The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'migration pendant la
Rvolution Franaise (Tome 3), by Ernest Daudet

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Title: Histoire de l'migration pendant la Rvolution Franaise (Tome 3)
       Tome III - Du 18 Brumaire  la Restauration

Author: Ernest Daudet

Release Date: November 27, 2014 [EBook #47473]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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HISTOIRE DE L'MIGRATION

PENDANT LA RVOLUTION FRANAISE




TOME III

DU DIX-HUIT BRUMAIRE  LA RESTAURATION




OUVRAGES DU MME AUTEUR


OEUVRES HISTORIQUES


 LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

  =Les Conspirations royalistes du Midi sous la Rvolution= (1790-1793),
     un vol. in-16 avec 3 cartes, broch.                     3 fr. 50

  =Histoire de la Restauration=, un vol. in-16 (_puis_).

  =La Terreur Manche=, pisodes et souvenirs (1815), 3e dition, un vol.
     in-16, broch.

  =Le roman d'un Conventionnel, Hrault de Schelles et les Dames de
     Bellegarde=, 2e dition, un vol. in-16, avec 8 gravures, broch.


CHEZ DIVERS DITEURS

  =Le cardinal Consalvi=, in-18 (_puis_).

  =Le Ministre de M. de Martignac=, in-8 (_puis_).

  =Le Procs des Ministres de Charles X=, in-8 (_puis_).

  =La Police et les Chouan=s, in-18.

  =Conspirateurs et Comdiennes=, in-18.

  =Poussire du pass=, in-18.

  =Louis XVIII et le duc Decazes=, in-8.

  =La Conjuration de Pichegru=, in-8.

  =Une vie d'Ambassadrice au sicle dernier=, in-8.

  =Souvenirs de la Prsidence du Marchal de Mac-Mahon=, in-18.

  =Le duc d'Aumale=, un vol. in-8.

  =Mmoires d'un gentilhomme du temps de Louis XIV=, un vol.
     in-18.

  =Coblentz=, in-8 (_puis_).

  =Les migrs et la seconde Coalition=, in-8 (_puis_).

  =Les Bourbons et la Russie=, in-8 (_puis_)[1].

[Note 1: Ces trois derniers volumes sont fondus dans l'_Histoire de
l'migration_ et ne seront pas rimprims.]




ERNEST DAUDET




HISTOIRE DE L'MIGRATION

PENDANT LA RVOLUTION FRANAISE




TOME III

DU DIX-HUIT BRUMAIRE  LA RESTAURATION


Ouvrage couronn par L'Acadmie Franaise

(Grand Prix Gobert)



PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, boulevard Saint-Germain, 79


1907

Droits de traduction et de reproduction rservs.




HISTOIRE DE L'MIGRATION

PENDANT LA RVOLUTION FRANAISE




LIVRE ONZIME

LA COUR DE MITAU EN 1800




I

L'GLISE ET LA ROYAUT


En l'mouvante histoire de Louis XVIII dans l'migration, l'anne
1800,  n'y regarder qu'au point de vue de sa sret personnelle,
n'est pas celle o il a le plus  se plaindre de sa destine.
La gnrosit du tsar Paul Ier lui a assur un asile. Trait en
souverain, il y vit paisible,  l'abri du besoin, grce aux deux cent
mille roubles qu'il reoit annuellement de son bienfaiteur, dans
une intimit familiale dont la prsence  ses cts de la duchesse
d'Angoulme accrot pour lui la douceur et qu'embellit encore
l'incessant dvouement de son fidle ami le comte d'Avaray, capitaine
de ses gardes. Parmi ses familiers d'autrefois, quelques-uns de
ceux qu'il prfre ont pu le rejoindre: le cardinal de Montmorency,
grand aumnier, qu'assistent trois aumniers ordinaires, y compris
l'abb Edgeworth, confesseur de Sa Majest; le comte de Saint-Priest,
premier ministre de cette petite cour; les ducs de Fleury, de Duras,
de Villequier, gentilshommes de la chambre; le comte des Cars,
premier matre d'htel; le duc de Guiche, le duc de Piennes, le
comte de La Chapelle, le marquis de Bonnay. Il y a aussi la maison
de la reine, celle de la duchesse d'Angoulme, dont le mari est 
l'arme de Cond avec son frre le duc de Berry, et o l'on compte
le duc et la duchesse de Srent, la comtesse de La Tour-d'Auvergne,
Mlle de Choisy, le marquis de Nesle, oncle du comte d'Avaray, et sur
lequel une dmarche imprudente attirera bientt de la part du tsar
un ordre d'expulsion. Il y a enfin un nombreux personnel domestique,
sous la direction de Hue et de Clry. Grce  cet entourage,  la
pompeuse tiquette qu'on y observe, moins encore par la volont du
roi que par les ordres de d'Avaray; grce  ses gardes du corps, que
la sollicitude de Paul Ier a rassembls autour de lui, le souverain
proscrit peut croire encore qu'il n'a pas tout perdu.

Chaque jour, aprs la messe, il donne audience.  la porte de
son cabinet, se tiennent, l'pe nue, deux gardes, chevaliers de
Saint-Louis. Le gouverneur de Courlande prsente le visiteur au
gentilhomme de service, qui l'introduit auprs du prince. Le roi
porte ordinairement un habit bleu,  collet rouge. Affable est son
accueil. Il s'nonce bien, parle avec la mme facilit le latin, le
franais et l'italien, un peu l'anglais. S'il retient le visiteur 
dner, celui-ci est plac  ct du duc d'Angoulme, assis lui-mme
prs du roi, et qui ne trouve rien  dire malgr le dsir qu'il
parat en avoir.  la droite de la duchesse d'Angoulme, prend place
le cardinal de Montmorency, trs sourd, n'entendant rien, parlant
peu, mais mangeant d'un grand apptit.

Le roi aime  entretenir ses invits des malheurs de son frre. Il
montre, attendri, le dernier billet que la reine Marie-Antoinette
lui crivit du Temple et le cachet de France, qu'un hasard a mis dans
ses mains. Le soir, on installe, comme  Versailles, le jeu du roi.
C'est ordinairement le duc d'Angoulme qui lient les cartes contre
son oncle. Quand c'est  lui de les donner, il se lve et reste
debout en les distribuant.

Les distractions de la cour de Mitau ne vont gure au del de ces
runions. Dans la journe, une promenade en voiture, quelques
visites chez les chtelains des environs; le soir, le th chez la
duchesse de Guiche: Les tasses sont en faence, la thire en
tain. La gne rgne dans les finances; mais les grces embellissent
la dtresse. Quelquefois, c'est un haut personnage qui passe par
Mitau, le grand-duc Constantin, second fils du tsar, le marchal
Souvarof[2], vieux et malade, des diplomates trangers, quelque
migr mand par l'empereur, ou mme des espions et des aventuriers
qui pntrent en Russie, en trompant la surveillance rigoureuse
exerce aux frontires.

[Note 2: Le marchal Souvarof passa deux fois  Mitau: en 1799, en
allant prendre le commandement des armes coalises, et en 1800,
lorsque le tsar, aprs Zurich, rompit l'alliance. La premire fois,
Saint-Priest tant all le voir fut reu  la portire de la voiture
du vieux soldat. La seconde fois, Souvarof passa sans s'arrter ni
voir personne. Il tait malade et dcourag.]

Mais les avantages matriels de cette existence, dont le roi,
sans qu'il puisse encore le prvoir, sera dpossd demain, ne le
ddommagent pas des dceptions et des mcomptes qu'amasse sur sa
tte et voit clater cette anne 1800. Considre  travers tant
d'vnements dsastreux pour sa cause, elle apparat comme la plus
douloureuse de son exil. La journe de brumaire a livr la France
 Bonaparte, coup court aux ngociations que Louis XVIII croyait
noues entre ses agents et Barras, rvl les ambitions du premier
consul, et dispers les royalistes qui, dans Paris, travaillaient
au rtablissement de la monarchie. Paul Ier, mcontent de ses
allis, est sorti de la coalition. Dj, ses regards se tournent
avec admiration vers le jeune gnral qui a mat le monstre
rvolutionnaire. La froideur, la rserve, des susceptibilits sans
objet caractrisent de plus en plus ses rapports avec l'hritier des
Bourbons. La Sardaigne et Naples subissent le joug de la Rpublique;
la Prusse et l'Espagne vivent en paix avec elle; l'Autriche et
l'Angleterre, quoique  contre-coeur, entrevoient le moment o elles
devront suivre cet exemple. Le pape lui-mme abandonne le roi, se
rapproche du vainqueur, consent  ngocier avec lui en vue d'un
Concordat.  sa voix et rebelles  celle du roi, les vques, pour
la plupart, rentrent en France, o le clerg de second ordre les a
prcds, et se prparent  envoyer  Rome leur dmission afin de
faciliter l'excution de l'acte rparateur, qui va faire refleurir la
vieille religion des anctres. Il semble en un mot que les chances
de la royaut lgitime soient pour longtemps paralyses, sinon pour
toujours.

Une lettre crite le 15 novembre par Louis XVIII  une noble
Anglaise, lady Malmesbury, une amie des jours heureux, qui lui avait
adress ses hommages, nous permet de lire dans son me, d'y voir
les sentiments auxquels, aprs cinq annes d'un exil tragique, il
s'abandonnait:

Je vous remercie de vouloir que je vous entretienne de ma position.
Je pourrais ne vous dire qu'un mot: je suis  cinq cents lieues de
ma patrie, et ce mot dirait tout. Mais vous dsirez des dtails, et
pour vous satisfaire, il faut que je distingue deux personnes en moi:
l'homme public et l'homme priv.

Si ce dernier oubliait qu'il a perdu les tres qu'il chrissait
le plus au monde, il pourrait se croire heureux. Le plus gnreux
des souverains m'a donn un asile; il m'y comble d'amitis; il l'a
embelli par l'union de mes enfants, par la prsence de l'unique
rejeton de ceux que je pleure, de cet ange que la France envie  la
Courlande. Mais, toutes les douceurs qu'prouve l'homme priv sont
empoisonnes par les peines de l'homme public. Mon coeur et mes yeux
se portent sans cesse vers la France. Je vois mon peuple revenu de
ses erreurs, mais opprim par ceux qui l'avaient gar, me tendant
les mains auxquelles les miennes ne peuvent atteindre, les autels
dserts, le trne de mes pres renvers, leur palais occup par un
homme  peine n Franais, et je ne puis pas au pril de ma vie
mettre un terme  tant de malheurs et une politique aussi fausse
qu'incomprhensible enchane le bras, rend nulles les magnanimes vues
de mon auguste ami, et me retient  l'extrmit de l'Europe. Avec de
telles penses, puis-je tre heureux? Non, sans doute.

Mais gardez-vous, _my dear lady_, de croire que je m'en laisse
abattre. Je pense que mes maux sont bien peu de chose en comparaison
de ceux que mon malheureux frre a soutenus avec une constance qui
honorera ternellement sa mmoire, et cette ide seule suffirait
pour soutenir mon courage. L'esprance est d'ailleurs loin de
m'abandonner. Le temps viendra o l'aveuglement des rois cessera,
o tous sentiront que le danger est commun  tous et menace non
seulement leur tte, mais encore tout l'ordre social, et que pour
s'en garantir, pour en empcher l'invitable effet, il faut s'unir
au seul alli qui puisse assurer le succs d'une telle entreprise,
au coeur des vrais Franais, en opposant franchement la monarchie 
la Rpublique, le roi lgitime  l'usurpateur. Ces vrits, souvent
rptes et jusqu' prsent sans fruit, germeront un jour. Je
l'attends, je l'espre et ne cesse de travailler  le hter. Telle
est ma vie.

Cette loquente profession de foi nous montre Louis XVIII toujours
gal  lui-mme, toujours anim de cette indomptable confiance dans
le triomphe de ses droits, qui, jusqu'en 1814, fut son guide et
son soutien, et dont il convenait d'voquer le tmoignage avant de
poursuivre le rcit de ses cruelles preuves, ne serait-ce que pour
faire comprendre comment il est parvenu  en porter le fardeau sans
en tre cras.

Il est vrai qu'au dbut de l'anne 1800,  la faveur de la scurit
matrielle dont il jouissait, et surtout de son loignement de la
France, qui lui drobait trop souvent ce qui s'y passait, il se
flattait encore de voir russir quelques-unes des entreprises qu'il
avait conues ou approuves. Sans doute, les victoires des armes
rpublicaines, le renoncement de Paul Ier  toute ide belliqueuse,
le rappel de ses troupes, avaient frapp au coeur la coalition. Mais,
outre qu' Mitau on ne croyait pas que sa dfaite ft dfinitive,
on y gardait encore quelque espoir de la voir se renouer. On
l'esprait d'autant plus que Dumouriez venait d'tre appel par le
tsar  Saint-Ptersbourg, et que Pichegru et Willot poursuivaient en
Allemagne, chacun de son ct, l'excution de leurs plans. Enfin, 
Paris, un conseil compos d'hommes honorables venait de prendre en
main les affaires du roi. Il s'efforait de ngocier avec Bonaparte
en vue d'une restauration des Bourbons, et bien que le roi n'ost
croire au succs de cette ngociation, il n'y avait pas lieu de
perdre confiance tant que le dernier mot n'en tait pas dit. Tout,
d'ailleurs, en France et en Europe, demeurait encore si confus et
si contradictoire, que les esprances taient aussi fondes que les
craintes.

Entre les diverses questions qui proccupaient le roi, celle qui
lui causait en ce moment les plus graves soucis tait la question
religieuse. Elle ne lui apparaissait pas moins obscure que les
autres. Lorsque aprs la mort de son frre, et vu la minorit de
Louis XVII, il s'tait proclam rgent, il avait pu constater le
mauvais vouloir du pape Pie VI pour sa cause. L'ambassadeur d'Espagne
 Rome, le comte d'Azara, s'tant prsent au Vatican, le pape averti
qu'il y tait envoy par le cardinal de Bernis, reprsentant du comte
de Provence, lui avait dit:

--Je suppose que vous ne venez pas me demander de le reconnatre
comme rgent, je ne le ferai que lorsque les autres l'auront fait.
D'Azara, jugeant qu'il serait inopportun de formuler une requte
positive, s'tait content de rpondre que le prince ne demandait que
des bndictions.--Je les lui donne de tout mon coeur, avait rpliqu
le pape.

Cependant, peu aprs, comme pour corriger l'effet de son refus,
il avait, dans un bref au comte de Provence, exprim l'espoir que
les difficults s'aplaniraient, et que la maison de France serait
rtablie. Puis, en 1796, dans la fameuse bulle commenant par ces
mots: _Pastoralis sollicitudo_, on l'avait entendu exhorter les
Franais  l'obissance envers ceux qui les gouvernent aujourd'hui,
c'est--dire, dclarait Louis XVIII dans sa protestation du 8
octobre de la mme anne, envers ceux qui exercent sur eux,  notre
prjudice, une autorit qui n'appartient qu' nous. Il en tirait
cette conclusion que la papaut abandonnait les Bourbons.

Mais, trois ans plus tard, aprs l'arrestation de Pie VI, le Sacr
Collge rfugi  Venise, ayant fait une dmarche solennelle
auprs de toutes les cours pour amener la dlivrance du captif, y
avait compris Louis XVIII. Une lettre du cardinal Albani, doyen de
l'illustre assemble, tait arrive  Mitau, adresse  Sa Royale
Majest trs chrtienne, et conue dans les mmes termes que si
le destinataire et t en possession de son royaume. Elle lui
recommandait, autant que le permettent les circonstances actuelles,
aussi bien la cause du Saint-Sige apostolique que la personne sacre
du Saint-Pre, et lui offrait les voeux du Sacr Collge pour
son prochain rtablissement sur le trne de ses glorieux anctres.
Enfin, peu aprs, le Sacr Collge s'tant runi en Conclave pour
donner un successeur  Pie VI, non seulement le cardinal Albani avait
fait part de sa runion au roi, mais le nouveau pape, Pie VII, 
peine lu annonait son lection au souverain dtrn en une lettre
autographe que le cardinal Maury s'empressait de transmettre  Mitau.
L'adresse en tait ainsi libelle: _Dilectissimo in Christo filio
nostro Ludovico XVIII, regi christianissimo_.

Cette communication n'arriva  Mitau qu' la fin d'avril. Le roi
y rpondit aussitt par celle-ci: Trs saint Pre, j'ai reu la
lettre de Votre Saintet, en date du 14 mars, par laquelle elle me
fait part de son exaltation sur la chaire de saint Pierre. Jamais
nouvelle ne me fut plus agrable, et je regarde comme un bienfait
particulier de la Providence d'avoir donn  l'glise un chef que
sa conduite vis--vis du moderne Attila dsignait d'avance pour
occuper la place de saint Lon le Grand. En mettant aux pieds de
Votre Batitude l'hommage du fils an de l'glise, et les assurances
de ma vnration pour sa personne sacre, ainsi que ma dvotion au
Saint-Sige, en recevant avec reconnaissance la bndiction que
Votre Saintet donne  la reine son pouse et  moi, je la lui
demande pour mon royaume, auquel les attentats des impies ne feront
jamais perdre le glorieux titre de roi trs chrtien et qui, aux
droits que ses malheurs lui donnent sur le coeur paternel de Votre
Batitude, en joint un particulier: celui d'tre le berceau de ses
illustres aeux. On voit par ce langage que le roi interprtait la
dmarche du Saint-Sige comme une reconnaissance de son titre royal
que d'autres puissances s'obstinaient  lui refuser, dans la pense
de la lui vendre au moment opportun, au prix de quelques cessions
territoriales. Elle l'avait combl de joie; il en gardait  Maury une
vive gratitude, et c'est sur ce cardinal que, rsolu  se donner un
ministre auprs du Saint-Sige, son choix tait tomb.

Les raisons pour lesquelles il l'avait choisi se trouvent rsumes
dans une lettre qu'il crivait  son frre, en rponse  la
proposition que lui avait faite celui-ci de dsigner comme son
reprsentant auprs du Saint-Sige le bailli de Crussol, dont le
dvouement  la cause royale ne s'tait jamais dmenti. Le roi
aimait et estimait  sa juste valeur ce gentilhomme; en maintes
circonstances, il avait apprci ses services, et ne contestait pas
ses aptitudes  remplir la haute fonction que Monsieur sollicitait
pour lui. Mais, en cette circonstance, Maury s'imposait:

Le pape m'a reconnu, il est vrai; mais d'une simple note de
reconnaissance  l'admission d'un ministre, il y a encore un grand
pas, et quoique le pape ait montr, ds les premiers instants de
son rgne, un caractre trs dcid, je n'ai pas la certitude qu'il
admette mme le cardinal Maury. Il ne fallait donc pas faire arriver
 sa cour un personnage nouveau et dont la non-admission,  laquelle
Vienne et peut-tre beaucoup d'autres travailleront indubitablement
de tous leurs moyens, ne pt rester cache, et ne devnt pour moi un
soufflet pire que tous ceux que l'infortun Pie VI m'a donns. Il
fallait un homme qui et mille raisons pour aborder le pape soit 
Rome, soit  Venise, et qui pt ngocier l'admission de mon ministre
avec d'autant plus d'avantage qu'il et lui-mme du crdit auprs de
Sa Saintet. Cet homme tait sans contredit le cardinal Maury. Or, le
charger de semer pour qu'un autre recueillt, c'tait lui donner un
dsagrment qu'il est loin d'avoir mrit, puisque c'est  lui que
je dois la premire dmarche que le Sacr Collge a faite auprs de
moi, dmarche dont celle que le pape vient de faire n'a t qu'une
consquence ncessaire. Je dis, lui donner un dsagrment; car, outre
qu'il a dj en quelque sorte exerc les fonctions de mon ministre
dans le Conclave, j'avais tout lieu de penser, et j'ai eu depuis
la preuve qu'il dsirait en tre revtu auprs du pape. D'ailleurs
personne n'est plus propre  russir auprs de Sa Saintet. Le parti
qui lui a donn la tiare avait pour chefs apparents les cardinaux
Albani et Braschi; mais c'tait le cardinal Maury qui en tait
l'me[3].

[Note 3: Bien que les mmoires et la correspondance du cardinal Maury
avec Louis XVIII, publis en 1891, et les tudes sur l'histoire
du clerg de France  cette poque nous exposent, en en rsumant
les phases principales,  raconter des faits dj connus, il tait
impossible de ne leur pas donner place dans ces rcits. Il s'en
faut, en effet, comme on va le voir, que les ouvrages antrieurs
contiennent toutes les pices du procs. Celles notamment qu'on va
lire et qui sont indites clairent des pripties qu'il y avait lieu
de conserver  l'histoire, ne serait-ce que parce qu'elles mirent aux
prises les droits de l'glise et ceux de la monarchie, si troitement
lis jusqu' la Rvolution, et brisrent une association qui,
durant des sicles, avait galement profit  l'une et  l'autre.
Elles nous montrent en outre la grande majorit de l'piscopat de
France, uniquement guide, dans des circonstances critiques, et,
bien qu'appartenant  la noblesse, parure et appui du trne, par
l'intrt suprieur de la religion, n'hsitant pas  lui sacrifier
celui de la royaut.]

Le roi inclinait donc  penser que le zle et l'habilet de son
reprsentant lui assureraient le bon vouloir du Saint-Sige. Il n'en
avait jamais eu plus besoin qu'en ce moment o, avec une persistance
inlassable, il s'efforait de rallier le clerg  sa cause et de
s'assurer son appui. Il y travaillait depuis le 18 fructidor. 
cette poque, il avait,  l'aide des prtres rests en France, tent
d'organiser dans l'intrieur des missions religieuses, dont il
avouait  son frre vouloir tirer une utilit politique. Je dsire,
mandait-il le 10 octobre 1797 aux vques migrs, qui avaient
conserv des rapports avec leurs diocses, que les ecclsiastiques
soutiennent parmi mes sujets l'esprit monarchique en mme temps que
l'esprit religieux, qu'ils les pntrent de la connexion intime qui
existe entre l'autel et le trne, et de la ncessit qu'ils ont l'un
et l'autre de leur appui mutuel.

Mais, il ne trouvait pas partout les oreilles galement ouvertes 
ses paroles. Maintenant qu'il devenait plus visible que Bonaparte
favorisait la renaissance religieuse, c'est vers lui, et non vers
le roi que, en grande majorit, se tournaient les prtres rsidant
en France. Ils semblaient attendre de Bonaparte, et de lui seul,
la rouverture lgale des temples. Son pouvoir naissant leur
apparaissait comme plus efficace pour la protection de leurs intrts
que les promesses d'un souverain dtrn, comme plus utile  la cause
de l'glise que cet autre pouvoir qui ne pouvait se rtablir qu' la
faveur d'une rvolution nouvelle.

Si tel tait l'tat d'me des ecclsiastiques non migrs, celui des
prtres que l'exil n'avait pas encore rendus  leur patrie ne se
trahissait pas comme plus favorable aux intrts de la monarchie.
Aprs s'tre distingus  l'tranger par leur fidlit, leur
constance et leur courage tant que leur pays ne leur offrait que la
perspective de perscutions analogues  celles qu'ils avaient d
fuir, ils puisaient maintenant dans le spectacle rassurant qu'il leur
prsentait des esprances nouvelles, sous lesquelles se dissipaient
celles que, nagure encore, ils attachaient au rtablissement de
la monarchie. Las d'avoir tant souffert, convaincus qu'au milieu
de leurs ouailles ils retrouveraient le repos, la scurit et,
pour tout dire, la fin de leurs malheurs, ils n'aspiraient qu' se
rapatrier, mme au prix d'un serment de soumission aux institutions
rpublicaines. Ils rentrent en foule, crivait d'Avaray dans un
mmoire destin  passer sous les yeux du roi. Ils rentrent non pour
exercer leur ministre en missionnaires qui n'ont plus  craindre
une perscution aussi active, mais pour remplir solennellement leurs
fonctions paroissiales en faisant la dangereuse promesse de fidlit
 la Constitution. Tel est mme l'empire de la sduction qui les
entrane, qu'un grand vicaire connu pour la puret de ses principes
et de son zle, mande qu'il est  souhaiter que le souverain pontife
et le roi cherchent de concert le moyen de concilier cette promesse
avec les rgles de la religion et les devoirs de la fidlit,
problme impossible peut-tre ou du moins difficile  rsoudre.

Cette attitude du clerg de second ordre ne constituait pas
l'unique danger qui menat les intrts de la royaut. Il tait
encore  craindre que la contagion ne gagnt le corps piscopal,
ce qui serait, au dire de d'Avaray, d'une consquence beaucoup
plus pernicieuse. Et comme, en effet, certains prlats, presss
de retourner dans leur diocse, commenaient  prtendre que leur
retour, prcd ou suivi de la promesse de fidlit exige par le
gouvernement, ne compromettrait pas les intrts monarchiques,
d'Avaray s'levait avec force contre cette allgation.

Il n'est pas concevable qu'en promettant d'tre fidle  une
Constitution qui consacre l'usurpation des droits de la royaut, l'on
ne fasse rien de prjudiciable aux intrts du lgitime souverain.
Faite par les chefs de l'glise, cette promesse aurait une influence
terrible sur l'opinion publique; faite par les simples curs, elle
pervertira la conscience de leurs paroissiens. En un mot, les matres
de la morale, les ministres de l'vangile, en promettant fidlit
 la Constitution, persuaderaient tous ceux qui les prennent pour
modles et pour guides, qu'ils doivent eux-mmes lui tre fidles, et
les entraneraient ainsi  se dtacher du souverain lgitime pour se
soumettre de coeur et d'esprit  l'usurpateur.

Le roi manquerait donc  ce qu'il se devait  lui-mme comme  ses
sujets s'il autorisait le clerg  faire une promesse qui serait
aussi funeste dans ses effets qu'elle est injuste et scandaleuse en
elle-mme. La prudence exigeait cependant qu'il ft une diffrence
entre les vques et les curs. Ceux-ci taient trop nombreux,
trop avides d'une tranquillit dont ils ne pouvaient jouir dans
leur paroisse qu'en se soumettant aux lois, pour reculer devant
la promesse qu'on leur demandait. La leur interdire, ce serait
les indisposer, les aigrir, compromettre mme l'autorit royale.
Il fallait donc qu' leur gard, le roi dissimult, qu'il vitt
galement de permettre et de dfendre, et couvrt les prtres
dfaillants du voile de l'indulgence.

Mais tout autre devait tre sa conduite envers les vques. Moins
nombreux, tenant presque tous  l'ordre de la noblesse, le sentiment
de l'honneur fortifie en eux le sentiment du devoir. Pour la
plupart, ils s'taient hautement prononcs pour la saine doctrine.
Leur dfection serait bien plus funeste que celle des curs, tandis
que leur persvrance et leur exemple garantiraient encore de
plus grands excs les pasteurs de second ordre, qui avaient dj
port quelque atteinte aux vrais principes. Le roi ne pouvait donc
se dispenser de leur interdire la promesse. Il risque moins de se
compromettre en leur dfendant de la prter.

Dans le langage du fidle conseiller de Louis XVIII, on voit natre
le conflit qui allait bientt s'lever entre ce prince et la plus
grande partie de l'piscopat franais migr, et qui devint plus aigu
lorsque la conclusion du Concordat eut mis le roi dans la ncessit
de se prononcer non plus seulement sur la question de la rentre
des vques, mais encore sur celle bien autrement grave de leur
dmission.  l'heure o d'Avaray rdigeait la note que nous venons
de rsumer, la seconde de ces questions ne s'tait pas encore pose;
la premire seule tait en jeu. Relgu au fond de la Courlande, ne
recevant les nouvelles du centre de l'Europe que plusieurs semaines
aprs les vnements qu'elles relataient, le roi ignorait ce qui
se passait au mme moment en France et en Italie. Il tait loin de
souponner que Bonaparte rvait dj de rconcilier la Rpublique
avec la papaut.




II

LES DIVISIONS DE L'PISCOPAT


Les archevques et vques sortis de France depuis la Rvolution
taient disperss en Europe. Il y en avait en Allemagne, en Espagne,
en Italie, en Sude, en Danemark et en Angleterre, presque partout
spars les uns des autres, dans l'impossibilit de communiquer
aisment entre eux, livrs  toutes les tristesses de la solitude
en pays tranger et quelques-uns aux horreurs de la pire misre.
Ceux-l seuls qui avaient accept l'hospitalit britannique vivaient
groups, d'autant plus accessibles aux exhortations du roi et aux
ides de rsistance que la pension qu'ils recevaient du gouvernement
anglais les mettait, quoique modique,  l'abri du besoin et rendait
supportable leur exil. Ils rsidaient  Londres, au nombre de
dix-huit, entretenant entre eux des relations quotidiennes, associs
aux esprances que nourrissait le comte d'Artois, toujours prt 
les recevoir lorsque, d'dimbourg, sa rsidence ordinaire, il venait
dans la capitale; il exerait sur eux une influence incessante et se
montrait ardemment soucieux de ne pas les laisser s'y drober.

Dans cette importante runion d'un si grand nombre de prlats, il
semble que la communaut du malheur, non moins que le caractre
dont ils taient revtus, aurait d faire rgner la concorde et
la paix. Il n'en tait rien. Les rivalits et les jalousies qui
furent le flau de l'migration s'taient glisses au milieu
d'eux tout aussi bien que parmi les migrs laques, par suite
surtout de l'intransigeance de quelques-uns et notamment de Dillon,
archevque de Narbonne, et de Conzi, vque d'Arras. Royalistes
exalts, entranant par leur exemple plusieurs de leurs confrres,
ils traitaient en parias ceux qui osaient parler d'accommodement
ou plaider en faveur de la rentre des pasteurs dans leur diocse.
Quiconque ne pensait pas et ne dclamait pas comme eux devenait un
ennemi.

C'est ainsi qu'ils avaient frapp d'ostracisme et presque mis 
l'index le vertueux Champion de Cic, archevque de Bordeaux. Ils
lui reprochaient non seulement son opinion sur l'opportunit de la
rentre, mais aussi sa conduite aux tats gnraux, o on l'avait
vu s'associer au tiers pour exiger la vrification des pouvoirs
en commun par les trois ordres, et durant son court ministre au
moment du vote de la constitution civile du clerg. Ils avaient, en
une occasion importante, manifest  leur vnrable confrre, sous
une forme presque injurieuse, les sentiments d'animosit qu'ils
nourrissaient contre lui et qu'il ne mritait pas.

C'tait  l'automne de 1798. Pie VI vivait encore. Ayant dcid de
lui adresser une lettre collective,  l'effet d'attester la fidlit
qu'ils lui gardaient dans ses malheurs, ils avaient affect de ne
pas inviter l'archevque de Bordeaux  la signer avec eux. Elle fut
expdie sans lui avoir t prsente. Indign d'un tel traitement,
convaincu d'ailleurs que quatre prlats seulement taient les
instigateurs de ce complot, et que les autres n'y avaient particip
qu' regret ou par faiblesse, Cic se plaignit au roi,  qui sa
plainte arriva en mme temps qu'il recevait de l'archevque de
Narbonne une copie de la lettre envoye  Pie VI. On est heureux de
constater que Louis XVIII n'hsita pas plus  blmer la conduite des
intransigeants qu' dfendre un prlat dont il savait sans doute les
ides en contradiction avec les siennes sur plus d'un point, mais
qu'il tenait en trs haute estime, et dans la personne duquel il
considrait en outre comme essentiel de mnager le pasteur d'un des
plus importants diocses de France.

S'il m'tait permis de citer  un pontife les aptres et les
docteurs de l'glise, je vous rappellerais le treizime chapitre de
la premire ptre aux Corinthiens et cette belle maxime de saint
Augustin: _Unit dans ce qui est ncessaire, libert dans ce qui est
douteux, charit en tout_. Mais dans ma position, je dois vous tenir
un autre langage.

Il est vrai que la conduite de M. l'archevque de Bordeaux a prt
 la censure dans le commencement de nos malheurs; mais depuis lors,
il a fidlement et courageusement servi le roi mon frre pendant son
ministre; il a emport ses regrets; il a refus le serment qu'une
assemble impie et rebelle exigeait du clerg de France; il partage
le glorieux exil de ses confrres. Qui pourrait donc lui mriter de
leur part une rprobation aussi affligeante pour l'glise et aussi
dangereuse en politique qu'elle est douloureuse pour lui?

Si, lorsque je ne cesse de tendre les bras  tous mes sujets, on en
voyait qui fussent repousss avec ddain par ceux qui mritent le
plus mon estime, quelle confiance pourrait-on prendre  mes paroles?
Et que serait-ce si cette rpulsion tombait sur des hommes revtus
d'une dignit minente, auxquels il n'est plus permis de parler de
torts effacs depuis longtemps? Que penserait-on enfin, en voyant
M. l'archevque de Bordeaux trait comme pourrait l'tre celui de
Sens[4], s'il vivait encore? D'ailleurs, ce schisme ne peut produire
que l'effet le plus funeste dans le diocse de Bordeaux, et dans
ceux qui, tant vacants, sont, par les lois canoniques, soumis  la
juridiction immdiate du mtropolitain. Cette considration,  la
fois politique et religieuse, est du plus grand poids.

[Note 4: Le cardinal de Brienne, qui avait prt serment  la
Constitution civile du clerg.]

J'ai pris le ton d'amiti et de franchise que je me plais toujours
 employer avec vous. Je suis sr de son effet, et je m'attends
que vous vous empresserez de faire cesser une division qui me fait
beaucoup de peine, et qui deviendrait trs nuisible  l'glise et 
l'tat.

Non content d'avoir administr cette remontrance  l'archevque de
Narbonne, le roi la communiqua  l'archevque de Bordeaux en lui
exprimant ses regrets et en l'assurant de son affectueuse estime.
Puis, l'anne suivante,  l'approche du conclave, il faisait part 
son frre de l'incident dans lequel il tait lui-mme intervenu ainsi
qu'on vient de le voir, et le chargeait de s'entremettre afin que,
lorsque les prlats rsidant  Londres enverraient au nouveau pape
leur acte de soumission, Champion de Cic ft mis  mme de le signer
avec eux, et qu'on lui pargnt ainsi une nouvelle avanie.

L'objet des plaintes de l'archevque de Bordeaux, crivait-il au
comte d'Artois, tait d'avoir t exclu de la dmarche que les
vques rfugis en Angleterre ont faite vis--vis du pape. Cette
dmarche tait, en effet, mi-partie de religion et de politique,
et  ce dernier titre, les signataires de la lettre pouvaient se
dfendre. Cependant, comme le fort doit emporter le faible, c'tait
vritablement traiter l'archevque de Bordeaux comme Grgoire que
de l'en exclure. J'ai profit de cette occasion pour prcher une
tolrance que je crois trs ncessaire, car l'intolrance des migrs
a fait beaucoup de mal, et nous ne devons pas oublier qu'elle a cot
 la bonne cause plus d'un sujet qui l'aurait utilement servie.
L'archevque de Bordeaux, qui est dans une classe toute particulire,
me fournissait une belle occasion, parce que sa conduite
ministrielle a t bonne, et que celle qu'il a tenue depuis sa
sortie du ministre a t sage. Il n'a, du moins  ma connaissance,
jamais prch comme tant d'autres, et tout ce que j'ai dit de lui
est vrai. Mais je n'ai pas prtendu tout faire  moi seul. Vous avez
lu dans le catchisme, qu'il y a trois parties dans le sacrement de
pnitence: la contrition, la confession, la satisfaction. Le premier
vient de Dieu; les hommes ne peuvent l'exiger, ne pouvant la juger.
L'archevque de Bordeaux a rempli la troisime. Mais je ne pense pas
pour cela qu'il soit dispens de la seconde. Je vous dis tout cela
pour vous seul, car je ne vois pas que vous puissiez en tirer un
grand parti.

Mais voici une occasion de faire l'application de ma lettre 
l'archevque de Narbonne; c'est  vous  produire ce miracle. Le
clerg de France doit faire une dmarche de soumission envers le
pape qui va tre lu. Faites savoir  nos vques que c'est affaire
religieuse, et que par consquent, l'archevque de Bordeaux doit
tre admis  la signature. Ne vous laissez pas prendre au subterfuge
qu'ils ont employ une premire fois, en disant que ce n'est pas le
clerg en corps, que ce sont les individus, etc. Persuadez, exigez
en mon nom s'il le faut, et soyez sr que vous aurez rendu un bon
service  la cause. Je leur crirais bien de le faire, mais il
faudrait pour cela que je supposasse que ma premire invitation a t
_righted_, et il faudrait que je prisse le ton plus qu'impratif, ce
qui, dans les circonstances prsentes, ne vaudrait rien, et pourrait
mme avoir des inconvnients en raison de ce que c'est matire
religieuse. J'aime mieux vous en charger.

Comme on doit le penser, l'archevque de Bordeaux, encore que
les efforts runis du roi et de Monsieur n'eussent pas modifi
sensiblement l'attitude des intransigeants  son gard, fut sensible
aux tmoignages de justice et de bont que lui avait prodigus son
souverain en ces pnibles circonstances. Ses lettres expriment sa
gratitude. Mais, elle ne pouvait le ralentir longtemps dans ce qu'il
considrait comme l'accomplissement d'un grand devoir.




III

LA RENTRE DES VQUES


Il n'tait ni le seul ni le premier qui, proccup avant tout du
bien des mes, et rsolu de retourner dans son diocse, ds qu'il
le pourrait faire avec honneur et sret. En janvier 1800, du fond
de son exil, Louis XVIII voyait avec amertume plusieurs des membres
de l'piscopat, aprs avoir longtemps jet sur la France un regard
analogue  celui qu'avaient jadis jet les Hbreux sur la terre
promise, reprendre l'un aprs l'autre la route de son royaume, que
lui fermait  lui-mme un pouvoir usurpateur. Chaque courrier venu
de France lui apprenait quelque nouvelle dfection. Le nombre des
dfaillants augmentait de jour en jour. Sur cette liste douloureuse,
allaient s'inscrire peu  peu des prlats qu'on avait vus toujours
fidles  la royaut: de Boisgelin, archevque d'Aix; de Puysgur,
archevque de Bourges; de Rohan, archevque de Cambrai; de Cly,
vque d'Apt; de Clermont-Tonnerre, vque de Chlons-sur-Marne;
de Lubersac, vque de Chartres; d'Osmond, vque de Comminges; de
Mrinville, vque de Dijon; de No, vque de Lescar; de Chaumont,
vque de Saint-Di; de Champorcin, vque de Toul; de Barral, vque
de Troyes, et mme de Mercy, vque de Luon, qui longtemps s'tait
signal par sa rsistance aux penses de retour, et qui maintenant
proclamait que les pasteurs devaient se rendre aux voeux de leurs
diocsains. Les motifs dont s'inspiraient ses confrres et lui-mme,
il les avait rsums par avance dans un mmoire justificatif de la
conduite qu'il s'apprtait  tenir, et qu' sa prire, La Fare,
vque de Nancy, fix  Vienne, se chargea de prsenter au roi.

Mcontent de cette apologie, tonn que La Fare l'et transmise
sans la blmer, Louis XVIII y rpondit avec vhmence, par une de
ces notes qu'il se plaisait  rdiger de sa main, et qu'il faisait
expdier ensuite en guise de rplique  ceux dont le langage lui
avait fait prendre la plume. Cette rponse, o sont reproduits les
arguments de l'vque, prcise le dissentiment qui s'tait lev
entre l'piscopat et le roi. Les droits de l'glise et ceux de l'tat
y sont discuts de part et d'autre avec l'nergie qu'inspirait 
chacun des tenants la conviction qu'il tait dans la vrit.

Le royaume de Jsus-Christ n'tant pas de ce monde, avait crit
l'vque de Luon, il n'appartient pas aux prtres de se mler des
querelles de ceux qui s'en disputent l'empire. Le roi protestait
d'abord contre ce dire; la neutralit du clerg lui semblait
impossible dans la pratique. Bernadotte appelle les Bretons sous
les drapeaux de la Rpublique; Georges les appelle sous ceux de
la royaut. Ni l'un ni l'autre n'entendent qu'un homme en tat de
porter les armes reste oisif. Un paysan vient consulter son cur
pour savoir de quel ct il se tournera. Comment le cur fera-t-il
pour ne se mler de rien? Refusera-t-il d'clairer la conscience de
son paroissien? Prendra-t-il sur lui, par ce refus, le danger de le
voir se jeter dans la mauvaise voie quand il aurait pu le guider
dans la bonne?  ces questions, l'vque avait rpondu par avance,
en dclarant que le cur devrait, le cas chant, prcher de paroles
et d'exemples la soumission  la puissance publique qui existe,
quand rellement elle existe, pour le temps qu'elle existe, parce
que c'est la volont de Dieu; d'o le roi tirait cette conclusion
que, pour se conformer  ce principe, le paysan devrait se soumettre
 Bernadotte. Si c'est l de la neutralit, rpliquait-il, je ne
sais plus quel est le sens qu'on peut attacher  ce mot. Si c'est du
royalisme, je m'avoue encore plus ignorant. Fera-t-on une distinction
entre l'existence relle par le droit et celle qui ne l'est que par
le fait? Elle serait bien subtile. D'ailleurs, si on la faisait, on
sortirait encore de la neutralit, car Georges a pour lui la ralit
du droit; ainsi ce serait lui qu'il faudrait aller joindre.

Mais telle n'tait pas la pense de l'vque de Luon. Sans doute, il
ne se dissimulait pas le crime de la rbellion et de l'usurpation;
il se promettait bien de nourrir dans le coeur de ses diocsains
l'amour qu'ils doivent conserver  leur lgitime souverain, le
dsir du retour de son autorit paternelle et la volont de seconder
la Providence s'il tait dans ses desseins de hter ce retour.
Seulement, il ajoutait qu'ils devaient rester sous le joug auquel
Dieu les avait soumis, jusqu' ce qu'il lui plt de le briser dans
sa misricorde. Mais alors, le roi demandait  quels signes les
diocsains de l'vque de Luon reconnatraient qu'il tait dans
les desseins de la Providence de rtablir la monarchie. taient-ce
les victoires des trangers? Mais, aprs en avoir remport l'anne
prcdente, les trangers maintenant taient attaqus jusque dans
leurs foyers. tait-ce un soulvement en faveur de la royaut? Hlas!
Stofflet, Charette, Frott et tant d'autres taient morts dans les
supplices. taient-ce les divisions intrieures des usurpateurs?
Mais, on ne voyait autre chose depuis le commencement de la
Rvolution. Si ce sont l les signes auxquels on peut reconnatre
qu'un gouvernement chancelle, il fallait du moins admettre qu'ils
sont bien trompeurs.

M. l'vque de Luon attend-il des miracles? Ce serait tenter Dieu
que de lui en demander. Il faut donc conclure qu'il veut qu'on
subisse le joug, qu'on se soumette  l'autorit publique, qu'on lui
obisse, et de consquence en consquence, que les diocsains de M.
l'vque de Luon, les illustres et fidles Vendens, s'arment et
deviennent des sujets de Bonaparte.

Il leur a dit que la cause de la monarchie n'est pas tellement lie
 celle de la religion qu'il faille abandonner celle-ci, s'il n'est
pas dans les desseins de Dieu de dfendre l'autre. Cette phrase est
du plus grand danger.  Dieu ne plaise que le roi trs chrtien,
renonant  son plus beau titre, veuille faire prvaloir la monarchie
sur la religion. Mais convient-il  un sujet fidle de poser, mme en
hypothse, le cas o leurs intrts seraient opposs?

Il a dit qu'une puissance peut tre criminelle dans sa cause, et
devenir lgitime dans son effet; que ce sont les vnements humains
qui en dcident, et qui sont toujours dirigs par la Providence,
qui doit faire servir jusqu' la mauvaise volont des mchants 
l'accomplissement de ses desseins. Fauchet[5] prenant pour texte ces
paroles de saint Paul: _Vos ad libertatem vocati istis_, n'a pas
mieux prch en faveur de la Rvolution, pas mme si adroitement; car
il voulait justifier la cause, ce qui tait fait pour rvolter son
auditoire, s'il n'et pas t fanatis, au lieu qu'en condamnant la
cause et justifiant l'effet, on peut sduire bien plus de monde.

[Note 5: Membre de la Convention et vque constitutionnel du
Calvados.]

Ainsi, dans la pense de Louis XVIII, l'argumentation de son
contradicteur ne tendait  rien moins qu' compromettre ses droits
les plus lgitimes. L'vque avait beau dire qu'il les respectait,
qu'ils lui taient chers; il les sacrifiait en dclarant qu'il
n'enseignerait pas la rvolte contre ceux qui, aujourd'hui,
gouvernent par la permission de Dieu, et qu'il leur obirait aussi
longtemps que Dieu voudrait les tolrer, malgr le crime de leur
usurpation. La rvolte! Ce mot, sous la plume de Mercy, prlat
gentilhomme, indignait le roi. C'est la premire fois, crivait-il,
que pareille chose est traite de rvolte dans les crits d'un
autre que d'un rvolutionnaire. Sans arguer contre M. l'vque de
Luon du fameux passage de l'criture: _Rendez  Csar ce qui est 
Csar_, je lui rappellerai un fait consign dans les livres saints:
Dieu avait promis  David que le Messie sortirait de sa race. Joas
sauv du massacre de ses frres suffisait pour l'accomplissement de
la promesse divine. Athalie rgnait pareillement depuis huit ans.
Cependant, le grand-prtre Joada conspira contre elle, la dtrna,
la fit tuer, et l'criture loue cette action qui ne lui fut inspire
que par la fidlit qu'il devait au fils d'Ochosias. Je n'ai plus
besoin de faire de commentaire sur ce texte.

Cette argumentation pressante, date de juillet 1800, ne convainquit
pas l'vque de Luon. Au mois de septembre, une lettre de Champion
de Cic au comte de Saint-Priest vint apprendre au roi que cet
archevque tait dcid  suivre l'exemple de Mercy. Aprs avoir
tabli que l'acte de soumission ne pouvait rpugner  aucun
catholique, d'aprs les explications donnes par le gouvernement de
France, il ajoutait: Je m'tais flatt de n'tre point oblig de
dlibrer sur moi-mme, et d'chapper  la pnible alternative o je
suis: ou de dplaire  Sa Majest ou de ngliger mes devoirs envers
les fidles confis  mes soins. En satisfaisant  mes devoirs de
pasteur, il me serait infiniment pnible d'agir contre ou mme sans
l'agrment de Sa Majest, quoique je regarde comme certain que ses
intrts n'y seraient point compromis.

Bien que, sous les formules de respect, ce langage rvlt une
rsolution irrductible, le roi ne dsespra pas de la modifier; il
chargea son frre de cette mission dlicate. Dans la lettre qu'il lui
adressait  cet effet,  Londres, o rsidait l'archevque, il lui
rappelait que plusieurs prlats avaient dj faibli, et lui faisait
remarquer qu'il tait bien important que le mtropolitain de Bordeaux
n'allt pas en grossir le nombre. Il est aigri par la conduite trop
raide, il faut l'avouer, et trop diffrente de l'excellent principe:
_fortiter in re, suaviter in modo_, que ses confrres ont tenue 
son gard. Une dfense absolue et sche suffirait peut-tre pour
arrter un autre personnage qui serait dans l'erreur. Mais celui-ci
partirait, la dfense dans sa poche, et ferait cent fois plus de mal
que s'il tait parti sans me consulter. Vous seul, mais je dis vous
seul, pouvez empcher ce mal. Il s'agit donc que vous l'envoyiez
chercher, et que vous lui disiez que je vous ai charg de rpondre 
sa lettre.

Le roi fournissait ensuite  son frre les lments de cette rponse.
On y retrouve, sous une forme diffrente, l'argumentation dtaille
que, dans la longue note cite plus haut, il avait oppose aux
allgations de l'vque de Luon. tait-il vrai qu'il n'y et rien
dans l'acte de soumission qui pt rpugner  un catholique? Dire la
messe, porter les sacrements aux malades, ne sont que les moindres
parties du ministre du prtre. Il doit aussi annoncer la parole de
Dieu, expliquer les commandements, confesser, accorder ou refuser
l'absolution. Or, je demande comment il pourra l'accorder  un
acqureur de biens nationaux, et comment il pourra concilier avec son
serment le commandement: _Bien d'autrui ne prendras ni retiendras 
ton escient_. Dieu ordonne la restitution, les lois de la Rpublique
la dfendent. Le confesseur pourra-t-il braver l'ordre? Pourra-t-il
enfreindre la dfense  laquelle il a jur d'tre soumis? Son
embarras serait le mme en cas de guerre civile.  son pnitent
oblig d'arborer la cocarde blanche ou la cocarde tricolore, que
conseillerait-il? S'il lui conseille la premire, il viole sa
promesse; s'il lui conseille l'autre, peut-il croire que mes intrts
ne seront pas compromis? Le roi tablissait, d'ailleurs, une
diffrence entre les prtres qui avaient migr et ceux qui n'avaient
pas quitt la France. Il reconnaissait que ceux-ci, ne pouvant
exercer leur ministre sans prter le serment, taient justifis de
l'avoir prt; mais que les autres, ne le prtant que pour rentrer,
et le prtant volontairement, le scandale serait d'autant plus
grand que la soumissionnaire serait plus lev en dignit. Ces
raisonnements, dvelopps avec cette grce et cette amnit qui vous
sont propres, et que je ne saurais trop vous recommander d'employer
dans cette occasion, doivent produire leur effet. Et si vous ne
pouviez oprer cette grande conversion, songez du moins qu'il ne
faut pas que l'homme sorte exaspr d'auprs de vous. Ce sera bien
assez du mal que sa dsertion fera, sans y ajouter encore celui qu'il
ferait par animosit.

Monsieur se hta de se conformer  ces ordres; il prit mme la
prcaution, avant de donner audience  l'archevque, de se munir
d'une copie par extraits de la lettre royale, la lui lut et la lui
relut, sans toutefois consentir  la lui laisser, sous prtexte
qu'il n'y tait pas autoris. Mcontent de ce refus, bless de ce
que le roi ne lui et pas crit directement, mais domin surtout par
sa conscience, le prlat se retira en rvlant en ses propos que
sa rsolution n'tait pas affaiblie par les exhortations dont il
venait d'tre l'objet. Le lendemain, il crivit  Monsieur pour le
lui dclarer, en ajoutant un nouvel argument  ceux qu'il avait dj
fait valoir. Admettant comme un principe indiscutable que les migrs
laques rentrant dans leur patrie avaient le droit de promettre
fidlit  la Constitution, il demandait comment les migrs
ecclsiastiques pourraient eux-mmes se refuser  une promesse qu'il
n'tait pas en leur pouvoir de dfendre aux autres.

Le comte d'Avaray, dont les notes indites nous rvlent ces dtails,
ajoute qu'en relevant cette question dans la lettre de l'archevque,
que lui avait envoye son frre, le roi consulta l'abb Edgeworth,
dont l'avis tait,  ses yeux, tel que la dcision d'un concile,
et, dans un essai de rponse, dclara qu' ses yeux, la promesse
de fidlit n'tait pas plus permise aux laques qu'aux prtres.
Mais,  la rflexion, le danger d'une telle doctrine lui apparut.
Outre qu'il la jugeait discutable, il ne lui sembla pas politique
de rpandre le blme sur un si grand nombre d'individus qui
avaient fait la promesse ou allaient la faire. Il se contenta donc
d'tablir que l'obligation de fidlit au roi, quoique plus svre
pour les pasteurs, tait nanmoins commune  tous les fidles.
Je suis persuad, ajoutait-il, que ceux qui ont fait la promesse
l'ont regarde comme nulle, parce que la religion ne leur permet
pas de la remplir, et cependant comme tolrable, parce qu'elle
seule peut leur fournir le moyen de servir efficacement la cause de
l'autel et du trne. Ces motifs les rendent excusables  mes yeux,
mais n'excuseraient pas les ministres de l'vangile, les chefs
de l'glise. Je ne peux donc, si je suis consult, autoriser la
promesse.

Cette fois, la dcision, au moins au regard des vques et
des prtres, tait catgorique. Ils ne pouvaient compter sur
l'assentiment du roi. Toutefois, il n'allait pas jusqu' les menacer
de sa disgrce. Malgr tout, il voulait leur laisser l'espoir et
leur inspirer le dsir de mriter sa bienveillance. Il en donnait
l'assurance aux simples prtres, et tout en leur faisant entendre que
les gens de bien ne pouvaient approuver leur conduite, il n'exprimait
de dsapprobation qu' l'gard des prlats qui se montraient disposs
 se soumettre  la Constitution.

Comme on l'a vu, ils taient dj nombreux. Vainement,
Talleyrand-Prigord, archevque de Reims, et Asseline, vque de
Boulogne, rsidant en Allemagne, qui pensaient en tout comme le
roi, et qu'il avait institus propagateurs de son opinion parmi
leurs collgues, s'efforaient de les retenir dans l'exil, ils n'y
parvenaient pas. Il n'y avait un peu d'ensemble et de fermet dans la
rsistance que parmi ceux qui habitaient Londres. Partout ailleurs
elle faiblissait, et, mme  Londres, des dispositions  y renoncer
se manifestaient. L'archevque de Bordeaux branlait Boisgelin,
le vnrable archevque d'Aix, qui mandait  Maury son dessein de
rentrer. D'autre part, de Trente, o il s'tait tabli, l'vque de
Langres, La Luzerne, traait au reprsentant du roi  Rome le plus
sombre tableau des malheurs que prparait la diffrence des opinions
sur la promesse de fidlit. Il le suppliait de solliciter du pape
une dcision qui deviendrait, affirmait-il, une rgle irrfragable
pour tous les vques. Mais l'heure tait mal choisie pour inviter
Pie VII  se prononcer. Les confrences entre ses reprsentants et
ceux du gouvernement consulaire pour la conclusion d'un concordat
tant prs de commencer, Maury renonait  toute dmarche auprs du
Saint-Pre, en un moment o l'ouverture des ngociations exigeait
de lui une condescendance trop nuisible  la vrit, et o il ne
pouvait que considrer comme dangereux de dicter aux prlats franais
leur conduite.

Tandis que Louis XVIII apprenait ainsi que Bonaparte avait fait  Pie
VII des propositions en vue de rtablir l'accord entre la Rpublique
et l'glise, il recevait de Mitau une lettre de Du Chillau, vque
de Chalon-sur-Sane, qui lui demandait son avis sur cette question de
la rentre, si vivement controverse depuis trois ans. La rponse du
roi rsume sous une forme encore plus nette toutes ses prcdentes
lettres, et achve de prciser son opinion quant aux devoirs de
l'piscopat.

Je n'ignore pas que plusieurs de vos confrres, dont quelques-uns
sont faits, par les lumires et les vertus qu'ils ont jusqu'ici
dployes, pour branler l'opinion, se sont laiss persuader qu'ils
pourraient retourner dans leur diocse aux conditions imposes par
le gouvernement usurpateur, peut-tre mme qu'ils pourraient, par
ce moyen, servir plus utilement la cause de la monarchie. Je pense
absolument le contraire. Je crois qu'en faisant la promesse exige
aujourd'hui, ils perdraient les moyens d'clairer les peuples sur
leurs devoirs envers moi; je crois qu'ils y manqueraient eux-mmes,
non d'intention, je rends justice  la leur, mais de fait; je crois,
enfin, que loin de servir la religion, ils l'aviliraient, en se
soumettant volontairement, dans l'exercice public de leurs fonctions,
 un gouvernement qui proclame son indiffrence pour tous les cultes,
et qui prtend lgitimer tous les forfaits.

C'est ce que j'ai charg M. le cardinal Maury de reprsenter
fortement au pape, aussitt que j'ai t instruit des propositions
que Bonaparte a faites  Sa Saintet, et du parti qu'elle a pris
d'assembler une congrgation de cardinaux pour examiner cette
question. J'espre encore que la congrgation tiendra aux vrais
principes. Mais, prvoyant le cas contraire, j'ai charg M. le
cardinal Maury d'obtenir du moins, en dsespoir de cause, que la
formule de promesse qui serait approuve rservt tous les droits
de la religion catholique. Si cette clause y tait explicitement
insre, en prchant une religion qui ordonne aux sujets de demeurer
fidles  leur souverain lgitime, les vques pourraient leur
prcher aussi le retour  l'obissance, et alors, loin de m'opposer
 leur rentre, je serais le premier  les y exhorter. Mais, il
serait bien plus grand, bien plus noble, d'y aller sans faire aucune
promesse, d'y vivre, d'y agir, autant que les circonstances peuvent
le permettre, comme missionnaires. Je n'ai pas, comme le Sauveur du
monde, le droit de dire aux prlats de mon royaume: _Ecce, ego mitto
vos sicut agnos inter lupos_; mais vous sentez facilement que de tous
les partis, ce serait celui que je leur verrais prendre avec le plus
de satisfaction.

L'avis que le roi exprimait en ces termes ne peut tre interprt
que comme un aveu de son impuissance  en donner de pratiques,
alors que ses ordres ne suffisaient plus  empcher les vques de
promettre fidlit  la Constitution. Leur conseiller de rentrer
en missionnaires, au mpris des lois, c'tait, en les exposant aux
plus graves dangers, leur supposer un hrosme qui n'tait certes
pas au-dessus du courage de la plupart d'entre eux, mais qui et t
sans profit pour la cause de l'glise, puisqu'ils n'en eussent sans
doute recueilli d'autres fruits que l'emprisonnement et peut-tre
la proscription,  moins que le gouvernement consulaire n'et t
dispos, ce qui tait bien invraisemblable,  tmoigner d'une
longanimit et d'une tolrance que le gouvernement royal lui-mme, 
l'apoge de sa puissance, n'avait jamais manifestes. Il semble donc
qu'en tenant  l'vque de Chalon-sur-Sane le langage qu'on vient
de lire, Louis XVIII tait convaincu que les voeux qu'il formait
ne pourraient se raliser, et qu'en ce cruel embarras, tout en se
promettant de fermer les yeux sur les dfaillances piscopales, afin
de ne pas s'aliner, par un excs de svrit, le clerg de son
royaume, il entendait du moins se montrer inbranlable sur les
principes. Du reste, il ne prvoyait pas encore qu' quelque temps
de l, sa volont de les dfendre allait tre soumise  une plus
rude preuve, que la question de la rentre passerait au second rang
pour faire place  celle, bien autrement grave, de la dmission des
vques.




IV

LES PRLIMINAIRES DU CONCORDAT


En mme temps qu'il dployait ainsi toutes les ressources de son
esprit et toute son nergie pour la dfense de ses droite, Louis
XVIII, non content d'avoir t reconnu par Pie VII comme roi,
s'efforait d'obtenir un tmoignage clatant de cette reconnaissance,
propre  prouver qu'elle n'tait pas un vain mot, et qu'attach  sa
cause, c'tait avec lui, avec lui seul, que le pape entendait traiter
des affaires religieuses de France. Ds l'avnement du pontife,
il lui avait fait demander par Maury le chapeau de cardinal pour
l'archevque de Reims, Talleyrand-Prigord. Il considrait sa demande
comme juste, car l'archevque, par sa naissance, sa conduite, ses
vertus, ses lumires, tait digne de la promotion au cardinalat.
Il la considrait comme politique; car, en la faisant, il prouvait
que les crimes de l'vque d'Autun taient sans influence sur ses
sentiments envers les parents de ce prlat apostat et rebelle, et
le pape, en y accdant, aurait rcompens la conduite hroque de
l'piscopat dans la personne d'un de ses principaux membres.

Maury avait t charg, en outre, de solliciter pour l'abb
Edgeworth, confesseur de Louis XVI, fix  Mitau auprs de
Louis XVIII, la coadjutorerie de l'archevch de Paris. Nul
ecclsiastique, est-il dit dans les notes de d'Avaray, n'est plus
digne de l'piscopat. Mais Paris ayant t le thtre de ses vertus
et de sa gloire, c'est l qu'il doit tre plac. Cet homme au-dessus
de tous les loges, qui s'est acquis la vnration des Franais de
tous les partis, prsent aux yeux de la France, et surtout des
habitants de la capitale comme coadjuteur de Paris entre Louis XVIII
et l'auguste fille de Louis XVI, quelle favorable impression ne
produirait-il pas sur tous les esprits? La religion, la politique, la
justice du roi se runissent donc pour solliciter de concert cette
mesure. Le coadjuteur inspirerait de l'nergie  l'archevque de
Paris dont les vertus ne sont pas quivoques, mais dont la faiblesse
est dangereuse; il donnerait surtout un meilleur esprit au clerg
parisien, dont les chefs lui prchent une doctrine et lui donnent des
exemples peu louables.

Enfin, un troisime objet tait confi  la sollicitude et aux soins
de Maury. Depuis les dbuts de la Rvolution, la mort avait fait des
vides parmi l'piscopat. Plusieurs siges taient sans titulaires. Le
roi souhaitait qu'il ft pourvu  ces vacances. Mais, reconnaissant
qu'en l'tat des choses, le pape ne pouvait donner l'institution
canonique sur sa proposition faite dans les formes prescrites par
le concordat de 1516, qu'il regardait comme toujours en vigueur, il
invitait Maury  obtenir que les vques  nommer fussent choisis sur
une liste prsente secrtement par le roi, et que le pape feignit de
les nommer _motu proprio_.

Il fallait une forte dose d'illusions pour supposer que la situation
de l'glise de France, au lendemain de tant de cruelles preuves,
permettrait la ralisation des voeux que Louis XVIII avait adresss
 son reprsentant. En fait, le pape dut se drober  ce qu'on
attendait de lui. Il se contenta de promettre pour des temps plus
opportuns la pourpre cardinalice  Talleyrand-Prigord, et ajourna
sa dcision sur les vacances auxquelles le roi lui demandait de
pourvoir. Quant  l'abb Edgeworth, Pie VII n'eut pas  dcider,
l'archevque de Paris, Juign, rfugi  Augsbourg, dont le
consentement tait indispensable, ayant nergiquement refus de se
donner un coadjuteur. En rponse  une lettre autographe du roi,
assez pressante pour l'y dterminer si quelque chose, lui reproche
injustement d'Avaray, pouvait vaincre la rpugnance d'une me
pusillanime pour toute dmarche noble et gnreuse, l'archevque
objecta, en un langage respectueux, soumis, respirant la bonne
foi, l'amour de la religion et des sentiments vertueux, que les
circonstances n'taient pas favorables, qu'un coadjuteur, dont le
caractre tait aussi ferme et les principes aussi prononcs, ne
conviendrait pas au diocse de Paris dans un moment de fermentation
et de trouble, et, en un mot, qu'il convenait d'attendre.

Les choses suivaient leur cours, et le roi ignorait encore le
rsultat des propositions dont il avait charg le cardinal Maury,
lorsqu'une lettre de ce dernier, arrive  Mitau, au commencement
d'aot, lui apporta une nouvelle aussi douloureuse qu'inattendue.
Au lendemain de la victoire de Marengo, Bonaparte s'tant rendu 
Verceil le 25 juin, le cardinal Martiniana, vque de cette ville,
lui avait fait une visite. Le lendemain, recevant celle du premier
consul, celui-ci lui avait communiqu la rsolution prise par lui de
rtablir, en France, la religion, et l'avait pri de faire savoir
au pape qu'il voulait lui faire prsent de trente millions de
catholiques franais.

--Les intrus ne sont qu'un tas de brigands dshonors dont je saurai
me dfaire, s'tait-il cri. C'est un clerg vierge que j'entends
tablir  leur place. Les diocses taient trop multiplis en France;
il faut en diminuer le nombre. Parmi les anciens vques, il en est
qui ne jouissaient d'aucune considration dans leur diocse. Il
serait au moins inutile de les y renvoyer. Il en est d'autres qui ne
sont sortis de France que pour cabaler; je ne les reprendrai pas. On
traitera avec les uns et les autres de leur dmission; on leur fera
un sort convenable. Je m'occuperai de rendre au clerg une dot en
biens-fonds et, en attendant, je lui assurerai un traitement honnte:
le plus pauvre des vques aura au moins quinze mille francs de
rente. Du reste, le pape rentrera dans l'exercice de sa juridiction
en France: il instituera les vques sur la prsentation de celui qui
administre l'autorit souveraine, et je le rtablirai dans toutes les
possessions du Saint-Sige.

Violemment mu par des promesses qui faisaient luire aux yeux de
l'glise un avenir rparateur, et le rtablissement complet du
culte catholique, le cardinal Martiniana s'tait empress de les
transmettre au souverain pontife, qu'elles avaient mis,  en croire
Maury, dans un grand embarras. Il sentait l'inconvnient d'une
acceptation prcipite non moins que celui d'un refus absolu. Il et
voulu se dispenser d'envoyer un ngociateur  Paris ou d'en recevoir
un  Rome. Mais oblig de rpondre, il fit savoir au cardinal
Martiniana qu'il bnirait le Ciel des dispositions favorables de
Bonaparte; qu'il regarderait comme le plus beau jour de sa vie et
de son pontificat, celui o il verrait la France rentrer dans le
sein de l'glise catholique, et que, s'il y avait lieu de traiter,
il enverrait  Verceil une personne de confiance, munie de ses
pouvoirs et de ses instructions. On remarquera qu'il ne faisait
aucune allusion  la promesse de Bonaparte de le rtablir dans les
possessions du Saint-Sige; c'est qu'il tenait  prouver que seuls
les grands intrts de la religion le proccupaient en ce moment.

En portant ces nouvelles  la connaissance de Louis XVIII, Maury
s'efforait d'en attnuer l'effet. Encore qu'il ne dissimult pas
les inquitudes qu'elles lui causaient, il affectait de paratre
rassur en considrant que le catholicisme ne peut se concilier avec
les dcades, le divorce, les serments, l'instabilit d'un clerg
salari, la rapine des biens ecclsiastiques, la destruction des
sminaires et des collges, et tant d'autres lois que les principes
de la religion rprouvent. Ces motifs lui paraissaient autant
d'obstacles qui s'opposeraient au succs de la ngociation et la
rendraient illusoire.

Mais le roi ne se payait pas de mots. Il avait compris sur-le-champ
que la rconciliation du Saint-Sige avec la Rvolution n'tait pas
impossible, alors qu'elle tait dsire par un homme aussi habile que
Bonaparte, et qu'en s'oprant, elle porterait le coup le plus funeste
 la monarchie. L'envisageant  ce point de vue, il pensait que des
transactions faites par la faiblesse avec l'impit tourneraient
 la honte de l'glise et au prjudice de la religion elle-mme.
C'est de ces craintes qu'on le voit ds ce moment s'inspirer dans
les instructions que successivement, pendant toute la dure des
ngociations concordataires, et aussi bien aprs qu'elles furent
closes, il envoyait au cardinal Maury.

Il est clair que l'unique but de Bonaparte est d'exclure de leurs
siges les vques qui refuseront de reconnatre son autorit, de
composer le corps piscopal d'hommes aveuglment dvous  sa cause,
de s'assurer le second ordre du clerg par l'influence du premier,
et la nation elle-mme par l'influence de ses pasteurs; en un mot,
de chercher un appui  son usurpation dans l'autorit religieuse.
Pour obtenir le point qu'il a uniquement en vue, il cdera facilement
tous les autres. Il remplacera les dcades par les dimanches, et
les autres ftes solennelles que l'glise a consacres; au lieu de
serments, il se contentera d'une simple promesse, sans se rendre
trs difficile sur les termes dans lesquels elle sera conue; il
s'empressera de commencer l'excution de la promesse qu'il a faite
de doter le clerg; il abolira le divorce, au moins pour l'avenir,
ainsi que toutes les lois du code rpublicain qui sont incompatibles
avec les principes de la religion; il remplacera les sminaires qui,
subordonns  des vques nomms par lui, seront  ses yeux plutt
un motif d'espoir que de crainte, et les collges qui, remplis de ses
cratures, lui donneront lieu de croire qu'il les trouvera dociles 
ses instructions et favorables  ses desseins.

Comme conclusion  ces apprciations auxquelles un avenir prochain
allait donner un caractre prophtique, le roi estimait que la
constance inbranlable des prlats de l'glise gallicane et la sage
fermet de Pie VII pouvaient seuls opposer une barrire aux projets
hypocrites de l'usurpateur. Si ces prlats rsistaient, il ne
serait pas au pouvoir du pape de les contraindre  se dmettre, et
moins encore voudrait-il entreprendre de les dposer. Il rougirait
d'en instituer sur la nomination d'un homme qui nagure nommait
des cadis. Enfin, il ne souillerait pas les premiers jours de son
pontificat en consacrant comme vicaire de Jsus-Christ la plus
criminelle usurpation.

En de si poignantes conjonctures, le roi invitait le cardinal Maury
 reprsenter au pape qu'il ne pouvait prendre confiance ni dans la
personne de Bonaparte, ni dans la stabilit de son gouvernement, et
qu'en consquence, un trait conclu avec lui ne prsenterait que des
dangers. Le cardinal devait aussi engager le Saint-Pre  multiplier,
ce qui serait trs facile, les prliminaires et les incidents afin,
s'il tait impossible de ne pas engager la ngociation, de la faire
traner en longueur et d'en prparer la rupture avec assez d'art
pour que l'opinion publique n'en imputt le tort qu' Bonaparte. Il
convenait enfin d'insister pour que le pape rejett toute espce de
promesse de soumission au gouvernement consulaire ou que, tout au
moins, on introduist dans le texte de cette promesse une clause qui
laisst aux ecclsiastiques, fidles  la cause royale, la libert de
leur conduite et de leur enseignement, celle-ci par exemple: Sauf en
tous les droits de la religion catholique.

Dans ces mmes instructions, dont nous ne prsentons ici qu'un
rsum, le roi rappelait ses demandes concernant l'archevque de
Reims et l'abb Edgeworth, et, en ce qui touchait la nomination des
vques, il rappelait le _mezzo termini_ qu'il avait dj propos
pour concilier la sret du pape avec les droits de la couronne,
et qui consistait pour le Saint-Sige  choisir les vques sur une
liste dresse par le roi, en gardant le silence sur les motifs de son
choix. Si Bonaparte voulait que la prsentation ft nonce dans les
bulles, le souverain pontife lui rpondrait qu'il ne convenait point
 son caractre de prononcer entre le roi et lui, et que, pour cette
fois du moins, les circonstances lui faisaient un devoir de confrer
de son propre mouvement, en rservant pour l'avenir les droits de
toutes les parties. Par ce procd, les cratures de l'usurpateur
seraient loignes des vchs; le roi, qui se rservait de faire
savoir aux vques promus qu'ils lui devaient leur promotion,
s'assurerait leur reconnaissance, et si Bonaparte, par sa rsistance,
prolongeait la viduit des diocses, c'est sur lui qu'en retomberait
la responsabilit.

Le roi prvoyait enfin une dernire hypothse: celle o le pape
accorderait tout  l'usurpateur et refuserait tout concert avec
le souverain lgitime. Dans ce cas, _fidle_, je resterais dans
la communion du vicaire de Jsus-Christ; mais _roi_, je n'aurais
plus rien de commun avec lui.  l'appui de cette dclaration, il
chargeait Maury, s'il voyait le pape sur le point de faiblir et
de violer le concordat de 1516 sans son consentement pralable, de
l'avertir qu'en ce cas, il se regarderait comme dli de tous les
engagements qui s'y trouvaient stipuls envers la cour de Rome.

Le roi tait dans son rle en demandant au pape de repousser les
propositions de Bonaparte; mais le pape, en les coutant, en
s'efforant d'en tirer profit pour le catholicisme, tait dans le
sien, tout aussi bien qu'y avait t Pie VI lorsque, nagure, il
se refusait  prendre parti pour la royaut contre le gouvernement
rpublicain, mme quand, au mpris de ses droits les plus sacrs, il
en tait la victime. La papaut ne s'attache pas  des cadavres,
avait-il dit peut-tre trop durement. C'tait aussi la pense de
Pie VII, et, quoiqu'il l'exprimt sous des formes adoucies, c'tait
d'elle dont s'inspirait sa conduite. Entre un prince proscrit, sans
pouvoir, sans influence, et le conqurant glorieux qui promettait le
relvement des autels et renouait les traditions de la fille ane de
l'glise, il ne pouvait hsiter et n'hsitait pas.

Le roi, sans en tre encore assur, en avait le pressentiment, et
dans le fond de son coeur, il tait plus dispos  l'en absoudre
qu'il ne le montrait. Mais, inbranlable quant aux principes[6],
et pour se donner des armes, il signalait  l'empereur de Russie
les dangers que la dmarche de Bonaparte auprs du pape faisait
courir  la monarchie. Par l'intermdiaire du comte de Caraman,
son reprsentant  la cour moscovite, il le suppliait d'intervenir
pour les conjurer. Et comme il pouvait craindre que cette cour lui
objectt qu'elle tait sans rapports avec Rome, il suggrait 
Caraman un argument dcisif. Le tsar est sans rapports avec Rome,
soit; mais il a promis sa protection  tous les princes d'Italie, et
il la doit au pape comme aux autres. Est-il besoin d'ajouter que
cette dmarche, comme celles que nous venons de raconter, devait
rester sans effet? Les vnements, en se succdant, ne tarderont pas
 montrer Pie VII de plus en plus anim du dsir de seconder les vues
du premier consul et aboutir  leur entier triomphe.

[Note 6: Il crivait  son frre: Je n'aurai pas, aprs la
Restauration, besoin d'tre requis pour m'opposer aux entreprises de
la cour de Rome. Je sais le respect que le fils an de l'glise doit
 son chef; mais je ne perdrai pas de vue l'exemple de saint Louis
dont Boniface VIII lui-mme, ce grand ennemi des rois, et notamment
de Philippe le Bel, n'a pu s'empcher de canoniser la rsistance 
ses prdcesseurs Grgoire IX et Innocent IV.]

Dans les dernires semaines de 1800, on apprend  Mitau que Spina,
envoy par le pape  Verceil, a reu en route l'invitation du
gouvernement franais de venir  Paris, o Bonaparte a fix le lieu
des confrences. Pie VII l'a autoris  s'y rendre, et la ngociation
va tre place sous la main de l'usurpateur. Le bruit se rpand
qu'il a charg d'y prendre part en son nom Boisgelin, l'archevque
d'Aix, et Bausset, l'vque d'Alais. Dans l'affectation qu'il met 
confier ses pouvoirs  des prlats que l'opinion n'a pas couverts de
mpris et dont le caractre et les principes peuvent d'ailleurs lui
donner quelque espoir, on reconnat la perfidie de sa politique.

Ce choix inspire  d'Avaray des paroles injustes et amres: M.
l'vque d'Alais a toujours t favorable  tous les serments que
l'on a successivement exigs, et il exerce un empire absolu sur
M. l'archevque d'Aix. Il ne veut cependant pas croire,--et il
a raison de ne pas le croire, car la nouvelle tait fausse,--que
deux prlats, qui ont t jusqu' prsent orthodoxes et fidles,
consentiront  se faire les complices de l'usurpateur. Un peu plus
tard, c'est la marche des ngociations, les incidents qu'on voit s'y
produire, le voyage du cardinal secrtaire d'tat Consalvi  Paris,
qui viennent tantt ranimer les esprances du roi, tantt accrotre
ses inquitudes et le livrer en un mot aux plus cruelles perplexits.

Pendant ce temps,  Rome, Maury s'est agit, remu, entremis auprs
de Spina, de Consalvi, du pape lui-mme, pour faire prvaloir les
vues de son matre; il a rdig des mmoires  cet effet, crit
lettres sur lettres; il a mme confr avec un religieux, savant
thologien, qui accompagne Spina. Il croit que la congrgation des
cardinaux rejettera la promesse de fidlit  la Constitution; du
moins, ses membres y sont-ils unanimement dcids. Consalvi a mme
confi  Maury que si le roi connaissait les instructions donnes 
Spina, il en serait satisfait. Les intentions du pape, a-t-il dit
encore, sont favorables  Sa Majest. Mais le saint-pre ne peut
rpondre des vnements; il faut du temps et du temps, et durant
les dlais qu'on fera natre, la prudence ordonne de rester muet.
Ils ont grand'peur, ajoute Maury, et ils sont excusables d'aller
lentement. Ainsi le temps s'coule sans apporter aucun soulagement 
l'angoisse de la cour de Mitau.




V

LES PRINCES D'ORLANS EN ANGLETERRE


Au milieu des proccupations que causait  Louis XVIII, parmi tant
de circonstances imprvues et changeantes, l'attitude du clerg,
un vnement, dont il n'avait jamais dsespr, mais qui s'tait
fait longtemps attendre, lui apporta la joie la plus vive qu'il
pt ressentir. Au mois d'avril, il reut,  Mitau, la soumission
des trois fils de Philippe-galit: Louis-Philippe, duc d'Orlans;
le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais. Au commencement
de cette anne et  la suite de pnibles aventures, ils taient
arrivs des tats-Unis  Londres, o ils avaient rsolu de se
fixer. Ils espraient que leur mre, Louise-Marie-Adlade de
Bourbon-Penthivre, veuve de Philippe-galit, rfugie en Espagne,
et leur soeur, Mme Adlade, qui rsidait alors  Presbourg,
viendraient les rejoindre. Ils pourraient ainsi reconstituer 
l'tranger le foyer familial qu'avait dtruit la Rvolution, en
attendant que des circonstances plus heureuses leur permissent de le
transporter dans leur patrie d'o ils taient encore bannis.

L'an des trois frres avait  cette poque vingt-sept ans, le cadet
vingt-cinq et le plus jeune vingt et un. Les deux derniers taient
de sant frle; leur jeunesse ne le cachait qu'imparfaitement. Dj,
se trahissait en eux la maladie dont ils devaient mourir l'un et
l'autre  peu d'annes de l. Louis-Philippe, au contraire, avait
grandi robuste. L'ducation virile  l'excs qu'il devait  Mme de
Genlis, la vie des champs, les voyages, les durets de l'exil avaient
dvelopp ses forces naturelles; la vigueur de son corps n'avait
d'gale que celle de son intelligence; tout en sa personne trahissait
un esprit pondr, toujours matre de soi, pour qui ne seraient
jamais perdues les leons auxquelles il devait une exprience prcoce.

Lorsque las de leur existence nomade en Amrique, presss de se
rapprocher de leur mre et de leur soeur, les trois frres avaient
dcid de revenir en Europe, ils n'prouvaient au sujet de leur
conduite future qu'indcision et incertitudes. Singulirement obscur
s'offrait  eux l'avenir. Leur situation, celle de l'an surtout,
rendue si difficile par la conduite criminelle de leur pre 
l'gard de Louis XVI et de Marie-Antoinette, et ensuite par l'chec
de la tentative de rapprochement entre eux et la branche ane de
leur maison, dont Louis XVIII avait pris, en 1796, l'initiative[7],
l'tait devenue plus encore par suite des intrigues du parti
politique dsign sous le nom de faction d'Orlans, qui s'tait
form en France et se rclamait d'eux, encore qu'ils n'eussent
pas prt les mains  ses entreprises. Tenus en suspicion par les
princes leurs cousins, dcris par les royalistes, objet de la haine
des migrs et de la dfiance des rpublicains, il semblait bien
qu'ils ne dussent de longtemps trouver grce ni vis--vis des uns,
ni vis--vis des autres, et qu'ils fussent condamns  un isolement
absolu. Ils s'y taient par avance rsigns, les deux plus jeunes
sans effort, leur sant les vouant  une existence retire; l'an
par raison, sa rsolution tant prise de ne se prter, pour se
rapprocher du roi,  aucun sacrifice d'opinions et pas davantage aux
manoeuvres du parti qui s'tait empar de son nom pour s'en faire un
drapeau et voulait, en lui donnant la couronne, assurer  la France,
sous son sceptre, un gouvernement reprsentatif, semblable  celui
qui existait en Angleterre.

[Note 7: Voir: _Histoire de l'migration_, t. I, p. 365 et suiv.]

Tel tait donc l'tat d'me du duc d'Orlans au moment o il arrivait
 Londres avec ses frres, en s'entourant d'assez de prcautions pour
que leur prsence n'y ft connue que lorsqu'il jugerait opportun de
faire cesser leur incognito. Mais, brusquement, une lettre qu'il
reut,  peine arriv, vint mettre un terme  son embarras. Date du
29 septembre 1799, elle tait de Dumouriez, avec qui, en avril 1793,
au moment de la trahison de ce gnral, il avait quitt la France et
vcu durant quelques mois dans le voisinage de Hambourg. Elle lui
rvlait une situation toute nouvelle, rsultant d'vnements qui
s'taient passs en son absence, qu'il avait en consquence ignors
et bien propres  modifier ses rsolutions.

Je me suis charg, mon jeune et cher ami, lui disait Dumouriez,
d'une commission que je voudrais avoir reue beaucoup plus tt, parce
qu'elle convient  votre coeur et au mien. Apprenez d'abord que tous
les prjugs sont dissips; qu'ayant pris la libert d'crire au mois
de mai  Louis XVIII pour le prvenir sur un grand plan que j'ai
fait, et auquel je travaille depuis un an pour son rtablissement, il
m'a fait une rponse de sa main, telle qu'Henri IV l'aurait pu faire
 Sully; vous en jugerez quand nous nous verrons. M. Thauvenay, son
agent secret et de confiance  Hambourg, m'a apport cette lettre.
Il m'a sur-le-champ parl de vous et de vos frres avec le plus grand
loge; il m'a racont qu'il avait t charg pendant votre sjour 
Frdrikstadt de voir M. de Montjoye pour savoir de lui comment il
pourrait procurer au baron de Roll une entrevue avec vous; il a t
alors enchant de sa franchise et de la bonne volont que Montjoye
avait tmoigne aprs avoir appris l'objet de l'entrevue. Il m'a
ajout que le baron de Roll y avait mis une duret et une maladresse
qui avait produit le plus mauvais effet; qu'on avait t scandalis;
qu'on avait enjoint  M. de Roll de rparer le mal qu'il avait fait,
mais que son dpart avait empch que cette affaire ne ft suivie.

J'ai rpondu  M. Thauvenay que, quoique depuis que nous nous
connaissions, vous m'eussiez tmoign beaucoup de confiance,
cependant, je n'avais su la dmarche respectueuse et noble que
vous aviez faite auprs du roi que par vous-mme aprs qu'elle
avait chou; que, quoique j'en approuvasse entirement le fond, si
j'avais t consult, je vous aurais conseill de la retarder, et
de ne la faire qu'aprs qu'elle aurait t prpare. J'ai ajout
que je garantissais que cette dmarche avait toujours t dans
votre coeur, et qu'elle y tait encore malgr que, par la faute des
intermdiaires, elle et eu un insuccs auquel vous ne deviez pas
vous attendre; que je connaissais votre caractre et votre probit;
que j'tais sr que le roi ne trouverait pas de meilleurs parents et
serviteurs que vous et vos frres, et que si vous trouviez en lui la
bont paternelle que vous deviez en attendre, vous vous jetteriez
dans ses bras et lui consacreriez votre vie comme  votre lgitime
souverain.

En consquence de cette intressante conversation, j'ai reu ordre
de vous crire pour vous engager  crire au roi. Vous pouvez ou
m'envoyer cette lettre ou l'adresser  M. Thauvenay  Hambourg, sous
l'enveloppe de notre ami Wersphalen. Faites-la simple et sentimentale
comme votre coeur vous la dictera, au nom de vous trois et signe
de vous trois. Il paratra tout simple que vous ayez attendu d'tre
runis pour l'crire en commun. N'y parlez pas des contretemps qui
ont empch l'effet de votre premire lettre; j'ose vous rpondre que
vous aurez lieu d'tre satisfaits de ce que le roi vous mandera. Tout
sera oubli de tous les cts, et cette runion fera tomber les faux
bruits d'une faction que les ennemis communs des diffrentes branches
de votre auguste maison cherchent  perptuer, bruits infmes
auxquels vous n'avez jamais donn aucun prtexte, et qui laisseraient
sur vous et vos frres une tache ineffaable si vous ne les faisiez
pas tomber par cette dmarche.

Il y a trop longtemps que votre auguste et infortune maison est
divise; c'est cette division qui a fait tous ses malheurs et celui
de votre patrie. Votre runion achvera de dsarmer les sclrats
qui abusent encore du nom d'Orlans pour perptuer l'anarchie et les
calamits de la France. Non seulement il faut que votre dmarche
soit prompte, mais il faut aussi qu'elle soit authentique et connue
de toute l'Europe. Je vous en conjure par le tendre intrt que vous
m'avez inspir, par l'amiti de pre que je vous ai voue et par
patriotisme. Vous ne devez chercher et trouver d'asile qu'au sein
de votre famille; vous devez partager ses dangers, ses maux et ses
biens. Rappelez-vous ce que je vous dis  Jemmapes en vous envoyant
au combat: Petit-fils d'Henri IV, montrez-vous digne de lui. Je
vous rpte la mme exhortation. crivez sur-le-champ cette lettre.
Suivez-la de prs. Arrivez  Frdrikstadt, o on vous attend. Le
prince Charles de Hesse, gnralissime des armes danoises, gendre,
beau-frre, beau-pre de deux rois et du prince royal, dont je vous
ai fait un ami, vous attend, et vous rendra votre asile d'autant plus
agrable qu'il s'attend comme moi  votre rapprochement du chef de
votre maison et  votre soumission  votre souverain lgitime.

Vous ne languirez plus longtemps dans l'oisivet, si vous venez
me joindre. Bientt nous combattrons encore ensemble et sous les
mmes drapeaux, pour le rtablissement de la monarchie. Bientt nous
vengerons le sang de cet infortun Louis XVI, que nous avons pleur
ensemble, sur les monstres qui nous ont perscuts, et qui voudraient
vous faire paratre coupable pour vous sacrifier ensuite comme ...
Nous scherons les larmes de votre respectable mre; vous et vos
frres serez l'appui du trne que votre nom a aid  renverser.

Venez, mon ami, mon fils, rappelez-vous les larmes amres que vous
avez verses dans mes bras  Lige. Nous en verserons encore, mais
ce seront celles d'une douce et vertueuse sensibilit. Montjoye,
votre digne Pylade, va certainement se joindre  moi pour hter le
dpart de votre lettre et le vtre. Il ne s'agit pas ici d'une froide
politique; n'coutez que votre coeur; je connais sa droiture et sa
chaleur, et, d'avance, j'ai rpondu de vous. Adieu, mon cher prince,
je vous embrasse comme mon fila adoptif. J'attends avec impatience
votre rponse, ou plutt vous-mme.

La lecture de cette lettre fit prouver au duc d'Orlans une surprise
gale  l'motion qu'elle dchanait en lui. Elle lui rvlait en
Dumouriez un homme nouveau, converti, devenu, aprs tant d'erreurs et
de fautes, partisan rsolu des Bourbons, travaillant  leur faire des
proslytes,  rconcilier avec eux les princes de la branche cadette;
tout cela tait certes aussi tonnant qu'inattendu. Elle prouvait en
outre au jeune chef de la maison d'Orlans que le roi lui pardonnait
sa conduite de 1796, la rponse qu'il avait eu alors l'audace de
faire au baron de Roll, quand ce dernier tait venu lui apporter,
au nom de Louis XVIII, l'ordre de se rendre sur-le-champ auprs du
roi, au camp de Cond. Non seulement il avait alors refus d'obir,
se trouvant offens par la maladroite impertinence de l'missaire
royal; mais encore il avait os lui remettre,  l'adresse de son
souverain, un acte crit de sa main, en date du 8 juin, portant
qu'il a toujours reconnu  la nation franaise le droit de se
donner une constitution, qu'il est de son devoir de reconnatre tout
gouvernement qui garantira en France la sret des personnes, des
proprits et d'une libert raisonnable; que telle est la profession
de foi de ses sentiments auxquels il sera attach toute sa vie; qu'en
consquence, il ne peut aller  l'arme de Cond.

Que le roi et pardonn une dclaration si formelle, si contraire
 la lettre et  l'esprit de ses propres manifestes, qu'il l'et
pardonne, alors que, dans son entourage, tant de gens, ennemis
irrconciliables de la maison d'Orlans, avaient d s'attacher  lui
en dmontrer la coupable insolence, voil ce dont le jeune prince
ne revenait pas. C'est qu'il ignorait que cette dclaration, le roi
ne l'avait jamais connue, grce au comte d'Avaray. En la recevant,
avec une lettre du baron de Roll, le fidle serviteur de Louis XVIII
s'tait empress de la drober  la connaissance de son matre:

Je compris aisment, crit-il dans ses notes indites, ce que le
baron de Roll n'avait pu comprendre, qu'un acte de cette nature,
si M. le duc d'Orlans pouvait croire que le roi en avait eu
connaissance, lverait entre eux un mur de sparation, soit en
inspirant au prince la crainte de ne plus pouvoir rentrer en grce,
soit en rendant le roi plus difficile  l'accorder. Je cherchai
donc le moyen de rparer la sottise que le baron avait faite. Je
lui crivis le 8 juillet qu'il avait eu tort de recevoir un acte
aussi contraire  celui qu'il tait charg d'obtenir, que je ne le
mettrais point sous les yeux du roi et que je le lui renverrais par
une occasion sre afin qu'il le renvoyt  M. le duc d'Orlans; enfin
qu'il fallait absolument qu'il ft connatre ces dispositions  M. le
duc d'Orlans et  M. de Montjoye (aide de camp et homme de confiance
du prince). J'ajoutai qu'un jour on me saurait gr de ce que j'osais
hasarder. Puis, dans un billet spar, joint  cette lettre qui tait
ostensible, je lui expliquais les motifs de ma conduite.

Le baron trouva que sa dignit serait compromise si M. le duc
d'Orlans savait que son rapport n'avait pas t adress directement
 Sa Majest. Il m'crivit, le 9 aot, pour me conjurer, et le roi
lui-mme, de lui pargner ce dsagrment. J'insistai avec plus de
force dans une lettre du 16 septembre; je lui dclarai nettement que
le roi lui ordonnait de faire sans dlai la dmarche que je lui avais
prescrite; je lui indiquai des raisons pour colorer des retards qu'il
se trouverait avoir mis dans l'excution de cet ordre. Au surplus,
voulant diminuer pour lui l'amertume de ce calice, je laissai quelque
latitude, en exigeant simplement qu'il ft connatre ce qui tait
convenu dans ma lettre du 8 juillet au lieu de l'envoyer, et de faire
parler au lieu d'crire. Enfin il se rendit justice. Il crivit  M.
de Montjoye que j'avais supprim l'acte et le pria de lui indiquer
une voie sre par laquelle il pt le lui renvoyer lorsqu'il l'aurait
reu. M. de Montjoye lui rpondit qu'il tait inutile de le lui
renvoyer, parce qu'il ne voulait pas se charger de le rendre au
prince.

Par suite de ces circonstances, au moment o le duc d'Orlans lisait
 Londres la lettre de Dumouriez, sa dclaration, qu'il croyait
dans les mains du roi, tait encore dans celles de d'Avaray, qui
n'attendait pour la lui restituer, ainsi qu'on le verra plus loin,
que de connatre le rsultat de la mission du gnral auprs de lui.
Dans cette croyance, il avait lieu de s'tonner qu'en dpit d'une
manifestation si formelle des opinions qu'il professait en 1796, le
roi lui ft aujourd'hui de nouvelles avances.

Du reste, tout tait mystre pour lui, quant aux causes et aux
origines de cette dmarche inattendue. De la conversion mme de
Dumouriez au royalisme d'ancien rgime, dont la lettre de ce
gnral lui apportait une preuve clatante, il ne savait rien; il
en entendait parler pour la premire fois. Il ne comprenait pas
davantage  quel propos Dumouriez,  peine rentr en grce, s'tait
fait son dfenseur auprs de Louis XVIII, s'tait charg de dissiper
les malentendus qui avaient trop longtemps retard une rconciliation
ncessaire. Ces choses encore mystrieuses pour lui devaient lui tre
expliques plus tard par Dumouriez lui-mme; il devait apprendre
bientt pourquoi une lettre, qu'au lendemain de la mort de Louis
XVII, il avait crite  son successeur, tait reste sans rponse;
que si le nouveau roi s'tait abstenu d'y rpondre, c'est qu'il ne
l'avait pas reue et que c'tait mme dans les explications changes
 ce sujet entre Dumouriez et Thauvenay, l'agent du roi  Hambourg,
que le comte d'Avaray avait puis la conviction que le dernier mot
du jeune prince n'tait pas dit, qu'une tentative nouvelle pour le
ramener  son devoir avait chance d'aboutir.

L'assurance positive que vous donna M. Dumouriez dans votre
entrevue, mandait d'Avaray  Thauvenay, le 15 septembre 1799,
suffisait pour rassurer le roi sur tout ce que l'on dbite de la
faction d'Orlans; les raisons qu'il a dtailles dans sa lettre
sont dcisives, et le roi les a lues avec autant de satisfaction que
d'intrt. Mais ce qu'il dit de la lettre crite au roi par M. le duc
d'Orlans, aprs la mort de Louis XVII, nous a frapps d'tonnement.
Ah! monsieur, si cette lettre avait t reue, de quel norme
fardeau elle et dcharg le coeur du roi! Si elle et t reue, il
y a longtemps que le roi et le premier prince de son sang seraient
runis. Mais, jamais, non jamais, Sa Majest n'a reu de lui aucune
lettre, et le seul crit qui soit parvenu de sa part est ce fatal
billet dont je vous ai parl. Assurez-en M. Dumouriez. Assurez-le
que le roi a toujours dsire, dsire toujours aussi sincrement que
jamais de voir ce jeune prince devenir digne de son nom, effacer les
crimes de son pre et ses propres torts et ramen dans ses bras par
l'amour et la confiance. Quant  moi, ce que j'ai fait en 1796, pour
lui tenir la porte ouverte malgr lui, prouve assez mon empressement
 lui en faciliter l'entre. Qu'il crive donc au roi sans crainte;
que M. Dumouriez l'y engage avec la certitude que Sa Majest lui
tiendra compte de cette dmarche. Adressez-moi cette lettre, et
que M. le duc d'Orlans se repose sur ma parole qui lui promet un
plein succs.  une poque comme celle-ci et d'aprs le dire mme du
gnral Dumouriez, ce n'est point l'intrt d'anantir une faction
sans puissance qui s'explique par ma bouche: c'est le coeur sensible
et bon du meilleur prince que la France puisse compter parmi ses
rois.

Si le duc d'Orlans et connu cette lettre, ce que lui prsentait
d'obscur la dmarche de Dumouriez et t clairci. Mais, nous
l'avons dit, il l'ignorait et il ignorait de mme que le gnral, en
mme temps qu'il lui adressait la sienne, en avait envoy une copie
au comte d'Avaray  Mitau, en l'accompagnant de commentaires qui
taient un vritable plaidoyer en faveur de son jeune ami.

Quant au duc d'Orlans, disait-il, il m'a lu lui-mme la lettre
trs soumise et trs sensible qu'il a crite  Sa Majest  la
mort de Louis XVII. Entre beaucoup de trs bonnes qualits que
je lui connais, il a celle de l'horreur du mensonge; ainsi je
le crois. C'est dans cette persuasion que je lui ai crit ces
jours-ci la lettre date d'aujourd'hui, que je lui ai envoye hier
par triplicata, par Hambourg, Londres et Copenhague, pour qu'il
la reoive srement. Je vous envoie mon brouillon, vous y verrez
mon coeur; or j'espre le sien,  moins qu'il ne soit entirement
chang! Quant  la ngociation de M. de Roll et au billet, je n'en
ai rien su que par M. de Thauvenay, et j'avoue que je suis tonn de
cette rticence. C'est une preuve qu'en faisant, sans doute par de
mauvais conseils, une chose dplace, il a craint la svrit de mes
principes. Je lui en parlerai dans ma premire lettre. Alors, celle
dont je vous envoie le brouillon aura fait son effet ou l'aura manqu.

S'il se range  son devoir, comme je n'en doute pas, je serai
toujours son ami. S'il s'y refuse, lorsque la bont du roi l'attend
et le prvient presque, je deviendrai son ennemi implacable. Il
le sait, je lui ai donn la proclamation imprime que j'ai faite
 Francfort en 1793. Souvent, nos conversations ont roul sur cet
objet, mme devant tmoins, et il a toujours repouss avec horreur
l'ide de rbellion et de faction.

Vous verrez que je n'avais pas attendu l'ordre positif du roi pour
crire au duc d'Orlans, et que cependant, pour lui donner confiance
entire, je lui ai annonc cet ordre. Dans ma premire lettre, ces
jours-ci, je lui dtaillerai tout ce que vous me mandez  cet gard;
je veux qu'il vous connaisse, qu'il vous apprcie et qu'il vous aime
comme moi.

Quelque contradictoires et indcises qu'eussent t d'abord les
penses veilles dans l'me du duc d'Orlans par les pressants
conseils de Dumouriez, ces conseils taient trop conformes  ce
que lui commandaient son devoir et son intrt pour qu'il hsitt
longtemps  s'y rendre. D'autre part, et quoiqu'il et, avant son
dpart pour l'Amrique, dsavou la politique et les menes des
migrs, sign la dclaration de 1796 et combattu, sous les ordres
de Dumouriez, dans les armes rpublicaines, il lui rpugnait de
continuer  servir de prtexte aux intrigues d'un parti politique,
notoirement hostile  la royaut lgitime et qui lui faisait injure
en le supposant capable d'usurper la couronne; il lui semblait qu'il
serait mal  l'aise dans le rle que ce parti lui destinait, et il
tenait  honneur de prouver qu'on l'avait calomni en lui attribuant
l'intention de s'y prter. D'autre part, outre qu'en faisant sa
soumission au roi, il rentrerait dans la situation  laquelle le
destinait sa naissance, la conduite que Dumouriez lui conseillait
de tenir serait la consquence logique de celle qu'il avait tenue
en quittant la France. Mme dans l'isolement volontaire auquel
le condamnait l'horreur qu'inspirait aux royalistes le nom qu'il
portait, si tristement souill par son pre, il ne s'tait jamais
mis en rvolte contre l'autorit royale. Rencontrant  Stockholm,
en 1795, le comte de Saint-Priest, il lui avait fait part de son
dsir de recouvrer les bonnes grces du roi; aprs la mort de Louis
XVII, il avait crit pour les solliciter, et si sa rponse au baron
de Roll, en 1796, faisait ombre  ce tableau, il avait pour excuse
et les mauvais conseils auxquels sa jeunesse ne le rendait que trop
accessible et l'insigne maladresse du ngociateur qu'on lui avait
envoy. En tous cas, puisque l'occasion s'offrait  lui de faire
oublier ce qu'il y avait eu de rprhensible dans son pass et de le
rparer, il tait oblig de la saisir s'il voulait reprendre son rang
dans la famille royale.

Ces ides paraissent s'tre empares de lui avec rapidit, puisque,
ayant reu, le 10 fvrier, la lettre de Dumouriez, sa rsolution
tait arrte ds le lendemain. Il l'avait prise sans mme consulter
ses frres que l'tat de leur sant avait obligs, ds leur arrive
en Angleterre,  s'installer  la campagne,  quelque distance de
Londres. Le mme jour, il crivait au comte d'Artois qui se trouvait
dans la capitale pour lui demander audience. En faisant porter
sa demande par le comte de Montjoie, il chargeait cet ami dvou
d'indiquer au prince l'objet important dont il voulait l'entretenir.
En conformit de la rponse faite  Montjoie, il se prsentait, le
13 fvrier, chez Monsieur, dont la correspondance nous a conserv le
rcit de leur entrevue.




VI

RCONCILIS


On croira sans peine que le fils de Philippe-galit tait violemment
mu en entrant dans le cabinet o le frre de Louis XVI avait eu
la dlicate attention de le recevoir seul, afin de lui viter
l'humiliation de dire devant tmoins ce qu'il tait tenu de dire.
Il est donc probable que Monsieur n'a rien exagr en parlant de
l'embarras et de l'motion de son visiteur.

Du reste, il s'empresse de le rassurer par ces mots:

--Je suis convaincu d'avance que le rsultat de votre dmarche ne
peut qu'tre honorable pour vous et consquemment agrable pour le
roi et pour moi.

--C'est vrai, rpond le duc d'Orlans.

Et, se ressaisissant aussitt, il continue avec chaleur et d'un ton
qui annonce qu'il est pntr jusqu'au fond de l'me des sentiments
qu'il exprime:

--L'unique but que je me propose, ainsi que mes frres, c'est de
dposer dans les mains de Monsieur et aux pieds du roi l'hommage de
notre fidlit et de notre dvouement. Je sens tous mes torts,[8]
j'en suis pntr et je ne demande que d'obtenir la possibilit de
les rparer en sacrifiant ma vie et jusqu' la dernire goutte de
mon sang pour dfendre la personne et la cause du roi. J'ose esprer
que la bont et l'indulgence de Sa Majest attnueront du moins une
partie de mes fautes en considration de mon extrme jeunesse et des
infmes conseils qui m'ont entran. Mais, ce sera par un dvouement
sans bornes et soutenu dans tous les temps de ma vie que je prouverai
 ceux  qui j'ai l'honneur d'appartenir, et  tous les Franais
fidles, que mes torts ne venaient point de mon coeur et que, malgr
les dmarches coupables o j'ai t entran, je suis encore digne de
ma naissance et de l'estime des hommes vertueux.

[Note 8: Nous devons observer ici que pour reconstituer cette
entrevue, nous n'avons que la version royaliste, et que pour en
affirmer l'entire sincrit, il faudrait pouvoir la comparer  la
version orlaniste que nous ne possdons pas. On remarquera toutefois
que les propos attribus par la premire au duc d'Orlans ne sont pas
dmentis par les lettres du prince, que nous citons plus loin.]

Touch par ce discours qui semble avoir prvu toutes les objections,
Monsieur en flicite son cousin avec une sensibilit dont tmoigne la
vivacit attendrie avec laquelle il lui presse les mains.

--Mais vous comprendrez, lui dit-il alors, que vous devez au roi
mon frre,  la noblesse franaise,  la France elle-mme, une
dclaration crite de vos sentiments,  moins que vous ne prfriez
les consigner dans une lettre  Sa Majest.

--Je prfre crire au roi, rplique vivement le duc d'Orlans.
Monsieur trouvera bon cependant que j'attende l'arrive de mes
frres, afin que cette lettre soit signe de nous trois. Je souhaite
bien, par exemple, qu'elle ne soit pas insre dans les papiers
publics. Et, sans laisser  son interlocuteur le temps de critiquer
cette restriction, il la lui explique.--Je reconnais mes torts, je
les avoue franchement; je les avouerai de mme au roi. Mais une
humiliation me serait plus insupportable que la mort.

Monsieur ne proteste pas. Il semble comprendre la proccupation
de son cousin. Il lui promet que sa lettre ne sera pas publie.
Il insiste seulement pour qu'elle soit communique aux ministres
anglais, au comte de Woronzof, ambassadeur de Russie  Londres, et
 quelques-uns des Franais migrs rsidant dans cette ville, ce 
quoi consent le duc d'Orlans.

Au moment o il va se retirer, Monsieur lui fait connatre que devant
expdier le lendemain un courrier  Mitau, il en profitera pour
apprendre au roi ce qui vient de se passer.

--Et moi, dit encore le duc d'Orlans, j'en profiterai, si Monsieur
m'y autorise, pour envoyer  Sa Majest mon hommage personnel, en
attendant l'hommage collectif que nous voulons lui offrir, mes frres
et moi.

Fidle  cette promesse, le prince, rentr chez lui, rdige la lettre
suivante, en date du mme jour, 13 fvrier:

Sire, j'ai enfin le bonheur que je dsirais depuis si longtemps de
pouvoir offrir  Votre Majest le tribut d'hommage de mon inviolable
fidlit et celle de mes frres. Il serait, Sire, au-dessus de
mes forces, d'exprimer tout ce que je sens dans cette heureuse
circonstance. Mais, je suis vivement afflig que mes frres, retenus
 quelque distance d'ici par une indisposition assez grave survenue 
l'un d'eux, ne puissent se joindre  moi dans la premire lettre que
j'ai l'honneur d'crire  Votre Majest; la connaissance parfaite que
j'ai de leur loyaut m'est un sr garant du profond regret qu'ils en
ressentiront. Mais j'ai lieu d'esprer, que, sous peu de jours, ils
pourront donner un libre cours aux sentiments dont leurs coeurs sont
pntrs.

Je me suis empress, Sire, de faire part  Monsieur, de mon arrive
ici et de fixer le moment o il daignerait me recevoir. Monsieur a
bien voulu me donner la marque de confiance de me recevoir seul dans
son cabinet, ce qui m'a procur la satisfaction de pouvoir exprimer,
sans aucune rserve, tous les sentiments qui m'animent tant sur le
pass que sur l'avenir. Que Votre Majest me permette de dposer dans
son sein ce mlange de peines et de satisfaction. Qu'elle daigne
croire qu'elle n'aura jamais de sujets plus fidles et qui puissent
prouver un regret plus vif et plus sincre d'avoir eu le malheur
d'tre aussi longtemps spars de leur roi.

Je ne saurais, Sire, terminer cette lettre sans exprimer  Votre
Majest combien je suis pntr de l'accueil plein de bont que
Monsieur a daign me faire. Le souvenir en restera grav dans mon
coeur et, pour y mettre le comble, il a bien voulu m'apprendre qu'un
courrier partait demain pour Mitau, ce qui m'a dtermin  crire
seul  Votre Majest, afin que mon empressement part dans toute sa
sincrit, et quoique je sois assur que mes frres regretteront
infiniment de n'avoir pas pu profiter en mme temps que moi de la
bont de Monsieur.

Je suis, Sire, de Votre Majest, le trs humble, trs obissant
et trs fidle serviteur et sujet.--LOUIS-PHILIPPE DE BOURBON, DUC
D'ORLANS.

       *       *       *       *       *

Le 14 fvrier, cette lettre part pour Mitau. Le surlendemain, le duc
de Montpensier et le comte de Beaujolais tant arrivs  Londres,
leur frre les conduit sans dlai chez Monsieur, qui les reoit aussi
affectueusement qu'il a reu leur an. Il coupe mme court aux
explications qu'ils commencent  lui donner sur leur conduite passe.

--Il me suffit de savoir, leur dit-il, que vous pensez comme votre
frre. Le roi sera heureux de l'apprendre. Htez-vous, donc de lui
donner, en lui adressant votre acte de soumission, la satisfaction et
la libert de vous traiter en parents.

Quelques heures plus tard, il reoit la lettre destine au roi,
signe des trois princes d'Orlans. Elle est date de Londres, du 16
fvrier, et est ainsi conue:

Sire, nous venons nous acquitter envers Votre Majest d'un devoir
dont le sentiment est, depuis longtemps, dans nos coeurs; nous venons
lui offrir le tribut d'hommages de notre inviolable fidlit. Nous
n'essayerons pas de peindre  Votre Majest le bonheur dont nous
jouissons de pouvoir enfin lui manifester notre respectueux et entier
dvouement  son auguste personne, non plus que la profonde douleur
que nous ressentons que des circonstances  jamais dplorables nous
aient retenus aussi longtemps spars de Votre Majest, et nous
venons la supplier de croire que jamais,  l'avenir, elle n'aura
lieu de s'en souvenir. Les assurances pleines de bont qu'Elle a
daign nous faire donner  plusieurs reprises nous ont pntrs de
la plus vive reconnaissance et auraient redoubl notre impatience
s'il et t possible de l'augmenter. La grande distance o nous nous
trouvions et l'inutilit des tentatives ritres que nous avons
faites pour revenir en Europe sont les seules causes qui aient pu en
retarder l'expression. Sachant, Sire, que la volont de Votre Majest
est que nous lui offrions en commun le serment solennel de notre
fidlit, nous nous empressons de nous runir pour la supplier d'en
accepter l'hommage. Que Votre Majest daigne croire que nous ferons
consister notre bonheur  la voir convaincue de ces sentiments et
notre gloire  pouvoir lui consacrer notre vie et verser jusqu' la
dernire goutte de notre sang pour son service.

Nous vous supplions, Sire, de nous permettre d'ajouter combien nous
avons t pntrs de l'accueil touchant que Monsieur a daign nous
faire. Nous en conserverons toujours un souvenir profond et nous
regardons comme un grand bonheur que l'expression de nos respectueux
sentiments parvienne  Votre Majest par son extrme bont.

Nous sommes, Sire, de Votre Majest, les trs humbles, trs
obissants et trs fidles serviteurs et sujets.--LOUIS-PHILIPPE
DE BOURBON, DUC D'ORLANS,--ANTOINE-PHILIPPE DE BOURBON, DUC DE
MONTPENSIER,--N. DE BOURBON, COMTE DE BEAUJOLAIS.

       *       *       *       *       *

Quoique en envoyant cette lettre  Monsieur, les princes d'Orlans
l'eussent autoris  y faire les changements qu'il jugerait
ncessaires, il n'y trouva rien  reprendre. Elle lui parut donner
entire satisfaction aux lgitimes exigences du roi. Il n'prouvait
que le regret de ne pouvoir la publier. Mais il avait promis qu'elle
ne le serait pas, et il devait tenir sa promesse. Il se contenta
donc, aprs l'avoir communique aux ministres britanniques qui
l'approuvrent et  l'ambassadeur russe dont il prenait l'avis
en toutes les circonstances graves, d'en donner lecture au duc de
Bourbon,  cinq ou six ducs et pairs,  l'archevque de Narbonne, 
l'vque d'Arras,  M. de Barentin et au marquis de Blangy, runis
chez lui  cet effet. Les voyant partager sa satisfaction, il invita
le duc de Bourbon  rendre visite  ses cousins, et la noblesse
franaise rsidant  Londres  leur offrir ses respects comme aux
premiers princes du sang, ce qui fut excut avec empressement.
Quelques jours plus tard, il les prsentait au roi et  la reine
d'Angleterre, les invitait  dner, et ainsi achevait de s'oprer la
rconciliation des deux branches de la maison de France.

 Mitau, les lettres qu'on vient de lire rjouirent plus qu'elles
n'tonnrent, car on les attendait. Ds la fin de mars, les
journaux anglais et le _Spectateur du Nord_, qui se publiait 
Hambourg, avaient apport au roi quelques dtails sur la visite du
duc d'Orlans  Monsieur.  en croire ces gazettes, la dmarche
du prince lui avait t conseille par l'une de ses amies, Mme de
Sillery. Mais, tout cela tait encore trop vague pour qu'on y pt
ajouter foi. Le 7 avril seulement, ces nouvelles obscures furent
confirmes par les dclarations du duc d'Orlans et de ses frres.
D'Avaray, qui nous l'apprend, se flatte d'avoir dict  son matre
ce qu'il convenait de faire en ces importantes circonstances: Je
pensai qu'il tait de l'intrt du roi de donner un grand exemple
de clmence et un tmoignage clatant de la sincrit, de la grce
mme avec lesquelles il pardonne ou plutt efface les torts que
l'on reconnat et les erreurs que l'on rtracte. Il conseilla donc
au roi de demander  l'empereur de Russie pour le duc d'Orlans la
grand'croix de l'ordre de Saint-Jean de Jrusalem et d'accorder 
ses frres la dcoration de l'ordre du Saint-Esprit, que lui portait
dj.  ces grces, l'initiative royale en ajouta une autre. Le
comte de Beaujolais n'avait t qu'ondoy au moment de sa naissance,
et depuis, on avait nglig de le baptiser. Le roi voulut tre son
parrain. Il chargerait le comte d'Artois de le reprsenter  la
crmonie du baptme. La duchesse d'Harcourt, qui rsidait  Londres,
reprsenterait la marraine, c'est--dire la reine de France.

Dans la triste situation  laquelle il tait rduit, Louis XVIII ne
pouvait tmoigner de sa satisfaction sous d'autres formes, si ce
n'est en crivant de sa main aux jeunes princes. Il le fit le mme
jour:

Mes cousins, j'ai reu votre lettre du 16 fvrier, qui m'a t
transmise par mon frre. Les moments les plus doux pour mon coeur,
les plus propres  me faire oublier mes peines, sont ceux o
quelques-uns de mes enfants reviennent dans mes bras paternels. Jugez
du sentiment que j'prouve en ne voyant plus parmi les princes de
mon sang que les dignes neveux d'Henri IV et de Louis XIV. Jaloux,
de mon ct, d'effacer tout ce qui pourrait rappeler des souvenirs
trop amers et de resserrer de plus en plus nos liens, je permets au
duc de Montpensier et au comte de Beaujolais de porter les marques
de l'ordre du Saint-Esprit en attendant que je puisse les crer
chevaliers. Mon frre les en revtira et prsentera en mon nom le
comte de Beaujolais aux fonts baptismaux. Oublions le pass, ou
plutt rappelons-nous sans cesse, moi, la bataille du Mont-Cassel et
de Lrida[9], vous la satisfaction que j'prouve aujourd'hui, et,
tous runis, essuyons les larmes de votre vertueuse et respectable
mre.

[Note 9: Le combat de Mont-Cassel, 11 avril 1677, o le duc
d'Orlans, frre de Louis XIV, se couvrit de gloire, et la prise de
Lrida, 12 octobre 1707, o son fils, le futur rgent, se distingua.]

La duchesse d'Orlans,  laquelle il venait de faire allusion, tait
alors, nous l'avons dit, rfugie en Espagne. Il ne l'avait jamais
rendue responsable de la conduite de son mari dont elle restait
inconsolable, plus malheureuse de l'avoir vu se dshonorer que de
l'avoir perdu. Il lui conservait des sentiments affectueux; elle lui
en tait reconnaissante, ainsi qu'en tmoignent les lettres qu'elle
lui crivait tantt en les signant, tantt sans signature, sous
le nom de Justine, insr dans le corps de la lettre. Il voulut
l'associer  sa joie.

Je viens, ma chre cousine, vous fliciter ou plutt me fliciter
avec vous de l'vnement qui pouvait le plus contribuer  votre
bonheur. J'tais bien certain des sentiments de vos enfants! Mais
il me tardait d'en recevoir l'assurance par eux-mmes et de pouvoir
leur parler des miens. Cet heureux instant est enfin arriv, et, 
travers la joie qu'il me cause, je sens bien vivement la vtre. Mais,
quelque plaisir que j'aie  vous obliger, croyez que je n'ai song 
satisfaire que moi-mme, en permettant aux deux cadets de porter les
marques de l'ordre du Saint-Esprit et en chargeant mon frre de tenir
en mon nom le dernier sur les fonts du baptme.

Ce n'est pas seulement  ses cousins et  leur mre qu'crivit le
roi. Il avait pris depuis longtemps l'habitude, chaque fois qu'un
vnement heureux ou malheureux pour lui se produisait, d'en faire
part  divers membres de sa famille. Il s'y conforma encore ce
jour-l, en crivant  la reine qui tait alors loigne de lui,  la
comtesse d'Artois,  la princesse de Conti,  la reine de Sardaigne,
au roi de Naples,  l'infant de Parme, au prince de Cond,  la
comtesse de Marsan, son ancienne gouvernante, et enfin  l'empereur
de Russie,  qui il demandait, pour le duc d'Orlans, la grand'croix
de Saint-Jean de Jrusalem.  son frre, aprs lui avoir dit qu'il
permettait au duc de Montpensier et au comte de Beaujolais de porter
les insignes de l'ordre du Saint-Esprit, il annonait en outre que
la reine et lui tiendraient le plus jeune sur les fonts baptismaux.
Pour prsider la crmonie, il dsignait Dillon, l'archevque de
Narbonne. Sa noble loquence aura un beau jeu de se dployer. Vous
l'appellerez Louis et tel autre nom que vous ou lui jugerez  propos,
mais pas Joseph, quoique cela ft naturel, vu la marraine. Mais
c'tait le nom de leur pre, et il ne faut plus qu'il se retrouve
dans cette branche.

On a vu que les trois princes en envoyant au roi leur hommage de
fidlit avaient sign Bourbon. Leur signature lui suggra une
observation qu'il leur fit transmettre par Monsieur: Bourbon tait
le nom distinctif de notre branche avant l'avnement de Henri IV au
trne. Celle de Cond le porte et celle de Conti par suite, parce
que leur sparation tait dj faite en 1589. Mais ceux-ci, qui
descendent de Louis XIII, ne doivent pas plus le porter que nous. Ils
doivent porter et signer celui de leur branche qui est d'Orlans,
sans y ajouter d'autre titre: c'est le nom de baptme qui les
distinguera entre eux.

Aprs ces tmoignages de sollicitude pour cette affaire de famille,
le politique reparat: Reste  savoir ce que nous ferons de ces
trois jeunes gens qu'il ne faut pas laisser moisir, mandait-il
encore  son frre. S'il se tire un coup de fusil en France, il
faut qu'ils y soient, ne ft-ce que pour chouanner. S'il n'y a rien
de cette nature  faire ni  esprer prochainement, il faut qu'ils
aillent volontaires  l'arme de Cond et non pas seulement  l'arme
autrichienne comme ils paraissaient le dsirer. Le noviciat sera
un peu dur, je le sais. Mais outre qu'ils ont  rparer, ce qu'ils
smeront, ils le recueilleront au centuple. Mais, je vous le rpte,
en tout tat de cause, il faut qu'ils partent promptement, pour
eux et mme pour nous, car il faut les utiliser et surtout ne pas
laisser dire que nous avons cherch  les neutraliser. C'est la mme
proccupation qui se manifeste dans sa lettre au prince de Cond: Il
est possible qu'ils aillent me prouver leurs sentiments en combattant
sous vos drapeaux et, dans ce cas, je ne suis pas en peine de
l'accueil que vous et les valeureux gentilshommes qui sont sous vos
ordres, ferez  ces princes redevenus dignes d'tre les descendants
d'Henri IV.

Tandis que le roi se prodiguait ainsi pour prouver de quel prix tait
 ses yeux la rentre de ses cousins dans le devoir, d'Avaray, qui
ne voulait pas tre en reste, puisait dans son dvouement  la cause
qu'il servait une ide aussi heureuse qu'imprvue. Il tirait de la
cassette, dans laquelle il la tenait cache, la fameuse dclaration
de 1796, drobe par ses soins  la connaissance du roi, et il la
renvoyait au duc d'Orlans en l'accompagnant de ces quelques lignes
bien faites pour lui assurer  jamais l'amicale confiance du prince:

Monseigneur, il fut un temps o un royaliste dvou  son matre
ne pouvait que nourrir en silence les sentiments et le respect qui
l'attachaient au premier prince du sang. Rduit ainsi que tout
Franais fidle  hter de mes voeux l'heureux jour qui nous comble
de joie, je crus cependant trouver une occasion de faire davantage
et d'aplanir la route qui devait tt ou tard conduire Votre Altesse
Srnissime aux pieds de Sa Majest. Si Monseigneur daigne accueillir
avec bont la dmarche que j'ose faire aujourd'hui en lui remettant
un crit de sa main, qui me fut adress au quartier gnral de Rigel
en 1796 et que j'ai soustrait  la connaissance du roi, j'aurai
atteint un but vivement dsir: celui de prouver  Votre Altesse
Srnissime mon dvouement  sa personne.

S'tant ainsi acquitt de ce qu'il considrait comme un devoir,
d'Avaray mandait  Dumouriez, qui tait encore  Saint-Ptersbourg,
la grande nouvelle, en une longue note, pleine de dtails plus exacts
que ceux auxquels les gazettes avaient trop facilement accord leur
publicit.

Lisez donc et pleurez, disait-il en la lui transmettant, car je
sais que, dans l'occasion, vous avez aussi des larmes  rpandre.
Les bavards  la journe vont s'exercer  qui mieux mieux, et ce ne
sera pas pour le mieux. Je n'aime pas dj le prlude de celui de
Hambourg qui cite Mme de Sillery et autres pauvrets. Je suis bien
fch que vous ne soyez pas l. Vous auriez senti, vous auriez dit 
Mgr le duc d'Orlans que ce qu'il y avait de plus noble et de plus
satisfaisant pour lui et les siens tait de publier sa lettre au roi
et la rponse.

Publier sa lettre au roi, c'est l justement ce que le prince ne
voulait pas. Il l'avait dit  Monsieur qui, de son ct, s'tait
engag  ne pas la rendre publique, crant au roi, du mme coup,
une gale obligation. L'intervention de Dumouriez, que regrettait
d'Avaray, et t inutile. Il est d'ailleurs douteux que le gnral
et consenti  intervenir. Il connaissait la fiert naturelle du duc
d'Orlans, et et jug dangereux de le contraindre  une publicit
que le prince avait par avance dclare humiliante pour ses frres
et pour lui. Il en tait de mme en ce qui touchait leur envoi 
l'arme de Cond, dont le roi parlait  Monsieur. Mais on ignorait
 Mitau leurs dispositions  cet gard. Cette ignorance favorisait
les illusions de d'Avaray. Elles se trahissent, avec une ardeur
belliqueuse, dans la suite de sa lettre  Dumouriez.

Maintenant, o et comment faut-il utiliser le dvouement des jeunes
princes? En France, mon cher gnral, et non  l'arme autrichienne
comme,  leur passage en Angleterre, ils paraissaient le dsirer.
Mais, il faut un retour de chances favorables. Le magnanime Paul
Ier nous les rendra, et je ne doute pas que cette anne il n'assure
au roi les moyens de se montrer  ses sujets fidles, ou gars, ou
rebelles, l'olivier d'une main et l'pe de l'autre. Alors Mgr le
duc d'Orlans trouvera sa place auprs de son matre ou viendrait se
runir  lui s'il l'avait dj prcd sur le thtre de gloire qui
nous attend. Quant  ses jeunes frres, ils iront se battre pour le
service du roi partout o ils en trouveront l'occasion. Je lis tout
cela dans votre me autant que dans la mienne.

Les esprances exprimes par d'Avaray allaient tre promptement
dues. En se rconciliant avec les Bourbons, les d'Orlans
avaient eu surtout pour but de mettre un terme  des divisions
aussi nuisibles  la cause royale qu' eux-mmes, et leur conduite
ultrieure, pendant la dure de l'migration, atteste leur sincrit.
Mais, en jurant de verser jusqu' la dernire goutte de leur sang
pour le service du roi, ils n'entendaient pas abdiquer le droit de
juger par eux-mmes de ce que commandait le bien de ce service ni
de choisir les moyens de s'y consacrer. Il n'apparat pas au point
o nous en sommes de leur histoire que l'an d'entre eux, le seul
des trois qui compte, puisque c'est son exemple qui entranait les
deux autres, et encore entrevu la possibilit de s'unir contre la
France  une arme trangre ni de s'enrler dans le corps de Cond.
Ce qu'on disait de son intention de prendre du service en Autriche,
outre qu'on n'en trouve nulle part la preuve, ne prouvait pas qu'il
ft prt  marcher avec les Autrichiens contre sa patrie, et ce
qui sur ce point est plus dcisif que tous les commentaires, c'est
qu'aprs avoir envoy sa soumission, il sembla vouloir se faire
oublier.

Ce que le roi attendait de lui et de ses frres, Monsieur le lui
avait dit. Sans y opposer un refus formel, il ne s'y conforma pas. Il
avait d'ailleurs de graves et justes raisons pour rester  Londres:
la sant de ses frres d'abord qui exigeait du repos et des soins,
et plus encore, les dmarches auxquelles il se livrait au mme moment
pour dcider sa mre  quitter l'Espagne et  venir le rejoindre en
Angleterre, o il attendait galement sa soeur, Madame Adlade.
Il allguait ces dmarches ainsi que l'approbation donne par les
ministres britanniques  son attitude rserve et passive. Monsieur,
qui s'tait content de conseiller, n'osa aller, ainsi qu'il
l'avouait  son frre, jusqu' ordonner, soit qu'il craignt un refus
du duc d'Orlans, soit qu'il ne voult pas dplaire au gouvernement
anglais. Une lettre du roi, en date du 22 avril, nous claire sur ce
conflit passager auquel les circonstances couprent court.

La pit filiale est un excellent sentiment, mais tout doit avoir
ses bornes, et je trouve celle des d'Orlans d'autant plus excessive
que leur prsence n'est nullement ncessaire pour tirer leur mre
d'Espagne. J'aurais attendu de leur part un mouvement plus nergique.
J'allais jusqu' me figurer qu'ils pourraient faire quelque coup de
tte et que, perdus de vue un instant, ils reparatraient tout d'un
coup  la tte d'un mouvement royaliste. Mais, puisqu'il ne vous
restait d'autre ressource qu'un coup d'autorit qui aurait t mal vu
du roi d'Angleterre et de ses ministres, vous avez sagement fait de
vous en abstenir.

J'avais, comme je vous l'ai mand, pour achever de sceller
ma rconciliation avec eux, demand  l'empereur de Russie la
grand'croix de Saint-Jean de Jrusalem pour l'an. Je joins ici la
copie de la rponse qu'il m'a faite. Voyez si vous croyez utile de la
lui communiquer.

Nous avons lieu de croire que, laiss juge de l'opportunit
de la communication, le comte d'Artois s'abstint de mettre la
rponse impriale sous les yeux de son jeune cousin, qui s'en ft
probablement offens: J'attendrai pour le nommer, disait le tsar,
d'avoir pu juger de sa conduite antrieure et qu'il ait contribu 
rendre  la France son roi lgitime. Le refus tait dur, et mieux
valait ne l'attribuer, sans en faire connatre les termes, qu' l'un
de ces caprices dconcertants et toujours inexplicables dont Paul Ier
tait coutumier. C'est sans doute ce qui fut fait.

Au surplus, ces incidents n'eurent aucune suite. La rsistance plus
ou moins dissimule qu'avait oppose le duc d'Orlans au dsir
exprim par le roi de le voir rejoindre l'arme de Cond trouvait,
 l'heure mme o il tait instruit de ce dsir, une raison d'tre
dans l'tat de l'Europe et les dispositions des puissances qui le
dispensaient de livrer, ds ce moment, le fond de sa pense et de
dclarer qu'il ne voulait pas porter les armes contre son pays. Tout
annonait une paix prochaine. Elle existait entre la France et la
Prusse. Le gouvernement consulaire allait la conclure avec la Russie,
et quoique l'Angleterre et l'Autriche n'eussent pas encore dsarm,
ce n'est pas au moment o l'Autriche n'employait l'arme de Cond
qu'avec une vidente mauvaise grce, et o l'Angleterre s'ingniait
 paralyser les projets des princes et des migrs qu'elles eussent
accept les services du duc d'Orlans. D'autre part, d'Avaray se
trompait lorsqu'il se flattait de voir Paul Ier assurer  Louis
XVIII les moyens de se montrer  ses sujets, l'olivier dans une main
et l'pe dans l'autre. Les combats qui se livraient encore en
Allemagne et en Italie n'taient plus que les dernires convulsions
de la coalition dmembre et expirante. Les circonstances venaient
donc en aide au duc d'Orlans, favorisaient son attitude, la
justifirent bientt, et le lger nuage qui aurait pu obscurcir la
rconciliation des deux branches de la maison de Bourbon se dissipa
sans laisser de traces.

Sur ces entrefaites, le roi reut d'Espagne, au commencement
d'octobre, une lettre de la duchesse d'Orlans en rponse  celle
qu'il lui avait crite au mois d'avril pour la fliciter de la
conduite de ses fils. Elle le remerciait avec effusion de ses bonts
pour eux. Mais, en mme temps, elle se plaignait de la duret de son
exil, de l'exigut de ses ressources, des difficults matrielles
qui s'opposaient  son dpart d'Espagne. La tendre et ancienne
affection que lui portait le roi se rvle dans les consolations
qu'il lui adressait. La lettre de Justine est parvenue il y a huit
jours  son adresse. Celui qui l'a reue y a vu avec plaisir les
tmoignages d'une amiti qui lui est bien chre. Mais il est bien
afflig de voir par la lettre mme et d'avoir appris en mme temps
que les peines de Justine sont encore augmentes. Ah! qu'elles soient
plutt adoucies par la conduite touchante de ceux qui lui sont chers
avec tant de raison! Plt  Dieu, que se livrant aux mouvements de
son coeur plutt qu' des esprances trompeuses, elle cdt  leurs
instances. Que Justine compte du moins  jamais sur l'amiti de celui
qui lui crit aujourd'hui. Quelques mois plus tard, sur la nouvelle
assurance qu'il recevait du dvouement de Justine et l'avis de son
prochain dpart pour l'Angleterre, la tendresse du roi pour elle
parat encore redoubler; il y associe la duchesse d'Angoulme. Celui
 qui ce touchant crit tait destin n'en aurait pas joui, s'il
n'et fait partager  son ange consolateur les sentiments dont il
est rempli. Tous deux se runissent pour exprimer leur sensibilit,
pour dire  Justine combien ils prennent part  l'amlioration de
son sort, surtout  une runion dont leur propre exprience leur
fait sentir tout le prix, enfin pour l'assurer qu'elle n'a et n'aura
jamais d'amis plus tendres ni plus vrais qu'eux.

Quoiqu'elle et annonc au roi qu'elle se prparait  aller retrouver
ses fils, la duchesse d'Orlans devait attendre jusqu'en 1808 cette
runion. Elle ne se dcida  quitter l'Espagne que lorsque les armes
de Napolon y entrrent. Nanmoins, ds la fin de 1800, elle parlait
 ses fils de son retour auprs d'eux. Elle leur disait mme qu'elle
esprait pouvoir traverser la France et gagner l'Allemagne, o elle
s'embarquerait pour les rejoindre. J'ose avouer  Votre Majest,
crivait au roi, le 13 novembre, le duc d'Orlans, que je le souhaite
plus que je ne l'espre. Aveu mlancolique, plein de sous-entendus
que n'claircit pas cette rponse de Louis XVIII:

Mon cousin, j'ai reu votre lettre du 13 novembre avec plaisir,
parce que j'en aurai toutes les fois que je recevrai des tmoignages
de vos sentiments et que j'aurai occasion de vous en donner des
miens; mais, en mme temps avec peine, parce que j'y vois que
tous les efforts de votre pit filiale n'ont pu russir  faire
sortir votre vertueuse mre d'un sjour qui, dans les circonstances
actuelles, lui convient si peu. Je souhaite vivement que la faible
esprance, qui vous reste encore pour elle, se ralise. Quoi qu'il en
soit, n'oubliez pas, en lui crivant, de lui parler de ma sensibilit
 la commission qu'elle vous a donne pour moi et du tendre et
constant intrt que je lui porte.

Lorsque le roi traait ces lignes, le 18 dcembre 1800, dix mois
aprs la soumission de ses cousins, il tait, on le voit, convaincu
de leur sincrit. Les annes suivantes devaient lui en fournir de
nouvelles preuves.




VII

LES DISSENTIMENTS ENTRE LE ROI ET SON FRRE


 l'heure o s'oprait, entre Louis XVIII et ses cousins d'Orlans,
une rconciliation qu'il avait ardemment souhaite, il souhaitait
au mme degr voir se dnouer avec un gal bonheur les difficults
qui, depuis longtemps, s'taient leves entre lui et son frre,
et auxquelles les intrigues des migrs de Londres, contre le
conseil royal de Paris, venaient d'imprimer une vivacit plus
grande[10].  la vrit, leurs dissentiments n'avaient jamais t
assez graves, ni l'oubli par Monsieur de ses devoirs envers le roi
assez caractris, pour provoquer la rupture de leurs rapports. Mais
les entours du comte d'Artois, leurs jalousies, leurs prtentions,
leurs indiscrtions, leurs imprudences, tolres par sa faiblesse
ou encourages par sa vanit, multipliant les dissentiments et
envenimant les conflits, ces rapports s'taient tendus. Entre les
deux frres, la dfiance du ct du roi et une susceptibilit
dplace du ct de Monsieur remplaaient l'union confiante qu'et
exige l'intrt de la monarchie.  l'poque o nous sommes arrivs,
cette situation tait devenue d'autant plus douloureuse, qu'elle
rsultait d'une longue suite d'incidents, dont le roi ne pouvait se
souvenir sans y voir une tentative persistante de son frre pour
se substituer  lui dans la direction du parti royaliste franais
au dedans et au dehors. Bien que ces causes de dissentiments aient
apparu dj au cours de cette histoire, il y a lieu d'y revenir, pour
faire comprendre, en remontant  leur origine et en les rsumant,
combien ces divisions taient nuisibles  la cause royale, et
l'ardent dsir du roi de les voir finir.

[Note 10: Voir _Histoire de l'migration_, tome II, pages 408 et
suivantes.]

Ns  peu d'annes de distance l'un de l'autre, et ayant perdu leurs
parents tant encore enfants, le comte de Provence et le comte
d'Artois avaient t levs ensemble. Indpendamment du gouverneur
et des matres qui leur furent donns, leur premire ducatrice,
leur ducatrice morale fut la comtesse de Marsan, appartenant  la
famille de Soubise, nomme en 1754 gouvernante des enfants de France
en remplacement de la duchesse de Tallard. Ils n'oublirent jamais
ce qu'ils lui devaient. Jusqu' sa mort, survenue en 1802, elle fut
de leur part l'objet d'un vritable culte; ils l'appelaient leur
seconde mre. Le prince qui devint Louis XVIII, dans les nombreuses
lettres qu'il lui a crites, la qualifie toujours: ma petite chre
petite amie, et il n'en est pas une o n'clate par quelque trait la
reconnaissance qu'il lui avait garde.

La gouvernante des deux frres ne leur avait pas seulement prch la
ncessit de se confier  Dieu dans les grandes preuves de la vie.
 eux comme  leur an, l'hritier de la couronne, et comme  leur
soeur, Madame Clotilde, la future reine de Sardaigne, et  Madame
lisabeth, elle avait prch aussi l'union familiale; elle leur avait
surtout appris  s'aimer les uns les autres. Au cours des premiers
troubles rvolutionnaires, on put croire,  ne juger le comte de
Provence et le comte d'Artois que par leur attitude envers Louis XVI,
qu'ils avaient oubli cette partie des enseignements de leur seconde
mre. En ralit, cet oubli ne fut que momentan.

La politique souille plus ou moins tout ce qu'elle touche; elle les
avait gars jusqu'au point de faire croire momentanment  une
rivalit qui n'existait pas. Lorsqu'ils accusaient leur frre, rest
en otage  Paris, de leur disputer les pouvoirs  l'aide desquels ils
prtendaient le sauver, alors que, par leurs maladresses et leurs
violences, ils prcipitaient sa perte, leur tte seule tait coupable
et non leur coeur. Nulle cause de dsunion ne se ft produite entre
eux et lui, s'ils n'eussent t loin de sa personne. Leurs douloureux
dbats, que rvlent les correspondances que nous avons publies
antrieurement, furent le rsultat d'une sparation dont tous
souffraient au mme degr.

Du reste, un fait analogue s'tait dj pass entre Monsieur et le
comte d'Artois en 1790. De Turin, o celui-ci rsidait alors, il
usait contre le comte de Provence, encore  Paris, des mmes armes
qu'un peu plus tard, quand ils furent runis, on les vit employer
contre Louis XVI.  propos de l'affaire du marquis de Favras et de la
dmarche de Monsieur auprs de la municipalit parisienne,  laquelle
il se prsenta non comme prince, mais comme citoyen, le comte
d'Artois ne craignit pas d'incriminer violemment sa conduite.

--Il s'est avili, disait-il; il a roul dans la boue!

Mais ces griefs ne tinrent pas devant la joie que ressentirent les
deux princes, en se retrouvant  Bruxelles au mois de juin 1791,
et devant la douleur que leur causa l'arrestation de Louis XVI 
Varennes.

 Coblentz, ils vcurent unis. S'il y eut entre eux des discussions,
on n'y dcouvre pas le caractre agressif et malveillant qui, dans
les querelles, rend parfois les contradicteurs irrconciliables. Ils
eurent mme assez d'esprit, l'un et l'autre, pour ne pas se laisser
influencer par les intrigues et les rivalits de leurs courtisans,
et pour ne pas s'associer  des dissentiments qui, dans les limites
o ils se produisaient, n'taient dj que trop funestes  la cause
royale, mais l'eussent t davantage si les princes y fussent
intervenus et eussent pris parti. Les difficults contre lesquelles
ils avaient  se dbattre leur taient communes: d'une part les
ordres que de Paris leur envoyait leur frre  qui, croyaient-ils,
son propre intrt leur dfendait d'obir; d'autre part, les
incessantes excitations du prince de Cond, toujours dispos 
trouver qu'ils n'allaient ni assez vite ni assez loin, et dont il
et t singulirement imprudent de suivre les conseils. Pour que
leur rsistance des deux cts ft efficace, une troite union tait
ncessaire, et parmi tant de fautes qu'on peut leur reprocher, ils ne
commirent pas celle de se dsunir.

Tant qu'ils vcurent ensemble, Monsieur, quoique l'an, ne chercha
pas  faire prvaloir sa volont sur celle de son frre.  Coblentz,
il s'efface maintes fois devant ce frre plus jeune que lui, mais
plus actif, plus dtermin, plus enclin aux rsolutions promptes et
irrflchies. Il le laisse faire, il se laisse entraner. Visible
est son souci de maintenir entre eux l'galit des pouvoirs. Lorsque,
aprs la mort de Louis XVI, il se proclame rgent, il confre au
comte d'Artois la lieutenance gnrale du royaume. Ils se tracent
d'un commun accord les limites en lesquelles l'action de chacun
d'eux devra s'exercer. Monsieur agira dans le Midi, de Lyon 
Toulon, des Alpes aux Pyrnes. C'est  lui que les conspirateurs
de ces contres viendront demander des ordres. Le comte d'Artois
s'attribue les pays de l'Ouest, la Bretagne, la Vende, et quand
les Chouans solliciteront les secours du gouvernement britannique,
ce sera par son entremise. Ainsi, la part est gale entre les deux
frres; nulle diffrence entre eux quant  l'exercice de l'autorit,
soit que Monsieur ne suppose pas la sienne suprieure  celle de son
cadet, soit qu'il recule dj devant la difficult de lui imposer
l'obissance.

Cette difficult rsulte de leur ducation premire, de leurs
habitudes, de la tendre familiarit qui a toujours caractris leurs
rapports. Elle n'apparat pas encore durant cette premire priode
de l'migration; mais elle apparatra demain, crera des conflits
douloureux dont l'amour fraternel seul aura raison. Vingt ans plus
tard, elle renatra. Louis XVIII rentr en possession de son royaume,
install en matre aux Tuileries, la rencontrera devant lui. Elle
paralysera sa longue rsistance aux prtentions de l'ultra-royalisme
dont le comte d'Artois s'est fait le champion, et lui arrachera cette
rflexion rvlatrice de son impuissance et de son dcouragement:

--Croyez-vous qu'il soit facile de se faire obir par son frre,
lorsque, enfants, on a jou ensemble et dormi dans le mme lit?

Mais, si le comte de Provence, avant de devenir roi, n'a pas
manifest la volont d'tre le matre, il n'en est plus de mme
lorsque le trpas de Louis XVII, en juin 1795, met la couronne sur
sa tte. Ds ce jour, sa correspondance change de ton. Ce n'est plus
uniquement des avis et des conseils qu'il donne, mais des ordres.
Quoique envers son frre il en tempre l'expression par cette
affectuosit de langage, qu'il a toujours employe dans ses relations
avec lui, sous les paroles tendres,  travers les prcautions
qu'il prend pour dicter sa volont, elle s'affirme, et comme si
la majest royale imposait  celui qui en est revtu de nouvelles
formes, le tutoiement des anciens jours disparat peu  peu presque
compltement. Louis XVIII ne parle plus seulement en frre, en ami,
mais en roi, et il n'hsite pas  blmer les initiatives que loin de
lui, sans l'avoir consult, s'en tenant  de longues habitudes, croit
pouvoir continuer  prendre le comte d'Artois.

Grande est la surprise de ce prince, plus vif encore son
mcontentement; il se soumet, car il ne voudrait pas tre accus
de contester l'autorit de son souverain, mais ce n'est pas sans
rancoeur. Ce qu'il ressent, il ne parvient pas toujours  le taire.
Quand il le laisse entendre, le roi, que de nouvelles circonstances
loignent de plus en plus du royaume, voit rditer contre lui
l'argument que, nagure  Coblentz et, d'accord alors avec le comte
d'Artois, il opposait aux ordres de Louis XVI.

Vous n'tes pas libre, lui mandait-il; votre volont est enchane;
les ordres que vous nous dictez n'en sont pas l'expression sincre;
ils vous sont arrachs par la contrainte, et nous y conformer ce
serait vous trahir.

C'est un langage analogue que maintenant lui tient  lui-mme le
comte d'Artois. Ce frre dont il ne saurait suspecter le dvouement,
lui objecte qu'il est trop loin de la France pour connatre ce qui
s'y passe, pour tre bon juge des rsolutions  prendre et pour les
prendre en temps utile. Il est donc de toute ncessit de laisser
au lieutenant gnral sa libert d'action. Il y a du vrai dans ce
raisonnement. Le roi le comprend, se rsigne; mais il exige que
toutes les fois qu'il pourra tre consult on le consulte.

Ds ce jour, au fur et  mesure que parviennent  sa connaissance
les dcisions prises par son frre, il n'est que trop port  se
demander si vritablement elles taient assez urgentes, pour qu'il
ait t ncessaire de les prendre sans solliciter son avis. S'il en
juge autrement, il le dit en homme rsolu  ne pas laisser tomber
son pouvoir en quenouille, et qui entend l'exercer sans entraves.
Monsieur,--c'est sous ce nom que, depuis que le comte de Provence
est devenu roi, on dsigne le comte d'Artois,--rpond, s'explique,
s'efforce de se justifier. Ses arguments ne plaisent pas toujours.
Le roi qui envie son activit, le bonheur qu'il a d'tre  porte du
royaume, la gloire qui l'attend s'il parvient  y pntrer, redoute,
sans oser l'avouer, qu'il ne veuille s'assurer  lui seul le mrite
d'avoir rtabli la monarchie. Quand il le pousse  se jeter en
Vende, c'est avec le cuisant regret de ne pouvoir agir de mme, soit
sur ce thtre, soit sur un autre. Son confident, le comte d'Avaray,
que le souci de la gloire de son matre rend parfois injuste,
dfiant, souponneux, entretient ses dispositions, lui fait partager
ses propres prventions qui souvent sont fondes, car il n'est que
trop certain qu'il y a, dans la conduite de Monsieur, un excs
d'indpendance souvent peu compatible avec ses devoirs de sujet.
De l, entre le roi et son frre, des discussions, des querelles,
des conflits qui ne s'taient jamais produit quand ils taient
runis, que leur sparation multiplie, et qu'elle envenimerait
irrparablement si la tendresse fraternelle ne finissait par prendre
le dessus.

Entre les griefs de Louis XVIII contre Monsieur, de 1795  1800, le
plus rel, qui est aussi le moins apparent dans la correspondance
royale o il en est  peine fait mention, se fonde sur le retard
que mettait le comte d'Artois  rpondre aux appels des Vendens,
retard qu'expliquent trop imparfaitement ses dires, pour qu'on puisse
trouver dans les raisons qu'il en donnait une justification, et qui
finalement aboutit  une impossibilit matrielle de dbarquer sur
les ctes de l'Ouest.

En recevant  sa cour le comte d'Artois, l'impratrice Catherine
l'avait vivement press d'aller en Bretagne. Elle esprait lui
en avoir fourni le moyen en lui donnant une lettre pour le roi
d'Angleterre, qu'elle invitait  seconder l'excution de ce projet.
Cette lettre ne produisit pas l'effet que la vieille souveraine en
avait espr. Le roi d'Angleterre dut s'en remettre  ses ministres,
et ceux-ci refusrent d'organiser l'expdition avec laquelle le
comte d'Artois se serait transport en France. Restait au prince
la ressource de s'y rendre et de se mettre  la tte des bandes
vendennes. Il ne s'y rsigna pas; il ne voulait se montrer dans
l'Ouest qu'entour d'une arme trangre. Ce fut une premire
occasion perdue, et l'vnement causa  Louis XVIII une cruelle
dception.

Une seconde occasion se prsenta aprs Quiberon. Le roi tait
tellement convaincu que son frre ne la laisserait pas chapper, que
le 18 septembre 1795, tant sans nouvelles de lui, il le croyait
dj pass sur le continent, et lui envoyait ses instructions. Je
me sers, mon ami, de ma voie ordinaire avec Charette pour te dire
le plaisir que j'ai  te savoir enfin arriv dans notre pays, et te
parler du dsir ardent que j'ai de t'y aller rejoindre. Travailles-y
de tout ton pouvoir. Voici maintenant les choses dont je te charge:
1 de donner en mon nom le cordon rouge  Charette; 2 de confirmer
en mon nom tous les officiers dans leurs grades; 3 Stofflet et
Sapinaud sont des gens excellents qu'il faut contenter, mais qu'il
faut toujours tenir dans la subordination  l'gard de Charette, et
je crois que le grade de marchal de camp est ce qu'il leur faut.

Dans la mme lettre, constatant, d'aprs les dires de ses agents de
Paris, que la dclaration adresse  son peuple lors de son avnement
avait produit en France un bon effet, il se plaignait des Jacobins
qui n'avaient rien trouv de mieux pour rompre le coup, que de
publier qu'il tait mort ou mourant, et que le comte d'Artois pensait
tout au rebours de lui. Il est donc bien essentiel, lui mandait-il,
que tu fasses connatre que tu penses absolument comme moi, et que si
tu tais  ma place, tu marcherais exactement sur la mme ligne. Je
n'ai pas besoin de te recommander d'avoir grand soin de tenir sous
bride les prtentions de toute ta petite arme. Les prtentions sont
le mal ordinaire de notre nation, et il n'y en aurait pas de plus
dangereux dans ce moment-ci. Adieu, mon ami, je t'aime et t'embrasse
de toute la tendresse de mon coeur.

Cette lettre, une des dernires o Louis XVIII s'en tient avec son
frre au ton familier si longtemps en usage entre eux, ne parvint
pas  son adresse. Le comte d'Artois, que le roi croyait auprs de
Charette, tait encore  l'le d'Yeu, victime des intrigues anglaises
et de sa propre irrsolution, manquant de l'nergie ncessaire,
lorsqu'il sut que l'expdition tait contremande, pour passer outre,
rejoindre cote que cote les chouans auxquels il tait annonc,
et qui l'attendaient avec une impatience qui n'avait d'gale que
l'enthousiasme avec lequel ils se prparaient  l'accueillir[11].
En apprenant qu'il s'tait rsign  retourner en Angleterre et 
se laisser en quelque sorte interner  dimbourg, le roi fut encore
plus du que la premire fois. Il ne lui adressa cependant ni
critiques ni reproches. Il feignit mme d'attribuer uniquement au
mauvais vouloir de l'Angleterre, l'chec d'une tentative dont il
avait souhait avec ardeur le succs. Mais, un doute resta en lui
sur le point de savoir si son frre avait t aussi compltement
empch qu'il le disait de passer en Bretagne. Ce doute se trahit,
lorsqu'en 1799, comme on le verra plus loin, le comte d'Artois, aprs
avoir annonc de nouveau l'intention d'aller se mettre  la tte des
Vendens, sollicita en secret et obtint des Anglais l'autorisation de
se runir en Suisse  l'arme de Souvarof, alors que le roi de son
ct ngociait avec le tsar pour s'y faire envoyer.

[Note 11: D'aprs une version rcemment lance, sur la foi de
documents nouveaux, par un ecclsiastique breton, M. l'abb
Lemonnier, le comte d'Artois se serait effectivement embarqu sur
un cutter anglais, le _Swan_, pour rejoindre Charette. Mais ce
cutter ayant t arrt, le 5 octobre 1795, par un navire franais,
le prince qui s'y trouvait sous le nom de Fernand Christin aurait
t conduit  Quiberon avec ses compagnons, sans tre, il est vrai,
reconnu, et se serait chapp au moment d'tre transfr  Paris avec
eux, ou aurait t enlev sur la route par des gens masqus. C'est
ainsi qu'il aurait t empch de passer en Bretagne.

Les vasions et les enlvements sont frquents  cette poque.
Mais, s'il est vrai que le prisonnier qui dclara se nommer Fernand
Christin soit parvenu  s'enfuir, on ne saurait admettre que ce ft
le comte d'Artois. Fernand Christin a rellement exist; il tait
secrtaire des princes  Coblentz, et les Archives russes ont publi
de nombreuses lettres de lui, dates de 1830, adresses  une amie,
la princesse Tourkestanow, o il voque quelques-uns de ses souvenirs
des temps rvolutionnaires. Voir: _Histoire de l'migration_, tome I,
p. 131.

Quant au comte d'Artois, sans nous attacher  dmontrer par un
rapprochement de dates l'impossibilit de sa prsence  bord du
_Swan_, nous ferons seulement remarquer que, s'il et t le hros
d'une aussi mouvante aventure, il n'et pas manqu, ce qu'il n'a pas
fait, de la raconter au roi, son frre, et de l'opposer  ceux qui
lui reprochaient de n'avoir pas voulu se runir aux chouans.]

Mais si ce grief du roi apparat moins dans la correspondance qu'il
ne s'y devine, il en est d'autres qui s'y trouvent exposs tout au
long, et qui successivement donnrent lieu  de pnibles querelles,
voire  des brouilles momentanes. Celui sur lequel on voit Louis
XVIII s'expliquer  plusieurs reprises, rsultait de la facilit avec
laquelle le comte d'Artois promettait aux personnes de son entourage
des grces, des grades, des dcorations, les leur accordait mme sans
attendre l'agrment de son frre au nom duquel il les distribuait, et
 qui il tait tenu de les demander. Ds la fin de 1796, c'est une
affaire de ce genre qui met aux prises le souverain et le lieutenant
gnral du royaume.

D'dimbourg o il a d se retirer, Monsieur demande  son frre le
cordon rouge pour MM. de La Rosire, de La Chapelle et de Chalus, la
grand'croix de Saint-Louis pour le gnral d'Autichamp et le cordon
bleu pour M. de Miran, distinctions que, par leurs services  l'arme
des princes ou en Vende, ont mrites ces gentilshommes. Mais, celui
d'entre eux  qui Monsieur est le plus press de faire obtenir le
cordon rouge est La Rozire. Cet officier gnral va s'loigner de
lui pour suivre une expdition que l'Angleterre envoie en Portugal
afin de faire chec  l'Espagne, qui a conclu la paix avec la
Rpublique. Le roi ne se htant pas de rpondre  cette requte,
le comte d'Artois, interprtant ce silence comme une approbation,
autorise La Rozire  porter le cordon aussitt qu'il sera arriv en
Portugal. Au reu de la lettre qui mentionne cet acte d'autorit,
qu'il considre comme une violation de ses prrogatives,--c'est le 22
dcembre,--Louis XVIII prend la plume et manifeste son mcontentement.

Je suis afflig de ce qui s'est pass au sujet de La Rozire. Il
vous tait facile de prjuger mon intention de lui donner le cordon
rouge. Mais, je ne comprends pas que vous ayez pu croire que ce ft
mon intention dans ce moment-ci. Vous savez, et vous me le reprochez,
que mon intention est de mnager l'Espagne. Est-ce la mnager que
d'accorder une grande grce  celui qui va la combattre? Je sais bien
que je puis annuler l'effet de cette grce. Mais, Dieu me prserve
d'avoir jamais ce pouvoir sur moi-mme. Je me tirerai de ceci comme
je le pourrai. Mais, au nom de Dieu, ne mettez plus le roi en
compromis avec votre ami.

La remontrance est certes inoffensive. Monsieur, n'en voyant que le
blme, s'en montre tonn et affect. Il dclare toutefois qu'il
n'en parlera plus et n'y pense plus du tout. Le roi s'offense de
cette protestation. Il en envoie une copie  son frre. Je suis
sr qu'en la relisant vous serez fch de l'avoir crite. Quelques
jours plus tard, avant mme d'avoir reu une nouvelle explication,
il revient sur l'incident, reconnat qu'il ne se ft pas produit
si lui-mme n'avait eu le tort de ne pas rpondre aux demandes de
son frre, s'excuse en allguant que, lorsqu'il les a reues, il
avait la tte en compote;--n'importe, j'aurais d rpondre tout de
suite. C'est une concession; mais elle ne porte que sur la forme; il
ne cde pas sur le fond. Trouve bon, je t'en prie, que je ne fasse
pas le roi de Versailles et que je ne donne ces distinctions qu'au
moment de l'activit. Il ajoute en confidence qu'aprs la mort de
son pauvre neveu, il a fait _in petto_ une promotion de cordons
bleus et que les protgs de son frre y figurent. Mais je ne veux
pas le dire tout haut parce que, outre que les promesses faites
d'avance ne valent rien en gnral, je ne me soucie pas de vendre la
peau de l'ours. Ainsi, si ces messieurs t'ont charg de me faire ces
demandes, dis-leur de bien jolies choses; assure-les qu'ils seront
contents, mais ne trahis pas mon secret.

Cette lettre vient de partir lorsqu'en arrive une de Monsieur en
date du 15 mars, dont l'affaire La Rozire fait tous les frais et
o il plaide les circonstances attnuantes. Mais elle ne donne pas
satisfaction  son destinataire. Elle ne gurit pas le mal que
m'avait fait celle du 11 fvrier. En vrit, plus je relis la mienne
du 22 dcembre et moins je trouve qu'elle ait pu te blesser. Je n'en
suis pas moins afflig de t'avoir fait de la peine. Il n'y aurait
qu'une affliction pire que celle-l: ce serait de te voir douter un
instant de ma tendresse. Je n'en parlerai plus. Si tu tais l, je
t'embrasserais de tout mon coeur et tout serait dit.

Ces accents meuvent le comte d'Artois. Pour y rpondre, il ne prend
conseil que de son affection fraternelle: J'ai reu avant-hier,
mon cher frre, votre lettre du 4, et mon coeur a besoin de vous
exprimer comme il le sent,  quel point je suis touch de votre
rponse  ma lettre du 15 mars. Je n'ai jamais regrett plus
vivement de ne pas tre  porte de vous sauter au col. Mais, nous
nous devinerons toujours mutuellement et tout servira  resserrer
davantage tous les tendres liens qui nous unissent pour la vie.
Ainsi, se dnoue la querelle que closent dfinitivement ces deux
lignes du roi; J'ai reu votre lettre du 18 avril. Vous jugez du
bien qu'elle m'a fait.

Tout est dit maintenant, et il semble que dsormais le malentendu
qui a menac un moment l'entente des deux frres ne se renouvellera
pas. Mais c'est trop compter sur la sagesse de Monsieur et sur la
longanimit du roi.  l'heure mme o les avances de celui-ci, encore
que ce ne ft pas de son ct qu'on dt en attendre, amnent une
rconciliation ncessaire et conjurent un clat qui serait funeste 
la cause royale, les circonstances prparent un conflit d'une bien
autre gravit, dont nous pourrons suivre une  une les pripties
dans la correspondance qui est sous nos yeux.




VIII

AGGRAVATION DES CONFLITS


Depuis le dsastre de Quiberon, le comte de Puisaye tait en
disgrce, non que le roi ft homme  lui tenir rigueur de sa dfaite
s'il et t prouv qu'il n'avait rien nglig pour la conjurer,
mais parce que, dans la conduite de cette fatale expdition, Puisaye
avait donn trop de preuves de son incapacit, de sa lgret, de
son imprvoyance pour se drober  la responsabilit d'un chec
que le parti royaliste avait pay de son sang et qui avait eu des
consquences effroyables. Tout en cette affaire accusait Puisaye:
ses vantardises antrieures, les vices d'une organisation htive,
sa fuite perdue dans la journe du 21 juillet, son embarquement
prcipit sur la _Pomone_, les propos de d'Hervilly mourant, la
lettre accablante o l'hroque Sombreuil le traitait de lche
fourbe, les fusillades de Vannes et enfin le cri presque gnral des
survivants de ce sanglant dsastre.

Qu'il y et beaucoup d'exagration dans ces griefs, que Puisaye et
t plus malheureux que coupable, c'tait possible. Mais tant de voix
vengeresses clamaient contre lui, qu'il n'tait plus au pouvoir du
roi de lui conserver sa confiance. Dans la pense de Louis XVIII,
dans celle mme du comte d'Artois qui, tout en se plaignant de lui,
ne pouvait se dfendre de beaucoup d'indulgence, Puisaye devait
disparatre et se faire oublier.

Il et t, toutefois, imprudent et dangereux de le lui signifier en
des termes autoritaires. C'tait, malgr tout, un homme  mnager.
Le cabinet britannique ne le jugeait pas aussi svrement que le
jugeait le roi. Sa dfaite n'avait dtruit ni la considration que
les ministres professaient pour sa personne et son caractre, ni leur
confiance en ses talents, et pas davantage l'affection dont il tait
depuis si longtemps l'objet de la part des populations bretonnes, sur
lesquelles, au cours des insurrections vendennes, s'tait exerce
son autorit. Lui-mme n'entendait pas renoncer  son commandement.
Rentr  Londres au lendemain de Quiberon, il y avait retrouv la
faveur des ministres, l'amiti de l'un d'eux, Windham, charg du
dpartement de la Guerre. Fort de cette influence que n'avait pu
dtruire son malheur, il activait ses dmarches  l'effet de se faire
transporter en Bretagne pour y reprendre le rle prpondrant qu'il y
avait nagure rempli de l'aveu et au nom du roi.

Or, ce rle, le roi ne voulait pas le lui rendre. Ds les premiers
mois de 1796, il invitait son frre  ngocier avec habilet et
prudence en vue d'obtenir que Puisaye donnt sa dmission. De longs
mois s'coulrent avant que Monsieur pt procder  des dmarches
efficaces et se flatter de les voir aboutir. Enfin, au commencement
de 1797, une circonstance imprvue lui permit de se conformer aux
instructions de son frre. Puisaye, comme s'il les avait pressenties
et voulait les prvenir, avait envoy  Blanckenberg des missaires
de confiance, lesquels, sous prtexte de soumettre au roi ses projets
et ses plans, devaient plaider sa cause et obtenir que ses fonctions
lui fussent conserves. Mais, malgr les efforts de ces ambassadeurs
et cdant aux conseils du baron de Roll, agent de Monsieur, qui se
trouvait alors  Blanckenberg, le roi ne voulut pas se prononcer.
Il renvoya l'affaire au comte d'Artois charg spcialement de la
direction des provinces de l'Ouest, et adressa  ce prince une note
particulire en laquelle il dveloppait ses vues et ses dsirs en ce
qui concernait Puisaye.

Celui-ci, aussitt qu'il connut cette dcision, alla de Londres 
dimbourg afin de confrer avec Monsieur. L, contrairement  ses
esprances, il fut amen  donner sa dmission. Il la donna cependant
de manire  laisser croire qu'elle tait volontaire. Mais, craignant
qu'on ne la regardt comme force, il demanda qu'elle ft tenue
secrte jusqu' la nomination de son successeur, qui semblait devoir
tre le prince de Rohan. Pour justifier cette demande,  laquelle
Monsieur s'empressa de faire droit, il observa que si l'on voulait
tirer quelque parti de ses relations avec le ministre britannique,
il tait essentiel qu'il conservt vis--vis de ce ministre assez
de consistance pour n'tre pas considr comme amoindri. Donne et
accepte avec ces amendements, la dmission fut aussitt transmise au
roi. En la lui adressant, Monsieur insistait sur la ncessit de ne
pas la rendre publique.

Le roi fut plus surpris que satisfait des rserves dont elle tait
accompagne. Le comte d'Avaray, qui mprisait Puisaye et le tenait
pour un drle, avait fait partager  son matre cette opinion.
Louis XVIII tait press de se dbarrasser du personnage et de le
remplacer. Il donnerait ainsi satisfaction  la grande majorit du
parti royaliste, qui s'tonnait que cette mesure n'et pas t dj
prise et que le roi gardt  son service un homme qui l'avait si mal
servi. Anim de cette conviction, loin de dfrer aux conseils de
son frre, il dsigna sur l'heure le remplaant de Puisaye, et, au
lieu de choisir le prince de Rohan propos par le comte d'Artois,
il choisit le comte de Chalus. Ce gentilhomme avait command sous
les ordres de celui dont l'emploi lui tait octroy; il s'tait
vaillamment conduit  Quiberon; il jouissait d'un grand renom en
Bretagne et mritait la confiance et l'estime. Les princes et les
royalistes lui en avaient donn prcdemment maints tmoignages.

Le roi lui crivit pour lui faire connatre celui que, de nouveau,
il lui accordait. En lui ordonnant de se considrer dsormais
comme commandant en chef de Bretagne dans la partie o le comte de
Puisaye avait rempli la mme fonction, il l'invitait, ainsi qu'il
l'avait dj fait sur tous les points du royaume,  faire entrer les
royalistes dans les gardes nationales qui se formaient alors. Il lui
transmettait en mme temps ses instructions et ses ordres en vue du
rle qu'il l'appelait  remplir.

Au moment d'expdier cette lettre, il se demanda s'il devait
l'envoyer  Monsieur en le chargeant de la faire parvenir ou s'il
l'enverrait par la voie de ses agents de Paris qui taient en
communications constantes avec la Bretagne et la Vende. Finalement,
c'est  ce dernier parti qu'il s'arrta, en laissant ses agents
juges de l'opportunit de sa dcision. Mais, comprenant la ncessit
d'avertir son frre de ce qu'il avait fait, il le lui manda le 7
septembre.

Au sujet de la lettre destine  Chalus, il lui disait:

Je me suis dcid  l'envoyer directement, par la raison que,
l'ayant envoye sous la mme restriction (si mes agents voyaient la
chose du mme oeil que moi), je ne sais pas s'il la recevra, et que
si je l'avais fait passer par vous, comme j'aurais fait en toute
autre circonstance, il y aurait eu un temps considrable de perdu; et
vous voyez que, de cette manire, il la recevra avant que je sache
moi-mme si elle lui sera envoye. J'en joins ici une copie aussi
bien que de l'ordre gnral.

Lorsque la lettre crite au comte de Chalus arriva  Paris, le
coup de force du 18 fructidor venait de s'accomplir et les agents
royalistes de se disperser. Elle fut cependant remise  l'un d'eux,
le prince de La Trmolle. Empch de l'envoyer en Bretagne et tant
parvenu  s'enfuir, il l'emporta avec lui en Angleterre. De Londres,
il crivit au comte d'Artois  dimbourg pour lui demander ce qu'il
devait faire de cette lettre dont il lui communiquait une copie.
Le comte d'Artois n'avait pas encore reu celle que son frre lui
avait adresse le 7 septembre. Il apprit donc tout  la fois par La
Trmolle que le roi, ne tenant aucun compte de son avis, venait de
rendre publique la dmission de Puisaye, de nommer son successeur et
qu'au lieu de charger son lieutenant gnral de porter sa dcision 
la connaissance des intresss, il avait prfr s'en fier aux agents
de Paris du soin de communiquer sa lettre au destinataire quand ils
le jugeraient opportun.

L'vnement inattendu du 18 fructidor, qui djouait cruellement les
projets royalistes, ne disposait que trop Monsieur  l'irascibilit.
Il considra le procd du roi  son gard comme une offense
volontaire, et c'est  peine si la lettre royale du 7 septembre,
arrive sur ces entrefaites, put le ramener  une interprtation
moins irritante de la conduite de son frre. La rflexion fut plus
efficace. Ayant ordonn  La Trmolle de ne pas expdier la missive
royale  Chalus, il se domina assez pour ne rien trahir, dans la
sienne au roi, des sentiments qui l'agitaient.

Aprs avoir reconnu la ralit des sujets de plaintes qu'avait
donns Puisaye, il ajoutait: Eh bien! mon cher frre, malgr tout
cela, votre intrt et mon devoir exigent imprieusement que je vous
demande avec la plus vive instance de vous en rapporter uniquement
 moi sur la manire d'employer M. de Puisaye dans la partie que
vous m'aviez confie et d'approuver que l'envoi de votre lettre  M.
de Chalus reste suspendu au moins jusqu' l'poque o, en rponse
 cette lettre, vous m'aurez fait passer vos ordres directs ...
Vous avez jug vous-mme que la marche que vous avez suivie pour
l'envoi de votre lettre  M. de Chalus n'tait pas conforme  la
rgle que vous aviez tablie. Je connais trop bien votre amiti et
votre confiance pour penser  me plaindre de ce que cette marche
pouvait avoir de dsagrable pour moi. Votre intrt seul m'occupe,
et si j'attache du prix  ce qui peut affaiblir ou augmenter ma
considration personnelle, ce n'est que pour la rendre plus utile 
votre service. Mais, il est de mon devoir de vous reprsenter que,
dans la circonstance actuelle surtout, l'envoi de votre lettre  M.
de Chalus n'aurait pu que produire un effet fcheux, et c'est par
ce motif que j'ai fait dire au prince de La Trmolle de la garder
jusqu' nouvel ordre.

Pour crire avec cette modration, Monsieur, dans l'tat d'esprit
o il se trouvait, avait d certes se faire violence. Mais le roi
ne lui en sut aucun gr, mme aprs que le comte Franois d'Escars,
qui lui apportait la lettre  Blanckenberg, l'et complte, au
nom de Monsieur, par diverses explications. Les formes dfrentes
qu'affectait son frre ne l'empchrent pas de sentir vivement ce
qu'il y avait d'attentatoire  son autorit dans la suspension de ses
ordres, et si sa rponse, en date du 30 octobre, trahit la volont
de demeurer aussi calme que ferme et de ne prononcer aucune parole
blessante, on y devine cependant un blme formel et la rsolution de
se faire obir.

Je pense bien comme vous que l'vnement du 4 septembre n'a pas
abattu le courage des royalistes et je conois qu'au contraire,
ils soient plus anims que jamais. Je suis fort aise que vous vous
occupiez d'un plan pour tirer parti de ces dispositions. S'il est
achev lorsque vous recevrez ma lettre, j'espre que je le recevrai
bientt et surtout avant que le ministre en ait aucune connaissance.
Je dois vous observer d'avance que pour qu'un plan soit bon, il
faut qu'il embrasse toutes les parties de l'objet qu'on se propose
et qu'il y en a dans celui-ci de trs essentielles, que vous ne
pouvez pas encore connatre. Vous savez qu'except une douzaine, les
victimes du 4 septembre ont chapp  la fureur du Directoire; or les
principaux se sont rendus en Suisse et ont d se runir  Yverdun,
pour y former aussi un plan qu'un d'entre eux doit m'apporter et que
sans doute M. Wickham, sous les yeux de qui cette confrence a d se
tenir, aura transmis par courrier  sa cour. Il s'en faut bien que
tous les membres de cette confrence aient les mmes droits  notre
confiance; aussi je me propose d'examiner scrupuleusement leur plan.
En arrter un sans avoir connaissance du leur, serait une chose fort
imprudente; car tout sortis de France qu'ils sont, plus l'esprit qui
les a fait lire est bon et prononc, plus ils doivent avoir conserv
d'influence sur ceux qui les ont lus, et plus il est ncessaire,
je ne dirai pas d'adopter leurs ides, mais de concerter avec eux
les mesures  prendre. D'ailleurs le plan auquel vous travaillez
est militaire et,  moins d'exciter une insurrection gnrale, ce
serait une chose draisonnable d'en exciter une, sans savoir: 1 si
elle pourra tre soutenue; 2 si le Directoire ne pourra pas faire
marcher contre elle des forces suprieures aux siennes, mme runies
aux auxiliaires qu'elle pourrait recevoir. Or, dans ce moment-ci, le
Directoire va, surtout si la nouvelle de la paix est vraie, tre en
tat d'employer toutes ses forces contre une insurrection quelconque.
Pour toutes ces raisons, envoyez-moi votre plan le plus tt possible;
je voudrais l'avoir avant l'arrive de l'homme d'Yverdun; mais ne le
donnez pas au ministre.

Pour ce qui regarde la lettre  Chalus, certes vous ne me souponnez
pas d'avoir envie de vous ter de la considration; mais prenez une
carte, voyez la position o nous sommes tous les deux, relativement 
la France, et dites-moi s'il m'est toujours possible de faire passer
par dimbourg ce que j'envoie en Bretagne ou en Normandie. Il n'y a
nul doute que, lorsqu'il n'y a pas _periculum in mora_, je ne doive
prendre cette route; mais lorsque ce pril existe comme il existait,
et comme vous pouvez vous en convaincre par une lecture attentive
de ma lettre du 7 septembre, il faut bien passer par-dessus les
formes et envoyer l'ordre directement, en vous donnant avis en mme
temps; car je me donnerais un soufflet de ma propre main, si je vous
laissais dans l'ignorance. La lettre est partie pour la France au
mme moment,  peu prs, que le bouleversement s'oprait; je ne sais
si elle a pu parvenir  sa destination, mais si elle revient  Pierre
(La Trmolle), il faut qu'il l'envoie: 1 parce que Chalus en a trs
srement connaissance, attendu que je n'ai pas ordonn  Cazals d'en
faire mystre  M. Wickham, et que je sais que les rfugis en sont
instruits et particulirement Lemeret, Breton qui ne peut souffrir
Puisaye et qui certainement ne le cachera pas  ses correspondants
en Bretagne; 2 parce que je ne puis pas tre de votre avis sur une
nouvelle conduite  tenir  l'gard de Puisaye.

Cet homme est toujours le mme  mes yeux, c'est--dire un intrigant
du premier ordre, et par consquent un tre dangereux, car tous les
intrigants le sont. Ce n'est pas une raison pour casser les vitres
et chercher  l'exasprer. Mais, il y a une grande distinction
 faire entre ne pas exasprer un homme et cder  toutes ses
volonts. Voyons l'tat des choses. Puisaye a donn sa dmission
et trs volontairement, grce  vos soins. L'a-t-il donne de bonne
foi? C'est la question; mais je la regarde comme aussi inutile que
difficile  rsoudre. Le fait est que s'il l'a donne de bonne foi,
il peut, peut-tre, blmer la connaissance que j'en donnerais, mais
il ne peut pas en tre bless, et que, dans le cas contraire, auquel
je ne vois malheureusement que trop de vraisemblance, cette fausset
ncessite le prompt usage de l'arme que nous avons entre les mains.

Vous craignez le mauvais effet que la connaissance de cette
dmission peut produire, tant  cause de l'attachement que Puisaye a
inspir  ses subalternes, qu' cause de la crainte qu'ils peuvent
avoir de perdre les grces qu'il leur a prodigues. Mais si la
premire de ces craintes est fonde aujourd'hui, le sera-t-elle moins
dans six mois, dans un an? Si une circonstance quelconque oblige 
reprendre les armes, sera-ce le moment d'apprendre aux Bretons qu'ils
ont un autre commandant? La seconde crainte se dissipe d'elle-mme;
en m'adressant  Chalus que Puisaye a plac, n'est-ce pas dire, au
moins implicitement, que je confirme tous les choix? Je pense, comme
vous, qu'il faut mnager M. Windham, et c'est une raison de plus pour
l'clairer; c'est pourquoi, loin de me reprocher d'avoir employ le
moyen le plus propre que je pusse pour y parvenir, je vous avoue que
je m'en sais trs bon gr, et que je ne conois pas pourquoi vous
m'en paraissez affect.

Pour me rsumer, il est ncessaire que ma lettre, qui n'a plus
d'objet, relativement  la Garde nationale, mais qui contient sans
rflexion et historiquement un fait que Chalus doit savoir, et qui,
d'ailleurs, contient un tmoignage de satisfaction pour lui et que
je suis bien aise qu'il reoive, lui parvienne, et je suis persuad
que vous serez fch de l'ordre que vous avez donn  Pierre, lorsque
vous songerez aux dangers d'une pareille mesure; je ne veux pas mme
vous les indiquer ici; votre bon coeur et votre bon esprit ne vous
les feront que trop sentir. Si Puisaye se plaint que ce soit nous
qui ayons fait connatre sa dmission  Chalus, nous aurons le droit
d'tre surpris qu'il ne la lui ait pas fait connatre lui-mme,
depuis plus de quatre mois qu'il l'a donne.

En apportant au roi la lettre de Monsieur, le comte Franois
d'Escars lui avait expos la dtresse financire en laquelle se
trouvait ce prince  dimbourg. La confidence ne pouvait tre faite
plus  propos; une somme de deux cent mille roubles, envoye par Paul
Ier, venait d'arriver  Blanckenberg. Nonobstant le mcontentement
que lui inspirait la conduite de son frre, le roi n'hsita pas  lui
porter secours. En post-scriptum  la lettre qu'on vient de lire, il
fit connatre  Monsieur la manire dont il comptait employer les
subsides russes: 1 cent mille roubles en dpt pour parer  une
ncessit urgente; 2 vingt-cinq mille pour payer mes diffrents
agents, envoyer des courriers; 3 douze mille cinq cents pour venir
au secours des petits cranciers les plus ncessiteux,  secourir la
misre; 4 douze mille cinq cents pour vos enfants; 5 vingt-cinq
mille  votre ordre; 6 vingt-cinq mille pour mon propre usage. Avec
cette somme, de l'conomie et quelques moyens accidentels, j'espre
que nous pourrons joindre le moment o nous verrons plus clair dans
nos affaires.

Peut-tre le roi pensait-il qu' la faveur de ce post-scriptum, o
se rvlait sa sollicitude pour son frre, les observations qu'il
avait d faire seraient plus facilement acceptes. Il n'en fut
rien. La rponse de Monsieur,  la date du 28 novembre, en mme
temps qu'elle prouve son impuissance  se contenir, fait tourner
brusquement la querelle  l'tat aigu. Tout le blesse et l'offense
dans la conduite et les propos de son frre: la mise en demeure de ne
confier son plan aux ministres anglais qu'aprs le lui avoir soumis,
les remontrances sur le non-envoi de la lettre  Chalus, le jugement
sur Puisaye et le soin qu'avait pris le roi d'envoyer  son insu
l'ancien constitutionnel Cazals chez le ministre Windham, afin de
lui dmontrer que Puisaye n'tait pas digne de l'intrt qu'il lui
conservait. Dans l'entranement de la colre, il prend la plume et
s'explique avec une vivacit inaccoutume sur les griefs qui lui sont
imputs.

Votre lettre du 30 octobre m'est parvenue le 20 de ce mois. Je l'ai
lue et relue avec beaucoup d'attention. J'ai tard  y rpondre pour
me dfendre encore plus de l'impression qu'elle a faite sur moi.
J'ai consult mon coeur et ma raison, comme vous m'y invitez: l'un
et l'autre m'ont dit galement que cette lettre ne contenait, ni
pour le fond, ni pour la forme, rien de tout ce que j'tais en droit
d'attendre de vous.

Je ne perdrai jamais de vue la mesure que je dois m'imposer 
l'avenir, et puisque le zle d'un frre est mal jug par vous,
jusqu'au point d'en resserrer le cercle que vous me prescrivez, je
saurai dsormais me renfermer dans le strict devoir du premier de vos
sujets. Si vous tiez dans la plnitude de votre puissance, ou mme
si vous n'aviez que de lgers obstacles  vaincre, je n'hsiterais
pas  vous rendre ds ce moment les pouvoirs que vous m'avez donns:
ils ne peuvent plus tre utiles aujourd'hui. Mais, le devoir auquel
je demeurerai fidle jusqu' la mort, me prescrivant d'viter autant
qu'il peut dpendre de moi un clat qui serait nuisible, je garderai
le silence et je m'loignerai sans secousse des oprations auxquelles
je ne peux plus participer que par les sacrifices que l'honneur me
commande.

Je vous remercie de la somme que vous avez destine pour moi et pour
mes enfants. Je m'arrangerai pour m'en passer. Les partages faits par
l'amiti sont doux  recevoir; la classe o vous me rangez par votre
lettre ne me laisse plus la mme libert.

Vos ordres seront transmis au prince de La Trmolle, et je ne me
permettrai aucune observation.

Je n'avais form de plan que pour me tenir prt  seconder un
mouvement gnral qui pourrait arriver. Mais, la paix de l'Autriche,
la libert qu'elle laisse au Directoire de comprimer avec de
plus grandes forces les provinces de l'Ouest et du Midi, suspend
ncessairement toute mesure active. Je me bornerai donc  attendre
maintenant dans le silence l'poque o, comme gentilhomme franais,
je pourrai acquitter ce que je dois  mon honneur et  ma gloire.

Huit jours plus tard, comme s'il voulait attnuer l'effet de sa
protestation, Monsieur reprend sa correspondance avec le roi dans la
forme habituelle. Mais il la fait prcder de cette dclaration: Ma
lettre du 28 novembre aura fait connatre  mon frre  quel point
je suis affect et bless. C'est par sa rponse que je jugerai si
ce sera dsormais avec le roi que j'aurai  correspondre ou encore
avec un frre et ami. Jusqu' ce que j'aie reu cette rponse, je
continuerai mes expressions ordinaires d'une correspondance amicale.

C'est en vain qu'il allait attendre cette rponse. Offens  son tour
et attrist par ces deux lettres dont la seconde, loin de corriger
l'effet de la premire, l'avait aggrav, le roi s'tait promis de ne
rpondre ni  l'une ni  l'autre. Il ne lui convenait pas de donner
de l'clat  une querelle dont le retentissement et t nuisible 
ses affaires en rjouissant ses ennemis; il lui rpugnait surtout
d'entourer son autorit, en l'employant vis--vis de son frre, de
formes trop dures. Il ne rpondit donc pas. Mais, pour laisser une
voie ouverte  la rconciliation, il crivit au marchal de Castries,
qui se trouvait alors  une courte distance de lui,  Wolfenbttel,
dans le duch de Brunswick. Lui ayant brivement racont les faits,
il le prenait comme arbitre du diffrend qu'il n'avait pas voulu
clore par un acte d'autorit.

Le marchal professait pour Louis XVIII une admiration gale  son
dvouement; il n'et pu admettre que le roi et des torts. Lui en
et-il reconnu, il n'en aurait pas moins pens que Monsieur, en
les tablissant et en niant les siens, avait dpass les bornes du
respect, et qu'en consquence, c'tait  lui  revenir le premier. Il
le laissa entendre en lui transmettant la lettre que lui-mme avait
reue du roi. Mais le comte d'Artois tait but, et sa rponse au
vieux soldat vint prouver  ce dernier que la dmarche qu'il avait
faite auprs du prince allait  l'encontre du but qu'il s'tait
propos. Monsieur s'attachait  tablir qu'il n'avait aucun tort,
que la rprimande dont il demeurait bless tait immrite, et
que la conduite de son frre envers lui tmoignait d'une vritable
ingratitude.

Je me suis abandonn sans rserve pour servir mon frre loyalement,
franchement, et, je peux le dire, avec le dvouement d'une amiti
sincre. Depuis six ans surtout, o la mort du feu roi a tabli une
diffrence marque entre le roi actuel et moi, j'ai veill, surveill
toutes mes actions pour qu'il n'y en et aucune qui pt laisser
le plus lger prtexte de douter de mes sentiments pour lui. Je
n'ai point provoqu la conduite qu'il a tenue envers moi. Je suis
parfaitement sr de n'avoir aucuns torts dont il puisse justement
s'appuyer, car je ne saurais regarder comme tels le droit et le
devoir qui m'ont port  lui dire franchement et librement qu'il
avait bless mon coeur. Un seul mot de tendresse de sa part et pu
aisment gurir ma plaie. Mais, s'il lui importe peu de la laisser
saigner; si, plus occup de la prminence de son rang, il oublie ce
qu'il doit  son frre,  un ami qui a tout fait pour lui, alors, mon
cher marchal, tout est dit, n'en parlons plus. Je vivrais mille ans
que je ne ferais pas un pas de plus pour le ramener  des sentiments
qui seraient effacs dans son coeur.

Non content de prsenter ainsi sa dfense qu'allait bientt complter
une seconde lettre, le comte d'Artois annonait  son frre qu'il
avait rpondu au marchal, et, parlant de cette rponse, il disait:
La franchise du sentiment qu'elle exprime ne blessera pas, je
l'espre, un bon et tendre frre; c'est aussi en bon frre que je me
flatte de vous avoir servi. Je crois l'avoir dmontr dans ma rponse
au marchal. La seule observation que je vous adresserai directement,
c'est qu'il me semble que dans une affaire de ce genre, se dispenser
de rpondre  son frre parce que sa lettre dplat, pourrait tre un
droit de paternit, mais non de fraternit.

Il existe, dans les papiers de Louis XVIII,  propos de cette
affaire, un crit de sa main, une de ces notes en lesquelles, en
toute occasion importante de sa vie d'migr, il se plaisait 
discuter avec lui-mme les incidents qui s'y produisaient. Celle-ci,
qui, d'ailleurs, n'est qu'un rsum du dbat et ne nous apprend rien
que nous ne connaissions, nous rvle dans sa conclusion la pense
secrte de Louis XVIII.

Lorsqu'on eut administr les crmonies du baptme  Louis XIV,
alors Dauphin et g de quatre ans et demi, Louis XIII, au lit de la
mort, lui demanda quel nom on lui avait donn:

--Je m'appelle Louis XIV, papa.

--Pas encore, mon fils.

Depuis quelque temps, en numrant les dcisions prises sans son
consentement par son frre et dont il n'tait averti que lorsqu'il
ne pouvait plus en arrter l'excution, le roi estimait que Monsieur
empitait sur son pouvoir royal et qu'il oubliait trop souvent qu'il
n'tait pas encore Charles X. En ce moment (juillet 1798) il en
trouvait la preuve dans deux nouveaux incidents qui venaient de se
greffer sur l'affaire Puisaye, avant qu'elle ne se ft dnoue.

Le premier avait trait  l'abb de La Marre. Sans prendre avis de
Monsieur,  qui sans doute, parce qu'il redoutait sa perspicacit,
cet agent dplaisait, il l'avait envoy  Londres avec une mission
confidentielle pour les ministres anglais. Avant de commencer ses
dmarches, l'abb devait se concerter avec le comte d'Artois, ce
qu'il s'tait empress de faire. Celui-ci ne pouvait donc arguer
contre son frre d'un manque d'gards. Il n'en trouva pas moins
mauvais qu'un personnage qu'il n'aimait pas et t investi d'une
mission que lui-mme aurait pu remplir. Au lieu de lui en faciliter
l'accomplissement, il lui cra sous main tant d'entraves, que le roi
dut rappeler son messager, qu'il chargea alors de le reprsenter
auprs de Wickham, le distributeur en Suisse des subsides anglais.

Au cours de ce mince pisode, un second incident se produisit. Louis
XVIII avait un agent financier  Londres. C'tait l'ancien trsorier
de la Couronne, Dutheil, dont il prisait fort le savoir-faire.
Dutheil, en possession de sa confiance, avait su gagner celle
de Monsieur par l'habilet avec laquelle il tait parvenu, dans
l'exercice de ses fonctions,  concilier ce qu'il devait au roi et ce
qu'il devait au frre du roi, et s'tait associ  ce dernier dans
ses efforts pour faire chouer la mission de l'abb de La Marre. En
arrivant  Mitau, Louis XVIII, sans tenir compte des plaintes de
l'abb contre Dutheil, dcida que ce dernier viendrait prendre auprs
de lui la direction de ses affaires financires, et il le lui annona
sans avoir pris soin de consulter Monsieur.

La correspondance qui est sous nos yeux tmoigne du mcontentement du
prince; elle est pleine de ses rcriminations. Une lettre en date du
15 octobre les rsume. Aprs avoir rappel ce qui s'est pass pour
Puisaye d'abord, pour l'abb ensuite, il prcise son grief en ce qui
touche Dutheil: Sans me consulter, sans mme m'en prvenir, vous
dplacez l'homme que j'emploie depuis plusieurs annes  la suite de
vos affaires les plus importantes, celui qui n'a pu qu'avec beaucoup
de temps et de soins s'amalgamer avec le ministre britannique, ses
bureaux, et obtenir tout accs auprs d'eux. Enfin, non seulement
vous ne me demandez pas mon avis sur le choix de son remplaant, mais
vous vous bornez purement et simplement  m'annoncer que ce choix est
fait et que vous me le ferez connatre. Jugez d'aprs cela, mon cher
frre, jugez vous-mme ce que je dois penser, ce que je dois sentir.

Louis XVIII tait encore sous le coup de la conduite de son frre
dans l'affaire Puisaye. Dans le nouveau grief que Monsieur lui
imputait, il vit une fois encore la prtention d'entraver son pouvoir
et l'accomplissement de sa volont. C'tait pour lui une belle
occasion d'tablir une fois de plus qu'il tait et entendait tre
seul matre. Il ne manqua pas d'en profiter, mais il le fit sans se
dpartir des formes affectueuses qui caractrisent sa correspondance.

J'ai reu, mon cher frre, votre lettre du 15 octobre et j'y rponds
par occasion sre. Cette lettre m'a afflig parce que vous avez l'air
de douter de ma tendresse pour vous. Croyez, mon ami, que la plus
grande peine que je puisse prouver est de ne pas toujours faire
ce que vous pouvez dsirer, de ne pas toujours dfrer  vos avis.
Aprs cette profession de foi, qui, j'ose esprer, tait inutile 
votre coeur, mais dont le mien n'a que trop souvent besoin pour son
soulagement, j'en reviens, en trs peu de mots, aux trois articles de
votre lettre.

J'ai fait  l'gard de M. de Puisaye ce que j'ai cru devoir faire
et je recommencerais si j'tais dans le cas, car je crois que rien
ne pourrait tre pire que de n'en pas finir avec un aussi mchant
homme. Je n'ai jamais cru  son roman de Bretagne; je vous l'ai fait
connatre, mais je n'ai que trop vu son insolence envers vous.

Je vous ai expos dans ma lettre du 15 juillet les motifs de ma
conduite au sujet de l'abb Andr. Son retour  Uberlingen ne doit
pas vous tonner. Je vous l'ai annonc dans cette mme lettre.

J'ai accord  Dutheil ce qu'il me demande constamment depuis
cinq ans, ce que mes intrts pcuniaires demandent plus fortement
encore, et ce que je lui avais promis de faire quand j'aurais un
tablissement plus fixe. S'il s'tait agi du duc d'Harcourt, de celui
qui reoit directement mes ordres et est en rapports continuels avec
vous, je n'aurais srement rien fait sans vous demander au moins
votre avis. Mais, pour un subalterne, j'ai cru qu'il suffisait de
vous en parler au moment mme o je m'y suis dtermin. D'ailleurs,
vous serez content de Vellecourt, j'en suis certain; et quand je vous
ai crit, je ne savais pas, comme je vous l'ai mand il y a peu de
jours, s'il accepterait ou si c'en serait un autre.

Ne me sachez pas mauvais gr de mon laconisme. Il me semble que je
touche du fer rouge quand je suis oblig de vous dire des choses
que je crains qui ne vous plaisent pas. Vous m'aimez, je vous aime;
dormons l'un et l'autre sur cet oreiller et embrassez-moi d'aussi bon
coeur que je vous embrasse.

Ainsi le roi ne voulait ni se brouiller avec son frre qu'il aimait
et dont les services lui taient indispensables, ni abdiquer en rien.
Cette fois, le comte d'Artois se le tint pour dit. Il cessa de parler
de ses griefs. Il n'y est plus fait allusion dans la suite de la
correspondance. Il est vrai que les checs qu' cette heure subissait
de toutes parts la cause royale taient bien faits pour dmontrer aux
deux frres la ncessit de leur troite union, et que l'imminence
du mariage de Madame Royale avec le duc d'Angoulme leur commandait
d'oublier leurs torts rciproques.




IX

QUERELLES APAISES


Les vnements prliminaires de ce mariage, dont nous avons fait
prcdemment le rcit, constituent la proccupation principale du
roi et de son frre pendant les derniers mois de 1798 et le premier
semestre de 1799. C'est  peine si, de temps  autre, durant cette
priode, les lettres qu'ils changeaient trahissent soit sur cet
objet important, soit sur d'autres, des divergences de vues. Nos
lecteurs se souviendront que lorsqu'il s'en produisait, comme par
exemple  l'occasion de la formation de la maison de la future
duchesse d'Angoulme, dont Monsieur, contrairement  l'opinion de son
frre, et voulu recruter les dignitaires dans son entourage intime,
c'est--dire parmi ce qui avait survcu de la coterie Polignac, le
roi intervint, prsenta ses objections, refusa de souscrire aux
propositions qui lui taient soumises, et finalement imposa sa
volont[12].

[Note 12: Voir: _Histoire de l'migration_, tome II, pages 343 et
suivantes.]

Il la manifesta encore  la mme poque  propos de plans que
lui prsentait Monsieur en vue de provoquer dans le royaume des
mouvements insurrectionnels contre le Directoire. Le roi ne les
voulait pas isols, mais qu'ils concidassent avec une marche en
avant des armes trangres. Considrant que son frre, tout en
partageant son avis  cet gard, ne se montrait pas assez rsolu 
les viter, il lui dclarait qu'il n'en fallait point tolrer et lui
ordonnait d'carter sans rmission les plans qui auraient pour but
d'en faire clater.

Je pense parfaitement comme vous que c'est de l'intrieur de la
France que viendra son salut et le ntre. La conduite des puissances
trangres ne nous a que trop donn la mesure de ce qu'on peut
esprer d'elles. Mais, bien rempli de cette vrit, je ne pense pas
moins fortement qu'il faut viter les mouvements partiels, qui ne
sont propres qu' faire couler inutilement le sang le plus pur de
la France. Je l'ai toujours dit, toujours crit et je suis enchant
que nous soyons d'accord sur ce point. Le gouvernement britannique
peut ne pas voir comme nous, et je le comprends trs bien. Un
soulvement, si petit qu'il puisse tre, occupera toujours une partie
des forces du Directoire, et ce sera autant d'ennemis de moins pour
l'Angleterre. Mais nous, quoique nous ne devions pas craindre la
guerre civile en grand, que je regarde comme la fivre ncessaire
pour consumer les humeurs, nous devons avoir en horreur ces bouffes
phmres qui puisent le malade sans dtruire la cause du mal. Si,
contre toutes les apparences, la coalition se renouvelait, le cas
serait diffrent. Alors, les troupes du Directoire, occupes aux
frontires, ne pourraient comprimer l'intrieur et une nouvelle
Vende pourrait se former. Mais comment l'esprer? L'Espagne asservie
laisse renverser le trne pontifical; l'Autriche laisse opprimer la
Suisse et ne sait pas mme profiter de l'imprudence de Bernadotte et
d'un mouvement qu'elle avait, selon toutes les apparences, excit
elle-mme; la Prusse excite et ressent une dfiance universelle et
dcle sa faiblesse par celle de sa conduite; la Russie n'a que des
vues pacifiques. Ce qu'on peut conclure d'un pareil tableau, c'est:
point de mouvements partiels.

Dans le mme temps, la comtesse d'Artois, qui rsidait  Turin auprs
de son frre le roi de Sardaigne, ne s'y trouvant plus en sret 
cause de la marche en avant de l'arme rpublicaine, fit demander,
par l'entremise de La Fare, l'vque de Nancy, un asile  Vienne. Le
roi ne fut inform de cette dmarche que lorsqu'elle tait en cours
d'excution. Sans se proccuper de savoir si son frre avait t
consult, mcontent de ne l'avoir pas t lui-mme, il n'hsita pas,
en crivant  Monsieur,  en blmer et le fond et la forme.

Ne pensez-vous pas comme moi qu'elle ne peut produire un bon effet
 Vienne, dans le moment o je m'occupe d'en retirer ma femme et ma
nice? De plus, elle est faite d'une faon tout  fait inconvenante.
Qu'est-ce que c'est que de demander  l'Empereur un asile pour
Son Altesse Royale Marie-Thrse de Savoie? Votre femme est-elle
divorce? La mre de vos enfants rougit-elle de leur nom? Si on
avait fait ce qui se pratique en pareil cas, qu'on et pris un nom
d'incognito, je n'y trouverais rien  redire quant  la forme; mais,
comme cela, elle ne vaut rien du tout, et j'imagine que vous le ferez
savoir  qui de droit.

Quant  la comtesse d'Artois, il jugeait qu'elle tait trs
convenablement  Turin, et qu'elle devait, par consquent, y rester
le plus possible. Mais en mettant les choses au pis, et en
supposant qu'on sera oblig de quitter le Pimont, il est impossible
de songer  un tablissement durable en Autriche italienne ni
allemande, et il faut pourvoir au futur. Si je demandais  l'empereur
de Russie que ma belle-soeur vnt  Mitau, je suis bien sr qu'il me
rpondrait: Que ne va-t-elle retrouver son mari, comme votre femme
va venir vous retrouver? Il est bien certain que prs de vous elle
serait dcemment, et qu'ailleurs, elle n'y serait pas, n'tant plus
chez son frre. C'est  vous de voir si cela vous convient. Mais,
dans le cas contraire, je ne vois que Naples qui a, cependant, mille
inconvnients, mais o du moins elle serait avec mes tantes car, pour
l'Espagne, on ne peut y songer d'aucune faon.

Si l'vque me demande mes ordres pour faire ou ne pas faire, je
lui rpondrai: 1 de ne faire dans aucun cas aucune mention de Son
Altesse Royale Marie-Thrse de Savoie; 2 si, aprs avoir tt le
terrain, il est certain que cette ngociation ne nuira pas  celle du
mariage, et _vice versa_, de s'assurer que dans un cas de ncessit
urgente, la cour de Vienne fermera les yeux sur le sjour provisoire
de Mme la marquise de Maisons  Vrone, Vicence, Padoue ou Venise;
c'est l tout ce qu'il m'est possible de faire.

Quelques semaines plus tard, un incident d'ordre non moins intime que
le prcdent fournit encore au roi un prtexte  observations et 
blme. Il s'agissait de donner un aide de camp au duc de Berry, qui
allait rejoindre en Wolhynie l'arme de Cond. Le roi avait propos 
son frre de dsigner pour cet emploi M. de Sourdis, neveu du comte
d'Avaray. Monsieur ne tint aucun compte de cette recommandation. Il
nomma M. de Nantouillet, neveu du comte de Duras, et c'est au roi
lui-mme qu'il demanda d'apprendre au duc de Berry le choix qu'il
avait fait. Le roi fut tout mortifi de son chec, auquel d'Avaray ne
se montra pas moins sensible que lui.

Je regarde la communication entre pre et enfants comme une chose
sacre, mandait-il  son frre, et j'ai religieusement rempli
la commission que vous m'aviez donne. Mais, je vous dirai tout
franchement que je suis profondment affect du choix que vous avez
fait de l'aide de camp du duc de Berry, si toutefois il ne peut en
avoir qu'un. M. de Nantouillet est un bon sujet; son mrite peut
faire oublier sa naissance, j'en conviens; mais vous devez vous
rappeler que vous ne l'aviez pas donn  votre fils dans l'origine,
que vous aviez seulement permis qu'il ft auprs de son oncle. Ainsi,
vous n'tiez pas li  son gard, et s'il est neveu du comte de
Duras, M. de Sourdis, aussi bon sujet que lui, et d'une tout autre
espce, est beau-frre de d'Avaray. Vous savez ce que ce titre est
pour moi, et j'aime  me persuader qu'il est quelque chose pour
vous, surtout au moment du mariage de nos enfants. Avez-vous oubli
d'ailleurs, mon ami, l'engagement que vous avez pris vis--vis de
votre fils et de M. de Sourdis lui-mme?

Ainsi, toujours et en tout, Louis XVIII parle net et franc. C'est
chez lui parti pris et systme de ne rien cacher  son frre de
ce qu'il a sur le coeur. Il met des mitaines pour l'crire; mais
il l'crit. Au surplus, il serait incapable de se contenir. Le
seul effort qui soit en son pouvoir consiste  matriser sa plume
toutes les fois qu'il pressent qu'elle va laisser chapper quelque
parole blessante ou trop svre. Cette victoire sur sa vivacit
naturelle est de tous les instants. Il connat par exprience les
susceptibilits de Monsieur. Averti par les incidents qui ont
failli les brouiller, il a trouv le secret de ne rien taire de ce
qu'il pense, sans provoquer cependant de nouvelles querelles. C'est
ainsi qu'en fvrier 1799, rpondant au reproche que lui avait fait
Monsieur, de n'avoir pas confiance dans le gouvernement britannique,
il s'en expliquait avec la visible et double proccupation de ne pas
s'emporter, et d'empcher cependant que ce reproche se renouvelt.

... Vous me parlez toujours d'avoir confiance au cabinet de
Saint-James. Dfinissons donc une bonne fois ce mot confiance. Est-ce
de nous entendre et de marcher du mme pied? Il n'y a rien que je
n'aie fait pour y parvenir, et je doute que le ministre britannique
en pt dire autant; n'importe, je suis toujours prt, et je me plais
 croire qu'il a enfin senti combien nos intrts sont troitement
lis. Est-ce une raison de dormir sur sa bonne foi, et de tenir
d'avance pour bon tout ce qu'il fera? Ce serait compromettre mon
honneur, l'intrt de la France, le mien, le vtre, celui de vos
enfants, de vos descendants, et de tous ceux qui portent et porteront
 jamais notre nom. Ainsi cela m'est impossible. Je sais fort bien
qu'on peut agir pour ou contre moi, sans m'en prvenir, et sans que
je puisse l'empcher; mais je sais aussi, comme je vous l'crivais,
le 15 juillet dernier, que si je n'ai pas la force physique, je
dispose de la force morale, et je suis aussi dtermin  l'accorder,
si l'on veut agir de concert avec moi, qu' la refuser, si l'on
prtend exiger de moi une confiance aveugle. Je le rpte sans croire
avancer un paradoxe: ce ne sera pas moi qui mettrai le moins dans
cette communaut.

Le roi devait croire que le constant effort qu'il faisait pour
ne pas rveiller, en levant la voix, les susceptibilits de son
frre aurait pour consquence, de la part de Monsieur, plus de
circonspection, un plus vif souci de ne pas se donner l'air, en ses
paroles et ses actes, de mconnatre l'autorit royale. Mais, au mois
de juin 1799, il recueillait tout  coup la preuve que son effort
avait t vain, que Monsieur n'tait pas corrig, qu'il continuait
 agir  sa guise,  dcider,  prononcer,  rsoudre seul les
questions les plus graves. Monsieur avait quitt dimbourg, tait
venu  Londres pour confrer avec les ministres britanniques, et
avait nglig d'en prvenir son frre, qui n'en fut instruit que par
les gazettes anglaises.

Il les avait lues depuis plusieurs jours lorsque arriva enfin, par
la poste, une lettre de Monsieur. Mais le prince se contentait
d'annoncer qu'il tait  Londres, attendant, disait-il, une occasion
sre pour rvler les motifs de son voyage. Il parut au roi qu'en la
circonstance, ce dsir d'une occasion sre n'tait qu'un prtexte.
Pour communiquer entre eux, les deux frres avaient un chiffre dont
ils se servaient couramment. Si Monsieur, cette fois, ne s'en tait
pas servi, c'est qu'il voulait dissimuler au roi les raisons de
son dplacement et l'objet de ses confrences avec le cabinet de
Saint-James.

Le trait tait d'une inconvenance telle, qu'il sembla impossible
de l'attribuer uniquement  la lgret de Monsieur; il y avait
eu volont de couvrir un mystre, peut-tre mme d'user de
reprsailles.  ce moment, en effet, s'taient engages entre
les agents du roi et les prtendus agents de Barras les fameuses
ngociations dont nous avons retrac prcdemment le piquant
rcit[13]. Li par la promesse du secret, le roi avait d les taire 
Monsieur. Mais, il se pouvait que de fcheuses indiscrtions eussent
appris au prince ce qu'on lui cachait, et qu'offens par le silence
de son frre, il et voulu rpondre par un mauvais procd  ce qu'il
considrait comme un acte de dfiance, procd fort injuste, crit
d'Avaray, car la loi de rciprocit n'est pas applicable ici. Lorsque
le roi promet le secret  l'gard de tous, c'est un devoir pour
Monsieur d'instruire le roi de tout ce qui intresse essentiellement
le service de Sa Majest. Lui et-on mme impos la loi du secret,
cette obligation contraire aux lois de la souverainet et aux devoirs
d'un sujet serait nulle.

[Note 13: Voir _Histoire de l'migration_, t. II, p. 241 et
suivantes.]

C'est la mme thse qu'expose le roi dans la rponse qu'il fit  son
frre. Il n'y aurait qu'un cas o la rticence ft admissible entre
nous, ce serait celui o l'on viendrait me faire une proposition
importante en exigeant ma parole d'un secret universel. Le malheur
de celui qui est au timon est de ne pouvoir toujours se livrer 
ses sentiments les plus naturels, et si je trouvais que l'affaire
le mritt, il faudrait bien donner ma parole et la tenir. Mais, si
j'tais expos  me trouver momentanment dans ce cas  votre gard,
vous ne pourriez jamais y tre au mien.

Cette lettre tait expdie lorsque les informations envoyes de
Suisse par le baron d'Andr, reprsentant de Louis XVIII auprs de
Wickham, firent souponner au roi le vritable but de la prsence de
son frre  Londres. Ces informations l'autorisaient  penser que
Monsieur agissait auprs du ministre britannique  l'effet de se
faire octroyer le commandement d'un corps de vingt mille Suisses,
que se proposait de former l'Angleterre pour seconder les armes
russes qui se dirigeaient vers la France. Si l'on se rappelle qu'il
avait toujours t convenu que le comte d'Artois irait dans l'Ouest
pour se mettre  la tte des Chouans, et qu'il tait averti que son
frre s'efforait d'obtenir du tsar l'autorisation de marcher avec
les troupes que commandaient Souvarof et Korsakof, on comprendra
combien le roi fut indign de voir son lieutenant gnral marcher sur
ses brises, s'efforcer de se substituer  lui en Suisse, au lieu
de se porter en Bretagne, et avec quelle impatience il attendit des
nouvelles plus prcises et plus sres.

Il ne les reut que le 22 aot. Une lettre de Monsieur, en date du
27 juillet, lui apprenait qu'il n'avait pu confrer encore avec les
ministres anglais, bien qu'ils l'eussent appel  Londres, mais qu'il
tait averti que, ne comptant employer les royalistes de l'Ouest
que comme un moyen secondaire et pour faire une simple diversion,
ils lui proposeraient de se porter en Suisse sans dlai pour y tre
mis en activit avec les troupes de cette nation que le gouvernement
britannique lve et solde.--J'couterai tout ce qui me sera propos
avant de me dcider, disait Monsieur; mais si mes conjectures
sont justes, et si je vois que mes reprsentations  cet gard ne
produisent aucun effet, comme je dois m'y attendre, je n'hsiterai
pas  accepter un moyen aussi honorable de vous bien servir, et je ne
perdrai pas un instant pour me rendre en Suisse. Le prince ajoutait
que le duc de Bourbon, muni des pouvoirs que le roi lui avait
octroys trois ans avant, irait dans l'Ouest  sa place. Quant  lui,
tout en regrettant que les puissances n'eussent pu adopter les plans
qu'on leur avait proposs, il se rjouissait de se rapprocher de son
frre, d'tre  porte de connatre ses intentions, de recevoir ses
ordres et de pouvoir, par sa prsence auprs des armes coalises,
rassurer les Franais si les intentions des puissances taient
droites, ou contrarier les vues de la cour de Vienne si elles taient
toujours contraires.

En dpit de ce langage, le roi ne se mprit pas  ce qu'il y avait
de dsobligeant pour lui dans la conduite de Monsieur. Il demeura
convaincu que les offres dont lui parlait son frre n'taient
faites  ce prince que parce qu'il les avait provoques, ne voulant
pas aller en Bretagne. Ce fut aussi l'avis de d'Avaray. Il est
impossible, crivait-il, d'tre jou plus sensiblement que le roi
l'est en ce moment par son frre. Cependant, si blessante que
ft la duplicit de Monsieur, et bien qu'elle ne s'expliqut que
par la crainte de voir ses vues contraries  Mitau, les offres du
gouvernement britannique, promptement confirmes par une seconde
lettre, tmoignaient d'un trop favorable revirement de la part des
puissances pour qu'il y et lieu  des rcriminations. Malgr tout,
le roi, enchan  Mitau, ne pouvait voir qu'avec une vritable
satisfaction son lieutenant gnral devenir son prcurseur auprs
de ses sujets, et se prsenter  eux  la tte d'une arme amie.
L'activit authentiquement donne par les allis au lieutenant
gnral du royaume,  l'hritier prsomptif de la couronne, tait une
preuve positive de leur dessein de rtablir la monarchie, et c'tait
un grand pas qu'ils faisaient vers la reconnaissance du roi.

Je pensai, crit encore d'Avaray, que le roi ne devait tmoigner
aucune humeur  son frre ni de se voir prendre une place que
Sa Majest s'tait rserve pour elle-mme, ni de la conduite
mystrieuse qu'il avait tenue dans cette occasion, mais qu'en mme
temps, il ne devait pas paratre avoir t sa dupe, et qu'en lui
faisant sur sa dissimulation des reproches dicts par l'amiti, il
fallait lui dire que depuis longtemps ses dmarches taient connues,
et lui tmoigner cependant sa satisfaction du parti que le ministre
britannique avait embrass.

La rponse du roi nous prouve que, tout en suivant le conseil de
d'Avaray, il entendait viter ce dont aurait pu se choquer son frre.
C'est  peine s'il donne  entendre qu'il a eu vent de ses dmarches,
et, en ralit, il ne laisse voir que de la satisfaction.

J'ai reu, mon cher frre, vos lettres des 27 et 30 juillet. C'est
surtout  la premire que je vais rpondre. Le parti que le ministre
britannique parat avoir pris  votre gard, et sur lequel j'avais
dj reu quelques avis, me fait peine et plaisir. Il me fait peine
par la douleur que votre loignement va causer aux royalistes de
l'Ouest. En vain sauront-ils que vous avez une autre destination;
en vain verront-ils M. le duc de Bourbon prt  vous remplacer, ce
ddommagement ne les satisfera pas. Ils accuseront le gouvernement
britannique de les abandonner, peut-tre mme de les trahir, et cette
ide peut avoir des rsultats funestes. Voil le ct fcheux; voici
le bon. Cette dmarche du gouvernement britannique est une preuve
de sa bonne foi; car, quoique j'eusse mieux aim que, profitant
des ouvertures que vous lui avez faites  l'gard de Lorient ou de
Saint-Malo, il vous et transport  l'Ouest, l'activit qu'il vous
donne d'un autre ct le justifie, car s'il l'et voulu, rien ne lui
tait plus ais que de vous retenir  dimbourg, en vous amusant par
de belles paroles, et j'y vois le corollaire de la lettre que le roi
d'Angleterre m'a crite.

D'un autre ct, cette mesure me sera, j'espre, utile  moi-mme,
et l'Angleterre prenant  votre gard un parti aussi dcisif, j'ai
lieu de me flatter que l'empereur de Russie qui a toujours t si
fort en avant des autres, ne voudra pas rester en arrire, et que
j'obtiendrai enfin de sortir de ma cruelle et pernicieuse inaction.
L'arme de Souvarof et celle de Korsakof sont en ce moment toutes
les deux aux portes de la France, et que je fusse  l'une ou 
l'autre, je serais bien aisment et bien vite  celle qui entrerait
la premire. Enfin, vous vous trouverez  porte de mon agence de
Souabe, et les relations actives qui s'tabliront entre vous et elle
ne pourront avoir que des effets avantageux.

Les esprances exprimes dans cette lettre ne devaient pas se
raliser. Quelques jours plus tard, Monsieur mandait  Mitau que,
sur le conseil de Wickham, le ministre britannique ajournait
indfiniment l'excution de son projet. D'autre part, l'empereur
Paul, dont la volont n'tait probablement pas trangre  cet
ajournement, refusait  Louis XVIII l'autorisation de se porter 
l'arme de Souvarof. Il lui signifiait son refus en ces termes:
Ce n'est pas aux armes et aux frontires que vous devez aller,
mais droit  Paris de Mitau, si la Providence daignera (_sic_) le
permettre. Ainsi, de toute cette affaire, ne restait au roi que le
souvenir douloureux d'un mauvais procd de Monsieur, dont seules sa
modration, sa sagesse avaient prvenu les suites. Ce n'tait pas le
premier, on l'a vu; ce ne devait pas tre le dernier.

Au mois de juillet de cette anne 1799, quelques semaines aprs le
mariage de la fille de Louis XVI avec le duc d'Angoulme, la maison
royale  Mitau tait profondment trouble par la mchante humeur de
la reine. Quinteuse, fantasque, dsquilibre, ainsi que le dmontre
la volumineuse correspondance  laquelle donnaient lieu ses lubies
et ses caprices, cette princesse arrive en Courlande  la veille
du mariage de sa nice ne pardonnait pas  son mari d'avoir loign
d'elle sa lectrice Mme de Gourbillon, dont il jugeait l'influence sur
elle nuisible  sa dignit. Aprs avoir vainement pri et suppli la
reine, au moment o elle allait se mettre en route pour Mitau, de
ne pas amener cette femme avec elle, le roi, devant une obstination
maladive, encourage par Mme de Gourbillon elle-mme, s'tait dcid
 user de rigueur. Le soir mme de l'arrive de la reine, la lectrice
avait t arrte aux portes de Mitau par les autorits russes,
et renvoye, ds le lendemain, dans une bourgade sur la frontire
prussienne, o elle devait rester interne. La reine, aprs avoir
vainement uni ses protestations  celles de Mme de Gourbillon,
contint son ressentiment pendant les crmonies du mariage. Mais,
bientt aprs, elle le manifestait, en affectant de ne plus adresser
la parole  son mari et au comte d'Avaray, ni aux personnes de
l'intimit du roi. En mme temps, ayant eu l'occasion d'crire au
comte d'Artois, son beau-frre, elle se plaignit amrement des
avanies dont elle se prtendait l'objet.

En lui rpondant, Monsieur commit la faute de lui donner raison et de
donner tort  son frre. Il tait au dsespoir, disait-il, de le voir
faire pareille cole, observation d'autant plus dplace qu'il ne
savait rien des motifs qui avaient dtermin la conduite du roi. La
reine ne manqua pas de faire lire cette lettre autour d'elle. L'un de
ceux  qui elle l'avait communique en parla  d'Avaray et celui-ci 
son matre, envers qui, observait-il, Monsieur ne cesse d'aggraver
ses torts. Le roi avait pris son parti de l'incroyable humeur de la
reine. Quand il a souffert d'un ct tout ce que son devoir et sa
situation lui imposent, crit d'Avaray, il va jouir et respirer au
milieu de ses enfants. Dans le spectacle de leur jeune bonheur il
puisa le courage d'pargner  son frre des remontrances cependant
bien mrites, mais qu'il n'et pu faire sans affliger profondment
le duc d'Angoulme, qui ne redoutait rien tant que de voir son oncle
et son pre se dsunir. Le comte d'Artois ne sut jamais que le roi
avait eu connaissance de sa lettre  la reine, et nous ignorerions
ce pnible incident, s'il n'y tait fait une brve allusion dans les
notes de d'Avaray.

Elles sont moins discrtes et moins sommaires en ce qui touche
une autre preuve de l'esprit d'indiscipline de Monsieur et de ses
prtentions, qui se produisit presque au mme moment et donna lieu
 de nouveaux dbats entre les deux frres. Le roi, sur le conseil
de l'abb de La Marre, peu aprs le 18 fructidor, avait, on s'en
souvient, rorganis son agence de Paris et cr un conseil, dit
Conseil royal, compos d'hommes dignes de confiance: le marquis de
Clermont-Gallerande, l'abb de Montesquiou et un jeune dput aux
Cinq-Cents, Royer-Collard. Monsieur, craignant de voir s'amoindrir
son influence sur le parti royaliste, aprs avoir vainement tent de
prendre la direction de ce conseil, ne craignit pas de crer dans la
capitale, avec le concours de deux migrs, le chevalier de Coigny
et Hyde de Neuville, un conseil rival  la dvotion du gouvernement
britannique et de contrecarrer ainsi les projets de son frre. Cette
agence nouvelle, dsigne sous le nom de Comit anglais, eut de
retentissantes et cruelles aventures[14]. La police de Fouch en
dcouvrit les ressorts et les auteurs. Il en rsulta pour la cause
royale un dommage irrparable, dont la responsabilit incombait tout
entire  Monsieur. Le roi, cependant, ne lui tint pas rigueur, et de
cet incident, qui dfraye une partie de la correspondance royale, il
n'est qu'un fait  retenir ici, c'est que ce fut le dernier o le roi
eut  formuler des plaintes.

[Note 14: Voir _Histoire de l'migration_, t. II, p. 408 et suiv.
Quant aux dmls de l'agence avec la police, ils forment un pisode
 part et trop important pour qu'il y ait lieu d'en narrer  cette
place les pripties.]

Il est vrai qu' cette poque, les agitations de Monsieur taient
paralyses par le mauvais vouloir des cabinets europens, qu'avaient
terrifis l'ascension foudroyante de Bonaparte et ses victoires sur
la coalition, d'o Paul Ier venait de sortir brusquement en faisant
claquer les portes. Littralement rduit  l'impuissance, Monsieur
n'avait plus gure l'occasion de se trouver en contradiction avec
son frre, bien qu'il forget et entasst plans sur plans. On a vu
qu'il avait d renoncer  passer en Suisse. Comme si cet chec lui
et inspir le regret de n'tre pas pass dans l'Ouest, c'est l que,
maintenant, il disait vouloir aller et dans ce but qu'il soumettait
aux ministres anglais toute une suite de projets de descente en
France.

Un jour, il s'agissait de s'emparer de Calais, un autre jour de
Belle-Isle, de Lorient, de Saint-Malo ou encore de Brest. Georges
Cadoudal tait l'inspirateur de ces propositions. Il alla mme
de Londres en Bretagne pour s'assurer des concours. Plusieurs
confrences eurent lieu entre Monsieur, Pitt et lord Grenville. On
y discuta ses rapports, et ils excitrent tant d'enthousiasme qu'il
fut un moment question de l'envoyer  Saint-Ptersbourg. On ne
doutait pas qu'en voyant ce brave homme, en l'coutant, le tsar
ne se laisst sduire par ses plans et ne donnt pour aider  leur
ralisation des troupes et de l'argent. Cadoudal se tint prt 
partir. Woronzow, l'ambassadeur de Russie  Londres, promettait son
appui.

Le projet concernant Brest, surtout, souriait aux ministres
anglais. Monsieur s'effraya mme de l'empressement avec lequel ils
accueillirent ce projet, dont l'excution les et rendus matres de
la presque totalit des forces navales de la Rpublique. Il dclara
qu'il ne poursuivrait pas la ngociation s'il n'tait d'abord
formellement stipul que les navires, dont les Anglais auraient opr
la capture, seraient mis sous le commandement d'officiers franais et
rendus au roi aprs sa restauration. Les ministres promirent qu'il
en serait ainsi. Ils se rservrent seulement le droit de considrer
comme butin de guerre les btiments espagnols qu'ils trouveraient 
Brest. Ils entendaient les garder.

On croit rver quand on voit des princes franais discuter de tels
projets, et des hommes d'tat croire encore au succs aprs la
terrible leon donne  Quiberon par la Rpublique  ses ennemis. On
en est rduit  se demander si les ministres anglais se proposaient
un autre but que celui de lanterner Monsieur. Il n'en rendait pas
moins hommage  leur bonne foi comme  leur zle, et il n'en doutait
pas lorsque, au mois de fvrier 1800, clata l'empchement imprvu
qui mit  nant tous ces plans. Plusieurs officiers gnraux de
l'arme anglaise, crivait-il, et de simples colonels runis  eux,
ont fait des reprsentations contre l'expdition projete. L'arme
tout entire tmoigne la plus grande rpugnance  s'exposer en
Bretagne aux revers qu'elle a prcdemment prouvs en Hollande.
La prudence ne permettait donc pas au gouvernement de former une
telle entreprise contre le voeu de l'arme. Monsieur avoue qu'il n'a
rien pu rpondre. Il a seulement expos  lord Grenville l'embarras
en lequel il se trouvait, aprs avoir annonc aux royalistes, sur
la parole mme du ministre, que, vers la fin de fvrier, il leur
conduirait un secours efficace et puissant.

 la faveur de ces ngociations, dont le comte d'Artois, plus avis
cette fois qu'en des circonstances prcdentes, rendait exactement
compte au roi, la confiance se rtablit entre eux. Dans son
lointain exil, Louis XVIII les suivait avec anxit, en attendait
fivreusement le rsultat.

L'horizon semble un peu s'tre clairci, crivait-il  Monsieur le
6 juin. L'vasion de Georges rend un chef au Morbihan. Le chevalier
de Bruslard, ami et confident du malheureux Frott, en offre un pour
la Normandie. Je crois que l'esprit de ces excellentes populations
n'est pas chang, que les armes n'ont t rendues qu'en trs petite
quantit. Il ne manque plus qu'un chef suprme pour faire de ces
prcieuses fractions un ensemble utile et dcisif. Enfin, je ne puis
vous dire avec quelle motion j'ouvre toutes les lettres que je
reois de vous. J'espre toujours y trouver en tte: Cette lettre,
mon cher frre, est la dernire que je vous crirai d'Angleterre.
Mon imagination s'chauffe; j'en prvois les consquences: les
transports de joie de ces braves royalistes qui ont si longtemps cru
qu'on les trompait en leur promettant qu'un de nous viendrait se
mettre  leur tte, les dcisions intrieures casses, les calomnies
du tyran rfutes, lui-mme troubl, n'osant ni quitter Paris, ni se
fier assez  un chef pour vous l'opposer; ces gnraux, ces troupes
rpublicaines, si fiers, si insolents quand ils n'ont eu  combattre
que des chefs dsunis, abandonnant le consul, se joignant  vous,
grossissant votre arme; je vois enfin l'aurore des beaux jours qui
nous sont dus aprs tant de peines. Tout cela n'est point un rve;
rien n'est plus possible; tout cela sera, et fasse le ciel que ce
soit bientt.

Huit jours plus tard, il y revenait en des termes plus pressants
encore, rvlateurs de son impatience qui, toute lgitime qu'elle
ft, ne lui faisait pas mconnatre le danger qui pouvait rsulter du
contact des troupes anglaises avec ces populations bretonnes pour qui
l'Angleterre tait l'ennemi sculaire.

La premire, la plus urgente, la plus salutaire des oprations, est
sans contredit le dbarquement sur les ctes de l'Ouest d'une arme,
si cela se peut, mais surtout et avant tout de votre personne. Je
ne reviendrai ici sur ce que je vous ai mand par les Polignac que
pour vous dire que les esprances contenues dans votre lettre du 22
ont doubl, s'il est possible, les sentiments que je vous exprimais
dans celle du 6 ... Je ne puis plus les contenir en moi; je sche, je
meurs d'impatience ...

Quant au dbarquement d'une arme anglaise, je vous avouerai que,
connaissant la prvention qui rgne en France dans la plupart des
esprits, je ne verrais pas cette mesure sans inquitude pour le
succs si je ne voyais par votre lettre qu'elle a t sollicite par
le gnral Georges lui-mme, ce qui m'assure au moins d'un bon effet
dans les provinces de l'Ouest.

Il en fut des voeux que formait alors Louis XVIII et des brillantes
perspectives qu'il entrevoyait comme de tant d'autres illusions
caresses depuis qu'il tait sorti de France et constamment trompes.
Mais, du moins, eut-il la consolation de voir se dissiper les
dissentiments qui s'taient levs entre lui et son frre.




X

NGOCIATIONS EN VUE D'UN MARIAGE


En cette mme anne 1800, le roi poursuivait avec la cour de
Naples, aussi activement que le permettaient les circonstances, une
ngociation au succs de laquelle il attachait le plus grand prix.
Elle avait pour objet d'obtenir pour le duc de Berry la main d'une
princesse de la maison des Deux-Siciles. L'ide de cette alliance lui
avait t suggre en 1798, alors que venait d'tre dcid le mariage
du duc d'Angoulme avec Madame Royale. Bien qu'il ne dt s'effectuer
que l'anne suivante, Louis XVIII, considrant cette affaire comme
termine, avait recouvr assez de tranquillit d'esprit, quant  cet
objet qu'il mettait au-dessus de tous les autres, pour s'occuper
de l'tablissement du plus jeune de ses deux neveux. La fille de
l'lecteur de Saxe, veuve depuis peu et encore toute jeune, avait
d'abord paru au roi un parti avantageux. Il s'tait flatt de
l'espoir d'obtenir pour le duc de Berry la main de cette princesse.
Mais, le duc de Berry n'ayant manifest pour cette union aucun
enthousiasme, son oncle s'tait abstenu de toutes dmarches et
cherchait d'un autre ct, lorsqu'il reut du comte d'Artois, alors
en Angleterre, une communication inattendue.

 la faveur des aimables souvenirs laisss  Londres par le duc de
Berry, la marquise de Circello, femme de l'ambassadeur de Naples
auprs du gouvernement britannique, avait conu l'ide de le marier
avec l'une des filles de son souverain. Sans faire part de ses
projets  personne, si ce n'est  son mari, Mme de Circello, d'accord
avec lui, avait crit  la reine Caroline, mre des deux princesses
qu'elle avait en vue,  l'effet de la convaincre des avantages que
prsenterait pour les Bourbons de Naples une alliance avec les
Bourbons de France. La rponse de la reine approuvant entirement les
voeux de l'ambassadrice napolitaine, celle-ci s'tait empresse d'en
communiquer au comte d'Artois un extrait significatif, qui ouvrait
largement la porte  toutes les esprances.

Comme moyen d'arriver au but qu'elle se proposait, elle conseillait
au pre du duc de Berry l'envoi du prince  l'arme sicilienne, o
il lui serait ais de conqurir la faveur du roi et de la reine
de Naples en combattant leurs ennemis. J'ai sous les yeux les
remerciements adresss  l'entreprenante et ingnieuse marquise
par le comte d'Artois. Dats du 5 aot 1798, ils tmoignent d'une
vive satisfaction. C'est un vrai bonheur pour moi de recevoir
d'une manire aussi parfaitement aimable l'assurance que, si la
guerre recommence, mon fils pourra servir des souverains dont les
sentiments et l'nergie sont si dignes du sang qui coule dans leurs
veines. Ce premier pas fait, ce sera au jeune homme  mriter des
faveurs plus prcieuses encore. Ce langage excitait la verve de la
marquise. Je me flatte, rpondait-elle, que Mgr le duc de Berry
ne fera pas un long sjour en Russie, et puisque Votre Altesse
Royale daigne confier la conduite ultrieure de cette affaire  la
prudence de mon mari, quand il en sera temps (et mes souhaits en
acclrent l'poque), j'aurai l'honneur de lui en donner avis pour
les dmarches ultrieures. Ce sera pour moi une grande consolation,
car je regarderai Mgr le duc de Berry comme le gendre de mon matre,
ds qu'il sera dans ses armes, puisque, dou comme il l'est de tout
ce qu'il faut pour plaire, il ne peut pas manquer de gagner des
coeurs sensibles et faits pour apprcier le mrite, comme ceux de mes
souverains.

Le comte d'Artois, avant mme de rpondre, comme on vient de le voir,
 ces ouvertures, s'tait empress de les annoncer  son frre. Par
malheur, entre le moment o il les expdiait d'Angleterre et celui o
elles arrivaient  Mitau, l'arme franaise, poursuivant sa marche
triomphale  travers l'Italie, avait envahi les tats napolitains; la
famille royale s'tait enfuie et rfugie  Palerme. Il y avait l de
quoi branler la confiance de Louis XVIII dans l'heureuse issue des
ngociations directes dont les premires dmarches de Mme de Circello
lui permettaient de prendre l'initiative.

Il me serait doux, mandait-il  son frre, que mes deux neveux
fussent maris dans la famille. Mais pouvons-nous raisonnablement
nous en flatter? M. et Mme de Circello sont excellents; ils aiment
leurs souverains; notre enfant leur a plu et je n'en suis pas
surpris: car il n'a que de quoi plaire. Ils se sont chauffs dans
leurs harnais, et c'est ainsi que l'affaire s'est engage. Mais ils
voyaient Berry, et le roi et la reine de Naples ne le connaissent
pas (en quoi, soit dit en passant, vous avez eu tort, car il
fallait profiter du sjour de Turin pour faire faire  vos enfants
la connaissance de nos parents d'Italie); ils sont  Londres bien
tranquilles, et leurs malheureux souverains sont sous le couteau des
rpublicains. Je crains bien, et il n'y a que trop d'apparence, que
la rponse ne soit: Nous serions bien heureux d'avoir un gendre tel
que celui que vous nous proposez; mais notre position ne nous permet
mme pas d'y songer. Cela n'empche pas que vous n'ayez parfaitement
bien fait d'crire ce que vous avez crit  Mme de Circello.

Si le roi, avec son bon sens et sa perspicacit, avait conu les
doutes exprims dans cette lettre, il n'en tait pas moins dispos 
ne rien ngliger pour aplanir les obstacles qu'il prvoyait. Le duc
de Berry, prince sans apanage, chass de son pays et  qui son rang
dans la famille royale ne laissait gure l'espoir de rgner un jour,
ne pouvait, dans la situation des Bourbons de France, rien souhaiter
de mieux qu'une alliance avec les Bourbons des Deux-Siciles. Cette
alliance ne lui donnerait pas une couronne; mais elle lui assurerait
dans l'avenir une existence opulente et paisible, soit dans les
tats napolitains si Louis XVIII et ses hritiers taient condamns
 un exil sans fin, soit en France si elle se rouvrait au souverain
proscrit.

Le monarque qui rgnait alors  Naples, Ferdinand IV, tait l'poux
de cette fameuse Caroline, dont l'histoire nous a fait connatre
l'inconduite et dont les dsordres, ignors ou tolrs par son mari,
scandalisaient les sujets. De ce mariage taient ns six enfants:
deux fils, dont l'an, hritier du trne, rcemment mari, tait
dsign sous le nom de Prince hrditaire, et quatre filles. L'ane
avait pous l'archiduc Franois d'Autriche, devenu empereur par
la mort de son pre Lopold; la cadette, le grand-duc de Toscane;
les deux autres, en ge d'tre maries, ne l'taient pas encore. La
plus ge, Marie-Christine, que dans sa famille on appelait Mimi,
tait laide; la plus jeune, Amlie, quoiqu'elle ne ft pas une
beaut, charmait par sa grce et son esprit[15]. C'est entre ces deux
princesses que leurs parents,  en croire la marquise de Circello,
permettraient au duc de Berry de faire un choix.

[Note 15: En 1809, elle pousa Louis-Philippe d'Orlans et devint, en
1830, reine des Franais.]

Toutefois, avant d'en arriver l, avant mme de songer  demander
l'une d'elles, il y avait, au pralable, une grave question 
rsoudre. La marquise, on l'a vu, conseillait au duc de Berry de
commencer par s'engager au service de Naples; elle estimait qu'il
devait se faire connatre avant de se dclarer. C'tait aussi l'avis
du roi et du comte d'Artois. Mais, pour passer au service de Naples,
il fallait quitter celui de la Russie. Comment le quitter sans
s'exposer  blesser le souverain capricieux, mobile et fantasque, qui
rgnait alors  Saint-Ptersbourg, le tsar Paul Ier, de qui, au mme
moment, Louis XVIII recevait un asile et sollicitait une intervention
arme? Pouvait-on croire qu'il ne s'offenserait pas de voir le duc de
Berry prfrer l'arme napolitaine  l'arme moscovite, s'il n'tait
mis dans le secret du motif de cette prfrence? Le roi pensait donc
qu'il fallait commencer par se confier  lui. Le comte d'Artois, au
contraire, estimait qu'une confidence faite avant que la cour de
Naples et consenti positivement au mariage serait prmature et
dangereuse. Une lettre de Louis XVIII, en date du 11 octobre, crite
en rponse  de nouvelles communications de son frre, prcise ce
lger dissentiment en mme temps que, d'autre part, elle nous rvle,
sous la forme la plus piquante, l'embarras qu'il prouvait quant au
choix  faire entre les deux princesses.

... Je suis bien satisfait de l'tat o en est l'affaire de Berry,
et je crois que le moment est proche o il pourra demander du
service  Naples. Mais vous savez que la question _quomodo_ est
souvent plus pineuse que la question _o_. C'est le cas prsent,
vu la position du jeune homme dans ce pays-ci. Engag au service
de Paul Ier, dans l'incertitude si le corps dont il fait partie
marchera ou non, comment, sans une raison majeure, demandera-t-il
du service  un autre souverain? Ce n'est pas, assurment, que
cette raison n'existe; mais, si on ne la dit pas, l'empereur pourra
justement trouver trs mauvais que l'on veuille, sans motif, quitter
son service; et que la rponse du roi de Naples soit telle qu'elle
puisse passer pour un appel spontan de sa part, c'est assurment
caser au plus fort. Eh bien, il y a encore cent  parier contre un
que l'empereur souponnera la vrit et prendra une humeur dont les
suites pourront tre trs prjudiciables. Que sera-ce donc si les
dmarches faites  Naples viennent  tre connues de lui? Il me
parat donc beaucoup plus simple de lui parler franchement et de lui
dire: Il est question d'un mariage entre Berry et une princesse de
Naples. Sa Majest sicilienne dsire que son futur gendre commence
par lui demander du service. J'y trouve le trs grand avantage d'une
connaissance pralable, avantage qui se trouve bien rarement dans les
mariages des gens de notre maison. J'espre donc que Votre Majest
consacrera, par son approbation, la dmarche que mon neveu fait en
ce moment auprs du roi de Naples, et qui est autorise par les
apparences de la guerre qui menace ses tats. J'espre aussi que si,
par impossible, ce prince changeait d'avis  l'gard de mon neveu,
Votre Majest lui conserverait ses bienfaits, et que, dans tous les
cas, elle gardera le secret sur une ouverture que mon amiti, ma
confiance et ma reconnaissance me reprocheraient de ne pas lui faire.

De cette faon, il ne pourra se fcher, ou du moins (car on ne
peut jamais rpondre de rien), c'est, de toutes les faons, celle
qui lui en te le plus les moyens. Je sais que c'est mettre au
commencement ce que vous penchez le plus  mettre  la fin, ce qui
est bien diffrent; mais je suis trop prs du terrain et j'ai eu trop
l'occasion de le sonder, pour ne le pas connatre, et vous pouvez
vous fier  moi sur la manire de le labourer. Au reste, vous avez
srement envie que l'affaire russisse. Eh bien! je vous dclare
qu'il est impossible que vous en ayez autant que moi, et la raison en
est bien simple: vous ne voyez pas de vos yeux notre enfant avec une
cocarde noire et jaune  son chapeau[16].

[Note 16: Paul Ier avait exig que l'arme de Cond, en passant  son
service, prt l'uniforme russe.]

Je vois, par la lettre de la reine de Naples  Mme de Circello,
qu'il pourrait tre question de deux filles. Je me fais peut-tre
illusion, mais je le souhaite: 1 parce qu'il est certain qu'il se
trouve dans la nature des aversions dont on ne peut pas se rendre
raison, et que cela n'arrive jamais, ou du moins presque jamais pour
deux personnes  la fois: ce qui fait que, quand on le peut, il vaut
mieux avoir le choix; 2 parce que la reine de Naples, parlant de
Mimi, dit: _J'espre qu'elle me fermera les yeux_, ce qui me ferait
craindre qu'elle ne voult mettre au mariage l'extravagante condition
que les deux poux restassent auprs d'elle dans tous les cas, ce qui
ne vaudrait rien, d'abord parce que j'ai prouv par moi-mme, et
vous aussi sans doute, qu'un gendre dans la maison de son beau-pre,
lors mme qu'il est le mieux avec toute la famille de sa femme, est
toujours comme une ... dans une lanterne; ensuite parce qu'il serait
bien impolitique de laisser notre seconde branche provigner (sans
trne) hors de chez nous; 3 c'est que la reine dit encore: _Mimi est
un ange de bont et une femme bien agrable; Amlie est plus belle
et plus faite pour tre sur le thtre du grand monde, avec, aussi,
un coeur excellent._ Or cela ne prouve pas qu'Amlie soit rellement
belle; mais elle me fait bien craindre que l'ange de bont ne soit un
vritable trognon, et il faut viter que la femme de Berry en soit
un.

Ajoutons  ces commentaires qu'au cours de ces pourparlers, le roi
commena par se proccuper de ce dfaut d'agrments extrieurs qui
caractrisait la princesse Christine. Il craignait qu'elle n'inspirt
pas  son volage neveu un attachement durable. On en trouve la preuve
dans la suite de sa correspondance que rsume sur ce chapitre le
passage suivant d'une lettre postrieure. J'ai de la peine  croire
qu'il n'y ait pas de la flatterie dans ce qu'on dit de l'ane des
deux princesses, car presque tout le monde s'accorde  dire qu'elle
est laide  l'excs, et je me dfie des loges qu'on donne aux filles
 marier. Au reste, Berry en jugera. Je l'ai seulement prvenu que,
n'ayant pas les mmes ressources que Jacob, il ne fallait pas qu'il
se laisst duper comme lui. Finalement, ravi de tout ce qui lui
revenait des heureuses qualits de la princesse en cause, il prit son
parti de ses imperfections physiques. Il est dommage qu'elle soit si
laide. Mais, la nuit, tous les chats sont gris, et si elle est saine,
c'est l'essentiel.

Entre temps, le duc de Berry, en route pour la Pologne, arriva 
Mitau. C'tait dans les derniers jours d'octobre de cette anne
1798. Il y avait dix-huit mois qu'il tait loign de son oncle.
Leur dernire entrevue  Blanckenberg datait du mois de mars de
l'anne prcdente. Dj,  cette poque, le roi avait eu quelque
peine  reconnatre son neveu. Il avait laiss presque un enfant,
il retrouvait un homme, un bel adolescent, aux allures cavalires
et fougueuses, plein de force et de sant, en sachant long sur
certain chapitre, et dont il s'tait plu  raconter  son frre,
avec son flegme accoutum et en des termes difficiles  reproduire,
la premire aventure amoureuse. J'imagine, ajoutait-il, que ce petit
vnement ne vous affectera pas plus que moi. Je tcherai d'viter,
sans pdanterie, qu'il ne joue ce jeu d'une manire dangereuse.
Mais, l'anne suivante, ces changements constats en 1797 s'taient
encore accentus. Votre fils cadet est arriv vendredi en fort bonne
sant, crivait le roi en octobre 1798, mais un peu maigri, ce qui
ne m'a pas tonn, vu le genre de vie qu'il a men cet t. Si ces
changements contribuaient  rendre plus sduisant le jeune prince, on
pouvait d'autre part regretter que, de son aeul Henri IV que le roi
lui proposait souvent pour modle, il rappelt surtout, en mme temps
que la vaillance, le got immodr pour les plaisirs.

C'est l d'ailleurs l'objet des remontrances qu'on verra frquemment
le roi lui adresser, non seulement pendant la dure de l'migration,
mais encore aprs la rentre de la famille royale en France. En
1817, lorsque, la monarchie restaure, le duc de Berry, mari depuis
un an, considr comme hritier du trne, tenu par consquent  de
multiples et grands devoirs, prouve par sa conduite qu'il ne trouve
pas en lui-mme assez de force pour les observer et rfrner ses
passions, le roi, abandonnant le ton affectueux et paternel que,
jadis, il employait pour le gronder de ses incartades, s'exprime avec
une svrit bien diffrente du langage affectueux des anciens jours.
Lorsqu'on se marie  trente-huit ans et qu'on ne se range pas, cela
prouve qu'on ne voit dans sa femme qu'une matresse de plus. Alors,
il reste peu d'espoir d'une rforme dans les moeurs.

Mais ce n'est pas ainsi qu'il parlait en 1798. Il lui et t
impossible alors de se montrer trop svre envers ce brillant fils
de France, pour qui plaidaient son nergie, sa vaillance et ses
vingt ans. Durant le court sjour que le duc de Berry fit  Mitau,
les conseils qu'il recevait de son oncle s'enveloppaient de tant de
bont qu'il les coutait avec le plus ferme dessein de les suivre,
et trs inconsciemment se prparait d'avance une excuse, pour le
cas trop probable o il les oublierait. Il avait d'ailleurs en sa
possession, et il ne l'ignorait pas, un moyen de se racheter. C'tait
son courage, sa bouillante ardeur, l'imprieux dsir qu'il exprimait
sans cesse de se jeter en France pour aider le roi  reconqurir sa
couronne. Qu'il contribut  la lui rendre, et il lui serait beaucoup
pardonn. Ses frasques de jeune homme seraient vite oublies.

Nos documents sont muets quant  l'accueil qu'il fit aux ouvertures
de Mme de Circello lorsqu'elles lui furent communiques. On doit
supposer toutefois qu'il ne lui vint pas  l'esprit qu'elles dussent
avoir une suite immdiate. Ce qui autorise cette supposition, c'est
qu'elles n'empchrent pas son dpart pour la Wolhynie; elles ne
le retardrent mme pas. Il s'effectua  la fin d'octobre. En
l'annonant au comte d'Artois, le roi ne faisait aucune allusion au
projet de mariage. Le dpart de son neveu lui laissait un vide dans
le coeur; il l'avouait  son frre, se contentant d'ajouter: Je ne
saurais trop assez vous rpter combien je l'ai trouv chang  son
avantage.

Ce n'est pas cependant que le projet ft abandonn. Il l'tait si
peu, que le 1er janvier suivant, Louis XVIII, sur la nouvelle que
le roi de Naples rfugi  Palerme fomente parmi ses sujets un
soulvement patriotique contre les envahisseurs de ses tats, crit 
la reine Caroline afin de lui offrir les services du duc de Berry.

Tous les moments du roi, son poux, sont trop noblement employs,
pour que je ne me reprochasse pas de lui en faire perdre un seul.
J'ai appris les premiers succs dont il a plu  la divine Providence
de couronner sa gnreuse entreprise, et Votre Majest comprendra
facilement le sentiment que j'prouve en voyant un ouvrage digne de
saint Louis, si heureusement commenc par celui de ses descendants
qui marche le plus glorieusement sur ses traces. Je ne dissimulerai
cependant pas  Votre Majest le regret que j'prouve de ne pouvoir
moi-mme partager les prils et la gloire du roi, mon cousin. Mais
si les circonstances me privent de ces avantages, pourquoi ne
pourrais-je pas me faire remplacer par un autre moi-mme? Mon neveu,
le duc de Berry, a dj fait ses preuves  la guerre, et le moment
o elle recommence lui rend son oisivet actuelle bien pesante. J'ai
lieu de me flatter que Votre Majest, ainsi que le roi son poux,
le verrait avec plaisir suivre son inclination qui l'appelle auprs
d'eux, et ma tendresse pour lui forme sur ce voyage des esprances
dont la ralit serait d'un aussi grand prix pour mon coeur que pour
le sien.




XI

MISRES DE PRINCE


 ce moment, la coalition contre la France se renouait; cette fois,
le souverain moscovite y prenait part, et il se proposait d'employer
la lgion des migrs dans cette campagne. Ces circonstances avaient
activ le zle du jeune prince, qui venait d'atteindre sa vingt et
unime anne. N'ayant pu encore trouver l'occasion de combattre, il
brlait du dsir de se mesurer avec les soldats de la Rpublique.
Assurment, il en rsulterait pour lui quelque gloire et elle
rejaillirait sur la cause royale. C'est mme cette considration
qui avait dcid le roi, son oncle,  le laisser partir, malgr les
conseils contraires de d'Avaray, qui prvoyait les dgots et les
mortifications dont le jeune prince allait tre abreuv en Wolhynie.

Ses premiers dboires provinrent de son tat de misre. Pour le
mettre en tat de partir, le roi s'tait saign aux veines. Mais le
peu qu'il avait pu faire fut promptement puis. Le prince,  qui
son pre n'envoyait rien, se trouva rduit  la maigre solde que
lui avait assure le tsar, et dont la modicit tait pour lui une
cause d'humiliation quand il la comparait  celle que touchaient ses
cousins, les trois Cond. Tandis que le prince de Cond recevait du
Trsor russe un traitement annuel de quarante mille roubles, que ceux
de son fils le duc de Bourbon et de son petit-fils le duc d'Enghien
taient fixs  vingt mille et  quinze mille roubles, le duc de
Berry n'en touchait que trois mille, solde des gnraux de cavalerie,
grossis d'une pension de douze cents, qu'un vieil usage accordait
aux princes trangers servant en Russie. Aussi,  peine arriv 
l'arme, se voyait-il oblig de vivre d'emprunts et de recourir  la
bont de son oncle. Ds sa premire lettre, il crie misre. Le roi,
quoique  la gne, est contraint de venir  son secours. J'ai reu,
mon cher enfant, votre lettre de bonne anne, et je vous rends vos
souhaits du meilleur de mon coeur. Vous me parlez de votre misre;
ce mot m'affecte. Si les diffrents souverains eussent t aussi
gnreux pour moi que l'empereur de Russie, s'ils avaient suivi son
invitation et son exemple, et fourni leur quote-part, je ne serais
pas expos  m'entendre dire ce vilain mot par mes enfants. J'espre
que Sa Majest Impriale voudra bien prendre cet tat de choses
en considration, et qu'elle vous donnera de quoi vous soutenir 
son service. Mais, en attendant, je vous envoie bien moins que je
ne voudrais et bien plus que je ne peux. Vous savez srement les
malheurs du Pimont, et vous en tes aussi afflig que moi. Remerciez
Dieu de ce qu'au moins, vos oncles et vos tantes sont en sret, et
de ce que votre mre est partie  temps.

Les quelque mille francs contenus dans cette lettre ne furent qu'un
djeuner de soleil. En deux mois, ils eurent coul entre les doigts
du duc de Berry. Le 11 mars 1799, il adressait au roi cet appel
dsespr: Mon trs cher oncle, je suis encore oblig de fatiguer
Votre Majest par le rcit de la position o je me trouve, qui
demande le plus prompt secours. Le comte de Damas a l'honneur de
rendre compte au roy, fort en dtail, de la pnurie o je suis,
malgr l'conomie dont j'ai us depuis que je suis ici. Cependant,
dans neuf jours, je n'aurai pas un rouble, pas un sol si je ne trouve
pas encore  emprunter. Je supplie Votre Majest de vouloir bien
me faire passer ses ordres sur la conduite qu'elle ordonne que je
tienne, et, en tout cas, si elle veut me rapprocher d'elle ou si elle
veut que je reste  mon corps, m'envoyer de l'argent, surtout pour
payer les dettes que j'ai dj contractes, qui sont soucis pour moi,
puisque je dois  des gentilshommes qui m'ont ouvert leur bourse et
que c'est le fruit de leurs conomies.

Nous ne savons pas encore quand nous partirons; l'on n'en parle
plus; mais, ce qu'il y a de bien sr, c'est que nous ne ferons pas
la guerre cette anne. Nous venons de recevoir deux cents chevaux,
qui sont encore plus mchants que les premiers; mais, grce aux
prcautions, nous n'avons encore personne d'estropi.

Si pressante que ft cette lettre, elle trouva le roi dans
l'impuissance d'y satisfaire comme il l'et voulu. J'ai reu hier
votre lettre, mon cher enfant; il n'y a pas un mot dedans qui n'ait
t  mon coeur et qui ne l'ait dchir. Je sens votre position;
mais, malheureusement, elle ne peut me faire oublier la mienne.
Oblig de vivre, de soutenir comme je puis votre frre, de secourir
tant de malheureux qui sont  chaque instant au point de succomber
sous le poids de leur misre, ayant des dettes bien autres que les
vtres, et contractes par l'honneur envers l'honneur, puisque c'est
l'existence de la plupart des migrs, qui a t verse dans mes
mains pour la campagne de 1792, vous sentez que je ne puis me livrer,
comme je le voudrais,  ma tendresse pour vous. Par mes ordres,
d'Avaray a fait des dmarches  Ptersbourg pour vous faire obtenir
un traitement qui puisse au moins approcher de vos besoins. J'ai
moi-mme, depuis mon retour, crit  l'empereur sur cet objet; je
lui ai demand, en mme temps, de vous faire payer les dix-huit mois
chus de ce qu'il vient de vous fixer et, de mon ct, je vous envoie
le mme secours que je vous ai fait passer au mois de janvier. N'y
voyez pas mes moyens, ils sont nuls; voyez-y ma bonne volont.

Quelques mois plus tard, alors que le duc de Berry, comme on le
verra, est en route pour l'Allemagne, c'est la mme proccupation
qu'on retrouve dans le langage que lui tient cet oncle dont la
sollicitude et la bont ne se lassent pas.  la fin d'une lettre
du 3 septembre 1799, o le roi lui recommande de travailler sans
relche  se rendre matre de son premier mouvement, on peut lire ce
post-scriptum: Je sens bien que vous seriez bien aise de trouver,
joint  cette lettre, un beau morceau de papier sur lequel il y et
crit: _Monsieur, par la prsente, il vous plaira de payer_, etc.
Je le voudrais bien aussi; mais vous savez que, malheureusement,
mes moyens ne rpondent pas  ma tendresse. Pour y suppler, j'ai
travaill  mouvoir les entrailles maternelles en votre faveur;
j'espre y russir. Mais ce que j'espre surtout, c'est que votre
pre pourra ou vous aider lui-mme ou vous faire aider par d'autres.

Rpondant en ce mme moment  la comtesse d'Artois, qui, en fuyant
Turin, s'est empresse de l'avertir qu'elle a trouv un asile
paisible  Klagenfurth, en Carinthie, le roi tient la promesse qu'il
a faite  son neveu, et s'efforce d'arracher  la mre quelques
secours pour le fils: J'aurais reu, ma chre soeur, votre lettre
avec bien du plaisir, si je n'y avais pas trouv un peu de crmonie.
J'aimerais cent fois mieux tre appel: _espce d'amphibie_, comme
vous m'avez jadis fait cet honneur aux checs, que _Votre Majest_.
Aprs ce reproche, je vous dirai que je vous vois heureuse, et que
cela me cause une satisfaction peu commune. Vous avez, sur ma parole,
trois aimables enfants: car il ne faut pas oublier ce pauvre Berry,
et quand je n'aurais pas  vous parler des autres, je vous crirais
tout exprs pour lui. Il n'a exactement pas le sol, et moi je ne puis
pas le secourir. Trois ou quatre mille francs par mois le feraient
vivre. Il me suffit de vous en avoir donn l'avis, et je suis bien
sr que votre tendresse maternelle n'a besoin que de cela.

J'aurais bien envie de vous parler du bonheur de mon frre, des
grces, des vertus, de l'amabilit de votre belle-fille. Mais je
craindrais de vous tantaliser. Ainsi, je ne vous en dis pas un mot,
et je me contente d'en tre heureux dans mon petit coin.

La cruelle situation qui rsulte pour le duc de Berry de la gne
que rvle cette correspondance meut le sensible d'Avaray plus
encore peut-tre que le roi. Non seulement elle l'meut, mais il
s'en indigne. Tous les princes de la maison de Cond nagent dans
l'abondance, crit-il avec amertume, et un petit-fils de France reste
dans la misre. Et il conseille au jeune prince de rompre son petit
tat de maison, de percer son pourpoint au coude s'il ne l'est dj,
et de choisir cinq ou six braves gentilshommes pour faire auberge
avec eux. Voil le seul moyen de sollicitation qui, selon moi, puisse
tre noblement employ.

Ce conseil semble impraticable au duc de Berry. Il ne change rien
 son genre d'existence; mais il en souhaite ardemment la fin.
Dsireux maintenant de quitter au plus tt la Wolhynie, il supplie
son oncle d'crire au roi de Naples pour le faire entrer dans l'arme
sicilienne. Il voudrait y tre dj, montrer au monde de quoi il est
capable. Je ne puis pas faire en ce moment ce que vous dsirez, est
contraint de lui rpondre son oncle; il y a bien des prliminaires.
Cependant, pour vous consoler, je vous dirai qu'il y a plus d'un mois
que je les ai commencs. Ah! certes, il n'y a malheureusement rien
qui presse. Les moins mauvaises nouvelles ne sont point confirmes,
et il n'est que trop vraisemblable, d'aprs celles qui sont venues
hier, qu' l'heure qu'il est, le roi de Naples a fait sa paix ou
qu'il est retir en Sicile, heureux encore que la bataille d'Aboukir
lui fasse un rempart du dtroit de Messine.

Le duc de Berry est donc oblig de se rsigner  son sort, et il
s'y rsignerait sans se plaindre s'il ne voyait surgir autour de
lui de nouvelles causes d'humiliations. Si douloureuse que soit sa
misre, bien plus cruelle est la blessure que fait  son orgueil
la persistance du prince de Cond  le tenir dans une affligeante
nullit,  rserver  son petit-fils, le duc d'Enghien, toutes les
occasions d'acqurir de la gloire. Cette prfrence semble d'autant
plus inexplicable que les deux princes tant gaux de grade, et
chacun d'eux commandant un rgiment de cavalerie noble, il suffirait
de les traiter galement pour qu'il ne pt natre entre eux aucune
rivalit, le duc de Berry ayant spontanment renonc, en arrivant au
corps,  revendiquer les droits qu'il tient de sa naissance, et qui,
en France, placeraient son cousin au-dessous de lui. Une circonstance
imprvue fait clater le conflit latent qu'a provoqu l'attitude de
Cond  son gard.

Au mois de mars, le vieux prince reoit de l'empereur Paul l'ordre de
partir pour l'Allemagne avec son infanterie pour rejoindre l'arme
russe qui, sous le commandement de Souwarof, marche avec l'Autriche
contre la France. Quant  sa cavalerie, il la laissera dans ses
quartiers. Cette dcision cause au duc de Berry comme  ses soldats
un vritable dsespoir, qui s'accrot encore lorsqu'il peut supposer
que le duc d'Enghien, abandonnant son rgiment, partira avec son
grand-pre. Il lui reste, il est vrai, la ressource d'imiter cet
exemple et de suivre l'infanterie, en abandonnant sa cavalerie.
Mais sa jeune raison lui montre les prils qui rsulteraient de
son dpart. Si, comme le duc d'Enghien, il quitte son rgiment
pour marcher en volontaire, ne peut-on craindre un soulvement
des gentilshommes qui le composent? Tous croiront qu'ils sont
abandonns, mande-t-il  son oncle, qu'ils ne reverront jamais leur
patrie; ils se dbanderont, et ne pouvant pas avoir de cong, ils
dserteront, et il arrivera les scnes les plus affligeantes qui nous
attireront la colre de l'Empereur. Votre Majest connat les ttes
franaises; elle a vu  Thionville l'infanterie presque rvolte,
lorsque la cavalerie est partie pour la Champagne; qu'elle juge ce
que peuvent des gentilshommes aigris par dix ans de maux, laisss
au fond de la Pologne sans chefs,  cinq cents lieues de la France,
voyant partir leurs camarades et tous leurs princes.

Peut-il, d'autre part, ne pas partir si son cousin donne suite 
ses projets? Le roi jugera combien il m'en coterait de rester en
Pologne pendant que mes cousins seraient devant l'ennemi! Si le
duc d'Enghien, au contraire, reste  la tte de son rgiment, comme
le duc de Berry  la tte du sien, se posera la question de savoir
auquel des deux princes sera dvolu, en l'absence du gnral en
chef, le commandement suprieur. Elle agite dj les esprits, cette
question, et le prince de Cond ne cache pas que, dans sa pense,
elle est rsolue au profit de son petit-fils.

Le duc de Berry, l'ayant su, proteste si vivement, que Cond,
s'emportant  son tour, lui parle avec duret:

--Le duc d'Enghien a command l'avant-garde en 1796; il s'est
distingu en plusieurs combats, tandis que Votre Altesse Royale
n'avait qu'un commandement _ad honores_. Elle ne pourrait produire en
sa faveur aucune action.

D'Avaray,  qui nous devons la rvlation de ce pnible dbat,
reproduit la rplique du duc de Berry en constatant combien elle lui
fait honneur.

--Si j'avais t  l'arme de mon pre, monseigneur, j'aurais fait
les mmes choses que votre petit-fils, et il n'aurait fait que le peu
que vous m'avez laiss faire.

Renonant  rsoudre lui-mme cette difficult, le prince de Cond
la soumet  la fois au tsar et  Louis XVIII. De son ct, le duc de
Berry crit  son oncle. Il lui expose ses griefs et lui demande,
au cas o il n'aurait pas satisfaction, l'autorisation de retourner
auprs de lui. Le mariage de son frre est un prtexte suffisant pour
justifier son dpart. Il n'insiste pas cependant. Ses gentilshommes
le supplient de ne pas s'loigner d'eux. Il est prt  leur cder si
le roi lui en manifeste le dsir.

Avant que la rponse du roi ne lui parvienne, arrivent de nouveaux
ordres de l'empereur. Ils portent que le duc d'Enghien partira en
mme temps que l'infanterie, avec tout ce qu'il aura pu runir de
cavalerie en tat, et que le duc de Berry ne rejoindra que lorsque
les cavaliers non encore monts auront reu leurs chevaux. Il reste
donc au dpt, remarque tristement d'Avaray, tandis que M. le prince
de Cond, son fils et son petit-fils marchent  l'ennemi. D'Avaray
se console, cependant, en pensant que ce fcheux dml aura eu
pour le duc de Berry l'avantage de dvelopper la noblesse de son
caractre, de mettre en lumire sa prudence au-dessus de son ge et
de la tte qu'on lui connat.

Une lettre que le prince reoit alors de son oncle et qui clt
l'incident prouve que le roi ne l'avait pas pris au tragique. Au
reu de la question que lui posait Cond, il avait rpondu assez
ddaigneusement: Ce n'en serait pas une en France; mais, quelle
que soit la dcision de l'Empereur, mon neveu s'y conformera avec
soumission. Envers son neveu, il fut moins laconique; il s'attachait
 verser du baume sur la blessure, sans renoncer  donner de fermes
et sages conseils.

C'est  l'Empereur seul  dcider  qui doit rester le commandement
en l'absence de M. le prince de Cond. Quelle que soit sa dcision,
conformez-vous-y sans difficult, mon cher enfant. Si elle est
contraire  vos dsirs, triomphez de vous-mme, mais ne vous abaissez
pas jusqu' la plainte. _Cogita_, dit Tite-Live, _quis sis et aude
nectas sis_. Souvenez-vous surtout que celui qui est au-dessus du
droit, ne peut prouver un passe-droit. Ne croyez pas que je sois
insensible  ce que vous prouvez; mais soyez sr qu'en souffrant
plus que vous de vos peines, je m'en console en songeant que rien
n'est plus propre  vous former le caractre,  rompre la fougue de
vos passions, enfin  faire de vous tout ce que vous pouvez tre, et
ce que j'espre que vous serez un jour. Enfin n'oubliez pas que votre
immortel aeul, Henri IV, fit ses premires armes sous le prince de
Cond, son oncle, et que, quoiqu'il et  peu prs votre ge lorsque
celui-ci fut tu, il ne fit aucune difficult d'tre aux ordres de
l'amiral de Coligny.

Le dsir que les gentilshommes qui sont sous vos ordres vous ont
tmoign de vous voir rester parmi eux est fort naturel, et le parti
que vous avez pris d'accder  ce dsir est d'autant plus gnreux,
que je sens trs bien ce qu'il vous en cote. Je l'approuve donc, et
je me vois forc de vous annoncer un autre sacrifice  faire, c'est
celui de votre prsence au mariage de votre frre, quand bien mme
l'Empereur vous le permettrait. Les raisons qui vous empchent de
demander  suivre l'infanterie doivent aussi vous faire renoncer 
ce doux espoir. Vous le sentez facilement. Une absence momentane
passerait bientt pour dfinitive, et les mmes inconvnients
s'ensuivraient. Mais, ces mmes gentilshommes ne doivent pas en
infrer que dans aucun cas, vous ne vous sparerez d'eux. L'exemple
de MM. de Viomnil et de Langeron prouve que l'Empereur juge
quelquefois  propos de sparer les chefs de leurs corps, et si
la mme chose vous arrivait, il n'y aurait pas  balancer. Il est
donc absolument ncessaire que vous prveniez ces messieurs de la
possibilit de ce cas, qui n'a, d'ailleurs, rien d'improbable.

Docile  la volont de son oncle, le duc de Berry, caressant l'espoir
de prendre sa revanche, ne songea plus qu' presser l'organisation de
sa cavalerie, afin de se transporter au plus vite sur le thtre des
oprations. Il y tait  la fin de septembre. Mais il n'y arriva que
pour apprendre le rsultat de la bataille de Zurich, livre le 26 par
Massna  Souwarof, et qui s'tait termine par l'crasante dfaite
de celui-ci. Ainsi, tout semblait conspirer contre les ardeurs
belliqueuses du jeune prince, pour l'empcher d'y satisfaire. Il put
croire un moment qu'il serait appel  combattre; il n'en fut rien;
il n'eut mme pas la chance d'assister au combat de Constance, dans
lequel l'infanterie de Cond fut engage. Le roi, l'ayant appris par
d'autres que par lui, s'efforait de le consoler:

J'ai reu, mon cher enfant, votre lettre du 13 octobre, et je
profite, pour y rpondre, de l'occasion du duc de Viomnil qui
va remplacer le gnral de Korsakof. Je savais dj l'affaire de
Constance et la mort du brave Salgues. Mais son oraison funbre,
si bien faite par vous, ne m'en a pas moins touch. Quant  vous,
quoique ce ft une affaire d'infanterie, je ne savais pas si vous
aviez pu y prendre part, et j'tais bien sr que vous ne m'en diriez
pas un mot. (Ceci n'est pas un reproche  beaucoup prs.) Enfin,
j'ai su que vous n'aviez pu rien faire, et j'ai senti votre peine.
Esprons que vous trouverez une meilleure occasion. Le hros qui
vient si miraculeusement de vous rejoindre en est un sr garant.
Alors, je ne suis pas en peine de ce que vous ferez. Je sais que mon
enfant reviendra toujours avec ou sur son bouclier. Mais, quelque
satisfaction que ma tendresse prouve de votre conduite, elle sera
toujours imparfaite, tant que je ne l'apprendrai que par les rcits
d'autrui.

Lorsque cette lettre parvint au duc de Berry, la seconde coalition
achevait de se dissoudre. Paul Ier, attribuant la dfaite de ses
armes  la mauvaise foi de ses allis, venait de leur faire savoir
qu'il rappelait ses troupes. L'arme de Cond recevait l'ordre
de revenir en Pologne. Mais, beaucoup de ceux qui la composaient
refusant de s'loigner de nouveau de la France, leur patrie, c'est
son existence mme qui tait menace. Cond ne s'empressa pas
d'obir. Il crivit  l'Empereur; il exposa les inconvnients qui
rsulteraient pour la cause royale du retour de sa petite arme en
Pologne, et lui demanda de ne pas le priver de combattre pour son
roi. Il recourut, en mme temps, aux bons offices de l'Angleterre,
afin d'obtenir, par son entremise, que le corps ne retournt pas
en Russie. Paul Ier n'admettait gure que ses ordres ne fussent
pas promptement excuts. Il n'couta ni Cond ni l'ambassadeur
britannique. Il rpondit en rendant  Cond la libre disposition
de ses troupes. C'et t pour elles une sentence de mort si
l'Angleterre n'tait intervenue pour les prendre  sa solde, en les
laissant  la disposition de l'Autriche, qui s'engagea, de son ct,
 les employer en Italie pendant la campagne prochaine.

Le duc de Berry, d'abord rsolu  quitter l'arme plutt que de la
suivre en Wolhynie, se dcida sans peine  y rester encore lorsqu'il
sut qu'elle ne retournait pas dans un pays dtest. En restant avec
elle, il tait assur d'tre transport sur le territoire italien
ds le printemps suivant. Mais, comme elle allait demeurer oisive
jusque-l, il prit le parti de la prcder, de se rendre  Naples et
de se faire admettre dans l'arme napolitaine.

Son oncle, mis au courant de ses projets, les approuva, non sans y
apporter un changement. Il regardait comme essentiel qu'avant de se
prsenter aux souverains siciliens, le duc de Berry allt faire sa
cour  son cousin l'empereur d'Autriche,  qui le rattacheraient de
plus troits liens de parent s'il pousait une des princesses de
Sicile, soeurs de l'impratrice. Il lui ordonnait, en consquence, de
passer par Vienne en allant  Naples. Klagenfurth tait sur sa route;
il s'y arrterait pour embrasser sa mre, qu'il n'avait pas vue
depuis cinq ans. Le 20 fvrier 1800, ayant envoy cet ordre au duc de
Berry, Louis XVIII en avertissait le roi de Naples.

L'me de Votre Majest est trop leve pour avoir pu tre surprise
du dlai qu'a mis le duc de Berry  se rendre auprs de Votre
Majest. En vain son coeur l'en sollicitait; en vain le lui aurais-je
ordonn moi-mme, tant qu'il a t en face de l'ennemi, tant qu'il a
pu croire qu'il y resterait; je le connaissais trop pour lui donner
cet ordre. Aujourd'hui que la gloire ne contrarie plus d'autres
sentiments, je lui mande de se rendre  son nouveau poste, et j'ose
d'avance solliciter les bonts de Votre Majest en sa faveur. Je le
charge de lui exprimer tous les sentiments qui m'animent pour Elle,
de solliciter la continuation de son amiti pour moi, de son intrt
pour une cause qui est la sienne, qui le deviendra encore plus,
si, comme je l'espre, un nouveau lien est ajout  ceux qui nous
unissent de si prs, et j'ose tre certain que si les malheurs qu'a
rcemment prouvs Votre Majest lui en laissent la possibilit,
elle ne bornera pas son intrt  de simples voeux. Je ne puis finir
cette lettre sans dire  Votre Majest combien j'envie  mon neveu un
bonheur dont j'ai t si prs pendant plus de deux ans, sans qu'il
m'ait jamais t possible d'en jouir.




XII

LE DUC DE BERRY ET LES BOURBONS DE NAPLES


 la fin de fvrier, le duc de Berry dbarquait  Vienne. En y
arrivant, il apprit par l'agent du roi, La Fare, que les troupes
franaises venaient d'vacuer les tats de Naples, et que Ferdinand
IV se prparait  rentrer dans sa capitale. Nulle nouvelle ne
pouvait lui tre plus agrable. Elle lui permettait de penser que la
ralisation de ses esprances ne rencontrerait plus d'obstacles. Mais
il ne tarda pas  comprendre que c'tait se flatter trop vite et trop
tt du succs de son entreprise. Admirablement reu par l'empereur
et surtout par les archiducs Charles et Albert, invit  dner au
palais, objet des attentions du premier ministre, baron de Thugut, et
enfin trait partout en fils de France, alli de la cour d'Autriche,
divers traits sur lesquels il lui et t impossible de fermer les
yeux ne tardrent pas  lui rvler une hostilit latente, dans
laquelle, au bout de peu de jours, il saisit la main de l'impratrice
elle-mme.

Cette fille ane de la reine Caroline ne le trouvait pas digne
d'pouser une de ses soeurs.

--Il n'est pas d'assez bonne maison, avait-elle dit, oubliant qu'il
tait Bourbon comme elle. Et puis, c'est un migr!

En ralit, elle redoutait l'influence d'un prince franais
s'exerant dans la famille royale de Naples et rompant le joug que la
cour de Vienne imposait  cette famille. Sa malveillance, qu'elle
s'efforait de dissimuler au prince qui en tait l'objet, s'aggravait
de celle de l'ambassadeur napolitain, le marquis de Gallo, qui
s'tait fait son complice pour empcher le mariage.

Les premiers jours de mon arrive ici, mandait le prince  son
oncle, le marquis de Gallo, aprs avoir press vivement l'vque de
Nancy, s'est adress directement  moi pour me prouver que je ne
pouvais aller maintenant  Naples sans avoir reu des lettres du
roi et de la reine, que le roi irait peut-tre en Calabre, la reine
ici; enfin, il m'a tenu deux heures entires pour m'engager  ne pas
partir encore ou  attendre  Florence des nouvelles ultrieures de
Naples. J'ai rfut toutes ses raisons en lui disant que c'tait
l'ordre de Votre Majest, qu'Elle en avait prvenu le roi de Naples,
et que moi-mme j'y avais envoy un officier de ma maison pour le
prvenir de ma prochaine arrive. L'on ne peut se faire d'ide de
l'acharnement qu'il y a mis.

Ne parvenant pas  vaincre la rsistance du prince, le marquis de
Gallo avait alors imagin de se procurer le signalement de l'officier
qui devait tre le prcurseur du duc de Berry  Naples, et d'envoyer
deux courriers pour lui faire fermer l'entre du royaume jusqu' ce
que ses instances pour provoquer la rupture des ngociations eussent
produit leur effet. Ces tentatives furent djoues par l'habilet de
La Fare, et par la bonne grce du duc de Berry. Elle charmait tous
ceux qui l'approchaient, et l'empereur tout le premier.

--Il parat que vous allez vous marier, mon cousin, lui dit-il, et
que vous pousez une fille du roi de Naples. Je vous assure que j'en
serai enchant.

Il n'y eut pas jusqu' Thugut lui-mme, d'ordinaire assez hostile aux
vues de la maison royale de France, qui ne se montrt favorable au
mariage, et ne protestt contre le dessein qu'on lui attribuait de le
contrecarrer. Il est vrai que d'Avaray voyait dans ses protestations
une ruse politique. Il suspectait la sincrit de Thugut, le
souponnait d'tre d'accord avec l'impratrice et le marquis de
Gallo pour faire leur jeu. C'tait aussi l'avis du sagace La Fare,
avis partag par le duc de Berry. Mais ils ne s'tonnaient ni l'un
ni l'autre, pas plus que d'Avaray, de la malveillance qui soufflait
autour du prince. La cour de Vienne, depuis dix ans, n'avait jamais
eu d'autre attitude. Ce qu'elle laissait percer  cette heure de son
hostilit tait conforme au systme qu'elle avait toujours mis en
pratique envers les migrs.

Cette attitude, le duc de Berry l'avait prvue. Durant son court
sjour  Klagenfurth, avant de mettre le pied dans la capitale
d'Autriche, il avait crit au tsar pour implorer sa protection contre
les intrigues qui menaaient ses desseins. Il m'est impossible, au
milieu des malheurs qui poursuivent ma famille, de lutter contre des
adversaires aussi puissants ... Je suis assur du succs si Votre
Majest veut prendre le mien sous sa protection spciale par la
voie de son ambassadeur  Naples. Ds que l'on saura  cette cour
l'intrt qu'elle veut bien y prendre, toute difficult s'aplanira.
Esprant une rponse favorable  ses vues, il persvrait dans son
dessein, ouvrant les yeux et les oreilles pour tout voir et tout
entendre.

 Vienne, il rencontra le gnral Willot et le comte de Prcy, venus
l'un et l'autre pour confrer avec les ministres autrichiens sur
une expdition dans le Midi, dont le premier avait conu le projet
et  laquelle le prince devait participer. En coutant les deux
gnraux, il constata qu'ils se jalousaient, se dnigraient, que
Prcy s'efforait de nuire  Willot. Il dnona au roi ces manoeuvres
et prit ouvertement parti pour Willot, qui l'avait gagn en lui
soumettant ses plans. Il compte sur 18  20000 hommes, et, ce qui
est mieux que tout, sur une division de l'arme d'Italie.

Se sachant destin par le roi  marcher en tte de cette expdition,
et dsireux d'attendre  Naples le moment d'entrer en campagne, il se
prparait  quitter Vienne, lorsqu'une communication de l'ambassadeur
d'Angleterre, lord Minto, vint  l'improviste menacer ses projets.
Ce diplomate tait averti par lord Grenville que le comte d'Artois
mandait  son fils de venir sur-le-champ en Angleterre pour prendre
sa place dans une expdition qui devait oprer dans l'Ouest,
lui-mme s'tant rserv le commandement de celle du Midi. Dconcert
par ces ordres inattendus, mais ne les recevant pas directement, le
duc de Berry rsolut de n'obir que s'ils lui taient confirms par
une lettre de son pre qu'il attendrait  Klagenfurth, et, dans le
cas contraire, de continuer son voyage. Cette lettre, sans doute, ne
fut pas telle qu'il le pouvait craindre, puisque le 18 avril, ayant
repris sa marche sur Naples, il arrivait  Venise.

C'tait au lendemain du conclave dans lequel un nouveau pape avait
t lu sous le nom de Pie VII. Le souverain pontife et le Sacr
Collge taient encore  Venise, attendant que Rome se rouvrt
pour eux. Le neveu du Roi Trs Chrtien et gravement manqu  son
devoir s'il et nglig d'aller se prosterner devant le chef de
la catholicit. Ds son arrive, le duc de Berry fit demander une
audience  Pie VII, qui rsidait  Saint-Georges. Le mme jour, un
prlat envoy par le pape venait l'avertir qu'il serait reu le
lendemain  onze heures. J'ai t reu absolument comme je l'aurais
t avant la Rvolution, crivait-il  son oncle. Le pape est venu
au-devant de moi  la porte. Je me suis mis  genoux, et, malgr
les efforts qu'il a faits pour me relever, j'ai voulu absolument
lui baiser la mule, pensant qu'un prince de la maison de France ne
pouvait pas trop rendre au chef de l'glise. Sa Saintet m'a fait
asseoir auprs d'elle; la conversation a totalement roul sur le
dsir que le pape a de voir rtablir le fils an de l'glise dans
tous ses droits, et je lui ai dit que le dsir de Votre Majest tait
de pouvoir tre  mme de soutenir ceux de l'glise comme l'ont
toujours fait ses aeux. J'ai t reconduit avec tous les honneurs
possibles. Cette aprs-midi, le Sacr-Collge est venu en grande
partie chez moi. Le cardinal duc d'York m'a charg particulirement
de mettre ses hommages aux pieds du roi. L'accueil que le duc de
Berry avait reu du pape eut pour effet d'accrotre sa confiance
dans la russite des projets qui le conduisaient  Naples. Il quitta
joyeusement Venise pour marcher  la conqute de la Toison d'or, se
croyant dj victorieux.

 Naples, une dception l'attendait; la famille royale n'y tait
pas rentre; elle tait encore  Palerme. C'est l que le monarque
sicilien l'invitait  se rendre. Une frgate russe avait t mise
 sa disposition pour l'y transporter. Au moment de s'embarquer,
profitant d'un courrier qui partait pour Saint-Ptersbourg et qui
devait passer par Mitau, il crivit  son oncle le 13 mai: J'ose
supplier Votre Majest de ne pas perdre de temps pour faire la
demande au roi de Naples d'une de ses filles pour moi. Il ignorait
encore que Louis XVIII avait devanc ses dsirs. Depuis le 21 avril,
une demande officielle tait en route pour Palerme, ou plutt deux,
l'une adresse au roi de Naples, l'autre  la reine.

La premire tait ainsi conue: J'ai dj pressenti Votre Majest
sur le dsir extrme que j'avais de resserrer les liens qui nous
unissent de si prs, par le mariage d'une de ses filles avec le
duc de Berry, mon neveu. Mais j'ai cru devoir attendre pour m'en
expliquer ouvertement le moment o mon neveu, dont Votre Majest
a bien voulu agrer les services, se serait rendu auprs de sa
personne. C'est du moins un avantage que je dois  nos malheurs
d'avoir pu ne pas traiter cette affaire comme celles de cette espce
se traitent ordinairement, mais comme il convient entre bons parents
et amis. Le duc de Berry doit en ce moment tre arriv auprs de
Votre Majest; au moins je suis sr qu'il le sera longtemps avant
cette lettre, et elle aura pu juger s'il lui convient pour gendre.
Si cela est, je la prie trs instamment de lui accorder la main de
l'une de ses filles, et j'aurai ainsi, dans l'espace d'une anne,
eu la douce consolation d'assurer le bonheur de tous mes enfants.
Mon frre s'unit  moi dans cette prire, et je joins ici une lettre
qu'il m'a envoye, il y a quelque temps, pour la faire passer  Votre
Majest lorsque je lui ferais cette demande, objet de nos voeux
les plus chers. J'espre que, mon neveu devenant le fils de Votre
Majest, elle voudra qu'il se montre digne de cet honneur, et qu'elle
lui facilitera, en tout ce qui pourra dpendre d'elle, les moyens de
prendre l'activit que les circonstances actuelles exigent plus que
jamais de lui.

 la reine de Naples, Louis XVIII tenait  peu prs le mme
langage: Encourag par l'amiti dont Votre Majest m'a donn tant
de tmoignages et de preuves, je viens m'expliquer avec elle plus
ouvertement que je n'ai os le faire jusqu' prsent, sur le dsir
ardent que j'ai de resserrer les liens qui nous unissent. Mon
neveu est, en ce moment, auprs de Votre Majest ou bien prs d'y
arriver, et j'ose esprer que sa prsence n'aura pas diminu la bonne
opinion qu'Elle avait bien voulu concevoir de lui. C'est le moment
que j'attendais pour prier Votre Majest de le rendre heureux en
consentant  son union avec une de ses filles, et en appuyant auprs
du roi, son poux, la demande que je lui en fais. Je joins ici une
lettre de mon frre qui s'unit  moi dans cette demande. Nous serons
certains du succs, si nous obtenons le suffrage et l'appui de Votre
Majest.

Pour prsenter cette double demande et prendre part aux ngociations
qui devaient en tre la suite, Louis XVIII avait fait choix d'un
gentilhomme migr, le comte de Chastellux, diplomate de carrire,
qui avait t longtemps ambassadeur de France auprs des souverains
des Deux-Siciles. Ceux-ci le connaissaient, l'estimaient, et les
rapports qu'il avait entretenus avec eux lui donnaient, pour faire
aboutir ces pourparlers, une autorit dont n'et pu se flatter tout
autre envoy. Malheureusement, outre que, par suite de l'imperfection
des postes, les lettres du roi arrivrent tardivement  Chastellux,
son souci des formes lui fit craindre, quand il les eut lues, ainsi
que les instructions qui les accompagnaient, qu'on ne lui objectt
l'insuffisance de ses pouvoirs. Il en rsulta que la demande du roi,
qui n'tait pas arrive lorsque le duc de Berry dbarqua  Palerme,
tait encore attendue lorsqu'au bout de quinze jours il en repartit.

Il est vrai qu'avec cette belle audace qui caractrise la jeunesse,
il ne s'tait pas embarrass pour si peu. Admis dans l'intimit de
la famille royale, trait par Ferdinand IV et par Caroline comme
un de leurs enfants, il eut promptement conquis tous les coeurs et
particulirement celui de la princesse Christine. Elle lui dissimula
si peu ses sentiments et lui rvla un si heureux caractre, que
c'est sur elle que se porta son choix prfrablement  la princesse
Amlie, et qu'il supplia le roi et la reine de lui accorder sa main.

Leur consentement fut immdiat et formel.

--Ds que le roi, votre oncle, nous aura marqu son dsir de voir
s'effectuer cette alliance, lui dit la reine, nous vous donnerons
notre fille; nous sommes assurs que c'est pour son bonheur. Je vais
partir pour Vienne avec elle et sa soeur. Notre absence durera cinq
ou six mois, et, ds notre retour, le mariage pourra tre clbr.

Cinq ou six mois, c'tait, au gr du duc de Berry, un dlai bien
long. Aussi, suppliait-il son oncle de hter l'envoi de la demande.
En lui transmettant les dtails qu'on vient de lire, il ajoutait que
Leurs Majests siciliennes se chargeaient absolument de leur gendre
et de leur fille tant qu'on serait hors de France, et demandaient
seulement que, lorsqu'on y rentrerait, le sort de la princesse ft
assur. Les bonts du roi, mon cousin, pour vous, rpondait Louis
XVIII, me touchent au del de ce que je puis dire. Il y a bien
longtemps que M. de Chastellux, que j'ai charg de reprendre les
fonctions qu'il exerait auprs de Leurs Majests avant la dernire
catastrophe, devrait tre arriv avec la lettre par laquelle je
fais la demande qui, je l'espre, assurera votre bonheur, et les
pouvoirs et documents ncessaires pour le mariage. Mais, mes ordres
ont prouv un retard incroyable. J'espre cependant qu'il doit tre
 prsent  Palerme, et comme il me semble que la reine de Naples
doit y tre maintenant de retour, je me flatte que cette affaire si
dsire sera promptement termine. D'aprs votre lettre du 3 juin,
je mande  M. de Chastellux de faire la demande formelle de Mme
Christine pour vous.

Parlez souvent de moi  mes excellents cousins. Assurez en
particulier Mme Christine qu'elle aura toujours en moi un bon oncle,
et qu'elle peut bien compter sur sa part de la grande tendresse
paternelle que je vous porte.

Cette lettre trouva le duc de Berry  Rome, o il tait venu en
quittant Palerme pour rejoindre en Allemagne l'arme de Cond. Il ne
devait que traverser la ville ternelle. Mais, il s'y tait arrt
dans l'espoir de combattre, dans les rangs de l'arme napolitaine
qui s'y trouvait alors, contre les patriotes italiens s'ils se
prsentaient, comme tout portait  le faire craindre, la rpublique
franaise entretenant leur rvolte par des promesses d'argent et de
troupes. D'autre part, il esprait recevoir d'un moment  l'autre un
appel du gnral Willot, avec qui il devait se jeter dans le Midi.
Mais, au milieu de ces proccupations belliqueuses, il ne perdait
pas de vue le projet de mariage. Par malheur, la reine Caroline, que
Louis XVIII croyait rentre  Palerme, de retour de son voyage 
Vienne, partait  peine et ne pensait pas revenir avant le printemps,
ce qui reculait jusqu' une date lointaine et indtermine la
ralisation des voeux du duc de Berry.

Chastellux, qui se dirigeait vers Naples, la rencontra  son passage
 Ancne. Il la trouva dans les meilleures dispositions en faveur du
duc de Berry, dont elle parlait, crivait-il, comme de son enfant.
Elle entra en explications avec Chastellux sur les clauses du contrat
de mariage. La princesse Christine serait traite comme l'impratrice
d'Autriche et la grande-duchesse de Toscane, qui avaient eu chacune
pour dot cent mille cus d'or. La cour de Naples se chargeait de
l'entretien des deux poux. Elle demandait seulement que le contrat,
en ce qui concernait le duc de Berry, ft conforme  celui de son
pre. Chastellux considra comme un engagement le langage qu'il
entendit. Du reste, quelques jours plus tard, de Trieste, Caroline
le confirmait  Louis XVIII, et exprimait  l'gard du jeune prince
des sentiments vraiment maternels qui conduisirent le roi aux mmes
conclusions que son envoy.

Sa rponse trahit la joie qu'il en ressentit:

Je ne puis dire  Votre Majest combien je suis touch des marques
d'amiti que sa lettre renferme, et surtout la satisfaction que
j'prouve de voir qu'en cdant au voeu de mon coeur, j'ai prvenu
l'un de ceux que Votre Majest voulait bien former. Tout, en effet,
Madame, nous invite  l'union la plus intime: le sang, la politique,
j'ose mme dire, pour ma part, l'attrait (j'ai trop entendu l'objet
de nos plus tendres regrets me parler de sa chre Caroline[17], pour
ne pas partager le sentiment qu'elle me peignait si bien); enfin les
nouveaux liens qui, j'espre, vont bientt se former entre nous.

[Note 17: On se rappelle que la reine de Naples tait soeur de
Marie-Antoinette.]

Votre Majest pense bien que tous ceux qui ont eu le bonheur de
voir Mme Christine n'ont pas manqu de m'en parler. Si quelque chose
pouvait augmenter le dsir que j'prouve de la voir ma nice, ce
serait sans doute ces rapports unanimes, et les bonts que Votre
Majest me tmoigne pour M. le duc de Berry l'augmentent encore en
redoublant mes esprances.

Tandis que ces tmoignages de gratitude et d'espoir allaient chercher
 Vienne la reine Caroline, Chastellux avait poursuivi sa route vers
Palerme, o il devait s'acquitter officiellement de la mission dont
il tait charg. Reu le 3 septembre par Ferdinand IV, il n'eut qu'
se louer de son accueil. Le roi lui tint un langage analogue  celui
que lui avait tenu la reine. Il le chargea d'assurer Louis XVIII
qu'il tait anim des mmes dsirs que lui, quant au mariage, et les
loges qu'il fit du duc de Berry parurent  Chastellux donner  ses
paroles une porte dcisive. Cependant, lorsqu'il voulut parler des
conditions du contrat, le roi le renvoya  son premier ministre, le
gnral Acton.

Favori de la reine, Acton devait  la confiance de celle-ci d'tre
devenu le personnage le plus puissant du royaume. Son approbation
n'tait pas moins ncessaire que celle de ses souverains. Il s'tait
fait du duc de Berry une opinion favorable. Il ne voyait qu'avantages
dans l'union d'une fille de Naples avec ce prince. Chastellux ne
l'ignorait pas. Aussi, en se prsentant chez Acton, fut-il trs
surpris et quelque peu dconcert d'entendre une question  laquelle
il ne pouvait s'attendre.

--M'apportez-vous vos propositions? lui demanda le ministre.

--Je n'en ai point de particulires  vous faire, rpondit-il.
Le sort de M. le duc de Berry, tel qu'il devra tre aprs la
restauration, est dj dtermin par les arrangements qu'a pris le
roi Louis XV et, par consquent, mon matre a d croire qu'il lui
suffisait de prsenter son neveu avec les droits de son auguste
existence, c'est--dire les droits qu'il tient de son aeul.

--Tout cela n'est pas assez prcis, rpliqua Acton. Le contrat d'une
princesse de Naples doit tre conforme aux contrats de mariage des
princesses de Savoie, et c'est celui de M. le comte de Provence
ou de M. le comte d'Artois qu'il y a lieu de prendre aujourd'hui
pour modle. Cette forme est ncessaire  la dignit des futurs
poux dont elle fixe la situation; en outre, elle rassurera le
Prince hrditaire; il a plusieurs enfants et commence  donner de
l'attention aux arrangements relatifs  la princesse sa soeur, dans
la crainte que son tablissement ne lui devienne un jour  charge.

Chastellux ne vit aucun empchement  suivre cette voie. Il objecta
seulement que Louis XVIII, en rentrant en France, ne serait peut-tre
pas en tat de donner au duc de Berry ni de promettre pour le douaire
des sommes aussi fortes que celles qu'avait stipules Louis XV au
profit du comte de Provence et de son frre. Acton convint que
l'objection tait juste. Mais  l'inconvnient qui la justifiait,
il serait ais de remdier par des rserves, articles secrets et
contre-lettres. Il ne fut pas question de l'entretien des futurs
poux; ce point tait rgl par les dclarations qu'avait faites le
roi de Naples au duc de Berry. Quant  la dot, elle serait gale 
celle de l'impratrice et de la grande-duchesse de Toscane. L'accord
tait donc complet.

En le faisant savoir  son matre et en lui envoyant le rapport o
nous puisons ces dtails, Chastellux lui demandait une copie de
son contrat de mariage ou de celui de Monsieur. Mais la question
sur ce point spcial n'tait point aussi facile  rsoudre qu'il
le supposait. Comment, dans la situation prcaire o se trouvaient
le roi et son frre, eussent-ils pu rgler par des dispositions
prcises le sort futur du duc de Berry et de son pouse? Dans sa
rponse, Louis XVIII dmontrait l'impossibilit de pratiquer ainsi,
et proposait de rdiger le contrat de la mme manire que celui du
duc d'Angoulme. Si la cour de Naples persistait  exiger que le roi
et Monsieur fissent pour le jeune prince les mmes stipulations qui
avaient t faites en leur faveur par Louis XV, l'embarras serait
d'autant plus grand que le roi n'avait pas son contrat de mariage,
et que probablement Monsieur n'tait pas muni du sien. Le seul parti
que l'on pourrait prendre alors, ce serait de dclarer par une
clause gnrale que le roi et Monsieur s'engageaient, lorsqu'ils
seraient rtablis dans leurs droits,  traiter M. le duc de Berry
et la princesse son pouse de la mme manire qu'ils l'avaient t
eux-mmes dans leur contrat de mariage, dont les clauses seraient
censes tre rptes par de lgitimes quivalents dans celui des
futurs poux.

Les rapports du comte de Chastellux ne roulaient pas uniquement sur
les questions d'intrt, qui ne pouvaient, semblait-il, crer de
difficults srieuses. Ils touchaient  un autre point dont Louis
XVIII, son frre et son neveu se proccupaient encore davantage, 
savoir les dispositions personnelles de la princesse dont le duc de
Berry avait demand la main. Elle tait alors  Vienne avec sa mre,
et c'est de l qu'arrivaient  Chastellux, par diverses voies, les
informations qu'il envoyait  Mitau.

On lit dans un de ses rapports:

Mme Christine,  laquelle M. le duc de Berry donne une prfrence
sagement motive sur le caractre de cette princesse, n'est pas
trangre aux sentiments que le jeune prince a gnralement inspirs
 la cour de Palerme. Elle crivit  Livourne  la Princesse
hrditaire, et en lui parlant des revers d'Italie: Je crains,
dit-elle, qu'ils ne reculent les esprances du roi de France; mais ce
nouveau malheur rendrait mon cousin plus intressant pour moi. Cette
phrase, o son coeur s'est peint avec une navet si touchante, a t
transmise par la Princesse hrditaire  la reine de Naples, et Sa
Majest a communiqu la lettre  M. le comte de Chastellux.

C'est surtout  Vienne, que Mme Christine a donn un tmoignage
sensible de ses dispositions envers M. le duc de Berry. Le 21 aot,
elle demanda  la reine sa mre de lui parler en particulier.

--Notre sjour ici, lui dit-elle, les larmes aux yeux, pourrait
nuire au projet de mariage; j'espre maintenant qu'il n'en sera rien.
Lorsqu'un engagement a t pris, il faut bien le tenir.

La reine lui rpondit avec tendresse et dans des termes propres  la
rassurer, puis, le mme jour, fit part de cette conversation secrte
 un tiers qui s'empressa d'en rendre compte  M. l'vque de Nancy,
et qui, sans doute, tait autoris  cette indiscrtion.

Tous ces faits manifestent assez les sentiments de la reine et
de Mme Christine. On n'a pas encore de garants aussi assurs des
dispositions du roi. Cependant il dit  Sa Majest dans une lettre du
10 juin: Je suis chaque jour toujours plus content du duc de Berry.
C'est dire beaucoup. La reine savait srement qu'elle ne serait
pas dmentie  Palerme, lorsqu' Ancne elle parlait avec tant de
franchise au comte de Chastellux.

Ces garants, qu'on n'avait pas encore  la date o fut envoy le
rapport qui prcde, Louis XVIII, quand il le lut, les avait trouvs
dans une lettre du roi de Naples, crite le 16 aot, et bien faite
pour raffermir ses esprances. J'ai eu la satisfaction de connatre
le duc de Berry, y tait-il dit, et ai admir les sentiments et
excellentes dispositions qui le distinguent. Je sais que le comte de
Chastellux est  Naples, et espre avoir bientt le plaisir de le
voir. L'objet de sa commission m'est infiniment agrable. Tout ce qui
pourra resserrer les liens et constater les sentiments qui m'unissent
 Votre Majest me sera toujours de la plus vive satisfaction.

Rien ne se pouvait de plus encourageant. Cependant on voit, peu
aprs, ces dispositions favorables subir un changement. On le
sent plus encore qu'on ne le constate; il est mme si difficile
aux intresss d'en savoir les causes que le duc de Berry,  qui
d'abord il avait inspir des craintes, finit par croire qu'il a eu
tort de s'alarmer. Pourquoi s'alarmerait-il lorsqu'il sait que la
reine Caroline est toujours parfaite en parlant de lui, qu'elle se
propose de clbrer le mariage  Vienne et dclare qu'en tous cas,
il le sera ds qu'elle sera rentre  Palerme? Les lettres du prince
 son oncle respirent la confiance. Il regrette les retards qui lui
sont imposs; mais il ne met plus en doute le rsultat.

Il et t moins prompt  se rassurer, s'il connaissait les intrigues
qui,  Vienne, se sont noues contre lui. C'est l'impratrice qui
les dirige avec la complicit du marquis de Gallo. Tandis que
l'ambassadeur s'attache, dans les rapports qu'il envoie  sa cour,
 dtruire les bonnes impressions qu'y a laisses le duc de Berry,
la souveraine d'Autriche exerce dans le mme but son influence sur
sa mre et sur sa soeur. Elles sont  Vienne, nous l'avons dit; elle
les voit tous les jours, et son action persistante est d'autant plus
nuisible au duc de Berry, qu'ayant rejoint l'arme de Cond, il est
trop loin pour se dfendre, pour parer les coups qu'on lui porte 
son insu.

D'autre part, la reine Caroline sent monter autour d'elle une
dfiance qu'elle ne s'explique pas. Ce n'est pas seulement pour voir
sa fille qu'elle est venue  Vienne. Active, entreprenante, plus
habile que son mari  gouverner dans des circonstances difficiles,
elle s'est propos de faire accepter par l'Empereur les plans qu'elle
a conus pour rendre efficace la dfense de ses tats nagure envahis
par les armes de la Rpublique et de nouveau menacs. Pour atteindre
ce rsultat, elle a compt sur le marquis de Gallo, sur le baron de
Thugut et sur le ministre Acton. Mais,  Vienne, Gallo la trahit et
s'allie  ses ennemis; Thugut la tient loigne des affaires, lui
fait mystre de tout;  Naples, Acton qu'elle croit un instrument
docile entre ses mains s'applique  dtruire son influence sur le
roi son poux. On peut craindre que l'appui qu'elle a promis au duc
de Berry, et que celui-ci a considr comme la meilleure carte de
son jeu, ne soit pas dterminant pour l'accomplissement du mariage,
s'il est vrai que le roi de Naples ne voie pas le projet d'un oeil
favorable.

Ces circonstances, le duc de Berry les ignore; il ne les souponne
mme pas. Il est en Allemagne avec l'arme de Cond. Il y est
venu, on le sait, quittant de son chef l'arme napolitaine, sans
autorisation. Le roi Ferdinand s'est offens de ce manque d'gards,
sans toutefois en rien laisser paratre. Mais, bientt, ce grief
viendra s'ajouter  d'autres plus graves, fonds sur des propos
imprudents attribus au duc de Berry, qui dclare d'ailleurs ne les
avoir jamais tenus, et surtout sur ce qui se raconte couramment de sa
conduite prive, du relchement de ses moeurs, rcits exagrs sans
doute, mais non entirement calomnieux.

Une lettre qu' cette date (23 novembre) il crit  son oncle,
prouve clairement qu'il est loin de prvoir l'orage qui se forme sur
sa tte et qui, bientt, dtruira ses esprances. Mon trs cher
oncle, nous sommes sur le point d'entrer en campagne dans une saison
bien rigoureuse. Ds demain nous nous concentrons, et bientt aprs
nous marcherons. Il parat que nous ne reprendrons pas la premire
position d'Aitling, et que nous marcherons sur Wasserburg; nous
sommes prs de trente mille hommes ici  la solde de l'Angleterre,
savoir vingt-cinq mille Bavarois, cinq mille Wurtemburgeois et nous;
l'arme autrichienne est belle et en trs bon tat, et j'espre que
si nous attaquons, nous aurons des succs. Il gle trs fort, et la
terre est couverte de neige; le bivouac n'est pas aimable dans ce
temps-ci; nous nous hivernerons en chassant beaucoup, et il me parat
que mon frre soutiendra trs bien la fatigue de la campagne.

Les Franais ont vacu la Toscane aprs y avoir fait un butin
incessant, cela me rassure sur le reste de l'Italie et me fait
esprer qu'ils la laisseront tranquille. J'ai reu une lettre du
roi de Naples qui me mande qu'il a t surpris de mon dpart sans
que je lui en aie donn nouvelle, ce qui prouve qu'on a intercept
ou retard mes lettres, mais qu'il me souhaite beaucoup de bonheur,
et que, dans tous cas, ses sentiments seront toujours les mmes, et
qu'il sera toujours charm de me revoir auprs de lui.

Le comte de Chastellux, qui est trs bien avec M. Acton, russira
fort bien,  ce que j'espre, dans la commission dont Votre Majest
l'avait charg. L'vque de Nancy lui aura rendu compte des petites
difficults qui s'taient leves,  Vienne, sur certains propos que
l'on m'avait prts et qui avaient fait impression. J'attends bientt
Nantouillet, qui aura aplani facilement ce petit malentendu.

Ainsi,  la fin de cette anne 1800, la confiance du duc de Berry
dans l'heureuse issue des ngociations qui doivent assurer son
bonheur n'est pas branle. Quant  celle de Louis XVIII, loin de
s'affaiblir, elle s'accrot tous les jours. Elle l'aide  supporter
les amres dceptions que lui cause la conduite versatile, de moins
en moins bienveillante, de l'empereur Paul Ier  son gard, et qui
empoisonnent trop souvent son exil  Mitau.

 cette poque, la reine, depuis plusieurs mois, a quitt la Russie.
Sa sant chancelante a dcid ses mdecins  lui ordonner les eaux
de Pyrmont, en Allemagne, et comme elle devra y faire au moins deux
saisons, et qu'entre les deux elle ne pourrait revenir  Mitau sans
s'exposer  des fatigues qu'elle n'est pas en tat de supporter,
il a t convenu qu'elle n'y reviendra que pendant l't de 1801.
Elle devra  cette circonstance d'chapper aux dures preuves
qui s'amassent, ds ce moment, sur la tte du roi. Le comte de
Saint-Priest y chappera aussi. Il avait besoin de repos; le roi a
consenti  le laisser partir pour la Sude, et il prpare son dpart.
Ce n'est pas le seul changement survenu dans le personnel politique
qu'emploie Louis XVIII. Le marchal de Castries est mort  Brunswick
au mois de janvier, aprs avoir donn  son matre les marques d'un
inlassable dvouement, et  Londres, une grave maladie a oblig le
duc d'Harcourt  cder provisoirement au duc de Duras la direction
des affaires dont il est charg.




LIVRE DOUZIME

LOUIS XVIII ET PAUL Ier




I

L'ABB EDGEWORTH ET LE COMTE DE CARAMAN  SAINT-PTERSBOURG


Au mois de fvrier 1800, une circonstance heureuse vint rassurer le
roi quant aux suites de la retraite des armes russes, rappeles
en Russie par le tsar au lendemain de leurs dfaites. Comme pour
lui prouver que dans cette dcision il ne devait pas voir la preuve
d'un refroidissement de son amiti, l'empereur Paul, recevant des
mains du comte de Coss-Brissac le grand cordon de Saint-Lazare que
lui envoyait Louis XVIII, avait exprim le dsir de recevoir en
outre l'ordre du Saint-Esprit; il offrait en retour l'ordre russe
de Saint-Andr. Une distribution rciproque de croix aux deux cours
devait tre la suite des grces que se seraient accordes l'un 
l'autre les deux souverains.

Lorsqu'il s'agit de dcider par qui serait port  Ptersbourg le
Saint-Esprit, le roi jeta les yeux sur le duc d'Angoulme; mais,
il demanda au tsar si ce messager lui serait agrable. L'empereur
rpondit qu'en d'autres circonstances, il et t enchant de
recevoir  sa cour le neveu du roi, mais que celles du moment
s'y opposaient. Il fallait donc choisir un autre ambassadeur.
Louis XVIII n'avait alors auprs de lui que trois chevaliers du
Saint-Esprit: le cardinal de Montmorency, le duc d'Aumont et le
marquis de Jaucourt. Mais, celui-ci ne quittait pas son lit; le
duc d'Aumont tait en discrdit  la cour de Russie, et entre les
mains du cardinal, la mission et pris une couleur religieuse qu'il
importait d'viter. Elle aurait pu tre confie  Saint-Priest, ou 
d'Avaray, ou au comte de Coss qui tait encore  Saint-Ptersbourg.
Mais Saint-Priest y tait mal vu; Coss, accus de se donner trop
d'importance, avait dplu  d'Avaray, et, par contre-coup, au roi.
Quant  d'Avaray, il ne lui convenait pas, dclare-t-il, d'avoir
l'air d'aller chercher dans la capitale des ordres de chevalerie,
des prsents et une pension. Pour tirer le roi d'embarras, il lui
conseilla d'y envoyer l'abb Edgeworth. La rputation de vertu de
ce noble prtre, l'hroque souvenir attach  son nom, le respect
universel dont il tait l'objet, tout lui assurait  la cour de
Russie un accueil exceptionnellement favorable.

Quoique sensible au tmoignage d'estime que lui donnait le roi et
soumis  ses volonts, l'abb Edgeworth commena par se dfendre
d'un si grand honneur: outre la crainte qu'il exprima de dplaire
aux chevaliers du Saint-Esprit qui taient  Mitau, il manifesta
celle qu' la cour de Russie on ne voult le dcorer, ce qui ne lui
paraissait pas conforme  son caractre. Il ne se dcida  accepter
la mission que le roi voulait lui confier, qu'aprs que d'Avaray lui
eut promis que les mesures seraient prises pour qu'aucune dcoration
ne lui ft offerte, et pour lui assurer  Saint-Ptersbourg
l'accueil simple que sa modestie lui faisait dsirer. Le hasard,
sur ces entrefaites, fit arriver  Mitau le chevalier de Villenau,
Franais depuis longtemps tabli en Russie, disgraci et renvoy 
la mort de Catherine. Maintenant rentr en grce, il retournait 
Saint-Ptersbourg. Il s'offrit pour accompagner l'abb Edgeworth,
lui aplanir les difficults de la route, et cette offre acheva de
dissiper les craintes du messager royal, qui s'tait d'abord effray
de la longueur du voyage.

Toutes les dispositions semblaient arrtes ainsi, lorsqu'au dernier
moment, Saint-Priest leva des objections. Elles se fondaient sur
ce fait, qu' une date rcente l'empereur s'tait oppos  ce que
l'ouvrage de Clry, racontant le drame du Temple, ft distribu dans
ses tats.

--Clry a t le tmoin de la prison de Louis XVI, disait
Saint-Priest; l'abb Edgeworth l'a t de son supplice, et peut-tre
ce souvenir rendra-t-il sa prsence  la cour de Russie peu agrable
 l'empereur. Ne vaudrait-il pas mieux charger de la mission le comte
de Coss?

Proposer ce dernier, c'tait rendre le conseil suspect aux yeux du
roi et de d'Avaray. Ils tenaient d'ailleurs l'un et l'autre au choix
dj fait, et l'avis de Saint-Priest fut cart.

Les instructions que reut l'abb Edgeworth au moment de son dpart
se bornrent  lui prescrire d'exprimer  l'empereur la vive et
douce satisfaction qu'prouvait le roi  resserrer les liens d'amiti
qui dj les unissaient. Portant ses regards sur l'avenir, il voyait
dans cet vnement le gage d'une union qui, dans des temps plus
heureux, assurerait le bonheur de cinquante millions d'hommes et la
paix de l'Europe.  ces tmoignages d'affection et de confiance,
l'abb Edgeworth devait ajouter, si l'occasion s'en prsentait
naturellement, le voeu et le ferme espoir du roi d'tre, par l'appui
de Sa Majest Impriale, rapproch du lieu o son devoir et ses
sentiments les plus chers l'appelaient.

L'abb Edgeworth et son compagnon partirent le 27 fvrier, et
n'arrivrent au terme de leur course que sept jours plus tard.
Souvarof, rappel par l'empereur, rentrait en Russie.  toutes
les postes il tait annonc, et comme il lui fallait quarante
chevaux, les autres voyageurs n'en obtenaient que difficilement. 
Ptersbourg, l'envoy du roi tait attendu par le comte de Coss,
qui s'tait entremis pour lui faciliter l'accomplissement de sa
mission et le prsenter au principal ministre, le comte Rostopchine.
Mais Rostopchine tait malade et alit. Comme il pouvait seul, en
raison de ses fonctions, faire fixer par l'empereur le jour o l'abb
Edgeworth aurait son audience, elle se trouva retarde. Pour si
naturelle que ft la cause du retard, il donna lieu, dans le monde
de la cour, aux interprtations les plus malveillantes. C'tait la
premire fois qu'on voyait en Russie un prtre catholique romain,
revtu d'un caractre diplomatique. Les gens bien renseigns
prtendaient qu'il ne serait pas reu. Le rtablissement de
Rostopchine coupa court  ces commrages.

Ce ministre m'a bien ddommag, crivait l'abb Edgeworth au roi.
Sa premire sortie fut pour moi, et ds le lendemain, il eut la
bont de m'crire pour m'assurer que Sa Majest Impriale me verrait
avec plaisir, et qu'elle avait fix mon audience au jour suivant.
Dans la mme lettre, nous trouvons quelques dtails sur l'entrevue
du confesseur de Louis XVI avec Paul Ier. Il est impossible d'y
mettre plus de grce que n'y en mit l'empereur. Mais, je ne dois pas
dissimuler  Votre Majest que l'analyse bien exacte de ce qu'il eut
la bont de me dire pour Elle peut se rduire  ces deux mots:--Le
roi connat toute mon amiti pour lui; mais il sait, en mme temps,
ce qui la rend dsormais impuissante.

De l, se rabattant rapidement sur l'ordre du Saint-Esprit dont
je lui portais les marques, il parut me faire remarquer avec
complaisance qu'aucun prince tranger  la maison de France ne
l'avait port avant lui. Le reste de la conversation dont il
m'honora, et qui fut assez longue, roula absolument sur ma chtive
personne pour laquelle il tmoigna beaucoup plus d'intrt qu'elle ne
mrite.

Au laconisme de ce compte rendu, o clate la modestie de l'abb
Edgeworth, il y a lieu de suppler en rptant les paroles que lui
dit l'empereur en le recevant:

--Vous tes pour moi un tre bien intressant. Vous me rappelez le
moment o vous vous tes tenu courageusement au pied de l'chafaud.
Je remercierai Louis XVIII de vous avoir choisi pour m'apporter
l'ordre que j'ai dsir de lui. Et prenant de ses mains la plaque du
Saint-Esprit, il ajouta:--C'est le souvenir d'un ami malheureux.

Au sortir de l'audience, continue le narrateur, M. le comte
Rostopchine, aprs avoir confr quelques minutes avec l'empereur, me
dit qu'il avait ordre de m'offrir une tabatire, avec le portrait de
Sa Majest Impriale et cinq cents ducats de pension sur sa cassette;
que, du reste, vu le dsir que tmoignait le roi, mon matre, de me
voir revenir promptement auprs de lui, l'empereur me dispensait de
toutes les formalits d'usage, mais qu'il avait pour agrable que
je portasse moi-mme au roi de France la croix de Saint-Andr, et
qu'elle me serait remise avant mon dpart.

Cette lettre causa  Mitau une dception assez vive. Que le tsar et
dclar  l'abb Edgeworth que son amiti pour Louis XVIII tait
dsormais impuissante, cela ne devait pas surprendre: le rappel
des troupes russes ne laissait que trop prvoir cette dclaration.
Mais qu'au lieu de faire porter  Mitau les insignes de Saint-Andr
par un personnage de sa cour, il en et, contrairement  tous les
usages, charg le propre envoy du roi, dnotait un oubli des grces
que l'on remarquait depuis longtemps dans ses procds. Le roi et
d'Avaray en furent blesss, et Saint-Priest plus encore. Dans un
accs d'humeur, il proposa de faire des dmarches promptes et vives
pour sortir de la Russie. Mais d'Avaray protesta. tait-il possible
de quitter volontairement l'asile de Mitau? L'empereur d'Allemagne
ou le roi de Prusse voudraient-ils en donner un autre? Les princes
secondaires l'oseraient-ils? Et quand ils l'oseraient, Bonaparte,
s'il avait des succs dans la campagne, ne les obligerait-il pas 
renvoyer le roi? Partir, ce serait donc exposer le roi, la reine,
la fille de Louis XVI  se traner sur les routes, de cabarets en
cabarets; ce serait exposer le roi au risque humiliant de mendier
par ncessit l'asile qu'il aurait quitt par humeur, et  cet
autre risque, de voir l'empereur irrit le priver des bienfaits qui
le faisaient vivre. Il est inconcevable, observe d'Avaray, que
M. de Saint-Priest,  son ge et avec son exprience, ait toute
l'inconsquence, toute la lgret d'un enfant ou d'un novice.

Selon d'Avaray, il fallait se taire et feindre de croire que
l'empereur, en donnant  l'abb Edgeworth une grande marque d'estime
et de considration, avait voulu tmoigner au roi tout le cas qu'il
faisait de son envoy, et lui viter en mme temps l'embarras qu'il
pourrait prouver dans sa position  rcompenser un personnage de la
cour de Russie, qui serait venu tout exprs pour lui faire hommage
de l'ordre de Saint-Andr. Ainsi, un procd qui, au premier abord,
pouvait paratre un manque d'gards, constituerait au contraire une
attention dlicate. Cet avis prvalut. Le roi remercia l'empereur
sans trahir ni dpit ni surprise, et on poursuivit, sans autre
incident, la ngociation  laquelle donnaient lieu la distribution et
l'change de croix entre les deux cours.

On jugera, par cet pisode, de tout ce que prsentait de dlicat, de
troublant et souvent d'humiliant, la situation de Louis XVIII. Se
sachant sans cesse expos aux nigmatiques caprices de Paul Ier, il
vivait dans les transes, entre la crainte et l'espoir, s'attendant
toujours  voir quelque avanie succder brusquement  un procd de
bienveillance, ou galement quelque trait inattendu de bonne grce
le ddommager  l'improviste de ce qu'il pouvait considrer comme
une offense. La mission de l'abb Edgeworth, avec ses incidents
contradictoires, ne changeait rien  cet tat de choses. tant donn
le caractre mobile de l'empereur, le roi pouvait tout craindre et
tout esprer.

Jusqu' ce moment, il n'avait t reprsent  Saint-Ptersbourg que
par un agent sans caractre officiel, le marquis de La Fert-Meun,
vritable commissionnaire, uniquement charg de la transmission
des correspondances. Les informations politiques que le roi avait
intrt  recevoir lui taient envoyes par un comit secret, compos
de trois migrs, tablis dans la capitale russe: le marquis de
Lambert, le comte de Choiseul-Gouffier, le baron de Flachslanden.
Tous trois entretenaient des relations avec les ministres russes et
le corps diplomatique; ils taient reus  la cour. S'il y avait
lieu  quelque ngociation auprs de Paul Ier, le roi en chargeait
un messager spcial. C'est ainsi que Saint-Priest et d'Avaray, et
plus rcemment le comte de Coss-Brissac, s'taient successivement
rendus  Saint-Ptersbourg, le dernier, comme on l'a vu, pour offrir
 l'empereur, de la part du roi, la grand'croix de l'ordre de
Saint-Lazare.

Au mois de janvier, le marquis de La Fert reut, par ordre du tsar,
une lettre qui le qualifiait ministre du roi de France. Trs mu,
il s'empressa d'avertir son matre. Le roi, qui avait consult
Saint-Priest et d'Avaray, crivit le 14 janvier  son frre et
cousin, en demandant s'il lui convenait d'avoir  sa cour un agent
royal revtu des attributions d'un ambassadeur, et s'il voulait le
dsigner lui-mme. La rponse arriva le 20: Je laisse, disait le
tsar,  la volont de Votre Majest le choix de la personne qu'elle
voudra honorer de sa confiance. Je serai trs charm d'avoir 
tmoigner au ministre de Sa Majest trs chrtienne auprs de moi,
quel cas je fais de l'amiti de son matre. Tenu de le choisir, ne
voulant fixer son choix ni sur le bonhomme La Fert, qui et bien
voulu devenir de commissionnaire ministre, ni sur le comte de Coss,
souponn d'avoir tenu  Saint-Ptersbourg des propos dsobligeants
sur d'Avaray, le roi proposa, pour exercer ces hautes fonctions,
le comte de Choiseul-Gouffier, et,  dfaut de lui, le marquis de
Lambert. Mais, au moment o ces propositions partaient de Mitau, Paul
faisait expulser de son empire ces deux gentilshommes, sans mme leur
expliquer les motifs de leur disgrce.

Le roi, dconcert, lui envoya alors une liste portant les noms du
duc de Guiche, du comte de La Chapelle, du marquis de Bonnay et
du vicomte de Caraman, entre lesquels il le suppliait de choisir.
L'empereur s'y refusa. Louis XVIII, laiss libre de dsigner son
reprsentant, nomma Caraman[18]. Le jour o la dcision impriale fut
connue  Mitau,--c'tait le 20 janvier,--le roi crivit au tsar pour
lui exprimer sa reconnaissance. D'accord avec mes fidles sujets,
dit-il, je peux envisager ce grand vnement sous deux aspects
galement favorables, comme une marque de l'amiti de Paul Ier et
comme un dmenti clatant donn aux calomniateurs qui me prtendaient
priv du plus formidable appui.

[Note 18: Dans ses Mmoires indits, le vicomte de Caraman parat
croire qu'il fut dsign par le tsar. Les documents que nous avons
consults prouvent le contraire, et notamment cette lettre de Louis
XVIII, en date du 14 fvrier: Je suis heureux de penser que Votre
Majest Impriale agre les sujets parmi lesquels je dois faire
choix de mon reprsentant auprs d'elle, et puisqu'elle s'en remet
 ma dtermination  cet gard, je la prononce en faveur du vicomte
de Caraman, en souvenir des bonts dont Votre Majest Impriale l'a
honor lorsqu'il eut le bonheur de lui faire autrefois sa cour. Je
lui cris  Berlin, o il est en ce moment, de se rendre ici.]

Caraman tait alors au service de la Prusse, avec le grade de
colonel, qu'il devait  la bienveillance du roi Frdric-Guillaume.
Il raconte lui-mme quelles apprhensions l'assaillirent quand il
reut l'ordre qui l'appelait  Mitau et quels motifs le dcidrent
 obir: La position des affaires en Europe ne permettait pas la
moindre illusion sur la stabilit du poste auquel j'tais appel;
je connaissais la mobilit des volonts de l'empereur; mais je
connaissais aussi son inflexibilit, lorsqu'une fois sa rsolution
tait arrte. Je savais que la rsistance pouvait lui faire prendre
les partis les plus violents, et, bien persuad que je serais bientt
victime d'un changement forc ou volontaire dans le systme que
suivait l'empereur, je ne voulus pas exposer celui qui tait toujours
pour moi le roi de France, et, par consquent, le mien,  voir
ajouter de nouvelles preuves  celles qu'il avait dj  supporter.
Ces considrations honorables, soumises au roi de Prusse, reurent
son approbation, une approbation que ses relations avec la Rpublique
franaise lui commandaient de taire, mais qui se traduisit par la
promesse faite  Caraman de lui conserver son emploi et d'en payer le
traitement  sa famille.

 Mitau, Caraman prit les ordres de Louis XVIII. On lui recommanda
d'agir avec prudence, de mnager la dignit d'un prince malheureux,
au milieu des caprices imprvus d'une volont qui ne connaissait
pas d'obstacles et que la moindre contradiction pouvait porter aux
extrmits les plus fcheuses. Une lettre du roi qu'il devait
remettre au tsar prcisait, d'ailleurs, le caractre de sa mission:
Dans la situation o je me trouve, tant sans cesse dans le cas de
prendre un parti sur une infinit d'objets, de propositions souvent
sduisantes, mais qui peuvent tre insidieuses, que pouvais-je
dsirer de plus que d'avoir un moyen de me guider sans cesse par les
avis de Votre Majest Impriale? C'est donc plutt un homme toujours
 porte de les recevoir et de me les transmettre qu'un ministre
que j'ai dsir voir auprs d'elle, et je la supplie de recevoir M.
de Caraman  ce titre et de l'couter avec bont, et de ne pas me
refuser le secours de ses lumires, non seulement lorsqu'il les lui
demandera de ma part, mais encore lorsque son amiti lui fera sentir
d'elle-mme le besoin que j'en aurai.

La cour de Saint-Ptersbourg, quand M. de Caraman y parut, ne
ressemblait  aucune autre, par suite du despotisme que Paul Ier
exerait sur ses sujets; mais elle ressemblait  ce qu'elle tait
dj lorsque, trois ans avant, le comte de Saint-Priest y tait venu.
Les principaux conseillers du tsar, le comte Rostopchine, le comte
de Pahlen, le comte Panin, ne maintenaient leur crdit que grce 
des prodiges de prudence et d'habilet, peut-tre aussi parce qu'ils
puisaient leur patience dans la rsolution de mettre un terme  un
tat de choses qui devenait intolrable; car, longtemps opprim sous
le rgne de sa mre, Paul opprimait  son tour.

Soit qu'il redoutt pour ses sujets le pernicieux exemple de la
Rvolution franaise, soit qu'il ft convaincu qu'ils en voulaient
 sa vie, il les tenait sous le joug d'une obissance passive,
et dployait des rigueurs dont une police sans piti se faisait
l'instrument. Ni les petits ni les grands, ni les humbles ni les
superbes n'taient pargns. La plus lgre dsobissance aux
ukases impriaux tait considre comme un crime. Tout sujet russe
convaincu d'avoir port un costume franais, et, notamment, un
chapeau rond et des bottes, se voyait dclar infme et tratre
et frapp des plus svres chtiments. La valse tait interdite sur
toute l'tendue du territoire russe. Les gazettes franaises, les
livres publis  Paris, la musique mme, n'y avaient pas accs. La
violation des ordres de police entranait des rpressions cruelles:
le knout, l'incision des narines ou mme la dportation. Les femmes
n'chappaient pas  ces supplices; pour elles, ils s'aggravaient
quelquefois de traitements rvoltants.

Ce rgime avait engendr la terreur par toute la Russie, dans la
capitale surtout. Un tmoin de ces exactions a crit: Je ne me
couchais qu'avec les plus noirs pressentiments. Lorsque, la nuit,
j'entendais du bruit dans la rue ou quelque voiture s'arrter dans
mon voisinage, un tremblement involontaire s'emparait de tout mon
corps; je veillais avec une attention particulire sur la couleur,
la coupe et la faon de mes habits. La consolation d'pancher mes
peines dans le sein d'un ami m'tait refuse par ma propre terreur.
Tous les murs avaient des oreilles; le frre n'osait plus se fier 
son frre. Les promenades ne prsentaient que le spectacle dchirant
de quelques infortuns que l'on venait d'arrter et que l'on
conduisait pour recevoir le knout[19].

[Note 19: _Une anne remarquable de la vie d'Auguste Kotzebue_.]

Les rcits du temps sont unanimes  reprsenter le sjour de
Saint-Ptersbourg,  cette poque, comme pnible et dangereux. Et
encore, ce qui s'y passait en 1800 n'tait-il que le prologue de
ce qui devait s'y passer durant le premier trimestre de 1801. Il
fut alors clatant que la Russie tait gouverne par un fou. Cette
conviction arma le bras de ceux qui le mirent  mort et dtermina le
mouvement unanime d'allgresse avec lequel ses sujets accueillirent
la nouvelle de ce meurtre. On lit, dans les souvenirs de la princesse
de Liven, qui tait alors  Saint-Ptersbourg: Nous avons manqu
d'historiens et de potes pour redire cet enthousiasme, cet
enivrement gnral. Quatre annes de despotisme, touchant parfois
 la folie, souvent  la cruaut, venaient de trouver un terme.
La catastrophe oublie ou exalte, il n'y avait pas de milieu. Le
moment de la juger n'tait pas venu encore. On s'tait couch esclave
opprim, on se rveillait libre et heureux. Cette pense dominait
toutes les autres, on tait affam de bonheur et on s'y livrait avec
la confiance de l'ternit[20].

[Note 20: Voir mon livre: _Une vie d'ambassadrice au sicle dernier_.]

On peut juger,  ces traits, de la gravit des circonstances en
lesquelles Caraman arriva  Saint-Ptersbourg, et des difficults
qu'il allait y rencontrer, quoiqu'il pt s'y recommander de la
bienveillance dont, lors d'un premier sjour, l'avait honor
l'empereur et de l'amiti de l'un des ministres, le comte Panin. 
cette amiti, il dut recourir  peine dbarqu. Avant mme qu'et t
fix le jour de son audience, il apprit par un autre ministre, le
comte Rostopchine, que l'intention de Paul Ier tait qu'il ft sur
le mme pied que M. de La Fert. Ce n'tait pas l ce qu'on lui
avait promis, ni pour remplir des fonctions subalternes qu'il avait
quitt la Prusse. Oblig d'observer en tout une prudente rserve,
il se demandait comment il obtiendrait le rappel d'une mesure peu
conforme aux intrts de son matre, lorsque Panin vint  son aide en
adressant une lettre  l'empereur dans laquelle il tait dit:

Si les armes de l'empereur taient encore en position de prouver 
l'Europe par de nouvelles victoires combien ses principes restaient
les mmes, on pourrait regarder comme indiffrent le titre sous
lequel M. de Caraman sera admis ici. Mais dans un moment o la
retraite des armes de Sa Majest Impriale donne lieu aux mal
intentionns de calomnier la constance de ses opinions, c'est une
chose heureuse de pouvoir prouver  toute l'Europe, par l'admission
de M. de Caraman, que si l'empereur a trouv dans l'infidlit de
ses allis une raison pour s'en sparer, il n'en persiste pas moins
dans des principes dont son honneur et sa loyaut ne lui permettront
jamais de s'carter.

Cette note parut avoir fait merveille. Caraman fut reu par le tsar;
un traitement de deux mille ducats lui fut attribu, et un peu
plus tard, cr commandeur de Saint-Jean de Jrusalem, il recevait
l'investiture au chteau de Pterhof des mains mmes de Paul Ier.
Ces marques de la faveur impriale, les paroles qui lui furent
adresses le rassurrent un peu, mais ne dissiprent pas entirement
les apprhensions que lui avaient causes l'expulsion du marquis de
Lambert et du comte de Choiseul, et surtout les striles rsultats de
la mission du gnral Dumouriez, qui venait de prendre fin dans des
circonstances qu'on va connatre.




II

LE VOYAGE DU GNRAL DUMOURIEZ


On a vu le gnral Dumouriez solliciter du tsar l'autorisation
d'aller  Saint-Ptersbourg lui soumettre ses projets, le tsar
lui faire longtemps attendre sa rponse, et enfin le mander 
l'improviste quand tout portait  croire qu'il refuserait de le
recevoir. Dumouriez se mit en route le 9 dcembre 1799, s'arrta dans
le Schleswig pour prendre cong du prince de Hesse, son protecteur.
Il lui promit de plaider auprs du souverain moscovite la cause du
Danemark. Il est ivre de joie, crivait Thauvenay en annonant son
dpart; il adore la personne du roi. Le 5 janvier, il tait  Mitau
en mme temps que le grand-duc Constantin, fils cadet de Paul Ier,
qui rentrait  Saint-Ptersbourg. Il est piquant de constater, dans
les notes de d'Avaray, que la prsence du gnral, nouveau converti,
causa plus d'embarras que de satisfaction.

Il arriva hier, accompagn de deux aides de camp, car il faut bien
faire claquer son fouet; malheureusement, c'est le roi qui fait les
frais de cet talage. Lorsque son arrive nous fut annonce, je
prvis qu'elle tonnerait, indisposerait notre nombreuse colonie,
et particulirement nos gardes du corps plus attachs au roi que
raisonnables dans leur attachement. J'en parlai donc, il y a quelques
jours, dans la salle des gardes  ceux qui taient de service; le
salon tait plus raisonnable ou du moins plus politique. L'tonnement
fut gnral. L'un d'eux me dit:

--Mais, au moins, il ne paratra pas au chteau?

--Pardonnez-moi, rpliquai-je; car puisqu'il va  Saint-Ptersbourg,
c'est pour le service du roi.

Je chargeai ensuite quelques-uns des plus sages de rendre plus
sages les autres, et j'eus lieu d'tre certain, au moyen de ces
prcautions, que si Dumouriez ne reoit pas de tous des caresses, du
moins ne recevra-t-il de personne des affronts.

Cette difficult aplanie, il en restait d'autres  rsoudre, et
si graves, que le roi voulut en saisir son conseil. Recevrait-il
Dumouriez officiellement? L'inviterait-il  dner? Le prsenterait-il
 la reine et  la duchesse d'Angoulme? Enfin, le chargerait-il
d'apporter  Paul Ier des projets de contre-rvolution qu'il
ne voulait tenter d'excuter qu'autant qu'il serait assur du
consentement et de l'appui de la cour impriale? Toutes ces
questions, discutes entre le roi, Saint-Priest, d'Avaray et les
autres membres du conseil, furent rsolues ngativement.

Charger Dumouriez d'apporter au tsar des pices importantes,
c'tait, si on ne lui en faisait pas connatre la teneur, le blesser
dans son amour-propre, ce qu'il fallait viter, et si on les lui
communiquait, l'autoriser  les discuter, ce qui n'et pas t
moins fcheux; car, disait d'Avaray, ce nouveau converti a la tte
trop prs du bonnet rouge pour le faire entrer dans les conseils du
roi. Le recevoir officiellement et lui faire fte avant de savoir
quel accueil lui rservait l'empereur, c'tait s'exposer, si cet
accueil n'tait pas ce qu'on esprait, aux inconvnients d'une fausse
dmarche. Enfin, le faire dner avec la duchesse d'Angoulme, c'tait
affliger cette princesse qui voyait toujours en lui un ennemi de ses
parents. En apprenant qu'il allait arriver  Mitau et qu'elle devrait
peut-tre tolrer qu'on le lui prsentt, elle avait fondu en larmes.
Pour toutes ces raisons, mieux valait attendre, pour le recevoir
officiellement, qu'il revnt de Saint-Ptersbourg. Alors, s'il y
avait t bien accueilli, il serait plus ais de se dtendre avec lui
et de faire comprendre  la duchesse d'Angoulme qu'elle devait se
relcher de sa rigueur envers un homme en qui le tsar avait reconnu
un bon serviteur de la cause royale.

Saint-Priest eut mission de le chapitrer  sa descente de voiture,
de lui exposer pour quels motifs on ne le traiterait que comme un
voyageur qui vient prendre les ordres du roi, et pourquoi celui-ci
ne lui donnerait audience que dans son cabinet. Le ministre royal
put d'ailleurs colorer d'un excellent prtexte la rsolution prise
de ne pas l'inviter  dner. Le grand-duc Constantin, l'un des
fils du tsar, de passage  Mitau, dnait chez le roi ce jour-l,
et nul tranger n'et pu tre mis en sa prsence. Dumouriez ne
s'offensa d'aucune de ces raisons. Quand Saint-Priest, aprs
les lui avoir fait sentir, le conduisit chez d'Avaray,  qui le
gnral voulait soumettre ses plans militaires, il tait rsign 
garder l'incognito. L'expos de ces plans remplit les deux soires
qu'il passa chez d'Avaray. Il fit aussi allusion  l'espoir qu'il
gardait de voir les princes d'Orlans, ds leur retour d'Amrique,
qu'il croyait prochain, faire leur soumission au roi. Dans sa
correspondance, il avait dj parl d'eux, en transmettant la copie
d'une lettre envoye par lui  l'an des trois frres, pour les
engager  rentrer dans le devoir. Le jour de son dpart, il fut
reu par Louis XVIII. Impressionn par le spectacle de cette royale
misre et plus encore par ce qu'il surprit d'ignorance et d'illusions
parmi les courtisans, il n'en laissa cependant rien paratre. Il
parla de ses projets, de l'appui qu'offrait le gouvernement danois.
Il vanta les ides de Willot, les avantages d'un soulvement du Midi.
Il tint un viril langage, ranima les esprances affaiblies.

Le roi voulut lui donner une lettre pour le tsar, dans laquelle il
le reprsentait comme son serviteur fidle. Mon frre et cousin,
disait-il, le gnral Dumouriez, porteur de cette lettre, arrivera
rapidement aux pieds de Votre Majest Impriale. Le passage du
grand-duc Constantin l'ayant retenu ici vingt-quatre heures, je
n'ai pas t fch de cette circonstance, parce que, outre le dsir
que j'avais de l'entretenir, j'ai pens qu'il fallait qu'avant de
paratre aux yeux du sauveur de l'Europe, il et dj reu une
premire purification, en se montrant devant son propre souverain.
Votre Majest Impriale connat ses moyens. Sa sagesse jugera du plan
qu'il a conu. Mais, je ne puis me refuser de tmoigner que je crois
pouvoir rpondre de son zle et de son dvouement  la cause qu'il a
embrasse.

Quand cette lettre fut remise  Dumouriez, il s'aperut qu'il y tait
dsign comme marchal de camp. Il protesta, rappela qu'il tait
lieutenant gnral.

--Je ne peux reconnatre les nominations faites aprs la mort de mon
frre, rpondit le roi.

C'tait une difficult. Saint-Priest la dnoua en proposant et en
faisant accepter que Dumouriez serait qualifi gnral Dumouriez.

Sa premire visite fut pour le comte Rostopchine. Le ministre
l'accueillit avec affabilit. Mais la communication qu'il lui fit
d'abord causa  Dumouriez un amer dsenchantement. Depuis qu'il avait
t appel  Saint-Ptersbourg, diverses circonstances taient venues
successivement modifier les ides de l'empereur. Il ne pouvait,
dit en son nom Rostopchine  Dumouriez, qu'engager le gnral  se
remettre en route. Il regrettait de l'avoir inutilement drang. Pour
l'indemniser de son dplacement, il lui allouait mille ducats d'or.

Quoique dcontenanc par ce langage, Dumouriez eut assez de prsence
d'esprit pour objecter qu'il ne pouvait, sans manquer  ses devoirs
envers le roi son matre, sans s'exposer  devenir pour l'Europe
un sujet de railleries, quitter Saint-Ptersbourg avant d'avoir vu
l'empereur. Il ne se rsignait pas  considrer comme dfinitive
la dcision qui lui tait transmise. Il esprait qu'elle serait
rapporte, qu'on ne le contraindrait pas  y obir sur l'heure.
Rostopchine couta patiemment cette rponse, promit de la rpter
au tsar. Mais sous cette bienveillante condescendance, le ministre
dissimulait sa volont de contribuer de tous ses efforts  faire
avorter la mission de Dumouriez[21]. Comme la plupart des hommes
d'tat de Russie, il avait vu avec regret son matre se jeter dans
la coalition; il s'tait efforc de l'en faire sortir; il croyait 
la possibilit comme  la ncessit de la paix entre la France et
l'empire. On peut donc croire que son influence,  supposer qu'il pt
se flatter d'en possder une sur un prince fantasque  l'excs, ne
s'exercerait pas dans le sens des vues de Dumouriez. C'est d'autant
plus vraisemblable qu'alors mme qu'il et approuv ces vues, il
n'tait pas homme  user son crdit au profit d'une cause qu'il
considrait comme perdue, et qu'en fait, tout en offrant ses bons
offices  Dumouriez, il ne les poussa pas au del de ce que lui
commandait la plus vulgaire courtoisie.

[Note 21: Il ne cessa de lui tre malveillant: C'est un intrigant,
disait-il plus tard en parlant de lui, qui servirait galement le
ciel et l'enfer et qu'il a fallu chasser.]

Au bout de quelques jours, il annona au gnral que sa prire tait
exauce, qu'il serait admis  l'audience impriale. Il ne lui en
fixa d'ailleurs ni l'poque ni le lieu, ce qui aurait d suffire
pour empcher Dumouriez de se laisser prendre, comme il le fit, 
cette apparente bonne grce. Il en apprcia mieux le caractre, au
fur et  mesure que se prolongeait l'attente qu'on lui imposa. Plus
de six semaines aprs son arrive, malgr ses pressantes dmarches,
il n'avait pas encore vu l'empereur. Il se dcida alors  crire 
Rostopchine une lettre pressante. Il y exposait avec force combien
il tait important, pour sa considration personnelle et pour lui
conserver quelques moyens de servir le roi, qu'il ft prsent  Sa
Majest Impriale. Peu de jours aprs, dans la soire du 5 mars,
 minuit, un billet de Rostopchine vint l'inviter  se trouver le
lendemain  la parade de l'empereur, c'est--dire  la revue matinale
des troupes de service au palais imprial, que le tsar passait
ordinairement dans la cour de ce palais.

Dumouriez fut exact au rendez-vous. Il tait  cheval et en uniforme.
Ce jour-l, l'empereur ne parut pas. Le 7 mars, le gnral fut
plus heureux. Il s'tait ml  l'tat-major qui accompagnait le
souverain. Ce dernier le fit approcher, et l eut lieu leur premire
entrevue. Paul Ier tmoigna d'une extrme bienveillance. Il parla
 Dumouriez de manire  lui prouver qu'il n'ignorait rien de sa
carrire passe. Aux assurances qu'il lui donnait de son estime, il
mla un reproche affectueux et dlicat sur ses erreurs passes.
Il exprima son mcontentement contre ses allis, contre l'Autriche
surtout. Il dissimulait  peine le dsir et l'espoir de les voir
subir des revers, maintenant qu'il avait retir ses troupes.

--Nous verrons comment ils s'en tireront, dit-il. Je les laisserai
faire. Je ne peux sacrifier mon peuple et mes soldats pour l'intrt
d'allis perfides.

--Votre colre est juste, Sire, rpondit Dumouriez. Mais je ne
dsesprerai jamais de vous voir redevenir le chef de la coalition et
le sauveur de l'Europe. Avec de pareilles troupes et la grande me de
Votre Majest Impriale, le sort de l'Europe dpend de votre volont.

Le tsar vita de relever ces paroles, et, changeant de sujet, il ne
cacha pas l'admiration qu'il prouvait pour le premier consul, et
comme son interlocuteur mettait en doute qu'un gouvernement durable
pt sortir du coup d'tat de Brumaire dans un pays o la Rvolution
avait dtruit le pouvoir personnel, il rpondit:

--L'autorit runie dans une seule personne constitue un gouvernement.

Le mot choqua Dumouriez. Il manifesta son sentiment avec une vivacit
qui arracha un sourire  l'empereur. Du reste, celui-ci s'empressa
d'ajouter qu' ses yeux, Louis XVIII, roi de France, tait le seul
dpositaire lgitime de cette autorit; que, pour ce motif, il
voulait aider  le rtablir sur son trne. Il expliqua brivement
les causes qui l'avaient dcid  rompre avec la coalition. Mais il
n'entendait pas abandonner la cause des Bourbons. Il reconnaissait
que Dumouriez tait  mme de la servir.

Ils se revirent  la parade du 8. L'empereur revint sur ses griefs
contre l'Autriche. Puis, dans un lan de confiance, sincre ou jou,
il demanda:

--Gnral, que pensez-vous de ma position?

--Sire, il faudrait un long mmoire pour vous rpondre.

--Eh bien, rdigez-le et envoyez-le-moi par Rostopchine. Vous le lui
remettrez cachet. Et il ajouta:--Peut-tre me trouvez-vous mchant
sur le compte des Autrichiens?

--Le ressentiment de Votre Majest Impriale est juste, fit
Dumouriez. Mais qu'elle me passe une expression triviale: il faut le
garder pour la bonne bouche.

Dumouriez jugea le moment opportun pour exposer le plan qu'il
avait prpar, en 1798, de concert avec le prince Charles de
Hesse, et qui consistait  former un corps de neutres, dont le
Danemark et t l'me et qui aurait aid en France  un changement
de gouvernement[22]. Le tsar couta ces dveloppements avec
intrt. Il demanda  Dumouriez de les rsumer dans une note et
l'autorisa, l'excution du plan tant subordonne  une entente
avec l'Angleterre,  en entretenir lord Withworth, ambassadeur
britannique  sa cour, et l'envoy danois, le gnral comte de Blme.
Dumouriez, en mme temps qu'il s'abouchait avec ces diplomates par
l'intermdiaire de Panin, crivait la note demande. Il l'envoya
 Rostopchine le 10 mars. C'tait un expos succinct du projet du
prince de Hesse. Aprs en avoir racont les origines et comment,
malgr diverses ngociations avec Londres, il tait tomb dans
l'abandon, le gnral s'attachait  dmontrer que l'heure tait
propice pour le reprendre, et qu'il serait facile d'en assurer
l'excution pour le mois de juillet. Le Danemark n'tant qu'une
puissance secondaire, disait-il en finissant, ne peut que recevoir
une pareille proposition et non pas la faire lui-mme. Rempli de
confiance dans le caractre moral, dans la droiture politique de
l'empereur, il sera ncessairement entran ou arrt dans cette
ngociation par l'opinion de Sa Majest Impriale. Si, comme elle
me l'a fait esprer, elle protge et ne dsavoue pas la ngociation
particulire qu'elle a daign me permettre d'ouvrir avec MM. de
Withworth et de Blme, ngociation que je suivrai pas  pas, sous ses
yeux, sous sa puissante direction, je ne doute pas de sa russite,
surtout si M. de Mourawief reoit l'ordre d'en suivre les dtails
avec la cour de Copenhague,  mesure qu'elle se dveloppera ici et 
Londres.

[Note 22: Voir _Histoire de l'migration_, tome II, pages 271 et
suivantes.]

Cette note tait partie depuis quelques heures  peine, qu'on en
demandait une seconde  Dumouriez. Il s'agissait cette fois de ce
qui pourrait tre fait dans le Midi. Il exposa le plan concert avec
Willot, dont il avait, depuis son arrive  Saint-Ptersbourg, et
pour tenir une promesse faite en traversant Mitau, fait passer une
copie  Saint-Priest. En l'en voyant  Rostopchine, il lui disait:
Je dsire beaucoup que l'empereur soit content. Mais ma froce
ducation de soldat me rend plus propre  combattre qu' crire. Ce
n'est que pour drouiller mon pe que j'emploie ma plume.

Il l'employa encore pour rdiger le mmoire qu'il avait promis 
l'empereur  la parade du 8 mars, ou plutt les mmoires, car il
en fit trois, qu'il envoyait au fur et  mesure qu'ils taient
finis. Dans la premier, aprs avoir, pour flatter le tsar, blm
sans mnagement la cour de Vienne, et excus la cour de Londres,
il retraait le tableau des suites funestes qu'entranerait pour
l'Europe la retraite absolue de l'empereur de Russie, en obligeant
l'Angleterre  seconder les ambitions de l'Autriche, en laissant
 celle-ci les mains libres en Italie, et enfin en facilitant les
usurpations de Bonaparte. Dans le second, il tablissait la ncessit
pour l'empereur de renvoyer ses troupes en Allemagne, mais en leur
imprimant une action absolument indpendante de l'Autriche. Il
conseillait de reprendre l'ancien plan de Souwarof et de marcher
sur Mayence pour pntrer de l dans la Basse-Alsace. Le troisime
mmoire rsumait toutes les raisons qui devaient convaincre
l'empereur de l'utilit qu'il y avait pour l'Europe  ce qu'il
ne dnont pas son trait avec l'Angleterre, aux termes duquel
il tait tenu de lui fournir quarante-cinq mille hommes en vue
d'oprations ultrieures. Une partie de ses troupes tait  Jersey.
Il convenait de les y laisser pour les jeter au moment opportun
sur les ctes de France, les unes au Midi, les autres au Nord, en
faisant appuyer celles-ci par les Danois et les Anglais, les autres
par les Napolitains, les Anglais et les Albanais qui taient dj
dans la Mditerrane. Enfin Dumouriez insistait pour qu'un corps
d'observation ft plac sur les confins de l'Autriche, pour barrer le
chemin aux entreprises de Bonaparte en Allemagne.

Les deux premiers mmoires taient seuls envoys, lorsque,  la
parade du 13 mars, il fut admis de nouveau  s'entretenir avec
l'empereur. Quelques instants avant, Rostopchine l'ayant mand chez
lui, avait mis sous ses yeux une note du souverain dans laquelle
celui-ci, en rponse aux communications du gnral, disait qu'il
devait tre Monk, et que, quant  lui, ce qu'on appelait son
systme tait le dessein permanent de ne pas favoriser les vues
intresses des allis.

Cette phrase permit  Dumouriez d'ouvrir l'entretien en dmontrant
que l'intrt de l'empereur commandait tout au moins la formation
d'un corps d'observation.

--Je n'en ai pas besoin pour arrter les progrs des Franais et
contenir les ambitions de la cour de Vienne, rpliqua le tsar. Toutes
mes forces sont en sentinelle.

--Mieux vaudrait, sire, une arme prte  agir, dont la destination
serait connue.

--Soyez sr que je serai prt quand il le faudra, quand je verrai
de la bonne foi. Dumouriez n'osa pousser plus loin l'insistance.
L'empereur reprit:--Croyez-vous que votre roi est homme  se mettre 
la tte de ses troupes?

--Ah! sire, s'cria Dumouriez, il m'a dit deux fois, avec
l'enthousiasme d'un petit-fils d'Henri IV: Ou ma couronne ou un coup
de canon!

--Eh bien, gnral, vous serez Monk, et j'y contribuerai de tout mon
pouvoir.

--Mais, sire, n'ayant que mes bras et ma tte, je ne puis qu'tre
inutile et gmir.

L'empereur ne rpondant pas, Dumouriez lui annona son troisime
mmoire relatif au trait avec l'Angleterre.

--Ma position avec l'Angleterre est la mme qu'avec l'Autriche,
dclara l'empereur.

--Accordez-moi au moins, sire, les quinze mille hommes que vous avez
encore l-bas.

-- quoi bon? Ils ne vous suffiront pas.

--Sans doute, mais j'espre bien que sur les sollicitations de
la cour de Londres, et aprs examen de mes plans, Votre Majest
compltera les quarante-cinq mille hommes.

--N'y comptez pas. Mes troupes vont revenir. Quant  vous, gnral,
que puis-je faire pour vous?

--Rien pour moi, sire, tout pour Monk.

--Je m'efforcerai de favoriser le plan danois. Voyez Withworth, voyez
Blme; dites-leur que je suis dans le secret. Traitez avec eux, mais
en votre nom. vitez de me compromettre.

 la parade du 15 mars, Paul Ier confirma ces propos, mais avec la
proccupation vidente de ne pas s'engager.

--On m'a trop jou, je suis trop mcontent. J'observerai, j'attendrai
les vnements. Je souhaite que vous gagniez le Danemark. Mais vous
n'aurez pas mes quinze mille hommes.

En dpit de ces rponses bien propres  le dcourager, et quoique
Rostopchine lui et fait sentir qu'il ne devait rien attendre de la
cour de Copenhague, ce qui entranait en ralit l'chec complet de
ses dmarches, Dumouriez envoya son troisime mmoire. Cet envoi
effectu, il en attendit impatiemment les suites.  deux ou trois
reprises, il fut encore autoris  se trouver  la parade sur le
passage de l'empereur. Les entretiens se ressentaient ncessairement
des conditions dans lesquelles ils avaient lieu. L'empereur affectait
de ne faire aucune allusion aux propositions manuscrites qui lui
avaient t remises. La conversation roulait uniquement sur les
questions militaires, le tsar toujours bienveillant, Dumouriez
cherchant en vain l'occasion de parler de l'objet de son voyage,
attentif  ce qu'il disait dans la crainte de dplaire. Mais il lui
fut impossible d'obtenir audience sous une autre forme. Les portes du
cabinet imprial restrent closes devant lui. tant un jour en retard
sur l'heure de la parade, il s'excusa en rejetant la faute sur un
personnage considrable de l'empire qu'il avait rencontr.

--Sachez, monsieur, rpliqua Paul, qu'il n'y a de personnage
considrable dans mon empire que celui  qui je parle, et pendant que
je lui parle.

Voil o il en tait aprs un sjour de dix semaines 
Saint-Ptersbourg. Il avait consacr ses talents  suggrer 
l'tranger les moyens d'envahir son pays. Mais il ignorait quelle
suite serait donne  ses conseils. Cette incertitude, en se
prolongeant, devenait plus cruelle.  partir du 20 mars, il ne revit
plus l'empereur. Personne ne lui parlait de ses plans. Lord Withworth
se prtait par pure dfrence  ses communications sans en esprer de
grands rsultats. Le comte de Blme n'augurait pas mieux du silence
du tsar. Condamn  l'isolement et  l'oisivet dans une capitale
terrorise par la police impriale, usant ses efforts contre la
courtoisie silencieuse des ministres russes, Dumouriez n'crivait que
rarement  Mitau, ne sachant que dire. Pour occuper ses loisirs, il
traait un plan de dfense du Portugal,  la demande du chevalier de
Herta, envoy de ce pays.

C'est pendant cette priode d'attente qu'il reut de Saint-Priest
l'trange ouverture que voici: Le plan du gnral Willot pour agir
sur nos provinces du Midi a pris couleur. L'Angleterre fournit deux
millions et demi, avec lesquels il se croit en mesure d'oprer un
soulvement et de lever une force arme. Mais je vous avoue que je
n'ai pas le mme espoir s'il n'a quelque appui du dehors. On ttera
sur cela la cour des Deux-Siciles, et ce serait le cas d'y employer
M. le duc de Berry. Mais, il nous a t propos un moyen que je crois
d'un succs plus probable. Ce serait, si l'affaire de Danemark n'a
pas lieu, de vous envoyer en gypte auprs de Sidney Smith, avec des
moyens pcuniaires de l'Angleterre, pour dbaucher l'arme franaise
d'gypte, en tout ou partie, et l'amener ensuite sur un point de nos
ctes, qui serait d'avance convenu avec Willot. Nous venons d'en
crire en Angleterre et, si la chose est admise et vous agre, vous
partirez de Saint-Ptersbourg pour Constantinople et l'gypte. Voyez
si, en dsespoir de cause, vous ne feriez pas cette ouverture au
ministre russe. Il me semble que s'il y donnait de l'appui  la cour
de Londres, cela serait d'un grand poids.

On croit rver en lisant, crite par le personnage le plus sage et
le mieux quilibr de l'migration, cette proposition hautement
fantaisiste. Elle fit lever les paules  Dumouriez. Il la trouvait
extravagante. Il le donna  entendre et on ne lui en parla plus, si
ce n'est pour tablir qu'on se rendait  ses raisons. D'ailleurs,
l'arme d'gypte avait subi un chec: Il est  prsumer que tout est
bcl et qu'on n'arriverait pas  temps. Aprs avoir rendu compte
de ses rapports avec Paul Ier, Dumouriez espaa de plus en plus ses
lettres au roi. Le 4 avril seulement, il prit la plume pour annoncer
son arrive prochaine  Mitau. Quatorze jours plus tard, on y tait
encore sans nouvelles de lui.




III

BONAPARTE ET PAUL Ier


Pour comprendre le visible mauvais vouloir qui caractrise la
conduite de Paul Ier  cette poque, et ses rponses contradictoires
au gnral Dumouriez, il faut se rappeler les dmarches auxquelles,
au mme moment, se livrait Bonaparte  l'effet de se rapprocher de la
Russie. Devenu, par la journe du 18 brumaire, matre de la France,
il souhaitait la pacification de l'Europe. La paix tait conclue avec
l'Espagne et la Prusse; il la voulait avec les autres puissances,
la Russie surtout. Le cabinet de Berlin, que dirigeait le baron
d'Haugwiz, s'tait offert comme mdiateur entre Saint-Ptersbourg
et Paris. L'aide de camp Duroc avait t charg de lui exprimer la
reconnaissance du premier consul. Cette mission temporaire ayant pris
fin, le gnral de Beurnonville tait arriv  Berlin comme ministre
de la Rpublique franaise, en remplacement de Sieys, pour tirer
parti des bons offices de la Prusse.

L'ide d'un rapprochement entre la France et la Russie n'tait pas
nouvelle. Dj,  la mort de Catherine II, le Directoire avait
tent d'oprer ce rapprochement par les mmes voies.  la demande
du roi Frdric-Guillaume, le comte de Kalitschef, ambassadeur de
Russie  Berlin, avait eu une entrevue avec le citoyen Caillard,
reprsentant de la Rpublique. Ces pourparlers taient rests sans
rsultat, et les hostilits avaient continu pendant que Talleyrand,
devenu ministre des affaires trangres, s'efforait d'intresser
au rtablissement de la paix certains migrs, et mme, en 1800,
Caraman, qu'il croyait envoy  Saint-Ptersbourg, non par Louis
XVIII, mais par la Prusse[23]. Les circonstances  cette poque
semblaient plus favorables. Le tsar, nous l'avons dit, regrettait
d'tre entr dans la coalition. Ses regrets dataient de la dfaite de
ses armes  Zurich. Ils s'augmentaient, de jour en jour, par suite de
l'obstination de l'Angleterre  dtenir l'le de Malte, qu'il voulait
rendre  l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem, dont il s'tait fait
proclamer grand-matre, et de la rsolution manifeste par l'Autriche
de garder pour elle seule la citadelle d'Ancne, dont elle n'avait pu
s'emparer qu'avec le secours de la marine russe.

[Note 23: Il n'y a que les migrs qu'on puisse employer  cette
cause. J'ai la certitude qu'un des Caraman (Victor), envoy par la
Prusse  Saint-Ptersbourg, et qui y est bien pos, ne demande pas
mieux que de nous tre utile. (Lettre de Talleyrand  Bourgoing, 7
juin 1800.)]

Ce qu'il appelait la mauvaise foi de ses allis exasprait Paul
Ier. Sous l'empire de ses griefs, il rpondait  Louis XVIII qui le
suppliait de s'associer  une expdition sur les ctes occidentales
de France, que prparait l'Angleterre: L'excution de ces projets
est peu probable dans ce moment, vu la confusion gnrale dans
laquelle se trouve le systme politique de toutes les cours, et
tant que les cours de Vienne et de Londres se conduiront d'aprs
les mmes principes, je ne pourrai rien entreprendre pour la bonne
cause sans m'attendre  tre sacrifi. Un de ses officiers, charg
d'accompagner  Londres le comte de Viomnil, alors au service de la
Russie, qu' la prire de Louis XVIII, l'empereur venait d'autoriser
 prendre part  une expdition anglaise en Vende, disait en
traversant Berlin: L'arme de Souwarof ne retournera pas sur le
Rhin. Le voyage de M. de Viomnil n'est qu'une simagre. L'empereur
est rsolu  abandonner la coalition,  rappeler ses armes. Il est
en garde contre les vues ambitieuses des ennemis de la France.

Le 12 fvrier 1800, ses troupes recevaient l'ordre de rentrer en
Russie. Le corps de Cond ayant manifest peu d'empressement  obir,
Paul saisissait l'occasion de se dlivrer de l'engagement pris par
lui de le garder  sa solde: La rpugnance que vous tmoignez de
rentrer avec le corps de troupes sous vos ordres dans leurs quartiers
respectifs, me porte  croire que Votre Altesse Srnissime compte
trouver plus d'avantage  faire passer ce corps  la solde anglaise.
C'est ce qui m'engage  lui donner, par la prsente, mon plein
consentement  tout arrangement qu'elle voudra contracter en la
dchargeant de ceux qu'elle avait pris envers moi. Aprs avoir donn
ce consentement qu'on ne lui demandait pas, avec une facilit qui ne
fut pas sans causer quelque dception au roi de France et au prince
de Cond, il refusait, malgr leurs sollicitations ultrieures, de
s'occuper de la petite arme: Ayant pris le parti de ne me mler
d'aucune manire  la coalition existante actuellement, je ne puis
prendre sur moi de prescrire la destination d'un corps qui, de mon
service, a pass  la solde de l'Angleterre. Le comte de Viomnil
n'tant plus dans mon arme, Votre Majest pourra l'employer d'aprs
son gr. Puis, comme pour accuser son ressentiment et ses volonts,
il expulsait lord Withworth, rappelait Woronzow. C'est  ce moment
qu'taient jetes les bases de la ligue des neutres.

Indpendamment de ses griefs contre l'Angleterre et l'Autriche
auxquels le tsar donnait ainsi satisfaction, des causes accessoires
dterminaient sa conduite: d'une part, l'enthousiasme qu'excitait
en lui le gnie de Bonaparte; d'autre part, la complaisance qu'on
mettait, au sein de sa cour,  flatter ses ides du moment. La
campagne d'Italie, l'expdition d'gypte, la journe du 18 brumaire,
avaient t l'objet de son admiration. Dans le jeune gnral que les
vnements venaient de mettre  la tte de la France, il se plaisait
 voir un reprsentant des principes qu'il appliquait dans ses tats,
et qu'il considrait comme indispensables  la scurit des trnes
en Europe. La fortune de ce victorieux le sduisait, l'entranait
bien plus que ne le pouvaient faire les plaintes et la dtresse du
chef des Bourbons. Il revenait peu  peu de ses prventions contre la
France.

Autour de lui, ce penchant trouvait des encouragements; ses ministres
s'attachaient  mettre en lumire ce qu'offrait d'goste et
d'intress la politique des cours de Vienne et de Londres. Ils lui
montraient l'une usurpant le commerce exclusif des mers, l'autre
confisquant l'Italie. Ils le circonvenaient de toutes les cajoleries
qui rpondaient  sa haine pour les Anglais; ils ouvraient devant
lui, en flattant son amour-propre militaire, la vaste carrire
d'une attaque sur l'Inde; ils faisaient briller  ses yeux, comme
un argument  l'appui de ceux qui voulaient qu'il se rapprocht du
premier consul, la gloire militaire de ce dernier. Les efforts de
l'impratrice tendaient au mme but, ainsi que ceux de la favorite,
Mlle de Nlidof, rappele  la cour aprs une courte disgrce. C'est
en parlant de cette jeune femme que Bourgoing, ministre de France
 Copenhague, crivait  Talleyrand: Elle a autant de raison que
d'esprit. Elle a fait tout ce qu'elle a pu pour dtourner Paul
d'entrer dans la coalition. Elle le poussera  en sortir.

La premire nouvelle qui salua Beurnonville  son arrive  Berlin
fut celle de l'ordre donn par le tsar au marchal Souwarof d'avoir 
rtrograder. Elle lui fut communique par d'Haugwiz.

--Il faut finir cette malheureuse et trop longue guerre, lui dit le
ministre. Votre gouvernement rgnr promet aujourd'hui plus de
solidit dans les arrangements. Nous y trouvons l'unit d'action
et de volont, dsire depuis longtemps. D'un autre ct, le tsar
retire ses troupes. C'est le moment de poser une digue  l'ambition
autrichienne. Tout cela peut se concilier en faisant quelque chose
pour la Russie. Cdez Malte  l'empereur. C'est sa folie. Je crois
qu'il donnerait une partie de son empire pour cette possession.

 ces premiers conseils, le roi Frdric-Guillaume ajoutait bientt
l'autorit de ses apprciations. En recevant le ministre de France,
il lui parlait en termes amers de l'avidit incalculable de
l'Autriche. Il disait de l'Angleterre:

--Elle voudrait  jamais dtruire la France, sa rivale, dont elle
craint la rsurrection. Restait la Russie.--Elle veut vous donner un
roi, ajoutait Frdric-Guillaume, en rservant pour elle la grande
matrise et la proprit de Malte. Vous avez cependant une ressource,
c'est qu'elle s'oppose  l'agrandissement de l'Autriche, et que
l'Autriche ne veut pas voir passer Malte dans ses mains. Cela pourra
vous tre utile.

 ces ouvertures, Beurnonville se contentait de rpondre que
le premier consul voulait la paix. Mais, il transmettait  son
gouvernement les confidences qu'il venait de recevoir, et Talleyrand
lui crivait: Ce serait une bonne manire de procder  la
pacification gnrale que d'oprer un rapprochement entre la France
et la Russie. Ds ce moment, pour Bonaparte et Talleyrand, l'ide
exprime en ces termes par ce dernier allait devenir, comme pour
Beurnonville, une ide fixe.

Le ministre de France, cependant, redoublait d'efforts pour arriver
au but qu'il se proposait. Il essayait de se rapprocher de son
collgue de Russie, le comte de Krudener. Ses premires tentatives
chouaient. Mais, les renseignements qu'il recueillait entretenaient
ses esprances. Au mois de juin, Rosenkrantz, envoy de Danemark
 Berlin, charg d'une mission  Saint-Ptersbourg, vint le voir,
aprs l'avoir longtemps vit. La dmarche tait significative.
Le diplomate danois s'excusa de sa circonspection. Il allgua la
ncessit o il s'tait trouv de mnager les susceptibilits des
agents d'Angleterre et de Russie. Il exprima l'espoir d'tre,  son
retour, en tat de se conduire autrement. Et comme Beurnonville
s'tonnait que le cabinet de Saint-Ptersbourg n'et pas encore
rpondu aux avances du gouvernement franais, Rosenkrantz lui disait:

--Le tsar est retenu par l'amour-propre. Il aime les Bourbons et veut
de bonne foi le rtablissement du trne. Aussi est-il furieux d'avoir
t dupe des coaliss. Il est avide de vengeance. C'est ce qui le
rapprochera de la Rpublique.

Enfin, Rosenkrantz promettait de profiter de son sjour 
Saint-Ptersbourg pour sonder les intentions de la Russie. Bientt
aprs, il faisait savoir qu'il avait tenu parole et provoqu une
rponse satisfaisante.

--Je ne suis pas loign de m'entendre avec le gouvernement franais,
lui avait dit le tsar. Mais si, pour cela, je fais l'effort de
renoncer  soutenir Louis XVIII, je me crois en droit d'esprer que
mon intervention en faveur de mes autres allis ne sera pas sans
succs.

Tandis que Beurnonville transmettait ce langage  Paris, il apprenait
que Caraman avait t reu  Saint-Ptersbourg comme ministre du roi
de France. La nouvelle tait pour dsorienter. Il courait porter ses
dolances  d'Haugwiz. Le ministre prussien s'attachait  le rassurer
en lui rappelant que le tsar avait une amiti particulire pour le
roi de Mitau, mais que, dans l'accueil fait  son reprsentant, il ne
fallait voir qu'un acte de commisration pour des amis malheureux.
D'Haugwiz, en cette circonstance, poussa si loin le dsir de dissiper
les apprhensions du gnral de Beurnonville qu'il n'hsita pas
 le tromper. Il affirma, contrairement  la vrit, que Caraman
n'avait pas t admis en prsence du tsar, mais seulement auprs du
comte Panin, et uniquement  titre d'envoy du chef de la famille
des Bourbons. Il insinua mme que la mission de Caraman avait pour
but d'obtenir que, parmi les domaines dont on disposerait  la paix
gnrale, on donnt  Louis XVIII, en change de sa renonciation
 la couronne, un territoire o il pt vivre  l'abri du besoin.
Beurnonville ajouta foi  ces affirmations. Elles le rassurrent, et
il attendit l'effet des bons offices de la Prusse.

 Paris, Talleyrand se proccupait de trouver des voies parallles
 celle de Berlin. Bourgoing reut  Hambourg, o il attendait des
ordres pour se rendre  son poste de Copenhague, des instructions
conformes  celles qui avaient t prcdemment adresses au
gnral de Beurnonville. Nous manquons des moyens directs d'agir
 Saint-Ptersbourg, lui mandait Talleyrand, nous sommes obligs
de recourir  l'intermdiaire de la Prusse, et nous ne pouvons
douter qu'il ne soit pas moins officieux au fond qu'en apparence.
Il conviendrait donc que vous examinassiez autour de vous s'il n'y
aurait pas quelque voie bonne  employer prs la cour de Russie, tant
pour bien connatre l'intensit de ses dterminations, soit mme pour
les exciter dans le sens qui nous est favorable.

La Russie avait pour reprsentant,  Hambourg, le comte de Mourawief.
Mais ce diplomate tait trop ouvertement favorable aux migrs pour
que le ministre de la Rpublique pt compter sur son concours.
Bourgoing eut alors l'ide de s'adresser au ministre de Sude. Il le
trouva dispos  s'employer pour le rapprochement de la France et
de la Russie, mais peu confiant dans l'initiative de Mourawief, et
convaincu que le meilleur moyen d'aboutir consistait dans l'entremise
plus active de la cour de Berlin. En faisant connatre  Talleyrand
cette opinion commune aux divers amis de la France  Hambourg,
Bourgoing ajoutait: Ils pensent qu'en cajolant indirectement Paul
Ier, on tendrait galement  ce but, qu'il suffirait pour cela
d'agir dans l'esprit que respirent depuis quelque temps nos journaux
officiels, en y ajoutant quelques dmarches qui prouveraient nos
mnagements pour la nation russe et surtout pour ses troupes, de
prendre  l'gard des prisonniers de guerre des mesures d'humanit,
peut-tre mme de les laisser rentrer dans leur pays, en allguant
qu'ils pourraient souffrir d'un plus long sjour sous un climat si
diffrent du leur.

Ce conseil, soit qu'il concidt avec des projets dj forms par
le premier consul, soit qu'il les inspirt, fut suivi sur-le-champ.
Le 20 juin, Talleyrand adressait au comte de Panin une lettre dans
laquelle il tait dit qu'aprs avoir vainement essay d'changer les
Russes prisonniers en France, contre des Franais prisonniers en
Angleterre et en Autriche, le premier consul venait d'ordonner qu'ils
seraient renvoys en Russie, sans change, avec tous les honneurs de
la guerre, habills  neuf, runis, et leurs drapeaux restitus. On
en comptait six mille environ, et Talleyrand s'informait de la route
qu'ils devaient suivre. Un exemplaire de cette lettre fut confi 
Bourgoing, qu'on croyait en tat de la faire parvenir  destination;
un autre exemplaire  un officier russe qu'on mit en libert afin
qu'il pt la porter  Saint-Ptersbourg.

Bourgoing tait toujours  Hambourg. Au reu des ordres du premier
consul, il se dcida  tenter une dmarche auprs du reprsentant
russe, Mourawief. Il chargea son secrtaire, M. de Rayneval,
d'aller demander en son nom un entretien intressant pour les
deux gouvernements. Mais il fut impossible  Rayneval d'arriver 
Mourawief, ni mme de faire accepter par les gens de la lgation
le billet de Bourgoing. Ce dernier crivit alors, et deux fois de
suite, par la petite poste; ses lettres restrent sans rponse.
Il en expdia une autre plus pressante. Il y donnait  entendre
que Mourawief se compromettait en repoussant les ouvertures du
gouvernement franais; puis il ajoutait: Empruntez pour me rpondre
une main trangre. Ne me nommez ni sur le dessus, ni dans le corps
de la lettre; n'y insrez pas un mot qui indique le sujet de la
mienne. Enfin, adressez-la-moi sous le couvert de M. de La Croix,
chez qui j'irai la prendre sans lui rien laisser souponner, ou bien
 la mme adresse, sous l'enveloppe de mon htel d'Altona. Cette
instance nouvelle, en dpit des prcautions qu'elle conseillait,
n'eut pas plus de succs que les prcdentes. Il y fut rpondu en
ces termes: Ne pouvant converser avec M. de La Croix sans une
autorisation expresse, on saurait moins encore se charger d'une
lettre quel qu'en soit le contenu. C'est la seule rponse qu'on soit
en tat de faire.

Pour aider  comprendre les craintes de Mourawief, il faut rappeler
la rigueur avec laquelle Paul Ier traitait ceux de ses fonctionnaires
qui excdaient ses ordres. Accepter une lettre des mains du ministre
de France, c'et t paratre supposer que le tsar pourrait, malgr
son aversion pour les principes rvolutionnaires, se rapprocher un
jour du gouvernement franais, et cette supposition, pas un de ses
ambassadeurs n'aurait os la faire. Un de ses gnraux, traversant
Hambourg, refusait d'aller dner chez le banquier de la Russie mari
 une Franaise.

En faisant connatre  Talleyrand l'insuccs de ses premires
tentatives, Bourgoing l'attribuait  la pusillanimit de Mourawief.
Il n'a de fortune dans le monde que sa place, et il sait que le plus
lger caprice de Paul Ier peut la lui faire perdre. Je ne doute pas
cependant qu'il ne l'ait inform de cette premire ouverture, comme
il lui transmettra fidlement mes billets, et je les ai libells en
consquence. M. Panin sera inform de la tentative dans quinze ou
vingt jours.

Malgr la confiance qu'il laissait paratre, Bourgoing n'en restait
pas moins fort perplexe. Il venait d'apprendre l'admission de Caraman
auprs de l'empereur, au titre de reprsentant du roi de France,
alors qu'il s'tait flatt jusque-l de l'espoir que Louis XVIII
serait contraint de quitter la Russie. Mais, il ne se dcourageait
pas, et ses rflexions lui suggrrent un autre moyen d'aboutir.
Au mois d'avril prcdent, il avait reu un Franais qui lui tait
prsent par Beurnonville comme pouvant lui fournir d'utiles
renseignements. Ce Franais se nommait M. de Bellegarde. Ancien
cornette dans le rgiment colonel-gnral-dragons, migr en Russie,
il y avait pris du service dans l'artillerie et y tait devenu
l'ami du comte Rostopchine. Il se prparait  y retourner aprs
un voyage en Allemagne. Avant de repartir, il tait venu s'offrir
 Beurnonville d'abord,  Bourgoing ensuite. Il avait promis de
leur crire en chiffres pour les informer de ce qui se passerait 
Saint-Ptersbourg. Grce  ses lettres, Bourgoing se trouvait  mme
d'affirmer que l'empereur restait toujours indcis, sans plan arrt,
tiraill entre les rsolutions les plus contraires, et c'est sans
doute en se rappelant les rcits de Bellegarde sur la cour moscovite
qu'il imagina une combinaison nouvelle.

On pourrait aussi, crivait-il  Talleyrand, arriver  Paul Ier par
la voie de son favori, autrefois son barbier, Koutakof, qui est
pris d'une actrice franaise, Mme Chevalier. Elle a t quelque
temps  Hambourg. Elle y a laiss d'agrables souvenirs, mais n'y
a pas conserv de relations. Elle est trs avide, dit-on, mais son
amant satisfait  tous ses caprices, et elle mettrait sans doute
ses services politiques  un haut prix. J'ai pens cependant qu'on
pourrait la faire sonder par le Franais (Bellegarde). J'ai des
moyens de correspondre avec lui et je vais, sans dlai, tenter cette
voie. Je vais aussi la proposer au gnral Beurnonville, qui est
encore plus  porte que moi de l'employer avec succs.

Quel que soit le caractre des personnages qu'il rencontre sur sa
route, l'historien n'a pas le droit de les carter quand ils sont
mls aux vnements qu'il raconte.  ce titre, il y a lieu de
s'arrter un moment  ceux qui entraient en scne, associs par
l'ingnieux Bourgoing au grand changement politique qu'il s'agissait
de provoquer. La Chevalier tait engage au Thtre-Franais de
Saint-Ptersbourg depuis 1798[24]. Lie avec Barras, elle lui avait
promis, au moment d'aller exercer ses talents en Russie, de lui faire
tenir les renseignements politiques qu'elle recueillerait en route.
En traversant Hambourg, elle y donna quelques reprsentations; ses
succs l'obligrent  y prolonger son sjour durant trois mois.
Elle excita l'enthousiasme et conquit l'amiti de la princesse
d'Holstein-Beck, qui recevait chez elle les notables de la ville, des
migrs et des rpublicains.

[Note 24: Il y a plusieurs actrices de ce nom. La plus clbre brilla
dans la seconde moiti du XVIIIe sicle. Une autre reut un prix de
chant au concours du 14 janvier 1800, aprs avoir chant un morceau
de la _Mde_ de Chrubini. Le prix tait ainsi libell: Racine 
Mde intressante; Corneille  Mde vindicative. (Moniteur du 24
nivse an VIII.) Il nous parat bien que celle dont il est question
dans notre rcit tait au thtre Louvois en 1792. C'tait la fille
d'un matre de danse de Lyon. Reste orpheline, elle rencontra un
matre de ballet, le nomm Chevalier, qui avait brill  l'Opra
au temps de Gardel et de Vestris. Il trouva l'orpheline belle, et
l'pousa. Je n'ai pu reconstituer l'histoire du mnage. Il est
vraisemblable qu' Paris, comme plus tard  Ptersbourg, Chevalier
s'essaya  tirer parti de la beaut de sa femme et qu'il l'emmena en
Russie pour assurer  leur commune habilet un thtre lucratif. Le
peu que j'ai dcouvert permet de croire qu'elle figura dans les ftes
rpublicaines comme desse Raison. C'tait une jolie femme, facile et
sans prjugs, qui trouva dans son mari un complaisant complice de
ses ambitions.]

La princesse combla la comdienne des tmoignages de son intrt,
la chaperonna, lui prsenta ses amis, et, entre autres, un jeune
migr, le comte d'Espinchal[25], dont la bonne mine et l'esprit la
sduisirent. Une liaison passagre s'ensuivit. D'Espinchal parat
avoir t le premier confident de la mission que la Chevalier avait
reue de Barras. Mais il est douteux que cette confidence l'ait rendu
circonspect; il est mme probable que c'est grce  lui que la belle
put fournir au Directoire divers renseignements sur les migrs. Elle
rencontra aussi chez la princesse une Mme d'Argens[26], un curieux
type d'aventurire, qui se fit son amie et de qui elle obtint de
prcieuses rvlations.

[Note 25: Originaire d'Auvergne. Il a laiss des Mmoires manuscrits
conservs  la bibliothque de Clermont-Ferrand, et dont M. Frdric
Masson a publi la partie militaire.]

[Note 26: Femme d'un officier dont elle avait t la matresse, aprs
avoir vcu publiquement avec un sieur Piconi d'Andrevet, major du
rgiment de Mortemart. Marie une premire fois, on prtendait que
son premier mari, M. Thomassin, conseiller  la cour des comptes
de Nancy, n'tait pas mort. On racontait aussi que, zle pour le
magntisme et la secte des illumins, elle s'tait prsente  Louis
XVI, comme envoye de la Vierge Marie, pour lui donner des conseils.]

Thauvenay, agent du roi de France  Hambourg, qui avait pntr
ces intrigues, s'indignait des marques de faveur que recevait la
Chevalier. Sa correspondance avec d'Avaray, en mars 1798, rvle son
indignation: Je vois avec satisfaction que vous avez approuv ma
franchise au sujet de Chevalier et de sa femme. Ces deux individus
viennent, vritablement  la honte de la socit, de recevoir, pour
ainsi dire, des hommages publics. Ils devaient partir hier. De tous
les cts, des prires, des bassesses ont t faites, des sommes
considrables leur ont t offertes pour rester encore quinze jours.
La princesse leur a donn dimanche un grand festin et de nouveaux
cadeaux. Elle les a trs souvent  sa table et presque tous les
jours dans son intrieur. Presque tous nos compatriotes y sont
successivement invits avec ce trio comique[27].

[Note 27: Ils taient accompagns d'un frre de la femme, danseur, et
 ce titre, engag aussi  Saint-Ptersbourg.]

Le trio comique cependant nourrissait une haute ambition, celle
d'tre prsent au roi de France, en traversant Mitau, o il devait
passer pour se rendre  Saint-Ptersbourg. La princesse et Mme
d'Argens firent demander  l'agent du roi une lettre d'introduction
auprs du comte d'Avaray. L'honnte Thauvenay refusa tout net,
malgr la colre de l'amoureux d'Espinchal, qui s'tait charg de la
commission. Il alla expliquer  la princesse les causes de son refus
et supplia Mourawief d'crire en Russie pour faire connatre ces
histrions. Mourawief promit. Mais, soit qu'il se ft abstenu de
tenir sa promesse, soit qu'il n'et pas assez de crdit pour lutter
contre le charme personnel de la Chevalier, elle trouva, ds son
arrive  Saint-Ptersbourg, les mmes succs qu' Hambourg, succs
de beaut et succs de talent, qui durent la consoler de n'avoir pu
prsenter ses hommages au roi de Mitau.

Ses dbuts au Thtre-Franais, o elle chantait l'opra et jouait
la comdie, furent pour elle l'occasion d'un triomphe qui branla la
position de la tragdienne Valville. Ils attirrent sur la nouvelle
venue l'attention de Koutakof, grand cuyer de la cour et favori du
tsar. Ds ce moment, elle rgna en souveraine.

Singulier personnage aussi, ce Koutakof. D'origine tartare, ramass
 dix ans dans les rues de Bender, lors du sac de cette ville en
1770[28], pargn en raison de sa jeunesse par le soldat entre les
mains duquel il tait tomb, vendu au prince Repnin qui l'avait
offert  l'impratrice, donn par celle-ci  son fils l'archiduc
Paul, il tait devenu successivement valet de chambre, barbier du
futur empereur, et enfin son ami. lev au trne, Paul Ier, pour
reconnatre son dvouement, le nomma grand cuyer, lui fit don des
biens des Narishkine. Personne ne jouit au mme degr que Koutakof
de la faveur impriale[29]. Son crdit tait aussi grand qu'tait
vive la haine qu'il inspirait. Protg par lui, le mnage Chevalier
eut tout  souhait. Le mari, bien qu'on l'accust d'avoir t un
des plus cruels instruments de la Terreur, devint directeur du
Thtre-Franais. Il reut  titre honorifique le grade de major dans
la garde, la dignit de conseiller de collge, et fut fait chevalier
de Malte.

[Note 28: D'aprs une autre version,  laquelle son nom donne
beaucoup de vraisemblance, il aurait t pris  l'assaut de Koutas,
au Caucase.]

[Note 29: Le trait suivant donnera une ide de cette faveur. En
dcembre 1800, le jeune roi de Sude, Gustave-Adolphe IV, tant venu
 Saint-Ptersbourg pour ngocier au sujet de la ligue des neutres,
le tsar lui demanda pour son favori le grand cordon de l'ordre royal
des Sraphins. Le roi refusa, en allguant que Koutakof n'tait pas
grand cordon de l'ordre imprial de Saint-Andr. Il tait dj en
route pour retourner dans ses tats, quand le tsar eut connaissance
de ce refus. Furieux, il rappela la suite qu'il lui avait donne pour
lui faire honneur jusqu' la frontire et assurer son bien-tre. Il
rappela jusqu'aux cuisiniers, et le mme jour il cra Koutakof comte
et grand cordon de Saint-Andr. (_Recueil de la Socit historique de
Russie._) La faveur de Koutakof et celle de la Chevalier finirent en
mme temps que la vie de Paul Ier. On sait que l'empereur prit dans
la nuit du 23 au 24 mars 1801 (style russe). Ce soir-l, Koutakof
soupait chez la Chevalier. On lui remit une lettre qui portait sur
l'adresse ce mot: _Citissime_. Il la posa sur la chemine sans
l'ouvrir. Comme la dame l'engageait  en prendre connaissance, il
rpondit:

J'en reois tant de pareilles! Il ne l'ouvrit que le lendemain, en
apprenant la mort de l'empereur, et y trouva la rvlation du complot
qui venait de russir. Il prit la fuite et se rfugia  Koenigsberg.
Peu aprs, la comdienne, dont le mari tait  Paris pour y engager
des artistes franais, fut arrte la nuit dans son lit et conduite 
la frontire. Elle rejoignit son amant. Ici nous perdons ses traces.
En 1809, la police de Napolon ne savait ce qu'elle tait devenue.]

La femme put trafiquer de son influence, vendre  un haut prix ses
services. Elle les vendit  des migrs franais aussi bien qu'
des sujets russes. Sa vnalit tait proverbiale. Elle abusa de son
pouvoir. Elle ne voulut pas que d'autres qu'elle participassent
aux plaisirs de l'empereur. La Valville ne fut plus admise qu' de
rares intervalles,  jouer la tragdie sur les thtres de Gatschina
et de l'Ermitage. Les comdiens italiens, allemands et russes en
furent bannis. L'empereur, dsireux d'entendre une comdie d'Auguste
Kotzebue qui dirigeait le thtre allemand, commanda quatre fois
le spectacle, et quatre fois la Chevalier parvint  l'empcher. Il
n'tait question, dans la capitale, que du luxe de ses toilettes et
de ses appartements o, assiste de son mari tout enfl d'orgueil,
elle recevait la haute socit. Elle touchait un traitement fixe
de treize mille roubles. Ses reprsentations  bnfice lui en
rapportaient vingt mille. On tenait  honneur d'y assister pour
s'assurer sa protection,  payer les places au prix qu'elle en
exigeait. Tous les mois, son banquier expdiait hors de Russie les
fonds qu'elle dposait chez lui.

Telle tait la femme qui, par l'intermdiaire de Bellegarde, allait
tre charge de faire parvenir au comte Panin et d'appuyer, auprs
de l'empereur, la lettre de Talleyrand, et d'annoncer que le premier
consul n'attendait qu'une rponse pour crire lui-mme au tsar.
Est-ce par cette voie que la lettre arriva  sa destination? Est-ce,
au contraire, par l'officier russe  qui Talleyrand en avait confi
un exemplaire? Probablement par les deux cts  la fois. Ce qui
est certain, c'est qu'elle arriva et que, ds ce jour, le crdit
de la Chevalier fut acquis au gouvernement franais. Dj, elle
tait devenue hostile  l'exil de Mitau, grce  l'habilet de la
Gourbillon, cette lectrice de la reine, chasse par Louis XVIII et
qui, venue  Saint-Ptersbourg, avait intress la comdienne  son
sort.

 Berlin, les lenteurs des ngociations causaient au gnral de
Beurnonville autant d'impatiences que d'inquitudes. D'Haugwiz
s'appliquait  contenir les unes,  calmer les autres.

--Mon gnral, je vous rponds, ainsi que le roi, de l'empereur de
Russie, disait-il. Ayez piti d'un amour-propre un peu dplac.
Mais vous connaissez Paul Ier par tous les rapports qu'on vous a
faits. Ce n'est pas un homme qu'on puisse mener comme on veut.
Laissez-moi faire. Pourvu que je russisse, c'est tout ce qu'il
faut, et je vous en rponds. Que le premier consul daigne persvrer
dans sa confiance. Nous nous conduirons de manire  donner une paix
honorable  la Rpublique et profitable  toute l'Europe qui en a
grand besoin.

Enfin, le 13 septembre, d'Haugwiz prvint Beurnonville que, d'aprs
le tsar, tout ce qui concernait la France devait se traiter 
Berlin, et que M. de Krudener avait reu des instructions pour
ngocier. Le mme jour, Bourgoing recevait,  Copenhague, un avis
analogue avec les excuses de Mourawief. La diplomatie franaise avait
atteint son but.

Une premire entrevue, entre Beurnonville et Krudener, eut lieu, le
28 septembre, chez d'Haugwiz qui les avait invits  dner. Aprs le
repas, il les conduisit dans son jardin, o il les laissa en disant:

--Messieurs, je voulais avoir le plaisir de vous faire rencontrer.
Je sais que vous avez besoin de causer ensemble; je vous quitte et
je m'estimerai trs heureux si le rsultat de votre entretien peut
oprer un rapprochement que je dsire de tout mon coeur.

Krudener prit aussitt la parole:

--Vous avez d, monsieur le gnral, trouver jusqu' ce jour ma
conduite fort extraordinaire, dit-il. Mais, tels taient mes ordres
que je ne pouvais entrer en relations avec vous, ni mme vous parler.
J'en prouvais les regrets les plus vifs et je vous assure que je
n'attendais que l'occasion de vous les exprimer. Tout me faisait
dsirer d'avoir des droits  votre estime et de vous prouver que
j'ai autant  coeur que vous le rapprochement de nos deux nations.
Ce serait un jour de fte et de bonheur pour moi que celui o nous
pourrions signer ensemble ce trait auquel je dsire personnellement
contribuer. Aprs avoir expliqu pourquoi Mourawief avait t empch
de recevoir  Hambourg la lettre de Talleyrand au comte Panin, il
ajouta:--Sa Majest m'a charg de vous dire qu'elle recevra avec
plaisir la lettre du premier consul, qu'elle recevra de mme les
prisonniers russes rests en France. Elle a dsign le gnral de
Sprengporten pour aller les recevoir.

Les conditions de la paix furent ensuite abordes. Elles taient, de
la part de la Russie, au nombre de quatre: 1 la reddition de l'le
de Malte et de ses dpendances  l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem;
2 le rtablissement du roi de Sardaigne; 3 la garantie de
l'intgrit des tats du roi des Deux-Siciles; 4 la garantie
de l'intgrit des tats de l'lecteur de Bavire. L'examen de
ces divers points dmontra que l'entente serait facile. Les deux
diplomates s'ajournrent  une date ultrieure pour entamer
officiellement les ngociations qui devaient aboutir  la conclusion
de la paix entre la France et la Russie.

 quelques jours de l, le gnral de Sprengporten se mettait en
route pour aller recevoir, en France, les prisonniers russes. Nomm
gouverneur de l'le de Malte, c'est l qu'il devait les conduire.
 Bruxelles, le gnral Clarke lui souhaita la bienvenue au nom du
premier consul. Dans la seconde quinzaine de novembre, il tait 
Paris. Accueilli, ds son arrive, par Bonaparte, il lui exprima
l'admiration de son souverain, dont il rvla en mme temps les
intentions. Il fit remarquer que, quoique l'empereur n'et pu se
dispenser, pour la sret de ses propres tats, de prendre part
 une querelle dont la source semblait menacer la tranquillit
de l'Europe entire, il n'avait pas cependant hsit un moment 
retirer ses troupes de la coalition aussitt qu'il s'tait aperu
que les vues des puissances tendaient  des agrandissements que son
dsintressement et sa loyaut ne pouvaient permettre. Il s'estimait
heureux, dans ces conditions, d'avoir pu se rapprocher de la France.
Et comme la France et la Russie, loignes l'une de l'autre par une
grande distance, ne pourraient jamais se nuire rciproquement, il
leur serait ais, grce  leur harmonie, d'empcher les autres de
s'agrandir. Le premier consul fut touch de ce langage.

--Votre souverain et moi, dit-il, nous sommes appels  changer la
face du monde.

Sous ces favorables auspices, la mission de M. de Sprengporten ne
pouvait que russir; elle russit au del de ses esprances, et
lorsque, combl des tmoignages de la bonne grce du premier consul,
il quitta la France derrire plusieurs milliers de prisonniers rendus
 leur patrie, il semblait que la paix entre Saint-Ptersbourg et
Paris tait  jamais assure. Vingt-quatre heures aprs son dpart,
Bonaparte crivit  Paul Ier:

J'ai tent en vain, depuis douze mois, de donner le repos et la
tranquillit  l'Europe. Je n'ai pas pu y russir et l'on se bat
encore sans raison et,  ce qu'il parat,  la seule instigation
de la politique anglaise. Vingt-quatre heures aprs que Votre
Majest Impriale aura charg quelqu'un qui ait toute sa confiance
et qui soit dpositaire de ses dsirs, de ses spciaux et pleins
pouvoirs, le continent et les mers seront tranquilles, car lorsque
l'Angleterre, l'empereur d'Allemagne et toutes les autres puissances
seront convaincus que les volonts comme les bras de nos deux grandes
nations tendent au mme but, les armes leur chapperont des mains
et la gnration actuelle bnira Votre Majest Impriale de l'avoir
arrache aux horreurs de la guerre civile et aux dchirements
des passions. Si ces sentiments sont partags par Votre Majest
Impriale, comme la loyaut et la grandeur de son caractre me
portent  le penser, je crois qu'il serait convenable et digne que
simultanment, les limites des diffrents tats se trouvassent
rgles et que l'Europe connt dans le mme jour que la paix est
signe entre la France et la Russie et les engagements rciproques
qu'elles ont contracts pour pacifier tous les tats.

Le mme jour, dans une lettre  Rostopchine, acceptant les bases
de la paix, telles que Krudener les avait exposes  Beurnonville,
Talleyrand disait: Partout o il se trouvera un ngociateur russe
muni de pleins pouvoirs, il se trouvera pareillement un ngociateur
franais, amplement autoris. C'est vers ce temps que le ministre de
la police Fouch crivait  l'un de ses agents secrets  Hambourg:
Nous voici au moment d'une alliance avec Paul Ier. Son ultimatum
est parti pour Vienne et Londres. Il veut que ces deux puissances
renoncent  toutes leurs conqutes, que l'empereur d'Allemagne
rtablisse la rpublique de Venise et que l'Angleterre lui abandonne
Malte jusqu' la paix. Et en post-scriptum: J'oubliais de vous dire
que Paul Ier tient beaucoup  son roi de Mitau. Fouch se trompait.
L'intrt que, sous l'empire de circonstances maintenant modifies,
le tsar avait tmoign  Louis XVIII, cet intrt tait puis. Cette
transformation avait commenc au lendemain du 18 brumaire, et l'chec
de la mission de Dumouriez en avait t la premire consquence.




IV

FIN DU RLE DE DUMOURIEZ


Nous avons laiss le gnral  Saint-Ptersbourg, attendant en
vain les rponses dfinitives de l'empereur  ses propositions.
Brusquement, il fut invit  suspendre toute dmarche auprs de
l'ambassade anglaise. Paul venait d'apprendre que l'Angleterre
refusait de lui livrer l'le de Malte, dont il s'tait dclar
grand-matre. Or l'le de Malte, c'tait sa marotte, au dire des
contemporains. Il ne voulait pas se donner l'air de s'intresser  la
mme entreprise que le gouvernement qui lui refusait une satisfaction
dont personne, autour de lui, ne contestait la lgitimit.

Le 15 avril, Rostopchine, ayant mand Dumouriez, lui apprit que
l'empereur ne jugeait pas que l'heure ft opportune pour excuter
les plans proposs. Il l'engageait  quitter Saint-Ptersbourg, o
dsormais sa prsence tait inutile. Les formes courtoises dont
s'enveloppait le langage de Rostopchine n'enlevaient rien  la
rigueur du procd dont Dumouriez tait victime. On l'expulsait;
sa mission se transformait en chec. Cet chec fut aggrav par
l'impossibilit o il se trouva d'tre mis une dernire fois en
prsence de l'empereur, quoiqu'il l'et humblement demand. La lettre
qu'il lui crivit porte la trace de sa dception. Sous le langage du
courtisan, elle trahit sa tristesse:

Votre Majest Impriale, disait-il, m'a combl de marques prcieuses
d'estime et de bienveillance. Je serais le plus ingrat des hommes si
je ne lui en tmoignais pas mon ternelle reconnaissance en partant
de ses tats. Le souvenir des conversations pleines de bont et de
confiance, dont elle m'a honor, restera grav dans mon me; le
dvouement le plus dsintress et le plus pur en est le fruit et
durera autant que ma vie. C'est  ce dvouement nergique, c'est 
l'importance des objets qui ont donn matire aux entretiens dont
Votre Majest Impriale m'a honor, qu'elle doit attribuer les
instances fatigantes que je me suis permises. Quelque jugement, sire,
que vous ayez pu porter sur mes dmarches, l'me pure et magnanime
de Votre Majest Impriale, son quit et son discernement rendront
justice  mes motifs. L'estime du plus grand souverain de l'Europe me
suivra partout; sa puissante protection appuiera mes dmarches; je
rclame avec confiance l'une et l'autre. Elle a eu elle-mme la bont
de me tracer mes devoirs. Je les remplirai, sire, ou je mourrai digne
de l'opinion que vous avez exprime sur mon caractre et mes talents:
ce sont vos expressions que j'ose rpter.

Personne ne souhaite plus ardemment que moi que mon exprience
m'ait tromp dans les rsultats que j'ai os tracer  Votre Majest
Impriale; mais, si les circonstances venaient malheureusement 
l'appui de mes prdictions, si le tableau funeste que je lui ai
trac, avec l'nergie convenable  son caractre, se vrifiait,
je serais toujours prt  me rendre aux ordres de Votre Majest
Impriale et  seconder de tout mon zle ses grands et gnreux
desseins; elle trouverait toujours en moi le courage de la vrit et
l'enthousiasme de sa gloire.

Dans tout ce que j'ai crit et dit, vous jugerez, Sire, que je n'ai
pas cherch  vous plaire, ni pens  profiter de la gnrosit de
Votre Majest Impriale; un motif plus noble m'animait. Sa gloire,
sa sret, le salut de l'Europe, le rtablissement de mon roi,
de la religion et des lois, la destruction du monstrueux rgime
dmocratique, voil ce qui tait, ce qui est encore dans les mains
de Votre Majest Impriale, voil ce que la Providence vous avait
inspir l'anne passe, ce qu'elle vous inspirera de nouveau, ce
que vous excuterez encore cette anne, Sire, lorsque les dangers,
en augmentant et en se rapprochant, feront cder les justes
ressentiments de Votre Majest Impriale aux devoirs sacrs du plus
puissant souverain de l'Europe. Quel que soit mon sort, quelque part
que j'existe, ma confiance dans votre grand caractre me suivra et
m'encouragera. Les obstacles s'aplaniront, les vrits que j'ai
semes dans votre noble coeur germeront, et mon voyage ne sera pas
perdu.

La lettre est instructive. Elle permet d'apprcier  quel degr
de platitude la trahison peut abaisser une me jadis fire, et,
outre qu'elle nous dispense d'en citer d'autres, conues dans le
mme esprit, que Dumouriez,  la mme poque, crivit au tsar et 
Rostopchine, elle nous le montre,  son dpart de Saint-Ptersbourg,
faisant contre mauvaise fortune bon coeur. Dans un dernier entretien
avec le ministre imprial, il essaya de rserver l'avenir. Il demanda
qu'en prvision du sjour qu'il comptait faire  Hambourg, l'envoy
de Russie dans cette ville ft autoris  le prendre officiellement
sous sa protection. Rostopchine fit esprer que l'empereur ne
refuserait pas d'accder  cette demande. Il promit mme d'crire 
Mourawief.

Dumouriez avait espr qu' ce dernier moment, il recevrait une
marque nouvelle de la munificence du tsar. Trois ans avant, dans des
circonstances analogues, le comte de Saint-Priest s'tait vu gratifi
d'un vaste domaine en Lithuanie, et ce souvenir hantait le sommeil
du brillant conspirateur que nous suivons pas  pas  ces tapes de
la trahison. Mais Rostopchine garda le silence sur ce point dlicat.
Le gnral dut se contenter des mille ducats d'or promis au moment
de son arrive. Il en prouva un violent dpit qu'il sut contenir
cependant tant qu'il se trouva sur le territoire russe. Plus tard, il
y donna librement carrire.

--Je n'ai rien reu, disait-il avec amertume, que ce qu'on donne
toujours  ceux que le tsar mande auprs de lui.

C'tait la vrit, mais elle fut longue  se faire jour. On crut
pendant plusieurs semaines que la gnrosit de Paul Ier avait
enrichi Dumouriez. Bourgoing, le ministre de France en Danemark,
retenu  Hambourg par les ordres de Talleyrand pour surveiller
les migrs, crivait, d'aprs des informations venues de Berlin:
Dumouriez, en partant de Saint-Ptersbourg, a reu d'assez fortes
sommes d'argent; on ne sait encore pour quel objet, on le saura  son
arrive, c'est--dire dans les premiers jours de mai.

Par ce ct, par d'autres encore, Dumouriez avait pris ses mesures
pour dissimuler l'avortement de son voyage. Mme auprs des membres
du corps diplomatique, accrdits en Russie, il usait de mensonge.
Tromp par ses confidences, l'envoy danois adressait  son
gouvernement une note videmment destine  accrditer l'opinion que
la mission du gnral avait russi: Hier, Dumouriez a pris cong de
l'empereur. Il en a reu l'accueil le plus favorable. Il part charg
d'une mission importante. Il est  la veille de rendre  sa patrie un
service bien plus clatant que tous ceux qu'il aurait pu lui rendre
par ses succs militaires.

C'est aprs s'tre fait prcder par ces renseignements que Dumouriez
se mit en route le 19 avril avec d'Angly, qui lui servait de
secrtaire, et un gentilhomme franais, M. d'Agoult, rencontr parmi
les migrs autoriss  rsider  Saint-Ptersbourg. Son intention
n'tant pas de repasser par Mitau, il s'embarqua pour Lubeck. Mais,
le navire qui le portait ayant t arrt par les glaces  Riga, il
profita de cet arrt pour aller offrir ses hommages  Louis XVIII.
Comme  son premier voyage, il reut un flatteur accueil. Toutefois,
le roi lui confessa qu'il comptait de moins en moins sur un prochain
rveil de sa fortune. Ce que Dumouriez lui racontait des dispositions
de Paul Ier n'tait pas pour ranimer ses esprances. D'autre part,
depuis la premire visite de Dumouriez, au commencement de janvier,
les vnements dsastreux n'avaient cess de se succder. Les
armes russes avaient quitt l'Italie, la Suisse, la Hollande, pour
regagner leurs foyers. La guerre, recommence entre la France et les
puissances restes dans la coalition, s'annonait comme devant tre
rapide et dcisive, n'empchait pas la croyance  une paix prochaine
de se rpandre. Les Vendens, puiss, hors d'tat de combattre
plus longtemps, venaient de faire leur soumission au gouvernement
consulaire; les troupes employes contre eux avaient t expdies
aux frontires d'Italie, de Suisse et d'Allemagne, pour y grossir
les forces masses contre les allis. Tout manquait donc  la fois
 la cause royale. Le langage mme de l'Angleterre et de l'Autriche
faisait craindre que leur victoire,-- supposer qu'elles fussent
victorieuses,--ne profitt pas aux Bourbons.

Dans ce renversement des multiples combinaisons prpares contre la
Rpublique, c'est le plan concert avec Willot  l'effet de soulever
le Midi que Louis XVIII considrait maintenant comme sa dernire
ressource. Il s'en occupait avec ardeur. Il fit connatre  Dumouriez
qu'il avait investi Willot de pouvoirs tendus pour oprer dans les
provinces mridionales et que ce gnral venait d'tre appel 
Vienne,  l'instigation de l'Angleterre, pour exposer ses plans au
baron de Thugut. Les vnements ultrieurs seuls permettraient de
juger des vritables sentiments de l'Autriche en cette circonstance,
du degr de leur sincrit et de la confiance qu'il y fallait
accorder. Au commencement du mois de mai 1800, Dumouriez rentrait
 Hambourg. La Prusse, tenue au courant de ses dmarches, avait
annonc son retour  Beurnonville. Averti par ce dernier, Bourgoing
en transmettait la nouvelle  Paris. J'ai les moyens d'tre inform,
ajoutait-il, de ce que dira Dumouriez sur la cour de Russie et sur la
rception qu'on lui aura faite  Mitau.

Prsomptueuse tait cette assurance. On a vu plus haut que l'envoy
de la Rpublique tait moins bien inform qu'il ne supposait, surtout
quand il parlait des fortes sommes d'argent reues par Dumouriez.
De mme, il se trompait lorsqu'il crivait  Talleyrand: Ceux
qui sont dans sa confidence assurent qu'il ne serait nullement
impossible de le rapprocher du gouvernement actuel, contre lequel il
est loin d'avoir les prventions qu'il avait contre le Directoire.
Il tait trop tard pour que Dumouriez pt revenir  la cause qu'il
avait trahie. Compromis par ses crits et par ses actes, ses crits
surtout, les lettres envoyes en Russie,  Mitau,  divers migrs,
il comprenait lui-mme qu'il ne rentrerait en France qu'avec la
royaut restaure.

Arriv  Hambourg, il s'appliqua  laisser croire que Paul Ier lui
avait accord sa confiance et l'avait charg d'une trs importante
ngociation auprs du roi de Prusse. Sa premire visite fut pour
Mourawief, de qui il sollicita la protection spciale, qu' sa
demande, Rostopchine lui avait fait esprer. Dans la ville de
Hambourg, o l'opinion, de plus en plus, se prononait pour la
Rpublique, il voulait circuler librement, revtu du caractre
de protg russe, qui l'aurait rendu inviolable. Mais, Mourawief
tait sans ordres. Dumouriez eut lieu de craindre que son voyage ne
ft mme pas couronn du trs mince succs qu'il persistait  en
attendre. Il crivit  Rostopchine, au tsar lui-mme. Il sollicitait
un brevet qui l'annont comme serviteur de l'empereur. Ses lettres
taient pressantes, humbles, sans fiert, des lettres de mendiant. Et
comme elles restaient sans rponse, il s'ingniait, pour provoquer
des remerciements,  rendre des services, ne reculant ni devant
l'espionnage, ni devant la dlation.

Le 27 mai, il adressait au comte Panin une liste d'individus habitant
ou ayant habit Saint-Ptersbourg, qu'il accusait d'tre soudoys par
le gouvernement franais pour faire de la propagande rvolutionnaire
en Russie[30]. Vous dciderez avec M. le comte de Rostopchine s'il
est convenable ou non de continuer  exploiter cette mine ou de
cesser d'tre instruit. Il y a lieu de croire que le comte Panin ne
rpondit pas  cette trange communication. Les documents ne portent
aucune trace de rponse, et les envois de ce genre ne furent pas
renouvels. Au cours de la mme lettre, Dumouriez faisait allusion 
la guerre qui se droulait sur les frontires franaises, se vantait
de ne s'tre pas tromp dans ses prdictions: Je ne fatiguerai plus
les souverains de mes raisonnements politiques. Il est trop fcheux
de jouer le rle de Cassandre. Je me borne  dsirer la protection
spciale de l'empereur votre matre, pour n'tre pas inquit dans
mon asile, jusqu' des circonstances plus favorables.

[Note 30: Cette liste, dresse par d'Angly,  l'aide de papiers
drobs  la lgation de France  Hambourg, contient vingt-cinq
noms; au-dessous de chaque nom, une notice qui porte d'ailleurs le
caractre de la vrit. Panin la communiqua  Rostopchine et au
gouverneur militaire de Saint-Ptersbourg, en faisant remarquer
que Mourawief n'avait pas communiqu ces renseignements. Plusieurs
comdiens attachs au Thtre-Franais imprial figuraient parmi les
espions dnoncs par Dumouriez.]

Cette protection, jusqu'au bout, devait lui tre refuse, et lorsque,
sur une sollicitation plus pressante que les autres, Rostopchine se
dcidait enfin  rpondre, c'tait pour se dpenser en banalits:
J'ai t impoli vis--vis de vous par embarras, ... je n'avais
rien d'intressant  vous dire. Sa lettre, crite sur un ton de
plaisanterie familire, outre qu'elle ne contenait aucune allusion
au dsir exprim par Dumouriez, ne disait rien qui pt lui faire
esprer qu'on songet  utiliser ses services. En terminant son
lger bavardage, Rostopchine ajoutait: Je vous dirai en confidence
que l'empereur ne sera pas fch d'avoir de vos nouvelles, que vous
pourrez me les adresser et tre persuad d'avance que vous ne serez
ni indiscret, ni prolixe, ni mauvais prophte. Simples formules de
politesse, tmoignages de courtoisie, rien de plus. Dumouriez crivit
encore deux ou trois lettres  Paul Ier. Celles que lui rpondit
Rostopchine cachaient, comme la prcdente, sous la bienveillance de
la forme, l'insignifiance du fond. Dumouriez n'en fut pas surpris.
Depuis plusieurs semaines, il avait compris qu'il ne devait rien
attendre de la Russie. Entre intimes, il en faisait l'aveu:

--J'ai bien eu de la peine  me rapprocher de Paul Ier, disait-il 
Bellegarde. Je l'ai tenu pendant huit jours; je l'avais empaum. Mais
les Russes s'en sont aperus et ont djou mes plans.

Il n'en persistait pas moins, dans les salons o on le recevait, 
parler de son voyage, des intentions du tsar dont il disait possder
le secret, des conditions dans lesquelles il y tait associ. Mais,
maintenant, les amis du gouvernement franais n'ajoutaient plus foi
 ses assertions: Ils savent, crivait l'un d'eux, que le gnral
n'a point  se louer de son voyage et que, quoi qu'il veuille faire
croire, il est sans mission, sans commandement et sans crdit.

Bourgoing lui-mme tait revenu sur ses premires apprciations.
Rendant compte  Talleyrand d'un dner chez un armateur de Hambourg,
auquel avait t invit Dumouriez, il racontait: Je ne l'ai ni fui
ni recherch. Mais il m'a adress plusieurs fois la parole sur des
objets indiffrents. Il cherchait  causer plus  fond; mais il n'en
a pas trouv l'occasion. Il montre une lettre du tsar l'engageant 
devenir le Monck de Louis XVIII. Il cherche  se donner une grande
importance. Il ne peut y faire croire. Aprs avoir caress tous
les partis, il n'inspire confiance  aucun. Il ne sera plus que le
confident inactif des striles voeux de Paul Ier pour Louis XVIII.
Et il avait raison; car, ainsi que le disait Bellegarde, qui arrivait
de Saint-Ptersbourg, la Russie tait gurie pour longtemps de se
mler des affaires de l'Occident.

Cependant, telle tait toujours l'assurance de Dumouriez qu'aprs
avoir essay de faire croire qu'il aurait le commandement de
l'insurrection du Midi, il occupa pendant quelque temps encore les
cercles hambourgeois de sa personne et de ses propos. Il admirait le
plan militaire qui se droulait en Allemagne, ce plan qui dtruisait
le laborieux difice de ses longs calculs, et allait forcer la cour
de Vienne  conclure la paix; il convenait que toute la gloire en
revenait  Bonaparte. Puis, tout  coup, il disparut. Il faisait agir
 Londres pour tre autoris  passer en Angleterre. En attendant
de pouvoir partir, il allait vivre  Ottensen, pris soudainement du
dsir de se faire oublier. Peut-tre les victoires de la France lui
inspiraient-elles le regret d'avoir obi aux suggestions criminelles
qui l'avaient arm contre sa patrie. Mais, s'il n'tait pas trop
tard pour se repentir, il n'tait plus temps de reconqurir son
ancienne gloire  jamais souille. Il ne restait d'autre ressource 
son activit que de s'enfoncer plus profondment dans la trahison.
Disons, pour en finir avec lui, qu'en 1801, du fond de sa retraite,
il envoyait encore  Saint-Ptersbourg des sollicitations et des
conseils.

Le 11 fvrier, rpondant  l'une de ses lettres, Rostopchine lui
disait: J'y ai bien reconnu le talent actif qui s'impatiente dans
l'oisivet. Mais, les circonstances actuelles ne manqueront pas
de vous prsenter des occasions qui vous ddommageront avec usure
du temps perdu. Aprs la lecture de votre lettre, l'Empereur, mon
matre, m'a ordonn de vous faire savoir que vous n'avez qu'
prendre un peu de patience pour voir s'effectuer des projets
auxquels vous accorderez peut-tre votre estime. N'tait la
gravit des personnages, on serait tent de se demander si Paul
Ier et son ministre ne se moquaient pas de Dumouriez. Au moment o
ils lui annonaient ces projets dignes de son estime,  Paris,
l'ambassadeur russe ngociait la paix avec Bonaparte. C'tait une
politique nouvelle qui ne laissait aucune place aux ides que
Dumouriez avait propages et dfendues et les condamnait  l'oubli
comme elles l'y condamnaient lui-mme[31].

[Note 31:  Ottensen, o il vivait, l'archiduc Charles d'Autriche
vint acheter les conseils de son exprience militaire, qu'il paya
d'une pension de trois mille florins. En 1803, Dumouriez tait 
Londres. Quels services y rendit-il? Probablement des services
analogues  ceux qu'il avait rendus au prince de Hesse et 
l'archiduc Charles. Une pension de douze cents livres sterling en
fut le prix.  Londres, il vit Pichegru. Ils discutrent un plan
d'invasion de la France. En 1805, il alla en Sude. Il rvait
d'allier contre Napolon toutes les cours du Nord. En 1806, il revint
en Angleterre. Le duc d'Orlans, en souvenir de leur ancienne amiti,
ajouta  ses revenus une pension de dix mille francs. Il mourut en
Angleterre en 1823. Il avait quatre-vingt-quatre ans.]

Le comte de Caraman  Saint-Ptersbourg, comme Louis XVIII  Mitau,
tait bien loin de prvoir le rapprochement entre la France et la
Russie que prparait la diplomatie franaise activement seconde
par la Prusse. Mais, il ne pouvait ne pas constater les changements
survenus dans les dispositions de l'empereur. Le rsultat de la
mission de Dumouriez, qui prenait fin au moment de son arrive 
Saint-Ptersbourg, ne lui permettait pas de les mconnatre. Non
seulement Dumouriez tait parti sans avoir rien obtenu, mais encore
une offre de vingt mille hommes faite par la cour de Naples, pour les
joindre aux troupes russes restes  Jersey, et oprer une descente
sur les ctes de France, avait t ddaigneusement repousse.
L'empereur se refusait  toute ide d'attaque directe contre la
Rpublique consulaire.

La rsistance  toute espce de coopration, mandait Caraman 
d'Avaray, est monte  un tel point qu'il me semblerait aussi
impolitique que peu utile, de faire de nouvelles tentatives en ce
moment. Et il se lamentait d'tre rduit  louvoyer en de telles
conditions. Il dcrivait l'irritabilit de l'empereur, la fougue
et la mobilit de ses rsolutions, le manque absolu de plans et la
contradiction, chaque jour plus accuse, entre ce qu'on voulait et
ce qu'on faisait. Certes, Paul Ier n'avait jamais voulu ni diminuer
les embarras de la Rpublique, ni protger les projets avides de
l'Autriche, ni livrer l'Italie  la spoliation; et cependant, c'est 
cela qu'il tait arriv. Personne ne l'claire, personne ne cherche
 arrter le torrent de ses passions. On applaudit servilement, au
contraire,  tout ce qu'il dcide. L'gosme l'entoure, l'avidit
des flatteurs repousse la lumire, loigne le vritable dvouement.
L'empereur ne connat plus de borne humaine  l'tendue de sa
volont. Le comte Panin parvient quelquefois  parer les coups les
plus dangereux; il oppose avec fermet la rflexion  l'emportement;
mais souvent, ses peines restent sans fruit. Ce tableau n'tait pas
rassurant, mais il tait exact et on en concevait  Mitau les plus
vives inquitudes.




V

L'EXPDITION DE WILLOT


Pendant que Dumouriez accomplissait cet humiliant voyage de
Saint-Ptersbourg, le gnral Willot tait rest  Goegingen, en
Souabe. Il s'y trouvait encore  la fin du mois de fvrier 1800,
s'occupant des prparatifs de son entre en campagne, s'attendant 
tre, d'un moment  l'autre, appel  Vienne.

En dpit de ses efforts, l'entreprise  laquelle on l'a vu se
consacrer n'avanait gure. Donnant lieu  d'actifs pourparlers,
mais entrave par les discussions passionnes qui s'levaient
entre Willot et les membres de l'agence de Souabe[32], elle
faisait clater des dissentiments profonds, d'ardentes rivalits
propres  favoriser les imprudences et les dlations. Si le plan
du Midi prenait couleur, comme disait Saint-Priest, c'tait dans
l'imagination de ses promoteurs bien plus que dans la ralit. Les
difficults naissaient incessantes. C'est en vain que de Mitau le
roi essayait de les aplanir. Par une ordonnance arrive  Augsbourg,
le 23 fvrier, il avait confr  Willot des pouvoirs pour agir
dans les provinces mridionales, en attendant l'arrive du duc de
Berry, auquel il destinait un emploi dans cette expdition. Sous
les ordres du gnral, d'Andr tait investi des fonctions de
commissaire civil dans le Dauphin, la Provence, le Languedoc, le
Vivarais, le Rouergue, la Gascogne, la Guyenne et la Saintonge. Il
devait s'appliquer  prmunir le peuple franais contre la perfidie
qui l'avait tromp afin de l'asservir. En prvision du cas o sa
prsence serait ncessaire  Augsbourg, Cazals, toujours attach 
l'agence de Londres, tait dsign pour se rendre, en son lieu et
place, dans le Midi.

[Note 32: Cette agence, cre en 1798, avait son sige  Augsbourg.
Elle se composait de Prcy, du prsident de Vezet, d'Imbert-Coloms,
du baron d'Andr et de l'abb de La Marre. Ils avaient  leurs ordres
un certain nombre d'migrs. Voici en quels termes, au mois de
septembre 1798, Saint-Priest, dans une lettre  d'Andr, dfinissait
leurs attributions: L'agence s'tend  toutes les parties du royaume
qui ne sont pas spcialement commises par Sa Majest aux soins
de Monsieur, telles que la Normandie, la Bretagne, la partie du
Bas-Maine qui se trouve  la rive droite de la Mayenne, l'Anjou et le
Poitou, lesquelles se trouvant plus voisines de la Grande-Bretagne
et plus  porte d'y communiquer par mer, peuvent tre plus aisment
surveilles par le lieutenant gnral du royaume, qualit dont la
dfinition est d'avoir son usage partout o le roi n'a pas donn des
ordres, le lieutenant gnral n'existant qu'en remplacement.

Cazals tait le correspondant de l'agence  Londres. Elle eut
longtemps son sige  Augsbourg. Mais elle n'exera aucune influence
sur les affaires du roi, et consacra  dfendre sa prcaire existence
le temps qu'elle devait  ces affaires. Ce fut d'abord des dputs
fructidoriss qui voulurent se substituer  elle,  l'instigation du
prince de Cond. Le roi dut intervenir pour arrter cette tentative.
Puis, les difficults vinrent d'Angleterre, o les agents de
Monsieur, toujours disposs  excder leurs pouvoirs, entendaient
dicter des ordres  ceux de Souabe. En avril 1799, le cabinet du roi
crivait: L'agence de Souabe est peut-tre dissoute en ce moment par
l'effet des intrigues trames  Londres contre elle.]

Cette organisation, approuve par le roi pour la forme, tait en
ralit l'oeuvre de Wickham[33]. L'Angleterre s'tant enfin dcide
 appuyer Willot,  envoyer sur les ctes de Provence un corps de
dbarquement, c'est l'agent britannique qui avait pris l'initiative
et la haute direction du mouvement. Venu de Berne  Augsbourg, il
donnait des ordres  Prcy comme  Willot. Il lui enjoignait de
s'assurer des dserteurs, des conscrits mcontents, pour former le
noyau de son arme, d'acheter des fusils, du plomb, de la poudre,
de se tenir prt  se porter sur Lyon et, en attendant, de chercher
 gagner les gnraux rpublicains, qui commandaient les garnisons
de cette ville et des villes voisines. Il invitait Willot  prendre
des mesures analogues, afin d'oprer dans le Midi, de la mme
manire que Prcy dans le Lyonnais. Avec les fonds qu'il tenait de
son gouvernement, il pourvoyait  toutes les dpenses, faisait mme
passer de l'argent  l'agence de Paris. Il remettait  Prcy jusqu'
cinquante-six mille louis. L'normit de cette somme excitait
l'envie des migrs, et tant taient profondes les divisions qui
rgnaient entre eux, que certains ne craignaient pas d'insinuer que
Prcy ne ferait rien de ce qu'on attendait de son zle; qu'une fois
entr en France, il ne reviendrait pas et garderait l'argent.

[Note 33: Au milieu des obscurits qui nous drobent cette
organisation et en rendent la reconstitution difficile, on peut
cependant en entrevoir les bases et les acteurs principaux. Elle prit
le nom d'Institut. Sous les ordres de Willot et de d'Andr, elle eut
des chefs civils et militaires. Les chefs civils prirent le nom de
visiteurs et commandaient dans la province. Ils choisissaient les
chefs dpartementaux qui nommaient eux-mmes aux emplois subalternes.
Le comte de Noyant tait grand visiteur; le prince de la Trmolle,
agent gnral pour Paris, ayant sous ses ordres MM. de Bourmont,
de Suzannet, de Chtillon, de Bellegarde; Prcy, agent gnral
pour Lyon. MM. de Frott, de Ramar, de Malon exeraient de hautes
fonctions. Le duc de Lorges commandait en Guienne, le marquis de
Guintrau dans l'Agenais. Il faut citer encore MM. de Mauvoisin, de
Chaffoy, de Parazol, de Palamini, de Thoriac, d'Esparbs, Dulac et
beaucoup d'autres migrs qui, pour la plupart, ne purent gagner leur
poste. Toute cette organisation n'aboutit d'ailleurs qu' produire
une demi-douzaine de bandes  la tte desquelles on vit reparatre,
surtout dans le Midi, les gens qui les commandaient avant Fructidor
et que le Directoire n'avait pu atteindre. Aprs Marengo, ce
personnel rentra dans l'ombre et ne reparut pas.]

On peut juger  ces traits combien avait t laborieux l'enfantement
de l'organisation gnrale. L'approbation qu'y donnait l'ordonnance
rendue par Louis XVIII n'en rendit pas le fonctionnement plus facile
que l'enfantement. Elle aggrava mme les difficults.

Ce fut d'abord par la faute de Prcy. En prsence de l'tendue des
pouvoirs donns  Willot, sa jalousie s'veilla[34]. Prcdemment,
il avait dclar que son action devait s'exercer dans le Lyonnais
seulement et dclin le commandement dans le Vivarais et le Dauphin.
Maintenant que ce commandement tait octroy  Willot, il le
revendiquait;  Wickham, qui le pressait de se mettre en route, il
opposait et multipliait les objections. Tandis que Willot, d'accord
avec Wickham et Pichegru, estimait, contrairement  l'avis d'abord
exprim par le roi, que l'insurrection ne devait arborer le drapeau
royaliste qu'aprs la victoire et que, jusque-l, elle ne devait pas
prendre le caractre d'un soulvement contre la Rpublique; tandis
qu'il se faisait autoriser sur ce point  agir  son gr, Prcy ne
voulait marcher que si le roi tait avant tout reconnu.

[Note 34: En fait, il s'abstint d'agir. Le 27 mars, il tait
autoris  se transporter dans l'intrieur. Sa Majest ne doute pas
que l'occasion n'y soit incessamment favorable. L'ouverture de la
campagne, dj commence en Italie, et prte  s'ouvrir sur le Rhin,
donnera assez d'occupation aux troupes franaises pour qu'on puisse
agir avec sret dans les environs de Lyon, surtout si des succs
rpondent aux prparatifs qui sont faits. Cette lettre du cabinet
du roi n'arracha pas Prcy  son immobilit. On en trouve la preuve
dans celle-ci, adresse le 22 avril, au prsident de Vezet: M. de
Prcy n'a point encore crit, et, sans vouloir rien prjuger sur ses
plaintes, Sa Majest trouverait extraordinaire qu'il se formalist
de ce que le gnral Willot ne lui a pas communiqu les ordres qui
lui taient adresss. Au surplus, elle ne regarde point les provinces
que M. de Prcy appelle son dpartement comme ne pouvant en tre
distraites. Prcy, froiss, bouda, se plaignit: La lettre de M.
de Prcy m'est en effet parvenue. Le roi n'a pas pens qu'elle
exiget rponse. Sa Majest compte toujours sur son zle et ses bons
services.]

Vainement Wickham invoquait les motifs qui empchaient son
gouvernement de prendre l'initiative de cette reconnaissance, Prcy
n'en dmordait pas. En outre, il exigeait du roi des ordres plus
positifs que ceux qu'il avait reus. Il mettait  son concours deux
conditions: la premire, qu'il n'entrerait en France que derrire les
Autrichiens; la seconde, qu'il ne se porterait en avant qu'aprs que
Willot aurait obtenu des succs. Ses exigences devenaient telles que
Wickham songea  se passer de lui. Willot, consult, donna  entendre
qu'on n'avait pas besoin de Prcy pour acheter le gnral Moncey, qui
commandait  Lyon.

--Avec quinze mille louis, dit-il, on aura le gnral et la garnison.

Quand Prcy eut acquis la certitude qu'on se rsignait  agir sans
son concours, il se ravisa, se dclara prt  partir, recruta mme
quelques officiers. Mais il perdit encore un temps prcieux, et, les
vnements marchant plus vite que lui, il fut dfinitivement rduit 
l'impuissance.

D'autre part, la question de la reconnaissance du roi dchanait un
conflit plus grave encore entre les membres mmes de l'agence. Les
uns voulaient que tout se ft au nom de Louis XVIII; les autres,
qu'on se prsentt comme un parti de mcontents. L'ardent prsident
de Vezet ne prtendait  rien moins qu'au rtablissement des
anciennes institutions. Il blmait le choix que le roi avait fait de
Cazals pour remplacer ventuellement d'Andr comme commissaire civil
dans le Midi.

--Je n'entrerai pas en relations avec lui, s'il reste  Londres,
s'criait-il; ce n'est pas qu'il soit indigne de confiance, mais je
me dfie des bavardages.

Ainsi, entre les migrs, clataient une fois de plus, en des
circonstances quasi-tragiques, les divisions, les rivalits, les
haines qui tant de fois avaient compromis leur cause. Il est vrai
de dire, en ce qui touche le prsident de Vezet, que ses objections
n'taient qu'une forme de sa dfiance pour les tentatives qui se
prparaient. Je n'ose me flatter encore de l'excution de ce plan,
crivait-il le 16 fvrier. Depuis six ans, j'ai vu tant de beaux
plans adopts, faiblement soutenus, et je les ai tous vus abandonns
successivement.

Quant  Willot, malgr les obstacles accumuls sur son chemin, il
ne se dcourageait pas. Il parlait tout haut de ses projets, de
ses prparatifs, de son prochain dpart, enrlait des officiers,
discutait avec les royalistes, se faisait des ennemis de la plupart
d'entre eux. Ds le mois de janvier, sans attendre l'expdition
officielle de ses pouvoirs, il avait charg deux anciens agents de
la police de Lyon, les frres Marut, protgs par Wickham, de se
rendre sur la frontire franco-italienne, afin d'y rechercher les
Franais proscrits et fugitifs, disposs  rentrer en France, sous
la protection des armes autrichiennes, pour y former un parti. Les
frres Marut devaient recruter de prfrence ceux qui, tant ns
dans les provinces mridionales, pourraient y guider une arme. Ils
devaient galement tout mettre en oeuvre pour engager les militaires
franais  la dsertion et les rallier aux troupes royales; se crer
des rapports avec les chefs des Barbets[35]; reconnatre les passages
o il serait ais d'entrer en France et enfin s'assurer des moyens
de se procurer, au fur et  mesure des besoins, de la poudre et des
balles. Il leur tait encore enjoint de passer par la Carinthie,
o se trouvait le dpt des prisonniers franais, faits par les
Autrichiens depuis le commencement de la guerre, et de prendre le nom
de ceux qui seraient disposs  servir le roi. Willot se disait en
tat d'obtenir leur libert, en change d'un engagement qui ferait
d'eux des soldats royalistes.

[Note 35: On dsignait sous ce nom les habitants du comt de Nice
et de la valle de Tende, qui s'taient fait remarquer par leur
hostilit contre la Rvolution franaise et par leur attitude
malveillante contre les armes rpublicaines.]

Les frres Marut s'acquittrent avec zle de leur mission. Mais
elle n'eut pas de brillants rsultats.  Klagenfurth, lorsqu'ils
demandrent au quartier gnral autrichien la mise en libert des
Franais prisonniers disposs  passer au service du roi, on les
renvoya  l'archiduc Charles, qui se trouvait alors loin de l et qui
seul, disait-on, pouvait dcider. Ils se rendirent ensuite  Turin,
aprs s'tre assur de nombreux concours parmi les habitants du comt
de Nice. Divers officiers que leur envoyait Willot, pour les seconder
et tirer parti de leurs efforts, vinrent les y rejoindre. Mais,
le banquier de l'agence de Souabe dans cette ville refusa de leur
compter les fonds qu' leur dpart de Bayreuth, on leur avait promis.
Ce fut le premier sujet de division et de brouille. Besogneux,
presss d'argent, les frres Marut avaient, au cours de leur mission
et  l'insu de Willot, crit  Prcy pour lui emprunter une grosse
somme. Prcy s'tait abstenu de leur rpondre. Dj mcontents de
ce silence, le refus du banquier de l'agence les exaspra. Ils
invoqurent en vain les engagements pris par eux-mmes, aux termes de
leurs instructions; la caisse resta ferme.

Willot arriva  Turin dans le courant d'avril. Il leur reprocha
trs durement d'avoir tromp sa confiance en crivant  Prcy,
en dpensant trop d'argent. Ils rpondirent par l'offre de leur
dmission. Elle fut accepte. Ils quittrent Turin, irrits et
dus, se rendirent  Bayreuth pour se plaindre  d'Andr. D'Andr
les renvoya  Wickham, auprs de qui, en septembre, ils rclamaient
encore et sans succs, par l'intermdiaire d'Imbert-Coloms, ce
qu'ils prtendaient leur tre d. Ce ne fut qu'en 1801 qu'on put
s'acquitter envers eux, grce  la bienveillance de Wickham.

Ainsi, par cet incident et par d'autres, l'expdition du Midi peu
 peu s'bruitait.  Augsbourg, dans les cafs, on en racontait
les dtails, on en discutait les chances. Il n'tait donc pas
tonnant que la police de Fouch ft avertie dj de l'existence
de la conspiration. Un agent de Willot, envoy par lui  Paris,
s'tait d'ailleurs laiss arrter.  dfaut de preuves certaines, on
peut admettre que, par suite de ses aveux, les renseignements dj
parvenus au gouvernement franais sur cet objet s'taient complts.

Mais, les avis expdis  Willot pour le mettre en garde contre
l'espionnage qui s'exerait autour de l'agence de Souabe, peut-tre
mme dans son sein, et livrait  Fouch jusqu'au vritable nom de
l'endosseur des lettres de change qu'elle tirait sur Paris[36], ces
avis le laissaient indiffrent, ne troublaient pas sa quitude. Entre
les lettres qui parvenaient de France  l'agence, il n'attachait de
prix qu' celles o l'tat des esprits se trouvait dcrit tel qu'il
le souhaitait.

[Note 36: C'tait d'Andr. Il les signait Southers. Une
perquisition faite  Paris, chez le banquier au domicile duquel elles
taient payables, rvla son nom.]

Elles n'taient pas rares, ces lettres crites et expdies au pril
de la vie de leurs auteurs, o de fausses nouvelles, racontes,
affirmes, commentes avec une fivreuse crdulit, servaient de
prmisses  des conclusions conformes aux esprances des migrs,
mais contraires  la ralit. Ignorants et nafs, les rdacteurs
voyaient les choses non telles qu'elles taient, mais telles qu'ils
auraient voulu qu'elles fussent. Ce qu'ils ne voyaient pas, ce qu'ils
ne disaient pas, c'est que lasse, puise, affame de repos et de
scurit, la France attendait un matre, qu'elle le saluait dj dans
Bonaparte, que c'est de lui qu'elle esprait les biens aprs lesquels
elle soupirait, et non de ces Bourbons qu'elle commenait  oublier
et dont le retour hypothtique lui tait annonc comme le signal
d'une re de ractions et de vengeances. Ce qu'elles taisaient,
ces lettres menteuses, c'est que les manifestes par lesquels le
prtendant promettait une amnistie gnrale, la reconnaissance
partielle des faits accomplis, notamment en ce qui touchait les
biens nationaux, la conscration des fonctions et des grades acquis
sous la Rvolution, c'est que ces manifestes n'arrivaient pas 
son peuple; c'est que si quelques agents dvous osaient les
colporter mystrieusement, ils ne parvenaient pas  les rpandre;
c'est qu'enfin ces assurances donnes par le roi taient dmenties
par ses partisans de l'intrieur, hommes, pour la plupart, violents
ou exasprs, qui eussent blm sa clmence s'ils avaient connu ses
intentions et qui, dans les rares occasions o il leur tait donn de
feindre de les connatre, profraient des menaces en son nom.

Malgr les circonstances contraires, Willot restait donc plein
de confiance, se croyait au moment de russir. Raisonnant dans
l'hypothse o le plan relatif au Midi deviendrait irralisable, il
en tudiait un autre avec Pichegru. Ils iraient tous les deux dans
l'Ouest, et, l'ide de pntrer en Franche-Comt tant abandonne,
c'est dans les contres situes entre Toulouse et Bordeaux qu'ils
proclameraient l'insurrection. Les projets, on le voit, variaient,
devenaient plus vagues au fur et  mesure qu'approchait l'heure de
l'action. Ce qui se disait, ce qui se prparait, ce qui s'excutait
ne faisait pas faire un pas  la cause royale. Ce mouvement et ce
bruit n'taient ni le mouvement, ni le bruit d'une marche en avant;
c'tait le pitinement sur place.

Tout  coup, un vnement qui devait tre considr comme heureux
vint y couper court. Le 24 mars, Willot, appel par Wickham, apprit
de lui qu'il tait mand  Vienne, ainsi qu'il l'avait dsir. La
nouvelle avait t envoye directement de Vienne  Mitau.  cette
occasion, le roi faisait crire par Saint-Priest  l'agence de
Souabe: Rien ne pouvait tre plus utile que l'intelligence  tablir
entre Willot et les gnraux autrichiens, et nous savons bien bon
gr  M. le baron de Thugut d'y avoir pens. Mais, la confiance
reconnaissante qu'expriment ces lignes tait plus apparente que
relle, ainsi que le prouve la note que Louis XVIII, en apprenant le
dpart de Willot pour Vienne, envoyait  La Fare.

Les dmarches de rapprochement de M. de Thugut me sont toujours
suspectes: _Timeo Danaos_. Ce n'est pas une raison pour repousser ses
avances. Mais, c'en est une pour le faire expliquer bien nettement
avant de lier, comme il dit, notre partie pour le Midi. Je considre
que les Autrichiens sont matres de tout le nord de l'Italie et
qu'ainsi, ils pourraient bien regarder la Provence du mme oeil
qu'ils regardaient, en 1793, la Flandre et l'Alsace. Qui sait s'ils
ne se souviennent pas du royaume d'Arles, du titre de l'lecteur de
Trves, de la faon de parler des paysans vivarais, qui appellent la
rive gauche du Rhne le ct de l'Empire? L'vque de Nancy croit
avoir dj pntr l'intention de s'assurer, par quelques provinces
franaises et mon intervention, loin d'une pacification gnrale, la
masse d'indemnits que l'on veut avoir en Italie, c'est--dire qu'on
veut me rendre garant des usurpations qu'on mdite et ne me rendre
ma couronne ou du moins mes provinces qu' ce prix ...

Quoi qu'il en soit, il faut profiter de l'ouverture que M. de Thugut
a faite et bien lier notre partie pour le Midi. Mais, il faut lui
faire articuler un principe et en faire la base de notre ngociation
avec lui: c'est que toute troupe trangre se prsentant sur le
territoire franais ne doit y paratre que pour secourir les bons
Franais, c'est--dire les royalistes contre les mauvais. De ce
principe dcoulent naturellement la reconnaissance de mon titre royal
et ma mise personnelle en action, accompagnes d'une dclaration des
puissances proclamant l'intgrit du territoire franais _ut ante
bellum_.

C'tait une grande illusion de supposer que Thugut consentirait 
s'expliquer. En se dcidant  confrer avec Willot, le ministre
autrichien voulait, non rendre service  la cause des Bourbons, mais
se drober, en ayant l'air d'y cder, aux instances ritres de
l'vque de Nancy, qu'appuyait lord Minto, ambassadeur d'Angleterre,
intress par Wickham  cette ngociation. Il et fallu beaucoup
de navet pour supposer que la mission de Willot  Vienne aurait
un meilleur sort que celle de Dumouriez  Saint-Ptersbourg, qui,
justement,  cette heure, touchait  son piteux dnouement.

Et encore quand Dumouriez se rendait  l'appel de Paul Ier,
l'esprance tait-elle permise. Ce monarque, durant plusieurs annes,
avait prodigu  Louis XVIII les tmoignages de son intrt. Il
tait logique de le croire toujours galement bien dispos pour le
roi proscrit. Mais l'Autriche, que pouvait-on esprer d'elle? Depuis
dix ans, elle ne manifestait aux Bourbons que mauvais vouloir et
ddain[37]. Le refus de leur venir pcuniairement en aide, malgr
les liens de parent; les empchements longtemps opposs au mariage
de madame Thrse avec le duc d'Angoulme; les susceptibilits
souleves par le voyage du duc de Berry  Naples; la volont
nettement exprime de ne pas reconnatre le comte de l'Isle comme roi
de France, d'autres traits encore en font foi. Ils rvlent l'gosme
de la cour de Vienne, comme sa conduite constante envers ses allis
rvlait son ambition, son ambition insatiable, disait Paul Ier. La
cour de Mitau se leurrait donc d'une illusion quand elle attachait au
voyage de Willot une suprme et dernire esprance. Cette esprance
ne devait pas se raliser.

[Note 37: Langeron, dans ses Mmoires indits, raconte qu'au
commencement de l'migration, le comte d'Artois tant all  Vienne
solliciter les secours de l'Autriche, l'empereur Lopold lui fit
les promesses les plus positives. M. de Gallo, l'ambassadeur de
Naples, exprima  l'empereur son tonnement de la manire dont il
s'engageait: Vous croyez donc  tout cela? s'cria Lopold. Je ne
me mets  la tte de votre prtendue coalition que pour empcher
un autre souverain, qui aurait l'intention d'agir efficacement, de
s'en rendre le chef. Il semble que toute la politique autrichienne,
pendant la Rvolution, soit rsume et prdite dans ce langage.]

Aussitt aprs avoir reu la communication de Wickham, Willot
tait parti pour Vienne. Mais il n'avait pas encore eu le temps
d'y arriver, qu'une nouvelle dsastreuse lui succdait  Augsbourg
qu'il venait de quitter. C'tait la nouvelle de la soumission des
Vendens. L'vnement, se produisant au lendemain de la retraite de
l'arme russe, enlevait  la cause royale le puissant appui qui lui
restait dans l'intrieur. Il jetait le dsarroi parmi les membres
de l'agence de Souabe. Dcourags, ils ne comptaient plus sur le
succs de l'entreprise que poursuivait Willot.  la fin de mars,
d'Andr, jugeant la situation mieux que ne le faisait le gnral,
apprciait, commentait le plan que ce dernier essayait de faire
russir  Vienne: L'affaire du Midi prend une mauvaise tournure,
et je crois qu'il n'y faut plus compter comme objet principal. Ce
ne sera qu'une diversion utile si les Autrichiens nous secondent de
bonne foi, trs nuisible s'ils nous abandonnent. D'un ct, Willot a
mis trop peu de secret dans les prparatifs; de l'autre, on trouve
dans l'intrieur une apathie effroyable. La douceur apparente du
gouvernement, la catastrophe de la Vende, l'absence de nos princes,
le silence des puissances sur le rtablissement de la monarchie, tout
dcourage l'intrieur abattu. Cette fois, sous une plume royaliste,
la vrit se formulait claire, prcise, menaante. Malheureusement,
la reconnatre, la proclamer tout entire, sans restriction, ne
suffisait pas  remdier aux maux qu'elle mettait en lumire.




VI

WILLOT  VIENNE ET AU CAMP AUTRICHIEN


Arriv  Vienne le 28 mars, le gnral Willot se prsentait au
dbott, le mme jour, chez lord Minto. L'envoy d'Angleterre, aprs
avoir pris connaissance des lettres de Wickham, dont le gnral
tait porteur, le conduisit chez le ministre qui dirigeait alors les
affaires de la monarchie autrichienne et dont l'influence nfaste
venait de la prcipiter dans une guerre nouvelle qu'il lui et t
utile et ais de ne pas entreprendre. Encore quelques jours, et les
oprations militaires laborieusement prpares durant l'hiver qui
finissait, allaient recommencer en Italie et sur le Rhin.

Thugut, vieillard excentrique, dgot des oppositions au dedans
et des revers au dehors, reut Willot avec une froide courtoisie.
Il couta patiemment l'expos de ses plans. Mais il ne sut pas
dissimuler qu'uniquement dvou aux intrts de la maison d'Autriche,
indiffrent  ceux des Bourbons, il ne se rallierait au projet de
soulvement du Midi qu'autant que les gnraux des armes impriales
y verraient une diversion utile  leurs plans militaires. Il
subordonnait donc toute dcision  leur opinion, qu'il ne connaissait
pas et dont il engagea Willot  s'enqurir, en se transportant
lui-mme auprs d'eux. Il reconnut la ncessit de renouer des liens
avec des puissances redoutables. Il dsignait ainsi la Russie et
la Prusse. Il comptait, pour les ramener dans la coalition, sur les
succs des Impriaux.

Willot lui ayant demand s'il devait, en entrant en France, dployer
la bannire royale et se prsenter au nom de Louis XVIII, Thugut l'en
dissuada:

--Il n'a pas de partisans dans son royaume, dit-il. Ses principes
sont un obstacle  la contre-rvolution, parce qu'il veut traiter
avec la dernire rigueur ceux qui ont opr la rvolution. Il ne
connat pas la France.

Vainement, Willot protesta, rappela les rcents manifestes du roi,
montra les instructions qui lui avaient t remises; il ne put
modifier l'opinion de Thugut:

--Il ne connat pas la France! il ne la connat pas! rptait
l'entt vieillard.

Et, sur ce point, il avait raison.

Par la suite de l'entretien, Willot se convainquit que l'Autriche
ne souhaitait rien tant que de voir la France livre de nouveau
 l'anarchie, qu'elle rvait d'y rallumer la guerre civile, d'y
provoquer au besoin une rvolution nouvelle, parce qu'elle esprait
la matriser, la diriger, faonner le gouvernement qui en sortirait
de la manire la plus utile  ses plans d'agrandissement, la plus
conforme  ses besoins de domination, plans et besoins par lesquels
taient incessamment menaces la libert et l'indpendance des autres
puissances. Par la France, l'Autriche voulait tenir l'Europe.

Press par son interlocuteur, Thugut promit cependant des lettres
pour les gnraux autrichiens camps du ct de Gnes, et notamment
pour M. de Mlas. Il promit encore des canons et vingt passeports
en blanc pour Turin, destins  des officiers dont Willot s'tait
assur le concours. Malheureusement, dit celui-ci dans le rapport
auquel j'emprunte ces dtails, les promesses taient verbales et les
lettres n'taient pas des ordres. Il les reut quelques jours plus
tard, accompagnes de quatre passeports seulement. Quant aux canons,
il n'en tait plus question. Ses nouvelles instances auprs de Thugut
ne furent pas couronnes de plus de succs. Celles de lord Minto
restrent galement vaines. C'est dans ces conditions, priv de tout
secours comme de tout appui, ne pouvant compter que sur son habilet,
sur son loquence, pour rallier Mlas  ses vues, que Willot se mit
en route pour le Pimont, ou il esprait le trouver.

 Verceil, il fut reu par le duc d'Aoste, beau-frre de Louis
XVIII. Il apprit de lui que la campagne tait commence et que Mlas
oprait dans les montagnes de l'tat de Gnes. Avant de chercher
 le rejoindre, il alla  Turin o un certain nombre d'officiers
migrs, embauchs par ses agents, attendaient son arrive. Il les
vit, confra avec eux, leur distribua quelque argent, leur ordonna
de se tenir prts  passer la frontire et  commencer une active
propagande. Puis, il continua sa course  la poursuite de Mlas.
Il y avait dj trois semaines qu'il tait parti d'Augsbourg. La
longueur, les difficults du voyage, ses arrts  Vienne et  Turin
avaient ainsi dvor un temps prcieux. Il perdit encore quinze
jours  chercher Mlas, allant et venant, faisant dix fois la mme
route, courant les plus srieux dangers. C'est au commencement de mai
seulement qu'il le rencontra  Voltri, prs de Gnes.

Exaspr par la longueur du sige de cette ville, par la glorieuse
rsistance de Massna, qui puisait les forces des assaillants;
averti depuis peu de jours que Bonaparte venait d'apparatre sur les
Alpes, dvor d'inquitude, accabl de soucis, le gnral Mlas ne
vit dans Willot qu'un importun. Il le reut plus froidement encore
que ne l'avait fait Thugut, l'couta sans bienveillance et lui
rpondit durement:

--Je n'ai aucune confiance dans vos projets. D'ailleurs, je ne m'en
occuperai pas avant la reddition de Gnes.

Cette rponse hautaine permit  Willot d'apprcier combien les
intrts du roi de France pesaient peu dans la balance autrichienne.
Il protesta cependant, rappela qu'il n'tait pas all  Vienne de son
propre mouvement, qu'on l'y avait appel; il insista pour obtenir
des secours. Pour se dbarrasser de lui, Mlas le renvoya  un de
ses lieutenants, le gnral Keim, qui commandait en Pimont. Keim ne
parut pas mieux dispos  s'occuper de ses demandes. En dsespoir de
cause, il s'aboucha avec le gnral de Zach, chef de l'tat-major.
De Zach se montra plus courtois que Mlas et Keim. Il mit un certain
empressement  couter Willot, approuva son entreprise, reconnut la
ncessit de s'en occuper, de la prparer. Mais, comme Mlas, il
ajourna toute dcision jusqu'aprs la prise de Gnes.

--On m'a fait des promesses, s'criait Willot dcourag. On m'a
promis un lieu de rassemblement pour mes recrues, des canons, la
permission d'acheter des fusils, des munitions, des vivres; on m'a
promis des passeports pour les avant-postes, sret pour mes dpts,
protection en cas de revers. Qu'on m'accorde au moins ce qu'on s'est
engag  me donner.

De Zach, press de la sorte, fit des promesses sur tout, sans
commencer rien. Willot se prenait  dsesprer. Allant d'un gnral
 un autre, il n'entendait parler que de l'hroque rsistance des
Franais enferms dans Gnes; il pouvait mesurer l'admiration et
la crainte qu'inspiraient ces autres hros qui descendaient les
Alpes aprs avoir accompli des prodiges pour les traverser. Quelque
profondes que fussent ses convictions, elles ne l'taient pas assez,
on doit le croire, pour le consoler d'avoir perdu le droit de
concourir  la formation du trsor de gloire que prparaient pour la
patrie les vaillants qui lui taient demeurs fidles. Mme aux yeux
de l'ennemi  qui il apportait des armes pour les combattre, compar
 eux, il ne comptait plus.

Abandonn, livr  sa seule initiative, il eut alors l'ide d'aller
trouver l'amiral commandant la flotte anglaise, mouille dans les
eaux de Gnes, lord Keith. Il lui fit part de son embarras. Au nom
de Wickham, il sollicita des secours. Lord Keith objecta qu'il
tait sans ordres. Il hsitait  venir en aide  Willot. Il fallut
l'intervention de Jackson, ministre d'Angleterre  Turin, pour
le dcider  promettre des vivres, des munitions, ainsi que la
protection de ses navires, si Willot persistait  vouloir dbarquer 
Arles, o,  l'en croire, il tait attendu.

Cette difficult vaincue, en restait une autre. Les quelques
centaines d'hommes dont Willot s'tait assur le concours vivaient
de divers cts, sur le territoire pimontais. Avant de procder 
leur embarquement, il fallait les runir. Cette runion ne pouvait
s'oprer qu'avec le consentement des autorits sardes, favorables, il
est vrai,  l'expdition que prparait Willot, mais domines par la
crainte d'veiller, en le laissant paratre, les susceptibilits de
l'Autriche. C'est encore Jackson qui leva cet obstacle. Grce  son
appui, le comte de Saint-Andr, lieutenant gnral du roi de Pimont,
facilita tant qu'il le put la concentration  Turin des officiers
recruts par Willot. Mais beaucoup d'entre eux manqurent  l'appel.
Les passeports taient rares, la correspondance difficile, par suite
de la lenteur et de la mauvaise volont des avant-postes autrichiens.
Les partisans du roi de France taient traits,--c'est Willot qui
le dclare,--non en amis, mais en suspects. Il ne touchait pas au
bout de ses preuves. Il aurait voulu former des dpts de munitions
et de vivres. Les gnraux autrichiens s'opposaient  ce qu'il les
organist, retardaient son dpart, condamnaient  l'oisivet son
petit corps d'arme, dont les officiers et les soldats essayaient
de se distraire, en prenant part  quelques combats d'avant-postes,
livrs aux Franais par l'arme autrichienne.

Tant de difficults nervaient le courage de Willot. Les lettres
qu'il recevait de l'intrieur l'appelaient avec persistance,
exprimaient la surprise cause par les lenteurs de son expdition.
Elles affirmaient que dix mille hommes arms, quips, ayant des
chefs, l'attendaient; que de Nice  Toulouse, de Marseille 
Clermont, l'insurrection ne demandait pour clater qu'un signe de
lui. Mensongres taient ces assurances, o se manifestaient encore
les illusions royalistes. Mais Willot y ajoutait foi[38]. Elles
rendaient son attente plus douloureuse. Il s'ingniait  tromper
son activit paralyse. Il envoyait des missaires  Naples pour
solliciter des secours. Il voulait runir  l'le d'Elbe une petite
arme sous le commandement du duc de Berry. Il tudiait les moyens de
dbaucher  son profit les soldats qui revenaient d'gypte.

[Note 38:  Mitau, on tait devenu moins crdule. Dans une lettre
adresse par ordre du roi aux agents de l'intrieur, le 8 juin, il
tait dit: Sa Majest voit avec peine que les agents de l'intrieur
n'aient de confiance que dans la guerre trangre et qu'ils semblent
se reposer uniquement sur les succs des Autrichiens et dtermins
 en attendre les effets pour agir. Comme, en aucun cas, on ne
doit esprer que les armes pntrent en France, les agents de Sa
Majest doivent se mettre en mesure de profiter surtout des moyens
que fournit l'intrieur et de toutes les chances que la fortune peut
amener. C'est  leur sagesse  les prvoir, c'est  leur dvouement 
en profiter.]

Brusquement, la physionomie des vnements se modifia. Le 28 mai, les
Autrichiens abandonnaient leurs positions dans le Pimont, fuyant
les Franais qui les menaaient de toutes parts. Willot renouvela
ses demandes. Cette fois, on l'couta, tout en allguant que ses
papiers et ses plans taient gars. On lui accorda dans le comt de
Nice quatre villages pour ses dpts. On mit  sa disposition quatre
canons, deux rgiments de Suisses rests  la charge du gouvernement
sarde, qui refusait de les conserver. Malheureusement, ces promesses
se produisaient au milieu d'une dbcle qui rendait impossible
leur ralisation.  la faveur de la droute qui commenait, trois
cents Franais rassembls  Turin furent arrts par les officiers
autrichiens et leurs effets pills.

Le 30 mai, l'arme austro-sarde vacuait le comt de Nice et le
col de Tende: Seize mille Autrichiens, dit Willot avec amertume,
reculaient devant cinq mille Franais. Turin mme fut abandonn.
C'tait un irrparable dsastre. Willot se voyait dsarm devant
d'avoir combattu. Il dposa ses armes dans la citadelle du Pimont,
gagna Alexandrie et Gnes, en compagnie du ministre d'Angleterre,
laissant derrire soi les dbris de sa petite arme, douze cents
hommes environ. Recommand par Mlas au gnral Hohenzollern, il
voulut les mettre sous sa protection. Hohenzollern se contenta de
lever les paules aprs avoir lu la lettre de son chef et n'en tint
aucun compte.

Quatorze jours plus tard,  Marengo, la vaillance franaise
consommait la dfaite des armes autrichiennes. Au mois de juillet,
ces armes battaient en retraite sur tous les points  la fois; la
trve tait conclue; la Lombardie, le Pimont, Gnes, tombaient
au pouvoir de la France. Willot arrivait au bout de la criminelle
aventure dans laquelle il s'tait jet. Quand Gnes allait tre
prise, il se rfugia, avec les plus compromis de ses compagnons, sur
un btiment de la flotte anglaise qui le transporta  Livourne. Son
rle politique et militaire tait fini[39].

[Note 39: Il gagna l'Angleterre et, de l, les tats-Unis, o
il vcut jusqu' la Restauration.  cette poque, il rentra en
France. En 1821, il prsida  Arbois, dans le Jura, la crmonie
d'inauguration d'une statue leve  Pichegru. Il mourut peu aprs.
Dans les rapports de la police impriale, j'ai trouv une lettre du
ministre de France aux tats-Unis, en date de 1809, rpondant  une
demande que le gouvernement franais lui avait adresse en 1806 au
sujet de Willot. Il avait fini par dcouvrir que ce gnral vit avec
son frre  Baltimore et qu'il n'y manque de rien.]




VII

LE COUP DE GRCE


Ainsi, la marche triomphante des Franais en Allemagne et en
Italie renversait tous les plans de l'migration. Le 11 juillet,
le prsident de Vezet crivait: Bonaparte, dont un seul revers
et prcipit la chute, s'affermit par des victoires et parat un
gant. Et ce n'tait pas tout. La police de Fouch avait mis la
main sur les lettres que Willot adressait  Paris et qu'il signait
Mesnard. Elle tenait tous les fils de la conspiration avorte.
Pichegru, s'effondrant, comme Willot et Dumouriez, dans les ruines
de sa trahison, se prparait  aller d'Augsbourg en Italie, et ses
chevaux taient expdie dj par la route d'Inspruck, quand il dut
prcipitamment prendre la fuite pour ne pas tomber aux mains des
vainqueurs.

Les membres de l'agence de Souabe, aprs quelques mois d'une
existence tiraille, trouble par des discussions intestines, des
jalousies mprisables, de mesquines rivalits, taient, comme lui,
contraints de fuir. Ils se dispersrent. Dans le courant de septembre
seulement, ils se trouvrent runis  Bayreuth, dans les tats
prussiens, sans ordres du roi, pris au dpourvu, la tte perdue au
milieu des dramatiques incidents qui prcipitaient la dbcle finale
de leur parti. Sous la direction de d'Andr, un comit se forma
des dbris de l'agence et de quelques migrs de bonne volont,
recruts  la hte. Pichegru, Prcy, son neveu Imbert-Coloms,
d'autres encore y figuraient. Ils se mirent en relations avec
les Franais royalistes, qui rsidaient  Bruxelles et avaient
chapp  la surveillance consulaire. Ils tentrent mme d'tablir
des communications avec les agences de France. Mais celles-ci se
trouvaient dsorganises,  l'exception de celle de Lyon, et partout,
sauf dans cette ville, les rapports restrent infructueux.

Par Lyon, cependant, on parvint  faire passer quelques avis aux
principaux chefs royalistes. Mais, dans le dsarroi caus de tous
cts par l'nergie que dployait Fouch, ces avis n'avaient
d'autre objet que de faire connatre aux agents du roi que toutes
les oprations devaient tre suspendues. Les ordres envoys
 cet effet de Bayreuth ne s'y formulaient qu' la suite de
querelles passionnes, o chacun s'efforait d'imputer  autrui la
responsabilit de la dfaite.

Il s'y mlait des questions d'argent, qui les envenimaient. Des
rclamations arrivaient incessamment, venant d'migrs qui s'taient
dvous au service du roi et se plaignaient de n'avoir pas t
pays. Ils demandaient  tre ddommags, sollicitaient ou mme
exigeaient des secours. Dshonorante et laborieuse tait cette
liquidation. Wickham, qui s'efforait, en prvision de son prochain
retour en Angleterre, de mettre un peu d'ordre dans ses critures,
demandait compte  Prcy de ce que celui-ci devait encore sur les
cinquante-six mille louis qui lui avaient t confis. Prcy tait
oblig d'avouer qu'il en avait employ une partie, cent vingt mille
francs, en spculations. Les marchandises, il est vrai, taient en
dpt  Francfort. Mais l'incident, en s'bruitant, donnait raison
 ceux qui n'avaient pas craint de prdire que Prcy ne rendrait
pas l'argent. Calomnieuse tait l'accusation. Il voulait le rendre.
Malheureusement, pour le rendre, il fallait attendre la vente des
marchandises achetes  bas prix, et destines  tre dbites 
Lyon, par un agent royaliste rsidant dans cette ville, Goutailler,
ancien officier de police,  qui Prcy s'efforait en vain de les
faire passer.

D'autres personnages marquants de l'migration se voyaient l'objet
d'accusations analogues. D'Andr lui-mme n'tait pas pargn. On le
souponnait d'avoir reu de Wickham, pour prix de ses services, une
gratification de cinq cent mille francs, ce qui semblait d'autant
plus monstrueux qu'on le croyait trs riche,  la tte de sept cent
mille florins dposs dans une banque de Vienne et de proprits
en Allemagne. Vrais ou faux, ces scandales taient comments
passionnment par les pauvres diables qui tranaient autour du comit
leur lamentable misre: Je vous prie de dire  M. d'Andr, mandait
l'un d'eux, que je ne peux lui crire pour le moment, n'ayant pas les
moyens d'affranchir ma lettre.

Imbert-Coloms, lui, ne se plaignait pas. Quoique se disant pauvre,
il portait sa pauvret firement, n'ayant pour vivre, au moins en
apparence, que les trois cents francs de pension mensuelle que
l'Angleterre, par l'intermdiaire de Wickham, payait  tous les
dputs fructidoriss qui avaient sollicit des secours. Cette
modique pension lui permettait d'crire  Thugut: Quoique victime
de la Rvolution, j'ai des moyens de subsister sans tre  charge
 personne. Cette fiert allait brusquement s'vanouir quand
Wickham, ayant supprim, au commencement de 1801, les traitements
des membres de l'agence, Imbert-Coloms put croire que sa pension de
fructidoris serait comprise dans cette suppression. En rponse 
la lettre larmoyante qu'il crivit  Wickham, ce dernier s'empressa
de le rassurer. Mais, le pauvre homme avait eu terriblement peur.

On voit dans quelles proccupations sans dignit le comit de
Bayreuth se dbattait. Il essayait de se survivre pour justifier la
gnrosit des Anglais, qui lui distribuaient encore capricieusement
de maigres secours. Mais, vers la fin de 1800, Wickham donna l'ordre
de dissoudre toutes les agences de France et de les avertir qu'il ne
serait plus pourvu  leurs besoins.  ce moment, Pichegru venait de
partir pour Londres; d'Andr songeait  disparatre, considrant son
rle fini. C'est  Prcy qu'incomba le soin de transmettre,  Paris
et  Lyon, les ordres de Wickham. Il saisit cette occasion d'appeler
 Bayreuth son principal agent, Goutailler. Peut-tre aussi,
voulait-il s'entendre avec lui au sujet des marchandises dposes 
Francfort et dont il attendait le prix pour rembourser Wickham.

Comment la police de Fouch fut-elle mise au fait du voyage de
Goutailler? Il y avait  Bayreuth, dans le comit mme, des agents du
gouvernement franais. L'un d'eux communiqua sans doute l'invitation
adresse par Prcy  Goutailler. Peut-tre, Fouch fut-il averti
par quelque migr qui obtint  ce prix sa radiation.  Bayreuth,
on souponna tout  la fois un sieur Duparc, parti pour Strasbourg,
et une baronne de Kzopf, femme d'un colonel prussien, qui avait
travers cette ville, en allant en Hollande. Provoqu par ces
individus ou par d'autres rests inconnus, l'ordre vint, de Paris
 Strasbourg, d'arrter Goutailler avant qu'il passt la frontire.
Mais, soit maladresse, soit complaisance des gens de police, il la
franchit librement, avec le mme bonheur que cet abb Rougier qu'on
avait arrt  Gap, pour l'envoyer  Paris, que ses amis enlevrent
aux portes de Lyon, que les agents reprirent et qu'ils relchrent
moyennant douze mille francs.

Goutailler arrivait  Bayreuth, le 15 novembre. Les rcits qu'il fit
 l'agence, de l'tat de la France et des tendances de l'opinion,
ne changrent, ne pouvaient rien changer  la rsolution prise
par Wickham d'arrter toutes tentatives nouvelles pour soulever
l'intrieur. Ils devinrent l'objet d'un rapport au roi, dict par
Prcy  Goutailler, et qui concluait  l'impossibilit de sortir de
l'expectative. Il est difficile d'ailleurs de comprendre pourquoi
Goutailler passa six mois  Bayreuth,  cette heure de dcouragement,
o tous les efforts taient paralyss. Il n'en partit que le 16
mai, porteur de nombreux papiers et notamment de cinq lettres de
Prcy  divers agents, les invitant  suspendre tous les mouvements
commencs. Le lendemain, comme il venait d'arriver  Strasbourg, il
fut arrt, ainsi que sa femme qui voyageait avec lui, et envoy,
sous bonne escorte,  Paris o on le mit au secret.

La nouvelle de cette arrestation terrifia Prcy. Si ses papiers ont
t trouvs sur lui ou sur sa femme, crivait-il, c'est un homme
perdu et moi un ruin, parce qu'il a mes fonds et que je ne pouvais
me librer, vis--vis de M. Wickham, que par ce moyen[40]. C'tait
dj grave. Mais, l'vnement devait avoir d'autres consquences que
l'arrestation d'un agent et la perte de quelques milliers de francs.
La saisie des papiers de Goutailler rvla au ministre de la police
l'existence du comit de Bayreuth. Sur son rapport, le premier Consul
ordonna  Talleyrand de demander  Berlin l'arrestation des membres
de ce comit. Beurnonville prsenta la demande; elle fut accueillie
par la Prusse, empresse  plaire  Bonaparte. Dans les premiers mois
de 1801, Prcy, le comte de la Chapelle et Imbert-Coloms taient
arrts  Bayreuth[41], leurs papiers saisis et les plus humiliants
secrets de l'migration livrs  la publicit par les ordres du
premier Consul. Ce fut la fin de l'agence de Souabe[42].

[Note 40: Plus tard, quand le gouvernement du premier Consul fit
publier les papiers de Bayreuth, il contesta la vrit de cette
affirmation. On n'avait saisi sur Goutailler, affirma-t-il, que huit
mille francs en lettres de change et non les seize mille louis que
Prcy devait encore  Wickham. Mais, il faut se dfier des rapports
de la police de Fouch, vnale et corrompue comme lui. Elle essaya de
dshonorer les agents royalistes, en les accusant d'avoir vol les
caisses des agences, sans fournir d'ailleurs d'autres preuves que
quelques faits isols. Ce qui est plus vrai, c'est qu' la fin de
1801, Prcy avait totalement rembours Wickham.]

[Note 41: Ils eurent le temps d'expdier au comit de Bruxelles cet
avis: N'crivez plus, nous sommes arrts.]

[Note 42: Wickham tait dj retourn en Angleterre avec Pichegru.
Imbert-Coloms alla s'y fixer aprs tre rest, dix-huit mois,
prisonnier de la Prusse et y mourut en 1809. Prcy vcut en Allemagne
jusqu'en 1814. Sous la Restauration et jusqu' sa mort, arrive
en 1820, il commanda la garde nationale de Lyon. D'Andr s'tait
rfugi en Gallicie. En 1811, il demandait  tre ray de la liste
des migrs. Louis XVIII le fit tour  tour ministre de la police et
intendant des domaines de la couronne.]

L'arme de Cond n'eut pas une moins pitoyable destine. Aprs
la bataille de Zurich, quand Paul Ier, imputant  ses allis la
responsabilit de leur dfaite commune, les abandonnait et rappelait
ses soldats, Cond avait reu l'ordre de ramener les siens en
Volhynie et de reprendre ses quartiers  Dubno. Mais, il redoutait
un nouveau sjour dans les tats du tsar. Il hsitait  se placer
une fois de plus sous la surveillance de la police impriale,
tracassire, souponneuse, dfiante,  se livrer, lui et ses soldats,
aux caprices de Paul Ier. Il s'effrayait surtout de l'oisivet 
laquelle on le condamnait, quand l'Angleterre et l'Autriche, loin
d'tre dcourages et de dposer les armes, se prparaient  de
plus ardentes luttes. Il avait alors demand  Wickham et obtenu
la faveur de passer au service britannique. On lui promit de
l'employer  l'expdition qu'Autrichiens et Anglais songeaient 
jeter sur les ctes occidentales. La petite arme, ne formant plus
que quatre rgiments, dut mme se mettre en marche pour Livourne, o
l'attendait une flotte.  Livourne,  ce que lui affirmait Ramsay, le
commissaire anglais prpos par Wickham  la direction de sa marche,
l'attendaient du matriel, des uniformes, des munitions, tout ce qui
lui manquait.

Au mois de mai, elle se trouvait  Pordedone, dans les tats de
Venise. Aprs un court arrt, elle se prparait  poursuivre son
chemin, quand arriva la nouvelle de la bataille de Marengo. On
apprenait en mme temps que Moreau marchait sur la Bavire. Cond dut
se porter sur les bords de l'Inn, au pont de Rosenheim, et y attendre
les ordres de l'archiduc Jean d'Autriche  la disposition duquel
il tait laiss. Il se remit en route, atteignit sa destination et
installa son quartier gnral  Pouding.

C'est l qu'il connut l'armistice conclu entre les armes
belligrantes. Cet armistice dura cinq mois. Il prit fin le 1er
dcembre. Les hostilits s'engagrent le mme jour et dbutrent
par une victoire de l'archiduc sur Moreau. Il est vrai que ds le
lendemain, on crivait du quartier gnral autrichien au prince
de Cond: Nous savons que l'arme du gnral Moreau est compose
de sept divisions. Nous en avons combattu seulement quatre, nous
ignorons o sont les trois autres. Ces trois autres, commandes par
Lecourbe et amenes par lui, en une nuit, des frontires du Tyrol sur
les derrires des Autrichiens, gagnrent, le 4 dcembre, la bataille
de Hohenlinden. Cond, qui n'avait pas combattu, fut contraint de
battre en retraite.

Mais, le 8, il se trouva inopinment en prsence des forces
franaises. Elles passrent l'Inn sous ses yeux, malgr ses efforts.
Pour la premire fois, depuis le commencement de la guerre, il
tait engag isolment contre l'arme de Bonaparte, Franais
contre Franais. Chose remarquable, dit un tmoin oculaire[43],
les Franais cherchrent  nous obliger  la retraite, non par la
force, mais par le nombre; ils tiraient en l'air, s'criant qu'ils
ne voulaient pas nous faire du mal. Ils taient les premiers 
nous avertir quand nous tions dpasss par eux sur nos flancs.
Nous ne perdmes personne. Il n'agirent pas de mme vis--vis des
Autrichiens.  peine arrivs, les Franais les attaqurent, et en
moins d'une heure, leur perte s'leva  plus de dix-huit cents
hommes. Le gnral Moreau, en marchant par son flanc droit et en
traversant les bois, aurait pu nous couper de Salzbourg et arriver
avant nous sur la Salza. Nous avons su depuis qu'il ne l'avait pas
voulu. Notre retraite se fit par la chausse, et nous arrivmes 
Salzbourg sans avoir t entams. Les ennemis nous suivaient, mais de
loin, et sans nous inquiter; ils s'arrtaient quand nous faisions
halte; on aurait pu croire que leur marche tait concerte sur la
ntre. Tel tait alors l'esprit de l'arme franaise  notre gard.
Quoique dfendant une cause diffrente de la ntre, ces braves
militaires ne pouvaient s'empcher de nous estimer. Depuis, ils nous
donnrent encore d'autres preuves de leurs bons sentiments vis--vis
de nous.

[Note 43: Marquis de Bouthillier-Chavigny: Mmoires indits.]

Cette affaire fut la dernire de la campagne, la seule  laquelle
prit part l'arme de Cond. Elle se dirigeait sur Vienne,  travers
les montagnes de Styrie, sans tre poursuivie, le gros des troupes
franaises s'tant attach  l'archiduc Jean, le poussant par un
autre chemin, l'pe dans les reins, transformant sa retraite
en droute. Cond, plus heureux que lui, arriva sans encombre 
Leoben[44]. Pendant ce temps,  Ems, l'archiduc Charles, remis
en possession du commandement de l'arme impriale, ngociait
un armistice avec Moreau. L'armistice fut conclu. Il fallut
alors vacuer Leoben, qui se trouvait compris dans les lignes de
dmarcation qu'allaient occuper les Franais. Les deux armes
franaises se rencontrrent, et le prince de Cond, en quittant la
ville, reut les honneurs militaires des soldats de la Rpublique.

[Note 44:  Leoben, le monument commmoratif de la paix de 1798
frappa les Condens de surprise. Deux de ses faces prsentaient les
titres des plnipotentiaires autrichiens, et la troisime cette
inscription en latin: Bonaparte, gnral en chef des Franais,
arriva ici triomphant et y imposa la paix en vainqueur.]

Quelques semaines plus tard, aprs la signature des prliminaires
de paix, qui suivit l'armistice, l'arme de Cond traversait Gratz
pour aller rsider dans la Basse-Styrie, quand le commissaire anglais
qui l'accompagnait annona au prince qu'elle tait licencie. Le
ministre Pitt n'existait plus. Ses successeurs taient presss de
conclure la paix avec la France. Le licenciement d'un corps compos
de Franais, devait en tre le prliminaire. Abandonns ainsi 
eux-mmes, au fond d'une contre inconnue, dont ils ne parlaient
pas la langue et ignoraient les usages, privs de vivres pour eux,
de fourrages pour leurs chevaux, obligs de les vendre  des Juifs
et  vil prix, les Condens furent plusieurs jours sans tre avertis
des conditions du licenciement. Une lettre de Wickham  Cond vint
enfin leur annoncer que ceux qui voudraient rester au service de
l'Angleterre seraient envoys en gypte et incorpors dans des
rgiments anglais. Aux autres, il tait accord une gratification
gale  six mois de solde. Presque tous se firent inscrire sur la
liste des gratifications, dcids  rentrer en France.

Le rglement de ces questions donna lieu  de pnibles incidents,
engendra des discussions misrables, au milieu desquelles l'arme
de Cond, aprs avoir vcu, durant douze annes, d'une existence
prcaire et humilie,  charge  l'Europe, inclinant tour  tour son
drapeau blanc aux noires fleurs de lys, devant ceux de l'Autriche, de
l'Angleterre et de la Russie, ne combattant presque jamais, arriva au
bout de sa carrire sans gloire, aussi obscurment qu'elle l'avait
parcourue. Quelques mois plus tard,  Lunville, un trait solennel
rendait la paix  l'Europe et consacrait les victoires de Bonaparte.
C'tait, pour la cause royale, le dsastre, le coup de grce.




VIII

LE ROI CHASS DE MITAU


Quoique dans l'entourage de Louis XVIII,  la fin de 1800, on ne pt
connatre encore ces vnements, on ne s'y dissimulait pas que la
situation gnrale se modifiait en des conditions dfavorables  la
cause royale. Le gnral de Sprengporten, allant  Bruxelles recevoir
les prisonniers russes rendus  la libert par Bonaparte, avait pass
par Mitau. Son voyage tait interprt comme la preuve des efforts du
premier Consul, pour dtacher l'empereur de la cause de ses ennemis,
et l'engager dans la sienne. On n'allait pas encore jusqu' croire 
une alliance entre Paul Ier et lui; mais les ngociations engages 
Paris, dont le secret avait transpir, taient de nature  la faire
craindre.

Au mois de novembre, la disgrce du comte Panin, qu'on avait toujours
vu partisan des Bourbons, vint accrotre ces lgitimes inquitudes.
Renvoy du ministre et nomm snateur, il se voyait bientt exil
dans ses terres, sans cause apparente. Son rival, Rostopchine,
restait seul charg de la direction du gouvernement, sous l'autorit
de l'empereur. Avec Panin, le roi perdait son plus solide appui
 la cour moscovite, et le comte de Caraman se trouvait oblig 
une incessante circonspection pour ne pas se compromettre. De ces
incidents, il fallait conclure que la coterie hostile au roi de
Mitau l'avait emport, dans les conseils de l'empereur, sur ceux qui
le dfendaient. Cependant, comme l'attitude de Rostopchine envers
Caraman se maintenait bienveillante, Louis XVIII y aurait puis des
motifs de se rassurer, si la mobilit du caractre de l'empereur ne
lui et fait constamment redouter d'en devenir la victime.

Au mme moment, elle se trahissait par des actes incomprhensibles et
inexplicables. Le chevalier de Balbe, ministre du roi de Sardaigne,
dont Paul Ier avait hautement pous les intrts, recevait tout 
coup l'ordre de quitter Saint-Ptersbourg et de sortir de Russie,
sur le seul soupon d'avoir tent d'oprer un rapprochement entre
l'empereur et l'Angleterre. Le roi de Sude venu dans la capitale
pour voir une des grandes-duchesses, dont on lui offrait la main,
tait contraint de partir, vritablement chass par des procds
indignes de lui, qui succdaient tout  coup aux gards dont on
l'avait d'abord combl. L'ambassadeur anglais, lord Withworth,
avait t prcdemment expuls[45], et le ministre de Danemark,
Rosenkrantz, allait bientt subir le mme sort. Ces mesures de
rigueur et de colre avaient pour effet d'entretenir, en les
excitant, les alarmes de la cour de Mitau.

[Note 45: L'expulsion de ce diplomate donne la mesure du caractre
de Paul Ier. Au commencement d'avril, l'empereur exprima son dpit
contre l'Angleterre, qui refusait de lui cder Malte dont il s'tait
dclar grand matre. Le 29, il fit saisir  Riga quatre navires
que Withworth expdiait  Londres. Celui-ci se plaignit avec
hauteur. Le tsar demanda son rappel. Puis, le trouvant insolent,
aprs l'avoir trait en ami, il l'expulsa, sans vouloir mme que
le consul anglais Stphan Shairp restt  Saint-Ptersbourg.
Tout le personnel de l'ambassade dut s'enfuir, aprs d'indignes
traitements, disait Withworth, et en emportant les archives. Le
comte de Woronzow, ambassadeur  Londres, fut rappel. Il n'obit
pas d'ailleurs et resta en Angleterre. Les relations diplomatiques
entre la Grande-Bretagne et la Russie ne furent reprises qu'en 1801,
 l'avnement d'Alexandre.]

Elles taient des plus vives au dbut de l'anne 1801, et les
vnements du dehors semblaient se combiner pour les justifier. Les
lettres de France apportaient des nouvelles dsesprantes. Elles
montraient les royalistes en butte  la perscution du gouvernement
consulaire; elles signalaient des arrestations mystrieuses,
des condamnations prononces  huis clos et suivies d'excution
immdiate. Les papiers de Vienne n'taient pas plus rassurants.
Moreau menaait cette capitale; injonction avait t faite aux
trangers d'en sortir. La Fare crivait que, mme en invoquant le nom
du roi, il n'avait pu obtenir d'tre except de ces ordres.

 la faveur de ces vnements qui concouraient  dmontrer la
rapide ascension de Bonaparte, de graves rumeurs circulaient dans
Mitau. D'aprs les unes, Louis XVIII allait essuyer une diminution
de revenus; selon les autres, il cesserait d'tre trait en roi;
on commenait enfin  parler de son renvoi comme d'une chose
vraisemblable, sinon rsolue. Mais, malgr tout, il refusait
d'ajouter foi  ces prdictions. Il les attribuait  la malveillance,
sans parvenir  comprendre en quoi il avait mrit qu'elles se
ralisassent ni  supposer Paul Ier capable de lui infliger le dur
traitement qu'elles annonaient. Caraman,  Saint-Ptersbourg, tait
dans le mme tat d'me que son matre, inquiet, anxieux, tourment,
mais bien loin de prvoir l'orage qui s'amassait sur sa tte. Il
clata le 4 janvier 1801, du calendrier russe.

Dans la matine, Caraman avait crit  Rostopchine pour lui demander
 dner. Celui-ci, tant invit, lui avait rpondu en le priant de
passer chez lui  six heures du soir. Il venait de recevoir ce billet
lorsqu'on lui annona un secrtaire du ministre comte de Palhen,
grand matre de la police, charg d'un message verbal destin au
roi. Ce message tait un ordre de partir immdiatement pour Mitau.
Stupfait, Caraman allgua l'invitation qu'il venait de recevoir de
Rostopchine. L'ordre qu'on lui signifiait de la part du comte de
Palhen ne pouvait rsulter que d'un malentendu, d'une erreur.

--Il est prcis et positif, monsieur le comte, rpondit le
secrtaire, d'un ton qui ne permettait pas de contester cette
affirmation.

Caraman reconnut qu'il ne pouvait qu'obir.

--Je vais faire mes prparatifs de dpart.

--Htez-vous. L'ordre porte que vous ne devez plus tre 
Saint-Ptersbourg dans deux heures.

Rest seul, le reprsentant du roi crivit  Rostopchine, pour
l'avertir de ce qui se passait. En attendant une rponse, qui
d'ailleurs n'arriva pas, il procda  la destruction de ses papiers.
Au bout de deux heures, il sortit de la ville, et, aprs avoir couch
dans un chteau appartenant  Panin, situ hors des portes, sur la
route de Pterhof, il se mit en route pour Mitau. Lorsqu'il y arriva,
le 7 janvier,  sept heures du soir, il n'avait pu dcouvrir pour
quels motifs il tait ainsi renvoy, bien qu'il se le ft demand
tout le long du chemin. tait-ce pour avoir continu  entretenir
des rapports avec Panin, malgr la disgrce de celui-ci? Des propos,
d'ailleurs trs rservs, tenus par lui dans un dner, avaient-ils
t entendus par des gens affilis  la police, et, pour s'en
faire un grief contre lui, les avait-on dnaturs? Les rapports
confidentiels qu'il envoyait au roi avaient-ils t dtourns, et,
dans ses libres rflexions, la police avait-elle trouv des armes
contre lui? Tout tait possible; mais il ne pouvait rien prciser.

En entrant chez d'Avaray auquel il avait jug bon de se prsenter
avant de demander  voir le roi, il le salua de ces mots:

--Me voici, je suis renvoy.

Frapp comme d'un coup de foudre  cette nouvelle imprvue, crit
d'Avaray, je lui demandai le dtail des circonstances de son renvoi;
je le sommai, sur son honneur, de m'en avouer franchement les
causes, s'il y avait donn lieu.

--Ma conscience ne me reproche rien, dclara Caraman; je le jure sur
l'honneur.

Quelques instants aprs, admis en prsence du roi, il lui faisait
la mme dclaration et n'eut aucune peine  le convaincre que sa
conduite tait irrprochable.

--Mais alors, objecta Louis XVIII, ne faudrait-il pas voir dans votre
renvoi, une preuve de refroidissement de l'amiti du tsar pour ma
personne ou d'un changement dans ses vues politiques?

Caraman ne le croyait pas. Le rendez-vous mme que lui avait donn
Rostopchine laissait supposer que ce ministre n'avait pas eu
connaissance de ce qui se prparait, et l'empereur ne le lui et pas
cach, s'il s'tait agi d'une simple modification dans la conduite de
ses affaires. Sans chercher  en savoir plus long, le roi se dcida 
crire  l'empereur.

Sa lettre tait humble; elle se ressentait de ses apprhensions, de
la crainte de froisser Paul Ier.

Monsieur mon frre et cousin, profondment afflig de voir arriver
le comte de Caraman auprs de moi, j'ai interrog son honneur sur
les causes de sa disgrce. Il m'a rpt les expressions de son
dvouement pour la personne de Votre Majest Impriale et m'a assur
ne connatre de son malheur que l'ordre qu'il a reu de se rendre 
Mitau. Dans la cruelle perplexit ou je me trouve et non moins frapp
de la crainte d'un refroidissement dans l'amiti de Votre Majest
Impriale que de l'effet funeste, que le renvoi de mon ministre
doit ncessairement produire pour mes intrts, je la supplie, si
la faute certainement bien involontaire du comte de Caraman n'est
pas irrvocable, de me permettre d'en appeler  l'indulgence de
Votre Majest Impriale, ou s'il s'tait irrvocablement perdu dans
ses bonnes grces, de vouloir bien m'autoriser  lui prsenter de
nouveau quelques sujets parmi lesquels elle daignerait choisir mon
reprsentant auprs d'elle.

Cette lettre fut adresse par d'Avaray  Rostopchine, qu'il priait de
la remettre  l'empereur. Mais, elle produisit sur Paul Ier un tout
autre effet que celui qu'en attendait le roi.

--Comment! il me demande compte de mes actions! s'cria-t-il en la
recevant. Suis-je, oui ou non, matre chez moi?

Ce coup de colre tait le prlude du malheur, plus grand encore que
le renvoi de Caraman, dont le roi allait tre frapp. Le 14 janvier,
d'Avaray n'ayant pas encore quitt sa chambre, le gnral baron de
Fersen, commandant militaire de Mitau, se prsenta pour le voir.
Ayant donn au roi d'incessantes marques d'attachement, le gnral
tait toujours accueilli en ami quand il venait au palais. D'Avaray
s'tant empress de le recevoir fut douloureusement impressionn en
le voyant, tant tait vive l'motion que trahissaient son visage et
les larmes qui voilaient ses yeux.

--Je suis au dsespoir, dit Fersen; mais il faut que j'obisse.
Voil une lettre pour le roi. En voici une autre du comte de Palhen
qui me mande que Sa Majest Impriale, ayant appris que la reine a
form un tablissement prs de Kiel, conseille au roi de songer  se
rapprocher d'elle.

Fersen ajouta qu'il avait ordre de faire connatre au roi, dans
les formes les plus convenables, la volont de l'empereur de lui
conserver son traitement. Il devait, en outre, rendre compte de
l'effet que ces communications auraient produit sur son esprit. Le
courrier qui avait apport le message ne pouvait rester  Mitau que
trois heures. En parlant, Fersen s'tait encore plus attendri; mais,
en l'coutant, d'Avaray avait peine  contenir son indignation. Ils
taient aussi mus l'un que l'autre lorsqu'ils entrrent dans le
cabinet du roi. Louis XVIII lut d'abord la lettre  son adresse.
C'tait la rponse de l'empereur  la sienne relative  Caraman.
Signe de Rostopchine, elle disait:

L'empereur m'ordonne de rpondre, pour s'viter de dire lui-mme, au
roi, des choses dsagrables. Sa Majest ne doit pas intervenir en
faveur de M. de Caraman, qui est un intrigant et a donn de justes
sujets de mcontentement  l'empereur. L'empereur veut tre matre
chez soi. Il est fch de rappeler au roi que l'hospitalit est une
vertu et non un devoir.

Louis XVIII parvint  matriser la colre que dchanait en lui la
duret de cette dclaration. S'armant de sang-froid, il observa que
cette lettre n'avait aucun rapport avec la commission dont d'Avaray
venait de lui dire que Fersen tait charg. L'motion empchant
Fersen de s'expliquer, le roi insista.

--Je suis trs sensible, mon cher gnral,  l'intrt que je vous
inspire; mais, de quoi s'agit-il? L'habitude du malheur m'a accoutum
 tout entendre. Parlez sans crainte.

Fersen lui communiqua alors la lettre de Palhen. Elle tait en
allemand; il fallut la traduire, et le roi l'ayant lue continua:

--Quoique le malheur m'ait arm depuis longtemps contre les coups de
la fortune, je ne devais pas m'attendre  celui dont elle me frappe
en ce moment. Ce n'est point sur moi que porte ma douleur; c'est
sur ma nice. Il n'est pas dans le monde entier un coin de terre o
je puisse reposer ma tte. Au surplus, l'empereur a t tromp. La
reine n'est point tablie  Kiel. Elle y attend la saison des eaux de
Pyrmont, que sa sant l'oblige  prendre encore l'anne prochaine.
D'Avaray m'a prvenu qu'on me laissait deux heures pour ma rponse.
Vous l'aurez dans deux heures.

Fersen s'tant retir, le roi et son conseiller dlibrrent sur
la conduite  tenir. Si Louis XVIII se ft cout, il et rpondu
 l'empereur sur le ton dont on venait d'user avec lui, et ainsi
qu'il l'avait fait quelques annes avant, au podestat de Vrone.
Mais d'Avaray le ramena au calme et conseilla une fiert modeste.
Quoiqu'on pt supposer que le sjour de la reine  Kiel n'tait
qu'un prtexte, et qu'il y avait parti pris d'loigner le roi, il
ne fallait pas cependant mettre l'empereur, en le bravant, dans
l'impossibilit de revenir sur la rsolution que rvlait la lettre
de Palhen, et, mme en prvoyant qu'elle serait maintenue, il y avait
lieu de songer aux nombreux Franais venus  Mitau  la suite du roi
et de ne pas attirer sur leur tte une mesure aussi brutale que celle
dont lui-mme tait menac. Dsabuser l'empereur quant au motif qu'il
allguait, lui montrer la duchesse d'Angoulme errante et sans asile,
attendre ensuite les vnements, c'tait, selon d'Avaray, tout ce
qu'il convenait de faire. L'ide de confier  la princesse le soin de
supplier l'empereur fut carte: cette lettre serait regarde comme
dicte par le roi; on aurait dit que jouant la fiert, il chargeait
sa nice de s'humilier pour lui. Finalement, l'avis de d'Avaray
prvalut, et le roi, aprs un entretien avec elle, qui mit en lumire
une fois de plus son courage, sa grandeur d'me et sa tendresse pour
son oncle, crivit  l'empereur:

Monsieur mon frre et cousin, le gnral d'infanterie baron de
Fersen s'est acquitt de la commission que Votre Majest Impriale
lui a donne pour moi. On n'a pas rendu  Votre Majest Impriale
un compte exact de ce qui regarde la reine mon pouse: oblige de
prendre encore cette anne les eaux de Pyrmont et ne pouvant rester
dans un lieu inhabitable l'hiver, sa sant, d'ailleurs, ne lui
permettant pas de faire deux fois, en aussi peu de temps, un pareil
voyage, elle a cherch et trouv avec bien de la peine, un lieu o
elle pt attendre la saison des eaux, et qui, dans aucun cas, ne
peut, ni pour elle ni pour moi, devenir un tablissement; s'il en et
t autrement, j'en aurais inform Votre Majest Impriale. Je vais
faire mes prparatifs et les passeports de Votre Majest Impriale
me trouveront prt  partir, sans savoir o reposer non ma tte, ce
serait peu pour moi, mais celle de ma nice.

Le lendemain, le roi crivit  son frre pour lui annoncer son
infortune. Mais ses angoisses n'eurent d'autres confidents que
d'Avaray et Caraman. Elles s'aggravrent bientt d'un nouvel
incident. La pension de janvier n'avait pas t paye  l'chance
accoutume, malgr les promesses de Palhen; le temps s'coulait sans
qu'elle arrivt. Il fallut envoyer une estafette  Riga, o,  ce
que prtendait le vice-gouverneur de Mitau, l'argent tait rest. Ce
ne fut qu'aprs une longue et cruelle attente, que le roi fut mis en
possession des fonds qui constituaient son unique ressource.

Jusqu'au 20 janvier, on fut sans nouvelles du tsar. Mais, ce jour-l,
Fersen reut de nouveaux ordres qu'il dut communiquer au roi. Ils
lui enjoignaient de s'loigner de Mitau  bref dlai. Ils taient
accompagns des passeports ncessaires pour le voyage et de la lettre
crite au tsar par Louis XVIII,  qui elle tait retourne sans
avoir t dcachete[46]. Aprs cette communication, Fersen, sans
chercher  taire sa douleur, se tenait debout devant le roi. Celui-ci
soudain se mit  pleurer. Il rappela qu'on tait  la veille du jour
anniversaire de la mort de son frre; que sa nice, enferme dans ses
appartements, clbrait, par le recueillement, par la prire, cette
douloureuse commmoration.

[Note 46: Nous l'avons retrouve sous son enveloppe dans les papiers
du roi.]

--Dois-je troubler ses larmes et l'arracher  sa pieuse mditation?
demanda-t-il.

Fersen, trs mu, prit sur lui d'ajourner le dpart au surlendemain.
Le roi, toutefois, ne voulut pas laisser ignorer  la duchesse
d'Angoulme le nouveau coup qui les frappait. Suivi de d'Avaray et
de Caraman, il se rendit auprs d'elle. La porte tait close, garde
par le fidle Clry, qui ne l'ouvrit que sur la demande instante
du roi. La princesse se tenait agenouille devant son aumnier,
l'abb Edgeworth, le mme qui avait assist Louis XVI  ses derniers
moments. Surprise par la prsence de son oncle, elle se leva, courut
 lui, l'embrassa en l'interrogeant et apprit que l'asile de Mitau
leur tait dfinitivement retir. Elle reut cette nouvelle avec
un grand courage, remerciant Dieu, dit-elle, de n'avoir  dplorer
d'autre malheur que le sien et non celui de la France. Elle s'attacha
 rassurer le roi. Elle serait heureuse partout o elle pourrait le
suivre et vivre auprs de lui. Elle demanda ensuite s'il lui serait
permis de consacrer  la mmoire de son pre les deux jours suivants,
ou si l'ordre de partir devait tre excut sur-le-champ. Sur la
rponse de son oncle, elle reprit ses dvotions.

Durant la journe, la nouvelle rpandue dans Mitau y donna lien
spontanment  une manifestation de sympathies et de regrets. La
foule se porta aux abords du palais. Il y avait l,  en croire un
tmoin oculaire, des gens de toutes conditions, des femmes, des
vieillards, des enfants. Le roi ayant paru avec sa nice, il y eut
une pousse de cette foule vers eux. On s'inclinait sur leur passage,
on leur baisait les mains. La noblesse courlandaise eut sa part dans
ces dmonstrations. Sans craindre de paratre dsapprouver la rigueur
dploye contre les exils royaux, elle sollicita l'honneur d'tre
admise  leur faire ses adieux; elle leur offrit aussi ses services
en vue d'adoucir la cruaut du matre.

Pendant ce temps, la petite cour procdait aux prparatifs de son
dpart, au milieu d'incidents qui tmoignaient du trouble gnral.
Le gouverneur de Mitau, d'Arsenieff, croyait que la volont exprime
par le tsar s'tendait aux gardes du corps. Sans piti pour leur ge
et leurs infirmits, il leur enjoignait de s'apprter  suivre le
roi. On eut beaucoup de mal  lui faire comprendre que l'uniforme
russe dont ils taient revtus les protgeait, et qu'tant  la solde
de l'empereur, ils devaient tre considrs comme appartenant  ses
armes. Il se laissa enfin convaincre et rapporta ses premires
instructions.

Le roi adressa alors  ces braves gens la proclamation que voici:
Une des peines les plus sensibles que j'prouve au moment de mon
dpart, est de me sparer de mes chers et respectables gardes du
corps. Je n'ai pas besoin de leur recommander de me garder une
fidlit grave dans leur coeur et si bien prouve par toute leur
conduite. Mais, que la juste douleur dont nous sommes pntrs ne
leur fasse jamais oublier ce qu'ils doivent au monarque qui me donna
si longtemps un asile, qui forma l'union de mes enfants, et dont les
bienfaits assurent encore mon existence et celle de mes serviteurs.
Dans une autre proclamation, le roi chargeait son cousin le duc
d'Aumont d'assurer  ceux de ses fidles serviteurs qu'il ne
pouvait emmener, que leurs traitements seraient continus et de leur
exprimer, avec la douleur qu'il prouvait en se sparant d'eux,
l'espoir de les voir de nouveau runis autour de lui. Dans cette mme
journe du 20, le roi fit rdiger par le comte d'Avaray une relation
des vnements qui avaient prcd son dpart; ce rcit fut envoy
 l'vque de Tarbes et au bailli de Crussol  Londres, au cardinal
Maury  Rome,  l'vque de Nancy  Vienne,  Thauvenay  Hambourg et
 d'Andr, celui de ses agents en Suisse qui lui inspirait le plus de
confiance.

Il fallait encore dcider en quel pays il porterait ses pas. Ce fut
l'objet d'une dlibration qui eut lieu, dans la soire, entre lui
et ses conseillers. On examina la situation politique des diverses
cours de l'Europe, au point de vue de ce qu'on pouvait attendre
d'elles. La cour d'Espagne fut carte,  cause de ses relations avec
le gouvernement franais. On pouvait compter sr un bon accueil en
Sude et en Danemark. Mais, la rigueur de la saison ne permettait
pas de s'y rendre avant le printemps. La malveillance avre de
l'Autriche faisait supposer que le cabinet de Vienne ne consentirait
pas  recevoir un Bourbon. Le roi des Deux-Siciles tait dispos
sans doute  offrir un asile  son parent malheureux et proscrit.
Mais, pour arriver dans ses tats, il fallait traverser des contres
surveilles par la Rpublique.

Restaient l'Angleterre et la Prusse. L'Angleterre fut juge
dangereuse; c'tait l'heure o Bonaparte la signalait  l'Europe
comme l'ennemie sculaire de la France. En se rfugiant parmi
les Anglais, le roi s'exposerait  froisser irrparablement les
susceptibilits de ses sujets, et du mme coup, celles du tsar, qu'il
tait tenu de mnager. Quant  la Prusse, elle vivait en paix avec la
Rpublique. Tolrerait-elle la prsence sur son territoire du plus
redoutable adversaire du gouvernement rpublicain?  cette question,
Caraman rpondit que le roi de Prusse ne refuserait pas l'hospitalit
au roi de France.

--Vous irez donc la lui demander en mon nom,  Varsovie, si c'est
possible, dit Louis XVIII, et au moins jusqu'au jour o les
puissances coalises auront pu s'entendre pour mon tablissement
dfinitif.

Dans sa pense, Varsovie ne serait qu'une halte. Il n'y voulait
rester que le temps ncessaire pour ngocier avec son cousin des
Deux-Siciles son passage  Naples. S'il y russissait, son expulsion
de Russie aurait eu pour effet de le rapprocher de son royaume,
et peut-tre alors serait-il tent de la considrer comme un
vnement favorable  sa cause. Caraman partit dans la nuit avec
des instructions crites. Le roi devait attendre de ses nouvelles 
Memel, la premire ville prussienne au del de la frontire russe.

Assists jusqu'au dernier moment par le gnral de Fersen, salus par
ceux de leurs serviteurs qui ne restaient derrire eux que pour les
rejoindre  quelques jours de l, le roi et la duchesse d'Angoulme
se mirent en route, le 22 janvier, ds le matin. Leurs passeports
taient libells au nom du comte de l'Isle et de la marquise de la
Meilleraye. Leur suite se composait du comte d'Avaray, de la duchesse
de Srent, du duc de Fleury, de Mlle de Choisy, de l'abb Edgeworth,
du vicomte d'Hardouineau et de trois domestiques. Il y avait en tout
deux carrosses.




IX

DE MITAU  VARSOVIE


Les lettres crites par Louis XVIII, au cours de son voyage, nous
permettent de le suivre  toutes les tapes de sa route. Elles nous
rvlent son sang-froid, sa rsignation, la constance de ses espoirs
et la reconnaissance que, ds ce moment, il voue  sa nice, dont la
sollicitude et l'intrpidit ne se dmentent pas un instant, bien
qu' toutes ses souffrances vienne s'ajouter l'inquitude que lui
cause l'absence de son mari, dont elle n'a pas de nouvelles.

Le froid tait rigoureux; la neige tombait dru, couvrait de ses
couches paisses et cristallises les vastes plaines qui s'tendent
autour de Mitau. On voyagea jusqu'au soir sans s'arrter, si ce
n'est aux relais.  la nuit, on trouva respectueux accueil et bon
gte chez un gentilhomme du pays. Mais, les deux jours suivants, les
augustes proscrits n'eurent que de mauvaises auberges pour abri. La
quatrime journe fut terrible. Un vent imptueux soulevait la neige
en tourbillons, rendait les chemins impraticables aux voitures,
alourdies par le poids des voyageurs. Le roi et ses compagnons se
virent contraints de faire la route  pied. Cette marche sous la
tempte tait un supplice, surtout pour le malheureux prince que
paralysait son obsit. Il se tranait pniblement au bras de sa
nice, hroque de patience et de srnit. On atteignit enfin
Memel. En y arrivant, sans attendre les nouvelles que devait envoyer
Caraman, la duchesse d'Angoulme crivit  la reine de Prusse. Elle
lui demandait d'obtenir de son poux qu'il ft permis au roi de
France de traverser les tats prussiens et d'y sjourner au besoin.

Durant le sjour de trois semaines que Louis XVIII fit  Memel, il
crivit de tous cts pour faire connatre son malheur. Le 28, il en
envoyait au comte d'Artois, dj prvenu par des lettres prcdentes,
un rcit complmentaire:

Le courage peut faire supporter la peine, lui disait-il, mais
n'empche pas de la sentir. Aussi la mienne a-t-elle t vive. Mais,
la Providence m'a mnag des consolations que votre coeur partagera.
La premire et la meilleure de toutes est venue de notre admirable
fille, qui consacre aux larmes et  la retraite le jour de la mort
de ses parents et qui, le 21, m'a demand comme une grce de venir
me voir. Vous ne serez pas tonn que mes yeux, secs jusque-l,
aient alors vers des larmes, mais bien douces. Ensuite, j'ai reu
les marques les plus touchantes d'attachement, non seulement de ceux
de mes pauvres Franais que je suis oblig de laisser derrire moi,
sans savoir o et quand nous pourrons nous rejoindre, mais aussi du
gnral Fersen, de M. d'Arsenieff, gouverneur de Courlande, de la
noblesse courlandaise en gnral et mme du peuple. Il me faudrait un
volume pour en crire l'intressant dtail.

L'hommage rendu ici  la duchesse d'Angoulme se retrouve dans toutes
les lettres du roi. Il s'y mle en mme temps, en dpit de l'odieux
traitement qu'il a subi, un regain de gratitude pour le tsar devenu
aujourd'hui son perscuteur, car il ne saurait oublier qu'il lui doit
le mariage de ses enfants. Tel est le caractre de la lettre qu'il
adresse au prince de Cond:

Ma situation est pnible sans doute. Mais, pourrais-je m'en
affliger ou mme la sentir, quand je songe  celle de ma nice qui,
nouvelle Antigone, se dvoue  partager mon triste sort, qui bien
plus admirable ici qu'elle ne le fut au Temple, puisque les devoirs
sont bien loin d'tre les mmes, ne s'occupe que de moi et soutient
ses propres peines avec un courage, une galit d'humeur qui me les
feraient, s'il tait possible, oublier  moi-mme!

Je ne suis pas en peine du sentiment que vos braves compagnons
d'armes et vous, prouverez en apprenant cet inconcevable vnement.
Mais, mon cher cousin, n'oublions jamais que Paul Ier tait le matre
de ses bienfaits et que, s'il nous en retire une partie, il en est un
que rien ne peut ravir  la France: l'union de la fille de Louis XVI
avec l'hritier prsomptif de la couronne. Le temps nous dvoilera
les causes d'un vnement incomprhensible en ce moment, et si
quelque bon Franais en sentait abattre son courage, qu'il le ranime
en considrant celui de mon ange consolateur.

La correspondance du roi avec la reine, qui se trouve alors  Kiel,
complte ces confidences et laisse voir combien l'ont  la fois
indign et touch les scnes si diverses qui,  Mitau, ont suivi son
dpart.

Il crit le 19 fvrier:

Il y a bientt un mois que j'ai t chass comme un pleutre de
Mitau, et je n'en sais pas plus la vritable raison que le premier
jour ... Mais, ce dont je ne vous ai pas parl, c'est de la barbarie,
de la prcipitation, des propos insolents avec lesquels le gouverneur
qui, jusqu' mon dpart, nous avait tmoign l'intrt le plus
touchant, a fait excuter cet ordre. On a vendu ceux de mes meubles
et effets qui n'taient pas bons  tre transports. Mais, ces
gens-l ont mis tant d'entraves  la vente, qu'elle a ressembl 
un pillage, et ils ont eu soin de se faire adjuger au plus bas prix
ce qui tait  leur convenance. Entre autres, le gouverneur n'a pas
rougi de demander par-dessus le march des pots de chambre encore
sales.

Voil de grandes infamies; voici la contre-partie: attentions
dlicates, tendre intrt, secours de toute espce en chevaux,
en voitures, en habits, en provisions, en argent, c'est ce que
ces infortuns ont reu des Courlandais, et je ne dis pas d'un,
de plusieurs, mais de tous, depuis celui qui mangeait le plus
habituellement, chez nous, jusqu' l'picier du coin de la rue. Ici,
les dtails ne pourraient qu'affaiblir; mais que votre imagination
travaille. Plaisez-vous  inventer ce qu'il peut y avoir de plus
touchant, de plus ingnieux dans la bienfaisance, et vous serez
encore au-dessous de la ralit.

Peu de jours aprs avoir confi ces piquants dtails  la reine, le
roi apprenait, par un messager de Caraman, que l'asile qu'il avait
sollicit du roi de Prusse lui tait accord. Caraman n'avait pas
perdu une minute. Arriv si rapidement  Berlin, o il entrait le 2
fvrier, qu'il y prcdait la nouvelle de l'expulsion de Louis XVIII,
ce fut lui qui l'annona au roi. Par ce qu'on a lu prcdemment,
il est ais de deviner quel embarras dut prouver ce prince, plac
entre l'obligation de rpondre  un proscrit qui sollicitait un asile
dans ses tats et les devoirs que lui imposaient son intrt, ses
relations avec la Rpublique, le rle d'intermdiaire qu'il avait
accept entre elle et la Russie. Hypocrite ou sincre, il parut
compatir  l'infortune du chef de la maison de Bourbon. Mais, aprs
avoir fait connatre  Caraman qu'il le rintgrait dans son grade,
et sans lui rvler les ngociations auxquelles son gouvernement
tait ml, il ne lui cacha pas ses perplexits. Il parla, non sans
motion, de ce qu'il aurait voulu pouvoir faire et de la rserve qui
lui tait commande. Son embarras n'tonna pas l'envoy du roi de
France. Il savait dj par d'Haugwiz que Frdric-Guillaume ne se
souciait gure d'avoir un collgue dans son royaume. Il sollicita
cependant, pour son matre, le sjour de Varsovie. Le monarque
prussien ne voulut pas rpondre sur-le-champ; il entendait consulter
ses ministres; il ne cda que sur un point et autorisa la famille
royale  rester  Memel autant qu'elle le voudrait. Mais cette
autorisation ne donnait qu'une demi-satisfaction  Caraman; il ne
renona pas  obtenir mieux.

Les jours suivants se passrent en vains pourparlers, au cours
desquels le roi de Prusse reut communication de la lettre adresse 
sa femme par la duchesse d'Angoulme. Pourtant il rsistait encore.
Enfin d'Haugwiz, ayant fait connatre  Beurnonville l'embarras dans
lequel se trouvait son souverain, l'envoy de France rpondit que
le premier Consul ne dsapprouverait pas que des princes perscuts
trouvassent une retraite dans les tats prussiens,  condition que
le chef des Bourbons renoncerait  un vain titre. Rassure par ce
langage, la Prusse n'hsita plus. Louis XVIII fut autoris  rsider
temporairement  Varsovie,  ses propres frais. Une lettre de
la reine Louise de Prusse en apporta la nouvelle  la duchesse
d'Angoulme.

Madame ma soeur et cousine, c'est avec un mlange de plaisir et de
sentiments pnibles que je me suis acquitte auprs du roi, de la
commission dont Votre Altesse Royale a bien voulu me charger. Sans
doute, au moment de la demande, elle s'est dit la rponse, et quand
je vous affirmerai, madame, que votre sjour en Prusse ne dpend que
de vous, et ds  prsent nous honore, je ne vous aurai rien appris
dont vous nous ayez fait l'injure de douter.

Votre Altesse Royale voyage dans une saison fatigante et sous un
ciel auquel elle n'est pas accoutume. Je la supplie de mnager
sa route afin de ne pas trop s'en ressentir. Il faut beaucoup de
sant, quand il faut tant de courage, et j'apprendrais avec douleur,
qu'entoure d'intrt et d'estime comme vous le serez partout en
Prusse, vous y fussiez venue chercher des peines nouvelles.

Il ne se peut de bienfait assaisonn de plus de bonne grce. De femme
 femme, le coeur seul avait parl. Il n'en tait pas tout  fait
de mme dans la rponse du roi de Prusse  Caraman. En cdant  la
requte du monarque proscrit, il avait fait des rserves, invoqu la
raison d'tat. Vivant en paix avec le gouvernement consulaire, il
ne voulait pas lui fournir matire  griefs. Aussi, avait-il pes
des conditions. Son frre et cousin pourrait rsider  Varsovie.
Mais, il devait s'engager  n'y pas tenir de cour,  y vivre dans un
strict incognito; rien qui rappelt le roi de France. Ce n'tait pas
 celui-ci qu'tait accord un asile en Pologne, mais au comte de
l'Isle.  ce prix,  ce prix seulement, le roi de Prusse rpondait de
la tranquillit de son hte.

Louis XVIII avait prvu ces conditions. Rsolu  s'y conformer, il se
prparait  poursuivre sa route, lorsqu' la veille de son dpart,
il eut la douleur de voir arriver cinq de ses gardes du corps et
apprenait par eux que, dix-huit heures aprs son dpart de Mitau,
ordre avait t donn  tous les Franais rsidant dans cette ville
de sortir de Russie. Ces pauvres gens taient partis  la dbandade,
 pied pour la plupart, rduits  solliciter la charit des paysans.
Le roi voulut attendre qu'ils fussent tous  Memel avant de
poursuivre son voyage.

--Ainsi que moi, disait-il, le Barnais fut pauvre, et c'est alors
qu'il payait de sa personne. Si je ne peux rien donner  mes
compagnons, je puis au moins leur offrir des consolations et des
exemples.

Une fois runis, il fallut assurer leur sort, les mettre  mme
d'atteindre les lieux o ils devaient se rendre. La tche ne laissait
pas d'tre difficile, tant donne l'exigut des ressources dont il
disposait. La difficult paraissait mme insoluble, quand la duchesse
d'Angoulme offrit spontanment ses diamants  son oncle, notamment
le collier en brillants que le tsar lui avait offert  l'occasion de
son mariage. On pouvait, soit le vendre, soit le mettre en gage. Le
roi commena par refuser; il lui rpugnait de dpouiller sa nice.
Mais elle insista avec tant de force, et si grand tait l'embarras
que crait le dnuement des gardes du corps, qu'il finit par cder.
Deux mille ducats, emprunts sur ce gage, lui permirent de soulager
la misre de ses vieux compagnons[47].

[Note 47: Les gardes du corps furent disperss et pour la plupart
rentrrent en France. En septembre 1801, le bruit se rpandit que le
roi voulait de nouveau les runir autour de lui, et donner  sa cour
l'clat qu'elle avait  Mitau. Il fit appeler le gnral de Kohler et
opposa  ces rumeurs un dmenti formel. Il redoutait d'tre expuls
de Varsovie et s'appliqua  dmontrer que sa conduite ne mritait
aucun reproche. Il ne quittait pas, dit-il, le palais de Lazienski;
il n'tait all qu'une fois  la ville, le jour de sa fte, pour
dner chez le prince Poniatowski. Kohler transmit ces propos 
Berlin. Le roi de Prusse rpondit, en donnant des ordres pour que la
cour de l'exil ne ft pas augmente et que les titres de ceux qui
s'y rendraient fussent examins avec le plus grand soin. On est trop
aisment compromis par ces gens-l, disait-il. C'tait le moment o,
sur la demande de Bonaparte, Prcy, Imbert-Coloms et La Chapelle
venaient d'tre arrts  Bayreuth.]

Le 25 fvrier, il faisait part  sa femme de son arrive 
Koenigsberg. Nous sommes arrivs ici hier, aprs avoir pass le Haff
sur la glace, non sans quelque inquitude de Mme de Srent, ensuite
cet ennuyeux Strand en vingt-quatre heures. Nous tions tous un peu
las en arrivant, mais nous nous sommas bien reposs aujourd'hui.
Aprs-demain, nous nous remettrons en route et, Dieu aidant, nous
serons mardi  Varsovie. Ce n'est pas, comme vous sentez, le terme
de nos courses; mais, nous nous y reposerons quelque temps, et puis
nous irons chercher un autre gte et puis un autre, et puis, et puis,
etc., jusqu' ce que j'aie trouv celui o la Providence me permettra
de me fixer et de me runir  vous. Cette vie errante n'a pas grands
charmes; mais avec ma nice sous les yeux, et votre pense dans le
coeur, je puis tout supporter.

Au jour dit, les augustes voyageurs entraient sans apparat dans
la vieille capitale polonaise. Notre voyage de Koenigsberg ici,
crivait encore le roi, peut s'appeler heureux puisque, tant de tus
que de blesss, il n'y a eu personne. Mais: 1 nous avons vers tout
 plat dans un foss  moiti dgel, 2 au passage d'un ruisseau sur
lequel on a oubli de faire un pont, une des voitures a mal pris sa
direction; il y a eu un des chevaux noy et les autres ne valaient
gure mieux; 3 quand nous sommes arrivs au faubourg de Prag, la
Vistule nous a dit que cela nous plaisait  dire, et il nous a fallu
croquer le marmot pendant deux jours en face de la ville sans y
pouvoir arriver. Cependant, le rsultat de tout cela est que ma nice
se porte bien et que moi qui, par suite de la versade, suis demeur
deux heures les pieds dans la neige ou sur la glace  recevoir la
pluie et qui pouvais raisonnablement esprer de l un rhume et la
goutte, j'ai l'insolence de me porter le mieux du monde.

Il convient d'insister sur l'allgre humeur dont tmoignent ces
quelques lignes o il est fait si bon march des prils courus et
o il semble que le roi se considre comme au terme de ses maux. En
fait, ayant atteint son but et trouv sur la route de Naples un asile
provisoire, il tait dispos  les oublier. Il n'en gardait mme pas
rancune  celui  qui il les devait et qui,  peu de jours de l,
allait tomber sous le fer d'une poigne d'assassins. La nouvelle du
trpas tragique de Paul Ier commena  se rpandre en Pologne, le 6
avril. Si Louis XVIII avait conserv quelque ressentiment dans le
coeur, il et eu lieu d'tre satisfait d'avoir t si promptement et
si cruellement veng. Mais, ce n'est pas de la satisfaction qu'il
manifeste, bien au contraire. Devant la tombe qui vient de s'ouvrir,
il ne se souvient que des bienfaits de l'infortun sur qui elle va
se fermer. Il le confie  son frre: On dit, et d'une manire qui
parat positive, que l'empereur de Russie est mort. Je ne sais si,
politiquement parlant, c'est un bien ou un mal. Mais, je sais que
c'est pour nous un devoir d'oublier, except la tendresse et le
respect que mrite plus que jamais notre fille, tout ce qui nous est
arriv depuis le commencement de cette anne et de voir seulement
un grand souverain, accueillant, honorant, soulageant, consolant le
malheur.

Il est vrai que quelques jours plus tard, et cet hommage rendu  la
mmoire de son bienfaiteur, il envisage, dans une nouvelle lettre au
comte d'Artois, les consquences de l'vnement, en ce qui touche son
sort futur.

Le choix de Varsovie n'a pas t fait sans rflexion. Je voulais,
et m'carter le moins possible de la route que je me suis trace, et
viter de donner de l'inquitude, peut-tre mme de l'embarras au roi
de Prusse. D'aprs cela, je ne pouvais mieux choisir. Varsovie est
sur la route de Memel en Italie, derrire tous les tats prussiens,
et, quoique encore loign de tout, je suis cependant bien plus 
porte ici qu' Mitau. Enfin, le sort mme semble avoir pris soin de
justifier le parti que j'ai pris, et ce qui se passe actuellement
dans le nord de l'Allemagne, seul asile que j'eusse pu prendre, si je
n'avais prfr cette partie-ci, m'en rendrait le sjour fcheux sous
plus d'un rapport.

Il peut arriver cependant un grand changement dans mon sort et dans
mes projets. Vous devinez bien que je veux parler des suites que
peut avoir la mort de Paul Ier. Je n'ai point encore _heard from_
Alexandre. Cependant, ou tout ce que l'on dit de son caractre n'est
que flatterie ou il doit, ne ft-ce que par _good nature_, chercher
 gurir les plaies que son pre m'a faites. Mais, je me mets  sa
place. Son rle vis--vis de moi doit tre embarrassant. Paul Ier,
tout en m'enlevant asile et revenu, n'a pas rvoqu le titre que sa
mre et lui avaient reconnu en moi. Mais, en mme temps, il a, par
l'ambassade de M. Kalitscheff, sanctionn l'existence de la prtendue
rpublique. Que peut faire son successeur, s'il veut faire quelques
dmarches  mon gard? Me donner mon titre, ce serait courir le
risque de se brouiller avec Buonaparte; le retrancher, ce serait
me faire une offense plus grande que tout ce que son pre m'a fait.
Le silence est un parti mitoyen; il le gardera peut-tre jusqu'au
retour d'un courrier qu'il a, dit-on, envoy  Paris. Cependant,
je ne pouvais prendre le mme parti. Je dois avoir l'air de croire
que l'empereur de Russie _ut sic_ n'a pas cess de reconnatre le
roi de France. Je me suis donc conduit comme j'avais fait  la mort
de Catherine II. J'ai crit sans attendre le part de l'vnement.
J'ai voulu paratre compter sur lui, mais sans lui redemander un
asile, tchant mme d'viter qu'il me l'offrt, car il me servirait
bien mieux en m'en procurant un qu'en me le donnant. J'ai galement
regard au-dessous de moi, dans l'tat actuel des choses, de
lui faire aucune demande pcuniaire. J'ajouterai seulement, mon
cher frre, que ma volont secrte est de ne reprendre ma route
pour l'Italie qu'au cas de la pacification de l'Angleterre et de
l'ouverture des ports du Midi  ses vaisseaux.

Louis XVIII, on le voit, sans abdiquer tout espoir relativement au
maintien par l'empereur de Russie de son titre royal, ne se payait
pas d'illusions, et encore qu'il considrt comme une offense grave
le retrait de ce titre que Paul Ier lui avait, en d'autres temps,
spontanment octroy, il prvoyait qu'Alexandre, anim du dsir de
ne pas dplaire  Bonaparte, n'oserait le lui maintenir. L'vnement
devait donner raison  sa prvoyance. Ds la premire lettre qu'il
reut du jeune souverain moscovite, au mois d'octobre suivant, il fut
fix. Elle tait adresse  M. le comte de l'Isle; elle dbutait par
ces mots: Monsieur le comte.

 ce moment, les vues politiques de Bonaparte se ralisaient; le
rapprochement qu'il avait souhait entre la Russie et la France
s'oprait sur la base des satisfactions demandes par Paul Ier;
l'ambassadeur russe, Kalitscheff, reu  la frontire avec les
honneurs royaux, salu par les populations comme un messager de paix,
continuait sa marche triomphale vers Paris, o allait le suivre,
 bref dlai, la nouvelle de la tragique fin du prince dont il
apportait au premier Consul l'alliance et l'amiti.




X

LES DESSOUS DE L'EXPULSION DU ROI


Quoique le rapprochement qui s'tait opr entre Bonaparte et
l'empereur de Russie puisse paratre au premier abord suffisant
pour expliquer la mesure rigoureuse et brutale dont Louis XVIII
venait d'tre la victime, il est malais de croire qu'elle n'eut
pas d'autres causes, et que Paul Ier ne se dtermina que par des
vues politiques,  chasser de ses tats le souverain proscrit que
nagure encore sa sollicitude gnreuse entourait d'gards et de
soins. Tout en signant la paix avec le premier Consul, il aurait
pu maintenir  Louis XVIII l'asile qu'il lui avait offert  Mitau,
et il lui et t facile de mettre d'accord l'orientation nouvelle
qu'il imprimait  sa politique extrieure et ce que lui commandaient
les devoirs d'une hospitalit, dont il s'tait longtemps glorifi
d'avoir donn l'exemple  l'Europe. Pour les lui faire oublier,
il fallut assurment quelque incident imprvu, et sans doute une
de ces intrigues si frquentes  sa cour,  cette poque. C'est
cette intrigue dont,  travers nos documents, nous avons entrevu
les acteurs, qu'il faut, avant d'aller plus loin, essayer de
reconstituer, puisqu'on y peut trouver la preuve que l'expulsion du
roi en fut la consquence.

Malgr la faveur dont, pendant la plus grande partie de son
rgne comme sous celui de Catherine, les migrs avaient joui 
Saint-Ptersbourg, ils n'y taient pas aims. Nanmoins, dans une
cour o la puissance souveraine d'un seul ne connaissait pas de
limites et o les ttes les plus fires devaient plier devant elle,
les sentiments hostiles dont ils taient l'objet n'auraient pu se
manifester sans exposer quiconque et os les laisser clater, aux
pires chtiments. Quand le matre avait parl, il fallait se taire,
obir lorsqu'il avait ordonn. Les migrs, tant qu'ils reurent
du monarque des traitements et des grces, purent se mprendre 
l'empressement qu' son exemple, les courtisans leur tmoignaient.
Mais, lorsque les revers des armes russes et les victoires de
Bonaparte eurent fait comprendre  Paul Ier qu'il tait de son
intrt d'accueillir les ouvertures de la diplomatie franaise et de
rpondre courtoisement aux bons procds de la Rpublique; lorsqu'il
cessa de dissimuler son admiration pour le soldat de fortune, que les
vnements portaient toujours plus haut; lorsque enfin, il laissa
clater l'impatience et l'irritation que lui causaient les demandes
incessantes de la pauvre cour de Mitau et n'y rpondit plus qu'avec
mauvaise grce, soit qu'il les repousst, soit qu'il les exaut, les
sentiments hostiles, longtemps contenus autour de lui, commencrent
 se trahir, en se fortifiant de toutes les basses intrigues que
devait dchaner, dans une cour asservie, l'intrt qu'avait chacun 
flatter le matre,  l'aduler,  applaudir  tous ses caprices.

Telle tait la situation lorsque dbarqua  Saint-Ptersbourg, au
dbut de 1800, une jeune femme dont l'lgance et la beaut firent
sensation aussitt qu'elle se fut montre sur les promenades et dans
les restaurants  la mode. On sut bientt qu'elle tait Franaise et
s'appelait la comtesse de Bonneuil; c'est du moins le nom qu'elle
se donnait[48]. Elle disait appartenir  la famille des Magon de
La Lande et avoir t leve par la mre de feu le conventionnel
Hrault de Schelles, qui tait une Magon. Auprs des royalistes
franais, elle se rclamait de la protection du duc d'Havr, qu'elle
avait connu en 1797  Madrid, o il reprsentait le prtendant
Louis XVIII. C'est mme sous son patronage, qu' peine arrive 
Saint-Ptersbourg, elle alla frapper  la porte du comte de Caraman.
Elle dposa dans ses mains, afin qu'il les envoyt  son matre, une
lettre de d'Havr qui la recommandait  ce prince et tout un plan
qu'elle se dclarait en tat de faire russir; il avait pour but le
rtablissement de Louis XVIII sur le trne de France.

[Note 48: Pour les extraordinaires incidents de la vie de cette
aventurire, voir mon livre: _Conspirateurs et Comdiennes_.]

Comme Caraman s'tonnait qu'ayant pass par Mitau pour venir 
Saint-Ptersbourg, elle n'et pas remis elle-mme ces papiers
importants  leur destinataire, elle rpondit que le roi, en 1797,
lorsqu'il rsidait  Blanckenberg, ayant refus de la recevoir,
malgr les pressantes recommandations du duc d'Havr, elle n'avait
pas voulu s'exposer  subir de nouveau un tel affront. Elle n'en
conservait du reste aucun ressentiment. Mais, elle avait prfr
transmettre ces communications, assure qu'aprs en avoir pris
connaissance, Sa Majest regretterait de ne pas l'avoir reue une
premire fois et s'empresserait de la mander  Mitau afin qu'elle pt
s'expliquer sur les importants projets qu'elle osait lui soumettre.

Nous avons sous les yeux, crite de la main du duc d'Havr, cette
note prolixe, en laquelle Mme de Bonneuil expose tout un plan de
contre-rvolution, dont le succs est certain si le roi l'approuve
et ne confie qu' elle le soin de l'excuter, en la munissant de
pleins pouvoirs signs de sa main.  l'en croire, elle dispose dans
l'intrieur de la France de trente mille hommes arms et de vingt
millions. Ces ressources en hommes et en argent se grossiront ds que
le roi, ou,  son dfaut, le comte d'Artois, sera venu prendre la
direction du mouvement. Quant  elle, elle dsire les prcder d'un
ou deux mois afin de mettre la machine en mouvement. Elle demande
avec instance que le secret de l'opration soit rigoureusement
gard. Il n'est connu que du duc d'Havr et du comte de Mouravieff,
ministre de Russie  Hambourg. Si elle en fait la confidence 
Caraman,  qui elle avait d'abord rsolu de le cacher, c'est pour
le convaincre qu'il ne doit apporter aucun retard  envoyer  Mitau
ses communications et afin qu'il insiste pour que le roi l'appelle
elle-mme.

Un peu tourdi par ce verbiage, Caraman ne sait s'il doit le mettre
en doute ou y ajouter foi. Il sent d'instinct que cette belle
parleuse lui jette de la poudre aux yeux. Mais, la lettre du duc
d'Havr est l, pressante, loquente, cautionnant en quelque sorte
la dclaration de l'inconnue, ce qu'elle dit de ses moyens d'action
et sa sincrit. Caraman multiplie les questions, et  toutes elle
rpond sans embarras. Quand il lui demande pourquoi elle est venue 
Saint-Ptersbourg, elle rplique firement que c'est le tsar qui l'a
appele.

--Il sait, ajoute-t-elle, que j'ai la clef de secrets importants,
qui concernent ses intrts, ceux de son empire, peut-tre mme sa
propre sret; il a voulu me voir, et c'est par son ordre que la
comte de Mouravieff m'a dlivr un passeport.

Ce passeport, elle le montre. C'est bien Mouravieff qui l'a dlivr.
Caraman n'ose prendre sur lui de rsister  la sirne. Il lui
promet d'expdier ses papiers  Mitau et il les expdie en effet,
en conseillant au comte d'Avaray d'obtenir de Sa Majest qu'elle
consente  recevoir cette femme. Mais,  Mitau, les assurances
fantastiques de Mme de Bonneuil et les recommandations de son crdule
protecteur, le duc d'Havr, produisent un effet tout contraire 
celui auquel s'attendait ce dernier.

--Ce projet est un roman, dclare le roi, et la dame une coureuse
d'aventures.

Par son ordre, d'Avaray rdige pour Caraman un mmoire explicatif
o sont exposes en dtail les tentatives qu'elle a faites
antrieurement pour faire croire qu'elle possde de grands moyens.
Ce mmoire, des notes de police et des documents conservs dans les
archives du ministre des Affaires trangres nous permettent de
reconstituer le pass de cette coureuse d'aventures et d'en dire
plus long sur elle que n'en savait Louis XVIII au moment o, pour
la seconde fois, et quoique repousse une premire, elle s'offrait
pour aider au rtablissement de la monarchie. Elle ne s'appelait
pas Bonneuil, mais, ainsi que cela fut prouv plus tard, Adle
Riflon. Sans lien avec les familles Magon de La Lande et Hrault de
Schelles, elle tait la fille du matre des basses oeuvres de la
ville de Bourges, c'est--dire du prpos  l'quarrissage et  la
vidange! Venue jeune  Paris, jolie  miracle, assez intelligente
pour se procurer quelque instruction, elle fut promptement lance
dans le monde de la galanterie et mise  la mode par les personnages
de marque qu'elle y rencontra. C'est l que, sans doute, elle connut
Hrault de Schelles, alors magistrat, familier de la cour, homme de
plaisirs, et obtint de lui sur sa famille assez de dtails pour les
utiliser plus tard, lorsqu'il eut pri sur l'chafaud,  l'effet de
se faire passer pour sa parente.

Elle eut vers le mme temps des accointances louches avec la
police, et c'est assurment comme espionne qu'en 1796, aprs la
conclusion de la paix avec l'Espagne, elle arrivait  Madrid,
bien qu'il semble que, ds ce moment, elle y ait travaill pour
son compte et non pour le compte de ceux qui l'avaient envoye.
 Madrid, elle sduit tour  tour, en moins de quinze jours, le
gnral Prignon, ambassadeur de la Rpublique; Godo, prince de
la Paix, premier ministre du roi d'Espagne, amant de la reine, et,
enfin, le duc d'Havr, qui reprsente secrtement Louis XVIII auprs
des Bourbons espagnols. Godo ne la prend pas au srieux, mais il
trouve agrable de libertiner avec elle et la comble de cadeaux.
Prignon, compltement ensorcel par ses charmes,--il en fera plus
tard l'aveu,--tolre qu'elle vive  l'ambassade comme chez elle et
mme qu'elle s'installe dans son cabinet lorsqu'il est absent. Quant
au duc d'Havr, il est conquis par les opinions royalistes qu'elle
lui exprime. Elle lui parle de ses relations avec les chefs du
gouvernement franais, se vante de connatre leurs secrets et en fait
un titre  sa confiance en les lui livrant, si bien qu'il finit par
se laisser arracher les siens.

Elle le subjugue  ce point, qu'en vingt lettres il supplie Louis
XVIII de recevoir cette femme qui dclare, d'ailleurs, ne pouvoir
lui rvler encore son vritable nom; il pousse la crdulit jusqu'
la prsenter comme une nouvelle Judith destine par la Providence 
couper la tte  tous les Holophernes, comme un ange descendu du ciel
pour sauver la France; il se laisse convaincre, enfin, qu'elle ne
frquente Godo et Prignon que pour surprendre leurs projets; elle
les lui rvle. Elle donne  Prignon, d'autre part, des explications
analogues pour justifier ses rapports avec d'Havr, qu'elle affirme
tre purement amicaux et platoniques. La vrit, c'est qu'elle a
trois amants et que, souvent, dans la mme nuit, elle ne sort des
bras de l'un que pour voler successivement dans ceux des deux autres.

Il est d'ailleurs certain que ce qu'elle veut, avant tout, c'est
voir le roi qui est alors  Blanckenberg. D'Havr seconde de tout
son pouvoir la ralisation de ce dsir. Au mois d'octobre 1797, elle
quitte brusquement Madrid et, sous le nom de Mme de Nieuband, arrive
 l'improviste  Blanckenberg, o d'Havr a annonc sa visite. Mais,
la porte reste ferme; le roi refuse de recevoir une femme qui ne
veut pas dire son nom et dont les gazettes ont signal la prsence
 Madrid comme envoye du prtendant. Nous ne sommes plus jeunes,
crit-il  d'Havr, le temps des bals de l'Opra est pass et le
masque qui ne veut se nommer qu' moi m'inspire plus de mfiance que
de curiosit. D'ailleurs, vous auriez pu sentir l'inconvnient et
l'imprudence de ce voyage  demi mystrieux. Le Directoire a les yeux
ouverts sur moi. Je crois qu'il n'a pas d'espion dans la maison que
j'habite, mais il y en a certainement au coin de ma rue. Il ne peut
donc ne pas tre inform de la visite de cette femme. Ainsi, voil
d'une part une histoire ridicule sur mon compte et, de l'autre, le
secret de la dame vent.

Toutefois, si le roi refuse de recevoir Mme de Nieuband, il tient
nanmoins  savoir ce qu'elle a dans son sac; il lui envoie d'Avaray
 l'auberge o elle est descendue. Mais c'est en vain que celui-ci
l'interroge; elle s'abstient systmatiquement de rpondre; elle
se borne  dclarer qu'elle est rsolue  ne rien dire qu' Sa
Majest. Il n'y a donc qu' la laisser partir. Elle part, en effet,
mcontente de n'tre pas parvenue  ses fins et accusant d'Avaray de
sa dconvenue.

Il est ais de comprendre combien, en 1800, de tels souvenirs
veills en la mmoire de Louis XVIII par la lettre du comte de
Caraman, lui apprenant la visite que cette intrigante lui avait
faite, taient peu propres  le faire revenir sur la rsolution de
ne pas la recevoir, prise par lui trois ans avant. Ce fut donc par
un nouveau refus que d'Avaray fut charg de rpondre.  toutes les
raisons qu'il donnait de ce refus  Caraman, il ajoutait celle-ci,
qui est trop piquante pour n'tre pas conserve  l'histoire: Ce
n'est point mon affaire de fournir de certaine denre le cabinet de
mon matre, et je ferais une fort sotte figure, soit en me retirant
aprs avoir introduit, soit en restant l, apparemment pour tenir la
chandelle.

Il portait en outre sur le duc d'Havr, protecteur de la Bonneuil,
ce jugement, qu' la faveur des dtails qui prcdent nos lecteurs
ne trouveront pas trop svre: M. le duc d'Havr, trs respectable
d'ailleurs, est un bent qui croit tenir la pie au nid, servir trs
utilement le roi avec ses aparts et qui se fait moquer tout 
la fois par les intrigants, les catins et par nous-mmes. Voil,
une bonne fois pour toutes, mon opinion sur son compte. Enfin,
s'attachant  fournir  Caraman de bons arguments pour pallier la
duret du refus, il l'invitait  conseiller  la dame de soumettre
ses plans  l'empereur: S'ils obtiennent l'approbation de Sa
Majest Impriale, le roi sera dispos  y prendre confiance. Quant
 l'accueillir  Mitau, comme elle peut mriter de l'tre par ses
sentiments, il sera facile  M. de Caraman de lui faire sentir, sans
blesser sa dlicatesse, que cet asile du roi est en mme temps celui
de Mme la duchesse d'Angoulme.

Lorsque ces rponses arrivrent  Saint-Ptersbourg, la Bonneuil,
en les attendant, s'tait dj mise en tat de se consoler de
l'humiliation nouvelle qu'elles lui mnageaient et d'en prendre
gaiement son parti. Dans la socit qu'elle frquentait, elle avait
rencontr la Chevalier, cette comdienne dont il a t parl plus
haut, et, soit que la similitude de leur vie et de leurs gots les
et attires l'une vers l'autre, soit que leur rencontre n'et t
qu'une reconnaissance propre  leur rappeler le temps o,  Paris,
elles avaient t lies, elles taient devenues amies intimes. La
Chevalier avait prsent la nouvelle venue  son amant, le comte
Koutakoff, et celui-ci l'avait mise en rapport avec de hauts
personnages russes, toujours disposs  se distraire, par la pratique
du plaisir, des graves proccupations qui, dans tous les pays, sont
le lot ordinaire des hommes d'tat.

Parmi eux, il en tait deux, le comte Rostopchine et le comte
Panin, pour qui, en quelques heures, elle tait devenue un objet
d'admiration et de convoitise. Oblige de choisir entre ces deux
adorateurs, elle s'tait entirement abandonne au premier en
mitigeant sa rsistance au second de tant de beaux espoirs, qu'il ne
se dcourageait pas et ne lui en gardait pas rigueur. Matresse de
Rostopchine, traite par lui avec autant d'gards que de gnrosit,
admise  l'entretenir de ses vues politiques, connaissant les
siennes que, srieusement ou pour rire, il ne ddaignait pas de lui
confier, elle jouissait d'un crdit qui s'tait encore accru lorsque,
par l'entremise de son amant, elle avait t reue par l'empereur
lui-mme. On savait qu'il l'avait trouve charmante, et les mauvaises
langues prtendaient qu'il le lui avait prouv. Pour une femme comme
elle, c'tait, certes, suffisant pour la ddommager des ddains de ce
pauvre roi de Mitau, qui lui refusait si sottement sa confiance.
Elle n'en demeurait pas moins irrite contre lui, encourage dans
son ressentiment par la Chevalier qui ne demandait qu' assouvir
le sien, de telle sorte que Louis XVIII comptait maintenant 
Saint-Ptersbourg deux ennemies prpares  ne reculer devant
aucun moyen de satisfaire leur rancune, et dont l'une se flattait
d'exercer une action toute-puissante sur le comte Rostopchine,
celui des conseillers du tsar qui, depuis longtemps, nourrissait le
plus d'aversion contre les migrs et contre le souverain proscrit,
rfugi en Courlande. C'tait comme une conjuration de haines qui
n'attendaient qu'une occasion pour clater.

Cette occasion ne tarda pas  s'offrir. Il y avait alors 
Saint-Ptersbourg une Franaise arrive depuis peu de temps et qui
assigeait les ministres, y cherchant des influences  l'effet de
faire parvenir au tsar l'expos des griefs qu'elle disait avoir
contre Louis XVIII. Ce n'tait pas, comme la Chevalier et comme
Adle Riflon, dite Bonneuil, une jeune femme; c'tait cette ancienne
lectrice de la reine de France, qu'on a vue, lorsque celle-ci, en
1799, tait venue s'installer  Mitau, brusquement spare d'elle par
un ordre que le roi avait obtenu de l'empereur. Marie  un sieur de
Gourbillon, receveur de loterie  Lille, mre d'un grand fils que,
deux ans plus tard, ses dsordres firent chasser d'Angleterre, les
causes pour lesquelles elle avait perdu son emploi sont exposes tout
au long dans une lettre qu'au mois de mars 1800, en apprenant qu'elle
venait d'arriver  Saint-Ptersbourg, Louis XVIII crivait  l'abb
Edgeworth de Firmon, qu'il y avait envoy pour porter  Paul Ier
l'ordre du Saint-Esprit.

Il y a plus de quinze ans, disait le roi, que cette femme jouit des
bonts de la reine. Je m'tais aperu qu'elle en abusait et qu'elle
prenait un ton peu convenable et, en 1789, j'obtins un ordre du
roi, mon frre, pour qu'elle allt rejoindre son mari  Lille. La
Rvolution ayant dtruit l'effet de cet ordre, je ne pus m'opposer
 son retour et je me bornai  esprer que cette leon l'avait
corrige. Mais, je ne tardai pas  m'apercevoir que je m'tais tromp
et, en 1790, j'usai du seul pouvoir qui me restait, celui de lui
interdire l'entre de ma maison.

Au bout de quelques mois, la reine me pressa tellement et par tant
de moyens, pour obtenir son retour, que je ne sus pas m'y refuser,
et, quoique cette condescendance ait t pour moi l'objet de bien
des peines, je ne puis m'en repentir, puisque ce fut  cette poque
qu'elle me rendit, en accompagnant la reine dans son vasion, un
service dont sa conduite mme n'a pu effacer le souvenir et qui
l'a longtemps balance dans mon esprit. Mais, enfin, mon devoir et
mon attachement pour la reine l'ont emport. Il a fallu, au moment
surtout de l'arrive de ma nice auprs de moi, carter une femme
dont l'insolence allait tous les jours en croissant, qui tait
un objet de scandale pour tous ceux qui en taient tmoins, qui
semblait ne se servir des bonts d'une matresse trop facile, que
pour l'avilir, en perdant,  chaque instant, le respect et les formes
mmes de la dcence.

Ces faits ont t attests, non seulement par ceux qui approchaient
la reine pendant notre sparation, mais par la voix publique, par
tous ceux qui les ont vues ensemble, ne ft-ce qu'une minute. 
l'insolence, cette femme joint un intrt sordide; car, en dpit de
la solennit avec laquelle elle a refus mes bienfaits, offerts dans
une lettre de ma main, qui lui notifiait en mme temps la dfense
de paratre  Mitau, il est avr qu'outre les fonds qu'elle a fait
passer en Angleterre, elle a extorqu de la reine un billet de quatre
cent mille livres. On aurait peine  croire que la reine n'a pas un
livre, pas une pice de linge ou d'argenterie, qui ne porte la marque
de cette femme et ne soit  sa disposition. On m'a parl aussi de
sommes considrables en diamants, qui ont pass entre ses mains.

Dans cette lettre, on le voit, Louis XVIII prcisait les faits
qui l'avaient dtermin  empcher Mme de Gourbillon de rester au
service de la reine et de s'tablir  Mitau. Il les rvlait  l'abb
Edgeworth afin de le mettre, durant son sjour dans la capitale
russe,  mme de rpondre  qui lui en parlerait. Nous n'avons pu
dcouvrir par quelle influence, interne  Riga, elle avait obtenu,
au bout de quelques mois, l'autorisation de quitter cette ville
et de se rendre  Saint-Ptersbourg. Peut-tre bnficiait-elle
du ralentissement des bonnes grces de Paul Ier envers l'exil de
Mitau, et du courant hostile qui, dans la cour moscovite, commenait
 se dessiner contre ce dernier. Toujours est-il qu'elle tait 
Saint-Ptersbourg ds le mois de mars, irrite, avide de vengeance,
et que ses plaintes y trouvaient des chos, sans que le prince
qu'elle accusait pt compter sur des avocats en situation de le
dfendre efficacement. La lgitimit des griefs invoqus contre
elle tait mconnue; c'est elle qui tait la victime, victime de
l'ingratitude de Louis XVIII, car n'tait-ce pas tre ingrat que
d'avoir perdu le souvenir du dvouement avec lequel, en juin 1791,
elle avait aid la comtesse de Provence  s'enfuir de Paris en mme
temps que son poux?

Franaise, et par surcrot qumandeuse, poussant l'audace jusqu'au
cynisme, merveilleusement habile dans l'art de l'intrigue, ne
mnageant ni son temps ni ses peines, rsolue  se faire ddommager
d'une faon ou d'une autre du traitement qu'elle avait subi  Mitau
et  se venger du prince  qui elle en attribuait la responsabilit,
la Gourbillon devait, au cours de ses incessantes dmarches, se
trouver sur le chemin de la Chevalier et de la Bonneuil. C'est ce
qui arriva en des circonstances sur lesquelles nos documents sont
muets et dont de vagues propos recueillis  et l, et propres 
rvler l'entente des trois commres, ne dissipent pas l'obscurit.
Nous en savons assez, cependant, pour deviner que ds ce moment elles
associrent leurs ambitions et leurs ressentiments et qu'elles se
proposrent, pour but principal, de faire  Louis XVIII le plus de
mal qu'elles pourraient.

La capitale russe,  cette heure, offrait  leurs manoeuvres un
champ aussi vaste que fertile. Le mcontentement de Paul Ier contre
l'Angleterre et l'Autriche, ses allies d'hier, qu'il accusait de
l'avoir trahi; le souvenir des dfaites de ses armes, dont il avait
t humili; les rapports qu'il venait de nouer avec Bonaparte
et les divers incidents au cours desquels il changeait peu  peu
l'orientation de sa politique, livraient son me  une agitation
voisine de la dmence. En une suite de traits dignes d'un alin, il
allait bientt prouver le drangement de ses facults, en traitant
en ennemis ses anciens allis; en chassant leurs ambassadeurs;
en terrorisant ses sujets par la multiplicit des supplices, des
sentences d'exil; en tablissant dans ses tats, un rgime de police
arbitraire et rigoureux; en frappant  tort et  travers jusque
dans son entourage intime et jusque dans sa propre famille; en
s'abandonnant enfin  tant de fantaisies de despote, qu'il prparait
le peuple moscovite  applaudir  sa mort, lorsque, l'anne suivante,
il fut assassin, et  la considrer comme une dlivrance.

Il est probable que les trois personnages, dont nous rsumons les
aventures, n'eurent pas trop  souffrir de cette priode de terreur.
D'ailleurs, elle n'avait pas atteint son apoge  l'heure o on les
voit voluer sur le thtre que nous avons dcrit. Elles avaient des
protecteurs puissants. Rostopchine, amant de la Bonneuil, et Panin,
qui s'tait rsign, en attendant son heure,  n'tre que son ami,
n'avaient pas encore perdu la faveur impriale. Koutakoff possdait
toute la confiance du tsar et devait la possder jusqu' la fin.
La Chevalier profitait naturellement de l'influence que cet ancien
valet de chambre, port par son matre au sommet des hauteurs et de
la fortune, exerait sur lui, et la Gourbillon, par contre-coup,
participait aux avantages qu'assurait  ses deux amies la triple
protection qui s'tendait sur elles. Il semble bien que c'est  ce
moment qu'elles commencrent  ourdir le complot dont Louis XVIII fut
la victime. Les circonstances taient propices, nous l'avons dit, 
l'assouvissement d'une haine commune, fonde sur les griefs que nous
avons numrs; mais ce qui n'est pas douteux, c'est que la Bonneuil,
ou pour mieux dire, Adle Riflon, en fut l'instrument principal et
l'agent le plus actif.

La Chevalier et la Gourbillon ne sont que des intrigantes vulgaires,
bonnes tout au plus  des rles de comparses: l'une jolie, vnale,
sans prjugs, et que ceux mmes qu'elle traite en ennemis
retourneraient aisment en y mettant le prix; l'autre cupide,
vaniteuse et mchante, me basse, perfide, dvore d'envie, aigrie
par ses malheurs et par la mdiocrit de sa condition, incapable de
s'lever bien haut.

La Bonneuil, au contraire, est une intelligence, une aventurire
de large envergure, susceptible de concevoir de grands desseins
et assez habile pour les excuter, quelque difficultueuse qu'en
soit l'excution.  Madrid,  Blanckenberg,  Saint-Ptersbourg,
elle tmoigne d'un rare esprit de dcision, d'une incomparable
astuce, d'une extraordinaire souplesse, et lorsqu'il s'agit, pour
faire russir le plan qu'elle s'est propos, d'employer des moyens
immdiats et dcisifs, d'une fertilit d'imagination qu'on trouve peu
chez les personnes de son sexe.

De ce qu'elle vaut et de ce qui dmontre que si elle avait fait un
meilleur emploi de tant d'heureux dons, elle n'et pas t indigne
d'une brillante destine, nous possdons un tmoignage indniable,
dans un rapport diplomatique, adress  Talleyrand, au mois de mai
1801, par le gnral de Beurnonville. Quelques jours avant, la
comtesse de Biston-Bonneuil s'tait prsente  l'ambassade franaise
 Berlin; elle avait, une fois encore, modifi son nom, en demandant
 voir l'ambassadeur quoiqu'elle lui ft inconnue. Il l'avait reue
en apprenant qu'elle arrivait de Russie.  cette poque, Louis XVIII
en avait t chass; Paul Ier n'existait plus depuis six semaines;
son fils Alexandre occupait le trne. On tait, en Europe, sans
informations sur les circonstances en lesquelles s'taient drouls
ces vnements, et peut-tre Beurnonville esprait-il que la
visiteuse, les ayant vus de prs, lui en donnerait la clef. Admise en
sa prsence, elle expliqua sa visite par la ncessit de faire viser
ses passeports. Elle retournait en France par Hambourg.

Dans la longue conversation qui s'engagea ensuite, elle avoua 
l'ambassadeur ses relations avec Rostopchine et avec Panin. Elle ne
cacha pas que le premier avait t son amant, le second son ami, et
qu'elle s'tait servie de l'amour de l'un, de l'amiti de l'autre,
pour travailler au profit du gouvernement franais. Elle se vantait
d'avoir eu, par l'entremise de Rostopchine, des entrevues frquentes
avec l'empereur. On en a pris prtexte pour l'accuser de s'tre
abandonne  ce prince pour avancer les affaires de la France. Elle
ni ces imputations; mais elle se flatte d'avoir donn  Paul Ier,
ainsi qu' Rostopchine, des conseils utiles  la Russie en mme temps
qu'ils taient avantageux pour la France.

Elle raconte beaucoup d'autres choses que Beurnonville n'et pas
hsit  considrer comme autant de mensonges, si cette habile
personne ne lui et fourni la preuve qu'elle n'inventait rien.
J'ai vu entre ses mains le portrait de Rostopchine et quarante ou
cinquante billets qu'il lui avait crits. Elle m'a montr aussi sa
correspondance avec M. de Panin; elle se rend incessamment  Paris.
Aussitt aprs son arrive, son portefeuille vous sera communiqu.
Ce qui acheva de convaincre Beurnonville qu'elle ne mentait pas,
c'est qu'elle tait instruite des ngociations engages entre la
France et la Russie, de la correspondance secrte des deux cours, qui
ne pouvait avoir t mise sous ses yeux que par Rostopchine ou par
son ami le comte Golloni, directeur gnral des postes russes, et
qu'en sortant de l'ambassade de France, elle alla chez le baron de
Krudener, ambassadeur de Russie  Berlin, o l'attendaient plusieurs
lettres de Panin. Aussi, Beurnonville ne mit-il pas en doute la
dclaration par laquelle elle couronna ses confidences et d'o il
rsultait qu'elle avait un secret pour djouer  Saint-Ptersbourg
les efforts qu'y feraient l'Angleterre et l'Autriche  l'effet
d'y renouer la coalition, mais qu'elle ne voulait le rvler qu'
Talleyrand. Nous ignorons si ce ministre en eut la confidence ni
mme s'il reut Mme de Bonneuil. Mais celles qu'elle avait faites 
Beurnonville nous permettent de prciser la part qu'elle avait eue
dans l'expulsion de Louis XVIII.

On a vu plus haut qu'en arrivant en Russie, elle s'tait prsente
chez le comte de Caraman, l'agent officiel du prtendant, avec
l'espoir cach d'en faire l'instrument de ses intrigues. Caraman
l'avait d'abord favorablement accueillie; par ses soins, les
fameux plans de la contre-rvolution avaient t expdis  Mitau.
Mais, quand il sut ce que pensait son matre de cette coureuse
d'aventures, il lui fit grise mine et finalement cessa de la
recevoir. Elle ne lui pardonna pas; c'est sur lui qu'elle exera
d'abord sa vengeance, persuade que les effets en rejailliraient sur
le roi lui-mme et que, du mme coup, elle servirait les rancunes de
la Gourbillon et de la Chevalier.

Il lui suffit de tirer des papiers qu'elle avait rapports d'Espagne
un document qu'elle y tenait en rserve pour l'utiliser au moment
opportun. C'tait une lettre crite de Blanckenberg, en 1797, par
le comte d'Avaray au duc d'Havr,  Madrid. Celui-ci ayant eu la
faiblesse de la montrer  sa belle amie, elle la lui avait prise,
ou, pour parler franc, vole. Paul Ier et sa cour y taient l'objet
des railleries les plus blessantes, Rostopchine accus de sottise
et d'imbcillit. S'armer de cette lettre vieille de trois ans, la
faire lire  Rostopchine, consentir  la lui laisser, afin qu'il
la soumt au tsar, tel fut le moyen qu'avait imagin et employ la
Bonneuil. Le lendemain, un ordre imprial, arrach  la fureur de
Paul Ier, enjoignait  Caraman de quitter sur-le-champ la Russie, et
vingt-quatre heures plus tard, arriv  Mitau, il apprenait  Louis
XVIII, stupfait, la mesure inexplique dont son reprsentant venait
d'tre l'objet.

Tel fut le rsultat de l'entente qui s'tait forme entre la
Bonneuil, la Gourbillon et la Chevalier. Ce ne fut pas le seul
exploit de la premire. Tandis que la Gourbillon disparat, et si
bien que jamais plus on n'entendra parler d'elle, la Bonneuil ne
se fait oublier un moment que pour reparatre bientt en Hollande,
o, pendant plusieurs mois, elle djoue les efforts de la police
consulaire, qui cherche  l'arrter.  partir de 1805, on perd sa
trace, et son nom tombe  l'oubli.

Quant  la Chevalier, enveloppe, aprs le meurtre de Paul Ier, dans
la disgrce de Koutakoff, elle s'enfuit avec lui et son mari, et,
ds ce moment, on ne sait ce qu'elle devient.




LIVRE TREIZIME

VARSOVIE




I

LA MALADIE DU COMTE D'AVARAY


En arrivant  Varsovie, Louis XVIII ne comptait y demeurer que le
temps ncessaire pour traiter avec le roi des Deux-Siciles de son
installation dans ce royaume. Cousin de ce monarque, Bourbon comme
lui, nourrissant encore l'espoir de resserrer ces liens de parent
par le mariage du duc de Berry avec une princesse sicilienne, il
pensait, non sans raison, qu'il serait mieux  sa place dans les
tats de Naples que dans ceux du roi de Prusse, pour qui sa prsence
pouvait devenir une source d'embarras et de difficults. Comme tant
d'autres projets qu'avaient dtruits des vnements inattendus,
celui-ci ne devait jamais se raliser, et le sjour de Louis XVIII en
Pologne allait se prolonger durant trois annes.

S'il n'et eu sans cesse en vue la conqute de sa couronne, s'il
avait pu se dsintresser de la France et renoncer  y rentrer, il se
ft aisment rsign  la tranquille retraite qui lui tait assure.
Il y avait reu, de la part de la noblesse polonaise, un accueil
aimable, empress. Le gouverneur de la ville, gnral de Kohler,
un vieil ami, le comblait de prvenances et de soins. D'illustres
familles, les Zamoysky, les Poniatowski, les Branicki, les Potocky,
les Radziwill, les Tiskievicz, les Mnizeck se prodiguaient en
attentions dlicates, en invitations, en tmoignages de respect,
et trouvaient le chemin de son coeur en entourant la duchesse
d'Angoulme des hommages dus  sa naissance,  ses malheurs,  ses
vertus. Une grande dame du pays, la comtesse Zamoyska, contrainte par
les exigences prussiennes de vendre une maison qu'elle possdait 
Varsovie, la lui offrait en pur don, ce qui lui valait cette rponse:

Oui, madame, j'accepte avec la plus vive reconnaissance cette maison
que vous m'offrez d'une manire si aimable; mais je l'accepte comme
un dpt. J'en paratrai le propritaire puisque les circonstances
ne vous permettent plus de l'tre, et comme vous voulez bien vous
occuper des moyens de me cder vos droits, je vais aussi m'occuper de
ceux de vous les conserver.--J'ai accept le don, disait-il  son
frre; mais, vous pensez bien que je ne veux pas en abuser, et que je
serai simplement ce qu'en termes de loi, nous appelons un _custodis
nos_.

Du reste, cette maison tant dj pourvue d'un locataire, il ne
l'habita pas. Celle o il passait l'hiver appartenait  la comtesse
Branicka, princesse palatine de Cracovie, soeur du dernier roi de
Pologne, qui lui en avait abandonn la jouissance. L't venu, il
s'installait au palais de Lazienski, proprit du roi de Prusse.
Mais, ici ou l, il vitait de faire parler de lui, tant tenu, pour
conserver l'asile de Varsovie, d'y vivre obscurment, de se condamner
au plus strict incognito, encore que, dans la ville, personne
n'ignort que le nom de comte de l'Isle, sous lequel il y vivait,
n'tait autre que le nom du roi de France proscrit.

 cette poque, l'oubli semblait l'avoir  ce point envelopp que
dans la socit singulirement rduite des migrs, rpandue un peu
partout en Europe, on en comptait de nombreux qui n'auraient pu dire
ce qu'il tait devenu, et qu'en France, parmi les royalistes mme, il
en tait bien peu qui eussent appris que leur malheureux souverain
habitait la Pologne.

La police de Fouch n'en avait pas moins cru devoir organiser autour
de lui une surveillance rigoureuse. Un de ses agents, le sieur
Gallon-Boyer, tait arriv  Varsovie, muni d'instructions ainsi
conues: Son premier soin, en se faisant connatre comme homme de
lettres, ngociant, ou sous tout autre rapport qui puisse attirer la
confiance, sera de se former des connaissances utiles, de se lier
avec les personnes qui, par leur position et leurs rapports, pourront
le plus utilement servir au succs de ses observations. C'est ainsi,
par exemple, qu'il obtiendra sur l'intrieur de la maison du comte de
l'Isle, les notions dtailles et tendues qu'il devra transmettre 
Paris. Le citoyen Gallon-Boyer nous fera connatre la composition du
cortge qui entoure ce prince. Il rapportera les petites intrigues
qui l'agitent, l'esprance qu'on y entretient, les projets que l'on y
forme et les inquitudes qui dtruisent ou changent les unes et les
autres. Il parlera des voyageurs qui pourront y tre conduits et de
l'accueil qu'ils y recevront.

En dpit de son zle  bien servir, l'homme de la police ne trouvait
rien d'intressant  dire, tant la vie de l'exil tait retire et
uniforme: il n'entretenait de relations qu'avec quelques grandes
familles du pays, et encore exigeait-il qu'elles ne le traitassent
pas en roi, ce qui faisait dire  Gallon-Boyer que les intentions
qu'on lui prte en France de reprendre son titre sont fausses. S'il
se montrait par les rues, c'tait toujours avec l'extrieur le plus
simple, sans dcoration, presque sans suite.

Dans sa maison seulement, il semblait se rappeler qu'il tait
le roi de France. Les deux gardes du corps qui ont suivi son
frre  Varennes ne le quittent pas. Le public leur conserve leur
ancien titre, quoiqu'ils soient sans uniforme. Monsieur et Madame
d'Angoulme forment sa socit la plus intime. Cette dernire est
trs aime dans la ville, o elle rpand d'abondantes aumnes. Quant
 l'emploi du temps, on prtend que le comte travaille tous les
matins une heure ou deux avec ses ministres,--c'est l'expression
gnrale,--et que le reste de la journe est partag entre les
exercices de dvotion, la lecture et la table,  laquelle il apporte
gnralement les plus heureuses dispositions.

Ce que l'auteur de ces notes ne disait pas et ne pouvait savoir,
c'est que Louis XVIII, du fond de sa retraite, suivait avec une
attention anxieuse, autant que ses moyens d'information pouvaient
le lui permettre, les vnements dont l'Europe tait le thtre.
Il esprait toujours qu'ils lui fourniraient une occasion de
plaider sa cause auprs des puissances qui semblaient  cette
heure l'avoir abandonn  son triste sort. Entre la Russie et la
France, rconcilies aprs la mort de Paul Ier, il voyait s'lever
des nuages, des difficults commencer  renatre. Un jour, c'tait
parce que la Russie accordait sa protection  des migrs tels que
le chevalier de Verngues et le comte d'Antraigues, considrs par
Bonaparte comme des conspirateurs militants et dangereux; un autre
jour, c'tait parce qu'elle se refusait  seconder la politique du
premier Consul si violemment hostile  l'Angleterre. Quoique le
roi en ft encore  regretter la soumission de l'Autriche et de la
Prusse aux vues du gouvernement consulaire, il ne se dissimulait pas
que, sous cette soumission qui tirait sa dure de leurs perplexits,
naissait et mrissait un secret dsir de se prter  une coalition
nouvelle en vue de briser le joug qui pesait dj si lourdement sur
l'Europe. Et ce que l'homme de la police de Fouch, tromp par les
apparences de la vie morne et paisible du prtendant, ne voyait pas
davantage, c'est que ce noble proscrit puisait dans le spectacle
du monde continental, sourdement irrit de se sentir asservi, des
esprances et des audaces, et croyait  la reprise prochaine d'une
guerre dont les pripties lui ouvriraient la route de son royaume.

En attendant, et faute de pouvoir faire mieux, il se livrait 
l'tude, relisait ses auteurs favoris; assis  son bureau, durant
des journes entires, il crivait lettres sur lettres, parlant de
tout, devisant de tout, s'attachant avec le mme soin aux menues
proccupations de sa vie domestique qu'aux affaires de France qu'il
suivait avec un intrt passionn. Sa correspondance ne fut jamais
plus active. On formerait des volumes avec ses crits  son frre, 
sa femme, au duc de Berry, au prince de Cond,  sa soeur la reine de
Sardaigne,  celle de Naples,  tant d'autres. Toute l'histoire de sa
vie,  cette poque, est l, raconte par lui-mme, tantt langage de
roi, tantt langage d'homme priv, effusionn, sentimental, ainsi
que le prouve cette lettre cueillie au hasard dans ce tas de minutes
jaunies, adresse au pote Delille, qui rsidait en Pologne:

Vous tes accoutum, monsieur,  voir les habitants de la Vistule
recourir  votre muse pour assurer l'immortalit aux monuments qu'ils
rigent. Mais, ce n'est pas seulement au meilleur pote que je
m'adresse aujourd'hui; c'est  l'me la plus sensible.

Ma nice vient de perdre, par un accident cruel, ce chien cher et
prcieux, compagnon de captivit de son malheureux frre, et selon la
sensible expression de l'ami qui vous transmet cette lettre, le seul
tmoin compatissant de ses longues souffrances  elle-mme. C'est
vous en dire assez, monsieur. Homre nous a transmis le souvenir du
chien d'Ulysse, et, dans cette occasion, je m'crie avec force: _Musa
vetat mori_.

Ainsi, il n'aurait eu qu' se louer d'tre venu  Varsovie, si la
mdaille n'avait eu son revers. Dans cette ville devenue prussienne,
il ne jouissait d'aucune libert. Il ne pouvait recevoir qui il
voulait, ni rien faire qui traht sa volont d'tre le roi. Une
visite impromptue, que lui fit au mois d'avril le duc de Berry,
provoqua des orages. Son habilet les conjura, mais il n'chappa
pas aux remontrances du roi de Prusse. Je rponds de toute
tranquillit tant que vous resterez comme vous tes, lui crivait
ce prince. Je demande instamment de tenir bon  ce que le nombre
environnant n'augmente pas du tout et qu'aucune considration
particulire ne fasse faiblir  cet gard: ce serait la chose qui
aurait le plus d'inconvnients. Louis XVIII se le tint pour dit;
mais il n'en sentit que plus vivement le poids et la duret de sa
chane.

Un si grave inconvnient n'tait dj que trop fait pour altrer sa
srnit naturelle.  la fin de juillet, un vnement d'une autre
sorte vint tout  coup assombrir encore plus sa vie. Souffrant
depuis longtemps, prouv par les climats du Nord, et violemment
secou par les derniers malheurs, le comte d'Avaray tomba malade et
dut s'aliter. Prompt  s'alarmer, il se crut perdu. N'ayant en vue
que l'intrt de son roi, sachant qu'il lui manquerait si la mort
le frappait, il communiqua secrtement  l'abb Edgeworth toute
une suite de conseils bons  tre utiliss en des circonstances
ultrieures que, ds ce moment, il prvoyait. Il savait quelle
respectueuse admiration le roi professait pour l'ancien confesseur de
Louis XVI, devenu le sien, duquel il disait: Sa vertu est de celles
qu'on n'ose mme louer, dans la crainte de la ternir. Ce saint
prtre, aprs avoir pieusement cout le comte d'Avaray, s'tait
empress d'crire, pour n'en rien oublier, ce qu'il avait entendu, et
nous lui devons de connatre les penses qui agitaient l'ami du roi
alors qu'il se prparait  mourir.

Dans cette conversation, qui a t assez longue, crit l'abb
Edgeworth, M. le comte d'Avaray m'a paru beaucoup moins occup de
son tat, quoiqu'il le regarde comme infiniment critique, que de
l'isolement o sa mort jetterait le matre auquel il a consacr sa
vie. Il m'a paru dsirer extrmement (si Dieu le retire de ce monde)
que le roi s'occupe sans dlai de se former un conseil peu nombreux,
mais bien choisi, pour dlibrer sur toutes ses affaires. Mais, en me
parlant de ce conseil, il m'a fait sentir avec force combien il sera
essentiel que le roi en soit vritablement l'me, et qu'aprs avoir
cout les avis de ceux qu'il voudra bien y admettre, il finisse
toujours par se dcider seul et sans jamais donner une confiance
exclusive  personne.

--Le roi, m'a-t-il ajout, a trop de connaissances de tous les
genres, et trop de justesse dans ses vues, pour avoir jamais besoin
d'un premier ministre. D'ailleurs, un premier ministre, on mme un
homme rput tel sans en avoir le titre, ne ferait que lui ravir une
partie de sa gloire,  laquelle il a droit d'aspirer par lui-mme, et
qu'il ne doit partager avec personne.

En convenant avec moi de la difficult de bien composer ce conseil
dans les circonstances actuelles, il m'a cependant dsign M. de
Cazals et M. le marquis d'Escars, comme dignes d'y avoir place; et
il ne doute pas que l'un et l'autre ne se rendent  l'invitation du
roi, s'il daigne la leur faire. Il m'a aussi parl, avec l'accent
de la plus profonde estime, de M. de Thauvenay qu'il regarde comme
un des plus parfaits serviteurs qu'ait aujourd'hui le roi. Il
n'hsiterait mme pas  le dsigner s'il n'tait pas ncessaire
ailleurs pour le bien gnral des affaires.

Un autre homme des talents duquel M. le comte d'Avaray m'a paru
faire une grande estime, et qu'il dsire mme que le roi puisse
appeler auprs de lui, est l'abb de La Marre.

--Il a peut-tre, m'a-t-il dit, quelques inconvnients de caractre,
mais on les prviendra en le tenant d'une main un peu ferme. Au
surplus, si le roi ne juge pas  propos de le rapprocher de sa
personne, du moins est-il  souhaiter qu'il l'emploie toujours aux
affaires, parce qu' des talents rels, et  un dvouement plus rel
encore, il joint une connaissance parfaite de la rvolution et des
principaux personnages qui y jouent aujourd'hui un rle. Le duc de
Richelieu et le marquis de Duras, m'a-t-il ajout, sont encore deux
hommes bien prcieux dans un autre genre; et il est  souhaiter que
le roi se les attache de plus en plus, parce qu'ils peuvent, l'un et
l'autre, lui tre trs utiles.

En me nommant ces diffrentes personnes, et en dsirant par
consquent que le roi augmente le petit nombre de serviteurs qui
l'entourent aujourd'hui, M. le comte d'Avaray m'a paru craindre
excessivement que, peu  peu, ce nombre n'excdt les justes bornes
qu'une sage politique semble lui prescrire. Sa crainte  cet gard
est si grande, et lui parat si bien motive, qu'il n'a pas hsit
de me dire que la reine elle-mme ne devait pas se rapprocher de
Varsovie tant que le roi n'y aurait qu'une existence prcaire.

Parmi les personnes qui environnent aujourd'hui le roi, il m'a paru
distinguer le vicomte d'Agoult: homme sr, m'a-t-il dit, et sur
lequel le roi peut absolument compter. Il m'a paru dsirer aussi que
le roi continut toujours  avoir des bonts particulires pour MM.
Courvoisier, Hardouineau et Fleuriel, des services desquels il a
beaucoup  se louer. La situation de M. le duc d'Aumont et du comte
de Coss m'a galement paru intresser la sensibilit de M. d'Avaray;
mais les finances du roi ne lui permettent pas de faire aujourd'hui
des traitements fixes  aucun de ces serviteurs; il ne m'a parl que
d'un secours de cent louis pour le premier, et d' peu prs autant
pour le second, si toutefois il n'a pas touch sa pension de Russie.
Il est aussi trs occup de son fidle valet de chambre Potin, dont
il espre que le roi se souviendra toujours, quelles que soient les
chances de l'avenir.

Quant  ses affaires personnelles, M. le comte d'Avaray m'a
rpt plusieurs fois que tout ce qui tait chez lui, provenant
des bonts de son matre, devait retourner  son service, quand
il ne serait plus. Il dsire cependant que les papiers qui le
regardent personnellement soient envoys  sa famille, quand on
en aura l'occasion. Il ne recommande pas sa famille au roi, parce
qu'il est bien assur que les bonts qu'il a toujours eues pour
lui se rpandront sur elle, quand il ne sera plus. Mais une faveur
 laquelle il attacherait le plus grand prix, serait que le roi
ft passer dans leur cusson les fleurs de lys, qu'il lui a permis
de prendre dans le sien. Deux amis qu'il laisse derrire lui (MM.
d'Hautefort et Charles de Damas) m'ont aussi paru l'occuper beaucoup.
Il dsire que le roi ne les oublie jamais, et les regarde comme deux
de ses plus fidles serviteurs.

En me parlant de ses papiers, M. le comte d'Avaray m'a communiqu
un projet qu'il m'a dit avoir conu depuis longtemps, mais auquel
la multiplicit de ses affaires l'avait empch de travailler:
c'est celui d'un ouvrage, dont les lettres du roi formeraient, pour
ainsi dire, les bases, et auquel les siennes, ainsi qu'une quantit
de notes parses que l'on trouvera dans ses papiers, serviraient
de commentaire. Il m'a paru attacher une grande importance  cet
ouvrage, en ce qu'il contribuerait, plus que tout ce que l'on
pourrait imaginer d'ailleurs,  faire connatre le roi  la France et
 l'Europe.

Dans une conversation postrieure  celle dont je viens de donner la
substance, M. d'Avaray est revenu sur ce mme projet d'ouvrage, et
m'a dsign M. de Thauvenay comme l'homme le plus propre  y mettre.
Il m'a tmoign une seconde fois le plus grand dsir de voir cet
excellent serviteur plus rapproch du roi qu'il ne l'est.

--D'ailleurs, m'a-t-il ajout, en supposant mme que ma sant se
rtablisse, la convalescence sera ncessairement bien longue: et je
ne connais personne qui puisse mieux me suppler auprs de mon matre
que M. de Thauvenay.

Ces conseils confis  la garde de l'abb Edgeworth, le malade
crivit  Thauvenay pour le prier de venir mettre ses papiers en
ordre aprs sa mort, et pria le roi d'expdier la lettre. Thauvenay,
ayant confi l'agence de Hambourg au comte de Grmion, son ami et
son second, arriva en toute hte. Il trouva le malade en meilleur
tat et le roi rassur. Mais d'Avaray paraissant pour longtemps
incapable de tout travail, il fut dcid que le nouveau venu
occuperait provisoirement sa place[49].

[Note 49: Il ne l'occupa que jusqu'en 1803, ayant d quitter  cette
poque, pour raison de sant, le service du roi. Le marquis de Bonnay
le remplaa.]

On peut voir, par les lettres du roi  ses correspondants ordinaires,
combien l'avait troubl cette alerte et avec quelle anxit il suivit
la marche d'une convalescence trop lente  son gr. Dans la plupart
de ces lettres, on trouve, ds ce moment, la trace des soucis que lui
cause une sant si chre. Sensible aux marques d'intrt qu'on donne
 son ami, il remercie avec motion tous ceux qui, en lui crivant,
lui parlent de d'Avaray. Quand celui-ci ne peut rpondre lui-mme
aux tmoignages affectueux qu'il reoit, c'est le roi qui rpond
en son nom. Il le fait notamment pour la comtesse de Polastron, la
captivante femme  qui le comte d'Artois a vou sa vie, et qui de
Londres avait adress  d'Avaray des protestations d'attachement.
Vous avez eu la bont, madame, d'crire une lettre bien aimable  M.
d'Avaray; mais, vous lui imposez des lois svres. Sa convalescence
marche bien lentement, et la raison exigeait de lui une obissance 
laquelle le sentiment se refusait. Je ne sais qui l'aurait emport.
J'ai propos un accommodement dont tout l'avantage tait pour moi. Ce
motif l'a fait accepter. Je suis prs de vous l'interprte de deux
amis qui sentent vivement l'intrt que vous avez pris au coup dont
ils ont t galement menacs. Recevez donc l'expression de leur
reconnaissance et celle du tendre attachement du secrtaire.

Mais c'est surtout au comte d'Artois que le roi fait part de ses
angoisses, de tout ce qu'il craint, de tout ce qu'il espre. Ces
libres confidences, accueillies avec sollicitude, suivies de
rponses non moins rvlatrices de l'troite union qui rgne
dsormais entre les deux frres achvent de la cimenter. Cependant
le temps marche, l'automne commence, l'hiver approche, et l'tat de
d'Avaray ne s'amliore pas assez pour que les inquitudes du roi ne
renaissent pas. Au mois de septembre, elles sont redevenues telles
qu'au premier jour de la maladie. Il n'est que trop vrai d'ailleurs
qu'elle exige maintenant des moyens de gurison prompts, nergiques,
et celui de tous qui devait tre le plus cruel au coeur du roi,
l'installation du malade, pour la dure de l'hiver, sous un climat
plus chaud que celui de la Pologne. Les deux amis devront se sparer,
et cette perspective les afflige galement.

Le comte d'Artois est le premier confident de la tristesse royale.
Je n'ai pas craint, jusqu' ce moment, mon cher frre, de vous
parler dans toutes mes lettres de d'Avaray, parce qu'en vous
entretenant de mon ami, je vous ai parl d'un serviteur qui vous
est tendrement dvou. Aujourd'hui, mon me est bien triste; la
convalescence, comme je vous l'ai dit, est d'une lenteur extrme.
Soit qu'il faille l'attribuer  la violence des accidents par
lesquels la maladie a commenc, ou au mauvais temps qui a constamment
rgn pendant les mois de juillet et d'aot, il n'est que trop
certain que le mieux n'a pas fait les progrs que nous devions
esprer, et Le Febvre, effray de voir arriver dans un tel tat
de choses un hiver quelquefois aussi rude ici qu'en Courlande, a
fortement conseill au malade d'aller le passer dans un climat
tempr. Vous jugez, mon ami, de ce que son coeur et le mien ont
souffert d'un pareil arrt. Mais, la raison, la ncessit ont pris
le dessus. Nous avons senti, et moi surtout, qu'il ne fallait pas
sacrifier des annes  quelques mois, et il vient d'tre dcid que
d'Avaray partira pour le nord de l'Italie, sauf  s'enfoncer encore
davantage si son tat et la saison l'exigent. Cette douloureuse
dcision est encore ignore ici. Mais, en vous la confiant, je ne
vous en demande pas le secret; on ne le saura que trop, avant que
vous receviez cette lettre ... Plaignez-moi, j'espre qu'au printemps
vous me fliciterez.

Quinze jours plus tard, le roi complte ces dsolantes nouvelles
et annonce le dpart de son ami. D'Avaray est parti vendredi,
comme je vous l'avais annonc. J'ai dsir, j'ai press ce voyage;
il tait ncessaire tant  cause du climat, que pour lui procurer
un repos auquel il tait impossible ici d'obtenir de lui qu'il se
livrt. Mais, j'ai beau me dire tout cela, je n'en souffre pas moins.
Il n'est point guri, je ne puis me le dissimuler, et quoique le
lait auquel il s'est mis passe bien, quoique je puisse fonder des
esprances raisonnables sur son voyage mme, je puis bien aussi
concevoir de cruelles inquitudes.

Dsormais les dtails sur la sant du voyageur tiendront une large
place dans la correspondance qui nous sert de guide. Entre lui
et le matre auquel, mme de loin, il ne cesse de prodiguer son
dvouement et ses conseils, s'tablira une relation pistolaire qui
se continuera durant des annes; car bien qu'au printemps d'Avaray
revienne  Varsovie, il est trop gravement atteint pour se dispenser
de retourner chaque hiver en Italie. Ainsi, priodiquement, d'anne
en anne, la mauvaise saison ramnera la sparation, et jusqu' la
fin, malgr l'habitude et la ncessit, les deux amis en souffriront
toujours autant.




II

LA DTRESSE FINANCIRE


Indpendamment des proccupations que causait au roi l'tat maladif
de d'Avaray, il en tait d'autres qui pesaient non moins durement
sur lui, et entretenaient en son esprit une excitation incessante.
Sans parler de celles que lui apportaient les vnements qui se
droulaient en Europe, et loignaient un peu plus chaque jour sa
restauration, les plus poignantes lui taient suggres par sa
dtresse financire.

Dj,  Mitau, il en avait cruellement souffert. Sa maison remplie
de serviteurs de tout rang, dpourvus de ressources, tant d'migrs
 secourir, les traitements fixes allous  ses agents, les frais
de courriers, de poste, de voyages, les dpenses du duc et de la
duchesse d'Angoulme, celles du duc de Berry, ce n'tait l que
le courant, auquel, en cette anne 1800, s'taient ajouts le cot
d'une cure de la reine  Pyrmont, de son installation  Kiel, o
elle allait rsider encore pendant plus d'une anne, et la solde
supplmentaire que le roi avait d se dterminer  allouer  ses
gardes du corps, dont l'ge et les besoins rendaient insuffisante
celle qu'ils recevaient de l'empereur. Aprs une vaine tentative
 Saint-Ptersbourg, pour obtenir une augmentation de sa pension
annuelle, fixe  deux cent mille roubles, il s'tait adress 
son frre, en le priant de solliciter des ministres anglais le
renouvellement d'un secours de dix mille livres sterling qu'ils
lui avaient accord l'anne prcdente et sa transformation en un
traitement annuel. Mes pauvres finances sont toujours dans une gne
extrme  la fin de chaque anne, disait-il. Mais, jamais elles ne
furent dans un tat plus dsastreux qu' la fin de celle-ci. Il n'y a
que vous qui puissiez me tirer de ce pnible embarras.

Si profonde qu'apparaisse alors sa misre, elle fut bien pire aprs
qu'il eut t chass de Russie. Outre qu'il tait menac de voir son
traitement supprim, il n'avait reu, on s'en souvient, qu'en minime
partie les six mois chus au moment de son dpart. Pour se mettre
en tat d'arriver  Varsovie, il avait d contracter un emprunt 
Riga, et lorsque ses gardes du corps et ses plus fidles serviteurs,
chasss aussi de Mitau, taient arrivs  Memel, privs de tout,
mourant de faim et briss de fatigue, il n'avait pu leur venir en
aide que grce  sa nice.

Dans cette situation, il renouvelait ses instances:

Vous sentez que le dplacement, un voyage dont je ne peux prvoir
le terme, mon tablissement, lorsque j'en aurai trouv un pour mes
enfants et pour moi, la foule d'infortuns que je laisse derrire
moi et qui bientt, sans doute, courront les chemins; vous sentez,
dis-je, que tout cela m'crase et que je ne saurai plus o donner
de la tte, si je ne suis secouru promptement et efficacement.
L'Angleterre seule le peut. _Intelligenti_ (j'ajoute en cette
occasion _et amanti_) _pauca_. Rappelez-vous ce que je vous ai crit
dernirement, mais bien loin de prvoir encore ce qui m'arrive.
Jamais je n'eus plus besoin du zle de mon ami et de la gnrosit
du roi d'Angleterre.

Le 18 fvrier, aux portes de Varsovie, nouveaux et plus poignants
aveux. Je ne vous dirai qu'un mot de ma situation; elle est au
comble de la dtresse. Quant aux dtails je m'en rapporte au comte
de La Chapelle, qui possde  bon droit votre confiance et la mienne
et que j'envoie en Angleterre, non seulement pour vous informer
de ce qui s'est pass et de l'tat o je suis, mais aussi parce
que j'ai jug indispensable qu'un tmoin oculaire et irrprochable
ft sentir aux ministres la ncessit et l'urgence des secours que
je sollicite. Enfin, en arrivant  Varsovie, presque rduit aux
expdients, il presse encore son frre: Je me recommande de plus en
plus  vous, pour hter une dcision qui me devient de jour en jour
plus ncessaire. M. de La Chapelle vous parlera sur ce point. Mais,
ce qu'il ignorait et que je n'ai moi-mme appris que depuis ma lettre
crite, c'est que non seulement mon traitement de Russie est fini
pour moi, mais que celui qui a ngoci  Riga l'emprunt qui m'a mis
en tat de partir y est retenu, par ordre de l'empereur, jusqu' ce
que la somme soit rembourse.

 cette poque, telle est la pauvret de Louis XVIII que, pour la
premire fois, il se voit contraint de refuser des secours  ceux de
ses partisans qui se sont montrs les plus fidles  sa cause, les
plus ardents  le servir. Il ne vous est que trop facile de deviner
la rponse  faire au duc de Laval. Je ne suis pas sr d'avoir du
pain pour mes enfants et pour moi-mme. Je n'en peux plus donner aux
autres. Il m'est dur de revenir sans cesse  ce pnible sujet. C'est
le 12 mars qu'il est rduit  cet humiliant refus. Encore quelques
semaines, et ce sera pire. Il devra se rsoudre  morigner la reine,
qui, par des dpenses exagres  Kiel et  Pyrmont, s'est endette,
 lui dclarer qu'il ne peut venir  son secours pour le payement
de ses dettes et que c'est  ceux qui dirigent sa maison de gurir
cette plaie par les rformes les plus rigoureuses.

Pendant ce temps, en Angleterre, le comte d'Artois s'efforait
d'obtenir du gouvernement britannique les secours dont son frre
avait un si pressant besoin. Au reu de la nouvelle de son expulsion
et des tristes confidences qui l'accompagnaient, il tait accouru
d'dimbourg  Londres, afin de hter par sa prsence la solution
qu'il souhaitait, plus encore qu'il ne l'esprait.  Londres, il
s'tait rencontr avec l'envoy du roi, le comte de La Chapelle.
Boulevers par les dtails douloureux que lui avait donns celui-ci,
prvoyant que plusieurs semaines s'couleraient avant qu'eussent
abouti ses dmarches auprs des ministres anglais, il avait couru au
plus press et envoy  Thauvenay, agent de Louis XVIII  Hambourg,
une somme de trois mille livres sterling, runie  grand'peine au
moyen d'emprunts.

Lorsque le roi connut ce trait de dvouement fraternel, il venait
d'tre averti par la comtesse Palhen, femme du ministre russe 
qui la duchesse d'Angoulme avait crit et par quelqu'un dont le
tmoignage est de poids, que, trs probablement, son traitement de
Russie allait tre rtabli. Ce n'tait pas encore officiel, et il
ignorait toujours si l'arrir serait acquitt. Il avait lieu du
moins d'en concevoir l'esprance. Il n'en fut pas moins sensible  la
sollicitude empresse du comte d'Artois. Il y a de l'motion et des
larmes, de douces larmes, dans les remerciements qu'il lui adressait.

J'ai reu, mon cher frre, votre lettre du 7, et je voudrais pour
toute rponse vous envoyer mon coeur. Quoi! c'est vous, mon ami, qui,
dans la situation o vous tes, venez  mon secours? Infortun Paul,
qu' ce prix, tes mauvais traitements me sont chers! S'il en tait
temps, si Thauvenay ne m'et dj rendu compte de l'excution de vos
aimables et gnreux desseins, je vous prierais, je vous conjurerais
d'y renoncer; l'intention me suffisait et bien au del. Mais, du
moins, si d'ailleurs vos soins vis--vis des ministres britanniques
ont le succs que je dois esprer, en dpit de tous les retards, que
son premier usage soit de rparer le mal que vous vous faites pour
moi. Ce n'est plus votre frre, votre ami qui vous le demande, c'est
le roi qui le veut, qui l'exige. Je n'ai qu'un seul regret, c'est de
n'avoir pu exercer cet acte d'autorit qu'aprs la nouvelle que je
vous ai mande il y a huit jours, et dont j'ai reu encore une sorte
de confirmation, mais sans dtails sur l'arrir. Mais je n'ai rien
encore de direct  cet gard. Nous travaillons cependant  arrter
la vente de la parure de diamants. C'est un procd de devoir et de
dlicatesse envers l'impratrice douairire et le nouvel empereur
lui-mme[50].

[Note 50: La vente fut arrte, et la duchesse d'Angoulme rentra en
possession de son collier aprs que le traitement de Russie eut t
rtabli.]

Au moment o le roi exprimait, en ces termes, sa gratitude au
comte d'Artois, ce prince allait recevoir la rponse du cabinet
britannique. Cinq mille livres sterling taient mis immdiatement
 la disposition de Louis XVIII; en outre, il pouvait compter
jusqu' des temps plus heureux sur une avance annuelle de six mille,
c'est--dire gale  celle que recevait son frre. Il ne parat pas
que ce secours et t accord avec bonne grce. L'entretien auquel
il donna lieu entre le ministre anglais lord Hawkesbury et le baron
de Roll, reprsentant du comte d'Artois, rvle un peu d'impatience
de la part du prteur, qui trouve peut-tre qu'on recourt bien
souvent  lui et une certaine aigreur chez l'oblig, qui s'tonne
que, dans la cruelle position du roi, on fasse si peu pour lui venir
en aide. Il est vrai que le baron de Roll tait un pauvre diplomate,
dpourvu de tact,--il ne l'avait que trop prouv en 1796 lors de sa
mission auprs du duc d'Orlans,--et qu'il se peut bien que la forme
donne  ses exigences ait bless lord Hawkesbury.

Tel qu'il tait cependant, ce subside que le comte d'Artois tenait
pour bien mdiocre, grossissait sensiblement les revenus de son
frre, lui permettait de rtablir les traitements supprims, de venir
de nouveau en aide  des serviteurs fidles et malheureux et d'avoir
toujours une somme devant lui pour subvenir  des besoins urgents.
Quant  ses anciens gardes du corps, dont la dtresse lui causait
depuis trois mois de cruels soucis, le gouvernement anglais venait de
pourvoir  leur existence, en leur accordant des pensions modestes
mais suffisantes. Ce qui tait fait pour eux fit oublier au roi la
modicit de ce qui tait fait pour lui. Les bienfaits rpandus sur
ces respectables vtrans me touchent bien plus que ceux dont je suis
moi-mme l'objet. En ce qui le concernait, il ajoutait: Le roi
d'Angleterre a fait pour moi ce qu'il a jug  propos et, quoique le
secours qu'il m'a accord soit bien infrieur  mes besoins, ce n'est
pas  la reconnaissance  calculer la libralit.

Mais, ce dont il tait surtout touch, c'tait de la conduite de
son frre en ces circonstances. Le souvenir ne devait plus s'en
effacer dans son coeur. Leur correspondance, ds ce moment, prend un
accent plus vif de confiance et de tendresse. Le roi n'abdique pas;
il maintient ses droits, il manifeste ses volonts, continue  se
refuser  ce qu'il juge inopportun. Mais, il prie plus souvent qu'il
n'ordonne, et, de son ct, le comte d'Artois, toutes les fois qu'il
sent que sa rsistance offenserait, engendrerait un dissentiment,
s'empresse de cder.

Entre temps, un tragique vnement avait chang la face des choses
en Russie. Durant la nuit du 11 au 12 mars, l'empereur tait mort
en des circonstances mystrieuses.  la suite d'une conspiration de
palais, il avait pri assassin. La nouvelle de son trpas arriva
 Paris au moment o Bonaparte, las des procds de l'ambassadeur
russe Kalitscheff, songeait  demander son remplacement. L'occasion
lui parut propice pour rendre plus troites et plus cordiales ses
relations avec la cour de Russie. Le nouvel empereur, Alexandre,
tait jeune, plus accessible que son pre  l'influence des ides
modernes. Non seulement il manifestait l'intention de concourir au
rtablissement de la paix gnrale par sa persvrance dans les
mesures qu'avait adoptes son prdcesseur avec les puissances du
Nord, mais encore il se prononait sur son union avec la Rpublique
franaise, comme sur un systme justifi par l'exprience de ses
anctres, par la convenance des deux tats et par la ncessit de
mettre un frein au despotisme maritime de l'Angleterre. Enfin, ds
son avnement, il avait fait savoir qu'il rappelait M. de Kalitscheff
et dsignait un autre de ses sujets, M. de Markoff, pour le remplacer.

Bonaparte ne voulut pas laisser se refroidir ces heureuses
dispositions. Son ambassadeur en Russie n'tait pas encore nomm.
En attendant qu'il l'et choisi, il rsolut d'envoyer Duroc, un de
ses aides de camp,  Saint-Ptersbourg. Duroc reut de Talleyrand
les instructions les plus minutieuses. Il devait prsenter au tsar
les regrets du premier Consul sur la mort de Paul Ier, le fliciter
de son avnement, et lui offrir de signer immdiatement la paix.
Une lettre autographe de Bonaparte exprimait ces sentiments. Les
instructions remises  Duroc avaient tout prvu, mme l'attitude
qu'il devait prendre vis--vis des migrs. Quant aux migrs
franais qui pourraient se trouver en crdit  Saint-Ptersbourg,
vous les recevrez tous sans aller chez aucun. Vous pourrez cependant
charger un des deux officiers que vous avez, de se mler  eux,
afin de rassembler un plus grand nombre de renseignements. Duroc
quitta Paris le 24 avril. Moins d'un mois aprs, il faisait connatre
qu'il avait t amicalement accueilli par Alexandre: Je ne veux
me mler des affaires intrieures de personne, lui avait dit
l'empereur. Chacun peut se donner le gouvernement qui lui convient.
Je dsapprouve ceux qui veulent s'y opposer.

Ce langage tait bien fait pour laisser supposer  Bonaparte qu'il
trouverait dans Alexandre un utile et fidle alli. Au mme moment,
l'arrive de M. de Markoff  Paris imprimait aux relations des
deux gouvernements le caractre le plus cordial. Sur la demande du
tsar, divers gentilshommes franais rests longtemps au service de
la Russie: MM. de Richelieu, de Lambert, de Langeron, de Torcy,
de Choiseul-Gouffier, d'autres encore, taient rays de la liste
des migrs. Talleyrand, ministre des affaires trangres  Paris,
changeait avec le prince Kourakin, ministre des affaires trangres
 Saint-Ptersbourg, d'amicales lettres[51]. Il semblait donc que
Bonaparte, possd du dsir de crer entre la Russie et la France,
pour contenir l'Angleterre, une troite alliance, et atteint son but.

[Note 51: Dans l'une d'elles, o le chancelier russe faisait talage
de ses sentiments de sympathie, on lit: Agrez-en l'assurance de
mme que celle de la confiance que je place en vous.]

Pendant ce temps, rfugi  Varsovie, Louis XVIII y tait oubli par
ces mmes souverains en qui, nagure, il mettait ses esprances.
S'ils se souvenaient encore de lui, c'tait pour s'avouer qu'il ne
pouvait plus tre dsormais l'instrument de leurs desseins, pour se
dcharger, l'un sur l'autre, du soin de le soustraire aux amres
humiliations de la pauvret. La pauvret, l'impuissance qui en
rsulte, c'taient l, en effet, les plaies vives de la petite cour
du comte de l'Isle.

Il sjournait depuis plus de six mois  Varsovie qu'il en tait
encore  attendre les secours mensuels du tsar.  son dpart de
Mitau, Paul Ier s'tait engag  les lui continuer. Mais, en ralit,
il ne les recevait plus. Malgr ses pressantes sollicitations,
l'hritier des Bourbons restait en disgrce  Saint-Ptersbourg
comme s'il et t un simple courtisan. Le tsar lui refusait
jusqu'au droit d'avoir un agent  la cour de Russie. Ce n'est que
par l'intermdiaire du duc de Serra-Capriola, reprsentant des
Deux-Siciles, qu'il pouvait faire parvenir ses demandes et plaider sa
cause.

La correspondance, en cette anne 1801, n'est gure dfraye que par
les questions d'argent. La misre chaque jour s'accuse et s'aggrave.
Priv des secours de la Russie, le roi en est rduit aux deux cent
mille francs de l'Espagne et aux vingt mille florins que reoit
de la cour d'Autriche, comme hritire de Marie-Antoinette, la
duchesse d'Angoulme. Ces fonds arrivent irrgulirement,  travers
d'innombrables difficults. Ils ne suffisent pas aux dpenses de
la maison royale, compose de soixante personnes, dpenses qui
dpassent quatre cent mille francs. L'habilet de Thauvenay, appel
provisoirement  Varsovie pour remplacer d'Avaray, ne parvient pas
 les diminuer. C'est donc la misre, une misre que rendent plus
cruelle les demandes incessantes adresses au roi par ses partisans
et les rclamations de ses cranciers, dont les exigences se sont
dchanes depuis qu'il habite Varsovie[52]. L'obligation d'y
arracher sa famille et les courtisans de son exil, ne permettait pas
 Louis XVIII de garder longtemps le silence. Aprs la mort de Paul
Ier, il avait crit  son hritier pour lui adresser les compliments
d'usage et l'entretenir de ses intrts pcuniaires. Il chargea le
duc de Serra-Capriola de les exposer et de les dfendre.

[Note 52: Il fallut un ordre formel du roi de Prusse pour mettre un
terme aux poursuites dont Louis XVIII tait l'objet.]

Le diplomate napolitain en entretint un des ministres russes, le
comte Panin. Celui-ci prit les ordres du tsar et parvint  rveiller
la vieille bienveillance de la maison de Russie pour les Bourbons.
Le traitement annuel que recevait jadis le roi de France fut rtabli
 partie du jour o il avait cess d'tre pay. De nouveau, le
palais de Mitau lui tait ouvert. Le tsar s'engageait, en outre, 
intresser  son sort les familles souveraines d'Europe. Enfin, Panin
insinua qu'il ne serait pas impossible d'obtenir du gouvernement
franais un subside rgulier qui mettrait le roi  l'abri de tout
souci dans le prsent comme dans l'avenir. Pour justifier et
alimenter ce subside, il y avait,  ce que pensait le gouvernement
moscovite, une cause lgitime: les biens hrditaires du roi,
confisqus au profit de la nation. Cette opinion reposait sur une
erreur. Louis XVIII dut objecter au duc de Serra-Capriola que tous
les biens du roi de France, sous la loi de l'ancienne monarchie,
taient domaines de la couronne: Ceux mme qu'il possdait
patrimonialement avant son avnement acquirent cet indlbile
caractre  l'instant de la mort de son prdcesseur. D'ailleurs, il
serait impossible que je ne parusse pas de prs ou de loin dans un
pacte de cette nature, et vous sentez que rien au monde ne peut me
faire transiger sur ma couronne. Si les puissances engageaient celui
qui l'a usurpe  leur assurer un subside qu'elles me transmettraient
ensuite, le cas serait diffrent. Je puis tout recevoir d'elles, rien
de lui. Votre me est trop leve pour ne pas partager cette manire
de voir et surtout de sentir. Aprs cette rponse, l'ide parut
abandonne; mais Alexandre n'y renona pas, convaincu que Bonaparte
devait une indemnit aux Bourbons.

En attendant d'y revenir, il fit expdier une lettre circulaire  ses
reprsentants  Vienne, Londres, Berlin et Naples, leur enjoignant de
demander  la cour auprs de laquelle chacun d'eux tait accrdit
une pension annuelle pour M. le comte de l'Isle. La correspondance
directe entre la Russie et l'Espagne n'tant pas encore rtablie,
l'ambassadeur russe  Paris reut l'ordre de communiquer la
circulaire  son collgue espagnol. Enfin, lui-mme fut autoris 
entretenir verbalement Talleyrand de la question qui proccupait
le tsar, et que ce prince cherchait  rsoudre conformment  la
gnrosit de son coeur[53].

[Note 53: Voici le texte de la lettre que le tsar fit adresser  ses
ambassadeurs: La situation  laquelle se trouve rduit M. le comte
de l'Isle (Louis XVIII)  une poque o la tranquillit publique,
aprs tant d'orages, n'a pu tre rtablie qu'aux dpens des droits
de sa naissance, ne peut tre indiffrente  tous les souverains de
l'Europe. Dchu du milieu d'eux par l'enchanement des circonstances,
il est de leur dignit de ne pas le laisser en peine et toute sa
famille dans un abandon qui les expose  prouver le besoin le plus
pressant. Tel serait cependant le sort infailliblement rserv 
cette malheureuse famille si, par des mesures de bienveillance, les
souverains ne s'empressent de venir  son secours.

Ceux qui lui ont t donns par feu l'empereur, ceux que lui a fait
tenir tout rcemment encore Sa Majest Impriale ont pu suffire
jusqu'ici  ses besoins. Mais, quelque sensible que soit notre
auguste matre  la situation de ce prince, quelque port qu'il soit
 l'adoucir, il ne peut supporter la charge trop onreuse de fournir
seul  cette dpense. Il croit que les autres souverains voudront
la partager, et c'est dans le dessein de les engager  assurer  ce
prince, par une contribution volontaire, des moyens d'existence qui
le mettent hors de l'atteinte du besoin, que l'empereur s'adresse
aujourd'hui  quelques cours, plaant une pleine confiance dans
leurs sentiments et leur gnrosit.]

Ces dmarches eurent un sort trs diffrent. L'empereur d'Autriche
se montra empress  y rpondre. Il parut comprendre  demi-mot, et
s'engagea  contribuer pour cinquante mille florins,  partir du 1er
juillet 1802, au traitement annuel du roi de France. Mais, ces belles
promesses restrent sans effet. Deux ans aprs, La Fare rclamait en
vain les termes chus de la pension, qui ne fut pas paye davantage
par la suite.

L'Angleterre mit plus de sincrit dans sa rponse. Elle refusa
d'augmenter les charges qu'elle portait dj. Il est vrai qu'elle
pourvoyait  l'entretien du comte d'Artois, du duc d'Angoulme, du
duc de Berry, des princes d'Orlans, des trois Cond, sans parler des
pensions qu'elle servait  un grand nombre d'migrs. Il ne reste
plus que Louis XVIII  pourvoir, disait avec raison lord Hawkesbury 
Woronzow, en motivant le refus de sa cour. Si les autres souverains
de l'Europe veulent imiter ce que l'empereur de Russie fait envers
cet infortun prince, et ce que le roi de la Grande-Bretagne fait
pour les autres membres de la famille de France, cette dpense ne
leur cotera pas beaucoup.

L'Espagne fit une rponse analogue. Depuis 1794, elle payait ou tait
cense payer  la maison de Bourbon une somme annuelle de trois cent
trente mille livres. Elle trouvait sa part de charges suffisante et
n'y voulut rien ajouter. Quant au roi de Naples, qui longtemps avait
donn asile aux tantes du roi et qui payait encore un traitement au
duc de Berry, le silence des documents permet de supposer qu'il ne
voulut pas aller au del.

Nous avons gard pour la fin la rponse de la Prusse, parce que la
dmarche du tsar auprs d'elle rvle le projet que d'Haugwiz et le
gnral de Beurnonville s'taient mis en tte de faire russir.  la
premire ouverture de Krudener, le ministre prussien ne fit aucune
objection. Il devait d'abord prendre les ordres de son matre. Puis,
lorsqu'au bout de six semaines il se dcida  rpondre, il justifia
ses retards en allguant la ncessit ou il s'tait trouv de faire
rechercher dans les archives du royaume le relev des sommes fournies
par la Prusse aux princes franais. Ces sommes s'levant  six
millions en espces sonnantes, dit-il  Krudener, non compris les
dpenses normes qu'a faites la Prusse pour relever le trne des
Bourbons, le roi, quoique trs sensible aux malheurs de cette auguste
famille, doit  son peuple de mettre un terme aux libralits de sa
maison. Mais, si j'en puis juger par quelques propos chapps au
gnral de Beurnonville, bien que je me sois gard de lui parler de
cet objet, la France elle-mme ne serait pas loigne de pourvoir
 l'entretien des princes franais, en leur procurant un petit
tablissement.

Ce langage tonna Krudener. Il fit observer que la proposition du
tsar s'adressait uniquement au coeur du roi de Prusse, qu'il ne
pouvait tre question d'une charge onreuse au trsor de l'tat, mais
d'un concert entre les ttes couronnes pour assurer la subsistance
d'un prince dchu du trne. Quant aux propos attribus au gnral de
Beurnonville, il pensait que ce diplomate avait, en cette occasion,
consult son coeur et non son gouvernement.

-- supposer, ajouta-t-il, que le premier Consul soit dispos
 couter des propositions en faveur des Bourbons, ceux-ci
rpugneraient peut-tre  accepter des bienfaits de la main de ceux
qui les ont dpouills. Bonaparte y mettrait sans doute la contrition
d'une renonciation formelle  laquelle M. le comte de l'Isle ne
souscrira jamais. Une semblable ngociation serait-elle d'ailleurs
bien srieuse? Ne cacherait-elle pas, de la part du gouvernement
franais, le dessein de tenir la maison de France dans une
continuelle sujtion, sans donner jamais de ralits aux esprances
que celle-ci pourrait concevoir?

--En effet, rpliqua d'Haugwiz, le premier Consul demanderait
probablement une renonciation. Mais, dans ce cas, la maison
de Bourbon ne devrait pas se faire scrupule d'y souscrire. La
situation est telle qu'il ne peut rester aux Bourbons aucun espoir
de recouvrer leur couronne,  moins qu'elle leur soit offerte par
la nation franaise elle-mme, et alors la renonciation cesserait
d'tre obligatoire. Au surplus, Bonaparte n'a-t-il pas dj procur
un tablissement en Italie  un prince Bourbon? Pourquoi n'en
procurerait-il pas un autre en Allemagne? L'Espagne pourrait se
charger de la ngociation et prter son nom aux formes.

Ces arguments n'branlrent pas la conviction contraire de Krudener.
Il tait d'ailleurs sans pouvoirs pour ngocier. Les deux diplomates
se sparrent sur la promesse faite par d'Haugwiz de revenir  la
charge auprs de son souverain.

Il rsulte de ce curieux entretien que le roi de Prusse avait eu
la mme pense que l'empereur de Russie; mais tandis que, chez
le monarque moscovite, elle tait le rsultat d'une initiative
personnelle et dsintresse, chez le monarque prussien elle tait
due aux incitations venues de Paris, o Talleyrand poursuivait avec
persvrance la ralisation d'un projet qu'il jugeait propre 
dshonorer les Bourbons.

Les critiques dont Krudener accompagnait les ouvertures de d'Haugwiz
en les transmettant  sa cour, le 23 fvrier 1802, produisirent
l'effet qu'il tait fond  en attendre. Une communication ultrieure
de l'ambassadeur de Russie  Paris, acheva de donner  Alexandre
la mesure de la dlicatesse du premier Consul. Le 4 juillet,
Markoff crivait: J'ai voulu pressentir M. de Talleyrand si le
premier Consul avait quelque propension  accorder en gnral des
secours pcuniaires  cette infortune famille. Il me rpondit
que le premier Consul n'en tait pas loign et qu'il n'attendait
peut-tre pour cela que le rassemblement de cette famille dans un
endroit loign de France, et qu'il se proposait mme de faire des
dmarches auprs du gouvernement anglais pour faire sortir des pays
de sa domination ce qui y restait encore de la maison de Bourbon,
savoir: le comte d'Artois, les trois fils du dernier duc d'Orlans
et le prince de Cond. Faisant semblant d'exciter des doutes que la
dlicatesse de Louis XVIII et celle de son frre et de ses neveux
leur permt d'accepter des secours de la France, il me dit de me
tranquilliser l-dessus, qu'on les avait dj pressentis  cet
gard par Rome et par Naples[54] et qu'ils ne se sont nullement
montrs difficiles.--Mais, peut-tre, lui ai-je dit, attacherez-vous
 la prestation de ce secours quelques conditions humiliantes et
prjudiciables pour eux, comme, par exemple, une renonciation
formelle  leurs titres et  leurs droits. Il resta quelque temps 
penser et puis me rpliqua:--Les actes de renonciation ne sont point
valides selon les lois de l'ancienne monarchie; mais ce qui les
rendra tels, c'est l'avilissement des individus, qui sera complet
de cette manire.--C'est donc  ces motifs que ces princes devront
quelques secours passagers que le premier Consul leur accordera et
qu'il fera cesser au moment o il s'apercevra qu'il a suffisamment
rempli son objet.

[Note 54: C'est en vain que j'ai cherch dans les archives d'Italie
quelque document propre  justifier les propos de Talleyrand; je
n'ai trouv aucune trace de la ngociation  laquelle il faisait
allusion et qui, d'ailleurs,  supposer qu'elle et eu lieu, ne
pouvait aboutir,  en juger du moins par la rponse de Louis XVIII
aux propositions de la Prusse, dont il va tre question.]

Aprs avoir pris connaissance de cette lettre, Alexandre fut difi
sur les mobiles auxquels, en cette circonstance, obissait Bonaparte,
et il renona  ses desseins.  Berlin, il en fut autrement, et l'on
verra bientt jusqu' quel point la Prusse poussa son dsir de
gagner les bonnes grces du premier Consul.




III

AU LENDEMAIN DU CONCORDAT


Le 15 aot 1801, arrivait  Varsovie la nouvelle de la signature du
Concordat, conclu entre le Saint Sige et la France pour le rglement
des affaires religieuses. Il avait t sign le 15 juillet, et
quelques jours plus tard, un bref adress par Pie VII aux vques
franais les exhortait  lui envoyer leur dmission. Pour leur faire
agrer cette demande, il leur rappelait que, le 3 mai 1791, ceux
d'entre eux qui taient dputs aux tats gnraux l'avaient dj
offerte, n'ayant en vue que le bien de l'glise.

La nouvelle consterna Louis XVIII. crivant  l'vque de Nancy, il
envisageait le malheur dans toute son tendue. L'tat dplorable
de l'Italie, l'exemple de Pie VI ont pu abattre le courage de son
successeur; il faut le plaindre sans cesser de le rvrer. Mais il
n'a, pas plus que ses prdcesseurs au XIIe et au XIIIe sicles,
le droit de dlier les sujets du serment de fidlit envers leur
souverain; il n'a pas davantage celui de dpouiller de leur sige
les lgitimes pasteurs. On ne peut arguer contre eux de l'offre
gnreuse que quelques-uns d'entre eux firent, il y a onze ans, dans
des circonstances bien diffrentes et qui ne fut point accepte par
Pie VI. Les actes que la violence peut arracher en ce moment au
Saint-Pre, sont donc nuls devant Dieu et devant les hommes. Le roi,
profondment afflig des nouveaux malheurs qui vont en tre la suite
pour l'glise, mais ne craignant point que les portes de l'enfer
prvalent contre elle, se repose avec confiance, pour ce qui regarde
le temporel, sur l'hroque fermet que les prlats de son royaume
ont si constamment dploye et qui certainement ne se dmentira pas
dans cette douloureuse occasion.

 l'archevque de Reims, auquel il signale le danger que courent la
monarchie et l'glise de France, le plus grand peut-tre qu'elles
aient encore couru, le roi tenait, en l'accentuant, un langage
analogue  celui qu'on vient de lire: Cette convention ne change
rien  l'tat des choses, en ne la considrant que sous le rapport du
droit. Pie VII n'en a pas plus que n'en eurent jadis Grgoire VII,
Innocent IV ou Boniface VIII. Les devoirs des sujets et des prlats
de mon royaume restent les mmes; nulle puissance ne peut, sans un
jugement lgal, dpouiller ceux-ci de leurs siges. Le Concordat
fait entre Franois Ier et Lon X subsiste dans toute sa force, et
seul le roi trs chrtien a le droit de l'exercer contre le Pape.
Mais, quelque certain que je sois que ces vrits sont graves
dans le coeur de la plus grande partie de mon clerg, lorsque je
considre que la dfection de plusieurs prlats a prcd le parti
que la cour de Rome vient de prendre, n'ai-je pas lieu de craindre
qu'aujourd'hui cet exemple, autoris par le Saint-Sige, soit imit
par un plus grand nombre et qu'il ne soit suivi d'un schisme mille
fois plus dplorable pour l'glise que celui auquel le Saint-Pre a
cru remdier par sa condescendance envers le gouvernement usurpateur?
Cette pense excite toute ma sollicitude. _Tempus est tacendi; tempus
est loquendi_, disait saint Hilaire. Dans laquelle de ces deux
hypothses vais-je me trouver? Si je garde le silence, n'est-ce pas
abandonner mes droits? N'est-ce pas trahir la cause de mon fidle
clerg dont je suis le protecteur n? Parler, c'est--dire protester
hautement contre la convention, n'est-ce pas, indpendamment des
inconvnients qui pourraient en rsulter personnellement pour
moi dans la situation prcaire ou je me trouve, appeler moi-mme
le schisme sur l'glise gallicane et aigrir les esprits de ceux
qui croiraient, par faiblesse ou par conviction, devoir cder 
l'autorit pontificale? Mon langage a toujours t: _Je ne crois
pas la promesse de soumission licite; je ne puis l'autoriser. Mais,
persuad des bonnes intentions de ceux qui la feraient, je ne
l'interdis pas absolument._ Dois-je continuer  tenir ce langage?
Dois-je en prendre un plus prononc?

C'est pour sortir de l'embarras dont tmoigne cette lettre que
le roi demanda  l'archevque de Reims son avis, en le priant
de s'adjoindre, pour le formuler, l'vque de Boulogne, dont
il connaissait aussi les lumires et la fidlit. Il le leur
demandait non seulement sur le fond de l'affaire, mais encore sur
les dispositions gnrales de l'piscopat. Si la grande majorit
s'engageait  tenir ferme dans la ligne des principes, il ne
l'abandonnerait pas et braverait tout pour la soutenir. Mais si, au
contraire, elle inclinait  se conformer aux dsirs du Saint-Sige,
ou si seulement elle tait douteuse, alors il cderait et se
rsignerait  courir la chance du bien qui pourrait rsulter, pour la
monarchie, de l'augmentation de pouvoir, que le Concordat donnait aux
vques sur leur clerg.

On voit  quelle importante concession, aprs avoir tant rsist,
se dcidait Louis XVIII sous l'influence du fait accompli. C'tait
du reste la seule qu'il voulut faire: aller plus loin, permettre la
soumission, dlier ses sujets de leur serment, c'est ce qu'on ne
pouvait attendre de lui. Un jour viendra que j'aurai  remettre ma
couronne et ma vie entre les mains du Tout-Puissant. Jusque-l, me
dtacher volontairement de mes droits serait trahir mon devoir, mon
honneur, me rendre mprisable aux yeux des hommes, offenser Dieu mme
par qui les _rois rgnent_ et  qui seul je dois remettre le poste
qu'il m'a confi sur la terre.

L'opportunisme, comme nous dirions aujourd'hui, dont le roi faisait
preuve en cette circonstance s'affirme plus nettement encore dans la
lettre suivante, que le mme jour,--28 aot 1801,--il adressait  son
frre.

La crise du moment est bien violente. J'ai eu de sinistres prsages
depuis le jour o Bonaparte, vainqueur  Marengo, profita de
l'imbcillit du cardinal de Martiniana pour faire des ouvertures
au Pape. Ils ne sont que trop vrifis aujourd'hui. On varie un peu
sur les conditions que le cardinal Consalvi a signes le 15 juillet;
mais, il est  peu prs sr qu'en ayant l'air de faire beaucoup pour
la religion, on a sacrifi la monarchie et le clerg de France.
Certainement, cela ne change rien au fond de la chose: mes droits
ne seront pas plus altrs par la faiblesse de Pie VII que ceux de
Philippe le Bel ne le furent par la violence de Boniface VIII. Le
Concordat pass entre Lon X et Franois Ier subsiste dans toute sa
vigueur, et nul vque de France ne peut avoir un titre lgitime
s'il n'est prsent par moi au Saint-Sige. Enfin, il n'y a point
de puissance sur la terre qui puisse dpouiller un vque de son
sige, sans un jugement lgal et pralable. Et ce serait en vain
qu'on abuserait contre les vques d'un canon du concile de Trente
qui dfend,  peine de dchance, aux vques d'tre plus de trois
mois absents de leurs diocses, puisque ceux-ci en ont t chasss
par violence et qu'en les rappelant, on exige d'eux une promesse que
l'approbation mme du Pape ne saurait lgitimer.

Le danger n'en est pas moindre. Le clerg est une de nos meilleures
armes. Mais, pour qu'elle ait tout son effet, il faut que les vques
restent bien unis, et je suis loin d'tre sans inquitude de ce ct.
Tant que le pape a t de notre ct, je craignais peu de dfections.
Mais, aujourd'hui qu'il combat contre nous, je crains, au contraire,
qu'il y en ait beaucoup. Outre la peine que j'en ressens, je me
trouve dans la plus grande perplexit sur la conduite que j'ai 
tenir. Si j'avais, comme saint Louis, mes barons assembls, ou si,
comme Henri IV, j'tais  la tte d'une arme, je ferais afficher une
protestation aux portes du Vatican. Mais, je suis sans troupes, sans
argent, sans asile.

Reste le corps piscopal. Si je suis sr qu'il restera ferme, je
protesterai comme roi, comme protecteur n de l'glise gallicane, et
ma protestation, soutenue de celle des vques, produira, j'en suis
sr, un bon effet. Mais, si un nombre considrable d'vques cdait,
mes dmarches n'auraient d'autre effet que d'exciter un schisme, et
je ne veux pas avoir ce reproche  me faire. Alors, non seulement
je garderai le silence, mais j'engagerai sous main tous les vques
 cder aussi pour tcher de saisir les chances favorables  la
monarchie qui peuvent rsulter de l'augmentation de pouvoir que le
prtendu Concordat leur donne sur le clerg de second ordre.

Telle est l'alternative o je me trouve. Je n'en puis sortir qu'en
connaissant la faon de penser des vques, et ce n'est pas une
chose aise. Je ne pourrais m'adresser  tous sans leur reprsenter
avec force leur vritable devoir; et cette mesure, inutile vis--vis
de ceux qui sont dtermins  rester fidles  leurs principes,
n'aurait, vis--vis des autres, d'autre effet que de compromettre
mon autorit et peut-tre d'aigrir les esprits. J'ai pris un autre
parti: j'envoie  l'archevque de Reims et  l'vque de Boulogne
une note o j'expose tout ce que je viens de vous dire, en les
chargeant de connatre les dispositions de leurs confrres et leur
demandant leur avis sur ce que j'ai  faire ou  ne pas faire dans
cette conjoncture pineuse. Je leur recommande de s'entendre avec
les vques rfugis en Angleterre; mais, il ne faut point que vous
fassiez de dmarches vis--vis d'eux. Les raisons qui m'empchent
d'agir directement sont les mmes pour vous. Il suffit que vous
soyez instruit afin que vous puissiez rpondre aux questions et aux
consultations que, vraisemblablement, on vous fera.

En consultant des prlats en qui il avait confiance et en se
dclarant dispos  suivre leurs conseils, le roi ne renonait pas 
dfendre ses droits jusqu'au bout et  convaincre le clerg de leur
lgitimit comme de l'obligation o il tait de les soutenir. Oui,
certes, il cderait  l'intrt de la religion catholique, si la
grande majorit des vques ne lui donnait pas raison. Mais, il ne
renonait pas  dmontrer qu'il ne devait pas cder, qu'on ne devait
pas lui demander de cder. Il rvait mme d'un petit livre de combat
qui, rpandu en France et parmi les vques migrs, contribuerait
 les empcher de se prter aux vues de Bonaparte et d'envoyer au
pape leur dmission. De cet opuscule, il traait lui-mme le plan
et rsumait les ides sous forme de questions suivies de la rponse
qu'il convenait d'y faire.

D.--Le bien de la religion exige-t-il la dmission des vques?

R.--Oui, si comme au commencement du Ve sicle, il y a eu un tel
schisme que ce grand sacrifice paraisse ncessaire.

D.--L'glise gallicane est-elle en tat de schisme?

R.--Non; elle est en tat de perscution.

D.--Quelle est la cause de cette perscution?

R.--L'attachement des vques  leur souverain, leur fidlit au
serment qu'ils lui ont prt.

D.--Cet attachement, cette fidlit ne leur font-ils pas abandonner
un devoir sacr: celui de veiller sur leurs troupeaux?

R.--Non; ils n'ont cess, quoique loigns, d'y veiller et de les
gouverner, tantt avec plus, tantt avec moins de difficults, mais
toujours avec succs.

D.--Quelle serait la consquence de leur dmission?

R.--Leur remplacement par des hommes dvous au nouvel ordre de
choses.

D.--Cette consquence est-elle assez  craindre pour qu'ils ne
puissent condescendre au dsir du Souverain Pontife?

R.--Leur devoir est de prcher  leurs ouailles les vrits de
la religion et de leur inspirer l'amour et la fidlit envers la
puissance lgitime, mme quand elle ne peut exercer _actu_ ses
droits. Ils ne peuvent donc abandonner leurs places, certains
qu'elles seraient remplies par des hommes qui enseigneraient le
contraire.

D.--Mais, ne peuvent-ils esprer d'tre replacs sur leurs siges ou
sur d'autres, et par consquent de prcher librement ces vrits?

R.--Il faudrait prter un serment  la prtendue rpublique. Ce
serment rpugne  leurs sentiments et  leur conscience, et s'ils
l'avaient une fois prt, ne pas l'observer serait un parjure.

D.--Ne peut-on faire un acte mauvais en lui-mme avec l'espoir qu'il
en rsultera un grand bien?

R.--Que sert  l'homme de gagner l'univers, s'il perd son me?

Ainsi, Louis XVIII, sans se dissimuler que les efforts auxquels il
se livrait seraient probablement inutiles et ne conjureraient pas le
malheur nouveau qui le menaait, y persvrait, ne voulant, comme il
le disait, rien avoir  se reprocher.

Quelle tait, pendant ce temps, l'attitude de l'piscopat migr?
On n'attend pas de nous que nous nous attardions aux dtails de
cet mouvant et final pisode de l'histoire des ngociations
concordataires. Il a eu ses historiens, et leurs rcits ne laissent
que peu de choses  glaner dans le sillon qu'ils ont parcouru. Il
est cependant quelques traits qui mritent d'tre tirs de l'ombre
o ils sont rests avec les documents qui les mentionnent, documents
retrouvs dans les papiers du roi.

Le bref pontifical, en date du 15 aot, invitant les vques 
donner leur dmission, avait t envoy  tous ceux dont  Rome on
connaissait la rsidence, et on les avait pris de le communiquer 
ceux  qui on n'avait su o l'adresser. Sur environ quatre-vingts
prlats existant alors, les uns au nombre d'une quinzaine, tant
rentrs en France, il n'tait pas douteux qu'ils se soumettraient
sans hsiter aux paternelles injonctions de Pie VII. Mais,  Rome,
il s'en fallait qu'on ft aussi assur du consentement de ceux qui
rsidaient encore  l'tranger. La colonie piscopale de Londres
inspirait surtout de l'inquitude. On savait  quelles influences
elle obissait et que son groupement mme l'y rendait plus
accessible. Dillon, l'archevque de Narbonne, et Conzi, l'vque
d'Arras, se flattaient de la faire marcher au doigt et  l'oeil.
Aussi, de mme qu' la cour du pape, on redoutait leur action,
de mme,  la cour du roi, c'est sur eux que l'on comptait pour
encourager une rsistance  l'unanimit de laquelle Louis XVIII,
comme on l'a vu, subordonnait sa conduite ultrieure.

Les vques rfugis ailleurs qu'en Angleterre n'inspiraient ni
les mmes esprances  Mitau ni les mmes craintes  Rome. Leur
dispersion et leur isolement les livrant  leur propre arbitre et le
court dlai,--il tait de dix jours,--qui leur tait accord pour
rpondre au bref papal, ne leur permettant ni de se runir ni de se
consulter, on devait supposer qu'ils se montreraient dociles aux
voeux du Saint-Pre. Un doute existait toutefois en ce qui concernait
ceux qui avaient trouv un asile en Allemagne. Quoique disperss, ils
taient dans une certaine mesure sous la main de Talleyrand-Prigord,
archevque de Reims, fix dans le duch de Brunswick; d'Asseline,
l'vque de Boulogne, fix  Hildesheim, et de La Fare, vque
de Nancy, tabli  Vienne, en qualit de ministre du roi. S'ils
ouvraient l'oreille au conseil de ces trois prlats, vieux champions
de la cause royale, ils refuseraient de se conformer aux dsirs
exprims par Pie VII et de donner leur dmission. Mais, on calculait
que le temps leur manquerait pour solliciter ces conseils ou pour les
recevoir.

Sur ces entrefaites, le bref arriv  Londres vers la mi-septembre,
sous le couvert du nonce, Mgr Erskine, tait adress par ses soins,
et individuellement, aux dix-huit prlats habitant cette capitale.
On doit constater qu'il dchana, chez certains d'entre eux, plus
de colre qu'il ne leur causa de stupfaction. Mais, cette colre
se manifestait bien plus contre Bonaparte que contre le pape. Dans
la lettre d'envoi, signe: Erskine, les destinataires avaient t
frapps par ce passage: Sa Saintet a fait tout ce qui tait en son
pouvoir, monseigneur, pour que votre sige vous ft conserv. Mais,
le bien de l'unit, de la paix et du rtablissement de la religion
catholique exigeant la dmission des vques. Elle a prouv le plus
grand regret en voyant que l'urgence des circonstances rendait cette
mesure indispensable. Sa Saintet me prie aussi de vous assurer,
monseigneur, qu'Elle vous a recommand au premier Consul, autant
qu'il lui a t possible, soit pour penser  vous dans la nomination
aux siges de la nouvelle circonscription, soit pour pourvoir  votre
subsistance, et l'empressement du Saint-Pre pour concourir  vous
tre utile est tel, qu'il ne ngligera aucune occasion favorable
d'allger le poids de votre situation, et de subvenir  vos besoins
personnels. De ce langage, les vques tiraient cette conclusion,
que le pape agissait contraint et forc; que l'ordre qu'il leur
donnait lui avait t arrach par la violence, et que cette raison, 
dfaut d'autres plus graves encore, suffisait  les dispenser d'obir.

Ce fut tout au moins l'opinion du plus grand nombre. Le fougueux
vque d'Arras, Conzi, crit le 19 septembre  Erskine: Vos nobles
sentiments, qui me sont bien connus, ont d souffrir beaucoup par
l'ordre que vous avez reu de notifier  des vques franais, des
recommandations telles que celles que vous avez t charg de faire.
Tous, je dois le croire, conserveront sans sourciller la fidlit
qu'ils ont jure au roi trs chrtien, et jamais les pontifes de la
vritable glise gallicane ne cesseront de donner le prcepte et
l'exemple de la puissance des serments.

Le mme jour, les dix-huit prlats prsents  Londres se runissent
sur la convocation de l'archevque de Narbonne, dans sa maison
d'Orchard Street. La question qu'ils ont  rsoudre est mise
en dlibration. Aprs un long dbat, quatre: les archevques
de Bordeaux et d'Aix, les vques de Lescar et de Comminges, se
prononcent pour la dmission pure et simple, et quatorze pour la
rsistance, afin de prter un appui  la faiblesse du pape.
L'un des quatorze, La Marche, vque de Saint-Pol de Lon, se
rserve cependant de revenir sur sa dcision, et de se soumettre au
Saint-Sige si tel est l'avis de la majorit des vques franais,
quand il aura pu la faire connatre. Du reste, le vote n'est pas
enregistr. On l'ajourne au 24, aprs avoir cart la proposition
faite par l'un des assistants de demander au pape le temps de
consulter la totalit de l'piscopat. Le 24, dans une runion
nouvelle, le vote devient dfinitif, et les quatorze rdigent,
sance tenante, une lettre de refus destine au pape, en laquelle
ils lui dclarent qu'ils ne voient pas assez clairement de quelle
manire la viduit de toutes les glises pourrait produire cet effet,
de rtablir et de conserver, en France, l'unit de la religion
catholique, pour souffrir que le lien sacr qui les a unis  leur
diocse soit rompu lgrement.

Avis de leur rsolution est transmis  Monsieur par l'vque d'Arras,
et au roi par l'archevque de Narbonne, qui est galement charg de
faire parvenir  Rome cette protestation. Dans sa lettre au pape,
ce n'est point par des raisons de thologien que Dillon essaye de
justifier la dcision qu'il lui communique. Il parle bien plus en
royaliste qu'en pasteur.

Depuis quatorze sicles, les monarques franais avaient fait
asseoir, avec eux sur leur trne, la religion catholique. Protecteurs
aussi zls que constants de l'glise, leur empire fut toujours
le refuge le plus assur des pontifes perscuts. Fils ans de
cette sainte mre, c'est par une fidlit  toute preuve, c'est
par les bienfaits les plus signals qu'ils avaient obtenu ce titre
prcieux, qu'ils tiennent encore aujourd'hui  gloire et  devoir de
porter et de mriter. Une foule de conciles, et plus nergiquement
celui de Tolde, en l'an 638, ont prononc anathme contre ceux qui
abandonnaient leur souverain dans l'infortune, et qui se joindraient
 ses ennemis. Comment donc des vques franais pourraient-ils
laisser croire aux peuples qui attendent d'tre clairs, autant
par leurs exemples que par leurs leons, que la religion n'est
pas le plus ferme appui des trnes, le bien le plus puissant de la
socit, que les droits imprescriptibles des souverains se taisent
et disparaissent devant la violence et la sduction? Comment Votre
Saintet elle-mme ne serait-elle pas effraye de paratre, contre
ses vritables intentions, avoir accrdit la rvolte, consacr
l'usurpation et sanctionn les abus monstrueux qui l'accompagnent?

C'est de la main de nos rois que par une concession spciale dont
l'exercice, aux diffrentes formes, remonte jusqu'au berceau de la
monarchie, nous avons t prsents  la conscration de l'glise;
c'est  leur prire, c'est sur leur dsignation que nous avons reu
l'institution canonique. Et nous pourrions, par l'abandon des devoirs
que cette institution nous impose, par l'abdication volontaire
des droits qu'elle nous transmet, transfrer autant qu'il est en
nous l'autorit royale dans les mains qui l'ont envahie et qui la
dtiennent injustement! Aux liens si doux de la reconnaissance, qui
nous attachent aux rois nos bienfaiteurs, se runit la puissance,
la religion du serment le plus solennel. Votre Saintet en connat
l'nergie et l'tendue. Je l'ai prt quatre fois, Trs Saint Pre,
ce serment redoutable, comme vque d'vreux, comme archevque de
Toulouse, comme archevque de Narbonne et comme commandeur de l'ordre
du Saint-Esprit. L'ide seule de devenir, en l'enfreignant, quatre
fois parjure, me glace d'effroi! Je ne puis donc pas consentir 
rompre volontairement les liens sacrs qui m'attachent  l'glise
de Narbonne. Il n'y a que ma mort ou un jugement rgulier qui
puissent les dissoudre, et quiconque oserait, moi vivant et non jug,
usurper, comme on l'a dj tent, la chaire sur laquelle j'ai t
canoniquement lev, encourrait le double reproche de schismatique et
d'intrus.

L'archevque de Bordeaux et l'vque de Luon, dans les lettres
cites plus haut, avaient proclam les raisons et les droits de
l'glise, pour lesquels d'autres prlats, et notamment l'archevque
d'Aix, les vques d'Alais et de Langres, allaient maintenant plaider
avec eux. L'archevque de Narbonne, lui, proclamait dans la sienne,
avec l'autorit que lui donnaient ses quatre-vingts ans, les raisons
et les droits de la royaut. Aussi Louis XVIII, en la recevant,
fut-il mu jusqu'aux larmes.

--C'est l'me du saint vieillard lazar qui y respire! s'cria-t-il.

Si le pape, mandait-il  son frre, agissait par lui-mme, cette
lettre, je n'en doute pas, produirait tout l'effet que nous pouvons
dsirer. Il ne faut pas nous en flatter dans l'tat de servitude o
ce malheureux pontife est rduit. Je le plains beaucoup plus que je
ne le blme; car, quoique je sache fort bien que la faiblesse fait
autant et plus de mal que la mauvaise volont, elle a cependant en
soi quelque chose qui porte, mme ceux qui en souffrent,  la piti
plus qu' l'indignation.

En passant, le roi faisait remarquer que la cause plaide par
l'archevque de Narbonne tait trop excellente par les rgles
canoniques et l'usage commun de toute l'glise, pour qu'il ft
ncessaire d'invoquer,  l'effet de la dfendre, les liberts de
l'glise gallicane. Lui-mme l'avait fait. Mais il reconnaissait
le pril de cet argument. Ces liberts ne sont que des coutumes
particulires, allguait-il. Les invoquer, ce serait s'exposer 
une controverse o les avis seraient partags, et par consquent 
affaiblir la cause aux yeux des trangers, au lieu qu'en s'en tenant
aux maximes gnrales,  la discipline universelle de l'glise, on ne
peut manquer d'avoir pour soi d'abord les bons esprits, ce qui fait 
la vrit le petit nombre, mais en revanche le grand poids, ensuite
ceux qui, sans avoir l'esprit parfaitement juste, ne l'ont pas du
moins de travers, et vous savez, mon ami, qu'il ne suffit pas d'avoir
raison, et qu'il faut encore paratre l'avoir.

Cependant le pape avait rpondu  l'archevque de Narbonne en
invoquant de nouveau, avec plus de force, les motifs imprieux
auxquels il avait obi. Quand sa rponse arriva  Londres, le nonce
Erskine, qui allait tre promu au cardinalat, n'y tait plus. Elle
fut remise  son destinataire par Douglas, vque catholique de la
capitale anglaise.

--Vous voil donc devenu le commissionnaire de Buonaparte, lui dit
Dillon. Vous en recueillerez beaucoup de gloire, et je vous en
flicite.

Douglas prit en bonne part cette raillerie. Mais, elle ne rvlait
que trop les dispositions de l'archevque. Sourd aux supplications du
pontife, il persista dans son attitude intransigeante, et entrana
ses treize collgues  le charger de dposer aux pieds de Sa Saintet
une lettre commune. J'ai pens, disait-il au roi, que mon ge, mes
dignits, la confiance distingue dont m'ont honor trois de nos
souverains, m'autorisaient  parler au pape avec la franchise et la
libert d'un vque et d'un gentilhomme franais.

Ce qu'il avait fait pour grouper autour de lui les vques fixs
en Angleterre, l'archevque de Reims le faisait au mme moment
pour rallier  ses vues ceux qui habitaient l'Allemagne. Il leur
adressait une circulaire o, leur ayant racont ce qui s'tait pass
 Londres, il leur demandait de suivre cet exemple. Les motifs qu'il
dveloppait n'taient pas, comme dans la lettre de Dillon, uniquement
tirs des devoirs auxquels tait tenu l'piscopat envers le roi. Il
raisonnait surtout au nom de ce qu'exigeait l'intrt suprieur de
l'glise, dont une violence sacrilge avait contraint le souverain
pontife  ne pas tenir compte.  la fin de sa circulaire seulement,
le royaliste se trahissait. Ne devons-nous pas nous occuper aussi de
la conservation de la monarchie et du roi, auquel nous avons prt un
serment de fidlit? Pouvons-nous accepter une place que nous tenons
de ses bonts ou de celles de ses prdcesseurs, d'un gouvernement
qui l'a dpouill? Cela serait au-dessus de nos forces. Le pape, s'il
et t libre, n'aurait pas t le premier souverain qui et reconnu
le gouvernant usurpateur, et ne lui aurait pas attribu des droits
qui appartiennent  notre roi lgitime. Nous sommes le seul corps
existant pouvant dfendre encore ces droits. C'est un devoir pour
nous. Remplissons-le avec courage jusqu' la fin.

Le succs parut d'abord devoir rpondre  ces exhortations. Grce 
l'adhsion qu'y donnrent, pour la plupart, les prlats  qui elles
s'adressaient, le roi crut pouvoir en compter trente-huit, tant en
Allemagne qu'en Angleterre, dcids  ne pas dmissionner. Le nombre
tait certes imposant. Il ne constituait pas toutefois la moiti de
l'piscopat de France, et les nouvelles instances du pape, celles
de beaucoup de catholiques  leurs pasteurs, le noble exemple de
dsintressement patriotique et de soumission au Saint-Sige, donn
par les plus illustres d'entre eux, allaient promptement le rduire.
Dans le courant de l'anne 1802, au spectacle de l'panouissement
du catholicisme, qui transforme son pays, Louis XVIII est oblig de
reconnatre que la lutte respectueuse mais ferme qu'il a soutenue
contre le Saint-Sige le laisse vaincu, et qu' la vouloir prolonger,
il ferait plus de mal  l'glise que n'en fait le Concordat  sa
propre cause.

Il en revient alors au plan qu'il s'tait ventuellement propos
et qui consistait, on s'en souvient, non  dlier le clerg de ses
promesses et de ses devoirs envers lui, mais  fermer les yeux. C'est
uniquement pour l'acquit de sa conscience et la rserve de ses droits
souverains, qu' cette poque il rdige, au nom de ses successeurs
et du clerg de France, une protestation contre le Concordat, par
laquelle, tout en renouvelant au Saint-Sige les assurances de
sa soumission en matire de foi, il dclare cette convention
attentatoire aux liberts de l'glise gallicane, nulle et non avenue,
dfend  ses sujets de s'y soumettre, se rservant, si elle est
encore en vigueur au jour de sa restauration, de la proscrire avec
toute l'authenticit requise.

Cette protestation, htons-nous de le dire, ne fut jamais utilise.
Elle resta dans les archives de la chancellerie royale. On n'en
retrouve un cho qu'en 1817, alors que, paraissant dispos  excuter
la menace qu'elle contenait, le gouvernement royal tenta vainement
de substituer un nouveau concordat  celui de 1801, dont cette
tentative, on le sait, ne servit qu' rendre plus clatants l'utilit
et les bienfaits.




IV

CHEC DES PROJETS MATRIMONIAUX DU DUC DE BERRY


Au moment o le duc de Berry apprenait que le roi son oncle avait
t renvoy de Mitau, l'Europe dsarmait, et le rle de l'arme de
Cond tait fini. Il semble qu'en ces circonstances, inconsolable
de voir fuir devant lui toutes les occasions de se distinguer,
attrist jusqu' la douleur de ne pouvoir combattre ni en France
avec Willot, ni en Allemagne avec Cond, ni en Italie avec l'arme
napolitaine, il ait t saisi d'un amer et profond dcouragement. Son
frre, le duc d'Angoulme, allait se sparer de lui pour se rendre
 Varsovie, o l'attendaient sa jeune femme et le roi son oncle. Le
duc de Berry, s'il ne se mariait pas, n'aurait plus qu' rejoindre
son pre en cosse, dans ce mlancolique chteau d'Holyrood, o le
comte d'Artois, pensionn de l'Angleterre, abritait son oisivet et
ses lamentations, incessamment en proie aux petites rivalits de son
entourage. Les documents qui sont sous nos yeux attestent la crise
morale qui fut, pour le jeune prince, la suite de ses dceptions.

Son oncle en reut la confidence, et il serait intressant de
savoir en quels termes elle lui fut faite. Malheureusement, nous
n'avons pu retrouver les lettres qui la contenaient, et dont nous
ne souponnerions pas l'existence si celles du roi n'y faisaient
allusion. Mais, nous pouvons en saisir le vritable caractre 
travers la correspondance de Louis XVIII. Nous y voyons que le duc
de Berry est, en ce moment, un dsespr. Il croit et il crit que
le bonheur n'est pas fait pour lui; il ne se flatte mme pas de
le trouver dans le mariage: la princesse Christine est si laide!
Et ce qui achve de le troubler, c'est qu'il sera tenu, s'il doit
l'pouser, d'attendre  la cour de Naples le moment de son mariage,
et, en consquence, de supprimer de sa vie les distractions et les
plaisirs dont il est coutumier, et qui pourraient seuls la lui rendre
tolrable.

La premire des lettres qu'il crit  son oncle, aprs avoir quitt
l'arme de Cond, ne trahit pas encore cet tat de son me. Il se
contente d'exprimer au roi l'indignation qu'a dchane en lui la
conduite de Paul Ier, et de rendre hommage  la dignit courageuse
que Louis XVIII a dploye dans cette preuve. En mme temps, il
lui annonce son prochain dpart pour Vienne o la reine Caroline et
ses filles se trouvent encore, et, enfin, il appelle le moment o
il pourra se mesurer en France avec l'usurpateur. Rien, dans cette
lettre, ne saurait faire deviner au roi les douloureuses impressions
que subit son neveu et que celui-ci lui cache.

Vous me dites, lui rpond-il, que mon courage est soumis  une
grande preuve; un petit apologue va vous faire juger si elle est
bien difficile  supporter. Un souverain qui avait dj perdu sa
couronne, perdit encore et son asile et son pain; le voil bien 
plaindre. Mais, il voit son frre travailler avec ardeur et zle
 lui faire avoir des secours, sa femme  lui procurer un asile;
sa fille l'accompagne dans son exil et lui prodigue les soins les
plus touchants, tandis que son fils, n'coutant que son courage,
lui demande la permission d'aller, au pril de sa vie, rallier ses
partisans  l'tendard mme de ses malheurs. Croyez-vous qu'avec
autant de consolations relles, et la ferme esprance de voir changer
sa position, il lui faille une bien grande force d'esprit pour
soutenir ce qu'elle a de pnible en ce moment?

Je ne pousserai pas plus loin mon apologue. Il suffit pour vous
faire voir que, de toutes les consolations que je reois, celle que
vous m'offrez n'est pas la moins efficace. L'instant d'en profiter
viendra; mais il n'est pas encore venu. Celui-ci doit tre consacr
par vous  d'autres occupations bien intressantes. J'ai appris avec
grand plaisir que vous alliez  Vienne, et j'espre savoir bientt
que, content de votre visite, vous aurez repris le chemin de Palerme
pour achever d'assurer votre bonheur.

Cette lettre porte la date du 18 mars. Il y a huit jours qu'elle est
crite lorsque le duc d'Angoulme arrive  Varsovie, et en remet
au roi deux que son frre lui a confies. Dans celles-l, sachant
qu'elles arriveront srement sans avoir  subir les indiscrtions et
les retards de la poste, le duc de Berry ouvre sans rticences son
coeur  cet oncle qui fut toujours pour lui, non un censeur morose
et svre, mais un ami dont la tendresse ne s'est jamais lasse.
C'est vritablement une confession que complte le duc d'Angoulme
en prcisant au roi certains points sur lesquels son frre ne s'est
qu'imparfaitement expliqu. Nous n'en possdons pas le texte, on le
sait. Mais la rponse qu'y fait le roi, en en reproduisant en quelque
sorte les expressions, nous le rvle aussi compltement que s'il
tait sous nos yeux.

Votre frre m'a apport, mon cher enfant, vos lettres des 24 fvrier
et 17 mars, et m'a parl en mme temps du dsir que vous avez de
venir faire une course ici. Je le partagerais de tout mon coeur
pour moi-mme, pour vous qui auriez enfin le bonheur de voir votre
adorable belle-soeur; mais la raison ne me permet pas d'couter
ma tendresse. Chass successivement de plusieurs asiles, je viens
de perdre celui qui semblait devoir tre d'autant plus stable que
c'tait, je ne me fais pas illusion, le dernier qu'il me ft permis
d'esprer. Je ne dsespre pourtant pas d'obtenir un abri. Mais, en
attendant, n'oublions pas que je suis toujours en voyage, que mes
sjours sont, il est vrai, tolrs avec toute la grce possible,
mais qu'ils ne sont que tolrs, et qu'ils pourraient inquiter si,
faisant venir les personnes qui me sont les plus chres (votre frre
ne peut tre ici dans ce cas, c'est un mari qui est venu rejoindre sa
femme), je leur imprimais le caractre d'un tablissement tant soit
peu fixe. Supportons donc encore cette privation. Si mes voeux sont
exaucs, ce ne sera pas vous qui viendrez me rejoindre: ce sera moi
qui irai vous chercher.

coutez  prsent, non le roi, mais votre oncle, votre second pre,
votre ami. Deux choses m'ont fait de la peine: 1 Vous me dites que
le bonheur n'est pas fait pour vous; 2 j'apprends que vous craignez,
en attendant l'poque de votre mariage, d'habiter les mmes lieux
que la reine de Naples, parce qu'il faudrait vous contraindre sur
certaines choses.

Sur le premier point, qui peut vous mettre une pareille ide dans
la tte?  peine avez-vous vingt-trois ans et vous croyez dj que
le sort de toute votre vie est dcid contre vous. Il n'en faudrait
assurment pas davantage pour vous rendre, en effet, malheureux.
Mais, rflchissez, et vous sentirez que cette pense n'est pas
juste. L'histoire vous prsente des hommes qui ont t heureux,
d'autres qui ont t malheureux; mais l'histoire ne nous fait voir
que les traits principaux de leur vie, et ce n'est pas ainsi qu'il
faut juger. La vie est un tissu de moments; chaque moment produit
un sentiment ou une sensation; croyez-vous que ce soit toujours les
mmes? Non, il en est de la vie morale de l'homme, comme de la vie
physique de la nature. Les beaux jours ont leurs orages; la mauvaise
saison a son soleil; les hommes les plus heureux ont leurs peines,
les plus malheureux ont leurs jouissances. Le sage, c'est--dire
celui qui ne cherche pas  se tourmenter lui-mme, saisit les unes
sans trop s'y attacher, supporte les autres sans s'en laisser
abattre, parce qu'il sait que rien n'est stable: _sperat infestis,
meruit secundis, bene prparatum pectus._ Vous qui aimez Horace,
mettez ses prceptes  profit.

Je crains que cette noire pense ne soit l'effet d'une comparaison.
Votre belle-soeur, sans tre ce qu'on peut appeler jolie, a une
figure extrmement agrable: mais, c'est l son moindre avantage, et
si le bonheur de votre frre n'tait fond que l-dessus, il serait
bien peu solide. Sa vritable base est l'me anglique de ma nice.
La jeunesse passe, la beaut fuit, le caractre reste, et celui de
votre belle-soeur rpond  son mari qu'il sera toujours heureux.
Une femme n'est pas, si j'ose m'exprimer ainsi, l'instrument de nos
plaisirs: c'est la compagne de notre vie; elle en partage les peines,
elle les adoucit, elle augmente les joies de nos succs; elle empche
l'ennui de s'appesantir sur nous. Pourquoi ne croyez-vous pas que
vous pourriez aussi recevoir ce bienfait du ciel? On dit que Mme
Christine n'est point jolie; mais, des deux seules personnes que
je connaisse et qui l'aient vue, le duc de Srent dit qu'elle est
bien, et votre frre qu'elle n'est pas mal. Je veux bien m'en tenir
 cette dernire version. Quant  son caractre, il n'y a qu'une
voix, et son tendre attachement  sa mre m'en fait bien augurer.
Enfin, vous n'ignorez pas que vous lui avez plu. Je ne crois pas
 l'amour platonique; vous ne connaissez encore que l'picurien;
mais croyez-moi, mon cher enfant, c'est celui qui est entre les
deux qui est le vritable. La tendresse d'une femme qui n'a rien de
repoussant, lui donne bien du charme  nos yeux. L'amiti s'y mle;
l'estime est dj venue, la confiance les suit, et c'est ainsi qu'on
est heureux. Ne repoussez donc pas les esprances que je vous donne;
ne croyez pas que mon imagination ait trac ce tableau: il est dans
la nature, et j'espre que vous en conviendrez aprs votre mariage.

Mais ce bonheur que je vous prsage mrite bien d'tre achet par
quelques sacrifices. Lorsque je vous peignis  Blanckenberg les
inconvnients de la carrire dans laquelle je vous voyais entrer,
je vous promis de n'tre pas pdant, et je crois avoir bien tenu
ma parole. Mais, aujourd'hui, ce n'est pas la pdanterie, c'est le
plus tendre intrt qui me fait parler; il y va de votre bonheur.
Vous n'esprez srement pas le trouver dans une vie o les sens
jouissent, mais o le coeur reste vide, et c'est justement cette vie
qui peut vous priver de celui que vous promet un amour vertueux. Ne
pouvez-vous donc prendre sur vous de vous contraindre? Ignorez-vous
les prventions que l'on a cherch  donner contre vous? Au fond de
votre me, les traitez-vous de calomnies? Ne voulez-vous rien faire
pour les dtruire? Je ne vous demande de rpit que jusqu' votre
mariage, bien sr qu'ensuite je n'aurai mme plus besoin de vous en
demander. La rpugnance que vous semblez avoir pour cette contrainte
salutaire que je vous demande, est la cause de ma seconde peine.
Triomphez-en, je vous en conjure au nom de ma tendresse, au nom de
toute la famille qui, aussi bien que moi, attache, avec raison,
le plus grand prix  un mariage que tous nos efforts ne feront
pas russir, si vous ne nous secondez par ceux que vous ferez sur
vous-mme. J'en ai dit assez  votre raison,  votre coeur; je les
laisse actuellement plaider ma cause ou plutt la vtre.

Je suis trs fch que vous ne puissiez pas retourner tout de suite
 Naples; mais, mettez du moins votre double exil  profit, et qu'une
correspondance suivie et tendre avec le roi, la reine et le prince
hritier y supple, et empche le mal qu'il est difficile que votre
absence ne produise pas.

Ces conseils, dicts par l'affection la plus claire, taient sages,
mais aussi bien tardifs. Le mal que s'tait fait  lui-mme le duc
de Berry, apparaissait dj dans des rapports venus de Vienne et de
Naples, et peut-tre tait-il irrparable. Le roi, tout au moins,
craignait qu'il ne le ft. Le lendemain du jour o avait t expdie
la lettre qu'on vient de lire (27 mars), il envoyait  Vienne, 
l'vque de Nancy, une note rvlatrice de ses craintes: Le roi est
fort inquiet de l'tat des affaires du duc de Berry. La reine de
Naples s'intitule sa mre, et cependant, elle vite les occasions de
lui faire voir celle qui peut seule lui assurer ce doux nom. Elle
travaille  draciner l'attrait qui s'est form pour lui dans le
coeur de cette jeune princesse. Cette marche n'est que trop explique
par les lettres du comte de Chastellux, o le roi a vu que l'on
cherche  inspirer  Leurs Majests des craintes pour le bonheur de
leur fille, fondes sur la conduite prive de M. le duc de Berry.

 la mme date, arrive de Naples  Varsovie un rapport du comte de
Chastellux. Il a eu une conversation avec le ministre Acton. Dans son
langage, il a discern les inquitudes que donne pour le bonheur
de la princesse le genre d'existence auquel, jusqu' ce jour, le
duc de Berry n'a que trop paru se complaire. Le roi, srieusement
alarm, s'efforce de conjurer ce pril. Il prend la plume et suggre
 Chastellux les arguments dont il devra se servir si les mmes
griefs sont invoqus de nouveau. Il n'est pas juste de confondre
le duc de Berry avec les autres princes qui, ordinairement, tenus
svrement par leurs parents ou leurs gouverneurs jusqu' l'poque
trs htive de leur mariage, apportent sans mrite les prmices de
leur coeur  leurs pouses. M. le duc de Berry, libre  seize ans,
car le comte de Damas tait un mentor et non pas un gouverneur, a pu
se rendre responsable  Dieu de quelques-unes de ses actions. Mais,
il ne serait pas juste aux hommes de lui en faire des reproches, bien
moins encore un crime digne de lui ravir le bonheur qu'il a le droit
d'esprer. Tout le monde sait que, dans une me bien ne, ces feux
de la jeunesse, ces voeux trop couts de la nature s'attnuent et
disparaissent devant la jouissance relle qu'on trouve en s'unissant
 une pouse jeune, aimable et surtout aimante, telle que Mme
Christine sera pour M. le duc de Berry.

Pauvre roi! C'est en vain qu'il plaide pour son neveu. La
condamnation qu'il tente de conjurer n'est pas encore publique, mais
elle est prononce, et la preuve que lorsque la cour de Naples, aprs
l'avoir cache aussi longtemps qu'elle a pu, la fera enfin connatre,
le roi, dans le fond de son coeur, la trouvera juste et dicte par
une sage prudence, c'est que lui-mme, ds ce moment, se tient en
garde contre l'inconduite de son neveu.  la fin de juin, se rendant
 ses prires, et supposant que ses conseils verbaux profiteront
mieux au jeune prince que les conseils crits, il l'autorise  venir
 Varsovie. Mais, en lui accordant cette autorisation, il lui donne
cet avis que lui inspirent sa sollicitude et ses craintes. Il n'est
que trop facile dans ce pays-ci de se livrer  ses inclinations.
Mais, j'espre que vous n'oublierez pas, outre l'inconvenance qu'il y
aurait  vous y laisser aller, vous trouvant entre votre belle-soeur
et moi, qu'il ne faut pas m'ter les moyens d'tre votre avocat
contre ceux qui n'ont que trop profit du pass.

Le duc de Berry arrive  Varsovie le 31 juillet. Il raconte au roi,
qu'ayant appris en route que la reine Caroline attendait toujours 
Vienne la fin des malheurs de son royaume o elle ne veut rentrer
que lorsque les Franais en seront sortis, il s'est arrt dans
cette ville pour lui faire sa cour. Elle l'a reu avec sa tendresse
accoutume; mais, elle n'a voulu ni fixer l'poque du mariage,
ni lui laisser voir ses filles, rejetant le premier refus sur les
circonstances politiques, et le second sur la grande passion de
Mme Christine pour lui.--Il a rempli son devoir, mande le roi 
Monsieur, mais non son but. Cependant rien n'est rompu. Il parat
certain, toutefois, que le marquis de Gallo est toujours acharn 
faire rompre. Il se fait aider dans ses machinations par le comte
d'Antraigues, qui cherche  tirer vengeance de la disgrce que lui a
inflige le roi, en expiation de sa conduite  Venise en 1797. Le
premier nous fut toujours oppos; l'autre est un matre coquin. Le
duc de Berry, de l'avis du roi, n'a donc plus qu'un parti  prendre:
c'est de retourner  Palerme o est son service et de s'efforcer de
regagner le terrain qu'il a perdu.

Il part, le 25 aot, pour se rendre  cette destination, si la reine
de Naples en a dj repris le chemin, ou pour attendre  Vienne
qu'elle rentre dans ses tats. Et Louis XVIII, toujours infatigable
dans la tche qu'il s'est donne, annonce  la reine la rsolution
de son neveu. J'aurais peut-tre mauvaise grce  faire l'loge de
mon enfant; mais, Votre Majest a daign le nommer aussi le sien.
Je crois donc pouvoir lui dire que j'ai t frapp du point auquel
son coeur et sa raison se sont forms depuis trois ans que je ne
l'avais vu ... Son heureux naturel a sans doute contribu  ses
progrs. Mais, je ne puis douter que le dsir d'tre agrable  Votre
Majest et de mriter le bonheur qu'elle lui a fait esprer n'y ait
eu la plus grande part. J'ose donc la supplier de fixer le terme de
ce bonheur ou, si les circonstances ne le permettent pas encore, de
vouloir bien lui accorder son appui pour qu'il puisse retourner  ce
poste o son coeur l'appelle et o les bonts du roi mon cousin lui
font un devoir de se rendre.

Tout n'est pas mensonge dans les loges que le roi prodigue  son
neveu. Pendant son sjour  Varsovie, le prince s'est montr rang,
discret, modeste, anim des plus sages rsolutions et commenant 
les tenir. Il charme tous ceux qui l'approchent; sa jeune belle-soeur
est ravie de lui, et le roi, s'il n'ose prtendre qu'on l'a calomni,
est du moins convaincu que ce serait bien injuste de l'accuser
encore, car tout rvle en lui une conversion sincre et dfinitive.
Le malheur est qu'elle arrivait bien tard et prcde de tant de
faits regrettables qu'on devait craindre que la famille royale de
Naples ne se montrt pas aussi confiante dans sa dure que paraissait
l'tre  cette heure Louis XVIII.

--Il en a trop fait pour inspirer confiance, diront ses ennemis.

Et c'est contre cette objection qu' Vienne ainsi qu' Palerme
viendront se briser les dernires tentatives de Chastellux et de La
Fare. Du reste, le duc de Berry qui, le 25 aot, quittait Varsovie
pour se rendre  Palerme se voyait arrt en chemin par une lettre
du comte de Chastellux qui le prvenait qu' la cour, on ne dsirait
pas le voir revenir en Sicile. Alquier, le ministre de la rpublique
 Naples, avait fait sentir au gnral Acton les inconvnients de la
visite du duc de Berry, en des termes qui quivalaient  un ordre de
ne pas la tolrer. Vainement, Chastellux avait protest, allgu que
le prince tant au service du roi de Naples, sa place tait auprs
de lui, Acton ne s'tait pas rendu. D'autre part, la reine Caroline
rsidant toujours  Vienne, avec ses filles, c'est  Vienne et non
 Palerme que l'intrt du duc de Berry lui commandait d'aller.
Mais, il n'y mettait aucune hte, autant parce que ses ressources
pcuniaires s'puisaient que parce que,  la cour d'Autriche, il
serait expos  rencontrer des rpublicains franais, des serviteurs
du premier Consul Bonaparte. Entre l'Autriche et la France, la
paix tait signe, et Champagny s'installait  Vienne en qualit
d'ambassadeur de la Rpublique. Nanmoins, le roi pensait que la
place de son neveu tait dans cette capitale: Pressez, sollicitez,
pour retourner  Vienne. La prsence de M. de Champagny ne doit rien
vous faire. O iriez-vous aujourd'hui sans trouver pareille espce?
Ce serait bien pis  Palerme. Les dplacements sont chers, je le
sais; mais quand on a un objet d'aussi grande importance, l'conomie
qui le ferait ngliger serait une vritable prodigalit.

En dpit de ces conseils, le duc de Berry renona au voyage de Vienne
comme  celui de Palerme. Chastellux lui en avait fait comprendre,
sans doute, l'inutilit, non qu'on lui et signifi que le projet
tait abandonn, mais parce qu'il craignait que toute tentative faite
pour en presser l'excution ne provoqut des dclarations prcises et
dfinitives qu'il importait d'viter. Il tait d'avis de temporiser
pour ne pas s'exposer  rompre, et le roi l'approuvait. Le royaume
de Naples allait tre dbarrass des troupes rpublicaines, et
peut-tre alors le mariage souffrirait-il moins de difficults. Ce
n'tait l qu'un faible espoir, et bientt aprs Louis XVIII semblait
avoir renonc  le raliser.

Le 20 janvier 1802, rpondant  sa belle-soeur, la comtesse d'Artois,
qui lui avait fait parvenir ses souhaits de bonne anne, il ne lui
parlait ni du mariage, ni duc de Berry qui, de guerre lasse, et ne
sachant o s'abriter, venait de partir pour l'cosse.

J'ai reu, ma chre soeur, votre lettre du 4. Vous vous accusez de
si bonne grce qu'il faudrait un coeur de rocher pour tre fch
contre vous. D'ailleurs, entre nous, je n'en ai pas le droit et je
ne veux pas chercher la paille dans l'oeil de mon prochain quand la
poutre est dans le mien. Ainsi, indulgence plnire et rciproque. Si
je voulais pourtant encore vous quereller, avouez que vous me faites
beau jeu. Qu'est-ce que c'est qu'une immense feuille de papier, une
vedette, de la majest, du respect? Mains d'sa, voix de Jacob. Un
chiffon grand comme l'ongle du pouce; bonjour et bon an, ce serait
vous. Mais, j'ai promis indulgence; je tiendrai parole.

Ainsi, pas ombre d'allusion au mariage. Au commencement d'avril
enfin, Chastellux mandait qu'il y fallait renoncer. Louis XVIII en
fut moins tonn qu'afflig, surtout quand il apprit qu'avant de
partir pour l'cosse, le duc de Berry avait crit  Ferdinand IV.
Il supposait que son neveu avait dploy, pour se dfendre, plus de
chaleur que d'habilet. Il le disait  Chastellux: Le roi sait que
les calomnies rpandues sur le duc de Berry n'ont trouv que trop de
crance, et peut-tre une lettre du prince au roi de Naples a-t-elle
contribu  la rupture. Elle a t la goutte d'eau qui fait dborder
le vase.

Il semble que Louis XVIII, le comte d'Artois et le duc de Berry aient
t, durant quelques mois, avant de se remettre de cette dconvenue.
Ce n'est que vers la fin de l't de 1802 qu'on les voit songer  une
nouvelle alliance, et le roi commencer  parler des partis qu'il en a
vue. Il y a d'abord cette jeune veuve, fille de l'lecteur de Saxe,
dont il tait dj question au moment o il connut les propositions
de la marquise de Circello. On dit, il est vrai, qu'elle doit pouser
l'lecteur de Salzbourg. Mais ce mariage n'est pas encore fait, et
peut-tre prfrera-t-elle un prince franais  un petit prince
allemand.  dfaut d'elle, on pourrait se retourner du ct de la
maison de Parme, trs proche allie des Bourbons de France. Il y a
deux filles dans cette maison, Antoinette et Batrix. Mais Batrix
est encore trop jeune pour qu'on songe  la marier. Antoinette, au
contraire, est en ge de l'tre et c'est une personne accomplie.
Mais, ds les premires ouvertures faites  sa mre par le roi, il
apprend que, cdant  une imprieuse vocation religieuse, elle est
entre au couvent. C'est une dception d'autant plus pnible que
le duc de Berry parat s'tre entirement amend et promet d'tre
un mari modle. Il l'a formellement dclar  son oncle qui, le 6
dcembre, l'en flicite avec effusion. J'ai reu, mon cher enfant,
votre lettre du 2 novembre, mais je n'ai pu y rpondre de suite. Les
bons sentiments que vous m'y tmoignez me comblent de joie. On peut
faire des fautes  tout ge; mais, il est rare au vtre de profiter
aussi bien des leons que l'on reoit. Dieu vous maintienne dans
ces dispositions, vous en avez plus besoin que jamais, car le prix
s'loigne. De deux partis que j'avais en vue, celui pour lequel vous
semblez incliner est devenu impossible; l'obstacle que je craignais
n'est que trop rel. J'en ai acquis la certitude depuis ma lettre 
votre pre. Je vous charge de lui dire cette mauvaise nouvelle, et de
lui ajouter que je n'attends qu'avec plus d'impatience les dtails
qu'il m'a annoncs et sans lesquels il m'est impossible d'agir.
Adieu.

Les dtails promis par le comte d'Artois et auxquels le roi
faisait allusion arrivrent peu aprs. Ils se rduisaient  une
nomenclature raisonne de diverses princesses alors  marier et qui
pourraient convenir au duc de Berry. C'taient, outre la fille de
l'lecteur de Saxe, une grande-duchesse de Russie, la fille d'un
archiduc d'Autriche, oncle de l'empereur, et enfin une fille du
duc de Saxe-Gotha. La rponse de Louis XVIII  son frre contient
les objections que lui suggre chacun de ces noms. Elle dmontre,
en outre, qu'il n'avait pas perdu tout espoir en ce qui touchait
Antoinette de Parme.

Antoinette n'a, il est vrai, pas voulu quitter son couvent; c'est ce
qui m'avait fait croire qu'elle tait religieuse; mais elle ne l'est
pas. Lui proposer un changement aussi brusque que celui du voile au
mariage, et peut-tre t l'effaroucher et se faire refuser tout
net; j'ai pris une autre tournure. Je lui ai reprsent combien,
dans les circonstances actuelles et surtout dans son pays, l'tat
de religieuse tait prcaire, et je lui ai propos, pnitence pour
pnitence, de venir partager avec ma nice (qui a bien voulu lui
crire dans le mme sens) la vie errante et pnible que je mne.
J'ai fait passer ma lettre par sa mre, non que j'ignore (je l'ai
vu de mes yeux), le peu de poids qu'elle a sur ses enfants; mais
cela tait, de toute faon, plus convenable. Elle l'a transmise, et
j'en devrais dj avoir rponse, si les postes d'Italie avaient le
sens commun. Si elle accepte, ce qu' la vrit sa mre, qui aurait
mieux aim voir ses filles maries que religieuses, et  qui j'ai
touch un mot des consquences heureuses que ceci pourrait avoir,
ce que, dis-je, sa mre ne croit pas, nous avons ville gagne; si
elle refuse, mais sans tmoigner un grand attachement pour la vie
religieuse, il y aura encore du remde, en attaquant la grande
question; enfin, si elle refuse tout  fait, j'aurai la triste
consolation d'avoir travaill de mon mieux  une chose que nous
dsirons tous.

Mais, dans cette dernire hypothse, il devient ncessaire de
rpondre  votre lettre du 28, et je m'en vais le faire article par
article.

1 Vous devez vous rappeler que ma premire pense et t pour la
fille de l'lecteur de Saxe; mais, j'ai regard et je regarde plus
que jamais la chose comme impossible.

2 Du temps de Paul, il et peut-tre t possible d'avoir une de
ses filles; j'y pensais mme, lorsque le mariage de Naples vint
m'arrter tout court; aujourd'hui, ce serait peut-tre chercher  se
faire illusion de croire qu'Alexandre voult nous donner sa soeur;
de plus, il y aurait une difficult  laquelle je ne pensais pas en
1798; j'y reviendrai tout  l'heure.

3 L'ge, la figure (du moins  en juger par ce que j'ai vu, il y
a quelques annes), tout conviendrait dans la fille de l'archiduc.
Mais, avec les aimables dispositions de la cour de Vienne, y a-t-il
seulement apparence de succs?

Vous vous trompez srement en me parlant d'une fille du duc de
Saxe-Gotha, et vous voulez dire Weimar. Cela est triste  dire, mais
je doute qu'il nous donnt sa fille, tant la terreur est  l'ordre
du jour. On pourrait cependant sonder le terrain, s'il n'y avait une
autre difficult que vous avez sentie vous-mme et qui existerait
galement, si ce n'est mme encore plus fort pour la Russie. De notre
temps, une princesse de Weimar se serait faite catholique pour nous
pouser. Cela n'aurait pas fait un pli; je ne crois pas que, mme
alors, on en et obtenu autant d'une Russe; mais notre temps est
pass, ou, pour mieux dire, il dort, et jusqu' ce qu'il se rveille,
je suis persuad que ces petits princes, qui croiraient encore nous
faire grce en nous donnant leurs filles, ne consentiraient pas au
changement de religion. Or, indpendamment de ma conscience qui ne
me permettra jamais de consentir au mariage de mon neveu avec une
femme non-catholique, un peu de fiert me le dfendrait encore; ce
serait le premier exemple dans notre famille, et plus on est dans le
malheur, moins il faut s'abaisser.

Je ne suis ici que Jupiter assemble-nuages. Je persiste bien 
penser que si nous ne pouvons avoir Antoinette, Batrix est, malgr
la diffrence d'ge qui,  mon sens, n'est qu'un mal qu' cause
du dlai qu'elle entrane, ce qui conviendrait le mieux sous tous
les rapports. Mais, mon opinion n'est pas tout: il faut d'abord la
volont de Jean de Bry[55], puis la vtre. Nous avons encore du
temps, rflchissez  tout cela.

[Note 55: Surnom frquemment employ par le roi pour dsigner le duc
de Berry.]

L'espoir dont se flattait le roi ne devait pas se raliser.
Antoinette de Parme s'tait voue  Dieu, et sa rponse ne laissait
pas plus d'espoir pour l'avenir que pour le prsent. Le roi n'osa
d'abord l'crire au duc de Berry, dont il venait de recevoir une
lettre par laquelle le jeune prince acceptait un mariage qui tait sa
seule ressource et qui le rapprocherait de son oncle, de son frre et
de sa belle-soeur. Je n'en vois pas d'autres qui puissent vouloir
de moi. Il chargea le comte d'Artois d'apprendre  son fils cette
mauvaise nouvelle, et lui-mme attendit quelques jours pour l'en
entretenir. Nous n'tions sans doute pas digne de cet ange, puisque
Dieu n'a pas permis que nous y songeassions lorsqu'il en tait temps.
Je suis afflig pour moi, mais bien plus pour vous, car je le suis
doublement. Je crains que la perte de ce bonheur n'altre en vous des
sentiments que j'y voyais renatre ...

De l'impression que causa au duc de Berry la nouvelle qui dtruisait
sa dernire esprance, nous ne savons rien, sinon qu'elle n'eut pas
pour effet de le faire se rsigner  accepter la princesse Batrix,
soeur de celle qui venait de se refuser. Elle n'avait pas encore
douze ans; il aurait d longtemps attendre qu'elle ft en ge d'tre
marie, et il ne lui convenait pas d'engager l'avenir.

Restait en dernire ressource la princesse de Saxe. Aprs avoir en
fvrier dclar que ce mariage tait impossible, le roi y revenait
en aot, faute de mieux, en apprenant que la princesse n'pousait
pas l'lecteur de Salzbourg. Il jugeait maintenant que ce serait un
excellent parti pour son neveu. On racontait que l'lecteur de Saxe
voulait garder sa fille auprs de lui, ce qui supposait un prince
cadet et pauvre. Nul ne conviendrait mieux que le duc de Berry qui,
jusqu' des temps plus heureux, ferait sa rsidence auprs de son
beau-pre. Ce serait un nouveau lien entre notre maison et celle de
feu Mme la dauphine ma mre, crivait encore le roi en chargeant La
Fare, son reprsentant  Vienne, de ngocier une visite du duc de
Berry  Dresde.

Ce projet allait avorter comme les autres. Les cours d'Europe,
grandes et petites, craignaient, pour la plupart, d'attirer sur
elles, en s'alliant aux Bourbons de France, les ressentiments de
Bonaparte. C'est mme cette crainte qui, plus encore que la conduite
prive du duc de Berry, avait dtermin la maison de Naples 
repousser son alliance. Le prince en tait convaincu, et sa haine
contre l'usurpateur tirait de cette conviction une force plus
grande. Il voulait le culbuter avant qu'il n'et mis la couronne
sur sa tte; sinon la cause royale serait perdue. Le proverbe dit:
Aide-toi, Dieu t'aidera. Ce n'est pas en ne faisant rien que nous
vaincrons l'ennemi qui ne perd pas une minute pour s'lever sur nos
ruines.

On sait qu'il en fut des ardeurs belliqueuses du duc de Berry comme
de ses entreprises matrimoniales. Les occasions de les assouvir, dont
il n'avait pu profiter, ne se reprsentrent pas pendant la dure de
l'Empire et, jusqu'en 1814, on le voit condamn  l'oisivet triste
et morne d'un exil qui n'offrait aucune tche  son activit. On sait
aussi qu'il ne se maria qu'en 1816. Il avait alors trente-huit ans.
La cour de Naples,  cette poque, devait croire que l'ge avait
calm en lui les fougueux emportements de sa jeunesse, puisqu'elle
lui accordait une de ses filles, la nice justement de cette
princesse Christine que, quinze annes plus tt, elle lui avait
refuse.




V

QUERELLES DE FAMILLE


Ainsi, aprs avoir nourri l'espoir de marier le duc de Berry  une
fille du roi de Naples, Louis XVIII voyait ses projets renverss et
ne pouvait se dissimuler que leur avortement tait d  la rputation
d'inconduite du jeune prince,  sa lgret. Grave cause de soucis
que celle-l, et ce n'tait pas la seule du mme ordre. En dehors du
duc d'Angoulme et du duc de Berry, la maison de Bourbon n'avait pas
de postrit. Or, au moment o le cadet des fils du comte d'Artois
venait par sa faute de manquer un beau mariage  Naples et, pour les
mmes raisons, se voyait refus tour  tour par d'autres familles
rgnantes, le Roi constatait avec douleur que l'an restait toujours
sans enfants. En lui donnant pour femme Madame Royale, il se flattait
de voir bientt sa demeure gaye par le sourire d'un nouveau-n.
Au lendemain de cette union, il faisait part de son esprance  son
frre: Il ne manque plus qu'un point  notre satisfaction; mais, ce
point ne dpend pas de moi: _l finit mon ministre_; ils sont jeunes
et bien portants tous les deux; ils s'aiment. Ainsi, j'espre que
ce point ne se fera pas attendre longtemps et que nous nous verrons
renatre dans nos enfants. Prs de deux ans s'taient couls
depuis qu'il crivait ces lignes confiantes, et il en tait encore
rduit  l'attente. Aucun symptme de grossesse n'tait apparu et
ne s'annonait. Il l'avouait mlancoliquement. L'incommodit de ma
nice n'a, Dieu merci, point eu de suites. Mais, malheureusement,
elle n'a pas eu le moindre mal au coeur. Avec quel empressement je
vous communiquerais le plus lger espoir! Je ne sais pas comment cela
se ferait; mais je suis sr que vous le liriez dans ma lettre avant
de l'ouvrir.

Du reste, il n'en chrissait pas moins sa nice et son neveu. Ils
taient sa consolation, le presque unique charme de sa vie. Leur
et-il donn le jour, il ne les aurait pas plus tendrement aims.
Elle tait bien vritablement sa fille et lui son fils. En parlant
d'eux  son frre, il les appelait toujours nos enfants. Il les
associait  son existence, ne formait aucun projet auquel ils ne
fussent mls. Qu'il montt sur son trne ou qu'il dt mourir dans
l'exil, il les voyait incessamment  son ct et ne concevait pas
l'ide qu'ils pussent jamais s'loigner de lui. Il fallait rappeler
le caractre de cette tendresse paternelle si constante, si vive,
toujours en veil, pour faire comprendre tout ce qu'apporta de
douloureux  son coeur, au commencement de 1802, l'incident imprvu
dont deux lettres dates de cette poque nous dclent la gravit.

On a vu que, ds son installation en Pologne, il songeait  gagner
Naples. Mais, il ne se dissimulait pas que la ralisation de ce
dsir n'irait pas sans difficults. Le roi des Deux-Siciles, encore
qu'il se targut,  plus juste titre que le roi d'Espagne, de son
attachement aux Bourbons de France, pratiquait  leur gard, quoique
 regret, la doctrine du chacun pour soi. Rduit  traiter avec
Bonaparte, il se montrerait sans doute peu dispos  leur accorder
un asile, si la protection d'un souverain puissant ne le protgeait
contre le mcontentement qu'prouverait le premier Consul, en
le voyant recevoir dans ses tats l'ennemi le plus ardent de la
Rpublique. Ce souverain, dans la pense de Louis XVIII, tait tout
indiqu. Le tsar Alexandre seul possdait assez de puissance pour
faire aboutir ces dmarches auprs du roi de Naples, dont son pre
avait t l'alli. Louis XVIII projetait donc de s'adresser  lui.
Mais, le tsar n'ayant pas rpondu aux flicitations qu'il lui avait
envoyes lors de son avnement, et  une seconde lettre crite
depuis, il hsitait  donner suite  son projet.

Cette rponse, date du 26 aot, arriva enfin  Varsovie au
commencement d'octobre. Quoique bien creuse quant au fond, elle tait
dans la forme d'une courtoisie flatteuse: Monsieur le comte, il me
serait infiniment douloureux d'apprendre que le long silence que j'ai
gard depuis la rception de votre premire lettre, ait pu, monsieur
le comte, vous inspirer quelque doute sur la sincrit de mes
sentiments pour vous. Vos vertus brillent d'un nouveau lustre dans
l'adversit et vous assurent des titres imprescriptibles. Telle est
aussi ma confiance dans votre justice et dans l'lvation de votre
me, que je me flatte de ne pas vous voir mconnatre mes vritables
dispositions et de me conserver la place que vous m'accordez parmi
vos meilleurs amis.

Au lieu de cette phrasologie pompeuse, le roi et certes prfr
recevoir des promesses de secours. Mais, telle qu'tait la lettre,
il devait s'en contenter. Il lui parut cependant qu'elle lui ouvrait
une voie pour prsenter ses demandes. Il les formula, en ayant soin
toutefois de les faire appuyer par le comte Panin et par le duc de
Serra-Capriola. Cette fois, ainsi que nous le racontons plus haut, le
succs fut aussi rapide qu'clatant. Le 25 janvier 1802, il apprenait
par diverses lettres, dont une d'Alexandre, que des ordres taient
envoys  plusieurs des ambassadeurs russes en Europe, afin qu'ils
invitassent officiellement les souverains  s'entendre entre eux 
l'effet d'assurer, par la constitution d'un revenu fixe, le sort du
roi de France. Un secours immdiat lui tait en outre accord pour le
mettre  mme d'attendre les rsolutions sollicites. Quant  l'asile
vers lequel tendaient ses voeux, l'empereur se montrait dispos  le
lui faire assurer.

Heureux de ces rponses, Louis XVIII ne douta pas qu'il ne ft
bientt autoris  se rendre  Naples. Tout  sa joie, il fit
aussitt appeler le duc et la duchesse d'Angoulme et, leur ayant
communiqu ces bonnes nouvelles, il leur annona qu'avant peu ils
partiraient avec lui pour l'Italie. Il s'attendait  ce qu'ils
prissent part  son bonheur. Il n'en fut que plus boulevers, en
voyant ces jeunes visages blmir, s'attrister et en entendant
son neveu et sa nice lui dclarer, avec un embarras rendu plus
poignant par leurs larmes, que s'il partait pour Naples, ils ne
l'accompagneraient pas, mais,  leur grand dsespoir, se rendraient
en Angleterre. Telle tait la volont du comte d'Artois, signifie 
son fils l'anne prcdente, au moment o le roi quittait la Russie,
et renouvele depuis.

La lettre que le mme jour le roi envoyait  son frre traduit mieux
que nous ne saurions le faire l'angoissant moi suscit en son me
par cette dclaration. Il y a un an que je suis en route de Mitau
pour Naples. Mais, dans l'excution de ce projet o la rflexion
n'a cess de me confirmer, depuis qu'il a t form, j'ai rencontr
tout  coup un inconvnient inattendu, aussi dchirant pour mon
coeur qu'il tait impossible  ma raison de le prvoir, et sur
lequel je dois interpeller votre vracit et appeler votre amiti
 mon secours. Et aprs avoir racont la scne qui venait d'avoir
lieu entre lui et ses enfants, il continuait en ces termes, o la
vhmence le dispute  la prire: S'ils m'taient moins connus,
j'aurais, je l'avoue, cru qu'ils me tromperaient. Mais, jamais la
pense mme d'un doute sur leur bonne foi n'entrera dans mon me; la
vrit n'en est pas moins cruelle pour moi.

Vous tes pre et je suis oncle. Ces deux mots tablissent entre
nous une diffrence que toutes les primognitures du monde ne
sauraient effacer. Mais, sans tre pre par la nature, on peut
l'tre par le coeur. Je l'prouve auprs d'eux; ils sont ma vie,
mon existence! Pourquoi donc m'avez-vous cach le projet de me les
enlever? Est-ce mnagement? Ah! mon ami, il serait aussi cruel que le
projet lui-mme. En me l'annonant aussitt que vous l'avez form,
vous me donniez la facilit de le combattre. Mais, en me le laissant
ignorer jusqu'au dernier moment, et c'est ce qui serait arriv sans
l'incident prsent, c'tait me laisser dans un sommeil de scurit
dont je ne sais que trop combien le rveil est affreux. Je dis que
vous me donniez la facilit de le combattre, parce qu'un projet n'est
jamais enracin aussitt que form, au lieu qu' prsent, je crains
d'examiner jusqu' quel point il vous a ri.

Et vous, avez-vous song au mal qu'il me ferait? Avez-vous song 
notre position respective; aux ressources de bonheur intrieur que
vous avez[56] et qui peut-tre (pardonnez-moi cette rflexion; c'est
encore plus votre intrt que le mien qui me la dicte) cadreraient
mal, dans un moment o chacun de nous doit former le centre d'un trs
petit cercle, avec le sjour de ma nice auprs de vous? Avez-vous
rflchi que nos enfants, qui ne seraient pas tout pour vous, sont
tout pour moi? Enfin, permettez-moi cette image triviale: avez-vous
jamais vu sans un sentiment pnible une poule qui a lev des petits
canards? La diffrence est que la poule n'a point de mmoire et que
je n'en ai que trop.

[Note 56: Allusion  la comtesse de Polastron, qui vivait avec le
comte d'Artois.]

Mais, peut-tre, m'alarm-je trop et la rpugnance de nos enfants
pour l'Angleterre, la proposition qu'ils vous ont faite, semble
offrir un remde galement doux pour mon coeur, de quelque ct
que je l'envisage. Si vous consentez  vous absenter pour un temps
d'cosse, que vous importent quelques cents _meils_ de plus ou de
moins? Qui empcherait qu'une runion si douce ait lieu sous mes
yeux, dans mes bras? Dites-moi que vous le dsirez: je m'engage 
arranger cela  Berlin, et si je n'y russis pas, j'accepte pour
punition que nos enfants aillent sans moi vous donner et recevoir un
plaisir dont je serai priv. Si je russis au contraire, le mal que
je ressens du mystre que vous m'avez fait de tout ceci ne sera pas
mme un songe; car on ne les oublie pas toujours.

En envoyant  ses enfants l'ordre formel contre lequel protestait
maintenant le roi, le comte d'Artois n'avait eu que le tort d'oublier
ce qu'ils taient pour son frre, et qu'en les lui enlevant, il
allait le rduire  l'isolement le plus cruel. Il trouvait toutefois
une excuse dans la sagesse des considrations dont il s'tait
inspir. Depuis longtemps, il prvoyait l'asservissement de l'Italie
aux volonts de Bonaparte, et il ne pensait pas que son frre pt s'y
rfugier sans s'exposer  de multiples prils. Maintes fois, en lui
crivant, il en avait voqu l'image, afin de le dtourner de son
dessein. Ce n'est qu'en le voyant y persister qu'il avait ordonn
 ses enfants de venir le rejoindre en Angleterre si ce dessein se
ralisait.

Dj si puissants au commencement de 1801, les mobiles de sa
dtermination l'taient plus encore au commencement de 1802. En
1801, les troupes russes occupaient Naples, o les avait conduites
la volont du tsar de dfendre la monarchie bourbonnienne; le pape
Pie VII,  peine lu, avait tmoign au roi de France des sentiments
favorables  sa cause, et l'Angleterre restait en armes. Au
commencement de 1802, tout tait chang. Les troupes russes avaient
quitt Naples, achevant ainsi de livrer l'Italie aux entreprises
franaises. Le roi des Deux-Siciles, contraint de traiter avec le
premier Consul, avait d se rsoudre  rtablir dans leurs biens
et dignits ceux de ses sujets qui s'taient rvolts contre sa
couronne; il n'tait plus matre chez lui. Le pape lui-mme, soit
par force, soit par sduction, tait devenu un vrai satellite de
Bonaparte, et les confrences d'Amiens qui venaient de s'ouvrir
quivalaient, de la part de l'Angleterre,  un aveu d'impuissance.

En de telles conditions, l'Italie tait devenue pour le roi, et
par consquent pour sa famille, un asile encore moins sr qu'il
ne l'tait l'anne prcdente. La lettre de Louis XVIII, quelque
suppliante qu'elle ft, ne pouvait donc branler ni la conviction ni
la volont du comte d'Artois. Quoiqu'elle l'et vivement mu, il ne
crut pas pouvoir rvoquer l'ordre donn  ses enfants. Elle ouvrait
cependant la voie  une solution nouvelle, et la rponse qu'il y
fit, le 15 fvrier, le montre empress  mettre d'accord ses devoirs
paternels avec ceux auxquels il tait tenu comme frre et comme sujet.

Voici les motifs qui ont dirig ma conduite.

 la funeste poque de votre dpart de Mitau, j'tais autoris
 tout craindre de la part de nos ennemis, et prvoyant ce qu'on
pourrait exiger de vous, ou peut-tre ce qu'on pourrait en obtenir
par des insinuations perfides couvertes sous le voile de l'intrt
pour votre cruelle position, et mme pour vos droits, je frmissais
de vous voir entran dans des pays esclaves ou complices de
l'usurpateur. D'aprs cette inquitude qui n'tait que trop naturelle
et qui n'est point encore dissipe, je vous demande  vous-mme, mon
ami, si mon devoir ne me prescrivait pas de prmunir nos enfants
contre le sentiment qui les portait si justement  vouloir partager
et adoucir le sort d'un oncle qui leur tmoignait la tendresse d'un
second pre. J'ajouterai  cela que, aimant mes enfants comme je les
aime, et sentant le dsir, la volont mme de passer ma vie avec eux,
mon coeur se rvoltait  l'ide de m'en voir spar par une barrire
qui pouvait tre insurmontable.

Quant au secret que j'ai gard vis--vis de vous, et que j'avais
galement recommand  mes enfants, je voulais, en remplissant
un devoir de politique autant que de sentiment, viter de vous
causer une peine inutile si le cas prvu par mes instructions ne
se prsentait pas. Voyant votre sjour  Varsovie se prolonger, et
n'imaginant pas, d'aprs le silence que vous aviez gard jusqu'ici
avec moi  cet gard, et d'aprs ce que vous-mme avez dit  mon
fils pour MM. de Broglie et de Vass; n'imaginant pas, dis-je, qu'il
ft possible que le roi de Prusse consentt  ce que j'aille 
Varsovie, je m'tais occup d'autres projets, pour voir mes enfants
au printemps ou dans l't. Mes ides n'taient point fixes sur
le lieu de notre runion, et quoique je sois intimement convaincu
qu'il ne sera pas encore question de nous  Amiens, j'attendais de
connatre le rsultat du trait qui va se conclure avant d'arrter
nos projets. Aussitt que mon plan aurait t form, je vous en
aurais fait part en mme temps que j'en aurais instruit mes enfants;
et si vous m'eussiez fait alors une proposition pareille  celle qui
est contenue dans votre lettre, ma rponse et t exactement la mme
que je la fais aujourd'hui.

Oui, mon ami, j'accepte avec beaucoup de plaisir que vous fassiez
auprs du cabinet de Berlin toutes les dmarches ncessaires pour
obtenir du roi de Prusse la permission que je puisse traverser ses
tats et arriver sans obstacle  Varsovie. Si vous russissez dans
cette ngociation, et si, comme cela est trs probable dans le moment
actuel, je ne suis pas retenu par l'intrt de votre service, vous
pouvez compter d'une part sur mon empressement  arranger tout ce qui
pourra hter mon voyage, et de l'autre sur le bonheur bien vrai et
bien vivement senti que j'prouverai en me retrouvant avec vous en
mme temps que je me runirais avec mes enfants.

Les dmarches que j'aurai  faire auprs du gouvernement
britannique, pour annoncer mon voyage et assurer mon retour, seront
si faciles,  ce que j'espre, que j'attendrai pour les faire que
vous m'ayez communiqu les rponses que vous recevrez de Berlin 
mon gard. Je voudrais pouvoir carter de mon esprit jusqu' la
possibilit de vous voir prouver un refus de la part du roi de
Prusse; mais, enfin, si malheureusement cela arrivait, croyez, mon
ami, que je serais aussi svrement puni que vous, et qu'en reprenant
forcment mon ancien projet, le bonheur que j'prouverais, en me
retrouvant avec mes enfants, serait beaucoup altr.

Sans attendre la rponse qu'on vient de lire et qui allait, comme il
disait, mettre du baume dans son sang, le roi, ds le 1er mars,
commenait  Berlin des dmarches  l'effet d'obtenir pour son frre
l'autorisation de venir  Varsovie: J'ai espr le succs; car,
soit dit en passant, ce qui n'est que momentan n'inquite pas le
cabinet de Berlin, mais ce qui serait permanent, et qui donnerait
 ceci l'air de cour, lui dplairait  coup sr. C'est la mme
proccupation qui le hantait, lorsque, le 25, il annona  son frre
que ses dmarches avaient abouti. La poste m'a apport aujourd'hui
le remde  un mal qui me tient depuis le 17 novembre 1793[57]: le
consentement le plus gracieux  votre venue ici. Vous parler du
bonheur que j'prouve, ce serait envoyer de l'eau  la rivire.
Venons aux dtails d'excution de ce qui, grces  Dieu, n'est plus
en esprances. Strict incognito, simplicit en icelui. Vous savez,
mon ami, que c'est  ces deux conditions fidlement observes de
ma part que je dois la tranquillit dont je jouis, et la joie dont
mon me est remplie en ce moment. Ainsi, 1 vous vous appellerez le
comte de X..., le marquis de X..., comme il vous plaira, hors votre
vritable nom; 2 il faudra n'amener qu'une ou, tout au plus, deux
personnes de votre suite; pour les valets, je n'ai pas besoin de vous
en parler; je connais votre manire leste de voyager.

[Note 57: Date de leur sparation  Hamm, depuis laquelle ils ne
s'taient pas revus.]

Quelques jours plus tard, il confirme gaiement cette lettre: Toutes
les autres n'ont t que du pelotage; c'est le 25 mars que la partie
a commenc, et je dis d'une jolie manire. Aussi j'espre que vous
aurez t content de mon service, et que vous me renverrez la balle
sur ma raquette. J'espre bien plus, car j'espre que, dsormais,
mes lettres ne vous arriveront plus qu'aprs avoir couru aprs
vous. Dans la mme lettre,  propos de l'expdition entreprise
par Bonaparte contre les noirs qui se sont rvolts, reparat le
roi soucieux de ne pas laisser dmembrer le royaume et de mnager
le sang et la vie de ses sujets. Nous sommes, vous et moi, hommes
et Franais. Que nous importe la cocarde de ceux qui vont sauver
une malheureuse colonie et venger la France et l'humanit de
l'incendiaire du Cap?--Donnez-lui l'enfant, mais qu'on ne le coupe
pas en deux! s'criait la vritable mre.

Le consentement du cabinet de Berlin tant acquis, restait  obtenir
celui du cabinet britannique. Ce sera facile, avait crit le
comte d'Artois. Mais, il se trompait et dut s'en convaincre ds les
premires ouvertures que, de sa rsidence de Tunbridge aux environs
de Londres, il faisait faire au gouvernement. Il n'tait au pouvoir
de personne de l'empcher de partir. Mais, on ne lui garantissait
pas qu'une fois sorti d'Angleterre, il y pourrait rentrer.  Amiens,
lui disait-on, les plnipotentiaires franais s'taient plaints des
complaisances du gouvernement anglais pour lui, de l'hospitalit
qu'il recevait  dimbourg. En y restant, il permettait  ses
dfenseurs de rpondre qu'on ne pouvait l'en chasser. En en partant
volontairement, il s'exposait  trouver  son retour la porte
ferme, ce qui entranerait d'autres inconvnient auxquels il serait
difficile de parer, non seulement pour sa personne, mais aussi pour
celle de son frre.

Je serais tent de supposer, lui mandait-il, que le cabinet
britannique, connaissant la dpendance de celui de Berlin, sa
disposition  servir tous les intrts du Consul, a quelques motifs
pour croire que votre libert et la mienne seraient compromises si on
nous tenait runis  Varsovie. Il en tirait cette conclusion qu'il
fallait ajourner toute tentative de runion[58].

[Note 58: On lit dans la mme lettre: La seule chose que je puisse
ajouter aux nouvelles politiques, c'est que, depuis que j'ai quitt
Londres, trois personnes sont dj venues m'offrir d'assassiner
Bonaparte. Vous jugez avec quel mpris j'ai repouss ces infmes
propositions. Ce ne sera jamais avec l'arme des lches que nous
combattrons nos ennemis. Le roi rpond: Je vous ai reconnu
 l'indignation avec laquelle vous avez repouss les infmes
propositions qu'on a os vous faire. Dj,  l'occasion de la
machine infernale, il disait: J'en anathmatise les auteurs quels
qu'ils soient.]

 peine au courant des objections qu'lve le cabinet britannique
contre le dpart de son frre pour Varsovie, le roi s'inquite; il
craint d'tre oblig de renoncer  un cher et doux espoir. La terre
hospitalire o, depuis plus de six ans, on n'a sembl s'occuper
qu' adoucir vos peines, serait-elle tout  coup devenue l'antre
du lion o l'on entre, mais d'o l'on ne sort pas? Cette ide, les
consquences qui en drivent, sont affreuses. Je voudrais les chasser
de mon esprit; mais elles y reviennent sans cesse. J'espre que votre
prochaine lettre les bannira entirement. Enfin le 5 juillet, il
ne peut plus se faire illusion; son frre ne viendra pas. Il en est
profondment afflig. Mais peut-tre, l'est-il plus encore par les
raisons caches qu'il pressent sous celles que le cabinet britannique
a donnes au comte d'Artois. Il ne croit pas que ce cabinet se soit
inspir, comme il l'affirme, du souci de sa sret, de celle de son
frre. Il est en Prusse avec le consentement, sous la protection du
souverain de ce pays; il en serait de mme du comte d'Artois s'il
y venait, et l'Angleterre ne peut souponner le roi de Prusse de
vouloir violer dans leur personne le droit des gens. Il y a donc
quelque autre motif qu'on n'a pas dit:

Je ne m'puiserai pas en conjectures  cet gard. Mais il est une
rflexion que je ne puis me refuser  faire. Notre longue sparation
donne beau jeu  nos ennemis pour calomnier notre tendresse mutuelle.
Notre runion, ne ft-elle que d'un jour, leur imposerait silence.
N'est-il pas naturel de supposer que des intrigants auront persuad
au gouvernement britannique qu'il tait de son intrt de la
retarder, et qu'il aura dit la premire raison venue, ne pouvant dire
la vritable? Je dis retarder, car je ne puis me tenir pour battu,
et quoique je sente bien qu'il n'y a rien  faire pour cette anne,
si, d'ici  l'anne prochaine, les circonstances ne changent pas,
il faudra renouveler vos dmarches pour obtenir un agrment qu' la
longue, on ne peut vous refuser.

 la tristesse que trahit le langage du roi, il y a toutefois un
allgement. Les circonstances qui clouent le comte d'Artois 
Tunbridge, l'obligent lui-mme  prolonger son sjour  Varsovie. Le
comte d'Artois n'a plus aucun motif pour lui enlever leurs enfants,
et il espre fermement qu'il ne les lui enlvera pas. N'empche qu'il
vivra dsormais sous l'obsession de cette crainte. Elle le poursuivra
sans cesse. L'anne suivante, au moment o la reine, aprs avoir
pris les eaux de Toeplitz, va venir le rejoindre et ramener avec
elle ces lments de troubles domestiques dont,  Mitau, il a tant
souffert, craignant que son frre ne prenne prtexte de ce retour
pour appeler auprs de lui le duc et la duchesse d'Angoulme, il
court spontanment au-devant de cette ventualit douloureuse afin de
la conjurer.

Vous connaissez trop la reine et moi, pour ne pas sentir qu'en
cette occasion, je ne fais qu'obir  mon devoir, et pour imaginer
que cette runion puisse contribuer  mon bonheur, heureux si elle
n'est pas un obstacle  ce qui m'en reste. Je craindrais d'autant
plus que vous ne vous fissiez  cet gard une fausse ide, que vous
pourriez peut-tre, en songeant  appeler nos enfants auprs de vous,
croire ne me faire que de la peine, tandis que vous feriez  mon
coeur la plus douloureuse des plaies, une plaie que les comparaisons
aigriraient chaque jour, une plaie qui, htant le terme de ma vie,
en couvrirait d'amertume les derniers instants. Ah! vous n'en aurez
pas le courage; vous sentirez au contraire que, plus que jamais, je
vais avoir besoin de consolation; vous me laisserez ces chers enfants
qui font toute la mienne, qui adoucissent mes peines lorsqu'ils ne
me les font pas oublier. Promettez-le-moi, mon ami; crivez-moi que
vous ne me les enlverez jamais; je ne puis, dans les circonstances
actuelles, songer, comme l'anne dernire, au bonheur de vous revoir,
mais ces circonstances peuvent changer, et je verrais encore, dans le
sjour de nos enfants auprs de moi, le gage d'un si doux espoir.

Adieu, mon ami, j'attends votre rponse, non pas avec inquitude, je
connais votre coeur, mais avec une impatience inexprimable; je vous
embrasse aussi tendrement que je vous aime.




VI

UNE TENTATIVE DE BONAPARTE


Au commencement de 1803, l'uniformit de la morose existence de Louis
XVIII fut trouble soudain par l'vnement le plus inattendu. On a
vu, plus haut, avec quelle complaisance la Prusse se prtait aux
desseins de Bonaparte relativement aux Bourbons. Tout porte mme 
supposer que, soit pour se rendre agrable au premier Consul, soit
pour se faire pardonner l'hospitalit, qu' la demande de sa femme,
il n'osait refuser au comte de l'Isle, le roi de Prusse avait pris
envers le gouvernement franais l'engagement de s'employer pour
arracher  Louis XVIII la renonciation  ses droits. Comme si le
premier Consul, au moment de s'emparer de la couronne et de se faire
empereur, et tenu  lgitimer son lvation par le consentement
du propritaire de cette couronne, il voulait obtenir de lui qu'il
y renont. Dsireux de plaire  Bonaparte, le monarque prussien
ne craignit pas de se charger de cette dlicate mission[59]. Le 25
fvrier, le roi fut instruit par l'abb Edgeworth que le prsident
de Meyer, bourgmestre de Varsovie, tait charg, par son matre,
d'obtenir de lui la renonciation pleine et entire de toute la maison
de Bourbon au trne de France, ainsi qu' tous les domaines qu'elle
avait possds. Pour prix de ce sacrifice, Bonaparte lui assurait une
indemnit et mme une existence brillante.

[Note 59: Il crut devoir en avertir l'empereur Alexandre et lui
numrer les raisons qui l'avaient dcid  s'en charger. Les
raisons sont celles qu'on va voir le prsident de Meyer essayer de
faire prvaloir auprs de Louis XVIII. Le tsar, en rpondant au
roi de Prusse, fit remarquer qu'il tait avant tout ncessaire,
pour lgitimer cet arrangement, que les princes y consentissent de
leur plein gr. Dans le premier volume de la correspondance du duc
d'Enghien (pp. 265 et suiv.), le comte Boulay de la Meurthe a runi
diverses pices relatives  cette affaire.]

Le lendemain, le roi reut le prsident. Aprs les assurances du
tendre intrt que le roi de Prusse prenait au comte de l'Isle
et  sa famille, Meyer s'expliqua en partant de ce point que
Bonaparte n'avait pas renvers le trne de France, et que, loin
d'avoir particip aux horreurs de la Rvolution, il y avait mis
fin. Puis, aprs s'tre tendu sur le bien qu'il avait fait  la
France, et mme  l'Europe, il observa que la Rvolution tait
consolide. Plus de factions au dedans, plus de guerre au dehors,
toute raction impossible parce que, partout, on prouvait un besoin
de repos, partout se rencontraient des intrts crs par elle, et
incompatibles avec le retour de l'ancien ordre de choses.

--La religion, continua le prsident, a consacr le nouveau; les
souverains de l'Europe l'ont reconnu. Un systme politique, commun
 tous les peuples, s'est tabli sur cette base, et les rois le
maintiendront par conscience, par devoir, par intrt.

Il en rsultait que la maison de Bourbon restait sans appuis et sans
moyens d'existence dans l'avenir, que les secours qu'elle recevait
de la Russie pouvaient lui manquer. Dans quelques annes, Bonaparte
n'aurait plus d'avantage  mettre un prix  la renonciation qu'il
demandait aujourd'hui. Il serait sage de profiter du moment actuel,
o les droits des Bourbons n'taient pas encore prescrits, pour
transiger honorablement, utilement et srement. Honorablement, car
le premier Consul ferait  la famille de Bourbon un sort brillant;
srement, parce que la Prusse, la Russie et les autres puissances
garantiraient le trait; utilement, parce que cette famille
infortune consoliderait le repos de la France et de l'Europe entire
par ses sacrifices.

Le roi avait cout, sans en paratre mu ni troubl, cette trange
ouverture; il ne prit la parole que lorsque Meyer eut cess de parler.

--Si l'habilet et l'intrt le plus touchant, dit-il, pouvaient
prvaloir sur l'honneur, sur le devoir, sur les sentiments que l'on
conserve  sa patrie, je serais branl. Mais je ne le suis pas. Les
raisons que vous venez de m'exposer, loin d'affaiblir mes droits, les
tablissent, comme votre dmarche, loin d'teindre mes esprances,
les rehausse. Ces raisons, il serait inutile de les discuter
maintenant. Vous trouverez les miennes dans la rponse que je vous
ferai tenir pour votre souverain.

Elle fut remise le surlendemain, 28 fvrier, au prsident de Meyer.
Elle tait brve mais significative.

Je ne confonds pas Buonaparte avec quelques-uns de ceux qui l'ont
prcd; j'estime sa valeur, ses talents militaires; je lui sais gr
de quelques actes d'administration, car le bien qu'on fera  mon
peuple me sera toujours cher. Mais, il se trompe s'il croit m'engager
 transiger sur mes droits. Loin de l, il les tablirait lui-mme,
s'ils pouvaient tre litigieux, par la dmarche qu'il fait en ce
moment.

J'ignore les desseins de Dieu sur ma race et sur moi, mais je
connais les obligations qu'il m'a imposes par le rang o il lui
a plu de me faire natre. Chrtien, je remplirai ces obligations
jusqu' mon dernier soupir. Fils de saint Louis, je saurai,  son
exemple, me respecter jusque dans les fers. Successeur de Franois
Ier, je veux au moins pouvoir dire avec lui: _Nous avons tout perdu,
fors l'honneur_.

Au bas de cette dclaration, le duc d'Angoulme, qui se trouvait
auprs de son oncle, crivit: Avec la permission du roi mon oncle,
j'adhre de coeur et d'me au contenu de cette note.

En la faisant remettre au prsident de Meyer, le roi y joignit une
lettre pour le roi de Prusse, qui s'tait fait l'intermdiaire de
cette proposition outrageante. Mais, il se garda bien de le lui
reprocher. Aprs avoir constat qu'en tablissant ses droits, la
dmarche rvle les anxits de Bonaparte, il ajoute: La grande me
de Votre Majest m'est trop connue, pour ne pas sparer ses penses
des mesures que ses relations semblent lui dicter. Les rois, pour
pargner  leurs sujets les horreurs de la guerre, ont pu cder  des
circonstances imprieuses. Le malheur me prte son appui. Je suis
seul. C'est  moi  maintenir les droits de tous, en ne sanctionnant
jamais une rvolution qui renverserait tous les trnes.

Quoique par la mme lettre il se ft engag  garder le silence, si
l'on ne le forait pas  le rompre, il ne pouvait taire  son frre
la communication qu'il avait reue ni sa rponse. L'abb de La Marre,
qui rsidait alors  Varsovie, fut charg d'aller en Angleterre les
faire connatre  Monsieur. Il partit le 4 mars, emportant, avec une
lettre pour ce prince, la copie de tout ce que le roi avait crit 
cette occasion. Comme le disait celui-ci  son frre, il trouvait bon
de laisser parler les pices.

Je n'essayerai pas de vous peindre les divers sentiments qui se
sont levs en moi, continuait-il; vous les prouverez; vous jugerez
comme moi qu'il y aurait de l'avantage  publier tout ceci. Mais,
souvenez-vous que les justes gards dus au souverain qui me donne
asile m'ont dtermin  garder le silence, et imitez ma rserve.
Il exceptait cependant de cette loi les princes de sa famille,
dont l'adhsion lui tait ncessaire. Ceci n'est pas une simple
confidence d'amiti entre frres. Si jamais le mot de feu M. le
prince de Conti: _La couronne nous appartient  tous; notre an la
porte_, ft applicable  un cas, c'est  celui-ci. Il demandait
donc une dclaration collective ou personnelle, propre  dmontrer
que tous les membres mles de la famille royale taient d'accord
avec son chef: Vous n'avez pas besoin de conseils; mais, je ne puis
me refuser  une rflexion, c'est que la modration dans la forme
accrot la force du fond ... Le temps, mon ami, dvoile tout; ceci
sera donc connu, et j'ose me flatter que ce chapitre ne dparera pas
notre histoire.

Avis de l'vnement fut encore donn au roi de Sude, au comte de
Saint-Priest qui, depuis qu'il avait quitt le service du roi, sans
perdre sa confiance, vivait  Stockholm; au cardinal Maury,  Rome; 
La Fare,  Vienne; au duc de Coigny et au comte d'Escars,  Londres;
au duc de Serra-Capriola, ambassadeur de Naples en Russie.  tous, le
roi recommandait le silence. Mais, on doit croire qu'il tenait moins
 ce que le silence ft gard qu' ce qu'on ne pt lui imputer de
l'avoir rompu, puisque l'abb de La Marre avait t autoris  parler
 ses amis de Paris de ce qui venait de se passer.

Le 19 mars, alors qu' Varsovie on attendait les rponses que
comportaient ces communications, le prsident de Meyer se prsenta de
nouveau chez le roi. Une estafette envoye de Berlin venait de lui
rapporter la rponse de Louis XVIII  Bonaparte. Le roi de Prusse
la trouvait trop agressive dans la forme. La phrase: Mais, il se
trompe s'il croit m'engager  transiger sur mes droits, lui semblait
particulirement dangereuse; dans l'intrt mme du comte de l'Isle,
il lui demandait de la supprimer, ou tout au moins de l'adoucir. Le
roi s'y refusa sans hsiter.

Le prsident de Meyer lui ayant observ qu'il tait essentiel de
ne pas blesser le premier Consul, de ne pas l'irriter, de ne pas
s'exposer  de nouveaux dangers, il s'cria:

--Des dangers! Lesquels? Celui d'tre chass de Prusse! Si votre
souverain, monsieur, se voyait contraint de me retirer cet asile, je
le plaindrais, et je m'en irais.

--Ce n'est pas cela qui est  craindre, reprit le fonctionnaire
prussien. Mais, Bonaparte peut exiger de la Russie et de l'Espagne la
cessation des secours ...

Le roi ne le laissa pas achever.

--Je ne crains pas la pauvret, dit-il. S'il le fallait, je
mangerais du pain noir avec mes enfants et mes serviteurs. Mais, je
n'en serai jamais rduit l. J'ai une autre ressource, dont je ne
crois pas devoir user tant que j'ai des amis puissants: c'est de
faire connatre mon tat en France, et de tendre la main, non au
gouvernement usurpateur, mais  mes fidles sujets, et croyez-moi, je
serais bientt plus riche que je ne suis.

Finalement, il ne voulut rien entendre. Le prsident de Meyer dut
remporter la note sans avoir obtenu qu'un seul mot y ft chang.
Quelques jours plus tard, une lettre du roi de Prusse, pleine de
protestations d'amiti, vint prouver  Louis XVIII que sa rsistance
n'avait veill aucun ressentiment dans l'me de ce prince.

Ce fut le dernier mot de cette trange ngociation. La Prusse ne
persista pas  arracher  Louis XVIII une abdication dshonorante,
et les efforts de l'empereur Alexandre pour dcider les cours 
contribuer  l'entretien du comte de l'Isle restrent sans effet.
Quant  celui-ci,  la suite de sa protestation, redoutant d'tre
expuls de Varsovie, il s'occupa de chercher un autre asile.  la
vrit, la Russie lui demeurait ouverte. Mais, la Courlande est loin
de la France. Il lui rpugnait d'aller de nouveau s'ensevelir 
une si grande distance des frontires de son pays. Il s'adressa au
roi de Sude, Gustave IV, et lui demanda un asile dans le duch de
Pomranie: Ce n'est point le roi de France qui fait cette demande
 Votre Majest; c'est le comte de l'Isle qui la supplie de le
recueillir dans ce nouveau naufrage avec sa famille, et un petit
nombre d'amis. La gnrosit de Votre Majest m'est trop connue pour
que j'aie besoin d'invoquer aucun titre auprs d'elle. Mais, j'en
possde un trop cher  mon coeur pour ne pas l'invoquer: Gustave III
fut mon ami.

Le jeune roi de Sude tait gnreux comme son pre; comme lui, il
ne professait qu'horreur pour la Rvolution franaise; comme lui,
il aimait les Bourbons. Sa rponse fut telle que leur hritier
pouvait l'attendre. Mais, les craintes un moment conues par Louis
XVIII ne s'tant pas ralises, il ne profita pas sur l'heure des
bienveillantes dispositions de Gustave IV, et demeura  Varsovie.

Au mois d'avril, le comte d'Artois envoyait d'Angleterre  son
souverain seigneur et roi un acte formel d'adhsion  la rponse 
Bonaparte. Le duc de Berry, le duc d'Orlans et ses deux frres, le
duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, le prince de Cond, le
duc de Bourbon son fils, avaient mis leur nom au-dessous du sien,
au bas de cette dclaration solennelle et renouvelaient devant
Dieu, sur notre pe et entre les mains de notre roi, le serment
sacr de vivre et de mourir fidles  l'honneur et  notre souverain
lgitime. Elle portait dj la signature du duc d'Angoulme. Il n'y
manquait que celle du duc d'Enghien. Il tait alors  tenheim, dans
le duch de Bade. C'est de l qu'il crit au roi et s'unit aux autres
membres de sa famille: Votre Majest connat trop bien le sang qui
coule dans mes veines pour conserver un instant de doute sur le sens
de la rponse qu'elle me demande. Je suis Franais, sire, et Franais
fidle  son Dieu,  son roi et  ses serments d'honneur.

En signant ces fires paroles, le jeune prince, en qui promettait de
revivre son aeul le grand Cond, ne se doutait gure qu'il signait
son arrt de mort, et qu'il serait la victime expiatoire du noble
refus auquel elles adhraient avec tant d'loquence. Elles portent
la date du 22 mars 1803. Un an aprs, le 21 mars 1804, Bonaparte le
faisait fusiller.




VII

UN ROMAN D'AMOUR


En lisant au bas de la protestation des princes la signature des
trois d'Orlans, personne n'et os prtendre que leur rconciliation
avec les Bourbons n'tait pas dfinitive. Elle l'tait dans leur
esprit et dans leur coeur. Aussi ne saurait-on s'tonner de voir, peu
aprs, le duc d'Orlans, dans une circonstance o l'honneur mme
de sa maison est en jeu, recourir  l'autorit du roi pour fortifier
la sienne qu'en sa qualit d'an et de chef de sa branche, il est
oblig d'exercer sur son frre cadet, le duc de Montpensier. Dlicat,
ardent et sensible, ce prince, avec la fougue de son ge, s'est pris
d'une belle jeune fille de l'aristocratie anglaise, lady Charlotte
Rawdon[60], et veut l'pouser. Ne pouvant contracter cette alliance
sans le consentement de son frre, il est all le solliciter avant
mme d'crire  sa mre. Le duc d'Orlans a d rpondre par un refus
formel. Vainement il s'est efforc d'en adoucir la rigueur par les
paroles les plus affectueuses, le duc de Montpensier n'en a pas moins
t irrit. Il a dclar qu'en dpit de toutes les dfenses, il
pouserait celle qu'il aime. Puis, il est all se confier au comte
d'Artois qui, ne voulant ni affliger ni encourager sa rsistance,
n'a pu que l'inviter  crire au roi lui-mme. Le duc de Montpensier
a dfr  cet avis, prvenu d'ailleurs que son frre crivait de
son ct. Le 12 mai, le mme courrier emporte  Mitau trois lettres
relatives  cette affaire: l'une de Monsieur, qui en est l'expos;
l'autre du duc de Montpensier qui plaide sa cause, et la troisime du
duc d'Orlans qui supplie le roi d'intervenir.

[Note 60: Elle tait la soeur de lord Moira qu'on a vu figurer, 
plusieurs reprises, dans ces rcits, et notamment  l'poque de
Quiberon. Le pre de ce personnage, sir John Rawdon-Rawdon, baronnet,
avait t cr earl de Moira, dans la pairie d'Irlande, le 9 avril
1750. Mari avec une Hastings, il eut un fils en 1754, celui dont il
est ici question, qui fut gouverneur gnral de l'Inde, et mourut en
1826, gouverneur et commandant en chef de l'le de Malte. Il tait
dcor de l'ordre de la Jarretire. Il a laiss des descendants.]

La lettre de Monsieur est ainsi conue:

Jeudi dernier, le duc de Montpensier est venu me demander de me
parler en particulier: aprs beaucoup de protestations d'attachement
 ses devoirs, de dvouement  votre service et de sensibilit pour
moi personnellement, il m'a avou qu'il tait amoureux de lady
Charlotte Rawdon, que le bonheur de toute sa vie tait attach
 l'pouser; que lady Charlotte Rawdon, soeur de lord Moira,
partageait ses sentiments, qu'elle serait mme dispose  adopter la
religion catholique et que lord Moira, qui tait instruit de tout,
approuverait tout ce que vous et moi aurions dcid ou autoris  cet
gard. Ensuite, il m'a pri, conjur avec les larmes aux yeux, et en
me disant qu'il me regardait comme son vritable pre, de donner mon
consentement  une union  laquelle son existence tait attache.

Aprs l'avoir bien cout et lui avoir tmoign l'intrt qu'il
m'inspirait vritablement, je lui ai fait les objections qui se
sont prsentes  mon esprit et j'ai fini par lui dire, d'une part,
que c'tait vous seul, comme roi et comme chef de notre famille, 
prononcer sur une telle affaire, et de l'autre part, que M. le duc
d'Orlans tant l'an de sa branche, il me paraissait ncessaire
qu'il obtnt son assentiment pour faire les dmarches qu'il pourrait
faire  cet gard. Il m'a rpondu qu'il avait trouv son frre si
oppos  ses dsirs, lorsqu'il avait voulu lui parler sur cet objet,
qu'il ne lui avait fait jusqu' prsent que des demi-confidences,
mais qu'il ne ferait srement rien sans avoir obtenu votre
approbation, et qu'il me conjurait de vous en crire le plus tt
possible et pour vous disposer  lui tre favorable. Je l'ai assur
que je vous rendrais compte de tout ce qu'il m'avait dit, que trs
srement je vous parlerais de lui avec intrt, mais que je ne
pouvais pas prjuger quelle serait votre opinion, sur un objet aussi
dlicat.

Ma conversation avec M. le duc de Montpensier s'est borne l;
mais, j'ai lieu de croire que l'intrt que je lui ai marqu et
la manire honnte dont je me suis expliqu sur lord Moira et sur
sa soeur lui ont paru une espce d'assentiment de ma part; car,
avant-hier, M. le duc d'Orlans est venu chez moi de grand matin et,
 sa manire de parler, il m'a t facile de juger qu'il me croyait
trop favorable aux dsirs de son frre. Je l'ai rassur en lui disant
que je resterais neutre dans cette affaire jusqu' ce que j'eusse vos
ordres, mais que son frre m'avait paru si anim que j'avais voulu
viter de repousser sa confiance.

Il m'a remerci et ensuite il s'est tendu sur tous les
inconvnients de ce qu'il considre comme une folie de son frre; il
m'a parl fort noblement de notre position, de la ncessit d'tre
plus fier dans le malheur que nous ne le serions dans la prosprit,
et de l'obligation o eux, princes d'Orlans, taient de ne pas
laisser souponner qu'ils pussent abandonner leur rang. Il est entr
aprs, en dtail, sur la position personnelle de son frre, sur sa
pauvret, sur celle de lady Charlotte et, par consquent, sur la
ncessit o ils seraient, en cas de mariage, de ne pouvoir vivre que
par la gnrosit de lord Moira et aux dpens de la fortune qui doit
appartenir  ses parents.

Enfin, aprs m'avoir montr l'opposition la plus forte et la plus
raisonne aux dsirs de son frre, il m'a dit qu'il avait parl avec
la mme franchise  lord Moira, que celui-ci voulait me parler de
toute cette affaire et que je le trouverais aussi noblement pensant 
cet gard que sur tout le reste.

J'ai vu effectivement lord Moira, et j'en ai t on ne peut plus
content. Il m'a dit qu'il ne pouvait tre que flatt et honor
des vues de M. le duc de Montpensier et que si vous donniez votre
approbation  cette alliance, il la regarderait comme le plus grand
honneur qu'il pt recevoir; mais, il ne m'a pas dissimul qu'il
prvoyait et sentait tous les obstacles qui pouvaient s'y opposer,
qu'il attendrait avec respect votre dcision; que dans l'intervalle,
il s'entendrait avec M. le duc d'Orlans pour que les intresss
pussent calmer la vivacit de leurs sentiments et que la seule chose
qu'il et exige de sa soeur tait la promesse formelle de ne point
consentir  un mariage secret.

Je dois ajouter que lord Moira m'a prvenu que dans le cas o cette
union aurait lieu, il voudrait avec raison que sa soeur ft duchesse
de Montpensier.

Tel est, mon cher frre, l'expos exact des faits; pesez-les bien
dans votre sagesse et envoyez-moi votre dcision.

La seule chose que je puisse vous demander  cet gard, c'est de me
mettre  porte dans tous les cas de donner en votre nom une preuve
d'estime et de considration  lord Moira, qui en est bien digne sous
tous les rapports.

La lettre du duc d'Orlans tmoigne de sa confiance dans la sagesse
de Louis XVIII et dans la soumission de son frre  la volont du roi.

Sire, dit-il, quand, il n'y a gure que quinze jours, nous avions
le bonheur de faire, entre les mains de Votre Majest, le serment
de transmettre intacts  notre postrit les droits que nous tenons
de notre naissance, je ne m'attendais pas  me voir contraint aussi
promptement  invoquer l'autorit suprme de Votre Majest pour
empcher le duc de Montpensier de former une alliance qui ne pourrait
tre que funeste pour lui-mme, pour ses descendants et les princes
de votre sang, que l'ordre de la succession  la couronne lui a
subordonns. Monsieur ayant daign me promettre d'crire  Votre
Majest, je m'abstiens d'entrer dans aucun dtail, et je me borne 
observer qu'une naissance illustre et une rputation parfaite peuvent
excuser mon frre  ses propres yeux. J'ose donc vous supplier, sire,
d'exprimer votre refus avec indulgence et bont.

J'ai la confiance, Sire, que la dmarche que je fais en ce moment
envers Votre Majest n'est nullement ncessaire: la preuve rcente
qu'Elle vient de donner de la grandeur, de la noblesse de ses
sentiments, et de la fermet avec laquelle Elle a maintenu les droits
et l'honneur de sa couronne, me sont de srs garants du parti qu'Elle
prendra, et du refus formel que j'ose solliciter de sa part.

Je supplie Votre Majest de me pardonner la dmarche que je fais
sans qu'Elle l'ait provoque: je compte sur sa bont et j'espre
qu'Elle ne me blmera pas d'avoir cru que je me la devais  moi-mme
comme chef de branche, que je la devais au sang d'Henri IV qui coule
dans mes veines, au comte de Beaujolais et aux autres princes mes
cadets.

Aprs avoir lu cette lettre, dont celle de Monsieur lui a donn
la clef, le roi prend connaissance des supplications du duc de
Montpensier, o clatent la sincrit de son amour et l'ardeur de sa
jeunesse. Elles sont loquentes et pressantes.

Sire, quoique je connaisse tout le prix de la faveur que j'ose
solliciter de Votre Majest, me serait-il ncessaire de l'assurer
que je n'eusse jamais song  l'obtenir si je l'avais cru de nature
 porter la moindre atteinte  l'honneur et aux prrogatives de sa
maison? Si Votre Majest pouvait entretenir quelque doute  cet
gard, la bont avec laquelle Monsieur a daign se charger de mes
sollicitations auprs d'Elle serait, je crois, une justification bien
complte de mes intentions.

Sire, j'ose assurer Votre Majest que l'honneur de lui appartenir
et d'tre du sang d'Henri IV ne cessera jamais d'tre prsent  mon
esprit et  mon coeur, et que je brle d'avoir une occasion de lui
en donner des preuves; mais, je n'ai jamais pu croire que ce ft
dgrader ou avilir ce sang, que de lui allier une des plus anciennes
et des plus illustres familles d'Angleterre.

J'attends, au surplus, avec la soumission la plus respectueuse et la
plus profonde, la dcision que Votre Majest daignera prononcer  cet
gard.

Ces accents meuvent le roi. Jamais, peut-tre, il n'a tant dplor
la rigueur des devoirs qui l'enchanent. Mais, incapable de transiger
sur les siens, il ne saurait davantage consentir  ce que ceux qui
incombent  autrui soient oublis ou mconnus. Il le dit nettement
au duc de Montpensier en enveloppant son arrt des formes les plus
bienveillantes.

Mon frre m'a transmis,  votre prire, mon cher cousin, la demande
que vous me faites de mon agrment pour pouser lady Charlotte Rawdon
et, depuis, il m'a fait passer votre lettre sur le mme sujet. Je
voudrais, dans tous les temps et surtout dans celui-ci, n'avoir
qu' accder aux voeux des princes de mon sang. Mais, aussi, je me
dois, je leur dois  eux-mmes de m'carter moins que jamais de nos
rgles ordinaires de conduite. Ma famille s'est souvent allie  la
noblesse franaise; mais, lorsqu'elle a cherch des pouses parmi les
trangers, c'est toujours sur des ttes de filles couronnes ou de
princes souverains que son choix est tomb, et cet usage immmorial
est fond en raison. Nos aeux ont senti que notre noblesse verrait
toujours avec joie une personne ne dans son sein s'approcher plus
ou moins du trne, mais qu'elle serait justement blesse, si une
trangre ne son gale s'levait au-dessus d'elle. Ainsi, quoiqu'une
alliance avec un sang qui remonte  l'poque de Guillaume le
Conqurant ne pt assurment nous faire tort, je me vois contraint 
me refuser  vos dsirs.

C'est  regret que je vous afflige; je sais combien un sentiment pur
pour un objet aimable et vertueux a d'empire sur un coeur vertueux
lui-mme. Mais, plus ma rsolution me cote, plus aussi elle sera
invariable, et j'attends de votre raison et de votre attachement pour
moi le sacrifice de ce sentiment que, tout lgitime qu'il est en
lui-mme, vous ne pourriez plus conserver sans offenser celle mme
qui vous l'a inspir.

Cette lettre vient d'tre expdie lorsque le roi est averti que,
sans attendre sa dcision, le duc de Montpensier a manifest
l'intention de cder aux remontrances de son frre. Cette affaire
m'afflige, crit-il alors au duc d'Orlans. Il m'en cote d'tre
oblig de refuser la premire demande que votre frre me fait et,
de votre ct, je vous plains des combats qui se sont levs dans
votre coeur. La raison devait triompher. J'aurais t surpris qu'il
en ft arriv autrement. Mais, je ne puis me refuser  vous parler
du plaisir que m'a fait la tendresse fraternelle que, malgr la
dissonance d'avis, votre lettre respire  chaque ligne. Elle me fait
former un dsir bien vif, c'est que vous me demandiez bientt un
agrment que je pourrai sans doute accorder. Celui qui est si bon
frre serait, s'il est possible, encore meilleur pre, et vous tes
digne de goter les douceurs attaches  ce titre.

 la suite de l'intervention royale, ainsi couronne de succs,
des tmoignages de reconnaissance arrivent  Varsovie. Le duc
de Montpensier assure le roi de son entire soumission. Le duc
d'Orlans lui exprime sa reconnaissance pour l'heureux dnouement de
cette crise intime, qui lui a ramen le coeur d'un frre chri, et la
duchesse d'Orlans se plat  proclamer que son enfant a t rendu
 lui-mme,  sa mre,  sa famille, par cette main paternelle et
protectrice qui a daign le prserver des inconvnients insparables
d'une imagination vive et d'une jeunesse trop ardente. Et le roi
de rpondre qu'il avait besoin que la chre Justine approuvt ce
qu'il a fait. Tout semble annoncer le succs des mesures prises,
ajoute-t-il; j'en jouirai pour moi-mme et encore plus pour Justine;
mais, je serai bien loin de m'en attribuer l'honneur. Il sera d 
un tre  bon droit cher  Justine et dont la tendresse claire, la
prudente fermet m'avaient tellement trac ma route que j'aurais t
coupable de m'en carter.

On peut voir,  ces traits, qu'au fur et  mesure que, par sa
conduite et dans sa correspondance, le duc d'Orlans s'tait rvl
 lui, le roi avait apprci son caractre, sa valeur morale, les
qualits qui le distinguaient, et conu pour sa personne une estime
affectueuse[61]. Cette estime, le prince l'avait conquise sans
avoir rien eu encore  sacrifier de ses vues politiques, des ides
librales consignes dans sa dclaration de 1796. Assurment, ses
lettres au roi, sa soumission, l'expression de la douleur que lui
causait un pass  jamais dplorable, ses propos au comte d'Artois
pouvaient tre interprts comme un dsaveu du pass. Mais, en fait,
sur ce pass, il ne s'tait pas plus expliqu qu'on ne lui en avait
demand compte, comme s'il et t  jamais effac par la dmarche
qui avait rendu aux trois frres leur place dans la famille royale.

[Note 61: Il faut cependant remarquer que certains traits de la
conduite du prince avaient dplu au roi et notamment ses rencontres,
dans des dners, avec des personnages que le roi ne considrait pas
comme ses amis: Je crois remarquer, par le ton de votre lettre,
crit-il  son frre le 5 juillet 1802, que vous n'tes pas content
de nos nouveaux convertis, et,  vous dire vrai, je n'en suis pas
surpris. J'entends aussi parler de certaines rencontres  des dners
pris, qui ne me sduisent pas beaucoup. Auriez-vous donc perdu votre
primitive influence sur eux? Ce serait un malheur, et il faudrait
tcher de la regagner. Ajoutons que les faits qui dictaient au roi
ce langage rsultaient du hasard et d'un malentendu auquel une
explication du duc d'Orlans mit fin promptement.]

Il semble donc bien qu'en se soumettant, il n'entendait aliner
ni la libert de sa pense et de ses jugements, ni celle de les
manifester, s'il tait mis  mme de le faire. Jusqu'en 1808,
poque o, afin de gagner les bonnes grces de la cour de Naples, 
laquelle il s'alliera bientt par un mariage qui assure son bonheur,
il sollicite et accepte un commandement dans l'arme espagnole,
ce qui domine visiblement en lui, c'est la volont de ne pas se
donner un dmenti  lui-mme en portant les armes contre sa patrie.
Qu'une insurrection royaliste clate en France et si l'on peut la
considrer comme le prlude d'un mouvement gnral en faveur de la
restauration, il ne refusera pas d'y participer. Mais, il ne veut pas
marcher, ni seul, ni avec les migrs parmi les troupes trangres.
Jamais, crira-t-il  d'Avaray en 1805, on ne formera d'arme royale
franaise sur un territoire tranger. Les petits corps qu'on voudrait
dcorer de ce beau nom ne peuvent acqurir aucune importance, et mme
ils appartiendront toujours moins au roi qu' l'arme dont ils feront
partie, et ils seront plus nuisibles qu'utiles  la cause du roi.

Ce n'est pas le seul point sur lequel ses vues diffrent de celles
de Louis XVIII.  cette mme date, il y a dj dix ans que le
monarque proscrit sollicite vainement des puissances europennes
la reconnaissance de son titre royal. Cette reconnaissance est son
cheval de bataille. Reconnu par elles, sa prsence  la tte de
leurs armes prouverait aux Franais qu'elles ne combattent que pour
lui rendre sa couronne et non pas pour dmembrer leur territoire.
Mais, dans la pense du duc d'Orlans, elle ne serait qu'une
satisfaction personnelle, accorde au roi, inutile, d'une part, 
sa cause et, d'autre part,  l'objet de la coalition qui est de
renfermer la puissance franaise dans les limites raisonnables.
Sans doute, l'utilit de la reconnaissance dpendrait des mesures
dont cet acte serait suivi. Mais, je n'en vois point qui puissent
tre efficaces, avant que les armes coalises n'aient russi 
reporter le thtre de la guerre sur l'ancien territoire franais,
ce dont malheureusement nous sommes encore un peu loigns. Il
serait chimrique de se flatter que les puissances voulussent ou
mme pussent abandonner au roi la direction de leurs armes. Cela
ne comporte pas mme un moment de discussion. Alors,  quoi bon la
reconnaissance du roi? Elle ne faciliterait mme pas les oprations
des armes belligrantes et le ferait sans doute envisager par les
armes franaises, car les Franais sont dfiants et souponneux,
comme un instrument dont leurs ennemis voudraient se servir pour les
vaincre. Loin qu'elle pt conduire au but dsir, l'usurpateur en
tirerait peut-tre parti contre le roi et la coalition. Ainsi le
roi ne gagnerait rien  tre reconnu. Au lieu de s'puiser en vains
efforts pour obtenir de l'tre, mieux vaudrait qu'il s'attacht 
persuader aux puissances que s'il tait rtabli sur son trne, il ne
souillerait pas sa couronne en y annexant les dpouilles des princes
ses voisins, et que son premier soin serait de s'entendre avec eux
pour rtablir l'quilibre de l'Europe.

Cette rpudiation d'un hritage iniquement acquis, que pouvait
seul oprer le roi lgitime n'ayant pas, comme l'usurpateur,
besoin de conqutes pour assurer son pouvoir, tait, selon le
duc d'Orlans, bien autrement ncessaire qu'une reconnaissance
officielle, aussi obstinment refuse, qu'elle tait obstinment
rclame. Dans le temps de notre prosprit, on accusait Louis XIV
de viser  la monarchie universelle. Aujourd'hui, on accuse le roi
de vouloir tourner  son profit les brigandages des gouvernements
rvolutionnaires. Les propos de serviteurs inconsidrs ont donn
une consistance fcheuse  cette accusation. J'ai la certitude que
les agents de Buonaparte en ont tir de grands avantages contre le
roi auprs des puissances trangres. Il importait donc avant tout
de la dtruire par une dclaration franche et formelle  toutes les
cours, propre  faire cesser leurs dfiances et leurs craintes, 
rtablir la cordialit avec elles,  ranimer le dsir secret chez
les uns, public chez les autres, mais universel parmi les souverains
de voir Buonaparte rentrer dans le nant d'o il n'aurait jamais d
sortir, et o il ne pouvait tre prcipit que par de grands revers
militaires, qui branleraient le prestige qu'il exerait sur ses
soldats.

Bons ou mauvais, fonds ou non, les avis et les opinions que le duc
d'Orlans faisait parvenir au roi dictaient une marche si diffrente
de celle qu'avaient toujours suivie les migrs, qu'on ne peut
qu'tre surpris que le roi ne se soit pas offens de la nettet avec
laquelle son jeune cousin la lui conseillait. On doit constater
cependant qu'il ne s'en offensa pas et qu'il lui maintint sa tendre
amiti et sa confiance. Il est vrai que le duc d'Orlans s'efforait
de s'en rendre digne par d'incessants tmoignages de respectueux
dvouement.  ct de ceux que nous avons dj signals, il convient
d'en citer un autre auquel Louis XVIII ne pouvait rester insensible;
car, ainsi qu'il se plaisait  le dire, c'est par de telles dmarches
qu'on s'ouvrait le plus aisment l'accs de son coeur. Au mois de
janvier 1804, il reut du duc d'Orlans, alors install  Twickenham,
une longue lettre dans laquelle il ne put lire sans motion ce qui
suit:

Que Votre Majest me permette d'ajouter ici l'expression d'un voeu
que je forme depuis bien longtemps et dont j'ai mme os lui faire
parvenir l'hommage, il y a plusieurs annes, pendant que j'tais 
Minorque, C'est pour moi, Sire, un besoin imprieux en mme temps
que c'est un devoir, de porter moi-mme aux pieds de Votre Majest
l'hommage de tous les sentiments dont je suis pntr pour Elle.
J'ose me flatter qu'Elle approuvera mon respectueux empressement, si
Elle daigne songer que, dans ma position, rien ne saurait remplacer
cet honneur, et qu'aucun intermdiaire, aucune lettre mme, ne
peuvent remplir cet objet si important pour moi. Daignez pardonner,
Sire, si vos bonts m'enhardissent  passer les bornes que me
prescrit mon respect; mais, le bonheur dont elles me comblent ne sera
sans mlange que quand j'aurai eu celui de faire ma cour  mon roi,
et que j'aurai l'honneur d'tre personnellement connu de lui. Mais,
puisque j'ai os manifester ce sentiment, j'oserai ajouter qu'il ne
me parat pas indiffrent, pour le service de Votre Majest, qu'on
sache en France et en Europe, que le premier prince de votre sang a
t honor par une marque clatante et directe de sa bienveillance
et, si j'en crois mon esprance, de sa confiance personnelle.

Je ne sais si je m'abuse, Sire, mais il me semble que les
circonstances actuelles seraient assez favorables. J'ai mme (que
Votre Majest me permette de ne le confier qu' Elle), j'ai des
raisons de croire que d'ici, on me faciliterait ce voyage. Que Votre
Majest daigne seulement me dire que sa bont pour moi irait jusqu'
le lui faire trouver agrable, et je me flatte d'tre bientt 
porte de recevoir ses ordres. C'est, je le sens, prsumer beaucoup,
Sire; mais j'ai la confiance que Votre Majest me le pardonnera, si
Elle considre la situation et les circonstances o je me trouve, le
temps qui me presse, l'loignement o je suis, et par-dessus tout,
ma respectueuse impatience d'avoir le bonheur de l'approcher, mme
momentanment.

Le roi ne jugea pas qu' cette date, la visite du duc d'Orlans
ft opportune.  Varsovie, o il continuait  rsider, Louis XVIII
n'tait que tolr. Menac, s'il attirait l'attention sur lui, de
se voir fermer cet asile, il redoutait, en y recevant les princes
de sa famille ou des migrs connus, d'veiller les susceptibilits
du gouvernement prussien, qui s'attachait de son ct  ne pas
s'attirer les remontrances de Bonaparte. Mais, cinq mois plus tard,
les circonstances allaient se modifier, et c'est lui qui devait alors
mander le duc d'Orlans, non pas en Pologne, mais en Sude.




VIII

 LA VEILLE DE LA PROCLAMATION DE L'EMPIRE


 la satisfaction que causait  Louis XVIII la soumission de
ses cousins, s'en joignait bientt une autre, non moins douce 
son coeur: celle de voir, au mois de juin, son fidle d'Avaray
revenir d'Italie o, pour la seconde fois depuis l'installation 
Varsovie, il avait pass l'hiver. La sant de l'ami du roi s'tait
heureusement ressentie de ce sjour, et l'on pouvait esprer que
cette amlioration se maintiendrait. D'Avaray ne revenait pas seul.
Il amenait avec lui un jeune gentilhomme dont il avait apprci
les mrites et gagn le dvouement et l'amiti. N  Avignon en
1770, ce gentilhomme appartenait  une vieille maison de Provence
o, ds l'an 940, ses aeux possdaient la baronnie d'Aulps; il se
nommait le comte de Blacas. Capitaine dans les dragons du roi et
chevalier honoraire de Malte, il avait migr  la fin de 1789, et
en 1790, se trouvant  Nice, protest publiquement, par un crit
insr dans la _Gazette de Paris_, contre le dcret du 19 juin qui
abolissait la noblesse hrditaire. Aprs avoir tabli, en remontant
aux origines de sa famille, qu'il ne tenait pas cette noblesse de
la nation franaise, et qu'en consquence, aucun dcret ne pouvait
la lui ravir, il dclarait qu'il la dfendrait aux dpens de ses
jours, entendant la laisser sans tache  ses enfants comme la plus
prcieuse portion de l'hritage de ses pres. Avec une gale ardeur,
il se dclarait prt  verser jusqu' la dernire goutte de son sang
pour la religion catholique, apostolique et romaine, qu'ils avaient
toujours professe, pour rendre au meilleur et au plus infortun des
monarques son autorit lgitime et pour venger son auguste pouse des
atroces complots forms contre ses jours.--Voil les sentiments
dans lesquels je jure de vivre et de mourir, toujours fidle  mon
roi lgitime et aux princes de la maison de Bourbon, dignes du sang
du grand Henri.

 cette protestation ne s'tait pas born le tmoignage de son
royalisme. L'anne suivante, le bruit s'tant rpandu que le roi
serait libre si des gentilshommes franais se rendaient prisonniers
 sa place, il s'tait offert en otage. Je suis tabli  Nice,
crivait-il dans une lettre rendue publique comme sa protestation,
mais prt  rentrer en France pour porter ma tte aux geliers de mon
roi ou pour me rendre dans la prison que l'on voudra m'indiquer.
Cette offre chevaleresque n'ayant pas t accepte, le jeune
Provenal s'tait rendu  Coblentz. Mais,  peine arriv, il tait
reparti pour retourner  Nice en qualit d'aide de camp du duc
de Durfort, charg d'organiser et de commander le rassemblement
royaliste qui se formait dans cette ville. L'chec de cette tentative
le dcidait bientt  aller attendre en Italie une occasion plus
propice de combattre pour la cause royale.

De 1793  1799, il sjourna tour  tour  Turin,  Venise,  Rome, 
Florence.  Venise, l'migration provenale tait trs nombreuse.
D'Avaray y venait souvent de Vrone, o Louis XVIII tait alors
install. Cette circonstance lui permit de prsenter au roi le comte
de Blacas. Le roi ne mnagea au protg de son ami, ni les loges
pour le pass, ni les encouragements pour l'avenir, et, sans doute,
celui-ci obissait aux sentiments qu'avait d surexciter en lui un
accueil si flatteur, lorsqu' la fin de 1799, las de son inaction,
il allait s'engager dans le rgiment des Nobles  pied faisant
partie de l'arme de Cond, alors au service de la Russie. Il ne la
quitta qu' l'poque de son licenciement. Pendant l'anne 1801, on
le retrouve au service autrichien, dans la lgion Louis de Rohan
d'abord, dans le rgiment d'Auersperg ensuite. Il y resta durant
cette anne, et lorsque les vnements eurent mis fin  la priode
militante de l'migration, il revint en Italie.

 Florence, il retrouva le comte d'Avaray. Celui-ci y passait l'hiver
et y reparut pendant celui de 1803. Tout naturellement, les anciennes
relations s'taient renoues. Une estime rciproque, un got commun
pour les arts, des rencontres frquentes, le jour dans les muses,
le soir dans les salons, leur donnaient promptement un caractre
d'intimit et de confiance qui n'tait que le prologue de l'troite
amiti qui bientt se cra entre eux. C'est alors que d'Avaray donna
une preuve de la sienne  son compatriote, en lui proposant d'entrer
au service du roi. L'offre fut accepte avec reconnaissance. Au mois
de juin suivant, les deux amis arrivaient  Varsovie.

Ramen par d'Avaray, Blacas ne pouvait n'tre pas aussi bien reu
qu'il l'avait t jadis  Vrone. Louis XVIII se souvenait de lui,
connaissait l'opinion qu'en avait d'Avaray et daigna lui dire:

--L'adversit n'est pas bien difficile  supporter lorsqu'on a de
fidles sujets comme vous et qu'on ne perd pas l'espoir d'employer
leur zle au service de l'tat.

Ds ce jour, il lui accorda sa confiance. Il ne tarda pas 
la lui manifester en le chargeant d'aller le reprsenter 
Saint-Ptersbourg, aux lieu et place du vieux marquis de La Fert,
qui invoquait son ge et ses fatigues pour aspirer au repos. Les
quatre annes durant lesquelles le comte de Blacas allait vivre 
Saint-Ptersbourg, devaient rendre plus clatants aux yeux du roi son
dvouement, son tact, sa prudence et son savoir-faire.

Au moment o il arrivait  Varsovie, la cause royale semblait bien
dfinitivement perdue. Le Concordat, la rentre du clerg et de la
presque totalit de l'piscopat, l'attitude de Pie VII, la tentative
de Bonaparte au dbut de cette anne 1803, les desseins qu'on lui
prte, son ascendant sur l'Europe, l'imminence de la proclamation de
l'Empire, tout enfin contribue  ne plus faire, en quelque sorte, des
Bourbons que les spectateurs d'vnements dans lesquels ils ont cess
de compter, spectateurs dsenchants pour qui toutes les sources
d'informations sont taries, comme est dtruite la possibilit d'en
tirer parti.

Leurs reprsentants  l'tranger, La Fare  Vienne, le comte d'Escars
qui a remplac,  Londres, le duc d'Harcourt dcd, Chastellux
 Naples, Moustier  Berlin, sont tenus en suspicion par les
gouvernements auprs desquels ils rsident. On ne leur apprend rien,
on ne leur communique rien.  Paris, les agents royalistes sont
dpourvus de moyens d'action. Arrts  Bayreuth, comme le chevalier
de Verngues le sera bientt  Rome, les membres de l'agence de
Souabe sont prisonniers de la Prusse. Les migrs qui sont rentrs
dans leur patrie n'osent plus correspondre avec les princes, et
ceux-ci,  qui leurs proches mmes redoutent de paratre favorables,
tant est grande la terreur qu'inspire Bonaparte, ne connaissent plus
que par les journaux les vnements. C'est surtout de leurs affaires
de famille, de ce qui concerne les partisans de plus en plus rares,
rests fidles  leur cause, qu'ils s'entretiennent dans leurs
lettres, o les tmoignages de tendresse semblent avoir remplac les
discussions, nagure si vives, de tant de plans maintenant condamns.
Il n'y aurait donc que de rares fleurs  cueillir dans ce parterre
assombri, si les malheurs privs, dont est frappe la famille royale,
ne donnaient  la correspondance un caractre poignant.

Au mois de mars 1802, le roi et son frre perdent une soeur
tendrement aime, Clotilde de France, reine de Sardaigne. Je conois
votre douleur, crit le premier au second, et il vous est facile
de comprendre la mienne. Nous tions donc destins, vous et moi,
 pleurer tous les ntres. Mais, plus il se rompt de liens, plus
ceux qui restent se resserrent. Je ne l'ai jamais mieux senti qu'en
ce triste moment. Durant les jours qui suivent, il prodigue des
consolations  tous ceux que frappe ce malheur: la reine sa femme, le
roi de Sardaigne, le duc d'Aoste, l'infant de Parme, la princesse de
Conti, d'autres encore, sans oublier la vieille comtesse de Marsan,
qui avait lev Madame Clotilde et devait,  quelques mois de l, la
suivre dans la tombe. En cette mme anne, le prince de Lusace, fils
du prince de Saxe, oncle du roi, est tu en duel  Saint-Ptersbourg;
Madame Adlade, fille de Louis XV, meurt  Trieste. Depuis cinq ans,
elle survivait  sa soeur Madame Victoire, la premire de notre
famille, crivait alors le roi, qui n'ait pas pri de la main des
sclrats. Avec Madame Adlade disparat le dernier souvenir vivant
des plus brillantes heures de la cour de Versailles.

En dehors de ces deuils communs  toute la famille royale et dont la
mort de la comtesse d'Artois, pendant l't de 1805, viendra clore
la trop longue liste, il en est un autre qui, au mois de mars 1804,
frappe au coeur son mari, de qui, depuis si longtemps, elle vivait
spare. Nous voulons dire la mort de Mme de Polastron, l'amie de ce
prince, qu'elle a fix, lui jadis si volage, sa confidente de toutes
les heures, sa matresse en un mot que quinze annes d'une liaison
sans nuages lui ont rendue de plus en plus chre.

Ds 1803, on le voit anxieusement proccup de la sant de sa
compagne. Abattue par les malheurs dont elle est comme tant d'autres
la victime, son me exalte y voit le chtiment de ses faiblesses
pour le prince qu'elle adore et qui rpond  son amour par une
fidlit rvlatrice de l'ardeur du sien. Elle se dtache lentement
de la vie, sans avoir le courage de se dtacher de lui, en dpit
des remords qui commencent  les assaillir l'un et l'autre. Averti
des inquitudes de son frre, le roi redouble de sollicitude et
d'affection:

La voix publique m'avait dj donn des alarmes sur la sant de
votre amie. Je n'avais pas besoin de cette voix pour en concevoir. Il
me suffisait de songer  la cruelle perte qu'elle vient d'prouver.
Mais, j'ignorais le pire de tous les articles: le crachement de sang.
Que votre coeur se dise en mon nom tout ce qu'il dirait au mien en
pareil cas. Mais, en mme temps, je vous en conjure, pensez que j'ai
cru, et longtemps, d'Avaray perdu pour moi, et qu'aujourd'hui, si je
n'ose le regarder comme tout  fait sauv, du moins mes esprances
surpassent de beaucoup mes craintes. Si cette pense vous console et
vous fortifie, les peines que j'ai souffertes m'auront procur un
grand bien.--Maintenant, il faut que je vous gronde, mande le roi
un peu plus tard. Vous ne pouvez douter que je ne sois vivement pein
de l'tat de Mme de Polastron. Vous ne m'en dites rien. Je demande
donc, ou plutt j'exige de vous de ne jamais m'crire une lettre,
grande ou petite, sans me donner de ses nouvelles et quand vous le
pourrez, avec un peu de dtail. Dans les lettres suivantes, il
insiste encore.

Les nouvelles qu'il reoit au commencement de 1804 lui apprennent les
motifs du silence de son frre. Le comte d'Artois n'a pas rpondu
parce qu'il n'a rien de bon  dire. De la chambre mme de son amie
qu'il ne quitte pas, il en fait le triste aveu le 17 janvier. Et le
roi, n'coutant que sa tendre sollicitude, de rpondre: Combien
mon coeur partage les peines du vtre! Combien il en ressent pour
vous que vous ne sentez pas vous-mme! Je sais tous les soins que
l'amiti, qu'un sentiment plus tendre exigent dans ces cruels
moments. Mais, je vous prie, je vous conjure de penser quelquefois
que vous vous devez aussi  des amis loigns et, en consquence,
de trouver bon que j'exige de vous de prendre le grand air, pas
longtemps de suite,--cinq minutes suffisent pour le renouveler dans
les poumons,--mais frquemment, afin de ne pas tomber malade et
d'tre en tat de soutenir une carrire longue peut-tre et, je le
crains du moins, de plus en plus douloureuse. Rpondant le mme
jour au duc de Berry, en ce moment  Londres et qui a exprim les
mmes craintes que lui pour la sant de son pre, le roi crit: Je
l'exhorte  prendre l'air. Secondez-moi, mon enfant, je vous en donne
la mission expresse. Empchons-le, moi par mes conseils lointains,
vous par vos supplications de tous les instants, de se rendre malade.

Entre temps, l'tat de Mme de Polastron s'aggrave. L'espoir auquel
le comte d'Artois se rattachait encore s'croule de jour en jour. La
cruelle maladie suit son cours, mande-t-il le 6 mars. On cherche 
en ralentir les terribles progrs. Mais je ne puis ni dois me faire
aucune illusion, et mon malheur n'est que trop certain. Croyez qu'il
n'y a que moi qui puisse apprcier tout ce que je suis destin 
perdre. Le 16, il ajoute: L'tat de Mme de Polastron est toujours
le mme; elle est peut-tre un peu plus calme; mais il ne m'est pas
permis de me flatter en rien.

Cette lettre vient de partir quand il en reoit une du roi o il
ne peut lire sans larmes ces lignes compatissantes: Songez  moi
comme  un coeur  vous, qui sent, qui partage toutes vos peines,
qui voudrait les adoucir. J'ose  peine vous donner des commissions;
mais, si vous parlez quelquefois de moi, dites  la malade que
je l'aimais, mais qu' prsent je l'admire, je la respecte. Le
comte d'Artois communique  son amie ces consolations. Elle en est
toute remue, elle le charge de remercier le roi et de lui donner
l'assurance que la mort la trouvera rsigne, confiante dans la
misricorde divine. En s'acquittant de ce triste message, le comte
d'Artois laisse voir qu'il commence  subir les influences de ces
penses religieuses auxquelles son amie doit d'avoir recouvr la paix
intrieure. Sensible  cette confidence, le roi n'est pas surpris du
soulagement que ressent la chre malade: Elle a pris le meilleur
des remdes pour tout le monde, mais surtout pour une me comme la
sienne. Puisse-t-elle en ressentir les mmes effets au physique qu'au
moral; et vous, mon ami, malgr la peine que je ressens pour vous,
jugez du bien que ce que vous me dites de vous-mme a fait  ce coeur
qui vous aime si tendrement. J'ai cru lire une lettre de notre pauvre
Babet.

Les choses en sont l, lorsque, au mois de mars, arrivent  Varsovie,
coup sur coup, les nouvelles les plus tragiques: l'arrestation de
Georges Cadoudal et de ses complices, celle de Pichegru, celle du
duc d'Enghien, si promptement suivie de la mort de presque tous ces
malheureux. Elles causent au roi une stupfaction douloureuse. Le 26
mars, rpondant  une lettre de son frre, en date du 21 fvrier,
il s'tonne que celui-ci ne lui parle pas des malheurs, commencs 
Paris le 15.--Je dis commencs, car chaque jour m'apprend que de
nouvelles victimes vont tre tranes  l'autel de Moloch. Ce triste
sujet absorbe toutes mes penses. Une autre affliction peut seule
m'en distraire; ce sont les nouvelles que j'apprends de votre amie.
Votre propre courage, le sien, les sentiments avec lesquels elle voit
approcher le terme fatal vous soutiennent. Mais, quoique assurment
ils donnent beaucoup de consolation  vos amis, ils ne leur donnent
pas la mme force qu' vous. Vous ne sentez pas tout ce que vous
souffrez, et moi je le sens. Mais, je le sens aussi, cette lettre,
quand vous la recevrez, vous paratra froide. Mais, mon coeur ne
l'est pas. C'est, aprs Dieu, en lui que je dsire passionnment vous
voir chercher de la consolation. Je suis bien sr au moins que vous y
trouverez une tendre sympathie. Adieu, mon ami, je n'ai pas la force
de vous dire autre chose aujourd'hui. Je vous aime et vous embrasse
de tout mon coeur.

En ce qui touche la conspiration Cadoudal et les cruelles suites
qu'elle menace d'avoir, la douleur du roi est d'autant plus
vive qu'il ignorait les menes tnbreuses qu'a dcouvertes la
police consulaire et qui ont abouti  la catastrophe. J'en suis
profondment afflig, mande-t-il, le 6 mars, au prince de Cond; je
pleure tant de braves gens qui vont, je ne peux malheureusement me
flatter du contraire, prir pour une entreprise dont je ne peux juger
le fond, puisque j'en ignorais jusqu'au projet.

Donc, il ne savait rien, absolument rien, et son frre,  Londres,
n'tait pas mieux inform que lui. C'est du moins ce qu'affirmait,
ds le mois de fvrier, le comte d'Artois[62]. Le bruit s'tant
rpandu que Georges Cadoudal et Pichegru taient partis pour Paris,
il crivait au roi:

Voici les seules choses que je puis vous ajouter: c'est, d'une part,
que les dernires nouvelles que j'ai reues de Georges sont de la
fin de janvier; qu' cette poque, il tait dans les provinces de
l'ouest, qu'il ne songeait point  se rapprocher de Paris; d'une
autre part, qu'il est trs vrai que Pichegru, ne recevant point
de nouvelles de ses amis de l'intrieur, m'avait demand, il y a
environ six semaines, la permission d'aller lui-mme en France pour
y voir ses amis et pour se mettre en tat de me faire un rapport
exact et dtaill, du vritable tat des choses et des esprits dans
l'intrieur. J'attachais tant de prix au secret de ce voyage, que je
n'en ai parl  personne sans exception, et que j'ai ni constamment,
mme  mes amis les plus intimes, qu'il ft vrai que Pichegru ait
quitt momentanment l'Angleterre. J'attends donc son retour avec la
plus vive impatience, dans l'espoir que j'aurai enfin des dtails
importants  vous communiquer. J'ose encore me flatter que le ciel
daignera mettre ce fidle serviteur  l'abri de ses ennemis.

Pichegru a-t-il vu Moreau? Je l'ignore et j'en doute, parce que
malgr sa haine contre Buonaparte, Moreau a toujours montr des
sentiments rpublicains. Pichegru a-t-il fait venir Georges  Paris,
pour connatre ses moyens et les combiner avec les siens? Cela est
possible; mais, je l'ignore absolument, n'ayant eu aucune nouvelle de
Pichegru depuis son arrive en France. Si j'apprends quelques dtails
sur les suites de cette affaire, je vous en informerai sur-le-champ.

[Note 62: Cette affirmation du comte d'Artois, confirme par ses
prcdentes dclarations  son frre (voir la note de la page
291), donne un dmenti formel  divers tmoignages recueillis au
cours du procs Cadoudal, tendant  tablir qu'il connaissait le
dessein d'assassiner Bonaparte et l'avait approuv. Mais, elle est
contredite par des documents authentiques, tels que les lettres
de Botherel au prince de Cond en date des 11 et 14 aot 1803
(_Archives de Chantilly_): Ce sont l'assassinat et la chouannerie
qui ont prvalu, crit Botherel  l'occasion du dpart de Georges
pour la France. Georges est parti pour aller faire, s'il le peut,
assassiner Bonaparte ... Et parlant du comte d'Artois, il ajoute:
Je crois tre sr qu'il est tromp, qu'il est mal conseill et qu'il
a connaissance de tout ce qui se prpare. Il se peut, d'ailleurs,
que les soupons de Botherel, qui croit le prince instruit de tout,
ne reposent que sur des suppositions et non sur des faits positifs.
C'est au surplus une question que peut seule lucider une histoire
impartiale et complte du complot Cadoudal que nous ne connaissons
jusqu'ici que par un procs, o l'accusation, laborieusement
charpente par des hommes de police, a ajout de nombreux mensonges
aux preuves trop positives de la culpabilit de quelques-uns des
accuss.]

La nouvelle des arrestations suivit de prs cette lettre du comte
d'Artois. En ce qui touche Cadoudal et ses complices, le roi ne se
fait aucune illusion; il prvoit le dnouement: Quoique je fusse,
ainsi que je vous l'ai mand, bien certain que vous ignoriez le
projet, je ne reviens pas du cruel mystre qu'on vous en a fait.
Je dis cruel, car je suis bien sr, ainsi que vous me le dites,
que vous vous seriez ht de m'en rendre compte, et peut-tre, une
dfense de ma part et-elle empch tant de ttes prcieuses d'tre
compromises, hlas! je puis dire perdues; ou, si j'avais approuv
le plan sur lequel je n'ai, au moment o je vous cris, pas plus de
lumires que vous, au moins ses auteurs n'auraient pas pris sur eux
une si terrible responsabilit. Mais, loin d'accuser ces infortuns,
victimes de leur zle pour la bonne cause, pleurons-les. Le plus
tendre intrt, les regrets les mieux sentis, voil ce que nous leur
devons. Et lorsque la condamnation est prononce et excute, le
roi, bien qu'il s'y soit attendu, en est constern. Il fait dire une
messe: Hlas! le memento des vivants ne sera gure moins triste que
celui des morts!

Il n'est pas moins inquiet pour le duc d'Enghien; quoique convaincu
que le jeune prince n'a pris aucune part au complot de Cadoudal,
il redoute que Bonaparte ne se venge sur lui de ses griefs contre
les Bourbons. On dit qu'il est bien trait  Strasbourg, mais
je ne le sais pas de source certaine. D'ailleurs, on ne peut pas
prjuger, d'aprs les premiers moments, ce qui se passera lorsque
les ordres de Paris seront arrivs.--Du moins les circonstances
inoues de cet enlvement m'offrent le triste avantage de pouvoir
lever ma voix en faveur du duc d'Enghien, et c'est ce que je fais
aujourd'hui, en crivant aux deux empereurs et aux rois d'Espagne,
de Naples, d'Angleterre, de Prusse et de Sude. Ceci, mon ami, n'est
pas une simple confidence d'amiti; c'est un compte que le chef de
la famille lui doit au sujet d'un de ses membres. J'ai cru devoir
l'crire moi-mme  M. le prince de Cond et  ses fils. Chargez-vous
de le dire  Berry et  ses cousins d'Orlans qui seront encore en
Angleterre.

Mais, le 19 avril, il apprend que le duc d'Enghien a t excut. Sa
premire pense est pour le prince de Cond et le duc de Bourbon,
grand-pre et pre de l'infortun qui vient de prir: c'est  eux
qu'il crit d'abord. Je reois l'affreuse nouvelle, mon cher cousin,
dit-il au prince de Cond; j'aurais plus besoin de recevoir moi-mme
des consolations, que je ne suis en tat de vous en donner. Une
seule pense peut nous en fournir; il est mort comme il avait vcu,
en hros. Ah! du moins, que ce malheur n'en entrane pas d'autres!
Songez que la nature n'a pas, seule, des droits sur vous et que le
vainqueur de Friedberg et de Bernstein se doit aussi  la France, 
son roi,  son ami. Adieu, mon cher cousin.

Au duc de Bourbon, il exprime la mme pense: Nous venons, mon cher
cousin, de faire la mme perte; votre douleur ne surpasse point
la mienne; mais, souffrez que je vous offre une consolation: les
derniers instants de notre fils l'ont montr digne du nom que sa
vie illustrait. Vous en pouvez goter encore une autre que je vous
envie: c'est de surmonter vos peines, pour adoucir celles d'un pre,
d'un hros que la gloire voudrait qui vct  jamais, mais qui, pour
son propre bonheur, a peut-tre dj pouss trop loin sa carrire.
Conservez-le, mon cher cousin, conservez-vous vous-mme; la France et
moi, nous n'aurons pas tout perdu.

Tandis qu'il rdige ces douloureuses condolances, l'abb Edgeworth
se rend au couvent des Bndictines de Varsovie, o vit, dans la
retraite, la princesse Louise de Cond; il est charg de lui annoncer
qu'elle n'a plus de frre et de la prparer  la visite du roi, qui
veut lui tmoigner sa compassion.

Louis XVIII crit aussi au comte d'Artois: J'ai reu hier, mon cher
frre, l'affreuse nouvelle de l'assassinat de M. le duc d'Enghien;
la douleur et la rage sont mes seuls sentiments. Il s'y en joint
pourtant encore un autre: quel espoir peut-il nous rester pour ceux
qui, depuis le 15 fvrier, sont tombs dans les griffes du tigre?
Hlas! aucun. Cette pense redouble mon affliction. Deux choses
pourraient l'adoucir: l'une, les dmarches que le roi de Sude a,
sur-le-champ, faites  Paris, et ordonnes  ses ministres  Vienne
et  Ratisbonne, pour tcher de sauver notre infortun cousin.
L'autre, l'action d'un de ses palefreniers qui, revenant de l'curie
au moment o les enleveurs sont entrs dans Ettenheim et saisi par
eux, s'est mis  crier au feu de toutes ses forces, au point qu'il
a rveill son malheureux matre et l'aurait sauv, si cela et t
possible. J'ai crit pour savoir le nom de ce nouveau d'Assas.

Ces lettres sont  peine parties que le roi en reoit une du prince
de Cond, lui confirmant la douloureuse nouvelle qu'il connaissait
dj. Votre Majest est instruite du coup affreux qui vient de
porter dans nos mes la plus cruelle et la plus ineffaable douleur.
Il n'est plus, ce jeune prince de votre sang, honor de votre estime
et de vos bonts particulires. La barbarie d'un nouveau Robespierre
a tranch ces jours intressants, consacrs  la fidlit comme  la
gloire; il n'est plus! Et, pour notre malheur, nous vivons encore,
mon fils et moi. L'espoir de servir encore Votre Majest peut seul
nous faire supporter la vie. La foudre ne tombera-t-elle donc jamais,
non pas sur ces faibles Franais qui souffrent tant d'horreurs,
mais sur ce monstre atroce qui dshonore l'humanit! Mon malheureux
petit-fils, Sire, n'tait pas plus coupable, dans le sens de la
rvolution, que nous deux. J'ai la preuve qu'il ignorait entirement,
qu'il dsapprouvait mme ce qui vient de se passer. Nous n'avons
appris que par le public cette entreprise malheureusement trop connue
avant qu'elle pt s'excuter. Ah! que les suites en sont affreuses
pour nous! L'excs de ma douleur ne me permet pas d'entretenir plus
longtemps Votre Majest de l'horrible catastrophe qui nous perce le
coeur. Nous osons tre srs que Votre Majest sera sensible  la
perte affreuse que nous venons de faire. Nous ne nous en consolerons
jamais, et notre malheur s'accrot encore de n'avoir plus que deux
pes  vous offrir! Notre invariable attachement n'aura pas plus de
bornes que notre profond respect. De son ct, le comte d'Artois
constate que le _monstre_ reoit sans secousse le fruit de ses
crimes et que le chtiment parat encore bien loign. Rien n'avance,
rien ne se dveloppe, et le temps prsent est cruellement dangereux.

 mentionner encore, dans cette correspondance, ce passage relatif 
Mme de Polastron, dont la mort est attendue d'une minute  l'autre:
Je ne puis me flatter que le douloureux vnement n'arrive pas. Il
me reste donc  esprer et avec raison, au moins selon mes faibles
lumires, qu'il n'y aura pas d'obstacles aux consolations que je
voudrais de tout mon coeur vous donner et recevoir de vous. C'en est
une pour moi de penser que ma commission du 17 fvrier a pu tre
faite. Oh! mon ami, que je vous aime et que je vous plains!

Sur ces entrefaites, une lettre du comte d'Artois, arrive  Varsovie
le 22 avril[63], annonce le dnouement, que depuis longtemps il
savait invitable. La comtesse de Polastron a rendu l'me le 27 mars,
c'est--dire vingt-quatre heures avant qu'on ne connt  Londres
l'excution du duc d'Enghien. Quoique prpar  cet vnement,
crit le comte d'Escars au marquis de Bonnay, qui tient auprs du
roi la place de d'Avaray, alors en Italie, Monsieur est dans la plus
profonde affliction. Sa sant cependant n'en parat pas altre. Il
est impossible de connatre encore quelle influence cette nouvelle
situation aura sur le train de vie de Son Altesse Royale. Ce qu'on
a pu remarquer jusqu' ce moment est un peu de disposition  se
tourner du ct de la dvotion. On sait quels rapides progrs allait
faire cette disposition du comte d'Artois. Le roi n'en sera pas
plus surpris qu'il ne l'est en ce moment d'apprendre que son frre
se convertit. Les confidences qu'il a reues de lui l'ont prpar 
l'vnement. En apprenant la mort de Mme de Polastron, il prend la
plume et laisse parler son coeur.

[Note 63: J'ai eu le regret de ne pas la retrouver dans les papiers
du roi. En revanche, il en est une autre du 9 novembre, qui annonce
au roi la mort du fils de Mme de Polastron. Officier dans l'arme
anglaise, il a succomb  la fivre jaune  Gibraltar. La manire,
mande le comte d'Artois  son frre, dont je vous avais recommand le
malheureux jeune homme que je suis rduit  pleurer, et la tendresse
si naturelle que je portais au fils unique de l'amie qui m'a t
enleve suffisent pour vous donner une ide de l'tat de mon coeur et
de mon me.]

On a beau, mon cher frre, avoir prvu depuis longtemps un malheur,
s'y tre prpar du mieux qu'on a pu, le coup est toujours le mme.
Cette rflexion, sur ce que j'prouve en ce moment, vous dit assez
que j'ai reu votre douloureuse lettre du 30 mars. Oh! qu'ils sont
heureux, ceux qui peuvent, en personne, recueillir vos larmes!

J'attends que la douleur accablante dont vous tiez rempli en
m'crivant, ait fait place  une douleur galement sentie, mais
plus modre. Je ne vois que trop les traces de la premire dans
cette phrase qu'en toute autre circonstance, j'appellerais cruelle:
_Le Ciel me rserve, peut-tre, la vritable consolation de mourir
bientt en vous servant_. Non, il ne vous la rserve point; il faut
que vous viviez pour pleurer ce que nous avons perdu, pour aimer ce
qui nous reste, pour me remplacer un jour, pour achever l'ouvrage que
je ne puis me croire digne de mener  fin. Et ce n'est pas en mon nom
seul que je vous engage  bannir une telle pense, c'est au nom de
celle qui, sans doute, recueille  prsent le fruit de ses longues
et cruelles souffrances, mais dont le bonheur serait troubl si elle
vous voyait chercher  la rejoindre avant le temps prescrit.

Le croiriez-vous, mon ami? je me suis presque rjoui que la nouvelle
de l'assassinat de M. le duc d'Enghien ait suivi de si prs votre
malheur: c'est en essuyant les pleurs des autres, qu'un coeur comme
le vtre parvient le plus aisment  suspendre les siens.--J'apprends
dans l'instant la fin tragique du brave et malheureux Pichegru. Si
elle a t volontaire,--ce dont il est bien permis de douter,--paen,
je l'eusse peut-tre admire; chrtien, elle ajoute encore  mes
peines.

Dans les lettres qui sont sous nos yeux, le roi continue  se
montrer prodigue de consolations. Vous me rendez bien content de
moi-mme; je ne me suis jamais flatt de gurir votre plaie, mais
c'est beaucoup pour mon pauvre coeur d'y verser un peu d'huile et
de vin. Mais vous faites bien mieux, vous avez recours au vritable
Samaritain; il ne vous donnera pas, comme nous autres misrables
mortels, de vaines et futiles consolations; il vous rendra vos
souffrances profitables, et  la manire dont il vous les fait
supporter, je le vois dj marquer votre place  ct de celle qu'il
a voulu qui vous prcdt. Mes larmes coulent en vous crivant ceci,
car je suis bien plus faible que vous; mais, elles sont de tendresse,
au moins autant que de douleur. Priez pour moi, mon ami, d'aussi bon
coeur que je pleure pour vous. C'est du fond de mon me que je vous
le demande. Mon ami, votre douleur est juste, mais elle me perce le
coeur. Permettez une rflexion  celui qui donnerait sa vie pour vous
rendre ce que vous avez perdu. Si votre amie ne jouissait  prsent
du suprme bonheur, vous n'auriez pas les sentiments que toutes vos
lettres respirent; c'est une rcompense que Dieu a accorde, non 
vous, mais  elle. Croyez et mditez fortement cette vrit, je ne
suis pas digne de vous la dire; mais, elle n'en existe pas moins.

Tant de tmoignages de tendresse meuvent le comte d'Artois jusqu'au
fond de l'me. Je vous remercie de tout mon coeur, mon ami, de me
parler des grandes et consolantes ides qui peuvent me procurer
des consolations. Croyez que j'en fais un refuge habituel puisque
j'existe, et puisque ma sant et mes forces morales ne sont pas
dtruites. Mais Dieu lui-mme ne peut gurir une telle blessure que
par un seul remde.

Attach  s'associer  la douleur de son frre, le roi n'oublie pas
ce qu'il doit  celle du prince de Cond et du duc de Bourbon. Il
leur crit  la nouvelle de la mort du duc d'Enghien. Dans leurs
rponses, il a pu juger combien leur me est dchire. Le comte
d'Escars, qui est all les voir  Vamstead House, lui a trac le
sombre tableau de leur dsespoir, qui prend la teinte de leur
caractre. Le duc de Bourbon le renferme en lui-mme; il ne parle
 personne, ne verse pas une larme, il n'en est que plus malade.
Le vieux Cond, au contraire, se dsole bruyamment, se rpand en
gmissements sur le sort de son petit-fils, en imprcations contre
Bonaparte; au milieu de ses sanglots, il se raconte  lui-mme vingt
fois le jour ce drame affreux et, comme Annibal, rpte sans cesse:
_Occidit, occidit spes omnis et fortuna nostri nominis_.

Cependant, dans leur cruel abattement, ils songent  la sret du
roi. Le forfait dont leur fils et petit-fils a t la victime leur
fait craindre que Bonaparte ne s'arrte pas en si beau chemin, et
que, grce  la faiblesse de la Prusse, il ne fasse arrter le roi 
Varsovie comme il a fait arrter le duc d'Enghien dans le grand-duch
de Bade, que peut-tre mme il ne le fasse assassiner.  Londres
et ailleurs,  Varsovie mme, les migrs partagent ces craintes.
Grce  cette hauteur d'me qui ne lui a jamais fait dfaut, et
 sa confiance dans la loyaut du monarque prussien, Louis XVIII
les ddaigne. Mais, elles inspirent au duc de Bourbon les vives
supplications, qu'en son nom et au nom de son pre, il adresse au roi
pour le presser de se tenir sur ses gardes. Voici la rponse qu'il
reoit:

Mes larmes taient bien loin d'tre taries, mon cher cousin; votre
lettre les a renouveles avec plus d'abondance que jamais; mais ce
n'est plus seulement la douleur qui les fait couler, c'est l'amiti,
c'est l'attendrissement le plus vrai. Quoi! dans un pareil moment,
vous avez song  moi! Sans doute l'assassin d'un hros ne peut
tre arrt par un vain titre, et plt  Dieu qu'il se ft attaqu
 moi, que j'eusse t sa seule, sa seule dernire victime. Mais,
plus je suis sensible  l'intrt que vous me tmoignez, plus je dois
dissiper vos touchantes alarmes. Ma position me dfend d'un attentat
cach, et la gnrosit du souverain qui me donne asile ne me permet
pas d'en craindre d'autres. Le rgne du crime aura son terme, et je
gote d'avance une sorte de consolation, en songeant aux honneurs
publics que nous rendrons un jour  celui qui n'a encore de monument
que dans nos coeurs.

 cette lettre, en date du 17 mai, le roi en joint une pour le
prince de Cond: Je dsirais, mon cher cousin, et je craignais
presque galement de recevoir de vos nouvelles; je connaissais votre
tendresse et votre fermet, l'une m'effrayait pour vous, l'autre
pouvait  peine me rassurer. Votre lettre a termin cette pnible
incertitude; elle a, il est vrai, renouvel ma douleur, mais elle a
calm mes trop justes craintes pour vous, c'est le seul baume qui
pt en ce moment tre vers sur la plaie de mon coeur. Elle est bien
cruelle, cette plaie, elle saignera toujours; mais tant que votre
fils et vous, me serez conservs, elle sera supportable.

C'est sans doute un adoucissement  votre douleur de songer
qu'aucune imprudence de celui que nous pleurons n'a caus notre
malheur; mais, il avait aux yeux du tyran deux crimes irrmissibles:
son nom et sa gloire.

Je me suis acquitt de vos commissions pour la reine, pour mes
enfants; ils se sont empresss de vous exprimer leurs sentiments en
apprenant la fatale nouvelle; aujourd'hui, ils ne peuvent qu'admirer
le courage que vous avez eu de m'crire dans une telle affliction.

Votre fille vous rpond srement aujourd'hui ainsi qu' son frre;
je crois cependant remplir un devoir, en mme temps que je gote une
vritable consolation, de vous dire qu'elle est aussi bien que nous
pouvions nous en flatter, et qu'elle a reu ce coup affreux avec
toute la sensibilit que vous lui connaissez, mais avec toute la
force que donne la religion.

Ainsi, des malheurs communs, en se multipliant, avaient rapproch les
uns des autres les membres de la famille royale, fait disparatre les
causes de division et ciment l'union que ces malheurs rendaient plus
imprieusement ncessaire.




IX

LE DPART DE VARSOVIE


Lorsqu'au mois de mars 1803, Louis XVIII, en rponse aux offres de
Bonaparte, s'tait empress de saisir cette occasion d'affirmer
solennellement ses droits, il avait d prvoir que son expulsion du
territoire prussien serait la consquence de cette manifestation.
Proccup de trouver un autre asile, il l'avait obtenu du roi de
Sude, le jeune Gustave IV, dvou comme son pre  la cause des
Bourbons. Il tait convenu entre eux qu' la premire menace, Louis
XVIII pourrait se porter  Stralsund, en Pomranie, avec la certitude
d'y tre favorablement accueilli. L'ventualit qu'il redoutait alors
ne s'tant pas produite il tait rest  Varsovie, prt toutefois
 profiter de l'obligeante adhsion du monarque sudois, si les
vnements exigeaient qu'il la lui rappelt. Depuis, il n'avait pas
cess de chercher un prtexte pour quitter Varsovie. Mais ce n'est
qu'en 1804 qu'il le trouva.

Ce sera, crivait-il au monarque sudois, le dsir, la ncessit
mme de revoir mon frre, que les circonstances tiennent loign de
moi depuis plusieurs annes, de lui mener ses enfants, qu'il n'a pas
vus depuis leur mariage, et de lui pargner une partie du chemin.
Arm de ces raisons, je compte,  moins d'obstacles dont je ne
serai pas le matre, me mettre en chemin vers le 1er mai prochain.
J'annoncerai,  la vrit, mon retour; mais Votre Majest, qui n'a
fix pour terme de mon sjour dans ses tats que le moment o j'aurai
la volont d'en sortir, pense bien que cette volont ne viendra pas
aisment, et que je tiendrai ce langage uniquement par gard pour le
souverain qui me tolre ici depuis trois ans. Je supplie donc Votre
Majest de renouveler, s'il en est besoin, les ordres qu'elle a bien
voulu donner l'anne passe  son gouverneur de Stralsund. Mais je la
supplie en mme temps d'ordonner  ce gouverneur, et  tous autres,
d'observer un secret sans lequel l'excution de mon plan deviendrait
peut-tre problmatique.

Cette lettre trouva le roi de Sude toujours anim des intentions
bienveillantes qu'il avait dj manifestes  Louis XVIII. Mais,
en lui en donnant l'assurance dans sa rponse, il l'invitait 
s'informer, avant de se mettre en route pour la Pomranie, si
l'empereur Alexandre ne trouverait pas mauvais qu'une runion des
princes franais et lieu ailleurs que dans ses tats. Le conseil
tait sage et d'autant plus pratique, que l'excution du duc
d'Enghien venait d'exciter l'horreur et l'indignation des cours
d'Europe, et qu'on pouvait esprer que, moins soucieux qu'autrefois
de ne pas dplaire  Bonaparte, le tsar mettrait quelque empressement
 le lui marquer, en laissant les membres de la famille des Bourbons
se rencontrer sur le territoire russe. Louis XVIII se prparait
donc  suivre l'avis du roi de Sude, lorsqu'un grave vnement se
produisit qui lui fit ajourner cette dmarche.  la fin de mai, on
apprenait  Varsovie que le premier Consul venait d'tre proclam
empereur.

La nouvelle tait faite pour pousser au paroxysme la colre et
l'motion du souverain dpossd, dont un usurpateur s'appropriait la
couronne. Mais si elle l'mut et l'irrita, elle ne le surprit pas.
Depuis longtemps, il tait prpar  l'vnement par la conduite
de Bonaparte. Elle rvlait en lui la volont de ne rien cder de
son pouvoir, le dessein de rgner. En se haussant  l'empire, il
justifiait les esprances conues par ses partisans depuis son retour
d'gypte, et les craintes conues par ses ennemis. Mais, si ce
dnouement pique n'avait pas tonn Louis XVIII, il ne l'obligeait
pas moins  lever la voix pour protester contre le coup d'tat
qui le dpouillait, et  donner  sa protestation une publicit
retentissante. Sa conviction sur ce point ne pouvait qu'exciter son
dsir de hter la runion de famille  laquelle il songeait dj
avant d'apprendre l'lvation de Bonaparte. C'est d'accord avec tous
les princes de son sang qu'il voulait protester  la face du monde,
et pour l'avenir aussi bien que pour le prsent!

Une autre obligation primait celle-l et toutes les autres. En
attendant de parler  la foule, de concert avec ses parents, il
tait tenu de parler aux souverains rgnants. Pour cette premire
protestation, sa signature suffisait. Le 6 juin, il adressait 
toutes les cours cette lettre circulaire:

Monsieur mon frre et cousin, en prenant le titre d'empereur, en
voulant le rendre hrditaire dans sa famille, Buonaparte vient de
mettre le dernier sceau  son usurpation. Ce dernier acte d'une
rvolution o tout, ds l'origine, a t nul, et dont les trnes sont
tous branls, par les principes dangereux que le Snat de Paris
vient de mettre en avant, ne peut sans doute infirmer mes droits.
Mais, comptable de ma conduite  tous les souverains dont les droits
ne sont pas moins lss que les miens,  la France,  ma famille, 
mon propre honneur, je croirais trahir la cause commune en gardant le
silence en cette occasion.

Je dclare donc, aprs avoir au besoin renouvel mes protestations
contre tous les actes illgaux qui, depuis l'ouverture des tats
gnraux de France, ont amen la crise effrayante dans laquelle se
trouvent et la France et l'Europe, je dclare, en prsence de Votre
Majest, en prsence de tous les autres souverains auxquels j'cris
par ce mme courrier, que, loin de reconnatre le titre imprial que
Buonaparte vient de se faire dfrer par un corps qui n'a pas mme
d'existence lgitime, je proteste, et contre le titre et contre
tous les actes subsquents auxquels il pourrait donner lieu. En
remplissant ce devoir, je crois fermement donner  Votre Majest une
preuve de mon intrt pour sa couronne et de mon amiti pour elle.

En envoyant  son frre, le lendemain, une copie de sa protestation,
le roi lui disait: Voil Buonaporte qui prend un nouveau titre et un
titre hrditaire. Mon silence en cette occasion n'infirmerait pas
nos imprescriptibles droits; mais, il deviendrait une tache sur ma
vie. Il faut donc que je parle. Ds aujourd'hui, j'cris  tous les
souverains une circulaire dont je vous envoie copie; mais je voudrais
un peu plus de marge pour la protestation publique que je dois et
que je veux faire, non seulement en mon nom, mais au vtre, mais au
nom de toute ma famille, et pour cet acte important et solennel, je
dsirerais extrmement pouvoir me concerter non seulement, comme je
crois vous l'avoir mand une fois, avec mon frre, avec mon ami, mais
avec Monsieur. C'est dj vous dire  quel point votre prsence m'est
ncessaire. Si je le pouvais, je voudrais, dans une aussi grande
occasion, tre galement entour de tous les princes de mon sang.

Ainsi,  la date du 7 juin, que porte cette lettre, dans la pense du
roi, la runion de famille tait rsolue, en dpit de l'opposition
qu'y faisaient, au grand dsespoir de d'Avaray, quelques-uns des
conseillers qui n'en voyaient que le danger, et parmi lesquels le
comte de Saint-Priest, consult  Stockholm o il vivait dans la
retraite, n'tait pas le moins nergique. Il n'y avait doute de la
part du prtendant que sur le point de savoir si, ne pouvant tre
tenue  Varsovie o le roi de Prusse ne l'et pas tolre, elle
se tiendrait en Russie ou en Sude. Cette question, l'empereur
Alexandre pouvait seul la rsoudre, soit en consentant  ce que la
manifestation projete et lieu dans une ville de son empire, soit en
s'y refusant. Louis XVIII esprait obtenir le consentement imprial;
toutefois, il tait trop accoutum  voir ses projets contrecarrs
par les puissances pour ne pas envisager non seulement l'hypothse
d'un refus, mais encore celle d'un effort du tsar pour empcher la
runion mme en Sude. Il entendait donc mettre ce prince en prsence
du fait accompli, et s'il devait recevoir un dsaveu, avoir dj
quitt Varsovie quand la rponse d'Alexandre y arriverait.

La lettre qu'il lui crivit, le 25 juin, s'inspira de cette
proccupation. Aprs avoir expos son projet, il ajoutait: Si
Votre Majest impriale daignait l'approuver, crivait-il, cette
runion si dsirable, et qui ne doit tre que momentane, aurait
lieu dans ses propres tats soit  Vilna, soit dans toute autre
ville qu'il plairait  Votre Majest impriale de me dsigner. Parmi
les motifs sans nombre qui me feraient prfrer ce parti, il est
une considration qui ne peut manquer de toucher l'me sensible de
Votre Majest impriale. Depuis son enfance, ma nice n'a point vu
son beau-pre; depuis son mariage, je cherche vainement l'occasion
de la lui prsenter; je voudrais lui pargner les fatigues d'un long
voyage et d'un double trajet de mer. Si, malgr cette puissante
considration, Votre Majest impriale pensait que je dusse plutt
passer moi-mme en Sude, je la supplierais de me donner un btiment
qui de ses ctes pt m'y transporter. En attendant, et pour recevoir
moi-mme, sans obstacle ni dlai, la rponse de Votre Majest
impriale, je vais, accompagn de mon neveu le duc d'Angoulme, me
mettre en route pour sa frontire, m'y croyant suffisamment autoris
par l'invitation obligeante qu'elle me fit, il y a deux ans. Je
m'arrterai  Grodno, et l, j'attendrai la communication ultrieure
qu'elle voudra bien adresser au comte de l'Isle.

Le mme jour, le roi confiait de nouveau ses intentions  son frre,
en donnant  sa pense plus de dveloppement qu'il ne l'avait fait
dans sa premire lettre.

Pour donner  la protestation que nous avons tous  faire et dont je
m'occupe sans relche, pour assurer  cet acte important, le dernier
peut-tre (jusqu' des temps plus heureux dont je ne dsesprerai
jamais) man de la race de Robert le Fort, toute la solennit qu'il
doit avoir, notre runion, mon cher frre, me parat indispensable,
et celle des princes de notre maison ne l'est pas moins. M. le
duc d'Orlans depuis longtemps se prpare  venir; j'appelle,
aujourd'hui, M. le prince de Cond, et je ne doute pas de sa
rponse. Je suis galement sr de la vtre. Monsieur accoura auprs
du roi qui l'appelle, mon frre voudra embrasser sa belle-fille; mon
ami volera dans mes bras.

Je gmis sans doute des dlais que tout ceci apportera  la
publication de l'acte que l'Europe attend de nous. Mais, la
protestation que j'ai adresse aux souverains constate dj mon
droit et dnote mon intention ultrieure; et quant  la protestation
publique, l'clat que lui donnera notre assemble de famille
compensera de reste la lenteur avec laquelle nous l'aurons fait
paratre.

Vous comprendrez facilement que je dsire que Berry vienne avec
vous, et que M. le prince de Cond amne son fils. Dj, M. le duc
d'Orlans qui, en me demandant de venir auprs de moi, ne pensait
srement pas au nouveau motif qui doit aujourd'hui l'y conduire, m'a
demand la permission de se faire accompagner par son frre, le comte
de Beaujolais, que je serais charm de connatre et d'embrasser.
Mais, je soumets  une assemble de famille qu'il faudra que vous
teniez, la question de savoir si vous et les deux chefs de branche
viendrez seuls, ou si vous amnerez fils et frre. En dlibrant sur
cet objet, vous n'oublierez pas que, rduits comme nous le sommes
au malheur le plus cruel peut-tre de l'poque actuelle, au malheur
de vivre spars les uns des autres, il est du moins ncessaire
de conserver l'asile obtenu en Angleterre; et que la prsence de
quelques-uns des ntres y est peut-tre indispensable pour assurer le
retour des absents.

C'est dans ce mme conseil de famille que vous direz aux princes
pourquoi je les appelle; car je ne fais que le leur indiquer, les
renvoyant  vous pour le surplus. Vous leur recommanderez, ainsi que
je vous le recommande, un secret absolu sur le motif de votre voyage.
Il suffira que l'on sache que j'ai voulu rassembler ma famille autour
de moi dans les circonstances les plus graves et les plus critiques,
o je me sois trouv depuis le commencement de nos infortunes.

Enfin si, par impossible, cette runion si dsire par mon
coeur, si utile  nos intrts, si solennelle aux yeux de nos
contemporains et de la postrit, ne pouvait du tout avoir lieu;
ou si, par des considrations tires de l'tat actuel du roi
d'Angleterre[64], de l'entre probable de M. Fox dans le ministre,
de l'acclration possible de la paix (de la paix qui nous priverait
de la bonne volont du gouvernement britannique pour la publication
de ma protestation); si, dis-je, par quelque vue que ce soit de
circonspection ou de sagesse, votre dtermination personnelle devait
tre indfiniment retarde, alors je vous expdierais ma protestation
sans dlai, afin que, revtue de votre adhsion, vous pussiez la
faire paratre suivant les formes convenues: mais, je vous le rpte,
je regretterais toute ma vie d'avoir t rduit  la faire sans vous.

[Note 64: Il tait atteint dj de la maladie qui, dix ans plus tard,
ncessita la rgence du prince de Galles.]

Vous sentez, mon cher frre, que pour un tel voyage, il faut rduire
votre suite au strict ncessaire. Vous ferez cette observation  M.
le prince d'Orlans et  M. le prince de Cond. Le comte d'Escars est
charg de prendre vos ordres pour les dmarches  faire auprs du
gouvernement britannique, afin de vous procurer le ou les btiments
ncessaires pour vous conduire, d'abord  Calmar et de l (s'il y a
lieu, comme je l'espre) dans les ports de Russie. Faites de votre
ct tout ce qu'il faudra pour hter votre commun dpart.

En mme temps qu' son frre, le roi avait fait part de ses
intentions au prince de Cond, au duc de Bourbon et au duc d'Orlans
qui venait justement de renouveler sa demande de le venir voir, en y
associant son frre cadet, le comte de Beaujolais, lequel tenait 
se joindre  lui. Rpondant, le 25 juin,  ses lettres, le roi lui
disait: Elles m'ont vivement touch; mais, croyez que depuis bien
longtemps mon coeur ne vous distingue plus de mes autres enfants. Si
vous ne m'aviez pas demand  venir auprs de moi, si depuis prs
de six mois je n'attendais avec impatience que les obstacles qui
s'opposent  l'accomplissement de ce dsir aussi juste que rciproque
fussent levs, ce serait moi qui vous prviendrais en vous invitant
 venir. Je n'entre pas dans de grands dtails  ce sujet, parce que
je charge mon frre de vous les donner. Vous ne pouvez douter de la
satisfaction que j'prouverais  faire connaissance avec votre frre
cadet, avec mon filleul, et si les circonstances n'avaient donn 
votre voyage auprs de moi un tout autre but que celui qu'il devait
d'abord avoir, je n'hsiterais pas  vous dire de l'amener. Mais,
j'ai d, comme mon frre vous l'expliquera, soumettre ce point  un
conseil de famille  la dcision duquel je m'en rapporte. Mais, soit
que j'aie, ou non, le plaisir de le voir, j'en aurai beaucoup  vous
prsenter le comte d'Avaray, dont la sant m'a si longtemps donn
de cruelles inquitudes, mais qui, je l'espre au moins, est tout 
fait rendu  mon amiti,  ma confiance. Cette lettre trouva le duc
d'Orlans dispos  partir. J'espre approcher bientt votre auguste
personne, mandait-il au roi, et je me trouverai doublement heureux
en cdant  l'impulsion de mon coeur, de penser que j'obis  vos
ordres.

La missive royale  laquelle il rpondait en ces termes ne porte pas
d'ordres. Mais, il les avait reus du comte d'Artois; il savait dj
que c'est  Calmar et non  Varsovie qu'il devait voir Louis XVIII,
et que leur entrevue aurait un caractre solennel et public, puisque
d'autres princes devaient s'y trouver avec lui  l'effet de prendre
en commun d'importantes rsolutions.

Au reu des lettres de son frre, le comte d'Artois s'tait empress
de lui rpondre. Il reconnaissait la ncessit d'une runion de
famille, et se dclarait prt  se porter au rendez-vous que le roi
lui donnait, inclinant d'ailleurs  croire que la Sude tait le pays
qui conviendrait le mieux et considrant comme une des plus douces
consolations qu'il pt recevoir le bonheur de se retrouver avec
son frre et avec ses enfants. Il exprimait, en passant, l'espoir
que, tt ou tard, ils pourraient tous se retrouver en Angleterre.
Si d'une part l'opinion que nos ennemis n'ont cess d'accrditer
contre l'Angleterre prsente de fortes objections contre le projet
d'y transporter votre rsidence, de l'autre, je vois de bonnes et
excellentes ttes extrmement attaches  notre cause, qui pensent
que la somme des avantages l'emporterait infiniment pour vous, non
seulement  cause de la proximit, qui est un point majeur, mais
encore par la prpondrance que cette puissance aura toujours sur
toutes les autres qui ne sauraient faire un pas, pour ainsi dire,
sans l'appui des subsides de l'Angleterre. Enfin, le comte d'Artois,
aprs avoir approuv sans restriction la protestation adresse par le
roi aux souverains, sollicitait ses ordres quant au lieu et  la date
de la runion.

Telle tait sa rponse  la lettre du 7 juin. Celle du 25, lui
ayant apport des instructions plus compltes, il se hta de s'y
conformer et de convoquer le conseil de famille,  la dcision
duquel le roi soumettait la question de savoir si tous les princes
se rendraient  son appel ou seulement son frre et les deux chefs
de branche.--D'aprs la prudence que vous recommandez, lui mandait
le comte d'Artois, le 20 juillet, il a t dcid que je ne serai
accompagn que du duc d'Orlans et du prince de Cond. J'ai parl
hier lundi  milord Harrowby. J'en ai t content, et, d'aprs ce
qu'il m'a dit, je pense que le voyage aura lieu d'accord avec le
gouvernement britannique, et que le retour sera suffisamment assur.
Mais, le ministre n'a pas pu me rpondre d'une manire positive avant
d'avoir pris les ordres du roi et confr avec ses collgues. Je ne
crains qu'un peu de retard, parce que je crois que milord Harrowby
voudra attendre que l'empereur de Russie ait notifi ses intentions
par l'envoi des passeports que vous avez demands.

Louis XVIII avait quitt Varsovie, depuis le 30 juillet, avec le duc
d'Angoulme, lorsque cette lettre y parvint. D'abord fix au 25, son
dpart avait t retard par une indisposition qui fut attribue
 une tentative d'empoisonnement, dont, autour de lui, et bien
que les recherches de la police locale n'en eussent fourni aucune
preuve, on souponna des agents du gouvernement franais d'tre les
auteurs. Lui-mme le croyait. En crivant au roi de Sude pour lui
annoncer son arrive  Grodno, il accusait les autorits de Varsovie
de n'avoir pas voulu arrter le dnonciateur du crime, qui aurait
jou dans cette horrible affaire, le rle d'un sclrat artisan ou
complice.

Promptement rtabli, il s'tait mis en route, non sans avoir eu soin
de mettre sous la protection du roi de Prusse ce qu'il avait de plus
cher, sa femme et sa nice, qui restaient  Varsovie o il comptait
revenir bientt. Il y a lieu de remarquer ici que, quoi que penst
le monarque prussien de la dcision de Louis XVIII, il se contenta
de lui recommander la prudence. Je ne doute pas de l'intention
constante que vous voudrez bien apporter  viter tout ce qui, de
manire ou d'autre, pourrait compromettre ce sjour  Varsovie, et 
me procurer le plaisir de continuer  vous l'offrir.




LIVRE QUATORZIME

AVANT ET APRS L'ENTREVUE DE CALMAR




I

LE ROI SUR LES CHEMINS


En un temps o, surtout dans les pays du Nord, les voyages
prsentaient difficults et prils, c'tait chose grave d'aller
de Varsovie en Russie ou en Sude. Les routes n'offraient que peu
de scurit; les relais de poste ne suffisaient pas toujours aux
exigences des voyageurs, et les distances s'allongeaient de tous les
obstacles que ceux-ci risquaient de rencontrer en chemin. Il est
donc ais de comprendre avec quel serrement de coeur la reine et
la duchesse d'Angoulme, encore sous l'impression de la tentative
d'empoisonnement, avaient vu partir le roi et son neveu, non moins
affligs qu'elles de cette sparation. La douleur de tous s'aggravait
des craintes que pouvait faire concevoir l'objet du voyage. Le
gouvernement franais averti ne tendrait-il pas aux deux princes
quelque pige, afin de s'emparer d'eux? Ceux qui rsidaient en
Angleterre ne seraient-ils pas, pendant la route, exposs au mme
danger? La famille royale avait toujours devant les yeux l'aventure
tragique du duc d'Enghien. Les malheurs passs ne la disposaient que
trop  en redouter de nouveaux, et les adieux se ressentirent de tant
de lgitimes angoisses.

Si, cependant, celles des deux princesses avaient t susceptibles
d'un peu d'apaisement, elles l'eussent ressenti en voyant de
quels serviteurs dvous et fidles partaient entours les chers
voyageurs. Le comte de l'Isle et son neveu, sous le nom de comte de
Chtellerault, taient accompagns du comte d'Avaray, l'homme de
confiance du roi, du duc de Piennes et du jeune marquis de Vass.
Le comte de Blacas tait parti en avant pour prparer des logements
 son matre et devait l'attendre  Grodno, ville de la frontire
russe. Autant de compagnons de route, autant de dfenseurs dont le
roi, s'il en tait besoin, recevrait aide et secours. Au moment o il
allait quitter Varsovie, le gnral de Kohler, gouverneur militaire,
et son tat-major se prsentrent pour saluer les partants. Ils les
accompagnrent jusqu'aux portes:

Le dbut de mon voyage a t rude depuis l'instant de mon dpart
jusqu' celui de mon arrive  Bialystock, crivait quelques jours
plus tard le roi  la reine, en entrant dans Grodno. J'ai t couch
en tout quatre heures et sans me dshabiller encore. Mais, j'ai
t bien ddommag de cette fatigue par le petit sjour que j'ai
fait chez Mme de Cracovie (comtesse Branicka); on n'est pas plus
aimable qu'elle; on ne reoit pas son monde avec plus d'aisance, de
noblesse, de grce et de sensibilit. On n'prouve chez elle qu'une
seule peine, c'est de la savoir ge et d'une sant dlicate. J'ai
bien grond Mme de Tyszkiewicz de ma part et de la vtre. Je ne vous
dis rien de Mlle Annette: un mari ne parle point de ses amours  sa
femme.

Ce ton enjou ne permet pas de deviner que le roi avait eu dans
l'hospitalire maison, dont il vantait le charme en ces termes, la
plus douloureuse des surprises. C'est une note de d'Avaray qui nous
l'apprend, en mme temps qu'elle nous fait connatre que lui aussi
tait pntr de reconnaissance pour l'accueil qu'il avait reu chez
la Palatine.

Mme de Cracovie est une de ces grandes dames dont le moule a t
rompu par la licence et la familiarit de nos derniers temps, par la
dignit crapuleuse et emprunte, qui aujourd'hui rgne en France,
mais surtout par le systme gnral d'amalgame et d'indemnisation,
appliqu partout  la socit et aux moeurs. Dans un ge trs
avanc, une taille leve qui ne plie point sous le fardeau des
ans, un extrieur noble et doux, d'accord avec le coeur qui l'anime
et l'habitation majestueuse qu'elle occupe, nous l'auraient fait
distinguer au premier coup d'oeil si son aisance respectueuse envers
notre matre ne l'avait mieux fait encore. Les sentiments, les
opinions, le ton, la puret de langage, le local mme, l'ensemble de
la socit compose principalement de Franais fidles, que cette
aimable et respectable femme avait runis auprs d'elle, auraient pu
nous faire croire que, par un prodige nouveau, une de nos maisons
illustres et vraiment dignes de l'tre avait transport son manoir en
Pologne. Cet hommage rendu  Mme de Cracovie m'est dict surtout par
la sensible reconnaissance de mon matre  l'accueil qu'il en a reu
et aux soins constants et empresss de son neveu le prince Joseph et
de Mme de Tyszkiewicz soeur de ce dernier, pendant tout le temps du
sjour du roi  Varsovie.

Aprs avoir rendu cet hommage  Mme de Cracovie, d'Avaray nous
initie, en un rcit que nous rsumons,  l'vnement qui vint
troubler le court sjour du roi  Bialystock. On a vu que le comte
de Blacas tait parti pour Grodno quelques jours avant lui. Dans
cette ville, rsidait le gnral comte de Benningsen, gouverneur
gnral de la Lithuanie,  qui devaient tre adresses les rponses
que le roi attendait de la cour de Russie. Blacas tant autoris  en
prendre possession, Benningsen lui remit celles qu'il avait reues,
et elles furent aussitt expdies  d'Avaray chez Mme de Cracovie.
L'une tait de l'empereur Alexandre pour le comte de l'Isle, l'autre
adresse par le chancelier Czartoryzky au duc de Serra-Capriola,
ambassadeur de Naples  Saint-Ptersbourg, qui avait t charg par
le roi d'appuyer ses dmarches et qui la lui envoyait.

Avant de donner le texte de ces lettres, il faut rappeler en quelles
conditions elles avaient t crites.  Saint-Ptersbourg, comme
dans toutes les cours, on tait toujours sous l'impression de
rvolte et d'horreur, produite par l'excution du duc d'Enghien.
Cette impression, la Prusse et l'Autriche cherchaient encore 
la dissimuler. Mais, la Russie semblait s'appliquer  la trahir.
Entre elle et la France, les relations se tendaient. L'ambassadeur,
Markoff, tomb, comme Kalitscheff, dans la disgrce de Bonaparte,
avait quitt Paris o un simple charg d'affaires, d'Oubril,
occupait sa place. Le gnral d'Hdouville, ambassadeur de France
 Saint-Ptersbourg, crivait le 20 avril: Tout est chang ici
depuis la nouvelle de l'arrestation du duc d'Enghien et l'arrive de
l'estafette expdie par le rsident de Russie  Francfort, qui a
appris son jugement. On ne parle que d'une rupture ouverte avec la
France et de mesures violentes qui en seraient la suite. L'empereur
s'est chapp plusieurs fois en propos contre les Franais, en
ajoutant qu'ils gtaient ce qu'ils avaient fait de bon.

Le gnral d'Hdouville signalait en outre la position difficile de
son ambassade. Aprs la mort du petit-fils des Cond, la cour de
Russie avait pris le deuil et fait clbrer un service religieux;
elle avait pouss la dite de Ratisbonne  protester contre la
violation du territoire badois. L'ambassadeur de France, en numrant
ces actes, prparait son gouvernement au rappel de d'Oubril,
 l'ordre donn aux sujets russes de quitter la France,  une
rsurrection de la sympathie du tsar pour Louis XVIII,  une alliance
entre la Russie et l'Allemagne, toutes choses dont le langage et
l'attitude d'Alexandre ne laissaient que trop prvoir la ralisation.

De son ct, le gouvernement franais se rpandait en reproches et
en plaintes. Le 2 mai, Talleyrand exprimait par crit ses griefs 
d'Oubril. Aprs l'intervention que le cabinet de Saint-Ptersbourg
a voulu prendre aux affaires intrieures de la France; aprs
la conduite qu'il a tenue par rapport  MM. de Verngues et
d'Antraigues; aprs ce qu'on voit d'incertitude dans les dispositions
de ce cabinet, relativement aux nouvelles destines de la France
et aux prtentions de la maison de Bourbon; aprs, surtout, cette
affectation de porter, sans qu'aucun lien de parent l'exiget,
le deuil d'un homme coupable, tomb sous le glaive des lois pour
avoir tram des assassinats sous l'influence de l'Angleterre, la
dclaration qui vient d'tre faite  Ratisbonne est un acte qui
prouve clairement qu'il n'y a plus aucun moyen pour que la France
et la Russie se concilient  l'effet d'intervenir de concert dans
les affaires germaniques. La premire dmarche que fit Paul Ier, de
glorieuse mmoire, lorsqu'il voulut se rapprocher de la France, ce
fut d'loigner le comte de l'Isle de ses tats et de lui retirer
toute sa protection.

Cette lettre prcdait et prparait une rupture qui fut
dfinitivement consomme au mois d'aot[65]. Nanmoins, et quoique
irrit contre la France, l'empereur de Russie voulait choisir son
heure pour rompre avec elle. Jusque-l, il entendait dissimuler ses
intentions en la mnageant, et c'est bien ce dsir qui apparat
dans sa rponse  Louis XVIII. Elle constituait un refus positif et
dpourvu de toute bonne grce.

[Note 65: D'Oubril,  Paris, demanda ses passeports le 28 aot; ils
lui furent envoys le mme jour. D'Hdouville avait dj quitt
Saint-Ptersbourg, ainsi que Rayneval, rest derrire lui comme
charg d'affaires.]

Monsieur le comte, par la lettre que vous m'avez adresse de
Varsovie en date du 13 juin, j'ai vu avec peine la rsolution que
vous venez de prendre. J'aurais dsir en tre instruit d'avance;
alors, mon amiti pour vous et ma franchise accoutume m'auraient
port, monsieur le comte,  vous dconseiller les dmarches que
vous avez faites, lesquelles, dans la crise actuelle, loin de
vous procurer quelque avantage rel, ne sont propres qu' donner
de nouvelles armes  vos ennemis et les engager  rendre votre
position encore plus difficile qu'elle ne l'est dans ce moment. Sans
prtendre, au surplus, m'immiscer dans ce qui ne me regarde pas
directement, je ne saurais, pour ma part, adhrer aux demandes que
vous m'avez adresses, monsieur le comte, et je ne vous cacherai
pas que l'offre qui vous a t faite et que je vous ritre encore
aujourd'hui, de vous donner un asile dans mes tats, en cas que votre
demeure ailleurs ne puisse se continuer, n'tait que dans la vue de
vous accorder une retraite paisible et tranquille, ou il ne serait
question d'aucune dmarche semblable  celle que vous vous proposez
de faire.

J'ai cru devoir vous parler sans rserve, monsieur le comte,
tant persuad que ni l'impossibilit d'excuter votre rsolution
en Russie, ni l'nonc de ma manire de l'envisager, ne sauraient
vous faire douter, au reste, de mon engagement  vous donner dans
toute autre occasion des preuves ritres de mon estime et de ma
considration trs distingue.

La lettre de Czartorysky au duc de Serra-Capriola accentuait plus
durement encore ce refus. Elle exprimait la surprise qu'avait
cause  l'empereur la rsolution prise par le comte de l'Isle,
sans avoir le soin d'en instruire la cour de Russie. Les relations
entre la Russie et le gouvernement franais n'tant point rompues,
il n'appartient  personne de mesurer le degr d'harmonie ou de
froideur dans lequel elles se trouvent, et encore moins de prjuger
de leur dure. L'empereur se trouvait, en consquence, contraint
de repousser les demandes du comte de l'Isle comme ne pouvant
cadrer avec les relations qui existaient entre la Russie et la
France; et sans prtendre lui tracer sa conduite, il croyait sage
de le dtourner du projet de runion, de lui conseiller de se
tenir tranquille et de revenir, s'il en est temps encore, sur les
rsolutions projetes.

Dans la note  laquelle nous avons dj fait un emprunt, d'Avaray
confesse que la lecture de ces lettres le terrifia. Il n'avait pas
cru  la possibilit d'une pareille catastrophe. La question se
posait maintenant de savoir si Louis XVIII, se trouvant encore
sur le territoire prussien, devait revenir sur ses pas, rentrer 
Varsovie et, par cette soumission, s'assurer le bon vouloir du tsar,
au cas o il serait oblig de lui demander asile, ou s'il fallait
persister quand mme dans le projet que la mise en route avait rvl
 toute l'Europe. Cette question, il ne pouvait en dcider seul. Il
fit donc appeler le roi et le duc d'Angoulme hors du salon de Mme
de Cracovie, empli de monde, et on dlibra. On tait loin des
conseillers craintifs et timides. Le roi tait seul entre son neveu
et un conseiller qui n'avait jamais manqu d'audace. La dlibration
ne pouvait tre longue. D'un commun accord, il fut dcid de s'en
tenir aux rsolutions prises et de marcher au-devant des orages.

Cette dtermination fixe, le roi fut tout entier  la socit,
avec la mme amabilit et les mmes succs, passant du poison de
Buonaparte  la colre de l'empereur de Russie, comme il allait
autrefois de sa grotte solitaire de Versailles  une fte de Trianon.
Et qu'on ne croie pas que ce soit une faon de parler. Mme de
Cracovie avait auprs d'elle une socit nombreuse et, entre autres,
deux de ses nices, mre et fille, dont l'une, Mlle de Tyszkiewicz,
avec l'esprit le plus piquant, prolongeait les grces du clibat. Le
roi, aimable  l'envi et pour la nice et pour la tante, trouvant
dans son coeur et cette inaltrable bont qui le distingue si
particulirement, quelques mots sensibles et obligeants  dire  tous
ses Franais qui s'empressaient autour de lui, quitta Bialystock en
y laissant des regrets et des souvenirs, dont l'expression le suivit
sur la route aussi loin qu'ils purent l'atteindre.

Dans la soire du 3 aot, il arrivait  Grodno. Le gnral comte de
Benningsen prvenu par Blacas, et bien qu'il n'et pas d'ordres de
sa cour, lui avait fait prparer des logements et voulut procder
lui-mme  son installation, second par toutes les autorits
militaires et civiles. Il avait pouss les gards jusqu' placer
devant la maison que le comte de l'Isle devait occuper une garde
nombreuse avec un drapeau. Mais le roi, tout en exprimant sa
gratitude, exigea le renvoi de cette troupe, ni lui ni son neveu
n'tant dans le cas de recevoir des honneurs. Du reste, il pensait
ne rester que peu de jours  Grodno.

Oblig, pour se rendre  Calmar, de traverser la Baltique, et la
lettre du tsar ne lui permettant plus de compter sur une frgate
russe pour effectuer ce passage, il recourut de nouveau au dvouement
du comte de Blacas. Il le fit partir pour Riga, o, sans doute, il
serait ais de trouver promptement un btiment faisant voile pour la
Sude. Cet espoir devait tre tromp. De Riga, Blacas crivait qu'en
dpit de ses efforts pour hter le dpart, il craignait qu'on ne dt
attendre pendant plusieurs semaines. En de telles conditions, un plus
long sjour  Grodno devenait impossible, tant y taient rares les
moyens d'existence un peu confortable, et le roi se demandait s'il
ne solliciterait pas de Mme de Cracovie,  qui il venait d'adresser
ses remerciements, un asile temporaire, lorsqu'un gentilhomme du
pays, le baron de Koenigsfeld, habitant Blankenfeld, bourgade de
Courlande sur la frontire de Lithuanie, lui en offrit un dans son
chteau. Avant d'aller occuper cette rsidence, le roi crivit 
l'empereur Alexandre et au roi de Sude.  celui-ci, il ce contentait
de communiquer le refus du tsar et d'annoncer son arrive prochaine 
Calmar.

Une seule circonstance pourrait empcher l'excution de ce projet,
ce serait celle o des obstacles insurmontables s'opposeraient  ce
que mes parents quittassent l'Angleterre pour se rendre en Sude.
Je n'ai point encore reu leurs rponses; eux-mmes n'avaient pas
encore, le 17 juillet, date de leurs dernires lettres, reu les
miennes du 25 juin; mais, il est impossible qu'avant huit jours,
je ne sache  quoi m'en tenir sur leur marche. Jusqu' ce moment,
la reconnaissance et suffi pour m'engager  faire part  Votre
Majest de l'objet pour lequel je rassemble les miens; aujourd'hui,
une confiance sans bornes est devenue envers elle un devoir. Je
dirai donc  Votre Majest, et je lui en demande le secret, qu'en
m'environnant de mes parents, mon intention est de confrer avec
eux sur le nouvel acte que je prpare et que je veux adresser 
mon peuple. Sans doute, il et t bien satisfaisant pour moi de
placer les trois fleurs de lis  l'abri des trois couronnes; mais,
je n'abuserai point de la gnreuse amiti de Votre Majest; la
compromettre serait pour moi un malheur et une source de regrets
ternels. Je lui donne donc ma parole d'honneur que rien ne sera ni
dat, ni publi de ses tats.

Sa rponse  l'empereur tait plus froide, plus hautaine et empreinte
de cette dignit qui lui tait propre et qu'il n'abdiqua jamais, mme
dans les circonstances les plus critiques de sa vie. C'est assurment
une des plus belles qu'il ait jamais crites.

Monsieur mon frre et cousin, j'ai reu la lettre de Votre Majest
Impriale en date du 5 juillet; je la remercie de la franchise dont
elle use envers moi, et j'y vais rpondre par une semblable ouverture
de coeur.

Mille raisons de sentiment et de politique me faisaient dsirer
que Votre Majest Impriale approuvt que ma runion momentane
avec quelques-uns de mes proches, et lieu dans son empire. Elle
s'y refuse; je le regrette profondment, et je vais, aussitt
que j'aurai reu des lettres d'Angleterre, qui, sans les vents
contraires, auraient d me trouver encore  Varsovie, quitter Grodno
et m'acheminer vers Riga, pour y trouver un btiment qui me conduise
en Sude. Vivement sensible aux inquitudes que l'amiti de Votre
Majest Impriale pour moi lui suggre, je ne puis cependant les
partager. Je connais les armes ordinaires de mes ennemis, et je les
mprise; j'ose mme penser que Votre Majest Impriale ne m'en et
pas prsent l'image, si elle et pu m'y croire vritablement expos.
Au moment mme ou je reois sa lettre, un complot affreux, dont en
partant j'ai rendu compte  Sa Majest prussienne, devait trancher
par le poison, non seulement mes jours et ceux de mon neveu,--la
politique des sclrats pouvait expliquer ce crime,--mais ceux de
ma femme, de mon adorable nice et de tous les serviteurs fidles
qui m'entourent. Est-ce donc  l'instant o, grce  la Providence,
ce complot vient d'tre dcouvert, que je puis, en abandonnant des
mesures que le devoir me commande, tmoigner une crainte qui n'est
pas dans mon me? J'en appelle  celle de Votre Majest Impriale.

Je sais que dans ses tats, ma scurit pourrait tre entire pour
des ttes qui me sont bien autrement prcieuses que la mienne; mais,
en acceptant un asile, il faut en remplir les conditions, et celles
que renferme la lettre de Votre Majest Impriale me condamnent,
aujourd'hui plus que jamais,  vaincre les penchants de mon propre
coeur, toujours dispos  recevoir aveuglment les directions et les
bienfaits d'une main auguste et chre. Que Votre Majest Impriale
daigne m'entendre.

 mon ge, aprs tant de traverses, sans doute, il pourrait sembler
permis d'aspirer au repos; mais, jusqu' l'poque, peut-tre peu
loigne, o je trouverai celui de la tombe, je dois  mes aeux,
dont les regards sont fixs sur moi,  la famille dont je suis le
chef,  nos descendants dont les intrts me sont confis,  la
France qui gmit sous un joug odieux,  mon honneur enfin, qui lui
appartient comme  moi-mme, de travailler sans relche  recouvrer
mes droits, ou plutt l'exercice de mes devoirs. Mon action peut tre
paralyse, ma volont ne le sera jamais.

Ces sentiments, je ne crains pas de les exposer  Votre Majest
Impriale; ce langage serait le sien si elle tait  ma place, j'en
suis certain; le jour n'est pas loign o, dgage des entraves de
la politique, elle pourra donner un libre essor  son indignation.
En attendant, je respecte les mesures que sa prudence lui dicte, et
je vais, ainsi que je l'ai suppos, au cas o elle ne jugerait pas
devoir accueillir mes parents en Lithuanie, traverser simplement ses
tats pour me rendre au lieu que je leur ai indiqu, pour y recevoir
mes ordres ultrieurs. Lorsque j'aurai termin mes affaires, je me
propose de retourner sans beaucoup de retard  Varsovie, comptant
plus que jamais sur l'appui de Votre Majest Impriale auprs de
Sa Majest prussienne, pour le temps que moi et les miens aurons 
passer dans une ville qui, assurment, dans de telles circonstances,
ne peut m'offrir aucun attrait, mais qui, jusqu' prsent, est pour
moi l'asile le moins loign de la France.

Je ne puis fermer cette lettre sans remercier Votre Majest
Impriale de l'accueil et des attentions constantes que je reois
ici de M. le gnral de Benningsen, de M. le gouverneur Lanskoy et
de toutes les personnes qui exercent ici l'autorit de Votre Majest
Impriale.

Une autre lettre alla porter de ses nouvelles  la duchesse
d'Angoulme. Je ne m'aviserai point, ma chre enfant, de vous donner
des dtails sur notre voyage; une main  bon droit plus chre que
la mienne s'est charge de ce soin. Je vous dirai seulement que ma
vieille carcasse a mieux soutenu cette fatigue que je ne l'aurais
cru moi-mme. Mais si le physique va bien, il n'en est pas de mme
du moral. Je vous demande pardon, dans la demi-heure que votre
tendresse m'a accorde de plus, de n'avoir pas mieux su vous cacher
ce que j'prouvais et d'avoir ainsi peut-tre accru votre peine.
Mlle de Choisy a vu l'tat o j'tais; elle a eu compassion de moi;
elle a fait ce qu'elle a pu pour me rconforter. J'ai senti, je sens
vivement ses aimables soins, mais Nature tait la plus forte. Quand
on a pu se dire  meilleur titre que Titus:

  Depuis cinq ans entiers, tous les jours je la vois,
  Et crois toujours la voir pour la premire fois,

et que le moment arrive de se sparer de vous pour un temps indfini,
la comparaison du pass au prsent est bien cruelle. On me taxera,
si l'on veut, de faiblesse; mais, du moins ce ne sera pas ceux qui
vous connatront. Je vous prie, cependant, de croire que j'ai su
me contraindre, et mme tre aimable  Bialystock; mais, aussi, il
est si ais de l'tre avec Mme de Cracovie! Elle a tant de cette
dignit douce, de cette gaiet modeste, de cette bont touchante qui
caractrisent ce que j'aime le mieux au monde! tez son ge, j'aurais
pu rver que j'tais  ct de vous. Nous voil ici, sans savoir
encore ni combien nous y resterons, ni o nous irons en partant
d'ici: que la volont du Seigneur soit faite!

On peut voir par ce langage que cinq annes de vie commune avec
sa nice, loin de refroidir sa tendresse pour elle, l'avaient
rendue plus vive. Malgr la diffrence des ges, cette jeune femme
tait devenue pour lui,  travers tant de cruelles preuves subies
ensemble, l'amie et la consolatrice de tous les jours, souvent aussi
la conseillre. Il l'aimait ainsi qu'un pre aime sa fille. De loin
comme de prs, il se proccupait de son bonheur. Nous en trouvons
une preuve dans l'empressement qu'il mit, durant son sjour prolong
 Blankenfeld,  autoriser le duc d'Angoulme  aller passer trois
jours auprs d'elle. Elle se hte de le remercier. Sa rponse  ces
remerciements tmoigne une fois de plus de la joie qu'il ressentait 
lui faire plaisir.

Vous me remerciez de vous avoir envoy votre mari, ah! ma fille,
vous ne me devez rien; je n'ai fait que donner un consentement
qu'Hrode ou Philippe II n'auraient pu refuser. Voici le fait.
Nous avons d'abord d partir d'ici le 13, puis le 16. Mon neveu,
n'entrevoyant pas mme la possibilit d'une course rtrograde,
supportait l'absence avec rsignation  la Providence, douleur 
votre gard et au mien, avec une tendresse que les deux autres
sentiments rendaient mille fois plus touchante. Les raisons qu'il
vous aura dites me dterminent, le dimanche 12,  retarder mon dpart
jusqu'au 20. Aussitt, mon neveu conoit l'ide, emmne d'Avaray chez
lui et s'ouvre  lui. Mon ami ne fait qu'un saut dans mon cabinet,
et l'instant d'aprs, mon fils est dans mes bras, dj presque aussi
heureux que vous l'avez vu jeudi.

Vous voyez le peu de mrite que j'y ai eu; mais, puisqu'il se loue
de moi, il est juste que je lui rende la pareille. Ce n'est pas de
sa tendresse pour moi que je veux parler, elle ne satisfait que mon
coeur. Mais, depuis que je suis ici, je l'ai mis sur des objets plus
srieux, et, je vous le dis avec autant de joie que de vrit, il a
surpass mon attente. De toute notre race, (pardonnez-moi de vous
prsenter de tristes images), deux seuls ont pass soixante ans. J'en
ai prs de cinquante, mon frre n'a pas tout  fait deux ans de moins
que moi; je dois donc m'attendre, surtout avec les peines de tout
genre qui nous poursuivent depuis quinze ans, que ni lui, ni moi ne
vivrons encore longtemps; mais, aprs ce que me promet mon neveu,
je pourrai adresser  Dieu le cantique de Simon. Ce n'est point
illusion de tendresse qui me fait parler ainsi: il y a plus de huit
jours que je ne l'ai vu; ce n'est pas flatterie pour lui: il ne sera
plus auprs de vous quand vous recevrez cette lettre; mais, c'est un
tmoignage que je lui dois, et j'ai d'autant plus de plaisir  le lui
rendre, que je suis sr de l'usage que vous en ferez.

Voici, maintenant, un secret que je confie, moins encore  votre
amiti qu' votre discrtion absolue. Il est pour vous seule,
absolument seule; il n'est personne au monde que vous  qui j'en
donne la plus lgre indication. J'ai reu hier des nouvelles de mon
frre. Le gouvernement britannique, soit lchet, soit n'importe
quel autre motif, s'oppose formellement au dpart de mon frre et
des princes. Ainsi point de runion. Je n'en pars pas moins, pour
Riga ou Liebau, car je ne sais pas encore auquel de ces deux ports
je m'embarquerai. L, seulement, j'apprendrai que mes parents ne
viennent point; mais, je ne serai pas en vain sorti de Varsovie,
et si, parmi de si hautes considrations, j'en puis faire entrer
de moindres, je ne me serai pas en vain arrach le coeur en vous
quittant. Les puissances sur lesquelles je croyais pouvoir le plus
compter, la Russie, l'Angleterre, m'abandonnent. Dieu et le sentiment
de mes devoirs me restent. Je n'irai pas en Sude; je ferai voile
pour Dantzig, et dans la traverse, n'ayant pour tmoins que le ciel
et la mer, j'adresserai la parole  mon peuple. Puis, je retournerai
dans l'enfer qu'on me prpare, mais o je retrouverai ma chre nice.
Serrez bien ma lettre.

Sur la minute crite de la main du roi o nous copions ces lignes,
le dernier paragraphe a t barr puis semble avoir t rtabli et
corrig par d'Avaray, de telle sorte que nous ne pouvons tablir avec
certitude si, oui ou non, la duchesse d'Angoulme a eu connaissance
du secret que le roi avait eu la pense de lui confier. Mais, il
nous rvle qu' la veille de s'embarquer pour Calmar, Louis XVIII
ne savait pas encore si les membres de sa famille se trouveraient au
rendez-vous qu'il leur avait donn.




II

 BLANKENFELD


Durant l'exil de Louis XVIII, on ne compte gure d'heures plus
pnibles que celles qu'il passa  Blankenfeld, du 25 aot au 12
septembre 1804, en attendant de pouvoir s'embarquer pour la Sude.
Ce n'est pas que l'hospitalit qu'il recevait chez le baron de
Koenigsfeld ne ft de nature  lui faire prendre son mal en patience.
On le voit, dans une lettre au comte d'Artois, rendre hommage aux
procds dlicats et gnreux de son hte, qu'il reconnatra douze
ans plus tard, lorsqu'il aura recouvr sa couronne, en lui donnant
le titre de comte, transmissible  ses descendants, et en le nommant
officier de la Lgion d'honneur:

Je ne pouvais croire  ce que les anciens nous disent de
l'hospitalit, crit-il le 12 septembre, au moment o il vient
de quitter cette maison bnie. M. et Mme de Koenigsfeld, Mme de
Manteufel, soeur de celle-ci, et leurs enfants m'ont prouv qu'on
pouvait dans ce genre ne rien exagrer. Se gner pour recevoir des
htes nombreux, pour conformer sa vie  la leur; faire pendant
quinze jours l'accueil et le traitement du meilleur got, de ce que
nous appelions par excellence de bonne compagnie, et cela, avec une
fortune borne, tout cela n'est rien; la vanit peut en faire autant.
Mais, ces attentions qui partent du coeur, ces soins aimables,
recherchs, mais toujours mesurs et jamais gnants, voil ce que
j'ai trouv  Blankenfeld, voil ce que ni moi ni les miens ne devons
jamais oublier. C'est une substitution que je laisse, ne pouvant
malheureusement m'acquitter moi-mme.

Si donc la tranquillit de son me pouvait dpendre de soins
matriels, et de ce qu'y peut ajouter de bonne grce la main qui les
prodigue, le roi n'aurait, en ce moment, rien  souhaiter. Mais, une
lettre du comte d'Artois lui a appris que le gouvernement britannique
empche ce prince de quitter l'Angleterre, en le menaant de ne pas
l'y laisser rentrer s'il en sort. Je pars pour la Sude avec la
douloureuse certitude de ne pas vous y voir, lui mande-t-il de Riga.
C'est  peine s'il espre y rencontrer le prince de Cond, et quoique
rsolu  se servir du seul asile d'o il puisse, sans blesser
ni compromettre personne, s'acquitter envers la France, envers sa
famille, et surtout envers ce frre qui est appel  recueillir son
funeste hritage, du grand devoir qu'exige son propre honneur, il
n'en est pas moins sensible au cruel dsappointement qu'il vient de
subir.

D'autre part, il se demande si, lorsqu'il reviendra de Calmar, la
Prusse voudra tolrer sa prsence  Varsovie, et il ne sait o il
ira si cet asile lui est refus. Il est treint par une angoisse
dchirante lorsqu'il songe qu'en ce cas, il devra condamner de
nouveau les chres cratures qu'il y a laisses, aux hasards et aux
prils de sa vie errante.

Et ce ne sont point l les seuls objets de ses peines. La sant du
frle et chtif d'Avaray, qu'avait rtablie un sjour en Italie, est
de nouveau compromise par les fatigues du voyage et par les multiples
soucis qui les ont aggraves. Ses forces puises, des insomnies
continuelles, de frquents mouvements de fivre, autant de symptmes
inquitants qui prouvent au roi que ce fidle compagnon n'est pas en
tat de passer la mer. Il est donc contraint de le laisser  Riga; et
n'osant le lui dire en face, car il sait combien il va l'affliger,
il le lui crit. Il allgue que la runion de famille ne pouvant plus
avoir lieu, sa course  Calmar ne prsente qu'un intrt secondaire,
alors mme que le prince de Cond se trouverait au rendez-vous. En
laissant d'Avaray  terre, il le charge de mettre la dernire main 
sa Dclaration dont il n'emporte qu'une bauche pour la communiquer
au roi de Sude et au prince de Cond; de revoir,  tte repose,
cette pice, le testament de mort ou le marche-pied du trne de
Louis XVIII, de manire  ce qu' son retour de Sude, il puisse la
signer sans perdre un temps prcieux. Refusez-moi si, en votre me
et conscience, vous connaissez dans la situation des choses un autre
que vous qui puisse me prter la main pour atteindre le noble but que
nous nous sommes propos.

Avec ces raisons, il en invoque une non moins dcisive. Il a confi 
Blacas la mission d'aller dfendre ses intrts  Saint-Ptersbourg
et de porter au comte Joseph de Maistre, qui s'y trouve en qualit
de ministre de Sardaigne, le projet de Dclaration afin qu'il
corrige, ajoute et retranche, selon qu'il le jugera convenable[66].
Blacas vient de partir. Qui le dirigera, qui entretiendra avec lui
une correspondance ncessaire si d'Avaray ne reste pas  Riga?
N'est-ce pas vous, mon ami, que ce soin important regarde? Enfin,
songez, je vous prie, que si vous me suiviez en Sude, il n'est que
trop probable, dans l'tat seulement o vous tes, que je serais
contraint de vous y laisser, et faut-il vous dire que dans une telle
crise, j'ai besoin de la tte encore plus que du coeur de mon ami?
Prvoyant qu'en dpit de ses arguments, d'Avaray tentera de rsister
 ses prires, le roi ajoute: Mais, c'en est assez; vous resterez
sur le continent. Si vous conjurer n'a pas t suffisant, je vous
l'ordonne.

[Note 66: En 1797, alors que Joseph de Maistre tait  Turin, et
venait de publier son livre: _Considrations sur la France_, des
relations s'taient noues entre lui et d'Avaray. Le souvenir de
ces relations dcida Louis XVIII, en 1804,  demander  l'illustre
crivain son avis sur la Dclaration. On verra plus loin, comme par
la publication de la correspondance de Joseph de Maistre avec Blacas,
quelle vive et tendre amiti se forma entre eux,  suite de leur
rencontre  Saint-Ptersbourg.]

Il adresse la mme prire ou le mme ordre au vieil archevque de
Reims, Talleyrand-Prigord, qui est venu de Varsovie le rejoindre
 Blankenfeld, rclamant l'honneur de l'accompagner  Calmar. En
raison de son grand ge, il ne veut pas l'exposer aux fatigues d'une
traverse, que les vents qui soufflent sur la Baltique annoncent
difficile et mme prilleuse. Je vous prie donc, lui crit-il, je
vous conjure par votre zle pour mon service qui doit vous faire
voir combien il m'est ncessaire que vous vous mnagiez, de ne point
me suivre dans cette course rapide, et s'il le faut, je l'exige
absolument de vous. Je ne vous cacherai mme pas que, comptant sur
votre condescendance  mes dsirs, j'ai dj dit  M. de Koenigsfeld,
dont le coeur a parfaitement entendu le mien, que je ne pouvais le
payer de sa noble et touchante hospitalit qu'en lui laissant un
dpt aussi cher et aussi prcieux que vous. Vous ne voudrez pas le
priver d'un pareil legs.

L'archevque et d'Avaray se rsignrent  obir. Mais leur
rsignation n'alla pas sans douleur pour leur matre comme pour
eux-mmes. On retrouve la trace de ses peines dans les lettres qu'il
crivit, avant de s'embarquer,  son frre qu'il croyait  Londres, 
la reine et  la duchesse d'Angoulme restes  Varsovie. Celle qu'il
adressait  sa nice rsume les deux autres, tout en tmoignant de
plus de paternelle sollicitude et de tendres regrets.

Je suis bien afflig aujourd'hui, ma chre enfant, non de
partir,--le devoir m'appelle,--mais du cruel sacrifice par lequel
il me faut commencer mon voyage en Sude. J'pargne  votre
sensibilit le dtail de l'tat o les peines, les fatigues de
tout genre ont rduit mon ami. Mais, il est tel qu'il lui et t
impossible de soutenir le trajet de mer. Je le sentais et je le
voyais. Mais, je n'aurais jamais os entreprendre de l'engager 
rester sur le continent, si la runion de famille avait eu lieu. La
voyant manque, je lui ai dmontr que sa prsence  Calmar tait
absolument inutile  mes intrts. J'ai obtenu de lui cette pnible
rsignation. Du moins, son zle aura une consolation. Restant  Riga,
il me sera de la plus grande utilit pour tenir, en mon absence,
la correspondance avec Ptersbourg. Je pars donc avec mon neveu,
avec le duc de Piennes et M. de Vass; je pars, emportant le regret
de quitter un lieu o j'ai reu la plus noble, la plus touchante
hospitalit. Je n'ai qu'un moyen de tmoigner ma reconnaissance 
M. et  Mme de Koenigsfeld: c'est de vous demander en temps et lieu
pour eux votre portrait. Mon Antigone me le refusera-t-elle?... Vous
sentirez l'inquitude, la douleur que j'prouve en voyant reculer
peut-tre l'instant de notre runion. Je n'y crois pas; mais, elles
n'en redoublent pas moins, en songeant  celles que vous prouvez
vous-mme, et pour mon neveu et mme pour moi.

Il rsulte de cette lettre que le roi ne doutait pas de revenir 
Riga. Qu'il dt reprendre la route de Pologne ou rester en Russie,
c'est en effet par cette ville qu'il lui serait le plus commode de
passer, et quoi qu'il pt arriver, que des circonstances imprvues le
dterminassent  aller dbarquer  Koenigsberg ou  Dantzig, c'est
 Riga que, d'accord avec lui, d'Avaray dcida de l'attendre. Entre
temps, le btiment arrt par Blacas, command par un capitaine
danois et pourvu d'un quipage excellent, tait prt  mettre  la
voile. Mais la mer dmonte, et grondant en tempte, laissait prvoir
une traverse affreuse. Le roi ne voulut pas toutefois retarder son
embarquement. Le 14 septembre, le navire qui emportait la fortune de
la France s'loignait de la cte sous l'oeil attrist de d'Avaray.

Quelques jours plus tard, consignant dans ses notes le poignant
souvenir de ce douloureux instant, il crivait: Je restai  Riga!
Ce seul mot peint l'tat de mon me.  l'instant de la sparation,
je crus que toute ma rsolution allait s'vanouir, et je peux dire
avec vrit que si, en restant  terre, j'ai accompli le devoir qui
m'tait impos, je dois surtout la satisfaction que j'en ressens 
l'tat dsesprant de faiblesse et de souffrance o j'tais. Un peu
plus de force, et le capitaine des gardes et rempli son devoir.

Tout en regrettant de ne l'avoir pas rempli sous la forme la plus
douce  son coeur, d'Avaray songeait maintenant  le remplir sous
la forme que lui avait impose son matre. Celui-ci  peine en mer,
il s'empressait de faire insrer dans les gazettes allemandes une
note o, avec une candeur qui dsarme la critique et le blme, il
livrait  la publicit la nouvelle d'un voyage qu'il et t plus
prudent de garder secret encore, et qui allait, vu la signification
d'ailleurs trompeuse qu'il lui donnait, exciter les susceptibilits
et les craintes du gouvernement prussien jusqu' le dcider 
fermer Varsovie  Louis XVIII, pour n'tre pas compromis aux yeux
de Napolon. M. le comte de l'Isle, disait cette note, a quitt
l'asile noble et touchant qu'il a reu en Courlande, chez le baron de
Koenigsfeld, et s'est rendu  Riga, le 12 septembre, accompagn de
M. le duc d'Angoulme, de son capitaine des gardes et de son premier
gentilhomme de la chambre. M. le comte de l'Isle a mis sur-le-champ 
la voile pour se rendre  Stockholm, et reprendre ultrieurement et
sans retard la direction dtermine de concert avec les puissances du
Nord. Le concert avec les puissances du Nord! On vient de voir en
quoi il consistait.

Tandis que ces lignes imprudentes faisaient le tour de l'Allemagne,
et que le roi de Prusse se croyait oblig de donner au gouvernement
franais des explications propres  dmontrer qu'il n'tait pour rien
dans les rsolutions du comte de l'Isle[67], celui-ci oprait sur la
Baltique une traverse orageuse, contrarie par des vents imptueux,
et qui ne dura pas moins de onze jours.

[Note 67: Ds le 20 juillet, le roi de Prusse avait donn avis 
Lucchesini, son ministre en France, des projets du prtendant:
Je vous en informe afin que vous puissiez en parler, puisque le
gouvernement franais parat attacher,  tort, de l'importance
aux dmarches mme les plus innocentes de cet infortun prince.
Je m'attends au moins que dans aucun cas, on ne paratra vouloir
s'enqurir officiellement de cette correspondance indiffrente dont
personne absolument n'a le droit de se mler.]




III

L'ENTREVUE DE CALMAR


Le roi de Sude, Gustave IV, quelles que fussent les difficults
de sa situation, n'avait pas voulu se drober aux devoirs de
l'hospitalit. Attach aux Bourbons, comme son pre, il s'tait
employ dj pour leur cause. L'anne prcdente, il avait mme tent
d'ameuter l'Allemagne contre le gouvernement consulaire. L'avortement
de cette tentative l'avait contraint, bien qu'il ft en brouille
ouverte avec la France,  s'enfermer dans une apparente neutralit.
 l'exemple de la Russie, il avait refus de mettre au service de
Louis XVIII un btiment de sa marine, exig que la protestation
que voulait lever ce prince ne ft pas date de Sude. Mais, ces
rserves faites, il avait envoy des ordres au gnral d'Anckarsward,
gouverneur de Calmar,  l'effet de prparer au proscrit un accueil
digne de son rang et de son infortune. Il lui enjoignait notamment de
veiller sur la personne du roi de France, de prendre des prcautions
pour sa sret. Le bruit s'tait, en effet, rpandu que Bonaparte
cherchait  faire assassiner le chef de la maison de Bourbon.

Dans la matine du 24 septembre, le gnral d'Anckarsward fut averti
qu'un btiment, portant deux princes franais, pouss par la tempte
sur l'le d'Oeland, les y avait dbarqus. L'le d'Oeland n'est
spare de Calmar que par une courte distance. Le gnral s'embarqua
aussitt pour rejoindre les princes. Mais la violence du vent qui
rgnait sur la Baltique le contraignit  rentrer au port. C'est
seulement dans l'aprs-midi qu'il put atteindre l'le o s'taient
rfugis Louis XVIII et ses compagnons. Il trouva le roi de France
au presbytre de Resmo, en train de se reposer des fatigues d'une
pnible traverse, qui n'avait pas dur moins de dix jours. Il fut
dcid entre eux que ce prince se rendrait  Calmar le lendemain.
Lui-mme y retourna sur-le-champ, afin d'y prparer la rception,
conformment aux ordres qu'il avait reus.

Le lendemain, les habitants de Calmar, groups en foule sur le port
autour de toutes les autorits, virent dbarquer un personnage de
taille moyenne, dont une obsit prcoce ralentissait la marche. Ses
cheveux taient poudrs. L'ordre des Sraphins s'talait sur son
habit gris. Un pantalon nankin, serr dans ses bottes, compltait
son costume. C'tait Louis XVIII. Reu par le gouverneur, l'vque,
le clerg, les officiers de la garnison, les Anciens de la ville et
les magistrats, il fut harangu et conduit par eux jusqu' la maison
qu'il devait occuper. Il allait y vivre durant plusieurs semaines,
entour des honneurs royaux pour la premire fois depuis qu' Vrone,
la mort de Louis XVII avait mis la couronne sur son front.

Son premier soin, en y arrivant, fut de prendre connaissance des
lettres qui l'attendaient. Celles qui venaient d'Angleterre, et
notamment une du comte d'Escars, son reprsentant  Londres depuis
la mort du duc d'Harcourt, lui rendirent quelque esprance de voir
arriver son frre. Cette esprance est,  la vrit, bien faible,
mandait-il au roi de Sude en le remerciant de l'accueil qu'il venait
de recevoir; mais, elle me devient plus chre que jamais, depuis
que je sais que Votre Majest a bien voulu donner pour ma famille
les mmes ordres que pour moi. Que Votre Majest me permette de lui
exprimer la joie que je ressens en voyant celle que sa prochaine
arrive rpand dans le coeur de tous ses fidles sujets, et d'ajouter
que, personnellement, j'en ai aussi ma part. Il me sera bien doux de
pouvoir, au moins pendant quelque temps, respirer le mme air que
Votre Majest. Mon neveu prend la libert de se joindre  moi pour
peindre  Votre Majest une reconnaissance que nous sentons tous deux
galement.

Le duc d'Angoulme ne partageait pas la demeure de son oncle. Par
les soins d'une dlicate attention, il tait log dans la maison
prpare pour recevoir son pre, le comte d'Artois, si ce prince
venait  Calmar. Mais y viendrait-il? On l'ignorait encore, et cette
incertitude se prolongea durant douze jours. Le roi de France,
pendant ce temps, fut l'objet de la plus courtoise sollicitude.
Une garde d'honneur, que, d'ailleurs, il refusa, lui fut offerte.
Une musique militaire, envoye  Calmar, lui donna des concerts
tous les jours. Les hauts fonctionnaires, tour  tour, se firent un
honneur de l'inviter  leur table. Lui-mme, tous les soirs, tint
une espce de cour. On lui fit visiter la ville, ses environs. Il
voulut s'agenouiller sur la pierre commmorative du dbarquement de
Gustave Wasa, en 1521, et de l'intrpidit de ce prince, qui vint,
aprs une longue proscription, arracher son royaume  la domination
danoise. Partout, dans ces visites, dans ces excursions, Louis XVIII
apportait son affabilit, son grand air, et se gagnait tous les
coeurs. Il y apportait aussi sa tristesse, car il ignorait toujours
s'il aurait la joie de voir son frre.

Enfin, le 6 octobre, quand, dj, il commenait  dsesprer, un
courrier extraordinaire vint  l'improviste lui donner des nouvelles
du comte d'Artois. Ce prince, accompagn du marquis de Sgur et de
l'abb de Latil, tait parti d'Harwick sur un btiment de la marine
anglaise. Dbarqu  Gothenbourg, sous le nom de comte de Ponthieu,
il avait envoy aussitt un courrier  Calmar, afin d'annoncer son
arrive pour le lendemain.

C'tait miracle qu'il ft parvenu  vaincre les difficults que
lui avait suscites le gouvernement britannique. On lui avait
object tour  tour les dangers de la route, le risque d'tre
enlev en chemin par les agents de Bonaparte, l'inopportunit d'une
manifestation royaliste, les embarras qu'elle pouvait crer aux
puissances qui donnaient asile aux Bourbons. On l'avait mme menac,
nous l'avons dit, de ne pas le laisser revenir en Angleterre. Mais,
il s'tait dbattu, avait oppos  toutes les raisons qu'on mettait
en avant une volont ferme et persvrante, object aux ministres
anglais que, depuis plus de dix ans, il tait spar de son frre
et de l'an de ses fils, qu'il ne connaissait pas sa belle-fille.
Finalement, sur la promesse de partir sans le duc d'Orlans et le
prince de Cond, de ne donner  son entrevue avec le comte de l'Isle
aucun caractre politique, il avait obtenu l'autorisation qu'il
souhaitait. Le gouvernement d'Angleterre avait mme pouss la bonne
grce jusqu' mettre  sa disposition une frgate qui devait le
conduire en Sude et le ramener.

Cette nouvelle fit oublier  Louis XVIII ses fatigues et ses
angoisses. Quant au duc d'Angoulme, press d'embrasser son pre,
il voulut aller  sa rencontre jusqu' trente lieues de Calmar.
Vainement, le gnral d'Anckarsward lui objecta qu'il s'exposait 
ne pas le rencontrer, le jeune prince s'obstina  partir, bien qu'il
ignort par quelle route arrivait le voyageur. Il tait  peine parti
que les craintes du gnral se ralisrent; le comte de Ponthieu
avait pris un autre chemin que celui que suivait son fils. Le 7
octobre, le roi sortit de la ville, se dirigeant vers Ryssby, petit
village des environs, o son frre avait d passer la nuit. C'est l
qu'ils se virent et s'embrassrent aprs une sparation de plusieurs
annes. Le mme jour, ils rentraient ensemble  Calmar, o le duc
d'Angoulme, revenu de sa longue et inutile course, les rejoignit
dans la soire. Ils purent alors goter librement le bonheur de se
trouver runis.

Le lendemain, le roi crivait au duc de Berry:

Votre pre, mon cher enfant, a charg devant moi votre frre de vous
apprendre son arrive. Mais, moi, je veux vous parler du plaisir que
j'prouve  me retrouver enfin auprs de lui aprs une si longue
sparation, et surtout  le revoir si bien portant. Il est engraiss,
moins cependant que je ne m'y attendais, d'aprs ce qu'on m'avait
dit, et, ce qui va vous paratre extravagant, il m'a paru grandi.
Cela vient de ce que votre frre et vous m'avez accoutum  tre
le plus grand de la famille et que mes yeux sont tout tonns d'en
voir un plus grand que moi. Il manque pourtant quelque chose  mon
bonheur, et vous devinez bien quoi. J'ai amen  mon frre un de
ses fils et, malheureusement, il n'a pu m'en amener un des miens.
Mais, quoi? depuis bien longtemps, je ne vis que de privations.
_Meliora speremus._ En attendant, soyez bien sr que s'il y a quelque
chose de bon  faire, je tcherai que mes enfants ne demeurent pas
oiseaux niais.  la reine, au duc d'Havr rest  Varsovie, avec
elle et la duchesse d'Angoulme, Louis XVIII exprime aussi sa joie:
Malheureusement, notre runion ne sera pas de longue dure. Mais,
jouissons toujours du prsent. Cette premire consolation, aprs
six mois comme ceux que je viens de passer (il y a aujourd'hui six
mois que j'ai appris la mort de M. le duc d'Enghien; rcapitulez un
peu tout ce que j'ai prouv depuis), est bien douce  goter. Je
ne veux songer qu' elle. Et au comte de La Chapelle  Londres:
La traverse de mon frre a t plus longue et plus fatigante que
la mienne. Mais, en nous revoyant, nous avons bien vite oubli _les
ornires du chemin_.

Il est ais de suivre les deux frres dans les entretiens intimes
qui remplirent les seize jours qu'ils passrent ensemble, et de
deviner quels sujets douloureux alimentrent leurs confidences
rciproques.  l'exception du mariage de la fille de Louis XVI avec
le fils an du comte d'Artois,--seul pisode consolant et rparateur
du martyrologe de la famille royale,--tout avait t malheur pour
elle, depuis qu'elle avait d se disperser. En dernier lieu, la
mort du duc d'Enghien tait venue mettre le comble  ses maux. Ces
catastrophes successives, communes  tous, s'taient aggraves pour
le comte d'Artois d'un deuil intime et dchirant, dont nous avons
dj parl: la mort de la compagne de son exil, sa fidle amie, la
comtesse de Polastron, dcde  Londres, au mois de mars prcdent.
Il ne pouvait donc exister que dsolation dans des coeurs si
cruellement prouvs. Si la joie de se retrouver y faisait trve un
moment, elle tait impuissante  leur verser l'oubli.

Le comte d'Artois tait porteur de lettres du duc d'Orlans, du
prince de Cond et du duc de Berry, exprimant leur regret de ne
pouvoir assister  cette runion de famille. Celle du duc d'Orlans
rsumait les ides qu'il et dveloppes devant le roi, s'il lui
et t permis de se rendre  Calmar: En considrant l'objet pour
lequel Votre Majest daignait nous appeler auprs d'elle, disait-il,
il ne parat pas que les nouvelles formes que Buonaparte vient de
donner  son gouvernement, et les nouveaux titres dont il s'est
revtu, puissent, aux yeux de qui que ce soit, porter atteinte aux
droits de Votre Majest, et  nos droits ventuels. Sans doute, et
surtout dans le commencement, ces innovations paratront lever de
nouveaux obstacles  votre rtablissement sur le trne de nos pres;
mais, Sire, nul n'ignore que nous seuls nous pouvons nous priver
nous-mmes, ainsi que nos descendants, des droits que nous tenons de
notre naissance; et la rponse  jamais mmorable de Votre Majest
ainsi que la dclaration solennelle que nous avons tous dpose entre
vos mains l'anne dernire, ne permettent  personne de douter de
notre ferme rsolution de maintenir jusqu' notre dernier soupir vos
droits, Sire, et les ntres, et de ne jamais transiger  cet gard.
Toutes les fois que Votre Majest pourra croire avantageux  son
service que je ritre cette dclaration, Elle me trouvera toujours
heureux et empress de le faire; et j'affirme qu'aucun acte, man
de moi, ne m'empchera _jamais_ de pouvoir la rpter  tous les
instants de ma vie.

Mais, Sire, si ne me rappelant que les bonts dont vous m'honorez et
la confiance que vous daignez me tmoigner en m'appelant auprs de
vous dans cette circonstance, j'osais entrer dans quelques dtails,
et exprimer une opinion sur ce dont Votre Majest est bien plus
capable de juger que personne, je dirais que ce qui me frappe comme
le point le plus important, c'est d'empcher le monde de croire
que les derniers vnements aient fix la couronne dans la famille
de Buonaparte, et nous aient privs dsormais de toute occasion de
faire valoir nos droits. Ce qu'il me parat donc important d'tablir,
c'est que non seulement les nouveaux titres de Buonaparte, et la
reconnaissance honteuse qu'en ont faite la plupart des souverains,
n'ont pu porter aucune atteinte  vos droits et aux ntres, Sire,
mais qu'ils n'ont donn aucun droit quelconque  Buonaparte; que son
prtendu caractre imprial ne peut tre qu'une dignit viagre,
comme son consulat; que ni la France, ni l'Europe ne peuvent compter
sur sa permanence et sa durabilit; parce que, comme tous ceux qui
l'ont prcd, ce n'est qu'un gouvernement _de facto_ et non pas
_de jure_, et qu'il n'y a de solides que les gouvernements appuys
sur ces deux bases; que le gouvernement imprial de Buonaparte ne
diffre donc pas, dans son essence, de son gouvernement consulaire,
mais seulement par le ressort que ce changement de forme ajoute
 sa puissance; que le gouvernement imprial est encore une des
phases de la rvolution, et qu'il est au moins aussi dangereux par
sa nature (et beaucoup plus par l'augmentation de sa puissance),
pour les souverains et gouvernements lgitimes, que tous ceux qui
l'ont prcd en France, depuis la rvolution, sans cependant
(et c'est au moins une circonstance heureuse), sans avoir, aux
yeux des rpublicains modernes, d'autres avantages sur les autres
gouvernements monarchiques que ceux de son origine rvolutionnaire,
de sa nouveaut, et de l'espoir qu'il leur laisse de le renverser
plus aisment; enfin, que ce gouvernement monstrueux ne doit sa
naissance et sa dure qu' l'asservissement de l'Europe sous la
puissance franaise; et que cet asservissement tant ncessaire  sa
conservation, les puissances de l'Europe n'ont  attendre de lui que
des insultes et des agressions toujours croissantes.

Sire, si Votre Majest parvenait  faire sentir  la France et au
monde l'instabilit du gouvernement de Buonaparte, et l'impossibilit
qu'il s'arrte jamais  aucunes bornes, Elle aurait fait un pas
norme vers son renversement. Si j'ose le dire comme un rsum de
cette longue lettre, le plus grand parti que Votre Majest puisse
tirer de la circonstance actuelle, me parat donc tre de faire
sentir que la force des choses rend instable toute institution
politique dont la base est rvolutionnaire, et que celle de la
prtendue dignit impriale l'est autant que l'tait la base du
Comit de salut public; que chaque changement survenu en France,
depuis l'horrible poque que je n'ose rappeler, a toujours tendu  la
concentration du pouvoir dans les mains d'un seul, et s'est toujours
rapproch graduellement de la forme de gouvernement sous laquelle
la France est demeure pendant tant de sicles; que l'tablissement
de la prtendue Monarchie Impriale est une preuve bien forte
de la ncessit de ce rapprochement; et que, comme toutes les
institutions qui l'ont prcde, elle servira quelque jour  prouver
l'insuffisance de tout ce qui n'est pas la vritable Monarchie
Royale, c'est--dire, le souverain lgitime.

Les considrations dveloppes dans cette lettre tmoignaient de
trop de sagesse et de prvoyance pour que l'esprit judicieux de
Louis XVIII n'en ft pas frapp. Elles contriburent  fortifier la
confiance que lui inspirait dj le duc d'Orlans, dont il regretta
l'absence, mais dont il ne put qu'approuver la dfrence, comme celle
du prince de Cond, au dsir du gouvernement britannique, qui s'tait
oppos  leur voyage.

Les longues conversations du roi avec son frre roulrent sur
les ides exposes dans cette lettre et sur toutes celles que
pouvait leur suggrer la situation de l'Europe. Ils avaient tant
d'esprances communes  changer, tant de projets  tudier, tant de
malentendus antrieurs  claircir! Au cours de leur sparation, ils
avaient t souvent diviss d'opinions. Mais, ces divisions taient
moins l'oeuvre de leur coeur que celle de leurs partisans. En se
retrouvant face  face, en s'expliquant sans intermdiaires, il leur
fut ais de se mettre d'accord. Leurs griefs s'vanouirent; leurs
panchements ne se ressentirent  aucun degr des dissentiments que
nous avons raconts. Les circonstances d'ailleurs ne leur taient
plus favorables au mme degr qu'autrefois. Les victoires successives
de Bonaparte affermissaient la couronne impriale sur son front.
Tour  tour, les souverains de l'Europe reconnaissaient en lui le
fait accompli. Le triomphe du droit sur la force tait indfiniment
ajourn. Le rle du prtendant ne pouvait plus tre qu'un rle
d'observation et d'expectative. Quand les champions d'une mme cause
sont dsarms, rduits  l'impuissance, il leur est facile de vivre
unis.

Les princes examinrent leurs chances, sans illusion comme sans
dfaillance; mais, toujours anims d'un indomptable espoir, ils se
fortifirent dans le dessein de ne rien changer  leur attitude.
La protestation que le roi entendait lever contre Bonaparte tait
considre par lui comme un moyen efficace de servir la cause de
la lgitimit. Il en communiqua l'bauche au comte d'Artois. Ils
en discutrent ensemble l'opportunit et les termes, les ides
gnrales, le fond et la forme. Le comte d'Artois, tout en approuvant
le projet, ne parut pas convaincu de l'utilit d'une publication
immdiate. Il y voyait plus de dangers que d'avantages. Mais, son
frre persistant  dfendre son oeuvre, il n'osa la condamner. Il
fut seulement dcid qu'il emporterait l'bauche  Londres, pour
la soumettre aux autres princes et qu'il ferait connatre au roi
leur sentiment. En attendant, le roi, d'accord avec d'Avaray,
perfectionnerait la rdaction de ce document en s'entourant, autant
qu'il le pourrait, de conseils et de lumires.

Il l'avait envoy dj, par le comte de Blacas,  Joseph de Maistre,
 Saint-Ptersbourg. Il et voulu pouvoir le soumettre au roi
de Sude. Mais Gustave IV, qui avait promis de venir  Calmar,
renona, au dernier moment,  quitter Stockholm.  sa place, il
envoya le marchal comte de Fersen, le vieil ami de Louis XVI et
de Marie-Antoinette, rest indomptablement fidle aux Bourbons. Au
nom de son matre, Fersen dclara aux princes que, quelque risque
qu'il pt courir en leur donnant un asile en Sude, il ne le leur
refuserait pas, s'ils taient empchs d'en trouver un autre. Il
approuva la protestation. Contrairement  l'avis du comte d'Artois,
il conseilla de la publier sans retard, insistant seulement pour
qu'elle ne ft pas date du territoire sudois. Mais la publication
immdiate tait impossible pour des motifs que Louis XVIII exposait
au roi de Sude, en lui crivant, le 17 octobre.

En partant de Riga, il avait annonc  l'empereur Alexandre
l'intention o il tait d'adresser la parole  son peuple; mais,
en mme temps, il lui avait promis de lui faire connatre cet acte
avant sa publication. Il l'avait pri aussi,  l'exemple de son pre,
qui fit dposer dans les archives du snat le contrat de mariage
du duc d'Angoulme avec Madame Royale, de vouloir bien tre le
dpositaire de sa dclaration. Je n'ai point encore reu la rponse
de Sa Majest Impriale, disait-il au roi de Sude. Je dsirerais
la recevoir ici. Mais la saison avance ne me permet pas davantage
d'y prolonger mon sjour, et j'ai t oblig de fixer mon dpart au
commencement de la semaine prochaine. Quant  la date que portera
ma dclaration, j'ai promis  Votre Majest, et j'y serai fidle,
que rien ne porterait celle de ses tats. Votre Majest pense qu'il
suffirait qu'elle ne portt celle d'aucun lieu. Mais, qu'elle me
permette de le lui dire, tout le monde saura l'instant de mon arrive
et celui de mon dpart de Sude. Je craindrais de la compromettre
encore et ce sera du sein mme de la mer que je la daterai.
J'aurai ainsi un lieu positif qui n'appartient  personne, et je
n'apprhenderai pas que mon malheur s'attache  ceux dont l'amiti
fait ma consolation.

Cette lettre tait  peine partie, lorsqu'en arriva une du baron de
Hardenberg, chancelier de Prusse,  l'adresse du comte d'Avaray.
Charg de la faire parvenir  son destinataire, le ministre prussien
 Stockholm, baron de Tarrach, l'avait envoye  Calmar. En l'absence
de d'Avaray, c'est le roi qui la reut. Il apprit ainsi que la
Prusse, considrant l'entrevue de Calmar comme un acte hostile 
la France, aggrave par l'approbation qu'y avait donne le roi de
Sude, jugeait que le sjour du comte de l'Isle  Varsovie tait
incompatible avec la neutralit que Sa Majest prussienne entendait
garder.

Au moment o Louis XVIII avait quitt sa retraite de Pologne, la
Prusse songeait dj  cette grave mesure, dont les nouvelles reues
de Calmar et une lettre du comte de l'Isle au roi Frdric-Guillaume
avaient ht l'excution. Ds le 2 octobre, ce souverain crivait
de Potsdam  Hardenberg: J'ai rempli jusqu'au bout les devoirs
de l'hospitalit. Cependant, ces ternelles rclamations sont
dsagrables. L'existence quivoque de mes htes fait dsirer d'en
tre quitte avec honneur. On a recueilli des particuliers. S'ils
quittent la Prusse pour jouer ailleurs un autre rle, il ne convient
pas qu'ils y rentrent. De mme, si les craintes qu'on a se ralisent,
il faut chercher le mode le plus dcent de s'pargner les embarras
auxquels exposerait infailliblement le sjour des princes.

Hardenberg approuvait les vues du roi; trois jours aprs, il lui
rpondait: Le cas est pressant. La conduite des princes est
dsapprouve mme par les ennemis de la France. On prparera sans
doute  Calmar des manifestes qui dplairont ncessairement 
l'empereur Napolon et qui ne verront le jour qu'aprs le retour du
comte de l'Isle  Varsovie. Il serait trop tard pour parer le coup.
Donc, il faut s'expliquer d'avance avec le comte de l'Isle et je vais
charger de ce soin M. de Tarrach. L'explication ne fut pas longue.
Elle se borna, de la part du diplomate prussien,  un avis verbal qui
tait en ralit un ordre d'expulsion et  la remise de la lettre
crite par Hardenberg  d'Avaray. Aprs l'avoir lue, le roi dclara
qu'elle n'exigeait pas de rponse.

Il tait donc de nouveau sans asile. Il pouvait,  la rigueur, rester
en Sude. Mais, outre qu'il craignait de n'y pas tre toujours 
l'abri des entreprises de Napolon, il lui rpugnait d'exposer sa
femme et sa nice aux prils de la traverse. D'autre part, il se
croyait assur de la gnrosit du tsar. Ayant sollicit de lui
la faveur de retourner  Mitau, si la Pologne lui tait ferme,
il attendait avec confiance. C'est l ce qui explique pourquoi la
dcision du monarque prussien ne parvint pas  lui faire regretter
d'tre venu  Calmar, et pourquoi il ne mit aucun retard  en partir.
Le 22 octobre, les princes changeaient de tendres et derniers
embrassements. Le comte d'Artois remontait  bord de la frgate qui
l'avait amen et qui mettait aussitt  la voile pour l'Angleterre.
Le roi et le duc d'Angoulme partaient le lendemain, se dirigeant
vers Riga.

L'entrevue de Calmar clt dfinitivement l'histoire politique de
l'migration.  dater de ce jour et pour longtemps encore, les
chances de la royaut paratront ananties. Le roi ne se fera
gure d'illusions  cet gard. Mais, ses esprances n'en seront
pas plus branles qu'elles ne l'ont t au cours de ses aventures
antrieures. Seulement, quoique convaincu que son heure viendra,
il pense que toute tentative pour la hter, dans les circonstances
actuelles, aurait pour effet de la retarder. Il le dit  son frre
qui lui avait demand des directions. Entretenir le feu sacr,
mais empcher que la moindre tincelle ne cause un embrasement dont
il ne pourrait rsulter que du mal; faire le mort, mais tre aux
aguets de toutes les chances favorables et prsumables, voil ce que
je vous aurais dit si ce n'tait dans votre lettre. Bnissons la
Providence qui dans nos malheurs nous a du moins conserv cette unit
de sentiments. Ne perdons jamais courage, et, pour le mieux garder,
disons-nous souvent: _Forsan et hc olim meminisse juvabit_.




IV

EN ROUTE POUR MITAU


La mer, pendant ce second voyage du roi, ne lui fut pas plus clmente
qu'elle ne l'avait t pendant le premier. Neuf jours durant, on ne
fit que courir des bordes, avec beaucoup d'ennuis et passablement
de fatigue. Le 4 novembre seulement, les vents devinrent favorables.
Le premier jour, racontait, aprs avoir dbarqu, le roi  son
frre, j'ai prouv un peu de malaise. Le lendemain il n'en tait
plus question, et il n'est pas revenu. Mais, toute la semaine
d'aprs, j'ai t, me portant trs bien, rduit  demeurer au lit
pour ne pas me battre avec mon sige. Mon neveu vous aura mand qu'il
a toujours t malade. Mais moi, je suis bien aise d'ajouter qu'on ne
peut pas supporter son mal avec plus de patience et de douceur.

Le 13 novembre, le btiment jetait l'ancre  Riga. D'Avaray, prvenu
 Blankenfeld, o il avait tabli sa rsidence, accourut aussitt,
accompagn de l'archevque de Reims, qui n'tait pas moins press
que lui de saluer le roi et son neveu. Ils ne firent qu'entrevoir
le jeune prince.  peine dbarqu, il repartit pour aller passer
huit jours  Varsovie auprs de sa femme. Sans tre entirement
satisfaisant, l'tat de d'Avaray s'tait sensiblement amlior, et
lui permettait de s'occuper activement des affaires de son matre. Il
lui communiqua les nouvelles de Russie arrives en son absence. Elles
n'taient qu' demi satisfaisantes. Le tsar voulait bien rouvrir son
empire au comte de l'Isle. Mais, au lieu de lui accorder Mitau, ainsi
que le souhaitait celui-ci, en se rappelant le temps relativement
heureux qu'il y avait pass, les amitis noues durant le premier
sjour, et qu'il tait sr d'y retrouver, il lui assignait Kiew
pour rsidence; Kiew, misrable petite ville des bords du Dnieper,
non loin de la mer Noire, forme de maisons de bois, rpandues dans
la campagne, sans un magasin, sans un banquier, et, pendant huit
mois de l'anne, noye dans la boue ou ensevelie sous la neige. Quel
sjour pour un proscrit!

 peine averti de cette dcision, Louis XVIII se hta d'crire au
comte de Blacas  Saint-Ptersbourg,  l'effet d'obtenir un arrt
moins rigoureux. Alexandre n'tait pas anim de mauvais sentiments
contre le roi proscrit; mais, il aurait voulu que ce prince s'abstnt
de faire acte de prtendant et se rsignt  son sort. Il tait
dispos  venir en aide au comte de l'Isle, mais non  favoriser
les vues du roi de France. On voit se rvler ces sentiments dans
une lettre que le prince Czartorysky crivait, le 8 octobre,  M.
d'Alopeus, ministre russe  Berlin, pour l'informer de ce qui s'tait
pass entre la Russie et le comte de l'Isle. L'empereur n'a pas
rpondu  sa seconde lettre. Il lui a refus un vaisseau de guerre
pour le transporter  Calmar. L'empereur n'a pas voulu se prter  un
projet qu'il dsapprouvait et qui tait inutile. Il ne doute pas que
sa conduite n'obtienne l'assentiment de Sa Majest prussienne.

 travers ces lignes, il est ais de discerner les mobiles qui
guidaient le tsar, lorsqu'il se prtait  laisser Louis XVIII
rentrer en Russie. C'tait  la fois un acte d'indpendance, presque
d'hostilit, vis--vis du gouvernement franais; mais, c'tait aussi
le plus sr moyen de tenir le prtendant, de l'empcher de crer des
embarras  la politique gnrale. En l'exilant  Kiew, il cherchait 
l'loigner du thtre des vnements. Mais, il savait bien qu' Mitau
comme  Kiew, il pourrait paralyser son action si, de nouveau, elle
tentait de s'exercer. Blacas put donc obtenir que le sjour de Kiew
ne ft pas impos ds ce moment  son matre. Le 27 novembre, le tsar
faisait savoir au comte de l'Isle qu'il persistait  lui offrir un
asile  Kiew, mais qu'il lui permettait en attendant, et vu la saison
rigoureuse, d'habiter Mitau.

L'alternative est entre Mitau et Kiew, mandait Louis XVIII  son
frre, heureux encore si on m'en laisse le choix. Et quel bonheur?
D'un ct, montrer ma tte grise et dcouronne, dans ces mmes
lieux o Paul Ier voulut que je parusse en roi; de l'autre, m'exiler
du monde. Si, cependant, j'ai le choix, je n'hsite pas. Tout amer
qu'est le premier calice, Louis le boira pour que le roi soit un
peu moins enterr qu'il ne le serait  Kiew. Je dis un peu moins,
car il le sera encore. Le peu de dlicatesse de la Russie, en cette
occasion, est une furieuse pellete de terre jete sur lui. Mitau
Ier tait Saint-Germain; Vilna et t un autre Varsovie; Mitau II
ne sera plus qu'un lit  l'Htel-Dieu. Vous pensez donc bien que je
ne l'accepterai qu'avec la ferme volont, avec le dsir ardent d'en
sortir, de manire ou d'autre, le plus tt possible.

La crainte d'tre intern  Kiew devait peser longtemps sur le
malheureux roi. Elle le hantait encore  la fin de mars 1805, aprs
plusieurs mois passs  Mitau. Il le disait en confidence  son
frre, qui, sur sa demande, s'efforait d'obtenir du gouvernement
anglais une dmarche auprs de l'empereur de Russie, dans le but
d'viter  l'exil Kiew, le plus grand des maux, mal tellement
funeste, non seulement  mon individu, mais  notre cause, que si
j'y suis prcipit, tout bon Franais, et moi le premier, n'aura
plus qu'une seule prire  faire, c'est de demander  Dieu qu'il
dlivre le plus promptement possible mon corps et mon me de leur
prison ... Mon ami, si vous ne pouvez faire mieux, qu'on me laisse 
Mitau. Voil cependant o j'en suis rduit. Le voeu si modeste qu'il
formulait en ces termes mouvants fut enfin exauc. Au printemps de
1805, il tait averti qu'il pourrait rester  Mitau aussi longtemps
qu'il le voudrait. Il gotait en mme temps la joie d'y voir revenir
sa femme, sa nice, l'abb Edgeworth et les compagnons de son premier
sjour.

Mais, ce dnouement relativement heureux de la crise effroyable qu'il
venait de traverser, il ne pouvait encore le prvoir au moment o
cette crise battait son plein, c'est--dire au mois de novembre 1804,
alors qu'en dbarquant de Sude, il ne savait o se rfugier et se
voyait contraint d'attendre  Blankenfeld que le tsar et rpondu
 ses demandes. Mille dceptions l'assaillaient  la fois: les
dcisions de la Prusse, le silence de la Russie, et le pire de tous
les maux, la misre, une misre profonde, rsultant non seulement de
l'insuffisance de ses ressources, de l'accroissement de ses dpenses,
mais aussi des fautes ruineuses de l'un de ses serviteurs les plus
dvous. C'est encore  son frre qu'il adressait ces confidences
humiliantes.

Mais, mon ami, il y a toujours un article qui me tourmente
cruellement, c'est celui de l'argent. Je vous ai fait connatre ma
situation pcuniaire, qui est loin d'tre heureuse. Ces dplacements
m'achvent. Je vais vous donner une preuve de ma pnurie et
vous ouvrir en mme temps mon coeur sur un point qui m'afflige
extrmement, en vous demandant de garder la chose entre nous. Le duc
de Fleury que j'aime, qui le mrite par cent bonnes qualits, a le
malheur d'tre domin par la plus cruelle de toutes les passions,
celle du jeu. J'ai eu la faiblesse, excusable sans doute, de le
secourir plusieurs fois, et notamment cet t, au moment mme o
j'ai quitt Varsovie, je lui ai envoy trois mille et quelques cents
ducats aux eaux, o il se trouvait dans une situation affreuse.
J'esprais, vu l'poque et l'horrible circonstance o je me trouvais,
que pour cette fois il serait corrig. Vain espoir! Il s'en est remis
cent pieds par-dessus la tte; le malheureux est perdu, et moi je
devrais, quand bien mme j'en aurais les moyens, me dire sans volont
de le secourir davantage. Voil un chantillon de mes misres. Mais
ce n'est rien. Voyez les frais normes de mon voyage, du double
tablissement prolong en Pologne et en Courlande, et, cependant,
il faut lever le pavillon de Varsovie, y payer les arrirs, les
provisions d'hiver dj faites, payer les dettes, pourvoir au
transport et  l'tablissement de cent cinquante individus, hommes,
femmes ou enfants attachs  moi,  la reine,  mon neveu,  ma
nice; et, lors mme que j'en laisserais une partie en arrire, ne
faut-il pas toujours les faire vivre? En vrit, il y a de quoi
perdre la tte.

C'est  la fin de dcembre que ces tristes aveux tombaient de la
plume du roi, et qu'il les couronnait par ces lignes o clate la
preuve que son sjour  Blankenfeld fut vritablement empoisonn par
ses embarras d'argent: La lettre de l'empereur auquel j'ai fait
connatre ma position et mes besoins ne renferme rien qui annonce
l'intention de les allger, et dj elle est de trois semaines de
date. Ils ne feront rien, ou si peu que rien. J'ai mme fort 
craindre de ne pas rentrer dans toute la partie du chteau que mon
monde occupait ... Les secours de l'Angleterre sont pressants et
indispensables.

D'Avaray,  la mme poque, crivait  Blacas: Ce dblai de Varsovie
dans une pareille saison, et  l'poque o tous les loyers venaient
d'tre renouvels, o toutes les provisions d'hiver venaient d'tre
faites, sera d'un embarras, d'une dpense et d'une perte exorbitants.
Le quartier de janvier mangera l'anne entire ... En 1798, lors
du dpart de Blankenberg, le roi tait seul de sa personne avec un
petit nombre de serviteurs. L'empereur Paul, indpendamment de son
traitement, fit passer  notre matre soixante mille roubles pour
les frais de son dplacement. Comparez un peu le dplacement de
Blankenberg avec celui de Varsovie.

Enfin, non content d'avoir charg son frre  Londres et Blacas
 Saint-Ptersbourg, de l'aider  sortir de sa dtresse, le
roi recourait aussi aux bons offices du duc d'Orlans, fix en
Angleterre, dont la conduite, depuis qu'ils taient rconcilis,
avait gagn son entire et affectueuse confiance. On a dj vu les
sentiments du jeune prince pour son royal cousin se manifester en
diverses circonstances, avec autant de dignit que d'-propos. Nous
en trouvons un nouveau tmoignage dans une lettre qu'il lui crivait
de Twickenham, le 6 juillet 1805,  l'occasion du dcs de la
comtesse d'Artois.

Sire, aucun prince n'tant plus sensible que Votre Majest, c'est
particulirement  elle que la mort de Madame vient d'imposer un
nouveau sacrifice. Le coeur de Votre Majest souffre en ce moment
pour la reine, votre auguste famille et pour vous-mme. Daignez,
Sire, me permettre de dposer  vos pieds les sentiments que nous
prouvons; mes frres me demandent d'tre leur interprte auprs
de Votre Majest dans cette occasion douloureuse, qui nous fait
ressentir  tous trois la mme affliction et les mmes regrets.

Que Votre Majest daigne aussi agrer, avec la bont qu'elle a
constamment pour moi, l'hommage de mon profond dvouement et de mon
attachement  sa personne sacre. Puissent des circonstances moins
malheureuses me permettre de signaler mon zle pour son service, zle
dont je suis pntr, et dont votre approbation, Sire, serait la
rcompense la plus douce et la plus flatteuse! Quoique rduit encore
 dsirer des occasions, il m'est doux au moins d'offrir  Votre
Majest, toutes les fois que j'ose lui crire, ce zle, ce dvouement
et ma respectueuse reconnaissance.

Indpendamment du dvouement respectueux que trahit cette lettre,
d'autres motifs avaient contribu  dterminer le choix de Louis
XVIII. Le duc d'Orlans fix  Twickenham, aux environs de Londres,
bnficiait dans son exil de la dignit de son existence prive, qui
contrastait  son avantage avec celle de la plupart des migrs.
Appliqu  fuir leurs intrigues, il n'avait cess d'observer, dans
ses rapports avec la famille royale d'Angleterre, avec les ministres,
avec la socit britannique, une discrtion, une rserve que sa
jeunesse rendait plus remarquables et qui lui avaient assur, avec
l'amiti de quelques-uns, du prince de Galles notamment, l'estime
de tous. Il en tait rsult pour lui une situation privilgie,
aussi justifie par sa conduite que la confiance dont Louis XVIII
se plaisait  lui fournir des preuves, et dont il allait lui donner
maintenant un gage clatant.

D'autre part, dans les lettres que lui crivait le prince, dans
celles que le comte d'Avaray recevait de lui, le roi trouvait la
preuve que sur les grandes lignes de la politique gnrale leurs
opinions taient identiques; d'accord sur le but  atteindre, ils
l'taient aussi sur les moyens d'y parvenir. Si, sur ce point qui
lui tenait au coeur, il et t possible  Louis XVIII de concevoir
quelques doutes, la correspondance ultrieure du duc d'Orlans les
aurait promptement dissips, en lui dmontrant, sa dcision une fois
prise, combien il avait eu raison de la prendre.

Le comte de La Chapelle que, de Blankenfeld, le roi expdiait 
Londres, afin de dvelopper au comte d'Artois les motifs pour
lesquels il voulait publier sans retard sa dclaration et en
maintenait les termes, fut galement charg de porter au duc
d'Orlans ses dsirs et ses instructions, et de l'inviter 
solliciter du gouvernement anglais, pour le roi de France, un asile
en Angleterre et les secours pcuniaires que ncessitait sa dtresse.
Le roi, vu l'importance de ses demandes, avait cru devoir recourir 
une communication verbale, prfrablement  des lettres qui eussent
t ncessairement fort longues, et dont la longueur et rendu, sans
doute, la lecture difficile  des personnages aussi occups que ceux
qu'il s'agissait de convaincre. Le comte de La Chapelle, bien et
dment chapitr, tait charg d'exposer au duc d'Orlans l'objet de
la dmarche qu'on attendait de lui et de lui fournir les arguments
qu'il devrait faire valoir.

En ce qui touchait l'intrt qu'aurait le roi  s'tablir en
Angleterre, le duc d'Orlans devrait rappeler que les efforts de
Louis XVIII avaient toujours tendu  le rapprocher de son royaume,
qu'il n'avait jamais cess de rclamer des cours d'Europe la
reconnaissance de ses droits et celui de marcher avec leurs armes
contre la Rvolution. Sa dmarche actuelle n'tait donc que la
continuation logique de ses dmarches antrieures. Les circonstances
la rendaient encore plus ncessaire, plus urgente que n'avaient t
celles-ci. Plus que jamais, il jugeait indispensable de crer entre
lui et le gouvernement britannique une intelligence parfaite pour
prparer les moyens de mettre en action le roi de France comme la
seule arme qui pt sauver l'Europe et rendre la paix au monde. Mais,
cette entente ne pouvait se crer et porter ses fruits tant qu'il
rsiderait si loin de sa patrie. Ce n'est qu'une fois  Londres
qu'il lui serait permis d'y travailler utilement, de confondre les
calomnies propages par l'usurpateur, qui prsentaient la famille
royale comme profondment divise par des rivalits et des conflits,
de tirer parti du dvouement des partisans qu'il comptait en France
et, une fois runi  son frre,  ses neveux et  ses cousins,
de tmoigner  Georges III et  sa nation la gratitude que leur
inspirait la noble hospitalit accorde par l'Angleterre aux Franais
fidles.  l'appui de cette argumentation, le comte de La Chapelle
apportait au duc d'Orlans tout un dossier de notes et de lettres,
crites en d'autres temps par Louis XVIII, et qui dmontraient que
ses vues n'avaient jamais vari; que ce qu'il rclamait maintenant,
il n'avait cess de le rclamer depuis que la mort de son neveu avait
mis la couronne sur son front.

En ce qui touchait les secours pcuniaires que la dtresse du roi
l'obligeait  demander, les instructions taient d'un ordre plus
intime; mais, elles n'taient pas moins mouvantes, car jamais cette
dtresse n'avait t plus profonde ni plus humiliante. Elle provenait
tout  la fois de la multiplicit des misres auxquelles le roi
tait tenu de venir en aide, des dpenses considrables auxquelles
l'avaient contraint son voyage en Sude, son retour en Russie, celui
de sa famille, de la diminution des traitements que les puissances
lui avaient assurs et de la ngligence qu'elles apportaient,
pour la plupart, dans l'excution de leurs engagements. L'Espagne
et le Portugal l'avaient mme suspendue. L'Autriche ne payait
qu'irrgulirement. La Russie seule payait avec exactitude; mais,
elle avait rduit sa quote-part  soixante-quinze mille roubles, ce
qui quivalait  deux tiers de moins que ce qu'elle faisait jadis.
Quant  l'Angleterre, ayant pris  sa charge les membres de la
famille royale et les migrs rfugis sur son territoire, elle
se considrait comme dgage de l'obligation envers le roi de lui
assurer un revenu fixe, et persistait dans le refus qu'elle avait
oppos prcdemment  ses demandes.

C'est de ce refus que le duc d'Orlans devait s'appliquer  avoir
raison. L'hritier de saint Louis n'a pas de quoi vivre, lui crira
quelques mois plus tard, au cours de la ngociation, le comte
d'Avaray. Et qu'on ne croie pas, Monseigneur, que ceci soit une
faon de parler. Votre Altesse, en valuant la rduction du revenu
au tiers de ce qu'il fut, il y a quelques annes, est reste bien
au-dessous de ce qui existe, puisque le roi avait deux cent mille
roubles de la Russie, sans y comprendre l'entretien de ses gardes
et celui d'une maison de campagne, etc., etc...; que ce traitement
est aujourd'hui de soixante-quinze mille roubles; qu' cette
rduction, il faut ajouter la suppression de ce que faisaient alors
l'Espagne et le Portugal (le ministre d'Espagne  Ptersbourg ayant
cess de recevoir ses appointements, il ne faut pas s'tonner que
le comte et la comtesse de l'Isle ne touchent plus rien de cette
puissance); enfin, le discrdit des Banco Zettels et leur baisse
excessive ont rduit  la valeur de deux mille guines au plus les
cinquante mille florins que fournit la cour de Vienne. Et toutes
ces pertes se sont accumules  une poque o, sans aucun secours,
le roi a d faire le voyage de Calmar, pour fixer arec Monsieur sa
protestation contre l'usurpation de son trne; prolonger un double
tablissement  Varsovie et  Mitau; enfin, transfrer sa famille
et plus de deux cents serviteurs: vieillards, femmes et enfants, de
Pologne en Courlande, o nous avons trouv tous les besoins de la
vie un tiers en sus de ce qu'ils taient lors du premier sjour.
Je dois ajouter que, depuis bien longtemps, le roi a rompu sa
table[68] et son curie, et, dans l'affliction de son coeur, rduit
les pensions alimentaires fort au-dessous de l'absolu ncessaire.
Enfin, Monseigneur, le roi a pour vivre, au milieu de son auguste
famille nourrie de son pain, et pour faire subsister une immensit de
malheureux, autour de lui ou rpandus en Allemagne, un revenu qui, au
pays qu'il habite, doit tre rang dans la classe de la plus mdiocre
fortune qu'un particulier puisse avoir, et si aprs mille et mille
tentatives infructueuses, la douleur, le dvouement et l'amour pour
mon matre, en imposant silence  un autre sentiment, ne m'avaient
dtermin, l'an pass,  aller moi-mme caresser un honnte banquier,
qui m'a prt soixante-quinze mille roubles, remboursables sur un
traitement qui se trouve ainsi rduit pendant quatre ans  pareille
somme, greve des intrts annuels du dit emprunt, il fallait en
venir aux derniers expdients, c'est--dire donner  chacun son
argent  dpenser et mettre le roi tout  fait  pied en renvoyant
ses quatre chevaux de louage, car le roi aimerait mieux en venir l
que de priver de tout secours les infortuns qui n'attendent que de
lui leur subsistance. Voil la premire fois, Monseigneur, qu'une
fiert que je tiens de mon matre s'abaisse au rcit de pareils
dtails; mais, c'est au premier prince de son sang que je parle;
envers tout autre il faut savoir souffrir, se taire et se grandir de
ses propres ruines.

[Note 68: En avril 1806, Louis XVIII ordonne que, dsormais, son
dner ne sera que de trois plats, que les traitements de sa maison
au-dessus de douze cents francs seront rduits de 20 pour 100, et que
le fonds de la caisse de secours le sera de trente-six mille  douze
mille.]

Tel tait donc le double objet de la mission dont Louis XVIII, par
l'entremise du comte de La Chapelle, confiait au duc d'Orlans
l'accomplissement: obtenir pour lui l'autorisation de se fixer en
Angleterre, et un traitement rgulier qui l'aiderait  subvenir aux
multiples exigences de sa situation. On verra bientt comment le duc
d'Orlans s'en acquitta.




V

LA DCLARATION DU ROI


Tout en se dbattant dans ces difficults, le roi ne perdait pas de
vue sa dclaration. De concert avec d'Avaray, il en avait arrt la
rdaction dfinitive; puis il l'avait expdie, par La Chapelle, au
comte d'Artois, en l'invitant  la communiquer d'abord aux quatre
princes de son sang tablis  Londres, puis, s'ils l'approuvaient,
aux ministres britanniques, aux vques franais migrs et  tout
ce qu'il y avait de plus marquant dans l'migration. Quant  la
publication, il souhaitait que le gouvernement anglais s'en charget,
ou tout au moins la favorist de son patronage. S'il s'y refusait,
le roi y consacrerait au besoin ses dernires ressources. Il tait
rsolu  ne pas laisser sous le boisseau un document qui lui avait
cot tant de peines, tant d'efforts, et auquel il attachait un si
grand prix. Suivait la recommandation de ne pas s'en dessaisir, et de
ne laisser personne en prendre copie. Il redoutait les indiscrtions
de l'entourage du comte d'Artois, dont, en d'autres circonstances,
il avait tant eu  se plaindre. Ayant communiqu le document  la
Russie, sous le sceau du plus inviolable secret, il se donnerait
le tort le plus grave, s'il le laissait publier avant de connatre
l'opinion de l'empereur sur cette pice importante.

Il y rappelait ses protestations antrieures contre l'usurpation,
les promesses qu'il avait faites et qu'il entendait maintenir de
proclamer  sa rentre en France une amnistie gnrale, de conserver
aux fonctionnaires leur emploi, aux officiers leur grade, aux
possesseurs de biens nationaux leurs proprits. Puis, aprs avoir
fait allusion  ses dmarches auprs de Bonaparte en 1800, expos les
horreurs de la Rvolution, les bienfaits de la monarchie, et expliqu
pourquoi il avait d se borner  observer en silence la marche des
vnements, il terminait en ces termes:

Franais! au sein de la Baltique, en face et sous la protection
du ciel, fort de la prsence de notre frre, de celle du duc
d'Angoulme, notre neveu, de l'assentiment des autres princes de
notre sang, qui, tous, partagent nos principes et sont pntrs des
mmes sentiments qui nous animent; attestant et les royales victimes
et celles que la fidlit, l'honneur, la piti, l'innocence, le
patriotisme, le dvouement, offrirent  la fureur rvolutionnaire
ou  la soif et  la jalousie des tyrans; invoquant les mnes du
jeune hros que des mains impies viennent de ravir  la patrie et 
la gloire; offrant  nos peuples comme gage de rconciliation les
vertus de l'ange consolateur que la Providence, pour nous donner
un grand exemple, a voulu attacher  de nouvelles adversits, en
l'arrachant aux bourreaux et aux fers, nous le jurons, jamais on
ne nous verra rompre le noeud sacr qui unit insparablement nos
destines aux vtres, qui nous lie  vos familles,  vos coeurs, 
vos consciences; jamais nous ne transigerons sur l'hritage de nos
pres; jamais nous n'abandonnerons nos droits. Franais! nous prenons
 tmoins de ce serment le Dieu de saint Louis, celui qui juge les
justices!

Conformment aux instructions de Louis XVIII, le comte d'Artois, au
reu de cette protestation, s'tait empress de convoquer le duc de
Berry, les deux d'Orlans, les deux Cond et quelques migrs de
marque, pour la leur soumettre.  Calmar, on s'en souvient, tout en
en approuvant les termes, il en avait contest l'opportunit. Son
sentiment restait le mme. Il s'tait, en outre, fortifi du langage
que lui avaient tenu l'un des ministres anglais, lord Hawkesbury, et
l'ambassadeur de Russie  Londres, le comte de Woronzow. Bien qu'il
ne leur et pas montr le projet de dclaration, tous deux avaient
dclar ne pouvoir donner aux Bourbons une meilleure preuve de leur
respect et de leur attachement qu'en insistant pour les prier de ne
rien faire, de ne rien publier et d'attendre ce que les vnements
pourraient produire.

Ce fut aussi l'avis unanime de l'assemble runie par les soins du
comte d'Artois, de tout ce qui vous est attach par le sang, moi 
la tte, de vos plus dvous serviteurs, crivait-il  son frre.
Ils se runissaient tous pour le conjurer de considrer les dangers
qui rsulteraient infailliblement de la publication, en un moment o
il se trouvait dans la situation la plus incertaine. Ils pensaient
tous que le roi ne devrait parler aux Franais que s'il tait au
moment de rentrer dans son royaume avec des forces respectables,
ou si, par une nouvelle paix conclue entre les puissances et
l'usurpateur, la cause royale tait abandonne pour toujours par
elles, et le sort des Bourbons livr  la volont des Franais.

Ce principe pos, le comte d'Artois discutait la dclaration,
laquelle serait aujourd'hui calomnie et ridiculise par des mains
aussi habiles que perfides. Il opinait pour le silence. Ce ne
serait qu'avec la plus juste et la plus excessive rpugnance que nous
paratrions avoir adhr  une dmarche que nous considrons, en
notre me et conscience, comme trs nuisible  tous nos intrts.
D'ailleurs, il n'approuvait pas que la dclaration et rappel
avec des dtails la ngociation tente jadis avec Bonaparte. Mieux
vaudrait n'en parler que sommairement. Une phrase gnrale viterait
des compliments toujours dplacs vis--vis d'un sclrat, ou des
injures peu conformes  la dignit royale. Vous sentirez d'ailleurs
que ni aucun Cond, ni mme aucun Bourbon ne pourrait jamais avoir
l'air d'adhrer  un acte qui renfermerait une phrase qui pourrait
paratre flatteuse pour l'assassin du duc d'Enghien.

On n'est pas accoutum  voir le comte d'Artois faire montre de
tant de sagesse. Mais, il est juste de reconnatre qu'en cette
circonstance, la sagesse, la raison, la prvoyance semblent tre de
son ct. Nous disons qu'elle semble y tre; car, aprs la lecture
de la rponse du roi, on inclinerait  croire qu'elles sont du sien.
 Londres, on n'avait envisag que deux cas o une dclaration du
roi serait ncessaire. Mais il en est un troisime, rpondait-il,
prvu depuis longtemps, enfin arriv, et qui m'a toujours t
indiqu par mes fidles serviteurs de l'intrieur, par ceux mmes
qui avaient toujours t opposs  ce qu'aucun acte mant de moi,
comme celui o il deviendrait ncessaire de me faire entendre de mon
peuple. C'est l'usurpation ouverte du Corse, et il est  observer
que personne n'avait pu prvoir qu'il la couvrirait du manteau de la
religion, en y faisant intervenir le plus malheureux des successeurs
de saint Pierre. Cela seul, selon le roi, et suffi  justifier
sa dclaration, si elle ne l'et t par d'autres motifs aussi
puissants, et notamment par le soin de sa gloire, laquelle, en
aucun cas, n'aurait  souffrir ni de la calomnie ni du ridicule que
son frre redoutait.

D'ailleurs, pouvait-il ne pas parler, alors qu'en partant de
Varsovie, il avait annonc qu'il parlerait, et qu'il allait 
Calmar pour se concerter avec les princes de sa maison sur ce qu'il
convenait de dire? Qu'est-il rsult de ces confidences? Mon
exclusion des tats prussiens et rien de plus. Mais, j'ai tort de
dire rien de plus. Il en est rsult le bruit que Buonaparte a fait
rpandre que j'avais t en Sude pour abdiquer. Ne traitons pas
lgrement ce bruit. Il a trouv trs grande crance en France,
j'en ai la certitude; il l'a trouve mme au dehors. Des trangers
bien pensants, dont je suis personnellement connu, ont demand avec
douleur  l'abb Edgeworth,--je cite ce tmoin parce qu'il n'en
existe pas de plus irrprochable,--si le fait tait vrai. Ma gloire
souffrirait donc, si une aussi grande dmarche que mon voyage 
Calmar demeurait sans rsultat, bien plus encore, si ce rsultat en
paraissait aussi honteux.

Le roi s'expliquait avec la mme force sur le souvenir rappel dans
sa dclaration, de la tentative de 1800 auprs du premier consul.
Si celui-ci et dbut par l'assassinat du duc d'Enghien, le roi
ne se serait pas adress  lui en 1800; s'il se ft souill de ce
forfait en 1802, le roi ne lui aurait pas dit, en 1803, d'accord
avec tous les princes, qu'il estimait sa valeur, ses talents
militaires.--Mais ces faits sont antrieurs  celui qui a dtruit
toute possibilit de pacte entre le _monstre_ et moi, et nul de
vous ne peut se faire un point de dlicatesse d'en rtracter la
mmoire. N'en pas parler, alors qu'ils avaient eu une publicit
semi-officielle, ce serait paratre les dsavouer et rompre le
plan de la dclaration, qui consiste en une srie de faits, et des
inductions que j'en tire, plan auquel je ne veux rien changer, parce
qu'aprs y avoir bien rflchi, je le crois le meilleur que je puisse
adopter, et surtout parce que c'est chose faite.

Cette lettre, emporte  Londres par le comte de La Chapelle, que le
roi avait charg d'en dvelopper les raisons, et surtout de dclarer
que telle tait sa volont, eut pour effet de dissiper les scrupules
du comte d'Artois et des princes ses cousins. Le 15 janvier 1805, il
dclarait en leur nom qu'ils applaudissaient  la sagesse des vues du
roi,  la gnrosit de ses sentiments,  sa bont paternelle envers
les Franais, et par-dessus tout  la justesse frappante du tableau
noble, touchant, nergique par lequel se terminait la dclaration.
Il protestait de leur attachement commun dict par la confiance
autant que par le devoir: Nos existences sont entirement consacres
 votre service, notre dvouement sans bornes pour votre personne et
pour votre cause ne finira qu'avec nous.

Au moment o disparaissait ainsi l'obstacle lev  Londres contre
la politique de Louis XVIII, s'en dressait un autre auquel il
s'tait attendu, et dont il fut plus afflig que surpris. L'empereur
Alexandre dsapprouvait la dclaration et le lui faisait savoir par
l'intermdiaire de d'Avaray,  qui le prince Czartorysky crivait 
cet effet:

L'empereur ayant dj nonc prcdemment son opinion sur l'entrevue
de Calmar et sur les rsultats qu'elle pourrait avoir, vous ne serez
point surpris, monsieur le comte, de la dtermination qu'il a pris
relativement  la dclaration que M. le comte de l'Isle lui a fait
parvenir. Mon auguste matre a t sensible  cette nouvelle marque
de confiance, et se serait fait un plaisir de satisfaire aux demandes
qu'elle a motives, s'il n'avait t convaincu que toute dmarche
de ce genre, et nommment la dclaration telle qu'elle est, loin
de produire, dans les circonstances actuelles, l'effet dsir et
attendu, deviendrait une arme contre M. le comte de l'Isle, dans les
mains de Bonaparte, si habile  diriger l'opinion publique, et  lui
donner une impulsion conforme  ses vues.  cette conviction s'est
jointe la rsolution qu'a adopte Sa Majest Impriale, de ne prendre
aucune part aux affaires intrieures de la France.

Ce qu'il y a de plus piquant, c'est qu'en mme temps qu'il infligeait
au roi de France ce formel dsaveu, l'empereur, soit qu'il voult
entraver l'envoi de la proclamation, soit qu'il se rservt de s'en
servir ultrieurement, conseillait, par l'intermdiaire du duc de
Serra-Capriola, diverses modifications. Il fit mme rdiger un
mmoire  cet effet. Le rdacteur de ce mmoire, aprs avoir critiqu
la proclamation royale, concluait en dmontrant la ncessit d'un
manifeste nouveau plus net, plus nergique en ce qui concernait
surtout les engagements et les garanties. Il invitait le comte de
l'Isle  dclarer qu'il n'attendait que de la libre volont, de la
rflexion mrie par le malheur le retour des Franais  leurs anciens
matres.

Le duc de Serra-Capriola ne voulut pas transmettre ces conseils 
Mitau sans en discuter le fond avec les ministres de l'empereur.
Il sollicita mme l'avis du comte de Maistre, que le roi, on s'en
souvient, avait aussi consult. L'illustre crivain prit parti pour
lui contre l'empereur avec une rare puissance d'arguments: Il faut
tre quitable; on ne saurait exiger du roi de France qu'il dclare
qu'il n'attend la couronne que de la libre volont des Franais, et
que si la nation le rappelle au trne ... Sans entrer  cet gard
dans des dtails qui me mneraient trop loin, je me bornerai 
signaler deux erreurs qui me paraissent influer trop sur la politique
actuelle. La premire, c'est que le rtablissement du roi sera le
fruit d'une dlibration, et que, par consquent, il s'agit de capter
par tous les moyens possibles la volont de la nation; la seconde,
c'est que le roi de France est un pauvre homme qui a besoin de tout
le monde, et dont personne n'a besoin. C'est tout le contraire.
Aucune rvolution politique, bonne ou mauvaise, ne rsulte d'une
dlibration. Le peuple franais n'a rien voulu de ce qui s'est fait,
depuis la nation, la loi et le roi jusqu'au capitaine-empereur;
il en sera de mme du changement que nous attendons. Tout se fera
par la force des choses, et la guerre ne doit servir qu' donner le
mouvement. Quant au roi de France, il est, dans l'tat mme o il se
trouve actuellement, au rang de tout ce qu'il y a de plus grand et de
plus imposant dans l'univers. Je ne suis pas suspect en le disant,
puisque je ne suis pas son sujet; mais, j'affirme sans balancer que
les puissances qui le soutiennent ont autant besoin de lui qu'il
a besoin d'elles. L'Europe n'est branle et ensanglante, depuis
quinze ans, que parce qu'il n'est pas  sa place ... Au lieu donc de
parler aux Franais de la bont qu'ils auront de rappeler leur roi,
il serait plus royal, et mme plus philosophe, de les entretenir du
service inestimable qu'il leur rendra en revenant  sa place[69].

[Note 69: On peut voir par les lettres de Joseph de Maistre 
Louis XVIII et au comte d'Avaray (t. 1er, pp. 229, 261, 264, 267,
de la _Correspondance_, Vitte et Perrussel, diteurs, Lyon) qu'il
n'approuva pas, dans toutes ses parties, le manifeste royal, mais
que, pour la plupart, les corrections qu'il proposait ne furent pas
acceptes par le roi, bien que d'Avaray les et sollicites, en
disant: De toutes les vanits d'auteur, la plus dplace serait
celle du roi ou la mienne. Taillez, rformez, supprimez, ajoutez.
Du reste, Joseph de Maistre n'en parut pas offens.]

Le roi, de son ct, crivait au tsar: En 1792, on tenta de
s'appuyer de l'opinion; mais ce levier puissant, mme alors,
fut aussitt abandonn que mis en jeu. En 1793, je reprsentai
inutilement  l'empereur Franois II que s'il prenait Valenciennes et
Cond au nom du roi, mon neveu, s'il mettait en avant le dpositaire
de l'autorit royale, il aurait pour allis tout ce qu'il y aurait de
bons Franais, tandis que s'il prenait ces places en son propre nom,
il aurait pour ennemis l'universalit des habitants de la France.
En 1795, je recommenai mes efforts avec aussi peu de succs. En
1796, la mme politique annula l'effet de ma prsence sur les bords
du Rhin. En 1799, je demandai vivement  Paul Ier de paratre aux
premiers rangs de son arme. Enchan par des traits, ce prince ne
put suivre sa propre impulsion. Ainsi, jamais on n'opposa le droit
au crime, le successeur de trente rois  des tyrans phmres, la
lgitimit  la rvolution[70]. Aujourd'hui, la circonstance est
peut-tre plus favorable que jamais. Et qu'on ne s'en laisse pas
imposer par l'ide de l'loignement de la France o commenceraient
les hostilits. Partout o le roi et les siens seront offerts en
personne aux tendards de la rbellion, l sera la frontire. Les
armes sont plus attaquables avec ma dclaration appuye de la
garantie imposante de l'empereur Alexandre, que les places ne le sont
par le canon et la valeur prouve des soldats. Le temps est pass
o l'on pouvait craindre de faire la guerre  des abstractions ...
Enfin, pour dire toute ma pense, on a trop combattu les Franais;
il est temps de les convaincre, et voil pourquoi j'attache tant
d'importance  cette dclaration.

[Note 70: Il rsulte de cette citation que ce n'est pas Talleyrand,
ainsi qu'on l'avait toujours suppos, qui pronona, le premier, en
1814, ce mot: lgitimit.]

Louis XVIII, on le voit, n'tait pas dispos  suivre les conseils du
tsar. Il s'en tint, sauf des changements insignifiants,  sa version
premire. Mais, lorsqu'il voulut la faire pntrer et la rpandre en
France, il ne put y parvenir. La petite brochure imprime qui la
contenait ne circula gure qu'en Allemagne. Il en fut de mme d'une
seconde proclamation date du 21 octobre de l'anne suivante, au
moment o se rouvrait la priode des guerres, et qui confirmait la
prcdente. Elle ne put franchir la frontire. Durant les deux annes
qu'il devait passer encore en Russie, Louis XVIII allait subir, dans
toute son horreur, la cruelle impuissance de ne pouvoir se faire
entendre de son peuple.

Entre temps,  la fin de janvier 1805, il avait quitt Blankenfeld
et s'tait rinstall  Mitau, o il attendait avec impatience sa
nice et sa femme, retenues encore  Varsovie par le froid et par
la sant de la reine. Ce n'est qu'au mois d'aot qu'elles purent le
rejoindre. La dtresse de la famille royale ne fut pas trangre
 ces retards. Le roi faisait recommander l'conomie  sa femme
elle-mme: Le roi a fait maritalement tout ce qu'il pouvait faire,
crivait d'Avaray. C'est  M. d'Havr  se prvaloir des intentions
connues de Sa Majest, et des favorables dispositions manifestes par
la reine, pour ramener sans cesse aux principes d'conomie, plus que
jamais ncessaire dans la cruelle situation o le roi se trouve. La
reine se rsigna. La maison royale, en partie licencie, fut rduite
 douze personnes; on vendit les chevaux et les voitures. Malgr ces
sacrifices, on laissa des dettes  Varsovie. Les princesses firent la
route jusqu' Mitau, accompagnes seulement du marquis de Bonnay, de
l'abb Edgeworth et de quelques domestiques.




VI

LA MISSION DU DUC D'ORLANS


Nous avons montr Louis XVIII au moment o, contraint par la
ncessit, il se prparait  retourner en Courlande, violemment
obsd du dsir de se fixer en Angleterre, ds que les circonstances
le lui permettraient. Avant mme d'arriver  Mitau, il rve d'en
sortir. Il attend avec impatience le rsultat des ngociations
qu'il a charg son frre et le duc d'Orlans, chacun de son ct,
d'ouvrir avec le gouvernement anglais. Il est convaincu qu'une fois
en Angleterre, il lui sera plus ais que du fond de la Russie de
correspondre avec ses partisans et d'imprimer,  ce qu'ils peuvent
dployer encore d'activit pour sa cause, des directions que,
jusque-l, malgr ses efforts, ils n'ont reues que du comte d'Artois.

En se sparant,  Calmar, les deux frres s'taient promis de ne rien
ngliger pour assurer leur runion  Londres. Monsieur avait mme
exprim  cet gard des voeux et des espoirs, dont le roi, encore
qu'il dt en tre quelque peu surpris, restait profondment touch.
Aussi, avant de quitter Blankenfeld, avait-il crit  son frre en
mme temps qu'au duc d'Orlans, pour lui tracer la conduite qui
lui semblait la plus propre  hter la ralisation de leurs dsirs
communs, et surtout  conjurer le pril auquel ils seraient exposs
si, leur runion une fois opre, la paix tait conclue entre la
France et l'Angleterre.

Il est plus que probable, observait-il, qu'une des premires
conditions que Buonaparte exigera sera notre expulsion d'Angleterre.
Ne nous reposons pas sur la gnrosit britannique: la demande que le
Corse a faite en pleine paix  cet gard, a excit une indignation
gnrale; je crois bien qu' la longue, le ministre qui aurait
achet la paix  ce prix, serait perdu; mais celui qui, pour n'y pas
souscrire, refuserait de traiter, serait _impeach'd_ ou du moins
entirement dpopularis.

Pour obvier  ce dernier inconvnient, il est ncessaire que
le ministre britannique soit tellement li vis--vis de moi,
qu'il ne puisse plus me retirer l'asile. Cela ne serait pas, s'il
m'accueillait; cela sera, s'il m'attire. Il faut donc que ce soit
lui qui, convaincu de la ncessit de montrer de plus en plus aux
royalistes de France le point auquel ils doivent se rallier, me
dsire, m'appelle en Angleterre. Cette marche a l'avantage unique
de parer  la fois aux deux dangers que je crains, car si, d'un
ct, elle lie l'Angleterre, de l'autre, elle ne me donne aucun tort
vis--vis de la Russie.

Il faudrait donc, non seulement que l'Angleterre m'appelt chez
elle, mais encore qu'elle me demandt  l'empereur Alexandre. Si
cela se fait ainsi, je paratrai fort sensible  l'offre de la
Grande-Bretagne; mais, je dclarerai que je ne puis vouloir, ni ne
veux, sans le consentement, mme sans l'avis de Sa Majest Impriale,
que l'asile que je tiens de son amiti. Il me le donnera, j'y
cderai, et alors, prvoyant mme le cas o l'Angleterre, malgr ses
nouveaux liens, nous mettrait  la porte, celle de la Russie nous
resterait ouverte, et du moins, nous aurions une autre perspective
que l'Amrique. Mais, il ne s'agit pas de _demander_ ceci au cabinet
de Saint-James; il faut le lui _accorder_; il faut lui en faire
natre le dsir, de manire  ce qu'il croie l'avoir conu lui-mme.

J'ai indiqu le but  votre amiti, au voeu touchant, et si bien
partag, que vous m'avez exprim en nous sparant; cherchez-en les
moyens dans votre intelligence. Cette ngociation doit, vous le
sentez, tre mene avec beaucoup d'adresse; elle exige un temps
considrable, mais aussi nous avons tout l'hiver devant nous. De
toutes les choses qui peuvent la faire russir, la premire, la plus
essentielle, c'est le secret le plus inviolable.

Il y a lieu de constater qu'aprs avoir expos si clairement  son
frre sous quelle forme celui-ci devait travailler  lui assurer
le succs qu'il souhaitait, ce n'est pas de lui que Louis XVIII
l'attendait. Du reste, soit que l'entourage du comte d'Artois
redoutt de laisser l'autorit du roi se dresser en face et si prs
de la sienne, soit que le prince, par ses demandes incessantes, ses
lgrets, les indiscrtions de ses courtisans, et lass la patience
des ministres anglais, il ne semble pas qu'il ait donn suite  la
mission dont il tait charg. Sa correspondance,  cette poque, ne
parle gure que de la Dclaration, et seul le duc d'Orlans parat
s'tre occup d'obtenir pour le roi des secours pcuniaires, et un
asile sur le territoire anglais.

Lorsque La Chapelle arriva  Londres, Pitt venait de mourir, et Fox,
son plus illustre rival, qui devait le suivre de si prs dans la
tombe, de le remplacer  la tte du gouvernement, avec lord Grenville
pour principal collaborateur. Aux difficults que prsentait dj la
mission du duc d'Orlans, l'avnement de Fox au pouvoir en ajoutait
une nouvelle. Fox s'tait toujours dclar partisan de la paix avec
la France, et  peine aux affaires, c'est vers ce but que tendait
son effort. Il n'tait donc pas probable qu'au moment o il rvait
de se rapprocher de Napolon, il se montrt favorable  la cause des
Bourbons, et dispos  leur venir en aide. Le duc d'Orlans n'en
accueillit pas moins, avec un loyal empressement, l'envoy du roi et
les instructions que celui-ci lui communiquait.

Je m'empresse d'offrir  Votre Majest, mandait-il au roi, le 24
fvrier 1806, l'hommage de ma respectueuse reconnaissance de ses
bonts et de la confiance dont elle m'honore. Le comte de La Chapelle
m'a communiqu officiellement ce dont Votre Majest daigne me
charger; mais, je ne puis encore parler que de mon zle et des voeux
bien sincres que je forme pour le succs. Je me rserve d'entrer en
dtails aussitt que je serai arriv  quelques donnes positives.
En attendant, je ne puis que me rfrer  ce que j'ai communiqu
verbalement  M. de La Chapelle, et qui n'est encore que bien peu de
chose.

J'ai lu et admir ce dont Votre Majest a permis que j'eusse
connaissance, et qui peint d'une manire si frappante et sa belle
me, et ses sentiments si dignes du rang o le ciel l'a place. Je
voudrais que quelques-unes de ces pices, et particulirement les
lettres de Votre Majest au roi de Sude, fussent galement connues.
Elles ne pourraient que confirmer les fidles amis de Votre Majest
dans leur attachement pour sa personne.

L'approbation que donnait ainsi le duc d'Orlans aux vues et aux
projets de Louis XVIII nous le rvle, contrairement  une opinion
gnralement rpandue, comme ralli, ds ce moment,  la politique
des migrs. C'est en vain que, plus tard, ses partisans ont prtendu
qu'il avait toujours rpudi cette politique funeste, qu'il n'avait
jamais voulu s'y associer, ni admettre qu'il ft digne des Bourbons
de pousser contre la France les puissances allies, et de devoir
leur restauration aux armes de l'tranger, la lettre qu'on vient de
lire prouve le contraire. Quelle qu'et t son attitude dans les
premires annes de l'migration, en se rconciliant avec le chef de
sa maison, il tait devenu un autre homme, et  cette date de 1806,
sa mtamorphose se manifestait, non seulement par l'empressement
qu'il mettait  souscrire aux dsirs du roi, mais encore par
l'expos, plus explicite encore, qu'il adressait  d'Avaray, des
esprances et des craintes que lui suggrait alors l'tat de
l'Europe. Tel il apparat dans ce document confidentiel, tel il sera
jusqu'en 1814. Il ne croit pas au renversement de Napolon par les
Franais. Il n'attend sa chute que de ses dfaites; il souhaite que
la Russie et l'Angleterre s'entendent pour rtablir le roi de France
sur son trne; il est convaincu que seule cette entente peut conduire
 ce grand rsultat. Voici en quels termes il le dit  d'Avaray,
au moment mme o il vient d'entreprendre ses dmarches auprs du
gouvernement britannique.

J'attendais, monsieur, pour avoir le plaisir de vous crire, que
le chaos dans lequel nous nous sommes trouvs aprs la bataille
d'Austerlitz et la paix de Presbourg, se ft assez dbrouill pour
qu'on pt commencer  apercevoir la situation de l'Europe, les vues
des diffrentes puissances, et le parti qu'on pourrait en tirer
pour le roi. Il est difficile de pntrer le mystre des cabinets,
d'autant plus qu'ils changent souvent de vues et de systmes, et que
leurs projets du lendemain ne sont pas toujours ceux de la veille. On
ne peut donc calculer sur aucune donne certaine, et les changements
prodigieux qui ont eu lieu entre l'poque o je vous crivis, le 7
de septembre, et celle o je reus votre rponse, il y a environ six
semaines, ne me font que trop sentir, combien il est possible que ce
qui peut tre vrai pendant que je vous cris aujourd'hui, ait cess
de l'tre avant que vous ne receviez ma lettre. Mais, ce qui est
vrai dans tous les temps et dans tous les pays, c'est ma profonde
sensibilit pour les bonts dont le roi me comble, et surtout pour
la confiance dont Sa Majest daigne m'honorer, et le plaisir que
j'prouve  faire passer par vous, monsieur, le peu que je puis avoir
 communiquer dans les tristes circonstances o nous nous trouvons.

Il parat que la Russie est dcide  continuer la guerre, et
c'est un grand point, car tant que la Russie ne s'accommodera pas
avec Bonaparte, il est  peu prs impossible que l'Angleterre se
dtermine  conclure une paix quelconque. Cependant, encore une
fois, on ne peut rpondre de rien. Je crois qu'il y a  prsent
une ngociation en train, mais je crois aussi qu'elle se brouille.
Si elle se brouille, il est probable, je dirais presque certain,
que l'tat de choses actuel doit rallumer la guerre continentale,
et que dans cette guerre, l'Autriche reprendra les armes pour la
Russie, ou plutt avec elle, tandis que la Prusse et toutes les
nouvelles puissances allemandes ou italiennes feront cause commune
avec Buonaparte, dont elles reconnaissent dj la suzerainet. Il y a
lieu de croire que cette masse terrible n'intimide point l'empereur
Alexandre, et qu'il ne veut point faire la paix, parce qu'il sait
que ce que ce Buonaparte appelle la paix n'est autre chose que la
soumission. Mais, nanmoins, il n'est que trop vraisemblable qu'il
croira avoir besoin de toutes ses forces, soit dans ses propres
tats, soit entre eux et l'empire franais, et il me parat fort 
craindre qu'il ne soit encore plus loign que l'anne dernire du
beau projet d'envoyer une de ses armes dbarquer, avec le roi, sur
les ctes de France, et de le faire proclamer  Paris, pendant que
l'usurpateur serait en Prusse, en Autriche ou mme en Pologne.

Ce projet me parat toujours le plus grand et le plus beau de tous;
mais, il ne s'agit pas de ce que nous en pensons, il s'agit de le
faire adopter, et malheureusement, ceux de qui cela dpend paraissent
le regarder comme inexcutable. C'est donc  combattre cette opinion
qu'il faut s'attacher d'abord, et il me semble que c'est en Russie
o il est le plus essentiel d'y parvenir; car c'est de la Russie
seule qu'on peut obtenir les troupes ncessaires  l'excution de
ce projet, et je ne doute pas que si la puissance qui a les troupes
voulait les donner pour cette entreprise, celle qui a l'argent ne
fournt les sommes dont on aurait besoin. Je crois donc que c'est
 Ptersbourg o cet objet doit tre ngoci principalement. Je
crains, je le rpte, que le peu de succs que ces ngociations ont
eu prcdemment, ne permette pas d'avoir beaucoup d'esprances de
russir aujourd'hui. Cependant, tout ce qui s'est pass et tout ce
qui se passe journellement, doit faire sentir fortement la ncessit
de renverser Buonaparte, de l'abattre, de le terrasser, et je vois
avec un extrme plaisir que cette opinion fait des progrs sensibles
dans des ttes qui en taient bien loignes.

Je suis mme port  croire que si l'empereur Alexandre se
persuadait qu'une arme russe dbarque en France avec le roi, pt
arrter la carrire de Buonaparte et renverser son trne, il se
dciderait  l'entreprendre. Mais, si on ne peut pas l'y amener,
il faudrait au moins tcher de lui faire sentir que le roi serait
mieux plac ici qu'en Russie, et qu'il n'y a rien  risquer, mais
tout  gagner  ce que le gouvernement britannique assiste le roi
pcuniairement et lui fournisse les moyens indirects d'branler
le trne de l'usurpateur. Je crois que si on y parvenait, on
n'prouverait pas beaucoup de difficults de ce ct-ci. Mais, la
Russie en a en quelque sorte l'initiative, et j'ai bien peur que nous
ne russissions  rien ici, tant qu'elle ne nous aidera pas.

Vous vous rappellerez aussi, monsieur, les dtails dont j'ai eu
l'honneur de rendre compte au roi, le 7 mars, et probablement, vous
conclurez comme moi que c'est  la Russie qu'il faut s'adresser en
premire instance.

J'attends avec impatience les ordres que le roi aura jug  propos
de me donner sur ce que j'ai eu l'honneur de lui communiquer le 7
mars; car tant que je ne les aurai pas reus, je n'ai rien  ajouter
 tout ce que j'ai dj dit aux ministres de Sa Majest britannique,
et de nouvelles instances n'auraient probablement d'autre effet que
celui de rendre le succs encore plus difficile en les fatiguant,
peut-tre en les dgotant d'couter ce que je pourrai tre charg
de leur communiquer, aprs avoir reu les ordres du roi. Cependant,
en les attendant, je ne ngligerai pas d'employer quelques moyens
indirects qui sont  ma porte, et qui prpareront les voies pour les
communications subsquentes. On m'a donn beaucoup d'esprances pour
des secours pcuniaires, et je vais de nouveau reprsenter combien il
est urgent d'en accorder immdiatement. Je serai trop heureux si mes
faibles efforts peuvent contribuer  adoucir la situation cruelle, et
presque inconcevable, o se trouve le roi, et j'espre n'avoir pas
besoin d'ajouter que le bonheur de l'avoir servi, sera toujours la
plus douce rcompense que je puisse obtenir.

Il me semble aussi, monsieur, que si le roi pouvait, en sollicitant
des secours pour sa correspondance, prsenter des moyens
d'intelligence avec des gnraux mcontents ou d'autres personnages
importants dans le gouvernement de Buonaparte, rien ne tenterait
plus le gouvernement britannique. Il a grande envie de culbuter
Buonaparte; mais, il craint les tentatives inutiles; il regarde
les royalistes comme une arme mousse; il se dfie d'eux; il se
dfie des migrs, et croyant que le roi n'a plus de partisans
puissants, ce n'est plus que parmi ceux qui sont, ou qui ont t
les serviteurs de Buonaparte, qu'il se flatte encore de trouver les
moyens de le renverser. Je suis persuad que si le roi pouvait offrir
des correspondances de ce genre, et prsenter des plans plausibles
dans ce sens-l, on les accueillerait avec empressement. Rien ne me
paratrait plus avantageux, car je ne doute pas que le prliminaire
_sine qua non_ du rtablissement du roi ne soit le renversement de
Buonaparte, quel que soit le gouvernement qui le remplace. C'est
donc ce renversement qu'il faut oprer  quelque prix que ce soit;
il faut tcher d'y arriver par toutes les voies que l'honneur permet
d'employer, et quand on s'aperoit qu'une voie est barre, il faut
chercher et en trouver une autre. Buonaparte a trop excit contre
lui toutes les passions des hommes, pour qu'il n'y ait pas un trs
grand nombre de ces voies-l. Mais, on a t tromp si souvent, qu'on
est devenu bien dfiant, et je crains fort qu'il ne suffise plus de
parler vaguement de correspondances et d'intelligences pour obtenir
qu'on les paye. Je crois qu'il faut prsenter un but qui soit tentant
et qu'on croie pouvoir atteindre.

Il rsulte de l'avant-dernier alina de cette longue et curieuse
lettre, qu' la date o le duc d'Orlans l'crivait, ses premires
dmarches auprs des ministres anglais taient restes infructueuses.
 la demande d'un revenu fixe, lord Grenville s'tait content
d'objecter tout ce que l'Angleterre avait dj dpens pour venir en
aide  la famille royale de France. Il n'avait rien refus ni rien
voulu promettre. Moins indcis sur la question de l'tablissement
du roi en Angleterre, il avait invoqu la ncessit dans laquelle
se trouvait le gouvernement britannique de mnager l'opinion de
son pays. Depuis la triste expdition de Quiberon, elle tait moins
favorable aux migrs. Le peuple anglais considrait qu'on avait
assez fait pour eux, et si le cabinet tentait de faire davantage,
s'il se donnait l'air, en accueillant le roi de France en Angleterre,
de prendre sa cause en main, il verrait se dresser devant lui une
opposition puissante,  laquelle il ne pourrait rsister.

Le ministre Fox, auquel le duc d'Orlans s'tait adress ensuite,
avait t plus net encore. Dsireux de conclure la paix avec
Napolon, il ne voulait pas commencer par le braver, et ce serait
le braver, ajouter  ses nombreux griefs un grief nouveau que de
donner asile au souverain proscrit dont il occupait le trne.
Vainement, le duc d'Orlans avait fait remarquer que ce n'est pas
comme roi de France que Louis XVIII ambitionnait d'tre reu en
Angleterre. Il y viendrait sous le nom de comte de l'Isle, qu'il
avait port  Varsovie et qu'il portait encore en Russie; il
garderait l'incognito, vivrait dans la retraite; les relations qu'il
se flattait d'entretenir avec les ministres resteraient secrtes.
Mais, Fox ne s'tait pas laiss convaincre. Le duc d'Orlans, en le
quittant, redoutait de n'en rien obtenir, et l'avouait tristement au
roi. Je suis parfaitement satisfait, non de la chose, mais de vous,
lui rpondait celui-ci. L'affaire est en une mauvaise situation. J'en
suis profondment affect, mais nullement dcourag. Et pour le
prouver, il invitait le duc d'Orlans  laisser l les ministres et 
s'adresser directement au prince de Galles[71], dont l'influence dans
le gouvernement s'exerait avec activit depuis que le roi Georges
III son pre tait tomb malade.

[Note 71: On sait que la maladie de son pre ayant dgnr en
alination mentale, le prince de Galles fut proclam, en 1810, rgent
du royaume, sur lequel il rgna plus tard sous le nom de Georges IV.]




VII

NGOCIATION AVORTE


Le duc d'Orlans se rendit chez le prince de Galles, avec qui, nous
l'avons dit, il tait li d'amiti. Il lui fit le rcit de ses
dmarches auprs des ministres, lui communiqua la copie des diverses
notes qu'il leur avait remises et, pour finir, la lettre royale qui
vient d'tre cite. Le prince de Galles lut ces pices avec attention
et les lui rendit en disant:

--Je suis trs sensible  la confiance que le roi de France me
tmoigne. Mais, vous sentez bien qu'il m'est impossible de donner la
parole que Sa Majest me demande. Si j'tais roi, je la donnerais
dans l'instant; mais n'tant qu'hritier prsomptif, ce serait
manquer au respect que je dois au roi mon pre; ce serait faire, par
mon autorit, ce que son gouvernement ne juge pas  propos de faire.

--Mais, il ne s'agit ici que d'une promesse qui resterait entre le
roi et Votre Altesse royale, s'cria le duc d'Orlans, une promesse
personnelle. Aux yeux de votre pre, des ministres, du peuple
anglais, Louis XVIII passerait pour tre venu de son chef, sans
aucune autorisation pralable.

--Oui, reprit le prince de Galles, Sa Majest y met la plus grande
dlicatesse; mais, ce serait en manquer envers elle, que de lui
donner une parole qu'il ne dpendrait pas de moi de tenir. Croyez,
mon cher ami, que je suis sensible  sa dmarche; que je n'ai rien
tant  coeur que de la convaincre de mon zle pour sa cause et de
mon intrt pour sa personne. Je m'en vais, du reste, lui crire une
lettre que vous voudrez bien faire chiffrer et lui communiquer.

La cordialit des paroles n'enlevait rien  la nettet du refus.
Le duc d'Orlans ne s'y mprit pas. Il pouvait d'autant moins s'y
mprendre, qu'au lieu et place de la lettre que le prince de Galles
lui avait annonce pour le roi, il en reut une le surlendemain
qui lui tait adresse  lui-mme, et qui lui prouvait que son
correspondant avait renonc  crire  Louis XVIII.

Mon cher ami, d'aprs la conversation que nous avons eue ensemble
avant-hier, j'ai cru qu'il valait mieux vous donner ma rponse par
crit que de la laisser verbalement entre vos mains, me paraissant
plus respectueux vis--vis du roi, et en mme temps plus claire pour
vous.

Malgr tout l'attachement respectueux que je professe et que
j'aurai toujours pour Sa Majest, dans la position o je me trouve,
il m'est impossible de me lier par une promesse qu'il serait
peut-tre impossible de remplir. C'est avec les sentiments de
l'amiti la plus sincre que je suis, mon cher duc, votre affectionn
ami et cousin:--LE PRINCE DE GALLES.

Quelque dcevante que ft cette rponse, le duc d'Orlans, en
la transmettant au roi, avec le compte rendu de l'entretien,
exprimait l'opinion qu'il n'y avait pas lieu de renoncer  tout
espoir d'aboutir. Il faisait allusion  des confidences du prince
de Galles, qui avaient immdiatement suivi la rponse, en quelque
sorte officielle, qu'on vient de lire et qui en attnuaient la
rigueur. Malheureusement, il m'a fait jurer le secret, de manire
 m'interdire les indiscrtions qu'il et t de mon devoir de
commettre, et tout ce que je puis dire, c'est qu'il m'a tmoign un
dsir trs rel que Votre Majest trouvt un asile dans les tats du
roi d'Angleterre.

Il ne me reste donc, Sire, qu' exprimer franchement  Votre Majest
l'opinion que je me suis forme sur le parti qu'elle peut prendre
dans la circonstance prsente, d'aprs les communications que j'ai
eues avec le prince de Galles  ce sujet ainsi qu'avec les ministres.
Je crois dire, que dans l'tat actuel des choses, il est impossible
d'obtenir d'avance du gouvernement la permission que Votre Majest
vienne fixer sa rsidence en Angleterre; mais, je crois en mme
temps, que si Votre Majest arrivait  l'improviste, seule et sans
suite, on n'oserait pas ne pas la recevoir, et ds qu'une fois Votre
Majest serait en Angleterre, je suis persuad qu'elle y verrait
le roi d'Angleterre et les ministres, et je suis port  croire
qu'elle parviendrait  arranger son asile. Je ne me dissimule pas
cependant que c'est un grand parti, et je craindrais trop d'avoir 
me reprocher les embarras auxquels il peut exposer Votre Majest pour
la presser de l'adopter avant d'y avoir mrement rflchi.

Il faut encore, Sire, que Votre Majest me permette de lui rappeler
une petite circonstance de ma conversation avec le prince de Galles.
Aprs avoir lu la lettre et la note, il me dit:

--Sa Majest crit fort bien, et je voudrais qu'elle pt voir M.
Fox; je suis sr que sa conversation lui plairait. Ne le croyez-vous
pas aussi?

--Mais je le croirais, lui rpondis-je, il y a un point de
rapprochement. C'est que ce sont les deux hommes qui connaissent le
mieux l'histoire de leur pays.

--Oh! oui, reprit le prince de Galles, ils se conviendraient
beaucoup.

Il n'est pas sans intrt de constater que ce qui, dans la
conversation du prince de Galles avec le duc d'Orlans, frappa
surtout Louis XVIII, ce fut le dernier paragraphe o un flatteur
hommage tait rendu  ses talents d'crivain et exprimait l'espoir
que s'il pouvait causer avec Fox, ils se sduiraient rciproquement.
Son esprit cultiv, son rudition, ses gots littraires trouvaient
leur compte  ce genre d'loges, et c'est  ce passage de la lettre
du duc d'Orlans qu'il voulut d'abord rpondre par la note suivante,
qu'il chargea d'Avaray de lui communiquer.

J'ai lu avec un extrme plaisir ce que Monseigneur le prince de
Galles a dit  Monseigneur le duc d'Orlans, au sujet de M. Fox et de
moi. Rien n'entre mieux dans ma pense; mais, ce ne seraient pas des
rapports d'rudition sur l'histoire des temps passs que je voudrais
avoir avec ce ministre. Je voudrais que nous prparassions de concert
des matriaux  l'histoire du ntre; il y a cependant, ici, un
obstacle  franchir; ce n'est pas assurment que je ne fasse le plus
grand cas des talents de M. Fox, que je ne rende justice  son coeur
que je sais bon; mais il a, sur le banc de l'opposition, profess
des principes qui me retiennent. Je serais trs fch qu'on crt que
je veux parler de ce qu'il a tmoign relativement  ma famille:
je n'y vois que l'accent d'douard III, de Henri V, de Guillaume
III; mais, aprs avoir lu ses discours antrieurs  la prsente
poque, ce serait me rendre suspect et me dconsidrer  ses propres
yeux, que rechercher prmaturment et  son entre au ministre, ce
concert intime, qu'au fond de l'me je dsire, parce que je le crois
ncessaire, et  moi et  mon pays et  l'Angleterre mme. M. Fox (et
je le vois avec une vive satisfaction) semble vouloir dtruire ce
mur de sparation. J'ai admir son discours sur le message du roi,
au sujet de l'usurpation du Hanovre. J'ai t encore plus content
de celui qu'il a prononc  la sance du 30 mai. Dans la bouche
d'un homme d'tat, ces paroles: Je veux la paix, mais une paix qui
te tout germe de guerre, ont un grand sens pour qui n'a cess
de voir et de crier que le germe ternel de la guerre est dans la
rvolution franaise. Je ne prtends assurment pas qu'il leur donne,
 Westminster, l'interprtation que je cherche au fond de sa pense;
mais, que je puisse acqurir la certitude de l'opinion que je me fais
des vues du nouveau ministre, et la barrire est leve; je prviens
M. Fox, je m'ouvre directement  lui et avec une entire franchise.

Il ne pouvait suffire  Louis XVIII, dans les circonstances dont
nous retraons le rcit, d'avoir envisag, en homme d'esprit,
l'hypothse de relations suivies avec le membre le plus minent du
cabinet britannique. Tenace tait sa volont. On le voit toujours, en
dpit des humiliations et des refus, persvrer dans ses dmarches,
et ne les ajourner que lorsqu'il lui est dmontr que le but qu'il
se proposait en les entreprenant est actuellement inaccessible. De
la lettre du duc d'Orlans, il retenait surtout le conseil qu'elle
lui avait apport, de passer outre aux objections de Fox et de lord
Grenville, d'arriver  l'improviste en Angleterre et de mettre ainsi
le gouvernement anglais en prsence du fait accompli. Ds ce moment,
il adoptait le projet que son jeune cousin venait de lui suggrer,
dcid  saisir la premire occasion de l'excuter.

En attendant, il convenait d'entretenir le prince de Galles dans les
dispositions favorables qu'il avait confies au duc d'Orlans. 
cet effet, et aprs avoir attendu en vain la lettre promise, le roi
lui crivit. Sous prtexte de le remercier de l'accueil fait  ses
communications, il les renouvelait, tout en paraissant se rsigner
 en attendre les effets. J'ai toujours pens, je pense plus que
jamais, qu'opposer non mon individu, je n'ai pas pareille vanit,
mais _le roi de France en personne en France, au perturbateur_
est le seul moyen de sauver l'Europe, et je regarde mon passage
en Angleterre, comme un premier pas ncessaire vers cette mesure
salutaire et que, depuis tant d'annes, je sollicite vainement.
Heureux d'avoir constat que le prince de Galles partageait  cet
gard sa conviction, il reconnaissait cependant que de graves
difficults s'opposaient  la ralisation de ses dsirs. Mais,
ces difficults ne lui semblaient pas insolubles; le temps devait
ncessairement en avoir raison.

Il en revenait ensuite, avec plus d'insistance et de prcision, 
la question financire, et demandait la transformation des secours
extraordinaires, que le gouvernement anglais lui accordait de temps
en temps, en un revenu fixe de dix mille livres sterling, lequel
aurait l'avantage de lui rendre un peu d'aisance et de le laisser
plus matre de ses dmarches.

J'irai plus loin, ajoutait-il; j'ai cinquante ans passs et,
quoique ma sant ait jusqu'ici rsist  toutes les peines que j'ai
prouves, leur effet, pour tre cach, n'en est pas moins rel,
et je ne me dissimule pas que le terme de mes jours ne peut tre
recul. Rsign  ce sort commun de tous les hommes, je ne peux,
sans frmir, envisager quel serait aprs moi celui de tout ce qui
m'est attach. J'ai une femme ge et infirme, une nice ou plutt
une fille, qui fait toute ma consolation, un neveu qui est  la fois
mon fils et mon gendre. J'ai aussi des amis, des serviteurs fidles.
Votre Altesse Royale est bon ami, bon matre; mais Elle ne sait pas,
Elle ne saura jamais quel sentiment paternel on prouve lorsque, au
sein de l'infortune, on se voit entour, servi, aim comme au temps
de la prosprit. Tous ne vivent que par mes faibles ressources, et
ma mort leur enlvera tout moyen de subsistance. Cette ide fait
mon supplice de tous les instants; mais, je descendrais tranquille
au tombeau, si ce traitement fixe, que j'espre des soins de Votre
Altesse Royale, me survivait, si j'tais sr que ceux pour qui je le
sollicite avec ardeur, bien plus que pour moi-mme, et qui, pour la
plupart, sont des infirmes et des vieillards, le conservassent le
reste de leurs jours et ne trouvassent pas, pour prix du dvouement
qui les a attachs  ma vie errante et  mon sort, les horreurs de
la mendicit. Je sais et je sens vivement tout ce que la gnrosit
britannique fait dj en faveur de mes fidles serviteurs: vques,
magistrats, officiers. Aussi, pour parler de moi et de ceux mmes
qui sont plus directement attachs  ma personne, ou l'taient dj
 celle du roi mon frre, c'est  Votre Altesse Royale et  Elle
seule que je m'adresse. Elle servira un ami et, en sauvant du moins
de la misre qui les menace tant de victimes de la fidlit et de
l'honneur, elle arrachera au crime un nouveau triomphe. Il me suffit
d'indiquer  une me noble et gnreuse, un objet si touchant par
lui-mme et si intressant pour moi. Je terminerai donc en faisant
observer  Votre Altesse Royale, que le traitement que je dsire pour
tre rparti sur plus de cent cinquante ttes de tout tat, de toutes
classes, est loin de reprsenter le revenu annuel que possdaient
en France plusieurs de ceux en faveur desquels je rclame auprs de
Votre Altesse Royale.

Cette lettre et diverses notes qui l'accompagnaient furent adresses
au duc d'Orlans, le seul ngociateur qu'il convnt au roi d'employer
en des affaires aussi dlicates. Mais, lorsque le prince les reut,
Fox tait mourant; on ignorait  qui serait confi le ministre
des affaires trangres qu'il avait dirig. Les dmarches du
duc d'Orlans se trouvaient donc suspendues, ou tout au moins,
singulirement entraves. Il ne put tre reu par lord Grenville, qui
occupait la Trsorerie, et le prince de Galles, auquel il et voulu
remettre la lettre du roi, se droba: Il tait all  des courses
quand je reus les ordres de Votre Majest. Sachant qu'il devait
en revenir au bout de trois jours, je me bornai  lui crire, pour
m'assurer d'une audience aussitt qu'il viendrait  Londres, et je
lui mandai que c'tait pour m'acquitter d'ordres que Votre Majest
venait de me donner  son gard. Le prince ne resta que vingt-quatre
heures  Londres, fort occup d'affaires qui le concernent
personnellement, et fort peu dispos, je crois,  s'occuper d'autre
chose. Je n'ai donc pas pu le voir.

Il est vrai que le prince de Galles chargea un des membres du
cabinet, lord Moira, un vieil ami de la maison de France, de
s'entretenir avec le duc d'Orlans, en attendant que lui-mme pt
lui donner audience, et recevoir de ses mains la lettre de Louis
XVIII. Le duc d'Orlans se borna  parler  lord Moira des embarras
financiers du roi de France. Je n'ai pas pu lui taire que ces
embarras taient une honte pour tous les autres souverains, surtout
pour le plus riche. Le ministre anglais souhaitait vivement venir
en aide au roi. Mais, ses collgues n'y taient pas disposs au mme
degr que lui, lord Grenville surtout, qui tenait les cordons de la
bourse et s'effarouchait aisment des demandes de secours; il ne le
cacha pas au duc d'Orlans: Si l'affaire principale, crivait encore
ce dernier, allait aussi bien que les compliments, je m'estimerais
bien heureux. Mais, malheureusement, je sens  chaque pas, que ce
n'est pas la mme chose ... Il ne faut pas se le dissimuler: il y a
une insouciance bien affligeante sur ce qui nous concerne.

Comme suite  cette triste constatation, il racontait qu'il avait dit
 lord Moira, que si le passage de Louis XVIII en Angleterre semblait
impossible, on pourrait tout au moins faciliter son tablissement
en Sude. Il y serait auprs d'un souverain favorable  sa cause
et toujours prt  le servir. Cette ide n'a pas pris du tout,
continuait-il. On m'a observ que, d'un moment  l'autre, la Sude
pouvait devenir le thtre d'une guerre.

--Qu'importe? ai-je dit. Les deux cousins ont toujours t en trs
bons termes; ils la feraient ensemble; cela aurait trs bonne grce
et ne pourrait produire qu'un bon effet.

Je suis entr dans quelques dtails sur les avantages que pourrait
avoir la prsence d'un certain personnage dans ces parages-l. Mais,
je vous le dis  regret, on est froid sur tout.

C'est au comte d'Avaray que le duc d'Orlans adressait, en aot
1806, ces libres et pnibles confidences. Vis--vis du roi, il
n'osait trahir son dcouragement avant d'avoir puis les moyens
de persuasion auprs des ministres anglais et du prince de Galles.
Ce dernier ne se pressant pas de rentrer  Londres, il alla le
chercher  Brighton, o il passait l't. Il le trouva trs occup
des revues, des dners et des bals, de son jour de naissance, et
surtout de certaines affaires de son intrieur. Il put cependant lui
remettre la lettre du roi, lui arracher la promesse d'y rpondre et
celle de s'efforcer d'obtenir du gouvernement un secours annuel, dans
la forme indique par le roi. Il m'a dit qu'il esprait y russir.
Lord Moira, qui se trouvait aussi  Brighton, m'a de nouveau assur
de son zle  seconder les efforts du prince; il m'a donn quelque
esprance de succs.

Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois, en janvier 1807, que cette
esprance parut devoir se raliser. Mis enfin  mme d'entretenir
lord Grenville de la dtresse du roi, de ses incessantes angoisses
pour ses serviteurs et pour lui-mme, le duc d'Orlans la dcrivit
dans les termes les plus poignants, les plus propres  mouvoir son
interlocuteur, portant tout son effort sur ce point et ngligeant, 
dessein, de parler de l'tablissement du roi en Angleterre.

--Si je ne suivais que ma propre impulsion, rpondit lord Grenville,
la demande du roi serait immdiatement exauce, et je serais honteux
que ce ne soit pas sur-le-champ, si Sa Majest ne savait pas que les
formes du pays et les grandes exigences du moment me forcent  ne
prendre aucun parti sans y avoir mrement rflchi. Mais, assurez-la
de mon dsir de faire,  cet gard, tout ce qui dpendra de moi. Je
vais m'en occuper sans dlai.

Dans la lettre qui nous fait connatre ces dtails, le duc
d'Orlans ne semble pas avoir t frapp par ce que prsentait
de contradictoire avec ses dmarches prcdentes la ncessit
qu'invoquait lord Grenville, de rflchir  une demande dont il tait
saisi depuis si longtemps, et sur l'opportunit de laquelle il avait
pu se former  loisir une conviction. J'espre obtenir de lord
Grenville lui-mme, mandait le prince  d'Avaray, ce  quoi je n'ai
pas encore pu russir, et l'ensemble et le ton de la conversation
m'ont fait grand plaisir. Mais, il se trompait. Le gouvernement
britannique n'tait pas plus dispos  accorder un revenu fixe au
souverain proscrit qu' tolrer sa prsence en Angleterre.

Du reste,  ce moment, diverses causes contraignirent le duc
d'Orlans  suspendre ses dmarches. Ce fut d'abord l'tat de sant
du prince de Galles. Tomb malade, il dprissait. Bien qu'il dt
vivre longtemps encore et succder  son pre, il se croyait perdu
et ne voulait plus se mler de rien. Le duc d'Orlans se voyait
donc priv, pour ses dmarches, d'un appui sur lequel, bien qu'il
n'en et encore tir qu'un maigre profit, il n'avait pas cess de
compter. Ce fut ensuite la retraite de lord Grenville. Le duc de
Portland lui succdait comme premier lord de la Trsorerie, et,
quoique plus favorable que lui  la cause des Bourbons, son avnement
au pouvoir n'en rduisait pas moins  nant la ngociation ouverte
avec son prdcesseur; elle tait  recommencer, et, absorb par
d'autres soins, il ne se pressait pas de s'y prter. Ce fut enfin
la mort du duc de Montpensier, frre cadet du duc d'Orlans, qui le
dtourna, durant plusieurs semaines, de la mission qu'il tenait de la
confiance du roi.

Ne voulant laisser  personne le soin d'apprendre son malheur au chef
de sa maison, c'est de la chambre mme o son frre venait d'expirer
qu'il le lui annona, le 18 mai 1807: Sire, accabl d'une des plus
vives et des plus profondes douleurs que je pouvais prouver, je
m'empresse de remplir envers Votre Majest, le triste devoir de
l'informer de la perte que j'ai faite ce matin. Son coeur m'est trop
bien connu, j'ai reu trop de marques de sa bont, pour n'tre pas
certain qu'Elle daignera me pardonner ce que je puis avoir omis dans
cette lettre. Je compte sur vos bonts, Sire, et que vous daignerez
accueillir l'hommage de mon profond respect et de mon entier
dvouement.

Le 14 juillet, avant mme d'avoir reu cette lettre mouvante, le
roi,  qui la nouvelle tait dj parvenue, s'empressait d'crire
 son cousin et de s'associer  sa douleur avec une effusion toute
paternelle. Il lui demandait aussi de le fixer sur l'tat de son plus
jeune frre, le comte de Beaujolais, dont la sant menace donnait
lieu  des bruits alarmants. Je ne serai compltement rassur 
cet gard que lorsque vous m'aurez dit que je peux l'tre.  cet
envoi tait joint un billet pour la duchesse douairire d'Orlans,
Justine, comme il l'appelait. L'ami de Justine a appris la cruelle
perte qu'elle vient de faire. Il est bien sr qu'elle ne doute pas
de la sensible part qu'il y prend; mais, il a besoin de l'en assurer
ainsi que sa fille. Puissent ses sentiments, bien vrais et bien
tendres, adoucir la douleur de toutes les deux.

Ces tmoignages de la sollicitude du roi pour la famille d'Orlans
taient bien faits pour mouvoir jusqu'au fond de l'me le prince
 qui il les adressait, et, en prouvant  celui-ci l'tendue de
l'affection qu'il inspirait  son royal cousin, pour rendre plus
troits et plus confiants les rapports qui s'taient crs entre eux.
Si tel avait t le but de Louis XVIII, la rponse du duc d'Orlans
dmontre qu'il le comprit et qu'il en fut aussi reconnaissant qu'mu:

Sire, je viens de recevoir la lettre dont Votre Majest m'a honor
le 19 de juillet. Je suis pntr de cette nouvelle preuve de vos
bonts, et particulirement reconnaissant que vous ayez daign me la
donner avant d'avoir reu la lettre que j'ai eu l'honneur de vous
crire le jour mme, Sire, le 18 de mai, peu d'heures aprs que
mon pauvre frre avait expir dans mes bras. Je sais que M. de La
Chtre l'a expdie immdiatement, et je ne conois pas ce qui peut
en avoir retard l'arrive. J'ai crit par la mme poste  M. le
duc d'Angoulme; mais, j'tais si troubl dans ce cruel moment, et
j'avais si peu de moyens de m'informer des usages et des diffrents
devoirs que j'avais  remplir, que je n'ai pas eu l'honneur d'crire
 la reine et  Mme la duchesse d'Angoulme. Ce n'est que longtemps
aprs que j'ai su que j'aurais d le faire, et il tait alors si tard
pour rparer ma faute, que je n'ai pas os entreprendre de confesser
moi-mme mon ignorance et d'en tmoigner mes regrets; mais j'ai
suppli Monsieur d'avoir la bont de s'en charger, et il a bien voulu
me promettre de le faire.

Mon frre est bien reconnaissant, Sire, des bonts dont Votre
Majest l'honore, et de l'intrt que vous daignez prendre  sa
sant. Il est trs vrai qu'elle a t fort drange par les suites
d'une rougeole mal gurie, qu'il a eue l'automne dernier dans un
mauvais petit btiment, sur lequel il s'tait embarqu pour aller
chasser dans les Hbrides. Il a t compltement mouill par les
vagues et par la pluie, pendant l'ruption qui est rentre, mais que
la force de sa constitution a fait ressortir peu de jours aprs,
lorsqu'il tait  terre, dans l'le de Ha. Cela n'a pas empch que
sa poitrine n'ait t attaque dans le courant de l'hiver,  la suite
de cet accident. Heureusement, on l'a fort bien trait. On l'a mis
 un rgime austre, qu'il a la sagesse de suivre trs exactement;
j'espre qu'il le continuera encore quelque temps, et en ritrant 
Votre Majest l'hommage de notre respectueuse reconnaissance pour ses
bonts, je crois pouvoir l'assurer qu'il n'y a plus d'inquitudes 
avoir sur la sant de mon frre. Ma mre sera bien touche du billet
plein de bont que Votre Majest me charge de lui faire parvenir, et
que je vais lui adresser immdiatement.

Le duc d'Orlans ne se contentait pas de tmoigner de sa gratitude
par des paroles; il la manifestait aussi par des actes.  peine
remis du terrible coup qui venait de le frapper, il se proccupait
d'excuter les ordres du roi et de reprendre la ngociation que les
vnements avaient suspendue. Un mois aprs la mort de son frre, il
se prsentait chez le duc de Portland et lui rptait tout ce qu'il
avait dit antrieurement  lord Grenville, afin de le convaincre que,
sans un secours certain, rgulier, assur, la situation de Louis
XVIII, dj si cruelle, deviendrait plus affreuse de jour en jour et
aboutirait  une catastrophe. Il revenait aussi sur le chapitre des
pensions  faire aux serviteurs du roi, dans le cas o ils auraient
le malheur de perdre leur matre.

Le compte rendu de cet entretien nous prouve qu'il y dploya beaucoup
de chaleur et d'loquence. Mais, ce fut en vain. Plus sincre que
lord Grenville, le duc de Portland, tout en donnant  entendre que si
Louis XVIII venait  mourir, l'Angleterre n'abandonnerait pas ceux
qui l'avaient fidlement servi, refusa de donner  cette promesse
vasive le caractre d'un engagement formel. Il ne voyait aucun moyen
de satisfaire aux dsirs du roi; la constitution anglaise ne le
permettait pas. Quant au traitement fixe, ses collgues ne voulaient
pas en entendre parler. Il le dclara au duc d'Orlans; il lui
rappela qu'aux termes d'un accord entre les puissances continentales
et l'Angleterre, celle-ci s'tait charge de pourvoir  la
subsistance des princes franais qui rsidaient chez elle et que les
puissances avaient la charge des autres. En ces conditions, assurer
au roi un traitement rgulier, ce serait leur faire injure, en se
donnant l'air de croire qu'elles le laissaient manquer. L'empereur
de Russie, notamment, pourrait le trouver mauvais.

Le duc d'Orlans protesta contre cette crainte qui lui semblait
mal fonde. L'empereur serait, au contraire, charm d'apprendre
que l'Angleterre venait au secours du roi de France, car il
n'ignorait pas que les subsides annuels qu'il lui accordait taient
insuffisants; en les accordant, il avait surtout voulu donner un
exemple aux autres souverains. Mais, ces arguments n'eurent pas
raison de la rsistance rflchie et obstine du duc de Portland,
qui rpondait  tout par des affirmations d'impossibilit. Il laissa
cependant esprer un secours accidentel, tout en observant cependant
qu'on ne pouvait le prlever que sur le chapitre des fonds secrets,
et que ce chapitre tait dj terriblement obr. En dfinitive,
le duc d'Orlans le quitta sans avoir rien obtenu. En le confessant
au roi, il lui disait qu'il ne voyait plus qu'un moyen d'aboutir.
Il consistait  obtenir du tsar qu'il ft insinuer  Londres, par
son ambassadeur, que les dpenses dont il tait accabl ne lui
permettaient pas d'augmenter le traitement qu'il faisait au roi de
France, mais qu'il verrait avec plaisir le roi d'Angleterre joindre
annuellement ses efforts aux siens.

Un tel conseil tait impraticable. Louis XVIII ne le savait que trop.
De plus en plus s'imposait  lui la conviction qu'il ne pouvait plus
rien attendre de la Russie; c'est avec persistance qu'il tournait
les yeux du ct de l'Angleterre et se rappelait l'avis que, l'anne
prcdente, lui avait exprim le duc d'Orlans: Si Votre Majest
arrivait  l'improviste, seule et sans suite, on n'oserait pas ne pas
la recevoir.




VIII

LE SECOND SJOUR  MITAU


Le second sjour de Louis XVIII dans la capitale de Courlande, ne
ressemble gure  celui qu'il y avait dj fait. La maison royale
rduite au strict ncessaire, les gardes du corps licencis, les
nouvelles des agents royalistes  peu prs supprimes, les relations
avec les cabinets europens de plus en rares, et pour tout dire,
Mitau spar du reste du monde, telle, maintenant, la physionomie de
la morne retraite o le roi de France va se morfondre deux annes
durant, rduit  un tat voisin de la misre, tandis que l-bas, la
gloire de Napolon s'lve lumineuse et sanglante. Successivement, il
y apprendra la droute des Autrichiens et des Russes  Austerlitz,
l'crasement des Prussiens  Ina, l'entre de l'usurpateur  Vienne
d'abord,  Berlin ensuite, et finalement, la paix de Tilsitt,
qui achvera de dtruire les chances, dj si faibles, de sa
restauration. Il ne se laissera pas abattre cependant, et, toujours
fidle  lui-mme, il ne cessera de puiser des forces dans ses
indomptables esprances.

Les vnements sont rares qui mritent d'tre signals dans
l'uniformit de son existence. Le 25 juin, arrive  Mitau la nouvelle
de la mort de la comtesse d'Artois, dcde  Klagenfurth, en
Autriche. Depuis longtemps, sa sant donnait des inquitudes  ses
proches. Mais, ils ne croyaient pas sa vie en danger. La nouvelle de
sa mort a t pour moi un coup de foudre, crit le roi  son frre.
Et plt  Dieu qu'il n'et port que sur moi. Hier, pendant le dner,
trois postes de Vienne sont arrives  la fois, et, malheureusement,
les lettres de mon neveu ont t distribues avant les miennes. C'est
ainsi que, sans aucune prparation, au milieu de la plus entire
scurit, il a appris qu'il n'avait plus de mre ... Pour vous, mon
ami, dites-vous de ma part, dans cette triste circonstance, ce que
renferme mon coeur, et que je n'ai pas le temps d'exprimer.

Quelques semaines plus tard, Louis XVIII apprend que son cousin,
le roi d'Espagne, vient d'tre contraint de dcorer l'empereur
Napolon de l'ordre de la Toison d'or. La douleur que j'en ressens,
lui mande-t-il, et comme chef de notre maison, et comme tendrement
attach  votre personne, est bien vive. Je plains Votre Majest;
mais mon devoir, dans une circonstance aussi pnible, m'aurait dj
t trac, s'il en tait besoin, par un souverain que sa position,
ainsi que moi le malheur, rend libre de n'couter que sa dignit et
ses propres sentiments. Je remets donc, avec un regret profond, 
Votre Majest son ordre de la Toison d'or, dont son auguste pre m'a
revtu le 26 juillet 1767. Et il invite le comte d'Artois et le duc
de Bourbon, dcors du mme ordre,  suivre son exemple.

 cette poque, la correspondance du roi avec son frre,  Londres,
tait aussi dpourvue d'intrt qu'elle tait rare, et de mme
celle qu'il entretenait avec La Fare, lequel continuait  servir
ses intrts  Vienne, avec un zle inbranlable. Ce n'est gure
que par Saint-Ptersbourg, que Louis XVIII tait inform de ce qui
se passait en Europe. Il est vrai qu' Saint-Ptersbourg, il tait
reprsent par un serviteur aussi habile que dvou, le comte de
Blacas. La situation de Blacas dans cette capitale tait autrement
difficile que n'avait t celle de ses prdcesseurs sous le rgne
de Paul Ier. Jusqu'au jour o ce souverain mobile et fantasque avait
chass Louis XVIII du territoire imprial, il s'tait montr prodigue
de faveurs envers les reprsentants du roi. Le comte de Caraman
occupait le rang d'ambassadeur  la cour de Russie. Il faisait
partie du corps diplomatique tout aussi bien que si son matre et
rgn. Il n'en allait plus de mme maintenant. Pour Alexandre Ier,
pour ses ministres, Louis XVIII n'tait que le comte de l'Isle.
Son reprsentant, dpourvu de tout caractre officiel, ne pouvait
obtenir, que d'un excs de bienveillance, d'tre reconnu en cette
qualit lorsqu'il avait  traiter des affaires personnelles du roi,
et cette bienveillance, il ne pouvait se l'assurer qu'au prix d'un
prodigieux et constant effort d'habilet.

En dpit de l'inexprience qu'on doit supposer  un homme de
trente-quatre ans, que sa vie antrieure n'a pas prpar  la
fonction qu'il exerce, Blacas ne fut pas infrieur  sa tche.
Se recommandant dj par son nom et son pass, par la confiance
de son souverain, par l'intrt que lui portaient tant de nobles
personnages qu'il avait connus au cours de ses prgrinations,
il devait naturellement conqurir, ds sa prsentation dans la
socit moscovite et dans la petite colonie des migrs franais,
la considration et l'estime. Mais, il les mrita en outre par la
dignit de sa vie, par son esprit et sa bonne grce. Les sentiments
qu'il inspirait furent ses meilleures armes, au cours de sa mission.
S'il ne lui arriva pas toujours d'tre exauc par les ministres
auprs desquels il plaidait la cause de son matre, du moins tait-il
sr d'tre constamment cout par eux avec dfrence.

Ceux qui se succdrent durant son sjour en Russie, Romantzoff,
Czartorysky, Budberg, tmoignaient de leur sympathie pour ce jeune
homme, gui s'acquittait, avec un zle gal  son intelligence, d'un
devoir difficile. Pour tenter de les gagner  ses vues, il savait
employer  propos des avocats puissants et inspects, acquis dj 
la cause royale, et auxquels il n'hsitait pas  faire appel quand
les circonstances l'exigeaient. Tels le duc de Serra-Capriola,
ambassadeur de Naples; le baron de Stedting, ministre de Sude, et
le reprsentant du roi de Sardaigne, Joseph de Maistre. Ces hauts
personnages taient dvous au roi de France; Joseph de Maistre, pour
sa part, saisissait toutes les occasions de le lui prouver. Il avait
accueilli cordialement Blacas qu'il connaissait dj pour l'avoir
rencontr  Florence, et que le hasard,  Saint-Ptersbourg, lui
avait donn pour voisin dans la maison qu'il habitait. Il s'tait
mme offert pour expdier srement de Russie ce que Sa Majest
voudrait bien lui faire parvenir. Mais, elle doit prendre de grandes
prcautions, et ne se fier qu' une personne sre ou  un chiffre
inattaquable. Des relations de l'illustre crivain avec Louis XVIII
naquit promptement une amiti dont leur correspondance, commence en
1807, et qui durait encore en 1820, atteste la vivacit.

 la fin de 1806, sur les confins de la Pologne, l'arme russe,
runie aux dbris de l'arme prussienne, tait en ligne sous les
ordres du gnral de Benningsen, attendant, comme les Franais, sur
une rserve trouble par de frquents combats, la fin d'une saison
peu propice aux oprations militaires. Il semble bien qu' ce moment,
l'empereur Alexandre ait pens qu'on pourrait tirer parti de Louis
XVIII et de ses projets. Il est vrai que le prtendant ne ngligeait
aucune occasion de se rappeler  son souvenir. Aprs la bataille de
Pultusk, le 26 dcembre, le gnral de Benningsen, s'tant attribu
la victoire, en avait fait porter la nouvelle  Saint-Ptersbourg,
ou Louis XVIII s'tait empress d'envoyer ses flicitations. Il en
fut de mme aprs la bataille d'Eylau, survenue le 8 fvrier 1807:
Je ne parlerai point, ajoutait le roi  ses compliments, de ce
qu'prouve le petit-fils d'Henri IV, lorsqu'il apprend la nouvelle
d'actions aussi grandes, aussi importantes pour lui-mme, et cela
tandis qu'il est dans l'inaction; mais, j'oserai rpter, en ce
moment, ce que je disais avant la campagne de 1805: L o le roi de
France se trouvera en personne, l sera la frontire, et j'ajouterai
que ma prsence doit fixer les succs, influant sur l'opinion en
gnral, et en particulier sur l'esprit du soldat qui, voyant le
drapeau blanc dans ma main, verra autre chose  suivre qu'un tyran
que la France abhorre.

Cette fois, Alexandre parut prter attention au langage du comte de
l'Isle. Il lui fit suggrer l'ide d'une proclamation qui serait
distribue aux Franais par les armes coalises; il en traa le plan
et en indiqua l'esprit. Blacas, naturellement, tait l'intermdiaire
de ces ngociations, auxquelles il semble bien d'ailleurs que le tsar
ne se prtait que par considration pour lui, et pour convaincre
Louis XVIII de son bon vouloir en ce qui touchait la cause royale.
En ralit, ce bon vouloir n'existait pas. Alexandre croyait moins
que jamais  la possibilit d'une restauration. Ni lui ni ses
allis n'avaient encore en vue le renversement de Napolon. Son
renversement ne devint leur objectif qu'un peu plus tard.  cette
heure, ils ne cherchaient qu' contenir ses vues ambitieuses, arrter
sa marche et le contraindre  la paix, une paix fonde sur des
bases qu'ils auraient imposes. Louis XVIII ne tenait aucune place
dans leurs calculs. Tandis qu'il s'vertuait  leur prouver que la
pacification de l'Europe ne pouvait s'oprer sans lui, ils l'avaient
condamn, toujours prts, et trop souvent non sans raison,  trouver
inexcutables les plans qu'il leur proposait.  toutes ses demandes,
celle de sa reconnaissance comme roi de France, celle de marcher 
la tte de leurs armes, ils persistaient  rpondre par des refus.
Ils taient rsolus  lui tout refuser. C'est  cette rsolution que
se heurtait incessamment Blacas, comme s'y heurtaient  Vienne et 
Londres les autres agents du roi.

Cependant, au commencement de 1807, il obtint que l'empereur, qui
devait passer par Mitau en se rendant  son arme, s'y arrterait
pour confrer avec Louis XVIII. Le 30 mars,  sept heures du soir, il
arrivait, aprs s'tre fait annoncer, ds le matin, par le gouverneur
de Courlande.  la poste, il trouva le duc d'Angoulme venu pour le
complimenter. Suivi du prince et d'un de ses aides de camp, le comte
Tolsto, il se rendit au chteau. Au pied de l'escalier, il rencontra
le comte d'Avaray, qui le conduisit jusqu' la pice d'entre du
premier tage, o se tenait le comte de l'Isle, empch par la goutte
de descendre au-devant de l'empereur. Les deux souverains, s'tant
embrasss, s'enfermrent dans le cabinet du roi, o ils restrent
durant plus d'une heure.  l'issue de leur entretien, le tsar
consacra quelques instants  la reine et  la duchesse d'Angoulme;
il quitta Mitau le mme soir.

Que s'taient dit dans cette entrevue l'empereur, qui se considrait
comme l'arbitre des destines de l'Europe, et le roi sans couronne?
Les lettres postrieurement changes permettent de le conjecturer.
Louis XVIII demanda  tre reconnu par Alexandre comme il l'avait t
par Paul Ier, et  marcher avec les monarques coaliss, son drapeau
dploy, afin qu'il ft prouv que ce n'tait pas une guerre de
conqute qu'ils faisaient  la France, mais qu'ils avaient seulement
en vue de la dlivrer du joug de Napolon, et de lui rendre son roi
lgitime.

Il demanda galement que le tsar pousst l'Angleterre  organiser
une expdition destine  agir sur les ctes de Bretagne, expdition
qu' ce mme moment, le comte de La Chapelle et le comte de La Chtre
sollicitaient  Londres, et  laquelle le roi de Sude devait prter
son concours.  propos de cette expdition, d'Avaray avait crit  La
Chtre: Poussez vigoureusement  la reconnaissance et  l'activit
du roi. C'est une chose qui ne peut tre faite que d'accord entre
l'Angleterre et la Russie, et au moyen duquel celle-ci donnerait
l'exemple  l'autre. Le cabinet de Saint-Ptersbourg, clair par
le feu qui est  ses portes, semble entendre que nos raisons sont
les siennes. Mais, il tremble d'aborder nettement la question, et
je tremble qu'il ne perde l'occasion d'en saisir les avantages.
Enfin, tchez d'emporter cette malheureuse ngociation depuis si
longtemps sur le tapis, des dix-huit mille livres sterling.  peine
le roi a-t-il de quoi manger trois plats et porter un pourpoint
perc au coude. Mais, il n'a pas la plus petite ressource pour ses
relations et ses affaires. Je ne vois pas en quoi il peut tre
utile  l'Europe, et particulirement  l'Angleterre, que la France
et l'arme croient que le roi a abdiqu, et qu'il n'est pas plus
question de lui que de Jean de Vert. C'est pourtant l vritablement
le produit des entraves qui furent mises de toutes parts  la
publication du 2 dcembre 1805 de notre gire contre des entreprises
trs dangereuses. Ceci aura son explication. Aprs l'entrevue avec
Alexandre, d'Avaray crivait encore: La cause royale et la personne
du roi ont obtenu des points de contact rcents. L'empereur vient
de consentir  l'envoi d'un officier de confiance auprs du gnral
de Benningsen. Cet officier tait le chevalier de Rivire, dont la
mission ne prsente aucun intrt.

Du reste, dans son entrevue avec le roi, le tsar s'tait drob 
tout engagement; il ne refusa rien, mais ne promit rien; et quand
le comte de l'Isle devint plus pressant, il se tira d'embarras
en annonant l'arrive prochaine d'un personnage investi de sa
confiance, qui serait charg de traiter des nombreux dtails que
soulevaient de telles demandes. Au cours de l'entretien, il exprima
la pense que toute proclamation du roi devait tre contresigne par
les princes de sa famille, la conformit de sentiments entre ses
parents et lui devant donner plus de poids  ses paroles. Le roi lui
communiqua la lettre qu'il avait reue en 1805 du comte d'Artois, 
la suite de la dclaration de Calmar, et s'engagea  la publier dans
une dition nouvelle de cette dclaration, qu'il suppliait le tsar de
faire rpandre dans l'arme franaise par les soldats russes.

Alexandre  peine parti, le roi lui crivit lettres sur lettres  son
quartier gnral, pressant les solutions, rclamant le personnage
de confiance qu'on lui avait annonc, harcelant l'empereur de ses
demandes, plein d'espoir dans leur succs, vritablement enivr par
un entretien o les deux interlocuteurs avaient parl comme des
victorieux et non comme des vaincus. Son exaltation ft vite tombe,
s'il avait su quelle fcheuse impression emportait Alexandre de sa
rencontre avec lui. Soit que le spectacle de cet exil goutteux,
lourd, impropre  l'activit du champ de bataille, et mal dispos
l'empereur, soit que la pauvret de son hte lui et cach ses
mrites, il le jugea comme un homme mdiocre, et le quitta convaincu
qu'il ne rgnerait jamais.

Aprs son dpart, le roi attendit vainement l'effet de leur
entrevue. L'opinion d'Alexandre tait faite. Il avait quitt Mitau,
dfinitivement rsolu  abandonner les Bourbons  eux-mmes, 
ne favoriser en rien leurs projets. Quant  l'hospitalit qu'il
accordait au chef de leur maison, il entendait n'y rien changer,
le laisser libre d'en profiter ou d'y renoncer. Il ne considrait
plus Louis XVIII que comme l'pave d'une grandeur passe,  la
rsurrection de laquelle il ne croyait plus, encore qu'il restt
dispos  l'environner des gards dus au malheur. Aussi, confiant
au gnral de Budberg le soin de rpondre aux lettres du prtendant
par de banales formules de politesse, il cessa de s'occuper de lui.
D'autres soucis d'ailleurs l'absorbaient. En arrivant au quartier
gnral de l'arme russe, sur le Nimen, il avait pu juger par
lui-mme d'une situation que, malgr l'vidence, le gnral de
Benningsen s'obstinait  ne pas croire dsespre, mais dont les
prils apparaissaient de toutes parts. Les oprations militaires qui
allaient s'accomplir constituaient un suprme va-tout,  l'approche
duquel Alexandre eut vite oubli le roi de Mitau.

Le duc d'Angoulme et le duc de Berry, qui brlaient de faire
campagne dans ses armes, n'y furent pas admis, bien que le roi
l'et sollicit pour eux, et cette dconvenue dtruisit dans l'oeuf
le beau projet form par d'Avaray, de demander pour le cadet des
deux frres la main de la grande-duchesse Anne, la plus jeune soeur
d'Alexandre, qu'un peu plus tard Napolon songea, lui aussi, 
pouser. Le tsar ayant promis d'examiner la proposition du roi,
relative  la formation d'un corps de trente mille volontaires
recruts parmi les prisonniers franais, dont il prendrait le
commandement et qui oprerait en Vende, Blacas avait t invit 
en entretenir le prince Czartorysky, qui tait alors chancelier.
Pour le disposer  entrer dans les vues du roi, il imagina de lui
faire lire une histoire des guerres de Vende, qui venait de
paratre, et qu'il avait annote. Cette lecture, s'il faut en croire
de Maistre, convainquit le chancelier de l'excellence du projet; il
s'effora de le faire aboutir. Mais il quitta le pouvoir avant d'y
avoir russi, et Budberg, son successeur, ne voulut pas renouer la
ngociation. Des esprances qu'avait donnes le tsar  Louis XVIII
dans leur entretien, une seule parut devoir se raliser: celle d'une
proclamation royale qui serait rpandue dans l'arme franaise.
Mais, quand des pourparlers on en vint  l'excution, cette ide fut
abandonne.

D'Avaray s'tant rendu peu aprs,  Saint-Ptersbourg, pour consulter
les mdecins, chercha  utiliser son voyage au profit de la cause
royale. Il essaya de reprendre les affaires dont Blacas poursuivait
sans succs la solution. Il en entretint le chancelier, baron de
Budberg. Ordre avait t donn par le tsar  son ministre, de
rpondre aux multiples requtes du prtendant par de banales formules
de politesse. D'Avaray n'obtint rien de plus. Bientt aprs, revenu
 Mitau, il apprenait que sa dmarche, de quelque rserve qu'il
l'et entoure, avait paru aussi dplace qu'inopportune, et qu'on
l'accusait de ne suggrer au roi que des projets extravagants. Il ne
pardonna pas  Budberg de professer une telle opinion sur son compte.
Il lui pardonna d'autant moins, que peu de temps aprs,  propos de
la proclamation du roi, le chancelier affecta, dans sa correspondance
avec Mitau, de se passer du concours de d'Avaray. Dans un long
mmoire, l'ami du roi expose ses griefs, et se montre profondment
bless du sans-faon avec lequel le chancelier de Russie l'avait
trait en cette circonstance.

Blacas dut  la bonne rputation dont il jouissait 
Saint-Ptersbourg, de n'avoir pas  souffrir de ces tiraillements. Il
y demeura, suivant avec anxit les vnements qui se droulaient sur
le territoire de la Prusse, o, aprs la bataille d'Eylau, Franais
d'un ct, Russes et Prussiens de l'autre taient rests en prsence.
Durant plusieurs mois, son rle fut simplement un rle d'informateur.
 l'afft des nouvelles qui arrivaient du thtre de la guerre et
qu'il recueillait chez la duchesse de Wurtemberg, chez la princesse
de Tarente, chez la comtesse Strogonoff,  l'ambassade de Naples et
 la lgation de Sardaigne, o de Maistre le recevait en ami, il les
transmettait  Mitau avec les commentaires auxquels elles donnaient
lieu.

Parfois aussi, quoique rarement, c'est par les ministres impriaux
eux-mmes qu'elles lui taient communiques ou qu'il apprenait ce
qu'ils en pensaient, ce qu'en pensait l'empereur. Au lendemain de la
bataille d'Austerlitz[72], ayant rencontr dans un salon le prince
Adam Czartorysky, celui-ci lui avait dit:

--Vous devez tre bien accabl par les derniers vnements?

--Nous sommes, depuis longtemps, accoutums aux revers, rpondit
Blacas. Nous avons gmi en silence sur des malheurs que nous avions
prvus, quand nous avons vu recommencer la guerre sans qu'il ft
question du roi. Mais nous ne nous laissons pas abattre; nous
conservons nos esprances. Notre matre nous donne l'exemple du
courage.

[Note 72: Plusieurs migrs, officiers dans l'arme russe,
assistaient  cette bataille, et notamment le comte de Langeron,
Emmanuel de Saint-Priest et son frre, le comte de Rastignac, le
baron de Damas, M. de Boissaison, M. de Villerot qui fut tu, et les
deux fils de la princesse de Broglie-Revel, dont l'an fut bless 
mort.

Leur mre tait en Russie. Le tsar lui crivit pour lui annoncer la
mort de son fils et pour rendre hommage  la valeur de celui qui
survivait. Mais cet loge ne la consola pas. Toute  sa douleur, elle
disait  Blacas:

--Il a emport tout mon bonheur. Je l'eusse sacrifi pour le roi.
Mais, c'est inutilement qu'il a pri.]

Il aurait pu envelopper dans le mme loge l'empereur Alexandre
qui, lui aussi, conservait l'espoir de vaincre. Cet espoir, partag
par ses sujets, les disposait  transformer en victoires immenses
les combats douteux, ou mme les dfaites de leurs armes. Il en
fut ainsi de la bataille d'Eylau,  la suite de laquelle on alla
jusqu' raconter que plusieurs marchaux de France avaient t tus
ou blesss, et que le Corse n'avait d son salut qu' la vitesse de
son cheval. De ce que le gnral de Benningsen, plac  la tte des
troupes allies, n'avait pas t cras, les Russes tiraient cette
conclusion que l'arme de Napolon serait mise en droute au premier
choc qui se produirait. En juin 1807, la bataille de Friedland vint
infliger  ces esprances un clatant et sanglant dmenti. Elle
livrait toute la Prusse  Napolon, et contraignait Alexandre 
dposer les armes. C'tait pour les patriotes russes une dception
aussi cruelle qu'inattendue. Elle ne le fut pas moins pour les
migrs, dont elle paralysait de nouveau les projets.

--Notre cause est perdue, avouait le duc de Richelieu.

Aussi, comprendra-t-on de quelle joie s'emplit le coeur de Louis
XVIII, lorsque,  l'improviste, au mois de juin 1807, s'offrit 
lui, sous la forme la plus inattendue, l'occasion de quitter cette
triste capitale de Courlande, qu'en 1804 il n'avait accepte comme
refuge que faute de mieux, et, ainsi qu'il le disait, comme on
accepte un lit  l'Htel-Dieu. Cette occasion tait un appel que lui
adressait le roi de Sude. Gustave IV, en guerre avec la France,
dans le but de reconqurir ses possessions d'Allemagne, avait d
 l'nergique rsistance de ses sujets pomraniens, assigs dans
Stralsund, d'obtenir un armistice durant lequel il s'tait mis en
tat de reprendre les hostilits. Maintenant, il voulait le rompre,
recommencer  combattre, et, ayant imagin de former avec les migrs
et les Franais prisonniers en Russie, qui voudraient se runir 
lui, un corps expditionnaire, destin  marcher contre Napolon, il
invitait Louis XVIII  se rendre auprs de lui, pour aviser ensemble
aux moyens de recruter et d'utiliser cette petite arme, dont une
centaine de volontaires, runis en Sude par le duc de Piennes,
formait dj le noyau. Une telle invitation entrait trop bien dans
les vues de celui  qui elle s'adressait pour qu'il ne l'acceptt
pas. Il l'accepta avec joie et reconnaissance, d'autant plus
empress  y souscrire, qu'elle lui tait transmise par l'empereur de
Russie, et de la manire la plus amicale, ce qui devait lui faire
croire que ce souverain approuverait son adhsion.

Il allait se mettre en route quand il apprit le rsultat de la
bataille de Friedland. Redoutant que le roi de Sude n'et renonc 
ses plans, il suspendit son dpart. Mais, press d'tre fix sur ce
qu'il devait esprer ou craindre, il rsolut d'envoyer un missaire
 Calscrone, port sudois sur la Baltique, o Gustave IV lui avait
donn rendez-vous. Le comte de Blacas, mand d'urgence  Mitau, reut
de lui cette mission de confiance. En arrivant  Calscrone, il y fut
salu par la nouvelle de la paix conclue, le 8 juillet,  Tilsitt,
entre la Russie et la France. Il devait croire qu'il n'y avait
plus rien  attendre du monarque sudois. Mais ses craintes furent
heureusement trompes. Rentr  Mitau, au mois d'aot, aprs avoir
longuement confr avec Gustave IV, il apprenait  Louis XVIII que le
roi de Sude persvrait dans ses desseins. La russite en tait si
peu vraisemblable, qu'il semble impossible que le prtendant ait pu
y croire. Il n'hsita pas cependant  quitter Mitau, en y laissant
la reine et la duchesse d'Angoulme et aprs avoir crit au tsar
pour lui annoncer son dpart et son prochain retour, quoique, ds ce
moment, il ft hant par le dsir de passer en Angleterre.

En cette circonstance, Alexandre,--et ce ne serait pas la seule o on
l'aurait vu jouer double jeu,--se montre  nous avec deux visages.
Le 31 mai, il transmet  Louis XVIII l'invitation de Gustave IV,
sans songer  le mettre en garde contre les graves inconvnients
qu'elle prsente, et le 22 aot suivant, lorsqu'il apprend que le
roi se prpare  quitter Mitau pour se rendre  Stockholm, il le
dsapprouve. Il est vrai qu'entre ces deux dates, lui-mme s'est
rencontr  Tilsitt avec Napolon, et qu'ils se sont rconcilis.
Mais, il a nglig de conseiller  Louis XVIII de dcliner l'appel
du roi de Sude, conseil que le roi de France n'aurait pas manqu de
suivre s'il avait pu prvoir qu'il serait dsavou. Quoi qu'il en
soit,  cette date du 22 aot, le tsar fait appeler Lesseps, charg
d'affaires de Napolon  Saint-Ptersbourg, et lui tient ce langage
pour qu'il soit rpt  Paris:

--En mai dernier, lorsque je faisais la guerre  la France, le roi de
Sude m'crivit pour m'engager  dterminer le comte de l'Isle  se
rendre  Stockholm. Je me bornai  envoyer cette lettre  Mitau, sans
lui donner aucun conseil, et en le laissant matre de faire ce qu'il
voudrait. Je ne me suis plus occup de lui parce que je le reconnus,
surtout lorsque j'eus occasion de le voir et de causer avec lui, pour
l'homme le plus nul et le plus insignifiant en Europe. J'en parlai
sur ce ton  l'empereur Napolon, qui le connaissait sous ce mme
rapport. Tranquille sur ce point, je n'y pensais plus, lorsque hier
je reus un courrier de mon gouverneur de Mitau, qui m'annonait
que le comte de l'Isle se disposait  s'embarquer pour la Sude.
J'ai aussitt rpondu qu'il n'tait pas mon prisonnier, que je lui
avais offert l'hospitalit chez moi, et que, si elle lui devenait
 charge, il tait libre de la chercher ailleurs. D'aprs cela, je
crois qu'il s'en ira. Mais, je n'y suis pour rien. Le comte de l'Isle
m'a sollicit plusieurs fois de le reconnatre comme roi; mais, je
m'y suis constamment refus, persuad que jamais il ne montera sur le
trne.

L'avenir rservait  la prdiction de l'empereur Alexandre un
solennel dmenti. Louis XVIII devait rgner, et c'est parce qu'il
ne cessa jamais de croire  son retour en France qu'on le voit
constamment s'agiter, et trop souvent avec plus de volont que
d'adresse, pour en hter l'poque. Et quoi qu'on pense de cette
activit qui ne se lasse pas, il faut bien reconnatre qu'elle
tmoigne,  son honneur, de son indomptable confiance dans ce qu'il
appelle ses imprescriptibles droits. Cette confiance, qu'aucune
preuve ne parvint  affaiblir, animait son me en 1807 aussi bien
que dans les annes prcdentes, qui, cependant, ne lui avaient
apport que peines et dceptions. C'est d'elle que s'inspirait
sa conduite, lorsque,  la fin du mois d'aot, il s'embarquait 
Liebau pour la Sude, sur une frgate que Gustave IV avait mise  sa
disposition.




IX

CHEZ LE ROI DE SUDE


Si Louis XVIII, lorsque au mois de juin il avait reu l'appel
du roi de Sude, tait en droit de concevoir des esprances, au
mois d'aot, au moment o il quittait la Russie pour se rendre 
Stockholm, il ne pouvait plus se faire illusion quant aux chances qui
lui restaient de les voir se raliser. Au mois de juin, la Russie
et la Prusse taient en guerre avec la France. Gustave IV, menac
dans la Pomranie sudoise, par une arme franaise, qui assigeait
Stralsund, leur avait demand secours. En appelant  lui Louis XVIII,
il lui offrait une possibilit de se rouvrir son royaume. Au mois
d'aot, la situation n'tait plus la mme. Les monarques russe et
prussien avaient conclu la paix avec Napolon. Le souverain sudois,
rduit  ses seules forces, ne songeait qu' se dfendre et non 
attaquer. De sa runion avec le roi de France, celui-ci ne pouvait se
flatter de tirer des avantages dcisifs. Si donc il persvrait dans
son dessein de partir, c'est surtout parce qu'en quittant Mitau, il
se rapprocherait de la France, but qu'il avait constamment poursuivi.

Nous avons sous les yeux une note rdige par lui, qui est,  cet
gard, singulirement instructive. Date du 22 mars 1806, elle expose
les raisons pour lesquelles,  cette poque, il refusait des pouvoirs
 des royalistes qui croyaient le moment propice pour fomenter parmi
les Franais des soulvements contre le gouvernement imprial. Elle
constitue un fidle rsum de ses dcevantes aventures, qui, s'il et
crit ses mmoires, y aurait certainement figur. Elle est aussi un
tmoignage saisissant de l'activit qu'il avait dploye jusque-l
pour se mettre, en se rapprochant d'eux, en rapport avec ses sujets.

Depuis ma sortie de France, le 21 juin 1791, je n'ai pas fait un pas
qui n'ait tendu  m'en rapprocher, ou du moins  me tenir le plus 
porte possible de mon malheureux peuple gar. Je me suis d'abord
tabli  Coblentz,  deux petites journes des frontires, jusqu'au
commencement de la campagne de 1792. Aprs cette campagne, oblig de
passer le Rhin, je pris pour asile la petite ville de Hamm, sur la
Lyppe; j'y suis rest jusqu' ce que le voeu des Toulonnais m'appelt
chez eux. En arrivant  Turin, d'o je comptais aller m'embarquer 
Gnes, j'appris l'vacuation de Toulon. Je restai  Turin.

Quatre mois aprs, le roi de Sardaigne mon beau-pre, en raison mme
de mes instances pour rejoindre son arme, m'obligea de quitter
le Pimont. Le duc de Parme mon cousin, ne put me garder chez lui;
j'allai m'tablir  Vrone. Dj, je sollicitais avec une constante
et inutile chaleur, de l'Espagne et de l'Angleterre, mon passage 
la Vende. Au bout de deux ans, le snat me chasse; alors, malgr
l'opposition formelle de l'Autriche, j'allai joindre sur le Rhin le
corps de Cond. N'ayant point, comme mon cousin le prince de Cond
et ses braves gentilshommes, d'engagement personnel avec l'empereur
d'Allemagne, expos d'ailleurs  des dsagrments continuels,
lorsque la retraite fut ordonne sur le Danube, et que je ne vis
plus les montagnes d'Alsace, je m'loignai. Je n'tais pas venu dans
l'intention de verser au coeur de l'Allemagne le sang franais,
pour des intrts trangers. Assassin en chemin[73], j'allai 
Blanckenberg, dans le duch de Brunswick.

[Note 73: Allusion  l'attentat dont il fut l'objet en 1796, 
Dillingen. Voir tome Ier, p. 375.]

Aprs le 18 fructidor, le Directoire exigea du roi de Prusse de
me faire renvoyer. J'essayai en vain d'obtenir un asile en Saxe.
Alors, ne pouvant rester en Allemagne, j'acceptai avec douleur
l'offre gnreuse que me fit Paul Ier, d'aller rsider  Mitau. Il
m'en chassa au bout de trois ans, et le roi de Prusse me tolra 
Varsovie. J'essayai inutilement d'obtenir, dans les tats de ce
prince, un sjour plus rapproch de la France. J'ai quitt Varsovie
pour aller en Sude confrer avec mon frre sur l'acte qu'il tait
de mon devoir d'opposer  l'usurpation ouverte de Buonaparte, et,
pendant mon sjour  Calmar, le roi de Prusse m'interdit le retour
dans ses tats. Il a donc fallu accepter les offres ritres de
l'empereur Alexandre et rentrer en Russie. Voil mon itinraire
depuis quinze ans; ma correspondance fait foi de mes efforts, sans
cesse et infructueusement renouvels auprs de toutes les puissances,
pour que moi et les miens puissions prendre une part active  la
guerre.

Cette esquisse n'est pas consolante, mais elle est ncessaire 
prsenter  ceux qui dsirent avec tant de raison mon rapprochement
et mon activit. Les efforts les plus infatigables furent renouvels
 cet effet un an avant le dbut de cette dsastreuse campagne, et,
en ce moment mme, je suis en tat de prouver que je travaille au
mme objet.

Depuis le commencement de la Rvolution, tout, en France et au
dehors, tourne sur un cercle vicieux; chez l'tranger, beaucoup
d'esprits imbus des ides philosophiques ont aim, aiment peut-tre
encore, la rvolution; presque tous l'ont crue populaire et par
consquent indestructible; mais, comme en mme temps, on voyait
bien qu'elle dsorganisait tout, on s'est flatt que dans cet tat
de dsordre, il serait facile de faire des conqutes, et cette ide
n'est pas encore totalement efface, tmoin le dernier trait entre
les puissances (qui, soit dit en passant, rappelle assez bien la
peau de l'ours); cette double erreur est la source de la conduite
constamment tenue  mon gard. On croit, d'une part, qu'il n'y a plus
rien  faire pour moi; de l'autre, on craint, en me mettant en avant,
et de compromettre si l'on ne russit pas, et de nuire, si l'on
russit,  des projets ambitieux ultrieurs. Je suis trs sr que
l'empereur de Russie n'a point de tels projets; mais, tout me prouve
qu'il partage l'autre erreur, et cela suffit pour qu'il agisse envers
moi comme les autres souverains.

En France, cette conduite des puissances a inspir contre elles
une mfiance qu'on ne peut dire mal fonde, mais qui, cependant,
a des effets trs funestes. De plus, les yeux ne pouvant percer 
travers le nuage qui enveloppe moi et les miens, on nous accuse de
tout abandonner, et cette injustice m'afflige profondment sans que
je puisse entirement la condamner. Dieu seul voit les choses telles
qu'elles sont; les hommes ne peuvent juger que sur les apparences;
il en rsulte cependant un dcouragement, une inertie qui, de plus
en plus, creusent l'abme. Plac entre les deux partis, je leur crie
galement: Vous vous trompez; mais, d'une part, ma voix n'est pas
entendue; de l'autre, elle n'est pas coute.

Je sais bien que si je pouvais me montrer, me rapprocher seulement,
cela serait trs utile; mais, les puissances n'y consentent pas,
parce que la chose leur parat au moins superflue. Je sais galement
qu'un mouvement en France leur ouvrirait les yeux; mais ce mouvement
ne s'opre pas, parce qu'on n'en ose mme esprer le succs, d'aprs
l'opinion qu'on a des puissances et de moi-mme: voil le cercle
vicieux dont je parlais tout  l'heure.

Quelles instructions puis-je donc donner? Quels pouvoirs puis-je
dpartir? Qui en revtirai-je? On demande que je parle de nouveau.
 qui? Comment? En quel langage? J'oserai ici citer la parole de
l'vangile: Ils ont Mose et les prophtes; qu'ils les coutent,
car, s'ils ne les coutent pas, un mort ressusciterait qu'ils ne l'en
croiraient pas. Pour suivre l'application, Mose et les prophtes,
c'est ma dclaration du 2 dcembre 1804. Le mort qui ressusciterait
serait une garantie nouvelle. Tout est renferm dans ma dclaration.
S'agit-il d'un militaire? Conservation du grade, de l'emploi;
avancement proportionn aux services, abolition du rglement de 1781,
tout y est assur. Veut-on aborder un administrateur? Son tat sera
maintenu.  un homme du peuple? La conscription, cet impt personnel,
le plus onreux de tous, sera aboli.  ceux dont l'tat n'est pas
spcifi dans la dclaration? Le plus simple raisonnement par
analogie suffit pour les satisfaire. Que je voulusse capter l'arme,
cela s'entendrait; mais, par quelle prdilection conserverais-je
ce juge, cet administrateur, tandis que je dpouillerais celui qui
exerce d'autres fonctions et qui aurait aussi bien mrit qu'eux?
 un nouveau propritaire? Je me dclare le protecteur des droits
et des intrts de tous. Un coupable enfin? Les poursuites sont
dfendues, l'amnistie gnrale est solennellement annonce, la porte
du repentir ouverte. Et sur tous ces points on ne peut douter de ma
bonne foi, puisque je ne fais que citer des instructions qui ont six
ans de date.

Quelle plus ample instruction peut-on recevoir? Des pouvoirs sont
inutiles; le zle suffit pour prcher une pareille doctrine. Des
pouvoirs, d'ailleurs, ne peuvent se donner qu' un trs petit nombre
de personnes. Ma dclaration peut faire autant de missionnaires
qu'il faut en ce moment. Les pouvoirs enfin sont ncessaires pour
traiter,--nous n'en sommes pas l,--mais non pour convertir, et
c'est la conversion qu'il faut avoir pour objet. Si je me trouve
comme Henry IV dans le cas de racheter mon royaume, je donnerai des
pouvoirs  qui cela sera ncessaire; mais, actuellement, ce n'est pas
le cas d'en donner.

Les pouvoirs que le roi refusait en 1806  des serviteurs anims
de plus de zle que de prudence, il les leur et galement refuss
en 1807, puisque cette fois, pas plus que l'anne prcdente, ils
n'auraient pu tre utiliss. Mais, il n'en restait pas moins possd
de l'incessante volont de marcher vers le royaume, de se fixer plus
prs des partisans qu'il y comptait encore et de s'assurer avec
eux des communications plus frquentes et plus libres qu'elles ne
pouvaient l'tre tant qu'il serait exil au fond de la Courlande.
Il allait en Sude avec la quasi-certitude de ne faire qu'y passer,
mais dcid, en ce cas,  se jeter en Angleterre, ainsi qu'il en
nourrissait le dessein depuis son arrive  Mitau.

La frgate sudoise la _Troja_, sur laquelle on vient de le voir
s'embarquer  Liebau, le 3 septembre, n'tait pas encore arrive, le
15,  sa destination. Presque constamment battue des vents et des
flots, elle n'avait pas cess de louvoyer. Une lettre de d'Avaray,
crite  bord et destine au duc d'Havr, rest  Mitau auprs de la
reine et de la duchesse d'Angoulme, nous donne sur cette traverse
orageuse d'attachants dtails.

Je voudrais m'arrter  vous dire la rception faite au roi par
le lieutenant-colonel commandant Nordenankar, par ses officiers
et l'quipage, parler des hurrahs, des tmoignages d'affection
de ces fidles et braves Sudois; mais le vent souffle, il faut
marcher. Le temps tait gros; bientt tous, except  peu prs le
roi et le duc de Gramont, vrai loup de mer, furent malades, et il
en fut ainsi jusqu'au surlendemain dimanche, qu'un ciel superbe, un
soleil brillant et chaud, un air agrable et frais remplaant les
bourrasques, vinrent avec nous saluer notre matre. C'tait le jour
de Saint-Louis  Mitau, et par consquent  bord de la _Troja_. Notre
plus grand bien tait de sentir, de penser et d'aimer avec la reine,
Mme la duchesse d'Angoulme et nos amis de Courlande. Aprs la messe,
nous tions assis sur le pont. Un mtore clatant, en prsence mme
du soleil, s'allume  notre droite et, filant du nord vers Stralsund
dans une ligne plus directe que celle que le vent nous permettait
de tenir, il avance une double tte de feu et prolonge sa queue
d'argent, en semblant nous dire: C'est l que la constance, l'amiti
et l'honneur vont embrasser un frre.

La journe se passe ainsi; personne de nous ne manque  l'appel
du dner; Monseigneur (le duc d'Angoulme), cependant, avait t
oblig de rester couch; mais, il tait bien et prenait part ainsi 
la fte. Vers la fin du repas, Franais et Sudois, confondus dans
la chambre et sur le pont, boivent  la sant du roi, aux cris des
matelots, puis  celle de notre jeune prince. Enfin, la journe tait
si tranquille et le contentement tel, que Perronnet (valet de chambre
du roi) qui, la veille, faisait des pas de deux pouces port sur six
jambes, avec une grimace  fendre le coeur, avait mis le soir habit
bas et sautait  la corde en faisant des croix de chevalier et des
doubles tours. Vains prsages! En vrit, mon cher duc, je devrais
m'en tenir, et pour vous et pour moi,  dire avec Pierrot: Tout 
coup le ciel s'obscurcit, le jour fait place  la nuit. D'autant
mieux que, comme lui, j'tais, l'on peut dire,  fond de cale, si
ce n'est dans les angoisses de la peur, dans celles de la douleur,
des noires penses, du cruel contraste, sans cesse prsent  mon
imagination, entre ce que fait aujourd'hui l'aveugle fortune du
courage de mon matre, et ce qu'elle en pouvait faire au printemps,
le mettant galement sous voile.

Ce fut le lundi que commena la tourmente qui, durant une semaine
entire, ne nous a pas laiss deux heures de suite une apparence de
repos. Ce mme jour, aprs avoir reconnu la Pomranie et le fort
de Colberg, nous tions parvenus en vue de Rugen. Le commandant
comptait d'abord mouiller, le 7; ensuite, le lendemain matin. Toutes
les prcautions de prudence taient convenues. Aprs les signaux
et l'appel fait d'un pilote ctier, Nordenankar, si le rapport
de celui-ci tait favorable, se proposait d'envoyer  terre deux
officiers: l'un pour se rendre au quartier royal,  l'extrmit
de Rugen, en face de Stralsund; l'autre, pour rapporter  bord
l'assurance que la place tenait toujours, et que l'le n'tait pas
occupe par les Franais. Dj le roi dont le calme et, Dieu merci,
la sant ont t imperturbables, amarr sur son sige, car la mer
commenait  tre trs forte, avait crit  Sa Majest Sudoise.
Les vents, une affreuse tempte sans aucune relche, pendant trois
jours et trois nuits, renouvele  deux reprises, puis des rafales
claires par un soleil lugubre et blanc, se succdant sans aucun
terme; des montagnes qui venaient enlever ou heurter le vaisseau, et
dont les cimes brises retombaient en dluge; la Providence enfin,
dans son courroux, ou peut-tre sa bont, en ont dcid autrement.
Aprs avoir, en louvoyant, tenu aussi longtemps que possible vers
cette hauteur, il a fallu cder, et notre brave capitaine dclarant
que, depuis vingt-cinq ans qu'il navigue sur la Baltique, il n'avait
jamais rien prouv de pareil, s'est loign avec dpit, laissant
bien loin en arrire l'le danoise de Bornholm, puis celle d'Oeland,
et se revoyant rechass dans l'est jusqu' moiti de l'espace que
nous avions franchi. Heureusement aprs tant de fatigues, nous
n'avons personne de vraiment malade. Les plus souffrants sont
Monseigneur et moi: quelques contusions, quelques lgres blessures,
invitable effet, pour des gens surtout qui n'ont pas le pied marin,
de la violence des secousses dans une mer dont les vagues une fois
rvoltes s'entrechoquent de toute part. Mais ce qu'il y avait de
plus pnible n'tait pas l'agitation. Oh! combien de fois n'ai-je pas
invoqu les bombes de Stralsund! Elles nous eussent paru, compares 
notre situation, semblables  un berceau dlicieux. Mais les bombes
mme nous refusaient un abri.

La tempte dura jusqu'au 13 septembre. Le 14, un calme plat y succda
et se prolongea jusqu'au lendemain.  l'aube du 15, le vent se leva
de nouveau, mais sans violence. Malheureusement, il tait  l'ouest,
loignait les voyageurs de Stralsund o ils eussent voulu aborder,
croyant que Gustave IV s'y trouvait encore; il les poussait vers
Carlscrone. Ils durent se dcider  y dbarquer; la plupart d'entre
eux, le duc d'Angoulme notamment, succombaient  la fatigue et
souhaitaient d'tre mis  terre. Le roi, d'autre part, avait hte
de faire parvenir des nouvelles  Mitau. Ce fut une circonstance
heureuse; car, s'ils eussent abord Stralsund, c'est par l'arme
franaise qu'ils y auraient t reus. Cette place s'tait rendue
avant de subir un bombardement, sous la condition que les troupes
qui la dfendaient ne seraient pas prisonnires et qu'on leur
laisserait le temps de passer  Carlscrone. Leur transport, opr
par une flottille sudoise, s'achevait quand la _Troja_ jeta l'ancre
devant cette ville.

En dbarquant, dans la matine du 16, Louis XVIII apprit des amiraux
qui vinrent le recevoir, que Gustave IV, tomb malade  Stralsund,
avait pu partir avant la capitulation et se faire conduire 
Carlscrone. Maintenant, il entrait en convalescence. Le roi chargea
aussitt d'Avaray d'aller le complimenter. Lorsque d'Avaray se
prsenta au quartier gnral, le convalescent montait en voiture avec
la reine et leur fille, la princesse Sophie. C'tait sa premire
sortie. Il n'y eut que quelques mots changs. Mais, cette courte
entrevue permit  l'envoy de Louis XVIII de constater la faiblesse
et le dcouragement du roi de Sude.

Les deux princes se virent le lendemain. Le duc d'Angoulme
accompagnait son oncle. Il avait t convenu que ce jour-l, on ne
s'entretiendrait pas d'affaires, et Louis XVIII se borna d'abord 
exprimer sa gratitude. Mais, raconte encore d'Avaray, aprs les
tmoignages d'une rciproque amiti, Gustave IV l'attaqua le premier
avec douleur, sur ses intrts et l'avantage qui pouvait rsulter,
dans de pareilles circonstances, de son passage en Angleterre, pour
y traiter lui-mme avec le cabinet et tcher de faire prendre une
meilleure direction aux efforts de cette puissance. Ce conseil
tait trop conforme aux dispositions de Louis XVIII pour qu'il ne
s'empresst pas d'y souscrire. Mais, en le lui donnant, le roi de
Sude ne s'inspirait pas moins de ses propres intrts que de ceux
du prince qu'il traitait en ami. En dpit des honneurs qu'il lui
rendait, il considrait sa prsence  Carlscrone, comme inopportune
et dangereuse. Il avait dj pu se convaincre que ses sujets, pour la
plupart, blmaient l'accueil qu'il faisait  un ennemi de Napolon.
Tout en lui prodiguant les plus touchantes attentions, il avait hte
de le voir s'loigner.

Une confrence nouvelle eut lieu le surlendemain. D'Avaray et M. de
Wetterstedt, le premier ministre sudois, y assistaient. Gustave
IV s'tait assis entre le roi et le duc d'Angoulme. Il tait
bien dfait, mais son visage et tout son extrieur n'annonaient
plus qu'un convalescent chapp aux portes de la mort. Je fis
alors lecture au roi de diffrentes pices, telles que la lettre
de l'empereur de Russie au roi, pour lui transmettre l'ouverture
relative au passage de Sa Majest de Sude, et celle du roi 
l'empereur, qui motive son voyage. Je donnai successivement toutes
les explications ncessaires, notre matre lui-mme y ajoutant les
siennes.

Dans cette lecture, lorsqu'il tait question de quelques objets, ou
qu'il se prsentait quelques expressions mrites, qui ramenaient
Gustave IV  son noble caractre, ou touchaient les cordes sensibles
de son me, son visage abattu devenait anim, et, pour un instant,
les traces de la maladie faisaient place  celles de la satisfaction
et de l'espoir d'un meilleur avenir. On traita ensuite d'une manire
dfinitive les moyens les plus prompts pour assurer la clrit et
le secret du passage de Sa Majest et de Monseigneur en Angleterre,
Gustave IV se faisant honneur de dclarer que, dans des dpches 
Ptersbourg et  Londres, il en avait donn le conseil. J'en avais
propos les bases dans ma note remise  M. de Wetterstedt qui dsira,
pour le secret mme, que le nouvel embarquement se ft  Gothembourg,
tandis que le roi se transporterait  la petite ville du gouvernement
de Toukoping, situe sur la route d'Helsingborg  Stockholm, et qui
se trouve  la fois  porte du nouveau point d'embarquement et
pouvant paratre choisie pour faciliter les rapports avec Sa Majest
Sudoise, que ses affaires et sa sant appelaient  Helsingfors.

La reine tait venue avec la jeune princesse Sophie. Nous fmes tous
notre cour  Leurs Majests, qui nous traitrent avec beaucoup de
distinction et,  leur exemple, tout ce qui composait leur suite. En
sortant de chez le roi, tous les dtails furent convenus avec M. le
baron de Wetterstedt. Comme il s'agissait surtout du secret  l'gard
de l'Angleterre et de ses agents, on prit les prcautions de prudence
pour que M. Pierrepont, envoy de Sa Majest Britannique, ne pt tre
inform de la rsolution prise, de manire  en prvenir sa cour. Sa
Majest Sudoise partit ce jour mme pour Helsingfors.

Le roi, tant rest  Carlscrone, y attendit le duc de Piennes que
Gustave IV avait dsign, avec une centaine de soldats franais
runis par ce prince, pour faire la garde de notre matre dans l'le
de Rugen. Sa Majest revit avec une vive satisfaction ce fidle
serviteur. Enfin, aprs avoir visit le port, les chantiers, les
formes qui, par leur nature, tailles ou construites dans le roc,
sont un objet de trs grande curiosit; aprs avoir t rendre
hommage  l'ge, au mrite et l'on peut dire  la Sude, dans la
personne de l'amiral Chapman, vieillard de quatre-vingt-six ans,
clbre par la profondeur de ses connaissances, et qu'on regarde
comme le pre de la marine sudoise, le roi, sans pouvoir empcher
les autorits militaires et civiles de lui rendre tous les honneurs
dus  son rang, a quitt Carlscrone le 26 septembre pour se rendre 
Toukoping.

Quant  la frgate, elle avait dj mis  la voile conformment
aux ordres de Sa Majest Sudoise. Je m'tais entendu  cet gard
avec l'amiral Puke, commandant du port. Ce brave officier, dcor
du Grand Ordre de l'pe, l'est en mme temps de celui du Mrite,
acquis vaillamment au service de Louis XVI. Il a t, dans cette
circonstance, rempli de zle pour celui de notre auguste matre.

Ce que d'Avaray ne dit pas dans ce rcit, mais ce que nous rvle
sa correspondance, c'est qu'au moment de quitter Carlscrone, le duc
d'Angoulme sollicita du roi l'autorisation de ne pas le suivre
immdiatement en Angleterre. Il ne jugeait pas que sa prsence y ft
utile. Il et prfr retourner  Mitau, o il avait laiss sa jeune
femme. Quelque lgitimes que fussent les raisons qu'il faisait valoir
 l'appui de sa demande, le roi refusa d'y accder. Il voulait, en se
prsentant au gouvernement anglais, avoir auprs de lui l'hritier
prsomptif de la couronne. Pour temprer la rigueur de son refus,
il lui promit que, s'il se fixait en Angleterre, il le chargerait
d'aller chercher  Mitau les princesses et de les lui ramener.

Le duc d'Angoulme se rsigna. Mais, convaincu que le refus avait t
dict au roi par le comte d'Avaray, il conut contre celui-ci une
sourde rancune. Il parvint  la dissimuler, mais non  en oublier la
cause.  Hartwell, quelques semaines plus tard, il ne put en contenir
l'clat, ce qui donna lieu  un incident pnible pour le roi et pour
d'Avaray. La rsolution de Louis XVIII de quitter Mitau ne plaisait
pas  tout le monde dans son entourage.  une existence bien humble,
sans doute, mais du moins assure et paisible, elle en substituait
une, incertaine et grosse de dangers. La reine l'avait critique, et
ses critiques avaient trouv des chos jusque dans la domesticit.
C'tait, disaient les mcontents, un plongeon dans l'inconnu, et
tous se trouvaient d'accord pour en imputer la responsabilit 
d'Avaray,  qui le roi ne savait rien refuser. Leur mcontentement
envenimait les jalousies, depuis longtemps suscites contre lui par
la faveur dont il jouissait auprs de Louis XVIII. Il ne les ignorait
pas; il en souffrait cruellement. Mais, soutenu par la confiance
de son matre, il bravait la calomnie et ne s'inspirait que de sa
volont de le bien servir. Il avait non pas suggr, mais approuv le
voyage en Angleterre, qu'il considrait comme un trait de gnie de la
part du roi. Faisant allusion aux difficults qui existaient alors
entre ce pays et la Russie, il disait avec enthousiasme:

--Nous serons les anges pacificateurs entre la Russie et
l'Angleterre; voil le rle qu'il nous convient de jouer. Le roi ne
peut pas renoncer gratuitement  son asile de Russie. L'essentiel
est de voir de ses propres yeux comment se traitent ses affaires en
Angleterre.

Pour ne pas perdre la possibilit de recouvrer cet asile, s'il en
tait besoin, il importait de mnager la Russie, de ne pas blesser
le tsar, en lui laissant croire que l'on abandonnait ses tats avec
l'espoir de n'y pas revenir. Aussi Louis XVIII tint-il, avant de
quitter la Sude,  crire  Alexandre pour lui annoncer, non ses
intentions, mais celles qu'il jugeait utile de feindre. Je vais
entreprendre cette nouvelle course, lui mandait-il, sans savoir ce
qui peut prcisment en rsulter, puisque mes affaires sont,  bien
des gards,  la disposition du gouvernement anglais, qui, jusqu'
cette poque, tout en manifestant de bonnes intentions, a presque
toujours employ et sold des gens auxquels je n'accordais aucune
confiance, et ainsi, faute d'avoir voulu s'entendre directement avec
moi, prolong bien plutt que ht le terme des communs malheurs ...
Maintenant, mon seul regret est de voir diffrer l'instant de mon
retour. Les gages que moi et mon neveu laissons en Courlande sont
un sr garant de mon empressement  venir partager avec les miens
l'amiti et les bienfaits de Votre Majest impriale.




X

L'ARRIVE EN ANGLETERRE


Le 2 octobre, aprs un voyage durant lequel la sollicitude du roi de
Sude lui avait assur autant d'gards, d'attentions et d'hommages
que s'il et t en possession de sa couronne, Louis XVIII arrivait
 Gothembourg, o la _Troja_ l'attendait. L, une surprise heureuse
lui tait rserve. Le duc de Berry venait d'y dbarquer. Parti
d'Angleterre, alors qu'on n'y savait pas encore que son oncle avait
quitt Mitau, il allait en Courlande pour y passer quelque temps
auprs de la famille royale. Voulant profiter de son voyage pour se
prsenter au roi de Sude, il avait fait escale  Gothembourg, sans
se douter que Louis XVIII et le duc d'Angoulme y taient annoncs.
Cette rencontre imprvue embellit pour les trois princes leur sjour
dans cette ville.

Le duc de Berry ne se remit en route pour la Courlande qu'au moment
ou son oncle et son frre allaient s'embarquer. Mais, les vents qui
favorisaient sa marche taient contraires  celle du btiment o le
roi avait dj pris passage, et l'empchrent de mettre  la voile.
Ils duraient encore le 16 octobre. Ce jour-l, le roi fut prvenu que
ses projets s'taient bruits  Londres. Il apprenait en mme temps
que le _Packet Boat_, qui faisait entre la Sude et l'Angleterre
un service rgulier, allait partir. Il se dcida  lui confier une
lettre qu'il avait crite au souverain britannique, mais qu'il
aurait voulu ne lui envoyer qu'en arrivant dans ses tats ...

Monsieur mon frre et cousin, lui disait-il, je viens chez Votre
Majest lui demander et me mettre  porte de concerter avec elle
les moyens d'aller en personne dlivrer mes sujets de l'oppression,
arracher l'hritage de mes pres des mains de l'usurpateur, et rendre
la paix  l'Europe. J'y viens avec mon neveu le duc d'Angoulme, sous
la sauvegarde du gnreux Gustave IV, l'ami fidle de Votre Majest,
et je puis dire le mien. Je n'observe pas de forme parce que le temps
presse, et que j'ai la certitude de servir Votre Majest en lui
fournissant un alli puissant. Cet alli, ce n'est pas ma personne,
c'est le roi de France.

Dans le principe de la Rvolution, les Franais ont cru combattre
pour la libert et pour la patrie; cette enivrante illusion est
dtruite. Qu'importent  la France l'anantissement de la Prusse,
des victoires en Pologne et jusque sur les confins de l'empire
russe? Mais, Buonaparte l'puise en promettant toujours la paix, et
les triomphes achets au prix du sang des victimes qui croient la
conqurir, ne font que river leurs propres fers, et souiller jusqu'au
nom de roi en plantant partout les rejetons d'une race impure. Ces
vrits sont senties; mais, le tyran sait leur opposer une crainte
non moins active. En dnaturant les intentions des souverains et
particulirement celles de Votre Majest, il sait encore populariser
au gr de sa fureur et de son ambition, la guerre qu'il fait  la
Grande-Bretagne. Il faut lui arracher le masque; il faut que la
vrit pntre.

Cependant, je dois le dire, Votre Majest seule ne la ferait pas
couter; toute sacre qu'est sa parole, elle a besoin d'un garant;
en peut-elle trouver un meilleur que le frre et l'hritier de Louis
XVI s'criant: Franais, je vous atteste que les intentions de
Georges III sont aussi dsintresses que son caractre personnel est
magnanime! Cependant, un tel langage, je ne puis le tenir qu'avec
la sanction de Votre Majest. Ce sont les paroles mmes que j'aurai
entendues que je dois rpter  mon peuple.

Dans ce concert entre nous, l'avantage sans doute est grand de mon
ct; j'en espre mon sceptre, et, ce qui est bien plus pour moi, le
bonheur de la France. Mais l'Europe, que Votre Majest veut dlivrer,
y trouve aussi le sien, une paix solide parce que celle-l sera
quitable. Les traits de Campo-Formio, de Lunville, d'Amiens, de
Presbourg ne lui ont point donn la tranquillit; la paix de Tilsitt
ne la donnera pas davantage. Bien plus les succs du Corse, pousss
au dernier terme, procureraient-ils le repos infme de la servitude?
Non, les fers engendrent la haine et, tt ou tard, de ses fers mme,
la haine se forge des armes, et ainsi, les sanglantes calamits du
monde seraient sans fin. L'quit (on n'aurait jamais d l'attendre
de Buonaparte ni de tout autre n d'un ordre de choses incompatible
avec elle), l'quit seule peut donc tre la base d'une vritable
tranquillit.

Enfin, Votre Majest et son gnreux peuple, en participant au
grand bienfait de la paix, y joindront, outre la gloire de n'avoir
pas flchi devant l'idole, celle d'tre les auteurs de la commune
flicit. Les rsolutions doivent tre  la fois sages et hardies.
Elles offrent sans doute moins de chances favorables qu' l'poque
de Pultusck et de Preussch-Eylau; mais elles laissent peu de choix,
et, pour le dterminer, il n'y a pas un instant  perdre. Heureux
encore les rois qui trouvent un moyen de salut dans ce que leur dicte
l'honneur!

Cette lettre adresse, avec des instructions, au comte de La Chtre,
qui avait succd au comte Franois d'Escars, comme reprsentant
de Louis XVIII en Angleterre, devait parvenir par ses soins  sa
destination. D'Avaray crivait le mme jour, 6 octobre, et par la
mme voie, au baron d'Alderberg, ministre de Sude  Londres. Porteur
d'un billet d'introduction auprs de lui, sign de Gustave IV, et en
attendant de le lui remettre, il l'invitait  appuyer avec chaleur
l'admission de M. le comte de l'Isle en Angleterre.

Le malheur fut que ces expditions, qui devaient prcder le roi,
n'arrivrent  Yarmouth qu'en mme temps que lui, c'est--dire le
29 octobre.  Londres, on s'attendait, depuis plusieurs jours, 
voir paratre le roi de France sur quelque point de la cte. Le
gouvernement, bien qu'il ne ft averti que par de vagues indications,
avait fait prparer le chteau d'Holyrood  dimbourg pour le
recevoir. Sur la demande du cabinet, ds le 25, le ministre de Sude
envoyait  Yarmouth,  l'adresse du commandant de la _Troja_, pour
tre port  son bord, ds que la frgate serait en vue, l'ordre
d'aller dbarquer dans le port de Leith, en cosse: tout y tait
prpar pour la rception du roi de France. Ces instructions,
aggraves par une mesure gnrale relative aux trangers, furent
opposes, ds le premier moment,  Louis XVIII. Lorsqu'il voulut
descendre  terre, le commandant du port vint lui dclarer qu'il ne
pouvait le lui permettre. Il protesta sans insister, et obtint du
commandant de la _Troja_ qu'il ne quitterait pas les eaux d'Yarmouth
avant que ne ft dissip ce qu'il croyait tre un malentendu.

 la mme heure, le gouvernement anglais prenait connaissance de
la lettre crite de Gothembourg par Louis XVIII  Georges III.
Les ministres s'murent, convaincus que le prtendant entendait
se prsenter en roi et rsider  Londres, ce qui les et mis en
minorit dans le parlement, s'ils l'eussent tolr. Un renseignement
de police vint ajouter  leur motion. Le comte de La Chtre avait
lou, dans la capitale, une maison destine au roi de France. Le
ministre de l'intrieur, lord Hawkesbury, l'un des signataires de
la paix d'Amiens, tait hostile aux Bourbons, et son influence plus
prpondrante dans le cabinet que celle de Canning, qui passait pour
leur tre favorable. Le duc de Portland pensait comme Canning. Mais,
son grand ge et ses infirmits l'loignaient des affaires, et lord
Castlereagh se mourait. Les autres ministres taient dans la main de
lord Hawkesbury. Il lui fut donc facile de leur faire partager la
malveillance qu'il ne dissimulait pas. Aprs une scne des plus vives
entre lui et Canning, le conseil dcida, non seulement que le comte
de l'Isle ne serait pas autoris  venir  Londres,--sur ce point,
tout le monde tait d'accord,--mais encore qu'on ne lui permettrait
pas de dbarquer  Yarmouth. La rponse du roi d'Angleterre au comte
de l'Isle, expdie de Windsor, le 31, s'inspira de cette dcision.

Monsieur mon frre et cousin, ayant dj appris, par des voies
indirectes, avant la lettre que Votre Majest m'a crite en date du
16 du courant, qu'elle comptait se rendre dans mes tats, j'avais
donn des ordres pour que mon chteau,  dimbourg, ft prpar pour
la rception de Votre Majest, et pour celle de cette partie de la
famille royale par laquelle elle est accompagne.

Je ne doutais nullement que le but de Votre Majest, en se rendant
dans mes tats, tait d'y chercher un asile que je me serais fait un
vrai plaisir de lui accorder. Mais, aprs la lecture de la lettre
de Votre Majest, j'ai vu, avec une peine que je ne saurais lui
cacher, que l'objet, que Votre Majest avait en vue, tait d'entamer
des ngociations politiques, desquelles il n'est pas possible, dans
la crise actuelle, de prvoir un rsultat satisfaisant, et dont
l'apparence pourrait entraner des suites embarrassantes et nuisibles.

Sous ce point de vue, je dois prier Votre Majest de se rendre
au chteau d'dimbourg comme tant le sjour le plus convenable 
la dignit de Votre Majest, et le mieux fait, vu la distance de
Londres, pour carter tous les inconvnients qui pourraient rsulter
de l'opinion que l'arrive de Votre Majest dans mes tats se
rapportait  une dmarche politique.

 bord de la _Troja_ cette dclaration, dont les formes courtoises
attnuaient  peine la duret, causa dception et colre.

--Je ne peux pas aller  dimbourg! s'cria Louis XVIII. J'ai un
tablissement en Russie. Ma femme, ma nice et mes serviteurs y sont
encore. Ce n'est pas pour en former un autre en cosse que je l'ai
quitt. Si l'on ne veut pas laisser le comte de l'Isle dbarquer ici,
il repassera sur-le-champ en Sude.

En dpit de ce langage, il n'tait pas dispos  repartir;
il ne renonait pas  vaincre la rsistance inattendue qu'il
rencontrait. Par son ordre, d'Avaray crivit  Canning. Mais,
au lieu de s'attacher  ter tout prtexte  la malveillance de
lord Hawkesbury, il semble s'tre plu  en crer de nouveaux en
insistant sur le caractre politique du voyage de son matre.
L'ennemi le plus redoutable du perturbateur du monde tait sur les
ctes d'Angleterre. L'Angleterre refuserait-elle de le recevoir,
d'tablir avec lui un concert de rsolution, de plan et d'action,
auquel pussent se rattacher les efforts de l'Europe gmissante,
et d'une grande nation opprime sous le joug d'un tyran abhorr?
Voudrait-elle repousser cette ancre de salut et blesser la main
gnreuse qui venait l'offrir?

D'Avaray dveloppait longuement cette thse, et terminait en invitant
Canning  ne pas perdre, pour la plus grande gloire du rgne de
Georges III, pour la sienne propre, le puissant avantage de la
sagesse du roi, de ses lumires, de ses vues gnreuses et si bien
faites pour rattacher  l'hritier de Louis XVI, c'est--dire au
pacificateur futur de l'Europe, tous les intrts et tous les
coeurs. Ministre responsable d'un gouvernement reprsentatif,
Canning ne pouvait entrer dans ces vues, et encore moins les
discuter. Il se borna, dans sa rponse,  justifier la conduite du
cabinet, et, pour la solution du diffrend,  renvoyer d'Avaray au
ministre charg du dpartement de l'intrieur.

Ces incidents se prolongrent durant deux jours, envenims par
les polmiques des journaux. Le roi en attendait la fin  bord de
la _Troja_, tandis qu' Londres, La Chtre se multipliait pour en
hter la solution, courant en vain d'un ministre  l'autre, du
baron d'Alopeus, charg d'affaires de Russie, au baron d'Alderberg,
reprsentant de la Sude. Loin d'tre dcourag par l'insuccs de
ses dmarches, il tait d'avis que le roi devait passer outre et
dbarquer quand mme. Une fois dbarqu, on n'oserait l'expulser.
Il le lui disait en lui rendant compte de ses efforts pour vaincre
la rsistance du gouvernement anglais: Mais, ajoutait-il, il n'y a
plus rien  calculer quand on a le pied sur la brche, il faut que
le corps y passe ... ou bien ... Je m'arrte; je me jette aux pieds
de Votre Majest, et je la supplie d'arriver, quelque obstacle qu'on
veuille y apporter.

D'aprs une version qui courut  Londres, le roi, docile  cet avis,
se serait fait conduire avec ses compagnons, par un canot de la
_Troja_, sur un point dsert de la cte. Il y aurait dbarqu sans
rencontrer personne que deux douaniers  qui il aurait dit:

--Je suis le roi de France; je voyage sous le nom de comte de l'Isle;
je vais  Londres.

La vrit est moins romanesque, et tout  l'honneur du duc
d'Orlans. En apprenant les difficults qui s'opposaient au
dbarquement du roi, il avait couru chez le prince de Galles,
sollicit et obtenu qu'il s'entremt auprs des ministres, pour
laisser Louis XVIII descendre  Yarmouth, en promettant en son nom
qu'il ne paratrait pas  Londres. Ce premier point gagn, il s'tait
mis  la recherche d'une rsidence provisoire qui ne ft ni trop prs
ni trop loin de la capitale. Le marquis de Buckingham, connu par sa
gnreuse hospitalit envers les Franais fidles, avait offert sa
maison de Gosfield, dans le comt d'Essex,  environ quarante-cinq
milles de Londres. Les ministres, ayant adhr  ses arrangements, ne
s'taient alors occups que de faire au comte de l'Isle un accueil
digne de l'Angleterre et de lui, et des ordres taient envoys en
consquence  Yarmouth.

Dans la matine du 1er novembre, le comte de La Chtre y apportait
ces heureuses nouvelles. Mont  bord de la _Troja_, il y trouva
le roi, son neveu et les Franais runis autour d'eux, en train de
fter, avec les officiers sudois, l'anniversaire de la naissance
de Gustave IV. Aprs lui, se prsentrent les autorits maritimes,
l'amiral Russell, et enfin, dans l'aprs-midi, Monsieur, le duc
d'Orlans, le prince de Cond et le duc de Bourbon.

--Parmi tant de jours malheureux, murmurait d'Avaray en voyant les
princes se serrer autour du roi, il n'en faut qu'un pareil pour
fermer bien des blessures.

Le dbarquement du comte de l'Isle et son dpart pour Gosfield
avaient t fixs au lendemain. Ds le matin, d'Avaray le quitta pour
se rendre  Londres. Il y allait, au nom de son matre, voir Canning,
car le roi ne dsesprait pas d'tre autoris  se rapprocher de la
capitale. Quoiqu'il et pris un engagement contraire, il ne renonait
pas  s'en faire dlier. D'Avaray emportait deux lettres, l'une pour
Georges III, l'autre pour son ministre. Vis--vis du souverain, Louis
XVIII affectait une soumission qui n'tait pas dans son coeur.

Monsieur mon frre et cousin, je ne puis laisser passer le premier
moment o je mets pied  terre dans les tats de Votre Majest,
sans la remercier de l'accueil qu'y reoit le comte de l'Isle. Je
prononce exprs ce nom, parce que je n'en veux ni n'en prtends un
autre dans ces circonstances, ainsi que Votre Majest en a pu juger
par les dmarches faites en mme temps que ma lettre du 16 octobre
lui a t remise. Un jour viendra, j'en ai le ferme espoir, o,
avec l'appui de Votre Majest et de sa gnreuse nation, je pourrai
prendre publiquement le titre qui m'appartient; mais ce jour n'est
pas venu, et en l'attendant il m'est  la fois doux et d'un bien
favorable augure d'avoir un sentiment de reconnaissance  exprimer 
Votre Majest.

Vis--vis de Canning, le roi se montrait moins rserv, plus sincre,
tout en dclarant qu'en Angleterre, il ne voulait tre que le comte
de l'Isle. Il ajoutait qu'il n'tait pas venu y chercher un asile,
mais avec la persuasion que de l'entente de Louis XVIII et de Georges
III, devait rsulter le salut de l'Europe. Or, cette entente ne
pouvait s'tablir de loin; il fallait donc qu'il ft  la porte des
ministres,  Londres ou aux environs. Rien  ses yeux n'y pouvait
mettre empchement; car si la prsence du roi de France, prsent
comme tel, offrait des inconvnients, celle du comte de l'Isle n'en
offrait aucun dans la gnreuse Angleterre.




LIVRE QUINZIME

LES DERNIRES ANNES DE L'MIGRATION




I

LE ROI S'INSTALLE  GOSFIELD


Le 2 novembre, Louis XVIII dbarquait  Yarmouth. L'amiral Russell
s'tait rserv l'honneur de venir le chercher dans son canot et de
le conduire  terre, o l'attendaient le comte d'Artois, le duc de
Berry, le duc d'Orlans, le prince de Cond et le duc de Bourbon. Il
partit aussitt avec eux pour Gosfield. Ce que fut ce court voyage,
c'est lui-mme qui le raconte le surlendemain dans une lettre 
d'Avaray, qu'on a vu s'loigner de lui pour se rendre  Londres.

Vous serez tonn, mon ami, de recevoir sitt de mes nouvelles, et
surtout une aussi longue ptre, car j'en ai beaucoup  raconter;
mais, ne sachant ni quand je vous verrai ici, ni mme si les
commissions que je vous ai donnes vous laisseront la possibilit d'y
venir avant d'avoir t  Londres, je ne veux pas aggraver le tort
de vous avoir priv des jouissances que mon coeur a prouves depuis
deux jours, et, au contraire, je tcherai de le rparer en vous
faisant un rcit que je m'en vais envoyer  Colchester, o je suis
trop sr que cette lettre arrivera avant vous.

 peine tais-je mont en voiture,  Yarmouth, avec mon frre, le
duc d'Angoulme et M. le prince de Cond, que, d'un groupe nombreux
et me regardant d'un air d'intrt vritable, se fit entendre:

--C'est le roi de France, c'est Louis XVIII, c'est le frre de Louis
XVI.

Voil, me suis-je dit, le peuple anglais; ni le manteau de
l'incognito, ni celui du malheur, bien autrement pais, ne peuvent
lui cacher l'objet d'un sentiment gnreux. Voil, me dis-je encore,
la mesure dans laquelle je veux tre ici: comte de l'Isle pour la
politique, roi de France pour le coeur.

Aprs ce premier hommage que je me plais  rendre  l'Angleterre,
il faut ajouter que je n'ai pas trouv  voyager les facilits
ordinaires. Le retour des officiers employs  l'expdition de
Copenhague avait encombr la route, et les soins obligeants du bon
M. Brooke, charg de m'accompagner, ne pouvaient l'emporter sur une
pareille concurrence. Nos chevaux doublrent le premier stage; mais,
arrivs  Wrentham,  dix-huit milles d'Yarmouth, nous en manqumes
tout  fait, et M. Brooke, lui-mme, ne put repartir qu'au moment de
notre arrive. Cependant, comme l'auberge est trs petite et qu'il
n'tait pas encore nuit, je rsolus de ne pas rester l et je le
priai de nous faire prparer notre gte  Yoxford,  douze milles de
l, renonant  arriver  Woodbridge, qui est beaucoup plus loin. Ce
contretemps tait dsagrable; mais, le proverbe:  quelque chose
malheur est bon, ne tarda pas  se vrifier.

Durant l'attente, M. le prince de Cond sortit un moment, et rentra,
appelant mon neveu pour l'aider  comprendre ce que lui disaient deux
hommes qui taient  la porte. Mon neveu y courut aussitt; nous le
suivmes, mon frre et moi, et bientt le plus g des deux Anglais
parla avec tant de chaleur et de sensibilit, que M. le prince de
Cond, le comprenant, me nomma  lui. Aussitt, l'autre, m'adressant
la parole dans sa langue:

--Je vous prie, me dit-il, de nous compter parmi ceux de ma nation
qui souhaitent le plus ardemment vous voir tabli sur votre trne.

Mon neveu voulut lui servir d'interprte, mais ne le laissant pas
commencer:

--_Sir_, dis-je dans mon mauvais anglais, le mme qui me servit si
bien autrefois pour me tirer de prison, _the language of the heart
is understood by every body; perhaps my mind can hardly explain
your words; but my heart conceives and feels perfectly well your
meaning_[74].

[Note 74: Monsieur, le langage du coeur est compris par chacun;
peut-tre mon esprit expliquerait difficilement vos paroles; mais mon
coeur conoit et sent parfaitement le sens.]

Il me prsenta alors sa fille, qui tait accourue pour me voir, et
son fils qui est un _clergyman_. Je fis souhait  l'une d'un mari et
 l'autre d'un vch, et puiss-je leur porter bonheur  tous. Je
suis bien aise, au surplus, de consigner ici le nom de cet excellent
homme; il s'appelle sir Thomas Gooch. Enfin, les chevaux attels,
nous repartmes et arrivmes  Yoxford sur les huit heures.

Nous achevions  peine de souper, que nous vmes arriver M. Bagot,
sous-secrtaire d'tat, et M. Ross, secrtaire particulier de M.
Canning, chargs par les ministres de me complimenter, et de m'offrir
toute espce d'assistance pour ma route, soit  Holyrood house,
soit  Gosfield. Je les priai de bien remercier les ministres de
Sa Majest, et de leur dire que j'allais m'tablir provisoirement
 Gosfield. Ils m'exprimrent ensuite leurs regrets d'tre arrivs
trop tard  Yarmouth pour m'y voir; effectivement, nous les avions
rencontrs dans la ville mme, et l'on m'a dit qu'ils avaient
rprimand les autorits de ne m'avoir pas rendu les honneurs
auxquels, vous le savez, mon ami, je suis trs aise d'tre chapp,
car ils n'auraient point du tout t d'accord avec la mesure dans
laquelle nous voulons tre.

Hier, il fut impossible de partir d'Yoxford avant dix heures du
matin (_first stage_). J'entrai dans une maison.  peine y tais-je,
qu'un gentleman, nomm M. Lynn, aborda mon frre, et, en assez bon
franais, lui demanda si le roi de France tait  Yarmouth.

--Non, rpondit Monsieur; il est dans cette maison.

Aussitt M. Lynn alla chercher un portrait du roi mon frre,
pour en comparer les traits avec les miens, et ayant probablement
rpandu la nouvelle de mon arrive, la place fut bientt couverte de
curieux qui, tous, avaient l'air de l'intrt. Comme nous allions
repartir, M. Lynn vint avec son frre, qui a fait plusieurs voyages
aux Indes, et portant la parole pour lui, m'offrit du vin de Madre,
que j'acceptai de bon coeur. Enfin, comme nous montions en voiture,
M. Lynn cria le premier hurra, et fut _cheerfully_ imit par toute
l'assistance.

Arrivs  Colchester  cinq heures et demie, je fus invit de si
bonne grce  prendre quelques rafrachissements, que je ne pus m'y
refuser. On me conduisit dans une fort belle salle o nous nous mmes
 table. Bientt, tout fut plein de monde, et surtout de femmes
trs jolies et trs bien mises. Vous pensez bien, vous  qui le mot
_gallantry_ peut tre si justement appliqu sous les deux acceptions,
qu'en pareille compagnie, l'excellent _luncheon_ qu'on nous avait
servi fut la moindre de mes occupations. Aussi, aprs avoir mang
un morceau, pour ne pas dsobliger ceux qui me l'offraient de si
bon coeur, je me levai et je m'approchai des dames. Celle auprs
de laquelle je me trouvais tenait par la main un enfant de cinq 
six ans, qui me dit aussitt en franais: Vive le roi! _I shook
heartily hand with him_[75]. Pendant ce temps, il s'tait form un
cercle autour de moi. Oh! que je me suis su mauvais gr de ne m'tre
pas familiaris  parler anglais! Quelle opinion, me dis-je, ces
dames vont-elles prendre de la galanterie franaise? Cette ide me
rendit le courage, et m'adressant  toutes ensemble:

--_If any one of these ladies could understand French ..._[76].

[Note 75: Je lui serrai affectueusement la main.]

[Note 76: Si une de ces dames comprenait le franais ...]

L, je fus interrompu par un _chorus_ gnral qui m'en indiquait une
(bien jolie par parenthse). Elle se dfendit en trs bon franais,
et avec cette grce modeste, apanage des Anglaises, et me prouva
ainsi que je n'avais plus besoin d'estropier sa langue. Je me
flicitai d'avoir un pareil interprte; puis, je la priai d'exprimer
 toutes les autres combien je me trouvais heureux d'un si aimable
entourage, mais, surtout, combien j'tais touch de l'empressement et
de l'intrt qu'on me tmoignait. En sortant, nous fmes pour ainsi
dire ports jusqu' la voiture, et lorsqu'enfin nous partmes, la
foule, qui tait trs grande, _cheered us with three hurrahs_[77].
Bon peuple! me disais-je, peuple hospitalier! Puisses-tu rester
toujours le mme!

[Note 77: Nous a acclams par trois hurrahs.]

En disant cela, des comparaisons pnibles me faisaient prouver
une sorte de serrement de coeur; mais, l'espoir de recevoir un jour
de l'amour d  un bon pre, l'accueil qui m'tait fait par la
gnrosit, me remonta bientt. Enfin, nous arrivmes ici sur les
huit heures et demie, le coeur satisfait et l'apptit prt  l'tre,
car nous emes un trs bon souper, quoique, par un oubli de mon
frre, nous ne fussions pas attendus. Mais l'hospitalit anglaise
avait tout prvu. Lord Charles Ainsley, dont la maison est voisine
de Gosfield, partage tous les sentiments de mes respectables htes,
qui, en ce moment, sont  Stowe. Il sut multiplier les attentions les
plus dlicates. Combien je regrette de ne pouvoir vous donner copie
de la lettre pleine de sensibilit, de grce et de noblesse que lady
Ainsley avait crite  la _housekeeper_ du chteau, en lui faisant
envoi de tout ce qu'elle imagina pouvoir m'tre agrable! Ici, M.
Brooke nous quitta, et ce _truly good natured man_[78], des soins
duquel nous avons eu tant  nous louer, versa encore des larmes en se
sparant de nous. Tel est le rcit exact de mon voyage.

[Note 78: Homme vritablement aimable.]

Adieu, mon ami; c'est aujourd'hui la Saint-Charles. Je regrette
bien que vous ne soyez pas l pour boire ensemble  la sant de mon
frre, avec du bon vin de M. Lynn; mais, comme vous m'en donnez un si
constant exemple, le devoir d'abord, et le plaisir aprs. Adieu. _God
bless you._

La satisfaction dont tmoigne ce rcit fut de courte dure. Des
difficults nouvelles suivirent de prs l'arrive du roi  Gosfield.
Ce fut, d'abord, le retour imprvu de d'Avaray auprs de lui. Ce
fidle serviteur revenait victime de son dvouement  la cause de son
matre. Il n'avait pu obtenir l'autorisation de rsider  Londres,
autorisation qui est une affaire de forme, une sorte de passeport
ncessaire et qui jamais n'est refus, pas mme aux gens suspects
et aux espions dont la ville est pave. La raison du refus, c'est
qu'on le souponnait de ne venir dans la capitale que dans un but
politique. Le bureau des trangers avait accord le permis aux
diverses personnes arrives avec le roi; d'Avaray seul en avait t
except. Il s'tait rclam de Canning; mais Canning tait absent,
et il se voyait contraint d'attendre que ce ministre reprt ses
fonctions.

Ce qui l'irritait et l'affligeait le plus, c'est que dans
l'entourage de Monsieur, auquel il s'tait adress pour faire lever
l'interdiction, il n'avait trouv que mauvais vouloir. La prsence
du roi et celle de son ami dplaisaient  la plupart des migrs
runis  Londres. Ils voyaient avec dpit l'autorit du roi menacer
celle de son frre. Ils voulaient bien que Louis XVIII allt se
fixer  dimbourg; mais, ils n'entendaient pas qu'il rsidt dans
la capitale. Devinant que d'Avaray n'y venait, en son nom, que pour
obtenir le droit d'y rsider, ils taient plutt disposs  entraver
ses dmarches qu' les seconder. C'est un enfer, crivait-il au duc
d'Havr; ... on ne sait qui vous trompe, qui vous caresse ou vous
assassine ... L'exil d'dimbourg serait  la convenance de bien du
monde ... C'est un criminel besoin de certaines gens, de tenir le
roi loign et tranger  ses affaires ... On lui a fait son lit 
Gosfield,  quarante-cinq milles de Londres, dans l'intention de lui
faire passer ainsi l'hiver, en lui souhaitant un bon voyage aussitt
que faire se pourra. Mais la volont du roi djouerait le pige.
Qu'avait-il voulu? Venir en Angleterre. Eh bien, il y tait.

Le retour de Canning, au bout de peu de jours, permit  d'Avaray
de sjourner  Londres. Mais, ce fut sans profit pour les intrts
confis  son dvouement. On le voit se plaindre d'tre accabl de
peines, de travail, de pourparlers avec des gens qui se dvorent.
Malgr tout, il ne se lassait pas, tenait tte aux frondeurs.

--Pourquoi tre venu en Angleterre sans prvenir personne?
demandaient-ils.

Et lui de rpondre:

--Parce que la moindre ngociation pralable et apport un
invincible obstacle  l'admission du roi.

--Mais, la lettre au roi d'Angleterre est une dmarche de trop
d'clat, reprenaient les frondeurs. Il fallait prendre un biais, ne
pas avouer un but politique.

Alors il clatait, s'criait firement:

--Demandez au roi pourquoi ses dmarches sont ouvertes, dignes et
nobles? Pourquoi il suit sa carrire avec nergie et constance?
Pourquoi il parle  Georges III le mme langage qu'il tint  tous
les souverains et particulirement  l'empereur Alexandre? Demandez
ensuite  vous-mmes pourquoi vous tes constamment timides et
mesquins? Pourquoi, avec niaiserie, vous vous efforcez d'tablir que
l'hritier de Louis XVI quitte son asile, tout ce qui peut encore
adoucir et charmer ses malheurs, qu'il passe en Sude, confre avec
Gustave, arrive en Angleterre, et tout cela sans aucun but politique,
car c'est l le point de la difficult et sur lequel nous ne pouvons
cder, puisque ce serait abandonner les communications directes
du roi avec les ministres; demandez-vous, dis-je, pourquoi vous
travaillez sans cesse  rabaisser jusqu' votre niveau le sentiment
et l'opinion des peuples? Quant  moi, messieurs, mon but et, si
c'tait un tort, ma passion je l'avoue, c'est la gloire de mon
matre, instrument ncessaire au salut de tous. La couronne, je le
sais, peut chapper  Louis XVIII; mais, sa mmoire et son nom seront
honors. Servez votre pays comme je sers mon roi, et la paix sera
bientt rendue au monde.

Il y avait beaucoup d'exaltation dans ce langage, et d'Avaray s'en
excusait en crivant au duc d'Havr, auquel il faisait part de ces
vibrants entretiens, rvlateurs de divisions funestes. Mais, elle
s'explique par tous les obstacles qui se dressaient devant le dsir
du roi. Il aurait voulu causer avec lord Hawkesbury; mais, celui-ci
se drobait  toute entrevue. Monsieur tant all le solliciter au
nom de son frre, il lui opposait la volont du roi d'Angleterre.
Sa Majest est d'avis que dans les circonstances actuelles, un tel
entretien ne peut avoir aucun rsultat utile. Une visite du duc
d'Orlans au prince de Galles n'amenait pas un meilleur rsultat. Ce
prince avait d'abord promis d'aller faire connaissance avec le roi.
Puis, il invoquait des raisons de sant pour ajourner l'excution
de sa promesse. Plus Louis XVIII s'efforait d'tablir avec le
ministre un accord ferme et permanent, et plus grandissait la
rsistance  ses vues, mme de la part de Canning. Au commencement
de dcembre, il recevait de ce ministre deux lettres, dont les
formes respectueuses[79] n'attnuaient pas la nettet des arguments
qu'elles faisaient valoir. Elles dtruisaient l'esprance que Louis
XVIII avait conserve jusque-l de voir se modifier l'attitude du
gouvernement anglais. Mais, il tait rsolu  ne pas retourner en
Russie; il ne se souciait pas d'aller de nouveau vivre dans un pays
dont le souverain venait de conclure une alliance avec Napolon, et,
feinte ou volont, semblait dispos  favoriser ses ambitions, 
partager ses sympathies et ses haines. Il ne voulait pas s'exposer
 tre chass une seconde fois; il prfrait rester en Angleterre.
Mais, il comprenait maintenant qu'il n'y serait tolr qu' la
condition de s'y faire oublier et de se tenir dans la retraite. Il
le comprenait d'autant mieux qu'il tait averti que s'il quittait
Gosfield et n'allait pas  dimbourg, il ne serait pas autoris 
rsider aux environs de Londres. On exigeait qu'il restt toujours
 cinquante milles au moins de la capitale. Si dure que ft cette
condition, il dut se rsigner  la subir.

[Note 79: Il est remarquable que tandis que l'empereur Alexandre
s'obstinait  appeler Louis XVIII le comte de l'Isle, le prince de
Galles et les ministres anglais, en s'adressant  lui, crivaient:
Sire et Votre Majest, et en parlant de lui: Sa Majest trs
chrtienne.]

 ce moment, il venait d'accepter du marquis de Buckingham, auquel
il devait l'hospitalit de Gosfield, l'invitation d'aller avec
lui visiter un chteau que ce grand seigneur possdait  Stowe.
En y allant, il devait passer devant Wamstead house, rsidence du
prince de Cond. Quoiqu'elle ft voisine de Londres, il se crut
libre de s'y arrter durant quelques jours. Il eut soin cependant
de faire avertir de son intention le ministre de l'intrieur, lord
Hawkesbury, par le comte de La Chtre. Puis, sans attendre une
rponse qu'il n'avait pas demande, il partit. Date du 16 dcembre,
elle lui fut envoye, le 18,  Wamstead house, par La Chtre,  qui
elle tait adresse. Elle respirait le plus vif mcontentement,
presque la colre. Lord Hawkesbury, dans son emportement, oubliait
que La Chtre avait droit au titre de comte, et Sa Majest trs
chrtienne n'tait plus pour lui que le comte de l'Isle: Monsieur,
j'ai communiqu  mes collgues la lettre que j'ai reue de vous ce
matin. Mais, je n'ai pas jug  propos de la mettre sous les yeux du
roi. L'intimation qu'elle contient de l'intention de M. le comte de
l'Isle de venir  Wamstead, nonobstant la rgle qui a t tablie
par Sa Majest, a excit parmi nous la plus grande surprise et rend
ncessaire que je ne perde pas de temps  vous informer qu'il est
impossible  aucun dpartement du gouvernement de Sa Majest, de
recevoir aucune communication de vous ou de toute autre personne
autorise  cet effet par M. le comte de l'Isle sur quelque sujet que
ce soit, aussi longtemps que M. le comte de l'Isle restera dans les
environs de Londres. Le roi fut profondment bless et humili par
cet ultimatum. Il crivit  Hawkesbury une lettre digne et froide.
Mais, il se soumit et ne resta quelques jours encore  Wamstead
house qu'afin d'y attendre que le marquis de Buckingham ft libre
de l'accompagner  Stowe. Le ministre ferma les yeux, mais non sans
dclarer que le roi d'Angleterre refusait de s'carter de la rgle
qu'il avait trouv ncessaire d'tablir.




II

DISSENTIMENTS ET CONFLITS


Ces incidents, dj si cruels pour la dignit de Louis XVIII, furent
encore aggravs par les bavardages auxquels ils donnrent lieu
dans l'entourage du comte d'Artois. On y blmait tout  la fois le
dpart du roi pour Wamstead house, avant d'avoir t autoris 
ce dplacement, et la hte qu'il mettait  obir  l'ultimatum du
ministre. Sous ces propos que Monsieur eut le tort d'encourager
par ses propres critiques, se cachait mal le dplaisir que causait,
autour de lui, le dessein maintenant avou par le roi, de rester en
Angleterre, et qu'on accusait d'Avaray de lui avoir suggr. Le roi
dut intervenir pour les faire cesser. Mon frre sentira comme vous,
crivait-il  La Chtre, le 25 dcembre, que mes dterminations,
quelles qu'elles soient, ne doivent pas devenir un sujet de
discussion.

Mais, il n'tait pas au bout de ses peines. Le lendemain, il recevait
de d'Avaray une lettre de plaintes et apprenait ainsi que, dans
cette querelle, son neveu le duc d'Angoulme avait pris parti contre
son ami. Celui-ci, tomb subitement malade  Londres, racontait
que, dans la matine, le jeune prince, venu  son htel, lui avait
reproch d'avoir t l'inspirateur de ce voyage d'Angleterre, dont
les pnibles incidents s'ajoutaient  toutes les raisons qui lui
faisaient regretter le sjour de Mitau.

--Ce ne sont pas les intrts du roi qui l'ont conduit ici, avait-il
affirm. Il m'a tromp en me disant que son voyage n'avait pas
d'autre cause. C'est uniquement pour votre sant qu'il est venu dans
ce pays, et personne n'en doute plus aujourd'hui.

Douloureusement surpris de recevoir ce coup d'une telle main,
d'Avaray s'tait content de rpondre au duc d'Angoulme que ce
reproche tait sans fondement.

--Si vous tes en Angleterre, monseigneur, c'est que vous l'avez bien
voulu. Le roi ne comptait pas vous amener avec lui. Ce n'est qu' vos
pressantes instances qu'il a cd. Il n'a donc pu vous tromper.

Le prince soutenait son dire.

--Je vous dis ce que je pense; je le dirais au roi lui-mme. Du
reste, je n'ai pas voulu vous faire de la peine, avait-il ajout.

Le roi ne pense pas sans doute, crivait d'Avaray aprs avoir
racont cette scne, que je puisse le servir tant trait ainsi
par le duc d'Angoulme. Il demandait au roi de vouloir bien lui
permettre d'aller soigner sa sant loin de lui: Mon coeur sera
toujours auprs de mon matre. Depuis plusieurs jours, j'tais
dtermin  demander au roi cette pnible grce. La matine qui vient
de se passer l'a rendue pour moi d'absolue ncessit. Je supplie
le roi d'tre moins sensible  ma douleur qu' l'expression du
dvouement et du profond respect de son fidle serviteur.

Le roi n'hsita pas  donner tort  son neveu. Vous savez, mon
ami, disait-il  d'Avaray, que je dsire plus que personne vous
voir respirer un air plus sain. Ainsi, je vous accorde avec une
grande satisfaction la permission que vous me demandez. Mais, c'est
uniquement le motif de votre sant, qui me dtermine. Dans ce qui
vient de se passer, c'est moi et moi seul qui suis offens, et je
sais ce que je me dois  moi-mme. Et, aprs avoir donn  d'Avaray
rendez-vous  Gosfield, le plus tt possible, il terminait par un
chaleureux tmoignage d'affection: Adieu, mon ami; tant qu'un
souffle de vie animera mon existence, vous n'aurez pas d'ami plus
sincre que _Louis_.

D'Avaray ne se hta pas de se rendre  l'appel du roi, soit qu'il en
ft empch par l'tat de sa sant, soit qu'il juget ncessaire de
le laisser d'abord s'expliquer avec le duc d'Angoulme.  la suite de
cette explication, le prince se montra dispos  adresser  d'Avaray
un mot de regret. Mais, celui-ci refusa de se contenter de si peu.

On me parle d'un mot de regret de la part de monseigneur le duc
d'Angoulme. Si ce regret est de m'avoir dit une chose offensante et
non mrite, je le rpte avec ardeur, ce serait une insoutenable
prsomption de ma part, que prtendre davantage: une seule expression
de bont ainsi motive, et je suis  ses pieds. Mais, si ce regret
est seulement, comme je le vois, celui de m'avoir fait de la peine en
me disant une chose dont Monseigneur ne veut pas se dsister, cela
est absolument insuffisant, je ne dis pas pour moi, je ne dis mme
pas pour le capitaine des gardes, mais pour celui que les bonts du
roi ont mis au premier rang dans sa confiance, et j'avoue qu'il m'est
impossible de comprendre comment je pourrais demeurer  mon poste,
avec honneur pour moi et le moindre avantage pour le service de Sa
Majest, lorsque l'hritier du trne, l'poux de la fille de Louis
XVI, Monseigneur le duc d'Angoulme enfin, que tous les coeurs et les
intrts fixent auprs du roi, croit cette honteuse inculpation sur
mon compte, vritable; car, avec cette prtendue domination dont on
m'insulte en ravalant d'ailleurs le caractre du roi, il n'est pas
douteux que Monseigneur n'aurait dsormais aucun doute que le favori
qui, pour sa sant, a fait surmonter  son matre, en l'arrachant 
ses seules consolations, tant de travaux et de peines, ne soit prt,
pour son plaisir,  le traner, dans l'avilissement,  mille autres
sortes de souffrances.

Je ne crois point que la conscience de Monseigneur lui dise, et
encore moins que sa religion entende qu'un homme dvou depuis vingt
ans; auquel, lorsqu'il s'agissait de lui fixer un inapprciable
bonheur dans cette carrire d'infortunes, il a plus d'une fois, de
sa main, exprim sa reconnaissance; qu'il a vu, par trois fois,
malgr les mdecins, se faire rapporter mourant en Pologne du fond
de l'Italie pour servir son matre, ne ft-ce que d'un dernier
souffle, dans des circonstances toujours plus malheureuses, ait pu
avoir la pense de sacrifier l'intrt du roi et celui de l'tat,
celui non moins puissant d'une illustre et si constante amiti,  des
considrations personnelles et tellement pusillanimes. Il ne le croit
pas: n'a-t-il pas t tmoin des confrences de Sa Majest avec le
roi de Sude? Et, s'il tait permis d'admettre un pareil aveuglement,
que penser d'un prince qu'on ne pourrait clairer sur une opinion
qu'il devrait avoir tant besoin de perdre?

Si notre malheur tait tel, c'est avec plus de force et de
rsolution que jamais, que je dirais: Il faut m'loigner, car il ne
m'appartient pas de rester dans une sorte de lutte avec un prince
aussi prs du trne, avec l'poux de celle que le roi appelle, avec
tant de sentiment et de raison, son ange consolateur, et qui bientt,
dans ce conflit, et sans que je puisse m'en plaindre, aurait perdu
pour moi toute bienveillance. Je le rpte donc avec douleur,--mais,
mon cher matre, c'est en invoquant mon devoir et mon dvouement
pour vous:--si monseigneur le duc d'Angoulme ne m'exprime pas _sa
peine de m'avoir afflig injustement_ (ce que, dans aucun cas, il
n'appartient au roi de lui prescrire), je prie Sa Majest de vouloir
bien m'accorder un cong de trois mois,  la suite duquel je me
renfermerai dans les devoirs de ma place.

Nous avons insist  dessein sur cet incident parce qu'il met
en lumire l'hostilit qui, depuis si longtemps, existait entre
l'migration de Londres, toute dvoue au comte d'Artois, et les
gentilshommes qui s'taient groups autour de son frre. Pour
quelques-uns de ceux-ci, d'Avaray tait un objet de jalousie et
d'animadversion, mais pas au mme degr que de la part de l'entourage
de Monsieur, sourdement irrit de ne pouvoir, autant qu'il le
prtendait, diriger le parti royaliste, et de sentir  tout instant
ses prtentions entraves par la volont du roi, dont d'Avaray tait
l'interprte.

Un rapport sans signature, dont l'auteur, qui le destinait 
Louis XVIII, nous est inconnu, constate qu' ce moment la coterie
des migrs de Londres s'agitait et se dpensait en de multiples
intrigues, dont, fort heureusement, les rivalits intimes qui s'y
taient dchanes attnuaient le danger. Chacun entendait diriger,
blmait les tentatives en vue desquelles il n'avait pas t consult,
n'attachait de prix qu'aux siennes, et, souvent, poussait l'esprit
de rvolte jusqu' mconnatre les ordres du roi, en allguant que,
si loin de la France, il ne pouvait se prononcer sur les mesures 
prendre  l'effet d'y rendre plus prochain son retour.

Parmi ces agitateurs plus ou moins en opposition avec Louis XVIII,
encore qu'ils vitassent de le laisser paratre, ce rapport dsignait
le comte de Puisaye, le comte d'Antraigues, le chevalier de Bruslard,
l'abb de Guillevic et le comte de Bar, anciens chouans; Bertrand
de Molleville, jadis ministre de Louis XVI; le reprsentant Henry
La Rivire, proscrit au 18 fructidor; le libraire Fauche-Borrel, le
metteur en scne de l'affaire Cond-Pichegru et de l'intrigue Barras.
Quelques-uns de ces personnages, plus ou moins compromis dans des
aventures antrieures, vivaient d'expdients, menaient une existence
sans dignit.

 propos de Dumouriez, le rapport disait: Il faut  cet homme,
quoique vieux, une femme qui le mne par le bout du nez. Celle
qui est aujourd'hui en possession de cette charge, est une Mme de
Saint-Martin. M. de Saint-Martin est un Pimontais qui trouve cet
arrangement trs convenable, et, dans ce tripotage, existe un fils
Saint-Martin, aussi jacobin qu'on puisse l'tre. Mme de Saint-Martin
tait,  Rastadt, la matresse du reprsentant;  Hambourg, la
matresse de l'abb de Lageard qui, voulant rentrer en France, sut
saisir l'occasion de s'en dbarrasser en faveur de Dumouriez, auprs
duquel elle succda  la soeur de Rivarol (Mme de Beauvert), qui
voulait galement rentrer[80]. Si Dumouriez est avide d'argent, c'est
pour elle ou pour le manger, car sa moralit a toujours t celle
d'un flibustier.

[Note 80: Les relations avoues de Mme de Saint-Martin avec l'abb de
Lageard, alors employ dans les bureaux de Talleyrand, aux Affaires
trangres, permettent de penser qu'elle tait en rapport avec la
police de Fouch.]

Dans ce milieu, d'Avaray tait dtest. On doit croire, par
consquent, que le conflit qui venait d'clater entre lui et le
duc d'Angoulme y fut colport, exagr, travesti, et l'on n'a
aucune peine  comprendre que, las d'tre l'objet des calomnies qui
s'y donnaient librement cours, il ait ardemment voulu s'loigner
pour quelque temps. Son absence, d'ailleurs, ne fut pas longue, et
bientt,  peu prs rtabli, il vint reprendre sa place auprs du
roi.  ce moment, le duc d'Angoulme partait pour Mitau, afin d'en
ramener en Angleterre sa femme et la reine, ainsi que le personnel
de leurs maisons. Il est probable que son absence facilita la
reprise, par d'Avaray, des fonctions qu'il remplissait auprs du roi.
Mais, malgr l'clatante protection dont le couvrait celui-ci, les
prventions dont il tait l'objet ne dsarmaient pas, et jusqu' son
dpart pour Madre, en 1810, il eut frquemment  en souffrir, mme
de la part du comte d'Artois. Le roi n'en souffrait pas moins que
lui, et les incidents qui viennent d'tre raconts ajoutrent  ses
proccupations et  ses peines.

Ce ne furent pas les seules que lui valut son tablissement en
Angleterre. Lorsqu'au mois de juillet 1808, sous la conduite du
duc d'Angoulme, la reine et sa nice, suivies de toute la petite
colonie de Mitau, compose d'environ quatre-vingts personnes,
arrivrent  Gothembourg, afin de s'embarquer sur l'_Euryalus_,
frgate anglaise, mise  leur disposition par le gouvernement, pour
les transporter  Yarmouth, on leur opposa un ordre de l'Amiraut,
enjoignant au commandant de ne prendre  bord que vingt passagers,
matres ou valets. Cette mesure, dont la courtoisie de l'amiral James
Saumarez attnua finalement la rigueur, donna lieu, entre le roi et
les ministres, quand elle fut connue  Londres,  des ngociations
irritantes.

L'archevque de Reims, Mmes de Luxembourg, de Damas, de Narbonne,
le duc d'Havr, le comte de Blacas, furent au moment de ne pouvoir
partir avec les princesses. Srement, crivait le duc d'Angoulme
 l'amiral, la suite de notre roi, de notre reine et de nous est
nombreuse. Mais, il faut penser que nous n'avons pas de patrie et
que nous vivons comme un peuple nomade, emportant tout ce que nous
avons avec nous, quand nous changeons de pays. Ainsi, jusqu'au bout,
depuis son arrive sur les ctes britanniques, tout avait t pour
le roi humiliations et dceptions. Pour les lui faire oublier, il ne
fallut pas moins que la joie qu'il gota au mois d'aot, en voyant
enfin, aprs tant d'aventures, sa famille runie autour de lui dans
la mlancolique demeure de Gosfield.

Une imprudence de son frre, dont celui-ci essaya de rejeter la
responsabilit sur d'Avaray, vint rendre plus difficile la situation
du roi vis--vis du ministre. Les nouvelles arrives d'Espagne
avaient annonc l'abdication de Charles IV et l'avnement de Joseph.
En les recevant, le roi adressa  Canning une note, dans laquelle il
insistait pour que le roi de Naples, en sa qualit de Bourbon, ft
nomm rgent d'Espagne et reconnu, sous ce titre, par les puissances.
Cette note devait rester secrte. Toutefois, dsirant la communiquer
au prince de Castel-Cicala, ambassadeur des Deux-Siciles  Londres,
il chargea son frre de cette communication. Monsieur tait lui-mme
en instances auprs du cabinet britannique, pour se faire envoyer en
Espagne avec ses fils ou au moins avec l'un d'eux. Il agissait dans
le mme sens auprs des dlgus des Juntes royalistes, rcemment
dbarqus  Londres pour solliciter des secours en faveur des
insurrections qui se propageaient en Espagne.

 peine en possession de la note du roi, qu'il ne devait communiquer
qu' l'ambassadeur napolitain, il s'empressa de leur en donner
connaissance, et prenant prtexte de la communication qui en avait
t faite  Canning par d'Avaray, au nom de Louis XVIII, il la leur
prsenta comme ayant reu l'approbation du ministre. Ce trait de
lgret provoqua, dans le gouvernement, une protestation nergique.
De leur ct, les envoys espagnols cartrent avec ddain les offres
du comte d'Artois et refusrent la rgence du roi de Naples, lequel,
d'ailleurs, n'avait pas t consult. Louis XVIII, trs mortifi par
cet incident, essaya d'en conjurer les suites en envoyant au peuple
espagnol une proclamation qu'il ne soumit aux ministres qu'aprs
qu'elle fut partie. Elle lui valut un nouveau dsaveu de leur part,
dans lequel tait rappele avec acrimonie la conduite du comte
d'Artois vis--vis des dlgus des Juntes. Le roi et son frre
eurent  ce sujet une discussion assez vive. Mais bien plus grave
fut celle qui eut lieu ensuite, entre le comte d'Artois et d'Avaray
auquel le prince, lui imputant ses propres torts, reprocha de mal
conduire les affaires.

--Je connais ce pays-ci, ajouta-t-il; il faut montrer confiance au
gouvernement; au lieu de cela, vous les heurtez, et c'est ainsi qu'on
gte tout.

D'Avaray se rebiffa, dclara qu'il n'avait jamais eu en vue que la
gloire de son matre. Ce qu'il avait fait en cette circonstance,
il tait prt  le refaire, et si Monsieur le considrait comme un
conseiller dangereux, il le suppliait d'agir auprs du roi pour
qu'il ft dcharg du fardeau qui l'accablait. L'incident n'eut pas
de suites. Mais il laissa d'Avaray plus dcourag, plus aigri, plus
irrit, parce qu'il sentait monter autour de lui plus de jalousie,
d'injustice et de malveillance.




III

LE SUCCESSEUR DE D'AVARAY


C'est au milieu de ces agitations que, quelques mois aprs l'arrive
du roi en Angleterre, s'coule sa vie. Au chagrin qu'elles lui
causent, vient s'ajouter le sentiment de son impuissance. En
dbarquant  Yarmouth, il nourrissait l'espoir que, rapproch de son
royaume et runi  son frre le comte d'Artois,  ses cousins, le
duc d'Orlans, le prince de Cond et le duc de Bourbon, il pourrait
travailler plus efficacement pour sa cause. Mais bientt il se
voit, comme aux tapes antrieures de sa vie errante, condamn 
l'inaction.  l'exemple des puissances europennes ligues contre
Napolon, le gouvernement britannique s'obstine  le tenir loign
de leurs entreprises communes. Install d'abord  Gosfield, puis en
1809,  Hartwell, vieux chteau sombre et humide,  douze lieues de
Londres, lou  un riche propritaire M. Lee, l'exil allait y tre
rduit jusqu' sa rentre en France  une vie obscure et morose: tel
un homme que ses contemporains ont oubli, ou dont ils croient la
carrire termine. Quelques courses chez les chtelains des environs,
des stations priodiques  Bath o il ira, tous les ans, prendre les
eaux, de rares voyages d'agrment couperont seul l'uniformit de son
existence. La reine, le duc et la duchesse d'Angoulme, un petit
groupe de serviteurs fidles la partageront avec lui; les visites de
son frre et de ses cousins en constitueront l'unique distraction.
Quant  la politique, et encore qu'il ne cesse pas d'en suivre les
mouvements et les variations, elle ne lui apportera, pendant les
premires annes de son sjour en Angleterre, que dceptions et
sujets de dcouragement.

Ce dont il souffre surtout, c'est la difficult des communications,
non seulement entre la France et les pays trangers, mais encore
entre les pays trangers eux-mmes. Cette difficult grandit au fur
et  mesure que s'tend en Europe l'action des armes franaises.
L o elles passent, le service des diligences, celui des postes
sont supprims ou suspendus. Dans les pays qu'elles ont conquis et
que Napolon gouverne directement par ses prfets ou indirectement
par les rois qu'il a crs, et qui ne sont  ses yeux que des
fonctionnaires, une police  l'image de la sienne exerce une
surveillance souponneuse sur les lettres et les voyageurs. Pour s'y
drober, les courriers sont contraints  de longs dtours. S'ils sont
obligs de recourir  la navigation, c'est pire encore. Les glaces
dans les mers du Nord, les vents contraires, les calmes plats, les
temptes, autant d'obstacles qui retardent la mise  la voile des
navires ou entravent leur marche. Tel voyageur qui comptait rester
quinze jours en route, n'est pas encore, au bout de trois mois,
arriv au terme de son voyage. Toutes les correspondances subissent
des retards; souvent elles n'arrivent pas, soient qu'elles aient t
saisies, soient qu'elles s'garent. La Chtre,  Londres, constate en
gmissant que sur sept lettres, six n'arrivent pas.

 Vienne, en octobre 1807, le reprsentant de Louis XVIII, La Fare,
vque de Nancy, est averti que le roi et le duc d'Angoulme se sont
embarqus  Gothembourg en Sude, pour passer en Angleterre. Le 11
dcembre, il est sans nouvelles de leur traverse et ne sait ce
qu'ils sont devenus, bien qu'en dbarquant  Yarmouth, le roi lui ait
fait crire. Il confie ses inquitudes au comte de Blacas, qui est
alors en Russie.

Je ne sais si,  Ptersbourg, vous tes mieux instruit que je ne
le suis ici sur ce qui concerne le voyage de notre matre et des
princes. Mes dernires nouvelles sont du 14 octobre, de Gothembourg,
lorsqu'on se prparait  mettre  la voile. Depuis, et voil
bientt deux mois, aucune nouvelle d'aucun ct sur le voyage ni le
dbarquement de ces augustes voyageurs. Les papiers publics donnent
des nouvelles de Londres et d'Angleterre jusqu'au 12 novembre, et
il n'y est fait aucune mention d'un objet aussi intressant pour
l'Europe entire qu'il l'est pour nous. Buonaparte aurait-il fait
dfendre  tous les journalistes de rien articuler sur ce fait,
capable de rveiller l'attention et l'intrt des Franais et de
ranimer la foi endormie?

Quelquefois, je me demande: Nos princes auraient-ils pris une autre
direction que celle d'Angleterre? Ballotts depuis si longtemps par
la politique versatile des puissances, auraient-ils pris le parti
d'enfoncer leur chapeau, et d'aller se jeter dans quelqu'une de leurs
provinces pour y tenter la fortune? La fin du mois de novembre et
t une poque bien favorable, Buonaparte tant en Italie, la majeure
partie des troupes de ligne et les chefs les plus expriments
tant encore loigns et disperss dans les diffrentes parties du
continent. Dans pareilles circonstances, un dbarquement de nos
princes, appuy de forces suffisantes, devrait produire le meilleur
effet. _Audaces fortuna juvat._

Les lettres qu'attendait La Fare n'taient qu'gares; il les reut
un peu plus tard. Mais, il n'en allait pas toujours de mme. Il
arrivait que les porteurs de dpches, tant affilis  la police
impriale, lui livraient les correspondances dont le transport leur
tait confi. En 1813,  Dresde, un paquet de lettres expdies de
Londres par le comte d'Artois  La Fare, afin d'tre distribues par
ses soins, est remis par le courrier au marchal Davout qui l'envoie
au cabinet de l'empereur: Celui dont je tiens mes renseignements,
crit La Fare, a vu lui-mme ce paquet  Dresde, sur la table du duc
de Bassano. La pice la plus essentielle tait une lettre de Monsieur
au prince royal de Sude (Bernadotte).

On pourrait citer vingt exemples analogues, attestant un tat de
choses que nous ne comprenons plus gure aujourd'hui, mais qui
donnait alors,  la privation de nouvelles comme aux sparations, un
caractre douloureux. Pendant la dure de son exil, Louis XVIII n'a
pas cess d'en souffrir.  Mitau, il s'en plaignait et se dsolait
d'tre au bout du monde. Il ne fut pas plus heureux en Angleterre,
quoique plus rapproch de la France. Le gouvernement anglais aurait
pu lui communiquer les informations qu'il recevait du dehors par ses
agents diplomatiques. Mais c'tait un systme de ne plus entretenir
de relations politiques avec le roi de France. On ne lui communiquait
rien[81]; il ne savait rien que par les papiers publics, dont les
dires taient ordinairement errons ou dnaturs. Les lettres que ses
reprsentants lui adressaient ne prsentaient le plus souvent, quand
il les recevait, qu'un intrt rtrospectif.

[Note 81: Il en tait de mme en Russie. De Maistre crit: Le
caractre gnral du gouvernement le porte  tout cacher.]

Du reste, ses moyens d'informations s'taient singulirement
rarfis, par suite de la dispersion des migrs et du retour du
plus grand nombre en France. S'il n'avait eu  Vienne La Fare et
le marquis de Bonnay, et si Blacas, comme on va le voir, n'avait
entretenu une active correspondance avec le comte de Maistre, qui
rsidait toujours  Saint-Ptersbourg, on n'aurait su  Hartwell que
par les gazettes et, trs incompltement, ce qui se passait dans le
nord de l'Europe o se jouait alors la fortune de la France. C'est
seulement de Saint-Ptersbourg et de Vienne qu'arrivaient au roi les
nouvelles qu'il avait intrt  connatre.

Durant cette priode, Napolon est vritablement le matre du monde.
L'empereur Alexandre vit en paix avec lui; la Prusse lui est soumise;
l'Autriche lui donne pour compagne une de ses archiduchesses; ses
frres sont assis sur les trnes o rgnrent les Bourbons; lui-mme
semble indestructible sur celui qu'il occupe et d'o il dicte ses
lois  l'Europe. Il faut une foi robuste pour croire que Louis XVIII
recouvrera ses tats. Cette foi, ses partisans pour la plupart
l'ont perdue. Si lui-mme s'y rattache encore avec une indomptable
tnacit, il ne peut mconnatre que personne ne croit plus  son
retour en France et qu'aux yeux des hommes d'tat, qui prtendent
diriger la politique europenne, il n'est plus qu'un monarque
dsaffect. Il est vrai qu'ils se sont si souvent tromps, que le roi
peut croire qu'ils se trompent encore. Leur conviction et l'attitude
qu'elle leur dicte n'en sont pas moins bien faites pour assombrir son
me, pour inspirer  tout ce qui l'entoure cet amer dcouragement,
qui, de 1807  1811, rgne dans la petite cour d'Hartwell. Il a
dsarm les dvouements fragiles; mais, il rend plus mritoires ceux
que n'ont pas branls tant de circonstances imprvues, fatales  la
cause des Bourbons.

Parmi ceux-l, il en est un auquel Louis XVIII attachait le plus
grand prix: celui du comte de Blacas, lequel ne le cdait en rien
 celui de d'Avaray. En ces temps o l'on en vit d'admirables, 
ct de lches dfaillances et d'abominables trahisons, Blacas
reprsente, par la manire dont il prodigua le sien, le type le
plus parfait de la constance dans l'affection, de la fidlit aux
devoirs volontaires que cette affection lui suggrait. Sa fidlit
ne fut gale que par le dsintressement avec lequel elle s'exera
pour le service du roi. Elle explique la confiance sans bornes,
qu'aprs avoir apprci ses mrites, Louis XVIII accorda  ce jeune
homme dont d'Avaray, de qui il le tenait, s'tait fait le garant
auprs de lui. On sait qu' la veille de l'entrevue de Calmar,
il l'avait envoy  Saint-Ptersbourg, et qu'il l'en rappela, en
1807, pour le charger d'une mission en Sude, o lui-mme allait se
porter. En quittant ce pays pour passer en Angleterre, il demanda
 Blacas, comme une preuve nouvelle de dvouement, de retourner 
Saint-Ptersbourg. Sans doute, sa position y serait bien diffrente
de ce qu'elle tait avant la paix. Il y aura toute la diffrence de
l'empereur de Russie embrassant Louis XVIII  Mitau, au mme empereur
embrassant Buonaparte  Tilsitt. Mais le roi avait trop souffert, en
d'autres temps, de n'avoir pas un agent en Russie, pour recommencer
l'exprience, alors surtout qu'en prvision d'une rupture probable et
prochaine, entre les deux empereurs, il importait qu'il ft toujours
 mme d'en tirer profit.

Le comte de Blacas n'a proprement jamais t mon ministre accrdit;
mais, s'il ne l'tait pas de droit, il l'tait de fait, et il ne
faut plus qu'il le soit, mme en apparence. Il faut sans doute
qu'il conserve ses liaisons avec les ministres trangers, mais
qu'il vite, qu'il refuse mme toute occasion de figurer parmi le
corps diplomatique. Il faut qu'il se mnage les moyens d'aborder
les ministres, mais jamais officiellement: une simple note dont les
agents de Buonaparte auraient connaissance, dterminerait peut-tre
son renvoi. En un mot, le comte de Blacas ne doit tre  l'extrieur
qu'un migr auquel la bont de l'empereur a, depuis trois ans,
permis d'habiter Ptersbourg et qui revient, aprs une absence, jouir
de cet avantage. Ce rle, je le rpte, est difficile  jouer; c'est
marcher sur des charbons  peine couverts d'une cendre trompeuse;
mais, si je ne connaissais pas la capacit du comte de Blacas, je ne
l'en chargerais pas.

Les objets qu'il doit avoir en vue sont: 1 d'tre aux aguets des
moindres circonstances pour saisir le moment de la rupture et tcher
de faire donner  la guerre qui recommencera, la seule direction
raisonnable; 2 de veiller  mes intrts pcuniaires et  empcher,
ce qui au reste n'est pas trs probable, qu'on ne reprenne l'ide
de m'ensevelir dans quelque trou comme Kiew; 3 enfin de se tenir
en mesure de parer les bottes qu'on ne manquera srement pas,
dans toutes les occasions et mme sans occasions, de nous porter.
Prudence, discrtion, rserve, vigilance, voil ses armes.

Muni de ces instructions, Blacas rejoignit son poste, prpar aux
difficults que le roi lui avait prdites, en lui conseillant les
moyens de les conjurer.  Saint-Ptersbourg, il retrouva Joseph de
Maistre, avec qui, durant leur brve sparation, il n'avait cess de
correspondre. Lorsqu'on juin 1807, rpondant  l'appel du roi, il
arrivait  Mitau, il y avait appris que l'abb Edgeworth venait de
mourir en soignant les soldats franais prisonniers en Courlande. La
nouvelle n'ayant t connue  Saint-Ptersbourg, qu'aprs son dpart,
le comte de Maistre lui avait crit aussitt:

Grand Dieu! quel vnement chez votre auguste matre! quel vide
immense dans sa famille! L'abb Edgeworth devait une fois faire
une entre publique  Paris et illuminer la pourpre aujourd'hui
ternie par la ncessit. Tous nos projets nous chappent comme des
songes: tous les hros disparaissent. J'ai conserv tant que j'ai
pu l'espoir que les fidles seraient appels  rebtir l'difice;
mais, il me semble que de nouveaux ouvriers s'lancent dans la
profonde obscurit de l'avenir, et que Sa Majest la Providence dit:
_Ecce! nova facio omnia_. Pour moi, je ne doute nullement de quelque
vnement extraordinaire, mais de date indchiffrable. En attendant,
mon cher comte, je ne me lasse pas d'admirer la divine bizarrerie
des vnements. Le confesseur de Louis XVI, l'hroque Edgeworth
mourant  Mitau, d'une contagion gagne en confessant, en consolant,
en envoyant au ciel des soldats de Buonaparte,  ct de Louis XVIII.
Quel spectacle!

Quelques mois plus tard, charg par Blacas de faire rparer une
voiture, de Maistre lui rend compte de la commission dont il
s'est acquitt. Cette voiture lui rappelle de doux souvenirs
et lui inspirera d'amers regrets si son ami ne revient pas 
Saint-Ptersbourg. Il n'y montera jamais sans se rappeler le temps o
ils y montaient ensemble.

Je ne m'accoutume point du tout  la perte d'un ami tel que vous.
Voil le malheur des temps et de notre amiti en particulier: tous
les jours, on meurt pour quelqu'un en attendant qu'on meure pour
tout le monde. Je me dis bien que lorsque je fis votre connaissance
dans la loge de la princesse Corsini  Florence, il n'y avait gure
d'apparence que nous dussions un jour habiter la mme maison et mme
nous casser la tte ensemble  Ptersbourg, ce qui est cependant
arriv, et qu'ainsi il ne faut dsesprer de rien. Tout cela est bel
et bon; mais les annes volent, les choses vont en empirant, et je
n'ose plus me flatter de vous revoir. C'est l'ide qui me saisit en
vous quittant. Venez la dmentir, vous serez bien aimable. Mon cher
comte, tout est perdu fors l'honneur. Voici le moment prdit par
l'immortelle chanson de 1775:

  Les rois se croyant des abus
  Ne voudront plus l'tre.

C'est une chanson qui ne donne pas envie de rire, mais je m'arrte
de peur que vous ne me disiez: Que me chantez-vous l? Mon trs cher
comte, je vous embrasse de tout mon coeur avec un sentiment profond
de tristesse et d'attachement. Conservez-moi votre souvenir et votre
amiti que j'aime comme vous savez. Quant  moi, je ne puis cesser
d'tre  vous[82].

[Note 82: La correspondance indite de Joseph de Maistre avec le
comte de Blacas devant faire l'objet d'une publication spciale, je
me borne ici  en donner de courts extraits.]

Blacas rentrait de Sude lorsque cette lettre lui parvint  Mitau.
On venait d'y apprendre que Napolon et Alexandre s'taient donn
rendez-vous  Tilsitt. Sa rponse au comte de Maistre se ressent du
dsarroi que causait en Europe, en Angleterre surtout, et parmi les
migrs, la nouvelle de cet vnement prcurseur de la paix.

Ce ne sera qu'une tranquillit funeste et momentane, une
tranquillit qui nous annoncera de nouveaux troubles, de nouveaux
malheurs, de nouvelles usurpations. Peut-tre faut-il tout cela pour
nous ramener au seul ordre de choses qui puisse rendre le calme et
le bonheur au monde, car ce n'est pas seulement pour le bonheur de
la France qu'il faut lui rendre son lgitime souverain; c'est pour
assurer celui de tous les peuples et pour raffermir tous les trnes.
Combien vos rflexions, vos ides, vos penses sont justes, sages
et profondes! J'ai prouv une vritable jouissance  les mettre
sous les yeux du roi. Il vous a reconnu  tout ce que contient
votre lettre, et il me charge de vous le dire en vous renouvelant
l'assurance de tous les sentiments qu'il vous porte.

Je ne peux pas calculer prcisment encore l'instant de mon retour 
Ptersbourg. Il tient  des circonstances et  des affaires dont il
est impossible que je prvoie le terme. Mais, soyez certain, mon trs
cher comte, qu'on se trouve trop bien dans votre voisinage pour ne
pas chercher  y revenir.

La correspondance  laquelle nous faisons ces emprunts, o d'un ct
passe le souffle du gnie, o s'expriment de l'autre une haute raison
et de rares qualits de coeur, tmoigne d'un attachement rciproque,
dont une sparation accidentelle ou dfinitive ne pouvait branler
la solidit. Pendant le second sjour de Blacas dans la capitale
russe, cet attachement fut pour lui, au cours des difficults dans
lesquelles il se dbattait, une consolation et un rconfort. Le
gouvernement russe tait  cette heure uniquement soucieux de ne
pas dplaire  Napolon, de le convaincre de sa bonne foi; il n'et
pas souffert la prsence du comte de Blacas  Saint-Ptersbourg,
si ce dernier avait encore prtendu au rle d'agent autoris de
Louis XVIII. Il devait donc s'appliquer, comme le lui dictaient ses
instructions,  ne paratre qu'un migr tolr en Russie comme
tant d'autres. Par malheur, sous cette forme, sa fonction perdait
toute son utilit. N'en pouvant tirer profit, il n'en sentait que
les inconvnients, n'en obtenait que des dboires. Les ministres ne
le recevaient plus qu' titre priv, par courtoisie; il n'et rien
os leur demander. Il redoutait d'tre renvoy, et ne pouvait plus
porter sa croix de Saint-Louis. Sans les amis qui lui taient rests
fidles, sans Joseph de Maistre, il n'aurait mme pas t inform de
ce que le roi avait intrt  savoir. En ces conditions, son sjour
dans la capitale russe devait lui devenir promptement intolrable.

Les lettres qu'il crit alors  d'Avaray, pass en Angleterre avec
le roi, trahissent sa lassitude, son impatience de se retrouver
auprs d'eux, alors que dans la place qu'il occupe il ne peut plus
tre utile. Il allgue qu'il n'a d'autres ressources que celles
qu'il tient de la bont du roi, et qui sont insuffisantes. Il a
contract des dettes; quand il les aura payes, il sera sans moyens
d'existence. Il dsigne un personnage rsidant  Saint-Ptersbourg,
qu'il juge apte  le remplacer. C'est un migr, le comte Parseval de
Brion, lieutenant gnral en France, pass avec le grade de gnral
major au service de la Russie. Ce vieux soldat suffira  la tche,
et Blacas demande  lui remettre ses pouvoirs. Ses voeux furent
enfin exaucs. En juillet 1808, il quittait la Russie, rejoignait, 
Gothembourg, la reine et la duchesse d'Angoulme, parties de Mitau
pour s'installer en Angleterre, o, peu aprs, il arrivait avec elles.

Ce fut avec satisfaction que le roi le vit revenir. Ne s'attendant
que trop  perdre d'Avaray ou tout au moins  le voir s'loigner de
lui, Louis XVIII, docile  ses conseils, tait dj rsolu  lui
donner Blacas pour successeur. En attendant, afin de s'attacher
celui-ci d'une manire dfinitive, il lui crivait: Mon dsir et
mon intention sont, mon cher comte, dans des temps plus heureux, de
vous placer auprs de moi d'une manire convenable  votre nom et 
votre dvouement  ma personne. En attendant, je vous charge en chef
de rgler et d'ordonner ma maison, en vous entendant avec le comte
de La Chapelle. Je sais que c'est moins vous donner un tmoignage de
satisfaction que vous demander une nouvelle preuve d'attachement;
mais, j'aime  en recevoir de vous.

Dans l'tat modeste et prcaire de la cour de France exile, la
fonction qui venait d'tre confie  Blacas tait assurment
au-dessous de ses mrites. Mais, de toutes celles dont il et pu tre
charg, il n'en tait pas de mieux faite pour le rapprocher du roi,
et permettre  celui-ci d'apprcier  sa valeur le conseiller nouveau
qu'il se donnait. Du reste, tant vaut l'homme, tant vaut la fonction,
et Blacas, en prenant possession de la sienne, y voyait le moyen, non
seulement de se consacrer plus activement encore que par le pass 
la cause de Louis XVIII, mais aussi de le mieux faire connatre. Il
le disait au comte de Maistre.

Oui, mon cher comte, c'est moi, indigne, qui suis charg, comme
vous dites, de l'emploi du monde le plus honorable. Mais, combien
ne serait-il pas au-dessus de mes forces et de mes moyens, si ceux
de mon matre ne supplaient pas  tout ce qui me manque! Je m'en
aperois tous les jours,  tous les moments, et je puis dire que
je jouis, en voyant que sa tte froide, son esprit juste et droit,
son jugement sain, son loquence naturelle, ses connaissances
profondes, sa facilit pour tout, son indulgence et sa bont infinie
le mettront, dans quelque circonstance qu'il se trouve, plus en
mesure qu'homme au monde de conduire les affaires, de tout diriger
et de ramener les esprits. Mais, il faut qu'on le sache; il faut
que personne n'en doute, et ce doit tre ma principale occupation,
car c'est pervertir l'ordre des choses que de laisser attribuer les
rsolutions aux sujets, et les dfrences au souverain. C'est  la
tte seule qu'il appartient de dlibrer et de rsoudre, et toutes
les fonctions des autres membres ne consistent que dans l'excution
des ordres qui leur sont donns. Ce principe sera toujours le mien,
et plt  Dieu que, dans tous les temps, il et t  l'ordre du
jour.

D'Avaray et sign cette profession de foi, lui qui n'avait jamais
admis que les rsolutions du roi pussent tre discutes, et s'tait
toujours appliqu  lui en attribuer l'honneur, bien que, souvent,
il les lui et suggres. Son successeur ne ferait pas autrement,
et rien ne serait chang dans les principes apports jusque-l  la
conduite des affaires. C'tait l'opinion gnrale parmi les migrs.
Ils n'en furent pas moins satisfaits d'apprendre que le roi s'tait
choisi un nouveau collaborateur. Mais, cette satisfaction tenait
tout autant qu'au choix lui-mme,  la retraite de d'Avaray qu'il
faisait prvoir. Joseph de Maistre, dans une lettre au chevalier de
Rossi, ministre des affaires trangres en Sardaigne, nous donne
l'explication de ce double sentiment: D'Avaray est dtest de
tout ce qui se mle des affaires du roi, parce que jamais le roi
ne rsistera  une ide de son ami, et ne voudra supposer qu'il se
trompe ... Blacas est le seul qui le dfende, second par la duchesse
d'Angoulme. Il ajoute, ce qui fait honneur  Blacas non moins qu'
d'Avaray, qu'ils sont peut-tre les seuls qui aiment le roi pour le
roi, sans ambition et sans limites. Mais s'il les juge gaux par les
sentiments, il attribue  Blacas la supriorit des talents: Il est
n homme d'tat et ambassadeur.

Les mrites auxquels Joseph de Maistre rend cet hommage n'empchrent
pas Blacas,  peine entr en fonctions, de susciter les mmes
jalousies que d'Avaray. Il est vrai que le roi le dfendait comme il
avait dfendu son ami. Il lui disait qu'il faut ddaigner les sots,
et continuer  conduire son fiacre, et, dans une circonstance o
Blacas s'tait offens jusqu' vouloir donner sa dmission, d'une
remontrance du comte d'Artois, aussi dplace qu'injuste, il lui
crivait, en rponse  ses plaintes:

J'ai reu votre lettre, mon cher comte. Elle m'a navr le coeur de
plus d'une faon. Mais, trouvez bon que ce ne soit pas le roi qui
y rponde. Il sent trop le besoin qu'il a de vous, non seulement
relativement  la lgre marque de confiance qu'il vous a donne
depuis peu, mais pour d'autres objets plus importants. C'est le comte
de l'Isle, dont vous connaissez l'amiti, qui va vous parler.

Je conois, je partage votre sensibilit  une opinion aussi peu
fonde que douloureuse  voir prendre de soi. Mais, cette opinion
a t manifeste dans un premier mouvement. Croyez qu'elle ne
soutiendra pas la rflexion, et que mon frre ne peut se persuader
longtemps que le comte de Blacas soit capable de duplicit envers qui
que ce soit au monde, bien moins envers lui. C'est ce qu'il aurait
senti ds l'entretien que vous avez eu ensemble. Mais, il n'tait
pas de sang-froid. Il y sera, lorsque je lui parlerai, et je prends
d'avance du plaisir  panser la plaie qu'il vous a faite.

Je puis cependant me tromper. Si ce malheur m'arrive, je ne vous
tiendrai plus le langage de l'amiti; mais, par de nouvelles marques
d'estime, le roi vous prouvera qu'il ne veut pas perdre vos services,
et le chevalier franais ne l'abandonnera pas. Adieu, mon cher comte,
vous tes bien sr de mon amiti pour vous.

Ainsi, entre les hommes qu'il aimait et le comte d'Artois, le roi
tait,  tout instant, oblig d'intervenir pour les protger contre
les intrigues du prince et de son entourage; et cette obligation
tait incessamment pour lui un sujet de peines. Quant  Blacas,
assur de l'affectueuse confiance de son matre, il n'opposa plus que
ddain  ces intrigues. Comme le lui conseillait le roi, il continua
 conduire son fiacre.




IV

VNEMENTS DE FAMILLE


 la mme poque, la prsence du roi en Angleterre contribuait 
resserrer les liens qui s'taient renous entre lui et ses parents
de la branche cadette. Heureux d'avoir revu le duc d'Orlans qu'il
n'avait connu qu'enfant, et de dcouvrir dans ce jeune prince,
dont les circonstances le faisaient l'oblig, un homme spirituel,
sduisant, mri par le malheur et attach  ses devoirs, il ne
perdait aucune occasion de lui prouver son estime. Dans leurs
entretiens, il vitait toute allusion aux erreurs passes, 
Philippe-galit, aux souvenirs qui eussent pu jeter une ombre sur
la joie que causaient  son cousin et  lui-mme les tmoignages de
leur affection rciproque. Reconnaissance et soumission d'un ct,
oubli et confiance de l'autre, tel est  cette poque le caractre
de leurs relations. De nouveau, le roi fait appel au zle du duc
d'Orlans; pour tre admis  voir le prince de Galles et les divers
membres de la famille royale d'Angleterre, il ne veut pas d'autre
intermdiaire que lui. Le duc d'Orlans s'emploie activement et
avec succs  lui assurer les satisfactions qui lui sont  coeur.
Il facilite l'installation du roi  Gosfield d'abord,  Hartwell
ensuite; il parvient  lui faire accorder ce traitement fixe, qu'on
lui avait refus lorsqu'il rsidait en Russie, et qui devait assurer
son existence et celle de ses serviteurs.

Brusquement, le duc d'Orlans dut se drober aux douceurs de
l'intimit royale. La sant chancelante de son plus jeune frre, le
seul qui lui restt, s'tait progressivement altre. Atteint du mme
mal que le duc de Montpensier, le comte de Beaujolais ne pouvait
plus sans pril pour ses jours vivre en Angleterre. Les mdecins
l'envoyaient  Malte. Le duc d'Orlans, n'osant le laisser partir
seul, s'tait dcid  l'accompagner. Puissiez-vous en revenir
satisfait! lui mandait le roi, le 28 mars 1808; c'est le voeu de
celui  qui chaque circonstance pnible fait sentir de plus en plus
qu'il n'est pas seulement l'ami, mais le pre de sa famille.

Ce voeu ne devait pas tre exauc, et deux mois plus tard, une
lettre dchirante, date de Malte, apportait au roi la douloureuse
nouvelle de la mort du comte de Beaujolais. Sire, je n'ai plus de
frres; je viens de perdre celui qui me restait, et qui m'tait si
cher!... Le coeur paternel de Votre Majest partagera trop bien la
douleur qui m'accable pour ne pas me pardonner le dsordre de cette
lettre. J'avais un prtre tout prt, ne sachant que trop bien combien
cette horrible maladie est trompeuse, et il a reu l'absolution et
l'extrme-onction  l'dification gnrale! J'ai assist  cette
cruelle crmonie, et il m'a tenu la main jusqu'au dernier moment.

Je me suis retir  la campagne; mais, j'ai pris toutes les
prcautions ncessaires pour que tout se passt convenablement.
L'abb de Savoie, le digne prtre que je veux nommer  Votre Majest,
est rest auprs de lui, et sir Alexandre Boile, le gouverneur de
Malte (dont je ne puis assez me louer), veut bien se charger du
reste. Il sera dpos dans la chapelle de France de l'glise de
Saint-Jean, l'ancienne glise de l'Ordre et spulture des Grands
Matres, et je n'ai aucun doute que ces tristes crmonies ne soient
conduites trs convenablement.

En supprimant, dans la vie du duc d'Orlans, un sujet de
proccupations aussi propres  la remplir qu'elles taient
cruelles, la mort de son frre le livrait  l'isolement, et allait
lui rendre plus pesante l'inaction  laquelle les circonstances
le condamnaient. Il semble alors le prvoir et ne vouloir pas
s'y rsigner. Tout en lui rvle un ardent dsir de combattre,
de tmoigner avec clat de son zle pour la cause royale et, si
l'occasion lui en est actuellement refuse, de prouver que partout
o il le peut, il se solidarise avec les Bourbons. Ce dsir le
conduit de Malte  Palerme, o le roi des Deux-Siciles et sa famille,
chasss de Naples, se sont de nouveau rfugis. En y arrivant, au
commencement de juillet, il dclare aux souverains vaincus qu'il
vient se mettre  leur service, et il demande une place dans leur
arme.

Il insiste avec d'autant plus d'nergie pour l'obtenir, qu'admis dans
leur intimit, il a distingu leur plus jeune fille, la princesse
Marie-Amlie, alors ge de vingt-huit ans, soeur de Marie-Christine
refuse, en 1800, au duc de Berry, et tante de Marie-Caroline
encore enfant, que ce prince pousera au lendemain de la seconde
restauration de Louis XVIII. Le duc d'Orlans connaissait dj de
rputation Marie-Amlie; il a entendu vanter ses vertus, la maturit
de son esprit, sa grce. En la voyant, il constate que ce qu'on lui
a dit d'elle est encore au-dessous de la vrit; il subit le charme
qu'elle exerce sur tous ceux qui l'approchent; il conoit l'espoir de
lui plaire, d'en faire la compagne de sa vie, et, pour la convaincre
qu'il est digne d'elle, il se voue  la cause de ses parents. Ils
sont Bourbons eux aussi. En combattant pour eux, il acquerra de
nouveaux titres  la gratitude des Bourbons de France.

 ce moment, les tragiques incidents de la guerre d'Espagne, la
captivit des deux rois et des Infants, le soulvement de la nation
espagnole contre la tyrannie et les usurpations de Napolon, ont
dcid le souverain de Naples  envoyer dans ce pays son second fils,
le prince Lopold, pour y exercer l'autorit royale au nom de ses
cousins. Dans cet vnement, le duc d'Orlans trouve l'occasion qu'il
cherchait. Sans prendre le temps de solliciter l'agrment de Louis
XVIII, ce dont il s'excusera, il demande  accompagner le prince
Lopold, et  servir dans les armes espagnoles contre Buonaparte
et ses satellites. Mais, sa requte  peine connue  la cour de
Palerme, de toutes parts, dans l'entourage des souverains, s'lvent
des protestations. Il apprend qu'on le calomnie auprs d'eux. Pour
entraver et paralyser son zle, ses ennemis prtendent qu'aprs
fructidor il a cherch  devenir roi de France, et qu'il n'a pas
renonc  ce dessein. Sa soumission  Louis XVIII est prsente comme
un acte d'hypocrisie. C'est la reine de Naples elle-mme qui lui
fait part, avec la franchise la plus noble, des soupons injurieux
dont il est l'objet. Il ne m'a pas t difficile, crit-il  Louis
XVIII, d'en effacer jusqu' la moindre trace, car la grande me de
Sa Majest sicilienne sait triompher de ses prventions, quand elle
s'aperoit qu'elles sont sans fondement. Cependant, en me rappelant
que _verba volant et scripta manent_, j'ai voulu remettre entre les
mains de la reine le tmoignage crit de ce que j'avais eu l'honneur
de lui dire verbalement.

Ce tmoignage crit est dat de Palerme, le 6 juillet 1808.

Madame, les bonts dont Votre Majest vient de me combler, et la
franchise si noble et si digne d'elle, avec laquelle elle a daign
me questionner sur un point relativement auquel il me tardait de
pouvoir lui manifester mes sentiments, me font esprer qu'elle me
pardonnera de l'importuner d'une lettre ou je puisse les rpter et
les constater de la manire la plus formelle, la plus positive et
la plus solennelle. Plus j'prouve de satisfaction  profiter de
la permission que Votre Majest a daign m'accorder de la rendre
dpositaire des sentiments qui m'animent et dont j'ai fait profession
depuis longtemps, et plus je dsire le faire par crit et de manire
 dfier toutes les insinuations de l'envie et de la calomnie, quel
que soit le succs de mes efforts ou le sort que la Providence me
destine. J'ose donc esprer que Votre Majest me pardonnera de lui
parler de moi, autant que je vais tre oblig de le faire pour
atteindre ce but.

Je suis li, madame, au roi de France mon an et mon matre, par
tous les serments qui peuvent lier un homme, par tous les devoirs
qui peuvent lier un prince. Je ne le suis pas moins par le sentiment
de ce que je me dois  moi-mme, que par ma manire d'envisager ma
position, mes intrts, et par le genre d'ambition dont je suis
anim. Je ne ferai pas ici de vaines protestations; mon objet est
pur, mes expressions seront simples. Jamais je ne porterai de
couronne, tant que le droit de ma naissance et l'ordre de succession
ne m'y appelleront pas; jamais je ne me souillerai en m'appropriant
ce qui appartient lgitimement  un autre prince. Je me croirais
avili, dgrad, en m'abaissant  devenir le successeur de Buonaparte,
en me plaant dans une situation que je mprise, que je ne pourrais
atteindre que par le parjure le plus scandaleux, et o je ne pourrais
esprer de me maintenir quelque temps que par la sclratesse et la
perfidie dont il nous a donn tant d'exemples.

Mon ambition est d'un autre genre; j'aspire  l'honneur de
participer au renversement de son empire,  celui d'tre un des
instruments dont la Providence se servira pour en dlivrer l'espce
humaine, pour rtablir sur le trne de nos anctres le roi mon an
et mon matre, et pour replacer sur leurs trnes tous les souverains
qu'il en a dpossds. J'aspire peut-tre plus encore:  l'honneur
d'tre celui qui montre au monde que, quand on est ce que je suis, on
ddaigne, on mprise l'usurpation, et qu'il n'y a que des parvenus
sans naissance et sans me qui s'emparent de ce que les circonstances
peuvent mettre  leur porte, mais que l'honneur leur dfend de
s'approprier. La carrire des armes est la seule qui convienne  ma
naissance,  ma position, et, en un mot,  mes gots. Mon devoir
s'accorde avec mon ambition pour me rendre avide de la parcourir, et
je n'ai point d'autre objet. Je serai doublement heureux d'y rentrer,
si elle m'est ouverte par les bonts de Votre Majest et par celles
du roi son poux, et si mes faibles services peuvent jamais tre de
quelque utilit  leur cause, j'ose dire  la ntre et  celle de
tous les souverains, de tous les princes et de toute l'humanit.

Cette lettre loquente, dont les vnements ultrieurs, si
regrettables qu'ils aient t, n'autorisent pas cependant  suspecter
la sincrit, eut raison des insinuations calomnieuses auxquelles
elle rpondait, et le duc d'Orlans obtint d'accompagner en Espagne
le prince Lopold. Il l'annona  Louis XVIII, en lui envoyant une
copie de sa protestation. Avec une chaleur de jeunesse, dont on ne
doit pas tre surpris de voir son me embrase  cette poque de sa
vie, il ajoutait:

Sire! puiss-je avoir bientt le bonheur de combattre vos ennemis!
Puiss-je avoir le bonheur plus grand encore de participer  les
faire rentrer sous le gouvernement paternel, sous la protection
tutlaire de Votre Majest! Je sais, Sire, que le rtablissement
de Votre Majest est un des voeux les plus chers que forment Leurs
Majests siciliennes, et que le prince Lopold est anim des
mmes sentiments. Nous ne pouvons pas pntrer les dcrets de la
Providence et connatre le sort qui nous attend en Espagne; mais, je
ne vois qu'une alternative: ou l'Espagne succombera ou son triomphe
entranera la chute de Buonaparte. Je ne serai qu'un militaire
espagnol tant que les circonstances ne seront pas de nature 
dployer avec avantage l'tendard de Votre Majest; mais, nous ne
manquerons pas l'occasion, et si, avant que j'aie pu recevoir ses
ordres et ses instructions, nous pouvions dterminer l'arme de Murat
ou celle de Junot  tourner leurs armes contre l'usurpateur, si nous
pouvions franchir les Pyrnes et pntrer en France, ce ne sera
jamais qu'au nom de Votre Majest, proclam  la face de l'univers,
et de manire  ce que, quel que soit notre sort, on puisse toujours
graver sur nos tombes: _Ils ont pri pour leur roi, et pour dlivrer
l'Europe de toutes les usurpations dont elle est souille._

Cette profession de foi rdige et expdie, le duc d'Orlans prpara
son dpart. Il devait s'embarquer avec le prince Lopold aussitt
que les pourparlers engags par le roi de Naples avec l'Angleterre,
pour obtenir la reconnaissance de son fils comme rgent d'Espagne,
auraient abouti. Mais l'Angleterre,  qui le projet ne souriait pas,
fit traner la ngociation, ajourna ses rponses et souleva tant
de difficults que, finalement, le projet dut tre abandonn, au
moment mme o une lettre de Louis XVIII apportait au duc d'Orlans
une approbation pleine et entire de sa conduite. Cruellement du,
il ne renona pas cependant  passer en Espagne, et, pour s'y faire
recevoir, il mit en oeuvre toutes les influences dont il disposait
auprs des patriotes de ce pays.

Entre temps, des circonstances heureuses lui apportaient d'amples
ddommagements. Sa mre et sa soeur, desquelles il tait spar
depuis tant d'annes, purent le rejoindre  Palerme, et son mariage
avec la princesse Marie-Amlie suivit de prs cette runion[83].
Enfin, au lendemain de son mariage, dans le courant de mai 1810, il
recueillait le fruit de ses dmarches en Espagne. Le Conseil suprme
de rgence, sigeant  Cadix, au nom de Ferdinand VII, l'appelait au
commandement de l'arme espagnole en Catalogne, et lui envoyait une
frgate, la _Venganza_, pour l'y transporter.

[Note 83: La duchesse d'Orlans avait fait un sjour de plusieurs
annes en Espagne, durant lequel elle eut  subir de trs cruelles
preuves. Le conventionnel Rouzet, qu'elle avait connu sous la
Terreur,  la prison des Carmes, o il tait dtenu, l'avait suivie
dans cet exil, auquel le Directoire l'avait contrainte. Cr comte
de Folmon par le roi d'Espagne, il se dvoua  elle, l'accompagna 
Mahon lorsque l'occupation de la pninsule par les Franais l'obligea
 en sortir. Il alla avec elle  Palerme et aprs 1814, rentrs en
France, ils ne se quittrent plus. Dans une lettre au roi, crite de
Mahon, au moment o elle va passer en Sicile, elle lui recommande
chaleureusement le galant homme qui a fait tant de sacrifices,
s'est si courageusement expos  tant de dangers pour faire preuve
de sa fidlit  ses lgitimes souverains, et pour la seconder dans
la si pnible situation o elle s'est trouve. M. G. Lentre, dans
son ouvrage: _Vieilles maisons, vieux papiers_ (premire srie),
a consacr quelques pages  ce trs pur et trs touchant roman
d'amiti.]

Je ne crains pas de confier au coeur paternel de Votre Majest,
crivait-il  son royal cousin, combien il m'est douloureux de
m'loigner de Leurs Majests siciliennes, dont les bonts pour moi
sont si grandes; de ma mre et de ma soeur sitt aprs leur runion;
de ma femme, qui a tellement fait mon bonheur pendant le temps si
court que j'ai pass avec elle, que son absence va m'tre bien
pnible; enfin, de l'enfant dont bientt elle me rendra pre, et 
la naissance duquel il m'et t si doux d'assister; mais, balancer
 partir me serait absolument impossible, et, quels que soient
les sentiments de douleur dont mon coeur est rempli, je pars avec
satisfaction.

Il y a dj deux ans, Sire, que dans une lettre dont Votre Majest
m'honora, Elle daigna exprimer le voeu que je fusse admis  servir,
avec la magnanime nation espagnole, la cause de son monarque
infortun et la cause de Votre Majest. J'ose me flatter que de
nouvelles esprances pourront renatre quand la France et les armes
franaises verront le premier prince de votre sang commander une
arme aux frontires; et si la Providence m'accorde des succs,
j'espre, Sire, contribuer, non seulement au rtablissement du roi
Ferdinand VII sur son trne, mais encore  celui de Votre Majest sur
le sien. C'est  cette gloire, la plus belle de toutes pour moi, que
j'aspire sous la protection du ciel[84].

[Note 84: Cette lettre, crite  Bagacia, prs de Palerme, fut
transmise, le 9 juin,  d'Avaray, par la jeune duchesse d'Orlans.
Elle lui crivait: Le duc d'Orlans, mon cher poux, au moment de
partir pour l'Espagne o il a t appel par le Conseil de rgence
pour prendre le commandement de l'arme de Catalogne, n'a pas eu le
temps, monsieur le duc de vous adresser l'incluse pour Sa Majest
le roi et de vous faire tous ses compliments. Il m'a laiss cette
commission qui m'a t bien agrable, me procurant l'occasion de vous
exprimer toute l'estime que j'ai pour celui qui a donn des preuves
si clatantes de son attachement pour son auguste matre. Je vous
prie, en prsentant cette lettre  Sa Majest le roi de lui offrir
les respectueux hommages de celle qui, souffrant les peines les
plus cruelles en se voyant spare du meilleur des poux, ne cesse
de former les voeux les plus ardents pour que cet poux puisse, en
partageant la gloire des braves Espagnols, contribuer au bonheur de
Sa Majest, ce qui est toujours l'objet de ses dsirs. Je suis, avec
toute la considration, votre affectionne,--MARIE-AMLIE.]

Le 22 juin, aprs une course en Catalogne o il ne fit que passer, le
duc d'Orlans arrivait  Cadix pour se mettre aux ordres du Conseil
de rgence. Ma rception  Tarragone, crivait-il encore au roi,
celle qui m'est faite ici, et la manire dont on veut bien m'y voir,
sont une preuve de plus de l'attachement de la nation espagnole au
sang de ses rois. Votre Majest, le digne chef des Bourbons, en sera
touche et en jouira. Pour moi que cet honorable appel du Conseil
suprme de rgence va mettre  porte de prendre part aux efforts
par lesquels cette nation loyale et gnreuse tonne l'Europe depuis
plus de deux ans, j'ambitionne la gloire de n'tre surpass par aucun
Espagnol dans le dvouement pour une si belle cause, et puiss-je,
Sire, en remplissant les vues de ce gouvernement, et faisant une
guerre  mort  Buonaparte, contribuer enfin au rtablissement des
rois lgitimes, rtablissement sans lequel je suis bien convaincu
qu'il ne peut y avoir ni paix, ni repos pour les peuples.

Louis XVIII ne pouvait n'tre pas touch par ce langage, et, bien
qu'on doive supposer qu'il regrettait que le commandement attribu
au duc d'Orlans n'et pas t offert au duc d'Angoulme ou au duc
de Berry, dont il rclamait en vain, depuis deux ans, l'admission
dans l'arme espagnole, il n'hsita pas  fliciter son cousin d'tre
enfin parvenu en Espagne:

Je vous y vois avec autant de satisfaction que de confiance. Vous
ne perdrez jamais de vue, j'en suis bien certain, que ce n'est pas
seulement la gnreuse nation qui vous a fait un appel si flatteur,
ni le monarque infortun auquel tant de liens vous attachent que vous
tes destin  servir, mais votre propre pays, le souverain, l'oncle
qui vous chrit, et que me frayer le chemin de la France, soit
directement, soit par l'Espagne, est le but auquel doivent tenter
tous vos efforts.

Cette lettre, ajoutait le roi en post-scriptum, n'ayant pu partir
aussitt que je le croyais, j'ai eu le temps de recevoir la vtre du
12 mai. Tous les sentiments que j'ai essay de rendre dans celle-ci,
vous les exprimez bien mieux que moi. Aussi, je ne saurais vous dire
 quel point j'en suis touch. Je le suis surtout en voyant tous les
sacrifices que vous faites  la gloire. Continuez; c'est ainsi qu'on
y parvient.

Cet crit n'exprimait pas toute la pense de Louis XVIII; mais, nous
pouvons la saisir dans une note qu'il envoyait au duc d'Orlans
quelques semaines plus tard. Il ne lui suffisait pas que son cousin
et t appel en Espagne; il et voulu y tre appel lui-mme. Au
commencement de 1810, un agent espagnol, M. de Cevallos, tant venu
 Londres, il lui avait envoy d'Avaray pour le conjurer d'user de
toute son influence sur ses compatriotes rvolts contre Napolon,
pour les dterminer  admettre dans leurs rangs le roi de France.

--Je ne veux tre pour eux qu'un soldat de plus, avait-il charg
d'Avaray de dire en son nom  Cevallos. Mais, ce soldat peut devenir
leur plus puissant alli. En attendant, son zle sera toujours le
mme. Je me serais jet avec joie dans Saragosse, la veille du jour
o cette illustre et malheureuse ville a succomb sous le nombre des
assaillants. De mme, on me trouvera toujours prt  voler, moi le
premier et tous les miens ensuite, partout o nous serons appels par
les fidles et valeureux sujets de Ferdinand VII.

L'Angleterre avait fait chouer la dmarche de d'Avaray. Mais, Louis
XVIII s'tait obstin dans son dessein, et, quand il sut le duc
d'Orlans  Cadix, il s'empressa de le lui confier, en lui demandant
d'en seconder l'excution. Malheureusement, lorsque les instructions
qu'il lui adressait  cet effet arrivrent au prince, l'Angleterre,
qui persistait dans sa volont de ne pas mettre en activit les
Bourbons de France, et qui redoutait peut-tre que le duc d'Orlans,
 la faveur de la popularit qui lui semblait promise, ne se fit
proclamer rgent d'Espagne, avait exig son dpart. Il s'apprtait
 retourner  Palerme o, jusqu'en 1814, il allait vivre inactif et
oubli. Il lui tait, ds lors, impossible de se prter  ce que le
roi attendait de lui.

Le mariage du duc d'Orlans n'est pas le seul qui eut lieu vers la
mme poque dans la famille royale. Il y avait alors trente-huit
ans que le prince de Cond vivait publiquement avec la princesse
de Monaco. Elle n'avait pas cess, durant ce temps, de partager
ses prils, ses peines et ses rares joies; pour lui venir en aide
dans les jours de dtresse, elle avait sacrifi sa fortune; en un
mot, ne le quittant jamais, elle s'tait montre en toute occasion
tendrement dvoue. Sur la foi de l'Almanach de Gotha, on les croyait
maris depuis 1798, et leur existence tait, en effet, celle d'poux
troitement unis[85]. Mais, la bndiction religieuse, sans qu'on
puisse s'expliquer pourquoi ils ne l'avaient pas demande, manquait 
leur union.  la fin de 1808, alors qu'ils taient, depuis plusieurs
annes, installs  Wamstead house, ils rsolurent de la rgulariser.
L'autorisation du roi tant ncessaire, le prince de Cond lui
crivit le 17 dcembre, pour la solliciter.

[Note 85: Tromp par l'Almanach de Gotha et par les dires du marquis
de Bouthillier dans ses Mmoires indits, j'ai fix, dans la premire
dition du premier volume de cette histoire,  l'anne 1798 la date
de leur mariage. Comme on le voit ici, il n'eut lieu qu'en dcembre
1808. Pour tout ce qui a trait  leur longue liaison, on lira avec
fruit l'attachante tude que le marquis de Sgur a consacre  la
princesse de Monaco dans son livre: _la Dernire des Cond_. Il y
donne quelques fragments des lettres que j'ai cru devoir reproduire
_in extenso_.]

J'avais, de plus, disait-il dans une longue lettre, une permission
 demander  Votre Majest. Elle me tient au coeur _depuis
longtemps_, et j'ose esprer qu'Elle me l'accordera sans peine. Mais,
j'ose demander  Votre Majest, avec les plus vives instances, le
plus absolu secret pour la chose, jusqu' ce qu'elle s'effectue, ce
qui _ne sera pas long_, ds que j'aurai obtenu une rponse favorable
de Votre Majest. Votre Majest sait sentir, et cela m'pargne la
ncessit de tout prambule.

Je viens donc au fait, et la grce que je demande  Votre Majest,
c'est de me permettre d'pouser la veuve d'un prince souverain, duc
et pair de votre royaume, la princesse douairire de Monaco. Notre
bonheur mutuel y est attach. Mais, il n'chappera pas  Votre
Majest, que cette union est trop convenable, de part et d'autre,
pour que les deux parties contractantes aient l'air d'en rougir, en
tenant ce mariage secret, et en faisant croire que Votre Majest n'y
a consenti qu' regret. J'ose donc la supplier, si elle y consent,
de vouloir bien spcifier dans la rponse dont elle m'honorera,
qu'Elle consent, avec grand plaisir,  l'union de son cousin le
prince de Cond et de sa cousine la princesse douairire de Monaco,
et que son intention est, sans aucun doute, que, du moment de la
clbration, elle jouisse du _rang_ et de tous les droits, honneurs
et prrogatives, dont toutes les princesses du sang ont toujours joui
ou d jouir. Si Votre Majest veut y ajouter quelques mots marquants
de ces bonts que Votre Majest a dj tmoigns avec tant de grce
 la princesse, elle en sera bien respectueusement et bien vivement
reconnaissante ainsi que moi.

Si Votre Majest fait notre bonheur, j'ai l'honneur de la prvenir
que notre intention (la seule qui convienne  notre ge) est
que le mariage se fasse dans une chambre et sans la plus petite
crmonie d'invitation. Tout sera prt et conclu trois ou quatre
jours aprs que j'aurai reu la permission de Votre Majest; par
consquent, _cela ne passera pas la semaine de Nol_. Si, par
hasard, on reprsentait  Votre Majest ma dmarche comme une
retraite du service de sa cause, je dsavoue d'avance cette fausse
interprtation, car je suis prt  partir, ds le lendemain, soit
pour l'Espagne, soit pour tout autre endroit (sans en excepter la
France) o il plaira  Votre Majest de m'envoyer, ou de me mettre 
sa suite. Je ne serais pas digne de celle que j'pouse, si je pouvais
balancer un moment  remplir ce devoir.

Je soumets  Votre Majest, comme de raison, l'extrme dsir que
j'ai de satisfaire mon coeur tendre, reconnaissant, et qui ne s'est
jamais dmenti depuis quarante-cinq ans. La permission que je
sollicite en ce moment redoublera, s'il est possible, l'attachement
sans bornes et le profond respect que Votre Majest me connat pour
Elle.--LOUIS-JOSEPH DE BOURBON.

 cette lettre noble et touchante, qu'appuyaient auprs du roi les
minents services que, depuis son avnement, lui avait rendus le
prince de Cond, il ne pouvait ne pas rpondre par une adhsion sans
rticences. Il la lui envoya ds le lendemain.

J'approuve, mon cher cousin; je flicite; je vous charge
spcialement d'en faire mon compliment  la princesse. Nous tions
cousins par l'usage, nous le serons en ralit, et j'en aurai
d'autant plus de satisfaction  lui en donner le nom. Vous ne serez
pas surpris que je fasse mon thme en deux faons; c'est votre
parent, c'est l'ami du nouveau mnage qui parle ici tout  son aise;
mais, c'est _le roi_ qui consent au mariage, et il devait prendre un
ton plus grave.

Vous terminez votre lettre par une protestation dont je suis fort
touch, mais qui tait en vrit bien superflue. Certes, tant que
vous existerez, je ne compterai pas moins sur votre bras que sur
votre coeur; c'est tout dire, et si nous sommes assez heureux pour
voir la fin de notre inaction, je suis bien certain que _Mme la
princesse de Cond_ attachera votre cuirasse, non sans motion, mais
d'une main assure.

 ces protestations affectueuses tait jointe la formule du
consentement: Je consens avec grand plaisir  l'union de mon cousin
le prince de Cond avec ma cousine la princesse douairire de Monaco,
et mon intention formelle est que, du moment de la clbration, elle
jouisse du rang et de tous les droits, honneurs et prrogatives dont
toutes les princesses du sang ont toujours joui ou d jouir. Je ne
puis m'empcher d'ajouter ici que ce mariage m'est d'autant plus
agrable, que j'y vois pour les deux poux, la source d'un bonheur
bien mrit par d'clatants services et par une inaltrable puret de
principes.--LOUIS.

Enfin, jaloux d'envelopper cette autorisation d'une bonne grce
clatante et particulire, le roi envoyait  la future princesse de
Cond ce charmant billet: Ma cousine (c'est, je crois, la premire
fois que j'cris  _Mme la princesse de Monaco_, et, Dieu merci, ce
sera la dernire; ainsi, il faut bien employer le protocole dans
toute sa rigueur), je suis extrmement sensible au remerciement que
vous me faites. Je n'ai pourtant fait, en cette circonstance, qu'user
de mon droit d'anesse, et plt  Dieu que je l'employasse toujours
aussi agrablement. M. le prince de Cond sera, j'en suis bien sr,
heureux par vous; vous le serez par lui et croyez, je vous prie, que
cette ide contribue d'avance, efficacement,  ce bonheur particulier
que vous voulez bien me souhaiter. Sur quoi je prie Dieu qu'il vous
ait, ma cousine, en sa sainte et digne garde.

Quoique les services de Cond et son long dvouement mritassent ces
rponses, il en fut profondment touch et en remercia le roi avec
effusion. Je sais depuis longtemps que Votre Majest possde, plus
que personne, l'heureux talent de doubler le prix des grces qu'Elle
se plat  rpandre, par la manire obligeante et flatteuse dont elle
veut bien les accorder. Mais, Elle n'en accordera jamais qui soient
plus vivement senties que celles que j'obtiens aujourd'hui, pour
moi personnellement, et pour la personne que j'ai tant de raisons
de chrir. Recevez-en, Sire, mes remerciements les plus sincres.
 tous les moments du jour, mon bonheur redoublera en disant  ma
femme: C'est au roi que nous le devons; elle le sentira comme moi,
et, malgr notre ge, nous prouverons encore une jouissance, la plus
pure de toutes, en runissant dans nos coeurs les deux sentiments les
plus doux pour des mes honntes, une tendresse inaltrable et la
reconnaissance la mieux sentie. Tous mes dsirs se bornent dsormais
 vivre encore assez pour que ma femme (ou un boulet de canon) ne me
ferme les yeux que quand ils auront vu la fin des malheurs de Votre
Majest.

Le mariage fut clbr, la veille de la Nol,  minuit, dans la
chapelle de Wamstead house. Les quatre tmoins seuls y assistaient.
Les deux enfants du prince de Cond, le duc de Bourbon et la
princesse Louise, qui vivait alors dans la retraite  Badney Hall,
comt de Norfolk, n'apprirent le mariage que le lendemain, par une
lettre qu'il leur avait crite au moment de conduire  l'autel la
princesse de Monaco. Quant  celle-ci, il semble qu'elle n'ait
attendu que la rgularisation d'une union qui ne tirait jusque-l sa
lgitimit que de sa dure, pour subir les premires atteintes de la
bronchite chronique qui devait,  quatre ans de l, l'arracher  la
tendresse de son vieux compagnon. Pendant ces quatre annes, c'est 
peine, si deux ou trois fois par an, elle se montre chez le roi ou
dans sa propre maison, et son mari parat ne goter de plaisir qu'
partager son existence retire.




V

L'AFFAIRE D'AVARAY-PUISAYE


Sur ces entrefaites, parmi les incidents de toutes sortes qui
remplissent la vie de Louis XVIII, en surgit un, au commencement de
1809, d'une exceptionnelle gravit. Le comte de Puisaye publiait ses
mmoires. Dans le sixime volume qui venait de paratre, se trouvait
une foudroyante attaque contre d'Avaray, sur lequel il s'efforait
de se venger de la disgrce qui, depuis Quiberon, faisait de lui,
aux regards du roi et des princes, un vritable paria. Il accusait
nettement le favori: 1 d'avoir voulu le faire assassiner; 2
d'avoir cherch  dtourner,  son profit personnel, les fonds
destins par la Trsorerie anglaise aux oprations de Bretagne;
3 d'avoir intercept des lettres adresses au roi; 4 et enfin,
d'avoir dnatur les rapports relatifs  ces oprations. Il ajoutait
que les deux premiers chefs d'accusation taient tablis par des
crits de la main de d'Avaray. Les journaux anglais ayant reproduit
ces diffamations, d'Avaray protesta publiquement. Il somma Puisaye
de produire ses preuves s'il en avait. Je demanderai au roi la
permission de les lui soumettre, dclara Puisaye dans un avis au
public. Alors d'Avaray crivit  son matre; il le suppliait de ne
pas rejeter la demande de son accusateur, et de dsigner quelques
personnes dont les sentiments d'honneur et de dlicatesse fussent
universellement reconnus pour recevoir et examiner ces prtendues
preuves.

Le roi ne crut pas un instant  leur ralit. Il connaissait
d'Avaray; il avait apprci son dvouement, ce dvouement que, loin
de l'affaiblir, les dceptions, les revers, une maladie incurable qui
s'tait aggrave avec l'ge, les coups rpts du malheur semblaient
avoir fortifi en l'exaltant jusqu' l'hrosme. Depuis longtemps, il
avait saisi toutes les occasions de le proclamer. Les hommages qu'il
lui rendait tiennent une large place dans sa correspondance. Nous
les trouvons, en quelque sorte, rsums dans une annotation de sa
main, laquelle figure sur un tat des traitements qu'il faisait  ses
serviteurs. Cet tat, dress en 1807, tait destin  l'empereur de
Russie, que le roi, en prvision de sa mort, suppliait de continuer
ces pensions.  ct du nom de d'Avaray, lequel, en sa qualit de
capitaine des gardes et de marchal de camp, reoit par an dix mille
livres, on lit:

Je lui dois la vie et la libert. Cette obligation de l'_homme_ est
la moindre de celles du _roi_  son gard. Je n'ajoute qu'un seul
mot: il ne lui a manqu qu'un Henri IV pour faire revivre Sully. Il
est l'an d'une famille nombreuse et dvoue. Son pre fut un des
dputs  l'Assemble, qui ont le plus marqu par leur fidlit. Un
de ses frres et un de ses beaux-frres sont morts au champ d'honneur
 Quiberon. Il fit ses premires armes au sige de Gibraltar; il fut
fait colonel  son retour, en rcompense de sa conduite valeureuse,
particulirement  l'affaire des batteries flottantes, o il se
trouva sur la plus expose au feu de la place, sans que le devoir
l'et appel  cette prilleuse attaque. Il a abandonn quatre-vingt
mille livres de rente, auxquelles il tait appel en France, pour
s'attacher  mon malheureux sort. Sa sant est absolument dtruite
par l'effet d'une cruelle maladie, fruit de ses fatigues, depuis
quinze ans qu'il est mon compagnon d'infortunes, de travaux et
d'exil.

Sauf dans ses premires lignes, o il est visible qu'en comparant
d'Avaray  Sully, Louis XVIII a parl surtout le langage d'une amiti
qui ne sait pas se contenir, cette note me dit que la vrit. Ce qui
est vrai notamment, c'est l'attestation qui s'y trouve, de ce que
cotaient  d'Avaray les cruelles preuves de l'exil, dont il avait
toujours tenu  prendre sa part. Une sant compromise par les rapides
progrs d'un mal ancien; des crises frquentes qui, depuis plusieurs
annes, rendaient inhabitables pour lui, durant l'hiver, les pays du
Nord et le condamnaient  des sjours priodiques en Italie; un lent
affaiblissement de ses facults physiques, qui ne laissait d'activit
qu' son esprit et  son coeur et le contraignait au repos: tel tait
le fruit de sa longue et laborieuse fidlit  la maison de France.

L'opinion qu'avait le roi de son ami ne pouvait donc tre branle
par les accusations de Puisaye, pour lequel, depuis longtemps, il
ne professait que dfiance et mpris[86]. Il prit violemment parti
pour l'accus contre l'accusateur, et, loin de se prter  arranger
l'affaire, comme le conseillait le cabinet britannique, il entendit
lui donner le plus grand retentissement. Le 6 janvier 1809, au
reu du livre accusateur, il avait crit  d'Avaray: J'ai reu,
mon ami, votre lettre d'hier; je vous remercie d'avoir assez bonne
opinion de mon courage, pour m'envoyer vous-mme l'affreux libelle
dirig contre vous. Mais, le duc de Lorge me l'avait dj apport,
et je me suis mis tout de suite  le lire, car il est ncessaire de
connatre les productions de ses ennemis. C'est  dessein que je
dis ce mot. Les vtres sont les miens, non seulement de Louis, mais
encore du roi. C'est l'tre que de chercher  dcrier l'homme qui,
par vingt annes des plus signals services, possde la plnitude de
ma confiance. J'ai donc lu avec dgot, mpris et indignation ... Un
seul mot de ma part rpondra  ces viles attaques ... Je vous dclare
duc et pair de France. Je vous attendrai cependant pour rendre, ainsi
que le commande ma propre dignit, cette dtermination publique.
Mais, je ne souffrirai pas un plus long dlai.

[Note 86: Dj, en 1797, on peut voir, dans les lettres du roi  son
frre, ce qu'il pensait de Puisaye. Le 14 aot de cette anne, il
crivait:

La sagesse de Salomon a prsid  tes entretiens avec lui; mais,
c'est un gaillard aussi retors qu'il y en ait, et je me trompe
fort, ou il voudrait avoir, vis--vis de nous, le mrite du
dsintressement, et crer cependant une force de choses qui le fasse
retourner malgr nous en Bretagne. Il ne faut pas un grand effort de
pntration pour augurer cela; il me suffit d'avoir lu des extraits
de lettres, qu'il m'a envoys et que je t'envoie  mon tour, car
je le crois trs capable de ne vouloir faire qu' moi l'honneur de
correspondre arec lui. Il faut remdier  cela, et le remde est
bien simple: c'est de suivre la ligne que tu as trace toi-mme, d'y
faire marcher Puisaye: qu'il te rende les comptes qu'il peut avoir
encore  rendre, et qu'il ne renverse pas l'ordre hirarchique en me
les rendant directement. Il est convenu de tout; ainsi, il ne peut
se plaindre de rien, et certes, les formes que tu sais employer ne
sont pas propres  lui donner des sujets de plaintes. Mais je te
recommande de le veiller comme du lait sur le feu, car il est le
diable.]

Quant au conseil donn au roi d'accommoder l'affaire,  raison du
tort que de pareilles discussions font  la cause royale, il lui
arrache un cri de rvolte: Les discussions existeraient-elles, si
au lieu d'couter un misrable dont les vtements dgouttent du sang
de Quiberon et d'Auray, on et cout celui qui seul a le droit de
parler? Accommoder l'affaire! Sans doute, cela serait ais, mme
encore aujourd'hui, car les mes de boue mordent sans colre. Mais,
si Lonidas et cout les propositions de Xerxs, on n'et pas crit
sur le rocher des Thermopyles: Passant, va dire  Sparte que trois
cents de ses enfants sont morts ici pour obir  ses lois, et
celles de l'honneur valent bien celles de Lycurgue.

Ce langage, l'ardeur que mettait le roi  dfendre d'Avaray,
donnaient  la querelle un caractre dramatique. Les royalistes se
divisaient et s'exaltaient. Le roi, suppli par d'Avaray, dsigna
douze gentilshommes pour procder  une enqute: MM. de Coigny,
de Viomnil, de Vaudreuil, de La Chapelle, de Lorge, d'Agoult, de
Rivire, de La Bourdonnaye, de Bourgblanc, d'Outremont, de Bruslart
et de Bar. Cette runion, dans sa pense, et il eut soin de le
prciser, ne pouvait pas tre un tribunal. Je n'ai point le droit
d'en riger hors de France. Si j'tais rtabli sur mon trne,
j'ordonnerais  mon procureur gnral de poursuivre lgalement
l'affaire. Un tribunal instruirait le procs et rendrait un jugement.
C'est ce que la runion ne peut faire. Elle doit donc s'en tenir
 examiner et vrifier les pices annonces par M. de Puisaye et
 m'en rendre compte. Elle doit se borner  me dire: Les lettres
produites comme tant de la main de M. le duc d'Avaray _n'en sont
pas_ (ds lors tout tombe), ou bien: _Elles en sont_, et il rsulte
de leur examen que M. le duc d'Avaray a donn l'ordre de faire
assassiner M. de Puisaye.

Le 17 fvrier, les commissaires se runirent chez le comte de La
Chtre. Mais, Puisaye ne comparut pas. Une lettre apporte en
son nom vint dclarer qu'il n'tait pas sujet franais, qu'il ne
communiquerait ses papiers qu' trois personnes, lorsque le roi
en aurait pris connaissance et dcid s'il ne s'y trouvait rien
de nature  le compromettre. D'ailleurs, Puisaye avouait n'avoir
pas encore ces pices en mains: C'est--dire, objecta quelqu'un,
qu'elles ne sont pas encore fabriques.

Cette fois, le roi laissa clater sa colre:

--C'est  moi dsormais, s'cria-t-il, de prendre les rsolutions que
je croirai devoir adopter dans ma sagesse, envers un homme qui, me
dclarant qu'il n'est plus mon sujet, prtend fixer la mesure de ma
confiance  l'gard de ceux, qui se font gloire de l'tre.

Cependant, sur les conseils des ministres anglais et sur les
instances de d'Avaray, il consentit  rduire  trois membres la
commission d'enqute. Le duc de Lorge, le comte de La Bourdonnaye
et M. de Bourgblanc se transportrent chez Puisaye. Ce dernier leur
adjoignit le comte de Jarnac. L'enqute eut lieu. Puisaye, ayant
produit une pice grave, fut invit  la porter au roi et la lui
soumit. D'Avaray tait prsent. Il lui fut facile de prouver que sa
signature avait t contrefaite. Puisaye dut se retirer, couvert de
confusion. Le roi chargea, le 1er mars, le comte de La Chtre d'aller
rendre compte de l'incident au marquis de Wellesley, membre du
cabinet anglais:

Que ce ministre sache que M. de Puisaye a t convaincu, devant
les princes de ma famille, devant moi, et en prsence des personnes
les plus recommandables de l'migration, d'avoir produit un faux 
l'appui des calomnies les plus criminelles contre le duc d'Avaray
et contre moi-mme, et, qu'en consquence, je l'ai fait rayer de
la liste des officiers gnraux  mon service. Je dsire que vous
profitiez de la circonstance pour voir, d'une manire prcise, les
moyens que le gouvernement a pris pour arrter dsormais les libelles
scandaleux que ce sclrat fait annuellement paratre. Ne manquez
pas surtout d'informer le ministre du rle que M. d'Antraigues a
jou dans cette affaire, afin qu'il puisse juger de la confiance que
mrite un pareil homme. Enfin, vous n'oublierez pas de rpter au
marquis de Wellesley, que mes dispositions ne varieront jamais; que
je considre les intrts de son pays comme insparables de ceux de
la France, et consquemment, des miens propres, et que je ne puis
penser, sans d'amers regrets, qu'on n'ait jamais voulu m'entendre
et particulirement, en dernier lieu, au sujet de l'Espagne et des
moyens puissants qu'offrait cette crise toute nouvelle pour attaquer
enfin et terrasser la Rvolution.

Non content d'avoir fourni  son ami une occasion de se justifier
en petit comit, le roi voulut revtir cette justification de plus
de solennit, en dfrant l'affaire  son conseil de famille. Il
le convoqua pour le 24 mars.  ce moment, la sant dj si fragile
de d'Avaray tait menace de nouveau et plus gravement qu'elle ne
l'avait t. Il commenait  comprendre que son zle serait dsormais
insuffisant pour la tche  laquelle il le consacrait depuis si
longtemps. Sans mme attendre que les commissaires dsigns par le
roi, pour se prononcer sur les prtendus griefs de Puisaye, eussent
rendu la sentence qui en dmontrait la fausset, il se dcida  la
retraite. De Londres o il s'tait tabli pour mieux tenir tte
 Puisaye, il fit part de son dsir  Louis XVIII. Celui-ci ne
s'attendait que trop  cette demande,  laquelle l'avaient prpar
des conversations antrieures. Sa rponse, date d'Hartwell, le 24
mars, dmontre cependant qu'il ne dsesprait, pas de voir d'Avaray
revenir auprs de lui.

Je sors, mon ami, de mon conseil de famille, compos de mon frre,
de mes neveux, de M. le prince de Cond et de M. le duc de Bourbon.
Comme vous le savez, j'y avais appel MM. l'archevque de Reims,
le duc d'Havr, le comte d'Escars, de Barentin, le comte de La
Chapelle, le comte de Blacas et d'Outremont. Ce dernier a lu le
rapport de l'examen, fait par mes ordres, des papiers produits
par M. de Puisaye, et, avec la sagacit qui lui appartient, il a
dmontr, jusqu' la dernire vidence, l'imposture et l'absurdit
des inculpations articules contre vous et contre moi-mme. Chacun
des membres,  commencer par mon frre, a dclar que ce rapport
ne faisait que le confirmer dans l'opinion qu'il a de vous et
dans l'estime qu'il vous porte. J'ai ensuite ajout qu'ayant, ds
le principe, prononc la mienne, je n'avais aucun besoin de ce
tmoignage pour asseoir mon jugement; mais, que l'amiti qui existe
entre nous, faisant qu'en moi le roi devait se dfier de l'homme,
j'avais cru ncessaire de m'entourer des lumires de ceux qui, 
juste titre, mritent le mieux ma confiance; que pleinement satisfait
de ce que je venais d'entendre, et voulant que vous en fussiez
inform d'une manire aussi honorable que les circonstances peuvent
le permettre, je chargeais M. de Barentin, ancien garde des sceaux,
et d'Outremont (qui vous portent cette lettre), d'aller vous exprimer
le sentiment unanime et le mien propre.

Ds que les trois commissaires auront rdig le rsum qui doit
fixer dfinitivement l'opinion publique sur cette criminelle affaire,
et en attendant des temps plus heureux, o un jugement lgal pourra
donner un grand exemple, je ferai passer le dit rsum aux ministres
de Sa Majest britannique, afin d'obtenir leur assentiment  une
publication qui nous est  tous deux galement ncessaire. Ce
rsum et le procs-verbal de vrification vous seront remis. Je
n'ai pas besoin de vous dire qu'en terminant, j'ai ordonn, avec
l'applaudissement gnral, au comte de La Chapelle, de rayer M.
de Puisaye de mon tat militaire. De plus, j'ai dclar que mon
intention tait que mes fidles sujets ne rpondissent dsormais
que par le plus profond mpris, aux crits que ce lche imposteur
pourrait publier.

Maintenant, mon ami, je rpondrai  la demande que vous m'avez faite
de prendre du repos en vous prparant aux remdes que les mdecins
vous ordonnent. Je ne ressens que trop vivement le dplorable tat
dans lequel votre sant est rduite aprs tant de souffrances; mais
j'ai d attendre encore, avant de vous satisfaire, que son rsultat
ne soit plus un secret pour personne; il ne faut pas donner pture 
la malignit.

Depuis le 21 juin 1791, combien d'annes de tourments, de travaux
communs, de chagrins partags nous ont rendus l'un  l'autre
ncessaires! Soignez-vous, conservez-moi un ami si prcieux; je n'ai
pas besoin d'ajouter que je ne vous laisserai pas perdre de vue
un instant que votre charge et ma juste confiance vous donnent un
double devoir  remplir auprs de moi. Tout ce que je vous demande
pour le moment, c'est d'attendre une quinzaine de jours, ayant
indispensablement besoin de votre prsence, pour bien mettre au
courant les serviteurs que je me propose d'employer dans mon cabinet.
Adieu, mon ami, je vous attends avec impatience.

Tel fut, pour Louis XVIII, le plus grave vnement de cette anne
1809. Accessoirement  cet incident, s'en produirait un autre qui
rappela douloureusement au monarque proscrit, qu'il vivait sur une
terre trangre, dpouill de toute puissance. Je vous dclare duc
et pair de France, avait-il crit  d'Avaray, dans son ardeur 
le couvrir de sa protection. Le cabinet britannique s'mut. Dj,
il avait refus au comte de l'Isle le droit de crer publiquement
des chevaliers du Saint-Esprit. Il n'entendait pas davantage lui
laisser crer des ducs. Ce sont l privilges du pouvoir royal, et,
ce pouvoir, le prince ne l'exerait pas. Le roi chargea La Chtre
de rappeler que la dignit confre  d'Avaray l'avait t en 1798;
qu'elle ne constituait donc pas une cration, mais une prise de
possession. Paul Ier ne s'tant pas born  donner au roi de France
un asile dans ses tats, mais lui ayant de plus accord ce qu'en
terme de droit public j'appelle un territoire, le premier usage que
j'en fis fut de crer d'Avaray duc et pair, en asseyant son duch sur
la terre aujourd'hui lieu du noble exil de ses respectables parents,
 laquelle j'espre un jour donner tout l'clat que ma propre dignit
comporte. Sa modestie m'arracha la promesse de n'en pas parler
jusqu' des temps plus heureux; mais, l'infme Puisaye m'en a dgag,
et je dclare aujourd'hui ce que j'ai fait, il y a dix ans.

Lord Liverpool, avec qui la ngociation s'tait ouverte sur ce sujet,
n'accepta pas l'explication. Vainement, La Chtre observa qu'en se
refusant au dsir du roi, le gouvernement britannique aurait l'air
de se dclarer contre lui en faveur de Puisaye; lord Liverpool refusa
de reconnatre le nouveau titre de d'Avaray. Le rsultat de votre
conversation avec lord Liverpool me peine et me blesse sans doute
infiniment, mais ne me surprend en aucune faon. Ce n'est pas le
premier procd de cette espce que j'prouve ici. Il n'y a rien de
plus  faire. Ds ce jour, d'ailleurs, pour tous les royalistes,
l'ami du roi, malgr le cabinet britannique, n'en fut pas moins duc
d'Avaray et trait comme tel.

Si le gouvernement anglais se montrait intraitable toutes les fois
que Louis XVIII tentait de faire acte de roi, il n'en tait pas de
mme lorsqu'il s'agissait d'assurer son existence matrielle, et
les refus, que presque toujours on opposait d'abord  ses demandes
d'argent, ne tenaient pas devant des prires nouvelles. Au moment
mme o le cabinet venait de contester au monarque sans couronne
le droit de dcerner  ses sujets des honneurs et des titres, il
cdait sur la question de son traitement. Elle tait en litige depuis
l'arrive du roi. L'Angleterre, lasse de venir en aide aux migrs,
marchandait ses secours. Le roi criait misre; il se voyait contraint
de supprimer les pensions accordes par lui  d'anciens et dvous
serviteurs. Avant de s'y rsigner, il envoyait son frre  lord
Hawkesbury. Le comte d'Artois ne parvenait pas  apitoyer le ministre
anglais sur le sort du comte de l'Isle. Mais, ce dernier ne se
tenait pas pour battu. Le 18 mai 1808, il adressait au gouvernement
une requte dans laquelle il rappelait, d'aprs Mme de Svign, les
secours accords par Louis XIV au roi Jacques II, et rclamait la
rciprocit[87].  force de persistance et d'obsession, il obtenait
enfin un subside annuel de six mille livres sterling: Ce que c'est
que de nous, pourtant! crivait-il le 18 juin 1809. L'objet en
question avait t d'abord estim dix-sept mille cinq cents livres
sterling, puis dix mille, puis sept mille, et je suis bien aise d'en
avoir six mille. C'est que tout est comparaison et que six valent
mieux que cinq.

[Note 87: Lundi, 10 janvier 1689 ...  Saint-Germain o elle
(lonore d'Est, pouse de Jacques II) se trouva toute servie comme
la reine, de toutes sortes de hardes, parmi lesquelles tait une
cassette trs riche avec six mille louis d'or.

Hier ... le roi envoya dix mille louis d'or au roi d'Angleterre.

Lundi, 17 janvier 1689 ... Ils (Jacques II et sa femme) n'ont voulu
que cinquante mille francs par mois et ont rgl leur vie sur ce pied.

Mercredi, 26 janvier 1689 ... Les Majests n'ont accept de tout
ce que le roi voulait leur donner que cinquante mille francs et ne
veulent point vivre comme des rois.]

Ce traitement et celui de la Russie formaient alors le total des
ressources du roi. C'tait suffisant pour vivre, mais non pour
indemniser ses agents de l'intrieur, dont les rangs, de jour en
jour, s'claircissaient. Il fallut se rsoudre  n'en plus avoir, et
nul sacrifice ne pouvait lui tre plus cruel que cette impossibilit
d'entretenir des relations avec son royaume.




VI

JOSEPH DE MAISTRE


 peine install auprs du roi, Blacas avait repris sa correspondance
avec Joseph de Maistre. Par l, seulement, il pouvait recevoir des
informations de quelque intrt. Il suffira de brefs emprunts 
ces lettres fivreuses et vibrantes, pour faire comprendre avec
quelle impatience elles taient attendues par Louis XVIII, avec
quelle avidit il les lisait. Le 8 octobre 1808, c'est de la guerre
d'Espagne que de Maistre entretient Blacas et de l'entrevue d'Erfurth.

Eh bien, monsieur le comte, que dites-vous de cette immortelle
Espagne? Si l'on nous avait dit ici, pendant que nous tions  nous
apitoyer sur l'tat des choses:--Dans six mois, votre ami Napolon
perdra cinq ou six batailles de suite; on lui prendra quatre ou cinq
de ses gnraux, on lui fera des prisonniers par cinq ou six mille.
O est-ce que tout cela se passera? Nous aurions dit: En Pologne
ou en Allemagne. Les nations y auront vu clair. Les princes seront
d'accord, etc. etc. Alors si le prophte nous avait dit:--_Nieton_;
tout cela se fera par des paysans espagnols, n'est-ce pas, mon
cher comte, que nous aurions t bien bahis? Que je regrette de
ne pouvoir parler de toutes ces merveilles avec vous! Au reste,
je tremble comme un roseau dans la crainte que toute cette belle
affaire ne finisse mal. Nous ne manquons pas, comme vous pouvez
bien l'imaginer, de gens qui nous prouvent par bons et beaux
raisonnements que l'Espagne doit ncessairement plier. J'aime 
croire tout le contraire. Je ne veux point trop me flatter; mais,
quant  la possibilit, j'y crois fermement; je vais mme jusqu'
la probabilit. Que de choses, monsieur le comte, peuvent natre de
cette Espagne!

Vous serez tomb des nues en apprenant le voyage d'Erfurth. Ici,
tout s'est branl pour l'empcher; tout a t vain. Personne,
dit-on, n'a t plus loquent que la grande-duchesse Marie (Weimar).
C'est que l'excellente dame en a tt. L'empereur en est toujours
venu au grand mot:--J'ai donn ma parole. Mais voici qui est
remarquable, il a ajout:--Je l'ai donne quand il tait heureux.
Je ne puis la retirer  prsent qu'il est dans le malheur. Dans
ce dernier mot, je lus toutes les nouvelles d'Espagne que nous ne
savions point encore. J'espre cependant que ce voyage ne produira
pas tout le mal qu'on craignait.

Les jours et les mois s'coulent; les vnements se succdent,
imprvus, mouvants, vertigineux; Joseph de Maistre continue  les
commenter. Tout ce qu'il craint, tout ce qu'il espre, il le dit,
s'estimant heureux,  l'en croire, d'tre l o il est, sjour qui
lui parat dlicieux quand il songe au reste de l'Europe, ou, si
vous voulez,  l'Europe, car il n'est pas bien clair qu'ici nous y
soyons.--Dieu veuille que l'incendie ne vienne pas jusqu' nous!
crit-il en aot 1809; en attendant, au moins, ce poste vaut mieux
que beaucoup d'autres. Que de belles choses a fait encore l'aimable
Corse depuis que nous nous sommes spars!

Le 24 dcembre 1809, la note est plus sombre.

Je dirai comme vous, cher et aimable ami: hlas! que vous dirai-je?
En effet, que peut-on dire au milieu de ce renversement universel
dont nous sommes les tmoins et les victimes? Vous avez vu la
puissance autrichienne disparatre en trois mois, comme un brouillard
du matin. A-t-on jamais rien vu d'gal  six armes commandes par
six princes, tous grands gnraux et tous d'accord;  cette invasion
de l'Italie, avant d'tre sr de rien en Allemagne;  cette arme
de Ratisbonne qui ne sait pas o est Buonaparte (vrai au pied de
la lettre) et qui est crase en un instant, pendant qu'une arme
de quarante mille hommes coute tranquillement le canon de l'autre
ct du Danube et demande ce que c'est;  ce gnral qui laisse
traverser un foss appel Danube sans tirer un coup de fusil sur les
traverseurs, qui se retranche de l'autre ct et se laisse tourner,
etc., etc.? Enfin, mon cher comte, miracles, miracles et toujours
miracles. Il faut s'envelopper la tte comme Csar et laisser frapper.

... Je ne sais si c'est  M. le comte d'Avaray que j'crivais un
jour: L'or ne saurait couper le fer. Je ne m'en ddis pas: voyez le
Tyrol! voyez l'Espagne! C'est une vrit qui ne doit certainement
pas humilier les souverains. Mais, je ne veux point m'embarquer dans
cette dissertation. L'difice lev par Buonaparte tombera sans
doute. Mais quand? Mais comment? Voil le triste problme. Le plus
sr est de compter sur une longue dure, car le monde entier est
modifi par cette pouvantable rvolution, et des ouvrages de cette
espce ne se dfont pas en huit jours.

Parmi tous ces miracles, le plus grand de tous ces miracles, c'est
l'inconcevable aveuglement des princes qui jamais n'ont vu comment il
fallait attaquer la rvolution. Non seulement ils ont laiss garer
les yeux des Franais; non seulement ils n'ont jamais voulu les fixer
sur un objet unique; mais ils ont fini par prendre en aversion cet
objet unique, et, au lieu de l'lever de toutes leurs forces pour le
rendre visible au loin, ils n'ont rien oubli pour l'enterrer.

Dans la mme lettre, on lit ce post-scriptum:

J'ai appris, mais sans dtails, les changements qui se sont faits
chez vous. J'ai su que vous tiez charg des fonctions les plus
honorables et les plus fatigantes. Tant pis pour vous, cher comte,
mais tant mieux pour votre matre. J'honore beaucoup la fidlit et
le dvouement de votre prdcesseur; mais, il tait excessivement peu
fait pour les affaires que vous faites, vous,  merveille. Vous aurez
beaucoup de peine sans doute; mais cette peine est noble, honorable
et digne de vous.

 la date o Joseph de Maistre se rjouissait de voir Blacas prendre
la direction des affaires du roi, la sant de d'Avaray l'avait
contraint au suprme sacrifice que, depuis un an, la prsence 
ses cts d'un collaborateur lui permettait de reculer, en lui
donnant l'illusion que, de la petite maison de Chelsea, d'o il
ne sortait plus qu'accidentellement, il tait encore utile  son
matre. Effrays par les progrs de la maladie qui ravageait son
corps puis, les mdecins, non contents de lui ordonner le repos
le plus absolu, conseillaient en outre un climat moins pluvieux et
moins humide que celui d'Angleterre, plus chaud et plus salubre que
celui mme d'Italie. C'est dans l'le de Madre qu'ils voulaient
voir le malade se fixer. De leur ordonnance, il n'acceptait encore
qu'un article, celui qui prescrivait le repos; il repoussait l'autre,
qui le condamnait  vivre loin du prince auquel il avait consacr
sa vie et auprs duquel il craignait de ne pouvoir revenir. Mais, 
quelques mois de l, le mal qui le minait, les conseils attrists de
son matre, ceux de Blacas, allaient avoir raison de sa rsistance et
l'obliger  se soumettre aux prescriptions mdicales.

Tout est dchirement dans son me,  cette tape de sa vie qui sera
la dernire. Il faut quitter ce qu'il a le plus aim, renoncer  tre
le tmoin du grand jour dont il n'a jamais dsespr et qui verra
Louis XVIII rentrer triomphant dans sa capitale, aux acclamations
de son peuple. Lorsqu' la veille de son dpart, le roi en larmes
le serre dans ses bras, d'Avaray qui fait effort pour contenir les
siennes, afin de ne pas dramatiser la tristesse de ses adieux,
pressent qu'il ne le reverra pas, et, dans un lan de coeur, il le
recommande au dvouement de Blacas.

Le 23 aot 1810, aprs avoir attendu pendant toute une semaine les
vents favorables, il s'embarquait  Falmouth, accompagn d'un jeune
secrtaire, le comte de Pradel, dont, en peu de temps, il avait gagn
l'affection, et du vieux domestique qu'il appelait son fidle
Potin.--Adieu, mon cher comte, mande-t-il  Blacas, au moment o
le navire va mettre  la voile. Je suis, avec le sentiment du plus
profond dvouement, aux pieds du roi et de son auguste famille.

Si le comte d'Avaray avait abandonn la direction des affaires du
roi quelques annes plus tt, son dpart et t considr parmi
les migrs comme un vnement d'importance. Ceux qui jalousaient
sa faveur et attribuaient, les uns  sa modration relative, les
autres  l'intransigeance de ses principes, l'chec des tentatives
royalistes depuis quinze ans, se fussent rjouis, tandis que ses
admirateurs auraient dplor l'effacement d'un conseiller qui, mme
lorsqu'il s'tait tromp, n'avait jamais eu en vue que l'intrt de
son matre, et dont toute la conduite attestait le dsintressement.

Mais, au moment o il quitte la scne sans que l'on puisse esprer
ou craindre de l'y voir revenir, Louis XVIII n'est pas seulement
condamn  l'inaction par les circonstances qui semblent se liguer
pour lui fermer le chemin de son royaume, il l'est aussi, comme nous
l'avons dit, par les Cabinets europens qui ne croient pas plus
au rtablissement des Bourbons qu'ils ne le souhaitent. La pauvre
cour d'Hartwell est tombe dans un calme morne et mlancolique, o
l'on pourrait voir la preuve d'un renoncement total  d'anciennes
esprances, reconnues irralisables, si l'on ne savait qu'en dpit de
malheurs accablants, Louis XVIII, a conserv sa foi dans le triomphe
de ses lgitimes revendications. Le changement survenu dans son
conseil passe inaperu, mme en Angleterre, inaperu  ce point, que
dix mois plus tard, le prince de Galles, rcemment proclam rgent,
invitant les princes de la maison de France  une fte qu'il doit
donner au jour anniversaire de la naissance de son pre, le roi
Georges III, fait porter une invitation au comte d'Avaray.

Il s'est pass quelque chose de fort singulier, crit Blacas  son
prdcesseur. M. le rgent avait oubli que vous tiez  Madre et
avait charg le gnral Hamond de vous chercher  Londres et ensuite
 Hartwell. Effectivement, ne vous ayant pas trouv  Londres, il
est venu ici, vous a demand. On a cru qu'il voulait parler du duc
d'Havr, et on l'a conduit chez lui ... On est venu aux explications,
et le fait a t clairci.

Cet incident, d'autres encore, non moins rvlateurs que celui-ci de
l'indiffrence et de l'oubli dont est l'objet la cour d'Hartwell,
ne permettent pas de s'tonner du caractre de la correspondance
de Blacas  cette poque. Les lettres qu'il crit  de Maistre et
aux rares agents royalistes rpandus  l'tranger, ne s'alimentent
gure que de discussions purement platoniques sur les vnements, de
rflexions plus ou moins judicieuses sur les hommes ou les choses.

Le 4 mars 1810, lorsque commence  se rpandre la nouvelle du
prochain mariage de Napolon avec l'archiduchesse Marie-Louise, il
crit  son illustre ami: On nous menace d'un mariage qui me fait
frissonner. Une descendante de saint Louis! Une petite-fille de Louis
XIV! Mon sang se glace ... Personne ne lui rappellera-t-il que quand
on proposa  l'infante Charlotte d'pouser Csar Borgia, duc de
Valentinois, elle rpondit:

--Je ne veux pas pouser un sanguinaire, un assassin, infme par sa
naissance, et plus infme encore par ses forfaits.

 propos de ce fatal mariage, de Maistre crira l'anne suivante:
Vous savez bien que le cuivre seul et l'tain seul ne peuvent faire
ni canon ni cloche, mais que les deux mtaux runis les font trs
bien. Qui sait si un sang auguste, mais blanc et affaibli, ml 
l'cume rouge d'un brigand, ne pourrait pas former un souverain?
Voil la pense qui m'a souvent assailli depuis la dplorable
victoire remporte sur la souverainet europenne par le terrible
usurpateur.

Le 9 avril 1811, Blacas engage de Maistre  travailler au
rtablissement des liaisons qui n'auraient jamais d cesser d'exister
entre la Russie et l'Angleterre, et l'invite  en parler au comte de
Romanzoff. La Russie n'a rien ici  rendre ou  demander. Il en est
de mme de l'Angleterre, qui donnera  la Russie tous les subsides
dont elle aura besoin, pour une guerre qui sera la consquence de
la paix, si elle consent  renouveler un trait de commerce qui a
subsist vingt annes  l'avantage des deux pays, et l'on peut dire
que ces vingt annes ont t l'poque la plus florissante de la
Russie.

Un peu plus tard,  propos des malheurs de la Papaut, de Maistre,
dans une lettre  Blacas, a parl avec irrvrence des quatre
fameuses propositions gallicanes de 1682, le plus misrable chiffon
de toute l'histoire ecclsiastique.--Je cache votre lettre aux
regards de Bossuet dont le portrait est dans ma chambre, lui
rpond Blacas. Mais, o avez-vous vu le repentir et le dsaveu de
Louis XIV? Et un dbat s'engage qui donne lieu  de longues et
intressantes missives sans rapport avec les affaires politiques du
roi, que la force majeure relgue  l'arrire-plan.

Elles tiennent encore moins de place dans les lettres que Blacas
envoie  son cher duc d'Avaray. Le sachant cras par la maladie et
par la douloureuse sparation qui en est la suite, il l'entretient
le moins qu'il peut de ce qui pourrait l'attrister, l'assombrir, et
cherche surtout  le distraire en multipliant les dtails sur les
faits et gestes des princes et des personnes de leur socit: Le roi
a eu un douloureux accs de goutte.--Monsieur et le duc de Berry sont
alls chasser chez lord Seveton.--Melchior de Polignac est venu faire
signer par le roi le contrat de son mariage avec Mlle Le Vasseur de
la Touche, nice d'douard Dillon. Le pre du mari est toujours en
Russie. La goutte l'a mis dans un tat affreux. La comtesse Diane
est sourde  ne pas entendre un coup de canon.--Mmes de Narbonne et
de Damas sont aux bains de mer.--Le duc de Grammont a eu la jaunisse
 son retour des eaux.--Les gazettes avaient annonc la mort de
l'migr comte de Langeron, gnral au service de la Russie. La
nouvelle tait fausse.--Le duc de Queensberry, qui vient de mourir,
a laiss quelque chose  toutes ses connaissances. Mlle de Dortans,
petite-fille d'un Hamilton, a eu mille livres sterling, ce qui est
peu. Mais, on a tenu tant de propos sur les dames auxquelles il a
laiss, qu'elle est trs aise de n'avoir pas eu davantage.--Le roi a
visit le chteau de Warwick et la ville de Manchester. Il est revenu
enchant de son voyage.

Et au milieu de ces dtails qui relvent de la chronique mondaine
et ne sont intressants que parce qu'ils nous initient  la vie
des rares migrs rests en Angleterre avec la famille royale,
cette piquante observation qui nous rvle en Blacas le souci de
l'tiquette: L'archevque de Reims doit me donner une lettre
pour vous.  propos de lui, vous m'en avez adress une que je
lui ai remise, sur l'adresse de laquelle tait: _ Monseigneur
l'Archevque_, etc. Il aurait trouv trs naturel que vous lui
eussiez crit  _Monsieur l'Archevque_. Dans le fait, si ce n'est
pour vous, c'est pour vos pairs que vous vous devez de ne pas donner
du _Monseigneur_ aux vques, ni dans les lettres, ni sur le couvert.
Je tcherai de me procurer un petit protocole du style employ par
les ducs dans certaines occasions, pour vous l'envoyer. Le roi me
remettra une lettre pour vous, et j'en attends du duc d'Havr.




VII

MORT DE LA REINE ET DU DUC D'AVARAY


Le 18 novembre, la correspondance prend subitement un ton plus grave.
La lettre que Blacas crit ce jour-l au duc d'Avaray lui annonce la
mort de la reine, qui a succomb, le 12,  une hydropisie, suite
de la maladie noire dont elle tait attaque depuis si longtemps.
Oblige de s'aliter le 5, ds le lendemain elle s'est sentie perdue.
Elle a demand  se confesser et  recevoir les derniers sacrements.
L'archevque de Reims les lui a administrs en prsence du roi,
de la duchesse d'Angoulme et de toute la maison. Le 8, le comte
d'Artois inform de l'tat de la reine est arriv  Hartwell, et,
successivement, ses deux fils qu'on est all prvenir chez lord Moira
o il taient  la chasse, le prince et la princesse de Cond, le duc
de Bourbon. Le 10, la malade s'est trouve si mal, qu'elle a demand
 l'archevque de lui rciter les prires des agonisants. Blacas, qui
donne  d'Avaray ces dtails, continue ainsi:

Elle appela ensuite auprs de son lit le roi, qui, depuis quatre
jours, ne quittait pas un instant la chambre de la reine, pour le
remercier, dans les termes les plus touchants, de tous les soins,
de toutes les attentions qu'il n'avait cess d'avoir pour elle, et
elle lui fit ensuite des excuses pour les chagrins, pour les peines
qu'elle avait pu lui causer, le priant de les lui pardonner et de
croire que son coeur n'avait t pour rien dans ce qu'elle avait pu
faire qui l'et afflig. Elle fit aprs cela approcher Madame et
Monseigneur; elle les bnit de la manire la plus tendre et la plus
attendrissante, leur souhaitant tous les bonheurs qu'ils mritaient
en leur disant:

--Mes enfants, car je vous ai toujours regards comme tels,
continuez  vivre comme vous le faites; soyez rsigns aux volonts
de Dieu et soumis aux ordres du roi. Recevez ce dernier avis avec ma
bndiction.

La reine, ayant appel ensuite M. le duc de Berry, l'engagea 
changer de conduite, en lui faisant, sur celle qu'il tenait et sur
celle qu'il devrait tenir, une exhortation vraiment admirable. Enfin
Sa Majest, s'adressant  Monsieur, lui parla de la fin prochaine
qu'elle allait faire.

--Je vais paratre devant Dieu, lui dit-elle; j'ai un terrible
compte  lui rendre de mes actions; je redoute sa justice; mais je
compte sur sa misricorde.

Dans la journe, elle fit au duc d'Havr des excuses pour tous les
moments d'impatience qu'elle avait eus contre lui, et parla dans le
mme sens  presque tous ses gens et avec une telle bont, une telle
sensibilit, que je les ai tous vu fondre en larmes et qu'il n'existe
personne dans la maison qui ne regrette sincrement, et qui ne pleure
encore cette excellente princesse, qui n'a t vritablement connue
et apprcie qu'au dernier moment.

La veille de sa mort, elle disait  Madame qui lui rendait les soins
les plus assidus:

--Mon coeur, ne m'aimez pas autant. Et elle l'engageait  aller
se reposer en lui disant:--Si je me trouve plus mal, je vous ferai
appeler. Soyez tranquille, vous me reverrez encore.

Le 10,  quatre heures aprs-midi, elle fit prier le roi de se
retirer, ne voulant pas qu'il ft tmoin du triste spectacle
qu'allait lui causer sa mort. Cependant, vers le soir, elle se
trouva un peu soulage; elle fut mieux la journe de dimanche; celle
du lundi fut si bonne, qu'elle donna quelque espoir et que le mdecin
croyait qu'elle pourrait du moins vivre encore plusieurs semaines.
Mais la nuit fut trs mauvaise, et le matin  sept heures, quand le
roi se rendit chez elle, elle lui dit:

--C'en est fait; je finis.

Cependant les mdecins trouvrent qu'elle reprenait des forces et
engagrent le roi  se promener un moment dans le parc aprs la
messe. Sa Majest sortit effectivement; mais,  peine tait-elle
hors du chteau, que l'tat de la reine empira au point qu'on fut
chercher le roi, et qu'elle n'existait plus quand il rentra dans son
appartement. Monsieur, qui tait auprs de son lit, lui a ferm les
yeux. Le roi voulut encore entrer dans la chambre de la reine; Mme
de Narbonne put seule l'en empcher en lui parlant des dernires
volonts de son auguste pouse. Il se rendit  la chapelle, pntr
d'une douleur aussi vivement sentie que difficile  exprimer.

Quelques instants aprs, sur les instances de son frre et de sa
nice, le roi dans un tat d'accablement et de douleur impossible 
dcrire, suivi de toute sa famille, du duc de Grammont et du comte
de Blacas, quittait Hartwell pour se rendre  Wimbledon, o le prince
de Cond lui offrait sa maison. Le duc d'Havr restait  Hartwell,
charg de tout rgler et de tout ordonner en vue des funrailles.
Elles eurent lieu  Londres, en grand apparat, la semaine suivante.
Le corps de la reine avait t expos en chambre ardente trois
jours durant. Elle fut inhume provisoirement  Westminster, et
devait y rester jusqu'au jour prochain o elle serait transporte
en Sardaigne, conformment  sa volont[88]. Le chagrin du roi est
toujours le mme, crit encore Blacas. Rien ne peut le distraire. Il
est oblig de prendre de l'ther tous les soirs pour pouvoir reposer.
Il est chang d'une manire effrayante, et je ne puis vous dire, mon
cher duc, combien je suis inquiet, tourment et malheureux de l'tat
de notre cher matre. L'impression que lui ont faite les derniers
moments de la reine est incroyable.

[Note 88: La pompe onreuse donne  ces funrailles fut gnralement
blme en Angleterre. Les ministres ne voulurent payer qu'une part
des frais qu'elles avaient occasionns, et,  la suite de dbats
pnibles, celle qui restait au compte de Louis XVIII s'leva encore 
plus de mille livres sterling.]

Le roi tait depuis trente-six heures  Wimbledon, lorsque, dans
la matine du 14 novembre, on y apprit  l'improviste l'arrive 
Yarmouth du roi de Sude. Chass de ses tats par une rvolution
militaire qui l'avait contraint d'abdiquer en faveur de son oncle,
jadis rgent du royaume, pendant sa minorit, Gustave IV venait,
sous le nom de comte de Gottorp, demander asile  l'Angleterre. Sur
l'ordre de Louis XVIII, Blacas partit sur-le-champ pour aller offrir
ses services  ce nouveau proscrit qui, au temps de sa puissance et
 l'exemple de son pre, avait embrass avec ardeur la cause des
Bourbons. Il le rencontra au chteau de Braxted prs Colchester, o
une respectueuse hospitalit lui avait t offerte.

--Je ne doute pas, Sire, lui dit-il, que la cour de Saint-James ne
fasse pour Votre Majest ce qu'elle a fait pour le roi de France.
Mais, en attendant, tout ce qui est  mon matre est  la disposition
de Votre Majest, et tous les Franais fidles sont  vos ordres.

Le roi lui sauta au cou et l'embrassa les larmes aux yeux, en le
remerciant d'avoir prvenu ses dsirs. Il n'en avait d'autre que de
se rendre auprs de Louis XVIII et d'accepter un asile chez lui.

--Je croirai avoir retrouv une famille. Je suis seul et n'ai pour
toute suite qu'un domestique. Une chambre me suffira, et auprs
du roi, je serai heureux. Je ne puis d'ailleurs gner personne,
maintenant que je ne suis plus que le comte de Gottorp. Je veux
tre trait comme tel; j'ai renonc  la Sude et aux Sudois, que
je tiens pour indignes de moi depuis qu'ils ont laiss les rebelles
porter la main sur ma personne, sans qu'aucun d'eux ait lev la voix
en ma faveur ni tir l'pe pour me dfendre.

Blacas reste auprs du roi de Sude durant cette journe. Le
lendemain, arrive un envoy du gouvernement britannique. Il a pour
mission d'empcher Gustave IV de se rendre  Londres, et proteste
lorsqu'il apprend que le voyageur accepte l'hospitalit de Louis
XVIII. Leur runion fera croire  des projets que l'Angleterre ne
saurait approuver. Le roi s'emporte; il dclare que s'il ne doit pas
tre libre de ses volonts, il repartira pour le continent. Blacas
le calme et obtient de lui qu'il attendra  Braxted le rsultat des
dmarches qui vont tre faites auprs des ministres anglais. Tout
s'arrange enfin; les ministres cdent et consentent  la runion des
deux princes.

Le 23, au matin, il arrive  Wimbledon, seul, dans un post-chaise 
deux chevaux, n'ayant pour suite que son sabre et pour escorte deux
pistolets, car le domestique qui est  prsent toute sa maison ne
vient que longtemps aprs lui. Notre matre tait entour de toute
sa famille, et le roi de Sude semblait se croire au milieu de la
sienne. Depuis lors, il a toujours t de mme, plein d'attention
pour tout le monde, parlant toujours avec noblesse, avec dignit,
froid, mais touch des moindres soins ... Il est venu de Wimbledon
ici (Hartwell) avec le roi. Il occupe la chambre bleue; mais,
l'appartement de la reine va tre prpar pour lui. Je vais tcher
de me procurer un cheval de selle, parce que je sais qu'il aime 
monter  cheval; et comme galement il aime la musique, j'ai demand
 Londres un piano forte. Je crains, malgr nos soins, qu'il ne reste
pas trs longtemps en Angleterre. Le climat lui dplat, et les
premires difficults qu'il a prouves lui avaient donn beaucoup
d'humeur. Il a refus le traitement que le gouvernement lui a offert,
ainsi qu'un appartement dans le chteau d'Hampton-Court, qui lui a
t propos.

Gustave IV passa trois mois  Hartwell, et peut-tre se ft-il
dcid, malgr tout,  se fixer en Angleterre, s'il n'et constat,
 divers traits, que le gouvernement souhaitait qu'il abrget son
sjour. Tout le monde est pour lui d'une injustice atroce, disait
Blacas. On essayait de le faire passer pour fou, et les tmoignages
de respect et d'affection qu'on lui prodiguait  Hartwell ne le
consolaient pas des procds inqualifiables dont il tait l'objet
de la part du gouvernement. Ils le dcidrent  partir.  la fin de
mars, il s'embarquait  Yarmouth, poursuivi jusqu'au bout, par le
mauvais vouloir des Anglais. Louis XVIII et voulu qu'un gentilhomme
franais, le comte de La Ferronnays, accompagnt le royal voyageur
sur le continent. Mais, le gouvernement anglais s'y opposa, ne
voulant le laisser s'embarquer qu'en compagnie du seul domestique
avec lequel il tait arriv. Sur sa demande, le roi de France lui en
avait cd un au dpart duquel on s'opposa aussi et qui ne parvint
 l'accompagner qu'en se cachant  bord, avec la complicit du
capitaine et en ne se montrant que lorsque le navire eut gagn la
pleine mer.

La mort de la reine et le sjour du roi de Sude, tels sont les
vnements qui agitaient la cour d'Hartwell  la fin de 1810 et
au commencement de 1811, en y suscitant des difficults dont les
plaintes de Blacas  d'Avaray, sans en prciser les causes, nous
rvlent le caractre irritant. Ah! mon cher duc, combien je
ressens tous les jours davantage le regret de votre absence! Vous
nous manquez  tous les moments et dans toutes les occasions. Je
le croyais avant votre dpart, et j'en ai acquis la malheureuse
certitude. La loyaut, la noblesse, la puret de principes sont des
folies; le dvouement est une sottise, la fidlit et le respect une
vieille mode, l'intgrit une duperie, la franchise un mot vide de
sens et la religion un masque derrire lequel on peut tout faire.
Que d'intrigues, de conflits, de dceptions trahissent ces plaintes!

Le duc d'Avaray, lorsqu'il les reut, n'tait plus en situation
de s'en mouvoir. Si, durant les premiers mois de son sjour 
Madre, il avait pu se faire illusion sur la gravit de son tat
et croire  sa gurison, il ne le pouvait plus maintenant. La mort
le guettait; il le savait et, si proche de sa fin, il accueillait,
sans en concevoir de colre, les tristes chos qui lui arrivaient du
monde o lui-mme avait vcu en proie  des tourments incessants et
meurtriers. Il n'avait plus de volont que pour se prparer  bien
mourir.

Une relation manuscrite de son secrtaire le comte de Pradel nous
initie aux angoisses de ses derniers jours. Elle nous le montre
s'alitant, le 23 mai 1811, jour de l'Ascension, affaibli jusqu'
l'puisement par les crachements de sang, disput en vain  la
maladie par ses mdecins, offrant  Pradel et  son fidle Potin,
qui lui prodiguent leurs soins, l'exemple d'un courage chevaleresque
et du plus rare sang-froid; dominant ses souffrances, encore qu'il
demande  Dieu de les abrger, pour dicter ses dispositions suprmes
et remplir avec ferveur ses devoirs religieux; ne regrettant de
quitter la vie que parce qu'il meurt loign de son roi, dont le nom
erre sur ses lvres jusque dans les affres d'une lente et douloureuse
agonie.

Le 4 juin, aprs avoir cherch dans ses papiers ceux qu'on devra
brler quand il ne sera plus, il se fait relire la dernire lettre
qu'il a reue du roi. Elle lui exprime l'espoir de le revoir bientt.
C'est dans le ciel, mon cher matre, crit-il, que se fera cette
runion si Dieu a piti de moi. Et comme s'il n'avait retrouv de
forces que pour tracer cet adieu o passe une grande esprance, il ne
tarde pas  rendre l'me[89].

[Note 89: Enterr dans l'glise de Santa Luzia,  Madre, son corps
fut ramen en France en 1824.]

Dans la rponse plore que, le 13 juillet, Blacas adressait 
Pradel, on lit: Les dtails que vous me donnez ont dchir mon
coeur, et la contrainte dans laquelle je suis vis--vis de mon matre
me met dans un tat impossible  rendre. Oui, mon cher comte, je n'ai
pu lui apprendre encore la perte qu'il vient de faire. Un accs de
goutte, dont le roi est attaqu en ce moment, a fait dcider par les
mdecins que l'on ne pouvait annoncer  Sa Majest la catastrophe
qui nous plonge dans une si grande affliction, sans l'exposer  une
rvolution qui pourrait dplacer la goutte et en porter l'humeur
dans les parties o elle serait dangereuse. Je suis donc condamn au
silence. Voyez et jugez de mon tat, de mon affreuse position.

Plusieurs jours s'coulrent avant que la nouvelle pt tre
communique  Louis XVIII. Au faisceau de ses poignantes infortunes,
elle en ajoutait une de plus et non la moins cruelle. Avec le plus
cher de ses compagnons d'exil, il perdait le plus dvou. D'abord
accabl par le fatal vnement qui le lui arrachait, il en resta
longtemps inconsolable. Il ne devait jamais oublier le serviteur
auquel il devait la vie, la libert et les joies d'une amiti
dsintresse jusqu' l'hrosme. Du moins,  cette preuve, il
y avait un ddommagement dont il sentait dj le prix: d'Avaray
lui lguait Blacas[90]. Au moment o les tragiques pripties des
campagnes de 1812 et de 1813, en ranimant ses esprances, vont lui
prouver qu'il a eu raison de ne jamais douter de la victoire de ses
droits hrditaires, il ne peut que se rjouir d'avoir, dans Blacas,
retrouv un autre d'Avaray.

[Note 90: Aussitt aprs le dpart de d'Avaray pour Madre, le
comte de Blacas avait pris  sa place la direction du cabinet du
roi. D'Avaray mort, il la conserva. Le roi se plut  laisser 
ces fonctions la forme qu'elles avaient toujours eue et jusqu'
l'usage quotidien de la cassette dans laquelle, chaque matin, il
recevait la correspondance annote par son secrtaire et la lui
renvoyait avec ses observations. On lit dans une lettre de Louis
XVIII  Blacas, postrieure  la mort de d'Avaray: J'ai souvent vu
sur votre bureau une certaine cassette de maroquin. Mais, vous _ne
saves peut-tre pas une chose_, c'est que j'en ai la clef dans ma
poche. Envoyez-la-moi vide; je la remplirai avec votre expdition
d'aujourd'hui; c'est la manire la plus commode quand vous ne pouvez
pas venir et que la chose demande rponse.]




VIII

PENDANT LA CAMPAGNE DE RUSSIE


Pendant cette campagne, Joseph de Maistre tient Blacas au courant
des vnements. Il lui transmet les nouvelles du thtre de la
guerre dans la capitale russe, telles qu'il les apprend, les tenant
pour vridiques quand elles flattent ses esprances, ngligeant
de signaler les exagrations qui en altrent la vrit. Il les
accompagne de commentaires vhments, qui s'inspirent de sa haine
contre Bonaparte, et qui ne permettraient pas aux Franais de nos
jours de les lire sans que leur patriotisme protestt, s'ils ne
faisaient la part des malheurs qui avaient exalt au del de la
raison les mes des victimes, et les avaient fermes  la piti.
Dans ces lettres, on retrouve l'cho des passions des migrs et de
leurs inimitis. Les propos y sont  la fois d'un satiriste dont le
spectacle de tant de calamits n'a pas refroidi la verve, et d'un
prophte qui se rjouit en constatant que ses prophties se sont
ralises et au del. On peut regretter cet accent dans une telle
bouche. Mais, s'il tait diffrent, ce ne serait plus l'accent de
Joseph de Maistre.

Au lendemain de l'incendie de Moscou, il crit  Blacas:

Mon cher comte, mon trs cher comte, je vous cris dans un vritable
transport de joie: ou je me trompe infiniment, ou Buonaparte est
perdu. La raison ne sert plus  rien. Sa Majest la Providence impose
silence  la logique humaine, et rien n'arrive que ce qui ne devait
pas arriver. Si nous avions fait notre devoir sur le Nimen, que
serait-il arriv? On aurait fait la paix, car c'est ce que chacun
voulait sans oser l'avouer, et chaque chose serait demeure  sa
place. Au lieu de cela, nous avons fait toutes les fautes qu'on peut
commettre  la guerre. Les Franais ont pntr dans la Russie.
Napolon n'a pas dout de dicter la paix, appuy de l'influence du
chancelier dont il tait sr. Il s'tait jet dans Moscou, bien
certain, dans ses ides, d'en sortir triomphant, un trait de paix 
la main. Qu'est-il arriv, monsieur le comte? L'arme russe a fait
une retraite de quinze cents verstes, sans peur et sans reproche,
battant l'ennemi toutes les fois qu'elle se trouvait en contact
avec lui, et reculant, durant trois mois entiers, sans prouver un
instant de dcouragement, et sans qu'il ait t possible aux Franais
de pntrer, de dissiper ou d'envelopper un seul de ces corps
dissmins, suivant l'aveu exprs du ministre russe, sur un espace
de huit cents verstes. Napolon a parl de libert, on s'est moqu de
lui, et chaque paysan a mis de ses propres mains le feu  sa maison
en la quittant avant l'arrive des Franais. Aprs la sanglante
bataille de Borodino, il a vol sur la capitale, dans l'espoir que
les Russes, bien infrieurs en nombre, accepteraient une bataille
pour sauver la capitale. Point du tout; les Russes ont dit:--_Entrez,
mais point de paix._ Il est entr et il a incendi de sang-froid
cette immense capitale. On lui a dit:--_Brlez, mais point de paix._

Le 13 novembre de cette fatale anne 1812, c'est un chant de victoire
qu'entonne Joseph de Maistre:

Vive le roi! Buonaparte n'a plus d'arme. Le marchal prince
Koutousoff, tout en le faisant harceler par un fort dtachement de
son arme et par les Cosaques, l'a coup sur la route d'Orcha, et l'a
forc d'accepter le 5 et le 6 de ce mois deux combats aprs lesquels
tout est dit. Vingt mille prisonniers et deux cents canons sont le
fruit de ces deux fameuses journes. On s'est battu entre Orcha et
Krasnoy, gouvernement de Smolensk; mais, cependant beaucoup plus prs
de ce dernier endroit, je veux dire de Krasnoy. Les Russes ont fait
un immense butin; ils ont pris surtout l'quipage de messeigneurs les
marchaux Davout et Ney, et jusqu' leurs btons de commandement,
fort belle relique. Napolon commandait avec eux, le 5, et n'a rien
oubli pour animer ses troupes. Il a pass, dit-on, la nuit du 5 au 6
au milieu d'un bataillon carr; mais, depuis ce moment, il a disparu.
Des vingt mille prisonniers, huit mille cinq cents ont mis bas les
armes, le 6. On fait monter le nombre des morts  quarante mille. Ney
est tu. Il y a douze gnraux prisonniers. Le reste de l'arme s'est
parpill dans les bois, et ce qui chappera  la pique des Cosaques,
prira de faim et de froid.

Les Franais, dans les derniers temps, ont mang de la chair
humaine. On en a trouv dans la poche de plusieurs prisonniers. Le
gnral Korff en a vu trois qui en faisaient rtir un autre. Il l'a
attest dans une lettre qui est ici, et l'empereur le confirme.

Le 24 dcembre, veille de Nol, afin de prouver  Blacas qu'il
n'a pas assombri ses tableaux, de Maistre lui envoie la copie
d'une lettre qu'il a reue de son fils. Ce jeune officier vient de
parcourir le thtre des dernires batailles, et sous l'impression de
ces spectacles d'horreur, il le dcrit d'une plume que font trembler
l'motion et l'effroi: des cadavres en pourriture entasss dans des
maisons qu'a dtruites l'incendie et dont les dcombres sont retombs
sur eux; parmi ces centaines de morts, quelques vivants dpouills
jusqu' la chemise, par quinze degrs de froid.

De Maistre complte ces dtails affreux:

Imaginez, mon cher comte, un dsert de mille verstes, couvert de
neige, sans aucune trace d'habitation humaine; voil la scne. L,
l'humanit et la charit mme sont impuissantes. Les Franais ont
cess mme d'tre sauvables, car si on las rchauffe, ils meurent; et
si on leur donne  manger, ils meurent encore. Un mdecin franais,
fait lui-mme prisonnier, a dit que ce qu'on pourrait faire de mieux
serait de les fusiller. Nourris depuis si longtemps d'excrables
aliments, ils exhalent une telle odeur qu'on ne peut les approcher de
dix pas, et que deux ou trois de ces malheureux suffisent pour rendre
une maison inhabitable.

La multitude infinie des cadavres a donn de justes soucis au
gouvernement, qui a pris le parti de les faire brler. Mais il faut
des forts pour cette opration qui avance cependant. Je crains
encore plus le contact des vivants. Dj, de plusieurs cts se sont
dclares des maladies d'un genre trs mauvais. Dieu veuille qu'au
printemps, nous chappions  quelque funeste pidmie!

Voil donc la fin de cette misrable expdition qui devait river les
fers de tous les esclaves, et leur donner pour collgues le reste
des hommes libres du continent. En moins de trois mois, nous avons
vu se complter la perte d'un demi-million d'hommes, de quinze cents
pices d'artillerie, de sept  huit mille officiers et de trsors
incalculables. Les Franais ont perdu tout ce qu'ils avaient apport,
et tout ce qu'ils voulaient emporter. On m'a nomm un rgiment de
Cosaques dont chaque soldat avait pour sa part quatre-vingt-quatre
ducats.

... Je vous avais tromp sur la mort de Poniatowski et sur celle de
Ney. Mais, vous savez que ces sortes d'inconvnients sont invitables
lorsqu'on crit au moment mme de l'arrive des nouvelles. La loi
invariable de la rvolution franaise s'accomplit toujours: _Les
Franais sont crass, mais la France est exalte; du reste, ils font
leurs affaires chez eux sans que les trangers puissent s'en mler_.
Si le Napolon doit tre gorg, il le sera par eux.

 un avenir prochain, que la suite des temps n'a pas dsavou, tait
rserv de dmentir la sinistre prdiction de Joseph de Maistre.
Dans Napolon malheureux, il ne voyait  cette heure qu'un souverain
dtest de ses sujets, destin  prir sous leurs coups, si la mort
ne le surprenait pas avant qu'il ne se retrouvt au milieu d'eux.
Il ne comprenait pas que la gloire de l'empereur, forte de ses
revers comme de ses triomphes, tait devenue un patrimoine national,
et que pour la presque totalit des Franais, pour ceux mme qui
maudissaient ses ambitions, il ne faisait plus qu'un avec la patrie,
dont son nom tait le symbole. La campagne de France, les Cent-Jours,
le Retour des Cendres, et, trente ans aprs sa mort, l'avnement de
son neveu allaient prouver la fidlit de la France au Csar, dont
les fautes ne pouvaient lui faire oublier les bienfaits, ni ce qu'il
avait ajout au trsor de nos gloires.

Au fur et  mesure que les dsastres de l'arme franaise en Russie
taient mieux connus et apparaissaient dans toute leur tragique
horreur, les cervelles, en Angleterre, se surexcitaient. Dans les
dfaites de Napolon, les Anglais saluaient le prlude de sa fin. Us
la prdisaient avec enthousiasme pour une date prochaine, et quoique
le cabinet affectt, au moins dans sa conduite officielle, de n'tre
pas convaincu que les vnements qui se succdaient dussent avoir
pour consquence la restauration des Bourbons, officieusement il n'en
niait pas la possibilit. Dans des conversations confidentielles,
il donnait  leur entourage,  eux-mmes, des conseils en vue de
leur rentre en France. C'est ainsi que lord Castlereagh se rendait
un jour chez le comte d'Artois afin de prcher la modration, la
sagesse, et de dicter une dclaration propre  rassurer les Franais
sur les intentions du roi. Celui-ci, averti de cette visite,
crivait: Il n'y a que trois partis  prendre: rtablir les choses
telles qu'elles taient en 1787, accorder une libert illimite ou
l'accorder avec des restrictions. Le premier est impossible; le
second n'est pas permis; le troisime est dangereux parce qu'il l'est
toujours de poser, sans connatre le terrain, des limites qui peuvent
se trouver trop prs ou trop loin. Le silence est donc le seul parti
raisonnable.

Ce langage ne trahissait pas seulement des esprances. Il prouvait
que le roi commenait  les croire fondes, et leur ralisation
prochaine. C'tait l'avis de ce qui restait encore d'migrs 
Londres. Ils voyaient dj la France se rouvrir pour eux. Ils y
rentreraient  la suite des armes trangres, non assurs sans doute
de trouver en elles des instruments de restauration, mais, avec la
certitude qu'en dpit de leur mauvais vouloir pour les Bourbons, les
puissances auraient la main force par le peuple. Celui-ci, dlivr
du joug imprial, rendu  lui-mme, rclamerait et obtiendrait le
rtablissement de son souverain lgitime.

Dans l'entourage immdiat du roi, o les lettres de Joseph de Maistre
taient connues, cette surexcitation atteignait le comble. Louis
XVIII et Blacas taient peut-tre les seuls  se rendre compte
des difficults susceptibles de retarder un dnouement heureux.
Blacas croyait au succs sans toutefois en prciser l'poque. Le
24 novembre, il crivait  Joseph de Maistre: Les vnements se
succdent avec une telle promptitude, que nous devons esprer de
voir enfin arriver ceux que nous attendons, et il faut convenir que
les succs des Russes, que la retraite force de Buonaparte, dont on
peut calculer les suites, que les avantages de lord Wellington, et
les mouvements de Paris, qui font si bien connatre les dispositions
de la France, doivent soutenir cet espoir. J'aime du moins  le
conserver, et  voir dans les oprations futures des armes russes,
les vnements dcisifs qui rduiront le Corse aux plus dangereuses
extrmits.

Mais le comte d'Artois et ses fils, le duc de Berry surtout, auraient
voulu partir sur-le-champ pour se rendre au quartier gnral des
allis; ils conseillaient au roi de se mettre en route, lui aussi,
pour le continent, en emmenant les prisonniers franais interns en
Angleterre,  l'aide desquels, en dpit des sanglants souvenirs de
Quiberon, ils prtendaient former le noyau d'une arme royaliste. Les
nouvelles qui se succdaient, sans qu'on pt du reste en affirmer
l'authenticit,--la capture du prince Eugne de Beauharnais, la
mort de Napolon, d'autres aussi peu exactes,--enfivraient leur
impatience, dont le roi s'appliquait  modrer les excs. La
nouvelle est certes fort probable, crivait-il  Blacas,  propos
du prtendu trpas de l'empereur; mais, comme ni vous, ni moi n'y
croyons, gardons-nous de la rpandre.

Le 20 dcembre, Blacas s'tant rendu  Londres pour quelques jours,
il l'invitait  prcher la sagesse. Toutes les ttes fermentent,
et je n'en suis pas surpris; car malgr ses cheveux gris, la
mienne en a aussi sa part. L'un voudrait qu'avec les quipages
des Russes, je passasse _illico_ en France; l'autre, que me fiant
aux seuls prisonniers, je dbarquasse  leur tte. Au travers de
tout cela, je regrette qu'au lieu d'quipages qui, dit-on, font
au besoin le service de terre, mais qui ne sont pas pour cela de
vritables troupes, il ne soit pas arriv trente mille hommes qui
le soient; alors on aurait beau jeu, et on ne l'a pas en ce moment,
tout favorable qu'il est. Prparons donc, je l'ai dj dit, cette
expdition; voil  quoi nous devons travailler, tant ici qu'
Ptersbourg, parce qu'encore une fois, pour danser il faut des
violons. Vous verrez mardi mon frre, vous verrez le duc de Berry,
bien plus chaud que lui, vous verrez peut-tre le duc d'Angoulme qui
ne l'est pas moins que son frre, restez dans cette ligne avec eux.

Il est un point, cependant, sur lequel je crois devoir cder au cri
gnral. Mon frre vous communiquera une note que j'ai rdige, et
qui n'est, sauf ce que les circonstances ont amen, qu'un extrait
de la dclaration de 1804. Je pense qu'on pourrait essayer de les
rpandre toutes deux, l'une pour ceux qui n'aiment pas les longues
lectures, l'autre pour ceux qui n'en sont pas effrays.

Je ne demande pas mieux que de croire  la capture de M. de
Beauharnais; mais, je suis tout  fait incrdule sur la mort
du Corse: un tel vnement serait, je ne sais comme, rpandu
sur-le-champ partout. Je lisais l'autre jour, dans Tite-Live, que
trois jours aprs la dfaite de Perse, on en parlait  Rome, tandis
que les envoys de Paul-mile n'y arrivrent que le treizime jour;
la nouvelle tait sans doute importante; mais, celle-ci le serait
bien autrement. Adieu.

Blacas, on l'a vu, ne se htait pas de chanter victoire, et,
lorsqu'il s'efforait de contenir l'ardeur irrflchie et les
enthousiasmes prmaturs, il obissait tout autant  sa propre
impulsion qu'aux ordres du roi. Il restait encore convaincu que la
victoire n'tait ni aussi prochaine, ni aussi facile  remporter
qu'on le croyait autour de lui. Il y voyait des obstacles, et il en
faisait l'aveu  son infatigable correspondant, Joseph de Maistre; il
ajoutait:

Par quel admirable coup d'autorit Sa Majest la Providence vient
de briser, avec les dcombres de Moscou, ces fameuses murailles de
granit que le choc des armes les plus formidables avait trouves
inbranlables! La rapidit de vos rcits m'a rendu encore plus
frappant le tableau de cette heureuse rvolution.

... Combien je sens plus que jamais, mon cher comte, le besoin que
j'aurais de me retrouver auprs de vous! Vos lumires, vos sages
avis suppleraient  tout ce qui me manque. Il faudrait un homme
d'un gnie suprieur,  la place que j'occupe, et je le cherche
inutilement.... Aidez-moi de vos ides, de votre esprit, de vos
conseils.

De la rponse de Joseph de Maistre  l'appel de Blacas, nous n'avons
 retenir que son refus  la demande d'un projet de dclaration,
qui lui tait adresse: Malgr mon dvouement  la cause et aux
personnes, _je demeure immobile et ma plume glace_. Et pour motiver
ce refus, il rappelait ce qui s'tait pass quelques annes avant.

D'Avaray lui avait alors envoy de Mitau un projet de manifeste, en
l'autorisant  couper,  tailler,  changer,  ajouter. Il s'tait
mis  l'oeuvre aussitt. Mais, pas une seule de ses corrections
n'avait t maintenue, et nous diffrmes si capitalement que tout
aurait fort bien pu finir par une brouillerie si nous n'avions t
invinciblement retenus par le mme zle et les mmes intentions.
 ce malheureux essai avait survcu en lui une rpugnance  peu
prs invincible,  se mler de ces sortes d'affaires, d'autant
que celles qui concernent la souverainet ne ressemblent point aux
autres. L'exprience m'a appris que les souverains ont une manire
d'apercevoir les choses toute diffrente de la ntre, et quoique, en
leur qualit d'hommes, ils puissent se tromper tout comme nous, je
crois cependant que le cas est infiniment plus rare que ne le pense
assez souvent notre impertinence. Je crois beaucoup  l'instinct
royal (je dis ainsi; dites autrement si vous voulez). Aussi, l'une
des ides auxquelles je tiens le plus fortement, c'est qu'il faut
bien, lorsqu'on y est appel, avertir loyalement l'inclination des
princes de prendre garde  elle; mais, qu'il ne faut jamais lui faire
la plus lgre violence, quand mme on le peut.




IX

LES ENVOYS DE LOUIS XVIII EN SUDE ET EN RUSSIE


Lorsque Blacas reut cette rponse, en date du 2 avril 1813, le
souffle belliqueux dont on a vu le comte d'Artois et ses fils
embrass passait sur la cour d'Hartwell. Si le prince de Cond ne
s'associait pas  ces ardeurs, c'est qu'il venait d'tre cruellement
frapp par la mort de sa femme. Elle tait morte le 28 mars, 
Wimbledon, o elle fut inhume. Ah! ma chre fille, crivait Cond
 la princesse Louise, quelle horrible perte vient d'prouver votre
malheureux pre! J'ai perdu hier ma plus tendre amie qui, pendant
cinquante ans, avait fait le bonheur de ma vie. J'espre que vous
lui donnerez quelque regret, car je peux bien vous rpondre que vous
n'avez jamais eu qu' vous louer d'elle pour tout ce qui pouvait vous
plaire et vous intresser. Je vous pargnerai des dtails qui sont
dchirants pour des mes sensibles. Mais, je puis vous certifier que,
bien avant d'tre en danger, elle a demand ses sacrements avec une
ardeur de foi et de religion, qui vous aurait difie, et qu'elle
les a reus avec la dvotion la plus ferme et la plus touchante.
C'est ce qui me porte plus que jamais, ma chre fille,  excuter
plus tt que plus tard le projet que j'avais toujours eu de vous
aller voir ce printemps, et je crois ne pouvoir mieux prendre mon
temps, qu'en allant mler mes prires aux vtres dans la semaine
sainte; mandez-moi promptement si je peux trouver un asile chez votre
portier, ou dans un village trs _prochain_ de votre sjour, le
samedi de la semaine sainte de la Passion, pour y passer la semaine
jusqu'au lundi de Pques. Si cela ne se peut pas, je prendrai
un autre arrangement. Rpondez-moi tout de suite, et plaignez ma
chre fille, le plus malheureux des princes, des poux et des
grands-pres. La lettre que Cond crit  son fils n'est pas moins
dsespre: Tout, tout est perdu pour moi; et l'abondance de mes
larmes, ne me permet plus que d'avoir  les verser dans le sein d'un
fils, qui me fut toujours cher, et qui me le devient encore davantage
par l'excs de mes malheurs.

Mais, si les malheurs du pre paralysaient sa vieille ardeur pour la
cause royale, son fils, le duc de Bourbon, n'tait pas moins exalt
que ses cousins. Quant  Louis XVIII, la modration relative qui
semble avoir accompagn chez lui le rveil de ses esprances n'avait
pu tenir longtemps contre la fivre qui, peu  peu, contaminait tout
le monde autour de lui. Il en subissait  son tour les effets. Ds le
mois de fvrier, il tait ressaisi du besoin d'entrer sans dlai en
activit, et du dsir imprieux de tirer parti des dispositions des
puissances, dont les rsultats de la campagne de 1812, si douloureux
pour la nation franaise, avaient rendu inexorable l'inimiti contre
Napolon. N'attendant rien de l'Angleterre, dont l'influence dans
le concert europen semblait  cette heure s'effacer devant celle
de l'empereur Alexandre; se dfiant toujours de cette Autriche qui
a pous l'usurpateur pour restreindre l'usurpation, c'est vers la
Russie que de nouveau il tournait les yeux. Les armes moscovites
avaient inflig  celles du Corse si longtemps invaincu, de
sanglantes et irrparables dfaites. Alexandre, devenu l'arbitre
de l'Europe, s'tait dclar l'irrconciliable ennemi de Napolon,
et s'il voulait rtablir les Bourbons, il le pouvait. Louis XVIII
brlait donc de nouveau de s'unir  lui et d'avoir une part du fruit
de ses victoires.

Afin de l'intresser  sa cause, il venait de lui dpcher un
missaire, le comte Alexis de Noailles. Ce gentilhomme, jadis migr
puis rentr en France, o son frre cadet, Alfred de Noailles,
ralli  l'Empire, servait en qualit d'officier[91], tait revenu
en Angleterre pour se mettre aux ordres du roi, aprs avoir encouru
la disgrce de Napolon en propageant la bulle d'excommunication
lance par Pie VII contre son perscuteur. Ayant, au cours de son
migration, rsid dans les pays du Nord, il avait d  cette
circonstance d'tre dsign pour cette mission que Louis XVIII
considrait comme urgente. Aprs un rapide sjour en Sude, il arriva
 Saint-Ptersbourg revtu du titre d'officier d'ordonnance du prince
royal (Bernadotte)[92]. Une lettre de Joseph de Maistre nous signale
sa prsence dans cette capitale. Elle rend hommage  ses mrites,
mais ne fait aucune allusion aux affaires dont il tait charg. Il
semble bien d'ailleurs qu'il ait chou dans ses dmarches, bien
qu'elles fussent appuyes par divers migrs qui se trouvaient alors
 Saint-Ptersbourg: le comte de Brion, le chevalier de Verngues,
le marquis de La Maisonfort, et par le duc de Serra-Capriola,
l'ambassadeur de Naples  la cour de Russie.

[Note 91: Il tait aide de camp de Berthier pendant la campagne de
Russie, et fut tu au passage de la Brzina.]

[Note 92: C'est une lettre du comte de Brion  Blacas, qui nous
rvle cette particularit. D'autre part, le comte de Rochechouart,
qui avait pris du service en Russie et fit la campagne de France dans
l'tat-major de l'empereur Alexandre, raconte dans ses mmoires,
qu'en 1814, Alexis de Noailles tait officier d'ordonnance de
Bernadotte, en remplacement du fils de Mme de Stal, qui avait t
grivement bless en duel.]

Il vit les ministres russes Romanzoff et Armfelt, l'ambassadeur
d'Angleterre, lord Catheart, le colonel Rapatel, ancien aide de
camp de Moreau[93],  qui l'empereur avait demand des plans et qui
avait donn des notes sur les gnraux de Bonaparte que l'on pouvait
gagner. Il fut aussi reu par Alexandre, qui allait partir pour
rejoindre ses troupes. Il lui remit une lettre du duc d'Angoulme
demandant  tre employ dans l'arme russe, sollicita pour le duc
d'Orlans l'autorisation de passer en Espagne et de marcher  la
tte des Espagnols, ce qui ne pouvait se faire que si l'Angleterre
y consentait et que si le tsar la dterminait  y consentir. Enfin,
il s'effora de dmontrer combien serait avantageuse aux Allis la
formation en Angleterre et ailleurs de corps expditionnaires que,
de concert avec les royalistes de l'intrieur, on jetterait, sous
le commandement des princes, sur les ctes de France, et dont les
prisonniers franais dtenus dans divers pays formeraient le noyau.
L'empereur couta, ne refusa rien, mais ne promit rien. Ce que
Noailles rapporta de plus clair de sa mission, ce fut le conseil de
ne pas demander aux puissances de proclamer le roi  leur entre en
France; elles ne devaient tre appeles qu' le reconnatre, aprs
l'avoir mis en mesure d'tre proclam par ses propres sujets.

[Note 93: Il n'y a pas eu moins de huit officiers de ce nom, et de
la mme famille, tous ns  Rennes, dans les armes de la Rpublique
et de l'Empire. Sept d'entre eux taient les fils de Jean-Michel
Rapatel, chirurgien, professeur  l'cole de chirurgie de cette
ville. Le plus illustre fut le lieutenant-gnral baron Rapatel,
pair de France sous Louis-Philippe, mort en 1852. Un de ses ans,
Auguste-Franois-Marie, devint marchal de camp, fut cr baron par
Louis XVIII et mourut en 1839.

Celui dont il est ici question tait chef d'escadron, aide de camp
de Moreau; il fut mis en rforme en septembre 1804, aprs le procs
Cadoudal. Je n'ai pu tablir  quelle poque il passa en Russie et
fut fait colonel au service imprial. Il tait au quartier gnral
des Allis en 1813, lorsque Moreau y parut; il reprit auprs de lui
ses fonctions d'aide de camp. Attach, aprs la mort du gnral,
 l'tat-major du tsar Alexandre, il fut tu, le 25 mars 1814, au
combat de La Fre-Champenoise pendant qu'il haranguait les hroques
soldats du gnral Pacthod pour les dcider  se rendre aux Russes,
qui menaaient de les craser.

Au mme combat assistait, dans les rangs franais, un de ses frres,
Prosper-Marie, capitaine d'artillerie. Tomb aux mains des Cosaques,
ils taient en train de le dpouiller lorsqu'il parvint  se faire
reconnatre comme frre de l'aide de camp d'Alexandre et apprit sa
mort au moment o il demandait  tre conduit auprs de lui. Il n'en
fut pas moins bien trait par les Russes. Retrait comme colonel
d'artillerie, il est mort en 1862.]

On doit croire que Louis XVIII avait prvu l'chec de la mission
confie  Noailles; car, sans attendre son retour, il s'tait dcid
 recommencer la tentative en la confiant  un autre mandataire,
le comte Auguste de La Ferronnays, attach depuis longtemps  la
maison du duc de Berry. Pendant son sjour en Russie, La Ferronnays
y avait nou, en 1808, des rapports d'intimit et de confiance avec
le comte d'Armfelt, un des principaux conseillers d'Alexandre. Ils
duraient depuis, et lui avaient prouv que cet homme d'tat tait
passionnment dvou  la cause royale. En consquence,  la faveur
de l'amiti qui les unissait, il trouverait en lui un appui pour
accomplir l'importante mission que le roi imposait  son dvouement.
Elle avait pour objet de renouveler les demandes dont Noailles avait
t charg.

Nous les trouvons rsumes dans une note mane du cabinet du roi.
La Ferronnays devait ngocier en vue d'obtenir: 1 la reconnaissance
des droits du roi pour rassurer les Franais sur les desseins
des Allis; 2 la formation de corps franais avec les soldats
prisonniers; 3 une expdition dans l'ouest de la France avec ces
corps et des troupes russes sous le commandement de Louis XVIII; 4
enfin, le mariage du duc de Berry avec la grande-duchesse Anne, qui
embrasserait la religion catholique. Constatons sans plus attendre,
et pour n'y pas revenir, que ce dernier objet, parat avoir t
abandonn par le ngociateur. Il en parle  peine dans le rapport,
qu' son retour  Londres, il rdigea pour rendre compte de sa
mission[94]. Il nous apprend seulement que la grande-duchesse n'est
pas belle, et qu'elle lui a demand des nouvelles du duc de Berry.

[Note 94: Ce rapport, que j'ai retrouv dans les papiers de Louis
XVIII, est partiellement reproduit dans les _Souvenirs_ du comte
de La Ferronnays, dont on doit la publication au marquis Costa de
Beauregard.]

Accessoirement  ces instructions crites, accompagnes d'une lettre
du roi pour le tsar, il en reut de verbales dont l'excution tait
subordonne, aux circonstances et  ses propres apprciations. Dans
le cas o il se trouverait  mme d'approcher le prince royal de
Sude, marchal Bernadette, il devait s'attacher  l'intresser
 la cause des Bourbons. Adopt par Charles XIII qui rgnait 
Stockholm, et dsign par lui comme l'hritier de la couronne
aux applaudissements du peuple sudois, le nouveau prince royal,
oubliant sa naissance et sa nationalit, se disposait  entrer dans
la coalition et  conduire contre la France ses troupes mles aux
armes moscovites. En attendant, il faisait la guerre au Danemark.

Des informations envoyes de Sude  Louis XVIII par des migrs
de marque, notamment par le duc de Piennes et par le comte, plus
tard duc de Narbonne, qui avait pass  Stralsund o se trouvait
Bernadotte, le prsentaient, ds son changement de fortune, comme
anim des meilleures intentions envers les princes franais.
Mais, depuis, elles semblaient s'tre refroidies. Le prtexte
de ce refroidissement tait tir de la dernire proclamation de
Louis XVIII. Elle lui avait dplu, il ne le cachait pas. Il en
dsapprouvait le fond et la forme, dclarait que l'effet, en France,
en serait dplorable, et regrettait ouvertement qu'avant de l'crire,
le roi ne l'et pas consult. Mais, au dire de Narbonne, dont nous
avons sous les yeux une note confidentielle, l'ambigut de sa
conduite et de son langage tait due  d'autres causes. Il trouvait
mauvais que Louis XVIII n'et pas fait auprs de lui une dmarche
directe, qui et flatt son amour-propre en prouvant que le roi
recherchait son alliance et son appui.

En outre, crit Narbonne, il a reu en dernier lieu des ouvertures
de France, apportes par un de ses gnraux qui y tait prisonnier
de guerre, et qui est cens s'tre chapp. Il en a reu d'abord de
Bonaparte lui-mme, qui cherche  l'amadouer, en lui disant qu'il
ne peut trouver mauvais que, comme Sudois, il se soit arm pour la
dfense des tats sudois en Allemagne, mais qu'il n'a nullement
besoin pour cela de se joindre aux Russes, les ennemis naturels de
la Sude; lui faisant mme entrevoir, dit-on, que si lui, Bonaparte,
venait  manquer, il serait l'homme le plus naturellement appel
 la rgence de l'empire.  ces cajoleries quelques propositions
plus prcises taient-elles jointes? C'est ce que je n'tais point
 porte de savoir. Mais Bonaparte et lui sont tellement ennemis
personnels, qu'on ne peut gure craindre que l'un se laisse sduire
ou tromper par l'autre.

Des ouvertures d'une nature diffrente lui ont t faites en mme
temps de l'intrieur, et c'est, je crois, le fait le plus important
qui soit venu  ma connaissance, d'autant qu'il est assez vident
qu'elles ont fait quelque impression sur lui. Des membres du Snat,
et autres personnes actuellement en autorit en France, lui ont mand
qu'ils ne voulaient plus de Bonaparte ni de sa race; que tout ce
qu'ils dsiraient tait de le dclarer, lui Bernadotte, rgent du
royaume, et de reconnatre pour leur souverain l'homme qu'il leur
dsignerait. Ces mmes personnes lui ajoutaient de ne rien faire
en faveur des Bourbons, parce qu'ils n'en voulaient pas non plus.
Nanmoins, en montrant  M. de Montrichard[95] cette lettre, il lui
dit avec emphase:

[Note 95: Le gnral comte de Montrichard, migr, qui avait pris du
service en Sude. Il faisait partie de l'tat-major de Bernadotte et
tait admis dans son intimit.]

--Si j'acceptais une pareille offre, ce serait le _voeu national_
qui me guiderait; s'il tait en faveur des Bourbons, je serais le
premier  les proclamer. Mais, je ne contrarierais pas le voeu
national.

Ce voeu national, qui est  prsent son cheval de bataille,
voudrait dire, en pareil cas, le parti qui satisferait le plus son
amour-propre, lequel est le grand mobile de sa conduite et le ct
faible par o il faudra toujours l'attaquer. Je n'oserais dire que
ces ouvertures ne lui aient point fait natre des ides d'ambition
personnelle, quoiqu'il ait bien des fois protest que si on lui
offrait la couronne de France, il la refuserait. Mais il est Gascon;
il a l'accent de son pays, qui n'est pas en gnral l'accent de la
sincrit.

En tout, quand il parle de nos princes, son refrain est toujours
de dire qu'il est extrmement dispos  servir leur cause, mais que
le moment n'est pas venu; que, pour le prsent, il faut qu'ils se
tiennent tranquilles; qu'on doit d'abord chasser les Franais de
l'Allemagne; que, quand il serait sur les bords du Rhin avec une
arme, il parlerait, et qu'on pourrait s'en rapporter  lui sur la
proclamation  faire en pareil cas. Il faut convenir que, jusqu'
prsent, il ne prend pas la route du Rhin bien promptement. Mais,
je dois ajouter que toutes les personnes dont j'ai pu connatre
l'opinion semblent s'accorder  dire que ce n'est pas le moment de
le presser  cet gard. Mme un homme qui m'a parl du roi et des
princes d'une manire qui m'a rellement fait plaisir, et que je sais
tre le seul homme qui a os soutenir et justifier la dclaration
du roi, M. Thornton, le ministre d'Angleterre, m'a dit qu'il leur
conseillerait extrmement de ne point tourmenter dans ce moment-ci le
prince royal, d'attendre un moment plus favorable, et o il aurait
moins d'affaires pressantes sur les bras.

 l'appui du conseil indirect qu'il donnait dans les dernires
lignes de la citation qu'on vient de lire, Narbonne invoquait
l'opinion du comte de Montrichard, lequel ne cessait de rpter 
Narbonne, que rien en ce moment ne dplairait plus  Bernadotte que
l'envoi d'un agent royaliste.

--Votre prsence mme n'est pas bien vue ici, ajoutait ce digne et
loyal militaire. On raconte de tous cts que vous tes un agent du
roi. Le prince royal vous croit charg d'une mission auprs de lui,
et c'en est assez pour le mcontenter. Il est oblig de garder des
mnagements avec la nation sudoise, et ne peut permettre  un agent
des Bourbons de rsider  son quartier gnral. Je ne saurais trop
vous engager  quitter Stralsund. Allez o vous voudrez; mais ne
restez pas ici.

Narbonne protestait, affirmait qu'il n'avait aucune mission, qu'il
n'tait  Stralsund que par hasard; qu'en s'y arrtant, il ignorait
que le prince royal s'y trouvait. Mais, Stralsund tait alors le
rendez-vous d'hommes d'tat de toutes les parties de l'Europe, 
la grande satisfaction de Bernadotte, qui jouissait de voir son
quartier gnral devenir le centre o tout aboutissait. Les bonnes
relations de Narbonne avec la cour d'Hartwell taient trop connues
pour qu'il pt dissimuler son caractre d'agent du roi, et au bout de
quelques jours, redoutant d'tre expuls, il se dcidait  retourner
en Angleterre.

Lorsque, au commencement de juin, aprs s'tre longtemps arrt en
route, il remit  Louis XVIII la note d'o sont tirs les dtails qui
prcdent, La Ferronnays, parti le 26 fvrier, venait de dbarquer
 Harwick, de retour de son voyage en Sude et en Russie. Il avait
fait cette longue course plus rapidement que Narbonne n'avait fait
la sienne. Mais il n'en rapportait pas de meilleurs rsultats. 
Stockholm, sa premire tape, il s'tait heurt aux difficults qui
viennent d'tre exposes. Plus persvrant que Narbonne, il s'tait
efforc de les surmonter. Cet effort ne lui avait valu que d'en subir
plus durement le contre-coup.

Le duc de Piennes, rencontr en chemin, et voulu qu'il ne s'adresst
qu'au comte de Montrichard pour obtenir une audience de Bernadotte.
Il le lui conseilla fortement, par des raisons que lui suggrait
une connaissance approfondie de la cour sudoise, des intrigues dont
elle tait le thtre, et des personnages qui en taient l'me. La
Ferronnays eut le tort,--et il l'avoue dans sa relation,--de ne pas
tenir compte de cet avis. Indpendamment de Montrichard, il sollicita
les bons offices de Thornton, le ministre d'Angleterre, qu'il savait
dvou aux intrts de Louis XVIII; de M. de Vitterstedt, membre du
cabinet sudois; de M. de Camps, le familier de Bernadotte; de Mme
de Stal, venue  Stockholm pour voir son fils attach  l'arme
sudoise. Partout, il reut des encouragements et d'aimables paroles.
Mais, partout aussi, on lui donna  entendre que Bernadotte ne le
recevrait pas. Les motifs de ce refus taient ceux qu'on avait
invoqus pour contraindre Narbonne  quitter le quartier gnral.

Son insistance lui attira de la part de Camps la plus cruelle
algarade. Dans leur dernire entrevue, ce personnage, aprs avoir
exprim les regrets du prince royal et critiqu trs vivement la
proclamation de Louis XVIII, s'emporta tout  coup, reprocha aux
Bourbons la dvotion excessive et intolrante des uns, le scandaleux
libertinage des autres, les fautes qui leur avaient fait perdre
la couronne et les empchaient de la reconqurir, l'aveuglement
qui les retenait dans le mme tat d'esprit que lorsqu'ils avaient
migr. Ils ne pouvaient rien offrir ni promettre  la France. Ils
n'avaient pas mme de dcorations  donner, si ce n'est la croix
de Saint-Louis, ordre banal et avili, ordre militaire donn  des
valets de chambre[96],  des gens qui n'ont port de leur vie ni
uniforme ni pe.

[Note 96: Allusion  Clry, l'ancien domestique de Louis XVI,  qui
Louis XVIII avait accord la croix de Saint-Louis.]

--Si jamais vous rentrez en France, monsieur, dit Camps en finissant,
il faut vous dfaire de vos ridicules et antiques prjugs; il faut
apprendre une autre langue, laisser tout tel que vous le trouverez,
et ne faire de rformes que sur vous-mmes.

La Ferronnays n'tait pas venu chercher cette humiliante leon. Il en
fut mortifi. Peut-tre allait-il y rpondre. Mais son interlocuteur
ne lui en laissa pas le temps et, changeant de ton, en revint  un
langage moins acerbe. Le prince royal n'oubliait pas qu'il tait
n sujet des anciens rois de France. En sa qualit de Barnais, il
serait heureux et fier de rendre la couronne aux descendants d'Henri
IV. Il y travaillerait avec plaisir. Mais, son premier devoir tait
de s'occuper avant tout des intrts de la Sude. Quand il s'en
serait acquitt, il verrait ce qu'il pourrait faire pour les Bourbons.

Aprs cette douche, La Ferronnays n'avait plus qu' quitter Stockholm
pour continuer son voyage, convaincu, dit-il, que l'unique intention
de Bernadotte, dans cette guerre, est de la faire au Danemark et
de conqurir, s'il le peut, la Norvge. Le 29 mars, il tait 
Saint-Ptersbourg. Il avait jug bon de s'y montrer, bien que
l'empereur Alexandre en ft parti pour se rendre  son arme en
route vers le Rhin. Il esprait s'y procurer les moyens d'arriver au
quartier gnral de ce prince. Les migrs qui rsidaient dans la
capitale unirent leurs efforts  ceux du comte d'Armfelt, du duc de
Serra-Capriola, de la comtesse Tolsto, pour le faire bien venir du
comte de Romanzoff. Celui-ci lui joua avec une incomparable maestria
la comdie du plus entier dvouement aux Bourbons[97], le fit dner
avec les ministres et les membres du corps diplomatique, voulut le
prsenter aux deux impratrices, la veuve de Paul Ier et l'pouse
d'Alexandre, et lui offrit un courrier pour faciliter son voyage au
quartier gnral.

[Note 97: S'il faut en croire les rumeurs qui couraient alors 
Saint-Ptersbourg, le comte de Romanzoff, qu'on a vu  Coblentz
embrasser avec ardeur la cause des Bourbons, conseillait  son
matre de se rconcilier avec Napolon, duquel il disait que seul il
pourrait donner l'Orient  la Russie.]

Jusque-l, le comte de La Ferronnays n'avait eu qu' se louer de
l'accueil qui lui tait fait. Mais lorsque, aprs une course de trois
jours, il dbarqua  Dresde, tout changea. La plus grande confusion
rgnait dans cette ville, o se trouvait le roi de Prusse et o
le tsar tait attendu. On venait d'y apprendre la mort du gnral
Koutousoff, le retour subit de Napolon  son arme; on croyait 
l'imminence d'une grande bataille autour de Leipzig.

Dans ce dsarroi, le reprsentant d'un monarque sans couronne ne
pouvait se flatter d'exciter l'intrt ni d'obtenir des faveurs. Le
comte Tolsto et lord Catheart, l'ambassadeur anglais qui avait suivi
le tsar au quartier gnral, l'accueillirent plus que froidement.
Ils lui dclarrent ne pouvoir rien pour lui. Le comte de Nesselrode
le reut  sa porte et lui dit d'un ton presque insolent que les
affaires dont l'empereur tait occup ne lui laisseraient pas le
temps de le recevoir ni de lire ses lettres. L'intervention d'un
autre fonctionnaire, le comte d'Anstett, et celle d'un migr, le
comte de Bruges, plus connu des Prussiens que La Ferronnays ne
l'tait des Russes, eurent raison, au moins dans l'apparence, de
ces rigueurs humiliantes. L'envoy du roi revit Nesselrode, en fut
mieux reu cette fois que la premire et, finalement, obtint de
l'empereur l'audience qu'il sollicitait. Il en eut mme deux. Dans
la premire, il remit la lettre de Louis XVIII[98] et exposa l'objet
de sa mission; dans la seconde, il entendit la rponse  sa demande.
Quoique enveloppe de bonne grce et d'aimables paroles, elle tait
ngative sur tous les points. Le tsar avait le regret, quelque
intrt qu'il portt au comte de l'Isle, de ne pouvoir lui donner
satisfaction. Le moment n'tait pas encore venu de le mettre en
activit, ni lui ni les princes. Les allis avaient d'ailleurs trop
besoin de mnager la cour d'Autriche pour s'exposer  la blesser en
prenant parti pour les Bourbons.

[Note 98:  cette poque, les journaux anglais publirent un pressant
appel de Louis XVIII au tsar, en faveur des prisonniers franais
faits pendant la campagne de Russie: Que m'importe, disait-il,
sous quels drapeaux ils ont march! Ils sont malheureux, je ne
vois plus en eux que mes enfants. Je les recommande aux bonts de
Votre Majest Impriale. Qu'Elle veuille bien considrer tout ce
qu'ils ont dj souffert! Qu'Elle daigne adoucir la rigueur de leurs
maux! Qu'ils sentent enfin que leur vainqueur est l'ami de leur
pre. Votre Majest Impriale ne saurait me donner une preuve plus
touchante de ses sentiments pour moi! Cette lettre, qu'on essaya de
rpandre en France, porte la date du 2 fvrier 1813. Mais je n'ai pu
dcouvrir par qui elle fut remise au tsar. La Ferronnays, qui partit
d'Angleterre peu de jours aprs qu'elle eut t crite, n'en parle
pas dans sa relation.]

--Si nous parvenons, ajouta Alexandre,  jeter Bonaparte de l'autre
ct du Rhin et qu'alors, comme je n'en doute pas, il se manifeste
en France quelque mouvement en faveur du roi, croyez que je saurai
profiter du moment et faire entendre  l'Autriche que mon seul
but ayant t de rendre la libert aux nations, le voeu du peuple
franais qui rclame ses anciens matres rend nul tout engagement qui
irait contre un voeu aussi juste. Mais il faut de la patience, une
grande circonspection et le plus profond secret.

Ainsi, c'tait toujours mme chanson. En 1813 comme en 1793, on
opposait aux dmarches des Bourbons des refus plus ou moins dguiss,
qui les rendaient douloureusement humiliantes pour leurs envoys
et sous lesquels ils trouvaient toujours la main de l'Autriche. La
Ferronnays dut feindre de croire  la sincrit du langage imprial.
Peut-tre mme y ajouta-t-il foi, puisqu'il osa demander la faveur de
rester au quartier gnral. Mais, l encore, il choua. La prsence
d'un agent de Louis XVIII auprs des allis, tait actuellement
impossible. Cependant, les dernires paroles de l'empereur, sincres
ou non, lui rendirent un peu d'espoir. Alexandre lui promit de le
rappeler, ds que les circonstances le permettraient, et de faire
appuyer auprs du gouvernement britannique les demandes que le comte
de l'Isle jugerait utile de lui adresser.  peine est-il besoin
d'ajouter que cette double promesse fut oublie et que le tsar, ne
l'ayant faite que du bout des lvres, ngligea de la tenir.

De ce pnible voyage, La Ferronnays me rapporta qu'une lettre
autographe d'Alexandre au comte de l'Isle, encore moins explicite
que les rponses verbales qui lui avaient t faites.

J'ai voulu voir le comte de La Ferronnays pour lui parler des
sentiments invariables que je vous conserve. Il m'et t agrable
de le conserver auprs de moi, si les vnements avaient t plus
avancs. Il vous parlera d'une victoire remporte sur Napolon
en personne; mais il aura l'honneur de vous dire, en mme temps,
quels grands efforts exigent encore les circonstances, pour donner
aux affaires de l'Allemagne les dveloppements ncessaires. Nous
sommes toujours en prsence. Il s'agit de manoeuvrer, de choisir
des positions, de saisir le moment de frapper un nouveau coup.
Vous jugerez, d'aprs tous ces dtails, que, quelque plaisir que
j'aurais eu de voir sur le continent le duc d'Angoulme, je crois que
le moment n'est pas encore propice. Il en est de mme de l'poque
o de grands dtachements pourront tre employs immdiatement
contre les points que vous indiquez. J'ai besoin ici de toutes mes
forces runies  celles de la Prusse. Les diversions directes ne
seront utiles que lorsque nous approcherons du Rhin. Les mouvements
populaires sont trop incertains quand l'esprit n'est pas soutenu
par la proximit des armes. J'espre que la Providence continuera
 nous accorder sa protection. Nos efforts seront suivis, et notre
persvrance est  l'preuve de tous les vnements.

Tandis qu'aprs Noailles, La Ferronnays, comme on vient de le voir,
se prodiguait en pure perte au quartier gnral russe, les divers
missaires chargs par Louis XVIII d'agir l ou ailleurs dans le
mme but[99], n'taient pas plus heureux. Le comte de Bruges, migr
franais, admis au camp des Allis comme colonel au service de
l'Angleterre; Narbonne en Espagne, o il s'tait rendu en revenant
de Sude; le comte de Trogoff, ancien officier de marine, migr
lui aussi, envoy en Autriche o il avait servi avec un grade
suprieur, se heurtaient au mot d'ordre que toutes les puissances
coalises semblaient s'tre donn: Ne pas employer les Bourbons.
Blacas lui-mme, qui s'tait rserv la tche de rallier aux vues
de son matre le comte de Liven, rcemment arriv  Londres en
qualit d'ambassadeur de Russie, entendait ce diplomate objecter 
ses demandes qu'il le sollicitait d'appuyer auprs de sa cour, des
arguments analogues  ceux qu'on opposait partout aux messagers
royaux. Sous un langage presque obsquieux envers Louis XVIII, le
comte de Liven ne refusait pas l'appui qu'on lui demandait; mais
il prdisait que les requtes qu'il s'agissait de faire aboutir
taient condamnes d'avance. Les puissances ne pouvaient rien pour
les Bourbons tant qu'elles ne seraient pas en France. Moins sincre
que ne l'avait t Alexandre en recevant La Ferronnays, ou ignorant
les vritables desseins des Allis, il dclarait que ce n'tait pas
en France qu'ils voulaient porter la guerre, qu'ils ne souhaitaient
mme pas d'y aller et que, lorsqu'ils auraient oblig Napolon 
repasser le Rhin, ils seraient disposs  lui accorder la paix. C'est
uniquement l'Allemagne qu'ils dfendaient contre ses entreprises.

[Note 99: Au mme moment, d'autres missaires partaient pour la
France, afin d'y disposer les esprits au prochain retour du roi. 
propos de l'un d'eux, le marquis de Chabannes, il y a lieu de citer
le trait suivant:

En 1793, ayant crit au comte de Provence, alors  Hamm, pour lui
offrir ses services, il en avait reu cette rponse date du 10
fvrier: Je suis fort touch, monsieur, des nobles sentiments que
vous m'exprimez, et certes, quand le jour de la vengeance arrivera,
je compte sur vous pour m'y aider.

                                        LOUIS-STANISLAS-XAVIER.

Chabannes avait pieusement conserv ce billet. Vingt ans plus tard,
le 28 octobre 1813, au moment de se jeter en France par ordre de
Louis XVIII, il le lui renvoyait aprs avoir crit sous la signature
du prince: Sire, votre fidle sujet a cherch  rpondre aux bonts
et  la confiance honorable que Votre Majest a daign lui tmoigner.
S'il meurt pour vous servir, il prend la libert de vous recommander
sa femme et ses enfants.

                                                      CHABANNES.

Nous avons sous les yeux ce double et touchant autographe.]

Cette argumentation dsolait Louis XVIII et Blacas. Celui-ci
considrait comme imprudente une telle politique, et il le confiait
 de Maistre. Le Corse, qui ne pourrait dfendre la France contre
le roi arm d'un sage manifeste, dfendra encore l'Allemagne contre
les canons du prince de Smolensk. Et quand ils seraient matres
de l'empire germanique, les Russes ne se trouveraient que sur le
thtre, o Souvaroff a vu borner sa victorieuse carrire. En un mot,
si je peux faire usage d'une figure que vous me passerez en faveur
de l'application et d'un vieux got que vous m'avez reproch bien
des fois, Buonaparte qui a t _dcav_ en Russie ne peut perdre
son _tout_ qu'en France, et c'est l qu'un intrt bien entendu le
forcerait  _jouir de son reste_.

Bientt aprs, tout faisait prvoir que les voeux de Blacas ne
tarderaient pas  tre exaucs et que la partie suprme se jouerait
sur le territoire franais. Le 13 juillet, l'arme anglaise, qui
sous les ordres de Wellington oprait en Espagne, s'approchait
de la frontire. Des dtachements isols la franchissaient
accidentellement, sous prtexte de se procurer des vivres et du
fourrage. Louis XVIII s'inquitait des exactions qu'ils pourraient
commettre. J'aimerais presque autant qu'on allt planter les
Lopards sur les remparts de Bayonne, parce que ce serait une
dmarche politique, bien mauvaise sans doute, mais qu'une autre
pourrait effacer, au lieu que l'effet de ce que je viens de dtailler
doit tre d'inspirer haine et mfiance contre ceux dont l'appui
est indispensable. Je voudrais donc au moins que le gouvernement
ordonnt, en ce cas, la discipline la plus exacte et punisse
svrement quiconque y aurait manqu.

Entre temps, on apprenait  Londres que le pape Pie VII venait de
consentir  Napolon un nouveau concordat, qui faisait de l'glise
la vritable vassale de l'Empire. On ignorait encore en quelles
circonstances quasi tragiques, la violence impriale avait arrach 
la faiblesse d'un vieillard captif ces concessions incroyables; on
croyait qu'il ne les avait faites qu'afin de rentrer en possession
de Rome. Cette nouvelle exasprait Blacas, livrait son me 
l'indignation et  la douleur.

Le roi de Rome avait besoin d'une lgitimation et d'une conscration
plus imposante que celle du serment offert par les snateurs et les
prfets. Le successeur de saint Pierre rendra ce service; mais il
aura Rome! Il ouvrira au tyran qui vient de sacrifier  son ambition
un demi-million d'hommes, ce sanctuaire quo saint Ambroise ferma 
Thodose pour le massacre des Thessaloniciens; mais il aura Rome!...
Il sera pour la famille d'un monstre, unique obstacle au bonheur du
monde, le ministre d'une conscration nouvelle; mais il aura Rome!
Ah! mon cher comte, le coeur se serre tellement  cette pense, qu'il
ne peut laisser chapper la conscience  des vrits que toutes
les forces ultramontaines ne parviendront jamais  carter. Mais,
esprons plutt que tout ce que disent les gazettes franaises est
faux, ou, du moins, attendons d'en tre srs pour le croire.

 ce cri de colre, de Maistre rpond par des durets. Ah! comme
vous traiteriez, et bien justement, un homme qui, en avouant qu'il
ne croit pas  telle ou telle pice attribue  votre matre, en
parlerait cependant pour regarder comme dj faites je ne sais
combien de bassesses purement idales! C'est cependant ce que vous
faites, mon cher comte, et c'est une assez curieuse chose d'entendre
un gentilhomme franais raisonner ainsi, tandis qu'un luthrien,
M. de Rennenkampf, prouve ici par crit que toute cette affaire
n'est qu'une absurde et atroce comdie, ce qui saute aux yeux. Et
ces durets que Blacas reproche affectueusement  son ami et dont
celui-ci s'excuse, sont le point de dpart d'une longue discussion
thologique qui dtourne un moment les deux correspondants de l'objet
accoutum de leurs proccupations.




X

MOREAU ET BERNADOTTE


On apprenait tout  coup  Londres, dans les premiers jours du mois
de septembre, la prsence en Europe d'un homme depuis longtemps
oubli, le gnral Moreau. Aprs un sjour de plusieurs annes en
Amrique, il s'tait mis en route pour le continent, appel par
l'empereur Alexandre,  l'instigation du colonel Rapatel, son ancien
aide de camp, arriv, comme on l'a vu,  Saint-Ptersbourg. Mais
au lieu de venir en Angleterre, o l'attendait sa jeune femme qui
l'avait quitt dix mois avant, il tait all dbarquer, le 1er aot,
 Stralsund, en Sude, o le prince royal Bernadotte l'avait reu
comme un ancien ami, entour de soins et d'hommages et trait en
hros. De Stralsund, ce revenant s'tait rendu  Prague. L'empereur
d'Autriche, ralli enfin  la coalition, s'y trouvait avec le tsar
Alexandre et le roi de Prusse. La guerre recommenait. La part que
venait de se dcider  y prendre le monarque autrichien et l'adhsion
du Danemark, qui avait d, en faisant sa paix avec la Sude,
promettre aux Allis un contingent de dix mille hommes, dressaient
en face de Napolon un faisceau de forces belligrantes auquel il
semblait difficile qu'il pt longtemps rsister. Accueilli par les
souverains avec un empressement presque respectueux, Moreau leur
avait promis ses conseils pour la campagne qui se rouvrait.

Dans la situation faite  Louis XVIII par le ddaigneux oubli o le
laissaient les Allis, l'arrive de Moreau constituait un vnement
heureux. Par des lettres d'Amrique, reues l'anne prcdente, 
Hartwell[100], et signes du royaliste Hyde de Neuville, l'un des
entreprenants acteurs des conspirations de 1800, il savait que
Moreau tait dispos  servir la cause des Bourbons. Dites  Louis
XVIII, lui avait fait mander le gnral, que vous connaissez un bon
rpublicain qui, dsormais, servira sa cause avec plus de fidlit
que beaucoup de gens qui se disaient autrefois royalistes. Depuis que
les rpublicains se font esclaves, c'est auprs des rois sages qu'il
faut aller chercher la libert. Louis XVIII, ds ce moment, croyait
donc pouvoir compter sur Moreau.

[Note 100: Elles taient adresses  d'Avaray dont, en 1813, la mort,
survenue en 1811, tait encore ignore en Amrique. Blacas les ouvrit
et les communiqua au roi.]

Il le croyait, maintenant, d'autant mieux qu'une lettre date de
Stralsund, le 10 aot 1813, et adresse  Londres au comte de
Bouill[101], montrait Moreau,  son arrive en Europe, toujours
anim des sentiments qu'il avait manifests  Hyde de Neuville,
l'anne prcdente, tout rempli des plus nobles penses, tout  sa
patrie pour la dlivrer et lui donner une constitution honorable sous
l domination de la famille royale.

[Note 101: Le comte de Bouill tait le parent loign du gnral
marquis de Bouill, qui avait t ml au drame de Varennes.]

Le prince de Sude lui a fait une rception royale, disait cette
lettre, l'a log chez lui, a tenu sa cour chez le gnral, et
lui tait au milieu de tous ces cordons, de ces titres et de ces
Excellences, les deux bras pendants, avec son petit frac et son air
nglig, regardant, remerciant et rougissant au moindre mot d'loge.
Il a enivr ici jusqu'au peuple. Hier, au dner du prince royal, nous
avons manqu d'tre crass tant on se pressait pour le voir. Il ne
s'en apercevait pas. Il est parti pour le quartier gnral russe, ne
veut revenir qu'aide de camp de l'empereur.

--Je ne dois rien commander, dit-il; mais, dire ce que je sais et,
s'ils veulent, il sera battu.

Il me disait:

--C'est nous qui devons rparer les maux que nous avons faits, afin
qu'on ne se venge pas sur nous.

Il a son plan pour entrer en France; tout est fond sur dix ans
de mditation. Deux Franais vont commander la croisade: l'un est
Sudois; l'autre est  nous et pour toujours, un des plus grands
capitaines de son sicle et un des hommes les plus modrs et les
plus modestes que je connaisse.

--Je deviendrai, disait-il, postillon comme le prince Eugne; je
courrai sans cesse d'un roi  l'autre pour les accorder; je voyagerai
les nuits et me battrai le jour.

Et tout cela se dit avec un air de paix et de modestie, qui
enchante. Ce trsor nous est arriv d'Amrique en trente jours. Le
vent est bon, mon cher ami!

Communique par le comte de Bouill  Louis XVIII, cette lettre
enthousiaste lui suggra l'ide d'envoyer auprs de Moreau un
homme de confiance charg de se concerter avec lui sur les moyens
 prendre, pour faire bnficier la cause royale de ses heureuses
dispositions. Il y avait alors  Londres un vieil migr qui jadis
l'avait connu. Il se nommait Bascher de Boisgely. C'est  lui que
Blacas recourut pour interroger Moreau et recevoir ses conseils.
Afin de faciliter l'accomplissement de sa mission, il lui remit
un questionnaire auquel le gnral devait rpondre. Ses rponses
traceraient au roi sa conduite.

Quelles sont les ides du gnral Moreau sur l'opinion actuelle de
la France et sur les moyens de mettre en action le mcontentement qui
y rgne?

Quel serait,  cet effet, le langage le plus propre  concilier tous
les sentiments,  calmer toutes les craintes,  encourager toutes les
esprances?

Quel moyen peut-on entrevoir de former, soit en France, soit hors de
France, un noyau d'arme franaise sous les ordres du gnral Moreau?
Serait-il capable d'armer, ds  prsent, contre Buonaparte, les
prisonniers de guerre qui se trouvent en Allemagne, ou en Russie, ou
en Angleterre?

Dans l'une ou l'autre de ces suppositions, la prsence d'un prince
de la maison de France serait sans doute indispensablement ncessaire
 cette arme. Son arrive pralable aux armes coalises, ne
serait-elle pas regarde par le gnral Moreau comme d'une haute
importance et d'un intrt majeur?

Quel serait le plan que le gnral Moreau regarderait comme le plus
avantageux, pour faire occuper par une arme royale une portion du
territoire franais, et quel point choisirait-il de prfrence pour
une semblable expdition, dans le cas o l'on pt rassembler les
moyens de l'entreprendre?

Quelle ide se forme-t-il des rsultats probables de la guerre
prsente, soit en Allemagne, soit dans la Pninsule, relativement 
la situation intrieure et extrieure de la France?

En un mot, il ne sera rien nglig de tout ce qui peut faire
connatre au roi l'opinion d'un homme auquel Sa Majest dsire
confier les pouvoirs les plus tendus et les plus ncessaires au
succs d'une entreprise dans laquelle le gnral Moreau se promet,
sans doute, de recueillir la plus grande gloire qui puisse tre
offerte  la plus noble ambition.

Sous la signature de Blacas, dont ce questionnaire tait revtu,
le roi avait crit de sa main: En approuvant les prsentes
instructions, je saisis avec empressement l'occasion de donner
moi-mme au gnral Moreau un nouveau tmoignage de l'estime et de la
confiance qu'il me connat pour lui depuis longtemps.--LOUIS.

Lorsque Bascher de Boisgely quitta Londres, le 12 septembre, pour se
rendre au quartier gnral des Allis, ou il devait trouver Moreau,
il y avait dj quinze jours que ce malheureux n'existait plus. Le 27
aot,  la bataille de Dresde, un boulet lui avait bris les jambes.
Transport aux ambulances de Lauen, il y expirait, le 2 septembre,
sans avoir compris, semble-t-il, ce qu'offrait d'odieux sa prsence
parmi les armes qui se prparaient  envahir sa patrie et pourquoi
sa mort tragique apparatrait  jamais comme un chtiment mrit.
L'envoy du roi n'apprit ces nouvelles, qui coupaient court  sa
mission, qu'aprs s'tre mis en chemin.

Elles taient dj parvenues  Londres. Le colonel Rapatel, aide de
camp du gnral, avait annonc  Mme Moreau son malheur. Dans une
premire lettre, il lui disait: Le gnral a perdu ses deux jambes;
mais sa tte nous reste. Dans la seconde, il lui apprenait qu'elle
tait veuve. Elle recevait en mme temps, par l'entremise de Blacas,
les condolances du roi,  qui elle allait, ds ce moment, tmoigner,
en toute occasion, sa gratitude et son zle pour sa cause.

Louis XVIII considra la mort de Moreau comme un rel malheur[102].
Mais, en constatant que Bernadotte avait encourag les projets du
gnral, il en revint, malgr l'chec de ses tentatives prcdentes,
 l'ide de recourir  lui.  cet effet, il lui envoya le comte de
Bouill. Plus heureux que les prcdents ngociateurs, Bouill put
arriver jusqu'au prince royal de Sude, qui assigeait Davout dans
Hambourg. Les circonstances taient changes, la lutte finale contre
Napolon rsolument engage. Bernadotte ne se croyait plus oblig de
refuser sa porte  un agent secret des Bourbons. Il reut Bouill
avec une bienveillance marque, eut avec lui plusieurs conversations,
le dcora de l'ordre de l'toile polaire. Mais il se borna  lui
rpter ce qu'il avait dit aux autres envoys du roi, et Bouill
n'osa pousser ses demandes  fond.

[Note 102: Ce n'tait pas l'opinion gnrale. De Maistre crivait
 Blacas: Il faudrait au reste, mon cher comte, pour savoir si et
jusqu' quel point cette mort est un malheur, savoir prcisment
quelle sorte d'esprit animait cet homme. Il s'est toujours montr
trs faible par le caractre, et, dans les grandes aventures,
c'est le caractre qui agit bien plus que les talents. Le comte
de Brion, au lendemain des obsques de Moreau qui eurent lieu 
Saint-Ptersbourg et auxquelles il refusa d'assister pour ne pas
sanctionner les honneurs rendus  sa cendre, par la prsence d'un
serviteur fidle au matre, mettait, sous une forme bien autrement
svre, la mme opinion. Il n'a point cess d'tre pour moi le
Moreau qui a combattu pour Robespierre et pour Danton. Quelles
taient ses intentions dans cette dernire et clatante circonstance?
Je les ignore; je ne les pntre pas. Je doute qu'elles eussent pour
but le rtablissement du souverain lgitime. Moreau fut enterr dans
l'glise catholique de Saint-Ptersbourg. Son compatriote, le Pre
Rosaven, jsuite, pronona son oraison funbre. Le gouvernement
russe, dit encore le comte de Brion, n'avait invit personne  la
crmonie; y a assist qui avait voulu: le chancelier et tous les
ministres de l'empereur. Des ministres trangers, il n'y eut que
celui d'Amrique et le comte de Maistre.]

Je crois, mandait-il, le 27 novembre,  Blacas, que si le roi
jugeait  propos de faire auprs du prince une dmarche franche et
ouverte, je pourrais risquer  m'en charger. Mais, le montent n'est
peut-tre pas encore assez favorable pour cela. Il faut que le
prince soit dbarrass de la besogne qui l'occupe dans ce moment-ci
et que ses drapeaux flottent sur les murs de Hambourg, avant qu'il
puisse tre libre d'agir sur d'autres points.

Un mois plus tard, ayant revu Bernadette  Kiel, aprs une course
au quartier gnral russe, il fut accueilli avec plus d'effusion
encore que la premire fois. Il a pouss l'affabilit jusqu'au point
de m'embrasser. Rendant compte de ses entretiens, il envoyait 
Hartwell de piquantes observations sur Bernadotte et son entourage.

Nos conversations ont entirement roul sur sa haine contre
Buonaparte, sa rsolution de renverser l'usurpateur (il ne se sert
plus que de ce terme en parlant de lui), son dsir de servir les
Bourbons, si la France les redemande, son opinion personnelle qu'il
n'y a qu'eux qui doivent y rgner. Mais, cette dernire pense est
encore tellement dlaye dans ses raisonnements et des hypothses 
l'infini, qu'il faudrait vous crire un volume pour vous en rendre
compte, et qu'il me serait mme alors bien difficile de le faire
exactement. Ce n'est point une conversation, que l'on a avec lui;
c'est un discours que l'on coute. Peu d'hommes parlent mieux. Son
loquence est forte et possde une grce sduisante  laquelle il est
difficile de rsister. Il a aussi au suprme degr le talent de se
faire aimer de tous ceux qui l'entourent. Un tel homme pourrait faire
beaucoup pour le roi et pour le bonheur de la France, si on parvenait
 le mettre exactement dans la bonne route et  l'y maintenir.

J'oserai dire qu'il veut marcher au vrai but, mais qu'il ne chemine
encore que par des sentiers incertains. Ses ides de gloire sont
sublimes; il s'en fait une aussi juste que brillante de celle qui
deviendrait son partage, s'il rtablissait la monarchie d'Henri IV.
Son coeur est plein de sensibilit et d'honneur. Mais, comme je vous
l'ai dj dit, mille penses, mille projets divers lui passent par la
tte. Il voudrait ci, il voudrait a ...

Il a auprs de lui, et la chose est assez singulire, quatre
personnes confidentielles, qui sont absolument les antipodes les
unes des autres; M. de Camps, homme d'esprit, son premier aide de
camp, son frre de lait, son camarade d'enfance, et M. de Shelegel,
son secrtaire politique, nous dtestent. M. Gr, son compatriote,
son vieil ami, celui qui, le premier, lui mit un uniforme sur le
corps en lui disant qu'il le faisait marchal de France, et qui
lui sert maintenant de secrtaire particulier, ainsi qu'un M.
Plantier, galement Barnais, qui a t migr, cribl de blessures
au service de la bonne cause, et qui porte continuellement sa croix
de Saint-Louis, attache sur son coeur,  sa bretelle; ces deux
derniers, dis-je, sont au contraire, s'il tait possible de se
servir pour une pareille vertu d'un pareil terme, des bourbonnistes
exagrs. Aucun des quatre n'exerce sur le prince royal une influence
assez dcide pour lui faire changer d'avis, lorsqu'une fois il a
pris son parti; mais, comme ils vivent dans son intrieur le plus
intime, surtout M. de Camps, et qu'ils lui disent tout ce qu'ils
veulent dans leur patois, ils ne laissent pas que d'avoir beaucoup
d'empire sur ses incertitudes, et de les fixer quelquefois. Le
premier a plus d'esprit que l'autre; mais, celui-ci a peut-tre plus
de finesse. Voici donc les deux, hommes entre lesquels l'opinion et
le voeu du prince royal, au sujet du rtablissement de la maison de
Bourbon, sont continuellement ballotts. Mais, un grand point de
gagn dj, c'est que tout est d'accord pour la chute du tyran, et
pour l'expulsion hors de France de tout ce qui est Corse, ou tient 
la famille du Corse.

--Je vous dclare, avait dit Bernadette en prsence de plusieurs
personnes,  en croire Bouill, que Napolon ne rgnera plus, ni lui,
ni le roi de Rome, m'entendez-vous? Et vous croyez peut-tre que j'ai
l'ambition de me mettre  leur place; non, messieurs, vous seriez
dans une grande erreur; ce n'est pas moi, c'est un autre que j'y
mettrai.

Je tenais ceci du gnral Tattenborn, qui tait prsent et qui me
le dit en sortant du conseil, crivait Bouill. Depuis, le prince me
l'a confirm lui-mme. Il me semble qu'il ne pouvait gure s'exprimer
plus clairement et plus correctement.

Dans la mme lettre, aprs avoir fulmin contre Mme de Stal qu'il
accusait d'envoyer de Londres, au prince royal, les plus dtestables
conseils, et de tenir sur les Bourbons des propos odieux[103],
Bouill racontait qu'au quartier gnral russe, o il s'tait rendu
pour remettre  l'empereur une lettre du prince de Cond, il avait
vu le comte de Nesselrode; il rptait les paroles que le ministre
d'Alexandre lui avait adresses:

[Note 103: D'aprs Bouill, Mme de Stal crivait de Londres  de
Camps: Il y a ici deux partis dans la famille de Bourbon, celui des
vieux et celui des jeunes. Les premiers, c'est--dire le prtendant
et son frre, ne veulent de la monarchie qu'autant qu'ils pourront en
jouir, avec tous les prjuges de l'ancien rgime dans leur arrogante
perfection. La France se dshonorerait si elle les rappelait  ces
conditions. Monsieur est de tous celui qui se donne le plus de
mouvement. Ils paraissent avoir un parti assez considrable dans
le ministre, et le prince Rgent se prononce entirement en leur
faveur. Mais, s'ils n'y prennent garde, ils feront le plus grand
tort aux ministres et soulveront toute l'opposition contre eux. Ils
s'imaginent avoir beaucoup de partisans dans le midi de la France,
tandis qu'ils en ont  peine quelques-uns.

En constatant que cette plume perfide ne traait de choses un peu
flatteuses que sur le duc de Berry,  qui elle voulait bien accorder
de la vivacit, de l'ardeur et des moyens, Bouill s'criait: Cette
malheureuse n'est donc pas encore contente de tout le mal que son
pre a fait  la France et  la maison de Bourbon! Elle veut tre sa
digne fille en tout. Mfiez-vous-en donc beaucoup, et si la chose
n'est pas d'une rpugnance trop insurmontable, cherchez  la gagner.
Elle se vante aussi que les princes l'ont essay. Si c'tait vrai, on
aurait bien mal russi.]

--Dites  vos princes, quand vous les reverrez, que nous serions trop
heureux de les rtablir en France, que nous ne dsirons rien de plus,
mais que nous ne pouvons rien faire pour cela dans ce moment-ci.
Qu'ils laissent donc cette question entirement entre nos mains!
Qu'ils restent tranquilles! Qu'ils ne se tourmentent et ne s'agitent
pas; surtout, qu'ils n'envoient personne et n'crivent rien.

Le gnral Pozzo di Borgo,  qui Bouill devait d'avoir t reu par
Nesselrode, lui avait parl le mme langage, et mme confi que les
souverains allis proposeraient encore une fois la paix  Bonaparte
aux conditions les plus favorables, quoique convaincus que ce matre
fou n'couterait rien.

Ces deux propos prsentaient beaucoup d'analogie avec ceux que
Bernadotte lui avait tenus. Ils rvlaient trop clairement, de la
part des cours coalises, la volont de ne pas utiliser le roi de
France pour que Bouill pt se flatter de l'espoir de la flchir. Il
ne lui restait donc qu' rentrer  Londres, o il arriva au mois de
fvrier 1814.




XI

1814


 ce moment, Louis XVIII, par l'intermdiaire de Blacas, tait en
communication constante avec Mme Moreau.  la mort de son mari,
elle avait assur le roi de son indestructible dvouement. Elle le
lui prouvait maintenant, en lui communiquant les nouvelles que lui
envoyait du thtre de la guerre le colonel Rapatel, l'ancien aide de
camp du gnral, rest  l'tat-major de l'empereur de Russie[104].
Parmi ces nouvelles, il avait lu une lettre d'Alexandre, adresse, le
31 janvier,  Rapatel et au comte de Rochechouart, migr franais
attach  ses armes, en rponse  une dmarche qu'ils venaient de
faire auprs de lui, afin d'tre autoriss  prendre le commandement
des royalistes qui,  l'entre des Allis en France, s'offriraient
pour combattre Napolon.

[Note 104: La correspondance de Mme Moreau fut, durant ces journes
agites, une prcieuse source d'informations pour Louis XVIII, et
aide  comprendre la grce qu'il lui fit, rentr  Paris, en dcidant
qu'elle porterait dsormais le titre de marchale et jouirait des
avantages et des honneurs attachs  ce titre, justifi en outre,
aux yeux du roi, par celui de feld-marchal, accord par le tsar 
Moreau.]

Je ne puis qu'applaudir aux sentiments que vous tmoignez; mais,
il ne faut pas agir en enfants. J'ai dj devant les yeux les
affreux rsultats qui ont suivi la trop prompte dclaration des
peuples, et je ne me pardonnerais jamais de causer le malheur de
ceux qui pensent comme vous, et que le sort des armes peut faire
retomber dans les mains de Bonaparte. Je me suis cru oblig de
dire  tous ces messieurs qui se sont prsents  moi  ce sujet,
que j'approuverais et seconderais de tous mes efforts tous les
mouvements qui se feraient devant notre ligne; mais que je ne me
rendais responsable d'aucun de ceux qui s'excuteraient sur nos
derrires, parce qu'une affaire perdue pourrait influencer sur la
paix, et peut-tre l'amener. Si la Providence ne nous abandonne pas,
j'espre que nous gagnerons la premire bataille. Je sais que le
voeu des Franais est pour les Bourbons; mais je veux que la nation
en dcide, afin de n'tre jamais expos  en recevoir un reproche.
Quant  vous, restez auprs de moi. Je saurai vous employer si nous
frappons le dernier coup; c'est alors que je vous permettrai de vous
rpandre dans toute la France comme les aptres de la belle cause
que vous dsires servir, et que nous servirons ensemble. Jusqu'
ce que l'occasion soit plus favorable pour elle, restez auprs de
moi, et quoique les princes n'aient pas, auprs de ma personne, de
meilleur ambassadeur que moi-mme, je vous autorise l'un et l'autre
 en faire les fonctions, et  me faire connatre de suite tout ce
que vos compagnons voudront me demander; dites-leur que le fantme
de Caulaincourt ne les effraye pas. Je ne veux point de paix avec
Bonaparte; mais je suis prt  la faire avec la nation.

Avant que Louis XVIII ne lt cette lettre, s'tait rpandue dans
Londres la nouvelle que les Allis avaient franchi la frontire
franaise. C'tait vrai, et, malgr la rsistance hroque qui a
immortalis la campagne de France, ils avanaient rapidement vers
Paris. Il semblait donc que l'heure ft venue pour eux de tenir les
promesses qu'ils avaient faites, sous tant de formes diverses, aux
envoys du roi. Rien ne dcelait cependant qu'ils eussent le dessein
de les tenir. Leur mutisme augmentait l'impatience de Louis XVIII.
Les avis qu'il recevait de France la portaient bientt  son comble.
Un jeune soldat anglais, fait prisonnier sur la frontire espagnole,
et qui tait parvenu, grce  la complicit des royalistes, 
s'vader d'Agen o il tait intern, avait t charg par eux de
supplier le roi de leur envoyer un prince pour se mettre  leur
tte. Tout le Midi, de Bordeaux  Pau, disaient-ils, tait prt  se
soulever et n'attendait qu'un signal.

D'autre part, Wellington, en entrant dans le Barn, y avait t reu
aux cris de: Vivent les Bourbons! Nous voulons le sang d'Henri
IV! clair par cet accueil, il avait envoy  Londres le duc de
Guiche qui marchait avec ses troupes, pour conseiller au prtendant
de faire partir pour Bordeaux Monsieur ou l'un de ses fils. Le roi
demandait alors au gouvernement anglais des passeports pour les
princes. D'abord, on les lui refusait. Ce n'est qu'aprs un long
dbat qu'il les obtenait sous des noms supposs. Quand Bouill rentra
 Londres, les princes venaient de partir avec les gentilshommes
de leur maison: le comte d'Artois pour le quartier gnral des
souverains, sous le nom de comte de Ponthieu; le duc d'Angoulme pour
Bordeaux, sous le nom de comte de Pradel, et le duc de Berry pour
Jersey et la Normandie, sous le nom de comte de Vierzon. Un courrier
avait t expdi au duc d'Orlans,  Paenne, pour l'inviter  se
rendre en Provence.

Pour complter ces grandes mesures, le roi, faisant appel de
nouveau au dvouement de Bouill, l'envoyait  Bernadotte  qui il
demandait de prendre, comme gnralissime, le commandement des
troupes franaises qui se prononceraient, pour la royaut. Il et
voulu le nommer conntable ou lieutenant gnral du royaume. Mais
la qualit de lieutenant gnral appartenait au comte d'Artois, et
celle de conntable n'tait pas compatible avec l'adoption qui
place le prince royal sur les marches du trne de Sude. Au reste,
le titre de gnralissime lui assurerait l'autorit ncessaire
 l'excution de ses nobles projets, sans annuler la marque de
confiance que Sa Majest donne depuis si longtemps  un frre qui est
 la fois son ami le plus tendre et son serviteur le plus dvou.
Enfin, Bouill tait charg de dclarer au futur librateur de la
France que le roi, jaloux de s'acquitter un jour d'une dette sacre,
avait hte de connatre  cet gard les dsirs du prince royal pour
lui et pour les Franais qui, sous ses tendards, contribueraient 
la dlivrance de leur patrie.

Le roi, maintenant, n'attendait plus que la possibilit de partir
 son tour. Ce ne sont plus les annes que l'on compte avec la
rsignation du malheur, crivait Blacas  de Maistre; ce sont les
instants que l'on calcule avec les impatiences de l'espoir. Oui, mon
cher comte, _adhuc quadraginta dies!_ disons-nous, maintenant, avec
une assurance presque prophtique. Et cependant les banquets de
Ninive bravent encore,  Chtillon[105], le glaive exterminateur! et
cependant nous sommes condamns  douter que les jours d'expiation
soient consomms.

[Note 105: En ce moment, avait lieu  Chtillon la confrence
diplomatique o fut tent un dernier et suprme effort en faveur de
la paix, et qui, faute de sincrit rciproque, n'aboutit qu' une
rupture dfinitive entre Napolon et les Allis.]

Quoique Blacas apportt encore quelque timidit dans l'expression
de ses esprances, il semblait bien, cette fois, qu'elles dussent
se raliser. Avant que la lettre en laquelle il les confiait  de
Maistre ft arrive  sa destination, on apprenait  Londres les
graves vnements survenus  Paris, durant les trois premiers jours
d'avril: la dchance de Napolon, prononce par le Snat, et la
formation d'un gouvernement provisoire. Bien que le rappel des
Bourbons n'et pas suivi ces mesures, elles apparaissaient comme
le prologue de leur rtablissement. Aux yeux des Anglais, Louis
XVIII cessait brusquement d'tre le souverain proscrit auquel,
depuis six ans, ils prodiguaient les tmoignages d'une commisration
respectueuse; il redevenait le roi, le roi de France, qui allait
demain rentrer en possession de sa couronne. C'est  ce titre
que maintenant, aprs avoir si longtemps paru l'oublier, ils lui
apportaient leurs hommages dans ce chteau d'Hartwell o, comme la
Belle au bois dormant, la vieille monarchie franaise sortait de
son long assoupissement;  ce titre aussi que le prince rgent,
dans sa rsidence de Carlton House, offrait  Louis XVIII une fte
somptueuse,  laquelle tenait  honneur d'assister tout ce qui
comptait dans la socit britannique.

Cependant, le vote du Snat franais rendait inutile la dmarche
qu'au mme moment le comte de Bouill, par ordre du roi, faisait
auprs de Bernadotte. S'il et t possible  Louis XVIII d'arrter
en chemin son envoy, il se ft empress de le rappeler. Mais Bouill
avait doubl les tapes pour rejoindre le prince royal de Sude,
couru aprs lui de Nancy  Cologne, et, l'ayant enfin rencontr 
Kayserslautern, sur la route de Mayence, dans la matine du 2 avril,
il s'tait fait un devoir de lui remettre la lettre du roi. Ce n'est
qu'aprs la lui avoir remise, qu'en l'accompagnant  Bruxelles, il
avait appris les rsolutions du Snat franais, et vu le comte
d'Artois partir pour Paris. Il en tait rduit  se dsoler de la
fatalit qui l'avait entran  s'acquitter de son message avant de
connatre les vnements de la capitale. Il est toujours fcheux,
lorsque des services d'un caractre louche ne peuvent tre utiliss,
de les avoir sollicits.

Quant  Bernadotte, qu'on a vu si peu dispos  servir la cause des
Bourbons quand elle semblait condamne, et se laisser dire, tout en
protestant de son dvouement pour eux, qu'il tait digne de rgner
 leur place, il affectait, maintenant qu'un vent favorable enflait
leur voile, d'avoir toujours dfendu leurs intrts et d'tre prt
 les dfendre encore. La lettre que lui apportait Bouill lui
fournissait une occasion de le dclarer  Louis XVIII lui-mme. Il
s'empressa d'en profiter, ainsi qu'en fait foi le message qu'il lui
expdia de lige, le 4 avril 1814, en signant de son nom dynastique
Charles-Jean.

Sire, j'ai rencontr  Kayserslautern le comte de Bouill, qui m'a
remis la lettre que Votre Majest m'a fait l'honneur de m'crire.
Je m'empresse d'y rpondre et de vous assurer, Sire, qu'on ne peut
tre plus sensible que je ne le suis,  la confiance que Votre
Majest a place en moi et  tous les tmoignages qu'elle veut bien
m'en adresser elle-mme ou m'en faire donner par M. de Bouill. Je
me hte de dpcher M. Gr vers Votre Majest pour lui en porter
mes remerciements, et pour lui dire que des circonstances sans
cesse renaissantes, mais toujours prilleuses pour la cause et pour
moi, ont pu seules retarder l'excution d'un plan que je mdite
depuis longtemps. Ce plan, Sire, form selon mon coeur, se trouve
aujourd'hui fort de l'intrt de ma politique et du besoin de mettre
un terme aux malheurs qui dchirent depuis tant d'annes notre belle
mre patrie.

J'ai eu de grandes obligations et de grands devoirs  remplir envers
la brave nation qui m'a appel. J'ai reconnu l'imprieux besoin de
ne point heurter des ides peu conformes aux miennes. Mais, tout
en reconnaissant qu'un prince qui s'loigne des vues gnrales des
hommes qu'il est appel  gouverner un jour, s'expose  s'en voir
totalement abandonn, j'ai d me soumettre  ce penchant de la nation
sudoise, sans cependant perdre de vue l'esprance d'aider  rtablir
en France les descendants du grand et bon Henri. J'ai, ds mon jeune
ge, approch son berceau; ce souvenir est bien propre  exalter
le coeur d'un Barnais, et surtout d'un Barnais devenu prince.
Instruit ds l'enfance des droits du peuple de ce pays, des lois et
des coutumes qui le liaient  ses souverains, j'ai souvent prouv
un noble orgueil en pensant que je pourrais un jour leur tre utile.
Un motif si beau a contribu  me faire quitter les montagnes et les
forts du Nord, et  me sparer d'un souverain qui a pour moi toute
la tendresse d'un pre, et d'un fils qui fait toute mon esprance.

M. de Bouill a dj d rendre compte  Votre Majest de tout ce
que je lui ai dit  mon retour de Nancy. J'ai prouv qu'il est des
situations dans la vie o ce qu'on dsire le plus doit tre ajourn,
soit pour sa propre conservation, soit pour l'intrt de la cause
qu'on veut servir, et je l'ai charg de dire  Monsieur, que Son
Altesse royale pouvait se rendre  mon quartier gnral lorsqu'elle
jugerait que l'occasion est favorable.

En me remettant la lettre de Votre Majest, M. de Bouill m'a
communiqu les instructions qu'il a reues; je l'ai charg de lui
rendre compte que j'acceptais ce qu'elle m'offrait, et M. Gr, qui a
ma confiance et qui connat mes sentiments, est charg d'en ritrer
l'assurance  Votre Majest.

Lorsque Louis XVIII reut ces tardives protestations, le concours du
prince royal de Sude ne lui tait plus ncessaire. Les rcits de
Narbonne, de La Ferronnays, de Bouill, cits plus haut, autorisent
d'ailleurs  penser que c'tait folie de l'avoir espr. Ce n'est
pas la seule erreur de ce genre qu'ait commise Louis XVIII pendant
son sjour  l'tranger. Il avait eu foi dans Dumouriez, dans
Pichegru, dans Moreau, et les dceptions successives que rappellent
ces noms tristement fameux laisseraient, non moins que celle qu'il
devait  Bernadotte, planer un doute sur sa perspicacit si l'on
ne savait combien sont fragiles les espoirs qu'engendre l'exil,
et trompeurs les jugements  la faveur desquels ils naissent, se
dveloppent et se formulent en rsolutions. Du moins,  l'heure
o ses douloureuses aventures touchaient  leur dnouement, tout
contribuait  lui faire oublier ces dceptions cruelles. Il voyait
enfin le terme de ses malheurs, et se livrait  la joie d'entendre
retentir  ses oreilles, comme autrefois  celles de ses aeux aux
beaux jours de Versailles, le cri: Vive le roi! Les vents favorables
qui soufflaient de France, comme pour lui en ouvrir le chemin, lui
portaient sur leurs ailes, avec l'appel des fidles partisans de sa
cause, des effluves sains et bienfaisants, rparateurs de ses longues
infortunes. Le 19 avril, suivi du duc d'Havr, du comte d'Agoult
et du comte de Blacas, il s'embarquait  Douvres sur une frgate
anglaise, et le 25,  Calais, il mettait le pied sur le sol de sa
patrie, vingt-quatre ans aprs en tre sorti, et sans avoir jamais
dsespr d'y revenir. Parti en fugitif, il y rentrait en roi.

Mais, durant ce long exil, que de deuils avaient dchir son
me! Sans parler des victimes de la Terreur, que de parents, que
d'amis laisss sur les chemins par lesquels il avait promen ses
infortunes: ses tantes, Mmes Adlade et Victoire, filles de Louis
XV; la comtesse de Marsan, celle qu'il appelait sa seconde mre; sa
soeur la reine de Sardaigne, sa belle-soeur la comtesse d'Artois,
la reine sa femme, ses cousins le duc de Montpensier et le comte de
Beaujolais, l'infortun duc d'Enghien, son fidle ami d'Avaray! Et
parmi ses partisans, comment compter ceux qui avaient pay de la vie
leur dvouement  sa cause: Charette, Cadoudal, Frott et combien
d'autres, illustres ou obscurs, tombs en combattant pour lui! Ceux
qui survivaient, comme le comte d'Artois et Cond, avaient vieilli.
Leurs plus belles annes s'taient coules dans les luttes et les
intrigues, les deuils et les larmes. Ils rentraient aigris par leurs
malheurs, et,  peine rentrs, leurs revendications allaient branler
ce trne dont ils poursuivaient, depuis vingt-cinq ans, le relvement.

Les difficults qu'elles devaient engendrer n'chappaient pas  Louis
XVIII.  la lgitime joie que lui causait son retour en France, se
mlaient dj des proccupations et des inquitudes, comme s'il et
prvu qu'en recevant des mains des Franais sa couronne, il aurait 
lutter contre, son frre, contre la plupart de ceux qui revenaient
avec lui, contre cette politique des migrs, trop longtemps et
jusqu' ce jour la sienne, dont il ne mesura compltement l'inanit,
la folie et les prils qu'au moment de toucher le sol de son pays.

On raconte qu' la veille de son dpart d'Angleterre, recevant le duc
de Duras, et celui-ci se flicitant de voir la couronne bien rtablie
dans la maison de Bourbon, il lui rpondit:

--Bien rtablie, cela dpend.

--L'intention du roi serait-elle de ne pas accepter la couronne?

--Je l'accepte, aurait repris Louis XVIII, et elle nous restera si je
survis  mon frre. Mais, si c'est lui qui me survit, je ne rponds
de rien[106].

[Note 106: C'est le comte de Bouill, encore vivant en 1852, qui
racontait ce trait qu'il disait tenir du duc de Duras.]

       *       *       *       *       *

Ici se clt la triste pope des migrs durant leur long sjour
hors de France. Pour la premire fois, elle est raconte en tous
ses dtails. Elle l'est au pris d'un effort ininterrompu qui,
pendant vingt-cinq ans d'tudes, d'investigations, de recherches,
m'a fait vivre au milieu d'eux, appris  les connatre et associ 
leurs douloureuses aventures laborieusement reconstitues, avec un
imprieux et constant souci de vrit, dans un incessant dchanement
d'motions diverses et contradictoires.

Je dois confesser, en effet, que je n'ai pu crire ce livre
rvlateur, qui leur est entirement consacr, sans me sentir
tour  tour indign et apitoy, indign par les folles et parfois
criminelles tentatives de ces chevaliers errants, qui souvent
irritaient mon patriotisme et excitaient ma colre; apitoy par
l'excs de leurs maux, ramen, par le tableau mme que j'en
retraais,  des ides d'indulgence, qui, malgr tout, subsistent en
moi au moment o j'cris ces dernires pages et m'obligent  rpter,
en les achevant, ce que je disais en les commenant,  savoir que
les migrs furent plus malheureux que coupables et qu'ils n'ont
pas t les seuls coupables. C'est, du reste, la conclusion qui,
ncessairement, s'imposera  quiconque m'aura lu sans parti pris et
de bonne foi,  quiconque porte dans l'me assez de justice pour
opposer au souvenir de leurs fautes celui de leurs parents incarcrs
et guillotins, de leurs chteaux brls, de leurs biens confisqus
et de tous les excs rvolutionnaires. De ces excs, sans doute, il
y a lieu de leur imputer trop souvent la responsabilit; mais, ils
en furent les victimes en des conditions dont le pass n'offre aucun
exemple, et  ce titre ils ont droit  la piti.

Cette histoire, cependant, serait incomplte, encore que telle
qu'elle est elle forme un tout, si, aprs avoir montr les migrs
sur la terre d'exil, en proie  toutes les tortures matrielles et
morales, victimes de leurs illusions, avides de rparations et de
vengeances, je ne les montrais rentrs dans leur patrie et redevenus
les matres dupes de leurs prjugs, de leur inexprience, de leur
ignorance des changements politiques et sociaux, survenus au cours
de leur loignement. L'anne 1814, c'est l'migration au pouvoir;
l'migration luttant contre le rgime nouveau sorti des entrailles
de la Rvolution. Cette lutte, reprise et continue aprs le second
retour des Bourbons, mme quand les premiers acteurs ont quitt
la scne, car leurs ides y ont encore des reprsentants et des
dfenseurs, se prolongera jusqu'en 1830; elle aura pour dnouement la
chute dfinitive de la lgitimit. Mais, le rcit de ses pripties
en 1814, alors qu'elle est soutenue du ct royaliste par les hommes
qu'on vient de voir voluer sur les nombreux thtres o les migrs
ont promen leurs fragiles espoirs et leurs pres misres, est le
complment ncessaire de leur histoire, le chapitre final que je ne
dsespre pas d'y ajouter un jour[107].

[Note 107: Je dois, en achevant ces rcits, exprimer ma
reconnaissance  M. le duc de Blacas, de qui je tiens tant de
documents de haut prix, qui forment le principal mrite de mon livre
et m'ont puissamment aid  lui imprimer l'accent de la vrit.
Il m'a ouvert ses archives avec une libralit bienveillante qui
l'honore et honore, dans ma personne, la science historique. Grce
 lui, j'ai pu raliser le voeu qu'en 1801, se croyant proche de la
mort, le comte d'Avaray exprimait  l'abb Edgeworth, confident de
ses dernires volonts. Il souhaitait un ouvrage dont les lettres du
roi formeraient pour ainsi dire les bases, et auxquelles les siennes
et les notes parses dans ses papiers serviraient de commentaires.
Cet ouvrage est fait aujourd'hui. Le comte d'Avaray l'et conu dans
un autre esprit que moi. Mais, j'ose dire qu'il n'et pu mettre plus
de conscience et d'impartialit que je n'en ai mis dans le mien.]




TABLE DES MATIRES


LIVRE ONZIME

LA COUR DE MITAU EN 1800

       I.--L'glise et la Royaut                                    1

      II.--Les divisions de l'piscopat                             12

     III.--La rentre des vques                                   16

      IV.--Les prliminaires du Concordat                           25

       V.--Les princes d'Orlans en Angleterre                      33

      VI.--Rconcilis                                              43

     VII.--Les dissentiments entre le roi et son frre              57

    VIII.--Aggravation des conflits                                 67

      IX.--Querelles apaises                                       81

       X.--Ngociations en vue d'un mariage                         95

      XI.--Misres de prince                                       104

     XII.--Le duc de Berry et les Bourbons de Naples               114


LIVRE DOUZIME

LOUIS XVIII ET PAUL Ier

       I.--L'abb Edgeworth et le comte de Caraman 
             Saint-Ptersbourg.                                    139

      II.--Le voyage du gnral Dumouriez                          139

     III.--Bonaparte et Paul Ier                                   150

      IV.--Fin du rle de Dumouriez                                166

       V.--L'expdition de Willot                                  175

      VI.--Willot  Vienne et au camp autrichien                   186

     VII.--Le coup de grce                                        192

    VIII.--Le roi chass de Mitan                                  199

      IX.--De Mitau  Varsovie                                     210

       X.--Les dessous de l'expulsion du roi                       210


LIVRE TREIZIME

VARSOVIE

       I.--La maladie du comte d'Avaray                            233

      II.--La dtresse financire                                  243

     III.--Au lendemain du Concordat                               256

      IV.--chec des projets matrimoniaux du duc de Berry          268

       V.--Querelles de famille                                    283

      VI.--Une tentative de Bonaparte                              294

     VII.--Un roman d'amour                                        300

    VIII.-- la veille de la proclamation de l'Empire              310

      IX.--Le dpart de Varsovie                                   326


LIVRE QUATORZIME

AVANT ET APRS L'ENTREVUE DE CALMAR

       I.--Le roi sur les chemins                                  336

      II.-- Blankenfeld                                           348

     III.--L'entrevue de Calmar                                    353

      IV.--En route pour Mitau                                     364

       V.--La dclaration du roi                                   373

      VI.--La mission du duc d'Orlans                             381

     VII.--Ngociation avorte                                     389

    VIII.--Le second sjour  Mitau                                401

      IX.--Chez le roi de Sude                                    413

       X.--L'arrive en Angleterre                                 425


LIVRE QUINZIME

LES DERNIRES ANNES DE L'MIGRATION

       I.--Le roi s'installe  Gosfield                            433

      II.--Dissentiments et conflits                               441

     III.--Le successeur de d'Avaray                               448

      IV.--vnements de famille                                   460

       V.--L'affaire d'Avaray-Puisaye                              473

      VI.--Joseph de Maistre                                       482

     VII.--Mort de la reine et du duc d'Avaray                     489

    VIII.--Pendant la campagne de Russie                           496

      IX.--Envoys de Louis XVIII en Sude et en Russie            504

       X.--Moreau et Bernadotte                                    519

      XI.--1814                                                    527





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'migration pendant la
Rvolution Franaise (Tome 3), by Ernest Daudet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'MIGRATION ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

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