The Project Gutenberg EBook of Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux, by Louis Platt de Concarneau This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org/license Title: Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux Author: Louis Platt de Concarneau Release Date: September 17, 2018 [EBook #57919] Language: French Character set encoding: UTF-8 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DICTIONNAIRE CRITIQUE *** Produced by Anna Tuinman, Hugo Voisard, Mark C. Orton, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.) Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules quelques erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La liste de ces corrections se trouve à la fin du texte. Également les corrections de l'Errata on été effectuées, et la ponctuation a été corrigée par endroits. DICTIONNAIRE CRITIQUE ET RAISONNÉ DU LANGAGE VICIEUX OU RÉPUTÉ VICIEUX. IMPRIMERIE DE H. FOURNIER, RUE DE SEINE, N. 14. DICTIONNAIRE CRITIQUE ET RAISONNÉ DU LANGAGE VICIEUX OU RÉPUTÉ VICIEUX; OUVRAGE POUVANT SERVIR DE COMPLÉMENT AU DICTIONNAIRE DES DIFFICULTÉS DE LA LANGUE FRANÇAISE, PAR LAVEAUX; PAR UN ANCIEN PROFESSEUR. «En fait de grammaire, l’exposition des fautes est plus utile que celle des préceptes.» (SABATIER, _Trois siècles de la Litt. française_.) «Il ne faut qu’un mauvais mot pour se faire mépriser dans une compagnie, pour décrier un prédicateur, un avocat, un écrivain. Un mauvais mot, parce qu’il est aisé à remarquer, est capable de faire plus de tort qu’un mauvais raisonnement, dont peu de gens s’aperçoivent, quoique cependant il n’y ait nulle comparaison de l’un à l’autre.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des Gramm._, t. II, art. _Usage_, édit. de 1812.) PARIS, CHEZ AIMÉ ANDRÉ, LIBRAIRE, RUE CHRISTINE, Nº 1. 1835. PRÉFACE. S’il est une étude d’une indispensable nécessité c’est bien certainement celle de la langue maternelle. Les meilleurs esprits en ont toujours proclamé la haute importance. Et cependant, que de gens ne voyons-nous pas tous les jours chercher à faire étalage de science littéraire, à qui nous pourrions avec raison adresser le reproche d’ignorer les rudimens de cette science: la grammaire. Hommes imprévoyans, ils veulent élever l’édifice de leur renommée, sans avoir songé à sa base! Ils ambitionnent notre admiration, et ils n’ont pas su prendre le soin d’éviter d’abord le ridicule, qui, sur notre moqueuse terre de France, fait des blessures dont on guérit si rarement. Oui, tout homme qui estropiera la grammaire, ne devra jamais se flatter d’exercer une grande influence intellectuelle sur ses concitoyens. Il verra, avec amertume, malgré toute son éloquence, le rire dédaigneux effleurer les lèvres de ses lecteurs ou de ses auditeurs, et détruire peut-être le germe d’une pensée utile ou généreuse, qui, ornée d’une phrase correcte, eût laissé un ineffaçable et fécond souvenir. Cet homme dira sans doute que notre futilité nous fait en cette circonstance sacrifier l’accessoire au principal, la grammaire n’étant réellement autre chose que l’art de présenter les idées; et cet homme n’aura pas tout-à-fait tort. Mais ne pourrait-on pas aussi lui répondre: en thèse générale, l’homme seul qui a fait des études est apte à instruire ses semblables, parce que ces études ont dû lui donner de bonne heure l’habitude de la réflexion. Or, quelles études avez-vous donc faites, vous qui ne savez même pas vous exprimer correctement dans la langue de votre pays? Vous avez une science spéciale, direz-vous, entièrement en dehors des connaissances grammaticales. D’accord; soyez même un homme de génie, nous n’y voyons pas d’obstacle, mais vous n’en aurez pas moins établi contre vous une prévention fâcheuse qui aura frappé votre carrière, à son début, d’un coup dont elle pourra se ressentir toujours; car malgré les plaisanteries dont on poursuit quelquefois les grammairiens, ne dit-on pas tous les jours, en parlant de quelqu’un dont on veut caractériser l’ignorance: _Il ne sait même pas le français!_ Humiliante réflexion! qui, au reste, ne paraît pas exercer une grande influence sur bon nombre de nos auteurs contemporains, qui, se croyant bien vengés en rendant mépris pour mépris, s’écrient emphatiquement: L’étude de la grammaire dessèche l’esprit! Eh! messieurs, soyez plus francs; dites donc que la paresse vous empêche de vous livrer à un travail qui vous paraît d’ailleurs inutile, parce que l’argent des désœuvrés, seul objet de vos frivoles et éphémères travaux, arrive malgré cela dans votre bourse, ou bien convenez que vous cédez à la honte d’apprendre dans un âge mûr ce que vous eussiez dû savoir à votre entrée dans le monde. De bonne foi, croyez-vous que la grammaire ait desséché l’esprit de La Fontaine, qui se plaisait tant à la discuter, de Boileau, qui l’avait étudiée d’une manière si approfondie; de Voltaire, qui s’en est si souvent occupé dans ses ouvrages; de Dumarsais, qui en avait fait l’objet des investigations habituelles de son esprit, et qui cependant écrivait sur des matières philosophiques avec tant de puissance de raisonnement et de chaleur entraînante; de Malherbes, qui nous a laissé des commentaires estimés sur Desportes; de Marmontel, de Condillac, qui ont fait chacun une grammaire, etc.; et, parmi nos contemporains, MM. Ch. Pougens, Raynouard, Ch. Nodier, etc., n’ont-ils donc pas prouvé que l’imagination la plus riche pouvait parfaitement s’allier à l’érudition grammaticale. La grammaire dessèche l’esprit! Telle a été jusqu’à présent la sotte excuse mise en avant par les écrivains ignorans à qui la critique reprochait leurs solécismes ou leurs barbarismes. Nous venons de prouver combien cette assertion est fausse, et nous pensons qu’on ne doit réellement voir, dans tout littérateur incorrect, qu’un écolier qu’il faut renvoyer sur les bancs de l’école qu’il a quittés prématurément. Apprenez, lui dirons-nous, la langue universelle que les étrangers étudient avec tant d’ardeur; la langue que les Racine, les Boileau, les Montesquieu, les Buffon, les Voltaire, ont approfondie sans en devenir plus secs; apprenez-la en lisant leurs ouvrages, et si, après avoir achevé cette étude, il se trouve que votre esprit, desséché dans cet intervalle, ne vous permette pas d’aller plus loin dans la carrière littéraire, résignez-vous au silence. Ce sera sans doute un malheur pour vous, comme c’en est un pour le propriétaire du champ qu’une première récolte a épuisé. Mais qu’y faire? le public ne manquera pas pour cela d’auteurs qui, tout en étudiant leur langue avec tout le soin qu’elle exige, sauront encore après trouver dans leur génie, ou les grandes pensées qui instruisent, ou les récits animés et gracieux qui amusent, et qui, pour être rendus avec correction, n’en seront certainement pas plus dédaignés par personne. Ces réflexions, nous les avons faites de bonne heure, et c’est, pénétré de leur importance, que nous nous sommes livré aux études grammaticales, par raison d’abord, ensuite par état, et enfin, nous aurons le courage de l’avouer, par pur amusement. Mais que de peines n’avons-nous pas quelquefois éprouvées pour résoudre des questions assez importantes qui se présentaient à notre esprit! Que de fois, après avoir feuilleté minutieusement un grand nombre d’ouvrages spéciaux, n’avons-nous pas été douloureusement obligé d’ajourner la solution de nos problèmes! Oh! que nous eussions alors accepté avec reconnaissance un livre qui, consciencieusement fait, concis et peu coûteux, eût abrégé nos études et ménagé notre bourse! Mais il n’existait pas; et c’est en mémoire de notre temps perdu dans des recherches longues, pénibles et souvent stériles, et dans le but d’en affranchir ceux qui désirent étudier particulièrement leur langue, que nous nous sommes décidé à publier le travail que nous offrons aujourd’hui au public. Plusieurs ouvrages, se proposant le même but que le nôtre, ont déjà paru à différentes époques; aucun de ces ouvrages, esprit de rivalité à part, ne nous a semblé tout-à-fait satisfaisant. Voilà pourquoi nous écrivons. Il n’est pas, bien entendu, question ici du Dictionnaire des Difficultés de la langue française, par Laveaux. Peu de livres de grammaire ont mérité et obtenu autant d’estime que celui-là. L’auteur a su, par d’immenses recherches, présenter en un seul faisceau les remarques les plus judicieuses éparses dans une foule de traités, dédale obscur où peut seul pénétrer avec fruit le compilateur patient et instruit. Mais l’érudition n’a pas été le seul mérite du laborieux écrivain que nous venons de citer. Un jugement sain, un esprit délicat, l’ont presque toujours guidé dans le choix de ses matériaux, et au lieu de faire comme la plus grande partie des grammairiens, ou plutôt des grammatistes, selon l’expression de Dumarsais (_Encycl. méth._, art. GRAMMAIRE), qui se sont spécialement occupés de l’orthologie, un recueil d’observations que le goût n’a certainement pas discutées, Laveaux a fait un travail presque complet dans son genre, et surtout un travail consciencieux. Ce n’est donc pas avec la prétention de refaire son ouvrage que nous avons écrit, c’est uniquement pour suppléer à ce qu’il a omis, parce que cela n’entrait pas tout-à-fait dans son plan. Nous voulons en un mot faire le contraire de ce qu’il a fait. Laveaux a dit ce qu’on doit dire; nous dirons, nous, ce qu’on ne doit pas dire. Laveaux s’est adressé aux gens déjà instruits, aux gens que le désir d’apprendre ne détourne pas de la lecture ardue d’un long article de grammaire en petit-texte, et à deux colonnes; nous, au contraire, nous écrivons généralement pour les gens peu instruits (et qu’on ne s’y trompe pas, cette désignation comprend également des gens de toutes les classes de la société), pour ceux qu’une lecture de quelques minutes, sur un sujet grammatical, fatiguerait bientôt, qui veulent de l’instruction, mais de l’instruction mâchée, pour ainsi dire, et qui désirent, en consultant le livre qu’ils auront choisi pour guide, pouvoir trouver le mot qu’ils cherchent, orthographié comme ils ont l’habitude de l’orthographier (ou plutôt de le _cacographier_), et, de plus, une opinion succinctement émise sur la valeur de ce mot. Nous avons eu, en relevant les fautes de langage, un double écueil à éviter. Signalons-nous une locution que les gens instruits reconnaissent tous pour vicieuse, comme _il a s’agi_, _il s’est en allé_, _c’est une somme conséquente_, ces gens s’écrient aussitôt: Mais personne ne dit cela. Signalons-nous, au contraire, une expression mauvaise, mais usitée généralement, comme _demander des excuses_, _observer à quelqu’un_, _se rappeler d’une chose_, _vessicatoire_, etc., ces mêmes gens nous disent alors: Mais tout le monde dit cela! Malheureusement les gens peu instruits sont précisément les plus nombreux; c’est donc à eux que nous avons dû nous adresser. Dans le but de leur être utile, nous ne nous sommes pas arrêté aux objections que quelques expériences déjà tentées nous ont fait juger devoir s’élever, et nous avons poursuivi notre tâche en frondant également et les locutions, sinon positivement triviales, du moins voisines de la trivialité, et celles qui, plus ambitieuses, se sont glissées dans la bonne compagnie, au barreau, à la tribune nationale, et ont même su trouver la protection de noms littéraires bien connus, malgré le vice dont elles étaient entachées. Et pouvions-nous procéder autrement? Était-il même possible que notre livre ne s’adressât pas à tout le monde? Comment faire un ouvrage dont le degré de science fût à la portée du degré d’instruction de chaque lecteur? Il est certain que, si telle personne le trouve trop savant pour elle, telle autre ne le trouvera pas assez. Placé dans cette alternative de blâme, nous avons pensé que, puisqu’il nous était absolument impossible de l’éviter, nos efforts ne devaient désormais tendre qu’au plus d’utilité générale, et dès lors nous nous sommes décidé à signaler toutes les locutions vicieuses usitées par les différentes classes de la société. Toutefois il est un reproche que nous n’avons pas voulu encourir justement, c’est celui de nous appesantir sur des fautes tellement grossières, qu’elles ne puissent être faites que par des personnes absolument privées de toute instruction, et ce n’est effectivement pas pour ces personnes-là que nous avons écrit. Quand nous avons relevé ces fautes-là, ce n’a été qu’en courant, pour ainsi dire. Nous affirmons, du reste, que les fautes les plus graves que nous ayons signalées, ont été faites devant nous, dans le cours de plusieurs années, consacrées aux observations dont nous publions aujourd’hui le résultat, par des personnes passablement lettrées, ou qui du moins paraissaient l’être. Nous avons eu lieu de faire à ce sujet une remarque qui ne sera pas, nous le pensons, dépourvue d’intérêt pour quelques-uns de nos lecteurs; c’est que presque toutes les fautes que fait aujourd’hui la partie la plus ignorante du peuple, et que les compilateurs de locutions vicieuses traitent dédaigneusement de barbarismes ou de solécismes, sont tout bonnement des archaïsmes; c’est-à-dire que cette partie du peuple qui se trouve, pour ainsi dire, hors la loi grammaticale, a fait subir à la langue beaucoup moins d’altérations que l’autre partie qui possède l’instruction. Le bas langage est en effet plein de mots qui appartiennent au vieux français, et qui nous font rire lorsque nous les entendons prononcer, parce que notre manque de lecture des anciens auteurs ne nous permet de voir dans ces expressions que des mutilations ridicules, où, plus instruits, nous retrouverions des débris de notre vieil idiôme. Il arrive par là qu’en croyant rire de la bêtise de nos concitoyens illettrés, ce qui n’est pas fort généreux, nous ne faisons, le plus souvent, que nous moquer de nos aïeux, ce qui n’est pas trop bienséant. Nous avons si souvent mis à contribution les écrits de nos meilleurs philologues modernes, que nous nous faisons un devoir et un plaisir de leur offrir ici notre tribut de profonde reconnaissance. Notre livre n’étant après tout qu’une compilation, nous n’avons pas eu le sot amour-propre de ne donner à nos lecteurs que des articles rédigés par nous. Toutes les fois qu’une opinion nous a paru bien motivée et bien rendue, nous n’avons jamais hésité à en faire usage, en prenant constamment le soin scrupuleux, et nous ajouterons fort rare chez nos confrères, d’accoler au passage emprunté le nom de son auteur. Nos lecteurs ne pourront certainement que gagner à cela, puisque, de cette manière, ce sera presque toujours de nos plus savans grammairiens qu’ils recevront des leçons. Il nous reste maintenant à dire un mot sur l’esprit philosophique de notre ouvrage; c’est celui du progrès, mais d’un progrès bien entendu, c’est-à-dire judicieux et graduel, et qui ne ressemble nullement à celui qu’un grammairien de beaucoup de mérite d’ailleurs a naguère tenté sans succès. La société ne court heureusement aucun danger par les retards apportés à la réforme de l’édifice grammatical. Rien ne nous presse; hâtons-nous donc lentement, mais au moins travaillons-y, et n’imitons pas ces grammairiens qui, Au char de la Raison, attelés par derrière, font tous leurs efforts pour nous maintenir dans un chaos qui leur est sans doute nécessaire pour briller du seul éclat qu’ils puissent jamais espérer: celui de l’érudition, et qui sentent fort bien que leurs facultés intellectuelles ne sont pas destinées à s’élever au-dessus de la mémoire. Ce sont ces grammairiens qui jadis proclamaient qu’on devait prononcer _aneau_, manger un quartier d’_aneau_, lorsqu’il est question de la viande de l’animal mort, et _agneau_ seulement lorsqu’on parle de l’animal vivant; qu’on devait prononcer _froid_, _froa_, dans le style soutenu, et _frè_, dans le style familier; qui, aujourd’hui, veulent qu’on écrive _verd_ par un _d_, quand ce mot a rapport à l’agriculture, et par un _t_, quand il n’y a pas rapport, et qui s’efforcent de nous faire dire _un froid automne_, parce que l’adjectif est avant le substantif, et _une automne froide_, parce que l’adjectif est après. Faire justice de pareilles niaiseries nous a semblé une chose si naturelle, que nous ne nous sommes même pas arrêté à la pensée que personne de sensé pourrait nous en adresser le moindre reproche. Les grammairiens modernes, vraiment dignes de ce nom, ont tous adopté déjà cet esprit de réforme auquel nous avouerons que nous nous sommes laissé aller avec d’autant plus de plaisir, que, cette voie ayant été frayée par de grands talens, nous n’avons pas craint de nous y égarer. C’est, dit-on, dans cet esprit qu’est conçue la rédaction du Dictionnaire que l’Académie va bientôt livrer à notre impatiente curiosité. Heureux gouvernement que celui des lettres, où les chefs sont aussi les sincères partisans des réformes! ERRATA. Pag. Lig. _Au lieu de_ _lisez_: 13 17 aiguiézée, aiguisée aiguière, aiguiérée. 19 10 raisonner résonner. 21 21 17ᵉ siècle 16ᵉ siècle. 22 23 grammariens grammairiens. 26 4 les Espagnols _ambrosia_ les Espagnols _ambrosía_. 43 22 que nous asseyions que nous nous asseyions. 58 13 seconde second _e_. 65 1 eudêver endêver. 69 5 en mouillant sans mouiller. 104 12 suivie suivi. 108 26 _Plut. Marcus Crassus_ _Marcus Crassus_. 110 7 (_et suiv._) _Plus qu’à demi mort_, _plus qu’à moitié mort_ etc., mais _plus d’à demi mort_, _plus d’à moitié mort_, lisez: _plus d’à demi mort_, _plus d’à moitié mort_, etc., mais _plus qu’à demi mort_, _plus qu’à moitié mort_. (Voyez PLUS). 135 27 laquelle lequel. 166 26 _aru_ _dru_. 233 25 marce marche. 272 9 _andin_ _andain_. 323 19 contraire contraires. 336 27 invariable variable. 354 14 _rebaiffde_ _rebiffade_. 372 25 DE COURVAL, sonnet sat. DE COURVAL-SONNET, Sat. 381 5 d’une de. 382 20 dant dont. 393 12 l’on en tire l’on n’en tire. 397 27 qualification qualificatif. 415 3 _sybillin_ _sibyllin_. DICTIONNAIRE CRITIQUE ET RAISONNÉ DU LANGAGE VICIEUX OU RÉPUTÉ VICIEUX. A. { Sept ôtés de dix, reste _à_ trois. LOCUT. VIC. { Onze _à_ douze femmes. { Le fils _à_ Guillaume. { Agissez de manière _à ce_ qu’on vous loue. { Sept ôtés de dix, _reste trois_. LOCUT. CORR. { Onze _ou_ douze femmes. { Le fils _de_ Guillaume. { Agissez _de manière qu’on_ vous loue. --Boileau a dit: Cinq et quatre font neuf, ôtez deux reste sept. C’est comme s’il y avait: _il reste sept_; ce qui prouve que la préposition _à_ est ici complètement inutile. --_A_ ne doit pas se prendre indifféremment pour _ou_ dans cette phrase: _il y avait sept à huit femmes_, «phrase recueillie, dit Domergue, par nos dictionnaires, et désapprouvée par le bon sens. On dit avec raison _de sept à huit heures, allant_ de sept à huit heures, parce que huit heures est le terme où aboutit l’action d’aller; il y a un espace à parcourir; il y a des fractions d’heure; mais de la septième femme à la huitième il n’y a point d’espace; on ne conçoit pas des fractions de femme; il faut opter entre sept et huit, et dire _sept ou huit femmes_.» (_Solutions grammat._) --_Le fils à Guillaume_ est une mauvaise locution, en ce que le rapport d’origine doit être marqué par la préposition _de_ et non par la préposition _à_. Autrefois ce rapport était indiqué indifféremment par _à_ ou par _de_; on se passait même de préposition. Ung Gilles de Bretaigne Nepveu _au_ roi Charlon, Veiz-je par mode estrange Estrangler en prison. (JEHAN MOLINET.) Deu le filz Marie. (_Dieu le fils de Marie._) (_Roman du Renard_, v. 21624.) Cette manière de parler a été réformée, et ne se trouve plus guère en usage aujourd’hui que parmi les gens dépourvus d’instruction. «Un jour le marquis de Coulanges, conseiller au Parlement de Paris, rapportant dans une affaire où il s’agissait d’une mare que se disputaient deux paysans, dont l’un se nommait Grappin, s’embrouilla tellement dans le détail des faits qu’il fut obligé d’interrompre sa narration. Pardon, Messieurs, dit-il aux juges, je me noie dans la _mare à Grappin_, et je suis votre serviteur.» (_Glossaire Génevois_.) Cet exemple n’est pas, comme on le sent bien, une autorité qu’on doive suivre. --_A ce que_ n’a aucune valeur de plus que la conj. _que_; pourquoi donc remplir le discours de mots superflus en disant _de manière à ce que_ au lieu de dire simplement _de manière que_. AB HOC ET AB HAC. PRONONC. VIC. _Abokéabac_. PRONONC. CORR. _Abokètabac_. Prononcez _et_, dans une locution latine, comme un mot latin et non comme un mot français. ABIMER. LOCUT. VIC. Vous avez _abîmé_ mon habit. LOCUT. CORR. Vous avez _gâté_ mon habit. Quand on dit: _Lisbonne fut abîmée par un tremblement de terre_; _Don Juan fut abîmé à cause de ses crimes_; _cet homme était abîmé dans ses douloureuses réflexions_, on s’énonce purement: _abîmer_, dont la signification est grave, est fort bien placé dans ces phrases; mais lorsqu’on se sert de ce verbe pour dire qu’une robe a été salie ou un habit gâté, on ne fait plus qu’une ridicule hyperbole. En langage correct, un habit _abîmé_ n’est autre chose qu’un habit tombé dans un abîme. Le Dictionnaire de l’Académie (édit. de 1802) donne la phrase d’exemple suivante: _Ce meuble est abîmé de taches_. Nous ne voyons là qu’une erreur, attendu que l’usage de nos bons écrivains, et le sentiment de nos meilleurs grammairiens sont opposés à cette manière de parler. ABOUTONNER. LOCUT. VIC. _Aboutonnez_ votre habit. LOCUT. CORR. _Boutonnez_ votre habit. Les Italiens disent _abbotonare_ pour boutonner. C’est probablement de ce verbe que nous sera venu le verbe _aboutonner_, que Féraud qualifie de barbarisme, et qu’il serait certainement plus juste et plus poli de nommer un italianisme. ABSYNTE. LOCUT. VIC. Je bus un peu d’_absynte_ vert. LOCUT. CORR. Je bus un peu d’_absinthe_ verte. «Il est peu de mots, dit l’abbé Féraud, qui aient été écrits de plus de manières différentes: _absinte_, _absinthe_, _absynthe_, et même _apsinthe_. Ce dernier est de M. Ménage et le plus mauvais de tous. Aujourd’hui l’on n’a à choisir qu’entre _absynthe_ et _absinthe_; l’Académie s’est déclarée pour le dernier, et avec raison; car pourquoi cet _y_? ce n’est pas pour l’étymologie; elle lui est contraire: _absinthium_. «Selon Malherbe, _absinthe_ est masculin et féminin. Vaugelas le fait toujours masculin. Aujourd’hui il est constamment féminin.» (_Dict. crit._) Domergue pense qu’on peut dire l’_absinthe amère_ et l’_absinthe amer_. «Je suis, dit-il, également fondé à donner les deux genres à ce mot: le féminin, puisque c’est le bon plaisir des dictionnaires; le masculin, puisqu’ainsi le veut la loi de l’analogie.» (_Manuel des étrangers_, etc.) ACADÉMICIEN, ACADÉMISTE. LOCUT. VIC. Vous tirez comme un _académiste_. LOCUT. CORR. Vous tirez comme un _académicien_. Quelques grammairiens, M. Laveaux entre autres, prétendent que l’on doit donner le nom d’_académiste_ à quelqu’un qui fait partie d’une académie d’armes ou d’équitation, et celui d’_académicien_ à tout membre d’une académie scientifique ou littéraire. Les _académistes_ ne paraissent pas fort disposés jusqu’à présent à reconnaître cette superbe distinction, et franchement, nous pensons qu’un membre d’une académie d’armes ou d’équitation a tout autant de droits à prendre le titre d’_académicien_, si la société à laquelle il appartient est reconnue pour académie, qu’aucun des messieurs qui siègent au palais des Beaux-Arts, et à qui, soit dit en passant, on serait presque tenté d’attribuer l’intention d’établir cette différence entre _académicien_ et _académiste_. Tout Dieu veut aux humains se faire reconnaître. (LA FONTAINE.) A CAUSE QUE. LOCUT. VIC. Il est triste _à cause qu’il_ souffre. LOCUT. CORR. Il est triste _parce qu’il_ souffre. L’emploi de cette lourde locution est condamné par nos grammairiens modernes. Restaut s’en est servi dans cette phrase: Faut-il qu’il soit insolent _à cause qu’il_ est riche? _A cause que_ est maintenant un archaïsme; on l’a remplacé par la conjonction _parce que_. ACCOURCIR, RACCOURCIR. LOCUT. VIC. { Les jours sont bien _raccourcis_. { Vous avez trop _accourci_ mon habit. LOCUT. CORR. { Les jours sont bien _accourcis_. { Vous avez trop _raccourci_ mon habit. Il y a entre ces deux verbes une différence de signification qui ne paraît pas être connue de tout le monde. Le premier ne doit s’employer qu’au figuré: _Vous avez accourci votre chemin en passant par là_. Le second ne doit s’employer qu’au propre: _Raccourcissez ma canne_. Dans le premier cas il s’agit d’une opération à laquelle notre main ne peut avoir aucune part; dans le second au contraire d’une opération où elle intervient. ACCULER. LOCUT. VIC. Vous _acculez_ toujours vos souliers. LOCUT. CORR. Vous _éculez_ toujours vos souliers. Dans les premières éditions de son Dictionnaire, l’Académie tolérait l’expression d’_acculer des souliers_, mais la docte compagnie ne permet plus que le verbe _éculer_ dans ce sens. C’est qu’elle a suivi le progrès de la langue. On lit dans Rabelais: _Tousiours se veaultroyt par les fanges, se mascaroyt le nez, se chauffourroyt le visaige, acculoyt des souliers_, etc. (_Gargantua_, chap. XI.) _Acculer_ n’est plus en usage aujourd’hui que pour signifier pousser dans un lieu où l’on ne peut reculer. _Cet homme, acculé contre un mur, blessa deux des brigands qui l’attaquaient._ En parlant d’une chaussure dont le quartier de derrière a été abattu par le talon et foulé en marchant, c’est _éculer_ qu’il faut employer. ACHETER. PRONON. VIC. Il a _ageté_ une maison. PRONON. CORR. Il a _acheté_ une maison. «Je ne ferais pas cette remarque si je n’avais ouï plusieurs hommes dans la chaire et dans le barreau prononcer mal ce mot, et dire _ajetter_ pour _acheter_; mais ce qui m’estonne davantage, c’est que je ne vois personne qui les reprenne d’une faute si évidente. Ce défaut est particulier à Paris; c’est pourquoi ce sera leur rendre un bon office que de les avertir.» (VAUGELAS, 271ᵉ _rem._) A-COMPTE. ORTH. VIC. Vous avez reçu deux _à-comptes_. ORTH. CORR. Vous avez reçu deux _à-compte_. «_A-compte_ s’emploie substantivement, et s’écrit sans _s_ au pluriel: je lui ai donné deux _à-compte_. «Cependant Beauzée (_Encycl. méth._, au mot _Néologie_) est d’avis d’écrire _acompte_ substantif, en un seul mot, et alors des _acomptes_ avec un _s_. Sous la forme adverbiale, il adopte l’orthographe de l’Académie: voilà toujours mille francs _à-compte_ sur ce que je vous dois.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._) Nous pensons qu’on ferait fort bien d’adopter l’orthographe proposée par Beauzée, car elle a l’avantage d’être beaucoup plus rationnelle que l’orthographe ordinaire. AFFAIRE. ORTH. VIC. { Qu’avez-vous _affaire_ dans leur querelle? { Il me quitta parce qu’il avait _à faire_ à midi. ORTH. CORR. { Qu’avez-vous _à faire_ dans leur querelle? { Il me quitta parce qu’il avait _affaire_ à midi. Dans la première phrase l’ordre direct est: _vous avez que_ (mis pour _quoi_, _quelle chose_) _à faire dans leur querelle?_ C’est donc le verbe _faire_ précédé de la préposition _à_ qu’il faut ici. Dans la seconde il y a ellipse de l’adjectif numéral _une_: _il me quitta parce qu’il avait une affaire à midi_; et c’est évidemment le substantif _affaire_ que l’on doit employer dans cette circonstance. «Beaucoup de personnes se trompent à ces deux locutions; elles écrivent j’ai _à faire_, comme on écrirait j’ai une _affaire_. «Quand l’intention de la phrase porte sur la chose même, c’est une _affaire_; quand elle porte seulement sur le temps et sur la manière, la chose est _à faire_; robe _à faire_. «Autrement: si le mot est susceptible de recevoir un article quelconque, il est le substantif _affaire_: _une affaire importante_, _l’affaire dont vous m’avez parlé_, etc. «Mais si le mot ne peut admettre ni un adjectif ni un article, c’est alors la locution _à faire_: _qu’avez-vous à faire_? _ce que vous demandez n’est plus à faire_, etc.» (PHILIPON LA MADELAINE, _Homonymes français_.) AFFILER. (_Voyez_ EFFILER.) AGE. LOCUT. VIC. _A nos âges_ on n’est plus bon pour les plaisirs. LOCUT. CORR. _A notre âge_ on n’est plus bon pour les plaisirs. Ce substantif n’a de pluriel que dans ces exemples: _les quatre âges de l’homme_; _l’homme entre deux âges_, etc.; c’est-à-dire lorsqu’il désigne une des époques principales de la vie humaine, et non un des points si nombreux marqués par chaque année. Nous pensons en conséquence qu’un homme de 60 ans qui dirait à un adolescent de 20 ans: _à nos âges la vie offre des aspects bien différens_, parlerait correctement; mais si cet homme de 60 ans disait à un autre homme de 65 ans: _à nos âges on n’a plus de passions_, cet homme ferait une faute. AGIR. LOCUT. VIC. Votre frère _en a_ mal _agi_ envers moi. LOCUT. CORR. Votre frère _a_ mal _agi_ envers moi. A quoi sert le pronom relatif _en_ dans la première phrase? à rien absolument. C’est un mot parasite que le mauvais usage seul a pu accueillir. «_En agir_ est un barbarisme, dit Féraud. On voit dans une lettre de Racine à son fils qui était fort jeune, qu’il le reprend d’avoir dit _en agir_ pour _en user bien_ ou _mal_ avec quelqu’un. Avec le pronom _se_, _agir_ est verbe impersonnel, et il régit la préposition _de_; mais il ne se dit point à l’infinitif, _s’agir_. _Il s’agit de la gloire, des intérêts de la religion_; _il s’agissait de la perte ou du salut de l’empire_. Plusieurs retranchent mal à propos _il_, et disent: l’affaire dont _s’agit_. D’autres au prétérit disent: dont il _a s’agi_, pour, dont il _s’est agi_; cette dernière faute est encore plus grossière. Les verbes réciproques ou pronominaux prennent tous l’auxiliaire _être_.» AGONIR. LOCUT. VIC. Vous m’avez _agoni_ d’injures. LOCUT. CORR. Vous m’avez _accablé_ d’injures. _Agonir_ n’est pas français. Quelques personnes se sont imaginé parler plus purement en disant: _agoniser quelqu’un d’injures_; mais malheureusement cette expression ne vaut pas mieux que la première. _Agoniser_ est toujours neutre, et ne peut jamais, par conséquent, signifier _mettre à l’agonie_, comme on voudrait qu’il le fît dans la locution que nous venons de citer. AGRICULTEUR. «_Néologique et barbare, culteur n’étant pas français; dites agricole._» (BOISTE.) «_Agricole_ n’est jamais qu’adjectif. La raison de M. Boiste pour rejeter ce mot est très-mauvaise: c’est que le composant _culteur_ n’est pas français. Dans _législateur lateur_ n’est pas français, et _législateur_ est bon. Et puis _cole_ n’est pas plus français que _culteur_.» (CH. NODIER. _Examen crit. des Dict._) Malgré cette excellente réfutation de l’opinion de M. Boiste sur le mot _agriculteur_, nous avons vu tout récemment reproduire cet article de son dictionnaire dans un ouvrage de grammaire, où le dernier des deux vers suivans de Delille est blâmé: Et, content de former quelques rustiques sons, A nos _agriculteurs_ je donne des leçons. Est-ce bien là du goût? ne serait-ce pas plutôt du purisme, et, qui plus est, du purisme très-ridicule? AIDE. LOCUT. VIC. { Votre _aide_ n’a pas été _puissant_. { Un _aide à maçon_. LOCUT. CORR. { Votre _aide_ n’a pas été _puissante_. { Un _aide-maçon_. _Aide_ signifiant assistance est féminin: l’_aide_ que vous avez _reçue_ vous a été fort utile. Le Dictionnaire de l’Académie dit un _aide_ à maçon. M. Feydel (_Remarques sur le Dict. de l’Acad._) fait à ce sujet l’observation qu’en bon français on doit dire et on dit: _aide-maçon_; _aida-maçoun_, ajoute-t-il, est du patois limousin. Furetière, critiquant cette phrase du Dictionnaire de l’Académie: «ce mot (_aide_) n’est que de deux syllabes», s’écrie: «Qui ne rirait de la simplicité de cette observation? s’est-on jamais avisé de le faire de trois?» (_L’Enterrement du Dict. de l’Acad._) Oui, certes, répondrons-nous; et Furetière ne se souvenait pas alors de nos vieux poètes qu’il avait cependant dû lire. On trouve dans le testament de _Maistre Jehan de Meung_: O glorieuse Trinité, ........................ Qui vivre et entendement donnes, Et tous les biens nous habandonnes _Aide_-moy à ce ditté. (_Traité de morale._) Et dans Baïf: Diane chasseresse au veneur donne _aïde_, Et Vénus flatteresse à l’amoureux préside. Cette prononciation est, du reste, si triviale aujourd’hui qu’il est presque superflu de la relever ici. AIDER. LOCUT. VIC. _Aidez-le_ à porter ce fardeau.--_Aidez-lui_ à payer l’écot. LOCUT. CORR. _Aidez-lui_ à porter ce fardeau.--_Aidez-le_ à payer l’écot. «Il y a quelque différence, dit Andry de Boisregard, (_Réfl. sur l’usage présent de la langue fr._) entre _aider quelqu’un_ et _aider à quelqu’un_; et en prenant ces mots selon l’exactitude et la pureté de la langue, _aider à quelqu’un_ signifie proprement _partager avec lui les mêmes peines_; ainsi on dira fort bien d’une personne qui aura mis la main à l’ouvrage d’un autre: _il lui a aidé à faire cela_. Mais si l’aide qu’on donne ne consiste pas à prendre sur soi-même une partie du travail de celui qu’on secourt, alors il faut dire _aider_ avec l’accusatif; ainsi on dira d’une personne qui aura donné à quelqu’un une somme d’argent pour achever un édifice: _qu’il l’a aidé à bâtir sa maison_.» Féraud ajoute: «Sur ce pied-là il faudra donc dire que: _On doit s’aider les uns les autres_, et non pas _les uns aux autres_, comme dit Bossuet. _Dieu aide aux fous et aux enfans_ est une phrase consacrée qui ne doit pas tirer à conséquence pour d’autres. Avec les choses, _aider à_ fait fort bien: _aider à la fortune de_; _aider à la lettre_; _il n’a pas peu aidé à cette affaire_. Lui pouvez-vous _aider_ à me perdre d’honneur? (CORNEILLE.) «Et _pouvez-vous l’aider_ aurait été mieux.» AIGLE. LOCUT. VIC. { Nous vîmes dans la ménagerie _une aigle très-grande_. { L’_aigle français_ a eu sa gloire. LOCUT. CORR. { Nous vîmes dans la ménagerie _un aigle très-grand_. { L’_aigle française_ a eu sa gloire. _Aigle_, signifiant l’oiseau même, est masculin. Il l’est encore lorsqu’il est employé pour _homme de génie_: _c’est un aigle_; mais pris dans le sens d’armoiries, d’enseignes, il est féminin: _les aigles romaines_; _l’aigle impériale_. Si l’on voulait parler de la mère d’un _aiglon_, il faudrait, selon l’Académie, dire _un aigle femelle_; selon Ménage, on devrait dire _une aigle_. Ménage pourrait bien avoir raison, d’autant plus que quelques passages de bons auteurs sont venus corroborer son opinion. AIGUADE. PRONON. VIC. Aigu-ade. PRONON. CORR. Aigade. (_Voyez_ AIGUISER.) AIGUISER. PRONON. VIC. _Aighiser_ un couteau. PRONON. CORR. _Aigu-iser_ un couteau. Nous posons ici en règle absolue, 1º que tous les mots qui appartiennent à la famille du mot _aigu_, comme _aiguillade_, _aiguille_, _aiguillée_, _aiguilleter_, _aiguilletier_, _aiguillette_, _aiguillier_, _aiguillière_, _aiguillon_, _aiguillonner_, _aiguisement_, _aiguiser_, doivent rappeler la prononciation de leur racine de même qu’ils en rappellent l’idée par leur orthographe, et qu’il faut dire, en conséquence, _aigu-illade_, _aigu-ille_, etc.; et 2º que tous les mots qui dérivent du vieux substantif _aigue_ (eau), et qui sont _aiguade_, _aiguail_, _aiguaille_, _aiguayer_, _aiguière_, _aiguiérée_, doivent, au contraire, ne pas laisser sentir l’_u_ radical qui déguiserait tout-à-fait leur origine, puisqu’on pourrait fort bien écrire _aigue_ sans _u_, de cette façon: _aighe_, et qu’il faut prononcer _aigade_, _aigail_, etc. L’adoption de cette règle ne peut pas, nous le pensons, éprouver la moindre difficulté, quoique le sentiment de plusieurs grammairiens sur la prononciation de deux ou trois des mots que nous avons cités soit en opposition avec le nôtre. Quel est l’esprit juste qui ne préférera pas une règle simple et précise à des incohérences, et la certitude au tâtonnement? AIL. LOCUT. VIC. J’ai acheté des _ails_, _des aulx_. LOCUT. CORR. J’ai acheté de l’_ail_, des _têtes d’ail_. «Le pluriel était autrefois _aulx_. M. Boiste donne _aux_, et M. Gattel _aus_; dans l’usage le plus commun c’est _ails_, et dans le bon usage ce n’est rien de tout cela. On dit généralement de l’_ail_, et ce mot ne se pluralise jamais.» (CH. NODIER, _Examen crit. des Dict._) La Fontaine a dit cependant: Tu peut choisir, ou de manger trente _aulx_, etc. Nous ajouterons que le pluriel _ails_ est fort usité par les naturalistes. Il existe, au reste, un moyen indiqué par plusieurs grammairiens de mettre tout le monde d’accord, c’est de dire au pluriel des _têtes d’ail_. Pourquoi ne dirait-on pas en effet, trois, cinq, dix _têtes d’ail_ lorsqu’on fait un compte, et de l’_ail_ lorsqu’on généralise? AILE. LOCUT. VIC. Boire de l’_aile_. LOCUT. CORR. Boire de l’_ale_. (Sorte de bière.) Prononcez, si vous voulez, _aile_, puisque c’est ainsi qu’on prononce _ale_ en anglais; mais songez bien que rien ne vous y oblige, car il serait ridicule d’admettre qu’une langue qui nous prête un nom commun pût nous imposer sa prononciation. Quant à l’orthographe, c’est différent. Si vous l’altérez, l’étymologie se perdra, et lorsqu’elle sera perdue, qui vous dira si vous devez écrire _aile_, _helle_, _elle_, etc. Quelle belle source de contestations vous aurez fait jaillir! Et puis convenons que si nous empruntons un mot pour en changer l’orthographe, il vaut autant créer tout de suite un mot français, lequel serait bien certainement plus conforme au génie de notre langue. L’Académie et presque tous les dictionnaires écrivent _aile_, ce qui en Anglais ne signifie rien, et ce qui en Français signifie autre chose que de la bière. _Aile_ est donc tout-à-fait en ce dernier sens un véritable barbarisme. M. Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._) veut qu’on écrive _aële_. Nous en ignorons le motif. Féraud écrit _ale_, et nous pensons qu’il a raison. AIMER. LOCUT. VIC. _J’aime rire_, _j’aime chanter_. LOCUT. CORR. _J’aime à rire_, _j’aime à chanter_. Ma bouche alors _aimait redire_ Un reste de songe amoureux. (JOSEPH DELORME.) Quoique plusieurs auteurs distingués aient employé ce verbe sans le faire suivre de la préposition _à_ lorsqu’il est accompagné d’un autre verbe, nous ferons remarquer que c’est contraire à l’usage général. Il faut dire: _j’aime à rire_, _j’aime à chanter_. Cependant si l’adverbe _mieux_ se trouvait placé entre le verbe _aimer_ et un autre verbe la préposition _à_ serait alors retranchée: _j’aime mieux rire_. «Aimer régit _à_ et non pas _de_ devant les verbes, et alors il signifie _prendre plaisir à..... aimer à lire_, _à chanter_, _à jouer_, et non pas _de lire_, etc. (FÉRAUD, _Dict. Crit._).» AIR (_Avoir l’_). LOCUT. VIC. Cette femme _a l’air douce_. LOCUT. CORR. Cette femme _a l’air doux_. La locution _avoir l’air_ n’étant pas un verbe, il nous semble tout-à-fait ridicule de vouloir faire accorder l’adjectif _doux_ avec le substantif _femme_, quand il doit réellement être accordé avec le substantif _air_. Nous ajouterons qu’on devrait toujours éviter avec soin d’employer la locution _avoir l’air_ en parlant des choses, comme dans ces phrases: _cette poire a l’air mûr_, _cette maison a l’air neuf_. Il faut dire: _cette poire paraît mûre_, _cette maison paraît neuve_. Nous devons sur ce sujet à Philipon de la Madelaine une opinion que nous avons trouvée tout-à-fait concluante. La voici: «L’adjectif ou le participe qui suit le mot _air_ s’accorde avec le substantif, et ne prend jamais que le genre masculin, quelque application que l’on en fasse. Ainsi il faut dire: _Cette femme a l’air satisfait_; _cette fille a l’air ingénu_; _cette actrice a l’air embarrassé_, etc. Il serait même d’autant moins convenable de faire accorder avec la personne les adjectifs _satisfait_, _ingénu_, etc. que souvent la personne n’est ni satisfaite, ni ingénue, et qu’elle n’en a que l’_air_ ou l’apparence. Donc c’est à cet _air_ seul que l’adjectif doit se rapporter. (_Gram. des Gens du monde._)» AIRER. LOCUT. VIC. Il faut _airer_ cet appartement. LOCUT. CORR. Il faut _aérer_ cet appartement. Autrefois on disait en français _aër_ pour _air_, comme on le voit par les vers suivans: Il luy a faict acroire Que pour trop mieulx ce drap mettre en son teinct, Il fault qu’il soyt par une nuyt attainct De l’_aer_ de nuyt ou bien de la rousée. (_Légende de_ P. FAIFEU.) Comme ce mot ne faisait qu’une syllabe, la corruption de l’orthographe étymologique aura été chose facile. _Aer_ a donc disparu, mais _aérer_ nous est resté pour constater une disparate de plus dans notre langue. _Airer_ conviendrait bien mieux aujourd’hui, et nous regrettons que l’usage le repousse. AISE. LOCUT. VIC. On ne peut pas avoir _tous ses aises_. LOCUT. CORR. On ne peut pas avoir _toutes ses aises_. «Le genre de ce mot est incertain au singulier; on ne l’unit qu’avec des pronoms dont on ne peut distinguer le genre par la terminaison, _à son aise_, _à votre aise_. Au pluriel l’usage le plus autorisé le fait féminin: prendre _toutes ses aises_. L’Académie ne lui donne que ce genre.» (FÉRAUD. _Dict. Crit._) AIX-LA-CHAPELLE. PRONON. VIC. _Aisse_-la-Chapelle. PRONON. CORR. _Aicse_-la-Chapelle. Nous ne savons pourquoi nos grammairiens veulent qu’on fasse pour ce mot la même dérogation à la prononciation française de la lettre _x_, que celle qu’on a faite pour le nom de la ville d’_Aix_ en Provence. Dans le dernier nom, cette prononciation nous paraît assez naturelle, en ce qu’elle est fondée sur l’usage du pays auquel il appartient, mais dans _Aix_-la-Chapelle, sur quoi se fonde-t-on quand les Allemands, dont la langue est universellement parlée dans cette ville, disent _Aachen_, et que ceux qui emploient le nom français dans le pays le prononcent _Aicse_? AJAMBER. LOCUT. VIC. _Ajambez_ ce ruisseau. LOCUT. CORR. _Enjambez_ ce ruisseau. ALCOVE. LOCUT. VIC. _Cet alcove_ est trop _petit_. LOCUT. CORR. _Cette alcove_ est trop petite. Dans le réduit obscur d’_une alcove enfoncée_, S’élève un lit de plume à grand frais amassée. (BOILEAU. _Lutrin_, ch. I.) ALENTOUR DE. LOCUT. VIC. Il a de beaux arbres _à l’entour_ de sa maison. LOCUT. CORR. Il a de beaux arbres _autour_ de sa maison. _Alentour_ étant un adverbe et non une préposition, voici comment il doit être employé: _il a une belle maison et de beaux arbres à l’entour_. _Les échos d’alentour_. _Alentour_ n’a pas de complément; _autour_ doit en avoir un. Ainsi au lieu de dire: _sa maison est abritée, il y a des arbres autour_; il faut dire: _alentour_. _Alentour_ de était usité autrefois; nos vieux auteurs nous en fournissent des preuves. Boileau, selon l’abbé Féraud (_Dict. Crit._), avait mis dans les premières éditions de ses satires: A l’entour d’un castor j’en ai lu la préface. Il mit dans sa dernière édition de 1709: _autour d’un caudebec_. «Cette correction, dit Girault Duvivier, de la part d’un écrivain aussi pur, l’usage bien constant à présent, et enfin la grammaire qui veut qu’un adverbe soit employé sans régime, décident sans appel que _alentour_ ne doit plus être suivi d’un régime: ainsi on s’exprimerait mal si l’on disait qu’_une mère a ses filles alentour d’elle_. Et Lafontaine ne dirait plus: Fait résonner sa queue _à l’entour_ de ses flancs. «Beaucoup d’écrivains du siècle de Louis XIV, dit le même grammairien, écrivent _à l’entour_ en deux mots et avec une apostrophe après la lettre _l_; mais cet adverbe étant écrit en un seul mot (_alentour_) dans les dernières éditions du dictionnaire de l’Académie, et dans la plupart des ouvrages modernes, nous adopterons cette orthographe.» ALGER. PRONON. VIC. _Algé_. PRONON. CORR. _Algère_. Si nous indiquons cette prononciation _Algère_ comme la meilleure, c’est par déférence pour le sentiment du dictionnaire de Trévoux qui écrit _Algèr_, de la grammaire de Lévizac, de celle de Lemare, et du Dictionnaire des rimes de M. de Lanneau qui range ce nom propre parmi les mots dont le _r_ final est rude, tels que _cancer_, _amer_, _enfer_, etc. Nous reconnaissons cependant que l’usage veut qu’on prononce _Algé_. On peut donc faire hardiment son choix en cette circonstance; on aura toujours pour soi une autorité imposante, celle des grammairiens ou celle de l’usage. _En Alger_ et _à Alger_ ne signifient pas la même chose. _En_ se met généralement devant un nom d’empire, de province, d’état, etc. _A_ devant un nom de ville, de bourg, etc. Ainsi lorsqu’on dit: _je vais en Alger_, c’est comme si l’on disait: _je vais sur le territoire de la colonie d’Alger_, et lorsqu’on dit: _je vais à Alger_, cela signifie, _je vais dans la ville même d’Alger_. Il y aurait conséquemment une faute aujourd’hui dans ce vers de Corneille: Je serai marié, si l’on veut, _en Alger_. L’usage, qui se joue parfois des règles les plus sensées, n’a pas toujours respecté le principe que nous venons de développer, et nous ferons remarquer que cette locution _en Alger_, quoique bonne dans le sens indiqué plus haut, et quoique souvent employée d’une manière officielle par le gouvernement, n’en est pas moins, à l’heure qu’il est, une expression que l’usage dédaigne. Que le gouvernement se console de cet échec; la raison n’est pas mieux traitée que lui. ALLER. { Il s’est _en_ allé. { Il a plusieurs endroits _à aller_. LOCUT. VIC. { Je m’en _vas_ lui parler. { Mon frère est _allé_ en ville ce matin, et en est { revenu ce soir. { Il s’en _est_ allé. { Il a plusieurs endroits _où aller_ (et mieux: LOCUT. CORR. { il doit aller dans plusieurs endroits). { Je _vais_ lui parler. { Mon frère _a été_ en ville ce matin, et en est { revenu ce soir. --Dans la conjugaison du verbe s’_en aller_, le relatif _en_ doit toujours être placé immédiatement après le second pronom personnel comme dans ces phrases: _nous nous en sommes allés_, _vous vous en étiez allés_, _ils s’en seront allés_, et non _nous nous sommes en allés_, _vous vous étiez en allés_, _ils se seront en allés_. Cette dernière manière de parler est unanimement condamnée. --On doit sentir que cette phrase: _il a plusieurs endroits à aller_, est mauvaise, par la raison qu’on ne peut pas _aller un endroit_, _des endroits_, mais _dans un endroit_, _dans des endroits_. --_Je m’en vas lui parler_ nous paraît contenir deux incorrections: la première est le pléonasme que présente l’emploi du relatif _en_, lequel est fort inutile ici puisqu’on peut dire dans un sens tout aussi complet _je vas lui parler_; la seconde est l’emploi de _vas_ au lieu de _vais_, que l’on doit préférer, parce que la grammaire et l’usage l’ont définitivement adopté. C’est de plus une orthographe étymologique. Autrefois on disait: _je voys, je voyse_ qu’on prononçait comme la première personne du verbe _voir, je vois_. Quand vint la révolution opérée, vers le milieu du 16ᵉ siècle, dans notre prononciation nationale, par l’influence de la suite italienne de Catherine de Médicis, la diphthongue _oy, oi_, finit par avoir le son de l’_è_ ouvert, et l’on prononça alors je _vays_. Enfin plusieurs changemens successifs nous léguèrent l’orthographe _je vais_, qui est aujourd’hui généralement suivie. _Je vas_ est préféré par certaines personnes à cause de son analogie avec les deux autres personnes _tu vas_, _il va_. Pour que cette opinion soit excellente, il ne lui manque que d’avoir l’usage pour elle. --_Allé_ ne peut pas être employé dans une phrase qui implique le retour de la personne partie. C’est le participe _été_ qu’il faut dans ce cas. _Il est allé à Paris_ est une phrase correcte; elle ne l’est plus si vous ajoutez _et il en est revenu_. Cependant s’il y avait un autre verbe après _allé_, ce serait bien ce participe qu’il faudrait employer. Ainsi cette phrase, _il a été le voir à Paris, et il est revenu_, est défectueuse quoiqu’il y ait idée de retour. Il faut dire, _il est allé le voir à Paris, et il est revenu_. La raison en est que le participe _été_ ne peut pas correctement se joindre à un autre verbe. Voyez à l’article _Être_ les réflexions si judicieuses de M. Ch. Nodier à cet égard. ALLUMER. LOCUT. VIC. _Allumer la lumière_. LOCUT. CORR. _Allumer la bougie_, _la chandelle_. La faute que nous signalons ici est assez grossière; on en trouve cependant des exemples dans des ouvrages imprimés. En voici un: «Je m’étais assuré par une répétition faite deux jours auparavant, que j’avais beaucoup plus de temps qu’il ne m’en fallait pour me lever, allumer de la lumière et passer dans mon cabinet, etc.» (LOUIS XVIII. _Relation d’un voyage à Bruxelles et à Coblentz_ en 1791.) Il est un autre emploi du verbe _allumer_ qui, moins mauvais sans doute que le précédent, a cependant été blâmé par quelques grammairiens, et que nous désirerions contribuer à faire disparaître. On le trouve dans les locutions: _allumer du feu_, _allumer le feu_, que nous considérons comme entachées de pléonasme. L’Académie s’exprime ainsi à ce sujet: «On dit _allumer le feu_, _allumer du feu_, pour dire _allumer le bois_ qui est dans le foyer.» Mais pourquoi ne dirait-on pas _faire du feu_? Cette manière de parler est fort bonne, et l’Académie elle-même l’approuve apparemment, puisqu’elle la met dans son Dictionnaire. ALMANACH. PRONON. VIC. _Almanac_, _almena_. PRONON. CORR. _Almana_. Féraud prétend qu’on doit faire sentir faiblement le _c_ quand ce mot est au singulier. Nous croyons qu’il vaut mieux avoir une prononciation uniforme pour les deux nombres, et ne prononcer _almanac_ que lorsque ce mot se lie à un autre mot commençant par une voyelle: _un almanach intéressant_, prononcez _un almana kintéressant_. ALORS. LOCUT. VIC. Ce jeune homme vient de publier un ouvrage; _jusqu’alors_ il avait été inconnu. LOCUT. CORR. Ce jeune homme vient de publier un ouvrage; _jusqu’à présent_ il avait été inconnu. _Jusqu’alors_, employé pour désigner un temps présent, est un solécisme. Nous avons été surpris de le trouver dans un plaidoyer d’un de nos meilleurs avocats. «C’est aujourd’hui, pour la première fois, qu’on lui reproche d’avoir offensé la personne du roi. Il a quelque droit, Messieurs, de s’étonner de cette prévention d’un délit que _jusqu’alors_ il avait ignoré.» Lisez: _que jusqu’à présent il avait ignoré_. _Alors_ ne doit pas être prononcé _alorce_ mais _alor_. AMADOU. LOCUT. VIC. _Cette amadou_ est _mauvaise_. LOCUT. CORR. _Cet amadou_ est _mauvais_. AMATEUR. LOCUT. VIC. Elle est _amateur_ de tableaux. LOCUT. CORR. Elle est _amatrice_ de tableaux. Le féminin _amatrice_ est un mot fort bon et fort utile, qui a éprouvé et qui éprouve encore de grandes difficultés pour s’introduire dans notre idiôme. Ces difficultés proviennent en grande partie des femmes, et nous avouerons franchement que leur susceptibilité n’est que trop bien justifiée. M. de Bièvre a laissé tant de successeurs! Quoi qu’il en soit, ce mot que l’abbé Féraud qualifie à tort de mot nouveau, car c’est un archaïsme (V. _Archéologie française_, t. 1), ce mot, disons-nous, commence à se trouver appuyé par un assez grand nombre d’autorités. Amyot, Brantôme, Linguet, J. J. Rousseau, s’en sont servis, et Domergue, Féraud, l’Académie, Ch. Pougens, Boiste, etc., l’approuvent. AMBITIEUX. Quelques grammairiens prétendent que cet adjectif ne doit jamais avoir de complément comme dans cette phrase: _il est ambitieux de gloire_. Sur quoi fondent-ils leur opinion? Nous n’en savons rien, et peut-être ne le savent-ils pas eux-mêmes. C’est du moins ce que leur silence à cet égard nous permet de croire. Quant à nous, nous pensons que l’adjectif _ambitieux_, dérivant d’un verbe actif, doit pouvoir admettre le complément qu’admettrait ce verbe. Puisqu’on dit _ambitionner la gloire_, _la puissance_, etc., pourquoi ne dirait-on pas _ambitieux de gloire_, _de puissance_, etc.? Quoi! vous direz qu’un homme est _ambitieux_, et vous ne pourrez pas ajouter sur quoi porte son ambition. Quelle susceptibilité! rend-elle vraiment un service à notre langue? Nous croyons le contraire. Louis Racine dans ce vers: Ils sont ambitieux de plus nobles richesses, Boileau dans cet hémistiche: Ambitieux de gloire, ont bravé avec raison une critique peu fondée. Notre vieux langage donnait aussi un complément à _ambitieux_. De vous l’accueil et l’honneste salut Du premier jour envers moy tant valut, Et le langage exquis et gracieux Que mon esprit devint _ambitieux_ D’_avoir_ du mal pour le bien qui lui pleust. (MELLIN DE ST. GELAIS.) AMBROISIE. LOCUT. VIC. Je croyais _boire_ de l’_ambroisie_. LOCUT. CORR. Je croyais _manger_ de l’_ambrosie_. Le Dictionnaire de Trévoux après avoir défini l’«_ambrosie_: viande exquise dont les anciens feignaient que leurs dieux se nourrissaient, ajoute un peu plus loin: figurément on appelle _ambrosie_ quelque manger ou _boisson_ excellente.» Nous ne concevons pas cette contradiction. Les dieux payens, qui avaient déjà le nectar pour breuvage, devaient certainement avoir aussi un manger, et ce manger c’était l’_ambrosie_. Nous avons adopté pour ce mot l’orthographe étymologique suivie par Trévoux, Féraud, etc., quoique peut-être un peu moins harmonieuse, un peu moins poétique que l’autre. Marot a dit cependant: Car toute odeur _ambrosienne_ y fleurent. Les Anglais disent _ambrosia_, les Espagnols _ambrosía_. AME. ORTH. VIC. L’_ame_ est immortelle. ORTH. CORR. L’_âme_ est immortelle. D’Olivet et Féraud écrivent ce mot avec un accent circonflexe; M. Laveaux (_Dictionnaire des Difficultés de la langue française_) dit que _cet accent suppose la suppression d’une lettre, et_ que _l’on n’a jamais écrit asme_; mais M. Laveaux est dans l’erreur sur la vieille orthographe du mot _âme_. On le trouve, dans nos anciens auteurs et dans les glossaires, écrit tour-à-tour _arme_, _alme_ et _asme_. Nous dirons, pour constater cette dernière orthographe, que Rabelais ayant été accusé d’hérésie près de François Ier, par ce qu’il nomme _un mangeur de serpens_, à cause de ce passage de Pantagruel (liv. 3 ch. 22): «Il est herectique, bruslable comme une belle petite horologe. Son asne sen va a trente mille charetees de dyables. Sçavez-vous ou? Cor Dieu, mon amy, droict dessoubz la celle persee de Proserpine.» Rabelais, disons-nous, allégua pour sa défense (_Epistre au cardinal de Chastillon_) qu’il avait été «miz ung _n_ pour ung _m_ par la faulte et negligence des imprimeurs,» ce qui du mot asme avait fait le mot asne. AMELETTE LOCUT. VIC. Manger une _amelette_. LOCUT. CORR. Manger une _omelette_. On trouve _amelette_ dans Ronsard, avec la signification de petite âme: Amelette ronsardelette, etc. Nous ne croyons pas que ce mot ait été ainsi employé ailleurs. AMI. LOCUT. VIC. Être _ami avec_ quelqu’un. LOCUT. CORR. Être _ami de_ quelqu’un. M. Ch. Nodier (_Examen crit. des dict._) blâme avec raison cette phrase de Voltaire: «Claveret, _avec_ qui il était _ami_, avait été celui qui avait fait courir cette pièce.» AMOURS. LOCUT. VIC. Voilà mes _dernières amours_. LOCUT. CORR. Voilà mes _derniers amours_. Ce mot était autrefois féminin au singulier comme au pluriel. On ne doit dissimuler _Une amour vraye et entière_. (J. PASSERAT. _Chanson_.) Ces pourtraictures déificques Si pleines de _doulces amours_. (COQUILLARD. _Blason des armes_.) Plus tard le singulier est devenu masculin, mais le pluriel est toujours resté féminin, en dépit de la raison qui bien certainement devait exiger que les deux nombres d’un même substantif fussent du même genre. Cette disparate paraît être au moment de s’effacer. Quelques-uns de nos auteurs modernes ont dédaigné une règle ridicule, et, moins capricieux, ou, si l’on veut, moins sensibles à l’harmonie que leurs devanciers, ces écrivains n’ont pas craint de faire un pas hors du sentier de la routine. L’exemple est donné; il sera suivi: et en vérité il doit l’être. Et mes _premiers amours_ et mes premiers sermens. (VOLTAIRE. _Œdipe._) Ces dieux justes vengeurs des _malheureux amours_. (DELILLE. _Énéide._) Et l’on revient toujours A ses _premiers amours_. (ÉTIENNE.) Vient un danseur; _nouveaux amours_. (BÉRANGER. _Les cinq Étages._ Ch.) AMULETTE. LOCUT. VIC. Il avait sur lui _un amulette_. LOCUT. CORR. Il avait sur lui _une amulette_. L’Académie fait ce mot masculin. Trévoux dit aussi _un amulette_, mais plusieurs dictionnaires modernes disent _une amulette_, et nous croyons qu’ils sont ici d’accord avec l’usage. On a dit autrefois _un amulet_; c’est peut-être ce qui trompe sur le genre de ce substantif. L’auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_ assigne le genre féminin à _amulette_. Féraud le lui a aussi donné. Tous les mots terminés en _ette_ (et ils sont au nombre de plus de 150) sont féminins, excepté _squelette_, _trompette_ (celui qui joue de la trompette) et _amulette_, qu’on voudrait y joindre. De ces trois mots, les deux premiers sont d’un usage trop bien établi pour qu’on puisse songer à les soumettre à la loi de l’analogie, et à les ramener au genre féminin; mais nous croyons qu’il est très-facile de faire cet essai sur _amulette_ dont l’emploi est assez rare, et nous le tentons. L’étymologie, nous le savons, veut le masculin; mais l’analogie, plus puissante, veut le féminin. Obéissons à l’analogie, qui d’ailleurs nous offre, en cette circonstance, un moyen de faire disparaître encore une exception de notre langue. AMUNITION. LOCUT. VIC. Manger du _pain d’amunition_. LOCUT. CORR. Manger du _pain de munition_. _Amunition_, comme le dit fort bien Féraud, est un barbarisme, et ce barbarisme est fort en usage parmi les militaires. ANAGRAMME. LOCUT. VIC. _Un anagramme_ bien _fait_. LOCUT. CORR. _Une anagramme_ bien _faite_. ANER. LOCUT. VIC. Comme vous avez _âné_ ou _hanné_ en lisant! LOCUT. CORR. Comme vous avez _ânonné_ en lisant! _Anonner_ c’est lire ou répondre avec peine, en hésitant. «Mes pauvres lettres, dit madame de Sévigné, n’ont de prix que celui que vous y donnez, en les lisant comme vous faites; elles ne sont pas supportables quand elles sont _ânonnées_ ou épelées.» La racine de ce mot est évidemment _ânon_; nous ne savons pourquoi l’auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_ veut qu’on écrive _hanonner_. Il existe en français un autre verbe qui a quelques rapports de signification et même de consonnance avec _ânonner_, mais qu’il ne faut cependant pas prendre pour _ânonner_. Ce verbe est _ahanner_, formé du vieux substantif _ahan_, peine de corps, grand effort. _Ahanner_ signifie faire quelque chose péniblement, sous le rapport physique; _ânonner_, éprouver une difficulté sous le rapport de l’intelligence. ANGAR. LOCUT. VIC. Mettez cette charrette sous _l’angar_. LOCUT. CORR. Mettez cette charrette sous _le hangar_. Domergue veut la première orthographe, parce que ce mot vient du latin _angara_; Laveaux se déclare pour la seconde, parce que l’usage l’a consacrée. Nous pensons que l’opinion de Laveaux doit être suivie comme étant la plus raisonnable. Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Académie_) écrit _hangart_. Pourquoi cette addition d’un _t_? nous n’en savons rien. ANGLAIS. Ce mot, dans le sens de créancier, ne se trouve ni dans le Dictionnaire de l’Académie, ni dans nos dictionnaires les plus récens. Cette omission, que nous ne pouvons regarder comme volontaire, pourrait faire croire à beaucoup de personnes que le mot _anglais_ ne doit pas être ainsi employé; mais, comme il a pour lui un usage de quelques siècles, attesté par Borel et le Dictionnaire de Trévoux, et prouvé par des exemples pris dans nos vieux auteurs, nous croyons être suffisamment autorisé à en faire emploi. Voici comment s’exprime à ce sujet le _Dict._ de Trévoux: «Anglois, créancier fâcheux. La puissance redoutable des Anglois en France, et les ravages qu’ils y firent pendant les longues guerres entre Philippe de Valois et Edouard III, pour la succession à la couronne, après la mort de Charles-le-Bel, donnèrent lieu à cette expression. Le peuple appela _Anglois_ tout créancier trop dur et trop puissant. Marot s’en est servi dans ce sens. Pasquier atteste qu’on le disait encore de son temps, et il rapporte ces vers adressés au roi François Ier, par Guillaume Cretin: Et aujourd’hui je fay solliciter Tous mes _Anglois_ pour mes debtes parfaire Et le paiment entier leur satisfaire. «C’est encore ce qui fait dire à Marot dans un rondeau: Un bien petit de près me venez prendre Pour vous payer, et si devez entendre Que ne vy oncques _Anglois_ de votre taille.» ANGOLA. LOCUT. VIC. _Un chat angola_, _un chat angora_. LOCUT. CORR. _Un chat d’Angora_, _un angora_. On ne doit dire ni _un chat angola_, ni même _un chat angora_, quoique l’espèce de chats dont il est ici question soit originaire d’_Angora_, ville de l’Anatolie, en Asie, et non du royaume d’_Angola_, en Afrique. Il faut dire: un _chat d’Angora_, comme on dit _un chien de Terre-Neuve_, _un genêt d’Espagne_, _un cochon d’Inde_, ou tout simplement _un angora_, comme on dit _un canarie_, que, par parenthèse, quelques dictionnaires, celui de Rivarol entre autres, écrivent à tort _Canari_. Les grammairiens qui tolèrent cette expression _chat angora_ nous paraissent avoir tort. On trouve ici la même incorrection que dans les locutions suivantes: vingt bouteilles rhum Jamaïque, trois caisses café Martinique, qu’il est bien certainement impossible de justifier autrement qu’en alléguant le besoin de ménager le temps et le papier, raison excellente dans le commerce, à laquelle le commerce fait peut-être fort bien de se rendre, mais qui ne prouve absolument rien en grammaire. ANTICHAMBRE. LOCUT. VIC. _Un bel antichambre_. LOCUT. CORR. _Une belle antichambre_. Le prépositif _anti_, dans le sens d’opposition, comme dans celui d’antériorité, qu’on lui a mal à propos attribué, ne doit pas changer le genre du substantif auquel il est joint, et l’on dit: _une antiphrase_, _une antithèse_, _une antistrophe_, etc., par la raison que les composans _phrase_, _thèse_, _strophe_, etc., sont féminins. On trouve dans La Baumelle: son _antichambre_ fut _désert_; lisez _déserte_. ANTÉDILUVIEN. LOCUT. VIC. L’opinion _antédiluvienne_, les pasteurs _antidiluviens_. LOCUT. CORR. L’opinion _antidiluvienne_, les pasteurs _antédiluviens_. N’employez pas l’adjectif _antédiluvien_ pour qualifier l’opinion qui nie le déluge. Il faut dire: l’_opinion antidiluvienne_. Mais, si vous vouliez parler des hommes ou des choses qui ont existé avant le déluge, ce serait le mot _antédiluvien_ qu’il faudrait choisir; _une histoire antédiluvienne_. Dans le premier cas, il y a opposition marquée par _anti_, dans le second, antériorité marquée par _anté_. L’usage a malheureusement établi bien des dérogations à ce principe étymologique, comme dans les mots _antidate_, _antichambre_, _antéchrist_, etc., qu’on devrait écrire _antédate_, _antéchambre_, _antichrist_, etc.; mais il faut bien se résoudre à passer condamnation sur des abus consacrés par le temps, et qu’il est pour cette raison impossible de déraciner actuellement. Ce que peuvent faire au moins nos grammairiens, c’est d’empêcher cette confusion d’avoir lieu dans les mots qui s’introduisent actuellement dans la langue, et c’est ce que n’ont pas fait assurément nos modernes lexicographes qui en sont encore à trouver une différence entre les adjectifs _antédiluvien_ et _antidiluvien_. AOUT. PRONONC. VIC. Le mois d’_a-oûte_. PRONONC. CORR. Le mois d’_oû_. Il n’y a plus aujourd’hui, parmi les gens qui ont une certaine connaissance de la langue française, que très-peu d’opposans à la règle qui fait prononcer le nom du huitième mois de l’année comme s’il était écrit _oût_. On donne pour cause de ce changement d’une vieille prononciation nationale cette réflexion comique d’un magistrat, le président de Bellièvre: «Je crois entendre miauler des chats, quand j’entends dire aux procureurs: la Notre-Dame de la mi-_août_ (Mi-a-oût).» Voyez à quoi tient cependant cet usage qu’on nous représente comme une puissance si formidable. Le voilà qui tombe ici devant une plaisanterie. Maintenant donc que la prononciation du substantif _août_ ne fait plus qu’une seule syllabe, pourquoi s’obstiner à en donner deux au verbe _aoûter_ (mûrir par le soleil d’août), lequel verbe vient évidemment du substantif _août_? La contradiction n’est-elle pas bien manifeste? Nous engageons les personnes qui font _août_ d’une syllabe, à ramener tous les mots ayant la même racine, comme _aoûter_, _aoûteron_, à une prononciation uniforme, c’est-à-dire à prononcer _oûter_, _oûteron_, ou si elles persistent à faire _août_ de deux syllabes, à prononcer en conséquence _a-oûter_, _a-oûteron_; car il serait en vérité trop absurde que la loi de l’analogie ne pût avoir au moins autant de puissance qu’une plaisanterie, quelque bonne qu’elle soit d’ailleurs. «Il y a plus de cent ans, dit Féraud (_Dict. Crit._) que l’_a_ a disparu de la prononciation d’_août_, et il tient bon dans l’orthographe.» APOSTUME. LOCUT. VIC. _Une grosse apostume_. LOCUT. CORR. _Un gros apostume_ ou _apostême_. Les deux mots _apostume_, _apostême_ sont aujourd’hui d’un emploi aussi fréquent l’un que l’autre. Nous croyons cependant que les médecins emploient plus volontiers _apostême_, qui a une couleur un peu plus grecque que son concurrent, et que le vulgaire aime un peu mieux _apostume_, tout infidèle qu’il est à l’étymologie, mais qui, du reste, est fort ancien. Ce vénérable hillot fut averti De quelque argent que m’aviez départi, Et que ma bourse avait _grosse apostume_. (MAROT, _Épit. à François Ier_.) On voit ici qu’il était autrefois féminin. Il est masculin aujourd’hui. APPELER. LOCUT. VIC. Comment _appelle-t-on_ cette fleur? LOCUT. CORR. Comment _nomme-t-on_ cette fleur? Il ne faut pas employer indifféremment _appeler_ pour _nommer_; _appeler_ n’est pas _nommer_, et _nommer_ n’est pas _appeler_. _Appeler_ signifie faire venir; _nommer_, donner un nom, désigner. L’Académie a donc tort de dire: _On appelle magie blanche la connaissance des choses naturelles les plus occultes. On appelle bouquins les satyres._ Il faut dans ces deux phrases: _on nomme_. Feydel, qui relève cette faute, demande ironiquement _dans quel pays on appelle les satyres_. _Appelé_, employé substantivement, comme dans la phrase suivante: _je l’ai vu avec un appelé Richard_, n’est pas tolérable. Dites: _je l’ai vu avec quelqu’un nommé Richard_, ou _avec un nommé Richard_. Cette dernière locution n’est pas très-correcte, mais elle a au moins en sa faveur l’autorité de l’usage. APPENDICE. LOCUT. VIC. Lisez _tous_ les _appendices_. LOCUT. CORR. Lisez _toutes_ les _appendices_. (Prononcez _appindices_.) «_Appendice_, de quel genre est-il? Les lexicographes le font, les uns, masculin; les autres, féminin. Dans cette incertitude cherchons quelques raisons qui nous déterminent. Le mot latin _appendix_, d’où l’on a formé _appendice_, est féminin, etc. Le sens et l’analogie me font adopter le féminin.» (DOMERGUE. _Manuel des Étrangers_, etc.) APPRENDRE. LOCUT. VIC. Je lui ai _appris_ le latin. LOCUT. CORR. Je lui ai _enseigné_ le latin. Le verbe _apprendre_ ne doit pas avoir pour régime direct un nom de science ou d’art, ni un verbe qui appartienne à la famille de ce nom, à moins que le verbe _apprendre_ ne soit pris dans une signification intransitive. Dans le cas contraire, il faut employer le verbe _enseigner_. On ne peut donc pas dire correctement: _j’apprends la lecture à mon fils_, ni _j’apprends à lire à mon fils_, mais _j’enseigne la lecture à mon fils_, _j’enseigne à lire à mon fils_. La raison est, comme nous l’avons dit plus haut, que l’action exprimée par le verbe _apprendre_ ne doit pas sortir du sujet; lorsqu’on veut l’en faire sortir, on doit se servir du verbe transitif _enseigner_. Conservons toujours avec soin aux termes la valeur qui leur est propre; un grammairien a dit avec beaucoup de justesse que c’était par la confusion des mots que commençait la décadence d’une langue. _Apprendre_ est cependant employé transitivement lorsque son régime est un substantif qui n’exprime aucune idée de science ni d’art. _Il m’a appris une singulière nouvelle._ C’est un abus; mais il a reçu la consécration de l’usage général; il faut s’y soumettre. Il n’en est pas de même de son emploi pour _enseigner_, qui n’est fondé que sur l’autorité insuffisante de quelques dictionnaires. APPROCHE. LOCUT. VIC. Les _approches_ de cette ville furent _meurtriers_. LOCUT. CORR. Les _approches_ de cette ville furent _meurtrières_. Ce mot se trouve très-rarement placé dans le discours de manière à en faire apercevoir le genre; aussi donne-t-il lieu à bien des erreurs. Tous les dictionnaires le font féminin. APPROCHANT. LOCUT. VIC. Il est _approchant_ de huit heures. LOCUT. CORR. Il est _près_ de huit heures. M. Ch. Nodier (_Examen crit. des Dictionnaires_) reproche à cette phrase de Gattel: _il est approchant de huit heures_, de renfermer un solécisme: _approchant de_. Nous sommes de son avis. Nous eussions bien désiré avoir aussi le sentiment de ce savant critique sur la préposition simple _approchant_. Quant à nous, elle nous a toujours paru mauvaise, et nous pensons qu’il vaudrait mieux employer à sa place l’une des prépositions _près de_, _à peu près_, _environ_, qui ont la même signification, et sont beaucoup plus correctes. APRÈS. LOCUT. VIC. { Votre frère est venu demander hier _après vous_. { Laissez la clé _après_ la serrure. LOCUT. CORR. { Votre frère est venu hier _vous demander_. { Laissez la clé _à_ la serrure. _Après_ n’est réellement bien employé que lorsqu’il exprime une idée de postériorité, de suite, comme dans ces phrases: _la gendarmerie a été envoyée après eux_; _l’homme court toute sa vie après le bonheur_. Nous pensons que le dictionnaire de l’Académie aurait assez bien fait de ne pas prêter l’appui de son autorité à certains exemples de diction, où _après_ reçoit une signification que lui refuse bien certainement la grammaire. Quant aux deux phrases que nous avons blâmées plus haut, elles ne s’y trouvent pas. APRÈS-DINÉE, APRÈS-MIDI, APRÈS-SOUPÉE. LOCUT. VIC. Comment emploierons-nous _la première_ _après-dinée_, _la première après-midi_, _la_ _première après-soupée_. LOCUT. CORR. Comment emploierons-nous _le premier après-dîner_, _le premier après-midi_, _le premier_ _après-souper_. Selon presque tous nos grammairiens, les trois mots qui figurent en tête de cet article sont féminins. La raison qui a déterminé ce genre est facile à saisir pour le premier et le troisième, par la seule inspection de ces mots, mais le second, d’où peut lui venir son genre féminin, quand il est bien notoire que _midi_ est masculin, et que la préposition _après_, placée devant ce substantif, ne peut nullement en changer le genre? Nous pensons donc que le mot composé _après-midi_ doit toujours être masculin: _cet après-midi m’a paru bien court_. Quant aux mots _après-dinée_, _après-soupée_, il est bien clair qu’étant écrits de cette façon, ils doivent être féminins; mais nous ferons la remarque que cette orthographe est maintenant bien surannée, que personne ne dit plus _la soupée_, qu’on dit rarement _la dinée_, et qu’on ferait beaucoup mieux d’écrire _après-dîner_, _après-souper_. L’examen de ces expressions _après-midi_, _après-dinée_, _après-soupée_ est assez curieux. Il fait voir 1º que l’Académie qui définit _midi, substantif masculin_, veut en le joignant à la préposition _après_ en faire un substantif féminin; 2º qu’elle passe sous silence _soupée_ à sa lettrine, comme n’étant pas français apparemment, et l’accole cependant à la préposition _après_; 3º enfin que le mot _dinée_ signifiant _un repas qu’on fait à dîner dans les voyages_, ne peut point par l’effet de son adjonction à la préposition _après_ changer complètement de valeur et signifier le repas ordinaire, nommé _dîner_, comme dans cette phrase: _il a passé toutes ses après-dinées dans mon salon_. N’avons-nous pas là trois absurdités? ARBORISER. LOCUT. VIC. Nous irons _arboriser_. LOCUT. CORR. Nous irons _herboriser_. Cette expression se trouve dans Rabelais: «Et, en lieu _darboriser_, visitoyent les bouticques des drogueurs, herbiers et apothecaires.» (_Gargantua_, liv. I. ch. XXIV.) L’usage qui, à ce qu’il paraît, voulait _arboriser_ du temps du bon curé de Meudon, changea plus tard ce verbe en celui d’_herboliser_, qu’on lit dans Ménage (_Orig. de la Langue fr._). Aujourd’hui ces deux mots sont également bannis de la langue; _herboriser_ est le seul qu’on emploie. _Arboriser_ pourrait peut-être se dire; mais au lieu de signifier chercher des herbes, il faudrait qu’il signifiât chercher des arbres. ARC-BOUTANT. PRONONC. VIC. Un _arque-boutant_. PRONONC. CORR. Un _ar-boutant_. L’usage a véritablement annulé le son du _c_ dans ce mot composé, mais Féraud nous paraît être dans l’erreur lorsqu’il croit qu’il faut prononcer _ar-de-triomphe_. Ce serait à la vérité se montrer conséquent; l’usage se soucie bien de cela. ARCHE. LOCUT. VIC. Il passa sous _une arche-de-triomphe_. LOCUT. CORR. Il passa sous _un arc-de-triomphe_. _Arche_ ne s’emploie régulièrement que pour signifier: 1º La partie d’un pont sous laquelle l’eau passe; 2º Le vaisseau dans lequel Noé et sa famille échappèrent au déluge; 3º Le coffre dans lequel les Hébreux gardaient les Tables de la Loi. ARÉCHAL. LOCUT. VIC. Un bout de fil d’_aréchal_. LOCUT. CORR. Un bout de fil d’_archal_. Si nous estropions encore aujourd’hui le nom du fil d’_archal_, on ne prétendra pas cependant que nous ne sommes pas, depuis Vaugelas, en progrès dans la prononciation de ce mot, car la 382ᵉ remarque de ce grammairien atteste que, de son temps, on disait assez généralement du _fil de richar_. Personne, que nous sachions, ne fait maintenant cette faute burlesque. ARMISTICE. LOCUT. VIC. _Une armistice_ fut _proposée_ et _acceptée_. LOCUT. CORR. _Un armistice_ fut _proposé_ et _accepté_. «Trompés par le dictionnaire de l’Académie, édition de 1762, quelques journalistes, ayant à parler d’une suspension d’armes, firent _armistice_ féminin. Mais ce mot est masculin d’après tous les dictionnaires, et d’après la raison..... Du mot latin _armistitium_, neutre, on doit former le mot français _armistice_, masculin.» (DOMERGUE. _Manuel des étrangers_, etc.) ARRIÉRAGES. LOCUT. VIC. Recevoir des _arriérages_. LOCUT. CORR. Recevoir des _arrérages_. Autrefois on parlait correctement en disant des _arriérages_; aujourd’hui on fait une faute en employant cette expression. Il faut convenir qu’_arriérages_ serait bien plus correct, en ce qu’il conserverait mieux l’orthographe de la racine _arrière_. Ce mot a été composé de la même manière que _voisinage_, _parentage_, _entourage_, etc. ARTILLERIE. PRONONC. VIC. _Artilerie_. PRONONC. CORR. _Artillerie_. On doit prononcer les deux _l_ de ce mot comme on les prononce dans _fille_, _famille_, _quille_, etc. ARTISTE. Des gens, d’une susceptibilité que nous n’hésitons pas à taxer de ridicule, ont voulu trouver un vice dans l’extension donnée à la signification du mot _artiste_, lequel comprend aujourd’hui non-seulement les peintres, les musiciens, les dessinateurs, les graveurs, mais encore les acteurs, les chanteurs, les danseurs. Nous ne voyons dans cette extension rien que de fort raisonnable. Les acteurs, chanteurs, danseurs, etc., cultivent un _art_ comme les peintres, les musiciens, etc., et ont dès-lors le droit de se nommer _artistes_. Nous plaignons le peintre, le musicien, etc., dont l’orgueil pourrait être blessé par cette phrase: _Talma fut un grand artiste_. Son raisonnement ne serait guère solide, s’il ne voyait combien l’acteur jette ici d’éclat sur le mot _artiste_. Une Mars, un Elleviou, une Taglioni sont-ils gens qui puissent faire rougir ceux auprès de qui ils se trouvent? Tous les acteurs, toutes les actrices ne sont pas, il est vrai, des Talma, des Mars; tous les chanteurs ne sont pas des Elleviou; toutes les danseuses ne sont pas des Taglioni; mais tous les peintres, tous les musiciens sont-ils donc des Raphaël, des Mozart, etc.? Nous pensons que la prétention de mettre en dehors du titre d’_artiste_ les personnes qui cultivent la déclamation, le chant, ou la danse, n’a jamais pu exister que dans l’esprit étroit de certains prétendus _artistes_ dont la vanité, peu accoutumée aux jouissances, eût désiré avoir au moins, comme fiche de consolation, celle de pouvoir se placer, de par l’autorité de la grammaire, devant un assez bon nombre de gens de mérite. ASSEOIR. LOCUT. VIC. Je m’_asseois_, _assois_-toi, _assis_-toi, que je m’_assoye_, etc. LOCUT. CORR. Je m’_assieds_, _assieds_-toi, que je m’_asseye_, etc. «Il n’y a point de verbe, dit la Grammaire des grammaires, qui ait éprouvé autant de variations dans sa conjugaison; mais enfin l’Académie (_Dict._ édition de 1762 et de 1798), Wailly, Restaut, Gattel, Levizac, Sicard, la plupart des grammairiens modernes, et enfin l’usage, ont décidé qu’il se conjuguerait suivant le modèle que nous indiquons. Je m’_assieds_, tu t’_assieds_, il s’_assied_, nous nous _asseyons_, vous vous _asseyez_, ils s’_asseient_.--Je m’_asseyais_, nous nous _asseyions_. Je m’_assis_, nous nous _assîmes_.--Je m’_assiérai_, ou je m’_asseierai_, nous nous _assiérons_ ou nous nous _asseierons_.--Je m’_assiérais_ ou je m’_asseierais_, nous nous _assiérions_, ou nous nous _asseierions_.--_Assieds_-toi, _asseyons_-nous.--Que je m’_asseye_, que nous nous _asseyions_.--Que je m’_assisse_, que nous nous _assissions_.--S’_asseoir_.--S’_asseyant_.--_Assis_, _assise_.» «Quelques grammairiens, dit Laveaux, ont imaginé de débarrasser ce verbe des difficultés de cette conjugaison, et ils conjuguent ainsi: je m’_assois_, tu t’_assois_, il s’_assoit_, nous nous _assoyons_, etc. J’_assoyais_, J’_assoirai_, j’_assoirai_, _assois_-toi, qu’il s’_assoie_, que nous nous _assoyions_, qu’ils s’_assoient_, s’_assoir_, s’_asseyant_, _assis_. «Il est certain que cette manière de conjuguer ce verbe est beaucoup plus commode, et qu’il serait à souhaiter qu’elle fût adoptée; mais elle ne l’est pas encore généralement.» ASSOUVIR. LOCUT. VIC. Après avoir _assouvi_ sa soif. LOCUT. CORR. Après avoir _satisfait_ sa soif. Il nous semble aussi incorrect de dire: _assouvir la soif_ (_le Temps, feuilleton du_ 25 janv. 1832), qu’il le serait de dire: _étancher la faim_. Que dans ces deux locutions on transpose les deux verbes, et chacun d’eux se trouvera alors à sa véritable place. Le _Dictionnaire_ de Trévoux contient, il est vrai, cette phrase: _Cet ivrogne n’est jamais assouvi de vin_; et, ce qu’il y a de singulier, c’est qu’il rapporte cet exemple après avoir défini plus haut le verbe _assouvir_: _rendre saoul et rassasié de viandes_. Il faut alors que l’auteur ait eu l’intention de parler de ces vins épais dans lesquels on trouve, comme on le dit vulgairement, à boire et à manger. ASSUMER. La remarque que nous avons à faire sur ce verbe, c’est qu’il peut être employé sans que la conscience grammaticale du puriste le plus méticuleux puisse aucunement s’en alarmer. Il est bien vrai qu’on ne le voit accueilli par aucun de nos lexicographes, depuis Nicod jusqu’à M. Raymond, mais nous ne voyons là qu’un simple oubli de leur part. Comment s’imaginer qu’ils aient considéré ce mot si sonore et si régulièrement formé comme un membre indigne de notre élégant idiôme! Nous n’y voyons pas la moindre apparence. Il pourra donc être de quelque utilité que nous ayons constaté cet oubli. ASSURER. LOCUT. VIC. _Assurez-le_ que je ne l’oublierai pas. LOCUT. CORR. _Assurez-lui_ que je ne l’oublierai pas. «On dit _assurer quelque chose à quelqu’un_, et _assurer quelqu’un de quelque chose_. _Assurer_, dans la première construction, signifie _donner pour sûr_, et dans la seconde _témoigner_. «_On m’assure que les troubles qui agitent la Hollande ne seront pas suivis d’une guerre civile._ «Dans cet exemple _assurer_ signifie _donner pour sûr_, et réclame après lui la préposition _à_. «_Il est agréable de n’assurer de son respect que ceux qu’on respecte réellement._ «Ici _assurer_ signifie _témoigner_, et réclame un complément direct de personne.» (DOMERGUE. _Solutions Grammaticales_.) ASTÉRIQUE. LOCUT. VIC. _Une astérique_. LOCUT. CORR. _Un astérisque_. _Cet astérisque renvoie à une grande note._ (Académie.) Ce mot vient du grec _asteriskos_, petite étoile. ATMOSPHÈRE. LOCUT. VIC. L’_atmosphère_ est trop _épais_. LOCUT. CORR. L’_atmosphère_ est trop _épaisse_. Ce mot, que Linguet, Bailly et quelques autres auteurs ont fait masculin, et que Féraud aime mieux, nous ne savons pourquoi, écrire avec un _h_, _athmosphère_, doit, si l’on s’en rapporte à la double autorité, et de l’Académie, et de l’étymologie, prendre le genre féminin, et s’écrire comme nous l’avons fait en tête de cet article. A TRAVERS, AU TRAVERS. LOCUT. VIC. { Il passa _à travers_ des flammes. { Nous passâmes _au travers_ l’armée. LOCUT. CORR. { Il passa _au travers_ des flammes. { Nous passâmes _à travers_ l’armée. Le Dictionnaire de l’Académie s’exprime ainsi sur ces deux locutions: «_Phrases_ employées comme prépositions, dont la première est _toujours suivie du régime simple_, et l’autre de la préposition _de_. _Aller à travers les bois, à travers les champs, à travers champs. Il se fit jour à travers des ennemis, à travers les ennemis._» Nous ferons remarquer que l’Académie a commis dans cet article une double faute, d’abord en donnant à des prépositions le nom de _phrases_, et secondement en se mettant dans un exemple en opposition directe avec la règle qu’elle vient de poser, c’est-à-dire en donnant à la préposition _à travers_ un régime composé: _à travers des ennemis_. Cette faute se trouve quelquefois dans de bons auteurs: Ses soupirs embrâsés Se font jour _à travers des_ deux camps opposés. (RACINE.) Ce n’en est pas moins une faute. ATTEINDRE. { Lucinde vient d’_atteindre à l’instant_ où finit LOCUT. VIC. { l’enfance. { Il n’est pas donné à l’homme d’_atteindre la perfection_. { Lucinde vient d’_atteindre l’instant_ où finit LOCUT. CORR. { l’enfance. { Il n’est pas donné à l’homme d’_atteindre à la_ { _perfection_. Domergue établit ainsi la différence entre _atteindre_ et _atteindre à_. «_Atteindre_, avec le complément direct, se dit des personnes en général, et des choses auxquelles on parvient sans difficulté, sans effort, et, pour ainsi dire, malgré soi. _Atteindre un certain âge_; _elle n’a pas atteint son cinquième lustre_. _Atteindre à_ se dit des choses auxquelles il paraît qu’on ne peut parvenir qu’avec difficulté, qu’en faisant des efforts dirigés vers elles: _atteindre à une certaine hauteur_, _atteindre au plancher_, _atteindre au but_, _atteindre à la perfection_. «On dit _atteindre quelqu’un_ dans le sens de _frapper_, _attraper_, _égaler_; on dit _atteindre à quelqu’un_ s’il s’agit de se diriger, de tendre physiquement vers quelqu’un.» (_Solutions Grammaticales._) AUCUN. LOCUT. VIC. Sous _aucuns prétextes_. LOCUT. CORR. Sous _aucun prétexte_. Cet adjectif signifie _pas un_; il n’est donc pas juste de le faire suivre d’un substantif pluriel comme dans ces vers de Racine: _Aucuns monstres_ par moi domptés jusqu’aujourd’hui. Ne m’ont acquis le droit de faillir comme lui. (_Phèdre._) Cependant lorsqu’il est joint à un substantif qui ne peut être employé qu’au pluriel, comme _frais_ par exemple, il est évident que l’adjectif _aucun_ doit prendre la marque du pluriel, et qu’on doit dire: _vous recevrez cela sans aucuns frais_. Cette locution est encore loin d’être correcte, et ne le sera jamais de quelque manière qu’on l’écrive, puisque, d’une part, l’adjectif _aucun_ ne doit pas prendre la forme plurielle, et que de l’autre le substantif _frais_ ne saurait devenir singulier. Comment faire alors? Prendre le parti indiqué par la raison toutes les fois qu’on trouve une difficulté réelle, c’est-à-dire la tourner ne pouvant l’applanir. Au lieu de dire _sans aucuns frais_, pourquoi ne dirait-on pas tout simplement _sans frais_. Nous ne proposons pas de dire _sans nuls frais_, parce que _nul_ a étymologiquement aussi une valeur purement singulière. AU FUR ET A MESURE. LOCUT. VIC. Envoyez-les moi _au fur et à mesure_ que vous les recevrez. LOCUT. CORR. Envoyez-les moi _à mesure_ que vous les recevrez. «Ces deux lourdes locutions ne signifient jamais rien de plus que _à mesure_. Il faut donc dire: _je travaillerai à mesure que vous m’apporterez de l’ouvrage_, et non: _je travaillerai à fur et à mesure que vous m’apporterez de l’ouvrage_.» (MARLE. _Journal de la langue française._) Il serait à désirer que tous nos grammairiens voulussent bien, comme M. Marle, chercher à purger notre langue d’une foule de mots parasites, qui nuisent souvent à son élégance et même à sa clarté. AUJOURD’HUI. LOCUT. VIC. Jusqu’_aujourd’hui_. LOCUT. CORR. Jusqu’_à aujourd’hui_. Racine a dit: Aucuns monstres par moi domptés _jusqu’aujourd’hui_, Ne m’ont acquis le droit de faillir comme lui. L’usage, comme Racine, paraît aussi préférer cette expression. Nous croyons cependant cette opinion plus spécieuse que solide. _Jusqu’aujourd’hui_, se sera-t-on dit probablement, est composé des mots _jusques à le jour de hui_, lesquels, par des contractions fort communes dans notre langue, ont été amenés à ne plus présenter à l’œil qu’un seul mot. Or, si vous disiez _jusqu’à aujourd’hui_, en faisant la décomposition de ce mot ne trouveriez-vous pas un pléonasme? n’auriez-vous pas la préposition _à_ deux fois, _jusques à à le jour d’hui_? Voilà, nous l’avouons, un raisonnement qui est fort juste, mais voici ce que nous répondons. _Aujourd’hui_ est un mot qui doit être à la vérité considéré comme composé lorsqu’il s’agit d’étymologie, mais que la grammaire ne veut et ne peut, dans l’usage ordinaire, considérer que comme un seul mot, sans nul égard pour les élémens qui le composent. Ce qui le prouve évidemment c’est son emploi dans ces expressions: _d’aujourd’hui_, _depuis aujourd’hui_, qui, soumises à l’analyse, donneraient de _à le jour d’hui_, _depuis à le jour d’hui_, ce qui serait souverainement ridicule. On sentira que, pour être conséquent, celui qui dira _jusqu’aujourd’hui_ devra dire _du jour d’hui_, à compter _du jour d’hui_. Mais ce n’est pas ainsi que l’usage veut qu’on s’exprime. Il veut qu’on dise d’_aujourd’hui_, et, comme il ne s’oppose pas formellement à ce qu’on dise _jusqu’à aujourd’hui_, puisqu’on en trouve des exemples dans de bons auteurs: _supposons qu’il ne soit arrivé aucun changement dans les cieux jusques à aujourd’hui_ (FONTENELLE. _Entr. sur la plur. des mondes_), nous nous prononçons décidément en faveur de cette locution, afin surtout d’établir une contradiction de moins dans notre langue qui en a déjà tant.--_Aujourd’hui_ est maintenant un seul mot, un adverbe, comme _demain_, _hier_, et l’on doit dire _jusqu’à aujourd’hui_ comme on dit _jusqu’à demain_, _jusqu’à hier_. Vaugelas, qui est d’un sentiment contraire au nôtre sur la locution _jusqu’aujourd’hui_, dit à la fin de sa cinq cent quatorzième remarque: «Il y a pourtant certains endroits où non-seulement on peut dire _à aujourd’hui_, mais il le faut dire nécessairement, comme _on m’a assigné à aujourd’hui_, et non pas _on m’a assigné aujourd’hui_; car ce dernier mot serait équivoque, ou, pour mieux dire, il ne signifierait pas que l’_on m’a assigné à aujourd’hui_, mais que c’est _aujourd’hui qu’on m’a assigné_. De même _on a remis cette affaire aujourd’hui_ ne serait pas bien dit pour dire _on a remis cette affaire à aujourd’hui_. Il y aurait dans l’intelligence de ces paroles: _on a remis cette affaire aujourd’hui_ le même vice et le même inconvénient qu’en celles-ci: _on m’a assigné aujourd’hui_.» AU PARFAIT. LOCUT. VIC. Je me porte _au parfait_. LOCUT. CORR. Je me porte _parfaitement_. Féraud a accueilli cet adverbe blâmé par Voltaire, mais en y ajoutant cette note assez plaisante dans un dictionnaire, _adverbe à la mode_, et qui paraît prouver qu’il ne s’en servait qu’avec quelque répugnance. L’Académie ne l’admet pas dans son dictionnaire. AUSSITOT. LOCUT. VIC. _Aussitôt la lettre_ écrite, le courrier partit. LOCUT. CORR. _Dès que la lettre_ fut écrite, le courrier partit. On ne peut donner à l’adverbe _aussitôt_ un complément qui ne convient qu’à une préposition. Laveaux tolère l’emploi de cette phrase de commerce: _aussitôt votre lettre reçue, j’ai fait votre commission_. Cette tolérance est blâmable. AUTANT. LOCUT. VIC. Qu’il évite l’amour _autant comme_ les flammes. LOCUT. CORR. Qu’il évite l’amour _autant que_ les flammes. Le vers de Passerat que nous citons ici était correct il y a deux siècles et demi, comme on pourrait le prouver par d’autres citations prises dans les bons auteurs de cette époque, et même d’une époque plus rapprochée; il est aujourd’hui défectueux par la raison qu’il n’est plus permis d’employer _comme_ après _autant_. C’est un point sur lequel du moins tous les grammairiens sont d’accord. _Nous ferons une croix quand nous serons à trois._ AUTEUR. LOCUT. VIC. Je ne suis pas _l’auteur_ de cette déchirure. LOCUT. CORR. Je ne suis pas _la cause_ de cette déchirure. Le mot _auteur_ n’est bien placé, dans le sens de _cause_, que dans les phrases où il s’agit d’un effet de quelque importance. Périsse le Troyen _auteur_ de nos alarmes. (RACINE.) Dans ce vers, _auteur_ est en rapport avec _alarmes_, mais il y a certainement dans le rapprochement des mots _auteur_ et _déchirure_ de la phrase d’exemple citée en tête de cet article, quelque chose de si ridicule, que toute personne pourvue d’un peu de goût ne peut manquer d’en être aussitôt choquée. AUTOMNE. LOCUT. VIC. L’_automne_ a été _chaude_. LOCUT. CORR. L’_automne_ a été _chaud_. «Maintenant masculin, ce qu’on a fait pour le conformer au genre des trois autres saisons. Les chimistes ont suivi cette méthode pour les noms des terres, des métaux, des demi-métaux. _Cet esprit de régularité ne saurait passer trop vite des sciences dans les langues_; et aucune langue n’approchera de la perfection tant qu’il ne s’y sera pas étendu à toutes les applications dont il est susceptible.» (M. CH. NODIER. _Ex. crit. des Dict._) Il est bien probable que le judicieux auteur de l’article que nous venons de citer ne s’associe pas à la sotte prétention de certains grammairiens de faire _automne_ masculin, seulement lorsqu’il est précédé de l’adjectif: _un bel automne_, et féminin lorsqu’il en est suivi: _une automne froide et pluvieuse_. Il y a trop de raisonnement dans la tête de M. Ch. Nodier, pour qu’une opinion semblable puisse y trouver place. AUTOUR. (Voyez ALENTOUR.) AUTRE. LOCUT. VIC. Les _autres deux_ hommes étaient partis. LOCUT. CORR. Les _deux autres_ hommes étaient partis. L’adjectif _autre_, employé avec un nom de nombre, doit toujours être placé après ce nom de nombre, contrairement à l’usage des méridionaux, qui disent toujours les _autres six_, les _autres vingt_, etc. AUXERRE, AUXERROIS. PRONONC. VIC. { La ville d’_Auc-cerre_. { Saint-Germain-l’_Auc-cerrois_. PRONONC. CORR. { La ville d’_Ausserre_. { Saint-Germain-l’_Ausserrois_. Comment se fait-il que nos grammaires, qui répètent toutes les unes après les autres qu’on doit prononcer, dans le nom propre de ville _Auxerre_, la lettre _x_ comme s’il y avait deux _s_, n’aient pas du tout songé à nous indiquer la prononciation du gentilé _Auxerrois_? Serait-ce parce que ces deux mots doivent naturellement avoir une prononciation identique? Ce raisonnement est assez bon, mais il a laissé cependant se fourvoyer l’usage, et si, par déférence pour cet usage, on prononce _Saint-Germain l’Auc-cerrois_, ou si, par respect pour l’analogie, on prononce _Saint-Germain-l’Ausserrois_, on est à peu près sûr maintenant d’encourir le reproche, ou d’inconséquence, ou de gasconisme. L’alternative n’est assurément pas fort agréable. AVALANGE. LOCUT. VIC. La chûte d’une _avalange_ le fit périr. LOCUT. CORR. La chûte d’une _avalanche_ le fit périr. Quoique Laveaux (_Dict. de l’Acad._, édition 1802) permette de dire _avalange_ et _avalanche_, le dernier de ces mots est seul usité aujourd’hui. _Avalange_ est un archaïsme. AVANT. LOCUT. VIC. { Nous soupâmes _avant que de_ partir. { _Avant que_ mon frère _ne_ soit arrivé. LOCUT. CORR. { Nous soupâmes _avant de_ partir. { _Avant que_ mon frère soit arrivé. La conjonction _que_ est aussi inutile dans la première de ces phrases que la particule négative l’est dans la seconde, aussi l’usage les supprime-t-il maintenant en pareil cas. Cette réforme est trop sensée pour qu’on puisse s’y opposer. AVANT, AUPARAVANT. { Sa méchanceté est aussi grande _qu’avant_. LOCUT. VIC. { J’ai vu cette dame _auparavant_ vous. { Je partirai _auparavant que_ vous arriviez. { Sa méchanceté est aussi grande _qu’auparavant_. LOCUT. CORR. { J’ai vu cette dame _avant_ vous. { Je partirai _avant que_ vous arriviez. Dans la première des trois phrases que nous venons de citer, il faut _auparavant_, par la raison qu’_avant_ ne peut être employé comme adverbe que dans les locutions suivantes: _en avant_, _fort avant_, _trop avant_, etc.; _Allons en avant_, _on dansa fort avant dans la nuit_, _ne creusez pas trop avant_, etc. Dans la seconde, il faut _avant_, par la raison qu’_auparavant_ ne peut être employé comme préposition, c’est-à-dire avec un complément; Dans la troisième enfin, il faut encore _avant_, parce que la conjonction _auparavant que_ est, dans l’état actuel de notre langue, un véritable barbarisme. AVANTAGEUX. LOCUT. VIC. Votre ami est bien _avantageux_! LOCUT. CORR. Votre ami est bien _vain_! bien _présomptueux_! «On prend communément aujourd’hui ce mot pour vain, confiant, présomptueux, et les dictionnaires le consacrent en ce sens, où il n’est certainement pas français. C’est une extension de province qui a pu être accueillie par une gazette, mais qui ne mérite pas de l’être par une Académie.» (CH. NODIER. _Examen critique des Dict._) Cet adjectif ne peut avoir d’autre signification que celle de profitable: _ce marché lui a été fort avantageux_. AVANT-HIER. PRONONC. VIC. _Dé hier_ (dès hier) je m’en suis aperçu. PRONONC. CORR. _Dé zhier_ je m’en suis aperçu. Selon Domergue (_Gramm. élém._) le _t est nul_ dans ce mot composé. Selon M. Laveaux (_Dict. des Diff._) le _t_ se fait sentir, mais _faiblement_. Selon M. Marle enfin (_Omnibus_) le _h_ d’_hier_ étant muet, on doit faire _sonner le t et prononcer avant-tier_. Voilà trois opinions différentes; laquelle est la bonne? Nous pensons que c’est celle de M. Marle. Puisque dans l’adverbe _hier_ la lettre _h_ est muette généralement, pourquoi ne le serait-elle pas toujours? Guerre aux exceptions, et surtout aux exceptions inutiles. AVEC. PRONONC. VIC. Venez _avé moi_. PRONONC. CORR. Venez _avek moi_. Cette prononciation tronquée _avé moi_ était en usage au commencement du dix-septième siècle, comme on peut le voir par la deux cent soixante-huitième remarque de Vaugelas. Les petits-maîtres et les femmelettes de nos jours, que la plus légère apparence de rudesse fait tomber en syncope, ne parviendront pas, même avec l’aide de quelques grammairiens modernes, à mettre en honneur une prononciation ridicule. _Avec_ a toujours été, depuis plusieurs siècles, prononcé fortement. Nous n’en voulons d’autre preuve que la manière d’écrire cette préposition autrefois: _avenc_, _avecques_, _avecque_. AVEINE. LOCUT. VIC. Cette _aveine_ est gâtée. LOCUT. CORR. Cette _avoine_ est gâtée. «L’Académie dit qu’on prononce assez communément _avène_. L’Académie se trompe. Il n’y a que les gens de la campagne et les garçons d’écurie qui disent _avène_ ou plutôt _aveine_. L’Encyclopédie dit _avoine_. Il n’a de pluriel qu’en parlant des _avoines_ quand elles sont encore sur pied. _Les avoines sont belles, on commence à faner les avoines._ Je crois cependant qu’en termes de commerce on peut dire: _il a acheté des avoines_, pour signifier des _avoines_ de différentes espèces et achetées à divers marchands.» (LAVEAUX. _Dict. des Diff._) Malgré ce que dit Laveaux, nous ne serions pas étonné que d’autres personnes que des gens de la campagne ou des garçons d’écurie, persistassent à dire et écrire _avène_ ou _aveine_, car on dit en latin _avena_, et l’on sait combien la raison de l’étymologie a de force auprès de certaines personnes. AVEUGLEMENT. LOCUT. VIC. _L’aveuglement_ développe chez l’homme les sens de l’ouïe et du toucher. LOCUT. CORR. La _cécité_ développe chez l’homme les sens de l’ouïe et du toucher. «Ce mot n’est plus synonyme de _cécité_. _Cécité_ se prend au propre, et _aveuglement_ au figuré.» (CH. NODIER. _Examen crit. des Dict._) Ainsi cette phrase est défectueuse: _les passions nous causent une cécité funeste_. Il faut: _un aveuglement funeste_. Comment se fait-il qu’un dictionnaire récent comme celui de M. Raymond définisse ainsi le mot _aveuglement_: _privation ou perte du sens de la vue_? Que deviendra le principe si important de la propriété des termes, si les lexicographes sont les premiers à donner l’exemple de la confusion? _Aveuglement_, adverbe, prend un accent aigu sur le second _e_, _aveuglément_. Comme l’adverbe de manière se forme du féminin de l’adjectif, en ajoutant la terminaison _ment_, et que l’adjectif _aveugle_ n’est pas plus accentué au féminin qu’au masculin, nous remarquerons qu’on ferait beaucoup mieux d’écrire _aveuglement_ adverbe, comme _aveuglement_ substantif, c’est-à-dire sans accent. AVOIR. LOCUT. VIC. J’aurais eu peur _si_ je l’_eus_ vu. LOCUT. CORR. J’aurais eu peur _si_ je l’_eusse_ vu. Le solécisme que nous signalons ici est assez commun dans la conversation; mais nous ne nous serions jamais attendu à le trouver imprimé, surtout dans les œuvres d’un de nos poètes classiques. On lit dans Crébillon: Jamais ton nom sacré n’eût paré mon ouvrage, _Si_ toi-même ne l’_eus_ permis. (_Epitre_ au duc Louis de Bourbon.) La licence poétique ne va pas jusques-là. AVRIL. PRONONC. VIC. Le mois d’_a-vrille_ (comme une vrille). PRONONC. CORR. Le mois d’_a-vri-le_. L’Académie prétend que le _l_ de ce mot est mouillé. Laveaux est d’un sentiment contraire, et nous croyons qu’il a pour lui l’autorité de l’usage. AÏEUL. LOCUT. VIC. Ses deux _aïeux_ étaient militaires. LOCUT. CORR. Ses deux _aïeuls_ étaient militaires. Le grand-père paternel et le grand-père maternel d’une personne sont ses _aïeuls_, comme sa grand’mère paternelle et sa grand’mère maternelle sont ses _aïeules_. Les _aïeux_ sont tous les parens ascendans, à quelque degré qu’ils soient, excepté toutefois le père et la mère. On a substitué un _i_ à un _y_ dans ce mot, parce que cette dernière lettre n’est réellement à sa place que lorsqu’elle vaut deux _i_ comme dans _pays_, _moyen_ (pai-is, moi-ien). L’usage, fondé sur l’étymologie, a cependant conservé l’_y_ dans beaucoup de mots où un _i_ pourrait fort bien le remplacer, mais l’usage perd tous les jours sous ce rapport, et cette mauvaise orthographe finira par disparaître entièrement. BABOUINES. LOCUT. VIC. Se lécher les _babouines_. LOCUT. CORR. Se lécher les _babines_. Les _babines_ sont les lèvres des animaux qu’on n’a pas jugés assez _mondes_ pour se servir à leur égard du mot lèvres. Les _babouines_ sont les femelles des _babouins_, espèce de singes fort gros. On dit aussi plaisamment des _babouines_ pour désigner des petites filles, comme on dit des _babouins_ pour désigner des petits garçons. Ah! le petit _babouin_! (LA FONTAINE, fable 19, liv. I.) BACCHANALE. LOCUT. VIC. { _Quelle bacchanale_ font ces instrumens! { Votre dîner était _un vrai bacchanal_. LOCUT. CORR. { _Quel bacchanal_ font ces instrumens! { Votre dîner était _une vraie bacchanale_. Chez les païens les _bacchanales_ étaient les fêtes de Bacchus, et ces fêtes étaient des orgies. C’est par analogie avec ces fêtes, qu’on a nommé chez nous _bacchanale_ une partie de plaisir où l’on fait des libations nombreuses. Ainsi, en parlant d’un repas marqué par l’intempérance et le bruit, on dira fort bien: _C’était une bacchanale_; mais si l’on ne voulait parler que d’un grand tapage, ce serait _bacchanal_ qu’il faudrait employer. _Taisez-vous; vous faites un bacchanal insupportable._ Ce dernier mot se trouve avec cette signification dans le dictionnaire de l’Académie de 1802. BAIGNER. LOCUT. VIC. { Ils sont allés _baigner_ ensemble. { On trouva son frère _baignant_ dans son sang. LOCUT. CORR. { Ils sont allés _se baigner_ ensemble. { On trouva son frère _baigné_ dans son sang. Lorsqu’il est question de l’action d’une personne qui prend un bain, le verbe _baigner_ doit toujours être pronominal; _je me baigne_, _tu te baignes_, etc. Il ne devient neutre que lorsqu’il exprime une chose ou un être inanimé qui trempe dans un liquide: _Ces fruits doivent baigner dans l’eau-de-vie_; _le cadavre du cheval baignait dans le lac_. Quant à la seconde locution, l’Académie ne l’admet pas, et Féraud la repousse positivement. On pourrait dire, il est vrai, sauf l’hyperbole, _on trouva cet homme nageant dans son sang_; mais il y a une distinction à faire à ce sujet; c’est que _nager_ exprime une action, et que _baigner_, verbe neutre, exprime un état, et que, conformément à l’usage, l’un est toujours employé au participe présent, et l’autre au participe passé. On ne peut pas plus dire _un homme baignant dans son sang_ qu’un homme _nagé dans son sang_. Le participe présent implique dans un verbe neutre d’action l’idée d’un mouvement qu’on trouve fort rarement dans l’homme qui baigne dans son sang; le participe passé, au contraire, dénotant naturellement l’absence de vie, nous paraît convenir tout-à-fait dans cette circonstance. Aussi le participe présent et le participe passé ont-ils reçu, dans certaines nomenclatures grammaticales, le premier, le nom de participe actif, et le second, celui de participe passif. BAILLER. LOCUT. VIC. Allons, vous _baillez_ aux corneilles. LOCUT. CORR. Allons, vous _bayez_ aux corneilles. «_Béer_ est le mot propre, dit M. Charles Nodier (_Examen crit. des Diction._); mais _bayer_ s’y est substitué». L’auteur du Dictionnaire comique aime mieux aussi écrire _béer_. Le mot _béant_, qui n’est autre chose que le participe présent du verbe _béer_, tenir la bouche ouverte en regardant niaisement, semble assez indiquer que cette dernière orthographe devrait être préférée. Cependant l’usage, en cette occasion, comme dans beaucoup d’autres, a prévalu sur la raison, et l’on écrit aujourd’hui _bayer_. BALIER. ORTH. VIC. _Baliez_ cet escalier. ORTH. CORR. _Balayez_ cet escalier. De _balai_ on a fait _balayer_. Il faut donc écrire ainsi ce verbe et le prononcer _balai-ier_. Prononcez de même _balai-iures_ (_balayure_), _balai-ieur_ (_balayeur_) et non _baliures_, _balieur_. On trouve _balier_ dans Pasquier, Nicod et quelques autres vieux auteurs, et, du temps de Ménage, on ne savait trop lequel valait mieux de _balier_ ou de _balayer_. BAPTISMAL. PRONONC. VIC. _Bap-tismal_. PRONONC. CORR. _Batismal_. Selon l’Académie, le _p_ doit se faire sentir dans la prononciation du mot _baptismal_, et rester muet dans celle de _baptême_ et de ses dérivés _baptiser_, _baptiste_, _baptistaire_, _baptistère_. Nous dirons, nous, prononcez _baptismal_, comme _baptême_, comme _baptiser_, comme _baptiste_, comme _baptistaire_, comme _baptistère_, c’est-à-dire sans faire nullement sonner le _p_, et vous aurez pour vous l’euphonie, l’analogie et l’usage. BARBOT. ORTH. VIC. J’avais un habit _bleu barbot_. ORTH. CORR. J’avais un habit _bleu barbeau_. Le _barbeau_ est une petite fleur des champs vulgairement connue sous le nom de bluet, à cause de sa couleur. BAS. LOCUT. VIC. Mettez la culotte _basse_. LOCUT. CORR. Mettez la culotte _bas_. _Bas_ n’est pas un adjectif dans cette phrase; c’est un adverbe. Il doit être invariable. C’est comme s’il y avait _mettez la culotte_ (à) _bas_. BÉNIR. { Marie était _bénite_ entre toutes les femmes. LOCUT. VIC. { Cet enfant est _bénit_ par son père. { Ce chapelet est _béni_. { Marie était _bénie_ entre toutes les femmes. LOCUT. CORR. { Cet enfant est _béni_ par son père. { Ce chapelet est _bénit_. Le verbe _bénir_ a deux participes: l’un qui s’écrit toujours sans _t_, _béni_, _bénie_, lorsqu’il s’agit de la bénédiction de Dieu ou de celle des hommes, autres que les prêtres; l’autre qui s’écrit toujours avec un t, _bénit_, _bénite_, lorsqu’il ne s’agit que de la bénédiction des prêtres. BESOIN. LOCUT. VIC. { Il n’en avait pas _de besoin_. { Munissez-le de _ce qu’il aura besoin_. LOCUT. CORR. { Il n’en avait pas _besoin_. { Munissez-le de _ce dont il aura besoin_. On dit _avoir besoin_, _n’en avoir pas besoin_, et non _avoir de besoin_, _n’en avoir pas de besoin_. _Avoir besoin_ ne peut être suivi d’un régime direct, mais bien d’un régime indirect. BIEN. LOCUT. VIC. Il m’a _bien ennuyé_! LOCUT. CORR. Il m’a _fort ennuyé_! L’emploi de l’adverbe _bien_ pour les adverbes _très_ et _fort_ ne doit pas avoir lieu sans examen. Domergue fait la remarque que cette phrase: _il est bien malade_, a dû être mise en usage par _l’héritier d’un vieux avare, sur le point de porter un agréable deuil_. Il faut préférer un autre adverbe à l’adverbe _bien_ toutes les fois qu’il pourrait être suivi d’un mot exprimant une idée de mal. BISQUER. LOCUT. VIC. Cela m’a fait _bisquer_. LOCUT. CORR. Cela m’a fait _pester_. Deux dictionnaires, ceux de Boiste et de M. Raymond, admettent ce verbe. Nous nous joignons à tous les compilateurs de locutions vicieuses pour le repousser, parce que nous n’en voyons pas du tout l’utilité. Contentons-nous de ses synonymes _pester_, _enrager_, _endêver_, _endiabler_, qui le valent certainement bien, et peuvent nous suffire dans tous les cas. BLEUET. LOCUT. VIC. Nous cueillons des _bleuets_. LOCUT. CORR. Nous cueillons des _bluets_. _Bleuet_ employé pour _bluet_, petite fleur des champs, est une faute selon tous les dictionnaires; ce n’en est pas une selon la raison; car _bluet_ appartient évidemment à la famille du mot _bleu_, et ne devrait pas être altéré de cette sorte. L’usage veut qu’on dise aussi _bluette_ (étincelle, petit ouvrage d’esprit), et non _bleuette_. BOHÉMIEN. ORTH. VIC. Une troupe de _Bohémiens_ leur tira les cartes. ORTH. CORR. Une troupe de _Boëmiens_ leur tira les cartes. Si l’on s’en rapportait à la signification donnée à ce mot dans nos dictionnaires, les habitans de la Bohême seraient de fort vilaines gens, vagabonds, sales et fripons. Mais les _Bohémiens_ ou _Bohêmes_ valent bien leurs voisins, et si la mauvaise réputation qu’on leur a faite, et dont ils se soucient probablement fort peu, leur est plutôt échue qu’aux Saxons, aux Bavarois, aux Autrichiens, etc., c’est uniquement parce qu’ils sont désignés en français par un mot qui ressemble assez à un autre vieux mot français, ayant à peu près, selon, certains glossaires, la signification de voleur. Ce mot est _boem_ auquel Borel (_Trésor de recherches_) n’attribue que celle d’_ensorcelé_, et _d’où pourrait_, dit-il, _venir le nom des Boëmes ou Égyptiens qui se meslent de sortilège et divinations_. Il y a donc évidemment quiproquo lorsqu’on prend les _Bohémiens_ pour des _Boëmes_ ou _Boëmiens_, c’est-à-dire, un honnête peuple pour une troupe de filous. Des auteurs modernes ont déjà relevé ce quiproquo, et se sont généreusement portés défenseurs des enfans de la Bohême, qui eussent fort bien pu, dénoncés par le dictionnaire de l’Académie à quelque sévère procureur du roi, se voir un beau jour cités à comparaître en police correctionnelle, pour y justifier de leurs moyens d’existence. Voici ce que dit Feydel à ce sujet (_Remarques sur le dict. de l’Acad._): «L’orthographe de ce mot est Boîme, etc. Les Boîmes ou Gougots sont des bandes d’hommes, de femmes et d’enfans dont les pères vivent en commun, lesquelles se retirent dans les bois, quand les ordonnances les poursuivent sur les grands chemins, etc.» BOLE. LOCUT. VIC. Voulez-vous _une bole_ de lait chaud? LOCUT. CORR. Voulez-vous _un bol_ de lait chaud? Il y a des provinces, la Bretagne, par exemple, où tout le monde dit _une bole_; c’est un barbarisme. En anglais _bol_ est neutre, comme presque tous les substantifs de cette langue; il doit être masculin en français, d’après son étymologie. BOITE. LOCUT. VIC. Mettez ce tabac dans ma _boîte_. LOCUT. CORR. Mettez ce tabac dans ma _tabatière_. Pourquoi dire _boîte_ pour _tabatière_? Dites-vous une _coiffure_, quand vous voulez désigner un _chapeau_? une _chaussure_, quand vous devez indiquer des _bas_ ou des _souliers_? Nommez les choses par leur nom, et dites: _tabatière_, lorsque vous avez à parler d’une boîte à tabac.» (M. MARLE, _Omnibus du Langage_.) BONNE HEURE. LOCUT. VIC. Il est arrivé _à bonne heure_. LOCUT. CORR. Il est arrivé _de bonne heure_. _A bonne heure_ est un barbarisme fort en usage dans le midi de la France. BONNET. LOCUT. VIC. Voilà un _bonnet_ d’évêque. LOCUT. CORR. Voilà une _mitre_ d’évêque. «Si vous tenez à nommer les choses par leur nom, dites: la _mitre_ d’un évêque, la _toque_ d’un juge, la _barrette_ d’un cardinal, et non un _bonnet_ d’évêque, de juge, de cardinal.» (M. MARLE, _Omnibus du Langage_.) BOSSELER. LOCUT. VIC. Ce plat d’argent est vieux; il est tout _bosselé_. LOCUT. CORR. Ce plat d’argent est vieux; il est tout _bossué_. _Bosseler_, c’est travailler une matière en bosse; _bossuer_, c’est faire par accident des bosses à cette matière. La différence de signification entre ces deux verbes n’est pas établie depuis fort long-temps, car le dictionnaire de Trévoux dit à l’article _bosseler_: «C’est la même chose que _bossuer_,» et à ce dernier article: «On dit aussi _bosseler_.» Aujourd’hui, d’après tous nos dictionnaires, de la vaisselle _bosselée_, est de la vaisselle travaillée; et de la vaisselle _bossuée_, de la vaisselle qui a des bosses. Étant _bosselée_ la vaisselle augmente de valeur; quand elle est _bossuée_ elle en perd. BOUILLEAU. LOCUT. VIC. Un balai de _bouilleau_. LOCUT. CORR. Un balai de _bouleau_. Le _bouleau_ est un arbre dont les branches servent à faire des balais. Un _bouilleau_ est une espèce de gamelle à soupe: il n’est guère probable qu’on en fasse des balais. BOULEVARI. Beaucoup de grammairiens repoussent encore ce mot, probablement parce qu’il n’a pas été accueilli par le dictionnaire de l’Académie. Le savant M. Feydel a fait à ce sujet la remarque, approuvée depuis par Laveaux (_Diction. des Difficultés_), que _boulevari est un terme de marine, et que c’est celui qu’on emploie figurément dans le langage public_. Il signifie grand bruit, grand tumulte. _Hourvari_, que l’Académie écrit aussi _ourvari_, mais abusivement selon Laveaux, est un terme exclusivement consacré à la chasse. On pousse ce cri pour faire revenir les chiens sur leurs premières voies. BOULI. PRONON. VIC. Du _bouli_, de la _boulie_. PRONON. CORR. Du _bouilli_, de la _bouillie_. En patois de Paris on dit manger du _bouli_, de la _boulie_, sans mouiller les deux _l_. On dit aussi dans le même patois: une _bouloire_, cette eau a _boulu_; au lieu d’_une bouilloire_, cette eau a _bouilli_. Sarrasin a dit: deux litrons de châtaignes _boulues_ (_Testament de Goulu_); mais c’était en plaisantant. Cela ne tire nullement à conséquence. BOULOGNE. LOCUT. VIC. L’Albane naquit à _Boulogne_. LOCUT. CORR. L’Albane naquit à _Bologne_. «Léon X.... lui fit demander (à François Ier) une entrevue à _Boulogne_.» (MERCIER, _Hist. de France_). Lisez _Bologne_. _Bologne_ est une ville des États romains; _Boulogne_ est une ville de France (Pas-de-Calais). BOUT-EN-TRAIN. ORTH. VIC. C’est un _bout-en-train_. ORTH. CORR. C’est un _boute-en-train_. _Bouter_ est un verbe qui signifiait autrefois _mettre_. Ainsi la locution _un boute-en-train_, équivaut à celle-ci _un met en train_, c’est-à-dire, quelqu’_un_ qui _met_ les autres _en train_. BRASSE-CORPS (à). LOCUT. VIC. Je le pris _à brasse-corps_. LOCUT. CORR. Je le pris _à bras-le-corps_. C’est une phrase elliptique dont la construction pleine est _à bras_ (qui entourent) _le corps_. BRELUE. LOCUT. VIC. Avez-vous la _brelue_? LOCUT. CORR. Avez-vous la _berlue_? «On écrivait et on prononçait autrefois _barlue_, dit l’abbé Féraud. Il est à remarquer que _bar_ ou _ber_ marque quelque chose de courbe, d’oblique, de travers. Ainsi _barguigner_, c’est ne pas _guigner_ ou viser droit. _Barlong_, c’est ce qui est inégalement long. _Bertauder_, c’est tondre inégalement, etc.» (_Diction. crit._) BRINGUEBALLER, TRINQUEBALLER. LOCUT. VIC. Ces gens-là m’ont assez _bringueballé_, _trinqueballé_ aujourd’hui. LOCUT. CORR. Ces gens-là m’ont assez _brimballé_ aujourd’hui. Les deux premiers verbes sont des barbarismes. Le troisième se trouve dans le dictionnaire de l’Académie, mais il y est noté comme familier. Sa signification est celle-ci: agiter, pousser çà et là, secouer comme des cloches qu’on sonne mal. Si l’on en croit Boiste, on pourrait aussi dire _trimballer_; mais nous pensons qu’on ferait tout aussi bien de s’en tenir au verbe _brimballer_ dont Rabelais s’est souvent servi, et qui est accueilli par tous les dictionnaires. BROUILLASSER. Ce verbe, que l’usage admet, est repoussé par les grammairiens. Nous sommes vraiment fâché de voir les grammairiens moins sensés que l’usage, qui nous a déjà donné tant de preuves de son manque de jugement. Conçoit-on que, pour exprimer le brouillard qui règne quelquefois par une belle matinée d’été, on doive dire qu’il _bruine_? Mais pourquoi charger _bruiner_ d’une nouvelle acception? La vraie signification de ce verbe est celle-ci: tomber de la bruine, c’est-à-dire, une petite pluie froide, ou un brouillard en pluie. Or, comme il peut y avoir du brouillard sans pluie, c’est précisément pour exprimer l’existence de ce brouillard que nous regardons le verbe _brouillasser_ comme nécessaire. Il ne faut pas qu’une délicatesse mal entendue nous fasse repousser des mots exprimant des idées qui ne sont pas encore représentées dans notre langue, surtout lorsque ces mots viennent compléter des familles. _Brouillasser_ est fort ancien dans la langue parlée. On l’a tiré du vieux substantif _brouillas_ qui se disait autrefois pour _brouillard_: _comme des nuës qui, enflées du broüillas d’une nuict, s’esvanouirent aux rayons de ce soleil_, etc. (Vie de Ronsard, _Œuvres_, t. X, 1604.) BRUXELLES. LOCUT. VIC. _Bruc-celles_. LOCUT. CORR. _Brusselles_. En flamand le nom de cette ville s’écrit _Brussel_. Les Anglais écrivent _Brussels_, les Espagnols _Bruselas_, nos anciens auteurs écrivaient _Brucelle_. Quel’ couleur vous semble plus belle D’un gris vert? d’un drap de _Brucelle_? (_La Farce de Pathelin._) Quel lé a-il? lé de _Brucelle_. (_Ibid._) Où avons-nous donc été prendre cette orthographe, _Bruxelles_? BUT. (_Voyez_ REMPLIR.) BUVABLE. L’auteur du _Manuel de la pureté du langage_ a cru devoir frapper de réprobation l’adjectif buvable. En bonne conscience que peut-on reprocher à cet adjectif? De ne pas tirer son origine du latin, comme la noble expression potable, et d’être un peu familier. Mais quel mal y a-t-il donc que nos Français non-latinistes aient quelques mots qu’ils puissent comprendre facilement, et de plus qu’il y ait des mots pour tous les styles? Presque tous nos dictionnaires, l’Académie en tête, admettent _buvable_; et nous pensons qu’il fait d’ailleurs si bien le pendant de _mangeable_ que _s’il n’existait pas il faudrait l’inventer_. Gardons-le donc puisque nous l’avons. ÇA (AVEC). LOCUT. VIC. _Avec ça_ que je m’ennuie. LOCUT. CORR. _Et puis_ je m’ennuie. Dans le grand nombre d’expressions ridicules que nous entendons dans la conversation, dans celle même de gens instruits, n’oublions pas de placer celle-ci au premier rang. Un auteur assez distingué disait dernièrement: _il ne vient pas... je suis d’une impatience! avec ça que je suis pressé!_ Cet auteur n’aurait-il pas parlé d’une manière tout aussi claire, et surtout bien plus correcte, en disant: _je suis si pressé!_ CACAPHONIE. LOCUT. VIC. Quelle _cacaphonie_ cela fait! LOCUT. CORR. Quelle _cacophonie_ cela fait! De _kakos_, mauvais, et _phônê_, son, on a dû faire _cacophonie_, et non _cacaphonie_. Aussi la première de ces deux expressions est-elle seule correcte. CACHETER, CARRELER, BECQUETER, FICELER. LOCUT. VIC. Je _cachte_ une lettre; on _carle_ ma chambre; cet oiseau vous becqte; _fice-le_ ce paquet. LOCUT. CORR. Je _cachette_ une lettre; on _carrelle_ ma chambre; cet oiseau vous _becquette_; _ficelle_ ce paquet. Les verbes terminés à l’infinitif par _eler_, _eter_, doublent la consonne _l_ ou _t_ devant l’_e_ muet. C’est donc faire des solécismes que de prononcer je _cachte_, on _carle_, etc. CALEMBOURG. ORTH. VIC. C’est un _calembourg_. ORTH. CORR. C’est un _calembour_. Ce mot nous semble mieux écrit sans _g_, par la raison que l’on dit un _calembourdier_ d’un homme qui fait des _calembours_. En écrivant _calembourg_, il faudrait dire un _calembourgiste_, expression essayée par Mercier (_Néologie_), mais qui n’a pas fait fortune. Laveaux écrit _calembour_ et _calembourdier_. Pourquoi ne dirait-on pas un _calembouriste_? CALONNIÈRE. LOCUT. VIC. L’enfant tenait une _calonnière_ à la main. LOCUT. CORR. L’enfant tenait une _canonnière_ à la main. Le dictionnaire de Trévoux a donné ce mot; il n’est plus aujourd’hui du bon usage. CALOTTE. Après la manie d’admettre sans examen et sans choix toutes les expressions nouvelles, parce qu’elles sont employées par le beau monde, nous ne savons rien de plus absurde que de repousser des mots populaires, et très-populaires, il est vrai, mais d’ailleurs très-bons, et qui expriment des idées qu’on ne pourrait rendre que par des périphrases, ou par d’autres mots qui passent pour leurs équivalens, et sont cependant loin de l’être. Nous ne concevons point, par exemple, pourquoi plusieurs de nos grammairiens font difficulté d’adopter le mot _calotte_ pour signifier un _coup du plat de la main sur la tête_. Le mot _soufflet_ a-t-il la même valeur? Non, certes. C’est bien, il est vrai, le même geste de la part de celui qui frappe; mais le geste du _soufflet_ s’adresse à la joue, celui de la _calotte_ à la partie supérieure de la tête. Il y a donc une différence. Comment alors faudra-t-il dire? Une _tape_; mais ce mot ne suffit pas, car il signifie seulement un _coup de la main_. On dira donc une _tape sur la tête_. Quoi! une périphrase quand on peut n’employer qu’un seul mot! Quelle répugnance soulève contre lui ce pauvre mot! Et cependant que peut-on lui reprocher? D’avoir été longtemps rebuté par les dictionnaires auxquels l’Académie avait donné l’exemple d’un injuste dédain; mais aujourd’hui qu’il a été accueilli dans le dictionnaire des quatre Professeurs, dans celui de M. Raymond, etc., qui n’ont fait en cela que déférer à l’usage général, nous aimons à croire que M. Marle, dans une future édition de ses _Omnibus du Langage_, ne le mettra plus à l’index comme son synonyme _giffle_, qu’il a parfaitement raison de chasser de la langue, parce qu’il n’exprime réellement qu’une idée déjà exprimée, et qu’il est par là complètement inutile. CALVI. LOCUT. VIC. Voici des _pommes de Calvi_. LOCUT. CORR. Voici des _pommes de Calville_. Les _pommes de Calvi_ sont des pommes qui viennent de la ville de _Calvi_, en Corse; mais ces pommes n’ont pas, que nous sachions, plus de renommée que d’autres: aussi n’en parle-t-on pas. C’est uniquement des pommes de _Calville_ qu’il est ici question. _Calville_ est masculin; voilà de beau _calville_. CAMPAGNE. LOCUT. VIC. L’été je vais _en campagne_. LOCUT. CORR. L’été je vais _à la campagne_. _En campagne_ est une locution qui exprime un grand mouvement, soit moral, soit physique, mais plus particulièrement encore un mouvement de troupes. _Son imagination est en campagne_; _il se mettra en campagne pour le trouver_; _nous entrerons en campagne le mois prochain._ CANGRÈNE. ORTH. VIC. La _cangrène_ s’est déclarée. ORTH. CORR. La _gangrène_ s’est déclarée. Ménage voulait qu’on écrivît et qu’on prononçât _cangrène_. Ce docte étymologiste savait cependant fort bien que ce mot venait du grec _gaggraina_; mais comme, de son temps, tout le monde prononçait _cangrène_, il était guidé dans son opinion par le sage désir de conformer l’orthographe à la prononciation. Nous qui partageons ce désir, nous proposons donc de réformer, non l’orthographe, ce qui ne serait pas chose facile aujourd’hui, parce qu’elle est universellement adoptée, mais la prononciation, contre laquelle protestent l’étymologie et l’usage de bien des gens. CARRÉ. LOCUT. VIC. Nous demeurons dans la même maison, et sur le même _carré_. LOCUT. CORR. Nous demeurons dans la même maison, et sur le même _palier_. L’acception de _palier_, donnée à tort au mot _carré_, ne se trouve pas dans nos dictionnaires, et nous ne voyons pas, en vérité, qu’on en ait besoin. On dit, dans certaines provinces, un _pont d’allée_ pour un _palier_. Cette expression est aussi repoussée par les lexicographes. CARREAU. LOCUT. VIC. Il y a deux _carreaux_ cassés à cette fenêtre. LOCUT. CORR. Il y a deux _vitres_ cassées à cette fenêtre. Casser un _carreau_ ne signifie point, comme le croient beaucoup de personnes, casser une _vitre_. Un _carreau_ est un morceau carré et plat, le plus ordinairement de terre cuite, mais qui pourrait être d’une autre matière; et c’est abusivement qu’on s’en sert pour désigner une _vitre_, qui peut avoir une autre forme qu’une forme carrée, et qu’il serait conséquemment fort absurde parfois de nommer _carreau_. Toute personne qui voudra parler correctement devra s’abstenir d’employer _carreau_ pour _vitre_, même en faisant suivre ce mot du mot _vitre_, comme le fait le dictionnaire de l’Académie, qui dit un _carreau de vitre_. CASTONADE. LOCUT. VIC. Voulez-vous du sucre blanc ou de la _castonade_? LOCUT. CORR. Voulez-vous du sucre blanc ou de la _cassonade_? L’Académie, après avoir long-temps balancé entre _castonade_ et _cassonade_, s’est enfin décidée pour ce dernier mot; et c’est aujourd’hui définitivement le seul avoué, nous ne dirons pas par l’usage général, car son concurrent a un bien plus grand nombre de partisans, mais par le bon usage, qui se trouve, sur ce point, d’accord avec la grammaire. Le docte Ménage préférait _castonade_, _mais sans blâmer ceux qui disaient cassonade_. CASUEL. LOCUT. VIC. Le verre est _casuel_. LOCUT. CORR. Le verre est _cassant_. Cet adjectif, employé dans le sens de _fortuit_, _accidentel_, est fort bon: _son revenu est casuel_; mais dans le sens de _fragile_, _cassant_, ce n’est plus qu’un barbarisme. CAUSER. LOCUT. VIC. Il m’a long-temps _causé_ de ses affaires. LOCUT. CORR. Il m’a long-temps _entretenu_ de ses affaires. _Causer_, employé comme dans notre phrase d’exemple, est un gasconisme, un provençalisme, etc., un méridionalisme enfin, et non un mot français. _Causer_ veut la préposition _avec_ entre lui et le pronom personnel qui l’accompagne. _Il a longtemps causé avec moi de ses affaires._ CAUSETTE. LOCUT. VIC. Leur _causette_ dure bien long-temps! LOCUT. CORR. Leur _causerie_ dure bien long-temps! _Causette_ ne se trouve pas dans les dictionnaires. S’il s’y trouvait, ce ne pourrait être qu’avec la signification de _petite cause_. CELUI, CELLE, CEUX, CELLES. LOCUT. VIC. Le dégât est considérable; _celui causé_ par vos gens était moindre. LOCUT. CORR. Le dégât est considérable; _celui qui a été causé_ (ou le _dégât causé_) par vos gens était moindre. La grammaire et l’usage de nos bons écrivains repoussent également les phrases construites d’une manière analogue à celle que nous avons prise pour exemple. Toute personne qui voudra respecter l’une et l’autre de ces autorités ne devra jamais faire suivre immédiatement d’un participe passé le pronom démonstratif _celui_, _celle_, _ceux_, _celles_, à moins que ce pronom ne soit suivi de la particule _ci_, car on dirait fort bien: _celui-ci arrivé à sa destination_, tandis qu’on ne pourrait pas dire: _celui arrivé à sa destination_. _Ceux_ (les étendards) _conquis_ par Philippe aux plaines de Bovines. (LAMARTINE.) «Cet emploi _vicieux_ du pronom et de l’_adjectif_, dit la _Revue encyclopédique_ à l’occasion de ce vers, est une faute grossière, quoique fort à la mode aujourd’hui.» (_Glossaire génevois._) _Ceux_ ne doit pas se prononcer _ceuse_, ni _ceusse_, mais _ceu_. CENT. LOCUT. VIC. Son argent est placé à _cinq du cent_. { _Onze cents treize_ francs. ORTHO. VIC. { _Onze cent_ francs. { Le conseil des _Cinq-Cent_. { Le numéro _trois cents_. LOCUT. CORR. Son argent est placé à _cinq pour cent_. { _Onze cent treize_ francs. ORTHO. CORR. { _Onze cents_ francs. { Le conseil des _Cinq-Cents_. { Le numéro _trois cent_. --«On dit, en matière de commerce et d’intérêt, _cinq pour cent_, _dix pour cent_, _cent pour cent_.» (ACAD.) _Cinq du cent_ ne vaut rien, car cela signifie _cinq de le cent_, et l’on ne peut certainement pas dire _le cent de francs_, _un cent de francs_. Mais on dirait correctement _je vous donne cinq francs du cent d’œufs_, parce qu’on dit _le cent d’œufs_. --_Cent_, placé entre deux noms de nombre, est invariable. --_Cent_, placé entre un nom de nombre qui le multiplie et un substantif, est variable. --_Cent_, n’étant pas suivi d’un substantif, peut être encore variable, mais il faut alors qu’il exprime un nombre concret. _L’hospice des Quinze-Vingts_ (sous-entendu _aveugles_). --Si le nombre était abstrait, _cent_ serait invariable: _en l’an quatre cent_. C’est comme s’il y avait _en l’an quatre centième_. CENT-ET-UN. LOCUT. VIC. Le livre des _cent et un_. LOCUT. CORR. Le livre des _cent un_. La raison, l’analogie et l’usage veulent que l’on dise _cent un_. La raison: car si des mots doivent être courts, ce doit être, sans contredit, les noms de nombre. Destinés à seconder une opération de l’esprit qui se fait habituellement, ou doit se faire, du moins, avec promptitude, ces mots ont besoin de pouvoir être énoncés rapidement. L’analogie: puisqu’on dit _cent deux_, _cent trois_, _cent quatre_, _vingt-un_, _quarante-un_, _quatre-vingt-un_, _quatre-vingt-onze_. Quant à l’usage, nous en appelons à nos lecteurs. Ont-ils jamais entendu prononcer _cent et un_ hommes? Ne dit-on pas _cent un_ hommes? L’orientaliste Galland a intitulé un de ses ouvrages: _les Mille et une Nuits_. Voilà probablement ce qui aura induit en erreur l’éditeur du _livre des Cent et un_. Mais il ne fallait voir là qu’une exception; et ce qui nous paraît le prouver, c’est qu’on écrit _mille un francs_, _deux mille un tonneaux_, _trois mille un cavaliers_. Prononcez _cen-hun_, et non _cen-tun_. CHACUN. { Ils bâtirent, _chacun de son côté_, une petite LOCUT. VIC. { maison. { Ils bâtirent une petite maison, _chacun de leur côté_. { Ils bâtirent, _chacun de leur côté_, une petite LOCUT. CORR. { maison. { Ils bâtirent une petite maison, _chacun de_ { _son côté_. --Quand _chacun_ est placé avant le régime du verbe, on emploie _leur, leurs_. --Quand il est après, on emploie _son_, _sa_, _ses_. --Quand le verbe n’a pas de régime, on emploie indifféremment _leur_, _leurs_, ou _son_, _sa_, _ses_. _Tous les juges ont opiné, chacun suivant leurs lumières, ou ses lumières._ CHACUN, CHAQUE. LOCUT. VIC. { Il sera payé par _chacun an_ au demandeur. { Ces chapeaux coûtent vingt francs _chaque_. LOCUT. CORR. { Il sera payé _chaque année_ au demandeur. { Ces chapeaux coûtent vingt francs _chacun_. _Chacun_ est un pronom; _chaque_ est un adjectif. On ne doit point conséquemment employer le premier de ces deux mots devant un substantif, et le second sans substantif. CHAIRCUITIER. LOCUT. VIC. C’est un bon _chaircuitier_. LOCUT. CORR. C’est un bon _charcutier_. Cette dernière orthographe s’éloigne certainement de l’étymologie; mais c’est la seule qui soit maintenant autorisée par les meilleurs dictionnaires. CHANGER. LOCUT. VIC. Vous êtes bien mouillé; _changez-vous_. LOCUT. CORR. Vous êtes bien mouillé; _changez de vêtemens_. «En certaines provinces, on dit _se changer_, pour _changer de chemise_, _de linge_. C’est un barbarisme.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) L’Académie ne donne aucun exemple de l’emploi de _changer_ comme verbe pronominal, mais elle permet de l’employer comme verbe neutre: _j’avais sué_, _je suis rentré chez moi pour changer_. CHARDONNERET. LOCUT. VIC. L’église de _Saint-Nicolas-du-Chardonneret_. LOCUT. CORR. L’église de _Saint-Nicolas-du-Chardonnet_. «_Chardonnet_ est un diminutif de _chardon_, et signifie _petit chardon_; mais il ne se dit qu’en parlant d’une église de Paris qu’on appelle Saint-Nicolas du _Chardonnet_.» (_Dict. de Trévoux._) CHARTE, CHARTRE. LOCUT. VIC. { Consultez la _chartre-partie_. { On l’a retenu en _charte-privée_. LOCUT. CORR. { Consultez la _charte-partie_. { On l’a retenu en _chartre-privée_. On employait indifféremment autrefois _chartre_ pour prison, et pour acte, contrat. Aujourd’hui la signification de ce mot est restreinte à celle de prison, dans les cas assez rares où l’on s’en sert; et _charte_ se prend toujours pour acte. De _chartre_ s’est formé _chartreux_, c’est-à-dire _habitant de prison_, par allusion au genre de vie austère que commande la règle de saint Bruno. CHATTE. LOCUT. VIC. Mon pistolet a fait _chatte_. LOCUT. CORR. Mon pistolet a fait _chac_. Lorsque l’amorce d’une arme à feu brûle sans que le coup parte, on dit ordinairement qu’elle a fait _chatte_. Cette expression est certainement très-connue des militaires et des chasseurs; mais il se trouve, nous croyons, parmi eux, bien peu de gens qui en connaissent la véritable orthographe. Nous l’empruntons, telle que nous la donnons ici, au Dictionnaire des Onomatopées de M. Charles Nodier. _Chac_ ne se trouve dans aucun autre dictionnaire; on peut avoir quelque droit de s’en étonner. CHIANT-LIT. ORTH. VIC. C’est un _chiant-lit_. ORTH. CORR. C’est un _chie-en-lit_. La première de ces deux orthographes, suivie par M. Girault-Duvivier (_Gramm. des Gramm._), nous paraît peu raisonnable; nous préférons la seconde, qui est celle de l’Académie. Ne rirait-on pas de quelqu’un qui écrirait _un boutant-train_ (_un mettant-train_), au lieu d’_un boute-en-train_ (_un met-en-train_)? CHIFFER. LOCUT. VIC. Elle a _chiffé_ sa robe. LOCUT. CORR. Elle a _chiffonné sa robe_. On dit _chiffe_ pour désigner de la mauvaise étoffe; mais on ne peut pas dire _chiffer_. Ce mot n’est pas français. _Chiffonner_ une étoffe, c’est la rendre semblable à un _chiffon_; c’est-à-dire, sale et fripée. CHIRURGIE. PRONONC. VIC. L’art de la _chirugie_. PRONONC. CORR. L’art de la _chirurgie_. Prononcez bien les deux _r_ des mots _chirurgie_, _chirurgical_, _chirurgique_, _chirurgien_. Ce n’est peut-être pas la prononciation de Paris, où l’on dit _pâle_ pour _parle_, mais c’est au moins la bonne. CHLORURE. LOCUT. VIC. _Cette chlorure_ est _bonne_. LOCUT. CORR. _Ce chlorure_ est _bon_. L’Académie des sciences fait toujours _chlorure_ masculin, comme _perchlorure_, et leur racine _chlore_. CHOSE. «C’est le mot le plus souvent employé, et il supplée pour je ne sais combien de mots. Dieu a créé toutes _choses_; le monde est une _chose_ admirable, etc. C’est pourtant une négligence dans le langage que de s’en servir trop souvent à la place du mot propre. Exemple: _tout le monde sait bien que les Chinois n’impriment qu’avec des planches gravées, et qui ne peuvent servir que pour_ UNE _seule_ CHOSE. (L’abbé Du Bos.) Qu’est-ce qu’imprimer _une chose_, servir pour _une_ seule _chose_? Est-ce une expression élégante et correcte? Madame de Sévigné s’en moque. _Vous avez l’âme belle. Ce n’est peut-être pas de ces âmes du premier ordre, comme chose, ce Romain_ (Régulus) _qui retourna chez les Carthaginois pour tenir sa parole, sachant bien qu’il y serait mis à mort: mais au-dessous vous pouvez vous vanter d’être du premier rang. M. de Sauvebœuf, rendant compte à M. le Prince d’une négociation pour laquelle il était allé en Espagne, lui disait_: CHOSE, CHOSE, _le roi d’Espagne m’a dit_, etc. (Sév.) Ceux qui ont cette mauvaise habitude le disent des personnes, comme des choses: va dire à _chose_ d’aller chercher la petite _chose_ qui est sur la grande _chose_. (FÉRAUD.) CHRÉTIENNETÉ. LOCUT. VIC. Sa conduite affligea la _chrétienneté_. LOCUT. CORR. Sa conduite affligea la _chrétienté_. Ce mot doit s’écrire et se prononcer _chrétienté_, et non _chrétienneté_, comme l’ont fait quelques auteurs, l’abbé Prévost entr’autres. CIEL. { Ce peintre fait mal les _cieux_. LOCUT. VIC. { Ces _cieux de lit_ sont trop élevés. { Le midi de la France est sous un des beaux _cieux_ { de l’Europe. { Ce peintre fait mal les _ciels_. LOCUT. CORR. { Ces _ciels de lit_ sont trop élevés. { Le midi de la France est sous un des beaux _ciels_ { de l’Europe. _Ciel_ ne fait _ciels_, au pluriel, qu’au figuré; au propre, il fait toujours _cieux_, et signifie le séjour des bienheureux. CIGARRE. LOCUT. VIC. Prenez _une cigarre_. LOCUT. CORR. Prenez _un cigarre_. Laveaux (_Dict. des diff._) fait ce mot féminin. L’usage, et surtout celui des fumeurs, qui sans contredit doit être ici le meilleur, veut le genre masculin. L’étymologie réclame aussi ce dernier genre, car le mot espagnol _cigarro_, d’où vient _cigarre_, est masculin. Laveaux fonde son opinion sur ce que la terminaison en _arre_ indique des mots féminins; et _bécarre_, _tintamarre_, _phare_, _catarrhe_, _Ténare_, etc., de quel genre sont-ils? Puisqu’il y a au moins cinq mots masculins en _arre_, ne peut-il donc y en avoir six? CIRE. LOCUT. VIC. La _cire_ de vos bottes est bien brillante. LOCUT. CORR. Le _cirage_ de vos bottes est bien brillant. La _cire_ peut servir à cirer un parquet, une giberne, etc., mais jamais à cirer des chaussures. C’est du _cirage_ qu’on emploie pour ce dernier usage. CIVET. LOCUT. VIC. Nous mangeâmes un _civet de lièvre_. LOCUT. CORR. Nous mangeâmes un _civet_, ou _du lièvre en civet_. La signification d’un mot une fois bien établie, pourquoi donner à ce mot un complément qui devient tout-à-fait surabondant? Ainsi, pourquoi dit-on _un civet de lièvre_, aujourd’hui que la personne le moins au courant du langage culinaire sait fort bien qu’un _civet_ se fait avec un lièvre, et une _gibelotte_ avec un lapin ou un poulet? S’il arrivait cependant qu’on parlât à quelqu’un soupçonné de ne pas connaître cette différence, et qu’on voulût positivement lui faire savoir que c’est bien un lièvre en ragoût, et non rôti, qu’on a mangé, il faudrait dire: nous avons mangé _du lièvre en civet_. De cette manière, on éviterait au moins le pléonasme. CLAUDE. PRONONC. VIC. L’empereur _Glaude_. PRONONC. CORR. L’empereur _Claude_. On ne doit pas prononcer _Glaude_, comme le remarque M. Charles Nodier. Ce serait imiter les beaux parleurs de province dont il fait mention, et qui _ont des segrets_, _et non pas des secrets_. «Il y a cinquante ans, ajoute-t-il, que Madame Brun imprima dans le Dictionnaire comtois qu’il fallait écrire _poumon_ et prononcer _pômon_; cette règle n’a pas passé les limites de la province.» (_Examen crit. des Dict._) CLUB. PRONONC. VIC. Le _clob_, le _cloub_ des jacobins. PRONONC. CORR. Le club des jacobins. Voulez-vous parler anglais en français? prononcez _cloub_, comme le veut Domergue, et comme le font plusieurs personnes; voulez-vous au contraire rester fidèle aux règles de la prononciation française, qui n’a jamais donné à la lettre _u_ le son de _ou_? prononcez alors _club_. COGNER. LOCUT. VIC. Ces deux hommes _se cognaient_ rudement. LOCUT. CORR. Ces deux hommes _se frappaient_ rudement. On dit fort bien _cogner un clou_, mais on ne peut pas dire _cogner quelqu’un_. C’est une métaphore de mauvais goût. COI. LOCUT. VIC. Elle se tint _coite_. LOCUT. CORR. Elle se tint _coie_. Laveaux dit que Féraud, en voulant que le féminin de _coi_ soit _coie_, est dans l’erreur. Laveaux se trompe. La règle de formation du féminin dans les adjectifs demande _coie_; et l’usage d’aujourd’hui, comme celui d’autrefois, est pour cette dernière orthographe. «Sinon que la partie qui en luy plus est divine soyt _coye_, tranquille, etc.» (RABELAIS, _Pantag._ liv. III.) COLAPHANE. LOCUT. VIC. Un morceau de _colaphane_. LOCUT. CORR. Un morceau de _colophane_. «Plusieurs disent _colophone_, et il est ainsi imprimé dans le Dictionnaire de Trévoux, qui met aussi _colaphane_. «Il est vrai que, suivant Pline, cette substance résineuse nous a été apportée de _Colophone_, ville d’Ionie; ainsi, selon les règles, on devrait dire _colophone_; mais, selon l’usage, qui est plus fort que les règles, il faut dire _colophane_. «On ignore pourquoi _colaphane_ est indiqué dans Trévoux; mais si présentement on employait ce mot, il serait bien certainement regardé comme un barbarisme.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des Gramm._) COLÈRE. LOCUT. VIC. { J’étais _colère_ dans ce moment-là. { Cet homme est naturellement _coléreux_. LOCUT. CORR. { J’étais _en colère_ dans ce moment-là. { Cet homme est naturellement _colère_. L’adjectif _colère_ exprime toujours, non un état passager, mais un état permanent de colère. _Votre parent est brusque et colère_. _Coléreux_, que l’on emploie quelquefois dans ce sens est un barbarisme. Il ne faut pas confondre _colère_ avec _colérique_. Selon Laveaux (_Dict. des diff._), le premier adjectif désigne proprement l’habitude, la fréquence des accès; le second, la disposition, la propension, la pente naturelle. COLORER, COLORIER. LOCUT. VIC. { Ce tableau est mal _coloré_. { Ce vin est très-_colorié_. LOCUT. CORR. { Ce tableau est mal _colorié_. { Ce vin est très-_coloré_. _Colorer_, c’est donner une couleur naturelle ou artificielle, mais d’une seule teinte, sans dessin, comme dans ces phrases: _le soleil colore les fruits_, _son teint est coloré_, _colorez cette eau_; _colorier_, c’est apposer avec art des couleurs sur quelque chose, c’est peindre, en un mot. Ainsi _un verre coloré_ est un verre qui a une teinte de couleur quelconque; _un verre colorié_ est un verre qui représente quelque chose en peinture. Au figuré, on n’emploie que _colorer_. Tâchez de _colorer_ sa conduite. COMBIEN. LOCUT. VIC. { Le _combien_ du mois est-ce aujourd’hui? { Le _combien_ êtes-vous dans votre compagnie? LOCUT. CORR. { Quel est le _quantième_ du mois aujourd’hui? { Le _quantième_ êtes-vous dans votre compagnie? «_Quantième_ désigne le rang, l’ordre d’une personne ou d’une chose dans un nombre, par rapport au nombre.» (_Dict. de l’Acad._) COMME QUI DIRAIT. LOCUT. VIC. Il portait sur la tête, _comme qui dirait_ un turban. LOCUT. CORR. Il portait sur la tête _une espèce_ de turban. Que signifie une pareille locution, que l’on peut si facilement remplacer par une expression plus brève, et surtout plus élégante? COMMISSION. Nous ne savons pourquoi M. Raymond, dans son Dictionnaire, dit que ce mot ne s’emploie dans le sens d’_action commise_ que dans cette locution _péché de commission_, que ce lexicographe appelle assez improprement _une phrase_. Supposons que quelqu’un fasse cette question: y a-t-il quelque omission dans cette page d’écriture? et qu’on veuille répondre qu’il y a une erreur contraire à l’omission, c’est-à-dire qu’il se trouve des mots de plus, comment dira-t-on? On ne trouvera que le mot _commission_ pour rendre cette réponse sans périphrase; car, selon la judicieuse remarque de M. Charles Nodier (_Examen critique des Dict._), ce mot n’a pas d’équivalent. C’est donc une absurdité de ne vouloir l’admettre que dans le style ascétique. CONSENTIR. LOCUT. VIC. Les conditions _que nous avons consenties_. LOCUT. CORR. Les conditions _auxquelles nous avons consenti_, ou que nous avons _établies_. Ce verbe, employé activement, constitue un barbarisme depuis long-temps signalé par nos grammairiens, et que nous trouvons fort souvent en style de palais ou d’administration. Quand M. Boinvilliers a dit: «nos avocats les plus distingués ne disent plus: _je consens cette clause_, mais _à cette clause_,» M. Boinvilliers était dans l’erreur. Nos avocats les plus distingués font encore ce barbarisme, et bien d’autres! «Le style du barreau, dit Voltaire, est celui des barbarismes.» (_Comm. sur Rodogune._) CONSÉQUENCE. LOCUT. VIC. La somme est _de conséquence_. LOCUT. CORR. La somme est _d’importance_. Plusieurs grammairiens, après avoir blâmé l’emploi de _conséquent_ dans la signification de _considérable_, _important_, disent que l’on peut fort bien se servir du mot _conséquence_ pour _importance_. C’est en vérité se montrer bien peu _conséquent_, et nous dirons, comme Laveaux (_Dict. des difficultés_), «que signifient un homme _de conséquence_, une terre _de conséquence_, et quel est l’écrivain sensé qui voudrait aujourd’hui employer ces expressions, quoique l’Académie les approuve?» De deux choses l’une: ou _conséquent_ est bon, ou il ne l’est pas. S’il l’est, adoptez _conséquence_; rien de mieux; l’un vaut l’autre. S’il ne l’est pas, repoussez _conséquence_; l’un ne vaut pas mieux que l’autre. CONSÉQUENT. LOCUT. VIC. La somme est _conséquente_. LOCUT. CORR. La somme est _importante_. Cet adjectif ne doit jamais être employé dans le sens d’important. Aussi M. Syrieys de Mayrinhac a-t-il excité à la chambre des députés l’hilarité de ses collègues par sa fameuse locution de _somme conséquente_. Plusieurs années auparavant, M. de Piis avait dit, en parlant de son ouvrage intitulé: _l’harmonie imitative de la langue française_: «j’aurais déjà donné avis au public que je travaillais à un poème _conséquent_, etc.» Domergue, en relevant cette faute (_Solutions grammaticales_), dit avec raison que c’est «annoncer par un barbarisme les beautés de notre idiôme.» CONSIDÉRABLE. LOCUT. VIC. Il fait un bruit _considérable_. LOCUT. CORR. Il fait un _grand bruit_. Nous empruntons à une série d’articles fort curieux intitulés: _De quelques mots, de l’époque où ils ont paru_, et publiés dans le _Cabinet de Lecture_ de 1832, la remarque suivante, qui nous a paru très judicieuse: «Tel qui sourit en entendant un homme du peuple parler d’une somme _conséquente_ commet une faute aussi grossière en parlant d’une foule _considérable_. Le vrai sens de ce mot est: qui mérite d’être pris en considération. Saint-Simon et d’Aguesseau l’emploient toujours dans ce sens: un homme _considérable_, un argument _considérable_. (B. E. J. RATHERY.) CONDAMNER. LOCUT. VIC. La cour le _condamne en_ mille francs d’amende. LOCUT. CORR. La cour le _condamne à_ mille francs d’amende. En style judiciaire on dit _condamner en_, et non _condamner à_. Nous ne voyons pas, en vérité, pourquoi notre magistrature persiste à vouloir conserver des restes de langage barbare dans les actes qu’elle formule. Serait-ce donc un si grand malheur que tout le monde comprît la justice? CONSOMMER. LOCUT. VIC. Il a _consommé_ son temps en veilles inutiles. LOCUT. CORR. Il a _consumé_ son temps en veilles inutiles. «Bien des personnes confondent souvent ces deux expressions, _consommer_ et _consumer_. Ce qui a donné lieu à cette erreur, si je ne me trompe, dit Vaugelas, est que l’un et l’autre emportent avec soi le sens et la signification d’_achever_, et ils ont cru que ce n’était qu’une même chose. Il y a pourtant une étrange différence entre ces deux sortes d’_achever_, car _consumer_ achève en détruisant et anéantissant le sujet, et _consommer_ achève en le mettant dans sa dernière perfection. Cet homme a _consumé_ sa jeunesse dans les plaisirs.» N’allez pas sur des vers sans fruit vous _consumer_. (BOILEAU.) Mollement étendus ils _consumaient_ les heures. (LA FONTAINE.) «Cet auteur vient de _consommer_ son ouvrage. «_Consommer_ s’emploie quelquefois pour _consumer_; c’est lorsqu’il s’agit de choses qui se détruisent par l’usage, comme des denrées et toutes sortes de provisions. On dit _consommer_ beaucoup de viande, _consommer_ des denrées.» (CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._) Si l’on nous donne du bois, et que nous l’employions à une construction, nous dirons que ce bois a été _consommé_; si nous le brûlons, nous dirons qu’il a été _consumé_. CORPORANCE. LOCUT. VIC. C’est un homme de petite _corporance_. LOCUT. CORR. C’est un homme de petite _corpulence_. Ce mot, que nos grammairiens traitent de barbarisme, est tout bonnement un archaïsme. On lit dans Marot: Car on dict (veu sa _corporance_) Que c’eust esté ung maistre bœuf. (_Epitaphe de Jehan Le Veau._) _Corporance_, employé plus récemment par Madame Du Noyer (_Lettres hist._), ne se trouve pas dans nos dictionnaires; _corporé_ ne s’y trouve pas non plus, et nous en éprouvons quelque regret, car il n’a pas d’équivalent. CORPS (à) ET A CRI. LOCUT. VIC. Il m’ont appelé _à corps et à cri_. LOCUT. CORR. Ils m’ont appelé _à cri et à cor_. L’orthographe employée en tête de cet article, et que l’on trouve quelquefois, est tout-à-fait inintelligible. Celle de l’Académie: _à cor et à cri_, ne nous paraît pas non plus fort exacte. On trouve, dans nos vieux auteurs, _à cri et à cor_; et nous pensons que cette leçon doit être préférée, par la raison qu’il est peu probable qu’après avoir commencé à appeler quelqu’un avec le cor, on finisse par l’appeler avec la voix. Lors eux cuidans que fusse en grand credit M’ont appellé Monsieur _a cry et cor_. (MAROT, _Epigr._) Elle m’a fait souvent monter A cheval, faire mes effors, Aller, chevaucher, tempester, Et courir _à cry et à cors_. (COQUILLART, _Monologue de la botte de foin_.) Ce serait bien le cas de dire ici comme ce vieux procureur, engoué de Coquillart: _Ce terme est bon, on le trouve dans Coquillart._ COUCHER. LOCUT. VIC. _Allez coucher_, mes amis. LOCUT. CORR. _Allez vous coucher_, mes amis. Lorsque ce verbe exprime l’action de se mettre au lit, de s’étendre sur quelque chose pour dormir, il doit être construit avec le pronom réfléchi: _nous nous sommes couchés à minuit_. _Coucher_ ne s’emploie sans pronom, et neutralement, que pour signifier passer la nuit, le temps du sommeil: _il a couché en ville_. Notre phrase d’exemple _allez coucher_ serait donc correcte, si l’on ajoutait _dans la rue_. «Regnard, dit Féraud, a fait cette faute dans le _Joueur_: Et _va coucher_ sans bruit. «Il faut dire: et _va se coucher_. «Racine donne au neutre le verbe _être_ pour auxiliaire: Il y _serait couché_ sans manger ni sans boire. (_Plaideurs._) «Il y _serait couché_ n’est pas français, dit d’Olivet, pour signifier _il y aurait passé la nuit_.» (_Dict. crit._) COUDE-PIED. LOCUT. VIC. J’ai une douleur au _coude-pied_. LOCUT. CORR. J’ai une douleur au _cou-de-pied_. Quoique l’Académie, et d’après elle, plusieurs dictionnaires écrivent ainsi le nom de la partie supérieure du pied humain, nous pensons, comme M. Feydel (_Rem. sur le dict. de l’Acad._), que _cette partie a le nom de col de pied, qu’on prononce et même qu’on écrit, depuis un siècle, cou-de-pied_. _Coude-pied_, dit le même critique, _est un barbarisme_. _Le pied n’a point de coude; et, s’il en avait un, ce coude serait le talon._ Le pluriel de _cou-de-pied_ est _cous-de-pied_. COUPLE. LOCUT. VIC. Ces pommes sont belles; donnez-m’en _un couple_. LOCUT. CORR. Ces pommes sont belles; donnez-m’en _une couple_. _Couple_ est féminin toutes les fois qu’il exprime la réunion de deux choses, ou bien celle de deux êtres de même sexe. Quand il y a union de sexes, _couple_ est masculin. _Une couple_ de noix, de statues, d’hommes, etc. _Un couple_ de lapins, de perdrix, _un beau couple_ d’amans. COURANT. LOCUT. VIC. Le _quinze courant_. LOCUT. CORR. Le _quinze du courant_. Le commerce se sert assez généralement de la première locution; mais le commerce n’aurait-il pas tort? Que peut signifier _le 15 courant_, si ce n’est le 15 qui court, ou, en d’autres termes, aujourd’hui 15? Or ce n’est pas là ce qu’on veut dire. Il n’est pas question ici du _jour courant_, mais du _mois courant_. C’est donc _le 15 du courant_ que l’on doit préférer, par la raison que le substantif _mois_ est évidemment sous-entendu dans cette locution, comme l’est le substantif _lettre_ dans cette autre locution commerciale: _au reçu de la présente_. Nous ferons remarquer que, toutes les fois qu’on ne sera pas dominé par le besoin de brièveté dans le discours, on fera beaucoup mieux de dire _le 15 du mois courant_ ou _de ce mois_, et _au reçu de la présente lettre_ ou _de cette lettre_. D’après l’Académie, on doit dire le _15 du courant_. COURIR (S’EN). LOCUT. VIC. Le voilà qui _s’encourt_! Le voilà qui _s’en court_! LOCUT. CORR. Le voilà qui _se sauve_! Cette faute se trouve plusieurs fois dans La Fontaine: L’associé des frais et du plaisir _S’en court_ en haut. (_Contes_, liv. V, c. 8.) Ce discours fut à peine proféré Que l’écoutant _s’en court_. (_Contes_, liv. V, c. 5.) _S’en courir_, analysé, donne _se courir d’un lieu_; or que signifie: _une personne qui se court d’un lieu_? N’est-il pas évident que c’est un vrai galimathias? COUTE QUI COUTE. LOCUT. VIC. Nous l’aurons, _coûte qui coûte_. LOCUT. CORR. Nous l’aurons, _coûte que coûte_. C’est une locution elliptique qui équivaut à ceci (_que cela_) coûte (_ce_) que (_cela_) coûte, c’est-à-dire ce _que cela peut coûter_. _Coûte qui coûte_ n’offrirait aucun sens. CRAINTE DE, DE CRAINTE DE, ou QUE. { Marchez doucement, _crainte de tomber_. LOCUT. VIC. { Tenez-le, _crainte qu’il ne tombe_. { Je ne sors pas, de _crainte d’accident_. { Marchez doucement, _de crainte de tomber_. LOCUT. CORR. { Tenez-le _de crainte qu’il ne tombe_. { Je ne sors pas, _crainte d’accident_. --On emploie la conjonction _de crainte de_, devant un verbe à l’infinitif, et la conjonction _de crainte que_, avec la particule _ne_, devant un verbe au subjonctif. --On emploie la proposition _crainte de_ devant un substantif. CRESSON. PRONONC. VIC. Manger du _creusson_. PRONONC. CORR. Manger du _crés-çon_. Nous ferons une autre remarque sur ce mot; c’est qu’on ne doit pas dire _du cresson à la noix_, mais du _cresson alénois_. Le _cresson_ ainsi nommé a les feuilles découpées en forme d’alène. CREUSANE. LOCUT. VIC. C’est une poire de _creusane_. LOCUT. CORR. C’est une poire de _crassane_. «Une infinité de personnes, ou plutôt presque tout le monde dit _creusane_; mais ce mot ne se trouve dans aucun des dictionnaires de l’Académie, de Trévoux, de Richelet, de Wailly, etc.» (_Gramm. des Gramm._) La Quintinie dit _crasane_. CREVETTES. LOCUT. VIC. Nous mangeâmes d’excellentes _crevettes_. LOCUT. CORR. Nous mangeâmes d’excellentes _chevrettes_. On lit dans les _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_: «_chevrette_, au lieu de _cravette_, est du phébus de Basse-Normandie. Un érudit de Caen et d’Avranches, évêque d’ailleurs très-docte, a voulu excuser autrefois cette locution, en alléguant les cornes de la _cravette_: mais l’écrevisse a des cornes aussi; le haumard, la langouste, etc., ont des cornes, et ne sont pourtant nommés ni chèvres ni _chevrettes_. Le mot français _cravette_ a son origine dans le substantif _crabe_.» Nous pensons, malgré cette remarque, que l’Académie a fort bien fait d’accueillir le mot _chevrette_, qui est le seul usité dans les ports de mer, ceux de l’Océan du moins. _Crevette_ ne se dit guère qu’à Paris et dans l’intérieur de la France; quant à _cravette_, nous ne l’avons jamais ni entendu ni vu ailleurs que dans l’ouvrage de M. Feydel. CROUSTILLANT, CROUSTILLEUX. LOCUT. VIC. { Cette histoire est un peu _croustillante_. { Cette pâtisserie est _croustilleuse_. LOCUT. CORR. { Cette histoire est un peu _croustilleuse_. { Cette pâtisserie est _croustillante_. D’après les dictionnaires les plus modernes, la différence qui existe entre ces deux mots consiste en ce que le premier signifie _croquant_, et le second _gaillard_, _grivois_. _Croustillant_ ne se trouve pas dans le Dictionnaire de l’Académie. CUL-DE-SAC. LOCUT. VIC. Ce n’est pas une rue, c’est un _cul-de-sac_. LOCUT. CORR. Ce n’est pas une rue, c’est une _impasse_. Le mot _impasse_ l’a enfin emporté sur _cul-de-sac_ pour exprimer une rue sans issue; mais nous croyons qu’il est certains cas où l’on ne peut guère, à moins de faire une périphrase, se dispenser d’employer le vilain mot proscrit par Voltaire. Dans cet exemple: ce jeune homme a un mauvais emploi, c’est un _cul de sac_; mettez _impasse_, et vous détruisez toute l’énergie de l’idée. CULOTTES. LOCUT. VIC. Donnes-moi mes _culottes_ bleues. LOCUT. CORR. Donnez-moi mon _pantalon_ bleu. On emploie souvent _culotte_ pour _pantalon_; il y a cependant quelque différence entre ces deux parties de l’habillement. La _culotte_ s’arrête au genou; le _pantalon_ descend jusques sur le cou-de-pied. Il ne faut jamais dire _des culottes_ pour _une seule culotte_, ni _des pantalons_ pour _un seul pantalon_, comme le font particulièrement les méridionaux. _Des culottes_ et _des pantalons_ sont nécessairement _plusieurs culottes_ et _plusieurs pantalons_. CURER. LOCUT. VIC. Avez-vous _curé_ cette vaisselle d’argent? LOCUT. CORR. Avez-vous _écuré_ cette vaisselle d’argent? Si vous nettoyez quelque chose en le frottant avec du grès, du sable, etc., pour le rendre clair, vous _écurez_; mais, si vous ôtez d’une concavité quelconque ce qu’elle peut renfermer de sale, vous curez. On doit donc dire et l’on dit: _écurer_ des couteaux, des chandeliers, etc., et _curer_ des puits, des fossés, des rivières, etc. Cette différence de signification entre _curer_ et _écurer_ une fois bien connue d’une personne, qu’on dise devant elle: _j’ai fait curer mes bassins_, elle saura tout de suite qu’on veut dire: j’ai fait nettoyer, vider mes pièces d’eau nommées _bassins_. Mais si l’on disait: j’ai fait _écurer_ mes bassins; elle verrait que cela signifie: j’ai fait nettoyer, décrasser mes ustensiles de cuisine nommés _bassins_. CUIR DE ROUSSI. LOCUT. VIC. Un volume relié en _cuir de Roussi_. LOCUT. CORR. Un volume relié en _cuir de Russie_. Selon nos dictionnaires modernes (celui de M. Raymond entr’autres), on dit également _cuir de Russie_ ou _cuir de Roussi_. Nous trouvons dans cette liberté de choix quelque chose de ridicule. Tout le monde voit bien, à peu près, ce que peut être du _cuir de Russie_, mais que peut signifier cette expression de _cuir de Roussi_? Nous partageons sur ce sujet le sentiment du Dictionnaire de Trévoux, qui dit que c’est abusivement qu’on s’est servi de ces locutions: _vache de Roussi, cuir de Roussi_, pour _vache de Russie_, _cuir de Russie_, et nous engageons à ne pas écrire, comme le Dictionnaire bibliographique de Cailleau, _un volume relié en cuir de Roussi_, mais en _cuir de Russie_. La langue n’a nullement besoin de deux expressions parfaitement de même valeur; il faut donc opter. DAVANTAGE. { Il en a _davantage que_ vous ne croyez. LOCUT. VIC. { Il a _davantage de_ bonheur que de mérite. { Voilà l’objet qui me plaît _davantage_. { Il en a _plus que_ vous ne croyez. LOCUT. CORR. { Il a _plus de_ bonheur que de mérite. { Voilà l’objet qui me plaît _le plus_. _Davantage_ s’emploie pour _plus_, dans certaines phrases où il convient beaucoup mieux. Ainsi dites plutôt: _Il parle davantage_ que _il parle plus_. Mais si _davantage_ devait être suivi des mots _que_, ou _de_, il faudrait mettre _plus_ à sa place. _Davantage_ ne peut jamais être employé pour _le plus_. DE. { Ces bijoux ne sont pas _d_’or. LOCUT. VIC. { Il y eut cent hommes _de_ tués. { Je lui ai écrit le sept _de_ mars. { Ces bijoux ne sont pas _en_ or. LOCUT. CORR. { Il y eut cent _hommes tués_. { Je lui ai écrit le _sept mars_. «On dit bien: _Je traverse un pont de fer_, quand on veut faire distinguer l’objet dont on parle, des autres objets du même genre. _De_ a ici une signification vague. «Mais quand on veut arrêter _particulièrement_ l’attention sur la nature de l’objet, sur la matière dont il est composé, c’est _en_ qu’il faut, et non _de_; _en_ détermine mieux que _de_, et a plus de précision que ce dernier. Vous ne direz pas: _de_ quoi est cette table, ce bouton, cette statue, etc.? Mais _en_ quoi est cette table? et l’on vous répondra _en_ bois.» (_Journal de la lang. franç._) --«Quand le substantif auquel se rapporte l’adjectif de nombre cardinal est représenté par le pronom _en_, placé avant le verbe précédent, ou bien encore quand le substantif est sous-entendu, l’adjectif ou le participe qui suit le nombre cardinal doit être précédé de la préposition _de_: _Sur mille habitans, il n’y en a pas un de riche.--Sur cent mille combattans, il y en eut mille de tués, et cinq cents de blessés.--Sur mille, il y en eut cent de tués._ «Mais l’emploi de la préposition _de_ ne doit pas avoir lieu avant l’adjectif ou le participe, lorsque l’adjectif numéral cardinal est suivi du substantif avec lequel il est en rapport. _Sur mille combattans, il y eut cent hommes tués._ Cent hommes de tués serait une faute.» «--Voltaire disait _le deux de mars_, _le quatre de mai_, et Racine _le deux mars_, _le quatre mai_. Sous le rapport de la correction grammaticale la première construction est certainement préférable, puisque _deux_ et _quatre_ sont là pour _deuxième_, _quatrième_, et que l’on dit toujours avec la préposition _de_, le deuxième jour de mai, le quatrième jour de juin. Ensuite les latins disaient avec le génitif _primus februarii_, _secundus aprilis_. «Ainsi la grammaire et l’analogie sont pour _le 2 de mars_, _le 4 de mai_; mais si l’on consulte l’usage, qui, en fait de langage, est la règle de l’opinion, on dira _le deux mars_, _le quatre mai_. C’est ainsi que s’expriment presque toujours nos bons auteurs, et les personnes qui se piquent de parler purement, et qui évitent toute espèce d’affectation.» (_Grammaire des grammaires._) DÉBINE. LOCUT. VIC. Cet homme est dans la _débine_. LOCUT. CORR. Cet homme est dans l’_indigence_. _Débine_ appartient au patois de Paris, qui l’aura conquis probablement sur l’argot. Il est de si mauvais goût que toute personne qui a un peu d’usage ne s’en sert jamais, et que les dictionnaires les moins difficiles sur le choix des mots qu’ils recueillent, en ont instinctivement fait dédain. Le principal tort du mot _débine_ est de ne rien signifier de plus que d’autres mots que nous avons déjà, et ce tort-là est infiniment sérieux en grammaire. DÉCESSER. LOCUT. VIC. Il ne _décesse_ de parler. LOCUT. CORR. Il ne _cesse_ de parler. On remarquera que si ce mot était français, il y aurait un pléonasme dans l’emploi qu’on en fait ordinairement; car _décesser_, signifiant _ne pas cesser_, il s’ensuivrait que, dans la phrase d’exemple que nous avons citée, il se trouverait réellement deux négations. La syllabe prépositive _dé_ qui en vaut une est donc tout-à-fait inutile. Il faut la supprimer et dire tout simplement: _il ne cesse de parler_. Cette dernière locution a certainement autant de force que la première. DÉCOMMANDER. Ce verbe est généralement regardé comme un barbarisme. Peut-être y a-t-il un peu trop de sévérité dans cette opinion. _Décommander_, contraire de _commander_, nous semble régulièrement formé, et nous ne pensons pas qu’il puisse être remplacé par _contremander_. _Décommander_ se trouve déjà dans quelques dictionnaires; ceux de M. Raymond et des quatre professeurs entr’autres. C’est toujours une recommandation. DEDANS, DEHORS, DESSUS, DESSOUS. LOCUT. VIC. Je l’ai trouvé _dedans_, _dehors_, _dessus_, _dessous_ mon lit. LOCUT. CORR. Je l’ai trouvé _dans_, _hors de_, _sous_, _sur_ mon lit. Ces quatre mots sont des adverbes qui ne peuvent régir des substantifs, à moins qu’ils ne soient précédés d’une préposition: _au dedans de la ville_, _en dehors de Paris_, _par dessous la table_, _de dessus le toit_. Cependant la grammaire autorise l’emploi de ces mots comme prépositions, quand on met ensemble les deux opposés, et que le substantif est placé après le dernier: _Il y a des animaux dedans et dessus la terre._ (_Port-Royal._) DÉFAUT (A). LOCUT. VIC. _A défaut_ de parens, j’aurai des amis. LOCUT. CORR. _Au défaut_ de parens, j’aurai des amis. _Au défaut_ est préféré par l’Académie, Laveaux et presque tous les grammairiens. C’est aussi le sentiment de nos meilleurs écrivains. DÉFIER. LOCUT. VIC. Je _leur_ en _défie_. LOCUT. CORR. Je _les_ en _défie_. On doit dire: _Je les en défie_, parce que _défier_ est un verbe actif et réclame un régime direct, et qu’ensuite un verbe ne peut jamais avoir deux régimes de même espèce. DÉFINITIF (EN). LOCUT. VIC. _En définitif_ le voilà ruiné. LOCUT. CORR. _En définitive_ le voilà ruiné. La première locution appartient au Palais; la seconde se trouve dans nos bons auteurs, dans le dictionnaire de l’Académie, et dans celui de Féraud, qui, selon la judicieuse remarque de M. Girault-Duvivier (_Gramm. des gramm._) _est une bonne autorité_. DÉGOBILLAGE. LOCUT. VIC. Ce vase est plein de _dégobillage_. LOCUT. CORR. Ce vase est plein de _dégobillis_. L’Académie ne reconnaît pas le mot _dégobillage_, et nous ne croyons pas qu’on le trouve dans aucun autre dictionnaire. DÉGRÉ. PRONONC. ET ORTH. VIC. Il y a trois _degrés_. PRONONC. ET ORTH. CORR. Il y a trois _dégrés_. La prononciation de ce mot est encore incertaine. L’usage général nous paraît vouloir que l’on dise _dégré_; les grammairiens soutiennent qu’on doit prononcer _degré_. Mais l’usage général est une loi, et si nous ajoutons à cette considération, que la prononciation de ce mot par deux _é_ fermés, est beaucoup plus agréable à l’oreille, ce qui aura probablement déterminé l’usage en cette circonstance, nous croirons avoir la raison pour nous en disant de prononcer _dégré_ et non _degré_. Nous ferons aussi remarquer que de tous les mots compris dans le dictionnaire de l’Académie sous la lettrine DEG, et qui sont à peu près au nombre de 60, le mot _dégré_ est le seul auquel on refuse l’accent aigu sur l’_é_. Pourquoi cette bizarre exception? «Il semble, dit M. Morel, que l’on prenne à tâche de vouloir justifier le reproche que nous font les étrangers, de rendre notre langue sourde, monotone et efféminée par la multiplication de l’_e_ muet.» (ESSAI _sur les voix de la lang fr._ chap. 2.) DÉHONTÉ. Plusieurs grammairiens préférant _éhonté_ à _déhonté_, et probablement un peu embarrassés pour donner la raison de leur préférence, n’ont rien trouvé de mieux pour proscrire _déhonté_ que de dire qu’il n’est pas français. Ces grammairiens nous semblent dans l’erreur. _Déhonté_ est bien français, si du moins pour l’être il suffit qu’il ait l’autorité de bons auteurs. On trouve _déhonté_ dans Amyot (_Trad. de Plutarque. Marcus Crassus._): «Je dis que les Parthes estoient eulx-mesmes bien deshontez, etc.» Marmontel a écrit: «_Déhonté_ ne devait-il pas se dire aussi long-temps que honte?» Et le savant et judicieux M. Ch. Pougens (_Archéologie française_) le met au nombre des mots à restituer au langage moderne. DÉJEUNER, DINER, SOUPER. LOCUT. VIC. J’ai _déjeûné_, _dîné_, _soupé avec_ un poulet. LOCUT. CORR. J’ai _déjeûné_, _dîné_, _soupé d’un_ poulet. On ne peut employer la préposition _avec_, après l’un de ces verbes, qu’en la faisant suivre d’un nom de personne; _déjeûner_, _dîner_, _souper avec un ami_. Lorsqu’on veut désigner le mets qu’on a mangé, ce nom de mets doit être précédé de la préposition _de_: Hélas! reprit l’amant infortuné, L’oiseau n’est plus; vous _en_ avez dîné. (LA FONTAINE, _Contes_, liv. III, c. 5.) Laveaux aime mieux qu’on dise: _J’ai mangé un poulet à déjeûner_, _à dîner_, _à souper_. Cette opinion mériterait d’être suivie. DEMANDER EXCUSE, DES EXCUSES. LOCUT. VIC. Je vous _demande excuse_, _des excuses_. LOCUT. CORR. Je vous _fais excuse_, _des excuses_. Quand vous demandez à quelqu’un des excuses, ne pourrait-il pas vous dire: Parbleu! cherchez-les vous-même, et vous me les offrirez ensuite. C’est effectivement une plaisante manière de réparer ses torts auprès de quelqu’un, que de lui demander qu’il se donne la peine de vous formuler les excuses que vous devez lui faire. Voilà cependant ce que l’on exige en _demandant des excuses_. Pour vous, je ne veux point, Monsieur, vous _faire excuse_. (MOLIÈRE, _École des femmes_.) DEMI. ORTH. VIC. Vous n’avez pris que des _demies_-mesures. ORTH. CORR. Vous n’avez pris que des _demi_-mesures. Placé devant un substantif, _demi_ est invariable; mis après il s’accorde avec son substantif: _Une heure et demie_. Ne dites pas _plus d’à demi mort_, _plus d’à moitié mort_, _plus de moitié mort_, mais _plus qu’à demi mort_, _plus qu’à moitié mort_. (Voyez PLUS). DENTS. LOCUT. VIC. Sa petite fille _fait des dents_. LOCUT. CORR. Les dents _viennent_, _percent_ à sa petite fille. _Faire des dents_ est un barbarisme fort ridicule et cependant fort commun. DÉPLORABLE. LOCUT. VIC. Voici son _déplorable_ frère. LOCUT. CORR. Voici son _malheureux_ frère. Cet adjectif ne peut s’appliquer qu’aux choses. Nous pensons, comme d’Olivet, que Racine a commis une faute dans ce vers: Prêt à suivre partout le _déplorable_ Oreste, Et nous sommes étonné que MM. Girault-Duvivier et Boinvilliers aient été d’avis que cet adjectif pouvait aussi qualifier des personnes. Mais comment pourrait-on dire _une personne déplorable_? On déplore les malheurs d’une personne, mais on ne déplore pas cette personne. Le Dictionnaire des quatre professeurs dit positivement que _déplorer_ ne se dit que des choses, et il a raison. DÉRAISON. Ce mot est, selon M. Charles Nodier (_Examen critique des dictionnaires_) un _barbarisme_. «_Déraisonner_ est, ajoute-t-il, un mot heureux parce qu’il exprime vivement le défaut de logique d’un homme qui raisonne mal, comme _détoner_ le défaut d’oreille d’un chanteur qui sort du ton; mais on ne dit pas plus _déraison_ que _déton_.» Ce mot a cependant été employé par Voltaire, Gresset, Chaulieu, Destouches, Mme de Sévigné, etc. Aussi croyons-nous que nous n’hésiterons jamais à en faire usage lorsqu’il se présentera sous notre plume. Il y aurait, selon nous, une espèce de _déraison_ à le repousser. DERNIER ADIEU. LOCUT. VIC. Donnez-lui le _dernier adieu_. LOCUT. CORR. Donnez-lui le _denier à Dieu_. Chez nos dévots aïeux, un marchand ne concluait jamais une affaire, sans recevoir de son acheteur une petite pièce de monnaie, ordinairement de la valeur d’un denier. Cette pièce se nommait le _denier à Dieu_, parce qu’elle était, par la pensée des contractans, comme mise en dépôt entre les mains de Dieu, qui, dès cet instant, devenait, pour ainsi dire, le garant du marché. Ainsi, dans la farce de Pathelin, ce rusé avocat donne au drapier un denier, en lui disant hypocritement: Dieu sera Payé des premiers, c’est raison, Vecy un _denier_; ne faison Rien qui soyt où Dieu ne se nomme. Et plus loin quand Guillemette lui demande comment il a eu son drap, il lui répond: Ce fut pour un _denier à Dieu_. On voit par là que l’usage du _denier à Dieu_ remonte au moins au commencement du quinzième siècle. DÉSAGRAFER. LOCUT. VIC. _Désagrafez_ mon manteau. LOCUT. CORR. _Dégrafez_ mon manteau. Nos meilleurs dictionnaires ne donnent que _dégrafer_. DESCENDRE EN BAS. (_Voyez_ MONTER EN HAUT.) DESIR. PRONONC. VIC. C’est mon _desir_ le plus cher. PRONONC. CORR. C’est mon _désir_ le plus cher. Nous ne savons pourquoi tous nos acteurs s’obstinent à prononcer _dsir_, lorsque l’Académie et nos meilleurs grammairiens disent positivement de prononcer _désir_. Cette prononciation vicieuse est aujourd’hui fort à la mode; on l’a même appliquée aux dérivés de _désir_, comme _désirable_, _désirer_ et _désireux_. Ainsi dans ces vers: Bon, tant mieux! vous voilà selon notre _désir_. (PIRON, _Métromanie_.) S’il refuse..... (en secret j’en forme le _désir_.) (JOUY, _Tippo-Saëb_.) il n’existe réellement que onze syllabes pour celui qui les entend prononcer sur nos théâtres. «Les gens du monde, attentifs seulement à la douceur du son, prononcent _desir_, _desert_; les hommes pour qui l’analogie et les règles générales sont d’un grand prix, appuyés de l’autorité de l’Académie, de Lekain, de Voltaire, prononcent _désir_, _désert_. Ils trouvent même que l’_e_ aigu est plus propre à peindre, surtout dans _désir_, ce que le mot signifie.» (CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._) DESSUS. LOCUT. VIC. Il _lui_ est tombé _dessus_. LOCUT. CORR. Il est tombé _sur lui_. DÉSUÉTUDE. PRONON. VIC. _Dézuétude_. PRONON. CORR. _Dé-suétude_. Féraud veut que le _s_ de ce mot se prononce comme un _z_; l’Académie est d’un avis contraire, et l’usage est ici pour elle. DÉTAILLISTE. LOCUT. VIC. Ce marchand est _détailliste_. LOCUT. CORR. Ce marchand est _détaillant_. Quelqu’un est _détailliste_ lorsqu’il aime à entrer dans des détails, à s’occuper de minuties; il est _détaillant_ lorsqu’il vend en détail. Telle est la différence établie entre ces deux mots, par les dictionnaires qui les ont recueillis, et qu’un écrivain moderne a méconnue dans cette phrase: «A ce prix il était ajouté, etc., une somme de 5 p. c. pour le profit du marchand en gros, et de 10 p. c. pour le marchand _détailliste_.» (M. THIERS. _Hist. de la rév. fr._, t. V.) DÉTEINDRE. LOCUT. VIC. Ma robe _déteint_. LOCUT. CORR. Ma robe _se déteint_. Quand ce verbe a pour sujet un nom de chose, comme dans notre exemple, il est pronominal; quand c’est un nom de personne, il est actif. _J’ai déteint cette étoffe par maladresse._ DÉVERSER. Philipon de la Madelaine, et quelques autres grammairiens, prétendent que ce verbe n’est pas français dans le sens de répandre, comme dans cette phrase: _Vous déversez le mépris sur d’honnêtes gens_. Laveaux est d’un sentiment contraire, puisqu’il l’accueille dans son édition du Dictionnaire de l’Académie (1802) et dans son Dictionnaire des Difficultés de la langue française; et comme cette autorité en vaut bien certainement une autre, nous ne balançons pas à nous ranger de son côté. DIABLE AU VERT. LOCUT. VIC. Il m’a fait aller _au diable au vert_. LOCUT. CORR. Il m’a fait aller _au diable Vauvert_. Saint-Foix (_Essais historiques sur Paris_) raconte que, sous le règne de saint Louis, des Chartreux, possesseurs à Gentilly d’une très-belle maison qu’ils tenaient de ce prince, et mis en appétit par ce cadeau, s’avisèrent de convoiter le château abandonné de _Vauvert_, bâti autrefois par le roi Robert dans la rue qu’on nomme aujourd’hui rue d’Enfer, et qu’ils apercevaient de leurs fenêtres. Le demander sans aucune raison valable, c’eût été s’exposer à un refus, même de la part du pieux monarque. Les moines préférèrent employer la ruse; à leur commandement une légion d’esprits peupla le château dont personne n’osa bientôt plus approcher, et, comme on le pense bien, le roi fut, un beau jour, enchanté de trouver près de lui les bons pères, pour se débarrasser de cette maudite propriété qu’ils se chargeaient bravement de disputer aux revenans. Telle est l’origine du _diable de Vauvert_ (ou _diable Vauvert_, selon Ménage) dont il est si souvent question dans nos auteurs du moyen âge. DIALECTE. LOCUT. VIC. C’est _une dialecte_ de la langue grecque. LOCUT. CORR. C’est _un dialecte_ de la langue grecque. Richelet, Danet, Restaut, Dumarsais, M. Ch. Nodier, etc., font _dialecte_ féminin; il est masculin selon l’Académie, Ménage, Furetière, les quatre professeurs, Laveaux, etc. On ne manquera pas d’autorités, comme on le voit, en faveur du genre pour lequel on voudra se décider. Toutefois, pour rendre l’option plus facile, nous ferons deux petites remarques. La première, que Dumarsais, tout en préférant le féminin, pour raison d’étymologie, reconnaît formellement que _l’usage le plus suivi veut le masculin_; la seconde, que M. Ch. Nodier, qui se prononce aussi pour le féminin, ajoute, après avoir fait l’observation que la Méthode grecque de Port-Royal a employé le masculin: _en quoi elle est suivie presque universellement_. Ne peut-on pas, après ces aveux, regarder le mot _dialecte_ comme masculin, puisque l’usage est notre souverain maître en grammaire? DIGESTION. PRONONC. VIC. Sa _digession_ est bonne. PRONONC. CORR. Sa _digestion_ est bonne. Le _t_, dans _digestion_, a le son rude, comme dans _gestion_, _indigestion_, _congestion_. DINATOIRE. LOCUT. VIC. { C’est un _déjeûner dînatoire_. { L’heure _dînatoire_ approche. LOCUT. CORR. { C’est un _déjeûner-dîner_. { L’heure _du dîner_ approche. L’adjectif _dînatoire_ se trouve dans l’édition de Laveaux du Dictionnaire de l’Académie (1802). Cela peut lui donner plus de crédit, mais ne le rend certainement pas meilleur; et, à nos yeux, _dînatoire_ sera toujours, malgré cet honorable patronage, un mot boursouflé, et, qui pis est, un mot inutile. Que signifie un _déjeûner dînatoire_? un déjeûner qui tient beaucoup du dîner, par l’abondance des mets et l’heure où on le fait. Mais, dirons-nous, puisque vous réunissez ces deux repas, le déjeûner et le dîner, réunissez donc aussi les deux noms de ces repas, _déjeûner-dîner_, et vous aurez de cette manière une expression logique, plus brève et plus agréable à l’oreille que l’autre, et, de plus, autorisée par bon nombre de grammairiens, Laveaux entre autres.--Quant à cette autre locution l’_heure dînatoire_, nous la remplaçons par l’_heure du dîner_, et nous n’y perdons rien. Au contraire! DINER (_Voyez_ DÉJEUNER). DINDE. LOCUT. VIC. Nous mangerons _un dinde_. LOCUT. CORR. Nous mangerons _une dinde_. Le Dictionnaire de Trévoux fait ce substantif masculin. «_Un gros dinde_ qui pèse plus de vingt livres.» Il est généralement reçu aujourd’hui, parmi les personnes qui parlent bien, de n’employer _dinde_ qu’au féminin. L’Académie, Noël et Chapsal se prononcent pour ce genre; mais M. Raymond (_Dictionnaire général_ 1832), veut que _dinde_ soit masculin ou féminin, par ellipse, selon qu’on sous-entend _poulet_ ou _poule_. A quoi sert, en ce cas, le mot _dindon_? DISGRESSION. LOCUT. VIC. Cette _disgression_ est inutile. LOCUT. CORR. Cette _digression_ est inutile. DISPARATE. LOCUT. VIC. Cela fait _un disparate choquant_. LOCUT. CORR. Cela fait _une disparate choquante_. Le féminin est adopté pour ce mot par l’Académie, qui, en écrivant à côté: _emprunté de l’espagnol_, aurait bien dû s’enquérir du genre qu’il avait dans cette langue, afin de ne pas le faire en français d’un genre différent, quand rien ne l’exigeait, pas même la terminaison, et afin de ne pas faire par là _une choquante disparate_. DOGESSE. Le Dictionnaire de Trévoux ne donne pas d’autre mot que celui-ci pour exprimer l’épouse d’un _Doge_. M. Casimir Delavigne, dans sa tragédie de _Marino Faliero_, emploie _dogaresse_. Le premier serait évidemment plus conforme à l’étymologie; mais on conviendra aussi que le second est infiniment plus poétique. L’Académie et Féraud ne donnent pas de féminin au mot _Doge_. DONNER. LOCUT. VIC. Je vous le _donne de_ six francs. LOCUT. CORR. Je vous le _donne pour_ six francs. La faute que nous signalons ici est souvent faite par les marchands. _Donner_, dans la signification de _vendre_, ne peut être suivi des prépositions _de_ ni _à_; c’est la préposition _pour_ qu’il réclame. DONT. { On a remarqué le numéro de la maison _dont_ il LOCUT. VIC. { sortait. { La maison _d’où_ il sort a fourni des grands hommes. { On a remarqué le numéro de la maison d’_où_ il LOCUT. CORR. { sortait. { La maison _dont_ il sort a fourni des grands hommes. Il faut employer d’_où_ lorsqu’il est question de lieu, et _dont_ dans le cas contraire. DORÉNAVANT. ORTHOG. VIC. Dorénavant. ORTHOG. CORR. Dorenavant. Cet adverbe est composé des mots _de ores en avant_, ce qui signifie _de maintenant en avant_. Ces mots contractés donnent certainement _dorenavant_ (prononcez doran-navant) et non _dorénavant_, et cependant tous les dictionnaires s’obstinent à accentuer à contretemps cet adverbe. Un peu plus d’étude de notre vieille langue leur eût fait éviter cette erreur, et plusieurs autres encore. DORMIR. LOCUT. VIC. Vous avez _dormi un_ bon _somme_. LOCUT. CORR. Vous avez _fait un_ bon _somme_. _Dormir_ étant un verbe neutre ne peut avoir de régime direct. Il est donc absurde de dire: _dormir un somme_. On dit bien _dormir un jour entier_, mais c’est ici une phrase elliptique qui équivaut à _dormir_ (pendant) _un jour entier_. Dans la phrase _dormir un somme_ on sent bien qu’il n’y a pas d’ellipse. DOS. LOCUT. VIC. Liez-lui les mains _derrière le dos_. LOCUT. CORR. Liez-lui les mains _sur le dos_. Cette manière de parler n’a en sa faveur d’autre autorité que celle d’un mauvais usage; et nous ne concevons réellement pas qu’au lieu de dire avoir les mains sur le dos, ce qui serait correct, on aime mieux dire avoir les mains derrière le dos, ce qui, notons-le bien, ne peut signifier autre chose qu’avoir les mains sur le ventre. Or peut-on faire une faute plus grossière que de dire précisément le contraire de ce qu’on veut exprimer? N’est-ce pas aller tout droit au chaos? DOUCE (A LA). LOCUT. VIC. Je vais _tout à la douce_. LOCUT. CORR. Je vais _tout doucement_. Pour rendre cette locution tout-à-fait triviale, et vraiment digne des tréteaux de Bobêche, il ne manque que fort peu de chose; c’est d’ajouter ces mots: _Comme les marchands de cerises_. Vous avez de cette manière une de ces agréables plaisanteries qui forment le répertoire des gens auxquels manquent à la fois et l’instruction et l’esprit. DROITE. LOCUT. VIC. _A droit et à gauche_. LOCUT. CORR. _A droite et à gauche_. Le mot _droite_ est ici féminin parce qu’on sous-entend _main_; ainsi quand on dit: _à droite et à gauche_, c’est comme si l’on disait: _à main droite et à main gauche_. Les Espagnols disent comme nous au féminin _a la izquierda, a la derecha_, parce qu’ils sous-entendent le substantif féminin _mano_. DURANT. LOCUT. VIC. { Je vais sortir _durant que_ vous êtes là. { Elle aura cette fortune sa vie _durante_. LOCUT. CORR. { Je vais sortir _pendant que_ vous êtes là. { Elle aura cette fortune sa vie _durant_. _Durant que_ ne se dit plus. _Durant_, dans cette locution, _sa vie durant_, est préposition, et conséquemment invariable. ÉBÈNE. LOCUT. VIC. _Cet ébène_ est très-_beau_. LOCUT. CORR. _Cette ébène_ est très-_belle_. Ébène a été autrefois masculin: «Indie seulle pourte _le noir ébène_.» (RABEL., _Pantag._, liv. IV, ch. LIV.) Mais comme il y a au moins deux siècles qu’il a perdu ce genre pour prendre le genre féminin, nous pensons qu’on doit regarder les vers suivans de Voltaire comme renfermant une faute: Je vis Martin Fréron, à la mordre attaché, Consumer de ses dents _tout l’ébène ébréché_. ÉBOULER. LOCUT. VIC. Ce mur s’est _éboulé_. LOCUT. CORR. Ce mur s’est _écroulé_. (_Voyez_ ÉCROULER.) ÉCHAFFOURÉE. LOCUT. VIC. Vos combats n’étaient que des _échaffourées_. LOCUT. CORR. Vos combats n’étaient que des _échauffourées_. Une _échauffourée_ est une rencontre d’ennemis qui ne font que s’_échauffer_ les uns contre les autres, étymologiquement parlant, sans en venir à se battre. _Échaffourée_, comme on le voit, est un barbarisme. «Il mettra un terme aux discordes que l’_échaffourée_ d’Aranjuez a fait naître.» (SALVANDY.) Lisez _échauffourée_. ÉCHANGE. LOCUT. VIC. Des _échanges commerciales_. LOCUT. CORR. Des _échanges commerciaux_. Autrefois ce mot était féminin; il est masculin aujourd’hui. ÉCHAPPER. { Malgré sa bonne mémoire, ce mot lui _est échappé_. LOCUT. VIC. { S’il y a offense, c’est malgré moi: ce mot m’_a { échappé_. { Malgré sa bonne mémoire, ce mot lui _a échappé_. LOCUT. CORR. { S’il y a offense, c’est malgré moi: ce mot { m’_est échappé_. Ce qu’on a oublié de dire ou de faire est une chose qui _a échappé_. Ce qu’on a dit ou fait par inadvertance, par indiscrétion, par mégarde, est une chose qui _est échappée_. ÉCHARPE. LOCUT. VIC. Il a une _écharpe_ dans le pouce. LOCUT. CORR. Il a une _écharde_ dans le pouce. Une _écharde_ est un piquant de chardon ou un petit éclat de bois qui entre dans la chair. Il ne faut pas dire: _j’ai les mains tout écharpées_ pour rendre cette phrase: _j’ai les mains remplies d’échardes_, car des mains _écharpées_ sont des mains couvertes de coupures faites par un instrument tranchant, et non de piqûres produites par des _échardes_. ÉCHEC. PRONONC. VIC. Jouer aux _échés_. PRONONC. CORR. Jouer aux _écheks_. Nous conseillons de donner au _c_ du mot _échec_, au pluriel, le même son qu’il a dans le même mot au singulier, c’est-à-dire un son rude. Dans cette phrase: _le ministère a éprouvé de rudes échecs_, il n’est personne qui voulût prononcer _échés_ et non _écheks_, car il serait presque certain de ne pas être compris. Pourquoi, en ce cas, prononcerait-on ailleurs autrement, sous prétexte que l’acception n’est plus la même? Ce serait renouveler la ridicule prétention de ces grammairiens qui voulaient qu’on prononçât _agneau_, en parlant de l’animal vivant, et _aneau_, en parlant de sa chair dépecée, _un quartier d’aneau_. (_Réfl. sur l’usage prés. de la lang. fr._) Le temps a fait justice de cette absurdité, comme il le fera des autres. ÉCHIGNER. LOCUT. VIC. On l’a _échigné_. LOCUT. CORR. On l’a _échiné_. C’est-à-dire: on lui a rompu l’_échine_ ou épine dorsale. On a dit autrefois _échigner_, maintenant c’est une faute. ÉCLAIRER. LOCUT. VIC. _Éclairez à ces_ messieurs. LOCUT. CORR. _Éclairez ces_ messieurs. _Éclairer_, dans le sens propre d’_apporter de la lumière_, doit-il avoir un nom de personne en régime direct ou en régime indirect? Cette question n’est pas encore décidée; mais comme plusieurs grammairiens distingués se sont prononcés pour le régime direct, que l’usage est bien établi en sa faveur, qu’aucune bonne raison ne peut d’ailleurs nous engager à préférer le régime indirect, et que ce dernier régime a même un caractère d’étrangeté qui choque fortement, nous pensons qu’il vaut mieux dire: _éclairez monsieur_, que _éclairez à monsieur_. «Si l’on doit dire _éclairez à monsieur_, parce que, dans le vrai, on n’éclaire pas monsieur, mais le lieu par où monsieur passe, il faudra donc dire aussi, par la même raison, _le jour éclairait encore à ces malfaiteurs_; car, dans le vrai, le jour n’éclairait pas les malfaiteurs, mais le lieu où ils se trouvaient. Il faudrait dire aussi _cette lampe n’éclaire pas assez à cette ouvrière_, ce que l’on ne dit pas. Il est certain que, malgré la décision de l’Académie, et les efforts de quelques grammairiens pour la maintenir, on dit généralement _éclairez monsieur_, et non pas _éclairez à monsieur_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) ÉCŒURER. Les dictionnaires les plus récens qui nous donnent beaucoup de mots tout-à-fait inutiles, auraient bien dû se montrer moins oublieux ou moins sévères à l’égard du verbe _écœurer_, dont notre langue nous paraît avoir besoin. Il ne suffît pas pour écarter un mot de dire qu’il n’est pas français, comme on le fait trop souvent; il faut en démontrer les vices, s’il en a, et c’est ce qu’on n’a pas fait. Un mot qui n’est pas français cette année peut l’être l’année prochaine, comme l’a dit Balzac quelque part, surtout si ce mot ne choque ni les convenances du goût, ni celles de la grammaire. _Je suis écœuré_, signifie littéralement _le cœur me manque_ ou _on m’ôte le cœur_.--C’est principalement sous la forme active que le verbe _écœurer_ devient d’une grande utilité. Dans cette phrase: _cette odeur m’écœure_, comment rendre l’idée exprimée par _écœurer_ d’une manière plus expressive et surtout plus laconique? Serait-ce en disant: _cette odeur me fait mal au cœur_, ou _cette odeur me soulève le cœur_? ÉCRITOIRE. LOCUT. VIC. _Cet écritoire_ est fort _élégant_. LOCUT. CORR. _Cette écritoire_ est fort _élégante_. On confond souvent _écritoire_ avec _encrier_, et l’on a tort. Il y a, entre ces deux mots, une différence de signification que le Dictionnaire de l’Académie établit de cette manière. Écritoire, _s. f._, ce qui contient ou renferme les choses nécessaires pour écrire, encre, papier, plume, canif, etc. Encrier, _s. m._, petit vase où l’on met de l’encre. ÉCROULER. LOCUT. VIC. La terre s’_écroula_ sous leurs pieds. LOCUT. CORR. La terre s’_éboula_ sous leurs pieds. L’Académie ne paraît pas s’être doutée de la différence qui, selon nos meilleurs grammairiens, existe entre les verbes s’_ébouler_ et s’_écrouler_, puisqu’elle a accueilli, dans son Dictionnaire, des phrases d’exemple telles que celles-ci: _le rempart s’éboule_; _cette muraille s’est éboulée_, etc., la _terre s’écroula sous leurs pieds_. Dans les deux premières phrases, il fallait employer le verbe _écrouler_, et le verbe _ébouler_ dans la troisième. Roubaud va nous en donner la raison. «L’idée commune de ces mots, dit-il, est de tomber en ruines, en s’affaissant et en roulant. S’_ébouler_ est, à la lettre, tomber en roulant comme une _boule_. S’_écrouler_, est tomber, en roulant, avec précipitation et fracas. «Une butte s’_éboule_ en se partageant par mottes, qui tombent en roulant sur elles-mêmes comme des boules. Un rocher s’écroule en se brisant et roulant dans sa chûte impétueusement et avec fracas. Les sables s’_éboulent_, les édifices s’_écroulent_. Un bastion de terre sablonneuse s’_éboulera_ de lui-même: il faudra du canon pour qu’un bastion solide et revêtu s’_écroule_. «Celui qui creuse sous terre court risque d’y être enseveli par des _éboulemens_. Celui qui bâtit sur des fondemens trop faibles court risque d’être écrasé par l’_écroulement_ de sa maison.» (_Synonymes._) ÉCURER (_Voyez_ CURER). ÉDUCATION. LOCUT. VIC. Il n’a pas assez _d’éducation_ pour lire Homère en grec. LOCUT. CORR. Il n’a pas assez _d’instruction_ pour lire Homère en grec. Rien n’est plus commun que de confondre _éducation_ avec _instruction_, et rien n’est plus ridicule. _L’éducation_ comporte _l’instruction_, mais _l’instruction_ ne comporte pas _l’éducation_, car bien certainement un savant qui, par sa conduite, blesserait de justes convenances de la société, pourrait être traité d’homme sans _éducation_ sans qu’on pût raisonnablement le nommer un homme sans _instruction_. Les dictionnaires qui expliquent _éducation_ par _instruction_ et _instruction_ par _éducation_, ont donc évidemment tort. ÉDUQUER. Voici un verbe banni de notre langue écrite par presque tous les grammairiens qui, nous l’avouerons avec peine, ne font pas en cette circonstance preuve de beaucoup de raisonnement. Le caprice ne doit pas diriger un homme éclairé comme il dirige l’usage, et cependant tout nous prouve que le caprice seul a pu faire dédaigner un mot que nous proclamerons, nous, nécessaire, parce qu’il exprime une idée qu’aucun autre verbe ne pourrait rendre exactement. _Éduquer_ et _instruire_ ont effectivement la même différence de signification que celle que nous avons fait remarquer entre les mots _éducation_ et _instruction_, et nous ne voyons pas pourquoi le premier de ces substantifs serait privé de verbe quand le second en a un. Nous engageons donc nos lecteurs à ne pas se montrer plus scrupuleux sur l’emploi de ce verbe que plusieurs de nos bons auteurs, parmi lesquels figure en première ligne le correct et élégant Buffon. «M. de la Brosse..... ne dit pas si le nègre les avait _éduqués_.» (Tom. XVIII, _les Orangs-Outangs_.) Très-jeune et très-joli blondin Qu’_éduquait_ un enfant d’Ignace. (RHULIÈRE, _Poésies_.) EFFILER. LOCUT. VIC. Votre couteau est bien _effilé_. LOCUT. CORR. Votre couteau est bien _affilé_. _Effiler_, c’est défaire un tissu fil à fil, et aussi rendre long et délié, proprement et figurément, comme un fil; _affiler_, c’est donner le fil à un instrument coupant. On _effile_ un morceau de toile pour en faire de la charpie; on _effile_ un bâton par un bout pour en faire un pieu; on _affile_ un couteau pour découper. On peut dire correctement aussi un couteau _effilé_, mais il doit être alors question d’un couteau long et mince. Dans ce cas on considère l’aspect du couteau entier, tandis qu’en disant un couteau _affilé_ on ne fait plus attention qu’à une qualité de la lame. Dans cette phrase: son nez petit, mais _affilé_, etc. (_Gaz. des Trib._, 12 juin 1833), c’est _effilé_ qu’il faut. ÉGALISER. Malgré l’anathème lancé jadis par Voltaire et dernièrement par M. Ch. Nodier, sur ce mot qu’ils traitent tous les deux de barbarisme, nous persistons avec Trévoux, Restaut, Roubaud, Laveaux, Rivarol, Boiste, etc., à le trouver bon et même nécessaire. _Égaler_, dit le Dictionnaire de l’Académie (1802), se dit des grandeurs morales; _égaliser_, des grandeurs physiques. L’amour _égale_ les hommes; on _égalise_ un chemin raboteux. M. Laveaux ne croit pas que la décision sans fondement de Voltaire suffise pour faire proscrire ce mot. Il est d’ailleurs dans la langue depuis fort long-temps, puisque le Dictionnaire de Trévoux lui donne l’épithète de vieux. Ce prétendu barbarisme se réduit donc à un archaïsme. ÉGAYER. ORTH. VIC. _Égayez_ ce cheval, ce linge. ORTH. CORR. _Aiguayez_ ce cheval, ce linge. L’Académie écrit _égayer_ et _aigayer_; l’Académie, selon nous, a tort de laisser ses lecteurs libres de faire un choix, qui peut souvent n’être pas fort éclairé, entre deux orthographes dont l’une est évidemment vicieuse. _Aiguayer_ signifie _laver, tremper dans l’eau_, et vient du substantif _aigue_ (eau), ce qui en détermine l’orthographe d’une manière positive. ÉGRAFIGNER. LOCUT. VIC. Sa figure est tout _égrafignée_. LOCUT. CORR. Sa figure est tout _égratignée_. On disait autrefois _égrafigner_. Tousiours le chardon et l’ortie Puisse _esgrafigner_ son tombeau. (RONSARD, _Epitaphes_.) On dit maintenant _égratigner_. ÉLÈVE. Ce mot, dans sa signification d’_éducation_ des animaux, n’a été accueilli par aucun de nos dictionnaires même des plus récens. On le trouve cependant assez fréquemment employé aujourd’hui par de bons auteurs, et, comme nous ne voyons pas de mot qui puisse le remplacer, nous ne pouvons nous empêcher de blâmer les dictionnaires de leur dédain ou de leur oubli. M. Ch. Dupin a dit: _Chaptal cultiva cette plante_ (la betterave) _dans un vaste territoire, établit ses ateliers pour la fabrication du sucre dans le château de Chanteloup, fit marcher de front ses travaux avec tous les perfectionnemens agricoles, avec l’élève d’un troupeau de 1200 mérinos à laine superfine_, etc. (_Disc._ sur la tombe de Chaptal, 1er août 1832). On lit aussi, dans le _Journal du Commerce_ (1er février 1832): _Les encouragemens qu’on peut donner à l’_élève _des chevaux_, etc. Il reste à déterminer maintenant le genre de ce substantif. Nous pensons qu’étant pour ainsi dire un abrégé du mot _élèvement_, il doit être masculin. ÉLEVER. LOCUT. VIC. Elle _éleva_ ses yeux au ciel. LOCUT. CORR. Elle _leva_ ses yeux au ciel. «On _lève_, dit Girard (_Synonymes_), en dressant ou en mettant debout. On _élève_, en plaçant dans un lieu, dans un ordre éminent.» On _lève_ la tête, les mains, un bâton, un pont-levis, un étendard, etc. On _élève_ un mur, la voix, le style, le cœur, l’âme, l’esprit, etc. L’Académie permet de dire indifféremment: le vent, la tempête, l’orage, etc., se _lève_ ou _s’élève_, Nous croyons plus conforme à l’usage d’employer _élever_ dans ces locutions. ÉLEXIR. LOCUT. VIC. Voici de l’_élexir_ de Garus. LOCUT. CORR. Voici de l’_élixir_ de Garus. Ce serait _élexir_ qu’on devrait dire d’après l’étymologie donnée par le Dictionnaire de Trévoux; _alecsiro_ est, dit-il, un mot arabe qui signifie extraction artificielle de quelque essence. EMBARBOUILLER. LOCUT. VIC. Comme sa figure est _embarbouillée_. LOCUT. CORR. Comme sa figure est _barbouillée_. _Embarbouiller_ n’est pas français, et nous ne croyons pas qu’il l’ait jamais été. EMBARRAS. LOCUT. VIC. { Il fait bien _son embarras_. { _Ce n’est pas l’embarras_, je peux bien y aller. LOCUT. CORR. { Il fait bien _l’important_. { _Au surplus_, je peux bien y aller. De ces deux mauvaises locutions, la première est la seule dont l’emploi puisse être toléré dans le langage familier, mais en y faisant un changement. Ainsi, au lieu de dire: _il fait bien son embarras_, dites: _il fait bien de l’embarras_, et vous aurez pour vous le Dictionnaire de l’Académie. Quant à la seconde _ce n’est pas l’embarras_, elle est complètement mauvaise et doit toujours être repoussée. EMBAUCHOIRS. LOCUT. VIC. Ces _embauchoirs_ sont trop petits. LOCUT. CORR. Ces _embouchoirs_ sont trop petits. L’Académie écrit _embouchoirs_ et _ambouchoirs_. Cette dernière orthographe ne nous paraissant nullement justifiée, nous nous en tenons à la première. EMBÊTER. LOCUT. VIC. Cela m’_embête_. LOCUT. CORR. Cela m’_assomme_. _Embêter_ est certainement une expression qui, dans la signification que nous venons de rapporter, est de la plus grande trivialité, et ne saurait être recueillie par nos dictionnaires, qui peuvent d’ailleurs nous offrir à sa place beaucoup d’équivalens; mais nous pensons qu’il est certains cas où _embêter_ devient un mot très-bon, qui ne peut même être remplacé par aucun autre. Qu’un homme se trouve au milieu d’un grand nombre de bêtes, cet homme n’est-il réellement pas _embêté_? comme il serait _encanaillé_, s’il était entouré de _canaille_, _enfariné_, s’il était couvert de _farine_? etc. Pourquoi nos lexicographes ne nous donneraient-ils pas _embêter_ dans ce sens-là? EMBROUILLAMINI. LOCUT. VIC. C’est un _embrouillamini_ à ne plus s’y reconnaître. LOCUT. CORR. C’est un _brouillamini_ à ne plus s’y reconnaître. Le mot _brouillamini_ nous semble être de longueur à pouvoir très-bien se passer d’allonge. C’est au reste une chose assez remarquable que le penchant des personnes illettrées pour l’augmentation des syllabes d’un mot: rébarba_ra_tif, _dé_cesser, _é_cosse de pois, _em_barbouiller, etc., en fournissent des preuves. Cela remplit mieux la bouche et produit plus d’effet. Voltaire s’est à tort servi de ce mot: «Il y a au troisième acte un _embrouillamini_ qui me déplaît.» (_Correspond. générale._) ÉMÉLIE. PRONONC. VIC. _Émélie_. PRONONC. CORR. _Émilie_. Quoiqu’on ait dit qu’il n’y a pas d’orthographe pour les noms propres, ce qui ne peut s’appliquer rigoureusement qu’aux noms patronimiques, et à certains noms géographiques peu connus, nous ferons remarquer en passant qu’il est fort incorrect d’écrire et de prononcer _Émélie_, comme on le fait quelquefois. _Émilie_ vient d’_Émile_; il est inutile d’en dire davantage pour indiquer la véritable orthographe de ce nom. ÉMINENT. LOCUT. VIC. Vous voilà en péril _éminent_. LOCUT. CORR. Vous voilà en péril _imminent_. _Éminent_ signifie haut, élevé, excellent; _imminent_ signifie qui menace. Lequel de ces adjectifs doit modifier le substantif _péril_? C’est évidemment _imminent_. L’Académie permet, il est vrai, de dire _péril éminent_. Nous ne voyons dans cette approbation donnée à un non-sens qu’une preuve de distraction de la part de l’Académie, ou plutôt de condescendance pour l’opinion de Vaugelas, qui a écrit (259ᵉ rem.): «J’ai vu un grand personnage qui n’a jamais voulu dire autrement que _péril imminent_; mais avec le respect qui est dû à sa mémoire, il en est repris non-seulement comme d’un mot qui n’est pas français, mais comme d’_une erreur qui n’est pardonnable à qui que ce soit, de vouloir, en matière de langues vivantes, s’opiniastrer pour la raison contre l’usage_.» Vaugelas avait dit plus haut: «_Il n’est pas possible de concevoir comme on peut donner cette épithète_ (éminent) _au péril_.» Conçoit-on une docilité aussi servile pour l’usage? Quoi! vous n’osez pas prendre le parti de la raison contre l’usage! Mais dût-il être seul à commencer, tout grammairien vraiment digne de ce nom doit combattre énergiquement l’usage toutes les fois qu’il est opposé à la raison. L’usage a-t-on dit souvent, est un despote, et si les grammairiens, espèce de législateurs, se rendent ses complices au lieu de lui résister de toute leur puissance, la confusion ne cessera jamais d’exister dans notre langue. Le mot qui nous a donné lieu de faire ces réflexions, nous fait voir combien le sentiment des grammairiens peut avoir d’influence sur l’usage. D’après leur avis, les gens qui parlent bien et qui raisonnent un peu, ne disent plus aujourd’hui que _péril imminent_, parce qu’ils veulent trouver entre ces deux adjectifs _imminent_ et _éminent_ la même différence que tous nos dictionnaires, celui même de l’Académie, établissent sans exception entre les substantifs _imminence_ et _éminence_, et en quoi faisant ces dictionnaires nous semblent réfuter eux-mêmes complètement leur opinion sur l’adjonction d’_éminent_ à _péril_; tant la raison a d’empire! EMPÊCHER. LOCUT. VIC. Vous _m’empêchez la jouissance_ du soleil. LOCUT. CORR. Vous _m’empêchez de jouir_ du soleil. Le verbe _empêcher_ ne pouvant avoir un nom de personne pour régime indirect, il est évident que le pronom personnel _me_ n’est pas mis pour _à moi_ dans notre phrase d’exemple; son rôle est ici celui de régime direct; mais comme il se trouve un autre régime de même nature dans la phrase, _la jouissance du soleil_, et que la grammaire s’oppose formellement à l’emploi de deux régimes directs par le même verbe, il faut changer le second en régime indirect, et c’est ce que nous avons fait. EMPLATRE. Locut. vic. L’_emplâtre_ n’est pas _chaude_. Locut. corr. L’_emplâtre_ n’est pas _chaud_. S’il est plus utile que le substantif _emplâtre_ soit du genre masculin que du genre féminin, on saura que la gloire d’avoir établi ce dernier genre est due particulièrement aux médecins. Du temps de Nicod (16ᵉ siècle) il était masculin; du temps de Ménage (17ᵉ siècle) il était féminin; mais les médecins, comme nous l’avons dit tout à l’heure, prétendirent que l’on devait faire une distinction entre la matière pharmaceutique de l’_emplâtre_ et le morceau de peau, de linge, etc., sur lequel s’étendait cette matière, et réclamèrent le masculin pour ce dernier cas. La question ainsi divisée procura une victoire complète aux médecins, qui, après avoir obtenu gain de cause partiellement, finirent par mettre _emplâtre_ en possession du genre masculin, dont il jouit maintenant sans autre opposition que celle des gens ignares. EMPOISONNER. LOCUT. VIC. Ces gens-là _empoisonnent_ l’ail. LOCUT. CORR. Ces gens-là _puent_ l’ail. L’emploi du verbe _empoisonner_, dans notre phrase d’exemple, est tout-à-fait absurde, car on n’_empoisonne_ pas l’ail, dans le sens d’y mettre du poison. On ne dit pas conséquemment ici ce qu’on veut dire, savoir: que ces gens-là empoisonnent leurs voisins par leurs exhalaisons d’ail, et voilà le vice de l’expression. _Empoisonner_ peut cependant recevoir la signification de _puer_; mais il est alors verbe actif employé neutralement. _Cet égout empoisonne_, sous-entendez l’_air_. EMPUANTER. LOCUT. VIC. Cette odeur a _empuanté_ mes vêtemens. LOCUT. CORR. Cette odeur a _empuanti_ mes vêtemens. Un journal disait il y a quelque temps: «La voirie de Montfaucon _empuante_ l’air de plusieurs villages qui l’avoisinent.» Il fallait _empuantit_ l’air, etc. EN. LOCUT. VIC. Cette essence fait _en aller_ les taches. LOCUT. CORR. Cette essence _enlève_ les taches. On ne peut pas employer le verbe _aller_, précédé du relatif _en_, sans y joindre le pronom personnel. _Vous l’avez fait en aller_ est donc une phrase vicieuse. Il faut dire _vous l’avez fait s’en aller_. ENCHIFERNER. LOCUT. VIC. Il est tout _enchiferné_. LOCUT. CORR. Il est tout _enchifrené_. Prononcez aussi _enchifrenement_ et non _enchifernement_. ENCLUME. LOCUT. VIC. Un lourd enclume. LOCUT. CORR. Une lourde enclume. Quelques grammairiens prétendent qu’_enclume_ est masculin; l’Académie le fait féminin. Féraud, Domergue, etc., lui donnent aussi ce genre. ENCRIER (_Voy._ ÉCRITOIRE). ENFONDRER. LOCUT. VIC. Ce pot est _enfondré_. LOCUT. CORR. Ce pot est _effondré_. _Enfondrer_ ne se trouve pas dans nos dictionnaires; il appartenait à notre vieux langage, et nous pensons, comme M. Ch. Pougens (_Archéologie fr._), qu’il pourrait être utile de le remettre en usage. Mais comme nous avons déjà _effondrer_ pour signifier _défoncer_, il faudrait ne lui attribuer d’autre signification que celle d’_enfoncer_, qui est la seule qu’il ait dans cette phrase: «Ce n’est donc pas de merveilles si Plutarque ayant eu tant d’instructions et de maistres esloignez du chemin de la vérité spirituelle, et des prédécesseurs _enfondrez_ en l’abyme d’ignorance, y est demeuré.» (AMYOT, _Vie de Plutarque_.) ENIVRER (_Voy._ ENORGUEILLIR). ENNUYANT. LOCUT. VIC. Son livre est fort _ennuyant_. LOCUT. CORR. Son livre est fort _ennuyeux_. «L’adjectif verbal tiré d’un verbe actif indique assez par sa terminaison active, qu’il doit être appliqué à une action, et la terminaison _eux_ indique une qualité inhérente au sujet auquel on l’applique. Ainsi, on pourra dire, selon les circonstances, _ennuyant_ ou _ennuyeux_ des personnes et des choses. Un homme _ennuyeux_ est un homme qui, par sa simplicité, par sa sottise, par l’habitude de bavarder ou d’importuner de toute autre manière, a tout ce qu’il faut pour ennuyer. Un discours _ennuyeux_ est un discours long et diffus, qui, n’ayant ni suite, ni liaison, ni intérêt, ne peut être lu ou entendu sans causer de l’ennui. Un homme _ennuyant_ est un homme qui ennuie actuellement par sa présence, ses discours, ou de quelque autre manière. Un discours _ennuyant_ est un discours qui ennuie actuellement, soit parce qu’il est mal fait, soit parce qu’il est mal débité. Un homme peut être _ennuyant_ sans être _ennuyeux_, c’est-à-dire qu’il peut, par défaut d’attention ou de jugement, faire des choses qui ennuient, quoiqu’en général il ait toutes les qualités nécessaires pour être agréable, et qu’il le soit ordinairement.» (LAVEAUX, _Dict. des difficultés_.) L’épithète d’_ennuyant_ appliquée à quelqu’un est un mauvais compliment; celle d’_ennuyeux_ est presque une insulte. ENORGUEILLIR. PRONONC. VIC. Vous êtes _é-norgueilli_. PRONONC. CORR. Vous êtes _en-orgueilli_. Dans les mots composés commençant par _en_, suivi d’une voyelle ou d’un _h_ muet, si le prépositif est _é_, comme dans les mots _énerver_, _énombrer_, _énumérer_, il faut prononcer _é-nerver_, _é-nombrer_, _é-numérer_; mais lorsque le prépositif est _en_, il est nécessaire de conserver à cette syllabe la prononciation qu’elle aurait si elle était isolée. _Enamourer_, _enivrer_, _enorgueillir_, _enhuiler_, _ennoblir_ doivent en conséquence se prononcer _en-amouré_, _en-ivrer_, _en-orgueillir_, _en-huiler_, _en-noblir_. La prononciation de ce dernier mot par _a_, _anoblir_, indiquée par M. Laveaux, ne saurait être admise, car elle manquerait à-la-fois aux lois de l’étymologie et de l’analogie, et de plus confondrait dans la prononciation les deux verbes _anoblir_ et _ennoblir_. L’Académie veut, avec raison, que l’on donne à la première syllabe d’_ennoblir_ le son nasal de _en_ dans _ennui_. EN OUTRE DE. LOCUT. VIC. _En outre de_ cela. LOCUT. CORR. _Outre_ cela. _En outre de_ est une expression justement repoussée par la grammaire et par l’usage, car il est très-facile, comme on vient de le voir, de la remplacer par un seul mot, sans que le discours y perde nullement. ENSUITE DE. LOCUT. VIC. _Ensuite de cela_ nous partîmes. LOCUT. CORR. _Après cela_ nous partîmes. Cette manière de parler n’est jamais usitée par nos bons écrivains modernes, et du temps de Vaugelas elle était déjà bannie du beau style. ENVIRONS (AUX). LOCUT. VIC. _Aux environs de_ la Saint-Martin. LOCUT. CORR. _Vers_ la Saint-Martin. Cette préposition n’est usitée, en bon langage, que devant un nom de lieu: _Il y a de beaux sites aux environs de cette ville_. La phrase suivante de Saint-Foix (_Essais hist._): _La fête des fous qui se célébrait aux environs de Noël_, renferme une faute; l’emploi de la préposition _aux environs_ pour la préposition _vers_. ÉPIGRAPHE. LOCUT. VIC. _Cet épigraphe_ est bien _court_. LOCUT. CORR. _Cette épigraphe_ est bien _courte_. ÉPISODE. LOCUT. VIC. _Cette épisode_ est _amusante_. LOCUT. CORR. _Cet épisode_ est _amusant_. «Dans un livre d’ailleurs bien écrit, je viens de remarquer cette phrase: Un tel évènement présente une ample matière à _la_ plus _brillante épisode_ d’un ouvrage. C’est une faute: _épisode_ est du genre masculin.» (PHILIPON LA MADELAINE, _Gramm. des gens du monde_.) ÉQUIVOQUE. LOCUT. VIC. C’est _un grossier équivoque_. LOCUT. CORR. C’est _une grossière équivoque_. Boileau a dit: Du langage françois bizarre hermaphrodite, De quel genre te faire, _équivoque maudite_, Ou _maudit_? (_Sat. XII._) Du genre féminin, répondrons-nous. C’est maintenant un point décidé. ÉRATÉ. LOCUT. VIC. Il court comme un _ératé_. LOCUT. CORR. Il court comme un _dératé_. _Ératé_ se trouve, nous le croyons, dans tous les dictionnaires, et tous les dictionnaires lui donnent la même signification qu’à _dératé_. M. Ch. Nodier (_Examen crit. des Dict._) dit qu’_ératé_ est un barbarisme. Nous pensons effectivement que ce mot devrait être banni pour être remplacé par _dératé_, dont la formation est bien plus en analogie avec les mots destinés par la syllabe prépositive _dé_ à rendre l’idée de privation, et qui sont infiniment plus nombreux que ceux dans lesquels on a exprimé la même idée par la syllabe _é_. Pourquoi d’ailleurs conserver à la langue deux mots parfaitement synonymes, et qui n’ont entre eux d’autre différence que celle d’une lettre? Ne vaut-il pas mieux faire un choix? ÉRÉSIPÈLE. LOCUT. VIC. C’est _une érésipèle_. LOCUT. CORR. C’est un _érysipèle_. On trouve _érésipèle_ dans Voltaire et quelques autres bons auteurs. C’est une vieille orthographe; maintenant on écrit _érysipèle_. Ainsi l’usage s’est rapproché de l’étymologie dans le cas présent. C’est le contraire de ce qu’il fait ordinairement. ERRATUM. LOCUT. VIC. Cette faute donnera lieu à un _erratum_. LOCUT. CORR. Cette faute donnera lieu à un _errata_. MM. Laveaux (_Dict. des diff._) et Ch. Nodier (_Examen crit. des dict._) veulent qu’on écrive _errata_ lorsqu’il n’est question que d’une faute, comme lorsqu’il est question de plusieurs. L’Académie, MM. Boiste, Raymond, etc., disent que le singulier doit être _erratum_, et le pluriel _errata_. Certes l’étymologie est en leur faveur, car _erratum_ est bien en latin le singulier d’_errata_. Mais alors pourquoi ne dirait-on pas des _maxima_, des _minima_, des _patres_, etc., qui sont aussi les pluriels de _maximum_, _minimum_, _pater_, etc.? Et pourquoi encore, _vice versa_, ne dirait-on pas un _duplicatum_, un _visum_, un _opus_ puisque ces mots sont les singuliers de _duplicata_, _visa_, _opera_. On doit sentir combien il serait ridicule de vouloir former le pluriel des noms qu’on emprunte aux langues étrangères, de la même manière qu’il se forme dans ces langues. Ce serait ajouter de nouvelles exceptions à nos règles qui n’en ont déjà que trop. Nous ne pensons donc pas que MM. les députés qui, à la séance du 7 mars 1832, se mirent à rire en entendant M. le président annoncer que le _Moniteur_ publierait _un errata_ pour la séance de la veille, aient eu raison dans leur critique grammaticale. _Errata_ est maintenant employé au singulier par nos meilleurs écrivains. «Depuis qu’on enseigne peu la langue latine en France, dit Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._), nous voyons souvent le mot _erratum_ substitué au mot français _errata_, par des gazetiers et des imprimeurs qui veulent donner au public une idée magnifique de leur capacité. L’Académie française aurait dû prévoir cette ridicule innovation, et la condamner par un exemple.» ERRES. PRONONC. VIC. Voici les _erres_ du marché. PRONONC. CORR. Voici les _arrhes_ du marché. «Le peuple de Paris a changé _arrhes_ en _erres_: des _erres_ au coche; donnez-moi des _erres_. C’est une faute.» Voltaire, à qui nous empruntons ce passage, a raison lorsqu’il dit que l’emploi du mot _erres_ pour _arrhes est une faute_, mais il aurait dû ajouter _maintenant_; et surtout ne pas s’en prendre au peuple de Paris qui n’a rien changé ici, et qui, au contraire, se montre en cette circonstance, comme dans beaucoup d’autres, fidèle conservateur du langage de ses pères. Le mot _erres_ pour _arrhes_ se trouve dans nos vieux auteurs, dans le _Trésor de Recherches de Borel_, et dans le _Dictionnaire de Trévoux_, qui dit qu’on doit écrire et prononcer _erres_ au propre, et _arrhes_ seulement au figuré. Cette ridicule distinction a disparu; _arrhes_ seul est resté. Le substantif _arrhes_ est féminin. Les _premières arrhes_ que nous avons _reçues_. ERRIÈRE. LOCUT. VIC. Faites trois pas en _errière_. LOCUT. CORR. Faites trois pas en _arrière_. _Errière_ est un barbarisme. ENNOBLIR. LOCUT. VIC. { Le coq, dit un proverbe, _ennoblit_ la poule. { Cet homme _anoblissait_ son état. LOCUT. CORR. { Le coq, dit un proverbe, _anoblit_ la poule. { Cet homme _ennoblissait_ son état. «_Ennoblir_ c’est rendre plus considérable, plus noble, plus illustre. _Anoblir_, c’est faire noble, rendre noble, donner des lettres de noblesse. «_Anoblir_ exprime un changement d’état social; _ennoblir_, un changement d’état moral. Une belle action _ennoblit_ un caractère. Il y a des charges qui _anoblissent_. «Les _anoblis_ ne sont pas toujours _ennoblis_ aux yeux des hommes de sens; tous ceux qui se sont _ennoblis_ par une conduite généreuse n’ont pas été _anoblis_. «_Anoblir_ exprime une métamorphose d’état, qui n’est souvent qu’un changement de nom, sans que celui qui l’obtient y ait contribué par son mérite: aussi peut-on être _anobli_ par des crimes; la vertu seule peut _ennoblir_. (GUIZOT, _Nouv. Dict. univ. des Synonymes_.) ENSEIGNER. LOCUT. VIC. Ces jeunes gens sont mal _enseignés_. LOCUT. CORR. Ces jeunes gens sont mal _instruits_. _Enseigner_ s’emploie au passif en parlant des choses: _les mathématiques sont bien enseignées dans ce collège_, et non des personnes, comme l’a fait Bossuet dans la phrase suivante: _je ne refuserai jamais d’être enseigné du moindre de l’église_. L’Académie croit qu’on peut dire: _enseigner les ignorans_. Nous ne sommes pas de son avis. L’usage nous paraît vouloir que l’action du verbe _enseigner_ tombe directement sur un nom de chose, et indirectement sur un nom de personne. _Enseigner une chose à quelqu’un. Instruire_ s’emploie dans un sens contraire. Son action directe tombe sur la personne; son action indirecte sur la chose. _Instruire quelqu’un de ou dans quelque chose._ Pourquoi donc confondre les termes quand chacun d’eux a une signification qui lui est propre? ÉPIDERME. LOCUT. VIC. _Une épiderme épaisse_. LOCUT. CORR. _Un épiderme épais_. Trompé par l’étymologie sans doute, Molière a fait la faute que nous signalons ici. La beauté du visage est un frêle ornement, Une fleur passagère, un éclat d’un moment, Et qui n’est attaché qu’à _la simple épiderme_. (_Femmes savantes._) ÉPISODE. LOCUT. VIC. _Cette épisode_ est _attachante_. LOCUT. CORR. _Cet épisode_ est _attachant_. Le genre de ce substantif était douteux du temps de Vaugelas (341ᵉ _Rem._) mais le masculin a depuis longtemps prévalu, et madame de Staël n’est pas excusable d’avoir dit _une charmante_ épisode. ÉPITHALAME. LOCUT. VIC. _Une longue épithalame_. LOCUT. CORR. _Un long épithalame_. Féminin autrefois, masculin aujourd’hui. ÉQUESTRE. PRONONC. VIC. Une statue _ékestre_. PRONONC. CORR. Une statue _équ-estre_. L’_u_ doit également se faire sentir dans les mots suivans: _équateur_, _équatorial_, _équation_ (écouateur, écouatorial, écouation), _équiangle_, _équidistant_, _équilatéral_, _équilatère_, _équimultiple_, _équitation_ (écuiangle, écuidistant, etc.). ESCLANDRE. LOCUT. VIC. Il m’a fait _une belle esclandre_! LOCUT. CORR. Il m’a fait _un bel esclandre_! Le pauvre loup, dans _cet esclandre_, Empêché par son hoqueton, Ne put ni fuir, ni se défendre. (LA FONTAINE, liv. III, fab. 3.) Malgré cet exemple et l’autorité de l’Académie, on trouve quelquefois _esclandre_ féminin, et même dans des dictionnaires, celui de Rivarol, entr’autres. Quoi qu’il en soit, M. Scribe a fait une faute dans le vers suivant: Condamnons par _maintes esclandres_, etc. (_Nouv. Pourceaugnac_, sc. 3.) ESPADRON. LOCUT. VIC. Ils se battirent à l’_espadron_. LOCUT. CORR. Ils se battirent à l’_espadon_. Si l’on en croyait l’usage et une autre autorité plus éclairée, Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._), ce serait _espadron_ qu’il faudrait dire. Mais l’opinion de Feydel n’est malheureusement pas plus développée que celle de l’usage, ou, pour mieux dire, ne l’est pas du tout, et dans notre impuissance d’apprécier les motifs qui l’ont amenée, nous croyons devoir nous en tenir à l’orthographe de l’Académie et de tous nos lexicographes. Pourquoi d’ailleurs le mot français _espadon_ ne viendrait-il pas du mot espagnol _espadon_, augmentatif d’_espada_, épée? Cette étymologie n’en vaut-elle pas bien une autre? ESPÉRER. LOCUT. VIC. _Espérez-moi_, nous partirons ensemble. LOCUT. CORR. _Attendez-moi_, nous partirons ensemble. Ce verbe ne peut jamais avoir un nom de personne pour régime direct. ESTOMAC. PRONONC. VIC. _Estomak_. PRONONC. CORR. _Estoma_. On ne prononce _estomak_ que devant un mot commençant par une voyelle ou un _h_ muet. _Son estomak est faible. Estomak habitué au jeûne._ ÉTAT (FAIRE). LOCUT. VIC. On _fait_ peu d’_état_ de ce magistrat. LOCUT. CORR. On _fait_ peu de _cas_ de ce magistrat. Cette expression est quelquefois employée, en deux sens différens, dans des phrases qui ont aujourd’hui quelque chose de trop vague pour être tolérées. «_Je fais beaucoup d’état de M. votre frère. Je fais état qu’il y a plus de cent mille ames à Lyon_ (GATTEL). Dans la première de ces phrases d’exemple, _je fais état_ est un archaïsme qui ne paraît pas fort important à renouveler. Dans la seconde, c’est une locution barbare et inadmissible.» (CH. NODIER, _Examen Crit. des Dict._) M. Gattel aurait dû dire: _Je fais beaucoup de cas de M. votre frère_; et _Je pense, je présume qu’il y a plus de cent mille ames à Lyon_. Écrivons et parlons selon l’esprit de notre langue, c’est-à-dire avec netteté. Nous ne manquons pas d’équivalens pour remplacer les locutions proscrites par le goût ou par l’usage, qui, notons-le en passant, sont deux autorités tout-à-fait distinctes. ÉTHIQUE. ORTH. VIC. Un cheval _éthique_. ORTH. CORR. Un cheval _étique_. _Éthique_ est un substantif féminin qui signifie _morale_: la logique, l’_éthique_, etc. _Étique_ est un adjectif qui signifie _maigre_, _desséché_, etc. ÊTRE. LOCUT. VIC. { _Je fus_ le complimenter. { _J’ai été_ le voir. LOCUT. CORR. { _J’allai_ le complimenter. { _Je suis allé_ le voir. _Je fus le complimenter_ est vicieux, en ce que le verbe _être_ ne doit jamais avoir la signification du verbe _aller_. Quelqu’un qui dirait _je suis le complimenter_, ferait très-certainement, de l’avis de tout le monde, une faute grossière. Pourquoi serait-il donc permis d’employer au prétérit défini, dans un certain sens, un verbe qu’on ne pourrait employer dans le même sens au présent de l’indicatif? Voltaire s’est déjà élevé contre l’emploi vicieux du verbe _être_ pour le verbe _aller_; nous allons citer ici un passage d’un écrivain distingué de nos jours qui nous a paru faire parfaitement ressortir le ridicule de cette locution, «Le verbe _être_, dit M. Ch. Nodier (_Examen Crit. des Dict_.) détermine un état; c’est même là sa fonction spéciale dans le langage. Il ne peut donc pas être suivi d’un infinitif qui en détermine un autre. Pour vous assurer de sa propriété, ramenez la phrase à l’infinitif _être_: cette règle est infaillible. «_Être à Paris_ est du très-bon français; _être le voir_ est barbare. On dit: _je suis allé le voir, j’ai été chez_ lui. «La nuance de ces expressions, dans le cas même où elles peuvent être indifféremment employées sans faute grammaticale, est cependant très-importante à saisir, car c’est elle qui détermine la physionomie de l’idée. Quelqu’un qui dirait: _j’ai été à Paris en poste_ ne dirait pas ce qu’il veut dire, s’il voulait faire entendre qu’il a pris la poste pour y aller. La logique et la langue exigent _je suis allé_. Il en serait de même, dans certains cas, pour cette dernière locution. «Les beaux parleurs et les écrivains maniérés enchérissent ridiculement sur cette petite difficulté, en substituant l’aoriste au prétérit. C’est très-mal s’exprimer que de dire: _nous y fûmes_ pour _nous y allâmes_, et il n’y a rien de plus commun. Quant à cet aoriste, même dans le sens de _nous y avons été_, il peut être fort bien en son lieu: le style a tant de secrets!» On peut donc, en résumant tout ce qu’ont dit nos meilleurs grammairiens sur le verbe _être_ substitué au verbe _aller_, conclure que cette substitution ne peut jamais avoir lieu à moins qu’à l’idée de marche, de mouvement, que présente le verbe _aller_, ne se joigne l’idée de séjour, de demeure, attachée au verbe _être_. Ainsi cette phrase: _j’ai été à Paris en poste_, citée par M. Ch. Nodier, est mauvaise; mais ôtez ce complément _en poste_, et dites _j’ai été à Paris_, et votre phrase deviendra bonne. Pourquoi? parce que dans le premier cas il ne s’agit que de mouvement, et que c’est le verbe _aller_ qu’il faut employer là, et que, dans le second, il est question de séjour. La dernière phrase enfin équivaut à celle-ci: _j’ai vécu, j’ai existé à Paris_. ÊTRE DE RIEN. LOCUT. VIC. Cette personne ne m’_est de rien_. LOCUT. CORR. Cette personne m’_est étrangère_. Nous ne pensons pas qu’on puisse considérer comme française cette locution _être de rien_, malgré l’emploi qu’en ont fait quelques auteurs, Madame de Sévigné entr’autres: _le beau temps ne vous est de rien_, et malgré l’honneur que lui font nos dictionnaires de la faire figurer dans leurs colonnes. On pourrait, en supprimant la préposition _de_, en faire une expression familière dont l’analyse deviendrait au moins possible; mais on n’aura jamais, en la conservant, qu’un véritable galimathias. EUCHARISTIE, EUCOLOGE, EUGÈNE, EUPHÉMIE, EUPHÉMISME, EUPHRATE, EURIPIDE, EUROPE, EUSÈBE, EUSTACHE, EUTERPE, etc. PRONONC. VIC. Ucharistie, Ucologe, etc. PRONONC. CORR. Œucharistie, Œucologe, etc. EURE. PRONONC. VIC. La rivière d’_Ure_. PRONONC. CORR. La rivière d’_Eure_. Voltaire peut avoir fait rimer _Eure_ avec _nature_ et _structure_ (HENR.), et M. Philippon de la Magdeleine (_Homonymes fr._), s’appuyant probablement sur cette autorité, peut avoir considéré ce nom propre comme un homonyme du substantif _hure_ et du verbe _eurent_, sans que cependant il soit permis de lui donner une prononciation autre que celle de _demeure_, _heure_, _beurre_, etc. M. de Lanneau, dans son Dictionnaire des rimes, a aussi placé _Eure_ parmi les mots terminés en _ure_, comme _étamure_, _facture_, etc. C’est une erreur qu’il corrigera probablement quelque jour. Qui pourrait s’empêcher de rire s’il entendait quelqu’un raconter un voyage qu’il viendrait de faire dans le département de l’_Ure_, et qui lui aurait fourni l’occasion de faire connaissance avec le vénérable M. Dupont de l’_Ure_? Ne croirait-on pas avoir affaire à un Gascon? ÉVANGILE. LOCUT. VIC. _Cette évangile_ est _longue_. LOCUT. CORR. _Cet évangile_ est _long_. _Évangile_ est neutre en grec et en latin. Il doit être masculin en français d’après son étymologie. Comme il était féminin autrefois, ce genre lui est encore conservé par quelques personnes qui feraient beaucoup mieux de se conformer à l’usage actuel. L’_évangile_ au chrétien ne dit en aucun lieu, Sois dévot; _elle_ dit: sois doux, simple, équitable. (BOILEAU, _Sat._ XI.) ÉVANTAIL. LOCUT. ET ORTH. VIC. _Une évantail_. LOCUT. ET ORTH. CORR. _Un éventail_. L’orthographe bien constatée du radical _vent_, à la famille duquel appartient certainement le mot _éventail_, nous dispense d’entrer dans plus de développemens pour faire voir que l’auteur des _Omnibus du langage_ a eu tort d’écrire _évantail_ par un _a_. ÉVITER. LOCUT. VIC. Vous m’ayez _évité_ des désagrémens. LOCUT. CORR. Vous m’avez _épargné_ des désagrémens. _Éviter quelque chose à quelqu’un_ est un solécisme, comme _observer_, _remarquer_ quelque chose à quelqu’un. Vous pouvez _éviter_ quelque chose, mais non _l’éviter à quelqu’un_. Vous ne pouvez que le lui _faire éviter_. Quelques-uns de nos bons écrivains ont fait cette faute grave, blâmée par l’élite de nos grammairiens. «Le lapin, dit Buffon, _évite_ par là _à_ ses petits _les_ inconvéniens du bas âge.--Je veux, dit Marmontel, _vous éviter l’ennui_ de trouver cet homme maussade.» Féraud, qui rapporte ces deux exemples, paraît s’étonner que l’Académie n’ait pas consacré l’emploi d’_éviter_ dans le sens d’_épargner_. «Ce peut être, dit-il, un oubli.» Comment! l’Académie commet un oubli quand elle fait bien! Mais, M. Féraud, c’est une épigramme. EXACT. PRONONC. VIC. C’est _exa_. PRONONC. CORR. C’est _exacte_. Quelques grammairiens veulent que le _c_ et le _t_ de ce mot soient nuls dans la prononciation; d’autres, parmi lesquels se trouve Laveaux, recommandent de les faire sentir. Nous adoptons cette dernière opinion que la raison et l’usage sanctionnent. EXAMEN. PRONONC. VIC. Il a passé un _éxamenne_. PRONONC. CORR. Il a passé un _examein_. Ne vaut-il pas beaucoup mieux soumettre à notre prononciation nationale tout mot étranger qui passe dans notre langue, que d’aller laborieusement rechercher la prononciation de ce mot dans l’idiôme auquel on l’emprunte? Dix, vingt, trente personnes, enchantées du vernis de savoir que cette prononciation exotique pourra répandre sur elles, se hâteront sans doute de l’adopter; mais la masse de la nation saura toujours, n’en doutons pas, repousser un pédantisme ridicule qui ne se plaît qu’à augmenter le nombre des difficultés d’une langue qu’elle ne parle à peu près bien qu’avec tant de peine, grâce à mille fantaisies de grammatistes. _Examen_ a éprouvé le sort de _vermicelle_, _club_, _violoncelle_, etc., qu’on a voulu nous faire prononcer _vermichelle_, _clob_, _violonchelle_, etc., et qui ne se sont définitivement naturalisés parmi nous qu’en se francisant tout-à-fait. Le Trévoux, imité à tort par beaucoup de personnes, écrit _éxamen_. On ne doit jamais accentuer un _e_ suivi d’un _x_. EXCELLENT. LOCUT. VIC. Celui-ci est _plus excellent_. LOCUT. CORR. Celui-ci est _meilleur_. Cette phrase de Vaugelas: _un de nos plus excellens écrivains modernes_, etc. (262ᵉ _Rem._), est vicieuse, en ce que le mot _excellent_ est un superlatif absolu qui ne peut être modifié par un adverbe. Ce qui est _excellent_ ne peut l’être ni plus ni moins. Il est impossible d’alléguer ici en faveur du célèbre grammairien l’usage de son temps, car la logique est de tous les temps, et cette expression est évidemment contre la logique; aussi est-elle blâmée par tous nos grammairiens modernes. EXCUSE (_Voy._ DEMANDER). EXÉCRABLE. PRONONC. VIC. Ec-cécrable. PRONONC. CORR. Eg-zécrable. _Ex_, suivi d’une voyelle, se prononce _egz_; suivi d’une consonne, _ec_. EXEMPLE. LOCUT. VIC. _Cet exemple_ d’écriture est mal _fait_. LOCUT. CORR. _Cette exemple_ d’écriture est mal _faite_. Dans ses autres acceptions, _exemple_ est toujours masculin. FACE (EN). LOCUT. VIC. L’escalier est _en face la_ porte. LOCUT. CORR. L’escalier est _en face de la_ porte. _En face_, sans la préposition _de_, est un adverbe, regardez _en face_, la porte _en face_, et ne peut avoir de complément. FACHÉ. LOCUT. VIC. Je suis _fâché avec_ lui. LOCUT. CORR. Je suis _fâché contre_ lui. L’Académie ne donne, dans son Dictionnaire (1802), que la seconde de ces locutions, d’où l’on peut sans doute inférer qu’elle ne reconnaît pas la première. FAÇONNEUR. LOCUT. VIC. Ne faites pas le _façonneur_. LOCUT. CORR. Ne faites pas le _façonnier_. FAC-SIMILE. PRONONC. VIC. Voici un _fac simil_ de son écriture. PRONONC. CORR. Voici un _fac similé_ de son écriture. _Fac simile_ est latin, et les mots de cette langue ont le privilège immémorial dans beaucoup de langues, et particulièrement dans la nôtre, de ne pas être soumis aux règles de la prononciation nationale. Il faut donc prononcer _fac similé_, qu’on écrit sans accent, parce qu’en latin tous les _e_ sont fermés. FAIGNIANT. LOCUT. VIC. C’est un _faigniant_. LOCUT. CORR. C’est un _fainéant_. Des deux mots _faire_ et _néant_ a été formée l’expression _fainéant_, c’est-à-dire _fait-rien_. FAIM (MANGER SA). _Voy._ SOIF. FAINGALE, FRINGALE. LOCUT. VIC. Il a la _faingale_, la _fringale_. LOCUT. CORR. Il a la _faim-vale_. L’Académie et Trévoux écrivent _faim-vale_. Nous avons préféré cette orthographe, délaissée par M. Ch. Nodier, parce que nous la croyons plus ancienne, plus étymologique, et au moins aussi usitée que les deux autres. On trouve dans Baïf: Tout l’été chanta la cigale: Et l’hiver elle eust la _faim-vale_. (_Mimes et enseignemens._) FAIRE DE LA PLUIE, DU VENT, etc. LOCUT. VIC. _Il fait_ de la pluie, _du vent_, etc. LOCUT. CORR. _Il tombe_ de la pluie, _il vente_. «Sur les bords de la Garonne, on dit _il fait du brouillard_, _du serein_, _de la rosée_, _de la pluie_, etc. Il faut dire: _il tombe_, etc.» (DESGROUAIS, _Gasconismes corrigés_.) _Faire_ ne doit s’employer pour indiquer la constitution du temps que lorsqu’il n’y a pas possibilité de le remplacer par un autre verbe. Ainsi dans ces phrases _il fait chaud_, _il fait beau_, _il fait froid_, le verbe _faire_ est le seul dont on puisse se servir, à moins d’avoir recours à des périphrases assez longues. Mais dans ces autres exemples: _il fait de la pluie_, etc. _du vent_, _du tonnerre_, etc., rien n’est certainement plus facile que de faire usage d’autres manières de parler, comme _il pleut_ ou _il tombe de la pluie_, etc., _il vente_, _il tonne_, etc., qui ont le double avantage d’être plus logiques et d’être préférées par nos bons écrivains. FAIRE LUMIÈRE. LOCUT. VIC. _Faites-nous lumière_ dans l’escalier. LOCUT. CORR. _Éclairez-nous_ dans l’escalier. «Un académicien qui était allé voir Fontenelle, se plaignait, en se retirant à la nuit, de ce que la domestique ne lui _faisait pas lumière_. Excusez-la, lui dit Fontenelle, elle n’entend que le français.» (CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._) FAIRE UNE MALADIE. LOCUT. VIC. Il a _fait_ une longue maladie. LOCUT. CORR. Il a _eu_ une longue maladie. _Faire une maladie_ est une expression absurde. Ne faudrait-il pas avoir réellement le diable au corps pour s’amuser à faire des maladies pour soi ou pour les autres? FAIT MOURIR. LOCUT. VIC. Ce brigand a été _fait mourir_. LOCUT. CORR. Ce brigand a été _exécuté_. Beaucoup de personnes emploient passivement le participe passé du verbe composé _faire mourir_, comme dans l’exemple que nous venons de citer. On doit éviter avec soin cette vicieuse locution, indice assez général d’une instruction fort négligée. On lit dans Vaugelas (_Remarque_ 245ᵉ) «Cette façon de parler est toute commune le long de la rivière de la Loire, et dans les provinces voisines, pour dire: _fut exécuté à mort_. La noblesse du pays l’a apportée à la cour, où plusieurs le disent aussi, et M. Coeffeteau, qui était de la province du Maine, en a usé toutes les fois que l’occasion s’en est présentée. Les Italiens ont cette même phrase, et le cardinal Bentivoglio, l’un des plus exacts et des plus élégans écrivains de toute l’Italie, s’en est servi en son histoire de la guerre de Flandres, au quatrième livre. _Lo strale_, dit-il, _già borgomastro d’Anversa, e che tanto haveva fomentate le seditioni di quella città_, fu fatto morire _en Vilvorde._» Nous ferons une remarque sur celle de Vaugelas; c’est que, de nos jours, lorsqu’on dit qu’un homme a été _exécuté_, il est inutile d’ajouter _à mort_. Le verbe _exécuter_ n’a toutefois cette énergique valeur qu’en matière criminelle, car tout le monde sait fort bien qu’_exécuter quelqu’un_, en termes de pratique, signifie saisir ce qu’il possède pour payer ce qu’il doit. Mais on dit plus généralement en ce sens, _exécuter chez quelqu’un, exécuter les meubles de quelqu’un_, et bien plus généralement encore: _saisir chez quelqu’un_. FALLOIR. Locut. vic. _Il faut mieux_ prendre ce parti. Locut. corr. _Il vaut mieux_ prendre ce parti. Le verbe _falloir_ exprime une nécessité, et toute nécessité est absolue. _Falloir_ ne peut donc souffrir après lui aucun adverbe qui le modifie, et doit être remplacé, dans la phrase que nous avons citée, par le verbe _valoir_. FAMEUX. LOCUT. VIC. Il avait une _fameuse_ soif. LOCUT. CORR. Il avait une _ardente_ soif. La soif de Tantale est réellement _fameuse_; mais cet adjectif n’est, dans notre exemple, qu’une hyperbole ridicule. FARBALA, FALBANA. LOCUT. VIC. C’est une robe à _farbala_, à _falbana_. LOCUT. CORR. C’est une robe à _falbala_. «On attribue à ce mot, dit M. Ch. Nodier, une singulière étymologie, qu’il faut recueillir pour éviter des tortures aux _Ménages_ à venir. Un prince, étonné de l’assurance avec laquelle une marchande de modes se flattait d’avoir dans son magasin tout ce qui peut servir à la parure des femmes, s’avisa de lui demander des _falbalas_, mariant au hasard les premières syllabes qui se présentèrent à son esprit. On lui apporta sans hésiter cette espèce d’ornement qui en a conservé le nom.» (_Exam. crit. des Dict._). FARCE. LOCUT. VIC. Votre ami est _farce_. LOCUT. CORR. Votre ami est _farceur_. _Farce_ est un substantif, _faire une farce_, et non un adjectif, quoique M. Raymond ait cru pouvoir le placer comme tel dans son dictionnaire, contrairement à l’avis de presque tous nos grammairiens. FATIGUER. LOCUT. VIC. Cet homme _fatigue_ beaucoup. LOCUT. CORR. Cet homme _se fatigue_ beaucoup. L’Académie et plusieurs grammairiens distingués approuvent l’emploi de _fatiguer_, comme verbe neutre, avec un nom de personne pour sujet. L’usage est contraire à cette manière de parler, et, à quelques exceptions près, on ne trouve, dans nos bons auteurs, le verbe _fatiguer_ employé, en parlant des personnes, que comme verbe actif. Le neutre est réservé pour les choses. C’est une richesse de notre langue qui nous permet de comprendre, lorsqu’on dit _elle fatigue beaucoup_, qu’il est question d’une chose, d’une poutre par exemple, et non d’une femme, parce qu’il aurait fallu dire, dans ce dernier cas, _elle se fatigue beaucoup_. Notre langue ne doit pas dédaigner ses richesses; on ne l’a jamais accusée d’en avoir trop. FAUTE. LOCUT. VIC. Ce n’est qu’une _faute d’inattention_. LOCUT. CORR. Ce n’est qu’une _faute d’attention_. Une _faute d’attention_ est une faute commise par l’attention, c’est-à-dire une inattention; mais si vous dites: _vous avez fait une faute d’inattention_, c’est comme si vous disiez: _votre inattention a fait une faute_, ou, en d’autres termes, _vous avez eu de l’attention_. Or, ce n’est pas là ce qu’on veut exprimer; cette manière de parler est donc défectueuse. FER A CHEVAL, FER DE CHEVAL. LOCUT. VIC. { Ce _fer à cheval_ est mal forgé. { La table était faite en _fer de cheval_. LOCUT. CORR. { Ce _fer de cheval_ est mal forgé. { La table était faite en _fer à cheval_. La distinction que nous venons d’établir nous paraît bien minutieuse, et il ne faut rien moins que l’autorité du Dictionnaire de l’Académie pour nous engager à appuyer cette ridicule fantaisie de puriste. Conçoit-on qu’on doive dire qu’une table qui a la forme d’un _fer de cheval_ est faite en _fer à cheval_? ne vaudrait-il pas mieux dire, comme le veut l’usage, un _fer à cheval_, au propre et au figuré? FERMER. LOCUT. VIC. Pourquoi nous a-t-on _fermés_ dans cette chambre? LOCUT. CORR. Pourquoi nous a-t-on _enfermés_ dans cette chambre? «_Fermer_ pour _enfermer_ est un gasconisme. _Fermez vos livres dans cette armoire_; et aussi _se fermer_ pour _s’enfermer_; _se fermer dans sa chambre, dans un cloître_.» (DESGROUAIS, _Gasc. corr._) FÊTE DE DIEU. LOCUT. VIC. Le jour de la _fête de Dieu_. LOCUT. CORR. Le jour de la _Fête-Dieu_. L’expression de _Fête-Dieu_ est fort ancienne. A l’époque où elle prit naissance, l’usage permettait de joindre deux mots, dont l’un était en génitif, sans que ce rapport fût marqué par la préposition _de_. Plusieurs expressions, que nous avons encore, ont été formées de cette manière, telles que _Hôtel-Dieu_, _Apport-Paris_, etc. Le génie de notre langue s’est modifié depuis, mais nous avons conservé ces vieux mots, débris du moyen âge, qui ne sont plus pour nous, après tout, que de véritables anomalies, et contre lesquels il n’est pas étonnant que le bon sens populaire proteste quelquefois. FEU. _Mon feu_, _mes feux_, sont des expressions ridicules, dont nos poètes se sont long-temps servis pour dire: _mon amour_, et qui ne devraient plus être employées maintenant. Ce serait du _classicisme_ outré dont les romantiques auraient raison de se moquer. Il est temps d’abandonner toutes ces vieilles métaphores, usées par un emploi immodéré, pour ne parler, autant que possible, que le langage de la nature. Les vers suivans ne sont-ils pas tout à fait risibles aujourd’hui? Tout allume des _feux_ que je voudrais éteindre. (BAOUR-LORMIAN, _Mahomet II_, act. 2.) Son cœur brûle des mêmes _feux_. (VIENNET, _Clovis_, act. 2.) Des _feux_ que dans mon cœur vous avez allumés. (LIADIÈRES, _Conradin et Frédéric_, act. 2.) FEU. ORTH. VIC. { _Feue_ la reine. { _La feu_ reine. ORTH. CORR. { _Feu_ la reine. { _La feue_ reine. «Ce mot n’a point de pluriel, et même il n’a pas de féminin lorsqu’il est placé avant l’article ou avant le pronom personnel.» (_Acad._) _Feu_ ma tante, ma _feue_ tante. FIBRE. Locut. vic. De _longs fibres_. Locut. corr. De _longues fibres_. Le genre de ce substantif, resté long-temps douteux, ne l’est plus aujourd’hui. Le féminin a prévalu. FILS. Locut. vic. _Le fils Durand_ est parti. Locut. corr. _Durand fils_ est parti. _Le père Michaud_, _la mère Roger_, sont des personnes d’un âge mûr, qu’on nomme ainsi seulement à cause de leur âge, et qui peuvent ne pas avoir d’enfans. _Michaud père_, _madame Roger mère_, sont vraiment un père et une mère, et si l’on ajoute à leurs noms ces mots _père_ et _mère_, c’est afin de les distinguer de leurs enfans. C’est par analogie avec ces deux dernières locutions que l’on doit dire _Durand fils_, puisque _fils_ est ici un véritable titre de relation, qui ne peut recevoir l’acception détournée qu’on attribue aux mots _père_ et _mère_ dans ces locutions, le _père Michaud_, la _mère Roger_. Prononcez _fi_ partout ailleurs que devant un mot commençant par une voyelle. Dites un _fi reconnaissant_ et un _fi zingrat_. FIXER. LOCUT. VIC. Vous le _fixez_ assez long-temps pour le reconnaître. LOCUT. CORR. Vous le _regardez_ assez long-temps pour le reconnaître. Si ce verbe, dans le sens de _regarder fixement_, n’est pas reçu dans la langue, ce n’est cependant pas un de ces mots que frappe une réprobation universelle. Les grammairiens n’en veulent pas, il est vrai, mais en revanche il compte dans la littérature quelques protecteurs, au nombre desquels nous citerons Crébillon fils, Fréron, madame de Genlis, Delille, etc. M. Charles Nodier, qui assure que _cent autres_ auteurs s’en sont servis, a voulu aussi prêter son patronage à ce verbe que l’Académie a toujours repoussé jusqu’à présent, et qui ne nous paraît réellement pas avoir des droits suffisans pour être admis dans la langue. Et cependant, comme le dit M. Ch. Nodier, il est certain que cette acception nouvelle du verbe _fixer_ ne manque pas d’énergie. Voltaire dit à ce sujet (_Quest. Encyclop._): «Quelques Gascons hasardèrent de dire: _j’ai fixé cette dame_, pour _je l’ai regardée fixement_, _j’ai fixé mes yeux sur elle_. De là est venue la mode de dire _fixer une personne_. Alors vous ne savez point si on entend par ce mot: _j’ai rendu cette personne moins volage_, ou _je l’ai observée_, _j’ai fixé mes regards sur elle_. Voilà une nouvelle source d’équivoques;» et voilà pourquoi, ajouterons-nous, il est nécessaire de bannir cette expression. FLAMME. Ce mot, comme celui de _feu_, dans le sens d’amour, est devenu si trivial, qu’on ne l’entend guère maintenant sans éprouver quelque envie de rire. Comment se fait-il que nos poètes modernes s’en servent encore si souvent? C’est donc toi qui, brûlant d’une _flamme_ insolente. (VIENNET, _Clovis_, act. 2.) Sa sœur, crédule et vaine, encourage ma _flamme_. (ANCELOT, _Fiesque_, act. 2.) Supposez (et la supposition ne doit pas coûter beaucoup) qu’un acteur un peu froid ait souvent à débiter cette chaleureuse expression de _flamme_, variée de temps en temps par celle de _feu_, qui n’est pas moins chaude, et l’effet de ce contraste sera certainement tel, que si vous, auteur, vous n’avez pas eu le dessein d’exciter l’hilarité, vous aurez obtenu un résultat fort opposé à celui que vous vous promettiez. FLANQUETTE. LOCUT. VIC. C’est à la bonne _flanquette_. LOCUT. CORR. C’est à la bonne _franquette_. Il est aisé de voir que _franquette_ a pour racine le mot _franc_; _à la bonne franquette_ signifie donc: tout franchement; _flanquette_ ne signifierait rien. FIN. Locut. vic. Prenez cette bille _fine_. Locut. corr. Prenez cette bille _fin_. _Fin_ est ici un adverbe, comme l’est le mot _dru_ dans ces phrases: _les balles tombent dru_, _ces blés sont semés dru_. _Fin_ et _dru_ ne qualifient pas les substantifs, ils modifient les verbes, et signifient conséquemment _avec finesse_, _d’une manière drue_. FLANQUÉ. LOCUT. VIC. { Il m’a _flaqué_ un coup de poing. { Il m’a _flanqué_ de l’eau sur la tête. LOCUT. CORR. { Il m’a _flanqué_ un coup de poing. { Il m’a _flaqué_ de l’eau sur la tête. Pourquoi l’Académie décide-t-elle qu’on ne doit pas dire: _flanquer un soufflet_, mais _flaquer un soufflet_? Cette locution se trouve non seulement dans le Dictionnaire de Trévoux, _il lui a flanqué un bon soufflet, un coup de pied_, mais encore dans plusieurs dictionnaires, et notamment dans celui des onomatopées de M. Charles Nodier. «Du bruit d’un coup violent, dit-il, le peuple a fait le mot factice _flan_ pour le représenter, et le verbe _flanquer_ pour donner un coup dont le son est exprimé par _flan_.» _Flaquer_, ne peut s’employer que pour signifier jeter, appliquer avec vivacité un liquide contre quelqu’un ou contre quelque chose, comme on peut le voir par cet exemple tiré de Labruyère: «S’il trouve qu’on lui a donné trop de vin, il en _flaque_ plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite, et boit le reste tranquillement.» _Flanquer_ signifie appliquer avec force un corps solide sur un autre, comme _flanquer un soufflet_, _un coup de pied_, _un coup de poing_.--_Flaquer_ vient de l’onomatopée _flac_; _flanquer_ de l’onomatopée _flan_. FLEUR D’ORANGE. LOCUT. VIC. { Un bouquet de _fleur d’orange_. { Boire de la _fleur d’orange_. LOCUT. CORR. { Un bouquet de _fleurs d’oranger_. { Boire de la _fleur d’oranger_. Il faut dire _fleur d’oranger_, en parlant de _fleur_ de l’arbre nommé _oranger_, puisque l’on dit _fleur d’abricotier_, _fleur de prunier_, _fleur de cerisier_, etc.; il faut encore dire _fleur d’oranger_ en parlant de la liqueur connue sous le nom de _fleur d’orange_, puisque cette liqueur se fait avec la fleur de l’oranger et non avec l’orange. Nous mettons un _s_ à cette locution _un bouquet de fleurs d’oranger_, parce que, selon la remarque d’un grammairien, un bouquet étant composé de plusieurs fleurs, ce mot doit être suivi d’un pluriel. FLEUR, FLEURER. LOCUT. VIC. { Ce chien n’a pas de _fleur_. { Ce chien a _fleuré_ le gibier. LOCUT. CORR. { Ce chien n’a pas de _flair_. { Ce chien a _flairé_ le gibier. --_Fleur_, dans l’acception qu’on lui trouve ici, est un barbarisme. --On employait indifféremment, il y a moins d’un siècle, _fleurer_ pour _flairer_ et _flairer_ pour _fleurer_. La différence entre ces deux verbes est maintenant bien établie; _flairer_, c’est aspirer une odeur, _flairez cette rose_; _fleurer_, c’est au contraire l’exhaler, _cela fleure comme baume_. On _flaire_ enfin ce qui _fleure_. FLEURAISON. LOCUT. VIC. La gelée a retardé la _fleuraison_. LOCUT. CORR. La gelée a retardé la _floraison_. «Quelques jardiniers prononcent _fleuraison_; mais le mot français est _floraison_.» (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._) L’Académie (1802) donne aussi _floraison_, mais en renvoyant à _fleuraison_. FLEURIR. { Le commerce _fleurissait_. LOCUT. VIC. { Cet arbre _florissait_ au printemps. { L’empire est _fleurissant_. { Voyez ces _florissantes_ prairies. { Le commerce _florissait_. LOCUT. CORR. { Cet arbre _fleurissait_ au printemps. { L’empire est _florissant_. { Voyez ces _fleurissantes_ prairies. Au propre, le verbe _fleurir_ est régulier dans tous ses temps; au figuré, il a l’imparfait de l’indicatif et le participe présent irréguliers, _il florissait_, _florissant_, malgré quelques exemples contraires trouvés dans certains auteurs. FOIS. { _La fois_ que vous êtes venu me voir. LOCUT. VIC. { _Les fois_ que nous avons joué ensemble. { _La fois précédente_ nous l’avions vu. { _Cette fois_ que vous êtes venu me voir. LOCUT. CORR. { _Toutes les fois_ que nous avons joué ensemble. { _La précédente fois_ nous l’avions vu. Le substantif _fois_ ne peut jamais être employé avec l’article, sans qu’il y ait un adjectif entre ces deux mots. L’adjectif _tout_ est le seul qui ne se mette pas à cette place. On le met devant l’article.--Les phrases suivantes doivent donc être condamnées: songez _aux fois_ où il vous a battu. Je suis _des fois_ obligé de me fâcher. Il faut: Songez aux _nombreuses fois_ où il vous a battu. Je suis _certaines fois_ obligé de me fâcher. FOND, FONDS. ORTHOG. VIC. { La pièce d’or tomba au _fonds_ du puits. { Voici un beau _fond_ de commerce. ORTHOG. CORR. { La pièce d’or tomba au _fond_ du puits. { Voici un beau _fonds_ de commerce. «_Fond_ et _fonds_ sont deux choses différentes: le premier est le _fundum_ des Latins, c’est la partie la plus basse de ce qui contient ou peut contenir quelque chose, _le fond d’un tonneau_, _d’un sac_, etc.; l’autre est le _fundus_ des Latins. Dans le propre, c’est la terre qui produit les fruits; dans le figuré c’est tout ce qui rapporte du profit: _fonds de terre_, _faire fonds sur_; etc.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) Ménage, Th. Corneille et Dumarsais, dédaignant cette distinction, veulent qu’on écrive _fond_ sans _s_ dans tous les cas possibles. Cette opinion nous paraît assez raisonnable; et nous sommes persuadé qu’elle sera un jour adoptée; mais nous devons, en attendant, prévenir le lecteur que l’orthographe indiquée par Féraud est encore aujourd’hui généralement suivie. FORMES. LOCUT. VIC. Cet homme a les _formes_ rudes. LOCUT. CORR. Cet homme a les _manières_ rudes. _Formes_, dans le sens qu’on lui voit ici, est un néologisme inutile et ridicule que nos lexicographes ont fort bien fait de ne pas accueillir. Qui pourrait garder son sérieux en entendant une dame dire d’un homme: Ce Monsieur a les _formes_ polies? Moins on fournit d’aliment aux jeux de mots, plus on embellit une langue. FORT. LOCUT. VIC. { Cette femme _se fait forte_ d’obtenir sa grâce. { C’est un _fort homme_. LOCUT. CORR. { Cette femme _se fait fort_ d’obtenir sa grâce. { C’est un _homme fort_. --Dans le verbe composé _se faire fort_, _fort_ doit rester invariable parce que c’est un adverbe. --_Fort_, adjectif ne doit pas se placer devant le substantif _homme_, car il faudrait alors ou prononcer le _t_, ce qui serait fort désagréable à l’oreille et ferait croire qu’il est question d’un fort volume (_fort tome_) ou ne pas le prononcer, et dire en ce cas _for homme_, ce qui ferait penser au forum des Romains. Le mieux est donc de placer _homme_ avant _fort_. FORT DE. LOCUT. VIC. _Fort de_ son droit, il a intenté le procès. LOCUT. CORR. _Sûr de_ son droit, il a intenté le procès. Voici une expression fort en vogue aujourd’hui, mais si l’on en croit quelques critiques, dont nous partageons au reste le sentiment, il vaudrait beaucoup mieux ne pas s’en servir. M. Laveaux, (_Dict. des diff._) tolère l’emploi de _fort de_ dans la conversation seulement, et M. Ch. Nodier (_Examen crit. des Dict._), le traite de «locution emphatique qui a passé du néologisme du barreau au néologisme des brochures, des journaux et de la tribune. Notre temps, ajoute-t-il, est celui des discours _forts de choses_, et il n’est personne entre nous qui n’ait eu le bonheur d’entendre quelque part des avocats _forts de la vérité de leurs moyens_, et des orateurs _forts de la pureté de leur conscience_. Ce style n’est pas fort.» Cent ans avant M. Nodier, l’abbé Desfontaines avait aussi signalé cette expression comme un néologisme, et en citant ces deux phrases: _voilà qui est fort de café_, _cette liqueur est forte d’eau-de-vie_, il avait ajouté ironiquement: On peut dire que le style de cet auteur est _fort d’esprit_. FORTUNÉ. LOCUT. VIC. Ce luxe convient aux gens _fortunés_. LOCUT. CORR. Ce luxe convient aux gens _riches_. «Bien traité de la fortune ou du sort; et comme cela signifie riche, dans la logique du peuple, un homme _fortuné_ signifie nécessairement un homme riche dans sa grammaire. C’est un barbarisme très-commun dans la langue, et qui provient d’une erreur très-commune dans la morale.» (CH. NODIER, _Examen critique des Dict._) Le Dictionnaire des quatre professeurs tolère, dans le genre familier, l’emploi de _fortuné_ pour riche. Nous n’aimons pas cette tolérance. Qu’on se serve dans le style négligé d’expressions qui ne seraient pas assez élégantes pour un style soutenu, rien de plus naturel; mais qu’on puisse se permettre des barbarismes dans certains cas, c’est une doctrine qui nous semble, en vérité, quelque peu absurde. FOSSAYEUR. LOCUT. VIC. C’est un _fossayeur_. LOCUT. CORR. C’est un _fossoyeur_. On dit aussi _fossoyer_ et non _fossayer_. FOUCADE. LOCUT. VIC. Je le reconnais à cette _foucade_. LOCUT. CORR. Je le reconnais à cette _fougade_. Une _fougade_, dit l’Académie, est une espèce de petite mine. _La fougade joua et fit sauter les soldats._ C’est par allusion à cette mine, qu’on nomme probablement _fougade_ un accès de gaieté, de colère, de tristesse, qui vient à quelqu’un subitement et comme par explosion. Le Dictionnaire de Trévoux donne aussi _foucade_, mais il renvoie à _fougade_.--_Fougade_ appartient à la famille de _fougue_. FOUDRE. LOCUT. VIC. { Le _foudre_ de l’Éternel l’écrasa. { Les _foudres_ de l’Église sont souvent _impuissantes_. LOCUT. CORR. { La _foudre_ de l’Éternel l’écrasa. { Les _foudres_ de l’Église sont souvent _impuissans_. _Foudre_ est ordinairement féminin au propre, et masculin au figuré. L’inobservation de cette règle ne se trouve guère que chez les poètes, dont la liberté d’expression va, comme on le sait, jusqu’à la licence, et qu’il ne faut pas généralement choisir pour guides dans la carrière grammaticale, quand on craint de s’égarer. FOUET. LOCUT. VIC. { Vous aurez le _foua_. { On l’a _fouaté_. LOCUT. CORR. { Vous aurez le _fouè_. { On l’a _fouèté_. L’usage, nous le reconnaissons, veut que l’on prononce _foua_, mais comme il veut aussi que l’on prononce _fouèter_, et qu’il y a ici une contradiction choquante, nous croyons, pour la faire disparaître, devoir adopter le sentiment de Wailly, de Féraud et de plusieurs autres grammairiens, qui auront sans doute pensé que les deux lettres _et_ prenant le son de l’_a_, étaient une anomalie à l’introduction de laquelle il fallait s’opposer. FRAICHE (A LA). LOCUT. VIC. Nous marcherons _à la fraîche_. LOCUT. CORR. Nous marcherons _au frais_. _A la fraîche_ est un barbarisme de marchand de _coco_. FRANC. LOCUT. VIC. { J’ai reçu votre lettre _franc de port_. { L’ordre de la _franc-maçonnerie_. LOCUT. CORR. { J’ai reçu votre lettre _franche de port_. { L’ordre de la _franche-maçonnerie_. L’adjectif _franc_ est fort souvent employé sans aucun égard pour la règle de l’accord, et nous sommes étonné de voir que les grammairiens ne se soient pas plus occupés de relever cette faute. Il est cependant bien évident qu’une lettre ne peut être _franc de port_, mais _franche de port_, et que, dans le mot composé _franche-maçonnerie_, il est tout aussi nécessaire de mettre l’adjectif _franc_ au féminin, parce qu’il qualifie un substantif féminin, qu’il l’est de mettre ce même adjectif au masculin pluriel, quand on dit les _francs-maçons_, parce que c’est à un substantif masculin pluriel qu’il se rapporte ici. FRANCHIPANE. LOCUT. VIC. Aimez-vous la _franchipane_? LOCUT. CORR. Aimez-vous la _frangipane_? Un marquis de _Frangipani_ inventa, il y a quelques siècles, un parfum qui prit son nom, et dont la mode s’empara bientôt pour en saturer les gants des fashionables. Ce parfum entra ensuite dans la composition d’une espèce de pâtisserie qui est encore fort connue aujourd’hui. FROID (PRENDRE). LOCUT. VIC. Prenez garde de _prendre froid_. LOCUT. CORR. Prenez garde d’_avoir froid_. Cette expression, que nous n’avons pas trouvée dans nos bons auteurs, est principalement employée par les méridionaux. On lit dans M. Defauconpret: «En leur exprimant son inquiétude qu’ils n’eussent _pris froid_.» (_Fiancée de Lammmermoor_, ch. XIII.) Il fallait: qu’ils n’eussent _eu froid_. FROIDIR. LOCUT. VIC. Laissez _froidir_ votre bouillon. LOCUT. CORR. Laissez _refroidir_ votre bouillon. «_Froidir_, né barbarisme, demeure barbarisme et mourra barbarisme.» (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._) FROIDUREUX. LOCUT. VIC. Il est bien _froidureux_. LOCUT. CORR. Il est bien _frileux_. «_Froidureux_ est un barbarisme.» (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._) GARANT. LOCUT. VIC. Cette dame sera _garant_ de ma parole. LOCUT. CORR. Cette dame sera _garante_ de ma parole. M. Chapsal prétend que le substantif _garant_ ne prend jamais le signe du féminin. Il est dans l’erreur. On lit dans le Dictionnaire de l’Académie cette phrase: _la Suède s’est rendue garante du traité_, précédée de cette remarque «dans le style de négociation quelques-uns ont employé _garante_ au féminin.» Rien, selon nous, n’est plus ridicule que ces distinctions capricieuses introduites par l’usage, et, dans le désir de contribuer à les faire disparaître, nous engageons beaucoup à donner ou à refuser (et surtout à donner) dans tous les cas possibles, au mot _garant_, la terminaison féminine. GARE. LOCUT. VIC. _Gare de_ devant. LOCUT. CORR. _Gare_ devant. Féraud dit _gare de devant_! L’Académie _gare devant_! Nous croyons cette dernière locution plus conforme à l’usage et à la grammaire. _Gare_ est l’impératif du verbe _garer_; ainsi _gare devant_, _gare derrière_, sont mis pour (qu’on se) _gare devant_ (moi); (qu’on se) _gare derrière_ (moi). _De_ ne peut s’employer avec le verbe _garer_ que devant un nom de personne ou de chose à éviter: _garez-le de_ sa colère; _garez-vous des_ voitures; il faut _se garer des_ fous. GARNISAIRE. PRONONC. VIC. Il a des _garnissaires_ chez lui. PRONONC. CORR. Il a des _garnizaires_ chez lui. L’analogie de ce mot avec _garnison_ peut servir à en constater la prononciation. GASTRIQUE. LOCUT. VIC. Il est malade d’une _gastrique_. LOCUT. CORR. Il est malade d’une _gastrite_. _Gastrique_ est un adjectif dont la signification est: qui appartient à l’estomac. _Gastrite_ est un substantif qui veut dire: inflammation de l’estomac. GATER. LOCUT. VIC. Il est allé _gâter de l’eau_. LOCUT. CORR. Il est allé _uriner_. _Gâter_ ne signifie pas _répandre_, et de l’_urine_ n’est pas de l’_eau_. Le mot dont on se doit servir ici, le mot _propre_ enfin, c’est _uriner_. Avant de songer à contenter la sotte susceptibilité d’une décence quintessenciée, il faut au moins songer à ne pas choquer le bon sens. GAVIOT. LOCUT. VIC. Il en a plein le _gaviot_. LOCUT. CORR. Il en a plein le _gavion_. _Gavion_ est un mot assez trivial, employé pour signifier _le gosier_; mais comme plusieurs dictionnaires, celui de l’Académie entre autres, ont cru devoir l’accueillir, et qu’il appartient maintenant à la langue écrite, nous ne pouvons nous dispenser d’en indiquer la véritable orthographe. GÉANE. LOCUT. VIC. C’est un _géane_. LOCUT. CORR. C’est une _géante_. Le féminin de l’adjectif terminé en _ant_ se forme en ajoutant un _e_ muet au masculin. _Béant_, _béante_, _bienséant_, _bienséante_, etc.; _géant_ doit donc faire au féminin _géante_. GÉNIE. LOCUT. VIC. Il est officier d’artillerie ou _de génie_. LOCUT. CORR. Il est officier d’artillerie ou _du génie_. Il est bien clair, puisqu’on dit un soldat, un officier _d’artillerie_, _de marine_, _de cavalerie_, etc., qu’on devrait dire, par analogie, un soldat, un officier _de génie_, et non _du génie_; mais, comme d’un autre côté, il est bien prouvé que tous les hommes appartenant à l’arme _du génie_ ne sont malheureusement pas, et ne peuvent même pas être tous des hommes de génie, on a senti qu’il était nécessaire d’établir une différence entre des expressions qui rendaient des idées différentes. De là vient qu’on dit un officier _du génie_ pour dire un officier qui appartient au corps _du génie_, et un officier _de génie_, pour dire un officier qui est doué _de génie_. GENS. LOCUT. VIC. Les _vieilles gens_ sont _soupçonneuses_. LOCUT. CORR. Les _vieilles gens_ sont _soupçonneux_. «Le substantif _gens_ demande l’adjectif qui le précède au féminin, et au masculin l’adjectif qui le suit. «Quand un adjectif de tout genre précède le mot _gens_, on met _tous_ au masculin. _Tous_ les _honnêtes gens_; _tous_ les _habiles gens_. Lorsqu’un adjectif à terminaison féminine précède le substantif _gens_, on met _toutes_: _toutes_ les _vieilles gens_; _toutes_ les _mauvaises gens_. «Qu’on ne pense pas, avec un grammairien, que ces irrégularités constituent en partie la beauté des langues; ce sont, au contraire, des taches, qu’un usage bizarre a rendues ineffaçables.» (CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._) GENTE. LOCUT. VIC. La _gente_ irritable des poètes. LOCUT. CORR. La _gent_ irritable des poètes. La _gent_ qui porte crète au spectacle accourut. (LA FONTAINE, fab. liv. I.) _Gente_ n’est français que comme féminin de _gent_, (joli.) _Gente_ de corps et de façon. (MAROT.) Il y a donc une faute dans cette phrase: «mais la _gente_ dévote ne veut y croire, etc.» pour dire: mais les dévots ne veulent y croire. (_Gaz. des Trib. 31 janv. 1834._) Cette phrase serait bonne si l’on avait voulu dire la _gentille_ dévote, ce qui ne peut pas être, d’après le sens de la phrase entière. GÉROMÉ. LOCUT. VIC. Du fromage de _Géromé_. LOCUT. CORR. Du fromage de _Gérardmer_. _Gérardmer_ est un bourg des Vosges (arrondissement de St-Dié), renommé pour ses fromages. GÉROMIUM. LOCUT. VIC. J’aime l’odeur du _géromium_. LOCUT. CORR. J’aime l’odeur du _géranium_. On prononce _géraniome_. GESTION (_Voy._ DIGESTION). GIBELOTTE (_Voy._ CIVET). GIFFLE (_Voy._ CALOTTE.). GIGIER, GÉGIER. LOCUT. VIC. Un _gigier_, un _gégier_ de poulet. LOCUT. CORR. Un _gésier_ de poulet. _Gésier_ est, selon Ménage, une corruption de _gigier_. Ce mot, ajoute-t-il, vient de _gigerium_. _Gigeria, intestina gallinarum._ (NONIUS MARCELLUS.) L’usage veut maintenant qu’on dise _gésier_, en dépit de l’étymologie. GISSANT. ORTH. VIC. On le trouva _gissant_ sur la terre. ORTH. CORR. On le trouva _gisant_ sur la terre. Le vieux verbe _gir_ ou _gésir_ n’est plus employé maintenant que dans les temps et personnes qui suivent: _il gît_, _nous gisons_, _ils gisent_, _il gisait_, _gisant_, qu’on écrit avec un seul _s_, mais qu’on prononce, dit la Grammaire des Grammaires, comme s’il y en avait deux. GLISSADE. LOCUT. VIC. Un ruisseau gelé leur fournit une _glissade_. LOCUT. CORR. Un ruisseau gelé leur fournit une _glissoire_. L’action de glisser est une _glissade_; un chemin frayé sur la glace, pour y faire des _glissades_, est une _glissoire_. GLISSER. LOCUT. VIC. Comme le pavé _glisse_ aujourd’hui! LOCUT. CORR. Comme le pavé _est glissant_ aujourd’hui! Le pavé est certainement trop bien retenu dans son encaissement pour qu’il puisse _glisser_; c’est donc nous qui _glissons_. GODRON. LOCUT. VIC. Cela sent le _godron_. LOCUT. CORR. Cela sent le _goudron_. Des _godrons_ sont des plis ronds qu’on fait aux jabots, aux manchettes, aux coiffures des femmes, ou des façons qu’on fait aux bords de la vaisselle d’argent, _vaisselle à gros godrons_, _à petits godrons_, et aux ouvrages de menuiserie et de sculpture. Du _goudron_ est une espèce de poix, servant principalement à calfater les vaisseaux. Il y a, comme on voit, assez de différence entre ces deux mots pour qu’on ne doive pas les confondre. GRACE. LOCUT. VIC. Vous l’avez obtenu, _grâces_ à moi. LOCUT. CORR. Vous l’avez obtenu, _grâce_ à moi. L’Académie, dans ces locutions _grâce à Dieu_, _grâce à vos soins_, etc., ne met point de _s_; elle en met un lorsque le substantif _grâce_ est précédé du verbe _rendre_, _rendre grâces_. Nous croyons qu’on peut fort bien s’en dispenser. _Rendez grâce_ au seul nœud qui retient ma colère. (RACINE, _Iph._) GRAINIER, GRENETIER. Un _grainier_ est un marchand de _grains_; un _grainetier_, un marchand de _graines_. L’Académie ne donne pas le premier mot, et écrit mal le second, _grenetier_. GRAMMAIRE. PRONONC. VIC. _Gran-maire_. PRONONC. CORR. _Gram’-maire_. Le grammairien Beauzée, répondant à un descendant de d’Aguesseau qui disait humblement n’avoir été reçu dans une société littéraire qu’en considération de son grand-père: «cela ne m’étonne pas, Monsieur, je l’ai bien été à cause de ma _grand’mère_,» Beauzée, disons-nous, ne faisait qu’un mauvais calembour. Qui respectera les lois grammaticales, si les grammairiens sont les premiers à les méconnaître? GRAVAS. LOCUT. VIC. Enlevez ces _gravois_. LOCUT. CORR. Enlevez ces _gravas_. La langue n’ayant nullement besoin de deux mots parfaitement synonymes, il faut faire un choix entre _gravois_ et _gravas_. Selon les dictionnaires de Furetière et de Trévoux, «les maçons disent _gravas_, mais _les autres_ disent _gravois_.» Les maçons nous ont bien l’air de l’emporter sur _les autres_, car ils ont l’usage pour eux, et ce qui nous semble le prouver, c’est la formation du mot _gravatier_, donné par l’Académie et tous les autres dictionnaires. GRAVIR. LOCUT. VIC. Il a _gravi contre_ ce roc. LOCUT. CORR. Il a _gravi_ ce roc. Laveaux, dans ses additions au dictionnaire de l’Académie (1802), est d’avis qu’on peut employer _gravir_ activement, et dire _gravir_ un roc, une montagne, etc. Plusieurs de nos bons auteurs ont partagé cette opinion, comme on pourrait le prouver par de nombreuses citations. GRIPPE (PRENDRE EN). Quelques grammairiens prétendent, en s’appuyant sur l’autorité de l’Académie, qu’on doit dire: _se prendre de grippe contre quelqu’un_; _contre quelque chose_, et non: _prendre quelqu’un_, _quelque chose en grippe_. Si ces grammairiens avaient lu attentivement tout le dictionnaire de l’illustre compagnie, ils auraient vu que ces deux locutions y sont également autorisées. Nous pensons aussi qu’elles doivent l’être, puisque l’on dit également _prendre en haine_, _prendre en aversion_, _prendre en amitié_, etc., et _se prendre de haine_, _se prendre d’aversion_, _se prendre d’amitié_, etc. GROGNER. LOCUT. VIC. Vous _me grognez_ sans cesse. LOCUT. CORR. Vous _grognez_ sans cesse _contre moi_. _Grogner_ étant un verbe neutre ne peut pas avoir un régime direct. GROSSE. LOCUT. VIC. Cette femme est _grosse de vous_. LOCUT. CORR. Cette femme est _grosse de votre fait_. Rabelais se moque ainsi de cette manière de parler: «Le secund dict: Ma femme engroissera, mais non _de moy_. Cor Dieu ie le croy. Ce sera _d’ung beau petit enfantelet_ que elle sera _grosse_. Aultrement, vouldriez-vous que ma femme dedans ses flancz me pourtast? me conceut? me enfantast? et que on dist, Panurge est ung secund Bacchus. Il est deux foys nay. Il est renay, comme feut Hippolytus, etc., sa femme était _grosse de luy_. Erreur; ne m’en parlez jamais.» (_Pantagruel_, Liv. III. Ch. XVIII.) Ce que nous disons ici de l’adjectif _grosse_, doit s’appliquer également à l’adjectif _enceinte_. GROUIN. LOCUT. VIC. Oh! le vilain _grouin_! LOCUT. CORR. Oh! le vilain _groin_! Prononcez aussi _gro-ein_ et non _grou-in_. GUÈRES. LOCUT. ET ORTH. VIC. Il ne s’en faut _de guères_. LOCUT. ET ORTH. CORR. Il ne s’en faut _guère_. «M. de Balzac dit toujours _il ne s’en faut de guères_. Dans une de ses lettres à madame Desloges (Liv. 7. lett. 19): _Votre lettre m’est si précieuse, Madame, qu’il ne s’en faut_ de guères, _que je ne m’en fasse un collier ou un bracelet_, etc. C’est un gasconisme. Il faut dire, pour parler français, _il ne s’en faut_ guères. _De guères_, comme l’a fort bien observé l’auteur des Remarques, ne se dit que lorsqu’il est question d’une quantité comparée avec une autre: _elle ne la passe de guères_.» (MÉNAGE, _Observ. sur la lang. fr._) Le _s_ de _guères_ étant inutile, nous pensons qu’il vaut mieux le supprimer, comme l’a fait l’Académie. GUET-A-PENS. ORTH. VIC. Il fut victime d’un _guet-à-pens_. ORTH. CORR. Il fut victime d’un _guet-apens_. Quoique certains auteurs, M. Chapsal entr’autres, (_Dict. grammatical_) aient cru devoir écrire _à-pens_ en deux mots, il est hors de doute pour quiconque veut se donner la peine de feuilleter nos anciens auteurs, que cette orthographe n’est pas tolérable. _Apenser_, en vieux français, signifie réfléchir, méditer. Liétart l’a véu, si _s’apense_ De la promesse que li fist. (_Roman du Renard._ V. 16422.) _Guet-apens_ est donc une abréviation de _guet apensé_ c’est-à-dire _guet médité_. GUETTE. LOCUT. VIC. Ce chien est de bonne _guette_. LOCUT. CORR. Ce chien est de bon _guet_. _Guette_, dans le sens qu’il reçoit ici, est un barbarisme. GUEUX, MISÉRABLE. LOCUT. VIC. Il a agi comme un _gueux_, comme un _misérable_. LOCUT. CORR. Il a agi comme un _vaurien_. «Au sens propre, ces adjectifs se disent d’un homme très-pauvre; au sens figuré d’un scélérat. Il paraît que cette extension est de la langue des riches, et non pas de celle de l’humanité. Chez les anciens, _res sacra erat miser_. Chez nous, pour marquer qu’un homme est à fuir, on dit qu’il est _malheureux_.» (Ch. Nodier.) Nous ferons remarquer, après ce blâme sévère et mérité de l’acception plus qu’inconvenante donnée par certaines gens aux mots _gueux_ et _misérable_, qu’il ne faut jamais les employer que dans le sens de pauvre, lequel est certainement le seul qu’ait eu en vue notre immortel Béranger dans sa jolie chanson des _Gueux_. N’est-ce pas en effet assez de laisser tomber son dédain sur les malheureux, sans leur jeter encore des injures? Honneur au grammairien philosophe qui a si bien flétri deux mauvaises expressions que repoussent également et la langue et la morale. GUIANE, GUIENNE. PRONONC. VIC. La _Gü-i-iane_, la _Gü-i-ienne_. PRONONC. CORR. La _Ghi-ane_, la _Ghi-enne_. GUIGNONANT. LOCUT. VIC. C’est vraiment _guignonant_. LOCUT. CORR. C’est vraiment _malheureux_. _Guignonant_ est un barbarisme. GUILLAUME. PRONONC. VIC. _Gü-illaume_. PRONONC. CORR. _Ghillaume_. GUISE. PRONONC. VIC. La famille des _Ghise_. PRONONC. CORR. La famille des _Gü-ise_. H. LOCUT. VIC. _Une_ h _aspirée, une_ h _muette_. LOCUT. CORR. _Un_ h _aspiré, un_ h _muet_. La lettre _h_, comme toutes les autres lettres, est du genre masculin. (_Voyez_ LETTRES.) HABILETÉ. LOCUT. VIC. On a reconnu son _habileté_ à succéder. LOCUT. CORR. On a reconnu son _habilité_ à succéder. Celui qui est _habile_ à recueillir une succession, a de l’_habilité_. La légitimation _habilite_ un bâtard à succéder. On pourrait, en jouant sur les mots, dire d’une personne qui soufflerait à une autre un héritage, qu’au défaut d’_habilité_ à succéder, elle a fait preuve d’_habileté_. HAÏR. PRONONC. VIC. Je _ha-ïs_, tu _ha-ïs_, il _ha-ït_. PRONONC. CORR. Je _hès_, tu _hès_, il _hèt_. Dans ses autres temps et personnes, le verbe _haïr_ conserve l’orthographe et la prononciation de l’infinitif. HALBRAN. ORTH. VIC. C’est un ragoût de _halebrans_. ORTH. CORR. C’est un ragoût d’_albrans_. Par suite d’une inattention assez singulière, l’Académie écrit ce mot, dans son dictionnaire, de deux façons différentes; d’abord sans _h_ et ensuite avec un _h_, et un _h_ aspiré, qui plus est. Feydel fait sur ce mot la remarque que ni l’une ni l’autre de ces deux orthographes n’est bonne, et que l’on doit écrire _alebrand_. Feydel ne donne malheureusement pas la raison sur laquelle s’appuie son opinion; la nôtre est fondée sur l’étymologie (gr. _alibrentos_) donnée par Ménage, qui cependant a écrit _halbran_, contrairement à cette étymologie, par respect sans doute pour l’usage de son temps; et profitant de la latitude que nous donne ici l’Académie, nous nous déclarons pour _albran_. HANOVRE. PRONONC. VIC. Rue _d’Hanovre_. PRONONC. CORR. Rue _de Hanovre_. Le _h_ de _Hanovre_ est aspiré, conformément à l’étymologie. On ne dit pas: _l’Hanovre_ est sous la domination anglaise, mais _le Hanovre_ etc. HARIA. LOCUT. VIC. Dieu! quel _haria_! LOCUT. CORR. Dieu! quel _casse-tête_! _Haria_ est un barbarisme. HARNOIS. ORTH. VIC. Ces _harnois_ sont beaux. ORTH. CORR. Ces _harnais_ sont beaux. M. Ch. Nodier est certainement dans l’erreur lorsqu’il prétend que ce mot a été reconquis par l’ancienne prononciation, qui donnait à la diphthongue _oi_ le son qu’elle a retenu dans le mot _loi_. Qu’il consulte l’usage; en grammaire, a-t-il dit, l’usage a toujours raison. HASARD. PRONONC. VIC. C’est un jeu _d’hasard_. PRONONC. CORR. C’est un jeu _de hasard_. Le _h_ est aspiré dans toute la famille de ce mot. HÉBREU. LOCUT. VIC. La langue _hébreuse_, _hébreue_. LOCUT. CORR. La langue _hébraïque_. _Hébreu_ ne fait, au féminin, ni _hébreuse_, ni _hébreue_; il est invariable, quant au genre. On est obligé, pour avoir un féminin, d’employer l’adjectif _hébraïque_, des deux genres, et l’on dit alors également la grammaire _hébraïque_, la Bible _hébraïque_, le rit _hébraïque_. HÉMISPHÈRE. LOCUT. VIC. L’_une_ et l’autre _hémisphère_. LOCUT. CORR. L’_un_ et l’autre _hémisphère_. Le prépositif _hémi_, joint à _sphère_, n’avait aucun droit de changer le genre de ce dernier substantif; il y a ici pur caprice de la part de l’usage mais ce caprice est consacré. L’auteur des _Omnibus du langage_ attribue donc à tort au mot _hémisphère_ le genre féminin, surtout quand il s’autorise de l’Académie qui le fait masculin. HÉMORRHAGIE. ORTH. ET LOCUT. VIC. C’est une _hémorrhagie_ de sang. ORTH. ET LOCUT. CORR. C’est une _hémorragie_. Une _hémorragie_ étant une perte de sang, l’adjonction de ces deux derniers mots à _hémorragie_ forme un véritable pléonasme. L’Académie a supprimé le _h_ de ce mot. Comme le dit Féraud, cette lettre était inutile. HENNIR, HENNISSEMENT. PRONONC. VIC. Il _hanit_ de plaisir. PRONONC. CORR. Il _hennit_ de plaisir. Wailly, Boiste, Laveaux disent de prononcer _hanir_, _hanissement_. L’usage veut qu’on prononce _hennir_, _hennissement_. M. Ch. Nodier (_Examen crit. des diction._) qui s’attache ici à l’usage, fait la remarque que cette prononciation est à-la-fois étymologique, euphonique et pittoresque. Nous sommes tout-à-fait de son avis. HENRI. LOCUT. VIC. La vie _d’Henri IV_. LOCUT. CORR. La vie _de Henri IV_. On lit dans Mercier (_Hist. de France_, t. III): _Cet Henri VIII_, chef de la confédération contre Louis XII. Ce _t_ a quelque chose qui choque l’usage reçu. Voltaire a-t-il dit _l’Henriade_? HERMITE. ORTH. VIC. Un _hermite_. ORTH. CORR. Un _ermite_. L’Académie (1802) a préféré l’orthographe _hermite_, _hermitage_; et nous ne savons pourquoi. L’étymologie (_eremita_) la repousse. Il est aussi peu raisonnable, abstraction faite de l’usage, d’écrire _hermite_, qu’il le serait d’écrire _hanachorète_. HÉSITER. LOCUT. VIC. N’_hésitez pas de_ partir. LOCUT. CORR. N’_hésitez pas à_ partir. Devant un nom, _hésiter_ demande la préposition _sur_; devant un verbe, il régit _à_. _De_, ajoute Laveaux, serait une faute. HEURE (A BONNE). _Voy._ BONNE. HEURE. LOCUT. VIC. Je l’ai attendu une _heure d’horloge_. LOCUT. CORR. Je l’ai attendu une _heure entière_. On joint souvent à ce mot des modificatifs que le bon sens condamne. Que signifient par exemple ces locutions: une _heure d’horloge_, une _heure de temps_, une _grande_, une _petite heure_? Toutes les _heures_ ne sont-elles pas égales? Une _heure d’horloge_, comme une _heure de montre_, comme une _heure de temps_, comme une _grande_, comme une _petite heure_, ne vaut toujours que soixante minutes. S’il y a plus ou moins de soixante minutes, ce n’est plus une heure; c’est une heure plus une fraction ou moins une fraction. Les expressions que nous signalons ici sont au reste si ridicules qu’on ne les trouvera jamais employées par les gens, nous ne dirons pas ayant une teinture de grammaire, mais pourvus de quelque justesse d’esprit, qualité essentielle en grammaire, comme en toutes choses, et qui peut quelquefois balancer avec avantage le savoir. HIATUS. PRONONC. VIC. Évitez _le hiatus_. PRONONC. CORR. Évitez _l’hiatus_. L’usage est assez généralement en contradiction avec les dictionnaires pour la prononciation de ce mot. Comme l’aspiration du _h_ est plutôt une tache qu’un ornement de la langue, nous pensons qu’il vaut beaucoup mieux s’en rapporter en cette circonstance aux dictionnaires. HIDEUX. PRONONC. VIC. C’est _t’ideux_. PRONONC. CORR. _Cé hideux_. M. de Pradt a méconnu l’aspiration du _h_ dans ce mot. «Une populace..... assouvit _son hideuse_ faim à bon marché.» HIER. (_Voy._ AVANT-HIER). HIER AU MATIN, HIER SOIR. LOCUT. VIC. Je l’ai vu _hier au matin_, _hier soir_. LOCUT. CORR. Je l’ai vu _hier matin_, _hier au soir_. Pourquoi, dira sans doute quelque raisonneur, intercaler entre les mots _hier_ et _soir_ l’article contracté _au_, que vous refusez à la première locution? L’analogie n’exige-t-elle pas que la construction de ces deux expressions soit la même? _Épouvanté par le bon sens du maraud_, nous lui répondrons: l’usage le veut ainsi; et franchement nous ne voyons pas qu’on puisse lui faire d’autre réponse sensée, en admettant que celle-ci le soit. Notre syntaxe veut aussi qu’on dise _demain matin_, _demain au soir_. HOLLANDE. LOCUT. VIC. On a reçu des nouvelles _d’Hollande_. LOCUT. CORR. On a reçu des nouvelles _de Hollande_. Ne dites pas, avec les agens de change, des ducats _d’Hollande_; ni avec les épiciers, du fromage _d’Hollande_; ni avec les marchands de toile, de la toile _d’Hollande_. Quelques grammairiens autorisent, il est vrai, cette prononciation; mais ces grammairiens n’ont certainement pas pesé leur opinion, ou bien peut-être ont-ils voulu, dans ce cas, déférer à l’usage, qui, comme nous venons de le faire voir, est un peu en faveur de ces exceptions. Le principe est excellent, et ce n’est certes pas nous qui le combattrons. Notre observation n’a pour but que d’en blâmer ici l’application, parce qu’elle est absurde, et que l’absurde doit être attaqué partout où il se trouve. MM. Laveaux et Ch. Nodier veulent l’aspiration du _h_ dans ce mot. Comme personne ne dit _l’Hollande_, nous pensons qu’il serait ridicule de vouloir que ce mot, qui n’a jamais qu’une seule signification, pût, selon les phrases, avoir deux prononciations. Soyons conséquens dans nos opinions, c’est le meilleur moyen de leur donner du poids. HONNEUR. LOCUT. VIC. _J’ai l’honneur d’être_, avec respect, votre très-humble, etc. LOCUT. CORR. _Je suis_ avec respect, votre très-humble, etc. L’emploi abusif que l’on fait souvent de ce mot en style épistolaire, a donné lieu à plus d’une juste critique. Cette phrase par exemple: j’ai _l’honneur_ d’être _avec respect_ votre _très-humble_ et _très-obéissant serviteur_, qui termine tant de lettres, est-elle bien correcte? Nous ne le pensons pas. Qu’on dise: _j’ai l’honneur d’être votre très-humble_, etc.; ou _je suis avec respect votre serviteur_, d’accord. Quant à la première phrase, elle est évidemment entachée de pléonasme. Est-il possible en effet d’être le _très-humble_ et _très-obéissant serviteur_ de quelqu’un sans avoir pour lui du _respect_? Et puis comment dire à un homme, sans le connaître parfaitement, qu’en le respectant on se fait de _l’honneur_ à soi-même? N’est-ce pas se montrer à peu près aussi obséquieux que ce provincial à qui un homme de qualité demandait: Avez-vous vu mes chevaux? et qui répondit: Oui, Monsieur, j’ai eu cet _honneur_-là? Nous savons qu’il y a certains hommes à qui des témoignages de respect de notre part font peut-être moins d’honneur qu’ils ne nous en font à nous-mêmes; mais ces hommes-là sont si rares que nous ne craignons pas d’avancer que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des formules: _j’ai l’honneur d’être avec respect votre très-humble_, etc., sont tout-à-fait déplacées, et ne peuvent être regardées que comme le produit de l’irréflexion, de l’habitude ou de l’adulation. On ne manquera pas, nous le savons, pour réfuter notre opinion, de nous dire que ces formules sont de vains complimens qui ne tirent nullement à conséquence. Nous répondrons que l’homme franc et réfléchi n’écrit jamais que ce qu’il pense, et que lorsqu’il témoigne, même en paroles, à un autre homme, de quelque rang qu’il soit, un respect qui touche aux bornes qu’il doit avoir entre hommes, il veut au moins être sûr que ce respect est bien mérité. HORLOGE. LOCUT. VIC. _Un bel horloge_. LOCUT. CORR. _Une belle horloge_. «Les méridionaux disent _un bel horloge_; ils pèchent contre l’usage. _Horologium_, neutre, donne le masculin; mais les horlogers n’ont pas fait attention à l’étymologie; ils n’ont vu dans l’_horloge_ qu’une _grosse montre_, et ils ont fait _horloge_ du féminin.» (DOMERGUE, _Manuel des étrangers_, etc.) HOROSCOPE. LOCUT. VIC. Faites _une horoscope_. LOCUT. CORR. Faites _un horoscope_. HUGUENOT. PRONONC. VIC. On chassa _l’huguenot_. PRONONC. CORR. On chassa _le huguenot_. Le _h_ est aspiré dans ce mot. L’auteur de l’Essai historique sur Clément Marot s’est trompé en écrivant: «Mais, rappelé dans sa patrie, purifié par une abjuration solennelle de cette doctrine diabolique qui ordonnait de prier Dieu en français (la doctrine de Calvin) et de ne pas partager ses biens avec le pape, ce monstre, _cet huguenot_ abominable, lorsqu’il fut rentré en faveur à la cour, redevint un bon chrétien, un homme estimable, un poète distingué.» (Œuv. de Clém. Marot; _Paris_, Dondey-Dupré. 3 v. in-8º.) HUSSARD, HUZARD, HOUSSARD, HOUZARD. LOCUT. VIC. Le 1er régiment de _hussards_, de _huzards_, de _houssards_. LOCUT. CORR. Le 1er régiment de _houzards_. De ces quatre orthographes la première et la dernière sont les seules qui soient bien usitées. Nous ferons remarquer que la dernière semble devoir être préférée, par la raison qu’elle est adoptée par les militaires, surtout par ceux qu’elle désigne spécialement, et qu’elle a de plus l’avantage de conserver les traces de son étymologie. La _houze_, en vieux français, était la guêtre, selon quelques auteurs, et la botte, selon d’autres, que mettait l’homme de guerre. Se _houzer_ signifiait donc se chausser. On disait aussi _houzeau_ pour _houze_, comme on peut le voir par ce vers de La Fontaine: Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses _houseaux_. (_Fable 23_, liv. XII.) Le mot _hussard_ a pour lui l’autorité de l’usage écrit; l’Académie dit _hussard_, et tous les dictionnaires l’imitent. L’usage parlé est pour _houzard_; or ce dernier usage est évidemment le plus ancien: c’est donc au premier de céder; et nous croyons réellement qu’il en viendra là un jour. HUSTUBERLU. LOCUT. VIC. Vous êtes un _hustuberlu_. LOCUT. CORR. Vous êtes un _hurluberlu_. L’Académie donne ce mot comme adverbe, comme adjectif, et comme substantif. Ce n’est guère que comme adjectif et surtout comme substantif, qu’on l’emploie ordinairement. Trévoux écrit _hurlubrelu_. HYMEN. PRONONC. VIC. Le jour de l’_hymenne_. PRONONC. CORR. Le jour de l’_hymein_. (_Voy._ EXAMEN.) HYMNE. LOCUT. VIC. { De _belles hymnes républicaines_. { Les _beaux hymnes_ de Santeuil. LOCUT. CORR. { De _beaux hymnes républicains_. { Les _belles hymnes_ de Santeuil. _Hymne_ est féminin en parlant des _hymnes_ de l’église; partout ailleurs il est masculin. ICI. LOCUT. VIC. Cette maison _ici_. LOCUT. CORR. Cette maison-_ci_. Du temps de Vaugelas, _ici_ se joignait correctement à un substantif. Aujourd’hui c’est une faute assez grossière de parler ainsi. IDEM, IBIDEM, ITEM. PRONONC. VIC. _Idin_, _ibidin_, _itin_. PRONONC. CORR. _Idemme_, _ibidemme_, _itemme_. _Idem_ signifie le même, la même chose, _ibidem_, dans le même lieu, _item_, de plus. IDOLE. LOCUT. VIC. Votre _idole_ est _détruit_. LOCUT. CORR. Votre _idole_ est _détruite_. _Idole_ est féminin, malgré La Fontaine: Jamais _idole quel qu’il_ fût..... (_Fables_, liv. IV, f. VIII.) et malgré Corneille: Et Pison ne sera qu’_un idole_ sacré. (_Othon_, act. III, sc. 1.) «L’étymologie, dit Ménage (_Rem. sur Malherbe_), favorise l’opinion de M. Corneille; mais l’usage, qui est l’arbitre souverain des langues, est contraire à son opinion.» IGNOMINIE. PRONONC. VIC. L’_ignomignie_ de l’esclavage. PRONONC. CORR. L’_ignominie_ de l’esclavage. Les personnes qui prononcent mal le mot _ignominie_, et elles sont assez nombreuses, n’ont probablement jamais remarqué avec quels mots nos poètes le font rimer. Voici quelques vers que nous citons pour leur en faire connaître et retenir la véritable prononciation. L’innocente équité, honteusement bannie, Trouve à peine un désert où fuir l’_ignominie_. (BOILEAU.) Ennemi des Romains et de leur tyrannie, Je n’ai point de leur joug subi l’_ignominie_. (RACINE.) ILLISIBLE, INLISIBLE. LOCUT. VIC. { Ce manuscrit est _inlisible_. { Un auteur de romans _illisibles_. LOCUT. CORR. { Ce manuscrit est _illisible_. { Un auteur de romans _inlisibles_. Ce qui n’est pas lisible peut être _illisible_ ou _inlisible_. S’il est question de caractères d’écriture qu’on ne puisse pas déchiffrer, on doit dire: _cette lettre est illisible_; mais s’il s’agit d’un ouvrage dont on ne peut supporter la lecture à cause des défauts qu’on y remarque, on dira: _ce livre est inlisible_. Tel est, sur ce point, le sentiment de nos meilleurs grammairiens, au nombre desquels nous citerons M. Ch. Nodier. Cependant Laveaux (_Dict. des diff._), rapporte les deux exemples suivans, où chacun de ces adjectifs est employé dans une signification toute contraire à celle que nous venons d’établir. «Sa main ne forma que des caractères _inlisibles_. (VOLT. _Histoire de Russie_). Pourquoi ces hommes n’ont-ils fait que d’_illisibles ouvrages_? (LAHARPE, _Cours de litt._).» Cette double autorité embarrasse quelque peu la solution de la question; mais sans examiner si l’on ne pourrait pas y voir aussi une double distraction, reconnaissons la nécessité d’établir une différence de valeur entre les deux mots _illisible_ et _inlisible_, et tenons-nous-en à celle que nos grammairiens ont établie, savoir: qu’_illisible_ s’applique exclusivement à l’écriture, et _inlisible_ au style. _Illisible_ étant d’une formation régulière et parfaitement en analogie avec nos privatifs _illégal_, _illicite_, _illégitime_, _illettré_, etc., doit être préféré dans la signification directe d’_impossible à lire_; _inlisible_, au contraire, de formation bâtarde et détournée, convient mieux dans la signification d’_ennuyeux à lire_, qui n’a pu être donnée que par extension au privatif de l’adjectif _lisible_. IMITER. LOCUT. VIC. _Imitez_ ce sublime _exemple_. LOCUT. CORR. _Suivez_ ce sublime _exemple_. On _imite_ une _exemple_ d’écriture; on _suit_ un _exemple_ de conduite. On _imite_ une _exemple_ d’écriture, parce qu’en la copiant on tâche d’en reproduire, le plus exactement possible, tous les traits; on _suit_ un _exemple_ de courage, de vertu, etc., parce qu’on ne peut chercher à copier toutes les circonstances de l’action de courage, de vertu, etc. Il n’y a réellement pas ici _imitation_, mais _émulation_. Nous savons que plusieurs de nos bons auteurs ont employé cette locution, mais cela ne change absolument rien à sa valeur, et ne peut prouver autre chose sinon qu’ils ne l’avaient pas bien examinée avant de s’en servir. IMMANQUABLE. PRONONC. VIC. C’est _in-manquable_. PRONONC. CORR. C’est _im-manquable_. Faites sentir les deux _m_, par analogie avec tous les mots commençant par _imm_: _immaculé_, _immatérialité_, _immatriculer_, _immédiat_, etc. IMMINENT (_Voy._ÉMINENT.) IMPARDONNABLE. LOCUT. VIC. Cet homme est _impardonnable_. LOCUT. CORR. Cet homme est _inexcusable_. Nous pensons, comme la Grammaire des grammaires, que l’adjectif _impardonnable_ ne doit pas plus s’appliquer aux personnes que les adjectifs _pardonnable_, _reprochable_, et _irréprochable_, par la raison qu’on ne dit pas _pardonner quelqu’un_ ni _reprocher quelqu’un_. Laveaux, qui convient qu’on ne peut pas dire _un homme pardonnable_, _un homme reprochable_, autorise cependant les locutions _homme impardonnable_, _homme irréprochable_. Cette inconséquence manifeste nous surprend beaucoup de la part d’un grammairien si judicieux. C’est qu’il n’a consulté que l’usage, où il aurait dû consulter la raison. IMPERSONNEL. LOCUT. VIC. _Pleuvoir_ est un verbe _impersonnel_. LOCUT. CORR. _Pleuvoir_ est un verbe _unipersonnel_. Lorsqu’on veut désigner un verbe qui n’a qu’une personne, c’est _unipersonnel_ qu’on doit dire. _Impersonnel_ signifie: sans aucune personne; _unipersonnel_ signifie: qui n’a qu’une personne. Ainsi, pour faire voir la différence qui existe entre _impersonnel_ et _unipersonnel_, nous ajouterons que _falloir_ est un verbe _unipersonnel_, puisqu’il n’a que la troisième personne de chaque temps, et que _sourdre_ est un verbe _impersonnel_ puisqu’il n’a aucune personne, ne pouvant être employé qu’à l’infinitif, selon toutes les grammaires et tous les dictionnaires modernes. Nous remarquerons ici que _sourdre_ est peut-être le seul verbe _impersonnel_ qui existe maintenant dans notre langue. IMPOSER. LOCUT. VIC. { Son air vénérable _en impose_. { Parlez franchement; n’_imposez_ pas. LOCUT. CORR. { Son air vénérable _impose_. { Parlez franchement; n’en _imposez_ pas. _Imposer_ à quelqu’un, c’est lui inspirer de la crainte, du respect; _en imposer_ c’est tromper, faire croire, mentir. «On craindra de vous _imposer_, quand l’imposture n’aura plus à attendre que votre colère.» (MASSILLON, _Petit Carême, sermon VIII_). Lisez: de vous _en imposer_. Elle rendait l’essor à la timidité, _En imposait_ à la témérité. (DELILLE.) Lisez: _imposait_. INCENDIE. LOCUT. VIC. L’_incendie_ est _éteinte_. LOCUT. CORR. L’_incendie_ est _éteint_. «Dans les provinces méridionales, dit Féraud, plusieurs font _incendie_ féminin, et disent _une grande incendie_, au lieu de dire _un grand incendie_.» (_Dict. crit._) INCLUS (CI). LOCUT. VIC. { Vous trouverez _ci-inclus_ la copie de leur lettre. { Vous trouverez _ci-incluse_ copie de leur lettre. LOCUT. CORR. { Vous trouverez _ci-incluse_ la copie de leur lettre. { Vous trouverez _ci-inclus_ copie de leur lettre. «_Inclus_, placé avant un nom dont le sens est vague, est invariable; _vous trouverez ci-inclus copie_, etc. Mais quand le sens est précis, _inclus_ prend le genre et le nombre du substantif: _vous trouverez ci-incluse la copie_, etc. _Inclus_, placé après un nom, quel qu’il soit, se rapporte nécessairement à ce nom, et doit en adopter le genre et le nombre; _une copie de ma lettre_, _une promesse de mariage est ci-incluse_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) INCOGNITO. PRONONC. VIC. Il voyage _incog-nito_. PRONONC. CORR. Il voyage _inco-gnito_. Il est fort heureux, pour notre langue, que ce mot se prononce en italien comme en français, car il est plus que probable que, dans le cas contraire, certains grammairiens auraient encore, selon leur pédantesque habitude, essayé de nous imposer un petit joug étranger. Si nous leur échappons cette fois-ci, rendons-en grâces au hasard. INDEMNITÉ. PRONONC. VIC. Il a reçu une _indem-nité_. PRONONC. CORR. Il a reçu une _indamnité_. Prononcez aussi _indemniser_, comme s’il était écrit _indame-niser_. _Em_ dans _indemne_, terme de jurisprudence, doit, selon l’Académie, se prononcer comme dans _Jérusalem_. Rien de plus sensé; c’est la règle générale, et nous regrettons vivement qu’on s’en soit mal à propos écarté pour les mots _indemnité_ et _indemniser_. Des mots d’une même famille devraient assurément avoir une prononciation uniforme. INDIEN. LOCUT. VIC. Ils commercèrent à la Guiane avec les _Indiens_. LOCUT. CORR. Ils commercèrent à la Guiane avec les _naturels_. Un nom pour chaque chose, et chaque chose désignée par son nom. Tant que ce principe d’ordre ne sera pas observé avec le plus grand soin par nos écrivains, il ne sera réellement possible d’empêcher le chaos de s’introduire dans la langue qu’à force de résistance de la part des grammairiens. Un _Indien_ est un naturel de l’_Inde_, et l’on conviendra qu’il y a quelque ridicule à vouloir en faire un Guianais, un Brésilien, etc. Nous savons qu’on donne généralement le nom d’_Indes occidentales_ aux Amériques, mais nous savons aussi que la justesse de cette dénomination a déjà été attaquée. Le fleuve _Indus_, après avoir arrosé l’Asie, ne va point sans doute, à travers la mer des Indes et celle du Sud, continuer son cours dans le Nouveau-Monde. Pourquoi donc donnerait-il son nom à cette partie de la terre? La sotte puérilité des Espagnols qui, maîtres de l’Amérique, ne crurent pouvoir balancer complètement la puissance des Portugais qu’en donnant à leur conquête le nom que leurs rivaux avaient donné à la leur; cette puérilité, disons-nous, pourrait-elle être raisonnablement pour nous une loi? Non certainement; aussi l’usage abandonne-t-il cette manière de parler, que la routine seule emploie maintenant. INDIGESTION (_Voy._ DIGESTION). INDOMPTABLE (_Voy._ DOMPTER). INFESTER, INFECTER. LOCUT. VIC. { Des voleurs _infectent_ cette forêt. { Cette odeur _infeste_ l’air. LOCUT. CORR. { Des voleurs _infestent_ cette forêt. { Cette odeur _infecte_ l’air. _Infester_, c’est piller, ravager, dévaster, etc. _Infecter_, c’est rendre infect, empuantir, corrompre par le venin, etc. INGRÉDIENT. PRONONC. VIC. Prenez ces _ingrédi-ins_. PRONONC. CORR. Prenez ces _ingrédi-ans_. INHABILETÉ, INHABILITÉ (_V._ HABILETÉ, HABILITÉ). INHÉRENT. PRONONC. VIC. C’est _in-hérent_ à son sexe. PRONONC. CORR. C’est _i-nérent_ à son sexe. INTERSTICES. PRONONC. VIC. _Intertices_. PRONONC. CORR. _Interstices_. INTERVALLE. LOCUT. VIC. _Une longue intervalle_. LOCUT. CORR. _Un long intervalle_. J. J. Rousseau a fait _intervalle_ féminin: «Il y a _une intervalle_ de dix ans. (Nouv. Héloïse, liv. III.)» Lisez _un intervalle_. INVECTIVER. LOCUT. VIC. Vous _les_ avez _invectivés_. LOCUT. CORR. Vous avez _invectivé contre_ eux. L’usage fait assez généralement _invectiver_ verbe actif, et quelques dictionnaires récens lui ont même donné cette qualification; mais nos meilleurs grammairiens la lui refusent positivement. IRRÉPROCHABLE. LOCUT. VIC. Cet homme est _irréprochable_. LOCUT. CORR. Cet homme est _irrépréhensible_. Le verbe _reprocher_, ne pouvant avoir pour régime direct qu’un nom de chose, l’adjectif _irréprochable_ ne doit en conséquence s’appliquer aussi qu’à un nom de chose. Nous savons que, sur ce point, presque tous les grammairiens sont contre nous, mais nous persistons à croire que nous avons raison, et que notre remarque ne sera pas dédaignée par les gens de goût. Il ne s’agit pas d’ailleurs de priver la langue d’un mot utile, car ce serait là ce qu’on pourrait nommer du purisme ridicule, purisme dont nous avons malheureusement déjà assez d’exemples: nous ne voulons qu’enlever à un adjectif la qualification de certains substantifs, qualification que la grammaire lui refuse évidemment. IRRUPTION, ÉRUPTION. LOCUT. VIC. { Le Vésuve vient de faire une _irruption_. { Les barbares firent alors une _éruption_ à Rome. LOCUT. CORR. { Le Vésuve vient de faire une _éruption_. { Les barbares firent alors une _irruption_ à Rome. Ce qui va du dedans au dehors, fait _éruption_; ce qui va du dehors au dedans, fait _irruption_. JAIS. LOCUT. VIC. C’est noir comme un _jais_. LOCUT. CORR. C’est noir comme du _jais_, comme _jais_. On ne peut pas dire _noir comme un jais_, par la raison que le _jais_ n’est pas un nom de choses qui se comptent. Le _jais_ est une substance bitumineuse, solide et d’un noir luisant. JANVIER. LOCUT. VIC. Le _trois de janvier_. LOCUT. CORR. Le _trois janvier_. A quoi sert la préposition _de_ dans cette locution: _le trois de janvier_, approuvée par l’Académie et quelques grammairiens? Cette locution, dira-t-on, est elliptique; la construction pleine est: _le trois_ (ou plutôt le troisième jour du mois) _de janvier_. Mais dès qu’on supprime tant de mots dans cette locution, qui peut empêcher d’en supprimer un de plus? Le _trois janvier_ sera toujours, si l’on veut, une expression elliptique, mais plus courte, non moins claire, et surtout plus conforme à l’usage bien constaté de nos bons écrivains modernes. _De_, enfin, est un mot inutile; et tout mot inutile est une faute en grammaire. Laveaux (_Dict. des Diff., art. Mois_) est aussi d’avis qu’on doit dire _le trois janvier_ ou _le troisième jour de janvier_. «Les noms de mois, précédés des noms de nombres cardinaux, s’emploient sans préposition: _le trois janvier_, _le six mai_, _le quinze avril_; mais avec des noms de nombres ordinaux, la préposition _de_ doit les précéder: _le troisième jour de janvier_, _le sixième de mai_ ou _du mois de mai_, etc. La première manière est plus du style familier; la seconde du style relevé.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) On trouve dans J. J. Rousseau le _quatorze de mars_ (Trad. de Tacite, liv. I), le _treizième d’octobre_ (Trad. de l’Apocolokintosis), et enfin le _treize octobre_ (Ibid.). Voilà des autorités pour tous les goûts, si des contradictions peuvent rien autoriser. JEU D’EAU. LOCUT. VIC. Ce _jeu d’eau_ est très-beau. LOCUT. CORR. Ce _jet d’eau_ est très-beau. Un _jet d’eau_ est certainement un _jeu_; mais ce n’est pas ce qu’on a considéré dans la formation de ce mot; on n’y a vu que le _jet_ de l’eau. JEUNESSE. LOCUT. VIC. Il a épousé une _jeunesse_. LOCUT. CORR. Il a épousé une _jeune personne_. L’extension de signification donnée au mot _jeunesse_, dans notre phrase d’exemple, ne méritait pas, selon nous, d’être accueillie dans un dictionnaire. Les éditeurs de celui de Rivarol ont pensé différemment. Il est certain que cette nouvelle acception peut donner lieu à des équivoques. Dans cette phrase: il avait chez lui une _jeunesse_ que je n’avais jamais vue, comment saurez-vous s’il est question d’un certain nombre de jeunes gens ou seulement d’une jeune fille? Donnons le moins possible aux mots, dans l’intérêt de la clarté du langage, des sens détournés; et comme _jeunesse_ en a déjà un dans sa valeur de _jeunes gens_, de grâce, tenons-nous-en là. JOINT (CI-). LOCUT. VIC. { Je vous envoie _ci-joint_ ma procuration. { Je vous envoie _ci-jointe_ procurat. pour toucher. LOCUT. CORR. { Je vous envoie _ci-jointe_ ma procuration. { Je vous envoie _ci-joint_ procurat. pour toucher. «L’usage veut qu’on écrive: _vous trouverez ci-joint copie de ce que vous me demandez_; et _vous trouverez ci-jointe la copie de ce que vous me demandez_. _Joint_, placé devant un nom dont le sens est vague, comme _copie_, _une copie_, etc., paraît s’accorder avec _ceci_ sous-entendu. Mais quand l’énonciation est précise, comme _la copie_, _ma promesse_, etc., l’esprit plus attentif voit mieux le rapport qui est entre _joint_ et le nom, et l’accord a lieu. Le vague de l’énonciation n’empêche pas d’écrire _une copie de ma lettre_, _une promesse de mariage est ci-jointe_. _Joint_, placé après un nom, quel qu’il soit, se rapporte nécessairement à ce nom, et doit en adopter le genre et les inflexions.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) JOUG. PRONONC. VIC. Nous sommes sous le _jou_. PRONONC. CORR. Nous sommes sous le _jougue_. JOUIR. LOCUT. VIC. Il _jouit_ d’une mauvaise réputation, d’une mauvaise santé. LOCUT. CORR. Il _a_ une mauvaise réputation, une mauvaise santé. Chaque sorte de jouissance a ses amateurs; mais où trouverait-on des êtres, ayant jouissance de raison, qui pourraient se délecter d’une mauvaise réputation et surtout d’une mauvaise santé? JOUR (AU JOUR LE). LOCUT. VIC. Ces gens-là vivent _au jour le jour_. LOCUT. CORR. Ces gens-là vivent _au jour la journée_. «On dit qu’un homme vit _au jour la journée_ quand il dépense chaque jour ce qu’il a gagné, quand il n’épargne rien.» (FURETIÈRE, _Dict. universel_.) Cet exemple et le suivant, que nous trouvons dans Regnier: Toutefois je suis de ces gens, De toutes choses négligens, Qui, vivant _au jour la journée_, Ne contrôlent leur destinée; prouveront qu’autrefois on disait: _vivre au jour la journée_. L’Académie adopte aussi cette leçon. Il n’y a que quelques dictionnaires modernes qui se soient avisés d’écrire _vivre au jour le jour_, et nous ne savons en vérité ce qui a pu les engager à le faire. _Vivre au jour la journée_, c’est employer à la dépense du _jour_ ce qu’on a reçu pour sa _journée_; et tout le monde sait que ce dernier mot s’emploie pour _travail d’un jour_, _salaire d’un jour de travail_: cet ouvrier n’a fait que deux _journées_, qu’une _demi-journée_, cette ouvrière va en _journée_. _Vivre au jour le jour_ ne nous paraît pas offrir de sens, et nous sommes un peu étonné que Laveaux permette l’emploi de cette vicieuse locution. JUGER A MORT. LOCUT. VIC. Ce malfaiteur a été _jugé à mort_. LOCUT. CORR. Ce malfaiteur a été _condamné à mort_. _Juger à mort_ est une locution qui n’est plus employée aujourd’hui que par les personnes qui parlent mal. C’est un archaïsme dont les vers suivans nous fournissent un exemple: Si fut mys devant ce cadés Pour estre jugé à mourir. (VILLON, _Grand Testament_, huit. XVII.) Juger et condamner doivent être deux choses tout-à-fait distinctes, à moins que celui qui juge ne soit un Jefferys ou un Laubardemont. En bonne justice, on commence par juger; on condamne ensuite, s’il y a lieu. Pourquoi donc confondre ces deux actions, et n’en faire qu’une seule par cette monstrueuse locution de _juger à mort_? Il y a là quelque chose qui doit révolter tout homme qui pèse un peu la valeur des mots. Et il est si essentiel, en matière légale surtout, de parler clairement! Il est des gens qui eussent peut-être été bien heureux, dans l’intérêt de leur fortune, de leur liberté et même de leur existence, que la grammaire eût été mieux observée dans la rédaction de telle ou telle loi. Les plus graves résultats tiennent quelquefois à fort peu de chose! JUIF. LOCUT. VIC. C’est un _juif_; il prête à trente pour cent. LOCUT. CORR. C’est un _usurier_; il prête à trente pour cent. Selon la grammaire et la raison, et l’une et l’autre sont inséparables, comme l’a dit Dumarsais (Encycl. méth., art. _Grammaire_), un _Juif_ est un Français, un Allemand, un Anglais, etc., professant la religion juive, et rien autre chose; et désormais tout dictionnaire qui saura se mettre à la hauteur de l’époque de tolérance où nous vivons, répudiera les définitions suivantes: _juif_, usurier, trompeur, fripon, etc., qui étaient tout au plus à leur place dans le dictionnaire de Trévoux, qui étaient déjà ridicules dans le dictionnaire de l’Académie de 1798, et qui sont tout-à-fait inconvenantes dans le dictionnaire de M. Raymond (1832), si l’on ne considère que l’esprit des époques où ces différens ouvrages ont paru, et qui sont toutes détestables, en se plaçant au point de vue de la raison. Rien n’est plus absurde, et quelquefois plus méchant, que de faire un objet de ridicule d’une classe entière de citoyens. Les railleurs, qui ne sont pas toujours les gens qui ont le plus de portée dans l’esprit, s’imaginent n’avoir jeté en avant qu’une plaisanterie, et c’est souvent un germe de haine qu’ils ont semé. Le devoir des honnêtes gens est donc de s’opposer à la propagation d’une locution qui tend à consacrer l’insulte gratuite, et de refuser au mot _juif_ l’extension de signification que nous blâmons ici. JUIN. PRONONC. VIC. Le mois de _ju-un_. PRONONC. CORR. Le mois de _ju-in_. JUSQU’A TANT QUE. LOCUT. VIC. Attendez _jusqu’à tant qu’_il arrive. LOCUT. CORR. Attendez _jusqu’à ce qu’_il arrive. Le dictionnaire de l’Académie donne _jusqu’à tant que_, mais il est certain que nos bons écrivains modernes évitent de se servir de cette expression irrégulière, depuis long-temps hors d’usage. JUSQU’ICI. LOCUT. VIC. Si vous n’avez pas été payé _jusqu’ici_, etc. LOCUT. CORR. Si vous n’avez pas été payé _jusqu’à présent_, etc. _Jusqu’ici_ ne peut désigner le temps, cette locution ne s’applique qu’au lieu. _La balle a porté jusqu’ici._ La première phrase pourrait cependant être employée, mais elle aurait alors une signification autre que celle qu’on vient de lui donner. _Si vous n’avez pas été payé jusqu’ici_ signifierait, _si vous n’avez pas reçu de frais de route jusqu’à cet endroit-ci_. JUSTE (COMME DE). LOCUT. VIC. Je vous le donnerai, _comme de juste_. LOCUT. CORR. Je vous le donnerai, _comme je le dois_. «_Comme de juste_ est une expression aussi vicieuse que le seraient _comme de vrai_, _comme de faux_; dites: _comme il est juste_.» (MARLE, _Précis d’orthologie_.) LABOUR. LOCUT. VIC. Voyez ces chevaux de _labourage_. LOCUT. CORR. Voyez ces chevaux de _labour_. Le _labour_ est la façon qu’on donne aux terres en les labourant; le _labourage_ est plus particulièrement l’art de labourer la terre. LAIDERONNE. LOCUT. VIC. C’est une _laideronne_. LOCUT. CORR. C’est une _laideron_. «L’Académie donne pour exemple, _une jolie laideron_. Il nous semble au contraire que _laideron_ ajoute à l’idée de _laide_ quelque chose de bas et de méprisable; et nous ne pensons pas qu’on puisse dire, _une jolie laideron_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) LAIR (DORMIR COMME UN). PRONONC. VIC. Dormir comme un _lair_. PRONONC. CORR. Dormir comme un _loir_. La vicieuse prononciation de _lair_ pour _loir_ paraît être au reste fort ancienne, car on lit dans Villon: Les bourses des dix-et-huit clercs Auront, je my veuil employer. Pas ilz ne dorment comme _loirs_ Qui trois mois sont sans resveiller. (_Grant Testament_, huit. CXXIII.) LAISSER. LOCUT. VIC. _Laissez_-le-moi _de_ vingt francs. LOCUT. CORR. _Laissez_-le-moi _à_ vingt francs. _Laisser_, dans le sens de _vendre_, doit être suivi de la préposition _à_ ou _pour_. LAISSER DIRE (SE). LOCUT. VIC. _Je me suis laissé dire_ que vous ne le vouliez pas. LOCUT. CORR. _On m’a dit_ que vous ne le vouliez pas. «Il y a beaucoup de gens qui disent, _je me suis laissé dire_, pour signifier _on m’a dit_, _j’ai ouï dire_. Cette expression est tout-à-fait mauvaise, dit Th. Corneille; et La Touche était surpris que l’Académie ne la condamnât pas dans les nouvelles éditions, et qu’elle se contentât de dire que cette expression est du style familier.» (FÉRAUD, _Dict. critique_.) LAISSER QUE DE (NE PAS). LOCUT. VIC. Cela ne laisse pas _que_ de le fâcher. LOCUT. CORR. Cela ne laisse pas de le fâcher. «Thomas Corneille pensait que ce _que_ est inutile, et tout le monde est aujourd’hui de cet avis.» (LAVEAUX, _Dict. des Diff._) LAIT. LOCUT. VIC. Blanc comme _un lait_. LOCUT. CORR. Blanc comme _du lait_, comme _lait_. On ne dit pas: _un lait_, _deux laits_, _trois laits_, etc.; il est donc absurde de dire: blanc comme _un lait_. Mais on dirait fort bien _blanc comme un cygne_, _blanc comme un linge_, parce qu’on peut au moins compter des cygnes, des linges, etc. LANCER, LANCEMENT. LOCUT. VIC. Le doigt me _lance_, j’ai des _lancemens_ dans l’oreille. LOCUT. CORR. Le doigt m’_élance_, j’ai des _élancemens_ dans l’oreille. LANTERNE MAGIE. LOCUT. VIC. Voulez-vous voir la _lanterne-magie_? LOCUT. CORR. Voulez-vous voir la _lanterne magique_? _Magique_ est un adjectif qui qualifie le substantif _lanterne_. LARRONNE. LOCUT. VIC. Vous êtes une _larronne_. LOCUT. CORR. Vous êtes une _larronnesse_. LE, LA, LES. LOCUT. VIC. { Êtes-vous la marchande?--Oui, je _le_ suis. { Vous êtes malade, madame?--Je _la_ suis depuis hier. LOCUT. CORR. { Êtes-vous la marchande?--Oui, je _la_ suis. { Vous êtes malade, madame?--Je _le_ suis depuis hier. Le relatif _le_ s’accorde en genre et en nombre avec le nom qu’il représente, quand ce nom est un substantif: Êtes-vous la marchande?--Oui, je _la_ suis, c’est-à-dire: je suis _elle_; si ce nom était un adjectif ou un substantif employé adjectivement, le pronom resterait invariable: Vous êtes malade, Madame?--Je _le_ suis depuis hier, c’est-à-dire, je suis cela, malade. Madame de Sévigné n’a jamais voulu observer cette dernière règle qui la choquait beaucoup. Je croirais, disait-elle, avoir de la barbe au menton si je disais: je _le_ suis. Il y a aussi une distinction à faire dans l’emploi du pronom relatif _le_, au pluriel. Avec un substantif il faut _les_: Vous paraissez être les camarades de mon fils.--Oui, nous _les_ sommes; avec un adjectif, il faut _le_: Seriez-vous choqués, Messieurs, de mes paroles?--Oui, nous _le_ sommes. Dans la première phrase _les_ est mis pour _eux_, dans la seconde _le_ est mis pour _cela_. D’après ce que nous venons de dire il y a un solécisme dans ce vers de Piron: J’étais indifférente, et je ne _la_ suis plus, et dans cette phrase de Marivaux: Moins gênée! Madame, il ne faut pas que vous _la_ soyez du tout. C’est _le_ qu’il faut dans ces deux exemples. LEDIT, LADITE, ETC.; AUXDITS, AUXDITES, ETC. ORTH. VIC. J’ai vu _ledit_ sieur N...; j’ai parlé _audit_ sieur N... ORTH. CORR. J’ai vu _le dit_ sieur N...; j’ai parlé _au dit_ sieur N... L’article doit toujours être séparé du participe _dit_, au masculin comme au féminin, au singulier comme au pluriel. LEGS. PRONONC. VIC. On lui a fait un _lègue_. PRONONC. CORR. On lui a fait un _lè_. LÉGUME. LOCUT. VIC. Ces _légumes_ sont _excellentes_. LOCUT. CORR. Ces _légumes_ sont _excellens_. Quelques anciens auteurs ont fait _légume_ féminin; ce mot est aujourd’hui masculin pour tous ceux qui connaissent tant soit peu le français. LE MOINS, LE PLUS. LOCUT. VIC. C’est ici que l’histoire devient _la plus_ intéressante. LOCUT. CORR. C’est ici que l’histoire devient _le plus_ intéressante. «_Le_ ne prend ni genre ni nombre, lorsque, joint avec _plus_, _moins_ ou _mieux_, il forme avec eux un superlatif adverbe. _C’est la chose que j’aime_ le _plus et non_ la _plus. Ce sont les biens que je désire_ le _moins et non_ les _moins. Nous devons parler_ le plus _sagement, et nous énoncer_ le plus _clairement qu’il est possible._ Il en est de même lorsque ces adverbes sont suivis d’un adjectif, et qu’il n’y a pas dans la phrase une idée de comparaison. _Nous ne pleurons pas toujours lorsque nous sommes_ le _plus affligés._ Dans cet exemple, on ne veut point comparer son affliction à celle de quelques autres personnes. Mais si une comparaison était indiquée dans la phrase, le pronom reprendrait sa fonction ordinaire, et s’accorderait avec le substantif. Ainsi l’on dirait: _la personne qui pleure moins que les autres n’est pas_ la _moins affligée_.» (LAVEAUX, _Dict. des Diff._) LENDE. LOCUT. VIC. Sa tête est couverte de _lendes_. LOCUT. CORR. Sa tête est couverte de _lentes_. Quelques dictionnaires modernes écrivent _lende_ qui serait plus selon l’étymologie que _lente_; mais ils renvoient à _lente_ que l’usage paraît effectivement avoir préféré. LETTRES. LOCUT. VIC. Une _h_, une _l_, une _m_, une _n_, une _s_, etc. LOCUT. CORR. Un _h_, un _l_, un _m_, un _n_, un _s_, etc. Toutes les lettres sont maintenant du genre masculin. Cette réforme grammaticale est d’autant plus juste que la plupart des lettres étaient déjà de ce genre. C’est un hommage rendu au principe de l’analogie. LEVÉ. LOCUT. VIC. J’ai _le premier levé_ de la seconde partie. LOCUT. CORR. J’ai _la première levée_ de la seconde partie. LÉVIER, LAVIER. LOCUT. VIC. Mettez cette assiette sur le _lévier_, sur le _lavier_. LOCUT. CORR. Mettez cette assiette sur l’_évier_. Un _Évier_ est un conduit par où s’écoulent les eaux, les lavures d’une cuisine. Ce mot vient du vieux substantif _eve_ ou _esve_, eau. Descendoit l’_esve_ claire et roide. (_Roman de la Rose._) L’auteur du _Manuel de la pureté du langage_ autorise l’emploi de _lévier_. Où a-t-il été prendre ce mot? LÈZE. LOCUT. VIC. Cette étoffe est à grande _lèze_. LOCUT. CORR. Cette étoffe est à grand _lé_. L’Académie donne _lé_ et _lèze_. Nous croyons ce dernier mot inutile, puisque l’usage a fait choix du mot _lé_, qui est d’ailleurs fort ancien. Quel _lé_ a-il? _lé_ de Brucelle. (_La Farce de Pathelin._) LICÉ, LISSÉ. LOCUT. VIC. Son front est _licé_, _lissé_. LOCUT. CORR. Son front est _lisse_. Ce qui est _lisse_ l’est naturellement; ce qui est _lissé_ l’est artificiellement. _Lisse_ est un adjectif qui signifie _uni, poli_; _lissé_ est le participe passé du verbe _lisser_, et signifie _rendu lisse_. Quant à _licé_, c’est une orthographe surannée que nous trouvons dans l’épigramme suivante du grammairien Furetière: A UN JUGE. Conseiller, qui vantez vos mains D’être blanches et fort _licées_, Vos discours ne sont pas trop vains: On vous les a souvent graissées. _Lisses_ était ici le mot propre. LICHEFRITE. LOCUT. VIC. Nettoyez cette _lichefrite_. LOCUT. CORR. Nettoyez cette _lèchefrite_. LICHER. LOCUT. VIC. Le chien a _liché_ le plat. LOCUT. CORR. Le chien a _léché_ le plat. LIERRE. LOCUT. VIC. C’est une pierre de _lierre_. LOCUT. CORR. C’est une pierre de _liais_. La pierre de _liais_ est une pierre dure et d’un grain très-fin. LINCEUIL. ORTH. VIC. Le funèbre _linceuil_. ORTH. CORR. Le funèbre _linceul_. On écrivait autrefois _linceuil_. Un _linceuil_ tout saigneux à son dos s’estendoit, Qui jusques aux talons déchiré lui pendoit. (GARNIER, _Cornélie_, trag.) Nos poètes modernes suivent souvent cette orthographe, mais les meilleurs dictionnaires ne l’admettent pas. LINTEAU. LOCUT. VIC. Vos serviettes sont à _linteaux_. LOCUT. CORR. Vos serviettes sont à _liteaux_. Des _linteaux_ sont des pièces de bois qu’on met en travers au-dessus d’une porte ou d’une fenêtre, pour soutenir la maçonnerie; des _liteaux_ sont des raies colorées qui sont à quelque distance des extrémités de certaines serviettes. LIQUEUREUX. LOCUT. VIC. Ce vin est _liqueureux_. LOCUT. CORR. Ce vin est _liquoreux_. L’étymologie l’a emporté sur l’analogie dans la formation des mots _liquoreux_, _liquoriste_. Le contraire aurait dû avoir lieu. Si vous laissez violer le principe de l’étymologie, c’est très-fâcheux; mais vous n’en devez pas moins agir ensuite dans le même sens. Ne serait-il pas plus rationnel de dire _liqueureux_, _liqueuriste_ que _liquoreux_, _liquoriste_? LOIN A LOIN (DE). LOCUT. VIC. Je le vois _de loin à loin_. LOCUT. CORR. Je le vois _de loin en loin_. «L’Académie dit _loin à loin_, _de loin à loin_, et donne pour exemples de ces phrases adverbiales, _planter des arbres_ loin à loin. _Les hameaux_, _les maisons y sont semés_ loin à loin. On est surpris de trouver dans le _Dictionnaire de l’Académie_ cette ancienne locution que l’on n’emploie plus aujourd’hui, et de n’y pas trouver de _loin en loin_, qui est celle dont les bons auteurs se servent généralement.» (LAVEAUX, _Dict. des Diff._) M. Girault-Duvivier préfère aussi _de loin en loin_. L’ORIENT. ORTH. VIC. L’escadre arriva à _L’Orient_. ORTH. CORR. L’escadre arriva à _Lorient_. Lorient est le nom d’un port de France sur l’Océan, qui n’a rien de commun, par rapport à la France du moins, avec l’orient, l’un des quatre points cardinaux, et que l’on a tort d’écrire en deux mots avec une apostrophe. LORS. LOCUT. VIC. _Depuis lors_ on n’en a plus eu de nouvelles.--Je le vis _lors de_ mon départ. LOCUT. CORR. _Depuis cette époque_ on n’en a plus eu de nouvelles.--Je le vis _à l’époque_ de mon départ. «_Depuis lors_, dit Domergue (_solut. gramm._), est une expression proscrite du beau langage; on n’en a pas besoin, et elle ne communique aucune grâce. Jean-Baptiste Rousseau est tombé dans cette faute.» Dites toujours: _depuis_, _depuis cette époque_, au lieu de: _depuis lors_. «_Lors_, avec un génitif, par exemple, _lors de son élection_, pour dire _quand il fut élu_, n’est guère bon ou du moins guère élégant.» (VAUGELAS, _Rem._ 121.) Il ne faut pas dire non plus _pour lors_. Cette locution, quoique admise par l’Académie, est très-incorrecte, et nos bons écrivains modernes ne s’en servent presque jamais. LOSANGE. LOCUT. VIC. Son champ a la forme d’_un losange_. LOCUT. CORR. Son champ a la forme d’_une losange_. Ce mot est féminin, selon tous les dictionnaires. LOUIS D’OR, NAPOLÉON EN OR. LOCUT. VIC. Prenez vingt _louis d’or_, vingt _napoléons en or_. LOCUT. CORR. Prenez vingt _louis_, vingt _napoléons_. Les complémens _d’or_, _en or_, donnés aux mots _louis_ et _napoléon_, sont tout-à-fait inutiles, car on ne connaît pas en France de monnaie à laquelle on donne le nom de _louis_ d’argent, ni de _napoléon_ d’argent. Quand on comprend parfaitement une idée, pourquoi ajouter des mots qui ne modifient absolument en rien cette idée, pour nous Français, du moins, et qui pourraient induire en erreur des étrangers tant soit peu logiciens, en leur donnant à entendre que nous avons une monnaie qui n’existe pas. LUI. { Gardez ce bâton, je n’ai pas besoin _de lui_. LOCUT. VIC. { Cet ouvrage est important, ajoutez-_lui_ des notes. { Chacun doit prendre garde à _lui_. { Gardez ce bâton; je n’_en_ ai pas besoin. LOCUT. CORR. { Cet ouvrage est important, ajoutez-_y_ des notes. { Chacun doit prendre garde à _soi_. «_Lui_ ne se dit ordinairement que des personnes. Quoiqu’un homme dise fort bien d’un autre qu’_il se repose sur lui_, qu’_il s’appuie sur lui_, on ne dira pas pour cela d’un lit ou d’un bâton, _reposez-vous sur lui_, _appuyez-vous sur lui_; mais on se servira de la préposition elliptique _dessus_; _reposez-vous dessus_, _appuyez-vous dessus_. «En parlant des choses, on emploie le pronom _en_ au lieu de _de lui_, et le pronom _y_ au lieu de _à lui_. On ne dit pas d’un mur _n’approchez pas de lui_, on dit, _n’en approchez pas_; ni d’un village, _allez à lui_, il faut dire, _allez-y_. «Lorsque le pronom _lui_ est précédé des prépositions _avec_ ou _après_, il peut se dire des choses même inanimées. _Ce torrent entraîne_ avec lui _tout ce qu’il rencontre_, _il ne laisse_ après lui que du sable et des cailloux. «On ne doit pas se servir indifféremment de _lui_ et de _soi_. Quand on parle en général, et sans indiquer une personne qui est le sujet de la phrase, il faut se servir de _soi_. _Il faut que chacun prenne garde à soi._ Mais lorsqu’une personne en particulier est désignée dans la phrase, il faut mettre _lui_. _Cet homme ne prend pas garde à lui._» (LAVEAUX, _Dict. des Diff._) Ce qu’on vient de dire de _lui_ s’applique également à _elle_. LUNÉTIER. PRONONC. VIC. Vous êtes _lunétier_. PRONONC. CORR. Vous êtes _lunetier_. Féraud veut que le premier _e_ de ce mot soit fermé; c’est contre l’usage. _Lunetier_ vient bien de _lunette_, mais _buvetier_, _charretier_, _gazetier_, _tabletier_, etc., viennent aussi de _buvette_, _charrette_, etc., et le premier _e_ de ces mots n’est pas fermé. LUTHÉRIANISME. LOCUT. VIC. Le _luthérianisme_ a pénétré dans ce pays. LOCUT. CORR. Le _luthéranisme_ a pénétré dans ce pays. MACHIN. Ce mot ne figure dans aucun dictionnaire, et n’est jamais employé par les personnes qui parlent bien. MAIRERIE. PRONONC. VIC. Voici la _mairerie_. PRONONC. CORR. Voici la _mairie_. On a écrit et prononcé autrefois _mairerie_, comme on le voit dans Nicod; l’usage actuel veut qu’on écrive et qu’on prononce _mairie_. MAJOR. LOCUT. VIC. J’ai une tierce _major_, un quinte _major_, etc. LOCUT. CORR. J’ai une tierce _majeure_, une quinte _majeure_, etc. L’Académie regarde la première de ces expressions comme surannée; M. Blondin (_Manuel de la pureté du langage_) regarde la seconde comme vicieuse. Nous croyons que la raison est ici du côté de l’Académie. Il est bien certain, du moins, que cet adjectif latin _major_ accolé à un substantif français est d’un effet assez ridicule, ailleurs que dans les mots composés _tambour-major_, _chirurgien-major_, _adjudant-major_, etc., qui sont trop répandus et d’une formation trop ancienne pour qu’on puisse songer à y rien changer; et il n’est pas moins certain que l’usage général est en faveur de _tierce majeure_. _Tierce major_ n’est plus guère employé aujourd’hui que par les joueurs de piquet des corps-de-garde et des guinguettes. MAL. LOCUT. VIC. Vous aurez du _mal_ à l’entendre. LOCUT. CORR. Vous aurez de la _peine_ à l’entendre. «Beaucoup de personnes disent: j’ai cherché long-temps ce livre, j’ai eu bien du _mal_ à le trouver; il a eu bien du _mal_ à se procurer votre adresse; ces façons de parler sont de véritables solécismes. On doit employer le mot _peine_ dans ces phrases: j’ai cherché long-temps ce livre, j’ai eu bien de la _peine_ à le trouver; il a eu bien de la _peine_ à se procurer votre adresse. «_Mal_ éveille une idée de souffrance physique, et par conséquent ne saurait convenir à des phrases où l’on ne veut exprimer qu’une idée d’_embarras_, de _difficulté_.» (CHAPSAL. _Nouv. dict. grammatical._) On trouve les exemples suivans dans le Dict. de l’Académie: Il a eu bien du _mal_ à l’armée. On a trop de _mal_ chez ce maître-là. Il a bien du _mal_ à gagner sa vie. Nous ne croyons pas que ces exemples détruisent ce qu’établit M. Chapsal, car il est facile de voir que le mot de _mal_ y réveille toujours jusqu’à un certain point l’idée de souffrance physique. MALADIE (FAIRE UNE). _Voyez_ FAIRE. MALGRÉ. LOCUT. VIC. Je fus forcé de sortir _malgré moi_. LOCUT. CORR. Je fus forcé de sortir. Le pléonasme que produit l’expression _malgré moi_ dans notre phrase d’exemple, est trop évident pour que nous fassions là-dessus la moindre réflexion. MALGRÉ QUE. LOCUT. VIC. Il le fera _malgré qu’on_ le défende. LOCUT. CORR. Il le fera _quoiqu’on_ le défende. «_Malgré que_ n’est plus d’usage qu’avec le verbe _avoir_, précédé de la préposition _en_; en effet _malgré que_ veut dire _mauvais gré que_; _quelque mauvais gré que_; ainsi_ malgré que j’en_ aie, _malgré que j’en_ eusse, veut dire _mauvais gré que j’en_ aie, _quelque mauvais gré que j’en_ eusse; construction qui ne peut avoir lieu avec tout autre verbe. «_Malgré que je fasse_, _malgré que je sois_ ne doivent donc pas se dire. Il faut remplacer _malgré_ par _quoique_, _bien que_ et dire: _quoique je fasse_, _bien que je sois_.» (_Grammaire des gramm. t. 2._) MALHEUREUX (_Voyez_ GUEUX, MISÉRABLE.) MALINE. LOCUT. VIC. Fièvre _maline_. LOCUT. CORR. Fièvre _maligne_. On lit dans Ronsard: Telle fièvre _maline_ Ne se pourroit garir par nulle médecine. (_Remonstrance au peuple de Fr._) On trouve encore cette orthographe dans La Fontaine: Elle sent son _ongle maline_. (Liv. VI, fab. 15.) L’usage et la raison ont lutté ensemble pour ce féminin d’adjectif: l’usage l’a emporté. Et cela ne devait pas être. MANES. LOCUT. VIC. Ils croyaient entendre les _mânes plaintives_ de leurs aïeux. LOCUT. CORR. Ils croyaient entendre les _mânes plaintifs_ de leurs aïeux. Et mes _mânes contens_, aux bords de l’onde noire, Se feront de ta peur une agréable histoire. (BOILEAU.) MANGER. LOCUT. VIC. J’ai tous les jours six personnes à _manger_ chez moi. LOCUT. CORR. J’ai tous les jours six personnes à _nourrir_ chez moi. La première de ces phrases ne pourrait être évidemment correcte que dans un pays d’ogres. Dans le nôtre elle n’est pas tolérable. MANGER. LOCUT. VIC. Cette fourrure a été _mangée aux_ vers. LOCUT. CORR. Cette fourrure a été _mangée par_ les vers. Une chose n’est pas _mangée aux vers_, _aux souris_, mais _par les vers_, _par les souris_. Comment se fait-il qu’une faute dont une minute de réflexion suffit pour démontrer toute l’absurdité, se reproduise si fréquemment? MANIÈRE (DE). LOCUT. VIC. Arrangez l’affaire _de manière à ce qu’il_ soit content. LOCUT. CORR. Arrangez l’affaire _de manière qu’il_ soit content, ou _de manière à_ le contenter. _De manière à ce que_ ne se trouve pas dans nos bons écrivains, par la raison que nos bons écrivains repoussent toujours avec soin les mots oiseux, comme _à ce_ dans la locution précitée. MANQUER. LOCUT. VIC. Il a _manqué de_ tomber. LOCUT. CORR. Il a _manqué_ tomber. L’usage veut aujourd’hui que l’on emploie le verbe _manquer_ sans le joindre par la préposition _de_ au verbe qui le suit. Des grammairiens ont attaqué cet usage, d’autres l’ont défendu: nous sommes du côté de ces derniers. _Manquer_ ayant la signification de _faillir_, _penser_, _être sur le point de_ doit être immédiatement suivi du verbe qu’il régit. Dit-on _vous avez failli_ de _tomber_, _il a pensé_ de _mourir_, _elle a été sur le point de_ de _partir_? Ces manières de parler seraient ridicules; les deux dernières surtout. MANQUER A TOUCHER. LOCUT. VIC. Vous avez _manqué à toucher_; c’est un _manque à toucher_. LOCUT. CORR. Vous avez _manqué de touche_; c’est un _manque de touche_. Expressions du jeu de billard. MARCHE. LOCUT. VIC. Soyez sans inquiétude, nous avons de la _marche_. LOCUT. CORR. Soyez sans inquiétude, nous avons de la _marge_. La _marge_, au figuré, est ce qui est au-delà du nécessaire. Au propre, le sens est à peu près le même. Le mot _marche_ dans notre phrase d’exemple fait un véritable non-sens. Ce n’est certainement pas le cas d’être sans inquiétude lorsqu’on a beaucoup de _marche_ à faire. MARCHE. LOCUT. VIC. Vous le reconnaîtrez à sa _marche_. LOCUT. CORR. Vous le reconnaîtrez à son _marcher_. La _marche_ est le mouvement de celui qui marche; le _marcher_ est la manière dont il marche. On a la _marche_ lente, rapide, assurée, chancelante, etc. On a le _marcher_ gracieux, élégant, ignoble, etc. MARCHÉ (BON). LOCUT. VIC. J’ai acheté ce livre _bon marché_. LOCUT. CORR. J’ai acheté ce livre _à bon marché_. M. Blondin (_Manuel de la pureté du langage_) prétend que cette locution _acheter à bon marché_ est vicieuse, et qu’il faut dire _acheter bon marché_. Nous croyons, nous, le contraire. L’usage et l’Académie, autorités qui, malgré leurs erreurs, sont encore les premières en fait de langage, veulent également qu’on dise _acheter à bon marché_. On dit et l’on doit dire: _acheter à bon compte_, _acheter à vil prix_, et l’on ne pourrait pas dire _acheter à bon marché_? Ce serait là un pur caprice; ne cherchons pas à en entacher notre langue. MARDELLE. LOCUT. VIC. Changez la _mardelle_ de ce puits. LOCUT. CORR. Changez la _margelle_ de ce puits. On a dit autrefois _margeole_, _marelle_, _mardelle_ et _margelle_. On ne dit plus aujourd’hui que _mardelle_ et _margelle_, et nous ajouterons que l’on ne devrait dire que _margelle_, parce que ce mot est le seul conforme à l’étymologie (_margella_, diminutif de _margo, marginis_) donnée par Ménage, Furetière, Ducange, et le Dict. de Trévoux. L’Académie et presque tous les autres dictionnaristes paraissent préférer _margelle_ à _mardelle_, en renvoyant de ce dernier mot au premier. _Margelle_ appartient à la famille du mot _marge_. L’idée de _bord_ se trouve dans l’un comme dans l’autre. MARÉE EN CARÊME, MARS EN CARÊME. { Il vient tous les ans dans ce mois-ci: il est LOCUT. VIC. { comme _marée en carême_. { Vous arrivez à propos, comme _mars en carême_. { Il vient tous les ans dans ce mois-ci: il est LOCUT. CORR. { comme _mars en carême_. { Vous arrivez à propos, comme _marée en carême_. Il est aisé de voir que, dans la première phrase, _marée_ ne signifie rien, car la _marée_ peut ne pas toujours arriver en _carême_, tandis que _mars_ ne manque jamais à cette époque. Aussi faut-il _mars_ dans cette phrase. Dans la seconde, _mars_ n’est pas mieux placé, car il importe certainement fort peu au _carême_ que _mars_ se trouve compris dans la quarantaine; c’est la _marée_ qui seule est d’une grande importance pour ce temps de nourriture maigre. Mettez donc _marée_ dans le second cas. Comment se fait-il que presque tous nos grammairiens confondent ces deux expressions, et regardent la seconde comme une corruption de la première? N’y a-t-il pas deux idées bien distinctes exprimées par ces deux locutions proverbiales, l’une de _périodicité_, l’autre d’_à-propos_, et n’a-t-on pas lieu de s’étonner de la distraction des modernes lexicographes, qui, en cette qualité, devaient compulser avec la plus grande attention les ouvrages de leurs devanciers, et qui n’ont pas su voir, nous ne dirons pas apprécier, la judicieuse distinction établie déjà entre ces deux expressions par l’Académie, Féraud, etc.? «On dit proverbialement d’une chose qui arrive _à propos_, qu’elle arrive comme _marée en carême_.» «On dit proverbialement d’une chose _qui ne manque jamais d’arriver en certain temps_, cela vient comme _mars en carême_.» (_Académie_, _Féraud_, etc.) Rien est-il en effet plus agréable, plus _à propos_ enfin pour des gens qui observent rigoureusement le _carême_ qu’un envoi de _marée_ bien fraîche? Rien est-il encore plus susceptible d’un _retour certain_ que le mois de _mars_ dans le _carême_, puisque ce temps de pénitence le comprend toujours en totalité ou en partie? M. Raymond, qui a fait l’article _Carême_ comme l’a fait l’Académie, passe sous silence, au mot _marée_, l’expression _marée en carême_, et traite plus loin _mars en carême_ de corruption de _marée en carême_. Voilà deux fautes graves. A quoi sert-il de venir après le Dict. de l’Académie si, au lieu de profiter de ses erreurs, on fait plus mal que lui? «Il y a une considération qui me refroidirait, dit M. Jacquemont (_Correspondance_, t. I) c’est le sort incertain de mes lettres, et la crainte de voir celles-là se perdre comme les autres, ou n’arriver que comme _mars en carême_.» M. Jacquemont s’est étrangement mépris sur la valeur de cette expression proverbiale. Il en a retourné le sens, et au lieu de lui attribuer une signification d’_à-propos_, c’est une signification toute contraire qu’il lui donne. MARGOTTE. LOCUT. VIC. Avez-vous planté vos _margottes_? LOCUT. CORR. Avez-vous planté vos _marcottes_? Une _marcotte_ est une branche de plante qu’on met en terre pour qu’elle y prenne racine. Dites aussi _marcotter_ des vignes, des chèvrefeuilles, des œillets, et non _margotter_. MARIAGE, NOCE. LOCUT. VIC. On a fait hier six _noces_ à la mairie, à l’église. LOCUT. CORR. On a fait hier six _mariages_ à la mairie, à l’église. Il existe entre ces deux mots une différence très grande, et dont assez généralement on tient fort peu de compte. Le _mariage_ est la cérémonie civile ou religieuse qui unit les époux, la _noce_ est la petite fête qui suit ordinairement cette cérémonie. Un maire fait un _mariage_, un traiteur fait une _noce_; témoin cette vieille inscription: _Un tel, traiteur, fait nopces et festins_. On ne fait pas de _noce_ sans _mariage_, mais on peut faire un _mariage_ sans _noce_. Il s’ensuit donc que l’on pourrait dire: j’ai assisté au _mariage_ de M. un tel, mais je n’étais pas à sa _noce_; ou bien: j’étais à sa _noce_, mais non à son _mariage_. _Noce_ ne peut être employé pour _mariage_ qu’au pluriel. Il a épousé en secondes _noces_ une sœur de sa première femme. MARIER AVEC. LOCUT. VIC. Il a _marié_ sa nièce _avec_ un vieillard. LOCUT. CORR. Il a _marié_ sa nièce _à_ un vieillard. MM. Laveaux et Girault-Duvivier pensent qu’on peut dire _marier à_ et _marier avec_. _Marier à_ quand il est question de deux choses qui se confondent ensemble, et dont l’union forme un tout: _marier_ le luth _à_ la voix; _marier avec_ quand il est question de choses qui ne sont que jointes ensemble, et restent distinctes après leur jonction: _marier_ la vigne _avec_ l’ormeau. On lit cependant dans _Delille_: La vigne, si je veux, s’y _marie aux_ ormeaux. L’Académie n’adopte que l’expression _marier avec_. Notre opinion à nous est que le verbe _marier_ renfermant une idée d’union, c’est faire un pléonasme que de joindre le régime direct de ce verbe à son régime indirect par la préposition _avec_ qui présente encore la même idée, et qu’on a pour cette raison nommée conjonctive. _A_, qui exprime plus particulièrement un rapport de tendance, nous paraît convenir beaucoup mieux après le verbe _marier_. MARIN, MARITIME. LOCUT. VIC. { Le goëmon est une plante _maritime_. { Ils s'emparèrent d’une forteresse _marine_. LOCUT. CORR. { Le goëmon est une plante _marine_. { Ils s’emparèrent d’une forteresse _maritime_. _Marin_ signifie, d’après tous les dictionnaires: _qui est de la mer_, _qui vient de la mer_, _qui appartient à la mer_. _Maritime_ signifie: _qui est proche de la mer_, _qui concerne la mer_, _qui a du rapport à la mer_. Aussi distingue-t-on en histoire naturelle des plantes _marines_ et des plantes _maritimes_. Les plantes _marines_ sont toujours recouvertes par l’eau salée dans laquelle elles nagent. Les plantes _maritimes_ viennent sur les bords ou dans le voisinage de la mer. MAROLLES. PRONONC. VIC. Du fromage de _Marolles_. PRONONC. CORR. Du fromage de _Maroilles_. Le fromage connu sous ce nom vient de _Maroilles_, dans le département du Nord. C’est donc fromage de _Maroilles_ que l’on doit dire. MARRONNER. LOCUT. VIC. Que _marronnez_-vous là? LOCUT. CORR. Que _marmonnez_-vous là? «MARMONNER. Murmurer sourdement. «MARRONNER. Friser des cheveux en grosses boucles.--Imprimer clandestinement.» (_Dict. de l’Acad._) Cette citation nous fait voir que, dans la phrase suivante: _Il_ marronne _des patenôtres sur le même air_, (_Corresp. de M. Jacquemont_, t. I) c’était _marmonne_ qu’il fallait écrire. Il _marmotte_ eût encore mieux valu. Comme le dit fort bien Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._), «_marmonner_ est un mot du patois de Paris; _marmotter_ est un terme du bon langage.» MASSACRANTE. LOCUT. VIC. Vous êtes d’une humeur _massacrante_. LOCUT. CORR. Vous êtes d’une humeur _insupportable_. Cette expression est approuvée par quelques bons auteurs, et proscrite par d’autres qui prétendent qu’elle n’est pas française. Le reproche le mieux fondé qu’on puisse, selon nous, lui adresser, est d’être une hyperbole, et comme l’a dit Laveaux «quand on a du génie et de l’usage du monde, on ne se sent guère de goût pour les pensées fausses et outrées.» MATÉREAUX. LOCUT. VIC. Assemblez vos _matéreaux_. LOCUT. CORR. Assemblez vos _matériaux_. «Il faut dire _matériaux_, et non pas _matéreaux_, comme dit le peuple de Paris....» (MÉNAGE. _Observ. sur la langue française_) et d’ailleurs. Des _mâtereaux_ sont des petits mâts ou bouts de mâts. MATIN. { Allez le voir _demain au matin_. LOCUT. VIC. { Il l’a rencontré _hier au matin_. { Sortez-vous _du matin_? { Allez le voir _demain matin_. LOCUT. CORR. { Il l’a rencontré _hier matin_. { Sortez-vous _dès le matin_? _Matin_ s’emploie le plus généralement sans l’article contracté _au_, après les adverbes _demain_ et _hier_. _Du matin_ pour _dès le matin_ est un barbarisme. MATINAL. LOCUT. VIC. La campagne n’est vraiment belle que pour l’homme _matinal_.--Vous êtes bien _matineux_ aujourd’hui.--L’étoile _matinale_. LOCUT. CORR. La campagne n’est vraiment belle que pour l’homme _matineux_.--Vous êtes bien _matinal_ aujourd’hui.--L’étoile _matinière_. _Matinal_ signifie: qui se lève de bonne heure par hasard, sans habitude. _Matineux_ au contraire signifie: qui a l’habitude de se lever matin. Quant à l’adjectif _matinier_, son usage est à peu près restreint aujourd’hui à la qualification de l’étoile connue sous le nom d’_étoile matinière_. MÉCHANT. LOCUT. VIC. Il m’a donné un _méchant_ habit. LOCUT. CORR. Il m’a donné un _mauvais_ habit. Au risque d’encourir le reproche de purisme, nous ne pouvons nous empêcher de blâmer ici l’extension de signification donnée à l’adjectif _méchant_. Ce qui est _méchant_ a de la méchanceté, or, un habit peut-il en avoir? L’usage se déclare en vain pour l’emploi de _méchant_ comme qualificatif de noms de choses; nos bons écrivains nous fournissent en vain de nombreux exemples de cet emploi abusif, notre répugnance reste toujours la même. Nous ne voyons dans _méchant_ qu’un adjectif dont la signification est: _qui a de la méchanceté_, et non _qui n’a pas les qualités requises_. Il faut, pour rendre ce dernier sens, se servir de l’adjectif _mauvais_. Nous pensons donc que _méchant_ ne peut jamais s’appliquer qu’à un nom d’être animé, mais que _mauvais_ peut également convenir aux êtres animés et aux choses. Ces deux adjectifs ont entre eux une différence assez grande. Un écrivain est _mauvais_ quand il écrit mal, il est _méchant_ quand il écrit avec méchanceté. MÉFIER (SE), DÉFIER (SE). LOCUT. VIC. { Cet homme est singulier: je m’en _défie_. { Cet homme est faux: je m’en _méfie_. LOCUT. CORR. { Cet homme est singulier: je m’en _méfie_. { Cet homme est faux: je m’en _défie_. «_Se méfier_ exprime un sentiment plus faible que _se défier_. Cet homme ne me paraît pas franc, je m’en _méfie_; cet autre est un fourbe avéré, je m’en _défie_. _Se méfier_ marque une disposition passagère et qui pourra cesser; _se défier_ est une disposition habituelle et constante. Il faut _se méfier_ de ceux qu’on ne connaît pas encore, et se _défier_ de ceux par lesquels on a déjà été trompé. _Se méfier_ appartient plus au sentiment dont on est affecté actuellement; _se défier_ tient plus au caractère, etc.» (_Dict. de l’Acad._ 1802.) MÉGARD. LOCUT. VIC. Il a fait cela par _mégard_. LOCUT. CORR. Il a fait cela par _mégarde_. _Mégarde_ est composé de la particule péjorative _mé_ et du substantif _garde_. Ainsi _mégarde_ équivaut à _mauvaise garde_, c’est-à-dire manque d’attention, comme _mécontent_ équivaut à _mal-content_, _mépriser_ à _priser_ (estimer) _mal_, etc. MEMBRÉ. LOCUT. VIC. Cet homme est bien _membré_. LOCUT. CORR. Cet homme est bien _membru_. Selon l’Académie et les meilleurs lexicographes, _membru_ est le seul mot dont on doive se servir pour signifier _qui a les membres gros et puissans_. _Membré_ est aussi un mot français, mais ce mot appartient exclusivement au _jargon frivole_, comme dit La Fontaine, connu sous le nom de _blason_. On dit que les jambes et les cuisses des aigles et d’autres animaux sont _membrées_ quand elles sont d’un émail différent de celui de l’animal. MÊME. { Les passions assiègent tous les hommes, les plus LOCUT. VIC. { sages _mêmes_. { Vous faites des fautes, dites-vous, les savans { _même_ en font. { Les passions assiègent tous les hommes, les plus LOCUT. CORR. { sages _même_. { Vous faites des fautes, dites-vous, les savans { _mêmes_ en font. _Même_ est adverbe dans le premier exemple; il est adjectif dans le second. «_Même_, dit Laveaux (_Dict. des diff._), est adverbe quand il est employé dans la signification d’_aussi_, _plus_, _encore_, et qu’il peut, sans que le sens de la phrase soit altéré, se transposer, c’est-à-dire être mis indifféremment avant ou après le substantif ou le pronom, en y joignant la conjonction _et_. On dira donc: J’enlèverais ma femme à ce temple, à vos bras; Aux dieux _même_, à nos dieux, s’ils ne m’exauçaient pas. (VOLTAIRE, _Olympie_.) «_Les animaux_, _les plantes_ même _étaient au nombre des divinités égyptiennes_. (De Wailly); sans altérer le sens de la phrase on pourrait dire, _j’enlèverais ma femme à ce temple, à vos bras_, _et_ même _aux Dieux_. _Les animaux et_ même _les plantes_, etc. Dans _les libertins_, _les impies_ même _tremblent à la vue de la mort_, il faut écrire _même_ sans _s_, parce qu’on peut dire sans altérer le sens de la phrase, _les libertins et_ même _les impies tremblent à la vue de la mort_. Mais dans _les impies_ mêmes _tremblent à la vue de la mort_, il faut écrire _mêmes_ avec un _s_, parce qu’on peut dire _les impies eux_ mêmes _tremblent à la vue de la mort_. Racine a dit: Ces murs _mêmes_, seigneur, peuvent avoir des yeux.... Les Grecs _mêmes_ sont las de servir sa colère. «C’est Hippocrate qui voulut que ses erreurs _mêmes_ fussent des leçons.» (BARTHÉLEMY.) MÊME CHOSE. LOCUT. VIC. Je ferai cela _la même chose_. LOCUT. CORR. Je ferai cela _de même_. Cette expression est fort usitée; elle est cependant passablement ridicule. MENUSIER. LOCUT. VIC. C’est un _menusier_. LOCUT. CORR. C’est un _menuisier_. MERCREDI. PRONONC. VIC. Venez _mécredi_. PRONONC. CORR. Venez _mercredi_. Du temps de Vaugelas, la cour prononçait et écrivait même _mécredi_, en dépit d’une des étymologies les moins douteuses qu’il y ait peut-être dans notre langue. L’absurdité venait de haut lieu: elle fut bien accueillie par le public. Nous ignorons comment la cour prononce aujourd’hui ce mot, et franchement nous ne nous en occupons guère, par la raison que la cour a perdu, entre autres droits, celui de régler le langage; mais nous savons fort bien que la nation prononce généralement _mercredi_, et cette autorité nous suffit. MÉTAL, MÉTAIL, MÉTEIL. LOCUT. VIC. { J’ai acheté un setier de _métail_. { Ses boutons sont en _métail_. LOCUT. CORR. { J’ai acheté un setier de _méteil_. { Ses boutons sont en _métal_. Les personnes qui ne connaissent pas bien leur langue confondent ordinairement les trois mots _métal_, _métail_ et _méteil_, qui ont cependant des significations différentes. Un _métal_ est un corps minéral qui se forme dans les entrailles de la terre, et qui est fusible et malléable. Un _métail_ est une matière composée dans laquelle il entre des métaux. Du _méteil_ est un mélange de froment et de seigle. Ces définitions sont celles du _Dict. de l’Acad._ (1802.) MEULIÈRE (PIERRE). LOCUT. VIC. C’est de la pierre _meulière_, ou _molière_. LOCUT. CORR. C’est de la pierre _de meulière_. _Meulière_ étant un substantif doit être précédé de la préposition _de_, qui marque son rapport avec le substantif _pierre_. MICHEL-ANGE. Ceux qui tiennent à prononcer ce nom célèbre comme on le prononce en italien, sauront qu’ils doivent dire _Mikel-Ange_. Nous ne croyons pas, au reste, qu’on puisse, à l’exemple de certains grammairiens, accuser de prononciation _vicieuse_ les personnes qui disent en français _Michel-Ange_. Où a-t-on été fourrer le vice? C’est sans doute un devoir de parler purement sa langue; ce n’en est pas un de savoir les langues étrangères. MIDI. LOCUT. VIC. Je le verrai demain vers _les midi_, _sur les midi_. LOCUT. CORR. Je le verrai demain vers _midi_. «Il n’y a pas, dit fort bien M. Blondin (_Manuel_, etc.), plusieurs _midi_, et l’on ne va pas _sur_ les heures comme on va _sur_ l’eau, ou _sur_ la glace.» _Sur le midi_ est donc aussi une mauvaise expression qu’il vaut mieux remplacer par un équivalent. _Après une marche longue et pénible_, _ils arrivèrent_, sur le midi, _chez l’ami de Fergus_, etc. (DEFAUCONPRET, _Waverley_, ch. XXIV.) Lisez: _à midi à peu près_. MIEUX (DES). LOCUT. VIC. Mon fils a répondu _des mieux_. LOCUT. CORR. Mon fils a répondu _fort bien_. «_Des mieux_; expression basse et nullement correcte. Vaugelas ne pouvait la souffrir.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) MILLE. { Marot est mort en l’an _mille_ cinq cent ORTH. VIC. { quarante-quatre. { L’an deux _mille_ deux cent neuf du monde. { Trois _mil_ hommes arrivèrent au secours de la ville. { Marot est mort en l’an _mil_ cinq cent quarante-quatre. ORTH. CORR. { L’an deux _mil_ deux cent neuf du monde. { Trois _mille_ hommes arrivèrent au secours de la { ville. Tous les grammairiens reconnaissent que le mot _mil_ doit s’écrire ainsi lorsqu’il exprime une date, un millésime. Domergue, suivi par Laveaux, veut cependant que l’on écrive _mille_ lorsque ce mot est multiplié par un autre nom de nombre. Il suit de là que Mercier, qui a intitulé un de ses ouvrages: _L’an deux_ mille _quatre cent quarante_ aurait bien écrit _mille_ en deux syllabes, tandis que notre Béranger, dans sa jolie chanson de _la Prédiction de Nostradamus_, aurait fait un solécisme: En l’an _deux mil_, date qu’on peut débattre, etc. Selon nous le contraire a lieu. Le solécisme est à Mercier, et la pureté de langage à Béranger, poète correct s’il en fut jamais. Béranger aura probablement été guidé en cette circonstance par cette admirable justesse d’esprit qui l’a toujours distingué, non-seulement des chansonniers, ses prétendus confrères, mais de presque tous les poètes de notre époque, et nous sommes un peu fâché, nous l’avouerons, de voir des grammairiens distingués vaincus dans leur spécialité par un poète. Pourquoi ces grammairiens s’avisent-ils aussi d’être inconséquens? MINABLE. LOCUT. VIC. Son ami a l’air bien _minable_. LOCUT. CORR. Son ami a l’air bien _pauvre_. Nous repoussons ce mot parce que nous ne le croyons réellement digne que d’un langage _minable_. Nous ne l’avons jamais lu dans un ouvrage bien écrit, ni entendu dans la conversation des gens bien élevés. En vérité notre langue peut bien faire le sacrifice d’un terme de mépris pour la pauvreté; elle en a tant d’autres à sa disposition. MINIME. LOCUT. VIC. C’est d’un intérêt trop _minime_. LOCUT. CORR. C’est d’un intérêt trop _petit_. «_Minime_, très-petit; c’est un superlatif: il ne doit donc pas être employé avec des adverbes de comparaison. Ce droit est en général _si minime_ que, etc. (NECKER.) c’est comme si l’on disait _si meilleur_, _si pire_, etc.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) Dans cette phrase: donnez-moi _la minime_ partie de vos biens, _minime_ est régulièrement employé puisque sa signification est celle de _la plus petite_. MINUIT. LOCUT. VIC. Cela m’arriva vers _le minuit_, vers _les minuit_. LOCUT. CORR. Cela m’arriva _vers minuit_. Autrefois on disait _la minuit_. Aussi lorsque la nuit étend ses sombres voiles, Que la lune brillante, au milieu des étoiles D’une heure pour le moins a passé _la minuit_. (SARRAZIN.) Cette expression valait infiniment mieux que les deux premières, en ce qu’elle se rattachait au moins à l’étymologie, et puisqu’on l’a abandonnée, il nous semble assez raisonnable de ne pas lui en substituer une autre qui serait tout-à-fait absurde. Le mot _minuit_ est aujourd’hui employé sans article; il est masculin et singulier: _minuit est sonné_. MISÉRABLE. LOCUT. VIC. Avoue tes crimes, _misérable_. LOCUT. CORR. Avoue tes crimes, _scélérat_. Un _misérable_ signifie en français un coquin, un scélérat, et un homme pauvre. Nous avons cependant un proverbe qui dit: pauvreté n’est pas vice. Appliquer indifféremment la même épithète aux gens nécessiteux et aux gens criminels est vraiment une infamie dont un peuple généreux comme le peuple français devrait rougir. C’est un manque d’égards pour le malheur qui ne peut être excusé que par un manque absolu de réflexion. MISSERJAN (POIRE DE). LOCUT. VIC. Mangez cette poire de _Misserjan_. LOCUT. CORR. Mangez cette poire de _Messire-Jean_. Messire Jean était probablement quelque hobereau ou quelque curé de campagne qui cultivait avec soin les arbres fruitiers. Des braconniers de l’endroit, suivant, au commencement de l’hiver, la piste de quelque lièvre, pénétrèrent dans l’auguste verger, s’y régalèrent de poires ordinaires, mais que le triple attrait du larcin, du lieu et de la saison leur fit trouver extraordinairement bonnes, et dès-lors Messire Jean aura passé, à son grand détriment, pour avoir des poires sans pareilles, qu’on aura cru, en conséquence, ne pouvoir convenablement désigner que par son nom. MOGNON. LOCUT. VIC. Il a un _mognon_. LOCUT. CORR. Il a un _moignon_. De _moign_, mot qui, en breton, signifie _manchot_, _estropié de la main ou du bras_. (LEGONIDEC, _Dict. Celto-Breton_.) MOINDREMENT. LOCUT. VIC. Ne faites pas _le moindrement_ de bruit. LOCUT. CORR. Ne faites pas _le moindre_ bruit. _Moindrement_ est un barbarisme. MOINE. PRONONC. VIC. _Mo-ène_. PRONONC. CORR. _Mo-ane_. Prononcez de même _aigremoine_, _antimoine_, _avoine_, _chanoine_, _macédoine_, _patrimoine_, _péritoine_, etc. MOINS (PAS). LOCUT. VIC. Il regimbait; _pas moins_ il l’a fait. LOCUT. CORR. Il regimbait; _cependant_ il l’a fait. Cette manière de parler est détestable; _pas moins_ ne peut jamais avoir la signification de _cependant_. Les phrases suivantes indiqueront dans quel sens on doit employer cette locution. _Il ne faut_ pas moins _qu’une raison aussi forte pour me déterminer à..... Cela n’a_ pas moins _de trente pieds._ MOIRON, MORON. LOCUT. VIC. Voici du _moiron_, du _moron_ pour vos oiseaux. LOCUT. CORR. Voici du _mouron_ pour vos oiseaux. _Moron_ se disait encore du temps de Ménage. MON, TON, SON, MA, TA, SA, ETC. LOCUT. VIC. La jeune Marie a mal _à ses_ dents. LOCUT. CORR. La jeune Marie a mal _aux_ dents. Quand on dit: _La jeune Marie a mal aux dents_, est-il quelqu’un d’assez peu intelligent pour croire qu’il soit ici question du mal de dents d’une autre personne que la jeune Marie? Non, car cela serait absurde, et l’absurde ne se suppose pas. Supprimez donc dans tous les cas semblables, l’adjectif possessif qui forme pléonasme, et remplacez-le par l’article. _Il a ses mains tout écorchées_, _j’ai une douleur à_ mon _pied droit_, mon _bras gauche_ me _fait mal_, dites: _il a les mains tout écorchées_, _j’ai une douleur_ au pied _droit_, le _bras gauche_ me _fait mal_. MONDE. LOCUT. VIC. _Tout le monde disent_ qu’il est parti. LOCUT. CORR. _Tout le monde dit_ qu’il est parti. Les collectifs généraux veulent le singulier, les collectifs partitifs le pluriel. _La foule disparut. La plupart voulurent sortir._ Les collectifs généraux veulent le singulier, parce que l’esprit, en les énonçant, fait abstraction complète du nombre de personnes ou de choses qui les composent, et ne voit plus en eux qu’une masse, qu’une unité. Les collectifs partitifs veulent le pluriel, parce qu’ils représentent évidemment plusieurs objets qu’on ne compte pas, il est vrai, par paresse peut-être, mais qu’on peut au moins compter, et qui conservent ainsi entièrement leur caractère de pluralité. MONNOYAGE, MONNOIE, MONNOYER, MONNOYEUR. LOCUT. VIC. Le _monnoyage_ est un privilège. LOCUT. CORR. Le _monnayage_ est un privilège. Depuis que l’ancienne prononciation de la diphthongue _oi_ a été altérée dans _monnoie_, qu’on écrit maintenant _monnaie_, et que l’orthographe de Voltaire est venue consacrer cette altération, on sent combien il serait ridicule d’écrire et de prononcer les dérivés de _monnaie_ par un _o_, lorsque ce mot s’écrit par un _a_. MONTAIGNE. PRONONC. VIC. _Montagne_ est un de nos grands écrivains. PRONONC. CORR. _Montaigne_ est un de nos grands écrivains. Les meilleurs éditeurs de _Montaigne_, MM. Villemain, Am. Duval et Leclerc écrivent _Montaigne_ et non _Montagne_, comme affectent de le faire certaines personnes qui prétendent à tort, nous le croyons, soumettre un nom propre à l’altération qu’a éprouvée ce nom comme nom commun, et qui veulent conséquemment qu’on écrive aujourd’hui _Montagne_ au lieu de _Montaigne_, par suite du retranchement de l’_i_ dans les mots autrefois terminés en _aigne_, comme _campaigne_, _compaigne_, etc., et qu’on a changés en _campagne_, _compagne_, etc. Si ce sentiment était adopté il faudrait donc, par analogie, dire _Lemaître_ au lieu de _Lemaistre_, _Prévôt_ au lieu de _Prévost_, et remplacer les noms propres formés de mots qui ont disparu de la langue, par les mots qu’on y a substitués. On dirait donc _Renard_ au lieu de _Goupil_, _La Vallée_ au lieu de _La Combe_, _Château_ au lieu de _Castel_. Cela serait absurde. Écrivez et prononcez toujours _Montaigne_, nom propre, quoique le nom commun _montagne_ s’écrive depuis fort long-temps sans _i_. MONTER. LOCUT. VIC. { _Je suis monté_ deux fois chez vous aujourd’hui. { _J’ai monté_ ici pour vous parler. LOCUT. CORR. { _J’ai monté_ deux fois chez vous aujourd’hui. { _Je suis monté_ ici pour vous parler. «Si l’on veut exprimer l’action de _monter_, il faut employer l’auxiliaire _avoir_. Il a monté _quatre fois à sa chambre pendant la journée_; il a monté _pendant trois heures au haut de la montagne_; il a monté _les degrés_; _la rivière_ a monté _de six pouces depuis hier_. Si, au contraire, on veut exprimer l’état qui résulte de l’action de _monter_, il faut employer l’auxiliaire _être_. Il est monté _dans sa chambre il n’y a qu’une heure_. _Votre père_ est-il monté _dans sa chambre? Oui_, il y est monté. _A quelle heure_ y a-t-il monté? c’est-à-dire a-t-il fait l’action d’y monter? Il y a monté _à huit heures_. «Le vers suivant de Voltaire offre un exemple contraire à cette règle: J’ai sauvé cet empire en arrivant au trône; J’en descendrai du moins comme j’y _suis monté_. «Mais je soutiens que, sans le mauvais son de _j’y ai_, Voltaire aurait dit, _j’y ai monté_. C’est une licence qu’un usage abusif autorise, mais qui ne doit point tirer à conséquence.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) MONTER AU GRENIER. LOCUT. VIC. Il est _monté_ au grenier. LOCUT. CORR. Il est _allé_ au grenier. _Monter au grenier_ est un pléonasme comme _descendre à la cave_. _Aller_ peut, nous le pensons, remplacer avec avantage dans ces locutions les verbes _monter_ et _descendre_. MONTER EN HAUT. LOCUT. VIC. _Montez_ en haut. LOCUT. CORR. _Allez_ en haut. Les expressions _monter en haut_, _descendre en bas_ présentent des pléonasmes si ridicules qu’il est très rare de les trouver employées par d’autres personnes que celles qui n’ont aucune idée de grammaire. Aussi avons-nous été fort étonné à la lecture du vers suivant de Furetière, qui, par parenthèse, n’est généralement connu que comme grammairien, et à qui nous devons un assez grand nombre d’épigrammes fort bonnes: C’est céans, approchez, venez, _montez en haut_. (_Les Marchands_, sat. I.) On trouve aussi dans Villon: Affin d’avoir provision De l’escot, l’hoste _monte en hault_. (_Repues franches_, § V.) Et dans Coquillart: Mais _montez en hault_ tout droit Et vous en allez au grenier. (_Monologue de la Botte de foing._) Ces exemples ne tirent nullement à conséquence; on ne prouve rien contre la raison. MONTRER. LOCUT. VIC. _Montrez_-lui le latin. LOCUT. CORR. _Enseignez_-lui le latin. Bobêche disait un jour qu’on peut ne savoir ni lire ni écrire, être enfin un âne renforcé, et toutefois _montrer_ parfaitement bien sa langue. Ce jeu de mots a eu du succès, et il le méritait, parce qu’il frappait de ridicule une mauvaise expression que l’Académie a cru devoir accueillir dans son Dictionnaire, et qu’elle n’a pas pour cela rendue meilleure. N’est-ce pas quelque chose d’assez plaisant que de voir Bobêche _montrer_ sa langue à l’Académie? MORIGINER. LOCUT. VIC. On le _moriginera_. LOCUT. CORR. On le _morigénera_. De _morigerari_ fait de _morem gero_. (DE ROQUEFORT, _Dict. étym._) MOT. LOCUT. VIC. Il m’a écrit un _mot de lettre_. LOCUT. CORR. Il m’a écrit un _bout de lettre_. Les gens qui aiment à s’exprimer avec justesse préfèreront toujours employer un autre terme que celui de _mot de lettre_. Pourquoi ne dirait-on pas: Je lui ai écrit quelques lignes, un bout de lettre, un billet? Est-il absolument nécessaire d’avoir recours à l’hyperbole, «ressource, comme le dit M. Laveaux, des petits esprits qui écrivent pour le bas peuple?» On trouve dans Furetière: Et son chagrin ne put permettre Qu’il lût un petit _mot de lettre_ Qu’entre ses mains j’avais remis. (_Épîtres._) Les beaux parleurs disent un _mote_; les gens instruits, qui sont rarement de beaux parleurs, disent un _mo_. MOUCHER. LOCUT. VIC. Il _mouche_ fort peu. LOCUT. CORR. Il _se mouche_ fort peu. Je _mouche souvent_, disait un habitant du midi à un grammairien. Qui ou quoi? répondit celui-ci, vos enfans ou vos chandelles? Ce verbe ne peut jamais être employé dans un sens neutre; il doit toujours être actif comme _moucher la chandelle_, _moucher un enfant_, ou réfléchi, comme _se moucher_. Gresset a fait un solécisme dans le vers suivant: Après avoir toussé, _mouché_, craché. MOUROIR. LOCUT. VIC. Votre ami est _au mouroir_. LOCUT. CORR. Votre ami est _à la mort_. _Être au mouroir_ est un provincialisme assez en usage dans l’ouest de la France. Boiste a accueilli ce mot auquel il a donné la signification de _lit de mort_, en ajoutant avec raison qu’il est inusité..... à Paris, bien entendu. MOUSSEUX. LOCUT. VIC. Cet arbre est _mousseux_. LOCUT. CORR. Cet arbre est _moussu_. L’adjectif de _mousse_, signifiant une espèce de _petite herbe_, est _moussu_; l’adjectif de _mousse_, signifiant _écume_ est _mousseux_. Dans notre phrase d’exemple, c’est donc évidemment _moussu_ qu’il faut; c’était _moussu_ qu’il fallait aussi dans le vers suivant: Une grotte _mousseuse_, un côteau verdoyant. (ROUCHER, _les Mois_, ch. VII.) MOYENNANT QUE. LOCUT. VIC. J’y consens, _moyennant que_ vous partiez. LOCUT. CORR. J’y consens, _à condition que_ vous partiez. _Moyennant_ est une préposition qui ne doit jamais être suivie de la conjonction _que_. On trouve _moyennant que_ dans La Fontaine: Amenez-la, courez; je vous promets D’oublier tout, _moyennant qu_’elle vienne. (_Contes_, liv. II, ch. 1.) C’est une vieille expression tout-à-fait inusitée aujourd’hui. MULATRE. LOCUT. VIC. { Une femme _mulâtresse_. { Une _mulâtre_. LOCUT. CORR. { Une femme _mulâtre_. { Une _mulâtresse_. L’Académie ne donne pas le substantif _mulâtresse_, et c’est à tort. On ne peut pas plus dire une _mulâtre_ qu’on ne dit une _nègre_. _Mulâtre_ ne s’emploie que comme adjectif. M. Marle ne reconnaît pas dans _mulâtresse_ un mot français. Quelques dictionnaires récens n’ont cependant pas dédaigné de l’accueillir. NACRE. LOCUT. VIC. C’est _du nacre_. LOCUT. CORR. C’est de _la nacre_. Si les mots étaient fidèles à leurs étymologies, _nacre_ devrait être masculin. _Nácar_, d’où il vient, est masculin en espagnol. _Nacre_ et _polacre_ sont les deux seuls mots de cette désinence qui soient féminins. NATAL. LOCUT. VIC. Je vous revois, ô lieux _nataux_! LOCUT. CORR. Je vous revois, ô lieux _natals_! L’adjectif _natal_ a été mutilé par nos grammairiens. Les uns, tels que Andry de Boisregard (_Réflexions sur l’usage présent de la langue française_), etc., n’ont pas voulu lui accorder de féminin singulier ou pluriel; d’autres, au nombre desquels figurent l’Académie, Féraud, Gattel, etc., lui refusent un pluriel masculin. De sorte que ce pauvre adjectif se trouve réduit à sa plus simple expression, à son masculin singulier. Cependant l’usage ne s’est pas rendu complice de ce purisme ridicule qui tend à appauvrir notre langue. Il a donné un féminin des deux nombres à _natal_, comme on pourrait le prouver par un grand nombre d’exemples. Quant au pluriel, il lui en a donné un double, et il nous reste à décider aujourd’hui si l’on doit préférer _natals_ à _nataux_ ou _nataux_ à _natals_. On trouve _nataux_ dans Amyot: «Il révérait fort Socrate et Platon, desquels tous les ans il célébrait les jours _nataux_.» Dans le Dict. de Trévoux: «Pour jouir du droit de bourgeoisie dans une ville, il faut y avoir maison, et s’y trouver aux quatre _nataux_, (Noël, Pâques, la Pentecôte et la Toussaint) dont on prend attestation.» Cependant comme _nataux_ est un peu dur à l’oreille, nous pensons qu’il vaudrait peut-être mieux préférer _natals_, qui a été adopté par Laveaux, et qui a, comme _nataux_, l’analogie en sa faveur, mais, convenons-en, une analogie un peu plus restreinte. Qui ne connaît ces vers célèbres: _Al_ est un singulier dont le pluriel fait _aux_. On dit c’est mon _égal_, et ce sont mes _égaux_. (BOURSAULT, _Le Mercure Galant_, act. IV, sc. VII.) NATURE. LOCUT. VIC. Connaissez-vous rien de plus _nature_ que cela? LOCUT. CORR. Connaissez-vous rien de plus _naturel_ que cela? Cette manière de parler est maintenant à la mode. On ne doit cependant pas s’attendre à en trouver des exemples dans nos bons auteurs. La mode partout, mais particulièrement en fait de langage, n’est qu’une absurdité, et n’influence que les sots. Nous croyons qu’il serait fort difficile aux gens qui emploient _nature_ comme adjectif, à la place de _naturel_, de nous démontrer les avantages que le style peut retirer de cette transposition de mots. NAYER. PRONONC. VIC. Il s’est _nayé_. PRONONC. CORR. Il s’est _noyé_. Du temps de Rabelais, (16ᵉ siècle), on disait _noyer_; du temps de Ménage (17ᵉ siècle) _néïer_, et maintenant, quand on parle bien, on dit _noyer_. Les mots ont aussi, comme on le voit, leurs vicissitudes. NÉAMOINS. LOCUT. VIC. _Néamoins_ je l’ai vu. LOCUT. CORR. _Néanmoins_ je l’ai vu. _Néanmoins_ est une corruption de _néant moins_, c’est-à-dire, _rien moins_. Ce mot a précisément la valeur qu’on attribue à la mauvaise locution _pas moins_ dans cette phrase: _pas moins_, je l’ai vu. NÈFE. LOCUT. VIC. Aimez-vous les _nèfes_? LOCUT. CORR. Aimez-vous les _nèfles_? On dit aussi un _néflier_ et non un _néfier_. NÈGRE, NOIR. LOCUT. VIC. Le traité conclu entre vous _nègres_ et nous blancs. LOCUT. CORR. Le traité conclu entre vous _noirs_ et nous blancs. Il existe entre ces deux mots une différence généralement ignorée en Europe, mais que les colons, et surtout les hommes de couleur noire, connaissent parfaitement bien. Cette différence consiste en ce que _noir_ est regardé par les derniers comme un nom générique, un mot pris en bonne part, tandis que _nègre_ ne leur paraît être qu’un terme de mépris. «Vous opposez les _noirs_ aux blancs, dit Roubaud, et des _Nègres_ vous en faites une espèce de bétail.» Quelle peut être la cause de cette différence de valeur donnée aux mots _nègre_ et _noir_ par la race d’hommes qu’ils servent à désigner? Essayons de la trouver. Ces hommes, voyant que nous avons deux expressions pour les nommer, et ne concevant guère la nécessité de ce luxe, ne se seraient-ils pas dit: Le mot _blanc_ a pour opposé le mot _noir_; or, puisque l’épithète de _blanc_ ne fâche nullement celui à qui elle s’applique, pourquoi celle de _noir_ nous déplairait-elle? Mais le mot _nègre_ à quel nom applicable aux blancs correspond-il? A aucun. Donc le mot _nègre_ est une injure. On conviendra qu’il est encore une autre raison qui a fort bien pu contribuer à leur faire adopter cette opinion sur le mot _nègre_, c’est l’emploi que nous en faisons généralement dans les momens de colère, en l’accolant à des qualificatifs peu flatteurs, comme dans ces locutions: vilain _nègre_, chien de _nègre_, etc. _Nègre_ a de plus des diminutifs, tels que _négrillon_, _négritte_, qui sonnent fort mal à leurs oreilles. Le blanc, qui voudra donc se tenir à l’égard des enfans de l’Afrique dans les termes d’une bienveillance réciproque, fera bien de ne pas oublier la synonymie que nous venons d’établir. Les _noirs_ ont, comme on le sait, le caractère vindicatif, et il est probable que l’ignorance de la valeur exacte du mot _nègre_ aura déjà été plus d’une fois cruellement punie par eux. NÉ NATIF. LOCUT. VIC. Je suis _né natif_ de Paris. LOCUT. CORR. Je suis _natif_ de Paris. Cette expression battologique, qui était autrefois employée au sérieux, ne se prend plus maintenant qu’en plaisanterie. NENTILLE. LOCUT. VIC. Il mangea un peu de _nentilles_. LOCUT. CORR. Il mangea un peu de _lentilles_. C’est maintenant une faute si grossière de dire _nentille_ pour _lentille_, que, malgré la mention accordée à ce mot par le Dictionnaire de Trévoux, nous n’aurions pas daigné nous y arrêter, sans le rapprochement assez curieux qu’il nous a donné lieu de faire entre le français du 17ᵉ siècle et celui de nos jours. Du temps de Ménage, celui qui aurait dit des _lentilles_ eût passé pour un provincial ignorant. Il fallait prononcer _nentilles_ pour être réputé homme de cour. Il ne convenait aussi qu’aux rustres de cette époque de dire: un _canif_, de la _cassonade_, un _fusilier_, un _chirurgien_, une _tabatière_, etc., au lieu d’un _ganif_, de la _castonade_, un _fuselier_, un _cirurgien_, une _tabakière_, etc. Les gens du bel air d’autrefois courraient grand risque, comme on le voit, de passer aujourd’hui pour des rustres. _Lentille_ vient de _lenticula_, diminutif de _lens_. NETTAYER. PRONON. VIC. On a _nettayé_ l’appartement. PRONON. CORR. On a _nettoyé_ l’appartement. Les anciens grammairiens voulaient qu’on écrivît et qu’on prononçât _nettéier_. Les grammairiens modernes veulent qu’on écrive et qu’on prononce _nettoyer_. NINE. LOCUT. VIC. C’est une rose _nine_. LOCUT. CORR. C’est une rose _naine_. RÈGLE GÉNÉRALE. Le féminin des adjectifs terminés par une consonne se forme en ajoutant un _e_ muet au masculin: _nain_ doit donc faire _naine_. NOËL. LOCUT. VIC. Il vint me voir _à la noël_. LOCUT. CORR. Il vint me voir _à noël_. On ne dit pas _la Noël_ comme on dit _la Pentecôte_, _la Toussaint_. On trouve toujours _Noël_ sans article dans nos bons écrivains anciens et modernes. Ce mot ne désignait pas exclusivement autrefois la fête de la naissance du Christ; c’était un cri qui servait à exprimer publiquement la joie le jour de la naissance des princes et de l’entrée des rois dans les villes. Ce jour vint le Roy à Vernueil, Où il fut reçu à grand joie Du peuple joyeux à merveil, Et criant _Noël_ par la voye. (MARTIAL _de Paris_.) «Il est certain que, l’an 1631, époque de sa mort, la rivière arrêta son cours la veille de _la Noël_, ce qui, dit-on, présage immanquablement la mort des rois de Suède.» (_Mémoires de Christine_, t. I.) Il fallait: la veille de _Noël_. NOGAT. LOCUT. VIC. Comment trouvez-vous ce _nogat_ blanc? LOCUT. CORR. Comment trouvez-vous ce _nougat_ blanc? Si l’on en croit le méridional abbé Féraud, _nougat_ est un mot du patois provençal. Ce sont les beaux parleurs d’Aix ou de Marseille qui ont créé _nogat_, et ont prétendu nous le donner pour un mot français. Voyez la présomption! Faites du patois, Messieurs du pays d’_Oc_; c’est à nous, gens du pays d’_Oil_, qu’il appartient de faire du français. Et avec votre patois encore, quand cela nous plaît. «Du _noga_, composé avec des noisettes, des pignons de pin, des pistaches et du miel de Narbonne.» (BÉRENGER, _Soirées provençales_.) Lisez _nougat_. NONANTE _voyez_ SEPTANTE. NOUVEAU. Pourquoi un auteur se croit-il toujours obligé d’ajouter l’épithète de _nouveau_ à l’ouvrage qu’il publie sur un sujet déjà traité, soit par lui, soit par un autre? Le lecteur, en faisant le rapprochement de la date du livre avec le moment où il lit ce livre, ne voit-il pas tout de suite s’il est réellement nouveau? et s’il ne l’est pas, croit-on que le titre puisse lui en imposer? Que nous fait aujourd’hui que Bouhours ait intitulé un volume de remarques sur la langue: _Nouvelles_ remarques, etc. Le _millésime_ du livre est l’acte de naissance qui dépose de l’âge de ce ci-devant jeune homme qui, avec son siècle et demi d’existence, ose afficher la prétention d’être toujours jeune. Il y a donc ici ridicule, mais il y a au moins bonne foi. En est-il de même des œuvres de musique qui ne portent jamais de date (ce dont on peut avoir quelque sujet de s’étonner) et qui se parent si souvent du titre de _nouveaux_? Que dites-vous, par exemple, d’une sonate _nouvelle_ de Rameau? Supposez un homme qui ne connaisse pas ce célèbre musicien, et vous le verrez acheter, sur la foi d’un titre trompeur, du vieux pour du neuf. N’y a-t-il pas là évidemment du charlatanisme? NOYAU. PRONONC. VIC. _No-iau_. PRONONC. CORR. _Noi-iau_. NOYÉ. LOCUT. VIC. Secours aux _noyés_. LOCUT. CORR. Secours aux _noyans_. «Secours aux _noyés_ est une expression reçue, mais une expression vicieuse. En effet, un _noyé_ est un homme mort dans l’eau, un cadavre; et certes les secours ne sont pas pour les cadavres. On aurait dû dire: secours aux _noyans_, comme on dit: secours aux _mourans_. Secours aux _noyés_ est aussi absurde que le serait secours aux _morts_.» (MARLE, _Précis d’Orthologie_.) NU. ORTH. VIC. { On l’a trouvé _nue_ tête et _nus_ pieds. { Il a ce bien en _nue_ propriété. ORTH. CORR. { On l’a trouvé _nu_-tête et _nu_-pieds. { Il a ce bien en _nu_-propriété. L’adjectif _nu_ est variable pour le substantif qui le précède, et invariable pour celui qui le suit. _Nu_ doit toujours être joint par un trait d’union au substantif devant lequel il est placé. NUMÉRO. LOCUT. VIC. Paris, 97, rue Richelieu. LOCUT. CORR. Paris, rue Richelieu, no 97. Imiter, et même imiter fort bien ce qui est fort bon, n’est pas faire œuvre de génie; mais imiter ce qui est mauvais, c’est assurément faire œuvre de sot, et c’est précisément cette œuvre de sot que nous faisons, lorsque nous énonçons dans une adresse, à la manière des Anglais, d’abord le nom de la ville, puis le numéro de la maison, et enfin le nom de la rue. Il nous a toujours paru plus logique (et, malgré la mode, nous conservons aujourd’hui la même opinion) de commencer par désigner la ville, ensuite la rue, et en dernier lieu le numéro, parce que c’est réellement dans cet ordre que se trouve l’importance relative de ces indications. Bien certainement, lorsqu’il s’agit de trouver quelqu’un, la première chose à savoir, c’est le lieu qu’il habite; la seconde, le nom de la rue où il demeure, et le numéro de la maison est d’une importance si petite, qu’on parviendrait souvent, sans le connaître, au but de ses recherches. La mode peut être bonne pour les habillemens, et encore seulement pour les habillemens de femmes, mais de grâce gardons-nous bien de la laisser se mêler de notre langue qui a déjà bien assez de caprices sans cela.--Numéro doit prendre un _s_ au pluriel. C’est là le sentiment de l’Académie. OASIS. LOCUT. VIC. Nous trouvâmes enfin _un oasis_. LOCUT. CORR. Nous trouvâmes enfin _une oasis_. Les Dictionnaires qui donnent le mot _oasis_ (et celui de l’Académie de 1802 n’est pas de ce nombre) le font féminin. Cela devait être, d’après l’étymologie arabe. _Oasis_ est aussi féminin en latin: _oasis magna_, _oasis parva_. (Dict. géogr. de Vosgien.) On lit dans Malte-Brun (_Traité élémentaire de géogr. t. II, p. 232_): «Au milieu de ces mers de sable, apparaissent çà et là, comme des îles, ces _verdoyantes oasis_, qui offrent au milieu de la plus fatigante stérilité, le contraste consolant de quelques terrains doués de la fertilité la plus riche.» M. V. Jacquemont (_Corresp. sur l’Inde_, t. I.) l’a cru masculin: «Nous sommes descendus à l’entrée d’_un oasis délicieux_.» Il fallait _une oasis délicieuse_. OBÉI. LOCUT. VIC. Ces lois ne sont pas _obéies_. LOCUT. CORR. Ces lois ne sont pas _observées_. _Obéir_, quoique verbe neutre, peut être employé passivement, mais seulement lorsqu’il est question de personnes: Vous êtes _obéie_, Vous n’avez plus, Madame, à craindre pour sa vie. (RACINE. _Bajazet_. Act. III, sc. IV.) Nous ne croyons pas qu’on trouve dans un bon auteur aucun exemple d’_obéi_ qualifiant un nom de chose. C’est déjà une assez bizarre exception que ce participe puisse qualifier un nom de personne, car _obéir_ est peut-être le seul verbe neutre qui ait un passif. OBSERVER. LOCUT. VIC. Je _vous observerai_ qu’il est trop tard. LOCUT. CORR. Je _vous ferai observer_ qu’il est trop tard. «On ne trouvera dans _aucun bon écrivain_, dit M. Ch. Nodier (_Examen crit. des Dict._), ce verbe _observer_ avec l’acception que je lui trouve maintenant partout: je vous _observe_, pour je vous fais remarquer. On _observe_ une chose, on _fait observer_ une chose; mais on _n’observe_ pas une chose à quelqu’un: règle que je ne ferais pas _observer_, si on _l’observait_ un peu mieux.» Nous lisons dans M. Guizot (_Tr. de Gibbon_), «Mais Lucilien... eut l’indiscrétion d’_observer_ à Julien, etc.» Voici une anecdote sur Domergue qui fera voir combien le solécisme que nous signalons dans cet article paraissait intolérable à ce grammairien. «Un abcès dans la gorge le suffoquait et le retenait au lit. Son médecin s’approche en lui disant: Si vous ne prenez point ce que je vous ordonne, je _vous observe que_....--Ah! misérable! s’écrie le moribond, transporté d’une sainte colère, n’est-ce pas assez de m’empoisonner par tes remèdes? Faut-il encore qu’à mon dernier moment tu viennes m’assassiner par tes solécismes? Va-t-en!..... à ces mots, prononcés avec impétuosité, l’abcès crève, la gorge se débarrasse, et, grâce au solécisme, le grammairien est rendu à la vie.» (M. BALLIN, _Manuel des amat. de la langue française_.) OBSTINER. LOCUT. VIC. Ne m’_obstinez_ pas ce fait-là. LOCUT. CORR. Ne me _soutenez_ pas ce fait-là. _Obstiner_ ne s’emploie plus dans le sens de _soutenir_ ni même de _contrarier_. Ce verbe prend toujours la forme pronominale: il _s’obstine_ à rimer. Cette phrase du grammairien Furetière: «il m’_a obstiné_ que cette nouvelle était vraie» (_Dict. univ._), prononcée dans un salon du beau monde, donnerait certainement aujourd’hui, sous le rapport de l’instruction, la plus mince idée de la personne qui ferait un tel emploi du verbe _obstiner_. Le Dictionnaire de l’Académie donne cependant _obstiner_ comme verbe actif simple, mais il le désigne comme _familier_. C’est lui faire encore trop d’honneur. Cette expression n’appartient plus à notre langue. OCTANTE (_voyez_ SEPTANTE). ŒUVRE. LOCUT. VIC. Vous avez fait _un œuvre méritoire_. LOCUT. CORR. Vous avez fait _une œuvre méritoire_. _Œuvre_, dans la signification d’action, de production de l’esprit, de banc des marguilliers à l’église, est féminin. Dans le sens d’ouvrages d’un musicien, d’un graveur, de pierre philosophale (le grand œuvre), il est masculin. Nos poètes ont souvent donné au mot _œuvre_, signifiant ouvrage de l’esprit, le genre masculin. C’est une licence. Sans cela toute fable est _un œuvre imparfait_. (LA FONTAINE, fab. II, liv. 12.) OFFICE. LOCUT. VIC. La cuisine est grande, mais _l’office_ est _petit_. LOCUT. CORR. La cuisine est grande, mais _l’office_ est _petite_. _Office_ est féminin quand il signifie 1º le lieu où l’on prépare tout ce qu’on sert sur la table pour le dessert; 2º les domestiques qui mangent dans ce lieu; 3º l’art de faire, de préparer le dessert. Dans ses autres acceptions il est masculin. OMBRAGEUX. LOCUT. VIC. Voyez ce sentier _ombrageux_. LOCUT. CORR. Voyez ce sentier _ombreux_. Lorsque le mot _ombrage_ signifie _défiance_, _soupçon_, son adjectif est _ombrageux_: «Pygmalion était _ombrageux_ jusque dans les moindres choses» (FÉNELON, _Tél._); lorsqu’il signifie _amas de branches_, _de feuilles qui donnent de l’ombre_, l’adjectif _ombreux_ vient prendre la place d’_ombrageux_. Et souvent, des deux bords de nos vallons _ombreux_, Ces lits contemporains se répondent entre eux. (DELILLE. _Trois Règnes._ Ch. IV). OMBRELLE. LOCUT. VIC. Mon _ombrelle_ est _tout neuf_. LOCUT. CORR. Mon _ombrelle_ est _toute neuve_. _Ombrelle_ a été autrefois masculin: «Les _ombrelles_, de quoy, depuis les anciens Romains, l’Italie se sert, chargent plus les bras _qu’ils_ ne deschargent la teste.» (MONTAIGNE, _Ess._ liv. 3, ch. 9.) Ce mot est aujourd’hui féminin, conformément à son étymologie latine. OMNIBUS. LOCUT. VIC. Où _cette omnibus_ conduit-_elle_? LOCUT. CORR. Où _cet omnibus_ conduit-_il_? «Ce nouveau substantif, dit M. Girault-Duvivier (_Grammaire des Gramm._), sur le genre duquel on n’est pas encore fixé, nous semble devoir être du masculin, comme le sont en général les mots qui, dérivant du latin, sont masculins ou neutres. Les personnes qui font le mot _omnibus_ féminin invoquent l’ellipse du substantif _voiture_; mais ce motif suffit-il pour écarter celui que nous donnons? On peut avoir dans l’esprit le mot _carrosse_ aussi bien que le mot _voiture_.» ONDAIN. LOCUT. VIC. Ce faucheur a fait quatre _ondains_. LOCUT. CORR. Ce faucheur a fait quatre _andains_. Un _andain_ est une rangée de foin, formée successivement avec la faux, et qu’on n’a pas encore remuée avec la fourche. Les _ondins_ sont les génies qui habitent les ondes, mythologiquement parlant, bien entendu. Les étymologistes font venir _andain_ du verbe italien _andare_, aller, marcher. Des amateurs de pittoresque croient fort possible que l’expression correcte soit _ondain_, parce que, disent-ils, les courbes que dessine l’herbe tombant sous le tranchant de la faux, ressemblent assez aux cercles d’une _onde_ agitée. ONGLE. LOCUT. VIC. Vos _ongles_ sont trop _longues_. LOCUT. CORR. Vos _ongles_ sont trop _longs_. Ce substantif est masculin, malgré ce vers de La Fontaine: Elle sent son _ongle maligne_. (FAB. Liv. VI, f. XV). et malgré Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._) qui écrit: _ongles fleuries_. ONZE. PRONONC. VIC. Il _était tonze_ heures. PRONONC. CORR. Il _étai onze_ heures. L’usage, fixé par l’Académie et nos meilleurs grammairiens, est décidément aujourd’hui en faveur de l’aspiration de l’_o_ dans les mots _onze_ et _onzième_. OPUSCULE. LOCUT. VIC. _Cette opuscule_ est _intéressante_. LOCUT. CORR. _Cet opuscule_ est _intéressant_. Il y a deux siècles, l’usage voulait que ce mot fût féminin; aujourd’hui il le veut masculin. _È sempre bene_, à cette petite différence près cependant, que l’usage d’autrefois ne reposait que sur le caprice, et que celui d’aujourd’hui peut se fonder sur l’étymologie. ORANG-OUTANG. PRONONC. VIC. C’est un _horan-outang_. PRONONC. CORR. C’est un _noran-goutang_. Buffon (Tome XVIII, édit. 1832), dit toujours _l’orang-outang_, _cet orang-outang_, etc. «On pourrait regarder _l’orang-outang_ comme le premier des singes, ou le dernier des hommes.» _Orang-outang_ est un mot malais qui signifie _homme sauvage_. ORANGE (FLEUR D’) LOCUT. VIC. { Un bouquet de _fleur d’orange_. { Boire de l’eau de _fleur d’orange_. LOCUT. CORR. { Un bouquet de _fleurs d’oranger_. { Boire de l’eau de _fleur d’oranger_. Dit-on une fleur de pomme, une fleur de prune, une fleur de cerise? non, car ce sont les pommiers, les pruniers, les cerisiers, qui ont des fleurs, et non les pommes, les prunes, les cerises. L’analogie veut donc que l’on dise une _fleur d’oranger_, et comme un bouquet est évidemment composé de plusieurs fleurs, nous ajoutons un _s_ au mot _fleur_ dans cette locution: un bouquet de _fleurs d’oranger_, où l’on fait communément deux fautes, en mettant 1º _fleur_ au singulier, et 2º _orange_ pour _oranger_. Cette dernière faute se trouve dans le Dict. de l’Académie (1802).--Quant à la liqueur nommée eau de fleur d’orange, on voit qu’il faut aussi écrire _eau de fleur d’oranger_, puisque cette liqueur est faite avec la fleur de l’oranger, et non avec l’orange. L’Académie dit de l’eau de fleur d’_orange_, et nous sommes surpris que cette incorrection de langage ait échappé au minutieux et caustique investigateur des erreurs de son Dictionnaire. ORGE. LOCUT. VIC. De l’_orge nu_, _perlé_, _mondé_. LOCUT. CORR. De l’_orge nue_, _perlée_, _mondée_. L’_orge_ sur pied est du genre féminin, disent les grammaires, _voilà de belles orges_; _l’orge_ en grains est du genre masculin: _Cet orge est beau_. Le commerce (dans son _almanach_ du moins), ne se soumet pas à cette distinction, et écrit _orge perlée_, _mondée_, etc. Nous l’en félicitons, dans l’intérêt de notre langue, à laquelle on rend certainement un plus grand service en effaçant une exception qu’en la créant. «On faisait autrefois le mot _orge_ masculin, dit Laveaux (_Dict. des diff._); il a plu à l’Académie de le faire féminin, et on l’a fait féminin: _de l’orge bien levée, de belles orges_. Cependant il est resté masculin dans ces deux phrases: _de l’orge mondé_, _de l’orge perlé_. L’Académie aurait pu, et peut-être dû le faire féminin dans ces deux expressions.» Domergue voulait que le mot _orge_ fût, d’après son étymologie (_hordeum_), toujours masculin. ORGUE. LOCUT. VIC. Voici _une belle orgue_. LOCUT. CORR. Voici _un bel orgue_. _Orgue_, d’après son étymologie (_organum_), doit être masculin, puisque le neutre manque à notre langue. On lit dans nos grammaires (celles de Wailly, de Sicard, de Noël et Chapsal, de Girault-Duvivier, etc.): «_Orgue_ est masculin au singulier, et féminin au pluriel.» De sorte que, dans cette phrase: «Nous avons deux _orgues expressifs_ de lui (M. Muller) à l’exposition, et les personnes qui ont entendu _celui_ d’Erard ne trouvent _ceux_ de M. Muller _inférieurs_ en aucune partie» (_National_, 26 juin 1834); dans cette phrase, disons-nous, il eût fallu, selon la grammaire (la Grammaire scolastique, il est vrai), employer tour à tour le féminin et le masculin, et dire successivement: Deux _orgues expressives_, _celui_, _celles_, en parlant du même instrument. Quel galimathias! Le _National_ avait une option à faire entre la routine et le bon sens: le _National_ s’est déclaré pour le bon sens. ORTHOGRAPHER. LOCUT. VIC. Ce mot est mal _orthographé_. LOCUT. CORR. Ce mot est mal _orthographié_. «Un jour qu’on devait jouer l’_Idoménée_ de Le Mierre, mademoiselle Clairon s’aperçoit que les affiches indiquent _Ydoménée_ avec un _Y_; fort en colère, elle mande aussitôt l’imprimeur à l’assemblée de la Comédie, et le tance vertement. Celui-ci rejette la faute sur le semainier, dont il assure que la copie porte un _Y_.--Impossible! dit l’actrice superbe, car il n’y a point de comédien qui ne sache parfaitement _ortographer_.--Pardon, mademoiselle, reprend l’imprimeur avec un malin sourire, mais il me semble qu’il faut dire _orthographier_.» (_Glossaire génevois._) OU (LA). LOCUT. VIC. C’est _là où_ je l’ai vu. LOCUT. CORR. C’est _là que_ je l’ai vu. Quand l’adverbe de lieu _là_ est précédé de la locution _c’est_, il faut le faire suivre de _que_; c’est _là que_ je l’ai vu. Mais quand il n’en est pas précédé, il faut _où_. Je l’ai vu _là où_ vous êtes. «_Là où_, dit M. Girault-Duvivier (_Grammaire des Gram._), signifiant _dans cet endroit_ (et précédé de l’expression _c’est_, aurait-il dû ajouter), est unanimement réprouvé. On dit: _c’est_ là que _je demeure_, et non, _c’est_ là où _je demeure_, _c’est_ là que _je veux aller_, et non, _c’est_ là où _je veux aller_. La raison en est qu’il y aurait deux adverbes où le verbe ne demande qu’une seule modification.» OUBLI. LOCUT. VIC. Voulez-vous manger _un oubli_? LOCUT. CORR. Voulez-vous manger _une oublie_? Les _oublies_ sont cette sorte de pâtisserie mince, croustillante et de figure conique, que les enfans aiment tant. On disait en vieux français des _oublées_, et ce mot était aussi féminin. A grant plenté i ont trovées _Oublées_ bien _envelopées_ Dedenz une blanche toaille. (_Roman du Renard._ V. 3087.) OUEST. Il y a en France deux prononciations bien distinctes des mots _ouest_, _est_ et _sud_. L’une est la prononciation générale, que nous ne peindrons pas, parce qu’elle est assez connue; l’autre est la prononciation exceptionnelle en usage parmi les marins, et qui, dans certains noms composés des rumbs de vent, et seulement dans ces noms composés, change _ouest_ en _oua_, _est_ en _et_ et _sud_ en _sur_, comme _nord-ouest_, _sud-est_, _sud-ouest_, _nord-est_ qui se prononcent _noroua_, _sué_, _suroua_, _nordé_. Nous ne pouvons certainement pas engager nos compatriotes à adopter une prononciation tout-à-fait hétéroclite, et nous sommes même loin d’y songer, mais comme il faut hurler avec les loups, les loups de mer bien entendu, nous croyons que toute personne qui sera appelée à exercer quelque autorité sur nos marins, fera fort bien de ne pas trop dédaigner leur manière de prononcer les noms des vents. Il faut songer que si leur prononciation excite de notre part le rire moqueur, la nôtre produit sur eux le même effet; la raison est, il est vrai, pour nous, mais le matelot qui prononce mal, croit aussi l’avoir pour lui, et un _nord-ouest_ prononcé devant lui avec pureté, aura bien certainement pour effet infaillible de lui faire croire que celui qui l’a dit n’est qu’un Parisien; c’est-à-dire ce qu’il y a de plus anti-marin au monde, dans l’opinion des marins. Le passage suivant d’un de nos premiers romanciers maritimes, vient à l’appui de ce que nous venons de dire. «Au moment où l’acteur chargé du rôle du _capitaine Sabord_ doit dire: _Il fallait un vent de nord-est pour nous relever de la côte_, le marin de coulisses se trompe, et parle d’un vent de _nord-ouest_, et en prononçant encore ce dernier terme comme il est écrit. Tanguy, à cette expression qui résonne assez mal à son oreille, semble se réveiller d’un somme, et se met à crier de sa grosse voix d’ancien aide-canonnier: _Dis donc un vent de nordais et non pas de norois, espèce de Parisien, puisque la côte court nord et sud!_ A cette sauvage interruption qui n’amuse qu’une partie du public, le parterre hurle: _à la porte le vieux borgne! à la porte!_» (CORBIÈRE, _Les Pilotes de l’Iroise_.) OUÈTE. LOCUT. VIC. Achetez-moi de _la ouète_. LOCUT. CORR. Achetez-moi de _la ouate_. On lit dans le _Dictionnaire des difficultés_, de Laveaux: «Boileau a dit: Où sur _l’ouate_ molle éclate le tabis. «Il est possible que quelques couturières de Paris disent de _la ouate_ ou de la _ouète_; mais il vaut mieux en ceci imiter Boileau que les couturières.» M. Laveaux est ici dans l’erreur quant à la prononciation du mot _ouate_. D’autres personnes que des couturières de Paris, M. Girault-Duvivier, Féraud, l’Académie, entre autres, veulent que l’on prononce de _la ouate_, et cela par déférence pour l’usage, qui depuis long-temps exige l’aspiration de l’_o_ dans le mot _ouate_, comme dans les mots _oui_ et _onze_, _le oui_ fatal, _le onze_ du mois.» OUIE. LOCUT. VIC. Il a l’_ouie fin_. LOCUT. CORR. Il a l’_ouie fine_. _Ouies_, au pluriel, est aussi féminin. Ce poisson a les _ouies toutes vermeilles_. OUVRIER. LOCUT. VIC. Nous ferons cette partie un _jour ouvrier_. LOCUT. CORR. Nous ferons cette partie un _jour ouvrable_. _Un jour ouvrable_ est un jour où l’on peut _ouvrer_, c’est-à-dire travailler, ce qui est d’une signification bien plus étendue que cette locution _jour ouvrier_, qui manque de justesse dans son opposition avec les locutions _jour férié_, _jour de fête_, puisqu’elle ne présente à l’esprit que l’idée du travail des ouvriers, et qu’elle oublie celui des marchands, des commis, etc. L’Académie a donné les deux locutions, mais elle paraît préférer _jour ouvrable_. Le peuple, remarque-t-elle, dit plutôt _jour ouvrier_. Féraud, qui fait la même observation, préfère aussi _jour ouvrable_. Mais Bouhours, qui a cru remarquer que le peuple dit _jour ouvrable_, qui affirme même _qu’il n’y a que_ le peuple qui emploie cette expression, la condamne conséquemment, et prétend que tous les _honnêtes gens_ doivent dire _jour ouvrier_. C’est que M. le jésuite Bouhours n’estimait guère le peuple sous aucun rapport, comme on peut le voir par le passage suivant tiré de ses _Nouvelles remarques sur la langue française_. «Le mot _peuple_ se dit quelquefois dans une _signification élégante_. Il faut être bien _peuple_ pour se laisser éblouir par l’éclat qui environne les grands, c’est-à-dire il faut avoir l’_âme bien basse_, il faut avoir _tous les sentimens du peuple_. Mademoiselle de Scudéry a employé ce mot dans un endroit où il a très bonne grâce; car, après avoir dit que ceux en qui on se fie le plus, sont ceux dont on est le plus trompé, et que, pour être sage, il faut toujours se défier des autres et de soi-même, elle ajoute: tout le monde est _peuple_ une fois en sa vie, tout le monde _fait des fautes_, et tout le monde _a tort_ en quelque rencontre. Après tout, ajoute le P. Bouhours, quoique ces locutions soient _belles_, il faut s’en servir avec retenue, ou plutôt il ne faut pas les employer si souvent, parce qu’elles ont quelque chose de _trop beau_. Il faut prendre garde où on les place, et se souvenir toujours que les _locutions brillantes_ et un peu précieuses, ressemblent aux _pistoles_ et aux _louis d’or_, qui ne sont pas tant d’usage dans le commerce ordinaire que les autres pièces de monnaie.» Jamais insolence de cuistre a-t-elle été poussée plus loin? PAILLÉ. ORTH. VIC. J’aime le vin _paillé_. ORTH. CORR. J’aime le vin _paillet_. Du vin _paillet_ est du vin rouge, peu chargé de couleur, et dont la teinte est à peu près celle de la _paille_. PAMPHLET. LOCUT. VIC. Ce _pamphlet_ a sali son auteur. LOCUT. CORR. Ce _libelle_ a sali son auteur. «PAMPHLET, s. m. Mot anglais qui s’emploie quelquefois dans notre langue, et qui signifie _brochure_. «LIBELLE, s. m. Écrit injurieux.» (_Dict. de l’Acad._) PANTALONS. LOCUT. VIC. Il venait de mettre _ses pantalons_. LOCUT. CORR. Il venait de mettre _son pantalon_. Les personnes qui disent des _pantalons_ pour un _pantalon_ s’imaginent sans doute qu’_un pantalon_ est la moitié du vêtement ainsi nommé, la partie qui couvre une jambe. Elles sont dans l’erreur; le _pantalon_ est le vêtement tout entier. PAQUE. ORTH. VIC. { Quand _Pâque_ sera _venue_. { Nous le ferons à _Pâques fleuris_. ORTH. CORR. { Quand _Pâques_ sera _venu_. { Nous le ferons à _Pâques fleuries_. «PAQUE, s. f. Fête solennelle que les Juifs célébraient tous les ans. _La_ Pâque _des Juifs._ «PAQUES, s. m. La fête que l’Église solennise tous les ans en mémoire de la résurrection de Jésus-Christ. _Dès que_ Pâques _est passé._ «On appelle _Pâques fleuries_ le dimanche des Rameaux, et _Pâques closes_, le dimanche de Quasimodo. Alors _Pâques_ est féminin, et ne se dit qu’au pluriel.» (_Dict. de l’Acad._) PAQUET-BOT. LOCUT. VIC. Il arrivera par le _paquet-bot_. LOCUT. CORR. Il arrivera par le _paquebot_. «_Paquebot_ est un mot français; _paquet-bot_ est un barbarisme.» (FEYDEL, _Rem. sur le Dict. de l’Acad_.) Ce barbarisme a été religieusement conservé par les dictionnaires de l’Académie, de Raymond, de Boiste, etc. Il en est apparemment des mots comme des hommes: il faut que chacun vive. PAR. LOCUT. VIC. Ceux _qui_ doivent, ou _à qui_ il est dû _par_ M. N... LOCUT. CORR. Ceux _qui_ doivent à M. N..., ou _à qui_ il doit. «Quand deux verbes à régimes différens régissent un même nom, il faut que chacun de ces verbes ait son régime à part. «Les exemples suivans pèchent contre cette règle: «Je suis un peu trop lourd pour _monter_ ou _descendre_ facilement _d’un_ cabriolet.» (LOUIS XVIII, _Voyage à Bruxelles_.) «En _entrant_ et en _sortant d’un_ salon, chacun se croyait obligé d’aller faire un compliment d’arrivée ou d’adieu à la maîtresse de la maison.» (GENLIS, _Mém._, tom. 5.) «La porte d’entrée donnait dans cette antichambre, que j’étais obligée de traverser pour _entrer_ ou _sortir de_ chez moi.» (Même tom.) «Ces fautes (les deux dernières), sont d’autant plus remarquables qu’elles se trouvent dans un volume où l’auteur signale un grand nombre de locutions vicieuses ou de mauvais goût (selon elle) en usage à Paris.» (_Glossaire génevois._) PAR CE QUE. LOCUT. VIC. Je vois, _par ce que_ vous me dites, qu’on m’a trompé. LOCUT. CORR. Je vois, _par tout ce que_ vous me dites, qu’on m’a trompé. «Les rédacteurs de l’article (du _Dict. de l’Acad._) sur la préposition _par_, auraient dû avertir les écrivains qu’il faut toujours éviter de placer les mots _ce_ et _que_ immédiatement après cette préposition. En cela ils auraient suivi une décision, long-temps méditée, de l’Académie elle-même, et imprimée par son ordre, au bas du chapitre des _Remarques de Vaugelas_, intitulé: PAR CE QUE, _en trois mots_. Je rapporte cette décision. «Pour écrire purement et sans équivoque, il ne faut jamais se servir de _par ce que_ que dans le sens de _à cause que_. Au lieu de dire, _je connais_ par ce que _vous me mandez d’un tel_, il faut dire: _je connais_ par les choses que _vous me mandez d’un tel_. «Je fais cette remarque à l’occasion d’une phrase que je viens de lire au commencement d’une _Notice sur la vie du Tasse_, attribuée à l’une des meilleures plumes qui nous restent, et placée en tête d’une réimpression de la _Jérusalem délivrée_, traduite en 1774, par M. L***, déjà célèbre, à cette époque, entre les bons écrivains. _Nous sommes trop disposés_, dit l’auteur de la Notice, _à juger_ par ce que _nous avons sous les yeux, de ce qui s’est passé dans d’autres temps et en d’autres circonstances._ La réputation non moins méritée qu’elle est brillante des deux hommes de lettres à qui cette négligence a échappé, autorise suffisamment ma remarque.» (FEYDEL, _Rem. sur le Dict. de l’Acad._) PAR TROP. LOCUT. VIC. Il est vraiment _par trop_ caustique. LOCUT. CORR. Il est vraiment _trop_ caustique. «Cette façon de parler ne vaut rien; exemple: _c’est être_ par trop _scrupuleux_; il suffit de dire: _c’est être_ trop _scrupuleux_, quoique j’avoue que _par trop_ a beaucoup d’emphase et de force pour exprimer l’excès que l’on veut blâmer, mais le bon usage le condamne.» (_Rem. posthumes de Vaugelas_, 1690.) PARADOXE. On croit assez vulgairement dans le monde que ce mot signifie _opinion fausse_, tandis que sa vraie signification est celle-ci: proposition contraire à l’opinion commune. Il ne faut donc pas dire: _le paradoxe a des charmes pour tous les esprits faux_, car il est fort possible qu’un _paradoxe_ soit accueilli par les gens qui sont doués de la rectitude de jugement, et repoussé par ceux qui sont privés de cette précieuse qualité. Lorsque Christophe Colomb annonçait l’existence d’un autre monde par-delà l’Atlantique, Christophe Colomb émettait un _paradoxe_. Galilée aussi en disant: la terre tourne, donnait dans le _paradoxe_. Et ces deux grands hommes nous ont cependant prouvé la justesse de leurs assertions. _Paradoxe_ était employé autrefois comme adjectif: «Ces béatitudes, en apparence si _paradoxes_ et si incroyables.» (BOURDALOUE.) On dirait aujourd’hui: _si paradoxales_. PARDONNABLE. LOCUT. VIC. Vous n’êtes point _pardonnable_. LOCUT. CORR. Vous n’êtes point _excusable_. On ne peut pas dire que quelqu’un est _pardonnable_. Une faute est _pardonnable_ parce qu’on peut _pardonner_ une faute; le verbe est ici actif. Mais comme on ne peut pas _pardonner une personne_, mais _à une personne_, parce que ce verbe devient neutre quand il a pour régime un nom d’être animé, il s’ensuit que cette personne n’est pas _pardonnable_, et qu’elle ne saurait être _pardonnée_. On pardonne _les_ choses, on pardonne _aux_ personnes. Cette faute, si commune dans la conversation, a été faite par l’auteur de l’Avant-propos des Œuvres de Cl. Marot (_Dondey-Dupré_, 1824, 3 vol. in-8.) «Mais lorsque ces pages sont peu nombreuses, l’auteur est plus _pardonnable_.» Ce que nous venons de dire s’applique également à l’adjectif _impardonnable_. Nous ne concevons pas que Laveaux ait pu être d’un autre sentiment. L’Académie, nos meilleurs grammairiens et la raison, qui plus est, sont contre lui. PARENT. LOCUT. VIC. Êtes-vous _parent à_ Lucas. LOCUT. CORR. Êtes-vous _parent de_ Lucas. C’est le _fils à_ Blaise, c’est le _père à_ Jean, c’est un _parent à_ Pierre, c’est un _ami à_ Paul, sont des expressions que notre syntaxe désavoue formellement, et qui ne devraient jamais se trouver dans un ouvrage bien écrit. Il faut les laisser à la conversation familière, où elles ne sont même employées que par les gens illettrés. «En 1639, on donna une tragédie de la chûte de _Phaéton_, dont l’auteur, Tristan l’Ermite de Vozelle, était sans doute _parent à_ François Tristan.» (_Dict. hist. et bibliogr._, par Peignot, art. _Tristan_ (Fr.).) Lisez _parent de_. PARFAIT (AU). LOCUT. VIC. Elle se porte _au parfait_. LOCUT. CORR. Elle se porte _parfaitement_. «_Faire une chose au parfait_ est une expression qui s’est introduite dans la langue par abus. Vous ne trouverez dans aucun auteur du siècle de Louis XIV, dit Voltaire, que Rigault ait peint les portraits _au parfait_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) PARIER. LOCUT. VIC. Je _parie_ que cela ne _soit_ pas. LOCUT. CORR. Je _parie_ que cela _n’est_ pas. Le verbe _parier_ ne doit pas être suivi d’un subjonctif, comme le croient généralement les méridionaux, à moins qu’il ne soit employé avec une négation, je _ne parie pas_ qu’il _ait_ dit cela. PARIURE. LOCUT. VIC. Je vous fais une _pariure_. LOCUT. CORR. Je vous fais un _pari_. _Pariure_ est un mot qui se trouve dans plusieurs patois français, mais qui n’appartient pas au pur français. PARLER MAL, MAL PARLER. LOCUT. VIC. { On l’a entendu _parler mal_ de vous. { Cet orateur a _très mal_ parlé. LOCUT. CORR. { On l’a entendu _mal parler_ de vous. { Cet orateur a _parlé très mal_. «Beauzée pense que ces deux expressions ne sont pas synonymes. _Mal parler_ tombe, selon lui, sur les choses que l’on dit, et _parler mal_ sur la manière de les dire: le premier est contre la morale, et le second contre la grammaire. «C’est _mal parler_ que de dire des choses offensantes, surtout à ceux à qui l’on doit du respect; de tenir des propos inconsidérés, déplacés, qui peuvent nuire à celui qui les tient, ou à ceux dont on parle. C’est _parler mal_ que d’employer des expressions hors d’usage; d’user de termes équivoques; de construire une phrase d’une manière embarrassée ou à contre-sens; d’affecter des figures gigantesques en parlant de choses communes ou médiocres; de choquer la quantité en faisant longues les syllabes qui doivent être brèves, ou brèves les syllabes qui doivent être longues. «Il ne faut ni _mal parler_ des absens, ni _parler mal_ devant les savans, etc.» (ROUBAUD, _Synonymes_.) «Observez que cette distinction n’a lieu qu’à l’infinitif et dans les temps composés du verbe _parler_. On ne dirait pas: il _mal parle_, il _mal parlait_.» (_Gramm. des gramm._) PARMI. LOCUT. VIC. Le reconnaissez-vous _parmi le faste_ qui l’environne? LOCUT. CORR. Le reconnaissez-vous _au milieu du faste_ qui l’environne? Tous nos grammairiens s’accordent pour blâmer l’emploi de la préposition _parmi_, ailleurs que devant un nom pluriel indéfini, signifiant plus de trois, ou devant un singulier collectif. On dira donc correctement: _parmi_ le peuple, _parmi_ la foule, _parmi_ le monde: Que crois-tu qu’Alexandre, en ravageant la terre, Cherche _parmi_ l’horreur, le tumulte et la guerre? (BOILEAU, Épit. V.) Il y porta la flamme, et _parmi_ le carnage, _Parmi_ les traits, le feu, le trouble, le pillage, etc. (VOLTAIRE, _Mérope_, act. III, sc. 5.) Mais on ne peut pas dire comme Racine: Mais _parmi_ ce plaisir quel chagrin me dévore? (_Britannicus_, act. II, sc 6.) PAROI. LOCUT. VIC. Les _parois_ sont _faits_ solidement. LOCUT. CORR. Les _parois_ sont _faites_ solidement. «On va confectionner de nouveaux projectiles dont les _parois_ seront plus _épais_,» disait un journal de décembre 1832. L’auteur de cette phrase a commis une erreur qui se reproduit assez souvent. Il faut dire des _parois épaisses_. PART (FAIRE). LOCUT. VIC. Je vous fais part _que_ je suis arrivé. LOCUT. CORR. Je vous fais part _de_ mon arrivée. _Faire part_ doit toujours être suivi de la préposition _de_, et non de la conjonction _que_. Dans la phrase suivante, il fallait donc remplacer ce verbe par un autre. «Une lettre de Constantinople nous _fait part que_ le départ des troupes turques a été ordonné par le grand-visir lui-même.» On pouvait dire: Une lettre de Constantinople nous _annonce_, nous _apprend que_, etc. PARTIR. LOCUT. VIC. { Quand _je partis_ en voyage. { Il est _parti à_ la campagne. LOCUT. CORR. { Quand _j’allai_ en voyage. { Il est _parti pour_ la campagne. Quand on part, on ne va pas toujours en voyage, mais quand on va en voyage, on part bien certainement. Il y a donc, pour cette dernière raison, pléonasme dans cette locution _partir en voyage_. Féraud a blâmé avec raison le P. Barre d’avoir écrit «Le Pape fit _partir_ aussi Brunon _à_ Cologne» (_Hist. générale d’Allemagne_). C’est la préposition _pour_ qu’il faut dans cette phrase, au lieu de la préposition _à_. PARU. LOCUT. VIC. Avez-vous le dernier volume _paru_. LOCUT. CORR. Avez-vous le dernier volume _publié_ ou _qui a paru_. _Paraître_ étant un verbe neutre conjugué avec l’auxiliaire _avoir_, ne peut régulièrement avoir un participe passif. Cette faute est de même nature que celle qu’on a si souvent reprochée à Racine: Ce héros _expiré_ N’a laissé dans nos bras qu’un corps défiguré. (_Phèdre_, act. V, sc. 6.) PAS. LOCUT. VIC. _Il n’y a pas que_ votre ami qui l’aime. LOCUT. CORR. Votre ami _n’est pas le seul_ qui l’aime. L’emploi de la conjonction _que_ après la négative _pas_, comme dans les phrases suivantes: _Il n’y a pas que_ vos amis qui aient voyagé en Amérique; le pays _n’a pas que_ cette seule espérance, produit, selon nous, l’effet le plus désagréable. Nous ne croyons pas avoir jamais vu dans nos bons écrivains des exemples de cette barbare construction, et nous aimons à penser qu’on en chercherait vainement. Nous avons emprunté ceux que nous citons ici à des journalistes, et à des journalistes encore qui épluchent parfois avec beaucoup de minutie et de sévérité le style de leurs confrères dans l’art d’écrire, et qui sont loin fort souvent de leur offrir l’exemple du bon goût, comme ils paraissent cependant avoir la bonhomie de le croire. Pourquoi ne pas dire: Vos amis _ne sont pas les seules personnes_ qui aient voyagé en Amérique; le pays _n’est pas réduit à cette seule_ espérance? Avec un certain nombre de locutions analogues a celle-ci: _il n’y a pas que_, notre langue ne soutiendrait certainement pas long-temps la réputation d’élégance que lui ont acquise nos bons écrivains. PAS, POINT. { Il n’a _point_ beaucoup d’esprit. LOCUT. VIC. { Comment ce jeune homme s’instruirait-il; il ne { lit _pas_. { Il n’a _pas_ beaucoup d’esprit. LOCUT. CORR. { Comment ce jeune homme s’instruirait-il; il ne { lit _point_. «_Pas_ énonce simplement la négative, _point_ l’exprime avec beaucoup plus de force. Le premier souvent ne nie la chose qu’en partie, ou avec une modification; le second la nie toujours absolument, totalement et sans réserve. On dira: _vous ne croyez pas une chose qu’on ne peut vous persuader. Vous ne croyez_ point _celle que votre esprit rejette entièrement._ Dans le premier cas, il peut vous rester quelque doute; dans le second vous êtes décidé. _Pas_ convient mieux à quelque chose de passager et d’accidentel; _point_ à quelque chose de stable et d’habituel. Il ne lit _pas_, c’est-à-dire présentement; il ne lit _point_, c’est-à-dire jamais, dans aucun temps. On dira également d’un homme, qu’il ne dort _point_, pour faire entendre qu’il a une insomnie habituelle, et qu’il ne dort _pas_, pour marquer qu’actuellement il est éveillé.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) Si, lorsque vous pressez une aimable inhumaine, Elle vous dit: laissez, monsieur, je ne veux _point_, Toute entreprise serait vaine. Mais si, voulant s’échapper de vos bras, Elle vous dit: laissez, monsieur, je ne veux _pas_, Osez, la victoire est certaine. (_Extrait de l’Improvisateur français._) PAS PLUS. LOCUT. VIC. Je crois que votre ami, _pas plus_ que le mien, ne _veulent_ faire ce marché. LOCUT. CORR. Je crois que votre ami, _pas plus_ que le mien, ne _veut_ faire ce marché. Il y a évidemment ici deux personnes qui ne veulent pas faire un marché, votre ami et le mien, et cependant le verbe _vouloir_ doit être au singulier. Pourquoi? parce qu’il n’est pas question d’un accord logique, mais bien d’un accord purement grammatical, auquel une légère inversion de mots ne peut nullement porter obstacle. La construction directe de notre phrase d’exemple étant celle-ci: je crois que votre ami _ne veut pas_, _plus_ que le mien, faire ce marché, on voit combien il serait ridicule d’employer le verbe au pluriel. PASSAGER. LOCUT. VIC. Cette rue est _passagère_. LOCUT. CORR. Cette rue est _fréquentée_. La gloire est _passagère_, les hirondelles sont _passagères_, parce que la gloire et les hirondelles passent et nous quittent. Mais en est-il de même d’une rue, d’une route? Non, certes; et l’on doit conséquemment se garder de dire: une rue _passagère_, une route _passagère_. Nos grammairiens modernes sont convenus de se servir de l’adjectif _passant_ dans ce sens; quant à nous qui ne voyons pas quelle analogie il peut exister entre une rue _passante_ et un individu _passant_, c’est-à-dire entre une chose inerte et un être mouvant, nous aimons mieux dire une rue _fréquentée_ qu’une rue _passante_. PASSER. LOCUT. VIC. { Il _est passé_ trois fois par ici. { Il _a passé_ en Prusse depuis l’année dernière. LOCUT. CORR. { Il _a passé_ trois fois par ici. { Il _est passé_ en Prusse depuis l’année dernière. «A l’égard des verbes _monter_, _descendre_, _entrer_, _sortir_ et _passer_, un grand nombre de grammairiens les conjuguent avec _avoir_, seulement quand ils ont un régime direct, et avec _être_, lorsqu’ils ne sont pas accompagnés d’un régime direct. «Cependant, comme ces verbes sont susceptibles d’exprimer une action, lors même qu’ils n’ont pas de régime direct exprimé, ne devrait-on pas leur appliquer le principe général que nous avons invoqué pour les verbes _périr_, _cesser_, _demeurer_, etc., et, par conséquent, les conjuguer avec _avoir_, quand c’est l’action qu’on veut exprimer, qu’ils aient un régime direct ou non, et avec _être_, lorsque c’est l’état qu’il s’agit de peindre.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._) Dites en conséquence: il _a passé_ en Amérique en 1820, et il _est passé_ en Amérique depuis 1820; la procession _a passé_ sous mes fenêtres, et la procession _est passée_ depuis une heure; ce mot _a passé_ dans notre langue, c’est-à-dire a été adopté; et ce mot _est passé_, c’est-à-dire n’est plus en usage. PATER. LOCUT. VIC. Suspendez votre habit à _ce pater_. LOCUT. CORR. Suspendez votre habit à _cette patère_. _Une patère_ est une espèce de crochet qui sert dans l’ameublement à différens usages. PATRIOTE, PATRIOTIQUE. LOCUT. VIC. Croyez-en son âme _patriotique_. LOCUT. CORR. Croyez-en son âme _patriote_. _Patriote_ ne se dit généralement que des personnes; on l’applique cependant quelquefois aux choses. Ainsi l’on dit: votre _patriote_ ami, votre _patriote_ capitaine, etc., et votre cœur _patriote_, son esprit _patriote_, etc. _Patriotique_ ne qualifie ordinairement que les noms de choses: des dons _patriotiques_, des desseins _patriotiques_, des intentions _patriotiques_; mais, par une extension qui n’est peut-être pas fort logique, on le joint aussi à des collectifs de personnes. Ainsi on dit: des sociétés _patriotiques_, des clubs _patriotiques_, etc. L’usage est donc la règle qu’il faut consulter, pour savoir lequel de ces deux adjectifs on doit joindre à tel ou tel substantif. PATTE, PIED. LOCUT. VIC. Ce bouc a une _patte_ noire. LOCUT. CORR. Ce bouc a un _pied_ noir. On dit qu’un animal a des _pieds_, lorsque les membres qui supportent son corps ont la partie inférieure terminée par de la corne, comme cela se remarque chez le cheval, l’âne, le bœuf, le mouton, le bouc, l’éléphant, etc. Quand cette partie est formée par des doigts pourvus d’ongles ou de griffes, on la nomme _patte_. Les lions, les loups, les chiens, les chats, les souris, etc., ont des _pattes_. De sorte que les parties inférieures de certains animaux, lesquelles, par leur conformation, établissent le plus de ressemblance entre ces animaux et l’homme, ont précisément reçu le nom qu’on ne veut pas appliquer à ces mêmes parties dans l’espèce humaine. Il y a là certainement ou caprice de l’usage, ou calcul d’amour-propre, et en tout cas sottise. PAUVRESSE. LOCUT. VIC. Nous fûmes accostés par une _pauvre_. LOCUT. CORR. Nous fûmes accostés par une _pauvresse_. Ce mot est proscrit par quelques grammairiens, par M. Blondin entre autres (_Manuel de la pureté du langage_). Domergue, Laveaux (_Dict. de l’Acad._, édition Moutardier) et l’usage l’admettent; aussi l’admettons-nous. _Un mendiant_ est _un pauvre_, _une mendiante_ est _une pauvresse_ et non _une pauvre_. Il faudrait, pour éviter l’emploi de cette dernière expression qui serait ridicule, parce que _pauvre_ ne peut être employé au féminin que comme adjectif, et qu’il serait ici substantif, il faudrait, disons-nous, se servir de ces deux mots: _femme pauvre_, qui seraient aussi ridicules parce qu’ils ne rendraient pas encore l’idée exprimée par le mot _pauvresse_; _une femme pauvre_ n’étant pas toujours en effet _une pauvresse_, par la raison qu’une _femme pauvre_ peut ne pas demander l’aumône, et qu’une _pauvresse_ la demande ou la reçoit. On voit par là combien il est peu raisonnable de vouloir bannir de la langue un mot bien fait et nécessaire, et que l’usage a d’ailleurs déjà consacré. PAYANT. LOCUT. VIC. Donnez-nous la carte _payante_. LOCUT. CORR. Donnez-nous la carte _à payer_. Il est des gens qui, à la fin d’un repas chez un restaurateur, s’imaginent faire les puristes en demandant _la carte payante_ au lieu de _la carte à payer_. Nous répéterons à ces gens-là la remarque judicieusement faite par M. Blondin (_Manuel de la pureté du langage_): «La carte ne paie pas, mais on la paie.» PAYEMENT. PRONONC. VIC. _Paye-ment_. PRONONC. CORR. _Paiment_. Il faut écrire _paiement_. PAYSAN. PRONONC. VIC. Un _pésan_. PRONONC. CORR. Un _pai-isan_. La première prononciation est un archaïsme: Un maistre ès-arts mal chaussé et vestu Chez un _paisant_ demandait à repaistre. (MELLIN DE ST.-GELAIS.) On fait en Italie un conte assez plaisant, Qui vient à mon propos, qu’une fois un _paysant_, etc. (REGNIER, _Satires_.) Elle est aujourd’hui condamnée avec raison, puisque l’on prononce en deux syllabes le mot _pays_, qui n’en faisait souvent qu’une seule autrefois. Or y ayoit ung gros seigneur notable Au _pays_ d’Anjou, tenant fort bonne table, Et jeune estoit, aimant tout passe-temps. (CH. BOURDIGNÉ, _Légende de Faifeu_, ch. XXII.) PÉCUNIER. LOCUT. VIC. Cet homme ne songe qu’à ses intérêts _pécuniers_. LOCUT. CORR. Cet homme ne songe qu’à ses intérêts _pécuniaires_. _Pécunier_ est un barbarisme. PEINER. LOCUT. VIC. Je suis _peiné_ de ce qui vous est arrivé. LOCUT. CORR. Je suis _chagriné_ de ce qui vous est arrivé. Cette expression, que plusieurs grammairiens modernes ne se font pas scrupule d’appliquer aux personnes, parut vicieuse à l’abbé Desfontaines lorsqu’elle fut introduite en ce sens dans le monde littéraire. Aussi s’écria-t-il ironiquement (_Dict. néologique_): «On a toujours dit une écriture peinée, _un style peiné_; on peut dire aujourd’hui _un homme peiné_.» _Peiné_ ne signifie point en effet: _qui a de la peine_, mais _qui est fait avec peine_. Un homme _peiné_ serait par conséquent un homme _fait avec peine_, comme on dit une écriture _peinée_, c’est-à-dire _faite avec peine_. Vous me _peinez_, cet homme est _peiné_ nous paraissent être de vrais barbarismes, quoique ce ne soit pas là le sentiment de l’Académie. PEINTURER. _Peinturer_ est un mot avoué par le _Dict. de l’Acad._ de 1802, et qui signifie _enduire d’une seule couleur_. Il faut donc dire: _peinturer_ une planche en noir, en rouge, etc., et non _peindre_ une planche en noir, en rouge, etc. L’Académie donne aussi _peinturage_ et _peintureur_. Le _Dict. de Boiste_ de 1834 a recueilli ces trois mots; mais l’usage en est encore assez rare. «Bien loin que _peinturer_ soit un mauvais mot, comme le prétendent quelques personnes, n’est-ce point un terme nécessaire qui peut servir à distinguer deux choses toutes différentes, car _peindre_ ne signifie-t-il point représenter avec le pinceau la figure de quelque chose, comme d’une campagne, d’un oiseau, d’un homme, etc., et _peinturer_, mettre seulement des couleurs sur quelque matière que ce soit. Lors, par exemple, qu’un sculpteur, ayant fait une statue de bois, y applique les couleurs convenables, ne peut-on pas dire qu’il la _peinture_? car, pour la _peindre_, il semble qu’il faudrait qu’avec ses couleurs il en tirât la représentation, ce qui est très différent.» (ANDRY DE BOISREGARD, _Réfl. sur l’usage présent de la langue française_, 1689.) _Peinturer_, comme on le voit, n’est pas un mot nouveau. PELURER. LOCUT. VIC. _Pelurez_ cette pomme. LOCUT. CORR. _Pelez_ cette pomme. _Pelurer_ n’a été adopté par aucun lexicographe, et ne peut être considéré que comme un barbarisme. PERCE-NEIGE. LOCUT. VIC. Prenez _ce perce-neige_. LOCUT. CORR. Prenez _cette perce-neige_. «_La perce-neige_ est une plante bulbeuse qui fleurit l’hiver dans les prairies. _Connais le prix des circonstances_, la perce-neige _lui doit tout son charme._ (PYTHAGORE.)» (_Dict. de Boiste._) PERCLUS. LOCUT. VIC. Cette pauvre femme est _perclue_. LOCUT. CORR. Cette pauvre femme est _percluse_. On trouve dans Buffon _perclue_ pour _percluse_, mais, comme le remarque fort bien M. Girault-Duvivier, il est possible que cette faute provienne de l’imprimeur. PÉRIR. LOCUT. VIC. { L’humidité a _péri_ ma tapisserie. { Mon frère _est péri_ en Russie. LOCUT. CORR. { L’humidité a _gâté_ ma tapisserie. { Mon frère _a péri_ en Russie. _Périr_ ne peut jamais être employé comme verbe actif. Aussi cette autre phrase est-elle condamnable: ces hommes _se sont péris_ de désespoir. Il faut _se sont suicidés_. «Si je voulais parler de personnes qui n’existent plus je dirais: _elles_ sont _péries_, parce qu’alors c’est de l’état des personnes qui ont été, et qui n’existent plus, que ma pensée est occupée; mais si je voulais désigner l’époque où elles ont cessé d’exister, ou la manière dont elles ont perdu la vie, je me servirais de l’auxiliaire _avoir_, et je dirais: _elles_ ont péri _en l’année 1800. Elles_ ont péri _dans un combat_. _Elles_ ont péri _dans les flots_, parce qu’alors je pense à une action.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._) PERMESSE. LOCUT. VIC. Les _hauteurs_ du _Permesse_ lui sont connues. LOCUT. CORR. Les _rives_ du _Permesse_ lui sont connues. Le _Permesse_ est une petite rivière de la Béotie, qui prend sa source dans l’Hélicon. Un poète gascon a dit: Et souvent au _haut_ du _Permesse_, etc. Ce poète, qui d’une rivière fait une montagne, ressemble assez au singe de la fable qui prenait le Pirée pour une personne. Notre magot prit, pour ce coup, Le nom d’un port pour un nom d’homme. (LA FONTAINE, liv. IV, f. 7.) PERSISTER. PRONONC. VIC. _Perzistez_-vous? PRONONC. CORR. _Percistez_-vous? PERTE (A PURE). LOCUT. VIC. Il a fait de l’esprit _à pure perte_. LOCUT. CORR. Il a fait de l’esprit _en pure perte_. L’expression _en pure perte_ n’est pas française, selon certains grammairiens. C’est probablement parce qu’on dit _à perte_, _vendre à perte_, que ces grammairiens auront cru qu’il fallait préférer, dans cette manière de parler, la préposition _à_ à la préposition _en_. Quoi qu’il en soit, l’usage repousse généralement la première des locutions que nous donnons en tête de cet article. «Les hommes n’aiment pas à donner _en pure perte_ des louanges qui humilient.» (MASSILLON.) «Il y a de certaines philosophies qui sont _en pure perte_, et dont personne ne nous sait gré.» (Mme DE SÉVIGNÉ.) Nos meilleurs dictionnaires, ceux de l’Académie, de Boiste, etc., ne donnent que la locution _en pure perte_. PÉTALE. LOCUT. VIC. Cette fleur a de _belles pétales_. LOCUT. CORR. Cette fleur a de _beaux pétales_. PETIT PEU. LOCUT. VIC. Donnez-m’en un _petit peu_. LOCUT. CORR. Donnez-m’en _très peu_. «Bien des personnes disent _un petit peu_: donnez-m’en _un petit peu_; je n’en veux qu’_un petit peu_. Mais cette manière de s’exprimer n’est point du tout du bon usage; on doit dire: donnez-m’en _un peu_; je n’en veux qu’_un peu_.» (CHAPSAL, _Nouv. dict. gramm._) «Le mot _petit_ avant _peu_ est vicieux ou au moins inutile; en effet, _peu_ signifiant _une petite quantité_, dit alors tout ce qu’on veut dire.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._) PEU (UN). LOCUT. VIC. Laissez-moi _un peu_ passer. LOCUT. CORR. Laissez-moi passer. «Le peuple se sert de _un peu_, comme d’une particule explétive: laissez-moi _un peu_ passer. Cet _un peu_ est de trop, et même il est ridicule.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) PEUPLE. LOCUT. VIC. Quel bois emploierez-vous? du _peuple_. LOCUT. CORR. Quel bois emploierez-vous? du _peuplier_. On fait aux environs de Paris un usage très fréquent de _peuple_ pour _peuplier_. Ce dernier mot doit seul être employé quand on veut parler correctement. _Peuple_ est un archaïsme dont nous pouvons fort bien nous passer. «Il pousse (sur le _peuplier_ noir) au commencement du printemps, des boutons gros comme des câpres, pointus, pleins d’un suc jaune, glutineux, odorant; on les appelle _yeux de peuple_, en latin _oculi_ ou _gemmæ populi nigræ_.» (_Dict. de Trévoux._) Aujourd’hui on donne plus communément à ces boutons le nom d’_yeux de peuplier_, et l’on conviendra que c’est avec raison, si l’on veut bien reconnaître que _peuplier_ vaut mieux que _peuple_ pour désigner un arbre; puisque _peuple_ a déjà une autre signification. PEUR DE. LOCUT. VIC. Il ne sort pas, _peur de_ s’enrhumer. LOCUT. CORR. Il ne sort pas, _de peur de_ s’enrhumer. On dit _crainte de_ (Voy. CRAINTE) devant un nom, mais il faut dire _de peur de_ devant un verbe comme devant un nom. PEUT-ÊTRE. LOCUT. VIC. _Peut-être pourrez_-vous sortir. LOCUT. CORR. _Peut-être parviendrez_-vous à sortir. «Sur ces vers du _Coriolan_ de La Harpe: _Peut-être_, satisfait que ce grand cœur fléchisse Le peuple, s’il vous voit soumis à son pouvoir, _Peut_, en votre faveur, se laisser émouvoir. «on dit, dans l’_Année littéraire_, que _peut-être_ et _peut_ ne sont pas faits pour aller ensemble. La remarque est très juste.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) «Il n’est pas correct de mettre cet adverbe avec le verbe _pouvoir_, ni avec _possible_, _impossible_.» _Peut-être_ y _pourriez_-vous être mal adressée. (MOLIÈRE, _Misanthrope_.) «Il serait encore plus mal de dire comme M. Fain dans ses mémoires: _peut-être peut_-on encore tout sauver.» (_Glossaire génevois._) PIAILLEUR. LOCUT. VIC. Ce n’est qu’un _piailleur_. LOCUT. CORR. Ce n’est qu’un _piaillard_. «_Piailleur_, _piailleuse_, sont des barbarismes; _piaillard_, _piaillarde_, sont des mots français.» (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._) Nous avons _crieur_ et _criard_ qui sont deux mots bien différens. Nous ne pouvons avoir de même _piailleur_ et _piaillard_, parce que ces deux mots sont complètement synonymes, et comme il faut faire un choix entre eux, nous pensons qu’il doit être en faveur de _piaillard_, dont la formation est tout-à-fait en harmonie avec celle de nos autres péjoratifs _traînard_, _bavard_, _vantard_, _musard_, _criard_, _fuyard_, _pillard_, etc. PIED. PRONONC. VIC. Vous aurez chez moi un _pié-à-terre_. PRONONC. CORR. Vous aurez chez moi un _piet-à-terre_. La prononciation que nous indiquons ici comme bonne déplaisait à Ménage. Mais n’est-il pas ridicule de vouloir, dans cette locution, annuler le _d_ que l’on fait sonner comme un _t_ dans les locutions suivantes: _pied à pied_, de _pied en cap_. C’est de cette dernière manière que prononcent aujourd’hui les _honnêtes gens_, selon l’expression de Ménage, c’est-à-dire ceux qui ont quelque savoir; expression remplie de bienveillance, comme on le voit, pour les personnes non lettrées, et qui les assimile tout bonnement aux fripons. PIED (AU), PIEDS (AUX). ORTH. VIC. Cette ville est _aux pieds_ des Pyrénées. ORTH. CORR. Cette ville est _au pied_ des Pyrénées. _Au pied_ signifie au bas; et ne se dit que des choses; _aux pieds_ ne se dit généralement que des personnes. Hercule filait _aux pieds_ d’Omphale. PIED DROIT. LOCUT. VIC. J’ai un _pied droit_ dans la poche. LOCUT. CORR. J’ai un _pied de roi_ dans la poche. Un _pied droit_ signifie, en architecture, le trumeau ou jambage d’une porte ou d’une fenêtre. C’est donc une chose qu’on ne peut pas mettre dans sa poche. Un _pied de roi_ est une mesure géométrique contenant douze pouces de long. PIERRE. ORTHOG. VIC. Le festin de _Pierre_. ORTHOG. CORR. Le festin de _pierre_. C’est une chose assez étrange que, dans le titre de ce drame si connu, on écrive constamment par une majuscule un nom commun, comme si c’était un nom propre. Comment se fait-il que cette mauvaise orthographe se soit maintenue si long-temps, quand il est bien notoire que dans la pièce en question le nom de _Pierre_ ne se trouve pas une seule fois prononcé, et que le titre ne se rapporte absolument qu’à la statue de _pierre_ du commandeur? On a dit le festin de _pierre_ comme on aurait pu dire le festin de marbre; et l’on conviendra, malgré tout le respect dû au nom de Molière, que ce titre est fort mauvais. Qu’est-ce qu’un festin de _pierre_, si ce n’est un festin où l’on mange de la _pierre_. La pièce espagnole à laquelle Molière a emprunté le sujet de la sienne, avait au moins un intitulé raisonnable: _El Combidado de Piedra_, c’est-à-dire le convive en _pierre_. Pourquoi Molière a-t-il traduit _Combidado_ par festin? Un de ses éditeurs modernes, effrayé sans doute du tort immense que pouvait lui faire la faute qu’on lui reproche, a cherché à en atténuer l’énormité en disant que le commandeur se nommait _Pierre_. C’est là une particularité qu’il est permis de révoquer en doute, par la raison que Molière n’en fait aucune mention, et nous sommes persuadé que si notre grand comique avait eu en vue, dans l’intitulé de sa pièce, le nom propre _Pierre_, il eût certainement placé devant ce nom le titre d’honneur _don_, qu’il place toujours devant celui de Juan, et dont un personnage du rang de commandeur ne devait probablement pas être dépourvu. Admirons les grands écrivains, mais n’allons pas follement les croire à l’abri de la plus légère erreur, parce que cela n’est pas, et ne peut pas être. PINCER. LOCUT. VIC. Il _pince de_ la guitare. LOCUT. CORR. Il _pince_ la guitare. «L’Académie dit _pincer_ ou _toucher_ de la harpe, du piano. Mais on a observé que les verbes _toucher_, _battre_, employés pour exprimer l’action de jouer des instrumens, sont actifs, et que l’instrument en est l’objet ou le régime direct. On a conclu de là que ce régime ne doit pas être précédé d’une préposition; et que, puisqu’on dit _toucher quelque chose_, _battre quelque chose_, on doit dire, pour parler correctement, _toucher le clavecin_, _le forte-piano_, _l’orgue_; _pincer la harpe_, _la guitare_, _le luth_; _battre la caisse_, _le tambour_, _les timbales_. «On ne dit plus guère aujourd’hui _toucher le clavecin_, _le forte-piano_, _l’orgue_, mais _jouer du clavecin_, etc.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) PIPIE. LOCUT. VIC. Cette poule a la _pipie_. LOCUT. CORR. Cette poule a la _pépie_. C’est _pipie_ qu’on devrait dire, puisque ce mot est un mimologisme du cri des petits oiseaux tourmentés par la soif (_pi, pi_), mais l’usage a préféré le mot _pépie_. PIS, PIRE. { Son état sera demain _pis_ qu’il n’est aujourd’hui. LOCUT. VIC. { Cela est mal chez vous, mais chez eux c’est encore { _pire_. { Son état sera demain _pire_ qu’il n’est aujourd’hui. LOCUT. CORR. { Cela est mal chez vous, mais chez eux c’est encore { _pis_. «_Pire_ se rapporte à un substantif masculin ou féminin: le remède est _pire_ que le mal; il n’est _pire_ eau que celle qui dort. On emploie _pis_, 1º lorsqu’il se rapporte à un nom neutre. _Rien_ n’est _pis_ qu’une mauvaise langue; _ce_ que vous proposez est _pis_[1] que ce qu’on allait faire. [1] Domergue donne le genre neutre à quelques mots indéterminés, tels que _rien_, _ce_, _cela_, _le_, _il_; comme dans: _Rien_ n’est beau que le vrai, _ce_ n’est pas _cela_, je ne _le_ suis pas, _il_ est certain que, etc. Il regarde aussi comme neutre le _beau_, le _vrai_, l’_utile_, l’_agréable_ et les expressions analogues. «2º Lorsqu’il est employé lui-même comme un nom neutre: le _pis_ de l’affaire est que le bonhomme n’est pas mort; mettre les choses au _pis_. «3º Lorsqu’il fait la fonction d’adverbe: ils sont _pis_ que jamais ensemble; il se portait un peu mieux, il est _pis_ que jamais. «Cette distinction paraît assez généralement adoptée par les bons écrivains. «C’est encore _pis_.» (J.-J. ROUSSEAU.) «Il fait encore _pis_.» (FÉNELON). «Les bons lui paraissent _pires_ que les méchans les plus déclarés.» (_Idem_, en parlant de Pygmalion.) C’est un méchant métier que celui de médire; Oui, vraiment, je dis plus: des métiers c’est le _pire_. «Cependant on emploie aussi le _pire_ comme substantif: qui choisit prend _le pire_. Il n’est point de degré du médiocre au _pire_. (BOILEAU.) «_Pis_ dérive du latin _pejùs_, plus mal, et _pire_ de _pejor_, plus mauvais. «Les expressions suivantes sont vicieuses: de mal en _pire_, c’est bien _pire_, de _pire_ en _pire_, qui _pire_ est.» (_Manuel des amateurs de la langue française._) PLAINE. LOCUT. VIC. Vous avez cassé ma _plaine_. LOCUT. CORR. Vous avez cassé ma _plane_. La _plane_ est un outil tranchant à deux poignées, et qui sert à _planer_. Le substantif _plane_ et le verbe _planer_ sont dérivés de _plan_, uni, formé du latin _planus_, qui a la même signification. L’Académie ne donne que _plane_; le dictionnaire de Boiste donne _plane_ et _plaine_, et nous croyons qu’il a tort. Ne nous opposons jamais au bien qui s’établit. PLAISIR. LOCUT. VIC. Achetez-moi une douzaine de _plaisirs_. LOCUT. CORR. Achetez-moi une douzaine d’_oublies_. Bien des gens croient que ce mot a la même signification que le mot _oublie_, et qu’on peut dire manger des _plaisirs_. C’est une erreur pardonnable à un enfant qui, entendant chaque jour crier dans la rue: _voilà l’plaisir, mesdames, voilà l’plaisir!_ a pu croire que le mot _plaisir_ désignait la légère et croustillante pâtisserie dont il est si friand; une personne faite ne doit point partager cette ignorance. Celle-ci devra donc toujours dire: une marchande d’_oublies_, manger des _oublies_, crier des _oublies_, et non une marchande de _plaisirs_, manger des _plaisirs_, crier des _plaisirs_; et elle fera fort bien aussi de rectifier sur ce point le langage des jeunes gens qu’elle pourrait avoir sous sa direction. On abrège plus qu’on ne le croit les études futures d’un enfant, en lui enseignant de bonne heure à nommer chaque chose par son nom, et surtout par son nom régulier. PLAN. ORTH. VIC. Ils m’ont laissé en _plan_ sur la route. ORTH. CORR. Ils m’ont laissé en _plant_ sur la route. C’est-à-dire: ils m’ont laissé sur la route comme si j’étais un _plant_, ils m’ont _planté_ là, en un mot. Aucun de nos lexicographes n’ayant donné, que nous sachions du moins, l’expression: laisser en _plant_, nous avons cru devoir en déterminer l’orthographe. Cette orthographe pourra, au premier coup d’œil, paraître bizarre à bien des gens, et cependant nous la regardons comme la seule que l’on puisse raisonnablement adopter. PLATINE. LOCUT. VIC. Voilà de la _platine_. LOCUT. CORR. Voilà du _platine_. M. Chapsal (_Nouv. Dict. gramm._) a prétendu que ce nom de métal était féminin. Buffon l’a fait, il est vrai, de ce genre, mais l’Académie (1802), Boiste, les lexicographes modernes et l’usage veulent qu’il soit masculin. PLEIN. ORTH. VIC. { Nous ferons cela en velours _plein_. { Nous voici en _plain_ champ. ORTH. CORR. { Nous ferons cela en velours _plain_. { Nous voici en _plein_ champ. _Plain_ signifie uni, plat, sans inégalité. Ainsi écrivez: des appartemens de _plain_ pied, c’est-à-dire au même niveau; une étoffe _plaine_, c’est-à-dire unie; le _plain-chant_, c’est-à-dire un chant uni. _Plein_ signifie rempli, et construit avec la préposition _en_, il signifie au milieu. On écrira donc: en _pleine_ rue, en _plein_ jour, en _plein_ marché, en _plein_ été, en _plein_ champ, etc., pour dire: au milieu de la rue, au milieu d’un champ, mais il faudra écrire en _plaine_ campagne, selon l’Académie, parce que cette expression équivaut à celle-ci: en rase campagne. PLEIN (TOUT). LOCUT. VIC. Il a _tout plein_ d’esprit. LOCUT. CORR. Il a _beaucoup_ d’esprit. Cette locution, comme toutes celles qui alongent le discours sans lui donner aucune qualité de plus, doit être évitée avec soin par quiconque raisonne un peu. Ne rien dire de superflu est une des conditions à remplir pour parler correctement.--Le dictionnaire de l’Académie devrait bien expulser de notre langue ces mauvaises expressions de _tout plein_, _au fur et à mesure_, _à ses risques et périls_, _aux lieu et place de_, etc., qu’on peut toujours remplacer avec avantage par _beaucoup_, _à mesure_, _à ses risques_, _à la place de_, etc. La tâche difficile mais glorieuse de réformateur de notre langue, ne pourra jamais être remplie avec succès que par une réunion de savans, dont les opinions éclairées et unanimes, appuyées sur des noms compétens et connus, pénétreraient en peu de temps dans la masse de la nation. Mais il ne faudrait pas que cette réunion de savans imprimât dans son Dictionnaire des phrases comme celle-ci: «On trouve _tout plein_ de gens qui, etc.,» parce qu’il se trouverait des grammairiens qui, comme M. Caminade, s’autorisant d’un pareil exemple, diraient: Ils ont _tout plein_ d’esprit (_Grammaire usuelle_), et parce qu’il y aurait une foule de gens qui, trompés par l’approbation des savans, répéteraient à satiété cette mauvaise locution. PLI, PLIE. LOCUT. VIC. J’ai la première _plie_, le premier _pli_. LOCUT. CORR. J’ai la première _levée_. On emploie souvent au jeu de cartes les mots _pli_ et _plie_, pour signifier une _main_ qu’on a levée. Ces mots ne se trouvent pas dans les Dictionnaires, et appartiennent exclusivement à quelque patois du Midi. PLIER, PLOYER. LOCUT. VIC. { Faites _plier_ ce jonc. { Aidez-moi a _ployer_ ce drap. LOCUT. CORR. { Faites _ployer_ ce jonc. { Aidez-moi à _plier_ ce drap. «Vaugelas a très bien observé que ces mots ont deux significations fort différentes; mais on n’a pas voulu l’entendre: et _plier_ a pris, presque partout, la place de _ployer_, sans toutefois l’exclure de la langue; car les bons écrivains, et surtout les poètes, _ploient_ encore des choses que la foule n’a aucune raison de _plier_. «_Plier_, c’est mettre en double ou par _plis_, de manière qu’une partie de la chose se rabatte sur l’autre; _ployer_, c’est mettre en forme de boule ou d’arc, de manière que les deux bouts de la chose se rapprochent plus ou moins. On _plie_ à plat; on _ploie_ en rond. Personne ne contestera qu’on ne _plie_ de la sorte: la preuve que c’est ainsi qu’on _ploie_, est dans l’usage général et constant d’expliquer ce mot par ceux de _courber_ et _fléchir_. _Plier_ et _ployer_ diffèrent donc comme la _courbure_ du _pli_. Le papier que vous plissez, vous le _pliez_; le papier que vous roulez, vous le _ployez_. Cette distinction fort claire démontre l’utilité des deux mots. «_Plier_ se dit particulièrement des corps minces et flasques, ou du moins fort souples, qui se plissent facilement et gardent leur _pli_: _ployer_ se dit particulièrement des corps raides et élastiques qui fléchissent sous l’effort, et tendent à se rétablir dans leur premier état. On _plie_ de la mousseline et on _ploie_ une branche d’arbre. Quand je dis _particulièrement_, je ne dis pas exclusivement et sans exception.» (ROUBAUD, _Synonymes fr._) PLURIEL. ORTH. ET PRONON. VIC. Le _plurier_. ORTH. ET PRONON. CORR. Le _pluriel_. Nous ferons deux remarques sur ce mot: la première, c’est qu’il faut le prononcer _pluriel_, en faisant sonner le _l_ final, quoique le Dictionnaire de Trévoux ait écrit _plurier_. Vaugelas est, selon ce dictionnaire, le premier qui ait écrit _pluriel_. Il le dérive de _pluralis_ et _singulier_ de _singularis_; ce qui est positif, et ce qui en assigne tout-à-fait l’orthographe. Notre seconde remarque, c’est qu’on a grand tort de retrancher le _t_ qui se trouve à la fin des mots _enfant_, _garant_, _parent_, etc., en même temps qu’on y ajoute un _s_ pour former le _pluriel_. «Quand cette lettre radicale (le _t_) ne nuit point à la prononciation, c’est nuire à l’analogie que de la supprimer. Quoi de plus inconséquent que de supprimer au _pluriel_ le _t_ final des mots polysyllabes, terminés au singulier par _nt_, quoiqu’on le garde dans les monosyllabes! Pourquoi, en écrivant les _dents_, les _chants_, les _plants_, les _vents_, s’obstine-t-on à écrire les _méchans_, les _tridens_, les _contrevens_, etc.? Pourquoi terminer de la même manière, au _pluriel_, des mots qui ont des terminaisons différentes au singulier, comme _paysan_ et _bienfaisant_, dont les féminins sont _paysane_ et _bienfaisante_, et dont on veut que les _pluriels_ masculins soient _paysans_ et _bienfaisans_?» (BEAUZÉE. _Encyclopédie méth., art. Analogie._) «Il vaudrait mieux suivre les auteurs du siècle de Louis XIV, et surtout les écrivains de Port-Royal, et ne jamais supprimer le _t_ au _pluriel_. Chénier, Domergue, conservaient le _t_. M. Didot, dans ses belles éditions de nos auteurs classiques, suit cette orthographe.» (LETELLIER, _Gramm. fr._) PLUS. LOCUT. VIC. Vous perdez cent francs; je perds bien _plus_. LOCUT. CORR. Vous perdez cent fr.; je perds bien _davantage_. «_Plus_ est un mot comparatif, après lequel vient naturellement un _que_ ou un _de_; _davantage_ est un adverbe qui, placé après le verbe qu’il modifie, ne peut jamais modifier un adjectif, et dès-lors avoir un _de_ ou un _que_ à sa suite. «On dira donc: _la langue paraît s’altérer tous les jours_, _mais le style se corrompt bien_ davantage.» (VOLTAIRE.) «_Il est attaché à la nature qu’à mesure que nous sommes heureux_, _nous voulons l’être_ davantage.» (MONTESQUIEU, _Arsace et Isménie_. GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._) PLUS D’A MOITIÉ. LOCUT. VIC. Sa fortune est _plus d’à moitié_ faite. LOCUT. CORR. Sa fortune est _plus qu’à moitié_ faite. Doit-on dire _plus d’à moitié_ ou _plus qu’à moitié_? Cela dépend de l’estime qu’on peut avoir pour la justesse ou pour l’élégance du langage. Ceux qui savent apprécier la première de ces qualités préféreront certainement la conjonction _que_; ceux qui sacrifient tout à l’élégance emploieront la préposition _de_. Ces derniers, avouons-le, auront même l’usage pour eux; car il est à peu près certain que nos bons auteurs ont préféré _plus d’à demi_, _plus d’à moitié_ à _plus qu’à demi_, _plus qu’à moitié_, puisque l’on ne cite guère, en faveur de cette dernière construction, que ce vers de Racan: La course de nos jours est _plus qu’à demi_ faite. Mais qui ne sait que les meilleurs écrivains ont souvent la faiblesse de sacrifier la pureté de la langue à une futile considération d’euphonie. Aussi, ne balançons-nous jamais dans les questions encore pendantes, comme celle-ci, par exemple, à prendre parti contre eux pour la raison, et à nous insurger contre le fait en faveur du droit. Comment vous direz qu’une chose est _plus que faite_ (grâce pour l’hyperbole), et si cette chose est _à moitié faite_ et quelque peu de plus, vous ne pourrez pas dire qu’elle est _plus qu’à moitié faite_? Mais ôtez ces mots _à moitié_, et il vous restera _plus que faite_. Or, avec l’autre construction _plus d’à moitié faite_, supposez que la chose vienne à se parfaire, avec quelque chose même au-delà, et que vous vouliez conséquemment ôter le modificatif _à moitié_ devenu inutile, comment ferez-vous pour y trouver le membre de phrase _plus que faite_, qui a dû cependant rester indépendant de tout modificatif? Comment ferez-vous pour expliquer la métamorphose du _que_ en _de_? Il n’y a, comme nous l’avons dit plus haut, que la raison de l’euphonie qui puisse être invoquée ici, et cette raison est tout-à-fait absurde dans le cas présent. Nous pensons donc qu’on doit dire: _plus qu’à demi_, _plus qu’aux deux tiers_, _plus qu’aux trois quarts_, etc. PLUS D’UN. LOCUT. VIC. _Plus d’un_ témoin _déposèrent_ en sa faveur. LOCUT. CORR. _Plus d’un_ témoin _déposa_ en sa faveur. Le verbe qui suit l’expression _plus d’un_ doit être mis au singulier. L’accord a lieu avec le mot et non avec le sens. _Plus d’une_ Hélène au beau plumage _Fut_ le prix du vainqueur..... (LA FONTAINE, liv. VII, f. 13.) _Plus d’une_ Pénélope _honora_ son pays. (BOILEAU, _Satire_ X.) «Cependant, dit M. Girault-Duvivier (_Grammaire des Gramm._), il est un cas où le pluriel serait nécessaire après _plus d’un_, c’est celui où l’on se servirait de cette expression avec un verbe pronominal; car, comme cette espèce de verbe exprime l’action de deux ou de plusieurs sujets, alors il est certain qu’il faudrait employer le pluriel. Marmontel nous en offre un exemple dans ses Incas (chap. XLV): _à Paris on voit_ plus d’un _fripon qui se_ dupent _l’un l’autre_. PLUTOT. ORTH. VIC. Nous arrivâmes _plutôt_ qu’eux. ORTH. CORR. Nous arrivâmes _plus tôt_ qu’eux. Quand _plutôt_ est l’opposé de _plus tard_, il doit être écrit en deux mots. On l’écrit en un seul mot dans tous les autres cas. _Plutôt_ souffrir que mourir, C’est la devise des hommes. (LA FONTAINE, f. 16, liv. I.) POGNE. LOCUT. VIC. Vous avez une bonne _pogne_. LOCUT. CORR. Vous avez un bon _poignet_. _Pogne_ n’est pas français. POIGNARD. LOCUT. VIC. _Pognard_. LOCUT. CORR. _Poagnard_. M. Carpentier (_Gradus français_) prétend que l’_i_ de ce mot ne se prononce pas. Nous le croyons dans l’erreur. Les personnes instruites prononcent généralement _poagnard_, par égard sans doute pour l’analogie de ce mot avec _poing_, _poignet_, _poignée_; et plusieurs dictionnaires ont aussi indiqué cette prononciation. POINTE DU JOUR. LOCUT. VIC. Nous arrivâmes à la _pointe_ du jour. LOCUT. CORR. Nous arrivâmes au _point_ du jour. L’Académie autorise cette locution de _pointe du jour_; nous pensons qu’il vaut mieux dire le _point du jour_. C’est l’avis de M. Feydel, de Ménage et de beaucoup d’autres grammairiens; et l’usage paraît s’être définitivement prononcé pour la dernière expression. Le jour n’a pas de _pointe_, mais un moment où il _poind_, et nous ne croyons pas que la subtile définition de la _pointe du jour_, donnée par Roubaud (_Synonymes_) ait fait faire à cette expression une brillante fortune. POIREAU. LOCUT. VIC. Ces _poireaux_ sont durs. LOCUT. CORR. Ces _porreaux_ sont durs. Quoiqu’on ait le choix entre _poireau_ et _porreau_, nous croyons que ce dernier mot doit être préféré pour raison étymologique. On dit en latin _porrus_, et nous ferons encore remarquer que l’adjectif _poracé_ (de couleur de _porreau_) serait bien plus rationnellement formé si l’on disait _porreau_. Pourquoi dédaignerait-on d’établir la bonne harmonie entre les mots? POISON. Lorsqu’on entend Jocrisse s’écrier: _Ne bois pas cela, cadet, c’est de la poison_, on croit que Jocrisse fait un barbarisme, et l’on a tort. Jocrisse fait seulement un archaïsme. On lit dans le roman de Perceforest: «Puis leur firent boire _poisons_ qu’elle sceurent que bonnes leur estaient.» Et dans Ronsard: Mon âme en vos yeux beut _la poison amoureuse_. (_Élégies._) POMMIER. LOCUT. VIC. Prêtez-moi votre _pommier_ en fer-blanc. LOCUT. CORR. Prêtez-moi votre _cuit-pommes_ en fer-blanc. Tous les dictionnaires donnent le mot _pommier_ avec la signification qu’on lui voit ici; mais aucun d’eux n’a accueilli le mot _cuit-pommes_; et cependant n’est-ce pas une chose étrange que de voir charger le premier mot de deux idées dont l’une a son mot propre? Que peut-on reprocher au substantif _cuit-pommes_? N’est-il pas tout aussi régulièrement formé que les mots: _serre-tête_, _passe-temps_, _essuie-mains_, _gobe-mouches_? etc. Nous pensons que l’adoption de ce mot dans la langue écrite ne peut souffrir la moindre difficulté; car elle offre le double avantage et d’enrichir notre langue d’un bon mot, et d’effacer l’équivoque à laquelle pourrait donner lieu l’emploi du substantif _pommier_, dans la signification bâtarde qu’on lui a si légèrement attribuée. PONCHE. ORTH. VIC. Voulez-vous du _ponche_ glacé? ORTH. CORR. Voulez-vous du _punch_ glacé? Tous nos dictionnaires écrivent ce nom de liqueur comme on le voit en tête de cet article. Mais, malheureusement pour nos dictionnaires, et pour la raison aussi (car il vaudrait beaucoup mieux que l’orthographe fût en complète harmonie avec la prononciation), personne ne suit cet exemple. Les gens instruits écrivent _punch_, parce qu’ils disent que ce mot s’écrit ainsi dans la langue anglaise, à laquelle on l’a emprunté, et les ignorans qui se soucient fort peu d’étymologie, et ne suivent que l’usage, écrivent également _punch_, parce qu’il n’y a pas aujourd’hui en France un enfant sachant lire qui n’ait vu sur quelque volet de limonadier ou même d’aubergiste, dans sa ville ou même dans son village, le nom de la liqueur que nous mentionnons ici, orthographié d’une tout autre manière qu’il ne l’est dans l’Académie, Féraud, Boiste, Raymond, etc. _Punch_ est donc un de ces mots, sur lesquels la raison perd ses droits de réforme, parce que l’usage s’en est définitivement emparé. PORRÉE. LOCUT. VIC. Cette _porrée_ ne vaut rien. LOCUT. CORR. Cette _poirée_ ne vaut rien. Il faut dire _poirée_, parce que cette plante potagère, qu’on nomme aussi _bette_, emprunte son nom à la forme de sa feuille qui ressemble à la _poire_. PORTE-PARIS. LOCUT. VIC. Je vais à la _Porte-Paris_. LOCUT. CORR. Je vais à l’_Apport-Paris_. On lit dans Trévoux, à l’article _apport_: «Lieu public, espèce de marché où on apporte des marchandises pour vendre. A Paris, il y a deux _apports_: l’_apport_ Baudoyer vers Saint-Gervais, et l’_apport_ de Paris au grand Châtelet. Le peuple, par corruption, les appelle _porte Baudets_ et _porte de Paris_[2].» [2] Et bien plus souvent _Porte-Paris_. Tous nos lexicographes prétendent que l’on doit dire: l’_Apport de Paris_; nous croyons que la préposition est ici de trop, si l’on tient du moins à conserver cette vieille dénomination d’un quartier de Paris, absolument telle qu’elle existait autrefois. La préposition _de_ n’a pas toujours été nécessaire dans notre langue, pour marquer les rapports qu’elle exprime aujourd’hui entre deux substantifs. Mille exemples pourraient le prouver; nous ne donnerons que les suivans: (RENARD) Garda avant, si vit Primaut Le Leu qui fu _frère Ysengrin_. (Frère d’Ysengrin.) (_Roman du_ RENARD, v. 3020.) Et les autres ont fet lor vol Par desus la _meson Poufile_. (La maison de Poufile.) (_Roman du_ REN. v. 9274.) C’est ainsi qu’on a dit autrefois _Hôtel-Dieu, Fête-Dieu_; pour _hôtel de Dieu, fête de Dieu_, expressions auxquelles l’usage n’a pas osé toucher, et qu’il nous a conservées dans leur intégrité primordiale. PORTE-PICS. LOCUT. VIC. Le joli _porte-pics_. LOCUT. CORR. Le joli _porc-épics_. «D’après la définition de l’Académie, un _porc-épics_ est un animal dont le corps est couvert de beaucoup d’_épics_ ou de _piquans_.--Le mot _épics_, dit M. Boniface, n’est point une altération, c’est l’ancienne orthographe: on disait _épic_ pour _épi, piquant_; ce mot vient du latin _spica_.» (_Grammaire des Gramm._) N’en déplaise à la science, le mot populaire nous paraît valoir au moins autant que celui qu’elle a consacré; cela arrive quelquefois. POSTURE. LOCUT. VIC. Votre frère est _en posture_ de faire fortune. LOCUT. CORR. Votre frère est _en position_ de faire fortune. _Se mettre en posture_ de faire quelque chose, est une expression barbare et inconnue, disait l’abbé Desfontaines, au commencement du siècle passé. De nos jours, l’expression est encore barbare aux yeux, du moins, de tout homme de goût; mais pour inconnue, il s’en faut certes de beaucoup qu’elle le soit. On la trouve assez souvent dans des ouvrages où l’on serait peut-être en droit d’exiger un style plus soigné. Cet homme _s’est mis_ devant le roi _en posture_ de suppliant, est une phrase correcte; mais peut-on en dire autant de cette autre phrase: Cicéron _s’était mis en posture_ de repousser la force par la force? ne vaudrait-il pas mieux, dans ce dernier cas, employer une autre expression, et dire, par exemple: Cicéron _s’était apprêté à_ repousser la force par la force. POT-A-EAU. LOCUT. VIC. Prenez ce _pot-à-eau_. LOCUT. CORR. Prenez ce _pot-à-l’eau_. _Pot-à-eau_ a plus d’analogues que _pot-à-l’eau_; mais l’usage a préféré ce dernier mot. Laveaux dit _pot-à-l’eau_, et Féraud traite _pot-à-eau_ de gasconisme. POT A FLEURS, POT DE FLEURS. LOCUT. VIC. { Sa fenêtre est couverte de _pots à fleurs_. { Il fabrique des _pots de fleurs_. LOCUT. CORR. { Sa fenêtre est couverte de _pots de fleurs_. { Il fabrique des _pots à fleurs_. Un _pot de fleurs_ est un pot où il y a des fleurs; un _pot à fleurs_ est un pot dans lequel on peut mettre des fleurs, et non pas un pot _propre à mettre_ des fleurs, comme le disent incorrectement quelques dictionnaires. Un pot ne peut rien _mettre_. POUDRIÈRE. LOCUT. VIC. L’encrier est plein, mais _la poudrière_ est vide. LOCUT. CORR. L’encrier est plein, mais _le poudrier_ est vide. Un bâtiment ou une boîte, qui contient de la poudre de guerre ou de chasse est une _poudrière_. Quand il s’agit d’autre poudre, le contenant se nomme un _poudrier_. POUBOUILLE. LOCUT. VIC. Je l’ai trouvé occupé à faire sa _poubouille_. LOCUT. CORR. Je l’ai trouvé occupé à faire sa _pobouille_. Nous ne savons trop s’il peut nous être permis de nous occuper de ce mot familier, si familier même qu’on ne le trouve dans aucun de nos dictionnaires. Quoi qu’il en soit, nous essaierons d’en fixer l’orthographe par l’étymologie peut-être un peu forcée que nous croyons lui avoir trouvée: _pobouille_ ne serait-il pas une syncope de _pot-bouille_? et ne dirait-on pas: Vous faites votre _pobouille_, par ellipse, pour dire: Vous faites (le guet pour que) votre _pot-bouille_? De quelle autre manière pourrait-on interpréter l’origine de cette expression, qui, toute triviale qu’elle est, doit cependant en avoir une, et qui, au reste, a quelquefois l’honneur de figurer dans les journaux? POUMONIQUE. LOCUT. VIC. Je crois cet homme _poumonique_. LOCUT. CORR. Je crois cet homme _pulmonique_. Comme l’a fort bien remarqué l’abbé Féraud, l’analogie est en faveur de _poumonaire_, _poumonique_ et _poumonie_, puisque ces mots sont dérivés de _poumon_; mais l’étymologie et l’usage leur étant contraires, il faut dire _pulmonaire_, _pulmonique_ et _pulmonie_. POUR DE BON, POUR DE RIRE. LOCUT. VIC. L’avez-vous dit _pour de bon_ ou _pour de rire_. LOCUT. CORR. L’avez-vous dit _tout de bon_ ou _pour rire_. POUR QUAND. LOCUT. VIC. Je fais mes provisions _pour quand_ j’irai à la campagne. LOCUT. CORR. Je fais mes provisions _pour l’époque où_ j’irai à la campagne. Cette disgracieuse expression se trouve dans Madame de Sévigné. «M. de Langle (disait le comte de Grammont), gardez ces familiarités _pour quand_ vous jouerez avec le roi.» Mais l’autorité de Madame de Sévigné est peu de chose en grammaire, et nous aimons mieux nous appuyer en cette circonstance sur l’Académie qui a, pour de bonnes raisons sans doute (il est impossible d’en supposer d’autres), passé cette locution sous silence. PRÉMICES, PRÉMISSES. LOCUT. VIC. { Vos _prémices_ ne sont pas bien _posés_. { Je vous offre les _légers prémisses_ de mon talent. LOCUT. CORR. { Vos _prémisses_ ne sont pas bien _posées_. { Je vous offre les _légères prémices_ de mon talent. «_Prémisses_, subst. fém. pl. Terme de logique, qui se dit des deux premières propositions d’un syllogisme. _Quand l’argument est en forme, si vous accordez les prémisses sans distinction, vous ne pouvez plus nier la conséquence._ «_Prémices_, subst. fém. pl. Les premiers fruits de la terre ou du bétail, les premières productions de l’esprit.» (_Dictionnaire de l’Académie._) Toujours la tyrannie a d’_heureuses prémices_. (RACINE.) PRÈS. LOCUT. VIC. Il demeure _près le_ Luxembourg. LOCUT. CORR. Il demeure _près du_ Luxembourg. «_Près le Palais-Royal_, _près l’église_, sont des expressions que l’usage a _abusivement_ consacrées. Il est plus régulier de dire: _près du Palais-Royal_, _près de l’église_. Il n’y a que quelques expressions entièrement consacrées où l’on puisse supprimer la préposition _de_, comme _ministre du roi près la cour d’Espagne_, _Passy près Paris_, etc.» (LAVEAUX, _Dictionnaire des difficultés_.) Ses enfans, suivant la coutume, _Près la_ chandelle se jouant. (VITALLIS, fab. 3, liv. I.) Il fallait: _près de_ la chandelle. PRÉSENT. Au reçu du _présent_, de la _présente_. (_V._ COURANT.) PRÉSIDENT, ADHÉRENT, DIFFÉRENT, ÉQUIVALENT, EXCELLENT, NÉGLIGENT, PRÉCÉDENT, RÉSIDENT. ORTH. VIC. J’ai vu votre ami _président_ l’assemblée. ORTH. CORR. J’ai vu votre ami _présidant_ l’assemblée. «Ces mots s’écrivent avec un _e_, lorsqu’ils sont substantifs ou adjectifs, et avec un _a_, quand ils sont participes actifs: «L’homme que vous avez vu aujourd’hui _présidant_ l’assemblée n’en est pas le _président_. «Le _résident_ de Genève n’est pas toujours _résidant_ à Genève. «Il y a souvent des _différends_ entre les gens _différant_ d’humeur.» (CHAPSAL, _Dictionnaire gramm._) PRÊT A, PRÈS DE... LOCUT. VIC. { Le torrent était _prêt à_ l’emporter. { Le sage est toujours _près de_ mourir. LOCUT. CORR. { Le torrent était _près de_ l’emporter. { Le sage est toujours _prêt à_ mourir. _Prêt_ doit toujours être suivi de la préposition _à_; _près_, de la préposition _de_. _Prêt à_ et _près de_ ne peuvent pas être employés l’un pour l’autre. La première expression signifie _préparé à_; la seconde, _sur le point de_. La phrase suivante est défectueuse: La rivière est _prête à_ déborder, car la rivière ne peut pas faire des préparatifs pour un débordement, mais on peut dire qu’elle est sur le point de déborder; c’est donc: _près de_ déborder qu’il faut écrire. Dans cette phrase: Parlez, je suis _près de_ vous suivre partout; il est évident qu’il faut _prêt à_, parce qu’il y a ici disposition à suivre. Ce qui précède explique la différence qu’il y a entre les deux locutions: _prêt à mourir_ et _près de mourir_. L’une signifie _qui est préparé à mourir_; l’autre, _qui est sur le point de mourir_. Autrefois on écrivait _prêt_ devant la préposition _de_ comme devant la préposition _à_; aujourd’hui il faut toujours écrire _près_ dans le premier cas. «La maison d’Autriche se vit donc _prête_ d’accabler tous ses voisins.» (MERCIER, _Histoire de France_.) Lisez: _près d’_ accabler. PRÉVALOIR. LOCUT. VIC. Faut-il que je me _prévaille_ de cela? LOCUT. CORR. Faut-il que je me _prévale_ de cela? Ce verbe se conjugue comme _valoir_; cependant au subjonctif on dit: que je _prévale_, que tu _prévales_, qu’il _prévale_, que nous _prévalions_, que vous _prévaliez_, qu’ils _prévalent_. PRIX (AU) DE, AUPRÈS DE. { Qu’est-ce que la valeur de l’or _auprès de_ LOCUT. VIC. { celle du diamant. { Je suis un nain _au prix de_ vous. { Qu’est-ce que la valeur de l’or _au prix_ de LOCUT. CORR. { celle du diamant. { Je suis un nain _auprès de_ vous. «_Au prix de_ et _auprès de_ ont ceci de commun, qu’ils servent l’un et l’autre à faire une comparaison, et ceci de particulier qu’_au prix de_ paraît devoir être préféré, lorsque l’on compare deux objets auxquels on attache un prix réel ou métaphorique: le cuivre est vil _au prix de_ l’or; la richesse n’est rien _au prix de_ la vertu; et l’on doit préférer _auprès de_ lorsque, pour comparer deux objets, on les place à côté l’un de l’autre au propre et au figuré: cette femme si brune est blanche _auprès d’_une négresse. La terre n’est qu’un point _auprès du_ reste de l’univers. «Au surplus, lorsque les deux objets à comparer éveillent indifféremment ou l’idée de prix ou l’idée de proximité, le choix dépend de l’écrivain. «Cette différence entre _auprès de_ et _au prix de_ me paraît bien déterminée, et je crois que les exemples suivans en présentent une juste application.» Le bois le plus funeste et le moins fréquenté Est _au prix de_ Paris un lieu de sûreté. (BOILEAU.) Mais un gueux qui n’aura que l’esprit pour son lot, _Auprès d’un_ homme riche à mon gré n’est qu’un sot. (DESTOUCHES), (_Man. des Amat. de la langue fr._, p. 212.) PROMENER. LOCUT. VIC. Allons _promener_. LOCUT. CORR. Allons _nous promener_. «Vaugelas autorise _promener_, neutre, au lieu de _se promener_, réciproque: mais l’usage a changé depuis.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) «Ce verbe, dans le sens de _marcher_, d’_aller_, soit à pied, soit à cheval, s’emploie toujours avec le pronom personnel, ainsi on ne doit pas dire: Allons _promener_, il est allé _promener_; il faut dire: Allons _nous promener_; il est allé _se promener_. «Il est vrai que l’on dit: Je l’enverrai bien _promener_, je l’ai envoyé _promener_; mais, dans ces façons de parler familières, on sous-entend _se_. «Si _promener_ était pris dans la signification de _conduire_, _faire marcher_, soit un homme, soit une bête, alors on l’emploierait activement, et l’on dirait: Il a bien _promené_ ces étrangers par la ville.--Il est bien de _promener_ un cheval échauffé avant que de le mettre à l’écurie.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gram._) PROMETTRE. LOCUT. VIC. Je vous _promets_ que je l’ignore. LOCUT. CORR. Je vous _assure_ que je l’ignore. «Quelques personnes disent _promettre_ pour _assurer_: Je vous _promets_ que cela est ainsi que je l’ai fait. _Promettre_ ne regarde que le futur, et _assurer_ se dit de tous les temps.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) PUIS ENSUITE (ET). LOCUT. VIC. Il se leva, _et puis ensuite_ il sortit. LOCUT. CORR. Il se leva, _et_ ou _puis_, ou _ensuite_ il sortit. Trois copulatives pour une! Il y a là double pléonasme; le premier étant cependant autorisé par l’usage, Quelques momens après, l’objet devint brûlot, _Et puis_ nacelle, _et puis_ ballot. (LA FONTAINE, liv. IV, f. 10.) Nous ne prononçons d’exclusion absolue qu’à l’égard du mot _ensuite_, qui doit être employé seul. QUA, QUE, QUI. PRON. VIC. _Ka_drupède, _kes_teur, _kin_tuple, etc. PRON. CORR. _Koua_drupède, _kues_teur, _kuin_tuple, etc. _Qua, que, qui_, se prononcent comme _koua, kué, kui_, dans les mots suivans: _aqua_tile, _aqua_tique, _équa_teur, _équa_tion, _qua_dragénaire, _qua_dragésime, _qua_drangle, _qua_drangulaire, _qua_drature, _qua_dricolor, _qua_driennal, _qua_drifolium, _qua_drige, _qua_drilatère, _qua_drinôme, _qua_drupède, _qua_druple, _qua_drupler, in-_quar_to, _qua_terne, _qua_terné, _qua_ternaire, _qua_ternité, _quinqua_génaire, _quinqua_gésime, li_qua_tion, _ques_teur, _ques_ture, é_ques_tre, _quinquen_nal, _quinquen_nium, li_qué_faction, à _quia_, _quin_décagone, _quin_tuple, _équi_angle, é_qui_distant, é_qui_latéral, é_qui_multiple. QUADRILLE. LOCUT. VIC. Il y a d’habiles danseurs dans _cette quadrille_. LOCUT. CORR. Il y a d’habiles danseurs dans _ce quadrille_. «Ce mot est féminin dans les dictionnaires, et masculin dans l’usage.» (M. CH. NODIER, _Examen crit. des dict._) Le Dictionnaire de Boiste, revu par M. Ch. Nodier (édition de 1834), fait _quadrille_ masculin, quand il signifie: Jeu d’hombre à quatre, division de quatre couples de danseurs, et féminin quand il signifie: troupe de chevaliers dans un carrousel. On prononce _kadrille_. QUADRUPLE. PRONONC. ET LOCUT. VIC. _Ce kadruple_ est bien _léger_. PRONONC. ET LOCUT. CORR. _Cette kouadruple_ est bien _légère_. Les agens de change, dans leur _Bulletin de la Bourse_, font le mot _quadruple_ féminin, des _quadruples neuves_; en quoi ils se conforment à l’usage du commerce qui, en cette circonstance, nous paraît fort raisonnable. On le trouve masculin dans nos anciens auteurs. Ah! Merlin, je me trompe, ou _ce quadruple_ est _creux_. Je ne me trompe point, _il_ est _creux_, oui sans doute; Et je crois qu’_il_ enferme un billet. Tiens, écoute. (BOURSAULT, _Mercure galant_; act. I, sc. 1.) «Plusieurs le font féminin, et disent _une quadruple_, et l’_analogie autorise ce genre_; c’est comme qui dirait _une_ (pistole) _quadruple_. Les dictionnaires, et même celui _du citoyen_, le marquent ou l’emploient comme masculin.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) QUAND. ORTH. VIC. _Quand_ à lui, il fera ce qu’il voudra. ORTH. CORR. _Quant_ à lui, il fera ce qu’il voudra. On écrit _quant_ avec un _t_, quand ce mot signifie _pour ce qui concerne_, _pour ce qui a rapport à_. Dans cette phrase: Cette personne garde son _quant_ à soi, _quant_ doit s’écrire par un _t_. On trouve dans Malherbe _quant et moi_ pour _avec moi_. Cette expression, usitée de son temps, ne l’est plus aujourd’hui. _Quant et quant_ est aussi abandonné. QUAND. PRONONC. VIC. Donnez-le-moi, _quante_ vous l’aurez. PRONONC. CORR. Donnez-le-moi, _quand_ vous l’aurez. Le _d_ ne doit se faire sentir que devant une voyelle, ou un _h_ muet. QUANTES (TOUTES FOIS ET) LOCUT. VIC. Venez nous voir _toutes et quantes fois_ que cela vous conviendra. LOCUT. CORR. Venez nous voir _chaque fois_ et _autant_ de fois que cela vous conviendra. «Ces façons de parler sont encore en usage; mais elles ne s’écrivent plus par les bons écrivains. Ce sont des mots qui sentent le vieux et le rance.» (_Nouvelles remarques de_ VAUGELAS, 1690.) QUARRÉ. ORTH. VIC. C’est un _quarré_. ORTH. CORR. C’est un _carré_. _Quarré_ est une orthographe archaïque, abandonnée par les dictionnaires récens. QUART. { Il est quatre heures _et quart_, quatre heures _un LOCUT. VIC. { quart_, quatre heures _moins quart_, _moins le { quart_. LOCUT. CORR. { Il est quatre heures _et un quart_, quatre heures { _moins un quart_. Nous pensons qu’il serait plus logique de dire _trois heures et trois quarts_ que _quatre heures moins un quart_. Est-il, en effet, très raisonnable de préférer, à une idée qui est exacte et complète, une autre idée que l’on sait devoir soi-même bientôt modifier? Ne convient-il pas mieux d’énoncer l’unité réelle et la fraction qu’on y ajoute, que d’énoncer une fausse unité qu’il faut aussitôt détruire? Certainement cette manière de parler a dû être inventée par quelque gascon, qui, ayant intérêt à faire croire qu’il était quatre heures, aura dit avec assurance: _Il est quatre heures_, et qui, voyant que son mensonge était découvert, aura ajouté adroitement: _moins un quart_. Quand les _trois quarts_ sont passés, et que l’on compte par minutes, nous croyons cependant que l’énonciation de l’heure doit plutôt avoir lieu par soustraction que par addition, c’est-à-dire qu’il vaut mieux dire, _quatre heures moins cinq minutes_, _moins dix minutes_, que _trois heures cinquante-cinq minutes_, _cinquante minutes_, parce que la première manière de parler est un peu plus claire que la seconde, et que la considération de la clarté doit, en fait de langage, dominer toutes les autres. QUASIMENT. LOCUT. VIC. Vous croyez _quasiment_ à son retour. LOCUT. CORR. Vous croyez _presque_ à son retour. _Quasiment_ n’est pas français, et ne se trouve dans aucun dictionnaire. «Je commençais, Dieu me pardonne, à trembler _quasiment_.» (Mme DE GENLIS, _Th. d’Éduc. La Rosière_.) Vaugelas et Ménage n’aimaient guère le mot quasi, et en vérité, avec sa mine hétéroclite, il n’est guère aimable. Qui voudrait aujourd’hui soutenir que, dans les phrases suivantes, l’adverbe _quasi_ a meilleure grâce que l’adverbe _presque_: Les choses n’arrivent _quasi_ jamais comme on se les imagine. (Mme de Sévigné.) Il n’y a _quasi_ personne qui n’ait de l’ingratitude pour les grandes obligations. (LA ROCHEFOUCAUD, _Maximes_.) Ce mot pédant, qui doit sourire à tous ceux qui, comme Ronsard, aiment _à parler grec et latin en français_, était mort et bien mort, lorsqu’on s’est avisé, il y a quelques années, de le ressusciter pour le marier à certaine lourde et grave expression. Mais la résurrection de _quasi_ a probablement eu lieu sous de fâcheux auspices, et le pauvre adverbe se meurt, une seconde fois, à l’heure qu’il est, sous un énorme poids de ridicule. QUATRE. LOCUT. VIC. Si je le tenais entre _quatre-s-yeux_. LOCUT. CORR. Si je le tenais entre _quatre yeux_. «Il est vrai de dire qu’il y a un certain usage en faveur de cette prononciation, proposée par Beauzée; mais c’est l’usage des personnes à qui notre orthographe est absolument inconnue. Deux hommes grossiers ont une querelle; ils se menacent: _Si nous sommes jamais entre quatre-syeux_, dit l’un d’eux, _tu me le paieras_. Comment l’homme instruit a-t-il pu conclure de là, que, pour la douceur de la prononciation, il faut dire, _entre quatre-syeux_? Si _quatre yeux_ offre un son dur à l’oreille, _quatre œufs_ n’offre pas un son plus doux; l’euphonie exigerait donc que l’on dît _quatres œufs_; et alors pourquoi, d’euphonie en euphonie, n’irait-on pas jusqu’à dire _huit syeux_? car enfin le _s_ est plus doux que le _t_. «_Entre quatre-yeux_ est donc la seule prononciation qu’on puisse admettre; elle est d’ailleurs conforme à celle qu’ont adoptée Domergue, Lemare (p. 689 de ses Cours de langue fr.), la presque totalité des grammairiens et des littérateurs distingués.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._) QUE. LOCUT. VIC. Je vous donnerai tout ce _que_ vous aurez besoin. LOCUT. CORR. Je vous donnerai tout ce _dont_ vous aurez besoin. Il faut _dont_, parce qu’on ne dit pas _avoir besoin une chose_, mais _avoir besoin d’une chose_. On lit dans un voyage récent: «Les nids d’oiseaux sont un mets _qu’on_ mange beaucoup en Chine.» L’auteur a voulu dire que les Chinois mangent beaucoup _de_ cette matière gluante et visqueuse, expectorée par des hirondelles qui en construisent leurs nids, et c’est évidemment _dont_ qu’il devait employer à la place de _que_. Cette phrase, ce _que_ je vous prie, c’est de ne pas le gronder, est encore vicieuse. Il faut: ce _dont_ je vous prie, etc. QUE DE. LOCUT. VIC. Si j’étais _que de_ lui, je le ferais. LOCUT. CORR. Si j’étais _lui_ (et mieux, si j’étais _à sa place_), je le ferais. «Si j’étais _que de_ vous,» disait certain duc de Créqui à certain maréchal de France, «j’irais me pendre tout-à-l’heure.»--«Eh bien!» répondit ironiquement le maréchal, à qui semblable conseil paraissait sans doute aussi ridicule que les termes dans lesquels il était donné, «_soyez que de moi_, monsieur!» Ce maréchal savait fort bien conjuguer le gracieux verbe composé, _être que de lui_. QUEL. LOCUT. VIC. Cet homme brillera toujours, _quel_ état qu’il prenne. LOCUT. CORR. Cet homme brillera toujours, _quelque_ état qu’il prenne. «C’est une faute familière à toutes les provinces qui sont delà la Loire, de dire, par exemple: _Quel mérite que l’on ait, il faut être heureux_, au lieu de dire: _quelque mérite que l’on ait_. Et c’est une merveille, quand ceux qui parlent ainsi s’en corrigent, _quelque_ séjour qu’ils fassent à Paris ou à la cour.» (VAUGELAS, _Rem._ 139.) Croyez-moi, de _quel_ nom que votre voix me nomme, N’allons pas imiter Custine ni Prud’homme. (M. BARTHÉLEMY, _Justification_.) M. Barthélemy devait dire: _de quelque nom_. QUELQUE. { _Quelque_ soit leur fortune, ils doivent obéir à la loi. ORTH. VIC. { _Quelque_ torts qu’il ait, on les lui pardonne. { _Quelques_ forts qu’ils soient, on les vaincra. { _Quelques_ grands sacrifices que vous fassiez etc. { _Quelle que_ soit leur fortune, ils doivent obéir à la { loi. ORTH. CORR. { _Quelques torts_ qu’il ait, on les lui pardonne. { _Quelque_ forts qu’ils soient, on les vaincra. { _Quelque_ grands sacrifices que vous fassiez, etc. _Quelque_ est adjectif et variable: 1º Lorsqu’il est suivi d’un verbe au subjonctif; on l’écrit alors en deux mots, comme dans ces exemples: _Quelles que_ soient leurs prétentions, _quels que_ soient leurs motifs, qui équivalent à: _que_ leurs prétentions soient _quelles_ (vous voudrez), etc.; _que_ leurs motifs soient _quels_ (vous voudrez), etc. 2º Lorsqu’il est placé devant un substantif seul: _Quelques_ richesses que vous possédiez, etc., ou devant un substantif suivi d’un adjectif: _quelques_ amis dévoués qu’il ait, etc. _Quelque_ est adverbe et invariable: Lorsqu’il est placé devant un adjectif seul: _Quelque_ puissans qu’ils soient, ne sont-ils pas mortels? ou devant un adjectif suivi d’un substantif: _quelque_ puissantes raisons que vous donniez, etc. L’invariabilité de _quelque_ devant un adjectif suivi d’un substantif a été contestée par M. Girault-Duvivier et quelques autres grammairiens. Laveaux, qui l’a défendue, prétend avec raison, selon nous, que le mot _quelque_, modifiant un adjectif, ne peut être qu’un adverbe. Ainsi, dans cette phrase: _Quelque_ savans auteurs que vous consultiez, etc. Laveaux écrit _quelque_ sans _s_, parce que, dit-il, _quelque_ est un adverbe qui modifie l’adjectif _savans_: _quelque_ savans que soient les auteurs que vous consultiez, etc. Mais, dans cette autre phrase: _Quelques_ auteurs savans que vous consultiez, il accorde _quelques_, parce que c’est ici comme si l’on disait: Quelques auteurs (savans) que vous consultiez, ou _quels que_ soient les auteurs savans que vous consultiez. «L’esprit, ajoute-t-il, ne doit jamais rester dans l’incertitude sur le caractère d’un mot énoncé dans le discours. Or, si _quelque_, placé devant un adjectif, pouvait être tantôt adjectif et tantôt adverbe, il faudrait, ou y attacher d’abord au hasard l’un ou l’autre caractère, ou attendre le substantif qui doit déterminer ce caractère. Si, par exemple, voulant dire: _Quelque_ belles qualités que l’on ait, on dit _quelque_ belles, et qu’on s’arrête là, l’esprit est porté à attribuer à _quelque_ le caractère d’adverbe, à cause de l’adjectif qui le suit, ou bien il faudra, pour s’en faire une idée juste, qu’il attende le mot suivant, afin de savoir si ce mot est un substantif. Dans le premier cas, il se sera trompé, et il faudra qu’il revienne sur ses pas lorsqu’il aura entendu ce substantif; dans le second, il aura entendu _quelque_ suivi d’un adjectif, sans attacher une idée précise à ce mot. Or, rien n’est plus contraire au génie de la langue française que ce tâtonnement ou cette incertitude.» (_Dict. des diff._) QUELQUE. ORTH. VIC. Il a _quelques_ soixante ans. ORTH. CORR. Il a _quelque_ soixante ans. _Quelque_, dans notre phrase d’exemple, ne peut pas être adjectif; car alors il signifierait _plusieurs_, et certes il n’est pas donné à l’homme, malheureusement (ou heureusement, comme on voudra) de compter plusieurs soixantaines d’années. _Quelque_ est donc ici adverbe, et en cette qualité invariable. Il signifie _à peu près_, _environ_. «C’était un fort vilain nègre de _quelques_ quarante ans.» (EUG. SUE. _Atar-Gull_ p. 57.) Lisez _quelque_. QUELQUE CHOSE. LOCUT. VIC. Dites-nous _quelque chose_ qui soit _plaisante_. LOCUT. CORR. Dites-nous _quelque chose_ qui soit _plaisant_. Quand on aura de vous _quelque chose_ à prétendre, Accordez-_la_ civilement; Et, pour obliger doublement, Ne _la_ faites jamais attendre. Ce quatrain est fort bon sous le rapport moral; médiocre sous le rapport poétique, et mauvais sous le rapport grammatical. «_Quelque chose_, dit Féraud, est masculin, quoique _chose_ soit du genre féminin. On dit, par exemple: Ai-je fait _quelque chose_ que vous n’ayez pas _approuvé_ et non pas _approuvée_. On dit aussi _quelque chose de bon_, _quelque chose de vrai_. Le _de_ est alors nécessaire devant l’adjectif, et il ne faut pas imiter Molière quand il dit: _Quelque chose approchant_ pour _d’approchant_. Vaugelas prétend qu’on peut retrancher cette préposition devant un adjectif qui la régit lui-même, pour éviter la cacophonie de deux _de_, si voisins l’un de l’autre. Il est vrai que _quelque chose_ de _digne_ de _lui_ est dur; mais, pour éviter de mauvaises consonnances, il ne faut pas changer une construction consacrée par l’usage. Il vaut mieux changer de tour, et dire, _quelque chose_ qui soit _digne de_ lui.» (_Dict. crit._) QUELQUEFOIS. LOCUT. VIC. Dépêchez-vous, _quelquefois_ qu’il ne sorte. LOCUT. CORR. Dépêchez-vous, _de peur_ qu’il ne sorte. _Quelquefois_ n’a, dans tous nos dictionnaires, que la valeur de _parfois_, _de fois à autre_. Ceux qui emploient cet adverbe avec l’étrange signification qu’on lui trouve ici, ne sont généralement que des gens dépourvus d’instruction littéraire. Aussi doit-on s’étonner d’entendre une pareille cacologie en pleine chambre des députés: «Il faut attendre encore un quart d’heure, _quelquefois_ qu’on se serait trompé.» (_Séance du 19 avril 1833._) QUELQU’UN (UN). LOCUT. VIC. C’est bon pour _un quelqu’un_ qui a de la fortune. LOCUT. CORR. C’est bon pour _quelqu’un_ qui a de la fortune. _Un quelqu’un_ est une expression battologique, qui n’est employée aujourd’hui que par des gens illettrés ou des gens à routine. QUÈQUE. PRONONC. VIC. { _Quèque çà_ fait après tout? { Il y a _quèques_ personnes qui le croient. PRONONC. CORR. { _Qu’est-ce que cela_ fait après tout? { Il y a _quelques_ personnes qui le croient. «Il se trouve des raffineurs, dit Richelet, qui soutiennent qu’il faut prononcer _kécun_ et _kèque_: ces messieurs les raffineurs sont de francs provinciaux.» QU’EST-CE. PRONONC. VIC. _Qu’est-ce_ qui vous a dit cela? PRONONC. CORR. _Qui est-ce_ qui vous a dit cela? _Qu’est-ce_ se dit des choses: _Qu’est-ce_ que vous avez? c’est-à-dire, _que_ (quelle chose) est-ce que vous avez? _Qui est-ce_ se dit des personnes: _Qui est-ce_ qui le saura? c’est-à-dire, _quelle personne_ est-ce qui le saura? QUEUE LEU-LEU (A LA). LOCUT. VIC. Allons-y _à la queue leu-leu_. LOCUT. CORR. Allons-y _à la queue loup-loup_. _Leu_ en vieux français signifie _loup_; _la queue loup-loup_ n’est donc autre chose que la traduction de _la queue leu-leu_. _Queue loup-loup_ vaut mieux; car cette expression a au moins l’avantage d’être comprise de tout le monde. QUI. LOCUT. VIC. Voici un acte _à qui_ on peut adresser le reproche d’obscurité. LOCUT. CORR. Voici un acte _auquel_ on peut adresser le reproche d’obscurité. «Quand le pronom _qui_ est précédé d’une préposition, il ne s’applique qu’aux personnes ou aux objets personnifiés: Vous êtes l’homme _en qui_ j’ai mis toute ma confiance. «Molière dit de l’avare: _Donner_ est un mot _pour qui_ il a tant d’aversion, qu’il ne dit jamais: Je vous donne le bonjour, mais je vous prête le bonjour. Il faut: _Donner_ est un mot _pour lequel_, etc. «En poésie, cependant, où l’on personnifie souvent les objets, où tout s’anime, le pronom _qui_, précédé d’une préposition, se dit également des êtres et des objets.» Du haut de la montagne, où sa grandeur réside, Il a brisé sa lance et l’épée homicide _Sur qui_ l’impiété fondait son ferme appui. J.-B. ROUSSEAU. Je pardonne à la main _par qui_ Dieu m’a frappé. VOLTAIRE. Soutiendrez-vous un fait _sous qui_ Rome succombe? CORNEILLE. (CHAPSAL, _nouveau Dictionnaire gramm._) QUI. LOCUT. VIC. Ils se laissèrent tous gagner: _qui_ par des menaces, _qui_ par des présens. LOCUT. CORR. Ils se laissèrent tous gagner: _ceux-ci_ par des menaces, _ceux-là_ par des présens. _Qui_ casse le museau; _qui_ son rival éborgne; _Qui_ jette un pain, un plat, une assiette, un couteau; _Qui_, pour une rondache, empoigne un escabeau. (REGNIER, _Sat._) Peu de gens, à la lecture de ces vers, auront facilement saisi la signification que l’on y donne au pronom _qui_. Ceux qui l’auront pris pour un pronom relatif se seront trompés; car il est ici pronom démonstratif, et signifie _celui-ci_. Il y a cent ans que cette locution était déjà surannée, comme le témoigne ce passage du Dictionnaire de Trévoux: «_Qui_ pour signifier _les uns_, _les autres_, n’est plus en usage chez les bons auteurs: _alii_, _alii verò_. On trouve dans les vieux écrivains: _Qui_ crioit; _qui_ fuyoit sur les toits; ils fuyoient _qui_ çà, _qui_ là: _huc_, _illuc_.» D’où vient donc que quelques-uns de nos écrivains modernes cherchent à ressusciter cette expression, qui plaisait peu à Vaugelas, et qui n’a en vérité rien de gracieux? QUI. LOCUT. VIC. Vous parlez en hommes _qui connaissez vos_ semblables. LOCUT. CORR. Vous parlez en hommes _qui connaissent leurs_ semblables. _Qui_ est toujours de la même personne que le substantif auquel il se rapporte. _Hommes_ étant de la troisième personne, le pronom relatif _qui_, le verbe et l’adjectif possessif qui le suivent doivent être employés à la troisième personne. Domergue a relevé la faute qui se trouve dans le couplet suivant de _Richard Cœur-de-Lion_, opéra de Sedaine: O Richard! ô mon roi! L’univers t’abandonne; Et sur la terre il n’est que _moi Qui s_’intéresse à ta personne. «Je demandai un jour à un chanteur de Lyon, pourquoi il disait: Il n’est que _moi qui s’intéresse_?--C’est qu’à Paris, me répondit-il, on ne dit pas autrement. Si je faisais la même question à un chanteur de Paris, il me répondrait: C’est le texte de l’auteur. Mais si je demandais à celui-ci pourquoi il pèche ainsi contre l’usage et la syntaxe, j’ignore ce que me répondrait l’académicien.» (_Solut. gramm._, p. 306.) QUI (A). LOCUT. VIC. C’est à moi _à qui_ ils se sont adressés. LOCUT. CORR. C’est à moi _qu’_ils se sont adressés. C’est assez d’une préposition pour exprimer la relation, l’autre est superflue. Un commentateur moderne de Boileau ne veut pas qu’il y ait une faute dans ce vers: C’est à vous, mon esprit, _à qui_ je veux parler. (_Sat._ IX.) Que de grammairiens alors auraient fait une injuste querelle au législateur poétique de la France! car cette faute a été si souvent relevée, que nous avons presque honte de la relever nous-même. Qui ne sait, au reste, qu’un commentateur est toujours pénétré pour son auteur des mêmes sentimens d’adoration outrée, qu’un Tatar pour son Grand-Lama, ou qu’un amant pour sa maîtresse? Molière a dit, il est vrai: «Puis-je croire que ce soit à vous _à qui_ je doive la pensée de cet heureux stratagême.» (_L’Amour médecin_; act. III, sc. 6.) Qu’est-ce que cela prouve? C’est que Molière a fait la même faute que Boileau, à une époque où, pour être juste, il faut avouer qu’elle était assez commune. QUI PLANTE (ARRIVE). LOCUT. VIC. Faites votre devoir, arrive _qui_ plante. LOCUT. CORR. Faites votre devoir, arrive _que_ plante. La synthèse de cette locution est: (qu’il) _arrive_ (ce) _que_ (l’on) _plante_, c’est-à-dire: n’importe quoi. _Qui_, à la place de _que_ ne pourrait pas être expliqué. QUIDAM. LOCUT. VIC. Nous rencontrâmes _certain quidam_. LOCUT. CORR. Nous rencontrâmes un _quidam_. _Un certain quidam_ est, comme le remarque fort bien M. Ch. Nodier (_Exam. crit. des Dict._), une battologie ridicule. On doit dire _un quidam_. Nous trouvons cependant cette phrase dans un dictionnaire tout récent. _On a appris de certains quidams que_, etc., et dans Rhulière le vers suivant: Il veut entrer, _certain quidam_, etc. Nous ne savons trop pourquoi M. Laveaux veut que l’on prononce ce mot, _kidan_, et surtout qu’on lui donne un féminin, _quidane_. Nous ne croyons pas ce mot vraiment français, et le fût-il même, nous pensons qu’il pourrait tout aussi bien retenir sa prononciation primitive que beaucoup d’autres mots que nous avons aussi empruntés au latin, tels que _quinquagésime_, _quindécemvirs_, _quinquennal_, que nous prononçons _cuincuagésime_, _cuindécemvirs_ et _cuincuennal_. Nous dirons donc: Prononcez _cuidamme_, et ne dites jamais une _quidane_, ni une cuidane, ni une _cuidame_, si vous ne voulez pas faire rire à vos dépens. QUITTER. LOCUT. VIC. Je vous _quitte_, monsieur, de toute reconnaissance. LOCUT. CORR. Je vous _dispense_, monsieur, de toute reconnaiss. _Quitter_, dans le sens de _dispenser_, a vieilli et ne s’emploie presque plus. Demeurez, mon cousin, vous avez compagnie; Je vous _quitte_ aujourd’hui de la cérémonie. (BOURSAULT, _Mercure galant_; act. IV, sc. 1.) On emploierait aujourd’hui dans ce vers un autre verbe. QUOI. LOCUT. VIC. Je ne sais plus _quoi_ dire. LOCUT. CORR. Je ne sais plus _que_ dire. C’est-à-dire: Je ne sais plus (ce) _que_ (je dois) dire. «On n’emploie _quoi_ à l’accusatif, dit l’abbé Féraud, qu’avec des prépositions. On ne doit pas dire avec un traducteur de Fielding: Si elle se taisait, ce n’était pas manque de savoir _quoi_ dire.» (_Dict. crit._) QUOI FAISANT. LOCUT. VIC. _Quoi faisant_, vous ferez justice. LOCUT. CORR. _En faisant cela_, vous ferez justice. «_Quoi_ pour _ce que_, ne vaut rien, comme quand on dit: _Quoi faisant_, pour dire _ce que faisant_.» L. A. Allemand, sur cette remarque posthume de Vaugelas, ajoute: «Il est certain qu’aujourd’hui ces deux façons de s’exprimer ne sont guère meilleures l’une que l’autre, ou, pour mieux dire, elles ne valent pas beaucoup à présent. On aime mieux dire, _en faisant cela_, et on a raison, car il y a plus de régularité dans cette dernière façon de parler que dans les deux autres.» (_Nouvelles Rem. de_ VAUGELAS, p. 460.) QUOIQUE. ORTH. VIC. On vous l’ôtera, _quoique_ vous puissiez dire. ORTH. CORR. On vous l’ôtera, _quoi que_ vous puissiez dire. _Quoi que_ s’écrit ici en deux mots, parce qu’il n’est pas conjonction, et n’a pas, par conséquent, la signification de _encore que_. Quoi est un adjectif qui équivaut à _quelle chose_: _Quoi_ (quelle chose) que vous puissiez dire, on vous l’ôtera. QUOIQUE. LOCUT. VIC. Il me trompe; _quoique ça_ je l’aime. LOCUT. CORR. Il me trompe; _malgré cela_ je l’aime. _Quoique_ est une conjonction, et ne peut remplir dans le discours les fonctions de préposition, c’est-à-dire avoir un régime. RABLU. LOCUT. VIC. C’est un garçon bien _rablu_. LOCUT. CORR. C’est un garçon bien _râblé_. «RABLU. _Bien fourni de râble._ (BOISTE.)--Je suis persuadé que ce serait là une assez bonne définition de _râblu_; mais je n’ai jamais entendu dire que _râblé_, ce qui n’est pas lui-même fort élégant.» (M. CH. NODIER, _Examen crit. des Dict._) L’Académie et Boiste indiquent _râblé_ comme meilleur que _râblu_. RABOUTER, RABOUTEUR. LOCUT. VIC. On lui a _rabouté_ le bras. LOCUT. CORR. On lui a _rebouté_ (et mieux _remis_) le bras. On dit _raboutir_ ou _abouter_, pour signifier mettre _bout_ à _bout_ des morceaux d’étoffe. On dit _rebouter_ pour signifier remettre (_bouter_ de nouveau) un os cassé, un membre démis. Quant à _rabouter_, c’est un barbarisme, comme _rabouteur_. «Il est prévenu d’avoir exercé la profession de _rabouteur_ dans son village. Vous ne savez peut-être pas au juste ce que c’est qu’un _rabouteur_. C’est un homme qui vous _raboute_ une jambe cassée, comme un tisserand vous _raboute_ un fil rompu; avec cette seule différence peut-être que le fil du tisserand marche, et que la jambe du _rabouteur_ (lisez: remise par le _rebouteur_) ne marche pas du tout.» (_Gazette des Trib. du 9 mars 1835._) Un _rebouteur reboute_, quand il réussit, les jambes et les bras; un tisserand _aboute_ les fils de son métier. RACOQUILLÉ. LOCUT. VIC. Voyez comme ce parchemin s’est _racoquillé_ ou _recoquillé_ au feu. LOCUT. CORR. Voyez comme ce parchemin s’est _recroquevillé_ au feu. L’action du soleil _recroqueville_ les feuilles des plantes, comme celle du feu _recroqueville_ le parchemin, le cuir, etc., c’est-à-dire que ces différens objets se dessèchent et se replient par l’effet de la chaleur. RAGER, RAGEUR. LOCUT. VIC. Comme il _rageait_! Il est _rageur_. LOCUT. CORR. Comme il _enrageait_! Il est _colère_. _Rager_ et _rageur_ sont fort usités; mais c’est dans le style le plus familier; car ceux de nos dictionnaires qui donnent le plus volontiers les mots qui appartiennent à ce style ne font aucune mention de ces deux expressions. RAILLERIE. { Cet auteur est lourd dans son style et n’_entend_ LOCUT. VIC. { pas _raillerie_. { Votre ami a un mauvais caractère et n’_entend_ { pas _la raillerie_. { Cet auteur est lourd dans son style et n’_entend_ LOCUT. CORR. { pas _la raillerie_. { Votre ami a un mauvais caractère et n’_entend_ { pas _raillerie_. _Entendre la raillerie_, c’est connaître l’art de railler. _Entendre raillerie_, c’est ne point se fâcher de la raillerie. Comme un petit article de plus ou de moins donne cependant une physionomie toute différente à une phrase! C’est là une de ces nombreuses délicatesses dans lesquelles se complaît notre langue. RAISINS. LOCUT. VIC. Voulez-vous manger _un raisin_, _des raisins_? LOCUT. CORR. Voulez-vous manger _du raisin_? On ne dit pas _des raisins_, parce qu’on ne peut pas dire: _un raisin_, _deux raisins_, _trois raisins_, etc. On dit: _un grain ou une grappe de raisin_, _deux grains ou deux grappes de raisin_, etc. _Un raisin_ serait trop vague, puisqu’on ne saurait pas si l’on parle d’un grain ou d’une grappe, et l’expression _des raisins_ est au moins inutile, puisqu’elle ne signifie rien de plus que _du raisin_. Nous croyons donc que La Fontaine a fait une faute dans les vers suivans: Certain renard. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . vit au haut d’une treille _Des raisins_, _mûrs_ apparemment, Et _couverts_ d’une peau vermeille. (Liv. III, Fab. 11.) RAISONNER. ORTH. VIC. Entendez-vous _raisonner_ l’airain? ORTH. CORR. Entendez-vous _résonner_ l’airain? _Résonner_, _retentir_, vient de _resonare_. _Raisonner_, discuter, vient de _ratiocinari_. _Ratiociner_ a long-temps signifié en français _raisonner_. L’orthographe de ce vers de La Fontaine: Fait _raisonner_ sa queue à l’entour de ses flancs, cité page 19 du présent ouvrage, est donc erronée. Il fallait _résonner_. RAISONS (AVOIR DES). LOCUT. VIC. Nous avons eu _des raisons_ avec eux. LOCUT. CORR. Nous avons eu _une altercation_ avec eux. Cette expression, _avoir des raisons_, employée dans le sens d’_avoir une querelle_, est plus que vicieuse; elle est ridicule. Comment peut-on songer à rendre le mot _raison_, si pur, si calme, si beau, si élevé, synonyme du vilain et turbulent mot de _querelle_, ou de tout autre de sa parenté, comme _altercation_, _dispute_, _démêlé_, etc., qui ne valent guère mieux? RALONGE. LOCUT. VIC. Mettez une _ralonge_ à la table. LOCUT. CORR. Mettez une _alonge_ à la table. Pourquoi mettre l’_alonge_ R au mot _alonge_? Ce mot n’est-il pas suffisamment long sans cela? Le Dictionnaire de Boiste donne, en l’indiquant comme terme de métier, le mot _ralonge_ que le Dictionnaire de l’Académie n’a pas accueilli. On lit dans ce dernier Dictionnaire, au mot _alonge_: «Pièce qu’on met à un vêtement, à un meuble pour l’_alonger_. Mettre une _alonge_ à une jupe, à des rideaux; une _alonge_ de table. RAMASSER. LOCUT. VIC. Il a _ramassé_ de la fortune. LOCUT. CORR. Il a _amassé_ de la fortune. _Ramasser_, c’est prendre ce qui est à terre; _amasser_, c’est faire un amas, c’est mettre ensemble plusieurs choses ou plusieurs personnes. Du temps que le Pactole coulait, c’est-à-dire _du temps que les bêtes parlaient_, rien n’était plus facile que de _ramasser_ de la fortune; maintenant il faut l’_amasser_. Mais il faut convenir qu’il y a des gens qui l’_amassent_ si vite, qu’on pourrait bien croire qu’ils l’ont _ramassée_. «Une dame de la cour, au XVIIe siècle, disait: _Amassez_ ma coiffe; _amassez_ mon masque. Une dame de la ville disait: _Ramassez_ ma coiffe, _ramassez_ mon masque.» (MÉNAGE, _Obser. sur la Lang. fr., chap. 345_.) L’usage ne s’est-il pas avisé de donner tort aux dames de la cour! Le vilain! RANCUNEUX. LOCUT. VIC. Est-il _rancuneux_? LOCUT. CORR. Est-il _rancunier_? Il est bien étrange que M. Boiste, qui a dédaigné, comme tous les lexicographes, d’inscrire à la lettrine RANC l’adjectif _rancuneux_, auquel il a préféré _rancunier_ avec grande raison, ait glissé ce mauvais adjectif dans l’article _haineux_, dont il donne ainsi la définition: _Naturellement porté à la haine, rancuneux_. Ne serait-ce pas le résultat d’un moment de distraction de sa part ou de celle de l’imprimeur. Pourquoi, en ce cas, cette erreur n’a-t-elle pas disparu des éditions faites depuis que M. Girault-Duvivier l’a relevée dans sa Grammaire des grammaires. RAPPELER. LOCUT. VIC. Vous me condamnez à cela; j’en _rappelle_. LOCUT. CORR. Vous me condamnez à cela; j’en _appelle_. _En appeler_, c’est interjeter un _appel_. Le relatif _en_ doit être supprimé, lorsque le verbe _appeler_ est suivi d’un autre régime indirect au génitif. Ainsi Féraud a remarqué avec raison que la phrase suivante d’une traduction de Robertson (_Histoire de l’Amérique_) était viciée par la présence du relatif _en_. «_Colomb_ en appela _directement au trône_, des _procédures d’un juge subalterne_.» RAPPELER (S’EN). LOCUT. VIC. Vous devez vous _rappeler de cette_ histoire-là. LOCUT. CORR. Vous devez vous _rappeler cette_ histoire-là. «Il est reconnu que ce verbe ne peut être séparé d’un substantif par la préposition _de_, faute cependant très commune. «On doute qu’il en soit de même dans le cas où c’est l’infinitif d’un verbe qui le suit. _Je me rappelle avoir entendu_ paraît effectivement barbare.» (M. CH. NODIER.> _Examen crit. des Dict._) L’Académie et nos meilleurs grammairiens ont permis l’emploi de la préposition _de_ entre _se rappeler_ et l’infinitif du verbe _avoir_, et nos meilleurs écrivains ont profité de la permission. Nous pensons toutefois, comme M. Ch. Nodier, que «le meilleur serait peut-être d’employer en ce cas le verbe _se souvenir_ qui gouverne la préposition.» «_Je me rappelle de cela_, _je m’en rappelle_, sont des locutions vicieuses, dit Laveaux (_Dict. des Diff._); car elles signifient l’une et l’autre: _je rappelle à moi de cela_. Or, _à moi_ et _de cela_ sont deux régimes indirects, et c’est un principe consacré par l’usage, que l’on ne doit pas donner à un verbe actif deux régimes semblables. Pour s’exprimer correctement, il faut dire: _je me rappelle_, _je me le rappelle_. Alors le verbe _rappeler_ se trouve accompagné du régime direct _cela_ et du régime indirect _à moi_; ce qui est conforme aux règles de la syntaxe.» RAPPORT. LOCUT. VIC. { Si j’ai fait cela, c’est _rapport_ à vous. { Je ne dîne pas, _par rapport que_ je suis malade. LOCUT. CORR. { Si j’ai fait cela, c’est _à cause de_ vous. { Je ne dîne pas, _parce que_ je suis malade. On dit _par rapport à_: Il fait cela _par rapport à_ vous; mais on ne peut dire ni _rapport à_, ni _par rapport que_. RÉBARBARATIF. LOCUT. VIC. Voyez son air _rébarbaratif_. LOCUT. CORR. Voyez son air _rébarbatif_. «Un homme _rébarbatif_ est un homme qui a les manières dures et repoussantes, qui relance les autres en face et à leur _barbe_. Ce mot, très ancien, vient du verbe _rebarber_, employé par nos pères dans la signification de regarder en face, de disputer, contrarier. Le duc de Bretagne, s’adressant au capitaine du château de l’Hermine, qui parlait en faveur du connétable de Clisson, lui dit: Taisez-vous...; car si vous me _rebarbez_, je vous détruirai de fond et de racine.» (DE ROQUEFORT, _Dictionnaire étymol. de la Langue fr._) Ménage fait venir _rébarbatif_ de rhubarbe. Danet, dans son Dictionnaire, et La Fontaine, dans sa comédie du _Florentin_, ont accueilli _rébarbaratif_, mais il est bon d’observer que La Fontaine met cet incommensurable adjectif dans la bouche d’une suivante: Il entre..... Ah! que sa barbe est _rébarbarative_! (Scène 7.) REBIFFADE. LOCUT. VIC. Ils ont essuyé une nouvelle _rebiffade_. LOCUT. CORR. Ils ont essuyé une nouvelle _rebuffade_. N’y aurait-il point par hasard étroite parenté entre le substantif _rebuffade_ et le verbe _se rebiffer_? Les gens qui sont sujets à se _rebiffer_ sont ordinairement ceux qui font essuyer des _rebuffades_. Alors _rebiffade_ serait le mot régulier. Quoi qu’il en soit, tous les dictionnaires ne donnent que _rebuffade_. REBOURS. LOCUT. VIC. Vous brossez ce drap _à la rebours_. LOCUT. CORR. Vous brossez ce drap _à rebours_. «_Rebours_ est un substantif qui signifie le contre-poil d’une étoffe: prendre le rebours d’une étoffe pour la mieux nettoyer, et plus ordinairement le contre-pied, le contre-sens, tout le contraire de ce qu’il faut. _Les ministres, les hommes en place, sont souvent obligés de dire_ le rebours _de ce qu’ils pensent._ Il est familier. «_A rebours_, _au rebours_, sont des manières de parler adverbiales, qui veulent dire à contre-sens: _vergeter_, _épousseter un drap_ à rebours.--_Les sorciers disent leurs prières_ à rebours. «On dit aussi _au rebours_ et _à rebours du bon sens_. «_Au rebours_ signifie encore _au contraire_. J. B. Rousseau l’a employé, en ce sens, dans son épigramme contre les journalistes de Trévoux. Petits auteurs. . . . . . . . . . . Vous vous tuez à chercher dans les nôtres (_ouvrages_) De quoi blâmer, et l’y trouvez très bien; Nous, _au rebours_, nous cherchons dans les vôtres De quoi louer, et nous n’y trouvons rien.» (_Grammaire des Gramm._) RECOMMENCE. LOCUT. VIC. J’ai vingt points de _recommence_. LOCUT. CORR. J’ai vingt points de _recommencement_. _Recommence_ est un mot fort usité par les joueurs, mais qui ne se trouve dans aucun dictionnaire. RÉCOMPENSER. LOCUT. VIC. Ce jeune homme _récompense_ bien le temps perdu. LOCUT. CORR. Ce jeune homme _compense_ bien le temps perdu. _Récompenser le temps perdu_ est une locution très ridicule, quoique très usitée. Il faut dire _compenser le temps perdu_. On conçoit fort bien qu’un homme qui a passé ses jeunes années dans la paresse cherche à s’instruire dans son âge mûr, et travaille avec ardeur. Cet homme veut _compenser_ le temps perdu; mais nous sommes bien certains qu’il ne songerait nullement à le _récompenser_, en supposant que cela fût possible. Claude Binet (_Vie de_ RONSARD) dit en parlant de ce poète: «En peu de temps il _récompensa le temps perdu_.» On trouve dans nos vieux auteurs d’autres exemples de cette bizarre locution. RÉCURER, RÉCUREUR. LOCUT. VIC. C’est un _récureur_ de puits. LOCUT. CORR. C’est un _cureur_ de puits. «On dit aussi _écurer_ un puits; mais dans cette phrase _curer_ vaut mieux.» (_Dict. de l’Académie._) L’Académie a conséquemment préféré l’expression _cureur_ de puits. RÉGAL. LOCUT. VIC. Servez-nous deux _régaux_. LOCUT. CORR. Servez-nous deux _régals_. Un _régal_, en style de limonadier, est une demi-tasse de café, accompagnée d’un petit verre d’eau-de-vie. _Régal_ dans cette acception, qui a été oubliée par les lexicographes les plus modernes, fait au pluriel _régals_, comme dans ses autres acceptions. «_Ce sont des_ régals _continuels._» (_Dict. de l’Acad._) REGITRE. ORTH. ET PRONONC. VIC. Fermez ce _regître_. ORTH. ET PRONONC. CORR. Fermez ce _registre_. L’_s_ de ce mot ne se prononçait pas du temps de Marot, ni même du temps de Ménage. L’usage, qui a changé depuis, s’est rapproché de l’étymologie, et il n’y a aujourd’hui que quelques vieilles gens qui disent _regître_ et _enregîtrer_. L’Académie dit, il est vrai, dans son Dictionnaire: «(Plusieurs prononcent et écrivent _regître_.)» Mais on ne peut réellement avoir égard à cette observation; car _plusieurs_ doivent parler comme tout le monde, quand ils n’ont pas d’ailleurs de bonnes raisons à donner pour parler autrement. De ses faits je tiens _registre_: C’est un homme sans égal. L’autre hiver, chez un ministre, Il mena ma femme au bal. (BÉRANGER. _Le Sénateur._) RÉGLÉ, RAYÉ. LOCUT. VIC. _Rayez_ les feuilles de ce registre. LOCUT. CORR. _Réglez_ les feuilles de ce registre. _Rayer_ du papier, c’est faire sur ce papier des _raies_ dans n’importe quel sens, et n’importe comment. _Régler_ du papier, c’est faire des _raies_ avec une _règle_, pour les faire parallèles. Un enfant, qui ne sait pas tenir une plume, s’amuse à rayer du papier; un bureaucrate qui a quelques instans de loisir, les emploie à _régler_ ses registres. Une main novice peut _rayer_; une main exercée peut seule _régler_. Dites aussi la _réglure_ de ce papier est mal faite, et non pas la _rayure_. RÉGLISSE. LOCUT. VIC. _Ce réglisse_ est très bon. LOCUT. CORR. _Cette réglisse_ est très bonne. Après avoir dit successivement _riglisse_ et _reclisse_ avec Marot: L’esté luy donnois des raisins, Du pain besneist, du pain d’espice, Des eschauldez, de _la réclisse_, etc. (_Dialogue des deux Amoureux._ Édit. 1824.) _Ragalice_ et _riglice_ avec Nicod, et _réguelice_ avec Ménage, et après avoir long-temps flotté entre le masculin et le féminin, l’usage s’est enfin déclaré pour _réglisse_ et pour le féminin. REMARQUER. LOCUT. VIC. Je leur ai _remarqué_ qu’ils avaient tort. LOCUT. CORR. Je leur ai _fait remarquer_ qu’ils avaient tort. «_Remarquer_, actif, n’a qu’un seul régime, l’accusatif. Quand on veut lui en donner un second, il faut se servir de _faire remarquer_. Je _lui ai fait remarquer_ dans ces discours des défauts qu’il n’apercevait pas; et non pas, je _lui ai remarqué_, etc. M. Arnaud dit de Boileau, dans une de ses lettres, je _lui remarquai que_, etc.; et cela, à l’imitation des gens du barreau, qui disent dans leur factum: Je _vous observerai_, pour dire: Je _vous ferai observer_. Il faut dire: Je _lui fis remarquer_, etc.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) REMÉMORIER (SE). LOCUT. VIC. Je vais vous _remémorier_ ce qui s’est passé. LOCUT. CORR. Je vais vous _remémorer_ ce qui s’est passé. On dit _remémorier_ dans quelques patois de l’est; en bon français, on dit _remémorer_. REMETTRE. LOCUT. VIC. Je ne vous _remets_ pas, Madame. LOCUT. CORR. Je ne vous _reconnais_ pas, Madame. _Me remettez-vous?_ pour dire: _me reconnaissez-vous? vous souvenez-vous de moi?_ est, selon l’Académie, d’accord sur ce point avec nos meilleurs grammairiens, une phrase vicieuse. On se _remet_ quelque chose, mais non quelqu’un: Ne vous _remettez_-vous point son visage? Je ne saurais me _remettre_ son nom. Comme il y a ellipse dans ces phrases, c’est comme si l’on disait: Ne vous _remettez_-vous point (_en mémoire_) son visage? Je ne saurais me _remettre_ (_en mémoire_) son nom. Mais dans ces autres phrases: _me remettez-vous? le remettez-vous?_ la construction pleine serait: _me remettez-vous en mémoire? le remettez-vous en mémoire?_ et comme il y aurait ici équivoque, il s’ensuit que l’on doit éviter ces manières de parler qu’il est si facile d’ailleurs de remplacer par des équivalens. Quoi! monsieur ne me _remet_ pas? (M. SCRIBE, _le Gastronome_, sc. 5.) Il fallait: Quoi! monsieur ne me _reconnaît_ pas? RÉMOLADE. LOCUT. VIC. Mangez de cette _rémolade_. LOCUT. CORR. Mangez de cette _rémoulade_. Une _rémoulade_ est une espèce de sauce piquante, faite avec de la moutarde, de l’ail, des ciboules, et autres ingrédiens hachés si menu qu’ils paraissent avoir été _moulus_. L’usage est d’accord avec cette étymologie, que nous trouvons dans M. de Roquefort (_Dict. étym._); et l’Académie reconnaît aussi _rémoulade_, puisqu’elle l’a placé dans son Dictionnaire, non comme chef d’article, il est vrai, mais en seconde ligne. Comment se fait-il donc que plusieurs grammairiens aient préféré _rémolade_? Ne serait-ce point parce qu’il est plus étrange? REMPLIR LE BUT. LOCUT. VIC. Cela ne _remplit_ pas votre but. LOCUT. CORR. Cela n’_atteint_ pas à votre but. Un dévot qui passe toute sa vie dans le jeûne et la prière, se propose pour but le Paradis. En mourant il _atteint_ à ce but tant désiré; mais il ne le remplit pas. Le Paradis doit être plus vaste que cela. REMUÉ DE GERMAIN. LOCUT. VIC. Nous sommes cousins _remués_ de germains. LOCUT. CORR. Nous sommes cousins _issus_ de germains. Ménage prétend que _remué_, dans la locution _remué de germain_, vient de _remotatus_, comme qui dirait: _cousin éloigné_. C’est possible, mais nous nous joignons à lui pour préférer _issu de germain_. L’autre expression nous paraît un peu trop pittoresque. RENASQUER. LOCUT. VIC. Il a un peu _renasqué_, _reniflé_, avant de le faire. LOCUT. CORR. Il a un peu _renâclé_ avant de le faire. Nos Dictionnaires ont tort, selon nous, de nous donner les verbes _renasquer_, _renifler_ et _renâcler_ comme synonymes. Le premier, au sentiment de MM. Feydel et Boiste, est un barbarisme; le second signifie seulement: _retirer, en respirant un peu fort, l’humeur ou l’air qui remplit les narines_; et le troisième exprime l’action de _faire certain bruit, en soufflant par le nez_. «_Renâcler_» (en ce dernier sens, et non dans celui de notre phrase d’exemple) «ne se dit point des personnes: et l’animal qui _renâcle_, jette son souffle impétueusement par les naseaux; ce qui est le contraire de _renifler_. Un enfant mal élevé _renifle_ et fait soulever le cœur; un jeune cheval, ombrageux ou caressant, _renâcle_ et ne dégoûte point.» (_Remarques sur le Dict. de l’Académie._) «Mme de Sévigné s’est servi de _renasquer_ dans une de ses lettres; mais le mot est en italique, apparemment par les soins de l’éditeur: Ma mère n’a pu s’empêcher de _renasquer_ un peu contre le zèle indiscret qui avait causé ce transport.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) RENCONTRE. LOCUT. VIC. L’insulte qu’avait éprouvée mon ami occasionna une _rencontre_ entre lui et l’étranger. LOCUT. CORR. L’insulte qu’avait éprouvée mon ami occasionna un _duel_ entre lui et l’étranger. Ou lit fort souvent dans les journaux: Il y a eu, hier matin, entre M.*** et M.***, une _rencontre_ au bois de***. Or, que signifie cette phrase? Qu’il y a eu, entre ces messieurs, un duel, et un duel prémédité. L’emploi du mot _rencontre_ en cette circonstance est donc tout-à-fait mauvais. Lorsque, dans un combat singulier, c’est une convention mutuelle qui amène les champions sur le terrain, dites qu’il y a _duel_; si, au contraire, on ne se bat que par suite d’une collision fortuite, employez alors le mot _rencontre_. Pourquoi détruire la propriété des termes que la grammaire apporte tant de soins à fixer? pourquoi rendre synonymes des mots qui ont entre eux de très notables différences? Le combat de Laïus et d’Œdipe fut une _rencontre_; celui des Horaces et des Curiaces fut un _duel_. M. Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._) a fait l’observation que ce mot devrait être masculin, par la raison qu’il l’était autrefois. Cette raison ne nous paraît pas concluante. Nous avons maintenant tant de mots qui ont changé de genre! _Rencontre_ est d’ailleurs, depuis un siècle et demi, féminin dans le sens de _duel_, si l’on en croit du moins le P. Bouhours (_Rem. sur la lang. fr._) «Tous les gens qui parlent bien disent maintenant _une rencontre_; ce n’est pas un _duel_, ce n’est qu’_une rencontre_. Le féminin a prévalu.» On peut voir par ce passage que le P. Bouhours établit aussi une différence de signification entre les mots _duel_ et _rencontre_. RENFORCIR. LOCUT. VIC. Ce cheval _renforcit_ tous les jours. LOCUT. CORR. Ce cheval _enforcit_ tous les jours. «Les deux verbes _renforcer_ et _enforcir_ signifient l’un et l’autre rendre plus fort, devenir plus fort. La bonne nourriture a _enforci_ ce cheval; on a _renforcé_ l’armée. Comme on ne dit pas _enforcer_ et _renforcir_, on ne doit pas dire non plus _enforcé_ ni _renforci_. C’est donc parler mal de dire: Cet enfant est _renforci_, ces bas sont _enforcés_; au lieu de cet enfant est _renforcé_, ces bas sont renforcés ou _enforcis_. _Enforcir_, verbe actif, ne se dit point des personnes.» (LAVEAUX, _Dictionnaire des diff._) _Renforcer_ est d’un usage beaucoup plus étendu qu’_enforcir_. Ce dernier verbe n’est même employé que dans fort peu de cas. On dit qu’on _enforcit_ du vin, un mur; que la bonne nourriture a _enforci_ un cheval, un âne, un chien, etc.; mais on ne peut pas dire qu’elle a _enforci_ une personne. RENTRER. LOCUT. VIC. Il faut _rentrer_ cette couture. LOCUT. CORR. Il faut _rentraire_ cette couture. _Rentraire_, c’est coudre, joindre, raccommoder une étoffe, sans que la couture ou le travail paraisse. «_Cela est si bien_ rentrait _qu’on ne voit pas la_ rentraiture.» (_Dict. de l’Acad._) RENTRER. LOCUT. VIC. Cela me _rentre_ à 80 francs. LOCUT. CORR. Cela me _revient_ à 80 francs. On trouve _rentrer_ avec la signification de _revenir_, dans le Dictionnaire de l’Académie de 1802. _Avant que de compter le profit, il faut que les frais_ rentrent, c’est-à-dire que l’argent avancé _revienne_. Remarquez bien que ce n’est pas le verbe _revenir à_ (coûter) que l’on fait ici synonyme de _rentrer_. Il n’y a certainement pas un seul dictionnaire qui autorise cette synonymie, usitée dans le commerce, et non ailleurs. RENVOI. LOCUT. VIC. Les raves causent des _renvois_. LOCUT. CORR. Les raves causent des _rapports_. «_Rapport_ se dit d’une vapeur incommode, désagréable, qui monte de l’estomac à la bouche.» (_Dict. de l’Acad._) _Renvoi_, dans ce sens-là, n’est pas français. RÉPONDRE. LOCUT. VIC. _Lettres à répondre. Lettres répondues._ LOCUT. CORR. _Réponses à faire. Réponses faites._ «_Répondu_, dans ces locutions, placet _répondu_, requête _répondue_, ne se dit qu’au palais, où l’on dit activement _répondre une_ requête, _un_ placet. Dans le Dictionnaire néologique, on critique un auteur pour avoir dit: _Les difficultés y sont_ répondues _avec force_. Il faut se servir du neutre, et dire: _On y répond avec force_ aux _difficultés_. Quelques-uns disent mal-à-propos, _répondre une_ lettre; il faut dire, _répondre à_ une lettre. «_Répondre_ ne régit point l’infinitif, la conjonction _que_ et l’indicatif. Les filles, dit Regnard, _répondent_ souvent, N’_aimer_ d’autre parti que celui du couvent. «Il faut dire, même en vers, _répondent qu_’elles n’aiment.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) RÉPONSE. LOCUT. VIC. Aimez-vous la salade de _réponses_? LOCUT. CORR. Aimez-vous la salade de _raiponces_? _Raiponce_ vient de _rapunculus_, diminutif de _rapuntium_. RÉSOUDRE. LOCUT. VIC. Cela ne _résolvera_ pas la difficulté. LOCUT. CORR. Cela ne _résoudra_ pas la difficulté. Voici la conjugaison du verbe _résoudre_: Je _résous_, tu _résous_, il _résout_, nous _résolvons_, vous _résolvez_, ils _résolvent_.--Je _résolvais_, nous _résolvions_, je _résolus_, nous _résolûmes_.--Je _résoudrai_, nous _résoudrons_.--Je _résoudrais_, nous _résoudrions_.--_Résous_, _résolvons_.--Que je _résolve_, que nous _résolvions_. Que je _résolusse_, que nous _résolussions_.--_Résoudre_, _résolvant_, _résolu_, _résolue_ ou _résous_. (Pas de féminin pour ce dernier participe.) «Dans le sens de _décider_, _déterminer_ une chose, un cas douteux, on se sert du participe passé _résolu_, _résolue_; en parlant des choses qui se _changent_, qui se _convertissent_ en d’autres, on se sert du participe passé _résous_. Ainsi, dans le premier sens, on dira: _Ce jeune homme a_ résolu _de changer de conduite_; et dans le second, _le soleil a_ résous _le brouillard en pluie_.» (GIRAULT-DUVIVIER, _Gramm. des gramm._) RESPECT. LOCUT. VIC. Il a vomi, _sous votre respect_, _sauf votre respect_, tout ce qu’il avait mangé. LOCUT. CORR. Il a vomi tout ce qu’il avait mangé. Ces expressions sont complètement abandonnées aujourd’hui par les gens qui se piquent de bien parler. «Les personnes polies disent le plus honnêtement qu’elles peuvent ce qu’elles ont à dire, sans recourir à cette sorte de civilité basse et populaire.» (_Réflexions sur l’us. prés. de la L._) Ainsi pensait-on, il y a un siècle et demi, à l’égard de ces locutions; ainsi pense-t-on encore aujourd’hui. Laveaux, dans son édition du Dictionnaire de l’Académie, dit: «Ces façons de parler, _sauf le respect que je dois_, etc., ne sont plus employées aujourd’hui dans la bonne société, si ce n’est en plaisanterie.» RESSEMBLER. LOCUT. VIC. Comme cet enfant _ressemble son père_! LOCUT. CORR. Comme cet enfant _ressemble à son père_! Si tu crois _ressembler un ange_ Quand tu consultes ton miroir, Va-t’en dans les îles du Gange Où l’on peint les anges en noir. Nous lisons dans Féraud: (_Dict. crit._) «Anciennement on faisait _ressembler_ actif. J’ai vu en mon temps, dit Montaigne, cent artisans, cent laboureurs plus heureux que des recteurs de l’Université, et _lesquels_ j’aimerais mieux _ressembler_. On dirait aujourd’hui _à qui_, etc.» Cette faute se trouve encore dans les vers suivans: Quand je revis ce que j’ai tant aimé, Peu s’en fallut que mon feu rallumé Ne fît l’amour en mon âme renaître, Et que mon cœur, autrefois son captif, Ne _ressemblât_ l’esclave fugitif A qui le sort fait rencontrer son maître. M. Boiste attribue à Racine, dans son _Dictionnaire des difficultés de la Langue française_, cette jolie stance que Vaugelas attribue de son côté à Jean Bertaut, ancien évêque de Séez. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que nous l’avons copiée dans une édition de Vaugelas (487ᵉ _rem._), faite en 1647, c’est-à-dire à une époque où notre grand poète tragique n’avait encore que huit ans. Racine a donc six jolis vers de moins; mais il a aussi un solécisme de moins. Prévention de grammairien à part, n’y a-t-il réellement pas compensation? RESSORTIR. LOCUT. VIC. Cette affaire _ressort_ du tribunal de commerce. LOCUT. CORR. Cette affaire _ressortit_ au tribunal de commerce. Il y a deux verbes _ressortir_, que nos dictionnaires comprennent sous le même article, et qui n’ont cependant rien de commun. _Ressortir_, signifiant _sortir de nouveau_, se conjugue absolument comme _sortir_. _Ressortir_, dans le sens de, être du _ressort_, de la dépendance de quelque juridiction, se conjugue comme _finir_. Je _ressortis_, tu _ressortis_, il _ressortit_, nous _ressortissons_, vous _ressortissez_, ils _ressortissent_; je _ressortissais_, etc.; je _ressortis_, etc.; j’ai _ressorti_, etc.; je _ressortirai_, etc.; je _ressortirais_, etc.; que je _ressortisse_, etc. (pour le présent et l’imparfait du subjonctif), _ressortissant_. «Les justices royales des anciennes duchés-pairies _ressortissent au_ Parlement nuement et sans moyen.» (_Dict. de_ TRÉVOUX.) «Les causes des particuliers _ressortissent au_ gouverneur de la province.» (VOLTAIRE.) «Les êtres _ressortissent_ à l’homme.» (DE SAINT-PIERRE.) «Si un différend est porté à deux ou à plusieurs tribunaux, _ressortissant au_ même tribunal, le réglement de juges sera porté à ce tribunal.» (_Code de procéd. civ._ Titre XIX, art. 363.) «_La_ Sénéchaussée _ressort du_ Parlement. (Anon.) Il y a là deux fautes, dit Féraud; _ressort_ pour _ressortit_, et _du_ pour _au_: il faut _ressortit au_ Parlement.» (_Dict. crit._) RESTAURAT. LOCUT. VIC. Nous dinâmes au _restaurat_. LOCUT. CORR. Nous dinâmes au _restaurant_. Ce mot n’est pas français à Paris, mais il l’est toujours en province. Un nouvel arrivé dans la capitale s’informe d’un _restaurat_; on le mène au _restaurant_, où il dîne fort bien, absolument comme dans un _restaurat_. Cela n’empêche pas l’ingrat de demander le lendemain le chemin du _restaurat_. _Restaurat_ a été expulsé de nos dictionnaires, et, plaisanterie à part, on pourrait avoir quelque droit de s’en étonner, lorsqu’on y trouve le mot _restaurateur_, qui, dans son acception culinaire, vient évidemment de _restaurat_ et non de _restaurant_. C’est encore là un des mille caprices de l’usage. RESTER. LOCUT. VIC. { Vous _êtes resté_ trois jours chez moi. { Nous l’avons quitté hier: il _a resté_ à Lille. LOCUT. CORR. { Vous _avez resté_ trois jours chez moi. { Nous l’avons quitté hier: il _est resté_ à Lille. _Rester_ prend l’auxiliaire _avoir_ quand il exprime une action, quand le sujet n’est plus au lieu dont on parle. _Il_ a resté _deux jours à Lyon._ (_Académie._) J’ai resté _sept mois à Colmar sans sortir de ma chambre_. (VOLTAIRE.) Il prend l’auxiliaire _être_, quand il exprime l’état de séjour du sujet, quand le sujet est encore dans le lieu dont on parle. _Je l’attendais à Paris, mais il_ est resté _à Lyon._ (_Académie._) RESTER. LOCUT. VIC. { Je _reste_ dans la même maison que lui. { Tous mes amis _sont restés_ à la campagne. LOCUT. CORR. { Je _loge_ dans la même maison que lui. { Tous mes amis _sont demeurés_ à la campagne. _Rester_ ne peut jamais s’employer pour _loger_, et _loger_ ne doit pas s’employer indifféremment pour _demeurer_. «_Demeurer_ se dit par rapport au lieu topographique où l’on habite, et _loger_ par rapport à l’édifice où l’on se retire. On _demeure_ à Paris, en province, à la ville, à la campagne. On _loge_ au Louvre, chez soi, en hôtel garni. «Quand les gens de distinction _demeurent_ à Paris, ils _logent_ dans des hôtels; et quand ils _demeurent_ à la campagne, ils _logent_ dans des châteaux.» (GIRARD, _Synonymes_.) --«Les Normands ne se peuvent défaire de leur _rester_ pour _demeurer_: Comme je _resterai_ ici tout l’été, pour dire: je _demeurerai_» (VAUGELAS, _Rem._ 139ᵉ.) _Rester_ n’est bon que quand il signifie _être de reste_; on dira fort bien en parlant d’un grand carnage: _Il n’en_ resta _pas même un seul pour en porter la nouvelle_, c’est-à-dire, il n’y en eut pas même _un seul de reste_ qui pût en porter la nouvelle; et c’est en ce sens que M. Fléchier se sert fort à propos de ce verbe, lorsqu’il dit, dans l’Histoire de Théodose: _Ils chargèrent si bien ces barbares qu’il n’en_ resta _qu’un petit nombre_. Hors ces occasions, _rester_ ne vaut rien; c’est à quoi peu de gens prennent garde, même parmi ceux qui parlent le mieux. Le nouveau traducteur d’Horace dit dans la onzième épître: «_Aimez-vous mieux_ rester _à Lébède que de vous exposer tout de nouveau à la fatigue des voyages de terre et de mer?_ Ne dirait-on pas que tout le monde va sortir de Lébède, et qu’il conseille à celui-ci de n’y pas demeurer seul et abandonné?» (ANDRY-DE-BOISREGARD, _Réflexions sur l’usage prés. de la Langue française_.) RÉSULTER. «_Résulter_ ne se dit qu’à l’infinitif et à la troisième personne des autres temps. L’Académie dit qu’il se conjugue avec le verbe _avoir_, et avec le verbe _être_. _Qu_’a-_t-il_ résulté _de là_? _qu’en_ est-_il_ résulté? Mais elle ne dit pas dans quel cas l’on doit préférer l’un à l’autre.--Je pense qu’il faut employer l’auxiliaire _avoir_, quand il est question d’un résultat qui s’opère, qui commence, et dont on veut marquer le commencement: _Vous avez été témoin de leurs différends, de leurs querelles_, _et vous avez vu ce qui en_ a résulté. Mais s’il s’agit d’un résultat déjà existant, et dont on ne veut exprimer que l’existence, il faut préférer l’auxiliaire _être_. _Rappelez-vous nos querelles, nos dissensions, et voyez ce qui en_ est résulté.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) RETOURNER. LOCUT. VIC. _Retournez_-moi la caisse que je vous ai expédiée. LOCUT. CORR. _Renvoyez_-moi la caisse que je vous ai expédiée. _Retourner_, employé activement et en parlant des choses, ne signifie que _tourner dans un autre sens_, _mettre le dessus dessous_. Avec la signification de _renvoyer_, c’est un barbarisme, beaucoup trop commun malheureusement, en style d’affaires. Écrivez à quelqu’un de vous _retourner_ quelque vêtement que vous lui aurez prêté, et si votre correspondant est un tailleur et un mauvais farceur, qui s’attache seulement à la lettre de votre demande, vous verrez votre vêtement vous revenir avec une apparence plus neuve, mais à coup sûr moins fine qu’auparavant. Un barbarisme peut, heureusement, entraîner quelquefois à sa suite des désagrémens. C’est, comme on le voit, le hasard qui s’est chargé d’attacher une pénalité aux lois de la grammaire. RÉUNIR. LOCUT. VIC. Cette femme _réunit_ la vertu _à_ la beauté. LOCUT. CORR. Cette femme _réunit_ la vertu _et_ la beauté, ou bien, _unit_ la vertu _à_ la beauté. «Ce verbe, signifiant _posséder en même temps_, ne veut point que la préposition _à_ soit placée avant un de ses régimes; ainsi, ne dites pas: _Caton_ réunissait _la vaillance_ à _la sagesse_. Mais dites: _Caton_ réunissait _la vaillance_ et _la sagesse_. «Si on voulait employer la préposition _à_, il faudrait se servir du verbe _unir_: _Caton_ unissait _la vaillance à la sagesse_. «D’après ce principe, on doit se garder d’imiter deux auteurs modernes qui ont dit: «_Cette jeune personne_ réunit _les grâces_ à _la beauté._--_Votre ami_ réunit _la modestie_ au _mérite._--_Turenne_ réunissait _la prudence_ à _la hardiesse._ Il faut: _Cette jeune personne_ réunit _les grâces_ et _la beauté_, etc.; ou bien, _cette jeune personne_ unit _les grâces_ à _la beauté_, etc.» (_Gramm. des gramm._) REVENGE. LOCUT. VIC. Je prendrai ma _revenge_. LOCUT. CORR. Je prendrai ma _revanche_. _Revenge_ est anglais, mais il n’est pas français. _Se revenger_ ne l’est pas non plus. Il faut dire _se revancher_; _il est permis de_ se revancher _quand on est attaqué_. On disait autrefois se _revenger_. Voyant à coups de bec sa femme l’outrager, Voudrait bien, s’il pouvait, d’elle _se revenger_, Mais il n’ose gronder ni dire une parolle Qu’il n’ait tout aussi tost le retour de son rolle. (TH. DE COURVAL-SONNET, _Sat. sur les poignantes traverses du mariage_.) REVENIR. LOCUT. VIC. Cela me _revient cher_, _à cher_. LOCUT. CORR. Cela me _coûte cher_. On dit fort bien: Cela me _revient à_ vingt francs; mais on ne doit pas dire: Cela me _revient à_ peu, à beaucoup, etc., parce que le verbe _revenir à_ veut être suivi d’un nom de nombre, et non d’un adverbe. RÊVER. LOCUT. VIC. J’ai _rêvé à_ vous cette nuit. LOCUT. CORR. J’ai _rêvé de_ vous cette nuit. _Rêver_, signifiant _faire des songes_, est actif ou neutre. Comme verbe actif, il doit être suivi d’un régime direct: J’ai _rêvé telle chose_, j’ai _rêvé cela_; comme verbe neutre, il demande la préposition _de_: J’ai _rêvé de_ choses effrayantes. _Rêver_ est plus généralement actif devant un substantif seul: _rêver combats_, _rêver naufrages_, quoique l’Académie permette de dire aussi _rêver de combats_, _de naufrages_. Devant un pronom personnel ou un substantif joint à un adjectif, c’est _rêver de_ qu’il faut employer: J’ai _rêvé de vous_, _de ces gens-là_, _de malheurs horribles_. Quand _rêver_ signifie _réfléchir_, il doit toujours être suivi de la préposition _à_: J’ai _rêvé à_ votre affaire. «On _rêve de_ quelqu’un, de quelque chose pendant le sommeil. On _rêve à_ quelqu’un, _à_ quelque chose tout éveillé. «_Rêver de quelqu’un_ nous donne le substantif _rêve_. «_Rêver à quelqu’un_ nous donne le substantif _rêverie_. «Au lieu de la préposition _à_, on emploie la préposition _sur_, si la méditation est profonde: J’ai long-temps _rêvé sur_ cette affaire.» (A. BONIFACE, _Manuel des amateurs de la Langue fr._) REVÊTIR. LOCUT. VIC. Cet homme est singulier, et _revêtit_ souvent sa pensée d’expressions bizarres. LOCUT. CORR. Cet homme est singulier, et _revêt_ souvent sa pensée d’expressions bizarres. _Revêtir_ se conjugue de la même manière que _vêtir_. Voici la conjugaison de ce dernier verbe. Je _vêts_, tu _vêts_, il _vêt_, nous _vêtons_, vous _vêtez_, ils _vêtent_.--Je _vêtais_.--Je _vêtis_.--Je _vêtirai_.--Je _vêtirais_.--_Vêts_, qu’il _vête_, _vêtons_, _vêtez_, qu’ils _vêtent_. Que je _vête_.--Que je _vêtisse_.--_Vêtir_, _vêtant_. L’indicatif de ce verbe est un écueil que plusieurs écrivains célèbres n’ont pas su éviter. De leurs molles toisons les brebis se _vêtissent_, De leurs longs bêlements les plaines retentissent. (DELILLE., _Par. perdu._ Liv. VII.) «Dieu leur a refusé le cocotier qui ombrage, loge, _vêtit_, nourrit, abreuve les enfans de Brama». (VOLTAIRE.) «Le poil du chameau qui se renouvelle tous les ans par une mue complète, sert aux Arabes à faire des étoffes dont ils se _vêtissent_ et se meublent.» (BUFFON, _le Chameau_.) L’édition de Buffon de M. Pillot (Paris, 1830) donne: _s’habillent_ au lieu de _se vêtissent_. _Dévêtir_ se conjugue aussi comme _vêtir_. REVOIR (A). LOCUT. VIC. _A revoir_, mes amis. LOCUT. CORR. _Au revoir_, mes amis. _Revoir_ est ici un verbe employé substantivement. On dit _au revoir_, par ellipse, pour _au_ (plaisir de vous) _revoir_. Suffit. Adieu, Muses; jusqu’_au revoir_. (J.-B. ROUSSEAU., Ép. 1. Liv. 1.) Jusqu’_au revoir_. Songez qu’une naissance illustre Des sentimens du cœur reçoit son plus beau lustre. (DESTOUCHES. _Le Glorieux._ Act. I. Sc. IX.) RHUM. ORTH. VIC. Du _Rhum_ de la Jamaïque. ORTH. CORR. Du _Rum_ de la Jamaïque. Il y a fort peu de personnes qui écrivent bien ce mot. Vainement le Dictionnaire de l’Académie, et presque tous les autres dictionnaires écrivent-ils _rum_, l’usage s’obstine à conserver la lettre _h_ dans l’orthographe de ce mot. Nous ne demanderons pas à l’usage sur quoi il se fonde pour écrire ainsi; car c’est un despote qui ne reconnaît d’autre loi que son caprice. Toujours est-il vrai qu’on écrit _rum_ depuis fort long-temps: Trévoux en fait foi. Ce Dictionnaire cite à ce sujet un passage de Lémery, où l’étymologie de ce nom de liqueur est prise dans le _langage barbare_, par quoi il faut entendre nécessairement le langage des colonies occidentales. Les Anglais et les Espagnols ont toujours écrit, les uns _rum_ et les autres _ron_. Nous pensons qu’on ferait bien d’écrire _rum_ au lieu de _rhum_, orthographe que rien ne justifie. Ou prononce _rome_ et non _roume_, comme l’a prétendu M. Girault-Duvivier dans sa _Grammaire des grammaires_ (première édition). RIDICULARISER. LOCUT. VIC. On a _ridicularisé_ cet homme-là. LOCUT. CORR. On a _ridiculisé_ cet homme-là. _Ridiculariser_ est un barbarisme. RIEN MOINS. LOCUT. VIC. Cette fille n’est _rien moins_ que belle. LOCUT. CORR. Cette fille n’est _point_ belle. «_Rien moins_ a quelquefois deux acceptions opposées. Avec le verbe substantif (_être_), _rien moins_ signifie le contraire de l’adjectif qui le suit. _Il n’est_ rien moins _que sage_, veut dire, il n’est point sage. Mais, quand _rien moins_ est suivi d’un substantif, il peut avoir le sens positif ou négatif selon la circonstance. _Vous lui devez du respect_; _car il n’est_ rien moins _que votre père_, c’est-à-dire, il est votre père. _Vous pouvez vous dispenser du respect à son égard_; _car il n’est_ rien moins _que votre père_, c’est-à-dire, il n’est pas votre père. _Rien moins_, employé impersonnellement, a aussi un sens négatif. _Il n’y a_ rien de moins _vrai que cette nouvelle_, veut dire, cette nouvelle n’est pas vraie. Mais, avec un verbe actif ou neutre, le sens serait équivoque, s’il n’était déterminé par ce qui précède. Exemple: _Vous le croyez votre concurrent, il a d’autres vues; il ne désire_ rien moins _que vous supplanter_, c’est-à-dire qu’il n’est point votre concurrent. _Vous ne le regardez pas comme votre concurrent; cependant il ne désire_ rien moins _que vous supplanter_, c’est-à-dire qu’il est votre concurrent. Au reste, il est bon d’éviter cette façon de parler, à cause de l’équivoque qu’elle entraîne.» (_Dict. de l’Académie._) Arrière ceux dont la bouche, Souffle le chaud et le froid! RINCER. LOCUT. VIC. Allez _rincer_ ce linge. LOCUT. CORR. Allez _aiguayer_ ce linge. «RINCER. Du bruit des doigts contre l’intérieur d’un verre que l’on _rince_.» (M. CH. NODIER, _Dict. des Onomatopées._) «_Rincer_ ne se dit que des verres, tasses, cruches et autres vases semblables, et de la bouche qu’on lave.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) ROIDE, ROIDEUR, ROIDILLON, ROIDIR. ORTH. ET PRONONC. VIC. _Roide_, _roideur_, _roidillon_, _roidir_. ORTH. ET PRONONC. CORR. _Raide_, _raideur_, _raidillon_, _raidir_. Rien, selon nous, n’est plus ridicule que de donner à des règles des exceptions que rien ne justifie, et qui souvent même blessent les lois de l’étymologie ou de l’analogie. Nous concevons très bien que plusieurs grammairiens, au nombre desquels se trouve M. Ch. Nodier, demandent que l’on écrive _roide_, _roideur_, etc., et que l’on prononce _roade_, _roadeur_, etc. C’est là une conséquence toute naturelle de leur désir de rétablir la prononciation française de la diphtongue _oi_, telle qu’elle était au commencement du seizième siècle, avant que Catherine de Médicis et sa suite eussent, selon l’expression d’Henri Etienne, _italianisé_ notre langue. Mais que l’on vienne nous dire, comme M. Laveaux, qu’il faut donner à deux de ces mots, _roideur_ et _roidillon_, le son d’_oa_ et prononcer _roadeur_, _roadillon_, et à deux autres, _roide_ et _roidir_, le son d’_ai_, et prononcer _raide_ et _raidir_, quand ces quatre mots ont évidemment une étymologie commune; voilà ce que nous avons peine à concevoir de la part d’un écrivain qui sait raisonner. Quant à nous, nous pensons qu’il faut aujourd’hui se résigner à prononcer et à écrire _raide_, _raideur_, etc., malgré ce que peut avoir de pénible pour notre orgueil national une prononciation qui nous a été imposée par l’étranger, mais qui est maintenant définitivement établie, et qu’il serait par conséquent impossible de changer. ROT, ROTI. LOCUT. VIC. { De quels plats se compose le _rôti_ du dîner? { Voulez-vous un morceau de ce _rôt_? LOCUT. CORR. { De quels plats se compose le _rôt_ du dîner? { Voulez-vous un morceau de ce _rôti_? «Le _rôt_ est le service des mets _rôtis_; le _rôti_ est la viande _rôtie_. «Les viandes de boucherie, la volaille, le gibier, etc., cuits à la broche, sont du _rôti_: les différens plats de cette espèce composent le _rôt_; les grosses pièces, le gros _rôt_, et les petites, le menu _rôt_. On sert le _rôt_, et vous mangez du _rôti_. Le _rôt_ est servi après les _entrées_: le _rôti_ est autrement préparé que le _bouilli_. Il y a un _rôt_ en maigre comme en gras; mais la viande _rôtie_ est seule du _rôti_. «Nos bons aïeux ne connaissaient guère que le _pot_ et le _rôt_, ou les deux services du _bouilli_ et du _rôti_; ainsi l’on disait, et nous le répétons encore: Tel homme est à _pot_ et à _rôt_ dans telle maison, quand il y est très familier. Jusque dans le sixième siècle, on ne vit en viande sur les tables, et même aux repas d’appareil, que du _bouilli_ et du _rôti_, avec quelques sauces à part; le gibier fut long-temps réservé pour les grands jours. La magnificence des festins consistait surtout dans la somptuosité du _rôt_, comme aujourd’hui aux noces de village: on y servait des sangliers et des bœufs entiers, et remplis d’autres animaux. «Aujourd’hui la cuisine française, la plus habile, la plus agaçante, la plus mortelle de l’Europe, a trouvé l’art de nous faire simplement dîner avec les entrées. Le service du _rôt_ est presque entièrement retranché: dans les repas ordinaires, il y a seulement quelques plats de _rôti_ mêlés avec l’entremets.» (ROUBAUD, _Synonymes_.) ROT-DE-BIF. LOCUT. VIC. Mangez un peu de ce _rôt-de-bif_ de chevreuil. LOCUT. CORR. Mangez un peu de ce _rôti_ de chevreuil. «Le secrétaire de l’Académie française s’est grandement trompé s’il a cru enrichir notre langue en insérant dans son Dictionnaire _rôt-de-bif_. Cette expression n’est d’aucun idiôme. Le roi Jacques, à Saint-Germain, mangeait des tranches de bœuf rôties; ce que les Anglais écrivent _roast beef_, nomment _roze bif_, et, quand ils veulent parler français, _rote bif_; quelque cuisinier aura qualifié _rote bif_ un morceau de mouton ou de chevreuil, servi à Versailles ou à Chantilly. La nouvelle expression de cuisine aura été répétée à table, à cause du ridicule qui la distinguait. Mais, comme ces sortes de plaisanteries ont d’ordinaire peu de durée, quelque générales qu’elles soient d’abord, _rôtebif_ dit _rôdebif_ s’est introduit sérieusement, et avec tous ses régimes, dans l’Académie française.» (FEYDEL, _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_.) ROULEAU. LOCUT. VIC. Je suis au bout de mon _rouleau_. LOCUT. CORR. Je suis au bout de mon _rôlet_. Un homme qui ne sait plus que dire ni que faire est au bout de son _rôlet_, c’est-à-dire du _petit rôle_ qu’il avait appris; _rouleau_ ne signifierait rien ici. C’est encore un renard qui fournit le sujet Du récit que je vais vous faire: Sans le renard, on ne conterait guère, Et j’eusse été vingt fois au bout de mon _rôlet_. (VITALLIS. _Fab._ 25, liv. II.) ROULER. Si l’on en croit Féraud, _rouler carrosse_ est un gasconisme. Nous croyons que ce grammairien se montre ici un peu trop scrupuleux. Quant à cette autre locution, _traîner carrosse_, qu’il dit être en usage dans la province, nous ne croyons pas qu’elle y soit même fort usitée par les gens qui raisonnent, et qui précisément parce qu’ils raisonnent ne doivent pas chercher à s’assimiler à des chevaux. Voici une anecdote qu’il raconte à ce sujet: «Tu me manques de respect, disait un gros richard à une harengère, sais-tu que je traîne carrosse?--Eh! monsieur, lui répondit-elle, où trouverait-on à vous aparier?» RUELLE. LOCUT. VIC. J’ai acheté de la _ruelle_ de veau. LOCUT. CORR. J’ai acheté de la _rouelle_ de veau. Une _ruelle_ est une petite rue. Une _rouelle_ est une tranche ronde en forme de petite _roue_, coupée dans un saucisson, dans une orange, dans une pomme, etc. Une _rouelle_ de veau est aussi une tranche circulaire, prise dans la cuisse d’un veau. SABLEUX. LOCUT. VIC. { Cette farine est _sablonneuse_. { Comme cette terre est _sableuse_. LOCUT. CORR. { Cette farine est _sableuse_. { Comme cette terre est _sablonneuse_. Ce qui est _sableux_ contient un peu de sable. Ce qui est _sablonneux_ contient beaucoup de sable. On dit de la farine, de la cassonnade _sableuse_, et une terre, un pays, un rivage _sablonneux_. SABLIÈRE. LOCUT. VIC. Mettez de la poudre dans ma _sablière_. LOCUT. CORR. Mettez de la poudre dans mon _sablier_. Une _sablière_ est un lieu d’où l’on tire du sable. Un _sablier_ est un petit vaisseau contenant du sable pour sécher l’écriture. Un _sablier_ est encore une horloge de verre qui mesure le temps par le sable qu’on y renferme. L’Académie dit que le mot _sable_ est plus usité en ce sens que le mot _sablier_: _Ce_ sable _n’est pas juste_. Nous la croyons dans l’erreur. SACHE, SACHONS. LOCUT. VIC. Je ne _sache_ pas qu’il soit arrivé. LOCUT. CORR. Il n’est pas arrivé, que je _sache_. Rien n’est plus irrégulier et plus ridicule que ce subjonctif: je ne _sache_ pas, nous ne _sachons_ pas, au commencement d’une phrase, quand rien ne le demande là, quand tout s’oppose à ce qu’il y soit, et qu’il est d’ailleurs si facile de le mettre à une place plus convenable, sans changer en aucune façon la valeur de la phrase. Un de nos bons grammairiens modernes a écrit: «On dit aussi: Je ne sais pas qu’il _vient_ tous les jours, dans le sens de: _je suis censé ne pas savoir_, ou _l’on a voulu me laisser ignorer_, _on ne m’a pas dit_, etc.; mais si l’on veut exprimer une véritable ignorance, on dira: Je ne _sache_ pas qu’il vienne, etc.» Nous sommes tout-à-fait de l’avis de ce grammairien; quand on voudra faire preuve d’une véritable ignorance on dira: nous ne _sachons_ pas. «Nous ne _sachons_ pas,» a dit le ministère public dans un procès récent, «que les individus dont on parle aient été tués par le roi.» (_Gaz. des Trib._ du 26 fév. 1835.) Nous, espèce de ministère public de la grammaire, nous inculpons de barbarisme M. l’avocat du roi, et requérons contre lui la peine de droit: un peu de ridicule. S’AGIR. LOCUT. VIC. Je ne crois pas qu’il _ait s’agi_ de le faire. LOCUT. CORR. Je ne crois pas qu’il _se soit agi_ de le faire. _S’agir_ se conjugue, dans tous ses temps composés, avec _être_, et non avec _avoir_, et le pronom personnel _se_ doit toujours être placé devant le verbe auxiliaire. Il _s’est agi_, il _se sera agi_, il _se serait agi_, il _se fût agi_, qu’il _se soit agi_, qu’il _se fût agi_. LE MINISTRE DE LA GUERRE (_à la tribune_). «Le ministre ne peut, de son propre mouvement, former ou dissoudre une armée; l’armée est constituée par ordonnance du roi. Lorsqu’il _a s’agi_ de former l’armée du Nord.....» (_Rires aux extrémités._) _Une voix du centre._ «Il n’y a pas là de quoi rire; on voit bien que M. le ministre veut dire: lorsqu’il _s’est agi_.» _Le ministre._ «Dans ce cas, c’est le gouvernement qui est intervenu; de même lorsqu’il _a s’agi_...» (_Nouveaux rires._) _Une voix à droite._ «Ces explications ne sont point d’un _bon français_.» (_Séance de la Ch. des Dép._ du 25 fév. 1834. COURRIER FRANÇAIS du 26 fév. 1834.) SAIGNER. LOCUT. VIC. Quoi! pour une chiquenaude, vous _saignez du nez_, ou _au nez_! LOCUT. CORR. Quoi! pour une chiquenaude, vous _saignez par le nez_! MM. Noël et Chapsal disent, dans leur grammaire (21ᵉ édit.), que _saigner au nez_ n’est pas français, et qu’on doit employer _saigner du nez_ au propre comme au figuré. Voici ce qu’on lit, à ce sujet, dans l’_Examen critique des Dict. de la langue française_, par M. Ch. Nodier: «_Saigner du nez_ signifie manquer de courage, de résolution. «_Saigner au nez_ se dit d’une blessure extérieure. «_Saigner par le nez_ d’une hémorrhagie, et ce serait mal parler que de s’exprimer autrement.» On peut choisir entre ces deux opinions; quant à nous, nous pensons que M. Ch. Nodier est le seul grammairien qui se soit donné la peine d’examiner la question, et nous adoptons entièrement son sentiment. SALADIER. LOCUT. VIC. Avez-vous bien secoué cette salade dans le _saladier_? LOCUT. CORR. Avez-vous bien secoué cette salade dans le _panier-à-salade_? Nous ne saurions admettre, comme MM. Laveaux et Boiste, qu’on puisse employer le mot _saladier_ pour signifier tour à tour un plat ou un panier, et nous croyons agir sensément en ne conservant à ce mot que la première des deux acceptions qu’on lui donne, et en transportant la seconde au mot _panier-à-salade_, qui est déjà d’un usage assez général et assez ancien, quoique les dictionnaires paraissent l’ignorer. SANGUINAIRE, SANGUINOLENT. PRONONC. VIC. _Sangu-inaire_, _sangu-ignolent_. PRONONC. CORR. _Sanghinaire_, _sanghinolent_. SAP. LOCUT. VIC. Faites cela en bois de _sap_. LOCUT. CORR. Faites cela en bois de _sapin_. _Sap_ est un archaïsme que font généralement les ouvriers de Paris. Si tient une lance de _sap_. (_Roman de Perceval._) _Sap_ n’est plus français. SATIRE, SATYRE. ORTH. VIC. { Il est laid comme un _satire_. { Abandonnez le genre de la _satyre_. ORTH. CORR. { Il est laid comme un _satyre_. { Abandonnez le genre de la _satire_. Un _satyre_ est un demi-dieu de la fable. Une _satire_ est un ouvrage de littérature. Une _satyre_ est aussi, selon l’Académie, «certain poëme mordant, espèce de pastorale ainsi nommée, parce que les _satyres_ en étaient les principaux personnages. Ce poëme n’avait point de ressemblance avec celui que nous appelons _satire_, d’après les Romains. _Les satyres_ grecques étaient des farces, ou des parodies de pièces sérieuses.» SATISFESANT. ORTH. ET PRONON. VIC. Cette raison est _satisfesante_. ORTH. ET PRONON. CORR. Cette raison est _satisfaisante_. L’Académie, Laveaux et Boiste écrivent _satisfaisant_. SAUVAGE. LOCUT. VIC. Cette chair sent le _sauvage_, le _sauvageon_. LOCUT. CORR. Cette chair sent le _sauvagin_, la _sauvagine_. _Sauvagin_ se dit de certain goût, de certaine odeur de quelques oiseaux de mer, d’étang, de marais. _Sauvagine_ se dit collectivement pour signifier ces sortes d’oiseaux. Ce pays est plein de _sauvagine_, et aussi en parlant de l’odeur de ces oiseaux: Cela sent la _sauvagine_. Un _sauvageon_ est un jeune arbre venu sans culture. SAVOIR (FAIRE A). LOCUT. VIC. _Faites à savoir_ qu’il est arrivé. LOCUT. CORR. _Faites savoir_ qu’il est arrivé. M. Marle (_Précis d’Orthologie_) blâme avec raison la formule: on _fait à savoir que_, employée, dit-il, dans les petites villes, et surtout dans les villages, au commencement des publications faites au nom du maire, et ce grammairien désirerait que le fonctionnaire public ne laissât pas écorcher ainsi la langue en son nom. Mais M. Marle aurait-il donc oublié que l’Académie autorise cette façon de parler? Que répondrait-il à un maire qui lui montrerait, pour se disculper, le texte du _Dictionnaire sacré_? M. Marle trouverait sans doute d’excellentes raisons pour soutenir son opinion, mais M. Marle ne convaincrait probablement pas son adversaire, que nous supposerons pour cela ne pas être grammairien; par la raison que, pour tout homme qui n’est pas un peu grammairien, l’Académie est une autorité irréfragable. Aussi l’Académie a-t-elle de bien grands torts quand elle se trompe. M. Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._) prétend qu’on doit dire: _faire assavoir_. C’est, dit-il, une expression de chancellerie municipale, expression composée seulement de deux verbes, dont le second, qui devrait se trouver dans le dictionnaire, sous la lettrine _ass_, est _assavoir_, et non: _savoir_.--Nous pensons que le verbe _assavoir_ étant aujourd’hui tombé en désuétude, puisque aucun dictionnaire ne le donne, il vaut beaucoup mieux dire: _faire savoir_, que _faire assavoir_, qu’on écrirait toujours comme l’Académie, c’est-à-dire sous la forme d’un barbarisme, malgré l’excellente remarque de M. Feydel. SAVOYARD. LOCUT. VIC. { Allez, vous n’êtes qu’un _savoyard_. { Un de mes amis, un avocat _savoisien_. LOCUT. CORR. { Allez, vous n’êtes qu’un _brutal_. { Un de mes amis, un avocat _savoyard_. Les gens mal élevés disent froidement des injures; les gens bien élevés en disent aussi, malheureusement, mais quand ils sont en colère, et les uns et les autres sont peut-être excusables jusqu’à un certain point, à cause de leur manque, soit d’éducation, soit de raison. Mais que dire d’un lexicographe qui imprime, lui, homme instruit et calme, ou qui doit l’être du moins, qu’un _savoyard_ est un terme de mépris qui signifie _homme sale_, _grossier_, _brutal_. En vain ce lexicographe objectera-t-il que son devoir est d’enregistrer tous les mots qui ont cours dans la langue, nous lui répondrons que son devoir est aussi de passer sous silence les mots qui peuvent porter atteinte à la décence ou à la morale, à moins qu’il ne se propose pour modèle le dictionnaire français-espagnol de Sobrino, le dictionnaire le plus impudique qu’on ait jamais fait. Que résulterait-il, après tout, de ce silence? Que celui qui ne voudrait employer ce mot qu’après l’avoir trouvé dans le dictionnaire ne l’emploierait pas du tout. Où serait donc le mal? Si nous repoussons le mot _Savoisien_, qu’on veut substituer à _Savoyard_, comme gentilé de la Savoie, c’est parce qu’il est trop peu usité; que son adoption nous paraîtrait la consécration définive de l’injure sottement faite au gentilé _savoyard_; qu’il est irrégulièrement formé, et qu’il ne peut se dire correctement que d’un habitant du village de Savoisy, dans la Côte-d’Or. Quand Rousseau écrivait: Ces pauvres _Savoyards_ sont si bonnes gens! (_Confess._, liv. 6.) il n’avait certainement pas l’intention de leur faire une insulte, et cependant la subtile distinction établie entre _savoyard_ et _savoisien_ existait à cette époque depuis long-temps. «J’ai vu une grande dispute à Grenoble, dit L. A. Allemand (_Nouv. rem. de Vaugelas_, 1690, p. 468.) pour savoir si l’on devait appeler les peuples de Savoie _Savoyards_ on _Savoisiens_, jusques-là même qu’on faillit à en venir aux mains. Les _Savoisiens_ qui étaient venus d’Annecy et de Chambéry à Grenoble, pour y tirer un prix général de l’arquebuse, prétendaient que les Lyonnais qui y étaient aussi, les avaient offensés en les appelant _Savoyards_. Ils disaient que ce mot de _savoyard_ n’avait été destiné par notre usage qu’à signifier ces misérables ramoneurs de cheminées, et qu’ainsi c’était un terme de mépris, et qu’il fallait appeler les peuples de _Savoie_ des _Savoisiens_. En sorte qu’il fut résolu, dans une assemblée de plus de trois mille hommes, tous armés, qu’on ne les appellerait plus _Savoyards_, mais _Savoisiens_. Cependant, dit notre auteur en terminant, _comme on ne connaît presque pas ce mot à Paris_, je ne voudrais pas condamner ceux qui disent _savoyard_ en toutes manières, puisque un grand nombre de bons auteurs ne parlent pas autrement.» C’est sans doute par distraction que M. Thiers a employé le mot _savoisien_ dans le passage suivant: «Il forma aussitôt une assemblée de _Savoisiens_, pour y faire délibérer sur une question qui ne pouvait pas être douteuse, celle de la réunion à la France.» (_Hist. de la Rév._, t. 3, p. 200.) Il est impossible que ce soit avec réflexion qu’un académicien ait employé cette mauvaise expression. SIAU. PRONONC. VIC. Il pleut à _siaux_. PRONONC. CORR. Il pleut à _seaux_. Il y a des personnes qui prononcent _séo_; ces personnes là se trompent comme celles qui prononcent _siaux_. C’est _so_ qu’il faut dire. SEMBLER. LOCUT. VIC. En vérité, vous _semblez un_ pacha. LOCUT. CORR. En vérité, vous _semblez être_ un pacha. _Semblait_ un roi puissant de son peuple adoré. (VOLTAIRE, _Henriade_.) M. Ch. Nodier signale ce vers comme défectueux. On ne _semble_ pas un roi, dit-il; c’est une locution parisienne. Il fallait: _semblait être un roi_. Nous pensons aussi qu’on ne doit jamais placer ce verbe devant un substantif. Il paraît au reste que cette manière de parler est très ancienne, car on trouve dans un poète du treizième siècle, nommé Herbers, les vers suivans: Femme _semble_ ung cochet à vent Qui se change et mue souvent. SEMESTRE. LOCUT. VIC. J’obtiendrai, je crois, un _sémestre_ de deux mois. LOCUT. CORR. J’obtiendrai, je crois, un _congé_ de deux mois. Un _semestre_ est un espace de six mois consécutifs. Avec un mois de plus ou de moins, ce n’est plus un _semestre_. Prononcez _semestre_, et non _sémestre_. SEMOUILLE. LOCUT. VIC. Aimez-vous la _semouille_? LOCUT. CORR. Aimez-vous la _semoule_? «SEMOULE. Pâte faite avec la farine la plus fine, réduite en petits grains.» (_Dict. de l’Acad._) «On peut réduire de petits grains en farine; on ne peut _réduire_ de la farine en petits grains.» (FEYDEL, _Rem. sur le Dict. de l’Acad._) SENS-FROID. ORTH. VIC. Il a vu cela de _sens-froid_. ORTH. CORR. Il a vu cela de _sang-froid_. «C’est le sentiment de M. Ménage et celui de presque tout le monde, qu’il faut dire de _sang-froid_, à l’imitation des Italiens qui disent: _Di sangre freddo_; _l’amazzò di sangre freddo_. Quelques écrivains néanmoins disent _de sens-froid_, et entre autres l’auteur des _Entretiens sur la pluralité des Mondes_ (Fontenelle): on a été réduit à dire que les dieux étaient pleins de nectar lorsqu’ils firent les hommes, et que quand ils vinrent à regarder leur ouvrage de _sens-froid_, ils ne purent s’empêcher de rire.» (ANDRY DE BOISREG. _Réfl. sur l’us. prés. de la langue fr._) SENTINELLE. L’abbé Prévost (_Hist. d’Angl._), Voltaire, Delille, Fontanes, ont fait le mot _sentinelle_ masculin; nous nous plaisons à croire qu’un temps viendra où ce mot, dont l’application est si exclusivement masculine, reprendra son genre naturel. Un nom de soldat du genre féminin! Cela n’a-t-il pas l’air, en vérité, d’une ironie, surtout quand on sait que ce mot nous vient de l’italien, et qu’il s’est primitivement dit des soldats du pape! SEPTANTE. «_Septante_ n’est français qu’en un certain lieu où il est consacré, qui est quand on dit la traduction des _septante_, ou les _septante_ interprètes, ou simplement les _septante_, qui n’est qu’une même chose. Hors de là, il faut toujours dire _soixante-dix_, tout de même que l’on dit _quatre-vingts_ et non pas _octante_, et _quatre-vingt-dix_ et non pas _nonante_.» (VAUGELAS, _Remarque_ 400ᵉ.) Il est à regretter que Vaugelas n’ait pas été un grammairien plus philosophe, et qu’il ait eu tant de déférence pour l’usage de la cour; car, avec l’influence que lui donnaient et sa position dans le monde et l’estime dont il jouissait près des écrivains de son temps, rien ne lui eût été plus facile que de faire la fortune de ces trois mots: _septante_, _octante_ et _nonante_, qui certainement méritaient d’être bien accueillis, et qui devraient bien remplacer ces vilains mots de _soixante-dix_, _quatre-vingts_ et _quatre-vingt-dix_, que repousse leur manque d’analogie avec nos autres noms de nombre. Il ne fallait de la part de Vaugelas que savoir dominer le sot usage de la cour au lieu de lui obéir servilement; mais Vaugelas était trop courtisan pour cela. C’eût été une chose bien étonnante qu’au bout de deux cents ans, ces trois mots présentés par un patron puissant n’eussent pu parvenir à se faire accorder le droit de cité! Voici ce que dit M. Ch. Nodier sur ce sujet: «Il ne s’agit pas ici d’attenter à la langue de Racine et de Fénelon (en substituant _septante_, etc., à _soixante-dix_, etc.), il s’agit de donner à la langue numérique une précision essentielle, indispensable, et de faire prévaloir le bon sens contre une tradition gothique.» (_Examen critique des Dict._) SERBACANE. LOCUT. VIC. Il a perdu sa _serbacane_. LOCUT. CORR. Il a perdu sa _sarbacane_. Ménage trouve _sarbacane_ plus conforme à l’étymologie. SERVIR. LOCUT. VIC. Eh bien! je _servirai soldat_. LOCUT. CORR. Eh bien! je _servirai comme soldat_. «Voltaire a dit: _Servir simple cavalier_, _simple soldat_. Il vint d’abord _servir simple cavalier_. Avec honneur je _servirai soldat_. (VOLTAIRE, _Enfant prodigue_.) «Ces sortes d’expressions sont peu usitées. On dit ordinairement _servir comme soldat_, _servir en qualité de soldat_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) SERVIR A RIEN, SERVIR DE RIEN. { Je ne sors jamais à cheval, ni en voiture, un LOCUT. VIC. { cheval ne me _servirait à rien_. { Vous êtes aveugle; des lunettes ne vous _serviraient { de rien_. { Je ne sors jamais à cheval, ni en voiture; un LOCUT. CORR. { cheval ne me _servirait de rien_. { Vous êtes aveugle; des lunettes ne vous _serviraient { à rien_. «Une chose ne _sert de rien_ lorsque, pouvant être ordinairement employée de diverses manières, on ne peut en tirer ou l’on n’en tire aucune espèce de service, soit parce qu’elle est hors d’état d’être mise en usage, soit parce qu’on néglige de l’y mettre. _Ce domestique est infirme, il ne me_ sert _plus_ de rien. «Une chose ne _sert à rien_ lorsqu’elle n’est pas employée selon sa destination, lorsqu’elle ne concourt pas à un effet auquel elle devrait concourir. On dira donc: _Vous ne montez jamais votre montre; elle ne vous_ sert à rien; _quatre roues servent à faire rouler un carrosse; mais une cinquième ne_ sert à rien.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) SHALL. ORTH. VIC. Voici un beau _shall_ ou _schall_. ORTH. CORR. Voici un beau _châle_. La dernière orthographe doit être préférée par la double raison que ce mot acquiert par là une physionomie toute française, et qu’il devient beaucoup plus facile à écrire et à prononcer. Plus l’orthographe d’un mot se rapproche du génie de notre langue, plus nous devons être portés à la préférer. Que la raison de l’étymologie, excellente sans doute, cède donc ici à la raison plus puissante d’une orthographe facile. Ne faisons pas comme les Anglais qui, par l’admission dans leur langue d’une foule de mots étrangers, avec leur orthographe étrangère, tels que _issue_, _rendez-vous_, _seraglio_, _vista_, _tornado_, _privado_, etc., en ont fait un véritable habit d’arlequin, composé de pièces de toutes couleurs. Presque tous nos dictionnaires ont adopté l’orthographe _châle_; mais tous n’ont pas repoussé l’orthographe _schall_. SI, AUSSI, TANT, AUTANT. { Il n’est pas _si_ savant que vous. LOCUT. VIC. { Il a _aussi_ soif que vous. { Il a _aussi_ marché que vous. { En voilà _autant comme_ il en faut. { Il n’est pas _aussi_ savant que vous. LOCUT. CORR. { Il a _autant_ de soif que vous. { Il a _autant_ marché que vous. { En voilà _autant qu’il_ en faut. Quelques grammairiens prétendent qu’on ne doit employer _aussi_ et _autant_ que dans les phrases affirmatives, et que, dans les phrases négatives et interrogatives, on ne doit faire usage que des adverbes _si_ et _tant_. Le P. Bouhours blâme cette phrase: Il n’est pas _si_ faible que vous. «Il faut, dit-il, _aussi_ faible, etc., ce parce qu’il y a comparaison. On met _si_ quand on ne compare pas. «Je crois, comme le P. Bouhours, ajoute Féraud, qu’_aussi_ vaudrait mieux dans cette phrase, comme _autant_ vaut mieux que _tant_, lorsqu’il y a comparaison.» (_Dict. crit._) M. Chapsal (_Dict. gramm._) pense qu’on peut tout aussi bien dire: La violette n’est pas _aussi_ belle que la rose, il n’est pas _autant_ aimé que vous l’êtes, ou la violette n’est pas _si_ belle que la rose, il n’est pas _tant_ aimé que vous l’êtes. Nous n’approuvons pas cette tolérance, parce qu’il nous paraît nécessaire de déterminer d’une manière claire et précise la différence qui existe nécessairement entre deux synonymes, et nous adoptons entièrement le sentiment de Bouhours et de Féraud. --_Aussi_ se joint aux adjectifs et aux adverbes, _autant_ aux substantifs et aux participes. --_Autant comme_ s’est dit autrefois: Qu’il évite l’amour _autant comme_ les flammes. (PASSERAT.) Cela ne se dit plus. SI.... QUE. LOCUT. VIC. Donnez-m’en un, _si_ petit _qu’_il soit. LOCUT. CORR. Donnez-m’en un, _quelque_ petit _qu’_il soit. «Quelques auteurs se sont servis de _si_, suivi de _que_, dans le sens de _quelque... que_. _Aucune âme, si parfaite qu’elle soit, n’a jamais ici-bas une contemplation perpétuelle_ (FÉNELON). Si _divisée_ qu’_elle pût être_, etc. (PLUCHE). Il me semble que ce tour vieillit, que du moins il n’est que du style familier, et que _quelque... que_ est plus sûr et plus autorisé. Anciennement on mettait _si_ à la place de _quelque_, mais sans _que_, et l’on plaçait le pronom nominatif après le verbe. _En toute chose_, si _difficile_ fût-elle, pour quelque _difficile_ qu’_elle_ fût.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) SIROTEUSE. LOCUT. VIC. Cette liqueur est trop _siroteuse_. LOCUT. CORR. Cette liqueur est trop _sirupeuse_. _Siroteux_ est un barbarisme; on doit dire _sirupeux_. Le _p_ étymologique (_syrupus_) se trouve, comme on le voit, conservé dans cet adjectif. SIXAIN. PRONONC. VIC. Un _sicsain_. PRONONC. CORR. Un _sizain_. «_X_, au milieu du mot _sixain_, représente le signe _Z_.» (M. CH. NODIER, _Notions de linguistique_.) SOI. LOCUT. VIC. Cet homme a fait cela de _soi_-même. LOCUT. CORR. Cet homme a fait cela de _lui_-même. «_Lui_ marque une personne particulière et déterminée, celle qu’on a nommée, celle dont il s’agit dans le discours, qui est à côté ou plus haut. _Soi_ n’indique qu’une personne indéterminée, quelqu’un, les gens d’une certaine classe, ceux qui existent ou qui peuvent exister de telle manière. «_Lui_ se place donc dans la proposition particulière, lorsqu’il s’agit d’une telle personne: _soi_ se met dans la proposition générale, lorsqu’il est question d’un certain genre de personnes. _Lui-même_ et _soi-même_ n’ajoutent à _lui_ et à _soi_ qu’une force nouvelle de désignation, d’augmentation, d’affirmation. «_Un homme_ fait mille fautes, parce qu’il ne fait point de réflexions sur _lui_; _on_ fait mille fautes, quand on ne fait aucune réflexion sur _soi_. _Quelqu’un_, _en particulier_, aime mieux dire du mal de _lui_ que de n’en point parler: _en général_, l’égoïste aimera mieux dire du mal de _soi_ que de n’en point parler. _Un tel_ a la faiblesse d’être trop mécontent de _lui_, _tel autre_ a la sottise d’être trop content de _lui_; être trop mécontent de _soi_ est une faiblesse; être trop content de _soi_ est une sottise. _On_ a souvent besoin d’un plus petit que _soi_; _un prince_ a besoin de beaucoup de gens beaucoup plus petits que _lui_.» (ROUBAUD, _Synonymes_.) SOI-DISANT. LOCUT. VIC. On lui a fait, _soi-disant_, du tort. LOCUT. CORR. On lui a fait, _dit-il_, du tort. Cette expression ne peut être régulièrement employée que pour signifier _se disant_, _disant lui_, _elle_, _eux_, _elles_, comme dans ces phrases: On m’adressa à un _soi-disant_ savant, qui n’était qu’un charlatan; je vis quelques hommes _soi-disant_ malades, c’est-à-dire un homme _se disant_, _disant lui_, savant, quelques hommes _se disant_, _disant eux_, malades. Mais dans cet autre exemple, l’emploi de _soi-disant_ est tout-à-fait intolérable: Il m’emprunta des livres, _soi-disant_ pour les lire, et les perdit. Voyez quelle construction vous avez! Il m’emprunta des livres, _se disant_ pour les lire, etc. _Soi-disant_ demande toujours à être suivi d’un complément qui sert de qualificatif au pronom personnel qu’il renferme. Autrement on fait une phrase dont l’analyse ne peut rendre compte logiquement, et dont, pour cette raison, le vice est évident. SOIF (BOIRE SA). LOCUT. VIC. Il n’a pas _bu sa soif_. LOCUT. CORR. Il n’a pas _bu à sa soif_. Si l’on pouvait _boire sa soif_ et _manger sa faim_, il est fort probable qu’on n’aurait plus ni faim ni soif. Le ridicule de ces expressions se démontre de soi-même. SOIR. «On dit dans le style soutenu: _hier_ au _soir_, _demain_ au _soir_, _hier_ au _matin_, _demain_ au _matin_. Mais dans la conversation on peut dire: _hier soir_, _demain soir_, _hier matin_, _demain matin_.» (L’_Académie_, sur la 406ᵉ _rem._ de Vaugelas.) Le style de la conversation nous paraît devoir être ici préféré. L’article contracté _au_ est parfaitement inutile. Les Anglais disent aussi, sans article, _to morrow morning_, _to morrow night_, _yesterday morning_, _yesterday night_. SOIT. LOCUT. VIC. Il partira _soit_ avec moi, _ou_ avec un autre. LOCUT. CORR. Il partira _soit_ avec moi, _soit_ avec un autre. C’est une faute d’employer _ou_ dans le second membre d’une proposition que l’on a commencée par _soit_, comme dans ces phrases: _soit_ que vous mangiez _ou_ que vous buviez, faites-le modérément; _soit_ de jour _ou_ de nuit, on le trouve toujours à étudier. Il faut dire: _soit_ que vous mangiez, _soit_ que vous buviez, etc., _soit_ de jour, _soit_ de nuit, etc. Si l’on voulait employer _ou_, il faudrait supprimer _soit_, et dire: _que_ vous mangiez _ou que_ vous buviez, etc., _de_ jour _ou de_ nuit, etc. Laveaux (_Dict. des diff._) cite certains cas où l’on peut, selon lui, employer les deux conjonctions _soit_ et _ou_ successivement. Laveaux nous paraît avoir ici un petit tort, c’est d’autoriser des exceptions inutiles. SOLEIL. LOCUT. VIC. Il _fait soleil_. LOCUT. CORR. Il _fait du soleil_. «_Faire soleil_ m’avait toujours paru un gasconisme. _Il fait soleil._ J’ai vu ensuite que Vaugelas le condamne, et que La Touche trouve qu’il a raison.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) SOLEMNEL. ORTH. ET PRON. VIC. C’est un jour _solemnel_. ORTH. ET PRON. CORR. C’est un jour _solennel_ (_solanel_). MM. de Port-Royal se sont opposés à l’orthographe inventée par Richelet, parce qu’elle blesse l’étymologie; mais cette orthographe a fait fortune, malgré cette respectable opposition, et tous nos dictionnaires la consacrent aujourd’hui. SON, SA, SES. LOCUT. VIC. Il étudia sa maladie, et rechercha _son_ origine. LOCUT. CORR. Il étudia sa maladie, et _en_ rechercha l’origine. C’est une règle reconnue par tous les grammairiens anciens et modernes, et par tous nos bons auteurs, que l’adjectif possessif _son_, _sa_, _ses_, _leur_, _leurs_, ne doit pas être employé comme qualificatif d’un nom de choses ou d’animaux, lorsqu’il est possible de le remplacer par le relatif _en_, qui a plus d’élégance et donne souvent plus de clarté à la phrase. Dans les exemples suivans, il faut donc substituer le pronom relatif _en_ à l’adjectif _son_, _sa_, _ses_. Quand on parle du loup, on voit _sa_ queue.--Ce drap est beau, mais _sa_ couleur est vilaine.--J’aime la couleur de cette pierre, mais _son_ grain me paraît un peu gros.--Le Rhin est large, _ses_ eaux sont rapides. Dites: On _en_ voit la queue; la couleur _en_ est vilaine; le grain m’_en_ paraît un peu gros; les eaux _en_ sont rapides. «Si l’on disait: le soin qu’on apporte au travail empêche de sentir _sa_ fatigue; ceux qui introduisirent ces cérémonies connaissent bien _leur_ fort et _leur_ faible; _sa_ et _leur_ seraient équivoques: veut-on parler de sa propre fatigue ou de celle du travail, de celle que cause le travail? Est-ce le faible et le fort de ceux qui introduisent ces cérémonies, ou bien de ces cérémonies mêmes? «Comme ou veut mettre la _fatigue_ en rapport de possession avec le _travail_, et le _fort_ et le _faible_ avec les _cérémonies_, pour éviter l’équivoque, on prend un autre tour et l’on dit: Le soin qu’on apporte au travail empêche d’_en_ sentir la fatigue. Ceux qui introduisirent ces cérémonies _en_ connaissaient bien le fort et le faible.» (_Manuel des amateurs de la langue française._) SONNANT. LOCUT. VIC. Il est arrivé à quatre heures _sonnant_. LOCUT. CORR. Il est arrivé à quatre heures _sonnantes_. _Sonnantes_ exprime une manière d’être, et non une action. Les heures sont sonnées, et ne sonnent pas, activement parlant. C’est donc un adjectif verbal et non un participe présent. La variabilité est de toute rigueur. Le P. Ducerceau a dit correctement: Car le cadet voulut Que celui-ci, pour raisons pertinentes, Ne vînt chez lui qu’à six heures _sonnantes_. et Voltaire: Nous partirons à cinq heures _sonnantes_. (NANINE.) Cependant dans cette phrase: _J’ai une pendule_ sonnant _les quarts_, _sonnant_ est invariable, parce qu’il a un régime direct. C’est un participe présent. SORTILÈGE. PRON. VIC. Il a fait des _sorcilèges_. PRON. CORR. Il a fait des _sortilèges_. Il est assez étonnant que nos dictionnaires ne se soient pas avisés de nous indiquer la prononciation du _t_ dans le mot _sortilège_. Nous voyons cependant que cette prononciation est généralement douteuse. Il ne faut pas se montrer si sobre d’explications à l’égard d’une langue où l’on prononce, par exemple, le mot _portions_, tantôt avec le son normal du _t_, _nous_ portions _le bois_, tantôt avec le son de l’_s_, _les_ portions _sont faites_. SORTIR. LOCUT. VIC. Nous voulons que ce jugement _sorte_ son plein et entier effet. LOCUT. CORR. Nous voulons que ce jugement _sortisse_ (et beaucoup mieux _ait_) son plein et entier effet. «_Sortir_, obtenir, avoir. Je _sortis_, tu _sortis_, il _sortit_, nous _sortissons_, vous _sortissez_, ils _sortissent_.--Je _sortissais_, etc. Ce verbe se conjugue comme _sortir_. Il n’est d’usage qu’en termes de Palais, et seulement en quelques-uns de ses temps. _Cette sentence_ sortira _son plein et entier effet. J’entends que cette clause_ sortisse _son plein et entier effet._ «En termes de pratique et de notaire, on dit qu’_une somme de deniers, un effet mobilier_ sortira _nature de propre_, pour dire qu’il sera réputé propre, qu’il sera réputé et partagé comme propre.» (_Dict. de l’Acad._, 1802.) «_Sortir son plein et entier effet_ est un barbarisme de droit.» (M. CH. NODIER, _Examen crit. des Dict._) SORTIR. LOCUT. VIC. Votre maître _est_-il _sorti_ hier? LOCUT. CORR. Votre maître _a_-t-il _sorti_ hier? «On dit qu’une personne _a sorti_, pour dire qu’elle a fait l’action de sortir, et qu’elle est rentrée: _il_ a sorti _ce matin_; et l’on dit qu’elle _est sortie_, pour dire qu’elle est dehors et qu’elle n’est pas rentrée: _mon frère_ est sorti, _et ne rentrera que ce soir_. «Il ne faut pas confondre _il ne fait que de sortir_ avec _il ne fait que sortir_. Le premier veut dire: _il n’y a pas long-temps qu’il est sorti_, et le second: _il sort sans cesse_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) SORTIR. LOCUT. VIC. Je _sors d’avec_ lui, je _sors_ de le voir, je _sors_ d’être malade. LOCUT. CORR. Je _viens de le quitter_, je _viens_ de le voir, je _viens_ d’être malade. L’emploi de _sortir_ pour _venir_ est assez fréquent chez les personnes qui n’ont qu’une connaissance imparfaite de la langue française; les gens instruits se gardent bien de construire des phrases comme celles que nous avons données pour exemples. SOTTISE. LOCUT. VIC. Il m’a, dans sa colère, accablé de _sottises_. LOCUT. CORR. Il m’a, dans sa colère, accablé d’_injures_. Les injures, toutes vilaines qu’elles sont, peuvent être spirituelles, et, dans ce cas, les traiter de _sottises_ ce serait parler d’une manière inexacte. Une épigramme bien acérée est une injure pour celui qu’elle atteint, et ce n’est cependant pas une _sottise_. Un fade madrigal est une _sottise_; mais qui l’a jamais regardé comme une injure? SOUHAITER. PRONONC. VIC. Ils lui ont _souhaté_ le bon jour. PRONONC. CORR. Ils lui ont _souhaité_ le bon jour. Il ne faut pas non plus prononcer _souhat_ mais _souhait_. SOULIER. LOCUT. VIC. Cet homme n’a pas de _souliers dans les pieds_. LOCUT. CORR. Cet homme n’a pas de _souliers aux pieds_. Comme les _pieds_ sont _dans les souliers_, et non les _souliers dans les pieds_, il faut dire: Cet homme n’a pas de _souliers aux pieds_, ou mieux encore: Cet homme n’a pas de _souliers_, comme le dit l’Académie. Tout le monde sait fort bien que les _souliers_ ne conviennent qu’_aux pieds_. L’Académie dit aussi que cette manière de parler: _n’avoir pas de souliers dans les pieds_ est une hypallage. C’est fort possible, mais c’est de plus une sottise. SOUPATOIRE. LOCUT. VIC. Nous fîmes un dîner _soupatoire_. LOCUT. CORR. Nous fîmes un _dîner-souper_. M. Boiste traite ce mot de _burlesque_, et il a parfaitement raison; mais il y a des personnes qui l’emploient sérieusement, et nous sommes bien aises de leur faire savoir que ce mot n’a pour lui aucune autorité qui le protège contre le rire moqueur. _Soupatoire_ vaut bien _dînatoire_, et _dînatoire_ vaut bien _soupatoire_; mais chacun d’eux ne vaut rien. SOUPER (_Voy._ DÉJEUNER). SOUPOUDRER. LOCUT. VIC. _Soupoudrez_ ce poisson de farine. LOCUT. CORR. _Saupoudrez_ ce poisson de farine. A la rigueur, _saupoudrer_ ne devrait jamais être employé que pour signifier _poudrer de sel_, d’après la composition étymologique de ce verbe, dont la première syllabe _sau_ a la valeur du mot _sel_, comme dans _saumure_, _saumâtre_, _saunerie_, _saupiquet_, etc. Maintenant _saupoudrer_ se dit par extension de tout ce qu’on poudre de sucre, de poivre, etc., et c’est ainsi que la méprise de quelque ignorant en crédit aura probablement doté notre langue d’une logomachie absurde. SOUGUENILLE. LOCUT. VIC. Votre _souguenille_ est déchirée. LOCUT. CORR. Votre _souquenille_ est déchirée. La _souquenille_ est un surtout de grosse toile, à l’usage des cochers et palefreniers qui pansent leurs chevaux. SOURCIL. PRONONC. VIC. Elle a de beaux _soucils_. PRONONC. CORR. Elle a de beaux _sourcis_. Il faut faire sentir le _r_ dans _sourcil_, comme on le fait sentir dans _sourciller_. Si cette lettre était muette, l’_l_ l’étant déjà, ce mot deviendrait homonyme de _souci_, inquiétude; ce qui n’est pas, comme on peut le voir dans les dictionnaires d’homonymes. SOURD ET MUET. LOCUT. VIC. Son fils est à l’Institution des _sourds et muets_. LOCUT. CORR. Son fils est à l’Institution des _sourds-muets_. «La dénomination de _sourd et muet_ désigne un individu muet en même temps qu’il est sourd, mais chez lequel le mutisme est indépendant de la surdité. La désignation de _sourd-muet_ désigne un individu muet en même temps qu’il est sourd, mais chez lequel le mutisme n’est qu’une conséquence de la surdité. Le _sourd et muet_ est affligé de deux infirmités distinctes; le _sourd-muet_ a bien les deux mêmes infirmités; mais la seconde n’est qu’une suite de la première. On pourrait rendre l’ouïe au _sourd et muet_ sans qu’on eût lieu d’espérer qu’on pût lui rendre l’usage de la parole: si l’on faisait entendre un _sourd-muet_, il est plus que probable que bientôt il exprimerait ses idées à l’aide de signes articulés. Supposons même que le _sourd et muet_ et le _sourd-muet_ restent constamment sourds: dans cet état, le premier restera pareillement muet: et le second, sans être habile à percevoir des sons, peut acquérir l’usage de la parole par des moyens mécaniques, étrangers aux sensations acoustiques. Telle est la différence du _sourd et muet_ au _sourd-muet_; ainsi, ces deux dénominations diffèrent en ce que l’une est un terme _composé_, et l’autre un terme _complexe_ d’une proposition, pour parler le langage du logicien. Il se pourrait faire que ce que l’on doit appeler ordinairement un _sourd-muet_ fût un _sourd et muet_; c’est-à-dire, qu’étant sourd de naissance, il fut en même temps, et indépendamment de cette infirmité, _muet_ par vice d’organisation; mais cette rencontre fortuite et indépendante de ces deux infirmités existe peut-être une fois sur mille, quand l’inverse a lieu dans le cas contraire: voilà pourquoi on doit dire: L’Institution des _sourds-muets_, et non l’Institution des _sourds et muets_. Si cette dernière expression est plus usitée, c’est qu’il existe une erreur dans l’esprit de la plupart de ceux qui s’en servent; c’est qu’ils croient que le mutisme de ceux qu’ils appellent _sourds et muets_ est, chez eux, indépendant, et seulement concomitant de la surdité. Sur ce point, l’expression est exacte, le jugement seul qu’elle énonce est faux. Qu’on rectifie les idées, et le langage prendra la forme convenable à la rectitude des conceptions.» (M. BUTET, _Journal de la langue française_.) Nous ne pensons pas, comme quelques grammairiens, que _sourd-muet_ doive faire au féminin _sourd-muette_, parce que _sourde-muette_ est un peu dissonant. Une règle fondamentale ne doit pas être sacrifiée à une vaine susceptibilité de l’oreille. SOUS DE PIED, DESSOUS DE PIED. LOCUT. VIC. J’ai perdu mes _sous de pieds_, mes _dessous de pieds_. LOCUT. CORR. J’ai perdu mes _sous-pieds_. Le _sous-pied_ est une petite lanière de cuir ou d’étoffe, qui passe _sous_ le _pied_ et se rattache au pantalon ou à la guêtre. M. Raymond a écrit _soupied_ dans son dictionnaire. La dernière édition du Dictionnaire de Boiste n’a pas suivi cette singulière orthographe, mais celle que nous adoptons dans cet article. SOUVENIR (SE). LOCUT. VIC. Vous _souvenez-vous_ l’avoir vu? LOCUT. CORR. Vous _souvenez-vous de_ l’avoir vu? Le verbe _se souvenir_ doit toujours être suivi de la préposition _de_, quand on le joint à un autre verbe. Ne dites pas: Faites-_leur souvenir_ qu’ils m’ont promis de m’écrire, mais _faites-les souvenir_, etc. On fait _souvenir quelqu’un_ et non _à quelqu’un_. SOYE. LOCUT. VIC. Il faut qu’il _soye_ enlevé. LOCUT. CORR. Il faut qu’il _soit_ enlevé. Le subjonctif du verbe _être_ est: que je _sois_, que tu _sois_, qu’il _soit_, que nous _soyons_, que vous _soyez_, qu’ils _soient_, et non que je _soye_, que tu _soyes_, qu’il _soye_, etc. _Avoir_ et _être_ sont les deux seuls verbes dont la troisième personne singulière du subjonctif ne se termine pas par un _e_ muet. De là vient que tant de personnes disent toujours: Il faut qu’il _aie_, il faut qu’il _soye_. Ce n’est vraiment pas la logique qui manque à ces personnes-là; c’est la connaissance de quelques conventions grammaticales, assez ridicules au fond, mais que l’usage, en les couvrant de sa sanction, a malheureusement rendues sacrées et irrévocables. Il ne faut pas écrire, que nous _soyions_, que vous _soyiez_, pour distinguer le subjonctif de l’impératif. Ces deux temps s’écrivent de même dans le verbe _être_. SPIRALE. LOCUT. VIC. _La spirale_ de ma montre est _cassée_. LOCUT. CORR. _Le spiral_ de ma montre est _cassé_. _Spiral_, terme d’horlogerie, signifiant un petit ressort en spirale, est masculin; dans ses autres acceptions il est féminin. C’est probablement l’idée du mot _ressort_ qui aura ici déterminé ce genre. STAGNANT. PRON. VIC. Un marais _stagnant_. PRON. CORR. Un marais _stag-nant_. STALLE. LOCUT. VIC. Gardez-moi _un stalle_ près de vous. LOCUT. CORR. Gardez-moi _une stalle_ près de vous. D’après l’Académie, ce mot est masculin, quand il est seul, et féminin, quand il est suivi d’un adjectif. Il vaut mieux ici s’en rapporter à M. Boiste, qui dit que le féminin est maintenant seul adopté. L’étymologie est, il est vrai, contraire à l’usage, puisqu’on dit en latin _stallus_; mais qu’y faire? L’usage ne renverse-t-il pas tout ce qu’il y a de plus respectable en grammaire, la raison, l’étymologie, l’analogie, etc. C’est un anarchiste de premier ordre. STE. PRON. VIC. Avez-vous vu _st’_homme; _ste_ femme. PRON. CORR. Avez-vous vu _cet_ homme, _cette_ femme. M. de Wailly dit, dans sa grammaire (p. 314, 6ᵉ éd.), que, dans la conversation, _cet_ et _cette_ se prononcent comme _st_, _ste_: _st’ homme_, _ste femme_, et ne blâme nullement cette prononciation tronquée. Nous pensons qu’un grammairien ne devrait pas donner, en invoquant l’usage, une espèce de consécration à des fautes avérées de langage. On prononce, il est vrai, _ste_ à Paris, dans la plus haute société comme dans la plus basse: les extrêmes se touchent. Mais les gens instruits, de quelque société qu’ils soient, et ce sont ceux-là qui doivent faire loi, se donnent la peine d’ouvrir la bouche pour prononcer ce mot régulièrement. Comment ferait-on pour persuader à un étranger que le mot que l’on prononce _ste_ s’écrit _cette_. N’y a-t-il pas là de quoi le dégoûter d’apprendre notre langue? STOMACAL, STOMACHIQUE. LOCUT. VIC. Ce vin est un bon _stomacal_. LOCUT. CORR. Ce vin est un bon _stomachique_. _Stomacal_ ne s’emploie jamais comme substantif. Comme adjectif il signifie: _qui est bon à l’estomac et le fortifie_; _stomachique_ signifie _qui appartient à l’estomac_. «_Stomacal_ se dit plutôt _des choses naturelles_, _bonnes à l’estomac_, et _stomachique_ des _compositions artificielles_.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) SUCCÉDER. ORTH. VIC. Les révolutions qui se sont _succédées_ en France. ORTH. CORR. Les révolutions qui se sont _succédé_ en France. _Succéder_ étant un verbe neutre, son participe ne peut être soumis à l’accord. On ne dit pas _succéder quelqu’un_, mais _succéder à quelqu’un_. Cette phrase: Les deux hommes qui _se sont succédé_ au pouvoir, signifie: Les deux hommes qui ont _succédé l’un à l’autre_ et non _l’un l’autre_, comme dans cette autre phrase: Les deux hommes qui se sont _remplacés_ au pouvoir. L’analyse grammaticale donne ici _l’un l’autre_, c’est-à-dire un régime direct, donc il doit y avoir accord. Dans le premier exemple, elle donne un régime indirect, pas d’accord. Comme il n’entre pas dans le plan de notre ouvrage de relever les nombreuses fautes que l’on peut faire dans l’emploi des participes, nous ne nous serions pas occupé du participe _succédé_, sans les fréquentes erreurs auxquelles nous voyons qu’il donne lieu, dans les journaux surtout. SUCRER. LOCUT. VIC. _Sucrez-vous_, messieurs. LOCUT. CORR. _Sucrez votre café_, etc., messieurs. _Sucrez-vous_ s’emploie par ellipse; mais il y a une limite à tout, et l’on conviendra que l’ellipse est ici un peu trop forte, d’autant plus qu’elle offre un double sens. SUISSESSE. LOCUT. VIC. Je connais une _Suissesse_. LOCUT. CORR. Je connais une _Suisse_. «Boiste indique _suissesse_ comme féminin de _suisse_; Regnard, dans sa comédie des _Souhaits_, met au nombre de ses personnages une _Suissesse_; et Voltaire appelle la Julie de Saint-Preux, une grosse _Suissesse_.» (_Glossaire génevois._) _Suissesse_ nous paraît être plutôt une expression comique qu’une expression sérieuse. Du moins nous souvenons-nous de l’avoir presque toujours vue employée comme telle. Regnard et Voltaire viennent ici à l’appui de notre remarque. Trévoux donne _suisse_ comme substantif masculin et _féminin_. Si l’on disait une _Suissesse_, pourquoi ne dirait-on pas aussi une _Russesse_ pour une _Russe_? SUITE (DE). LOCUT. VIC. L’affaire est pressée, partez _de suite_. LOCUT. CORR. L’affaire est pressée, partez _tout de suite_. _De suite_ signifie l’un après l’autre, sans interruption. «Il a marché deux jours _de suite_. _De suite_, précédé de l’adverbe _tout_, signifie incontinent, sur l’heure. Il faut que les enfans obéissent _tout de suite_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) M. Ch. Nodier, qui regarde, avec raison, _de suite_, employé dans le sens de _tout de suite_, comme un solécisme insupportable (_Examen crit. des Dict._), nous a raconté, à ce sujet, l’anecdote suivante. (_Le_ Temps, _feuilleton, nov. 1831_.) «Il y avait une fois cinq ou six académiciens qui avaient de l’esprit. Ces messieurs n’étaient pas d’accord sur la signification des quasi-adverbes _de suite_ et _tout de suite_, contre lesquels la chambre élective avait failli la veille trébucher si lourdement, et ils étaient convenus de vider la question entre eux au Rocher de Cancale. J’y déjeûnais tout seul dans un coin. «--Servez-nous _tout de suite_ vingt-cinq douzaines d’huîtres, dit le classique. «--Et ouvrez-les _de suite_, dit le néologue, enchanté de sa variante. «--Expliquez-vous, messieurs, répondit l’écaillère, bonne et grosse réjouie, à la figure rubiconde, qui ne s’était jamais informée des finesses du bon français qu’autant que l’on s’en informe à Étretat ou à Granville. Si je les ouvre _de suite_, nous y mettrons un peu de temps. Si vous les voulez _tout de suite_, je ferai monter quelqu’un pour m’aider. «Les académiciens la regardèrent bouche béante et les bras pendans. Elle ouvrit les huîtres comme il lui plut. Je payai ma carte, et un instant après je retrouvai l’écaillère à la porte. Digne et respectable femme, m’écriai-je, en lui serrant la main avec cet élan d’affection que produisent quelquefois les sympathies de l’esprit, je vous passe procuration pour soutenir les intérêts de notre belle langue française par-devant la commission du Dictionnaire. N’y manquez pas, je vous prie, car ils sont bien capables de faire quelque sottise!» SUPPLÉER. LOCUT. VIC. Les qualités du cœur peuvent _suppléer celles_ de l’esprit. LOCUT. CORR. Les qualités du cœur peuvent _suppléer à celles_ de l’esprit. «_Suppléer une chose_, c’est ajouter en objets _de la même nature_ ce qui manque; c’est fournir ce qu’il faut de surplus, pour que cette chose soit complète: _ce sac doit être de mille francs, et ce qu’il y a de moins, je le_ suppléerai; _je_ suppléerai le reste. (_L’Académie._) _Suppléer à une chose_, c’est remplacer une chose par une autre chose qui en tient lieu, quoique d’une _nature différente_; et alors _suppléer_ signifie _tenir lieu de_: «_Souvent, dans les disputes, les injures_ suppléent aux raisons. (_L’Académie._) «_Le titre de brave et franc chevalier annonçait l’honneur, et ne_ le suppléait _jamais_. (THOMAS.) Il fallait: et n’_y suppléait jamais_. «Remarquez qu’avec un nom, ou un pronom de _personne_ qui lui sert de régime, _suppléer_ ne prend jamais la préposition _à_: on dit _suppléer quelqu’un_.--_S’il ne vient pas, je_ le suppléerai; et ce verbe signifie, dans ce cas, représenter une personne absente, en faire les fonctions.» (_Grammaire des gramm._) SUR. { J’irai chez vous _sur_ les deux heures. LOCUT. VIC. { J’ai lu cela _sur_ le journal. { Elle demeure _sur_ le 10ᵉ arrondissement. { Ma fille _va sur_ dix ans. { J’irai chez vous _vers_ deux heures. LOCUT. CORR. { J’ai lu cela _dans_ le journal. { Elle demeure _dans_ le 10ᵉ arrondissement. { Ma fille _aura bientôt_ dix ans. On fait un usage très fréquent et très abusif de la préposition _sur_ pour la préposition _dans_ surtout. Un peu de raisonnement suffit pour éviter cette faute. SIBYLLE. LOCUT. VIC. Achetez une _sibylle_ de bois. LOCUT. CORR. Achetez une _sébile_ de bois. Une _sébile_ est une écuelle ordinairement en bois, dans laquelle on met de la poudre pour sécher l’écriture, des monnaies, etc. Une _sibylle_ est une devineresse; la _sibylle_ de Cumes. C’est de ce dernier mot que vient l’adjectif _sibyllin_; les oracles _sibyllins_. SYLPHE, SILPHE. «_Sylphe_, génie de l’air, est fait du grec σύρφος, une créature aérienne, un moucheron; et par conséquent il doit s’écrire comme il est écrit en tête de cet article. «_Silphe_, insecte, est un substantif féminin, et on doit l’écrire _silphe_, parce qu’il vient du latin, _silpha_, qui vient du grec σίλφη.» (M. CH. NODIER, _Exam. crit. des Dict._) _Sylphide_ se rapportant à _sylphe_, dont il est le féminin, doit être évidemment écrit par un _y_. TABAC. PRON. VIC. _Tabak_. PRON. CORR. _Taba_. Le _c_ ne doit pas se faire sentir dans ce mot, à moins qu’il ne soit suivi d’un mot commençant par une voyelle. Nous croyons qu’il est mieux de dire du _tabak étranger_ que du _taba étranger_. De cette manière, on évite un hiatus. «Les Génevois, dit J.-J. Rousseau, articulent le _marc_ du raisin comme _Marc_, nom d’homme; ils disent exactement du _tabak_, et non pas du _taba_.» Quelques personnes disent _tabakière_. C’est une faute aujourd’hui. Du temps de Ménage, c’était tout le contraire; _tabatière_ était la mauvaise locution, et _tabakière_ était la bonne. (_Observations sur la langue française_, ch. CLIV.) TACHER. LOCUT. VIC. Je _tâcherai qu_’il soit content. LOCUT. CORR. Je _tâcherai de_ le contenter. _Tâcher_ étant un verbe neutre, ne peut être suivi du conjonctif _que_, qui constitue un régime direct. «_Tâcher de_ se dit quand il s’agit d’une action qui n’a pas un but marqué hors du sujet. _Je tâcherai d’oublier cette injure_, l’action s’opère dans le sujet même; _je tâche de me débarrasser de mes dettes_, l’action s’opère sur le sujet même; _je tâcherai de vous satisfaire_, c’est-à-dire de faire tout ce qui dépendra de moi pour que vous soyez satisfait. Il y a bien là un but hors du sujet, mais ce but n’est pas marqué distinctement, le sens de _je tâcherai_ tombe particulièrement sur les efforts faits par le sujet. On emploie _tâcher à_ quand il s’agit d’une action qui a un but marqué hors du sujet. _Il tâche au but_, _il tâche à m’embarrasser_, ici les esprits tendent directement à un but qui est hors du sujet, _il tâche à me nuire_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) TACT. PRON. VIC. Elle a du _tac_. PRON. CORR. Elle a du _tacte_. TAIRE. LOCUT. VIC. _Taisez_ donc votre langue. LOCUT. CORR. _Faites_ donc _taire_ votre langue. _Taire_ ne peut être employé activement que comme synonyme de _cacher_, _céler_. Il faut _taire_ cette chose-là, c’est-à-dire, il faut _cacher_, céler cette chose-là. Dans notre phrase d’exemple, _taisez_ est un barbarisme. TAISANT. LOCUT. VIC. Nous dirons, pour rendre ces messieurs _taisans_, etc. LOCUT. CORR. Nous dirons, pour _réduire_ ces messieurs _au silence_, etc. Nous n’avons jamais vu qu’en style de palais le participe _taisant_ employé de cette burlesque manière. Pourquoi le sanctuaire de la justice est-il si souvent le sanctuaire du barbarisme? Pourquoi messieurs les légistes savent-ils si peu leur langue maternelle? Ont-ils oublié qu’il y a nécessité de connaître parfaitement la grammaire quand on veut écrire clairement, et qui, plus qu’eux, a besoin de le faire? Nous ne leur dirons pas: Étudiez un peu moins la législation et un peu plus la grammaire; chaque étude a son importance, et nous sommes si disposés à reconnaître celle de leur étude spéciale, que voici ce que nous leur dirons: Étudiez un peu plus la législation et beaucoup plus la grammaire. Est-ce là un conseil qui puisse nuire aux intérêts de ces messieurs ou à ceux du public? «La grammaire», a dit M. Ch. Nodier, «est le premier, le plus essentiel de nos enseignemens.» (Le Temps, _feuilleton du 13 septembre 1833_.) TALENT (HOMME DE), HOMME A TALENS. LOCUT. VIC. { C’est un _homme à talent_ pour l’écriture. { Il sait mille choses; c’est un _homme de talent_. LOCUT. CORR. { C’est un _homme de talent_ pour l’écriture. { Il sait mille choses; c’est un _homme à talens_. Ces deux locutions, que l’on confond assez généralement, ont entre elles une grande différence. La première signifie un homme qui a du talent, et demande le singulier; la seconde, un homme doué de talens, et veut le pluriel. Si l’on a des talens différens, on est un _homme à talens_; si on n’en a qu’un seul, on est un _homme de talent_. TANNANT. LOCUT. VIC. Que vous êtes _tannant_! LOCUT. CORR. Que vous êtes _ennuyeux_! Ce mot, que M. Boiste, dans son Dictionnaire (8ᵉ édit.), traite, avec raison, de barbarisme, est un des plus bas du patois parisien. Nous avons été fort surpris de le trouver dans le Dictionnaire de M. Raymond, qui, à la vérité, l’a noté comme familier, mais qui n’aurait même pas dû lui accorder cet honneur. Représenter un homme qui vous ennuie comme un homme qui vous _tanne_, est réellement, quoi qu’en dise Mercier, une idée dégoûtante. «Ce mot est très-expressif», dit-il, «un homme fâcheux ressemble à un misérable _tanneur_.» (_Néologie_, t. II.) Comment se fait-il que beaucoup de gens du monde, d’une délicatesse excessive sur tous les genres de convenances, ne se fassent aucun scrupule d’employer une semblable expression? C’est qu’ils ne l’ont probablement jamais examinée, et nous croyons leur rendre un véritable service en la signalant à leur dédain. Ménage dit que cette locution est normande; c’est possible, mais nous l’avons trouvée aussi dans un vieux poète franc-comtois. Je suis _tanné_ d’estre vicaire, Mieux aymeroye estre au grand Caire, Ou varlet d’un appoticaire. (JEHAN MOLINET, _le dictier de Vert-Jus_.) Ce qui prouve qu’elle a été autrefois en usage, mais ce qui ne prouve pas qu’elle doive l’être encore aujourd’hui. Il serait possible qu’on eût dit autrefois _être tanné_ pour dire être dans une situation analogue à celle d’un animal piqué par un _taon_, qu’on a écrit _tan_. Quand le _tan_ importun lui tourmente les flancs. RONSARD, _Réponse à quelque ministre_. «_Tanner_ signifie aussi fatiguer, ennuyer, molester. _C’est un homme_ tannant. _C’est un homme qui me_ tanne.» (_Acad._) «Certes, dit Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._), la langue française ne serait pas la plus belle langue de l’Europe et la plus durable, si cet article était vrai. On dit quelquefois d’un homme qui ennuie, qu’_il est hennant_, par la seule raison que l’ancien mot _hennant_ signifiait _ennuyeux_. Et comme cette vieille phrase, il est _hennant_, se prononce à peu près, _il est tannant_, le rédacteur de l’article sur le mot _tanner_ y aura été trompé.» TANT, AUTANT. (_Voyez_ SI, AUSSI.) TANT QU’A ÇA, CELA. LOCUT. VIC. _Tant qu’à ça_, je m’en charge. LOCUT. CORR. _Quant à cela_, je m’en charge. Il faut aussi, au lieu de _tant qu’à moi_, _tant qu’à vous_, _tant qu’à lui_, dire _quant à moi_, _quant à vous_, _quant à lui_. TAON. PRONONC. VIC. Il fut piqué par un _ta-on_, par un _tan_. PRONONC. CORR. Il fut piqué par un _ton_. L’usage veut aujourd’hui que l’on écrive un _taon_ et que l’on prononce: un _ton_. On a écrit autrefois et prononcé _tan_, comme on le voit par les vers suivans: On voit un grand taureau, forcené de furie, Qui court et par rochers, par bois et par estangs Quand le _tan_ importun lui tourmente les flancs. (RONSARD, _Rép. à quelque min._, édit. 1604.) TARTARES, TATARS. «Les savans sont partagés sur le nom qu’il faut donner à ces peuples: les uns, comme M. Klaproth, n’admettent que celui de _Tatars_; les autres, comme M. Remusat, conservent le nom de _Tartares_, usité depuis long-temps dans les écrits latins et français. Les Russes, qui, par leur position de voisinage, semblent faire autorité, disent _Tatars_: leurs anciennes chroniques portent _Tatari_. M. Abel Remusat assigne l’origine de l’altération de ce nom à un jeu de mots que Mathieu Pâris prête au roi Saint-Louis, à qui la Reine Blanche témoignait ses craintes sur les progrès de l’invasion de ces peuples: _Ma mère_, dit-il, _soyons soutenus par cette consolation qui nous vient du ciel_: _s’ils arrivent ces_ Tartares, _ou nous les ferons rentrer dans_ le Tartare, _d’où ils sont sortis_, _ou bien ils nous enverront nous-mêmes jouir dans le ciel du bonheur promis aux élus_. Le jeu de mots de Saint-Louis n’eut cependant pas la vogue de celui de l’empereur Frédéric: _Tartari, imò Tartarei_, comme les appela ce prince, qui refusa de se reconnaître pour leur vassal, fut la dénomination qui se répandit dans l’Occident.» (_Hist. de la Géographie, par Malte-Brun. Note._) «_Tatares_ est le nom le plus exact de ce peuple, et il est bon à conserver exclusivement pour éviter l’homonymie.» (M. CH. NODIER, _Examen crit. des Dict._) TEL. LOCUT. VIC. Que m’importe ce que pense _M. tel_. LOCUT. CORR. Que m’importe ce que pense _M. un tel_. «Il ne faut pas dire _M. tel, madame telle_; il faut absolument dire _M. un tel_, _madame une telle_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._, _art._ UN.) TEL QUE. LOCUT. VIC. { Donnez-m’en un, _tel qu’_il soit. { On le vante trop, _tel_ mérite _qu’_il ait. LOCUT. CORR. { Donnez-m’en un, _quel qu’il_ soit. { On le vante trop, _quelque_ mérite _qu’_il ait. _Tel que_, employé pour _quel que_, _quelque_, est une faute que tous nos grammairiens ont signalée, que nos bons auteurs ont presque toujours évitée, mais qui se trouve assez souvent chez nos écrivains modernes de second ordre, parce qu’ils aiment beaucoup tout ce qui a un petit air d’étrangeté. Il y a fort long-temps, du reste, qu’on fait cette faute; mais ce n’en est pas moins une faute. On a si souvent réclamé à ce sujet, que la prescription n’a certainement pu être encourue. Qui oserait d’ailleurs prescrire contre le bon sens? Jamais ne nous plaignons des sacrés potentats, _Telles_ que soient leurs mœurs, _tels_ que soient leurs éclats; S’ils sont bons, pourquoi s’en plaindre? S’il est vrai qu’ils ne le soient pas, Nous devons nous taire et les craindre. M. le chevalier d’Aceilly n’a pas écrit ici très correctement, ni raisonné très noblement. «Les détails qu’on va lire, _tels_ affreux _qu’_ils soient, etc.» (EUGÈNE SUE, _Atar-Gull_.) Lisez _quelque_ affreux _qu’_ils soient. TÉMOIN. ORTH. VIC. Il est querelleur, _témoins_ les coups qu’il m’a donnés. ORTH. CORR. Il est querelleur; _témoin_ les coups qu’il m’a donnés. Quand avons-nous manqué d’aboyer au larron? _Témoin_ trois procureurs, dont icelui Citron A déchiré la robe. (RACINE, _Les Plaideurs_, act. III, sc. 3.) «Luneau de Boisgermain observe que _témoin_ n’est point adverbe, mais un ablatif absolu, et que, par conséquent, il est plus que probable que l’auteur avait écrit _témoins_ au pluriel. Ce qu’il est important de remarquer, c’est l’erreur de Luneau; toutes les bonnes éditions de Racine portent _témoin_ au singulier, pris adverbialement. A l’autorité de Racine se joint celle du Dictionnaire de l’Académie, qui contredit formellement cet étrange commentateur.» (GEOFFROY, _Œuvres de Racine_.) Notre langue a de la répugnance à faire subir l’accord aux mots qui en précèdent d’autres qui les régissent. L’esprit n’aime pas, comme le dit M. Laveaux, à revenir en arrière. _Témoin_ les mots _feu_, _nu_, etc., qui restent invariables quand ils sont suivis des substantifs auxquels ils se rapportent. TEMPLE. LOCUT. VIC. Il a été blessé aux _temples_. LOCUT. CORR. Il a été blessé aux _tempes_. Du temps de Vaugelas (161ᵉ rem.), on disait _la temple_ et non _la tempe_. Ce dernier mot est le seul reçu maintenant. «Les _tempes_ ont, dit-on, été ainsi nommées (_tempora_, en latin), parce qu’elles indiquent le _temps_ ou l’âge de l’homme, à cause de la blancheur des cheveux qui commence à cet endroit.» (DE ROQUEFORT, _Dict. étym._) TEMPS (DANS LE). LOCUT. VIC. Cela m’a coûté mille francs _dans le temps_, _dans les temps_. LOCUT. CORR. Cela m’a coûte mille francs _autrefois_. Cette expression: _dans le temps_ est beaucoup trop vague pour être satisfaisante. _Dans le temps_ de quoi? _dans le temps_ de qui? pourrait-on demander. Si vous ne voulez ou ne pouvez préciser aucune époque, employez _autrefois_, et tout est dit. TENDON. LOCUT. VIC. Nous avons mangé des _tendons_ de veau. LOCUT. CORR. Nous avons mangé des _tendrons_ de veau. Les _tendons_ sont des extrémités de muscles et ne peuvent guère servir à faire des ragoûts; mais les _tendrons_, cartilages qui se trouvent à l’extrémité des os de la poitrine de certains animaux, fournissent un mets fort recherché par les personnes qui aiment ce qui croque sous la dent. «Une fricassée de _tendrons_ de veau.» (_Acad._) TENDRESSE. LOCUT. VIC. Rien n’égale la _tendresse_, la _tendreur_ de ce gigot. LOCUT. CORR. Rien n’égale la _tendreté_ de ce gigot. «_Tendreur_, en parlant des viandes, n’a pas passé. On dit _tendreté_. Quelques-uns avaient voulu introduire _tendre_, subst. masc., dans ce sens: Cette viande est d’un grand _tendre_: l’usage ne l’a point admis.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) L’Académie a adopté _tendreté_. L’auteur des Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie fait la guerre à ce mot. «Ce fut, dit-il, au moins un siècle après la première apparition de Mascarille et de Jodelet chez mesdemoiselles Gorgibus, qu’on osa inventer chez madame de T*** ou de L*** la _tendreté_ d’un gigot; tant il est vrai que c’est un des priviléges du génie de contenir pour long-temps la sottise! «A peine _tendreté_ eut-il frappé les oreilles d’une coterie, qu’une coterie jalouse lui opposa la _tendreur_. Les avis se partagèrent long-temps entre les gourmets des deux tablées; mais enfin le secrétaire de l’Académie française crut devoir décider la question. «Cependant la décida-t-il bien, en adoptant _tendreté_, au préjudice de _tendreur_, ou même de _tendresse_? Je laisse à juger ce point aux gens de goût; et je ferai seulement la réflexion suivante. Supposons que la servante de Gorgibus eût entendu ses maîtresses lui parler de la _tendreté_ d’un gigot ou d’une botte de raves, je m’imagine qu’elle leur eût allégué la _creuseur_ de ses sabots, la _rougeur_ ou l’_écarlatesse_ de sa jupe; ce qui semble contredire formellement la décision académique.» Il est certain que, malgré la critique de M. Feydel, personne ne voudrait maintenant appliquer le mot _tendresse_ à un gigot, à des légumes. Passe encore pour la salade: là, au moins, il y a un _cœur_.--Plaisanterie à part, _tendresse_, dans l’acception que veut lui conserver le critique de l’Académie, est considéré généralement comme un barbarisme, et n’est guère employé que par ces espèces de maraîchers qui courent les rues de Paris en criant à gorge déployée: La _tendresse_! la _verduresse_! TERRORIFIER. LOCUT. VIC. Cette nouvelle les _terrorifia_. LOCUT. CORR. Cette nouvelle les _terrifia_. M. Boiste a cru devoir donner le verbe _terrorifier_, et nous en sommes surpris, car il n’est jamais employé par les gens qui parlent bien. _Terrorifier_ vaudrait sans doute mieux, en ce que le verbe _terrifier_ a déjà une autre acception, celle de _convertir_ en terre, et qu’il serait très désirable que chaque idée fût représentée par un mot propre, mais le ridicule s’est attaché au verbe _terrorifier_, et nous devons actuellement le regarder comme mort. M. Boiste renvoie d’ailleurs à _terrifier_. TÊTE D’OREILLER. LOCUT. VIC. Voici une _tête d’oreiller_. LOCUT. CORR. Voici une _taie d’oreiller_. On a dit et écrit autrefois: un _tet d’oreiller_; c’est de là que sera venue, par corruption, le mot populaire _tête d’oreiller_. TIMONNIER. LOCUT. VIC. Ce cheval fera un bon _timonnier_. LOCUT. CORR. Ce cheval fera un bon _limonnier_. On dit plus communément les limons d’une voiture que le timon. Il vaut donc mieux ne se servir de l’expression _limonnier_ qu’en parlant d’un cheval, et laisser _timonnier_ exclusivement à sa signification de _personne qui gouverne le timon d’un vaisseau_, comme l’a fort sagement fait le Dictionnaire de l’Académie (1802), et comme auraient dû le faire les lexicographes qui l’ont suivi. Dans cette phrase, par exemple: _Le timonnier était tout en sueur_, comment saura-t-on s’il est question d’un homme ou d’un cheval, à moins qu’il ne demeure bien convenu qu’un _timonnier_ est un homme, et un _limonnier_ un cheval? La propriété des termes mérite vraiment plus d’importance qu’on n’y en attache généralement. TISSER. LOCUT. VIC. Elle a _tissé_ elle-même cette toile. LOCUT. CORR. Elle a _tissu_ elle-même cette toile. On a dit autrefois _tistre_; on dit aujourd’hui _tisser_, dont le participe est _tissu_. Moi seule j’ai _tissu_ le lien malheureux, Dont tu viens d’éprouver les détestables nœuds. (RACINE, _Bajazet_, acte V, sc. 12.) TOAST. PRON. VIC. Porter un _to-ast_. PRON. CORR. Porter un _toste_. Ce mot nous est donné comme un mot anglais, transporté dans notre langue avec sa signification de choc d’un verre à boire contre un autre verre. Ne serait-il pas plutôt pris du vieux mot français _toster_, qui signifiait _choquer_, _joûter_, et ne serait-il pas du nombre des mots de notre langue, introduits dans l’anglais par les Normands? On lit dans Clotilde de Surville, poète du quinzième siècle, le vers suivant: Contre le tempz, eh! quoi donc peult _toster_? M. Berchoux nous paraît avoir eu tort de faire deux syllabes de ce mot: De porter des _toasts_ suivez l’antique usage... Écoutez les _toasts_ que j’ose vous prescrire. (LA GASTRONOMIE, poëme.) Il faudrait donc aussi faire quatre syllabes du mot _roast-beef_. TOMBÉE. LOCUT. VIC. Nous arrivâmes à la _tombée_ de la nuit. LOCUT. CORR. Nous arrivâmes à la nuit _tombante_. Pourquoi tous nos dictionnaires ont-ils oublié l’adjectif _tombant_? TOMBER. LOCUT. VIC. Mon fils _est tombé_ hier. LOCUT. CORR. Mon fils _a tombé_ hier. «L’Académie et la plupart des grammairiens disent que le verbe _tomber_ ne prend pour auxiliaire que le verbe _être_, et qu’on ne peut jamais le conjuguer avec le verbe _avoir_. Cependant en donnant cette règle avec beaucoup d’assurance, ils ne peuvent se dispenser de convenir que plusieurs écrivains, dans certains cas, ont conjugué _tomber_ avec l’auxiliaire _avoir_; mais ils appellent ces locutions des distractions ou des fautes, et n’en regardent pas moins leur règle comme infaillible. «Je conviendrai qu’il faut toujours dire: _je suis tombé_, si par cette locution on peut exprimer toutes les nuances, toutes les vues de l’esprit, que peuvent présenter les temps composés du verbe _tomber_; mais s’il est des cas où cette locution confond une vue de l’esprit avec une autre, je serai fondé à croire qu’elle ne suffit pas. Une mère voit son enfant près de tomber, elle dit: _il va tomber_; elle le voit tombant, elle dit: _il tombe_; elle le voit à terre après sa chûte, elle dit: _il est tombé_; mais si elle le relève, et qu’elle veuille indiquer à quelqu’un l’accident qui lui est arrivé, comment dira-t-elle? Dira-t-elle encore: _mon enfant est tombé_? Elle se servira donc de la même locution pour exprimer deux vues différentes de l’esprit.--_Mon enfant est tombé_; on lui répondra: courez vîte le relever.--Mais je ne veux pas dire qu’il est actuellement par terre, par suite de sa chûte: on l’a relevé.--Que voulez-vous donc dire?--Il n’y a point de femme qui, pressée par ces questions, ne réponde alors: je veux dire qu’il _a tombé_.--Il y a des choses dont on peut dire qu’_elles ont tombé_, et dont on ne peut jamais dire, exactement parlant, qu’_elles sont tombées_. Telles sont les choses qui, ayant un nom dans leur chûte, le perdent quand la chûte est consommée. On appelle _pluie_ l’eau qui tombe du ciel; _la pluie tombe_, _la pluie a tombé_, mais strictement parlant, on ne devrait pas dire que _la pluie est tombée_; car quand l’eau du ciel est sur la terre, ce n’est plus de la pluie, c’est de l’eau de pluie. Ainsi, la pluie, qui peut être ou avoir été dans un état de chose tombante, ne peut être dans un état de chose tombée. On peut donc dire _la pluie tomba_, _la pluie a tombé_; mais on ne devrait pas dire _la pluie est tombée_. Cependant on le dit, en parlant d’une période qui n’est pas encore écoulée: _la pluie est tombée ce matin à verse_. Mais il serait ridicule de dire: _la pluie est tombée à verse il y a six jours_; il faut dire: _a tombé_. On peut appliquer les mêmes observations aux mots _foudre_ et _tonnerre_. _L’année dernière_, _le tonnerre_ a tombé _sur plusieurs édifices_; _le tonnerre_ est tombé _ce matin_, ou a tombé _ce matin dans la Seine_. Vouloir absolument que l’on emploie également l’auxiliaire _être_ pour signifier et l’action, et l’état qui résulte de l’action, c’est confondre dans une seule expression deux choses réellement distinctes, c’est bannir de la langue une locution nécessaire pour exprimer une vue particulière de l’esprit, c’est apauvrir la langue. On a sans doute exclu cette locution de la langue, parce que l’Académie a omis de la mettre dans son Dictionnaire. Voilà comme l’Académie, à plusieurs égards, a contribué à apauvrir et à corrompre la langue. On a fait des règles de ses omissions et de ses bévues.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) L’Académie, qui prépare en ce moment une nouvelle édition de son dictionnaire, ne dédaignera sans doute pas d’avoir égard à la remarque de Laveaux, sur l’emploi de l’auxiliaire _avoir_ avec _tomber_, et à tant d’autres observations non moins sensées, faites par plusieurs de nos meilleurs grammairiens sur les défauts malheureusement trop nombreux de son ouvrage. Espérons qu’un mesquin esprit de corps ne l’emportera pas sur l’intérêt de la langue française. TOMBER A TERRE, TOMBER PAR TERRE. LOCUT. VIC. { Ce grand chêne est _tombé à terre_. { La girouette de notre maison est _tombée par terre_. LOCUT. CORR. { Ce grand chêne est _tombé par terre_. { La girouette de notre maison est _tombée à terre_. «_Tomber par terre_ se dit de ce qui, étant déjà à terre, tombe de sa hauteur; et _tomber à terre_, de ce qui, étant élevé au-dessus de terre, tombe de haut. «Un homme, par exemple, qui passe dans une rue et qui vient à tomber, _tombe par terre_, et non _à terre_, car il y est déjà; mais un couvreur, à qui le pied manque sur un toit, _tombe à terre_, et non _par terre_. «Un arbre _tombe par terre_; mais les fruits de l’arbre _tombent à terre_.» (GIRARD, _Synonymes_.) TONTON. LOCUT. VIC. Il le fait tourner comme un _tonton_. LOCUT. CORR. Il le fait tourner comme un _toton_. _Toton_ est le mot latin _totum_, francisé, sous le double rapport de la prononciation et de l’orthographe. «Le _toton_ est une sorte de dé à quatre et à cinq faces, sur l’une desquelles est la lettre T, qui désigne le mot latin _totum_, tout; parce que, lorsque le dé présente cette face, le joueur gagne tout.» (De ROQUEFORT, _Dict. étym._) Enfin voilà ce qu’aime Le triste auteur de ce pauvre _tonton_. (EM. DEBRAUX, _Ch._) Lisez _toton_. TOUCHER. LOCUT. VIC. Nous sommes réconciliés; _touchons_-nous la _main_. LOCUT. CORR. Nous sommes réconciliés; _touchons_-nous _dans_ la main. L’usage veut _toucher dans la main_, et non _toucher la main_. Le régime direct de _toucher_ est le pronom personnel. Dans ces phrases du Dictionnaire de l’Académie (1802), _nous nous sommes_ touchés _dans la main_, _ils se sont_ touchés _dans la main_, l’analyse démontre clairement que le verbe _toucher_ est actif. Il faut donc conséquemment dire _toucher quelqu’un dans la main_, et non _toucher à quelqu’un dans la main_. Molière nous paraît avoir eu tort de faire _toucher_ verbe neutre, dans ce vers: Otez ce gant; _touchez à_ monsieur _dans la main_. (_Femmes savantes._) TOUCHER. (_Voyez_ PINCER.). TOURNER. LOCUT. VIC. Je crois qu’il _tourne_ cœur. LOCUT. CORR. Je crois qu’il _retourne_ cœur. La carte que l’on _retourne_ se nomme la _retourne_. _De quelle couleur est_ la retourne? TOUS DEUX, TOUS LES DEUX. LOCUT. VIC. { Nous partîmes _tous les deux_ sur le même navire. { Nous ne partirons pas _tous deux_ le même jour. LOCUT. CORR. { Nous partîmes _tous deux_ sur le même navire. { Nous ne partirons pas _tous les deux_ le même jour. Deux individus qui font la même action, ensemble, dans le même lieu, la font _tous deux_; mais si cette action est faite séparément par ces deux individus, on dira qu’ils l’ont faite _tous les deux_. _Corneille et Voltaire ont régné_ tous les deux _sur la scène tragique_, et non _tous deux_. _Je les ai rencontrés_ tous deux _bras dessus, bras dessous_, et non _tous les deux_. La même remarque s’applique aux autres noms de nombre, excepté toutefois à ceux qu’on ne peut employer sans l’article. Ils sont morts _tous trois_, _tous quatre_, signifie que les trois, les quatre, sont morts ensemble, dans le même lieu. Ils sont morts _tous les trois_, _tous les quatre_, signifie que les trois, les quatre, sont morts à des époques différentes, et en différens lieux. TOUT. LOCUT. VIC. Cet homme, _tout_ spirituel qu’il _soit_, ne me plaît pas. LOCUT. CORR. Cet homme, _tout_ spirituel qu’il _est_, ne me plaît pas, ou _quelque_ spirituel qu’il _soit_, etc. «On met toujours l’indicatif après _tout_, et toujours le subjonctif après _quelque_, et l’exemple d’un de nos bons écrivains ne doit pas l’emporter sur l’usage. «Tous les bons auteurs que j’ai lus, mettent l’indicatif après _tout_, hors celui que j’ai cité d’abord.» (BOUHOURS, _Nouv. rem._, p. 319.) TOUT. { Vous avez les mains _toutes_ écorchées. LOCUT. VIC. { Prenez cette portion _toute entière_. { Il le ferait pour _tout autre_ personne que vous. { Elle est _toute autre_ que je ne croyais. { Vous avez les mains _tout_ écorchées. LOCUT. CORR. { Prenez cette portion _tout entière_. { Il le ferait pour _toute autre_ personne que vous. { Elle est _tout autre_ que je ne croyais. _Tout_, placé devant un adjectif féminin, singulier ou pluriel, commençant par une consonne ou un _h_ aspiré, s’accorde en genre et en nombre avec cet adjectif. Il a la main _toute_ sanglante. L’euphonie est la raison de cette anomalie qui soumet un adverbe à la loi de l’accord. M. Barthélemy a écrit: Force reste à la loi: l’inflexible assemblée, _Tout_ palpitante encor de la chaude mêlée, Se change en tribunal.......... (_Journées de la Révol._, 10ᵉ j.) La licence est trop forte. Il fallait _toute_. _Tout_ est invariable, si l’adjectif qu’il précède est masculin pluriel, commençant par une voyelle ou une consonne: les doigts _tout écorchés_, les doigts _tout sanglans_, ou bien si cet adjectif est féminin, singulier ou pluriel, et commençant seulement par une voyelle ou un _h_ muet: la main _tout écorchée_, les mains _tout écorchées_. _Tout_, suivi de l’adjectif _entière_, est un adverbe, et doit toujours être invariable. Quand on dit: la maison _tout entière_, c’est comme si l’on disait: la maison _absolument entière_. _Tout_, joint à l’adjectif _autre_, est tantôt variable et tantôt invariable. Dans cette phrase, par exemple: Il le ferait pour _toute autre_ personne que vous; on voit que _tout_ doit être variable, parce qu’il est adjectif. C’est comme s’il y avait: il le ferait pour _toute_ personne _autre_ que vous. Mais dans cette autre phrase: Elle est _tout autre_ que je ne croyais; _tout_, ne pouvant être qu’un adverbe, reste invariable. _Tout_ a ici la valeur de _tout-à-fait_. TOUT (UNE FOIS POUR). LOCUT. VIC. Nous l’avons dit _une fois pour tout_. LOCUT. CORR. Nous l’avons dit _une fois pour toutes_. C’est à-dire _une fois pour toutes_ (les autres fois.) TOUT PLEIN. LOCUT. VIC. J’ai _tout plein_ d’appétit. LOCUT. CORR. J’ai _beaucoup_ d’appétit. _Tout plein_ pour _beaucoup_ est une mauvaise expression, parce qu’elle manque d’exactitude. Vaugelas, qui l’a chaudement défendue, tout en convenant à peu près qu’elle _n’a point de sens ni de raison_ (_Nouv. Rem._, 1690), dit qu’il ne faut pas _s’amuser à en faire l’anatomie_. Quelle valeur peut donc avoir cette expression qui craint tant l’analyse? Aucune. Il y a des cas où _tout plein_ peut être fort bien placé; mais on remarquera qu’il n’a pas alors la signification de _beaucoup_, qui doit lui être toujours refusée. _Y a-t-il de l’eau dans ce tonneau?_ Oui, il y en a _tout plein_. _Tout plein_ a au moins ici une valeur déterminée. Ce qui est vague ne convient pas à notre langue, qui aime tant la précision! TRAINTRAIN. LOCUT. VIC. Vous connaissez bien le _traintrain_ de la maison. LOCUT. CORR. Vous connaissez bien le _trantran_ de la maison. «C’est un mot factice et populaire; le cours de certaines affaires; la manière ordinaire de les conduire. Entendre, savoir le _trantran_. Il sait le _trantran_ des affaires du palais.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) TRAVERS (A), TRAVERS (AU). LOCUT. VIC. { Il se sauva_ à travers du_ jardin. { Je passai _au travers les_ rangs ennemis. LOCUT. CORR. { Il se sauva _à travers le_ jardin. { Je passai _au travers des_ rangs ennemis. _A travers_ doit être suivi d’un régime direct, _au travers_ d’un régime indirect. _A travers_ exprime l’action de passer par un milieu qui n’offre aucun obstacle, aucune résistance: _au travers_ marque au contraire l’action de passer par un milieu qu’il faut pour ainsi dire percer. On passe une épée _au travers du corps_; on passe _à travers les_ champs. Le fil passe _à travers_ l’aiguille qui est percée; l’aiguille passe _au travers de_ la peau qu’elle perce. TRAVERS (DE), TRAVERS (EN). LOCUT. VIC. Posez cette planche _de travers_. LOCUT. CORR. Posez cette planche _en travers_. _De travers_ signifie à _contre-sens_ ou _de mauvais sens_, _en travers_, d’un côté à l’autre, suivant la largeur. TRAVERSAL. LOCUT. VIC. C’est une ligne _traversale_. LOCUT. CORR. C’est une ligne _transversale_. «Constantin Varole, Boulonais, premier médecin du pape Grégoire XIII, mort en 1570, a donné son nom à l’alongement _transversal_ du cervelet, appelé _Pont de Varole_.» (_Dict. de Trévoux._) TRAVERSER LE PONT. LOCUT. VIC. _Traversez le pont_ qui est devant vous. LOCUT. CORR. _Passez le pont_ qui est devant vous. «_Traverser_, dit un grammairien, signifie parcourir l’étendue d’un corps considérée dans sa largeur d’un côté à l’autre; mais lorsqu’on parcourt un objet d’un bout à l’autre dans sa longueur, on ne le _traverse_ pas. Le pont _traverse_ la rivière, il en occupe l’étendue en largeur. Vous n’avez pas parcouru le pont dans sa largeur; vous avez _traversé_, il est vrai, la rivière, mais c’a été en parcourant le pont dans sa longueur; vous n’avez pas _traversé_ le pont, vous y avez _passé_.» (CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._) Le badaud qui, appuyé sur le parapet d’un pont, voit un train de bois disparaître sous une arche, se hâte de _traverser le pont_, pour jouir encore du délicieux spectacle de ce train de bois suivant le courant de la rivière, et se jette, comme un étourneau, dans les jambes de l’homme pressé qui _passe le pont_ pour vaquer à ses affaires. TRÉFOUILLER, TRIFOUILLER. LOCUT. VIC. Vous êtes toujours à _tréfouiller_. LOCUT. CORR. Vous êtes toujours à _farfouiller_. Ce mot, d’un usage fort commun, mais non de bon usage, ne se trouve dans aucun dictionnaire. On pourrait le remplacer parfaitement par le verbe _farfouiller_, qui n’est pas élégant, mais qui est du moins français. TREMBLER LA FIÈVRE. LOCUT. VIC. Je _tremble_ la fièvre. LOCUT. CORR. La fièvre me _fait trembler_. L’Académie n’a pas dédaigné d’enregistrer cette mauvaise locution dans son dictionnaire, et l’Académie nous paraît avoir tort. Si elle voulait rapporter toutes les expressions devant lesquelles elle pourrait mettre: _on dit populairement_, il lui faudrait augmenter du double le volume de son dictionnaire, et nous doutons réellement que nous en fussions plus avancés. _Trembler_, verbe actif, est un barbarisme qui ne méritait pas du tout la bienveillance de MM. les quarante. TRÉMONTADE, TRÉMONTANE. LOCUT. VIC. Nous perdîmes la _trémontade_, la _trémontane_. LOCUT. CORR. Nous perdîmes la _tramontane_. Le nord se nomme _tramontane_ dans la Méditerranée. Perdre la _tramontane_, c’est perdre le moyen de s’orienter, de savoir où l’on est. Cette expression s’emploie figurément en parlant de quelqu’un qui ne sait plus ce qu’il dit, ni ce qu’il fait, par suite d’un trouble qui lui est survenu. TRÈS. LOCUT. VIC. J’ai _très soif_. LOCUT. CORR. J’ai _une grande soif_. _Très_ ne peut pas se placer devant un substantif. Marivaux a écrit: _Nous étions partis_ très matin _de cette ville_. Il fallait: _de très grand matin_. TRÉSORISER. LOCUT. VIC. Voulez-vous donc _trésoriser_? LOCUT. CORR. Voulez-vous donc _thésauriser_? _Trésoriser_ est un barbarisme. On peut voir là un nouvel exemple des contradictions choquantes introduites dans notre langue par les changemens qu’on y a faits sans discernement. Le plus simple bon sens ne prouve-t-il pas qu’avec notre mot moderne de _trésor_, nous devrions dire _trésoriser_, ou que si nous voulons dire _thésauriser_, il faut revenir au substantif _thésaur_, tiré du latin _thesaurus_, et dont on se servait autrefois. _Adoncques chascun membre se prepare et sesvertue de nouveau à purifier et affiner cestuy_ thesaur. (RABELAIS, _Pantagruel_.) TRESSAILLIR. LOCUT. VIC. { Voyez comme il _tressaillit_ de joie! { J’ai un nerf _tressaillé_. LOCUT. CORR. { Voyez comme il _tressaille_ de joie! { J’ai un nerf _tressailli_. Je _tressaille_, tu _tressailles_, il _tressaille_, nous _tressaillons_, vous _tressaillez_, ils _tressaillent_.--Je _tressaillais_, nous _tressaillions_.--Je _tressaillis_, nous _tressaillîmes_.--Je _tressaillirai_.--Je _tressaillirais_. --_Tressaille_, _tressaillons_.--Que je _tressaille_, que nous _tressaillions_.--Que je _tressaillisse_, que nous _tressaillissions_. --_Tressaillir_.--_Tressaillant_.--_Tressailli_, _tressaillie_. «Il _tressaillit_, prend cette main, la porte à son cœur.» (J.-J. ROUSSEAU, _Pygmalion_.) Cette faute a disparu dans les dernières éditions de J.-J. Rousseau. Un nerf _tressailli_ est un nerf déplacé. TROIS-PIEDS. LOCUT. VIC. Mettez ce _trois-pieds_ sur le feu. LOCUT. CORR. Mettez ce _trépied_ sur le feu. _Trois-pieds_ ne se trouve dans aucun dictionnaire. D’autres sur le _trépied_ placent l’airain bouillant, Que la flamme rapide embrasse en pétillant. (DELILLE, _Énéide_, liv. 1.) TROUPE. LOCUT. VIC. Son fils est dans _la troupe_. LOCUT. CORR. Son fils est dans _les troupes_. Il ne faut pas dire _la troupe_ pour désigner les soldats d’un pays. Ce mot ne s’emploie au singulier, en parlant de gens de guerre, que pour signifier un corps détaché. _Cet officier va partir pour l’armée avec_ sa troupe. TRUBLE. LOCUT. VIC. Pêchez avec cette _truble_. LOCUT. CORR. Pêchez avec cette _trouble_. La plupart des dictionnaires, celui de M. Boiste, entre autres, laissent le choix entre _truble_ et _trouble_, filet de pêche. Cet instrument étant destiné particulièrement à pêcher en eau _trouble_, _trouble_ nous paraît mieux convertir sous le rapport de l’analogie. Mais d’un autre côté, tous les compilateurs de cacologies ayant crié _haro_ sur ce pauvre mot, c’est peut-être faire preuve de témérité que de chercher à le faire prévaloir. N’importe! cette témérité, nous l’aurons, et comme elle est basée sur la raison, nous comptons même sur des approbateurs. TRUFFLE. LOCUT. VIC. Aimez-vous les _truffles_? LOCUT. CORR. Aimez-vous les _truffes_? Ménage donne les deux orthographes (_Origines de la langue française_) et ne met qu’un _f_. Mais Ménage écrivait il y a près de deux siècles. Le pis de tout, c’est qu’avec son air buffle, Il porte un cœur aussi noir qu’une _truffle_. (J.-B. ROUSSEAU, _Allég._ v.) TUER LA CHANDELLE. LOCUT. VIC. Avez-vous _tué la chandelle_? LOCUT. CORR. Avez-vous _éteint la chandelle_? _Tuer le feu_ est aussi une mauvaise manière de parler. «On dit à Paris: _éteindre un flambeau_. _Tuer un flambeau_, _une chandelle_, est de province.» (MÉNAGE, _Obs. sur la langue française_, ch. 188.) TUTAYER. LOCUT. VIC. Vous vous _tutayez_ donc? LOCUT. CORR. Vous vous _tutoyez_ donc? «Il est encore assez commun de dire _tutayer_», dit M. Ch. Nodier, dans son savant et spirituel ouvrage intitulé _Notions de linguistique_; «et Dieu garde de mal les honnêtes lexicographes qui écrivent ce barbarisme comme je viens de l’écrire.» (Chap. IX, p. 162.) «De _tu_, _toi_, on a fait _tutoyer_. L’orthographe qui écrit _tutayer_ est donc souverainement ridicule.» (M. CH. NODIER, _Examen crit. des Dict._) ULCÈRE. LOCUT. VIC. Il a une _ulcère_ à la jambe. LOCUT. CORR. Il a un _ulcère_ à la jambe. «On le faisait autrefois féminin, et quelques-uns lui donnent encore ce genre; mais ce ne devrait pas être des médecins. Ces _ulcères_ ne furent point si rebelles que les _premières_.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) UN. LOCUT. VIC. C’est un des hommes qui _a_ le mieux servi la patrie. LOCUT. CORR. C’est un des hommes qui _ont_ le mieux servi la patrie. Le bon sens devrait suffire pour indiquer comment les phrases construites d’une manière analogue à celle que nous venons de citer, doivent s’écrire; et cependant cette faute est très fréquente. N’est-il pas évident ici que l’homme dont il est question, n’est pas le seul qui ait le mieux servi la patrie, mais bien un de ceux qui ont le mieux servi la patrie. Supposons que plusieurs déserteurs, passant par un village, aient été vus par un paysan. Ce paysan, interrogé sur cette circonstance, en présence de l’un d’eux, ne doit-il pas dire: Voilà un des déserteurs qui ont passé par tel village. Mais si, parmi les déserteurs qu’il voit juger, il ne s’en trouve qu’un seul qui ait passé par son village, il devra dire alors: Voilà un des déserteurs qui a passé par mon village. Qui ne voit, par cet exemple, la différence qui existe dans l’emploi du singulier ou du pluriel après le pronom relatif _qui_, précédé de la locution _un de_, _un des_. Ainsi, dans cet autre exemple, tiré d’un journal: Leur pays (le grand-duché de Nassau) est _un de_ ceux qui _a_ refusé de recevoir le tarif prussien, il fallait le verbe _avoir_ au pluriel. Si plusieurs pays ont refusé, etc., et que le duché de Nassau soit un de ces pays, pourquoi ne pas dire: Ce pays est _un de_ ceux qui _ont_ refusé, etc. Si ce pays est le seul qui ait refusé, etc., pourquoi ne pas dire: Ce pays a refusé, etc. Il n’y a là qu’une exactitude de langage tout-à-fait indispensable pour être compris, et pas du tout de purisme. «Ce fut une des choses qui _contribua_ davantage à les lier étroitement avec elle. (RESTAUT.) Dans cette phrase, le singulier, dit M. Chapsal, serait regardé aujourd’hui comme une hérésie grammaticale; aussi tous nos modernes auteurs n’emploient-ils que le pluriel: L’empereur Antoine est regardé comme un des plus grands princes qui _aient_ régné.» (ROLLIN.) «Il paraîtra bientôt une nouvelle vie de Charles VII; elle a été composée par un des hommes qui _possèdent_ le mieux l’histoire générale de notre monarchie.» (FRÉRON.) «Quintilien, un des hommes de l’antiquité qui _ont_ le plus de sens et de goût, examine si l’éducation publique doit être préférée à l’éducation privée.» (D’ALEMBERT.) (_Nouv. Dict. gramm._) UN. LOCUT. VIC. J’irai chez vous vers _les une_ heure. LOCUT. CORR. J’irai chez vous _vers une_ heure. L’usage (et l’on doit par là, nous présumons, entendre celui des bons auteurs) n’a jamais, comme le prétend le Dictionnaire de M. Raymond, autorisé le solécisme: _vers les une heure_. UN CHACUN, UN QUELQU’UN. LOCUT. VIC. _Un chacun_ le fera à son tour. LOCUT. CORR. _Chacun_ le fera à son tour. «Il n’y a plus que les vieillards qui aient droit de se servir de cette expression jadis fort en usage.» (M. MARLE, _Omnibus du langage_.) La même remarque peut s’appliquer à _un quelqu’un_. UN (L’) ET L’AUTRE, NI L’UN NI L’AUTRE. LOCUT. VIC. { _L’un et l’autre_ vous _a_ offensé. { _Ni l’un ni l’autre_ n’y _manquera_. LOCUT. CORR. { _L’un et l’autre_ vous _ont_ offensé. { _Ni l’un ni l’autre_ n’y _manqueront_. Doit-on mettre le verbe au singulier ou au pluriel après _l’un et l’autre_? C’est une question controversée depuis fort long-temps par nos grammairiens, et non résolue par nos meilleurs écrivains. _L’un et l’autre_ à mon sens _ont_ le cerveau troublé. (BOILEAU, _Sat._ IV.) _L’un et l’autre ont_ promis Atalide à ma foi. (RACINE, _Bajazet_, act I, sc. 1.) _L’un et l’autre_ à ces mots _ont_ levé le poignard. (VOLTAIRE, _Mérope_, act. II, sc. 2.) Étudiez la cour et connaissez la ville; _L’une et l’autre est_ toujours en modèles fertile. (BOILEAU, _Art poét._, ch. III.) A demeurer chez soi _l’un et l’autre s’obstine_. (LA FONTAINE, _Fab. 7_, liv. III.) _L’un et l’autre_ bientôt _voit_ son heure dernière. (VOLTAIRE, _Orph. de la Ch._, act. V, sc. 1.) «Comme presque tous les grammairiens se sont prononcés pour le pluriel, nous pensons, dit M. Girault-Duvivier (_Gramm. des Gramm._), _qu’on doit employer ce nombre plutôt que le singulier_.» Quand nous voyons l’expression _l’un et l’autre_, qui exprime nécessairement un pluriel, suivie d’un verbe au singulier, il nous semble réellement entendre quelque cuisinière, ou quelque maître d’école de village, faisant une addition, et disant fort correctement: Un et un _fait_ deux. --«Dans cette phrase: _ni l’un ni l’autre n’ont_ fait leur devoir, il y a deux sujets; aucun des deux n’a fait son devoir, c’est ce que cette phrase signifie; l’exclusion est commune à l’un et à l’autre, et cette exclusion ne peut être marquée que par le pluriel. «Les deux sujets concourent-ils à l’action? il y a pluralité dans l’idée, il doit y avoir pluralité dans les mots, _et, par conséquent, il faut donner au verbe la forme plurielle_. Ainsi, je dirai: _ni_ l’un _ni_ l’autre n’_ont_ fait leur devoir; _ni_ la douceur, _ni_ la force ne _peuvent_ rien. Si, au contraire, un des deux sujets seulement fait l’action, il y a unité, et dès-lors _le verbe doit être mis au singulier_: _ni_ l’un _ni_ l’autre n’_est_ mon père, parce qu’on n’a qu’un père.» (_Gramm. des Gramm._) UNIR. LOCUT. VIC. J’ai _uni_ mes destinées _avec_ les vôtres. LOCUT. CORR. J’ai _uni_ mes destinées _aux_ vôtres. On lit dans Féraud (_Dict. crit._, art. _Aise_): «Le genre de ce mot est incertain au singulier; on ne l’_unit_ qu’_avec_ des pronoms.» Il fallait: qu’_à_ des pronoms. _Avec_, après le verbe _unir_, est évidemment battologique, puisqu’il exprime particulièrement l’_union_; _à_ convient beaucoup mieux, parce qu’il n’exprime guère que la tendance pure et simple. UNIR ENSEMBLE. LOCUT. VIC. _Unissez-vous ensemble_ contre eux. LOCUT. CORR. _Unissez-vous_ contre eux. «Vaugelas, dans ses Remarques (160ᵉ) sur la langue française, trouve cette locution correcte, et cite à l’appui cette phrase tirée de la vie d’Auguste: Antoine et Lépidus s’étaient _unis ensemble_ d’une façon assez étrange. «Aujourd’hui l’usage a fait raison de cette remarque de Vaugelas; on dirait: Antoine et Lépidus s’étaient _unis_ d’une façon assez étrange. «_Unir ensemble_ est une véritable périssologie, puisque le mot _ensemble_ n’ajoute rien à l’idée exprimée par _unir_.» (M. CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._) USAGE. LOCUT. VIC. Cette étoffe est d’un bon _usage_. LOCUT. CORR. Cette étoffe est d’un bon _user_. «_Usage_ pour _user_, substantif, est mis, par M. Desgrouais, au nombre des gasconismes.» (FÉRAUD, _Dict. crit._) C’est un si bon _user_ qu’on n’en voit pas la fin. (FURETIÈRE, _Sat._ 1.) VA. LOCUT. VIC. { J’accepte ce que vous me proposez; cela me _va_. { Comment_ ça va-t-il_ aujourd’hui? LOCUT. CORR. { J’accepte ce que vous me proposez; cela me _convient_. { Comment _vous portez-vous_ aujourd’hui? Il ne faut qu’un peu de raisonnement pour voir combien sont défectueuses les expressions que nous signalons ici.--Elles appartiennent au langage familier, nous dira-t-on.--Eh! bon Dieu! tâchons donc de laisser de côté cette distinction de langage familier et de langage relevé. Avons-nous réellement aujourd’hui ces deux espèces de langage? N’en fait-on pas tous les jours et partout un continuel mélange? Le _parleur_ le plus illettré ne manque jamais maintenant de placer dans le discours le plus prosaïque, et à côté des expressions les plus triviales, tous les mots les plus ronflans que peut lui fournir sa mémoire. Au tribunal de commerce, en demandant le paiement d’un effet, on évoque tout-à-coup l’élégant et poétique mot _alors que_; au théâtre, vous entendez dans une tragédie moderne, ou un drame, si vous voulez, l’humble mot _guignon_. Tous les rangs sont confondus parmi les mots comme parmi les hommes. Les mots _bien nés_ courent les rues comme les mots roturiers, et ceux-ci même supplantent quelquefois les premiers. Voulez-vous, par exemple, savoir des nouvelles du charmant mot _épouse_? Allez en chercher au faubourg Saint-Marceau, et gardez-vous d’aller aux _Tuileries_; ce serait le froid et positif mot _femme_ que vous y trouveriez à sa place. Souvenez-vous que le roi maintenant a une _femme_, le chiffonnier n’a qu’une _épouse_. Il nous semble résulter de ce chaos que nous devons nous efforcer de nous faire un seul et unique langage, élégant, si nous le pouvons, et rationnel surtout; cela vaudra infiniment mieux que d’avoir une langue vulgaire et une langue sacrée; car, avec ces deux langues-là, nous ressemblons passablement à des gens qui s’affublent en même temps de beaux habits et de guenilles, et ces gens-là ne peuvent être, ne nous en déplaise, que des fous. VACILLANT. PRONONC. VIC. Son courage est _vaccillant_. PRONONC. CORR. Son courage est _vacillant_. _Vaciller_, _vacillant_, _vacillation_, se prononcent sans mouiller les deux _ll_, et en donnant au _c_ le son de deux _ss_. VAGISTAS. LOCUT. VIC. Ouvrez le _vagistas_. LOCUT. CORR. Ouvrez le _vasistas_. «Le _vasistas_ est une petite partie d’une porte ou d’une fenêtre, laquelle partie s’ouvre et se ferme à volonté. Ce mot vient des trois mots allemands _Was ist das?_ (Quoi est cela?) que l’on a estropiés comme la plupart des mots qui nous viennent des langues étrangères. «_Vagistas_, qui est dans la bouche d’une infinité de personnes, se trouve, on ne sait pourquoi, dans le Dictionnaire de Gattel; mais il ne se trouve que là.» (_Gramm. des gramm._) M. Laveaux, dans son _Dictionnaire des difficultés_, a aussi écrit _vagistas_, quoiqu’il assigne à ce mot l’étymologie que nous venons de rapporter, qui nous paraît d’autant plus plausible que la phrase allemande: _Was ist das?_ dans la bouche d’un Allemand, se prononce exactement comme notre mot _vasistas_, au moyen de l’assimilation du son du double _w_ au son du _v_ simple, et de la rudesse du _t_ transportée au _d_. VAILLE QUI VAILLE. LOCUT. VIC. Je l’accepte, _vaille qui vaille_. LOCUT. CORR. Je l’accepte, _vaille que vaille_. _Vaille que vaille_ signifie (qu’il) _vaille_ (ce) _que_ (il) _vaille_, c’est-à-dire _n’importe quoi_. VAS (JE), VAIS (JE). LOCUT. VIC. Je _vas_ lui parler. LOCUT. CORR. Je _vais_ lui parler. «Tous les deux se disent, comme l’atteste le mot connu du père Bouhours agonisant. «Du temps de Vaugelas, la cour disait: _je vas_, et la ville: _je vais_. L’avis du peuple a prévalu sur celui de la cour, ce qui arrive souvent en matière de goût. «On ne dirait plus: _je vas_, comme dans ces vers de Lafontaine: Mais plutôt qu’elle considère, Que je me _vas_ désaltérant Dans le courant. «Mais, je m’en _vas_ se dit toujours, et Girard le trouve même préférable à: je m’en _vais_. Je partage là-dessus l’opinion du père Bouhours, qui était très indifférent sur le choix.» (M. CH. NODIER, _Examen crit. des Dict._) _Voyez_ ALLER. VÉNÉNEUX, VENIMEUX. LOCUT. VIC. { Ne touchez pas cette bête; elle est _vénéneuse_. { Prenez garde à cette plante _venimeuse_. LOCUT. CORR. { Ne touchez pas cette bête; elle est _venimeuse_. { Prenez garde à cette plante _vénéneuse_. _Vénéneux_ vient directement de _venenum_, et se dit des plantes, des herbes, etc. _Venimeux_ vient de _venin_, autrefois _venim_, qui lui-même vient aussi de _venenum_, et se dit des êtres animés. «On prétend même qu’ils (les crapauds de Carthagène et de Porto-Bello) y font des morsures d’autant plus dangereuses, qu’indépendamment de leur grosseur, ils sont, dit-on, très _venimeux_.» (LACÉPÈDE, _Hist. nat._, tome 3.) «Les crapauds sont beaucoup plus _venimeux_, à mesure qu’ils habitent des pays plus chauds et plus convenables à leur nature.» (LACÉPÈDE, _Hist. nat._, tom. 3.) «Le suc de la ciguë est _vénéneux_.» (_Dict. de l’Acad._) Il n’y a pas fort long-temps que l’usage a fixé l’emploi particulier de chacun de ces adjectifs. Du temps du P. Bouhours on disait également: «_Les scorpions et les vipères sont des bêtes_ vénéneuses _ou_ venimeuses.» (_Rem. nouv._ pag. 264, 1692.) VENIR. LOCUT. VIC. _Viens_ nous en. LOCUT. CORR. _Allons_ nous en. _Viens nous en_ n’est pas plus régulier que ne le serait: _Va nous en_. Le verbe ne peut pas être au singulier, quand il a un sujet pluriel. VÊPRES. LOCUT. VIC. Irez-vous aujourd’hui _à vêpres_? LOCUT. CORR. Irez-vous aujourd’hui _aux vêpres_? On doit dire: aller _aux vêpres_, comme on dit: aller _à la_ messe. _Vêpres_, au nominatif, au génitif et à l’accusatif, ne s’emploie presque jamais sans article: _les vêpres_ sont sonnées, la fin _des vêpres_, sonner _les vêpres_ (_Acad._), pourquoi n’en serait-il pas de même au datif? Remarquons bien que si l’on dit: aller _à prime_, _à tierce_, _à sexte_, _à none_, c’est parce que ces mots s’emploient toujours sans article, l’office _de prime_, _de tierce_, _de sexte_, _de none_[3], est commencé. _Matines_ et _complies_ doivent s’employer aussi sans article; chanter _matines_, aller à _matines_, réciter _complies_, aller à _complies_.--_Vêpres_ est féminin: _Les vêpres siciliennes_. [3] Un grammairien prétend que le mot _nones_ n’a pas de singulier. Nous pensons au contraire que c’est le pluriel qui manque, et que l’on doit toujours écrire _none_. _None_ est une francisation du latin _nona_ (sous-entendu _horá_), comme _tierce_ l’est de _tertia_, _sexte_ de _sexta_, etc. VERMICHELLE, VIOLONCHELLE. PRONONC. VIC. _Vermichelle_, _violonchelle_. PRONONC. CORR. _Vermicelle_, _violoncelle_. Plusieurs grammairiens veulent que l’on prononce _vermichelle_, _violonchelle_, parce que les mots _vermicelle_, _violoncelle_, viennent de l’italien, et que, dans cette langue, le _c_ devant une voyelle liquide se prononce comme notre _ch_. Pour réfuter victorieusement, il nous semble, cette opinion, il suffit de faire remarquer que ces mots, en passant dans notre langue, ont perdu la terminaison italienne, qu’ils sont actuellement tout-à-fait français, et qu’il serait par conséquent absurde de vouloir leur appliquer une prononciation étrangère. Le naturalisé ne perd-il pas ses droits aux privilèges de sa première patrie? Si ces mots avaient conservé toute leur physionomie italienne comme _Mezzo-termine_, par exemple, il serait fort raisonnable de les prononcer comme en italien. _Mezzo-termine_ n’est qu’un étranger qui voyage en France, et n’est pas, Dieu merci, encore naturalisé. Mais _vermicelle_ et _violoncelle_ ne sont pas dans le même cas que _Mezzo-termine_, et l’on ne doit pas plus prononcer _vermichelle_, _violonchelle_ à l’italienne, que _Mézotermine_ à la française. Et pour revenir à cette dernière expression, comment le _Dictionnaire de l’Académie_ de 1802 a-t-il pu croire enrichir notre langue en lui faisant ce cadeau, quand nous avons déjà celle de _terme-moyen_ qui traduit exactement la première, et que nous devrions préférer, quand ce ne serait que par esprit national. Mais parlez de cela à certaines gens! ils ne vous écouteront pas. Ils aiment infiniment mieux faire étalage d’un mauvais lambeau d’érudition, que de se rendre aux conseils du bon sens. VERS. PRONONC. VIC. Votre ami fait des _ver se_. PRONONC. CORR. Votre ami fait des _ver_. Les méridionaux prononcent le mot _vers_ conformément à l’axiôme suivant qui jouit d’une grande autorité parmi eux: _Toutes les lettres sont faites pour être prononcées_, axiôme fort raisonnable au fond, mais qui est cependant encore fort hétérodoxe en France. En attendant qu’il triomphe, nous engageons nos compatriotes les méridionaux à le mettre un peu moins en pratique; ils n’en paraîtront que plus Français. VESSICATOIRE. LOCUT. VIC. On lui appliquera un _vessicatoire_. LOCUT. CORR. On lui appliquera un _vésicatoire_. Le _vésicatoire_ fait venir des _vessies_; de là l’erreur des gens fort nombreux qui prononcent ce mot comme s’il était écrit par un double _ss_. _Vésicatoire_ vient du latin _vesica_, et l’on a dit autrefois _vésie_ pour _vessie_. VÊTIR. (_Voyez_ REVÊTIR.) LOCUT. VIC. Elle se _vêtit_ à la hâte, et sort. LOCUT. CORR. Elle se _vêt_ à la hâte, et sort. VIDER. LOCUT. VIC. La cour le condamne à _vider_ les lieux. LOCUT. CORR. La cour le condamne à _évacuer_ les lieux, le local qu’il occupe. Nos codes n’ont certainement pas le pouvoir de forcer personne à remplir les fonctions de vidangeur. On conviendra cependant que, sans tourmenter en aucune façon le sens des mots, c’est exactement ce qu’on pourrait inférer de l’arrêt que nous venons de citer, en le prenant à la lettre. Aussi sommes-nous persuadé que cette dégoûtante expression de _vider les lieux_ disparaîtra quelque jour du style judiciaire. «La langue française, a dit fort judicieusement Andry de Boisregard (_Réfl. sur l’usage prés. de la langue française_), est, à proprement parler, la plus modeste de toutes les langues; elle rejette non seulement toutes les expressions qui blessent la pudeur, mais encore celles qui peuvent recevoir un mauvais sens. Nos écrivains les plus polis vont en cela jusqu’au scrupule, et _un mot devient insupportable parmi nous dès qu’il peut être interprété en mal_. VIE. LOCUT. VIC. C’est défendu sous _peine_ de _vie_, sous _peine_ de _la vie_. LOCUT. CORR. C’est défendu sous _peine_ de _mort_. La _mort_ est une peine qu’on peut infliger; la _vie_ n’en est pas une. C’est donc sous peine de _mort_ que l’on doit dire. L’Académie regarde l’expression _sous peine de la vie_ comme elliptique, et elle a raison: cela signifie _sous peine de perdre la vie_. Mais pourquoi préférer une construction elliptique à une construction pleine? _La peine de la perte de la vie_ n’est-elle pas la _peine de mort_? VIN. L’abbé Delille questionnait un jour l’abbé Cosson sur la manière dont il s’était comporté dans un grand dîner auquel il avait assisté chez l’abbé de Radonvilliers. Le premier de ces abbés était, comme on sait, un homme de cour; le second un simple professeur, peu au fait des usages du grand monde. Aussi l’abbé Delille trouva-t-il dans les réponses de son ami un ample sujet de critique. Après maintes questions: «Vous ne dites rien de votre manière de demander à boire», ajouta-t-il. «J’ai, comme tout le monde, demandé _du Champagne_, _du Bordeaux_, aux personnes qui en avaient devant elles.--Sachez donc qu’on demande _du vin de Champagne_, _du vin de Bordeaux_.» (BERCHOUX, _la Gastronomie_, poëme, ch. II, notes.) Madame de Genlis blâme aussi l’emploi de cette manière de parler, qu’elle attribue bien gratuitement au langage révolutionnaire. (_Mém._, t. V, p. 92.) Il y a ici parachronisme. Mille exemples pourraient servir à prouver qu’avant la révolution nos bons auteurs ont fait usage de ces locutions elliptiques, et nous pensons que ces autorités peuvent bien balancer avec quelque avantage celle d’un sot purisme qui repose uniquement sur un caprice de grand monde. VIS-A-VIS. LOCUT. VIC. { Je demeure _vis-à-vis_ son hôtel. { Il a été ingrat _vis-à-vis de_ moi. LOCUT. CORR. { Je demeure _vis-à-vis_ de son hôtel. { Il a été ingrat _envers_ moi. _Vis-à-vis_ doit toujours être suivi de la préposition _de_, et ne peut jamais se placer devant un nom de personne, avec la signification de _envers_, _à l’égard de_. Dans les vers suivans: Déjà placé _vis-à-vis_ sa servante, Le bon pasteur a saisi son couteau. (DÉSAUGIERS, _Rien qu’une_, conte.) _Vis-à-vis_ est bien placé, parce qu’il signifie: _en face de_; mais il fallait _vis-à-vis de_. «Y a-t-il, dit Voltaire, un seul des écrivains du grand siècle de Louis XIV qui ait dit _ingrat_ vis-à-vis _de moi_, au lieu de, _ingrat envers moi_; _il se ménageait_ vis-à-vis _ses rivaux_, au lieu de dire, _avec ses rivaux_; il était _fier_ vis-à-vis _de ses supérieurs_, pour _fier avec ses supérieurs_, etc.? Dès qu’une expression vicieuse s’introduit, la foule s’en empare.» (_Lettre à M. d’Olivet._) «D’Arnaud vient de tenir _vis-à-vis_ de moi la même conduite que Cotin, son devancier, a tenue _vis-à-vis de_ Boileau.» (Ecouchard LE BRUN.) Lisez _envers_ dans ces deux endroits. VIVE. ORTH. VIC. _Vive_ les gens d’esprit! ORTH. CORR. _Vivent_ les gens d’esprit! Presque tous nos dictionnaires, excepté celui de l’Académie, donnent au mot _vive_ le nom d’interjection! Cette désignation est tout-à-fait inexacte, car on écrit _vivent_ au pluriel, et une chose bien connue du plus petit écolier, c’est que l’interjection est une des quatre parties du discours qui ne changent jamais. Dans cette phrase: _Meure_ le tyran, ce mot _meure_, qui ferait _meurent_ au pluriel, _meurent_ les tyrans, est donc un verbe. _Périssent_ les colonies plutôt qu’un principe, _périssent_ est encore un verbe. En voilà assez, nous croyons, pour démontrer que le mot _vive_ est un véritable verbe au subjonctif. Cette phrase: _Vivent_ les gens d’esprit, n’est autre chose qu’une ellipse de cette autre phrase: Je désire que les gens d’esprit _vivent_. L’usage est d’ailleurs en faveur de l’orthographe que nous défendons; il paraît même avoir en cette circonstance un caractère qu’il revêt assez rarement, celui de l’unanimité. On lit dans Ronsard: _Vivent_, Seigneur, nos terres fortunées, _Vive_ ce Roy, et _vivent_ ses guerriers Qui de Poictiers remportent les lauriers. (_Edit. de 1604_, tom. IX.) Dans Palissot: Il est charmant, ma foi; _vivent_ les gens d’esprit! Dans Peluche: _Vivent_ les gens qui ont de l’industrie! Dans le Dictionnaire de l’Académie: _Vivent_ la Champagne et la Bourgogne pour les bons vins! Les Latins en faisaient un verbe: _Vivant_ qui pro nobis favent. Les Espagnols ont suivi cet exemple. _Vivan_ los esposos, Alegres, dichosos, _Vivan_ siglos mil. (MELENDEZ VALDES, _Bodas de Camacho_.) M. Thiers a fait une faute dans le passage suivant: Ils se précipitent alors sur les groupes où l’on criait: _Vive_ les Jacobins! (_Hist. de la Rév._, t. VII, p. 281.) VOIR. LOCUT. VIC. _Voyons voir_, _regardons voir_ si c’est lui. LOCUT. CORR. _Voyons_, _regardons_ si c’est lui. _Voir_ est si ridiculement employé dans ces phrases, qu’il est très rare de le trouver ailleurs que dans la bouche de gens complètement dépourvus d’instruction. Le pléonasme est un peu trop grossier. VOISIN, VOITURE. PRONONC. VIC. _Vouésin_, _vouéture_. PRONONC. CORR. _Voasin_, _voature_. VOLTE. LOCUT. VIC. Avez-vous fait la _volte_? LOCUT. CORR. Avez-vous fait la _vole_? Puis, sur une autre table, avec un air plus sombre, S’en aller méditer une _vole_ au jeu d’hombre. (BOILEAU, _Sat._ IX.) VOTRE. (_Voyez_ NOTRE.) VOULOIR. LOCUT. VIC. { Oh! ne m’en _voulez_ pas! { Croit-on que nous _veuillons_ reculer? LOCUT. CORR. { Oh! ne m’en _veuillez_ pas! { Croit-on que nous _voulions_ reculer? «Quoique l’Académie, et d’après elle plusieurs grammairiens, aient décidé que le verbe _vouloir_ n’a point d’impératif, l’usage a établi le mot _veuillez_ pour seconde personne de ce mode; on le trouve dans plusieurs écrivains distingués, et on le dit journellement dans la conversation. _Veuillez_ vous souvenir Que les événemens régleront l’avenir. (CORNEILLE, _Pompée_.) _Veuillez_ être discret, Et n’allez pas, de grâce, éventer mon secret. (MOLIÈRE, _École des femmes_.) _Veuillez_ du moins nous dire qui nous devons suivre. (VOLNEY.) _Veuillez_, monsieur, rendre hommage au mérite. (VOLTAIRE.) «D’après ces autorités et l’usage, on peut, je pense, donner un impératif au verbe _vouloir_, et employer le mot _veuillez_.» (LAVEAUX, _Dict. des diff._) On trouve souvent _veuillons_ et _veuillez_ employés comme personnes du subjonctif. C’est une énorme faute. Il faut dire: Ne croyez pas que nous _voulions_, je ne crois pas que vous _vouliez_. Les phrases suivantes sont condamnables: Votre impartialité ne me laisse aucun doute que vous ne _veuillez_ bien donner place, etc.--J’espère que personne ne pourra penser que, lorsque nous sommes accusés nous-mêmes, nous _veuillons_ méconnaître le caractère de ceux qui nous accusent. (CASIMIR PÉRIER, _Séance du 26 nov. 1831_.) Il fallait: Que vous ne _vouliez_, que nous _voulions_. VOUS, TE. LOCUT. VIC. Nous _vous le_ tancerons vertement. LOCUT. CORR. Nous _le_ tancerons vertement. _Je_ vous _le ferai joliment courir_; _je_ te _le secouerai joliment_. Dans ces phrases, et autres semblables, employées journellement, par des gens instruits même, quel rôle peut-on grammaticalement assigner à ces pronoms _vous_ et _te_? Qu’ajoutent-ils au discours sous quelque rapport que ce soit? Lui donnent-ils plus d’élégance, plus de clarté, plus d’énergie? Nous ne le pensons pas; bien plus, nous ne considérons ces pronoms que comme des mots parasites qui nuisent au style, loin de l’embellir, et nous recommandons à ceux qui tiennent à s’énoncer purement de ne jamais en faire usage. Un ancien grammairien, l’auteur des _Réflexions sur l’usage présent de la langue française_ (année 1689), a déjà relevé cette faute. «_Une personne_, spirituelle d’ailleurs, tenait un jour ce discours, en bonne compagnie, à un _homme de la première qualité_, à qui _il_ parlait des formules de la justice pour convaincre les criminels: Premièrement, monsieur, disait-_il_, on _vous_ fait mettre sur une _cellette_; quand _vous_ êtes là, on _vous_ questionne; on _vous_ demande souvent les mêmes choses sous divers termes, pour _vous_ faire couper, en cas que _vous_ ne disiez pas la vérité; et quand on ne peut plus rien tirer de _votre_ bouche, on _vous_ donne la question jusqu’à ce que _vous_ ayez tout avoué. Après quoi on fait _votre_ procès selon les formes ordinaires. Il fut interrompu à ces mots; mais si on l’eût écouté davantage, je ne doute point qu’après un si beau début, il n’eût continué de la même force, et qu’il n’eût enfin terminé son discours par dire: _On vous pend, ou on vous fouette par la ville_. La compagnie cependant s’en divertit, et notre homme apprit à se servir une autre fois plus à propos du mot de _vous_.» Notre grammairien, Andry de Boisregard, trouve, comme on le voit, dans son anecdote un exemple de quelque chose de bien plus grave qu’une inconvenance grammaticale. Ce qui le frappe et le préoccupe, c’est le manque de respect pour un homme de qualité, et sa vénération pour le rang est telle, que, dans le même article, il qualifie _d’excès de grossièreté_ la demande: _Comment vous portez-vous?_ faite directement à un homme de qualité, au lieu d’être exprimée fort _indirectement_ comme: _Oserais-je m’informer de la santé de Monsieur?_ VRAI. LOCUT. VIC. { Je l’ai fait, _vrai_. { Il est sorti, _pas vrai_? LOCUT. CORR. { Je l’ai fait, _en vérité_. { Il est sorti, _n’est-ce pas_? _Vrai_ est quelquefois employé comme substantif, mais il ne l’est jamais comme adverbe dans nos bons auteurs. L’Académie autorise cette locution: _Cela est conclu? vrai?_ Nous aimerions infiniment mieux là l’adverbe _vraiment_.--Quant à _pas vrai_, c’est une expression d’une si grande trivialité, que personne, à notre connaissance du moins, n’a encore osé la défendre. C’est bien heureux! WISK. LOCUT. VIC. Faisons une partie de _Wisk_. LOCUT. CORR. Faisons une partie de _Whist_. Nous préférons la dernière orthographe, suivie par Boiste, à la première, qui est celle de l’Académie, parce que nous sommes assez disposé à reconnaître l’étymologie généralement assignée à ce mot. _Whist_ dérive de l’interjection anglaise _Whist_! silence! Dans tous les cas, ce nom de jeu s’écrit ainsi en anglais, et cela doit nous suffire pour en déterminer l’orthographe; car il est, nous croyons, reconnu que nous avons emprunté et le jeu et son nom à l’Angleterre. La question d’étymologie est donc purement ici de la compétence du philologue Bayley, c’est-à-dire du Ménage anglais. Y. LOCUT. VIC. { Plaignez le malheureux qui n’_y voit goutte_. { Je crois qu’il _y_ ira. LOCUT. CORR. { Plaignez le malheureux qui _ne voit goutte_. { Je crois _qu’il ira_. L’_Y_ doit être supprimé dans ces deux phrases. Dans la première, il est complètement inutile, parce que _ne voir goutte_ signifie là tout autant que _n’y voir goutte_. Mais si l’_y_ est superflu dans la première phrase, il n’en est pas de même dans la seconde, et si on le retranche ici, c’est uniquement pour éviter un hiatus assez désagréable, quoiqu’on en ait trouvé des exemples dans le correct et élégant Fénelon. «Quand le verbe qui suit le pronom _y_, dit Laveaux, commence par un _i_, on supprime ce pronom pour éviter la rencontre des deux _i_, qui formeraient un son désagréable. Ainsi, au lieu de dire: _il m’a dit qu’il_ y _irait_, on dit: _il m’a dit qu’il irait_.» (_Dict. des diff._) Si l’on voulait dire que quelqu’un ne comprend rien à une affaire, on dirait cependant: _il n’y voit goutte_, parce que cette phrase équivaudrait ici à: _il ne voit goutte à cela_, _là-dedans_. YEUX. LOCUT. VIC. Ce bouillon, ce fromage a des _yeux_. LOCUT. CORR. Ce bouillon, ce fromage a des _œils_. Plusieurs grammairiens ont pensé que, dans plusieurs cas, le substantif _œil_ doit avoir pour pluriel _œils_ et non pas _yeux_. Nous nous rangeons à cet avis, parce que nous désirons contribuer à faire disparaître la déclinaison hybride de ce mot, comme dit M. Ch. Nodier. Quand il s’agit d’ouvrir la porte à la raison, il faut se garder de se faire prier. On dit aussi des _œils de bœuf_ (terme d’architecture) et non des _yeux de bœuf_. _Œil_ fait _yeux_ au pluriel, dans le sens propre, et _œils_ dans le sens analogique. YEUX. PRONONC. VIC. _Zieux_ noirs, que je vous aime! PRONONC. CORR. _Hieux_ noirs, que je vous aime! Bien des gens, en lisant ce mot placé au commencement d’une phrase, comme dans un signalement par exemple: _front haut_, yeux _noirs_, etc., le prononcent _zyeux_, parce qu’ils sont accoutumés à le trouver presque toujours précédé d’un _s_ ou d’un _x_, comme dans ces locutions: _mes yeux_, _tes yeux_, _ses yeux_, _vos yeux_, _leurs yeux_, _les yeux_, _aux yeux_, etc. Un peu de réflexion doit faire voir que le mot _yeux_ doit être prononcé _hyeux_, toutes les fois qu’il n’est pas précédé d’un _s_ on d’un _x_. ZÉRO. LOCUT. VIC. Il est là comme un _zéro en chiffre_. LOCUT. CORR. Il est là comme un _zéro sans chiffre_. Nous pensons comme M. Marle que l’expression _zéro sans chiffre_ offre un sens plus raisonnable que l’expression _zéro en chiffre_. Un _zéro sans chiffre_ qui le précède, n’a effectivement aucune valeur. ETC. LOCUT. VIC. Il y avait là Jean, Simon, Pierre _et cetera_. LOCUT. CORR. Il y avait là Jean, Simon, Pierre _et autres_. _Et cætera_ ne peut se rapporter qu’à des choses. _Cætera_ est un adjectif neutre qui se rapporte au substantif neutre _negotia_, sous-entendu, et qui ne peut, par conséquent, avoir aucune relation avec des personnes. FIN. * * * * * Corrections. Page IX: «ne» supprimé (nous ne nous sommes même pas arrêté). Page XI (Errata): Pag. 333 remplacé par Pag. 323. Page 30: «charette» remplacé par «charrette» (Mettez cette charrette sous _le hangar_). Page 62: «batiser» remplacé par «baptiser» (et de ses dérivés _baptiser_, _baptiste_). Page 87: la locution «Cul-de-sac» qui se trouvait entre «Cire» et «Civet» a été placée page 101 entre «Croustillant» et «Culottes». Page 93: «considétion» remplacé par «considération» (être pris en considération). Page 101: «un» remplacé par «une» (c’est une _impasse_). Page 111: «Patelin» remplacé par «Pathelin» (dans la farce de Pathelin). Page 128: «effilé» remplacé par «affilé» (en disant un couteau _affilé_). Page 133: «illétrées» remplacé par «illettrées» (le penchant des personnes illettrées). Page 174, article FOUET: au lieu de «LOCUT. VIC.» et «LOCUT. CORR.» il convient de lire «PRONON. VIC.» et «PRONON. CORR.» Page 218: «Sévigué» remplacé par «Sévigné» (Madame de Sévigné). Page 226: «qu» remplacé par «qui» (une monnaie qui n’existe pas). Page 277: «Renart» remplacé par «Renard» (_Roman du Renard._ V. 3087). Page 285: «Duprey» remplacé par «Dupré»; des Œuvres de Cl. Marot (_Dondey-Dupré_). Page 285: «elle» remplacé par «elles» (où elles ne sont même employées). Page 307: «dictinction» remplacé par «distinction» (Cette distinction paraît assez généralement adoptée). Page 307: «les les» remplacé par «les» (les méchans les plus déclarés). Page 317: «définitement» remplacé par «définitivement» (l’usage paraît s’être définitivement prononcé). Page 340: «illétrés» remplacé par «illettrés» (des gens illettrés ou des gens à routine). Page 352: «prépositon» remplacé par «préposition» (par la préposition _de_). Page 361: «M.» remplacé par «Mme» (Mme de Sévigné). Page 368: «emche» remplacé par «empêche» (Cela n’empêche pas l’ingrat de demander). Page 391: «notante» remplacé par «nonante» (_septante_, _octante_ et _nonante_). Page 399: «de» remplacé par «des»; Laveaux (_Dict. des diff._) cite certains cas. End of the Project Gutenberg EBook of Dictionnaire critique et raisonné d langage vicieux ou réputé vicieux, by Louis Platt de Concarneau *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DICTIONNAIRE CRITIQUE *** ***** This file should be named 57919-0.txt or 57919-0.zip ***** This and all associated files of various formats will be found in: http://www.gutenberg.org/5/7/9/1/57919/ Produced by Anna Tuinman, Hugo Voisard, Mark C. Orton, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.) 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The Foundation's EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state's laws. The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered throughout numerous locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation's web site and official page at http://pglaf.org For additional contact information: Dr. Gregory B. Newby Chief Executive and Director gbnewby@pglaf.org Section 4. 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