The Project Gutenberg EBook of Cours familier de Littrature - Volume 27, by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours familier de Littrature - Volume 27
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: July 10, 2015 [EBook #49409]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  REVUE MENSUELLE

  XXVII




  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE


  UN ENTRETIEN PAR MOIS

  PAR
  M. DE LAMARTINE


  TOME VINGT-SEPTIME


  PARIS
  ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR
  9, RUE CAMBACRS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-L'VQUE, 43)
  1869




COURS FAMILIER DE LITTRATURE


CLVIIe ENTRETIEN




MARIE STUART

(REINE D'COSSE)

(SUITE ET FIN.)


XXIV

Le matin sema l'horreur avec le bruit de ce meurtre dans le peuple
d'dimbourg. L'motion fut telle, que la reine crut devoir quitter
Holyrood et se rfugier dans la citadelle. Elle fut insulte par les
femmes en traversant les rues; des affiches vengeresses couvraient
dj les murs, invoquant la paix sur l'me de Darnley, la vengeance du
ciel sur sa criminelle pouse. Bothwell,  cheval, l'pe  la main,
parcourut au galop les rues en criant: _Mort aux sditieux et  ceux
qui parlent contre la reine_! Knox monta pour la dernire fois  la
tribune sans se laisser intimider, et s'cria: Que ceux qui survivent
parlent et vengent! Puis il secoua la poussire de ses pieds, sortit
d'dimbourg et se retira au milieu des bois, dans une cabane de
bcheron, pour attendre ou le supplice ou la vengeance!


XXV

Telle fut la mort de Darnley; jusque-l on pouvait souponner la
reine, on ne pouvait la convaincre. La suite ne laissa aucun doute sur
sa participation. En pousant le meurtrier, elle adoptait le crime.

La sdition une fois calme, elle afficha dans Holyrood la douleur
avec le deuil d'une pouse. Elle resta quatorze jours enferme dans
ses appartements, sans autre clart que celle des lampes. Bothwell fut
accus de rgicide devant les juges d'dimbourg par le comte de
Lennox, pre du roi. Le favori, soutenu par son audace, par la reine
et par les troupes toujours dvoues  celui qui rgne, parut en arme
devant les juges et imposa insolemment l'absolution; il montait ce
jour-l un des chevaux favoris de Darnley, que le peuple reconnut avec
horreur sous son assassin. La reine, de son balcon, lui fit un geste
d'encouragement et de tendresse. L'ambassadeur de France surprit ce
geste et transmit  sa cour l'indignation qu'il en ressentit.


XXVI

La reine est folle, crit,  la mme poque, un des tmoins de ces
scandales de passion, tout ce qui est infme domine maintenant  cette
cour, que Dieu nous sauve! Bientt la reine pousera Bothwell; elle a
bu toute honte: Peu m'importe, disait-elle hier, que je perde pour
lui, France, cosse, Angleterre! Plutt que de le quitter, j'irai au
bout du monde avec lui en jupon blanc. Elle ne s'arrtera pas qu'elle
n'ait tout ruin ici; on lui a persuad de se laisser enlever par
Bothwell pour accomplir plus tt leur mariage; c'tait chose
concerte entre eux avant le meurtre de Darnley dont elle est la
conseillre et lui l'excuteur.

C'tait le langage d'un ennemi, mais l'vnement justifia bientt
aprs la prophtie de la colre. Quelques jours aprs, le 24 avril,
comme elle revenait de Stirling, o elle avait t visiter son fils
lev loin d'elle, Bothwell, avec un groupe de ses amis en armes,
l'attendit au pont d'Almondbridge. Il descendit de cheval, prit
respectueusement la bride de celui de la reine, feignit une lgre
violence, et la conduisit, captive volontaire, dans son chteau de
Dunbar, dont il tait gouverneur comme lord des frontires. Elle y
passa huit jours avec lui, comme si elle et subi le rapt et la
violence, et revint le 8 mai avec lui  dimbourg, rsigne dsormais,
disait-elle,  pouser par consentement celui qui avait dispos d'elle
par force. Cette comdie ne trompa personne, mais sauva  Marie Stuart
la honte d'pouser par choix l'assassin de son mari. Bothwell,
indpendamment du sang qui tachait ses mains, avait trois autres
femmes vivantes. Il en fit disparatre deux par or ou par menaces, et
divora avec la troisime, lady Gardon, soeur de lord Huntly. Il
consentit, pour obtenir le divorce,  se laisser condamner pour
adultre. Les posies de Marie Stuart adresses  cette poque 
Bothwell, prouvent sa jalousie contre cette femme rpudie, mais
encore aime:

  . . . . . . . . . . . . .
  . . . Ses paroles fardes,
  Ses pleurs, ses plaincts remplis de fiction,
  Et ses hauts cris et lamentation,
  Ont tant gagn que par vous sont gardes
  Ses escrits o vous donnez encor foy.
  Aussi l'aymez, et croyez plus que moy.

  Vous la croyez, las! trop je l'apperceoy,
  Et vous doubtez de ma ferme constance.
   mon seul bien et ma seule esprance,
  Et ne vous puis asseurer de ma foy.
  Vous m'estimez lgre que je voy,
  Et si n'avez en moy mille asseurence,
  Et souponnez mon coeur sans apparence,
  Vous dfiant  trop grand tort de moy.
  Vous ignorez l'amour que je vous porte,
  Vous souponnez qu'aultre amour me transporte,
  Vous estimez mes paroles du vent,
  Vous dpeignez de cire, hlas! mon cueur,
  Vous me pensez femme sans jugement,
  Et tout cela augmente mon ardeur.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Mon amour croist, et plus en plus croistra,
  Tant que vivray. . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comment, aprs de tels aveux, gravs pour l'immortalit potique,
calomnier une reine qui se calomnie ainsi de sa propre main?

Elle ne refusait  Bothwell qu'une chose: la tutelle et la garde de
son fils enferm  Stirling. Des luttes terribles et retentissantes
eurent lieu  Holyrood, la veille mme de la crmonie du mariage,
entre la veuve et l'assassin du mari. L'ambassadeur de France en avait
entendu le bruit. Bothwell avait insist; la reine, obstine dans sa
rsistance, avait demand  grands cris un poignard pour se tuer. Le
lendemain,  la crmonie, crit l'ambassadeur, je m'aperus
d'tranges nuages de physionomie entre elle et son mari, ce qu'elle me
voulut excuser en me disant que, si je la voyais triste, c'tait pour
ce qu'elle n'avait pas sujet de se rjouir, ne dsirant que la mort!

L'expiation commenait, mais l'amour consumait plus que l'ennui. Son
ami Bothwell fut roi. Une ligue d'indignation, forme entre les grands
d'cosse contre elle et Bothwell, se noua contre les deux rgicides.
Les lords, confdrs pour venger le trne ensanglant et dshonor,
se rencontrrent, le 13 juin 1567, en face des troupes de Bothwell et
de la reine,  Corberry-hill; le courage avait abandonn leurs
partisans avant la bataille. Ils furent dfaits; Bothwell, couvert de
sang, rapprocha son cheval de celui de la reine, au moment o tout
espoir de fuite tait dj perdu pour eux. Sauvez votre vie, lui dit
la reine, il le faut pour moi; nous nous retrouverons dans un temps
plus heureux! Bothwell voulait mourir. La reine insistait avec
larmes. Me garderez-vous fidlit, Madame, lui dit-il avec un accent
de doute, comme  un mari et  un roi?--Oui! dit la reine, et, en
signe de ma promesse, voici ma main! Bothwell porta la main  ses
lvres et la baisa, puis il s'enfuit, suivi seulement de douze
cavaliers, vers Dunbar.

Les lords la conduisirent prisonnire  la citadelle d'dimbourg. En
traversant l'arme, elle fut couverte des imprcations des soldats et
du peuple. La soldatesque agitait devant son cheval un drapeau sur
lequel tait reprsent le cadavre de Darnley, couch  ct de son
page dans le verger de Kirkoldfield, et le petit roi Jacques  genoux,
invoquant le ciel contre sa mre et contre l'assassin de son
malheureux pre. Arrive  dimbourg, elle parut reprendre courage
dans l'excs de son humiliation. Elle parut, dit la _Chronique
d'dimbourg_,  sa fentre qui donne sur Hightgat, s'adressant au
peuple d'une voix forte et disant comment elle avait t jete en
prison par ses propres sujets qui l'avaient trahie; elle se prsenta
plusieurs fois  la mme fentre, dans un misrable tat, ses cheveux
pars sur ses paules et sur son sein; le corps nu et dcouvert
presque jusqu' la ceinture. Par cette main royale, dit-elle  lord
Ruthven et  Lindsay, qui avaient aid au meurtre jamais pardonn de
son premier favori, Rizzio, j'aurai vos ttes, tt ou tard! Puis
d'autres fois, s'attendrissant et prenant avec eux l'accent de
suppliante: Cher Lethington, disait-elle  ce conseiller de Murray,
toi qui as le don de persuader, parle aux lords, et dis-leur que je
leur pardonne  tous, s'ils consentent  me runir sur un vaisseau
avec Bothwell, avec celui que j'ai pous de leur consentement dans
Holyrood, et s'ils nous laissent aller au hasard des flots, o le vent
et la mer nous conduiront. Elle crivait les lettres les plus
passionnes  Bothwell, lettres interceptes aux portes de sa prison
par ses geliers. Enfin, on la conduisit, sous une faible escorte,
tant le pays lui tait hostile, au chteau de Lochleven, appartenant
aux Douglas. Lady Douglas, qui l'habitait, avait t la rivale de
Marie Stuart  la main du roi d'cosse. Le chteau situ au pied du
Ben Lomond, haute montagne d'cosse, tait construit au milieu d'un
lac qui battait ses murs et qui interceptait toute fuite. Elle y fut
traite par les Douglas avec les respects dus  son rang et  ses
revers. La reine lisabeth parut voir avec alarme le triomphe de la
rvolte contre une reine. Elle s'entendit avec le comte de Murray pour
que ce frre de Marie Stuart, respect des deux partis, reprt le
gouvernement pendant la captivit de la reine. Murray vint  Lochleven
confrer avec sa soeur captive sur le sort du royaume et de Jacques,
l'hritier enfant du trne. Elle le vit avec esprance saisir une
autorit qu'elle crut avec raison plus indulgente pour elle. Elle
apprit par lui la fuite de Bothwell dans les les Shetland d'o il
s'tait embarqu pour le Danemark, pour y reprendre, avec ses anciens
cumeurs de mer, la vie de pirate et de brigand, seul refuge que lui
laissait sa fortune.

Nous le verrons achever, dans la captivit et dans la dmence, une vie
passe tour  tour dans l'opprobre et sur le trne, dans les exploits
et dans les assassinats. L'me de la reine ne pouvait s'en dtacher.

Elle tenta plusieurs fois de s'chapper de Lochleven pour le
rejoindre ou pour se rfugier en Angleterre. L'historien que nous
citons et qui a visit ses ruines dcrit ainsi cette premire prison
de la reine:

Ce sjour de Lochleven, sur lequel le roman et la posie ont rpandu
des lueurs si charmantes, l'histoire plus vraie ne peut le peindre que
dans sa nudit et dans ses horreurs. Le chteau, ou plutt le fort,
n'tait qu'un bloc massif de granit, flanqu de deux lourdes tours,
peupl de hiboux et de chauves-souris, ternellement noy dans la
brume, dfendu par les eaux du lac. C'est l que gmissait Marie
Stuart, opprime sous les violences des lords presbytriens, dchire
par le remords, trouble par les fantmes du pass et par les terreurs
de l'avenir.

Elle y portait dans son sein un fruit de son criminel amour; elle y
mit au monde une fille qui mourut ignore, dans un couvent de femmes,
 Paris.

L'ambassadeur d'lisabeth en cosse, Drury, raconte ainsi  sa
souveraine sa dernire tentative d'vasion:

Vers le 25 du mois dernier (avril 1568), elle faillit s'chapper,
grce  sa coutume de passer toutes les matines dans son lit. Elle
s'y prit ainsi: la blanchisseuse vint de bonne heure, ce qui lui tait
dj arriv plusieurs fois; et la reine, suivant ce qui avait t
convenu, mit la coiffe de cette femme, se chargea d'un paquet de
linge, et se couvrant la figure de son manteau, elle sortit du chteau
et entra dans la barque qui sert  passer le loch. Au bout de quelques
instants, un des rameurs dit en riant: Voyons donc quelle espce de
dame nous avons l? Il voulait en mme temps dcouvrir son visage.
Pour l'en empcher, elle leva les mains. Il remarqua leur beaut et
leur blancheur, qui firent aussitt souponner qui elle tait. Elle
parut peu effraye. Elle ordonna, sous peine de la vie, aux mariniers
de la conduire  la cte; mais, sans faire attention  ses paroles,
ils ramrent aussitt en sens contraire, lui promettant le secret,
surtout envers le lord  la garde duquel elle tait confie. Il semble
qu'elle connaissait le lieu o, une fois dbarque, elle se serait
rfugie, car on voyait et l'on voit encore rder dans un petit
village nomm Kinross, prs des bords du loch, George Douglas, avec
deux serviteurs de Marie, jadis trs-dvous et paraissant l'tre
toujours.

George Douglas, le plus jeune des fils de cette maison, tait en
effet perdument pris de la captive; le fanatisme de la beaut, de la
piti, du rang, le dvouait  tous les hasards, pour lui rendre la
libert et le trne. Il s'entendait par des signaux avec les Hamilton
et d'autres chefs montagnards, qui piaient sur le rivage oppos 
Lochleven, l'heure d'une entreprise en faveur de la reine. Le signal
convenu de la fuite qui consistait dans un feu nocturne, allum sur la
plus haute plate-forme des tours du chteau, brilla enfin aux regards
des Hamilton; bientt une barque inaperue, voguant sur le lac et
abordant la rive, leur livra la reine fugitive. Ils se jetrent  ses
pieds, l'entranrent dans leurs montagnes, levrent leurs vassaux
catholiques, lui formrent une arme, rvoqurent son abdication,
combattirent sous ses yeux pour sa cause,  Longside, contre les
troupes de Murray, et furent vaincus une seconde fois. Marie Stuart,
sans asile et sans esprance, s'enfuit en Angleterre, o les lettres
d'lisabeth lui faisaient croire  l'accueil que les rois doivent aux
rois.

Je vous supplie, crivit-elle, des frontires du Cumberland, 
lisabeth, de m'envoyer chercher le plus tt possible que vous
pourrez, car je suis en pitoyable tat, non-seulement pour une reine,
mais pour une gentille femme. Je n'ai chose au monde que ma personne,
telle que je me suis sauve, faisant soixante milles  travers champs
le premier jour, et n'ayant depuis jamais os aller que la nuit...
Faites-moi connatre aujourd'hui la sincrit de votre naturelle
affection vers votre bonne soeur, cousine et jure amie. Souvenez-vous
que je vous ai envoy mon coeur sur une bague, et maintenant je vous
apporte le vrai coeur et le corps avec, pour plus srement nouer ce
noeud d'amiti entre nous!..


XXVII

On voit par le ton de cette lettre, si diffrent des jactances de
Marie Stuart, quand elle menaait lisabeth de dchance, et
l'Angleterre d'invasion des cossais catholiques, combien son me et
sa langue savaient se plier aux temps. lisabeth avait  choisir entre
deux politiques: l'une magnanime qui consistait  accueillir et 
relever sa cousine vaincue; l'autre, franchement ennemie, qui
consistait  profiter de ses revers et  la dtrner une seconde fois,
par son clatante rprobation; elle en choisit une troisime,
indcise, dissimule, caressante en paroles, odieuse en actions,
laissant tour  tour l'esprance ou le dsespoir, user dans l'attente
le coeur de sa rivale, comme si elle et voulu charger la douleur,
l'angoisse et le temps d'tre ses bourreaux. Cette reine, grande par
le gnie, mesquine par le coeur, cruelle par la politique et encore
plus par ses jalousies fminines, tait la digne fille d'Henri VIII,
dont chaque passion s'assouvissait dans le sang. Elle ouvrit  Marie
Stuart le chteau de Carlisle, comme un asile royal, et elle le
referma sur elle comme une prison. Elle lui rpondit qu'elle ne
pourrait convenablement traiter Marie en reine d'cosse et en soeur,
qu'aprs qu'elle se serait lave des crimes que lui imputaient ses
sujets d'cosse. Elle voqua ainsi,  son tribunal de reine trangre,
ce grand procs entre Marie Stuart et son peuple. Son intervention en
cosse dont elle tenait la reine dans ses mains, et dont le rgent
Murray avait tout  esprer ou  craindre, devenait toute-puissante
par cette attitude d'lisabeth; elle allait rgner en arbitre et sans
troupes sur ce royaume. Sa politique conseille, dit-on, par le grand
ministre Ccil, tait ignoble, mais elle tait anglaise. Honorer Marie
Stuart, c'tait amnistier l'assassinat de Darnley, le mariage avec
Bothwell, la royaut de l'adultre. La restaurer sur le trne
d'cosse, c'tait offenser mortellement l'Angleterre protestante et la
moiti presbytrienne de l'cosse. Rendre la libert  Marie Stuart,
c'tait livrer  l'Espagne,  la France,  la maison catholique
d'Autriche, le levier tout-puissant,  l'aide duquel ces puissances
remueraient l'cosse pour la donner au papisme. Ces penses taient
justes en politique, mais les avouer tait humiliant pour une reine et
surtout pour une femme, encore plus pour une parente. Tout le secret
de la temporisation d'lisabeth est dans cette impossibilit d'avouer
une politique qui la servait, mais qui la dshonorait devant l'Europe.

Non, Madame, lui rpondit Marie Stuart du chteau de Carlisle, je ne
suis pas venue ici pour me justifier devant mes sujets, mais pour les
chtier et pour vous demander vos secours contre eux. Je ne puis ni ne
veux rpondre  leurs fausses accusations, mais oui bien pour amiti
et bon plaisir me veux justifier envers vous de bonne volont, non en
forme de procs avec mes sujets; eux et moi ne sommes en rien
compagnons gaux, et quand je devrais tre tenue  perptuit ici,
encore mieux aimerais-je mourir que me reconnatre telle!

Elle tait dj retenue ou captive en effet: l'ambassadeur d'Espagne 
Londres, qui tait all lui porter les condolances de sa cour, dcrit
ainsi sa demeure au chteau de Carliste:

La pice que la reine habite est obscure, crit don Gusman de Silva,
vers cette poque,  Philippe II; elle n'a qu'une seule croise garnie
de barreaux de fer. Elle est prcde de trois autres pices gardes
et occupes par des arquebusiers. Dans la dernire, celle qui fait
antichambre au salon de la reine, se tient lord Scrope, gouverneur des
districts de la frontire de Carlisle; la reine n'a auprs d'elle que
trois de ses femmes. Ses serviteurs et domestiques dorment hors du
chteau. On n'ouvre les portes que le matin  dix heures. La reine
peut sortir jusqu' l'glise de la ville, mais toujours accompagne de
cent arquebusiers. Elle a demand  lord Scrope un prtre pour dire la
messe. Celui-ci a rpondu qu'il n'y en avait pas en Angleterre.

pouvante des intentions d'lisabeth, Marie Stuart implora la France.
Elle oublia sa sourde haine contre Catherine de Mdicis et lui
crivit; elle crivit au roi Charles IX et au duc d'Anjou pour leur
demander de la secourir.

Elle crivit au cardinal de Lorraine dans le mme but.

                                            De Carlisle, 21 juin 1568.

Je n'ay de quoy achetter du pain, ny chemise, ny robe.

La royne d'icy m'a envoy ung peu de linge et me fournit un plat. Le
reste je l'ai empruntay, mais je n'en trouve plus. Vous aurez part en
cette honte. Sandi Clerke, qui a rest en France de la part de ce
faulx bastard (Murray), s'est vant que vous ne me fourniriez pas
d'argent et ne vous mesleriez de mes affaires. Dieu m'esprouve bien.
Pour le moins assurez-vous que je mourray catholique. Dieu m'ostera de
ces misres bien tost. Car j'ai souffert injures, calomnies, prison,
faim, froid, chaud, fuite sans savoir o, quatre-vingt et douze
milles  travers champs sans m'arrester ou descendre, et puis couscher
sur la dure, et boire du laict aigre, et manger de la farine d'aveine
sans pain, et suis venue trois nuits comme les chahuans, sans femme,
en ce pays, o, pour rcompense, je ne suis gueres mieulx que
prisonnire. Et cependant on abast toutes les maisons de mes
serviteurs et je ne puis les ayder, et pend-on les maistres, et je ne
puis les recompenser; et toutes foys tous demeurent constantz vers
moy, abhorrent ces cruels traistres, qui n'ont trois mil hommes  leur
commandement, et si j'avais secours, encores la moyti les laisserait
pour seur. Je prie Dieu qu'il me mette remde, ce sera quand il luy
plaira, et qu'il vous donne sant et longue vie.

Votre humble et obissante niepce,

                                                           MARIE, R.


Le silence d'lisabeth la glaait d'effroi; elle s'abaissait jusqu'
la clinerie fminine pour lui arracher un mot:

                                         De Carliste, 5 juillet 1568.

...... Ma bonne soeur.... Je penseroys vous satisfaire en tout,
vous voyant. Hlas! ne faites comme le serpent qui se bouche l'ouye:
car je ne suis un enchanteur, mais vostre soeur et cousine... Je ne
suis de la nature du basilic, ny moins du camlon, pour vous
convertir  ma semblance, quand bien je seroye si dangereuse et
mauvaise que l'on dit, et vous estes assez arme de constance et de
justice, laquelle je requiers  Dieu, et qu'il vous donne grace d'en
bien user avecques longue et heureuse vie.

Vostre bonne soeur et cousine,

                                                               M. R.


Les apprhensions de Marie Stuart ne pouvaient manquer de se raliser:
lisabeth tenait  l'loigner des Marches cossaises.

Le 28 juillet 1568, l'auguste captive, malgr ses nergiques
protestations, fut conduite dans le comt d'York, au chteau de
Bolton, qui appartenait  lord Scrope, beau-frre du duc de Norfolk.

Transporte au chteau de Bolton, maison des ducs de Norfolk, elle
crit d'un style bien diffrent  la reine d'Espagne, femme de
Philippe II:

Si j'avais de vous et des rois, vos parents, esprance de secours,
lui dit-elle, je mettrais la religion ici _subs_ (c'est--dire je
ferais triompher le catholicisme) ou je mourrais  la peine. Tout ce
pays o je suis est entirement ddi  la foi catholique, et  cause
de cela et de mon droit que j'ai,  moi, sur ce royaume, il faudrait
peu de chose pour apprendre  cette reine d'Angleterre de se mler
d'aider les sujets rebelles contre leurs princes! Au reste, vous avez
des filles, Madame, et j'ai un fils.....; la reine lisabeth n'est pas
fort aime d'aucune des deux religions, et Dieu merci, j'ai gagn une
bonne partie des coeurs des gens de bien de ce pays-ci depuis ma
venue, jusqu' hasarder tout ce qu'ils ont pour moi et pour ma
cause!... Gardez-moi bien secret, car il m'en coterait la vie!...
J'ai la fivre de cette lettre.

On voit que, ds les premiers jours de son sjour en Angleterre, en
caressant d'une main lisabeth, elle nouait de l'autre, avec
l'tranger et avec ses propres sujets, la trame dans laquelle elle
finit par se prendre elle-mme. La captivit tait son excuse, la
religion son prtexte, le malheur son droit; mais, si elle pouvait
allguer son infortune, elle ne pouvait, sans mentir, allguer son
innocence. Elle ne cessait de demander  Madrid et  Paris des
interventions armes contre l'cosse et contre lisabeth. Sa vie
entire, pendant sa captivit, ne fut qu'une longue conjuration. La
politique inhumaine et dloyale de la reine d'Angleterre la
justifiait de sa propre duplicit.


XXVIII

Le rcit circonstanci de cette captivit et de cette conspiration de
dix-neuf ans, intressant dans une vie, est monotone pour l'histoire.
Rien ne les diversifie que les sites de ces prisons et les trames
toujours renaissantes et toujours coupes de la reine captive.

On ouvrit  Hamptoncourt, palais de Henri VIII, des confrences pour
juger le procs de Marie Stuart avec ses sujets. Murray et les
cossais y produisirent les preuves de la complicit de Marie Stuart
dans le meurtre de son mari, ses sonnets d'amour  Bothwell, les
lettres de ce favori renfermes dans une cassette d'argent cisel aux
armes de son premier mari Franois II.

Voudriez-vous donc pouser ma soeur d'cosse? demanda un jour
ironiquement lisabeth au duc de Norfolk, qu'on croyait pris de sa
prisonnire.--Madame, rpondit le duc soulev d'horreur par ces
tmoignages, je n'pouserai jamais une femme dont le mari ne peut
dormir en scurit sur son oreiller.

Ni les accusations, ni les justifications ne paraissant
satisfaisantes, lisabeth rompit les confrences sans prononcer de
jugement. Tmoin de la lutte entre les diffrentes factions qui
dchiraient l'cosse, tout indique qu'elle s'en rapporta  ces
factions pour lui livrer tt ou tard leur pays; elle parut
l'abandonner  son sort.


XXIX

Murray, tuteur de l'enfant roi Jacques et dictateur du royaume,
gouvernait avec adresse et vigueur ce malheureux pays. Un noble
proscrit de la famille des Hamilton, nomm Bothwell-Haugh, dont Murray
avait laiss la femme expirer de misre au seuil de sa propre demeure
donne par le dictateur  un de ses partisans, jura de venger sa femme
et sa patrie du mme coup; il ramassa une poigne de terre qui
recouvrait le cercueil de sa femme, la porta sur lui dans sa ceinture
comme une ternelle incitation  sa vengeance, se rendit dguis dans
une petite ville que Murray devait traverser en revenant  dimbourg;
il y tua Murray d'un coup de feu tir d'un balcon, et, remontant sur
un cheval qui l'attendait sur les derrires de la maison, il chappa,
par la rapidit de sa course, aux gardes du dictateur. Moi seul,
s'cria Murray en expirant, je pouvais sauver l'glise, le royaume et
l'enfant; l'anarchie va tout dvorer!...

Son assassin passa en France et fut bien accueilli des Guise; ils
virent en lui un instrument de meurtre propre  les dlivrer de leur
adversaire, l'amiral de Coligny. Ils s'adressrent  leur nice, Marie
Stuart, pour obtenir d'elle qu'elle encouraget Bothwell-Haugh  ce
forfait. La rponse de Marie Stuart a toute l'impudeur d'un temps o
l'assassinat s'avouait comme un exploit de la haine.

..... Quant  ce que vous m'crivez, dit-elle, de mon cousin, M. de
Guise, je vouldray qu'une si meschante crature, que le personnage
dont il est question (M. l'amiral), fust hors de ce monde, et seroy
bien ayse que quelqu'un qui m'appartienst en fust l'instrument, et
encore plus qu'il fust pendu de la main d'un bourreau, comme il a
mrit; vous savez comme j'ai cela  cueur..... Mais de me mesler
de rien commander  cest endroit, ce n'est pas mon mestier.

Ce que Bothwelhach (Bothwell-Haugh) a faict, a est sans mon
commandement; de quoi je lui say aussi bon gr et meilleur, que si
j'eusse est du conseil.....

Murray tait son frre, et avait t deux fois son ministre et son
salut contre les vengeurs de Darnley. lisabeth le pleura comme le
protecteur de la religion rforme en cosse. L'anarchie lui succda
comme il l'avait pressenti en mourant. Le comte de Lennox, pre de
Darnley, beau-pre de Marie, aeul de Jacques, fut nomm rgent. Le
parti de Jacques, fils de Marie Stuart, et le parti de sa mre
luttrent de forfaits; Lennox fut tu en combattant; le comte de
Morton prit la rgence  sa place; il rgna en bourreau, le fer  la
main; il anantit le parti de la reine par la terreur d'un
gouvernement, qui prpare des reflux de sang.  peine avait-il remis
le royaume au roi son pupille, que les favoris du jeune roi le firent
supplicier comme complice du meurtre de Rizzio. Il ne nia point le
crime, et mourut en homme qui s'attendait  l'ingratitude du prince.
Le fils de Marie, Jacques II, avait t nourri par lui dans l'horreur
de la religion de sa mre et dans le mpris de sa mre elle-mme.


XXX

Pendant cette minorit en cosse, Marie Stuart conspirait avec le
comte de Norfolk, qu'elle avait de nouveau fascin, pour soulever
l'Angleterre au nom du catholicisme. Les correspondances avec Rome,
dcouvertes par d'infidles agents, furent les preuves de la
conspiration; Norfolk monta sur l'chafaud; Marie fut resserre dans
une captivit plus troite. lisabeth commena  sentir le danger de
garder dans ses chteaux une magicienne dont tous les geliers
devenaient les adorateurs et les complices.

Les massacres de la Saint-Barthlemy, ces vpres siciliennes de la
religion et de la politique, firent frmir lisabeth. L'exemple de
cette conjuration triomphante pouvait tenter les catholiques
d'Angleterre; ils avaient une autre Catherine de Mdicis, plus jeune
et aussi peu scrupuleuse que la reine mre et Charles IX.

Les conseillers d'lisabeth lui reprsentrent pour la premire fois
la ncessit du jugement de la reine d'cosse et de sa mort pour la
paix du royaume, et peut-tre pour la scurit de sa propre vie.
Burleigh, Leicester, Walsingham, ses hommes d'tat, furent unanimes 
lui conseiller ce sacrifice.

Hlas! leur rpondait lisabeth avec hypocrisie, la reine d'cosse
est ma fille; mais celle qui ne veut pas bien en user avec sa mre,
mrite d'avoir une martre!

Des malignits fminines impardonnables, faites par Marie Stuart 
lisabeth, aigrirent encore les sentiments et les rapports entre les
deux reines. L'histoire ne les croirait pas si elle n'en avait les
preuves crites dans ses archives. Sachant la prdilection quivoque
d'lisabeth pour son beau favori Leicester, qu'elle avait espr
elle-mme sduire, et avec lequel elle entretenait un commerce de
lettres, elle eut l'audace de railler sa rivale, sur l'infriorit des
charmes qu'lisabeth pouvait offrir  ce favori.

Sous prtexte de rcriminer contre la comtesse de Shrewsbury, qui
avait accus Marie Stuart d'avoir sduit  Scheffield son mari, Marie
Stuart crivit  lisabeth une lettre dans laquelle elle attribue 
lady Shrewsbury des propos tellement injurieux  lisabeth, comme
femme et comme reine, que le cynisme des expressions nous empche de
les citer.

Elle termine cette lettre ainsi: Elle m'a dit que votre mort
prochaine tait prdite dans un vieux livre; que le rgne aprs le
vtre ne durerait pas trois annes.  ce livre il y avait ensuite un
dernier feuillet, lequel elle ne m'a jamais voulu dire?

On voit assez que ce dernier feuillet tait relatif  Marie Stuart
elle-mme, et lui prdisait sans doute son avnement au trne
d'Angleterre et la restauration de l'glise dans ce royaume! On voit
aussi par les termes de cette lettre qu'elle tait un moyen dtourn,
ingnieusement trouv par la haine d'une rivale prisonnire, pour
faire  son ennemie tous les outrages qui pouvaient tre le plus
sensibles au coeur d'une reine et d'une femme. On s'tonne de tant
d'audace et d'insulte sous la main d'une reine captive,  qui un mot
d'lisabeth pouvait rtorquer la mort; mais la mort en ce moment tait
moins terrible  Marie Stuart que la vengeance ne lui tait chre.
Quel spectacle pour l'histoire, que celui de ces deux reines,
s'avilissant  l'envi dans ces rixes acharnes o l'une provoquait le
supplice, o l'autre le tenait vingt ans suspendu sur la tte de sa
rivale!


XXXI

Cependant l'Europe sur laquelle Marie Stuart avait compt, l'oubliait;
mais elle n'oubliait pas l'Europe. Sa dtention d'abord royale s'tait
resserre de plus en plus  mesure qu'elle changeait de rsidence.
Elle dcrit en termes pathtiques,  l'envoy de Charles IX  Londres,
les disgrces de son avant-dernire prison:

Elle n'est que de vieille charpenterie, crit-elle, entr'ouverte de
demy pied en demy pied, de sorte que le vent entre de tous costez en
ma chambre, je ne sais comme il sera en ma puissance d'y conserver si
peu de sant que j'ay recouverte; et mon mdecin, qui en ha est en
extresme peine durant ma diette, m'ha protest qu'il se dchargeroit
tout  fait de ma curation, s'il ne m'est pourveu de meilleur logis,
luy mesme me veillant durant ma dite diette, ayant expriment la
froydure incroyable qu'il faisoit la nuit en ma chambre, nonobstant
les estuves et feu continuel qu'il y avoit et la chaleur de la saison
de l'anne; je vous laisse  juger quel il y fera au milieu de
l'hyver, cette maison assise sur une montagne au milieu d'une plaine
de dix milles  l'entour, estant expose  tous ventz et injures du
ciel... Je vous prye luy faire requeste en mon nom ( la reine
lisabeth), l'asseurant qu'il y a cent pasans en ce meschant
villaige, au pied de ce chasteau, mieuz logez que moy, n'ayant pour
tout logis que deux mchantes petites chambres... De sorte que je n'ay
lieu quelconque pour me retirer  part, comme je peux en avoir
diverses occasions, ni de me promener  couvert: et pour vous dire, je
n'ay est oncques si mal commode en Angleterre...

Les serviteurs cossais et les compagnes de sa fuite et de sa
captivit succombaient un  un  cette longue agonie des prisons. Elle
y apprit, on ne sait si ce fut avec joie ou avec douleur, la mort de
son mari Bothwell; aprs une vie errante sur les flots de la mer du
Nord, o il avait repris, comme on l'a vu, l'infme mtier de pirate,
Bothwell, surpris dans une descente sur la cte de Danemark et
enchan dans le cachot d'une prison sur un cueil, tait mort dans la
dmence; l'excs des oscillations de sa fortune, le miracle de son
lvation, l'tourdissement de sa chute avaient branl sa raison. Il
la reprit cependant au moment d'expirer, et, soit puissance de la
vrit, soit tendresse, il dicta  ses geliers une justification de
la reine dans la mort de Darnley; il prit tout sur lui: crime et
expiation. La reine fut touche de ce dvouement posthume qui lui
rendait aux yeux de ses partisans l'innocence qu'elle ne recouvra
jamais aux yeux de ses ennemis. Bothwell tait trop charg de crimes
pour que sa bouche, mme en mourant, ft le gage d'une vrit. Mais
cette attestation tait du moins un gage de son amour survivant 
vingt ans de sparation et de supplice.


XXXII

Les dangers que courrait la succession protestante en Angleterre si
lisabeth, qui avanait en ge et qui n'avait jamais voulu partager le
trne avec un poux, venait  mourir avant Marie Stuart, paraissent
avoir dcid son conseil au crime d'tat que cette reine s'tait
refuse jusque-l  accomplir. Nul ne doutait de la conspiration
permanente de la reine d'cosse avec les princes catholiques trangers
et avec le parti catholique en cosse et en Angleterre; cette
conspiration, qui tait le droit d'une reine captive, ne pouvait
paratre un crime qu'aux yeux de ses geliers et de ses perscuteurs.
Ce crime n'avait pas paru suffisant jusque-l  lisabeth et  ses
plus honntes conseillers pour faire le procs  la reine d'cosse. Il
en fallait un plus flagrant et plus odieux pour soulever l'indignation
de l'Angleterre et pour justifier le meurtre en Europe. La tmrit
sans scrupules de Marie Stuart et peut-tre l'astuce de ses ennemis
dans le conseil en fournirent l'occasion  lisabeth.

Marie Stuart ne cessait pas de nouer et de renouer les fils des trames
innombrables qui se rattachaient en elle  la cause catholique. Ses
correspondances, aussi ardentes que ses soupirs, agitaient l'cosse,
l'Angleterre, le continent. Malgr son ge, sa beaut ineffaable, sa
grce, sa sduction, son rang, son gnie lui attiraient de nouveaux
serviteurs dont le culte se confondait pour elle avec l'amour.

Un jeune homme du comt de Derby, nomm Babington, lev chez le comte
de Schrewsbury, o il avait connu la reine pendant qu'elle y tait
prisonnire, avait rsolu de la servir et de la sauver. Babington
avait pass sur le continent, il tait  Paris l'intermdiaire des
correspondances que la reine entretenait avec la France, l'Espagne,
dans l'intrt de sa dlivrance et de sa restauration. La mort
d'lisabeth tait le prliminaire de ce plan. Deux jsuites de Reims,
nomms Allen et Ballard, ne reculrent pas devant ce rgicide; Ballard
vint  Londres, chercha Babington qui y tait revenu, l'embaucha pour
le salut de la reine d'cosse et embaucha par lui une poigne de
conspirateurs catholiques, prts  tout pour le triomphe de la
religion. Le principal conseiller et ministre d'lisabeth, Walsingham,
avait des hommes  lui parmi ces conjurs. Un de ces espions, nomm
Giffard, dont le dvouement paraissait au-dessus du soupon 
l'ambassade de France, dpt des correspondances, recevait les
lettres, feignait de les faire parvenir  leurs adresses, mais les
portait pralablement  Walsingham. Ces lettres attestent quelque
hsitation des conjurs sur la lgitimit de l'assassinat d'lisabeth;
puis une rsolution plus dcide du meurtre, d'aprs la consultation
du pre Ballard, le jsuite de Reims. Une de ces lettres, signe de
Babington, disait textuellement  Marie Stuart:

Trs-chre souveraine, moy mesme avec dix gentilz hommes et cent
aultres de nostre compaignie et suitte, entreprendrons la dlivrance
de vostre personne royalle des mains de vos ennemys.

Marie Stuart rpondait, aprs des remercments et des conseils de
prudence, par cette lettre qui ne laisse aucun doute sur sa
participation de coeur  l'assassinat d'lisabeth:

Nous n'en citerons que le passage sinistre relatif aux six
gentilshommes chargs d'excuter,  Londres, l'acte prliminaire de la
rvolution:

..... Ces choses estant ainsy prpares, et les forces, tant dedans
que dehors le royaulme toutes _prestes, il fauldra alors mettre les
six gentilshommes en besoigne_, et donner ordre que _leur desseing
estant effectu_, je puisse quant et quant estre tire hors d'icy, et
que toutes vos forces soyent en ung mesmes temps en campaigne pour me
recevoir pendant qu'on attendra le secours estranger, qu'il fauldra
alors haster en toute diligence......

Un plan dtaill de dlivrance pour elle suivait cette approbation
donne si explicitement au plan du rgicide sur lisabeth.

Ces lettres remises par Giffard au conseil de cette princesse, Ballard
et Babington furent arrts par Walsingham. Les six conjurs ne
pouvaient nier le complot, car ils s'taient fait peindre tous les six
dans un tableau rgicide avec cette devise crite au bas de leurs
portraits: Nos prils communs sont le noeud de notre amiti! Ils
furent jugs et excuts le 20 septembre avec Ballard et Babington.


XXXIII

Le supplice de ses amis fit pressentir  Marie Stuart son sort; aussi
coupable et plus redoute, elle ne pouvait l'attendre longtemps. Elle
fut transfre, en effet, quelques jours aprs, au chteau de
Fotheringay, sa dernire prison. Cette demeure fodale tait
solennelle et triste comme l'heure de la mort qui s'approchait.
lisabeth, aprs de longues et srieuses hsitations devant son
conseil, nomma enfin trente-six juges pour aller entendre Marie Stuart
et pour faire leur rapport au conseil. La reine d'cosse protesta
contre le droit de juger une reine, et de la juger en terre trangre
o on la retenait de force dans les prisons.

C'est donc ainsi, s'cria-t-elle en comparaissant devant les
commissaires, que la reine lisabeth fait juger les rois par leurs
sujets! Je n'accepte cette place (_en montrant_) sur le gradin
infrieur du sige des juges, que comme chrtienne qui s'humilie; ma
place est l, dit-elle en tendant la main vers le dais, je suis reine
ds le berceau, et le premier jour qui m'a vue femme m'a vue reine!
Puis, se tournant vers Melvil, son chevalier et son matre d'htel sur
le bras de qui elle s'appuyait: Voil bien des juges, dit-elle, et
pas un ami! Elle nia avec force le consentement donn par elle au
plan d'assassinat d'lisabeth; elle insinua, sans le dire
formellement, que des secrtaires pouvaient bien avoir ajout au sens
des lettres qu'on leur dictait. Quand je vins en cosse, dit-elle 
lord Burleigh, chef des ministres, qui l'interrogeait, j'offris 
votre matresse, par Lethington, une bague en coeur comme gage de mon
amiti; et quand, vaincue par mes rebelles, j'entrai en Angleterre,
j'avais reu  mon tour un gage d'encouragement et de protection. En
disant ces paroles, elle tira de son doigt une bague que lui avait
envoye lisabeth. Regardez ce gage, milords, et rpondez. Depuis
dix-huit annes que je suis sous vos verrous, de combien de manires
votre reine et le peuple anglais ne l'ont-ils pas mconnu en ma
personne?


XXXIV

Les commissaires de retour  Londres, et rassembls  Westminster,
prononcrent sa participation au complot contre la vie de la reine et
l'arrt de mort contre la reine d'cosse. Les deux chambres du
parlement ratifirent la condamnation. Marie demanda pour toute grce
de n'tre point supplicie dans quelque _lieu cach_; mais devant ses
domestiques et devant le peuple, afin qu'on ne lui attribut pas une
lchet indigne de son rang, et que tout le monde pt rendre
tmoignage de sa constance  souffrir le martyre; c'est ainsi qu'elle
appelait dj elle-mme son supplice, consolation bien naturelle dans
une reine qui voulait imputer sa mort  sa foi plutt qu' ses fautes.
Elle crivit  tous ses parents et  tous ses amis de France et
d'cosse.--Mon bon cousin, disait-elle au duc de Guise, celuy que
j'ay le plus cher au monde, je vous dis adieu, estant preste par
injuste jugement d'estre mise  mort, telle que personne de nostre
race, grasces  Dieu, n'a jamays receue, et moins une de ma qualit;
mais mon bon cousin, louez-en Dieu, car j'estois inutile au monde en
la cause de Dieu et de son glise, estant en l'estat o j'estois; et
j'espre que ma mort tesmoignera ma constance en la foy, et
promptitude de mourir pour le maintien et restauration de l'glise
catholique en ceste infortune isle; et, bien que jamais bourreau
n'ait mis la main en nostre sang, n'en ayez honte, mon amy, car le
jugement des hrtiques et ennemys de l'glise, et qui n'ont nulle
jurisdiction sur moy, royne libre, est profitable devant Dieu aux
enfants de son glise; si je leur adhrois, je n'aurois ce coup. Tous
ceux de nostre maison ont tous est perscutez par cette secte: tmoin
vostre bon pre, avec lequel j'espre estre receue  mercy du juste
Juge. Je vous recommande donc mes pauvres serviteurs, la dcharge de
mes dettes, et de faire fonder quelque obit annuel pour mon me, non 
vos dpens, mais faire la sollicitation et ordonnance comme sera
requis, et qu'entendrez mon intention par ces miens pauvres dsolez
serviteurs, tesmoins oculaires de ceste mienne dernire tragdie.

Dieu vous veuille prosprer, vostre femme, enfants et frres, et
cousins, et surtout nostre chef, mon bon frre et cousin, et tous les
siens; la bndiction de Dieu et celle que je donnerois  mes enfants
puisse estre sur les vostres, que je ne recommande moins  Dieu que le
mien, mal fortun et abus.

Vous recepvrez des _tokeus_ de moy pour vous ramentevoir de faire
prier pour l'me de vostre pauvre cousine, destitue de tout ayde et
conseil, que de celuy de Dieu, qui me donne force et courage de
rsister seule  tant de loups hurlants aprs moy:  Dieu en soyt la
gloire!

Croyez en particulier ce qui vous sera dit par une personne qui vous
donnera une bague de rubis de ma part, car je prens sur ma conscience
qu'il vous sera dit la vrit de ce que je l'ay charge, spcialement
de ce qui touche mes pauvres serviteurs et la part d'aulcun. Je vous
recommande ceste personne, pour sa simple sincerit et honnestet, 
ce qu'elle puisse estre place en quelque bon lieu. Je l'ai choisie
pour la moins partiale, et qui plus simplement rapportera mes
commandements. Je vous prye qu'elle ne soyt cognue vous avoir rien dit
en particulier, car l'envie lui pourroit nuire.

J'ay beaucoup souffert depuis deux ans et plus, et ne vous l'ay pu
faire savoir pour cause importante. Dieu soit lou de tout, et vous
donne la grasce de persvrer au service de son glise tant que vous
vivrez, et jamays ne puisse cet honneur sortir de nostre race, que,
tant hommes que femmes, soyons prompts de respandre nostre sang pour
maintenir la querelle de la foy, tous aultres respects mondains mis 
part; et, quant  moy, je m'estime ne du cost paternel et maternel,
pour offrir mon sang en icelle, et je n'ay intention de dgnrer.
Jsus crucifi pour nous et tous les saints martyrs nous rendent, par
leur intercession, dignes de la volontaire offerte de nos corps  sa
gloire!

L'on m'avoit, pensant me dgrader, fayt abattre mon days; et, depuis,
mon gardien m'est venu offrir d'crire  leur royne, disant n'avoir
fait cet acte par son commandement, mais par l'avis de quelques-uns
du conseil. Je leur ay monstr, au lieu de mes armes audit days, la
croix de mon Sauveur. Vous entendrez tout le discours: ils ont t
plus doux depuis.

Vostre affectionne cousine et parfaitte amye,

                                                                MARIE,
                                           R. d'cosse, D. de France.


Quand on lui lut la ratification de son jugement et l'ordre
d'excution sign par lisabeth:

C'est bien, dit-elle tranquillement; voil la gnrosit de la reine
lisabeth! Aurait-on jamais cru qu'elle ost en venir  ces extrmits
avec moi qui suis sa soeur, son gale, et qui ne saurais tre sa
sujette? Dieu soit lou de tout cependant, puisqu'il me fait cet
honneur de mourir pour lui et son glise!

Nous laissons parler sur les derniers instants de sa vie l'historien,
 la fois rudit et pathtique, qui a recueilli pour ainsi dire chacun
de ses derniers soupirs. La reine, jusque-l si coupable, fut
transforme en martyre par l'approche de la mort. Quand l'me est
grande, elle grandit avec la destine. Cette destine tait sublime,
car elle tait tout  la fois une expiation accepte et une
rhabilitation dans le sang.

Il tait nuit, raconte l'historien de Marie-Stuart. Elle entendit
sans trouble ce terrible rendez-vous.

Quand les comtes se retirrent, Marie leur dit:

Bni soit le moment qui terminera mon cruel plerinage! L'me assez
lche pour ne pas accepter ce combat suprme sur la terre ne serait
pas digne du ciel!

La reine rentra dans son oratoire et pria Dieu, les genoux nus sur
les dalles nues; puis elle dit  ses femmes: Je souhaiterais manger
quelque chose, afin que demain le coeur ne me faillie pas, et que je
ne fasse rien dont puissent rougir mes amis. Ce dernier repas fut
sobre, solennel, avec quelques clairs d'affectueux enjouement.
Pourquoi, dit Marie  Bastien, autrefois le chef de ses bouffons, ne
cherches-tu pas  m'gayer? Tu es cependant un bon mime, mais tu es un
meilleur serviteur. Revenant bientt  cette pense que sa mort tait
un martyre, et s'adressant  Bourgoing, son mdecin, qui la servait,
Melvil, son matre d'htel tant retenu aux arrts, ainsi que Prau,
son aumnier: Bourgoing, dit-elle, n'avez-vous pas entendu le comte
de Kent? Il aurait fallu un autre docteur pour me convaincre. Il a
avou, du reste, que le warrant de mon excution tait le triomphe de
l'hrsie dans ce pays. C'est la vrit, reprit-elle avec une
satisfaction religieuse. Ils ne me tuent pas comme complice de cette
conspiration, mais comme reine dvoue  l'glise.  leur tribunal,
mon crime, c'est ma foi; ce sera ma justification devant mon souverain
juge.

Ses filles, ses officiers, tous ses gens taient navrs et la
considraient en silence. Ils avaient peine  se contenir. Au dessert,
Marie parla de son testament o pas un nom ne devait tre omis. Elle
demanda l'argent et les bijoux qui lui restaient. Elle les distribua
de la main et du coeur. Elle adressa ses adieux  chacun avec ce tact
dlicat qui lui tait si naturel, avec bont, avec motion. Elle leur
demanda pardon, et pardonna aux prsents et aux absents, Nau except.
Tous alors clatrent en sanglots, et se jetrent  genoux autour de
la table. La reine, attendrie, but  leur sant, les invitant  boire
 son salut. Ils obirent en pleurant, et  leur tour ils burent 
leur matresse, en portant  leurs lvres leurs coupes o les larmes
se mlrent avec le vin.

La reine, affecte de ce spectacle douloureux, voulut tre seule.

Elle crivit son testament.

Cet crit achev, Marie, seule dans son cabinet avec Jeanne Kennethy
et lisabeth Curle, s'informa de ce qu'elle avait d'argent. Elle
possdait cinq mille cus qu'elle spara en autant de lots diffrents
qu'elle avait de serviteurs, proportionnant les sommes aux rangs, aux
fonctions, aux besoins. Ces lots, elle les plaa dans autant de
bourses pour le lendemain.

Elle demanda ensuite de l'eau; elle se fit laver les pieds par ses
filles d'honneur.

Elle crivit ensuite:

........................................... Je vous recommande encore
mes serviteurs. Vous ordonnerez, s'il vous plaist, que, pour mon me,
je soys paye de partie de ce que me debvez, et qu'en l'honneur de
Jsus-Christ, lequel je prieray demain,  ma mort, pour vous, me soyt
laiss de quoy fonder un obit et faire les aumosnes requises.

Ce mercredy,  deux heures aprs minuit.

                                                               M. R.


Marie sentit la ncessit de se reposer. Elle se mit au lit. Ses
femmes s'tant approches: J'aurois prfr, dit-elle,  cette hache
une pe  la franoise. Puis elle s'assoupit. Elle dormit un peu, et
mme alors, au mouvement de ses lvres, son sommeil paraissait une
prire. Son visage, pntr d'une batitude intrieure et comme
clair du dedans, n'avait jamais brill d'une beaut si charmante et
si pure. Il tait tellement illumin d'un ravissement doux, tellement
baign de la grce de Dieu, qu'il semblait rire aux anges. lisabeth
Curle, une de ses filles d'honneur, raconte que la reine dormit et
pria; elle pria plus qu'elle ne dormit,  la lueur d'une petite lampe
d'argent que Henri II lui avait donne, et qu'elle avait garde dans
toutes ses fortunes. Cette petite lampe fut la dernire lumire de
Marie dans sa prison, et comme le crpuscule de sa tombe: humble
meuble tragique par les souvenirs qu'il rappelait!

veille avant le jour, la reine se leva. Sa premire pense fut
l'ternit. Elle consulta l'horloge et dit: Je n'ai plus que deux
heures  vivre ici-bas. Il tait six heures du matin.

Elle ajouta  sa lettre au roi de France qu'elle dsirait que les
revenus de son douaire fussent pays aprs sa mort  ses
serviteurs,--que leurs gages et pensions leur fussent pays leur vie
durant,--que son mdecin (Bourgoing) ft reu au service du roi,--que
Didier, un vieux officier de sa bouche, conservt le greffe qu'elle
lui avait donn: ...............................................
Plus, que mon aumosnier soyt remis  son estat, et, en ma faveur,
pourveu de quelque petit bnfice pour prier Dieu pour mon ame le
reste de sa vie.....................

  Faict le matin de ma mort, ce mercredy
  huictiesme fvrier 1587.

                                                       MARIE, Royne.


Une ple aube d'hiver claira ces dernires lignes. Marie s'en
aperut. Elle appela lisabeth Curle et Jeanne Kennethy. Elle leur fit
signe de la revtir de sa dernire robe, pour ce dernier crmonial de
la royaut.

Pendant que ces mains amies l'habillaient, Marie fut silencieuse.

Quand elle fut pare, elle passa devant l'un de ses deux grands
miroirs incrusts de nacre, et sembla se considrer avec
commisration. Elle se retourna et dit  ses filles: Voici le moment
de ne pas faiblir. Je me souviens que, dans ma jeunesse, monsieur mon
oncle Franois me dit un jour  sa maison de Meudon: Ma nice, il y a
surtout une marque  laquelle je vous reconnais de mon sang. Vous tes
brave comme le meilleur de mes hommes d'armes; et si les femmes se
battaient comme aux temps anciens, j'estime que vous sauriez bien
mourir.--Il me reste  montrer, reprit-elle,  mes amis et  mes
ennemis, de quel lieu je sors.

Elle avait demand son aumnier Prau; on lui envoya deux ministres
protestants. Madame, nous venons vous consoler, dirent-ils en
franchissant le seuil de la chambre.--tes-vous des prtres
catholiques? s'cria-t-elle.--Non, rpondirent-ils.--Je n'aurai donc
que mon Seigneur Jsus pour consolateur, reprit-elle avec une fermet
triste; et elle les congdia.

Elle entra dans son oratoire. Elle y avait faonn elle-mme un
autel, o son aumnier lui disait quelquefois la messe en secret. L,
s'tant agenouille, elle fit plusieurs prires  demi-voix. Elle
rcitait les prires des agonisants, lorsqu'un coup frapp  la porte
de sa chambre l'interrompit brusquement. Que me veut-on? demanda la
reine en se levant. Bourgoing lui rpondit de la chambre o il tait
avec les autres serviteurs, que les lords attendaient Sa
Majest.--Il n'est pas temps encore, reprit la reine; qu'on revienne
 l'heure convenue. Alors, se prcipitant de nouveau  genoux entre
lisabeth Curle et Jeanne Kennethy, elle fondit en larmes, se frappant
la poitrine, rendant grce  Dieu de tout, lui demandant avec ferveur,
avec sanglots, de la soutenir durant les dernires preuves. S'tant
calme peu  peu en essayant de calmer ses deux compagnes, elle se
recueillit profondment. Que se passa-t-il dans sa conscience?
..............................................................

Puis elle alla jusqu' sa fentre, regarda le paisible horizon, la
rivire, la prairie, le bois; revenant au milieu de sa chambre, et
jetant un coup d'oeil sur son horloge appele _la Reale_, elle dit:
Jeanne, l'heure est sonne; ils ne tarderont pas.

 peine avait-elle prononc ces mots, qu'Andrews, shriff du comt de
Northampton, frappa une seconde fois  la porte. Ce sont eux, dit
Marie; et comme ses femmes refusaient d'ouvrir, elle le leur ordonna
doucement. L'officier de justice entra en habit de deuil, le bton
blanc dans la main droite, et s'inclinant devant la reine, il dit 
deux reprises: Me voici.

Une faible rougeur monta aux joues de la reine, qui, s'avanant avec
majest, rpondit: Allons.

Elle prit le crucifix d'ivoire qui ne l'avait pas quitte depuis
dix-sept ans, et qu'elle avait transport de donjon en donjon, le
suspendant partout  ses oratoires de captive. Comme elle souffrait de
douleurs contractes dans l'humidit de ses prisons, elle s'appuya sur
deux de ses domestiques, qui la menrent jusqu'au seuil de sa chambre.
L, ils s'arrtrent, Bourgoing expliqua  la reine le scrupule
trange de ses gens, qui dsiraient ne pas avoir l'air de la conduire
 la boucherie. La reine, bien qu'elle et mieux aim s'appuyer encore
sur eux, condescendit  leur faiblesse et se contenta, pour la
soutenir, de deux gardes de Pawlet. Alors tous les serviteurs de Marie
Stuart s'acheminrent avec elle jusqu' la rampe suprieure de
l'escalier, o les arquebusiers leur barrrent le passage malgr leurs
supplications, leur dsespoir, leurs lamentations, leurs bras tendus
vers leur chre matresse, aux traces de laquelle il fallut les
arracher.

La reine, profondment peine, se hta un peu dans le dessein de
rclamer contre cette violence et d'obtenir une plus douce escorte.

Sir Amyas Pawlet et sir Drue Drury, les gouverneurs de Fotheringay,
le comte de Shrewsbury, le comte de Kent, les autres commissaires et
plusieurs seigneurs de distinction, parmi lesquels sir Henri Talbot,
douard et Guillaume Montague, sir Richard Knightly, Thomas Brudnell,
Beuil, Robert et Jean Wingfield, la reurent au bas de l'escalier.

Apercevant Melvil courb sous sa douleur:

--Courage! lui dit-elle, mon fidle ami, apprends de moi  te
rsigner.

--Oh! Madame, s'cria Melvil en se rapprochant de sa matresse et en
tombant  ses pieds, j'ai trop vcu, puisque mes yeux taient rservs
 vous voir la proie du bourreau, et que ma bouche devra redire 
l'cosse l'affreux supplice. Des sanglots s'exhalrent de sa poitrine
au lieu de paroles.

--Pas de faiblesse, mon cher Melvil! Plains ceux qui ont t altrs
de mon sang et qui le rpandent injustement. Mais moi, ne me plains
pas. La vie n'est qu'une valle de larmes, et je la quitte sans
regret. Je meurs pour la foi et dans la foi catholique; je meurs amie
de l'cosse et de la France. Rends partout tmoignage de la vrit.
Encore une fois, cesse de t'affliger, Melvil, et rjouis-toi plutt
de ce que tous les malheurs de Marie Stuart vont finir. Dis  mon fils
qu'il se souvienne de sa mre.

Pendant que la reine parlait, Melvil  genoux versait des torrents de
larmes. Marie l'ayant relev, lui prit la main et se penchant vers
lui, elle l'embrassa. Adieu, ajouta-t-elle, adieu, mon cher Melvil;
ne m'oublie jamais ni dans ton coeur ni dans tes prires.

S'adressant ensuite aux comtes de Shrewsbury et de Kent, elle leur
demanda qu'il ft fait grce  son secrtaire Curle: Nau fut omis. Les
comtes ayant gard le silence, elle les supplia encore de permettre
que ses femmes et ses serviteurs pussent l'accompagner et assister 
sa mort. Le comte de Kent rpondit que cela serait insolite et mme
dangereux; que les plus hardis voudraient tremper leurs mouchoirs dans
son sang; que les plus timides, les femmes surtout troubleraient au
moins par leurs cris le cours de la justice d'lisabeth. Marie
persista. Milords, dit-elle, si votre reine tait ici, votre reine
vierge, elle trouverait convenable  notre rang et  notre sexe que je
ne fusse pas seule pour mourir au milieu de tant de gentilshommes, et
elle m'accorderait quelques-unes de mes femmes  mon dur et dernier
chevet. Chacun pensa au billot. Elle tait si loquente et si
touchante que tous les seigneurs qui l'entouraient auraient cd sans
l'attitude obstine du comte de Kent. La reine s'en aperut, et,
regardant le comte puritain, elle s'cria d'une voix profonde: Versez
le sang de Henri VII, mais ne le mconnaissez pas. Ne suis-je plus
Marie Stuart? une soeur de votre matresse et sa pareille, deux fois
sacre, deux fois reine: reine douairire de France, reine lgitime
d'cosse. Le comte de Kent ne fut pas attendri, mais branl.

Marie alors adoucissant de plus en plus son accent et son regard:
Milords, dit-elle, je vous engage ma parole que mes serviteurs
viteront tout ce que vous craignez. Hlas! les pauvres mes ne feront
rien que prendre adieu de moi. Certainement vous ne refuserez ni  moi
ni  eux cette triste satisfaction. Songez, Milords,  vos propres
serviteurs,  ceux qui vous plaisent le mieux, aux nourrices qui vous
ont allaits, aux cuyers qui ont port vos armes  la guerre; ces
serviteurs de vos prosprits vous sont moins chers qu' moi les
serviteurs de mes infortunes. Encore une fois, Milords, n'cartez pas
les miens de mon agonie, ils ne dsirent rien que m'aimer jusqu'au
bout, que ne point m'abandonner et que me voir mourir.

Les comtes, aprs s'tre consults, obtemprrent au souhait de Marie
Stuart. Le comte de Kent dit pourtant encore qu'il redoutait les
lamentations des femmes pour les assistants et pour la reine. Je
rponds d'elles, dit Marie. Leur amour pour moi leur prtera des
forces, et je leur donnerai l'exemple du courage. Il me sera doux de
savoir que les miens sont l, et que j'ai des tmoins de ma
persvrance dans la foi.

Les commissaires n'insistrent plus, et accordrent  la reine quatre
serviteurs et deux de ses filles. La reine choisit Melvil, son matre
d'htel; Bourgoing, son mdecin; Gervais, son chirurgien; Gorion, son
pharmacien; Jeanne Kennethy et lisabeth Curle, les deux compagnes qui
avaient remplac dans son coeur et dans sa vie lisabeth de
Pierrepont. Melvil, qui tait l, fut averti par la reine elle-mme.
Les autres serviteurs, qui taient rests au balcon suprieur de
l'escalier, furent mands par un huissier de Pawlet. Ils
s'empressrent de descendre, heureux dans leur angoisse de ce dernier
devoir offert  leur dvouement et  leur fidlit.

Apaise par cette complaisance des comtes, la reine fit signe au
shriff et au cortge d'avancer. Ce fut elle qui interrompit cette
halte lugubre entre la prison et l'chafaud. Arrive  la salle de
l'excution, elle considra, non sans pleur, mais sans dfaillance,
les apprts du supplice, partout le deuil: le billot, la hache, le
bourreau et son aide; la sciure de chne rpandue sur le parquet pour
boire son sang; et, dans un coin obscur, la bire, sa dernire prison.

Il tait neuf heures lorsque la reine parut dans la salle funbre.
Flechter, doyen de Peterborough, et des curieux privilgis, au nombre
de plus de deux cents, y taient runis. Cette salle tait toute
tapisse de drap noir; l'chafaud, qu'on y avait dress  deux pieds
et demi de terre, tait tendu de frise noire de Lancastre; le fauteuil
o Marie devait s'asseoir, le carreau o elle devait s'agenouiller, le
billot o elle devait poser sa tte, taient aussi recouverts de
velours noir.

La reine tait vtue de noir comme la salle et tous les insignes du
supplice. Sa robe de velours  haut collet et  manches pendantes
tait borde d'hermine. Son manteau, doubl de martre zibeline, tait
de satin  boutons de perles et  longue queue. Une chane de boules
odorantes,  laquelle se rattachait un scapulaire et qui se terminait
par une croix d'or, descendait sur sa poitrine. Deux rosaires taient
suspendus  sa ceinture, et un long voile de dentelle blanche, qui
adoucissait un peu son costume de veuve et de condamne,
l'enveloppait.

Elle tait prcde du shriff, de Drury et de Pawlet, des comtes et
des nobles d'Angleterre; elle tait suivie de ses deux femmes et de
quatre de ses officiers, parmi lesquels on remarquait Melvil, qui
portait la queue du manteau royal. La dmarche de Marie tait assure
et majestueuse. Un moment elle releva son voile, et sa figure, o
brillait une esprance qui n'tait plus de ce monde, parut belle comme
au jour de sa jeunesse. L'assemble fut blouie. Elle tenait un de ses
chapelets d'une main et le crucifix de l'autre. Le comte de Kent lui
dit rudement: Il faudrait avoir Christ dans son coeur.--Et comment,
reprit vivement la reine, l'aurais-je dans la main si je ne l'avais
pas dans le coeur? Pawlet l'aidant  monter les degrs de l'chafaud,
elle jeta sur lui un regard plein de douceur: Sir Amyas, dit-elle, je
vous remercie de votre courtoisie; c'est la dernire peine que je vous
donnerai et le plus agrable service que vous puissiez me rendre.

Parvenue  l'chafaud, Marie Stuart prit place dans le fauteuil qui
lui avait t prpar, le visage tourn vers les spectateurs. Aprs
elle, le doyen de Peterborough, en grand costume ecclsiastique,
s'assit  droite de la reine sur un pliant sans dossier, un carreau de
velours noir  ses pieds. Les comtes de Kent et de Shrewsbury
s'assirent comme lui,  droite, mais sur des pliants  dossiers. De
l'autre ct de la reine, le shriff Andrews tait debout avec sa
baguette blanche. En face de Marie Stuart, on distinguait le bourreau
et son aide  leurs vtements de velours noir,  leur crpe rouge au
bras gauche. Derrire le fauteuil, adosss  la muraille, pleuraient
les serviteurs et les filles de Marie Stuart. Dans la salle,
l'auditoire de nobles et de bourgeois des comts voisins tait contenu
par les arquebusiers de sir Amyas Pawlet et de sir Drue Drury, au del
d'une balustrade qui avait t la barre du tribunal.

On lui relut sa sentence; elle rpondit en protestant au nom de la
royaut et de l'innocence, mais en acceptant au nom de la foi.

Elle s'agenouilla devant le billot; le bourreau voulut lui ter son
voile. Elle l'arrta et le repoussa du geste; puis se tournant vers
les comtes et la rougeur au front: Je ne suis point accoutume  me
dshabiller en si nombreuse compagnie et par de tels valets de
chambre. Elle appela Jeanne Kennethy et lisabeth Curle. Ce furent
elles qui lui trent son manteau, son voile, ses chanes, sa croix et
son scapulaire. Comme elles touchaient  sa robe, la reine leur dit
d'en dgager seulement le corsage et d'en rabattre le collet
d'hermine, afin de laisser son cou nu  la hache. Ses filles lui
rendirent ces tristes soins en pleurant. Melvil et les trois autres
serviteurs pleuraient aussi et criaient. Marie posa un doigt sur sa
bouche pour les inviter au silence. Mes amis, s'cria-t-elle, j'ai
rpondu de vous; ne m'amollissez point. Ne devriez-vous pas plutt
louer Dieu de ce qu'il inspire  votre matresse courage et
rsignation?  son tour nanmoins, cdant  sa propre sensibilit,
elle embrassa ses filles avec effusion; puis les pressant de descendre
l'chafaud, o toutes deux s'attachaient  sa robe,  ses mains
qu'elles baignaient de larmes, elle leur adressa une tendre
bndiction et un dernier adieu. Melvil et ses compagnons demeurrent
comme suffoqus  peu de distance de la reine. Entrans, subjugus
par l'accent de Marie Stuart, les excuteurs eux-mmes la supplirent
 genoux de leur pardonner. Je vous pardonne, leur dit-elle, 
l'exemple de mon Rdempteur.

Alors elle arrangea le mouchoir brod de chardons d'or dont elle
s'tait fait bander les yeux par Jeanne Kennethy. Elle baisa trois
fois le crucifix, disant  chaque treinte: Seigneur, je remets mon
me entre vos mains. Elle s'agenouilla de nouveau, et s'inclina sur
le billot dj sillonn de profondes entailles. Dans cette attitude
suprme, elle rcita encore quelques prires.

Le bourreau l'interrompit en la frappant de la hache au troisime
verset. La hache tremblant dans sa main ne fit qu'effleurer la nuque.
Elle gmit. Le bourreau redoubla et d'un seul coup trancha la tte. Il
la montra par la fentre aux assistants et au peuple en s'criant
suivant l'usage: Ainsi prissent tous les ennemis de notre reine!

Les filles d'honneur de la reine et ses serviteurs l'ensevelirent et
rclamrent son corps pour le transporter en France. Cette relique de
leur tendresse et de leur foi leur fut impitoyablement refuse. On
craignait les reliques qui font revivre les fanatismes.

Mais le fanatisme trompa ces prudences cruelles de la politique. Sa
mort, explique par la politique, avait ressembl  un martyre; sa
mmoire, excre par les presbytriens d'cosse et par les protestants
d'Angleterre, fut adopte par les catholiques comme celle d'une
sainte. Elle fut juge par les passions, c'est--dire qu'elle ne l'est
pas encore et qu'elle ne le sera jamais.

Si elle est juge par ses charmes, par ses talents, par les sductions
magiques qu'elle exera jusqu' sa mort sur tous les hommes qui
l'approchrent, c'est la Sapho du seizime sicle. Tout ce qui n'tait
pas amour dans son me tait posie; ses vers ont, comme ceux de
Ronsard, son adorateur et son matre, une mollesse grecque avec une
navet gauloise; ils sont crits avec des larmes qui conservent,
aprs tant d'annes, quelque chose de la chaleur de ses soupirs.

Si elle est juge par sa vie, c'est une Smiramis de l'cosse,
immolant Darnley non pour l'empire, mais pour l'amour, se jetant aprs
le crime, aux yeux de toute l'Europe, dans les bras de l'assassin de
son poux et donnant pour toute moralit  son peuple, prcipit par
elle dans les guerres civiles, le scandale du couronnement de
l'assassinat! On a voulu nier sa participation directe et personnelle
au meurtre de son jeune poux; rien, except des lettres suspectes,
ne prouve en effet qu'elle ait accompli ou permis personnellement le
forfait; mais qu'elle ait attir la victime dans le pige, qu'elle ait
donn  Bothwell le droit et l'esprance de succder au mort sur le
trne et dans son coeur; qu'elle ait t le but, le moyen et le prix
avr du crime; enfin, qu'elle l'ait absous en unissant sa main  la
main du meurtrier, aucun doute sur tout cela n'est possible. Provoquer
et absoudre ainsi, n'est-ce pas assassiner? Enfin, si elle est juge
par sa mort, comparable par sa majest, sa pit et son courage aux
plus hroques et aux plus saints trpas de l'antiquit, l'horreur et
le mpris qu'on prouvait fortement pour elle se changent  la fin en
piti, en estime et en admiration. Tant qu'elle n'a pas expi, elle
est une meurtrire; aprs l'expiation, elle devient victime  son
tour. Le sang semble laver le sang dans son histoire; on dirait que
son crime coule de ses veines avec le sien; on n'absout pas, mais on
compatit; compatir ainsi, ce n'est pas absoudre, mais c'est presque
aimer; on cherche des excuses dans les moeurs froces et dissolues du
sicle, dans l'ducation  la fois dprave, sanguinaire et fanatique
de la cour des Valois, dans la jeunesse, dans la beaut, dans l'amour,
et l'on est tent de dire comme M. Dargaud, l'auteur le plus
dvelopp de cette histoire: _Je ne juge pas, je raconte._ Il a
racont en effet la vie de cette reine et de ce sicle comme on ne la
racontera plus. Nous lui devons tout, et nous serions ingrat de ne pas
lui rapporter tout; ceci n'est qu'une tude, son livre est une
histoire.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CLVIIe ENTRETIEN.

Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43




CLVIIIe ENTRETIEN




MONTESQUIEU


I

Montesquieu Charles de Secondat, (baron de la Brde et de Montesquieu)
naquit au chteau de la Brde,  trois lieues de Bordeaux, le 18
janvier 1689, d'une famille noble de Guyenne. Ce fut dans ce chteau
fodal qu'il passa son enfance, sous la direction d'un pre qui avait
quitt le service militaire o il s'tait distingu, pour se renfermer
dans la vie de famille. Ce pre, comme celui de Montaigne, mit tous
ses soins  cultiver les dispositions de son fils qui annona de bonne
heure une grande vivacit d'intelligence. Ayant un frre prsident 
mortier au parlement de Bordeaux, il le destina  la magistrature. Le
jeune Charles tudia avec ardeur les lois dans les diffrents recueils
de Codes, qui existaient alors; il fut reu conseiller, le 24 fvrier
1714. Il se fit remarquer par ses aptitudes spciales et par ses
qualits aimables et spirituelles.

Ce n'tait pas un simple jurisconsulte, c'tait un homme au courant de
toutes les choses littraires de son sicle, et qui partageait les
ides nouvelles. Il hrita des biens et de la charge de son oncle,
qui, aprs la perte d'un fils unique, reporta sur son neveu toutes ses
affections. La charge de prsident lui chut le 13 juillet 1716.

Quelques annes aprs, en 1722, le parlement de Bordeaux le chargea de
faire des remontrances relatives  un impt sur les vins; il le fit,
et obtint gain de cause; ce qui fut un succs pour lui, mais non pas
un grand soulagement pour le pays; car l'impt ne tarda pas 
reparatre sous une autre forme. Telle est la proprit des impts,
qui se mtamorphosent avec la facilit et l'nergie du vieux Prote;
on n'en voulut pas  Montesquieu.

Une acadmie avait t fonde  Bordeaux; on ne s'y occupait que de
musique et de littrature; Montesquieu y tait naturellement entr;
mais, quoiqu'il ft sensible  tous les agrments de l'esprit et des
arts, et qu'il dt le prouver plus tard avec clat par la publication
des _Lettres persanes_, il ne jugea pas l'acadmie de Bordeaux assez
srieuse, et second par le duc de la Force, il la transforma peu 
peu en une sorte d'acadmie des sciences. Il y lut plusieurs crits
sur l'_Histoire naturelle_, et entre autres morceaux historiques, une
dissertation sur la _politique des Romains dans la religion_, prlude
d'un de ses chefs-d'oeuvre.


II

Malgr la gravit de ces tudes, il fit bientt paratre, mais sans
les signer de son nom, ses _Lettres persanes_, parfaitement dans le
got de l'poque, et qui eurent une vogue singulire.

Faites-nous des _Lettres persanes_, disaient les libraires  tous
les auteurs, comme si ces livres-l se faisaient deux fois.
Montesquieu crut devoir de nouveau sacrifier aux grces, mais lui-mme
n'leva qu'un monument factice, son _Temple de Gnide_, que madame du
Deffand, frappe de la froideur tudie qui le caractrisait, appela
l'_Apocalypse de la galanterie_. Le gnie de Montesquieu n'tait pas
l, et les _Lettres persanes_ avaient t une bonne fortune de sa
jeunesse.

Bonne fortune, en effet, car elles le conduisirent  l'Acadmie
franaise, en dpit de leur lgret qui leur valut tout d'abord les
rsistances du cardinal Fleury.

Voltaire assure que Montesquieu parvint  faire lire au cardinal un
exemplaire particulier des _Lettres persanes_ soigneusement revu et
purg, _ad usum Delphini_, en quelque sorte; Voltaire attribue 
Montesquieu un tour qu'il et t bien capable de jouer, lui,
Voltaire, en pareil cas; mais on pense gnralement que Montesquieu le
prit de plus haut; qu'il menaa firement de s'exiler, et que l'amiti
du marchal d'Estres adoucit les scrupules du cardinal Fleury. On fit
courir le bruit qu'un libraire impudent avait ml aux _Lettres
persanes_ des lettres qui n'taient pas dans le manuscrit original, ce
qui n'tait pas exact le moins du monde. Cependant le cardinal Fleury
voulut bien le croire et cessa de faire opposition au nom du roi.
L'auteur fut acadmicien en 1728.


III

Montesquieu avait vendu sa charge de prsident  mortier au parlement
de Bordeaux pour tre plus libre de ses mouvements et pour se livrer
aux grandes penses qui emplissaient son cerveau et demandaient  se
formuler. Il songea d'abord  visiter les nations et  tudier sur
place leurs moeurs et leurs lois. Possesseur d'une belle fortune, il
pouvait le faire honorablement sans avoir l'intention de jeter son
argent par la portire de sa voiture: il alla d'abord  Vienne o il
rencontra le prince Eugne, ce Coriolan, qui n'avait pas pargn sa
patrie; de l il passa en Hongrie et ensuite en Italie; il connut 
Venise l'cossais Law, tout meurtri des ricochets de son systme,
bombe clate entre ses mains, mais qui n'tait pas un financier
vulgaire; il s'y entretint aussi avec le comte de Bonneval,
aventurier destin  mourir pacha. De Venise, il se rendit  Rome, o
il contracta des liaisons d'amiti avec le cardinal Corsini, depuis
pape sous le nom de Clment XII, et avec le cardinal de Polignac,
l'auteur de l'_Anti-Lucrce_. Il avait aussi rencontr lord
Chesterfield, crivain lgant, mais d'une morale un peu relche,
mme dans les conseils qu'il donne  son fils, enfant naturel qu'il
promenait  travers le monde.


IV

On voit que Montesquieu ne se montrait pas extraordinairement svre
sur le choix de ses connaissances, pendant son voyage; le scepticisme
de son esprit ne fit que s'accrotre, et l'on raconte que, dans la
ville ternelle, il dgagea spirituellement sa bourse des treintes de
la fiscalit du Vatican. tant all faire ses adieux  Benot XIV,
celui-ci lui fit cadeau de bulles de dispense qu'il accepta avec
reconnaissance; mais, lorsqu'on lui prsenta la note des frais
d'expdition de ces bulles, il refusa obstinment d'en payer le
montant, en disant qu'il croirait faire injure au Saint-Pre s'il ne
s'en rapportait pas  sa parole. C'tait se tirer d'affaire en habile
homme.

Il passa en Suisse, parcourut les bords du Rhin, s'arrta en
Hollande, et ayant retrouv  la Haye lord Chesterfield, s'embarqua
avec lui pour l'Angleterre, le 31 octobre 1729.

On n'a pas beaucoup de dtails sur son sjour en Angleterre; mais il
s'est plu lui-mme  rapporter une rponse qu'il fit  la reine
d'Angleterre, et qui prouve qu'il savait, au besoin, tre bon
courtisan. Je dnais chez le duc de Richemond, le gentilhomme
ordinaire de La Boine, qui tant un fat quoique envoy de France en
Angleterre, soutint que l'Angleterre n'tait pas plus grande que la
Guyenne. Je tanai mon envoy. Le soir, la reine me dit: Je sais que
vous nous avez dfendu contre M. de La Boine.--Madame, je n'ai pu
m'imaginer qu'un pays o vous rgnez ne ft pas un grand pays. Ce
sont l de ces mots qui posent un homme dans une cour. Cependant
Montesquieu n'avait pas toujours la mme prsence d'esprit et lord
Chesterfield lui avait fait perdre la tte  Venise, en postant sur sa
route un homme qui lui fit croire trop aisment que le Conseil des
dix avait les yeux sur lui.


V

De retour en France, Montesquieu se confina, pendant deux ans, dans
son chteau de la Brde, o l'on montre encore, au coin de la
chemine, l'empreinte du pied de ce profond penseur; il crivit ses
_Considrations sur les causes de la grandeur et de la dcadence des
Romains_, qu'il publia en 1734. Ce ne fut que quatre ans aprs qu'il
mit au jour son grand ouvrage sur l'_Esprit des Lois_, o il donna
enfin la mesure complte de son gnie.

Montesquieu n'tait point indiffrent  la souffrance des peuples; il
ne l'tait pas non plus  celle des individus. On cite de lui un trait
qui fait le plus grand honneur  ses sentiments d'humanit non moins
qu' sa modestie. Un de ses meilleurs et derniers biographes, le baron
Walckenaer raconte en ces termes un acte de charit de Montesquieu,
devenu clbre, et que le thtre a mme reproduit, d'aprs Frron,
sous le titre de: _le Bienfait anonyme_.

Il allait souvent  Marseille, dit le baron Walckenaer dans la
_Biographie universelle_, visiter madame d'Hricourt. Se promenant un
jour sur le port, pour prendre le frais, il est invit par un jeune
matelot de bonne mine,  choisir de prfrence son bateau pour aller
faire un tour en mer. Ds qu'il est entr dans le bateau, Montesquieu
croit s'apercevoir,  la manire dont ce jeune homme rame, qu'il
n'exerce pas ce mtier depuis longtemps. Il le questionne et apprend
qu'il est joaillier de profession; qu'il se fait batelier les ftes et
les dimanches pour gagner quelque argent et seconder les efforts de sa
mre et de ses soeurs; que tous quatre travaillent et conomisent dans
le but d'amasser deux mille cus pour racheter leur pre esclave 
Ttouan.

Montesquieu, touch du rcit de ce jeune homme et de l'tat de cette
famille intressante, s'informe du nom du pre, du nom du matre
auquel il appartient; il se fait conduire  terre, donne au batelier
sa bourse qui contenait seize louis d'or et quelques cus, et
s'chappe.... Six semaines aprs, le pre revient dans sa maison. Il
juge bientt  l'tonnement des siens qu'il ne leur doit pas sa
libert comme il l'avait cru d'abord, et il leur apprend que,
non-seulement on l'a rachet, mais qu'encore, aprs avoir pourvu aux
frais de son habillement et de son passage, on lui a remis une somme
de cinquante louis. Le jeune homme alors souponna un nouveau bienfait
de l'inconnu et se mit en devoir de le chercher.

Aprs deux ans d'inutiles dmarches, il le rencontre par hasard dans
la rue, se prcipite  ses genoux, le conjure, les larmes aux yeux, de
venir partager la joie d'une famille au bonheur de laquelle il ne
manque que de pouvoir jouir de la prsence de son bienfaiteur et de
lui exprimer toute sa reconnaissance. Montesquieu reste impassible, ne
veut convenir de rien, et s'loigne  la faveur de la foule qui
l'entourait.

Celle belle action serait toujours demeure ignore, si les gens
d'affaires de Montesquieu n'eussent trouv, aprs sa mort, une note
crite de sa main, indiquant qu'une somme de sept mille cinq cents
francs avait t envoye par lui  M. Main, banquier anglais  Cadix;
ils demandrent  ce dernier des claircissements: M. Main rpondit
qu'il avait employ cette somme pour dlivrer un Marseillais, nomm
Robert, esclave  Ttouan, conformment aux ordres de M. le prsident
de Montesquieu. La famille de Robert a racont le reste.


VI

Nous avons eu la curiosit de lire le drame compos sur ce sujet, par
Joseph Pilhes, de Tarascon, en 1784; ce drame est mdiocre, et le nom
de Montesquieu, chang en celui de _Saint-Estieu_, produit un effet
assez ridicule; cependant il a d faire couler des larmes, surtout
pendant la rvolution o il se jouait encore, et o les pices dans
lesquelles triomphaient l'humanit et la nature, russissaient
d'autant plus que l'poque tait plus terrible et plus agite. Le
public des thtres ressemblait  des passagers qui se seraient amuss
de la reprsentation de scnes pastorales, tandis que la tempte
grondait autour de leur vaisseau et le soulevait sur les flots.


VII

Montesquieu mourut d'une fivre inflammatoire, le 10 fvrier 1755, 
l'ge de soixante-six ans. Il tait presque aveugle, et l'une de ses
filles lui servait de lectrice. Il avait eu deux filles et un fils de
Jeanne de Lartigues avec qui il s'tait mari ds 1715. Il parat que
Voltaire ne s'tait pas tout  fait aventur en parlant de corrections
faites aux _Lettres persanes_. Deux pres jsuites tourmentrent
Montesquieu  son lit de mort pour obtenir ces corrections, mais il
refusa de les leur remettre et les confia  deux de ses amies,
mesdames d'Aiguillon et Dupr de Saint-Maur, en leur disant: Tout
pour la religion si l'on veut,--pour les jsuites rien. On ajoute
qu'il rpondit au prtre qui lui apportait le viatique, et qui lui
rptait: Comprenez-vous, monsieur, combien Dieu est grand?--Oui, mon
pre, et combien les hommes sont petits! Il mourut ainsi, avec toute
sa tranquillit d'me; sans trop regretter une existence o une heure
de lecture avait toujours dissip ses plus grands ennuis.


VIII

Telle fut la vie de cet homme distingu que le dix-huitime sicle
prit pour un grand homme sur parole, et dont il ne lut gure que les
_Lettres persanes_, feuille du _Mercure_, lgre et spirituelle, mais
peu digne, en somme, de la plume d'un lgislateur.

J'avoue qu' l'ge o je suis arriv, je ne connaissais Montesquieu
que de nom, et que je serais mort sur la prvention de son mrite
transcendant, si je n'avais eu enfin, dans ces derniers temps, le
loisir de l'tudier  fond et la volont de m'en faire une ide juste.
Combien n'en ai-je pas t dtromp! J'avais, il est vrai, lu souvent
dans l'inimitable Correspondance de Voltaire, quelques phrases
trs-succinctes et presque trs-ddaigneuses sur ce prtendu _Esprit
des Lois_, qu'il appelait avec raison, comme son amie madame du
Deffant: _De l'esprit sur les lois_. Mais je pensais que la gravit du
sujet avait peut-tre rebut l'esprit si charmant, quoique si solide,
de Voltaire, et qu'il ne fallait pas demander  un homme
universel,--rput lger,--un jugement sur un magistrat--rput
rudit.--Je m'tais rserv de lire  fond Montesquieu quand j'en
aurais le temps et de me faire une ide juste de l'_Aristote_ de la
France.


IX

Je viens de le faire, et je vais me rendre compte  moi-mme de mes
impressions.

Si l'on me demande: Montesquieu est-il un crivain de premier ordre?
un de ces hommes aprs lesquels il n'est plus permis d'crire sur le
sujet qu'ils ont trait et dont ils ont, du premier coup, effleur
toute la superficie ou puis tout l'intrt? Je rponds: Non;
l'crivain, dans Montesquieu, est agrable, suffisant, mais plus
original de prtention que de fonds; il a le pdantisme de
l'ignorance; il masque par la profondeur de l'intention le peu de
profondeur des ides; en un mot, il est grave de formes, trs-lger de
fonds.

Montesquieu est-il un philosophe consomm? un de ces hommes qui
secouent par la vigueur de leur intelligence les traditions populaires
ou les prjugs contemporains de leur temps pour faire place  des
ides plus justes, et pour substituer des institutions neuves et
pratiques aux vieilleries nuisibles ou uses de leur poque? Non;
c'est un homme d'tude qui a eu l'intention d'tre un philosophe, qui
n'a point fauss les ides gnrales de son temps ni de son pays, qui
s'est tenu toujours  la hauteur de son poque, mais qui ne lui a pas
fait faire un pas en avant, qui a rdig si raisonnablement et
spirituellement ce qu'on a discut, mais qui n'a pens que sur ce
qu'on a pens avant lui.

Montesquieu est-il un lgislateur prmatur? un homme de la race de
Confucius, d'Aristote, qui, jetant sur les institutions de l'Europe un
regard crateur, infaillible, prophtique, ait cherch dans l'idal
vrai les principes d'amlioration, de perfectionnement, de justice, de
nature  les introduire dans les lois sans subvertir le monde et 
inoculer au corps social une dose de vrits absolues sans le faire
mourir dans son opration mdicale? Non; il a march  reculons sans
voir l'avenir, et en contemplant uniquement le pass pour y dcouvrir
ce qui a t fait, pourquoi cela a t fait, sans se proccuper
nullement de ce qui sera fait pour conformer les lois futures  une
plus grande justice ou  une plus parfaite moralit. Non, Montesquieu
n'a pas t un profond lgislateur; il a t ou il a voulu tre un
simple rudit en lgislation, et il s'est tromp neuf fois sur dix
dans ses prmisses et dans ses conclusions.--Et n'tant chauff,
comme un rudit, par aucune flamme idale, illusionn par aucun rve,
il a crit froidement; il a remplac par quelques traits d'esprit les
gnreuses erreurs que le rve ajoute en ce genre  la vrit; il a
laiss  Platon son idal, quelquefois brillant, souvent absurde, de
sa _Rpublique_;  J. J. Rousseau ses fantaisies sans base du _Contrat
social_;  Fnelon ses utopies illogiques du _Salluste_; il n'a point
eu leurs erreurs, mais il n'a point eu leurs vertus.

Aussi, chose bien remarquable, Montesquieu crivait sur le seuil mme
d'une rvolution, d'une tentative la plus forte qui fut jamais pour
rectifier et renouveler les lois du monde moderne, et, depuis Mirabeau
jusqu' Condorcet, Danton, Robespierre, personne ne s'est inspir de
lui, personne n'a prononc son nom, et la Convention n'en a pas parl
plus que de Confucius ou d'Aristote: ce n'tait pas l'homme de
l'avenir, c'tait l'homme du pass. Il tait,  vingt ans de distance,
aussi mort et aussi oubli que le pass lui-mme. Quelques juristes
rudits l'avaient dans leur bibliothque; les ignorants avaient
entendu parler de son nom; mais il n'tait dans l'idal ou dans le
coeur de personne. Voil Montesquieu.


X

Examinons pourquoi je ne l'ai bien compris qu'aujourd'hui.

On voit l'esprit gnral du livre et de l'auteur dans sa prface.

Si, dans le nombre infini de choses qui sont dans ce livre, il y en
avait quelqu'une qui, contre mon attente, pt offenser, il n'y en a
pas du moins qui y ait t mise avec mauvaise intention. Je n'ai point
naturellement l'esprit dsapprobateur. Platon remerciait les dieux de
ce qu'il tait n du temps de Socrate; et moi je rends grces  Dieu
de ce qu'il m'a fait natre dans le gouvernement o je vis, et de ce
qu'il a voulu que j'obisse  ceux qu'il m'a fait aimer.

Je demande une grce que je crains qu'on ne m'accorde pas: c'est de
ne pas juger par la lecture d'un moment d'un travail de vingt annes,
d'approuver ou de condamner le livre entier, et non pas quelques
phrases. Si l'on veut chercher le dessein de l'auteur, on ne peut le
bien dcouvrir que dans le dessein de l'ouvrage.

J'ai d'abord examin les hommes, et j'ai cru que dans cette infinie
diversit de lois et de moeurs, ils n'taient pas uniquement conduits
par leurs fantaisies.

J'ai pos les principes, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier
comme d'eux-mmes; les historiens de toutes les nations n'en tre que
les suites, et chaque loi particulire lie avec une autre loi, ou
dpendre d'une autre plus gnrale.

Quand j'ai t rappel  l'antiquit, j'ai cherch  en prendre
l'esprit, pour ne pas regarder comme semblables des cas rellement
diffrents, et ne pas manquer les diffrences de ceux qui paraissent
semblables.

Je n'ai point tir mes principes de mes prjugs, mais de la nature
des choses.

Ici, bien des vrits ne se feront sentir qu'aprs qu'on aura vu la
chane qui les lie  d'autres. Plus on rflchira sur les dtails,
plus on sentira la certitude des principes. Ces dtails mmes, je ne
les ai pas tous donns; car qui pourrait dire tout sans un mortel
ennui?

On ne trouvera point ici ces traits saillants qui semblent
caractriser les ouvrages d'aujourd'hui. Pour peu qu'on voie les
choses avec une certaine tendue, les saillies s'vanouissent; elles
ne naissent d'ordinaire que parce que l'esprit se jette tout d'un ct
et abandonne tous les autres.

Je n'cris point pour censurer ce qui est tabli, dans quelque pays
que ce soit. Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes; et
on en tirera naturellement cette consquence: qu'il n'appartient de
proposer des changements qu' ceux qui sont assez heureusement ns
pour pntrer d'un coup de gnie toute la constitution d'un tat.

Il n'est pas indiffrent que le peuple soit clair. Les prjugs des
magistrats ont commenc par tre les prjugs de la nation. Dans un
temps d'ignorance on n'a aucun doute, mme lorsqu'on fait les plus
grands maux; dans un temps de lumire, on tremble encore lorsqu'on
fait les plus grands biens. On sent les abus anciens, on en voit la
correction; mais on voit encore les abus de la correction mme. On
laisse le mal, si l'on craint le pire; on laisse le bien, si l'on est
en doute du mieux. On ne regarde les parties que pour juger du tout
ensemble; on examine toutes les causes pour voir les rsultats.

Si je pouvais faire en sorte que tout le monde et de nouvelles
raisons pour aimer ses devoirs, son prince, sa patrie, ses lois, qu'on
pt mieux sentir son bonheur dans chaque pays et dans chaque
gouvernement, dans chaque poste o l'on se trouve, je me croirais le
plus heureux des mortels.

Si je pouvais faire en sorte que ceux qui commandent augmentassent
leurs connaissances sur ce qu'ils doivent prescrire, et que ceux qui
obissent trouvassent un nouveau plaisir  obir, je me croirais le
plus heureux des mortels.

Je me croirais le plus heureux des mortels, si je pouvais faire que
les hommes pussent se gurir de leurs prjugs. J'appelle ici prjugs
non pas ce qui fait qu'on ignore de certaines choses, mais ce qui fait
qu'on s'ignore soi-mme.

C'est en cherchant  instruire les hommes que l'on peut pratiquer
cette vertu gnrale, qui comprend l'amour de tous. L'homme, cet tre
flexible, se pliant dans la socit aux penses et aux impressions des
autres, est galement capable de connatre sa propre nature lorsqu'on
la lui montre, et d'en perdre jusqu'au sentiment lorsqu'on la lui
drobe.

J'ai bien des fois commenc et bien des fois abandonn cet ouvrage;
j'ai mille fois envoy aux vents les feuilles que j'avais crites; je
sentais tous les jours les mains paternelles tomber; je suivais mon
objet sans former de dessein; je ne connaissais ni les rgles ni les
exceptions; je ne trouvais la vrit que pour la perdre. Mais, quand
j'ai dcouvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu  moi;
et dans le cours de vingt annes, j'ai vu mon ouvrage commencer,
crotre, s'avancer et finir.

Si cet ouvrage a du succs, je le devrai beaucoup  la majest de mon
sujet; cependant je ne crois pas avoir totalement manqu de gnie.
Quand j'ai vu ce que tant de grands hommes en France et en Allemagne
ont crit avant moi, j'ai t dans l'admiration, mais je n'ai point
perdu le courage: _Et moi aussi, je suis peintre_! ai-je dit avec le
Corrge.


XI

Maintenant je vais lire avec vous.

Et d'abord je remarque,  l'ouverture mme du livre, une vrit
vieille comme le monde et hardie  force de vtust.

La connaissance et la reconnaissance d'un Dieu, source et principe de
toutes les lois et portant en soi-mme la raison et la sanction de
toutes les lois. Il ne faut pas oublier que, pendant que les
philosophes modernes: Voltaire, Rousseau, Helvtius, d'Holbach et
mille autres, et toute l'innombrable socit lettre ou rudite de
l'Europe, niaient la vrit suprme, Dieu, ou s'efforaient de noyer
ce principe des principes dans des controverses plus ou moins
ambigus, Montesquieu commenait son examen des lois par la profession
nette de la Divinit. Il admettait la _nature des choses_ comme base
de toute lgislation; et _nature des choses_, qu'est-ce autre chose
que Dieu?

Il faut lui payer un grand et juste hommage pour ce courage, suprieur
encore  l'entendement.

Il dfinit ainsi la loi:

Les lois, dans la signification la plus tendue, sont les rapports
ncessaires qui drivent de la nature des choses; et dans ce sens,
tous les tres ont leurs lois. La Divinit a ses lois, le monde
matriel a ses lois, les intelligences suprieures  l'homme ont leurs
lois, les btes ont leurs lois, l'homme a ses lois.

Ceux qui ont dit qu'_une fatalit aveugle a produit tous les effets
que nous voyons dans le monde_ ont dit une grande absurdit; car
quelle plus grande absurdit qu'une fatalit aveugle qui aurait
produit des tres intelligents?

Il y a donc une raison primitive; et les lois sont les rapports qui
se trouvent entre elle et les diffrents tres, et les rapports de ces
divers tres entre eux.

Dieu a du rapport avec l'univers comme Crateur et comme
Conservateur; les lois selon lesquelles il a cr sont celles selon
lesquelles il conserve: il agit selon les rgles parce qu'il les
connat; il les connat parce qu'il les a faites; il les a faites
parce qu'elles ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance.

Les tres particuliers intelligents peuvent avoir des lois qu'ils ont
faites; _mais ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites_. Avant qu'il y
et des tres intelligents, ces tres taient possibles; ils avaient
donc des rapports possibles, et par consquent des lois possibles.
Avant qu'il y et des lois faites, il y avait des rapports de justice
possibles. Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce
qu'ordonnent ou dfendent les lois positives, c'est dire qu'avant
qu'on et trac de cercle, tous les rayons n'taient pas gaux.

L'homme, comme tre physique, est, ainsi que les autres corps,
gouvern par des lois invariables. Comme tre intelligent, il viole
sans cesse les lois que Dieu a tablies, et change celles qu'il
tablit lui-mme. Il faut qu'il se conduise, et cependant il est un
tre born, il est sujet  l'ignorance et  l'erreur, comme toutes les
intelligences finies; les faibles connaissances qu'il a, il les perd
encore; comme crature sensible, il devient sujet  mille passions. Un
tel tre pouvait  tous les instants oublier son Crateur; Dieu l'a
rappel  lui par les lois de la religion. Un tel tre pouvait  tous
les instants s'oublier lui-mme; les philosophes l'ont averti par les
lois de la morale. Fait pour vivre dans la socit, il y pouvait
oublier les autres; les lgislateurs l'ont rendu  ses devoirs par les
lois politiques et civiles.

Avant toutes ces lois sont celles de la nature, ainsi nommes parce
qu'elles drivent uniquement de la constitution de notre tre. Pour
les connatre bien, il faut considrer un homme avant l'tablissement
des socits. Les lois de la nature seront celles qu'il recevrait dans
un tat pareil.

Cette loi qui, en imprimant dans nous-mmes l'ide d'un Crateur,
nous porte vers lui, est la premire des _lois naturelles_ par son
importance, et non pas dans l'ordre de ces lois. L'homme dans l'tat
de nature aurait plutt la facult de connatre, qu'il n'aurait des
connaissances. Il est clair que ses premires ides ne seraient point
des ides spculatives: il songerait  la conservation de son tre
avant de chercher l'origine de son tre. Un homme pareil ne sentirait
d'abord que sa faiblesse; sa timidit serait extrme: et si l'on avait
l-dessus besoin de l'exprience, l'on a trouv dans les forts des
hommes sauvages; tout les fait trembler, tout les fait fuir.

Sitt que les hommes sont en socit, ils perdent le sentiment de
leur faiblesse; l'galit qui tait entre eux cesse, et l'tat de
guerre commence.

Chaque socit particulire vient  sentir sa force, ce qui produit
un tat de guerre de nation  nation. Les particuliers, dans chaque
socit, commencent  sentir leur force; ils cherchent  tourner en
leur faveur les principaux avantages de cette socit, ce qui fait
entre eux un tat de guerre.

Ces deux sortes d'tats de guerre font tablir les lois parmi les
hommes. Considrs comme habitants d'une si grande plante qu'il est
ncessaire qu'il y ait diffrents peuples, ils ont des lois dans le
rapport que ces peuples ont entre eux; et c'est _le droit des gens_.
Considrs comme vivant dans une socit qui doit tre maintenue, ils
ont des lois dans le rapport qu'ont ceux qui gouvernent avec ceux qui
sont gouverns; et c'est le _droit politique_. Ils en ont encore dans
le rapport que tous les citoyens ont entre eux; et c'est _le droit
civil_.

Le _droit des gens_ est naturellement fond sur ce principe, que les
diverses nations doivent se faire dans la paix le plus de bien et dans
la guerre le moins de mal qu'il est possible, sans nuire  leurs
vritables intrts.

L'objet de la guerre, c'est la victoire; celui de la victoire, la
conqute; celui de la conqute, la conservation. De ce principe et du
prcdent doivent driver toutes les lois qui forment le _droit des
gens_.

Toutes les nations ont un droit des gens. Les Iroquois mmes, qui
mangent leurs prisonniers, en ont un. Ils envoient et reoivent des
ambassades; ils connaissent des droits de la guerre et de la paix; le
mal est que ce droit des gens n'est pas fond sur les vrais principes.

Outre le droit des gens, qui regarde toutes les socits, il y a un
_droit politique_ pour chacune. Une socit ne saurait subsister sans
un gouvernement. _La runion de toutes les forces particulires_, dit
trs-bien Gravina, _forme ce que l'on appelle l'tat politique_.

La loi, en gnral, est la raison humaine, en tant qu'elle gouverne
tous les peuples de la terre; et les lois politiques et civiles de
chaque nation ne doivent tre que les cas particuliers o s'applique
cette raison humaine.

Elles doivent tre tellement propres au peuple pour lequel elles sont
faites, que c'est un trs-grand hasard si celles d'une nation peuvent
convenir  une autre.

Il faut qu'elles se rapportent  la nature et au principe du
gouvernement qui est tabli ou qu'on veut tablir; soit qu'elles le
forment, comme font les lois politiques; soit qu'elles le
maintiennent, comme font les lois civiles.

Elles doivent tre relatives au _physique_ du pays, au climat,
glac, brlant ou tempr;  la qualit du terrain,  sa situation, 
sa grandeur; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou
pasteurs; elles doivent se rapporter au degr de libert que la
constitution peut souffrir;  la religion des habitants,  leurs
inclinations,  leurs richesses,  leur nombre,  leur commerce, 
leurs moeurs,  leurs manires. Enfin, elles ont des rapports entre
elles, elles en ont avec leur origine, avec l'objet du lgislateur,
avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont tablies; c'est dans
toutes ces vues qu'il faut les considrer.

C'est ce que j'entreprends de faire dans cet ouvrage. J'examinerai
tous ces rapports, ils forment tous ensemble ce que l'on appelle
l'_esprit des lois_.

J'examinerai d'abord les rapports que les lois ont _avec la nature_
et avec le principe de chaque gouvernement; et, comme ce principe a
sur les lois une suprme influence, je m'attacherai  le bien
connatre; et si je puis une fois l'tablir on en verra couler les
lois comme de leur source. Je passerai ensuite aux autres rapports qui
semblent tre plus particuliers.


XII

Montesquieu distingue dans le deuxime chapitre les gouvernements en
trois natures: premirement, la _rpublique_, oubliant qu'il y a
autant de natures de gouvernements dans la rpublique que dans la
monarchie. Il appelle le gouvernement rpublicain, dmocratie; mais
quelle nature de dmocratie dcouvre-t-il dans le gouvernement
aristocratique et inquisitorial de Venise, o la dmocratie ne
conserve d'autre droit que le droit d'tre espionne et corrompue?
Quelle dmocratie dans la _rpublique de Pologne_, o un seul noble 
cheval prononant le _liberim veto_ et se sauvant ensuite  bride
abattue, a le pouvoir lgal d'entraver seul la rvolution de tous?

Il donne pour base  cette dmocratie la _vertu_!

Secondement, le _gouvernement monarchique_ qui reconnat un chef ou
un roi;--mais quelle similitude entre la monarchie d'Angleterre, par
exemple, vritable rpublique active avec un roi inactif, et la
monarchie ottomane o le souverain est tout?

Il cherche le principe conservateur de ce gouvernement et il trouve
l'_honneur_! Mais quel honneur y a-t-il  obir servilement aux
fantaisies d'un sultan qui vous demande votre tte sans jugement?

Puis, enfin, le _gouvernement despotique_ dont, selon lui, le principe
fondamental est la peur.

Il y a dans ces trois dfinitions la manie systmatique de dfinir 
tout prix, mais il n'y a, en ralit, ni vrit ni raison.

Gnraliser, c'est fausser! tout est faux dans ce dbut du livre, nom,
principe et base.

Il y a autant de rpubliques ou de dmocraties qu'il y a de natures
d'lections.

Il y a autant de monarchies qu'il y a de natures d'hrdit et de
contrles.

Il y a autant de pouvoirs despotiques qu'il y a d'esclaves pour obir
 un seul.

La vertu n'est nullement le principe de la dmocratie, puisque c'est
le plus mobile et le plus vnal des rgimes.--O est la vertu dans le
Vnitien ou dans le Polonais?

L'honneur n'est nullement le principe des monarchies, puisque la
servilit et la corruption ont de tout temps rgn dans les cours.

La peur n'est nullement le principe des despotismes, puisqu'un
vice-roi qui apporte de trois cents lieues sa fortune et sa tte au
roi de Perse, ou un pacha au sultan, n'agissent certainement pas par
peur, mais par devoir.

Le sentiment du devoir, et de l'obissance  ce que l'on croit tre le
droit du commandement, est le principe conservateur de toutes les
formes de gouvernement.

Le commandement et l'obissance, voil partout le gouvernement.

Le commandement, lgitime.

L'obissance, par convention et par devoir!


XIII

Aprs avoir parcouru rapidement les proprits distinctives de ces
trois ordres de gouvernement, il en conclut que la rpublique ne
convient qu'aux petits tats; la monarchie aux mdiocres; le
despotisme aux grands.

Il ne voit pas qu'il n'y aurait ainsi, pour toute politique, qu'
mesurer le territoire.

Il ne voit pas, de plus, que la rapidit des communications modifie
toute cette gographie des tats.

Il ne voit pas encore que cette gographie est fautive, que la
distribution de ces natures de gouvernement tient  mille autres
causes que la grandeur ou la petitesse des espaces, et que l'Amrique,
par exemple, ou la Pologne, bien que trs-mal constitues, sont des
rpubliques malgr leurs vingt millions ou leurs quarante millions de
sujets; il ne voit pas davantage que la Chine, malgr ses trois cent
soixante-cinq millions d'habitants, n'est nullement despotique, mais
la monarchie la plus tempre qui ait jamais exist.

On s'aperoit tout de suite que Montesquieu est un penseur lger,
facile avec lui-mme, trs-superficiel, qui saisit au hasard la
premire considration venue pour en faire la base aventure de sa
politique et donner des axiomes gomtriques pour des vrits
politiques.

Faut-il tout dire? C'est un homme qui lit beaucoup, mais sans
attention et sans critique; qui prend pour vrit un mensonge
pittoresque du premier voyageur venu, et qui, de ce seul fait mal
compris, mal interprt, souvent absurde, conclut ingnieusement tout
un systme politique ou lgislatif en opposition avec le bon sens.
Nous allons vous en citer mille exemples:


XIV

Ce qu'il dit du gouvernement chinois est la preuve de la plus complte
inintelligence.

Nos missionnaires, dit-il, nous parlent de la Chine comme d'un
gouvernement admirable, qui mle ensemble, dans son principe, la
crainte, l'honneur et la vertu.

J'ignore, ajoute-t-il ironiquement, ce que c'est que cet honneur dont
on parle chez des peuples  qui on ne fait rien faire qu' coups de
bton!

Ceci serait plus digne des _Lettres persanes_ que de l'_Esprit des
lois_. M. de Montesquieu ne peut ignorer que le gouvernement chinois
est un rgime o le bton n'est que le signe du mandarin qui rend la
justice et qui frappe dans certains cas spcifis le coupable avec sa
baguette. M. de Montesquieu qui,  la page suivante, peint
l'Angleterre comme le type du gouvernement parfait, ignore-t-il que le
bton appliqu  la discipline de l'arme y joue un rle mille fois
plus habituel que la baguette du mandarin dans le Cleste Empire, et
cependant dshonore-t-il les institutions de la Grande-Bretagne parce
qu'elles prfrent, dans leur logique, cette peine disciplinaire  la
prison?

Le climat de la Chine est tel qu'il favorise prodigieusement la
propagation de l'espce humaine; les femmes y sont d'une fcondit si
grande que l'on ne voit rien de pareil sur la terre.

Montesquieu ignore-t-il donc que l'empire de la Chine renferme tous
les genres de climats depuis le printemps ternel de Canton jusqu'aux
glaces perptuelles de la Tartarie, et qu'en consquence on ne peut
attribuer  la douceur du climat l'immense population de l'empire?

Ne pourrait-il pas se faire que les missionnaires auraient t
tromps par une apparence d'ordre; qu'ils auraient t frapps de cet
exercice continuel de la volont d'un seul par lequel ils sont
gouverns eux-mmes, et qu'ils aiment tant  trouver dans les cours
des rois des Indes, parce que, n'y allant que pour y faire de grands
changements, il leur est plus ais de convaincre les princes qu'ils
peuvent tout faire, que de persuader aux peuples qu'ils peuvent tout
souffrir?

Enfin, il y a souvent quelque chose de vrai dans les erreurs mmes.
Des circonstances particulires, et peut-tre uniques, peuvent faire
que le gouvernement de la Chine ne soit pas aussi corrompu qu'il
devrait l'tre. Des causes, tires la plupart du physique du climat,
ont pu forcer les causes morales dans ce pays, et faire des espces de
prodiges.

La Chine, comme tous les pays o crot le riz, est sujette  des
famines frquentes. Lorsque le peuple meurt de faim, il se disperse
pour chercher de quoi vivre; il se forme de toutes parts des bandes de
trois, quatre ou cinq voleurs. La plupart sont d'abord extermins;
d'autres se grossissent, et se font exterminer encore. Mais, dans un
si grand nombre de provinces, et si loignes, il peut arriver que
quelque troupe fasse fortune. Elle se maintient, se fortifie, se forme
en corps d'arme, va droit  la capitale, et le chef monte sur le
trne.

Telle est la nature de la Chine, que le mauvais gouvernement y est
d'abord puni. Le dsordre y nat soudain, parce que ce peuple
prodigieux manque de subsistances. Ce qui fait que, dans d'autres
pays, on revient si difficilement des abus, c'est qu'ils n'y sont pas
des effets d'abord sensibles; le prince n'y est pas averti d'une
manire prompte et clatante comme il l'est  la Chine.

Il ne sentira point, comme nos princes, que s'il se gouverne mal, il
sera moins heureux dans l'autre vie, moins puissant et moins riche
dans celle-ci. Il saura que, si son gouvernement n'est pas bon, il
perdra l'empire et la vie.

Comme, malgr les expositions d'enfants, le peuple augmente toujours 
la Chine, il faut un travail infatigable pour faire produire aux
terres de quoi le nourrir. Cela demande du gouvernement une attention
qu'on n'a point ailleurs. Il est  tous les instants intress  ce
que tout le monde puisse travailler sans crainte d'tre frustr de ses
peines. Ce doit moins tre un gouvernement civil qu'un gouvernement
domestique.

Voil ce qui a produit les rglements dont on parle tant. On a voulu
faire rgner les lois avec le despotisme; mais ce qui est joint avec
le despotisme n'a plus de force. En vain ce despotisme, press par ses
malheurs, a-t-il voulu s'enchaner; il s'arme de ses chanes, et
devient plus terrible encore.

La Chine est donc un tat despotique dont le principe est la crainte.
Peut-tre que, dans les premires dynasties, l'empire n'tant pas si
tendu, le gouvernement dclinait un peu de cet esprit; mais
aujourd'hui, cela n'est pas.


XV

Mme lgret et mme ignorance dans la plupart des jugements ports
par l'auteur sur les mille nations qu'il passe en revue devant lui
pour donner l'intelligence de l'esprit de leurs lois.

Ainsi, dit-il, il est contre la nature des choses qu'une rpublique
conquire! Et il oublie que la rpublique romaine, qu'il exalte, a
cess de vivre le jour o elle a cess de conqurir!

La monarchie ne peut tre conqurante. Elle ne peut conqurir que
pendant qu'elle reste dans les limites naturelles de son
gouvernement. Le bon sens lui rpond:--Mais quelles sont ces limites
naturelles au gouvernement d'une monarchie? Y a-t-il une monarchie qui
ne se soit forme par conqutes ou agglomrations successives? Que
serait la monarchie espagnole sans Charles-Quint? Que serait la
monarchie britannique sans le pays de Galles, l'cosse, l'Irlande, les
deux Indes et les flots de la mer sans cesse conquis? Que serait la
Prusse sans Frdric II? Que serait la Russie sans Pierre Ier et
Catherine? Que serait l'Autriche sans la Hongrie? Que serait la France
sans la Bretagne, la Guyenne, l'Alsace, la Franche-Comt? Qui lui
aurait dit dans le pass et qui lui dira dans l'avenir: Tes limites
naturelles sont l, et tout ce que tu y ajouteras t'affaiblira?

Mauvaise gnralit, inapplique et inapplicable, qui n'est ni sense
ni morale, parce qu'elle n'est pas vraie. La loi de croissance, loi
naturelle et par consquent divine, s'applique aux nations comme aux
individus. Les grands fleuves absorbent les petits cours d'eau. La
conqute, dans certains cas, est lgitime comme la vie... Rpublique
comme Rome, ou monarchie de quatre cents millions d'hommes comme la
Chine.

Il est encore contre la nature de la chose qu'une rpublique
dmocratique conquire des villes qui ne sauraient entrer dans la
sphre de sa dmocratie. Il faut que le peuple conquis puisse jouir
des privilges de la souverainet, comme les Romains l'tablirent au
commencement. On doit borner la conqute au nombre des citoyens que
l'on fixera pour la dmocratie.

Si une dmocratie conquiert un peuple pour le gouverner comme sujet,
elle exposera sa propre libert, parce qu'elle confiera une trop
grande puissance aux magistrats qu'elle enverra dans l'tat conquis.

Alexandre fit une grande conqute. Voyons comment il se conduisit. On
a assez parl de sa valeur, parlons de sa prudence.

Les mesures qu'il prit furent justes. Il ne partit qu'aprs avoir
achev d'accabler les Grecs; il ne se servit de cet accablement que
pour l'excution de son entreprise; il ne laissa rien derrire lui
contre lui. Il attaqua les provinces maritimes, il fit suivre  son
arme de terre les ctes de la mer pour n'tre point spar de sa
flotte; il se servit admirablement bien de la discipline contre le
nombre; il ne manqua point de subsistances; et s'il est vrai que la
victoire lui donna tout, il fit aussi tout pour se procurer la
victoire.

Voil comme il fit ses conqutes; il faut voir comme il les
conservera.

Il rsista  ceux qui voulaient qu'il traitt les Grecs comme matres
et les Perses comme esclaves. Il ne songea qu' unir les deux nations,
et  faire perdre les distinctions du peuple conqurant et du peuple
vaincu. Il abandonna, aprs la conqute, tous les prjugs qui lui
avaient servi  la faire. Il prit les moeurs des Perses, pour ne point
dsoler les Perses, en leur faisant prendre les moeurs des Grecs.
C'est ce qui fit qu'il marqua tant de respect pour la femme et pour la
mre de Darius, et qu'il montra tant de continence; c'est ce qui le
fit tant regretter des Perses. Qu'est-ce que ce conqurant qui est
pleur de tous les peuples qu'il a soumis? Qu'est-ce que cet
usurpateur sur la mort duquel la famille qu'il a renverse du trne
verse des larmes? C'est un trait de cette vie dont les historiens ne
nous disent pas que quelque autre conqurant se puisse vanter.

Rien n'affermit plus une conqute que l'union qui se fait des deux
peuples par des mariages. Alexandre prit des femmes de la nation qu'il
avait vaincue; il voulut que ceux de sa cour en prissent aussi; le
reste des Macdoniens suivit cet exemple. Les Francs et les
Bourguignons permirent ces mariages; les Visigoths les dfendirent en
Espagne, et ensuite ils les permirent. Les Lombards ne les permirent
pas seulement, mais ils les favorisrent. Quand les Romains voulurent
affaiblir la Macdoine, ils y tablirent qu'il ne pourrait se faire
d'union par mariages entre les peuples des provinces.

Alexandre qui cherchait  unir les deux peuples, songea  faire dans
la Perse un grand nombre de colonies grecques. Il btit une infinit
de villes, et il y cimenta si bien toutes les parties de ce nouvel
empire, qu'aprs sa mort, dans le trouble et la confusion des plus
affreuses guerres civiles, aprs que les Grecs se furent, pour ainsi
dire, anantis eux-mmes, aucune province de Perse ne se rvolta.

Pour ne point trop puiser la Grce et la Macdoine, il envoya 
Alexandrie une colonie de Juifs; il ne lui importait quelles moeurs
eussent ces peuples, pourvu qu'ils lui fussent fidles.


XVI

Voici, selon Montesquieu, comment, dans l'tat florissant de la
rpublique, Rome perdit tout  coup sa libert.

Dans le feu des disputes entre les patriciens et les plbiens,
ceux-ci demandrent que l'on donnt des lois fixes, enfin que les
jugements ne fussent plus l'effet d'une volont capricieuse ou d'un
pouvoir arbitraire. Aprs bien des rsistances, le Snat y acquiesa.
Pour composer ces lois on nomma des dcemvirs. On crut qu'on devait
leur accorder un grand pouvoir, parce qu'ils avaient  donner des lois
 des partis qui taient presque incompatibles. On suspendit la
nomination de tous les magistrats, et dans les comices ils furent lus
seuls administrateurs de la rpublique. Ils se trouvrent revtus de
la puissance consulaire et de la puissance tribunitienne. L'une leur
donnait le droit d'assembler le Snat, l'autre celui d'assembler le
peuple. Dix hommes dans la rpublique eurent seuls toute la puissance
excutrice, toute la puissance des jugements. Rome se vit soumise 
une tyrannie aussi cruelle que celle de Tarquin. Quand Tarquin
exerait ses vexations, Rome tait tonne du pouvoir qu'il avait
usurp; quand les dcemvirs exercrent les leurs, Rome fut tonne du
pouvoir qu'elle avait donn.

Mais quel tait ce systme de tyrannie produit par des gens qui
n'avaient obtenu le pouvoir politique et militaire que par la
connaissance des affaires civiles, et qui, dans les circonstances de
ce temps-l, avaient besoin, au dedans, de la lchet des citoyens
pour qu'ils se laissassent gouverner, et de leur courage, au dehors,
pour les dfendre?

Le spectacle de la mort de Virginie immole par son pre  la pudeur
et  la libert fit vanouir la puissance des dcemvirs. Chacun se
trouva libre, parce que chacun fut offens; tout le monde devint
citoyen, parce que tout le monde se trouva pre. Le Snat et le peuple
rentrrent dans une libert qui avait t confie  des tyrans
ridicules.

Le peuple romain, plus qu'un autre, s'mouvait par les spectacles.
Celui du corps sanglant de Lucrce fit finir la royaut. Le dbiteur
qui parut sur la place, couvert de plaies, fit changer la forme de la
rpublique. La vue de Virginie fit changer les dcemvirs. Tour faire
condamner Manlius, il fallut ter au peuple la vue du Capitole. La
robe sanglante de Csar remit Rome dans la servitude.


XVII

Aprs ces aperus trs-gnraux et trs-fautifs sur les lois
politiques, Montesquieu passe aux lois qui rglent les rapports des
citoyens entre eux. Mauvais publiciste, il redevient bon magistrat;
c'est son mtier; il analyse assez justement les causes de ces lois,
mais il les quitte vite et revient, on ne sait pourquoi, aux lois
politiques. Ce qu'il dit des troupes est plus ingnieux que vrai; le
voici:

Une maladie nouvelle s'est rpandue en Europe; elle a suivi nos
princes, et leur a fait entretenir un nombre dsordonn de troupes.
Elle a ses redoublements, et elle devient ncessairement contagieuse:
car sitt qu'un tat augmente ce qu'il appelle ses troupes, les autres
soudain augmentent les leurs, de faon qu'on ne gagne rien par l que
la ruine commune. Chaque monarque tient sur pied toutes les armes
qu'il pourrait avoir si les peuples taient en danger d'tre
extermins, et on nomme paix cet tat d'efforts de tous contre tous.
Aussi l'Europe est-elle si ruine, que les particuliers qui seraient
dans la situation o sont les trois puissances de cette partie du
monde les plus opulentes, n'auraient pas de quoi vivre. Nous sommes
pauvres avec les richesses et le commerce de tout l'univers; et
bientt  force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des
soldats et nous serons comme des Tartares.

Les grands princes, non contents d'acheter les troupes des plus
petits, cherchent de tous cts  payer des alliances, c'est--dire
presque toujours  perdre leur argent.

La suite d'une telle situation est l'augmentation perptuelle des
tributs, et ce qui prvient tous les remdes  venir; on ne compte
plus sur les revenus, mais on fait la guerre avec son capital. Il
n'est pas inou de voir des tats hypothquer leurs fonds pendant la
paix mme, et employer pour se ruiner des moyens qu'ils appellent
extraordinaires, et qui le sont si forts, que le fils de famille le
plus drang les imagine  peine.

La maxime des grands empires d'Orient, de remettre les tributs aux
provinces qui ont souffert, devrait bien tre porte dans les tats
monarchiques. Il y en a bien o elle est tablie; mais elle accable
plus que si elle n'y tait pas, parce que le prince n'en levant ni
plus ni moins, tout l'tat devient solidaire. Pour soulager un village
qui paye mal, on charge un autre qui paye mieux; on ne rtablit point
le premier, on dtruit le second.

Le peuple est dsespr entre la ncessit de payer, de peur des
exactions, et le danger de payer, crainte des surcharges.

Un tat bien gouvern doit mettre pour le premier article de sa
dpense une somme rgle pour les cas fortuits. Il en est du public
comme des particuliers, qui se ruinent lorsqu'ils dpensent
exactement les revenus de leurs terres.


XVIII

Il dfinit bien la libert lgale:--le droit de faire ce que les lois
permettent. La libert naturelle est l'objet de la police des
sauvages; l'indpendance des particuliers est l'objet des lois de la
Pologne, et ce qui en rsulte, c'est l'oppression de tous.

Il avait prvu l'oppression de la Prusse, de la Russie, de l'Autriche;
tout principe faux de libert, tout sophisme de civilisation porte en
lui sa peine.

Il exalte d'une manire absolue le gouvernement, selon lui parfait, de
l'Angleterre.

Il conseille aux tats de rgir leurs finances comme des particuliers
conomes.

Cette dernire considration est radicalement fausse.

La comparaison d'un particulier et d'un tat est un sophisme dont on
ne peut gurir les esprits irrflchis. Ils ont plus besoin d'une
comparaison que d'une vrit!

Le particulier a besoin d'un trsor en rserve parce qu'il est
particulier et que s'il ne trouve pas sous sa main un trsor rserv
pour les cas extrmes, personne ne le lui fournira. L'tat, au
contraire, n'a nul besoin de striliser la richesse en n'en faisant
point usage, parce qu'il est l'tat et que ses sujets, enrichis par
l'usage bien entendu de leurs richesses, en fourniront par l'emprunt,
vritable trsor des tats bien gouverns.

Le particulier meurt et l'tat immortel vit ternellement.

Le particulier n'a qu'une richesse borne, il en atteint le terme et
il tombe dans l'insolvabilit.

La richesse de l'tat est illimite et elle s'accrot autant que le
travail de la nation. Une seule industrie cre, telle que celle des
chemins de fer, centuple sa richesse. On est tonn que Montesquieu
n'ait pas su distinguer entre ces deux conditions compltement
diffrentes, et qu'il ait donn faveur  ce misrable sophisme,
l'oppos de toute vrit.

Le premier Napolon avait le mme prjug. Il ne se soutenait que par
la dpouille du monde conquis et ranonn; quand ces ranons et ces
dpouilles, qui s'levaient  trois cents millions dans ses caves,
furent dpenses, il tomba, et, quand ses tats, changeant de systme
aprs sa chute, eurent recours  l'emprunt, ils payrent facilement la
ranon de la France et la France fut sauve et riche.

Maintenant, il faut le reconnatre, l'tat a adopt le systme de
l'emprunt et la France regorge d'opulence.

Il ne s'agit que de modrer sa richesse.


XIX

Le quatorzime livre de l'_Esprit des Lois_ est le plus erron de
tous. Montesquieu, cherchant toujours des causes gnrales, attribue
aux diffrences des climats les diffrences de caractres des peuples.

L'air froid resserre les extrmits des fibres extrieures de notre
corps; cela augmente leur ressort et favorise le retour du sang des
extrmits vers le coeur. Il diminue la longueur de ces mmes fibres,
il augmente donc encore par l leur force. L'air chaud, au contraire,
relche les extrmits des fibres et les allonge; il diminue donc leur
force et leur ressort.

On a donc plus de vigueur dans les climats froids. L'action du coeur
et la raction des extrmits des fibres s'y font mieux, les liqueurs
sont mieux en quilibre, le sang est plus dtermin vers le coeur, et
rciproquement le coeur a plus de puissance. Cette force, plus grande,
doit produire bien des effets: par exemple, plus de confiance en
soi-mme, c'est--dire plus de courage; plus de connaissance de sa
supriorit, c'est--dire moins de dsir de la vengeance; plus
d'opinion de sa sret, c'est--dire plus de franchise, moins de
soupons, de politique et de ruses. Enfin, cela doit faire des
caractres bien diffrents. Mettez un homme dans un lieu chaud et
enferm: il souffrira, par les raisons que je viens de dire, une
dfaillance de coeur trs-grande. Si, dans cette circonstance, on va
lui proposer une action hardie, je crois qu'on l'y trouvera trs-peu
dispos; sa faiblesse prsente mettra un dcouragement dans son me;
il craindra tout, parce qu'il sentira qu'il ne peut rien. Les peuples
des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont; ceux des
pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens.

Si nous faisons attention aux dernires guerres, qui sont celles que
nous avons le plus sous nos yeux, et dans lesquelles nous pouvons
mieux voir de certains effets lgers, imperceptibles de loin; nous
citerons bien que les peuples du Nord transports dans les pays du
Midi, n'y ont pas fait d'aussi belles actions que leurs compatriotes,
qui, combattant dans leur propre climat, y jouissaient de tout leur
courage.

La force des fibres des peuples du Nord fait que les sucs les plus
grossiers sont tirs des aliments. Il en rsulte deux choses: l'une,
que les parties du chyle ou de la lymphe, sont plus propres par leur
grande surface  tre appliques sur les fibres et  les nourrir;
l'autre, qu'elles sont moins propres, par leur grossiret,  donner
une certaine subtilit au suc nerveux. Ces peuples auront donc de
grands corps et peu de vivacit.

Les nerfs qui aboutissent de tous cts au tissu de notre peau sont
chacun un faisceau de nerfs; ordinairement, ce n'est pas tout le nerf
qui est remu, c'en est une partie infiniment petite. Dans les pays
chauds o le tissu de la peau est relch, les bouts des nerfs sont
panouis et exposs  la plus petite action des objets les plus
faibles. Dans les pays froids, le tissu de la peau est resserr et les
mamelons comprims, les petites houppes sont en quelque faon
paralytiques; la sensation ne passe gure au cerveau que lorsqu'elle
est extrmement forte et qu'elle est de tout te nerf ensemble. Mais
c'est d'un nombre infini de petites sensations que dpendent
l'imagination, le got, la sensibilit, la vivacit.

J'ai observ le tissu extrieur d'une langue de mouton, dans
l'endroit o elle parat,  la simple vue, couverte de mamelons. J'ai
vu, avec un microscope, sur ces mamelons, de petits poils ou espce de
duvet; entre les mamelons taient des pyramides qui formaient, par le
bout, comme de petits pinceaux. Il y a grande apparence que ces
pyramides sont le principal organe du got.

J'ai fait geler la moiti de cette langue, et j'ai trouv,  la
simple vue, les mamelons considrablement diminus; quelques rangs
mme des mamelons s'taient enfoncs dans leur gane; j'en ai examin
le tissu avec un microscope, je n'ai plus vu de pyramides.  mesure
que la langue s'est dgele, les mamelons,  la simple vue, ont paru
se relever, et au microscope, les petites houppes ont commenc 
reparatre.

Cette observation confirme ce que j'ai dit, que dans les pays froids
les houppes nerveuses sont moins panouies: elles s'enfoncent dans
leurs ganes, o elles sont  couvert de l'action des objets
extrieurs. Les sensations sont donc moins vives.

Dans les pays froids, on aura peu de sensibilit pour les plaisirs;
elle sera plus grande dans les pays temprs; dans les pays chauds,
elle sera extrme. Comme on distingue les climats par les degrs de
latitude, on pourrait les distinguer, pour ainsi dire, par les degrs
de sensibilit. J'ai vu les opras d'Angleterre et d'Italie: ce sont
les mmes pices et les mmes acteurs; mais la mme musique produit
des effets si diffrents sur les deux nations, l'une est si calme et
l'autre si transporte, que cela parat inconcevable; ce n'est pas la
mme musique.

Il en sera de mme de la douleur; elle est excite en nous par le
dchirement de quelques fibres de notre corps. L'Auteur de la nature a
tabli que cette douleur serait plus forte  mesure que le drangement
serait plus grand: or, il est vident que les grands corps et les
fibres grossires des peuples du Nord sont moins capables de
drangement que les fibres dlicates des peuples des pays chauds;
l'me y est donc moins sensible  la douleur. Il faut corcher un
Moscovite pour lui donner du sentiment.

Avec cette dlicatesse d'organes que l'on a dans les pays chauds,
l'me est souverainement mue par tout ce qui a du rapport  l'union
des deux sexes; tout conduit  cet objet.

Dans les climats du Nord,  peine le physique de l'amour a-t-il la
force de se rendre bien sensible; dans les climats temprs, l'amour,
accompagn de mille accessoires, se rend agrable par des choses qui
d'abord semblent tre lui-mme et ne sont pas encore lui: dans les
climats plus chauds, on aime l'amour pour lui-mme, et il est la cause
unique du bonheur, il est la vie.

Dans les pays du Midi, une machine dlicate, faible, mais sensible,
se livre  un amour qui dans un srail nat et se calme sans cesse, ou
bien  un amour qui, laissant les femmes dans une plus grande
indpendance, est expos  mille troubles. Dans les pays du Nord, une
machine saine et bien constitue, mais lourde, trouve ses plaisirs
dans tout ce qui peut remettre les esprits en mouvement, la chasse,
les voyages, la guerre, le vin. Vous trouverez dans les climats du
Nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de
sincrit et de franchise.

Approchez des pays du Midi, vous croirez vous loigner de la morale
mme; des passions plus vives multiplieront les crimes; chacun
cherchera  prendre sur les autres tous les avantages qui peuvent
favoriser ces mmes passions. Dans les pays temprs vous verrez des
peuples inconstants dans leurs manires, dans leurs vices mmes et
dans leurs vertus: le climat n'y a pas une qualit aussi dtermine
pour les fixer eux-mmes.

La chaleur du climat peut tre si excessive, que le corps y sera
absolument sans force. Pour lors, l'abattement passera  l'esprit
mme; aucune curiosit, aucune noble entreprise, aucun sentiment
gnreux; les inclinations y seront toutes passives; la paresse y fera
le bonheur; la plupart des chtiments y seront moins difficiles 
soutenir que l'action de l'me, et la servitude moins insupportable
que la force d'esprit, qui est ncessaire pour se conduire soi-mme.

Nous avons dj dit que la grande chaleur nervait la force et le
courage des hommes, et qu'il y avait dans les climats froids une
certaine force de corps et d'esprit qui rendait les hommes capables
des actions longues, pnibles, grandes et hardies. Cela se remarque
non-seulement de nation  nation, mais encore, dans le mme pays,
d'une partie  une autre. Les peuples du nord de la Chine sont plus
courageux que ceux du midi; les peuples du midi de la Gore ne le sont
pas tant que ceux du nord.

Il ne faut donc pas tre tonn que la lchet des peuples des
climats chauds les ait presque toujours rendus esclaves, et que le
courage des peuples des climats froids les ait maintenus libres. C'est
un effet qui drive de sa cause naturelle.

Ceci s'est encore trouv vrai dans l'Amrique; les empires
despotiques du Mexique et du Prou taient vers la ligne, et presque
tous les petits peuples libres taient et sont encore vers les ples.

Les relations nous disent que le nord de l'Asie, ce vaste continent
qui va du 40e degr ou environ jusqu'au ple, et des frontires de la
Moscovie jusqu' la mer Orientale, est dans un climat trs-froid; que
ce terrain immense est divis de l'ouest  l'est par une chane de
montagnes qui laissent au nord la Sibrie et au midi la grande
Tartarie; que le climat de la Sibrie est si froid, qu' la rserve de
quelques endroits, elle ne peut tre cultive; et que, quoique les
Russes aient des tablissements tout le long de l'Irtis, ils n'y
cultivent rien; qu'il ne vient dans ce pays que quelques petits sapins
et arbrisseaux; que les naturels du pays sont diviss en de misrables
peuplades, qui sont comme celles du Canada; que la raison de cette
froidure vient, d'un ct, de la hauteur du terrain, et de l'autre, de
ce qu' mesure que l'on va du midi au nord les montagnes
s'aplanissent; de sorte que le vent du nord souffle partout sans
trouver d'obstacles; que ce vent qui rend la Nouvelle-Zemble
inhabitable, soufflant dans la Sibrie, la rend inculte; qu'en Europe,
au contraire, les montagnes de Norvge et de Laponie sont des
boulevards admirables qui couvrent de ce vent les pays du nord; que
cela fait qu' Stockholm, qui est  59e degrs de latitude ou
environ, le terrain produit des fruits, des grains, des plantes; et
qu'autour d'Abo qui est au 61e degr, de mme que vers les 63e et les
64e, il y a des mines d'argent, et que le terrain est assez fertile.

Nous voyons encore dans les relations que la Grande Tartarie, qui est
au midi de la Sibrie, est aussi trs-froide; que le pays ne se
cultive point; qu'on n'y trouve que des pturages pour les troupeaux;
qu'il n'y crot point d'arbres, mais quelques broussailles, comme en
Islande; qu'il y a, auprs de la Chine et du Mogol, quelques pays o
il crot une espce de millet, mais que le bl ni le riz n'y peuvent
mrir; qu'il n'y a gure d'endroits, dans la Tartarie chinoise, aux
43e, 44e et 45e degrs, o il ne gle sept ou huit mois de l'anne; de
sorte qu'elle est aussi froide que l'Islande, quoiqu'elle dut tre
plus chaude que le midi de la France; qu'il n'y a point de villes,
except quatre ou cinq vers la mer Orientale, et quelques-unes que les
Chinois, par des raisons de politique, ont bties prs de la Chine;
que, dans le reste de la Grande Tartarie, il n'y en a que
quelques-unes places dans les Boucharies, Turkestan et Charrisme; que
la raison de cette extrme froidure vient de la nature du terrain
nitreux, plein de salptre et sablonneux, et de plus de la hauteur du
terrain. Le P. Verbiest avait trouv qu'un certain endroit,  80
lieues au nord de la grande muraille, vers la source de Kavamhuram,
excdait la hauteur du rivage de la mer prs de Pkin de 3,000 pas
gomtriques; que cette hauteur est cause que, quoique quasi toutes
les grandes rivires de l'Asie aient leur source dans le pays, il
manque cependant d'eau, de faon qu'il ne peut tre habit qu'auprs
des rivires et des lacs.

Ces faits poss, je raisonne ainsi: L'Asie n'a point proprement de
zone tempre, et les lieux situs dans un climat trs-froid y
touchent immdiatement ceux qui sont dans un climat trs-chaud,
c'est--dire la Turquie, la Perse, le Mogol, la Core et le Japon.

En Europe, au contraire, la zone tempre est trs-tendue,
quoiqu'elle soit situe dans des climats trs-diffrents entre eux,
n'y ait point de rapport entre les climats d'Espagne et d'Italie, et
ceux de Norvge et de Sude. Mais, comme le climat y devient
insensiblement froid en allant du midi au nord,  peu prs 
proportion de la latitude de chaque pays, il y arrive que chaque pays
est  peu prs semblable  celui qui en est voisin; qu'il n'y a pas
une notable diffrence, et que, comme je viens de le dire, la zone
tempre y est trs-tendue.

De l il suit qu'en Asie les nations sont opposes aux nations du
fort et du faible; les peuples guerriers braves et actifs touchent
immdiatement des peuples effmins, paresseux, timides: il faut donc
que l'un soit conquis, et l'autre conqurant. En Europe, au contraire,
les nations sont opposes du fort au fort; celles qui se touchent ont
 peu prs le mme courage. C'est la grande raison de la faiblesse de
l'Asie et de la force de l'Europe, de la libert de l'Europe et de la
servitude de l'Asie; cause que je ne sache pas que l'on ait encore
remarque. C'est ce qui fait qu'en Asie, il n'arrive jamais que la
libert augmente; au lieu qu'en Europe, elle augmente ou diminue selon
les circonstances.

Que la noblesse moscovite ait t rduite en servitude par un de ses
princes, on y verra toujours des traits d'impatience que les climats
du Midi ne donnent point. N'y avons-nous pas vu le gouvernement
aristocratique tabli pendant quelques jours? Qu'un autre royaume du
Nord ait perdu ses lois, on peut s'en fier au climat, il ne les a pas
perdues d'une manire irrvocable.


XX

Quelle srie d'inconsquences et quelle profondeur d'ignorance! Est-ce
que les Grecs n'ont pas vaincu la Sicile et les Campaniens? Est-ce
qu'Alexandre n'a pas triomph des Scythes? Est-ce que les Romains,
habitant le plus chaud climat de l'univers, n'ont pas attaqu les
Parthes, les Gaulois et les Germains dans les forts? Les Perses
n'ont-ils pas prvalu longtemps sur les Grecs et sur tous les peuples
septentrionaux de l'Inde? Les Romains n'ont-ils pas courb les pays
chauds ou froids sous leurs lois? Les Espagnols de Charles-Quint
n'ont-ils pas assujetti les Pays-Bas et la Hollande glace? Les
Franais n'ont-ils jamais vaincu ni les Allemands, ni les Russes? Les
Espagnols n'ont-ils pas repouss ces mmes Franais de leur pays? La
supriorit des peuples et des lois tient  des causes mobiles et
multiples qu'une intelligence comme celle de Montesquieu devait
tudier et approfondir, au lieu de l'attribuer  une seule cause que
la nature et l'histoire dmentent  chaque ligne de la vie des
nations.

Son opinion sur l'esclavage ne le repousse pas; il ne tend qu'
l'adoucir.

Celle sur les mariages est trs-peu chrtienne et trs-libre: il admet
la rclusion des femmes dans les tats conservateurs.

Tout ce qu'il dit sur la famille, en Orient, est dpourvu de notions
vraies et justes. Ce n'est pas la loi, c'est la religion qui y protge
le sexe faible.

Ce qu'il dit des causes de la population relative est galement
erron. Ce n'est point la fertilit du sol qui rgle la population;
c'est la scurit, la libert, l'industrie. Telle cration d'une
industrie vaut une adjonction immense de territoire. Le travail
favoris et garanti vaut un empire. Voyez la Hollande  demi
submerge! voyez l'Angleterre! voyez la Chine! ses quatre cents
millions d'hommes sont la rcompense de la sagesse miraculeuse de ses
lois! Montesquieu n'y a rien compris!


XXI

Ce qu'il dit de l'influence du terrain sur la population n'est pas
moins dmenti par les faits. La seule population du Cleste Empire
dpasse les populations runies de l'Europe, de l'Afrique et de
l'Amrique. (Quatre cents millions d'habitants vivant jusqu'ici sous
une mme loi.)

Les nations qui ne cultivent pas la terre, ajoute-t-il, n'ont point
de luxe.

Voyez, en dmenti de cet axiome, le luxe prodigieux de Carthage,--et
celui du Tyr!--L'industrie et le commerce par la navigation produisent
mille fois plus de richesses et de luxe (qui est l'abus des richesses)
que la vie pastorale et agricole.

Ne lisez Montesquieu que l'histoire  la main. Elle le dment presque
 toutes les lignes. L'homme est ingnieux, mais il n'est pas sr.

De temps en temps, il voit juste, comme dans cette allusion  la
France:

S'il y avait dans le monde une nation qui et une humeur sociable,
une ouverture de coeur, une joie dans la vie, un got, une facilit 
communiquer ses penses; qui ft vive, agrable, enjoue, quelquefois
imprudente, souvent indiscrte, et qui et avec cela du courage, de la
gnrosit, de la franchise, un certain point d'honneur, il ne
faudrait point chercher  gner par des lois ses manires, pour ne
point gner ses vertus. Si, en gnral, le caractre est bon,
qu'importe de quelques dfauts qui s'y trouvent?

On y pourrait contenir les femmes, faire des lois pour corriger leurs
moeurs, et borner leur luxe; mais qui sait si on n'y perdrait pas un
certain got qui serait la source des richesses de la nation, et une
politesse qui attire chez elle les trangers?

C'est au lgislateur de suivre l'esprit de la nation, lorsqu'il n'est
pas contraire aux principes du gouvernement; car nous ne faisons rien
de mieux que ce que nous faisons librement et en suivant notre gnie
naturel.

Qu'on donne un esprit de pdanterie  une nation naturellement gaie,
l'tat n'y gagnera rien, ni pour le dedans, ni pour le dehors.
Laissez-lui faire les choses frivoles srieusement, et gaiement les
choses srieuses.

Plus loin, il rend justice au gouvernement chinois en montrant qu'il
fut le seul gouvernement philosophique:

Les lgislateurs de la Chine firent plus: ils confondirent la
religion, les lois, les moeurs et les manires; tout cela fut la
morale, tout cela fut la vertu. Les prceptes qui regardaient ces
quatre points furent ce que l'on appela les rites. Ce fut dans
l'observation exacte de ces rites que le gouvernement chinois
triompha. On passa toute sa jeunesse  les apprendre, toute sa vie 
les pratiquer. Les lettrs les enseignrent, les magistrats les
prchrent; et comme ils enveloppaient toutes les petites actions de
la vie, lorsqu'on trouva le moyen de les faire observer exactement, la
Chine fut bien gouverne.


XXII

Il est vident que ce premier volume de l'_Esprit des Lois_, rempli de
quelques axiomes sages et vrais, et d'une nue d'axiomes lgers et
inconsidrs, n'tait point un livre de lgislation dans la pense de
Montesquieu, mais un recueil de premiers aperus rassembls par lui
pour faire plus tard un livre. On n'y rencontre qu'une expression
toujours ingnieuse et une foule d'ides aventures et fausses. Le
manque de connaissances, de travail et de rflexion, y choque  chaque
instant le lecteur. Cela ne peut servir  rien au lgislateur srieux.
Aristote crivait de la politique plus solide; Machiavel, plus
intelligente, en mettant de ct la pure morale; Platon, Fnelon, J.
J. Rousseau crivaient de plus beaux rves; mais c'taient des rves
plus dangereux que des ralits. De tous ces crivains lgislateurs,
le plus sens et t incontestablement Machiavel, si Machiavel
n'avait pas trop souvent la thorie de la tyrannie  la solde des
tyrans.

Montesquieu tait un honnte homme, mais un crivain trop irrflchi.
Il n'a voulu tromper personne; il s'est lui-mme tromp. On lui doit
estime et non confiance. Il cherchait le vrai, mais pas assez pour le
trouver. Il n'a qu'un mrite: il n'a pas rv. Il a considr la
lgislation politique comme un produit de l'histoire; il a cru que la
lgislation des peuples n'avait rien  demander  l'imagination;
seulement il a imagin l'histoire. Voil son caractre. Il lui a d sa
colossale rputation. Aujourd'hui, ce n'est qu'un nom illustre dans
notre littrature; il ne faut pas le dlustrer; mais il ne peut nous
tre utile que par la considration qu'il donne  la France. Au moins
ne lui donne-t-il point de songes et point de dlire. La Rvolution
franaise l'a tu. Je croyais qu'il vivait encore, il ne vit plus. Il
faut qu'un autre Montesquieu surgisse et fasse le triage des erreurs
et des vrits.

Ces erreurs et ces vrits sont locales. Les influences des lois et
leurs causes sont dans les moeurs, dans les habitudes, dans les
territoires, dans les terres, dans les mers, dans les circonstances,
dans les religions, dans les ambitions, dans les grands hommes des
peuples qui les communiquent  leurs nationaux et  leur temps.
L'_Esprit des Lois_ n'est que le rsultat de tous ces hasards: bonnes
ici, les mmes lois sont mauvaises l, selon le peuple et le temps.

Qui voudrait, except Saint-Just et Robespierre, gouverner la France
comme la Crte, ou Lacdmone, comme Jrusalem sous ses prtres, ou
l'gypte sous ses Pharaons? Les meilleures lois des Pyramides ou du
Temple deviendraient les plus dtestables axiomes appliqus au jour o
nous sommes. Il n'y a qu'un esprit des lois, c'est le rapport exact
des lois et des croyances. On ne peut pas faire un ouvrage dogmatique
sur l'esprit des lois. On ne connat pas leur occasion ni leur cause;
on ne connat pas mme ces lois: il faudrait connatre minutieusement
l'histoire de ces milliers de peuples qu'elles ont rgis tour  tour.
Les lments de cette connaissance n'existent pas. Ces gnralits ne
s'appliquent qu' des tres abstraits et non  des hommes. Chaque
peuple est une exception, chaque sicle est un phnomne. On ne peut
dire que la tendance  tout conserver soit plus sage que la tendance 
tout dtruire; car, si vous examinez l'histoire  ce point de vue,
alors l vous trouvez, en gnral, qu'il y a autant de vice  tout
conserver qu'il y a de danger  tout dtruire: les conservateurs 
tout prix seraient donc aussi coupables que les rvolutionnaires 
toute heure. Voil la vrit.


XXIII

En rsum, il n'y a pas de lgislation ternelle. Les lgislateurs en
axiomes sont des esprits chimriques ou menteurs. Il n'y a pas plus de
gnralits pratiques en lgislation qu'il n'y a de panaces
universelles en mdecine. Les circonstances, les moeurs, le temps sont
la mesure des vrits pratiques. Dieu seul sonne l'heure de
l'introduction ou de l'application de ces vrits relatives, dans le
gouvernement des diffrents groupes de ses cratures; il y mle sa
providence et sa force; et alors tout russit.

Il n'y a qu'un axiome toujours vrai et jamais trompeur: _Aspirez au
mieux, et poussez-y le monde dans la proportion exacte de ce qu'il
peut accepter et dans la proportion de votre force._ Si vous voulez
plus, vous ne serez qu'un philosophe; si vous voulez moins, vous ne
serez qu'un faible d'esprit. L'absolu n'est qu' Dieu, le relatif est
 l'homme. Le lgislateur est l'homme qui, mesurant l'absolu  la
porte de la capacit humaine de son temps, n'en verse ni trop ni trop
peu dans la coupe, et fait des lois et non des thories. Le meilleur
tireur n'est pas celui qui vise au blanc et qui fait un grand bruit
avec son arme, mais celui qui vise juste et qui atteint l'objet qu'il
s'est propos.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CLVIIIe ENTRETIEN.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43




CLIXe ENTRETIEN


L'HISTOIRE, OU HRODOTE


I

Hrodote passe pour le premier (en ordre de date) des historiens
grecs, cela n'est certainement pas vrai; car Homre, dont il a crit
la biographie, est bien plus ancien qu'Hrodote, et l'histoire a, sans
contredit, prcd la posie et surtout la posie parfaite.

Hrodote est bien loin de Mose, l'historien hbreu; plus loin encore
des historiens fabuleux de l'Inde, ces hommes antdiluviens du Thibet,
de l'Himalaya, ou de la Chine; mais enfin il passe pour le Pre de
l'histoire, prenons-le pour tel un moment, et faisons semblant de le
croire, quoique nous n'en croyions rien. C'est une vrit convenue,
c'est--dire un mensonge admis. Passons.


II

On sait peu de choses sur lui, pas mme des fables; le Pre de
l'histoire n'a pas mme une biographie.

Il tait n  Halicarnasse, 484 ans avant Jsus-Christ. Il parat que
sa famille tait distingue et mme illustre. Son pre s'appelait
Tixs, sa mre Dryo. On l'envoya habiter Samos. Il s'y perfectionna
dans le dialecte ionien, le plus doux des dialectes grecs. Aprs cette
tude, il entreprit de longs et lointains voyages pour connatre la
terre et les hommes. Il n'crivit que ce qu'il avait vu ou appris de
la bouche des plus rudits de ses contemporains.

La Grce, l'Ionie, l'Assyrie, l'gypte, la Perse, les bords du
Pont-Euxin, la Scythie ou la Russie, quelques parties du littoral de
l'Italie et de la Sicile forment la carte de ses voyages. _Voyage
historique, littraire, religieux_,  travers le monde alors connu des
Grecs, ce serait le vrai nom de ce qu'on appelle son _Histoire_. C'est
un Child-Harold-Commines qui parcourt l'univers et qui le raconte. Il
ne commande point la crdulit, il la discute. Son livre est plein de
critique; c'est un homme d'esprit sans parti pris, qui vous mne
promener  travers le monde et qui vous dit: Regardez et concluez.
Il a aussi beaucoup d'analogie avec Voltaire dans ses _Moeurs des
nations_. Bref, c'est le contraire de ce que l'on suppose de lui.
Voil pourquoi il est bon de l'tudier  fond. La plupart de nos
prjugs sont des erreurs.


III

Au retour de ses voyages, Hrodote crivit son _Histoire_  Samos. Il
la lut en partie aux jeux Olympiques, en 456. Thucydide, alors g de
quinze ans, assistait  cette lecture, et c'est l que ce jeune homme,
dj lettr, conut la pense d'crire lui-mme. Thucydide lui fut
prsent. Cette lutte littraire entre les premiers historiens de la
Grce devant l'Acadmie d'Athnes est loin de l'espce de barbarie que
l'on attribue  ces temps.

 quarante ans, il lut devant le mme public son _Histoire_ acheve.
Les hommes clairs le comblrent d'loges et l'autorisrent  donner
 chacun des livres de cette _Histoire_ le nom d'une Muse, comme le
seul digne de sa perfection. Le peuple ajouta  ces honneurs des
gratifications pcuniaires. Mais l'envie se dchana contre lui et le
fora  quitter l'Attique et Samos. Il franchit la mer et vint habiter
 Sybaris, dans la Grande Grce. On y lit encore son pitaphe: Cette
terre recouvre le corps d'Hrodote, fils de Tixs, matre en l'art
d'crire. En fuyant la critique acharne de ses compatriotes, il tait
venu chercher ici une nouvelle patrie.

Voil tout ce qu'on sait de la vie, des oeuvres, de la mort de ce
grand homme.

Parcourons son oeuvre.


IV

_Clio_ est le titre de son premier livre.

Hrodote d'Halicarnasse expose ici le rsultat de ses recherches,
afin que le souvenir des vnements passs ne se perde pas avec le
temps; que les grandes et mmorables actions, soit des Grecs, soit des
barbares, aient une juste clbrit, et que la cause des guerres qui
ont clat entre eux soit connue.

Il attribue toutes ces causes  des enlvements de belles femmes,
telles qu'Hlne, Mde. Plus tard, la Grce attaque, sans motif
autre que son ambition, les tats voisins de l'Ionie; il en raconte
les guerres presque fabuleuses; il s'attache surtout  Crsus le roi
de Lydie, dont Sardes tait la capitale.

Crsus, aprs avoir soumis les Grecs du continent d'Asie et les avoir
rendus tributaires, songea  construire une flotte pour attaquer ceux
des les. Il s'occupait de cette ide, et dj les vaisseaux taient
sur le chantier, quand il abandonna son projet, dtourn, suivant les
uns, par Bias de Prine, suivant d'autres, par Pittacus de Mitylne,
qui, se trouvant  Sardes, et interrog par Crsus sur ce que l'on
disait de nouveau en Grce, lui avait rpondu en ces termes: On y
fait courir le bruit que les habitants des les lvent dix mille
hommes de cavalerie, et ont le dessein de vous attaquer dans Sardes.
Crsus, prenant ces paroles au srieux, s'cria: Puissent faire les
dieux que rellement ces insulaires pensent  venir attaquer avec de
la cavalerie les enfants de la Lydie!... Alors, celui avec lequel il
s'entretenait reprit en ces mots:  Crsus, si c'est avec raison
qu'une juste esprance du succs vous fait dsirer vivement que les
habitants des les viennent rellement attaquer le continent avec de
la cavalerie, que pensez-vous que ces mmes insulaires doivent de
leur ct souhaiter plus ardemment, lorsqu'ils ont appris que vous
tiez occup  faire construire des vaisseaux, que de rencontrer vos
Lydiens en mer, et de vous voir ainsi leur offrir vous-mme l'occasion
de venger les malheurs des Grecs du continent, que vous venez de
rduire en servitude? Crsus, frapp de cette rflexion, et se
laissant aisment persuader par ce discours plein de sens, renona aux
prparatifs maritimes qu'il avait commencs; il fit mme un trait
d'hospitalit rciproque avec les Ioniens des les.

Dans la suite, Crsus porta la guerre chez les diverses nations qui
habitent en de du fleuve Halys, et parvint  les subjuguer toutes, 
l'exception des Ciliciens et des Lyciens. Voici les noms des peuples
rangs sous son obissance: les Lydiens, les Phrygiens, les Mysiens,
les Marandiniens, les Chalybiens, les Paphlagoniens, les Thraces
(d'Asie), c'est--dire les Thyniens et les Bithyniens, les Cariens,
les Ioniens, les Doriens, les oliens et les Pamphyliens.

Lorsque tous les peuples soumis par Crsus eurent t ajouts 
l'empire de Lydie, on vit arriver successivement dans la ville de
Sardes, alors florissante et comble de richesses, presque tout ce que
la Grce avait,  cette poque, d'hommes clbres par leurs
connaissances et leur sagesse. De ce nombre fut Solon d'Athnes. Aprs
avoir donn des lois aux Athniens, qui lui en avaient demand, il
s'tait dcid  s'expatrier et  voyager pendant dix ans, sous le
prtexte de visiter d'autres rgions, mais rellement pour n'tre
point forc  changer quelque chose  ces lois. Les Athniens ne
pouvaient les modifier eux-mmes sans violer le serment solennel
qu'ils avaient fait de les observer pendant dix ans, telles que Solon
les avait donnes.

Dans cet tat de choses, Solon, tant cens toujours voyager par
curiosit, vint d'abord en gypte, prs du roi Amasis, et ensuite 
Sardes, prs de Crsus. Il fut reu avec distinction, et log dans le
palais. Le troisime ou le quatrime jour aprs son arrive, les
domestiques de Crsus, suivant ses ordres, conduisirent Solon dans les
chambres qui contenaient les trsors du roi, et lui montrrent les
immenses richesses qu'elles renfermaient et le bonheur de Crsus.
Aprs qu'il eut vu tout en dtail, et tout examin  loisir, Crsus
lui adressa ces paroles: Mon hte d'Athnes, comme la rputation que
vous vous tes acquise par votre sagesse et par les voyages que vous
avez entrepris pour observer, en philosophe, tant de pays divers est
venue jusqu' nous, j'ai le plus grand dsir d'apprendre de vous quel
est l'homme que vous avez connu jusqu'ici pour le plus heureux. En
faisant cette question, Crsus tait persuad que Solon allait le
nommer; mais Solon, incapable de flatter et qui ne savait dire que la
vrit, rpondit: C'est Tellus l'Athnien. Crsus, surpris, demanda
vivement par quelle raison il estimait ce Tellus le plus heureux des
hommes. Tellus, rpondit Solon, vivait dans un temps o Athnes tait
florissante. Dj heureux du bonheur de sa patrie, il eut des enfants
sains et d'un bon naturel; tous lui donnrent des petits-fils, et il
n'eut  pleurer la perte d'aucun d'eux. Enfin, il jouissait d'une
fortune aise, telle qu'on l'entend parmi nous, et termina sa vie par
la mort la plus brillante. Dans un combat qui eut lieu entre les
Athniens et leurs voisins d'leusis, aprs avoir dploy une rare
valeur, et mis en fuite un grand nombre d'ennemis, il prit
glorieusement. Athnes lui fit lever, aux frais du trsor public, un
tombeau dans la place mme o il avait succomb, et rendit  sa
mmoire les plus grands honneurs.

Solon ayant ainsi tromp tout  fait l'opinion de Crsus en insistant
avec autant de dtails sur le bonheur de Tellus, le roi lui demanda
quel tait, aprs Tellus, celui qu'il placerait au second rang,
esprant l'obtenir au moins pour lui. Je le donnerais, repartit
Solon,  Clobis et  Biton. Ces deux frres, originaires d'Argos,
vivaient dans une honnte aisance; ils taient de plus distingus par
la force du corps, et avaient remport des prix dans les jeux publics.
Voici ce que l'on raconte d'eux. On clbrait  Argos la fte de
Junon, et leur mre se prparait  monter sur son char pour se rendre
au temple; mais les boeufs, qui devaient tre attels, n'taient point
encore revenus des champs. Les deux jeunes gens, surpris par l'heure,
prennent la place des animaux, et, se mettant eux-mmes sous le joug,
tranent le char sur lequel leur mre s'tait assise. Ils parcoururent
ainsi l'espace de quarante-cinq stades pour arriver au temple. La mort
la plus heureuse fut la rcompense de cet acte de pit filiale, qui
se passa  la vue de tout le peuple rassembl pour la fte; et la
Divinit dclara, dans cette occasion, qu'il est plus heureux pour les
hommes de mourir que de continuer  vivre. Les citoyens d'Argos,
tmoins de ce spectacle, admiraient la force des jeunes gens, et leur
donnaient de grands loges: les femmes flicitaient la mre, et
l'estimaient heureuse d'avoir de tels fils. Enivre de joie, et
flatte galement de l'action de ses enfants et des applaudissements
qu'elle recevait, la mre de Clobis et de Biton, debout en face de
la statue de Junon, pria pour ses enfants, qui venaient de lui donner
une si grande preuve de respect, et conjura la desse de leur accorder
ce qu'il y avait de meilleur pour l'homme. Cette prire faite, les
jeunes gens offrirent leur sacrifice, et, aprs le festin qui le
suivit, s'endormirent dans le temple mme. Ils ne se rveillrent pas,
et finirent ainsi de vivre. Les Argiens consacrrent leurs images 
Delphes, comme celles de deux hommes parfaitement pieux.

C'est ainsi que Solon assigna la seconde place aux deux Grecs.
Crsus, mcontent, s'cria: Ainsi, Solon, vous comptez ma prosprit
pour si peu de chose, que vous ne daignez pas me mettre sur la mme
ligne que ces simples particuliers?-- Crsus, repartit Solon,
pourquoi m'interrogez-vous sur la destine des hommes, moi qui sais
combien la Divinit, toujours jalouse des prosprits humaines, est
prompte  les bouleverser? Que de choses nous sommes condamns  voir
et  souffrir dans le cours d'un long ge! Supposons que soixante-dix
annes soient le terme de la vie d'un homme. Ces soixante-dix annes
donnent vingt-cinq mille deux cents jours, sans compter les mois
intercalaires; et, si nous faisons une anne sur deux plus longue
d'un mois pour ramener les saisons aux poques convenables, nous
aurons, pour soixante-dix annes, trente-cinq mois intercalaires, et
ces trente-cinq mois donneront mille cinquante jours. La totalit des
soixante-dix annes sera par consquent de vingt-six mille deux cent
cinquante jours, et cependant il n'y a pas un seul de ces jours qui
soit, dans toutes ces circonstances, exactement semblable  un autre.
L'homme est donc,  Crsus, tout misre! Vous vous montrez aujourd'hui
riche et puissant  mes yeux; je vous vois roi d'un grand peuple;
cependant, je ne dirai pas de vous ce que vous me demandez de dire,
jusqu' ce que j'apprenne que votre vie a fini heureusement. Hlas!
l'homme le plus riche n'est pas plus heureux que celui qui vit au jour
le jour, si le sort ne lui laisse pas terminer sa carrire dans cet
tat de prosprit; on voit mme des hommes avec de grandes richesses
tre malheureux, tandis que beaucoup d'autres dans la mdiocrit sont
parfaitement heureux. En effet, l'homme qui possde ces grandes
richesses et qui n'est pas satisfait d'ailleurs, n'a sur celui qui,
pauvre, est cependant bien partag en toute autre chose, que deux
sortes d'avantages, tandis que celui-ci en a une foule sur l'homme
riche et malheureux du reste. L'un peut,  la vrit, remplir tous ses
dsirs, et rparer promptement une perte ou un dommage qu'il prouve;
mais l'autre, s'il n'a pas la mme facilit, est dj (dans l'tat de
bonheur o nous le supposons)  l'abri de ces dsirs ou de ces pertes.
De plus (toujours dans la mme supposition) il jouit de toutes ses
facults, il est d'une bonne sant, exempt de maux, content de ses
enfants, d'une belle figure; et, si, indpendamment de tant
d'avantages, il termine bien sa carrire, il sera celui que vous
cherchez, et digne d'tre appel heureux; mais, avant sa mort, il faut
suspendre notre jugement et l'appeler, jusque-l, l'homme favoris de
la fortune, et non l'homme heureux. Actuellement,  Crsus, runir
tant de biens n'est pas d'un mortel. Une mme contre ne produit pas
toutes les choses ncessaires; elle en donne une, il lui en manque une
autre; seulement, celle qui en fournit le plus est regarde comme la
meilleure: il en est ainsi de l'homme. Un mme individu n'a pas tous
les avantages: il en possde quelques-uns, d'autres lui sont refuss.
Celui qui, dans le cours de la vie, se maintient avec le plus grand
nombre de ces avantages, et arrive au terme sans les avoir perdus, est
celui seul qui,  mon avis, est digne de porter le nom d'heureux. Il
faut donc, dans toutes les choses, considrer leur fin et comme elles
se rsolvent, puisque la Divinit ruine souvent de fond en comble ceux
 qui elle a fait entrevoir la flicit.

Solon se tut. Crsus, de plus en plus mcontent, cessa de faire cas
du sage, et le renvoya. Il finit mme par regarder comme un homme sans
lumires celui qui, mettant de ct la prosprit prsente,
recommandait d'attendre la fin de toutes choses pour les juger.

Lorsque Solon fut parti, la Divinit voulut,  ce qu'il parat, par
une vengeance clatante, punir Crsus de s'tre estim le plus heureux
des hommes; et un songe qu'il eut peu de temps aprs lui prsagea le
sort funeste d'un de ses enfants. Crsus avait deux fils: l'un,
trs-maltrait par la nature, tait muet; l'autre, au contraire,
surpassait en tout les jeunes gens de son ge: ce dernier s'appelait
Atys. Crsus vit donc en songe Atys prir, bless par une pointe de
fer. Il se rveille frapp de terreur, et, aprs avoir rflchi sur
son rve, il se dtermine  donner une femme  son fils, et lui te le
commandement de ses troupes qu'il avait coutume de lui confier. En
mme temps il ordonna de retirer de l'appartement des hommes les
lances, les javelots, enfin toutes les armes en usage  la guerre, et
les fit dposer dans l'intrieur du palais, de crainte qu'une de ces
armes qui sont ordinairement suspendues aux murailles n'atteignt son
fils.

Tandis qu'on faisait les prparatifs du mariage d'Atys, on vit
arriver  Sardes un homme poursuivi par le malheur, et dont les mains
taient souilles. Il tait Phrygien de nation, et de race royale. Il
se prsenta au palais du roi, et le supplia de le purifier suivant le
mode d'expiation tabli par les lois du pays. Crsus y consentit, et
le purifia. Le mode d'expiation des Lydiens est  peu prs semblable 
celui qui est en usage chez les Grecs. Lorsque la crmonie expiatoire
fut termine, Crsus, voulant savoir qui tait cet homme et d'o il
sortait, lui adressa la parole en ces termes: tranger, dites-moi qui
vous tes, de quel lieu de la Phrygie tes-vous venu vous asseoir en
suppliant prs de mes foyers? Enfin, quel homme ou quelle femme a pri
par vos mains?-- roi, rpondit l'tranger, je suis fils de Gordius et
petit-fils de Midas. Mon nom est Adraste. J'ai tu involontairement
mon frre: aprs ce meurtre, mon pre m'a chass; et je suis
aujourd'hui sans asile.--Ceux  qui vous devez le jour, reprit Crsus,
sont nos amis, et c'est parmi des amis que vous vous trouvez ici.
Restez avec nous, vous n'y manquerez de rien; en supportant
patiemment votre disgrce, vous l'allgerez, et vous lui serez
peut-tre redevable d'un meilleur sort. Adraste continua donc  vivre
prs de Crsus.

En ce temps, un sanglier d'une grosseur extraordinaire, n dans
l'Olympe Mysien et sorti de cette montagne, dsolait le pays et
ruinait tous les travaux champtres. Plusieurs fois, les Mysiens
s'taient runis pour l'attaquer, mais n'avaient pu l'atteindre, et le
mal qu'il leur faisait s'accroissait de jour en jour. Enfin ils
envoyrent des dputs qui, se prsentant devant Crsus, lui parlrent
ainsi:  roi, un sanglier d'une grandeur dmesure dsole nos
campagnes, et, malgr tous nos efforts, nous n'avons pu parvenir  le
dtruire. Nous vous supplions donc de laisser venir avec nous votre
fils, et d'envoyer des jeunes gens et des chiens pour nous aider 
dlivrer notre pays de ce monstre. Crsus, qui n'avait point oubli
ce qu'il avait vu en songe, leur rpondit: Il ne faut pas parler de
mon fils, je ne puis vous le donner: il vient de se marier, et
d'autres soins l'occupent. Mais je ferai partir une troupe choisie de
chasseurs, avec tout ce qui leur sera ncessaire, et je leur
prescrirai de se runir  vous pour dlivrer votre pays du sanglier
qui le dvaste.

Telle fut la rponse de Crsus. Les Mysiens, satisfaits, allaient se
retirer; mais Atys, qui avait entendu leur demande, apprenant que son
pre s'y tait refus, entra et parla en ces termes:  mon pre,
c'tait autrefois mon plus beau droit et mon plus noble privilge
d'aller chercher la gloire  la guerre ou dans les chasses
prilleuses. Maintenant, vous me tenez renferm dans un honteux repos,
comme si vous aviez  me reprocher quelque marque de crainte ou
quelque faiblesse! De quel oeil voulez-vous que l'on me voie tous les
jours aller  la place publique, et en revenir? Quelle opinion vont
prendre de moi mes concitoyens? Quelle ide s'en fera ma nouvelle
pouse?  quelle homme pensera-t-elle s'tre unie? Ou laissez-moi la
libert d'aller  cette chasse, ou veuillez, du moins, m'expliquer
comment vous croyez me servir en vous y refusant?

-- mon fils, rpondit Crsus, si j'en use ainsi, ce n'est pas que
j'aie aperu en toi quelque marque de faiblesse, ou que tu m'aies
dplu. Je cde seulement  la crainte que m'inspire un songe que j'ai
eu pendant mon sommeil: il m'avertit que tu dois vivre peu de temps,
et que la blessure d'une pointe de fer causera ta mort. C'est ce songe
qui m'a fait presser ton mariage; il m'empche de te laisser prendre
part  la chasse qui se prpare, et me force  te tenir renferm prs
de moi pour te drober, s'il est possible, au moins pendant ma vie, au
pril qui te menace. Hlas! je n'ai que toi d'enfant; je ne puis, tu
le sais, compter ton frre,  qui le sens de l'oue manque
entirement.

-- mon pre! rpliqua le jeune homme, le songe que vous avez eu
justifie la contrainte o vous me retenez, et je dois vous en savoir
gr. Qu'il me soit permis cependant de vous dire que, dans ce moment,
vous oubliez le sens vritable de votre songe, et il est facile de
vous le prouver. Vous me dites qu'il annonce que je dois prir par la
pointe d'un fer; mais un sanglier a-t-il des mains? Quelle pointe de
fer avez-vous donc  redouter ici? Si je devais, par exemple, prir
sous la dent de quelque bte sauvage, ou de toute autre manire, il
serait, j'en conviens, raisonnable d'agir comme vous le faites; mais,
puisqu'il n'est point question de combat entre hommes, laissez-moi
aller.

--Tu l'emportes, mon fils, reprit Crsus; cette explication que tu
donnes  mon rve me persuade, et je cde  tes raisons; je reviens
donc sur ma rsolution, et consens que tu prennes part  cette
chasse.

En achevant ces mots, Crsus fit appeler le Phrygien Adraste et lui
parla ainsi: Adraste, lorsque, charg du poids importun d'un malheur
que je suis loin de vous reprocher, vous tes venu me trouver, je vous
ai purifi. Je vous ai ensuite admis dans ma propre maison, et je n'ai
rien pargn pour subvenir  vos besoins. Je dois aujourd'hui compter
que, pour prix de ces services, vous tes prt  m'en rendre. Je vous
charge donc de la garde de mon fils, qui va partir pour la chasse, et
de sa dfense, si quelques brigands viennent vous attaquer sur la
route. Il convient, d'ailleurs, que vous vous montriez partout o
l'occasion de se distinguer par des actions d'clat peut se prsenter.
C'est une inclination que vous devez tenir de votre naissance, et la
force du corps ne vous manque pas pour la suivre.

--Je ne me serais pas, dit Adraste, propos pour cette expdition: je
sais trop bien qu'il ne faut pas qu'un malheureux tel que moi se mle
avec ceux de son ge qui n'ont encore connu que la prosprit. Je n'en
formais mme pas le dsir, et j'ai su m'abstenir d'une demande
indiscrte. Mais, puisque c'est vous-mme qui le souhaitez et que je
dois consentir  tout ce qui vous est agrable (je n'ai que ce moyen
de reconnatre vos bienfaits), je suis prt  faire ce que vous
attendez de moi: comptez donc que je vous ramnerai le fils dont vous
me confiez la garde, et qu'il sera prserv de tout mal, autant que
cela pourra dpendre du dfenseur que vous lui donnez.

Aprs cette rponse, l'un et l'autre se mirent en marche, accompagns
d'une troupe choisie de jeunes gens, et suivis d'un grand nombre de
chiens. Ils arrivent au mont Olympe, et l'on se met en qute du
sanglier. On le rencontre, on parvient  l'entourer de toutes parts;
et les chasseurs, formant un cercle autour de lui, l'attaquent  coups
de traits. Dans ce moment, l'hte de Crsus, celui que Crsus avait
purifi, Adraste lance sa javeline, manque le but, et, au lieu de
frapper l'animal, atteint le fils de Crsus, qui, bless mortellement
par une pointe de fer, accomplit en mourant le funeste prsage du
songe. Un messager, arriv en toute hte  Sardes, annona  Crsus et
le succs de la chasse et la mort de son fils.

Crsus, constern, ressentait une douleur d'autant plus vive, que ce
fils avait lui-mme prsid  la purification du meurtrier. Dans son
dsespoir, il invoquait Jupiter Expiateur, et le prenait  tmoin du
crime de l'tranger qu'il avait admis chez lui comme son hte. Il
adjurait encore ce mme dieu par les noms de Jupiter phestien et de
Jupiter Htren: sous le premier, comme protecteur des foyers, parce
qu'il avait permis que le meurtrier de son fils vct dans sa maison
et y jout des droits de l'hospitalit; sous le second, comme garant
de la foi entre les compagnons d'armes, parce que le compagnon et le
gardien de son fils tait devenu son plus cruel ennemi.

Cependant parurent les Lydiens portant le corps inanim: le meurtrier
suivait derrire: arriv en prsence du roi, il se plaa en avant du
cadavre, puis, les mains tendues, se livra lui-mme  Crsus, le
conjurant de l'gorger sur le corps de son fils, et s'criant qu'il ne
lui tait plus permis de vivre aprs avoir caus la mort de celui qui
l'avait purifi d'un premier meurtre. Crsus, malgr l'excs de ses
malheurs domestiques, touch des cris d'Adraste, en prit piti, et lui
dit:  malheureux hte, tu satisfais  toute la vengeance que je
pouvais tirer de toi, en te condamnant toi-mme: va, tu n'es pas la
cause de mon malheur, ton action fut involontaire. C'est ce dieu,
celui sans doute qui nagure m'a prdit ce triste avenir, qui seul en
est l'auteur. Il ordonna ensuite de faire  son fils des funrailles
dignes de sa naissance. Lorsqu'elles furent termines, et que le
tumulte eut cess autour du monument, le petit-fils de Midas, le fils
de Gordius, l'infortun Adraste, meurtrier de son propre frre,
meurtrier de son bienfaiteur, dsespr, et s'estimant le plus
malheureux des hommes, se poignarda sur la tombe.

Crsus porta pendant deux annes le grand deuil.

Aprs ce temps, la chute de l'empire d'Astyage, fils de Cyaxare,
renvers par Cyrus, fils de Cambyse, et les progrs des Perses, en
occupant la pense de Crsus d'autres soins, firent taire sa douleur.
Il sentait la ncessit d'arrter les Perses avant qu'ils eussent
atteint toute leur grandeur, et voulait, s'il tait possible, dtruire
une puissance qui s'accroissait chaque jour. Ce projet form, il
rsolut avant tout d'prouver les oracles de la Grce et de la Libye,
en envoyant des dputs aux plus clbres, tels que ceux de Delphes,
d'Abas en Phocide, de Dodone, d'Amphiaras, de Trophonius et des
Branchides, dans le pays des Milsiens; tous oracles renomms chez les
Grecs et que Crsus dsirait consulter. Enfin il s'adressa aussi 
l'oracle d'Ammon, en Libye. Il voulait seulement, par cette premire
consultation, s'assurer de la science des oracles; et, dans le cas o
il lui serait prouv qu'ils connussent rellement la vrit, il se
proposait d'y recourir une seconde fois pour savoir s'il devait
entreprendre la guerre contre les Perses.


V

La guerre tourna contre Crsus. Les Perses entrrent dans Sardes; un
soldat perse s'lana pour tuer le roi. Son fils, jusque-l muet,
recouvra la parole pour sauver son pre: Soldat, ne tue pas Crsus!
dit-il au Perse. Crsus fut fait prisonnier, et Cyrus, qui rgnait
alors en Perse, le fit attacher au bcher pour y prir du supplice des
rois. Une pluie miraculeuse teignit l'incendie. Cyrus le fit
dtacher, et reut ses conseils comme ceux d'un sage protg par les
dieux.


VI

Ici, Hrodote passe  l'histoire des Mdes et des Perses. Les Scythes,
pres des Russes, vinrent pour attaquer l'gypte.

Astyage rgnait en Perse.

Astyage, fils de Cyaxare, hrita de l'empire. Ce roi eut une fille 
laquelle il avait donn le nom de Mandane. Une nuit, il crut la voir
en songe rpandre une si grande quantit d'eau, que non-seulement elle
inondait la ville o il faisait son sjour, mais qu'il lui sembla
mme que toute l'Asie en tait couverte. Frapp de cette vision, il en
demanda l'explication  ceux des mages qui sont verss dans la science
d'interprter les songes, et la rponse qu'il en reut lui causa
beaucoup d'effroi. Cependant, Mandane tant devenue nubile, Astyage,
retenu par ce songe, ne voulut la donner en mariage  aucun des Mdes
dont la maison pouvait s'allier  la sienne, mais il fit choix pour
elle d'un Perse nomm Cambyse, homme d'un caractre paisible et d'une
bonne famille, mais qu'il regardait nanmoins comme au-dessous mme
d'un Mde n dans la classe moyenne.

Cambyse et Mandane tant unis, Astyage eut, dans la premire anne de
leur mariage, un autre rve: il lui parut voir natre de sa fille une
vigne dont les rameaux s'tendaient sur toute l'Asie. Il consulta de
nouveau les interprtes des songes. Sur leur avis, il fit venir de la
Perse auprs de lui sa fille, qui se trouvait alors enceinte, et la
retint sous une garde troite, dcid  faire prir l'enfant dont elle
accoucherait, les mages lui ayant prdit que le fils de sa fille
devait un jour rgner  sa place. Lors donc que Mandane fut accouche,
Astyage fit appeler Harpagus, un de ses familiers les plus intimes,
homme d'une fidlit  toute preuve, et lui dit: Harpagus, je vais
te confier une commission importante. N'hsite pas  la remplir, et ne
cherche pas  luder mes ordres. Garde-toi surtout, en voulant
complaire  d'autres, d'attirer par la suite de grands malheurs sur ta
tte. Va prendre l'enfant de Mandane, porte-le chez toi; et, aprs
l'avoir mis  mort, fais-le enterrer.--Seigneur, rpondit Harpagus,
jusqu'ici vous ne m'avez jamais vu songer  vous dplaire, et je ne me
rendrai pas plus coupable  l'avenir. Puisque vous l'avez dcid, et
qu'il vous plat que les choses soient ainsi, c'est  moi d'obir.

Aprs cette rponse, Harpagus alla prendre l'enfant condamn  prir,
qu'on lui remit par de langes magnifiques, et l'emporta en pleurant.
Arriv chez lui, il confia les ordres qu'il avait reus d'Astyage  sa
femme, qui lui demanda quel tait son dessein? De ne point faire, dit
Harpagus, ce que le roi m'a command. Non, dt-il se montrer encore
plus rigoureux et plus insens qu'il ne l'est actuellement, je ne me
soumettrai point  son ordre. Je ne serai pas l'agent direct d'un tel
meurtre. Que de motifs n'ai-je pas, d'ailleurs, pour refuser d'tre
l'assassin de cet enfant! Il tient  ma famille par les liens du sang;
Astyage est dj vieux, et n'a point d'enfant mle. Si, aprs sa mort,
l'empire doit passer dans les mains de sa fille, dont j'aurai fait
mourir le fils,  quels dangers ne suis-je pas expos? Cependant, ma
propre sret veut que cet enfant prisse; mais il faut que ce soit un
des domestiques d'Astyage qui lui donne la mort, et qu'il ne la
reoive ni de moi ni d'aucun des miens.

En finissant ces mots, il envoya chercher un des principaux ptres
d'Astyage, qu'il savait habiter au milieu des meilleurs pturages,
dans le sein des montagnes les plus frquentes par les btes
sauvages. Ce ptre s'appelait Mitradate. Il avait pous une femme,
esclave comme lui, dont le nom peut se rendre en grec par le mot Cyno,
mais qui, en langage mde, tait Spaca (Spaca, en mde, signifie une
chienne). Les bois montueux o se trouvent les pturages qui
nourrissaient les nombreux troupeaux de boeufs du ptre sont situs au
nord d'Ecbatane, en allant vers le Pont-Euxin; et cette contre de la
Mdie qui touche aux Saspires, trs-leve, abonde en paisses forts;
tout le reste est un pays de plaine. Lorsque Mitradate, empress de se
rendre aux ordres qu'il avait reus, fut arriv, Harpagus lui parla en
ces termes: Astyage t'ordonne de prendre cet enfant et de l'exposer
dans le lieu le plus dsert de tes montagnes, o il trouvera une mort
prompte. Je suis, de plus, charg de te dire que, si tu balances  le
faire prir, ou si tu le laisses vivre, de quelque manire que ce
soit, tu dois t'attendre toi-mme  la mort la plus affreuse. J'aurai
soin, au surplus, de m'assurer si tu as obi.

Le ptre, ayant entendu, prit l'enfant et retourna avec lui dans sa
rustique demeure. Le hasard voulut que sa femme, qu'il avait laisse
dans les derniers jours d'une grossesse, en atteignt le terme pendant
le temps de son voyage. Ainsi, tous les deux rciproquement taient
inquiets l'un de l'autre: le mari, craignant que la femme n'accoucht
en son absence; celle-ci, trouble par le message d'Harpagus, qui pour
eux tait un vnement tout nouveau. Lorsque Mitradate fut de retour,
sa femme, qui avait presque perdu l'espoir de le revoir, s'empressa de
lui demander par quel motif Harpagus l'avait envoy chercher en si
grande hte.  ma femme, rpondit le ptre, j'ai vu et entendu dans
Ecbatane des choses qu'il et t mieux pour moi de ne pas voir et de
ne pas entendre. Ah! je croyais nos matres  l'abri de tels malheurs.
J'ai trouv la maison d'Harpagus en larmes et dans les gmissements;
frapp de ce spectacle, j'entre; je vois un enfant couch, se
dbattant et jetant des cris douloureux. Il tait richement par d'or
et de vtements prcieux. Lorsque Harpagus m'aperut, il me commanda
de prendre cet enfant, de l'emporter avec moi et de l'exposer dans le
lieu le plus sauvage de nos montagnes. Il me dit qu'Astyage
l'ordonnait ainsi, et me menaa des plus cruels supplices si je ne
faisais pas ce qu'il me prescrivait. Je l'ai reu, persuad qu'il
tait n de quelque domestique de la maison, et ne pouvant m'imaginer
d'abord ce qu'il pouvait tre. J'admirais cependant la magnificence de
ses vtements, et j'tais galement surpris du deuil que je voyais
chez Harpagus. Mais bientt j'ai appris tout d'un homme de la maison,
qui m'a accompagn jusqu'au dehors de la ville, et a remis l'enfant
dans mes mains. J'ai su, de cette manire, qu'il tait le fils de
Mandane, fille d'Astyage, et de Cambyse, fils de Cyrus, et qu'Astyage
avait ordonn qu'on le ft prir. Le voil!

Le ptre cessa de parler, et dcouvrit l'enfant qu'il portait. La
femme, considrant sa taille, touche des grces de sa figure, se prit
 pleurer et, embrassant les genoux de son mari, le conjura, par tout
ce qu'elle put imaginer propre  l'mouvoir, de ne point obir.
Mitradate lui rpondit: qu'il lui tait impossible de ne pas excuter
ce qui lui avait t ordonn; que les espions d'Harpagus ne
manqueraient pas de venir observer ce qui se passerait, et qu'il
serait perdu sur-le-champ s'il dsobissait. La femme, voyant qu'elle
ne pouvait persuader son mari, eut recours  un autre moyen, et lui
dit: Puisque je ne saurais te dterminer  conserver cet enfant, et
qu'il faut pour ta sret que tu puisses en montrer un tendu  terre,
fais ce que je vais t'indiquer. Je viens aussi d'accoucher, et mon
enfant est mort; prends-le, va l'exposer, et  sa place nous lverons
le fils de la fille d'Astyage, comme s'il tait le ntre. De cette
manire, tu ne risques pas ta vie en dsobissant  tes matres et
nous n'aurons pas  nous reprocher une mauvaise action. L'enfant mort
aura la spulture destine aux fils des rois, et l'enfant qui existe
ne perdra pas le jour.

Le ptre se rendit  l'avis de sa femme, et fit sur-le-champ ce
qu'elle conseillait. Il lui remit donc l'enfant qu'il avait apport.
Il plaa ensuite son propre fils mort dans le berceau, et aprs
l'avoir revtu des riches vtements qui avaient servi  l'autre
enfant, alla l'exposer dans le lieu le plus dsert de la montagne.
Trois jours couls, le ptre, ayant laiss un des bergers qu'il avait
sous ses ordres  la garde du cadavre, se rendit  la ville et avertit
Harpagus qu'il tait prt, quand on le voudrait,  montrer le corps de
l'enfant qu'il avait t charg d'exposer. Harpagus envoya sur les
lieux quelques-uns de ses gardes les plus affids:  leur retour, ils
lui prsentrent effectivement un cadavre, qui n'tait que celui du
fils du ptre, et auquel il fit donner la spulture. Cependant la
femme de Mitradate nourrit et leva prs d'elle l'autre enfant, qui
fut par la suite connu sous le nom de Cyrus: elle lui en avait donn
un diffrent.

L'enfant ayant atteint l'ge de dix ans, une aventure que je vais
rapporter le fit reconnatre. Souvent, prs du village o se
rassemblaient les troupeaux de boeufs dont nous avons parl, il jouait
au milieu de la route avec plusieurs enfants du mme ge que lui. Dans
leurs jeux, ces enfants, quoiqu'ils ne le crussent que le fils du
ptre, l'avaient choisi pour roi; et lui, usant de ses droits, donnait
aux uns la charge de btir un palais, faisait les autres ses gardes du
corps, nommait celui-ci oeil du roi, chargeait celui-l de la fonction
de recevoir les messages, distribuant ainsi les emplois de sa cour 
chacun. Parmi les compagnons de ses jeux, il en tait un, fils
d'Artembars, homme considr parmi les Mdes. Un jour, cet enfant
s'tant refus  excuter les ordres qui lui avaient t donns, Cyrus
commanda aux autres de s'emparer de lui. Ils obirent, et le jeune
rebelle fut fouett svrement. Irrit de ce traitement, le fils
d'Artembars, ds qu'il put s'chapper, se rendit  Ecbatane, et vint
se plaindre amrement  son pre de ce qu'avait os Cyrus, ne le
nommant pas cependant par ce nom, car il ne le portait pas, mais le
dsignant comme le fils d'un des ptres d'Astyage. Artembars,
transport de colre  ce rcit, se rendit sur-le-champ prs
d'Astyage, et, menant avec lui son fils, se plaignit au roi de
l'affront qu'il avait reu.  roi, s'cria-t-il en dcouvrant les
paules de son fils, c'est par un de vos esclaves, c'est par le fis
d'un ptre que nous avons t ainsi outrags!

Astyage, aprs avoir entendu ces plaintes et vu la trace des coups,
voulut, par gard pour Artembars qu'il honorait, venger l'injure
faite  cet enfant, et ordonna que l'on ft venir le ptre avec son
fils. Lorsqu'ils furent en sa prsence, Astyage, regardant Cyrus, lui
dit: C'est donc toi, toi, fils de cet homme, qui as os traiter avec
tant d'indignit le fils d'un des premiers de ma cour?--Seigneur,
rpondit Cyrus, je n'ai rien fait que je n'eusse le droit de faire.
Les enfants du village, du nombre desquels est celui-ci, m'ont, dans
leurs jeux, choisi pour roi: probablement, ils m'ont jug le plus
digne de l'tre. Tous obissaient  mes ordres: seul, il n'a pas voulu
les reconnatre et n'en a fait aucun cas. Il en a port la peine. Si
cependant, pour cela, je mrite quelque punition, me voil prt.

Tandis qu'il parlait, un pressentiment se glissait dans l'esprit
d'Astyage. Il semblait au roi que les traits du visage de cet enfant
se rapprochaient des siens. La rponse qu'il venait de faire, si ferme
et si libre, son ge parfaitement d'accord avec le temps o le fils de
Mandane avait d prir, tant de rapports frappaient Astyage. Il resta
quelque temps sans parler. Enfin, ayant rappel avec peine ses
esprits, il dit  Artembars, qu'il voulait loigner pour avoir la
libert d'interroger le ptre: Allez, j'aurai soin que vous et votre
fils soyez satisfaits. Artembars sortit; et les domestiques
d'Astyage ayant, par son ordre, conduit Cyrus dans l'intrieur du
palais, le roi, rest seul avec le ptre, lui demanda o il avait
pris cet enfant? qui le lui avait donn? Le ptre rpondit: qu'il
tait son fils, et que sa femme, qui l'avait mis au monde, tait
encore avec lui. Astyage lui rpliqua qu'il entendait mal ses
intrts en dissimulant, puisqu'il serait bientt forc par les
tourments d'avouer ce qu'il voulait cacher. En disant ces mots, le roi
appela ses gardes et leur ordonna de s'emparer du ptre. Mais  peine
fut-il prsent  la question, qu'il se dcida  dire les choses
telles qu'elles taient, et fit un rcit vridique de tout ce qui
s'tait pass: en le terminant, il supplia le roi de lui accorder son
pardon.

Astyage, instruit de la vrit par la dclaration du ptre, ne le
jugea pas digne de sa colre, et, la tournant tout entire contre
Harpagus, ordonna  ses gardes de le faire venir sur-le-champ. Ds
qu'il parut, Astyage lui adressa cette question: Harpagus, de quelle
manire avez-vous fait prir l'enfant qui vous a t livr par mon
ordre? Harpagus, tandis que le roi parlait, ayant aperu le ptre, ne
chercha point  recourir  un mensonge qui l'aurait perdu ds qu'il en
aurait t convaincu, et rpondit en ces termes:  roi, lorsque cet
enfant m'a t remis, je me suis consult sur la manire dont
j'excuterais vos ordres, et j'ai cherch comment, en ne me rendant
pas coupable de dsobissance envers vous, j'viterais cependant de
verser de ma main le sang de votre fille et le vtre mme. Voici donc
le parti que j'ai pris: j'ai fait venir ce ptre, je lui ai donn
l'enfant, et je lui ai dit que vous aviez rsolu qu'il ft mis  mort.
En lui parlant ainsi, je n'ai point dit un mensonge. N'aviez-vous pas
rellement ordonn cette mort? Quand il eut reu l'enfant, je lui
prescrivis de l'exposer dans le lieu le plus dsert des montagnes, de
l'observer et de bien s'assurer qu'il avait cess de vivre. Je le
menaai en mme temps des plus grands supplices s'il n'excutait pas
fidlement ces ordres. Ds que je fus inform qu'il avait obi, et que
l'enfant n'tait plus, j'ai envoy sur les lieux les plus affids de
mes eunuques; ils m'ont rapport le corps, que j'ai vu, et j'ai pris
soin moi-mme de lui faire donner la spulture. C'est ainsi que tout
s'est pass,  roi, et par quel genre de mort l'enfant a pri.

Harpagus avait dit la vrit. Astyage, dissimulant le vif
ressentiment que lui inspirait ce qui s'tait pass, raconta de son
ct  Harpagus ce qu'il avait appris du ptre, et, aprs avoir tout
rpt, termina en disant: que l'enfant vivait encore, et qu'il s'en
rjouissait; car, ajouta-t-il, je souffrais beaucoup de ce que j'avais
fait, et je n'tais pas moins afflig de la peine que j'avais cause 
ma fille. Mais, puisque le hasard a tout rpar, envoyez votre fils
prs de l'enfant qui vient de nous tre rendu, et revenez  mon souper
pour prendre part au sacrifice d'actions de grces que je veux offrir
aux dieux sauveurs.

Harpagus, ayant entendu ces paroles, se prosterna pour adorer le roi;
et, se flicitant que sa faute non-seulement n'et pas de suites
fcheuses, mais que, par une faveur de la fortune, elle lui procurt
encore l'honneur d'tre appel au souper du roi, il retourna chez lui
le plus vite qu'il put. Harpagus n'avait qu'un seul fils, g  peine
de treize ans. Il s'empressa en arrivant de lui dire de se rendre prs
d'Astyage, et d'excuter tout ce qu'il ordonnerait. Il raconta ensuite
 sa femme ce qui tait arriv, et lui fit partager sa joie.
Cependant, ds que le fils d'Harpagus fut arriv au palais, Astyage le
fait gorger, ordonne que l'on coupe son corps en morceaux, et
qu'aprs les avoir mis rtir ou bouillir, on les apprte pour sa
table. Quand,  l'heure du souper, les invits, au nombre desquels
tait Harpagus, furent placs, le roi se fit donner, ainsi qu'au reste
des convives, du mouton; mais on ne servit  Harpagus que les membres
de son fils,  l'exception de la tte et des extrmits des pieds et
des mains, qu'on avait mis  part dans une corbeille. Lorsque Harpagus
eut cess de manger, Astyage lui demanda s'il avait trouv bon le
repas qu'il venait de faire: Harpagus lui ayant rpondu qu'il tait
excellent, le roi lui fit prsenter la corbeille qui contenait la
tte, les mains et les pieds du jeune homme, couverte d'un voile, et
lui dit qu'il pouvait lever ce voile et prendre ce qu'il voudrait de
ce qu'il trouverait dessous. Harpagus obit, dcouvre la corbeille et
voit les restes de son fils; mais,  cette vue, il ne tmoigne aucune
surprise et reste parfaitement matre de lui-mme. Astyage, insistant,
le presse de dire s'il connat le gibier dont il venait de manger.
Harpagus rpond froidement qu'il le connat, mais qu'il devait trouver
bien tout ce qu'il plaisait au roi de faire. Aprs cette rponse, il
recueillit ces tristes dbris, les emporta dans sa maison et les
runit dans la tombe.

Telle fut la vengeance qu'Astyage tira d'Harpagus. Voulant ensuite
dlibrer sur ce qu'il devait faire de Cyrus, il appela prs de lui
les mmes mages qu'il avait autrefois consults, et leur demanda quel
tait le vrai sens de l'interprtation qu'ils avaient donne  son
rve. Les mages rpondirent qu'ils l'avaient entendu en ce sens:
qu'il tait dans la destine que l'enfant devait rgner un jour, si
sa vie tait pargne, et s'il ne prissait pas en naissant.--Eh bien,
dit Astyage, il vit! Nourri aux champs, les enfants de son village
l'ont nomm roi, et il a fait tout ce que les rois qui rgnent
rellement ont coutume de faire. Il s'est donn des gardes, des
huissiers, des messagers; enfin il a rgl autour de lui tout ce qui
tient  la royaut. Que pensez-vous actuellement de ces diverses
circonstances?--Puisque l'enfant a survcu, rpondirent les mages;
puisque, par un pur hasard, il a fait les fonctions de roi, vous
pouvez actuellement vous rassurer, et votre esprit ne doit plus
concevoir d'inquitude. Certainement, ce mme enfant ne rgnera pas
une seconde fois. Souvent, nos prdictions s'accomplissent ainsi par
les moindres vnements, et les prsages contenus dans les songes se
rsolvent par les plus petites choses.--Et moi aussi, je pense comme
vous, rpliqua Astyage. Je crois que l'enfant ayant port le nom de
roi, mon rve, en ce qui le concerne, est accompli et qu'il n'est plus
 craindre. Cependant, donnez-moi encore votre opinion sur un autre
sujet, et, aprs y avoir mrement rflchi, dites quelles mesures il
faut prendre pour garantir dans l'avenir la stabilit de ma maison, et
en mme temps votre propre sret?  cette nouvelle question, les
mages rpondirent:  roi, il est tout  fait dans notre intrt que
votre empire s'affermisse; s'il tombe dans une nation trangre en
passant  cet enfant, Perse d'origine, nous, qui sommes Mdes,
descendus au rang de sujets, nous ne sommes plus rien en comparaison
des Perses, nous devenons nous-mmes trangers. Tant que vous
rgnerez, au contraire, notre roi est notre concitoyen, nous avons
part  l'autorit souveraine, et c'est  nous que vos bienfaits et les
honneurs sont destins. Nous devons donc considrer, avant tout, ce
qui touche  la stabilit de votre empire ou  la dure de votre
existence, et, si nous apercevons quelque danger, ne pas perdre un
moment pour vous l'indiquer. Toutefois, nous avons la confiance que
votre songe est maintenant sans objet, et nous vous engageons  voir
de mme; mais nous pensons aussi qu'il faut bannir cet enfant de vos
yeux, et l'envoyer chez les Perses, auprs de ceux qui lui ont donn
le jour.

Astyage se rendit aisment  cet avis, qui lui tait d'ailleurs
agrable. Il fit donc venir Cyrus et lui dit: Enfant, sur la foi d'un
vain songe, j'en ai mal us avec toi; ta bonne fortune t'a sauv: sois
joyeux. Tu vas te rendre actuellement en Perse; une suite convenable
t'accompagnera dans la route. L, tu trouveras un pre et une mre,
qui ne sont ni le ptre Mitradate ni sa femme.

Cyrus, ainsi congdi par Astyage, arriva chez Cambyse. Ds qu'il se
fut fait connatre, ses parents le reurent avec des caresses d'autant
plus vives, qu'ils le croyaient mort au moment de sa naissance, et lui
demandrent avec empressement de quelle manire il avait chapp.
Cyrus leur rpondit: qu'il n'en avait rien su avant son dpart, que
jusque-l il tait rest dans une entire ignorance de ce qui le
concernait, et qu'il avait appris seulement en route sa propre
histoire; qu'il se croyait le fils d'un des ptres d'Astyage, mais
que les gens qui l'accompagnaient l'avaient instruit de tout. Alors
il raconta comment il avait t nourri par la femme du ptre; et, en
faisant un grand loge d'elle, il rpta plusieurs fois dans son rcit
le nom de Cyno. Les parents de Cyrus, frapps du double sens de ce
mot, en profitrent; et, afin de laisser croire aux Perses qu'il y
avait quelque chose de divin dans la conservation de leur fils, ils
firent courir le bruit que Cyrus, abandonn et expos, avait t
nourri par une chienne. Cette fable s'est rpandue et fut longtemps en
crdit.

Cyrus, parvenu  la virilit, tait le plus robuste de ceux de son
ge, et le plus aim. Vers ce temps, Harpagus, qui brlait du dsir de
se venger de la cruaut d'Astyage, et qui ne pouvait rien tenter par
lui-mme, comme simple particulier, eut l'ide de s'adresser  Cyrus,
et lui envoya des prsents. Il le voyait dj dans un ge convenable,
et se flattait de le faire aisment entrer dans ses vues, en
confondant leurs communes injures. Dj mme il avait mdit
l'excution de ce dessein; et Astyage, devenu chaque jour plus odieux
aux Mdes par son excessive rigueur, le secondait.

Harpagus, mettant donc  profit la disposition des esprits,
entretenait des liaisons particulires avec les premiers du pays, et
leur persuada de dposer Astyage pour appeler Cyrus  la tte des
affaires. Lorsque cette rsolution fut prise, et tout prpar, il
s'agissait d'en instruire Cyrus, qui habitait la Perse. Harpagus,
n'osant se lier aux messagers ordinaires (les chemins taient
rigoureusement surveills), eut recours  la ruse. Il fendit le ventre
d'un livre dont il eut soin de conserver la peau intacte, sans en
arracher aucun poil, et renferma dans l'intrieur des tablettes o il
avait crit ce qu'il voulait faire savoir. Il le donna ensuite, aprs
l'avoir recousu avec soin,  un de ses domestiques affids, qu'il fit
habiller en chasseur, portant des filets, et lui ordonna de se rendre
en Perse. Le livre devait tre remis  Cyrus, et le messager tait
charg de lui dire de vive voix de dcouper de ses propres mains
l'animal, et de n'avoir personne auprs de lui quand il l'ouvrirait.

Tout s'excuta comme Harpagus l'avait ordonn. Cyrus reut le livre,
et l'ayant ouvert lui-mme, trouva et lut les tablettes qui portaient
ces mots: Fils de Cambyse, les dieux ne vous perdent pas de vue; s'il
en tait autrement, votre conservation n'et pas t si miraculeuse.
Mais il vous reste  vous venger d'Astyage, de votre assassin, puisque
son dessein fut de vous faire mourir; et, si vous vivez, les dieux
seuls vous ont sauv. Vous avez, je n'en doute pas, appris depuis
longtemps ce qui s'est pass  votre gard; vous savez aussi tout ce
que j'ai souffert d'Astyage pour avoir refus de vous donner la mort,
pour vous avoir confi au ptre qui vous a lev. Maintenant, si vous
m'en croyez, vous rgnerez bientt sur tout le pays o rgne
aujourd'hui Astyage. Il suffit, pour y russir, d'exciter les Perses 
la dfection: dterminez-les  s'armer et  marcher contre les Mdes;
et alors, soit qu'Astyage me mette  la tte des troupes qu'il enverra
 votre rencontre, soit qu'il en confie le commandement  qui que ce
soit de distingu parmi les Mdes, comptez sur un succs certain. Les
grands du pays, dj dclars pour vous, se rvolteront et teront
l'empire  Astyage. Tout est dispos ici; faites donc ce que je vous
dis, et faites-le promptement.

Cyrus, instruit par ce message, examina de quelle manire il
amnerait les Perses  se rvolter; et, aprs avoir longtemps
dlibr, il s'arrta  un stratagme dont le succs lui parut
certain: voici en quoi il consistait. Il supposa qu'il avait reu des
tablettes (il y avait crit lui-mme ce qui convenait  son projet),
puis il convoqua les Perses, ouvrit ces tablettes en leur prsence,
et, les ayant lues publiquement, il fit croire  l'assemble
qu'Astyage l'avait nomm gnral des Perses. Il ordonna ensuite en
cette qualit  chaque individu de se munir d'une faux, et de se tenir
prt  excuter ce qu'il prescrirait. On compte, au surplus, parmi les
Perses plusieurs tribus diffrentes. Celles que Cyrus runit en
assemble, et qu'il voulait dtacher des Mdes, sont les plus
considres, et toutes les autres en dpendent: ce sont les
Pasargades, les Marophiens et les Maspiens. Dans ce nombre, les
Pasargades sont les plus nobles, et c'est parmi eux que se trouve la
famille des Achmnides, dont les rois perses sont sortis. Des autres
sont, en premier lieu, les Panthialens, les Drusiens, les
Germaniens, tous laboureurs; en second lieu, les Daans, les Mardes,
les Dropiciens, et les Sagartiens, qui sont nomades.

Lorsque tous les Perses, suivant l'ordre qu'ils avaient reu,
parurent, chacun muni d'une faux, comme il leur avait t prescrit,
Cyrus leur enjoignit de nettoyer en un jour une certaine portion du
territoire de la Perse, qui, dans l'espace de dix-huit ou vingt
stades, tait couvert entirement d'pines. Quand ils eurent fini ce
travail, il leur ordonna de se retrouver au mme lieu le lendemain,
aprs s'tre baigns. Cependant, il rassembla les troupeaux de boeufs,
de chvres et de moutons appartenant  son pre, et en fit tuer la
quantit ncessaire pour nourrir cette troupe. Il y joignit, en vin et
autres denres tout ce dont elle pouvait avoir besoin. Le jour
suivant, les Perses revinrent, et Cyrus, les ayant fait asseoir dans
les prairies voisines, les traita avec magnificence. Le repas termin,
il leur demanda lequel des deux jours leur paraissait prfrable. Tous
lui rpondirent qu'il y avait une grande diffrence, que le premier
avait t un jour de fatigues et de peines, et que le second n'avait
offert que des plaisirs et des jouissances. Cyrus, reprenant alors la
parole, leur dcouvrit sa pense et leur dit: Citoyens de la Perse,
il en sera de mme  jamais pour vous, si vous voulez me suivre. Vous
vous assurez alors les biens dont vous jouissez aujourd'hui, avec une
infinit d'autres, et vous n'aurez plus  supporter les travaux de
l'esclavage. Si vous me refusez, les peines que vous avez endures
hier, et d'autres sans nombre, seront votre partage: laissez-vous donc
persuader par moi, et devenez libres. Je sens que les dieux m'ont fait
natre pour mettre en vos mains tant de biens; et vous les obtiendrez,
car je sais que vous n'tes infrieurs aux Mdes ni dans la guerre, ni
dans aucun genre. Si donc vous tes ce que je crois, cessez
sur-le-champ d'obir  Astyage.

Les Perses, fatigus depuis longtemps de la domination des Mdes,
charms d'avoir un chef, se livrrent  sa conduite, et se dclarrent
libres. Ds qu'Astyage fut instruit des menes de Cyrus, il lui
adressa l'ordre de revenir; mais Cyrus renvoya le courrier avec ces
mots: Dites  Astyage qu'il me verra plutt qu'il ne voudra. Sur
cette rponse, Astyage fit armer les Mdes, et choisit pour gnral
(c'tait un dieu sans doute qui l'garait) Harpagus mme, oubliant les
justes sujets de ressentiment qu'il lui avait donns. Lorsque les
Mdes en vinrent aux mains avec les Perses, ceux qui n'taient pas
dans la confidence combattirent de bonne foi; mais les autres,
instruits du dessein du chef, tant passs du ct des Perses, bientt
la majeure partie de l'arme faiblit et prit la fuite.

Les Mdes furent ainsi honteusement dfaits.  cette nouvelle,
Astyage, aprs s'tre cri d'un ton menaant: Cyrus n'aura pas
toujours lieu de se rjouir! commena par faire mettre en croix les
mages interprtes des songes, qui lui avaient conseill de renvoyer
Cyrus. Il fait ensuite prendre les armes  tous les habitants
d'Ecbatane, jeunes et vieux, rests dans la ville, les mne contre les
Perses, livre une bataille, la perd, et tombe vivant au pouvoir de
l'ennemi: son arme y fut entirement dtruite.

Harpagus, au comble de la joie de voir Astyage dans les fers, le
poursuivit d'injures, et, entre autres insultes, anim par le souvenir
de l'horrible repas o il avait t contraint de manger les membres de
son propre fils, il demanda  Astyage: comment il trouvait
l'esclavage, aprs la royaut? Astyage, au lieu de rpondre, fixant
ses regards sur Harpagus, lui demanda  son tour: s'il s'appropriait
ce que Cyrus avait fait? Harpagus rpliqua qu'il pouvait justement le
regarder comme son propre ouvrage, puisque c'tait lui qui avait crit
 Cyrus pour le lui conseiller. Eh bien, donc, lui dit Astyage,
s'expliquant plus clairement, tu es le plus inepte et le plus injuste
des hommes: le plus inepte, si, tant matre de te faire roi toi-mme,
ce qui devait tre en ton pouvoir du moment o tu te vantes d'tre
l'auteur de tout ce qui vient de se passer, tu as cd l'empire  un
autre; et le plus injuste, si, pour te venger d'un souper, tu livres
les Mdes  l'esclavage! Car enfin, ajouta Astyage, puisque tu voulais
donner la royaut  quelque autre et ne pas la garder pour toi,
n'tait-il pas juste, du moins, que la puissance tombt entre les
mains d'un Mde, plutt que dans celles d'un Perse? Tout ce que tu as
fait aujourd'hui n'aboutit au contraire qu' rendre les Mdes,
innocents envers toi, esclaves, eux qui taient les matres, et  leur
donner pour matres les Perses, qui n'taient jusqu'ici que leurs
esclaves.

Telle fut la fin du rgne d'Astyage; il avait dur trente-cinq ans.
Son extrme svrit fit passer sous le joug des Perses les Mdes, qui
avaient domin sur l'Asie, au del du fleuve Halys, pendant cent
vingt-huit ans, non compris le temps de l'invasion des Scythes. Par la
suite,  la vrit, ils ont essay de secouer le joug et se
rvoltrent contre Darius; mais ils furent vaincus dans un combat, et
soumis de nouveau. Du reste, les Perses, qui, sous la conduite de
Cyrus, s'taient soustraits  la puissance des Mdes, furent, depuis
la dfaite d'Astyage, les matres de l'Asie. Quant  Astyage
personnellement, Cyrus ne lui fit aucun mal, et le garda constamment
prs de lui jusqu' sa mort. C'est ainsi que Cyrus devint roi, aprs
avoir essuy  sa naissance et dans son ducation les divers accidents
que j'ai rapports. J'ai dit plus haut comment ensuite il renversa la
puissance de Crsus, qui l'avait injustement attaqu. Cette victoire
mit toute l'Asie sous son empire.


VII

_Euterpe_ est le titre de son second livre.

Il y continue l'histoire des Perses, moeurs et politique.

Cambyse succde  Cyrus; il marche  la conqute de l'gypte.

On lui raconte beaucoup de fables absurdes,  Memphis, sur l'origine
et la langue la plus antique du genre humain.

C'est ce qui m'a t rapport, dit-il, par les prtres de Vulcain, 
Memphis.

Les Grecs racontent sur le mme sujet beaucoup d'absurdits; entre
autres, que Psammticus avait donn les enfants  nourrir  des femmes
auxquelles il avait fait couper la langue. Du reste, je n'ai rien
dcouvert de plus sur ce qui les concerne; mais, dans les divers
entretiens que j'ai eus  Memphis avec ces mmes prtres de Vulcain,
j'ai appris beaucoup d'autres particularits. Ensuite, je suis all
jusqu' Thbes et  Hliopolis pour vrifier si les rapports que je
recueillerais dans ces deux villes s'accorderaient avec ceux qui
m'avaient t faits  Memphis. Les habitants d'Hliopolis passent pour
les plus instruits de tous les gyptiens dans l'histoire de leur pays;
mon intention n'est pas cependant de publier tout ce que j'ai appris
sur la religion des gyptiens, mais seulement de donner les noms de
leurs divinits, parce que je pense qu'ils sont connus gnralement de
tous. Au surplus, je ne parlerai de ces divinits et de la religion
que lorsque l'ordre de la narration m'y obligera ncessairement.


VIII

La description gographique de l'gypte est plausible et admissible.
Il suppose que ce pays, d'abord semblable au golfe de la mer Rouge, a
pu tre combl pendant vingt mille ans par les terres amenes par le
courant du Nil. Il discute les opinions sur les sources du fleuve
comme nous le faisons encore aujourd'hui. Il les attribue aux pluies
attires et retenues pendant l't sur le soleil de la Libye, puis
ramenes au printemps tout  coup sur le ciel d'gypte.

Comme les gyptiens, dit-il, sont extrmement religieux et plus que
le reste des hommes, ils ont des rites particuliers que je veux
rapporter. Ils ne boivent que dans des vases de cuivre qu'ils frottent
et nettoient tous les jours avec un soin extrme, et cet usage n'est
pas observ par les uns et nglig par les autres, mais il est commun
 tous indistinctement. Ils portent des vtements de toile de lin,
toujours frachement lavs, et ont grand soin de ne les point tacher.
Ils ont adopt la circoncision par recherche de propret, et
paraissent faire plus de cas d'une puret de corps parfaite que de
tout autre ornement. Leurs prtres se rasent entirement le corps tous
les trois jours, dans la crainte que quelque insecte ou quelque
souillure ne s'y attache pendant qu'ils exercent leur ministre. Ces
prtres ne font usage que de vtements de lin et de souliers de
papyrus, et ne peuvent porter ni d'autres habits ni d'autre chaussure.
Ils se lavent deux fois le jour dans l'eau froide et deux fois la
nuit. Enfin, ils sont assujettis  mille pratiques superstitieuses. Du
reste, ils jouissent en retour de beaucoup d'avantages. Ils n'ont
aucun soin domestique ni aucune dpense  faire; les mets consacrs
leur servent de nourriture, et chaque jour on leur prsente en
abondance de la chair de boeuf et des oies. On leur fournit en outre
du vin de raisin; mais il ne leur est pas permis de manger du poisson.
Les gyptiens ne sment jamais de fves dans leurs champs, et si
quelques-unes y croissent naturellement, ils ne doivent les manger ni
crues ni cuites; les prtres ne peuvent mme en supporter la vue, ils
regardent ce lgume comme impur. Les gyptiens adorent le boeuf,
choisi par leurs prtres: c'est un instrument actif de labourage et
un symbole de la fcondit du travail.


IX

Les gyptiens se rattachent aux Grecs par Osiris. Hercule, Neptune,
les Dioscores, suivant Hrodote, paraissent avoir la mme origine
grecque par la navigation. En revanche, selon lui, les Grecs ont donn
 l'gypte les oracles et Jupiter, le dieu des dieux olympiens. Les
femmes thiopiennes qui vinrent en Phnicie taient noires. Elles
balbutiaient comme des oiseaux, et de l leur vint le nom de colombes.
Puis elles apprirent la langue de la Grce, et fondrent la langue
ambigu des oracles.


X

Hrodote raconte ainsi la lgende du roi d'gypte Rhampsinite.

Ce roi possda de telles richesses, qu'aucun de ses successeurs ne
put jamais les surpasser, ni mme en approcher: il fit lever, pour
mettre ses trsors en sret, un btiment en pierre; mais l'ouvrier
charg de la construction de cet difice voulut se mnager la facult
de se rendre matre d'une partie de l'argent qui y serait dpos. Il
imagina donc de pratiquer dans un des cts de la muraille extrieure
une issue secrte, et y russit en disposant une des pierres de cette
muraille de manire qu'elle pouvait tre facilement retire en dehors
par deux hommes, et mme par un seul. Quand le btiment fut termin,
le roi y renferma ses immenses trsors. Quelque temps aprs, l'ouvrier
qui l'avait construit, voyant approcher sa fin, fit appeler ses fils
(il en avait deux), et leur dit qu'ayant voulu leur assurer les moyens
de vivre dans l'opulence, il avait eu recours, en btissant le trsor
du roi,  un artifice qu'il allait leur faire connatre. Il entra
ensuite avec eux dans le dtail de ce qu'il avait pratiqu pour donner
la facilit de retirer une des pierres de la muraille. Il leur indiqua
la grandeur et la situation de cette pierre, et leur fit sentir qu'en
gardant le secret pour eux, ils pouvaient  leur gr disposer des
richesses du roi. Il mourut aprs cette confidence, et ses fils ne
tardrent pas  mettre la main  l'ouvrage. Ils se rendirent une nuit
au palais, trouvrent la pierre qui leur avait t indique dans le
btiment du trsor, la dplacrent sans peine, et emportrent avec eux
une grande quantit d'argent.

Le roi, tant venu visiter son trsor, fut surpris de trouver les
vases qui renfermaient ses richesses entams, et une partie de
l'argent drobe, sans pouvoir en accuser qui que ce soit, puisque la
chambre tait parfaitement ferme et le sceau qu'il appliquait sur les
portes bien entier. Il revint une seconde fois, puis une troisime, et
remarquant toujours une diminution nouvelle dans le trsor (les
voleurs ne cessaient d'y puiser), il fut oblig de recourir  la ruse,
et fit fabriquer des piges qu'il tendit dans le voisinage des vases.
Les voleurs revinrent comme de coutume, et celui des deux qui entra le
premier, s'tant approch d'un de ces vases, fut saisi subitement par
le pige. Lorsqu'il s'aperut de son malheur, il appela son frre, lui
dit ce qui venait de lui arriver, et le conjura de lui couper
sur-le-champ la tte pour empcher qu'on ne le reconnt, et sauver au
moins l'un des deux. Convaincu qu'il ne lui restait pas d'autre
ressource celui-ci obit, et, ayant remis la pierre, en place, se
retira chez lui, emportant la tte de son frre.

Lorsque le jour parut, le roi, revenu dans le trsor, fut frapp
d'tonnement en voyant le corps d'un voleur pris au pige, mais
n'ayant pas de tte, et de trouver cependant la chambre intacte,
n'offrant aucune trace d'issue ni d'entre. Pour dissiper le doute o
cette vue le jeta, il imagina d'ordonner que le cadavre ft attach 
une muraille; et, plaant des gardes alentour, il leur enjoignit de
saisir et de lui amener tous ceux qu'ils verraient pleurer ou
tmoigner quelque piti  ce spectacle. L'ordre fut excut et le
corps suspendu  un mur. La mre des voleurs, instruite du traitement
fait aux restes de son fils, et ne pouvant contenir sa douleur,
dclara  celui qui avait survcu qu'il fallait que, d'une manire ou
de l'autre, il trouvt le moyen de dtacher le corps de son frre et
de le lui apporter; que s'il s'y refusait, elle tait dtermine  se
rendre prs du roi et  lui dcouvrir l'auteur du vol.

Le jeune homme, maltrait par sa mre et n'ayant pu lui persuader de
renoncer  ce qu'elle exigeait de lui, se dtermina  tenter de la
satisfaire. Il prit un certain nombre d'nes, sur chacun desquels il
plaa une outre remplie de vin, et les chassa devant lui, se dirigeant
vers les soldats qui gardaient le corps suspendu  la muraille. Arriv
prs d'eux, il dtacha adroitement les liens qui fermaient l'orifice
de deux ou trois outres; et, quand le vin commena  couler, il se
frappa la tte comme un homme dsespr qui ne savait auquel de ses
nes il courrait d'abord pour arrter le mal. Les soldats, voyant le
vin se rpandre dans la route, accoururent avec ce qu'ils trouvrent
sous leur main, pour le recueillir et en faire leur profit. Cependant
le conducteur, en colre, les accablait de reproches et d'injures;
mais les gardes cherchant de leur ct  le consoler, il feignit de
s'apaiser; et ils l'aidrent alors  faire ranger les nes hors du
chemin pour rtablir leur chargement. Enfin, aprs quelques
plaisanteries, le conducteur des nes, remis en bonne humeur, fit
prsent  la troupe d'une de ses outres de vin; les soldats s'assirent
pour boire et engagrent celui qui les traitait si bien  leur tenir
compagnie; il eut l'air de se laisser persuader et resta. Lorsque la
premire outre fut puise, une autre succda, et les gardes burent si
abondamment que bientt ils s'enivrrent, et, accabls par la vapeur
du vin, s'endormirent  la place mme o ils avaient bu. Tandis qu'ils
taient plongs dans le sommeil, le jeune homme dtacha, au milieu de
la nuit, le corps de son frre, et aprs avoir, par drision, ras la
joue droite de chacun des soldats, il mit le cadavre sur un de ses
nes et le porta chez lui, ayant ainsi excut les ordres de sa mre.

Ds que le roi sut que le corps du voleur tait enlev, il montra le
plus violent chagrin; cependant, comme il voulait absolument connatre
l'auteur de tant de ruses, il eut recours  un moyen que je regarde
comme une fable tout  fait incroyable, mais que je ne laisserai pas
de rapporter. Il fit tablir sa propre fille dans un lieu de
prostitution, et lui ordonna de recevoir indiffremment tous les
hommes qui se prsenteraient, en exigeant nanmoins, avant de se
livrer, que chacun lui racontt ce qu'il avait fait dans sa vie de
plus adroit et de plus remarquable par l'audace ou la sclratesse; il
lui enjoignit de plus que, dans le cas o un de ceux qui se
prsenteraient lui dirait quelque chose de ce qui s'tait pass dans
le vol du trsor, elle s'empart de cet homme sur-le-champ et ne le
laisst point chapper. La fille du roi obit; mais le voleur, se
doutant par quel motif Rhampsinite avait pris cet trange parti,
voulut l'emporter sur le roi en fcondit d'inventions. Aprs avoir
coup,  la naissance de l'paule le bras d'un cadavre encore rcent,
il le cacha sous son manteau et alla trouver la fille du roi.
Interrog par elle comme les autres, il lui dit: que ce qu'il avait
fait de plus hardi et de plus criminel tait d'avoir coup la tte de
son frre, pris  un pige tendu dans le trsor du roi; et que ce
qu'il avait fait de plus adroit tait d'tre parvenu  enlever le
corps de ce frre, aprs avoir enivr les soldats chargs de le
garder. Lorsque la fille du roi entendit cet aveu, elle se jeta sur
le jeune homme et crut l'avoir arrt, mais comme elle n'avait saisi
que le bras mort dont il s'tait muni, il s'vada par la porte et
parvint  s'enfuir.

Au rcit de cette nouvelle ruse, le roi, frapp d'admiration pour les
ressources de l'esprit et l'audace d'un tel homme, fit publier dans
toutes les villes de ses tats qu'il lui accordait l'impunit, et
qu'il lui destinait mme de grandes rcompenses s'il voulait se
montrer. On dit que le voleur, se fiant  cette promesse, se prsenta,
que Rhampsinite lui fit un grand accueil, et lui donna sa fille comme
au plus industrieux de tous les hommes, puisque les gyptiens tant
regards comme suprieurs  tous les autres peuples, il s'tait montr
suprieur  tous les gyptiens.


XI

Cambyse, infatu de sa fortune, devint furieux. Il poignarda le boeuf
Apis. Il tua d'un coup de pied sa soeur, qu'il avait pouse. Tout
annonait en lui l'alination d'esprit. Les Perses se rvoltrent.
Darius lui succda.

Il couta les conseils d'Atossa, sa femme, qui dsirait avoir  son
service des matrones grecques; il envoya d'abord en Scythie
quelques-uns de ses courtisans pour tudier la route de la Grce, le
long du Pont-Euxin. Hrodote visita sans doute la Russie, il en donne
une exacte et minutieuse description, en commenant par l'Ister ou le
Danube qui la borde et la spare de la Grce. Les moeurs barbares des
Scythes font horreur et piti. Darius, mieux conseill, abandonna la
Scythie  elle-mme, et revint en Ionie, pour passer de l dans le
Ploponse en traversant l'Hellespont sur un pont semblable  celui
qu'il avait laiss sur le Danube. Il laissa  son lieutenant favori
Mgabaze un corps d'arme, compos de trois cent mille Persans
d'lite, et de troupes ioniennes auxiliaires, pour conqurir la Grce.

Hrodote revint en Perse; puis, avant de passer  la guerre de
Mgabaze et de Darius contre le Ploponse, il raconte, dans les
dtails les plus intressants, la colonisation grecque des Cyrnens
en gypte, origine des Carthaginois; le commerce des Carthaginois avec
les peuples de la Libye, l'Oasis et le temple de Jupiter Ammon.

Mgabaze revient en Europe, attaque sur les bords de la mer Noire les
Thraces, la nation, aprs les Indes, la plus nombreuse de l'Europe.

J'ai dj parl des Gtes, qui ont pris le surnom d'immortels. Les
Trauses ont, dans le plus grand nombre de leurs institutions, beaucoup
de rapport avec celles des autres Thraces, mais ils en diffrent par
les pratiques qu'ils observent  la naissance ou  la mort des
individus. Lorsqu'un enfant vient de natre, tous ses parents, rangs
autour de lui, pleurent sur les maux qu'il aura  souffrir depuis le
moment o il a vu le jour, et comptent en gmissant toutes les misres
humaines qui l'attendent.  la mort d'un de leurs concitoyens, ils se
livrent au contraire  la joie, le couvrent, en plaisantant, de terre,
et le flicitent d'tre enfin heureux, puisqu'il est dlivr de tous
les maux de la vie.

Les Thraces, qui habitent le pays au-dessus de Crestone, ont aussi
quelques usages particuliers. Un homme peut pouser plusieurs femmes,
et quand il vient  mourir, il s'lve entre elles de grands dmls,
soutenus avec chaleur par leurs amis, pour dcider laquelle a t le
plus tendrement aime du dfunt. Celle qu'un jugement solennel a
dsigne, aprs avoir reu les flicitations et les loges, tant des
femmes que des hommes, se rend sur le tombeau du mort o le plus
proche de ses parents l'gorge; on l'enterre ensuite avec le corps de
son mari. Les autres femmes regardent cette prfrence comme un
affront.


XII

Darius, qui avait succd au roi de Perse, vint lui-mme fortifier son
lieutenant.

Peu de temps aprs, Pigrs et Mantys, deux Poniens qui mditaient de
se faire proclamer tyrans de leur patrie, et qui avaient suivi Darius
pour obtenir son appui, avaient amen,  Sardes, leur soeur, femme
d'une grande taille et d'une remarquable beaut.

Un jour, aprs avoir pi le moment o Darius venait s'asseoir dans
le faubourg des Lydiens, ils imaginrent de la parer des plus beaux
habillements qu'ils purent se procurer et de l'envoyer chercher de
l'eau, portant sur sa tte une cruche, en mme temps qu'elle
conduisait un cheval dont la bride tait passe dans son bras, et
qu'elle filait une quenouille de lin. Quand cette belle femme parut,
elle excita vivement l'attention de Darius, l'attirail dans lequel
elle se montrait n'tant dans les moeurs ni des femmes perses, ni de
celles de Lydie, ni enfin d'aucun peuple de l'Asie. Darius, press de
satisfaire sa curiosit, ordonna  quelques-uns de ses gardes d'aller
observer ce que cette femme ferait du cheval qu'elle conduisait. Les
gardes la suivirent, et, lorsqu'elle fut arrive prs du fleuve, ils
virent qu'elle commena par faire boire son cheval, qu'aprs l'avoir
abreuv, elle remplit d'eau sa cruche, et qu'elle reprit le mme
chemin, portant l'eau sur sa tte, tirant aprs elle le cheval, dont
elle repassa la bride dans son bras, et tournant son fuseau.

Darius, frapp du rapport de ses gardes, et de ce qui se passait sous
ses yeux, ordonna qu'on ament cette femme en sa prsence. Lorsqu'elle
y fut conduite, ses frres, qui avaient tout observ de loin, parurent
avec elle, et Darius ayant demand de quel pays elle tait, les jeunes
gens, prenant la parole, rpondirent qu'ils taient Poniens, et
qu'elle tait leur soeur. Et qui sont, reprit le roi, les Poniens?
quelle partie du monde habitent-ils, et par quelle raison vous-mmes
tes-vous venus  Sardes? Les jeunes gens satisfirent  ces
questions. Nous sommes venus, dirent-ils, pour nous donner au roi; la
Ponie est un pays situ sur les bords du Strymon, et qui renferme
plusieurs villes; le Strymon est un fleuve peu loign de
l'Hellespont; enfin les Poniens, ajoutrent-ils, se regardent comme
les descendants des Teucriens et une colonie de Troie. Aprs avoir
cout ces dtails, Darius leur demanda encore: si, dans leur pays,
les femmes taient toutes aussi laborieuses que celle-ci? Les jeunes
gens s'empressrent de rpondre affirmativement, car c'tait pour
arriver  cette rponse qu'ils avaient tout combin.

Sur-le-champ, Darius donna l'ordre  Mgabaze, qu'il avait laiss
gnral de l'arme perse en Thrace, de faire sortir de leur pays tous
les Poniens, et de les lui envoyer avec leurs femmes et leurs
enfants. Un courrier  cheval fut dpch immdiatement pour porter
cet ordre. Le courrier arriva sur l'Hellespont, le passa, et remit les
lettres de Darius  Mgabaze, qui, aprs les avoir lues, prit des
guides en Thrace et marcha contre les Poniens.

Les Poniens, instruits que les Perses s'avanaient, runirent leurs
forces; ils se dirigrent sur la mer, persuads qu'ils devaient tre
attaqus de ce ct, et, vritablement, ils taient alors en mesure de
repousser Mgabaze; mais les Perses, informs  leur tour que les
Poniens s'taient rassembls et qu'ils dfendaient l'entre du pays
vers la mer, prirent, avec le secours de leurs guides, et  l'insu des
Poniens, la route par les montagnes, pour tomber  l'improviste sur
les villes: ils les trouvrent sans dfenseurs, et s'en emparrent
facilement. Ds que l'arme ponienne apprit que les villes taient au
pouvoir de l'ennemi, elle se dispersa; chacun se retira chez soi, et
tout le pays finit par se soumettre aux Perses. Ainsi les Poniens,
connus sous le nom de Siroponiens et de Poples, et ceux qui habitent
le pays qui s'tend jusqu'au lac de Prasias, furent arrachs  leurs
demeures et conduits en Asie.

Quant aux Poniens habitant les environs du mont Pange, les Dbores,
les Agrianes, les Odomantes, et ceux du lac Prasias, ils ne furent
point soumis par Mgabaze, et ce fut mme inutilement qu'il tenta de
rduire les derniers, qui se trouvaient protgs contre ses attaques
par la nature de leurs demeures. Je vais les faire connatre. Les
Poniens du lac de Prasias se sont construit, au milieu de ce lac, un
sol artificiel compos de planchers en bois, soutenus par de longs
pilotis; et cet emplacement ne communique  la terre que par une
chausse trs-troite et un seul pont. Anciennement, tous les
habitants contriburent en commun  la fondation des pilotis qui
soutiennent les planchers; mais ils ont pourvu depuis  leur entretien
par une loi particulire, qui oblige tout homme, quand il pouse une
femme, et il peut en pouser plusieurs,  fournir trois de ces
pilotis, pris dans une montagne nomm l'Orblus. Voici actuellement en
quoi consistent leurs habitations. Chacun d'eux possde sur ce sol
artificiel une cabane, dans laquelle il vit:  l'intrieur, une sorte
de porte ou de trappe qui se replie sur elle-mme donne accs dans le
lac  travers les pilotis; et quand elle est ouverte, pour empcher
les enfants de tomber dans l'eau, ils ont soin de leur attacher un
pied avec une corde. Ils nourrissent leurs chevaux et les autres btes
de somme avec du poisson, qui abonde tellement, qu'il suffit pour le
pcher d'ouvrir la trappe sur le lac et de descendre dans l'eau une
corbeille de jonc vide, que l'on retire un moment aprs entirement
pleine. Les poissons de ce lac sont de deux genres: un que l'on nomme
le paprax et l'autre le tilon. Les Poniens soumis furent, comme je
l'ai dit, conduits en Asie.

Mgabaze, aprs cette expdition, envoya en Macdoine une dputation
compose de sept Perses, et choisie parmi ce qu'il y avait de plus
distingu dans l'arme. Ils taient chargs de se rendre prs
d'Amyntas et de lui demander, au nom de Darius, l'eau et la terre. Du
lac de Prasias en Macdoine, la route est courte, et c'est prs de ce
lac que se trouve une mine d'argent (Alexandre en retira dans la suite
le poids d'un talent par jour). Aprs avoir dpass cette mine, il ne
reste plus qu' franchir le mont Dysorus, et vous vous trouvez en
Macdoine.

La dputation, conduite en prsence d'Amyntas, lui demanda la terre
et l'eau pour Darius: Amyntas les donna, et invita ensuite les dputs
 recevoir chez lui l'hospitalit. Un festin splendide fut prpar, et
Amyntas y traita ses htes avec une grande cordialit. Lorsqu'on eut
cess de manger, et que l'on se fut mis  boire, un des Perses,
s'adressant  Amyntas, lui dit: L'usage est parmi nous, quand nous
donnons un grand repas, d'y appeler et de faire asseoir, entre les
convives, nos concubines et mme nos femmes lgitimes. Vous, qui nous
recevez avec tant d'amiti, qui nous traitez avec tant de
magnificence, et qui, enfin, n'avez point refus la terre et l'eau au
roi Darius, pourquoi ne suivez-vous pas aujourd'hui les usages des
Perses?--Nos coutumes, rpondit Amyntas, sont bien diffrentes; elles
veulent que les femmes restent toujours spares des hommes;
cependant, puisque vos lois permettent le contraire, et que vous tes
actuellement nos matres, il faut bien vous satisfaire. En disant ces
mots, Amyntas ordonna que l'on ft entrer les femmes, qui vinrent se
ranger et se placer vis--vis des Perses.  la vue de ces femmes, les
dputs, frapps de leur beaut, reprenant la parole, dirent 
Amyntas: Ce n'est pas en user convenablement; il et mieux valu ne
pas faire venir vos femmes, que de les empcher, aprs les avoir
appeles, de s'asseoir  nos cts, et les tenir en face de nous pour
le tourment seul de nos yeux. Amyntas, forc  ce nouvel acte de
complaisance, ordonna aux femmes de se mettre prs de ses htes: elles
obirent; mais,  peine y taient-elles, que les Perses, pour la
plupart pris de vin, portrent leurs mains sur le sein de ces femmes,
et essayrent mme de leur prendre des baisers.

Amyntas, tmoin de ces insultes, quoique irrit dans l'me, ne laissa
rien percer de son ressentiment, par la crainte que lui inspirait la
puissance des Perses; mais Alexandre, son fils, qui tait prsent et
voyait ce qui se passait, jeune et sans exprience des maux qu'il
pouvait attirer sur son pays, ne put se contenir; et, dans
l'indignation qu'il prouvait, dit  son pre: Laissez, mon pre,
laissez cette jeunesse avec laquelle il ne vous convient pas de vous
commettre, et allez prendre quelque repos; donnez ordre seulement
qu'on n'pargne pas le vin. Je resterai ici, et j'aurai soin de
veiller  ce qu'il ne manque rien  nos htes. Amyntas comprit, par
ces mots, qu'Alexandre avait conu quelque projet extraordinaire et
lui rpondit: Vos discours sont d'un homme que la colre enflamme, et
je vois trs-bien que vous cherchez  m'carter pour excuter un
dessein que vous mditez; mais, je vous en conjure, ne risquez rien
contre de tels hommes, si vous ne voulez nous perdre: rsignez-vous,
et ne vous opposez pas  ce qu'ils voudront faire; cependant, je me
rends  votre avis, et je vais m'loigner.

Amyntas s'tant en effet retir aprs cette prire, Alexandre dit aux
Perses: Ces femmes sont  vous, soit que vous souhaitiez les avoir
toutes  votre disposition, soit que vous choisissiez seulement
quelques-unes entre elles; veuillez seulement nous faire connatre vos
intentions. Mais, comme l'heure de se retirer approche, et que je
vois que vous avez assez bu, laissez-les, si vous l'avez pour
agrable, aller au bain; elles viendront vous retrouver ensuite.

Les Perses applaudirent  cette proposition; et Alexandre ordonna aux
femmes de se retirer dans leur appartement. Il fit en mme temps
habiller comme elles un nombre gal de jeunes gens encore imberbes,
aprs leur avoir fait cacher  chacun un poignard sous ses vtements,
et les introduisit lui-mme dans la salle du festin, en adressant aux
Perses ces paroles: Vous le voyez, rien n'a t nglig pour vous
recevoir avec la plus grande magnificence. Non-seulement tout ce que
nous possdions, mais encore tout ce qu'il nous a t possible de nous
procurer est  votre disposition; et, pour mettre le comble, voici que
nous vous prodiguons nos mres et nos soeurs. Vous ne douterez donc
pas que nous ne vous ayons traits comme vous tes dignes de l'tre,
et vous pourrez rapporter au roi, qui vous envoie, qu'un Grec,
actuellement simple gouverneur de la Macdoine, a su vous procurer
tous les plaisirs que peuvent donner la table et le lit.

Lorsque Alexandre eut cess de parler, chacun des Macdoniens, qu'il
tait facile de prendre pour une femme, alla s'asseoir  ct d'un des
dputs, et au moment o les Perses voulurent porter les mains sur
eux, les jeunes gens, tirant leurs poignards, les percrent de coups.

Ces Poniens aux moeurs froces devaient tre les Albanais
d'aujourd'hui: les noms changent, jamais les moeurs.

Les Spartiates ou Lacdmoniens paraissent en scne par la naissance
de Lonidas. Voici comment Hrodote la raconte:

Anaxandride, fils de Lon, n'tait plus alors roi de Sparte; il
venait de mourir. Clomne, son fils, lui avait succd, non pas par
supriorit de mrite, mais par droit de naissance. Anaxandride avait
pous une fille de son frre, mais, quoiqu'il l'aimt tendrement,
comme il n'en avait point eu d'enfant, les phores l'avaient appel et
lui en avaient fait des reproches en ces termes: Puisque vous n'y
veillez pas vous-mme, c'est  nous de veiller pour vous  ce que la
race d'Eurysthne ne s'teigne pas. La femme que vous avez ne vous
donne pas d'enfants: pousez-en une autre, vous ferez ainsi une chose
agrable aux Spartiates. Anaxandride rpondit aux phores: qu'il ne
pouvait consentir  ce qu'ils exigeaient de lui; que ce n'tait pas
lui donner un avis raisonnable que de l'engager  renvoyer une femme
qui n'tait coupable envers lui d'aucun tort, pour en pouser une
autre, et que jamais il ne suivrait un tel conseil.

Sur ce refus, les phores et les anciens de la ville se runirent,
et, aprs en avoir dlibr, firent  Anaxandride une autre
proposition. Du moment, lui dirent-ils, que vous tes si fortement
attach  votre femme, faites ce que nous allons vous proposer, et ne
vous y refusez pas, si vous ne voulez contraindre les Lacdmoniens 
prendre quelque rsolution rigoureuse contre vous-mme. Nous ne vous
demandons plus de rpudier votre femme: continuez  tre pour elle ce
que vous avez t jusqu'ici; mais prenez-en une seconde qui puisse
vous donner des enfants. Anaxandride y consentit, et eut ainsi deux
femmes et deux foyers domestiques, contre les usages de Sparte.

Peu de temps aprs, la nouvelle femme qu'il avait prise accoucha de
ce Clomne dont il est ici question. Tandis qu'elle donnait ainsi un
successeur  la royaut de Sparte, il arriva, par une sorte de
fatalit, que la premire femme d'Anaxandride, qui jusque-l avait t
strile, devint grosse; mais, quoiqu'elle le ft bien rellement, les
parents de la seconde pouse, affectant des doutes, prtendirent
qu'elle se vantait  tort de sa fcondit, et qu'elle avait
certainement le projet de supposer un enfant. Ces plaintes, devenues
plus srieuses chaque jour, excitrent la dfiance des phores, qui,
lorsque le terme de la grossesse approcha, surveillrent soigneusement
la femme, et se trouvrent prsents  l'accouchement. Elle donna le
jour d'abord  Dorie; devenue grosse de nouveau, elle eut ensuite
Lonidas, et enfin Clombrote. Quelques-uns prtendent mme que
Clombrote et Lonidas taient jumeaux. Quant  la seconde femme
d'Anaxandride, mre de Clomne, elle n'eut point d'autre enfant. Elle
tait fille de Printads, fils de Dmarmnus.


XIII

Les habitants de l'le de Chypre s'unirent  ceux de Salamine contre
Darius. Voici l'anecdote par laquelle le fait commena  s'expliquer:

Le gnral au service des habitants de Chypre, Artybius, montait un
cheval qui avait t dress  se tenir droit sur ses jambes de
derrire en prsence d'un soldat arm. Onsilus, instruit de cette
particularit, en parla  un de ses cuyers, Carien de naissance,
homme trs-expert dans l'art de la guerre, et d'une grande force
d'me. Je sais, lui dit-il, que le cheval d'Artybius est accoutum 
se tenir droit sur ses jambes de derrire, et  attaquer de la bouche
et des pieds de devant l'homme sur lequel on le porte. D'aprs cela,
consulte-toi promptement, et dis-moi  qui, du cheval ou d'Artybius
lui-mme, tu prfres adresser tes coups? L'cuyer rpondit:
Seigneur, je suis prt  frapper l'un et l'autre, ou l'un des deux
seulement,  votre volont, et enfin  faire tout ce que je crois le
plus convenable  vos intrts. Comme roi et gnral, je pense qu'il
est dans l'ordre que vous ayez affaire  un autre roi et  un gnral:
d'abord, parce que, si vous faites tomber sous vos coups un homme
aussi distingu, une grande gloire vous en restera; et ensuite, parce
que, s'il doit l'emporter sur vous, ce qu'aux dieux ne plaise, prir
sous le fer d'un semblable adversaire est un malheur moins grand de
moiti. Quant  nous, qui sommes de simples serviteurs, il nous
convient de nous mesurer avec d'autres du mme rang que nous, et avec
un cheval mme quand il est ncessaire. J'attaquerai donc celui
d'Artybius, et je vous prie de ne point redouter les talents
singuliers de cet animal: je vous rponds qu'il ne se lvera plus sur
ses jambes contre qui que ce soit.

Immdiatement aprs cette conversation, le combat s'engagea et sur
terre et sur mer. Les Ioniens eurent dans cette journe une
supriorit marque, et battirent les Phniciens. Parmi les
vainqueurs, les Samiens obtinrent la palme du combat naval. Sur terre,
les deux armes se chargrent mutuellement et se mlrent. Quant aux
deux gnraux, voici ce qui se passa entre eux: lorsque Artybius,
mont sur son cheval, se porta  la rencontre d'Onsilus, celui-ci,
comme il en tait convenu avec son cuyer, frappa le gnral des
Perses; mais, tandis que le cheval, se dressant, lanait ses pieds sur
le bouclier d'Onsilus, le Carien saisit cet instant et coupe avec une
faux, dont il tait arm, les jarrets de l'animal, qui tombe et
entrane dans sa chute Artybius.


XIV

_Erato_, ou livre sixime, commence ici par le rcit d'une grande
bataille navale que les Ioniens perdirent en combattant pour la cause
de Darius, leur alli.

Mais ce revers n'abattit point Darius. Il ngociait avec Lacdmone
contre Athnes et le reste de la Grce; la lgitimit du roi de
Lacdmone tait aussi conteste.

Les Lacdmoniens prtendent, et en cela ils ne sont d'accord avec
aucun pote, que ce ne furent pas les fils d'Aristodmus, mais
Aristodmus lui-mme, fils d'Aristomachus, petit-fils de Clodus, et
arrire-petit-fils d'Hyllus, qui les conduisit dans la contre qu'ils
possdent aujourd'hui. Peu de temps aprs qu'ils y furent tablis, la
femme d'Aristodmus, qui se nommait Argia, fille,  ce qu'ils disent,
d'Autsion, fils de Tisamne, petit-fils de Thersandre et
arrire-petit-fils de Polynice, accoucha de deux enfants jumeaux, et
Aristodmus, qui eut  peine le temps de les voir, mourut de maladie.
 sa mort, les Lacdmoniens voulurent, comme la loi le prescrivait,
prendre pour roi l'an de ces enfants; mais, ne pouvant les
distinguer et n'ayant consquemment aucune raison pour choisir l'un de
prfrence  l'autre, ils rsolurent de consulter celle qui les avait
mis au jour. Elle leur rpondit qu'elle tait, elle-mme, hors d'tat
de distinguer l'an, quoique peut-tre elle st parfaitement la
vrit; mais elle la taisait, parce qu'elle dsirait que ses deux
enfants fussent reconnus pour rois. Les Lacdmoniens, rests dans le
doute, se dterminrent  envoyer consulter l'oracle de Delphes sur le
parti auquel il leur convenait de s'arrter; et la pythie leur
ordonna de prendre les deux enfants pour rois, mais cependant de
rendre de plus grands honneurs au plus g. Par cette rponse, les
Lacdmoniens se voyaient toujours dans la mme incertitude, et ne
trouvaient pas moins de difficults qu'auparavant  discerner l'an,
lorsqu'un Messnien qui s'appelait Panits, leur suggra un moyen de
savoir la vrit. Il leur dit d'observer avec soin la mre, et de
remarquer quel tait celui des deux enfants qu'elle lavait le premier
et  qui elle donnait  manger avant l'autre; que s'ils s'assuraient
que ce ft toujours au mme qu'elle marquait cette prfrence, ils
dcouvriraient infailliblement ce qu'ils cherchaient  savoir; mais
qu'au contraire, si elle faisait alternativement la mme chose pour
l'un et pour l'autre enfant, il tait vident qu'elle n'en savait pas
elle-mme plus qu'eux, et qu'il faudrait alors chercher un autre
moyen. Les Lacdmoniens se rangrent  l'avis de Panits, et ayant
fait suivre attentivement la mre des enfants d'Aristodmus, qui ne se
doutait pas qu'elle ft pie, ils reconnurent qu'elle montrait
constamment plus d'gards pour un de ses enfants, et qu'elle le lavait
ou le faisait manger toujours le premier. Ils s'emparrent donc de
celui que la mre distinguait ainsi, et le firent lever aux frais de
l'tat. Ils lui donnrent le nom d'Euristhne; et  l'autre, qu'il
regardaient comme le pun, celui de Procls. On assure que les deux
frres, devenus grands, eurent de perptuels dbats pendant toute la
dure de leur vie, et que la mme discorde est passe chez les
descendants de l'un et de l'autre.


XV

Lonidas, devenu homme, fut le hros des Thermopyles contre les
Perses. Hrodote raconte ainsi cet incroyable vnement:

Xerxs, qui s'avanait avec une arme de deux cent quarante mille
Perses et qui ne doutait pas du triomphe, fit partir un homme  cheval
pour les reconnatre et observer en quel nombre ils taient et ce
qu'ils faisaient. Il avait dj entendu dire, en traversant la
Thessalie, qu'un petit corps de troupes dont les Lacdmoniens
taient la principale force, s'tait runi aux Thermopyles, et qu'un
descendant d'Hercule, Lonidas, le commandait. L'espion de Xerxs,
s'tant avanc, observa et reconnut le camp, mais non pas toutes les
troupes qui le composaient, car il ne pouvait apercevoir celles qui
taient en dedans du mur, que les Grecs venaient de relever dans la
vue d'augmenter leurs moyens de dfense. Il distingua donc seulement
ceux qui taient en dehors de ce mur sous les armes; et le hasard
ayant voulu que dans ce moment les Lacdmoniens y fussent de garde,
il vit les uns se livrer aux divers exercices du gymnase, et les
autres occups  peigner leur chevelure. Ce spectacle le frappa
d'tonnement, et aprs avoir compt en quel nombre ils taient et tout
examin avec soin, il revint tranquillement sur ses pas, sans tre
poursuivi, personne n'ayant daign faire attention  lui.  son
retour, il rendit compte en dtail  Xerxs, de ce qu'il venait de
voir.

En coutant ce rcit, le roi ne put se figurer, ce qui tait vrai
pourtant, que ces Grecs s'attendaient bien  prir, mais ne voulaient
perdre la vie qu'aprs l'avoir te au plus grand nombre possible
d'ennemis, et ne vit que de l'absurdit dans leur conduite. Il appela
donc prs de lui Dmarate, fils d'Ariston, qui suivait, comme je l'ai
dit, l'arme des Perses. Dmarate ayant obi, Xerxs lui adressa
diverses questions, et dsira savoir de lui ce qu'il croyait que les
Lacdmoniens voulussent rellement faire. Vous avez, lui rpondit
Dmarate, entendu ce que je vous ai dit, en partant pour l'expdition
de la Grce, au sujet de ces Lacdmoniens et vous m'avez jug
insens, parce que je prvoyais ce qui arrive aujourd'hui. C'est donc,
 roi, une lche trs-pnible pour moi d'avoir  dire encore des
vrits qui blessent votre opinion; cependant, veuillez m'entendre.
Ces hommes sont venus certainement avec le projet de combattre, pour
dfendre contre nous le dfil, et je n'en doute pas, parce que leur
usage est de parer leurs ttes, toutes les fois qu'ils doivent exposer
leur vie. Mais aussi, si vous tes vainqueur des ennemis que vous avez
en prsence et ensuite de tous les Spartiates, qui jusqu'ici sont
demeurs chez eux, il n'est alors aucune autre nation qui ose prendre
les armes contre vous, ds que vous vous serez mesur avec la ville la
plus clbre, avec la plus puissante royaut de la Grce, et avec les
plus braves des hommes. Xerxs ne voulut ajouter aucune foi  ce
discours, et interrogeant de nouveau Dmarate, lui demanda: comment
une si petite poigne d'hommes s'y prendraient pour combattre contre
toute son arme?-- roi, rpondit Dmarate, tenez-moi, j'y consens,
pour un menteur, si les choses arrivent autrement que je le dis.

Malgr cette assurance, Xerxs ne fut pas persuad. Il laissa donc
passer quatre jours, esprant que les Grecs se retireraient. Le
cinquime, comme ils ne s'loignaient pas, il crut qu'ils ne
s'obstinaient  demeurer que par une sorte de folie, et, s'irritant de
ce qui lui paraissait un excs d'impudence, il envoya contre eux les
Mdes et les Cissiens, leur ordonnant de les faire tous prisonniers et
de les lui amener vivants. Les Mdes obirent et attaqurent les
Grecs, mais ils furent repousss et perdirent beaucoup de monde;
d'autres succdrent, et, quoiqu'ils tinssent ferme plus longtemps
malgr les pertes qu'ils prouvaient, l'vnement de ces attaques fit
connatre  tous ceux qui en taient tmoins, et au roi lui-mme,
qu'il y avait dans l'arme perse beaucoup d'hommes et peu de soldats.
Le combat dura tout le jour.

Les Mdes, de plus en plus maltraits, tant revenus en arrire, le
corps des Perses,  qui le roi a donn le nom d'Immortels, command
par Hydarne, prit leur place, comme la troupe la plus propre 
terminer avec facilit cette lutte. Mais, quand ils eurent joint les
Grecs et que la mle fut engage, ils n'en firent pas plus que
n'avaient fait les Mdes, et eurent le mme sort. En combattant dans
un dfil trs-troit, o la supriorit du nombre ne pouvait leur
servir, ils avaient encore le dsavantage des armes, les piques qu'ils
maniaient tant plus courtes que celles des Grecs. Les Lacdmoniens,
dans cette journe, s'acquirent une grande gloire; et, entre autres
faits remarquables, montrrent bien toute la supriorit que leur
donnait la connaissance de l'art de la guerre sur des ennemis
ignorants. De temps en temps, ils tournaient le dos comme s'ils
allaient prendre tous la fuite, et les barbares, voyant ce mouvement,
s'abandonnaient  leur poursuite, poussant de grands cris et frappant
sur leurs armes; mais, au moment o ils allaient atteindre les
Lacdmoniens, ceux-ci, se retournant subitement, faisaient tte, et,
renouvelant le combat, jetaient sur la place un nombre infini de
Perses. Les Spartiates n'prouvrent qu'une perte lgre. Enfin, les
Perses voyant, aprs ces inutiles tentatives, qu'il leur tait
impossible de s'emparer d'aucun point du dfil, prirent le parti de
se retirer.

On rapporte que le roi, tmoin de ces combats, et tremblant pour le
salut de son arme, s'lana trois fois de son trne. Cependant, aprs
tant d'attaques, les barbares, persuads que les Grecs, en si petit
nombre, devaient ncessairement tre tous blesss et hors d'tat de se
servir de leurs bras, en tentrent encore une le jour suivant; mais
elle n'eut pas un plus heureux succs que les autres. Les Grecs,
rangs par ordre de peuples, prirent part tour  tour  ces divers
combats,  l'exception cependant des Phocidiens, qui, placs sur la
montagne en gardaient les sentiers. Enfin les Perses, n'ayant pas
mieux russi le dernier jour que le premier, rentrrent dans leur
camp.

Tandis que Xerxs balanait sur le parti  prendre, un Mlien nomm
pialte, fils d'Eurydmus, tant venu le trouver, dans l'espoir d'en
tirer une grande rcompense, lui apprit qu'il existait dans la
montagne un sentier qui conduisait aux Thermopyles, et par une si
funeste rvlation causa la perte de tous les Grecs placs  la
dfense du dfil. Cet pialte, craignant,  la suite de sa trahison,
la vengeance des Lacdmoniens, s'enfuit en Thessalie; et, dans une
assemble gnrale des amphictyons runis aux Piles, sa tte fut mise
 prix par les Pylagores. Quelque temps aprs cette proscription,
pialte revint  Anticyre o il fut tu par un habitant de Trachis
nomm Athnade, mais pour un motif tranger  sa trahison, et que
j'aurai par la suite l'occasion de faire connatre. Cependant Athnade
n'en reut pas moins des Lacdmoniens le prix fix. Tel fut le sort
d'pialte, dont la mort suivit de prs ces vnements.

Si l'on en croit d'autres rcits, ce fut Onts, fils de Phanagoras,
habitant de Caryste, et Corydallus d'Anticyre, qui vinrent trouver le
roi, et conduisirent l'arme perse par la montagne; mais cette
tradition ne me parat mriter aucune croyance, et, pour le prouver,
il suffit de lui opposer que les Pylagores, qui sans doute
connaissaient parfaitement la vrit, n'ont pas mis  prix les ttes
d'Onts et de Corydallus, mais seulement celle d'pialte de Trachis,
et l'on sait de plus que ce fut par ce motif qu'pialte prit la fuite.
Il serait  la vrit possible qu'Onts, quoiqu'il ne ft pas Mlien,
eut en connaissance de ce sentier, s'il avait beaucoup frquent le
pays; mais je n'en persiste pas moins  tablir que ce fut pialte qui
guida l'ennemi par la montagne, et c'est lui que j'accuse.

Xerxs, enchant de ce qu'pialte venait de lui apprendre, s'empressa
de dtacher Hydarne, qui, suivi de la troupe qu'il commandait, partit
du camp  l'heure o l'on allume les feux. Le sentier de la montagne
avait t jadis dcouvert par les naturels du pays, les Mliens, et
ils y avaient fait passer les Thessaliens, marchant contre les
Phocidiens  l'poque o ces derniers, menacs de l'invasion des
Thessaliens, levrent le mur qui fermait l'entre de leur pays. On
voit donc que, dj dans ce temps, les Mliens firent mauvais usage de
leur dcouverte.

Cependant, au lever du soleil, Xerxs, ayant fait des libations,
attendit l'heure du march plein pour se mettre en mouvement: c'tait
celle qui avait t convenue avec pialte, et calcule sur la descente
de la montagne, qui demandait moins de temps que la monte.
D'ailleurs, le chemin en allant vers les Thermopyles est beaucoup plus
court que cette monte, jointe au dtour qu'il avait fallu faire du
ct oppos. Xerxs, ayant fait avancer l'arme  l'heure dite, les
Grecs, sous le commandement de Lonidas, sortirent de leur camp, pour
marcher sans hsiter  une mort certaine, et s'tendant beaucoup plus
qu'ils n'avaient fait encore, parurent dans une partie plus large du
dfil. Jusque-l, ils s'taient couverts par la muraille, et pendant
tous les jours prcdents avaient combattu dans l'espace le plus
troit. Pour cette fois, ils en vinrent aux mains avec les barbares au
del du rtrcissement, et un nombre infini d'ennemis trouvrent la
mort dans ce combat. Indpendamment de ceux qui succombrent sous le
fer des Grecs, comme il y avait derrire les rangs des barbares des
chefs de peloton arms de fouets, sans cesse occups  pousser 
grands coups les soldats en avant, beaucoup d'entre eux, ainsi
presss, tombrent dans la mer et s'y noyrent; d'autres, et en plus
grand nombre encore, furent, sans qu'on y ft aucune attention,
crass tout vivants sous les pieds de la foule des leurs, qui se
succdaient sans interruption. Enfin, on ne peut se faire une juste
ide de tout ce qui prit dans cette mle; car les Lacdmoniens,
instruits d'avance que les troupes avaient franchi les montagnes, leur
portaient la mort, ne songeant plus  se mnager, et, pour ainsi dire,
hors d'eux-mmes, dployrent des forces surnaturelles contre les
barbares.

La plupart d'entre eux, ayant bris leurs piques, continurent 
combattre avec l'pe. Lonidas, couvert de gloire, tomba dans
l'action, et prs de lui les plus illustres Spartiates, hommes que
l'on ne peut trop louer, et dont j'ai recueilli avec soin les noms: je
connais mme ceux de tous les trois cents.


XVI

Ainsi fut non pas sauve, mais immortalise la Grce par la dfaite
triomphante de Lonidas. Hrodote la raconte avec la simplicit du
fait le plus vulgaire; mais l'histoire elle-mme a des solennits.
Lonidas et Thmistocle devinrent les deux noms de la Grce.


XVII

Les batailles de Marathon et de Plate dlivrrent le Ploponse et
chassrent les Perses. Hrodote s'arrte aprs la libration de sa
patrie.

On voit qu'Hrodote est le premier des historiens, fort remarquables
et fort clairs, que la Grce nous a donns comme les sources de
l'histoire; mais ce n'est point un historien primitif, tels que les
grands anctres de l'esprit humain aux Indes, en Chine et en Jude
nous ont apparu. Il crivait bien des sicles aprs eux et dans un
style fort diffrent. Il ne croyait pas aux fables qu'il racontait: le
monde n'tait plus assez jeune pour conserver la navet de son
enfance. L'ge de la critique tait venu: son livre en est plein.
L'histoire est la foi des peuples: il n'y en avait plus que dans les
sanctuaires ou dans les collges des prtres: aussi c'tait l qu'il
cherchait ses traditions pour les discuter. Il crivit aprs les
Indes, aprs la Chine, dont il ne connaissait pas mme le nom; aprs
Homre, prodige insondable d'histoire, de posie, de philosophie et de
langue pour la Grce; aprs la Sicile et la Grande Grce italique, o
Pythagore avait enseign; tout cela tait vieux, lui seul tait jeune.
Il vaudrait autant prendre aujourd'hui Voltaire pour le pre de
l'histoire moderne. Except qu'il est plus srieux, Hrodote a
beaucoup de rapport avec l'auteur du _Sicle de Louis XIV_. Il est le
pre du bon sens dans l'histoire; mais de l'histoire, non; il faut
aller aux Indes, il faut aller  Mose, pour trouver les historiens
sans critique, les historiens primitifs et miraculeux, miraculeux de
style comme de traditions; l'poque critique nat longtemps aprs; la
raison claire, mais elle n'impressionne pas. J'aime mieux le _Fiat
lux_ de Mose que tout le sens commun d'Hrodote; mais Hrodote sert 
prouver aussi que le sens commun est trs-vieux.

FIN DE CLIXe ENTRETIEN.

                                                            LAMARTINE.

Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43.




CLXe ENTRETIEN




SOUVENIRS DE JEUNESSE

LA MARQUISE DE RAIGECOURT


I

Aymond de Virieu, qui m'aimait comme un frre, parlait souvent de moi
dans les maisons de la haute noblesse o sa naissance et ses relations
de famille le rendaient familier. C'est  lui que je dus l'accueil
empress et l'amiti de madame la marquise de Raigecourt et de sa
charmante famille. Je ne prononce jamais ce nom qu'avec
attendrissement et respect. C'tait une femme accomplie.

Son mari tait pair de France. Il tait attach au roi comme migr et
dvou aux ministres comme royaliste. Il tenait, dans la rue de Lille,
en face de l'htel de la Lgion d'honneur, une des maisons les plus
intressantes de Paris. Sa surdit l'empchait de participer aux
agrments de cette socit trs-distingue, mais sa femme et ses
filles attiraient chez lui la cour et la ville.

La marquise de Raigecourt, dont on vient de publier les _Lettres_,
avait un titre sacr  l'amiti du roi Louis XVIII et au respect de
tous les royalistes. Elle avait t, jusqu'au supplice de Madame
lisabeth, cet ange expiatoire, quoique immacul, de la Rvolution, sa
dame d'honneur, sa favorite et son amie.

La jeune princesse en avait fait sa soeur; elle n'avait rien de cach
pour elle. Ses _Lettres_, que nous venons de lire, dcouvrent en elle
des qualits de caractre que l'on ne croyait pas jointes  tant
d'innocence. Sa vertu avait la virilit d'un homme; elle s'tait
rserv son coeur pour aimer le roi et pour dtester ses ennemis, mais
elle laissait la vengeance  Dieu. Tous ses sentiments n'taient que
des vertus. Quand elle fut conduite  l'chafaud rvolutionnaire pour
y mourir avec plusieurs dames de la cour et avec leurs filles, elle
demanda  mourir la dernire, et elle partagea avec elles le mouchoir
qui protgeait son sein pour sauver au moins la pudeur de celles dont
elle ne pouvait sauver la vie. La marquise de Raigecourt ne put la
suivre, parce qu'elle tait rcemment marie et en couche de son
premier enfant.

On peut concevoir ce qu'une telle mort d'une telle amie laissa dans
son me d'nergie, d'horreur et de tendresse pendant sa vie. Cette
mort, qui lui assurait un ange au ciel au lieu d'une amie sur la
terre, ne lui laissa point de tristesse, mais cette gaiet sereine qui
brave les malheurs ordinaires de la vie. Si madame de Svign avait
chapp  la hache de ces jours terribles, c'est ainsi qu'elle et
survcu.


II

Ds qu'elle m'eut vu, elle conut pour moi un sentiment qui tait
moins que l'amour, mais plus que l'amiti, une tendresse vritablement
maternelle. J'avais mon couvert tous les jours  sa table. Quand je
passais quelques jours sans la voir, elle prenait la peine de venir
elle-mme chez moi pour s'informer de ce qui me retenait; elle gardait
mon argent de rserve avec le sien dans son tiroir; elle me prparait,
si j'tais malade, au coin de mon feu, les tisanes commandes par le
mdecin; elle crivait  ma mre des nouvelles de mon coeur et de mon
me; elle aurait remplac la Providence, si la Providence s'tait
clipse pour moi; elle prenait  mes posies, qui n'avaient pas
encore paru, un intrt partial, passionn, que je n'y prenais pas
moi-mme; elle me comparait  Racine enfant; elle tait fire de
prparer aux Bourbons un pote encore inconnu, mais qu'elle rendrait
royaliste et religieux comme elle.

Elle n'affectait pas de rigorisme avec moi; elle ne s'informait pas
avec inquitude des visites d'une belle princesse romaine qu'elle
rencontrait quelquefois sur mon escalier, et dont elle admirait la
beaut sans en connatre le nom. Elle savait que la jeunesse a besoin
d'indulgence et que la discrtion est la vertu des mres.

Elle avait eu rcemment un malheur de famille qui avait fait grand
bruit dans le monde. L'ane de ses filles, jeune personne trs-jolie
et trs-intressante, avait t demande en mariage par un vieux
gentilhomme riche de l'Est de la France. On la lui avait accorde sans
prendre des informations suffisantes. Peu de temps aprs son arrive
dans le chteau, la jeune femme avait appris que son mari n'avait
dsir en elle qu'une concubine de plus, et que sa couche lgitime
devait tre partage par une femme trangre, matresse absolue du
chteau. Elle avait trouv moyen de faire porter par un domestique
affid une lettre  la poste prochaine adresse  sa mre  Paris.
Madame de Raigecourt, indigne, mais prudente, tait arrive au
chteau du comte de ***. La nuit suivante, elle s'tait vade avec sa
fille par des sentiers secrets du parc. Elle l'avait ramene  Paris,
o elle n'osait la laisser sortir sans prcaution, de peur des
entreprises de son mari pour recouvrer sa femme. La jeune veuve de ce
mari vivant vcut ainsi plusieurs annes chez sa mre. Elle tait
aussi intressante qu'adorable. Elle charmait tout le monde, mais elle
n'eut de faiblesse pour personne.  la mort de son mari, elle ne
profita de sa libert et de sa fortune que pour entrer dans un
monastre de charit aux environs de Paris, o je la vois une ou deux
fois par an, toujours fidle  sa famille et  ses amitis, consacrant
 Dieu ce que les hommes avaient si peu su respecter. Sa prsence chez
sa mre et le mystre qui l'entourait donnaient  la maison de la
marquise de Raigecourt la grce d'un secret devin, mais jamais
rvl.


III

Une de ses soeurs pousa le comte de Las Cases, officier des gardes du
corps, un des hommes les plus loyaux que j'aie connus, avec lequel je
suis rest li jusqu' prsent. Le jeune et spirituel Cazals, fils du
clbre orateur rival de Mirabeau, venait assidment dans cette
maison. Il tait camarade des pages et ami du jeune Raigecourt;
Raigecourt devait tre riche et pair de France aprs la mort du
marquis. Des vnements inattendus lui enlevrent sa fortune.

En 1848,  la fatale journe du 15 mars, o le peuple fit invasion
dans l'Assemble constituante et la dispersa par un acte de dmence,
j'y rentrai avec un bataillon de gardes mobiles et nous dispersmes
les sditieux, matres du palais de la Chambre; je haranguai les
dputs au son d'un tambour, et je montai  cheval pour marcher contre
l'Htel de ville, occup par six cents hommes et six pices de canon
braques sur nous. En me retournant, je fus surpris de voir le duc de
Laforce en habit de garde national, la baonnette au bout du fusil,
marcher rsolument et plein d'enthousiasme patriotique derrire mon
cheval; cela me frappa: je sentis qu'un pays o l'lite de la jeunesse
opulente se dvouait ainsi par l'nergie du sang pour sauver l'ordre
au risque de sa vie ne prirait jamais. Je vis du mme coup d'oeil, 
mes cts, le duc de Laforce, M. de Falloux, le fils du roi Murat,
brave et calme comme son pre, Ledru-Rollin, que j'avais rencontr et
engag  monter  cheval avec moi. L'Htel de ville fut pris et les
chefs des factieux furent faits prisonniers avant la nuit.
Ledru-Rollin, craignant avec raison qu'ils ne fussent massacrs par le
peuple en allant  Vincennes, eut l'heureuse pense de les garder
jusqu' la nuit  l'Htel de ville. J'y consentis avec empressement.
Nous fmes vainqueurs deux heures aprs avoir t vaincus. Aucune
goutte de sang ne consterna la victoire. Le duc de Caumont-Laforce fut
pour beaucoup dans cette journe. Je ne le rencontre jamais sans me
rappeler l'impression qu'il produisit sur moi ce jour-l; depuis cette
poque, il a mari sa charmante fille avec le fils de Raigecourt.


IV

La Restauration fut ingrate envers le jeune Cazals. Un tel nom
n'aurait jamais d tre oubli par les frres de Louis XVI.
L'ingratitude porte malheur aux rois comme aux peuples. Cazals, aprs
1830, hsita longtemps entre le mariage avec une jeune personne
trs-aimable, mais trs-indcise comme lui, et l'glise,  laquelle
ses moeurs pures et ses principes le disposaient. L'indcision de
mademoiselle *** le dcida enfin  entrer dans les ordres sacrs, o
il est aujourd'hui humblement attach comme simple prtre  une glise
de Versailles.

Quant au marquis de Raigecourt, il pousa d'abord une riche hritire
de Lyon. Devenu veuf peu de temps aprs, je contribuai beaucoup  lui
faire pouser la beaut et la bont le plus accomplies du royaume de
Naples, la fille de M. Lefvre, que j'avais connue et admire dans ce
pays de tous les prodiges. Hlas! elle lui fut trop promptement ravie
par la mort. Depuis cette perte, il alla plusieurs fois en plerinage
 Jrusalem, et vcut dans une modeste obscurit, aprs avoir pass
son enfance dans toutes les promesses des cours, et sa jeunesse dans
toutes les opulences et dans toutes les dlices de son double mariage.

Sa mre tait morte aprs 1830. Sa soeur survit heureuse et recueillie
dans des oeuvres de charit au couvent de..., prs de Paris, d'o elle
m'crit quand quelque infortune lui rappelle mon nom. Sa porte que je
salue toujours d'un sourire reconnaissant au coin de la rue
Bellechasse et de la rue de Lille, vis--vis de la Lgion d'honneur,
fut la premire porte par laquelle j'entrai dans le monde.




LE DUC DE ROHAN

(PRINCE DE LON)


I

Une autre amiti s'offre  ma mmoire quand elle revient sur ces
premires annes: c'est celle du prince de Lon, depuis duc de Rohan,
puis prtre, puis archevque  Besanon, puis cardinal.

Le prince de Lon,  l'poque o il voulut bien oublier la distance
que la naissance et la fortune avaient mise entre nous, tait officier
des mousquetaires, et, je crois, aide de camp du roi Louis XVIII. Je
me souviens de l'avoir vu caracoler  la suite de ce prince, qui
passait, en 1814, une revue sur le Carrousel. Je fus frapp de son
admirable beaut. C'tait la grce d'une femme en uniforme;
l'enharnachement du cheval, la coiffure militaire du jeune prince, sa
taille souple et leve, l'ondulation de ses cheveux fins et boucls
autour de son casque rappelaient Clorinde sous les murs de Sion. On
tait loin de voir succder  ce costume le vtement noir d'un pontife
et la barrette du cardinal. Quelque chose de la gloire sanglante des
armes de Napolon se refltait sur cette belle figure. On confondait
les vieux et les jeunes militaires dans la mme admiration.

Les mousquetaires de Louis XVIII et les grenadiers  cheval de
l'Empire ne formaient, ce jour-l, qu'une mme illustration; l'clat
de la noblesse relevait la svrit de la dmocratie militaire. La
beaut du prince de Lon se grava tellement dans mon imagination, que,
deux ans aprs, je m'en souvenais encore.


II

Aprs 1815, l'invasion de Napolon, Waterloo et le second retour du
roi, cette lgante image ne s'tait pas efface. Le prince de Lon
tait devenu le duc de Rohan par la mort de son frre. Il avait pous
mademoiselle de Srent. Cette jeune femme tait morte bientt aprs
son mariage, brle dans son appartement en faisant sa toilette pour
aller au bal. Cette mort soudaine et terrible avait frapp la socit
du faubourg Saint-Germain d'une motion qui durait encore. Les
mousquetaires taient supprims, le duc de Rohan vivait seul et triste
dans l'htel de sa belle-mre, au milieu de la rue de l'Universit.
Quelques amis et quelques courtisans de sa mlancolie taient assidus
prs de lui. C'taient, en gnral, des esprits distingus et
religieux qui se destinaient  la prtrise.

Le duc Mathieu de Montmorency tait du nombre: ces grands noms de la
monarchie, Montmorency, Rohan, la Rochefoucauld, se prtaient une
splendeur mutuelle. Quelques jeunes gens, comme M. Rocher, comme M. de
Genoude, comme M. de Lamennais, comme M. Dupanloup, aujourd'hui vque
si loquent d'Orlans et membre de l'Acadmie franaise, taient en
relation avec le duc de Rohan. Ils lui parlrent de moi comme d'un
jeune homme qui donnait de belles esprances  la posie, au
royalisme, et qui n'tait point enrl dans le parti oppos  la
religion. Genoude rcita des fragments de mes vers  la fois tristes
et vaguement thrs. Le duc de Rohan en fut enthousiasm; il tmoigna
un vif dsir de me connatre; Genoude ne lui dissimula pas ma
rpugnance  aller me prsenter moi-mme chez un grand seigneur
inconnu. Le duc de Rohan, qui avait les gots trs-littraires et la
passion des beaux vers, lui dit qu' ses yeux le grand seigneur tait
celui qui avait le plus de parent de nature avec Racine, et qu'il
n'hsiterait pas  le prouver en venant lui-mme chez moi solliciter
mon amiti. Il fut convenu que, sans me prvenir, Genoude l'y
amnerait le lendemain. Je les vis en effet entrer ensemble le jour
suivant. Je reconnus le beau mousquetaire de la revue de 1814, aux
traits charmants du duc de Rohan. Il me dit que la posie rendait
gaux tous les hommes et qu'il serait heureux de mon amiti. Je
rpondis timidement de mon mieux. De ce moment nous fmes amis. Je
passai peu de jours sans le voir. Il n'avouait pas encore ouvertement
son penchant  la carrire ecclsiastique. Son peu de got pour le
mariage, qu'on imputait gnralement  la mort affreuse de sa femme,
le rendait trop comprhensible; mais les traditions de sa famille, la
mmoire de son oncle le cardinal Louis de Rohan, si fameux par
l'affaire du collier et de madame de Lamothe, plus fameux par son
repentir sincre et par son retour courageux  la royaut de Louis
XVI, ses instincts vritablement religieux le prdisposaient; on peut
dire que le mousquetaire tait n pontife. Il aimait la religion,
surtout pour ses pompes et ses solennits. Tel tait le duc de Rohan.


III

Cependant, il aimait aussi le monde et ses lgances pendant qu'il
continuait  y vivre. Il venait souvent me prendre dans sa calche
pour nous promener au bois de Boulogne ou  Saint-Cloud; ses chevaux
taient magnifiques, ses quipages princiers, les grandes guides de
son attelage taient d'or et de soie; ses cochers ne les maniaient
qu'avec des gants blancs pour ne pas les ternir; les livres taient
de la mme recherche; il attirait les regards de la foule partout o
il passait. Il jouissait d'tre l'objet de la contemplation envieuse
de tous ceux  qui ces magnificences et sa belle figure le faisaient
reconnatre; il tenait le sceptre de l'ostentation. Cela lui semblait
un devoir de son nom.

Quand l'hiver fut remplac par le printemps, il me demanda de
l'accompagner dans sa rsidence d't, et d'y passer avec lui et ses
amis quelques jours. Je ne m'y refusai pas. Il vint me prendre un
matin, seul, en poste, dans sa calche de voyage. Un courrier en riche
livre nous prcdait pour faire prparer ses chevaux sur la route de
Meulan. Le but du voyage tait le beau chteau de la Roche-Guyon,
demeure, avant la Rvolution, de la duchesse d'Inville et du duc de la
Rochefoucauld, son gendre, assassin pour prix de ses vertus
populaires en venant de Rouen  Paris.

Cette terre de la Roche-Guyon tait devenue, j'ignore comment, la
rsidence favorite du duc de Rohan. Elle est revenue depuis  la
duchesse de la Rochefoucauld-Liancourt, femme aussi spirituelle, aussi
vertueuse, et plus solide que le duc de Rohan lui-mme.

Le chteau, presque royal, est situ au bord de la Seine, dont il
domine le cours. Un peu plus loin, les prairies s'largissent et
loignent la rivire du chteau; l s'lve un petit chteau que le
duc me donna pour en faire mon habitation personnelle, quand il me
conviendrait de m'y fixer pendant la belle saison. Je crois que cela
est devenu une maison hospitalire dpendant du chteau, asile ombrag
et verdoyant dans les grands peupliers de la prairie. De l on
repassait la route, et on entrait dans la cour d'honneur de la
Roche-Guyon. Une espce de tribune, surmonte d'une galerie, s'levait
au-dessus de l'escalier. Le duc, pour ne pas perdre l'habitude fodale
de ses anctres, s'y fit apporter un sac de monnaie par le concierge,
et jeta une poigne de pices d'argent  quelques mendiants qui nous
avaient suivis, et qui taient entrs avec la voiture dans la cour;
puis nous passmes dans les appartements: c'tait une suite de pices
dcousues, composes de salle des gardes, de salle  manger, de
salons, de chambres de lit ouvrant sur le penchant de la montagne
rcemment plante en jardins pittoresques. Ces jardins s'levaient,
par des alles tournantes, jusqu'au sommet de la colline. L, des
avenues d'ormes en patte d'oie s'tendaient sur un large plateau, 
perte de vue, dans les terres du domaine.


IV

Une autre aile du chteau tait occupe par une chapelle vaste,
dcore, desservie par des aumniers, et dont on sentait que le duc
faisait ou comptait faire la pice principale de son palais. Les
autels et tableaux, les dcorations de tout genre la surchargeaient de
luxe pieux. C'tait vraiment la chapelle prive d'un futur cardinal.
La vie de chteau,  la Roche-Guyon, avait quelque chose d'un
sminaire. La salle  manger et les salons taient remplis de jeunes
ecclsiastiques ou aspirant  le devenir, pleins de mrite, dont
quelques-uns, tels que les vques de Perpignan et d'Orlans, n'ont
pas depuis tromp les augures. J'tais peu  ma place dans cette
socit; mais le duc et ses commensaux me traitaient en pote qui voit
tout sans participer  rien. Je fus pri de faire quelques vers sur le
chteau, et j'crivis la Mditation intitule _La Roche-Guyon_. J'en
laissai en partant le manuscrit au chteau. Mais je me htai de
revenir  Paris avec le duc et Genoude, pour retrouver la charmante
princesse romaine que j'avais laisse malgr moi, et que je ne pouvais
oublier. Je me souviens mme qu'en route, entendant mes compagnons de
voyage vanter les douceurs de la dvotion, je convins avec eux qu'elle
avait ses charmes, quand elle tait ardente et sincre, mais que
l'amour pour une beaut accomplie me paraissait une dvotion des sens
 laquelle je ne pouvais rien comparer sans me mentir  moi-mme. On
me traita de profane, on sourit et on parla d'autre chose.

Voil comment commencrent mes relations avec le duc de Rohan.


V

Je continuai ensuite  avoir une vritable amiti pour lui, et lui
pour moi. Quand mes oeuvres parurent en livre, il contribua beaucoup 
les rpandre: la diversit de nos vocations nous spara plus tard, il
tait entr au sminaire et moi dans le monde des affaires.

En 1829, l'Acadmie franaise daigna me choisir. Il fut question de
mon discours, dans lequel chacun cherchait une profession de foi
politique qui devait dcider de la ligne de ma vie. Le moment tait
difficile; les opinions taient agites et confuses. M. Royer-Collard
avait augment la confusion, en ayant une conduite quivoque dans le
vote de la Chambre sur le choix des ministres. Il avait vot contre le
roi. Je n'y avais rien compris. Je le croyais ce que j'tais moi-mme:
un loyal royaliste, aussi incapable de manquer au roi qu' la Charte.
Son vote m'avait drout.

Quelques jours avant que je prononasse mon discours  l'Acadmie, M.
Cuvier donna pour moi un grand dner dans son palais d'tudes au
Jardin des plantes. Je dis palais d'tudes, parce que je fus frapp en
y entrant par la disposition des chambres consacres  ses divers
travaux. Il y en avait douze, chacune avec une chemine, une
bibliothque, une table, du papier, des plumes, de l'encre sous la
main, pour que l'homme multiple, rsum dans M. Cuvier, n'et qu'
changer de fauteuil pour changer de travail.

Avant de nous mettre  table, nous parcourmes en groupes ces divers
cabinets. M. Royer-Collard me prit  part dans l'embrasure d'une des
douze portes et me fit signe qu'il dsirait s'entretenir avec moi en
particulier. J'ai cru remarquer, me dit-il, que vous vous loignez de
moi avec une certaine rserve. Je comprends pourquoi: j'entrevois que
vous ne me comprenez pas dans mon rle  la Chambre depuis mon dernier
discours et mon dernier vote.

--Puisque vous me le dites vous-mme, lui rpliquai-je, je ne vous
dissimulerai pas qu'en effet le vote et la conduite parlementaire d'un
homme de votre loyaut et de votre importance me semblent
inexplicables dans les circonstances o la monarchie des Bourbons, vos
amis, se trouve engage. Je n'approuve pas les tendances
contre-rvolutionnaires qu'on attribue au prince de Polignac. Je viens
de le prouver tout rcemment, en refusant de m'y associer par la place
de sous-secrtaire d'tat des affaires trangres dans ce ministre.
Mais je crois la Charte suffisante pour donner  la Chambre l'occasion
et le droit de s'expliquer, et, si je crains qu'elle soit attaque un
jour par le ministre, je ne crains pas moins qu'elle ne soit viole
par un coup d'tat parlementaire. Or, dclarer au roi, dans une
adresse, que ses ministres ne sont pas ceux de l'Assemble et qu'on
repoussera tout ce qui viendra d'eux, c'est, selon moi, dpasser les
droits de l'Assemble et nommer, en ralit, les ministres. Ce n'est
pas la Charte, c'est le roi qui nomme les ministres.

M. Royer-Collard me parut embarrass; il rougit, et prenant un accent
plus bas et plus intime de confidence:

Eh! oui, sans doute, me rpondit-il, je pense comme vous; mais j'ai
jug que, si la Chambre ne l'avertissait pas, par une adresse un peu
violente et qui dclarerait l'incompatibilit des dputs et des
ministres, ds leur premier acte, c'est--dire ds l'acceptation de
leurs fonctions, le roi se croirait encourag  les maintenir et 
tenter avec eux quelque chose contre la Charte.

Et moi aussi, lui rpliquai-je; mais je ne crois pas que violer la
Charte soit un moyen de la maintenir, et je persiste  croire que le
vote de l'adresse par les 221 est un dfi  la royaut, et qu'il
valait mieux attendre, pour dfier, une occasion constitutionnelle qui
avertt le roi sans prendre l'initiative d'attenter  l'esprit de la
Constitution.

M. Royer-Collard ne trouva pas de bonnes raisons pour dfendre
l'adresse, et me parut un homme qui avait voulu conserver sa
popularit  un prix trop dangereux et flatter les 221 au del de leur
droit. Je trouvai cette explication confidentielle aussi subtile que
l'adresse elle-mme des 221 me semblait prilleuse. Peu de mois aprs,
il vit que j'avais raison: le dfi tait port par la Chambre, et le
coup d'tat qui y avait rpondu avait renvers la Restauration par le
gouvernement de 1830.


VI

Peu de jours auparavant, le duc de Rohan, qui tait devenu dj
archevque de Besanon et cardinal, vint me prendre dans sa voiture,
en se rendant aux Tuileries, pour me dissuader d'une dclaration
constitutionnelle que je devais faire dans mon discours  l'Acadmie.
Les deux partis opposs mettaient beaucoup d'importance  cet
engagement que je devais faire pour ou contre eux. Prenez-y garde! me
dit-il  la fin de sa conversation; votre destine politique dpend
de ce que vous allez dire; nous ne vous pardonnerons jamais si vous
vous dclarez contre nous.--Je ne me dclarerai que contre les
exagrs des deux partis, lui dis-je. Mais, si l'attachement  la
Charte vous parat dangereux pour mon avenir, condamnez-moi ds 
prsent, car j'ai cru cette conciliation ncessaire entre l'ancien
rgime et l'avenir de la France; et si c'est vous offenser que de le
dire tout haut dans une occasion solennelle, soyons ennemis ds
aujourd'hui; je ne vous en aimerai pas moins comme un de mes premiers
amis.

Nous nous fmes ces adieux. Je fis mon discours tel que je l'avais
conu. Il eut un brillant succs, et de ce jour on me compta au nombre
de ces royalistes libraux fidles  la monarchie claire, qui
voulaient la dfendre et non lui complaire en la perdant.

Le lendemain des journes de Juillet, le duc de Rohan s'vada de Paris
pour se rfugier dans son diocse. Il fut insult dans un faubourg,
arrt par le peuple, puis relch, et il se retira en Suisse. Je
n'tais pas en France pendant ces journes, je n'y rentrai que
quelques jours aprs. Le duc ne rentra lui-mme  Besanon que
quelques mois plus tard; il y fut reu avec suspicion et inquitude.
Le bruit de l'inimiti du peuple de Paris contre lui s'tait rpandu;
on le traitait en suspect; ses vertus piscopales lui firent
pardonner. Il y vcut en sage, repentant d'un peu trop de zle; il y
mourut  la fleur de son ge, plein de mansutude et de prcoces
vertus. Telles furent la vie et la fin de cet excellent homme. Il
avait rachet autant qu'il tait en lui les lgrets du cardinal
Louis de Rohan et rhabilit son nom dans l'glise.




LE DUC DE MONTMORENCY


I

Le duc Mathieu de Montmorency, le plus grand nom de France, avait eu
pour premier matre en rvolution et en religion politique l'abb
Sieys. Sieys, devenu clbre par une brochure radicale au
commencement des tats gnraux, avait t du premier bond au fond de
la question, et, prenant uniquement pour logique le droit et l'intrt
du grand nombre, avait conclu dans son titre mme: _Qu'est-ce que le
tiers tat? C'est tout._

Absolu dans les principes, il avait t modr dans les applications.
Il voulait tout branler, mais ne rien dtruire; car il avait des
bnfices et des fonctions ecclsiastiques comme grand vicaire de
Chartres. On peut juger combien les doctrines d'un tel homme d'esprit
devaient sourire  un trs-jeune homme, qui en avait fait son oracle
et qui portait dans ses votes populaires l'ardeur de son ge et
l'illusion de sa passion du bien public. Aussi la Rvolution, dans ses
principes, le compte-t-elle parmi ses plus ardents aptres. Il se lia
avec ses plus loquents promoteurs, les Mirabeau, les Lameth, les
Barnave, les la Fayette. Toutes ses motions furent pour la dmocratie
la plus avance. Quand on voulut dtruire la noblesse, on emprunta sa
main. Ce fut lui qui, dans la nuit fameuse du 7 aot, commena cet
abatis de privilges, ce dfrichement de la France qui la rendit
invincible. Son impopularit bruyante parmi les dfenseurs de l'ancien
rgime condamna son nom aux invectives et aux sarcasmes de l'Europe
entire. Son nom devint le synonyme de l'apostasie. Il supporta avec
la constance d'un nophyte convaincu les injures de son ordre, et ne
tmoigna aucun repentir de sa tmrit jusqu'au jour o un crime, la
mort de son frre chri, l'pouvanta des consquences que la
dmocratie furieuse tirait de son dvouement.

Il parut alors changer de principes en changeant de rle: il migra,
non pas pour combattre son pays, mais pour se rfugier dans les larmes
de ceux qui, en voulant faire beaucoup de bien, ont ouvert la porte 
beaucoup de mal. Il tait li avec madame de Stal, fille de M.
Necker. Il trouva en Suisse, dans la maison de Coppet, l'amiti la
plus tendre, la religion la plus tolrante et toutes les consolations
que les mmes dceptions donnent aux illusions galement trompes.

Au 18 brumaire, il espra mieux de sa patrie, mais il craignit le
despotisme du sabre et ne s'engagea pas avec le dictateur. La
rsipiscence ne pouvait tre complte  ses propres yeux que quand il
aurait contribu  rendre un trne aux frres de Louis XVI, auxquels
il s'accusait d'avoir involontairement arrach le trne et la vie.
Homme d'illusions immenses, il lui en fallait dans le repentir comme
il en avait eu dans la lutte. Il se livra alors  la dvotion la plus
entire et la plus vive, et il consacra  Dieu toutes les penses
parses de sa vie.


II

Le duc de Montmorency, ayant entendu parler de moi avec les illusions
de l'amiti, vint lui-mme, avec une prvenance extrme, au-devant de
ma timidit. M. de Genoude tait avec lui. Je fus saisi et sduit au
premier regard. Il n'avait du grand seigneur que les grces. Je le
retrouve tout entier dans le beau portrait de Grard, qu'il avait
lgu  madame Rcamier, son amie, avec la clause qu'elle me le
lguerait elle-mme en mourant, si je devais survivre  cette aimable
et charmante femme. Elle me le lgua, en effet, et je n'en ai pas
encore t dpouill par mon infortune.

Il a, dans cette image, l'air d'ternelle jeunesse qu'il avait dans
ses plus beaux jours; sa physionomie le nomme. Ses cheveux, d'un blond
tendre, ont gard les inflexions du premier ge autour d'un front de
vingt-cinq ans; ils jettent une ombre lgre et mobile sur sa figure.
Ses yeux, grands et bleus, laissent lire jusqu'au fond de son me. Une
teinte rose relve la dlicate blancheur de sa peau. Son nez est
court; ses narines, bien accentues et frmissantes, respirent la
bravoure martiale des petits-fils des hros; sa bouche, parfaitement
modele, a l'lgance et les contours d'une bouche de femme; on n'y
sent rien de l'enthousiasme rvolutionnaire que l'abb Sieys lui
avait inspir. Les contours du visage sont lgants, mais fermes; on
voit que l'homme serait bien mort pour une noble cause. On ne peut
dtacher le regard du portrait; on croit entendre sa voix douce et
prvenante qui vous parle; il n'a rien  cacher; son timbre, juste et
franc, sonne la sincrit avec le mot. Tel il est, tel il tait. Je me
figure l'entendre autant que le revoir.


III

Mathieu de Montmorency n'avait aucune ambition qui ne ft digne de son
nom, de son caractre et de sa race. Except un rle hroque, il n'y
avait point de rle pour lui dans ce monde indcis. Il avait chez
madame de Stal,  Coppet, deux charmes qui le retenaient: celui de
madame de Stal elle-mme,  laquelle il tait dvou depuis qu'il
l'avait connue chez son pre, M. Necker, et pendant les temptes de
1789; celui de madame Rcamier, amie de madame de Stal et  laquelle
il se consacrait avec une vertu que dsavouerait l'amour, mais qui
lui ressemblait trop pour tre dsintresse.

Nous avons vu qu'aprs la Terreur il s'tait rsign  la dvotion.
C'tait le moment o madame Rcamier,  seize ans, sous le Directoire,
apparaissait dans le monde comme un pige de beaut qui devait tenter
tous les jeunes hommes. Mathieu de Montmorency, qui vivait alors
spar de sa femme, la vit et s'enthousiasma pour cette incomparable
et nigmatique beaut d'un amour qu'il se dguisa  lui-mme sous
l'apparence d'une passion innocente, parce qu'elle lui semblait
immatrielle. Il se la dguisa mieux encore en se la cachant sous les
formes de l'amour de Dieu, amour vertueux et mystique qu'il s'effora
de communiquer  madame Rcamier, pour prserver l'innocence de la
femme et,  son insu, sa propre jalousie, contre les dangers du monde.
Sa correspondance avec madame Rcamier, que nous avons lue, laisse peu
de doute  cet gard; elle laisse mme une impression pnible  la
franchise d'un homme de bien amoureux, elle ressemble trop  un sermon
perptuel o le prdicateur prche plus pour lui-mme que pour Dieu.
Mais l'amour prend tous les masques innocemment, mme celui de la
vertu: c'est toujours l'amour.


IV

En 1814, Mathieu de Montmorency et son cousin le duc de
Laval-Montmorency, amoureux aussi de madame Rcamier, mais plus franc
et moins sophistique que son cousin, salurent la chute de Bonaparte
et le retour des Bourbons.

La duchesse d'Angoulme le choisit pour son chevalier d'honneur. Les
Bourbons pardonnrent tout  ce beau nom et  ce repentir attrist par
tant de vertu. Il devint le modle de l'aristocratie franaise. Ce
fut alors qu'il dsira me connatre, et ds qu'il me connut, sa
curiosit bienveillante devint la plus honorable amiti. Il me mena
quelquefois chez sa fille, devenue la femme du fils du duc de
Doudeauville, et qui habitait alors la maison champtre retire de la
valle aux Loups, achete, par complaisance, des dpouilles de M. de
Chateaubriand. L'affection de M. de Montmorency pour moi m'y valait
l'accueil le plus distingu. Je jouissais de fouler ces gazons sems
autrefois par un grand homme et possds aujourd'hui par le plus
vertueux des hommes. Ces deux grandeurs m'blouissaient; j'admirais
l'une, je respectais et je chrissais l'autre.

M. de Montmorency prvoyait le jour o l'attachement de la cour, fire
de l'estime universelle dont il jouissait, lui offrirait le ministre
des affaires trangres, que la considration de l'Europe l'engagerait
 accepter pour tre utile  la France. Le premier acte ministriel
que je signerai, ce sera la nomination de Lamartine au poste de
ministre  l'tranger, disait-il souvent  ses amis et aux miens.
J'tais heureux de ma rsidence  Naples. Nullement press
d'avancement, je lui crivais sans jamais lui parler de mon ambition.
Il tait devenu ministre, le congrs de Vrone l'occupait; M. de
Chateaubriand, qui s'ennuyait  Londres et qui pensait dj, de
concert avec M. de Vitrole,  remplacer M. de Montmorency au
ministre, parvint  se faire nommer plnipotentiaire  Vrone. Il
plut  l'empereur de Russie et prmdita avec lui la guerre d'Espagne.
Revenu  Paris, M. de Chateaubriand prit la place de son ami; cette
ingratitude, qui avait l'air d'une perfidie, offensa toutes les mes
dlicates. M. de Montmorency seul se montra impassible et crut devoir,
par charit chrtienne, dguiser sa peine en feignant de ne pas sentir
l'amertume que lui inspirait la conduite de M. de Chateaubriand. tant
en cong dans ce moment  Paris, j'essayai de lui en parler, mais il
refusa de me rpondre et je compris qu'il ne voulait pas qu'un seul
mot de lui pt aggraver les torts de son ancien ami. Quelque temps
aprs, Charles X nomma M. de Montmorency gouverneur du duc de
Bordeaux, emploi qui lui convenait parfaitement, qui honorait son
royalisme et qui unissait dans sa personne la fidlit aux Bourbons et
la haute intelligence de la Charte.

Ce fut dans ces hautes fonctions que la mort le surprit et parut
mettre le sceau  la saintet de sa vie. Pendant la semaine sainte,
tant all entendre la messe  sa paroisse de Saint-Thomas d'Aquin, il
inclina la tte  l'lvation et ne la releva plus. On s'aperut
qu'il tait mort dans l'acte le plus fervent de sa pit. Ainsi finit
cet homme de bien, qui ne laissa que des respects et des regrets sur
cette terre. Ceux qui l'ont connu, comme moi, le regretteront et le
respecteront doublement, car ses vertus et ses qualits prives
dpassaient immensment ses qualits et ses vertus publiques. C'tait
un homme que Dieu seul pouvait juger, car il n'avait agi que pour lui.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU CLXe ENTRETIEN.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-St-Germain, 43.




CLXIe ENTRETIEN




CHATEAUBRIAND


I

Je vins passer l'hiver et le printemps  Paris en 1816; j'tais
trs-pauvre  cette poque; mon pre habitait avec ma mre et cinq
filles la petite terre paternelle de Milly. Je l'avais considrablement
agrandie depuis; les dsastres trs-immrits de ma fortune (quoi
qu'on en dise) m'ont forc de la vendre  bas prix, six cent mille
francs, pour payer mes cranciers.

Je revois avec tristesse, mais sans remords, en allant de Monceau,
terre et rsidence de mon grand-pre,  Saint-Point, un joli sentier 
travers les prs, qui circule dans l'troite valle, au bord d'une
petite rivire, prs d'un moulin, et qui grimpe ensuite une colline
rocailleuse, plante de vignes, jusqu' la cour et au jardin de la
chre maison.

Dans ce jardin et dans cette cour o mon me est ne, il y a plus de
mes penses et de mes rves, clos et enracins dans le sol et dans le
ciment rong des murs, qu'il n'y a de brins de mousse sur les lattes
de pierre brute qui tapissent les vieux toits. Mon pre, ma mre, mes
soeurs ont laiss plus de traces dans mes yeux, dans mes oreilles,
dans mon coeur, que le vent qui court n'en laisse dans les gents de
la montagne de Milly. Oh! quand pourrai-je les revoir?

Et ceux et celles qui ont fleuri et sch aprs eux, o sont-ils, et
dans quel monde nous attendent-ils?


II

J'avais laiss ce monde obscur et enchant de Milly au commencement de
l'hiver, et j'tais parti pour rejoindre  Paris les deux personnes
que j'aimais le plus au monde. L'un tait un ami, le fils du clbre
comte de Virieu, de l'Assemble constituante de 1789.

Il revenait alors du Brsil o il avait accompagn le duc de
Luxembourg dans son ambassade. Il vivait  Paris en gentilhomme
lgant et spirituel, dans ce temps o la noblesse et l'lgance
taient  la fois, comme la restauration elle-mme, un retour vers le
pass et un lan vers l'avenir. Plus grand seigneur que moi, on lui
offrait tout, il ddaignait tout. Plus modeste par situation et par
ncessit, je ne m'attachais qu' une seule personne et je vivais chez
Virieu dans l'isolement et dans l'obscurit.

Mon camarade et mon ami habitait alors dans l'immense cour du vaste et
splendide palais de l'ancien duc de Richelieu, entre le boulevard des
Italiens et la Madeleine, la petite maison du concierge de l'htel qui
lui rappelait  la fois la grandeur et la simplicit des maisons
paternelles.

Un jeune valet de chambre, qui l'avait suivi dans son voyage du
Brsil, faisait tout son service.

Virieu tait li de jeunesse et de parent avec toute la cour: les
Tourzel, les Raigecourt, les Latrmoille, la princesse de
Saint-Maures, qu'on appelait prcdemment princesse de Tarente, femme
d'esprit et de faction, qui runissait chez elle tous les royalistes
exalts, et  laquelle on faisait la cour avec des excs de paroles.

Je la connus plus tard, sous les auspices de mon ami; j'en fus
trs-favorablement reu, comme jeune homme vierge en politique, qui
faisait des vers non imprims, mais rcits, et qui rapporterait un
jour quelque lointain souvenir de Racine aux descendants de Louis XIV.

Le seul dfaut de Virieu, c'tait de tenir un peu trop aux grands
noms, qu'aimait sa mre; et, quand il pouvait dire de ces personnages:
Mon cousin ou ma cousine, pour attester la mme filiation princire,
il se sentait plus  leur niveau. Il tait de la caste des nobles
enfants de l'_Oeil-de-Boeuf_.

 cela prs, il tait extrmement distingu. Sa figure, sans tre
belle, tait perante; il tait impossible d'apercevoir dans un
thtre ou dans un salon cette figure de fils des preux, fire,
gracieuse, accentue, sans demander quel tait ce jeune gentilhomme,
et sans se souvenir de lui.


III

Il me proposa de loger chez lui, sachant que je ne venais  Paris que
pour aimer et non pour briller. J'acceptai: cette proposition
convenait  mes gots de solitude et ne contrariait en rien mon dgot
du monde.

Je m'installai, avec ma malle, dans une petite chambre de son
appartement, o personne ne passait, et qui communiquait avec la
sienne. Je m'y enfermai avec mes penses comme dans une cellule.

Le seul roulement des voitures pendant un carnaval bruyant faisait
quelquefois tinter mes fentres et m'avertissait que j'tais dans une
le au milieu des flots du monde, qui roulaient  mes pieds. Ce bruit
ne m'inspirait aucune envie de m'y mler. Le monde et moi nous tions
deux.

C'tait comme le murmure lointain du vent dans les bois, qui vous
frappe l'oreille avec les bruissements des feuillages et qui vous dit:
Tu es seul, tu es mlancolique; resserre ton coeur; jouis de ta
solitude et de ta tristesse, et laisse les autres jouir du bruit
qu'ils font; ce qui t'attend ce soir vaut mieux que ce vain tumulte.


IV

Quand mon ami, avant d'aller dans le monde, entrait un moment dans ma
chambre pour taler son costume devant ma chemine, je le regardais en
souriant d'une certaine piti sans envie, et je lui disais: Va te
montrer, mais voici l'heure o, quand tu seras parti, je m'isolerai
dans mon manteau; je me glisserai sans bruit le long des murailles et
j'irai attendre, sur le quai du Louvre, qu'une lumire solitaire
s'allume, entre deux persiennes, pour m'annoncer que le dernier
visiteur est retir du salon, et pour laisser place  l'ami inconnu
qui rde dans le voisinage, comme l'me cherchant son corps et n'en
voulant point d'autre dans la foule de ceux qui ne sont pas ns.


V

Il sortait, et je restais seul au coin de mon feu, un livre  la main,
jusqu' ce que la cloche de Saint-Roch sonnt onze heures, et que ce
mme onzime coup sonnt de l'autre ct de la Seine, dans un coeur
qu'il faisait transir ou frissonner.

Puis, repliant, comme un conspirateur, mon manteau sur mes yeux, je
marchais rapidement vers le pavillon du milieu d'un htel monumental
o l'on m'attendait.

Quelquefois j'arrivais un peu trop tt, et je trouvais quelque homme
ou quelque femme clbre, achevant la conversation commence avec la
personne qui m'attirait seule, et s'tonnant de la prsence de ce
mlancolique jeune homme qui saluait respectueusement, mais qui mlait
rarement un mot court et convenable  l'entretien.

C'tait M. Lain, homme d'tat de l'cole de Cicron; M. de Bonald,
crivain remarqu et remarquable, plus par la raison et la pit que
par l'imagination et par le coeur; M. le baron Monnier, fils du
prsident de l'Assemble constituante, M. de Rayneval, son ami, les
plus spirituels et les plus aimables des hommes; leurs deux femmes,
Polonaises charmantes, qu'ils avaient pouses d'amour,  Varsovie,
pendant la campagne de Pologne, et qui les aimaient comme elles en
taient aimes. Quelques autres personnes du mme cercle, hommes de
gouvernement, adopts d'abord par l'empire, fidles jusqu' la fin,
respectueux toujours, laisss sur la grve bonapartiste quand l'empire
leur remit, aprs son abdication, leur fidlit; accueillis avec
faveur par la Restauration, en 1814, et n'ayant pas cru devoir violer
leurs serments parce que Bonaparte avait viol les siens en 1815.


VI

Quand ils avaient fini leur visite, ils se retiraient et je restais
seul.

Quel dlicieux moment! et combien les tristesses de la longue journe
taient compenses!

Nous nous tions rencontrs non par hasard, mais par attraction, il y
avait un an et demi, dans les montagnes de la Savoie, divines
solitudes pour commencer ou finir la vie!

L'amiti la plus naturelle tait close entre nous. Elle tait
trangre, plus ge que moi; l'amour ne pouvait pas natre: marie
tard  un homme qui aurait t deux fois son pre, l'amiti
protectrice les unissait seule. Elle l'aimait  force de le respecter;
elle ne lui avait jamais manqu de fidlit, mais son amiti tait
libre; il ne l'avait pas pouse pour la sevrer de toute douceur
terrestre; rgler son coeur, ce n'tait pas le supprimer; il avait de
l'affection involontaire pour moi; moi, pour lui, par reconnaissance
et par admiration. Tels taient nos sentiments: ils n'taient point
gns, mais ils taient purs. (Voyez _Raphal_.)


VII

Quand j'avais pass une heure auprs d'elle, je la quittais, le coeur
plein de dlire, l'oreille tintante du timbre mlodieux de sa voix,
l'me affame du dsir du lendemain. Je rentrais en silence dans ma
cellule, Virieu ne rentrait que dans la nuit. Je n'prouvais aucun
besoin de sortir; ma respiration tait tout intrieure; je passais le
jour  attendre le soir.

Quand la distance du matin au soir me paraissait trop longue, je
prenais involontairement la plume et je lui crivais ce que je
n'aurais peut-tre pas pu lui dire assez librement pendant la soire
suivante, afin que rien ne ft perdu de ce que la tendresse nous
suggrait.

Ainsi coulait ma vie et je ne la sentais pas couler.

Quand elle fut morte, mon ami, qui la vit au dernier moment, me remit
mes lettres. Je les gardai longtemps avec les siennes comme deux
reliques qui ne formaient qu'un seul tre, et un jour que je me sentis
prs de mourir moi-mme, je pris mon grand courage et je brlai ces
deux rouleaux, qui formaient deux volumes, pour que les deux cendres
ne restassent pas aprs nous sur cette terre, mais que nous les
retrouvassions au ciel o elles allaient avant nous.

Quelquefois aussi, brlant du dsir de pouvoir rester  Paris toute
l'anne pour la revoir tous les soirs, je songeais, non par ambition,
mais par amour,  me crer quelque emploi modeste, mais suffisant pour
y vivre indpendant de ma famille.

Dieu sait  quoi je n'ai pas rv alors pour me procurer un
appointement born dans les derniers emplois du gouvernement! Les
droits runis, dirigs par M. de Barante; la diplomatie infrieure,
influence par M. de Saint-Aulaire, pourraient le dire; ma plume, dans
l'ombre d'un bureau, avec mille cus de traitement m'auraient suffi.
Tout et t ennobli par le motif. J'aurais griffonn le jour, mais je
l'aurais vue le soir; le monde m'aurait ddaign, mais mon coeur
m'aurait applaudi. Je ne fus jamais ambitieux que par amour, et
j'aurais bien fait; car, de toutes les passions, une seule survit et
renat en nous jusqu' la mort: c'est l'amour.


VIII

Je faisais donc quelquefois effort sur moi-mme et trve  ma solitude
absolue pour me faire recommander tantt  M. de Rayneval, tantt  M.
d'Hauterive, tantt  M. de Barante, tantt  M. de Vaublanc, et leur
demander protection; ils me recevaient bien, mais en souriant de ma
jeunesse et de ma figure, et me remettaient  d'autres temps. Mais ces
temps n'arrivaient jamais et je m'impatientais de mon impuissance.


IX

Cet isolement cependant, en me forant au travail, nourrissait un peu
mes gots prmaturs de littrature.

De tous les hommes clbres alors, il n'y en avait qu'un qui ft pour
moi un grand homme, c'tait M. de Chateaubriand.

Je sentais d'instinct que cet homme tait d'une race suprieure  la
mienne, et que le gnie l'avait marqu au front. Je ne le comparais 
aucun autre crivain de son temps; c'tait la nature qui l'avait fait
ce qu'il tait, et les misrables crivains du mtier,  l'exception
d'un petit nombre qu'on appelait les crivains ou les potes de
l'empire, avaient beau s'insurger et bourdonner leur ironie contre lui
comme des mouches malfaisantes, il ne daignait point les craser de
son courroux.

Le dieu poursuivait sa carrire.

Une seule chose m'avait offens, car j'tais partial, mais j'tais
juste; c'tait une anecdote videmment et sciemment calomniatrice
qu'il avait insre dans son pamphlet de guerre: _De Buonaparte et des
Bourbons_.

Lanc par lui, en 1814, pour prcipiter dans la boue celui qui venait
de tomber du trne, il racontait, dans cette invective, que Bonaparte
tait all voir le pape  Fontainebleau, et qu'il l'avait injuri et
outrag de sa bouche et de ses mains en le tranant par ses cheveux
blancs sur le plancher du palais. Il est permis  la colre d'aller 
tous les excs, moins le mensonge. Cela m'avait laiss une mauvaise
impression du caractre de M. de Chateaubriand.

J'avais pardonn cependant, quand je me rappelai que ce mme crivain,
toujours pur selon lui et ses amis, avait fait la cour  l'empereur
pour obtenir la place de secrtaire d'ambassade  Rome, sous le
cardinal Fesch; qu'il avait ensuite t le favori de M. de Fontanes,
favori lui-mme de la princesse lisa; qu'il passait son temps 
Morfontaine, dans l'intimit de cette famille couronne; qu'il avait
obtenu par elle l'emploi de ministre plnipotentiaire en Valais; qu'il
avait, il est vrai, donn sa dmission aprs le meurtre du duc
d'Enghien; mais que, dans sa harangue  l'Acadmie, peu de temps
aprs, il avait proclam Napolon le nouveau Cyrus, en termes d'un
potique enthousiasme; le fond de mon coeur n'tait pas sans quelque
scrupule sur l'immacule puret du bourbonisme de M. de Chateaubriand.
Mais le gnie a bien des excuses pour effacer ses erreurs. Je n'y
pensais plus.


X

Quand parut le _Gnie du Christianisme_, j'tais au collge chez les
Jsuites. Je fus bloui, mais non convaincu. Tout jeune que j'tais,
cela me fit l'effet d'un beau thme de rhtorique.

Je me vois d'ici au bord du Rhne, dans les environs de Sion-Chtel en
Bugey, assis avec quelques-uns de mes camarades, dont plusieurs vivent
encore, sur un gros tronc d'arbre couch  terre par les scieurs de
long, aux clarts d'un beau soleil d'automne. Un jeune homme nous
lisait les plus beaux morceaux du _Gnie du Christianisme_; nous
coutions, ravis comme par un langage inconnu, ce merveilleux style.
Il n'y a pas besoin de critique pour admirer, la nature sait tout et
dit tout. Cependant je ne sais quel apprt, tout en me charmant, me
frappait.

Aprs un moment de silence:

--Eh bien! nous dit le lecteur, que dites-vous de ces chefs-d'oeuvre?

--Que ce sont _trop de chefs-d'oeuvre_, rpondis-je. Ce n'est pas
ainsi que la simple nature crit et parle. Cela me fait frmir, mais
cela me fait un peu souffrir; cela est grand comme le coeur humain,
mais cela est de la beaut cherche; cela sent la grande dcadence,
les magnifiques dbris d'une vieille langue. Ni Cicron ni Bossuet
n'auraient trouv ces beauts.

On commena par murmurer, on finit par tre de mon avis.

Nous n'en restmes pas moins amoureux de Chateaubriand: le beau est si
beau que son imitation nous fascine.

Ce fut la premire apparition de ce gnie de la mlancolie  nos
jeunesses. Nous brlions de lire _Atala_ ou _Ren_, qu'on ne nous
avait pas laisss dans les mains.


XI

Qu'tait-ce donc que ce gnie inconnu qui se rvlait tout  coup aux
hommes? Voici ce que nous entendmes murmurer  et l par nos
matres, en rentrant curieux des bords escarps du Rhne  la ville.

C'tait un jeune gentilhomme qui ne sortait d'aucune cole que de
celle de la mer, des forts vierges du nouveau monde. On le disait
jeune comme les prodiges qui n'ont point d'anctres, sauvage comme
les prophtes qui ne ressortent que d'eux-mmes et de Dieu, triste
comme les immensits. Il avait paru tout  coup  son sicle, un livre
 la main.

Ce livre tait bien plus qu'un chef-d'oeuvre, c'tait un mystre;
c'tait bien plus encore, c'tait un sentiment, une rsurrection, un
pass voqu de toutes les tombes, de tous les coeurs. On ne lui
demandait pas d'o il venait; mais on pleurait en le revoyant comme en
revoyant une ombre.

Quel ascendant un pareil livre ne devait-il pas prendre au premier pas
sur un monde renvers, boulevers, dpouill, gorg, qui ne savait
plus que croire, que sentir, que dire, et qui attendait une voix d'en
haut pour reprendre haleine? Jamais une pareille raction n'avait t
mieux prpare ici-bas.

L'nigme de l'auteur se mlait  l'nigme de l'ouvrage.


XII

Ce jeune homme, disait-on, tait n sur les cueils de la Bretagne, au
milieu des forts et des lacs, dans un vieux chteau, demeure d'une
vieille race.

Son pre tait svre comme le temps; sa mre, tendre comme la
soumission; ses soeurs, belles comme la modestie; lui, sauvage et
insoumis comme la solitude.

Ils avaient t tous perscuts, emprisonns, exils pendant la
longue Terreur. Ils taient parents des grands proscrits du Sylla du
peuple, entre autres de M. de Malesherbes qu'il rappela trop souvent
pour un bon chrtien, car Malesherbes tait le Socrate des
philosophes.

Avant d'migrer, Chateaubriand avait os faire une rapide excursion en
Amrique. Son imagination prcoce en avait, en peu de mois, absorb
les sites, les moeurs, les noms; il en tait revenu en 1790, comme
s'il n'avait cherch qu'un prtexte d'crire. Il avait migr alors et
quelque peu march et guerroy avec l'arme des princes.

Il s'tait mari lgrement avec une de ses parentes, et avait oubli
promptement ses nouveaux liens. Puis, il avait t chercher  Londres
le licenciement et le subside des migrs.

Il ne faut pas de longues rsidences  ces hommes d'imagination.
Quelques mois leur valent un sicle.


XIII

Il avait employ son temps  la frquentation de quelques migrs
comme lui et  la rdaction d'une oeuvre srieuse inspire par la
Rvolution franaise et intitule _Essai sur les Rvolutions_; c'tait
un ttonnement de son gnie. Il ne savait pas bien ce qu'il voulait
crire: une thorie du scepticisme o il y a de tout ce qui fermente
dans la tte d'un homme; le d jet  la tte de tous les partis.
Cela n'tait ni chrtien ni impie. C'tait souvent beau de forme et
trs-aventur de fond. Cela pouvait servir de base  un crivain, mais
nullement  un philosophe.

 peine eut-il termin ce livre, qu'il l'apporta  Paris et le
communiqua  quelques amis de son premier temps, les uns mris par les
vicissitudes de la Rvolution; les autres rests jeunes parmi tant de
tombeaux. Les uns et les autres lui dconseillrent cette publication
qui allait l'engager avec les morts de la Rvolution. Il fallait
prendre garde: c'tait un de ces moments o l'on ne s'engage pas
impunment.

Bonaparte venait d'apparatre et d'hriter de tout le monde. On tait
las d'anarchie; il venait de rentrer d'gypte et de tenter le 18
Brumaire  demi russi. Son parti tait compos des dgots de tout le
monde; de l  une puissante raction contre tous les partis il n'y
avait pas loin.

La Rvolution srieuse, dont la France tait incapable, devait aboutir
 la monarchie; l'arme, enorgueillie de ses victoires et lasse
d'attendre, allait transfrer l'empire  un de ses chefs.

La France runit toutes ses mains en une pour applaudir. Les
courtisans, comme  l'ordinaire, donnrent le signal.

Il fallait des doctrines au nouveau rgime, ils les firent. C'est
alors que la Providence, complice, fit signe  Chateaubriand. Il
venait de rentrer. Un autre courtisan en fut l'interprte: c'tait M.
de Fontanes.


XIV

M. de Fontanes tait un littrateur d'un talent rel et hardi. Il
avait contest aux rvolutionnaires non-seulement leurs excs, mais
leurs principes.

migr  Genve pendant la Terreur, il avait conserv de cette poque
une antipathie qu'il ne cherchait point  dguiser. Li avec Andr
Chnier, la dernire victime de Robespierre, et avec quelques hommes
alors modrs du parti thermidorien, il accueillit Chateaubriand
comme un lve que l'Angleterre lui renvoyait pour le consoler de tant
de pertes.

Les premires lectures qu'il entendit de l'auteur d'_Atala_ lui
rvlrent un monde nouveau. Il fut atterr d'enthousiasme comme
Horace la premire fois qu'il entendit Virgile  la table d'Auguste,
aprs les proscriptions de Rome. Cette admiration dsintresse fait
le plus grand loge du caractre de M. de Fontanes.

Il faut tre trs-grand pour proclamer la grandeur d'un rival; il
reconnut tout de suite, dans l'_Essai sur les Rvolutions_, le germe
d'un talent informe, mais magistral.

--Laissez cela, dit-il  son jeune disciple, vous portez secours au
vainqueur, faites le contraire pour tre juste et surtout pour tre
applaudi. Le monde a soif de justice; l'engouement ncessaire  toute
vrit en Europe passe enfin du ct des perscuts. Allez au-devant
de lui, vous serez plus vrai et surtout vous serez plus fort; la
Providence vous a dou des magnificences du talent; consacrez-les aux
larmes et aux dieux de la patrie; soyez le grand prtre du pass; le
monde vous attend et l'esprit nouveau se tournera vers vous comme le
pieux regret qui embrasse passionnment une ombre. Vous avez ce
bonheur, que les trois quarts de la France et de l'Europe vous
devancent dans la voie des expiations et qu'un hros vous prcde;
vous ne pouvez douter que Bonaparte ne veuille s'allier  la religion
tt ou tard, pour rendre au peuple l'obissance et pour mettre sous la
sanction du Dieu des armes l'autorit dont il s'empare. Vous lui
plairez donc et, s'il n'ose encore vous le dire, il vous le prouvera
par ses faveurs.


XV

Chateaubriand coutait en silence; il fut convaincu, il retira son
_Essai_ de chez les libraires.

Il se lia avec Fontanes, et il crivit le _Gnie du Christianisme_,
prambule loquent et passionn  la restauration religieuse. En
l'crivant, il savait assez que c'tait la plus haute adulation qu'il
pt adresser au restaurateur du vieux monde, qui ptrissait dans ses
mains un monde nouveau.

Fontanes amena son jeune ami au futur empereur; c'tait lui amener,
dans un mme homme, l'imagination de la jeunesse et des femmes, la
religion et la piti de la France: les trois prestiges de tout pouvoir
nouveau. La figure et les manires du jeune homme plurent au futur
souverain de l'empire.

Chateaubriand, que je n'ai connu que vieux, tait alors dans le
modeste clat de sa jeunesse. Son front tait pench comme sous une
pense mditative; ses traits taient fins, comme ils sont rests
depuis, mais nobles et francs; son expression profonde sans double
entente, son oeil intelligent mais sincre. Il abordait un homme
quelconque de plain-pied; son tact merveilleux le plaait juste dans
l'attitude, ni trop haut ni trop bas; on voyait qu'il rendait tout ce
qu'il devait rendre  son puissant interlocuteur, mais qu'il se
sentait devant lui digne d'tre regard et respect  son tour. Mais
il n'y avait alors aucun orgueil dplac dans sa physionomie. Il
regardait la gloire avec assurance, en homme qui en connaissait le
prix et qui savait qu'on la regarderait bientt sur son propre front.

Il tait petit de taille comme le grand homme du sicle, un peu
pench sur l'paule gauche; mais la grce svre du visage rachetait
cette imperfection qui s'accrut avec les annes.

Il parut plaire  Bonaparte, peu habitu  un coup d'oeil d'gal 
gal.

Telle fut sa premire entrevue.


XVI

Fontanes ne s'y trompa pas.

Quels taient les amis de France qui eurent sur lui tout d'abord une
influence si directe et si heureuse?

M. de Chateaubriand avait, nous le savons, un tendre ami, Fontanes;
cet ami tait intimement li avec M. Joubert; M. Joubert l'tait avec
madame de Beaumont, cette charmante fille de M. de Montmorin, qu'il
nous a si bien fait connatre. L'initiation entre eux tous fut
prompte et vive, la petite socit de la Rue-Neuve-du-Luxembourg
naquit  l'instant dans toute sa grce.

Il y avait  cette poque (1800-1803) divers salons renaissants, les
cercles brillants du jour, ceux de madame de Stal, de madame
Rcamier, de madame Joseph Bonaparte, des reines du moment, non pas
toutes phmres, quelques-unes depuis immortelles! Il y avait des
cercles rguliers qui continuaient purement et simplement le
dix-huitime sicle, le salon de madame Suard, le salon de madame
d'Houdetot: les gens de lettres y dominaient, et les philosophes. Il
allait y avoir un salon unique qui ressaisirait la fine fleur de
l'ancien grand monde revenu de l'migration, le salon de la princesse
de Poix; si aristocratique qu'il ft, c'tait pourtant le plus simple,
le plus naturel  beaucoup prs de tous ceux que j'ai nomms: on y
revenait  la simplicit de ton par l'extrme bon got. Mais le petit
salon de madame de Beaumont,  peine clair, nullement clbre,
frquent seulement de cinq ou six fidles qui s'y runissaient chaque
soir, offrait tout alors: c'tait la jeunesse, la libert, le
mouvement, l'esprit nouveau, comprenant le pass et le rconciliant
avec l'avenir.

Tandis que le jeune crivain travaillait courageusement  corriger son
oeuvre sous l'oeil de ses amis, il dbuta dans la publicit en
brisant une lance, assez peu courtoise, il faut le dire, contre madame
de Stal, que la clbrit lui dsignait comme sa grande rivale du
moment.

M. de Fontanes, dans des articles du _Mercure_ qui avaient fait clat,
avait critiqu et raill l'ouvrage de madame de Stal sur la
_Littrature_. Celle-ci crut devoir, en tte de la seconde dition de
son ouvrage, rpondre quelques mots  cette critique lgre et
cavalire qui prtendait trancher toute la question de la
perfectibilit par les vers du _Mondain_. M. de Chateaubriand
s'imagina qu'il tait gnreux  lui de venir au secours de Fontanes,
lequel n'avait gure besoin d'aide, et aurait eu besoin plutt de
modrateur: dans une Lettre crite  son ami, mais destine au public,
et qui fut en effet imprime dans le _Mercure_, il prit  partie la
doctrine de la _perfectibilit_ en se dclarant hautement l'adversaire
de la philosophie. Sa Lettre tait signe l'_Auteur du Gnie du
Christianisme_.

Ce dernier ouvrage, trs-annonc  l'avance, tait dj connu sous ce
titre avant de paratre. J'ai regret de le dire, mais l'homme de parti
se montre  chaque ligne dans cette Lettre.

Nous n'avons plus affaire  ce jeune et sincre dsabus qui a crit
l'_Essai_ en toute rverie et en toute indpendance, y disant des
vrits  tout le monde et  lui-mme, et ne se tenant infod 
aucune cause: ici il se pose, il a un but, et le rle est commenc.

Nophyte  cette poque, a-t-on dit spirituellement, il avait
quelques-unes des faiblesses des nophytes, et s'il existait quelque
chose qu'on pt appeler la fatuit religieuse, l'ide en viendrait, je
l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique: Vous n'ignorez pas que
ma folie  moi est de voir Jsus-Christ partout, comme madame de Stal
la perfectibilit... Vous savez ce que les philosophes nous reprochent
_ nous autres gens religieux_, ils disent que nous n'avons pas la
tte forte... On m'appellera _Capucin_, mais vous savez que Diderot
aimait fort les Capucins...

Il parle  tout propos de sa _solitude_; il se donne encore pour
_solitaire_ et mme pour _sauvage_, mais on sent qu'il ne l'est plus.
Il y a mme des passages qu'on relit par deux fois, tant ils semblent
singuliers  force de personnalit blessante et de maligne
insinuation, de la part d'un chevalier, d'un preux s'adressant  une
femme.

En amour, disait-il ironiquement, madame de Stal a comment
_Phdre_: ses observations sont fines, et l'on voit par la leon du
scoliaste qu'il a parfaitement entendu son texte...

Faut-il ajouter, pour aggraver le tort, qu' cette poque madame de
Stal commenait  encourir la dfaveur ou du moins le dplaisir
marqu de celui qui devenait le matre?

Fontanes, _l'homme aux habiles pressentiments_, pouvait deviner ces
choses et n'en pas moins pousser sa pointe: il avait ses perons 
gagner, a-t-on dit, contre la nouvelle Clorinde; et d'ailleurs, sans
chercher tant d'explications, il suivait son instinct de critique en
mme temps que d'homme du monde, trs-dcid  n'aimer les femmes que
quand elles taient moins viriles que cela. Mais il n'tait pas de la
gnrosit de M. de Chateaubriand de mettre la main en cette affaire
et de se tourner du premier jour contre celle que la clbrit
n'allait pas garantir de la perscution. Enfin il fut homme de parti,
c'est tout dire.

Dans la Prface d'_Atala_ qui parut peu aprs cette Lettre d'attaque,
l'auteur consignait  la fin une sorte de rtractation, mais dont les
termes mmes laissent  dsirer.


XVII

Ce fut l'poque o M. de Fontanes, ami de la princesse lisa,
l'introduisit dans la familiarit intime de toute la maison Bonaparte
 la ville et  la campagne. Et il fut videmment le commensal et
l'ami de tous ces jeunes hommes et de toutes ces jeunes femmes que
visitait le premier consul. Sa rpugnance n'tait pas ne.

On y lisait les premires pages d'_Atala_ et de _Ren_ et le beau
chapitre de l'_Essai sur les Rvolutions_, intitul: AUX INFORTUNS.

Je m'imagine que les malheureux qui lisent ce chapitre le parcourent
avec cette avidit inquite que j'ai souvent porte moi-mme dans la
lecture des moralistes,  l'article des misres humaines, croyant y
trouver quelque soulagement. Je m'imagine encore que, tromps comme
moi, ils me disent: Vous ne nous apprenez rien; vous ne nous donnez
aucun moyen d'adoucir nos peines; au contraire, vous prouvez trop
qu'il n'en existe point.  mes compagnons d'infortune! votre reproche
est juste: je voudrais pouvoir scher vos larmes, mais il vous faut
implorer le secours d'une main plus puissante que celle des hommes.
Cependant ne vous laissez point abattre; on trouve encore quelques
douceurs parmi beaucoup de calamits. Essayerai-je de montrer le parti
qu'on peut tirer de la condition la plus misrable? Peut-tre en
recueillerez-vous plus de profit que de toute l'enflure d'un discours
stoque.


XVIII

Ce chapitre est le plus beau du livre. Jean-Jacques Rousseau ne le
dpasse pas.

Il poursuit:

Cependant la nuit approche; le bruit commence  cesser au dehors, et
le coeur palpite d'avance du plaisir qu'on s'est prpar. Un livre
qu'_on a eu bien de la peine  se procurer_, un livre qu'_on tire
prcieusement du lieu obscur o on l'avait cach_, va remplir ces
heures de silence. Auprs d'un humble feu et d'une lumire
vacillante, certain de n'tre point entendu, on s'attendrit sur les
maux imaginaires des Clarisse, des Clmentine, des Hlose, des
Ccilia. Les romans sont les livres des malheureux: ils nous
nourrissent d'illusions, il est vrai; mais en sont-ils plus remplis
que la vie?

Ces femmes de grande race taient ravies. Chateaubriand tait le
Racine futur de leur socit. L'adulation qu'il y respirait le
prparait mal  la haine.

Une lettre qu'il reut  peu prs  cette poque de madame de Farcy,
sa soeur, lui annona la mort de sa mre.

Elle mourut mcontente de son fils et dans l'abandon.

La lettre tait cruelle:

Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mres: je t'annonce 
regret ce coup funeste... Quand tu cesseras d'tre l'objet de nos
sollicitudes, nous aurons cess de vivre. _Si tu savais combien de
pleurs tes erreurs ont fait rpandre  notre respectable mre_,
combien elles paraissent dplorables  tout ce qui pense et fait
profession non-seulement de pit, mais de raison; si tu le savais,
peut-tre cela contribuerait-il  t'ouvrir les yeux,  te faire
renoncer  crire; et si le ciel touch de nos voeux permettait notre
runion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut
goter sur la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est
point pour nous, tandis que tu nous manques et que nous avons lieu
d'tre inquiets sur ton sort.


XIX

Cette lettre l'attendrit; il crut y entendre une voix du ciel. Par
quelle bouche Dieu parlerait-il au fils si ce n'est par celle de sa
mre morte? Il revint  Dieu, et, malgr un scepticisme quelquefois
renaissant, il essaya de persvrer.

C'est dans ces dispositions qu'il se rsolut d'crire et de faire
paratre _Atala_, en attendant le _Gnie du Christianisme_, qu'il
achevait.

Je ne sais, disait-il, si le public gotera cette histoire qui sort
de toutes les routes connues, et qui prsente une nature et des moeurs
tout  fait trangres  l'Europe. Il n'y a point d'aventures dans
_Atala_. C'est une sorte de pome, moiti descriptif, moiti
dramatique: tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent
et causent dans la solitude; tout gt dans le tableau des troubles de
l'amour au milieu du calme des dserts et du calme de la religion.
J'ai donn  ce petit ouvrage les formes les plus antiques; il est
divis en _Prologue_, _Rcit_ et _pilogue_. Les principales parties
du rcit prennent une dnomination, comme _les Chasseurs_, _les
Laboureurs_, etc; c'tait ainsi que, dans les premiers sicles de la
Grce, les Rhapsodes chantaient sous divers titres les fragments de
_l'Iliade_ et de _l'Odysse_.

Je dirai encore, crivait M. de Chateaubriand dans sa Prface
d'_Atala_, je dirai que mon but n'a pas t d'arracher beaucoup de
larmes; il me semble que c'est une dangereuse erreur avance, comme
tant d'autres, par M. de Voltaire, que _les bons ouvrages sont ceux
qui font le plus pleurer_. Il y a tel drame dont personne ne voudrait
tre l'auteur, et qui dchire le coeur bien autrement que _l'Enide_.
On n'est point un grand crivain parce qu'on met l'me  la torture.
Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle posie; il
faut qu'il s'y mle autant d'admiration que de douleur. C'est Priam
disant  Achille: Juge de l'excs de mon malheur, puisque je baise la
main qui a tu mes fils. C'est Joseph s'criant: Je suis Joseph
votre frre que vous avez vendu pour l'gypte. Voil les seules
larmes qui doivent mouiller les cordes de la lyre et en attendrir les
sons. Les Muses sont des femmes clestes qui ne dfigurent point leurs
traits par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret
dessein de s'embellir.


XX

_Silent terr_, le monde se tut d'tonnement et d'admiration en
lisant.

Un seul homme tait capable de comprendre et de sentir: il avait fait
mieux; c'tait un vieillard, Bernardin de Saint-Pierre!

Chactas commence son rcit: Il est bien vieux, il a soixante-treize
ans:

 la prochaine lune des fleurs, il y aura sept fois dix neiges, et
trois neiges de plus, que ma mre me mit au monde sur les bords du
Meschaceb.

Il raconte  Ren la grande aventure de sa jeunesse, quand il ne
comptait encore que _dix-sept chutes de feuilles_. Son pre, le
guerrier Outalissi, de la nation des Natchez allie aux Espagnols, l'a
emmen  la guerre contre les Muscogulges, autre nation puissante des
Florides. Son pre a succomb dans le combat, et lui, rest sans
protecteur  la ville de Saint-Augustin, il courait risque d'tre
enlev pour les mines de Mexico, lorsqu'un vieil Espagnol, Lopez,
s'intresse  lui, l'adopte et essaye de l'apprivoiser  la vie
civilise. Mais aprs avoir pass _trente lunes_  Saint-Augustin,
Chactas fut saisi du dgot de la vie des cits:

Je dprissais  vue d'oeil: tantt je demeurais immobile pendant des
heures  contempler la cime des lointaines forts; tantt on me
trouvait assis au bord d'un fleuve que je regardais tristement couler.
Je me peignais les bois  travers lesquels cette onde avait pass, et
mon me tait tout entire  la solitude.

Un matin, il revt ses habits de sauvage et va se prsenter  Lopez,
l'arc et les flches  la main, en dclarant qu'il veut reprendre sa
vie de chasseur. Il part, s'gare dans les bois, est pris par un
parti de Muscogulges et de Siminoles; il confesse hardiment, et avec
la bravade propre aux Sauvages, son origine et sa nation:

Je m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont
enlev plus de cent chevelures aux hros muscogulges.

Le chef ennemi Simaghan lui dit:

Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, rjouis-toi; tu seras
brl au grand village.

Tout prisonnier que j'tais, je ne pouvais, durant les premiers
jours, m'empcher d'admirer mes ennemis. Le Muscogulge, et surtout son
alli le Siminole, respire la gaiet, l'amour, le contentement. Sa
dmarche est lgre, son abord ouvert et serein, il parle beaucoup et
avec volubilit; son langage est harmonieux et facile. L'ge mme ne
peut ravir aux Sachems cette simplicit joyeuse: comme les vieux
oiseaux de nos bois, ils mlent encore leurs vieilles chansons aux
airs nouveaux de leur jeune postrit.

Les femmes qui accompagnaient la troupe tmoignaient pour ma jeunesse
une pit tendre et une curiosit aimable. Elles me questionnaient sur
ma mre, sur les premiers jours de ma vie; elles voulaient savoir si
l'on suspendait mon berceau de mousse aux branches fleuries des
rables, si les brises m'y balanaient auprs du nid des petits
oiseaux. C'taient ensuite mille autres questions sur l'tat de mon
coeur: elles me demandaient si j'avais vu une biche blanche dans mes
songes, et si les arbres de la valle secrte m'avaient conseill
d'aimer.

Cependant Atala apparat pour la premire fois  Chactas:

Une nuit que les Muscogulges avaient plac leur camp sur le bord
d'une fort, j'tais assis auprs du _feu de la guerre_ avec le
chasseur commis  ma garde. Tout  coup j'entendis le murmure d'un
vtement sur l'herbe, et une femme  demi voile vint s'asseoir  mes
cts. Des pleurs roulaient sous sa paupire;  la lueur du feu un
petit crucifix d'or brillait sur son sein. Elle tait rgulirement
belle; l'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et
de passionn dont l'attrait tait irrsistible. Elle joignait  cela
des grces plus tendres; une extrme sensibilit, unie  une
mlancolie profonde, respirait dans ses regards....


XXI

On arrive au grand village d'Atala, la veille de la mort du
prisonnier. Les deux amants errent ensemble dans la fort vierge. Ils
ont le pressentiment de l'amour et du bonheur.

Chactas s'extasie:

Pompe nuptiale, digne de nos malheurs et de la grandeur de nos
amours: superbes Forts qui agitiez vos lianes et vos dmes comme les
rideaux et le ciel de notre couche; Pins embrass qui formiez les
flambeaux de notre hymen; Fleuve dbord; Montagnes mugissantes,
affreuse et sublime Nature, n'tiez-vous donc qu'un appareil prpar
pour nous tromper, et ne ptes-vous cacher un moment dans vos
mystrieuses horreurs la flicit d'un homme!

Mais Atala est secrtement chrtienne et vierge sur un voeu de sa
mre. Elle s'empoisonne de peur de faillir.

Le coeur,  Chactas! est comme ces sortes d'arbres qui ne donnent
leur baume pour les blessures des hommes, que lorsque le fer les a
blesss eux-mmes.

Et encore, pour exprimer qu'il n'est point de coeur mortel qui n'ait
au fond sa plaie cache:

Le coeur le plus serein en apparence ressemble au puits naturel de la
savane Alachua: la surface en parat calme et pure; mais, quand vous
regardez au fond du bassin, vous apercevez un large crocodile, que le
puits nourrit dans ses eaux.

Les funrailles d'Atala sont d'une rare beaut et d'une expression
idale.


XXII

L'pilogue couronne dignement le pome: c'est l'auteur lui-mme,
Chateaubriand, qui reprend la parole et qui raconte la suite de la
destine des personnages survivants (le pre Aubry, Chactas), telle
qu'il l'a apprise dans ses voyages aux terres lointaines. Il y a bien
encore quelque trace de manire:

Quand un Siminole me raconta cette histoire (transmise de Chactas 
Ren, et des pres aux enfants), je la trouvai fort instructive et
parfaitement belle, parce qu'il y mit la _fleur du dsert_, la _grce
de la cabane_, et une simplicit  conter la douleur que je ne me
flatte pas d'avoir conserve.

Ce ton-ci, en effet, est bien moins de la simplicit que de la
simplesse. Mais  ct se trouve le touchant tableau de la jeune mre
indienne ensevelissant et berant son enfant mort parmi les branches
d'un rable.

Le discours du pre Aubry  Atala et  Chactas est clbre. Combien de
fois quelques-unes de ces paroles ont t rptes depuis sans qu'on
se rappelt bien d'o elles taient tires!

L'habitant de la cabane et celui des palais, tout souffre, tout gmit
ici-bas; les reines ont t vues pleurant comme de simples femmes, et
l'on s'est tonn de la quantit de larmes que contiennent les yeux
des rois!

Est-ce votre amour que vous regrettez? Ma fille, il faudrait autant
pleurer un songe. Connaissez-vous le coeur de l'homme, et
pourriez-vous compter les inconstances de son dsir? Vous calculeriez
plutt le nombre des vagues que la mer roule dans une tempte.

M. Joubert, un de ses amis de ce temps, crivait confidentiellement 
madame de Beaumont, son idole:

Il y a un charme, un talisman que tient un doigt de l'ouvrier. Il
l'aura mis partout, parce qu'il a tout mani.

C'tait vrai: l'amour avait tout consacr dans ce premier livre de
Chateaubriand. Il clata comme la foudre du dsert; il ne dura pas
autant que _Paul et Virginie_, qui dure encore et qui durera toujours.
Ce n'tait que le chef-d'oeuvre de l'art, Virginie tait le
chef-d'oeuvre de la nature. Cependant, c'est encore avec _Ren_, la
plus belle apparition du gnie aprs la Rvolution.


XXIII

Les critiques sont comme les mouches qui s'attachent sur les raisins
cueillis dans le panier de la vendange, parce qu'ils sont parfums et
sucrs. Ils se jetrent sur _Atala_.

On ne les couta pas.

Les artistes furent plus dsintresss:

Girodet peignit son immortel tableau, les _Funrailles d'Atala_,
multipli par la gravure.

Atala, inerte et la tte appuye sur quelques fleurs, est porte dans
la grotte qui va lui servir de tombeau. Le vieux prtre, le pre
Aubry, marche comme un vieillard expriment de la mort. L'amant les
accompagne, stupfi par la douleur. Il partira aprs la spulture. Il
laisse son me dans le suaire d'Atala.


XXIV

M. de Sainte-Beuve parle avec un juste ddain de ces critiques de
l'abb Morellet et de Marie-Joseph Chnier.

La mme rencontre, dit-il, la mme mprise se reproduit presque
toutes les fois qu'un homme de gnie apparat en littrature. Il se
trouve toujours sur son chemin,  son entre, quelques hommes de bon
esprit d'ailleurs et de sens, mais d'un esprit difficile, ngatif, qui
le prennent par ses dfauts, qui essayent de se mesurer avec lui avec
toutes sortes de raisons dont quelques unes peuvent tre fort bonnes
et mme solides. Et pourtant ils sont battus, ils sont jets de ct
et  la renverse: d'o vient cela? c'est qu'ils ont affaire  un
_Gnie_.

Ils ne s'en doutaient pas, et c'est par l qu'ils sont battus. La
premire supriorit du critique est de reconnatre l'avnement d'une
puissance, la venue d'un Gnie.

Jeffrey n'a pas compris Byron. Fontanes a compris Chateaubriand, et
n'a pas compris Lamartine.

Je dirais bien pourquoi M. de Fontanes me fut contraire:

Premirement il crivait en vers, et moi aussi, de l une involontaire
rivalit.

Secondement, il avait t li avant moi avec la personne que
j'idoltrais. Il dut le savoir et en conserva quelque amertume. Je ne
le connus jamais. Cependant j'obtins un jour un billet de faveur pour
une sance de l'Institut, o il devait rciter des vers en l'honneur
de Chateaubriand.

FIN DU CLXIe ENTRETIEN.

Paris.--Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du
Four-St-Germain, 43.




CLXIIe ENTRETIEN




CHATEAUBRIAND

(SUITE.)


XXV

Je vis un gros homme, carr comme un Limousin, se lever et rciter
d'une voix universitaire les strophes suivantes:

  Le Tasse errant de ville en ville,
  Un jour accabl de ses maux,
  S'assit prs du laurier fertile
  Qui, sur la tombe de Virgile,
  tend toujours ses verts rameaux.

  En contemplant l'urne sacre,
  Ses yeux de larmes sont couverts;
  Et l d'une voix plore,
  Il raconte  l'Ombre adore
  Les longs tourments qu'il a soufferts.

  Il veut fuir l'ingrate Ausonie;
  Des talents il maudit le don,
  Quand touch des pleurs du gnie,
  Devant le chantre d'Herminie
  Parat le chantre de Didon:

  Eh quoi! dit-il, tu fis Armide
  Et tu peux accuser ton sort!
  Souviens-toi que le Monide,
  Notre modle et notre guide,
  Ne devint grand qu'aprs sa mort.

  L'infortune, en sa coupe amre,
  L'abreuva d'affronts et de pleurs;
  Et quelque jour un autre Homre
  Doit, au fond d'une le trangre,
  Mourir aveugle et sans honneurs,

  Plus heureux, je passai ma vie
  Prs d'Horace et de Varius;
  Pollion, Auguste et Livie
  Me protgeaient contre l'envie,
  Et faisaient taire Mvius.

  Mais ne aux champs de Laurente
  Attendait mes derniers tableaux,
  Quand prs de moi la mort errante
  Vint glacer ma main expirante
  Et fit chapper mes pinceaux.

  De l'indigence et du naufrage
  Camons connut les tourments;
  Nagure les Nymphes du Tage,
  Sur leur mlodieux rivage,
  Ont redit ses gmissements.

  Ainsi les matres de la lyre
  Partout exhalent leurs chagrins;
  Vivants, la haine les dchire,
  Et ces dieux que la terre admire
  Ont peu compt de jours sereins.

  Longtemps la gloire fugitive
  Semble tromper leur noble orgueil;
  La gloire enfin pour eux arrive,
  Et toujours sa palme tardive
  Crot plus belle au pied d'un cercueil.

  Torquato, d'asile en asile,
  L'envie ose en vain t'outrager;
  Enfant des muses, sois tranquille,
  Ton Renaud vivra comme Achille:
  L'arrt du temps doit te venger.

  Le bruit confus de la cabale
   tes pieds va bientt mourir;
  Bientt  moi-mme on t'gale,
  Et pour la pompe triomphale
  Le Capitole va s'ouvrir.

  --Virgile a dit.  doux prsage!
   peine il rentre en son tombeau,
  Et le vieux laurier qui l'ombrage,
  Trois fois inclinant son feuillage,
  Refleurit plus fier et plus beau.

  Les derniers mots que l'Ombre achve
  Du Tasse ont calm les regrets:
  Plein de courage il se relve,
  Et tenant sa lyre et son glaive,
  Du destin brave tous les traits.

  Chateaubriand, le sort du Tasse
  Doit t'instruire et te consoler;
  Trop heureux qui, suivant sa trace,
  Au prix de la mme disgrce,
  Dans l'avenir peut t'galer!

  Contre toi, du peuple critique,
  Que peut l'injuste opinion?
  Tu retrouvas la Muse antique
  Sous la poussire potique
  Et de Solime et d'Ilion.

Bien que trs-sensible  l'harmonie des vers, cette gnreuse
dclamation de M. de Fontanes ne m'mut pas, le pote ressemblait trop
 un homme d'tat. Il n'y avait en lui du pote que la pompe, aucune
grce. La dlicatesse est le symptme de l'esprit.

On applaudit, mais faiblement. Les vers taient purs, l'intention
honorable, mais Fontanes avait perdu sa popularit par l'enthousiasme
dplac qu'il manifestait en toute occasion pour les Bourbons
restaurs, oubliant trop vite qu'il avait satur d'encens Bonaparte.
La dcence est la vertu des changements de scnes politiques.


XXVI

Bonaparte avait calcul si juste avec les amis de Chateaubriand que le
_Gnie du Christianisme_ parut le soir mme du jour o les autels
publics furent rinstalls par lui, au milieu d'une pompe militaire, 
Notre-Dame. C'tait le commentaire de l'acte. Csar se faisait
chrtien.

On ne peut contester  cet homme d'avoir merveilleusement prsum de
la lgret de la nation.

Le retour au sentiment religieux par la libert tait moins
populaire, mais plus rellement pieux. Le sentiment sincre lui
importait moins que l'apparence; c'tait le souverain des solennits.

Le livre de Chateaubriand tait une solennit aussi, la solennit du
gnie d'apparat. Il avait pour but d'enchanter, non de convaincre. Il
enchanta en effet, il ne convertit que l'imagination des hommes. Mais
son succs  cet gard fut enivrant.

Jamais, depuis Jean-Jacques Rousseau, le style indpendant du sujet
n'avait produit une ivresse si universelle. Ce fut, sous un nouveau
Constantin, la renaissance d'un nouveau christianisme: le
christianisme de l'arme.

Les ditions se multiplirent comme les toiles aprs une longue nuit.

Allez aux crmonies de nos Pres et croyez ce qui vous paratra le
plus potique.

C'tait toute sa morale; l'empire l'adopta; Chateaubriand en devint le
grand prtre. Ces pages reluisent, non de foi, mais d'images. Ce
n'tait pas fort, mais prestigieux.

Nous ne l'avons plus relu depuis nos annes d'esprance. Nous
n'aurions pas retrouv nos enchantements.

Il faisait dans sa prface appel au pouvoir protecteur par la
flatterie.

Je pense que tout homme qui peut esprer quelques lecteurs rend un
service  la socit en tchant de rallier les esprits  la cause
religieuse; et dt-il perdre sa rputation comme crivain, il est
oblig en conscience de joindre sa force, toute petite qu'elle est, 
celle de cet homme puissant qui nous a retirs de l'abme.

Celui, dit M. Lally-Tollendal,  qui toute force a t donne pour
pacifier le monde,  qui tout pouvoir a t confi pour restaurer la
France, a dit au Prince des Prtres, comme autrefois Cyrus: _Jhovah,
le Dieu du ciel, m'a livr les royaumes de la terre, et il m'a commis
pour relever son temple. Allez, montez sur la montagne sainte de
Jrusalem, rebtissez le temple de Jhovah._

 cet ordre du librateur, tous les Juifs, et jusqu'au moindre
d'entre eux, doivent rassembler des matriaux pour hter la
reconstruction de l'difice. Obscur Isralite, j'apporte aujourd'hui
mon grain de sable.


XXVII

Qu'il y a loin de cet encens  ce mphitisme du pamphlet de 1814, o
il dit de Bonaparte:

Bonaparte n'est qu'un faux grand homme. Enfant de notre Rvolution,
il a des ressemblances frappantes avec sa mre: intemprance de
langage, _got de la basse littrature, passion d'crire dans les
journaux_. Sous le masque de Csar et d'Alexandre, on aperoit l'homme
de peu, et l'enfant de petite famille.

Quoi qu'il en soit, Bonaparte ce jour-l, pour son coup d'essai, n'et
pas si mauvais got en littrature en faisant prconiser dans son
journal officiel l'oeuvre de Chateaubriand.

Croyez aprs cela  la vracit des jugements de parti!


XXVIII

Fontanes entendit Bonaparte et crivit dans son sens de belles pages
dans le _Moniteur_.

Cet ouvrage, longtemps attendu, crivait Fontanes, et commenc dans
des jours d'oppression et de douleur, parat quand tous les maux se
rparent, et quand toutes les perscutions finissent. Il ne pouvait
tre publi dans des circonstances plus favorables. C'tait  l'poque
o la tyrannie renversait tous les monuments religieux, c'tait au
bruit de tous les blasphmes et, pour ainsi dire, en prsence de
l'athisme triomphant, que l'auteur se plaidait  retracer les
augustes souvenirs de la religion. Celui qui, dans ce temps-l, sur
les ruines des temples du christianisme, en rappelait l'ancienne
gloire, et-il pu deviner qu' peine arriv au terme de son travail,
il verrait se rouvrir ces mmes temples sous les auspices d'un grand
homme? La prdiction d'un tel vnement et excit la rage ou le
mpris de ceux qui gouvernaient alors la France, et qui se vantaient
d'anantir par leurs lois les croyances religieuses que la nature et
l'habitude ont si profondment graves dans les coeurs. Mais, en dpit
de toutes les menaces et de toutes les injures, l'opinion prparait ce
retour salutaire, et secondait les penses du gnie qui veut
reconstruire l'difice social. Quand la morale effraye dplorait la
perle du culte et des dogmes antiques, dj leur rtablissement tait
mdit par la plus haute sagesse. Le nouvel orateur du christianisme
va retrouver tout ce qu'il regrettait. Du fond de la solitude o son
imagination s'tait rfugie, il entendait nagure la chute de nos
autels: il peut assister maintenant  leurs solennits renouveles. La
religion, dont la majest s'est accrue par ses souffrances, revient
d'un long exil dans ses sanctuaires dserts, au milieu de la victoire
et de la paix dont elle affermit l'ouvrage. Toutes les consolations
l'accompagnent, les haines et les douleurs s'apaisent  sa prsence.
Les voeux qu'elle formait, depuis douze cents ans, pour la prosprit
de cet empire, seront encore entendus, et son autorit confirmera les
nouvelles grandeurs de la France, au nom du Dieu qui, chez toutes les
nations, est le premier auteur de tout pouvoir, le plus sr appui de
la morale, et par consquent le seul gage de la flicit publique.

Parmi tant de spectacles extraordinaires qui ont, depuis quelques
annes, puis la surprise et l'admiration, il n'en est point d'aussi
grand que ce dernier. La tche du vainqueur tait acheve; on
attendait encore l'oeuvre du lgislateur. Tous les yeux taient
blouis, tous les coeurs n'taient pas rassurs; mais, grce  la
pacification des troubles religieux qui va ramener la confiance
universelle, le lgislateur et le vainqueur brillent aujourd'hui du
mme clat.

Ainsi donc l'historien Raynal avait grand tort de s'crier, il y a
moins de trente ans, d'un ton si prophtique: Il est pass le temps
de la fondation, de la destruction et du renouvellement des empires!
Il ne se trouvera plus, l'homme devant qui la terre se taisait! On
combat aujourd'hui avec la foudre pour la prise de quelques villes; on
combattait autrefois avec l'pe pour dtruire et fonder des royaumes.
L'histoire des peuples modernes est sche et petite, sans que les
peuples soient plus heureux.

Avant la fin du sicle, il a pourtant paru cet homme dont la force
sait dtruire, et dont la sagesse sait fonder! Les grands vnements
dont il est le moteur, le centre et l'objet, semblent si peu conformes
aux combinaisons vulgaires, qu'on ne devrait point s'tonner que des
imaginations fortement religieuses crussent de semblables desseins
dirigs par des conseils suprieurs  ceux des hommes.

Plutarque, dans un de ses traits philosophiques, examine si la
fortune ou la vertu firent l'lvation d'Alexandre; et voici,  peu
prs, comme il raisonne et dcide la question:

J'aperois, dit-il, un jeune homme qui excute les plus grandes
choses par un instinct irrsistible, et toutefois avec une raison
suivie. Il a soumis,  l'ge de trente ans, les peuples les plus
belliqueux de l'Europe et de l'Asie. Ses lois le font aimer de ceux
qu'ont subjugus ses armes. Je conclus qu'un bonheur aussi constant
n'est point l'effet de cette puissance aveugle et capricieuse qu'on
appelle la fortune: Alexandre dut ses succs  son gnie et  la
faveur signale des dieux. Ou, si vous voulez, ajoute encore
Plutarque, que la Fortune ait seule accumul tant de gloire sur la
tte d'un homme, alors je dirai comme le pote Alcman, que _la Fortune
est fille de la Providence_.

On voit par ces paroles combien taient religieux tous ces graves
esprits de l'antiquit. L'action de la Providence leur paraissait
marque dans tous les mouvements des empires, et surtout dans l'me
des hros. _Tout ce qui domine et excelle en quelque chose_, disait
un autre de leurs sages, _est d'origine cleste_.

On accueillera donc avec un intrt universel le jeune crivain qui
ose rtablir l'autorit des anctres et les traditions des ges. Son
entreprise doit plaire  tous et n'alarmer personne; car il s'occupe
encore plus d'attacher l'me que de forcer la conviction. Il cherche
les tableaux sublimes plus que les raisonnements victorieux; il sent
et ne dispute pas; il veut unir tous les coeurs par le charme des
mmes motions, et non sparer les esprits par des controverses
interminables: en un mot, on dirait que le premier livre offert en
hommage  la Religion renaissante fut inspir par cet esprit de paix
qui vient de rapprocher toutes les consciences.

En parlant ainsi, il caractrisait l'ouvrage tel qu'il l'avait
autrefois conseill  son ami, mais non pas tel tout  fait que
celui-ci l'avait excut en bien des points: l'esprit de douceur et de
paix n'y respirait pas avant tout, et il y avait plus d'clat que
d'onction.

L'ouvrage se compose de quatre parties, divises elles-mmes en
livres:

La premire partie traite des _Dogmes et de la doctrine_;

La seconde dveloppe la _Potique du Christianisme_;

La troisime continue l'examen des _Beaux-Arts et de la Littrature_
dans leur rapport avec la Religion;

La quatrime traite du _Culte_, c'est--dire de tout ce qui concerne
les crmonies de l'glise et de tout ce qui regarde le Clerg
sculier et rgulier.

La premire et la dernire partie se divisent chacune en six livres;
la deuxime et la troisime, qui se tiennent, formaient aussi six
livres chacune, dans le premier plan, lorsque _Atala_ et _Ren_, que
l'auteur en a depuis dtachs, y taient compris.

L'ordonnance extrieure du monument a donc une certaine rgularit,
une symtrie satisfaisante  l'oeil. S'il y a  dire, c'est plutt 
l'esprit d'unit intrieure et  l'enchanement des ides.

Dans son premier chapitre, l'auteur dfinit trs-bien le genre
d'apologie qu'il entreprend. L'glise, dans sa longue carrire, a subi
diverses sortes de perscutions et essuy bien des guerres: dans les
sicles de sa formation, sous Julien, elle fut expose  une
perscution du caractre le plus dangereux. On n'employa pas la
violence contre les chrtiens, mais on leur prodigua le mpris. On
commena par dpouiller les autels; on dfendit ensuite aux fidles
d'enseigner et d'tudier les Lettres... Les sophistes dont Julien
tait environn se dchanrent contre le christianisme. Dans les
temps modernes, au lendemain de Bossuet, tandis que l'glise
triomphait encore, dj Voltaire faisait renatre la perscution de
Julien. Il eut l'art funeste, chez un peuple capricieux et aimable, de
rendre l'incrdulit  la mode. Il enrla tous les amours-propres dans
cette ligue insense; la religion fut attaque avec toutes les armes,
depuis le pamphlet jusqu' l'in-folio, depuis l'pigramme jusqu'au
sophisme..... Ainsi cette fatalit, qui avait fait triompher les
sophistes sous Julien, se dclara pour eux dans notre sicle. Les
dfenseurs des chrtiens tombrent dans une faute qui les avait dj
perdus: ils ne s'aperurent pas qu'il ne s'agissait plus de discuter
tel ou tel dogme, puisqu'on rejetait absolument les bases... Il
fallait prendre la route contraire.


XXIX

Son ami, M. Joubert, crivait ses conseils  sa confidente, madame de
Beaumont.

Qu'il ne prouve pas, qu'il enchante; qu'il file la soie de son sein,
qu'il ptrisse son miel, qu'il chante son propre ramage, il a son
arbre; qu'a-t-il besoin de citations et de ressources trangres?

Chateaubriand l'couta trop tard et revint  ses magiques
descriptions.

Lisez la description du rossignol et celle du nid de bouvreuil dans un
rosier.

Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du
jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et
dans les valles; lorsque les forts se taisent par degrs, que pas
une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel,
que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la
cration entonne ses hymnes  l'ternel. D'abord il frappe l'cho des
brillants clats du plaisir: le dsordre est dans ses chants, il saute
du grave  l'aigu, du doux au fort; il fait des pauses, il est lent,
il est vif: c'est un coeur que la joie enivre, un coeur qui palpite
sous le poids de l'amour. Mais tout  coup la voix tombe, l'oiseau se
tait. Il recommence! Que ses accents sont changs! Quelle tendre
mlodie! Tantt ce sont des modulations languissantes, quoique
varies; tantt c'est un air un peu monotone, comme celui de ces
vieilles romances franaises, chefs-d'oeuvre de simplicit et de
mlancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que
de la joie: l'oiseau qui a perdu ses petits chante encore; c'est
encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en sait qu'un;
mais, par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la
clef, et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la
douleur.

Il ressemblait  une conque de nacre, contenant quatre perles bleues:
une rose pendait au-dessus, tout humide: le bouvreuil mle se tenait
immobile sur un arbuste voisin, comme une fleur, de pourpre et d'azur.
Ces objets taient rpts dans l'eau d'un tang avec l'ombrage d'un
noyer, qui servait de fond  la scne et derrire lequel on voyait se
lever l'aurore. Dieu nous donna, dans ce petit tableau, une ide des
grces dont il a par la nature.

Ce n'est pas toujours en troupes que ces oiseaux visitent nos
demeures: quelquefois deux beaux trangers, aussi blancs que la neige,
arrivent avec les frimas: ils descendent, au milieu des bruyres, dans
un lieu dcouvert, et dont on ne peut approcher sans tre aperu;
aprs quelques heures de repos, ils remontent sur les nuages. Vous
courez  l'endroit d'o ils sont partis, et vous n'y trouvez que
quelques plumes, seules marques de leur passage, que le vent a dj
disperses: heureux le favori des Muses qui, comme le cygne, a quitt
la terre sans y laisser d'autres dbris et d'autres souvenirs que
quelques plumes de ses ailes!


XXX

C'est ainsi que, de descriptions en descriptions magnifiques, l'auteur
arrive  la fin de son livre o la posie occupe plus d'espace que la
religion, et dont le vrai titre serait le _Christianisme potique_.
Mais le temps voulait cela.

Il s'agissait de charmer et de ramener le coeur. On le ramne par les
larmes et non par la logique. La France fut et resta mue. Le
christianisme resta vainqueur par l'admiration.

Il voulut mettre le comble  son attendrissement en donnant comme
complment _Ren_, le _Werther_ de ce Goethe franais. Il y russit
mille fois plus encore. Il s'agissait du vague des passions. Le
christianisme s'associait divinement  la cure, et, sous un voile
transparent qui laissait conjecturer une passion doublement immorale,
il donnait une page suspecte de ses Mmoires personnels, purifie par
la douleur et par la religion. Ce fut le sceau de cet admirable livre.

On avait rsist  l'crivain, on ne rsista plus  l'amant.

Il prit dans ce second roman une situation trange et mystrieuse qui
donna d'avance  Byron le secret de _Lara_.

La curiosit est aussi une passion de l'esprit; mais, quand on y joint
une passion du coeur, alors on emporte tout. Le lecteur devient
complice de l'auteur.

Il commence par rappeler _Atala_ en la surpassant dans son rcit.

En arrivant chez les Natchez, Ren avait t oblig de prendre une
pouse pour se conformer aux moeurs des Indiens; mais il ne vivait
point avec elle. Un penchant mlancolique l'entranait au fond des
bois; il y passait seul des journes entires, et semblait sauvage
parmi des Sauvages. Hors Chactas, son pre adoptif, et le pre Soul,
missionnaire au fort Rosalie, il avait renonc au commerce des hommes.
Ces deux vieillards avaient pris beaucoup d'empire sur son coeur: le
premier, par une indulgence aimable; l'autre, au contraire, par une
extrme svrit. Depuis la chasse du castor, o le Sachem aveugle
raconta ses aventures  Ren, celui-ci n'avait jamais voulu parler des
siennes. Cependant Chactas et le missionnaire dsiraient vivement
connatre par quel malheur un Europen bien n avait t conduit 
l'trange rsolution de s'ensevelir dans les dserts de la Louisiane.
Ren avait toujours donn pour motif de ses refus le peu d'intrt de
son histoire, qui se bornait, disait-il,  celle de ses penses et de
ses sentiments. Quant  l'vnement qui m'a dtermin  passer en
Amrique, ajoutait-il, je le dois ensevelir dans un ternel oubli.

Quelques annes s'coulrent de la sorte, sans que les deux
vieillards lui pussent arracher son secret. Une lettre qu'il reut
d'Europe, par le bureau des Missions trangres, redoubla tellement sa
tristesse, qu'il fuyait jusqu' ses vieux amis. Ils n'en furent que
plus ardents  le presser de leur ouvrir son coeur; ils y mirent tant
de discrtion, de douceur et d'autorit, qu'il fut enfin oblig de les
satisfaire. Il prit donc jour avec eux pour leur raconter, non les
aventures de sa vie, puisqu'il n'en avait point prouv, mais les
sentiments secrets de son me.

Le 21 de ce mois que les Sauvages appellent _la lune des fleurs_,
Ren se rendit  la cabane de Chactas. Il donna le bras au Sachem, et
le conduisit sous un sassafras, au bord du Meschaceb. Le pre Soul
ne tarda pas  arriver au rendez-vous. L'aurore se levait:  quelque
distance dans la plaine, on apercevait le village des Natchez, avec
son bocage de mriers, et ses cabanes qui ressemblent  des ruches
d'abeilles. La colonie franaise et le fort Rosalie se montraient sur
la droite, au bord du fleuve. Des tentes, des maisons  moiti bties,
des forteresses commences, des dfrichements couverts de Ngres, des
groupes de Blancs et d'indiens, prsentaient, dans ce petit espace, le
contraste des moeurs sociales et des moeurs sauvages. Vers l'orient,
au fond de la perspective, le soleil commenait  paratre entre les
sommets briss des Apalaches, qui se dessinaient comme des caractres
d'azur dans les hauteurs dores du ciel;  l'occident, le Meschaceb
roulait ses ondes dans un silence magnifique, et formait la bordure du
tableau avec une inconcevable grandeur.

Le jeune homme et le missionnaire admirrent quelque temps cette
belle scne, en plaignant le Sachem qui ne pouvait plus en jouir;
ensuite le pre Soul et Chactas s'assirent sur le gazon, au pied de
l'arbre; Ren prit sa place au milieu d'eux, et, aprs un moment de
silence, il parla de la sorte  ses vieux amis.

Je ne puis, en commenant mon rcit, me dfendre d'un mouvement de
honte. La paix de vos coeurs, respectables vieillards, et le calme de
la nature autour de moi, me font rougir du trouble et de l'agitation
de mon me.

Combien vous aurez piti de moi! Que mes ternelles inquitudes vous
paratront misrables! Vous qui avez puis tous les chagrins de la
vie, que penserez-vous d'un jeune homme sans force et sans vertu, qui
trouve en lui-mme son tourment, et ne peut gure se plaindre que des
maux qu'il se fait  lui-mme? Hlas, ne le condamnez pas; il a t
trop puni!

J'ai cot la vie  ma mre en venant au monde; j'ai t tir de son
sein avec le fer. J'avais un frre que mon pre bnit, parce qu'il
voyait en lui son fils an. Pour moi, livr de bonne heure  des
mains trangres, je fus lev loin du toit paternel.

Mon humeur tait imptueuse, mon caractre ingal. Tour  tour
bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi
mes jeunes compagnons; puis, les abandonnant tout  coup, j'allais
m'asseoir  l'cart, pour contempler la nue fugitive, ou entendre la
pluie tomber sur le feuillage.

Chaque automne, je revenais au chteau paternel, situ au milieu des
forts, prs d'un lac dans une province recule.

Timide et contraint devant mon pre, je ne trouvais l'aise et le
contentement qu'auprs de ma soeur Amlie. Une douce conformit
d'humeur et de gots m'unissait troitement  cette soeur; elle tait
un peu plus ge que moi. Nous aimions  gravir les coteaux ensemble,
 voguer sur le lac,  parcourir les bois  la chute des feuilles:
promenades dont le souvenir remplit encore mon me de dlices. 
illusions de l'enfance et de la patrie, ne perdez-vous jamais vos
douceurs!

Tantt nous marchions en silence, prtant l'oreille au sourd
mugissement de l'automne, ou au bruit des feuilles sches que nous
tranions tristement sous nos pas; tantt, dans nos jeux innocents,
nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie, l'arc-en-ciel sur les
collines pluvieuses; quelquefois aussi nous murmurions des vers que
nous inspirait le spectacle de la nature. Jeune, je cultivais les
muses; il n'y a rien de plus potique, dans la fracheur de ses
passions, qu'un coeur de seize annes. Le matin de la vie est comme le
matin du jour, plein de puret, d'images et d'harmonies.

Les dimanches et les jours de fte, j'ai souvent entendu dans le
grand bois,  travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui
appelait au temple l'homme des champs. Appuy contre le tronc d'un
ormeau, j'coutais en silence le pieux murmure. Chaque frmissement de
l'airain portait  mon me nave l'innocence des moeurs champtres, le
calme de la solitude, le charme de la religion, et la dlectable
mlancolie des souvenirs de ma premire enfance. Oh! quel coeur si mal
fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces
cloches qui frmirent de joie sur son berceau, qui annoncrent son
avnement  la vie, qui marqurent le premier battement de son coeur,
qui publirent dans tous les lieux d'alentour la sainte allgresse de
son pre, les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa
mre! Tout se trouve dans les rveries enchantes o nous plonge le
bruit de la cloche natale: religion, famille, patrie, et le berceau et
la tombe, et le pass et l'avenir.

Il est vrai qu'Amlie et moi nous jouissions plus que personne de ces
ides graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu de
tristesse au fond du coeur: nous tenions cela de Dieu ou de notre
mre.

Cependant mon pre fut atteint d'une maladie qui le conduisit en peu
de jours au tombeau. Il expira dans mes bras. J'appris  connatre la
mort sur les lvres de celui qui m'avait donn la vie. Cette
impression fut grande; elle dure encore. C'est la premire fois que
l'immortalit de l'me s'est prsente clairement  mes yeux. Je ne
pus croire que ce corps inanim tait en moi l'auteur de la pense; je
sentis qu'elle me devait venir d'une autre source; et, dans une sainte
douleur qui approchait de la joie, j'esprai me rejoindre un jour 
l'esprit de mon pre.

Un autre phnomne me confirma dans cette haute ide. Les traits
paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime. Pourquoi
cet tonnant mystre ne serait-il pas l'indice de notre immortalit?
Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait-elle pas grav sur le front
de sa victime les secrets d'un autre univers? Pourquoi n'y aurait-il
pas dans la tombe quelque grande vision de l'ternit?

Amlie, accable de douleur, tait retire au fond d'une tour, d'o
elle entendit retentir, sous les votes du chteau gothique, le chant
des prtres du convoi et les sons de la cloche funbre.

J'accompagnai mon pre  son dernier asile; la terre se referma sur
sa dpouille; l'ternit et l'oubli le pressrent de tout leur poids:
le soir mme l'indiffrent passait sur sa tombe; hors pour sa fille et
pour son fils, c'tait dj comme s'il n'avait jamais t.

Il fallut quitter le toit paternel, devenu l'hritage de mon frre:
je me retirai avec Amlie chez de vieux parents.

Arrt  l'entre des voies trompeuses de la vie, je les considrais
l'une aprs l'autre sans m'y oser engager. Amlie m'entretenait
souvent du bonheur de la vie religieuse; elle me disait que j'tais le
seul lien qui la retnt dans le monde, et ses yeux s'attachaient sur
moi avec tristesse.

Le coeur mu par ces conversations pieuses, je portais souvent mes
pas vers un monastre voisin de mon nouveau sjour; un moment mme
j'eus la tentation d'y cacher ma vie. Heureux ceux qui ont fini leur
voyage sans avoir quitt le port, et qui n'ont point, comme moi,
tran d'inutiles jours sur la terre!

Les Europens, incessamment agits, sont obligs de se btir des
solitudes. Plus notre coeur est tumultueux et bruyant, plus le calme
et le silence nous attirent. Ces hospices de mon pays, ouverts aux
malheureux et aux faibles, sont souvent cachs dans des vallons qui
portent au coeur le vague sentiment de l'infortune et l'esprance d'un
abri; quelquefois aussi on les dcouvre sur de hauts sites o l'me
religieuse, comme une plante des montagnes, semble s'lever vers le
ciel pour lui offrir ses parfums.

Je vois encore le mlange majestueux des eaux et des bois de cette
antique abbaye o je pensai drober ma vie aux caprices du sort;
j'erre encore au dclin du jour dans ces clotres retentissants et
solitaires. Lorsque la lune clairait  demi les piliers des arcades,
et dessinait leur ombre sur le mur oppos, je m'arrtais  contempler
la croix qui marquait le champ de la mort, et les longues herbes qui
croissaient entre les pierres des tombes.  hommes qui, ayant vcu
loin du monde, avez pass du silence de la vie au silence de la mort,
de quel dgot de la terre vos tombeaux ne remplissaient-ils point mon
coeur!

Soit inconstance naturelle, soit prjug contre la vie monastique, je
changeai mes desseins; je me rsolus  voyager. Je dis adieu  ma
soeur; elle me serra dans ses bras avec un mouvement qui ressemblait 
de la joie, comme si elle et t heureuse de me quitter; je ne pus me
dfendre d'une rflexion amre sur l'inconsquence des amitis
humaines.


XXXI

Ren parcourt la terre en voyageur. Bientt dgot de tout, il
revient, il tente de revoir sa soeur, il ne peut y parvenir. Il
cherche alors le repos de son me dans la pauvret et dans la
solitude.

Je me trouvai alors plus isol dans ma patrie que je ne l'avais t
sur une terre trangre. Je me jetai dans le monde, un monde qui ne
m'entendait pas. Ce n'tait pas un langage lev, ni un sentiment
profond qu'on demandait de moi; je n'tais occup qu' rapetisser ma
vie pour la mettre au niveau de la socit. Trait partout d'esprit
romanesque, honteux du rle que je jouais, dgot de plus en plus des
choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg
pour y vivre totalement ignor.

Je trouvai d'abord assez de plaisir dans cette vie obscure et
indpendante. Inconnu, je me mlais  la foule: vaste dsert d'hommes!

Souvent assis dans une glise peu frquente, je passais des heures
entires en mditation. Je voyais de pauvres femmes venir se
prosterner devant le Trs-Haut, ou des pcheurs s'agenouiller au
tribunal de la pnitence. Nul ne sortait de ces lieux sans un visage
plus serein, et les sourdes clameurs qu'on entendait au dehors
semblaient tre les flots des passions et les orages du monde, qui
venaient expirer au pied du temple du Seigneur. Grand Dieu, qui vis en
secret couler mes larmes dans ces retraites sacres, tu sais combien
de fois je me jetai  tes pieds, pour te supplier de me dcharger du
poids de l'existence, ou de changer en moi le vieil homme! Ah! qui n'a
senti quelquefois le besoin de se rgnrer, de se rajeunir aux eaux
du torrent, de retremper son me  la fontaine de vie? Qui ne se
trouve quelquefois accabl du fardeau de sa propre corruption, et
incapable de rien faire de grand, de noble, de juste?

Quand le soir tait venu, reprenant le chemin de ma retraite, je
m'arrtais sur les ponts pour voir se coucher le soleil. L'astre,
enflammant les vapeurs de la cit, semblait osciller lentement dans un
fluide d'or, comme le pendule de l'horloge des sicles. Je me retirais
ensuite avec la nuit,  travers un labyrinthe de rues solitaires. En
regardant les lumires qui brillaient dans la demeure des hommes, je
me transportais par la pense au milieu des scnes de douleur et de
joie qu'elles clairaient, et je songeais que, sous tant de toits
habits, je n'avais pas un ami. Au milieu de mes rflexions, l'heure
venait frapper  coups mesurs dans la tour de la cathdrale gothique;
elle allait se rptant sur tous les tons et  toutes les distances
d'glise en glise. Hlas! chaque heure dans la socit ouvre un
tombeau, et fait couler des larmes.

Cette vie, qui m'avait d'abord enchant, ne tarda pas  me devenir
insupportable. Je me fatiguai de la rptition des mmes scnes et des
mmes ides. Je me mis  sonder mon coeur,  me demander ce que je
dsirais. Je ne le savais pas; mais je crus tout  coup que les bois
me seraient dlicieux. Me voil soudain rsolu d'achever, dans un exil
champtre, une carrire  peine commence, et dans laquelle j'avais
dj dvor des sicles.

J'embrassai ce projet avec l'ardeur que je mets  tous mes desseins;
je partis prcipitamment pour m'ensevelir dans une chaumire, comme
j'tais parti autrefois pour faire le tour du monde.

On m'accuse d'avoir des gots inconstants, de ne pouvoir jouir
longtemps de la mme chimre, d'tre la proie d'une imagination qui se
hte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle tait accable
de leur dure; on m'accuse de passer toujours le but que je puis
atteindre: hlas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct
me poursuit. Est-ce ma faute, si je trouve partout des bornes, si ce
qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j'aime
la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais encore la folie
de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude.

La solitude absolue, le spectacle de la nature me plongrent bientt
dans un tat presque impossible  dcrire. Sans parents, sans amis,
pour ainsi dire, sur la terre, n'ayant point encore aim, j'tais
accabl d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais
subitement, et je sentais couler dans mon coeur comme des ruisseaux
d'une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et
la nuit tait galement trouble de mes songes et de mes veilles. Il
me manquait quelque chose pour remplir l'abme de mon existence: je
descendais dans la valle, je m'levais sur la montagne, appelant de
toute la force de mes dsirs l'idal objet d'une flamme future; je
l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les
gmissements du fleuve; tout tait ce fantme imaginaire, et les
astres dans les deux, et le principe mme de vie dans l'univers.

Toutefois cet tat de calme et de trouble, d'indigence et de
richesse, n'tait pas sans quelques charmes: un jour je m'tais amus
 effeuiller une branche de saule sur un ruisseau, et  attacher une
ide  chaque feuille que le courant entranait. Un roi qui craint de
perdre sa couronne par une rvolution subite, ne ressent pas des
angoisses plus vives que les miennes,  chaque accident qui menaait
les dbris de mon rameau.  faiblesse des mortels!  enfance du coeur
humain qui ne vieillit jamais! Voil donc  quel degr de purilit
notre superbe raison peut descendre! Et encore est-il vrai que bien
des boni des hommes attachent leur destine  des choses d'aussi peu
de valeur que mes feuilles de saule.

Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que
j'prouvais dans mes promenades? Les sons que rendent les passions
dans le vide d'un coeur solitaire ressemblent au murmure que les vents
et les eaux font entendre dans le silence d'un dsert: on en jouit,
mais on ne peut les peindre.

L'automne me surprit au milieu des incertitudes: j'entrai avec
ravissement dans les mois des temptes. Tantt j'aurais voulu tre un
de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des
fantmes; tantt j'enviais jusqu'au sort du ptre que je voyais
rchauffer ses mains  l'humble feu de broussailles qu'il avait allum
au coin d'un bois. J'coutais ses chants mlancoliques, qui me
rappelaient que dans tout pays, le chant naturel de l'homme est
triste, lors mme qu'il exprime le bonheur. Notre coeur est un
instrument incomplet, une lyre o il manque des cordes, et o nous
sommes forcs de rendre les accents de la joie sur le ton consacr aux
soupirs.

Le jour, je m'garais sur de grandes bruyres termines par des
forts. Qu'il fallait peu de choses  ma rverie! une feuille sche
que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fume s'levait
dans la cime dpouille des arbres, la mousse qui tremblait au souffle
du nord sur le tronc d'un chne, une roche carte, un tang dsert o
le jonc fltri murmurait! Le clocher solitaire s'levant au loin dans
la valle a souvent attir mes regards; souvent j'ai suivi des yeux
les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tte. Je me
figurais les bords ignors, les climats lointains o ils se rendent;
j'aurais voulu tre sur leurs ailes. Un secret instinct me
tourmentait; je sentais que je n'tais moi-mme qu'un voyageur; mais
une voix du ciel semblait me dire: Homme, la saison de ta migration
n'est pas encore venue; attends que le vent de la mort se lve, alors
tu dploieras ton vol vers ces rgions inconnues que ton coeur
demande.

Levez-vous vite, orages dsirs, qui devez emporter Ren dans les
espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais  grands pas, le
visage enflamm, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni
pluie, ni frimas, enchant, tourment, et comme possd par le dmon
de mon coeur.

La nuit, lorsque l'aquilon branlait ma chaumire, que les pluies
tombaient en torrent sur mon toit, qu' travers ma fentre je voyais
la lune sillonner les nuages amoncels comme un ple vaisseau qui
laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de
mon coeur, que j'aurais eu la puissance de crer des mondes. Ah! si
j'avais pu faire partager  une autre les transports que j'prouvais!
 Dieu! si tu m'avais donn une femme selon mes dsirs; si, comme 
notre premier pre, tu m'eusses amen par la main une ve tire de
moi-mme..... Beaut cleste! je me serais prostern devant toi; puis,
te prenant dans mes bras, j'aurais pri l'ternel de te donner le
reste de ma vie.

Hlas! j'tais seul, seul sur la terre! Une langueur secrte
s'emparait de mon corps. Ce dgot de la vie que j'avais ressenti ds
mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientt mon coeur ne
fournit plus d'aliment  ma pense, et je ne m'apercevais de mon
existence que par un profond sentiment d'ennui.

Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indiffrence et
sans avoir la ferme rsolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant
trouver de remde  cette trange blessure de mon coeur qui n'tait
nulle part et qui tait partout, je rsolus de quitter la vie.

Prtre du Trs-Haut, qui m'entendez, pardonnez  un malheureux que le
ciel avait presque priv de la raison. J'tais plein de religion, et
je raisonnais en impie; mon coeur aimait Dieu, et mon esprit le
mconnaissait; ma conduite, mes discours, mes sentiments, mes penses
n'taient que contradiction, tnbres, mensonges. Mais l'homme sait-il
bien toujours ce qu'il veut, est-il toujours sr de ce qu'il pense?

Tout m'chappait  la fois, l'amiti, le monde, la retraite. J'avais
essay de tout, et tout m'avait t fatal. Repouss par la socit,
abandonn d'Amlie, quand la solitude vint  me manquer, que me
restait-il? C'tait la dernire planche sur laquelle j'avais espr me
sauver, et je la sentais encore s'enfoncer dans l'abme!

Dcid que j'tais  me dbarrasser du poids de la vie, je rsolus de
mettre toute ma raison dans cet acte insens. Rien ne me pressait; je
ne fixai point le moment du dpart, afin de savourer  longs traits
les derniers moments de l'existence, et de recueillir toutes mes
forces,  l'exemple d'un ancien, pour sentir mon me s'chapper.

Cependant je crus ncessaire de prendre des arrangements concernant
ma fortune, et je fus oblig d'crire  Amlie. Il m'chappa quelques
plaintes sur son oubli, et je laissai sans doute percer
l'attendrissement qui surmontait peu  peu mon coeur. Je m'imaginais
pourtant avoir bien dissimul mon secret; mais ma soeur, accoutume 
lire dans les replis de mon me, le devina sans peine. Elle fut
alarme du ton de contrainte qui rgnait dans ma lettre, et de mes
questions sur des affaires dont je ne m'tais jamais occup. Au lieu
de me rpondre, elle me vint tout  coup surprendre.

Pour bien sentir quelle dut tre dans la suite l'amertume de ma
douleur, et quels furent mes premiers transports en revoyant Amlie,
il faut vous figurer que c'tait la seule personne au monde que
j'eusse aime, que tous mes sentiments se venaient confondre en elle,
avec la douceur des souvenirs de mon enfance. Je reus donc Amlie
dans une sorte d'extase de cour. Il y avait si longtemps que je
n'avais trouv quelqu'un qui m'entendit, et devant qui je pusse ouvrir
mon me!

Amlie, se jetant dans mes bras, me dit: Ingrat, tu veux mourir, et
ta soeur existe! Tu souponnes son coeur! Ne t'explique point, ne
t'excuse point, je sais tout; j'ai tout compris, comme si j'avais t
avec toi. Est-ce moi que l'on trompe, moi, qui ai vu natre tes
premiers sentiments? Voil ton malheureux caractre, tes dgots, tes
injustices. Jure, tandis que je te presse sur mon coeur, jure que
c'est la dernire fois que tu te livreras  tes folies; fais le
serment de ne jamais attenter  tes jours.

En prononant ces mots, Amlie me regardait avec compassion et
tendresse, et couvrait mon front de ses baisers; c'tait presqu'une
mre, c'tait quelque chose de plus tendre. Hlas! mon coeur se
rouvrit  toutes les joies; comme un enfant, je ne demandais qu' tre
consol; je cdai  l'empire d'Amlie; elle exigea un serment
solennel; je le fis sans hsiter, ne souponnant mme pas que
dsormais je pusse tre malheureux.

Nous fmes plus d'un mois  nous accoutumer  l'enchantement d'tre
ensemble. Quand le matin, au lieu de me trouver seul, j'entendais la
voix de ma soeur, j'prouvais un tressaillement de joie et de bonheur.
Amlie avait reu de la nature quelque chose de divin; son me avait
les mmes grces innocentes que son corps; la douceur de ses
sentiments tait infinie; il n'y avait rien que de suave et d'un peu
rveur dans son esprit; on et dit que son coeur, sa pense et sa
voix soupiraient comme de concert; elle tenait de la femme la timidit
et l'amour, et de l'ange la puret et la mlodie.

Le moment tait venu o j'allais expier toutes mes inconsquences.
Dans mon dlire j'avais t jusqu' dsirer d'prouver un malheur,
pour avoir du moins un objet rel de souffrance: pouvantable souhait
que Dieu, dans sa colre, a trop exauc!

Que vais-je vous rvler,  mes amis! voyez les pleurs qui coulent de
mes yeux. Puis-je mme... Il y a quelques jours, rien n'aurait pu
m'arracher ce secret...  prsent tout est fini.

Toutefois,  vieillards! que cette histoire soit  jamais ensevelie
dans le silence: souvenez-vous qu'elle n'a t raconte que sous
l'arbre du dsert!

L'hiver finissait, lorsque je m'aperus qu'Amlie perdait le repos et
la sant qu'elle commenait  me rendre. Elle maigrissait; ses yeux se
creusaient, sa dmarche tait languissante, et sa voix trouble. Un
jour, je la surpris tout en larmes au pied d'un crucifix. Le monde, la
solitude, mon absence, ma prsence, la nuit, le jour, tout l'alarmait.
D'involontaires soupirs venaient expirer sur ses lvres; tantt elle
soutenait, sans se fatiguer, une longue course; tantt elle se
tranait  peine; elle prenait et laissait son ouvrage, ouvrait un
livre sans pouvoir lire, commenait une phrase qu'elle n'achevait pas,
fondait tout  coup en pleurs, et se retirait pour prier.

En vain je cherchais  dcouvrir son secret. Quand je l'interrogeais,
en la pressant dans mes bras, elle me rpondait avec un sourire,
qu'elle tait comme moi, qu'elle ne savait pas ce qu'elle avait.


XXXII

Un matin il trouva une lettre d'Amlie sur son lit. C'est un ternel
adieu. Elle lui dclare sa rsolution bien arrte de se consacrer 
Dieu dans un couvent.

Il lui crit  Brest, il court l'y chercher s'il en est temps encore.
Il voit en passant le chteau vendu de son pre.

Mon pre ne l'habitait plus; j'arrivai au chteau par la longue
avenue de sapins; je traversai les cours dsertes; je m'arrtai 
regarder les fentres fermes ou demi-brises; le chardon qui
croissait au pied des murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des
portes, et ce perron solitaire o j'avais vu si souvent mon pre et
ses fidles serviteurs. Les marches taient dj couvertes de mousse;
le violier jaune croissait entre leurs pierres djointes et
tremblantes. Un gardien inconnu m'ouvrit brusquement les portes.
J'hsitais  franchir le seuil; cet homme s'cria: H bien!
allez-vous faire comme cette trangre qui vint ici il y a quelques
jours? Quand ce fut pour entrer, elle s'vanouit, et je fus oblig de
la reporter  sa voiture. Il me fut ais de reconnatre l'_trangre_
qui, comme moi, tait venue chercher dans ces lieux des pleurs et des
souvenirs!

Couvrant un moment mes yeux de mon mouchoir, j'entrai sous le toit de
mes anctres. Je parcourus les appartements sonores o l'on
n'entendait que le bruit de mes pas. Les chambres taient  peine
claires par la faible lumire qui pntrait entre les volets ferms;
je visitai celle o ma mre avait perdu la vie en me mettant au monde,
celle o se retirait mon pre, celle o j'avais dormi dans mon
berceau, celle enfin o l'amiti avait reu mes premiers voeux dans
le sein d'une soeur. Partout les salles taient dtendues, et
l'araigne filait sa toile dans les couches abandonnes. Je sortis
prcipitamment de ces lieux, je m'en loignai  grands pas, sans oser
tourner la tte. Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides, les
moments que les frres et les soeurs passent dans leurs jeunes annes,
runis sous l'aile de leurs vieux parents! La famille de l'homme n'est
que d'un jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fume.  peine
le fils connat-il le pre, le pre le fils, le frre la soeur, la
soeur le frre! Le chne voit germer ses glands autour de lui; il n'en
est pas ainsi des enfants des hommes!

En arrivant  B..., je me fis conduire au couvent, je demandai 
parler  ma soeur. On me dit qu'elle ne recevait personne. Je lui
crivis; elle me rpondit que, sur le point de se consacrer  Dieu, il
ne lui tait pas permis de donner une pense au monde; que, si je
l'aimais, j'viterais de l'accabler de ma douleur. Elle ajoutait:
Cependant, si votre projet est de paratre  l'autel le jour de ma
profession, daignez m'y servir de pre; ce rle est le seul digne de
votre courage, le seul qui convienne  notre amiti et  mon repos.

Cette froide fermet, qu'on opposait  l'ardeur de mon amiti me
jeta dans de violents transports. Tantt j'tais prs de retourner sur
mes pas, tantt je voulais rester, uniquement pour troubler le
sacrifice. L'enfer me suscitait jusqu' la pense de me poignarder
dans l'glise et de mler mes derniers soupirs aux voeux qui
m'arrachaient ma soeur. La suprieure du couvent me fit prvenir qu'on
avait prpar un banc dans le sanctuaire, et elle m'invitait  me
rendre  la crmonie, qui devait avoir lieu ds le lendemain.

Au lever de l'aube, j'entendis le premier son des cloches... Vers dix
heures, dans une sorte d'agonie, je me tranai au monastre. Rien ne
peut plus tre tragique quand on a assist  un pareil spectacle; rien
ne peut plus tre douloureux quand on y a survcu.

Un peuple immense remplissait l'glise. On me conduit au banc du
sanctuaire, je me prcipite  genoux sans presque savoir o j'tais ni
 quoi j'tais rsolu. Dj le prtre attendait  l'autel: tout  coup
la grille mystrieuse s'ouvre et Amlie s'avance, pare de toutes les
pompes du monde. Elle tait si belle, il y avait sur son visage
quelque chose de si divin, qu'elle excita un mouvement de surprise et
d'admiration. Vaincu par la glorieuse douleur de la sainte, abattu
par les grandeurs de la religion, tous mes projets de violence
s'vanouirent, ma force m'abandonna, je me sentis li par une main
toute-puissante, et, au lieu de blasphmes et de menaces, je ne
trouvai dans mon coeur que de profondes adorations et les gmissements
de l'humilit.

Amlie se place sous un dais. Le sacrifice commence  la lueur des
flambeaux, au milieu des fleurs et des parfums, qui devaient rendre
l'holocauste agrable.  l'offertoire, le prtre se dpouilla de ses
ornements, ne conserva qu'une tunique de lin, monta en chaire, et,
dans un discours simple et pathtique, peignit le bonheur de la vierge
qui se consacre au Seigneur. Quand il pronona ces mots: Elle a paru
comme l'encens qui se consume dans le feu, un grand calme et des
odeurs clestes semblrent se rpandre dans l'auditoire; on se sentit
comme  l'abri sous les ailes de la colombe mystique, et l'on et cru
voir les anges descendre sur l'autel et remonter vers les cieux avec
des parfums et des couronnes.

Le prtre achve son discours, reprend ses vtements, continue le
sacrifice. Amlie, soutenue de deux jeunes religieuses, se met 
genoux sur la dernire marche de l'autel. On vient alors me chercher,
pour remplir les fonctions paternelles. Au bruit de mes pas
chancelants dans le sanctuaire, Amlie est prte  dfaillir. On me
place  ct du prtre, pour lui prsenter les ciseaux. En ce moment,
je sens renatre mes transports; ma fureur va clater, quand Amlie,
rappelant son courage, me lance un regard o il y a tant de reproche
et de douleur, que j'en suis atterr. La religion triomphe. Ma soeur
profite de mon trouble; elle avance hardiment la tte. Sa superbe
chevelure tombe de toutes parts sous le fer sacr, une longue robe
d'tamine remplace pour elle les ornements du sicle, sans la rendre
moins touchante; les ennuis de son front se cachent sous un bandeau de
lin, et le voile mystrieux, double symbole de la virginit et de la
religion, accompagne sa tte dpouille. Jamais elle n'avait paru si
belle. L'oeil de la pnitente tait attach sur la poussire du monde,
et son me tait dans le ciel.

Cependant Amlie n'avait point encore prononc ses voeux; et pour
mourir au monde, il fallait qu'elle passt  travers le tombeau. Ma
soeur se couche sur le marbre, on tend sur elle un drap mortuaire,
quatre flambeaux en marquent les quatre coins. Le prtre, l'tole au
cou, le livre  la main, commence l'Office des morts; de jeunes
vierges le continuent.  joies de la religion, que vous tes grandes,
mais que vous tes terribles! On m'avait contraint de me placer 
genoux, prs de ce lugubre appareil. Tout  coup un murmure confus
sort de dessous le voile spulcral; je m'incline, et ces paroles
pouvantables (que je fus seul  entendre) viennent frapper mon
oreille: Dieu de misricorde, fais que je ne me relve jamais de
cette couche funbre et comble de tes biens un frre qui n'a point
partag ma criminelle passion!

 ces mots, chapps du cercueil, l'affreuse vrit m'claire, ma
raison s'gare, je me laisse tomber sur le linceul de la mort, je
presse ma soeur dans mes bras, je m'crie: Chaste pouse de
Jsus-Christ, reois mes derniers embrassements  travers les glaces
du trpas et les profondeurs de l'ternit, qui te sparent dj de
ton frre!

Ce mouvement, ce cri, ces larmes troublent la crmonie: le prtre
s'interrompt, les religieuses ferment la grille, la foule s'agite et
se presse vers l'autel; on m'emporte sans connaissance. Que je sus peu
de gr  ceux qui me rappelrent au jour! J'appris, en rouvrant les
yeux, que le sacrifice tait consomm, et que ma soeur avait t
saisie d'une fivre ardente. Elle me faisait prier de ne plus
chercher  la voir.  misre de ma vie! une soeur craindre de parler 
un frre, et un frre craindre de faire entendre sa voix  une soeur!
Je sortis du monastre comme de ce lieu d'expiation o des flammes
nous prparent pour la vie cleste, o l'on a tout perdu comme aux
enfers, hors l'esprance.

On peut trouver des forces dans son me contre un malheur personnel;
mais devenir la cause involontaire du malheur d'un autre, cela est
tout  fait insupportable. clair sur les maux de ma soeur, je me
figurais ce qu'elle avait d souffrir. Alors s'expliqurent pour moi
plusieurs choses que je n'avais pu comprendre; ce mlange de joie et
de tristesse, qu'Amlie avait fait paratre au moment de mon dpart
pour mes voyages, le soin qu'elle prit de m'viter  mon retour, et
cependant cette faiblesse qui l'empcha si longtemps d'entrer dans un
monastre, sans doute la fille malheureuse s'tait flatte de gurir!
Ses projets de retraite, la dispense du noviciat, la disposition de
ses biens en ma faveur, avaient apparemment produit cette
correspondance secrte qui servit  me tromper.

 mes amis! je sus donc ce que c'tait que de verser des larmes pour
un mal qui n'tait point imaginaire! Mes passions si longtemps
indtermines, se prcipitrent sur cette premire proie avec fureur.
Je trouvai mme une sorte de satisfaction inattendue dans la plnitude
de mon chagrin, et je m'aperus, avec un secret mouvement de joie, que
la douleur n'est pas une affection qu'on puise comme le plaisir.

J'avais voulu quitter la terre avant l'ordre du Tout-Puissant;
c'tait un grand crime: Dieu m'avait envoy Amlie  la fois pour me
sauver et pour me punir. Ainsi, toute pense coupable, toute action
criminelle entrane aprs elle des dsordres et des malheurs. Amlie
me priait de vivre, et je lui devais bien de ne pas aggraver ses maux.
D'ailleurs (chose trange!) je n'avais plus envie de mourir depuis que
j'tais rellement malheureux. Mon chagrin tait devenu une occupation
qui remplissait tous mes moments: tant mon coeur est naturellement
ptri d'ennui et de misre!

Je pris donc subitement une autre rsolution, je me dterminai 
quitter l'Europe et  passer en Amrique.

Ma soeur avait touch aux portes de la mort; mais Dieu, qui lui
destinait la premire palme des vierges lui rservait aussi de mourir
avant moi.

Je ne sais ce que le ciel me rserve, et s'il a voulu m'avertir que
les orages accompagneraient partout mes pas. L'ordre tait donn pour
le dpart de la flotte; dj plusieurs vaisseaux avaient appareill au
baisser du soleil; je m'tais arrang pour passer la dernire nuit 
terre, afin d'crire ma lettre d'adieux  Amlie. Vers minuit, tandis
que je m'occupe de ce soin, et que je mouille mon papier de mes
larmes, le bruit des vents vient frapper mon oreille. J'coute; et au
milieu de la tempte, je distingue les coups de canon d'alarme, mls
au glas de la cloche monastique. Je vole sur le rivage o tout tait
dsert, et o l'on n'entendait que le rugissement des flots. Je
m'assieds sur un rocher. D'un ct s'tendent les vagues tincelantes,
de l'autre les murs sombres du monastre se perdent confusment dans
les cieux. Une petite lumire paraissait  la fentre grille.
tait-ce toi,  mon Amlie, qui, prosterne au pied du crucifix,
priais le Dieu des orages d'pargner ton malheureux frre? La tempte
sur les flots, le calme dans ta retraite; des hommes briss sur des
cueils, au pied de l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de
l'autre ct du mur d'une cellule; les fanaux agits des vaisseaux, le
phare immobile du couvent; l'incertitude des destines du navigateur,
la vestale connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa
vie; d'une autre part, une me telle que la tienne,  Amlie, orageuse
comme l'ocan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout ce
tableau est encore profondment grav dans ma mmoire. Soleil de ce
ciel nouveau, maintenant tmoin de mes larmes, chos du rivage
amricain qui rptez les accents de Ren, ce fut le lendemain de
cette nuit terrible qu'appuy sur le gaillard de mon vaisseau, je vis
s'loigner pour jamais ma terre natale... Je contemplai longtemps sur
la cte les derniers balancements des arbres de la patrie, et les
fates du monastre qui s'abaissaient  l'horizon.

Comme Ren achevait de raconter son histoire, il tira un papier de son
sein et le donna au pre Soul; puis, se jetant dans les bras de
Chactas, et touffant ses sanglots, il laissa le temps au missionnaire
de parcourir la lettre qu'il venait de lui remettre.

Elle tait de la suprieure de... Elle contenait le rcit des derniers
moments de la soeur Amlie de la Misricorde, morte victime de son
zle et de sa charit, en soignant ses compagnes attaques d'une
maladie contagieuse. Toute la communaut tait inconsolable, et l'on y
regardait Amlie comme une sainte. La suprieure ajoutait que, depuis
trente ans qu'elle tait  la tte de la maison, elle n'avait jamais
vu de religieuse d'une humeur aussi douce et aussi gale, ni qui ft
plus contente d'avoir quitt les tribulations du monde.

Chactas pressait Ren dans ses bras; le vieillard pleurait. Mon
enfant, dit-il  son fils, je voudrais que le pre Aubry ft ici: il
tirait du fond de son coeur je ne sais quelle paix qui, en les
calmant, ne semblait cependant point trangre aux temptes; c'tait
la lune dans une nuit orageuse: les nuages errants ne peuvent
l'emporter dans leur course; pure et inaltrable, elle s'avance
tranquille au-dessus d'eux. Hlas! pour moi, tout me trouble et
m'entrane!

Jusqu'alors le pre Soul, sans profrer une parole, avait cout d'un
air austre l'histoire de Ren. Il portait en secret un coeur
compatissant, mais il montrait au dehors un caractre inflexible; la
sensibilit du Sachem le fit sortir du silence.

Rien, dit-il au frre d'Amlie, rien ne mrite, dans cette histoire,
la piti qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entt de
chimres,  qui tout dplat, et qui s'est soustrait aux charges de la
socit pour se livrer  d'inutiles rveries. On n'est point,
monsieur, un homme suprieur, parce qu'on aperoit le monde sous un
jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez
loin. tendez un peu plus votre regard, et vous serez bientt
convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs
nants. Mais quelle honte de ne pouvoir songer au seul malheur rel de
votre vie sans tre forc de rougir! Toute la puret, toute la vertu,
toute la religion, toutes les couronnes d'une sainte rendent  peine
tolrable la seule ide de vos chagrins. Votre soeur a expi sa faute;
mais, s'il faut dire ici ma pense, je crains que, par une
pouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait troubl
votre me  son tour. Que faites-vous seul au fond des forts o vous
consumez vos jours, ngligeant tous vos devoirs? Des saints, me
direz-vous, se sont ensevelis dans les dserts. Ils y taient avec
leurs larmes, et employaient  teindre leurs passions le temps que
vous perdez peut-tre  allumer les vtres. Jeune prsomptueux, qui
avez cru que l'homme se peut suffire  lui-mme! La solitude est
mauvaise  celui qui n'y vit pas avec Dieu; elle redouble les
puissances de l'me, en mme temps qu'elle leur te tout sujet pour
s'exercer. Quiconque a reu des forces, doit les consacrer au service
de ses semblables; s'il les laisse inutiles, il est d'abord puni par
une secrte misre, et tt ou tard le ciel lui envoie un chtiment
effroyable.

Troubl par ces paroles, Ren releva du sein de Chactas sa tte
humilie. Le Sachem aveugle se prit  sourire; et ce sourire de la
bouche, qui ne se mariait plus  celui des yeux, avait quelque chose
de mystrieux et de cleste. Mon fils, dit le vieil amant d'Atala, il
nous parle svrement; il corrige et le vieillard et le jeune homme,
et il a raison. Oui, il faut que tu renonces  cette vie
extraordinaire qui n'est pleine que de soucis; il n'y a de bonheur que
dans les voies communes.

Un jour le Meschaceb, encore assez prs de sa source, se lassa de
n'tre qu'un limpide ruisseau. Il demande des neiges aux montagnes,
des eaux aux torrents, des pluies aux temptes, il franchit ses rives,
et dsole ses bords charmants. L'orgueilleux ruisseau s'applaudit
d'abord de sa puissance; mais voyant que tout devenait dsert sur son
passage; qu'il coulait, abandonn dans la solitude; que ses eaux
taient toujours troubles, il regretta l'humble lit que lui avait
creus la nature, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les
ruisseaux, jadis modestes compagnons de son paisible cours.

Chactas cessa de parler, et l'on entendit la voix du _flammant_ qui,
retir dans les roseaux du Meschaceb, annonait un orage pour le
milieu du jour. Les trois amis reprirent la route de leurs cabanes:
Ren marchait en silence entre le missionnaire qui priait Dieu, et le
Sachem aveugle qui cherchait sa route. On dit que, press par les deux
vieillards, il retourna chez son pouse, mais sans y trouver le
bonheur. Il prit peu de temps aprs avec Chactas et le pre Soul,
dans le massacre des Franais et des Natchez  la Louisiane. On montre
encore un rocher o il allait s'asseoir au soleil couchant.

                                                            LAMARTINE.

FIN DU TOME VINGT-SEPTIME.

Typ. de Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43.



Note au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.





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27, by Alphonse de Lamartine

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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facility: www.gutenberg.org

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