﻿The Project Gutenberg EBook of Albert, by Louis Dumur

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Title: Albert

Author: Louis Dumur

Release Date: February 11, 2016 [EBook #51178]

Language: French

Character set encoding: UTF-8

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                      NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
 corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
 a^{bc}.




  ALBERT

  par

  LOUIS DUMUR




                                                MDCCCXC




                                ALBERT




                                AUTEUR:


_La Néva_, poésies,

  Saint-Pétersbourg: Ancienne Maison Mellier;
  Paris: Albert Savine.


                            POUR PARAITRE:

_Lassitudes_, poésies.




                              LOUIS DUMUR

                                ALBERT

[Illustration]

                                 PARIS
                             BIBLIOTHÈQUE

                        Artistique & Littéraire

                                MDCCCXC

[Illustration: Louis Dumur]




[Illustration]




ALBERT




I

L’INITIALE DÉVEINE


Fantoches, vous qui, durant les insomnies, voletez étrangement autour
des prunelles fiévreuses, contez à celui qui ne craint ni l’extrême,
ni le choquant, ni l’absurde, ni l’ironique, ni l’incohérence des
actes, ni la disproportion des pensées, contez, sans éloge ou blâme, la
décevante vie d’Albert.

Du reste, sous toute chose, formule saint Thomas d’Aquin, gît le réel.

En une minime cité de province, plus malsaine qu’immorale, plus
stérilisante que perverse, où l’existence avait des longueurs
particulières, de spéciales somnolences que ne soupçonnent point les
vraies villes, point la pure campagne; en une sous-préfecture maussade,
flasque, incolore, gluante, solitaire et confite en soi, prétentieuse
et banale, chaste jusqu’à l’espionnage, inconsciente, naïve, burlesque,
ignorée des humains et les ignorant; en une moyenne bourgade
vulgairement située sur l’inévitable affluent aux ondes grisâtres,
aux grèves grisâtres clairsemées de grisâtres roseaux, vague église
gothique, pont restauré; en un de ces trous administratifs et mornes,
dont le nom provient d’une ancienne peuplade des Gaules mentionnée dans
César; en un de ces marécages de la sottise, végétaient, monotones et
bouffis, son père et sa mère.

Ils l’eurent—lui—troisième, quatrième ou cinquième enfant d’une
nombreuse famille, procréé à son heure, en son jour, dans son numéro
d’ordre, tranquillement, béatement et suivant les laisser-aller
passifs de la bourgeoise providence. Ils l’avaient appelé Albert, parce
que son parrain s’appelait Albert et que sa bonne tante maternelle
s’appelait Albertine.

O confiance!

Ainsi il naissait parce qu’il naissait, sans raison, sans cause
appréciable qui expliquât pourquoi il naissait à cette latitude,
sous ce méridien, dans cet endroit, pourquoi il naissait de ces
petits commerçants plutôt que de gros industriels, plutôt que d’un
banquier, ou que d’un bandit, ou que d’un baron, ou que d’une actrice,
pourquoi il naissait catholique et non pas calviniste, turc, disciple
de Zoroastre, indou, païen, même adorateur du grand Lama, pourquoi
il naissait avec ses vices et ses qualités, au lieu de différents,
pourquoi il naissait, enfin!

Il n’avait rien d’extraordinaire qui le distinguât du commun des
nouveau-nés: ses chairs pendillottantes, ridées, rouges, son nez
camard, ses yeux grêles, ses bras et jambes difformes qui bougillaient
impondérés, sa tête ridiculement anormale, sa bouche édentée qui
sans cesse s’écarquillait pour glapir les vagissements ... il
n’était ni plus laid, ni plus beau que les autres hommes—moins laid,
peut-être,—c’était un homme. Mais s’il avait déjà pu réfléchir (la
réflexion semblait pourtant habiter ses plaintes précoces), c’eût été
justement de cela qu’il se serait lamenté: d’être homme.

La bête, la plante, le protoplasma qui éclosent trouvent à la sortie
de leur œuf, de leur germe, de leurs éléments, une nature assez
bienveillante, qui, si elle ne leur fait pas oublier les douceurs du
non-être, incline, du moins, à ne pas leur gâter le sort par de trop
viles insuffisances, par de trop sauvages imbécillités. Ils jouissent,
sans autre travail que celui de leur propre et libre développement,
des irradiations de la lumière, des nourritures du sol, des exquisités
de l’air et des liesses de la chaleur. La sensation les sert sans leur
nuire. L’idée ne leur incombe que dans les limites de la contemplation.
Quelques-uns, sans doute, sont esclaves: mais ils ne le sont que par
leurs rapports avec l’homme. Ils meurent accablés par l’âge ou de
mort subite; et pour ceux qui inspirent la pitié, les compagnons de
l’homme, tout ce que la science a de ressources s’applique à leur
escamoter les souffrances du trépas et l’appréhension d’être dévorés.

L’homme, au contraire, vaincu d’avance sous les horions de son destin,
condamné à l’accablement partiel ou total de ses volontés les plus
chères, pétri dans la misère, la nudité, l’inquiétude, surmène son
énergie pour des buts qu’il n’atteint pas; rongé d’ambitions, toutes
légitimes, puisqu’elles sont ses besoins, depuis l’ambition de manger,
jusqu’à celle de régenter le monde, il vogue d’espoir en espoir et
tombe de désastre en désastre; son sang épuisé, ses tissus étiques
couvent les miasmes et les pustules, et son âme est le siège de
maladies morales, d’autant plus violentes qu’une relative santé du
corps leur laisse plus de loisir pour se développer; il ne peut se
soustraire à ce fatalisme, et, malgré l’éternelle illusion, perdant à
mesure qu’il vieillit son courage et sa vigueur, qu’exaltait jadis sa
nostalgie d’assouvissement, il se révolte, il maugrée, il reconnaît
Arimane comme son maître, et il est obligé d’inventer une vie future
pour se consoler de celle dont il est le jouet.

De là cet axiome:

Les races inférieures s’épanouissent, l’homme se fane.

Et, nuit et jour, Albert criait.

Sa mère, pour l’apaiser, déboutonnait généreusement sa poitrine mûre et
lui donnait le sein.

[Illustration]




II

PREMIÈRE LUEUR DE RAISON


De ce lait maternel il eût fallu beaucoup plus, pour faire du rétif
nourrisson un mortel docile ou résigné.

La rebuffade lui était innée.

Déjà, ses yeux considéraient les objets avec plus d’hésitation que
de curiosité, et, avant même de pouvoir les nommer, comme autant
d’ennemis il s’en fallait de peu qu’il ne les redoutât. Les mines
arides de son entourage éveillaient, à ses premiers regards, des
velléités circonspectes et peureuses. Singulières, les rêveries
muettes qui composaient sa pensée en formation s’attardaient sur ces
répulsions éprouvées. Il suspectait la lumière du matin de ramper par
la vitre jusque sur son berceau pour voir ses paupières clignoter
douloureusement; la charrette cahotant dans la rue de dégringoler,
assourdissante, lui casser la tête; l’interminablement maigre crucifix,
là-bas, dans le coin, ce long corps efflanqué sur le prie-Dieu, de
méditer l’effroi à le fixer ainsi de ses orbites immobiles; et de
vouloir l’horripiler les baisers gras dont ne cessaient de le couvrir,
avec des mots bêtes, le père, la mère, les frères, les sœurs, la
cuisinière et toute la clique répugnante des connaissances.

On lui apprit à marcher et à causer.

Certes, ce fut un soulagement de n’avoir plus à subir ces bras
qui le portaient de chambre en chambre, à la promenade, au lit, à
l’office, qui le plantaient sur des genoux pointus, le ballottaient
de ci, de là, et dont il ne pouvait se passer. Il se servit de ses
jambes pour quelquefois s’enfuir hors de la maison, se perdre dans
quelque jardin, dans quelque faubourg, au risque de la verge. Quant
au langage, s’il connut vite l’usage de deux ou trois substantifs, il
s’en abstint volontiers et préféra le geste, plus sobre, plus rapide,
plus expressif. Mais, dès qu’il ne s’agissait pas de réclamer pain,
soupe ou polichinelle, aussitôt qu’il y avait idée à émettre, jugement
à poser, il n’était pas rare qu’il trouvât des paroles imprévues, qui
surprenaient parce que, peu enfantines, elles dénotaient d’anormales
dispositions.

Il crût de la sorte.

A vrai dire, la raison n’avait pas encore jailli en une de ces
étincelles crépitantes, qui ébouriffent d’aise ou de détresse les
parents décontenancés. Elle germait cependant. Durant d’ineffables
heures, Albert contemplait l’univers ambiant, comme s’il eût voulu en
respirer l’essence et s’en instruire. Il s’acclimatait abondamment à
ces nouveautés, ou plutôt il tentait de s’y acclimater: car s’il y
eût réussi, il les eût acceptées à la façon des autres hommes, sans
critiquer, dévotement. Or, observant avec cet esprit—inexpérimenté,
sans doute, mais exempt de préjugés, puisque, à ce moment, presque rien
n’y avait été mis, offrant ainsi table rase aux phénomènes—un accès
de raison ne devait pas tarder à éclater, fût-ce le seul, avant la
corruption fatale engendrée par les désirs vitaux.

Condisciple du premier âge, qui l’enchâsse d’innocence, toute pétrie
d’ingénuités, pourtant d’autant plus pure qu’elle a moins été troublée
par l’existence, qu’aurait été la raison, sinon une vue soudainement
évidente, par divination, par coup de théâtre, une irrésistible vue du
vrai philosophique, déduit simplement, théoriquement, mathématiquement
de prémisses découvertes tout à coup?

La raison: clarté de l’intelligence sur les choses, abstraction faite
du sentiment et des instincts.

Un vieux curé, podagre, marmiteux, cacochyme, ratatiné comme un bout
de parchemin, ridé comme une pomme brûlée, avait pris Albert en
affection. Grave et cérémonieux, l’enfant venait boire le café au lait
avec lui, sur sa terrasse haut perchée, d’où l’on dominait la petite
ville et l’alentour mélancolique des champs. Le vieux curé le faisait
asseoir dans un fauteuil trop gros, où il enfonçait jusqu’au ventre,
et lui donnait des gâteaux à grignoter, tandis que, le chef branlant,
il l’incitait par de bénévoles questions à s’intéresser à mille
brimborions de science et de morale, au moyen desquels il se figurait
le façonner pour l’avenir honnête homme et consciencieux citoyen.

Nulle pédanterie, vraiment, mais une crédulité pieuse et de touchantes
superstitions en ce qu’il lui disait du grand ordre qui règne
ici-bas, des harmonies de la nature, du roi de la création et des
oiseaux chantant des louanges sur de jolies branches vertes, par un
beau soleil. Que le globe était bien installé, bien admirable, bien
construit dans son indulgente imagination de vieux curé! Comme tous
les mignons pantins manœuvraient délicieusement entre les doigts de
l’excellente cause suprême! Le brave ecclésiastique s’attendrissait,
mouillait des mouchoirs, pleurnichait en y songeant, tout en grattant
ses articulations, dont les raideurs lui arrachaient parfois, au milieu
de ses enthousiasmes, de piteux gémissements.

«Vois» disait-il «cette atmosphère si lucide, que l’œil perçoit, au
travers, à de considérables distances! Réfléchis que nous aurions pu
être entourés de ténébreux voiles, comme les habitants de Londres quand
il fait du brouillard, ou plongés dans l’opaque étendue des ondes,
comme les poissons. Quel merveilleux spectacle que celui de l’araignée
tissant sa toile pour prendre des mouches! Remarquant le misérable
insecte, Dieu, en son infinie et prévoyante pitié, lui donna le fil.
En haut, en bas, tout conspire au bien. Si les continents n’existaient
pas, les eaux envahiraient toute la terre; si les eaux n’existaient
pas, la terre serait complètement à sec. Partout se devine la main
céleste du meilleur des souverains. Le lion dans les déserts trouve la
chair succulente de la gazelle, la gazelle trouve l’herbe de l’oasis,
l’oasis trouve le sable qui l’entoure et sans lequel elle ne serait
plus oasis, le sable trouve la sécheresse, et la sécheresse produit ce
vent chaud du midi qui fleurit les orangers sur la côte de Nice. Tout
s’enchaîne suivant une indissoluble suite de bénédictions, et, depuis
le dernier des grains de poussière, jusqu’à toi-même, mon petit ami,
tous les êtres ont leur part à ce magnifique et copieux festin, qui
s’appelle la vie.»

A ces discours, prononcés d’une voix émue et tremblotante—avec le
mouchoir rouge qui allait et venait et ponctuait longuement les
phrases, avec aussi les contractions pénibles et les involontaires
plaintes—Albert ne répondait ordinairement que par de rares signes de
tête ou d’équivoques monosyllabes. Le vieux curé avait-il raison de
prôner ainsi l’universelle symphonie? Il ne le savait pas précisément,
mais il se doutait que cette apparente beauté, si tant est qu’elle
existât, ne devait guère s’obtenir sans de louches perturbations et de
latents vices. Il n’avait encore ni vu beaucoup, ni appris grand’chose,
mais le peu qui dans sa cervelle était venu se nicher suffisait à
fomenter la délétère kyrielle des incertitudes. A la maison, chiens,
chats, parents et enfants étaient plus souvent de mauvaise humeur que
de bonne; on y entendait gronder, quereller, tempêter, japper, miauler,
larmoyer, et l’on y sentait de vilaines odeurs; le repas était mal
cuit, il y avait des indigestions; ni liberté, ni fantaisie, mais
des devoirs et une continuelle abdication de soi. Au dehors, le pavé
boueux, les boutiques sombres, le passant rébarbatif. Rien n’indiquait
cette joie tendre et salutaire célébrée par le vieux curé. Des
corbillards emmenaient les restes.

«A quoi rêves-tu, mon petit ami?» s’avisa d’interroger un jour le
bonhomme.—«A rien» répondit Albert.

Mais, comme le magister n’en démordait pas et voulait lui tirer les
vers du nez, fébrilement, un ressort aux lèvres, sans même prendre
garde aux friandises étalées sur son assiette, il s’écria:

«Hélas! monsieur le curé, l’atmosphère si chargée de nuages ne me cause
aucune satisfaction, et je plains bien plus les mouches que je n’admire
les araignées. S’il n’y avait pas de lions, les gazelles seraient
heureuses, et s’il n’y avait pas de gazelles, l’herbe de l’oasis ne
serait pas mangée; l’oasis n’est qu’une mince consolation du désert,
et le vent du midi serait bien plus agréable, s’il n’engloutissait pas
les caravanes. Le revers de ce qui vous plaît me déplaît excessivement.
Nulle part, le bien ne répare le mal. Si celui-là vous frappe, celui-ci
m’étonne. J’observe et je vois que tout travaille, sans relâche, sans
repos, pressé par une incompréhensible nécessité. On croirait que tout
court après un futur qui ne devient jamais le présent, mécontent de
l’heure actuelle, espérant mieux. Mais, tout meurt. Puisque tout meurt,
à quoi sert de vivre? C’est se donner beaucoup de peine pour rien.»

Le vieux curé se redressa sur son séant, désorienté, lâchant, dans sa
stupéfaction, sa pipe d’écume qui tomba sur la pierre et se brisa.

«Malheureux Albert!» murmura-t-il.

L’enfant riait, inconscient de la grande portée de ses paroles, presque
glorieux du scandale.

«Alors?...» demanda le vieux curé avec l’air de chercher une conclusion.

—«Alors, je trouve le monde inutile» dit Albert.

Le vieux curé ébaucha un signe de croix, qui fut interrompu par une
douleur.

[Illustration]




III

POURTANT ALBERT PREND LE MONDE AU SÉRIEUX


Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi qu’on suppose, de quoi qu’on se
targue, l’instinct demeure, et, le plus fort, domine les théories, les
contredit et les accule.

Quoi qu’on fasse, rien ne l’efface: car il est greffé par
d’innombrables cultures ancestrales, héréditaires et naturées. Quoi
qu’on dise, on l’attise: car on reconnaît en des vocables sa vitalité,
et le combattant, on l’excite. Quoi qu’on suppose, il dispose: car
une hypothèse autre que lui le rend évident et détermine sa victoire.
De quoi qu’on se targue, sa réalité nargue: car elle se fait sentir à
chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde, implacable comme une
loi, comme un arrêt, comme une condamnation.

Déjà, de petits orgueils taraient les franchises de ce rare cœur.
Ce monde «inutile» lui paraissait l’être moins, venant à réfléchir
qu’il s’y trouvait. Des ardeurs, point d’ailleurs extraordinaires,
agissaient en lui et forçaient ses moelles au désir. Désir de quoi?
désir vers où? Désir inachevé des luttes, désir vers l’espoir, désir
en lequel s’amalgamaient les imaginations d’enfance, qui peignent
chez les plus graves avec de rutilantes et infatuées couleurs, et
les latentes élasticités de nerfs et de muscles qui croissent, se
développent, cherchent l’espace et s’émancipent. Le soleil, quand
il brillait, versait de chaudes pluies stimulantes. La victuaille
quotidienne gonflait d’alimenteuse et substantielle sève les vaisseaux
écarlates du sanguin réseau. Des joies s’épanchaient au contact de
mille riens: images d’Epinal, chevaux de bois, contes bleus, pêche aux
écrevisses. De très nettes rivalités entre camarades recélaient le
presque voluptueux frisson du combat. De curieux mystères à éclaircir,
des ignorances à sonder, devinées, mais imprégnées encore de doutes,
des attentes, des explorations commandaient l’intérêt et palpitaient.
Albert ne pouvait échapper à l’instinct de vivre.

Pourquoi n’aurait-il pas vécu?

Nullement plus mal que les autres, en somme! Une intelligence mieux
que commune, d’indiscutables supériorités prenaient jour en lui; on le
distinguait, on le citait. Fréquemment, il lui arrivait de recevoir des
compliments, qui faisaient ampoule à son amour-propre et chatouillaient
sa sensualité vaniteuse. Il n’était ni bossu, ni boiteux, ni manchot,
ni faible, ni délicat, ni sujet aux rhumes ou aux rages de dents.
De corps et d’esprit, c’était bien. En ce qui concerne la fortune,
certes, son père ne possédait pas le Pactole: mais eu égard à tant de
faméliques qui, formant de grosses masses au sein des nations barbares
et civilisées, détiennent les bas-fonds des sociétés, Albert eût eu
tort d’être plaint. A tout peser, sa portion était congrue; il pouvait
se croire parmi les privilégiés.

Il faut penser qu’un ressort étonnant joue au centre de tout biologique
individu. Il faut calculer que bien des circonstances et de longs laps
sont nécessaires pour parvenir à user, fausser, casser ce ressort.
D’où, clairement, la conséquence appert que, malgré la raison, malgré
le bon sens, Albert dut, téméraire, se décider à faire figure au monde
et à s’enrégimenter dans la parade des fatuités.

Aux après-midi sèches, il coiffait son chapeau marin (le bleu ruban
portait en lettres dorées un nom dont il rêvait: «le Vainqueur»)
et, le nez aux brises, l’œil agile, rôdait. Les enseignes appendues
attiraient ses réflexions: «charcuterie», «étude», «ferblantier».
Dans la charcuterie, de grasses salaisons roses se dandinant
découvraient un horizon de pensées. Le porc saigné pour fournir à
la consommation devait avoir coûté quelque somme; or, cette somme
était, sans doute, minime en comparaison de celle que retirait le
charcutier de son débit. Justement, le charcutier, rose et gras comme
sa marchandise, la large barbe blonde en éventail, les manches de
chemise retroussées sur ses bras épilés, s’affairait à l’intérieur,
découpant, tailladant, environné de pratiques. Il encaissait, il
devenait riche. Empli de respect, l’enfant s’enthousiasmait pour le
commerce, et, complaisamment, songeait à de gigantesques charcuteries.
Devant l’étude, nouvelles méditations. Là trônait un avoué, un avoué
corpulent, débordant, suintant, flanqué de trois clercs, au milieu d’un
chaos de cartons, de dossiers et de parchemins. Toute la ville rampait
à ses pieds; il était mêlé à tout, connaissait tout, dirigeait tout.
Son énorme voix grasseyante passait à volonté aux inflexions câlines
les plus mielleuses. Elle amadouait, alléchait, affriandait, amorçait,
appâtait les moins dociles. Clients d’entrer, clients de sortir: des
sieurs bombés, des favoris sentencieux, des moustaches cirées, des
femmes. Un éblouissement frappait Albert; sans oublier le charcutier,
l’étude s’imposait à son admiration. Plus loin, un tintamarre d’objets,
des éclats, d’assourdissantes sonorités: l’industrie encombrante et
tapageuse accaparant le trottoir. D’ouvrières suées s’essoraient en
ferveurs de travail, mouvementées et rudes, farcies de violences
brutales à la poursuite de l’existence. Les blouses braillaient
l’apothéose du labeur. C’était donc bien important, le monde, que les
foules y peinaient si passionnément! Contemplant leurs poils mouillés,
leurs creuses rides, Albert béait. Et au continu roulement de ces
activités, il convoitait, ému d’émulation, sa part dans le grabuge, se
promettant même d’en emporter une des bonnes.

A l’instar d’un simple qui en un parterre pour la prime fois s’installe
et suit, fasciné, la comédie. Son obtuse cervelle qu’illusionne la
scène, trébuche dans le leurre des fables représentées. Il les opine
sérieuses: assiste horriblement aux conciliabules du traître avec
sa lame, scandaleusement aux séductions du suborneur de la vierge,
comminatoirement aux outrages de l’ennemi envers le drapeau de la
patrie, dolemment aux plaintes susurrées par l’amoureux transi,
jovialement aux cocasseries que prononce le mari déçu, narquoisement
aux amphibologies de la marquise et approbativement aux tirades du
personnage probe. Il interrompt. Il prend fait et cause pour l’un ou
pour l’autre. Peu s’en faut qu’il n’escalade la rampe et ne donne tête
baissée au fort de l’action. Il veut, lui aussi, revêtir un costume,
mettre ses airs, s’empanacher et décocher aux oreilles une brasillante
et tintinnabulante phrase.

[Illustration]




IV

JACINTHE


Dans la mesquine ville de province où, lymphatiquement, s’en allaient
les jours avec une morose indolence, sans être comptés, et tranquilles,
tracassés seulement par des cogitations dont personne ne se doutait,
habitait en même temps que lui, de quelques mois plus âgée, une pâlotte
fillette qui était sa cousine et dont le nom de Jacinthe le berçait
d’une harmonie de tendresse.

Parfois, quelque soir bourgeois de dimanche, après vêpres, ayant au
bras son épouse, de l’autre main traînant sa famille sur ses talons,
grave, digne, rigide, le verbe sobre, les sourcils calmes, foncièrement
intègre et juste, le père d’Albert, à pas ni trop lents, ni trop brefs,
se dirigeait du côté de la demeure du père de Jacinthe.

«C’est mon frère» disait-il alors de sa voix rare; «nous lui devons une
visite.»

Ils arrivaient, grimpant les uns derrière les autres l’escalier en
tire-bouchon. En haut, une grande pièce sombre les recevait, vieille
de la solennité des ans, tendue d’antiques et défroquées tapisseries,
meublée de bahuts, de fauteuils sculptés, de gothiques tables à pieds
de chimère. Le jour n’y entrait que purifié des trop vifs rayons par
les lourdes ampleurs de rideaux. Un tableau, si obscur que l’on avait
peine à discerner de rouges robes d’homme sous des chapeaux sanglants,
immense et solitaire, en face de la cheminée, pendait. Les flammes,
quand le bois brûlait, en hiver, le coloraient de leurs reflets en
forme de langues. Tous se taisaient involontairement, après avoir
pénétré. Lointaine, une sonnette. Ils expectaient, perdus en le bruit
de ce tintement.

Bientôt, une porte s’ouvrant dans la paroi, livrait passage à un
personnage court et voûté.

«Mon frère, vous êtes bien bon de venir me voir, avec ma belle-sœur et
tous vos enfants» disait-il en reconnaissant, après avoir ajusté des
lunettes, ses visiteurs.

Les deux frères se donnaient respectueusement l’accolade. Puis, les
salutations achevées, le maître du logis s’esquivait, pour revenir,
quelques instants plus tard, en compagnie de sa femme et de sa fille.

«Jacinthe, présentez vos compliments à vos cousins et cousines.»

Et tandis que les adultes s’appesantissaient sur une longue et
ennuyeuse conversation, à l’autre bout de la salle pleine d’ombre,
d’abord intimidés, ensuite—quoique sans jamais fuir tout à fait
la sorte d’effarouchement inspirée par le lieu—prenant peu à peu
confiance, jouaient les enfants.

Fine comme une hermine quant à sa taille et à ses bras doucereux,
si délicatement frappée de visage que les plus touchants masques
eussent paru grossiers auprès de ses fragiles lignes, précieuse des
limpidités suaves qui n’appartiennent qu’à l’azur, au cygne et au rêve
était Jacinthe. Son cou sortait de la guimpe excessif de blancheur,
continuée aussi blanche à toute la figure, sauf des marbres bleus
autour des yeux et sur la diaphanéité du front. Cendrées et incertaines
les boucles de sa tête épandues aux épaules baignées. Les expressions
mobiles flottaient ainsi que d’argentines ailes et d’énigmatiques
voiles, séraphiques. En chacune de ses gracilités, des parfums
d’huiles, de conciliatrices grâces. Ses mots s’envolaient sur des
sourires charmeurs, qui les transmettaient avec pénétration. Dans cette
vétuste serre sensitive délébile cultivée, l’inquiétude d’un contraste
naissait entre la petite aux alliciantes candeurs et les hautes
dominations de l’appartement.

Albert la respirait telle que se respire la fleur préférée et
troublante. De réminiscences il la suivait, si, rentré au fade
chez soi, il laissait les absorptions contemplatives ravissamment
l’extasier. Et chaque nuit, avant de s’endormir, des apparitions
d’elle et des bruissements de ses paroles hantaient les courtines
chuchoteuses.

Savait-il même pourquoi?

Le sentiment éclos peu à peu s’accroissait en une innocente création.
Il n’eût pu être taxé que des plus pures fraîcheurs des aurores; les
virginités printanières du cœur y frissonnaient du frissonnement
dont frissonnent les commençantes verdures poignant, frileuses, sous
l’écorce encore hiémale, à l’haleine d’un zéphyr presque algide.
Papillotant aussi comme le papillon qui papillonne, à peine issu du
ténébreux cocon, sur les plaines d’esparcettes, et, dans la neuve
lumière, hésite et frémit.

Albert savait-il même le nom de l’amour?

Mais, en était-ce?

Août revenait, torpide. Le jour de la Saint-Hyacinthe, l’enfant osa
(seul il y avait pensé) grimper l’escalier en tire-bouchon et pénétrer
dans la grande pièce sombre. Un bouquet aux mains, il se présenta. «Mon
oncle» dit-il, «s’il m’était permis de voir ma cousine ...»

—«Elle est malade.»

Néanmoins, on l’introduisit dans la chambre où, emmaillotée de
couvertures, malgré la chaleur, sur une chaise longue, la petite
reposait. Ses yeux aux iris dilatés envahissaient extrêmement son teint
si pâle. Des maigreurs élégantes et tristes s’accentuaient à ses joues.
Belle d’une beauté non habituelle et d’une morbidesse captivante, elle
semblait une moisson de lis couchée—humides très peu des atteintes
prochaines d’une imperceptible défleuraison.

«Jacinthe» dit Albert en s’approchant sur la pointe des pieds, «je vous
apporte des jacinthes pour votre fête ...»—Elle éleva sur lui ses
souriants regards, qui l’enlacèrent de remerciement et de gentillesse.
«Ces jacinthes me sont très agréables» dit-elle en répandant, de ses
doigts mièvres, leurs érubescences sur les laits de ses coussins.

Enchantement des choses futiles! Une adoration s’insinua et remua
l’âme impressionnée d’Albert. D’inconnues sensibilités en son sein
s’accumulèrent, le gonflant d’une intempérance extraordinaire de
plaisir. Rien, jusqu’à ces moments, n’eût fait prévoir ces émotions
éprouvées. A quelle attraction inouïe cédait-il, sans cause précise
sinon Jacinthe: et, celle-ci, était elle-même nommée en un intime aveu?

Au fort d’un silence plein d’aspirations retenues, la petite, comme
obéissant à un caprice, mais à un caprice saturé d’exquises pensées,
amena son ami sur elle d’un geste subit autour du cou.

«Embrassez-moi!» voulut-elle dans un murmure.

Albert déposa sur sa lèvre un baiser qui ne quitta jamais sa mémoire.
Au toucher de cette peau satinée et déteinte, de vifs battements
surprirent ses tempes et provoquèrent une espèce de subtil vertige.
Il ne fit que l’effleurer, car les enfants sont exempts des notions
charnelles et ne connaissent de l’amour que ce qu’en connaissent
les caresses ingénues des sylphes. Cependant, toute sa substance
tressaillit, de même qu’au contact d’un fluide, où il est plongé, un
organisme; et une lente ambroisie le noya.

«Nous nous marierons ensemble» lui dit-il après ce baiser.—«Oui»
répondit solennellement Jacinthe.

Alors, il perçut une ambition nette, lucide, claire, au milieu du
fouillis confus de ses précédents essors: épouser Jacinthe lui parut
être le but formel de sa vie. Un bonheur incomparable en résultait, et
une invincible audace pour y tendre.

Quelques jours après, on enterrait Jacinthe, morte d’un épuisement de
constitution. L’agonie, pointillée de légères souffrances, avait un
peu contracté ses traits. Aspergé d’eau bénite et sous un marmottage
de prières, le menu cercueil descendit dans la fosse ouverte; et les
pelletées de terre, sonnant sur la caisse, symbolisèrent le dédaigneux
oubli des vivants par la disparition totale du corps dont ils se
débarrassaient.

De désespérées larmes jaillissaient deux à deux et dégringolaient le
long des joues d’Albert.

C’était sa première ambition qui venait d’être anéantie, comme une
bulle de savon brillamment enluminée, sur laquelle a soufflé le hasard.

Son père, le voyant pleurer, ne soupçonnant point que des attaches de
cœur avaient été brisées, lui dit, peut-être pour le consoler:

«Ne pleure donc pas ainsi! Jacinthe est fille unique: tu hériteras.»




V

L’ÉCOLE


Albert avait dix ans.

C’est, en somme, le seul âge où l’on puisse raisonnablement être
heureux: à neuf la conscience n’est pas assez développée pour que
soient jugées et notées distinctement les sensations par le cerveau; à
onze, c’est l’acheminement vers la puberté, cette chute de l’ange qui
devient brute. A dix ans, au contraire, tout festonne, tout s’égaye,
tout est concord, et, pourvu que les parents aient eu la sagesse de
laisser inculte une intelligence que ne souilleront que trop tôt
l’instruction, les livres, les hommes, qu’ils n’aient ingurgité à
leur patient ni alphabet, ni calcul, ni grammaire, ni rhétorique, ni
beaux-arts, ni usages de la société, ni préceptes pour se tenir à
table, ni syntaxes latines, ni gouvernantes anglaises, que l’enfant
soit ignare comme un crustacé et n’ait encore vécu que pour les drues
prairies ensoleillées et les hautaines forêts nigrescentes, c’est à peu
près l’insouciance et peut-être la félicité, si tant est qu’il soit
possible de prononcer ce mot à propos du ridicule bipède qui s’est mis,
on ne sait pourquoi, à pulluler sur la planète.

Albert, né en France, se trouvait malheureusement la proie de
l’éducation.

Une bâtisse d’aspect malséant et sordide, aux murs usés, flétris,
crasseux de renfrognements et de gronderies, où chaque pierre,
suppurant, engendrait une désolation, était le tabernacle sacré voué
par l’Etat au culte du Jéhovah moderne.

Sur les orthodoxes autels, les sacrificateurs, pontifiant, égorgeaient
cent et cent victimes. Ils officiaient au rite des formules
consacrées, répétant les dévotions conformes, psalmodiant les credo.
Les alleluia satisfaits et spécieux montaient baignés d’encens.
Devant d’omnipotentes reliques liturgiquement se prosternaient des
génuflexions et des hommages. Les grâces et les bénédicités à des
saints innombrables se récitaient. Une multitude de dogmes anciens
et récents rivalisaient de divinisme et de _quia absurdum_. Hors
cela, point de salut! Autour de ces idoles ventrues, de mirobolantes
bayadères chorégraphiaient leurs pas sentencieux. C’était l’exaltation
intarissable des arbitraires conventions du siècle, la parfumée fumée
au nez des anthropomorphiques et soi-disant découvertes lois, le
bigotisme intellectuel et scolastique, le génie décrété, mesuré, pesé
et servi tout chaud par petites tranches aux catéchumènes ahuris.
Autant d’abécédaires, autant de sacerdoces. Nulle part ailleurs, ce
fanatisme sous prétexte de libre arbitre! Les théogonies, les talmuds,
les béguinages, les hagiologiques édifications s’enchevêtraient, se
mêlaient, se combinaient, se pétrifiaient pierre philosophale à l’usage
des adeptes et des ouailles. O massorètes! ô rhéteurs! D’où vînt la
manne, de quel ciel germanique, classique ou cabalistique, elle était
aussitôt dévorée, digérée, assimilée. L’Antéchrist du scepticisme
avait beau se lever et accourir du sein des inconnaissables, il était
refoulé à grands coups de syllogismes, et les arguments le réduisaient
en poussière. Toutes les sciences et toutes les lettres formaient
les colonnes corinthiennes et les ogives et les coupoles du temple
majestueux et colossal. Des cathèdres de tous les styles descendaient
les divers articles de foi comme une stérile pluie aux prétentions
fertilisantes. Conclaves et sanhédrins faisaient chorus. C’était là
que l’on montrait dépouillé de voiles le grand Abracadabra! La plus
autoritaire des religions et la plus orgueilleuse—puisqu’elle n’a
d’autre base que le pédantisme humain—régnait sans conteste en cette
pagode: l’Université.

_Nullitas nullitatum!_

La première fois que l’on mit Albert en présence d’un texte, il éprouva
cette surprise désagréable, qui le frappait à chaque occasion nouvelle
de hasarder un pas dans les domaines de l’inexploré. Quelle folie
avait saisi un mortel de laisser en termes barbares à la postérité des
appréciations dont nul n’avait que faire, et des récits dont le plus
drôle était même incapable de dérider un Auvergnat? Quelle folie plus
folle encore saisissait à leur tour des contemporains d’épeler ardument
ces antiquailles, dont le sens paraissait peu clair et dont la véracité
semblait douteuse? L’humanité était-elle assez intéressante pour que,
non content de l’actuel spectacle, on fouillât dans son passé?

  _Arma virumque cano Trojae qui primus ab oris..._

Eh bien! quoi! Ces armes, ce guerrier, où, morbleu! leurs exploits
pretintaillés touchaient-ils l’examen? Où le plaisir d’ouïr leurs
ronflants et charivaresques gestes? Qui s’inquiétait que ce roman eût
existé ou non? Un emballé de plus ou de moins sur la terre: la belle
équipée! Et ces rivages—aujourd’hui déserts—de Troie, dût-on savoir
qu’autrefois, dit-on, ils étaient florissants? Un silence éternel n’eût
en rien nui.—Ah! la nuit!

Si une langue parlée par des ancêtres éveillait à peine chez Albert
une curiosité, ce n’était plus que du dégoût que lui inspirait un
idiome barbouillé par des étrangers. Au-delà d’une frontière, serait-il
un changement à ce que l’on voit autour de soi?—Nul.—Qu’un rustre
s’avisât de nommer _Fuchs_ ce qu’il désignait _renard_, la bête n’en
avait pas un poil ajouté à la queue, pas un gloutonnement supprimé au
museau. C’étaient, là comme ici, les mêmes élucubrations, les mêmes
maladresses, les mêmes charlataneries et les mêmes turpitudes. Alors?

Certes! tout ce qui concernait l’histoire de l’homme sur le globe
n’ameutait en lui que les froideurs et les réserves; il lui suffisait
de la petite ville, pour laquelle, sans doute, il avait parfois
des inclinations et des jalousies, cependant que, dans le fond, il
méprisait. Les guerres, les politiques, les bassesses et les vilenies,
il les retrouvait—en moindres proportions, mais identiques—à ses
horizons journaliers. Une femme battait son mari: n’était-ce point la
même chose que l’Eglise de Rome matant le monde? Un chien se faisait-il
écraser par une voiture, cela reproduisait l’invasion des Goths passant
sur le corps de la civilisation. Deux mioches se claquant sur la place
publique ressemblaient à s’y méprendre au combat de Pharsale entre
César et Pompée.

La géographie semait en d’autres parages les fleuves, les montagnes,
les bourgs et les casemates dont il avait des échantillons.

La zoologie décrivait chez les animaux les morphes, les économies, les
appétits et les besoins dont il se sentait lui-même l’objet.

_Quid novi?_

Albert se voyait presque forcé de répondre: Rien.

En définitive, les mathématiques seules offraient des perspectives
aimables et pertinentes. L’idéale exactitude qui les composait avait
d’immuables et infinies transcendances, où le catégorique représentait
l’immatérialité de l’entendement et le nécessaire automatisme du
concept. L’écolier éprouvait une joie craintive à déduire les
prédéterminations inexorables contenues en leurs triangles fatidiques.
Il les estima pour leur noblesse et pour la pure beauté de ces
rapports, qui ne s’adaptaient à rien de concret.




VI

LES ANNÉES STUDIEUSES


Albert n’en fit pas moins ses humanités avec la plus têtue des
applications.

Car, s’il lui arrivait de critiquer l’enseignement, ce n’était ni par
paresse, ni par irritation du travail, ni par aucune des fastidiosités
communes aux inintelligents: mais il pressentait des lacunes
considérables dans les satisfactions données par l’Etat aux esprits;
et de ce que dans maint cas celui-ci ne fût peut-être point coupable,
la faute, retombant entière sur la science, ne lui paraissait que plus
cruelle ou plus sotte.

Tempête tortueuse en les dévoyés replis de sa pensée.

La société, cependant—prise pour ce qu’elle était, c’est-à-dire telle
que l’avaient façonnée les péripéties du développement humain—voulait
et réclamait de ses membres une éducation aussi obligatoire
qu’arbitrairement conventionnelle. Chacun, sous peine infamante, devait
s’y soumettre; chacun devait s’étendre sur ce niveleur lit de Procuste,
d’où il se relevait uniforme et moulé. Le sort de celui qui n’y passait
restait incompatible avec les manifestations civiles: soit méprisé,
s’il y avait insuffisance, soit incompris, s’il y avait originalité.
Nul autre chemin n’était meilleur que la grande route tracée—bien
qu’elle se trainât en des lieux inutiles, en des palus stagnants, en
des landes désertes, bien qu’elle se perdît sur des sommets arides
et dans d’obscures fondrières, bien qu’elle fût parcourue par une
détestable et dépitante foule de remorqués et d’imbéciles—pour voyager
vers un avenir à la fois certain et lucratif, propice aux ambitions,
donnant droit de cité en les diverses carrières qui conduisent aux
honneurs et aux richesses.

Voilà pourquoi—sage malgré une tournure d’esprit qui le poussait
aux témérités—Albert consacra sa jeunesse aux études reçues, qu’il
voulait tout d’abord épuiser.

Du reste, en s’acharnant à pénétrer dans l’intime des initiations
proposées, il surprit un charme: le charme de classer une acquisition,
indépendant de l’ineptie ou de la curiosité de celle-ci.

Il érigea de la sorte un monument, où il n’y avait point encore, sans
doute, de matériaux fournis par lui, mais où les moindres pièces de
l’architecture pédagogique se trouvaient aux places déterminées:
depuis les soubassements grammaticaux et nomenclateurs du langage,
jusqu’aux superfétatoires volutes de la rhétorique et du style, depuis
les grossières assises des globes et des atlas, jusqu’aux arabesques
décoratives des causes qui suscitèrent les peuples et précipitèrent
leurs décadences, depuis les fondations profondes de la physique
déduisant la totalité des phénomènes du mouvement hypothétique d’une
hypothétique substance, jusqu’aux infiniment bariolées mosaïques des
conchyologies et des anatomies comparées.

A l’issue de ses classes, il savait tout ce que peut savoir un
adolescent.

Il avait en ses hexamétriques pérégrinations suivi le dolent Publius
Maro, vécu de ses dactyles et sucé ses spondées, admirant comme il
fallait la reine de Carthage s’offrant en holocauste à l’amour dans les
embrasements de son palais, le vénérable Anchise retrouvé aux enfers et
le

  _Tu Marcellus eris...._

Il avait épousé les querelles de l’exact et vindicatif Flaccus, des
odes passant aux épodes, et s’arrêtant à éplucher les phrases, les
mots, les syllabes de l’épître aux Pisons. Il avait glosé le scrupuleux
Annæus et le farouche Titus Carus. Il avait appris par cœur l’éminent
Tullius. Il avait lu l’auteur des Annales, l’auteur des Décades,
l’auteur des Fastes, l’auteur des Commentaires, l’auteur des Vies,
l’auteur de la Pharsale, l’auteur de la Marmite, l’auteur de l’Eunuque,
l’auteur des Parentales, l’auteur des Satires et l’auteur du Moineau
de Lesbie. Il avait expliqué Coluthus, expliqué Athénée, expliqué
Lucien, expliqué Plutarque, expliqué Denys, expliqué Diodore, expliqué
Polybe, expliqué Thalès, expliqué Homère. Il avait épilogué sur
Villehardouin, sur Montaigne, sur Ronsard, sur Nicole, sur Lamotte, sur
Buffon, sur Châteaubriand, sur M. de Lamartine et sur le serment que
Louis-le-Germanique prêta à son frère Charles-le-Chauve en 842.

Il avait fait des vers latins.

Il s’était promené dans tout le cirque immense des âges, assistant
aux clowneries des siècles et aux déhanchements caricaturesques des
époques. Il s’était instruit des pharaoniques cabrioles exécutées,
comme entrée, par les dynasties égyptiennes sur l’arène encore intacte.
Il s’était fait témoin de la jonglerie par laquelle les Hébreux
dérobèrent une contrée, des tours de force qu’accomplit Cyrus pour
se filouter un empire, des passe-passe de Cambyse et des facéties
de Cyrus-le-Jeune. Il s’était soigneusement enquis des péripéties
fanfaronnes où la pantomime grecque glissa, de cette pantomime
elle-même, dont les plus minces rôles furent tenus par des chefs
d’emploi grimaçant pour un rien et battant des entrechats en équilibre
sur une aiguille. Il s’était rendu compte du décor romain, des trucs
des deux triumvirats et du fabuleux fiasco de la machine s’effondrant.
Il s’était mis aux premières loges pour les grandes parades grotesques
du moyen-âge, où se mêlèrent en une charivarique bouffonnerie, prêtres,
moines, écuyers, valets, seigneurs, sorcières, fous, soudards, mignons,
ribaudes et croisés; pour les contorsions fantaisistes et mièvres
de la Renaissance; pour la superbe pièce droite que produisit, aux
applaudissements niais de l’univers, le matamore Louis XIV culotté
d’azur; pour la Révolution sans culotte titubant avec des indécences
de grosse femme sur un fond de feu de Bengale pourpre; pour le fameux
dresseur Bonaparte montant en haute école son étalon, qui le culbuta,
au plus beau moment, d’une ruade; pour l’intermède de singes imitant
et ridiculisant les sauts de carpe antérieurs; pour l’hercule allemand
faisant des effets de muscles à soulever des poids faux, et pour la
troisième République présentant un âne en liberté.

Il s’était diverti de constater qu’en somme la représentation avait mal
marché.

Quant à la nature, Albert l’avait envisagée sous toutes ses faces, dans
tous ses aspects et suivant toutes ses transformations. Rien d’elle ne
lui était demeuré étranger: ni tendresses, ni sourires, ni vindictes,
ni démences, ni dépravations, ni bévues. La dépeçant en analyste et la
synthétisant en contemplateur, il n’avait négligé que de se pourvoir
d’estime à son endroit.

Ours, faucons, fourmis, vers, zoophytes, forêts, graminées et
cryptogames, métaux, schistes, charbons et théorie des volcans,
protoxides, sulfures, azotates, terrains quaternaires, électricités,
réactions, un amoncellement de choses et d’êtres, de résultats et de
causes—provenant d’où? servant à quoi?—dont il avait scruté jusqu’aux
éléments, dont il avait atteint jusqu’aux axiomes. Et quoique ses
inhérentes antipathies revinsent en chaque instant lui démontrer
qu’entre ces connaissances et rien il n’y avait pas l’ombre d’une
différence, il s’était cependant hissé de volonté aux cimes de ces
inauthentiques monts, d’où la vue s’étend, dit-on, sur des étendues,
presque sans bornes, de science.




VII

PARIS


Se sentant supérieur à la province, Albert vint à Paris.

Paris, centre du monde, pouvait lui montrer du neuf et lui ouvrir une
voie.

Là seulement, ayant en main les complètes cartes, il jouerait à coup
sûr et saurait choisir ses alternatives.

Il s’était à cela résolu, poussé par cet inextinguible besoin
d’étreindre quelque chose de grand—Albert ignorait encore
quoi—quelque chose qui flattât ses orgueilleuses cupidités vitales,
quelque chose qui sérieusement captivât son héroïsme d’intelligence
et de passion. Tant qu’en la petite ville, peu grouillante et peu
sublime, il avait vécu, melliflument s’étaient écoulées les saisons
à la préparation avide et obstinée de temps où tendaient en houle
la foule de ses fallacieux désirs. Ceinte de dignité, luxueuse de
prestance et de gloire, là-bas, avec des tuméfactions de splendeur,
sous le ciel ardent, gonflait la cité des rêves. Là-bas, avait-il
pensé, s’érigeraient, échafaudés hardiment, les monceaux épiques de ses
destins: et, sur le trophée, il planterait—oriflamme—son sourire.

Outre ces hallucinations, d’autres puissants attraits l’adduisaient.

Parmi ces attraits régnait l’attrait du beau.

En chaque âme se traîne une traîne d’idéal, sainte, enjolivée, chérie,
courte ou encombrante, prétentieuse ou modeste, suivant les génies
ou les sèves, qui déborde parfois et qu’on coupe souvent, une traîne
qui est la plus magnifique ou la moins sordide part de la robe dont
se drapent les personnages humains: les imaginations y ont brodé
des fantaisies fabuleuses, où s’évoquent en magiques chevauchées un
million de nobles extravagances, de coloris surprenants, de bruyantes
apparitions; ors, carmins, diamants, ciels, pétales, porcelaines,
iris, festons, ogives, soies, marbres s’y emmêlent, et—par-dessus
tout—la forme, la solennelle et divine forme.

Il comptait trouver à Paris l’idéal réalisé de la beauté.

Cette ville dont les livres parlaient en surprenants termes, qui depuis
des siècles tenait dans l’intellect des hommes une si grande place, ce
rendez-vous de tout ce qu’il y a d’illustre et de noble, ce berceau
de l’art, ce lit unique de l’amour, ce dispensateur de toute lumière,
de tout bienfait, de toute jouissance, cette cité vieille et moderne
devait être un Eden éminent, la perfection, la grâce, la splendeur, le
grandiose.

N’était-ce point là que s’étaient déroulées les plus tragiques, les
plus émouvantes et les plus héroïques histoires?

N’était-ce point là que les royaumes, les républiques et les empires
les plus merveilleux avaient fleuri?

N’était-ce point là, de l’aveu de tous, le joyau de la planète Terre?

Il arriva.

De la boue l’accueillit: car il pleuvait à Paris comme dans le plus
obscur village de France. Des pavés graisseux et tumultueux. Il vit
d’abord de grossiers chars, des tombereaux lourdauds et ignobles
traînant avec bruit la vulgarité de matériaux. Un grouillement
nauséabond d’humains louches et débiles constituait aux rues de
triviales animations. Des gris visqueux de bâtisses trouant de
cheminées le visqueux gris du ciel. Des trottoirs, des réverbères, des
devantures, des cafés, des omnibus. Il fit des pas, passa plus loin,
regarda encore, trouva la même chose. Rien de neuf: ce n’était qu’une
exagération des villes connues. De grands édifices quadrangulaires,
qu’il rencontra, portaient des noms vénérés et célèbres: tout cela
était laid, laid, laid. Il franchit sur un pont disgracieux une
rivière sale. Un oisif interrogé avoua que c’était la Seine. Des quais
mornes et minables bordaient ce bourbier. Là-bas, une cathédrale
lamentable succombait de honte sous le poids terrible d’une renommée
fabuleuse. Ici, un palais—qui voulait être luxueux—attestait
des origines antiques, et faisait dire: «Ce n’est que ça!» Une
colonnade, une prétention à être quelque chose, s’allongeant, coiffée
de pavillons—relativement moins infime que ce que l’on voit partout
ailleurs, mais combien misérable en comparaison des œuvres du
rêve!—s’étendait, témoin et travail d’une suite de générations: le
Louvre! Furent aperçus des théâtres, des églises, des jardins, des
places. Une perspective illustre, bornée par deux arcs de triomphe, la
promenade des Champs-Elysées, gloire et panache de la ville, parut,
à ses yeux chercheurs de magnificence, une mesquinerie et une pitié.
Il parcourut vainement les artères les plus retentissantes et les
plus connues. Nulle approbation ne sourit en son regard. Les musées,
les monuments, les marbres, les bronzes, depuis l’obélisque rose,
coquet débris d’une race ensevelie, jusqu’aux vases funéraires du
Père-Lachaise, depuis les minarets clairs du Trocadéro, jusqu’au palais
de Cluny, sombre et fouillé, se baignant d’un fouillis de feuillages,
rien ne l’émut dans l’émotion cuisante de cette effrayante déconvenue.
Sur un haut sommet il grimpa, pour embrasser d’un regard circulaire
et malveillant le monstre. Paris tenait dans son œil. Au-delà même,
il apercevait les collines de ce qui n’était plus Paris. Des toits,
une mare de toits, d’une couleur horrible, de formes innommables, un
flux de choses embryonnaires, des crottes houleuses tassées les unes
contre les autres, avec des espaces, des trous, où bleuissaient des
végétations; par-dessus, émergeant, mais ridiculement, un hérissement
de pointes et de bosses, comme des bouts de bâton et de cailloux
jetés au hasard par une main de garnement, et qui seraient restés
plantés là. Une plaque grisâtre, cabolée, fragment de tôle enfoui
dans la vase, représentait l’Opéra; les Invalides n’apparaissaient
plus que comme un vieux chaudron de cuivre retourné; Saint-Eustache
était une chauve-souris crevée et gisant sur le dos; les deux tours
de Saint-Sulpice, dissemblablement fichées, semblaient, dans un coin
d’ombre, les deux jambes crispées d’une grosse grenouille plongeant;
une antique savate éculée, voilà ce que devenait le vaisseau de
Notre-Dame: et Paris, c’était ce sordide étang où croupissaient
ces détritus. Paris, à quatre-vingts mètres, ce n’était pas autre
chose! Qu’on prît un ballon, et que, de la nacelle, le regard atterré
contemplât fuir Paris, au bout d’une demi-heure d’ascension, Paris
devait avoir disparu, rasé, anéanti, Paris, la grande merveille,
l’ouvrage capital des hommes!

Alors, si Paris se trouvait un pareil limon, qu’étaient, sans doute,
les autres villes célèbres du monde: Londres, Pékin, Moscou, Naples,
Vienne, Genève?

De la merde.

Et depuis dix mille ans que l’homme peuplait la terre, voilà tout ce
qu’il avait su faire pour la marquer de son génie! Depuis dix mille
ans que ce roi des êtres taillait la pierre, construisait, forgeait,
calculait, peignait, sculptait, pensait, le suprême de son effort se
réduisait à avoir créé cela!

Misérable insecte, va!—Ainsi, toi, si apte à imaginer le beau, tu
ne l’avais pas été à réaliser en une œuvre digne ces concepts que tu
traînes dans ton cerveau comme un boulet! Ou plutôt—car il semblait
possible aux moyens humains d’approcher infiniment plus près de la
noblesse—ou plutôt, tu as eu peur de donner de trop grands coups
d’aile, tu es resté dans les bas-fonds, n’osant t’élever aux merveilles
de l’exécution hardie! Ainsi, il ne s’était pas trouvé un roi assez
puissant et assez fou de splendeur pour jeter les fondements d’une
ville architecturale, magnifique, parfaite, où tout fût combiné
d’avance pour le charme de l’œil et la satisfaction de l’intelligence,
où les maisons fussent prédisposées pour la glorification d’un même
plan, où ce fussent des amoncellements de palais, de constructions
sublimes, de jardins divins, où l’or s’alliât aux pierres précieuses
en de superbes harmonies de couleurs; une ville où rien ne fût livré
au hasard, mais qui fût composée comme un tableau de maître: sans ces
compromissions honteuses avec les soi-disantes nécessités d’existence,
avec l’industrie, le commerce, la médiocrité, la misère, qui étranglent
les perspectives, flanquent un monument d’un ministère ou d’un magasin,
une façade de théâtre d’un hôtel et d’une maison de rapport, salissent
d’accointances infâmes les décors les plus recherchés, mettent des
tables de café sur les asphaltes et dans les avenues des omnibus!
Ainsi—à défaut d’un peuple capable de payer ce luxe—les nations ne
s’étaient pas unies pour ériger sur la planète de leurs souffrances la
Ville consolatrice et belle!

Paris était donc ce qu’il y avait de mieux!

Inutile d’explorer ailleurs: il fallait rester là.

Peut-être, en essayant de conquérir ce Paris, Albert en découvrirait-il
le charme, et finirait-il, lui aussi, par le déclarer un paradis.

[Illustration]




VIII

LE QUARTIER LATIN


Remis des émotions de l’arrivée, Albert—il avait alors dix-huit
ans—loua une chambre, rue de Seine, et s’apprêta à mener la vie
d’étudiant.

Une vie très sérieuse, une vie d’étudiant qui étudie.

Albert croyait que par le travail on arrive à tout.

Il fit vite quelques connaissances: des jeunes gens entre quinze et
trente-cinq ans, qui fréquentaient diverses écoles et poursuivaient
diverses ambitions. Aux restaurants, sur les quais pouilleux ou aux
galeries de l’Odéon, devant les piles de livres, sous les ombres du
Luxembourg, se nouaient entre deux plats ou deux poignées de main,
d’indicibles conversations, où tenaient le monde, Paris et le quartier.

Les uns, ordinairement les vieux, étaient médecins: après avoir tâté
de beaucoup, même de la vie, ils en étaient venus à n’éprouver plus
d’intérêt que pour les viscères et les maladies du corps humain; ils
réduisaient tout en diathèses, et divisaient les hommes en scrofuleux
et en tuberculeux. D’autres, les juristes, qui compulsaient le droit
des Romains, se préparaient à la politique la plus moderne de la France
parlementaire, péroraient des heures et des heures pour embrouiller les
questions, mettre le feu aux poudres et le tintamarre aux cerveaux,
tout heureux du gâchis et fiers de leur impertinence. De troisièmes
peignaient aux Beaux-Arts; des maîtres patentés leur apprenaient
à faire une jambe d’après le Corrège, un torse dans la manière de
Michel-Ange, des fresques à la Raphaël et de petits moutons comme
Murillo: de talent personnel, ils ne leur en reconnaissaient point; en
eussent-ils, qu’ils cherchaient à l’étouffer et mettaient leur gloire
à faire de leurs élèves de très adroits pasticheurs. Il y en avait
qui se nourrissaient d’astronomie, calculaient les éclipses à venir
jusqu’en l’an de grâce 1.999.999, pesaient la lune mieux qu’une livre
de pain, et toutes les fois que l’on parlait de queues, croyaient que
c’était de queues de comètes. Ceux-ci, moisis par les bibliothèques, se
plongeaient avec componction dans de vétustes manuscrits, illisibles,
rongés des vers, et, derrière leurs lunettes, attribuaient une gravité
immense à une recette de cuisine des moines du V^e siècle ou à un
compte de ménage découvert sur un papyrus. Ceux-là, qui se prétendaient
naturalistes, ne comprenaient pas qu’on pût s’occuper d’autre chose
que de la forme probable du dynothérium et de la boîte cranienne
du singe. Depuis ceux qui exploitaient benoîtement les cotylédons,
jusqu’aux féroces dévots de la chimie, qui cherchaient une poudre dont
un gramme fît sauter le globe, on passait par les algébristes, les
mythologistes, les physiologistes, les droguistes, les harmonistes, les
instrumentistes, les hellénistes, les criminalistes, les moralistes,
les oculistes, les orientalistes, les anatomistes, les dentistes et
les archivistes. Mais tous, quelque différents qu’ils fussent, se
ressemblaient par un point: tous croyaient en leur étoile et tous
étaient convaincus de leur génie.

Quoique déjà méfiant, Albert n’était pas loin d’être comme eux.

Ils venaient de tous les coins de la France, ces jeunes hommes qui
peuplaient ce coin de Paris. Il y avait des Auvergnats, des Gascons,
des Normands, des Provençaux et même des Parisiens. Ils venaient de
tous les coins du monde: car les étrangers, Belges, Espagnols, Anglais,
Russes, Grecs, Américains, Japonais, Nègres, confluaient en ce lieu
célèbre pour s’y instruire de tout. C’était là la pépinière qui créait
la génération future.

Albert s’attendait à quelque chose de grandiose, comme un vaste couvent
d’une lieue carrée, abritant des milliers d’intellects d’élite.

Il fut surpris de trouver un quartier presque banal, habité soit par
des gandins plus rapprochés du crétinisme que d’aucune autre des
facultés de l’âme, soit par de simples écervelés qui mettaient à se
pocharder et à brailler des couplets de café-concert un singulier
plaisir, soit par de pauvres hères qui s’épuisaient en d’ingrats
labeurs d’intelligence et qui réussissaient le plus souvent à
s’atrophier, abrutis dans leur spécialité. Quelques rares, seulement,
semblaient doués. Mais, au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde
d’impérities!

Or, plus l’incapacité était grande, plus grande était la présomption.

Et à voir les succès qui couronnaient parfois les fronts les plus
vides, on pouvait hardiment croire que les hommes ne sont estimés qu’en
raison de leurs prétentions.

On trouvait, chez la plupart de ces candidats à la grande fanfaronnade
des vocations libérales, une naïveté qui les rendait encore plus
grotesques. Indépendamment des illusions qu’ils savaient se faire
sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges sur l’importance de
leurs sciences et de leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient
magnifiquement «la civilisation» et dont ils se croyaient les
représentants attitrés, les fils élus. Cette «civilisation» les
faisait tous délirer. Ils en avaient _plein la gueule_. Et leurs gros
yeux de méridionaux roulaient, ou leurs yeux nuageux de Germains se
dilataient, en prononçant ce mot. A les entendre, on se demandait s’ils
aideraient vraiment tant soit peu au développement de l’humanité, ces
futurs avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires, ces futurs
politiciens, ces futurs charlatans, ces futurs praticiens émérites,
ces futurs constructeurs de canons et de forteresses, ces futurs
professeurs de rhétorique, qui, pour le moment—tout en s’imaginant
travailler—employaient le meilleur de leur temps et de leurs forces à
_faire la noce_. Ou si, plutôt, ils ne continueraient pas toute leur
vie à _faire la noce_ aux dépens de cette même humanité.

Mais tout cela si candidement, avec une telle confiance béate en la
sainteté de leur mission, qu’on ressentait moins de colère contre eux,
qu’un peu de pitié pour leurs futurs exploités.

La physionomie de ce quartier—inférieur déjà sous ces rapports aux
autres quartiers travailleurs de Paris—se distinguait encore par
sa mobilité constante, qui s’attachait successivement à tous les
engouements contradictoires, à tous les caprices, à toutes les modes.
Dire que, le plus souvent, ces objets de grande faveur, parmi cette
horde précoce de dindons, étaient des niaiseries, des morceaux de
rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on pu attendre de vraiment
sérieux de cette jeunesse qui méprisait le fonds solide et naturel de
la nation, et qui se ruait sur les grand’routes déjà battues et suivies
par des millions, en se flattant de les découvrir? Un personnage
gouvernemental, en Chambre haute ou Chambre basse, se produisait-il
dans un miroitant discours-réclame, plein de promesses, de périodes
rondes, gonflé et vide comme un aérostat, la jeunesse se soulevait
d’enthousiasme, s’assemblait, envoyait une députation à l’orateur
pour le féliciter et l’assurer du concours moral et effectif de tous
les étudiants pour le salut de la France. Un démagogue lançait-il
une proclamation funambulesque, foudroyant les puissants du jour,
décrétant la guerre sainte contre les mangeurs de la fortune publique,
les juifs, les détenteurs de l’influence, en de tout aussi creuses
phrases, en éloquences tout aussi boursouflées, la jeunesse se
ressoulevait d’enthousiasme et organisait une ovation en l’honneur du
Brutus. Dans une brasserie, une jeune fille dévoilait-elle quelques
agréments de figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait encore
d’enthousiasme, enlevait la reine, la promenait en triomphe sur le
boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations et d’idolâtries. Une
chanson-scie, une canne nouvelle, un cocher ivre, un honnête citoyen
ridiculisé, une fleur, un mot, un chapeau, soulevaient toujours
d’enthousiasme cette jeunesse.

Une étiquette monumentale, affichée, à l’endroit le plus apparent, en
gigantesques caractères d’or, prônait:

  AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.

Les étudiants se figuraient volontiers que c’était eux qu’elle
étiquetait.

Tel était ce quartier, où poussait l’espoir de la France.




IX

LA LUTTE POUR LA VIE


Ce fut au milieu de ce monde suffisant, fougueux, leste, juvénil,
capricant, vain, qu’Albert vécut plusieurs années, plutôt entraîné
par l’habitude du siècle, que par une réelle sympathie—le prenant,
cependant, plus au sérieux qu’il ne valait.

Ballotté entre ses aptitudes aux diverses branches de la culture
humaine, capable d’être médecin comme un autre, physicien à ses
heures, avocat point mauvais, musicien, astronome, latiniste, il ne
s’astreignit pas tout de suite au choix définitif et irréparable. Une
certaine peur le prenait d’une décision, que d’autres attrapent si
aisément, sur un mot, sur un désir paternel, et qui les détermine pour
la vie. Il n’aurait voulu s’engager avant d’avoir tout expérimenté,
goûté aux différents plats pour juger de leur succulence. Il suivit
de nombreux professeurs dans de nombreuses voies, entendit quelques
douzaines de ces vénérables vieillards sentencieusement parler sur
les pandectes, les cosinus, les gnostiques, les urines, fréquenta des
laboratoires, des amphithéâtres, des bibliothèques, des hôpitaux—et au
bout de six mois ne fut guère plus avancé qu’avant.

Une seule découverte: c’est qu’il n’avait plus le sou.

Il fallait songer expressément aux moyens de vivre.

Une légère rage contrista la pensée d’Albert: il aurait, sans doute,
trouvé juste que l’homme qui nourrit son âme fût dispensé de nourrir
son corps.

Mais, l’homme ne se nourrit pas seulement de toute parole qui tombe de
la bouche de Dieu: il se nourrit de pain.

Albert était arrivé à Paris avec un millier de francs. Son père, en lui
remettant les billets bleus, avait ajouté d’un geste noble auquel il
avait pensé toute la nuit: «Ceci représente mille gouttes des sueurs
du front de ton père. Puisque tu veux aller à Paris, la grande ville
de la perdition, vas-y. Je te souhaite bonne chance, sans y croire.
Envoie-nous deux fois par mois de tes nouvelles, et arrange-toi de
manière à te tirer d’affaire.»—Se figurant être riche pour longtemps,
Albert avait reculé aux calendes grecques l’instant de s’occuper de ces
choses.

L’instant était venu.

Il supposa d’abord qu’on le rechercherait fort—lui, Albert—aussitôt
qu’il voudrait bien condescendre à offrir—contre argent—quelque peu
de son esprit et de sa science.

Il fut à une demi-douzaine de bonnes adresses—au quartier
Saint-Germain, au quartier Monceau—fier, arrogant, avec un cabrement
d’en être arrivé là, proposer à de riches imbéciles de leur former
l’intelligence.

«Qu’enseignez-vous?» lui demanda une marquise du faubourg, qui l’avait
fait venir pour son fils.—«Tout.»—«Sainte Vierge! je voudrais qu’on
ne lui enseignât rien, à ce pauvre chéri: seulement le mener aux
Champs-Elysées, lui confectionner des cocottes quand il fait mauvais
et le conduire à sa leçon d’équitation. Il est très capricieux, le cher
ange, il griffe, il mord; vous supporterez tout, comme il convient à
quelqu’un de votre condition.»—«Madame, prenez un esclave.»

Un parvenu débuta par lui demander son prix.—«Dix francs.»—«Monsieur,
sortez de chez moi! Pour ce prix, j’ai le célèbre professeur Duponcif.»

Chez un sénateur, on le trouva trop jeune; chez un blanc-bec, on le
trouva trop vieux; un Anglais le renvoya comme trop sérieux, un Gascon
comme trop folâtre. Partout il se heurta à la bêtise, à l’hostilité, au
mépris.

Quand il eut contracté quelques dettes—effroi pour ses scrupules—il
éprouva comme une cassure du caractère et une sensation d’être déchu,
indignante. Regimbé contre ce qu’il jugeait une humiliation, il s’en
irritait d’autant qu’il ne pouvait s’en prendre à personne. Au sort
tout au plus: or, l’invectiver excite encore davantage, puisqu’on n’y
saurait mettre même l’âcre plaisir de la vengeance. Le seul moyen
eût été la philosophie passive du Bouddha, dont Albert était bien
incapable.

Un mois d’expédients honnêtes, qui plus d’une fois le laissèrent sans
dîner, eut raison de ses répugnances.

Il se présenta, la queue basse, chez un directeur d’institut, qui,
en plein milieu du Paris élégant, exerçait un commerce étrange et
lucratif. Ce juif doublé d’un Américain—car qui d’autre aurait eu
cette idée ignoble et géniale?—avait mis en coupe réglée la culture
intellectuelle et en exploitation la crédulité publique en matière
d’instruction. Il avait inventé de vendre, à grand renfort de grosses
caisses et de trombones, la science—comme un industriel écoule du
chocolat frelaté. Grâce à une réclame éhontée, étalée dans tous les
journaux et sur tous les murs, s’infiltrant par les voies les plus
insidieuses jusqu’à l’imagination de ceux qu’il fallait atteindre,
il attirait, sous les fallaces de l’instruction facile et à bon
marché, une clientèle immense et saugrenue, recrutée surtout parmi
les étrangers. Chez lui, on apprenait toutes les langues, depuis le
chinois jusqu’au français, par une méthode pratique, qui mettait en
deux mois en état de parler; on trouvait des professeurs de toutes les
nationalités, chacun enseignant sa langue maternelle; il préparait à
tous les examens d’Etat de tous les pays; il avait une spécialité de
cours pour les jeunes filles et un conservatoire de musique. Tout ce
que l’ingéniosité d’un médecin fabrique pour prolonger une maladie
et soutirer davantage approchait peu de ce qui se passait dans cet
institut coupe-gorge. Par une série de combinaisons artificieuses, les
élèves de ce singulier établissement payaient, payaient, payaient,
par sommes incessantes, plus ou moins fortes, calculées suivant le
degré de fortune, de résistance, d’incurie, de naïveté, de timidité
des malheureux qui entraient dans le guêpier. Quand ils en sortaient,
on était consciencieusement sûr d’avoir exprimé d’eux tout ce qu’ils
pouvaient donner. On acceptait toutes les cotisations: depuis la miss
américaine qui vocalisait à cinquante francs le cachet, jusqu’au
petit commis allemand qui ânonnait le français à cinquante centimes
l’heure. Pour tous, il y avait des professeurs. A part quelques noms
célèbres, mis en vedette pour faire ressortir l’entreprise, et sur
lesquels le juif s’arrangeait encore à gagner cent pour cent, tout
ce que Paris compte de professeurs gueux, huileux, pâles venait là,
certain d’y trouver des leçons et de retenir sur chacune quelques
sous. Le directeur empochait la moitié, les deux tiers, les trois
quarts, ce qu’il croyait devoir tondre sur le dos du patient. Parfois,
il prenait tout et laissait l’espérance, ce qui était déjà beaucoup.
Sa supériorité, c’était de profiter de ses professeurs autant que de
ses clients. L’institut couvrait Paris de ramifications et était très
renommé.

Albert fut trop heureux de passer par les griffes de cet usurier
moderne—tel que le héron de la fable—et de pouvoir grâce à lui fermer
la bouche à son restaurateur. Il donna des leçons pendant plusieurs
semaines: traversant Paris pour inculquer la grammaire à un Belge et
gagner vingt sous, courant à l’institut faire un cours à de vieilles
Anglaises, sautant d’omnibus en tramways, allant à la Bastille lire
César et à l’Etoile Paul de Kock. Ces viles occupations envahissaient
à peu près ses journées, et, le soir, il se trouvait si avachi par la
poussière des rues et l’imbécillité des contacts subis, qu’il était peu
capable d’entreprendre quelque chose d’intelligent.

Albert souffrait étrangement de cette vie. Il patientait, espérant que
son directeur le chargerait tôt ou tard de leçons mieux payées, ce qui
lui permettrait d’en donner moins. Mais ce n’était pas ce qu’entendait
ce directeur industrieux.

«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me plaisez. Je vais vous faire
une proposition que je fais aux personnes que je désire attacher de
près à mon établissement. Justement, il y a une vacance: je vous
offre la place. Au lieu de deux ou trois leçons que vous donniez
par jour, vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant que vous
voudrez....»—«Vingt leçons par jour?» objecta Albert.—«Qu’y a-t-il
là d’extraordinaire? Quand j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre.
On dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et l’on dort chez une
demi-douzaine.»—«J’aimerais mieux une leçon à cent sous que les vingt
que vous m’offrez.»—«Comment!» répliqua le juif stupéfait «mais vous
gagnez ainsi de cinq à six cents francs par mois! Sept mille francs
par an! presque un traitement de député, monsieur! Seulement.... pour
vous trouver dans les conditions, vous devez être professeur interne,
c’est-à-dire coucher dans l’établissement; vous me louez une des
chambres d’études, que je vous laisse au prix modique de cent francs
par mois, vue charmante sur la cour; pendant la journée, la chambre
est occupée: du reste, vous êtes à vos leçons—mais, le soir, on vous
dresse un lit sur le divan, et vous êtes chez vous. Vous prenez aussi
pension, une excellente pension—comprenez-vous cet avantage?—pour
cent cinquante francs, soupe, viande, légume, pain à discrétion. Mes
autres internes paient une pareille pension deux cents francs. Ajoutez
cinquante francs pour le service, le blanchissage et diverses petites
dépenses, voilà une somme de trois cents francs que vous ne serez
jamais en peine de me payer, puisque je ne ferai que la retenir sur vos
honoraires.—Pensez à ma proposition, que vous vous hâterez d’accepter,
tant elle est dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il pour finir à
l’oreille «dans deux ans, vous aurez des leçons à cent sous.»

Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient les vives forces de son âme,
perclus des douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être exposé aux
humidités des occupations malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût
des violences de langage aux «propositions» israëlites de cet homme
d’affaires. Aliéner sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne
répondit rien et tourna les talons.

Il se décida alors de faire une démarche qui lui coûtait quelque
amour-propre. Il s’agissait—puisque tout s’effondrait sous
lui—d’aller consulter un vieux professeur originaire de sa province
et pour qui il avait des recommandations. Ce devait même être un
consanguin éloigné, il ne savait au juste: mais l’idée seule de se
retrouver dans l’atmosphère natale et d’avoir à subir des questions sur
sa famille l’horripilait.

Un petit homme sec, avec une tête un peu ballottante et grosse, sans
autres cheveux qu’une filandreuse mèche couleur d’étoupe, qui donnait
le tour du crâne, les yeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, étendu
sur un canapé, les jambes en l’air, et tenant, déployé de toute la
longueur des bras, un grand journal, répondit, sans se déranger par un:
«B’jour» à son salut.

Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, s’excusa de n’être pas venu
plus tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers mois en pays latin,
exhiba des ambitions discrètes d’être utile à l’humanité dans une
carrière libérale, nota en quelques modestes traits son caractère, ses
tendances, autant qu’il se connaissait, ses études jusqu’ici, débita
plusieurs banalités sentimentales sur les jeunes gens travailleurs,
au rang honorable de qui il comptait toujours être, délaya quelques
espérances d’avenir dans un pathos de nobles idées et conclut: «J’ai
pensé, monsieur, que vous vous intéresseriez sans aucun doute ...»

—«Comment, sans aucun doute?» interrompit à ce moment la voix
aigrelette du professeur, qui se dressa sur son séant, ramenant les
pieds à terre, pour considérer son visiteur. «Il y a beaucoup de
doute, au contraire; ou mieux, je ne vous porte aucun intérêt du
tout.»—«Vraiment, monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, jeune
homme, vous vous méprenez. Si vous ne m’inspirez aucun intérêt—en tant
que créature mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour vous un sentiment
tout aussi humain, la pitié.»

Albert prêta l’oreille.

«Malheureux jeune homme!» continua le professeur en s’agitant «vous
lancer dans une vocation libérale! Vous êtes intelligent: il fallait
faire de l’épicerie. Dans la lutte pour la vie, vous serez vaincu, mon
pauvre ami. Frottez-vous les mains, si la société pour le plus vous
supporte, si elle ne vous laisse pas crever de faim et de déboires sous
vos diplômes et vos talents. Et je comprends la société. Elle a besoin
du sucre de l’épicier, de son café, de ses confitures: qu’a-t-elle
besoin d’avocats, de députés, de médecins, de gens qui lui expliquent
Cicéron? Il y en a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le dégoût, elle
rejettera. Elle gardera quelques chirurgiens pour couper ses jambes
gangrenées, quelques chimistes pour lui fabriquer du vin, quelques
acteurs pour l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour, à la mer, à
l’usine, au comptoir. Elle fera bien, la société, elle fera bien!» cria
rageusement le petit professeur. «Nous autres Français, nous souffrons
de trop de civilisation, ou plutôt d’une fausse civilisation: nous
voulons tous être du côté du manche, personne ne veut faire partie
de la cognée, qui pourtant est la plus nécessaire. Soyez donc de la
cognée, monsieur! prenez un métier et non pas une vocation! gagnez
de l’argent et non pas des appointements.» Il prononçait ces mots
_vocation_ et _appointements_ avec des intonations méprisantes. «Il
s’agit de faire des hommes: nous avons assez de polichinelles. Oui,
monsieur, moi qui vous parle, je suis un polichinelle! J’ai honte de
moi, parce que j’ai passé cinquante ans à apprendre le latin à des
enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez plutôt la blouse du paysan
ou la casquette de l’ouvrier. Voilà des gens honorables. La France
commence à le reconnaître: dans vingt ans, il n’y aura plus de place
pour nous, les parasites.»

Albert, surpris et charmé par ce langage qui répondait à bien des
pensées, essaya de discuter, par convenance pour les idées reçues;
mais il accorda que théoriquement le professeur avait raison. Il
se retranchait dans ce _théoriquement_. «Pratiquement aussi» ne
démordait pas le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout: une
génération pratique adoptera ces axiomes.»—«Comment une intelligence
pourrait-elle labourer la terre?» objectait Albert. Mais il se souvint
que lui, Albert, une _intelligence_, se trouvait en ce moment dans une
position plus ridicule que le dernier des paysans, puisqu’il n’avait
pas un morceau de pain. Il fallut avouer cette misère.

Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné cela. Il se mit à rire
méchamment, satisfait de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!» fit-il «nous
sommes gêné! Allez cirer les bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de
terrible chez nous, c’est que, de par notre éducation, les trois quarts
des métiers humains nous sont interdits. En vertu de votre supériorité,
crevez!»

Bientôt, il s’humanisa.

«Vous n’avez qu’une chose à faire» dit-il d’une voix moins
dure.—«Quoi?»—«Ne songez pas à courir le cachet, c’est la mort de
l’homme: une fois qu’on a commencé à le courir, on le court toujours.
Sur ma recommandation, on vous trouvera quelque part une place de
maître d’études, une pure sinécure, qui ne vous enlèvera pas vos
meilleures heures pour travailler.»

—«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!»

Mais il fut pion. La lutte pour la vie l’exigeait. Il resta pion près
de trois ans.

Entretenu par le gouvernement, il ne souffrit ni de la faim, ni de la
soif.

[Illustration]




X

EN SORBONNE


Alors—toujours plus—le désir de l’exploration intellectuelle
l’obséda. Il ne pouvait pas se dire que la science était une vanité.
Depuis le temps que les hommes travaillaient, s’épuisaient, ils avaient
trouvé quelque chose: celui qui possédait la somme des connaissances
humaines devait vraiment en savoir plus long sur les principes et les
lois du monde que lui, Albert.—Cependant, s’il considérait la distance
qui le séparait d’un casseur de pierres, il ne se la figurait pas moins
grande que celle qui séparait de lui le plus fameux des penseurs: or,
lui, Albert, en savait-il sur ces questions beaucoup plus long que le
casseur de pierres?

Il se jeta dans l’étude de la philosophie.

Il suivit d’abord avec assiduité les cours d’un spiritualiste célèbre,
qui posait pour tout juger—et jugeait de tout, en effet, avec une
inaltérable complaisance envers lui-même. Ce bellâtre pérorait avec
ardeur et conviction contre les crimes de ceux qui professaient des
opinions différentes de la sienne. La sienne, ce n’était guère beau: un
joli catholicisme laïque, dont lui, le philosophe charmeur, était le
coquet prophète. Il avait le geste toujours le même, une main admirable
balancée onctueusement au gré de la période et s’aplatissant sur la
tribune avec un retentissement de cymbale pour en relever la chute.
Tous ses arguments étaient de cette force: «Et vous voulez que nous
estimions une conscience qui se passe de Dieu? Non, messieurs, nous ne
l’estimons pas!»—Et, patapla! la cymbale! Cette belle main et ce beau
coup de cymbale rendaient ses raisonnements invincibles.

Dégoûté en peu de temps de cette éloquence soufflée, Albert passa
tout d’une pièce à un philosophe matérialiste, qui, sans faire le
bruit de l’autre, groupait des disciples d’autant plus acharnés que la
chapelle était étroite. On étudiait là, en petit comité, les sciences,
on ramenait la psychologie entière aux fonctions hypothétiques des
circonvolutions cérébrales, et l’univers n’était qu’un déplacement
hasardeux de forces agissant les unes sur les autres par la vertu
d’une loi mathématique à découvrir. Non seulement l’homme et le singe
descendaient d’un même ancêtre—chose banale—mais tous les êtres,
animaux, végétaux, minéraux, provenaient d’une unique substance, dont
ils représentaient des transformations, des aspects: et cette substance
était tellement simplifiée, tellement refoulée hors des atteintes du
concept par l’analyse, qu’on finissait par se demander avec vertige si
elle existait et si le monde était autre chose qu’une vaste illusion.

Après une équipée hurluberlu en cette fondrière de la pensée, où l’on
est projeté sur le sol à chaque bout de champ, parce qu’on chevauche
sur un terrain qui se dérobe, Albert tourna bride et revint en
hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’était fou: se targuer de
positivisme et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base la science,
ce paraissait une excellente et propice méthode: mais il fallait
se condamner à ne pas la dépasser. Car sitôt qu’on sortait de ses
bornes—les bornes de la terre: moins que de la terre, du terre à
terre—on excédait la base et l’on dégringolait dans le néant.

Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait même la place de l’organe
de la pensée dans le cerveau, on voulût s’occuper scientifiquement de
cette pensée? Que, lorsque la chimie n’était pas encore parvenue à
synthétiser une cellule vivante, on pût émettre une vérité quelconque
sur la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, mais si lentement,
qu’elle restait en arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne devait
pas la supposer capable de trancher, avant un avenir incommensurable,
la plus minime des questions philosophiques.

Que faire?

Spéculer?

Alors, Albert éprouva le besoin violent de connaître tout ce que
les hommes avaient pensé sur ces hautes matières, depuis les temps
mythologiques et bibliques, jusqu’aux dernières contemporanéités:
espérant trouver quelque part, en quelque siècle, chez quelque sage
le mot de l’énigme, l’illumination évidente et supérieure sur les
tourmentants problèmes.

Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. Il fut surpris
de rencontrer—déjà—chez les plus anciens d’entre eux les
notions—semblant nées d’hier—modernes au sujet de l’origine du
monde. Le naturalisme d’Anaxagore disait exactement, avec moins
de raffinements et plus d’envergure, ce que prônait sur des airs
nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès intellectuel des siècles
consistait à avoir détaillé le point d’interrogation originellement
dressé. C’était comme si un homme ayant découvert un trou dangereux,
les autres hommes, au lieu de le boucher, s’étaient ingénié à en
sonder les profondeurs et à y découvrir toutes les agravantes cavités
concomitantes. Il est vrai que quelques-uns avaient voulu le boucher:
Socrate avait insinué que la question morale existait seule; et plus
tard, bien d’autres avaient coopiné, les Stoïciens, Kant lui-même.
Malheur! ils n’avaient fait que creuser un autre trou à côté!—A vrai
dire, la morale n’intéressa jamais que médiocrement Albert. Il lui
paraissait qu’avant de savoir comment il devait agir, il lui fallait
savoir qui il était. Il en voulut à Kant d’avoir cherché à neutraliser
le résultat de la Critique de la Raison pure en offrant le refuge
d’une Raison pratique, dont—pour sa part—il ne reconnaissait pas le
principe-base.

Et toujours, dès le commencement, cet éternel et immuable conflit entre
l’idéalisme et le réalisme! Platon et Aristote, que vingt-deux siècles
écoulés n’avaient pas encore mis d’accord.

A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait l’âme d’Albert. Quelle
hypocrisie! Les questions vitales de l’intelligence n’avaient pas
avancé d’un pas. Plus il pénétrait dans le labyrinthe sans issue des
idées, plus la conviction de s’être fourvoyé dans une compagnie de
filous s’accentuait. Berné d’un système à l’autre, il finit par penser
que la philosophie—ou plutôt les philosophies—n’était qu’un leurre,
une moquerie, un piège: à coup sûr la preuve palpable de l’incapacité
de l’esprit à sortir de son relatif.

Quelle chute, après avoir cru au génie humain!

Il admira à la fois la complexité savante de ces édifices équilibrés
dans le vide, et la niaiserie de leurs aspects, quand on les
considérait à froid. Descartes, Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de
leurs inventions, et en même temps on trouvait ces inventions bêtes.
On pouvait peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais on ajoutait
nécessairement: «C’est faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs
conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions étaient aux
antipodes les unes des autres!

Le scepticisme naissait inévitablement.

Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert.

Il sut par cœur la Critique. En un moment de ferveur, il projeta d’y
adjoindre une Critique de la Sensation, par laquelle il serait prouvé,
d’une manière encore plus explicite qu’au chapitre sur le phénomène et
le noumène, que les perceptions des sens ne correspondent pas plus à la
réalité que les concepts de la raison.

De cette époque de méditations, Albert ne garda rien de positif; sinon
deux ou trois _croyances_, en rapport avec son caractère, que lui-même,
par ironie, tenait à l’état de croyances, déclarant qu’il ne voulait,
ni ne pouvait les discuter. Il prit à Spinoza le déterminisme, à
Spencer l’évolution, à Hegel la théorie de la force, et il se composa,
pour son usage personnel et afin de ne pas demeurer l’âme vide, une
manière de se représenter le monde. Puis, il jura de ne plus rouvrir
un seul de ces ouvrages énervants, il cracha sur les charlatans, et,
certain maintenant d’avoir avec conscience goûté à toutes les coupes du
savoir terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré.




XI

MANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONS


Orgie!

Ah! ah! ah! ah!

Et le long des quais vieillots, où d’habitude il bouquinait, Albert
était secoué d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait
l’idée qui tout à coup venait de se présenter à son cerveau. Orgie!
L’idée d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce heurt singulier de
lettres, ces deux consonnances drôlement accouplées, cette _r_ et ce
_g_ dos à dos, cet assemblage de voyelles et d’articulations, avec
le concept qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire tournure
dans son entendement jusqu’alors naïf, que les hoquets de surprise se
succédaient, gutturaux, de son larynx, comme l’éternuement d’un chat
qui se hérisse la première fois qu’il voit un chien. Pourtant, l’idée
était là. L’idée tombait peut-être des nues, sans rime, sans raison,
sans cause, contraire à toute loi de l’association: mais enfin elle y
était. Elle y était si bien, que sur toutes ses faces il la retournait,
l’examinait, la contemplait, lui souriait ou la boudait tour à tour,
la trouvait jolie ou s’en effarouchait. Et comme à côté de lui filait
la Seine grisâtre et huileuse, il s’accouda sur la pierre décrépite
du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y trouver un conseil, rêveur,
absorbé, les yeux immobiles, regarda couler l’eau.

Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité effrayante, au milieu de
l’immutabilité des rives.

Où s’en allait-elle?

Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le monde, à chaque goutte d’eau,
avant de la libérer d’entre ses doigts et de lui donner l’essor qui
l’emporte loin de sa source, avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne
au tourbillon irrésistible des flots. Passagère sera ta destinée. Tu
fuiras au sein des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes,
jusqu’à l’heure où la grande Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il
n’est point de jougs sous lesquels tu ne doives plier, point de
travaux que tu ne doives accomplir, point de tourments qui ne doivent
t’accabler. Libre, tu te rendras volontairement esclave. Au lieu de
jouir—autant que cela se peut dans ta course ardente—des rayons dorés
du ciel, de l’air aux transparentes bulles, des paysages qui se mirent
dans l’onde, tu t’efforceras de rouler au plus profond du fleuve,
écorchant tes formes gracieuses sur les cailloux et les sables du lit
fangeux, tu soulèveras les lourdes barques à la quille formidable, tu
feras marcher la roue des moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux
qui te happeront au passage et tu t’en iras servir de boisson aux
habitants de Paris, avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles
égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte d’eau?

La goutte d’eau eût répondu: «Oh! laisse-moi suivre le courant de la
rivière le plus près possible de la voûte azurée; laisse-moi bondir
comme une chèvre capricieuse, me mêler à la blanche écume ou, diaprée
des sept feux de l’arc-en-ciel, jaillir sur la crête des vagues. Je ne
veux point me souiller au contact impur de la vase, ni soulever les
barques pesantes, ni mettre en mouvement les moulins; je ne veux point
être utile aux hommes. Je veux voguer follement, sans retards, sans
soucis, sans peines: et plus vite la grande Mer m’ensevelira, plus
heureuse je serai, car ce sera la fin de la course.»

Et les lames filaient, filaient, se poussaient, grimpaient les unes
par-dessus les autres, comme pressées d’arriver au bout, là-bas, dans
la grande Mer. Et celles qui étayaient de leurs efforts le flanc
des barques, celles qui, pauvrettes, se brisaient contre les piles
des ponts ou celles qui se trouvaient retenues par les remous des
bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles aussi—voler, brûler
l’existence.

Albert en vint à croire qu’elles chantaient l’éternelle philosophie.

Qu’était-ce que la vie, après tout?

Sans se complaire à de banales comparaisons, il y avait lieu de
remarquer que le devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à gauche,
une enfilade dépenaillée de vieux livres lui remémorait ses années
d’études. A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui servirait-il
de continuer? Il deviendrait un homme comme tous les autres, hanté
des mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes scrupules. Pourquoi se
donner l’ennui de façonner son cerveau aux usages du monde, de le
mouler sur ses exigences? Dérision! Travailler, transpirer, crever
de fatigue et d’essoufflement pour parvenir à une de ces situations
_dites_ honorables, lorsque le temps nous emporte comme la goutte
d’eau, lorsque si brève se précipite la comédie, lorsque d’un instant
à l’autre nous pouvons mourir. La société s’impose à nous comme une
tyrannique marâtre: briser ses liens, s’échapper de ses griffes, oh!
n’est-ce point la sagesse?

Oui.

La sagesse disait ceci à Albert:

On peut prendre de la vie ses douleurs tristes ou ses douleurs gaies.
Les unes sont amères et martyrisantes; les autres sont pleines
d’étourdissements et d’opium. Que vaut-il mieux? Le gros tas fait un
métier, s’y morfond, se marie, amasse pour des hoirs, crée des enfants
qui périssent, s’épuise en stériles ambitions. L’élite s’enivre.
Bottés, cuirassés et casqués de mépris, ceux qui ont choisi l’ivresse
roulent sous les tables et oublient. Ils se perforent l’estomac et
s’empoisonnent le sang. La tombe les enlève à la fleur de l’âge, tandis
que les autres, encore à moitié chemin, halètent péniblement vers le
but, les yeux gros de pleurs et les pieds las.

La sagesse lui disait encore:

Brailler sur la voie du Calvaire est la suprême des consolations.

Alors, les lames fredonnaient:

Vite, vite, plus vite hâtons-nous de rejoindre la grande Mer, la grande
Mer, celle qui nous ensevelira.

C’était ce jour-là l’anniversaire de sa naissance. Albert avait vingt
et un ans. Il se sentait vraiment changé depuis l’époque où, provincial
jusqu’au bout des ongles, le monde lui apparaissait comme un concert
placide et doux, où chacun faisait sa partie, sagement, les orbites
fixées sur le bâton du chef d’orchestre. Alors, dans son âme pure et
simple, pas encore tourmentée, les révoltes n’existaient qu’à l’état
latent, étouffées par l’éducation et par le frottement quotidien de la
famille. Il se souvenait de ses premiers émois à la lecture de livres
peu catholiques et de romans dévorés en cachette. Quels progrès dans le
mal! La religion s’était effondrée, comme s’effondrent sur un cadavre
pourri des fragments véreux de chairs. Il lui était resté le sentiment
du devoir. Et maintenant, devant l’inanité gigantesque de tout ce qui
existe, la loi morale elle-même s’effondrait en lui, comme s’était
effondrée la religion.

_Nasci, pati, mori_, disait un vieux proverbe gravé sur la pierre
séculaire d’un manoir de sa ville natale. Pourquoi ne pas supprimer
_pati_ et le remplacer par une continuelle orgie? Et si dans l’orgie
il y avait une souffrance, eh bien! l’orgie usante, délétère, vorace,
abrégerait, au moins, le pélerinage et en absorberait la mélancolie.

Pourquoi pas?

Deux choses se soulevaient là contre: l’hérédité de toute une race
honnête et l’amour-propre inséparable de cette hérédité.

Père, grand-père, arrière-grand-père, aïeux, avaient jadis gagné leur
pain à la sueur de leurs fronts. Leurs labeurs réunis, quintessenciés
dans son système nerveux, organisaient une résistance angoissante,
quoique fatalement vouée à la défaite, à l’envahissante gangrène. Le
siècle était donc le plus fort! Il avait raison des instincts les
mieux enracinés et des moins accessibles natures! L’horreur du travail
qui venait tout à coup de saisir le jeune homme—préparée, il est
vrai, de longue main—n’était que le résultat du commerce maladif de
son intelligence malmenée avec la délirante atmosphère de la culture
moderne.

L’amour-propre se dressait aussi comme un remords. «Honte» criait-il «à
ceux qui, par lâcheté, se ravalent au-dessous de leur valeur!»

Mais quoi! lutter! lutter toujours!

Et levant les yeux au ciel, il aperçut les premières étoiles, que la
crépusculaire approche du soir ramenait à leur place accoutumée dans le
firmament incommensurable et beau. Un sourire de pitié erra sur ses
lèvres. Que suis-je? pensa-t-il. Oh! grotesque imbécillité! s’occuper
de ce que font et disent les hommes, ces atomes perdus sur le plus
infime de ces astres! Que je sois vidangeur ou roi, peu importe dans
l’immensité!

Un sanglot le prit, puis, tout aussitôt, une inextinguible hilarité.

Il avait passé les ponts.

De quoi avait-il envie? C’était donc décidé: orgie. Mais, comme
un voyageur en des régions inconnues se tourne et se retourne,
interroge la contrée du regard, hésite et se consulte, Albert se
tâtait, cherchait à surprendre ses appétits, presque factice dans son
enthousiasme, _voulant_ s’amuser. Autour de lui, des gens passaient,
gaiement. Il s’efforça de faire comme eux. Il chassa avec colère
certaines pensées sombres qui persistaient à revenir. Dans un café, il
lut les journaux cocasses, écouta les mots du jour, fuma des cigares
chers, but. Il sifflota des airs d’opérette.

Etrange contradiction! La jouissance qu’il éprouvait provenait plus
de l’âpre satisfaction d’avoir déchiré les vieilles attaches, que
d’un réel contentement de sa débauche. En somme, pourvu qu’il jouît,
n’était-ce pas le principal?—Jouissait-il?—Albert scruta son être
intime et crut pouvoir répondre par l’affirmative. Mais que de doute
dans cette croyance!

Ce soir-là, il soupa en cabinet particulier.

Et, pour la première fois de sa vie, il baisa une femme.

[Illustration]




XII

LE DÉPUCELAGE D’ALBERT


  Paris, 13 mai.

Je me lègue à moi-même—pour relire en quelque heure future, alors que
j’aurai connu d’autres femmes (si j’en connais, ce dont je doute), ou,
au moins, que j’aurai fait de plus amples expériences, ou, simplement,
comme note mémorable—ce croquis d’impressions charnelles qui ne datent
que de cette nuit.

Je suis allé chercher chez elle, rue Dauphine, une jeune fille du nom
de Bertha, qui était la maîtresse d’un de mes camarades. Je la trouvais
jolie: elle me _portait à la peau_, j’avais pensé à elle plusieurs fois
avec des désirs—presque avec des désirs de collégien, si, arrivé
à cet âge de vingt-un ans sans m’être encore résolu à terrasser le
monstre, la résistance instinctive de tout puceau à ces désirs n’eût
été chez moi empreinte beaucoup plus de réflexion que de timidité. Un
soir que l’on m’avait entraîné au bal Bullier, je l’avais rencontrée
avec Trubert, son amant. Trubert, qui me savait sérieux, sans me croire
pourtant innocent—car je n’en ai jamais eu l’air, et je ne l’ai jamais
été—voulut me taquiner et me forcer à danser. «Tiens» dit-il «je te
confie Bertha comme un dépôt sacré. Tu ne t’embêteras pas avec elle:
elle réveillerait un cadavre.» Et il la laissa une heure à mon bras.
Ce que nous dîmes, je ne me le rappelle pas trop. Nous valsâmes deux
tours, puis je la conduisis dans un des petits bosquets du jardin pour
manger des glaces. C’est là qu’elle me fit les yeux doux. Elle s’amusa
à lisser ma moustache du bout de son doigt, la déclarant plus gentille
et plus fine que celle de Trubert. «Oh! Trubert» zézaya-t-elle dans
une moue, pour m’engager à lui faire des avances «il m’ennuie!» Je
ne lui fis pas d’avances, car j’avais encore de derniers scrupules
d’honnêteté. Ce fut elle qui les fit, avec une coquetterie flatteuse et
tendre, où je cherchais à démêler la part de la sincérité et celle du
mensonge. Elle me donna son adresse, en m’indiquant des heures où je
serais sûr de ne pas tomber sur Trubert. Puis, profitant d’un moment où
personne ne passait, en un mouvement souple, elle me tendit ses lèvres.

Elle n’espérait plus ma visite: aussi, lorsque j’entrai, elle eut aux
yeux une surprise.

«Albert!» s’écria-t-elle.

—«Moi.»

Vu que j’avais décidé de coucher cette nuit avec une femme, et que
j’avais choisi celle-là comme étant—parmi celles que je pouvais me
procurer sur l’heure—la femme dont j’étreindrais le corps avec le plus
de satisfaction probable, je n’eus ni les réserves, ni les froideurs
du soir de Bullier. Je remarquai bien une certaine gêne, provenant
d’inhabitude seulement, en face de cette femme, sur laquelle—cela
m’arrivait pour la première fois—j’avais des projets sensuels. Mais
cette gêne était purement intérieure, elle n’ôtait rien au calme
prodigieux que j’étais surpris d’observer en moi, et mon sang ne
battait pas d’un degré plus vite dans mes artères. Chose cynique: la
convoitise était alors artificielle. Je _voulais_ avoir une femme:
j’allais l’avoir.

Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer, je m’engageais bien
plus en curieux qu’en passionné: et c’était encore plus en curieux de
moi-même qu’en curieux d’elle. Le mystère: moi, non la femme.

Que ne savais-je pas de la femme?—Tout ce qui se sait, je le savais.
J’avais lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se voit, ne s’entend,
je me l’étais représenté en traits assez exacts et certains, pour avoir
de l’amour une notion plus complète que d’autres après de longues
pratiques.

Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais avec une intellectuelle
émotion, ce qui se dressait en ma pensée en point interrogatif aigu,
vibrant, c’était le mode inconnu dont mes sens—à moi—frémiraient
au contact de la chair femelle. Jouirais-je aussi vivement que je
l’imaginais? Y aurait-il pour moi un de ces abîmes de plaisir, où tout
s’effondre—ne fût-ce qu’une minute—dans la folie et la volupté?
Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement supérieur à toutes les
joies, qu’une fois que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais
l’importance unique que dans le monde a prise l’hymen.—J’avoue, ici,
en ce papier simple, sincère, sans phrases, l’appréhension foncière
où je vivais—après l’épreuve de déjà tant de désillusions—d’une
désillusion nouvelle, non plus cruelle à l’âme que les précédentes,
mais plus sensible peut-être, la sensualité tenant de si près au
bonheur terrestre.

Oserais-je dire que c’était là surtout ce qui, jusqu’à cet âge tardif,
m’avait retenu dans une chasteté physiologique d’autant plus complète,
que ma corruption morale était précoce?—Si ce papier était pour
d’autres, je ne le dirais pas, de peur de n’être pas cru.

J’emmenai souper Bertha.

En ce tête-à-tête chaud, où des griseries de vins et de cigarettes,
sur un dessert compliqué, prédisposent aux caresses lubriques et
ameutent tous les aiguillonnements du désir, je constatai pour la
seconde fois une inertie à me livrer aux impressions vives qui auraient
dû se produire. Je me demandai si véritablement, objectivement
cette situation était délicieuse. J’interrogeai ma compagne, dont
les prunelles brillaient, dont les rires perlaient en gouttelettes
argentines: «Quel effet te fait la vie, en ce moment?»

Elle me donna cette réponse, qui me plongea dans un étonnement
douloureux: «Je n’ai jamais été si heureuse, jamais, jamais!»—Et sur
sa gorge, qu’elle avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements,
et ses paupières aux transparences mouillées mettaient des frissons de
cils à ses regards.

Ma volonté de joie était si impérieuse, que je forçais la verve à m’en
donner au moins toutes les apparences. Mes paroles étaient un flux de
gaîté, d’ardeur, d’insouciance; je contais des plaisanteries tendres,
j’avais de l’esprit; j’incitais mon cœur à bondir, un peu dans ma
poitrine, en respirant avec recherche le parfum subtil émanant de
cette femme, comme on essaye de s’entêter avec une fleur.

Ainsi nous étions heureux!

Il n’en fallait pas douter: la fillette qui avait déjà vécu d’amour
l’affirmait. Du reste, c’était bien ça! Je reconnaissais le morceau
palpitant des romans.

Encore quelques échelons, j’allais atteindre le summum de la félicité
humaine.

Je l’entraînai par la taille, tandis qu’elle se renversait sur mon bras
en gloussant, et que je meurtrissais de baisers rapides les sinuosités
de son cou; je l’entraînai dans la chambre attenante, où un lit—le
lit—se dressait occupant de son énormité tout l’espace.

Je me trouvais ainsi dans les meilleures conditions possibles pour
juger avec une partialité en sa faveur ces minutes sexuelles, par
lesquelles j’allais être rendu homme (ne l’étais-je pas avant?) et que
les détracteurs de la vie eux-mêmes considèrent comme la vraie revanche
aux charges de l’humanité: dans un décor luxueux, mon corps de vingt
ans, des fumées d’agapes, tous les nerfs de mon être tendus à la quête
des paradis promis, et la disposition d’une jeune fille désirée et
désirant, qui joignait aux attractions de l’enfance les vices de la
femme expérimentée!

Contrairement à ce qui se passe d’habitude en cette nuit d’initiation,
où le trouble absolu de leurs sens et de leurs pensées empêche les
adolescents de rien distinguer, je me souviens des moindres faits, des
moindres sensations. Jamais je ne fus plus lucide. C’est peut-être ce
qui me perdit.

Quand elle eut ôté sa robe et que ses bras blancs apparurent, modelés,
polis, depuis les deux à peine perceptibles taches de vaccin, jusqu’aux
attaches minuscules des poignets, quand apparurent, sous le flot de
la jupe dentelée, les mignonnes chevilles et le doux enflement des
mollets emprisonnés dans la roseur de fins bas ajourés, puis quand la
jupe aussi tomba, et qu’elle en émergea, garçonnière, en pantalons
courts aux hanches un peu fortes, dénouant d’un même geste ses cheveux
châtain clair, qui noyèrent d’ondes ses épaules et son dos, un prurit,
il est vrai, chatouilla mes moëlles, et dans la demi-ténèbre baignant
d’une ombre tiède ce déshabillé, j’éprouvai quelques courtes secondes
hallucinatoires, comme devant l’idole d’un tableau tentateur: mais mes
yeux, de suite remis, s’arrêtèrent presque aussitôt sur une légère
maculature jaune qu’avait à l’aisselle la baptiste de la chemise, et
qui me fit songer que cette idole-là transpirait.

Je la pris néanmoins sur mes genoux, j’enlevai son corset, je découvris
sa poitrine, dont les pointes, non encore mûrement développées,
se roidissaient dans leur poussée de croissance, j’aspirai le
parfum d’héliotrope qui s’en exhalait; mes doigts errèrent, avec de
visiteuses pressions, d’abord à l’entour des formes, sur le linge,
puis ils s’insinuèrent sous le pantalon, montèrent le long du glissant
ferme des cuisses ... Mon corps s’échauffait, mes instinct d’animal
fonctionnaient, j’étais viril, j’étais brute: mais je m’en apercevais
avec un scepticisme qui croissait à mesure que j’approchais du fameux
summum; mon âme était déplorablement étrangère, j’étais plus que jamais
dédoublé, mon moi psychologique regardant l’autre faire des saletés et
prêt à se moquer de lui.

Enfin nous fûmes au lit.

Elle y mit toute la bonne volonté du monde; je soupçonne les autres
femmes de n’être pas plus chaudes, ni plus extravagantes; beaucoup
aussi ne doivent offrir à leurs amants autant de fraîcheur, de grâce,
d’attraits physiques et de fantaisie dans leurs phrases entrecoupées et
la modulation de leurs soupirs; peu ont dû se livrer avec une ferveur
si abandonnée ... Hélas! je suis obligé d’employer ces mots, indicatifs
de délices, car alors quand pourraient-ils s’employer?—D’autres
peut-être, mieux disposés à se contenter de ce que le monde octroie,
en eussent ajouté de plus émerveillants, eussent déchaîné tout le
vocabulaire menteur de la poésie.—Mais ces mots, je le vois bien, je
m’en forgeais une idée encore trop belle, malgré mes prudences; je ne
pensais pas qu’ils correspondissent à de si piètres sensations, ni à de
si ridicules réalités. Ce fut une tromperie, un vol, l’assassinat d’une
espérance.

Depuis le moment où j’embrassai de mon corps le corps nu et vital
de ma concubine, et où je sentis les deux souples boas de ses jambes
s’enrouler aux miennes, jusqu’à celui où, écœuré, je partis, il y eut
une dégradation croissante de mon estime pour le plus choyé des sept
sacrements. Si, dans ce coït exaspérant, j’ai, par malheur, fécondé
un des ovules de l’organe auquel je me suis accouplé, l’enfant qu’une
accoucheuse extirpera dans neuf mois ne sera ni plus ni moins que
Diogène.

Je ne m’arrêterai pas que je n’aie tout dit.

Ce frottement d’une chair contre une autre, arrivé à ce degré où l’on
tient l’objet du désir, naturel, matériel, sous soi, en soi, sans plus
aucun reste à l’imagination, puisque la viande réelle, indéguisée
s’écrase entre les bras, ce frottement est un supplice, le supplice de
vouloir plus, on ne sait quoi, d’aller au-delà, quand il n’y a rien,
de s’aplatir contre le but, lorsque l’élan est immense et calculé pour
le dépasser infiniment. Je me heurtais à cette navrante certitude:
j’ai épuisé la coupe et ma soif absorberait l’océan. Et tandis que
mes membres, bandés à casser, s’épuisaient à ambitionner l’absolu, je
vagissais désespérément en moi-même: «Ce n’est pas ça! ce n’est pas ça!»

Oh! l’horrible cauchemar!

Il y eut un terme aux efforts, il y eut l’instant où, les nerfs
détendus par l’excès même de la folie, j’échappai au lit et—comme
Rolla—allai songeur m’accouder à la fenêtre. Comme Rolla! ce souvenir
me parut grotesque. Aurais-je choisi pour y mourir la couche de Marion?
Pas la peine assurément. Et je souris de ce pauvre romantique qui avait
voulu quitter le monde sur une si misérable impression.

Or, la petite, en un nouveau spasme, m’exigeait, des pleurs dans la
voix. Il m’eût plû de l’abandonner comme un paquet inerte, mais comme
ce paquet pleurait, malgré la répulsion que m’inspirait alors cet acte
dégoûtant, par pitié, froidement, ainsi qu’on accomplit un nauséabond
labeur, je l’éventrai de nouveau.

Quand, la peau harassée, elle fut assoupie, je m’enfuis.

Telle fut cette nuit, que je compare à un parterre de fleurs en un
jardin: de loin, les roses semblent adorables; on approche, beaucoup
sont fanées, souillées, il en est de rongées, peu de pétales sont
exempts de poussières; on écarte les tiges, et l’on découvre que le
fond d’où elles naissent n’est qu’un hideux mélange de terre et de
fumier.

Ah! l’amour!

Jamais je ne la reverrai.

[Illustration]




XIII

LA VIE FIÉVREUSE


Alors, au milieu de la fumée des pipes, le bohême Bombax prit la parole:

Oui, mes chers, c’est à cette époque que je connus Albert. Il avait
résolu de vivre selon la saine logique, à savoir de ne plus être
l’esclave du devoir, mais de s’acheminer vers la mort, le cœur hanté
de joie et d’incoërcibles indépendances. C’était un adolescent brun,
portant ses premiers poils avec aisance, sachant causer et plein d’une
dévorante imagination. Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne battait
pas les femmes et buvait l’absinthe avec des timidités de débutant.
Mais je l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie secrète, je me
sentais attiré vers lui, jusqu’à le trouver le moins médiocre de nos
compagnons.

Quelques jours après l’avoir rencontré en un sous-sol turbulent de
café, je le revis, beau comme le spleen, au bal public. Il faisait
danser une femme que vous avez tous adorée, cette taille de guêpe aux
élancements blonds, ce teint lumineusement blanc, ces prunelles aussi
pâles que si elles avaient été taillées dans le marbre, ce corps aux
robes souples, tout cet ensemble de formes harmonieuses et pures qui
répondait au nom de Filigrane-d’Argent. Il me reconnut, vint à moi et
me présenta sa danseuse. «Ma première maîtresse» dit-il. _Ma première!_
Oyez cela: _Ma première!_ Comme si un homme s’avisait jamais de penser
qu’il aura plus tard une autre maîtresse que celle qu’actuellement
il possède! Quelle corruption! quel cynisme!—ou peut-être quel
mépris précoce de l’existence, dans ce: _Ma première maîtresse!_ au
lieu de—avec l’accent glorieux et fier du premier triomphe—: _Ma
maîtresse!_

Filigrane-d’Argent m’a conté un soir ses impressions sur lui. La
confidence vaut la peine d’être entendue.

Jaloux comme Othello, d’une jalousie cependant qu’il laissait à peine
deviner, concentrée, rongeante, empoisonneuse, plus occupé à se prouver
l’indignité de celle qu’il considéra toujours comme une faiblesse,
qu’à jouir consciencieusement des félicités dont le sort lui offrait
en libéral de débordantes coupes, inquiet, anxieux, sombre, Albert ne
savait ni s’abandonner à l’insouciance, cette compagne obligée de la
débauche, ni se sortir assez de lui-même pour ne jamais considérer
les choses que sous leur attrait objectif et embrasser éperdument les
évènements sans leur rester subjectivement extérieur. Tantôt, il gisait
abattu par une tristesse noire, regrettant ce qu’il avait abandonné
pour suivre le fantôme de la folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté
artificielle, buvait, chantait, déshabillait sa femme et lui mordait
les seins, avec de fauves regards et des étreintes désordonnées. Inégal
de tempérament, nerveux par essence, en toute volupté se glissait
pour lui comme un venin; il n’avait la plénitude de rien, et les
plus divins instants étaient inexorablement souillés des perfides et
sataniques injections de la mélancolie. Ah! s’il avait réellement
aimé! Mais l’amour lui était interdit: car l’amour se donne, et Albert
n’avait pas la faculté de se donner, plié sur lui-même comme un
porte-feuille, qui, bourré de notes et de documents, gémit, crie, crie,
éclate, sans livrer un seul de ses secrets.

Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que trois mois. Il la chassa de
chez lui, ignominieusement, sans scène. S’il avait eu des illusions sur
la femme, il les perdit du même coup, et sa tristesse en augmenta.

Et pourtant quelle noce! Oh! mes chers, quelle noce!

Il me semble le voir toujours, ce roi de brasserie, trônant au milieu
du groupe de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis que sa dextre
enlaçait par les reins la fille, et que de sa bouche tombaient, ainsi
qu’un flot de paroles d’or, les plus désolantes maximes et les plus
grandes pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs, l’un plein d’amertume,
l’autre plein d’ambroisie. Que tous deux par vos lèvres soient bus en
même temps. Proclamez-vous heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume.
Pour moi, l’amertume est la plus forte. Vive l’amertume!»

Il courait aussi les lieux de plaisir.

Parfois, son âme se délectait aux placides jouissances des innocents
de la terre. Les enfants jouant sous les ombrages des jardins
l’absorbaient. Il admirait la nature dans ses contrastes, la grande
capricieuse, qui dispense aux uns les possibilités adorables d’une
imperturbable félicité, aux autres le continu soupir du cerf qui brame
après le courant des eaux. Sans se lamenter en de vaines plaintes,
il contemplait le spectacle de l’humanité, où chaque cerveau forme
un petit monde à part, ici paradis, là enfer, et où le choc d’eux
tous les uns contre les autres détermine un résultat bizarre comme un
kaléïdoscope, effrayant comme une tempête, ridicule comme une opérette.

Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde, et sur toutes les pentes
de Montmartre on le cotait au plus haut prix. Il faisait la gloire
d’une douzaine de cabarets. Sur la rive gauche, aux soirs de tapage,
on ne voyait que lui, hurlant par-dessus les plus hurleurs, brandissant
des verres, discourant, le verbe magnifique et les gestes immenses. Ce
qu’il but, pendant ces temps, constituerait une fortune pour un petit
bourgeois; ce qu’il donnait aux femmes celle d’un gros. Mes chers, vous
vous demandez comment il était si riche? Il jouait.

Oui, cet homme-là jouait. Et, chose extraordinaire, la chance était
accrochée à ses doigts comme une bête luisante tenant ferme par dix
mille ventouses. Elle ne le lâchait ni au baccara, ni au trente
et quarante, ni au simple écarté. C’était de l’ahurissement, du
tourbillon, du vertige. On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns
même s’en irritaient. Heureux au jeu, malheureux en amours! dit
l’adage. Albert, lui, se promenait en vainqueur parmi les jupons, de
la même façon qu’il triomphait sur le tapis vert. Mais voici: il était
malheureux de l’amour, comme il était malheureux du jeu, comme il était
malheureux de tout.

Je n’ai jamais compris son caractère.

Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt pour un mauvais plaisant. Je
dois reconnaître qu’il n’était ni l’un, ni l’autre. C’était un être
raté: raté, malgré sa supériorité. Un des plus fermes principes de la
philosophie est celui qui dit: _Adaptation au milieu_. Albert était
dans le monde comme un poisson dans l’air; il s’y débattait sans
pouvoir y respirer, faute des organes spéciaux pour en savourer la
parfaite concordance et s’y mouvoir à l’aise.

Il eut deux duels: le premier avec un journaliste qui, sans cérémonie,
avait imprimé son nom au milieu de ceux d’une bande d’épiciers en
villégiature; le second avec moi, qui, dans un moment d’ivresse m’étais
permis de soutenir devant lui la doctrine du libre arbitre. Il blessa
le journaliste à l’épaule et moi au poignet. Je ne sais ce qu’il advint
du journaliste. Pour nous, nous nous raccommodâmes sur le terrain, nous
jurant l’un à l’autre, la main sur Spinoza, une inaltérable amitié.

Je puis donc dire que je l’ai connu. Mais son énigme ne m’en resta pas
moins indéchiffrable, tant il différait de ce que l’on a coutume de
voir, du public banal, de ce qui est la grosse masse de la société.

Nous nous trouvions une nuit chez Blanche de D ... Sous l’éclat
féerique et nu des lustres que réfléchissaient les glaces, des invités
de choix passaient d’agréables moments. Il y avait eu souper, un souper
digne de la réputation de cette belle personne, un souper tel qu’en
eussent rêvé les Romains de la dernière heure: des mets exotiques, des
viandes d’animaux sauvages, des poissons bizarres, des sauces russes,
des nids d’hirondelles, des fruits tropicaux, des vins du Rhin et des
assaisonnements d’anecdotes galantes. De l’esprit comme des bossus,
un vacarme de sourds. Pour le dessert, une comédie décadente. Bref,
la plus hilare des fêtes dans le plus hilare des costumes. J’étais
en ours. Duvivier, l’inénarrable Duvivier, était en cosaque; Auguste
avait arboré un complet du Bengale décrit quelque part dans les Védas;
André Rapatin se pavanait en chef de tribu, couvert de plumes des
pieds jusqu’à la tête; Jonas Bichon avait imaginé de se déguiser
en mandarin; il y avait aussi un mangeur d’hommes, un gorille, un
Agamemnon, un spectre du Commandeur, plusieurs Mars, trois ou quatre
centaures et un cadavre. Albert avait revêtu l’apparence du père
Eternel. Sous cette figure, il obtenait un succès fou. Vous pensez
bien que les dames n’avaient pas de plus grand plaisir que de tirer sa
longue barbe et de lui commander à l’envi des petits Jésus. On dansait.
Des éblouissements d’épaules, des gorges d’ivoire, des décolletés
merveilleusement pervers, des parfums, des bras, des nuques, des
sourires ... Oh! mes chers, de vraies houris! Elles avaient des lèvres
que ne dérobaient pas aux baisers de trop pudiques effarouchements.
Cythère les avait caressées de ses zéphyrs doux comme des charmes.
Que vous dire? Albert avait gagné au jeu près de cinq mille francs.
Personne ne se donnait autant de peine pour s’amuser. Il conduisait
de front une demi-douzaine d’intrigues. Eh bien! au moment le plus
dévergondé, le plus extravagant, vers quatre heures du matin, alors
qu’il n’y avait pas assez d’échos dans les murs pour renvoyer nos
immenses éclats de rire, il me prit à part, et savez-vous ce qu’il me
dit?

«Je m’ennuie atrocement.»

[Illustration]




XIV

MAGGIE


Soir d’hiver. Le brouillard buait autour des becs de gaz avec des
indistincts mouillés de nimbe. En des milliers de piqûres, le givre
s’emparait des épidermes, et l’haleine sortait des bouches, visible et
fumante. Les gens se hâtaient, marchaient droit devant eux, par petits
pas pressés, presque en courant, les mains dans les poches, emmitouflés
de fourrures et silhouettiques. Les rues devenaient désertes. Il était
passé minuit.

Albert crut apercevoir dans l’ombre une femme. Il chercha la figure,
par habitude. L’être s’accroupissait sur le seuil d’une allée,
obstinément immobile, d’une masse, sous le vague d’une robe informe,
sombre dans l’obscurité qui l’enfouissait. Elle dormait peut-être.
Albert voulut suivre son chemin sans s’en inquiéter. Un atome de plus
dans le monde de la misère! La police la ramasserait. Mais, comme il
s’était approché, un peu curieux, elle fit un mouvement, et le visage
se dégagea avec deux effarements d’yeux qui le regardaient fixement.
«Il fait froid» dit Albert; «tu dois geler sur cette marche!»—«Je
n’ai pas d’autre lit» répondit la créature.—«Qui es-tu?»—«Maggie.»
Alors voyant qu’elle était jolie, et que ses traits se fondaient avec
finesse, et que sa pâleur la parait d’une maladive attirance, et qu’une
étrangeté douce s’exhalait hystériquement de sa physionomie, Albert lui
dit de venir.

Dans la chambre, à la lueur de la lampe, il l’examina. Elle paraissait
encore une enfant, à peine faite, et sa gorge bombait si peu, que l’on
pouvait douter, quoique trouvée sur un trottoir, qu’elle fût déjà
souillée. Ses cheveux blondissaient la face tournée contre la pierre,
l’aspect autour de sa tête petite, la baignant de grâce innocente
et claire. Quoi de plus délicat que ses membres, si délicats qu’ils
en ployaient comme les rameaux frêles d’un mince arbuste? De vives
rougeurs couraient, fugitivement successives, sous le tissu transparent
de sa peau, angoissées, laissant entre elles les non-colorations
anémiques du teint que ravageait la chlorose. Les prunelles
bleues s’ouvraient, grandes. Sa main serrée tenait quelque chose,
inconsciente, comme celle des cadavres qui sont morts en accrochant.
La chaleur du feu la déraidit, et comme peu à peu les doigts se
relâchaient de leur engourdissement, il en tomba une pièce qui roula
métalliquement sur le plancher. «Qu’est-ce que cela?» dit Albert. Il
se baissa: un louis. «Ah!» dit-il «tu étais donc riche?» Maggie sembla
tout-à-coup se souvenir. Un bouleversement s’opéra dans son expression.
Toute tremblante, elle murmura: «Mon Dieu! mon Dieu!» tandis qu’Albert
la contemplait avec surprise, ému soudain pour elle d’une espèce de
pitié.

L’enfant n’avait pas eu l’idée d’employer l’or à se procurer un dîner
et un gîte.

Comme elle mourait de faim, le jeune homme fit monter à souper. Il
réchauffa lui-même ses pieds glacés, les exposant nus à la flamme
jaune qui riait dans la cheminée. Mais pendant qu’elle mangeait, des
larmes se mirent à ruisseler sur ses joues. Elle pleura doucement, puis
plus fort, puis avec des hoquets et des déchirements. «Qu’as-tu?» dit
Albert. Et il était presque effrayé de ce désespoir, ainsi que de son
silence à ses interrogations réitérées.

La crise passant, elle revint à l’état primitif, à son écarquillement
égaré. Blottie en un fauteuil, de longs mais à peine perceptibles
frissons la revêtaient épidermiquement comme d’un filet de mailles
limpides et ondulantes. Des distractions bizarres circulaient dans
ses yeux. Ses lèvres remuaient sans qu’il en sortît aucun son. Elle
ressemblait à lady Macbeth somnambule, mais à une lady Macbeth
étiolée. Par les mains d’Albert, sa robe humide et déguenillée, sans
une résistance, avait été enlevée, et comme le fantôme shakespearien,
vêtue seulement des blancheurs de sa jupe et de sa chemise,
qu’éclaboussaient par taches les flamboiements du foyer, elle songeait
à un épouvantement passé, tandis que l’heure avancée jetait sur cette
scène les mystérieuses apparences de tout ce qui est nocturne.

Soudainement, des mots s’échappèrent de sa bouche. «Oh! c’est horrible!
horrible!... Ne me faites pas ce qu’il m’a fait!... Ce serait un crime
... un crime!»

Elle se tordit nerveusement les poignets, secouée d’une affre
invincible.

«Qu’as-tu?» dit encore Albert. «Mon Dieu!» fit-elle à voix hésitante et
basse «je n’oserai jamais vous l’avouer ... mon Dieu!... mon Dieu!...
je n’oserai jamais.»

—«Tu as couché avec un homme?» demanda-t-il crûment. Elle poussa
un cri et se cacha la figure dans son coude. Albert se mit à genoux
devant la jeune fille, l’enserra par la taille et, de l’autre main,
écarta le bras dont elle se masquait, en lui murmurant: «Tu n’en
es que plus jolie!» Mais il recula aussitôt, stupéfait de la voir
extraordinairement livide. «Ah!» dit-il «il t’a fait du mal, pauvre
petite?»

Alors Maggie raconta.

Un passant la suivait dans la rue. Le cœur battant bien fort, elle
trottinait, trottinait, sans se retourner, revenant de chez la
fleuriste, où toute la journée, elle avait confectionné du bout de
ses doigts minces de fragiles corolles. Pourquoi s’enfuyait-elle
ainsi? Elle ne le savait pas. Sans qu’il lui eût encore rien dit,
elle le sentait à ses trousses, et elle avait peur, elle avait peur.
Il la rejoignit, il la dépassa, il la regarda en face. Maggie baissa
les yeux, tandis qu’un émoi empourprait ses joues. «Voulez-vous,
mademoiselle, que je vous emmène dîner?» Elle courut, courut. A la
maison, elle évita de parler de ce que ce monsieur lui avait proposé.
Sa mère lui aurait donné un soufflet. Son père l’aurait peut-être
battue. A quoi bon? Elle eut un cauchemar pendant la nuit. Mon Dieu!
si elle allait de nouveau rencontrer ce monsieur, le lendemain! Le
lendemain, elle le trouva qui l’attendait à la sortie du magasin.
Sa frayeur fut si grande, qu’elle en eut des palpitations immenses
dans la poitrine. «Eh bien, mademoiselle» dit-il «ne voulez-vous
pas aujourd’hui venir dîner avec moi?»—«Non.»—«Si, vous viendrez.»
Il la poussa dans un fiacre, et avant qu’elle se fût rendu compte de
ce qui lui arrivait, le fiacre roulait. Mais le monsieur ne la mena
pas dîner. Lui, sans doute, avait dîné: Maggie sortait bien tard du
magasin de fleurs. Il la mena dans un hôtel, dans une chambre. Et
puis ... oh!... il commença à la déshabiller. Mon Dieu! mon Dieu! il
la déshabilla. Maggie se débattait, se débattait, éperdue. L’homme,
brutal, déjà vieux, les yeux luisants, rougeaud, plongeait ses grosses
mains dans ses vêtements et les arrachait les uns après les autres.
Puis, il la jeta sur un lit ... Elle perdait connaissance, voyait
tout tourner dans un vertige affreux ... Oh! tout-à-coup, elle se
sentit étouffer sous un poids monstrueux de chairs ... des membres
velus l’étreignaient ... Alors, des douleurs comme des déchirements
... Il lui faisait des saletés épouvantables ... Elle mourait ...
Quand elle se réveilla de son évanouissement, elle était seule. Un
jour gris descendait des fenêtres. Il y avait une pièce d’or dans sa
paume. Une terreur indicible la prit d’avoir passé la nuit dehors.
On la chasserait sûrement de chez elle. En effet son père la chassa.
Elle avait erré, erré dans Paris, ne pouvant rassembler deux pensées,
presque inconsciente, traînant ses pieds péniblement, les reins emplis
de fatigues, jusqu’à ce que, vers le soir, elle fût tombée d’inanition
sur cette marche.

Albert ne rit pas à cette simple histoire, banale au sein de la cité
grouillante qui la reproduit quotidiennement. Un nuage de tristesse
assombrit son cerveau, sans colère pourtant contre l’homme qui
avait défloré Maggie, sachant que la fatalité mêle les êtres en un
déchaînement d’égoïsmes et de passions dégradantes, contre lequel il
est inutile de protester, puisqu’il est la loi du monde. «Quel âge
as-tu?» dit-il à Maggie.—«Quatorze ans» répondit l’enfant. Un silence
dura quelques minutes, songeur, sans observations.—«Veux-tu que je te
remmène chez tes parents?»—«Non.»—«Veux-tu retourner au magasin de
fleurs?»—«Non.»—«Que veux-tu?»—«Rien.»—«Tu veux rester ici?»—«Non
plus.»—«Alors quoi?»—«Je ne sais pas.» Ces questions et ces réponses
se succédaient, lentes, dans un abattement d’elle et dans une sympathie
désorientée de lui. Il n’avait plus envie de baiser même la naissance
satinée de son cou et la laiteuse tendresse de son épaule, qui glissait
à demi hors de la collerette: cette naïveté, écho touchant de la
souffrance des faibles, le remuait malgré lui.

Il lui laissa sa chambre et s’en alla dormir ailleurs, sur un canapé.

Plusieurs jours se passèrent avec Maggie. Drôle d’existence! Ses
amis la croyaient sa maîtresse, et—de peur du ridicule—il ne les
détrompait pas. La petite n’avait décidément pas voulu rentrer chez ses
parents, craintive de son père horriblement. Elle restait là, bizarre,
muette. Il semblait qu’elle fût toujours sous le coup de son aventure.
Elle ne devait pas être très intelligente. Albert essayait de l’amuser.
Il finit par y prendre goût et par concevoir pour elle une sorte
d’amitié.

Justement, par suite de quelques heureuses veines, il se trouvait alors
en fonds. Il acheta deux robes à Maggie et des objets de toilette,
lui meubla une petite chambre, lui donna des bijoux, des bibelots.
Du reste, cela ne lui revint guère plus cher que ce qu’il dépensait
précédemment, car, sans seulement se rendre un compte exact du
sentiment qu’il éprouvait pour l’enfant, il renonça à voir des femmes.
Il menait Maggie au théâtre. L’après-midi, tous deux faisaient un tour
de lacs, abîmés dans un fiacre, ou, lents, à pied, tandis que des rais
timides de soleil se risquaient frileusement à travers le gris froid du
ciel et la nudité misérable des branches. Ils allaient prendre leurs
repas dans une taverne honnête.

Cependant, la jeune fille ne paraissait pas se réveiller de sa
léthargie d’esprit. Elle avait des hébétudes d’une journée entière.
Les regards vagues, elle se laissait conduire où Albert voulait,
sans s’intéresser à ceci plutôt qu’à cela. En vain, les clowns des
cirques, les étalons tachetés, les écuyères aux gazes aériformes
évoluaient devant sa stalle, désopilants, caracolants, glorieuses:
ses yeux n’en étaient pas moins ternes, son sourire absent, sa voix
incompréhensiblement monosyllabique. Seulement parfois, au crépuscule,
devant le feu rouge, ensevelie dans le fauteuil, elle racontait,
racontait. Mais c’était toujours la même histoire qu’elle racontait, la
même histoire racontée dans les mêmes termes.

Etrange! de sympathiques accointances unissaient ces deux âmes.
Elles se sentaient compatriotes du grand désenchantement, sans
discerner peut-être ce rapport, par une mystérieuse fraternité! Elles
s’appelaient, se trouvaient bien ensemble, tacitement se comprenaient.
S’ils ne sortaient pas, Albert passait les heures dans la chambre de
Maggie, en une inaction douce, se complaisant à sa présence auprès
de lui, continuelle, amollissante. Il l’attirait sur ses genoux, et,
leurs deux joues l’une contre l’autre, avec une abondance dénouée de
cheveux confondant leurs têtes, ils laissaient couler le temps. Le
temps les baignait alors comme d’une persistance à rester ainsi, sans
savoir pourquoi. Suavement, les ombres montaient, les ombres du soir.
Les monotonies de la pendule tictaquante s’ébruitaient indéfiniment,
charmeuses ondulations de leur pensée qui ne prenait pas d’autre
forme. De ses lèvres, Albert cherchait à effleurer parfois les
paupières à demi closes de la petite, mais celle-ci disait: «Non! non!»
Elle n’aimait pas, dolente, qu’il essayât de l’embrasser.

Au commencement, il avait voulu lui apprendre différentes choses: le
français, l’histoire, la musique. Incapable de retenir la moindre
instruction, elle pleura, et il dut y renoncer. Aussi ce n’était pas
sans hésitation que, lâche, il s’abandonnait à son influence. Il
s’apercevait que cette attraction revêtait un cachet plus magnétique
que sain, et que si cela devenait de l’amour, il se verrait peu à peu
envahi par un énervement irrémédiable, une gangrène de toute sa volonté
virile, qui fuirait de lui, comme d’une outre criblée de trous, l’eau.
A ce moment de sa vie, Albert en était arrivé au cynisme, mais non
point à l’abdication de sa personnalité.

Il ne laissait pas cependant d’admirer lui-même la manière dont son
cœur avait été pris. Pourquoi? Comment? Son cœur! non: il n’avait plus
de cœur. Ce n’était pas non plus physique: il se découvrait à peine le
désir de posséder Maggie. Analysant, il en venait toujours à ce mot de
magnétisme, comme le plus propre à exprimer la nature de son attraction
vers l’enfant. Un trouble inexpliqué embrouillardait étrangement sa
tête, à considérer, dans les longs silences indécis, ces yeux opalins
où s’alanguissaient des fixités voilées de primitif. Il ne songeait
plus qu’à elle, sans violence, mais comme plongé dans un bain tiède. Il
cherchait à se débarrasser de cette obsession, ainsi qu’on tente, en un
demi-sommeil, de secouer un rêve tenace: cependant, de plus en plus, se
manifestait l’inutilité d’efforts, qui savouraient presque un plaisir à
rester vains. La torpidesse envahissait son âme. Maggie lui fit l’effet
d’un marécage douceâtre, où il se laissait inertement enliser.

Visiblement, Maggie déclinait. Sa peau prenait des plaques mates, et,
aux endroits fins, sous les orbites, aux fusellements des doigts, dans
les gracilités du cou, des contrastes si délicatement smaragdins,
qu’on eût dit voir par-dessous le sang se décomposer. Maintenant, elle
passait au lit quinze heures par jour, les yeux ouverts, aphasique.
Albert demeurait là, incapable de s’en aller, de s’occuper ailleurs;
il restait étendu sur une chaise longue, abandonnant la conscience
du temps; il lampait du café, fumait des cigarettes; quelques livres
gisaient à portée, mais ce n’étaient que des contes de fées et des
albums de grosses images enfantinement coloriées, avec lesquels il
parvenait quelquefois à éveiller chez la petite une lueur d’intérêt;
le plus souvent, il la couvait songeusement d’un regard nuageux,
n’essayant plus avec des questions d’attirer des réponses qui
n’offraient pas de sens; il était extraordinairement influencé par
cette présence morbide; à intervalles réguliers, en des crises de cette
sorte d’hypnotisation, il était appréhendé de tentations anormales
d’elle, irréalisables, comme d’être une sangsue et d’être appliqué sur
elle, ou de se servir de ses deux pieds mis en guise de mouchoir pour
presser ses yeux, ou de s’enfoncer en elle, de pénétrer sa substance
et surtout son cerveau, ce cerveau incompréhensible; il s’approchait
du lit, rampant, de la façon imperceptible dont on s’approche des
moineaux pour ne pas les effaroucher, il insinuait sa tête et ses
bras peu à peu le long des draps, dans la quête de quelque communion
d’essence ignorée, et tant qu’il ne la touchait pas, elle ne dérangeait
encore d’un rien son immobilité: mais sitôt qu’il frôlait un point de
sa chair, elle se cambrait avec des sursauts de ressort et des terreurs
dans ses gestes qui repoussaient.

Des amis étaient venus le voir. Il supportait avec impatience leurs
visites. Vu qu’il le leur faisait sentir, on le lâchait: et cette
absence de messagers du monde extérieur augmentait le désarroi de
sa vie. Albert ne sortait plus, parce que Maggie était trop faible
pour marcher et, capricieusement—probablement au souvenir de son
histoire—ne voulait plus monter dans une voiture. On apportait les
repas de chez un restaurateur voisin, une fois par jour seulement, car
Albert, ne bougeant pas, perdait l’appétit: quant à Maggie, depuis
quelque temps, elle ne mangeait rien; sa constitution, de plus en plus
bizarre, ne réclamait que de l’eau.

Une nuit, Albert, qui s’était assoupi et somnolait sur la
chaise-longue, tandis que, assourdie de brun par l’abat-jour, la
lampe se consumait dans sa veillée constante, fut surpris au milieu
de son alourdissement par la mélopée plaintive d’une voix trémolante
et flûtée. Ses yeux s’ouvrirent. En face de lui, Maggie, sa chemise
de nuit collée au corps, grandie par son blanchissement, les pieds
blafards, les tibias maigres, le cou étiré, se tenait droite, dans
une pose de bras levés et rejoints sur la couronne des cheveux, et
sa bouche à demi ouverte, sans un mouvement de maxillaire, laissait
filtrer les sons languides de sa cantilène.

«Maggie!» fit Albert en une indécision d’étonnement «que veut dire
cela?—Rêves-tu?»

       *       *       *       *       *

Elle poursuivit, sans paraître entendre:

  «La bête avait trois pattes rouges...
  Le roi n’avait pas sa couronne...
  La rose avait beaucoup d’épines...
  Le cœur n’avait plus de tendress...»

Son corps semblait évoqué—une apparition spirite—fondu dans la
pénombre, mystérieux, avec une ondulation fluidique inexplicable qui
courait sur la frigidité du derme et le long du linge. Curieusement
mornes les yeux, que pas une vacillation n’agitait. Voyaient-ils? Ils
étaient pourtant attachés sur la luminosité de la lampe, à laquelle
ils ne pouvaient se dérober, invinciblement liés comme un papillon
de nuit. Ils avançaient vers elle ... Oui, tout le corps avançait,
imperceptiblement, une glissée. Sans dévier d’une ligne, le fantôme
marchait à la lampe. Il allait l’atteindre, la renverser ...

Albert, jusqu’alors cloué par l’inattendu de cette scène, se précipita,
attrapa Maggie au moment où était sur le point de se produire un
écroulement de pétrole brûlant. Il la saisit aux épaules, proférant:
«Cela est insensé! Maggie! entends-tu? Maggie! que se passe-t-il en
toi? Ce phénomène a quelque chose d’alarmant!»

Mais, il fut aussitôt épouvanté.

A peine l’action réprimée, un revirement tempêtueux et bouleversant
s’opéra dans l’organisme tout-à-coup irréparablement vibrant de
l’égarée. Elle se dressa, en poussant un cri pointu, les bras soudain
ramenés dans une crispation des muscles, et les mains s’abattant
sur la face d’Albert, refoulantes, avec des torsions d’horreur pour
éloigner. En même temps, le visage—tout à l’heure calme et presque
divin—se contractait en grimaces effarées, les iris révulsés, la
bouche attifée de complications grotesques, et le teint s’ardoisait,
les lèvres étaient deux lignes de craie. Sa langue balbutiait des mots
saccadés: «Le serpent!... tu es le serpent!... je ne veux pas qu’il me
touche!...» Et comme un râle: «Je meurs!...»

Effectivement, elle tomba inanimée, l’orifice buccal bavant une petite
écume sale.—Aussitôt, la figure revint à sa pâleur.

Albert la ramassa et la porta sur le lit.

Il ne supposait pas cette crise: il croyait qu’elle s’en irait à un
doux abrutissement. Aussi, quelque effort qu’il fît pour rester calme,
l’angoisse de cette foudre imprévue lui martelait-elle les tempes. La
nuit s’écoulait trop lentement. Deux heures seulement à la montre. Si
elle allait mourir là!... Il perçut par le doigt porté au front une
sueur qui suintait. Mais, elle, était de marbre ... un refroidissement
subit. Sur ses sentiments à cet instant—qu’en une autre occasion
il eût rigoureusement analysés—il n’avait qu’une notion vague: tel
l’effroi vague pendant quelque cataclysme, effroi dont on ne se rend
compte qu’après l’avoir éprouvé. Ce fut, dominante, une attente
oppressée des minutes, puis, survenant, une inertie de dos courbé sous
la fatalité; enfin, des âpretés se firent jour, et des exaspérations
sur l’injustice et la malveillance de la vie. Il se mit à ratiociner
tout haut, devant ce mi-cadavre, dont la respiration défaillait et qui,
sauf les taches de cobalt des paupières, figurait un plâtre.

L’aube vint; elle ne bougeait pas. Un médecin pourrait-il quelque
chose? Il pourrait, tout au plus, corroborer d’un diagnostic celui
qu’Albert, à l’issue du trouble des premières heures, venait
impitoyablement de se formuler.—Un papier!—Il gribouilla trois lignes
à l’adresse d’un de ses amis, spécial en maladies nerveuses et interne
à la Salpêtrière.

Celui-ci arriva tout courant, des restes de chocolat à la moustache.
«Eh bien! mon vieux, tu as quelque chose de démoli dans ta
moëlle?»—«Depuis longtemps: mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit:
regarde ça!»—Il écarta la courtine, et la forme exsangue de Maggie
apparut.

«Diable!» sifflota l’interne. Il se pencha avec un attrait visible
sur le sujet. Après l’avoir un peu palpée, auscultée, il se retourna
vers Albert et interrogea. Albert ne lui fit pas de mystère; il narra
minutieusement les antécédents, tout ce qui s’était passé sous ses yeux
et ce qu’il avait pu reconstituer de la vie antérieure. Cela fait, il
prononça quelques mots à l’oreille de l’interne. Celui-ci acquiesça de
l’œil, et découvrant Maggie, il planta ses deux pouces sur deux points
symétriques du bas-ventre.

Le réveil fut instantané. Les paupières se retirèrent, laissant les
yeux presque naturels. Seul, un tremblement minuscule de la lèvre
inférieure, qui ne ce sait pas. Elle commença à regarder, cria quand
elle s’aperçut qu’elle était nue. La présence de l’interne, du reste,
ne parut pas l’étonner. Une demi-heure comme cela, sans soubresauts,
sans plus de vingt paroles, occupée à se ressouvenir de quelque chose
qu’elle recherchait avec effort. Pas une allusion à la crise.

Mais, sur une observation, d’ailleurs indifférente, d’Albert, elle
se reprit à divaguer, d’abord inoffensivement, puis, s’agitant peu à
peu, s’excitant, elle parvint par degrés à une exaltation fébrile, qui
se résolut en une série d’ululements perçants. Au dernier, le corps
s’arqua, abominablement distendu, roide, ne reposant plus que sur le
sommet de la tête et la plante des pieds. Elle était cataleptisée.
L’interne dut faire des passes pour la ramener à l’état normal. Cette
fois, il ne jugea pas à propos de la tirer du sommeil.

A la question muette, avide de conclusions d’Albert, il répondit:

«Elle est folle. Une hystérie aiguë.—Dans une heure, j’enverrai les
infirmiers la chercher.»

Il partit. On entendit dans l’escalier ses pas lourds.—Albert se
retrouva seul avec Maggie.

«Ma parole!» murmura-t-il «je crois que je l’aimais ...»—ayant presque
une envie de pleurer.

[Illustration]




XV

LA DÈCHE


Une accalmie suivit ces jours malencontreux.

Ce fut plus qu’une accalmie: un épuisement. Les forces physiques—usées
jusqu’à la corde par l’outrance de ce qui chez le commun des hommes
constitue les passions, de ce qui chez Albert ne représentait qu’un
dérivatif nouveau et calculé à l’angoisse créée par les insuffisances
de la vie—n’étaient même pas capables de le maintenir pour de
dernières bravades. Les forces morales—plus déjetées encore—offraient
si peu de ressource, que—phénomène remarquable et qui alors pour la
première fois se produisit en Albert—la volonté faisait défaut.

Perplexe, il s’accroupit sur un nid de pensées végétatives, couvant
une nonchalante rêverie de souvenirs, d’ambiances, de laisser aller à
d’irraisonnées élucubrations. Nul désir de s’échapper en plein air,
d’aspirer un rayon, de battre les champs, ou de s’enfiévrer le sang en
nocturnes déambulations sur les asphaltes échaudés, de courir les lieux
publics, ou de s’étourdir à quelque aventure de travail ou d’amour. La
peur de l’action engloutissait aqueusement son être total, depuis les
hautes vertèbres cervicales, jusqu’aux orteils de ses pieds, depuis les
centres cérébraux de la cogitation, jusqu’aux génitales réflexivités
des organes. Il restait plongé dans ce marécage, sans s’y complaire
assurément, mais par l’impossibilité actuelle de l’effort pour en
sortir.

Cependant, la matérialité crue de la vie se mit de la partie.

Albert n’avait plus un rouge liard. D’anciennes dettes devinrent
pressantes. Abattu, ne trouvant pas l’élasticité nécessaire pour se
lever, s’armer d’un expédient et partir à la conquête de la somme
d’argent, en proie au fatalisme, il laissa gonfler l’orage qui,
immanquablement, creva sur lui, sous forme de propriétaire furibond, de
concierge hargneux, de boutiquiers crochus, de restaurateur tonitruant,
de juifs carnivores. Un matin, il fut rudement rendu à la réalité, jeté
à la porte de l’immeuble, dépouillé, laissé à l’hospitalité du pavé.

Se tâtant et se retâtant, ainsi qu’à l’éveil d’un long rêve, il
aperçut une position précaire et louche, comme prélude à d’obscures
infortunes, où finirait par sombrer son être, la pauvre boulette
de substance—néanmoins sentante—qu’il était dans la bourbeuse
chimie du monde. Il faudrait disparaître, après avoir souffert
peut-être longtemps, peut-être ignominieusement. Des réflexions
tristes obsédaient son esprit, tandis qu’il errait sans but. Elles
lui parurent même prendre corps et l’accompagner—pareilles à des
sires collants—lui soufflant dans le tuyau de l’oreille d’insipides
morosités. L’une, pendue à son bras—une figure chlorotique,
déguenillée, aux yeux d’albinos, aux pâles cheveux dégringolant en
mouchets rares—de sa bouche édentée susurrait: «Tu me baiseras, tu
me baiseras, mon chéri!...» L’autre était un vieux retors, une crasse
découpée en profil, fouillée de creux, de nodi, dont le nez cave et la
bouche glaireuse mimaient des séries d’alarmes. D’autres silhouettes
faméliques suivaient et précédaient, cortège honteux, toutes affublées
de vice: un éphèbe vitreux, tremblotant, les orbites cernés, avec
d’anciens frisons et des appliques de poudres; une vieille étique,
clopinant du pied, galopant par petits sauts furtifs à droite, à
gauche; une créature qui offrait des appas où la maladie non soignée
éruptait en pustules, qui d’un sordide geste tendait des lèvres
blanches de plaques muqueuses; et une procession d’autres, aspects
flaves, glapissants, ombres discernées, sinistres, qui glissaient et
entouraient Albert.

L’existence qu’il mena quelque temps fut fantasque. Il apprit les
amitiés douteuses, qui ne voulurent pas le reconnaître, parce
qu’il n’avait plus son échevelée verve de joie et que ses tirages
au jeu portaient malheur. Il coucha souvent dans des taudis.
On le rencontrait, les semelles gluantes léchant les trottoirs,
s’amaigrissant, une petite barbe qui poussait en pointe, depuis qu’il
ne se rasait plus. «Où vas-tu?»—«As-tu un peu de tabac?» L’ami ou
l’amie fidèle tirait d’un gousset quelques cigarettes flétries.—«Tu
n’as pas d’argent?»—«Non.»—«C’est dommage, nous aurions dîné
ensemble. Adieu.» Il mangeait au raccroc, conservait avec mille
bassesses un semblant de crédit chez un ou deux marchands de vin;
parfois, il montait à Montmartre, retrouvait des débris de chanson,
qu’il éraillait au piano, dans quelque cabaret littéraire: et le
patron, bon enfant, le laissait consommer des bocks et des saucisses
sans lui réclamer sa monnaie.

C’était la dèche, l’affreuse dèche, celle à qui on n’échappe pas, une
fois qu’elle a saisi: la dèche, qui semble un monstre vivant, acharné
sur sa victime, tant il entre de complexité diabolique, d’astuce, de
maléficieux instinct, de haine, de volonté du funeste, de stratégie
dans ses griffes. Il faut plus d’audace, de prudence, de génie pour la
vaincre, que pour gérer vingt fortunes. Mais la dèche n’est vraiment
la dèche que quand elle se complique de la dèche morale. Alors c’est
l’accablement gangrenant la misère: le caractère est rongé de mille
plaies venimeuses, qui s’étalent au-dedans, percent à l’extérieur
en vils stigmates. Les tâches humbles s’exécutent, avec des relents
pourprés d’orgueil qui s’attardent aux joues; une lâcheté cuisante
dévore l’une après l’autre les fiertés. Peu à peu, l’homme d’avant la
chute s’en va par morceaux pourris, qui tombent aux gémonies avec de
flasques éclaboussures. Il reste l’être décrépit, timide, abasourdi du
bruit que font les heureux, l’être incapable d’oser une initiative, le
plié aux servitudes, le confus, celui qui peuple ignominieusement les
cités et dont on se demande avec doute s’il est un martyr ou un crétin.

Il fallait donc en revenir de la vie jouissarde! Moins encore que
l’autre elle aboutissait à quelque chose de supportable. Cependant,
même au milieu de sa dèche, c’était toujours de bohême qu’il vivait.
Il lui aurait été très impossible de retourner à une existence réglée.
Du reste, il ne l’aurait voulu, jugeant indigne de remanger d’un
vieux potage méprisé. Aller de l’avant, s’enfoncer de plus en plus
au-delà—l’espoir ou la boue!... Au fait, bonheur ou malheur! au
hasard, suivant que se présentaient les choses!

Et comme fouetté par la dèche, ainsi qu’un mulet qui s’obstine au
chemin suivi, Albert s’entêta dans une guapeuse noce de sans-le-sou.
Il secoua hargneusement cette torpeur, qui aurait fait de lui ce qu’il
haïssait le plus: un gueux humble; et—recouvrant une volonté, mais une
volonté faussée, car elle était rageuse—il trépigna dans le vice bas,
usant ses efforts à s’y complaire, à s’en gorger, à s’en étourdir.

Que de progrès Albert avait encore à faire!

Des femmes partagèrent avec lui des gains que quelquefois il les aida
à réaliser. Ce fut un pas franchi si vite, avec tant d’aisance! De
loin, cela semble monstrueux, phénoménal: en réalité, cela se fit si
naturellement, que ce n’était qu’en y réfléchissant de bien près que la
morale se trouvait outragée. Il battit le pavé, rechercha les pires
ivresses, celles des eaux-de-vie frelatées, parfois actif, tumultueux,
intrépide comme un marlou aux aguets, parfois le plus indolent, le plus
oisif des lazaroni. Il n’alla pas jusqu’à détrousser les passants,
au crépuscule, dans une voie isolée et à la cadence lointaine du
pas des sergents de ville sur un trottoir; mais il fut associé à de
vilaines besognes de prostitution, trouvant même un méchant plaisir
à débaucher des jeunes filles honnêtes, à leur inoculer savamment le
vice, à les lancer dans des vocations étranges et à les suivre du
regard en se disant: «C’est moi qui ai déterminé cette existence.»
Plusieurs laissaient le protecteur de la première heure en arrière,
faisaient leur chemin, montaient dans la direction donnée, montaient
si haut qu’on les perdait de vue. L’une, qui possédait un semblant de
voix et un torse de Pradier, après avoir débuté dans une brasserie de
Montmartre, où elle gringottait des couplets d’Albert, s’éleva à la
dignité de clou de beauté dans un théâtre d’opérette et fit coucher
tout Paris dans son lit—à raison de cinq cents francs par nuit. Une
autre, qui pour de simples soupers trafiqua de son corps sur toute
la butte, en descendit, un soir, conquérante, et deux semaines après
était installée magnifiquement rue de Courcelles par un prince qu’elle
grignotta jusqu’à l’os.

En somme, et même aux jours bons, où il avait un louis à dépenser, le
dégoût croissait, et un mortel écœurement menaçait de tout vomir à
brève échéance. Des bouffées de colère, aussi, lorsqu’il songeait à
cette colossale bévue qu’était sa vie. Oh! s’être donné tant de peine
et avoir abouti à ce fiasco! L’exaspération, dont à de certaines heures
brûlait sa tête, était l’exaspération de l’impuissant, qui n’a pas su,
comme le vulgaire troupeau, s’avachir dans la végétabilité niaise,
croupissante et normale de la société, et qui, après de fous efforts et
des révoltes, s’aperçoit que cet avachissement constituait, au fond, la
sagesse.




XVI

LE GRAND ZUT


Il faut dire qu’il avait cru trouver non pas le bonheur, mais le moyen
d’égorger le temps dans cette extraordinaire vie à tout casser, dans
cette furibonderie de noce et ce tapage de toutes ces ivrogneries à la
fois sur la grosse caisse de l’immense foutaise.

Le moyen d’égorger le temps.

Car pour le bonheur, Albert savait depuis longtemps qu’il n’existait
pas.

Cependant, celui-là, pas même, n’avait été manifesté comme possible:
le temps pesait toujours de ses implacables ailes, alourdies encore
par la charge des satiétés, sur son ventre, son dos, ses épaules, son
cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie, sur ses espérances et
ses désespérances, sur son passé, sur son actuel, sur son devenir,
sur tout ce qui était lui. Il n’avait pu parvenir à oublier son être
dans une noyade au gouffre de la société, quelque ardent qu’il eût été
à s’y plonger absolument, à s’y perdre. L’essence de l’ennui restait
immuablement croupissante dans les bas-fonds de son âme, semblable à
ces marais noirs des pays à tourbières, décomposant autour d’eux les
herbes, et où s’enlise le pied.

Que faire?

La vie honnête et travailleuse avait mangé son enfance, le laissant
inane, plein de nausées. L’autre, essayée par contre-partie, dévorait
sa jeunesse sans provoquer moins de dégoûts.

Dilemme: Ou ceci, ou cela.

Mais, si ceci ne valait pas mieux que cela?

Alors, zut!

Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie, la sagesse dernière,
le mot du tout et le mot du néant, l’abîme. De là, le monde sortait;
il rentrait là. Océan, fin, loi, commencement, terme, ce monosyllabe
cynique, sifflant comme un nid de vipères, gladiolé ainsi qu’une
flamberge dégainée, exprimait seul la cervelle humaine insuffisante
devant l’énigme de l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle sublime
à travers l’espace éruptait le résumé de soixante siècles. En trois
lettres, c’était le cri d’angoisse d’un trillion d’hommes. On y sentait
vibrer les infinies révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts:
Caïn avec ses luttes fabuleuses, dont les échos ont parcouru les âges,
Babel, l’héroïque folie des époques jeunes qui voulurent escalader le
ciel, le déluge, la dynastie entière des Pharaons, la guerre de Troie,
la bataille de Cunaxa, l’invasion de l’Italie par Annibal, alors que
Rome fut à deux doigts de sa perte et que le consul Paul-Emile périt
misérablement, la destruction de Carthage, l’assassinat de Jules-César
et la crucifixion de Jésus-Christ, les déportements de Messaline,
l’avalanche des Barbares sur les deux empires d’Occident et d’Orient,
Roland à Roncevaux, Charles-le-Gros berné par Charles-le-Simple, la
prise de Constantinople par les Turcs, les victimes de l’Inquisition,
Luther à Worms, le roi François I^{er}, qui mourut de la vérole,
les dragonnades, Louis XVI, M. de Cambronne à Waterloo, le siège de
Paris et la littérature écrasée par le journal. C’était l’écœurement
universel jaillissant, bref. C’était l’antipathique sympathie des
êtres les uns pour les autres s’ébruitant en un même soulagement.
Dans l’orage de la vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel se
déchargeait l’électricité de colère contre le sort qui saturait les
fronts tourmentés. Avec une envergure d’aigle et une raideur de flèche,
il partait contre le destin, flagellant Dieu, arrachant un lambeau de
chair saignante à l’inexorable.

Zut, c’était l’éclat de rire strident du minime contre le maxime.

Oui.

Albert, faisant ces réflexions, perçut une larme de sueur qui filtrait
entre ses deux yeux. Il prit son mouchoir de poche et s’essuya le nez
délicatement. Au dehors le temps était beau, et les premiers bourgeons
des feuilles, perçant les écorces des marronniers, pointaient en vert
sur la sécheresse, hier encore introublée des branches. Promeneurs et
promeneuses vadrouillaient. Par dessus, soleil.

Que les gens étaient bêtes!

Ou plutôt qu’ils étaient bêtes objectivement!

Car, Albert, se voyant par l’imagination au milieu de cette foule, se
trouvait aussi bête que les autres.

Subjectivement, ils ne l’étaient pas: chacun d’eux avait un for
intérieur comme lui; chacun d’eux vivait aussi une vie ignorée, sentant
une infinitude de choses trop fines et trop indicibles pour se refléter
sur le masque niais des physionomies; chacun d’eux était l’esclave d’un
tempérament.

Mais, si une volonté libre, immanente ou transcendante, avait voulu
cela, à elle devait remonter l’ignominie: elle seule était alors la
_Bêtise_.

Que savait-on?

Et l’effondrement des idées mettant le trouble dans sa tête, Albert
fut saisi de la folie de hurler «zut» à pleins poumons. Ce besoin
lui brûlait la poitrine: c’était un poids qu’il lui fallait projeter
exaspérément, expulser sur les nuques des satisfaits, vomir contre
l’existence pour à la fois s’en moquer et s’en venger.

Il le vociféra dans son logis, furieux, les poings en l’air.

Puis, trouvant que ce n’était pas assez, il voulut monter sur le toit
pour le lancer aux quatre vents.

Les cheveux épars, il grimpa au grenier, passa par une lucarne et gagna
la plus haute cheminée.

De là, on dominait tout Paris.

Des couvreurs qui, d’une maison voisine, l’aperçurent avec ahurissement
surgir de dessous les briques, s’étonnèrent de ses grands gestes
d’aliéné, semblables à des malédictions. Ils le virent se pencher,
comme du haut d’un tribunal, sur l’étendue. Ils l’écoutèrent charger de
son imprécation rageuse la ville grotesque. L’hilarité et l’effroi les
prirent en même temps.

Zut!

Voilà tout ce qu’Albert savait jeter à la vie.

Zut!

Dante, Lucrèce, Pascal et monsieur de La Rochefoucauld n’auraient rien
pu imaginer d’autre.

«Zut» lui sortait flamboyant des entrailles, avec toute l’éloquence des
termes qui n’ont pas de signification en dehors de l’état d’âme qu’ils
ont pour mission de faire comprendre. Qu’eût été, à côté, la plus
féroce des stances? Qu’eût été un poème cent fois plus beau qu’Hamlet?
Un commentaire: donc, du vide.

Le globe ignoble du soleil franchissait le zénith et versait des
torrents de lumière éclatante sur les choses.

Albert tendit son bras insulteur vers l’astre blanc, le raillant, lui
aussi, dans un dernier «zut».

Puis il saisit ses tempes à deux mains, contint le sang qui y battait,
et, calmé, éclata de rire.

Car «zut» ne veut rien dire, à moins que l’on ne prenne un pistolet et
que l’on ne se tue.

[Illustration]




XVII

COMMENT ALBERT DEVINT POÈTE


Le «zut» formulé se répercuta dans sa pensée en toute une sauvagerie de
grotesques inventions et d’irréparables déchéances. Pendant plusieurs
jours, Albert fut entre la vie et la mort spirituelles, côtoyant la
folie de très près, délirant durant la veille et ne dormant qu’à de
rares heures commandées par la fatigue du cerveau, qui n’aurait suivi
l’esprit dans toutes ses fantaisies. Albert voulut tour à tour devenir
pâtissier, pour s’engloutir dans la matière ou empoisonner les petits
pains de ses proches; toréador pour appliquer sur la plaie de son ennui
l’emplâtre d’une présence continuelle de danger; chartreux, pour parer
au même mal par la méthode homéopathique, qui guérit le semblable par
le semblable; faiseur d’anges, par manière de consolation; homicide,
par philanthropie. Rien de tout cela ne lui sourit en définitive, et il
allait s’abandonner à la plus complète des désolations, lorsqu’une idée
sublime, d’abord obscurément, puis vaguement, puis fantômatiquement,
puis aperceptiblement, puis corsément, puis distinctement, puis
précisément, puis évidemment, une obsession, tenant à la fois du rêve,
du désir et de l’ordre, prit possession de son cerveau, s’y acclimata,
s’y parqua.

En d’alliciantes visions, des mots magiques s’imprimèrent.

Si «zut», disaient ces mots, en vient à être le suprêmement et
l’uniquement d’une âme, si cette âme n’a plus la vitalité qu’exigent
les continuelles pérégrinations de l’humain, si elle ne conçoit plus
la possibilité de l’existence autrement que comme une nécessité sans
amour, si pour elle le tout, le rien, le quelconque s’idemisent jusqu’à
ne plus composer qu’une seule et nauséeuse quotité, si l’éphémère
l’épuise, si l’habituel l’énerve, si le fatal l’ennuie, si dans leur
complexité de désagrégation les mille lobes de la substance grise
corticale battent les cacophonies fâcheuses et molles de l’indécence,
il ne lui reste plus qu’une chose à faire: exprimer ce «zut».

De là à être poète, il n’y a qu’un pas.

Albert se sentit l’âme assez faisandée pour être poète.

Il y eut un temps où l’on considéra la poésie comme le _nec plus ultra_
de l’industrie planétaire. Il en faut bien rabattre. En ces époques
de naïveté et d’enchantement, où la légende charmait, où la vérité
plaisait, rien ne paraissait plus digne de l’ambition d’un homme que
d’éblouir ses frères par d’affriolantes épopées ou par de mystérieuses
compositions lyriques; l’imagination s’envolait aux vagues parages des
lunes, et, sur l’aile des zéphyrs, voguait le long des blanches côtes
où flirtent les formes du rêve et les hauts parfums de l’alleluia. On
voyait alors des mendiants se couvrir de gloire, des laquais honorer
des rois, de roturiers cadets devenir des dieux. Tel chevalier de rimes
fut choisi par la destinée pour drapeau de liberté et de progrès: le
peuple n’associa son nom qu’à celui d’hémistiche et de pathos. Tel
gratteur d’idéal se trouva capable, malgré cela, de rendre quelques
services à son pays: on oublia ses titres politiques pour ne se
souvenir que de ses lombrics. Le poète était le génie, la poésie une
maîtresse blonde avec d’aphrodisiaques yeux et les chairs fraîches.

Aujourd’hui, les simples seuls croient encore à Dieu, aux allumettes
et aux poètes. Tout autre s’est enfin rendu compte du vide immense
qui doit gonfler une âme pour qu’elle en vienne à faire des vers.
Tant qu’une flamme jaillit en elle, nourrie par quelque brindille
restée pure, son énergie s’attache à la matière, la vivifie et la fait
servir aux usages. Le laboureur labourera, le cuisinier cuisinera,
le souteneur soutiendra. Mais de la minute fatale où l’avachissement
rongeur aura éteint les sources du désir, le vers naîtra sur la
pourriture, engendré par la honte de n’être rien et par un dernier
besoin de poser devant l’humanité. Le poète est vil par essence, par
nature, par définition. Il ne peut ni cultiver le sol, ni augmenter
la prospérité publique, ni contribuer au bien, ni museler le mal, ni
procréer des enfants à la patrie; il s’affale dans le plus inutile
des métiers, affiche son intime vie comme une grosse femme, trafique
de ce que les hommes ont la pudeur de dérober à tous les regards; il
ne connaît que lui, ne voit que lui, ne veut que lui; son orgueil
surpasse encore son insuffisance, et il n’est pas loin de se croire le
premier des mortels, pour employer les heures du jour à l’arrangement
méthodique et puéril de mots qui ne servent à rien et n’ont d’autre
avantage que de présenter le même son. C’est un dégoûté tombé dans
l’enfance; un innocent et un gâteux. La virilité lui fait défaut:
impuissant, il n’a pas même le courage de se taire; il pousse de vagues
plaintes, qui seraient pitoyables, si le ridicule ne les rendait
grotesques.

Albert ne se dit pas d’abord toutes ces choses; ce ne fut que plus
tard qu’il les pensa. Il crut, au contraire, à une rénovation complète
de ses espoirs, et, plein de feu, s’accrocha fébrilement à cette
corde que lui jetait la destinée. Deux ou trois poèmes, élaborés avec
tourment autrefois, avaient peut-être laissé en lui le germe de la
folie des vers. Quoi qu’il en soit, il se surprit en adoration devant
le soleil—l’astre fécond de la lumière et du rythme—parce qu’en la
crise farouche, où sa raison avait failli sombrer, l’idée-mère de
la régénérescence lui avait été inspirée comme par miracle. Son âme
se cabra de bonheur, éperonnée et caracolante, prête à dévorer les
espaces et convoitant de ses désirs l’immensité fabuleuse des infinis.
Il lui sembla qu’un souffle majestueux l’emportait sur des ailes
irrésistibles, et que des tourbillons de géniales tempêtes le roulaient
en plein empyrée.

Pourquoi n’y avait-il pas songé plus tôt?

Au lieu d’expectorer contre l’univers ses informes injures ou de
brutaliser le temps pour le faire marcher plus vite, il aurait proposé
ce nouveau but à son action et n’aurait pas usé de vives forces à de
stériles et lamentables imbécillités.

Mais, l’avenir qu’Albert se forgeait par l’imagination le consolait
aisément de ce passé. Evoquer en de magiques phraséologies d’altiers
rêves et de revendicantes ivresses, fumer l’opium des syllabes et
s’étourdir de l’encens bleuâtre des secrètes harmonies, recevoir dans
des coupes ciselées le nectar odorant des tropes, jeter aux publiques
brises les verbes orgueilleux du mépris et des immorales sentences—ô
aspiration vénuste! Une destinée y nichait, une fortune y couvait.
Il ne s’agissait pas d’égaler le moins pelé des précédents poètes,
il fallait innover, présenter aux générations ahuries un caractère
qu’elles ne connussent, ni ne soupçonnassent, quelque chose de
grand, d’épouvantable et d’étrange, une tête de méduse fascinante et
pétrifiante, qui fît crier à tous ou _tollé_ ou _bravo_; ce serait une
abdication de toute tradition, de toute école, de tout formalisme: un
gîte de vertus rares et de vices inquiétants, sans philosophie, mais
avec mysticisme, sans aberration, mais avec insanité, comme quand les
éléments surgissent obscurs des lointains et que de longs éclairs
blanchissent les nues, laissant après eux de rauques et sulfureuses
senteurs.

C’est ainsi que se décida chez Albert une vocation qui devait, sinon
le couvrir de gloire, du moins l’envelopper d’une atmosphère de
cette satisfaction de soi-même, qu’il avait déjà cherchée en de bien
différentes aventures.

[Illustration]




XVIII

RAVISSEMENTS


Le premier jour, il s’en fut à la découverte de ses anciennes pages,
et les retrouva, après quelques heures de recherches, dans le fond
d’un vétuste coffret, rongées par les ans, les acides de l’encre et
les souris. Elles contrastaient extrêmement avec ce qu’elles étaient
restées dans son souvenir. Il lut, et, plein d’indignation et de
dédain, rejeta loin de lui la misérable liasse. Oh! que les passages où
il se pâmait d’aise autrefois lui semblèrent ignobles! La niaiserie des
dix-neuf ans en suintait irrémédiable et banale.

Il fallait autre chose.

Rêveur, parmi les rues, il réfléchit huit grands soirs. Ce ne fut point
sur les lumineux boulevards, où brillent les éclatantes splendeurs
dans un kaléïdoscope perpétuel de jupes, de chapeaux et de roues, qu’il
alla, soliloquant, chercher les règles immuables du beau et leurs
rapports avec les particularités spéciales à son propre esprit—celles,
du moins, qu’il croyait devoir l’originaliser au sein de la cohorte
des talents et de la troupe des aventuriers. Les quartiers déserts
et bizarres l’attirèrent. Le long des trottoirs où résonnait la
solitude des pas, il marcha, sans notion des heures, tandis que,
contre les maisons étroites, de mélancoliques reverbères esquissaient
burlesquement son ombre. Les odeurs nocturnes montaient des pavés
grisâtres. Tout en haut, à peine aperçue entre les toits, s’ouvrait
une obscurité de ciel, épinglée de deux ou trois étoiles. Nul humain
pour le distraire: des bouges s’enfonçant à droite et à gauche, d’où
confusément d’empoignantes haleines s’essoraient. Et la moisissure des
lézardes.

Des illuminations le hantèrent.

En de féériques plaines, des hommes nus couraient. Ils luttaient entre
eux d’adresse et de force. Les zéphyrs caressaient leur peau polie et
brune, glissant avec onction autour de leurs souples formes, si belles
et parfumées de vie, que d’ineffables arts naissaient. Régnait une paix
céleste. Jamais un de ces hommes n’avait frappé son frère par colère ou
ne lui avait adressé d’injurieuses paroles. Le bonheur idéal divinisait
leurs visages, et leurs prunelles égalaient l’éclat du soleil et la
royauté du jour. Mais voilà que ces hommes découvraient tout-à-coup,
luisante comme une bête maligne, sous la glauque voûte d’une caverne,
Astarté. Séduits, ils s’approchaient, ils admiraient: pour la première
fois, ils voyaient la femme. Elle souriait avec attirance, les
hallucinant de ses dents nacrées et de ses regards voluptueux, tour à
tour chaste et délurée, sensuelle ou ironique, toujours corruptrice. Et
la passion de l’amour se déchaînait: avec elle, l’infamie, la haine,
l’ordure, tous les instincts bas et grossiers, le vice, la perfidie,
le crime. Alors, la guerre éclatait, mauvaise, et les degrés mortels
de l’enfer étaient les uns après les autres abominablement franchis.
Un abîme de maux recevait en ses hideuses profondeurs ceux qui, jadis,
étaient heureux. Et, sur les ruines, croissait, montait Astarté, comme
une gigantesque idole dans le ciel rougi, inspiratrice de folie, déesse
et fléau des peuples.

Que de feu! que de cris! que de bouleversement! Une orgie de délire!
un bruissement de catastrophes! De bachiques fureurs étreignaient les
générations de vies; d’immondes joies échauffaient les races à travers
l’immortalité du mal; tout le long des centuries d’ans, se traînaient
étonnament renouvelées, les myriades effroyables de poux, qui se
mangeaient en hurlant, se déchiquetaient, se massacraient, incapables
de penser un instant à leur petitesse et à l’inutilité de leurs
actes! Orgueils! misères! rages! décrépitudes! ignominies! effrois!
balivernes! superstitions! impiétés! sauvages récoltes de sang!
moissons ridicules de mots! despotisme! altruisme! par dessus tout,
l’ineffable _ego_! C’était le monde. Mais, philosophe, sans s’émouvoir,
il contemplait la comédie tragique sans daigner y prendre part; et au
grotesque spectacle des souffrances, suivant le caprice du moment, il
glapissait d’aise ou se tordait de rire.

Puis, des cimetières, des tombeaux, des spectres. Sur des élégances
innommées de cadavres flottaient aux brises sépulcrales de blancs
et fantasques linceuls, tandis que voletaient dans la nuit les
chauves-souris clignotantes. Des danses macabres s’organisaient sur
les pelouses. Le cortège des étoiles dansait aussi au firmament. De
longs ululements, mais qui n’avaient rien de triste, se répondaient,
à ras terre, courant autour des marbres funèbres idéalement froids.
Fête. Aux rameaux pâles des saules pendaient de fines girandoles de
vers luisants, légères comme des feux follets. C’étaient les lustres
du bal. Et des millions de fantômes aux formes indécises, dont les
figures fugitives semblaient très douces, se tenant les uns les autres
par les mains, par les pieds, par les cheveux, glissaient, glissaient,
glissaient et, sur un fond d’inconnu, esquissaient de phosphorescentes
valses.

Tout se résolvait dans une apothéose de la mort.

Ainsi se laissa ravir l’âme d’Albert.

Il n’eut pas un instant le doute amer de soi-même. Les poèmes
aperçus, il les coucherait en rut sur le papier, et plus beaux, et
plus sanguins, et plus riches dans leur enfantement que dans leur
conception. D’étonnantes idées y fourmilleraient. Le «zut» y serait
enchâssé d’or, et sur un piédestal de rutilances il serait monté.
Son rayonnement effraierait, comme celui d’un brillant gigantesque.
L’auteur lui-même aurait peur de son œuvre.

[Illustration]




XIX

IMPUISSANCES


Il se jeta sur une rame, l’esprit en chaleur, pour débuter—comme
essai—par un poème fougueux et génial sur l’espérance: l’espérance au
mal, à la catastrophe finale, au coup de balai qui viendrait nettoyer
tout ça, les orgies, les faiblesses, les apothéoses de sots, les
aventures fieffées des voleurs d’argent, les embuscades aux faibles,
les vénalités, les hypocrisies. Sa tête était brouillée, illuminée,
éclatante; son sang tempêtait, une rumeur indistincte, mais immense,
d’idées s’élevait des profondeurs de son crâne.—Il lui semblait qu’il
n’aurait qu’à prendre une penne, à la tailler, à la plonger dans
l’encre, pour qu’elle se mît fiévreusement à courir, précipitant sur
les pages vierges les torrents qui bouillonnaient dans le creuset de
l’encéphale.

Mais un premier obstacle se dressa—rocher marin aux vagues
déferlantes: mettre de l’ordre dans le tohu-bohu magique, dont les
substances dansaient tellement échevelées, que le fait seulement de les
discerner amoindrissait, paralysait ce tourbillonnement vertigineux.
Malheur! N’était-ce pas une insanité que de prétendre choisir entre ces
chevauchées, isoler l’une d’elle—laquelle?—pour la faire cabrioler
en tête, puis une seconde, puis une troisième, alors que le grandiose
consistait justement dans le tout à la fois de la mêlée? Comment
opérer ce triage désastreux, étiqueter comme des choses mortes ces
vifs-argents insaisissables? C’était l’anéantissement du prodige rêvé
que d’y porter le froid de l’acier, d’opérer la dissection et d’en
cataloguer les débris!

Il fallait néanmoins s’y résoudre. Impossible d’étaler aux yeux
d’autrui la merveille sans la déchiqueter et la servir membre à membre.
Ah! s’il avait pu transporter dans son cerveau pantelant le cerveau de
cet autrui, et lui montrer tout, comme le guide, dans la montagne, qui
conduit le touriste et, tout-à-coup, d’un geste large, à un tournant
de rocher lui découvre un spectacle! Mais non: péniblement, arracher
de ce front, une à une, les pensées! arracher les pétales de la fleur,
les rayons du soleil, les sourires des yeux, les fracas du tonnerre,
les ondes du lac, les plumes du cygne, pour opérer, au dehors du milieu
naturel, une difforme synthèse, une reconstitution lointaine et ratée
de la fleur, du soleil, des yeux, du tonnerre, du lac, du cygne!

A priori, et avant d’avoir rien écrit, par le seul fait de devoir
commencer, Albert s’aperçut que ce ne serait pas ça—ça: le _ça_ qu’il
avait dans la tête. Son œuvre pourrait être quelque chose, mais elle
serait _autre chose_. L’impuissance à exprimer la vision intérieure lui
apparut manifeste, et il en reçut un coup funeste au cœur.

Cependant ... les autres n’avaient pas renoncé à écrire!

Pleurant presque sur la dégradation de son concept, il mit enfin
à part—comme elle lui semblait un fragment d’écartelé!—une
considération sur l’exacerbation de l’âme au contact avec le monde
moderne, rapace, fripon, égoïste, vénal—pour servir d’entrée à son
poème. Il voulut en trente beaux vers indiquer toute la série des
angoisses à de hideux attouchements: à commencer par les premières
affres de la cohabitation, à finir par l’abhorreur des rapports.

Hélas!

Il entreprit de lancer une phrase, d’un seul et souple jet, sonore,
exprimant, brusque, le séjour nauséabond fixé par le destin à l’âme.

Lorsque le vers—qui n’était pas sorti d’un seul et souple jet, mais
d’une fatigante et poignante compression—enfin eut allongé ses
douze lents anneaux sur le papier, et qu’Albert solennellement le
considéra, la plus amère des stupeurs remplaça le travail dégoûtant
de l’enfantement. Telle la mère, qui après avoir gémi, hahané, hurlé,
s’être tordue, regarde le fruit de ses douleurs et n’aperçoit qu’un
avorton. Albert reconnaissait à peine l’enfant de sa pensée. Quoi,
cela, ce non-sens, ce crachat correspondait à la splendide évocation
idéale!—Honteux! honteux!—Ce caricatural morpion devait représenter
sa pensée, sa noble pensée!

Il corrigea, gratta, reprit, changea l’épithète de vingt façons,
fortifia le substantif, mouvementa le verbe, rangea, rerangea,
dérangea, contrerangea, surrangea l’ordre des mots: le résultat—à son
jugement—en demeura déplorable. Sans doute, en comparant son vers—ce
vers fabriqué comme on fabrique une table, artificiel, convenu,
inexact—à quelqu’un des vers hautement signés qui peuplaient son
souvenir, il ne le voyait inférieur ni par la facture, ni par l’esprit;
et si, calmement, longuement il pénétrait ceux-ci, en se supposant leur
père, il ne les trouvait nullement moins niais, ni moins détestables
que le sien.

Mais, ce vers n’exprimait pas ce qu’Albert voulait dire; en le lisant,
le lecteur ne pourrait pas sentir ce qu’Albert sentait; ce vers était
taré d’impuissance: et cela suffisait.

Impuissance partout: et dans le fond et dans la forme.

La langue humaine n’était pas capable d’être le trucheman de l’âme.

Albert termina le morceau. Il en fit d’autres. Il composa la valeur de
deux ou trois volumes. Aux moments de bonne humeur, il riait de voir ce
travestissement. Aux heures d’aigreur—bien plus nombreuses—il était
malade d’un déboire énorme. Chaque nouvelle page rivait plus avant la
sensation désastreuse de son impuissance. Car il méprisait assez le
vain renom d’auteur, pour ne pas trafiquer d’œuvres qui n’étaient que
le dévoiement spécieux de sa pensée.

Et tout prenait le chemin du tiroir, de la poussière, de la honte.

[Illustration]




XX

LE PARNASSE


Les autres ...

Il voulut connaître les autres.

Pour _quoi_ travaillaient-ils, puisqu’il était manifestement impossible
à un homme de déposer son cerveau sur du papier pour le présenter tel
quel et tout cru à d’autres hommes.

Pour quoi?

Cette curiosité le hantant, il ne tarda pas à fréquenter la portion
abordable du monde littéraire.

La portion inabordable se composait des trois quarts des écrivains
communément rassemblés sous le qualificatif d’«arrivés.» Ceux-ci
restaient clos dans leurs temples comme des bouddhas, et les mortels
n’osaient les approcher que des présents aux mains et avec des
balancements d’encensoir. Ces solennelles momies ne devaient, du reste,
différer des premiers que par le rabougrissement de leurs passions, par
une plus forte couche de ridicule et par un orgueil passé à l’état de
stratification. Nul besoin d’essuyer leurs gâteux mépris pour les juger.

Le quart abordable—des célébrités jeunes ou feignant de l’être—et
la race compacte des grimpeurs du Parnasse—depuis ceux qui n’avaient
plus que quelques rocs à escalader pour mordre à leur part de nuages,
jusqu’à ceux qui levaient en tremblant la cuisse pour ajuster leur
premier pas—avides de réclame, de popularité, de brouhaha, de
bousculade, s’ouvraient à tout venant, se publiaient, s’affichaient
sur les trottoirs et aux devantures des cafés; et chacun pouvait les
tutoyer et leur taper sur le ventre, jusqu’au moment où, se sentant
assez forts, ils se juchaient à leur tour sur leur maître-autel et ne
laissaient plus avancer que les thuriféraires.

C’était un poète bien vaniteux que Clodomir de Bêlovent. Depuis qu’il
avait inauguré une série de jolis petits volumes d’un rose pâle,
mignons, coquets, intéressants comme la peau d’une délicate Anglaise
mourant du spleen, et qui sortaient tout parfumés de chez l’éditeur
à la mode, Clodomir de Bêlovent avait peu à peu disparu de chez ses
anciens amis les bohêmes. Mais on le rencontrait chaque jour entre
quatre et cinq sur le boulevard, entre cinq et six au café Américain,
et, la soirée, au bal d’une comtesse, au dîner d’un banquier, au
souper d’une cocotte, dans n’importe quel salon de l’aristocratie, de
la finance ou du cosmopolitisme, où il y avait des benêts à éblouir
et un chuchotement pâmé d’éventails autour de lui. Albert l’avait
connu autrefois: et son étonnement avait été de voir l’insipide
gueux de jadis engendrer tout-à-coup ces balivernes mélancoliques et
sentimentales, qui faisaient la conquête des femmes. Clodomir avait
coupé ses immenses favoris jaunes; il portait la moustache fine et
soyeuse. En même temps un changement général: une élégance mièvre, des
bijoux aux doigts, un monocle à l’œil, les souliers les plus pointus
de Paris, le chic du chic, avec des airs découragés de songeur triste,
pour demander un bock ou allumer sa cigarette.

Ce coquin-là poète!

Et des doutes venaient à Albert sur la sincérité de sa vocation.
Avait-il été lancé dans ce déshonnête métier par le despotisme d’un
état d’âme qui veut s’exprimer, se soulager avec la révélation
irrésistible de son mal, la mise à nu, le dépouillement et la plaie
exposée—seule circonstance atténuante à l’abjection de l’étalage?

Il le surprit un jour, la tête en train par quelques cognacs et en
velléité d’épanchements.

«Mon cher Bêlovent, vous êtes un homme extraordinaire, un génie, un
véritable poète» débuta Albert imperturbablement.—En tout autre état,
Clodomir se fût, sans doute, gobé et rengorgé. Mais, par fortune,
l’alcool lui mettait des franchises.

«Un véritable poète!» bégaya-t-il en s’allumant. «Il n’y a pas de
véritable poète. Moi et les autres nous ne sommes que des faiseurs.
Nous avons de l’habileté, jamais de génie. Nous écrivons pour tous
les motifs possibles, excepté pour l’amour de l’art. N’est-il pas
évident que si nous brûlions d’une pure passion, nous ne publierions
pas nos vers? Celui qui aime une femme, en fait-il une femme publique?
La promène-t-il seulement dans la rue? Il la cache soigneusement, la
garde pour lui seul et ne la cultive que s’il est loin des regards
indiscrets; il ne s’en vante pas, il n’en parle pas: il l’aime. Or,
le poète publie: donc, il n’aime pas. Pour lui, le but ce n’est pas
l’amour, mais la publication. Il ne reste plus qu’à chercher les motifs
de la publication.»

Chez Clodomir de Bêlovent, les motifs n’étaient que trop clairs. S’il
bichonnait ces petites tristesses factices attachées de faveurs, ce
n’était ni qu’il fût réellement triste, ni qu’il éprouvât le besoin de
faire part de sa tristesse aux autres. Il exploitait ce filon, trouvé
par lui, comme on exploite tous les filons: une simple chance, cette
capacité à polir de pâles strophes langoureusement galantes, qu’il
s’était découverte et dont il profitait de l’exacte manière dont un
propriétaire foncier découvre une mine dans sa terre et en profite.
Clodomir était poète pour ne pas être un vaurien: cela lui servait
d’entrée dans les salons, dont raffolait sa gloriole, et dans les cœurs
des petites cocodettes, dont se délectait sa fatuité. A le lire, on
pressentait que sa poésie n’était qu’une pose; à le voir, on en était
certain. Et rien n’indignait autant que d’entendre ce poète parler la
plus sotte prose qui fût au monde.

Mais c’était encore le plus sortable de l’espèce.

On parlait beaucoup de Juteux: une force, un vent qui se levait.
Juteux avait débuté par un volume énorme, écrit comme on donne un coup
de massue, pesant d’invectives, de choses lourdes pour effrayer et
produire du bruit. Le livre avait fait scandale, un scandale cherché,
voulu, avec un arrière-tintamarre de gros sous. Juteux triomphait.
Son ventre d’éléphant, sa massive face d’hippopotame se distendaient
et s’épataient en satisfactions. Oh! l’animal! Non, la grossière
machinerie, éhontément peinturlurée de réclames, propre à stupéfier
les masses et à encaisser l’argent! Tout ce que le marchand contient
d’ignoble, de goulu, d’emmagasineur et de matériel se rassemblait dans
l’esthétique de cet auteur d’avenir. Il parlait de ses livres comme
un industriel de ses actions, et supputait leur vente à l’égal d’un
commerçant de denrées. Le diable sait ce qu’il avait fait du vers: une
chargée croulante de comestibles offerts en pâture à l’appétit vulgaire
de la foule! Or, Juteux excité clamait: «Fini, le vers: ça ne donne pas
assez. La prochaine fois, je leur f..... un roman!»

Une soif insatiable de gagner quelque chose, qui des rentes, qui une
position sociale, qui un nom, qui des femmes, tourmentait tous les
fils d’Apollon. La rapacité ou la vanité: voilà le seul mobile qui
les poussait à gribouiller du papier. Et ils osaient parler d’art!
L’hypocrisie était si écœurante, qu’Albert se prenait à mépriser les
écrivains plus encore que le reste de l’humanité—à leur réserver un
mépris spécial.

Tous crapules!—A l’exception de quelques groupes de très jeunes
gens—bafoués ou inconnus—qui—n’était-ce point encore une
pose?—cultivaient, désintéressés du monde, les navets de la vallée de
Tempé, ils parurent odieux à Albert, parce que, au lieu d’être arrivés
comme lui à la poésie par un chemin de rancœurs et de désillusions,
celle-ci était pour eux le moyen de parvenir et la plus palpable des
ambitions.

Vil était, sans doute, le poète tel qu’il le comprenait—un malheureux
assez incapable de vivre, pour n’avoir plus de forces que pour
pousser des plaintes—tel qu’il se sentait lui-même, tel qu’il
aimait à en découvrir quelques-uns dans l’histoire des littératures:
mais plus abject, certes, celui qui, l’imagination fleurie imite
artificiellement, pour en jouir, s’en faire de l’or ou des grelots, le
cri rauque ou geignant qu’au premier a arraché la misère.




XXI

DÉCRÉPITUDES


Et de fréquents pensers l’envahirent.

Oh! comme du sein de sa grandeur intime, le chaos s’engendrait vers
des avenirs confus et vastes! Il méditait sur le relatif et l’absolu,
trouvant certain ce qui ne l’était pas et incertaines les plus sûres
vérités. Où allait-il? Où visait-il? Déjà les étoiles lui avaient
appris que l’univers immense se souciait peu de ses désirs et de ses
peines: dans les myriades d’entités, que l’une existât ou n’existât
pas, qu’est-ce que cela faisait au tout? La société le négligeait, le
système solaire le méprisait, le gouffre des cieux l’anéantissait. Et
l’infini de l’espace n’était rien: il y avait encore l’infini du temps.

Que serait-il après la mort?

Cette question le tracassait, car quoiqu’il eût feint devant ses amis,
et souvent devant lui-même, de l’avoir depuis longtemps élucidée, elle
n’en restait pas moins monstrueusement interrogative en son esprit.
O dilemme! L’homme entre deux néants l’épouvantait, et l’éternité
l’épouvantait. Il resta souvent songeur, à cette période de sa vie,
reculant devant le problème, l’envisageant pourtant comme par une
attraction malsaine.

Do, ré, mi, fa, sol ... Sa voisine tourmentait un Erard.—Or, Albert
se demandait si, semblable aux notes, il disparaîtrait, fugitif, après
avoir—quelques instants—lamentablement ébranlé deux ou trois mètres
cubes d’air: cacophonie éparse et stérile. Il ne lui plaisait nullement
qu’une désagrégation de ses molécules animées s’épandit en poussière;
se dissoudre et que des parcelles de lui reparussent sans conscience
dans un pistil de fleur, dans le poil d’une chèvre, dans l’eau noire de
quelque marécage, dans les miasmes d’une cité—respirés par cent mille
poumons empestés—lui paraissait un mince régal.

D’un autre côté, l’idée seule d’une possibilité de survie au-delà
du corps lui déplaisait encore plus. Une seconde existence! Et dire
que des gens se faisaient chartreux pour se l’assurer! Ils étaient
donc bien contents de celle-ci! Serait-ce au moins une jouissance
perpétuelle? Mais cette perpétuité même constituerait le plus
nauséabond des supplices. Il valait mieux presque l’extinction—dont la
pire tristesse ne consistait-elle point à disparaître sans savoir le
pourquoi d’avoir paru?

En l’état de victime où il se voyait, où il voyait chaque être sur
la terre et les soleils dans le ciel—état de victime, ou d’esclave,
ou plus simplement de rouage, de minuscule dent d’engrenage dans une
machinerie gigantesque et féroce—il jugeait certainement toute révolte
ridicule: néanmoins, dompter toute révolte, ô entreprise difficile!
Albert ne voulait pourtant pas sécher dans la peau d’un de ces rebelles
à la loi, qui s’égosillent de leurs imprécations et soulignent chaque
crispation de leur cœur par d’ineptes cris de rage. On plaint d’un
haussement d’épaules le condamné à la décollation, qui se fait porter
de force à l’échafaud et étourdit le public de ses lamentations. Se
résigner, subir, souffrir, voilà la conduite que suivaient les esprits
sensés, raisonnables, lorsqu’ils se reconnaissent inaptes à éprouver le
délice de la vie.

Tenir une contenance!

Fallait-il alors tenir une contenance, garder une démarche noble, poser
à l’œil du monde pour un sceptique, un blasé, qui est définitivement
dégoûté du globe, mais qui sourit quand même?—Cela a vraiment du chic.

Ainsi, encore des arrière-pensées!

Non: cela supposait une force toujours grande et toujours une
préoccupation de se faire une figure. Au loin, tout ça! Ne s’inquiéter
de rien, ignorer si l’on montre du courage ou si l’on prête à rire, ne
plus devoir compte à des gens qui regardent.

Où l’amour propre va-t-il se nicher: jusque dans une résolution de n’en
plus avoir!

Holà ho! l’individu du parterre! Aviez-vous payé votre place en
entrant? Vous n’aviez pas la monnaie nécessaire. Déguerpissez! Vous ne
saurez pas si la pièce qu’on joue—dans laquelle vous auriez dû jouer
vous-même, car acteurs et spectateurs se donnent la réplique—est une
tragédie ou une comédie. Vous n’avez pas le droit. Vous avez beaucoup
vu et rien du tout compris. Vous êtes un imbécile encore plus qu’un
intrus. Hop! à la porte!

Nous y voilà donc! les choses n’étaient pas gaies, mais ni sérieuses.
Ça devait-être bien égal! Se laisser aller!

Où?

N’importe.

Essayer de jouir?

Non.

Le contraire?

Non.

Alors quoi?

??

Cela signifie?

On ne sait pas.

Albert soliloquait des heures sur ce thème. Des levains de philosophie
fermentaient encore, impossibles à réduire. A quoi cela aboutirait-il?
A quelque marasme probablement.—En tout cas, il ne lui restait pas
grand stade à parcourir.




XXII

COMME QUOI ALBERT SE DÉCLARA PESSIMISTE


Il neigeait.

L’âtre sans feu semblait une ironie du destin, grisâtre, ridicule,
bâillant de misère et d’angoisse, les chenets vides, la cendre éparse,
hanté des lamentables et vagissants soupirs que, tout le long de la
cheminée, gémissait le vent. Et sentant dans son crâne brûler ses
hémisphères cérébraux comme une bouillie échaudée, Albert trouvait
souverainement déplaisant de geler des orteils et de claquer des dents.
Par les trous d’une couverture qui lui tenait lieu de robe de chambre,
l’air glacé mordait ses genoux et empoignait son ventre. Credieu!

Au Mont-de-Piété son complet vert, son veston jaune, son cérémonie et
ses neuf chemises. Une houppelande restait et d’immenses bottes à
l’écuyère. Plus même un pantalon. Juste ce qu’il fallait pour sortir.
Des pages erraient ça et là, sur le pupitre et à ras du plancher où des
alexandrins rimaient. A grand pas en long et en large, la couverture en
linceul sur son corps décharné, le poète tentait de se réchauffer, déjà
exaspéré, déjà maudissant, déjà ulcéré des lombrics de la désillusion
finale.

Il neigeait.

L’âtre sans feu semblait un éclat de rire grotesque, bouche désossée
aux gencives nues, sèche, poussièreuse, démesurément ricanante. Les
trois chaises dépareillées construisaient un triangle aigu. La pendule
grinçait. Brrr! quel froid!

Albert poursuivait sa promenade à pas plus grands, la couverture
zigzagant en ailes fantasques sur l’épine de son dos.

Il songea à fumer. Il visita sa blague. A peine y trouva-t-il de quoi
bourrer médiocrement le giron de la moins corpulente de ses hétaïres.
Lorsqu’il voulut incendier, toutes les allumettes d’une boîte achetée
la veille furent frottées par ses doigts engourdis sans vouloir
prendre. Hors de lui, il dut passer dans la chambre d’un de ses
voisins pour mendier un peu de flamme.

Enfin, mélancoliquement il fuma sa dernière pipe.

En heurts inutiles, les moineaux affamés qu’il nourrissait d’habitude
venaient choquer ses vitres de leur bec. Pas une miette de pain, malgré
les poches retournées. Ils heurtaient, sautillaient, piaillaient, et
le jeune homme, dans une rêvasserie subite, se figura être l’un de ces
moineaux et frapper lui aussi à coups redoublés contre les cloisons
fermées de l’Inexorable, à travers lesquelles, se les imaginant
heureux, il voyait grouiller les parvenus de tout genre, ceux de l’art,
ceux de la science, ceux de l’industrie, ceux de la banque, ceux du
clergé, ceux de l’armée, ceux du commerce, ceux de la haute noce, ceux
du journalisme, ceux du carambolage, ceux de la jonglerie et même ceux
de la politique. Toc! toc! contre le verre imbrisable s’ensanglantaient
ses ongles. Toc! Personne ne faisait semblant d’ouïr. Toc! Des nausées
le prenaient à la gorge devant cette indifférence universelle. Toc!
toc! toc! Rien. Toc! sacré nom de Dieu, toc!... Il retombait épuisé,
râlant, crevant, enterré dans le givre, immobile et livide, le sang
congelé, le cœur roide.

Il se réveilla.

La faim dans son estomac prenait des proportions béantes. Huit heures.
Il tira sa bourse et compta. Douze sous. Son déjeuner avait consisté
à fumer son avant-dernière pipe. «Mangeons et buvons» se dit-il,
fredonnant un de ses refrains favoris «car demain nous mourrons.»

Il vêtit sa houppelande et ses bottes.

Dans une crémerie honteuse, il s’attabla. D’autres déguenillés
arrivaient aussi, prenaient place et, silencieusement, faisaient leur
repas. Une fumée âcre chargée de goûts de graisse, s’attachait aux
narines, mais personne ne s’en offusquait. Chacun broutait. Une fille
morne apportait les plats et les bouteilles. Albert lui demanda à dîner
pour douze sous. Elle servit un bouillon, un morceau de bœuf, un verre
de vin, un peu de pain. Quand il eut fini, mal rassasié, il voulut
encore quelque chose. On lui rappela durement ses dettes. Il partit la
tête basse.

Et par peur du chez soi désert, il se lança dans Paris.

O Ville! ô Paris immense! ô myriades de maisons! ô grouillement
épouvantable d’hommes! Des rues, des rues, des rues toujours, sans
fin. Eternelle et vivante palpitation au sein du planétaire organisme,
matrice fiévreuse et vibrante, pustuleuse gangrène, volcan, microcosme,
abcès, siège d’infection maladive et cuisante, tout y afflue, tout en
rayonne, tout s’y reflète ou s’en émet avec la propagation aveugle et
sûre des ondulations autour de l’eau remuée, avec le tourbillonnement
fatal de l’océan qui s’engouffre dans le Maelstrom. Mystère! Pourquoi
ce mode-là de la substance? Pourquoi ce perpétuel devenir? N’eût-il
pas été plus simple que rien ne fût? Et ces trottoirs! Que de pieds
ne les avaient pas déjà foulés: pieds de duchesses, pieds de catins,
pieds d’actrices, pieds de majestés, pieds de godelureaux, pieds
de grands seigneurs, pieds de bourgeois, pieds de peuple! Où s’en
étaient-ils allés tous ces pieds? Ils avaient passé: les uns puants,
d’autres sales, d’autres parcheminés, d’autres pleins de cors,
d’autres moites, d’autres secs, d’autres bots ... mais tous avaient
passé. Dès lors, pourquoi les avoir poussés là? Etait-ce pour que leur
cohue fît s’élever dans l’atmosphère cette poussière qu’on appelle la
civilisation? Peuh! maigre résultat! Le monde civilisé n’a, en plus
de la sauvagerie, que la conscience de sa propre inanité. Il s’agite,
bruit, se consume, et ses efforts gigantesques et monstrueux broient
l’individu pour un but qu’il ignore, dans une souffrance dont il ne
profitera pas. Civilisation? Une paire de gifles! N’était-ce pas pour
être civilisé que lui, Albert, se trouvait à présent sans un pantalon
sur la peau, hâve, défait, raté sur toutes les coutures, mécontent de
lui et des autres? N’était-ce pas pour avoir appris le latin, le grec,
les mathématiques, l’histoire, la chimie et la littérature, pour avoir
respiré l’air anémique des lycées, noctambulé à la lueur du gaz et
s’être cru poète, que la vie l’horripilait maintenant comme la plus
fâcheuse des aventures et la plus inutile des farces? Arpentant les
boulevards encombrés, il considérait avec furie la foule, les théâtres,
les cafés et les fiacres.

De nouveau la chambre nue et l’âtre sans feu.

Alors, autant dire tout de suite que le monde était notoirement
mauvais. Puisque aucune des volontés qui constituent les êtres ne
parvenait à se développer au gré de ses désirs, n’était-ce pas dans
cette lutte infinie l’infini de la douleur? Puisque lui, Albert, n’en
arrivait pas à ses fins, n’était-ce pas que la nature humaine était par
essence vouée au mal et au désespoir? Oui, oui, oui, cent fois oui.

Et comme il accentuait ses exécrations par de violents coups de poing
dans les murs, et que les voisins, empêchés de dormir, le menaçaient
de le faire arrêter pour cause de tapage nocturne, il en conçut plus
de haine encore contre la société. Il s’aperçut même que, par une
inconcevable contradiction, les hommes, au lieu de se soutenir les uns
les autres, ainsi que font les condamnés qui marchent au supplice,
s’ingéniaient à se rendre plus amère la destinée par leur réciproque
méchanceté. Comment s’étonner après cela de l’aigreur des caractères
et de l’acerbité des plaintes? L’infortune engendre la malveillance,
comme l’eau de la mer le sel. Ce qui se prouve de la sorte: étant
donnés l’être _a′_ et l’être _a″_, dont l’un souffre d’une souffrance
positive et l’autre d’une souffrance négative, par le principe que
_natura abhorret a vacuo_, le mal de l’un tendra à passer dans l’autre,
jusqu’à consommation de l’équilibre final; et, mis en présence, ce sera
un échange d’insultes, de grossièretés, de tracasseries, de vilains
procédés, de horions et de coups de pieds au bas des reins, parce que
l’équilibre, loin d’être atteint de prime abord, ne s’obtient qu’après
de nombreuses oscillations, semblables à celle du balancier avant
d’arriver au repos. De là: les guerres, les massacres, les tueries,
les exactions, les assassinats, les cours de justice, les assemblées
populaires, les foudres de l’Eglise, les révolutions, les batailles de
philosophes et les journaux réactionnaires. De là cette foule de maux
qui accablent l’humanité, maux de corps et d’esprit, maux de tête et
de cœur, maux aigus, maux chroniques, maux rebelles, maux imaginaires,
maux tuberculeux et maux syphilitiques, dont les trois quarts au moins
n’existeraient pas sans la réaction sociale des sujets les uns sur les
autres.

Et par ce cercle vicieux, Albert revenait à son point de départ,
à savoir: à l’axiome par lequel il avait invectivé Paris et la
civilisation.

Comme il se couchait sur ces idées, sentant bien que le sommeil était
son unique refuge, le lit, privé de duvets et de draps, lui parut
extraordinairement frigide. Il s’enroula dans sa couverture, jeta sa
houppelande sur ses pieds, mais l’immobilité où il se forçait, espérant
dormir, se traduisit dans sa chair en picotements désagréables. Les
yeux clos, les poings crispés, il rageait. Au bout de deux heures, il
se leva, et, dans un accès de colère à son comble, il brisa une des
chaises et en engrossa la cheminée pour faire du feu et se chauffer.
Malheureusement, le manteau hiémal du toit, fondant un peu, avait
inondé le foyer d’une mare dégoûtante. Il lui fut impossible de voir se
comburer un seul brin de paille. Oh! chiens d’humains!

Il se recoucha.

Evidemment, il n’y avait qu’un moyen d’en finir: faire un trou dans la
Terre, remplir de poudre et faire tout sauter.

Il se tordit désespérément sur le sommier, les jambes grêles, les
genoux serrés l’un contre l’autre, plié en deux, figé et la verge
recroquevillée. De son âme, un cri s’échappa, où se résumait la
situation: «Je suis pessimiste!»

Et l’écho seul des parois lépreuses répondit: «Pessimiste!»

Il neigeait.

[Illustration]




XXIII

L’ÉVOLUTION D’UN PESSIMISTE


Il y a cent manières de devenir pessimiste.

Il n’y a guère, au contraire, que trois façons d’évoluer, une fois
qu’on l’est.

Les Allemands tournent tragiquement. Ils grognent, invectivent,
bavent, maigrissent et s’interdisent les plaisirs de l’amour. C’est du
schopenhauérisme.

Les Français tournent joyeusement. Ils raillent, narguent, boivent du
champagne, se soûlent et abusent des plaisirs de l’amour. C’est du
jemenfoutisme.

Albert tourna suivant le troisième mode.

Le lendemain du jour, où, pour la première fois, il se déclara
pessimiste, il fit un petit héritage. Il ne sut d’abord s’il devait
s’en féliciter ou s’en plaindre. Mais il ne tarda pas à voir qu’il
devait plutôt s’en plaindre: il était en si beau train de mourir de
faim!

L’héritage, en tous cas, changeait-il quelque chose à sa nature?

Oh! non.

Pour avoir lancé aux quatre vents ce gros mot de _pessimiste_, ce mot
qui suppose l’âme la plus vile et les plus illégitimes souffrances,
il fallait que le pessimisme fût depuis bien longtemps _en puissance_
dans le complexus nerveux qui se trouvait être lui. On peut même aller
jusqu’à dire que l’acte de la fécondation, bâtit déjà un pessimiste,
comme il peut bâtir un poitrinaire ou un phlegmatique. Placé dans
un milieu convenable (Paris, par exemple), ce futur pessimiste se
développe, s’embellit, s’engraisse, tant et si bien, qu’il finit par
jeter le froc aux orties pour n’être plus qu’à son pessimisme. Albert
en était là. L’héritage ne lui causa donc qu’une médiocre satisfaction.

Quelques mois plus tard, comme il rêvait à sa à la fois banale et
singulière destinée, banale parce que, vue extérieurement, elle
avait été celle de milliers d’autres jeunes hommes, singulière par
la curiosité des pensées et la multitude des révoltes, il haussa
les épaules et se trouva niais d’y avoir attaché de l’importance.
Etait-il donc vrai qu’il eût agi, lutté, fait des efforts? Avait-il
vraiment voulu quelque chose? Avait-il désiré? Avait-il eu un idéal?
Oh! l’idéal! Le ridicule de l’illusion sur l’inanité du non-sens. Et
si tout cela lui était arrivé, sa vie n’était-elle pas un spectacle
lugubrement comique, appelant la pitié sans pouvoir ne pas provoquer
le rire? Il y découvrait par endroits des semblants de passions, des
accès de colère, de jalousie, d’orgueil, des envolées de noblesse,
des enthousiasmes, des croyances à quelque chose, voire des lambeaux
d’amours. Sottise! Pourquoi s’être donné la peine de tout cela? Une
seule chose restait réelle: l’affadissement.

Le pessimisme même ne lui souriait plus.

Un pessimiste pense, bouge, se démène, il a son opinion et cherche à
l’imposer, il expectore; un pessimiste est convaincu d’une vérité,
et cette vérité, quelque pénible qu’elle soit, ne laisse pas de lui
chatouiller agréablement l’intellect; un pessimiste prend intérêt à
regarder le monde: il est vrai qu’il le regarde avec un esprit de
dénigrement, mais il le regarde; un pessimiste, enfin, éprouve de la
haine, et cela seul manifeste clairement que la vitalité bout en lui,
qu’il sent, qu’il réagit, que, bien qu’avec aigreur, ses fonctions
s’opèrent, qu’il est un homme.

Albert, lui, pourrissait.

A midi, un valet entrait et lui apportait son chocolat, qu’il prenait
au lit. Par la baie, seulement alors ouverte, où la retombée des
rideaux s’éclairait soudain de transparences pourprées, la lumière
pénétrait, soigneusement triée, et lentement venait caresser la
languidesse des tentures. Tout se rosait dans la chambre avec une
étrangeté molle. Incapable de dormir plus longtemps, Albert se voyait
forcé de se lever. Il le faisait avec d’inavoués regrets, retrouvant
plein d’ennui la lassitude de l’existence. Le courrier déposait des
lettres qu’il ne lisait pas. Le monde l’inquiétait si peu, que le
bruit seul de Paris, arrivant jusqu’à ses oreilles, l’importunait. En
une sorte de cabinet turc, où des divans s’assoupissaient, il passait
les heures d’après-midi dans un vide aussi absolu que son inquiétude
maladive le lui permettait. Il cherchait à s’habituer à n’avoir plus ni
pensées, ni souffrances, à réaliser le néant vivant. Son état ordinaire
était une vague rêverie, semi-consciente, avec de longues parenthèses
dont il ne lui restait après aucun souvenir.

A cette époque, et durant un temps qu’il ne supputa pas lui-même, tout
ce qui n’était pas la _contemplation_ lui devint insupportable. Il ne
pouvait plus ouvrir un livre. Que ce fût Molière, Lucrèce, Eschyle,
Goethe, Byron, Racine, la Bible, que ce fût Jean-Jacques Rousseau
le plus parfait des stylistes, que ce fussent même de Quincey, Poë,
Dostoiewsky, les hallucinés, tout ce qui était la conception des autres
le laissait profondément dégoûté. Mais ce qui lui inspirait surtout de
l’horreur, c’était ce qui sortait de sa propre imagination: non pas
son imagination elle-même, en tant que chaos confus et voltigeant,
mais les produits formulés de son imagination. Les vers qu’il avait
jadis composés, ses essais en prose, ses paroles, ses idées, aussitôt
qu’elles prenaient le moule des mots, l’expression quelle qu’elle
fût lui causait des nausées. Il ne souffrait qu’un peu de musique.
Mystérieuse et indécise manifestation de ce qu’il y a de plus indéfini
dans l’art, la musique parvenait parfois à bercer nuageusement
l’hyperesthésie de son âme.

Un piano couvert d’une housse d’Orient s’ouvrait alors, et, sous ses
doigts longs et pâles, de fantastiques notes s’enfuyaient, zigzagantes,
à travers l’air tiède. Tous les auteurs classiques étaient bannis: ce
qui avait forme et symétrie lui répugnait. C’étaient des fragments
incompréhensibles de Wagner, ou mieux encore des improvisations
bizarres ou se mêlaient aux plus fantaisistes phrases de Chopin et
de Berlioz d’énervantes réminiscences italiennes, moites comme des
relents. Le plus souvent, il dînait chez Brébant, quelquefois chez
Véfour, à cinq heures. Puis il rentrait. Et alors, il mangeait du
hachisch.

De fantomatiques songes comme des lueurs flottantes et paresseusement
balancées, avec des froufrous d’apparitions, de suaves parfums, des
palais, des enchantements, de miroitantes splendeurs, des ogives,
des lacs d’azur, avec aurores germinant du sein d’horizons éthérés,
des finesses découpées en ciselures, des vases bleus s’épanouissant
en bouquets de fleurs rares, des cygnes, des transparences, avec des
fulgurations et de blanches mélopées moelleuses et concertantes, tantôt
perceptibles à peine, tantôt ruisselant de toutes parts, à la fois
alliciants et fuyards, sombres et clairs, dans toute la sublimité de
paradisiaques buées que ne viennent pas dissiper les brises arides
de la terrestre réalité, longuement, extraordinairement, follement
et suprêmement, l’effleuraient. C’étaient des magies de richesses et
des ensorcellements de phosphorescences. Souvent, c’étaient aussi de
muets effondrements de tout, des léthés, des abîmes ouverts. C’était,
au moins, l’évaporation en molécules invisibles du monde matériel et
la suppression des formes haïssables de la sensibilité, l’espace et
le temps. Plusieurs heures, cela durait. Puis un sommeil de plomb
remplaçait peu à peu l’encéphalique surexcitation. Le corps tombait du
divan sur le tapis, dans une prostration d’ivre-mort. Le valet, qui
attendait ce moment, ramassait le cadavre et le portait dans la chambre
à coucher, sur le lit. Il s’y réveillait le lendemain, à midi.

Ainsi passaient les jours, monotones et terribles.

Comme il sentait son intelligence non pas s’atrophier, mais se
complaire hors de toute activité, par le fait de la volonté de plus en
plus absente, Albert assistait, sans seulement savoir s’il en éprouvait
plaisir ou peine, à la ruine de son _moi_, fatale et complète. Rien ne
subsistait que les trois besoins primitifs de l’être: manger, boire
et dormir, et le besoin factice de s’empoisonner. Encore, celui-ci
rendait-il ceux-là anormaux, corrompant l’appétit, excitant la soif,
énervant le sommeil. Quant au reste, cela n’avait plus rien d’humain et
ressemblait plus à du somnambulisme qu’à de la vie.

C’était un soir roux de septembre, alors que, jaunissant, les
feuillages ont l’air de parasols chinois déployés au bout de bras
osseux qui s’en abritent singulièrement. Albert se trouva dans une
forêt, sans savoir comment il y était venu. Il vit un grand arbre. Au
pied, poussaient une multitude immense de champignons. Verts, jaunes,
gris, rouges, blafards, gros, gras, petits, pourris, mangés, ronds,
bombés, plats, coniques, violents, fades, vêtus d’une difformité
infiniment variée de teintes, de figures et d’odeurs, ils parsemaient
l’humus environnant de groupes compacts et repoussants. Sous ses
souliers, au moindre pas, il en écrasait par douzaines, qui s’épataient
doucement et débordaient en boue veule autour de ses semelles. Le chêne
ombrageait la place, magnifique. Au travers des branchages voisins,
loin, très loin, sous le ciel, lui aussi ciel d’automne, Paris.
Champignons! Paris! frappante analogie! La fatalité pesait sur Paris
comme sa chaussure sur les champignons. Or, parmi tous ces champignons,
lui, Albert, était le premier à ne pas résister. Il se trouvait le plus
moisi de tous, et, putréfait agaric, marbré de violet, déliquescent,
sale, il s’écoulait sous la pression avec des turpitudes de substance
molle.

[Illustration]




XXIV

LE SUICIDE D’ALBERT


Enfin, il décida de se tuer.

Non pas que sa tête eût déménagé; il raisonnait aussi bien que
Descartes, et il calculait son cas de la sorte:

Trois ans pion.—Une cour grise, des potaches gris, des dos gris de
professeurs et de collègues, un proviseur gris, un ciel gris aux jours
de promenade, une concierge avec un chat gris. Tristesse, abattement,
nostalgie, désirs de femmes, cauchemars grecs et latins. Noté sur
son carnet: La bêtise universelle n’a pour équivalent que la bêtise
particulière des pions.

Deux ans bohême.—Une rue noire, un garni noir, un habit noir troué
au coude, un horizon noir piqueté de becs de gaz, des pipes noires,
une brasserie noire, un chat noir. Malaise, lourdeur des yeux, vérole,
dégoûts de femmes, expédients grecs. Aphorisme: La bêtise des pions n’a
pour équivalent que la bêtise des bohêmes.

Un an poète.—Des mains blanches, une Vénus de marbre blanc, des
nuits blanches, une tragédie en vers blancs, un chat blanc sur un
fauteuil. Névrose, chimériques espoirs, fièvres, invocations de femmes,
néologismes latins. Total: La bêtise des bohêmes n’a pour équivalent
que la bêtise des poètes.

Or, ce jour-là était un samedi, jour communément consacré à Saturne.
Comme il sonnait minuit, heure communément consacrée au suicide,
le bruit des fiacres ne s’oyait plus que, de temps en temps, en un
crescendo-diminuendo solitaire. Dans le silence, de rares piétons
précipitaient des trémolos de pas. Le matou, qui s’étirait, miaulait
ou bâillait parfois longuement. Albert chargea son revolver d’un
geste philosophique. Et maintenant, qu’attendait-il? Peut-être que
le croissant lunaire eût émergé de derrière un toit, cynique et
fantasque, découpé, dentelé, cornu, bizarre, pâle ou rouge, les pointes
en scie et le rire gouailleur, afin que tout se passât suivant les
règles.

Eh bien! non, Albert n’attendait pas la lune. Il réfléchissait encore
sur son cas.

Un homme se tue pour deux motifs: ou par amour, ou par haine.
Par amour, s’il s’agit d’une femelle; par haine, s’il s’agit de
misanthropie.

Pourtant, Albert ne se tuait ni par amour, ni par haine.

Depuis longtemps, il était sec en fait d’amour. Etant pion, il sentait
comme Lamartine; étant bohême, il sentait comme Musset; étant poète, il
sentait comme Baudelaire. Aujourd’hui, ayant franchi ces trois étapes,
le cœur vide, l’âme dissoute, l’esprit désintéressé, il était sec.

En fait de haine, il n’en avait ni contre les hommes, qu’il méprisait;
ni contre sa patrie, qu’il croyait flambée; ni contre les éditeurs,
qu’il blaguait; ni contre les journaux, dont il se torchait; ni
contre Dieu, qu’il niait. Etant pion, il haïssait l’Université; étant
bohême il haïssait ses créanciers; étant poète, il haïssait Boileau.
Aujourd’hui, imperméable à toute faiblesse humaine, la passion ne
troublait plus son essentielle indifférence.

Pourquoi se tuait-il?

C’est la question qu’il se posait lui-même.

Le corps maigre, les prunelles quelque peu dilatées et luisantes,
appuyé des reins sur le clavier de son piano, il médita vingt minutes,
et découvrit qu’il était conduit au suicide par une fatalité dont
l’implacable marche l’entraînait suivant une irrésistible logique. Il
découvrit qu’un être qui en est arrivé à ne plus avoir d’autre raison
de vivre que l’argument seul qu’il vit, doit nécessairement briser le
lien tout physique qui le rattache au monde organique et retourner à
l’inorganique par le droit chemin, quand ce ne serait que pour produire
un changement dans la monotonie immense du _toujours la même chose_;
que l’homme qui n’a plus de goûts est semblable à un cadavre, qui,
l’âme étant partie, tombe en décomposition, se désagrège et disparaît,
parce que plus rien n’est là pour retenir ensemble les molécules;
que l’action du soleil sur les plantes les tire hors de la terre,
les engraisse, les couvre de feuilles, de fleurs, de fruits et de
bourgeons, mais que, s’il s’éclipse, elles s’étiolent, se rabougrissent
et meurent, et que le travail est pour le bimane ce que le soleil est
pour les plantes; que Néron, lassé de tout, mit un jour le feu à Rome
pour se donner la titillation d’un spectacle nouveau, et que, s’il
n’eût été qu’Albert, dans l’impossibilité de mettre le feu à Paris, il
se fût probablement incendié lui-même; enfin, que l’Ecclésiaste dit:
«Vanité des vanités, tout est vanité» et qu’il conseille formellement
le suicide, lorsqu’il ajoute, I, 3: «Quel avantage revient-il à l’homme
de toute la peine qu’il se donne sous le soleil?» et X, 8: «Celui qui
creuse une fosse y tombera.»

Or, Albert ayant épuisé l’une après l’autre toutes les facultés de
l’âme, à savoir: étant pion, la volonté, étant bohême, la sensibilité,
étant poète, l’entedement; n’ayant donc plus ni goûts, ni plaisirs,
ni capacités de travail, ni raffinements d’imagination, ni paroles
d’Ecriture assez fortes pour détruire l’effet des apophtegmes du sage
hébreu, se trouvait justement dans la situation de l’être sans raison,
du cadavre, de la plante, de Néron et de l’antique roi d’Israël.

_Ergo_, il se tuait.

Cependant, le revolver s’impatientait. Le chat miaulait toujours. Les
fiacres ne roulaient plus du tout. Les passants se faisaient encore
plus rares. La lune s’était enfin montrée.

Il y a bien des genres de suicides. On peut arrêter un train en marche,
se jeter en Seine, se laisser choir du haut de Notre-Dame, se priver
de nourriture,, s’intoxiquer, s’inoculer le choléra-morbus, assassiner
une famille afin d’être guillotiné, avaler du verre pilé, fumer de
l’opium, s’ouvrir les veines comme Sénèque, se transpercer comme
Caton, se pendre comme Judas, se planter des clous dans la tête, se
brûler à petit feu, entrer dans une fourmilière, s’offrir en pâture
aux crocodiles, se révolter contre les Anglais, se faire piquer par un
aspic, boire du plomb fondu, voyager chez les anthropophages, réciter
d’une seule haleine le monologue de Charles-Quint, dormir les pieds
en l’air, respirer des fleurs capiteuses, coucher avec un succube,
s’absinther ou s’asphyxier au charbon.

Albert avait choisi le revolver.

Si l’on se pend, la peau verdit; si l’on se noie, on risque de
s’enrhumer à la morgue; si l’on s’empoisonne, des gaz se forment à
l’intérieur des intestins et s’échappent en émanations putrides. Le
revolver, lui, n’altère ni la physionomie, ni les parties du corps
qui prêtent à rire. Il faut être bien maladroit pour qu’il fasse
autre chose qu’un petit trou rond à la tempe, lequel se perd sous les
cheveux. Si, par hasard, l’on tombe baigné dans son sang, la pose
ne manque pas d’une certaine noblesse. On peut même aller jusqu’à
l’éparpillement de la cervelle contre les murailles, sans être ridicule
ou anti-esthétique. On arrache des pleurs aux yeux sensibles et l’on
inspire deux ou trois passions posthumes.

Un grand feu brûlait dans la cheminée. Albert s’y chauffa un instant
les extrémités, qu’il avait glacées. Alors, attachant ses regards sur
les flammes jaunes et léchantes, il eut envie de les voir dévorer tous
ses papiers. Il fut saisir dans son bureau des liasses de manuscrits et
des lettres de femmes, et les jeta avec satisfaction au sein des bûches
embrasées.

Puis il crut devoir procéder sans autre retard à l’exécution de ce
qu’il avait décidé.

A ce moment, contre sa jambe le chat vint frotter voluptueusement
son dos arrondi. Pour la suprême fois, Albert passa ses cinq doigts
en fourchette le long de l’ondulante et soyeuse échine, et il écouta
le ronron sonore de l’animal électrique. Celui-ci frémit de plaisir
jusqu’au bout de ses longues moustaches, la queue raide et le cou arqué.

Ayant ainsi caressé son chat, Albert braqua sans émotion le revolver
contre son crâne.

Il y eut une seconde de sensation neuve, supra-terrestre, indicible.

Puis, le chat le vit presser la détente.

Fla!

[Illustration]




                                 TABLE


      I—L’initiale déveine                                 5

     II—Première lueur de raison                          11

    III—Pourtant Albert prend le monde au sérieux         20

     IV—Jacinthe                                          27

      V—L’école                                           35

     VI—Les années studieuses                             42

    VII—Paris                                             49

   VIII—Le Quartier Latin                                 58

     IX—La lutte pour la vie                              66

      X—En Sorbonne                                       81

     XI—Mangeons et buvons car demain nous mourrons       89

    XII—Le dépucelage d’Albert                            99

   XIII—La vie fiévreuse                                 112

    XIV—Maggie                                           122

     XV—La dèche                                         144

    XVI—Le grand Zut                                     153

   XVII—Comment Albert devint poète                      160

  XVIII—Ravissements                                     168

    XIX—Impuissances                                     174

     XX—Le Parnasse                                      180

    XXI—Décrépitudes                                     188

   XXII—Comme quoi Albert se déclara pessimiste          193

  XXIII—L’évolution d’un pessimiste                      203

   XXIV—Le suicide d’Albert                              213

[Illustration]




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COLLECTION D’ART

Editée sous le patronage de «_La Plume_»

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ŒUVRES DÉJA PARUES:

  1.—=Dédicaces=, poésies, par Paul Verlaine, tirage
  à 350 exemplaires numérotés: 50 ex. à 20 fr.;
  50 à 5 fr. et 250 à 3 fr. (_épuisé_).

  2.—=A Winter night’s dream=, (_Le Songe d’une
  Nuit d’Hiver_) poème lunatique, par Gaston et
  Jules Couturat, de l’Ecole funambulesque, tirage
  à 250 exemplaires numérotés: 25 sur grand
  Japon à 20 fr.; 25 sur papier à la forme à 5 fr.
  et 200 à 3 fr.

  3.—=Albert=, roman, par Louis Dumur, tirage à
  500 exemplaires numérotés: 25 sur grand Japon
  à 20 fr. et 475 sur simili-japon à 3 fr.

_Ces éditions ne seront jamais réimprimées._




                           ACHEVÉ D’IMPRIMER

              _Le 5 juillet 1890, à Annonay_ (_Ardèche_)

                           Par JOSEPH ROYER

[Illustration]





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works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
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violates the law of the state applicable to this agreement, the
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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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