garde-toi de quatre choses_:

De faim, de feu, de rivire, et de mauvaise femme.

_Quatre choses sont bonnes_:

Un oeuf d'une heure, un pain d'un jour, chair d'un an, et vin de deux.

_Quatre choses desire la fille  marier_:

Avoir un beau mary, du bien  son desir, avoir de beaux enfans, et
estre maistresse en l'opinion.

_Le mary souhaite quatre choses_:

Richesse  suffisance, parfaite conscience, continuel repos, et plaisir
d'ame et de corps.

_Le pre doit procurer quatre choses  son fils_:

Le faire instruire aux bonnes moeurs, luy faire apprendre ung mestier,
le reduire  son obeyssance, et le chastier mediocrement.

_L'enfant doit quatre choses au pre_:

Honneur et respect, luy obeyr en bien faisant, ne le provoquer 
courroux, et procurer le bien et utilit de la maison.

_Quatre choses doit faire un mary  sa femme_:

La tenir en crainte, la maintenir en sant de l'ame et du corps, luy
porter amour, et l'habiller honnestement.

_Quatre choses doit faire la femme  son mary_:

L'aymer avec plaisir et patience, ne lui respondre point quand il est
fasch, le tenir en bon regime de vivre, et le tenir net.

_Quatre choses doit avoir uns fille_:

Sobre en son manger, propre en habits, modeste en parler, et grave 
marcher.

_La femme doit avoir quatre qualits_:

Honneste en son alleure, soigneuse de son mesnage, devote en l'eglise,
et obeyssante  son mary.

_Quatre choses doivent avoir l'homme et la femme envers Dieu_:

Foy, esperance, charit, humilit.

_Quatre fins dernires de l'homme_:

La mort, le jugement, l'enfer, et le royaume des cieux.

_Cinq choses deplaisent  Dieu_:

La langue mensongre, le sang innocent espandu, le coeur qui pense en
mal, le faux tmoignage, et celuy qui allume la discorde.

_Cinq pauvretez acquirent les chercheurs de pierre philosophale_:

Faim, froid, puanteur, travail, et fume.

_Six choses sans profit  la maison_:

Femme jeune esvente, enfans desobeyssans, serviteurs qui se mirent,
servante enceinte, bource sans argent, et geline qui ne pont point.

_Cinq choses contre nature_:

Belle femme sans amour, ville marchande sans larrons, jeunes enfans
sans gaillardise, greniers sans rats, et chiens sans puces.

_Cinq choses appauvrissent l'homme_:

La femme de mauvaise vie, hanter mauvaise compagnie, procez mal
intent, l'ivrognerie, et ne croire bon conseil.

_Neuf choses s'accordent bien ensemble_:

Bonne compagnie et le plaisir, une poste[245] et un goulu, une belle
femme et un bel habit, femme opiniastre et un baston, mauvais enfant et
les verges, avare et force argent, bon escolier et beaux livres, larron
et bonne foire, grand appetit et table bien garnie.

     [Note 245: Pour trouver un sens ici, il faut lire _toste_,
     je crois. On appeloit _toste_, et, mieux encore, _toste_ ou
     _touste_, la tranche de pain rtie qu'on mettoit au fond du
     verre, et qui restoit  celui  la sant de qui l'on buvoit, et
     qui le dernier prenoit le verre pass de main en main. Le mot
     _toast_ en vient. Dans _l'Histoyre et plaisante cronicque du petit
     Jehan de Saintr_ (dit. Guichard, p. 230, 234, 235), il est parl
     de _tostes_  l'ypocras blanc,  la pouldre de duc, etc.]

       *       *       *       *       *

_La lune et la femme legre sont d'une mesme qualit._

    La lune seroit tousjours noire
  Si le soleil ne la baisoit,
  Et la femme seroit sans gloire
  Si l'homme ne la caressoit.

    Souvent la lune entre en furie,
  Jalouse des amours des dieux,
  Et la femme, par jalousie,
  Trouble l'air, la terre et les cieux.

    La lune renverse, cruelle,
  L'esprit leger et vacillant;
  Mais il n'est si ferme cervelle
  Que la femme n'aille troublant.

    Il est bien vray qu'en contre-eschange
  Ces deux ne se suivent tousjours:
  Car tous les mois la lune change;
  La femme change tous les jours.

    La lune pleine enfle les sources
  Et les mosles des os creux;
  La femme desenfle nos bourses
  Et vuide nos os mosleux.

    La lune est fidle et n'estime
  Qu'Endimion, son bel amant;
  Mais la femme n'est qu'un abisme
  Qui n'a point d'assouvissement.

    Donc la lune, en tout peu constante,
  Est constante en fidelit;
  Mais la femme, en tout inconstante,
  Est constante en desloyaut.

    Bref, ce qui plante plus de bornes
  Et qui les fait plus differer,
  C'est que la lune porte cornes,
  Et les femmes les font porter.




_Le Tocsin des filles d'amour._

_A Paris, chez Joseph Boullerot, ru de la Calandre, prs le Palais._

M. D. C. XVIII.

In-8.


Messieurs,

Autant de frais comme de sal, autant de bond comme de vole[246],
dispos de tout sens, ainsi qu'un compteur de fagots  la
douzaine[247], de vous reciter de quoy satisfaire  vos curiositez plus
curieuses, et sachant bien qu'il estoit permis de mentir  ceux-l
qui viennent de loing, j'ay trac ces plaisantes nouvelles qui vous
serviront de cure-dent (si bon vous semble) et  telle heure qu'il vous
plaira.

     [Note 246: Terme du jeu de paume. On disoit _ bond et  vole_
     pour  tort et  travers. V. notre dition des _Caquets de
     l'Accouche_, p. 164.]

     [Note 247: Dans une factie de la mme poque, _la Querelle
     de Jean Pousse et de Jeanneton sa cousine_, qui n'est que la
     reproduction de celle qui a pour titre _la Querelle de Gautier
     Garguille et de Perine sa femme_, nous trouvons cette locution:
     Tu me comptes des fagots pour des cotterets. Or, ce qui est dit
     ici et l'expression encore employe _conter des fagots_ trouvent
     l leur origine et leur explication. Il est facile de voir que,
     pour arriver  la phrase encore en cours, il a suffi d'abrger
     la premire, d'o elle drive, et, par une quivoque naturelle
     en pareil cas, de changer l'orthographe et en mme temps le
     sens du mot _compter_. M. Quitard, qui avoit lu _la Querelle de
     Gautier Garguille..._, est tout  fait de notre avis. (_Dict. des
     proverbes_, p. 367.)]

_In primo loco_, dans l'universit de Vaugirar, quatre sophistes de
haut appareil, disputant sur la misre du monde, dont ils estoient
grandement entachez, par leurs conclusions m'ont appris que quiconque
est  son aise,  gogo, et qui est dans la paille jusques au ventre, ne
doibt estre estim pour partisan de la necessit, _aut omnino regula
fallit_.

_Secundo_, vous tiendrez pour article de foy, en forme probante,
et pass par l'alambic de mes plus fertiles curiositez, qu'il est
arriv un grand miracle dans Monceaux[248] lorsque j'estois  la
suitte de la cour. Les uns vous diront que c'est un grand bien que
la multiplication; les autres soutiendront que non, et, faisant des
argumens  boisseaux sur la pointe d'un esguille, diront, avec le
bonnet sur le coin de l'aureille: _Vel est, vel non est; aut est verum,
aut est falsum_. Ainsi ce sera un plaisant, passe-temps d'Antimmes,
qui eschauferont plus la teste que l'estomach. Revenons  nostre
matire (je ne dis pas  celle qui vous pourroit bien brider le nez),
mais  ce miracle extraordinaire de nature. Vous apprendrez donc,
Messieurs, qu'un jeune homme ne fut pas si tost mari qu'il eut une
femme, et bien davantage, car, deux jours aprs ses nopces, il trouva,
revenant de quelque visite, deux plaisans resveil-matin au chevet de
son lict, qui, luy rompant la teste plus que de coustume, attendu que
c'estoit de la faon de sa chaste femme, il en voulut avoir raison par
la justice. Donc grand debat entre les parties; mais, sur toutes leurs
contestations,  cause de la grande diligence et du grand mesnage de
la dite femme (dont le juge mesme en pouvoit discourir pertinement),
et veu l'orgueil du compagnon, l'on mit les parties hors de cour et de
procez, sauf au pauvre badin de se pourvoir par devers les rentrayeurs
pour retressir sa dite femme.

     [Note 248: Chteau situ dans le dpartement de Seine-et-Oise,
     prs de Corbeil, et qu'il faut bien se garder de confondre, comme
     on le fait souvent, avec celui dont le parc existe encore au bas
     de la butte Montmartre, prs de Batignolles. De Henri II  Louis
     XIII, la cour y fit de frquents sjours. C'est l qu'en 1567, les
     huguenots, commands par le prince de Cond, faillirent enlever
     Charles IX. Gabrielle d'Estres avoit t faite par Henri IV
     marquise de Monceaux.]

_Tertio_, estant  Soissons, j'allay loger en une hostellerie qui ne
se nomme point, o l'on estoit fort bien traict pour son argent et
o l'on n'engendroit point de melancolie; mais au reste une grande
question estoit agite  chaque quart d'heure entre la maistresse du
logis, sa fille et sa servante. Si vous estes bons coursiers, je vous
baille de bonne avoyne; si vous n'estes que des asnes, vous n'aurez
qu'une baye[249] en forme de chardons. Donc disposez de vos qualitez,
aages, noms et demeurances. Pour moy, je suis resolu de cotter dans
ces croniques boufonnesques que ces trois espces de foureaux estoient
fort avides et desireuses de pistolets. Je ne say si c'estoit  cause
que le vuide en bonne philosophie est un vice en la nature, ou si leur
contentement estoit limit  tirer plus tost au noir qu'au blanc. Quoy
que ce soit, la dite maistresse, authorise de ses propres volontez au
reffus de son mary, se rendit tellement diligente  conduire en haut
ceux qui abordoient chez elle, que la fille en avoit mal au coeur et
 la teste; si bien que, feignant la vouloir soulager de cette peine,
elle luy faisoit maintes remonstrances familires pour parvenir  ses
desseings, ausquels la servante s'opposant formellement, et d'autant
qu'elle ne pouvoit esteindre le feu de sa chemine que par l'ayde
et le secours des bons ramoneurs, elle ne fut honteuse de dire en
bonne compagnie qu'elle ne s'estoit point loe  si bon march, si
ce n'estoit soubs l'esperance des profits. Sur quoy, grand desordre
dans le dit logis, l'une prenant le pot  pisser  la main, l'autre
la marmite, l'autre la clef de la cave; et en effet querelle qui eust
est de dure si je ne fusse arriv avec mes compagnons, qui faisions
en nombre douze ou treize escuyers, sans le regiment de nos goujats,
laquelle nous fismes cesser en moins de rien, ce pendant que le maistre
du logis nous faisoit  chacun un bouillon pour nous sallarier de nos
peines, et de cecy _experto crede Roberto_.

     [Note 249: Equivoque sur le double sens du mot _baye_, qui
     signifie une sorte de fruit, et qui s'entendoit aussi alors pour
     _moquerie_, _tromperie_. Corneille a dit dans _le Menteur_ (acte
     1er, scne 6):

       . . . . . . . . On les tonne,
       On leur fait admirer les _baies_ qu'on leur donne.]

_Quarto_, pour ne rien oublier que ce qui est mis hors de mon
souvenir, suivant mon mesme stille, ma mesme intention, mes semblables
inventions, mensonges et consors, vous apprendrez que je n'eus pas
plustost recogneu que les Picardes avoient le cul plus chaud que la
teste, que je leur fis promesse de les servir le jour du jugement
si j'avois le loisir. Si bien que, sortant par la porte de derrire
et n'oubliant rien qu' dire  Dieu, je fus contrainct de louer
un viel asne galeux pour aller en poste jusques  Reims, o je ne
fus pas sitost arriv qu'une jeune bourgeoise, me prenant pour un
marchand d'huille, me conjura d'affection de lui bailler trois ou
quatre dragmes de la mienne. Ma courtoisie fut cause que je la pris
au mot, de sorte qu'elle tendit sa lampe, o j'en fis distiller 
bon escient:  quoi je fus employ prs de huict jours entiers sans
recevoir aucun argent pour parachever mon voyage; et d'avantage j'eusse
demeur en ce bel exercice sans que messire Jean Cornette, propre
mary de ceste affete, revint de vendange, qui, me trouvant mettre
le feu au lumignon, me fit prendre en diligence trs humble cong de
la compagnie. Ainsi je partis de cette fameuse cit pour revenir en
cette ville, d'o estant proche environ de sept ou huict lieues, je
rencontray un courier assez mal mont qui venoit au devant de moy affin
de m'apprendre les stratagmes qui s'estoient passez au march aux
pourceaux[250]; sur quoy, l'interrogeant particulierement, il me dict
qu'un frippon d'advocat, voyant que sa practique n'estoit bonne que
pour enveloper des andoilles ou des cervelas, s'en estoit all audit
march avec un charlatan, et que l ils avoient affront un marchand,
mais toutes fois que le retour avoit est pire que les matines,
d'autant qu'au bout de trois sepmaines son logis fut descouvert, o
l'on chanta de terribles _Gaudeamus_.

     [Note 250: On sait qu'il se tenoit au bas de la butte S.-Roch,
     et que c'toit une sorte de foire permanente. V. notre _Paris
     dmoli_, 2e dit., p. 177, 366-367.]

_Quinto_, si je croyois que l'on me deubt croire, je reciterois un
faict estrange arriv pendant ces vendanges dernires, proche du
village de Fontenay sur Baigneux. Qu'on me croye ou qu'on ne me croye
pas, puisque j'ay entrepris de reciter tant en gros qu'en destail les
nouvelles de ce temps, je vous diray qu'une fille aage de vingt deux 
vingt-trois ans, ayant les vazes plus secrets de la nature bouchez et
obtuperez, en sorte qu'elle ne pouvoit faire la lescive au declin de la
lune, ainsi qu'elle avoit accoustum, trouva un remde trs souverain
pour sa douleur: c'est qu'elle fist accroire  sa mre qu'elle estoit
subjecte  un mal pour le remde duquel son confesseur luy avoit
conseill de faire un voyage en Brie, tellement que le bon naturel de
ceste mre permist  nostre petite effronte d'y aller descharger son
pacquet, o elle accreut le nombre des veaux; toutes fois c'estoit un
veau retourn, car il portoit la quee devant, et les autres la portent
derrire.

Si je passe plus outre et que l'humeur me prenne de vous faire rire
 gueule be, je ne say si vous dirs que je suis un drolle et que
j'en sais de bonnes. Je l'espre ainsi: voil pourquoy, _messiores
drolissimi, galandissimi et curiosissimi_, sachez _in globo_ qu'estant
retourn de par de je n'estois plus par les chemins, et que j'ay
trouv aux fauxbourgs S.-Germain, en une fameuse acadmie[251] o l'on
ne court jamais en lice que l'on ne rompe, une certaine damoiselle
natifve de Paris, des mieux equipes et caparasonnes, goulu au
possible, qui, s'estant delecte dans les jardinages du pre d'Amour,
et qui, pour avoir mis trop souvent le cul contre terre, le ventre
luy en est tellement enfl pendant l'absence de son mary, que quelque
dix ou onze mois aprs elle a remis le paradis terrestre au monde en
produisant le fruict de vie, que l'on dit pourtant avoir est plant
aux despens d'une abbaye: _Et hoc plusquam verum_.

     [Note 251: Le faubourg S.-Germain toit rempli d'acadmies de
     toutes sortes: acadmies d'armes, de jeu, etc., et plus encore de
     celles dont il est parl ici. V. notre tome 1er, p. 207-208 et
     219, note.]

_Item_, si le loisir me permettoit de faire deduction de la force,
de l'honneur et de l'utilit des cornes d'un jeune Gascon de la
paroisse S.-Paul, je vous dirois que pour avoir rembour le bas d'une
vieille mule, qu'il avoit fait une assez jolie fortune, mais que son
indiscretion l'ayant conduit aveuglement au bordel, qu'il y trouva une
jeune Bourguignote,  qui il fit franchement cession et transport de
ses bonnes volontez; mesmes, pour la faire damoiselle, qu'il vendit
l'office dont il estoit assez honor. Ainsi le drolle est tomb de
fivre en chaud mal, qui neantmoins n'apporte pas grand dommage en sa
maison: car la saincte Escriture y est fort enseigne. Devinez si bon
vous semble.

Pour conclusion de la presente histoire, vous remarquerez une grande
justice et une grande debonnairet en la personne d'un gros prebend
de cette ville, lequel donne en faveur de mariage  sa monture la
somme de douze mille livres argent content, sans comprendre les menus
suffrages, et sans specifier comme il a promis et promet de faire
eslever, nourir et entretenir jusques en aage de maturit le fruict qui
est prevenu des hantes[252] qu'il a faites plus en fante qu'en escusson
avec la dite monture.

     [Note 252: _Entes_, terme de jardinage, comme ceux qui suivent.]

Toutes lesquelles choses cy-dessus je vous certifie estre vrayes et
avoir est faites de la faon, vous promettant que, si vous les croyez,
de vous en descouvrir dans peu de jours des plus nouvelles et des mieux
couzues: car ainsi a est accord et stipul entre mes plus joyeuses
fantaisies les an et jour que dessus.

                       Sign: _Turlupin_[253] et _Pierre Dupuis_[254].

     [Note 253: Son nom de famille toit _Henri Legrand_, son
     sobriquet _Belleville_, et son nom de thtre _Turlupin_. Il
     jouoit les valets fourbes et intrigants, et toit ainsi  l'htel
     de Bourgogne ce qu'tait _le Briguella_ au thtre italien du
     Petit-Bourbon. Ils portoient un mme masque, dit Boucher d'Argis,
     et on ne voyoit d'autre diffrence entre eux que celle qu'on
     remarque en un tableau, entre un original et une excellente
     copie. _Var. histor., phys. et litt._, t. 1er, 2e partie, p.
     505.--Un faiseur de pasquils de ce temps-l l'a appel

       Grand maistre Alliboron, ennemi de tristesse.

     Quoiqu'il ft rousstre, dit Robinet, il toit bel homme, bien
     fait, et avoit bonne mine. Il toit adroit, fin, dissimul et
     agrable dans la conversation. C'est ce qui mit  la mode ce
     genre de plaisanteries quivoques dont Boileau a gmi, dont
     s'est moqu Molire. Sorel, avant eux, avoit ainsi parl de ce
     genre d'esprit  propos d'un livre bourr de _turlupinades_: Il
     n'y avoit rien l dedans  apprendre que des pointes qui avoient
     beaucoup d'air de celles de Turlupin, lesquelles estoient mles
     hors de propos parmy les choses srieuses. _Histoire comique de
     Francion_, Paris, 1663, in-8, p. 584.]

     [Note 254: V. sur ce fou, qui couroit alors les rues de Paris,
     une longue note de notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p.
     266. Nous ajouterons ici que Regnier le nomme au 72e vers de la
     6e satire; que Bruscambille, dans ses _Paradoxes_ (Paris 1622, p.
     45), l'appelle _maistre Pierre Dupuy, archifol en robe longue_,
     et que, selon Desmarais, il couroit les rues, portant un vieux
     chapeau  son pi en guise de soulier (_Dfense du pome pique_,
     p. 73).]




_Plaisant Galimatias d'un Gascon et d'un Provenal, nommez Jacques
Chagrin et Ruffin Allegret._

_A Paris, chez Pierre Ramier, ru des Carmes,  l'Image Sainct-Martin._

M. DC. XIX. In-8.


AU LECTEUR.

  Si ce dialogue ne vous duit,
  Que la fin luy soit pardonne;
  De peu de perte peu de bruit:
  S'il ne dure qu'une journe,
  Il ne me couste qu'une nuict.


ALLEGRET.

Bon-jour, compagnon, bon-jour et bien  boire, camarade.

CHAGRIN. Ce dernier bon-heur que tu me desires te convient
merveilleusement bien, Allegret, qui ouvres en mesme temps la bouche
et les yeux. Je ne m'estonne pas si tes chevaux vont mieux que les
miens, car c'est un dire commun que les chevaux des charretiers (sans
toutefois que les comparaisons des qualitez nous puissent nuire ny
prejudicier, puisque nous botant  la savaterie on nous donne aussi
bien du Monsieur par le nez qu'aux autres courtisans), les chevaux,
veux-je dire, marchent plus viste quand les maistres, cochez ou
charretiers, ont bien beu, parce qu'alors nous les foettons comme tous
les diables; et dit-on (pour entrer tousjours plus avant en similitude
avec la noblesse) qu'il n'appartient qu' eux et  nous de jurer Dieu,
eux lorsqu'ils sont endebtez, et que, pressez de leurs creanciers,
ils voudroient rendre avec le pied ce qu'ils ont receu avec la main,
et nous, quand sommes embourbez, ne sommes pas moins jureurs. Mais
parlons d'un plus haut style et de choses plus releves. Je m'asseure,
Allegret, que tu es dans la paille jusques au ventre, as plus d'argent
qu'un chien n'a de puces, manges tous les jours la souppe grasse,
travailles fort peu et disnes beaucoup; soit que tu montes et que je
descende, gardons-tous deux que, de riches marchans que nous nous
estimons, devenus enfin pauvres poulaliers, ne nous rencontrions l'un 
la descente du pont aux oyseaux[255], sifflant des linottes, et l'autre
pas loing de l,  la valle de Misre, vendant des cocqs chastrez pour
des chappons du Mans.

     [Note 255: Il toit plac entre le Pont-au-Change et le Pont-Neuf.
     Du ct de la Valle de Misre (quai de la Mgisserie), dont il
     est parl plus loin, il dbouchoit prs l'Arche-Marion, en face
     le For-l'Evque. Avant qu'il et t dtruit, en 1596, par une
     inondation, on l'appeloit le _Pont-aux-Colombes_ ou  _Coulons_,
     ou bien le _Pont-aux-Meuniers_,  cause des moulins accrochs
     sous ses arches. G. Marchand, qui acheva de le reconstruire en
     1606, lui donna son nom; mais le peuple l'appela de prfrence
     _Pont-aux-Oiseaux_, soit,  cause des oiseliers et poulaillers,
     trs nombreux sur le quai voisin, soit plutt parceque chaque
     maison avoit pour enseigne un oiseau peint sur un cartouche.]

ALLEGRET. Parbieu! Chagrin, tu verras beau jeu si la corde ne rompt;
si tu me croy, _del tempo et de la seignoria non si da melancolia_.
On diroit,  te voir ainsi pasle et deffait, que tu ne manges que
des ails, qui sont le poivre de ton pays de Gascongne, encores qu'en
Provence on vive assez sobrement et frugalement, et que pour telle
raison la saigne et phlebotomie ne soit pas tant en usage qu' Paris,
o nos chirurgiens viennent tant seulement pour mieux apprendre
l'anatomie. Je me suis accoustum  la faon de vivre des autres; j'ai
retenu ce proverbe italien: _Secondo che tu ti senti socca di denti_.
J'estens plus de nappe maintenant que j'ay plus de table et que ma
bourse s'enfle, outre que de mon naturel j'ayme extremement  faire
bonne chre et gros feu. Je me plais  porter la devise des enfans de
Lyon: Le dos au feu, le ventre  table, et une escule bien profonde.
Ma carogne de femme a beau me dire: Aujourd'hui bon, demain meilleur,
nous font bientost monstrer le cul. Je n'y saurois que faire, tous
les mestiers qui ont le C pour la premire lettre de leur nom, comme
cochers, charretiers, cuisiniers, crocheteurs, prennent, selon l'ordre
de l'alphabet, la suivante, qui est D, dbauch, drolle, etc.

C'est pourquoy j'estime que de l m'est vene cette mauvaise habitude
et naturelle inclination culinaire que j'ay au couvercle du pot et 
la fume du rost, car,  mesure que je m'esveille en sursaut, je fais
un saut du lict  la cuisine, et cours plus viste  la table qu'
l'estable. Mon asne m'est plus en recommendation que les chevaux de mon
maistre. Il me fait bon voir depescher besongne, vuider les escuelles,
de peur que le cuisinier n'en ait  faire. Si j'ai haste, au lieu de
mascher, j'avalle, ressemblant  ces pages et lacquais qu'on fait
disner quand monsieur est au fruict et fait mine de sortir promptement
du logis. Trefve pour maintenant des mots de gueule; monstrons que nous
avons la teste bien faite, participons au soin qu'ont nos maistres.
Que deviendront ces orages et tempestes que chacun d'eux tasche de
destourner de son chef? Vertu bleu! j'entens bien d'autre cliquetis
que celuy des plats! Le bruit des armes, le son des trompettes et
clairons, le colin-tan-pon des tambours, feront sans doute taire tout
court les cornemuses de Poictou. Que je prvoy de pleurs, que de
malheurs si Dieu n'a piti de nous! Gardez vos femmes et vos filles,
bonnes gens; serrez de bonne heure vos poules et poulets. Manans  la
longue jacquette, puisque les sous-de-lards sont aux champs, tout va
passer par Angoulesme[256] et Angoulement. Peu s'en faut que je ne dise
clairement la verit de ce que la lunette de mon jugement m'a fait voir
dans le mal-entendu de la cour, et, comme les soldats de Philippe, je
ne nomme toutes choses par leurs noms. Aussi bien dit-on que les grands
n'ont faute que d'une chose, savoir, des gens qui leur disent leurs
veritez. Nous autres Provenaux, qui sommes nais en un pays solaire,
avons l'esprit par consequent esveill, cognoissons bientost une verte
entre deux meures, et si avons la teste chaude et prs du bonnet, ne
portons pas volontiers croppire, aimons trop nostre libert. C'est
pourquoy nous nous contentons en nos maisons d'une honneste pauvret,
estimans que qui est content est riche; n'importunons pas tant le roy
comme vous autres Gascons, qui vous dittes tous neantmoins cadets de
dix mil livres de rente. Il faut donc que vos aisnez soient tous des
mille-soudiers[257] d'Orleans, et que, si je n'avois est en ce pas,
on m'en feroit accroire de belles. Toutes les bordes de Gascongne
ne sont pas semblables:  Saint-Germain ou  Fontainebleau, ce sont
bourdes que vous nous contez. Vous vous mecontez en vos supputations;
vous savez faire valoir le triomphe toutefois, et soustenez mieux une
menterie que nous autres Provenaux, dissimulez une injure long-temps
 l'italienne, promettez  la normande sans jamais vous engager par
vos paroles, et parlez ambigement par monosyllabes en galimatisant,
hardis et prompts en rodomontades. Bref, vous autres Gascons estes
fins en diable et demy; aussi en avez-vous la plus part le poil et les
griffes, et, meschans comme vieux singes qui tirent les marrons du feu
avec la patte du levrier et du chat, vous dressez en sorte vos parties
que, faisant tenir le dedans  ceux ausquels vous vous accouplez, vous
gardez les galleries et faites beau jeu de l'argent et reputation
d'autruy. Mais prenez garde aussi que ceux qui tiennent le dedans,
recognoissent les seconds foibles, ne tirent souvent aux galleries
ou frisent des coups que vous ne sauriez parer sans mettre sous la
corde[258]. Je trouve escrit en un grand livre couvert de bazane verte,
que mon fils porte  l'eschole, que la plus grande finesse est d'estre
homme de bien, et non point si fin, et qu'on aura beau faire, car il
faudra tousjours rendre  Cesar ce qui appartiendra  Cesar, par brevet
ou autrement, en quelque faon que ce soit, termes de parler que j'ay
appris des refferendaires de Rome, qui voyoient souvent le cardinal
que je servois. Que si cette viande est de mauvaise digestion, prenez
quelques onces de poudre digestive d'une saine et saincte obessance,
et ne donnez jamais sujet de preparer les pillules corrosives et
destructives du grand maistre de l'artillerie, qui font bien d'autre
effect que le cotignac gluant qu'on sert dans ces boistes de Flandres
dont on a us nagures. Ha! mais je say bien que vous estes baillans
comme l'espe de Rolland, qui,  la journe de Roncevaux, fendit un
grand rocher en deux, pensant trouver de l'eau pour appaiser son
ardeur, et si mourut de soif le brave cavalier, et fut un trs grand
dommage. C'est pourquoy j'estime que les Suisses, ayant leu cette
deplorable histoire, craignant un semblable malheur, portent en tout
temps une bouteille pende  la ceinture. Croy-moy, que la petite
verge du grand capitaine Moyse fit bien autre effect que ceste espe
rollandine: car, au premier coup qu'il en frappa, maistre Guillaume m'a
jur, comme present en cette action, qu'il rejalit de la dure pierre
une telle abondance d'eau, que tant de milliers de peuples beurent 
leur benoist saoul.

     [Note 256: _La bouche_, quivoque sur le vieux mot _engouler_.]

     [Note 257: Mot du vieux _gof_ parisien qui servoit  dsigner les
     gens assez riches pour pouvoir dpenser _mille sols_ par jour,
     c'est--dire par an 18,250 livres. Quant  Orlans, je ne sais
     pourquoi l'on parle plutt de ses mille-soudiers que de ceux de
     toute autre ville. Il faut peut-tre voir ici une ironie, une
     antiphrase, eu gard  la rputation toute contraire qu'au XVe et
     au XVIe sicle, le bonhomme _Peto d'Orlans_, patron des mendiants
     et des gueux, avoit faite  sa ville.--V. Eutrapel, chap. 10, _Des
     bons larrecins_, et une note de Le Duchat sur Rabelais, liv. 3,
     ch. 6.]

     [Note 258: Terme du jeu de paume.]

CHAGRIN. Si tu avois l'appetit aussi subtil, Allegret, comme nous avons
la main habile (qui est la cause qu'on ne nous donne gures de bources
 garder, et que du cost que nous sommes on les change promptement en
l'autre), tu ne t'arresterois pas  ces comparaisons d'Onosandre[259].

     [Note 259: Ecrivain grec dont, au commencement de ce sicle,
     Rigault avoit traduit en latin, et Vigenre en franois, le
     _Trait du devoir et des vertus d'un gnral d'arme_. On connot
     une mazarinade intitule _Onosandre ou le mangeur d'asne_.]

ALLEGRET. Veritablement, Dieu est un bon gouverneur et un grand
maistre! Il peut hausser et abaisser, et faire de nous comme un potier
de ses vases de terre, voire plus que cela. C'est luy sans doute qui
nous a donn le beau temps dont nous avons jouy trois ou quatre
mois. O! que les cochez  douzaine qu'on ira enfin louer chez les
recommanderesses[260]  la descente du pont Nostre-Dame, tirant devers
la Grve, ont eu beau se bransler les jambes attendant leurs maistres
et maistresses aux portes des hostels, au lieu qu'ils trembloient le
grelot auparavant! car l'hyver cette anne a est long, rude et tardif,
comme tu sais.

     [Note 260: V., sur ce mot et sur ce qu'il signiftoit, une note
     d'une pice prcdente, p. ....]

CHAGRIN. J'en suis encore tout morfondu, et si je n'ay pas fait la
sentinelle, car je suis des appointez, marchant sous l'enseigne
couronnelle. Mal de terre! je me promettois bien que tant de cochons et
cocherots eussent du foye de connil et de la cassette, quand j'entendis
publier ces belles deffences contre les carrosses[261], et qu'on
parloit qu'il y avoit un si beau reiglement dress pour distinguer les
qualitez des personnes de merite d'avec les autres. Grand cas, rien ne
s'observe, tant la licence est grande en France, o l'on se plaist de
vivre en confusion. L'on dit aux pays estrangers qu'en ce royaume nous
avons les plus belles lois et ordonnances du monde, mais qu'elles sont
trs mal observes; tous les Franois veullent estre gaux comme de
cire. C'est l'un des principaux pactes de mariage que de stipuler une
maison  porte cochre[262] et un carrosse pour madamoiselle. Et Dieu
sait, s'il manque en aprs quelque chose, si on court au voisin ou 
l'amy! Ceux qui ont donn le nom de macquerelle  ceste isle agreable
proche le Pr aux Clercs[263], s'ils retournoient en vie, pourroient
bien appeller les carrosses macquereaux et les cochez maccabes.
Teste d'un petit poisson! si les putains par Paris n'alloient point
en carrosse, comme il est deffendu  Rome aux courtisanes, on verroit
un beau retranchement! Vous ne voyez que carrosses de ces femmes
courir de , courir de l, et carrognes dedans. Entendez parler ces
perroquets et ces chvres coiffes: Je vous envoyeray mon coch; vous
cognoistrez bien la livre de mon coch? Il attendra  cette porte, il
fera, il dira; bref, il aura autant d'occupation et d'affaires qu'un
greffier commissionnaire. C'est bien vrayement le paradis des femmes
que Paris, qui ont gaign en ce temps leur cause contre les hommes:
car, leur requeste tendante  bransler et brimballer, elles vont en des
carrosses branslans et suspendus[264], et que, pour entretenir souvent
ce train, leurs maris jouent parfois  se faire pendre, par le moyen
de mille meschancetez et volleries qu'ils commettent. Paris, dis-je
encores, est plus que jamais l'enfer des chevaux, plus cruel qu'on le
vit onques. Le bon Panurge, autrefois chez maistre Franois Rabelais,
avoit appell cette ville la ville des bouteilles et des lanternes;
j'adjouste: et des carrosses[265]; et est le purgatoire encores non
seulement des plaidans, mais de toute sorte de gens qui vont  pied,
bottez et non bottez, appuyez sur baguettes et non baguettez, qui sont
tousjours en cervelle pour se garder, non des charrettes ferres,
mais bien des carrosses, tousjours courant comme si la foire estoit
sur le pont. Que j'ay plusieurs fois desir d'introduire en France
cette gravit de marcher des carrosses de Rome, lesquels, au moindre
signal du carrossier d'un cardinal, font alte! Et  Paris  peine
s'arreste-on pour le carrosse du roy. O! que les gondoliers de Venise
sont bien heureux, qui, ayant men leurs seigneurs Pantalons chez eux
(gens qui ne veulent point entretenir des animaux qui mangent leur bien
cependant qu'eux dorment), les gonfalins, dis-je, ne font qu'attacher
leurs esquifs, et puis _bassa la man_! Non pas en ce pas, o il y a
plus d'affaires  atteller et harnacher un carrosse qu' Venise de
construire un vaisseau ou d'armer une galre.

     [Note 261: Les carrosses durent tre, en effet, compris alors dans
     les dits somptuaires qu'on prparoit de nouveau pour complter
     ceux de 1601 et 1606. L'un des voeux des gens du peuple avoit
     t que les Etats de 1614 statuassent quelque bonne dfense  ce
     sujet. Une pice du temps, _Discours vritable de deux artisans
     de Paris, mareschaux de leur estat_, 1615, in-8, p. 11, dclare
     nettement, comme conclusion, que les carrosses seront deffendus,
     sinon  ceux qui auront qualit requise, comme princes, seigneurs,
     barons, prsidents, conseillers et messieurs du conseil, et les
     chefs des finances, comme superintendant, intendant, messieurs les
     trsoriers de l'espargne ordinaire et extraordinaire. Cela est de
     trop grand entretien, et cause que l'on reoit trop d'incommodit
     dedans Paris; et aussi, pour entretenir le train de carrosse, il
     faut trop drober le peuple.]

     [Note 262: V., sur l'importance que donnoit  son propritaire et
      ceux qui l'habitoient une maison  porte cochre, une note de
     notre dition du _Roman bourgeois_, p. 294.]

     [Note 263: On pense qu'elle devoit son nom aux rixes frquentes
     (_mal querelles_) qui s'y livraient entre les coliers de
     l'Universit, et non pas, comme l'a dit M. Eloi Johanneau dans une
     note de son _Rabelais_ (t. 2, p. 335), au voisinage du moulin de
     Javelle, dont la rputation de dbauche ne commena que bien plus
     tard. On l'appelle aujourd'hui l'_le des Cygnes_,  cause d'un
     certain nombre de ces oiseaux que Louis XIV y fit mettre, sous
     la protection du public, par ordonnance du 16 octobre 1676, et
     dont il est parl avec de grands dtails dans _l'Ambigu d'Auteuil_
     (1718, in-12, p. 70).]

     [Note 264: Ces carrosses toient de lourdes caisses, grossirement
     vernies, suspendues sur de larges courroies, ou simplement sur des
     cordes. Le premier qu'on vit  Paris en ce genre fut celui dans
     lequel se montra, au commencement du rgne de Henri IV, la veuve
     du matre des comptes Bordeaux (Sauval, _Antiq. de Paris_, liv.
     2, ch. Voitures). Il y a loin de l aux _carrosses  ressort bien
     liant_ dont parle Regnard (_le Joueur_, art. 1, sc. 1), et encore
     plus  nos voitures d'aujourd'hui.]

     [Note 265: Le proverbe _Paris, paradis des femmes, purgatoire des
     hommes, enfer des chevaux_, qu'on croyoit ne remonter qu' la
     fin du XVIIe sicle, se trouve ainsi au complet. Nous l'avons vu
     servir de texte  une caricature parue dans la dernire partie du
     rgne de Louis XIV, et qui a t reproduite par le _Muse de la
     Caricature_, 11e liv., et par le _Magasin pittoresque_, t. 7, p.
     36.--Le proverbe ligeois toit diffrent: Lige,  l'entendre,
     toit le _paradis des prtres, l'enfer des femmes, le purgatoire
     des hommes_. (Michelet, _Hist. de France_, 6, 146.)]

ALLEGRET. De quoy vas-tu, Chagrin, emberliquoquer ta pauvre cervelle?
Si  Paris n'ont assez d'aller en carrosse, qu'ils se fassent traisner
dans une broette de vinaigrier, ou porter par la ville sur les
espaules, comme  Aix, en Provence, on porte le duc d'Urbin[266]. Il
est vray que vous autres Gascons ne prenez pas beaucoup de plaisir
 cette feste, non plus que d'ouyr renouveller vos douleurs pendant
le fort d'Aix[267], o plusieurs des vostres, pour n'avoir sceu dire
_Cabre_, ains _Crabe_, furent malmenez, et fit-on dloger les autres
sans trompette et plus viste que le pas. Vous avez beau dire: Va,
Provenal, pis je ne te puis dire: car, outre que la Provence a des
pertinens objects et reproches contre l'autheur et inventeur de ce
blason, on dit qu'il est permis sur la chaude,  un qui pert sa cause,
d'injurier la justice et ceux qui l'administrent. Ainsi cestuy-cy se
trouvant depossd de son tiltre, tout luy estoit loisible, comme 
nous de faire des chansons sur tous les tons et semy-tons de musique:
il n'est pas que tu n'ayes ouy chanter le Hay Bernard et autres,
touches sur diverses cordes. Prend seulement, garde que le roy, pour
le service du quel nous formions telles oppositions, n'aye suject de
dire de plusieurs de vous autres Gascons (sans blesser la nation, car
de toute taille bon levrier): Allez, Gascons, ou plustost Gavestons,
pis je ne vous puis dire; ou que, par permission divine, la bien
heureuse ame de Henry III ne se represente  eux en songe ou autrement,
et ne leur dise, avec une voix terrible et menaante de quelque grand
malheur: Petits cadets, je vous ay autrefois eslev par dessus vos
frres, comme un autre Joseph en gypte; j'ay garenty vos pas de tant
d'embusches, que mes autres courtisans, envieux de vos fortunes, vous
dressoient pour vous ruiner et perdre; je vous ay comblez d'honneurs
et de moyens: vous en voudriez-vous bien rendre indignes maintenant,
et, ingrats envers moy, vous rebeller contre mon digne successeur,
petit-fils de sainct Louys et imitateur de ses vertus? Si vous faites
dessein d'employer le glaive ennemy contre le roy vostre seigneur et
maistre, qu' jamais le glaive puisse regner dans vos maisons! que vos
propres enfans se bandent contre vous! que plus tost ils soillent
leurs mains parricides dans vostre sang! et que le soleil, aprs avoir
veu ce scandale, pallisse d'horreur d'un tel crime, perpetr et permis
par juste jugement de Dieu! Par ce, je supplie tous les jours la divine
bont d'illuminer vos entendemens,  fin de vous faire recognoistre
vostre erreur et venir  un amendement. Certes, Chagrin, proferant ces
belles paroles, forges dans le tymbre de mon jugement et alambyques
dans le cerveau de ma grande capacit, je pense avoir aussi bien parl
qu'un savetier qui list la Bible, et si je ne suis pas Thessalonicien.
, reprenons nos flustes; aille comme voudra l'affaire des carrosses:
j'ayme autant l'entier que le rompu. Tout m'est indifferent; qu'il y
ait reglement ou non, peu m'importe: je n'en boiray pas un coup moins.
Ne mein-je pas avec le mien la faveur, et par consequent Cesar et
sa fortune? L'herbe sera bien courte si je ne puis paistre. Quel
retranchement qu'il y ait de colonel, maistre de camp ou regiment de
cette grande arme de carrosses qu'on voit par Paris, le mien roulera
tousjours, en despit des Simons et Simonets[268]. Comme nos maistres
changent quelquefois de livres, aussi ils changent parfois de devises.
Je porte maintenant la mesme qu'un grand-duc, fils de Mars, a s
vieilles tapisseries de son hostel. Chacun  son tour: la Gascogne
n'a-elle pas tenu assez long-temps le haut bout  la cour? L'on dit
qu'un contraire succde volontiers  son contraire: les Anglois et les
Ecossois, les Portugais et les Espagnols, les Normans aux Parisiens,
principalement aux marchandes du Palais (qui disent qu'elles ont fait
un Normand quand quelqu'un se dedit), ne sont pas plus diametralement
opposs que les Gascons aux Provenaux. Je croy que cette grande haine
provient de ce que vous autres vous voulustes opiniatrer de manger
nos figues de Marseille, avec du sel, contre la coutume du pays, ou
bien de ce que vous mangiez les plus belles prunes de Brignoles et
nous donniez la trialle[269]. C'est pourquoy on vous fist sauter des
pruniers en bas, sortir bien viste du clos sans vendanger, et eustes
contraires jusques aux boeufs et aux bouviers, qui vous coururent 
force et vous firent arpenter la Provence au grand dextre et pied de
roy. Quelle merveille si maintenant les braves et courageux Provenaux
ont sceu prendre leur tems et leur advantage! _La conjectura de lor
cosse_ est le plus beau secret qu'ayent les prudens Italiens en
matire de coeur. Les Provenaux, dis-je, sont venus  la cadance
croiser leurs picques d'une parfaicte obessance aux volontez du roy
et grande fidelit  son service, et pour le soustien de ses favoris,
l'honneur de la nation provenale; et  ces fins, comme on n'entendoit
autrefois  Paris que: De cap de jou! et Mal de terre!  present vous
n'oyez dire que: _Corps de stioure! otte vez_ et le _Dieu me damne!_
de Languedoc. La faveur durera tant qu'il pourra, _gauderemo questo
pocco_, et dirons avec les astrologues: Dieu sur tout. Pour moy, je
suis si bon Franois et tellement passionn au service de mon roy,
que, si j'estimois que Messieurs de la faveur luy fussent un jour si
ingrats qu'on bruit de quelques seigneurs gascons, je conjurerois ds
asture tous les astres de leur influer un pareil desastre que nagures
arriva  ce superbe Phaton, qui, par son arrogance, fut precipit
du chariot de sa presomption, et traisn aprs sa mort, ayant laiss
emporter durant sa vie le char triomphant de la raison, le sige de
nostre ame, par les chevaux indomptables de ses passions aveugles et
cruelles vengeances, ausquelles il avoit par trop lasch les resnes
d'une grande indiscretion et inconsideration, pensant, par ce moyen,
parvenir au but de sa damnable et fole ambition. Nous ne verrons
jamais, Dieu aidant, de tels spectacles. L'exemple de la punition de ce
temeraire et presomptueux fera aller bride en main tous les courtisans
judicieux, et ceux de mon pays entendront mon langage, _que mal usa non
pou dura_. Les exemples n'en sont que trop frequens, et les histoires
remplies de pareils accidens. Je recognois une humeur si douce, un
naturel si humain et une disposition si grande en ces trois genereuses
ames, aimes et animes de l'air de la faveur de mon prince, qu'elles
ne respireront jamais que l'air de son trs humble service, et diront
franchement: Il n'y a pas un de nous si fol et insens qui se vueille
joer  son maistre, s'opposer  la volont de son roy et bienfaicteur,
sur la grandeur et puissance duquel jettant les yeux de nostre
consideration, nous nous estimons petits mouscherons envers cet aigle
royal. Qu'il frappe, qu'il tu, qu'il taille en pices et morceaux ceux
qui seront rebelles  ses commandements! Quand ce seroient nos femmes,
nos enfans et proches parens, ce sera sans aucune resistance qu'il
chastiera les coupables de crime de lze-majest. Nous garderons ce
commandement jusques  la mort d'avoir preste tout devoir et obessance
 nostre prince legitime et naturel, sans violer ny contrevenir jamais
aux lois de nostre Dieu. Voil comme j'ay ouy prescher autrefois un
bon religieux au village de mon maistre, et qui luy dit un jour, et 
ses frres, en sortant de la predication: Retenez cela, mes enfans;
soyez gens de bien, craignans Dieu et bons serviteurs du roy: vostre
fortune n'est pas perdue.--Non, vrayement, ay-je dit depuis; car
ils l'ont bien trouve. Je fais ce jugement de mes maistres qu'ils
continueront de servir le roy, encores que je ne vueille respondre de
rien: car qui respond paye le plus souvent. Je say qu'il a mal pris
 mon pre pour avoir cautionn mon grand-oncle Magloire. Cela le mit
si bas, qu'il fut contraint  boire de l'eau, la chose du monde qu'il
a tousjours la plus hae jusques  la mort, et ne voulut jamais humer
bouillon, de peur d'en mettre dans son ventre. Or, se voyant proche
de sa fin, il s'en fit apporter un plein verre; et, comme on luy eust
demand quelle humeur le prenoit, veu le mal qu'il avoit voulu toute
sa vie  cette liqueur: C'est la raison, dit-il, pour laquelle j'en
veux boire  cest heure; car il se faut reconcilier avec ses ennemis.
Mais tout ce discours est un peu hors de propos: je reviens  mon
affaire. S'il m'estoit aussi ais de mettre une cheville  la roe de
leur fortune comme aux roes de leurs carrosses, j'en mettrois une qui
tiendroit bien, et regarderois souvent s'il y auroit rien  refaire:
car malheureux est qui se fie  fortune, disent nos anciens.

     [Note 266: Notre auteur se trompe: les images grotesques du duc et
     de la duchesse d'Urbin n'toient pas portes sur les paules, mais
     places sur des nes, pour tre promenes  la procession de la
     Fte-Dieu d'Aix,  la suite de la statue du roi Ren. C'toit en
     souvenir de la victoire que ce prince avoit remporte en 1460 sur
     le duc d'Urbin.]

     [Note 267: Il s'agit sans doute ici de quelque vnement du sige
     d'Aix, durant la Ligue, par M. d'Epernon et ses troupes gasconnes.
     V. Bouche, _Hist. de Provence_, t. 1, p. 775-783. Le fait, du
     reste, sauf le mot  prononcer, est renouvel d'un pisode bien
     connu des guerres des Isralites. Dans les _Histoires byzantines_
     on l'avoit dj repris au sujet de je ne sais plus quel mot grec
     qu'il falloit bien prononcer, sous peine de passer pour ennemi et
     d'tre immdiatement massacr. On raconte une anecdote semblable
     au sujet des deux mots polonois _Orzel Bialy_, que les Allemands
     ne pouvoient prononcer.]

     [Note 268: Nous n'avons pu trouver le sens de ces mots _Simons_
     et _Simonets_; mais il est certain qu'on les employoit alors
     quand on vouloit parler de la _braverie_ et de la _piaffe_ des
     gens du bel air. _Faire du Simonet_, par exemple, se disoit, je
     crois, ce passage-ci me le confirme, dans le sens de _se pavaner
     en carrosse_, etc. Nous lisons dans l'une des satires du sieur
     Auvray, _les Nompareilles_:

       Esclatter en clinquant, gossierement vestu,
       Piaffer en un bal, gausser, dire sornettes,
       . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
       Savoir guerir la galle  quelques chiens courrans,
       Mener levrette en lesse, assomer paysans,
       . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
       Faire du Simonet  la porte du Louvre.
       Sont les perfections dont aujourd'hui se couvre
                   La noblesse franoise.]

     [Note 269: C'est--dire ce qui reste de dchet aprs qu'on a
     _tri_.]

CHAGRIN. Tu es tellement transport dans le bonheur de tes maistres,
que tu vas  travers champ le chemin des ivrongnes partes discours
extravagans, et je m'asseure que qui te laisserait parler, tu en
aurois pour toute ta journe. Nous en savons assez, quoy que logez
loing des cuisines du roy, et o tu as maintenant ton plat ordinaire.
Dy-nous, de grace, quelque chose de la guerre. Je voy tant de milliers
de personnes qui vont, viennent, courent, discourent  perte de veu!
Tout le monde se produit pour avoir des commissions, mais plustost
de l'argent de l'espargne, o il se fait de grands barats[270],
principalement des sacs qui viennent des receptes normandes. Il est
vray que la pluspart de ces guerriers, s'appercevant de tels barats,
disent comme l'advocat  qui un paysan avoit donn un escu qui n'estoit
pas de poids: Mon advis et conseil est encores plus leger. Le service
que je rendray  la guerre vaudra bien peu s'il ne vaut le payement
qu'on m'a faict. O es-tu maintenant, brave Castel Bayard, qui, ayant
accompagn une fois le deffunct roy jusques  Saint-Germain t'en
retournas coucher  Paris parceque ton valet de chambre avoit oubli
d'apporter ton sac o estoient tes besongnes[271] de nuict, et qui te
ventois neantmoins de coucher sur des matelats faits de moustaches de
capitaines que tu avois tus en duel ou en combat general.

     [Note 270: Trahisons, tromperies. Au XVIIe sicle on disoit encore
      Paris, dans le peuple, _barateur_ pour trompeur.]

     [Note 271: _Hardes._ V., sur ce mot ainsi employ, une note de
     notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 19.]

ALLEGRET. Que c'est d'un homme qui ne sait pas du latin, qui n'est pas
congru, et veut neantmoins parler comme un qui entend l'art oratoire et
la gregorique! En penant louer ceux de ta nation, tu les mesprises,
et tantost peut-estre tu compareras son espce  celle de Gouville,
Champenois, auquel le deffunct roy commanda de ne plus porter qu'un
baston, avec lequel, neantmoins, il a souvent attaqu des personnes
qui avoient espe et dague. Tu veux donc savoir des nouvelles de la
guerre, vieux renard, le nom qu'ont donn les ministres fidles du
saint Evangile  un que je cognois bien, que le nouveau Aristarque
appelle en ses visions hipocrite  visage d'hermite? Saches que,
puisque je n'entens crier par Paris que des lettres, que ces mouvemens
ne seront que remuemens des lvres et de la langue, et mouvemens de
plume que le vent emportera, quoy qu'on nous conte de ce vaillant
comte[272], venu de Germanie, qui a fait de meilleures rodomontades en
douze lignes de sa lettre que le non pareil don Pietro de Toledo[273],
ou le duc d'Aussonne[274], en toute leur vie. Je loe grandement son
courage, car il n'en manque jamais, et son zle au service du roy
doit excuser l'essor de sa plume, qu'on ne doit pas pour cela tant
rongner au Palais, comme certains Aristarques font, qui glosent sur
la glose d'Orleans[275]. Si ces rongneurs et gloseurs ordinaires
venoient ainsi corriger les actions des serviteurs du roy sur le pont
Neuf, ils ne s'en retourneroient pas sans beste vendre, et seroient
endossez comme les mandemens de l'Espagne: car il y a d'ordinaire une
trouppe de Provenaux, frezez comme les testons de Lorraine, qui font
corps de garde du cost de l'isle du Palais, et sont logez en garnison
dans ces maisons ainsi que les lapins dans la garenne de Boulongne,
les quels s'en font bien accroire, et ont tantost deslog de ce pont
les huissiers de la Samaritaine, qui vacquoient continuellement 
exploicter de prinse de corps, ou donner des assignations aux masles
pour se joindre, aux femelles,  celle fin de communiquer les pices
des quelles ils desirent s'aider au procez, dont le jugement ne peut
estre jamais autre qu'un appointement de contraires. Que diable
avons-nous affaire de guerre?

  La guerre abbat l'honneur des villes,
  Aneantist des lois civiles
  La crainte, par impunit.

On ne voit alors que confusion et desordre: les capitaines et les chefs
guerroyent la bource des riches laboureurs; les soldats font la guerre
aux filles et femmes des paysans, cependant que leurs goujats, au
coin d'un buisson, attendent qu'il passe quelque pauvre poulle pour
l'estropier, ou bien vont querir la poire d'angoisse[276] pour la
mettre dans la bouche de quelque marchand ou bon bourgeois prisonnier
de guerre, pour le contraindre  promettre de payer une bonne ranon,
ou indiquer o il tient serr son argent. Manans, si vous eussiez mal
traict ces goujats, comme ont fait s guerres passes les Piemontois
et Savoyards, ils ne vous feroient pas tant de mal. Nous voudrions
desirer la guerre encores une fois, et retourner endurer les maux que
nous avons soufferts! Je ne le pense pas, quoy que les Franois soient
de ce naturel qu'ils ne se souviennent plus du mal qu'ils ont endur
quand ils se trouvent un peu  leur aise, font bonne chre et gros feu.
Tels Franois, en un mot, ne savent ce qu'ils demandent: ils sont
changeans comme le temps, et font voile  tout vent. On a si long-temps
desir en cour le Ver[277], et  present plusieurs le voudraient mettre
 la pille au verjus. Il me souvient d'avoir ouy un Tourangeois,
habitant de la ville de Marseille, qui disoit trois jours auparavant
qu'on tuast ce tyran de Casau[278], qu'il voudroit avoir donn un
tiers de son capital et que ce meschant fust assomm par quelque
liberateur de la patrie; qu'un tel homme seroit ador des Marseillois.
Et cependant, deux ans aprs le coup fait, baissant  Orleans avec
ce mesme marchand, il me dit pis que pendre de Libertat[279], vray
liberateur, vainqueur et dompteur de ce monstre, et luy envyoit sa
mediocre fortune. Quel bourgeois de Paris et bon Franois n'eust donn
volontiers chose de grand pris pour voir representer la tragedie qui se
joa nagures! Et cependant, aprs la catastrophe, on commena d'envier
les bien faits dont jouyssent ceux qui avoient combatu et abbatu ce
monstre d'orgueil. Allez vous puis tourmenter pour le public, hazardez
le pacquet pour le salut du peuple: tous joent au mal content[280]
aprs qu'ils ont eu ce qu'ils desirent! La devise de feu ce brave
Philippes de Commines, que j'ay leu quelquefois en la chappelle des
Augustins de Paris, est par trop recogneu vritable: c'est un monde
represent par une boule avec la croix et un chou cabus[281]. Au monde
n'y a qu'abus, et particulierement au royaume de France, o tous les
mouvemens ne procdent que d'une certaine envie que les courtisans ont
les uns contre les autres, qui joent  boute-hors[282], et chacun
voudrait tenir le dez et gouverner son maistre. Lors que ces trois
galans gentils-hommes jouyssoient d'une mediocre fortune, c'estoient,
au dire de tous, les plus honnestes et courtois du monde; tous les
courtisans, du plus grand jusques au moindre, honoroient extremement
leur vertu et merite. Maintenant qu'ils sont eslevez en grade et
dignit, voyez comme l'envie decoche ses traicts aiguz de medisance
contre ces fermes et asseurez rochers de constance, que les foudres
d'une haine et commune indignation pourront bien toucher, mais non pas
brecher! Nous autres gens de basse estoffe, qui nous laissons emporter
aux passions des grands, qui bien souvent commencent par un petit
manquement, comme seroit une certaine espce de desobessance au roy,
laquelle, opiniastrement defendue, se trouve, au bout du compte, une
grande erreur, du quel, pour l'ordinaire, les petits compagnons sont
chastiez et portent tousjours la penitence, et payent la fole enchre
des fautes commises par les grands. Qui pense bien  ce qu'il doit
faire n'est pas oisif, et celuy qui pense le plus  une chose n'est
jamais fautif. Il n'y a rien si ais que de prendre les armes, donner
des alarmes, troubler le repos public. Jouer et perdre, chacun le sait
faire. Un fol qui cherche son malheur le trouve bien tost; il n'avance
pas grand chose, car il est bien tost decouvert, et se laisse prendre
 la parfin sans verd, parcequ'il s'est repeu de vaines esperances
d'estre proteg de ceux qu'il a assistez, qui l'abandonnent incontinent
qu'ils ont fait leur paix. Et cependant le roy, qui a du jugement,
remarque ces factieux pour les chastier  la premire occasion. C'est
tousjours le plus seur de se retirer prs de son maistre, embrasser son
party: il y a, outre ce de l'honneur, il y a du profit. C'est un commun
dire entre les courtisans que les fols aux eschets et les sages  la
cour sont tousjours les plus proches du roy[283]. M. le mareschal de la
Diguires dit qu'un bon courtisan ne doit jamais passer uni jour sans
voir le roy. Efforcez-vous donc, nobles qui tenez rang de seigneurs,
ducs et pairs, officiers de la couronne, de recognoistre vostre devoir;
gardez-vous de perdre par vos desservices les moyens et les honneurs
que vos merites et ceux que vos pres et ancestres vous ont acquis
dans les bonnes graces de nostre prince; monstrez par vos actions que
vous avez du ressentiment en ses interests, et generalement tous bons
Franois:

  Prions de coeur le souverain
  Qu'il mette fin  ce discorde;
  Que nostre roy, doux et humain,
  Puisse vivre en paix et concorde;
  Qu'il reoive  misericorde
  Ceux que l'envie a des-unis;
  Que ce different tost s'accorde,
  A fin que tous servent Louys.

     [Note 272: Il s'agit ici de ce que M. de Schomberg avoit mand
     au roi touchant le fort d'Uzarche, en Limosin, enlev au comte
     d'Epernon le 11 avril de cette anne-l. Entre autres pices sur
     cette affaire, nous connaissons celle-ci: _Lettre envoye au roi
     par M. le comte de Schomberg sur la prise d'Uzarche_, Paris, par
     F. Morel, 1619, in-8.]

     [Note 273: D. Pedro Manriquez, conntable de Castille, qui, en
     allant en Flandre, s'arrta quelque temps  Paris, o il se rendit
     ridicule par son faste et ses fanfaronnades. (V. _Oeconomies_ de
     Sully, 2e part., chap. 26; Mathieu, _Hist. de Henri IV_, t. 2, p.
     292.) Ce passage de D. Pdre, qui eut lieu  la fin de 1603, fit
     si bien vnement, qu'un proverbe en resta, dont Rgnier a fait un
     vers. L'un des personnages de sa 10e satire dit:

       Si don Pdre est venu, qu'il s'en peut retourner.]

     [Note 274: C'est le fameux D. Pedro Tellez y Gyron, duc d'Ossuna,
     qui fit tant parler de lui, de 1610  1621, comme vice-roi de
     Sicile, puis comme vice-roi de Naples, et surtout au sujet de la
     conjuration des Espagnols contre Venise, pour laquelle le marquis
     de Bedmar ne fut que son instrument. Tallemant a beaucoup parl du
     duc d'Ossone.]

     [Note 275: C'est--dire commentent le commentaire, tirent le fin
     du fin. On sait le dicton: C'est la glose d'Orlans, plus forte
     que le texte.]

     [Note 276: C'est la fameuse invention du voleur toulousain
     Palioli. Gouriet, dans son livre _les Personnages clbres des
     rues de Paris_ (t. 2, p. 27-28), en a parl d'aprs l'auteur de
     l'_Inventaire gnral des larrons_ (1555). Celui-ci dcrit ainsi
     cet instrument tout  fait diabolique, et qui a caus de grands
     maux dans Paris et dans toute la France. C'estoit, dit-il, une
     sorte de petite boule qui, par de certains ressorts intrieurs,
     venoit  s'ouvrir et  s'eslargir, en sorte qu'il n'y avoit moyen
     de la refermer ni de la remettre en son premier tat qu' l'aide
     d'une clef faite expressment pour ce sujet. Quand on vouloit
     faire quelque vol sans tre inquit par les cris de celui qu'on
     voloit, on lui mettoit dans la bouche cette poire d'angoisse,
     qui, en mme temps, s'ouvroit et se delaschoit, fesant devenir le
     pauvre homme comme une statue beante, et ouvrant la bouche sans
     pouvoir crier ni parler que par les yeux.]

     [Note 277: Le prsident qui, en 1597, s'toit rendu trs populaire
      Marseille par l'oraison funbre qu'il avoit faite de Libertat.]

     [Note 278: Charles de Casaux, consul, et Louis d'Aix, viguier,
     tenoient et tyrannisoient Marseille pour le duc d'Epernon. V.
     Bouche, _Hist. de Provence_, 2, 812.]

     [Note 279: Le Corse Pierre de Libertat, capitaine de la porte
     Royale,  Marseille, ouvrit la ville au duc de Guise, tua Casaux
     d'un coup d'pe dans le ventre, et fut ainsi le librateur
     des Marseillois. Il mourut en 1597, bien rcompens et honor.
     (V. Bouche, _id._, p. 816-819.) Sa statue se voit encore 
     l'htel-de-ville de Marseille.]

     [Note 280: C'est un jeu de cartes, le mme que Rabelais appelle
     jeu du _maucontent_ (liv. 1, chap. 22). Celui qui est _mcontent_
     de sa carte cherche  la changer; s'il n'y parvient pas, devient
     le _hre_ ou le malheureux, comme on disoit dans le Languedoc.]

     [Note 281: Nous lisons dans les _Mlanges d'histoire et de
     littrature de Vigneul-Marville_ (Paris, 1699, in-12, p. 313), 
     propos de Commines: On voyoit autrefois sur son tombeau, dans
     l'glise des Grands-Augustins de Paris, o il est inhum, un globe
     en relief et un chou cabus, avec cette devise, qui marque la
     grande simplicit de ce temps-l: _Le monde n'est qu'abus._]

     [Note 282: Jeu que nomme aussi Rabelais (_ibid._), et que son nom
     explique assez.]

     [Note 283: On sait le vers de Rgnier dans sa 14e satire:

       Les fous sont, aux checs, les plus proches des rois.]




_Particularitez sur la conspiration et la mort du chevalier de Rohan,
de la marquise de Villars, de Van den Ende, etc., tires d'un manuscrit
de l'abbaye royale de Sainte-Genevive[284]._

     [Note 284: Cette curieuse lettre n'a t publie qu'une seule
     fois, dans un recueil devenu trs difficile  trouver, _le
     Conservateur_ (avril 1758).]


Par ma prcdente, je me suis engag  vous faire part de ce qui avoit
caus la perte du chevalier de Rohan, de la marquise de Villars, du
chevalier de Prault et de Van den Ende; j'en suis prsentement si
bien inform qu'on ne le sauroit tre mieux, puisque j'ai parl non
seulement avec des personnes qui ont vu les pices les plus secrtes
du procs, mais qu'outre cela j'eus hier dans ma chambre, pendant
trois heures, un gentilhomme de mes amis qui avoit t pri par le
marquis de Bray, frre de madame de Villars, de prendre soin de son
corps, et c'est de lui que j'ai appris des choses particulires, notre
conversation n'ayant t que de cette triste aventure.

Vous saurez donc que, depuis le mois d'avril dernier, la
Trueaumont[285], avec la participation du chevalier de Rohan[286],
crivit une lettre  Monterey[287] sans tre date ni signe. Par
cette lettre, il lui marquoit que la Normandie toit trs dispose 
se soulever, et que, s'il vouloit faire venir une flotte qui portt
6000 hommes, des armes pour armer 20000 hommes, des outils pour faire
des siges et deux millions de livres, qu'il y avoit un grand seigneur
qui s'engageroit, pourvu qu'on lui assurt 30000 cus de pension, et
dans cette lettre il demandoit 20000 cus pour lui, la Trueaumont, ce
qui est plutt, comme on peut remarquer, une faon d'adresse qu'une
imprudence, se persuadant que son nom, qui toit fort connu en ce
pays-l, disposeroit plus facilement choses suivant son dessein, et
engageroit le comte de Monterey  former cette entreprise. On devoit
s'obliger, par les conditions, de livrer une ville maritime, Quillebeuf
ou autre, et avec le secours on se faisoit fort de se rendre matre de
toute la Normandie, de telle sorte qu'on pouvoit venir de l jusques
 Versailles sans tre oblig de passer aucun pont ni ruisseau, et
parceque les lettres pouvoient tre interceptes ou dchiffres,
on ne demandoit point de rponse; on convint seulement que, pour
marquer que la proposition toit accepte, l'on feroit mettre dans la
Gazette d'Hollande que le roi alloit faire deux marchaux de France,
et qu'un courrier de Madrid toit arriv  Bruxelles[288]. Sur cette
simple lettre non signe, on dpcha cette flotte que nous avons vu
rder si long-temps autour de nos ctes, et qui passa enfin dans la
Mditerrane, ne voyant point qu'il y et apparence de faire rien en
Normandie.

     [Note 285: Il toit fils d'un auditeur de la Chambre des comptes
     de Rouen, lisons-nous dans l'_Histoire de la vie et du rgne de
     Louis XIV_, publie par le jsuite de La Motte sous le pseudonyme
     de La Hode. C'tait un homme de rsolution, d'un esprit souple et
     adroit pour le maniement des affaires, galement capable d'une
     bonne et d'une mauvaise action.... Depuis quelques annes, il
     s'toit fort attach au chevalier de Rohan. L'un et l'autre,
     galement ennuys du mauvais tat de leur fortune, que leurs
     dbauches et leurs drglements avoient entirement ruine,
     cherchrent  la rendre meilleure par toutes les mauvaises
     ressources que l'extrmit fait tenter  ceux qui ne savent plus
     o donner de la tte.]

     [Note 286: Selon La Hode, c'toit l'un des hommes de France le
     mieux fait, hardi, mais sans jugement.]

     [Note 287: Le comte de Monterei toit un des gnraux du prince
     d'Orange. Il commandoit,  Senef, un des corps de l'arme de
     90,000 hommes que venoit de battre le prince de Cond.]

     [Note 288: Nous connoissons un autre exemple de cette transmission
     d'une rponse ou plutt d'un signal  l'aide des gazettes. L'abbe
     Blache, ayant fait secrtement connotre au chancelier Le Tellier
     le projet qu'avoit la marquise d'Asserac d'empoisonner Louis XIV,
     le pria d'ordonner, pour preuve que son avis toit parvenu, que
     la premire lettre de la prochaine _gazette_ ft imprime en encre
     rouge, ce que le chancelier fit excuter pour la tranquillit de
     cet abb. (Barbier, _Examen critique des Dict. histor._, p. 115.)
     Le numro de la _Gazette_ dont le _G_ initial est rouge porte la
     date du 31 dcembre 1683. (_Rev. rtrosp._, 1re srie, I, pag.
     10, 187. Mm. de Blache.) Il est probable que l'abb ne recourut
      ce moyen que parcequ'il avoit eu connoissance du stratagme
     pistolaire de La Truaumont.]

Cependant, ds que la Trueaumont vit dans la Gazette d'Hollande
l'article qui parloit des deux marchaux de France et du courrier de
Madrid arriv  Bruxelles, il partit de Paris pour aller faire soulever
les Normands.

La misre de ces malheureux conjurs toit si grande, que, depuis le
mois d'avril jusqu'au mois d'aot, ils n'avoient pu trouver un sol,
sinon qu'enfin on leur prta 2000 cus, dont ils donnrent 1000 livres
 Van den Ende[289], qu'ils envoyrent  Bruxelles pour conclure
le trait avec Monterey, lequel, se plaignant du retardement de
l'excution de l'entreprise, fut extrmement satisfait d'apprendre
qu'on avoit cru qu'il falloit attendre quelque heureuse conjoncture, et
qu'il ne s'en pourroit jamais trouver une plus favorable que celle qui
se prsentoit du ban et arrire-ban, dont ils profiteroient, pouvant,
sous ce prtexte, faire des assembles sans donner de l'ombrage  qui
que ce ft.

     [Note 289: C'toit un matre d'cole hollandois, dont le fameux
     Spinosa avoit t l'lve. Des perscutions pour cause d'impit
     l'avoient forc de quitter Amsterdam et de venir s'tablir 
     Picpus, prs Paris.]

C'toit  peu prs au commencement du mois de mai qu'on faisoit cette
ngociation, et qu'on vit sur les portes de plusieurs glises de Rouen
ces fameux placards dont il n'est pas que vous n'ayiez ou parler. On
trouva dans le mme temps quantit de billets qu'on avoit sems en
divers endroits de la ville, qui tendoient  faire soulever le peuple;
ce qui obligea M. Pelot, premier prsident, d'en faire informer et de
s'appliquer fortement  dcouvrir les auteurs de ces dangereux billets.

Il sut que la Trueaumont, homme hardi, capable de tout entreprendre,
sditieux et connu pour tel, toit dans la province, et qu'il venoit
souvent  Rouen, o il faisoit de grandes parties de dbauche avec la
noblesse du pays. Ayant pris garde qu'il toit dans une perptuelle
agitation, il le souponna, et, pour s'clairer de ses doutes, il en
communiqua  un gentilhomme de ses amis trs habile, qu'il pria de
vouloir s'insinuer dans les compagnies avec lesquelles la Trueaumont se
divertissoit, convenant qu'au fort de la dbauche qu'il feroit avec lui
il dchireroit le gouvernement, et tmoigneroit adroitement qu'il toit
trs mcontent; ce qui fut ponctuellement excut par ce gentilhomme,
lequel se conduisit si bien en cela deux ou trois mois qu'il s'acquit
l'amiti de la Trueaumont. Quelque confiance cependant que ce dernier
pt avoir en sa discrtion, il ne lui avoit nanmoins jusque l fait
aucune part de son projet et secret, et tous deux s'toient contents
respectivement de plaindre le malheur de la Normandie.

Mais il arriva un jour, dans la chaleur de la dbauche, que, le
gentilhomme s'emportant plus que de coutume contre le gouvernement, la
Trueaumont s'chappa de lui dire qu'il ne suffisoit pas de connotre le
mal si on n'y apportait le remde. Ce gentilhomme en demeura d'accord,
mais dit en mme temps que pour lui il n'y en voyoit point. Sur cela,
la Trueaumont sourit, et dit que les Espagnols et les Hollandois
tendoient les bras aux Normands, et que, s'ils vouloient s'aider de
la bonne sorte, il ne doutoit point qu'on ne secout le joug. Le
gentilhomme, de son ct, lui dit que, dans une affaire de cette
importance, il falloit avoir un bon chef, et qu'il n'en connoissoit
point. Ce fut l'instant o la Trueaumont, achevant de donner dans le
panneau qu'on lui avoit tendu, nomma le chevalier de Rohan; et comme le
gentilhomme dit que c'toit une tte trop lgre pour s'embarquer avec
lui, la Trueaumont rpliqua que les fous rompoient toujours la glace
en ces sortes d'affaires, et que les sages, comme lui et ses amis,
suivoient aprs sans hsiter. Le gentilhomme, feignant d'entrer dans
son sentiment et s'tant spar de lui, fut,  l'entre de la nuit,
trouver le premier prsident,  qui il rendit un compte exact de toute
la conversation qu'il avoit eue avec la Trueaumont[290]. A l'instant
mme le premier prsident prit la poste, et se rendit  Versailles, o
il dcouvrit au roi toute la conspiration. La nuit suivante, il s'en
retourna  Rouen avec les mmes prcautions qu'il avoit tenues pour
venir  Versailles.

     [Note 290: Selon La Hode, la conspiration fut dcouverte soit par
     Londres, o le comte de Monterei avoit ordre de dlivrer cent
     mille cus en divers paiements au chevalier de Rohan, soit par les
     papiers pris dans les bagages au combat de Senef.]

Ds que le roi fut ainsi inform de cette trahison, il donna ordre au
comte d'Ayen, capitaine de ses gardes, de dire au sieur de Brissac,
major des gardes du corps du roi, d'arrter  la sortie de la messe le
chevalier de Rohan. La chose fut excute, et ce chevalier conduit dans
la chambre du sieur de Brissac, auquel il demanda  manger. Ce major
lui en fit apporter, mais aprs en avoir demand la permission au roi.

L'aprs-dne, on le mit dans un carrosse, et on le mena  la Bastille,
d'o je le vis sortir le jour qu'il fut excut,  demi mort, les
lvres toutes bleues, ple et dfigur comme un trpass, s'appuyant
sur les bras des PP. Talon et Bourdaloue, et ne pouvant presque pas se
soutenir, quoiqu'il part faire tout ce qu'il pouvoit pour se tenir
ferme.

Je vous ai ci-devant crit tout ce qui se passa  sa mort, mais j'ai
appris depuis des choses que j'avois ignores, et dont je vais vous
informer; et je vous dirai que, le propre jour qu'on l'excuta, il
communia  une heure aprs minuit, le P. Bourdaloue en ayant obtenu la
permission de M. l'archevque, ce qui n'a pas t approuv des docteurs
de Sorbonne. Deux heures avant que de mourir, il crivit  madame de
Gumen, sa mre, et l'on a cru qu'il avoit quelque esprance qu'on
lui feroit grce[291], car on observa que, pendant qu'il crivoit, il
ne passa personne sur le pont qu'il ne demandt avec empressement: Qui
est-ce qui entre?

     [Note 291: Au dire de La Hode, personne n'intercda pour lui,
     pas mme madame de Montespan,  qui l'on veut qu'il n'ait pas t
     indiffrent. Le prsident Hnault cite, au contraire, un fait qui
     prouve combien tout fut mis en usage pour tcher de flchir Louis
     XIV. On reprsenta devant le roi, dit-il, quelques jours avant
     l'excution, la tragdie de _Cinna_, pour exciter sa clmence;
     mais ses ministres lui firent sentir la ncessit d'un exemple,
     etc. Il est dommage que le _Journal_ du marquis de Dangeau ne ft
     pas commenc  cette poque: nous saurions positivement par lui
     si la tragdie de Corneille fut en effet donne devant le roi en
     novembre 1674.]

Quant au chevalier de Prault[292], cuyer de M. de Rohan, et  madame
la marquise de Villars[293], de Prault a t regard par ses juges
comme un trs malhonnte homme, en ce que, croyant se sauver, la
premire chose qu'il dit sur la sellette fut qu'il n'toit entr dans
l'affaire que pour penetrer le secret de son oncle, de son matre et de
sa matresse, son dessein tant de revler le tout au roi. Comme cette
marquise toit en commerce de lettres avec ce neveu de la Trueaumont,
et qu'elle avoit t engage par lui dans cette malheureuse affaire,
il s'en trouva trois dans la cassette de ce Prault, qui sont les
seules preuves qu'on ait trouves contre elle. L'une de ces lettres
portoit qu'elle avoit parl au Chevalier, qui lui avoit promis de lui
donner vingt-cinq bons hommes bien arms quand elle en demanderoit.
Il y en avoit une autre  peu prs de mme sens, et l'autre toit en
ces termes: _Il n'y fit jamais meilleur, et si l'on envoye dix mille
hommes, on se rendra matre de tout_.

     [Note 292: Il toit neveu de La Truaumont.]

     [Note 293: Elle toit accuse d'avoir empoisonn deux maris dont
     elle toit lasse, et de s'tre donne au chevalier de Prault.
     Limiers, dans ses _Annales de France_, l'appelle de Bordeville et
     aussi de Villiers. Le prsident Hnault lui donne ce dernier nom.]

Aprs qu'on lui eut prononc son arrt, elle lui reprocha d'avoir gard
ses lettres, et, de Prault lui en demandant pardon, elle lui dit que
cela n'toit plus de saison, et qu'il ne falloit songer qu' bien
mourir.

C'est maintenant que vous allez apprendre des choses bien
particulires, puisque c'est de la conversation qu'elle eut avec ce
gentilhomme de mes amis que je vais vous entretenir.

Vous saurez que, trois heures avant qu'on l'excutt, mon ami demanda
 MM. de Besons et de Pommereuil, commissaires, la permission de
parler  cette dame en prsence du sieur le Mazier, greffier. Cela
lui tant accord, il fit dire son nom, et elle voulut bien le voir.
Ds qu'il entra dans la chapelle, o elle toit assise prs du feu
avec son confesseur, elle se leva et le reut avec autant de civilit
qu'elle l'auroit pu s'il ft venu dans sa chambre lui rendre une visite
ordinaire. Il lui tmoigna d'abord le dplaisir qu'il avoit de la voir
dans l'tat o elle toit, et lui dit ensuite qu'il avoit jug qu'il
ne la toucheroit pas tant que si c'et t son cousin de Sanra, comme
elle avoit cru, ayant mme cette pense que son nom et son visage
ne lui toient pas connus. Elle lui repondit sans hsiter qu'elle
connoissoit l'un et l'autre, et mme sa famille,  qui elle toit trs
humble servante. Ce gentilhomme lui dit, aprs cela, qu'il n'avoit pu
refuser  monsieur son frre de la venir voir pour lui tmoigner de
sa part la douleur qu'il ressentoit de son infortune, et lui dire en
mme temps qu'il avoit t se jeter aux pieds du roi, et lui demander
grace pour elle; que le roi lui avoit rpondu que cela n'toit point en
son pouvoir, mais qu'il lui donnoit la confiscation de son bien. Alors
elle prit la parole et lui dit: Je suis bien aise que mon frre ait mes
biens. Je crois qu'il en usera bien avec mes enfants, et j'aime mieux
qu'il les ait que s'ils avoient  les partager entre eux, parcequ'ils
ne le pourroient peut-tre faire sans entrer en procs. Et quant 
la grce qu'on avoit demande, elle dit que le roi, tant le matre,
la faisoit  qui il vouloit. Le gentilhomme lui fit voir aprs, un
mmoire d'affaires domestiques dont le marquis de Bray l'avoit charg.
Elle rpondit  chaque article avec une grande nettet et une prsence
d'esprit admirable. A mesure qu'elle y rpondoit, il crivoit avec
un crayon sur le dos du mmoire, et, ayant mis le tout au net sur le
papier, il le fit voir et le fit signer au greffier, afin qu'il pt
faire foi.

Cela fait, elle luy dit qu'elle desiroit trois ou quatre choses: la
premire, que son frre ft bien prier Dieu pour son me; qu'il se
souvnt tendrement d'elle; qu'on ft en sorte que son corps ne demeurt
pas dans les rues; qu'on payt  M. Mannevillette, receveur du clerg,
trente pistoles qu'elle lui devoit, dont il n'avoit pas d'crit, et
qu'elle prioit qu'on donnt  la demoiselle qui la servoit dans la
prison non seulement les hardes qu'elle avoit sur elle, mais encore
tout ce qui s'en trouverait dans la maison.

Ce discours fini, elle se tourna vers M. le Mazier, et lui dit que, ne
voulant rien garder sur sa conscience, elle avouoit que, dans le mois
de mai dernier, elle avoit fait part de l'affaire  un gentilhomme
qu'elle nomma, qui s'toit engag  lui envoyer, quand elle voudroit,
une compagnie de cavalerie. Le greffier en dressa son procs-verbal,
et lui fit signer. On a cru que son confesseur l'avoit oblige  faire
cette dclaration.

Tout cela se passa en prsence de mon ami, qui, prenant cong de cette
dame, lui dit qu'il avoit t pri par son frre de prendre soin de son
corps, et qu'il s'en acquitteroit bien.

Comme ce gentilhomme fut dans la Bastille depuis les neuf heures du
matin jusqu' trois heures aprs midi, qui fut celle de l'excution, il
vit et entendit tout ce qui se passa, dont il m'entretint; et je vais
vous en dire tout ce que ma mmoire m'en pourra fournir pour satisfaire
autant que je pourrai votre curiosit.

Un peu auparavant les dix heures du matin, on fut veiller cette pauvre
dame, qui dormoit profondment, ce qui est bien extraordinaire. On lui
dit qu'on la demandoit  la chapelle, ce qui, joint aux larmes qu'elle
vit sur le visage de sa demoiselle, lui fut un presage assur de sa
perte. Elle demanda ses habits sans donner aucune marque de foiblesse,
et dit qu'elle voyoit bien qu'il falloit se rsoudre  mourir. Elle
pria qu'on ft retirer sa demoiselle, qui l'attendrissoit, et descendit
en bas avec une assurance qui surprit tout le monde. Ds que l'arrt
fut prononc  tous ces criminels, le chevalier de Rohan se tourna
vers elle, et lui dit qu'il croyoit ne l'avoir jamais vue, et que le
chevalier de Prault leur causoit la mort, mais qu'il lui pardonnoit.
Elle lui dit qu'en effet elle ne l'avoit jamais vu, et qu'elle
pardonnoit aussi sa mort au chevalier, lequel, regardant sa matresse
et touch de ce reproche, ne put s'empcher de pousser un grand soupir.
Elle lui dit qu'il n'toit plus temps, et que, bien que ces lettres
lui cotassent la vie, elle louoit Dieu de ce qu'il lui faisoit la
grce de la faire mourir de la manire dont elle alloit finir ses
jours, parceque, ayant vcu dans le fracas et l'clat du monde, elle
n'avoit pas eu lieu de se promettre une meilleure et plus heureuse fin;
et, s'adressant  ceux qui devoient subir le mme supplice qu'elle,
elle leur dit qu'il falloit que chacun tcht de faire un bon usage de
la mort qu'il alloit souffrir.

Lorsqu'elle sortit de la Bastille pour aller au supplice, son
confesseur la pria de faire une action d'humilit chrtienne en montant
sur la charrette, ce qu'elle fit incontinent, en disant qu'elle feroit
bien d'autres choses pour Dieu. Son confesseur ne lui demanda cela
que pour viter la peine qu'elle auroit eue de voir executer M. de
Rohan, qui devoit pourtant mourir le dernier, suivant ce qui avoit t
ordonn; mais le P. Bourdaloue, le voyant au pitoyable tat o il toit
rduit, fut demander par grce aux commissaires qu'on le ft mourir
le premier, ce qu'on lui accorda. Cette pauvre dame devoit mourir la
premire, et, par un effet du hasard, elle mourut la dernire, le
bourreau ayant trouv sous sa main le chevalier de Prault plutt
qu'elle. On vient de me dire tout prsentement qu'aprs qu'on lui
eut lu son arrt, elle dit qu'elle mouroit innocente, ce que disent
ordinairement les gens que l'on a condamns.

Ds qu'on lui eut excut la tte, mon ami, qui avoit des gens tout
prts, la fit envelopper dans un drap de lit et porter incontinent dans
un carrosse de deuil. Il jeta deux pistoles  l'excuteur et quelques
cus  ses valets pour avoir la libert de la faire emporter chez lui
sans qu'on la dpouillt.

Elle toit fille d'un secrtaire du roi et nice de M. de Sanra,
conseiller au Parlement. Le lendemain de cette excution, le roi envoya
faire compliment  madame de Gumen, qui fut reu avec effusion de
larmes et beaucoup de respect. J'ai parl au gentilhomme qui en avoit
t charg. M. Colbert, par ordre du roi, en fit un pareil  madame de
Chevreuse et  madame de Soubise. Lorsqu'on fit le rcit au roi de la
mort du chevalier de Rohan, il dit que, quand il auroit attent  sa
propre personne, il lui auroit volontiers pardonn, mais qu'il n'avoit
pu lui faire grce  cause de ce qu'il devoit  ses peuples.

Voil l'histoire de cette malheureuse affaire. Chacun la conte  sa
mode, mais je puis vous protester que cette relation que je vous en ai
faite est trs sincre et trs vritable. Toute la France a su comme
quoi la Trueaumont s'toit fait blesser  mort lorsque M. de Brissac
fut  Rouen pour l'arrter[294], et comme Van den Ende avoit t pris
au Bourget en allant  Bruxelles[295]; mais peut-tre n'avez-vous
pas su qu'un colier qui tudioit chez lui l'a dcouvert. Ayant fait
rflexion, aprs qu'on eut arrt M. de Rohan, qu'il l'avoit vu souvent
avec son matre, il fut trouver M. de Louvois[296], qui le mena au roi,
qui lui a donn 1,000 livres de rente pour rcompense.

     [Note 294: Grivement bless, il dchira sa plaie avec ses dents,
     et en mourut le mme jour.]

     [Note 295: Il fut pendu. On dit que, tout fier d'avoir dcapit un
     Rohan, une marquise et un chevalier, le bourreau dit  ses valets,
     en leur montrant Van-den-Ende: Vous autres, pendez celui-l.]

     [Note 296: Louvois toit un peu intress dans cette affaire, car
     c'toit par haine contre lui que le chevalier de Rohan s'y toit
     jet.]

Vous observerez, s'il vous plat, que, quand Madame de Villars dit
qu'elle toit innocente, c'toit parcequ'elle a toujours protest
qu'elle croyoit que ces gendarmes qu'on lui devoit envoyer devoient
tre employs pour l'enlvement de mademoiselle d'Algre, qu'elle
disoit que le chevalier de Rohan devoit faire enlever; mais il me
semble que la teneur des trois lettres qui parlent de dix mille hommes
dtruit entirement ce qu'elle a dit, et par consquent qu'elle n'toit
pas innocente, comme elle le prtendoit.




_Cartels de deux Gascons et leurs rodomontades, avec la dissection de
leur humeur espagnole._

M. D C. XV. In-8.


_A l'unique brave de ce temps._

La valeur et les braves exploitz quy ne sont icy que feintes, ainsy
qu'en la representation d'une tragedie, se remarquent veritablement
en vous  voile descouvert; et comme des excs sans vices vous ont
separ pour un temps (sans autre raison) de la compagnie de ceux quy
s'estimoyent le plus en apparence, ainsy que d'autres Semella[297]
quy ne pouvoyent souffrir la divinit et les foudres d'un dieu, comme
creatures trop basses, c'est l'opinion de tous les vrayz Franois et ma
resolution de mourir

Vostre plus humble serviteur, L. L. B.

     [Note 297: Sml, la mre de Bacchus, qui, ayant voulu voir
     Jupiter dans toute sa gloire, fut embrase par l'clat du dieu.]

       *       *       *       *       *

_Cartels de deux Gascons et leurs rodomontades, avec la dissection de
leur humeur espagnole._

Deux prodiges de la nature, habillez  l'espagnole, que la Gascoygne
a envoy  pied  Paris pour la recognoissance ordinaire qu'elle luy
a, se sont venuz loger avec une demy-douzaine de leur calibre, o pour
paroistre dans le monde on faict en sorte de se pratiquer un habit, un
bidet et un laquais, dont l'un faict parade  son tour pendant que les
autres gardent la chambre sans avoir prins medecine; afin de se donner
l'entre aux meilleures compagnies par l'artifice de leur bonne mine,
veulent que l'on croye qu'ils sont quelqu'un, et, se mirant dedans des
plumes quy ne leur apartiennent pas, aussytost  se qualifier du nom
de quelque arbre quy sera au carrefour de leur village ou de quelque
pire ou morceau de vigne quy aura appartenu  quelques uns de leurs
alliez dont on aura sceu tirer seulement les frayz du decret, puis,
se relevant la moustache pour la meilleure contenance qu'ils ayent,
pensent eblouir les yeux  tout le monde par l'eclat d'un diamant qui
sera quelque happelourde du Palais[298], ou, en se retournant, comme
par mespris pour quelqu'un, feront mille discours de la diminution du
revenu des champs, du peu de seuret qu'il y a de donner son argent 
constitution de rente,  cause des banqueroutes, du peu d'envie qu'ils
ont de bastir,  cause de la meschancet des ouvriers, se contentant,
 leur dire, de faire bastir  cinq ou six endroicts aux environs de
leurs terres seulement pour s'exercer, et crachent rond parmy leurs
discours comme s'ils vouloient jeter des perles par la bouche; aprs
viendront sur leur quant--moy et feront une dissection de leurs braves
exploitz quy seront encore  naistre, ou de nouvelles du temps, dont
ilz seront asseurement les autheurs, et, pour s'en faire accroire
davantage, changeront de nouveaux noms  leurs laquais adoptifs pour
montrer qu'ilz se font servir par douzaine, et luy feront changer aussy
de diverses lyvres acheteez  la friperye, afin qu'on les tienne pour
quelque chose de plus qu'ils ne croyent eux-mesmes.

     [Note 298: Fausses pierreries, qui se vendoient d'abord sous les
     galeries du Palais. V. plus haut, sur ce mot _happelourde_, une
     note des _Ordonnances d'amour_, p. 192. A la fin du XVIIe sicle,
     ces pierres fausses s'achetoient au Temple et dans les environs.
     Les garnitures de pierres fausses, lit-on dans _le Livre commode
     des adresses_, se vendent dans le _quartier du Temple_. Le nom de
     _diamant du Temple_ leur en toit venu.]

     Et si d'advanture le revenu de leur invention ne peut fournir au
     luxe du rang qu'ilz veulent tenir, vous les verrez prendre la
     sotane  la romaine pour sauver autant d'toffe[299] et se faire
     dire partout gentilhommes servantz de quelque illustrissime, ou
     bien aumoniers d'un tel seigneur ou beneficiers resinataires[300]
     dont ilz ne sont encore pourveuz; bref, ilz feront des pions damez
     des nobles et des bravaches, eux quy ne furent jamais jusqu'
     present que les moindres roturiers et les plus malotrus de leur
     contre.

     [Note 299: Espce de _soutanelle_ qui n'alloit que jusqu'aux
     genoux. Les ecclsiastiques de Rome la portoient toujours; ceux de
     France ne s'en vtissoient qu'en voyage.]

     [Note 300: _Rsignataire._ Celui en faveur de qui un bnfice ou
     une charge avoient t rsigns.]

Mais si l'occasion leur rit le moins du monde que de les faire estre
quelque chose auprs d'un grand, vous les verrez aussy tost vouloir
aller du pair avec luy-mesme et tirer leur extraction des cendres des
plus valeureux et renommez quy ayent jamais est, et ne jurer que par
les eaux de Silo, par les cornes de Pluton, par la barbe de Mars,
par la machoire de Samson et par l'Alcoran de Mahomet, ainsy qu'il
se remarque en ces deux braves bestes quy, s'estant rencontrez avec
autant d'heur que de sympathie en l'hostel d'un des grands princes de
ce royaume, o y estant bien apointez pour la raret de leur perfection
dont ilz ont l'apparence, s'y sont aussy tost renduz autant redoutables
qu'inimitables, et ne pouvoit-on juger lequel des deux estoit le plus
accomply, jusqu' ce qu'un de ces deux atlantiques, engendr de la
generosit, surnomm par la fortune et le hazard d'ALCHIER (quy n'a
jamais us,  son dire, d'autre etoffe et habitz que de cuirasses, ne
vit que des mousquetz et pistoletz qu'il faict mestre sur la grille
ou  la saulce Robert; son lit n'est dress que sur des costes de
geants, le mastelat remply que de moustaches de maistres de camp du
grand Turc, le traversin que de cervelles qu' coups de soufflets il
a tir de la teste de vieux capitaines, ses draps ne sont tissuz que
de cheveux d'amazones, sa couverture que de barbe de Suisses, ses
courtines que de sourcils ou paupires de hongres; les murailles de son
logis sont basties de pieces, tant de casques que de testes entires,
des porte-enseigne de la royne d'Angleterre, qu'il a trench avec sa
formidable espe; les plancherz de sa maison (au lieu de carreaux) sont
pavez de dentz de jannissaires; les tapisseryes sont peaux d'Arabes et
sorciers qu'il a escorch avec la pointe de sa dague, et les tuiles quy
couvrent sa maison sont ongles de monarques et roys, les corps desquelz
il y a long-temps qu'en depit d'eux, et  leur corps deffendant, il
a mis  coups de pieds en la sepulture)[301], conceut neantmoins, 
l'ombre des moustaches de son compagnon (quy ressembloyent plus tost 
des defences de quelque sanglier furieux, et quy eussent  la moindre
action fait trembler la terre, espouvanter le ciel, cesser les ventz,
devenir la mer calme, avorter les femmes grosses, fuir les hommes,
mesmes aux plus vaillantz les forcer de dire d'une voix tremblante:
_Libera me, Domine_), je ne say quelle mauvaise impression, quy fust
cause de le saluer d'une oreillade[302], suivy d'un tel desordre que
les assistanz en tombrent touz pamez, et les voisins si estonnez
qu'ilz demeurrent plus de huit jours sans oser sortir, croyant estre
tous perduz ou que ce fust le jour du jugement quy commenoit, jusqu'
ce qu'un de ces furibonds, nomm Philippe le Hardy, fit appeler son
ennemy et luy commander de se trouver prs le chasteau de Vincennes
pour tirer raison de la saluade qu'il avoit recee, et luy escrivit ces
motz:

_Voto a Dios, messer Bardachino_ (sans avoir gard  la grandeur
de mon courage, qui ne peut estre limit), tu as est si effront
que de regarder d'un oeil de travers ma moustache furieuse, quy ne
se relve qu' coups de canons, que les dieux mesmes revrent, pour
menacer de sa pointe les cieux, d'o elle prend et tire son origine,
foustre, et dont tu peux faire (te lardant un seul poil d'icelle) une
telle ouverture  ton corps, que toute l'infanterie espagnole et la
cavalerie franoise passeroit au travers sans toucher ny  l'un ny 
l'autre cost. Le souvenir de cette presomption si temeraire me fait
envoyer ce cartel, non que je desire et espre avoir  faire  toy
seul, mais  demy-douzaine que tu choisiras, quand bien ce seroit des
autres Morgands[303], Fiers--bras, ou toute la race des Othomans ou
des Mammeluz ensemble; j'en feray des ruisseaux de sang plus longs
que le Gange, plus larges que le P et plus terribles que le Nil,
foustre; m'asseurant tirer telle raison de toy qu'il en sera parl  la
postrit, te redigeant avec tous les tiens en si petit volume, qu'un
ciron les couvrira aisement de sa peau. Ce mien valet present porteur
(quy seroit trop capable pour toy) te conduira o je t'attends avec
deux espes et deux poignards, desquelz tu auras le choix, et si tu
n'as ce combat pour agreable, un coup de petrinal[304], foustres, en
fera raison. Ne viens, donc, et tu feras que sage, quoy attendant tu me
tiendras toujours pour ton maistre.

                                                  PHILIPPE LE HARDY.

     [Note 301: Ces rodomontades, comme celles qui prcdent et qui
     suivent, se retrouvent dans tous les rles de matamores, qui
     font si grand tapage aux principales scnes des comdies du
     commencement du XVIIe sicle. Chateaufort, le fier--bras du
     _Pdant jou_, par exemple, les dit toutes, et bien d'autres avec.]

     [Note 302: Oreillade doit tre ici pour _soufflet_.]

     [Note 303: Morgant le Gant, hros d'un pome chevaleresque fort
     connu. Ce nom est le participe du verbe _morguer_. Montaigne
     l'emploie dans le sens de _ddaigneux_, _fier_ (liv. 3, ch. 8).
     Rgnier a dit aussi (satire 3, v. 51-58):

       Puis que peut-il servir aux mortels ici-bas,
       Marquis, d'estre savant, ou de ne l'estre pas,
       . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
       Pourveu qu'on soit morgant, qu'on bride sa moustache,
       Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand pennache.]

     [Note 304: Sorte d'arme  feu qui tenoit de l'arquebuse et du
     pistolet. Son nom lui venoit, selon Fauchet, de ce que, pour s'en
     servir, on l'appuyoit sur la poitrine  l'ancienne manire.
     Suivant l'auteur de _la Nef des fous_, c'est aux bandouliers des
     Pyrnes qu'il faudroit en attribuer l'invention. Le _petrinal_
     toit d'un fort calibre, et si lourd qu'on le portoit suspendu 
     un baudrier. L'espingole, qui commena d'tre en usage dans les
     armes de Louis XIV, l'a remplac.]

Il despesche aussy tost un courrier  pied quy arryve incontinent
au chasteau de cest autre Roland, pour estre tous deux logez sous
une mesme ligne, quy fust cause d'espargner une chemise blanche pour
un voyage de plus longue halaine; puis, voyant la resolution de son
ennemy  l'ouverture du cartel, redouble de defi par ceste repartie
qu'il ne manque de luy envoyer par le mesme messager, attendu avec
autant d'impatience quy se sauroit dire au lieu asseur par ce hardy
Mandricard, arm comme un rhinoceros, quy faisoit sa prire pendant que
le Roland prit le chemin des Tuilleryes, o il prend acte de ce que
son ennemy ne s'y estoit trouv, et lui faict encore d'autres menaces
que vous ne voyez ici et quy n'avoient garde de l'offencer, pour la
distance du lieu:

Philippe trop Hardy, ta temerit redoublera ma gloire aujourd'huy,
puisque tu oses entreprendre ce quy a fait trembler huict elephanz,
sept dragons, dix tigres, vingt-deux lions et soixante-cinq taureaux en
leur furie, pour avoir la nature du basilic, et quelque chose de plus,
quy ne tu qu'un homme  la fois de sa vue; et moy, les regardant en
cholre, je les fais tomber morts dix  dix, comme si mon regard estoit
des balles d'artillerie, et pour n'avoir autre vice que la vaillance,
ou je ne serois pas Gascon. Je reois pourtant ton cartel farcy de
rodomontades quy procdent plus tost d'une ame effemine que de quelque
vaillant champion, et veux que tu sache que si tost que j'auray endoc
mon harnois enchant et fabriqu de la propre main de Vulcain, mon
ayeul, je te feray recognoistre que tu n'es rever, chery et honor des
dieux comme tu penses; que ta fire moustache releve vers le pole de
Jupiter ne te garantira de sentir la pesanteur de mon bras, quy ne se
desploye (comme l'oriflamme franois) qu'aux extremitez et contre des
demy-dieux et braves champions, foustres; t'asseurant encore plus (de
peur que tu ne m'attende) que je ne desire estre accompagn d'autres
Fiers--Bras ny Morgantz que ma valeur seule, qui a dompt, faict
descendre aux enfers et peupl les champs elyseens d'un nombre infiny
tant de ces braves Mammeluz que de ces fiers Othomans, te laissant tes
espes et ne voulant qu'un baston pour donner quelque relasche  la
mienne,  quy le temps defaudroit si elle pouvoit dire les excutions
qu'elle a faict en sa vie, et par quy j'ay tousjours est redout des
hommes et aym des dames, quy se reputent trs heureuses de coucher
avec moy, afin de pouvoir avoir un enfant de ma race. Je te pardonne
comme ignorant de ce que je suis, car, si mon courage se pouvoit
acheter  prix d'argent, il n'y auroit plus d'autre trafic au monde;
ou, s'il estoit desparty entre personnes poltronnes et esprits mutins
comme toy, il y auroit une perpetuelle revolte sur la terre, quy
faict que je me soucie moins des voles de canons et de tes coups de
petrinal, foustres, que des mouches quy volent autour de mes oreilles
quand je dors, puis que Jupiter mesme, me redoutant, m'a laiss la
terre entire pour mon partage, prenant les cieux pour le sien, et ne
se sentant encore bien asseur, me garde de tous encombres, de peur
que, quittant ces bas lieux, je ne l'aille sortir de son throne et le
culbuter du haut en bas, foustres encore, belles escapades. Je te vay
donc trouver encore, en deliberation de te ravir l'ame, et l vider
tout ensemble, si tu es si aise que d'attendre ma fureur, laquelle
tu emporteras moins que ne faict l'aigle les rayons du soleil, et tu
verras le cruel supplice qui t'est prpar, te faisant estre  jamais
le plus miserable des miserables serviteurs des serviteurs.

                                                          D'ALCHIER.

       *       *       *       *       *

Ces avaleurs de charettes ferres, estant de retour, se menacent
de loing et protestent (avec blasphesme de mesme estoffe que leurs
discours) qu' la premire rencontre ils se traicteront reciproquement
d'une faon dont personne n'a jamais entendu parler, et cependant
furent aussi honteux, lorsqu'ils se virent, que des loups quy sont pris
au pige, et n'y eut autre carnage pour ceste fois.




_Le Hazard de la Blanque renvers, et la consolation des marchands
forains._

_A Paris, chez la vefve d'Anthoine Coulon, ru d'Escosse, aux trois
Cramaillres._

M. D. C. XLIX.

_Avec permission[305]._

In-4.

     [Note 305: Cette pice, selon M. Moreau, est une des satires les
     plus piquantes de la Fronde. Je m'tonnerois, dit-il, de ce
     qu'elle a t publie avec permission, si je ne voyois qu'elle
     date  peu prs du temps de la confrence de Ruel. (_Bibliogr.
     des mazarinades_, t. 2, p. 43, n 1619.)]


Un fameux bourgeois de cette ville de Paris, qui ne fut jamais riche
que par le hazard de la blanque[306], et heureux qu' cause qu'il n'est
pas sage, m'entretenant, un des jours de la semaine, des mal-heurs du
temps et des calamitez que cause la guerre, respandant des larmes
grosses comme des citrouilles, me tesmoignoit les regrets qu'il avoit
de ce que nous n'avions point eu cette anne ny foire Sainct-Germain,
ny de caresme-prenant, ny de masques, ny de comedies[307]. Il me disoit
cecy  cause qu'en ces temps-l il avoit accoustum de faire grand
chre et beau feu, et mener une vie exempte de soin, d'inquitude et
de necessit.--Vrayement, luy respondis-je, vous avez grand tort de
vous plaindre, puisque Paris n'eut jamais plus de divertissemens et les
bourgeois plus de recreations: la ville est devenu une foire, o l'on
trouve des pices trs curieuses et des raretez trs recherches. Les
violons y sont devenus gazetiers[308] et leurs femmes boulangres[309];
et, comme ils sont fort dispos et legers du pied, ils vont d'un bout
de Paris  l'autre en quatre cabriolles; et, comme ils sont connus
dans les grandes maisons, au lieu de sarabandes ils y donnent des
pices d'Estat, et courent mesme jusques  Sainct-Germain porter
nouvelles certaines de tout ce qui se passe icy. Vous y voyez aussi
des boutiques de peintres remplies de grotesques, de moresques[310]
et mille autres fantaisies qui changent  tous momens, et qui, par un
artifice merveilleux, prennent toutes sortes de couleurs, de postures
et de visages, selon l'adresse du peintre, qui tantost les fait voir
en pourfil, tantost en face; tantost demie-face, et puis incontinent
aprs les couvre d'un voile desguis. Vous y voyez aussi un tableau qui
d'un ct represente l'image de l'Inconstance, et de l'autre celle de
la Mort, qui se mocque de ceux qui la regardent[311], parce qu'elle les
juge  leur maintien n'avoir pas assez de resolution pour se deffendre
de sa tyrannie. Mais en autres vous y remarquez un pourtraict bien
achev, qui represente un grand navire au milieu des tempestes d'une
mer courrouce, pouss des vents, agit des orages, sans arbre, sans
voiles, sans timon, abandonn de son pilote et delaiss des autres,
qui, prevoyant son prochain naufrage, n'ont autre esperance que de se
sauver sur ses debris et de gaigner le havre. Vous voyez dans le mesme
tableau quantit de personnes qui considrent avec autant de piti
que d'estonnement la perte de ce prodigieux vaisseau, et semblent, 
leur posture, estre entierement anims contre des traistres qui, ayant
sous main coupp son mast, ont medit sa perte et procur sa ruine.
L'on voit aussi dans cette foire des tableaux qui representent des
joeurs de gobelets, des charlatans qui font mille tours de passe-passe
et de souplesse, des fins couppeurs de bourses et d'autres gens qui
se disposent  danser sur la corde; et tout auprs de ces tableaux
vos yeux y en envisagent d'autres, presque de la mesme grandeur, qui
portent la figure de personnes assez mal habilles, qui, avec un
visage triste et morne, mettent le doigt dessus leur bouche, pour dire
qu'elles n'oseroient se plaindre de ceux qui les joent ou qui les
volent, et qu'il faut celer un mal qui n'a point de remde, aussi bien
qu'un tort que l'on ne peut vanger. Ne jugeriez-vous pas que cet homme,
qui se plaignoit  moi de ce qu'il n'avoit point veu de caresme-prenant
cette anne, depuis le commencement de la guerre, estoit peu
intelligent dans les affaires, ou pour le moins n'estoit pas grand
politique du temps, puisque nous ne saurions mieux representer les
choses comme elles se passent  present que sous la figure d'un jour
de mardy-gras, o les uns font bonne chre cependant que les autres
meurent de faim, o plusieurs s'engraissent aux despens d'autruy, o
l'on voit plusieurs cuisines qui estoient auparavant mai eschauffes,
et qui maintenant se bruslent en consommant les autres? N'est-ce
pas estre  caresme-prenant, puisque chacun jou son compagnon, et
tasche de le piper au jeu? Mais ce qui est de plus deplorable, c'est
que ceux qui joent, aprs avoir bien battu et mani les cartes par
une dexterit merveilleuse, ne laissent pas de les brouiller, et,
par consequent, tousjours gaignent. D'ailleurs, ne sommes-nous pas
veritablement  caresme-prenant, puisque nous ne voyons que fourbes et
deguisemens, que visages emprunts et que masques colors? Les plus
adroits portent le masque de la devotion et de la complaisance, les
autres de la piet, de la vertu, de la religion; quelques uns portent
une conscience masque de zle pour le service de leur prince, et ce
n'est que pour couvrir leur ambition, leur avarice et leurs interests;
les autres ont des paroles et des entretiens masqus de douceur, de
civilit, de complimens, et ce n'est que pour surprendre les simples,
afin de les jetter dans la medisance, de connoistre leurs penses,
leurs sentimens, leurs affections, et par ainsi juger quel party ils
tiennent et de quel cost ils panchent. Les autres se couvrent et
se masquent de la peau de lion, afin d'avoir de l'employ, et faire
croire  ceux qui les voyent ou qui les entendent parler que l'on doit
attendre de leur merite et de leur courage toutes les satisfactions
imaginables, et qu'ils ne se destinent  la mort que pour le service
du public. Enfin on ne vit jamais plus de comedies que l'on en voit
 present, puis que les esprits les mieux sensez protestent hautement
que tous nos desseins, nos entreprises, nos assembles, ne sont qu'une
veritable comdie, o les uns joent le personnage de roy, les autres
de prince, les autres de valets et les autres de fols. Mais certes,
bien que cette comedie soit agreable aux uns, elle est pourtant
ennuyeuse aux autres, parce qu'elle dure trop long-temps, et que l'on
y laisse brusler la chandelle par les deux bouts, et que l'on fait
payer double, bien que l'on ne soit plac qu'au parterre. Et ce qui est
le plus  craindre, c'est que cette comedie ne se tourne enfin en une
sanglante tragedie ou catastrophe funeste o le sang sera respandu,
et o les spectateurs ne verront que des objets d'horreur, de larmes
et de piti. Dieu vueille, par sa bont et ses misericordes infinies,
mettre bientost  fin nos malheurs, et changer nos comedies et nos
divertissemens en larmes de penitence, afin que sa colre irrite
s'appaise, que les fleaux de la guerre se retirent de nous, et qu'au
lieu de prendre les armes pour la destruction de nous-mesmes, nous les
prenions pour vanger les blasphemateurs de son sainct nom!

     [Note 306: Ces _blanques_ toient des espces de loteries o le
     billet blanc (_blanque_) perdoit, o le billet _ bnfices_
     faisoit gagner les sommes et les bijoux dont il portoit la
     dsignation. C'toit, selon Pasquier, une importation italienne,
     et l'expression _entendre le numro_ en venoit. (_Recherches
     de la France_, liv. 8, ch. 49.) Ces _blanques_, sous Henri IV,
     toient devenues de vritables acadmies de jeux. On a vu, dit
     L'Estoille (18 mars 1609), un fils d'un marchand perdre dans une
     sance soixante mille cus, n'en ayant hrit de son pre que
     vingt mille. Les _blanques_ faisoient rage  la foire S.-Germain.
     Le nomm Jonas, ajoute L'Estoille, a lou une maison, pour tenir
     une de ces acadmies, au faubourg S.-Germain, pendant l'espace de
     quinze jours, durant la dure de la foire, et d'icelle maison il a
     donn quatorze cents francs.]

     [Note 307: Il parut plusieurs autres _mazarinades_ sur cette
     suppression force de tous les plaisirs du carnaval et de la foire
     S.-Germain en 1649. Nous citerons: _le Caresme des Parisiens
     pour le service de la patrie_, Paris, 1649; _le Grotesque
     Carme prenant de Jules Mazarin, par dialogue_, Paris, 1649; et
     surtout: _Plaintes du carnaval et de la foire S.-Germain, en vers
     burlesques_, Paris, 1649, in-4, pice que Naud place au troisime
     rang de celles dont on peut faire estime. (_Mascurat_, p. 283.)]

     [Note 308: C'est--dire faiseurs de mazarinades. Tout le monde
     s'en mloit. (V. Leber, _De l'tat rel de la presse et des
     pamphlets jusqu' Louis XIV_, etc., p. 105.) Selon Naud, la pice
     _les Admirables sentiments d'une villageoise  M. le Prince_ est
     de la servante d'un libraire, qui en faisoit aprs avoir cur
     ses pots et lav ses cuelles. _Mascurat_, p. 8 et 9.]

     [Note 309: Le pain de Gonesse n'arrivant plus  Paris,  cause du
     blocus, toutes les femmes toient obliges de pourvoir  ce manque
     de provision et de se faire boulangres.]

     [Note 310: C'toient des meubles d'bne, comme ces _guridons
      tte de More_ que Mazarin avoit, entre autres curiosits, fait
     venir d'Italie. (Naud, _Mascurat_, p. 72.)]

     [Note 311: Ces tableaux  double visage, qu'on a pu croire
     nouveaux de notre temps, ne l'toient mme pas  l'poque o
     parut cette _mazarinade_. Dans _le Moyen de parvenir_ (111),
     quand il est dit: Lisez ce volume de son vrai biais. Il est fait
     comme ces peintures qui parlent d'un et puis d'autre, on entend
     parler de tableaux de la mme espce. Carle Vanloo perfectionna
     cette invention pour en faire une flatterie  l'adresse d'un roi
     qui n'en mritoit gure: Il avoit peint toutes les vertus qui
     caractrisent un grand monarque. On engagea le roi (Louis XV)
      regarder ce tableau au travers d'un verre  facettes; toutes
     ces figures se runirent, et il ne vit plus que son portrait.
     Gudin, _les Mnes de Louis XV_, p. 90.--Je crois qu'il est fait
     allusion  ces tableaux dans une autre mazarinade, _le Miroir 
     deux visages opposs, l'un louant le ministre du fidle ministre,
     l'autre condamnant la conduite du mchant et infidle usurpateur
     et ennemi du prince et de son tat_, 1649, in-4.]




_Sermon du Cordelier aux Soldats, ensemble la responce des Soldats au
Cordelier, recueillis de plusieurs bons autheurs catholiques._

  Lisez hardiement, car il n'y a pas d'heresie.

_A Paris, imprim par Nicolas Lefranc, demeurant vis--vis les
Cordeliers._

M.DC.XII.

In-8[312].

     [Note 312: Cette pice a t rimprime  Chartres, chez Garnier
     fils, en 1833,  trente exemplaires.]


_Sermon du Cordelier aux soldats._

    Un cordelier tomba entre les mains
  D'aucuns soldats, non pas trop inhumains,
  Qui luy ont dit: Frre, qu'on se despeche:
  Fay nous icy quelque beau petit presche
  Pour resjouyr la compagnie toute.

    Le cordelier, qui leur parler escoute
  Sans s'estonner, ne leur refusa poinct,
  Et pour prescher commena en ce poinct:

  Je ne saurois assez vous collauder.
  Messieurs, dit-il; je veux bien asseurer
  Que vostre train, pur, innocent et munde,
  A cil de Christ ressemble estant au monde.

    Premirement, il hantoit les meschans:
  Sy faictes-vous, et les allez cherchans;
  Il ne fuyoit les noces et banquetz:
  A table on oit nuict et jour vos caquetz;
  A luy venoient paillards et publicains:
  Avecques vous sont tousjours les putains;
  En croix pendu fut avec les larrons:
  En tel estat de bref nous vous verrons;
  Puis vous savez qu'aux enfers descendit:
  Vous aurez bien un semblable credit;
  Il en revint, puis au ciel s'envola:
  Mais vous jamais ne bougerez de l.
  Voil sans faute, en oraison petite,
  De vostre estat la louange deduicte.

       *       *       *       *       *

_La Responce des Soldats._

  Ces bons soldats, ayant bien escout
  Du cordelier le sermon effront,
  L'un print propos, disant en ceste sorte:
  Heu! compagnons, que nul ne se transporte
  Hors de ce lieu tant qu'auray respondu
  Au bon sermon de ce moine tondu.
  Escoutez tous. Premierement, il dict
  Que les meschans ont vers nous grand credit.

    Confesser faut que sommes mal vivans,
  Que la plupart de ceux qu'allons cherchans
  Aussi pour nous nous montrent les effects
  De ce en quoy l'on nous tient pour suspects.

  Mais qui commet des maux en plus de guise
  Que vous, moines, vous disant gens d'eglise?
  Soubz vostre habit marqu de sainctet,
  Passans le temps en toute oysivet,
  Et si allez suivans les bonnes tables,
  Estant assis en pres venerables,
  O vous vuidez tasses et gobeletz,
  O vous mangez les frians morceletz,
  Chapons, perdrix sautant de broche en bouche[313],
  Et en bruslant la langue qui les touche,
  Vous vous plaignez (sans que je le deguise)
  Qu'avez du mal  servir saincte eglise[314].

    Aprs pastez, andouilles aux espices,
  Les cervelats et les bonnes saucisses,
  Les bons jambons et belles eschines[315],
  Qui sont pendus  l'air des chemines,
  Que vous nommez les aiguillons de vin,
  Les arrousant de mainte beau latin:
  Temoings en sont vos belles rouges trognes,
  Vos beaux rubis et ces gros nez d'yvrognes,
  Nez que tousjours ceste eau benite lave
  Qu'on va querir au profond de la cave;
  Nez qu'on peut dire estre assez buvatif,
  Nez color de teinct alteratif,
  Nez dont je dis que mesme la roupie
  Pisse tousjours vin de thologie,
  Nez vrais gourmetz de vos trs sainctz desirs,
  Seuls alembics de vos plus beaux plaisirs.
  Nez par qui sont seurement annoncez
  L'aigre, le doux, l'esvent et le pouss[316].
  Nez qui chantent les trs grandes merveilles
  Du vin hoch  deux ou une oreilles[317].
  Nez suce-vin, vaillans roys des bouteilles,
  Nez rougissans comme roses vermeilles,
  Nez que je dis vrays nez de cardinal,
  Vos heures sont et vostre doctrinal;
  Nez vrays mirors de zle sorbonique
  Qui ne pensa jamais estre heretique;
  Nez vrays supports de nostre mre Eglise,
  Trs dignes nez, que l'on les canonise:
  Le beau rebec, la belle cornemuse,
  Dont la ronflante, harmonieuse muse,
  Du blanc, du teinct et du clairet enfle,
  Ose hardiement, voire d'une souffle,
  Le dieu Bacchus, avec tous ses enfans,
  Je dis mesme jusqu'aux plus triomphans,
  Ce dieu qui est assis sur un poinon,
  Desfier  beaux coups de gros flacons.
    Voil comment vous vivez en prelatz,
  En regardant du monde les debatz;
  Et nous, soldats, portons les corseletz,
  Tandis que vous vuydez les gobeletz;
  Avons en main harquebuses ou picques,
  Et vous, messieurs, croix d'or ou des reliques;
  Couchons souvent sur paille ou terre dure,
  Souffrant la faim, soif, chaleur ou froidure,
  Puis assaillis dans quelque forte place,
  Puis assaillans l'ennemy plein d'audace,
  Nous endurons des maux en mainte guyse
  Pour deffendre ces sainctes gens d'eglise,
  Qui cependant meritez paradis,
  Pour vous et nous chantans De profundis
  En vos manoirs et plaisantes demeures,
  O soustenez, comme en cavernes seures,
  Les grands larrons, meurtriers et parricides;
  Putiers, putains, perjures, homicides,
  Incestueux, sodomites damnables,
  Pour de l'argent vous sont tous agreables.
    Or, sus, allons: pendant que suis dispos,
  Poursuivre faut ton troisime propos.
  Tu nous as dict que les putains tousjour
  Avec nous sont et y font leur sejour;
  Mais je voy bien, frater  rouge trogne,
  Qu'en nous grattant tu n'as senti ta rongne.
  Si quelque honte il te rest au museau,
  Sait-on trouver (dy-moy) plus grand bourdeau,
  O l'on commet d'ordures plus grand'somme,
  Qu'en voz convens, vrays manoirs de Sodome?
  Vous, Cordeliers, Jacopins, Jesuites,
  Carmes, Chartreux, Augustins hypocrites,
  D'o vient cela qu'on vous nomme beaux pres?
  C'est qu' l'ombre d'un joly crucifix
  Gaignez souvent des filles ou des filz
  En accoinctant vos sainctes belles-mres.
  Quant aux parloirs et aux confessions,
  Vous commetez vos dissolutions,
  Attouchemens vilains et execrables,
  Sales propos et faicts deraisonnables:
  L le pech s'abaisse jusqu'au centre,
  Et les beaux fruits se font sentir au ventre
  Que despescher faictes devant son jour
  Avant que voir du beau monde l'entour,
  Pour conserver la reputation
  De l'ordre et de vostre religion,
  Sachant qu'il faut besoigner cautement,
  Puis qu'on ne sait soy tenir chastement.
  Aussi avez au besoin vos novices
  Qui ne sont pas ignorans de vos vices.
  Hors des convens, bourgeoises, damoiselles,
  Tombent aussi souvent dessoubz vos ailes;
  Et si de l il en sorte quelque ange,
  C'est peu de cas, il ne vous semble estrange;
  Pas on n'accourt vous dire: Tenez, frre,
  Cest enfanon, vous en estes le pre.
  La dame en rit, oyant crier: Papa!
  Au pauvre Jean qui le pre n'est pas.
  Brief, frre gris, vous infectez le monde
  Bien plus que nous de vostre ordure immonde,
  Et pense bien que Sodome l'infecte
  Auprs de vous sera dicte parfaicte.
    Quatriemement, je l'ai bien entendu
  Quand tu as dit que nous serons pendu
  Au beau milieu des voleurs et larrons,
  Et qu'un gibet pour sepulture aurons.
  Mais telle mort nous servira de gloire,
  Par cestuy-l qui en a eu victoire,
  Tournant la croix en benediction
  A ce brigant dont eut salvation,
  En invoquant humblement ce Jesus,
  Qui lui donna sans vous, moines tondus,
  De ses pechez pleine remission,
  Dont avoit fait humble confession
  A cil qui seul les pouvoit pardonner,
  Et sans argent paradis luy donner,
  Car en ce temps ces moines bigarrez
  N'estoient encor parmy le monde entrez;
  N'estoit sorty de l'abysme du puits
  Ce saint Franois qui vous couva depuis,
  Monstres malins, mordantes sauterelles,
  Bruyant, portant partout playes mortelles:
  Car sous un veu d'obeissance feinte
  Tenez le monde en erreur et en crainte,
  Et soubs couleur de fausse pauvret
  Mainte present au couvent est port.
    Mais, je vous pry, quels pauvres sont ceux-cy,
  Tant bien logez, dormans sans nul soucy,
  Trs bien vestus et nourris gros et gras,
  Sans travailler ni d'esprit ni des bras?
  Voz revenus, voz menus fruicts et rentes,
  Terres et prez et vos bestes errantes,
  Telle abondance, est-ce pauvret saincte
  Que pretendez par devotion feinte?
    Sy en larrons donc nous sommes pendus,
  Vous, Cordeliers, devez estre esperdus,
  Craignans qu'enfin ne soyons camarades,
  Et que facions ensemble les gambades:
  Car qui depend et dict n'avoir nul bien,
  Ny d'en gaigner ne sait aucun moyen,
  Sy le nommer on veut par son droit nom,
  Les payens mesme en feront un larron.
  Sy ne pillez les vivans seulement,
  Comme faisons; mais les morts seurement
  N'ont au sepulchre un asseur repos,
  Par vous, gourmans, qui leur rongez les os,
  Et devorez, sous ombre d'oraisons,
  Leurs orphelins et entires maisons,
  Dont vous chantez, joyeux en vos soulaz.
  Mais quelque jour ensuivront les helas
  Pour tant avoir tromp de femmelettes,
  Et pour deux glands attrapp leurs toilettes[318],
  Et pratiqu tant de fraudes pieuses
  Qui sont enfin  Dieu tant ennuyeuses,
  Qu'il a desj ses bras forts estendus
  Pour desoler ces gros frres tondus.
    Or, pour la fin, voicy le dernier poinct[319]:
  Tu nous as dit qu'en enfer nous irons,
  Et que de l jamais ne bougerons.
  Mais, contemplant enfer au temps pass,
  En son pourtraict j'y vis prestres assez.
  Tu me diras: En quoy les as cogneus?
  Je te respons: Pour les voir tous tondus,
  Ainsi que vous, messieurs les cordeliers.
  Mais les soldats, encor que par milliers
  Soyent escrottez, regardant ces figures,
  Pas un n'en veis mis en ces pourtraictures.
  Trop bien j'y veis aussy des femmelettes,
  Mais on me dict que ce sont beguinettes
  Qui avec vous n'ont faict difficult
  De dispenser leur veu de chastet,
  Dont m'esbahis comment si sainctes gens
  Sont reserv en ces lieux de tourmens.
    Et par ainsy je conclus que soldats
  Plustost sauvs seront que tels prelats.
  Voyl, frater, quel est le tesmoignage
  Que je donray  vostre parentage.

     [Note 313: On trouve ici l'origine de cette locution connue,
     _manger de la viande de broc en bouche_, c'est--dire la manger
     toute chaude, sortant de la broche.]

     [Note 314: Dans ce vers et ce qui le prcde, on trouve un
     souvenir vident de la jolie pigramme de Marot, _le Service de
     Dieu_:

       Un gros prieur sommeilloit en sa couche
       Tandis rtir sa perdrix on faisoit;
       Se lve, crache, esmeutit et se mouche.
       La perdrix vire au sel de broque en bouche
       La devora: bien savoit la science;
       Puis, quand il eut pris sur sa conscience
       Broc de vin blanc, du meilleur qu'on lise:
       Mon Dieu, dit-il, donnez-moi patience!
       Qu'on a de mal  servir sainte Eglise!]

     [Note 315: La pice de chair qui se taille sur le dos du porc.
     C'est toujours le _terga suis_ qu'Ovide nous montre pendu aux
     solives de la cabane de Philmon et Baucis. Au XVIIe sicle, une
     chine aux pois, c'toit un des bons ragots des gens du peuple.]

     [Note 316: Le vin _pouss_ est celui que le trop de chaleur a
     gt.]

     [Note 317: C'est le vin _ une oreille_ dont parle Rabelais (liv.
     1er, ch. 5). Ce vers donne raison  Le Duchat, qui pensoit qu'on
     appeloit ainsi le bon vin qui faisoit hocher de la tte sur l'une
     et l'autre oreille en signe d'approbation.]

     [Note 318: Ce passage, qui nous a fort embarrass, fait sans
     doute allusion aux glands de cette sorte d'charpe dont, par
     dvotion pour le patron des Cordeliers, saint Franois d'Assise,
     la reine Anne de Bretagne avoit fait l'insigne de son ordre de _la
     Cordelire_, et qui par l,  la plus grande gloire des frres de
     S.-Franois, toit devenue une parure recherche des dames de la
     cour.]

     [Note 319: Le vers qui doit rimer avec celui-ci manque.]


EPILOGUE.

    Mais, pour chasser toute melancolie
  Et resjouir la bonne compagnie,
  Sus, sus, soldats! chantons joyeusement
  Ces beaux huictains que nous apprit Clement,
  Je dis Marot, qui le pot descouvrit,
  Dont ces cagots creveront de despit.

        Nos beaux pres religieux[320],
      Vous disnez pour un grand mercy.
      O gens heureux!  demi-dieux!
      Pleust  Dieu que fussions ainsy!
      Comme nous vivrions sans soucy!
      Car le veu qui l'argent vous oste,
      Il est clair qu'il deffend aussy
      Que ne payez jamais vostre oste.


PAUSE.

    Voulez-vous voir un homme honneste?
  Attachez-moy une sonnette
  Sur le front d'un moine crott,
  Une oreille  chaque cost
  Au capuchon de sa caboche:
  Voil un sot de la basoche
  Aussi bien peinct que sauroit homme
  Depuis Paris jusques  Rome.

     [Note 320: Ce huitain n'est pas de Marot, mais de Brodeau, pote
     tourangeau, son contemporain. C'est son pigramme _ deux frres
     mineurs_. (V. _Oeuvres_ de Marot, dit. Lenglet-Dufresnoy, t. 2,
     p. 261.) L'autre huitain n'est pas non plus de Clment Marot.]

       *       *       *       *       *

_Autre plus briefve response au sermon du Cordelier, contenant la
conference ou plustost la difference de Jesus-Christ et de sainct
Franois[321]._

     [Note 321: Dans un de ses colloques, _Exequi Seraphic_, Erasme a
     fait aussi un parallle entre Jsus-Christ et saint Franois. On y
     lit, entre autres choses: _Christus legem evangelicam promulgavit,
     Franciscus legem suam angeli manibus, bis descriptam, bis tradidit
     seraphicis fratribus_.]

    Sainct Franois a suyvi la trace
  (Ce dict des Cordeliers la race)
  De Jesus-Christ, et contrefaict
  Tout ce que Jesus-Christ a faict,
  Et ne s'est trouv en ce monde
  Qu'un sainct Franois qui le seconde.

    Jesus-Christ fut bien povre icy,
  Et sainct Franoys le fut aussy,
  Qui nous delegua sa besace.

    Jesus-Christ seul,  sa menace,
  Fit taire les vents et les eaux,
  Nostre sainct Franois les oyseaux.

    Jesus-Christ repeut cinq mille hommes,
  Et sainct Franois,  qui nous sommes,
  En entretient par son secours
  Plus de dix mille tous les jours,
  Gras, enbonpoinct, sans s'entremettre
  De mestier o la main faut mettre.

    Jesus aux enfers devala:
  Saint Franois aussi y alla.

    Jesus-Christ est mont en gloire,
  Emportant d'enfer la victoire:
  Ils sont differents en ce poinct,
  Car sainct Franois n'en revint poinct.




_L'Ouverture des jours gras, ou l'Entretien du Carnaval._

_A Paris, chez Michel Blageart, rue de la Calandre,  la Fleur de Lys._

M. DC. XXXIV.

In-8.


Ceux quy nous apportent la muscade, le poivre et les clous de girofle
qu'on met dans les pastez en ces jours gras, savent en quel climat
sont situes les isles Molucques et combien il y fait chaud; et
cependant l'autheur de l'histoire de Quixaire[322], princesse de ce
pays, fait une remarque digne d'admiration, disant qu'elle avoit le
teint fort blanc et les cheveux blonds, ce quy est une merveille
aussy bien que de voir les Italiennes ne cedder rien en blancheur
aux dames franoises. La raison de cest estonnement est que, chaque
chose ayant son lieu, il semble qu'il ne se doit pas rencontrer des
visages blancs en ces contres. Ainsy on peut dire que le lieu naturel
des filles de joie  Paris est les marests du Temple et le fauxbourg
Sainct-Germain[323], comme le vray lieu de la comedie est l'hostel de
Bourgongne.

     [Note 322: Cet auteur est Cervants. Sa nouvelle _la Belle
     Quixaire_ toit alors clbre. Gillet de la Tessonnerie en fit
     le sujet d'une tragi-comdie joue en 1639, et publie l'anne
     suivante, Paris, G. Quinet, in-8.]

     [Note 323: V., sur le grand nombre des courtisanes au Marais,
     notre volume de _Paris dmoli_, 2e dit., p. 33 et 320, et,
     sur celles du faubourg S.-Germain, notre premier volume des
     _Varits_, p. 207, 219.]

Cela suppos, on peut dire aussy que chaque chose a sa proprit,
comme les pistaches ont la vertu d'eschauffer au huictiesme degr,
les cervelas et les langues parfumes d'alterer au dernier poinct,
le vin blanc de faire pisser, le pavot et le vin muscat d'endormir
merveilleusement, et la beaut de charmer.

Par la mesme raison chaque chose a aussy son temps: il y a un temps
pour coudre et filer, temps de manger et de boire, temps de chanter et
de dancer, temps de pleurer et de rire, qui est premierement le temps
de ceste quinzaine grasse. Or il faut croire que quand une chandelle se
veut esteindre elle jette une plus grande flamme, ce quy est un presage
de sa mort; aussi il semble que, par une antiperistaze des jours
maigres quy approchent, les jours gras se renforcent et rassemblent
toute la joie quy est esparse le tout au long et au large de l'anne.
C'est donc avec juste raison que toute l'antiquit a destin ces jours
aux plaisirs,  la volupt et aux ris.

Mais, pour vous faire rire, que pourroit-on vous representer
maintenant? car, selon l'ancien proverbe, il ne se dit rien  ceste
heure quy n'ait est dit. Et vous savez comme les choses repetes
et redittes sont ennuyeuses. Pour preuve de ceste verit, vous voyez
combien c'est chose desplaisante de voir toujours une table charge
de mesmes viandes, d'ouyr toujours une mesme farce  l'hostel de
Bourgogne, et de regarder toujours de mesmes tableaux  la foire
Sainct-Germain.

Il faut donc inventer quelque sujet nouveau, et une methode nouvelle
quy n'ait est emprunte d'aucun livre, d'aucun autheur, o Aristote
n'ait jamais pens, o Platon n'ait jamais jet les yeux ny l'esprit,
que les orateurs n'eussent jamais devin ni ne devineront jamais si on
ne leur en montre le chemin, et o personne ne s'attend peut-estre.

Formez-vous donc, s'il vous plaist, hommes et femmes, filles et
garons, jeunes et vieux, grands et petits, pauvres et riches, car
tous vous estes capables de rire; formez-vous, dy-je, dans l'esprit la
plus agreable ide des choses les plus plaisantes et facetieuses quy
soient dans la nature; peignez-vous toutes les grosses monstrousitez
du monde grotesque, mais plus raisonnablement l'image amoureuse de
l'incomparable mardy-gras; figurez-vous cest object comme un des plus
grands et gros homme quy ait jamais est, en comparaison duquel les
geants ne soient que des nains, ayant la teste ombrage d'un arpent
de vignes et couronne de jambons, entour d'une echarpe de cervelas
et d'autres allumettes  vin, tout charg de bouteilles,  quy le
vin de Grave, de Muscat, de Espagne, d'Hipocras, font hommage comme
 un grand seigneur, foulant desdaigneusement aux pieds les pots
de confitures et les boetes de drages, des pyramides de sucre et
des flacons de sirop et forests de canelles, avec ceste infirmit
naturelle, quy n'ose regarder derrire luy, non plus qu'Orphe, de peur
d'y voir le caresme pasle et hideux.

Figurez-vous donc bien ceste image, si vous pouvez, et je croy que tout
ce que les potes ont dit des rencontres joyeuses de Momus, ce n'est
rien au prix de cecy pour vous faire rire.

Que si vous estes difficiles  esmouvoir, allez-vous-en  pied ou en
carrosse  la foire de Sainct-Germain, et l vous verrez des joueurs de
torniquets, de goblets, de marionnettes, danceurs de corde, preneurs de
tabac[324], charlatans, joueurs de passe-passe[325], et mille autres
apanages de la folie[326], que l'on peut mieux penser que de dire; sur
tout ne vous laissez pas piper aux dez ou tromper  la blanche[327],
car cela troublerait la joie et vous empescheroit de rire.

     [Note 324: C'toit alors une nouveaut, une mode. On fumoit et
     l'on prisoit dans les cabarets de la foire. Les cafs, qui leur
     succdrent, eurent soin de conserver l'usage. Le Sage, dans sa
     _Querelle des thtres_, scne 1re, nous montre un limonadier de
     la foire faisant avec grce les honneurs de son caf et de sa
     tabatire:

       Et l'obligeant Massy presente
       Le tabac aux honntes gens.]

     [Note 325: Jeu d'escamoteur qui s'appelle ainsi  cause des mots
     _passe, passe, disparais_, que le farceur adresse continuellement
      son godenot. Alain Chartier a dit, parlant de la mort:

       Ce n'est pas jeu de passe-passe,
       Car on s'en va sans revenir.]

[Note 326:

       Les charlatans divers, les enchanteurs, se treuvent
       Au grand cours d'alentour, les blanques, les sauteurs,
       Les monstres differends, les farceurs et menteurs.
       Le peuple s'y promne, et parmi la froidure
       Croque le pain d'epice et la gauffre moins dure......
       L'autre met son argent aux choses necessaires
       Que le marchand debite aux personnes vulgaires.

           (_Semonce  une demoiselle des champs pour venir passer
         la foire et les jours gras  Paris_, Paris, 1605, in-8.)]

     [Note 327: _A la blanque._ V. une des pices qui prcdent.]

Ou si vous ne voulez aller si loin, il ne faut qu'aller  l'hostel
de Bourgongne, et eussiez eu envie d'y achepter quelque chose, tant
les marchands avoient de grace pour attirer le monde, veu qu'on
representoit la foire de Sainct-Germain[328]; et comme on commence par
mettre les fauxbourgs dans la ville[329], Sainct-Germain et la foire
estoit en l'hostel de Bourgongne.

     [Note 328: Ceci prouve que, long-temps avant Regnard et Dancourt,
     qui, l'un au thtre de la Foire en 1695, l'autre, l'anne
     d'aprs, au Thtre-Franois, en firent le sujet d'une comdie, la
     foire S.-Germain avoit t mise  la scne. En 1607, un ballet de
     la faon de M. le Prince, dont le sujet etoit _l'accouchement de
     la foire Saint-Germain_, avoit t dans au Louvre (V. _Lettres
     de Malherbe  Peiresc_, p. 21, et _Recueil des plus excellents
     ballets de ce temps_, Paris, 1612, in-8, p. 55-58).]

     [Note 329: Allusion aux mesures prises, en 1634, pour _la closture
     et adjonction  la ville de Paris des faubourgs Saint-Honor,
     Montmartre et Villeneuve_. V. _Archives curieuses_, 2e srie, t.
     6, p. 314, et notre _Paris dmoli_, p. 243.]

L vous eussiez veu et pouvez voir encore, si vous le voulez, une image
parfaicte et accomplie de ceste dicte foire, une decoration superbe,
des acteurs vestuz  l'advantage, la navet dans les vers accommodez
au subject; vous eussiez veu les plus exquises peintures de Flandres,
o presidoit Catin, noble fille de Guillot Gorju; vous eussiez veu
Guillaume le Gros[330], dans une boutique d'orfvre, apprester 
rire  tout le monde, et dont vous ririez encore sans une fascheuse
reflexion que l'on faisoit, voyant manger des drages de Verdun  ceux
quy estoient sur le theatre sans en manger, car il n'y avoit rien de
si triste que de voir manger les autres et ne pas manger soy-mesme, et
estre comme un Tantale dans les eaux.

     [Note 330: Gros-Guillaume. V., sur tous ces farceurs, les notes de
     notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 281-282.]

Mais si vous avez perdu ceste occasion de rire, recompensez-vous-en
par autre chose; allez-y tout le long de ceste quinzaine, et vous
n'y manquerez pas de rire, ou il faudra que vous ayez la bouche
cousue. Vous y verrez le _Clitophon_[331] de Monsieur Durier, autheur
de l'_Alcymedon_[332]; ensuitte vous verrez le _Rossyleon_ du mesme
autheur[333], pice que tout le monde juge estre un des rares subjects
de l'Astre; aprs vous y verrez la _Dorise_ ou _Doriste_ de l'auteur
de la _Clonice_[334], et, pour la bonne bouche et closture des jours
gras, l'_Hercule mourant_ ou difi de Monsieur de Rotrou[335], pices
quy sont autant d'aimans attractifs pour y faire venir non seulement
les plus graves d'entre les hommes, mais les femmes les plus chastes
et modestes, quy ne veulent plus faire autre chose maintenant que d'y
aller; ce quy fait qu'on ne s'estonne pas si les maris, par un si long
tems, avoient deffendu et interdict l'entre de l'hostel de Bourgongne
 leurs femmes, quy perdent presque la memoire de leurs loges quand
elles ont veu representer en ce lieu quelque pice si belle, comme
autrefois ceux quy avoient goust une fois de lotes[336] perdoient
entierement la memoire de leur pays et de leur maison.

     [Note 331: _Clitophon_, tragi-comdie en cinq actes de Du Ryer,
     fut joue en 1632, mais ne fut jamais imprime. M. de Soleinne en
     possdoit un manuscrit. (_Catal._ de sa biblioth., n 1003.)]

     [Note 332: _Alcimdon_, tragi-comdie en cinq actes, en vers,
     joue en 1634, imprime en 1635, Paris, T. Quinet.]

     [Note 333: _Les Aventures de Rosilon_, pastorale en cinq actes,
     en vers, imite de _l'Astre_, fut reprsente en 1629. Elle n'est
     pas de Du Ryer, comme on le dit ici, mais de Pichou, le mme dont
     on a deux tragi-comdies, _les Folies de Cardnio_ (1633) et
     _l'infidle confidente_ (1631), et _la Filis de Scire_, comdie
     pastorale en cinq actes, traduite de l'italien du comte Bonarelli
     (1631). En tte de cette dernire pice se lit une prface d'un
     ami de l'auteur, Isnard, mdecin  Grenoble. On y trouve de grands
     loges sur la pice dont il est parl ici, ainsi que sur l'auteur,
     qui mourut assassin,  l'ge de trente-cinq ans. Selon de Mouhy
     (_Tablettes dramatiques_, p. 205), ces loges d'Isnard dans sa
     prface de la _Filis_ prouveroient que le _Rosilon_ fut imprim,
     puisqu'il mritoit tant de l'tre. Il ne semble pas, toutefois,
     qu'on en ait jamais vu un exemplaire.]

     [Note 334: _Clonice, ou l'Amour tmraire_, tragi-comdie
     pastorale en cinq actes, en vers, Paris, Nicolas Rousset, 1631,
     in-8. La pice ne porte pas de nom d'auteur, mais la ddicace au
     roi est signe P. B.--De Mouhy souponna que la premire de ces
     lettres pourrait bien tre l'initiale du nom de _Passart_, auquel
     Beauchamps attribuoit une pice du mme titre dans sa table des
     _Recherches_. Il avoit raison; du moins, ce qui le donneroit 
     penser, c'est que sur le titre de l'exemplaire possd par M.
     de Soleinne se lisoit en criture du temps: _par M. Passart_.
     (De Mouhy, _Abrg de l'histoire du thtre franois_, in-8,
     p. 96; _Catal. de la biblioth. de M. de Soleinne_, n 1051.)
     Passart tenoit beaucoup  n'tre pas connu. Ce qu'on lit ici
     prouve que ses contemporains n'avoient pas perc l'anonyme dont
     il se couvroit. Nous ne connoissons pas sa _Dorise_ ou _Doriste_
     annonce ici; mais il se pourroit que l'auteur se trompt pour
     cette pice, comme il l'a fait pour _Rosilon_, et qu'il voult
     parler de la _Doriste_ de Rotrou, qui date en effet de cette
     poque. La premire dition, qui est de 1634, a pour titre
     _Clagenor et Doriste_; en tte de la seconde, donne l'anne
     suivante, on lit seulement _Doriste_, tragi-comdie.]

     [Note 335: L'_Hercule mourant_, tragdie en cinq actes, de Rotrou,
     ne fut imprim qu'en 1636. Ce qui est dit ici prouveroit que la
     reprsentation prcda de deux ans la publication.]

     [Note 336: Le _lotos_, plante d'Egypte, qui avoit la vertu de
     faire perdre la mmoire  ceux qui en mangeoient. On se rappelle
     la description du pays des _Lotophages_ (mangeurs de lotos) dans
     l'Odysse (liv. 9).]

Que si toutes ces agreables merveilles n'ont encore le pouvoir de vous
faire rire, jetez-vous sur la lecture des autheurs facetieux; lisez le
Songe et visions joyeuses du Gros-Guillaume[337], nouvellement imprims
depuis la mort du predecesseur de Guillot Gorju[338], ou demandez aux
colporteurs jurez son Apologie, et ils vous la donneront moyennant de
l'argent. Repassez aussy surtout ce quy s'est dit, fait et pass dans
les Champs-Elyses[339].

     [Note 337: Plusieurs pices parurent, en effet, sous le nom de ce
     farceur. Nous ne connoissons pas celles qu'on cite ici, mais nous
     pouvons mentionner en revanche: _les Railleries de Gros-Guillaume
     sur les affaires de ce temps_, 1623, in-8; _les Bignets de
     Gros-Guillaume envoys  Turlupin et  Gautier-Garguille pour
     leur mardy-gras, par le sieur Tripotin, gentilhomme farin de
     l'htel de Bourgogne_, etc. Mais, pour beaucoup de pices, on
     dut le confondre avec matre Guillaume, sous le nom duquel il en
     parut alors une si grande quantit. Celui-ci vendoit lui-mme
     ses bouffonneries imprimes sur le Pont-Neuf. (L'Estoille, dit.
     Michaud, t. 2, p. 405.) On peut voir sur lui une note de notre
     dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 263.]

     [Note 338: Ce prdcesseur toit Gautier-Garguille, mort en
     dcembre 1633. Bertrand Haudrin, dit _Saint-Jacques_, et qui se
     donna au thtre le nom de Guillot Gorju, avoit t admis, l'anne
     suivante,  prendre sa place sur la scne de l'htel de Bourgogne.
     Il y jouoit les mdecins et les apothicaires burlesques. Sa
     premire profession l'avoit au mieux styl  ces rles. Il avoit
     t mdecin, et mme, selon Gui Patin, doyen de la Facult de
     mdecine, o il ne s'toit pas fait faute de drober. (_Lettre_
     222e  Spon, t. 2, p. 173.)]

     [Note 339: Allusion probable  la pice qui a pour titre:
     _le Testament du Gros-Guillaume, et sa rencontre avec
     Gautier-Garguille en l'autre monde_, Paris, 1634, in-8; ou bien
     encore  celle-ci: _Conversation de matre Guillaume avec le
     prince de Conty aux Champs-Elyses_, Paris, 1631, in-8.]

En un mot, lisez les Grotesques de tous les esprits romanesques.

Et si tout cela est encore trop fade, attendez  la cause grasse[340]:
vous ne devez laisser eschapper ceste occasion de la voir plaider et
de faire vos efforts d'entrer en ce lieu avec vos femmes, car il faut
advouer que plusieurs parlent de la cause grasse quy ne savent ce que
c'est, et quy croyent que ce soit une chose quy se doive mespriser. Au
contraire, si Ciceron et Demosthnes vivoient en nostre sicle, ils
auroient bien de la peine d'y recognoistre leurs preceptes.

     [Note 340: Cause plaisante que les clercs de la basoche plaidoient
     publiquement le jour du mardi gras, sur un fait invent et presque
     toujours choisi parmi les plus grivois et mme les plus orduriers.
     C'est ce qui fit supprimer cet usage burlesque dans les premires
     annes du XVIIIe sicle. Mais on continua d'appeler _causes
     grasses_, au Palais, toutes celles qui avoient un ct plaisant.]

On void dans ceste cause l'eloquence paroistre toute nue, en chair et
en os, vive, masle et hardie; tous les boutons et les fleurs de bien
dire repandues  et l. Dans l'exorde on s'insinue dans l'esprit de
l'auditeur par quelque chose quy frappe les sens; la narration y est
toujours de quelque coquette abuse ou de quelque oison plum  l'eau
chaude; les raisons y sont toutes tires de l'humanit ou des choses
naturelles; les mouvemens y sont frequens, et l'intention de celuy quy
plaide est d'exciter  rire, et non  la commiseration: car quy ne
riroit seullement de voir la posture de ceux quy sont les juges de
ceste belle cause pisser dans leurs chausses  force de se contraindre
et pour rire le moins qu'ils peuvent, et les advocats, clercs, quy ont
l'honneur d'y plaider, parler gravement et serieusement des choses les
plus bouffonnes du monde? C'est l o la basoche est en triomphe, o
le Mardy-Gras et Bacchus occupent chacun une lanterne pour escouter
un plaidoyer si facetieux et si charmant, qu'on est contrainct de
confesser que tous les Zanni[341], les Pantalons, les Tabarins, les
Turlupins et tout l'hostel de Bourgongne n'a jamais rien invent quy
approche de mille lieues loin de ceste facetie.

     [Note 341: Personnage de la comdie italienne, dont le nom, driv
     du _Sannio_ romain, s'est francis sur la scne de Molire en
     celui de _Zannarelle_ ou _Sganarelle_.]

Aprs cela, si vous ne riez, il ne faut plus esperer de rire: tous
les subjets sont espuisez, tous les esprits sont  sec, toutes les
inventions bouches, toutes les veines taries, toutes les plus
agreables matires constipes; en un mot, aprs ceste pice de
l'ouverture des jours gras ou du carnaval, il ne faut plus croire qu'il
vienne rien de risible par cy aprs, et si vous n'en riez tout vostre
soul aujourd'huy, on concluera de trois choses l'une, ou que vous
avez est faits en pleurant (chose quy seroit trop honteuse  dire),
ou qu'ayant despouill ceste proprit de rire quy distingue l'homme
d'entre tous les animaux, vous n'estes plus que des bestes (ce qu'on
ne voudroit pas seulement imaginer de vous); ou bien, pour plus vray
semblable, que quelque pense morne du caresme a forc tous les corps
de gardes des delices, a travers mesme le pont-levis du palais de la
Volupt, pour venir assieger vostre imagination par avance et vous
rendre melancholiques devant le temps.




_Histoire veritable du combat et duel assign entre deux demoiselles
sur la querelle de leurs amours._


Les douceurs de l'amour sont si grandes et les contentemens que nous
trouvons aux caresses d'une belle maistresse ont tant de puissance
sur nous, que ceux se peuvent dire insensibles, qui ne recherchent
point les occasions de gouster un plaisir si doux; mais comme nous
ne pouvons nous promettre un contentement sans traverses, ny des
douceurs sans amertume, nous voyons bien souvent ces delices suivies
d'un puissant deplaisir pour n'en avoir pas bien us; nous courons
ordinairement au change sans nous souvenir que la beaut de celle que
nous adorons peut faire un grand effort en l'ame de quelque autre,
que nous ne nous soucions pas de les conserver aprs qu'elles nous
sont acquises. C'est de l que nous proviennent ordinairement tant
de maux qu'on voit aujourd'huy dans le monde par les effets de cette
passion. Un rival se rencontre avec un mesme desir d'amour que nous. La
jalousie, commune peste des plus belles amours, coule insensiblement
dans nos ames, et nous donne des mouvements si grands, que nostre repos
precedant se change en des inquietudes quy, faisant naistre la cholre
avec le depit, nous poussent bien souvent  des actions insenses.
J'apporterois icy un grand nombre d'exemples d'antiquit que nous
fournit l'authorit de nos pres; mais, ne me voulant pas empescher
longuement, je me contenteray de celuy que ceste ville de Paris nous
fournit aujourd'huy.

Isabelle et Cloris, deux belles filles, et parfaictes pour donner de
l'amour aux plus retenus, ayant quelques correspondances d'humeurs,
s'aymoient il n'y a que deux jours avec tant de passion qu'elles
n'avoient point de repos que dans leurs entretiens: tout leur estoit
commun, et elles ne se cachoient leurs penses, de quelque consequence
qu'elles fussent.

Isabelle estoit adore de Philemon, jeune cavalier et digne
veritablement des faveurs qu'elle luy donnoit; recherchoit avec soin
toutes les occasions de le voir, et, lorsque les inventions luy
manquoient, employoit l'esprit de Cloris et se servoit bien souvent de
son assistance, de sorte qu'elle vivoit avec beaucoup de repos parmy la
craincte que les femmes doivent avoir de perdre ce qu'elles ont acquis.

Cloris estoit aimable et donnoit tant de graces  ses actions, que sa
beaut paroissoit avec plus de charmes que celle de son Isabelle: de
sorte que Philemon, suivant l'humeur de quelques hommes de ce temps,
qui se plaisent aux changements, ne la peut voir et frequenter si
souvent sans avoir quelque particulire affection pour elle, quy,
passant au del de la bienveillance, se convertit en violent amour.
Cloris, quy le trouvoit fort  son gr, et quy jugeoit sa compaigne
heureuse en son eslection, et jugeant aux oeillades continuelles
qu'il luy jetoit qu'elle avoit une bonne part de son ame, et qu'il
n'est retenu que par la crainte d'offenser l'amiti qu'elle avoit
avec Isabelle, luy dit, un jour qu'elle l'estoit venu voir: Philemon,
je ferois une faute contre la franchise que je garde en mes actions,
et croirois encore faire tort  vostre vertu, si je vous cachois ma
pense. Vous croyez qu'Isabelle ne soit que pour vous, et, n'en voulant
point aymer d'autres, vous sacrifiez tellement  ses passions que vous
ne semblez vivre que pour son repos. Vostre amour vous aveugle: elle
abuse de vostre patience avec trop de libert, et croyez qu'elle fait
partager les faveurs qu'elle vous donne  d'autres que le merite et la
naissance vous rendent inferieurs. Je suis extremement marrie d'estre
oblige  ce discours, car la confiance qu'elle prend en mon amiti me
devroit empescher de luy nuire; mais, ayant trouv tant de perfections
en vous, je croirois encore faillir davantage ne vous advertissant
point de cela. Que la raison soit la plus forte en vous, et que sa
faute vous fasse sage. Je seray fort contente de vostre repos, et
croyez que je le rechercheray tousjours comme estant votre trs humble
servante.

Un rival ne nous plaist jamais, et le courage n'en peut souffrir la
cognoissance. Philemon, quy mouroit desj d'amour pour Cloris, ayant
entendu ce discours, fut bien ayse de trouver quelque couverture
pour ne plus caresser Isabelle. Je suis, dit-il, tellement redevable
 vostre franchise de l'advis que vous me donnez, que je ne m'en
espargneray jamais pour vostre service. Cloris, puisque vostre
compaigne est ingratte et volage, qu'elle se livre aux caresses de son
amant nouveau, je ne la verray jamais, et, si vous me jugez digne de
vous servir, je vous engageray les mmes affections que j'avois pour
elle. Quel besoin de m'estendre icy plus long-temps? Philemon et Cloris
se trouvrent si bien d'accord qu'Isabelle fut mise en oubly: Philemon
ne l'alloit plus voir; mais ne croyant que son ressentiment le peust
contenter s'il ne luy en donnoit la cognoissance, prit du papier et luy
esrivit une lettre dont voicy la teneur:

       *       *       *       *       *

_Lettre de Philemon  Isabelle._

Isabelle, vous m'obligez en vos inconstances: car, me changeant pour un
rival, vous me laissez la libert de chercher des douceurs autre part
que chez vous. Si vous avez du regret en ma perte, je ne m'offenceray
point de la vostre, et, me vengeant par un oubly, vous feray voir que
vostre faute est la vraie cause de mon repos.

Ceste lettre meit Isabelle en une peine estrange: car, aymant Philemon
plus que tout le reste des hommes, et n'en pouvant souponner Cloris,
ne savoit  quy se prendre de son malheur. Elle pleuroit, et, se
plaignant de sa fortune, nommoit les destins ses plus cruels ennemis;
bref, elle s'affligeoit tellement que le desir de sa mort estoit le
plus doux de ses maux. Il faut (disoit-elle en soy-mesme) que je meure
ou que je sache plus amplement le sujet d'une telle disgrace. Philemon
me fuit  ceste heure; mais la fidelit de Cloris ne me manquera pas
pour me le faire rencontrer; il me la faut voir, et la supplier de
m'estre  ce coup favorable. Alors, essuyant ses yeux, elle s'en alla
chez Cloris, o d'abord elle veit Philemon coll sur la bouche de ceste
nouvelle maistresse. O dieux! (dit-elle en mesme temps) que vois-je
maintenant! et que peut-on desormais esperer des personnes, puisque
Cloris est traistre? Ah! Philemon, que j'ay beaucoup plus de sujet de
vous accuser que vous de vous plaindre de moy! Mais non, j'ay tort! Quy
pourroit resister aux affetteries d'une meschante? Les hommes prennent
ce quy leur est offert! Cloris vous a seduit: elle est cause de mon
malheur; et sa malice plustost que ma faute me prive de ce que mon
merite et mon amour m'avoient acquis. Philemon, je ne vous envie pas ce
contentement; mais croyez qu'elle m'en paiera l'usure, et vous souvenez
que je feray voir  toute la France qu'il est dangereux d'irriter une
femme par la perte de ce qu'elle ayme! Ce disant, elle sortit, s'en
alla en sa chambre, o, aprs s'estre longuement promene avec une
demarche inegalle, elle prist du papier, sur lequel elle mist ces
paroles:

       *       *       *       *       *

_Cartel d'Isabelle  Cloris._

Je pervertis l'ordre du temps, et, contre la coustume des filles,
vous envoie dire que je suis sur le pr avec une espe  la main pour
debattre avec vous la possession de Philemon[342]. Si vous l'aymez,
vous vous l'acquererez par ma mort ou je le possederay par la vostre.

     [Note 342: Ces duels entre femmes ne furent pas rares alors. Les
     prouesses de l'amazone Mme de Blamont, et de cette autre dont on
     raconta les hauts faits dans _l'Hrone_, inspiroient ces dames et
     les rendoient belliqueuses. On sait par Tallemant l'histoire de
     la Beaupr et de son combat: Sur le thtre, elle et une jeune
     comdienne se dirent leurs vrits. Eh bien! dit la Beaupr,
     je vois bien, Mademoiselle, que vous voulez me voir l'pe  la
     main. Et, en disant cela, c'toit  la farce, elle va querir deux
     pes point pointes. La fille en prit une, croyant badiner. La
     Beaupr, en colre, la blessa au cou, et l'et tue si l'on n'y
     et couru. (_Historiettes_, dit. in-12, t. 10, p. 49.) Les duels
     de Mlle Maupin, non pas avec des femmes (elle les aimoit trop pour
     cela), mais avec de vritables champions, sont encore plus fameux.
     Enfin Mme Dunoyer, dans ses _Mmoires_ (t. 2, p. 75-79), nous a
     racont toutes les particularits d'un combat entre deux dames qui
     fit grand bruit de son temps dans le Languedoc. Elles s'toient
     assez gravement blesses. La question de savoir s'il falloit
     prendre des mesures contre elles fut agite. M. de Basville,
     intendant de la province, en crivit mme  la cour. De tout cela
     il rsulte qu'il n'y a rien d'invraisemblable dans l'aventure
     raconte ici, et que Dancourt faisoit, pour ainsi dire, une scne
     de circonstance, quand, au dernier acte de son _Chevalier  la
     mode_, il nous montroit la furieuse baronne, l'pe en main,
     dfiant Mme Patin, sa rivale.]

Ce billet estant fait, elle prit un laquais en la fidelit duquel elle
se vouloit asseurer, luy fit porter deux espes hors la ville, et,
luy donnant le papier, luy commanda de le mettre entre les mains de
Cloris, qui partit au moment qu'elle le receut avec autant de courage
et d'amour qu'on peut dire, alla rechercher Isabelle, mit l'espe  la
main et commena  se battre avec elle d'une telle faon qu'aprs luy
avoir donn quatre coups elle tomba sur la poussire, o elle ne vescut
que deux heures.

Cest accident, me semblant peu commun parmy les personnes de ceste
condition, me donneroit sujet de m'estonner si je ne savois par
experience que la jalousie est une des plus fortes passions de nos
ames, et qui reoit moins de consideration. Voil pourquoy je veux
maintenant conseiller au monde de n'aymer jamais avec passion, et se
reserver toujours un pouvoir sur soy, afin d'en disposer comme les
sages, suivant le temps et les occasions.




_L'Innocence d'Amour,  Lysandre._

M. D. C. XXVI.

In-8.


    Mainte fillette du quartier
  Dit, en parlant de ce mestier,
  Que tous deux en mesme bricolle
  Nous avons gagn la verolle,
  Dont ici j'en appelle en Dieu,
  Car je ne fus jamais en lieu
  Quy donnast ceste villenie;
  Et plustost je lairrois la vie
  Que d'aller aux endroits quy font
  Porter des rubis sur le front;
  Plustost eunuque me ferois-je,
  Et pareil ainsy me rendrois-je
  Aux hommes sans bas de pourpoint,
  Que les dames ne cherchent point.

    Si je voy quelque jeune fille
  Quy soit agreable et gentille,
  Et quy monstre je ne say quoy
  Pour mettre le coeur en emoy,
  Pourveu qu'elle ne soit farouche,
  Incontinent elle me touche,
  Et ne dis pas que mon desir
  Ne soit d'en faire mon plaisir.

    Mais une garce de louage,
  Une fille de garouage[343],
  Si vrayment je la regardois,
  Soudain je m'en confesserois;
  Et si je l'avois desire,
  Ou tant seullement admire,
  Je voudrois sur les mesmes lieux,
  M'arracher le coeur et les yeux.

    Tel amour est digne de blasme,
  Et son feu n'est que pour une ame
  Ou sans merite ou sans honneur;
  Mais Lysandre, un homme de coeur,
  Un amant digne de conqueste,
  Ne dance pas  telle feste,
  Et n'ayme, comme les pourceaux,
  La fange au lieu de claires eaux.

    Voyant toutefois que nous sommes
  (Chose commune  tous les hommes)
  Presque en temps mesme indisposez;
  Et que n'estant des moinz prisez
  Entre ceux qu'amour authorise,
  Ensemble,  la re,  l'eglise,
  On nous a veu, le plus souvent,
  Comme deux frres de couvent,
  Ces petites mal adviseez
  (Sans dire le mot de ruseez)
  Nous jugent de coeur et de voix
  Tous deux assailliz  la fois
  Du mal que je hay davantage
  Qu'un vieux marmot, un jeune page
  Et qu'un homme de Charenton,
  Les sermons du pre Cotton[344].
  Mais voyez quelle medisance!
  On a beau vivre en innocence,
  L'on aura plus de mauvais bruicts
  Que de galloper toutes nuicts
  Les manteaux de soye et de laine[345].
  O saison de misre plaine!
  Que les choses sont mal en poinct!
  L'Antechrist ne viendra-t-il point[346]?

    Un mal de teste, une saigne
  Quy m'a la jambe secratigne,
  Un feu pour mourir et brusler,
  Est-ce le mal quy faict peler
  Et quy faict, sortant de la couche,
  Parler du nez[347] et de la bouche?

    Quant  moy, je dy sainement,
  Et le publie asseurement,
  Que la plus chaste et la plus fille,
  Et dont moins la robbe fretille
  De celles quy m'ont blazonn,
  Telle verolle m'a donn,
  Catherine, Jeane ou Michelle,
  S'il faut que verolle on appelle
  Ce quy m'a tenu plus d'un mois,
  Depuis le voyage de Blois,
  Et dans le lict et dans la chambre;
  O toy, gaillard de chaque membre,
  Desirant me donner secours,
  Tu m'as visit quelques jours,
  Avant que ta sant premire
  Eust suivy la mesme carrire.

    Mais pourquoy m'excus-je ainsy,
  Puisque les belles n'ont soucy,
  La plupart, que d'estre cheries
  De hanteurs de bordelleries,
  Quy, presque en toutes les saisons,
  Vont muant comme des oysons,
  N'ayant pour sauce et pour bouteille
  Que pruneaux et salsepareille?
  Puis que ceux dont l'emotion
  Ne cherche par affection
  Que des genres de pucelage,
  Affin d'esviter le naufrage,
  Sont moins doux  leurs appetitz
  Que des villageois apprentiz,
  De quy la main noire et terreuse
  Badine prs leur amoureuse,
  Tournant et grattant, les yeux bas,
  Leurs chapeaux ou leurs bonnets gras?
  Estant donc si plain de merite,
  Ces nymphes de prix et d'elite,
  Me voyant reparoistre un jour,
  Me tesmoigneront plus d'amour.

    Ainsy discours-je,  Lysandre!
  Afin que l'on me sache entendre
  Et que les filles du quartier,
  En devisant de ce mestier,
  N'accusent plus mon innocence
  Et l'honneur de ta conscience,
  Dont tu sauras de bonne foy
  Te laver aussy bien que moy,
  Laissant  des gens sans pratique,
  Sans honneur et sans theorique,
  Ce mal volontaire quy prent
  Aux endroicts o chacun se rend,
  Et non pas aux lieux de recherche
  O l'on dfend mieux une bresche.

     [Note 343: Lieu de dbauche o l'on n'alloit que la nuit, en
     cachette, comme un garou. La Fontaine s'est encore servi de ce mot:

       . . . . . . . Jupiter toit en garrouage
       De quoi Junon toit en grande rage.]

     [Note 344: Le pre Cotton, alors en polmique ouverte avec les
     protestants de Charenton. Le plus clbre de leurs ministres, P.
     Du Moulin, alors en fuite, toit souponn d'avoir fait le fameux
     livre _l'Anti-Cotton_ contre ce confesseur du roi.]

     [Note 345: Les grands seigneurs, Gaston d'Orlans le premier,
     se faisoient un jeu de ces voleries sur le Pont-Neuf. Sandras
     de Courtilz, dans ses _Mmoires du comte de Rochefort_, p. 152,
     nous l'avoit appris. Sorel nous le confirme par un passage du
     _Francion_, 1663, in-12, p. 73.]

     [Note 346: C'toit une des grandes apprhensions de ce temps-la.
     Plusieurs pices, dont l'une est cite par L'Estoille (mardi
     8 dcembre 1607), le prouvent assez. Nos volumes suivants en
     contiendront quelques unes.]

     [Note 347: Le Jodelet de l'htel de Bourgogne devoit  un pareil
     accident l'un des charmes de sa diction. Jodelet, dit Tallemant,
     parle du nez pour avoir t mal pans de la v....., et cela lui
     donne de la grce. (Edit. in-12, t. 10, p. 50.)]

FIN DU TOME DEUXIME.




TABLE DES MATIRES

                                                                  Page
  1. Mmoire sur l'tat de l'Acadmie franoise, remis  Louis
       XIV vers l'an 1696.                                           5

  2. Le Miroir de contentement, baill pour estrenne  tous les
       gens mariez.                                                 13

  3. Le Ptissier de Madrigal en Espagne, estim estre Dom
       Carles, fils du roy Philippe.                                27

  4. Discours sur l'apparition et faits pretendus de l'effroyable
       Tasteur, ddi  mesdames les poissonnires, harengres,
       fruitires et autres, qui se lvent le matin d'auprs
       de leurs maris, par d'Angoulevent.                           37

  5. La Destruction du nouveau moulin  barbe.                      49

  6. Dissertation sur la veritable origine des moulins  barbe.     53

  7. Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard,
       Bourguignon, vray martyr, souffertz en l'execution de
       sa glorieuse et memorable mort, pour avoir tu Guillaume
       de Nassau, prince d'Orenge.                                  61

  8. Histoire des insignes faussetez et suppositions de Francesco
       Fava, medecin italien.                                       75

  9. Histoire vritable et divertissante de la naissance de mie
       Margot, et de ses aventures.                                121

  10. Le Caquet des poissonnires sur le departement du
       roy et de la cour.                                          131

  11. La Moustache des filous arrache, par le sieur du
       Laurens.                                                    151

  12. Accident merveilleux et espouvantable du desastre arriv
       le 7 mars 1618, d'un feu inremediable, lequel a brusl
       et consomm tout le Palais de Paris.                        159

  13. Ordonnances generales d'amour.                               169

  14. L'Adieu du Plaideur  son argent.                            197

  15. Rencontre et naufrage de trois astrologues judiciaires,
       Mauregard, J. Petit et P. Larivey, nouvellement arrivez
       en l'autre monde.                                           211

  16. Discours de l'inondation arrive au fauxbourg
       S.-Marcel-lez-Paris, par la rivire de Bivre, 1625.        221

  17. La Permission aux servantes de coucher avec leurs
       maistres; ensemble l'arrest de la part de leurs
       maistresses.                                                237

  18. La Muse infortune contre les froids amis du temps.          247

  19. Remonstrance aux nouveaux mariez et maries et ceux
       qui desirent de l'estre, ensemble pour cognoistre les
       humeurs des femmes.                                         257

  20. Le Tocsin des filles d'amour.                                265

  21. Plaisant galimatias d'un Gascon et d'un Provenal,
       nommez Jacques Chagrin et Ruffin Allegret.                  275

  22. Particularitez de la conspiration et la mort du chevalier
       de Rohan, de la marquise de Villars, de Van den Ende,
       etc.                                                        301

  23. Cartels de deux Gascons et leurs rodomontades, avec
       la dissection de leur humeur espagnole.                     315

  24. Le Hazard de la Blanque renvers et la consolation des
       marchands forains.                                          325

  25. Sermon du Cordelier aux Soldats, ensemble la responce
       des soldats au cordelier.                                   333

  26. L'Ouverture des jours gras, ou l'entretien du carnaval.      345

  27. Histoire veritable du combat et duel assign entre deux
       demoiselles sur la querelle de leurs amours.                357

  28. L'Innocence d'amour,  Lysandre.                             365

FIN.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures unusuelles sont entre parenthses.

Le nom "Bialy" dans la note 267 est crit avec un "l" barr.]





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Foundation as set forth in Section 3 below.

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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