The Project Gutenberg EBook of Cours familier de Littrature - Volume 25, by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours familier de Littrature - Volume 25
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: July 8, 2015 [EBook #49399]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  REVUE MENSUELLE

  XXV




  PARIS.--TYPOGRAPHIE DE ROUGE FRRES; DUNON ET FRESN
  Rue du Four-Saint-Germain, 43.




  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  UN ENTRETIEN PAR MOIS

  PAR
  M. DE LAMARTINE


  TOME VINGT-CINQUIME




  PARIS
  ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR
  9, RUE CAMBACRS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-L'VQUE, 48)

  1868




COURS FAMILIER DE LITTRATURE




CXLVe ENTRETIEN




OSSIAN

FILS DE FINGAL


I

Vers l'anne 1762, un phnomne littraire trange apparut comme une
comte dans le monde; les imaginations en furent branles, ainsi
qu'elles avaient pu l'tre  l'apparition des pomes homriques en
Grce; l'histoire en fut claire, les traditions, jusque-l verbales,
se renourent, et la posie servit de tmoin aux rcits des plus
antiques lgendes. L'Angleterre, o ces pomes galliques venaient
d'tre dcouverts, recueillis, crits et vraisemblablement retouchs
et complts par un gentilhomme cossais nomm Macpherson, ne fut pas
la seule contre vivement mue par ces chants; ils se rpandirent dans
toutes les autres contres littraires de l'univers, France,
Allemagne, Espagne, Italie, par les traductions, en prose et en vers;
Letourneur, en prose franaise, Baour-Lormian, en fragments potiques,
Csarotti, en magnifiques vers italiens,  Vrone et  Milan, les
consacrrent dans les diffrents idiomes; le trsor des monuments
crits s'enrichit ainsi d'un monument de plus. Ce monument ne
ressemblait  aucun autre; les potes coloristes comptrent une
couleur de plus. Ils avaient toutes les teintes du jour, ils eurent
celles de la nuit.


II

Au commencement, un cri de reconnaissance et d'admiration s'leva
unanimement  la gloire de Macpherson, l'inventeur patient et
laborieux de ce nouveau monde, le Christophe Colomb de cette terre des
dcouvertes; nul n'osait contester  cet homme extraordinaire
l'authenticit et le mrite de son invention; comment un seul homme
aurait-il recompos un monde vanoui, des paysages, des histoires, des
moeurs, des hros, des chanteurs lyriques ou piques, des sentiments
et des tristesses inconnus jusqu'alors du genre humain et fait par une
misrable supercherie ce qu'un Dieu seul pouvait faire, la
rsurrection d'un monde inconnu? C'tait le cas de s'crier avec J. J.
Rousseau: L'invention serait _plus miraculeuse que le hros_.


III

Aussi, au premier moment, l'acceptation du livre fut complte. Nul
n'osa s'inscrire en faux contre Macpherson. Mais, aprs un certain
nombre d'annes muettes, l'incrdulit commena  insinuer ses doutes
et bientt  nier. Le fameux docteur Johnson se signala par la
vivacit de ses attaques. Macpherson ne rpondit que par le dpt des
manuscrits; Csarotti, intress plus que personne  vrifier les
titres de sa gloire, publia en 1807, _ses discours critiques sur
l'authenticit des chants d'Ossian_: Un pote, dit-il, qui sous le
nom d'Ossian, a su se rendre clbre et immortel comme un homme de
gnie, n'aurait-il pas d'abord donn dans sa langue usuelle des essais
clatants de son mrite potique?

M. Campbell, auteur d'un ouvrage savant et classique, regarde comme
hors de doute que les pomes attribus  Ossian existaient, et taient
gnralement connus dans la haute cosse avant que Macpherson essayt
pour la premire fois de les traduire; qu'ils n'taient de son
invention ni dans leur entier ni dans leurs parties principales;
qu'ils n'taient nullement le produit d'une fraude littraire, mais
que le traducteur, aid de quelques cooprateurs, les avait recueillis
et arrangs dans une forme systmatique, et les avait ainsi traduits
et offerts au public. Revenons maintenant aux faits.

Ds 1762, l'anne mme de la publication des premires posies
d'Ossian, traduites par Macpherson, le savant et judicieux docteur
Blair en soutint, dans une dissertation publique, le mrite
extraordinaire et l'authenticit. Il donna, deux ans aprs, de
nouveaux dveloppements  son ouvrage, et y joignit un appendice
contenant les nombreux tmoignages dont cette authenticit tait
appuye; tmoignages tels, qu'il faudrait croire qu'une foule
d'honntes gens d'un caractre grave et d'un esprit clair avaient
renonc  leur probit et  leurs lumires, ainsi que le docteur
Blair lui-mme, pour soutenir un mensonge?


IV

Il existe en cosse une Acadmie ou Socit, sous le titre de
_Highland Society_, dont les travaux ont pour objet tout ce qui
regarde les antiquits, l'histoire et la littrature cossaises. Cette
Socit ne pouvait rester neutre dans une question de cette nature:
aussi y a-t-elle pris part, mais de la manire qui convient  une
compagnie savante. Elle a charg une commission, forme dans son sein,
de faire dans le pays mme les recherches les plus exactes sur
l'authenticit des posies d'Ossian, et sur tout ce qui peut clairer
la discussion leve  leur sujet. La commission s'est livre avec la
plus grande activit  ce travail, et elle en a publi le rsultat 
Edimbourg en 1805, dans un rapport rdig par M. Henri Mackensie, son
prsident, et adress  la Socit mme.

La Socit cossaise y conclut:

1 Que les chants d'Ossian sont d'une antiquit et d'une authenticit
incontestables;

2 Qu' une poque de l'histoire trs-recule, les montagnes de
l'cosse virent natre un barde, ou pote populaire, dont les oeuvres
rendirent le nom immortel et dont le gnie n'a t surpass par aucun
moderne ou mme ancien mule.

L'enqute de cette commission fut dcisive. Elle fit faire elle-mme
une magnifique dition de ces pomes reconnus ossianiques.

Aprs cela, que Macpherson ait profit de sa dcouverte pour laguer
quelques imperfections, complter quelques lacunes et composer mme
quelques pomes dans le mme mode de style et d'images sur des donnes
fugitives, on n'en saurait gure douter; mais le caractre de
Macpherson, malgr sa jalouse partialit pour son oeuvre, tait trop
religieux pour s'obstiner  une supercherie si contraire  la vrit
et dmentie par tant de tmoignages pendant la dure de plus d'un
sicle.

Lorsque Macpherson, dgot de cette controverse ingrate, renona  la
littrature et se retira dans la politique, il fut nomm agent du
nabab d'Ariat, et fit une fortune immense au service de ce souverain
oriental; il mourut en 1796, sans avoir confess son prtendu
mensonge, et tout occup encore, quoique mollement, de publications
_ossianiques_. Il laissa par testament 5,000 fr. de legs  la Socit
cossaise pour achever cette grande publication justificative, et pour
perptuer sa mmoire.

Voil la vrit sur la nature de ces monuments; cherchons-la
maintenant dans ces monuments eux-mmes. On verra qu'on ne pouvait ni
les inventer ni les contrefaire. On ne contrefait pas le gnie. Ossian
est plein de gnie. Il y a deux posies dans le monde, comme il y a
deux parties du jour. Homre est la posie de la lumire, Ossian est
la posie de la nuit. L'un a la clart et la srnit de la Grce,
l'autre a les tnbres et les fantmes de l'cosse. Mais, pour
exprimer la nature entire, l'un n'est pas moins ncessaire que
l'autre; la pleine lumire est le jour d'Homre, l'ombre et les nuages
sont le crpuscule d'Ossian. Les climats donnent leur teintes au
gnie: Homre est la limpidit azure des montagnes de l'archipel de
l'Ionie; Ossian est le nuage flottant de l'archipel des Hbrides.
Lisons:


V

Le premier de ces chants est un rcit nuageux, mais transparent, de
l'histoire de Fingal pre, d'Ossian, grand-pre d'Oscar, aeul de
Toscar et de Yaul, ses petits-fils. Ce fut la premire des traductions
galliques que Macpherson essaya de donner  ses compatriotes dix ans
avant les autres pomes ou chants dont son recueil se compose. Ce
premier chant est par l mme le plus vridique et le plus soign.
Macpherson, encore inconnu, voulait se signaler  leur attention par
des qualits plus irrfutables. L'authenticit en tait avre et
presque populaire parmi les vieux bergers de la Caldonie. Beaucoup
d'ecclsiastiques des montagnes connaissaient et possdaient des
fragments de ce pome. Ils ne sont pas les plus beaux, mais ils sont
les plus mmorables de ces chants. On y dcouvre toute la filiation
historique des chefs et des bardes de ces dynasties de combattants et
de chanteurs. Ce sont les Achilles et les Homres de ces ges de hros
et de potes. Lisez avec attention cette espce de prface historique.
Elle vous donne la clef des autres mmoires ossianiques.


VI

Prs des murs de Tura, Cuchullin tait assis au pied d'un arbre au
tremblant feuillage. Sa lance tait appuye contre un rocher revtu de
mousse. Son bouclier reposait prs de lui sur le gazon. Il rvait au
puissant Carbar, hros qu'il avait tu dans le combat, lorsque Moran,
charg de veiller sur l'Ocan, revient annoncer sa dcouverte.

--Lve-toi, Cuchullin, lve-toi, dit le jeune guerrier, je vois les
vaisseaux de Swaran; Cuchullin, l'ennemi est nombreux: la mer sombre
roule avec ses ondes une foule de hros.

--Enfant de Fithil, rpond le chef aux yeux bleus, je te vois
toujours trembler: ta peur a grossi le nombre des ennemis. Sais-tu si
ce n'est pas Fingal, le roi des Monts-Solitaires, qui vient me
secourir dans les plaines verdoyantes d'Ullin[1]?

          [Note 1: Ullin, ancien nom de l'Ulster.]

--J'ai vu leur chef, reprit Moran; je l'ai vu haut et menaant comme
un rocher de glace. Sa lance ressemble  ce vieux sapin; son bouclier
est aussi grand que la lune au bord de l'horizon. Il tait assis sur
un rocher du rivage, et ses troupes roulaient comme de sombres nuages
autour de lui. Chef des guerriers, lui ai-je dit, il est grand le
nombre de nos combattants: tu portes  juste titre le nom de puissant
guerrier; mais une foule de guerriers puissants t'attendent sous les
murs tortueux de Tura. D'une voix semblable au bruit d'une vague en
courroux, Swaran me rpond: Eh! qui dans ces plaines marcherait mon
gal? Les hros ne peuvent soutenir mon aspect: ils tombent dans la
poussire sous les coups de mon bras. Nul autre que Fingal, nul autre
que le roi des Collines-Orageuses ne peut faire tte  Swaran dans les
combats. Une fois nous avons mesur nos forces sur la colline de
Malmor, et le sol de la fort fut labour sous l'effort de nos pas.
Les roches tombaient arraches de leur base, et les ruisseaux,
changeant leurs cours, fuyaient en murmurant loin de cette terrible
lutte. Trois jours entiers nous renouvelmes le combat; nos guerriers
restaient  l'cart, immobiles et tremblants. Au quatrime jour,
Fingal s'cria: Le roi de l'Ocan est tomb; Il est debout, rpondit
Swaran. Moran, que le sombre Cuchullin cde au hros qui est fort
comme les temptes de Malmor.

--Non, rpondit Cuchullin, jamais je ne cderai  un homme. Cuchullin
sera grand ou mort. Va, Moran, prends ma lance, et frappe sur le
bouclier sonore de Carbar, il est suspendu  la porte bruyante de
Tura. Ses sons ne sont pas les sons de la paix. Mes guerriers
l'entendront sur la colline.

Moran part: il frappe le bouclier: les coteaux et les rochers
rpondent: les sons s'tendent dans la fort: le cerf tressaille au
bord du lac. Dj Curach se lve, s'lance du haut du rocher; et
Connal aprs lui, tenant sa lance marque de sang: le sein de neige du
beau Crugal s'enfle et palpite: le fils de Favi a dj quitt le noir
sommet de la colline: C'est le bouclier de la guerre, s'crie
Ronnar.--C'est la lance de Cuchullin, dit Lugar. Enfant de la mer,
Calmar, prends tes armes, lve ton acier bruyant; lve-toi, Puno,
hros terrible, lve-toi; Carbar, abandonne les forts de Cromla;
plie tes genoux d'albtre,  Eth, descends du bord des torrents de
Lena. Caolt, dploie tes muscles mouvants, et fais siffler sous tes
pas la bruyre de Mora: tes flancs sont blancs comme l'cume de la mer
agite, lorsque les noirs ouragans l'pandent sur les rochers
grondants de Cuthon.

Je les vois tous rassembls[2]: ils sont pleins de l'orgueil que leur
donnent leurs premiers exploits: leurs mes s'enflamment au souvenir
des combats et des sicles passs: leurs regards tincelants cherchent
l'ennemi. Leurs bras nerveux posent sur la poigne de leurs pes, et
l'clair jaillit de leurs flancs d'acier. Ils descendent par torrents
du haut des montagnes. Les chefs s'avancent et brillent sous l'armure
de leurs pres; suivent leurs guerriers sombres et menaants: tels on
voit les nuages pluvieux s'assembler, se presser derrire les mtores
enflamms du ciel. Le bruit de leurs armes qui se choquent monte dans
les airs: leurs dogues anims y mlent leurs longs aboiements.
L'hymne des combats est entonne  voix ingales et se prolonge dans
les chos du Cromla. Arrive au sommet du Lena, la troupe s'arrte sur
les noires bruyres, semblable  un brouillard d'automne, lorsque
rassemblant ses flocons pars dans la plaine, il monte sur les
collines obscurcies et, de leur cime, lve sa tte dans les cieux.

          [Note 2: C'est Ossian qui parle. On le verra tantt
          historien, tantt acteur dans le pome, et parler de lui,
          tantt  la premire, tantt  la troisime personne.]

--Salut, dit Cuchullin, enfants des vallons, et vous chasseurs du
cerf timide: d'autres jeux se prparent; ils sont srieux; ils sont
terribles comme ce flot menaant qui roule sur la cte.
Combattrons-nous, enfants de la guerre, ou cderons-nous au roi de
Loclin[3] les vertes plaines d'Inisfail[4]? Parle,  Connal, toi le
premier des guerriers; toi qui brisas tant de boucliers; tu as
combattu plus d'une fois contre les guerriers de Loclin; veux-tu
manier encore la lance de ton pre?

          [Note 3: Nom du royaume de Swaran, en Scandinavie.]

          [Note 4: L'Irlande.]

--Cuchullin, rpond le guerrier d'un air tranquille, la lance de
Connal est affile; elle se plat  briller dans le combat et 
s'abreuver de sang; mais quoique mon bras demande la guerre, mon coeur
est pour la paix. Chef des guerriers de Cormac, vois la noire tendue
de la flotte de Swaran: ses mts s'lvent aussi nombreux sur nos
ctes que le sont les roseaux sur le lac de Lego: la foule de ses
vaisseaux prsente l'aspect d'une fort couverte de vapeurs, lorsque
les arbres balancs plient tour  tour sous l'effort des vents
imptueux. Le nombre de ses guerriers est trop grand; Connal est pour
la paix. Fingal, le premier des mortels, voudrait viter le bras de
Swaran; Fingal, qui balaye les guerriers comme les vents de la tempte
dispersent la bruyre, lorsque les torrents mugissent le long des
chos de Cona, et que la nuit s'assied sur la colline environne de
tous ses nuages.

--Fuis, guerrier ami de la paix, dit Calmar; fuis dans tes collines
silencieuses, o ne brilla jamais la lance des combats; va poursuivre
le chevreuil du Cromla et arrter avec tes flches les cerfs
bondissants de Lena; mais toi, Cuchullin, fils de Semo, arbitre de la
guerre, disperse les enfants de Loclin; porte le ravage au travers de
leurs bataillons orgueilleux; que jamais vaisseau du royaume des
Neiges ne bondisse sur les flots agits d'Inistore[5]. Levez-vous, 
vents orageux d'Erin[6]; mugissez, ouragans des bruyres; puiss-je
mourir au milieu de la tempte, enlev dans un nuage par les fantmes
irrits des morts; que Calmar meure au milieu de l'orage, si jamais la
chasse eut pour lui autant d'attraits que les batailles.

          [Note 5: L'le des Baleines; c'tait une des Orcades.]

          [Note 6: Nom de l'Irlande, compos de deux mots, dont l'un
          signifie le et l'autre ouest; l'le d'Ouest.]

--Calmar, rpliqua Connal d'une voix tranquille, jamais je n'ai fui;
j'ai vol aux combats  la tte de mes guerriers; mais la renomme de
Connal est faible encore. La bataille a t gagne  ma vue, et le
brave a triomph: mais coute ma voix,  fils de Semo, et souviens-toi
du trne antique de Cormac; donne des richesses et la moiti de ce
royaume pour acheter la paix, jusqu' ce que Fingal arrive avec son
arme; mais si tu choisis la guerre, je saisis ma lance et mon pe;
ma joie sera d'tre au milieu des combattants, et mon me se dploiera
dans le fort de la mle.

--Pour moi, dit Cuchullin, le bruit des armes plat  mon oreille; il
me plat comme le bruit du tonnerre avant les douces pluies du
printemps; rassemble toutes mes troupes; que je voie sous mes yeux
tous mes guerriers; qu'ils s'avancent au travers des bruyres,
brillants comme le rayon du soleil avant l'orage, lorsque le vent
d'occident assemble les nues, et que les chnes de Morven gmissent
le long des rivages.

Mais o sont mes amis, les compagnons de mon bras dans le danger? O
es-tu, Carbar, au sein d'albtre? O est ce Ducomar, ce foudre de
guerre? Et toi, Fergus, m'as-tu donc abandonn au jour de la tempte?
Fergus, le premier  partager la joie de nos ftes?

Fils de Rossa, bras de la mort, viens-tu comme le rapide chevreuil
des collines retentissantes de Malmor[7]? Salut au fils de Rossa; mais
quel nuage obscurcit ton me belliqueuse?

          [Note 7: Fergus parat.]

--Quatre pierres, rpondit Fergus[8] s'lvent sur la tombe de
Carbar; et ces mains ont plac dans la terre le vaillant Ducomar.
Fils de Torman, tu tais un astre sur la colline; et toi,  Ducomar!
tu tais fatal comme les exhalaisons du marcageux Lano, lorsqu'elles
s'tendent sur les plaines de l'automne, et qu'elles portent la mort
parmi les nations. Morna! toi, la plus belle des filles, ton sommeil
est paisible dans le creux du rocher! tu es tombe dans les tnbres,
comme l'toile qui traverse les dserts dans sa chute oblique, et dont
le voyageur solitaire regrette la lueur passagre.

          [Note 8: Ceci fait allusion  la manire dont les anciens
          cossais ensevelissaient les morts.]

--Dis  Cuchullin, dis comment sont tombs les chefs d'Erin? Ont-ils
pri de la main des enfants de Loclin en combattant dans le champ des
hros, ou quelle autre cause a prcipit les chefs de Cromla dans
l'troite et sombre demeure[9]?

          [Note 9: Expression dont le pote se sert souvent pour
          dsigner le tombeau.]

--Carbar, repartit Fergus, a pri par l'pe de Ducomar, au pied
d'un chne, sur le bord du torrent. Ducomar vint ensuite  la grotte
de Tura, et adressa ces paroles  l'aimable Morna:

Morna, la plus belle des femmes, aimable fille de Cormac, pourquoi te
tiens-tu seule dans l'enceinte de ces pierres, dans le creux de ce
rocher? Le ruisseau murmure tristement; le gmissement de l'arbre
antique s'lve sur les vents; le lac est troubl; un sombre nuage
voile les cieux; mais toi, tu es blanche comme la neige de ces
bruyres, et ta chevelure ressemble aux vapeurs qui couronnent le
sommet du Cromla, lorsqu'elles pendent en flocons sur les rochers et
qu'elles brillent aux rayons du couchant. Ton sein offre  la vue deux
globes de marbre, tels qu'on en voit au bord des ruisseaux de Branno;
tes bras ont la blancheur et la fermet des colonnes d'albtre du
palais de Fingal.

--D'o viens-tu, rpond la belle; d'o viens-tu, Ducomar, le plus
sombre des hommes? Tes sourcils sont noirs et terribles; les yeux
roulent une prunelle enflamme; Swaran parat-il sur la mer? Ducomar,
quelles nouvelles de l'ennemi?

-- Morna! je descends de la colline des Biches. Trois fois j'ai
band mon arc, et j'en ai terrass trois. Trois autres ont t la
proie de mes dogues lgers. Aimable fille de Cormac, je t'aime comme
mon me; j'ai tu pour toi un magnifique cerf; sa tte tait pare
d'un bois  plusieurs rameaux, et ses pieds galaient la lgret des
vents.

--Je ne t'aime point, guerrier farouche; ton coeur a la duret du
roc, et ton oeil noir m'inspire la terreur. Mais toi, Carbar, toi,
fils de Torman, tu es l'amour de Morna; tu as pour moi la douceur d'un
rayon de soleil qui luit sur la colline dans un jour d'orage! As-tu vu
le jeune Carbar? As-tu rencontr cet aimable guerrier sur la colline
des Chevreuils? La fille de Cormac attend ici le retour du fils de
Torman.

--Et Morna l'attendra longtemps; son sang est sur mon pe; Morna
l'attendra longtemps; il est tomb sur les rives de Branno; j'lverai
sa tombe sur le sommet du Cromla. Mais fixe ton amour sur Ducomar; son
bras est fort comme la tempte.

--Il n'est donc plus, le fils de Torman! dit sa jeune amante, les
yeux pleins de larmes. Il est donc tomb sur la colline, ce jeune et
beau guerrier! Il tait toujours le premier  la tte des chasseurs de
la montagne; il tait le flau des ennemis apports par l'Ocan.
Ducomar, oui, tu es sombre et farouche, et ton bras cruel est funeste
 Morna. Barbare, donne-moi cette pe; j'aime le sang de Carbar.

Ducomar, touch de ses larmes, lui cde son pe: elle la lui plonge
dans le sein. Comme un rocher qui se dtache de la montagne, il tombe
et tend un bras vers elle:

--Morna, tu as donn la mort  Ducomar: je sens dans mon sein le
froid de l'acier. Rends mon corps  la jeune Mona; Ducomar tait
l'objet de ses songes. Elle m'lvera un tombeau: le chasseur le
remarquera et me donnera des louanges. Mais, de grce, retire ce fer
de mon sein: Morna, je le sens qui me glace.

Elle s'approche, tout en larmes, et elle retire l'pe du sein du
guerrier: Ducomar en tourne la pointe sur elle et perce son beau sein.
Elle tombe, et les boucles de sa belle chevelure sont parses sur la
terre: son sang sort en bouillonnant de sa blessure et rougit
l'albtre de son bras. Elle s'agite dans les convulsions de la mort:
la grotte de Tura rpta ses derniers gmissements.

--Paix ternelle, dit Cuchullin, aux mes des hros! leurs actions
furent clatantes dans les dangers. Que leurs ombres errent autour de
moi, portes sur les nuages; que je voie leurs traits guerriers: 
leur aspect, mon me sentira crotre sa constance dans les prils, et
mon bras lancera les foudres de la mort. Mais toi, Morna, viens  mes
yeux sur un rayon de la lune: viens prs de ma fentre pendant mon
sommeil, quand j'oublierai la guerre et ses alarmes pour ne songer
qu'aux loisirs de la paix.

Rassemblez nos tribus et marchez aux combats; suivez mon char de
bataille, et que vos accents guerriers se mlent au bruit de ma
course. Placez trois lances  mes cts; volez sur la trace de mes
coursiers bondissants; que mon me se sente soutenue du courage de mes
amis, lorsque la nuit du combat s'paissira autour de mon pe
tincelante.

Tels qu'un torrent cumant se prcipite de la cime escarpe du
Cromla, lorsque le tonnerre gronde et que la sombre nuit a dj noirci
la moiti de la colline; tels et plus terribles encore s'lancent les
nombreux enfants d'Erin. Leur chef dploie toute sa valeur, semblable
 la baleine de l'Ocan que suivent toutes les vagues mues sur sa
trace, ou au fleuve qui roule toutes ses eaux sur le rivage.

Les enfants de Loclin en tendirent de loin le bruit de sa course
imptueuse. Swaran frappa son bouclier et appela le fils d'Arno.

Quel est, dit-il, ce murmure qui vient roulant le long de la colline
et qui ressemble aux sourds bourdonnements des insectes du soir? Ce
sont ou les enfants d'Inisfail qui descendent, ou les vents qui
mugissent dans les profondeurs de la fort lointaine. Tel est le bruit
du Gormal[10], avant que les vagues agites lvent leurs ttes
blanchissantes. Fils d'Arno, monte la colline et porte tes regards sur
la noire surface des bruyres.

          [Note 10: Colline de Loclin.]

Arno part et revient perdu. Il roule des yeux gars. Son coeur
palpite: sa voix est tremblante et n'articule que des mots
interrompus.

Lve-toi, fils de l'Ocan, lve-toi! Je vois descendre de la montagne
le noir torrent des combats; je vois s'avancer les files profondes des
enfants d'Erin. Le char de bataille, le rapide char de Cuchullin,
vient comme un tourbillon enflamm qui porte la mort. Il roule comme
un flot sur la plaine liquide, ou comme un nuage d'or qui s'tend sur
la bruyre. Ses larges cts sont incrusts de pierres brillantes:
telle au milieu de la nuit la mer tincelle autour de nos vaisseaux.
Le timon est d'if poli; le sige est form d'os clatants de
blancheur; ses flancs sont remplis de lances entasses, et le fond est
foul par les pieds des hros. Du ct droit, on voit un coursier
cumant, superbe, bondissant, le plus fort, le plus lger de la
colline: son pied frappe et fait retentir la terre; sa crinire
flottante ressemble aux ondes de ce torrent de fume qui roule sur le
coteau; ses flancs sont couverts d'un poil luisant; son nom est
Sifadda. Au ct gauche est attel un coursier non moins fougueux:
enfant imptueux des montagnes, sa noire crinire s'lve sur sa tte
superbe; ses pieds sont robustes et lgers; les fougueux enfants de
l'pe l'appellent Dusronnal. Mille liens tiennent le char suspendu.
Les mors durs et polis brillent dans des flots d'cume. Des rnes
lgres, ornes de pierres radieuses, flottent sur le cou majestueux
des coursiers, tandis qu'ils volent et franchissent les vallons. Ils
ont dans leur course la lgret du chevreuil et la force de l'aigle
fondant sur sa proie. L'air siffle  leur passage comme les vents de
l'hiver sur les neiges du sommet du Gormal. Sur le char s'lve le
chef des guerriers: le nom du hros est Cuchullin, le fils de Semo. Sa
joue basane a la couleur de mon arc. Ses yeux farouches roulent sous
de noirs sourcils. Sa chevelure tombe de sa tte en ondes de flammes,
lorsque, pench en avant, il agite sa lance. Fuis, roi de l'Ocan,
fuis! il vient comme la tempte le long du vallon.

--Quand m'as-tu vu fuir, quel que ft le nombre des lances ennemies?
Quand m'as-tu vu fuir, fils d'Arno, guerrier sans courage? J'ai brav
les temptes du Gormal et la hauteur des flots cumants. J'ai brav
les nues orageuses, et je fuirais un guerrier! Ft-ce Fingal lui-mme,
mon me ne serait point mue  son aspect. Levez-vous pour combattre,
mes guerriers; rassemblez-vous autour de moi comme les flots de la
mer. Rassemblez-vous autour du brillant acier de votre roi; fermes
comme nos rochers, qui attendent l'orage avec joie et opposent les
noires forts qui les couvrent  la fureur des vents.

Les hros s'avancent. Tels dans l'automne deux orages s'lancent l'un
contre l'autre du haut de deux montagnes opposes, ou tels qu'on voit
deux torrents tombant de leurs rochers se mler, se combattre et
mugir, confondus dans la plaine: ainsi se heurtent et se mlent les
armes de Loclin et d'Inisfail. Le chef combat le chef; le guerrier
joint le guerrier; l'acier frappe, est frapp. Les casques volent en
clats; le sang coule et fume dans la plaine; les cordes rsonnent sur
les arcs tendus, les flches sifflent dans l'air; les lances agites
tracent des cercles lumineux qui dorent la face orageuse de la nuit.

Des cris affreux se confondent dans les airs. Tel est le bruit confus
de l'Ocan lorsqu'il roule ses vagues mutines; tels sont les derniers
clats du tonnerre. Quand les cent bardes de Cormac runis eussent
chant les vnements du combat, les cent bardes de Cormac auraient eu
des voix trop faibles pour transmettre  l'avenir toutes les morts
clbres. Les hros tombaient en foule sur les hros, et le sang des
braves ruisselait  grands flots.

Pleurez, bardes consacrs au chant, pleurez la mort du noble
Sithallin. Que les gmissements de Fiona fassent retentir la demeure
de son cher Ardan. Ils sont tombs, comme deux chevreuils du dsert,
sous la main du puissant Swaran. Swaran rugissait, au milieu de ses
guerriers, comme l'esprit de la tempte, lorsque assis sur les sombres
nuages qui couronnent le sommet du Gormal, il jouit de la mort du
matelot.

Ta main n'est pas oisive,  chef de l'le des Brouillards! Cuchullin,
ton bras donna plus d'une fois la mort. Son pe tait comme le trait
de la foudre, qui frappe les enfants du vallon, lorsque les hommes
tombent consums, et que toutes les collines d'alentour sont en
flammes. Dusronnal hennissait sur les corps des hros, et Sifadda[11]
baignait ses pieds dans le sang. Sous leurs pas, le champ de bataille
tait dvast comme les forts dsertes de Cromla, lorsque l'ouragan,
charg des noirs Esprits de la nuit, ravage l'humble bruyre et
dracine les arbres.

          [Note 11: Chevaux de Cuchullin.]

Pleure sur tes rochers,  fille d'Inistore! Fille plus belle que
l'Esprit des collines, lorsque, sur un rayon du soleil, il traverse
les plaines silencieuses de Morven; penche ta belle tte sur les
flots. Il est tomb, ton jeune amant, il est tomb ple et sans vie
sous l'pe de Cuchullin. Son jeune courage ne montrera plus en lui le
digne rejeton des rois. Trenard, l'aimable Trenard est mort,  fille
d'Inistore! Ses dogues fidles hurlent dans son palais en voyant
passer son ombre. Son arc est dtendu dans sa demeure; le silence
rgne dans ses forts.

Mille flots roulent contre un rocher: ainsi s'avance l'arme de
Swaran; le rocher reoit et brise ces milliers de flots: ainsi les
guerriers d'Inisfail attendent et bravent l'arme de Swaran. La mort
lve toutes ses voix  la fois et les mle au son des boucliers.
Chaque hros est une colonne de tnbres, et son pe est dans sa main
un rayon de feu. La plaine gmit comme le fer, rouge enfant de la
fournaise, sous les coups de cent marteaux qui s'lvent et le
frappent tour  tour.

Quels sont ces guerriers si sombres, si farouches, sur la plaine de
Lena? Ils sont comme deux nuages, et leurs pes brillent comme
l'clair au-dessus de leurs ttes. Les collines sont branles et les
rochers tremblent avec toute leur mousse. Sans doute, c'est le fils de
l'Ocan et le roi d'Erin. Les yeux inquiets de leurs guerriers suivent
leurs mouvements; mais la nuit drobe les deux chefs dans ses ombres
et finit leur terrible combat.

Sur la pente du Cromla, Dorglas apprte un chevreuil; conqute
matinale que les guerriers avaient faite sur la colline avant d'en
descendre pour combattre. Cent jeunes guerriers amassent la bruyre:
dix hros excitent la flamme; trois cents choisissent des pierres
polies; la fume se rpand au loin et annonce la fte.

Cuchullin a recueilli sa grande me. Appuy sur sa lance, il adresse
ce discours au vieux Carril,  ce chantre vnrable des vnements
passs:

Cette fte sera-t-elle pour moi seul? Le roi de Loclin restera-t-il
sur le rivage d'Ullin, loin des ftes et des concerts de son palais?
Lve-toi, vnrable Carril, et porte mes paroles  Swaran. Dis  ce
roi, venu sur les flots mugissants, que Cuchullin donne sa fte; qu'il
vienne prter l'oreille au murmure de mes bois, dans l'ombre de cette
nuit nbuleuse. Tristes et glacs sont les vents qui fondent sur ses
mers cumeuses; qu'il vienne donner des louanges aux accords de nos
harpes; qu'il vienne entendre les chants de nos bardes.

Le vieux Carril part, et sa voix pleine de douceur invite le roi des
noirs boucliers. Swaran, roi des forts, lve-toi, et quitte les
fourrures de ta chasse. Cuchullin donne le festin solennel; viens
partager sa fte.

Swaran, d'une voix lugubre comme le murmure du Cromla avant la
tempte, rpondit: Quand toutes les jeunes filles, odieuse Inisfail,
tendraient vers moi leurs bras de neige, offriraient  ma vue leurs
seins palpitants et rouleraient avec douceur des yeux pleins d'amour,
immobile comme les montagnes de Loclin, Swaran restera dans ce lieu
jusqu' ce que l'aurore, se levant sur mes tats, couronne de jeunes
rayons, vienne m'clairer pour donner la mort  Cuchullin. Le vent de
Loclin plat  mon oreille; il souffle sur mes mers, il mugit dans mes
voiles, et rappelle  ma pense les vertes forts de Gormal, dont tant
de fois les chos rpondirent  ses sifflements lorsque ma lance se
baignait dans le sang du sanglier. Que le sombre Cuchullin me cde
l'ancien trne de Cormac, ou son sang rougira l'cume des torrents
d'Erin.

Carril revient, et dit: Les accents de la voix de Swaran sont
sinistres.

--Sinistres pour lui seul, repartit Cuchullin. Carril, lve ta voix,
et redis les exploits des temps passs; charme la longueur de la nuit
par tes chants, et remplis nos mes d'une douce tristesse; car la
terre d'Inisfail a enfant nombre de hros et de jeunes filles forms
pour l'amour. Il est doux d'entendre les chants de douleur dont
retentissent les rochers d'Albion, lorsque le bruit de la chasse a
cess et que les ruisseaux de Cona rpondent  la voix d'Ossian.

Carril chanta: Dans les temps passs, les enfants de l'Ocan
descendirent sur les rivages d'Inisfail. Mille vaisseaux bondissaient
sur les vagues et cinglaient vers les plaines agrables d'Ullin: les
enfants d'Erin marchrent  la rencontre de cette nation ennemie.
Carbar, le premier des mortels, et Grudar, jeune et beau guerrier,
s'y trouvrent; ils avaient longtemps combattu pour le taureau tachet
qui beuglait sur la colline retentissante de Golban. Tous deux le
rclamrent, et la mort se montrait souvent  la pointe de leur acier.

Les deux hros se runirent contre l'ennemi, et les trangers de
l'Ocan prirent la fuite. Quels noms plus illustres dans Inisfail que
les noms de Carbar et de Grudar; mais, hlas! pourquoi ce fatal
taureau mugit-il encore sur la montagne de Golban? Ils l'aperurent
bondissant et blanc comme la neige; sa vue ralluma leur fureur.

Ils combattirent sur le gazon des rives du Lubar. Le jeune et
brillant Grudar tomba. Le farouche Carbar vint aux vallons
retentissants de Tura, o Brassolis, la plus belle de ses soeurs,
triste et seule, soupirait des chants de douleur. Elle chantait les
actions de Grudar, jeune objet des sentiments secrets de son coeur.
Elle dplorait les dangers qu'il courait dans la plaine sanglante des
combats; mais elle n'avait pas encore dsespr de son retour. Sa
robe entr'ouverte laissait voir son beau sein, comme on voit la lune
sortir  demi des nuages de la nuit. La harpe est moins douce que sa
voix, lorsqu'elle chantait sa douleur. Grudar occupait toute son me;
c'tait lui qu'en secret cherchaient toujours ses regards. Quand
reviendras-tu dans tout l'clat de tes armes,  guerrier puissant dans
les combats!

Carbar survient, et lui dit: Prends, Brassolis, prends ce bouclier
ensanglant: suspends-le au haut de ma demeure; c'est l'armure de mon
ennemi...  ces mots, son tendre coeur palpite: ple, perdue, elle
vole au champ de bataille; elle trouve son jeune amant baign dans son
sang; elle expire,  cette vue, sur la fougre du Cromla. C'est ici
que reposent leurs cendres, Cuchullin, et ces deux ifs solitaires, ns
sur leurs tombes, cherchent, en s'levant,  unir leurs rameaux.
Brassolis tait la beaut de la plaine, et Grudar l'ornement de la
colline. Les bardes conserveront leurs noms, et les rediront aux
sicles  venir.

--Ta voix est pleine de charme,  Carril! dit le chef d'Erin, et
j'aime  entendre les rcits des temps passs. Ils plaisent  mon
oreille comme la douce onde du printemps, lorsque le soleil luit sur
la plaine, et que les nuages lgers volent sur la cime des montagnes.
 barde! prends ta harpe pour clbrer mes amours: chante cette belle
solitaire, cet astre de Dunscar; accompagne de ta harpe les louanges
de Bragela, de celle que j'ai laisse dans l'le des Brouillards:
pouse du fils de Semo, lves-tu ta belle tte au haut du rocher, pour
dcouvrir les vaisseaux de Cuchullin? Une vaste mer roule ses flots
entre ton poux et toi. La blanche cume de ses vagues trompera tes
yeux; tu les prendras pour les voiles de ma flotte. Retire-toi, car il
est nuit; retire-toi, mon amour, les vents de la nuit sifflent dans ta
chevelure; retire-toi dans le palais de mes ftes, et rve aux temps
passs. Je ne retournerai point dans tes bras que la tempte de la
guerre ne soit apaise.  Connal, parle-moi de guerres et de combats;
bannis-la de ma pense; car elle m'est trop chre, la fille de
Sorglan, au sein d'albtre,  la noire chevelure.

--Dfie-toi des enfants de l'Ocan, rpondit le grave et prudent
Connal: envoie une troupe de tes guerriers observer dans la nuit
l'arme de Swaran. Cuchullin, je suis pour la paix, jusqu' l'arrive
des enfants de Morven, jusqu' ce que Fingal, le premier des hros,
paraisse, comme l'astre du jour, sur nos plaines.

Le hros sonna l'alarme sur son bouclier: les guerriers, nomms pour
veiller pendant la nuit, se mirent en marche. Le reste de l'arme,
couch sur la colline, dormait dans les tnbres, au murmure des
vents. Les ombres des guerriers rcemment dcds erraient devant eux,
portes sur leurs nuages; et, dans le lointain, dans le vaste silence
de Lena, on entendait les voix grles des fantmes, prsages de la
mort.

Le second chant, parmi ses pisodes, contient celui de la mort
touchante de Gana, pouse du chef des plaines d'Ullin, et de Connal,
son amant:

Deugala tait l'pouse de Carbar, chef des plaines d'Ullin: elle
brillait de tout l'clat de la beaut; mais son coeur tait l'asile de
l'orgueil: elle aima le jeune fils de Daman.

--Carbar, dit-elle, donne-moi la moiti de nos troupeaux; je ne veux
plus demeurer avec toi. Fais le partage.

--Que ce soit Cuchullin, dit Carbar, qui fasse les lots; son coeur
est le sige de la justice. Pars, astre de beaut.

J'allai sur la colline et je fis le partage des troupeaux: il restait
une gnisse blanche comme la neige: je la donnai  Carbar.  cette
prfrence, la Deugala s'alluma.

--Fils de Daman, dit cette belle, Cuchullin afflige mon me. Je veux
tre tmoin de sa mort, ou les flots de Lubar vont rouler sur moi. Mon
ple fantme te poursuivra sans relche et te reprochera l'outrage
dont Cuchullin a bless mon me jalouse. Verse le sang de Cuchullin,
ou perce mon sein.

--Deugala, rpondit le jeune homme  la belle chevelure, comment
pourrais-je donner la mort au fils de Semo? Il est mon ami, le
confident de mes plus secrtes penses, et je lverais mon pe contre
lui!

Trois jours entiers, elle le fatigua de ses larmes; le quatrime, il
consentit  combattre.

Eh bien, Deugala, je combattrai mon ami; mais puiss-je tomber sous
ses coups! Ah! pourrai-je errer sur la colline et soutenir la vue du
tombeau de Cuchullin?

Nous combattmes sur les collines de Muri. Nos pes vitaient de
blesser; elles glissaient sur l'acier de nos casques, ou frappaient
vainement nos boucliers, Deugala tait prsente, et souriait.

--Fils de Daman, dit-elle, ton bras est faible; jeune homme, les
annes ne t'ont pas donn la force de manier le fer; cde la victoire
au fils de Semo. Il est pour toi le rocher de Malmor.

 ces mots, les yeux du jeune homme se remplirent de larmes; d'une
voix entrecoupe de sanglots, il me dit: Cuchullin, oppose ton
bouclier; dfends-toi contre la main de ton ami. Mon me est accable
de douleur; il faut que ce soit moi qui donne la main au premier des
mortels.

Je poussai un soupir profond; je levai le tranchant de ma lame: le
jeune Ferda tomba sur la terre, Ferda, le premier des amis de
Cuchullin. Malheureuse est la main de Cuchullin, depuis qu'elle a
donn la mort  ce jeune hros.

Ton rcit,  chef des guerriers, est triste et touchant, dit le barde
Carril. Il fait rtrograder ma pense vers les temps qui ne sont plus;
j'ai souvent ou parler de Connal, qui, comme toi, eut le malheur de
tuer son ami; mais la victoire n'en suivit pas moins les coups de sa
lance, et les ennemis disparaissaient devant lui.

Connal tait un guerrier d'Albion. Cent collines obissaient  ses
lois. Son chevreuil buvait  son choix l'onde de mille ruisseaux.
Mille rochers rpondaient aux aboiements de ses dogues. Les grces de
la jeunesse taient sur son visage: son bras tait la mort des hros.
Une belle fut l'objet de son amour: elle tait belle, la fille du
puissant Comlo; elle paraissait au milieu des autres femmes comme un
astre clatant: sa chevelure tait noire comme l'aile du corbeau; ses
chiens taient dresss  la chasse: elle savait tendre l'arc et faire
siffler la flche dans les forts. Le choix de son coeur se fixa sur
Connal. Souvent leurs regards amoureux se rencontraient; ils
chassaient ensemble, et le bonheur tait dans leurs entretiens
secrets; mais cette belle fut aime du froce Grumal. Cet ennemi de
l'infortun Connal piait les pas de son amante.

Un jour, fatigus de la chasse, et spars de leurs amis que le
brouillard drobait  leurs yeux, Connal et la fille de Comlo vinrent
se reposer dans la grotte de Ronan: c'tait l'asile ordinaire de
Connal: les armes de ses pres y taient suspendues: leurs boucliers y
brillaient auprs de leurs casques d'acier.

Repose ici, dit Connal, repose,  Galvina, mes amours. Un chevreuil
parat sur le front du Mora; j'y cours, et bientt je reviens vers
toi.

--Je crains, lui dit-elle, le noir Grumal, mon ennemi; il vient
souvent  la grotte de Ronan: je vais me reposer au milieu de tes
armes; mais reviens promptement,  mon bien-aim.

Tandis que Connal poursuit le chevreuil, Galvina veut prouver son
amant; elle prend ses vtements et son armure, et sort de la grotte.
Connal l'aperut et la prit pour son ennemi. Son coeur bat et
s'irrite; il plit de fureur; un nuage s'paissit sur ses yeux: il
bande l'arc, la flche vole: Galvina tombe dans son sang. Connal court
 pas prcipits  la grotte; il appelle Galvina: nulle rponse dans
le rocher solitaire. O es-tu,  ma bien-aime? Il reconnat  la
fin que c'est elle dont le coeur palpite sous le trait fatal. 
Galvina! est-ce toi?... Il tombe et s'vanouit sur le sein de son
amante.

Les chasseurs trouvrent ce couple infortun, et secoururent Connal.
Il promena depuis ses pas sur la colline; mais il errait sans cesse
dans un morne silence autour de la tombe de son amante. L'Ocan vomit
sur la cte une flotte ennemie. Il combattit; les trangers prirent la
fuite: il cherchait partout la mort dans la mle; mais quel bras
pouvait la donner au puissant Connal? Il jette son bouclier et combat
nu. Une flche atteignit enfin son sein robuste... Il dort en paix 
ct de sa chre Galvina, au bruit des flots du rivage; et le matelot
dcouvre en passant leurs tombes revtues de mousse, lorsqu'il vogue
sur les mers du Nord.

J'aime les chants des bardes, dit Cuchullin. Je me plais  entendre
les rcits des temps passs. Ils sont pour moi comme le calme du matin
et la fracheur de la rose qui humecte les collines lorsque le soleil
ne jette sur leur penchant que des rayons languissants et que le lac
est bleutre et tranquille au fond du vallon.  Carril! lve encore
ta voix, et fais entendre  mon oreille les chants de Tura, ces chants
de joie dont retentit mon palais, lorsque Fingal assistait  mes
ftes et que je le voyais s'enflammer au rcit des exploits de ses
pres.

Fingal, chanta Carril, toi, hros des combats, tes actions guerrires
signalrent ta premire jeunesse. Loclin fut consum du feu de ta
colre dans cet ge o ta beaut le disputait  celle de nos jeunes
filles. Elles souriaient aux grces panouies sur le visage du jeune
hros; mais la mort tait dans ses mains: il tait fort et terrible
comme les eaux du Lora. Ses guerriers imptueux le suivaient. Ils
vainquirent et enchanrent Starno, roi de Loclin; mais ils le
rendirent  ses vaisseaux; son coeur tait gonfl d'orgueil et de
ressentiment; il mditait au fond de son me tnbreuse la mort du
jeune vainqueur, car jamais, jamais nul autre que Fingal n'avait
dompt la force du puissant Starno. Starno, rentr dans ses forts de
Loclin, s'assit dans la salle o il donnait ses ftes; il appelle
Snivan, vieillard aux cheveux blancs, qui chanta plus d'une fois
autour du cercle de Loda. Au son de sa voix, _la pierre sacre du
pouvoir_[12] tait mue, et la fortune des combats changeait dans la
plaine des braves.

          [Note 12: Ce passage fait allusion  la religion de Loclin;
          et la pierre du pouvoir tait sans doute l'image d'une des
          divinits de la Scandinavie.]

Vieillard, dit Starno, va sur les rochers d'Arven que la mer
environne. Dis  Fingal, dis  ce roi du dsert, le plus beau de tous
les guerriers, que je lui donne ma fille, ma fille, la plus aimable
des belles. Son sein a la blancheur de la neige, ses bras, celle de
mes flots cumants; son me est douce et gnreuse. Qu'il vienne,
accompagn de ses plus vaillants hros, s'unir  ma fille leve dans
la retraite de mon palais.

Snivan arrive aux monts d'Albion, Fingal part; son coeur, enflamm
par l'amour, devance le vol de ses vaisseaux sur les vagues du Nord.

Sois le bienvenu, dit le sombre Starno, roi des rochers de Morven,
sois le bienvenu; et vous aussi, hros qui le suivez aux combats.
Enfants de l'le Solitaire, trois jours entiers vous clbrerez la
fte dans mon palais; vous poursuivrez trois jours les sangliers de
mes bois, afin que votre renomme puisse pntrer jusqu'aux demeures
secrtes o habite la jeune Agandecca.

Le roi des Neiges mditait leur mort en leur donnant la fte de
l'amiti. Fingal, qui se dfiait du sombre ennemi, y parut couvert de
ses armes. Les assassins, effrays, ne purent soutenir les regards du
hros et s'enfuirent. Cependant les accents de la joie se font
entendre; les harpes frmissent et rendent des sons d'allgresse. Les
bardes chantent les combats des guerriers ou les charmes des belles.
Le barde de Fingal, Ullin, cette voix mlodieuse de la colline de
Cona, s'y faisait entendre. Il chanta les louanges de la fille du roi
des Neiges et la gloire de l'illustre hros de Morven. La belle
Agandecca entendit ses accents; elle quitta la retraite o elle
soupirait en secret et parut dans toute sa beaut comme la lune au
bord d'un nuage de l'orient. L'clat de ses charmes l'environne comme
des rayons de lumire; le doux bruit de ses pas lgers plat 
l'oreille comme une musique agrable. Elle voit, elle aime le jeune
hros. Il fut l'objet des soupirs secrets de son coeur. Ses yeux bleus
le cherchaient et se fixaient tendrement sur lui; elle fit des voeux
dans son me pour le bonheur du chef de Morven.

Le troisime jour se leva radieux sur les forts des sangliers.
Starno, aux noirs sourcils, part pour la chasse et Fingal avec lui.
Dj la moiti du jour s'est coule, et la lance de Fingal est teinte
du sang des htes froces du Gormal. Ce fut alors que la fille de
Starno vint le trouver, ses beaux yeux pleins de larmes, et, avec les
accents de l'amour, elle lui adressa ces paroles:

Fingal, hros d'une race illustre, ne te fie point au coeur superbe
de Starno: dans cette fort sont cachs ses guerriers. Garde-toi de
cette fort o t'attend la mort: mais souviens-toi, jeune tranger,
souviens-toi d'Agandecca. Roi de Morven, sauve-moi de la fureur de mon
pre.

Le jeune hros, sans crainte et sans motion, s'avance accompagn de
ses guerriers. Les ministres de la mort prirent de sa main, et la
fort du Gormal retentit du bruit de leur chute.

Les chasseurs se sont rassembls devant le palais de Starno. Sous la
sombre paisseur de ses sourcils, Starno roulait des yeux enflamms.
Qu'on amne ici, cria-t-il, qu'on amne Agandecca  son aimable roi
de Morven. Ses paroles n'ont pas t vaines, et la main de Fingal
s'est rougie du sang de mon peuple.

Elle parut les yeux baigns de larmes, ses cheveux noirs taient
pars; son sein, clatant de blancheur, tait gonfl de soupirs.
Starno lui pera le sein de son pe; elle tomba comme un flocon de
neige qui se dtache des rochers du Ronan, lorsque les forts sont en
silence et que l'cho muet s'enfonce dans la valle.

Fingal jette un regard sur ses guerriers, et ses guerriers ont dj
pris leurs armes. Un horrible combat s'engage: les enfants de Loclin
meurent ou fuient... Fingal emporte et dpose dans son vaisseau le
corps inanim de la belle Agandecca. Sa tombe s'lve sur le sommet
d'Arven et la mer mugit alentour.

Paix profonde  son me, dit Cuchullin, et au barde qui nous charme
par ses chants. Redoutable tait Fingal dans la force de sa jeunesse,
redoutable est encore son bras dans sa vieillesse. Loclin succombera
encore devant le roi de Morven.  lune! montre-toi au travers de ton
nuage; claire dans la nuit ses blanches voiles sur les flots, et,
s'il est quelque Esprit puissant des cieux assis sur cette nue
abaisse vers la terre, conducteur des orages, carte des cueils ses
vaisseaux voguant dans les tnbres.

Ainsi parla Cuchullin prs du torrent murmurant de la montagne,
lorsque le fils de Matha, Calmar, montait la colline. Il revenait de
la plaine, bless et couvert de son sang, et s'appuyait sur sa lance.
Le bras du hros tait affaibli, mais son me tait pleine de force.

Tu es le bienvenu,  fils de Matha! lui dit Connal, tu es le bienvenu
au milieu de tes amis; mais pourquoi ce soupir touff s'chappe-t-il
du sein d'un guerrier qui, jamais, n'avait connu la peur?--Et qui ne
la connatra jamais. Connal, mon me s'enflamme dans le danger et
tressaille de joie au bruit des combats. Je suis de la race des
braves: jamais mes anctres na connurent la crainte.

Calmar fut le premier de ma famille, il se jouait au milieu des
temptes. Son noir esquif bondissait sur l'Ocan et volait sur l'aile
des ouragans. Une nuit, un Esprit sema la discorde parmi les lments.
Les mers s'enflent, les rochers retentissent, les vents chassent
devant eux les nuages menaants, l'clair vole sur ses ailes de feu.
Calmar trembla et revint au rivage, mais bientt il rougit de sa
frayeur. Il s'lance de nouveau au milieu des flots en courroux et
cherche l'Esprit des vents, tandis que trois jeunes matelots
gouvernent la barque agite, il est debout l'pe nue. Lorsque le
nuage abaiss passa prs de lui, il saisit ses noirs flocons et
plongea son pe dans ses flancs tnbreux. L'Esprit de la tempte
abandonna les airs; la lune et les toiles reparurent.

Telle tait l'intrpidit de ma race, et Calmar ressemble  ses
anctres. Le danger fuit l'pe du brave, la fortune se plat 
couronner l'audace.

Mais vous, enfants des vertes valles d'Erin, retirez-vous des
plaines sanglantes de Lena. Rassemblez les tristes restes de nos amis
et rejoignez Fingal. J'ai entendu le bruit de la marche de Loclin qui
s'avance: Calmar va rester et combattre. Ma voix se fera entendre, 
mes amis! comme si j'tais soutenu de mille guerriers. Mais,
souviens-toi de moi, fils de Semo, souviens-toi du corps inanim de
Calmar. Aprs que Fingal aura dvast le champ de bataille, place-moi
sous quelque pierre mmorable qui parle de ma renomme aux temps 
venir. Fais que la mre de Calmar se rjouisse en voyant la pierre qui
attestera ma gloire.

--Non, fils de Matha, rpondit Cuchullin, non, je ne te quitte point:
ma joie est de combattre  forces ingales, dans le pril mon me
s'agrandit. Connal, et toi, vnrable Carril, conduisez les tristes
enfants d'Erin, et, quand le combat sera fini, revenez chercher nos
corps gisants dans ce dfil, car nous resterons prs de ce chne, au
milieu de la mle... Moran au pied lger, vole sur la bruyre de
Lena, dis  Fingal qu'Erin est tomb dans l'esclavage, et presse-le de
hter ses pas.

Le matin commence  blanchir la cime du Cromla, les enfants de la
mer[13] montent le coteau. Calmar les attend de pied ferme, le feu du
courage s'allume dans son me irrite, mais le visage du guerrier
plit. Faible, il s'appuyait sur la lance de son pre, sur cette lance
qu'il dtacha des salles de Lara  la vue de sa mre afflige; mais
bientt le hros s'affaiblit et tombe comme l'arbre sur les plaines de
Cona. Le sombre Cuchullin reste seul, mais immobile comme un rocher
isol au milieu des sables; la mer vient avec ses flots et mugit sur
ses flancs endurcis; sa tte se couvre d'cume et les collines
d'alentour retentissent; enfin, du sein gristre des brumes
paraissent sur l'Ocan les voiles de Fingal; la fort de ses mts se
balance sur les vagues roulantes.

          [Note 13: Les guerriers de Swaran.]

Swaran, du haut de la colline, les aperoit, il abandonne les enfants
d'Erin et revient sur ses pas. Tels que la mer rentranant ses ondes 
travers les cent les mugissantes d'Inistore, tels reviennent contre
Fingal les vastes et imptueux bataillons de Loclin.

Cuchullin, triste, l'oeil en pleurs et la tte baisse, marche  pas
lents, tranant derrire lui sa longue lance; il s'enfonce dans le
bois du Cromla, gmissant sur la perte de ses amis. Il redoutait la
prsence de Fingal, qui tait accoutum  le fliciter en le voyant
revenir des champs de gloire.

Combien de mes hros, disait-il, sont couchs sans vie sur cette
plaine! Les chefs d'Inisfail, ceux dont la joie clatait dans la salle
de nos ftes! Je ne rencontrerai plus leurs pas sur la bruyre, je
n'entendrai plus leurs voix  la chasse des chevreuils. Ples et
muets, ils sont couchs sur des lits sanglants, ces guerriers qui
furent mes amis! Esprits de ces hros, nagure pleins de vie, venez
visiter Cuchullin dans sa solitude, venez sur les vents qui font gmir
l'arbre de la grotte de Tura, venez converser avec moi; c'est l
qu'loign des humains, je vais habiter ignor. Nul barde n'entendra
parler de moi; nul monument ne s'lvera pour conserver ma mmoire.
Pleure-moi,  Bragela! compte Cuchullin parmi les morts; ma renomme
s'est vanouie.

Tels taient les regrets de Cuchullin, en s'enfonant dans les bois
du Cromla.

Fingal, debout sur son vaisseau, levait sa lance brillante: terrible
tait l'clat de son acier, comme les feux sombres du mtore de la
mort, lorsque le voyageur est seul, et que le large disque de la lune
est obscurci dans les deux.

On a combattu, dit Fingal, et je vois le sang de mes amis. La
tristesse est sur les champs de Lena; le deuil est dans les forts du
Cromla: elles ont vu tomber leurs chasseurs dans la force de l'ge, et
le fils de Semo n'est plus.--Ryno, Fillan, mes enfants, faites
retentir le cor de la guerre: montez sur cette colline du rivage, prs
du tombeau de Landarg, et appelez les ennemis. Que votre voix tonne
comme celle de votre pre, lorsqu'il engage le combat et dploie sa
valeur. J'attends sur ce rivage le sombre, le puissant Swaran: qu'il
vienne avec toute sa race; car ils sont terribles dans le combat, les
amis des morts!

Le beau Ryno vola comme l'clair; le noir Fillan, comme les ombres de
l'automne. Dj leur voix s'est fait entendre sur les bruyres de
Lena: les enfants de l'Ocan ont reconnu les sons du cor de Fingal.
L'Ocan mugissant ne descend pas des rivages du royaume des Neiges
avec plus de violence et de rapidit que les enfants de Loclin du
penchant de la colline.  leur tte marche leur roi dans l'appareil
effrayant de ses armes. La rage allume son noir visage, et ses yeux
roulent tincelants des feux de la valeur.

Fingal aperoit le fils de Starno, et se rappelle Agandecca. Swaran,
jeune encore, avait donn des pleurs  la mort de sa soeur. Fingal lui
envoie le barde Ullin pour l'inviter  sa fte; son me est tendrement
mue au souvenir de ses premires amours.

Ullin, d'un pas ralenti par l'ge, marche vers le fils de Starno, et
lui dit:  toi qui habites loin de nous environn de tes flots, viens
 la fte du roi et passe ce jour dans le repos; demain,  Swaran,
nous combattrons, nous briserons les boucliers.

--Aujourd'hui! rpond le fils de Starno plein de rage; c'est
aujourd'hui que nous briserons les boucliers: demain ma fte sera
clbre, et Fingal sera gisant sur la terre.

Ullin revient vers Fingal:

Eh bien, dit Fingal avec un sourire, que demain Swaran donne sa fte;
oui, aujourd'hui, mes enfants, nous briserons les boucliers. Ossian,
reste  mes cts; Gaul, lve ton pe terrible; Fergus, bande ton
arc; et toi, Fillan, fais voler ta lance dans les airs. Levez tous vos
larges boucliers; que vos lances soient des mtores de mort Suivez
moi dans la route de la gloire, et galez mes actions dans le combat.

Mille vents dchans sur Morven, ou les nuages volant amoncels 
travers les cieux, ou les flots du noir Ocan fondant sur les rivages
du dsert, leur bruit, leurs ravages, la terreur qu'ils inspirent:
telle est l'image de l'horrible mle des deux armes sur la plaine
retentissante de Lena. Les cris des combattants se rpandent sur les
collines, comme les clats de la foudre pendant la nuit, lorsque la
nue crve sur Cona, et qu'on entend dans les vents les cris de mille
fantmes.

Fingal s'lance, terrible comme l'esprit de Trenmor, lorsque d'un
tourbillon il vient  Morven visiter ses illustres enfants. Les chnes
mus gmissent, et les rochers tombent dracins sur son passage. Le
sang des ennemis inondait la main de mon pre lorsqu'il agitait son
pe dans un cercle flamboyant. Il se rappelle les combats de sa
jeunesse; et, dans sa course, il dvaste le champ de bataille. Ryno
s'avance comme une colonne de feu. Le front de Gaul est menaant,
Fergus et Fillan fondent sur l'ennemi. Moi-mme je marchai triomphant
sur les traces du roi. Mille fois mon bras donna la mort, et l'clair
de mon pe en tait le signal effrayant. Mes cheveux alors n'taient
pas blanchis par les ans, et la vieillesse ne faisait pas trembler
mes mains: mes yeux n'taient pas couverts de tnbres, et mes jambes
ne m'abandonnaient pas dans ma course.

Qui pourrait nombrer les morts ou les exploits des hros, dans cette
journe o Fingal, brlant de rage, foudroya les enfants de Loclin?
Gmissements sur gmissements se rptaient de colline en colline,
jusqu' ce que la nuit vnt tout envelopper de ses ombres. Ples et
frissonnants d'effroi comme un troupeau de timides chevreuils, les
enfants de Loclin se rassemblent sur la colline. Nous nous assmes,
pour entendre les sons de la harpe, au bord du paisible ruisseau de
Lubar. Fingal, plac le plus prs de l'ennemi, coutait les chants des
bardes qui clbraient sa race illustre. Assis et appuy sur sa lance,
il prtait une oreille attentive. Le vent agitait ses cheveux blancs,
et ses penses se promenaient sur le pass. Prs de lui tait mon
jeune, mon cher Oscar, pench sur sa lance; il admirait le roi de
Morven, et son me s'agrandissait au rcit de ses actions.

Fils de mon fils, dit le roi, Oscar, l'honneur du jeune ge, j'ai vu
briller ton pe, et je me suis enorgueilli de ma race: suis la trace
glorieuse de nos aeux, et sois ce que furent Trenmor, le premier des
hommes, et Trathal, le pre des hros. Ils signalrent leur jeunesse
dans les combats; ils sont chants par les bardes. Oscar, dompte le
guerrier qui se dfend; mais pargne le faible: fonds, comme un
torrent, sur les ennemis de ton peuple; mais sois doux, comme le
zphyr qui caresse le gazon, pour ceux qui implorent ta clmence: tel
vcut Trenmor; tel fut Trathal, et tel a t Fingal; mon bras fut
toujours l'appui de l'opprim, et le faible s'est repos derrire les
clairs de mon pe.

Oscar, j'tais jeune comme toi lorsque la belle Fainasollis s'offrit
 moi, ce rayon du soleil, cette douce lumire d'amour, la fille du
roi de Craca. Je revenais des bruyres de Cona, n'ayant avec moi que
quelques-uns de mes guerriers. Les voiles d'un esquif se prsentent 
nos yeux sur le lointain des mers: il paraissait comme un nuage qui
s'lve sur les vents de l'Ocan. Bientt il s'approche, et nous
apermes cette belle. Son beau sein tait agit et gonfl de soupirs.
Le vent jouait dans ses cheveux dnous; ses joues de rose taient
couvertes de pleurs: Fille de la beaut, lui dis-je avec douceur,
d'o viennent tes soupirs? Puis-je, jeune encore, puis-je te dfendre,
fille de la mer? Mon pe peut trouver mon gal dans le combat; mais
mon coeur est indomptable.

--Je suis dans tes bras,  chef des braves, dit-elle en soupirant:
c'est toi que j'implore, gnreux protecteur du faible. Le roi de
Craca chrissait en moi le rejeton le plus brillant de sa race, et
plus d'une fois les collines du Cromla ont rpondu aux soupirs d'amour
adresss  l'infortune Fainasollis. Borbar, roi de Sora, vit ma
beaut et m'aima: son pe brille  son ct comme l'clair du ciel;
mais son sourcil est noir et sombre, et les orages sont dans son
coeur. C'est lui que je fuis  travers les flots; c'est lui qui me
poursuit.

--Viens te placer, lui dis-je,  l'abri de mon bouclier, et
rassure-toi, beaut ravissante. Il fuira, le sombre chef de Sora; il
fuira, si le bras de Fingal rpond  son coeur. Je pourrais bien,
fille de la mer, te cacher dans quelque grotte solitaire et profonde;
mais jamais Fingal n'a fui des lieux o le danger menace. C'est au
milieu de la tempte des combats et des lances que son me s'panouit
de joie.

Je vis des larmes couler sur les joues de la belle. Je m'attendris
sur son sort.

Bientt, telle qu'une vague menaante, parat sur le lointain des
mers le vaisseau du fougueux Borbar. Ses voiles se jouent autour de
ses mts levs sur les flots; les ondes blanchissent et roulent sur
les flancs du vaisseau, et l'Ocan mugit alentour. Quitte, lui
dis-je, quitte l'Ocan, tranger port sur les temptes. Viens
partager ma fte dans mon palais. Ma demeure est l'asile des
trangers. La belle tait tremblante  mes cts: il dcoche un
trait, elle tombe. Ta main est sre, Borbar; mais cette belle tait
un faible ennemi. Nous combattmes, et ce combat fut sanglant et
mortel: Borbar tomba sur mes coups. Nous plames sous deux tombes de
pierre cette belle infortune et son cruel amant.

Tel je fus dans mon jeune ge; mais toi, Oscar, imite la vieillesse
de Fingal; ne cherche jamais le combat: s'il se prsente, ne l'vite
jamais. Fillan, Oscar, devancez les vents, volez sur la plaine, et
observez les enfants de Loclin. J'entends le tumultueux dsordre o
les jette la peur. Allez, qu'ils n'chappent pas  mon pe en fuyant
sur les vagues du Nord: car combien de guerriers de la race d'Erin
sont ici couchs sur le lit de mort!

Les deux hros volrent comme deux sombres fantmes sur leurs chars
ariens, lorsqu'ils viennent effrayer les malheureux mortels.

Alors le fils de Morni, Gaul, s'avance, et se prsente dans une
altitude intrpide: sa lance reluit aux toiles.  Fingal! cria le
hros, dis aux bardes d'appeler par leurs chants le doux sommeil sur
tes guerriers fatigus. Et toi, Fingal, remets dans son fourreau ton
pe homicide, et laisse combattre ton peuple. Nous languissons ici
sans gloire, et notre roi est le seul qui combatte et triomphe. Quand
le matin blanchira nos collines, observe de loin nos exploits. Que les
guerriers de Loclin sentent l'pe tranchante du fils de Morni, et que
les bardes puissent clbrer ma renomme. Telle fut jadis la conduite
des nobles anctres de Fingal; telle fut aussi la tienne,  Fingal!

--Fils de Morni, rpondit Fingal, je chris ta gloire. Combats; mais
ma lance te suivra de prs, pour voler  ton secours au milieu du
pril. levez, levez vos voix, enfants des concerts, et faites
descendre sur moi le paisible sommeil. Fingal va dormir ici au murmure
des vents de la nuit. Et toi,  Agandecca! si tu es prs de ces lieux,
parmi les enfants de ta patrie, ou si tu es assise sur un nuage
au-dessus des mts et des voiles de Loclin, viens me visiter dans mes
songes. Belle qui me fus si chre, viens rjouir mon me du doux
aspect de ta beaut.

Mille harpes et mille voix unirent leurs sons mlodieux. Les bardes
chantrent les nobles actions de Fingal et de son auguste race; et
quelquefois on entendit prononcer dans leurs chants le nom d'Ossian,
d'Ossian aujourd'hui plong dans le deuil! J'ai combattu, j'ai vaincu
souvent dans les guerres d'Erin; mais maintenant, aveugle, dans les
larmes, et dlaiss, je me trane confondu dans la foule des mortels
vulgaires.  Fingal! je ne te vois plus environn des guerriers de ta
race: les btes sauvages viennent patre sur la tombe du puissant roi
de Morven... Paix ternelle  ton ombre, roi des pes, hros le plus
fameux des collines de Cona.


VII

Ossian lui-mme chante ses premires amours dans son quatrime chant.

Malvina, sa petite-fille, qui vit auprs de son vieux pre pour le
consoler de la perte de ses enfants et pour entendre ses chants,
l'coute. Voici ce que sa mmoire lui reprsente:

Quelle est celle qui descend en chantant de la montagne, brillante
comme l'arc pluvieux qui couronne la colline de Lena? C'est cette
belle dont la voix inspire l'amour; c'est l'aimable fille de Toscar:
plus d'une fois tu prtas l'oreille  mes chants, plus d'une fois je
vis couler les larmes de tes beaux yeux. Viens-tu pour tre tmoin de
nos combats, ou pour entendre le rcit des actions d'Oscar? Quand
cesserai-je de pleurer au bord des ruisseaux de Cona! Mes annes se
sont coules dans les batailles, et la douleur assige ma vieillesse.

Belle Malvina, je n'tais pas, comme aujourd'hui, aveugle et fltri
par les chagrins; je n'tais pas ainsi triste et dans l'abandon,
lorsque la belle Evirallina m'aimait, Evirallina aux cheveux noirs, 
la gorge blouissante. Mille hros lui offrirent leurs voeux: elle
refusa son amour  mille hros: une foule de braves guerriers se
retirrent ddaigns. Ossian seul plaisait  ses yeux.

J'allai vers les ondes noires de Lego pour obtenir sa main: douze
guerriers de ma nation, enfants valeureux des plaines de Morven,
m'accompagnrent. Nous arrivmes  la demeure de Branno, l'ami des
trangers.

De quel lieu, dit-il, viennent ces armes trangres? Elle n'est pas
facile, la conqute de la beaut qui a dj refus tant de guerriers
d'Erin; mais sois heureux,  toi, fils de Fingal: heureuse est la
belle qui t'est rserve! Euss-je douze beauts qui m'appelassent
leur pre, je les offrirais  ton choix, illustre enfant de la
renomme.  ces mots, il ouvrit la salle o tait la belle
Evirallina:  sa vue, la joie fit palpiter nos coeurs sous l'acier, et
nous fmes des voeux pour la fille de Branno.

Mais au-dessus de nos ttes, au sommet de la colline parut la troupe
du superbe Cormac. Huit guerriers le suivaient, et la plaine
resplendissait des clairs de leurs armes. L taient Colla et Duna
couvert de blessures, et le puissant Toscar; et avec eux Tago et le
victorieux Frestat. Suivaient Daro, heureux dans les combats, et
Dala, le boulevard des guerriers dans leur retraite. L'pe flamboyait
dans la main de Cormac, ses yeux taient pleins de douceur. Ossian
prit avec lui huit de ses guerriers, l'imptueux Ullin, le gnreux
Mullo, le noble et gracieux Scelacha, Oglan et le fougueux Cerdal et
le farouche Dumariccan: et pourquoi te nommerai-je le dernier, Ogar,
si fameux sur les collines d'Arven!

Ogar attaque Dala: ils combattent sur la plaine. Ogar songe  son
poignard; c'est l'arme qu'il affectionne: il l'enfona neuf fois dans
les flancs de Dala; le sort du combat est chang: trois fois je
perai de ma lance le bouclier de Cormac; trois fois sa lance se
rompit sur le mien.  jeune et malheureux amant! je lui tranchai la
tte: cinq fois je l'agitai par sa chevelure: les amis de Cormac
prirent la fuite. Quiconque alors, aimable Malvina, m'et os dire
qu'un jour, aveugle et infirme, je passerais les nuits dans la
solitude, et eu besoin d'avoir une cotte d'armes d'une trempe bien
forte, et un bras invincible.

Mais dj l'on n'entend plus sur la plaine obscure du Lena le son des
harpes et la voix des bardes. Les vents inconstants soufflaient avec
violence, et le chne altier balanait sur ma tte son tremblant
feuillage: Evirallina occupait mes penses, lorsque dans tout l'clat
de sa beaut, et roulant dans ses pleurs l'azur de ses beaux yeux,
elle m'apparut sur son nuage, et d'une voix faible:

Ossian, dit-elle, lve-toi et sauve mon fils! sauve mon cher Oscar.
Prs du chne qui est au bord du Lubar, il combat contre les enfants
de Loclin....

Elle dit et se replonge dans son nuage: je me revts de mon armure, et
ma lance soutient et prcipite mes pas: mes armes retentissent; je
rptais  demi-voix, suivant ma coutume dans les dangers, les
antiques chansons des hros. Les guerriers de Loclin entendirent le
bruit lointain de ma marche: ils fuient, mon fils les poursuit.
Reviens, mon fils, lui criai-je, reviens, ne poursuis plus l'ennemi,
quoique Ossian soit derrire toi. Il obit  ma voix et revient sur
ses pas; c'tait un charme pour mon oreille que le bruit des armes
d'Oscar. Pourquoi, me dit-il, arrtes-tu mon bras avant que la mort
les ait tous envelopps de ses ombres? Sais-tu que, farouches et
terribles, ils ont assailli ton fils et Fillan? qu'ils veillaient
attentifs aux alarmes de la nuit? Nos pes en ont dtruit
quelques-uns: mais tels que les flots de l'Ocan pousss par les vents
sur les sables de Mora, tels s'avancent les guerriers de Loclin sur la
plaine de Lena: les fantmes de la nuit jetrent des cris sinistres,
et j'ai vu tinceler les mtores, avant-coureurs de la mort.
Laisse-moi rveiller le roi de Morven, lui qui sourit au danger: il
ressemble au radieux enfant du ciel lorsqu'il se lve et dissipe
l'orage.

Fingal venait de s'veiller brusquement d'un songe, et s'appuyait sur
le bouclier de Trenmor, bouclier fameux que ses pres levrent jadis
mille fois dans les guerres de leur famille. Le hros avait vu dans
son sommeil l'ombre afflige d'Agandecca. Elle tait venue de
l'Ocan, et s'tait avance seule et  pas lents sur la plaine de
Lena: son visage tait ple et ses joues taient baignes de larmes:
plusieurs fois, de sa robe de nuages, elle avance sa main livide; elle
l'tend sur Fingal en silence et en dtournant les yeux. Pourquoi la
fille de Starno verse-t-elle des pleurs? lui dit Fingal en soupirant;
pourquoi cette pleur sur ton visage?... Elle disparat sur les vents,
et laisse Fingal au milieu des tnbres. Elle pleurait les guerriers
de sa nation qui allaient prir sous les coups de Fingal.

Le hros s'veille, et voit encore Agandecca dans ses penses. Il
entend le bruit des pas d'Oscar, il aperoit la lueur de son bouclier:
car le rayon naissant du matin avait dj travers les mers d'Ullin.

Que fait l'ennemi, dit en se levant le roi de Morven? Entran par la
peur, fuit-il sur les flots de l'Ocan? ou attend-il un nouveau
combat? Mais qu'ai-je besoin de le demander: ce sont leurs voix que
m'apportent le vent du matin. Oscar, vole sur la plaine, et rveille
nos ennemis pour combattre.

Le roi se plaa prs de la roche de Lubar, et trois fois il leva sa
voix terrible. Le cerf tressaille prs des sources de Cromla, et les
rochers tremblent sur les collines. Tels que les nuages amassent les
temptes et voilent l'azur des cieux, tels  la voix de Fingal
accoururent les enfants du dsert: toujours ses guerriers taient mus
de joie aux accents de sa voix; souvent il les avait conduits au
combat et ramens chargs des dpouilles de l'ennemi.

Venez, guerriers intrpides, venez donner la mort: Fingal vous verra
combattre. Mon pe reluira sur cette colline: elle sera l'appui de
mon peuple; mais puissiez-vous n'avoir jamais besoin de son secours,
tandis que le fils de Morni va combattre  ma place!... C'est lui qui
va marcher  votre tte: il faut que sa gloire devienne clbre dans
nos chants.  vous, ombres des hros morts, htes lgers des nuages,
accueillez avec bont mes guerriers terrasss, et conduisez-les dans
l'asile de vos collines. Qu'ils puissent un jour, ports sur les
vents, traverser l'espace de mes mers, me visiter dans mes songes, et
rjouir quelquefois mon me dans le silence de la nuit et du repos.

Fillan, Oscar, et toi, beau Ryno  la lance redoutable, marchez au
combat avec intrpidit; suivez le fils de Morni, contemplez les
actions de son bras, et que vos pes soient rivales de la sienne.
Protgez les amis de votre pre, et que les guerriers des anciens
temps soient prsents  votre souvenir. Mes enfants, quand vous
tomberiez ici sur les champs d'Erin, je vous reverrais encore:
bientt, bientt nos froides et ples ombres se rencontreront dans les
nuages et traverseront ensemble les coteaux de Cona.

Tel qu'une nue paisse et orageuse, dont les flancs enflamms sont
arms d'clairs, et qui, fuyant les rayons du matin, s'avance vers
l'occident: tel s'loigne le roi de Morven. Deux lances sont dans sa
main, et son armure jette un clat terrible... Il abandonne au vent
ses cheveux blancs: souvent il se retourne et jette un regard sur le
champ de bataille: trois bardes l'accompagnent, prts  porter ses
paroles  ses hros. Il s'assied sur la cime du Cromla; les mouvements
de sa lance tincelante rglaient notre marche. La joie s'panouit sur
le visage d'Oscar: ses joues se colorent; ses yeux versent des larmes
de plaisir: son pe parat dans ses mains un rayon de lumire. Il
s'avance, et avec un sourire il dit  Ossian:  chef des combats, mon
pre, coute ton fils. Retire-toi aussi, va joindre le roi de Morven,
et cde-moi ta gloire. Si je pris ici, souviens-toi de cette belle
solitaire, objet de mon amour, de la fille de Toscar; car je la vois
penche sur les bords du ruisseau, les joues en feu et les cheveux
pars sur son sein, jetant ses regards du haut de la montagne et
soupirant pour Oscar. Dis-lui que je suis sur mes collines, hte lger
des vents, et que je vole sur mes nuages  la rencontre de l'aimable
fille de Toscar.

--lve, Oscar, lve plutt ma tombe: je ne veux point te cder le
combat; il faut que mon bras soit le plus sanglant, et t'enseigne 
vaincre. Mais, mon fils, souviens-toi de placer cette pe, cet arc et
ce bois de cerf dans mon troite et sombre demeure, que tu marqueras
par une pierre gristre. Oscar, je n'ai plus d'amante  recommander
aux soins de mon fils; j'ai perdu Evirallina, l'aimable fille de
Branno n'est plus.

Nous parlions ainsi, lorsque la voix de Gaul, apporte par les vents,
vint frapper nos oreilles: il agitait dans les airs l'pe de son
pre, et se prcipite furieux au milieu de la mort et du carnage.

Les deux armes s'attaquent et combattent guerrier contre guerrier,
fer contre fer. Les boucliers et les pes se choquent et
retentissent. Les hommes tombent. Gaul fond comme un tourbillon
d'Arven: la destruction suit son pe. Swaran dvore comme l'incendie
allum dans les bruyres du Cormal. Comment pourrais-je redire dans
mes chants tant de noms et de morts? L'pe d'Ossian se signala aussi
dans ce sanglant combat: et toi,  mon Oscar,  le plus grand, le
meilleur de mes enfants, que tu tais terrible! Mon me prouvait une
secrte joie, lorsque je voyais son pe tinceler sur les ennemis
terrasss. Ils fuient en dsordre sur la plaine de Lena: nous
poursuivons, nous massacrons; comme la pierre bondit de rocher en
rocher, comme la hache frappe et retentit de chne en chne, comme le
tonnerre roule de colline en colline ses effrayants clats: tels de la
main d'Oscar et de la mienne tombaient et se suivaient et le coup et
la mort.

Mais Swaran assige et environne le fils de Morni, comme un cercle
des flots irrits. Fingal,  cette vue, se lve  demi et fait un
mouvement de sa lance: Va, Ullin, mon antique barde, va trouver Gaul,
rappelle  sa mmoire les combats et l'exemple de ses anctres:
soutiens de tes chants son courage chancelant; les chants raniment les
guerriers. Le vnrable Ullin part; il presse ses pas appesantis; il
arrive et adresse  Gaul ces chants belliqueux:

Enfant des climats o naissent les coursiers gnreux; jeune roi des
lances, toi dont le bras est ferme dans le pril, dont le courage
inflexible ne cde jamais; toi qui diriges les coups de la mort,
frappe, renverse l'ennemi: que nul de leurs vaisseaux ne reparaisse
jamais sur la cte d'Inistore. Que ton bras soit comme la foudre, tes
yeux comme l'clair, ton coeur comme un rocher. Lve ton bouclier;
plonge et replonge ton pe; frappe, dtruis!

 ces chants, le coeur de Gaul s'enflamme et palpite; mais Swaran
s'avance  la tte de son arme: il fend le bouclier de Gaul en deux,
et les enfants d'Erin prennent la fuite.

Alors Fingal se leva, et trois fois fit clater sa voix. Cromla
rpondit  ses sons, et ses guerriers fuyants s'arrtrent. Ils
baissrent vers la terre leurs visages confus, et rougirent  la
prsence de Fingal. Il s'avanait comme un nuage pluvieux dans les
ardeurs brlantes de l't, lorsqu'il roule et s'tend sur la colline,
et que les plaines en silence attendent sa rose. Swaran aperoit le
terrible roi de Morven, et s'arrte au milieu de sa course. Farouche
et roulant ses yeux autour de lui, debout, appuy sur sa lance et
gardant un morne silence, il ressemblait dans sa taille gigantesque 
un chne antique des bords du Lubar, dont la tte penche sur le
fleuve et dont les rameaux furent jadis noircis des feux du tonnerre.
Il marche et se retire  pas lents sur la plaine. Les flots de ses
guerriers l'entourent, et le nuage de la bataille se forme sur la
colline.

Fingal brille au milieu de ses hros, et leur dit: Prenez mes
tendards, dployez-les aux vents de Lena, qu'ils flottent comme les
flammes ondoyantes de cent collines: que leurs frmissements dans les
airs nous excitent au combat. Accourez, enfants d'Erin, venez vous
placer prs de votre roi; soyez attentifs  ses ordres. Gaul, bras
invincible de la mort, jeune Oscar, qui cros pour les combats;
vaillant Connal; Dermid  la brune chevelure, et toi, Ossian, roi des
chants, venez tous vous placer prs du bras de votre pre.

Nous levmes le Soliflamme, le brillant tendard du roi: l'me des
hros tressaillit de joie en le voyant se jouer dans les vents; il
tait parsem d'or, comme l'azur nocturne de la vote toile du ciel.
Chaque hros avait son tendard, et chaque tendard sa troupe de
guerriers.

Voyez, dit le roi, comme l'arme de Loclin se partage sur la plaine;
ils ressemblent  une fort de chnes  demi dvaste par l'incendie,
lorsque ses arbres claircis laissent voir par intervalles les
espaces du ciel, et les mtores volants dans la nuit. Que chaque
chef des amis de Fingal choisisse et attaque sa troupe d'ennemis;
et qu'en dpit de ce front menaant qu'ils nous opposent, nul
d'eux n'chappe sur les flots d'Inistore.--Moi, dit Gaul, je me
charge des sept chefs qui sont venus du lac de Lano.--Que le sombre
roi d'Inistore, dit Oscar, soit abandonn  l'pe du fils
d'Ossian,--Confiez  la mienne le roi d'Inistore, dit Conna au coeur
d'acier...--Ou Mudin ou moi, dit Dermid, dormira sous la terre.--Et
moi, qui maintenant suis aveugle et faible, je choisis le belliqueux
roi de Terman. J'ai promis de ne pas revenir sans son bouclier.--Revenez
triomphants et victorieux,  mes hros, dit Fingal avec un regard
serein: toi, Swaran, Fingal te rserve pour lui. Aussitt, comme
mille vents furieux dchans sur les vallons, nos bataillons se
divisent et fondent sur l'ennemi: les chos du Cromla retentissent au
loin.

--Comment raconter toutes les morts qui signalrent nos armes dans
cette affreuse mle?  fille de Toscar, nos mains taient toutes
sanglantes; les rangs superbes de Loclin tombaient l'un sur l'autre,
comme les terres boules de la montagne de Conna. La victoire suivit
nos armes: pas un chef qui n'accomplt sa promesse. Tu t'assis plus
d'une fois prs du murmure des eaux du Brannos  fille de Toscar: l
ton sein blouissant de blancheur s'enflait et s'levait, comme le
duvet du cygne voguant doucement sur la surface du lac, lorsque les
zphyrs enflent ses ailes. L tu as vu plus d'une fois le soleil
rougetre se retirer et descendre lentement derrire un pais nuage;
la nuit amasser ses ombres autour de la montagne, lorsque le vent
souffle par tourbillons et mugit par intervalles dans les valles
profondes. La grle tombe, le tonnerre roule, clate, et la foudre
rase les rochers. Les esprits montent sur des rayons de feu:
d'irrsistibles et vastes torrents se versent  grand bruit des
montagnes: telle est,  Malvina, l'image de ce combat... Ah! pourquoi
cette larme? C'est aux filles de Loclin de pleurer. Les guerriers de
leur patrie tombaient par milliers, et le sang avait rougi le fer de
nos hros; mais je ne suis plus, hlas! le compagnon des hros; je
suis triste, aveugle et dlaiss. Donne-moi, aimable Malvina,
donne-moi tes larmes; car j'ai vu les tombeaux de tous mes amis.

Ce fut alors que Fingal vit avec douleur tomber sous ses coups un
hros inconnu... Le guerrier roulait dans la poussire ses cheveux
gris, et levait vers le roi ses yeux mourants: Ah! c'est donc de ma
main que tu pris, s'crie Fingal qui le reconnat,  toi, l'ami
d'Agandecca! J'ai vu tes larmes couler pour l'objet de mon amour dans
les salles du sanguinaire Starno. Tu fus l'ennemi des ennemis de mon
amante, et c'est de ma main que tu pris! lve,  Ullin, lve la
tombe du fils de Mathon, et mle dans tes chants son nom au nom
d'Agandecca, d'Agandecca qui fut si chre  mon coeur!

Du fond de l caverne de Cromla, Cuchullin entendit le bruit des
combattants. Il appela le brave Connal et le vieux Carril.  sa voix,
ces hros en cheveux blancs prirent leurs lances. Ils s'avancrent et
virent de loin les flots de la bataille, comme les vagues entasses de
l'Ocan agit, lorsque les vents, soufflant du ct de la mer, roulent
devant eux ses vastes lames sur les sables du rivage.

 cette vue, Cuchullin s'enflamme et fronce le sourcil: sa main se
porte sur l'pe de ses pres; ses yeux roulent dans le feu et
s'attachent sur l'ennemi. Trois fois il voulut courir au combat, et
trois fois Connal arrta ses pas. Chef de l'le des Brouillards, lui
dit-il, Fingal triomphe, ne cherche point  lui ravir une portion de
sa gloire: il ravage et dtruit comme la tempte.

Eh bien, Carril, reprit Cuchullin, va fliciter le roi de Morven.
Ds que Loclin se sera coul comme le torrent aprs la pluie, ds que
le silence rgnera sur le champ de bataille, que ta voix mlodieuse se
fasse entendre  l'oreille de Fingal et chante ses louanges. Donne-lui
l'pe de Caithbat; car Cuchullin n'est plus digne de porter les armes
de ses pres.

Mais vous, ombres du solitaire Cromla, esprits des hros qui ne sont
plus, soyez dsormais les compagnons de Cuchullin, et parlez-lui
quelquefois dans la grotte o il va cacher sa douleur. Non, je ne
serai plus renomm parmi les guerriers clbres. J'ai brill comme un
rayon de lumire, mais j'ai pass comme lui; je m'vanouis comme la
vapeur que dissipent les vents du matin lorsqu'il vient clairer les
collines. Connal, ne me parle plus d'armes ni de combats: ma gloire
est morte. J'exhalerai mes gmissements sur les vents, jusqu' ce que
la trace de mes pas s'efface sur la terre... Et toi, belle et tendre
Bragela pleure la perte de ma renomme; car jamais je ne retournerai
vers toi: je suis vaincu!


VIII

Lisez encore ce dbut du cinquime chant sur la gloire et la mort de
Fingal. Le rhythme majestueux et calme des vers est conforme au gnie
habituel du barde Connal:

Alors, sur le penchant du Cromla, Connal adressa la parole 
Cuchullin: Fils de Semo, pourquoi cette sombre tristesse? Nos amis
sont puissants dans les combats; et toi, guerrier, ta renomme est
clbre: nombreuses sont les morts que ta lance a donnes. Souvent
Bragela, faisant clater la joie dans ses beaux yeux bleus, alla
au-devant de son hros lorsqu'il revenait victorieux et fumant de
carnage au milieu des braves, et que ses ennemis taient muets sous la
tombe. Tes bardes charmaient ton oreille en chantant tes exploits.

Mais vois le roi de Morven, il s'avance, et l'incendie, les torrents,
les temptes sont l'image de sa force.--Heureux ton peuple!  Fingal!
ton bras combattra pour lui. Tu es le premier des hros dans la
guerre; tu es le plus sage des rois dans la paix. Tu parles, et tes
nombreux guerriers obissent; ton acier retentit et les ennemis
tremblent. Heureux est ton peuple,  Fingal!

Quel est ce guerrier si terrible et si imptueux dans sa course?

Quel autre que le fils de Starno oserait venir  la rencontre du roi
de Morven? Contemple le combat des deux chefs; tels combattent deux
Esprits sur l'Ocan et disputent  qui roulera ses flots. Le chasseur
sur la colline entend le bruit de leurs efforts, et voit les vagues
s'enfler et s'avancer vers les rivages d'Arven. Ainsi parlait Connal,
lorsque les deux hros se joignirent au milieu de leurs guerriers
tombant de toutes parts. C'est l qu'on entendit le bruit du choc des
armes et des coups redoubls. Terrible est le combat des deux rois,
terribles sont leurs regards; leurs boucliers sont briss et l'acier
de leurs casques vole en clats; ils jettent les tronons de leurs
armes, chacun d'eux s'lance pour saisir au corps son adversaire;
leurs bras nerveux sont enlacs; ils s'embrassent, ils s'attirent, se
balanant  droite et  gauche; dans leur lutte sanglante, leurs
muscles se tendent et se dploient. Mais quand leur fureur, au comble,
vint  dvelopper toutes leurs forces, alors la colline branle par
leurs efforts trembla au haut de sa cime. Enfin la force de Swaran
s'puise, il tombe, et le roi de Loclin est enchan.

Ainsi j'ai vu sur le Cona, Cona que ne voient plus mes yeux, ainsi
j'ai vu deux collines arraches de leurs bases par l'effort d'un
torrent imptueux; leurs masses inclines l'une vers l'autre se
rapprochent; la cime de leurs arbres se touche dans les airs; bientt
toutes deux ensemble tombent et roulent avec leurs arbres et leurs
rochers; le cours des fleuves est chang, et les ruines rougetres de
leurs terres boules frappent au loin l'oeil du voyageur.

Enfants du roi de Morven, dit Fingal, gardez le roi de Loclin; car il
a la force de mille flots irrits; son bras est instruit aux combats;
il a toute la vigueur des anciens hros de sa race. Brave Gaul, et
toi, Ossian, accompagnez le frre d'Agandecca, et rappelez la joie
dans son me attriste. Et vous, Oscar, Fillan et Ryno, poursuivez les
dbris de Loclin; et que jamais nul vaisseau ne revienne insulter nos
mers.

Ils partent et volent comme l'clair.

Fingal les suit  pas lents et s'avance comme un nuage qui porte la
foudre, lorsque les plaines brles par l't sont dans le silence.
Son pe tincelle devant lui: il rencontre un des chefs de Loclin,
et lui adresse ces paroles: Quel est celui que je vois appuy contre
le rocher? Il ne peut franchir le torrent: sa contenance annonce un
hros; son bouclier est  ses cts et sa lance s'lve comme un arbre
du dsert. Jeune inconnu, es-tu des ennemis de Fingal?

--Je suis un enfant de Loclin! cria le guerrier, et mon bras n'est
pas faible. Mon pouse est en pleurs dans ma demeure; mais Orla n'y
rentrera jamais.

--Veux-tu te rendre ou combattre? dit Fingal. Les ennemis ne
triomphent point en ma prsence, et mes amis sont clbres dans mon
palais. tranger, suis-moi, et viens partager mes ftes; viens
poursuivre les daims de mes dserts.

--Non, dit le hros; je secours le faible; je prterai toujours ma
force  celui qui succombe. Mon pe n'a pas encore trouv son gale;
que le roi de Morven me cde.

--Jamais, Orla, jamais Fingal n'a cd  un mortel. Tire ton pe et
choisis ton ennemi parmi la foule de mes hros.

--Et le roi refuse-t-il ce combat? dit Orla. Fingal est, de toute sa
famille, le seul rival digne d'Orla... Mais, roi de Morven, si je
succombe, puisqu'il faut que tout guerrier prisse un jour, lve ma
tombe au milieu du Lena, et que ma tombe domine toutes les autres.
Renvoie, au travers des mers, l'pe d'Orla  sa tendre pouse, afin
que, les yeux tremps de larmes, elle puisse la montrer  son fils et
allumer dans son coeur l'amour de la guerre.

--Jeune infortun, lui dit Fingal, pourquoi, par ces tristes
discours, rveilles-tu ma douleur? Il vient un jour o il faut que les
guerriers meurent, et que leurs jeunes enfants voient leurs armes
oisives et suspendues aux murs de leurs demeures; mais tes voeux,
Orla, seront remplis. J'lverai ta tombe, et ta belle pouse pleurera
sur ton pe.

Tous deux combattirent sur la plaine; mais le bras d'Orla tait
faible; l'pe de Fingal descend et tranche en deux son bouclier. Ses
clats volent et brillent sur la terre, comme la lune dans la nuit sur
l'onde d'un ruisseau.

--Roi de Morven, dit le hros, lve ton pe et me perce le sein.
Bless dans le combat, je suis rest ici faible et abandonn de mes
amis; bientt, ma triste aventure se rpandra sur les rives du Loda et
parviendra jusqu' ma bien-aime, lorsque, seule, elle erre dans les
forts.

--Non, rpondit le roi de Morven, jamais tu ne seras perc de ma
main: je veux que ton pouse te revoie encore sur les bords du Loda,
chappe des mains de la guerre; je veux que ton vieux pre, que,
peut-tre, la vieillesse a dj priv de la vue, entende du moins ta
voix dans sa demeure... Il se lvera plein de joie, et ses mains
errantes chercheront son fils.

--Il ne le trouvera jamais, Fingal; je mourrai dans les champs de
Lena; des bardes trangers parleront de moi; mon large baudrier cache
une plaie mortelle! vois, je l'arrache de mon sein et le jette aux
vents.

Son sang noir sort  gros bouillons de ses flancs. Il s'puise, il
plit, il tombe; et Fingal, attendri, se penche sur le hros expirant.
Il appelle ses jeunes guerriers: Oscar, Fillan, mes enfants, levez
la tombe d'Orla; il reposera sur cette plaine, loin du murmure
agrable du Loda, loin de sa malheureuse pouse; un jour, les faibles
guerriers verront l'arc suspendu dans sa demeure; ils essayeront, mais
en vain, de le plier; ses dogues fidles hurlent de douleur sur les
collines; les btes sauvages, qu'il avait coutume de poursuivre, se
rjouissent de sa mort: il est dsarm, le bras terrible des
batailles; le premier des braves n'est plus!

levez vos voix, embouchez le cor, enfants du roi de Morven;
retournons vers Swaran, et passons la nuit dans les chants. Fillan,
Oscar, Ryno, volez sur la plaine. O donc es-tu, Ryno, jeune enfant de
la gloire? Tu n'as pas coutume de rpondre le dernier  la voix de ton
pre...

--Ryno, dit Ullin, le premier des bardes, a rejoint les ombres de ses
aeux, les ombres de Trathal et de Trenmor. Le jeune Ryno n'est plus;
son corps inanim est tendu sur la plaine de Lena.

--N'est-il donc dj plus, s'cria le roi, celui de mes enfants qui
tait le plus lger  la course, le plus prompt  bander l'arc?... 
mon fils!  peine ton pre a-t-il eu le temps de te connatre. Ah!
pourquoi faut-il que, si jeune, tu sois dj tomb? Repose en paix sur
Lena, Fingal te reverra bientt. Bientt ma voix cessera d'tre
entendue; bientt on ne verra plus la trace de mes pas. Les bardes
chanteront le nom de Fingal et les pierres parleront de sa gloire;
mais toi, jeune Ryno, tu as pri, et les bardes n'ont point encore
chant ta renomme. Ullin, touche la harpe pour Ryno; dis quel hros
il et t. Adieu, toi qui tais toujours le premier sur le champ de
bataille; ton pre ne dirigera plus ton javelot: toi, le plus beau de
mes enfants, mes yeux ne te voient plus, adieu.

Les larmes coulaient sur les joues de Fingal; il pleurait son fils,
son fils si jeune et dj si redoutable dans les combats!

Quel est le guerrier dont cette tombe consacre la gloire? dit alors
le gnreux Fingal. Je vois quatre pierres revtues de mousse marquer
ici la sombre demeure de la mort. Que mon jeune Ryno dorme  ct de
lui, qu'il repose auprs du brave. Peut-tre gt ici quelque guerrier
fameux qui accompagnera mon fils sur les nuages.  Ullin! chante et
rappelle  notre mmoire les tristes habitants de la tombe. Si jamais
ils n'ont fui le danger dans les champs de la valeur, mon fils, loin
de ses amis, reposera prs de ces hros.


IX

Voil les principales aventures du premier volume. Il continue avec
les mmes pripties et sur le mme ton, tantt lyrique, tantt
pique, laissant dans l'me la mlancolie de la gloire.

Le deuxime volume, quoique compos de plusieurs chants crits par des
bardes de l'cole d'Ossian plus que par Ossian lui-mme, n'est ni
moins original, ni moins lugubre, ni moins beau. Parcourons-en encore
les principaux passages.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLV.




CXLVIe ENTRETIEN




OSSIAN FILS DE FINGAL

(SUITE)


X

Le deuxime volume commence par un pome en plusieurs chants, intitul
_Temora_. Ce pome droule toutes les notes lyriques ou pathtiques de
ces popes.


TEMORA

Dj les vagues azures de la mer d'Ullin roulent  la clart du
jour. Les vertes collines sont revtues de lumires, les arbres
balancent leurs cimes touffues au souffle des zphyrs, les torrents
gristres versent leurs bruyantes ondes. Deux coteaux, chargs de
chnes antiques, dominent une troite valle. L coule un ruisseau
tranquille. Sur ses bords tait Carbar, souverain d'Atha, debout,
appuy sur sa lance, les yeux rouges, chargs de terreur et de
tristesse. Du fond de son me s'lve l'image de Cormac, couvert de
ses horribles blessures; le ple fantme du jeune hros apparat dans
l'obscurit: le sang coule de ses flancs ariens. Trois fois Carbar
jette sa lance sur la bruyre, trois fois il porte la main  sa barbe.
Ses pas sont courts et presss, souvent il s'arrte et agite ses bras
nerveux. Telle une nue inconstante change de forme  chaque bouffe de
vent, attriste les vallons et les menace tour  tour d'une inondation
subite.

Enfin Carbar recueille son me et saisit sa lance. Il tourne les yeux
vers la plaine de Lena; il aperoit les guerriers qu'il avait envoys
 la dcouverte sur les bords de l'Ocan. La peur prcipitait leurs
pas; ils accouraient en regardant souvent derrire eux. Carbar
comprit que l'ennemi s'avanait, et appela les chefs de son arme.

La terre retentit sous leurs pas; ils arrivent: tous  la fois tirent
l'pe. L paraissent Morlath, au visage sombre; Hidala,  la longue
chevelure. Cormac s'appuie sur sa lance, roulant des yeux louches.
Plus farouche est encore, sous deux pais sourcils, le regard de
Malthos. Au milieu d'eux s'lve l'inbranlable Foldath. Sa lance est
comme le sapin de Slimora qui lutte avec les vents: son bouclier porte
la marque des combats, et son oeil mprise le danger. Ces hros et
mille autres avec eux environnaient Carbar. Quand l'espion de
l'Ocan, Morannal, arriva de la plaine de Lena, ses yeux gars
semblaient sortir de sa tte, ses lvres taient ples et tremblantes.

Eh quoi! dit-il, l'arme d'Erin est tranquille et silencieuse comme
une fort au dclin du jour, et Fingal est sur la cte! Fingal, ce roi
de Morven, si terrible dans les combats!

As-tu vu ce guerrier, dit Carbar en soupirant; ses hros sont-ils en
grand nombre? Lve-t-il la lance des combats, ou apporte-t-il la
paix?--Il n'apporte pas la paix,  Carbar, j'ai vu sa lance leve.
Le sang de mille guerriers en rougit l'acier. Il a saut le premier
sur le rivage. La vieillesse n'a point affaibli sa vigueur. Ses
membres nerveux se meuvent avec souplesse. Elle est  son ct, cette
pe dont le premier coup est toujours suivi de la mort. Son bouclier
terrible est tel que la lune sanglante au milieu de l'effrayante
tempte. Suivent Ossian, le roi des chants, et Gaul, le premier des
mortels.

Connal s'lance sur leurs traces en s'appuyant sur sa lance. Dermid
laisse flotter son paisse et noire chevelure. Le jeune chasseur du
Moruth, Fillan, bande son arc. Mais quel est ce hros qui les
devance? C'est Oscar, le fils d'Ossian. Son visage brille au milieu
des touffes paisses de ses cheveux qui tombent en longues boucles sur
ses paules. Ses noirs sourcils sont  moiti cachs sous l'acier de
son casque; son pe pend librement  son ct.  chaque pas qu'il
fait, les clairs jaillissent de sa lance.  Carbar, j'ai fui ses
regards terribles.

Oscar, petit-fils de Fingal, tomba en trahison sous les coups du
tratre Carbar qui l'avait invit  sa fte.

Ossian accourt...

Nous trouvmes Oscar appuy sur son bouclier. Nous vmes son sang
autour de lui: tous nos guerriers restent muets, accabls de douleur:
tous dtournent la vue et pleurent. Fingal s'efforce en vain de cacher
ses larmes: il se penche sur mon fils, et prononce ces paroles, vingt
fois interrompues par ses soupirs:

Oscar, tu pris au milieu de ta course! Le coeur d'un vieillard
palpite sur toi. Il voit les combats que l'avenir lui promet. Ces
combats sont retranchs de ta gloire. Quand la joie habitera-t-elle
dans Selma? Quand la douleur sortira-t-elle de Morven? Mes enfants
prissent l'un aprs l'autre. Fingal restera le dernier de sa race; la
gloire que j'ai acquise passera. Ma vieillesse sera sans amis; assis
dans mon palais solitaire, je ne te verrai point revenir triomphant,
je n'entendrai point le bruit de tes armes. Pleurez, hros de Morven,
Oscar ne se relvera plus.

Ils le pleurrent,  Fingal! ce hros tait cher  leur coeur. Il
allait combattre: l'ennemi disparaissait. La paix et la joie
revenaient avec lui. Le pre ne pleura point la perte de son jeune
fils; le frre ne donna point des larmes  la mort de son frre
chri... Le chef du peuple n'tait plus.  ses pieds Luath et Branno
poussaient de tristes hurlements. Souvent Oscar poursuivit avec eux le
chevreuil du dsert.

Quand Oscar vit autour de lui ses amis en pleurs, sa poitrine se
gonfla de soupirs. Les gmissements de ces vieillards, nous dit-il,
les cris de ces animaux fidles, l'clat soudain de ces chants de
douleur ont attendri mon me, cette me jusqu'alors insensible comme
l'acier de mon pe. Ossian, porte-moi sur mes collines; lve le
monument de ma gloire. Place le bois d'un cerf et mon pe dons mon
troite demeure: le torrent emportera peut-tre la terre qui la
couvrira, le chasseur trouvera ce fer et dira: _Ce fut l l'pe
d'Oscar_.

C'en est donc fait,  mon fils!  ma gloire! Oscar, je ne te verrai
plus. On racontera aux autres pres les exploits de leurs enfants, et
moi, je n'entendrai plus parler de mon Oscar. La mousse couvre les
quatre pierres gristres de ta tombe: le vent gmit alentour... Nous
combattrons sans toi; tu ne poursuivras plus les timides chevreuils...
Quand un guerrier reviendra des guerres trangres et dira: _J'ai vu
prs d'un torrent la tombe d'un chef, il tomba sous les coups d'Oscar,
le premier des hros!_ peut-tre j'entendrai sa voix, peut-tre alors
un sentiment de joie renatra dans mon coeur.


XI

Ossian pleure Oscar. Bientt, dit-il, s'lve dans la nuit un murmure
triste et confus semblable au bruit du lac Lego, quand ses eaux
resserres par la gele rompent au printemps toutes leurs chanes et
que les glaons rsonnent au loin.

Mais quel est celui qui vient de la valle du Lubar, et sort des plis
humides de la robe du matin! Les gouttes de rose sont sur sa tte; sa
dmarche annonce la tristesse. C'est Carril, le chantre des temps
passs. Il vient de la caverne silencieuse de Tura. Je l'aperois sur
le rocher,  travers les voiles lgers du brouillard. L, peut-tre,
l'ombre de Cuchullin s'assied sur la bouffe de vent qui courbe les
arbres de la colline. Il se plat  entendre l'hymne du matin chant
par le barde d'Erin.

Les vagues se pressent et reculent pouvantes; elles entendent le
bruit de ta marche,  soleil! Fils du ciel, que ta beaut est
terrible, quand la mort se cache dans ta chevelure enflamme, quand tu
roules devant toi tes brlantes vapeurs sur les armes! Mais que tes
rayons sont agrables au chasseur assis prs d'un rocher au milieu de
la tempte, quand tu regardes au travers d'un nuage, et que tu luis
sur ses cheveux humides! Joyeux, il abaisse ses regards sur le vallon,
et voit descendre et bondir les chevreuils. Soleil, jusques  quand te
lveras-tu dans la guerre? jusques  quand rouleras-tu dans les cieux
comme un bouclier sanglant? Je vois les ombres des hros errer autour
de ton globe et l'obscurcir... Mais o s'garent les paroles de
Carril? Le fils du ciel sent-il la douleur? Toujours pur et brillant
dans sa course, il se rjouit au milieu de ses rayons. Roule, astre
insensible... Mais un jour peut-tre tu tomberas aussi; un jour,
malgr tes efforts, la robe noire t'enveloppera pour toujours au
milieu du firmament.

Ta voix, dis-je  Carril, plat  l'me d'Ossian, comme le bruit de
l'onde matinale quand elle tombe dans une valle qui reoit les
premiers regards du soleil. Mais ce n'est pas ici le temps,  barde,
de s'asseoir pour disputer le prix du chant. Fingal est sous les
armes. Au pied de cette colline, tu vois les flammes qui partent de
son bouclier; tu vois l'air sombre et terrible dont il regarde les
flots d'ennemis roulant dans la plaine.

Mais,  Carril, n'aperois-tu point cette tombe auprs du torrent?
Trois pierres lvent leurs ttes gristres au-dessous d'un chne
courb par les vents: sous ces pierres repose un chef; ouvre  son me
le sjour des vents, ouvre-lui son palais arien; c'est le frre de
Cathmor: que tes chants montent vers son ombre et la comblent de joie!


XII

Malvina, veuve d'Oscar, fils d'Ossian, reste auprs de son beau-pre;
elle y gmit... Elle y chante parfois ses peines; voici un de ses
pomes; elle y rveille le gnie engourdi d'Ossian.


CROMA

MALVINA.

Oui, c'tait la voix de mon amant! Rarement son ombre vient me visiter
dans mes songes. Ouvrez vos palais ariens, pres du puissant Toscar.
Ouvrez leurs portes de nuages, Malvina est prte  vous rejoindre. Une
voix me l'a annonc dans mon sommeil; et je sens que mon me est prs
de prendre son vol.  vents, pourquoi avez-vous quitt les flots du
lac? Vos ailes ont agit la cime de ces arbres, et le bruit a fait
vanouir la vision. Mais Malvina a vu son amant; sa robe arienne
flottait sur les vents: ce rayon de soleil en dorait les franges:
elles brillaient comme l'or de l'tranger. Oui, c'tait la voix de mon
amant: rarement son ombre vient me visiter dans mes songes!

Fils d'Ossian, cher Oscar, tu vis dans le coeur de Malvina: mes
soupirs se lvent avec l'aurore, et mes larmes descendent avec la
rose de la nuit. Cher amant, je fleurissais en ta prsence comme un
jeune arbrisseau; mais la mort, comme un vent brlant, est venu
fltrir ma jeunesse. Ma tte s'est penche; le printemps est revenu
avec ses roses bienfaisantes et ne m'a point fait refleurir. Mes
jeunes compagnes me voyaient dans un morne silence au milieu de ma
demeure; elles touchaient la harpe pour rappeler la joie dans mon me;
mais les larmes coulaient toujours sur les joues de Malvina: elles
voyaient ma tristesse profonde, et elles me disaient: Pourquoi es-tu
si obstine dans ta douleur, toi la premire des belles de Lutha? Ton
amant tait donc  tes yeux aimable et beau comme le premier rayon du
matin?


OSSIAN.

 ma fille, ta voix charme mon oreille: tu as sans doute entendu dans
tes songes les chants des bardes dcds, lorsque le sommeil
descendait sur tes yeux au doux murmure du Morut: tu as entendu leurs
concerts dans un beau jour au retour de la chasse, et tu rptes leurs
chants mlodieux. Tes accents,  Malvina, sont doux, mais ils
attristent l'me: il est un charme dans la tristesse, lorsqu'elle est
douce, et que le coeur est en paix; mais le chagrin,  Malvina,
consume l'homme, et ses jours s'coulent bientt dans les larmes: il
tombe comme la fleur que la nuit a couverte de rose, et que le soleil
du midi vient brler de ses rayons. Ma fille, prte l'oreille aux
chants d'Ossian; il se rappelle les jours heureux de sa jeunesse.

Fingal m'ordonna de dployer mes voiles. J'obis: j'arrive et j'entre
dans la baie de Croma, dans le riant pays d'Inisfail. On voit s'lever
sur la cte les tours antiques du palais de Crothar. Ce hros
combattit avec gloire dans sa jeunesse; mais alors les annes
accablaient ce guerrier. Rothmar l'assigeait dans son palais. Fingal,
brlant de rage, envoya son fils Ossian secourir le compagnon de sa
jeunesse et combattre Rothmar. Je dpute un barde, qui me devance:
j'arrive ensuite au palais de Crothar. Je trouve le vieillard assis au
milieu des armes de ses pres. Ses yeux ne voyaient plus; ses cheveux
blancs volaient autour du bton sur lequel il appuyait son corps
chancelant. Il murmurait tout bas les chants des sicles passs: le
bruit de nos armes frappa son oreille; il se lve avec effort, tend
sa main tremblante, me touche et bnit le fils de Fingal. Ossian, me
dit-il, mes forces sont vanouies. Que ne puis-je lever cette pe,
comme le jour o je combattais prs de ton pre  Strutha? Ton pre
tait le premier des mortels; mais Crothar n'tait pas non plus sans
gloire. Le roi de Morven loua mon courage et plaa sur mon bras le
bouclier de Calthar, qu'il avait tu dans la guerre. Ne le vois-tu pas
suspendu  cette vote? Hlas! mes yeux ne peuvent plus le voir.
Ossian, as-tu la force de ton pre? Laisse-moi toucher ton bras.
J'obis  son dsir; ses mains tremblantes touchrent mon bras: il
soupire; il pleure: Mon fils, me dit-il, tu es robuste; mais non pas
autant que le roi de Morven; mais qui est semblable  ce hros? Qu'on
prpare ma fte; que nos bardes chantent. Amis, c'est un hros que
vous voyez aujourd'hui dans mon palais.

On prpare la fte. Les harpes rsonnent. La joie rgne dans les
palais; mais cette joie bruyante ne fait que couvrir la douleur qui
habite au fond des coeurs. C'est le faible et ple rayon de la lune
qui effleure un nuage pais sans le pntrer. Les chants cessent. Le
roi de Croma lve la voix: il me parle sans verser une larme; mais
ses sanglots interrompent cent fois ses paroles. Fils de Fingal, ne
remarques-tu pas la tristesse qui rgne dans mon palais? Je n'tais
pas triste dans mes ftes, quand mes guerriers vivaient.


XIII

Le dernier des chants originaux d'Ossian est celui intitul
_Berrathon_, et on le nomme, en cosse, le Dernier Hymne d'Ossian.
Fingal, dans son voyage de Loclin, o il avait t appel par Sarno,
pre d'Agandecca, relcha  Berrathon, petite le de la Scandinavie.
Il fut reu magnifiquement par Larmor, roi de cette le, et vassal du
souverain de Loclin. Fingal lui jura ds lors une amiti ternelle, et
lui en donna bientt une preuve clatante. Larmor fut dtrn et mis
en prison par Uthal, son propre fils. Fingal envoya aussitt Ossian et
Toscar, pre de Malvina, pour briser les fers de Larmor, et punir la
conduite dnature d'Uthal. Uthal tait d'une beaut rare et qui tait
passe en proverbe: aussi fut-il chri des femmes. La belle Nina
Thoma, fille de Tor-Thoma, prince voisin de Berrathon, en devint
prise, et s'enfuit avec lui. Il la quitta bientt pour une autre: il
eut mme la cruaut de conduire Nina dans une le dserte, dans le
dessein de l'y abandonner. Elle fut dlivre par Ossian, qui arriva 
Berrathon avec Toscar, dfit l'arme d'Uthal et le tua de sa main.
Nina, dont l'amour n'tait pas teint par la perfidie de son amant,
mourut de douleur en apprenant sa mort. Ossian et Toscar rtablirent
Larmor sur le trne de Berrathon, et retournrent triomphants vers
Fingal.


BERRATHON

 torrent! roule tes flots azurs autour de l'troite valle de Lutha;
forts des montagnes, penchez-vous pour l'ombrager, quand,  midi, le
soleil y darde tous ses feux. On y voit le chardon solitaire, dont la
chevelure gristre est le jouet des vents. La fleur incline sa tte au
souffle du zphyr, et semble lui dire: Zphyr importun, laisse-moi
reposer, laisse-moi rafrachir ma tte dans la rose du ciel, dont la
nuit m'a couverte. L'instant qui doit me fltrir est proche, et le
vent jonchera bientt la terre de mes feuilles dessches. Demain, le
chasseur, qui m'a vue dans toute ma beaut, reviendra: ses yeux me
chercheront dans la prairie que j'embellissais: ses yeux ne m'y
trouveront plus. Ainsi l'on viendra dans ces lieux prter en vain
l'oreille pour entendre la voix d'Ossian; elle sera teinte. Le
chasseur, au lever de l'aurore, s'approchera de ma demeure; il n'y
entendra plus les sons de ma harpe. _O est le fils de l'illustre
Fingal?_ Les larmes couleront sur ses joues.

Viens donc,  Malvina, viens, en chantant, me conduire dans la riante
valle de Lutha; lves-y mon tombeau. Malvina, o es-tu? Je n'entends
point ta voix chrie, je n'entends point tes pas lgers. Approche,
fils d'Alpin, dis: o est la fille de Toscar?


LE FILS D'ALPIN.

Ossian, j'ai pass prs des murs antiques de Tar-Lutha. La fume ne
s'levait plus de la salle des ftes: les cris de la chasse avaient
cess; un morne silence rgnait dans les bois de la colline. J'ai vu
les filles de Lutha qui revenaient un arc  la main. Je leur ai
demand o tait Malvina: elles ont tourn la tte sans me rpondre,
et leur beaut paraissait couverte d'un voile de tristesse: telles
dans la nuit s'obscurcissent les toiles, lorsque leur lumire s'tend
dans un humide brouillard.


OSSIAN.

Repose en paix, fille du gnreux Toscar. Astre charmant, tu n'as pas
brill longtemps sur nos montagnes. Belle et majestueuse, au moment o
tu as disparu, tu ressemblais  la lune quand elle rflchit son image
tremblante sur les flots; mais tu nous a laisss dans une affreuse
obscurit. Nous sommes assis prs du rocher, au milieu d'un vaste
silence, et sans autre lumire que celles des mtores. Astre
charmant, tu as bientt disparu!

Mais, semblable au point brillant qui part de l'orient, tu t'lves
dans les airs; tu vas rejoindre les ombres de tes aeux, tu vas
t'asseoir avec eux dans le palais du tonnerre. Un nuage domine la
montagne de Cona; ses flancs azurs touchent au firmament; il s'lve
au-dessus de la rgion o soufflent les vents: c'est l qu'est la
demeure de Fingal. Le hros est assis sur un trne de vapeurs, sa
lance arienne est dans sa main. Son bouclier,  demi couvert de
nuages, ressemble  la lune, quand la moiti de son globe est encore
plonge dans l'onde et que l'autre luit faiblement sur la campagne.
Les amis de Fingal sont assis autour de lui sur des siges de
brouillard; ils coutent les chants d'Ullin. Le barde touche sa harpe
fantastique, et lve sa faible voix. Les hros, moins distingus,
clairent de mille mtores le palais arien. Au milieu d'eux, Malvina
s'avance en rougissant: elle contemple les visages inconnus de ses
anctres, et dtourne ses yeux humides de pleurs.

Pourquoi, lui dit Fingal, pourquoi viens-tu sitt parmi nous, fille
du gnreux Toscar? Quel deuil dans le palais de Lutha! quelle douleur
pour la vieillesse de mon fils! J'entends le zphyr de Cona, qui se
plaisait  soulever ton paisse chevelure. Il vole  ton palais, tu
n'y es plus; il gmit entre les armes de tes aeux. tends tes ailes
frmissantes,  zphyr, va soupirer sur le tombeau de Malvina. Il
s'lve au pied de ce rocher, sur les bords du torrent bleutre de
Lutha. Les jeunes filles qui chantaient alentour se sont retires. Toi
seul,  zphyr, y fais entendre tes pleurs.

Mais qui part du sombre occident, port sur un nuage? Un sourire
semble animer les traits obscurs de son visage: sa chevelure de
brouillard flotte sur les vents, il se penche sur sa lance arienne. 
Malvina! c'est ton pre: Pourquoi, dit-il, pourquoi brilles-tu sitt
sur nos nuages, astre charmant de Lutha? Mais tu es triste,  ma
fille: tu as vu disparatre tous tes amis. Une race dgnre nous
remplace dans nos palais, et de tous ces hros il ne reste plus
qu'Ossian.

Fingal commande, je dploie mes voiles, et Toscar, chef de Lutha,
traversa avec moi les plaines de l'Ocan. Nous dirigemes notre course
vers l'le de Berrathon. La mer qui l'environne est sans cesse agite
par la tempte: c'est l qu'habitait le gnreux Larmor, courb sous
le poids des annes; il avait donn des ftes  Fingal, quand ce hros
vint au palais de Starno disputer le coeur d'Agandecca. Uthal, si fier
de sa beaut, l'amour de toutes les belles, Uthal, fils de Larmor,
voyant son pre accabl de vieillesse, le chargea de chanes et usurpa
son palais.

Le vieillard languit longtemps dans une caverne, sur le rivage de ses
mers. Le jour naissant ne pntrait point dans cette sombre demeure.
Un chne embras ne l'clairait point pendant la nuit: on y entendait
les mugissements des vents de l'Ocan: l'antre obscur ne recevait que
les derniers rayons de la lune  l'horizon, et Larmor voyait luire
l'toile rougetre au moment o elle tremble en se plongeant dans les
flots de l'occident.

Snitho, le compagnon de la jeunesse de Larmor, vint au palais de
Fingal, il lui raconta les malheurs du roi de Berrathon. Fingal s'en
indigna: trois fois il porta la main  sa lance, rsolu d'tendre son
bras vengeur sur le perfide Uthal: mais le souvenir de ses exploits se
rveille dans son me et l'arrte: il ordonne  son fils et  Toscar
de partir. Nous tions transports de joie en traversant les flots:
nos mains impatientes se portaient sans cesse  nos pes  demi
tires, car jamais encore nous n'avions combattu seuls. La nuit
descendit sur l'Ocan, les vents se taisaient, la lune ple et froide
roulait dans les cieux, les toiles levaient leurs ttes tincelantes.
Nous vogumes quelque temps le long de la cte de Berrathon; les
vagues blanchissantes se brisaient contre les rochers.

Quelle est, me dit Toscar, cette voix qui se mle au bruit des flots;
elle est douce, mais triste? Est-ce la voix de l'ombre d'un barde?
Mais j'aperois une fille seule, assise sur un rocher, sa tte penche
sur son bras de neige, les cheveux pars et flottants. coutons, fils
de Fingal, coutons ses chants; ils sont agrables comme le
gazouillement du ruisseau de Lavath.

Nous approchmes  la faveur de la clart silencieuse de la lune, et
nous entendmes cette complainte:

Jusques  quand roulerez-vous autour de moi, sombres vagues de
l'Ocan? Ma demeure n'a pas toujours t dans un antre profond, au
pied d'un chne gmissant: il fut un temps o je m'asseyais aux ftes
du palais de Tor-Thoma; mon pre se plaisait  entendre ma voix: les
jeunes guerriers suivaient des yeux ma dmarche gracieuse et
bnissaient la belle Nina. Tu vins alors, mon cher Uthal; tu me parus
beau comme le soleil: les coeurs de toutes les jeunes filles sont 
toi, fils du gnreux Larmor; mais pourquoi me laisses-tu seule au
milieu des flots? Mon me a-t-elle mdit ta mort? Ma faible main
a-t-elle lev le fer contre toi? Mon cher Uthal, pourquoi
m'abandonnes-tu?

Je ne pus entendre les plaintes de cette infortune sans rpandre des
pleurs: je me prsentai devant elle, couvert de mes armes, et je lui
dis avec douceur: Aimable habitante de cette caverne, pourquoi
soupires-tu? Veux-tu qu'Ossian lve l'pe pour ta dfense? Veux-tu
qu'il dtruise tes ennemis. Fille de Tor-Thoma, lve-toi, j'ai entendu
tes plaintes touchantes. Les enfants de Morven t'environnent: toujours
ils protgrent le faible: viens dans notre vaisseau, fille plus belle
que cette lune qui brille  son couchant; viens, nous dirigeons notre
course vers les rochers de Berrathon, vers les murs retentissants de
Finthormo.

Elle nous suivit: sa dmarche dveloppait toutes ses grces. La joie
reparut sur son beau visage; ainsi quand, au printemps, les ombres qui
couvraient la campagne sont dissipes, les torrents azurs brillent
dans leurs cours, et l'pine verdoyante se penche sur leurs ondes.

Le jour renat, nous entrons dans la baie de Rothma. Un sanglier
s'lance de la fort, ma lance lui perce le flanc. Je me rjouis en
voyant couler son sang, et je prvis l'accroissement de ma gloire.
Mais dj la colline de Finthormo retentit sous les pas des guerriers
d'Uthal; ils se rpandent dans la plaine et poursuivent les sangliers.
Uthal s'avance  pas lents, fier de sa force et de sa beaut. Il lve
deux lances affiles. Sa terrible pe pend  son ct. Trois jeunes
guerriers portent ses arcs polis: cinq dogues lgers bondissent devant
lui. Ses guerriers le suivent  quelque distance, et admirent sa
dmarche altire. Rien n'galait ta beaut, fils de Larmor; mais ton
me tait sombre comme la face obscure de la lune quand elle annonce
la tempte.

Uthal nous aperoit sur le rivage, il s'arrte; ses guerriers se
rassemblent autour de lui. Un barde en cheveux blancs s'avance vers
nous. D'o sont ces trangers? dit-il. Ils sont ns dans un jour
malheureux, ceux qui viennent  Berrathon braver la force d'Uthal: il
ne prpare point des ftes dans son palais pour recevoir les
trangers; mais leur sang rougit les ondes de ses torrents. Si vous
venez de Selma, du palais antique de Fingal, choisissez trois de vos
jeunes guerriers pour aller lui porter des nouvelles de l'entire
destruction de son peuple. Peut-tre il viendra lui-mme; son sang
coulera sur l'pe d'Uthal, et la gloire de Finthormo s'lvera comme
un jeune arbre, l'honneur du vallon.

Non, jamais, rpliquai-je en courroux. Ton roi fuira devant Fingal.
Les yeux du roi de Morven lancent les foudres de la mort; il s'avance
et les rois ne sont plus. Le souffle de sa rage les fait rouler au
loin comme des pelotons de brouillards. Tu veux que trois de nos
jeunes guerriers aillent annoncer  Fingal que son peuple a pri, ils
iront peut-tre; mais du moins ils lui diront que son peuple a pri
avec gloire.

J'attendis l'ennemi de pied ferme. Prs de moi Toscar tire son pe:
l'ennemi vient comme un torrent; les cris confus de la mort s'lvent;
le guerrier saisit le guerrier; le bouclier choque le bouclier;
l'acier mle ses clairs aux clairs de l'acier; les dards sifflent
dans l'air; les lances rsonnent sur les cottes d'armes, et les pes
rebondissent sur les boucliers rompus. Tel au souffle imptueux des
vents gmit un bois antique, quand mille ombres irrites rompent ses
arbres au milieu de la nuit.

Uthal tombe sous mon pe, et les enfants de Berrathon prennent la
fuite;  l'aspect de sa beaut, je ne pus retenir mes larmes. Tu es
tomb, m'criai-je,  jeune arbre, et ta beaut est fltrie. Tu es
tomb dans tes plaines, et la campagne est triste et dpouille. Les
vents du dsert soufflent; mais l'on n'entend plus frmir ton
feuillage. Fils du gnreux Larmor, tu es beau, mme dans les bras de
la mort.

Nina, assise sur le rivage, coutait le bruit du combat. Lethmal,
vieux barde de Selma, tait rest prs d'elle: Vnrable vieillard,
lui dit-elle en tournant sur lui ses yeux humides de larmes, j'entends
le rugissement de la mort. Tes amis ont attaqu Uthal, et mon hros
n'est plus. Ah! que ne suis-je reste sur mon rocher, au milieu des
vagues de l'Ocan: mon me serait accable de douleur; mais le bruit
de sa mort n'aurait pas frapp mon oreille. Es-tu tomb dans tes
plaines, aimable souverain de Finthormo? Tu m'avais abandonne sur un
rocher; mais mon me tait toujours pleine de ton image. Uthal, es-tu
tomb dans tes plaines?

Elle se lve, ple et baigne de larmes; elle voit le bouclier d'Uthal
couvert de sang, elle le voit dans les mains d'Ossian; elle vole
perdue sur la plaine; elle vole, elle trouve son amant; elle tombe:
son me s'exhale dans un soupir; ses cheveux couvrent le visage de
son amant. Je versai un torrent de larmes; j'levai un tombeau  ce
couple malheureux, et je chantai:

Reposez en paix, jeunes infortuns, reposez au murmure de ce torrent.
Les jeunes filles, en allant  la chasse, verront votre tombeau et
dtourneront leurs yeux. Vos noms vivront dans les chants des bardes;
ils toucheront  votre gloire leurs harpes harmonieuses: les filles de
Selma les entendront, et votre renomme s'tendra dans les contres
lointaines. Dormez en paix, jeunes infortuns, dormez au murmure de ce
torrent.

Nous restmes deux jours sur la cte. Les hros de Berrathon s'y
rassemblrent. Nous conduismes Larmor  son palais: on y prpara la
fte. Le vieillard faisait clater sa joie. Il ne se lassait point de
regarder les armes de ses aeux, ces armes antiques qu'il avait
laisses dans son palais, quand il en fut arrach par l'ambitieux
Uthal. Nos louanges furent chantes en prsence de Larmor: il bnit
lui-mme les hros de Morven: il ignorait que le superbe Uthal, son
fils, avait pri dans le combat: on lui dit qu'il s'tait enfonc dans
l'paisseur de la fort pour cacher sa douleur et ses larmes; mais,
hlas! il tait muet sous la tombe, au milieu de la bruyre de Rothma.

Le quatrime jour nous dploymes nos voiles au souffle favorable du
nord.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tels taient mes exploits, fils d'Alpin, quand mon bras avait la
vigueur de la jeunesse. Telles taient les grandes actions de Toscar;
mais Toscar est maintenant sur le nuage qui vole dans les airs, et je
suis rest seul  Lutha. Ma voix est comme le bruit mourant des vents
quand ils abandonnent les forts; mais Ossian ne sera pas longtemps
seul: il voit la vapeur qui doit recevoir son ombre, il voit le
brouillard qui doit former sa robe quand il apparatra sur ces
collines. Nos faibles descendants me verront et admireront la haute
stature des hros du temps pass, ils se cacheront dans leurs grottes
et ne regarderont le ciel qu'en tremblant, car je marcherai dans les
nuages et les orages rouleront autour de moi.

Conduis, fils d'Alpin, conduis le vieillard dans les bois. Les vents
se lvent, les sombres flots du lac frmissent. Ne vois-tu pas un
arbre dpouill de ses feuilles se pencher sur la colline de Mora?
Oui, fils d'Alpin, il se penche au souffle des vents bruyants. Ma
harpe est suspendue  une branche dessche: ses cordes rendent un son
lugubre. Est-ce le vent,  ma harpe, ou quelque ombre qui te touche en
passant? C'est sans doute l'amant de Malvina... Mais apporte-moi ma
harpe, fils d'Alpin. Je veux chanter encore. Je veux que ces doux
accords accompagnent le dpart de mon me. Mes aeux les entendront
dans leurs palais ariens. La joie brillera sur leurs faces obscures;
ils se pencheront sur le bord de leurs nuages, ils tendront les bras
pour recevoir leur fils.

Un chne antique et revtu de mousse se penche et gmit sur le
torrent. La fougre fltrie gmit auprs, et ses longues feuilles
ondoyantes se mlent aux cheveux blancs d'Ossian. Essaye ta harpe,
Ossian, et commence tes chants; approchez,  vents, et dployez toutes
vos ailes; portez mes tristes accents jusqu'au palais arien de
Fingal, qu'il puisse entendre encore la voix de son fils, la voix du
chantre des hros. Le vent du nord ouvre tes portes,  Fingal; je te
vois assis sur les vapeurs au milieu du faible clat de tes armes. Tu
n'es plus la terreur des braves. Ta substance n'est qu'un nuage
pluvieux, dont le voile transparent nous laisse voir les yeux humides
des toiles. Ton bouclier est comme la lune  son dclin; ton pe est
une vapeur  demi enflamme... Qu'il parat sombre et faible, ce hros
qui, jadis, marchait si brillant et si fort!

Mais tu te promnes sur les vents du dsert, et tu tiens les noires
temptes dans ta main. Dans ta colre, tu saisis le soleil et tu le
caches dans tes nuages. Les enfants des lches tremblent, et mille
torrents tombent du ciel.

Mais quand tu t'avances calme et paisible, le zphyr du matin
accompagne tes pas. Le soleil sourit dans ses plaines azures; le
ruisseau, plus brillant, serpente dans son vallon; les arbrisseaux
balancent leurs ttes fleuries et le chevreuil bondit gaiement vers la
fort. Un bruit sourd s'lve dans la bruyre, les vents orageux se
taisent. J'entends la voix de Fingal, cette voix qui depuis si
longtemps n'a frapp mon oreille: Viens, me dit-il, viens, Ossian; il
ne manque rien  la renomme de Fingal. Nous avons brill un moment
comme des flammes passagres, mais nous avons quitt la vie combls de
gloire. Quoiqu'un ternel silence rgne dans les plaines o nous avons
vaincu, notre renomme vit dans nos tombeaux; la voix d'Ossian s'est
fait entendre, et sa harpe a fait retentir les votes de Selma. Viens,
Ossian, viens.....  ces mots, Fingal s'envole avec ses aeux au
milieu des nuages.

Oui, je vais te rejoindre,  roi des hros! la vie d'Ossian touche 
son terme. Je sens que bientt je vais disparatre; bientt on ne
verra plus la trace de mes pas dans Selma. Je vais m'endormir prs du
rocher de Mora, et les vents sifflants dans mes cheveux blancs ne
m'veilleront plus.  vents, que vos ailes lgres vous emportent loin
de ces lieux, vous ne pouvez plus troubler le repos du barde, ses yeux
s'appesantissent. La nuit sera longue..... Retirez-vous, vents
imptueux!

Mais, fils de Fingal, pourquoi cette tristesse, pourquoi ce nuage sur
ton me? Les hros des temps anciens ne sont plus et leur renomme a
pri avec eux. Les enfants des sicles  venir passeront une race
nouvelle les remplacera: les hommes se succdent comme les flots de
l'Ocan ou comme les feuilles des bois de Morven. Dessches, elles
volent au souffle des vents; mais bientt on voit reverdir un
feuillage nouveau. Ta beaut,  Ryno[14], a-t-elle t durable? Ta
force, mon cher Oscar, a-t-elle rsist au temps? Fingal lui-mme
n'a-t-il pas succomb, et les salles de ses aeux n'ont-elles pas
oubli l'empreinte de ses pas? Et toi, barde dcrpit, tu resterais
sur cette terre d'o les hros ont disparu! Non, mais ma gloire
restera; elle y crotra comme le chne de Morven, qui oppose sa large
tte  l'orage et se rit des efforts des vents.

          [Note 14: Fils de Fingal.]


XIV

Voici un fragment retrouv d'une lgie d'Ossian lui-mme,
trs-clbre dans les montagnes d'cosse:


MINVANE

Minvane, triste, le visage enflamm, se penchait du haut du rocher de
Morven sur la vaste tendue des mers. Elle vit nos jeunes guerriers
s'avancer, couverts de leurs armes brillantes: _O es-tu, Ryno? o
es-tu?_

Nos regards, tristes et baisss, lui disaient que Ryno n'tait plus,
que l'ombre de son amant s'tait envole dans les nuages, qu'on
entendait sa faible voix murmurer avec le zphyr dans le gazon des
collines.

Quoi! le fils de Fingal est tomb dans les vertes plaines d'Ullin! Le
bras qui l'a terrass tait donc bien puissant! Et moi, hlas! je
reste seule. Non, je ne resterai pas seule,  vents qui soulevez ma
noire chevelure, je ne mlerai pas longtemps mes soupirs  vos
sifflements. Il faut que je dorme  ct de mon cher Ryno. Cher amant,
je ne te vois plus revenir de la chasse avec les grces de la
jeunesse. L'ombre de la nuit environne l'amant de Minvane, et le
silence habile avec Ryno!

O sont tes dogues fidles? O est ton arc? ton pe semblable au feu
du ciel? ta lance toujours ensanglante?

Hlas! j'aperois tes armes entasses dans ton vaisseau. Je les vois
couvertes de sang: on ne les a donc pas places prs de toi dans ta
sombre demeure,  mon cher Ryno! Quand la voix de l'aurore
viendra-t-elle te dire: _Lve-toi, jeune guerrier! les chasseurs sont
dj dans la plaine; le cerf est prs de ta demeure?_ Retire-toi,
belle aurore, retire-toi, Ryno dort: il n'entend plus ta voix; les
cerfs bondissent sur sa tombe. La mort environne le jeune Ryno; mais
je marcherai sans bruit,  mon hros! et je me glisserai doucement
dans le lit o tu reposes. Minvane se couchera en silence  ct de
son cher Ryno. Mes jeunes compagnes me chercheront, mais elles ne me
trouveront point: elles suivront, en chantant, la trace de mes pas;
mais je n'entendrai plus vos chants,  mes compagnes! je m'endors
auprs de Ryno.

Ce pome finit par une magnifique apostrophe au soleil, que Csarotti
et Lormian ont imite.


CARTHON

vnements des sicles passs, actions des hros qui ne sont plus,
revivez dans mes chants! Le murmure de tes ruisseaux,  Lora, rappelle
la mmoire du pass. Le frmissement de tes forts,  Germallat, plat
 mon oreille. Malvina, ne vois-tu pas ce rocher couronn de bruyre?
Trois vieux pins pendent de son front sourcilleux;  son pied s'tend
une valle verdoyante. L brille la fleur de la montagne: elle balance
sa tte au souffle des zphyrs; l crot le chardon solitaire dont la
chevelure blanchie est le jouet des vents. Deux pierres  moiti
caches dans la terre montrent leurs ttes couvertes de mousse: le
chevreuil de la montagne s'enfuit  l'aspect du fantme qui garde ce
lieu sacr. Deux guerriers fameux,  Malvina, reposent dans cette
valle... Revivez dans mes chants, vnements des sicles passs,
actions des hros qui ne sont plus!

Quel est celui qui revient de la terre des trangers, entour de ses
mille guerriers? L'tendard de Morven, dploy dans les airs, marche
devant lui: son paisse chevelure semble lutter avec les traits
farouches de la guerre. Il parat calme comme le rayon du soir qui
luit au travers des nuages sur la paisible valle de Cona. Quel autre
serait-ce que le fils de Comhal, que Fingal, ce roi fameux par ses
exploits? Il revoit avec joie ses collines: il ordonne  ses bardes de
chanter, et mille voix s'lvent  la fois:

Habitants des pays lointains, vous avez fui sur vos plaines! Le roi
du monde, assis dans son palais, apprend la dfaite de ses guerriers:
il lance des regards indigns, et saisit l'pe de son pre. Enfants
des pays lointains, vous avez fui!

Ainsi chantaient les bardes, quand ils arrivrent au palais de Selma.
On alluma mille flambeaux que Fingal avait conquis sur l'tranger. La
fte fut prpare et la nuit se passa dans la joie. O est Clessamor,
dit Fingal, o est le compagnon fidle de mon pre, o est-il au jour
de ma fte? Triste et solitaire, il passe sa vie dans la valle de
Lora; mais je l'aperois: il s'lance de la colline comme le coursier
vigoureux qui, averti par les vents, sent de loin ses compagnons dans
la plaine, et secoue dans les airs sa brillante crinire. Salut 
Clessamor: pourquoi a-t-il t si longtemps absent de Selma?

Fingal revient donc triomphant? rpondit Clessamor. Tel revenait
Comhal des combats de sa jeunesse. Nous avons souvent travers le
torrent de Carun pour fondre sur les trangers, nos pes revenaient
teintes de leur sang, et les rois du monde ne se rjouissaient pas.

Mais pourquoi rappeler les combats de ma jeunesse? L'ge a ml des
cheveux blancs  ma noire chevelure. Ma main oublie  bander l'arc, et
je ne lve que des lances lgres.

Ah! quand ressentirai-je la joie que j'prouvai  la premire vue de
l'aimable fille des trangers, de la belle Mona?

Raconte-nous, lui dit Fingal, les aventures de ta jeunesse; la
tristesse, comme un nuage sur le soleil, obscurcit l'me de Clessamor:
seul, sur les bords du Lora, tu ne roules que de sombres penses.
Dis-nous quels chagrins ont fltri jadis tes beaux jours.

Ce fut pendant la paix que j'arrivai  Balclutha. Les vents
rugissaient dans mes voiles, et les ondes de Clutha reurent mon
vaisseau pouss par la tempte. Je restai trois jours dans le palais
de Reuthamir. Mes yeux contemplrent la beaut de sa fille. On remplit
 la ronde la coupe de la paix, et le hros en cheveux blancs me donna
la belle Mona. Sa gorge tait comme l'cume des vagues; ses yeux
comme les toiles de la nuit: l'aile du corbeau est moins noire que
ses cheveux; son me tait gnreuse et tendre: mon amour pour Mona
fut extrme, et mon coeur nageait dans le plaisir.

Un chef tranger, pris aussi de la belle Mona, arrive au palais de
Reuthamir. Sans cesse il tenait des discours insolents. Souvent il
tirait  moiti son pe. O est le puissant Comhal, disait-il, ce
guerrier qui ne se repose jamais? Sans doute, il vient  Balclutha, 
la tte de son arme, puisque Clessamor est si hardi.

Apprends, lui dis-je, que mon me brle de son propre feu; que je
reste intrpide entour de milliers d'ennemis, quoique les braves
soient absents. tranger, tu parles avec audace  Clessamor, parce
qu'il est seul; mais mon pe frmit  mon ct, impatiente de briller
dans ma main. Ne parle plus de Comhal, enfant de Clutha!

Son orgueil s'indigna. Nous combattmes: il tomba sous mes coups.

 toi, qui roules au-dessus de nos ttes, rond comme le bouclier de
mes pres, d'o partent tes rayons,  soleil! D'o vient ta lumire
ternelle? Tu t'avances dans ta beaut majestueuse. Les toiles se
cachent dans le firmament. La lune ple et froide se plonge dans les
ondes de l'occident. Tu te meus seul,  soleil: qui pourrait tre le
compagnon de ta course? Les chnes des montagnes tombent: les
montagnes elles-mmes sont dtruites par les annes; l'Ocan s'lve
et s'abaisse tour  tour: la lune se perd dans les cieux: toi seul es
toujours le mme. Tu te rjouis sans cesse dans ta carrire clatante.
Lorsque le monde est obscurci par les orages, lorsque le tonnerre
roule et que l'clair vole, tu sors de la nue dans toute ta beaut, et
tu te ris de la tempte.

Hlas! tu brilles en vain pour Ossian. Il ne voit plus tes rayons,
soit que ta chevelure dore flotte sur les nuages de l'orient, soit
que ta lumire tremble aux portes de l'occident. Mais tu n'as
peut-tre, comme moi, qu'une saison, et tes annes auront un terme:
peut-tre tu t'endormiras un jour dans le sein des nuages, et tu seras
insensible  la voix du matin.

Rjouis-toi donc,  soleil, dans la force de ta jeunesse. La
vieillesse est triste et fcheuse: elle ressemble  la ple lumire de
la lune, qui se montre au travers des nues dchires par le vent du
nord, lorsqu'il est dchan dans la plaine, que le brouillard
enveloppe la colline, et que le voyageur tremble au milieu de sa
course.


XV

Le chant de Trathal est remarquable par le touchant pisode de la mort
de douleur de son pouse Sulandona.

L'pouse de Trathal tait reste dans sa demeure. Deux enfants
aimables levaient au-dessus de ses genoux leurs ttes ombrages de
boucles ondoyantes. Ils se penchent sur sa harpe pendant que ses
blanches mains touchent les cordes tremblantes. Elle s'arrte; ils
prennent eux-mmes la harpe, mais ils ne peuvent trouver le son qu'ils
admiraient. Pourquoi, disent-ils, ne nous rpond-elle pas?
Montre-nous la corde o le chant rside. Elle leur dit de la chercher
jusqu' ce qu'elle soit de retour, et leurs doigts dlicats errent
parmi les fils de mtal.

Sulandona regarde si son bien-aim parat; l'heure de son retour est
passe. Trathal, de quels ruisseaux parcoures-tu les rives? dans
quelles forts tes pas se sont ils gars? Puiss-je, de cette
hauteur, contempler ta stature majestueuse! puiss-je voir le sourire
gayer tes joues vermeilles! Entre les boucles blondes de ta jeunesse,
tu ressembles au soleil du matin.

Elle monta sur la colline, semblable au nuage blanc o monte la rose,
lorsque, sur les rayons du matin, il s'lve du vallon retir et agite
 peine les ttes brunes des buissons. Elle dcouvrit un esquif
balanc sur les vagues; elle vit ses bords couverts de lances.
Srement, dit-elle, c'est l'ennemi qui dresse ses lances, et Trathal
est seul. Un seul homme, quelque fort qu'il soit, peut-il combattre
des milliers d'hommes?

Ses cris se font entendre. Les valles et tous leurs ruisseaux y
rpondent. Les jeunes gens se prcipitent du haut des montagnes, et,
marchant d'un air gar, tremblent pour leur chef. Dans leur colre,
ils songeaient  fondre sur les guerriers de Colgul. Mais Trathal
leva sa voix sur les vagues, et leur commanda de retenir leurs
lances. Ils se rjouirent en entendant sa voix, en les voyant amener
son navire prs de la cte.

Cependant, on s'assemble autour de Colgul; mais Colgul avait l'air
sombre, et le feu ne jaillissait plus de ses yeux. Ses guerriers
l'entouraient, tristement immobiles; mais plusieurs d'entre eux
taient tendus sur la bruyre, comme les feuilles sches sur la
plaine obscure, quand les vents de l'automne branlent les chnes.
Nous leur aidons  lever leurs tombes, et d'abord nous creusons celle
de Colgul. Un jeune homme se baisse pour placer la lance derrire lui.
Sa cotte d'armes, en se soulevant, se dtache de deux globes de neige.
Calmora tombe sur le cadavre de son amant. Sulindona vient et la
trouve expire. Elle reconnut la fille de Cornglas. Ses larmes
coulrent sur elle dans le tombeau. Elle donna des louanges  la belle
de Sorna.

Fille de la beaut, tu n'es plus. Une rive trangre reoit ta
dpouille; mais tu te rjouiras sur ton nuage, car tu sommeilles dans
la tombe avec Colgul. Les ombres de Morven ouvriront leurs salles  la
jeune trangre, lorsqu'elles te verront approcher. Au milieu des
nuages, autour de la table o circulent des coquilles vaporeuses, les
hros t'admireront, et les vierges toucheront en ton honneur la harpe
de brouillard. Tu te rjouiras,  Calmora; mais ton pre sera triste
dans Sorna. Les pas de sa vieillesse erreront sur le rivage. Le
mugissement des vagues lui parviendra des rochers lointains. Calmora,
dira-t-il, est-ce ta voix que j'entends? Le fils du rocher lui
rpondra seul: Retire-toi dans ta demeure,  Cornglas! abandonne la
rive orageuse: car ta fille ne t'entend pas; elle chevauche loin de
toi sur les nuages avec Colgul. Peut-tre, sur les rayons de la lune,
elle visitera tes songes, quand le silence habitera Sorna. Fille de la
beaut, tu n'es plus; mais tu sommeilles dans la tombe avec Colgul.

Ainsi l'pouse de Trathal chanta l'infortune Calmora.

Le bouclier de Fingal a retenti; les rochers des collines lui
rpondent. Les cerfs l'entendent, et se lvent de leur couche moussue.
Les oiseaux l'entendent, et agitent leurs ailes dans l'arbre du
dsert. Le loup, voyageur nocturne, l'a entendu comme il visitait le
champ du carnage, dans l'esprance de trouver une proie. Il retourne
en grondant se cacher dans sa caverne, l'oeil ardent de sa rage
famlique. Enfants des bois, vitez sa rencontre!

Nous dirigemes nos pas vers Fingal. Suloicha regarda si les toiles
plissantes s'taient retires du ct de l'orient. Son pied donna
contre un des chefs de Dargo. Il tait appuy au flanc d'un rocher
gristre. Une moiti de bouclier est l'oreiller sur lequel repose sa
tte; elle est couverte de sa chevelure ensanglante. Pourquoi,
dit-il  Suloicha, pourquoi tes pas errants troublent-ils le repos du
guerrier, lorsqu'il n'est plus en tat de lever la lance? Pourquoi
as-tu chass, comme un vent du dsert, le songe qui m'occupait? Je
voyais l'aimable Roscana: mon me se serait envole avec le rayon de
mon amour. Pourquoi l'as-tu rappele?

Ce rayon de ton amour, dit Suloicha, cette Roscana, qu'tait-elle?
Ses yeux ressemblaient-ils aux toiles qui brillent  travers une
pluie fine? Sa voix tait-elle harmonieuse, comme la harpe d'Ullin?
Ses pas avaient-ils la douceur du zphyr, lorsqu'il courbe mollement
la verdure  peine effleure? Sa contenance avait-elle la majest de
la lune, lorsque, dans le calme des nuits, elle glisse d'un nuage 
l'autre? La trouvas-tu, comme le cygne, porte sur le sein de l'onde,
aimable dans sa douleur, quoique solitaire? Oui, tu l'as trouve comme
je la dpeins, et cette Roscana fut mienne. tranger, qu'as-tu fait de
ma bien-aime?

--Je trouvai cette belle sur le sein de l'onde. Elle avait vogu dans
son esquif  la caverne de l'le. L, disait-elle, un chef de Morven
devait la venir rejoindre; mais il ne vint pas. Je sollicitai son
amour, et l'invitai  me suivre dans la plaine d'I-una. Elle me dit
d'attendre que trois lunes fussent coules. Suloicha, dit-elle,
viendra peut-tre. Elle fut consume par la douleur avant la fin de
la troisime lune. Elle mourut avant que sa lumire ft tout  fait
puise. Elle tomba, comme le sapin verdoyant d'I-una, dessch dans
sa jeunesse, dont le vent a dpouill les branches, dont les enfants
harmonieux de l'air ont dsert les rameaux. J'levai sa tombe sur le
rivage de l'le. Deux pierres gristres y sont  demi enfonces dans
la terre. Non loin d'elles, un if dploie son noir feuillage; une
source murmurante jaillit au-dessus d'un rocher couvert de lierre, et
baigne le pied de l'arbre de deuil. L, sommeille l'aimable Roscana;
l, le matelot, quand il arrte son navire dans une nuit orageuse,
voit son ombre charmante, vtue du plus blanc des brouillards de la
montagne. Tu es aimable, dit-il,  Roscana! Le nuage dont ta robe est
forme est plus beau que mes voiles. Telle je viens de la voir en
songe. Pourquoi n'a-t-il pas t permis  mon me de s'enfuir avec
cette aimable lumire? Reviens dans mes songes,  Roscana; tu es un
rayon de lumire, lorsque tout est sombre alentour.

--Chef d'I-una, tu as lev la tombe de ma bien-aime. Si nulle herbe
des montagnes ne peut gurir tes blessures, ta pierre gristre et ta
renomme s'lveront sur Morven. Roscana, tu as donc gmi  cause de
moi. Jeune arbre de Moi-ura, tes branches vertes sont-elles fltries?
Les guerres de Fingal m'appelrent. J'envoyai un de mes amis: mais on
n'a revu ni lui ni son esquif. Au matin, mon premier regard embrassait
les mers; le soir, mon dernier coup d'oeil tait sur les vagues. La
nuit, ma tte s'appuyait sur le rocher; mais je ne voyais Roscana que
dans mes songes.

La mort de Crimona, pouse de Dargo, une amie d'Ossian, lui fournit
un nouvel pisode:

Un jour que nous poursuivions le cerf sur la bruyre de Morven, les
vaisseaux de Lochlin parurent dans l'tendue de nos mers, avec toutes
leurs voiles blanches et leurs mts qui se balanaient dans l'air.
Nous crmes qu'on venait redemander Crimona. Je ne combattrai point,
dit Connan  l'me faible, que je ne sache si cette trangre aime
notre race. Chassons le sanglier, et teignons de son sang la robe de
Dargo. Puis, portons-le dans sa demeure, et voyons comment elle
s'affligera de sa perte.

Sous de funestes auspices, nous prtmes l'oreille au conseil de
Connan. Nous poursuivmes un sanglier terrible; nous le renversmes
dans le bois.

Deux d'entre nous le tinrent, malgr sa rage, tandis que Connan le
transperait avec sa lance.

Dargo s'tendit auprs. Nous l'arrosmes de son sang: nous le portmes
sur nos lances  Crimona, et chantmes en marchant l'hymne de mort.
Connan courait devant nous avec la peau du sanglier. Je l'ai tu,
dit-il: mais ses dfenses cruelles avaient dj perc le coeur de
Dargo; car sa lance tait rompue, et le roc avait manqu sous ses
pas.

Crimona entendit le chant funbre. Elle vit son cher Dargo qu'on lui
apportait comme s'il et t mort. Silencieuse et ple, elle demeura
debout, sans mouvement, pareille  la colonne de glace qui, dans la
saison des frimas, est suspendue au rocher de Mora. Enfin elle prit sa
harpe, et la toucha doucement en l'honneur de son bien-aim. Dargo
voulait se lever; mais nous l'en empchmes jusqu' ce qu'elle et
fini, car sa voix tait douce comme celle du cygne bless, lorsqu'il
panche son me dans ses chants et qu'il sent dans sa poitrine le dard
fatal du chasseur. Ses compagnons attrists s'assemblent autour de
lui. Ils charment sa douleur par leurs concerts, et invitent les
ombres des cygnes  porter la sienne au lac arien, qui s'tend
au-dessus des montagnes de Morven.

Penchez-vous du haut de vos nuages, disait Crimona, anctres de
Dargo. Emportez-le au sjour de votre ternelle paix; et vous, vierges
du royaume arien de Trenmor, apprtez-lui sa brillante robe d'air et
de vapeurs.  Dargo! pourquoi t'ai-je si tendrement aim? Nos mes
n'en faisaient qu'une, nos coeurs se confondaient, et comment
pourrais-je survivre  leur sparation? Nous tions deux fleurs qui
croissions dans la fente du rocher; et nos ttes, charges de rose,
souriaient aux rayons du soleil. Les fleurs taient deux, mais leur
racine tait unique. Les vierges de Cona les aperurent et s'en
dtournrent, de peur de les blesser. Elles sont, dirent-elles,
solitaires, mais aimables. Le cerf, dans sa course, les franchissait
sans les toucher, et le chevreuil ne se permettait pas d'en faire sa
pture. Mais le sanglier sauvage est venu dans sa rage impitoyable; il
a arrach l'une d'entre elles, l'autre courbe sur sa compagne sa tte
languissante, et toutes deux ont perdu leur beaut, fltrie comme
l'herbe que le soleil a dessche.

Il est couch le soleil qui m'clairait sur Morven, et je suis
environne des tnbres de la mort. De quel clat mon soleil brillait
 son matin! Il panchait autour de moi ses rayons dans tout le charme
de son sourire. Mais il s'est couch avant le soir pour ne plus se
lever. Il me laisse dans une nuit froide, ternelle.  Dargo! pourquoi
t'es-tu couch si promptement? Pourquoi ton visage, qui souriait
nagure, est-il voil d'un nuage si pais? Pourquoi ton coeur brlant
s'est-il refroidi? Pourquoi ta langue harmonieuse est-elle devenue
muette? Ta main qui, il y a si peu de temps, brandissait la lance  la
tte des guerriers, est l raide et glace; et tes pieds, qui ce matin
devanaient tous les chasseurs, gisent aussi immobiles que la terre
qu'ils foulaient. Jusqu' ce jour,  mon bien-aim, je t'ai suivi de
loin, sur les mers, les montagnes et les collines. En vain mon pre
attendit mon retour, en vain ma mre pleura mon absence. Leurs yeux
taient souvent fixs sur la mer; les rochers entendirent souvent
leurs cris.  mes parents! je fus sourde  votre voix, car mes
penses ne se dtournaient plus de Dargo. Plt au ciel que la mort
renouvelt sur moi le coup qui l'a frapp, que le sanglier fatal et
aussi dchir le sein de Crimona! alors je ne pleurerais plus sur
Morven, j'accompagnerais avec joie mon amant dans son nuage. La nuit
dernire, j'ai dormi  ton ct sur la bruyre. N'y a-t-il point de
place cette nuit dans ton linceul? Oui, je me coucherai prs de toi.
Je dormirai encore cette nuit avec toi, mon bien-aim, mon Dargo...

Nous entendmes sa voix s'affaiblir; nous entendmes les notes
languissantes expirer sous ses doigts. Nous fmes lever Dargo; mais il
tait trop tard. Crimona n'tait plus... La harpe glissa de ses
mains; elle exhala son me dans ses chants: elle tomba prs de Dargo.

Il lui leva un tombeau sur le rivage, de mme qu' sa premire
pouse, et il a prpar au mme lieu les pierres qui doivent former le
sien.

Depuis ce jour, deux fois dix ts ont rjoui les plaines, et deux
fois dix hivers ont blanchi les forts. Durant tout ce temps, l'homme
de douleur a vcu seul dans sa caverne. Il n'coute que les chants qui
respirent la tristesse. Souvent, je chante pour lui dans le calme du
midi, et je vois Crimona se pencher vers nous du sein des vapeurs o
elle chevauche en silence.


XVI

Telles sont les mlancoliques images dont les chants d'Ossian sont
empreints. Elles sont vagues comme les formes des nuages et dcolores
comme les ombres de la nuit; mais elles sont touchantes et
communicatives comme les symphonies du coeur humain. Les hommes qui
croient que l'esprit de dception et de supercherie est capable de ces
prodiges sont dans l'erreur, ils mconnaissent la porte du gnie
humain; les vraies beauts d'Ossian sont dans les moeurs plus que dans
l'intelligence. Il n'est donn  personne d'inventer des moeurs. Les
moeurs sont les couleurs des tableaux. Les peintres les copient, mais
ils ne peuvent les crer. Ce sont les sicles, les climats, les
civilisations qui les crent. J'aimerais autant  penser que
l'_Iliade_ ou la _Bible_ sont des rapsodies, qu'Hb et Jupiter, que
Jhovah et les prophtes sont des parodies. La vraie critique se
refuse  admettre l'impossible; la conscience de l'esprit humain a son
vidence, comme la conscience du coeur. Elle a cent mille organes
intrieurs pour se prouver  elle-mme ces vrits, qu'on ne saurait
lui dmontrer; elle fait ainsi ces actes de foi. Est-il dmontr que
l'histoire d'cosse et d'Irlande, crite en langue _erse_ et
_gallique_, ait laiss des monuments de posie historique, chants
_lyriquement_ et piquement par les _bardes_ ou potes primitifs, dont
Ossian, son pre Fingal, son fils Oscar et beaucoup d'autres plus ou
moins clbres ont immortalis les rcits?

Oui!

Est-il prouv que ces posies en vers, ou ces chants en prose
cadence, se soient conserves dans les traditions ou dans les
antiques manuscrits de ces contres? Oui! car ces dbris de la langue
gallique existent encore.

Est-il prouv que les pasteurs cossais des hautes montagnes, race
solitaire et mditative, chantent jusqu' aujourd'hui des fragments
obscurs o se retrouvent des parties du chant d'Ossian et de ses
bardes? Oui!

Est-il prouv que Macpherson les ait retrouvs, grce aux souvenirs de
ces pasteurs, compulss pendant dix ans avant de les recueillir et de
les rdiger pour ses compatriotes, qui les ont reconnus eux-mmes? Oui
encore!

Est-il prouv que les ecclsiastiques rudits de ces montagnes lui
aient prt leur concours pour enlever  ces victimes du pays et  ces
chants rests populaires, surtout dans la haute cosse, la mmoire de
ces chants? Oui!

Est-il prouv qu'un seul homme, en 1762, ne pouvait ressusciter  lui
seul toute une civilisation teinte depuis deux mille ans? Que cet
homme tait  la fois assez grand pote pour imaginer toute une posie
originale, et assez maniaque pour s'obstiner, pendant quarante ans, au
plus strile et au plus ingrat des travaux d'esprit? Qu'il ait vcu et
qu'il soit mort sous le nom et pour la gloire d'Ossian, et que cet
homme religieux et probe ait laiss en expirant, par testament, des
sommes considrables pour diter et confirmer mensongrement sa
dcouverte littraire? Non.

Enfin, est-il prouv que cette dcouverte authentique ait tromp
pendant un sicle entier l'cosse, l'Irlande, l'Angleterre et le
monde, pour accrditer une supercherie sans fondement, et que les
chants vritablement magnifiques du barde Ossian n'aient pas fait une
rvolution dans l'univers lettr et n'aient point passionn le monde
autant que les premires oeuvres piques et potiques des plus grands
gnies antiques ou modernes l'aient jamais fait? L'invention, le
style, les images ossianiques ne sont-ils pas rests dans toutes les
langues de l'Europe, depuis l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne et la
France, une partie du trsor connu de l'intelligence? Goethe dans
Weimar, Csarotti dans Vrone, Chateaubriand dans Paris, n'en ont-ils
pas drob et multipli les couleurs dans leurs oeuvres? _Atala_,
_Ren_ et tant d'autres ne sont-ils pas des parents des hros et des
hrones d'Ossian? La mlancolie tout entire n'est-elle pas
l'cossaise, depuis l'apparition de cette littrature des ombres et
du tombeau? Oui encore!

Que rpondre  cette masse d'vidences?

Que l'on conjecture que Macpherson et ses amis, entrans quelquefois
eux-mmes par le succs de leur dcouverte, aient pouss l'imitation
un peu plus loin que la vrit, et qu'ils aient ajout aux oeuvres des
bardes cossais quelques fragments de leur propre main dans le mme
style, cela est naturel, vraisemblable, admissible; cela n'enlve rien
 l'authenticit de l'oeuvre historique; une bonne imitation n'a
jamais dcrdit un excellent original. Mais rien n'a justifi, depuis
mme, ces suppositions, et Ossian subsiste autant que jamais, entier,
et mmorable comme la mmoire mme des temps passs. On ne s'inscrit
pas en faux contre une vidence.


XVII

Voil pour l'originalit de ces merveilleuses posies. Quant  leur
beaut propre, on n'a qu' se rappeler leurs splendides passages
devenus classiques en naissant.

Tel est le dialogue suprme entre Connal et son amante la belle
Crimora:

Oui, sans doute, je peux prir; mais alors lve ma tombe, 
Crimora! Quelques pierres gristres et un lger monceau de terre
conserveront ma mmoire; arrte sur ma tombe tes yeux baigns de
larmes; frappe dans ta douleur ton sein palpitant. Quoique tu sois
belle comme la lumire du jour, plus douce que le zphyr de la
colline,  mon amie! je ne puis rester avec toi. Adieu, souviens-toi
d'lever mon tombeau.


CRIMORA.

Eh bien! donne-moi ces armes clatantes, cette pe, cette lance
d'acier; je veux aller avec toi au-devant du terrible Dargo; je veux
secourir mon aimable Connal. Adieu, rochers d'Arven; adieu,
chevreuils, et vous, torrents de la colline! Nous ne reviendrons plus:
nous allons chercher des tombeaux dans les pays lointains.

Ne revirent-ils donc jamais les rochers d'Arven? dit la belle Utha en
poussant un soupir! Le brave Connal prit-il dans le combat, et
Crimora put-elle lui survivre? Ah! sans doute, elle se cacha dans la
solitude, et son me regretta toujours son cher Connal. N'tait-ce pas
un jeune et beau guerrier?

Ullin vit couler les pleurs d'Utha; il reprit sa harpe harmonieuse.
Ces chants inspiraient une douce mlancolie. Chacun se tut pour
l'couter.

Le sombre automne, continua-t-il, rgne sur nos montagnes; l'pais
brouillard repose sur nos collines. On entend siffler les tourbillons
de vent. Le fleuve roule des ondes fangeuses dans l'troite valle. Un
arbre solitaire s'lve au sommet de la colline et marque l'endroit o
repose Connal: le vent fait voler et tournoyer dans les airs ses
feuilles dessches; la tombe du hros en est jonche: les ombres des
morts apparaissent quelquefois en ce lieu, quand le chasseur pensif se
promne seul  pas lents sur la bruyre. Qui peut remonter  l'origine
de ta race,  Connal? Qui peut compter tes aeux? Ta famille croissait
comme un chne de la montagne, dont la cime touffue brave la fureur
des vents. Mais maintenant cet arbre superbe est arrach du sein de la
terre. Qui pourra jamais remplacer Connal?

Ce fut l qu'on entendit le choc affreux des armes et les gmissements
des mourants. Que les guerres de Fingal sont sanglantes,  Connal! Ce
fut l que tu pris. Ton bras lanait la foudre, ton pe tait un
trait de feu, ta stature s'levait comme un rocher sur la plaine, tes
yeux tincelaient comme une fournaise ardente, et ta voix, dans les
combats, tait plus forte que le bruit de la tempte; les guerriers
tombaient sous ton pe, comme les chardons volent sous la baguette
d'un enfant. Dargo s'avance, semblable au nuage qui porte le tonnerre:
ses yeux creux s'enfoncent sous des sourcils pais et menaants. Les
pes tincellent dans la main des deux hros, et leurs armes se
choquent avec un horrible fracas.

Prs d'eux, la fille de Vinval, Crimora, brillait sous l'armure d'un
jeune guerrier; ses blonds cheveux flottaient ngligemment; un arc
pesant chargeait sa main dlicate; elle avait suivi son amant, son
cher Connal, au combat. Elle bande son arc et tire sur Dargo; mais, 
douleur! le trait s'gare, et va percer Connal. Il tombe... Que
feras-tu, fille infortune? Elle voit couler le sang de son amant, son
cher Connal expire! Le jour, la nuit, elle criait en pleurant:  mon
ami! mon amant! mon cher Connal! Mais enfin la douleur termina ses
jours.

C'est ici que la terre renferme ce couple aimable; l'herbe crot entre
les pierres de leur tombe. Je viens souvent m'asseoir sous l'ombrage,
dans ce triste lieu; j'entends soupirer le vent dans le gazon, et leur
souvenir se rveille dans mon me. Vous dormez ensemble dans la tombe,
amants infortuns, et rien ne trouble votre repos sur ce mont
solitaire.

Reposez en paix, dit la belle Utha, couple malheureux! Je me
souviendrai de vous en pleurant; je chanterai dans la solitude
l'histoire de vos malheurs, quand le vent agitera les forts de Tora
et que j'entendrai rugir les torrents de ma patrie. Alors vous
viendrez vous offrir  mon me, et l'attendrir sur vos touchantes
aventures.

Les rois passrent trois jours dans les ftes,  Carrictura; le
quatrime, leurs voiles blanchirent la surface de l'Ocan. Le vent du
nord conduisit le vaisseau de Fingal  Morven; mais l'esprit de Loda
tait assis sur sa nue, derrire suivait le vaisseau de Frothal; il se
penchait en avant pour diriger les vents favorables, et pour enfler
toutes les voiles; il n'a pas oubli le coup que Fingal lui a port,
et il redoute encore le bras du roi de Morven.


XVIII

Et ce dbut des chants de Selma:


CHANTS DE SELMA

toile, compagne de la nuit, dont la tte sort brillante des nuages du
couchant, et qui imprimes tes pas majestueux sur l'azur du firmament,
que regardes-tu dans la plaine? Les vents orageux du jour se taisent;
le bruit du torrent semble s'tre loign; les vagues apaises rampent
au pied du rocher; les moucherons du soir, rapidement ports sur leurs
ailes lgres, remplissent de leurs bourdonnements le silence des
airs. toile brillante, que regardes-tu dans la plaine? Mais je te
vois t'abaisser en souriant sur les bords de l'horizon. Les vagues se
rassemblent avec joie autour de toi et baignent ta radieuse chevelure.
Adieu, toile silencieuse! que le feu de mon gnie brille  ta place.
Je sens qu'il renat dans toute sa force; je revois,  sa clart, les
ombres de mes amis rassembls sur la colline de Lora; j'y vois Fingal
au milieu de ses hros. Je revois les bardes mes rivaux, le vnrable
Ullin, le majestueux Ryno, Alpin  la voix mlodieuse, la tendre et
plaintive Minona.  mes amis! que vous tes changs depuis ces jours
o, dans les ftes de Selma, nous disputions le prix du chant,
semblables aux zphyrs du printemps qui volent sur la colline et
viennent tour  tour, avec un doux murmure, agiter mollement l'herbe
naissante!

Ce fut dans une de ces ftes qu'on vit la tendre Minona s'avancer,
pleine de charmes. Ses yeux baisss s'humectrent de pleurs: les mes
des hros furent attendries quand elle leva sa voix mlodieuse.
Souvent ils avaient vu la tombe de Salgar et la sombre demeure de
l'infortune Colma; Colma,  qui Salgar avait promis de revenir  la
fin du jour; mais la nuit descend autour d'elle: elle se voit
abandonne sur la colline, et seule avec sa voix. coutons sa tendre
complainte:


COLMA.

Il est nuit... je suis dlaisse sur cette colline, o se rassemblent
les orages. J'entends gronder les vents dans les flancs de la
montagne; le torrent, enfl par la pluie, rugit le long du rocher. Je
ne vois point d'asile o je puisse me mettre  l'abri. Hlas! je suis
seule et dlaisse.

Lve-toi, lune, sors du sein des montagnes. toiles de la nuit,
paraissez. Quelque lumire bienfaisante ne me guidera-t-elle point
vers les lieux o est mon amant? Sans doute il repose, en quelque lieu
solitaire, des fatigues de la chasse, son arc dtendu  ses cts, et
ses chiens haletant autour de lui. Hlas! il faudra donc que je passe
la nuit, abandonne, sur cette colline! Le bruit des torrents et des
vents redouble encore, et je ne puis entendre la voix de mon amant!

Pourquoi mon fidle Salgar tarde-t-il si longtemps, malgr sa
promesse? Voici le rocher, l'arbre et le ruisseau o tu m'avais promis
de revenir avant la nuit. Ah! mon cher Salgar, o es-tu? Pour toi j'ai
quitt mon frre; pour toi j'ai fui mon pre. Depuis longtemps nos
deux familles sont ennemies; mais nous,  mon cher Salgar! nous ne
sommes pas ennemis. Vents, cessez un instant. Torrents, apaisez-vous,
afin que je fasse entendre ma voix  mon amant. Salgar, Salgar, c'est
moi qui t'appelle! Salgar, ici est l'arbre, ici est le rocher, ici
t'attend Colma! pourquoi tardes-tu?

Ah! la lune parat enfin: je vois l'onde briller dans le vallon; la
tte gristre des rochers se dcouvre, mais je ne le vois point sur
leurs cimes. Je ne vois point ses chiens le devancer et l'annoncer 
son amante. Malheureuse! il faut donc que je reste seule ici! Mais
qui sont ceux que j'aperois couchs sur cette bruyre? Serait-ce mon
frre et mon amant?  mes amis, parlez-moi donc! Ils ne rpondent
point: mon me est agite de terreur. Ah! ils sont morts; leurs pes
sont rougies de sang. Ah! mon frre, mon frre, pourquoi as-tu tu mon
cher Salgar?  Salgar! pourquoi as-tu tu mon frre? Vous m'tiez
chers tous deux! Que dirai-je  votre louange? Salgar, tu tais le
plus beau des habitants de la colline. Mon frre, tu tais terrible
dans le combat.  mes amis, parlez-moi, entendez ma voix! Mais, hlas!
ils se taisent, ils se taisent pour toujours; leurs coeurs sont glacs
et ne battent plus sous ma main.

Ombres chries, rpondez-moi du haut de vos rochers, du haut de vos
montagnes; ne craignez point de m'effrayer. O tes-vous alls vous
reposer? Dans quelle grotte vous trouverai-je? Je n'entends point leur
voix au milieu des vents; je ne les entends point me rpondre dans les
intervalles de silence que laissent les orages.

Je m'assieds seule avec ma douleur, et je vais attendre dans les
larmes le retour du matin. Amis des morts, levez leur tombe; mais ne
la fermez pas que Colma n'y soit entre. Ma vie s'vanouit comme un
songe. Pourquoi resterais-je aprs eux? Je veux reposer avec les
objets de ma tendresse, prs de la source qui tombe du rocher. Quand
la nuit montera sur la colline, je viendrai, sur l'aile des vents,
dplorer en ces lieux la mort de mes amis; le chasseur m'entendra de
son humble cabane: il sera effray et charm de ma voix, car mes
accents seront doux et touchants quand je pleurerai deux hros si
chers  mon coeur.

Ainsi chantait Minona, et une aimable rougeur colorait son visage. Nos
coeurs taient serrs, et nos larmes coulaient pour Colma. Ullin
s'avana avec sa harpe et nous rpta les chants d'Alpin. La voix
d'Alpin tait pleine de charmes; l'me de Ryno tait de feu; mais
alors ils taient descendus dans la tombe, et leur voix ne
retentissait plus dans Selma. Ullin, revenant un jour de la chasse,
entendit leurs chants; ils dploraient la chute de Morar, le premier
des mortels. Il avait l'me de Fingal: son pe tait terrible comme
l'pe d'Oscar; mais il prit. Son pre le pleura; sa soeur rpandit
des torrents de larmes... Cette soeur infortune, c'tait Minona
elle-mme. Quand elle entendit chanter Ullin, elle s'loigna,
semblable  la lune qui prvoit l'orage et cache sa belle tte dans un
nuage. Je touchai la harpe avec Ullin, et le chant de douleur
recommena.


RYNO.

Les vents et la pluie ont cess; le milieu du jour est calme: les
nuages volent disperss dans les airs; la lumire inconstante du
soleil fuit sur les vertes collines; le torrent de la montagne roule
ses eaux rougetres dans les rocailles du vallon. Ton murmure me
plat,  torrent! mais la voix que j'entends est plus douce encore.
C'est la voix d'Alpin qui pleure les morts. Sa tte est courbe par
les ans; ses yeux rouges sont remplis de larmes. Enfant des concerts,
Alpin, pourquoi ainsi seul sur la colline silencieuse? pourquoi
gmis-tu comme le vent dans la fort, ou comme la vague sur le rivage
solitaire?


ALPIN.

Mes pleurs,  Ryno, sont pour les morts, ma voix pour les habitants de
la tombe. Tu es debout maintenant,  jeune homme! et, dans ta hauteur
majestueuse, tu es le plus beau des enfants de la plaine. Mais tu
tomberas comme l'illustre Morar; l'tranger sensible viendra s'asseoir
et pleurer sur ta tombe. Tes collines ne te connatront plus, et ton
arc restera dtendu dans ta demeure.  Morar! tu tais lger comme le
cerf de la colline, terrible comme le mtore enflamm. La tempte
tait moins redoutable que toi dans ta fureur. L'clair brillait moins
dans la plaine que ton pe dans le combat. Ta voix tait comme le
bruit du torrent aprs la pluie, ou du tonnerre grondant dans le
lointain. Plus d'un hros succomba sous tes coups, et les feux de ta
colre consumaient les guerriers. Mais quand tu revenais du combat,
que ton visage tait paisible et serein! Tu ressemblais au soleil
aprs l'orage,  la lune dans le silence de la nuit; ton me tait
calme comme le sein d'un lac lorsque les vents sont muets dans les
airs.

Mais maintenant, que ta demeure est troite et sombre! En trois pas je
mesure l'espace qui te renferme,  toi qui fus si grand! Quatre
pierres couvertes de mousse sont le seul monument qui te rappelle  la
mmoire des hommes; un arbre qui n'a plus qu'une feuille, un gazon
dont les tiges allonges frmissent au souffle des vents, indiquent 
l'oeil du chasseur le tombeau du puissant Morar.  jeune Morar! il est
donc vrai que tu n'es plus! Tu n'as point laiss de mre, tu n'as
point laiss d'amante pour te pleurer. Elle est morte, celle qui
t'avait donn le jour, et la fille de Morglan n'est plus!

Quel est le vieillard qui vient  nous, appuy sur son bton? L'ge a
blanchi ses cheveux; ses yeux sont encore rouges des pleurs qu'il a
verss; il chancelle  chaque pas. C'est ton pre,  Morar! ton pre,
qui n'avait d'autre fils que toi; il a entendu parler de ta renomme
dans les combats et de la fuite de tes ennemis. Pourquoi n'a-t-il pas
appris aussi ta blessure? Pleure, pre infortun, pleure! Mais ton
fils ne t'entend point; son sommeil est profond dans la tombe, et
l'oreiller o il repose est enfonc bien avant sous la terre. Morar ne
t'entendra plus; il ne se rveillera plus  la voix de son pre.
Quand le rayon du matin entrera-t-il dans les ombres du tombeau? quand
viendra-t-il finir le long sommeil de Morar? Adieu pour jamais, le
plus brave des hommes; conqurant intrpide, le champ de bataille ne
te verra plus; l'ombre des forts ne sera plus claire de la
splendeur de ton armure: tu n'as point laiss de fils qui rappelle ta
mmoire. Mais les chants d'Alpin sauveront ton nom de l'oubli; les
sicles futurs apprendront ta gloire, ils entendront parler de Morar.

Aux chants d'Alpin la douleur s'veilla dans nos mes, mais le soupir
le plus profond partit du coeur d'Armin. L'image de son fils, qui
prit  la fleur de ses ans, vient se retracer  sa pense. Carmor
tait auprs du vieillard.--Armin, lui dit-il, pourquoi ce soupir si
profond? Ces chants doivent-ils t'attrister? La douce mlodie des
chants attendrit et charme les mes; ils sont comme la vapeur qui
s'lve du sein d'un lac et se rpand dans la valle silencieuse: les
fleurs se remplissent de rose, mais le soleil reparat, et la vapeur
lgre s'vanouit. Pourquoi donc cette sombre tristesse, chef de l'le
de Gorma?


ARMIN.

Oui, je suis triste, et la cause de mes regrets n'est pas lgre.
Carmor, tu n'as point perdu ton fils, tu n'as point perdu ta fille. Le
vaillant Colgar et la charmante Anyra vivent sous tes yeux. Tu vois
fleurir les rejetons de ta famille; mais Armin reste le dernier de sa
race. Que le lit o tu reposes est sombre,  Daura!  ma fille! que
ton sommeil est profond dans la tombe! Quand te rveilleras-tu pour
faire entendre  ton pre la douceur de tes chants?  nuit cruelle!...
Levez-vous, vents d'automne, levez-vous, soufflez sur la noire
bruyre: torrents des montagnes, rugissez; et vous, temptes, grondez
dans la cime des chnes! Roule sur les nuages briss,  lune! montre
par intervalles ta face mlancolique et plissante. Rappelle  mon me
cette nuit cruelle o j'ai perdu mes enfants, o le brave Arindal, mon
fils, est tomb; o la belle Daura, ma fille, s'est teinte...

 ma fille! tu tais belle comme la lune sur les collines de Fura; ta
blancheur surpassait celle de la neige, et ta voix tait douce comme
l'haleine du zphyr.  mon fils! rien n'galait la force de ton arc et
la rapidit de ta lance dans les combats; ton regard ressemblait  la
sombre vapeur qui s'lve sur les flots, et ton bouclier au nuage qui
porte la foudre.

Armar, guerrier fameux, vint  ma demeure et rechercha l'amour de
Daura; il n'essuya pas de longs refus. Les amis de ce couple aimable
concevaient, de leur union, de flatteuses esprances.

Le fils d'Odgal, Erath, furieux de la mort de son frre, qu'Armar
avait tu, descend sur le rivage, dguis en vieux matelot. Il laisse
sa barque  flot. Ses cheveux semblaient blanchis par l'ge; son oeil
tait srieux et calme. La plus belle des femmes, dit-il, aimable
fille d'Arnim, non loin d'ici s'lve dans la mer un rocher qui porte
un arbre charg de fruits vermeils. C'est l qu'Armar attend sa chre
Daura. Je suis venu pour lui conduire son amante au travers des
flots.

La crdule Daura le suit: elle appelle Armar; mais l'cho du rocher
rpond seul  ses cris: Armar, Armar, mon amant, pourquoi me
laisses-tu dans ces lieux mourante de frayeur? coute, Armar, coute,
c'est Daura qui t'appelle. Le perfide Erath regagne le rivage en
clatant de rire. Elle lve la voix, elle appelle son frre, son
pre: Arindal! Armin!... quoi! personne pour secourir votre Daura?
Sa voix parvient jusqu'au rivage. Arindal descendait de la colline
tout hriss des dpouilles de la chasse: ses flches retentissaient 
son ct, son arc tait dans sa main; cinq dogues noirs suivaient ses
pas. Il voit le perfide Erath sur le rivage; il l'atteint, le saisit,
l'attache  un chne; de robustes liens enchanent ses membres; il
charge les vents de ses hurlements. Arindal s'lance dans le bateau,
il monte sur les flots pour ramener Daura sur le rivage. Armar accourt
et le prend pour le ravisseur: transport de rage, il dcoche sa
flche; elle vole, elle s'enfonce dans ton coeur,  mon fils! tu
meurs, au lieu du perfide Erath. La rame reste immobile. Mon fils
tombe sur le rocher, se dbat et meurt. Quelle fut ta douleur, 
Daura, quand tu vis le sang de ton frre couler  tes pieds!

Les vagues brisent le bateau contre le rocher. Armar se jette  la
nage, rsolu de secourir Daura ou de mourir. Un coup de vent fond tout
 coup du haut de la colline sur les flots. Armar s'abme et ne
reparat plus.

Seule sur le rocher que la mer environne, ma fille faisait retentir
les airs de ses plaintes. Son pre entendait ses cris redoubls, et
son pre ne pouvait la secourir! Toute la nuit, je restai sur le
rivage. J'entrevoyais ma fille  la faible clart de la lune; toute la
nuit j'entendis ses cris. Le vent soufflait avec fureur et la pluie
orageuse battait les flancs de la montagne. Avant que l'aurore part,
sa voix s'affaiblit par degrs et s'teignit comme le murmure du
zphyr mourant dans le feuillage; la douleur avait puis ses forces;
elle expira... Elle te laissa seul, malheureux Armin. Tu as perdu le
fils qui faisait ta force dans les combats; tu as perdu la fille qui
faisait ton orgueil au milieu de ses compagnes...

Depuis cette nuit affreuse, toutes les fois que la tempte descend de
la montagne, toutes les fois que le vent du nord soulve les flots, je
vais m'asseoir sur le rivage, et mes regards s'attachent sur le rocher
fatal. Souvent, lorsque la lune luit  son couchant, j'entrevois les
ombres de mes enfants: elles s'entretiennent tristement ensemble.
Quoi! mes enfants, n'auriez-vous point piti d'Armin? Ne
rpondrez-vous jamais  sa voix? Hlas! ils passent et ne regardent
point leur pre. Oui, Carmor, je suis triste, et la cause de mes
regrets n'est pas lgre.

Tels taient les chants des bardes dans Selma: ils fixaient
l'attention de Fingal par les accords de leurs harpes et par les
rcits des temps passs. Les chefs accouraient de leur colline pour
entendre leurs concerts harmonieux, et comblaient d'loges le chantre
de Cona, le premier des bardes. Mais maintenant la vieillesse a glac
ma langue, et mon me est teinte: j'entends encore quelquefois les
ombres des bardes, et je tche de retenir leurs chants mlodieux. Mais
ma mmoire m'abandonne; j'entends la voix des annes qui me crie en
passant: Pourquoi Ossian chante-t-il encore? Il sera bientt tendu
dans son troite demeure, et nul barde ne clbrera sa renomme!

Roulez sur moi, tristes annes; et, puisque vous ne m'apportez plus de
joie, que la tombe s'ouvre et reoive Ossian; car ses forces sont
puises. Les enfants des concerts sont alls jouir du repos; ma voix
reste aprs eux, comme un bruit qui murmure encore dans un rocher
battu des flots, quand tous les vents se taisent, et que le nautonier
aperoit de loin les derniers balancements des arbres.

       *       *       *       *       *

Faut-il s'tonner que la posie universelle ait pris un accent plus
mlancolique et plus pathtique en Europe depuis l'apparition de ces
chants? Que Goethe en Allemagne, Byron en Angleterre, et qu'une
socit tout entire, au sortir des immolations et des dsespoirs de
1793, aient trouv pour ces tristesses de la parole une sympathie
qu'elle ne connaissait pas? La douleur, la gloire et la guerre taient
devenues les muses svres de ce temps.


XIX

Et ce got passionn pour les posies d'Ossian ne fut pas seulement un
got littraire, une fantaisie d'imagination propre  la jeunesse et
passager comme elle. Les hommes les plus srieux de l'poque et les
caractres les plus svres partagrent cet enthousiasme universel et
se signalrent par leur admiration pour cette _nouveaut antique_ qui
enflamma tout le monde comme un incendie gnral. Nous n'avons jamais
considr le premier des Bonaparte comme une autorit en matire de
got potique, ni de haute raison philosophique et diplomatique, mais
nous l'avons toujours reconnu le plus grand crivain de son temps, et
l'homme de la plus forte imagination, toutes les fois que ses
passions ambitieuses ne l'emportaient pas  mille lieues, du triste et
du vrai. Ses ides taient des rves, c'est pourquoi il les a portes
jusqu'au surhumain. Il rvait, en gypte, quand il prtendait partir
de Jaffa pour aller conqurir les Indes orientales avec une arme de
Druses, peuplade qui n'aurait pas pu lui fournir deux ou trois mille
soldats aprs une campagne; et la misrable forteresse de
Saint-Jean-d'Acre, aprs sept ou huit assauts, avait fait chouer
toute son entreprise en Orient. Il rvait, quand il prparait 
Boulogne son invasion en Angleterre sans songer au retour. Il rvait,
quand il emmenait sept ou huit cent mille hommes au fond de la Russie,
pour combattre la disette et les frimas. Il rvait, quand il refusait
la paix  Dresde, et il venait expier son rve  Leipsick. Il rvait,
partant avec huit cents hommes de l'le d'Elbe, pour combattre
l'Europe entire au rendez-vous de Waterloo! Toute sa diplomatie ne
fut qu'un rve aussi inconsistant que son imagination. Le rve, chez
lui, anantit sans cesse la ralit. Cet quilibre entre le possible
et le chimrique lui manqua presque toujours, et il mourut grand pour
ce qu'il avait conu, petit pour ce qu'il avait accompli. C'est le
propre des hommes  imagination disproportionne.

Je ne rcuse donc pas le gnie d'imagination du premier Napolon en
matire de got potique. Je le reconnais, au contraire, pour le plus
grand pote arm de la France.


XX

Eh bien, ce grand pote fut un des premiers  sentir avec enthousiasme
la grandeur et la sauvage mlancolie des chants du barde cossais. De
mme qu'Alexandre fit construire une cassette d'or pour Homre, et
emportait avec lui dans ses campagnes d'Ionie et de Perse, pour se
faire un oreiller de ce chef-d'oeuvre de l'esprit humain, l'_Iliade_
et l'_Odysse_; de mme Bonaparte, gnral et premier consul, emporte
constamment dans sa voiture, parmi les cinq ou six volumes de
prdilection qu'il feuilletait toujours, les pomes d'Ossian; et quand
on lui demandait pourquoi il se nourrissait si assidment de ces
chants: C'est plus grand que nature, rpondait-il  ses aides de
camp, c'est sombre et mystrieux comme l'antiquit, c'est clatant
comme la gloire et grand comme la mort; de telles posies sont la
nourriture des hros!

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLVI.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-St-Germain, 43.




CXLVIIe ENTRETIEN


DE LA MONARCHIE LITTRAIRE & ARTISTIQUE

OU

LES MDICIS


I

Un des plus tranges phnomnes du monde politique, c'est cette
monarchie spiritualiste fonde, sans le secours des armes, au centre
de l'Italie, dans le quatorzime sicle, par la famille des Mdicis.

L'Italie,  cette poque, tait (ce qu'elle est encore aujourd'hui)
une contre en formation, un recueil vivant de municipalits tendant 
se constituer en nation: rpubliques maritimes, comme  Venise et 
Gnes; rpubliques militaires, comme  Pise, Lucques, Sienne, etc.;
monarchies fodales, comme  Ferrare, Ravenne, Bologne; thocraties,
comme  Rome; royauts ou vice-royauts, comme  Naples et en Sicile;
tyrannies, enfin, comme en Lombardie et en Pimont.

Des familles puissantes, telles que les Visconti, les Scala, les
Borgia, la maison d'Este, rgnaient passagrement sur ces diverses
contres. Cours lettres et lgantes  Ferrare, immortalises par le
Tasse et l'Arioste; dmocraties froces  Florence et  Pise,
soulevant l'empire par des assassinats ou s'croulant dans des
anarchies turbulentes: telle alors tait l'Italie.


II

En dehors de ces tats mal assis, Rome, enrichie par ses alliances
pontificales et fortifie par ses alliances temporelles, tenait d'une
main habile la balance de la politique italienne; elle croissait en
force et en ascendant sur le monde. Rome luttait avec l'Allemagne,
tantt lui rsistant comme parti guelfe au nom de l'indpendance
sacre de l'Italie, tantt s'unissant  elle comme parti gibelin, au
nom de l'ordre dans la Pninsule. C'est ce qui fait encore
aujourd'hui que les plus grands esprits de l'Italie, tels que le
Dante, bannis de leur patrie comme partisans de l'empire, sont vnrs
comme patriotes, quoique ayant trahi leur pays en faveur des Gibelins,
partisans de l'empereur.

Confusion et non-sens partout.


III

Au milieu de ce ddale d'hommes et de choses o chacun se trompe, en
appliquant aux ides du prsent les dnominations d'hier, une seule
nation vritablement indpendante conservait une forte individualit:
c'tait la Toscane.

Les Toscans, la moelle de l'Italie proprement dite, avaient prcd
les Romains de Romulus dans la civilisation de l'Italie, sous le nom
mystrieux d'trusques. Leur existence, mystrieuse aussi, est reste
un mystre, malgr les savantes recherches des historiens les plus
rudits. Leur architecture dite _cyclopenne_, o la main de l'homme
conserve dans ses ouvrages l'empreinte monumentale et divine de la
force des temps et de la rusticit de la nature, l'lgance dorienne
de leurs ruines de temples, le dessin inexpliqu de leurs vases, plus
grecs que la Grce elle-mme, et aussi nafs que l'ge primitif de
l'homme, tout cela atteste qu'une science inconnue de l'humanit
civilise a coul aux bords de l'Arno des rochers de la Toscane.

Tout ce qu'on sait, c'est que les trusques, d'abord conquis, ont
adouci les Romains et donn  leurs moeurs et  leur langue ce
raffinement prmatur qui fait l'lgance des races.


IV

Les Romains les entranrent aisment dans leur courant de force et de
gloire.

On les revoit, sous Catilina, prendre part aux guerres civiles et aux
grandes sditions de la fin de la rpublique; un grand nombre d'entre
eux prirent hroquement avec le chef des insurgs. Cicron, consul
alors, les foudroyait de son loquence; Csar, indcis encore, les
mnageait; il voulait profiter de la victoire sans se compromettre
dans le combat.


V

Au commencement de leur tablissement en Italie, les Toscans btirent
ds lors Fisole, village fortifi, sur la colline qui borde l'Arno.
Puis ils descendirent dans la valle et construisirent Florence sur
les deux rives du fleuve. Le commerce et les arts s'y installrent
avec eux. Ils ne s'y donnrent d'autre gouvernement que leurs moeurs,
une espce de rpublique d'abeilles humaines, o le travail et la
fortune firent les rangs, o l'autorit et le peuple dmocratique
luttaient quelquefois, s'entendaient le plus souvent, dans des
lections turbulentes et o la popularit flottante crait et
renversait tour  tour les grands citoyens et leurs partis.

C'tait une rpublique indcise, cherchant son aplomb et ne le
trouvant plus. Pise, Sienne, Lucques, cits voisines, quelquefois
allies, plus souvent jalouses, combattaient tantt pour, tantt
contre les Florentins. Rome aurait voulu les englober; la puissance et
la politique des papes les menaaient ou les caressaient  l'envi;
mais le nerf rpublicain de Florence contenait les Romains des papes,
et la fire indpendance des Toscans subsistait sous la dfrence
ecclsiastique.


VI

Le commerce, qui faisait les riches, ne devait pas tarder  faire les
rois.

Ds l'anne 1424, la famille des Mdicis, allie au pape Jean XXIII,
apparat dans l'histoire de Florence comme quelque chose de plus grand
qu'un citoyen. Le pape se fit accompagner au concile de Constance par
Cme de Mdicis, dont la prsence et le crdit devaient imposer le
respect  ses ennemis. Il choua dans sa brigue et revint dcouronn 
Florence, o Cme lui donna nanmoins une gnreuse hospitalit
jusqu' sa mort.


VII

Cme, immensment enrichi par l'conomie et la modration hrditaire
de sa maison, inspira de la jalousie  quelques magistrats principaux
de la rpublique; ils l'emprisonnrent, puis le dlivrrent eux-mmes
en convertissant sa prison en exil de dix ans  Venise, ou  une
distance de cent soixante et dix milles de Florence.

Moins d'un an aprs cet exil, Cme fut rappel par l'inconstance
ordinaire du peuple. Il rentra dans sa patrie, avec un grand nombre
de savants ou de potes, fanatiques partisans des lettres grecques, et
entre autres de Platon, le grand spiritualiste de l'antiquit. Il
fonda une acadmie  Florence, et s'attacha ainsi la faveur des hommes
de lettres de sa patrie. Les bibliothques de Florence datent de lui.

Sa vie s'avanait dans ces douces occupations; il la voyait s'couler
avec une philosophique indiffrence, il vivait surtout  la campagne.

Je suis all souvent visiter ces simples monuments de son loisir
champtre, _Careggi_ et _Caffagiolo_, deux maisons carres
d'architecture presque rustique o rien ne sent le prince, mais le
simple citoyen.

L il s'occupait du soin d'amliorer ses terres, dont il tirait un
revenu considrable; mais ses plus heureux moments taient ceux qu'il
consacrait  l'tude des lettres et de la philosophie, ou au commerce
et  la conversation des savants. Quand il faisait un sjour de
quelque temps  sa maison de Careggi, il se faisait ordinairement
accompagner par Ficino, dont il tait devenu le disciple dans l'tude
de la philosophie platonicienne, aprs avoir t son protecteur.
Ficino avait entrepris, pour son usage, ces laborieuses traductions
des ouvrages de Platon et de ses disciples, qui furent ensuite
acheves et publies pendant la vie et par les soins gnreux de
Laurent. Parmi les lettres de Ficino, on en trouve une de son
vnrable protecteur, dans laquelle la trempe d'esprit de ce grand
homme, et son ardeur  acqurir des connaissances, mme dans l'ge le
plus avanc, se peignent avec une grande vivacit. Hier, dit-il,
j'arrivai  Careggi, non pas tant avec le projet d'amliorer mes
terres que de m'amliorer moi-mme.--Venez me voir, Marsile, aussitt
que vous le pourrez, et n'oubliez pas d'apporter avec vous le livre de
votre divin Platon _sur le souverain bien_.--Je prsume que vous
l'aurez dj traduit en latin, comme vous me l'aviez promis; car il
n'y a pas d'occupation  laquelle je me dvoue avec autant d'ardeur
qu' celle qui peut me dcouvrir la route du vrai bonheur. Venez donc,
et ne manquez pas d'apporter avec vous la lyre d'Orphe.

Quels que fussent les progrs de Cme dans la doctrine de son
philosophe favori, il y a lieu de croire qu'il appliquait  la vie
active et relle les prceptes et les principes qui taient pour les
subtils dialecticiens de son sicle une source si abondante de
disputes interminables. Quoique sa vie et t si pleine et si utile,
il regrettait souvent le temps qu'il avait perdu. Midas n'tait pas
plus avare de son or, dit Ficino, que Cme ne l'tait de son temps.

L'influence et les richesses que Cme avait acquises l'avaient,
depuis longtemps, rendu l'gal des plus puissants princes de l'Italie,
avec lesquels il aurait pu contracter des alliances par le mariage de
ses enfants; mais, craignant qu'une pareille conduite ne le ft
souponner d'avoir des projets contraires  la libert de l'tat, il
aima mieux tendre son crdit parmi les citoyens de Florence par
l'tablissement de ses enfants dans les familles les plus distingues
de cette ville.

Pierre, l'an de ses fils, pousa Lucretia Tornabuoni, de laquelle
il eut deux enfants: Laurent, n le 1er janvier 1448, et Julien, n en
1453. Pierre eut aussi deux filles: Nannina, qui pousa Bernard
Rucellai; et Bianca, qui fut marie  Guglielmo, de la famille des
Pazzi. Jean, le second fils de Cme, pousa Cornelia d'Alessandri,
dont il eut un fils qui mourut trs-jeune, et auquel lui-mme ne
survcut pas longtemps: il mourut en 1461,  l'ge de quarante-deux
ans. Comme il avait toujours vcu sous l'autorit de son pre, son nom
ne se montre que rarement dans les pages de l'histoire: mais les
mmoires littraires attestent que, par ses talents naturels et par
ses connaissances acquises, il ne drogeait pas  cette ardeur pour
les tudes,  cet attachement pour les hommes d'un savoir minent qui
avaient t l'apanage constant de sa famille.

Outre ses enfants lgitimes, Cme laissa aussi un fils naturel,
Charles de Mdicis, qu'il fit lever avec soin, et qui, par les vertus
dont il donna l'exemple, effaa la tache de sa naissance. On pourrait
excuser sur les moeurs de ce sicle une circonstance qui parat
dmentir la gravit du caractre de Cme de Mdicis: mais lui-mme
ddaigna une pareille apologie, et, reconnaissant les erreurs de sa
jeunesse, il voulut rparer auprs de la socit l'atteinte qu'il
avait porte  des rglements salutaires, en s'occupant avec intrt
de donner  son fils illgitime des principes de vertu et une
existence honorable. Charles devint, par l'appui de son pre, chanoine
de Prato, et l'un des notaires apostoliques; et comme il rsidait
ordinairement  Rome, son pre et ses frres eurent souvent recours 
lui pour se procurer, par ses soins et par ses conseils, les
manuscrits anciens et les autres prcieux restes de l'antiquit, dont
la possession tait l'objet de leurs dsirs.

La mort de Jean de Mdicis, sur lequel Cme avait plac ses
principales esprances, et la faible sant de Pierre, qui le rendait
incapable de supporter le travail des affaires publiques dans une
ville aussi agite que Florence, faisaient vivement craindre  ce
grand homme qu'aprs son trpas la splendeur de sa famille ne
s'teignt tout  fait. Cette pense rpandait l'amertume sur ses
derniers jours; et peu de temps avant sa mort, comme on le portait
dans les appartements de son palais, au moment o il venait de
recevoir la nouvelle de la mort de son fils, il s'cria avec un
soupir: _Cette maison est trop grande pour une famille si peu
nombreuse!_ Ces inquitudes taient justifies,  quelques gards, par
les infirmits qui affligrent Pierre pendant le petit nombre d'annes
qu'il fut  la tte du gouvernement de la rpublique; mais les talents
de Laurent dissiprent bientt ces nuages d'un moment, et levrent sa
famille  un degr d'illustration et d'clat dont il est probable que
Cme lui-mme avait eu peine  se former l'ide.


VIII

Bien qu'il ft g de soixante et quinze ans, sa taille leve, la
majest de ses traits, la grce de son visage, si conforme au titre de
_Pre de la patrie_ que les Florentins avaient d'eux-mmes ajout 
son nom, la bienveillance de son accueil, la cordialit de son amiti
le rendaient aussi agrable que dans sa belle jeunesse.

Sa vie avait t celle d'un philosophe, sa mort fut celle d'un sage.
Quand les premires atteintes de l'ge lui annoncrent sa fin
prochaine, il ne rsista pas, il se rsigna avec srnit aux lois de
la nature, il repassa avec sa famille et ses amis l'tat de son
immense fortune, noblement acquise, gnreusement occupe pour la
gloire des arts et des lettres; il indiqua  ses hritiers l'usage
qu'il convenait d'en faire aprs lui pour l'accrotre et la conserver
par sa destination au bien public. Sa mort ne fut qu'un dpart pour un
sjour plus permanent. On ne peut pas dire qu'il mourut en chrtien;
Platon tait son Christ et la philosophie grecque tait sa foi; il
confondait dans cette foi la divinit de l'vangile avec ces
rvlations de la sagesse humaine, manes des inspirs de Dieu, dont
il avait propag le culte en Italie; fidle aux formes du
catholicisme, plus fidle  l'esprit dont il les animait. C'est pour
cela qu'il avait consacr en Grce et en Italie ses rserves
commerciales,  faire arriver en masse  Rome,  Florence,  Venise
les dbris du naufrage intellectuel de l'Ionie, et les matres
dpayss du gnie homrique et platonique: il tait  lui seul la
Renaissance, il avait affrt la monarchie de l'esprit humain. C'est
par l que sa famille d'opulents parvenus, sortie d'un mdecin
clbre, s'tait insensiblement leve par le commerce et les arts au
premier rang de la rpublique.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir prpar son me  attendre avec calme ce grand et
terrible vnement, ses inquitudes se portrent sur le bonheur des
personnes de sa famille qu'il laissait aprs lui; il dsirait leur
communiquer d'une manire solennelle le rsultat de l'exprience d'une
vie longue et toujours active. Ayant donc fait appeler dans son
appartement Contessina, son pouse, et Pierre, son fils, il leur fit
le rcit de toute sa conduite dans l'administration des affaires
publiques, leur donna des dtails exacts et trs-circonstancis sur
ses immenses relations de commerce, et s'tendit sur la situation de
ses intrts domestiques. Il recommanda  Pierre la plus svre
attention sur l'ducation de ses fils, dont les talents prmaturs et
les heureuses dispositions mritaient ses loges, et lui faisaient
concevoir les plus favorables esprances. Il exprima le dsir que ses
funrailles se fissent avec le moins de pompe qu'il serait possible,
et finit ses exhortations paternelles en annonant qu'il tait
entirement rsign et prt  se soumettre  la Providence, aussitt
qu'il lui plairait de l'appeler. Ces avertissements ne furent pas
perdus pour Pierre, qui, dans une lettre adresse  Laurent et 
Julien, leur fit part de l'impression qu'ils avaient faite sur son
me. Ne pouvant en mme temps se dissimuler l'tat d'infirmit o il
tait lui-mme, il les exhortait  ne se plus considrer comme des
enfants, mais comme des hommes; car il prvoyait que les circonstances
o ils allaient se trouver les rduiraient bientt  la ncessit de
mettre  l'preuve leurs talents et leurs moyens personnels. On
attend  toute heure l'arrive d'un mdecin de Milan, leur dit-il;
mais pour moi, c'est en Dieu seul que je mets ma confiance. Soit que
le mdecin ne ft pas arriv, ou que le peu de confiance que Pierre
avait dans ses secours ft bien fond, environ six jours aprs, le
premier jour d'aot de l'anne 1464, Cme mourut,  l'ge de soixante
et quinze ans, profondment regrett du plus grand nombre des citoyens
de Florence, qui s'taient sincrement attachs  ses intrts, et qui
craignaient que la tranquillit de la ville ne ft trouble par les
dissensions qui allaient probablement tre la suite de ce triste
vnement.


IX

Cme, en mourant, laissa son hritage  Pierre de Mdicis, son fils,
et son gnie  Laurent de Mdicis, son petit-fils. Pierre tait sens,
mais infirme, il ne devait pas vivre longtemps; il cultiva l'esprit de
Laurent par des voyages et l'initia promptement aux grandes affaires.
Les Pitti et les Acciajuoli, familles puissantes, tentrent de
conspirer contre Pierre, mais furent abandonns par le chef des
conjurs, Luca Pitti, qui retomba dans la misre et perdit tout
crdit sur le peuple. Le magnifique palais Pitti, qui ne garda que son
nom, ne put tre achev alors et devint plus tard le palais des
Mdicis.

Les Florentins, attaqus prs de Bologne par la ligue des Sforzes, des
Vnitiens et autres tats de la basse Italie, et secourus par le roi
de Naples, livrrent une bataille, raconte par Machiavel, et dans
laquelle personne ne perdit la vie. Les deux partis se retirrent pour
aller prendre des quartiers d'hiver. Pierre, rassur par la paix,
s'occupa de ce qui avait fait la gloire et la puissance de son pre,
Cme. Ses deux fils, Laurent et Julien de Mdicis, donnrent 
Florence de magnifiques tournois, clbrs par les potes et
particulirement par Politien, trs-jeune homme dont les vers
rvlrent le gnie antique. Julien et son frre se rencontrrent peu
de temps aprs dans les bois et dans le monastre de Camaldoli,
solitude  la fois solennelle et gracieuse, voisine de Valombreuse,
avec d'autres potes et philosophes toscans. Leur rencontre et leurs
entretiens rappellent les doux loisirs de Boccace pendant la peste qui
consterna Florence.

Landino, un des interlocuteurs, raconte ainsi cette entrevue sous le
titre de _Conversations aux Camaldules_:

Dans l'introduction de cet ouvrage, Landino nous apprend qu'tant
parti de sa maison de Cosentina, avec son frre Pierre, pour aller 
un monastre dans le bois de Camaldoli, il y trouva Laurent et Julien
de Mdicis, qui venaient d'arriver, avec Alamanni Rinuccini, et Pierre
et Donato Acciajuoli, tous hommes d'un savoir et d'une loquence
distingus, et qui s'taient singulirement appliqus  l'tude de la
philosophie. Le plaisir qu'ils eurent d'abord  se rencontrer fut
encore augment par l'arrive de Leo Battista Alberti, qui, en
revenant de Rome, avait rencontr Marsile Ficino, et l'avait engag 
passer avec lui le temps des chaleurs de l'automne dans la retraite
dlicieuse de Camaldoli. Mariotto, abb du monastre, prsenta les uns
aux autres ses doctes amis; et le reste du jour, car c'tait vers le
soir que cette rencontre eut lieu, se passa  couter les discours
d'Alberti, dont Landino nous peint le gnie et les talents sous le
jour le plus favorable.

Le lendemain, toute la compagnie, aprs l'accomplissement des devoirs
religieux, se rendit,  travers les bois, sur le sommet d'une colline,
et arriva bientt dans un lieu solitaire, o les branches tendues
d'un htre touffu ombrageaient une source d'eau transparente. L,
Alberti commena l'entretien en remarquant qu'on peut regarder comme
jouissant d'un bonheur solide et rel ceux qui, aprs avoir
perfectionn leur esprit par l'tude, peuvent se soustraire de temps
en temps au fardeau des affaires publiques et  la sollicitude des
intrts privs, et, dans quelque retraite solitaire, se livrer sans
contrainte  la contemplation de l'immense varit d'objets que
prsentent la nature et le monde moral. Mais si c'est une occupation
convenable aux hommes qui cultivent les sciences, elle est encore plus
ncessaire pour vous, continua Alberti en s'adressant  Laurent et 
Julien; pour vous, que les infirmits toujours croissantes de votre
pre mettront probablement bientt dans le cas de prendre la direction
des affaires de la rpublique. En effet, mon cher Laurent, quoique
vous ayez donn des preuves d'un mrite et d'une vertu qui semblent 
peine appartenir  la nature humaine; quoiqu'il n'y ait point
d'entreprise, si importante qu'elle soit, dont on ne puisse esprer de
voir triompher cette prudence et ce courage que vous avez dvelopps
ds vos plus jeunes annes; et quoique les mouvements de l'ambition,
et l'abondance de ces dons de la fortune qui ont si souvent corrompu
des hommes dont les talents, l'exprience et les vertus donnaient les
plus hautes esprances, n'aient jamais pu vous faire sortir des bornes
de la justice et de la modration, vous pouvez nanmoins, pour
vous-mme et pour cet tat dont les rnes vont bientt vous tre
confies, ou plutt dont la prosprit repose dj en grande partie
sur vos soins, tirer de grands avantages de vos mditations solitaires
ou des entretiens de vos amis sur l'origine et la nature de l'esprit
humain: car il n'y a point d'homme qui soit en tat de conduire avec
succs les affaires publiques, s'il n'a commenc par se faire des
habitudes vertueuses, et par enrichir son esprit des connaissances
propres  lui faire distinguer avec certitude pour quel but il a t
appel  la vie, ce qu'il doit aux autres et ce qu'il se doit 
lui-mme.

Alors commena entre Laurent et Alberti une conversation dans laquelle
ce dernier s'attache  montrer que, comme la raison est le caractre
distinctif de l'homme, l'unique moyen pour lui d'atteindre  la
perfection de sa nature, c'est de cultiver son esprit, en faisant
entirement abstraction des intrts et des affaires purement
mondaines. Laurent, qui ne se borne pas  jouer un rle passif dans
cet entretien, combat des principes qui, pousss  la rigueur,
isoleraient l'homme et le rendraient tranger  ses devoirs; il
soutient qu'on ne doit pas sparer la vie contemplative de la vie
active, mais que l'une doit servir de base et de moyen de perfection 
l'autre. Il appuie son opinion par une telle varit d'exemples, qu'il
est ais d'apercevoir que, bien que le but de Landino, sous le nom
d'Alberti, ft d'tablir les purs dogmes du platonisme, c'est--dire
que la contemplation abstraite de la vrit constitue seule l'essence
du vrai bonheur, Laurent avait lev des objections auxquelles
l'ingnuit du philosophe, dans la suite de l'entretien, n'te presque
rien de leur force. Le jour suivant, Alberti, continuant de traiter le
mme sujet, explique  fond la doctrine de Platon sur le but et la
vritable destination de la vie humaine, et il s'attache  l'claircir
par les opinions des plus clbres sectateurs de ce philosophe. Enfin,
Alberti consacre les entretiens du troisime et du quatrime jour  un
commentaire sur l'_nide_, et il tche de dmontrer que, sous le
voile de la fiction, le pote a prtendu reprsenter les dogmes
principaux de cette philosophie qui a t le sujet des discussions
prcdentes. Quoi qu'on puisse penser de l'exactitude d'un pareil
jugement, il est certain qu'il y a dans ce pome beaucoup de passages
qui paraissent fortement appuyer cette opinion. Au reste, l'ide mise
en avant par Alberti est appuye d'une rudition si tendue et si
varie, que son commentaire dut tre extrmement amusant pour ses
jeunes auditeurs.

Il ne faut pas pourtant s'imaginer qu'au milieu de ses tudes et de
ses occupations srieuses, Laurent ft insensible  cette passion qui,
dans tous les temps, a t l'me de la posie, et qu'il a reprsente
dans ses propres crits avec tant de philosophie et sous des aspects
si varis. L'amour est en effet le sujet auquel il a consacr une
grande partie de ses ouvrages: mais il est un peu trange qu'il n'ait
pas cru devoir, dans aucune circonstance, nous apprendre le nom de sa
matresse; il n'a pas mme voulu lui donner un nom potique, et
satisfaire au moins jusque-l notre curiosit. Ptrarque avait sa
Laure, et Dante sa Batrix; mais Laurent s'est appliqu avec soin 
cacher le nom de la souveraine de ses affections, laissant aux mille
descriptions brillantes qu'il a faites de sa rare beaut et de ses
perfections le soin de la faire connatre. Ordinairement, c'est
l'amour qui fait les potes; mais, chez Laurent il parat que ce fut
la posie qui fit natre l'amour. Voici les circonstances de cet
vnement, telles qu'il les a rapportes lui-mme: Une jeune dame
doue de grandes qualits personnelles et d'une extrme beaut mourut
 Florence: comme elle avait t l'objet de l'amour et de l'admiration
gnrale, elle fut universellement regrette; et cela n'tait pas
tonnant, puisque, indpendamment de sa beaut, ses manires taient
si engageantes, que chacun de ceux qui avaient eu occasion de la
connatre se flattait d'avoir la premire place dans son affection. Sa
mort causa la plus vive douleur  ses adorateurs; et comme on la
portait au tombeau, le visage dcouvert, ceux qui l'avaient connue
pendant sa vie s'empressaient d'attacher leurs derniers regards sur
l'objet de leur adoration, et accompagnaient ses funrailles de leurs
larmes[15].

  _Morte bella parea nel suo volto._ (PETR.)
  Dans ses traits enchanteurs la mort paraissait belle.

          [Note 15: Cette circonstance singulire, compare avec la
          preuve que l'on peut tirer d'une des pigrammes de Politien,
          nous autorise  croire que cette dame tait la matresse de
          Julien, la belle Simonetta, dont nous avons dj parl.

          _In Simonettam._

            Dum pulchra effertur nigro Simonetta feretro,
              Blandus et examini spirat in ore lepos,
            Nactus Amor tempus quo non sibi turba caveret,
              Jecit ab occlusis mille faces oculis:
            Mille animos cepit viventis imagine risus:
              Ac Morti insultans, Est mea, dixit, adhuc;
            Est mea, dixit, adhuc; nondum totam eripis illam,
              Illa vel exanimis militat ecce mihi.
            Dixit et ingemuit.--Neque enim satis apta triumphis
              Illa puer vidit tempora--sed lacrymis.
                                (POLIT., _Epigr._ in op. Ald., 1498.)]

Cette perte cruelle fut dplore par tout ce qu'il y avait 
Florence d'hommes spirituels et loquents; ils s'empressrent de
clbrer, soit en vers, soit en prose, la mmoire d'une personne si
accomplie. Je composai aussi quelques sonnets sur ce sujet; et pour
les rendre plus touchants, je m'efforai de me persuader que j'avais
perdu moi-mme l'objet de mon amour, et de faire natre dans mon me
tous les sentiments qui pouvaient me rendre capable d'mouvoir la
compassion des autres. Entran par cette illusion, je me mis 
considrer combien tait cruelle la destine de ceux qui l'avaient
aime; ensuite j'examinai s'il y avait dans cette ville quelque autre
dame qui mritt tant d'honneurs et de louanges, et je pensai  la
flicit dont jouirait un mortel assez heureux pour rencontrer un
objet si digne de ses vers. Je cherchai donc pendant quelque temps,
sans avoir la satisfaction de rencontrer une personne qui mritt, du
moins autant que j'en pouvais juger, un attachement constant et
sincre; mais, comme j'tais prs de renoncer  tout espoir de succs,
le hasard me fit rencontrer ce qui jusque-l s'tait refus  mes
recherches les plus obstines, comme si le dieu d'amour et voulu
choisir ce moment pour me donner une preuve irrsistible de sa
puissance. Il se fit une fte publique  Florence, et tout ce qu'il y
avait de noble et de beau dans la ville s'y trouvait. J'y fus entran
malgr moi, en quelque sorte, par plusieurs de mes compagnons, et sans
doute aussi par ma destine: car depuis un certain temps j'vitais ces
sortes de spectacles, ou si quelquefois je m'y rendais, c'tait moins
par got pour ces amusements que par gard pour l'usage. Parmi les
dames que cette fte avait rassembles, j'en remarquai une dont les
manires taient si douces et si sduisantes, que je ne pus m'empcher
de dire en la regardant: _Si cette dame a l'esprit, la dlicatesse et
les perfections de celle qui mourut il n'y a pas longtemps, il faut
avouer qu'elle lui est bien suprieure par l'clat de sa beaut._

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

M'abandonnant donc  ma passion, je cherchai, par tous les moyens
possibles,  dcouvrir si les charmes de sa conversation rpondaient 
ceux de sa figure; et alors je trouvai un assemblage de qualits si
extraordinaires, qu'il tait difficile de dire si les grces de son
esprit l'emportaient sur celles de sa personne. Ses traits taient,
comme je l'ai dj dit, d'une beaut ravissante, et elle avait le
teint d'une fracheur admirable. Son maintien tait srieux sans tre
svre; ses manires affables et pleines d'amabilit, sans tre
lgres ni communes. Ses yeux, d'un clat doux et majestueux,
n'annonaient ni orgueil ni mlancolie; sa taille tait si
parfaitement proportionne, qu'on la distinguait, au milieu des autres
femmes, par un air de dignit imposante, exempt nanmoins de toute
espce de prtention ou d'affectation.  la promenade,  la danse et
dans les autres exercices propres  dvelopper les charmes extrieurs,
tous ses mouvements taient pleins de grce et de dcence.--Ses ides
taient toujours justes et frappantes, et m'ont fourni le sujet de
quelques-uns de mes sonnets; elle parlait toujours  propos, toujours
avec tant de convenance, qu'il n'y avait rien  ajouter, rien 
retrancher  ce qu'elle avait dit. Quoique ses observations fussent
souvent fines et piquantes, elle y mettait tant de rserve et de
modration, que jamais on ne s'en offensait. Son esprit l'levait
au-dessus de son sexe, mais sans lui donner la plus lgre apparence
de vanit ou de prsomption; et elle s'tait garantie d'un dfaut trop
commun parmi les femmes, qui, lorsqu'elles se croient de l'esprit et
de la pntration, deviennent pour la plupart insupportables. Le
dtail de toutes ses qualits brillantes m'entranerait trop loin du
but que je me suis propos. Je finirai donc en affirmant qu'il n'y a
rien de ce qu'on peut dsirer dans une femme d'une beaut et d'un
mrite accomplis qui ne se trouvt en elle au plus haut degr. Ces
rares perfections me captivrent au point, que bientt il n'y eut pas
une puissance ou une facult de mon corps ou de mon me qui ne ft
asservie sans retour; et je ne pouvais m'empcher de considrer la
dame dont la mort avait caus tant de douleurs et de regrets comme
l'toile de Vnus, dont l'clat du soleil clipse et fait disparatre
entirement les rayons. Telle est la description que Laurent nous a
laisse de l'objet de sa passion, dans le commentaire qu'il a fait sur
le premier sonnet qu'il crivit  sa louange[16]; et  moins que l'on
n'en mette une grande partie sur le compte de l'amour, toujours
partial dans ses jugements, il faut avouer qu'il y a eu bien peu de
potes assez heureux pour trouver un objet aussi propre  exciter leur
enthousiasme, et  justifier les transports de leur admiration.

          [Note 16: Voici cette premire production potique de
          l'amour de Laurent:

            Lasso a me, quando io son la dove sia
              Quell' angelico, altero e dolce volto,
              Il freddo sangue intorno al core accolto
              Lascia senza color la faccia mia:
            Poi mirando la sua, mi par si pia
              Ch' io prendo ardire, e torna il valor tolto,
              Amor ne' raggi de' begli occhi involto
              Mostra al mio tristo cor la cieca via;
            E parlandogli alhor, dice, io ti giuro
              Pel santo lume di questi occhi belli
              Del mio stral forza, e del mio regno onore,
            Ch' io saro sempre teco; e ti assicuro
              Esser vera pieta che mostran quelli:
              Credogli lasso! e da me fugge il cor.]

Les effets de cette passion sur le coeur de Laurent furent tels qu'on
pouvait les attendre d'une me jeune et sensible. Au lieu de se
plaire, comme auparavant, au milieu des ftes magnifiques, du tumulte
de la ville et des embarras des affaires publiques, il sentit natre
en lui un attrait inconnu pour le silence et la solitude; et il se
plaisait  associer l'ide de sa matresse aux impressions que
produisait sur son me le spectacle vari de la nature champtre[17].
Cette passion devint le sujet habituel de ses vers, et il nous reste
de lui un nombre considrable de sonnets de _canzoni_, et d'autres
compositions potiques, dans lesquels,  l'exemple de Ptrarque,
tantt il clbre la beaut de sa matresse et les qualits de son
esprit en gnral, tantt il s'arrte sur une des perfections
particulires de sa figure ou de son me, d'autres fois il s'attache 
dcrire les effets de sa passion; il les peint et les analyse avec
toute la finesse et toute la grce possibles, jointes  une grande
perfection de posie et quelquefois mme  une philosophie profonde.

          [Note 17: Le sonnet suivant exprime bien tous ces
          sentiments:

            Cherchi chi vuol le pompe, e gli alti onori,
              Le piazze, e tempi, e gli edifici magni,
              Le delicie, il tesor qual accompagni
              Mille duri pensier, mille dolori:
            Un verde praticel, pien di bei fiori,
              Un rivolo che l'herba intorno bagni,
              Un angeletto che d'amor si lagni,
              Acqueta molto meglio i nostri ardori:
            L'ombrose selve, i sassi, e gli alti monti,
              Gli antri oscuri, e le fere fuggitive,
              Qualche leggiadra ninfa paurosa;
            Quivi veggo io con pensier vaghi e pronti,
              Le belle luci, come fossin vive.
              Qui me le toglie or una or altra cossa.]

Aprs le tableau que nous venons de faire de la passion de Laurent,
on peut se permettre sans doute de demander quel tait l'objet d'un
amour si dlicat, quel tait le nom de cette femme qu'il adore sans la
dsigner autrement que d'une manire vague, qu'il clbre sans la
nommer. Heureusement que les amis de Laurent ne se piqurent pas, sur
ce point, d'autant de discrtion que lui: Politien, dans son pome sur
Julien, a clbr la matresse de Laurent sous le nom de Lucretia; et
Ugolino Verini, dans sa _Fiammetta_, a adress  cette dame un pome
latin, en vers lgiaques, dans lequel il plaide avec beaucoup de
chaleur en faveur de Laurent, et il prtend que, quelles que puissent
tre ses rares perfections, elle trouve en lui un amant digne de toute
sa tendresse. Valori nous apprend que Lucretia tait de la noble
famille des Donati, qu'elle tait galement distingue par sa beaut
et par sa vertu, et qu'elle descendait de ce Curtio Donato que ses
hauts faits militaires avaient rendu clbre dans toute l'Italie[18].

          [Note 18: VAL. in _Vita Laur._, p. 8.]

Il est assez difficile de savoir si les assiduits de Laurent et les
prires de ses amis parvinrent,  la fin,  flchir la fiert avec
laquelle il y a lieu de croire que Lucretia reut ses premiers
hommages.  en juger par les sonnets qu'il fit  cette occasion, il
prouva tous les degrs et toutes les vicissitudes de l'amour: il
triomphe, il se dsespre; il brle, et la crainte le glace; il
clbre avec ravissement des jouissances ineffables, trop grandes,
trop au-dessus d'un simple mortel, et il ne saurait s'empcher
d'applaudir  cette vertu svre que ses plus ardentes sollicitations
ne peuvent branler. Que conclure de tant de tmoignages
contradictoires? Laurent nous a donn lui-mme le mot de cette nigme
inconcevable. On peut juger, d'aprs le rcit qu'il a fait de
l'origine de sa passion, que Lucretia tait la matresse du pote, et
non de l'homme: il cherchait un objet propre  fixer ses ides, 
leur donner la force et l'effet ncessaires  la perfection de ses
productions potiques, et il trouva dans Lucretia un sujet convenable
 ses vues, et digne de ses louanges; mais il s'arrta  ce degr de
ralit, et laissa  son imagination le soin d'embellir et d'orner
l'idole  son gr. Tous les mouvements, tous les sentiments de sa dame
occupent sans cesse sa pense: elle sourit, ou elle s'irrite; elle
refuse, ou elle est prs de cder; elle est absente, ou prsente; elle
s'introduit le jour dans sa solitude, ou elle lui apparat dans ses
songes de la nuit, prcisment au gr du caprice de l'imagination qui
le guide. Au milieu de ces illusions dlicieuses, Laurent fut oblig
de redescendre aux tristes ralits de la vie. Il tait alors dans sa
vingt et unime anne, et son pre pensa qu'il tait temps de
l'attacher au lien conjugal; dans cette vue, il avait ngoci un
mariage entre Laurent et Clarice, fille de Giacopo Orsini, de la noble
et puissante famille de ce nom, qui avait si longtemps disput  Rome
la prminence  celle des Colonne. Soit que Laurent dsesprt du
succs de son amour, ou qu'il crt devoir faire cder ses sentiments 
la voix de l'autorit paternelle, il est certain que, ds le mois de
dcembre de l'anne 1468, il fut accord avec une femme que
probablement il n'avait jamais vue, et la crmonie du mariage se fit
dans le mois de juin de l'anne suivante. Il parat incontestable que
le coeur de Laurent n'eut aucune part  la conclusion de ce mariage, 
en juger par la manire dont il s'exprime  ce sujet dans ses
Mmoires, o il nous apprend qu'_il prit ou plutt qu'on lui donna
Clarice Orsini pour femme_ [19]. Malgr cette indiffrence apparente,
on peut penser qu'ils eurent l'un pour l'autre une affection sincre;
et tout nous autorise  croire que Laurent eut toujours pour elle des
gards et une estime particulire. Leurs noces furent clbres avec
une grande magnificence. On donna deux ftes militaires, dont l'une
reprsentait un combat de cavalerie, et l'autre l'attaque d'une
citadelle fortifie.

          [Note 19: Ricordi di Lor., _Appendix_, n xi.]


X

Cependant l'tat maladif de Pierre de Mdicis, aggrav par les
embarras du pouvoir et par les exigences de ses partisans, amena sa
mort, en 1469. Sa veuve Lunegite lui survcut.

Tout tait en paix. Alphonse d'Aragon rgnait  Naples. Son rgne
tait triomphant. Galas Visconti gouvernait Milan, par ses vices plus
que par ses vertus. Pie II, majestueux pontife, donnait  ses neveux
les lambeaux des tats voisins de Rome. Florence ne pouvait se
maintenir et s'lever que par la politique et la littrature.

Laurent, que la faiblesse et l'infirmit de son pre avaient ml au
gouvernement, fut accompagn au Palais-Vieux, sige du pouvoir de la
rpublique, par les nombreux amis de sa maison. Ils le conjurrent de
prendre la direction du gouvernement comme de son patrimoine; il
sentit qu'il ne pouvait impunment l'abdiquer. Un abme tait derrire
lui, une audace devant; il prfra l'audace, mais il la voila de
modestie et de lgalit. Il n'usurpa rien; il reut tout et se prpara
 conqurir davantage de l'estime de ses concitoyens. Sans jalousie
pour son frre Julien, jeune homme de dix-sept ans, trs-distingu et
dj trs-populaire par son got pour les arts et pour les lettres, il
lui donna les matres les plus minents pour achever son ducation.
L'amiti des deux frres servit d'exemple aux grands. Une lgre
insurrection de Bernardo Nardi, rprime par Petrucci et par Ginori,
citoyen de Florence, crasa dans l'oeuf cette premire tentative des
ennemis des Mdicis. Une ligue contre les Turcs, fomente par le pape,
rallia Florence aux Vnitiens. Son commerce avec l'Orient accrut ses
richesses  la proportion d'un grand tat. Laurent fonda Livourne et
la marine toscane, et mit sous les auspices de la religion le
commerce de son pays; il plaa sur la flotte douze jeunes gens des
premires familles de Florence, et sduisit les grands seigneurs
ottomans par la magnificence de ses prsents: l'gypte et ses trsors
s'ouvrirent ainsi devant lui; il prit  bail toutes les mines d'Italie
et s'empara ainsi, en bnfice, de tous les immenses revenus
intrieurs.

Ses comptoirs couvrirent Rome, Naples, Gnes, Venise et toute
l'Italie. Son monopole, acquis par les voies loyales de trafic, fut
reconnu et servi mme par ses ennemis. L'or fut son premier sujet et
lui enchana sans bruit tous les autres. Il reut au nom de la
rpublique et combla d'accueil et de fte Galas Sforze, duc de Milan,
et sa femme Bona; il s'attacha les premiers potes et les savants
minents de ses tats, tels que Pulci, mais surtout le jeune Politien,
cet Ovide de la Toscane. Il en fit ses htes et ses commensaux 
Fisole,  Carreggi,  Caffagiolio, ces Tiburs de sa famille.
Politien, gnie vraiment antique et digne d'Horace ne s'enivra pas de
cette faveur; il tait n d'une bonne famille  Montepulciano, petite
ville de la Toscane, comme Flaccus, en Calabre; c'est de l qu'il prit
son nom. Je ne me sens pas plus enorgueilli des flatteries de mes
amis, ou humili des satires de mes ennemis, disait-il, que je ne le
suis par l'ombre de mon corps; car, quoique mon ombre soit plus
grande le matin ou le soir qu'elle ne l'est au milieu du jour, je ne
me persuaderai point que je sois plus grand moi-mme dans l'un ou
l'autre de ces moments que je ne le suis  midi.


XI

Le pape tant mort en ce temps-l, Laurent de Mdicis fit un voyage 
Rome, pour recommander Julien, son jeune frre,  Sa Saintet, dans le
but de le faire lire au cardinalat. Le nouveau pape tait Paul III
della Rovere.

Il accueillit bien d'abord Laurent et lui promit cette dignit pour
son frre. Mais ayant pressenti le danger de la faveur des Mdicis
pour les lettres, il conut contre le chef de cette famille une haine
invincible et se livra contre lui  des entreprises qui attestent
cette inimiti.


XII

La passion de Laurent pour les lettres et surtout pour Platon, aptre
de Socrate, se mlait  ses soins pour le gouvernement. Il la signala
 cette poque par un pome sur le vrai bonheur, sous la forme d'un
entretien champtre entre un pasteur de Toscane et un philosophe. Le
philosophe tait lui.

Dis-moi quel sujet t'amne en ces lieux? Pourquoi as-tu quitt les
thtres, les temples, les palais magnifiques de la ville? Pourquoi
sembles-tu leur prfrer notre humble hameau? Que regardes-tu dans ces
bocages? Viens-tu apprendre  priser davantage les dlices, la pompe
et la splendeur de la ville, en comparaison de notre pauvret?--Je lui
rpondis: Je ne sais s'il est des trsors plus prcieux, un bonheur
plus doux et plus touchant que celui qu'on gote ici, loin des
discordes civiles. Chez vous, heureux bergers, la haine, la perfidie,
l'ambition cruelle n'ont point tabli leur empire. Vous jouissez sans
envie du peu que vous possdez; vous vivez heureux dans une douce
indolence. On ne sait point ici dire le contraire de ce qu'on pense:
dans ces estimables et paisibles retraites, au milieu de l'air pur qui
vous environne, on ne voit point le sourire sur la bouche de celui
dont le coeur est rong de chagrins; le plus heureux parmi vous est
celui qui fait le plus de bien, et la sagesse suprme ne consiste pas
 savoir dguiser et dissimuler la vrit avec le plus d'artifice.

Cependant le berger ne parat point convaincu de la supriorit que le
pote accorde  la vie champtre, et, dans sa rponse, il prsente
avec beaucoup de force les peines et les nombreux travaux auxquels
elle est invitablement expose. Au milieu de cette contestation, on
voit approcher le philosophe Marsile, et les deux antagonistes
consentent  lui soumettre la dcision de leur diffrend. Cela lui
donne occasion de dvelopper les dogmes philosophiques de Platon; et
aprs avoir soigneusement examin la valeur relle de tous les biens
d'un ordre infrieur, de tous les avantages purement matriels et
temporels, il conclut que ce n'est ni dans la condition brillante et
leve de l'un, ni dans l'tat humble et obscur de l'autre, qu'il faut
chercher le vritable et solide bonheur; mais qu'on ne saurait le
trouver, en dernire analyse, que dans la connaissance et l'amour de
la premire cause, de l'tre suprme et infini.

Pour donner plus de stabilit  ces tudes, Laurent et ses amis
formrent le projet de renouveler avec un clat solennel la fte
annuelle qui avait t clbre en l'honneur de la mmoire de Platon,
aprs la mort de ce grand philosophe, jusqu'au temps de ses disciples
Plotin et Porphyre, et qui depuis avait t interrompue pendant
l'espace de douze cents ans. Le jour de l'excution de ce dessein fut
fix au 7 novembre, qu'on supposait tre l'anniversaire non-seulement
de la naissance, mais aussi de la mort de Platon. Il mourut, dit-on,
dans un festin, au milieu de ses amis, prcisment  la fin de sa
quatre-vingt-unime anne. Laurent nomma pour prsider  cette fte,
dans la ville de Florence, Franois Bandini, que son rang et son
savoir rendaient extrmement propre  figurer dans cette circonstance;
et, le mme jour, il se fit  Careggi une autre runion  laquelle il
prsidait lui-mme. Dans ces assembles, o se rendaient les plus
savants hommes de l'Italie, c'tait la coutume que quelqu'un
s'occupt, aprs le dner, de choisir certains passages des ouvrages
de Platon, qu'on soumettait  la discussion de la compagnie, et chacun
des convives entreprenait d'claircir et de dvelopper quelque point
important ou douteux de la doctrine de ce philosophe. Cette
institution, qui dura plusieurs annes, soutint le crdit de la
philosophie platonicienne, et lui donna mme un clat tel, que ceux
qui la professaient furent considrs comme les hommes les plus
respectables et les plus clairs de leur sicle. Tout ce que Laurent
entreprenait de protger devenait l'admiration de Florence, et, par
suite, de toute l'Italie. Il tait devenu en quelque sorte l'arbitre
du bon ton; et ceux qui avaient les mmes gots et les mmes opinions
que lui, taient srs d'avoir part  la gloire et aux applaudissements
publics qui semblaient s'attacher  toutes les actions de sa vie.


XIII

Pendant que Florence jouissait ainsi de la paix philosophique sous un
citoyen digne de rappeler Pricls, le reste de l'Italie tait
boulevers par des crimes et des assassinats. Galas Sforze, seigneur
et tyran de Milan, prissait assassin sur le seuil de la cathdrale,
au milieu d'une procession solennelle, crime punissant un crime. Le
peuple, au lieu de courir  la libert, tua sur place deux des
principaux conjurs qui croyaient s'armer pour la dlivrance. Le plus
jeune d'entre eux, semblable  Brutus, fut chass de la maison de son
pre, o il avait cherch asile. Il se nommait Girolamo Olgiato et
mourut en Romain sur l'chafaud; dpouill et nu devant le bourreau,
il pronona ces paroles latines qui retentirent dans beaucoup de
coeurs: _Mors acerba, fama perpetua, stabit vetus memoria facti.--Mort
amre, ternelle mmoire! le bruit de cet vnement subsistera 
jamais!_ Aprs ces paroles, les bourreaux l'cartelrent avec ses
complices.

Un enfant de huit ans, Jean Galas, hrita de ce sang. Son infme
tuteur, Louis Sforze, perscuta sa veuve pour usurper sur le fils la
puissance ducale; il fit prir Simonetta, ministre intgre de la
pauvre mre.


XIV

Laurent ne pouvait tre indiffrent  un crime qui le touchait de si
prs. L'exemple d'un assassinat impuni menaait sa vie et sa
popularit.

Cette popularit des Mdicis tait presque souveraine en Toscane. Le
peuple n'en recevait que des bienfaits; la jeunesse et la beaut de
Laurent et de Julien y ajoutaient le prestige de l'avenir, et la
sduction de tous les coeurs. Rien ne manquait  cette maison pour
changer cet empire volontaire en sceptre. Il ne fallait qu'un
vnement pour passionner l'enthousiasme de ce peuple et du sang pour
sacrer cette monarchie de l'opinion. Cet vnement se prparait dans
l'ombre.

La jalousie des grandes familles de Toscane, fomente par la haine
ambitieuse du pape Sixte IV, de son neveu Riario et surtout de
l'archevque de Florence, les secondait. Le principal ennemi des
Mdicis tait Franois Pazzi, un des chefs de cette illustre maison.
Il habitait plus souvent Rome que Florence. Selon les moeurs de ce
temps, il y avait tabli un comptoir qui rivalisait de pouvoir et
d'opulence avec les comptoirs des Mdicis. Rien ne semblait autoriser
cette haine des Pazzi contre Laurent et Julien, si ce n'est quelques
vieux dmls de justice entre les deux familles, unies en apparence
cependant par des bienfaits et des alliances.

Le germe de cette fameuse conjuration fut couv d'abord  Rome entre
Francesco Pazzi et le neveu du pape, Riario. Pazzi, dit-on, se
flattait, aprs avoir abattu les Mdicis, de prendre leur place 
Florence. Le pape se flattait d'y rgner par lui. L'archevque de
Pise, Salviati, lev  cette dignit en dpit de Laurent, voulait se
venger. Ainsi l'ambition, l'envie, la vengeance, les passions les plus
sanglantes des hommes se coalisaient pour un crime commun. Ajoutez-y
tout ce que la dbauche, l'esprit d'aventure, la cupidit  tous
risques, prsentait d'appt aux conspirateurs, dans Salviati, neveu de
l'archevque; dans Bandini, le plus licencieux des hommes; dans
Montesicco, condottiere au service du pape; dans Maffei, prtre de
Volterra, et dans Bagnone, un des secrtaires apostoliques. Le pape
ordonna secrtement au roi de Naples, alors son alli, de faire
avancer deux mille hommes vers les tats toscans pour seconder ses
desseins lorsque la conjuration serait accomplie. Riario, neveu du
pontife, alla s'tablir en attendant dans le palais des Pazzi.

Le plan du complot tait dress; les complices n'avaient point recul
devant le sacrilge uni  l'assassinat. Un seul, Montesicco, avec le
reste de loyaut qui honore toujours mme le crime dans l'homme
dvou, ayant appris qu'il fallait frapper ses victimes dans une
glise, au pied de l'autel, au moment de l'lvation qui courbe toutes
les ttes devant l'image de Dieu, se rcusa, non pour le crime, mais
pour le lieu de la scne; les deux prtres, Maffei et Bagnone
persvrrent.

Le jeune Riario cependant exprima, comme envoy du pape, son oncle, le
dsir d'assister au sacrifice solennel, le dimanche 26 avril 1478.
Laurent l'invita en consquence  venir le prendre dans son palais
pour l'accompagner avec sa suite. La crmonie tait commence quand
Franois Pazzi et Bandini, voyant que l'une des principales victimes,
Julien, tait en retard et manquait au sacrifice, allrent au-devant
de lui pour presser sa marche, et l'ayant trouv en chemin,
affectrent l'enjouement et la familiarit d'anciens compagnons de
plaisirs, pour le prier de se rendre  l'glise et pour tter, en
l'embrassant, s'il n'avait point de cuirasse sous ses habits; ils
badinrent mme avec lui en entrant dans l'glise, pour prvenir tout
soupon et l'empcher de songer  revenir sur ses pas.


XV

Julien entre sans ombrage; il se place en avant de son frre; l'office
commence; les prtres sont  l'autel. Le signal qui devait tre donn
par eux est attendu par l'oeil attentif des conjurs. Au moment o
tous les fronts s'inclinent devant l'hostie consacre par le
clbrant, et o les cloches qui retentissent occupent l'attention des
fidles, Bandini s'lance et plonge son poignard dans la poitrine de
Julien. Julien fait quelques pas et tombe inanim aux pieds de ses
assassins. Franois Pazzi se prcipite sur lui pour l'achever, et,
dans son impatiente fureur, se perce lui-mme la cuisse en cherchant 
le frapper de son pe.

Les deux prtres qui s'taient chargs de l'immolation de Laurent
furent moins habiles ou moins rsolus; Maffei dirigea son poignard au
cou de Laurent, mais ne fit que l'effleurer derrire la nuque.
L'intrpide Laurent droula son manteau, qu'il tenait du bras gauche,
et, tirant son pe de la main droite, disputa sa vie aux conjurs.
Les deux prtres, repousss par ses domestiques, s'enfuirent. Bandini,
plus rsolu, se jeta sur lui avec son poignard encore dgouttant du
sang de Julien; mais il rencontra Franois Nori, un des familiers des
Mdicis, accouru au secours de son matre, qui le fit tomber mort 
ses pieds.

Cependant les amis les plus rapprochs des Mdicis se grouprent en
foule autour de lui, et, lui faisant un rempart de leurs corps, le
poussrent dans la sacristie, dont Politien ferma les portes de bronze
sur lui. Un de ses jeunes amis, craignant que l'pe du prtre Maffei
ne ft empoisonne, sua la blessure. Le tumulte, la confusion, les
cris d'horreur furent tels, autour du choeur, que les assistants
crurent  un tremblement de terre, et se rfugirent, par toutes les
issues, dans les clotres et autour de Santa-Maria. La jeunesse
florentine, un peu revenue de la premire terreur de l'vnement, se
forma d'elle-mme en escorte autour de Laurent et le conduisit  son
palais par un dtour, afin de lui viter le spectacle du cadavre de
l'infortun Julien.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLVII

                                                            LAMARTINE.

Paris.--Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain,
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CXLVIIIe ENTRETIEN


DE LA MONARCHIE LITTRAIRE & ARTISTIQUE

OU

LES MDICIS

(SUITE)


I

Pendant que ces meurtres s'accomplissaient dans le sanctuaire de la
cathdrale, une autre scne, plus confuse encore, avait lieu sur la
place du Gouvernement, dans le palais de la Seigneurie.

Le jeune archevque de Pise, un des agents les plus envenims du
complot, certain qu'il allait s'accomplir, et dsirant ou en viter
l'horreur, ou en saisir plus vite l'-propos, avait pris le chemin du
palais et montait  pas presss l'escalier immense et sombre de ce
palais, semblable  une forteresse du moyen ge. Il tait suivi de
trente hommes de son parti, marchant un peu en arrire, destins 
porter la main sur les officiers de la Signoria. Il marchait le
premier  une certaine distance.

L'intrpide dfenseur de Prato, Petrucci, tait en ce moment
gonfalonnier de Florence. Ayant appris que l'archevque de Pise tait
entr dans la premire salle, il voulut aller, par respect, au-devant
de lui. L'archevque se troubla  son aspect; il rougit, plit, et,
cherchant  gagner du temps, il balbutia je ne sais quelle excuse de
sa dmarche, disant  Petrucci que le pape lui envoyait par lui la
permission d'un emploi pour son fils; mais il tait si embarrass dans
sa prtendue explication, que Petrucci observa qu'il changeait de
couleur et qu'il jetait frquemment des regards obliques vers les
portes, comme s'il et attendu le secours de quelqu'un. Ses complices
s'taient gars dans le vaste palais; ils taient, par bonheur,
fourvoys dans une autre salle. Petrucci, alarm par le trouble
vident de l'archevque, venait d'entr'ouvrir la porte des bureaux et
d'appeler du monde  son aide. On accourut; il rencontra d'abord
Poggio, un des complices de l'archevque, le terrassa et le trana par
les cheveux. Les gens du palais se saisirent de toutes les armes et
de tous les ustensiles domestiques qu'ils trouvrent sous la main pour
se dfendre ou pour attaquer la suite de l'archevque qui s'enfuyait.

 ce moment, ils ouvrirent les fentres du palais sur la place et
aperurent Giacomo Pazzi qui appelait le peuple  l'insurrection et
annonait l'assassinat du tyran dans l'glise. Petrucci, indign du
crime, fit pendre Poggio, son prisonnier,  une des fentres, et
saisir l'archevque et les autres conjurs trouvs dans le palais.
Tous furent massacrs ou pendus, except un seul, qui avait trouv un
asile dans un lambris et qui, aprs avoir chapp dans sa cachette
pendant trois jours, se dcouvrit  la fin et reut sa grce comme
ayant assez souffert par le spectacle dont il avait t si longtemps
tmoin. Le peuple de Florence, au lieu de rpondre au cri de libert,
poursuivit dans les rues Giacomo Pazzi et les siens, auteurs d'un
crime odieux et qui s'taient tromps d'heure et de victimes.

Laurent, inform de ces justices populaires, envoya dlivrer le jeune
cardinal Riario, neveu du pape, qui s'tait rfugi  l'ombre de
l'autel et qui jurait de son innocence. Il affecta de le croire pour
ne pas augmenter le nombre de ses ennemis et pour se mnager la
rconciliation avec le pape. Tout le reste prit par la colre du
peuple. Florence n'tait qu'une scne de carnage o l'on portait  la
pointe des lances les ttes des conjurs. Francesco Pazzi fut
dcouvert couch dans un lit pour y tancher le sang de sa blessure.
Son cousin Giacomo Pazzi parvint  s'vader de la ville; mais, reconnu
dans un village, il fut ramen par les paysans irrits, qu'il conjura
en vain de lui donner la mort pour lui viter le supplice. Salviati,
pendu  ct de lui dans ses habits pontificaux, s'attacha avec les
dents au corps nu de Pazzi et ne cessa de le dchirer qu'en cessant de
vivre.

Un pauvre jeune homme innocent nomm Ren Pazzi fut confondu avec ses
parents, et expira pour le nom et pour le crime de ses oncles. Laurent
ne fut pour rien dans ces vengeances, le peuple fit tout. Mdicis eut
beaucoup de peine  lui inspirer sa magnanimit. Les cadavres des
Pazzi, dterrs par le peuple, furent jets hors des murs et livrs
aux oiseaux de proie. Les deux prtres rfugis dans le couvent des
bndictins furent dcouverts et mis en pices. Les bndictins
eux-mmes faillirent payer de leurs vies cette hospitalit suspecte.
Montesiero, qui fut arrt, confessa la complicit du pape et subit un
supplice moins mrit. Bandini, le premier des assassins, s'chappa
jusqu' Constantinople. Le sultan, par gard pour Laurent, le renvoya
au supplice.


II

Une foule immense assigeait d'acclamations le palais de Laurent. Il
demanda gnreusement grce pour ses ennemis. Le peuple entendit,
admira, applaudit, mais n'accorda rien qu' sa rage.

Julien avait reu dix-neuf coups de poignard de Bandini et de Pazzi;
on lui fit des funrailles expiatoires  San-Lorenzo.

Politien, son ami, le dcrit comme un homme d'une beaut accomplie:
taille leve, constitution solide et souple, force  la lutte,
habilet  manier les coursiers, bravoure modle, got de tous les
arts, passion pour la posie, grce pour les femmes, discrtion dans
ses amours, tel fut son loge ratifi par son temps. Ce ne fut
qu'aprs sa mort que l'abb Antonio de Sangullo rvla confidentiellement
 Laurent l'existence d'un enfant n, un an auparavant, des amours de
Julien avec mademoiselle Irma, personne de la famille des Goxini.

Laurent courut chercher l'enfant et l'adopta. Cet enfant clbre fut
pape sous le nom de Clment VII, et contribua  sauver l'glise.
Machiavel crivit son histoire.


III

Le corps de troupes que le pape avait fait marcher s'arrta et se
retira aprs l'assassinat manqu. Laurent ne se fia ni  cet acte, ni
aux dispositions du roi de Naples, dont le fils, duc de Calabre,
faisait trembler l'Italie. Laurent amnistia tous les parents des
coupables. Le frre de l'archevque de Pise, Salviati, fut appel par
lui, et il lui donna sa fille en mariage. Il reconquit de mme par le
pardon et des bienfaits le frre de son assassin Maffei de Voltini; le
pape Sixte, auquel il avait renvoy son neveu Riario, qui resta ple
toute sa vie par suite de sa terreur pendant l'excution du crime,
l'excommunia pour toute reconnaissance. Le pote Alfieri fit mentir la
tragdie, comme Sixte avait fait mentir l'excommunication contre
Laurent, coupable d'avoir chapp au poignard!


IV

Une arme papale assigea Arezzo pendant deux ans, jointe  l'arme de
Naples. Les Mdicis rallirent  leur cause Malateste, Constantin
Sforza, le duc de Mantoue et enfin les Vnitiens. Des revers et des
succs signalrent cette guerre inique, mais les Florentins
commenaient  murmurer, quand un acte hroque de Laurent mut tous
les coeurs et changea les esprits.

Il s'vade une nuit de son palais, prend la route de Naples, s'arrte
 San-Miniato, ville de Toscane, et publie inopinment une lettre aux
tats florentins.

La voici:

Si je ne vous ai pas confi la cause de mon dpart avant de quitter
la ville, ce n'est pas sans doute par oubli du respect qui vous est
d, mais parce que j'ai pens que, dans les circonstances critiques o
se trouve notre patrie, il tait plus ncessaire d'agir que de
dlibrer. Il me semble que la paix est devenue d'une ncessit
indispensable pour nous; et comme tous les autres moyens de l'obtenir
ont t jusqu'ici sans succs, j'ai mieux aim m'exposer moi-mme 
quelque danger, que de laisser la ville dans la dtresse o elle se
trouve: je prtends donc, si vous le permettez, me rendre directement
 Naples; esprant que, puisque c'est contre moi personnellement que
sont dirigs les coups de nos ennemis, je pourrai, en me livrant entre
leurs mains, rendre la paix  mes concitoyens. Ou le roi de Naples n'a
que des intentions favorables  la rpublique, comme il l'a souvent
assur, et comme quelques-uns l'ont cru, et il aspire mme par sa
conduite hostile envers vous  vous rendre service, plutt qu' vous
priver de votre libert; ou, dans le fait, il veut la ruine de
Florence. S'il est favorablement dispos  votre gard, il n'y a pas
de meilleur moyen pour prouver ses intentions que de me livrer
moi-mme entre ses mains; c'est, j'ose le dire, la seule manire de
nous procurer une paix honorable. Si, au contraire, les projets du roi
sont d'anantir notre libert, nous nous en apercevrons bientt; et il
vaut mieux acqurir cette lumire par la ruine d'un seul que par celle
de tous... D'un autre ct, comme j'ai joui au milieu de vous de plus
d'honneurs et de considration sans doute que je n'avais droit d'en
attendre, et que peut-tre on n'en a accord  aucun simple citoyen,
je me crois plus particulirement oblig qu'aucun autre  servir les
intrts de mon pays, mme aux dpens de ma propre vie. Je suis parti
dans cette intention; et peut-tre est-ce la volont de Dieu, que,
comme cette guerre a commenc par le sang de mon frre et par le mien,
elle se termine aujourd'hui par mon intervention. Si le succs de
cette dmarche rpond  mes voeux, je me rjouirai d'avoir rendu la
paix  mon pays, et recouvr la scurit pour moi-mme. Si la fortune
en dcide autrement, du moins mon malheur sera adouci par l'ide qu'il
tait ncessaire au bien public: car si nos ennemis ne veulent que ma
ruine, je serai entre leurs mains. Si leur ambition menaait la
libert publique, je ne doute point que mes concitoyens ne s'unissent
pour la dfendre jusqu' la dernire extrmit, et, je l'espre, avec
autant de succs que nos anctres l'ont fait autrefois. Tels sont les
sentiments avec lesquels je vais poursuivre l'excution de mon
dessein, suppliant le ciel de m'accorder dans cette occasion la grce
de faire tout ce que chaque citoyen doit tre prt  entreprendre dans
tous les instants pour le bonheur de sa patrie.

De San-Miniato, le 7 dcembre 1479.


V

Ce dpart tait un de ces actes subits d'honneur que le coeur tente
avant que la rflexion l'ait mri; il tonna amis et ennemis dans
Florence. C'est le propre de ces coups: ils droutent, et c'est leur
force. La politique a ses illuminations comme le champ de bataille.
Peu de mois auparavant cependant, le roi Ferdinand de Naples passait
pour avoir fait prcipiter d'une fentre le fameux Piccini,  qui
Franois Sforza, duc de Milan, venait de donner sa fille Druziane en
mariage.

Laurent s'embarqua  Pise. Son arrive, quoique inopine, lui parut de
bon augure. Il fut surpris de se voir attendu. Le fils et le
petit-fils du roi taient venus au-devant de lui sur la darse; et la
foule se portait sur la route d'un homme si clbre. Ds la premire
entrevue avec le roi, Mdicis se montra ce qu'il tait, grand
politique. Il fit comprendre  Ferdinand le contre-sens qu'il y avait
pour les voisins d'un pontife ambitieux  affaiblir la Toscane, allie
naturelle et ncessaire de Naples. Il lui raconta dans ses dtails
secrets l'horrible conjuration  laquelle il venait d'chapper et qui
l'avait priv d'un frre. Le roi fut convaincu et surtout touch:
_vixit prsentia famam_. Il ne promit rien, mais il fit tout
pressentir.

Laurent gagna les ministres et sduisit le peuple par ses ftes et ses
libralits. Il partit enfin, au bout de trois mois de sjour,
emportant un trait d'alliance. Mais,  peine en mer, le roi lui
expdia un vaisseau pour le ramener, sous prtexte que le pape voulait
signer aussi la rconciliation. Laurent, heureux de sa tmrit, ne
voulut pas en risquer le prix par une imprudence inutile; il continua
sa navigation. Politien, son ami, clbra ce retour par un salut
potique.

Les mouvements de Mahomet II contre l'Italie, o il vint assiger
Otrante, obligrent le pape  changer de dessein et  lever l'interdit
qui frappait la Toscane.


VI

Ainsi le gnie de Laurent, second par la fortune, le rendait cher 
son pays; une conjuration sanglante avait t le sacre de sa maison.
Il faut une motion au peuple pour que son coeur et son imagination
s'attachent  un homme nouveau.

Du moment o leur sang eut coul, les Mdicis furent rois sans
couronne. Julien, en succombant sous les coups des Pazzi, avait lgu
le sceptre  son frre.

L'absence d'ambitions froisses, dans Laurent, et ses gots
littraires et philosophiques donnaient  la Toscane la scurit
qu'elle dsirait. Il briguait le trne par son dsintressement mme.
La paix qu'il venait de rapporter  son pays lui laissait le loisir
de se livrer aux arts et aux lettres.

Il crivait  Marcile Ficino, son ami et son correspondant intime:
Quand mon me est lasse du fracas des affaires publiques, et que mes
oreilles sont assourdies par les cris tumultueux des citoyens, comment
supporterais-je une pareille gne si je ne trouvais un dlassement
dans l'tude!

Pic de la Mirandole, le prodige lettr d'Italie, dans ses Mmoires,
disait que le gnie de Laurent tait  la fois si nergique et si
souple, qu'il paraissait avoir t form pour triompher dans tous les
genres. Ce qui m'tonne surtout, ajoutait ce juge si comptent, c'est
qu'au moment o il est le plus engag dans les affaires de la
rpublique, il peut ramener l'entretien sur des sujets de littrature
et de philosophie avec autant de libert et de facilit que s'il tait
le matre de son temps comme de ses penses.

Il crivait des sonnets, rests classiques, et s'excusait en ces
termes de se livrer  la posie, crime illustre dont on l'accusait:

Il y a quelques personnes, dit-il, qui m'accuseront peut-tre d'avoir
perdu mon temps  crire des vers et des commentaires sur des sujets
amoureux, prcisment lorsque j'tais plong dans des occupations
trs-graves et trs-multiplies. Je rponds  cela que sans doute je
serais trs-condamnable, si la nature avait accord aux hommes la
facult de pouvoir s'occuper dans tous les instants des choses qui
sont le plus vritablement dignes d'estime; mais comme cette facult
n'a t donne qu' un petit nombre d'individus, et que ceux-l mmes
ne trouvent pas souvent dans le cours de leur vie l'occasion d'en
faire usage, il me semble, en considrant l'imperfection de notre
nature, que l'on doit accorder le plus d'estime aux occupations dans
lesquelles il y a le moins  reprendre.--Si les raisons que j'ai
apportes dj ne paraissaient pas suffire  ma justification,
ajoute-t-il ensuite, je n'ai plus qu' me recommander  l'indulgence
de mes lecteurs. Perscut comme je l'ai t ds ma jeunesse,
peut-tre me pardonnera-t-on d'avoir cherch quelque consolation dans
ce genre de travail.

Dans la suite de ses Commentaires, il a cru devoir donner quelques
dtails sur sa situation particulire.

J'avais le projet, dit-il en faisant l'exposition de ce sonnet, de
rapporter les perscutions que j'ai prouves; mais la crainte de
paratre orgueilleux et plein d'ostentation me dtermine  passer
rapidement sur ces circonstances: vritablement, il est difficile
d'viter ces imputations lorsqu'on parle de soi. Le marin qui nous
raconte les dangers qu'il a courus dans sa navigation a plutt en vue
de nous faire admirer ses talents et sa prudence, que les faveurs dont
il est redevable  sa bonne fortune; et souvent, il lui arrive
d'exagrer ses prils pour augmenter notre admiration: de mme les
mdecins ne manquent gure  prsenter la situation de leur malade
comme beaucoup plus alarmante qu'elle ne l'est en effet, afin que,
s'il vient  mourir, ce malheur soit plutt attribu  la force de la
maladie qu' leur dfaut d'habilet; et que s'il en rchappe, le
mrite de la cure paraisse encore plus grand. Je me bornerai donc 
dire que j'ai prouv des angoisses cruelles, car j'avais pour ennemis
des hommes dont l'habilet galait la puissance, et bien dcids 
consommer ma ruine par tous les moyens dont ils pourraient disposer;
tandis que, d'un autre ct, n'ayant  opposer  de si formidables
ennemis que ma jeunesse et mon inexprience (et, je dois le dire
aussi, l'assistance que je tirais de la bont divine), je me vis
rduit  un tel degr d'infortune, que j'eus en mme temps  supporter
la terreur religieuse d'une excommunication et le pillage de mes
proprits,  rsister aux efforts qu'on faisait pour me dpouiller de
mon crdit dans l'tat, mettre le dsordre dans ma famille, et me
priver de la vie par des attentats sans cesse renouvels, en sorte que
la mort mme me paraissait le moindre des maux que j'avais  viter.
Dans une situation si dplorable, on ne s'tonnera pas, sans doute,
que j'aie tch de dtourner ma pense sur des objets plus agrables,
et que j'aie cherch  me distraire un moment de tant d'inquitudes,
en clbrant les charmes de ma matresse.

C'tait le superflu de sa grande me, le luxe de son gnie.


VII

Ici, vous oubliez que vous lisez l'histoire du fondateur d'une grande
dynastie et vous croyez lire l'histoire d'un grand pote. Ptrarque
tait mort en 1374, Boccace en 1375. Tout se taisait, on balbutiait;
Laurent, amoureux comme Ptrarque, crivit comme lui ces sonnets qui
immortalisent les flammes du coeur. La vigueur de son imagination et
la puret de son style le distinguaient de tous ceux, except
Politien, qui vivaient alors dans sa familiarit  Florence. Il fut le
second restaurateur de la belle posie italienne, en sorte que s'il
n'et pas t Mdicis, il eut t un second Ptrarque. Les
descriptions dont il embellit ses penses sont comparables aux plus
pittoresques de Virgile lui-mme.

  Spelunc, vivique lacus, ac frigida Tempe,
  Mugitusque boum, mollesque sub arbore somni.

  L'ulivia, in qualche dolce piazzia aprica
  Secundo il vento par or verda or bianca.

(L'olivier, dans quelque douce plaine sauvage, parat, selon le vent
qui agite ses feuilles, sombre ou verdoyant.)

Les _Selve_ d'amour, autre genre de composition pastorale, ne
prsentent pas de moins douces images:

  Al dolce tempo, il bon pastor informa
  Lasciar le mandre, ove nel verno giaque
  Il luto grege che ballando in torma
  Torma all alte montique alle fresch aque;
  L'agnel trottendo pur la materna orma
  Sequi; et selum che puror ora naque
  L'ammoral pastor, in braccia porta:
  Il fido a lutti fu le scorta.

Au retour des temps doux, le pasteur sollicite son troupeau  quitter
les tables,  gagner les hautes montagnes et les bords des ruisseaux
rafrachissants. Le troupeau, bondissant de joie, le prcde et
l'agneau suit les traces de sa mre, et si quelqu'un d'eux vient de
natre  l'instant sur le sentier, le berger l'emporte dans ses bras,
pendant que le chien fidle veille sur tous et leur fait escorte.

De telles images sont d'un vrai pote. On y reconnat le coeur de
l'enfant qui suivait Cme, son pre, dans les pturages de Coreggio.
Ce n'est pas la cour, c'est la nature qui fait les potes, ces hommes
de grand air!

Souvent, dit-il dans un de ces sonnets, o il montra la charit
produisant l'amour, souvent Apollon, le dieu de la flamme, cueille ses
rayons dors sur les monts glacs du Nord.

Et dans un autre sonnet, sur les larmes de sa Beaut:

Qu'elles taient belles, grands dieux! ces larmes que fit couler le
dsir impatient d'une dure contrainte, lorsque la juste douleur dont
le coeur tait pntr leva un nuage de pleurs sur des astres de
l'amour! Elles coulaient, ces larmes divines, sur des joues o le lis
semble ml d'une teinte lgre d'incarnat; elles coulaient sur cette
peau dlicate et tendre, comme ferait un clair ruisseau dans une
prairie maille de fleurs blanches et roses. L'amour satisfait
recevait cette pluie amoureuse, comme l'oiseau brl par l'ardeur du
soleil reoit avec joie les gouttes de la rose si longtemps dsire.
Puis en pleurant dans ces yeux o il a fix son asile, l'amour faisait
sortir de ces larmes si belles et si touchantes de brillantes et
douces tincelles.


VIII

Mais le sonnet n'est qu'un soupir, court et fugitif comme lui; c'est
vrai, cependant il rsume une passion en un mot, et ce mot est
immortel. Quel pote mettez-vous au-dessus de Ptrarque; il n'a fait
que des sonnets et des canzoni. Les canzoni (odes) sont mortes, le
sonnet vit et a donn la vie  Laure. Les _Selve d'amor_ de Laurent
sont un pome plus long. Un autre pome de lui, intitul _Umbra_, du
nom d'un ruisseau qui coule encore auprs de sa maison de campagne de
Poggio  Cajano, lui fournit un autre genre de succs. C'est le pome
de toutes ses amitis; Politien y tient le premier rang. Cela
ressemble  Horace  Tibur ou dans son voyage en Campanie, doux, gai,
vari comme le dlassement de ce matre.

Mais,  mesure qu'il mrissait, son gnie devenait plus grave. Il
remontait  Platon et  Dieu.

Ranime,  mon esprit, tes facults endormies; chasse de tes yeux ce
sommeil perfide qui leur drobe la vrit; rveille-toi enfin, et
reconnais combien est vaine, inutile et trompeuse toute action qui
n'est pas dirige par une raison suprieure  nos dsirs. Ah! pense au
faux clat dont nous blouissent les honneurs, les richesses et les
plaisirs qu'on croit les plus propres  nous rendre heureux. Pense 
la dignit de ton intelligence, qui ne t'a pas t donne pour
l'employer  la poursuite d'un bien mortel et prissable, mais au
moyen de laquelle le ciel mme peut devenir l'objet de ton ambition.
Tu connais par exprience le prix de ce que le vulgaire appelle des
biens; biens aussi loigns du vritable bonheur, que l'orient l'est
de l'occident. Ces attraits de la beaut qu'Amour prsentait  tes
yeux, et qui te sduisirent ds tes plus jeunes ans, t'ont priv de
toute la paix et de tout le bonheur dont tu devais jouir. Plaisir
lger, volage, fugitif, qu'accompagnent mille tourments,  travers
l'clat trompeur dont tu nous blouis, tu caches des maux cruels, et
ta riche et brillante parure couvre des monstres hideux. Oh! de quel
bonheur nous jouirions si la raison, qui doit rgler toutes nos
actions, avait eu sur nous plus d'empire! Si l'emploi de tant de
temps, de gnie, d'artifices, avait eu un plus juste et plus digne
objet, dans quel calme heureux et consolant tu verrais aujourd'hui
s'couler ta vie! Hlas! si tu avais su t'aimer davantage toi-mme,
peut-tre qu'aujourd'hui tu distinguerais mieux ce qu'il y a de bon et
de mauvais parmi les objets qui flattent tes dsirs et tes esprances.
Tu as consum sans fruit le printemps de ton ge, et peut-tre en
sera-t-il ainsi du reste de ta vie, jusqu' la dernire soire de ton
hiver. Une illusion perfide te persuadera, sous mille faux prtextes,
que c'est  la fragilit de ton coeur que tu dois attribuer ce
malheur.--Ah! brise enfin ces chanes honteuses; arrache tes bras de
ces liens funestes dont les a chargs une beaut trompeuse. Bannis de
ton coeur la vaine esprance; que la partie plus noble et plus calme
reprenne son empire sur tes sens; arme d'une force irrsistible et
d'une prudence plus grande, qu'elle soumette  ses lois tout dsir
contraire  sa volont, et que ton funeste ennemi, dsormais terrass,
n'ose plus dresser contre toi sa tte venimeuse.

C'est ainsi qu'il mditait en vers longtemps avant l'poque des
_Mditations_.

Il passa de l aux harmonies sacres o Dieu remplit tout, et me
montra  moi-mme la vraie route et le vrai but de toute posie.

Politien, son ami et le prcepteur de ses fils, composa alors le
pome d'_Orphe_. Laurent, aussi soigneux de sa popularit que de son
gnie, usa de la libert du carnaval pour composer des posies
dansantes dont les belles filles des campagnes de Florence venaient le
remercier avec des guirlandes de fleurs en main devant son palais.
Toutes les classes lui devaient des loisirs et des joies; la patrie
toscane adorait son souverain dans son pote; ce David de l'Arno
dansait lui-mme dans ces ftes populaires.

Le plus autoris des critiques de la langue et de la littrature
italiennes, le clbre Guicciardini en parle en ces termes:

Mais dans cette dcadence des lettres, aprs Dante, Ptrarque, il
s'leva un homme qui les prserva d'une ruine absolue et sembla
l'arracher du prcipice prt  l'engloutir: c'tait Laurent de
Mdicis, dans les talents duquel elle trouva l'appui qui lui tait
devenu si ncessaire. Jeune encore, il fit briller, au milieu des
tnbres de la barbarie qui s'taient tendues sur toute l'Italie, une
simplicit de style, une puret de langage, une versification heureuse
et facile, un got dans le choix des ornements, une abondance de
sentiments et d'ides, qui firent encore une fois revivre la douceur
et les grces de Ptrarque.

Si l'on ajoute  ces tmoignages respectables les considrations
suivantes, que les deux grands crivains dont on prtend tablir la
supriorit sur Laurent de Mdicis employrent principalement leurs
talents dans un seul genre de composition, tandis qu'il exera les
siens dans une foule de genres diffrents; que, dans le cours d'une
longue vie consacre aux lettres, ils eurent le loisir de corriger, de
polir, de perfectionner leurs ouvrages, de manire  les mettre en
tat de supporter la critique la plus minutieuse, tandis que ceux de
Laurent, presque tous composs  la hte, et, pour ainsi dire,
impromptu, n'eurent quelquefois pas l'avantage d'un second examen, on
sera forc de reconnatre que l'infriorit de sa rputation comme
pote ne doit pas tre attribue  la mdiocrit de son gnie, mais
aux distractions de sa vie publique.

Jusqu'au grand Frdric II, en effet, l'Europe moderne n'avait pas vu
dans un mme homme une telle association de gnies divers:
l'universalit tait la seule vocation de Laurent, grand commerant,
grand politique, grand pote.


IX

Il mania, avec sa loyaut et son habilet honnte, le timon de la
rpublique entre Naples, Venise, Rome, pendant quelques annes.
Celui-l mme qui avait obtenu de Mahomet II le renvoi d'un premier
assassin, Bandini, de Constantinople  Florence, conspira contre lui
et fut excut. C'tait Faccibaldi. Mais il finit par rtablir une
troisime fois la concorde de la paix en Italie.

Les affaires intrieures appelaient aussi sa prudence. La dmocratie
de Florence, gouverne par les corps de mtiers et surtout par les
_ouvriers de la laine_, ne l'inquitait pas au dedans, mais
l'inquitait pour le gouvernement extrieur, qui demande plus de
suite que la multitude n'en met dans ses passions. Il y remdia en
crant un snat, corps aristocratique plus empreint de l'intelligence
du gouvernement. Sa police tait douce, mais attentive. Voici ce qu'en
dit un historien contemporain:

On n'entend parler ici, dit-il, ni de vols, ni de dsordres
nocturnes, ni d'assassinats; de jour et de nuit, tout individu peut
vaquer  ses affaires avec la plus parfaite scurit: on n'y connat
ni espions ni dlateurs: on ne souffre point que l'accusation d'un
seul trouble la tranquillit gnrale; car c'est une des maximes de
Laurent, qu'il vaut mieux se fier  tous qu' un petit nombre.

Son influence diplomatique en faisait le juge de paix de l'Europe. Le
roi de France, l'empereur, la reine d'Angleterre, le roi de Portugal,
celui de Hongrie, le sultan lui-mme le comblaient d'gards et de
prsents. Guicciardini dcrit ainsi son rgne:

Depuis dix sicles entiers, l'Italie n'avait pas prouv un seul
moment de prosprit gale  celle dont elle jouit  cette poque.
Alors on vit la culture la plus active tendre ses bienfaits sur cette
belle et fertile contre: non-seulement ses plaines riantes et ses
fcondes valles furent couvertes de fruits, mais mme le sol strile
et ingrat des montagnes fut forc de payer un tribut  l'industrie du
cultivateur; et, sans reconnatre d'autre autorit que celle de sa
noblesse et de ses chefs naturels, l'Italie tait heureuse  la fois
par le nombre et la richesse de ses habitants, par la magnificence de
ses princes, par la grandeur et l'clat imposant de plusieurs de ses
cits... Abondante en hommes distingus par leur mrite dans
l'administration des affaires publiques, illustres dans les arts et
dans les sciences; elle jouissait au plus haut degr de l'estime et de
l'admiration des nations trangres. Plusieurs causes concoururent 
maintenir cette prosprit extraordinaire, que diverses circonstances
favorables avaient produite; mais on s'accorde gnralement 
l'attribuer en grande partie au gnie actif et aux vertus de Laurent
de Mdicis. Ce citoyen s'lve tellement au-dessus de la mdiocrit
d'une condition prive, qu'il parvint  rgler par ses conseils les
affaires de la rpublique de Florence, plus considrable alors par sa
situation, par le gnie de ses habitants et par la promptitude de ses
ressources que par l'tendue de son territoire. Jouissant de la
confiance la plus entire du pontife de Rome, Innocent VIII, il rendit
son nom illustre, et lui donna la plus grande influence dans les
affaires de l'Italie; mais, convaincu d'ailleurs que l'agrandissement
de l'un quelconque des tats qui avoisinaient la rpublique ne pouvait
que devenir funeste  lui-mme et  sa patrie, il employa tous ses
efforts  maintenir entre les puissances de l'Italie un quilibre si
parfait, que la balance ne pt pencher en faveur d'aucune d'elles en
particulier: ce qui ne pouvait se faire qu'en s'appliquant 
conserver la paix entre elles, et en portant la plus scrupuleuse
attention sur tous les vnements, les moins importants en apparence.

On ne peut s'empcher de regretter que ces jours de prosprit aient
t de si courte dure. Semblable  ces moments de calme qui prcdent
les ravages de la tempte,  peine on avait commenc  en goter les
douceurs, qu'elles s'vanouirent sans retour, l'difice de la flicit
publique, lev par les travaux de Laurent et conserv par ses soins
assidus, ne demeura ferme et entier que pendant le peu de temps qu'il
vcut encore; mais,  sa mort, on le vit s'abmer comme ces palais
enchants que cra l'art de la magie, et il entrana pour un temps
dans sa ruine les descendants mmes de son fondateur.

Il ne manqua  ce rgne que la dure.


X

Les rapports passionns que Laurent tablit entre la Grce et
l'Italie, les livres dont il enrichit sa patrie, les hommes clbres
auxquels il offrit un asile, furent le signal de la _Renaissance_,
poque brillante o un monde moral nouveau sort tout  coup d'un monde
qui s'teint.

Politien chantait ce que Laurent faisait. Son Ode  Horace gale son
modle et rend  Laurent l'honneur de cette rsurrection:

Pote dont les accents sont plus doux que ceux du chantre de la
Thrace; soit qu'pris d'admiration, les fleuves imptueux suspendent
leur course pour t'entendre; soit que tu veuilles, par le charme de
tes accords, adoucir la frocit des htes des bois, ou attendrir les
rochers mmes qui leur servent d'asile;

Rival heureux des potes de l'Eolie, toi qui le premier sus tirer des
sons harmonieux de la lyre latine, dont le vers audacieux et svre
imprima l'opprobre et la honte sur le front coupable des pervers,

Quelle main propice a rompu tes indignes entraves, et, dissipant le
nuage pais et sombre o t'avaient enseveli des sicles de barbarie,
te rend aux danses lgres par de toutes tes grces, et brillant
d'une jeunesse nouvelle?

Le temps destructeur t'avait couvert de ses ombres affreuses; la
triste vieillesse s'tait appesantie sur toi, et voici que tu reparais
 nos yeux avec un visage aimable et riant, le front ceint de fleurs
odorantes!

Ainsi, lorsque le printemps, succdant aux glaces de l'hiver, rend 
la terre sa brillante parure, on voit le serpent, quittant son
ancienne dpouille, taler avec joie sa robe clatante aux yeux de
l'astre du jour;

Ainsi Landino, ce digne mule de la gloire des anciens, t'a rendu ta
grce et les doux accords de ta lyre; tel on te vit sous les frais
ombrages de Tibur faire rsonner les cordes de ton luth harmonieux.

Livre-toi maintenant aux doux plaisirs et aux jeux foltres; tu peux
te mler aux danses lgres de la jeunesse, ou amuser les jeunes
filles par tes aimables chansons.


XI

Non content de son intimit avec Politien, le Villemain de ce sicle,
et qu'il avait choisi pour le conseiller suprme de l'ducation de ses
enfants, avec qui il se promenait  cheval dans ses domaines, Laurent
tmoignait la mme faveur au jeune Pic de la Mirandole.

Pic tait n  Mirandola. Aprs des tudes prcieuses dans la maison
du prince, son pre, il vint  Rome et offrit de soutenir une joute
littraire sur vingt-deux langues et sur neuf cents questions
philosophiques. C'tait, dit son rival Politien, un homme ou plutt
un tre extraordinaire,  qui la nature avait prodigu tous les
avantages du corps et de l'esprit. Sa taille tait noble et lgante;
il y avait dans toute son apparence quelque chose de divin; dou d'une
pntration d'esprit inconcevable, d'une mmoire infaillible, d'une
ardeur infatigable au travail, parlant avec autant d'loquence que de
nettet, on ne savait ce que l'on devait le plus admirer, de ses
talents ou de ses vertus. Ses connaissances profondes dans toutes les
parties de la philosophie taient encore tendues et fortifies par
l'avantage de possder plusieurs langues, et par l'instruction qu'il
avait sur toutes les sciences dignes d'estime; en sorte que l'on peut
dire qu'il n'y a point d'loges qui ne soient au-dessous de son
mrite.

Il mourut jeune.

Politien avait aim Alessandra, fille de Bartolommeo Scala. C'tait
une beaut ravissante, aussi clbre par ses grces que par ses
talents. Mais Alessandra lui prfra Marcellus, aussi savant et plus
beau que lui. Les vers que Marcellus adresse, en latin, au pre de sa
matresse ont t conservs comme preuve de son talent et de la
chastet de ses amours:

     Casta carmina, castior vita!

Politien entretenait aussi une correspondance amoureuse avec
Cassandra Fidelis, jeune et belle Vnitienne, aussi rudite
qu'aimable. Il alla la visiter  Venise et lui rendit l'hommage
qu'elle mritait.

Hier, crivait-il  son illustre protecteur, hier j'allai voir la
clbre Cassandra,  laquelle je prsentai vos hommages; c'est
vritablement une femme tonnante par la profonde connaissance qu'elle
a de sa langue naturelle et de la langue latine: je lui trouve une
physionomie trs-agrable; je l'ai quitte plein d'admiration pour ses
talents. Elle est extrmement dvoue  vos intrts et parle de vous
avec la plus grande estime: elle m'a avou mme qu'elle avait le
projet d'aller vous voir  Florence; ainsi prparez-vous  la recevoir
d'une manire digne de son mrite.

Mais Cassandra s'tait marie, comme la Laure de Ptrarque, et avait
dj plusieurs enfants. Elle vcut prs d'un sicle, et finit dans
l'indigence.

Politien,  son retour, traduisit Homre tout entier. Son matre et
son ami, Laurent de Mdicis, le voyant en disgrce auprs de sa femme
Clarisse, l'envoya rsider  Pistoja, auprs de ses enfants; puis 
Caffagiolo, maison des champs de Cme, son pre.

Ne pensez pas, crivait Politien  un de ses amis, qu'aucun des
savants qui composent notre socit, mme ceux qui ont consacr leur
vie tout entire  l'tude, puisse prtendre  quelque supriorit sur
Laurent de Mdicis, dans tout ce qui tient  la subtilit de la
discussion et  la solidit du jugement, ou dans l'art d'exprimer ses
penses avec autant de facilit que d'lgance. Les exemples de
l'histoire lui sont aussi prsents que les amis qu'il admet  sa
table, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi; et lorsque le sujet le
comporte, il sait rpandre  pleines mains, dans sa conversation, ce
sel prcieux que l'on dirait recueilli dans l'Ocan o Vnus prit
naissance.

Sa femme Clarisse et ses enfants taient ordinairement les objets de
ses plus charmantes plaisanteries. Il adorait les femmes, mais il
respectait son pouse; trois fils et quatre filles composaient cette
famille. Il jouait, comme Henri IV,  ces jeux familiers avec ses
fils, dont l'un devait tre pape, l'autre duc de Nemours. Politien lui
crivait quelquefois de Pistoja pour se plaindre de sa trop svre
autorit sur eux. Voici en quels termes il retrace les portraits de
ces enfants:

Pierre s'applique beaucoup. Nous faisons tous les soirs des courses
dans le voisinage. Nous visitons les nombreux jardins dont cette ville
est embellie. Jean sort  cheval pendant ce temps, et la foule s'amuse
 le suivre.

Ils allrent passer l'hiver  Caffagiolo. Politien crivit de l  la
grand'mre de ses lves, Lucretia, qui l'aimait toujours. Le ton de
ces lettres est triste comme les vnements de cette saison:

Les seules nouvelles que je puisse vous apprendre d'ici, crit-il 
cette dame, c'est que la pluie est si continuelle qu'il est impossible
de quitter la maison, et l'on est forc de renoncer aux exercices de
la campagne, pour se livrer, dans l'appartement,  des jeux tout 
fait puriles. Je reste constamment au coin du feu, en pantoufles et
en robe de chambre, et je pourrais reprsenter la Mlancolie assez au
naturel.  dire le vrai, c'est l'tat o je suis dans tous les
moments, et rien de ce que je puis voir, entendre, ou faire, n'a le
pouvoir de dissiper la sombre tristesse que m'inspire la pense des
maux qui nous affligent; que je dorme ou que je veille, elle est
incessamment prsente  mon esprit. Il y a deux jours que nous tions
au comble de la joie, sur ce que nous avions ou dire que la peste
avait cess; aujourd'hui, nous sommes retombs dans l'abattement en
apprenant qu'il en reste encore quelques symptmes. Si nous tions 
Florence, nous prouverions quelque consolation, ne ft-ce qu' revoir
Laurent, lorsqu'il rentre chez lui; mais ici nous sommes dans une
anxit continuelle, et quant  moi, la solitude et l'ennui me tuent;
la guerre et la peste sont sans cesse prsentes  mes yeux: je dplore
nos maux passs, j'anticipe sur ceux de l'avenir, et je n'ai plus 
mes cts ma chre madame Lucretia, dans le sein de laquelle je puisse
pancher mes inquitudes.

 sept ans, Jean, depuis Lon X, dont la vocation tait de devenir un
grand pape, recevait des bnfices ecclsiastiques de Louis XI. Les
conseils de Laurent respirent la gravit de cette destine.


XII

Son repos tait magnifique comme son caractre; Laurent aimait surtout
le palais des champs qu'il venait de construire  Poggio-Caiano, sur
les bords de l'Umbra, qui fut son Tibur. Que de fois n'ai-je pas err
sur les traces de ce palais avec un digne successeur de Laurent, le
dernier grand-duc de Toscane, aujourd'hui mort en exil, en Bohme!

N'oubliez pas que nous ne sommes que des citoyens de Florence; mais
son chef-d'oeuvre de sagesse est la lettre pleine de conseils
paternels qu'il crit au jeune cardinal de Suza, se rendant alors 
Rome; la voici:

Nous avons, ainsi que vous, de grandes grces  rendre  la
Providence, non-seulement pour les honneurs et les bienfaits sans
nombre qu'elle a rpandus sur notre maison, mais plus particulirement
encore  cause qu'elle nous fait jouir, dans votre personne, de la
plus minente dignit qui ait jamais t accorde  notre famille.
Cette faveur, si importante par elle-mme, le devient plus encore par
les circonstances qui l'ont accompagne, et particulirement par la
considration de votre jeunesse et de notre situation dans le monde.
Le premier sentiment donc que je voudrais vous inspirer, c'est celui
de la reconnaissance envers Dieu, et de vous ressouvenir sans cesse
que ce n'est ni  vos mrites, ni  votre prudence, ni  vos soins que
vous devez une si rare faveur, mais  sa bont seule, dont vous ne
pouvez vous montrer reconnaissant que par une vie pieuse, exemplaire
et pure; et vous tes d'autant plus oblig de vous montrer rigide et
scrupuleux observateur de ces devoirs, que vos jeunes annes ont donn
une attente plus lgitime pour les fruits de l'ge mr. Ce serait, en
effet, une chose aussi humiliante pour vous que contraire  vos
devoirs et  mes esprances, si vous veniez  oublier les prceptes de
votre jeunesse et  quitter le sentier o vous avez march jusqu'ici.
Tchez donc, par la rgularit de votre vie et par votre persvrance
dans les tudes qui conviennent  votre profession, de vous lever au
niveau d'une dignit o vous avez t appel de si bonne heure. J'ai
appris avec bien de la satisfaction que, dans le cours de l'anne
passe, vous aviez souvent approch des sacrements de la confession et
de la communion, de votre propre mouvement; et je ne connais rien qui
soit plus capable d'attirer sur vous les faveurs du ciel, que de vous
habituer  la pratique de ces devoirs et autres semblables.

Je conois bien qu'il vous sera plus difficile de mettre ces avis 
profit,  Rome, dans ce sjour de corruption et d'iniquit o vous
allez vivre dsormais. L'influence de l'exemple est dj un trs-grand
danger, mais vous vous trouverez probablement avec des gens qui
tcheront de vous corrompre et de vous porter au vice. Vous devez
comprendre vous-mme que l'envie ne vous a pas vu avec indiffrence
parvenir si jeune  une si minente dignit, et ceux qui n'ont pu
russir  vous exclure de cet honneur feront jouer toutes sortes
d'intrigues pour le fltrir entre vos mains, en vous faisant perdre
l'estime publique, et tchant de vous entraner dans le gouffre de
turpitudes o ils sont eux-mmes tombs; et sur ce point la
considration de votre jeunesse redouble leur confiance. C'est  vous
de lutter contre cet cueil avec d'autant plus de fermet, qu'il y a
dsormais moins de vertus dans vos frres du collge des cardinaux. Je
sais bien qu'il y en a parmi eux plusieurs qui sont  la fois clairs
et vertueux, dont la vie est exemplaire, et je vous recommande
expressment de les prendre pour modles de votre conduite. C'est en
les imitant que vous vous ferez connatre et estimer  mesure que
votre ge et les circonstances particulires de votre vie vous feront
distinguer davantage entre vos collgues. Fuyez nanmoins
l'hypocrisie, comme vous fuiriez les cueils de Charybde et de Scylla;
vitez l'ostentation, soit dans votre conduite, soit dans vos
discours; n'affectez ni l'austrit ni une gravit outre. Vous
comprendrez, j'espre, ces avis, et vous les mettrez en pratique
lorsqu'il en sera temps, mieux que je ne puis vous les retracer ici.

Vous n'ignorez pas l'importance extrme du caractre dont vous tes
revtu, car vous savez trs-bien que le monde chrtien jouirait de la
paix et du bonheur si les cardinaux taient ce qu'ils devraient tre,
puisque alors les papes seraient toujours vertueux, et que le repos de
toute la chrtient est essentiellement dans leurs mains. Tchez donc
de vous rendre tel que, si tous les autres vous ressemblaient, on pt
goter ce bonheur universel. Il serait trop difficile de vous donner
des instructions prcises sur ce qui regarde votre conduite et vos
conversations; je me bornerai donc  vous recommander d'avoir avec les
cardinaux et les autres personnes leves en dignit le langage du
respect et de la dfrence, sans nanmoins renoncer  vous servir de
votre propre raison, et vous laisser entraner par les passions des
autres, qui peuvent tre gars par des motifs peu estimables. Soyez
toujours en tat de vous rendre  vous-mme ce tmoignage, que jamais
vous n'avez l'intention d'offenser personne dans vos discours; et si
l'imptuosit du caractre vous porte  faire  quelqu'un une offense
involontaire, comme son inimiti sera sans fondement lgitime, elle ne
saurait tre de longue dure. Au reste, dans les premiers moments de
votre sjour  Rome, il vous conviendra plus gnralement d'couter
les autres, que de parler beaucoup vous-mme.

Vous tes dsormais consacr  Dieu et  l'glise, et pour cette
raison vous devez constamment aspirer  tre un bon ecclsiastique, et
montrer que vous prfrez l'honneur et l'tat de l'glise et du
saint-sige apostolique  toute autre considration. Et tant que vous
serez pntr de ces principes, il ne vous sera pas difficile de
rendre  votre famille et  votre patrie des services importants; au
contraire, vous pouvez devenir le lien heureux qui attachera plus
troitement cette ville  l'glise et votre famille  cet tat; et,
quoiqu'il soit impossible de prvoir quels vnements peuvent arriver
un jour, je ne doute point que cela ne se puisse faire avec un gal
avantage pour tous, observant nanmoins que vous devez toujours
prfrer les intrts de l'glise.

Non-seulement vous tes le plus jeune cardinal du sacr collge, mais
encore le plus jeune homme qui ait jamais t lev  cette dignit,
et c'est pour cela que vous devez vous montrer  la fois le plus
empress et le plus humble dans toutes les circonstances o vous aurez
 vous trouver avec les autres, sans jamais vous faire attendre soit
 la chapelle, soit au consistoire, soit dans les dputations. Vous
saurez bientt quels sont ceux dont la conduite est plus ou moins
estime. Il faudra viter toute liaison intime avec ceux dont les
moeurs sont dcries, non-seulement pour l'inconvnient de la chose en
elle-mme, mais aussi  cause de l'opinion publique, qu'il est bon de
se concilier; parlez de choses gnrales avec chacun. Quant au train
de votre maison, j'aimerais mieux que vous fussiez en de qu'au del
des bornes de la modration, et je prfrerais une maison noble et
lgante, des domestiques mis dcemment et honntes,  une suite
pompeuse et magnifique. Appliquez-vous  rgler votre maison,
rduisant insensiblement les choses sur le pied de la dcence et de la
modration, ce qui ne saurait tre, dans ces premiers moments o le
matre et les domestiques sont encore nouveaux et trangers les uns
aux autres. Les bijoux et la soie sont rarement biensants aux
personnes de votre tat. J'aimerais mieux vous voir mettre votre luxe
 rassembler les restes prcieux de l'antiquit, ou des livres rares,
 runir autour de vous des hommes instruits et de bonnes moeurs, qu'
vous entourer d'un nombreux domestique. Montrez-vous plus empress 
recevoir chez vous, qu' vous rendre aux repas o vous serez invit
par d'autres, mais nanmoins sans excs et sans affectation. Adoptez
pour votre nourriture ordinaire des mets simples et communs, et
faites beaucoup d'exercice, parce qu'on est bientt expos  des
infirmits, dans l'tat que vous avez embrass, si l'on ne sait pas
prendre les prcautions convenables. La dignit de cardinal n'offre
pas moins de tranquillit que de grandeur, d'o il arrive que l'on se
livre  une sorte de ngligence; on croit avoir tout fait quand on
s'est lev  ce poste minent et que l'on n'a plus rien  faire pour
s'y maintenir, opinion aussi funeste  la vertu qu' la vritable
grandeur, et dont vous devez avoir grand soin de vous garantir; sur ce
point, il vaut mieux pcher par trop de dfiance que de tomber dans
l'excs contraire. Un usage que je vous recommande surtout d'observer
avec la plus scrupuleuse exactitude, c'est de vous lever chaque jour
de bonne heure, parce qu'indpendamment de l'avantage qui en rsulte
pour la sant, on a le temps de penser  toutes les affaires de la
journe et de les expdier; vous trouverez cette pratique extrmement
utile dans votre profession, ayant  dire l'office,  tudier, 
donner audience, etc. Une autre pratique encore extrmement ncessaire
dans la situation o vous vous trouvez, c'est de penser chaque soir,
surtout dans les premiers temps,  ce que vous aurez  faire le jour
suivant, afin qu'il ne vous survienne aucune chose imprvue. Quant 
vos opinions dans le consistoire, je crois qu'il sera plus convenable
et plus louable de vous en rapporter, dans toutes les circonstances,
aux sentiments et  l'avis de Sa Saintet, allguant votre jeunesse
et votre inexprience, qui a besoin d'tre guide par sa prudence et
sa profonde sagesse. Probablement on vous priera, dans bien des
circonstances, de parler  Sa Saintet et d'intercder auprs d'elle
pour des affaires particulires. Ayez soin, dans ces commencements, de
vous charger le moins possible de semblables demandes, et de
l'importuner rarement, parce que c'est le moyen le plus sr de lui
tre agrable. C'est une attention que vous devez avoir pour notre
saint-pre, que de ne pas le fatiguer de prires indiscrtes, de ne
l'aborder jamais qu'avec des choses qui lui fassent plaisir; ou, si
vous vous y croyez oblig, une requte humble et modeste lui plaira
davantage et sera plus agrable  son humeur et  son caractre.

Voil l'me d'un pre chrtien et politique unissant le ciel  la
terre pour protger son fils.


XIII

Laurent avait choisi pour ami hors de ce monde le suprieur des
augustins, l'abb Mariano,  qui il avait fait construire pour ses
religieux un magnifique monastre, dans lequel il se rendait
quelquefois avec ses amis pour parler des choses plus hautes que la
terre. Mariano, selon le rcit de Politien, tait le prdicateur le
plus remarquable de ce temps. Dernirement, dit-il, je me laissai
entraner  un de ses sermons, plutt,  dire le vrai, par curiosit
que dans l'espoir d'y trouver un grand intrt. Cependant son
extrieur me prvint en sa faveur. Son dbut tait frappant et son
regard plein d'expression; je commenai  m'intresser srieusement 
ce qu'il allait dire.--Il commence; je suis attentif: une voix sonore,
des expressions choisies, des sentiments levs.--Il tablit les
divisions de son sujet: je les saisis sans peine; rien d'obscur, rien
d'inutile, rien de fade et de languissant.--Il dveloppe ses
arguments; je me sens embarrass.--Il rfute le sophisme, et mon
embarras se dissipe.--Il amne un rcit analogue au sujet; je me sens
intress.--Il module sa voix en accents varis qui me charment.--Il
se livre  une sorte de gaiet; je souris involontairement.--Il entame
une argumentation srieuse; je cde  la force des vrits qu'il me
prsente.--Il s'adresse aux passions; les larmes inondent mon
visage.--Il tonne avec l'accent de la colre; je frmis, je tremble;
je voudrais tre loin de ce lieu terrible.

Valori nous a laiss, sur les sujets particuliers qui occupaient
l'attention de Laurent et de ses amis dans leurs entrevues au couvent
de San-Gallo, des dtails qu'il tenait de la bouche de Mariano
lui-mme. L'existence et les attributs de la Divinit, la probabilit
et la ncessit morale d'un tat futur, taient les objets favoris des
discours de Laurent. Il exprimait d'une manire trs-positive son
opinion sur ce point: Celui, disait-il, qui n'a pas l'espoir d'une
autre vie est mort mme ds celle-ci.


XIV

Un autre religieux d'un caractre enthousiaste, fanatique et populaire
 la fois, vritable Masaniello du clotre, Savonarole, avait conquis
en ce temps-l l'oreille de Florence. Laurent, tromp sur son mrite,
l'avait appel de Ferrare, sa patrie,  Florence. Il se fit tribun, au
lieu de rester prdicateur. Laurent n'osa pas se compromettre avec
l'glise, alors toute-puissante, en le rprimant. Il alla l'entendre
et affecta de l'couter avec respect. Toutes les fois que Laurent
allait dans les jardins de son monastre, Savonarole se retirait par
un respect religieux ou par une pudeur monastique. Ses invectives dans
la chaire contre Laurent respiraient la haine et l'envie. C'tait un
des caractres les plus pervers et les plus ambigus qu'on pt har. Le
peuple, qu'il excitait par son talent, lui attribuait la saintet qui
n'tait que l'hypocrisie. Tartufe, tribun et fou, c'tait la vraie
dfinition de Savonarole. Il prchait non des crimes, mais la haine
qui produit tous les crimes. Nous avons connu, de nos jours, des
hommes ainsi composs pour le peuple. Le peuple, tromp, les suivait 
l'autel et  l'chafaud. Il adorait ce vague dclamateur d'illusions
qui recevait ses rves comme des rvlations clestes. On le vit plus
tard porter le dfi au feu lui-mme, et jurer qu'il n'oserait pas le
consumer; puis, retirer son dfi et demander pour l'accomplir qu'il
consumt son Dieu avec lui; puis victime de ses honteuses
tergiversations, prir sous la vengeance du peuple qu'il avait
fascin.


XV

La femme de Laurent, Clarisse Orsini, mre vertueuse de ses fils,
charme de sa vie, mourut alors, en 1488. Sa mlancolie redoubla; la
solitude du coeur,  un certain ge, est la mort anticipe. Il s'y
prpara.

Mais son ennemi acharn, le neveu du pape, Riario, prit avant lui. Il
avait pous une soeur de Galas Visconti, duc de Milan. Son
drglement de vie excita contre lui la haine des troupes. Trois
assassins conjurs pntrrent dans la salle o il soupait: le premier
le blessa au visage; il se jeta sous la table; le second l'y pera de
son pe; il se releva encore pour s'enfuir par la porte; le troisime
l'en empcha par un dernier coup mortel. Les gardes ne parurent pas.
On le dpouilla et on lana son cadavre par la fentre. Toute la ville
applaudit  ce meurtre, hormis un corps de troupes enfermes dans la
citadelle. Catherine obtint du peuple la permission d'aller parler aux
troupes. Elle ne leur parla que pour les affermir dans la rvolte. Le
peuple, irrit, vint au pied des remparts pour l'outrager de paroles
et pour menacer de mort ses enfants. Frappez-les! s'crie cette femme
nergique en montrant son sein  la multitude; il me reste des sens
capables d'en avoir d'autres. On vint  son secours, et sa gnrosit
courageuse sauva sa patrie et ses jeunes fils.


XVI

Faenza, ville et principaut voisine de Florence, vit  peu prs en
mme temps un crime encore plus atroce. Laurent de Mdicis avait fait
conclure un mariage entre la belle Francesca, fille de Jean de
Bentivoglio, et Galeotto Manfredi, prince de Faenza. Un jour, qu'elle
coutait furtivement un entretien secret de son mari avec son
astrologue confident, elle dcouvrit que le prince, dj souponn
d'infidlit conjugale, conspirait, en outre, contre la vie de son
propre pre Bentivoglio. Manfredi, auquel elle ne put cacher son
indignation, rpondit  ses reproches par des svices et des coups;
Bentivoglio, inform par sa fille de ces outrages, vint enlever
violemment Francesca et son fils  la violence de son gendre et les
ramena  Bologne. Une rconciliation farde runit de nouveau les deux
poux. Laurent s'y employa, comme il s'tait employ au mariage. Mais,
soit vengeance, soit nouvelle jalousie, Francesca rsolut de se
dlivrer de son poux. Elle feignit une maladie et fit prier Manfredi
de venir dans sa chambre. Quatre assassins cachs sous le lit de
Francesca se prcipitrent sur lui pour l'immoler; sa vigueur
corporelle allait en triompher, quand l'pouse, inquite et furieuse,
s'lana de son lit, et saisissant une pe en pera elle-mme le
coeur de son mari. Laurent partagea l'indignation de l'Italie contre
ce crime; mais il intervint cependant pour Francesca auprs des
citoyens de Forli, et obtint du pape l'absolution de l'pouse coupable
et de ses complices.

Bentivoglio fit valoir auprs de Laurent l'excuse, navement froce:
_que, d'ailleurs, il destinait  sa fille un autre poux_.


XVII

Les Mdicis avaient la fortune de concider, en Toscane, avec la
renaissance des lettres  laquelle ils avaient immensment concouru.
Les arts les suivirent; les plus grands noms dans la sculpture, la
peinture, la gravure des pierres prcieuses, l'architecture faisaient
de Florence, de Rome, de Venise l'atelier de l'Europe. La Grce se
sentait gale et souvent surpasse. Cimabue, Giotto,  qui Laurent
ddia un buste un sicle aprs sa mort; Mazaccio, Philippo Lippi, 
qui il fit lever un monument dans sa patrie Spoleto; Guirlandaio, 
qui il confia son portrait  faire, taient autant de clients de cette
famille. Nicolo Pisani, Guiberti Donatello et plusieurs autres se
disputaient leur faveur. Leurs amis les plus dvous, tels que Poggio,
partageaient leur got.

On en trouve un exemple encore plus frappant dans le zle avec lequel
Poggio poursuivait cet objet, dans une lettre de lui  un religieux
nomm Francesco de Pistoie, qui avait parcouru la Grce pour y
recueillir des antiques. Par votre lettre de Chio, lui dit-il,
j'apprends que vous vous tes procur pour moi trois bustes, un de
Minerve, un autre de Jupiter et le troisime de Bacchus. Cette lettre
me fait le plus grand plaisir, car j'aime les morceaux de sculpture au
del de toute expression; je ne saurais me lasser d'admirer l'habilet
d'un artiste qui sait travailler le marbre au point d'imiter la nature
elle-mme.

Croyez-moi, mon ami, vous ne pouvez pas me faire de plus grand
plaisir que de revenir charg de pareils ouvrages, qui comblent
dlicieusement tous mes souhaits. Les hommes sont sujets  diffrentes
manies: la mienne est une admiration profonde pour les productions des
grands sculpteurs, et peut-tre en suis-je possd plus qu'il ne
convient  un homme qui peut avoir quelque prtention  la science. La
nature elle-mme est, sans doute, toujours suprieure  ces
imitations; cependant on est excusable d'admirer un art qui sait
donner  la matire morte tant de vie et d'expression, qu'il semble
qu'il ne faudrait que le souffle pour l'animer. Appliquez-vous donc,
je vous en conjure,  obtenir, soit par des prires, soit  prix
d'argent, tout ce que vous pourrez trouver qui ait quelque mrite: si
vous pouvez vous procurer une figure entire, _triumphatum est_!

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CXLVIIIe ENTRETIEN

Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43




CXLIXe ENTRETIEN


DE LA MONARCHIE LITTRAIRE & ARTISTIQUE

OU

LES MDICIS

(SUITE)


I

La dcouverte d'un beau buste grec de Platon fut un vnement pour
l'me platonique de Laurent. Ses jardins rappellent ceux d'Acadmus 
Athnes. Michel-Ange enfant y eut le berceau de son gnie. Son matre,
le peintre Ghirlandaio, obtint pour lui de Laurent la permission
d'aller dans ses jardins tudier les beaux vestiges d'art qui
arrivaient de Grce. Laurent s'attacha  cet enfant, lui ouvrit sa
maison, le reut  sa table avec ses propres enfants. Il pourvut, par
une pension, aux besoins de son pre. C'est l que, jusqu' la mort de
son protecteur, Michel-Ange connut tous les hommes remarquables de la
Toscane et de l'Italie. Politien le devina et l'aima par analogie de
gnie. Donnez-lui une bonne chambre dans le palais de Laurent,
crit-il  ceux qui en disposent sous ses ordres. Le sculpteur devint
ainsi peintre, pote, architecte. Homme aussi grand qu'universel, il
fit partie de la grandeur et de la gloire des Mdicis: un grand homme
fconde un grand sicle. Michel-Ange rpandit son gnie sur la Toscane
et sur Rome, il gala l'antiquit sans l'imiter. La nature, en mme
temps, lui cra dans Raphal d'Urbin un mule et un rival; ils
s'admirrent l'un l'autre en sentiment et ne se confondirent que dans
la double immortalit qu'ils rpandaient sur leur pays. Les Mdicis
les protgrent, l'un le mrite, l'autre la popularit.


II

La mort, cependant, s'approchait de Laurent; il l'accueillait avec la
mme philosophique rsignation qu'avait montre Cme, son pre. Il
s'entourait,  Careggi, de la nature, de la solitude et de ses amis.
Ses ennemis mme venaient assister  ce spectacle. Le fourbe et
fanatique Savonarole, qui voulait prendre pied sur un cadavre pour se
montrer plus dvou au peuple, osa troubler son agonie en venant lui
offrir sa bndiction dans des termes qui semblaient rvoquer en
doute sa foi chrtienne; il l'interrogea sur ses sentiments. Mais, lui
ayant demand s'il avait la rsolution de remettre au peuple toscan la
libert anarchique dont il jouissait avant lui, Laurent ne daigna pas
rpondre. Savonarole alors se retira sans lui avoir donn sa
bndiction. L'homme d'tat ne voulut pas mentir; l'homme d'glise ne
voulut pas pardonner.


III

Politien ne le quitta plus; il fit venir  son insu un clbre mdecin
de Ferrare, Lazaro de Ticino; il en attendait un miracle. Lazaro fit
dissoudre des perles et des diamants qui ne firent qu'accrotre le
mal. Laurent fit approcher alors Pierre, son fils et son hritier, et
lui parla longtemps des intrts de la rpublique et de sa famille.

Je ne doute point, lui dit Laurent, que vous ne jouissiez, aprs moi,
d'autant de crdit et d'autorit dans l'tat que j'en ai eu moi-mme;
mais, comme la rpublique, bien qu'elle ne forme qu'un seul corps, est
compose d'un grand nombre de ttes, vous devez vous attendre qu'il ne
vous sera pas possible de vous conduire, en toute occasion, de manire
 obtenir l'approbation de chaque individu. Ressouvenez-vous donc de
vous conformer toujours et dans tous les cas aux dcisions de la plus
stricte quit, et de consulter les intrts du grand nombre plutt
que la satisfaction d'une portion des citoyens.


IV

Il prit ensuite la main de Politien et la serra dans les siennes.
Politien ne put retenir ses sanglots et se retira dans la chambre
voisine pour cacher ses larmes. Celui qui avait chant Dieu comme
pote le pria comme mourant. Il expira doucement, dans le silence et
dans la contemplation des grandeurs et des volonts du Tout-Puissant.
Il pressa, jusqu'au dernier soupir, sur ses lvres le crucifix
prcieux qu'on lui avait apport. Le nouveau Pricls venait de
manquer, jeune encore,  la nouvelle Athnes. Il laissait aprs lui
l'ordre au dedans, la paix au dehors; il n'avait combattu que pour la
rtablir ou pour la maintenir partout. Pas une goutte de sang ne
pesait sur son me; il s'tait born  tre ce qu'avait t son pre,
un grand citoyen. Sa modration tait son titre  son pouvoir tout
volontaire et tout lectif. C'tait le pouvoir de tous dans un seul.


V

C'tait le 8 avril 1492; le dsespoir saisit ses concitoyens. Son
mdecin courut constern  la ville et se prcipita dans un puits du
faubourg. Jamais personne, dit Machiavel  la fin de son _Histoire_,
ni en Italie ni ailleurs, ne mourut avec une telle rputation de
sagesse et de prudence, et ne causa un plus grand deuil  sa patrie;
et comme sa mort devait entraner de grandes ruines, de grands signes
l'annoncrent au monde.

Il fut transport sans pompe, mais non sans unanime douleur,  San
Lorenzo, tombeau de sa famille. Michel-Ange dcora plus tard ces
spulcres o manqua celui de Laurent. Ce grand homme, s'cria le roi
de Naples en apprenant sa fin, a vcu assez pour sa gloire, pas assez
pour le bonheur de l'Italie. Plaise au ciel que l'ambition ne trame
pas aprs lui des projets qu'elle n'aurait pas os concevoir pendant
qu'il vivait!


VI

Son second fils, Jean de Mdicis, crivit de Rome  Pierre de Mdicis,
qui hritait de sa place et de son influence: De quoi puis-je
aujourd'hui t'entretenir, si ce n'est de ma douleur? car, en songeant
 la perte que nous avons prouve par la mort de notre pre, je suis
bien plus dispos  verser des larmes qu' parler de mes peines. Quel
pre, hlas! Jamais il n'en fut de plus tendre; tout le prouve et
l'atteste: il n'est donc pas surprenant que je me plaigne, que je
verse des pleurs, que je ne puisse goter aucun repos. Si quelque
chose au moins peut allger ma douleur, c'est que tu me restes,  mon
frre, toi que j'honorerai toujours comme le pre que j'ai perdu: tu
commanderas, et je me ferai un devoir de t'obir; tes ordres me feront
toujours un plaisir inexprimable: prouve-moi, commande, je
n'hsiterai pas un instant. Je t'en conjure cependant, mon cher
Pierre, fais en sorte d'tre envers tout le monde, et surtout envers
les tiens, tel que je le dsire, bon, doux, affable, gnreux:
qualits par lesquelles il n'est rien qu'on n'obtienne et qu'on ne
puisse conserver. Si je te fais ces reprsentations, ce n'est pas que
je me dfie de toi, mais c'est que mon devoir m'y oblige. Beaucoup de
choses me soutiennent et me consolent; le concours de ceux qui
pleurent avec nous notre perte, la douleur gnrale qui se manifeste
dans toute la ville, le deuil public, et beaucoup d'autres
considrations de cette nature, propres  adoucir en grande partie
notre chagrin: mais ce qui me console le plus, c'est de t'avoir; c'est
d'avoir un frre en qui j'ai plus de confiance et d'espoir que je ne
le saurais dire. On n'a point entretenu Sa Saintet sur l'objet dont
tu avais recommand qu'on lui parlt, parce que ce parti a paru plus
sage; on prendra une autre voie, comme tu le verras par les lettres
des ambassadeurs: je crois que l'on trouvera un moyen plus commode et
plus facile, dont tu seras content; du moins je l'espre. Adieu. Ma
sant est bonne autant qu'elle peut l'tre.

De Rome, ce 12 avril 1492.


VII

Pierre avait la puissance, mais non la prudence de Laurent. L'Italie
recommena  s'agiter; la main qui en tenait la balance s'tait
teinte. Le roi de France, Charles, descendit  Milan,  la requte de
Sforza, pour aller conqurir le royaume de Naples. Il attaqua Sarzana,
forteresse florentine, en passant. Pierre, pour imiter gauchement
Laurent, alla au-devant de Charles, commena  ngocier, finit par
supplier et par lui remettre lchement Sarzana, Pietra Santa,
Livourne, honneur et force de Florence. Les citoyens humilis de la
Toscane le contraignirent  se rfugier  Venise. Les Franais
entrrent  Florence et dvastrent les magnifiques monuments de
Laurent. Pic de la Mirandole et Politien ne survcurent pas  leur
ami. Ce dernier composa une lgie si pathtique sur la mort de
Laurent, que sa raison s'gara et qu'il mourut  la fin de la seconde
strophe:

Oh! qui pourra prter  mes yeux une source intarissable de larmes?
La nuit, je verserai des pleurs; le jour, j'en veux rpandre encore.
Ainsi le tendre ramier, spar de sa fidle colombe, le cygne prs
d'expirer, le rossignol priv de ses petits, exhalent leurs douleurs
en gmissements plaintifs. Ah! malheureux! malheureux!  douleur! 
douleur!--Le voil gisant dans la poussire, et frapp par la foudre
redoutable, ce _laurier_ nagure la gloire de nos campagnes, cher  la
troupe sacre des Muses, aux choeurs des nymphes. Hlas! sous son
ombre propice, la lyre de Phoebus rendait des sons plus touchants, la
voix du pote se modulait en accents plus remplis de charme.
Dsormais, un morne silence rgne autour de lui; tout est sourd  nos
plaintes.--Oh! donnez  mes yeux une source intarissable de
larmes!... Etc.

On calomnia jusqu' sa douleur, en attribuant ces strophes, dont
Politien mourut, aux regrets amoureux que lui inspira la mort d'un
jeune Grec, son lve.

Le cardinal Bembo chanta sa mort et l'attribua  sa vritable cause,
le dsespoir de la mort de Laurent de Mdicis. Il fut enseveli, selon
ses dsirs, dans l'glise du couvent de Saint-Marc. Depuis les
anciens, le monde n'avait pas entendu de pareils accents.


VIII

Savonarole profita de l'exil de Pierre pour incendier la populace de
ses froces dclamations. Un accs de dmence parut avoir saisi le
peuple et les moines. Vingt des principaux citoyens de Florence furent
dcapits par les ordres de Savonarole: thocratie gouverne par des
tribuns insenss. Quand on lit l'histoire authentique de ces temps, on
s'tonne de voir de nos jours traiter de prophte ce moine furieux: il
prit enfin, couvert de honte, dans le feu qu'il avait allum. Sa
fourberie reut sa rcompense.


IX

Pierre de Mdicis s'allia  la France contre l'Espagne; il prit,
aprs un exil de dix ans, dans un bateau surcharg de combattants, 
la bataille de Garigliano; il avait cru sa fortune indestructible, il
avait aspir au despotisme. Peu de jours avant sa mort, il avait t
rduit  demander  sa patrie la grce d'un tombeau. Le cardinal Jean
de Mdicis se retira de Rome en France; aprs la bataille de Ravenne,
il rentra  Rome et s'tudia  capter les Florentins. Soderini
gouvernait alors Florence sous le titre de gonfalonier dcennal. Les
amis de sa famille renversrent Soderini, et rhabilitrent les
Mdicis. Le cardinal, leur chef, y fut rappel et accueilli.  peine
rapatri, le conclave le rappela  Rome; il y fut nomm pape, 
trente-sept ans, sous le nom de Lon X, qu'il immortalisa par les
mmes faveurs qui avaient valu  sa maison le sceptre moral de la
Toscane. Il amnistia tous ses ennemis, et rappela Soderini  Rome; il
plaa les fils et les filles de Laurent dans toutes les grandes
familles royales de l'Italie et de l'Europe; il donna son nom  son
sicle, et il mrita cette gloire. Ce fut le point culminant de
l'glise romaine; Michel-Ange et Raphal en furent les architectes,
les praticiens et les peintres. La foi fournissait les trsors. Les
trsors ncessitent la vente des indulgences; la simonie corrompit
Rome. Luther insurgea l'Allemagne; l'unit se rompit sous le poids de
l'or mal acquis; mais le gnie de Lon X rgnait toujours. Rome, comme
capitale des lettres et des arts, rgit l'Italie avec le gnie de
Laurent de Mdicis. Elle gala, si elle ne surpassa pas, l'poque
d'Auguste. Sa libralit ne distingua pas entre Rome et Florence; il
se fit une clientle morale partout. Julien de Mdicis, dernier fils
de Laurent, fut nomm duc de Nemours par Franois Ier. Michel-Ange,
dans la fameuse chapelle de San Lorenzo, lui construisit son spulcre,
 jamais clbre: les statues de la Nuit et du Jour y reprsentent
l'ternelle vicissitude des vnements et la brivet de la gloire.
Julien n'avait point eu d'enfants de Philiberte de Savoie, qu'il avait
pouse. Il ne laissa qu'un fils illgitime, qui fut le clbre
cardinal Hippolyte de Mdicis.


X

Le descendant de Laurent par Lucrezia Salviati, sa fille, reprit le
nom vnr de Cme et le titre de grand-duc. Alexandre de Mdicis fut
nomm doge de la rpublique par l'influence du pape Clment VII,
Mdicis lui-mme. Alexandre n'tait point mchant, mais ses moeurs
taient dpraves par l'amour; il fit de Florence le srail de ses
plaisirs; il corrompait ou sduisait les femmes ou les filles des plus
illustres maisons de la capitale. Ce vice le perdit.


XI

Il y avait alors  Florence un jeune homme de la famille des Mdicis
nomm Lorenzino, en souvenir de Laurent. La petitesse de sa taille et
la gentillesse apparente de son humeur lui avaient valu ce nom
familier. Il avait longtemps habit Rome sous la protection du pape et
sous le patronage de sa parent avec les grandes familles de Florence.
Quand Alexandre avait pris le titre de doge et affect le despotisme,
Lorenzino tait venu  sa cour et avait conquis, par mille flatteries
et par de honteux services, la confiance d'Alexandre. Il s'tait fait
le ministre de ses plaisirs secrets, le complaisant de ses dbauches.
Mais, soit conception, fort voile sous une apparente complicit
imite de la folie de Brutus, soit tentation soudaine d'un crime
mmorable, ne en lui de la facilit et de l'occasion, il avait rsolu
d'tre le meurtrier de son ami et le librateur de sa patrie. Il
faisait cependant des allusions obscures  la pense qui le dominait
en prsence d'Alexandre lui-mme. Benvenuto Cellini raconte qu'tant
entr un jour au palais en montrant son portrait grav au duc, il le
trouva indispos et couch sur le mme lit que son cousin, et qu'ayant
demand  Lorenzino s'il ne consentirait pas  lui donner le sujet
d'un revers de sa mdaille, celui-ci lui avait rpondu avec enjouement
qu'il ft tranquille et qu'en ce moment mme il pensait  lui en
fournir un digne de la gloire d'Alexandre, et qui tonnerait le
monde. Alexandre se tourna avec un sourire de piti ddaigneuse sur
son lit et se rendormit. La plaisanterie devint bientt tragique.


XII

Alexandre poursuivait de ses assiduits une jeune femme vertueuse de
Florence, pouse de Ginori, d'une des familles les plus considrables
de la Toscane. Il venait d'envoyer son mari  Naples, comme
ambassadeur, esprant ainsi loigner sa surveillance; Lorenzino,
feignant de presser la jeune dame de consentir aux dsirs du duc,
affecte enfin d'avoir reu une rponse favorable et de la transmettre
au prince. Il lui assigna une entrevue chez lui, dans une maison peu
loigne du palais, et fit prparer un appartement pour les deux
amants. Il avait pralablement enrl dans le complot un de ces hommes
d'action qui ne reculent devant aucun crime, pourvu qu'il leur
prsente des esprances indfinies de salaire et de faveur. Cet homme,
dont le nom vulgaire attestait la vilet de son mtier, se nommait
Scoroncocolo. L'instrument tait ignoble comme le crime.


XIII

La nuit,  l'heure convenue, Alexandre, ayant couvert d'un masque son
visage, suivit Lorenzino et entra furtivement dans sa maison, en
apparence dserte. Aprs quelques badinages, il se coucha sur le lit
de son cousin pour attendre l'arrive de la jeune femme. Lorenzino,
qui s'tait vad comme pour la recevoir et la conduire, plaa
Scoroncocolo dans une antichambre d'o il pt venir  son aide au
bruit de la lutte; puis, tant rentr dans la chambre et croyant
Alexandre endormi, il lui demanda  voix basse s'il dormait dj, et,
s'approchant du lit, il lui pera la poitrine de son pe. Le duc, qui
n'tait que bless, se prcipite, pour s'vader, vers la porte.

Scoroncocolo l'empcha de franchir le seuil et lui porta un coup de
son poignard au visage. Lorenzino, le saisissant par le milieu du
corps, le fit retomber sur le lit. Alexandre, dans l'treinte, mordit
le doigt de Lorenzino avec tant de fureur que Scoroncocolo, craignant
de blesser son complice en le secourant, saisit son couteau et gorgea
le prince; il n'apprit qu'alors que c'tait le grand-duc qu'il venait
de tuer; il resta ananti de son crime et de son danger. Lorenzino lui
dit que ce n'tait pas l'heure de dlibrer et qu'ils n'avaient que
l'un de ces deux partis  prendre pour leur salut: ou sortir le
poignard sanglant  la main et appeler le peuple  la libert; ou
s'vader pendant que le forfait tait ignor encore et aller rejoindre
les migrs. Ils s'arrtrent  ce dernier parti comme au plus sr,
franchirent la maison, qui ne renfermait plus qu'un cadavre, sautrent
 cheval et coururent vers Bologne.


XIV

Les migrs,  la tte desquels tait Philippe Strozzi, tentrent de
surprendre Florence dans le tumulte qui clata quand on eut dcouvert
l'horrible fin du duc. Philippe, fait prisonnier et gard un an dans
les cachots de Castille, mourut en Romain, en se frappant, comme
Caton, de sa propre main. Cme II accourut et reut l'empire sous le
titre de chef de la rpublique. Lorenzino se sauva jusqu'
Constantinople, revint ensuite  Venise, y vcut onze ans et mourut
assassin par deux soldats florentins, laissant une renomme quivoque
entre l'hrosme et la folie, juste punition d'un forfait plus
semblable  un caprice qu' une pense.

Tout fut monarchie  Florence, except le nom.


XV

Les rois de l'Europe s'empressrent de rechercher en mariage les
filles de cette illustre maison, qui commena la dynastie par les
alliances. Catherine de Mdicis et Marie de Mdicis rgnrent en
France; l'Italie potique et artistique migra avec elles, les arts
les suivirent; elles btirent le Louvre et le charmant chteau des
Tuileries; leur rgne fut le rgne de quelques vices et de beaucoup de
gnie. C'est par elles que la France toucha  l'Italie et  la Grce.
Puis vint Louis XIV, qui lui rendit le caractre fanatique et
somptueux de la Gaule et de l'Espagne. La littrature fleurit; mais
aprs les Valois, les arts dclinrent, l'influence des Mdicis,
except en Toscane, prit avec eux.


XVI

En remontant le cours des sicles, on ne trouve pas un autre exemple
d'une monarchie entirement fonde par le commerce, la fortune et
l'estime que les simples vertus des citoyens talrent dans leur pays.
Ils acquirent la richesse, mais ils ne la conquirent par aucune
violence: leur or leur donna une clientle, mais ne corrompit pas
l'esprit public; ce fut la monarchie de la civilisation, la dynastie
des familles.

Aussi ne trouve-t-on pas dans l'histoire une famille de simples
citoyens offrant l'hrdit du mrite, du travail et des vertus
continues, et rassembls avec des qualits prsentes diverses, tels
que Cme Ier, Laurent, Julien et Cme II, chacun ajoutant un chelon
de plus  la grandeur des autres. Ajoutons-y Lon X, plus Toscan et
plus Mdicis encore que pontife. L'glise ajouta sous ces deux papes
sa puissance relle et respective  l'influence des Mdicis; les cours
de France et d'Espagne y ajoutrent leurs armes; estime, vnration,
politique se runirent aussi pour les consacrer, mais ce furent les
lettres qui leur donnrent l'empire. Leur supriorit fut toute
morale, ce fut l'aristocratie de la littrature. Il faut toujours
qu'on la retrouve quelque part, ou dans l'esprit, ou dans le trsor,
ou dans le bras. Le genre humain n'est point de niveau, Dieu ne l'a
point fait ainsi; la dmocratie absolue est une chimre, l'galit est
une utopie. Robespierre ne la maintint que par le glaive; Platon, que
par des rves qui trompent les hommes en les sduisant; l'un est un
bourreau, l'autre un sophiste; ni l'un ni l'autre ne fut un homme
d'tat. Jean-Jacques Rousseau ne fut qu'un crivain chimrique,
rdigeant bien des phrases, incapable de rdiger une loi. Il faut que,
dans la dmocratie mme, l'autorit soit quelque part, sans quoi tout
s'croule. La supriorit n'est point un abus, c'est une loi de Dieu,
volontaire et mobile dans la dmocratie, immobile et tyrannique dans
la monarchie absolue. Dans le sicle des Mdicis, la supriorit fut
dans la force qui civilise les hommes. C'est cette force qui les fit
rois: leur supriorit s'lve naturellement comme une vgtation du
sol et de la mer. On les voyait grandir, on ne les sentait pas
opprimer.


XVII

L'esprit humain, branl par les grandes catastrophes de l'Orient et
par la ruine des ruines de la Grce  Athnes et  Constantinople,
avait la passion de se reconstruire de ses propres dbris; c'tait ce
qu'on appelle une renaissance. La passion universelle poussait les
hommes vers cette reconstruction d'une humanit transcendante. Un
Platon, un savant grec, un livre taient une victoire sur la nuit.
C'tait une illusion, si vous voulez, mais de temps en temps
l'humanit est saisie d'une de ces manies gnrales qui deviennent la
passion du moment; la plus populaire est celle qui la sert le mieux.

Les Mdicis, bourgeois de Toscane, ayant acquis de grandes richesses,
les consacrrent  seconder et  semer cette passion  Florence, 
Naples,  Venise; ils devinrent ainsi les aptres de la renaissance,
vangile nouveau qui s'associait bien avec l'vangile romain. Nul ne
les galant en zle, nul ne pouvait les galer en moyens; leurs
navires couvraient toutes les mers pour oprer le sauvetage du vieux
monde et le rapporter  l'ancien monde italien. Nous avons vu il y a
quelques annes, en France et en Angleterre, une illusion aussi
gnreuse s'emparer de tous les esprits pour ressusciter la Grce, qui
ne pouvait tre ressuscite, car on ne ressuscite pas les nations;
mais on l'esprait, l'esprance fut du fanatisme. Cependant, les
Mdicis ramenaient quelque chose de rel en Italie, une langue, des
marbres, des manuscrits, des savants, des traductions, des modles,
mais nous ne rapportions rien que des songes. Aussi nous ne faisions
que ranimer des illusions. Les Mdicis fondrent un nom immortel et
presque un empire; ils taient, par le hasard de leur opulence et par
le hasard de leur mrite, ceux de tous les citoyens du moment qui
pouvaient le mieux se consacrer  l'ide en vogue: le rajeunissement
de l'esprit humain. Ils n'taient point guerriers, ils ne voulaient
point l'tre; leur pays natal tait trop troit pour les porter  la
grande ambition des conqutes; les Apennins d'un ct, Rome inviolable
de l'autre faisaient de la Toscane une _avendie_, un rien; ils le
comprirent et n'eurent que l'ambition pastorale et pacifique d'une
famille de patriarches.


XVIII

La nature aussi les servit bien: leurs premiers anctres furent des
hommes spciaux et obscurs, qui s'levrent  la grande richesse par
le commerce, qui n'offense personne et qui galise tout le monde.
Quand ils commencrent  primer en Toscane, ils ne primrent que par
la dmocratie,  laquelle ils furent utiles. Ils ne tenaient pas aux
grandes rsistances militaires du moyen ge, ils aidaient seulement le
peuple  payer ces bandes de _condottieri_ qu'on louait pour se
dfendre, et qui mprisaient ceux qui les payaient. La guerre acheve,
ils les congdiaient, et la rpublique restait libre. Lisez Machiavel
et son _Borgia_: Borgia, tant de fois vainqueur en Italie, alla finir
sa carrire d'aventurier au sige d'une bicoque en Espagne. Les
Mdicis ne voulaient ni de cette gloire solde, ni de ces chutes
honteuses; ils prfraient leur rle civique et leur croissance
rgulire par l'estime publique dans un pays prospre et libre. Leur
argent ngociait pour eux, et ils prtrent plus d'une fois des sommes
considrables au roi de Naples,  l'Espagne,  l'Angleterre,  la
France, pour quilibrer le monde et pour se faire des clients des
rois.


XIX

Quand enfin l'attention du monde se fut porte sur leur puissance, ils
n'affectrent point de prtentions orgueilleuses sur leurs
concitoyens. Cme Ier fut le plus modeste des hommes; sa seule
ambition fut de se confondre tellement avec la rpublique, qu'on ne
put le distinguer que par ses services et par ses vertus des meilleurs
d'entre les Florentins. La frquentation des hommes littraires,
l'accueil fait aux trangers illustres de la Grce, l'hospitalit
europenne, la protection des lettres antiques, la fondation des
acadmies, la gloire de son immense commerce, la culture utile de ses
domaines rustiques  Careggi et ailleurs le rendaient l'gal des
paysans toscans comme des princes de l'Europe. Sa vie fut celle d'un
philosophe, sa mort fut celle d'un chrtien. Ses enfants furent des
fils de la rpublique; il partagea entre eux son me et ses richesses.
Il n'avait excit l'envie de personne, il mourait avec l'amiti de
tous.


XX

Laurent hrita de toutes ses qualits, et il avait de plus cette vertu
grandiose des hommes d'tat qu'on appelle la _magnificence_ et qui
donne aux peuples le pressentiment de la souverainet. On le sacra du
nom populaire de _Laurent le Magnifique_, mais c'tait lui-mme qui
s'tait sacr de ce titre; il ne prit de l'autorit populaire que le
soin de faire les honneurs de sa patrie; il en accomplit les devoirs
avec hrosme dans son voyage tmraire auprs du roi de Naples; il
en rapporta la paix  Florence.

Le pape le hassait et forma la conspiration mortelle des Pazzi ou des
aristocrates contre lui. Il y perdit le plus sduisant des hommes,
Julien, frapp  ct de lui sur les marches de l'autel. Ce danger et
cette mort lui valurent l'enthousiasme du peuple; la nation vit qu'il
fallait aimer celui que les grands et les trangers voulaient perdre.
On le dlivra malgr lui de ses implacables ennemis; de ce jour il
rgna sans titres, mais avec quelle prudence et quelle modestie! On
peut dire qu'il reut l'investiture de ses vertus, et n'exera d'autre
dictature que celle de ses bienfaits; il n'employa sa puissance qu'
maintenir la paix partout en Italie. Il fut philosophe et pote sur le
trne. Quand il mourut, Florence tait libre, la Toscane prospre,
l'Italie pacifique, l'Europe difie de ses vertus; il fallait ou
reconnatre son ascendant ou se dclarer le peuple le plus ingrat de
la terre.

Son successeur, Pierre de Mdicis, renouvela les troubles par son
inhabile tmrit. Il gota de l'exil, et ses partisans migrs ne
rentrrent que par la violence. Cme II fut forc de rgner, et rgna
avec un titre plus absolu, mais sur les principes de Laurent. La
rpublique fut anantie, mais la Toscane appartint aux Mdicis.

Le gouvernement doux et fraternel de cette maison dclina, comme
toutes les choses humaines, et finit par devenir un fief imprial de
la maison d'Autriche, une espce de _noviciat_ du trne imprial, o
les hritiers prsomptifs de l'empire s'exeraient  rgner. Joseph
II, Lopold, influencs par la douceur traditionnelle du gouvernement
des Mdicis, y rgnrent par des lois de Platon. Le dernier grand-duc,
chass par les Pimontais, tait un souverain digne du nom des
Mdicis. On n'a pas pu trouver un prtexte pour dtrner sa modration
et sa vertu; il aurait t le type d'un gouvernement fdral en
Italie. Il subit son exil jusqu' ce que le roi de l'Italie, unitaire
contre la nature et l'histoire, transporte son trne ambulant de
capitale en capitale pour trouver une bonne place sur la terre des
Romains; il y dtrne un pontife dsarm, sans soldats et sans peuple,
vainqueur par les armes franaises, d'une thocratie qui ne devait
tre remplace que par la libert de Dieu sur la terre.

                                                            LAMARTINE.


XXI

La mort de Laurent le Magnifique, admirablement et pathtiquement
raconte par Politien, son ami, rsume sa vie. Nous vous traduisons
cette lettre, qui fit pleurer l'Italie et qui est crite pour faire
pleurer la France. La voici:

  ANGE POLITIEN A JACOBSONS, ANTIQUAIRE S. D.

Ordinairement, quand on est un peu en retard pour rpondre aux
lettres de ses amis, on donne pour excuse de grandes occupations:
quant  moi, si j'ai un peu trop tard  vous crire, je ne veux pas
tant mettre ma faute sur le compte de mes occupations, quoiqu'elles ne
m'aient pas manqu, que sur le chagrin bien amer de la perte de cet
homme sous le patronage duquel j'tais nagure si heureux de me
trouver, avec tous ceux qui font profession de littrature ou avec
tous les gens de lettres. Maintenant que nous n'avons plus celui qui
fut le premier auteur d'un travail d'rudit, mon ardeur  crire
s'teint, et je n'ai presque plus ce grand bonheur que me donnait
l'tude des anciens; cependant, si vous avez un si vif dsir de
connatre mon malheur, et comment s'est montr ce grand homme dans les
derniers actes de sa vie, bien que je sois empch par mes larmes, et
que mon esprit recule mme devant un souvenir qui doit renouveler ma
douleur, je cde cependant  vos si vives et si honntes instances; et
je ne veux pas manquer  l'amiti qui nous unit. Je me trouverais par
trop impoli et inhumain, si j'osais vous refuser quoi que ce ft sur
un homme de cette trempe et qui m'a tant aim.

Au reste, puisque ce que vous me demandez est d'une telle nature,
qu'il est bien plus facile de la sentir en silence au fond de l'me
que de l'exprimer par des paroles, je vous obis,  cette condition
que je ne vous promets pas ce que je ne puis tenir, et que j'ai de
bons motifs pour ne pas vous refuser.

Pendant deux mois, Laurent de Mdicis avait t tourment par ces
douleurs qu'on appelle _hypocondriaques_, parce qu'elles s'attachent
aux cartilages des viscres. Quoique ces douleurs, par leur violence,
ne tuent personne, elles passent cependant, et  bon droit, pour les
plus insupportables, parce qu'elles sont les plus poignantes. Dans
Laurent, est-ce fatalit, ou ignorance et incurie des mdecins?
pendant le traitement pour ses douleurs, une fivre se dclara, et la
plus perfide de toutes; elle se glissa peu  peu, et finit par envahir
non pas seulement, comme il arrive souvent, les artres et les veines,
mais les membres, les viscres, les nerfs, les os et leur
moelle.--Subtile, latente et d'abord peu sensible, elle se montra
bientt ouvertement; comme elle n'avait pas t traite avec les soins
et la promptitude qu'elle rclamait, elle affaiblit et abattit
tellement le malade, que non-seulement ses forces, mais son corps
lui-mme semblaient se fondre: c'est pourquoi la veille du jour o il
paya son tribut  la nature, malade et couch dans la villa Careggi,
il fut tellement frapp tout  coup, qu'il ne laissa aucun espoir de
salut. Avec sa prvoyance, il comprit son tat et n'eut rien de plus
 coeur que d'appeler le mdecin de l'me, pour lui faire, en vrai
chrtien, la confession gnrale des manquements et des fautes de
toute sa vie. J'ai presque entendu dire  ce digne prtre, qui fut
ensuite si admirable, qu'il n'avait jamais rien vu de plus grand, de
plus incroyable que la constance et l'imperturbabilit de Laurent en
face de la mort, sa mmoire de son pass, sa faon de disposer les
choses prsentes, et le soin si sage, si religieux qu'il montra dans
sa prvoyance de l'avenir. Vers minuit, il reposait et mditait,
lorsqu'on lui annona la prsence du prtre avec le saint sacrement.
Se secouant aussitt, il s'cria: Loin, bien loin de ma pense de
souffrir que mon Jsus qui m'a cr et qui m'a rachet vienne jusqu'
mon lit. Vite, vite, tez-moi d'ici pour que j'aille au-devant de mon
Seigneur. Ce disant, il se soulve autant qu'il le peut, et par la
vigueur de son me soutenant son corps, il s'avance entre les mains de
ses familiers et va au-devant du vieillard jusqu' son vestibule, et
l, se tranant  ses genoux, suppliant et en larmes: Mon doux Jsus,
dit-il, vous daignez visiter le plus mauvais de vos serviteurs! que
dis-je, serviteur? ennemi, devrais-je dire, et certes, le plus
ingrat, lui qui, combl par vous de tant de bienfaits, fut si peu
docile  votre parole et qui offensa tant de fois votre majest! Par
cet amour qui vous fait embrasser tout le genre humain, qui vous a
fait descendre du ciel et revtir notre humanit nue, qui vous a fait
souffrir la faim, la soif, le froid, la chaleur, le labeur, les
moqueries, le mpris, les coups, la flagellation, la mort enfin sur
une croix; par cet excs d'amour,  mon Sauveur Jsus, je vous supplie
et vous conjure de dtourner vos regards, votre face de mes pchs,
afin que cit  comparatre devant votre tribunal, ce que je sens
devoir tre trs-prochain, je ne sois pas puni pour mes fraudes, mes
pchs, mais pardonn par les mrites de votre croix: qu'il plaide,
qu'il plaide en ma faveur, ce sang, le plus prcieux de tous, que vous
avez rpandu sur ce sublime autel de notre rdemption, et pour rendre
l'homme libre, donner  l'homme la libert. Aprs ces paroles et
d'autres encore, devant tous les assistants en pleurs, le prtre
ordonna qu'on le relevt et qu'on le mt dans son lit pour qu'on lui
administrt plus facilement le sacrement: il s'y opposa d'abord; mais,
de crainte de manquer d'obissance au vieillard, il se laissa
flchir, et rptant avec fermet les paroles sacramentales, dj
sanctifi et vnrable par une sorte de majest divine, il reut le
corps et le sang du Seigneur. Il donna des consolations  Pierre, l'un
de ses fils, car ses autres frres n'taient pas l; il l'exhorta 
supporter avec galit d'me la violence de la ncessit; il lui dit
que la protection du ciel, qui n'avait jamais fait dfaut au pre dans
la bonne et la mauvaise fortune, ne manquerait pas  son fils; qu'il
s'vertut seulement  tre un homme de bien et un bon esprit; que les
choses mries par la rflexion produisaient, dans la pratique, des
fruits excellents. Aprs ces paroles, il se reposa quelque temps comme
dans la contemplation. Bientt, il appela encore ce fils seul, lui
donna des avertissements sur bien des choses, des leons sur beaucoup
d'autres qui n'ont pas encore transpir au dehors, mais qui, comme
nous l'avons entendu dire, taient pleines d'une sagesse et d'une
saintet exquises. Je vous en cris une qu'il m'a t permis de
savoir: Les citoyens te reconnatront pour mon successeur, je n'en
doute pas. Je ne crains pas non plus que ton autorit soit infrieure
 celle que j'ai eue jusqu' ce jour: mais parce qu'une cit entire
est un corps  plusieurs ttes, comme l'on dit, et qu'on ne peut pas
tre au gr d'un chacun, souviens-toi, au milieu de cette diversit,
de suivre toujours le dessein que tu jugeras le plus honnte, et
d'avoir gard  l'intrt de tous plutt qu' l'intrt d'un seul. Il
donna ensuite des ordres pour ses funrailles, pour qu'elles se
fissent  l'instar de celles de son aeul Cme, dans la mesure enfin
qui convient  un simple particulier. Ticine Lazare, votre mdecin,
rput trs-habile, vint. Appel un peu tard, il se mit  essayer d'un
remde compos avec une poudre de toutes sortes de pierres prcieuses
piles. Laurent s'enquit alors d'un de ses familiers, car plusieurs de
nous avaient t admis prs de lui, de ce qu'laborait le mdecin. Je
lui rpondis qu'il prparait un cataplasme pour lui rchauffer les
entrailles. Il reconnut  l'instant ma voix, et me regardant avec
complaisance, selon son habitude: Eh! mon cher Politien! se mit-il 
dire, et soulevant avec peine ses bras presque sans force, il me
saisit et me serra les deux mains. J'clatais en sanglots et en larmes
que je voulais cacher, en m'efforant de dtourner ma tte; mais lui,
nullement mu, me prenait et me reprenait les mains. Mais il les
laissa peu  peu, insensiblement, et comme en dissimulant, comme pour
venir en aide  mes larmes. Je me jetai aussitt et en pleurant vers
le fond du lit, et l, pour ainsi dire, je lchai la bride  ma
douleur et  mes larmes. Je repris bientt ma place, aprs avoir,
autant que je le pouvais, essuy mes yeux. Laurent, en le voyant, et
il le vit aussitt, me rappela et me demanda, avec un surcrot de
douceur, ce que faisait son ami Pic de la Mirandole. Il est en ville,
rpondis-je, parce qu'il a craint d'tre fcheux en venant ici.--Et
moi aussi, ajouta-t-il, si je ne craignais que la course le dranget,
je voudrais bien lui dire un dernier adieu avant de vous
quitter.--Dsirez-vous qu'il vienne?--Oui, et le plus tt possible.
Voici ce que je fis: il tait dj venu et s'tait assis prs de moi,
qui me tenais contre les genoux de Laurent, pour entendre plus
facilement sa voix qui commenait  baisser. Bon Dieu! avec quelle
politesse, quelle humanit et presque quelles caresses il accueillit
Mirandole! Il le pria d'abord de l'excuser de lui avoir donn cette
peine et de la mettre sur le compte de l'affection et de la
bienveillance qu'il avait pour lui; qu'il rendrait plus volontiers
l'me s'il avait d'abord rassasi ses yeux mourants de la vue d'un ami
qui lui tait si cher. Alors il nous jeta quelques paroles toujours
remplies, selon sa coutume, d'urbanit, d'affection et d'amiti; il
plaisantait mme avec nous, et, en nous regardant tous deux: J'aurais
bien voulu, nous dit-il, que la mort et diffr son arrive jusqu'au
jour o j'aurais entirement complt votre bibliothque; il ne s'en
fallait pas de beaucoup.  peine Pic s'tait loign, que Jrme de
Ferrare, homme remarquable et par son savoir et par sa saintet,
prdicateur distingu de la science cleste, entra dans la chambre 
coucher et l'exhorta  bien garder sa foi: Oui, et inbranlable,
rpondit-il avec assurance; de prendre la rsolution de vivre le plus
irrprochablement possible: Sans aucun doute, rpondit-il encore avec
fermet; qu'enfin, s'il le fallait, il supportt la mort avec calme:
Rien ne m'est plus agrable que de mourir, si Dieu le veut. Aprs
cela, Jrme se retirait, lorsque Laurent: H! votre bndiction, mon
pre, avant de me quitter. Aussitt, courbant la tte, abaissant son
regard et offrant la plus parfaite image de la pit, il rpondit de
mmoire et sacramentalement aux paroles et aux prires du prtre,
nullement mu de l'expression de la douleur de ses familiers qui
clatait et ne se dissimulait plus. Vous auriez dit que Laurent seul
avait appris  mourir. Seul il ne donnait aucun signe de douleur, de
trouble et de tristesse. Jusqu' son dernier souffle, il manifesta la
vigueur habituelle, la fermet, l'galit et la grandeur de son me.
Ses mdecins insistaient encore, et, pour n'avoir pas l'air de ne rien
faire, ils tourmentaient le malade par leurs offices empresss. Lui,
cependant, ne refusait rien, ne montrait aucune rpugnance pour ce
qu'on lui offrait, non qu'il se flattt de l'illusion de prolonger sa
vie, mais parce qu'il craignait en mourant de faire la plus lgre
offense.

Il conserva si bien jusqu'au dernier moment toute sa fermet, qu'il
plaisanta parfois sur sa mort. Ainsi,  qui lui avait offert un peu de
nourriture et qui lui demandait comment il se trouvait: Comme un
mourant, rpondit-il. Ensuite, aprs nous avoir caresss et embrasss
tous, et demand pardon pour les choses fcheuses dont sa maladie
avait pu tre cause  l'gard de quelqu'un d'entre nous, il fut tout
entier  l'extrme-onction et aux dernires paroles qu'on adresse 
l'me qui part. On commena ensuite la lecture de cette partie de
l'vangile o sont dcrites les souffrances de Jsus-Christ. Par le
mouvement de ses lvres, par ses yeux vers le ciel, par l'agitation de
ses doigts, il montrait qu'il en savait par coeur toutes les penses
et tous les mots. Enfin, aprs avoir de tous cts regard fixement,
et bais de temps en temps un crucifix d'argent orn magnifiquement de
perles et de pierres prcieuses, il expira.

Cet homme, n pour toutes les grandes choses, navigua si bien par le
flux et le reflux des vnements, qu'il est difficile de savoir s'il
montra plus de constance dans la prosprit que d'galit d'me et de
calme dans la mauvaise fortune: quant  son gnie, il tait si grand,
si facile, si pntrant, qu'il excellait autant en toutes choses que
d'autres dans quelques-unes. La probit, la justice, la bonne foi,
personne n'ignore qu'elles avaient choisi le coeur et toute l'me de
Laurent pour leur domicile et le temple qui leur tait le plus
agrable. L'affection si exquise, si distingue de tout le peuple et
de toutes les classes sans exception, montra clairement combien
taient remarquables en lui l'affabilit, la politesse et l'humanit.
Parmi ses grandes qualits clataient une libralit et une
magnificence dont la gloire l'avait presque lev jusqu'aux dieux, et
cependant il n'avait rien fait par zle pour sa renomme et pour son
nom, mais par le seul amour du bien et de la vertu. Dans quelle
affection n'embrassait-il pas les gens de lettres! quels honneurs,
quels respects n'avait-il pas pour eux! Que de travail et d'industrie
ne mit-il pas dans la recherche et l'achat, dans tous les coins du
monde, des livres crits dans les diverses langues! Il fit mme pour
cela de telles dpenses, que non-seulement ses contemporains et ce
sicle, mais la postrit ont immensment perdu en perdant un tel
homme. Ce qui nous console dans ce grand deuil gnral, ce sont ses
enfants, si minemment dignes de leur pre, et Pierre, l'un d'eux,
leur an, qui,  peine dans sa vingt et unime anne, soutient le
poids des affaires de toute la rpublique avec une gravit, une
sagesse et une autorit telles, qu'il fait croire  une vie nouvelle
du pre dans son fils. Jean, son second frre,  dix-huit ans, est
dj un cardinal illustre, ce qui,  cet ge n'est jamais arriv 
personne. Il est encore l'gal du souverain pontife, non pas
seulement dans les tats de l'glise, mais dans sa propre patrie. Dans
des affaires si ardues, il se montre tellement habile, qu'il fait
natre d'incroyables esprances auxquelles il rpondra pleinement.
Julien, enfin, le dernier de tous, qui est encore un enfant, s'attache
tous les coeurs de la cit par sa modestie, sa beaut, et par une
nature merveilleuse et suave qui se dcle dans sa probit, son
honntet et son esprit. Si je ne poursuis pas  prsent sur les
qualits des autres enfants, je ne puis cependant me retenir sur le
sujet de Pierre et sur le tmoignage que son pre lui a rendu dans une
affaire rcente.--Deux mois environ avant sa mort, Laurent, assis sur
son lit, selon sa coutume, causant avec nous philosophie et
littrature, me disait qu'il voulait consacrer le reste de sa vie 
des tudes qui nous taient communes,  lui,  moi et  Pic de la
Mirandole, et cela loin du bruit et du fracas de la ville. Mais, lui
dis-je, les citoyens ne vous le permettront pas, parce que, de jour en
jour, ils aiment davantage vos conseils et votre autorit. Souriant
alors, il me dit: J'ai dj dlgu mes fonctions  votre lve et je
l'ai charg de tout le poids des affaires.--Mais, avez-vous, lui
rpondis-je, surpris assez de force dans ce jeune homme pour que nous
puissions avec confiance nous reposer sur lui?--J'ai dcouvert dans
Pierre des qualits telles, qu'elles m'ont offert un fondement solide
qui portera, sans aucun doute, tout ce que je pourrai difier sur lui.
Politien, remarquez encore que, de tous mes enfants, nul n'a montr
une nature gale  celle de Pierre, de telle sorte qu'il me fait
augurer et esprer qu'il ne le cdera  aucun de ses anctres,  moins
que les expriences que j'ai dj faites de ses talents ne me
trompent. Il m'a donn rcemment une preuve de la vrit du jugement
et de la prvision de son pre, quand nous l'avons vu sans cesse prs
de lui dans sa maladie, toujours prvenant dans les services les plus
intimes et les plus dsagrables, supportant le plus patiemment
possible les veilles, la privation d'aliments, ne pouvant souffrir
qu'on l'arracht du lit de son pre que pour les affaires les plus
urgentes de la rpublique, et tout cela avec une merveilleuse pit
rpandue sur toute sa personne. Il dvorait avec une incroyable vertu
ses gmissements et ses pleurs, de peur d'ajouter, par sa douleur, 
la maladie et aux sollicitudes de son pre. Mais ce qu'il y eut de
plus beau dans une circonstance si triste, ce fut le tableau de ce
pre qui, de son ct ne voulait pas, par sa tristesse, aggraver la
tristesse de son fils, se faisait un autre visage, contenait ses
larmes dans ses yeux, et ne laissait aucunement paratre son me
brise, tant que son fils tait sous son regard: ainsi, tous deux
faisaient violence  leur affection et s'efforaient de rentrer leurs
larmes, l'un par pit filiale et l'autre par pit paternelle.

Aussitt que Laurent eut cess de vivre,  peine pourrais-je vous dire
avec quelle humanit et quelle gravit notre Pierre reut tous les
citoyens qui affluaient dans sa demeure; comme il fut convenable et
mme caressant dans les diverses rponses qu'il fit aux condolances,
aux consolations et aux offres de service; et bientt quelle adresse,
quelle sollicitude il montra dans l'arrangement des affaires de
famille; comment il secourut et releva tous ses amis frapps par ce
grand malheur; comment le moindre d'entre eux, celui-l mme qui lui
avait fait de l'opposition dans l'adversit, fut relev dans son
abattement, raviv, encourag; comment, dans le gouvernement de la
rpublique, il suffit  toutes choses, au temps, au lieu, aux
personnes, et ne se relcha en rien. Il parut ainsi avoir pris une
voie et y marcher d'un pas si ferme, qu'il fit croire qu'il
atteindrait bientt son pre en marchant sur ses traces. Sur ses
funrailles, je n'ai rien  vous dire, elles se firent selon ce qu'il
avait prescrit  son lit de mort et pareilles  celles de son aeul.
Nous n'avons pas souvenir qu'il y ait jamais eu un tel concours de
mortels de tous les rangs, de toutes les classes. Voici,  peu prs,
les prodiges avant-coureurs de sa mort, sans parler de ceux qui ont
couru dans le peuple. Aux nones d'avril, vers la troisime heure du
jour et le troisime avant sa mort, une femme, je ne sais laquelle,
dans l'glise qu'on dit ddie  Maria Novella, coutait le
prdicateur, lorsque tout  coup, au milieu d'une masse de peuple,
elle se leva effraye, consterne, courant comme une folle, poussant
d'effroyables cris et disant: Ah! h! citoyens! ne voyez-vous pas ce
terrible taureau, qui, avec des cornes tout en flammes, renverse ce
vaste temple? Ajouterai-je qu' la premire veille, des nuages ayant
tout  coup assombri le ciel, le dme de cette magnifique basilique,
dont la coupole, par son admirable travail, surpasse la plus belle du
monde entier, fut frapp d'un tel coup de foudre, que de grandes
portions s'en dtachrent, et que des marbres normes furent branls
par une force et un choc horribles, et principalement dans cette
partie qui est en vue du palais des Mdicis!

Dans ce prsage, on remarqua aussi qu'une seule colonne dore de ce
dme, une seule, fut renverse par la foudre, comme pour n'tre pas
d'un trop mauvais augure pour cette illustre famille. Ce qu'il ne faut
pas oublier non plus, c'est qu'aprs l'explosion, le ciel reprit
aussitt sa srnit. Dans la nuit de la mort de Laurent, une toile
plus grande et plus brillante qu' l'ordinaire, se levant sur le
faubourg de la ville dans lequel mourut Laurent, parut perdre peu 
peu de son clat et s'teindre au moment mme o l'on apprit qu'il
venait de quitter la vie. On vit, dit-on, des flammes descendre des
montagnes de Fisole, scintiller quelque temps sur cette partie du
temple o reposent les restes de la famille des Mdicis, et enfin
disparatre. Vous parlerai-je encore de ce couple des plus beaux lions
gards dans une cage pour un jardin public, et qui en vint aux prises
avec une telle frocit, que l'un d'eux fut horriblement maltrait et
l'autre tu? On dit mme que, sur le sommet de la citadelle d'Arezzo,
brillrent deux flammes comme la constellation de Castor et Pollux, et
que, sous les murs de la ville, des louves poussrent d'effroyables
hurlements. Il y eut aussi quelques personnes, ainsi court
l'imagination, qui virent un prsage dans la destine de ce mdecin,
le plus grand de notre temps. Son art et ses ordonnances lui ayant
fait dfaut, il en fut dsespr, se jeta dans un puits, et _mdecin_,
si vous regardez au mot, il rendit sa part d'honneurs au chef de la
famille des Mdicis.

Mais je m'aperois que mme en passant sous silence beaucoup d'autres
et de belles choses, je suis plus long dans mon rcit que je ne
voulais en le commenant. Si je l'ai prolong, c'est d'abord par le
dsir de vous tre agrable et de vous obir,  vous si excellent, si
savant, si sage, si bien mon ami, dont le zle pour tout ce qui tient
 ce grand homme se serait difficilement content, si j'avais t plus
court; enfin, pouss par une certaine douceur amre et, le dirai-je,
par une foule de dmangeaisons,  faire un retour sur le souvenir de
ce grand homme et  m'y complaire. Si notre sicle en a produit un
autre et un pareil, il peut hardiment, et par l'clat et par la gloire
du nom, lutter avec tout ce que l'antiquit nous a offert.

Adieu!

  15 des kalendes de juin 1482.

FIN DU CXLIXe ENTRETIEN.

Paris.--Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain,
43.




CLe ENTRETIEN


MOLIRE


I

Shakespeare et Molire! voil, pour le thtre, les deux noms
culminants du monde moderne; accorder la supriorit  l'un des deux,
ce serait convenir de l'infriorit de l'autre. Il vaut mieux laisser
le rang indcis et proclamer la presque galit de ces deux hommes.

Nous savons que depuis quelque temps un engouement posthume se
manifeste en faveur du grand pote anglais, et que M. Victor Hugo
lui-mme, juge si comptent, vient de publier un livre qui fait de
Shakespeare non le premier des hommes, mais plus qu'un homme; mais
l'engouement, quelque fond qu'il soit, est souvent une exagration de
l'enthousiasme et une noble manie d'une poque. Il rend injuste envers
les grands hommes de son propre sicle, et rapetisse Molire pour
agrandir Shakespeare; la vrit est la juste mesure. Selon nous, le
got fait partie de la vrit; or le got n'est pas une vertu
dmocratique, il est une impulsion savante de l'lite des juges dans
tous les pays. Il ne juge pas Shakespeare sur les innombrables
quolibets dont il assaisonne ses pices pour complaire  la populace
de ses auditeurs de tous les soirs, sur les trteaux de son thtre
ambulant de New-Market; il ne dnigre pas Molire sur les farces du
_Mdecin malgr lui_ ou de _M. de Pourceaugnac_; mais il prend
l'oeuvre entire de ces deux grands hommes, et il dcide, comme
Voltaire, que Shakespeare est le gnie inculte d'une poque barbare,
et que Molire est le gnie cultiv d'un ge clair. C'est la vrit.
Sans doute, la barbarie de Shakespeare monte quelquefois plus haut
dans ses drames tragiques, et y atteint  des hauteurs philosophiques
au del desquelles il n'y a rien  prouver qu'un frisson de chair de
poule et une angoisse d'admiration; l, on ne peut le comparer  rien,
il dpasse tout et efface tout; il est Shakespeare, le synonyme du
sublime, l'entre ciel et terre du gnie; mais il ne semble s'tre
lev si haut dans l'Empyre de l'idal que pour vous prcipiter dans
la boue et pour vous tourdir par la chute. Il a, de plus, la rime
tragique aussi bien que comique, et il est pote de la famille
d'Eschyle autant qu'il est pote de la famille de Plaute ou
d'Aristophane, c'est--dire universel; par l mme, il est pote plus
haut que Molire; car la vraie posie monte et descend, elle plane
dans sa libert partout o il lui plat de s'lever. Ses beaux vers ou
sa belle prose, peu importe, ne sont que la forme de ses ides, mais
c'est l'ide seule qui est potique, et Shakespeare a cette qualit du
gnie de plus; il est pote quelquefois comme Job, mais il l'est
rarement; et il tombe de son char comme Hippolyte emport par ses
coursiers, et il tombe trs-bas, par la faute de son parterre plus
que par la sienne.


II

Molire, au contraire, est moins pote, il n'est mme pas pote
tragique du tout, ce n'est pas du sang qu'il verse de sa coupe, ce ne
sont pas des larmes, c'est de l'eau, mais c'est de l'eau limpide et
rhythme qui coule naturellement de sa veine, qui amuse l'auditeur ou
le lecteur par le plaisir de la difficult vaincue, mais qui ne lui
est pas ncessaire; la preuve en est que mettez en vers les
_Prcieuses ridicules_ ou en prose le _Misanthrope_, vous aurez
toujours le mme Molire devant vous: sa force est en lui, non dans sa
forme; il est versificateur parfait; il n'est pas pote, bien qu'il
ait fait des milliers de vers faciles et agrables.


III

Voil les deux seuls points o Shakespeare efface Molire; sous tous
les autres rapports, il est effac par le comique franais.

Oubliez, en effet, la diffrence des genres et la supriorit de la
grandeur tragique sur la verve comique; et, cette diffrence des deux
genres admise, comparez les deux crivains au point de vue de la
perfection de leur ouvrage. Molire est moins grand, mais immensment
plus parfait. La fantaisie crit: _Macbeth_, _Hamlet_, le _Roi Lear_;
le got le plus pur crit: le _Misanthrope_, _Tartuffe_, le _Bourgeois
gentilhomme_, les _Prcieuses ridicules_. Il n'y a pas une note
fausse, pas un mot rprhensible, pas un trait qui ne porte au but:
seulement ce but est le rire, il est plac moins haut, mais il est
atteint, et il est atteint d'inspiration sans que le rieur, en
s'examinant, ait  rougir des moyens qui le charment. Je conviens que
ces moyens ont quelque chose qui rabaisse l'esprit du lecteur tout en
l'amusant, et qu'un homme d'une grande me, relgu par le malheur
dans la solitude de ses tristes penses, ne se nourrira pas de Molire
comme des beaux morceaux de Shakespeare; mais, s'il consent  lire, il
pourra lire tout, et s'il peut jouir encore, il jouira pleinement de
cet art accompli qui lui fait admirer la justesse et les perfections
de l'esprit humain.


IV

Voyons d'abord comment la nature et la socit avaient form ces deux
hommes d'lite presque contemporains, Shakespeare et Molire.

Shakespeare, d'une race ancienne, mais dchue, tait fils d'un boucher
de Stratford-sur-Avon. Son pre le fit instruire. Il apprit le latin
comme un homme qui devait plus tard crire _Brutus_ et la _Mort de
Csar_. Mais il continuait nanmoins le mtier de son pre, et il est
vraisemblable que ces scnes de carnage d'une boucherie anglaise
inspirent quelquefois  l'enfant des exclamations tragiques adresses
aux cadavres des taureaux et des moutons immols par sa main.
L'histoire le rapporte, faut-il le croire? ces gaiets triviales
semblables  notre horrible fte du carnaval et  nos promenades
ironiques du boeuf gras dans Paris, o le peuple jouit cruellement de
l'agonie de l'animal qu'il va frapper, le paraissent inspirer.

Quoi qu'il en soit, du boucher au bourreau, il n'y a de diffrence que
dans la victime. Il prit le got de la tragdie sur l'tal,
l'instrument du meurtre tait le mme. Dtournons les yeux.


V

Shakespeare s'prit  dix-huit ans, dans la campagne voisine, de la
fille d'un fermier plus ge que lui de quelques annes. Le fermier
vendait sans doute du btail au pre de Shakespeare. Sa fille tait
douce et bonne; le mariage ne fut pas longtemps heureux; l'poux se
mit  braconner, il tua un cerf dans le parc de sir Lucy; il devint
bientt chef des jeunes vagabonds du voisinage; poursuivi pour le
dlit, il fut condamn  la prison, et se rfugia  Londres.

Sa premire industrie fut de garder les chevaux des seigneurs  la
porte des thtres. Il y en avait huit  Londres. Celui de
_Black-Friars_ tait particulirement frquent par lord Southampton,
qui devint le protecteur du jeune et pauvre tranger.


VI

Dans le mme temps, Molire,  Paris, jouait la comdie dans une salle
improvise sous trois poutres de charpentes pourries et tayes;
l'autre moiti de la salle tait  jour et en ruine.

Shakespeare passa bientt au grade de garon aboyeur, appelant par
leurs noms les spectateurs distingus. Il tait beau, il avait le
front lev, la barbe noire, l'air bienveillant, le regard limpide et
profond. Il frquentait les cabarets voisins de _Black-Friars_. On le
remarquait surtout au cabaret de _la Sirne_, plein de beaux buveurs
et de beaux esprits, et entre autres sir Walter Raleigh, le mme  qui
la reine Elisabeth donna l'autorisation d'aller combattre les
Espagnols en Amrique, et qui en rapporta le trsor inconnu de la
pomme de terre.

Shakespeare devint peu  peu ainsi directeur du thtre et chef d'une
troupe de comdiens. Il travaillait surtout pour le salaire; il devint
assez riche. Il conserva son amiti pour Stratford-sur-Avon, o son
pre tait mort. Il y perdit sa femme, habituellement nglige, et se
fit btir une belle maison. Il aima, dit-on, dans le voisinage
d'Oxford, une belle et aimable femme, matresse de l'htel de _la
Couronne_. Il en eut un fils, qui crivait plus tard  lord Rochester:
Sachez ce qui fait honneur  ma mre: je suis le fils de
Shakespeare.

 partir de 1613, il ne quitta plus sa maison de Stratford, occup de
la culture de son jardin, et oubliant ses drames. Il y planta un
mrier fameux, qui fut mutil depuis par le fanatisme de ses
admirateurs; il y mourut  cinquante-deux ans, le 23 avril 1616.

Il ne fut pas heureux. Mon nom, crivait-il peu de temps avant sa
mort, est diffam, ma nature est avilie; ayez quelque piti pour moi,
pendant que je bois le _vinaigre_.

Que d'hommes pourraient en dire autant!

La reine Elisabeth, qui se proclamait _protectrice des arts et des
lettres_, ne fit aucune attention  lui; son pays l'oublia pendant
prs de deux sicles; sa grande gloire d'aujourd'hui ne fut qu'une
lente raction du temps.


VII

Molire eut une destine  peu prs gale. Nous allons en puiser les
principaux faits, tudis avec soin dans les notes d'un homme studieux
et excellent que nous avons perdu il y a peu d'annes, M. Aim Martin,
notre ami le plus intime et le plus dvou.

  Qu'un ami vritable est une douce chose!

                                         LA FONTAINE.

Le modle accompli de l'amiti fut pour moi Aim Martin. J'attendais
avec impatience l'occasion de parler de lui; la voici, je la saisis;
mais jamais mon coeur ne dira tout ce qu'il prouve de reconnaissance
et de tendresse quand j'entends prononcer son nom, ou quand je passe
par hasard devant le seuil de sa studieuse maison, n 15 de la rue des
Petits-Augustins, o je le vis penser, sentir, crire et
mourir!--Repassons sa vie:

Il tait n, quelques annes avant moi, dans un petit hameau des
bords du Rhne,  quelques pas de Lyon, d'une famille humble, mais
aise, dont il tait l'unique enfant et le plus cher souci. On lui fit
faire de bonnes tudes; ses facults s'y agrandirent; il vint de bonne
heure les complter et les polir  Paris. Il y joignit ces talents
corporels qui dveloppent l'nergie de l'me et du corps; il devint
bientt un habitu des salles d'armes, le lion de l'escrime et
l'agneau des fils de l'homme. On allait le voir avec enthousiasme
lutter avantageusement avec la premire pe de Paris. Les matres
d'armes le montraient  leurs lves; c'tait le temps o cette
gymnastique tait de mode en France, et o M. de Bondy y conqurait
cette rputation chevaleresque que nous cherchions  rivaliser de
loin. Aim Martin l'galait. Ce fut dans ces joutes que je fis
connaissance avec lui. Sa taille souple, sa tournure martiale et sa
physionomie intelligente et douce le faisaient remarquer autant que
son talent; il avait l'aplomb du gladiateur antique, mais aucune
forfanterie dans son attitude. On voyait que l'escrime tait un art,
mais non une menace, chez lui; quand il se _fendait_ en _tierce_ ou en
_quarte_, et qu'aprs avoir d'un coup d'oeil infaillible ramass le
fleuret de son adversaire, cart son pe et touch sa poitrine d'un
coup qui faisait plier le fer dans sa main, il s'abaissait aux
applaudissements des spectateurs et rougissait de son adresse au lieu
de s'en glorifier. On jouissait de sa modestie autant que de son
triomphe; ses admirateurs devenaient ses amis; son visage, pench en
arrire, cartait d'une vive saccade les mches de sa noire chevelure
humides de sueur, mais sa bouche tait toujours gracieuse, et, s'il
n'eut pas eu le nez trop court et cass par un coup de fer, il aurait
ressembl  un lutteur grec se reposant aprs le combat.


VIII

Quand Bonaparte, qu'Aim Martin hassait parce qu'il abusait trop du
sabre et qu'il tait plus Gaulois que Franais, tomba, en 1814, pour
retomber en 1815, il gmit sur le peuple tout en plaignant les
soldats. Il n'y avait pas pour lui assez de philosophie dans la
guerre; il ne l'aimait pas. La littrature tait sa vocation.


IX

Il s'attacha comme secrtaire,  la fin du premier Empire,  un
vieillard minent qui s'tait lev, en 1790, au-dessus de tous les
crivains franais de ce sicle par le sentiment: c'tait Bernardin de
Saint-Pierre, voyageur en Russie et aux Indes orientales. N, lev,
grandi isolment dans une atmosphre suprieure au dix-huitime
sicle, mme  celle de Voltaire; ddaigneux et ddaign par tous nos
philosophes, except Jean-Jacques Rousseau; n'ayant de matre que la
nature; mprisant nos controverses religieuses ou philosophiques, et
qui tait apparu tout  coup, comme une comte excentrique, _Paul et
Virginie_  la main, homme bien suprieur  Chateaubriand, capable
d'crire mieux que le _Gnie du christianisme_, le Gnie du coeur
humain.


X

Bernardin de Saint-Pierre tait alors un beau vieillard semblable 
Platon; ses cheveux blancs couronns de roses, parfums du souvenir de
_Paul et Virginie_, rappelaient et cartaient  la fois les images de
la vieillesse en annonant l'ternit de la jeunesse. Il avait pous
mademoiselle Didot et en avait eu un fils appel Paul. Il avait perdu
cette premire pouse par la mort; il n'avait renonc ni au bonheur ni
 l'amour. Quelque temps aprs, en visitant l'tablissement de
Saint-Ouen, il avait distingu mademoiselle de Pelleport,  peine en
ge de correspondre  ses sentiments, et il s'tait pris pour cette
enfant d'une affection plus paternelle encore que conjugale. La jeune
lve, sans guide dans la vie, sans fortune et sans gloire, s'tait
sentie flatte de trouver tous ces titres dans un seul homme. Devenir
l'pouse de l'auteur de _Paul et Virginie_ lui paraissait un don du
ciel, suprieur  tous les dons de la terre. En se laissant aimer,
elle avait aim d'un attachement svre et doux ce vieillard. Elle
tait elle-mme d'une beaut candide et pure, comme le rve d'un
philosophe sur le berceau d'un enfant; la mlancolie de sa bouche et
la fracheur de ses joues imprimaient les grces de l'innocence sur le
srieux de ses penses.

J'ai beaucoup connu, dans ma premire jeunesse, une de ses tantes,
chanoinesse, amie de ma mre, retire  Lyon; quelque chose
d'aventureux et d'hroque dans sa physionomie rvlait en elle je ne
sais quel ressouvenir martial, empreint dans les races hroques. Une
de mes propres tantes la soutenait dans ses infortunes.


XI

L'union fut consolante pour le vieillard, douce pour la jeune fille.
Elle lui servit de secrtaire intime; elle prit, avec lui, le got de
la haute littrature et de la philosophie naturelle. Elle l'inspira,
elle l'aima, elle se fit sa fille. Quand on voyait le magnifique
auteur de _Paul et Virginie_ passer dans nos rues, et prtant son
bras  cette charmante enfant, on n'tait point tent de rire de ce
contraste des ges; on respectait la flicit tardive de ce philosophe
qui voulait aimer jusqu' la mort; on sentait l'amour sous le
dvouement de cette enivrante beaut. Cela continua ainsi jusqu'au
moment suprme o la Providence spara le matre et l'lve et fit
tomber, charg d'annes, le vieux tronc  ct du fruit vert. On
n'avait fait  Bernardin de Saint-Pierre qu'un reproche envieux et
injuste: on l'accusait, lui, homme sans fortune, d'avoir sollicit
avec trop d'anxit des libraires, de l'Acadmie, du gouvernement, des
ministres, les modestes tributs que l'tat accordait  son gnie
indigne; mais on oublia qu'il n'avait aucun patrimoine que ce gnie,
qu'il avait  nourrir un enfant et une jeune pouse, qu'il sentait
derrire lui,  peu de distance, la mort, piant sa fin prochaine, les
menacer d'un abandon ternel. C'est ainsi que les heureux d'ici-bas
jugent et condamnent ce qu'ils ne savent pas. Tout tait faux, ou
calomnie cruelle, dans ces accusations contre ce beau et infortun
gnie.


XII

Quand Bernardin de Saint-Pierre eut expir sous les larmes de sa jeune
femme, elle se retira quelque temps dans l'asile o elle avait abrit
son enfance; mais le jeune homme qui avait servi volontairement
d'lve et de secrtaire  son mari ne pouvait oublier le trsor de
beaut, d'intelligence et de vertu, dont elle lui avait donn le
spectacle et le chaste amour pendant qu'il frquentait sa maison, du
temps o il y entrait librement auprs d'elle pour travailler avec son
mari. L'isolement de madame de Saint-Pierre tait un intrt et un
attrait de plus. Ce souvenir revivait aussi dans le coeur de la jeune
veuve; le malheur fut l'unique intermdiaire de ces deux amants. Aprs
des obstacles vaincus par leur constance, ils s'unirent et furent
heureux. Aim Martin sentit,  partir de ce moment, que sa vie devait
changer comme ses devoirs, et qu'il fallait vivre, penser, travailler
pour deux. Il accomplit sa mission svre, rcompens par le bonheur.

M. Lain, le Cicron et le Platon des premires annes de la
Restauration, le connut, le prit en estime et en affection, et le fit
parvenir promptement aux honneurs de la questure de la Chambre. Il y
trouvait dignit et aisance. Il envoyait  son vieux pre,  la
campagne, prs de Lyon, les conomies de son emploi et le salaire de
son travail. Il crivit, dans ses loisirs, des commentaires
intressants des livres de Bernardin de Saint-Pierre; le gnie du
matre survivait dans le disciple. Quant  sa femme, elle portait dans
son regard et dans les traits de sa bouche tout le coeur  la fois si
tendre et si sublime de son premier mari, et tout le bonheur qu'elle
devait au second. C'tait un couple virgilien qui faisait un plaisir
antique  regarder.


XIII

Aim Martin, aprs avoir relev la fortune de cette jeune femme par
l'dition des Oeuvres de Bernardin de Saint-Pierre, dans laquelle la
veuve l'aidait, composa en vers et en prose, procd littraire fort
usit alors, des Lettres sur la mythologie, qui eurent un double
succs; se livra  des travaux importants sur l'ducation des mres de
famille, source de toute lumire dans le coeur; puis,  des ditions
de nos grands crivains, qu'il connaissait mieux que personne; enfin,
il tudia Molire, et le commenta en six volumes; c'tait la
rsurrection du classique, genre fort mpris de la jeunesse de cette
poque. Il replaa la statue du grand homme sur son pidestal, elle y
est reste depuis, elle y restera toujours.

Il comprit l'unit de l'auteur et de l'ouvrage, comme nous l'avions
comprise depuis; il tudia Molire comme homme avant de nous le
rvler comme crivain. Tous les faux systmes tombrent devant lui;
il ne dplaa pas l'intrt de sa vie en nous formulant, comme on le
fait aujourd'hui, un gnie naissant sur un grand homme consomm
arrivant du ciel ici-bas, avec un arsenal d'ides prconues, comme si
rien n'et exist avant lui, et apportant comme un soleil de l'art une
lumire incre jusque-l  la terre. Ce n'est pas ainsi que procdent
le gnie et la nature. Non; Molire commena comme tout commence,
comme Shakespeare lui-mme, par balbutier, ttonner, hsiter; puis il
suivit laborieusement et pas  pas, tantt heureux, tantt malheureux
dans sa conception, le got de son sicle et l'ornire des vnements
de sa vie, jusqu'ici triomphe o la mort jalouse le prit et l'enleva
pour l'immortalit. Voici sa carrire admirablement note par Aim
Martin; on ne s'informait pas alors si un crivain comme l'auteur de
_Macbeth_, ou comme l'auteur du _Tartuffe_, tait n dans la
dmocratie ou dans l'aristocratie; la gloire tait neutre, le gnie
n'avait point de caste. Qu'on et gard des chevaux  la porte de
New-Market, ou fait le lit du roi  Versailles, personne ne s'en
humiliait ou ne s'en glorifiait. Le mrite est comme le Nil, nul ne
connat sa source; il suffit qu'il coule et qu'il fconde; on boit ses
eaux sans leur demander leur nom; ouvrier ou grand seigneur, on est
grand homme et c'est assez.


XIV

Molire n'tait, en naissant, ni l'un ni l'autre; il n'y songeait pas.
Il tait n dans cette bonne bourgeoisie qui fut toujours la moelle de
la France,  distance gale de l'ouvrier, dmocrate par situation, ou
gentilhomme oisif, par dsoeuvrement. Bonne place  l'entre dans la
vie, o l'on reoit une ducation librale, o l'on ne mprise
personne, parce qu'on touche  tous, o l'on n'est ddaign de
personne, parce qu'on n'accepte pas le ddain. Il y avait de l'honneur
dans cette famille. Le pre de Molire s'appelait Poquelin; il tait
tapissier, valet de chambre du roi. La comdie, dj populaire en
Italie, naissait seulement en France; on s'occupa peu du jeune
Molire.

 quatorze ans, il suivait seulement l'ornire banale des tudes de
collge, grec et latin.  cette poque, son grand-pre s'aperut de
son penchant pour la comdie, et le conduisit chez les comdiens de
l'htel de Bourgogne, troupe isole et libre qui amusait Paris.
Avez-vous donc envie d'en faire un comdien? dit son pre  son
grand-pre.--Plt  Dieu! rpondit le vieillard, qu'il pt ressembler
 Bellerose! fameux acteur du temps. Molire se dgota de l'tat de
tapissier et s'engoua de celui de comdien. Son pre l'envoya faire
ses tudes aux Jsuites; il y resta cinq ans et s'leva jusqu' la
philosophie.


XV

Le pre de Molire vieillissait; il envoya son fils, en qualit
d'apprenti tapissier, accompagner le roi dans un voyage de la cour 
Narbonne. Au retour Molire devint avocat, et s'associa aussi 
quelques bourgeois amateurs de Paris pour jouer la comdie; il y
connut la Bjart, dont il devint amoureux. Elle avait t marie avec
M. de Modne, et en avait eu une fille, qu'elle levait auprs d'elle
et qui se prit d'une vive affection d'enfant pour Molire. Ce fut la
source des malheurs du pote, on l'accusa calomnieusement d'aimer dans
cette enfant sa propre fille et plus tard de l'avoir pouse. Elle
tait ne sept ans avant que Molire et connu la mre.


XVI

Il suivit la Bjart  la cour du prince de Conti, en Languedoc. Il
dirigeait sa troupe; il refusa, par amour pour la Bjart, l'emploi de
secrtaire que lui offrait le prince, frapp de son talent. Rentr 
Paris, il y adressa au roi un discours du haut de la scne, pour lui
demander l'autorisation de jouer devant lui des divertissements
scniques. Le roi accorda cette permission, et y joignit le don du
Petit-Bourbon, qu'occupe aujourd'hui la colonnade du Louvre, pour y
reprsenter ces comdies italiennes qui amusaient le prince. Molire
composa d'abord sur ce thme, imit de l'italien l'_tourdi_ et le
_Dpit amoureux_, deux pices de grands succs. Ces succs
l'encouragrent, et il crivit les _Prcieuses ridicules_, qui
attirrent une telle foule qu'on fut oblig d'en donner deux
reprsentations le mme jour. Courage! Molire, s'cria du parterre
une voix de vieillard enthousiasm; voil enfin la bonne comdie! Le
_Cocu imaginaire_ suivit les _Prcieuses ridicules_. Il eut le mme
succs: le cynisme et le comique s'y touchaient, l'un tait de
l'Aristophane, l'autre du Plaute. On sentit d'instinct dans les deux
dbuts l'hsitation d'un homme qui imite des thtres trangers et la
confiance d'un homme qui croit en lui-mme. Cependant les _Prcieuses
ridicules_, pice satirique et personnelle, peignent des vices de
salons propres  la nation franaise.


XVII

_Don Garcia de Navarre_ choua compltement, ainsi que le _Prince
jaloux_. La verve comique y manquait, c'tait de l'imagination plus
que du ridicule; le Franais ne l'aime pas. L'_cole des maris_ le
releva; les _Fcheux_ russirent, l'envie se dchana contre lui. Il
fut applaudi, mais injuri. Il est ingal! murmura-t-on. Il tait
ingal comme le gnie; le gnie est capricieux comme l'inspiration.
Ses farces renouveles qu'il avait fait reprsenter dans ses courses
en province devenaient des comdies  Paris. L'_cole des femmes_
n'eut pour ennemies que celles dont il mdisait en riant. Louis XIV
lui fit une pension de mille francs pour l'attacher  la cour. Cette
somme, quivalant  trois mille d'aujourd'hui, tait surtout un
honneur qui signifiait la protection assure du roi.

Ses malheurs commencrent avec sa fortune.

On a vu qu'il avait aim de bonne heure la Bjart, avec laquelle il
partageait les soucis et les bnfices de la direction du thtre.
Cette femme avait une fille de quatorze ou quinze ans, qui regardait
Molire comme son pre, et qui l'appelait son mari depuis son enfance.
Molire conut pour elle l'affection d'un pre, mais aussi la passion
d'un mari. Cette passion, partage un moment par la fille de la
Bjart, les rendit tous les trois insenss. Molire avait pass, dit
son commentateur, des badinages qu'on se permet avec un enfant 
l'amour le plus violent qu'on a pour une matresse; mais il savait
que la mre avait d'autres vues, qu'il aurait de la peine  dranger.
C'tait une femme altire et peu raisonnable lorsqu'on n'adhrait pas
 ses sentiments; elle aimait mieux tre l'amie de Molire que sa
belle-mre: ainsi, il aurait tout gt de lui dclarer le dessein
qu'il avait d'pouser sa fille. Il prit le parti de le faire sans rien
dire  cette femme; mais comme elle l'observait de fort prs, il ne
put consommer son mariage pendant plus de neuf mois: c'et t risquer
un clat qu'il voulait viter sur toute chose, d'autant plus que la
Bjart, qui le souponnait de quelque dessein sur sa fille, le
menaait souvent en femme furieuse et extravagante de le perdre, lui,
sa fille et elle-mme, si jamais il pensait  l'pouser. Cependant la
jeune fille ne s'accommodait point de l'emportement de sa mre, qui la
tourmentait continuellement et qui lui faisait essuyer tous les
dsagrments qu'elle pouvait inventer: de sorte que cette jeune
personne, plus lasse peut-tre d'attendre le plaisir d'tre femme que
de souffrir les durets de sa mre, se dtermina un matin de s'aller
jeter dans l'appartement de Molire, fortement rsolue de n'en point
sortir qu'il ne l'et reconnue pour sa femme, ce qu'il fut contraint
de faire. Mais cet claircissement causa un vacarme terrible; la mre
donna des marques de fureur et de dsespoir, comme si Molire avait
pous sa rivale, ou comme si sa fille ft tombe entre les mains d'un
malheureux. Nanmoins, il fallut bien s'apaiser; il n'y avait point de
remde, et la raison fit entendre  la Bjart que le plus grand
bonheur qui pt arriver  sa fille tait d'avoir pous Molire, qui
perdit par ce mariage tout l'agrment que son mrite et sa fortune
pouvaient lui procurer, s'il avait t assez philosophe pour se passer
d'une femme[20]. Celle-ci ne fut pas plutt madame de Molire, qu'elle
crut tre au rang d'une duchesse, et elle ne se fut pas donne en
spectacle  la comdie, que le courtisan dsoccup lui en conta. Il
est bien difficile  une comdienne, belle et soigneuse de sa
personne, d'observer si bien sa conduite, que l'on ne puisse
l'attaquer. Qu'une comdienne rende  un grand seigneur les devoirs
qui lui sont dus, il n'y a point de misricorde, c'est son amant.
Molire s'imagina que toute la cour, toute la ville en voulaient  son
pouse. Elle ngligea de l'en dsabuser; au contraire, les soins
extraordinaires qu'elle prenait de sa parure,  ce qu'il lui semblait,
pour tout autre que pour lui, qui ne demandait point tant
d'arrangement, ne firent qu'augmenter sa jalousie. Il avait beau
reprsenter  sa femme la manire dont elle devait se conduire pour
passer heureusement la vie ensemble, elle ne profitait point de ses
leons, qui lui paraissaient trop svres pour une jeune personne,
qui d'ailleurs n'avait rien  se reprocher. Ainsi Molire, aprs avoir
essuy beaucoup de froideur et de dissensions domestiques, fit son
possible pour se renfermer dans son travail et dans ses amis, sans se
mettre en peine de la conduite de sa femme.[21]

          [Note 20: Cette femme, qui inspira une si forte passion 
          Molire, et qui le rendit si malheureux, n'avait pas une
          beaut rgulire; voici le portrait que Molire en a fait
          lui-mme  une poque o elle lui avait dj caus beaucoup
          de chagrins: Elle a les yeux petits, mais elle les a pleins
          de feu, les plus brillants, les plus perants du monde; les
          plus touchants qu'on puisse voir. Elle a la bouche grande,
          mais on y voit des grces qu'on ne voit point aux autres
          bouches. Sa taille n'est pas grande, mais elle est aise et
          bien prise. Elle affecte une nonchalance dans son parler et
          dans son maintien, mais elle a grce  tout cela, et ses
          manires ont je ne sais quel charme  s'insinuer dans les
          coeurs. Enfin son esprit est du plus fin et du plus dlicat;
          sa conversation est charmante, et si elle est capricieuse
          autant que personne du monde, tout sied bien aux belles, on
          souffre tout des belles. (_Bourgeois gentilhomme_, acte
          III, scne ix.) lve de Molire, elle devint une excellente
          actrice: sa voix tait si touchante, qu'on et dit, suivant
          un auteur contemporain, qu'elle avait vritablement dans le
          coeur la passion qui n'tait que dans sa bouche. Remarquez,
          dit-il, que la Molire et La Grange font voir beaucoup de
          jugement dans leur rcit, et que leur jeu continue encore
          lors mme que leur rle est fini. Ils ne sont jamais
          inutiles sur le thtre: ils jouent presque aussi bien quand
          ils coutent que quand ils parlent. Leurs regards ne sont
          pas dissips, leurs yeux ne parcourent pas les loges. Ils
          savent que leur salle est remplie, mais ils parlent et ils
          agissent comme s'ils ne voyaient que ceux qui ont part 
          leur action; ils sont propres et magnifiques sans rien faire
          paratre d'affect. Ils ont soin de leur parure, et ils n'y
          pensent plus ds qu'ils sont sur la scne. Et si la Molire
          retouche parfois  ses cheveux, si elle raccommode ses
          noeuds et ses pierreries, ces petites faons cachent une
          satire judicieuse et naturelle. Elle entre par l dans le
          ridicule des femmes qu'elle veut jouer; mais enfin, avec
          tous ces avantages, elle ne plairait pas tant, si sa voix
          tait moins touchante: elle en est si persuade elle-mme,
          que l'on voit bien qu'elle prend autant de divers tons
          qu'elle a de rles diffrents.]

          [Note 21: Cependant, ce ne fut pas sans se faire une grande
          violence que Molire rsolut de vivre avec elle dans cette
          indiffrence. Il y rvait un jour dans son jardin d'Auteuil,
          quand son ami Chapelle, qui s'y promenait par hasard,
          l'aborda, et le trouvant plus inquiet que de coutume, il lui
          en demanda plusieurs fois le sujet. Molire, qui eut quelque
          honte de se sentir si peu de constance pour un malheur si
          fort  la mode, rsista autant qu'il put; mais, comme il
          tait alors dans une de ces plnitudes de coeur si connues
          par les gens qui ont aim, il cda  l'envie de se soulager
          et avoua de bonne foi  son ami que la manire dont il tait
          forc d'en user avec sa femme tait la cause de cet
          abattement o il se trouvait. Chapelle, qui croyait tre
          au-dessus de ces sortes de choses, le railla sur ce qu'un
          homme comme lui, qui savait si bien peindre le faible des
          autres, tombait dans celui qu'il blmait tous les jours, et
          lui fit voir que le plus ridicule de tous tait d'aimer une
          personne qui ne rpond pas  la tendresse qu'on a pour elle.
          Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si j'tais assez
          malheureux pour me trouver en pareil tat, et que je fusse
          fortement persuad que la mme personne accordt des faveurs
           d'autres, j'aurais tant de mpris pour elle, qu'il me
          gurirait infailliblement de ma passion. Encore avez-vous
          une satisfaction que vous n'auriez pas si c'tait une
          matresse; et la vengeance, qui prend ordinairement la place
          de l'amour dans un coeur outrag, vous peut payer tous les
          chagrins que vous cause votre pouse, puisque vous n'avez
          qu' l'enfermer; ce sera un moyen assur de vous mettre
          l'esprit en repos.

          Molire, qui avait cout son ami avec assez de
          tranquillit, l'interrompit pour lui demander s'il n'avait
          jamais t amoureux. Oui, lui rpondit Chapelle, je l'ai
          t comme un homme de bon sens doit l'tre: mais je ne me
          serais jamais fait une si grande peine pour une chose que
          mon honneur m'aurait conseill de faire, et je rougis pour
          vous de vous trouver si incertain.--Je vois bien que vous
          n'avez encore rien aim, lui rpondit Molire, et vous avez
          pris la figure de l'amour pour l'amour mme. Je ne vous
          rapporterai point une infinit d'exemples qui vous feraient
          connatre la puissance de cette passion. Je vous ferai
          seulement un fidle rcit de mon embarras, pour vous faire
          comprendre combien on est peu matre de soi-mme, quand elle
          a une fois pris sur nous un certain ascendant que le
          temprament lui donne d'ordinaire. Pour vous rpondre donc
          sur la connaissance parfaite que vous dites que j'ai du
          coeur de l'homme par les portraits que j'en expose tous les
          jours, je demeurerai d'accord que je me suis tudi autant
          que j'ai pu  connatre leur faible; mais si ma science m'a
          appris qu'on pouvait fuir le pril, mon exprience ne m'a
          que trop fait voir qu'il est impossible de l'viter: j'en
          juge tous les jours par moi-mme. Je suis n avec les
          dernires dispositions  la tendresse; et, comme j'ai cru
          que mes efforts pourraient lui inspirer, par l'habitude, des
          sentiments que le temps ne pourrait dtruire, je n'ai rien
          oubli pour y parvenir. Comme elle tait encore fort jeune
          quand je l'pousai, je ne m'aperus pas de ses mchantes
          inclinations, et je me crus un peu moins malheureux que la
          plupart de ceux qui prennent de pareils engagements: aussi
          le mariage ne ralentit point mes empressements; mais je lui
          trouvai tant d'indiffrence, que je commenai  m'apercevoir
          que toute ma prcaution avait t inutile, et que ce qu'elle
          sentait pour moi tait bien loign de ce que j'aurais
          souhait pour tre heureux. Je me fis  moi-mme ce reproche
          sur une dlicatesse qui me semblait ridicule dans un mari,
          et j'attribuai  son humeur ce qui tait un effet de son peu
          de tendresse pour moi; mais je n'eus que trop de moyens de
          m'apercevoir de mon erreur, et la folle passion qu'elle eut
          peu de temps aprs pour le comte de Guiche fit trop de bruit
          pour me laisser dans cette tranquillit apparente. Je
          n'pargnai rien,  la premire connaissance que j'en eus,
          pour me vaincre moi-mme, dans l'impossibilit que je
          trouvai  la changer; je me servis pour cela de toutes les
          forces de mon esprit; j'appelai  mon secours tout ce qui
          pouvait contribuer  ma consolation. Je la considrai comme
          une personne de qui tout le mrite est dans l'innocence, et
          qui, par cette raison, n'en conservait plus depuis son
          infidlit. Je pris, ds lors, la rsolution de vivre avec
          elle comme un honnte homme qui a une femme coquette, et qui
          est bien persuad, quoi qu'on puisse dire, que sa rputation
          ne dpend point de la mchante conduite de son pouse; mais
          j'eus le chagrin de voir qu'une personne sans beaut, qui
          doit le peu d'esprit qu'on lui trouve  l'ducation que je
          lui ai donne, dtruisait en un moment toute ma philosophie.
          Sa prsence me fit oublier toutes mes rsolutions, et les
          premires paroles qu'elle me dit pour sa dfense me
          laissrent si convaincu que mes soupons taient mal fonds,
          que je lui demandai pardon d'avoir t si crdule. Cependant
          mes bonts ne l'ont point change. Je me suis donc dtermin
           vivre avec elle comme si elle n'tait pas ma femme: mais
          si vous saviez ce que je souffre, vous auriez piti de moi.
          Ma passion est venue  un tel point, qu'elle va jusqu'
          entrer avec compassion dans ses intrts; et quand je
          considre combien il m'est impossible de vaincre ce que je
          sens pour elle, je me dis en mme temps qu'elle a peut-tre
          une mme difficult  dtruire le penchant qu'elle a d'tre
          coquette, et je me trouve plus dans la disposition de la
          plaindre que de la blmer. Vous me direz sans doute qu'il
          faut tre fou pour aimer de cette manire; mais, pour moi,
          je crois qu'il n'y a qu'une sorte d'amour, et que les gens
          qui n'ont point senti de semblable dlicatesse n'ont jamais
          aim vritablement. Toutes les choses du monde ont du
          rapport avec elle dans mon coeur: mon ide en est si fort
          occupe, que je ne fais rien en son absence qui m'en puisse
          divertir. Quand je la vois, une motion et des transports
          qu'on peut sentir, mais qu'on ne saurait exprimer, m'tent
          l'usage de la rflexion; je n'ai plus d'yeux pour ses
          dfauts; il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a
          d'aimable. N'est-ce pas l le dernier point de la folie? Et
          n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne sert
          qu' me faire connatre ma faiblesse sans en pouvoir
          triompher?--Je vous avoue  mon tour, lui dit son ami, que
          vous tes plus  plaindre que je ne pensais; mais il faut
          tout esprer du temps. Continuez cependant  faire vos
          efforts; ils feront leur effet lorsque vous y penserez le
          moins. Pour moi, je vais faire des voeux afin que vous soyez
          bientt content. L-dessus, il se retira et laissa Molire,
          qui rva encore fort longtemps aux moyens d'amuser sa
          douleur. (_La Fameuse Comdienne, ou Histoire de la
          Gurin, auparavant femme de Molire_.)]


XVIII

On conoit les infortunes d'un homme trop sensible, tiraill entre le
remords de son ingratitude pour la mre et son amour dlirant pour la
fille. Cette crise dura un an, et ne tarda pas  tre punie par la
passion de sa jeune femme pour le comte de Guiche. Molire la subit et
s'y rsigna sans cesser d'adorer l'infidle. Il ne s'en servait que
comme d'une distraction, mais son gnie teint dans ses larmes se
retrouvait tout entier dans ses pices. Il n'en montrait pas moins
pour s'assurer des acteurs. On le voit dans les soins qu'il prit du
jeune Baron, enfant de douze ans, amen  Paris par la Raisin. La
Raisin tait une belle veuve qui jouait des espces de farces au coin
de la rue Gungaud. Elle tait suivie d'un officier perdment
amoureux d'elle et qui lui mangeait son bien tout en l'adorant. Elle
avait dcouvert  Villejuif, prs de Paris, le jeune Baron, enfant
prodige, qui jouait en matre sur son thtre. Molire le dcouvrit
et voulut se l'attacher.

Le petit Baron tait en pension  Villejuif; un oncle et une tante,
ses tuteurs, avaient dj mang la plus grande et la meilleure partie
du bien que sa mre lui avait laiss; et lui en restant peu qu'ils
pussent consommer, ils commenaient  tre embarrasss de sa personne.
Ils poursuivaient un procs en son nom: leur avocat, qui se nommait
Margane, aimait beaucoup  faire de mchants vers; une pice de sa
faon, intitule _la Nymphe dodue_, qui courait parmi le peuple,
faisait assez connatre la mauvaise disposition qu'il avait pour la
posie. Il demanda un jour  l'oncle et  la tante de Baron ce qu'ils
voulaient faire de leur pupille. Nous ne le savons point, dirent-ils;
son inclination ne parat pas encore: cependant il rcite
continuellement des vers.--Eh bien! rpondit l'avocat, que ne le
mettez-vous dans cette petite troupe de Monsieur le Dauphin, qui a
tant de succs? Ces parents saisirent ce conseil, plus par envie de
se dfaire de l'enfant, pour dissiper plus aisment le reste de son
bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avait apport en
naissant. Ils l'engagrent donc pour cinq ans dans la troupe de la
Raisin (car son mari tait mort alors). Cette femme fut ravie de
trouver un enfant qui tait capable de remplir tout ce que l'on
souhaiterait de lui; et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus
d'empressement, qu'elle y avait t fortement incite par un fameux
mdecin qui tait de Troyes, et qui, s'intressant  l'tablissement
de cette veuve, jugeait que le petit Baron pouvait y contribuer, tant
fils d'une des meilleures comdiennes qui aient jamais t.

Le petit Baron parut sur le thtre de la Raisin avec tant
d'applaudissements, qu'on fut le voir jouer avec plus d'empressement
que l'on n'en avait eu  chercher l'pinette. Il tait surprenant
qu'un enfant de dix ou onze ans, sans avoir t conduit dans les
principes de la dclamation, ft valoir une passion avec autant
d'esprit qu'il le faisait.

La Raisin s'tait tablie, aprs la foire, proche du vieux htel de
Gungaud; et elle ne quitta point Paris qu'elle n'et gagn vingt
mille cus de bien. Elle crut que la campagne ne lui serait pas moins
favorable; mais  Rouen, au lieu de prparer le lieu de son spectacle,
elle mangea ce qu'elle avait d'argent avec un gentilhomme de M. le
prince de Monaco, nomm Olivier, qui l'aimait  la fureur, et qui la
suivait partout; de sorte qu'en trs-peu de temps sa troupe fut
rduite dans un tat pitoyable. Ainsi destitue de moyens pour jouer
la comdie  Rouen, la Raisin prit le parti de revenir  Paris avec
ses petits comdiens et son Olivier.

Cette femme, n'ayant aucune ressource, et connaissant l'humeur
bienfaisante de Molire, alla le prier de lui prter son thtre pour
trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle esprait de
faire dans ses trois reprsentations lui servt  remettre sa troupe
en tat. Molire voulut bien lui accorder ce qu'elle lui demandait. Le
premier jour fut plus heureux qu'elle ne se l'tait promis; mais ceux
qui avaient entendu le petit Baron en parlrent si avantageusement
que, le second jour qu'il parut sur le thtre, le lieu tait si
rempli que la Raisin fit plus de mille cus.

Molire, qui tait incommod, n'avait pu voir le petit Baron les deux
premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se
fit porter au Palais-Royal  la troisime reprsentation, tout malade
qu'il tait. Les comdiens de l'htel de Bourgogne n'en avaient manqu
aucune, et ils n'taient pas moins surpris du jeune acteur que l'tait
le public, surtout la Duparc, qui le prit tout d'un coup en amiti, et
qui bien srieusement avait fait de grands prparatifs pour lui donner
 souper ce jour-l. Le petit homme, qui ne savait auquel entendre
pour recevoir les caresses qu'on lui faisait, promit  cette
comdienne qu'il irait chez elle; mais la partie fut rompue par
Molire, qui lui dit de venir souper avec lui. C'tait un matre et
un oracle quand il parlait: et ces comdiens avaient tant de dfrence
pour lui, que Baron n'osa lui dire qu'il tait retenu; et la Duparc
n'avait garde de trouver mauvais que le jeune homme lui manqut de
parole. Ils regardaient tous ce bon accueil comme la fortune de Baron,
qui ne fut pas plutt arriv chez Molire, que celui-ci commena par
envoyer chercher son tailleur pour le faire habiller (car il tait en
trs-mauvais tat), et il recommanda au tailleur que l'habit ft
trs-propre, complet, et fait ds le lendemain matin. Molire
interrogeait et observait continuellement le jeune Baron pendant le
souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir plus le temps de
connatre ses sentiments par la conversation, afin de placer plus
srement le bien qu'il lui voulait faire.


XIX

Le lendemain matin, le tailleur exact apporta, sur les neuf  dix
heures, au petit Baron, un quipage tout complet. Il fut tout tonn
et fort aise de se voir tout d'un coup si bien ajust. Le tailleur lui
dit qu'il fallait descendre dans l'appartement de Molire pour le
remercier. C'est bien mon intention, rpondit le petit homme; mais je
ne crois pas qu'il soit encore lev. Le tailleur l'ayant assur du
contraire, il descendit, et fit un compliment de reconnaissance 
Molire, qui en fut trs-satisfait, et qui ne se contenta pas de
l'avoir si bien fait accommoder; il lui donna encore six louis d'or,
avec ordre de les dpenser  ses plaisirs. Tout cela tait un rve
pour un enfant de douze ans, qui tait depuis longtemps entre les
mains de gens durs, avec lesquels il avait souffert; et il tait
dangereux et triste qu'avec les favorables dispositions qu'il avait
pour le thtre, il restt en de si mauvaises mains. Ce fut cette
fcheuse situation qui toucha Molire; il s'applaudit d'tre en tat
de faire du bien  un jeune homme qui paraissait avoir toutes les
qualits ncessaires pour profiter du soin qu'il voulait prendre de
lui; il n'avait garde d'ailleurs,  le prendre du ct du bon esprit,
de manquer une occasion si favorable d'assurer sa troupe en y faisant
entrer le petit Baron.

Molire lui demanda ce que sincrement il souhaiterait le plus alors.
D'tre avec vous le reste de mes jours, lui rpondit Baron, pour vous
marquer ma vive reconnaissance de toutes les bonts que vous avez pour
moi.--Eh bien! lui dit Molire, c'est une chose faite; le roi vient
de m'accorder un ordre pour vous ter de la troupe o vous tes.
Molire, qui s'tait lev ds quatre heures du matin, avait t 
Saint-Germain supplier Sa Majest de lui accorder cette grce; et
l'ordre avait t expdi sur-le-champ.

La Raisin ne fut pas longtemps  savoir son malheur: anime par son
Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre
de Molire, deux pistolets  la main, et lui dit que s'il ne lui
rendait son acteur, elle allait lui casser la tte. Molire, sans
s'mouvoir, dit  son domestique de lui ter cette femme-l. Elle
passa tout d'un coup de l'emportement  la douleur; les pistolets lui
tombrent des mains, et elle se jeta aux pieds de Molire, le
conjurant, les larmes aux yeux, de lui rendre son acteur, et lui
exposant la misre o elle allait tre rduite, elle et toute sa
famille, s'il le retenait. Comment voulez-vous que je fasse? lui
dit-il, le roi veut que je le retire de votre troupe: voil son
ordre. La Raisin, voyant qu'il n'y avait plus d'esprance, pria
Molire de lui accorder du moins que le petit Baron jout encore trois
jours dans sa troupe. Non-seulement trois, rpondit Molire, mais
huit,  condition pourtant qu'il n'ira point chez vous, et que je le
ferai toujours accompagner par un homme qui le ramnera ds que la
pice sera finie. Et cela de peur que cette femme et Olivier ne
sduisissent l'esprit du jeune homme, pour le faire retourner avec
eux. Il fallait bien que la Raisin en passt par l; mais ces huit
jours lui donnrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut faire
un tablissement prs de l'htel de Bourgogne, mais dont le dtail et
le succs ne regardent plus mon sujet.

Molire, qui aimait les bonnes moeurs, n'eut pas moins d'attention 
former celles de Baron que s'il et t son propre fils: il cultiva
avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avait pour la
dclamation. Le public sait comme moi jusqu' quel degr de perfection
il l'a lev: mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous ait
fait voir qu'il a su profiter des leons d'un si grand matre. Qui,
depuis sa mort, a tenu plus srement le thtre comique que Baron?

Le roi se plaisait tellement aux divertissements frquents que la
troupe de Molire lui donnait, qu'au mois d'aot 1665, Sa Majest
jugea  propos de la fixer tout  fait  son service, en lui donnant
une pension de sept mille livres. Elle prit alors le titre de _troupe
du roi_, qu'elle a toujours conserv depuis; et elle tait de toutes
les ftes qui se faisaient partout o tait Sa Majest.

Le roi accorda alors une pension de _sept mille francs_  sa troupe
et le titre de comdiens du roi.


XX

En ce temps, Molire osa enfin habiter avec sa femme Madeleine Bjart.
Sa belle-mre s'en irrita, la maison devint intenable; on s'apaisa,
mais l'affection que la Bjart avait eue pour lui s'teignit. Il resta
pntr du sentiment de son ingratitude entre une amie qu'il avait
trahie et une jeune pouse qui devait le trahir; mais son talent le
consolait toujours. Il avait t faible et il tait bon.

Baron, objet de la jalousie de la Bjart, en reut des injures et un
soufflet; il se retira chez la Raisin. Molire le conjura de rentrer
chez lui. Le regret et le remords l'attendrirent. Il revint. Molire
le combla de caresses.

Peu de temps aprs, un homme, dont le nom de famille tait Mignot, et
Mondorge celui de comdien, se trouvant dans une triste situation,
prit la rsolution d'aller  Auteuil, o Molire avait une maison et
o il tait actuellement, pour tcher d'en tirer quelques secours
pour les besoins pressants d'une famille qui tait dans une misre
affreuse. Baron,  qui ce Mondorge s'adressa, s'en aperut aisment,
car ce pauvre comdien faisait le spectacle du monde le plus
pitoyable. Il dit  Baron, qu'il savait tre un assur protecteur
auprs de Molire, que l'urgente ncessit o il tait lui avait fait
prendre le parti de recourir  lui, pour le mettre en tat de
rejoindre quelque troupe avec sa famille; qu'il avait t le camarade
de M. de Molire en Languedoc, et qu'il ne doutait pas qu'il ne lui
ft quelque charit, si Baron voulait bien s'intresser pour lui.

Baron monta dans l'appartement de Molire, et lui rendit le discours
de Mondorge, avec peine, et avec prcaution pourtant, craignant de
rappeler dsagrablement  un homme fort riche l'ide d'un camarade
fort gueux. Il est vrai que nous avons jou la comdie ensemble, dit
Molire, et c'est un fort honnte homme; je suis fch que ses petites
affaires soient en si mauvais tat. Que croyez-vous, ajouta-t-il, que
je doive lui donner? Baron se dfendit de fixer le plaisir que
Molire voulait faire  Mondorge, qui, pendant que l'on dcidait sur
le secours dont il avait besoin, dvorait dans la cuisine, o Baron
lui avait fait donner  manger. Non, rpondit Molire, je veux que
vous dterminiez ce que je dois lui donner. Baron, ne pouvant s'en
dfendre, statua sur quatre pistoles, qu'il croyait suffisantes pour
donner  Mondorge la facilit de joindre une troupe. Eh bien, je vais
lui donner quatre pistoles pour moi, dit Molire  Baron, puisque vous
le jugez  propos; mais en voil vingt autres que je lui donnerai pour
vous: je veux qu'il connaisse que c'est  vous qu'il a l'obligation du
service que je lui rends. J'ai aussi, ajouta-t-il, un habit de thtre
dont je crois que je n'aurai plus besoin: qu'on le lui donne; le
pauvre homme y trouvera de la ressource pour sa profession. Cependant
cet habit, que Molire donnait avec tant de plaisir, lui avait cot
deux mille cinq cents livres, et il tait presque tout neuf. Il
assaisonna ce prsent d'un bon accueil qu'il fit  Mondorge, qui ne
s'tait pas attendu  tant de libralit.


XXI

Bien qu'il et un revenu de trente mille livres de rente, il n'avait
pour son service personnel qu'une servante, pleine de bon sens et dont
il interrogeait l'instinct avant de donner ses pices. Elle se nommait
Laforest, et il la rendit ainsi  jamais clbre. Rohault et Mignard,
le fameux peintre, le consolaient par leur affection de ses disgrces.
Ils allaient souvent s'enfermer avec lui dans sa maison de campagne
d'Auteuil.

Ne me plaignez-vous pas, leur dit-il un jour d'abandon, d'tre d'une
profession et dans une situation si opposes aux sentiments et 
l'humeur que prsentement? J'aime la vie tranquille, et la mienne est
agite par une infinit de dtails communs et turbulents, sur lesquels
je n'avais pas compt dans les commencements, et auxquels il faut
absolument que je me donne tout entier malgr moi. Avec toutes les
prcautions dont un homme peut tre capable, je n'ai pas laiss de
tomber dans le dsordre o tous ceux qui se marient sans rflexion ont
accoutum de tomber.--Oh! oh! dit M. Rohault.--Oui, mon cher monsieur
Rohault, je suis le plus malheureux des hommes, ajouta Molire, et je
n'ai que ce que je mrite. Je n'ai pas pens que j'tais trop austre
pour une socit domestique. J'ai cru que ma femme devait assujettir
ses manires  sa vertu et  mes intentions; et je sens bien que, dans
la situation o elle est, elle et encore t plus malheureuse que je
ne le suis si elle l'avait fait. Elle a de l'enjouement, de l'esprit;
elle est sensible au plaisir de le faire valoir; tout cela m'ombrage
malgr moi. J'y trouve  redire, je m'en plains. Cette femme, cent
fois plus raisonnable que je ne le suis, veut jouir agrablement de la
vie; elle va son chemin; et, assure par son innocence, elle ddaigne
de s'assujettir aux prcautions que je lui demande. Je prends cette
ngligence pour du mpris; je voudrais des marques d'amiti, pour
croire que l'on en a pour moi, et que l'on et plus de justesse dans
sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma femme,
toujours gale et libre dans la sienne, qui serait exempte de tout
soupon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le suis, me
laisse impitoyablement dans mes peines; et, occupe seulement du dsir
de plaire en gnral, comme toutes les femmes, sans avoir de dessein
particulier, elle rit de ma faiblesse. Encore, si je pouvais jouir de
mes amis aussi souvent que je le souhaiterais, pour m'tourdir sur mes
chagrins et sur mon inquitude! mais vos occupations indispensables,
et les miennes, m'tent cette satisfaction. M. Rohault tala 
Molire toutes les maximes d'une saine philosophie pour lui faire
entendre qu'il avait tort de s'abandonner  ses dplaisirs. Eh! lui
rpondit Molire, je ne saurais tre philosophe avec une femme aussi
aimable que la mienne; et peut-tre qu'en ma place, vous passeriez
encore de plus mauvais quarts d'heure.


XXII

Son ami de collge et de table, Chapelle, l'amusait par ses ivresses,
mais ne le consolait pas. Aim Martin raconte ses scandales et son
gosme; Molire en avait piti, mais continuait par habitude 
l'aimer.

Le _Tartuffe_ parut alors; il fut fort got aux lectures. Le roi, qui
ne se doutait pas de l'usage qu'on en ferait un jour, vit sans crainte
cette satire contre la fausse dvotion, dont il redoutait les excs.
Sa morale, fort relche avec les femmes, ne sentait pas les
contre-coups qui frappaient sur lui-mme. On lui fit des
reprsentations: il dfendit de jouer le _Tartuffe_. Il tait alors 
l'arme; Molire, qu'il aimait tendrement, alla se plaindre. Bah! dit
le roi, les hypocrites permettent qu'on joue Dieu et le ciel, mais ne
veulent pas qu'on les joue eux-mmes. Jouez-les toujours; la fausse
dvotion n'est qu'un mensonge; les vices sont  vous.

Louis XIV, charm du bon sens de Molire, se plaisait  l'entretenir
quatre ou cinq heures tte  tte. La protection du prince sauva
plusieurs fois la bonne comdie: _Tartuffe_, les _Prcieuses_, le
_Bourgeois gentilhomme_, les vices du coeur, de l'esprit, des salons,
de la langue mme, plirent devant le roi du bon sens. Il fut complice
de tout ce que Molire imagina pour amuser et corriger son rgne. M.
Michelet a merveilleusement analys tout cela, en l'exagrant un peu,
comme les critiques philosophes, mais le fond est vrai et les couleurs
authentiques.


XXIII

Le _Misanthrope_, le meilleur de ses drames, et dont le seul dfaut
est que le dnoment ne sort pas du caractre, mais de l'autorit,
tomba; le sujet tait trop triste pour un parterre de Franais. Il
faut rflchir pour l'accepter. Le rire est la loi suprme de la
comdie, on est plus tent de pleurer au _Misanthrope_. Le
_Misanthrope_ n'est pas un caractre, c'est une manie. Une manie amuse
un moment, mais ne fournit pas un long drame. Molire se rsigna et
il attendit; il avait tellement travaill son sujet, qu'il ne pouvait
s'imaginer qu'il se ft tromp. Les vers, sans tre potiques, taient
de la plus vigoureuse satire. C'tait de la posie de Boileau, son
voisin et son ami d'Auteuil.

Il se raccommoda avec le peuple par une farce grossire appele le
_Sabotier_. Si je ne travaillais que pour des philosophes, disait-il
 ce propos, mes ouvrages seraient tourns tout autrement, mais je
parle aux foules, o il y a peu de gens d'esprit. Si c'tait 
recommencer, je ne choisirais jamais cette profession. C'est alors
qu'il fit jouer _M. de Pourceaugnac_, cette farce immortelle qui fait
rire encore le peuple d'aujourd'hui. L'clat de rire qu'on arrache au
peuple par les moyens souvent ignobles est la grimace du ridicule, le
sublime du commun; mais le vrai gnie s'abaisse comme il s'lve, et
quand il daigne y descendre, il le trouve et le rend imprissable. Le
chef-d'oeuvre est de runir les deux. C'est ce que Molire fit dans le
_Bourgeois gentilhomme_. La pice dplut au public, et charma Louis
XIV; il en flicita Molire, il tait assez homme de got pour y
saisir les deux ridicules de la noblesse et de la bourgeoisie, il
tait plac assez haut pour se moquer de son peuple.

Le _Bourgeois gentilhomme_ fut jou pour la premire fois  Chambord,
au mois d'octobre 1670. Jamais pice n'a t plus malheureusement
reue que celle-l, et aucune de celles de Molire ne lui a donn tant
de dplaisir. Le roi ne lui en dit pas un mot  son souper, et tous
les courtisans la mettaient en morceaux. Molire nous prend
assurment pour des grues, de croire nous divertir avec de telles
pauvrets, disait M. le duc de...--Qu'est-ce qu'il veut dire avec son
_haluba, balachou_? ajoutait M. le duc de...; le pauvre homme
extravague, il est puis: si quelque autre auteur ne prend le
thtre, il va tomber; cet homme-l donne dans la farce italienne. Il
se passa cinq jours avant que l'on reprsentt cette pice pour la
seconde fois, et pendant ces cinq jours, Molire, tout mortifi, se
tint cach dans sa chambre; il apprhendait le mauvais compliment du
courtisan prvenu; il envoyait seulement Baron  la dcouverte, qui
lui rapportait toujours de mauvaises nouvelles. Toute la cour tait
rvolte.

Cependant on joua cette pice pour la seconde fois. Aprs la
reprsentation, le roi, qui n'avait point encore port son jugement,
eut la bont de dire  Molire: Je ne vous ai point parl de votre
pice  la premire reprsentation, parce que j'ai apprhend d'tre
sduit par la manire dont elle avait t reprsente; mais, en
vrit, Molire, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti,
et votre pice est excellente. Molire reprit haleine au jugement de
Sa Majest; et aussitt il fut accabl de louanges par les courtisans,
qui tout d'une voix rptaient, tant bien que mal, ce que le roi
venait de dire  l'avantage de cette pice. Cet homme-l est
inimitable, disait le mme duc de...; il y a un _vis comica_ dans tout
ce qu'il fait que les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontr
que lui. Quel malheur pour ces messieurs que Sa Majest n'et point
dit son sentiment la premire fois! ils n'auraient pas t  la peine
de se rtracter, et de s'avouer faibles connaisseurs en ouvrages. Je
pourrais rappeler ici qu'ils avaient t auparavant surpris par le
sonnet du _Misanthrope_.  la premire lecture, ils en furent saisis,
ils le trouvrent admirable; ce ne furent qu'exclamations, et peu s'en
fallut qu'ils ne trouvassent fort mauvais que le Misanthrope ft voir
que ce sonnet tait dtestable.

En effet, y a-t-il rien de plus beau que le premier acte du _Bourgeois
gentilhomme_? Il devait, du moins, frapper ceux qui jugent avec quit
par les connaissances les plus communes; et Molire avait bien raison
d'tre mortifi de l'avoir travaill avec tant de soin, pour tre pay
de sa peine par un mpris assommant; et si j'ose me prvaloir d'une
occasion si peu considrable par rapport au roi, on ne peut trop
admirer son heureux discernement, qui n'a jamais manqu de justesse
dans les petites occasions comme dans les grands vnements.

Au mois de novembre de la mme anne 1670, que l'on reprsenta le
_Bourgeois gentilhomme_  Paris, le nombre prit le parti de cette
pice. Chaque bourgeois y croyait trouver son voisin peint au naturel;
et il ne se lassait point d'aller voir ce portrait: le spectacle
d'ailleurs, quoique outr et hors du vraisemblable, mais parfaitement
bien excut, attirait les spectateurs; et on laissait gronder les
critiques sans faire attention  ce qu'ils disaient contre cette
pice.


XXIV

En 1672, il donna les _Femmes savantes_, honnies  la ville, soutenues
galement par le roi.

Molire et Racine n'taient point amis; leurs caractres ne
diffraient pas moins que leurs gnies. Racine avait manqu de
sincrit en Molire, qui cessa de l'estimer tout en l'admirant. Il
aimait mieux Corneille, avec lequel il composa _Psych_. Mais ses
prodigieux travaux et ses chagrins domestiques puisaient ses forces.

Deux mois avant sa mort, Boileau, son voisin, alla le voir. Il le
trouva de plus en plus malade de sa toux, et faisant des efforts de
poitrine qui semblaient le menacer d'une fin prochaine. Molire, assez
froid naturellement, fit plus d'amitis que jamais  M. Despraux.
Cela l'engagea  lui dire: Mon pauvre monsieur Molire, vous voil
dans un pitoyable tat. La contention continuelle de votre esprit,
l'agitation continuelle de vos poumons sur votre thtre, tout enfin
devrait vous dterminer  renoncer  la reprsentation. N'y a-t-il que
vous dans la troupe qui puisse excuter les premiers rles?
Contentez-vous de composer, et laissez l'action thtrale  quelqu'un
de vos camarades: cela vous fera plus d'honneur dans le public, qui
regardera vos acteurs comme vos gagistes; vos acteurs, d'ailleurs, qui
ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre
supriorit.--Ah! monsieur, rpondit Molire, que me dites-vous l? Il
y a un honneur pour moi  ne point quitter. Plaisant point
d'honneur, disait en soi-mme le satirique, qui consiste  se noircir
tous les jours le visage pour se faire une moustache de _Sganarelle_,
et  dvouer son dos  toutes les bastonnades de la comdie! Quoi! cet
homme, le premier de notre temps pour l'esprit et pour les sentiments
d'un vrai philosophe, cet ingnieux censeur de toutes les folies
humaines, en a une plus extraordinaire que celles dont il se moque
tous les jours! Cela montre bien le peu que sont les hommes.
(_Menagiana_ et _Boloeana_.)


XXV

Il mourut en scne. En figurant dans la crmonie burlesque de son
_Malade imaginaire_, il se sentit pris d'une lgre convulsion qu'il
contint jusqu' la fin; le frisson alors le saisit; son disciple Baron
s'en aperut, le conduisit dans sa loge et lui donna sa robe de
chambre. Molire lui demanda ce que l'on disait de sa pice. Baron lui
rpondit que ses ouvrages avait toujours une heureuse russite  les
examiner de prs, et que plus on les reprsentait, plus on les
gotait. Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que
tantt.--Cela est vrai, lui rpondit Molire; j'ai un froid qui me
tue. Baron, aprs lui avoir touch les mains, qu'il trouva glaces,
les lui mit dans son manchon pour les rchauffer; il envoya chercher
ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta
point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivt quelque accident, du
Palais-Royal dans la rue de Richelieu, o il logeait. Quand il fut
dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la
Molire avait toujours provision pour elle; car on ne pouvait avoir
plus de soins de sa personne qu'elle en avait. Eh non! dit-il, les
bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez
tous les ingrdients qu'elle y fait mettre; donnez-moi plutt un petit
morceau de fromage de Parmesan. Laforest lui en apporta; il en mangea
avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas t un
moment qu'il envoya demander  sa femme un oreiller rempli d'une
drogue qu'elle lui avait promis pour dormir. Tout ce qui n'entre
point dans le corps, dit-il, je l'prouve volontiers; mais les remdes
qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre
ce qui me reste de vie. Un instant aprs, il lui prit une toux
extrmement forte, et aprs avoir crach il demanda de la lumire.
Voici, dit-il, du changement. Baron, ayant vu le sang qu'il venait
de rendre, s'cria avec frayeur. Ne vous pouvantez point, lui dit
Molire; vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant,
ajouta-t-il, allez dire  ma femme qu'elle monte. Il resta assist de
deux soeurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement  Paris
quter pendant le carme, et auxquelles il donnait l'hospitalit.
Elles lui prodigurent,  ce dernier moment de sa vie, tout le secours
difiant que l'on pouvait attendre de leur charit, et il leur fit
paratre tous les sentiments d'un bon chrtien et toute la rsignation
qu'il devait  la volont du Seigneur. Enfin, il rendit l'esprit entre
les bras de ces deux bonnes soeurs; le sang qui sortait par sa bouche
en abondance l'touffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontrent,
ils le trouvrent mort. J'ai cru que je devais entrer dans le dtail
de la mort de Molire, pour dsabuser le public de plusieurs histoires
que l'on a faites  cette occasion. Il mourut le vendredi 17e du mois
de fvrier de l'anne 1673, g de cinquante-trois ans, regrett de
tous les gens de lettres, des courtisans et du peuple. Il n'a laiss
qu'une fille. Mademoiselle Poquelin fait connatre, par l'arrangement
de sa conduite, et par la solidit et l'agrment de sa conversation,
qu'elle a moins hrit des biens de son pre que de ses bonnes
qualits.

Aussitt que Molire fut mort, Baron alla  Saint-Germain en informer
le roi.

Boileau le pleure; il explique en deux vers touchants les difficults
qu'on eut  vaincre pour obtenir sa spulture:

  Avant qu'un peu de terre, obtenu par prire,
  Pour jamais sous sa tombe et enferm Molire.

L'ombre de l'envie suit les vrais grands hommes jusqu'au seuil de
l'autre monde.

Continuons:


XXVI

Aprs l'_tourdi_, les _Fcheux_, l'_cole des maris_, Molire crivit
son premier chef-d'oeuvre, l'_cole des femmes_. Nous ne l'analyserons
pas, tout le monde la connat, nous nous bornerons  citer pour tout
commentaire les passages les plus saillants de ce langage potique o
il commenait  exceller.

Arnolphe est un vieillard amoureux d'une jeune fille tout ignorante
et toute nave qu'il a retire dans sa maison, sous la garde de deux
domestiques trs-simples, l'un nomm Alain, l'autre Georgette, et
qu'il dsire pouser. Aprs quelques conversations avec Alain et
Georgette, auxquels il confie son dessein, il cause enfin avec Agns:


ARNOLPHE.

  Vous vous tes toujours, comme on voit, bien porte?

AGNS.

  Hors les puces, qui m'ont la nuit inquite.

ARNOLPHE.

  Ah! vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser.

AGNS.

  Vous me ferez plaisir.

ARNOLPHE.

  Je le puis bien penser.
  Que faites-vous donc l?

AGNS.

  Je me fais des cornettes.
  Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites.

ARNOLPHE.

  Ah! voil qui va bien; allez, montez l-haut.
  Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantt,
  Et je vous parlerai d'affaires importantes.

Agns sort, Arnolphe reste seul et, dans le transport de sa
satisfaction, il devient lyrique et s'crie:

  Hrones du temps, mesdames les savantes,
  Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments,
  Je dfie  la fois tous vos vers, vos romans,
  Vos lettres, billets doux, toute votre science,
  De valoir cette honnte et pudique ignorance.
  Ce n'est pas par le bien qu'il faut tre bloui,
  Et pourvu que l'honneur soit...

Ici il est interrompu par le jeune Horace, fils d'un de ses voisins,
qui lui fait la confidence de l'amour qu'il prouve pour une jeune
beaut qui loge dans la maison d'o sort Arnolphe. Horace lui raconte
les tendres regards d'Agns du haut du balcon. Quant  l'homme qui
entretient Agns dans cette maison, ajoute-t-il, on m'en a parl comme
d'un ridicule, ne le connaissez-vous pas?

ARNOLPHE,  part.

                      La fcheuse pilule!

HORACE.

  Eh! vous ne dites mot?

ARNOLPHE.

            Eh! oui, je le connoi.

HORACE.

  C'est un fou, n'est-ce pas?

ARNOLPHE.

                      Eh!...

HORACE.

                                    Qu'en dites-vous, quoi?
  Eh! c'est--dire oui? jaloux  faire rire?
  Sot, je vois qu'il en est ce que l'on a pu dire.
  Enfin, l'aimable Agns a su m'assujettir,
  C'est un joli bijou, pour ne vous point mentir,
  Et ce serait pch qu'une beaut si rare
  Ft laisse au pouvoir de cet homme bizarre.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ARNOLPHE,  Agns.

  (Mettant le doigt sur son front.)

  L, regardez-moi l, durant cet entretien;
  Et, jusqu'au moindre mot, imprimez-le-vous bien.
  Je vous pouse, Agns; et, cent fois la journe,
  Vous devez bnir l'heur[22] de votre destine,
  Contempler la bassesse o vous avez t,
  Et dans le mme temps admirer ma bont,
  Qui, de ce vil tat de pauvre villageoise,
  Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise,
  Et jouir de la couche et des embrassements
  D'un homme qui fuyait tous ces engagements,
  Et dont  vingt partis, fort capables de plaire,
  Le coeur a refus l'honneur qu'il veut vous faire.
  Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux
  Le peu que vous tiez sans ce noeud glorieux,
  Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise
   mriter l'tat o je vous aurai mise,
   toujours vous connatre, et faire qu' jamai
  Je puisse me louer de l'acte que je fais[23].
  Le mariage, Agns, n'est pas un badinage:
   d'austres devoirs le rang de femme engage;
  Et vous n'y montez pas,  ce que je prtends,
  Pour tre libertine et prendre du bon temps.
  Votre sexe n'est l que pour la dpendance:
  Du ct de la barbe est la toute-puissance.
  Bien qu'on soit deux moitis de la socit,
  Ces deux moitis pourtant n'ont point d'galit:
  L'une est moiti suprme, et l'autre subalterne;
  L'une en tout est soumise  l'autre qui gouverne;
  Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
  Montre d'obissance au chef qui le conduit,
  Le valet  son matre, un enfant  son pre,
   son suprieur le moindre petit frre,
  N'approche point encor de la docilit,
  Et de l'obissance, et de l'humilit,
  Et du profond respect o la femme doit tre
  Pour son mari, son chef, son seigneur et son matre[24].
  Lorsqu'il jette sur elle un regard srieux,
  Son devoir aussitt est de baisser les yeux,
  Et de n'oser jamais le regarder en face,
  Que quand d'un doux regard il lui veut faire grce.
  C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui;
  Mais ne vous gtez pas sur l'exemple d'autrui.
  Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines
  Dont par toute la ville on vante les fredaines,
  Et de vous laisser prendre aux assauts du malin,
  C'est--dire d'our aucun jeune blondin.
  Songez qu'en vous faisant moiti de ma personne,
  C'est mon honneur, Agns, que je vous abandonne;
  Que cet honneur est tendre et se blesse de peu;
  Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu;
  Et qu'il est aux enfers des chaudires bouillantes
  O l'on plonge  jamais les femmes mal vivantes[25].
  Ce que je vous dis l ne sont point des chansons;
  Et vous devez du coeur dvorer ces leons.
  Si votre me les suit, et fuit d'tre coquette,
  Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette;
  Mais s'il faut qu' l'honneur elle fasse un faux bond,
  Elle deviendra lors noire comme un charbon;
  Vous paratrez  tous un objet effroyable,
  Et vous irez un jour, vrai partage du diable,
  Bouillir dans les enfers  toute ternit,
  Dont veuille vous garder la cleste bont!
  Faites la rvrence. Ainsi qu'une novice
  Par coeur dans le couvent doit savoir son office,
  Entrant au mariage il en faut faire autant;
  Et voici dans ma poche un crit important
  Qui vous enseignera l'office de la femme.
  J'en ignore l'auteur: mais c'est quelque bonne me;
  Et je veux que ce soit votre unique entretien.

          [Note 22: _Heur_ pour _bonheur_. _Heur_, dit la Bruyre, se
          plaait o _bonheur_ ne pouvait entrer; il a fait _heureux_,
          qui est si franais, et il a cess de l'tre. Si quelques
          potes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la
          contrainte de la mesure. Molire est, je crois, le dernier
          qui ait fait usage de ce mot, que son exemple et les regrets
          de la Bruyre n'ont pu nous conserver.]

          [Note 23: Arnolphe, en humiliant Agns par la duret de ce
          discours, oublie qu'Horace la charmait tout  l'heure en lui
          disant _les mots les plus gentils du monde_. C'est ainsi que
          l'auteur prpare d'une manire admirable la scne iv du
          cinquime acte, dans laquelle la jeune fille dclarera
          navement qu'elle a t frappe de ce contraste. Arnolphe
          paratra d'autant plus ridicule alors, que son caractre
          aura t mieux tabli ici. Le comique de ce rle ne rsulte
          pas, comme les commentateurs l'ont cru, de l'amour et de
          l'ge d'Arnolphe. Jamais l'amour seul n'a pu rendre ridicule
          un homme de quarante-deux ans, et c'est l'ge d'Arnolphe.
          Cette observation est si juste, que Molire nous a montr,
          dans l'Ariste de l'_cole des maris_, un personnage beaucoup
          plus g, et cependant aim de Lonor, qui lui dit, dans une
          effusion de tendresse:

                            Si vous voulez satisfaire mes voeux,
            Un saint noeud ds demain nous unira tous deux.

          tandis que Sganarelle, tromp par Isabelle, est un
          personnage fort ridicule, quoique g de vingt ans de moins
          qu'Ariste. Le comique du rle d'Arnolphe ne rsulte donc ni
          de son amour ni de son ge; il nat tout naturellement du
          faux systme qui l'gare et qui le fait agir sans cesse
          contre ses plus chers intrts. Proccup des prcautions
          qu'il a prises, il croit, sans examen, qu'Agns est aussi
          stupide qu'il le souhaite, et tous ses discours tendent 
          entretenir cette stupidit. C'est ainsi qu'en humiliant
          l'esprit de celle qu'il aime, en opprimant son coeur sous le
          poids d'une triste reconnaissance, il marche directement
          contre le but qu'il se propose. Il songe  inspirer de la
          crainte, du respect; il oublie d'inspirer de l'amour; il
          veut intimider l'esprit et ne sait pas gagner le coeur. En
          un mot, l'opposition qui existe entre son vritable intrt
          et l'intrt de calcul et de systme fait tout le brillant,
          tout le comique de ce rle plein de verve et d'nergie. On
          sait que Lekain disait que le rle d'Arnolphe devait lui
          appartenir.]

          [Note 24: Tout ce discours est suprieurement crit. Ceux
          qui ont dit que les vers de Molire taient infrieurs  sa
          prose ne se sont pas montrs justes apprciateurs de son
          gnie.  commencer du _Cocu imaginaire_, ses vers peuvent
          tre regards comme un modle de style comique. On a dit
          encore que Boileau prfrait la prose de Molire  ses vers,
          et l'on a oubli qu'il l'a lou comme grand pote dans la
          satire qu'il lui a adresse.]

          [Note 25: Molire a pris la peine de rpondre lui-mme, dans
          la _Critique de l'cole des femmes_,  ceux qui l'accusaient
          de tourner, dans ce discours, la religion en ridicule. Pour
          le discours moral, dit-il, que vous appelez un sermon, il
          est certain que de vrais dvots, qui l'ont ou, n'ont pas
          trouv qu'il choqut ce que vous dites, et sans doute que
          les paroles d'enfer et de chaudires bouillantes sont assez
          justifies par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence
          de celle  qui il parle.]

(Il se lve.)

  Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien[26].

          [Note 26: En coutant ce discours, on rit galement et de
          l'abus qu'Arnolphe fait de son esprit et du peu d'effet
          qu'il produit. Dans ces deux scnes, Agns ne prononce pas
          un mot: elle coute, elle obit; mais elle ne se laisse pas
          persuader.]

Ces vers ne sont-ils pas aussi parfaits que plaisants. N'est-ce pas le
rhythme de la dclaration d'amour  Zare? _Je vous aime, Zare!_ et
la gravit du sentiment clate de mme dans la solennit des formes.
Mais Arnolphe a beau dire et beau faire, il est constamment dupe de
son ge et de la navet de sa pupille. Elle finit par s'vader avec
Horace. Mais Enrique, le pre d'Agns, se dcouvre et lui fait pouser
Horace. Arnolphe se retire en gmissant, et le drame finit par le
mariage.


XXVII

Le _Misanthrope_, plus beau encore, mais moins gai, entre de plein
saut dans son sujet par un dialogue avec son ami Philinte:

PHILINTE.

  Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?

ALCESTE.

                              Laissez-moi, je vous prie.

PHILINTE.

  Mais encor, dites-moi, quelle bizarrerie...

ALCESTE.

  Laissez-moi l, vous dis-je, et courez vous cacher.

PHILINTE.

  Mais on entend les gens au moins, sans se fcher.

ALCESTE.

  Moi, je veux me fcher, et ne veux point entendre.

PHILINTE.

  Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre;
  Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers...

ALCESTE, se levant brusquement.

  Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers.
  J'ai fait jusques ici profession de l'tre;
  Mais, aprs ce qu'en vous je viens de voir paratre,
  Je vous dclare net que je ne le suis plus,
  Et ne veux nulle place en des coeurs corrompus.

PHILINTE.

  Je suis donc bien coupable, Alceste,  votre compte?

ALCESTE.

  Allez, vous devriez mourir de pure honte;
  Une telle action ne saurait s'excuser,
  Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.
  Je vous vois accabler un homme de caresses,
  Et tmoigner pour lui les dernires tendresses;
  De protestations, d'offres et de serments
  Vous chargez la fureur de vos embrassements;
  Et quand je vous demande, aprs, quel est cet homme,
   peine pouvez-vous dire comme il se nomme;
  Votre chaleur pour lui tombe en vous sparant,
  Et vous me le traitez,  moi, d'indiffrent.
  Morbleu! c'est une chose indigne, lche, infme,
  De s'abaisser ainsi jusqu' trahir son me;
  Et si, par un malheur, j'en avais fait autant,
  Je m'irais, de regret, pendre tout  l'instant.

PHILINTE.

  Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable;
  Et je vous supplierai d'avoir pour agrable
  Que je me fasse un peu grce sur votre arrt,
  Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plat.

ALCESTE.

  Que la plaisanterie est de mauvaise grce!

PHILINTE.

  Mais, srieusement, que voulez-vous qu'on fasse?

ALCESTE.

  Je veux qu'on soit sincre, et qu'en homme d'honneur
  On ne lche aucun mot qui ne parte du coeur.

PHILINTE.

  Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,
  Il faut bien le payer de la mme monnoie,
  Rpondre comme on peut  ses empressements,
  Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.

ALCESTE.

  Non, je ne puis souffrir cette lche mthode
  Qu'affectent la plupart de vos gens  la mode;
  Et je ne hais rien tant que les contorsions
  De tous ces grands faiseurs de protestations,
  Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
  Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles,
  Qui de civilits avec tous font combat,
  Et traitent du mme air l'honnte homme et le fat.
  Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse,
  Vous jure amiti, foi, zle, estime, tendresse,
  Et vous fasse de vous un loge clatant,
  Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant?
  Non, non, il n'est point d'me un peu bien situe
  Qui veuille d'une estime ainsi prostitue;
  Et la plus glorieuse a des rgals peu chers,
  Ds qu'on voit qu'on nous mle avec tout l'univers.
  Sur quelque prfrence une estime se fonde,
  Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
  Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
  Morbleu! vous n'tes pas pour tre de mes gens;
  Je refuse d'un coeur la vaste complaisance
  Qui ne fait de mrite aucune diffrence;
  Je veux qu'on me distingue; et, pour le trancher net,
  L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.[27]

          [Note 27: Molire s'est peint lui-mme dans le Misanthrope,
          vertueux, mais peu aim,  cause de son manque de
          complaisance pour les faiblesses des autres; il a galement
          reprsent Chapelle sous le nom de Philinte, qui, tant
          d'une humeur plus liante, voit les dfauts d'un chacun sans
          s'irriter. Cette assertion est appuye par une multitude de
          faits que nous recueillerons dans la suite de notre
          commentaire. On sait que Molire travaillait toujours
          d'aprs nature, et que la facilit de Chapelle, qui tait
          son ami d'enfance, le dsolait. Il lui disait souvent: Vous
          tes tout aimable, mais vous prodiguez vos agrments  tout
          le monde, et vos amis ne vous ont plus d'obligation lorsque
          vous leur donnez ce que vous sacrifiez au premier venu. La
          vhmente sortie d'Alceste nous reprsente donc ici au
          naturel une des discussions de Chapelle et de Molire.]

PHILINTE.

  Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende
  Quelques dehors civils que l'usage demande.

ALCESTE.

  Non, vous dis-je; on devrait chtier sans piti
  Ce commerce honteux de semblants d'amiti.
  Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre
  Le fond de notre coeur dans nos discours se montre,
  Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
  Ne se masquent jamais sous de vains compliments.

PHILINTE.

  Il est bien des endroits o la pleine franchise
  Deviendrait ridicule, et serait peu permise;
  Et parfois, n'en dplaise  votre austre honneur,
  Il est bon de cacher ce qu'on a dans le coeur.
  Serait-il  propos, et de la biensance,
  De dire  mille gens tout ce que d'eux on pense?
  Et, quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui dplat,
  Lui doit-on dclarer la chose comme elle est?

ALCESTE.

  Oui.

PHILINTE.

      Quoi! vous iriez dire  la vieille milie
  Qu' son ge il sied mal de faire la jolie,
  Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?

ALCESTE.

  Sans doute.

PHILINTE.

             Dorilas, qu'il est trop importun,
  Et qu'il n'est,  la cour, oreille qu'il ne lasse
   conter sa bravoure et l'clat de sa race?

ALCESTE.

  Fort bien.

PHILINTE.

            Vous vous moquez.

ALCESTE.

                                Je ne me moque point,
  Et je vais n'pargner personne sur ce point.
  Mes yeux sont trop blesss, et la cour et la ville
  Ne m'offrent rien qu'objets  m'chauffer la bile;
  J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
  Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font;
  Je ne trouve partout que lche flatterie,
  Qu'injustice, intrt, trahison, fourberie;
  Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein
  Est de rompre en visire  tout le genre humain.

PHILINTE.

  Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.
  Je ris des noirs accs o je vous envisage,
  Et crois voir en nous deux, sous mmes soins nourris,
  Les deux frres que peint l'_cole des maris_,
  Dont...

ALCESTE.

        Mon Dieu! laissons l vos comparaisons fades.

PHILINTE.

  Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades.
  Le monde par vos soins ne se changera pas:
  Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas,
  Je vous dirai tout franc que cette maladie,
  Partout o vous allez, donne la comdie;
  Et qu'un si grand courroux contre les moeurs du temps
  Vous tourne en ridicule auprs de bien des gens.

ALCESTE.

  Tant mieux, morbleu! tant mieux, c'est ce que je demande
  Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande.
  Tous les hommes me sont  tel point odieux,
  Que je serais fch d'tre sage  leurs yeux.

PHILINTE.

  Vous voulez un grand mal  la nature humaine.

ALCESTE.

  Oui, j'ai conu pour elle une effroyable haine.

PHILINTE.

  Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
  Seront envelopps dans cette aversion?
  Encore en est-il bien, dans le sicle o nous sommes...

ALCESTE.

  Non, elle est gnrale, et je hais tous les hommes:
  Les uns, parce qu'ils sont mchants et malfaisants,
  Et les autres, pour tre aux mchants complaisants,
  Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
  Que doit donner le vice aux mes vertueuses.
  De cette complaisance on voit l'injuste excs
  Pour le franc sclrat avec qui j'ai procs.
  Au travers de son masque on voit  plein le tratre;
  Partout il est connu pour tout ce qu'il peut tre;
  Et ses roulements d'yeux et son ton radouci
  N'imposent qu' des gens qui ne sont point d'ici.
  On sait que ce pied-plat, digne qu'on le confonde,
  Par de sales emplois s'est pouss dans le monde,
  Et que par eux son sort, de splendeur revtu,
  Fait gronder le mrite et rougir la vertu;
  Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne
  Son misrable honneur ne voit pour lui personne:
  Nommez-le fourbe, infme, et sclrat maudit,
  Tout le monde en convient, et nul n'y contredit.
  Cependant sa grimace est partout bienvenue;
  On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue;
  Et s'il est, par la brigue, un rang  disputer,
  Sur le plus honnte homme on le voit l'emporter.
  Ttebleu! ce me sont de mortelles blessures,
  De voir qu'avec le vice on garde des mesures;
  Et parfois il me prend des mouvements soudains
  De fuir dans un dsert l'approche des humains.

PHILINTE.

  Mon Dieu! des moeurs du temps mettons-nous moins en peine
  Et faisons un peu grce  la nature humaine;
  Ne l'examinons point dans la grande rigueur,
  Et voyons ses dfauts avec quelque douceur.
  Il faut parmi le monde une vertu traitable;
   force de sagesse, on peut tre blmable;
  La parfaite raison fuit toute extrmit,
  Et veut que l'on soit sage avec sobrit.
  Cette grande roideur des vertus des vieux ges
  Heurte trop notre sicle et les communs usages;
  Elle veut aux mortels trop de perfection:
  Il faut flchir au temps sans obstination;
  Et c'est une folie  nulle autre seconde,
  De vouloir se mler de corriger le monde.
  J'observe, comme vous, cent choses tous les jours,
  Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours;
  Mais, quoi qu' chaque pas je puisse voir paratre,
  En courroux, comme vous, on ne me voit point tre;
  Je prends tout doucement les hommes comme ils sont;
  J'accoutume mon me  souffrir ce qu'ils font;
  Et je crois qu' la cour, de mme qu' la ville,
  Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

ALCESTE.

  Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien,
  Ce flegme pourra-t-il ne s'chauffer de rien?
  Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse,
  Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice,
  Ou qu'on tche  semer de mchants bruits de vous,
  Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?

PHILINTE.

  Oui, je vois ces dfauts, dont votre me murmure,
  Comme vices unis  l'humaine nature;
  Et mon esprit, enfin, n'est pas plus offens
  De voir un homme fourbe, injuste, intress,
  Que de voir des vautours affams de carnage,
  Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.

ALCESTE.

  Je me verrai trahir, mettre en pices, voler,
  Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler,
  Tant ce raisonnement est plein d'impertinence!

PHILINTE.

  Ma foi, vous ferez bien de garder le silence.
  Contre votre partie clatez un peu moins,
  Et donnez au procs une part de vos soins.

ALCESTE.

  Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.

PHILINTE.

  Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?

ALCESTE.

  Qui je veux? La raison, mon bon droit, l'quit.

PHILINTE.

  Aucun juge par vous ne sera visit?

ALCESTE.

  Non. Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse?

PHILINTE.

  J'en demeure d'accord: mais la brigue est fcheuse,
  Et...

ALCESTE.

      Non. J'ai rsolu de n'en pas faire un pas.
  J'ai tort, ou j'ai raison.

PHILINTE.

                      Ne vous y fiez pas.

ALCESTE.

  Je ne remuerai point.

PHILINTE.

                      Votre partie est forte,
  Et peut, par sa cabale, entraner...

ALCESTE.

                                      Il n'importe.

PHILINTE.

  Vous vous tromperez.

ALCESTE.

                      Soit. J'en veux voir le succs.

PHILINTE.

  Mais...

ALCESTE.

        J'aurai le plaisir de perdre mon procs.

PHILINTE.

  Mais enfin...

ALCESTE.

              Je verrai dans cette plaiderie
  Si les hommes auront assez d'effronterie,
  Seront assez mchants, sclrats et pervers,
  Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.

PHILINTE.

  Quel homme!

ALCESTE.

              Je voudrais, m'en cott-il grand'chose,
  Pour la beaut du fait, avoir perdu ma cause.

PHILINTE.

  On se rirait de vous, Alceste, tout de bon,
  Si l'on vous entendait parler de la faon.

ALCESTE.

  Tant pis pour qui rirait.

PHILINTE.

                          Mais cette rectitude
  Que vous voulez en tout avec exactitude,
  Cette pleine droiture o vous vous renfermez,
  La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez?
  Je m'tonne, pour moi, qu'tant, comme il le semble,
  Vous et le genre humain, si fort brouills ensemble,
  Malgr tout ce qui peut vous le rendre odieux,
  Vous avez pris chez lui ce qui charme vos yeux;
  Et ce qui me surprend encore davantage,
  C'est cet trange choix o votre coeur s'engage.
  La sincre liante a du penchant pour vous,
  La prude Arsino vous voit d'un oeil fort doux;
  Cependant  leurs voeux votre me se refuse,
  Tandis qu'en ses liens Climne l'amuse,
  De qui l'humeur coquette et l'esprit mdisant
  Semblent si fort donner dans les moeurs d' prsent.
  D'o vient que, leur portant une haine mortelle,
  Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle?
  Ne sont-ce plus dfauts dans un objet si doux?
  Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous?

ALCESTE.

  Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve
  Ne ferme point mes yeux aux dfauts qu'on lui treuve;
  Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
  Le premier  les voir, comme  les condamner.
  Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,
  Je confesse mon faible; elle a l'air de me plaire:
  J'ai beau voir ses dfauts, et j'ai beau l'en blmer,
  En dpit qu'on en ait, elle se fait aimer:
  Sa grce est la plus forte; et, sans doute, ma flamme
  De ces vices du temps pourra purger son me.

A-t-on jamais crit de prose plus vive en vers si parfaits?

Au deuxime acte, Alceste reconduit en la maudissant Climne, qu'il
trouve trop coquette et qu'il ne peut s'empcher d'adorer. On croit,
dit Aim Martin, entendre Molire lui-mme, parlant  Chapelle de sa
propre femme: Si vous saviez ce qu'elle me fait souffrir, vous auriez
piti de moi. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans
mon coeur. Mon ide en est si fort occupe, que je ne sais rien en son
absence qui m'en puisse divertir. Quand je la vois, une motion et des
transports qu'on ne saurait dire m'tent l'usage de la rflexion. Je
n'ai plus d'yeux pour ses dfauts, il m'en reste seulement pour tout
ce qu'elle a d'aimable. N'est-ce pas l le dernier point de la folie?
et n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne serve qu' me
faire connatre ma faiblesse sans pouvoir en triompher? Ce dlicieux
passage est l'expression de l'amour le plus tendre, et nous en verrons
tous les traits se dvelopper successivement dans le coeur du
Misanthrope.

Nous dsirions de voir Alceste aux prises avec Climne; nous tions
impatients d'assister  cette lutte d'un amour imptueux qui ne
souffre ni dtours ni dlais, et d'une froide coquetterie qui ne
craint rien tant que d'tre force dans ses retranchements. La scne a
rpondu  notre attente; elle a t tout ce qu'elle devait tre entre
un homme dchan contre les vices du sicle, qui a le malheur de
s'tre passionn pour une femme atteinte de quelques-uns des plus
hassables, et cette mme femme qui, dvore du dsir de subjuguer
tous les coeurs, doit attacher un grand prix  soumettre et 
conserver le coeur du sauvage Alceste. Quelle brusquerie! quelle
rudesse dans les reproches de l'un, malgr sa tendresse! Quel air de
bonne foi et presque de candeur, quel charme surtout dans les rponses
de l'autre, malgr sa perfidie!(A.)

coutons encore Molire parlant de sa femme: Elle a de l'enjouement
et de l'esprit; elle est sensible au plaisir de se faire valoir; _tout
cela m'ombrage malgr moi. J'y trouve  redire, je m'en plains._ Cette
femme, cent fois plus raisonnable que je ne le suis, _veut jouir
agrablement de la vie; elle va son chemin_; et, assure par son
innocence, elle _ddaigne de s'assujettir aux prcautions que je lui
demande_. JE PRENDS CETTE NGLIGENCE POUR DU MPRIS; je voudrais des
marques d'amiti, pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on et
plus _de justesse dans sa conduite, pour que j'eusse l'esprit
tranquille_. Mais ma femme, toujours gale et libre dans la sienne,
_me laisse impitoyablement dans mes peines_; et, occupe seulement du
dsir de plaire en gnral, sans avoir de dessein particulier, elle
rit de ma faiblesse. Tous les traits de ce tableau conviennent 
Climne, comme ceux du passage prcdent convenaient au Misanthrope.
Ainsi, tout vient  l'appui de la vrit que nous voulons tablir, que
c'est dans l'histoire mme de Molire qu'il faut chercher le type de
ces deux rles admirables.


XXVIII

Le troisime acte sort du sujet, mais il en sort en un style de satire
qui dut faire honte  Boileau le satirique. Climne et Arsino y
causent avec ironie et amertume sur leurs dfauts. Elles donnent
raison aux mauvaises humeurs du Misanthrope contre le monde. Voici cet
admirable dialogue:

CLIMNE.

  Ah! mon Dieu, que je suis contente de vous voir!

  (Clitandre et Acaste sortent en riant.)


SCNE V

ARSINO, CLIMNE.


ARSINO.

  Leur dpart ne pouvait plus  propos se faire.

CLIMNE.

  Voulons-nous nous asseoir?

ARSINO.

                              Il n'est pas ncessaire.
  Madame, l'amiti doit surtout clater
  Aux choses qui le plus nous peuvent importer;
  Et comme il n'en est point de plus grande importance
  Que celles de l'honneur et de la biensance,
  Je viens, par un avis qui touche votre honneur,
  Tmoigner l'amiti que pour vous a mon coeur.
  Hier, j'tais chez des gens de vertu singulire,
  O sur vous du discours on tourna la matire;
  Et l, votre conduite avec ses grands clats,
  Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas.
  Cette foule de gens dont vous souffrez visite,
  Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite,
  Trouvrent des censeurs plus qu'il n'aurait fallu,
  Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.
  Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre;
  Je fis ce que je pus pour vous pouvoir dfendre;
  Je vous excusai fort sur votre intention,
  Et voulus de votre me tre la caution.
  Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie
  Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie;
  Et je me vis contrainte  demeurer d'accord
  Que l'air dont vous vivez vous faisait un peu tort;
  Qu'il prenait dans le monde une mchante face;
  Qu'il n'est conte fcheux que partout on n'en fasse;
  Et que, si vous vouliez, tous vos dportements
  Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements.
  Non que j'y croie, au fond, l'honntet blesse:
  Me prserve le ciel d'en avoir la pense!
  Mais aux ombres du crime on prte aisment foi,
  Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi.
  Madame, je vous crois l'me trop raisonnable
  Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
  Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets
  D'un zle qui m'attache  tous vos intrts.

CLIMNE.

  Madame, j'ai beaucoup de grces  vous rendre.
  Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre,
  J'en prtends reconnatre  l'instant la faveur
  Par un avis aussi qui touche votre honneur;
  Et comme je vous vois vous montrer mon amie
  En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie,
  Je veux suivre,  mon tour, un exemple si doux
  En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.
  En un lieu, l'autre jour, o je faisais visite,
  Je trouvai quelques gens d'un trs-rare mrite,
  Qui, parlant des vrais soins d'une me qui vit bien,
  Firent tomber sur vous, madame, l'entretien.
  L, votre pruderie et vos clats de zle
  Ne furent pas cits comme un fort bon modle;
  Cette affectation d'un grave extrieur,
  Vos discours ternels de sagesse et d'honneur,
  Vos mines et vos cris aux ombres d'indcence
  Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,
  Cette hauteur d'estime o vous tes de vous,
  Et ces yeux de piti que vous jetez sur tous,
  Vos frquentes leons et vos aigres censures
  Sur des choses qui sont innocentes et pures;
  Tout cela, si je puis vous parler franchement,
  Madame, fut blm d'un commun sentiment.
   quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste,
  Et ce sage dehors que dment tout le reste?
  Elle est  bien prier exacte au dernier point;
  Mais elle bat ses gens, et ne les paye point.
  Dans tous les lieux dvots elle tale un grand zle;
  Mais elle met du blanc, et veut paratre belle.
  Elle fait des tableaux couvrir les nudits;
  Mais elle a de l'amour pour les ralits.
  Pour moi, contre chacun je pris votre dfense,
  Et leur assurai fort que c'tait mdisance;
  Mais tous les sentiments combattirent le mien,
  Et leur conclusion fut que vous feriez bien
  De prendre moins de soin des actions des autres,
  Et de vous mettre un peu plus en peine des vtres;
  Qu'on doit se regarder soi-mme un fort long temps
  Avant que de songer  condamner les gens;
  Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire
  Dans les corrections qu'aux autres on veut faire;
  Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin,
   ceux  qui le ciel en a commis le soin.
  Madame, je vous crois aussi trop raisonnable
  Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
  Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets
  D'un zle qui m'attache  tous vos intrts.[28]

          [Note 28: Cette rplique de Climne est un modle de
          rcrimination satirique; on ne peut pas mieux repousser
          l'offense par l'offense, et payer, comme on dit, une
          personne en mme monnaie. Climne a son histoire toute
          prte et ses garants tout trouvs pour opposer  ceux
          d'Arsino. Celle-ci a cit des gens _de vertu singulire_;
          celle-l cite des gens _d'un trs-rare mrite_. Chacune
          d'elles a essay de dfendre son amie, mais a eu le chagrin
          de ne pouvoir faire adoucir la rigueur de la sentence.
          Enfin, le discours de la coquette est, d'un bout  l'autre,
          calqu sur celui de la prude avec une fidlit tout  fait
          piquante. La rptition faite par Climne des quatre vers
          qui terminent le couplet d'Arsino met le comble  la
          malignit et au mordant de sa repartie. (A.)--Quiconque lit
          doit sentir ces beauts, lesquelles mmes, toutes grandes
          qu'elles sont, ne seraient rien sans le style. Cette pice
          est, de toutes les pices de Molire, la plus fortement
          crite. (V.)]

ARSINO.

   quoi qu'en reprenant on soit assujettie,
  Je ne m'attendais pas  cette repartie,
  Madame; et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur,
  Que mon sincre avis vous a blesse au cour.

CLIMNE.

  Au contraire, madame; et, si l'on tait sage,
  Ces avis mutuels seraient mis en usage.
  On dtruirait par l, traitant de bonne foi,
  Ce grand aveuglement o chacun est pour soi.
  Il ne tiendra qu' vous qu'avec le mme zle
  Nous ne continuions cet office fidle,
  Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous,
  Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

ARSINO.

  Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre;
  C'est en moi que l'on peut trouver fort  reprendre.

CLIMNE.

  Madame, on peut, je crois, louer et blmer tout;
  Et chacun a raison, suivant l'ge ou le got.
  Il est une saison pour la galanterie,
  Il en est une aussi propre  la pruderie.
  On peut, par politique, en prendre le parti,
  Quand de nos jeunes ans l'clat est amorti;
  Cela sert  couvrir de fcheuses disgrces.
  Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces;
  L'ge amnera tout; et ce n'est pas le temps,
  Madame, comme on sait, d'tre prude  vingt ans.[29]

          [Note 29: En effet, la pruderie est pour ainsi dire l'unique
          avenir d'une coquette. Climne semble le pressentir; mais,
          blouie par les adorations de ses amants, cet avenir lui
          semble trop loign pour qu'elle puisse le croire
          redoutable. Cette scne est une des plus morales de
          l'ouvrage.]

ARSINO.

  Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage,
  Et vous faites sonner terriblement votre ge.[30]
  Ce que de plus que vous on en pourrait avoir
  N'est pas un si grand cas pour s'en tant prvaloir;[31]
  Et je ne sais pourquoi votre me ainsi s'emporte,
  Madame,  me pousser de cette trange sorte.

          [Note 30: Cette mtaphore expressive, tire du bruit de la
          cloche, se trouve aussi dans la Fontaine. Faire sonner son
          ge, c'est avertir tout le monde qu'on est jeune, comme une
          cloche avertit d'un grand vnement.]

          [Note 31: _N'est pas un si grand cas_, pour dire: n'est pas
          une si grande chose. Celle locution, qui se trouve dans le
          Dictionnaire de l'Acadmie, dition de 1694, n'est plus
          d'aucun usage. (A.)]

CLIMNE.

  Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi
  On vous voit en tous lieux vous dchaner sur moi.
  Faut-il de vos chagrins sans cesse  moi vous prendre?
  Et puis-je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre?
  Si ma personne aux gens inspire de l'amour,
  Et si l'on continue  m'offrir chaque jour
  Des voeux que votre coeur peut souhaiter qu'on m'te,
  Je n'y saurais que faire, et ce n'est pas ma faute;
  Vous avez le champ libre, et je n'empche pas
  Que, pour les attirer, vous n'ayez des appas.[32]

          [Note 32: Climne se retranche derrire la vanit pour
          repousser les traits de sa rivale. Elle l'attaque, en femme
          instruite de ce qui peut blesser le plus profondment une
          femme; son triomphe passager sera la cause de sa perte, car
          elle veille une haine qui doit tre irrconciliable. C'est
          ainsi que Molire lie cette scne  l'action gnrale, dont
          elle va hter la marche et prparer le dnoment.]

ARSINO.

  Hlas! et croyez-vous que l'on se mette en peine
  De ce nombre d'amants dont vous faites la vaine,
  Et qu'il ne nous soit pas fort ais de juger
   quel prix aujourd'hui l'on peut les engager?
  Pensez-vous faire croire,  voir comme tout roule,
  Que votre seul mrite attire cette foule?
  Qu'ils ne brlent pour vous que d'un honnte amour,
  Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour?
  On ne s'aveugle point par de vaines dfaites;
  Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites
   pouvoir inspirer de tendres sentiments,
  Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amants:
  Et de l nous pouvons tirer des consquences
  Qu'on n'acquiert point leurs coeurs sans de grandes avances;
  Qu'aucun, pour nos beaux yeux, n'est notre soupirant,
  Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend.
  Ne vous enflez donc pas d'une si grande gloire,
  Pour les petits brillants d'une faible victoire;[33]
  Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas,
  De traiter pour cela les gens de haut en bas.
  Si nos yeux enviaient les conqutes des vtres,
  Je pense qu'on pourrait faire comme les autres,
  Ne se point mnager, et vous faire bien voir
  Que l'on a des amants quand on en veut avoir.

          [Note 33: Ce mot de _brillants_ tait autrefois d'un usage
          plus tendu qu'aujourd'hui; on disait: _Il y a bien des
          brillants, de grands brillants dans ce pome_. Ces exemples
          sont tirs du Dictionnaire de l'Acadmie, dition de 1694.
          (A.)]

CLIMNE.

  Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire;
  Par ce rare secret efforcez-vous de plaire;
  Et sans...

ARSINO.

            Brisons, madame, un pareil entretien,
  Il pousserait trop loin votre esprit et le mien;
  Et j'aurais pris dj le cong qu'il faut prendre,
  Si mon carrosse encor ne m'obligeait d'attendre.

CLIMNE.

  Autant qu'il vous plaira vous pouvez arrter,
  Madame; et l-dessus rien ne doit vous hter.
  Mais, sans vous fatiguer de ma crmonie,
  Je m'en vais vous donner meilleure compagnie;
  Et monsieur, qu' propos le hasard fait venir,
  Remplira mieux ma place  vous entretenir.


XXIX

Est-il possible de mieux s'approprier les usages et les critiques du
monde? de rtorquer avec plus de grce maligne et d'loquence la
mdisance de salon? Juvnal n'a rien de mieux; partout o Molire
imite, il dpasse. C'est le caractre du gnie. Convenons pourtant que
l'invention comique n'est pas forte, et qu'elle ne suffirait pas
aujourd'hui. Le mrite du _Misanthrope_ est tout entier dans le
dialogue et dans l'inimitable versification.

Au cinquime acte, Alceste subit un injuste procs intent par un
homme dont il a franchement dnigr les mauvais vers. La pice finit
par l'indignation du Misanthrope, qui propose sa main  liante;
liante la refuse, et il sort de la scne en prononant ces quatre
vers, dignes de son caractre:

  Trahi de toutes parts, accabl d'injustices,
  Je vais sortir du gouffre o triomphent les vices,
  Et chercher sur la terre un endroit cart
  O d'tre homme de bien on ait la libert.

Voil ce chef-d'oeuvre.  l'exception du style, il n'en serait pas en
ce temps-ci. Molire tait alors spar de sa femme, il crivait son
propre coeur. Il se vengea presque directement de cette femme lgre
et perfide en lui faisant rciter des invectives contre sa propre vie;
il se rconciliera ensuite, il est homme, mais toujours homme;
humoriste, mais amoureux.


XXX

Nous voici enfin arrivs  la haute comdie de Molire, le _Tartuffe_,
c'est le chef-d'oeuvre de l'inventeur et de l'crivain; vous allez en
juger:

Orgon est un bon, honnte et naf bourgeois, mari d'une femme encore
agrable, pre d'une fille belle et tendre, nomme Marianne qui aspire
 se marier avec Valre dont elle est aime. Elmire est le nom de la
femme d'Orgon; madame Pernelle est sa mre; Clante, homme froid et
judicieux, est son beau-frre; Dorine est la suivante de Marianne,
ancienne dans la maison  qui tout langage est permis.

Tout vit en paix, en joie, en amiti, en amour dans cette heureuse
famille, lorsque Orgon, en allant  l'glise, est sduit par les
grimaces de Tartuffe, le hros de la pice, qui simule la saintet, et
finit par s'introduire dans la famille et y prendre un empire absolu.

Les premires scnes se bornent  l'exposition. Orgon parle  Dorine:

ORGON.

  Dorine?... Mon beau-frre, attendez, je vous prie,
  Vous voulez bien souffrir, pour m'ter de souci,
  Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici...
  Tout s'est-il ces deux jours pass de bonne sorte?
  Qu'est-ce qu'on fait cans? comme est-ce qu'on s'y porte?

DORINE.

  Madame eut avant-hier la fivre jusqu'au soir.
  Avec un mal de tte trange  concevoir.

ORGON.

  Et Tartuffe?[34]

          [Note 34:  peine Orgon a-t-il parl, qu'il se peint tout
          entier par un de ces traits qui ne sont qu' Molire. On
          peut s'attendre  tout d'un homme qui, arrivant dans sa
          maison, rpond  tout ce qu'on lui dit par cette seule
          question: _Et Tartuffe?_ et s'apitoie sur lui de plus en
          plus quand on lui dit que Tartuffe a fort bien mang et fort
          bien dormi. Cela n'est point exagr, c'est ainsi qu'est
          fait ce que les Anglais appellent _l'infatuation_, mot assez
          peu usit parmi nous, mais ncessaire pour exprimer un
          travers trs-commun.--Le mot _engouement_ exprime aussi
          trs-bien cette passion des esprits faibles; car, il faut le
          remarquer, _l'infatuation_ ou l'engouement est une maladie
          de l'esprit; le coeur n'y a aucune part: ainsi l'infatuation
          du comte de Galiano pour son singe, d'un roi pour son
          favori, et d'Orgon pour Tartuffe, sont des passions du mme
          genre. Et, loin d'accuser Molire et Le Sage d'avoir rien
          exagr, il faut les louer d'tre rests dans de si justes
          bornes. J'ai vu une mre de famille, en rentrant dans sa
          maison aprs un assez long voyage, se drober aux
          empressements de son mari et de trois filles charmantes,
          pour prodiguer ses caresses  un chien favori, vilain animal
          dont elle faisait ses dlices. Une pareille scne est plus
          outre cent fois que celle d'Orgon. L'art du pote comique
          n'est pas de peindre les travers de la pauvre humanit dans
          leurs plus grands excs, mais de saisir ce point unique qui
          excite tout  la fois la rflexion et la gaiet du
          spectateur.]

DORINE.

                    Tartuffe? Il se porte  merveille,
  Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille!

ORGON.

  Le pauvre homme[35]!

          [Note 35: Un soir, pendant la campagne de 1662, comme Louis
          XIV allait se mettre  table, il lui arriva de dire 
          Prfixe, vque de Rodez, son ancien prcepteur, qu'il lui
          conseillait d'en aller faire autant. Je ne ferai qu'une
          lgre collation, dit le prlat en se retirant; c'est
          aujourd'hui vigile et jene. Cette rponse fit sourire un
          courtisan, qui, interrog par Louis XIV, rpondit que Sa
          Majest pouvait se tranquilliser sur le compte de M. de
          Rodez: aprs quoi il fit un rcit exact du dner de S. Exc.,
          dont le hasard l'avait rendu tmoin.  chaque mets exquis
          que le conteur nommait, Louis XIV s'criait: _Le pauvre
          homme!_ prononant ces mots d'un son de voix vari qui les
          rendait plus plaisants. Molire, tmoin de cette scne, en
          fit usage dans le _Tartuffe_.]

DORINE.

                        Le soir, elle eut un grand dgot,
  Et ne put, au souper, toucher  rien du tout.
  Tant sa douleur de tte tait encor cruelle!

ORGON.

  Et Tartuffe?

DORINE.

              Il soupa, lui tout seul, devant elle;
  Et fort dvotement il mangea deux perdrix,
  Avec une moiti de gigot en hachis.

ORGON.

  Le pauvre homme!

DORINE.

                      La nuit se passa tout entire
  Sans qu'elle pt fermer un moment la paupire;
  Des chaleurs l'empchaient de pouvoir sommeiller,
  Et jusqu'au jour, prs d'elle, il nous fallut veiller.

ORGON.

  Et Tartuffe?

DORINE.

              Press d'un sommeil agrable,
  Il passa dans sa chambre au sortir de la table;
  Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
  O, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.

ORGON.

  Le pauvre homme!

DORINE.

                         la fin, par nos raisons gagne,
  Elle se rsolut  souffrir la saigne;
  Et le soulagement suivit tout aussitt.

ORGON.

  Et Tartuffe?

DORINE.

              Il reprit courage comme il faut;
  Et, contre tous les maux fortifiant son me,
  Pour rparer le sang qu'avait perdu madame,
  But,  son djeuner, quatre grands coups de vin.

ORGON.

  Le pauvre homme!

DORINE.

                      Tous deux se portent bien enfin;
  Et je vais  madame annoncer, par avance,
  La part que vous prenez  sa convalescence.


SCNE VI

ORGON, CLANTE.


CLANTE.

   votre nez, mon frre, elle se rit de vous:
  Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
  Je vous dirai tout franc que c'est avec justice.
  A-t-on jamais parl d'un semblable caprice?
  Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui
   vous faire oublier toutes choses pour lui;
  Qu'aprs avoir chez vous rpar sa misre,
  Vous en veniez au point...?

ORGON.

                            Halte l, mon beau-frre!
  Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.

CLANTE.

  Je ne le connais pas, puisque vous le voulez;
  Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut tre...

ORGON.

  Mon frre, vous seriez charm de le connatre;
  Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
  C'est un homme... qui... ha! un homme... un homme enfin!
  Qui suit bien ses leons gote une paix profonde,
  Et comme du fumier regarde tout le monde.
  Oui, je deviens tout autre avec son entretien;
  Il m'enseigne  n'avoir affection pour rien;
  De toutes amitis il dtache mon me;
  Et je verrais mourir frre, enfants, mre et femme,
  Que je m'en soucierais autant que de cela!

CLANTE.

  Les sentimens humains, mon frre, que voil!

ORGON.

  Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,
  Vous auriez pris pour lui l'amiti que je montre.
  Chaque jour  l'glise il venait, d'un air doux,
  Tout vis--vis de moi se mettre  deux genoux.
  Il attirait les yeux de l'assemble entire
  Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prire,
  Il faisait des soupirs, de grands lancements,
  Et baisait humblement la terre  tous moments;
  Et, lorsque je sortais, il me devanait vite
  Pour m'aller,  la porte, offrir de l'eau bnite.
  Instruit par son garon, qui dans tout l'imitait,
  Et de son indigence et de ce qu'il tait,
  Je lui faisais des dons: mais, avec modestie,
  Il me voulait toujours en rendre une partie.
  _C'est trop_, me disait-il, _c'est trop de la moiti_;
  _Je ne mrite pas de vous faire piti._
  Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
  Aux pauvres,  mes yeux, il allait le rpandre.
  Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
  Et depuis ce temps-l tout semble y prosprer.
  Je vois qu'il reprend tout, et qu' ma femme mme
  Il prend, pour mon honneur, un intrt extrme;
  Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
  Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.
  Mais vous ne croiriez point jusqu'o monte son zle:
  Il s'impute  pch la moindre bagatelle;
  Un rien presque suffit pour le scandaliser,
  Jusque-l qu'il se vint l'autre jour accuser
  D'avoir pris une puce en faisant sa prire,
  Et de l'avoir tue avec trop de colre.

CLANTE.

  Parbleu! vous tes fou, mon frre, que je crois.
  Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi?


XXXI

Orgon finit par avouer qu'il a l'intention de marier sa fille avec
Tartuffe.

Au deuxime acte, il le propose  Marianne. Dorine, qui coute  la
porte, entre, raille le pre et relve le courage de Marianne; son
amant Valre survient; Dorine les gronde et les rconcilie.

Au troisime acte parat Tartuffe; il parle  son valet Laurent:

  Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
  Et priez que toujours le ciel vous illumine.
  Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
  Des aumnes que j'ai partager les deniers.

DORINE,  part.

  Que d'affectation et de forfanterie!

TARTUFFE.

  Que voulez-vous?

DORINE.

                  Vous dire...

TARTUFFE, tirant un mouchoir de sa poche.


                              Ah! mon Dieu, je vous prie,
  Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir...

DORINE.

  Comment?

TARTUFFE.

              Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
  Par de pareils objets les mes sont blesses,
  Et cela fait venir de coupables penses.

DORINE.

  Vous tes donc bien tendre  la tentation,
  Et la chair sur vos sens fait grande impression!
  Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte:
  Mais  convoiter, moi, je ne suis point si prompte;
  Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
  Que toute votre peau ne me tenterait pas.

TARTUFFE.

  Mettez dans vos discours un peu de modestie,
  Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.

DORINE.

  Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos.
  Et je n'ai seulement qu' vous dire deux mots.
  Madame va venir dans cette salle basse,
  Et d'un mot d'entretien vous demande la grce.

TARTUFFE.

  Hlas! trs-volontiers.

DORINE,  part.

                          Comme il se radoucit!
  Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.

TARTUFFE.

  Viendra-t-elle bientt?

DORINE.

                        Je l'entends, ce me semble.
  Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble.


SCNE III

ELMIRE, TARTUFFE.


TARTUFFE.

  Que le ciel  jamais, par sa toute-bont,
  Et de l'me et du corps vous donne la sant,
  Et bnisse vos jours autant que le dsire
  Le plus humble de ceux que son amour inspire!

ELMIRE.

  Je suis fort oblige  ce souhait pieux.
  Mais prenons une chaise, afin d'tre un peu mieux.

TARTUFFE, assis.

  Comment de votre mal vous sentez-vous remise?

ELMIRE, assise.

  Fort bien; et cette fivre a bientt quitt prise.

TARTUFFE.

  Mes prires n'ont pas le mrite qu'il faut
  Pour avoir attir cette grce d'en haut;
  Mais je n'ai fait au ciel nulle dvote instance
  Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.

ELMIRE.

  Votre zle pour moi s'est trop inquit.

TARTUFFE.

  On ne peut trop chrir votre chre sant;
  Et, pour la rtablir, j'aurais donn la mienne.

ELMIRE.

  C'est pousser bien avant la charit chrtienne;
  Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bonts.

TARTUFFE.

  Je fais bien moins pour vous que vous ne mritez.

ELMIRE.

  J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire,
  Et suis bien aise, ici, qu'aucun ne nous claire.

TARTUFFE.

  J'en suis ravi de mme; et, sans doute, il m'est doux,
  Madame, de me voir seul  seul avec vous.
  C'est une occasion qu'au ciel j'ai demande,
  Sans que, jusqu' cette heure, il me l'ait accorde.

ELMIRE.

  Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien,
  O tout votre coeur s'ouvre et ne me cache rien.

     (Damis, sans se montrer, entr'ouvre la porte du cabinet dans
     lequel il s'tait retir, pour entendre la conversation.)

TARTUFFE.

  Et je ne veux aussi, pour grce singulire,
  Que montrer  vos yeux mon me tout entire,
  Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits
  Des visites qu'ici reoivent vos attraits
  Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine,
  Mais plutt d'un transport de zle qui m'entrane,
  Et d'un pur mouvement...

ELMIRE.

                            Je le prends bien ainsi,
  Et crois que mon salut vous donne ce souci.

TARTUFFE, prenant la main d'Elmire et lui serrant les doigts.

  Oui, madame, sans doute; et ma ferveur est telle...

ELMIRE.

  Ouf! vous me serrez trop.

TARTUFFE.

                          C'est par excs de zle.
  De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein,
  Et j'aurais bien plutt...

     (Il met la main sur les genoux d'Elmire.)

ELMIRE.

                              Que fait l votre main?

TARTUFFE.

  Je tte votre habit: l'toffe en est moelleuse.

ELMIRE.

  Ah! de grce, laissez, je suis fort chatouilleuse.

     Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe se rapproche d'elle.

TARTUFFE, maniant le fichu d'Elmire.

  Mon Dieu! que de ce point l'ouvrage est merveilleux!
  On travaille aujourd'hui d'un art miraculeux;
  Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire![36]

          [Note 36: Ce mange est aussi celui de Panurge, dans
          Rabelais. Quand il se trouvoit en compaignie de quelques
          bonnes dames, il leur mettoit sus le propos de lingerie, et
          leur mettoit la main au sein, demandant: Et cest ouvraige,
          est-il de Flandres ou de Haynault?]

ELMIRE.

  Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
  On tient que mon mari veut dgager sa foi,
  Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi?

TARTUFFE.

  Il m'en a dit deux mots: mais, madame,  vrai dire,
  Ce n'est pas le bonheur aprs quoi je soupire;
  Et je vois autre part les merveilleux attraits
  De la flicit qui fait tous mes souhaits.

ELMIRE.

  C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

TARTUFFE.

  Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre.

ELMIRE.

  Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs[37]
  Et que rien ici-bas n'arrte vos dsirs.

          [Note 37: On ne saurait trop admirer l'adresse avec laquelle
          Elmire sait en mme temps tenir dans le respect le plus
          audacieux des hommes, et pousser un hypocrite  se montrer 
          dcouvert. Elle veille ses craintes par la dignit de son
          maintien, et ses esprances par la douceur de ses paroles.
          Ds lors, l'issue du combat qui se livre dans l'me de
          Tartuffe n'est plus douteuse. Lorsque la crainte et
          l'esprance sont aux prises, la passion l'emporte toujours;
          c'est la marche du coeur humain.]

TARTUFFE.

  L'amour qui nous attache aux beauts ternelles
  N'touffe pas en nous l'amour des temporelles:
  Nos sens facilement peuvent tre charms
  Des ouvrages parfaits que le ciel a forms.
  Ses attraits rflchis brillent dans vos pareilles.
  Mais il tale en vous ses plus rares merveilles:
  Il a sur votre face panch des beauts
  Dont les yeux sont surpris et les coeurs transports:
  Et je n'ai pu vous voir, parfaite crature,
  Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
  Et d'une ardente amour sentir mon coeur atteint,
  Au plus beau des portraits o lui-mme il s'est peint.
  D'abord, j'apprhendai que cette ardeur secrte
  Ne ft du noir esprit une surprise adrte;
  Et mme  fuir vos yeux mon coeur se rsolut,
  Vous croyant un obstacle  faire mon salut.
  Mais enfin je connus,  beaut tout aimable,
  Que cette passion peut n'tre point coupable,
  Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,[38]
  Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon coeur.
  Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande
  Que d'oser de ce coeur vous adresser l'offrande;
  Mais j'attends en mes voeux tout de votre bont,
  Et rien des vains efforts de mon infirmit.
  En vous est mon espoir, mon bien, ma quitude;
  De vous dpend ma peine ou ma batitude;
  Et je vais tre enfin, par votre seul arrt,
  Heureux si vous voulez, malheureux s'il vous plat.

          [Note 38: Quel sublime comique le pote a tir ici du combat
          des deux passions hideuses qui agitent ce sclrat! comme
          dans sa dtresse il appelle  son aide tous les secrets de
          son art infernal! flatterie, hypocrisie, persuasion,
          humilit, pudeur, il essaye toutes les armes, et on rit; car
          plus il veut cacher sa turpitude, plus il se montre odieux
          et ridicule.]

ELMIRE.

  La dclaration est tout  fait galante;
  Mais elle est,  vrai dire, un peu bien surprenante.
  Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
  Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
  Un dvot comme vous, et que partout on nomme...[39]

          [Note 39: Elmire a lu depuis longtemps dans le coeur de
          l'hypocrite: elle n'est ni surprise ni fche de sa
          dclaration; en femme habile, elle comprend tout le pouvoir
          que lui abandonne celui qui jette le trouble dans sa maison.
          Elmire n'est pas seulement douce et sage, elle est encore
          adroite et pntrante. Nous verrons plus tard qu'elle n'a
          oubli aucun des avantages qu'elle prend ici.]

TARTUFFE.

  Ah! pour tre dvot, je n'en suis pas moins homme:[40]
  Et, lorsqu'on vient  voir vos clestes appas,
  Un coeur se laisse prendre et ne raisonne pas.
  Je sais qu'un tel discours de moi parat trange:
  Mais, madame, aprs tout, je ne suis pas un ange;
  Et, si vous condamnez l'aveu que je vous fais,
  Vous devez vous on prendre  vos charmants attraits.
  Ds que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine,
  De mon intrieur vous ftes souveraine;
  De vos regards divins l'ineffable douceur
  Fora la rsistance o s'obstinait mon coeur;
  Elle surmonta tout, jenes, prires, larmes,
  Et tourna tous mes voeux du ct de vos charmes.
  Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois;
  Et, pour mieux m'expliquer, j'emploie ici la voix.
  Que si vous contemplez d'une me un peu bnigne.
  Les tribulations de votre esclave indigne;
  S'il faut que vos bonts veuillent me consoler
  Et jusqu' mon nant daignent se ravaler,
  J'aurai toujours pour vous,  suave merveille,
  Une dvotion  nulle autre pareille.[41]
  Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
  Et n'a nulle disgrce  craindre de ma part.
  Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
  Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles;
  De leurs progrs sans cesse on les voit se targuer;
  Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer;
  Et leur langue indiscrte, en qui l'on se confie,
  Dshonore l'autel o leur coeur sacrifie.
  Mais les gens comme nous brlent d'un feu discret
  Avec qui, pour toujours, on est sr du secret.
  Le soin que nous prenons de notre renomme
  Rpond de toute chose  la personne aime;
  Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre coeur,
  De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.

          [Note 40: On a cru que ce vers tait une parodie de celui de
          Sertorius:

               Et pour tre Romain, je n'en suis pas moins homme,

          C'est une erreur. Molire imite ici un passage du
          _Dcamron_ de Boccace, ou, pour mieux dire, il ne fait que
          traduire littralement les paroles d'un confesseur qui joue
          auprs de sa pnitente le mme rle que Tartuffe joue auprs
          d'Elmire: Vous devez, lui dit-il, vous glorifier des
          charmes que le ciel vous a donns, en pensant qu'ils ont pu
          plaire  un saint. C'est votre beaut irrsistible, c'est
          l'amour qui me forcent  en agir ainsi; et pour tre abb,
          je n'en suis pas moins homme: _Come che io sia abbate, in
          sono uomo come gli altri_. (B.)--Molire a pris tout ce
          passage dans la huitime nouvelle de la troisime journe du
          _Dcamron_. Cette imitation a t indique pour la premire
          fois par Michault dans ses excellents _Mlanges
          philologiques_. tome Ier, page 226.]

          [Note 41: Molire oppose ici d'une manire admirable la
          mysticit des expressions  la hideur des sentiments, et les
          pratiques de la pit aux dsirs effronts d'un libertin. Il
          y a force comique dans ce double contraste, car le
          spectateur ne peut s'empcher de se rjouir de l'aveuglement
          d'un sclrat qui emploie, pour inspirer l'amour, tous les
          moyens qui doivent exciter la haine et le mpris.]

ELMIRE.

  Je vous coute dire, et votre rhtorique
  En termes assez forts  mon me s'explique.
  N'apprhendez-vous point que je ne sois d'humeur
   dire  mon mari cette galante ardeur,
  Et que le prompt avis d'un amour de la sorte
  Ne pt bien altrer l'amiti qu'il vous porte?

TARTUFFE.

  Je sais que vous avez trop de bnignit,
  Et que vous ferez grce  ma tmrit;
  Que vous m'excuserez, sur l'humaine faiblesse,
  Des violents transports d'un amour qui vous blesse,
  Et considrerez, en regardant votre air,
  Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.

ELMIRE.

  D'autres prendraient cela d'autre faon peut-tre;
  Mais ma discrtion se veut faire paratre.
  Je ne redirai point l'affaire  mon poux:
  Mais je veux, en revanche, une chose de vous;
  C'est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
  L'union de Valre avecque Marianne.


XXXII

Le fils d'Orgon dnonce l'action et l'audace de Tartuffe  son pre,
Orgon refuse de le croire. Tartuffe affecte de s'accuser lui-mme et
d'intercder pour le fils.  la fin, la scne dcisive survient.
Madame Orgon donne rendez-vous  Tartuffe, et cache son mari sous la
table. La dclaration d'amour de Tartuffe est le chef-d'oeuvre de
toute la comdie, elle va jusqu'au vif et allait plus loin encore,
quand Orgon, alarm pour la vertu de sa femme, renverse la table et
s'lance sur Tartuffe en s'criant enfin:

  Ah! le misrable homme!

 Tartuffe.

  Vous pousiez ma fille et convoitez ma femme!
  Sortez!...

Tartuffe, se dmasquant tout  fait, prtend rester matre de la
maison et des biens, en vertu du contrat de donation qu'il a obtenu de
son ami Orgon.

Mais le roi, qui veille pour l'intrt des familles, intervient par
l'huissier, saisit les papiers de la donation et emprisonne Tartuffe,
reconnu et surveill comme un odieux charlatan. Et tout fini par cette
justice.

Nous allons examiner la morale de ce chef-d'oeuvre, si diversement
interprt depuis par les diffrentes passions des hommes intresss 
accuser ou  dfendre la plus belle des comdies franaises.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CL.

FIN DU VINGT-CINQUIME VOLUME.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain,
43.


[Note au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.]





End of the Project Gutenberg EBook of Cours familier de Littrature - Volume
25, by Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***

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