The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire (13/20), by 
Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire (13/20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: March 12, 2020 [EBook #61602]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT, L'EMPIRE (13/20) ***




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HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE


TOME XIII




L'auteur dclare rserver ses droits  l'gard de la traduction en
Langues trangres, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (Direction de la
Librairie), le 8 mai 1856.


PARIS. IMPRIM PAR HENRI PLON, RUE GARANCIRE, 8.




[Illustration: Le Roi de Rome.]




HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE




FAISANT SUITE

 L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE




PAR M. A. THIERS




TOME TREIZIME




  PARIS
  PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
  60, RUE RICHELIEU
  1856




HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.




LIVRE QUARANTE ET UNIME.

LE CONCILE.

     Naissance du Roi de Rome le 20 mars 1811. -- Remise au mois de juin
     de la crmonie du baptme. -- Diverses circonstances qui dans le
     moment attristent la France, et compriment l'essor de la joie
     publique. -- Redoublement de dfiance  l'gard de la Russie,
     acclration des armements, et rigueurs de la conscription. --
     Crise commerciale et industrielle amene par l'excs de la
     fabrication et par la complication des lois de douanes. --
     Faillites nombreuses dans les industries de la filature et du
     tissage du coton, de la draperie, de la soierie, de la
     raffinerie, etc. -- Secours donns par Napolon au commerce et 
     l'industrie. --  ces causes de malaise se joignent les troubles
     religieux. -- Efforts du Pape et d'une partie du clerg pour
     rendre impossible l'administration provisoire des diocses. --
     Intrigues auprs des chapitres pour les empcher de confrer aux
     nouveaux prlats la qualit de vicaires capitulaires. -- Brefs du
     Pape aux chapitres de Paris, de Florence et d'Asti. -- Hasard qui
     fait dcouvrir ces brefs. -- Arrestation de M. d'Astros;
     expulsion violente de M. Portalis du sein du Conseil d'tat. --
     Rigueurs contre le clerg, et soumission des chapitres
     rcalcitrants. -- Napolon, se voyant expos aux dangers d'un
     schisme, projette la runion d'un concile, dont il espre se
     servir pour vaincre la rsistance du Pape. -- Examen des
     questions que soulve la runion d'un concile, et convocation de
     ce concile pour le mois de juin, le jour du baptme du Roi de
     Rome. -- Suite des affaires extrieures en attendant le baptme
     et le concile. -- Napolon retire le portefeuille des affaires
     trangres  M. le duc de Cadore pour le confier  M. le duc de
     Bassano. -- Dpart de M. de Lauriston pour aller remplacer 
     Saint-Ptersbourg M. de Caulaincourt. -- Lenteurs calcules de
     son voyage. -- Entretiens de l'empereur Alexandre avec MM. de
     Caulaincourt et de Lauriston. -- L'empereur Alexandre sachant que
     ses armements ont offusqu Napolon, en explique avec franchise
     l'origine et l'tendue, et s'attache  prouver qu'ils ont suivi
     et non prcd ceux de la France. -- Son dsir sincre de la
     paix, mais sa rsolution invariable de s'arrter  l'gard du
     blocus continental aux mesures qu'il a prcdemment adoptes. --
     Napolon conclut des explications de l'empereur Alexandre que la
     guerre est certaine, mais diffre d'une anne. -- Il prend ds
     lors plus de temps pour ses armements, et leur donne des
     proportions plus considrables. -- Il dispose toutes choses pour
     entreprendre la guerre au printemps de 1812. -- Vues et direction
     de sa diplomatie auprs des diffrentes puissances de l'Europe.
     -- tat de la cour de Vienne depuis le mariage de Napolon avec
     Marie-Louise; politique de l'empereur Franois et de M. de
     Metternich. -- Probabilit d'une alliance avec l'Autriche, ses
     conditions, son degr de sincrit. -- tat de la cour de Prusse.
     -- Le roi Frdric-Guillaume, M. de Hardenberg, leurs inquitudes
     et leur politique. -- Danemark et Sude. -- Zle du Danemark 
     seconder le blocus continental. -- Mauvaise foi de la Sude. --
     Cette puissance profite de la paix accorde par la France pour se
     constituer l'intermdiaire du commerce interlope. --
     tablissement de Gothenbourg destin  remplacer celui
     d'Hligoland. -- Difficults relatives  la succession au trne.
     -- La mort du prince royal adopt par le nouveau roi Charles XIII
     laisse la succession vacante. -- Plusieurs partis en Sude, et
     leurs vues diverses sur le choix d'un successeur au trne. --
     Dans leur embarras, les diffrents partis se jettent brusquement
     sur le prince de Ponte-Corvo (marchal Bernadotte), esprant se
     concilier la faveur de la France. -- Napolon, tranger 
     l'lection, permet au prince de Ponte-Corvo d'accepter. -- 
     peine arriv en Sude, le nouvel lu, pour flatter l'ambition de
     ses futurs sujets, convoite la Norvge, et propose  Napolon de
     lui en mnager la conqute. -- Napolon, fidle au Danemark,
     repousse cette proposition. -- Dispositions gnrales de
     l'Allemagne dans le moment o semble se prparer une guerre
     gnrale au Nord. -- Tout en prparant ses armes et ses
     alliances, Napolon s'occupe activement de ses affaires
     intrieures. -- Baptme du Roi de Rome. -- Grandes ftes  cette
     occasion. -- Prparatifs du concile. -- Motifs qui ont fait
     prfrer un concile national  un concile gnral. -- Questions
     qui lui seront poses. -- On les renferme toutes dans une seule,
     celle de l'institution canonique des vques. -- Avant de runir
     le concile on envoie trois prlats  Savone pour essayer de
     s'entendre avec Pie VII, et ne faire au concile que des
     propositions concertes avec le Saint-Sige. -- Ces prlats sont
     l'archevque de Tours, les vques de Nantes et de Trves. --
     Leur voyage  Savone. -- Accueil qu'ils reoivent du Pape. --
     Pie VII donne un consentement indirect au systme propos pour
     l'institution canonique, et renvoie l'arrangement gnral des
     affaires de l'glise au moment o on lui aura rendu sa libert et
     un conseil. -- Retour des trois prlats  Paris. -- Runion du
     concile le 17 juin. -- Dispositions des divers partis composant
     le concile. -- Crmonial, discours d'ouverture, et serment de
     fidlit au Saint-Sige. -- Les prlats  peine runis sont
     domins par un sentiment commun de sympathie pour les malheurs de
     Pie VII et d'aversion secrte pour le despotisme de Napolon. --
     La crainte les contient. -- Premires sances du concile. --
     Projet d'adresse en rponse au message imprial. -- Difficults
     de la rdaction. --  la sance o l'on discute cette adresse les
     esprits s'enflamment, et un membre propose de se rendre en corps
      Saint-Cloud pour demander la libert du Pape. -- Le prsident
     arrte ce mouvement en suspendant la sance. -- Adoption de
     l'adresse aprs de nombreux retranchements, et refus de Napolon
     de la recevoir. -- Rle modrateur de M. Duvoisin, vque de
     Nantes, et de M. de Barral, archevque de Tours. -- Maladresse et
     orgueil du cardinal Fesch. -- La question principale, celle de
     l'institution canonique, soumise  une commission. -- Avis divers
     dans le sein de cette commission. -- Malgr les efforts de M.
     Duvoisin, la majorit de ses membres se prononce contre la
     comptence du concile. -- Napolon irrit veut dissoudre le
     concile. -- On l'exhorte  attendre le rsultat dfinitif. -- M.
     Duvoisin engage la commission  prendre pour base les
     propositions admises par le Pape  Savone. -- Cet avis adopt
     d'abord, n'est accept dfinitivement qu'avec un nouveau renvoi
     au Pape, qui suppose l'incomptence du concile. -- Le rapport,
     prsent par l'vque de Tournay, excite une scne orageuse dans
     le concile, et des manifestations presque factieuses. -- Napolon
     dissout le concile et envoie  Vincennes les vques de Gand, de
     Troyes et de Tournay. -- Les prlats pouvants offrent de
     transiger. -- On recueille individuellement leurs avis, et quand
     on est assur d'une majorit, on runit de nouveau le concile le
     5 aot. -- Cette assemble rend un dcret conforme  peu prs 
     celui qu'on dsirait d'elle, mais avec un recours au Pape qui
     n'emporte cependant pas l'incomptence du concile. -- Nouvelle
     dputation de quelques cardinaux et prlats  Savone, pour
     obtenir l'adhsion du Pape aux actes du concile. -- Napolon,
     fatigu de cette querelle religieuse, ne vise plus qu' se
     dbarrasser des prlats runis  Paris, et  profiter de la
     dputation envoye  Savone pour obtenir l'institution des
     vingt-sept vques nomms et non institus. -- L'esprit toujours
     dirig vers la prochaine guerre du Nord, il se flatte que
     victorieux encore une fois, le monde entier cdera  son
     ascendant. -- Nouvelles explications avec la Russie. --
     Conversation de Napolon avec le prince Kourakin, le soir du 15
     aot. -- Cette conversation laisse peu d'espoir de paix, et porte
     Napolon  continuer ses prparatifs avec encore plus d'activit.
     -- Dpart des quatrimes et siximes bataillons. -- Emploi de
     soixante mille rfractaires qu'on a obligs de rejoindre. --
     Manire de les plier au service militaire. -- Composition de
     quatre armes pour la guerre de Russie, et prparation d'une
     rserve pour l'Espagne. -- Voyage de Napolon en Hollande et dans
     les provinces du Rhin. -- Plan de dfense de la Hollande. -- La
     prsence de Napolon sert de prtexte pour runir la grosse
     cavalerie et l'acheminer sur l'Elbe. -- Cration des lanciers. --
     Inspection des troupes destines  la guerre de Russie. -- Sjour
      Wesel,  Cologne et dans les villes du Rhin. -- Affaires
     diverses dont Napolon s'occupe chemin faisant. -- Arrangement
     avec la Prusse. -- Le ministre de France est rappel de
     Stockholm. -- Suite et fin apparente de la querelle religieuse.
     -- Acceptation par Pie VII du dcret du concile, avec des motifs
     qui ne conviennent pas entirement  Napolon. -- Celui-ci
     accepte le dispositif sans les motifs, et renvoie dans leurs
     diocses les prlats qui avaient compos le concile. -- Son
     retour  Paris en novembre, et son application  expdier toutes
     les affaires intrieures, afin de ne rien laisser en souffrance
     en partant pour la Russie.


[Date en marge: Mars 1811.]

Au milieu des vnements si divers et si compliqus dont on vient de
lire le rcit, Napolon avait vu se raliser le principal de ses
voeux: il avait obtenu de la Providence un hritier direct de sa race,
un fils, que la France dsirait, et qu'il n'avait cess quant  lui
d'esprer avec une entire confiance dans la fortune.

[En marge: Naissance du Roi de Rome le 20 mars 1811.]

Le 19 mars 1811, vers neuf heures du soir, l'impratrice Marie-Louise,
aprs une grossesse heureuse, avait ressenti les premires douleurs de
l'enfantement. L'habile accoucheur Dubois tait accouru sur-le-champ,
suivi du grand mdecin de cette poque, M. Corvisart. Bien que la
jeune mre ft parfaitement constitue, l'accouchement ne s'tait pas
annonc avec des circonstances tout  fait rassurantes, et M. Dubois
n'avait pu se dfendre de quelque inquitude en songeant  la
responsabilit qui pesait sur lui. Napolon, voyant, avec sa
pntration ordinaire, que le trouble de l'oprateur pourrait devenir
un danger pour la mre et pour l'enfant, s'effora de lui rendre plus
lger le poids de cette responsabilit.--Figurez-vous, lui dit-il,
que vous accouchez une marchande de la rue Saint-Denis; vous n'y
pouvez pas davantage, et en tout cas sauvez d'abord la mre.--Il
chargea M. Corvisart de ne pas quitter M. Dubois, et lui-mme ne cessa
de prodiguer les soins les plus tendres  la jeune impratrice, et de
l'aider par d'affectueuses paroles  supporter ses souffrances. Enfin,
le lendemain matin 20 mars, cet enfant auquel de si hautes destines
taient promises, et qui depuis n'a trouv sur ses pas que l'exil et
la mort  la fleur de ses ans, vint au jour sans aucun des accidents
qu'on avait redouts. Napolon le reut dans ses bras avec joie, avec
tendresse, et quand il sut que c'tait un enfant mle, il en prouva
un sentiment d'orgueil qui clata sur son visage, comme si la
Providence lui avait donn dans cette circonstance si importante une
nouvelle et plus clatante marque de sa protection. Il prsenta le
nouveau-n  sa famille,  sa cour, et le remit ensuite  madame de
Montesquiou, nomme gouvernante des enfants de France. Le canon des
Invalides commena immdiatement  annoncer  la capitale la naissance
de l'hritier destin  rgner sur la plus grande partie de l'Europe.
Il avait t dit d'avance que si le nouveau-n tait un enfant mle le
nombre des coups de canon serait non pas de vingt et un, mais de cent
un. La population, sortie des maisons et rpandue dans les rues,
comptait avec une extrme anxit les retentissements du canon. Quand
le vingt et unime coup fut dpass, elle ressentit presque autant de
joie qu'aux plus belles poques du rgne, et, malgr beaucoup de
causes de tristesse, dont les unes sont dj connues, dont les autres
vont l'tre, elle fut heureuse de voir ce gage de perptuit donn par
la Providence  la dynastie de Napolon. Pourtant ce n'tait plus
cette effusion de contentement et d'enthousiasme des premiers temps,
alors qu'on ne voyait dans Napolon que le sauveur de la socit, le
restaurateur des autels, l'auteur de la grandeur nationale, le
guerrier invincible et sage qui ne combattait que pour obtenir une
paix glorieuse et durable. De sombres apprhensions, inspires par ce
gnie immodr, avaient refroidi l'affection, troubl la quitude et
alarm la prvoyance. Toutefois on se livra encore  la joie, et on
reprit confiance dans la destine du grand homme que le ciel semblait
favoriser si visiblement.

D'aprs le dcret qui avait qualifi Rome la seconde ville de
l'Empire, et  l'imitation des anciens usages germaniques, o le
prince destin  succder au trne s'appelait roi des Romains avant de
recevoir le titre d'empereur, le prince nouveau-n fut appel Roi de
Rome, et son baptme, qui devait s'accomplir avec autant de pompe que
le sacre, fut fix au mois de juin. Pour le moment, on s'en tint  la
crmonie chrtienne de l'ondoiement, et on se contenta d'annoncer cet
heureux vnement aux divers corps de l'tat, aux dpartements et 
toutes les cours de l'Europe.

[En marge: Causes qui troublent la joie inspire par la naissance du
Roi de Rome.]

Singulire drision de la fortune! cet hritier tant dsir, tant
ft, destin  perptuer l'Empire, arrivait au moment o cet empire
colossal, sourdement min de toutes parts, approchait du terme de sa
dure! Peu d'esprits,  la vrit, savaient apercevoir les causes
profondment caches de sa ruine prochaine, mais de secrtes
apprhensions avaient saisi les masses, et le sentiment de la scurit
avait disparu chez elles, bien que celui de la soumission subsistt
tout entier. Le bruit d'une vaste guerre au Nord, guerre que tout le
monde redoutait instinctivement, surtout celle d'Espagne n'tant pas
finie, s'tait rpandu gnralement et avait caus une inquitude
universelle. La conscription, suite de cette nouvelle guerre,
s'exerait avec la plus extrme rigueur; de plus, une crise violente
dsolait en cet instant le commerce et l'industrie; enfin, la querelle
religieuse semblait s'envenimer et faire craindre un nouveau schisme.
Tels taient les divers motifs qui venaient de troubler assez
gravement la joie inspire par la naissance du Roi de Rome.

[En marge: Napolon en apprenant les armements de la Russie prcipite
ses propres prparatifs, et se dispose  entrer en campagne au mois
d'aot prochain.]

Napolon avait pass tout  coup d'un armement de prcaution contre la
Russie  un armement d'urgence, comme si la guerre avait d commencer
en t ou en automne de la prsente anne 1811. En effet, la Russie,
qui s'tait borne jusqu'ici  quelques travaux sur les bords de la
Dwina et du Dniper,  quelques mouvements de troupes de Finlande en
Lithuanie, impossibles sans doute  cacher, mais faciles  expliquer
d'une manire spcieuse, la Russie, apprenant de toutes parts le
dveloppement chaque jour plus tendu et plus rapide des prparatifs
de Napolon, s'tait enfin dcide  la plus grave des mesures,  la
plus pnible pour elle,  la plus significative pour l'Europe, celle
d'affaiblir ses armes du Danube, ce qui devait mettre en question la
conqute si ardemment souhaite de la Valachie et de la Moldavie. Sur
neuf divisions qui agissaient en Turquie, elle en avait ramen cinq en
arrire, dont trois jusqu'au Pruth, deux jusqu'au Dniper. La nouvelle
de ce mouvement rtrograde, transmise par nos agents diplomatiques
accrdits dans les provinces danubiennes, avait produit sur l'esprit
de Napolon une vive impression. Au lieu de se borner  voir dans un
fait pareil la peur qu'il inspirait, il avait pris peur lui-mme, et
avait cru dcouvrir dans cette conduite de la Russie la preuve
d'intentions non pas dfensives, mais agressives. C'tait une erreur;
mais habitu aux haines de l'Europe, aux perfidies que ces haines
avaient souvent amenes, il supposa un secret accord de la Russie avec
ses ennemis ouverts ou cachs, avec les Anglais notamment, et il crut
que ce ne serait pas trop tt que de se prparer  la guerre pour les
mois de juillet ou d'aot de la prsente anne. Ainsi au lieu de
remdier au mal en suspendant ses armements, sauf  les reprendre s'il
n'obtenait pas une explication satisfaisante, il l'aggrava en
multipliant et acclrant ses prparatifs de manire  ne pouvoir plus
ni les cacher ni les expliquer.

[En marge: Mesures employes pour avoir au mois d'aot 300 mille
hommes sur la Vistule.]

Il avait dj rsolu d'envoyer sur l'Elbe les quatrimes bataillons,
car, ainsi que nous l'avons dit, les rgiments du marchal Davout n'en
comptaient que trois prsents au corps; il se dcida  les faire
partir immdiatement et  former un sixime bataillon dans ces
rgiments (le cinquime restant celui du dpt), ce qui devait
permettre de leur fournir cinq bataillons de guerre. Le marchal
Davout s'tait tellement appliqu, depuis qu'il rsidait dans le
Nord,  donner  ses troupes une instruction thorique gale  leur
instruction pratique, qu'il tait facile de trouver parmi elles les
cadres d'un sixime, mme d'un septime bataillon par rgiment, en
sous-officiers sachant lire et crire et s'tant battus dans l'Europe
entire. Pour acclrer l'organisation de ces siximes bataillons,
Napolon fit revenir les cadres des bords de l'Elbe  la rencontre des
recrues parties des bords du Rhin; il envoya de plus des habits, des
souliers, des armes  Wesel, Cologne et Mayence, pour que les hommes
pussent en passant se pourvoir de leur quipement complet. Il esprait
ainsi porter  cinq divisions franaises le corps du marchal Davout,
sans compter une sixime division qui devait tre polonaise et forme
des troupes de Dantzig qu'on allait augmenter. Il ordonna des achats
de chevaux, surtout en Allemagne, aimant mieux puiser cette contre
que la France, tira de leurs cantonnements les cuirassiers, les
chasseurs, les hussards, destins  la guerre de Russie, et enjoignit
aux colonels de se prparer  recevoir des chevaux et des hommes afin
de mettre leurs rgiments sur le pied de guerre. Ne croyant pas avoir
le temps de porter  cinq ni mme  quatre bataillons le corps du
Rhin, compos, avons-nous dit, des anciennes divisions qui avaient
servi sous Lannes et Massna, et qui taient rpandues en Hollande et
en Belgique, il fit former dans leur sein des bataillons d'lite, dans
lesquels devaient tre verss les meilleurs soldats de chaque
rgiment. Il donna le mme ordre pour l'arme d'Italie; il prescrivit
la runion et l'quipement sur le pied de guerre de tous les corps de
la vieille et jeune garde qui n'taient pas en Espagne; il crivit 
tous les princes de la Confdration germanique pour leur demander
leur contingent, et se mit ainsi en mesure, pour les mois de juillet
et d'aot, de porter  70 mille hommes d'infanterie le corps de
l'Elbe,  45 mille celui du Rhin,  40 mille celui d'Italie,  plus de
12 mille la garde impriale (total, 167 mille fantassins excellents),
 17 ou 18 mille les hussards et chasseurs,  15 mille les
cuirassiers,  6 mille les troupes  cheval de la garde (total, 38 ou
39 mille hommes de la plus belle cavalerie), enfin  24 mille hommes
l'artillerie, pouvant servir 800 bouches  feu, indpendamment de 100
mille Polonais, Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, Badois,
Westphaliens, ce qui faisait plus de 300 mille hommes parfaitement
prpars  entrer en campagne sous deux mois.

Napolon rappela d'Espagne le marchal Ney, auquel il voulait confier
le commandement d'une partie des troupes runies sur le Rhin. Il
destinait le surplus au marchal Oudinot, dj rendu en Hollande. Il
rappela en outre d'Espagne le gnral Montbrun, que sa conduite 
Fuents d'Ooro et dans une foule d'autres occasions dsignait comme
l'un des premiers officiers de cavalerie de cette poque.

Dans la crainte d'une subite invasion du duch de Varsovie par les
Russes, Napolon donna pour instruction au roi de Saxe et au prince
Poniatowski, lieutenant du roi de Saxe en Pologne, de transporter
toute l'artillerie, toutes les munitions, tous les objets
d'quipement, des places ouvertes ou faiblement dfendues dans les
forteresses de la Vistule, telles que Modlin, Thorn, Dantzig, et  ce
sujet il citait  l'un et  l'autre l'exemple de la Bavire, o les
Autrichiens taient toujours entrs avant les Franais, mais d'o ils
avaient t obligs de sortir presque aussitt sans avoir pu enlever
aucune partie du matriel de guerre. Il recommanda au roi de Saxe de
tenir toutes prtes les troupes saxonnes, afin de pouvoir les porter
rapidement sur la Vistule  ct de celles du prince Poniatowski. Les
unes et les autres devaient tre ranges sous le commandement du
marchal Davout, qui avait ordre, au premier danger, de courir sur la
Vistule avec 150 mille hommes, dont 100 mille Franais devaient se
placer de Dantzig  Thorn, et 50 mille Saxons et Polonais de Thorn 
Varsovie. Avec de telles prcautions on avait le moyen de rpondre 
tout acte offensif des Russes, et mme de le prvenir.

[En marge: Rigueurs de la conscription.]

Afin de remplir ses cadres, Napolon avait t oblig de hter la
leve de la conscription de 1811, ordonne ds le mois de janvier.
Mais il ne s'en tait pas tenu  cette mesure: il avait voulu
recouvrer l'arrir des conscriptions antrieures, consistant en
soixante mille rfractaires au moins qui n'avaient jamais rejoint. La
conscription n'tait pas encore entre dans nos moeurs, comme elle y a
pntr depuis, et la rigueur avec laquelle elle tait applique
alors, le triste sort des hommes appels, qui avant l'ge viril
allaient prir en Espagne, plus souvent par la misre que par le feu,
n'taient pas faits pour disposer la population  s'y soumettre. Dans
certaines provinces, et particulirement dans celles de l'Ouest, du
Centre, du Midi, o la bravoure ne manquait pas, mais o la soumission
 l'autorit centrale tait moins tablie, on rsistait  la
conscription, et il y avait eu  toutes les poques des masses de
rfractaires qui avaient refus de se rendre  l'appel de la loi, ou
dsert aprs s'y tre rendus. Ils couraient les bois, les montagnes,
partout favoriss par la population, et quelquefois mme faisaient la
guerre aux gendarmes. Ces hommes, loin d'tre des lches ou des
impotents, formaient au contraire la partie la plus brave, la plus
hardie, la plus aventureuse de la population, et, en raison mme de
son nergie, la plus difficile  plier au joug des lois nouvelles.
C'tait la mme espce d'hommes qui dans la Vende avait fourni les
soldats de l'insurrection royaliste. Plus forts par le caractre, ils
l'taient aussi par l'ge, la plupart d'entre eux se trouvant en tat
d'insubordination depuis plusieurs annes. On tait successivement
parvenu  recouvrer par des amnisties, des poursuites, des battues de
gendarmerie, vingt mille peut-tre de ces hommes sur quatre-vingt
mille; mais il en restait soixante mille au moins dans diverses
provinces de la France, qu'il importait autant de restituer  l'arme
 cause de leur qualit, que d'enlever  l'intrieur  cause de leur
aptitude  former une nouvelle chouannerie, car ils appartenaient
presque tous aux dpartements o s'tait conserv un vieux levain de
royalisme.

[En marge: Organisation de colonnes mobiles pour la poursuite des
rfractaires.]

[En marge: Excs commis par ces colonnes mobiles.]

Napolon, qui ne mnageait pas les moyens quand le but lui convenait,
forma dix ou douze colonnes mobiles, composes de cavalerie et
d'infanterie lgres, et choisies parmi les plus vieilles troupes, les
plaa sous les ordres de gnraux dvous, leur adjoignit des pelotons
de gendarmerie pour les guider, et leur fit entreprendre une poursuite
des plus actives contre les rfractaires. Ces colonnes taient
autorises  traiter militairement les provinces qu'elles allaient
parcourir, et  mettre des soldats en garnison chez les familles dont
les enfants avaient manqu  l'appel. Ces soldats devaient tre logs,
nourris et pays par les parents des rfractaires jusqu' ce que
ceux-ci eussent fait leur soumission. C'est de l que leur vint le
nom, fort effrayant  cette poque, de _garnisaires_. Si l'on songe
que ces colonnes taient portes, d'aprs leur composition,  regarder
le refus du service militaire comme un dlit  la fois honteux et
criminel, qui faisait peser exclusivement sur les vieux soldats les
charges de la guerre; si l'on songe qu'elles avaient pris  l'tranger
l'habitude de vivre en troupes conqurantes, on concevra facilement
qu'elles devaient commettre plus d'un excs, bien qu'elles fussent
dans leur patrie, et que leurs courses, ajoutes au dplaisir de la
leve de 1811, devaient en diverses provinces pousser le chagrin de la
conscription presque jusqu'au dsespoir.

Les prfets, qui avaient la mission de diriger l'esprit des
populations dans un sens favorable au gouvernement, furent alarms, et
plusieurs dsols d'une telle mesure. Nanmoins quelques-uns, voulant
proportionner leur zle  la difficult, exagrrent encore dans
l'excution les ordres de l'autorit suprieure, et poussrent, au
lieu de les retenir, les colonnes occupes  donner la chasse aux
rfractaires. Quelques autres eurent l'honntet de faire entendre des
supplications en faveur des pauvres parents qu'on ruinait, et parmi
ceux-l, M. Lezay-Marnzia, dans le Bas-Rhin, eut le courage de
rsister de toutes ses forces au gnral charg de diriger les
colonnes dans son dpartement, et d'crire au ministre de la police
des lettres fort vives destines  tre mises sous les yeux de
Napolon. Mais le plus grand nombre de ces hauts fonctionnaires,
gmissant en secret, et se contentant pour toute vertu de ne pas
ajouter aux rigueurs prescrites, excutrent les ordres reus plutt
que de renoncer  leurs fonctions.

[En marge: Situation de l'industrie et du commerce en 1811, soit en
Angleterre, soit en France.]

[En marge: Dtresse des manufactures anglaises par suite d'un excs de
fabrication.]

Si la population des campagnes avait ses chagrins, celle des villes
avait aussi les siens. Ces chagrins taient causs par une crise
industrielle et commerciale des plus graves. Nous avons dj rapport
les mesures  la fois ingnieuses et violentes que Napolon avait
imagines pour interdire au commerce anglais les accs du continent,
ou pour les lui ouvrir  un prix ruineux dont le trsor imprial
recueillait le profit. Ces mesures avaient obtenu, sinon tout l'effet
que Napolon s'en tait promis, du moins tout celui qu'on pouvait
raisonnablement en attendre, surtout lorsque pour russir il fallait
contrarier les intrts, les gots, les penchants, non-seulement d'un
peuple, mais du monde presque entier. Sauf quelques introductions
clandestines par les Sudois, qui transportaient frauduleusement les
marchandises coloniales de Gothenbourg  Stralsund; sauf quelques
autres introductions permises dans la Vieille-Prusse autant par
ngligence que par mauvaise volont; sauf quelques autres encore
effectues en Russie sous le pavillon amricain, les unes et les
autres, condamnes  descendre du Nord au Midi,  travers mille
dangers de saisie, en se chargeant d'immenses frais de transport, et
en payant des tarifs ruineux; sauf, disons-nous, ces rares exceptions,
aucune quantit de sucre, de caf, de coton, d'indigo, de bois, de
marchandises exotiques enfin, ne pouvait sortir d'Angleterre et
diminuer la dsastreuse accumulation qui s'tait opre  Londres.
Cette situation, que nous avons dj expose, n'avait fait que
s'aggraver. Les fabricants de Manchester, de Birmingham et de toutes
les villes manufacturires d'Angleterre, dpassant comme toujours le
but offert  leurs avides dsirs, avaient produit trois ou quatre fois
plus de marchandises que les colonies de toutes les nations n'auraient
pu en consommer. Les btiments expdis de Liverpool avaient t
obligs de rapporter en Europe une partie de leurs chargements. Un
petit nombre ayant trouv  s'en dbarrasser avaient reu en change
des denres coloniales qui restaient invendues dans les magasins de
Londres, et s'y avilissaient  tel point que ces denres, comme nous
l'avons dit, cotaient en frais de garde et d'emmagasinement plus que
leur prix. C'tait pourtant sur ce gage que la banque escomptait le
papier des fabricants, et leur en donnait la valeur en billets dont
l'augmentation croissante menaait tous les jours d'une catastrophe.
En 1811, la dtresse tait devenue si grande, que le Parlement
britannique, dans la crainte d'une banqueroute gnrale, avait vot
un secours au commerce de six millions sterling (150 millions de
francs)  distribuer  titre de prt aux fabricants et commerants les
plus embarrasss. Une telle situation, maintenue quelque temps encore,
devait aboutir invitablement ou  une catastrophe financire et
commerciale, ou  un dsir de la paix irrsistible pour le
gouvernement.

Mais il n'est point de combat en ce monde, quelles que soient les
armes employes, o l'on puisse faire du mal sans en recevoir.
Napolon n'avait pas pu refouler en Angleterre tant de produits
agrables, ou utiles, ou ncessaires aux peuples du continent, sans
causer bien des perturbations, et il venait de provoquer en France et
dans les pays voisins une crise commerciale et industrielle aussi
violente, quoique moins durable heureusement, que celle qui affligeait
l'Angleterre. Voici comment cette crise avait t amene.

[En marge: Excs de fabrication tout aussi grand dans les manufactures
franaises.]

Les tissus de coton ayant en grande partie remplac les tissus de
chanvre et de lin, surtout depuis qu'on tait parvenu  les produire
par des moyens mcaniques, taient devenus la plus vaste des
industries de l'Europe. Les manufacturiers franais, ayant 
approvisionner l'ancienne et la nouvelle France et de plus le
continent presque entier, avaient espr des dbouchs immenses, et
proportionn leurs entreprises  ces dbouchs supposs. Ils avaient
spcul sans mesure sur l'approvisionnement exclusif du continent,
comme les Anglais sur celui des colonies anglaises, franaises,
hollandaises et espagnoles. En Alsace, en Flandre, en Normandie, les
mtiers  filer,  tisser,  imprimer le coton, s'taient multiplis
avec une incroyable rapidit. Les profits tant considrables, les
entreprises s'taient naturellement proportionnes aux profits, et les
avaient mme infiniment dpasss. L'industrie du coton, sous toutes
ses formes, n'avait pas t la seule  prendre un pareil essor; celle
des draps, comptant sur l'exclusion des draps anglais, sur la
possession exclusive des laines espagnoles, avait pareillement oubli
toute rserve dans l'tendue donne  sa fabrication. L'industrie des
meubles s'tait aussi fort dveloppe, parce que les meubles franais,
dessins alors d'aprs des modles antiques, taient l'objet d'une
prdilection gnrale, et parce que les bois exotiques, se trouvant au
nombre des produits coloniaux admis sur licences, permettaient la
production  bon march. L'admission des cuirs en vertu de licences
avait galement procur une grande extension  toutes les industries
dont le cuir est la matire. La quincaillerie franaise, fort
lgante, mais infrieure alors  celle de l'Angleterre sous le
rapport des aciers, avait profit comme les autres de l'exclusion des
Anglais. De notables bnfices avaient encourag et multipli ces
essais hors de toute proportion.

Ce n'tait pas seulement vers la fabrication de ces divers produits
que s'tait dirige l'ardeur du moment, mais vers l'introduction des
matires premires qui servaient  les crer.

[En marge: Folles spculations sur les matires premires.]

On courait sur tous les marchs o l'on savait que devaient se vendre
des sucres, des cafs, des cotons, des indigos, des bois, des cuirs,
on s'en disputait les moindres quantits introduites sur le continent,
et on spculait avec fureur sur ces quantits. Les fonds public
taient dlaisss, parce qu'ils taient peu abondants et presque
invariables dans leur valeur, depuis que Napolon maintenait la rente
cinq pour cent  80 francs par l'intervention secrte du trsor
extraordinaire. Les actions de la banque, seul effet public prenant
place  ct des rentes sur l'tat, oscillaient entre 1,225 et 1,275
francs, pour un revenu de 50  60 francs, et ne dpassaient jamais ces
termes extrmes. Il n'y avait pas l de quoi tenter les spculateurs,
parce qu'il leur faut de grandes chances de gain, mme au prix de
grandes chances de perte, et ils s'taient jets sur les denres
coloniales, qui prsentaient ces conditions au plus haut degr. On
spculait donc avec passion sur le sucre, le caf, le coton, l'indigo;
on courait  Anvers,  Mayence,  Francfort,  Milan, o le
gouvernement faisait vendre les marchandises arrives sur les chariots
de l'artillerie, qui avaient port des bombes et des boulets aux rives
de l'Elbe, et en avaient rapport du sucre et du caf. Les bois
eux-mmes, qu'on savait indispensables  Napolon pour les nombreux
vaisseaux qu'il avait en construction dans tous les chantiers de
l'Empire, taient devenus l'objet d'un agiotage effrn, et sur la
base mobile et dangereuse de ces spculations on crait de brillants
difices de fortune, paraissant et disparaissant tour  tour aux yeux
d'un public surpris, merveill et jaloux.

[En marge: Moyens artificiels de crdit employs pour soutenir les
spculations engages.]

Dans un si grand essor, la prudence avait t naturellement la vertu
la moins observe, et on avait spcul non-seulement au del des
besoins  satisfaire, mais au del des moyens de payer. Tandis que
l'industrie produisait beaucoup plus qu'elle ne pouvait vendre, les
agioteurs sur les matires premires cherchaient  en acheter beaucoup
plus que l'industrie n'aurait pu en employer, et par une consquence
invitable en faisaient monter la valeur  des prix exagrs. Pour
solder tous ces marchs imprudents, on avait cr des moyens
artificiels de crdit. Ainsi une maison de Paris, se livrant au
commerce des bois de construction et des denres coloniales, tirait
jusqu' quinze cent mille francs par mois sur une maison d'Amsterdam
qui lui prtait son crdit; celle-ci tirait sur d'autres, et ces
dernires  leur tour tirant sur Paris pour se rembourser, on avait
cr de la sorte des ressources fictives, que dans la langue familire
du commerce on appelle _papier de circulation_. La police, piant
tout, mais ne comprenant pas tout, avait cru voir dans cet artifice
commercial une trame des partis qu'elle s'tait hte de dnoncer 
l'Empereur. Celui-ci offusqu d'abord, avait fini par se rassurer en
apprenant par le ministre du trsor le secret de cette prtendue
conspiration[1].

          [Note 1: J'ai trouv toute une correspondance du ministre de
          la police et du ministre du trsor sur ce fait singulier,
          qui offusqua longtemps l'autorit avant qu'elle ft parvenue
           se l'expliquer.]

[En marge: Impudent talage des fortunes subitement acquises.]

On n'avait pas mis plus de rserve dans la manire de jouir de ses
profits que dans les moyens de se les procurer. Les nouveaux enrichis
s'taient empresss d'taler leurs fortunes rapidement acquises, et
d'acheter de la caisse d'amortissement les htels, les chteaux de
l'ancienne noblesse, dont l'tat avait hrit sous le titre de biens
nationaux. On ne les achetait plus comme autrefois  vil prix et avec
des assignats, mais contre argent, contre beaucoup d'argent, et sans
rpugnance, parce que vingt ans couls depuis la confiscation avaient
fait perdre le souvenir de l'injustice de l'tat et du malheur des
anciens propritaires. C'tait l cette ressource des alinations de
biens dont Napolon se servait de temps en temps pour complter ses
budgets, surtout dans les pays conquis, et que la caisse
d'amortissement lui avait mnage, en vendant  propos, peu  peu, et
avec la prudence convenable, les immeubles qu'on lui livrait. Il y
avait  Paris des manufacturiers justement enrichis par leur travail,
des spculateurs sur denres coloniales enrichis d'une manire moins
honorable, qui possdaient les plus beaux domaines, et les mieux
qualifis[2].

          [Note 2: C'est encore dans la correspondance du ministre du
          trsor, analysant pour Napolon la cause de la plupart des
          banqueroutes du temps, que j'ai trouv la preuve de ce fait
          curieux et digne de remarque.]

Ce dbordement de spculations, de fortunes subites, de jouissances
immodres, avait pris naissance depuis plusieurs annes, s'tait
arrt un instant en 1809 par suite de la guerre d'Autriche, avait
repris  la paix de Vienne, s'tait dvelopp sans obstacle et sans
mesure dans tout le cours de l'anne 1810, et avait enfin abouti au
commencement de 1811  la catastrophe invitable, qui suit toujours
les exagrations industrielles et commerciales de cette nature.

[En marge: Accident qui fait clater la crise depuis longtemps
menaante.]

[En marge: Secours donns par Napolon aux maisons embarrasses.]

[En marge: Longue suite de banqueroutes.]

Depuis quelque temps on ne vivait que des crdits fictifs qu'on se
prtait les uns aux autres, surtout entre Hambourg, Amsterdam et
Paris, lorsqu'une dernire vente, excute  Anvers pour le compte du
gouvernement, et consistant en cargaisons amricaines, attira un grand
nombre d'acheteurs. Il s'agissait d'environ 60 millions de
marchandises  acheter et  payer. Napolon, remarquant l'embarras qui
commenait  se rvler, accorda des dlais pour le payement; mais
tout le monde s'tait aperu de cette gne, et il n'en fallait pas
davantage pour faire natre la mfiance. Au mme moment, des maisons
considrables de Brme, de Hambourg, de Lubeck, qui s'taient adonnes
au commerce plus ou moins licite des denres coloniales, gnes
d'abord par le blocus continental, bientt paralyses tout  fait par
la runion de leur pays  la France, succombaient, ou renonaient
volontairement aux affaires. Ce concours de causes amena enfin la
crise. Une grande maison de Lubeck donna le signal des banqueroutes.
La plus ancienne, la plus respectable des maisons d'Amsterdam, qui par
l'appt de fortes commissions s'tait laiss entraner  prter son
crdit aux ngociants de Paris les plus tmraires, suivit le triste
signal parti de Lubeck. Les maisons de Paris qui vivaient des
ressources qu'elles devaient  cette maison hollandaise, virent
sur-le-champ l'artifice de leur existence mis  dcouvert. Elles se
plaignirent, jetrent de grands cris, et vinrent implorer les secours
du gouvernement. Napolon qui sentait bien, sans l'avouer, la part
qu'il avait dans cette crise, et qui ne voulait pas que la naissance
d'un hritier du trne qu'on avait tant dsire, qu'on venait
d'obtenir, et qu'on allait bientt solenniser, ft accompagne de
circonstances attristantes, se hta d'annoncer qu'il tait prt 
aider les maisons embarrasses. Il voulait avec raison le faire vite
et sans bruit pour le faire efficacement. Par malheur les opinions
personnelles de son ministre du trsor, et l'trange vanit de l'une
des maisons secourues, s'opposrent  ce que ses intentions fussent
exactement suivies. M. Mollien, rpugnant aux expdients mme utiles,
contesta en thorie le principe des secours au commerce. Napolon n'en
tint pas compte, et lui ordonna de secourir un certain nombre de
maisons. Mais le ministre se ddommagea de sa dfaite en contestant 
ces maisons ou la sret des gages qu'elles offraient, ou la
possibilit de les sauver. Il en rsulta une grande perte de temps. De
plus, l'une d'elles, se vantant d'une bienfaisance dont le bienfaiteur
ne se vantait pas lui-mme, proclama ce que le gouvernement avait fait
pour elle. Alors tout l'avantage des secours prompts et secrets fut
perdu. On sut qu'on tait en crise, et on se livra  la panique
accoutume. Bientt ce fut un chaos de maisons s'croulant les unes
sur les autres, et s'entranant rciproquement dans leur chute.
Napolon, suivant son usage, ne se laissant pas intimider par la
difficult, secourut publiquement et  plusieurs reprises les
principales maisons embarrasses, malgr tout ce que put lui dire le
ministre du trsor. Mais il n'eut la satisfaction de sauver qu'une
trs-petite partie des commerants et des manufacturiers auxquels il
s'tait intress.

Les maisons qui avaient spcul sur les sucres, les cafs, les
cotons, les bois de construction, furent frappes les premires.
Vinrent aprs celles qui n'avaient pas spcul sur les matires
premires, mais qui avaient fil, tiss, peint des toiles de coton au
del des besoins de la consommation, et qui vivaient des crdits que
leur accordaient certains banquiers. Ces crdits venant  leur
manquer, elles succombrent. Les villes de Rouen, Lille,
Saint-Quentin, Mulhouse, furent comme ravages par un flau
destructeur. Aprs l'industrie du coton, celle des draps eut son tour.
Une riche maison d'Orlans, voue depuis un sicle au commerce des
laines, voulut s'emparer de toutes celles que le gouvernement avait
saisies en Espagne et faisait vendre  l'encan. Elle acheta sans
mesure, revendit  des fabricants qui fabriquaient sans mesure aussi,
leur prta son crdit, mais en revanche emprunta le leur en crant une
masse de papier qu'elle tirait sur eux, et que des banquiers
complaisants escomptaient  un taux usuraire. Ces banquiers s'tant
arrts, tout l'chafaudage s'croula, et une seule maison de province
fit ainsi une faillite de douze millions, somme trs-grande
aujourd'hui, bien plus grande en ce temps-l. L'exclusion des draps
franais de la Russie fut un nouveau coup pour la draperie.
L'industrie de la raffinerie, qui avait spcul sur les sucres, celle
des peaux prpares, qui avait spcul sur les cuirs introduits au
moyen des licences, furent gravement atteintes comme les autres. Enfin
la soierie, qui avait beaucoup fabriqu, mais qui n'avait pas commis
autant d'excs, parce qu'elle tait une industrie ancienne,
exprimente, moins tourdie par la nouveaut et l'exagration des
bnfices, reut un coup sensible par les derniers rglements
commerciaux de la Russie, et par la ruine des maisons de Hambourg,
qui,  dfaut des Amricains, servaient  l'exportation des produits
lyonnais. Le resserrement de tous les crdits, s'ajoutant  la subite
privation des dbouchs, causa une suspension gnrale de la
fabrication  Lyon.

[En marge: Nombreuses classes d'ouvriers rests sans ouvrage.]

Bientt des masses d'ouvriers se trouvrent sans ouvrage en Bretagne,
en Normandie, en Picardie, en Flandre, dans le Lyonnais, le Forez, le
comtat Venaissin, le Languedoc.  Lyon, sur 14 mille mtiers, 7 mille
cessrent de fabriquer.  Rouen,  Saint-Quentin,  Lille,  Reims, 
Amiens, les trois quarts des bras au moins restrent oisifs ds le
milieu de l'hiver, et pendant tout le printemps. Napolon, fort
afflig de ces ruines accumules, et plus particulirement de ces
souffrances populaires, voulait y pourvoir  tout prix, craignant
l'effet qu'elles pouvaient produire au moment des ftes qu'il
prparait pour la naissance de son fils. Il tenait conseils sur
conseils, et apprenait trop tard qu'il y a des tourmentes contre
lesquelles le gnie et la volont d'un homme, quelque grands qu'ils
soient, ne peuvent rien. Ce n'tait pas son systme d'exclusion 
l'gard des Anglais qui tait la cause du mal, car on commet des excs
de production dans les pays o le commerce est compltement libre tout
aussi bien que dans ceux o il ne l'est pas, et mme davantage. Mais
ces combinaisons compliques avaient contribu aux folles spculations
sur les matires premires; l'usurpation de la souverainet de
Hambourg y avait prcipit la ruine de maisons indispensables au vaste
chafaudage du crdit continental de cette poque; ses dernires
ventes avaient ht la crise, et ses secours, par suite des opinions
personnelles de son ministre, avaient t trop lents ou trop
contests. Enfin son fameux tarif de 50 pour cent prolongeait le mal,
car les manufacturiers, qui commenaient  se dbarrasser de leurs
produits fabriqus, et qui auraient voulu se remettre  travailler, ne
l'osaient pas  cause de la chert des matires premires provenant de
l'lvation des droits. Aussi le tissage, la filature, la raffinerie,
la tannerie taient-ils absolument suspendus. On ne fabriquait pas
moins, on ne fabriquait plus du tout.

[En marge: Moyens de tout genre employs par Napolon pour hter la
reprise des affaires.]

Repoussant les thories de M. Mollien, et tenant des conseils
frquents avec les ministres de l'intrieur et des finances, avec le
directeur gnral des douanes et plusieurs fabricants ou banquiers
clairs, tels que MM. Ternaux et Hottinguer, Napolon imagina un
moyen qui eut quelques bons effets: ce fut d'oprer en trs-grand
secret, et  ses frais, mais en apparence pour le compte de grosses
maisons de banque, des achats  Rouen,  Saint-Quentin,  Lille, de
manire  faire supposer que la vente reprenait naturellement. 
Amiens, il prta secrtement aux manufacturiers qui continuaient 
fabriquer des lainages des sommes gales au salaire de leurs ouvriers.
 Lyon, il commanda pour plusieurs millions de soieries destines aux
rsidences impriales. Ces secours ne valaient pas sans doute une
reprise relle des affaires; mais ils ne furent pas sans influence, 
Rouen surtout, o des achats d'origine inconnue prirent l'apparence
d'achats vritables, et firent croire que le mouvement commercial
recommenait. En tout cas, ils permirent d'attendre moins pniblement
la renaissance effective des affaires.

C'tait spcialement la ville de Paris, dont le peuple vif,
enthousiaste, patriote, s'tait montr fort sensible  la gloire du
rgne, et dans laquelle une foule de princes allaient se rendre pour
le baptme du Roi de Rome, qui intressait plus que toute autre la
sollicitude de Napolon. Il avait dj prouv que les fabrications
pour l'usage des troupes s'excutaient trs-bien  Paris. Il ordonna
sur-le-champ une immense confection de caissons, de voitures
d'artillerie, de harnais, d'habits, de linge, de chaussure, de
chapellerie, de buffleterie. Il fit en mme temps commencer plus tt
que de coutume, et dans des proportions plus vastes, les travaux
annuels des grands monuments de son rgne.

Du reste, cette situation, quelque pnible qu'elle ft, avait
cependant un avantage essentiel sur celle de l'Angleterre. Le temps
devait bientt l'amliorer en faisant disparatre la surabondance des
produits fabriqus, en amenant les Amricains, qui dj s'apprtaient
 venir, et qui allaient remplacer les Hambourgeois et les Russes dans
nos marchs, et nous apporter les cotons, les teintures dont
l'industrie avait un pressant besoin. La situation des Anglais, au
contraire, si on persistait  bloquer leur commerce, sans leur donner
aucun alli sur le continent, devait devenir prochainement
intolrable.

[En marge: Discours de Napolon aux dputations des chambres de
commerce.]

Nanmoins, pour le moment, la situation de l'industrie et du commerce
franais tait extrmement critique. Napolon reut les dputations
des chambres de commerce, et en son langage original, familier, plein
de vigueur, leur tint un discours dont il voulut qu'on divulgut
autant que possible le sens et les principales expressions. Tour 
tour questionnant ou coutant, mlant les paroles caressantes aux
boutades les plus vives, il parla  ces dputations  peu prs dans
les termes suivants:--J'ai l'oreille ouverte  ce qui se dit dans vos
comptoirs, et je sais les propos que vous tenez dans vos familles et
entre vous sur ma politique, sur mes lois, sur ma personne. Il ne
connat que son mtier de soldat, rptez-vous souvent, il n'entend
rien au commerce, et il n'a personne autour de lui pour lui apprendre
ce qu'il ignore. Ses mesures sont extravagantes, et ont caus notre
ruine actuelle. Vous qui dites tout cela, c'est vous qui n'entendez
rien au commerce et  l'industrie. D'abord la cause de votre ruine
prsente, ce n'est pas moi, c'est vous. Vous avez cru qu'on pouvait
faire sa fortune en un jour comme on la fait quelquefois  la guerre
en gagnant une bataille. Mais il n'en est pas ainsi dans l'industrie:
c'est en travaillant toute sa vie, en se conduisant sagement, en
ajoutant aux produits de son travail les accumulations de son
conomie, qu'on devient riche. Mais parmi vous les uns ont voulu
spculer sur les brusques variations de prix des matires premires,
et ils s'y sont tromps souvent; au lieu de faire leur fortune, ils
ont fait celle d'autrui. D'autres ont voulu fabriquer dix aunes
d'toffe quand ils n'avaient des dbouchs que pour cinq, et ils ont
perdu l o ils auraient d gagner. Est-ce ma faute  moi si l'avidit
a troubl le sens  beaucoup d'entre vous? Mais avec de la patience on
rpare jusqu' ses propres erreurs, et en travaillant plus sensment
on recouvre ce qu'on a perdu. Vous avez commis des fautes cette anne,
vous serez plus sages et plus heureux l'anne prochaine. Quant  mes
mesures, que savez-vous si elles sont bonnes ou mauvaises? Enferms
dans vos ateliers, ne connaissant les uns que ce qui concerne la soie
ou le coton, les autres que ce qui concerne le fer, les bois, les
cuirs, n'embrassant pas l'ensemble des industries, ignorant les vastes
rapports des tats entre eux, pouvez-vous savoir si les moyens que
j'emploie contre l'Angleterre sont efficaces ou nuisibles? Demandez
cependant  ceux d'entre vous qui sont alls furtivement  Londres
pour s'y livrer  la contrebande, demandez-leur ce qu'ils y ont vu? Je
sais leur langage comme le vtre, car je suis inform de tous vos
actes et de tous vos discours. Ils sont revenus tonns de la dtresse
de l'Angleterre, de l'encombrement de ses magasins, de la baisse
croissante de son change, de la ruine de son commerce, et beaucoup 
leur retour ont dit de moi et de mes mesures: _Ce diable d'homme_
pourrait bien avoir raison!. Eh bien, oui, j'ai raison, et plus vite
que je ne m'en tais flatt, car l'Angleterre en est arrive  un tat
presque dsespr beaucoup plus tt que je ne l'aurais cru. Elle a
satur de ses produits les colonies de l'Espagne, les siennes, les
vtres, pour je ne sais combien d'annes. On n'a pas pu la payer, ou
bien quand on l'a pu on lui a donn en payement du sucre, du caf, du
coton, dont j'ai dtruit la valeur dans ses mains. Sur ce sucre, ce
coton, ce caf, les ngociants tirent des lettres de change qui vont 
la Banque, et qui s'y convertissent en papier-monnaie. Le
gouvernement, pour solder ses armes, sa marine, tire aussi sur la
Banque, et cause de nouvelles missions de ce papier-monnaie. Que
voulez-vous que cela devienne aprs un peu de temps? Il faut bien que
cet difice s'croule. En sommes-nous l? Non. Je vous ai dbarrasss
du papier-monnaie, et  peine s'il reste quelques rentes pour placer
les conomies des petits rentiers. L'Europe m'a fourni en numraire
prs d'un milliard de contributions de guerre; j'ai encore 200
millions en or ou argent dans mon trsor, je touche par an 900
millions en impts bien rpartis, et qui s'acquittent en numraire, et
vous avez le continent entier pour y couler vos produits. La partie
n'est donc pas gale entre l'Angleterre et nous. Il faut tt ou tard
qu'elle succombe. Il lui reste bien quelques issues en Sude, en
Prusse, et _plus loin_ (allusion  la Russie), par lesquelles les
produits anglais continuent  s'infiltrer en Europe. Mais soyez
tranquilles, j'y mettrai ordre. Il y a des fraudeurs encore, je saurai
les atteindre. Ceux qui chapperont  mes douaniers n'chapperont
pas  mes soldats, et je les poursuivrai partout, partout,
entendez-vous!--

En prononant ces derniers mots, Napolon tait menaant au plus haut
point, et il y avait toute une nouvelle guerre dans ses gestes, son
accent, ses regards. Il reprenait et disait:--Cette guerre 
l'Angleterre est longue et pnible, je le sais. Mais que voulez-vous
que j'y fasse? Quels moyens voulez-vous que je prenne? Apparemment,
puisque vous vous plaignez tant de ce que la mer est ferme, vous
tenez  ce qu'elle soit ouverte,  ce qu'une seule puissance n'y
domine pas aux dpens de toutes les autres, et n'enlve pas les
colonies de toutes les nations, ou ne s'arroge pas une sorte de
tyrannie sur tous les pavillons? Pour moi, je suis irrvocablement
fix  cet gard; je n'abandonnerai jamais le droit des neutres, je ne
laisserai jamais prvaloir le principe que le pavillon ne couvre pas
la marchandise, que le neutre est oblig d'aller relcher en
Angleterre pour y payer tribut. Si j'avais la lchet de supporter de
telles thories, vous ne pourriez bientt plus sortir de Rouen ou du
Havre qu'avec un passe-port des Anglais. Mes dcrets de Berlin, de
Milan, seront lois de l'Empire jusqu' ce que l'Angleterre ait renonc
 ses folles prtentions. Les Amricains me demandent  reparatre
dans nos ports,  vous apporter du coton et  emporter vos soies, ce
qui sera pour vous un grand soulagement. Je suis prt  y consentir,
mais  condition qu'ils auront fait respecter en eux les principes que
je soutiens, et qui sont aussi les leurs, comme ils sont ceux de
toutes les nations maritimes, et que s'ils n'ont pu obtenir de
l'Angleterre qu'elle les respectt en eux-mmes, ils lui dclareront
la guerre; sinon, quelque besoin que vous ayez d'eux, je les traiterai
comme Anglais, je leur fermerai mes ports, et j'ordonnerai de leur
courir sus! Comment voulez-vous que je fasse? Sans doute, si j'avais
pu former des amiraux, aussi bien que j'ai form des gnraux, nous
aurions battu les Anglais, et une bonne paix, non pas une paix pltre
comme celle d'Amiens, cachant mille ressentiments implacables, mille
intrts non rconcilis, mais une solide paix, serait rtablie.
Malheureusement je ne puis pas tre partout. Ne pouvant pas battre les
Anglais sur mer, je les bats sur terre, je les poursuis le long des
ctes du vieux continent. Toutefois je ne renonce pas  les atteindre
sur mer, car nos matelots sont pour le moins aussi braves que les
leurs, et nos officiers de mer vaudront ceux de la marine britannique
ds qu'ils se seront exercs. Je vais avoir cent vaisseaux du Texel 
Venise; je veux en avoir deux cents. Je les ferai sortir malgr eux;
ils perdront une, deux batailles, ils gagneront la troisime, ou au
moins la quatrime, car il finira bien par surgir un homme de mer qui
fera triompher notre pavillon, et en attendant je tiendrai mon pe
sur la poitrine de quiconque voudrait aller au secours des Anglais. Il
faudra bien qu'ils succombent, quand mme l'enfer conspirerait avec
eux. Cela est long, j'en conviens; mais vous y gagnez en attendant de
dvelopper votre industrie, de devenir manufacturiers, de remplacer
sur le continent les tissus de l'Angleterre, ses quincailleries, ses
draps. C'est, aprs tout, un assez beau lot que d'avoir le continent 
pourvoir. Le monde change sans cesse; il n'y a pas un sicle qui
ressemble  un autre. Jadis il fallait pour tre riche avoir des
colonies, possder l'Inde, l'Amrique, Saint-Domingue. Ces temps-l
commencent  passer. Il faut tre manufacturier, se pourvoir soi-mme
de ce qu'on allait chercher chez les autres, faire ses indiennes, son
sucre, son indigo. Si j'en ai le temps, vous fabriquerez tout cela
vous-mmes, non que je ddaigne les colonies et les spculations
maritimes, il s'en faut, mais l'industrie manufacturire a une
importance au moins gale, et tandis que je tche de gagner la cause
des mers, l'industrie de la France se dveloppe et se cre. On peut
donc attendre dans une position pareille. Pendant ce temps, Bordeaux,
Hambourg souffrent; mais s'ils souffrent aujourd'hui, c'est pour
prosprer dans l'avenir par le rtablissement de la libert des mers.
Tout a son bien et son mal. Il faut savoir souffrir pour un grand but,
et, en tout cas, cette anne ce n'est pas pour ce grand but que vous
avez souffert, c'est par suite de vos propres fautes. Je sais vos
affaires mieux que vous ne savez les miennes. Conduisez-vous avec
prudence, avec suite, et ne vous htez pas de me juger, car souvent
quand vous me blmez moi, c'est vous seuls que vous devriez blmer. Au
surplus, je veille sur vos intrts, et tous les soulagements qu'il
sera possible de vous procurer, vous les obtiendrez[3].--

          [Note 3: Ce discours, comme plusieurs autres de Napolon que
          nous avons rapports ailleurs, n'est ici reproduit, en
          substance bien entendu, que parce qu'il est authentique, et
          que nous avons pu en retrouver le sens sinon les termes
          mmes, et que ds lors il a toute la vrit dsirable et
          possible. Malgr l'autorit des anciens, qui ont prt des
          discours  leurs personnages historiques, et auxquels on l'a
          pardonn  cause de la vraisemblance morale de ces discours,
          nous ne croyons pas un pareil exemple admissible et imitable
          chez les modernes. Les anciens, placs plus prs que nous de
          l'origine des choses, n'avaient pas encore entirement
          spar l'histoire de la posie. Ce dpart est fait chez
          nous, et il n'est plus permis d'y revenir. Il ne doit rester
           l'histoire d'autre posie que celle qui appartient
          invitablement  la vrit rigoureuse. On peut analyser,
          rsumer un discours tenu d'une manire certaine par un
          personnage, mais  condition que ce discours ait t
          vritablement tenu, que le sens soit exactement le mme, et
          la forme aussi, quand on a pu la retrouver. C'est ce que
          j'ai toujours fait dans cette histoire, c'est ce que je
          viens de faire dans le discours dont il s'agit. Ce discours,
          adress aux chambres de commerce, fut reproduit par une
          foule de journaux allemands, comment par toutes les
          diplomaties, envoy  la cour de Russie, recueilli par la
          police, et quoique dispers dans la mmoire des
          contemporains, conserv pourtant de manire  pouvoir tre
          recueilli dans ses traits principaux. Nous n'hsitons donc
          pas  affirmer qu'il est vrai dans sa substance, et mme
          vrai dans sa forme pour la plupart des traits lancs par
          Napolon  ses interlocuteurs industriels.]

Tels taient les discours par lesquels Napolon embarrassait,
subjuguait ses interlocuteurs du commerce, et les blouissait sans les
convaincre, quoiqu'il et raison contre eux sur presque tous les
points. Mais c'est un sujet d'ternelle surprise de voir combien on
est sage quand on conseille les autres, en l'tant si peu quand il
s'agit de se conseiller soi-mme. Napolon avait raison quand il
disait  ces ngociants qu'ils souffraient par suite de leurs fautes,
pour avoir les uns trop produit, les autres trop spcul, qu'il tait
oblig de conqurir la libert des mers, pour la conqurir de
combattre l'Angleterre, pour combattre l'Angleterre de gner les
mouvements du commerce, et qu'en attendant l'industrie de la France et
celle du continent naissaient de cette gne elle-mme. Mais il et t
bien embarrass si l'un de ces spculateurs sur les sucres ou sur les
cotons avait demand  lui, spculateur d'un autre genre, si, pour
combattre l'Angleterre, il lui tait absolument ncessaire de
conqurir les couronnes de Naples, d'Espagne, de Portugal, et d'en
doter ses frres; si cette difficult d'tablir sa dynastie sur tant
de trnes n'avait pas singulirement accru la difficult de triompher
des prtentions maritimes de l'Angleterre; si, avec les Bourbons
tremblants et soumis  Madrid et  Naples, il n'et pas obtenu autant
de concours  ses desseins que de ses frres  demi rvolts; si tous
les soldats franais disperss  Naples,  Cadix,  Lisbonne, il n'et
pas mieux fait de les risquer entre Calais et Douvres; si, en tout
cas, la ncessit de ces conqutes admise, il n'aurait pas d
commencer par jeter lord Wellington  la mer, en se contentant du
blocus tel que la Russie le pratiquait, au lieu de changer tout  coup
de systme, de laisser les Anglais triomphants dans la Pninsule pour
aller chercher au Nord une nouvelle guerre d'un succs douteux, sous
prtexte d'obtenir dans l'observation du blocus un degr d'exactitude
dont il n'avait pas indispensablement besoin pour rduire le commerce
britannique aux abois, et si changer sans cesse de plan, courir d'un
moyen  un autre avant d'en avoir compltement employ aucun, tout
cela par mobilit, orgueil, dsir de soumettre l'univers  ses
volonts, tait une manire directe et sre de venir  bout de
l'ambition tyrannique de l'Angleterre.

Ce questionneur hardi, qui sans doute aurait fort embarrass Napolon,
ne se trouva point, et la vrit ne fut pas dite; mais taire la vrit
c'est cacher le mal sans l'arrter. Ses ravages secrets sont d'autant
plus dangereux qu'ils se rvlent tous  la fois, et quand il n'est
plus temps d'y remdier.

[En marge: Aux souffrances de la conscription et d'une crise
commerciale viennent se joindre les froissements produits par les
dissensions religieuses.]

Aux deux causes de malaise que nous venons de faire connatre, la
conscription et la crise commerciale, s'en tait joint une troisime:
c'taient les troubles religieux rcemment aggravs par une nouvelle
saillie de la vive volont de Napolon.

[En marge: Rsultat de la mission des deux cardinaux envoys 
Savone.]

On a vu plus haut  quel point on en tait rest avec le Pape dtenu 
Savone. Napolon lui avait envoy les cardinaux Spina et Caselli pour
en obtenir d'abord, au moyen de pourparlers bienveillants,
l'institution canonique des vques nomms, ce qui tait la principale
des difficults avec l'glise, et ensuite pour le sonder sur un
arrangement de tous les dmls de l'Empire avec la Papaut. Napolon
voulait toujours faire accepter  Pie VII la suppression du pouvoir
temporel du Saint-Sige, la runion de Rome au territoire de l'Empire,
l'tablissement d'une papaut dpendante des nouveaux empereurs
d'Occident, faisant sa rsidence  Paris ou  Avignon, jouissant de
beaux palais, d'une dotation de deux millions de francs, et de
beaucoup d'autres avantages encore, mais place sous l'autorit de
l'empereur des Franais, comme l'glise russe sous l'autorit des
czars, et l'islamisme sous l'autorit des sultans. Pie VII avait
d'abord assez froidement accueilli les deux cardinaux, s'tait ensuite
adouci  leur gard, ne s'tait point montr absolument contraire 
l'institution canonique des vques nomms, mais peu dispos  la
donner prochainement, afin de conserver un moyen efficace de
contraindre Napolon  s'occuper des affaires de l'glise, et avait
paru dcid  ne point accepter les avantages matriels qu'on lui
offrait, ne demandant, disait-il, que deux choses, les Catacombes pour
rsidence, et quelques cardinaux fidles pour le conseiller,
promettant, si on lui accordait la libert, la pauvret et un conseil,
de mettre  jour toutes les affaires religieuses en retard, et de ne
rien faire pour provoquer  la rvolte le peuple au sein duquel il
irait cacher sa dchance temporelle.

Quoique revenus sans rien obtenir, les deux cardinaux avaient
cependant t amens  penser que le Pape ne serait pas invincible,
qu'avec de bons traitements, en lui accordant un conseil dont il pt
s'aider pour expdier les affaires de l'glise, il reprendrait ses
fonctions pontificales sans mme sortir de Savone, et en se rsignant
 y vivre parce qu'il y tait, et parce que dans cette espce de
prison il ne consacrait rien par son adhsion, tandis qu'en se
laissant transporter  Avignon ou  Paris, en acceptant des dotations,
il sanctionnerait les actes impriaux par le concours qu'il leur
aurait donn. Des entretiens que le Pape avait eus depuis avec M. de
Chabrol, prfet de Montenotte, on pouvait tirer les mmes conclusions,
et Napolon cherchait une manire de concilier les inclinations du
Pape avec ses propres vues, lorsque plusieurs incidents, survenus tout
 coup, l'avaient port  une exaspration inoue et aux actes les
plus violents.

[En marge: Efforts renouvels du Saint-Pre pour empcher
l'administration provisoire des siges vacants.]

On se rappelle sans doute l'expdient imagin pour administrer
provisoirement les diocses dans lesquels il y avait des prlats
nomms et non institus. Il n'y avait pas moins de vingt-sept diocses
dans ce cas, et dans le nombre se trouvaient des siges comme
Florence, Malines, Paris, etc. Les chapitres, les uns libres, les
autres contraints, avaient confr la qualit de vicaires
capitulaires aux vques nomms, ce qui permettait  ceux-ci de
gouverner au moins comme administrateurs leurs nouveaux diocses. Le
cardinal Maury, nomm archevque de Paris  la place du cardinal
Fesch, et non institu encore, administrait de la sorte le diocse de
Paris. Seulement il avait beaucoup de contrarits  supporter de la
part de son chapitre, et, comme nous l'avons dit ailleurs, lorsque
dans certaines crmonies religieuses il voulait faire porter la croix
devant lui, ce qui est le signe essentiel de la dignit piscopale,
quelques chanoines dociles restaient, les autres, M. l'abb d'Astros
en tte, s'enfuyaient avec une affectation offensante.

[En marge: Lettres du Pape  divers chapitres pour les empcher de
confrer aux nouveaux prlats nomms par Napolon la qualit de
vicaires capitulaires.]

[En marge: Dcouvertes de lettres semblables crites aux chapitres de
Paris, de Florence et d'Asti.]

Napolon faisait entendre les rugissements du lion  chaque nouvelle
inconvenance du clerg, mais il ne s'y arrtait pas longtemps,
comptant sur le prochain arrangement de toutes les affaires
ecclsiastiques  la fois. Cependant, des rapports venus de Turin, de
Florence et de Paris, lui rvlrent coup sur coup une trame ourdie
dans l'ombre par des prtres et des dvots fervents, afin de rendre
impossible le mode provisoire d'administration imagin pour les
glises. Le Pape avait secrtement crit  divers chapitres pour les
engager  ne pas reconnatre comme vicaires capitulaires les vques
nomms et non institus. Il se fondait sur certaines rgles canoniques
assez mal interprtes, et soutenait que ce mode d'administration
tait contraire aux droits de l'glise romaine, parce qu'il confrait
aux nouveaux prlats la possession anticipe de leurs siges.  Paris
il avait adress au chapitre une dfense formelle de reconnatre le
cardinal Maury comme vicaire capitulaire, et au cardinal lui-mme une
lettre des plus amres, dans laquelle il lui reprochait son
ingratitude envers le Saint-Sige, qui, disait-il, l'avait accueilli
dans son exil, dot de plusieurs bnfices, et notamment de l'vch
de Montefiascone (comme si ce cardinal n'avait pas fait pour l'glise
autant au moins qu'elle avait fait pour lui), et lui enjoignait, sous
peine de dsobissance, de renoncer  l'administration du diocse de
Paris. Par une trange ngligence, cette double missive avait t
adresse au chapitre et au cardinal par la voie du ministre des
cultes, avec plusieurs autres dpches relatives  diverses affaires
de dtail, que le Pontife voulait bien encore expdier de temps en
temps. Le ministre ayant ouvert ces plis, fut fort surpris du contenu,
n'en voulut rien dire au cardinal de peur de l'affliger, et remit tout
 l'Empereur, dont on concevra facilement l'irritation lorsqu'il vit
les efforts du Pape prisonnier pour faire vanouir en ses mains le
dernier moyen d'administrer les diocses vacants. Il recommanda le
secret, et prescrivit des recherches pour s'assurer s'il n'y avait pas
eu d'autres expditions des lettres du Pape. Au mme instant il lui
arrivait du Pimont et de Toscane des informations exactement
semblables. M. d'Osmond, nomm archevque de Florence, actuellement en
route pour se rendre dans son nouveau diocse, s'tait rencontr 
Plaisance avec une dputation du chapitre de Florence, charge de lui
dclarer qu'il y avait dj un vicaire capitulaire en fonctions, qu'il
n'tait pas possible d'en lire un autre, et qu'on avait reu  cet
gard des injonctions de Savone auxquelles on tait rsolu de ne pas
dsobir. Ce malheureux archevque, esprit sage mais timide, tait
demeur  Plaisance dans la plus cruelle perplexit. La princesse
lisa, soeur de Napolon, qui gouvernait son duch avec un habile
mlange de douceur et de fermet, avait t informe de cette trame,
avait appel auprs d'elle le principal meneur du chapitre, plus un
certain avocat qui servait d'intermdiaire au Pape, s'tait fait
livrer la correspondance de Pie VII, et avait tout mand  Napolon
avant de prendre aucune mesure svre. En Pimont, M. Dejean nomm 
l'vch d'Asti avait essuy le mme accueil, avec moins d'gards
encore, car sans le prvenir on lui avait refus toute autorit sur
son nouveau diocse, et on lui avait dclar qu'on ne pouvait lui
accorder aucune situation, mme celle d'administrateur provisoire. Le
prince Borghse, gouverneur du Pimont, avait, comme sa belle-soeur,
expdi  Paris les pices de ce singulier et audacieux conflit.

[En marge: Soupons conus  l'gard de l'abb d'Astros, et
arrestation de cet ecclsiastique le 1er janvier,  la sortie des
Tuileries.]

Napolon, en voyant ce concours d'accidents semblables sur des points
fort loigns, y dcouvrit tout de suite un systme de rsistance
trs-bien combin, et dont le rsultat devait tre ou de l'obliger 
traiter immdiatement avec le Pape, ou de susciter un vritable
schisme. Sa colre fit explosion. Il avait appris presque en mme
temps, les 29, 30, 31 dcembre 1810, les divers faits que nous venons
de rapporter. Il tenait  arrter partout la propagation des lettres
du Pape, et pour y russir il voulait frapper de terreur ceux qui
avaient port ces lettres, qui les avaient reues, ou qui en taient
encore dpositaires. Le lendemain, 1er janvier (1811), il devait
recevoir les hommages des grands corps de l'tat, notamment ceux du
chapitre et du clerg de Paris. Il ne prononait pas de discours
d'apparat dans ces solennits, mais parlait familirement aux uns et
aux autres, suivant l'humeur du jour, rcompensant ceux-ci par
quelques attentions flatteuses, chtiant ceux-l par des mots o la
puissance de l'esprit se joignait  celle du trne pour accabler les
malheureux qui lui avaient dplu. Sa prodigieuse sagacit, perante
comme son regard, semblait pntrer jusqu'au fond des mes.  la tte
du chapitre de Paris se trouvait l'abb d'Astros, prtre passionn et
imprudent, partageant jusqu'au fanatisme toutes les ides du clerg
hostile  l'Empire. Napolon, sachant  qui il avait affaire, aborda
sur-le-champ les points les plus difficiles de la querelle religieuse,
et de manire  provoquer de la part de son interlocuteur quelque
imprudence qui servt  l'clairer. Il y russit parfaitement, et
aprs avoir fait dire  l'abb d'Astros ce qu'il voulait, et l'avoir
ensuite rudement trait, il appela, sance tenante, le duc de Rovigo,
qui tait dans le palais, et lui dit: Ou je me trompe bien, ou cet
abb a les missives du Pape. Arrtez-le avant qu'il sorte des
Tuileries, interrogez-le, ordonnez en mme temps qu'on fouille ses
papiers, et on y dcouvrira certainement tout ce qu'on dsire
savoir.--

Le duc de Rovigo, pour que l'esclandre ft moindre, pria le cardinal
Maury de lui amener l'abb d'Astros au ministre de la police, et
prescrivit en mme temps une perquisition dans le domicile de cet
ecclsiastique. Le duc de Rovigo, qui avait acquis dj toute la
dextrit ncessaire  ses nouvelles fonctions, feignit en
interrogeant l'abb d'Astros de savoir ce qu'il ignorait, et obtint de
la sorte la rvlation de ce qui s'tait pass. L'abb d'Astros avoua
qu'il avait reu les deux brefs du Pape, l'un pour le chapitre,
l'autre pour le cardinal, affirma toutefois qu'il ne les avait pas
propags encore, et fort imprudemment convint d'en avoir parl  son
parent M. Portalis, fils de l'ancien ministre des cultes, et membre du
Conseil d'tat imprial. Au mme instant, les agents envoys au
domicile de l'abb d'Astros avaient trouv les lettres papales, et
beaucoup d'autres papiers qui rvlrent entirement la trame qu'on
tait occup  rechercher. On sut qu'il y avait  Paris un petit
conseil de prtres romains et franais, en communication frquente
avec le Pape, se concertant avec lui sur la conduite  tenir en chaque
circonstance, et correspondant par des hommes dvous, de Paris 
Lyon, de Lyon  Savone.

[En marge: M. Portalis, injustement impliqu dans l'affaire de l'abb
d'Astros, est violemment expuls du Conseil d'tat.]

Lorsque tout fut ainsi dcouvert, Napolon, qui voulait faire peur,
commena par une premire victime, et cette victime fut M. Portalis.
Ce fils du principal auteur du Concordat, soumis envers l'glise, mais
non moins soumis envers Napolon, avait cru concilier les diverses
convenances de sa position en disant  M. Pasquier, prfet de police
et son ami, qu'il circulait un bref du Pape fort regrettable et fort
capable de semer la discorde entre l'glise et l'tat, qu'on ferait
bien d'en arrter la propagation[4]; mais il s'en tint  cet avis, et
ne dsigna point son parent l'abb d'Astros, car ses devoirs de
conseiller d'tat ne l'obligeaient nullement  se faire le
dnonciateur de sa propre famille.

          [Note 4: C'est d'aprs les pices elles-mmes, c'est--dire
          d'aprs les lettres de Napolon, du ministre de la police,
          du prfet de police, de la princesse lisa, du prince
          Borghse, enfin du ministre des cultes, que je rapporte ces
          dtails. Je suis donc bien certain des faits que je raconte.
           ce sujet, je ferai remarquer que ce n'est pas  l'occasion
          de la bulle d'excommunication, comme on l'a crit
          quelquefois, mais du bref du Pape au chapitre de Paris,
          qu'eut lieu l'explosion de colre dont M. Portalis fut la
          victime.]

[En marge: Scne violente au Conseil d'tat.]

Le 4 janvier, le Conseil d'tat tant assembl, et M. Portalis
assistant  la sance, Napolon commena par raconter tout ce qui
venait de se passer entre le Pape et certains chapitres, exposa les
tentatives qu'on avait dcouvertes, et qui, selon lui, avaient pour
but de pousser les sujets  la dsobissance envers leur souverain,
puis affectant une extrme douleur, il ajouta que son plus grand
chagrin en cette circonstance tait de trouver parmi les coupables un
homme qu'il avait combl de biens, le fils d'un ancien ministre qu'il
avait fort affectionn jadis, un membre de son propre Conseil ici
prsent, M. Portalis. Puis s'adressant brusquement  celui-ci, il lui
demanda  brle-pourpoint s'il avait connu le bref du Pape, si l'ayant
connu il en avait gard le secret, si ce n'tait pas l une vraie
forfaiture, une trahison et une noire ingratitude tout  la fois, et
en interrogeant ainsi coup sur coup M. Portalis, il ne lui donnait pas
mme le temps de rpondre. Nous avons vu les licences de la multitude,
c'tait alors le temps des licences du pouvoir. M. Portalis,
magistrat minent, dont l'nergie malheureusement n'galait pas les
hautes lumires, aurait pu relever la tte, et faire  son matre des
rponses embarrassantes; mais il ne sut que balbutier quelques mots
entrecoups, et Napolon, oubliant ce qu'il devait  un membre de son
Conseil,  ce Conseil,  lui-mme, lui adressa cette apostrophe
foudroyante: Sortez, monsieur, sortez, que je ne vous revoie plus
ici.--Le conseiller d'tat trait avec tant de violence se leva
tremblant, traversa en larmes la salle du Conseil, et se retira
presque ananti du milieu de ses collgues stupfaits.

Bien que dans tous les temps la mchancet humaine prouve une secrte
satisfaction au spectacle des disgrces clatantes, ce ne fut point le
sentiment veill en cette circonstance. La piti, la dignit blesse
l'emportrent dans le Conseil d'tat, qui fut offens d'une telle
scne, et qui manifesta ce qu'il sentait non par des murmures, mais
par une attitude glaciale. Il n'y a pas de puissance, quelque grande
qu'elle soit,  laquelle il soit donn de froisser impunment le
sentiment intime des hommes assembls. Sous l'empire de la crainte
leur bouche peut se taire, mais leur visage parle malgr eux. Napolon
reconnaissant  la seule attitude des assistants qu'il avait t
inconvenant et cruel, prouva un indicible embarras, dont il tcha
vainement de sortir en affectant un excs de douleur presque ridicule,
en disant qu'il tait dsol d'tre contraint de traiter ainsi le fils
d'un homme qu'il avait aim, que le pouvoir avait de bien pnibles
obligations, qu'il fallait cependant les remplir quoi qu'il pt en
coter, et mille banalits de ce genre, lesquelles ne touchrent
personne. On le laissa s'agiter dans ce vide, et on se retira sans mot
dire. Le plus puni aprs M. Portalis c'tait lui.

[En marge: Dtention de M. d'Astros et des membres des chapitres
rcalcitrants.]

 cet clat Napolon voulut joindre des mesures plus efficaces, afin
d'intimider la partie hostile du clerg, et de prvenir les
consquences des menes rcemment dcouvertes. Il fit dtenir M.
d'Astros, arrter ou loigner de Paris plusieurs des prtres composant
le conciliabule dont l'existence venait d'tre dcouverte. Il ordonna
 son beau-frre le prince Borghse,  sa soeur lisa, de faire
arrter les chanoines connus pour tre les meneurs des chapitres
d'Asti et de Florence, de les envoyer  Fenestrelle, de dclarer  ces
chapitres que s'ils ne se soumettaient  l'instant mme, et ne
confraient pas immdiatement aux nouveaux prlats la qualit de
vicaires capitulaires, les siges seraient supprims, les canonicats
avec le sige, et les chanoines rcalcitrants enferms dans des
prisons d'tat. La mme dclaration fut adresse au chapitre de Paris.

[En marge: Mesures rigoureuses envers Pie VII.]

Ces violences furent suivies d'autres mesures d'une nature plus triste
encore, parce qu'elles taient empreintes du caractre d'une colre
mesquine. Napolon ordonna de sparer le Pape de tous ceux qui
l'avaient entour jusqu'ici, except un ou deux domestiques dont on
serait sr, de ne lui pas laisser un seul secrtaire, de profiter du
moment o il serait  la promenade pour lui ter tout moyen d'crire,
d'enlever ses papiers et de les envoyer  Paris pour qu'on les y
examint, de rduire  quinze ou vingt mille francs par an sa dpense
qui avait toujours t princire, et de dclarer au Pape qu'il lui
tait expressment dfendu d'crire ou de recevoir des lettres. Un
officier de gendarmerie fut expdi pour le garder jour et nuit, et
observer ses moindres mouvements. Le prfet, M. de Chabrol, tait
charg d'effrayer Pie VII non-seulement pour lui-mme, mais pour tous
ceux qui se trouveraient compromis dans les menes qu'on dcouvrirait
 l'avenir. Il devait lui dire que par sa conduite imprudente il se
mettait dans le cas d'tre jug, dpos mme par un concile, et qu'il
exposait ses complices  des peines plus svres encore.

[En marge: Conduite habile et respectueuse du prfet de Montenotte
envers Pie VII.]

Heureusement l'excution de ces mesures de colre tait confie  un
homme plein de tact et de convenance. M. de Chabrol parla au Pape non
pas en ministre menaant d'une puissance irrite, mais en ministre
afflig, qui ne se servait de la force dont il tait arm que pour
donner  son auguste prisonnier quelques conseils de prudence et de
sagesse. Il ne put pourtant pas pargner au Pape l'loignement de ses
entours, l'enlvement de ses papiers, et beaucoup d'autres prcautions
aussi humiliantes que puriles. Le Pape, troubl d'abord plus qu'il ne
convenait (et nous le rapportons avec regret, car on est jaloux de la
dignit d'une telle victime), se remit bientt, couta avec douceur M.
de Chabrol, dit que si on lui avait demand ses papiers il les aurait
livrs, sans qu'on et besoin de recourir  une supercherie, comme de
les prendre pendant qu'il tait  la promenade, promit de ne plus
correspondre, non  cause de lui, mais  cause de ceux qui pourraient
devenir victimes de leur dvouement  l'glise, et ajouta que quant 
lui, vieux, accabl par les vnements, il tait au terme de sa
carrire, et tromperait bientt ses perscuteurs en ne laissant dans
leurs mains, au lieu d'un pape, qu'un cadavre inanim.

M. de Chabrol le consola, tout en lui faisant entendre des paroles de
sagesse utiles et ncessaires, et contribua par ce qu'il crivit 
obtenir l'adoucissement des ordres venus de Paris. Matriellement la
dpense de la maison du Pape ne fut point change.

[En marge: Prompte soumission des chapitres dissidents.]

Quant aux chapitres de Florence et d'Asti, ils se soumirent avec un
empressement misrable. Les chanoines rcalcitrants, except un ou
deux qu'on envoya dans des prisons d'tat, tombrent aux genoux de la
puissance temporelle, s'excusrent, pleurrent, et, sans une seule
objection, confirent  M. d'Osmond pour le diocse de Florence,  M.
Dejean pour le diocse d'Asti, presque tous les pouvoirs non-seulement
d'un administrateur, mais d'un prlat institu.  Paris,
l'empressement dans la soumission fut encore plus marqu. On jeta tout
sur l'imprudence de M. d'Astros, espce de fanatique, disait-on, qui
avait failli perdre le diocse. Le cardinal Maury n'eut plus d'autre
chagrin  prouver que celui d'obir  un tel pouvoir, de commander 
de tels subordonns! Les diocses de Metz, d'Aix et autres, o s'tait
lev le mme conflit, se soumirent avec la mme docilit. Ce n'tait
plus pour l'glise le temps ni du gnie ni du martyre! Son chef, Pie
VII, malgr quelques moments de faiblesse insparables de la nature
humaine, malgr quelques emportements insparables de son tat de
souffrance, tait seul digne encore des beaux sicles de l'glise
romaine!

[Date en marge: Avril 1811.]

[En marge: Projet d'un concile, afin de se servir de son autorit pour
l'arrangement des affaires de l'glise.]

[En marge: Rsolution de convoquer ce concile au mois de juin de la
prsente anne 1811.]

Napolon, sitt obi, se calma. Cependant il rsolut de mettre un
terme  ces rsistances, qui l'importunaient sans l'effrayer, qui
l'effrayaient mme trop peu, car elles taient plus graves qu'il ne
l'imaginait. Il s'arrta donc  une ide qui dj s'tait plusieurs
fois offerte  son esprit, celle d'un concile, dont il se flattait
d'tre le matre, et dont il esprait se servir, soit pour amener le
Pape  cder, soit pour se passer de lui, en substituant  l'autorit
du chef de l'glise l'autorit suprieure de l'glise assemble. Il
avait dj form une commission ecclsiastique compose de plusieurs
prlats et de plusieurs prtres, et entre autres de M. mery, le
suprieur si respect de la congrgation de Saint-Sulpice. Il la
convoqua de nouveau, en la composant un peu autrement, ce que la mort
rcente de M. mery rendait invitable, et lui renvoya toutes les
questions que faisait natre le projet d'un concile. Le fallait-il
gnral ou provincial? compos de tous les vques de la chrtient,
ou seulement des vques de l'Empire, du royaume d'Italie et de la
Confdration germanique, ce qui quivalait  la chrtient presque
entire? quelles questions fallait-il lui soumettre, quelles
rsolutions lui demander, quelles formes observer, dans ce
dix-neuvime sicle, si diffrent des sicles o les derniers conciles
avaient t runis? Napolon insista vivement pour qu'on htt
l'examen de ces diverses questions, se proposant d'assembler le
concile au commencement du mois de juin, le jour mme du baptme du
Roi de Rome.

[En marge: Suite des affaires diplomatiques et militaires.]

En attendant le commencement de juin, Napolon avait toujours l'oeil
sur les affaires du Nord, et s'occupait avec une gale activit de
diplomatie et de prparatifs militaires.

[En marge: lvation de M. de Bassano au poste de ministre des
affaires trangres.]

Sous le rapport de la diplomatie il venait de faire un choix qui ne
devait pas avoir sur ses destines une heureuse influence, c'tait
celui de M. Maret, duc de Bassano, pour ministre des affaires
trangres. Dj, comme on l'a vu, il s'tait spar des deux seuls
personnages qui pussent alors tre aperus  travers l'aurole de
gloire qui l'entourait, MM. Fouch et de Talleyrand. Ainsi que nous
l'avons racont, il avait remplac M. Fouch par le duc de Rovigo, et
il ne pouvait pas mieux faire, la faute de renvoyer M. Fouch une fois
commise. Il avait remplac M. de Talleyrand par M. de Champagny, duc
de Cadore, homme sage et tempr, ne retranchant rien des volonts de
Napolon, mais n'y ajoutant rien, et plutt les amortissant un peu par
la modration de son caractre. M. de Cadore faisait sur chaque objet
des rapports excellents, mais il parlait peu, et en parlant peu
n'amenait gure les diplomates trangers  parler. Napolon se
plaignait souvent au prince Cambacrs de ce que son ministre des
affaires trangres _manquait de conversation_, et il finit par cder
aux dsirs de son secrtaire d'tat, M. de Bassano, qui soupirait
aprs le rle de ministre des affaires trangres et de reprsentant
du grand empire auprs de l'Europe. Napolon se dcida  ce choix
prcisment en avril 1811, poque o l'tat de l'Europe se
compliquait, et o une pareille nomination pouvait avoir les plus
grands inconvnients.

Nous avons dj parl de M. de Bassano. Le grand rle qu'il fut appel
 jouer depuis exige que nous en parlions encore. Ce ministre avait
exactement tout ce qui manquait  M. de Cadore. Autant celui-ci tait
modeste, timide mme, autant M. de Bassano l'tait peu. Honnte homme,
comme nous l'avons dit, dvou  Napolon, mais de ce dvouement fatal
aux princes qui en sont l'objet, poli, ayant le got et le talent de
la reprsentation, parlant bien, s'coutant parler, vain  l'excs de
l'clat emprunt  son matre, il tait fait pour ajouter  tous les
dfauts de Napolon, si on avait pu ajouter quelque chose  la
grandeur de ses dfauts ou de ses qualits. Quand les volonts
imprieuses de Napolon passaient par la bouche hsitante de M. de
Cadore, elles perdaient de leur violence; quand elles passaient par la
bouche lente et railleuse de M. de Talleyrand, elles perdaient de leur
srieux. Cette manire de transmettre ses ordres, Napolon l'appelait
de la maladresse chez le premier, de la trahison chez le second,
heureuse trahison qui ne trahissait que ses passions au profit de ses
intrts! Il n'avait rien de pareil  craindre de la part de M. de
Bassano, et il tait assur que pas une de ses intraitables volonts
ne serait tempre par la prudente rserve de son ministre. Le plus
orgueilleux des matres allait avoir pour agent le moins modeste des
ministres, et cela dans le moment mme o l'Europe, pousse  bout,
aurait eu plus que jamais besoin d'tre mnage. Il faut ajouter,
pour l'excuse de M. de Bassano, qu'il regardait Napolon non-seulement
comme le plus grand des capitaines, mais comme le plus sage des
politiques, qu'il ne trouvait donc presque rien  changer  ses vues,
bonne foi qui en faisait innocemment le plus dangereux des ministres.

Le 17 avril, Napolon appela l'archichancelier Cambacrs, qu'il ne
consultait plus que rarement, except en fait de lgislation pour
l'couter presque toujours, en fait de religion pour ne l'couter
presque jamais, en fait de personnes pour les prparer  ses brusques
volonts. Il lui exposa ce qu'il reprochait  M. de Cadore, tout en
l'estimant et l'aimant beaucoup, et sa rsolution de le remplacer par
M. le duc de Bassano. Le prince Cambacrs dit quelques mots en faveur
de M. de Cadore, se tut sur M. de Bassano, silence suffisant pour
Napolon qui devinait tout mais ne tenait compte de rien, et prit la
plume pour rdiger le dcret. Napolon le signa, et chargea ensuite le
prince Cambacrs d'aller avec M. de Bassano redemander  M. de Cadore
le portefeuille des affaires trangres. Le prince Cambacrs, suivi
de M. de Bassano, se rendit chez M. de Cadore, le surprit extrmement
par son message, car cet excellent homme n'avait pas devin en quoi il
dplaisait  son matre, et ne trouva chez lui qu'une rsignation
tranquille et silencieuse. M. de Cadore remit son portefeuille  M. de
Bassano avec un chagrin dissimul mais visible, et M. de Bassano le
reut avec l'aveugle joie de l'ambition satisfaite, le premier
ignorant de quel fardeau cruel il se dchargeait, le second de
quelles pouvantables catastrophes il allait prendre sa part! Heureux
et terrible mystre de la destine, au milieu duquel nous marchons
comme au sein d'un nuage!

[En marge: Le duc de Cadore ddommag du portefeuille des affaires
trangres par l'intendance de la couronne.]

Le prince Cambacrs ayant discern le chagrin de M. de Cadore, en
rendit compte  Napolon, qui, toujours plein de regret lorsqu'il
fallait affliger d'anciens serviteurs, accorda un beau ddommagement 
son ministre destitu, et le nomma intendant gnral de la couronne.

[En marge: Nomination de M. de Lauriston pour remplacer M. de
Caulaincourt  Saint-Ptersbourg.]

Napolon avait t plus heureusement inspir en choisissant son nouvel
ambassadeur  Saint-Ptersbourg. Il avait, comme nous l'avons dit plus
haut, donn pour successeur  M. le duc de Vicence M. de Lauriston,
l'un de ses aides de camp, qu'il avait dj employ avec profit dans
plusieurs missions dlicates o il fallait du tact, de la rserve, de
l'esprit d'observation, des connaissances administratives et
militaires. M. de Lauriston tait un homme simple et sens, n'aimant
point  dplaire  son matre, mais aimant encore mieux lui dplaire
que le tromper. Aucun ambassadeur n'tait mieux fait que lui pour
rapprocher les deux empereurs de Russie et de France, s'ils pouvaient
tre rapprochs, en mnageant le premier et en lui inspirant
confiance, en persuadant au second que la guerre n'tait point
invitable et dpendait uniquement de sa volont. Il y avait peu de
chances assurment de russir dans une telle mission, surtout au point
o en taient arrives les choses, mais il tait certain qu'elles
n'empireraient point par la faute de M. de Lauriston.

[En marge: Instructions donnes  M. de Lauriston.]

Napolon, depuis qu'il avait tant prcipit ses armements sur la
nouvelle du rappel des divisions russes de Turquie, avait bien senti
qu'il n'tait plus temps de les dissimuler, et avait ordonn  M. de
Caulaincourt, au moment de son dpart,  M. de Lauriston, au moment de
son arrive, de ne plus rien cacher, d'avouer au contraire tous les
prparatifs qu'il avait faits, de les taler avec complaisance, de
manire  intimider Alexandre puisqu'on ne pouvait plus l'endormir.
Mais il les avait galement autoriss l'un et l'autre  dclarer
formellement qu'il ne dsirait point la guerre pour la guerre, que
s'il la prparait c'tait uniquement parce qu'il croyait qu'on se
disposait  la lui faire, parce qu'il tait convaincu que les affaires
de Turquie termines la Russie se rapprocherait de l'Angleterre, ne
ft-ce que pour rtablir son commerce avec elle, et jouir en goste
de ce qu'elle aurait d  l'alliance franaise; que dj mme elle
l'avait fait  moiti en recevant les Amricains dans ses ports; que,
selon lui, recevoir les fraudeurs, c'tait presque se mettre en
guerre; que s'il tait possible qu'on lui en voult pour une misre
comme celle d'Oldenbourg, on n'avait qu' demander une indemnit,
qu'il la donnerait, si grande qu'elle ft, mais qu'il fallait enfin se
parler franchement, ne rien garder de ce qu'on avait sur le coeur,
afin de prendre ou de dposer les armes tout de suite, et de ne pas
s'puiser en prparatifs inutiles. Toutes ces choses, il les avait
dites lui-mme au prince Kourakin et  M. de Czernicheff, avec un
mlange de grce, de hauteur, de bonhomie, qu'il savait trs-bien
employer  propos, et il avait press M. de Czernicheff d'aller les
redire  Saint-Ptersbourg. Toutefois, comme il ne voulait s'expliquer
aussi catgoriquement que lorsque ses armements seraient suffisamment
avancs, il avait recommand  M. de Lauriston, en le faisant partir
de Paris en avril, de n'arriver qu'en mai  Saint-Ptersbourg, moment
o ses prparatifs les plus significatifs pourraient tre connus.
Lui-mme n'avait parl ouvertement  MM. de Kourakin et de Czernicheff
qu'un peu avant cette poque.

[En marge: Inutilit des dissimulations avec l'empereur Alexandre, qui
est inform des prparatifs faits en France, par ses divers
correspondants, et par la trahison d'un employ de la guerre.]

Mais tout ce soin de Napolon  mettre une habile gradation dans son
langage tait superflu, car Alexandre avait t inform jour par jour,
et avec une rare exactitude, de ce qui se faisait en France. Quelques
Polonais qui taient dvous  la Russie, beaucoup d'Allemands qui
nous hassaient avec passion, la plupart des habitants ruins de
Dantzig, de Lubeck, de Hambourg, s'taient empresss de l'avertir de
tous les mouvements de nos troupes. Enfin un misrable employ des
bureaux de la guerre, gagn  prix d'argent par M. de Czernicheff,
avait livr l'effectif de tous les corps. Aussi,  chaque effort de M.
de Caulaincourt pour nier ou attnuer au moins les faits dont la
connaissance parvenait journellement  Saint-Ptersbourg, Alexandre
lui rpondait: Ne niez pas, car je suis certain de ce que j'avance.
videmment on vous laisse tout ignorer, et on n'a plus confiance en
vous. Toute la peine que je me donne pour vous clairer, et que je me
donne volontiers parce que je vous estime et vous aime, est perdue.
L'empereur Napolon ne vous croit pas, parce que vous lui dites la
vrit; il prtend que je vous ai sduit, que vous tes  moi et non 
lui; il en sera de mme de M. de Lauriston, qui lui aussi est un
honnte homme, qui ne pourra que rpter les mmes choses, et votre
matre dira encore que M. de Lauriston est gagn.--

[En marge: Nouvelles explications de l'empereur Alexandre avec M. de
Caulaincourt.]

M. de Caulaincourt, duquel Napolon disait en effet tout cela, et sur
qui la grce sduisante de l'empereur Alexandre avait agi, mais pas
jusqu' lui faire crire autre chose que la vrit, M. de Caulaincourt
ayant  son tour rpondu, et dit  son auguste interlocuteur
qu'effectivement on armait en France, mais qu'on armait parce qu'il
armait lui-mme, lui ayant parl des ouvrages qui s'excutaient sur la
Dwina et sur le Dniper, du mouvement des troupes de Finlande, de
celui des troupes de Turquie, Alexandre se voyant dcouvert, s'en
tait tir par un entier dploiement de franchise, qu'il pouvait du
reste se permettre sans inconvnient, car il tait vrai qu'il n'avait
pris ses premires prcautions qu' la suite de nombreux avis venus de
Pologne et d'Allemagne, et lui-mme d'ailleurs n'tait pas fch qu'on
st qu'il tait prpar  se bien battre.--Vous prtendez que j'arme,
avait-il dit  M. de Caulaincourt, et je suis loin de le nier; j'arme
en effet, je suis prt, tout  fait prt, et vous me trouverez dispos
 me dfendre nergiquement. Et que penseriez-vous de moi si j'avais
agi autrement, si j'avais t assez simple, assez oublieux de mes
devoirs, pour laisser mon pays expos  la volont si prompte, si
exigeante et si redoutable de votre matre? Mais je n'ai arm que
lorsque des avis srs, infaillibles, dont, bien entendu, je n'ai pas
 vous rvler la source, m'ont appris qu'on mettait Dantzig en tat
de dfense, qu'on augmentait la garnison de cette ville, que les
troupes du marchal Davout s'accroissaient et se concentraient, que
les Polonais, les Saxons avaient ordre de se tenir prts; qu'on
achevait Modlin, qu'on rparait Thorn, qu'on approvisionnait
enfin toutes ces places. Ces avis reus, voici ce que j'ai
fait...--Conduisant alors par la main M. de Caulaincourt dans un
cabinet recul o taient tales ses cartes, Alexandre avait ajout:
J'ai ordonn des travaux dfensifs non pas en avant, mais en arrire
de ma frontire, sur la Dwina et le Dniper,  Riga,  Dunabourg, 
Bobruisk, c'est--dire  une distance du Nimen presque gale  celle
qui spare Strasbourg de Paris. Si votre matre fortifiait Paris,
pourrais-je m'en plaindre? Et quand il porte ses prparatifs si en
avant de ses frontires, ne puis-je pas armer si en arrire des
miennes, sans tre accus de provocation? Je n'ai pas tir des
divisions entires de Finlande, mais seulement rendu aux divisions de
Lithuanie les rgiments qu'on leur avait enlevs pour la guerre contre
les Sudois; j'ai envoy  l'arme les bataillons de garnison, et
chang l'organisation de mes dpts. J'augmente ma garde, ce dont vous
ne me parlez pas, et ce que je vous avoue, et je tche de la rendre
digne de la garde de Napolon. J'ai enfin ramen cinq de mes divisions
de Turquie, ce dont je suis loin de faire un mystre, ce dont au
contraire je fais un grief contre vous, car vous m'empchez ainsi de
recueillir le fruit convenu de notre alliance, fruit bien modique en
comparaison de vos conqutes; en un mot, je ne veux pas tre pris au
dpourvu. Je n'ai pas d'aussi bons gnraux que les vtres, et surtout
je ne suis, moi, ni un gnral ni un administrateur comme Napolon;
mais j'ai de bons soldats, j'ai une nation dvoue, et nous mourrons
tous l'pe  la main plutt que de nous laisser traiter comme les
Hollandais ou les Hambourgeois. Mais, je vous le dclare sur
l'honneur, je ne tirerai pas le premier coup de canon. Je vous
laisserai passer le Nimen sans le passer moi-mme. Croyez-moi, je ne
vous trompe point, je ne veux pas la guerre. Ma nation, quoique
blesse des allures de votre empereur  mon gard, quoique alarme de
vos empitements, de vos projets sur la Pologne, ne veut pas plus la
guerre que moi, car elle en sait le danger; mais attaque elle ne
reculera point.--

M. de Caulaincourt ayant rpt au czar que, en dehors de la guerre,
il y avait des choses qui pouvaient galer la gravit de la guerre
elle-mme, que le projet secret de se rapprocher de l'Angleterre aprs
la conqute des provinces danubiennes, de rtablir le commerce russe
avec elle, serait jug par Napolon comme non moins dangereux que des
coups de canon, Alexandre avait t aussi prompt  s'expliquer sur ce
sujet que sur les autres.--Me rapprocher, avait-il dit, de
l'Angleterre aprs l'arrangement des affaires de Turquie, je n'y pense
pas! Aprs la guerre de Turquie, aprs avoir ajout la Finlande, la
Moldavie, la Valachie  mon empire, je considrerai la tche militaire
et politique de mon rgne comme accomplie. Je ne veux plus courir de
nouveaux hasards, je veux jouir en paix de ce que j'aurai acquis, et
m'occuper de civiliser mon empire au lieu de m'attacher  l'agrandir.
Or, pour me rapprocher de l'Angleterre, il faudrait me sparer de la
France, et courir la chance d'une guerre avec elle, que je regarde
comme la plus dangereuse de toutes! Et pour quel but? pour servir
l'Angleterre, pour venir  l'appui de ses thories maritimes, qui ne
sont pas les miennes? Ce serait insens de ma part. La guerre de
Turquie finie, je veux demeurer en repos, ddommag de ce que vous
aurez acquis par ce que j'aurai acquis moi-mme, trs-insuffisamment
ddommag, disent les adversaires de la politique de Tilsit, mais,
suffisamment  mes yeux. Je resterai fidle  cette politique, je
resterai en guerre avec l'Angleterre, je lui tiendrai mes ports
ferms, dans la mesure toutefois que j'ai fait connatre et dont il
m'est impossible de me dpartir. Je ne puis pas, en effet, je vous
l'ai dit, je vous le rpte, interdire tout commerce  mes sujets, ni
leur dfendre de frayer avec les Amricains. Il entre bien ainsi
quelques marchandises anglaises en Russie, mais vous en introduisez au
moins autant chez vous par vos licences, et surtout par votre tarif
qui les admet au droit de 50 pour cent. Je ne puis pas me gner plus
que vous ne vous gnez vous-mmes. J'ai besoin, en persistant dans une
alliance que vous ne prenez aucun soin de populariser en Russie, de ne
pas la rendre intolrable  mes peuples par un genre de dvouement que
vous n'y apportez point, et qui n'est pas ncessaire du reste pour
rduire l'Angleterre aux abois, comme elle y sera bientt rduite si
vous ne lui crez pas vous-mmes des allis sur le continent. Il faut
donc nous en tenir  ces termes, car, je vous le dclare, la guerre
ft-elle  mes portes, sous le rapport des mesures commerciales, je
n'irai pas au del. Quant aux autres points qui nous divisent, j'en ai
pris mon parti. Les Polonais sont bien bruyants, bien incommodes,
annoncent bien haut la prochaine reconstitution de la Pologne, mais je
compte sur la parole de l'Empereur  ce sujet, quoiqu'il m'ait refus
la convention que j'avais demande. Quant  Oldenbourg, j'ai besoin de
quelque chose qui ne soit pas drisoire, non pour ma famille, que je
suis assez riche pour ddommager, mais pour la dignit de ma couronne.
Et  cet gard encore je m'en rapporte  l'empereur Napolon. Je vous
ai dit, je vous rpte, que, quoique bless et embarrass de ce qui
s'est pass dans le duch d'Oldenbourg, pour ce motif je ne ferai pas
la guerre.--

M. de Caulaincourt ayant insist pour que l'empereur Alexandre
dsignt lui-mme l'indemnit qui pourrait lui convenir, il refusa de
nouveau de s'expliquer.--O voulez-vous, lui dit-il, que je cherche
une indemnit? En Pologne? Napolon dirait que je lui demande une
partie du duch de Varsovie, et que c'est pour la Pologne que je fais
la guerre. Aussi m'offrirait-il le duch tout entier que je le
refuserais. Demanderai-je cette indemnit en Allemagne? Il irait dire
aux princes allemands que je travaille  les dpouiller. Je ne puis
donc prendre l'initiative, mais je m'en fie  lui. Sauvons les
apparences, et je serai satisfait. Mon trsor compltera l'indemnit
si elle n'est pas suffisante.--

[En marge: Au moment de se sparer de M. de Caulaincourt, l'empereur
Alexandre redouble de soins pour lui.]

Alexandre,  mesure que le dpart de M. de Caulaincourt approchait,
avait redoubl de soins pour cet ambassadeur, et, tout fin qu'il
tait, avait videmment manifest dans ses panchements avec lui ses
vritables dispositions. La grandeur de Napolon tait loin de lui
plaire, cependant il s'y rsignait au prix de la Finlande, de la
Moldavie et de la Valachie. Il ne voulait pas, pour se rapprocher de
l'Angleterre, risquer avec la France une guerre dont la pense le
faisait frmir, mais il ne voulait pas davantage sacrifier les restes
de son commerce, et pour ce motif seul il tait capable de braver une
rupture. Sa nation, et par sa nation nous entendons surtout la
noblesse et la partie leve de l'arme, le devinant sans qu'il
s'expliqut, l'approuvant cette fois entirement, ne voulant pas la
guerre plus que lui, mais autant que lui, et aux mmes conditions, ne
montrait aucune jactance, mme aucune animosit, et disait tout haut
comme son empereur, avec une modestie mle d'une noble fermet,
qu'elle savait ce que la guerre avec la France avait de grave, mais
que si on allait jusqu' la violenter dans son indpendance elle se
dfendrait, et saurait succomber les armes  la main. Il y avait dj
une ide rpandue dans tous les rangs de la nation, c'est qu'on ferait
comme les Anglais en Portugal, qu'on se retirerait dans les
profondeurs de la Russie, qu'on dtruirait tout en se retirant, et que
si ce n'tait point par les armes russes, ce serait au moins par la
misre que les Franais priraient. Du reste, dans le langage, dans
l'attitude, rien n'tait provocant, et M. de Caulaincourt ainsi que
les Franais qui l'entouraient taient accueillis partout avec un
redoublement de politesse.

[Date en marge: Mai 1811.]

La nouvelle de la naissance du Roi de Rome tant parvenue 
Saint-Ptersbourg avant l'arrive de M. de Lauriston, Alexandre avait
envoy tous les grands de sa cour complimenter l'ambassadeur de
France, et s'tait comport en cette circonstance avec autant de
franchise que de cordialit. M. de Caulaincourt dsirait terminer sa
brillante, et, il faut le reconnatre, sa trs-utile ambassade (car il
avait contribu  retarder la rupture entre les deux empires), par une
fte magnifique donne  l'occasion de la naissance du Roi de Rome. Il
dsirait naturellement que l'empereur Alexandre y assistt, et
celui-ci, devinant son dsir, lui avait dit ces propres paroles:
Tenez, ne m'invitez pas, car je serais oblig de refuser, ne pouvant
aller danser chez vous lorsque deux cent mille Franais marchent vers
mes frontires. Je vais me faire malade pour vous fournir un motif de
ne pas m'inviter, mais je vous enverrai toute ma cour, mme ma
famille, car je veux que votre fte soit brillante, telle qu'elle doit
tre pour l'vnement que vous clbrez, et pour vous qui la donnez.
Votre successeur arrive, peut-tre m'apportera-t-il quelque chose de
rassurant; alors, si nous parvenons  nous entendre, je prodiguerai 
votre matre et  vous les tmoignages d'amiti les plus
significatifs.--

[En marge: Arrive de M. de Lauriston  Saint-Ptersbourg, en mai
1811.]

[En marge: Brillant accueil que lui fait l'empereur Alexandre.]

Les choses se passrent en effet  cette grande fte comme l'avait
annonc l'empereur Alexandre, et toutes les convenances furent
sauves. M. de Lauriston, fort impatiemment attendu, arriva enfin le 9
mai 1811  Saint-Ptersbourg. M. de Caulaincourt le prsenta
sur-le-champ  l'empereur Alexandre, qui l'accueillit avec une grce
parfaite et une confiance flatteuse, sachant que sous le rapport des
dispositions amicales et vridiques il ne perdait rien au change.
Aprs quelques jours consacrs  des rceptions officielles pleines
d'clat, Alexandre, tantt en prsence de M. de Caulaincourt, tantt
en tte  tte, mit M. de Lauriston  la question pour ainsi dire,
afin d'en obtenir quelque claircissement satisfaisant sur les projets
de Napolon; mais il n'en apprit rien que ne lui et dj dit M. de
Caulaincourt, que ne lui et rapport M. de Czernicheff, rcemment
arriv de Paris. Napolon ne dsirait point une rupture, mais il
armait parce qu'il avait appris l'arrive en Lithuanie des divisions
de Finlande et de Turquie, parce qu'on remuait de la terre sur la
Dwina et le Dniper, parce qu'on lui annonait partout la guerre,
parce qu'il craignait qu'on ne la lui ft aprs l'arrangement des
affaires de Turquie, parce qu'on admettait les Amricains dans les
ports de Russie, etc...-- ces redites, Alexandre ne put qu'opposer
d'autres redites, et rpter qu'il armait sans doute, mais uniquement
pour rpondre aux armements de Napolon; qu'il ne songeait nullement 
commencer une nouvelle guerre aprs l'arrangement des affaires de
Turquie; qu'il ne prendrait les armes que si on les prenait contre
lui; qu'il engageait sa parole d'homme et de souverain de ne point
agir autrement; qu'il recevait les Amricains, parce qu'il ne pouvait
pas se passer de ce reste de commerce, et qu'engag  Tilsit, non aux
dcrets de Berlin ou de Milan qu'il ne connaissait point, mais au
droit des neutres, il tait fidle, plus fidle que la France  ce
droit en admettant les neutres chez lui; qu'en un mot il tait prt 
dsarmer, si on voulait convenir d'un dsarmement rciproque.

[En marge: Dpart de M. de Caulaincourt, et adieux que lui fait
l'empereur Alexandre.]

Aprs ces redites, qu'il fit entendre  M. de Lauriston comme il les
avait fait entendre tant de fois  M. de Caulaincourt, il reut les
adieux de celui-ci, le serra mme dans ses bras, le supplia de faire
connatre  Napolon la vrit tout entire, pria M. de Lauriston, qui
tait prsent, de la rpter  son tour, en ajoutant avec tristesse
ces paroles caractristiques: Mais vous ne serez pas cru plus que M.
de Caulaincourt... On dira que je vous ai gagn, que je vous ai
sduit, et que, tomb dans mes filets, vous tes devenu plus Russe que
Franais...--

[En marge: Opinion de M. de Lauriston aprs quelques semaines de
sjour  Saint-Ptersbourg, et conformit de cette opinion avec celle
de M. de Caulaincourt.]

M. de Caulaincourt partit pour Paris, et M. de Lauriston, aprs
quelques jours passs  Saint-Ptersbourg, crivit au ministre
franais qu'en sa qualit d'honnte homme il devait la vrit  son
souverain, qu'il tait rsolu  la lui dire, qu'il devait donc lui
dclarer que l'empereur Alexandre, prpar dans une certaine mesure,
ne voulait cependant pas la guerre, que dans aucun cas il n'en
prendrait l'initiative, qu'il ne la ferait que si on allait la porter
chez lui; que quant  Oldenbourg, il accepterait ce qu'on lui
donnerait, mme Erfurt, bien que cette indemnit ft drisoire, et que
pour l'amour-propre russe profondment bless il serait bon de trouver
mieux; que relativement  la question commerciale, on obtiendrait plus
de rigueur dans l'examen des papiers des neutres, quoiqu'il y et dj
une certaine svrit dploye  leur gard, puisque cent cinquante
btiments anglais avaient t saisis en un an; mais que la Russie
n'irait jamais jusqu' se passer entirement des neutres.--Je ne puis,
ajoutait M. de Lauriston, voir que ce que je vois, et dire que ce que
je vois. Les choses sont telles que je les expose, et si on ne se
contente pas des seules concessions qui soient possibles, on aura la
guerre, on l'aura parce qu'on l'aura voulue, et elle sera grave,
d'aprs tout ce que j'ai observ tant ici que sur ma route.--M. de
Czernicheff fut de nouveau envoy  Paris pour rpter en d'autres
termes, mais avec les mmes affirmations, exactement les mmes choses,
et aussi pour continuer auprs des bureaux de la guerre un genre de
corruption dont il avait seul le secret dans la lgation russe, et
auquel son gouvernement attachait un grand prix, parce qu'il en
obtenait les plus prcieuses informations sur tous les prparatifs
militaires de la France.

[En marge: En revoyant MM. de Caulaincourt et de Czernicheff, en
recevant les affirmations de M. de Lauriston, Napolon, au lieu d'y
voir la possibilit d'viter la guerre, n'y aperoit que la
possibilit de la diffrer et de se mieux prparer  la faire.]

Lorsque ces nouvelles explications parvinrent  Paris, par le retour
de MM. de Czernicheff et de Caulaincourt, par les lettres de M. de
Lauriston, Napolon en conclut non point que la paix tait possible,
s'il le voulait, mais que la guerre serait diffre d'une anne, car
videmment les Russes ne prendraient pas l'initiative, puisqu'ils ne
l'avaient pas dj prise aprs tout ce qu'il avait fait pour les y
provoquer, et videmment aussi ils avaient de leur ct bien des
prparatifs  terminer, et voudraient avoir fini la guerre de Turquie
avant d'en commencer une autre; et comme Napolon tenait 
n'entreprendre cette nouvelle campagne au Nord qu'avec des moyens
immenses, il ne fut pas fch d'avoir encore une anne devant lui,
soit pour prparer ses troupes, soit pour complter son matriel, qui
constituait, avons-nous dit, la principale difficult de sa prochaine
entreprise. Pourquoi son intelligence de la situation n'alla-t-elle
pas plus loin? pourquoi ne vit-il pas qu'il tait possible
non-seulement de diffrer la rupture, mais de l'viter? Ce fut encore
par la raison que nous avons donne prcdemment. Il avait tant de
fois prouv qu'aprs un premier refroidissement on en arrivait
invitablement avec lui  la guerre, il avait vu tant de fois ses
ennemis cachs prts  se rallier au premier ennemi patent qui osait
lever le masque; il voyait si bien dans la Russie l'ennemi vaincu mais
non pas cras, autour duquel se rallieraient les ressentiments de
l'Europe, qu'il se disait que tt ou tard il aurait encore un conflit
avec elle, et dans la guerre probable apercevant tout de suite la
guerre dclare,  ce point que sa propre prvoyance lui devenait un
pige, lisant profondment dans le coeur des autres sans mme regarder
dans le sien, ne voyant pas que dans le rapide enchanement de la
froideur  la brouille ouverte il entrait comme cause principale son
fougueux caractre, ne voyant pas qu'il dpendait de lui de briser ce
cercle fatal, en devenant un instant modr, patient, tolrant pour
autrui, ne faisant aucune de ces salutaires rflexions, n'ayant
personne auprs de lui pour l'obliger  les faire, ne recevant aucun
avis utile ni de ses ministres, ni des corps de l'tat, espces de
fantmes destins  reprsenter la nation et n'osant pas mme avouer
ses plus cruelles souffrances, que livr entirement  lui-mme, il
rsolut une seconde fois, on peut le dire, en mai 1811, la guerre de
Russie, en prenant cependant le parti de la diffrer. Toujours
promptement dcid, il fit ds la fin de mai ses dispositions en
consquence, et donna ses ordres militaires, ses instructions
diplomatiques, avec la certitude absolue que la guerre de Russie
n'aurait lieu qu'en 1812, mais qu'elle aurait infailliblement lieu 
cette poque.

[En marge: Napolon profite de ce que la guerre peut tre diffre
d'une anne pour donner  ses prparatifs des proportions plus
considrables.]

N'ayant rien de cach pour le marchal Davout, il lui crivit
sur-le-champ que les vnements taient moins pressants[5], mais qu'il
ne renonait  aucun de ses prparatifs, seulement que toutes les fois
qu'il y aurait un avantage, ou d'conomie ou de bonne excution, 
terminer une chose en quinze jours au lieu de huit, il fallait la
terminer en quinze; que son intention tait d'avoir l'arme du Nord
prte pour le commencement de 1812, mais sur des proportions bien plus
considrables que celles qu'il avait d'abord tablies. Ce n'tait plus
de 300 mille hommes qu'il s'agissait maintenant; il voulait en runir
200 mille dans la main du marchal Davout sur la Vistule, en avoir 200
mille autres dans sa propre main sur l'Oder, avoir une rserve de 150
mille sur l'Elbe et le Rhin, une force gale  peu prs dans
l'intrieur pour la sret de l'Empire, et envoyer encore des troupes
en Espagne au lieu d'en retirer. Napolon contremanda le dpart des
quatrimes et siximes bataillons du marchal Davout, dcida qu'ils
seraient forms au dpt parce qu'ils s'y organiseraient mieux, en
projeta mme un septime, afin d'en avoir six en tat de servir; il
revint sur la formation en bataillons d'lite ordonne dans un moment
d'urgence pour les rgiments stationns en Hollande et en Italie, et
voulut mme qu'il ft cr un quatrime et un sixime bataillon dans
chacun de ces rgiments. Sans restreindre les achats de chevaux, en
les augmentant au contraire, il prescrivit de les faire plus lentement
pour les faire mieux, et entreprit l'organisation de ses immenses
charrois dans de plus vastes proportions, et sur un nouveau modle,
que nous dcrirons ailleurs. Il profita enfin du temps qui lui restait
pour composer autrement et plus grandement l'arme polonaise, et
envoya des fonds  Varsovie afin d'avoir, l'anne suivante, les places
de Torgau, Modlin, Thorn, entirement acheves et armes. En un mot,
loin de diminuer ses prparatifs, il leur donna tout  la fois plus de
lenteur et plus d'tendue, pour qu'ils fussent plus parfaits et plus
vastes.

          [Note 5: Je rapporte ces faits en ayant sous les yeux les
          lettres de Napolon au marchal Davout, au ministre de la
          guerre, au roi de Saxe, au prince Poniatowski.]

[En marge: Napolon songe  prparer ses alliances comme ses armes
pour la guerre prochaine.]

[En marge: Dispositions de l'Autriche  la veille de la guerre
gnralement prvue de la France avec la Russie.]

[En marge: La cour.]

[En marge: La nation.]

[En marge: L'empereur.]

La diplomatie fut conduite d'aprs les mmes vues. On avait sond
l'Autriche, et on avait obtenu d'elle des rponses de nature 
inspirer confiance, pour peu qu'on aimt  se faire illusion. M. de
Metternich dirigeait le cabinet de Vienne, depuis la guerre de 1809.
Sa politique dclare tait la paix avec la France: ayant l'ambition
d'en tirer pour son pays quelque rsultat clatant, il aurait voulu
faire sortir de cette paix une espce d'alliance, et de cette alliance
la restitution de l'Illyrie, qui,  cause de Trieste et de
l'Adriatique, tait en ce moment ce que l'Autriche regrettait le plus.
C'est par ce motif que l'ide d'un mariage de Napolon avec
Marie-Louise avait t accueillie avec tant d'empressement. Mais cette
politique trouvait  Vienne plus d'un contradicteur. La cour, ne se
croyant pas plus que de coutume enchane aux volonts du ministre,
obissant comme toujours  ses passions, recevait les Russes, et en
gnral les mcontents quels qu'ils fussent, avec la plus grande
faveur, tenait le langage le moins mesur  l'gard de la France, et
dans les nuages qui venaient de s'lever vers le Nord croyant
apercevoir de nouveaux orages, s'tait mise  les appeler de ses
voeux, car dans les cours aussi bien que dans les rues, les mcontents
ont l'habitude de souhaiter les temptes. Avec un empressement qui ne
lui tait pas ordinaire, la cour de Vienne avait fait accueil aux
crivains. MM. Schlegel, Goethe, Wieland et d'autres encore, avaient
t attirs et reus  Vienne avec beaucoup d'clat. Il y avait alors
une manire dtourne, et du reste fort lgitime, de dire que
l'Allemagne devait bientt se soulever contre la France, c'tait de
clbrer, d'exalter ce qu'on appelait le gnie germanique, de
proclamer sa supriorit sur le gnie des autres peuples, d'ajouter
naturellement qu'il n'tait pas fait pour vivre humili, vaincu,
esclave, et d'annoncer son rveil clatant et prochain. En brlant
beaucoup d'encens devant les crivains illustres que nous venons de
nommer, la socit de Vienne n'avait pas voulu indiquer autre chose;
et cette aristocratie, plus lgante que spirituelle, avait flatt
les gens d'esprit  force de har la France. La nation autrichienne,
fatigue de la guerre, se dfiant des imprudences de son aristocratie,
ne demandant pas mieux que d'tre venge des Franais, mais l'esprant
peu, imitait son sage et malicieux souverain, qui, entre les
courtisans et les ministres, ne se prononait pas, laissait parler les
courtisans qui parlaient suivant son coeur, et agir les ministres qui
agissaient selon sa prudence. On se doutait bien  Vienne que la
guerre ne tarderait pas d'clater entre la France et la Russie, et
qu'on serait press d'opter; mais on avait pris son parti (nous
voulons parler du gouvernement), et, si on ne pouvait pas rester
neutre, on tait dcid  se prononcer pour le plus fort, c'est--dire
pour Napolon. Ainsi on se ferait payer de son option par la
restitution de l'Illyrie; on ne ferait en cela que ce que la Russie
avait fait en 1809 contre l'Autriche; on l'imiterait mme
compltement; on serait alli de la France, mais alli peu actif, et,
comme la Russie, on tcherait d'obtenir quelque chose  la paix sans
l'avoir gagn pendant la guerre. Ces vues subtiles du ministre
dirigeant taient celles aussi de l'empereur, qui, ayant t plus
d'une fois abandonn par ses allis, se croyait en droit de se tirer
du naufrage de la vieille Europe comme il pourrait, ce qui ne
l'empchait pas de chrir sa fille, l'Impratrice des Franais, et
d'adresser des voeux au ciel pour qu'elle ft heureuse. Mais souverain
avant tout d'un tat vaincu, amoindri, il aspirait  le relever par la
politique, la guerre ne lui ayant pas russi contre son terrible
gendre.

L'empereur laissait donc aller la cour comme elle voulait, se
contentant de ne prendre part  aucune de ses manifestations, crivait
les lettres les plus amicales  sa fille, aimait  apprendre d'elle
qu'elle tait satisfaite de son sort, encourageait son ministre 
traiter lentement et prudemment avec la France, consentait tout
d'abord  aider celle-ci en Turquie, car il s'agissait l d'empcher
les Russes d'obtenir les provinces du Danube, et permettait qu'on lui
donnt  esprer l'alliance de l'Autriche dans le cas de nouvelles
complications europennes,  condition toutefois de solides avantages.
Mais tout en entrant  ce point dans les intentions de son gendre, il
voulait qu'on ne cesst pas de lui conseiller la paix, car, il faut le
reconnatre  sa louange, ce sage empereur, ayant vu la guerre
entraner tant de maux dans ce sicle, aimait mieux la paix le
laissant tel qu'il tait, que la guerre pouvant lui restituer quelque
chose de ce qu'il avait perdu.

[En marge: M. de Metternich.]

Du reste M. de Metternich entrait profondment dans cette politique,
mais l'action engage souvent plus qu'on ne veut, et il penchait de
notre ct peut-tre un peu plus que l'empereur, parce qu'oblig
d'avoir tous les jours sa main dans la ntre, il ne lui tait pas
facile de l'y mettre  demi.--Ne vous inquitez pas, disait-il  M.
Otto, de tout ce qui se dbite  la cour. Les femmes sont ainsi
faites: il faut qu'elles parlent, et elles parlent suivant la mode du
jour. Laissons-les dire, et faisons les affaires.--Il expliquait
ensuite ce qu'il entendait par les bien faire. Ce ministre, l'un des
plus grands qui aient dirig la politique autrichienne, adonn au luxe
et aux plaisirs du monde, ayant le got de parler, de disserter,
d'enseigner, mais sous des formes dogmatiques cachant une finesse
profonde, professant la sincrit, la pratiquant souvent, et, entre
beaucoup de qualits minentes, ayant celle de n'accorder aux passions
qui l'entouraient que des satisfactions en paroles, mais ne se
laissant conduire en ralit que par l'intrt de son pays grandement
entendu, esprit suprieur, en un mot, appel  exercer pendant
quarante annes une influence immense sur l'Europe, ce ministre disait
 M. Otto, avec un singulier mlange d'abandon, de cordialit, de
confiance en lui-mme:--Laissez-moi faire, et tout ira bien. Votre
matre veut en toute chose aller trop vite.  Constantinople vous ne
commettez que des fautes. Vous croyez trop que les Turcs sont des
brutes  mener avec le bton. Ces brutes sont devenues aussi fines que
vous. Elles voient les spculations dont elles sont l'objet de la part
de tout le monde, et de votre part notamment. Elles savent que vous
les avez livres aux Russes en 1807, que maintenant vous les voudriez
reprendre pour vous en servir contre ces mmes Russes. Elles vous
dtestent, sachez-le, et tout ce que vous leur dites va en sens
contraire de vos dsirs. Tenez-vous en arrire, soyez rservs 
Constantinople, et nous arracherons des mains des Russes la riche
proie que vous avez eu l'imprudence de leur abandonner. Fiez-vous-en 
moi, et les Turcs ne cderont pas la Moldavie et la Valachie. Mais, de
grce, montrez-vous le moins possible. Tout conseil qui vient de vous
est suspect  Constantinople.--Ces avis aussi sages que profonds
rvlaient un tat de choses malheureusement trop vrai. Quand on
arrivait  parler des probabilits de guerre avec la Russie, M. de
Metternich conseillait fort la paix, disant que tout grand qu'tait
l'empereur Napolon, la fortune pourrait bien le trahir, car elle
avait trahi bien des grands hommes; que toutes les chances sans aucun
doute taient en sa faveur; que cependant il valait mieux ne pas
mettre sans cesse au jeu; que si par bonheur l'empereur Napolon
pensait ainsi, lui M. de Metternich ne demandait pas mieux que de
s'entremettre, de servir de mdiateur auprs de la Russie, et que
probablement il russirait; que quant  l'Autriche elle tait oblige
de se mnager beaucoup, qu'elle tait extrmement fatigue, qu'elle
avait grand besoin de repos, et que pour l'entraner  servir la
France dans une guerre qui contrariait l'inclination de la nation
autrichienne, il fallait un prix digne d'un tel effort, et capable de
fermer la bouche  tous les mcrants de la politique actuelle.--

Ces paroles et d'autres finement mles aux plus hautes thories
indiquaient clairement qu'avec une province on aurait une arme
autrichienne, comme avec la Finlande on avait eu jadis une arme
russe. Mais M. Otto  Vienne, M. de Bassano  Paris, avaient ordre de
s'envelopper d'autant de nuages que M. de Metternich, ds qu'il serait
question de l'Illyrie ou de la Pologne, et de dire que la guerre
ordinairement tait fconde en consquences, qu'on ne pouvait faire 
l'avance la distribution du butin, mais qu'avec Napolon, les allis
qui lui taient utiles n'avaient jamais perdu leurs peines.

[En marge: Dispositions de la cour de Prusse.]

[En marge: lvation de M. de Hardenberg au poste de principal
ministre.]

[En marge: Systme militaire de la Prusse, imagin pour chapper aux
stipulations secrtes du trait de Tilsit.]

[En marge: Socits secrtes allemandes.]

En Prusse la politique n'tait point aussi calcule, elle tait
triste et dcourage. M. de Hardenberg, qu'on avait toujours rput
ennemi de la France, avait sollicit et obtenu de Napolon
l'autorisation de devenir le principal ministre de la Prusse. Le roi
avait demand qu'on lui laisst prendre ce ministre, disant qu'il
tait homme d'esprit, le seul peut-tre dont il pt se servir
utilement dans les circonstances, qu'avec lui on pourrait oprer les
rformes indispensables, et payer  la France ce qu'on lui devait.
Napolon ne regardant plus comme ennemi un personnage qui se faisait
recommander de la sorte, et fort sensible surtout  l'esprance d'tre
pay par la Prusse, avait consenti  laisser arriver M. de Hardenberg
au ministre, et celui-ci en effet avait opr quelques rformes
utiles, adopt quelques mesures dictes par un esprit libral, comme
d'galiser l'impt, d'ouvrir l'accs des grades  tous les officiers
de l'arme, ce qui avait offusqu les uns, enchant les autres,
satisfait le plus grand nombre, et ce que M. de Hardenberg avait
prsent  Napolon comme une imitation franaise, au parti germanique
comme l'une de ces rformes qui devaient attacher les masses au
gouvernement du roi, et fournir un jour les moyens financiers et
militaires d'affranchir l'Allemagne. M. de Hardenberg et les ministres
prussiens avaient imagin pour l'arme un expdient, converti depuis
en systme permanent pour la Prusse, c'tait d'avoir beaucoup de
soldats en paraissant en avoir peu. On doit se souvenir qu'un article
secret du trait de Tilsit dfendait que la Prusse et plus de 42
mille hommes sous les drapeaux. Pour chapper  cet article, on avait
choisi ce qu'il y avait de meilleur dans l'arme prussienne, et on en
avait compos les cadres; puis on faisait passer dans ces cadres le
plus d'hommes qu'on pouvait, on les instruisant le plus vite, le mieux
possible, et en les renvoyant ensuite dans leurs champs pour en
appeler d'autres qu'on s'appliquait  former  leur tour. On comptait
ainsi avoir au besoin 150 mille hommes au lieu de 42 mille, chiffre
fix par les traits. On gardait au dpt du rgiment les armes et les
habits des soldats provisoirement renvoys dans leurs champs, et on
esprait que grce  la haine inspire  la nation prussienne par ses
malheurs, ces soldats, retenus  peine un an sous les drapeaux, se
comporteraient dans l'occasion comme les troupes les plus aguerries.
L'avenir devait justifier cet espoir. Les coeurs, en effet, taient
remplis en Prusse d'une haine inoue contre la France. Toute la
jeunesse des classes leves, toute celle des classes moyennes, nobles
et bourgeois, prtres et philosophes, se runissaient dans des
socits secrtes qui prenaient divers noms, _Ligue de la vertu_,
_Ligue germanique_, socits dans lesquelles on promettait de n'aimer
que l'Allemagne, de ne vivre que pour elle, d'oublier toute diffrence
de classe ou de province, de ne plus admettre qu'il y et des nobles
et des non nobles, des Saxons, des Bavarois, des Prussiens, des
Wurtembergeois, des Westphaliens, de repousser toutes ces
distinctions, de ne reconnatre que des Allemands, de ne parler que la
langue de l'Allemagne, de ne porter que des tissus fabriqus chez
elle, de ne consommer que des produits sortis de son sein, de n'aimer,
cultiver, favoriser que l'art allemand, de consacrer enfin toutes ses
facults  l'Allemagne seule. Ainsi le patriotisme exalt de
l'Allemagne s'enfonait dans l'ombre et le mystre, satisfaisant  la
fois en cela un besoin de la situation, et un penchant du gnie
germanique.

[En marge: Embarras du roi de Prusse et de M. de Hardenberg.]

[En marge: Projet des patriotes allemands d'chapper au joug de la
France au moyen d'une sorte de trahison.]

[En marge: La prudence et la bonne foi du roi de Prusse rpugnent  ce
projet.]

Le roi et M. de Hardenberg, placs sur ce volcan, taient en proie 
de cruelles perplexits. Le roi par scrupule, comme l'empereur
d'Autriche par prudence, inclinait  ne pas rompre avec Napolon, car
il s'tait engag  lui par les plus solennelles protestations de
fidlit, dans l'esprance de sauver les dbris de sa monarchie. M. de
Hardenberg, dans une position assez semblable  celle de M. de
Metternich, cherchait de quel ct il pourrait trouver pour son pays
le plus d'avantages. Le parti allemand exalt lui en voulant de son
changement apparent de conduite, et de quelques rigueurs obliges
envers les associations secrtes, tait prt toutefois  lui
pardonner,  condition qu'il devnt l'instrument d'une perfidie toute
patriotique, dont personne ne se faisait conscience  Berlin. Cette
perfidie consistait  prendre prtexte de la situation menaante de
l'Europe pour armer, et armer trs-activement,  parler d'alliance 
Napolon afin qu'il tolrt ces armements,  offrir,  promettre, 
signer mme cette alliance s'il le fallait, puis, le moment venu, 
s'enfoncer dans la Vieille-Prusse avec 150 mille hommes, et  se
joindre aux Russes pour accabler les Franais, tandis que l'Allemagne
tout entire se soulverait sur leurs derrires. Sans examiner la
lgitimit d'une pareille politique, et en admettant qu'il est
beaucoup permis  qui veut affranchir son pays, il y avait bien  dire
contre cette politique du point de vue de la prudence. La Prusse
pouvait en effet perdre  ce redoutable jeu les restes de son
existence. Le roi, M. de Hardenberg et quelques esprits sages le
craignaient, et appelaient folie une telle conduite. Pour tcher de
les amener  leurs vues, les membres ardents du parti germanique
rpandaient mille bruits alarmants, et cherchaient  leur persuader
que Napolon avait l'intention d'enlever le roi et la monarchie
elle-mme par une subite irruption sur Berlin, ce qui tait tout 
fait faux, mais ce qui aurait pu se raliser pourtant, si la Prusse
avait commis quelque imprudence, car Napolon, recevant de son ct
des avis tout aussi inquitants, se tenait sur ses gardes, et avait
ordonn au marchal Davout de se porter sur Berlin au premier danger.

[En marge: Projet moyen adopt par le roi et par M. de Hardenberg pour
forcer Napolon  mieux traiter la Prusse.]

[En marge: Projet d'une alliance avec la France.]

Poursuivis ainsi des plus sinistres fantmes, le roi et M. de
Hardenberg avaient adopt en partie le plan qu'on leur conseillait,
moins la perfidie, qui rpugnait  la droiture du roi comme  sa
prudence. Ils avaient rsolu d'armer, et ils avaient arm rellement
au moyen de l'expdient que nous avons fait connatre, et bien qu'ils
se fussent strictement renferms dans l'effectif de 42 mille hommes,
nanmoins ils en pouvaient runir en peu de temps 100 ou 120 mille.
Mais s'ils pouvaient quivoquer sur le chiffre vrai des troupes
disponibles, il leur tait impossible de cacher certains prparatifs,
comme ceux par exemple qui se faisaient dans les places restes  la
Prusse. Napolon tenait bien les forteresses les plus importantes de
l'Oder, Glogau, Custrin, Stettin, et en outre les deux plus
importantes de la Vistule, Thorn et Dantzig, mais le roi
Frdric-Guillaume avait encore en sa possession Breslau, Neisse,
Schweidnitz, dans la haute Silsie, Spandau vers le confluent de la
Spre et du Havel, Graudentz sur la Vistule, Colberg sur le littoral
de la Pomranie, Pillau sur le Frische-Haff, sans compter Koenigsberg,
la capitale de la Vieille-Prusse, et il avait dploy une grande
activit dans les travaux de ces places, surtout dans ceux de Colberg
et de Graudentz. On employait plus particulirement  titre d'ouvriers
les vieux soldats dont la conservation tait importante, et qu'on
gardait ainsi sous la main au del des 42 mille hommes permis par les
traits. L'intention du roi et de M. de Hardenberg, quand ils ne
pourraient plus dissimuler ces armements, tait de les avouer, d'en
dire le motif, qui tait le projet imput  Napolon de commencer la
guerre contre la Russie par la suppression des restes de la monarchie
prussienne, de parler en gens dsesprs, et de placer la France dans
l'alternative ou d'accepter leur alliance sincre, au prix d'une
garantie solennelle de leur existence et de diverses restitutions
territoriales, ou de les avoir pour ennemis acharns, luttant jusqu'au
dernier homme pour la dfense de leur indpendance. C'tait aprs tout
la politique la moins chanceuse, bien qu'elle et ses dangers; et
quant  la proposition d'alliance, elle s'explique de la part du roi
et de M. de Hardenberg par l'opinion gnrale alors en Europe, que
vouloir combattre Napolon tait une folie. Avec une telle manire de
penser, tout en dtestant dans Napolon l'oppresseur de l'Allemagne,
le roi et son ministre croyaient plus sage de s'allier  lui, de
refaire en le secondant la situation de la Prusse, de la refaire aux
dpens de n'importe qui, plutt que de s'exposer  tre dtruit
dfinitivement.

[En marge: Significations de Napolon  la Prusse afin d'obtenir la
cessation de ses armements.]

Les choses en taient arrives  un tel point qu'il fallait parler
clairement, car de part et d'autre dissimuler tait devenu impossible.
Napolon, en effet, averti de tous cts, avait ordonn au marchal
Davout de se tenir sur ses gardes, de se prparer  pousser la
division Friant sur l'Oder, afin de couper au roi de Prusse et  son
arme la retraite sur la Vistule, afin de l'enlever lui et la majeure
partie de ses troupes au premier acte inquitant, et avait en outre
prescrit  ce marchal de tenir prts trois petits parcs de sige pour
prendre en quelques jours Spandau, Graudentz, Colberg et Breslau. Ces
ordres donns, il avait enjoint  M. de Saint-Marsan, qui tait
ambassadeur de France, d'avoir une explication premptoire avec le
cabinet de Berlin, de lui demander sous forme d'ultimatum le
dsarmement immdiat et complet, et si cet ultimatum n'tait pas
accept, de se retirer en livrant au bras du marchal Davout la
monarchie du grand Frdric. Ces dtails suffisent pour montrer quelle
gravit prenaient de tous cts les vnements.

[En marge: Ce qui se passe en Danemark et en Sude.]

[En marge: Embarras, souffrances et fidlit du Danemark.]

Il s'tait pass et il se prparait des vnements non moins graves
dans le voisinage de la Prusse, c'est--dire en Danemark et en Sude.
Le Danemark, astreint comme tout le reste du littoral europen aux
lois du blocus continental, tait fidle  ces lois autant qu'on
pouvait l'attendre d'un tat alli dfendant la cause d'autrui, car
bien que le Danemark regardt la cause des neutres comme la sienne, au
point o en taient venues les choses la cause des neutres avait
malheureusement disparu dans une autre, celle de l'ambition de
Napolon. Le Danemark, compos d'les, ayant une partie de sa fortune
dans d'autres les situes au del de l'Ocan, ne pouvait vivre que de
la mer, et quoiqu'il s'agt de la mer dans la querelle souleve,
trouvait dur, pour l'avoir libre un jour, d'en tre si compltement
priv aujourd'hui. Mais la probit naturelle du gouvernement et du
pays, le souvenir du dsastre de Copenhague, la haine contre les
Anglais, le courage du prince rgnant, sa duret mme, tout concourait
 faire du Danemark l'alli le plus fidle de la France dans la grande
affaire du blocus continental. Cependant, bien que l'esprit gnral
ft dans ce sens, l'infidlit de quelques individus, la souffrance de
quelques autres, entranaient plus d'un manquement. Altona surtout,
plac  quelques pas de Hambourg, servait encore aux communications
avec l'Angleterre. Les ngociants de Hambourg, devenus Franais malgr
eux, et comme tels soumis aux rigoureuses lois du blocus, exposs de
plus  l'inflexible svrit du marchal Davout, craignant (ce qui
arrivait quelquefois) qu'on ne vnt visiter leurs livres de commerce
pour savoir s'ils entretenaient des relations avec l'Angleterre,
n'avaient gard  Hambourg que la rsidence de leurs familles, et
avaient  Altona leurs comptoirs, leurs livres, leurs registres de
correspondance. Ils passaient la journe  Altona pour y vaquer 
leurs affaires, et la soire  Hambourg pour vivre dans leurs
familles. Ils se servaient surtout de la poste d'Altona pour leur
correspondance, n'osant se fier  celle de Hambourg, et quoique le roi
de Danemark secondt franchement Napolon, il n'avait pu admettre que
la police franaise, avec ses ingnieuses perscutions, s'introduist
en Danemark. Le marchal Davout rclamait, mais en vain. Le zle du
roi de Danemark ne pouvait galer le sien, bien que par le caractre
ce roi ne ft pas loin de ressembler  l'illustre marchal. Au moyen
des corsaires et de la contrebande, que secondait si bien la forme du
pays, le Holstein s'tait rempli de denres coloniales, et Napolon,
agissant  son gard comme  l'gard de la Hollande, avait essay de
vider ce dpt en accordant aux denres coloniales deux mois pour
entrer dans l'Empire au droit de 50 pour cent. La combinaison avait
russi, et avait produit sur ce point seulement 30 millions de
perception. Le Holstein s'tait vid, et n'tait plus un magasin de
produits coloniaux anglais. La contrebande de ce ct tait donc
presque supprime. Le Danemark nous avait fourni de plus trois mille
marins excellents pour la flotte d'Anvers. On ne pouvait donc pas
demander mieux  ce brave peuple pour la cause maritime, lorsqu'elle
tait d'ailleurs complique d'intrts si trangers par suite de la
politique conqurante de Napolon.

[En marge: Liaison des affaires du Danemark avec celles de la Sude.]

Un motif, il faut le dire, contribuait  sa fidlit, c'tait la
crainte de la Sude, et sous ce rapport il trouvait le prix de sa
conduite dans la fidlit de Napolon envers lui. La Sude ayant perdu
la Finlande par l'extravagance de son roi plus encore que par
l'insuffisance de ses armes, avait la coupable pense de s'en
ddommager en prenant  plus faible qu'elle, c'est--dire en enlevant
la Norvge au Danemark. Napolon sur ce point s'tait montr
inflexible. Mais pour comprendre cette autre complication europenne,
il faut connatre une nouvelle rvolution qui s'tait passe depuis
quelques mois en Sude, le pays qui, aprs la France, tait alors le
plus fertile en rvolutions.

[En marge: Situation de la Sude depuis la rvolution qui a expuls
Gustave IV du trne.]

On a vu prcdemment comment le peuple sudois, fatigu des folies de
Gustave IV qui lui avaient fait perdre la Finlande, s'tait dbarrass
par une rvolution militaire de ce monarque insens. C'tait le
troisime prince de ce temps atteint d'alination mentale. Chaque pays
avait pourvu selon ses institutions  cette dfaillance de l'autorit
suprme. En Russie, on avait assassin Paul Ier; en Angleterre, on
avait respectueusement plac Georges III sous une tutelle de famille,
par une simple dlibration du Parlement; en Sude, un corps d'arme
rvolt avait t  Gustave IV son pe et son sceptre. Depuis lors,
Gustave IV errait en maniaque  travers l'Europe, expos  la piti de
toutes les nations, et obtenant du reste partout les gards dus au
malheur, tandis que son oncle, le duc de Sudermanie, devenu roi sans
l'avoir recherch, rgnait  Stockholm aussi sagement que le
permettaient les difficults du temps. Sur sa demande, Napolon avait
accord la paix  la Sude,  condition qu'elle se mettrait
immdiatement en guerre avec l'Angleterre, qu'elle fermerait ses
ports au commerce britannique, et qu'elle adopterait tous les
rglements du blocus continental. Ainsi, pour avoir la paix avec la
Russie et avec la France, la Sude avait t oblige d'abandonner la
Finlande  la premire, et de sacrifier son commerce  la seconde. 
ce prix elle avait recouvr la Pomranie sudoise,  laquelle elle
tenait par un vieux prjug national qui lui faisait voir dans cette
province son pied--terre sur le continent, comme si un nouveau
Gustave-Adolphe ou un nouveau Charles XII avaient d y descendre pour
vaincre Wallenstein ou Pierre le Grand.  ce prix encore elle avait
recouvr ses relations commerciales avec le continent; mais que
servait de les recouvrer, si en acqurant la facult d'introduire des
marchandises de tout genre dans l'Europe continentale, elle perdait
par la guerre avec l'Angleterre la facult de les recevoir? 
l'inconvnient d'tre bloque par terre, elle substituait celui d'tre
bloque par mer. Le malade n'avait donc fait que se retourner sur son
lit de douleur. Il est vrai qu'il avait chang de place, espce de
soulagement momentan qui trompe la souffrance et fait passer le temps
 celui qui souffre.

[En marge: Moyens par lesquels la Sude lude les conditions de la
paix conclue avec la France.]

[En marge: tablissement de contrebande anglaise cr  Gothenbourg,
pour remplacer celui d'Hligoland.]

La Sude tait sortie d'embarras comme en sortent les faibles, en
trompant. Elle n'avait fait  l'Angleterre qu'une dclaration de
guerre fictive; elle lui avait ferm ses ports, mais en lui laissant
ouvert le principal d'entre eux, le mieux plac, celui de Gothenbourg.
Ce port, situ dans le Cattgat, vis--vis des rivages de la
Grande-Bretagne,  l'entre d'un golfe profond, se prsentait avec des
commodits infinies pour l'trange systme de contrebande imagin 
cette poque. C'tait dans ce golfe de Gothenbourg et dans les les
dont il est parsem que la contrebande anglaise s'tait retire,
depuis qu'elle avait quitt l'le d'Hligoland devant la menace d'une
expdition prpare par le marchal Davout. La flotte de guerre
anglaise, sous l'amiral Saumarez, stationnait ou  l'le d'Anholt, ou
dans les divers mouillages du golfe de Gothenbourg.  l'abri du
pavillon britannique, des centaines de btiments de commerce versaient
sans aucun dguisement sur la cte de Sude leurs marchandises de
toute nature, sucres, cafs, cotons, produits de Birmingham et de
Manchester. Ces marchandises, mises l en entrept, s'changeaient
successivement contre des produits du Nord, tels que bois, fers,
chanvres, grains appartenant  la Russie,  la Sude,  la Prusse, 
l'Allemagne, quelquefois aussi contre des soies brutes d'Italie, et
ensuite taient transportes dans toute la Baltique sous divers
pavillons soi-disant neutres, et particulirement sous le pavillon
amricain. De petites divisions anglaises, composes de frgates et de
vaisseaux de 74, escortaient les btiments vous  ce commerce, les
menaient  travers les Belts afin d'viter le Sund, les garantissaient
des corsaires franais, danois, hollandais, et les convoyaient
jusqu'aux approches de Stralsund, de Riga, de Revel, de Kronstadt. Un
signal convenu, consistant dans une girouette place sur le grand mt
de ces btiments, les faisait reconnatre, comme un mot d'ordre dans
une ville de guerre, et les distinguait de tous ceux qui auraient
voulu se glisser au milieu des convois. Sous ce rapport, Napolon
avait raison de dire que les neutres, mme ceux qui portaient
lgitimement le pavillon des tats-Unis, taient complices des
Anglais. Mais le principal aboutissant de ce commerce sur le continent
tait le port de Stralsund, dans la Pomranie sudoise. Introduits
dans ce port comme marchandises sudoises, les produits anglais
avaient libre accs en Allemagne depuis la paix de la France avec la
Sude. Un gros commissionnaire du pays avait expdi jusqu' mille
chariots de ces marchandises.

C'est ainsi que les Sudois ludaient les conditions de leur paix avec
la France. Ils avaient pouss le soin pour ce trafic jusqu' disposer
autour de Gothenbourg un cordon de cavalerie, lequel, sous prtexte
d'pidmie, empchait qui que ce ft d'approcher, et de voir des
milliers de ballots de contrebande tals sous des tentes, ainsi qu'un
grand nombre d'officiers anglais venant manger des vivres frais et se
consoler  terre des ennuis de leurs longues croisires. Divers agents
envoys par le marchal Davout ayant russi  percer le cordon qui ne
couvrait d'autre pidmie que celle de la contrebande, avaient entendu
parler les langues russe et allemande, mais surtout la langue
anglaise, dans ce vaste tablissement improvis par le gnie du
commerce interlope.

[En marge: Difficults de la succession  la couronne, ajoutes 
toutes celles qui compliquent la situation de la Sude.]

[En marge: Le duc de Sudermanie, devenu roi, et se trouvant sans
enfant, adopte le duc d'Augustenbourg.]

De tels faits cachs un moment ne pouvaient tre longtemps ignors de
Napolon. De plus, une complication rcente tait venue ajouter de
nouvelles singularits  cette trange situation. Le duc de
Sudermanie, oncle de Gustave IV, n'avait point d'enfants. Le plus
simple et t d'adopter pour hritier le fils du roi dtrn. Mais
les gens de cour composant le parti du prince dchu, quelques-uns de
leurs chefs surtout, avaient eu l'art de se rendre odieux  la Sude.
Parmi les principaux on comptait le comte de Fersen, nom qui avait
dj figur dans notre rvolution, la comtesse de Piper, la reine
enfin, pouse du roi rgnant, et affichant des passions peu conformes
 sa nouvelle situation. Il n'tait aucune mchante pense, aucun
sinistre projet, qu'on ne ft dispos  imputer  ce parti, et, vu la
haine qu'il inspirait, il tait devenu impossible de rtablir
l'hrdit dans la famille des Vasa, en prenant pour roi futur le fils
du roi dtrn, enfant fort innocent des folies de son pre. Dans cet
embarras, le nouveau roi Charles XIII avait adopt un prince danois,
duc d'Augustenbourg, et beau-frre du roi de Danemark. La couronne de
Danemark tait elle-mme menace de dshrence, car le roi de Danemark
n'avait point de descendant direct. Beaucoup de gens senss en Sude,
voyant  Stockholm et  Copenhague deux trnes destins  tre bientt
vacants, voyant la dchance progressive de leur patrie, menace sur
terre par la Russie, sur mer par l'Angleterre, pensaient que pour la
relever il fallait revenir  la fameuse runion des trois royaumes
scandinaves, qui avait pu laisser de pnibles souvenirs dans le pass,
mais qui dans l'avenir pouvait seule assurer l'indpendance et la
grandeur de ces royaumes. Ils pensaient en outre que cette runion des
trois couronnes et l'alliance de la France, trop loigne pour avoir
aucun mauvais projet contre la Sude, et fortement intresse  son
indpendance continentale et maritime, constituaient la vritable
politique sudoise. Cette politique tait la vraie, c'tait celle que
les Sudois devaient dsirer, et celle aussi que l'Europe devait
souhaiter aux Sudois. Malheureusement, bien qu'un certain instinct
national secondt les gens clairs qui l'avaient embrasse, chez les
paysans, qui formaient l'ordre libral, l'union de Calmar rappelait de
fcheux souvenirs, et l'ide qu'on se faisait du roi rgnant de
Danemark, prince svre et dur, tout occup de dtails militaires,
n'tait pas de nature  les ramener. Le duc de Sudermanie devenu roi
de Sude, penchant tout  fait pour cette politique aussi sage que
profonde, s'en tait approch en louvoyant, pour ainsi dire. N'osant
pas en effet adopter pour hritier le roi de Danemark lui-mme, il
avait adopt le beau-frre de ce roi, appel  monter plus tard sur le
trne de Danemark.

[En marge: Mort subite du duc d'Augustenbourg.]

Le duc d'Augustenbourg, destin ainsi  porter un jour les trois
couronnes du Nord, n'avait rien pour sduire, mais tout pour se faire
estimer. Il tait froid, appliqu aux affaires, et fort occup de ce
qui concernait l'arme. N'ayant pas eu encore assez de temps pour
conqurir les penchants du peuple sudois rest indcis  son gard,
il fut subitement emport par un accident imprvu et extraordinaire.
Il tait  cheval occup  passer une revue, lorsque tout  coup on le
vit tomber et demeurer sans mouvement. On accourut, il tait mort.
Rien n'annonait un attentat, et il fut bien prouv qu'une cause
naturelle avait seule amen ce malheur. Mais le peuple sudois, se
prenant tout  coup d'une vive sympathie pour ce prince sitt frapp,
se persuada qu'un crime intress l'avait enlev  son amour
naissant. Avec la violence ordinaire aux passions populaires, on
chercha et on dsigna les coupables, bien innocents du reste de ce
crime: c'taient, disait-on, le comte de Fersen, la comtesse de Piper,
la reine, et tout le parti de l'ancienne cour. On profra contre eux
d'atroces menaces, qui ne furent malheureusement pas des menaces sans
effet. Quelques jours aprs, le comte de Fersen, conduisant en vertu
de la charge qu'il occupait  la cour le deuil du prince dfunt,
souleva par sa prsence une affreuse tempte. Assailli, envelopp par
la populace, il fut tran dans les rues et gorg.

[En marge: Opinions diverses relativement  la dsignation d'un
successeur  la couronne.]

[En marge: Au milieu du conflit d'ides soulev par la difficult de
choisir un successeur  la couronne, quelques esprits tournent les
yeux vers la France.]

Toute la Sude frmit de ce forfait populaire, et sentit davantage le
danger de sa situation. Les hommes clairs, le roi Charles XIII en
tte,  mesure que les vnements s'aggravaient, inclinaient davantage
vers l'union des trois royaumes, et ils taient tents de faire un pas
de plus dans le sens de cette politique, soit en adoptant le cousin du
roi de Danemark, le prince Christian, destin  lui succder, soit en
allant droit au but, et en adoptant le roi de Danemark lui-mme. Il
est certain qu' changer de dynastie, le mieux et t de le faire
pour rtablir la grandeur et l'indpendance des trois couronnes de
Sude, de Norvge et de Danemark. Aller jusqu'au roi de Danemark tait
bien hardi,  cause de sa rputation de duret d'abord,  cause de
l'orgueil sudois ensuite, car la Sude aurait bien voulu imposer son
roi au Danemark ou  la Norvge, et se les adjoindre pour ainsi dire,
mais elle n'et pas voulu se donner au Danemark en se donnant  son
roi, vieille et ternelle difficult de cette union, chacun des trois
tats consentant bien  absorber les deux autres, mais non point 
s'unir fraternellement  eux! Choisir le prince Christian, appel plus
tard  succder au trne de Danemark, semblait une politique plus
prudente, et tout aussi bien dirige vers le but dsir. On pouvait se
tenir encore un peu plus loin du but en adoptant le duc
d'Augustenbourg, frre du prince mort, et moins rapproch du trne que
le prince Christian. Mais au milieu de ce conflit d'ides et de
sentiments, quelques esprits, dont le nombre s'accroissait tous les
jours, avaient tourn leurs vues d'un autre ct. Beaucoup de Sudois,
inclinant vers la France par penchant pour les ides de la rvolution
franaise, par enthousiasme militaire, et aussi par ce vieil instinct
qui porta toujours la France et la Sude l'une vers l'autre, avaient
pens qu'on ferait bien de s'adresser  celui qui en Europe levait ou
renversait les trnes,  Napolon. On prouvait pour lui en Sude
quelque chose de ce qu'on avait prouv en Espagne avant la rvolution
de Bayonne, c'est--dire un mlange inou d'admiration,
d'entranement, de confiance pour son gnie militaire et civilisateur.
Except son blocus continental, tout plaisait en lui, et cet importun
blocus lui-mme, on se flattait de l'luder ou d'en tre dispens.
S'adresser  l'empereur des Franais pour en obtenir ou l'un de ses
parents, ou l'un de ses capitaines, tait une pense plus populaire
encore que celle de runir en un seul les trois royaumes scandinaves,
et qui allait surtout au gnie belliqueux des Sudois.

[En marge: Message secret du roi rgnant  Napolon pour le consulter
sur le choix d'un successeur.]

Le roi rgnant, port vers le systme de l'union des trois couronnes,
mais sentant aussi profondment le besoin de s'appuyer sur la France,
avait dpch un homme de confiance auprs de Napolon, avec une
lettre dans laquelle il lui disait que sa tendance tait de travailler
 l'union des trois couronnes, que c'tait  ses yeux la meilleure des
politiques, que toutefois il ne voulait rien faire sans consulter
l'arbitre de l'Europe, le puissant empereur des Franais; que si cet
arbitre approuvait une telle manire de voir, il prendrait son
successeur dans la famille des princes de Danemark, en s'approchant
plus ou moins du but auquel on tendait suivant les circonstances, mais
que si au contraire Napolon voulait tendre sa main tutlaire sur la
Sude, lui accorder ou un prince de sa famille, ou l'un des guerriers
illustrs sous ses ordres, la Sude l'adopterait avec transport.
L'envoy secret du roi tait charg d'insister pour que Napolon
donnt lui-mme un roi aux Sudois.

Napolon avait t plus embarrass que flatt de ce message. Il
n'tait pas assez satisfait de ce systme rnovateur des couronnes,
consistant  mettre sur les trnes qui vaquaient ou qu'il faisait
vaquer, tantt des frres, tantt des beaux-frres, et aprs les
frres et beaux-frres des marchaux, pour y persister surtout  cette
distance. Il venait d'prouver qu'il fallait soutenir  grands frais
ces rois de cration rcente, qui malgr ce qu'ils cotaient
rsistaient autant au moins que les anciens rois, parce qu'ils taient
obligs de se faire les instruments des rsistances de leurs peuples,
accrues encore par la prsence de royauts trangres. Il ne tenait
donc pas  se mettre sur les bras de nouvelles difficults de ce
genre. De plus, il avait donn assez d'ombrages  l'Europe par la
cration de dpartements franais  Hambourg et  Lubeck, sans y
ajouter par l'lvation au trne de Sude d'un prince franais, qui
peut-tre serait bientt un ennemi. Recouvrant toute la justesse et la
profondeur de son esprit ds que ses passions ne l'garaient plus, il
aimait mieux voir les trois couronnes du Nord se renforcer contre la
Russie et contre l'Angleterre par leur union, que se procurer 
lui-mme le vain plaisir d'amour-propre d'lever en Europe une
nouvelle royaut franaise. Du reste, on avait si peu indiqu
jusqu'alors le prince franais qui pourrait tre appel au trne de
Sude, que le choix possible n'avait exerc aucune influence sur cette
excellente disposition.

[En marge: Sage rponse de Napolon indiquant une prfrence pour
l'lection d'un prince danois, et pour l'union des trois royaumes
scandinaves.]

Napolon avait donc rpondu sur-le-champ qu'il n'avait ni prince ni
gnral  offrir aux Sudois, qu'il n'ambitionnait rien en ce moment
ni pour sa famille ni pour ses lieutenants; que l'Europe d'ailleurs en
pourrait tre offusque, et que la politique qui, plus tt ou plus
tard, avait en vue la runion des trois couronnes du Nord, tait  ses
yeux la meilleure, et la plus digne du prince habile qui rgnait 
Stockholm; qu'il ne demandait au surplus  la Sude que d'tre une
fidle allie de la France, et de l'aider contre l'Angleterre en
excutant ponctuellement les lois du blocus continental.

[En marge: Sur la rponse de Napolon, le roi de Sude se dcide 
adopter le duc d'Augustenbourg, frre du prince dfunt.]

[En marge: Opposition du roi de Danemark, sollicitant l'adoption pour
lui-mme.]

Cette rponse arrive, le roi Charles XIII n'avait plus hsit 
suivre son penchant. N'osant pas toutefois s'y livrer entirement,
il avait rsolu d'adopter le frre du prince mort, le duc
d'Augustenbourg. Le parti rvolutionnaire et militaire qui avait
renvers les Vasa, ne voulant ni d'un Vasa ni du roi de Danemark
rput dur et absolu, avait pouss Charles XIII  ce choix, qui
n'tait aprs tout que la rptition de sa premire adoption. Mais un
nouvel incident avait compliqu encore une fois cette lection dj si
traverse. Le roi de Danemark, Frdric VI, aspirant  la runion des
trois couronnes, aspirant surtout  la voir s'accomplir immdiatement
sur sa tte, avait dfendu au duc d'Augustenbourg d'accepter
l'adoption dont il venait d'tre honor, et, par une dmarche
publique, faite en termes nobles et pleins de franchise, avait, dans
l'intrt, disait-il, des trois peuples, sollicit l'adoption de
Charles XIII.

[En marge: Ces nouvelles difficults ramnent les Sudois vers l'ide
d'adopter un prince franais.]

La runion si hardiment prsente, et particulirement sous les traits
d'un roi de Danemark, qui non-seulement offensait l'orgueil sudois,
mais par son caractre vrai ou suppos effrayait les nombreux
partisans des ides nouvelles, avait caus une sorte de soulvement
gnral, et la confusion des esprits tait devenue plus grande que
jamais. Dans cette trange situation, qui s'tait prolonge pendant
toute l'anne 1810, l'opinion, toujours plus flottante et plus
perplexe, s'tait de nouveau tourne vers Napolon, sans parvenir 
pntrer ses desseins. Pourquoi, disaient beaucoup de Sudois,
principalement parmi les militaires, pourquoi Napolon ne veut-il pas
tendre vers nous sa main puissante? Pourquoi ne nous donne-t-il pas
un prince ou un gnral  lui? Le brave peuple sudois ne lui
semblerait-il pas digne d'un tel sort?...--Ils parlaient mme avec
une certaine amertume des gens de commerce, qui, tous asservis  leurs
intrts, craignaient pour les tristes raisons tires du blocus
continental de rendre plus complte l'intimit avec la France. Cette
disposition, chaque jour accrue par l'embarras qu'on prouvait, tait
bientt devenue gnrale.

[En marge: Quelques Sudois ayant eu des relations avec le prince de
Ponte-Corvo, ancien gnral Bernadotte, pensent  lui.]

En pensant et parlant ainsi, on cherchait le prince ou le gnral que
Napolon pourrait dsigner au choix des Sudois. Il y en avait un, le
marchal Bernadotte, homme de guerre et prince, alli  la famille
impriale par sa femme, soeur de la reine d'Espagne, qui avait
sjourn quelque temps sur les frontires de Sude, et contract des
relations avec plusieurs Sudois.  l'poque o il se trouvait dans
ces parages, il tait charg de menacer la Sude d'une expdition qui
devait partir du Jutland et seconder les Russes en Finlande; mais il
avait reu sous main l'ordre de ne point agir. Se targuant volontiers
des mrites qui n'taient pas les siens, il s'tait fait valoir auprs
des Sudois de son inaction, comme si elle avait t volontaire,
tandis qu'elle tait commande. Caressant en tous lieux tout le monde,
par un vague instinct d'ambition qu'veillaient tous les trnes
vacants ou pouvant vaquer, il s'tait fait des amis dans la noblesse
sudoise, dont les gots taient militaires. Sachant tour  tour
flatter les autres et se vanter lui-mme, il avait conquis quelques
enthousiastes qui voyaient en lui un prince accompli. C'tait donc
l'ancien gnral Bernadotte dont quelques meneurs prononaient le nom,
comme d'un parent cher  Napolon, comme d'un militaire qui lui avait
rendu d'immenses services, et qui vaudrait  la Sude, outre un grand
clat, toute la faveur de la France.

[En marge: Silence obstin de Napolon.]

Cette ide s'tait rapidement propage, et on avait fait de nouveaux
efforts pour arracher  l'oracle qui se taisait une rponse qu'il ne
voulait pas donner. Un dernier incident, singulier comme tous ceux qui
devaient signaler cette rvolution dynastique, tait survenu
rcemment, et n'tait pas de nature  claircir les doutes des
Sudois. Notre charg d'affaires, M. Dsaugiers, venait d'tre
destitu pour s'tre prt avec un personnage sudois  une
conversation de laquelle on aurait pu conclure que la France penchait
pour l'union des trois couronnes. Ce soin  dsavouer une pense qui
pourtant tait la sienne, prouvait  quel point la France tenait  ne
pas manifester son opinion. Que dsirait-elle donc?

[En marge: Le roi de Sude, n'osant se prononcer, prsente aux tats
trois candidats, le duc d'Augustenbourg, le roi de Danemark, le prince
de Ponte-Corvo.]

[En marge: Les tats choisissent  la presque unanimit le duc
d'Augustenbourg.]

Dans ce cruel embarras, le roi ayant  faire enfin une proposition au
comit des tats assembls, avait prsent trois candidats: le duc
d'Augustenbourg, le roi de Danemark et le prince de Ponte-Corvo
(Bernadotte). Le comit des tats, sous l'influence de M.
d'Adlersparre, chef du parti rvolutionnaire et militaire qui avait
dtrn Gustave IV, avait adopt comme la rsolution la plus sage, la
moins hasardeuse, bien que dirige clairement dans le sens de la bonne
politique, l'adoption du duc d'Augustenbourg, frre du prince dfunt.
Ce candidat avait eu onze voix, le prince de Ponte-Corvo une seule. On
esprait bien vaincre ainsi l'opposition que le roi de Danemark avait
mise  l'acceptation du duc d'Augustenbourg.

[En marge: Un envoy secret du prince de Ponte-Corvo survient, et en
expliquant le silence de la France au profit de ce prince, amne une
rvolution dans l'lection.]

[En marge: Le prince de Ponte-Corvo lu  l'improviste.]

Les choses en taient l, lorsqu'il tait arriv tout  coup un ancien
ngociant franais, tabli longtemps  Gothenbourg o il n'avait pas
t heureux dans son commerce, et qui tait dans un moment pareil un
excellent agent d'lections  employer. Envoy par le prince de
Ponte-Corvo avec des lettres, avec des fonds, il avait mission de tout
mettre en oeuvre pour soutenir le candidat franais. En quelques
instants les bruits les plus tranges avaient circul. Sans montrer ni
des ordres ni des instructions du cabinet franais qu'on n'avait
point, on s'tait mis  dire partout qu'il fallait avoir l'esprit bien
peu pntrant pour ne pas dcouvrir la vritable pense de la France,
pense qu'elle tait oblige de taire par des mnagements politiques
faciles  deviner, mais pense vidente, certaine, dont on tait sr,
et qui n'tait autre que l'lvation au trne de Sude du prince de
Ponte-Corvo, cet illustre gnral, ce sage conseiller, l'inspirateur
de Napolon dans ses plus belles campagnes et ses plus grands actes
politiques. On demandait de tous cts comment on avait l'intelligence
assez paresseuse pour ne pas comprendre cette pense, et ne pas voir
le motif du silence apparent, affect mme, auquel la France tait
condamne? Cette comdie, joue avec beaucoup d'art, avait
parfaitement russi. Personne n'avait voulu passer pour un esprit
obtus, incapable de pntrer la pense profonde de Napolon; tout le
monde y avait cru,  tel point qu'en quelques heures la nouvelle
opinion envahissant le gouvernement et les tats, le roi avait t
oblig de revenir sur la prsentation qu'il avait faite, le comit
lectoral sur le vote qu'il avait mis, et qu'en une nuit le prince de
Ponte-Corvo avait t prsent, et lu  la presque unanimit, prince
royal, hritier de la couronne de Sude. Cet trange phnomne, qui
devait lever au trne la seule des royauts napoloniennes qui se
soit soutenue en Europe, prouvait deux choses,  quel point l'opinion
en Sude tait puissante en faveur d'une royaut d'origine franaise,
et combien il faut peu de temps pour faire clater une opinion, quand
elle est gnrale quoique comprime, et momentanment dissimule!

[En marge: Accueil digne et rserv de Napolon au prince de
Ponte-Corvo, successeur dsign au trne de Sude.]

[En marge: Napolon approuve le choix des Sudois, et donne au nouvel
lu les moyens de se prsenter convenablement en Sude.]

Mais tout devait tre bizarre dans cette rvolution. Tandis que
l'agent secret, auteur de ce brusque revirement lectoral, tait parti
de Paris, Napolon, averti de son dpart, et se doutant qu'il
abuserait du nom de la France, avait charg le ministre des affaires
trangres de le dsavouer[6], dsaveu qui tait arriv trop tard 
Stockholm. Le prince choisi pour tre alli de la France (on verra
bientt comment il le fut) tait lu. Napolon, en apprenant cette
lection, sourit avec une sorte d'amertume, comme s'il avait pntr
dans les profondeurs de l'avenir. Il n'en parla du reste qu'avec
indiffrence, ayant en sa force une foi absolue, et regardant
l'ingratitude qu'il prvoyait comme l'un des ornements de la carrire
d'un grand homme. Il reut avec hauteur et douceur l'ancien gnral
Bernadotte, qui venait solliciter une approbation indispensable en
Sude; il lui dit qu'il tait tranger  son lvation, car sa
politique ne lui permettait pas de s'en mler, mais qu'il y voyait
avec plaisir un hommage rendu  la gloire des armes franaises, qu'il
tait au surplus bien assur que le marchal Bernadotte, officier de
ces armes, n'oublierait jamais ce qu'il devait  sa patrie; que dans
cette confiance il agrait l'lection faite par les Sudois, et que ne
voulant pas qu'un Franais ft  l'tranger une figure qui ne serait
pas digne de la France, il avait ordonn  M. Mollien de lui compter
tous les fonds dont il aurait besoin[7]. Aprs ce discours, Napolon
avait reconduit le nouvel lu avec une dignit gracieuse mais froide
jusqu' la porte de son cabinet.

          [Note 6: J'cris ceci d'aprs la lettre de dsaveu existant
          aux archives des affaires trangres.]

          [Note 7: M. de Talleyrand, tmoin de cette entrevue, m'a
          lui-mme racont plus d'une fois les dtails que je rapporte
          ici.]

[En marge: Attitude du nouvel lu envers les partis qui divisent la
Sude.]

Le prince de Ponte-Corvo, qui ne songeait alors  se prsenter en
Sude qu'entour de la faveur de Napolon, avait reu de M. Mollien un
million, et tait parti sans dlai pour Stockholm, o il avait t
accueilli avec transport. Sur-le-champ il s'tait attach  flatter
tous les partis, prenant avec chacun un visage diffrent, avec
l'ancienne cour affichant la manire d'tre du vieil aristocrate de
l'arme du Rhin qui se faisait appeler Monsieur quand ailleurs on
s'appelait citoyen; avec le parti libral celle d'un ancien gnral
fidle  la Rpublique qu'il avait servie; enfin avec les secrets
partisans de l'Angleterre, dont la classe commerante tait remplie,
laissant percer toute la haine qu'il nourrissait au fond du coeur
contre Napolon, l'auteur de sa fortune.

Pour quelque temps ces rles si contradictoires taient possibles, et
devaient russir jusqu'au moment o ils feraient place  un seul,
celui d'un ennemi irrconciliable de la France, dernier rle qu'un
dplorable -propos devait faire russir  son tour, lorsque
claterait contre nous l'orage de la haine universelle. Allant au plus
press, cherchant quelque chose  donner tout de suite  l'orgueil
sudois, le prince royal de Sude, avec une prcipitation de nouveau
venu, avait imagin de faire au ministre de France une ouverture
trange, et qui prouvait quelle ide il se formait de la fidlit
politique.

[En marge: Pour se populariser en Sude, le nouveau prince royal
propose  Napolon de lui cder la Norvge.]

C'tait l'poque o, comme nous venons de le dire, Napolon prparait,
mais sans se presser, la campagne de Russie. On parlait de toutes
parts d'une grande guerre au Nord. Ces bruits devaient bientt se
calmer un peu par la remise des hostilits  l'anne suivante; mais
ils avaient en cet instant toute leur intensit premire. Le prince
royal de Sude, montrant en cette occasion un dvouement affect pour
la France, dit  notre ministre qu'il voyait bien ce qui se prparait,
qu'il y aurait bientt une grande guerre, qu'il se rappelait celle de
1807, qu'il y avait rendu d'importants services (ce qui n'tait rien
moins que vritable, comme on doit s'en souvenir), qu'elle serait
chanceuse et difficile, qu'il faudrait  Napolon de puissantes
alliances, qu'une arme sudoise jete en Finlande, presque aux portes
de Saint-Ptersbourg, pourrait tre d'un immense secours, mais qu'il
tait peu probable cependant qu'on parvnt  recouvrer cette province;
qu'en Sude on ne s'en flattait gure, qu'au contraire tout le monde
regardait la Norvge comme le ddommagement naturel, ncessaire, et
le seul possible, de la perte de la Finlande, et, par exemple, que si
Napolon voulait assurer tout de suite la Norvge  la Sude, il
mettrait tous les Sudois  ses pieds, et disposerait d'eux  son gr.
Le nouveau prince royal eut la hardiesse assez peu sante, aprs avoir
offert son concours, de menacer de son hostilit immdiate, si sa
proposition n'tait pas accueillie, et de s'attacher  montrer  quel
point il pourrait nuire, aprs avoir montr  quel point il tait
capable de servir. Il le fit mme avec un dfaut de pudeur qui avait
quelque chose de rvoltant, l'habit de gnral franais tant celui
qu'il portait quelques jours auparavant, et celui qui lui avait ouvert
l'accs au trne.

[En marge: Indignation de Napolon en recevant la proposition de
trahir le Danemark.]

[En marge: Rponse loyale et haute au prince de Sude.]

[En marge: Premiers germes de la brouille qui clate plus tard entre
la Sude et la France.]

Le ministre de France surpris, mu de ce spectacle odieux, se hta
pourtant, vu la gravit de la proposition, d'en crire  Paris, afin
que Napolon lui dictt la rponse  faire  une pareille ouverture.
Napolon, nous le disons  sa louange, prouva un mouvement
d'indignation qui eut de grandes consquences, qui aurait d lui
mriter un autre sort, et qui le lui aurait certainement mrit, si sa
prudence en toutes choses avait gal sa loyaut en celle-ci. Pour
donner la Norvge  la Sude, il fallait dpouiller effrontment son
plus fidle alli, le Danemark, qui, tortur par les lois du blocus
continental, les supportait cependant avec une patience admirable, et
fournissait mme d'excellents matelots  nos flottes. Il rougit
d'indignation et de mpris  une telle proposition, et adressa  son
ministre des affaires trangres l'une des plus belles lettres et des
plus honorables qu'il ait crites de sa vie.--La tte du nouveau
prince royal, il le voyait bien, et il ne s'en tonnait pas, tait,
disait-il, une tte mal rgle, agite, effervescente. Au lieu
d'tudier le pays o il arrivait, de s'y faire estimer par une
attitude calme, digne, srieusement occupe, le prince ne cherchait
qu' flatter celui-ci,  caresser celui-l, et allait imprudemment
soulever des questions d'o pouvait jaillir un incendie. C'tait une
conduite regrettable, et  laquelle il ne fallait pas prter la main.
Trahir le Danemark tait pour la France un crime impossible, et qu'il
tait aussi peu sage que peu sant de lui proposer. Tout cet talage
de services  rendre  la France, ou de mal  lui causer, ne pouvait
point la toucher, car elle ne dpendait d'aucun ennemi au monde,
encore moins d'aucun alli. Le prince s'oubliait donc en se permettant
un tel langage; heureusement ce n'tait que le prince royal, et point
le roi ni le gouvernement qui s'exprimaient de la sorte. On voulait
bien par consquent n'en pas tenir compte.--Aprs ces rflexions,
Napolon recommandait  M. Alquier, notre ministre, de ne point
blesser le prince, mais de lui faire entendre qu'il s'garait en
agissant et en parlant si vite, surtout en parlant de ce ton; de ne
point lui rpondre sur les sujets qu'il avait abords si lgrement,
de l'entretenir peu d'affaires, puisque aprs tout il n'tait
qu'hritier dsign; de n'avoir de relations qu'avec le roi et les
ministres, et de dire  chacun d'eux, tout haut ou tout bas, que ce
que la France attendait de la Sude c'tait la fidlit aux traits,
particulirement au dernier trait de paix scandaleusement viol en
ce moment, qu'elle en attendait par-dessus tout la suppression de
l'entrept de Gothenbourg, sans quoi la guerre recommencerait, et la
Pomranie sudoise, restitue tout rcemment, deviendrait encore une
fois le gage dont on se saisirait pour forcer la Sude  rentrer dans
le devoir. Par le mme courrier, Napolon fit recommander au Danemark,
sans lui dire pourquoi, d'entretenir toujours beaucoup de troupes en
Norvge.

[En marge: Dispositions des petites cours allemandes, allies de la
France,  la veille d'une nouvelle guerre avec la Russie.]

[En marge: Sages objections du roi de Wurtemberg contre la guerre de
Russie.]

[En marge: Rponse de Napolon  ces objections.]

Telle est la manire dont se dessinaient les dispositions de l'Europe
 la veille de la grande et dernire lutte que Napolon allait lui
livrer. C'tait extrieurement la soumission la plus complte avec une
haine implacable au fond, et au moins de l'embarras l o il
n'existait pas de haine. Ainsi nos allis allemands, la Bavire, le
Wurtemberg, la Saxe, Baden, faisaient tout ce que nous voulions, et
prparaient leurs contingents, mais tremblaient secrtement en voyant
les haines qui couvaient dans le coeur de leurs sujets, et
l'animadversion inspire par la conscription. Attachs  la cause de
Napolon par peur et par intrt, souvent blesss par ses exigences et
par son langage, mais craignant de perdre les agrandissements qu'ils
avaient reus de lui, ils souhaitaient qu'il ne s'expost point  de
nouveaux hasards, et par ce motif redoutaient singulirement la
prochaine guerre. Le roi de Wurtemberg notamment, ayant peu de
scrupules en fait d'alliances, ne tenant pour bonne que celle qui
augmentait ses revenus et son territoire, n'prouvant par consquent
aucun remords de s'tre donn  Napolon, et joignant  beaucoup
d'esprit une rare nergie de caractre, au point de dire toujours ce
qu'il pensait au tout-puissant protecteur de la Confdration du Rhin,
lui avait adress quelques objections relativement aux prparatifs de
la nouvelle guerre et  l'envoi d'un dtachement wurtembergeois
demand pour Dantzig. Sur-le-champ Napolon lui avait rpondu une
lettre longue et curieuse, qui rvlait tout entire l'trange
fatalit sous l'empire de laquelle il courait  de nouvelles
aventures. Dans cette lettre il lui disait que ce n'tait pas  un
rgiment de plus ou de moins qu'il tenait, mais  l'avantage d'avoir 
Dantzig des Allemands plutt que des Franais, parce qu'ils y
excitaient moins d'ombrages; que voulant avoir des Allemands, il en
dsirait de tous les tats de la Confdration; qu'il lui tait
impossible de ne pas prendre position  Dantzig, car c'tait la vraie
base d'oprations pour une campagne dans le Nord; que cette campagne
ce n'tait pas par got, par fantaisie de jeune prince belliqueux
cherchant un dbut brillant dans le monde, qu'il s'apprtait  la
faire, que loin de lui plaire elle lui dplaisait (ce qui tait vrai,
et rendait plus frappante la folie de son ambition), mais qu'il la
regardait comme invitable; que si elle n'clatait pas en 1811, ce
serait en 1812; qu'on pourrait tout au plus la retarder d'une anne,
et qu'il aurait bien mal gr ses affaires et celles de la
Confdration s'il se laissait surprendre par un ennemi auquel il
aurait permis impunment de se prparer; qu'il obissait donc  la
ncessit, non  son penchant, et insistait pour avoir les deux
bataillons wurtembergeois destins  complter la garnison de
Dantzig!--Ncessit! telle tait, avons-nous dit, la pense de
Napolon, ncessit relle, assurment, tant admis comme une
ncessit pour lui de se faire obir sans dlai, sans limite, sans une
seule restriction, par toutes les puissances de l'Europe, celles qui
taient prs et celles qui taient loin, celles dont le concours
importait  ses desseins, et celles dont le concours, bien que
prcieux, n'tait pas indispensable, tait mme obtenu dans une
suffisante mesure, et, dans cette mesure, ne laissait quelque chose 
dsirer qu' son orgueil! Telle tait la ncessit qu'on pouvait
invoquer pour cette guerre! Le roi de Wurtemberg, qui avait pour
Napolon un penchant vritable, en recevant sa dernire lettre, et en
reconnaissant l'inutilit des remontrances, avait cess de rsister.
L'esprit rempli des plus sinistres pressentiments, il avait envoy ses
deux bataillons.

[En marge: Ngociations  Constantinople pour nouer une alliance avec
les Turcs.]

[En marge: Les Turcs, rassurs par la guerre qu'ils prvoient entre la
Russie et la France, se dcident  ne point concder la Moldavie et la
Valachie  la Russie, mais se montrent tout aussi dcids  refuser
leur alliance  la France.]

On venait de recevoir quelques nouvelles d'Orient, et d'apprendre
comment avaient t accueillies les premires ouvertures faites 
Constantinople. On avait sauv la Moldavie et la Valachie, mais on
n'avait pu sitt convertir les Turcs en allis. Ceux-ci en effet, en
voyant la Russie oblige de rappeler une partie de ses forces,
s'taient promis de ne rien cder pour avoir la paix avec elle, mais,
se dfiant de nous autant que l'avait dit M. de Metternich, s'taient
bien gards d'couter de notre part aucune proposition d'alliance.
Loin d'tre disposs  se battre  nos cts, ils taient rsolus  ne
se battre contre personne ni pour personne, convaincus qu'on voulait
se servir d'eux un moment pour les abandonner ensuite. Aussi
attendaient-ils avec impatience le jour o la Russie, serre de prs
par Napolon, serait contrainte de traiter, pour conclure avec elle
une paix avantageuse, et ne considraient comme avantageuse que celle
qui ne leur coterait aucune partie de leur territoire. La Russie,
regardant cet avenir comme trs-prochain, leur avait adress une
proposition moyenne, celle de garder pour elle-mme la Bessarabie et
la Moldavie en leur restituant la Valachie. Elle avait demand en
outre l'indpendance de la Servie. Les Turcs, voyant venir l'heure o
la Russie ne pourrait plus laisser ses troupes sur le Danube,
repoussaient toutes ses offres, et rclamaient purement et simplement
le _status ante bellum_. Mais, aussi astucieux qu'ils accusaient leurs
ennemis de l'tre, ils dissimulaient  la France leur ressentiment
secret, affectaient d'avoir tout oubli, d'tre mme prts  s'allier
 elle,  condition qu'en preuve d'un sincre retour d'amiti les
armes franaises passeraient tout de suite la Vistule. Jusque-l ils
affectaient de douter d'un aussi grand revirement politique que celui
dont on leur parlait, bien qu'ils n'en doutassent nullement. Leur soin
 ne pas s'engager tait tel, qu'ils ludaient mme les ouvertures de
l'Autriche, ne se montraient pas moins vasifs avec elle qu'avec nous,
et n'hsitaient pas  lui dire qu'elle aussi les avait abandonns
lorsqu'il lui avait convenu de le faire, qu'ils ne se regardaient donc
comme obligs envers personne, et que si elle redevenait leur allie,
ce serait par obissance pour Napolon et non par amiti pour eux. Il
y avait en ce moment dans leur langage une sorte de persiflage qui
prouvait, avec tout le reste de leur conduite, que s'ils perdaient
sous le rapport de cette nergie sauvage  laquelle ils avaient d
jadis leur grandeur, ils gagnaient chaque jour sous le rapport de la
finesse politique. Triste progrs pour eux que de devenir des Grecs,
des Grecs tels que ceux auxquels ils avaient enlev Constantinople en
1453!

M. de Metternich n'avait donc pas auprs d'eux plus de crdit que la
diplomatie franaise. Les empcher de livrer la Moldavie et la
Valachie aux Russes tait un rsultat acquis; mais les faire battre
contre les Russes pour les Franais et les Autrichiens tait un
rsultat plus qu'improbable.

[Date en marge: Juin 1811.]

[En marge: Affaires intrieures.]

Tandis qu'il prparait ses alliances comme ses armes pour la grande
guerre du Nord, diffre mais malheureusement invitable, Napolon,
avec son ordinaire activit d'esprit, tchait d'expdier ses affaires
intrieures, afin de ne laisser aucun embarras derrire lui lorsqu'il
serait oblig de s'absenter pour un temps dont on ne pouvait prvoir
la dure. Il avait voulu, ainsi que nous l'avons dit, runir le
concile duquel il attendait la fin des querelles religieuses, le jour
mme du baptme du Roi de Rome. Il lui semblait convenable de joindre
 tous les corps de l'tat, convoqus autour du berceau de son fils,
l'glise catholique elle-mme, et de faire consacrer par celle-ci le
titre de Roi de Rome donn  l'hritier du nouvel empire. Soit que
cette espce d'engagement rpugnt aux vques, dj rendus  Paris
pour la plupart, soit que la raison allgue ft sincre, ils
prtendirent que le plus grand nombre d'entre eux taient trop gs
pour suffire  la fatigue d'une double crmonie dans le mme jour, et
la runion du concile fut remise au dimanche qui devait suivre le
baptme. Les vques ne purent donc assister au baptme
qu'individuellement, et non point en un corps reprsentant l'glise.

[En marge: Baptme du Roi de Rome.]

Le 9 juin fut choisi pour la crmonie solennelle du baptme du Roi de
Rome. Tout avait t mis en oeuvre pour que cette crmonie ft digne
de la grandeur de l'Empire et des vastes destines promises au jeune
roi. Le 8 juin au soir Napolon se transporta de Saint-Cloud  Paris,
entour d'un cortge magnifique,  peu prs comme celui dont il avait
donn le spectacle aux Parisiens en venant clbrer son mariage au
Louvre. Un an s'tait  peine coul, et dj il avait un hritier, et
il pouvait dire avec orgueil que la Providence lui accordait tout ce
qu'il dsirait avec la ponctualit d'une puissance soumise. Elle ne
l'tait pas, hlas, et devait le lui prouver bientt! Mais il semblait
qu'elle lui prodigut tous les bonheurs, comme pour rendre plus grande
la faute d'en abuser, et plus terrible le chtiment que cette faute
entranerait. Le 8 juin au soir, il vint  Paris, suivi des rois de sa
famille, de Joseph, qui avait pris ce prtexte pour se soustraire aux
horreurs de la guerre d'Espagne, de Jrme, qui avait quitt son
royaume pour assister  cette solennit, du duc de Wurzbourg, envoy
par l'empereur d'Autriche pour le reprsenter au baptme de son
petit-fils. Napolon avait eu en effet l'attention dlicate de prier
son beau-pre d'tre parrain de l'auguste enfant, et l'empereur
Franois, press de complaire  son redoutable gendre, avait accept
la qualit de parrain, et charg le duc de Wurzbourg d'en remplir pour
lui les fonctions. Toute la population de Paris tait accourue
au-devant du superbe cortge, dj console en partie des souffrances
commerciales de cette anne par un retour marqu d'activit
industrielle, et par les immenses commandes de la liste civile et de
l'administration de la guerre. Elle aimait d'ailleurs ce gage nouveau
de dure accord par le ciel  une grandeur inoue, qui tait
non-seulement celle d'un homme, mais celle de la France, et si elle
avait des jours de vif mcontentement contre Napolon, c'tait
justement lorsqu'il semblait mettre cette grandeur en pril. Elle
l'applaudit encore, quoique l'enthousiasme ne ft plus celui des
premiers temps, elle l'applaudit, toujours saisie et sduite quand
elle le voyait, toujours merveille de sa fortune et de sa gloire,
toujours entrane aussi comme toute population par le mouvement des
grandes ftes. Paris rayonnait de mille feux; tous les thtres
taient ouverts gratis  la foule empresse; les places publiques
taient couvertes des dons offerts au peuple de Paris par l'heureux
pre du Roi de Rome, et ce qui ne contribuait pas peu  la
satisfaction gnrale, c'est que le renvoi de la guerre  une anne
faisait esprer qu'elle pourrait tre vite. Des bruits de paix
compltaient la joie de ces belles ftes.

[En marge: Magnifique crmonie.]

Le lendemain 9, jour de dimanche, Napolon, accompagn de sa femme et
de sa famille, conduisit son fils  Notre-Dame, l'glise du sacre, et
le prsenta aux ministres de la religion. Cent vques et vingt
cardinaux, le Snat, le Corps lgislatif, les maires des bonnes
villes, les reprsentants de l'Europe, remplissaient l'enceinte sacre
o l'enfant imprial devait recevoir les eaux du baptme. Quand le
pontife eut achev la crmonie et rendu le Roi de Rome  la
gouvernante des enfants de France, madame de Montesquiou, celle-ci le
remit  Napolon, qui, le prenant dans ses bras et l'levant au-dessus
de sa tte, le prsenta ainsi  la magnifique assistance avec une
motion visible, qui devint bientt gnrale. Ce spectacle remua tous
les coeurs. Quelle profondeur dans le mystre qui entoure la vie
humaine! Quelle surprise douloureuse, si, derrire cette scne de
prosprit et de grandeur, on avait pu apercevoir tout  coup tant de
ruines, tant de sang et de feux, et les flammes de Moscou, et les
glaces de la Brzina, et Leipzig, Fontainebleau, l'le d'Elbe,
Sainte-Hlne, et enfin la mort de cet auguste enfant  vingt ans,
dans l'exil, sans une seule des couronnes aujourd'hui accumules sur
sa tte, et tant d'autres rvolutions encore qui devaient relever sa
famille aprs l'avoir abattue! Quel bienfait de la Providence d'avoir
cach  l'homme son lendemain! Mais quel cueil aussi pour sa prudence
charge de deviner ce lendemain, et de le conjurer  force de sagesse!

En quittant la mtropole au milieu d'une multitude immense, Napolon
se rendit  l'htel de ville, o un banquet imprial tait prpar.
Sous les gouvernements absolus, on flatte volontiers le peuple dans
certaines occasions, et la ville de Paris notamment a souvent reu de
ses matres des caresses qui ne les engageaient gure. C'est dans son
sein que Napolon avait voulu clbrer la naissance de son fils, et
c'est dans son sein qu'il passa cette journe. Les habitants de Paris
admis  la fte purent le voir assis  table, la couronne en tte,
entour des rois de sa famille et d'une foule de princes trangers,
prenant son repas en public comme les anciens empereurs germaniques,
successeurs des empereurs d'Occident! blouis par ce spectacle
resplendissant, les Parisiens applaudirent, se flattant encore que la
dure se joindrait  la grandeur et la sagesse  la gloire! Ils
faisaient bien de se rjouir, car ces joies taient les dernires du
rgne! Hlas,  partir de cette poque, nos rcits ne seront plus
qu'un long deuil.

Les jours suivants, des ftes de toute nature succdrent  celles du
premier jour, car en cette circonstance Napolon dsira prolonger
autant que possible les manifestations de la joie publique. Mais la
terrible destine, qui dispose de la vie des plus grands comme des
plus humbles des mortels, et les pousse sans relche au but assign 
leur carrire, ne voulut pas lui laisser prendre longtemps haleine.
Les plus graves affaires taient l profondment emmles les unes aux
autres, se succdant sans interruption, et rclamant sans un moment de
retard son attention tout entire. Le dimanche 9 juin, il avait fait
baptiser son fils, le dimanche 16 juin, il fallut convoquer le
concile.

[En marge: Convocation du concile.]

[En marge: Examen pralable des questions que fait natre cette
convocation.]

On a vu au commencement de ce livre les motifs qui avaient dcid
Napolon  runir un concile. Une commission ecclsiastique compose
de prlats, une commission civile compose de personnages politiques
considrables, et comprenant entre autres le prince Cambacrs,
avaient examin et rsolu comme il suit les questions nombreuses et
graves que faisait natre la runion d'une pareille assemble.

[En marge: Peut-on convoquer un concile sans la prsence du Pape?]

D'abord pouvait-on former un concile sans la volont et la prsence du
Pape? L'histoire de l'glise  cet gard ne laissait aucun doute,
puisqu'il y avait eu des conciles convoqus par les empereurs contre
les papes, pour condamner des pontifes indignes, et d'autres convoqus
par des papes contre des empereurs oppresseurs de l'glise. D'ailleurs
le bon sens, qui est la lumire la plus sre en matire religieuse
comme en toute autre, disait en effet que l'glise ayant eu  se
sauver elle-mme, et y ayant russi avec un rare discernement, tantt
contre des papes prvaricateurs, tantt contre des empereurs abusant
de leur puissance, il fallait bien qu'elle pt se constituer
indpendamment de ceux qu'elle devait contenir ou punir.

[En marge: Le faut-il oecumnique ou national?]

Fallait-il former un concile oecumnique, c'est--dire gnral, ou
seulement un concile national? Un concile gnral aurait eu plus
d'autorit, aurait convenu davantage  la politique et  l'imagination
grandiose de Napolon. Mais bien que Napolon possdt dans son empire
ou dans les tats allis la plus grande partie de la chrtient, il
restait trop de prlats en dehors de sa puissance, en Espagne, en
Autriche, dans quelques portions de l'Allemagne et de la Pologne, pour
braver l'inconvnient de leur absence ou de leur opposition.
Trs-probablement ils ne seraient pas venus, ils auraient protest
contre la formation d'un concile, et tout de suite infirm la
lgitimit de celui qu'on aurait tenu. En convoquant un concile
exclusivement national, qui comprendrait les vques de l'Empire
franais, ceux de l'Italie et d'une partie de l'Allemagne, on devait
composer une assemble des plus imposantes, et qui suffisait
parfaitement pour rsoudre les questions qu'on avait  lui soumettre.

[En marge: Quelles questions faut-il soumettre au concile?]

S'il avait fallu lui donner  rsoudre l'immense question de la
souverainet temporelle des papes, de leur sjour  Rome ou  Avignon,
avec une dotation de deux millions et leur dpendance du nouvel empire
d'Occident, un concile oecumnique aurait eu seul le pouvoir de
statuer, et en tout cas il est douteux qu'on et jamais trouv une
assemble de prlats, quelque terrifis qu'ils fussent, qui approuvt
la spoliation du patrimoine de Saint-Pierre, et consentt  retrancher
le chef de l'glise de la liste des souverains. Mais Napolon se
serait bien gard de toucher  ces questions. Dans l'tat des choses,
que lui fallait-il? Pourvoir au gouvernement des glises, en obtenant
l'institution canonique des vques nomms par lui. C'est en refusant
cette institution, et en contrariant,  dfaut de cette institution,
l'expdient des _vicaires capitulaires_, que le Pape tenait en quelque
sorte Napolon en chec, et arrtait tout court la marche de son
gouvernement. Si au contraire on pouvait au moyen d'une dcision
impose au Pape, ou approuve par lui, s'assurer l'institution
canonique, et empcher qu'elle ne ft une arme dans les mains de
l'glise romaine pour entraver l'administration des diocses,
Napolon sortait d'embarras, car ne voulant rien entreprendre contre
les dogmes de l'glise, voulant tout laisser comme dans le pass sous
le rapport du spirituel, favoriser mme le dveloppement de la
religion, il n'avait point  craindre un schisme. Il esprait bien que
les affaires religieuses tant tires par la rgularisation de
l'institution canonique de l'ornire o elles taient verses pour
ainsi dire, le Pape captif, voyant tout aller, et aller bien, sans son
concours, sans sa souverainet, finirait par accepter la nouvelle
situation qu'on lui avait propose.

Le mode de nomination et d'institution canonique des vques n'tant
point uniforme dans les diffrents pays, et surtout ayant vari avec
la marche des sicles, soulevait une question de discipline locale
qu'un concile national pouvait rsoudre, pour la France et l'Italie
bien entendu, et cette solution suffisait  Napolon, car le Pape
tait alors dpossd de l'arme dont il se servait pour tout arrter.

[En marge: Il est dcid qu'on assemblera un concile national,
comprenant les vques de France, d'Italie, de Hollande, et d'une
certaine partie de l'Allemagne, qu'on le runira  Paris et en juin,
et qu'on lui soumettra la question de l'institution canonique.]

Par ces diverses raisons, il fut convenu que l'on formerait un concile
compos des vques d'Italie, de France, de Hollande, d'une partie de
l'Allemagne, ce qui constituerait une assemble des plus vastes et des
plus majestueuses, qu'on le runirait  Paris, au commencement de
juin, et qu'on lui soumettrait le grave conflit qui venait de s'lever
entre le pouvoir temporel et l'glise. La question devait tre
prsente dans un message imprial  peu prs dans les termes
suivants.

[En marge: Sens du message imprial destin au concile.]

--Napolon, en arrivant au gouvernement de la France, avait trouv les
autels renverss, les ministres de ces autels proscrits, et il avait
relev les uns, rappel les autres. Il avait employ sa puissance 
vaincre de redoutables prjugs ns d'une longue rvolution et de tout
un sicle philosophique; il avait russi, et par lui rtablie, la
religion catholique avait refleuri. Des faits nombreux et patents
prouvaient que depuis son avnement au trne il n'avait pas t commis
un seul acte contraire  la foi, tandis qu'il avait t pris une
multitude de mesures pour protger la religion et l'tendre.  la
vrit, un fcheux dissentiment s'tait manifest entre le Pape et
l'Empereur.

--Napolon, comptant l'Italie au nombre de ses conqutes, avait voulu
s'y tablir solidement. Or, depuis qu'il avait ramen le Pape  Rome,
ce qu'il avait fait mme avant le Concordat, il avait rencontr dans
le souverain temporel des tats romains un ennemi ouvert ou cach,
mais toujours intraitable, qui n'avait rien nglig pour branler la
puissance des Franais en Italie. Le Pape avait donn asile  tous les
cardinaux hostiles au roi de Naples,  tous les brigands qui
infestaient la frontire napolitaine, et avait voulu demeurer en
rapport avec les Anglais, les ennemis irrconciliables de la France.
C'tait donc non pas le souverain spirituel, mais le souverain
temporel de Rome, qui, pour une question d'intrt tout matriel,
s'tait pris de querelle avec le souverain temporel de l'Empire
franais. Et quelle arme avait-il employe? l'excommunication, qui
tait ou impuissante, et ds lors exposait l'autorit spirituelle  la
dconsidration, ou destructive de tout pouvoir, et ne tendait  rien
moins qu' rejeter la France et l'Europe dans l'anarchie.--

Ici les plaintes taient faciles, et devaient trouver de l'cho, car,
dans le clerg presque entier, except la portion fanatique, la bulle
d'excommunication n'avait rencontr que des improbateurs, et, parmi
les gens clairs de tous les tats, il n'y avait personne qui n'et
dit que la papaut avait employ l un moyen, ou ridicule s'il tait
impuissant, ou coupable s'il tait efficace, et digne des anarchistes
de 1793.

--C'tait le premier cas qui s'tait ralis, devait-on dire encore,
et le Pape alors avait eu recours  un second moyen, celui de refuser
l'institution canonique aux vques nomms. Or il avait dj, pour des
intrts temporels, laiss prir l'piscopat en Allemagne,  ce point
que sur vingt-quatre siges germaniques il n'y en avait plus que huit
de remplis, ce qui devait faire natre une grande tentation chez des
princes, la plupart protestants, de s'emparer de la dotation des
siges. Le Pape agirait-il de mme en France? On pouvait le craindre,
car il y avait dj vingt-sept siges vacants, auxquels l'Empereur
avait pourvu, et auxquels le Pape s'tait refus de pourvoir de son
ct en ne donnant pas l'institution canonique. Or tait-il possible
d'admettre que le Pape, pour la dfense de ses avantages temporels,
pt mettre l'glise en pril, et laisser prir le spirituel?

L'glise devait veiller  ce qu'il n'en ft pas ainsi, et elle en
avait le moyen. Le Pape, en refusant l'institution, avait viol le
Concordat. Ds lors le Concordat tait un trait aboli, et on pouvait
 volont se replacer dans la condition des anciens temps, o le Pape
n'instituait pas les vques, o les vques lus par les fidles
taient confirms et sacrs par le mtropolitain. Telle tait la
question que l'Empereur ne voulait pas rsoudre  lui seul, mais qu'il
posait  l'glise assemble, afin qu'elle pourvt  sa propre
conservation, et qu'elle se sauvt du danger auquel venait de
succomber l'glise d'Allemagne presque entire.--

[En marge: On conseille  Napolon une dmarche pralable auprs du
Pape, pour essayer de s'entendre avec lui sur les propositions 
soumettre au concile.]

La forme du concile, la question  lui soumettre tant arrtes, les
principaux personnages qui dans les affaires ecclsiastiques
clairaient Napolon de leurs lumires, et l'aidaient de leur
concours, le supplirent de tenter auprs du Pape une dernire
dmarche, de lui envoyer deux ou trois prlats de grand poids, pour
lui annoncer la runion du concile et l'engager  rendre facile la
tche de ce concile en adhrant d'avance  certaines solutions, qui,
une fois consenties par lui, rencontreraient une adhsion unanime. On
chapperait ainsi  la tempte dont on tait menac, et on procurerait
 l'glise la paix, la scurit, la rconciliation avec le pouvoir
temporel, et la fin de l'affligeante captivit du Pontife.

[En marge: Napolon rpugne  cette dmarche.]

Napolon avait dj envoy  Savone les cardinaux Spina et Caselli, et
le peu de succs de cette mission le portait  considrer comme
inutile toute tentative de ce genre. Il croyait que les prlats runis
 Paris et sous sa main obiraient  ses volonts, qu'ils
formuleraient sous sa dicte une dcision qu'on enverrait ensuite 
Savone revtue de l'autorit du concile, et que le Pape n'oserait pas
y rsister. Cependant on insista auprs de lui avec beaucoup de force,
et de manire  l'branler.

Parmi les ecclsiastiques dont il avait appel le concours, il y en
avait plusieurs d'une grande autorit, d'un vritable mrite, et tout
 fait dignes d'tre couts. Ce n'tait pas son oncle, le cardinal
Fesch, qui, plac par lui  la tte du clerg, s'y conduisait comme
son frre Louis en Hollande, avec la bonne foi de moins; ce n'tait
pas le cardinal Maury, envers qui toute l'glise, par jalousie et par
affectation d'austrit, se montrait cruellement ingrate; ce n'tait
pas l'abb de Pradt, promu  l'archevch de Malines, et l'un de ceux
auxquels l'institution avait t refuse, prlat de beaucoup d'esprit,
mais d'une ptulance d'humeur qui formait avec sa robe un contraste
choquant, surtout dans un sicle o l'glise avait remplac le gnie
par la gravit; ce n'taient pas non plus M. l'abb de Boulogne,
vque de Troyes, M. de Broglie, vque de Gand, qui aprs avoir t
les appuis les plus fermes et les plus utiles de Napolon lors du
Concordat, avaient pass de l'adhsion la plus chaude  une irritation
violente, trs-naturelle, trs-lgitime, mais imprudente; c'taient M.
de Barral, archevque de Tours, M. Duvoisin, vque de Nantes, M.
Mannay, vque de Trves, et quelques autres encore.

[En marge: Rle de MM. de Barral, Duvoisin, Mannay, auprs de
Napolon; leur mrite, leur politique et leurs conseils.]

M. de Barral tait un des prlats les plus respectables, les plus
instruits, les plus verss dans la connaissance des traditions de
l'glise franaise, et les plus forms au maniement des affaires. Il
avait t agent gnral du clerg, et jouissait d'une grande
autorit. Quant  M. Duvoisin, vque de Nantes, ancien professeur en
Sorbonne, et professeur des plus renomms, il joignait  une
connaissance profonde des matires ecclsiastiques une haute raison,
un tact extrme, l'art de traiter avec les hommes, enfin un
remarquable esprit politique, esprit qui devenait chaque jour plus
rare parmi les chefs de l'glise, et qui ne consiste pas dans l'art de
capter la confiance des souverains pour les dominer, mais dans ce bon
sens suprieur qui a port l'glise  s'adapter au gnie des sicles
o elle a vcu, et les lui a fait traverser victorieusement. M.
Mannay, enfin, vque de Trves, infrieur aux premiers, et de plus
fort timide, tait nanmoins un sage et savant homme, toujours utile 
consulter.

MM. de Barral, Duvoisin, Mannay, ne cherchaient point  s'emparer de
Napolon pour leur avantage personnel, car M. Duvoisin, notamment, ne
voulant perdre aucun moyen de contribuer au bien en se faisant
souponner d'ambition, avait refus toutes les promotions que Napolon
lui avait successivement offertes. Ces prlats, tout en dplorant le
caractre dominateur de Napolon, qui voulait placer l'glise dans la
dpendance de l'Empire, tout en tant profondment affligs des
violences qu'il s'tait permises envers le Saint-Pre, taient d'avis
toutefois que, puissant comme il l'tait, destin sans doute  fonder
une dynastie, ami de l'glise quoique n'ayant que la croyance d'un
philosophe, dou de tous les genres d'esprit, et maniable quand on
savait ne pas le heurter, il fallait chercher  le calmer et  le
diriger, au lieu de l'irriter par une opposition dont l'intention
n'tait que trop facile  deviner, car elle n'tait ni religieuse ni
encore moins librale, mais royaliste. L'glise pour dominer avait
employ quelquefois l'intrigue; ne pouvait-elle pas, quand il
s'agissait non de dominer mais d'exister, employer la prudence, afin
de diriger un homme de gnie tout-puissant? Beaucoup de gens
d'ailleurs craignaient de voir dans Napolon un nouvel Henri VIII,
prt  pousser sa nation dans une sorte d'indpendance religieuse qui
aurait fini par un vritable protestantisme. Napolon en menaait
souvent, et quand on voyait des prfets franais administrant 
Hambourg et  Rome, une archiduchesse pousant un simple officier
d'artillerie et donnant le jour  l'hritier de l'un des plus grands
empires de la terre, pouvait-on affirmer qu'il y et alors quelque
chose d'impossible?

[En marge: Sur les instances des membres les plus clairs du concile,
Napolon consent  envoyer au Pape une nouvelle dputation.]

[En marge: Cette dputation est compose de MM. de Barral, Duvoisin,
Mannay.]

Telles taient les raisons de ces prlats pour user de mnagements
envers Napolon, bien qu'ils dplorassent le despotisme insens qui le
portait  vouloir changer la constitution du Saint-Sige, et  mettre
l'glise dans la dpendance des empereurs, comme elle avait pu y tre
sous Constantin, et comme elle n'y tait dj plus sous Charlemagne.
M. mery, le chef si respect de Saint-Sulpice, tait mort. Il tait
ennemi de Napolon par royalisme, mais d'avis cependant que le rle de
l'glise tait de mnager Csar, et certainement il et partag
l'opinion de MM. de Barral et Duvoisin. Ces messieurs, aids du
cardinal Fesch et de beaucoup de prlats runis  Paris, ayant
insist, Napolon consentit  envoyer  Savone une nouvelle
dputation, compose de MM. de Barral, Duvoisin, Mannay, pour faire
avant l'ouverture du concile une dmarche conciliatrice auprs de Pie
VII.

Ces trois prlats devaient parler non point au nom de l'Empereur, qui
tait suppos connatre et permettre cette mission, sans toutefois
l'ordonner, mais au nom d'une foule d'vques dj runis  Paris, et
dsirant avant de se former en concile se concerter avec le chef de
l'glise, pour agir d'accord avec lui, s'il tait possible. Une
trentaine d'vques, aprs avoir confr entre eux et avec le cardinal
Fesch, avaient crit des lettres pour le Saint-Pre, dans lesquelles,
tout en faisant profession de lui tre dvous, de vouloir maintenir
l'unit catholique, ils le suppliaient de rendre la paix  l'glise,
menace d'un nouveau schisme par la puissance de l'homme qui l'avait
rtablie, et qui seul pouvait encore la sauver.

[En marge: Objet de la mission des prlats envoys  Savone.]

M. l'archevque de Tours, MM. les vques de Nantes et de Trves,
devaient remettre ces lettres au Pape, et ensuite lui proposer,
toujours au nom du clerg franais, premirement de donner
l'institution canonique aux vingt-sept prlats nomms par l'Empereur,
afin de faire cesser la viduit d'un si grand nombre d'glises, et de
mettre un terme aux conflits soulevs par la cration des vicaires
capitulaires, secondement d'ajouter au Concordat une clause relative 
l'institution canonique. Il n'y avait personne dans le clerg qui ne
ft frapp de l'usage abusif que pouvait faire un pape de
l'institution canonique, en la refusant  des sujets dont il ne
contestait l'idonit ni sous le rapport des moeurs, ni sous celui du
savoir, ni sous celui de l'orthodoxie, mais dont il voulait punir ou
contrarier ou contraindre le souverain, en arrtant dans ses tats la
marche des affaires religieuses. Elle tait ds lors une arme dans ses
mains pour satisfaire un ressentiment ou servir un intrt. Les trois
prlats envoys  Savone devaient donc proposer une clause d'aprs
laquelle le Pape serait oblig de donner l'institution dans un espace
de trois mois, s'il n'avait  faire valoir aucune raison d'indignit
contre les sujets choisis. Ces trois mois expirs, le mtropolitain,
ou  son dfaut le plus ancien prlat de la province ecclsiastique,
serait autoris  confrer l'institution canonique.

Si quelque chose peut prouver  quel point l'glise franaise, si
empresse depuis  sacrifier au Saint-Sige jusqu' ses traditions
nationales, a t dans ce sicle inconsistante dans ses opinions,
c'est assurment ce qui se passait ici. Ce n'taient pas seulement les
modrs du clerg, ports  transiger avec Napolon, qui taient
d'avis de prvenir l'usage abusif qu'un pape peut faire de
l'institution canonique et de limiter sous ce rapport les prrogatives
du Saint-Sige, c'taient mme les plus fougueux ennemis de Napolon,
c'taient des prlats, ardents royalistes, qui allaient s'exposer
bientt  tre enferms  Vincennes. Or il suffit de la plus simple
rflexion pour apercevoir toute la faiblesse de doctrine qu'une telle
erreur supposait dans le clerg de cette poque.

[En marge: Principes sur lesquels repose l'institution canonique.]

S'il y a une disposition qui soit conforme au bon sens,  la
politique, aux droits respectifs de l'glise et de l'tat, c'est
incontestablement celle qui confre le choix des vques au souverain
temporel de chaque pays, et la confirmation de ce choix au chef de
l'glise universelle, sous forme d'institution canonique. Un pouvoir
tel que celui des vques ne saurait en effet provenir que de deux
autorits, du souverain temporel d'abord, car seul il doit confrer
des pouvoirs efficaces dans l'tendue du territoire national, et seul
d'ailleurs il peut juger du mrite des sujets dans le pays o il
gouverne; et secondement du souverain spirituel, qui doit intervenir
pour s'assurer si les sujets nomms sont en conformit avec la foi
catholique. Sans l'intervention de la premire autorit, l'tat n'est
plus matre chez lui; sans l'intervention de la seconde, l'unit
catholique est en pril. Il est bien vrai qu'un pape peut abuser de
l'institution canonique, comme un souverain temporel peut abuser aussi
de la nomination. L'un et l'autre abus sont possibles, et se sont
produits dans des temps malheureux, dont pourtant l'glise et l'tat
sont sortis sans prir. Mais la destruction du double lien qui
rattache les pasteurs au chef de l'tat et au chef de l'glise, serait
le renversement du beau systme qui dans l'tendue de la chrtient a
permis qu'il existt deux gouvernements  ct l'un de l'autre, sans
choc, sans confusion, sans empitement, gouvernement religieux charg
d'lever les mes vers le ciel, gouvernement civil charg de les plier
 tous les devoirs de la socit politique.

Les partisans de l'opinion contraire, professe en ce moment par
Napolon, qui avait pens autrement  l'poque du Concordat, faisaient
valoir les anciennes traditions, et rappelaient les premiers temps de
l'glise, o le Pape n'instituait pas les vques, car en France la
facult de les instituer n'avait t reconnue au Saint-Sige que par
le concordat de Franois Ier et de Lon X.  cela il y avait une
rponse fort simple, c'est que si le concordat intervenu entre Lon X
et Franois Ier avait reconnu au Saint-Sige le pouvoir d'instituer,
il avait aussi reconnu  la royaut le pouvoir de nommer, et si on
remontait plus haut encore, on ne trouvait pas plus le chef de l'tat
nommant les vques que le Pape les instituant. On trouvait la
simplicit des temps primitifs, c'est--dire les fidles lisant leurs
pasteurs, et le mtropolitain les consacrant. Avec les sicles ces
pouvoirs avaient t peu  peu dplacs: la facult d'lire avait t
successivement transporte des fidles assembls aux chapitres, des
chapitres aux rois, et la facult de confirmer l'lection, dans
l'intrt religieux, avait t transfre du simple mtropolitain 
celui qui tait le mtropolitain du mtropolitain, c'est--dire au
Pape. C'est dans un grand intrt moral et religieux qu'il en avait
t ainsi, car il faut reconnatre que de nos jours l'lection
applique  la nomination des vques produirait d'tranges effets. On
ne pouvait donc pas plus revenir  l'une de ces traditions qu'
l'autre; si l'on revenait  l'une des deux, il fallait revenir 
toutes deux, et ds lors rtablir l'lection. C'tait faire
rtrograder les sicles et la raison elle-mme.

On demandait par consquent une trange concession au Pape en exigeant
de lui l'abandon de l'institution canonique. Il est vrai qu'il ne
s'agissait pas de la lui contester en principe, puisque le Pape avait
trois mois pour instituer, et qu'il pouvait refuser l'institution par
des raisons d'indignit. Mais de ces raisons, qui devait tre le juge
en dfinitive? videmment l'Empereur, dans le projet propos, puisque,
s'il insistait, le mtropolitain devait finir par instituer. Ds lors
l'institution chappait au Pape. Mais en ce moment tous les esprits
taient vivement frapps de la destruction de l'glise germanique par
la vacance de presque tous les siges, du danger qui menaait l'glise
franaise par la vacance d'un quart des siges existants, et enfin du
spectacle de Pie VII faisant de l'institution canonique une arme
dfensive dans une cause assurment trs-lgitime, mais une arme aprs
tout, et personne n'tait dispos  accorder que l'institution pt
tre autre chose qu'un moyen de maintenir l'unit de la foi, en
repoussant des prlats indignes sous le rapport des moeurs, du savoir
ou de l'orthodoxie.

Ce qu'il y aurait eu de plus sage, c'et t de chercher  obtenir du
Pape, de sa douceur, de sa prudence, l'institution des vingt-sept
prlats nomms par l'Empereur, de la lui demander dans l'intrt de la
religion, et de n'exiger de lui aucun sacrifice de principe.  la
vrit il se serait dsarm pour le prsent, mais dsarm d'une arme
dangereuse, car Napolon s'emportant pouvait briser et cette arme et
bien d'autres encore, et en venir  l'gard de l'glise aux dernires
extrmits. Or on ne prvoyait alors ni Moscou ni Leipzig, et ce
n'tait pas d'ailleurs dans le clerg que se trouvaient des politiques
assez clairvoyants pour deviner ces grands changements de fortune. Il
aurait donc fallu arracher  Pie VII une concession de fait, non de
principe, en laissant le temps et la raison agir sur Napolon, pour
l'arrangement gnral de toutes les affaires de l'glise.

[En marge: Insistance que les trois envoys devaient mettre  obtenir
du Pape une clause limitative de l'institution canonique.]

Quoi qu'il en soit, les prlats qui avaient charg les trois envoys
de parler en leur nom appuyaient la clause additionnelle au Concordat
autant que Napolon lui-mme. Quant  lui, il mettait le maintien du
Concordat  ce prix, et comme on s'tait fait de ce mot Concordat une
sorte de mot magique qui signifiait: rtablissement des autels,
cessation de la perscution des prtres, et mille autres biens
prcieux, Napolon en disant le Concordat aboli, semblait annoncer
implicitement que toutes les garanties donnes  la religion, au
culte, aux prtres, seraient abolies du mme coup, et qu' l'gard de
ces choses on pouvait revoir tout ce qu'on avait vu. Aussi esprait-il
produire et produisait-il un grand effet en proclamant le Concordat
aboli, dans le cas o la nouvelle clause relative  l'institution
canonique ne serait pas accepte.

[En marge: Pouvoirs secrets et ventuels donns par Napolon aux trois
envoys pour rgler au besoin l'tablissement pontifical.]

[En marge: Conditions du nouvel tablissement pontifical tel que
Napolon l'entendait.]

Si les trois envoys trouvaient le Pape plus traitable qu'il n'avait
paru l'tre jusqu'ici, ils taient autoriss par Napolon  tendre
peu  peu l'objet d'abord restreint de leur mission,  parler au
Saint-Pre de la situation du Saint-Sige, de l'tablissement futur
des papes, et  s'avancer mme jusqu' signer avec lui une convention
provisoire sur ce sujet. Les conditions devaient tre les suivantes.
Le Pape pourrait  son gr rsider  Rome,  Avignon ou  Paris,
dans une seule de ces rsidences, ou dans toutes les trois
alternativement. Un tablissement magnifique lui serait assur aux
frais de l'Empire. Le Pape y jouirait de deux millions de revenu, sans
aucune des charges de la papaut, car les cardinaux et tous les
ministres du gouvernement spirituel seraient richement entretenus par
le trsor imprial. Le Pape aurait la facult de recevoir des
ambassadeurs de toutes les puissances, et d'entretenir des
reprsentants auprs d'elles. Il serait entirement libre dans le
gouvernement des affaires spirituelles, et ne relverait  cet gard
que de sa propre volont. Tout ce qui pouvait contribuer  la
prosprit,  l'clat,  la propagation du catholicisme, serait ou
maintenu, ou tendu, ou rtabli. Les missions trangres seraient
restaures avec tout l'appui du nom de la France. Les Pres de la
Terre sainte seraient protgs, et les Latins remis dans tous les
honneurs du culte  Jrusalem. Mais  cet tat somptueux, auquel il ne
manquait que l'indpendance, Napolon mettait une condition. Si le
Pape prfrait la rsidence de Rome, il prterait  l'Empereur le
serment que lui prtaient tous les prlats de son empire, ce qui
entranait videmment l'abandon par le Pape du patrimoine de
Saint-Pierre, et si cette condition lui rpugnait trop fortement, et
qu'il s'accommodt d'Avignon, il promettrait simplement de ne rien
faire contre les principes contenus dans la dclaration de 1682.

[En marge: Mesure dans laquelle les trois envoys doivent user de
leurs pouvoirs.]

Ainsi donc, s'il s'agissait de retourner  Rome, serment qui
entranait l'abandon des tats romains  l'Empire, s'il s'agissait de
vivre libre et bien dot  Avignon, reconnaissance des liberts
gallicanes, telles taient les conditions que Napolon exigeait pour
faire cesser la captivit de Pie VII et lui accorder un tablissement
magnifique mais dpendant. Les trois envoys taient secrtement munis
des pouvoirs ncessaires pour signer une convention sur ces bases.
Mais ils devaient laisser ignorer  tout le monde, et surtout au Pape,
qu'ils avaient ces pouvoirs, jusqu' ce qu'ils eussent la certitude de
russir dans leur mission, tant pour ce qui regardait l'institution
canonique que pour ce qui regardait le nouvel tablissement de la
papaut.

[En marge: Brivet du temps accord aux trois prlats pour remplir
leur mission.]

Comme il restait peu de jours entre le moment o Napolon se dcida 
envoyer cette dputation et l'poque de la runion du concile, les
trois prlats partirent en toute hte, car il ne leur tait accord
que dix jours pour remplir leur mission  Savone.

[En marge: Situation du Pape  Savone depuis les dernires rigueurs
dont il tait devenu l'objet.]

M. l'archevque de Tours (de Barral), MM. les vques de Nantes
(Duvoisin), de Trves (Mannay), partis sans retard pour Savone, y
arrivrent aussi vite que le permettaient les moyens de communication
dont on disposait alors. Le Pape, quoique rsign avec une rare
douceur  une captivit fort aggrave depuis quelque temps (il tait
sans papier, sans plumes, sans encre, sans secrtaire, et toujours
surveill par un officier de gendarmerie), le Pape sentait nanmoins
la pesanteur de ses chanes, et, bien qu'il apprhendt ce qu'on
pouvait venir lui annoncer sur l'objet du concile, bien qu'il craignt
par exemple, comme cela s'tait vu dans des sicles antrieurs, que
Napolon n'et runi ce concile pour l'y faire comparatre et juger,
il prouva une sorte de soulagement en apprenant que trois prlats
revtus de la confiance impriale taient envoys pour l'entretenir.
Il savait de quel poids, de quel mrite taient ces hommes; il savait
aussi qu'ils taient contraires aux opinions qu'on appelle en France
ultramontaines, ce qui quivalait pour lui  tre du parti ennemi;
mais tout cela tait de nulle considration  ses yeux. L'important
pour lui, c'est qu'ils eussent mission de le visiter, c'est qu'ils
eussent quelque chose  lui dire. L'infortun Pontife tait comme le
prisonnier qui prouve un tressaillement de plaisir  entendre ouvrir
la porte de sa prison, alors mme qu'elle ne s'ouvre pas pour lui
rendre la libert.

[En marge: Accueil du Pape aux trois envoys.]

Pie VII n'avait de communication qu'avec le prfet de Montenotte, qui
lui avait plu, comme nous l'avons dj dit, par ses gards, son tact,
sa parfaite mesure. Ayant appris de M. de Chabrol l'arrive et le nom
des trois prlats, il consentit  les admettre tout de suite en sa
prsence. Il prouvait mme une sorte d'impatience de les recevoir.
Ils se prsentrent tous les trois le respect  la bouche, le front
inclin, plus inclin que si le Pontife et t  Rome sur le trne
des Csars, lui demandant presque pardon de n'tre pas captifs comme
lui, et venant le supplier de mettre le comble  ses vertus en
ajoutant  ses anciens sacrifices quelques sacrifices nouveaux et
indispensables, en abandonnant dans l'intrt mme de la religion
certaines prrogatives qui lui taient chres. Le ton, le noble
langage, le profond respect de ces dignes prlats touchrent vivement
Pie VII, et toutes les grces de son caractre reparurent  l'instant
sous l'impression du plaisir qu'il ressentit. Il se montra plein de
douceur, de bont, presque d'enjouement, ds qu'il fut en confiance
avec eux, et surtout ds qu'il sut qu'au lieu de s'assembler pour le
juger, le concile voulait au contraire se concerter avec lui sur la
manire de mettre fin aux troubles religieux, et le faisait supplier 
l'avance de chercher quelques moyens d'accommodement avec cette
puissance qui avait rtabli les autels, et qui, pouvant les dtruire,
ne le voulait heureusement pas, pourvu que dans le domaine temporel
elle ne rencontrt aucune opposition.

[En marge: Confiance et frquentes entrevues.]

Aprs une premire sance employe  se voir,  se connatre, 
s'apprcier, le Pape et les prlats se runirent tous les jours, et
mme plusieurs fois par jour, bien que les trois envoys, voulant
mnager la sant dbile de Pie VII, missent la plus grande discrtion
 provoquer de nouvelles entrevues. C'tait le Pape qui les faisait
mander quand par gard ils n'osaient venir. L'vque de Faenza, nomm
patriarche de Venise, et en ce moment de passage  Savone pour se
rendre au concile, avait demand s'il ne serait pas de trop dans cette
espce de congrs ecclsiastique, et on avait consenti des deux cts
 l'y admettre, car il plaisait au Pape comme Italien et Italien fort
spirituel, et il ne dplaisait point aux trois envoys impriaux,
comme Italien prouvant le dsir d'une prompte pacification de
l'glise. Le Pape, qui, entendant trs-bien le franais, ne voulait
cependant parler qu'italien, se servait souvent de l'vque de Faenza
pour rendre sa pense, et se sentait plus  l'aise en ayant auprs de
lui un ultramontain de naissance, lev dans ses opinions quoiqu'il ne
les partaget pas toutes.

[En marge: Langage du Pape.]

Le Pape, aprs avoir fait remarquer avec dignit, avec douceur,
l'odieuse captivit dans laquelle le chef de l'glise tait plong, le
profond isolement dans lequel il tait condamn  vivre, la privation
de tout conseil et de tout moyen de communiquer  laquelle il tait
rduit, avait racont  sa manire, comme il lui arrivait souvent,
tout ce qu'il avait jadis prouv d'affection pour le gnral
Bonaparte, aujourd'hui tout-puissant empereur des Franais, puis la
difficile dmarche qu'il avait os faire en venant le sacrer  Paris,
et ensuite, montrant autour de lui les murailles qui le tenaient
enferm, avait fait ressortir sans aucun emportement l'trange
contraste entre les services rendus et la rcompense qui en tait le
prix. Cela dit, il tait entr dans le dtail mme des questions que
les reprsentants du concile taient chargs de traiter  Savone.

[En marge: Concession que Pie VII est prt  faire.]

Sur l'institution canonique des vingt-sept prlats nomms, il avait
paru dispos  cder, avouant en quelque sorte, sans le dire, que son
refus de l'accorder tait plutt une arme employe contre Napolon,
qu'une juste contestation dans l'intrt de la foi du mrite des
sujets promus, mais demandant si, aprs tout, ce n'tait pas un
intrt de la foi que l'indpendance et la libert du Pontife, le
respect du Saint-Sige, la conservation du patrimoine de Saint-Pierre,
le maintien de la puissance temporelle des papes, et si l'arme qui lui
servait  dfendre des choses de si grande importance pouvait tre
considre comme mal et abusivement employe.--Toutefois il tait
prt  cder, mme sur un dtail de forme, et consentait  instituer
les vingt-sept prlats dont il s'agissait, en omettant dans l'acte le
nom de Napolon (comme ce dernier le voulait bien), et en mme temps 
ne pas allguer le _motu proprio_, qui lui aurait donn l'apparence de
nommer lui-mme, au lieu de confirmer seulement la nomination mane
de l'autorit impriale. En effet il avait dj accord l'institution
canonique dans cette forme du _motu proprio_  quelques-uns des
vingt-sept prlats nomms, entre autres  l'archevque de Malines;
mais Napolon n'avait pas voulu l'agrer, consentant bien  ce que son
autorit ne ft point mentionne dans les bulles, mais n'admettant pas
que celle du Pape ft substitue  la sienne.

[En marge: Points sur lesquels il rsiste.]

[En marge: Raisons que font valoir les trois prlats en mission.]

Sur ces divers points Pie VII tait prt  se rendre, et  faire
cesser l'interruption du gouvernement ecclsiastique en France, afin
qu'on ne lui reprocht plus de l'interrompre dans un intrt qui lui
tait personnel; mais sur la clause additionnelle au Concordat,
tendant  limiter le temps dans lequel l'institution canonique serait
accorde, il ne pouvait se rsigner  cder. D'abord il trouvait le
terme de trois mois beaucoup trop court; mais, quel que ft ce terme,
il disait que si en dfinitive le terme coul l'institution pouvait
tre donne par le mtropolitain, le chef de l'glise tait dpouill
et priv de l'une de ses prrogatives les plus prcieuses.  cela les
trois prlats rpondaient en recourant aux souvenirs tirs des sicles
passs. Ils disaient que le Pape n'avait pas toujours joui de la
facult d'instituer les vques; que six mois, si on jugeait trop
court le terme de trois, suffisaient pour examiner l'idonit des
sujets proposs, la critiquer si elle mritait d'tre critique, et
s'entendre en un mot avec le pouvoir temporel sur les choix qui
devaient tre rforms; qu'il fallait aprs tout ne pas supposer ce
pouvoir en dmence, et s'appliquant  nommer des vques indignes ou
d'une foi douteuse pour le plaisir de mal composer son clerg; que si
on ne jugeait pas ces garanties suffisantes, c'est qu'alors on voulait
faire de l'institution un autre usage que celui d'assurer le bon choix
des sujets, et en faire un moyen d'action sur le temporel, afin de le
tenir plus ou moins dans sa dpendance. Or il n'y avait personne,
ajoutaient-ils, dans aucun parti, qui ft prt  admettre que la
facult d'instituer pt devenir une arme dans la main des papes. Sur
ce point il fallait renoncer  trouver de l'appui dans quelque portion
du clerg que ce ft.

L'infortun Pie VII, qui avec beaucoup d'esprit n'avait cependant pas
toute la force de raison ncessaire pour remonter aux grands principes
sur lesquels repose la double investiture des pasteurs par le pouvoir
temporel et par le pouvoir spirituel, qui d'ailleurs, quand on lui
disait que l'institution ne pouvait tre une arme dans la main des
papes, croyait apercevoir un reproche dans cet argument, parce qu'en
effet beaucoup de gens lui avaient rapport qu'on l'accusait en
refusant les bulles de sacrifier les intrts de la religion aux
intrts du Saint-Sige, Pie VII ne savait que rpondre, reconnaissait
qu'il ne fallait pas qu'on pt abuser  Rome de la facult
d'instituer, et puis cependant ne se rendait pas, parce qu'il
s'agissait d'abandonner une des prrogatives dont il avait trouv le
Saint-Sige pourvu. Or,  ses yeux, transmettre le Saint-Sige  ses
successeurs moins riche de prrogatives qu'il ne l'avait trouv, tait
une faiblesse, une lchet, dont  aucun prix il ne voulait souiller
sa mmoire. Trs-sensible  l'opinion publique, il craignait d'tre
accus par la chrtient de cder ou  la peur, ou  l'ennui de la
captivit. Et quand on lui reprsentait qu'il s'abusait sur le
jugement que le monde catholique porterait de lui s'il cdait (ce qui
tait exact, car on n'tait pas alors aussi romain qu'on a aujourd'hui
la prtention de l'tre), il rpliquait: Mais comment voulez-vous que
je puisse en juger, seul, prisonnier, spar de tout conseil, ne
sachant sur l'opinion de qui m'appuyer pour prendre des dterminations
si importantes?...--Et,  cet argument, aussi vrai que douloureux, les
trois prlats, indigns de sa captivit quoique envoys de Napolon,
ne savaient que rpondre  leur tour, et se taisaient les larmes aux
yeux, ou lui parlaient de consulter un cardinal qui tait dans le
voisinage, le cardinal Spina, le seul dont ils fussent autoriss  lui
offrir l'assistance.

[En marge: Les trois prlats touchent avec mnagement  la grave
question de l'tablissement pontifical.]

[En marge: Ce qui blesse particulirement Pie VII dans les projets de
Napolon relativement  la nouvelle constitution du Saint-Sige.]

Sur l'tablissement de la papaut en gnral, la question tait bien
plus difficile encore  aborder. Proposer au Pape de consacrer par son
consentement l'abolition de la puissance temporelle du Saint-Sige, au
prix d'une riche dotation et de beaux palais dans les capitales
impriales, c'tait lui proposer la plus dsolante et la plus
dshonorante des abdications. Cependant il connaissait le dcret qui
avait runi les tats romains  l'Empire, et il fallait admettre la
chute de Napolon, ce que bien peu d'esprits prvoyaient alors, pour
ne pas regarder ce dcret comme irrvocable. On pouvait donc, et les
prlats l'essayrent, lui conseiller par prudence, et dans l'intrt
mme du Saint-Sige, d'accepter un ddommagement que plus tard
peut-tre on n'obtiendrait plus, ddommagement accompagn d'ailleurs
de tant d'avantages pour la protection et la propagation de la foi
catholique. MM. de Barral et Duvoisin, tout en lui exprimant une
douleur sincre des entreprises de Napolon, insistrent beaucoup sur
la ncessit de mnager un homme qui pouvait jouer si facilement en
France le rle de Henri VIII en Angleterre, sur la sagesse qu'il y
aurait peut-tre  profiter des ddommagements qu'il se croyait oblig
d'offrir dans le moment o il dpouillait l'glise, et qu'il ne
songerait probablement point  accorder lorsque l'abolition du pouvoir
temporel ne serait plus qu'une de ces catastrophes auxquelles le monde
s'tait si bien habitu depuis vingt ans; sur tous les secours enfin
qu'on obtiendrait de lui pour le maintien et la propagation de la foi,
lorsqu'on aurait donn satisfaction  son ambition drgle. Le Pape,
touch du ton, du langage avec lequel on lui soumettait ces conseils,
ne les accueillit point mal, et en raisonna avec les envoys de
Napolon comme avec des amis devant lesquels il s'ouvrait en
confiance, non comme avec les ministres d'un adversaire devant
lesquels il devait composer son attitude et son visage. Il convint de
la difficult de faire revenir Napolon sur ses rsolutions; il ne
contesta point la dure probable de son empire, sans toutefois le
regarder comme imprissable, car il montrait quelquefois sur ce sujet
des doutes singuliers, soit que ce ft chez ce pape aussi pieux que
spirituel une inspiration de sa foi ardente, ou une certaine lumire
qui de temps en temps clairait soudainement son esprit; mais en
dehors de toutes ces considrations, pour ainsi dire mondaines, il
manifesta du point de vue de la conscience et de l'honneur une
rpugnance absolument invincible  concder ce qu'on lui demandait.
Aller siger pontificalement  Paris tait pour lui un opprobre
inacceptable.--Napolon, disait-il, veut faire du successeur des
aptres son premier aumnier, mais jamais il n'obtiendra de moi cet
abaissement du Saint-Sige. Il croit me vaincre parce qu'il me tient
sous ses verrous, mais il se trompe; je suis vieux, et bientt il
n'aura plus dans ses mains que le cadavre d'un pauvre prtre mort dans
ses fers.--

[En marge: Ce qu'aurait dsir Pie VII.]

Aller se fixer  Avignon,  cause des prcdents qui faisaient de
cette ville une rsidence des papes pour les temps de perscution, et
convenu davantage  Pie VII; mais reconnatre la dclaration de 1682,
ce qui tait la condition de l'tablissement  Avignon, lui tait,
quoique moins odieux que le reste, trs-pnible encore, tout plein
qu'il tait des prjugs romains. Il rptait sans cesse qu'Alexandre
VIII, avant de mourir, avait prononc la condamnation des propositions
de Bossuet, et que les reconnatre, s'y engager, serait regard comme
une faiblesse arrache  sa captivit. Toutefois, entre les
propositions de Bossuet il distinguait, et il tait prt  admettre
celle qui refusait au Pape le pouvoir de renverser les souverains
temporels en dliant les sujets de leur devoir d'obissance. Mais il
tait rempli de scrupule relativement aux autres, qui tablissent,
comme on sait, que l'glise n'est point un gouvernement arbitraire,
qu'elle a ses lois qui sont les canons, que l'autorit du Pape,
quoique ordinairement suprieure  toute autre, rencontre cependant
quelquefois une autorit suprieure  la sienne, celle de l'glise
elle-mme quand elle est assemble dans les conciles oecumniques,
c'est--dire universels. Ces maximes, qui ne sont qu'un beau rsum de
l'histoire ecclsiastique fait par Bossuet, et qui rangent l'glise 
la tte des gouvernements rguliers et lgaux, au lieu de la faire
descendre au rang des gouvernements despotiques et arbitraires,
agitaient Pie VII et le jetaient dans un trouble profond.--Je
n'entreprendrai rien, disait-il, contre ces maximes, j'en donne ma
parole d'honneur, et on sait que je suis un honnte homme; mais qu'on
ne m'oblige pas  les consacrer par un engagement formel de ma part,
car j'aime mieux rester en prison que de commettre une pareille
faiblesse.--Quant  retourner  Rome, mme dpouill de sa couronne
temporelle, c'tait le parti qui et le plus compltement satisfait
Pie VII. Rentrer  Rome, sans argent, sans cour, sans soldats, sans
aucun des honneurs d'un souverain, lui et presque sembl l'quivalent
de son rtablissement sur la chaire de saint Pierre. Mais rentrer 
Rome au prix du serment qui le constituait sujet de Napolon, et le
forait  reconnatre la spoliation du patrimoine de Saint-Pierre,
tait pour lui plus impossible encore que tout ce qu'on lui
demandait.--Je ne dsire aucune dotation, disait-il, je n'en ai pas
besoin. On conteste aux papes leur pouvoir temporel: qu'on leur
dispute plutt leur richesse; mais qu'on ne leur te jamais Rome.
C'est de l qu'ils doivent gouverner et sanctifier les mes. Ce n'est
pas le Vatican que je rclame, ce sont les Catacombes. Qu'on me
permette d'y retourner avec quelques vieux prtres pour m'clairer de
leurs conseils, et de l je continuerai mes fonctions pontificales, en
me soumettant  l'autorit de Csar, comme les premiers aptres, et en
ne faisant rien pour branler ou dtruire cette autorit.--Le saint
Pape s'chauffait, devenait loquent, lanait la lumire de ses yeux
doux et vifs,  la seule perspective de se retrouver  Rome, dpouill
de tout revenu, mangeant le pain de l'aumne, et se doutant bien, il
faut le dire, malgr la sincrit de son humilit, que ce Pape humili
serait plus puissant qu'assis sur le trne de saint Pierre, tiendrait
du fond de ses Catacombes Napolon en chec, et peut-tre survivrait 
son colossal empire.--

[En marge: L'impossibilit de ce qu'il dsire respectueusement
dmontre par les trois prlats envoys en mission  Savone.]

Ses dsirs  cet gard taient vidents, et mme avous avec une
ardeur nave. Mais MM. de Barral, Duvoisin et Mannay ne lui laissrent
 ce sujet aucune illusion. Ils lui firent parfaitement comprendre que
Napolon ne lui accorderait jamais la libert de retourner comme
prince dtrn dans la capitale o il avait rgn comme souverain, 
moins qu'il n'y rentrt ddommag et soumis; que cette glorieuse
pauvret des Catacombes, aussi enviable pour un ambitieux que pour un
saint, il fallait y renoncer, et choisir entre Savone, o il tait
captif et priv de l'exercice de ses fonctions pontificales, et
Avignon, Paris ou Rome, villes o il serait libre, couronn de la
tiare, en plein exercice de son autorit spirituelle, richement dot,
mais sujet, qu'il et ou n'et pas prt serment.

Ces explications prirent plusieurs jours. MM. de Barral, Duvoisin et
Mannay, auxquels s'tait joint l'vque de Faenza, avaient fini par
adoucir beaucoup Pie VII, et, ce qui tait important auprs d'un
pontife consciencieux, trs-sensible au jugement qu'on porterait de sa
conduite, avaient agi sur sa conviction, en lui dmontrant que si pour
son propre compte il pouvait prfrer la captivit  la moindre
concession, pour l'glise il devait prendre garde de sacrifier des
avantages que peut-tre elle ne retrouverait plus. Ils lui firent
enfin entendre qu'arrivs aux derniers jours de mai, ils taient
obligs de partir pour assister  l'ouverture du concile fixe au
commencement de juin, et qu'il fallait qu'il arrtt sa pense, et
leur fournt le moyen d'clairer les prlats runis sur ses
dispositions dfinitives.

[En marge: Conclusion des longues confrences tenues entre Pie VII et
les prlats envoys auprs de lui.]

Aprs avoir numr les questions l'une aprs l'autre, et lui avoir
fait rpter son opinion sur chacune, aprs l'avoir amen  dire qu'il
ne rpugnait pas  instituer les vingt-sept prlats nomms, que
voulant mme au prix d'un grand sacrifice donner  l'glise de France
un tmoignage de confiance et d'affection, il reconnaissait, sans
renoncer  l'institution canonique, qu'il fallait prvenir l'abus
qu'un pontife malavis ou malintentionn pourrait en faire; aprs lui
avoir arrach enfin l'aveu que sur l'tablissement nouveau offert 
l'glise il y avait au moins  dlibrer, mais seulement lorsqu'il
serait libre et assist de ses conseillers naturels et lgitimes, ils
lui demandrent pourquoi il ne leur permettrait pas d'crire ces
diffrentes dclarations, qu'il s'abstiendrait de signer pour qu'elles
n'eussent pas le caractre d'un trait, mais qui serviraient 
constater sinon ses volonts pontificales, qu'il ne pouvait exprimer
qu'entour des cardinaux, du moins ses dispositions personnelles, de
manire qu'on ne pt rien y ajouter ni rien en retrancher.

[En marge: Espce de dclaration non signe obtenue de Pie VII.]

Press par les instances des quatre prlats, par l'annonce de leur
dpart, il consentit  laisser crire une dclaration non signe, qui
contenait en substance les propositions que nous venons d'exposer; 1
consentement, pour cette fois,  instituer les vingt-sept prlats
nomms, sans mention du _motu proprio_; 2 obligation pour le
Saint-Sige d'instituer  l'avenir, dans les six mois, les vques
nomms par le souverain temporel,  dfaut de quoi le mtropolitain
serait cens autoris par le Pape  les instituer en son nom; 3
enfin, disposition, lorsque le Pape serait libre et entour de ses
cardinaux,  prter l'oreille aux arrangements qu'on lui soumettrait
pour l'tablissement dfinitif du Saint-Sige. La nature de ces
arrangements n'tait pas mme indique.

[En marge: Dpart des prlats pour Paris.]

Ainsi gnralise, cette dclaration, vu les opinions rgnantes alors
 l'gard de l'institution canonique, n'avait rien que de
trs-admissible et de trs-honnte, et ne renfermait rien qui pt
tre compromettant. Le Pape, aprs l'avoir accorde, se spara avec
regret de ces prlats si sages, si indignement calomnis auprs de lui
par une portion du clerg, et leur donna sa bndiction avec beaucoup
d'effusion. Ils partirent le 20 mai.

[En marge: Agitation de Pie VII aprs le dpart des prlats; il croit
s'tre trop avanc, et veut qu'on lui rende la dclaration non signe
 laquelle il a consenti.]

[En marge: Sur les instances de Pie VII, le prfet de Montenotte
envoie un courrier aux trois prlats, pour retirer le dernier des
paragraphes de la dclaration, relatif  l'tablissement pontifical.]

Pourtant Pie VII tait intrieurement agit. La nuit qui suivit leur
dpart, il ne dormit point. Susceptible autant que consciencieux,
redoutant le jugement de l'opinion publique presque autant que celui
de Dieu, n'ayant pour se rassurer l'avis de personne, il se laissa peu
 peu aller, aprs toute une nuit d'insomnie,  croire qu'il avait
commis une insigne faiblesse, que toute la chrtient en jugerait
ainsi, qu'elle l'accuserait d'avoir, par peur de Napolon ou par ennui
de sa captivit, abandonn les intrts de la foi, et il conut cette
crainte beaucoup moins pour les deux premires propositions que pour
la dernire, celle par laquelle il s'engageait ventuellement,
lorsqu'il serait libre et muni d'un conseil,  examiner les
propositions qui pourraient lui tre faites relativement 
l'tablissement pontifical. Il craignit d'avoir par l donn un
commencement d'adhsion  la suppression de la puissance temporelle du
Saint-Sige et  la runion des tats romains  l'Empire franais.
Cette vision le jeta dans un tel tat de trouble et de dsespoir,
qu'il fit sur-le-champ appeler le prfet, lui demanda en le voyant
arriver si les prlats avaient quitt Savone, le supplia, quand il sut
qu'ils taient partis ds la veille au soir, d'envoyer un courrier 
leur suite pour les ramener, ou leur signifier, s'ils ne voulaient pas
revenir, que la dclaration devait tre considre comme non avenue;
qu'elle avait t surprise  sa faiblesse,  sa fatigue,  sa sant
dfaillante, qu'il avait t, disait-il, comme jet dans une sorte
d'ivresse par les instances qu'on lui avait adresses, et qu'il
s'tait dshonor en cdant; et il ajoutait: Voil ce que c'est que de
priver un pauvre prtre, vieux, puis, dvou mais insuffisant, voil
ce que c'est que de le priver de conseils qui le puissent clairer! On
l'expose ainsi  se couvrir d'infamie...--En disant ces choses, le
malheureux Pontife, injuste envers lui-mme, se calomniait de toutes
les manires pour excuser son acte.

Le jour, la lumire, la prsence des objets rels agissent
heureusement sur les tres troubls par l'exaltation des nuits. Le
prfet de Montenotte, qui avait acquis sur le Pontife un certain
ascendant par le calme, la douceur, la sagesse de ses entretiens,
parvint  le tranquilliser un peu,  lui prouver que les deux
premires propositions taient, aprs tout, conformes  ce qu'il avait
toujours pens et toujours dit, et que quant  la troisime, elle
n'tait qu'une promesse d'examiner, qu'elle ne contenait pas mme
l'indication d'une solution, et surtout aucune mention d'un systme
quelconque d'arrangement. Nanmoins pour rassurer Pie VII sur ce
dernier point, le prfet fit partir un courrier afin de dire aux
prlats que le paragraphe de la dclaration relatif  la dernire
proposition devait tre ray, absolument ray, que quant au reste,
pourvu qu'on y vt, non point un trait ni un engagement, mais un
prliminaire pouvant servir de base  une ngociation, le Pape le
maintenait. Cela obtenu, Pie VII se calma, et crivit au cardinal
Fesch une lettre dans laquelle, se louant beaucoup des trois prlats,
et autorisant le concile  croire ce qu'ils diraient, il exprimait 
peu prs les dispositions que nous venons de faire connatre.

[En marge: Napolon satisfait du rsultat obtenu par la dputation
envoye  Savone.]

Lorsque les prlats envoys  Savone furent de retour  Paris,
Napolon se montra assez satisfait du rsultat de leur mission, car,
bien que sur l'tablissement futur de la papaut on ft loin d'tre
d'accord avec Pie VII, sur l'institution canonique, et en particulier
sur les vingt-sept prlats  instituer, on avait obtenu tout ce qu'il
tait possible de dsirer, et le gouvernement de l'glise n'tait plus
menac d'interruption. Toute crainte d'un schisme tait entirement
carte. Le concile, en effet, sous le rapport de l'institution
canonique, ne pouvait manquer d'adopter une solution que le Pape
lui-mme agrait; et quant  l'tablissement pontifical, l'accord
natrait du temps, de la ncessit, de la toute-puissance de Napolon,
et de l'impuissance de l'infortun Pie VII.

[En marge: Presque tous les prlats tant arrivs  Paris, on s'occupe
d'ouvrir le concile.]

Les vques taient presque tous arrivs; on en comptait une centaine
environ, dont trente  peu prs pour l'Italie. Ceux qui manquaient
soit parmi les Franais, soit parmi les Italiens, taient des
vieillards infirmes, incapables de voyager  de grandes distances, ou
bien quelques vques romains qui avaient refus le serment  cause du
renversement du gouvernement pontifical. Telle quelle, la runion des
prlats arrivs tait suffisante pour que le concile et l'clat et
l'autorit convenables, car,  trs-peu d'exceptions prs, tout ce qui
avait pu venir tait venu.

[En marge: Dispositions des prlats appels au concile.]

[En marge: Danger qui peut rsulter du concile, et que personne ne
prvoit, except le duc de Rovigo.]

[En marge: Confiance de Napolon en cette occasion, gale  celle
qu'il prouve dans toutes ses entreprises.]

Les dispositions des vques taient de nature  tromper le
gouvernement, et  les tromper eux-mmes sur le rsultat du concile.
Quoique pleins au fond du coeur d'une respectueuse compassion pour les
malheurs de Pie VII, dsapprouvant compltement l'abolition de la
puissance temporelle du Saint-Sige, pousss au mcontentement par les
coteries des royalistes dvots au milieu desquels la plupart d'entre
eux avaient l'habitude de vivre, ils se seraient bien gards de
manifester leurs sentiments, surtout depuis la catastrophe des
cardinaux noirs. La terrible rputation du duc de Rovigo les
pouvantait  tel point que beaucoup d'entre eux avaient fait leur
testament avant de quitter leur diocse, et avaient embrass leurs
principaux fidles, comme s'ils n'avaient pas d les revoir. Et
c'taient en gnral les plus hostiles qui taient les plus soumis,
car dans leur terreur ils croyaient Napolon presque aussi instruit du
secret de leur coeur que Dieu lui-mme, et ils ne le croyaient pas
aussi clment. Les modrs, habitus  penser de Napolon un peu moins
mal, taient un peu moins pouvants; ils auraient voulu apaiser le
trouble survenu entre l'Empereur et le Pape, trouver pour cela un
moyen terme qui les contentt tous deux, et sortir ainsi d'embarras,
l'glise sauve, le Pape tir de sa prison, et Napolon satisfait.
Pourtant qu'une tincelle vnt mettre le feu  tous les sentiments
cachs au fond des coeurs, et il pouvait en jaillir une explosion.
Personne ne s'en doutait, et personne dans le gouvernement de Napolon
n'tait capable de le prvoir. M. Bigot de Prameneu, ministre
honnte et doux, n'avait aucune ide des assembles dlibrantes, et
Napolon lui-mme, quoique habitu  deviner tout ce qu'il ignorait,
croyait,  en juger par son Corps lgislatif, qu'il viendrait  bout
de ses vques comme de ses lgislateurs muets et appoints. Il ne
s'inquitait gure plus de son diffrend avec le Pape que d'un
diffrend qu'il aurait eu avec le grand-duc de Bade, bien qu'il ft
importun de cette _querelle de prtres_, comme il l'appelait,
querelle qui pour son got devenait trop longue et trop tenace. Le duc
de Rovigo seul, quoique n'ayant jamais appris par exprience ce que
pouvait devenir une assemble dlibrante, mais trs-avis, ayant
gagn adroitement la confiance de plus d'un prlat, et sachant combien
les royalistes de Paris mettaient de soin  circonvenir les membres du
concile, avait conu quelques apprhensions, et en avait fait part 
Napolon. Celui-ci ayant toujours  sa disposition Vincennes, ses
grenadiers, sa fortune, et tout tourdi d'ailleurs de l'effet produit
par la naissance du Roi de Rome, effet qui galait l'clat de ses plus
grandes victoires, n'avait tenu aucun compte des craintes qu'on avait
cherch  lui inspirer.

[En marge: La prsidence du concile dfre au cardinal Fesch,  cause
de sa parent.]

Le concile, qui devait d'abord tre runi le jour du baptme, ne
l'ayant pas t par la raison vraie ou simule de l'impossibilit pour
des vieillards d'assister  deux grandes crmonies en un jour, le fut
la semaine suivante, le lundi 17 juin,  l'glise de Notre-Dame. Sur
les vives instances du cardinal Fesch, qui prtendait  la prsidence
du concile en vertu de son sige (il tait archevque de Lyon), on
avait consenti, dans une runion pralable tenue chez lui,  lui
dfrer cet honneur. Les vques avaient adopt cette rsolution non
point par considration pour sa qualit de primat des Gaules, qu'ils
ne reconnaissaient point, mais pour commencer les oprations du
concile par un acte de dfrence envers l'oncle de l'Empereur. Ils
avaient dcid galement qu'on suivrait le crmonial adopt au
concile d'Embrun en 1727, et qu'on prterait le serment de fidlit au
Saint-Sige, qui depuis le concile de Trente avait t impos  toute
runion de prlats, provinciale, nationale ou gnrale.

[En marge: Sance d'ouverture le lundi 17 juin 1811.]

Le 17 juin au matin, cardinaux, archevques, vques, au nombre de
plus de cent, se rendirent processionnellement de l'archevch 
Notre-Dame, en observant le crmonial usit dans les conciles. Bien
que Napolon, ne connaissant d'autre prcaution contre la libert que
le silence, et svrement ordonn l'exclusion du public et notamment
celle des journalistes, un grand nombre de curieux taient accourus
aux portes, les uns pour recueillir tout ce qu'ils pourraient, les
autres pour repatre leurs yeux de cet imposant spectacle.

[En marge: Sermon d'ouverture prononc par M. l'abb de Boulogne,
vque de Troyes.]

On clbra la messe avec beaucoup de pompe, aprs quoi M. l'abb de
Boulogne, vque de Troyes, charg de prononcer le sermon d'usage 
l'ouverture des conciles, prcha longuement et avec une loquence
apprte. Dans sa harangue, il tint la balance assez gale entre le
Pontife et l'Empereur, parla avec respect des deux puissances, de
l'importance de leur accord, non pas avec la grandeur de Bossuet en
1682, mais avec un certain clat de langage qui frappa les
assistants. Il exprima formellement son adhsion aux doctrines de
Bossuet, dit aussi qu'en cas de ncessit une glise devait trouver en
elle-mme de quoi se sauver, ce qui tait la doctrine impriale
tendant  se passer du Pape, mais en mme temps fit grande profession
de dvouement et d'amour envers le Pontife prisonnier. Singulier
symptme des sentiments qui remplissaient tous les coeurs! Ce qu'il
dit des doctrines de 1682, de la ncessit o une glise pouvait tre
de se sauver elle-mme, passa comme doctrine de convention accorde
aux exigences du moment, et ce qu'il exprima de respect pour la
puissance papale produisit au contraire une sensation profonde. Aussi
son discours, quoique revu et censur par M. le cardinal Fesch, eut
toute l'apparence d'une manifestation secrtement hostile 
l'Empereur.

[En marge: Serment prt par le concile au Saint-Sige.]

Immdiatement aprs le sermon, le cardinal Fesch, la mitre en tte,
montant sur un trne dress pour cet usage, prta le serment prescrit
par Pie IV: _Je reconnais la sainte glise catholique et apostolique
romaine mre et matresse de toutes les autres glises; je promets et
je jure une vritable obissance au Pontife romain, successeur de
saint Pierre, prince des aptres et vicaire de Jsus-Christ_.

[En marge: Effet produit par la premire sance du concile.]

Ces paroles, quoiqu'elles ne fussent qu'une formule convenue, murent
profondment les assistants, car jurer obissance au Pontife
prisonnier,  quelques pas du palais de l'Empereur qui le tenait en
captivit, pouvait paratre trangement audacieux. Il en est toujours
ainsi dans les assembles: tout ce qui touche indirectement au
sentiment secret qu'elles prouvent, surtout lorsque ce sentiment est
comprim, les fait tressaillir. On se retira mu, surpris de ce qu'on
avait senti, et tout homme expriment qui aurait vu cette assemble,
n'aurait pas manqu de prvoir qu'elle allait chapper  ceux qui
prtendaient la mener, au gouvernement, et  elle-mme.

[En marge: Premire irritation de Napolon apaise par M. Duvoisin.]

Napolon, inform par quelques avis de la manire dont les choses
s'taient passes, voulut connatre le discours de M. de Boulogne
ainsi que le serment prt, se plaignit vivement de les avoir ignors,
ce qui attestait chez lui et chez ses ministres l'inattention de gens
trangers  la conduite des assembles dlibrantes, rprimanda tout
le monde d'une incurie dont il tait le plus coupable, gourmanda
particulirement le cardinal Fesch, qu'il respectait fort peu, et dont
il ne pouvait prendre au srieux ni le savoir, ni la vertu, ni la
gravit, et n'couta que M. Duvoisin, qui lui expliqua l'origine et le
sens de ce serment tabli en 1564, immdiatement aprs le concile de
Trente, pour rpondre aux protestants par une formule solennelle
d'adhsion  l'glise romaine. On acheva de le calmer en lui
dmontrant qu' la veille d'une dcision qui pouvait retrancher
quelque chose de l'autorit du Saint-Sige, il fallait que l'glise de
France, en faisant acte d'indpendance, ft acte aussi de fidlit,
pour n'tre ni souponne, ni calomnie, ni infirme dans son autorit
morale.

[En marge: Nomination par dcret du bureau qui doit diriger les
travaux de l'assemble.]

Napolon, quoique apais, fut ds ce moment un peu moins confiant dans
le rsultat du concile. Il voulut que la direction de l'assemble ft
confie  des mains sur lesquelles il pt compter, et il dcida par
dcret que cette direction serait remise  un bureau compos du
prsident, de trois prlats nomms par le concile, et des deux
ministres des cultes de France et d'Italie, MM. Bigot de Prameneu et
Bovara. Il confirma dans ce dcret la rsolution qui avait dfr la
prsidence au cardinal Fesch.

On avait en outre prpar un message, rdig par M. Daunou en un
langage aussi littraire qu'impolitique, fort remani par Napolon,
mais pas assez pour le rendre convenable, message dans lequel toute
l'histoire du conflit avec Rome tait longuement et durement expose,
et la question  rsoudre prsente d'une manire beaucoup trop
imprative. C'est le jeudi 20 que le dcret rglant la tenue de
l'assemble et le message furent apports au concile. Les deux jours
couls entre le lundi et le jeudi s'taient passs en secrtes
entrevues, infiniment plus actives du ct des mcontents que du ct
des adhrents au pouvoir. La libert, quand elle dbute quelque part,
trouve toujours le pouvoir novice, gauche, irritable parce qu'il est
gauche, et lui cause autant de dsagrment que de trouble. On devait
ici en faire une nouvelle preuve, et s'irriter maladroitement contre
ce qu'on ne savait pas prvenir.

[En marge: Le dcret portant nomination du bureau, et le message
imprial, prsents au concile dans la sance du 20 juin.]

[En marge: Scrutin pour la composition du bureau.]

Le concile tint donc une sance gnrale le 20. Les deux ministres
transports  Notre-Dame dans les voitures de la cour, et escorts de
la garde impriale, y arrivrent en grande pompe, ayant en main le
dcret sur la formation du bureau, et le message. Ils prirent place 
ct du prsident, et lurent d'abord le dcret, chacun dans sa langue.
Cette autorit, qui rappelait celle que les empereurs romains avaient
exerce auprs des premiers conciles, lorsque le christianisme n'avait
point encore institu son gouvernement et trait d'gal  gal avec
les matres de la terre, causa une sensation assez vive, mais qui ne
se manifesta que sur les visages. On laissa le moderne Csar confirmer
le prsident qu'on s'tait donn, tablir ses deux commissaires
impriaux  droite et  gauche du fauteuil prsidentiel, et on se mit
 jeter des noms dans une urne pour dsigner les trois prlats qui
devaient complter le bureau. Dans une assemble bien dirige, les
voix se seraient rparties en deux masses, l'une reprsentant
l'opinion dominante, l'autre reprsentant l'opinion contraire, ce qui
est la condition indispensable pour que toute runion d'hommes
aboutisse au but pour lequel elle est forme. L'assemble n'tant pas
mme dirige, l'parpillement des voix fut extrme. Sur une centaine
de membres prsents, il y eut  peine trente voix pour le candidat qui
en obtint le plus. Elles furent donnes  l'archevque de Ravenne,
parvenu  runir ce nombre parce qu'on voulait faire aux Italiens la
politesse d'appeler au bureau l'un de leurs prlats. Aprs lui, M.
d'Aviau, archevque de Bordeaux, ecclsiastique respectable mais
trs-peu clair, et ne prenant aucun soin de cacher l'indignation que
lui faisait prouver la captivit du Saint-Pre, en obtint vingt-sept.
M. l'archevque de Tours (de Barral), M. l'vque de Nantes
(Duvoisin), l'un et l'autre assez connus par leur mrite, leur rle
conciliateur, leur rcente mission  Savone, en obtinrent chacun
dix-neuf. Comme il ne fallait qu'un membre pour complter les trois
nominations qu'on avait  faire, on appela le sort  prononcer entre
MM. de Barral et Duvoisin, et ce dernier alla siger au bureau. Aprs
la composition du bureau, on lut le message. Sa rdaction dure,
hautaine, produisit la plus pnible impression. Tous les griefs envers
l'glise taient rappels dans ce message avec une excessive amertume,
ce qui ne concordait pas avec la mission pacifique de Savone, qui
semblait avoir t ordonne dans le dsir d'un arrangement amiable, et
dont le gouvernement affectait mme de se montrer satisfait afin de
disposer favorablement les esprits. On se spara donc triste et
troubl.

Les choix du concile pour le bureau taient un premier symptme
fcheux. C'est en effet par les choix de personnes que les assembles,
mme les plus discrtes, trahissent leurs vritables inclinations, car
elles ont ainsi l'avantage de manifester leurs opinions sans s'exposer
 la peine ou au danger de les exprimer. Or ici, au milieu de
l'parpillement des suffrages rsultant du dfaut de direction, le
seul membre du concile qui et obtenu une vraie majorit aprs
l'archevque de Ravenne, lu par convenance, tait l'archevque de
Bordeaux, notoirement improbateur de la politique religieuse du
gouvernement.

[En marge: Fausse situation des prlats nomms et non institus.]

[En marge: Par la faiblesse du cardinal Fesch, on refuse voix
dlibrative aux prlats non institus.]

Il s'tait produit un autre symptme non moins fcheux, et d en
grande partie aux tergiversations du cardinal Fesch, c'tait la
situation faite aux vques nomms et non institus. Sur vingt-sept
prlats qui se trouvaient dans ce cas, il y en avait dix-huit dont on
ne pouvait pas contester la qualit piscopale, bien qu'on pt
contester leur sige. C'taient ceux qui, promus d'un diocse  un
autre, n'avaient un titre contestable que relativement  leur nouveau
diocse, mais en avaient un incontestable relativement  l'ancien.
Ainsi le cardinal Maury, aux yeux du Pape, pouvait n'tre pas encore
archevque de Paris, mais il tait certainement vque de
Montefiascone. Neuf ecclsiastiques sur vingt-sept, promus pour la
premire fois  des siges, n'taient pas encore tout  fait vques
pour l'glise, quoiqu'ils le fussent pour le pouvoir qui les avait
nomms. Puisqu'on les avait convoqus, il tait peu sant de leur
refuser voix dlibrative, les anciens conciles surtout offrant
l'exemple de membres dlibrants qui n'taient point vques. Dans les
runions prparatoires chez le cardinal Fesch, le cardinal Maury ayant
voulu introduire l'un des vques non institus, M. de Boulogne,
l'auteur du sermon d'ouverture, s'tait cri que la prsence de ces
prlats dans leur diocse tait dj un scandale, que ce scandale
serait bien plus grand, qu'il serait intolrable dans l'assemble o
l'on allait dcider de leur sort. Cette vhmente apostrophe,
soufferte chez le prsident du concile, chez l'oncle de l'Empereur,
aurait d recevoir une rponse  l'instant mme. Tout le monde au
contraire s'tait inclin avec une sorte de soumission devant les
paroles de M. de Boulogne, le cardinal Maury aussi bien que le
cardinal Fesch, et les _non institus_, comme on les appelait, avaient
t exclus sans opposition des runions prparatoires. Dans le scrutin
pour la composition du bureau, on leur avait accord voix
dlibrative, mais en spcifiant que ce serait pour cette fois
seulement, et sans tirer  consquence pour l'avenir. Personne n'avait
os combattre l'opinion qui cartait les prlats _non institus_. Il
devenait vident que si hors du concile on tremblait devant le matre
qui dominait l'Empire, dans l'intrieur du concile on tremblait
davantage encore, s'il tait possible, devant un autre matre dj
fort apparent, c'tait l'opinion publique, qui condamnait les
violences despotiques de Napolon envers le Saint-Sige, et condamnait
ses violences, il faut le dire, beaucoup plus que ses doctrines
thologiques, puisque M. de Boulogne lui-mme paraissait dispos 
admettre des limites  l'institution canonique. Sans doute d'anciens
royalistes, se cachant dans l'ombre, s'agitaient pour exciter cette
opinion. Mais l'opinion travaille se reconnat bien vite: il faut la
pousser pour qu'elle clate. L'opinion spontane, vraie, naturelle,
cherche au contraire  se contenir, clate  l'improviste et malgr
elle, comme la passion, avec le regret de s'tre abandonne  ses
lans. C'est ce qu'on voyait ici, et ce qu'on vit bien plus clairement
encore  chaque sance de cette singulire assemble.

[En marge: Anxit gnrale  la suite des premires sances du
concile.]

[En marge: Opinions et voeux des hommes sages du concile.]

Aprs ces runions prliminaires, une sorte d'anxit se manifesta
partout. Les prlats partisans du gouvernement, et ils n'taient pas
les plus nombreux, auraient voulu qu'on leur donnt plus d'appui, et
qu'on n'abandonnt point leurs collgues non institus. Ils se
plaignaient de n'tre soutenus ni par le cardinal Fesch, ni par le
ministre des cultes, trangers l'un et l'autre  l'art de conduire une
assemble, et flchissant tour  tour devant l'Empereur ou devant le
concile. Les prlats, en plus grand nombre, qui, sans tre prcisment
les partisans du gouvernement, dsiraient un accommodement entre
l'Empereur et l'glise, par amour du bien, par crainte d'une
collision, taient dsols de la forme du message. On leur avait
assur, et ils avaient cru qu'on tait revenu de Savone d'accord avec
le Pape. tait-ce vrai? tait-ce faux? Ils ne savaient plus qu'en
penser aprs avoir entendu ce message si aigre, si dur, on pouvait
presque dire si brutal! Pourquoi, par exemple, cette vhmente sortie
au sujet de la bulle d'excommunication? On convenait que cette bulle
tait une faute, car personne n'approuvait qu'on chercht  branler
l'autorit tablie aprs une rvolution sanglante dont le souvenir
n'tait point effac. Mais le Pape, s'il avait eu la parole, que
n'aurait-il pas pu dire, lui aussi, de son palais forc, de sa
personne sainte enleve par des gendarmes, et tenue prisonnire comme
celle d'un criminel d'tat? Pourquoi d'ailleurs ces rcriminations si
on voulait s'entendre et se rconcilier?... Y avait-il chance d'y
russir?... L'esprait-on encore?... Pourquoi ne s'expliquait-on pas 
ce sujet? pourquoi ne faisait-on pas savoir si on tait oui ou non
d'accord avec le Saint-Sige?

[En marge: Dispositions particulires des prlats italiens.]

Voil ce que rptaient les prlats modrs, formant le grand nombre,
et dsirant une fin pacifique de tous ces troubles. Parmi eux, les
Italiens surtout paraissaient stupfaits. Ils taient partis de chez
eux avec l'ide que partout on admirait et craignait Napolon, et 
Paris, au milieu de la capitale de la France, ils trouvaient sans
doute qu'on le craignait beaucoup, mais ils voyaient que malgr la
crainte, la population parisienne, toujours indomptable, jugeait,
critiquait son matre, le blmait quelquefois avec violence, et
qu'elle tait loin de se soumettre  l'homme  qui elle voulait
pourtant que le monde ft soumis. Ces pauvres Italiens demandaient
qu'on leur expliqut ce contraste, et  l'anxit gnrale joignaient
le plus trange tonnement.

[En marge: Ce que pensent les prlats hostiles au gouvernement.]

Quant aux prlats rsolment hostiles au gouvernement, aussi peu
nombreux que ceux qui lui taient rsolment favorables, ils taient
domins les uns par l'indignation sincre des attentats commis contre
le Pape, les autres par les passions de l'ancien royalisme, qui
commenait  se rveiller grce aux fautes du pouvoir. Quel que ft du
reste le motif de leur hostilit, ils taient fort satisfaits de
l'esprit qui se montrait dans le concile, quoique effrays des
consquences que cet esprit pouvait amener, et ils se laissaient aller
 leur penchant avec une complte inexprience du monde et des hommes,
car la saintet n'est pas toujours la sagesse.

[En marge: Formation d'une commission pour rdiger une adresse en
rponse au message imprial.]

Une nouvelle et importante occasion allait s'offrir pour le concile de
manifester les dispositions dont il tait anim. C'tait l'adresse 
rdiger en rponse au message imprial. Le gouvernement ayant de son
point de vue nonc les faits et les questions que ces faits
soulevaient, le concile devait  son tour exposer les uns, et les
autres du point de vue qui lui tait propre. De l rsultait la
ncessit d'une adresse. C'tait naturellement une commission qui
devait la rdiger. Cette commission, forme selon l'esprit du
concile, se composait des cardinaux Spina et Caselli, personnages
assez clairs mais cherchant comme tous les Italiens membres de cette
assemble  luder les difficults plutt qu' les rsoudre; des
archevques de Bordeaux et de Tours, le premier, comme nous l'avons
dit, honnte mais aveugl par la passion; le second, M. de Barral,
revenant de Savone, et dj parfaitement connu; des vques de Gand et
de Troyes, MM. de Broglie et de Boulogne, prlats respectables, passs
tous deux de l'enthousiasme pour le Premier Consul  une haine
imprudente contre l'Empereur; de l'vque de Nantes, M. Duvoisin, dont
il n'y a plus rien  dire pour le faire connatre: enfin des vques
de Comacchio et d'Ivre, Italiens qui tchaient de passer sains et
saufs entre tous les cueils de cette situation. La commission se
runit chez le cardinal Fesch, qui devait la prsider.

[En marge: Difficult de la rdaction de cette adresse.]

On y discuta toutes les questions gnrales que faisait natre la
situation, bien plus que la question spciale de l'institution
canonique. Il tait difficile de se mettre d'accord sur des sujets
tels que les propositions de Bossuet, surtout en prsence des prlats
italiens; sur la bulle d'excommunication, qu'on dplorait gnralement
sans vouloir cependant en parler dans les mmes termes; sur les
relations du Saint-Sige avec le pouvoir temporel, dans un moment o
un matre tout-puissant voulait ter aux papes leur existence
princire; sur les prrogatives de la papaut et sur la facult
qu'elle pouvait avoir de s'en dessaisir dans tels ou tels cas. Sur
quoi on tait d'accord, c'tait sur la ncessit de rapprocher
Napolon et Pie VII; mais tout en flchissant sous la main du plus
puissant des deux, en reconnaissant mme les services par lui rendus 
l'glise, on inclinait de coeur (disposition qui honorait le concile)
vers celui qui tait proscrit et prisonnier. Le texte du projet
d'adresse, prudent envers Napolon, tait plein d'effusion envers Pie
VII. Enfin aprs avoir modifi en divers sens ce texte, dont M.
Duvoisin tait l'auteur, on le prsenta le 26 juin au concile
assembl.

[En marge: Prsentation au concile du projet d'adresse.]

[En marge: Impressions diverses  la lecture de ce projet.]

Quoique le projet, rdig par un homme sage, amend ensuite par
plusieurs personnages d'inclinations opposes, et perdu les asprits
qui pouvaient blesser les susceptibilits contraires, il produisit sur
les prlats mus par la situation, mus par leur runion en un grand
corps, les mmes sensations que dans le sein de la commission. Les
Italiens taient choqus par les doctrines de Bossuet trop ouvertement
professes; les modrs en gnral entendaient avec peine rappeler
cette bulle d'excommunication, grande faute du Pape qui embarrassait
tout le monde, except les partisans dcids du gouvernement. Ceux-ci
trouvaient que les droits du pouvoir temporel auraient d tre plus
expressment formuls, que la comptence du concile aurait d tre
plus clairement nonce. Leurs adversaires au contraire ne voulaient
pas qu'on s'engaget d'avance sur cette dernire question, et
dsiraient qu'on restt dans les gnralits, en exprimant la bonne
volont de mettre un terme aux maux de l'glise.

Ce sont l les perplexits accoutumes de toute assemble dlibrante,
 moins que forme par une longue pratique elle n'ait ses partis
pris, et n'ait acquis le talent de se gouverner. Ce ne pouvait tre le
cas d'une runion si nouvelle, et appele  traiter des sujets si
difficiles. Mais il s'y passait un phnomne, trange aux yeux des
hommes inexpriments, fort ordinaire aux yeux des hommes habitus au
rgime des pays libres.  peine ces prlats, si timides dans Paris,
taient-ils runis dans le concile, qu'ils taient comme transforms:
la peur les abandonnait; le sentiment qui possdait le plus grand
nombre d'entre eux se faisait jour, et ce sentiment tait une profonde
douleur de la situation de Pie VII, douleur qui au moindre choc
pouvait se changer en indignation! L'effet des grandes runions
d'hommes est d'effacer les sentiments particuliers, pour donner essor
au sentiment gnral qui les anime, sentiment qui, tour  tour,
violent s'il est contrari, paisiblement dominateur s'il ne l'est pas,
entrane souvent ceux qui l'prouvent plus loin qu'ils ne voudraient
aller. C'est ce qui fait que dans les assembles dlibrantes il faut
tant de caractre, de sang-froid, pour se gouverner soi et les autres,
et que ces assembles sont, suivant l'usage qu'on en sait faire, des
instruments si utiles ou si dangereux.

[En marge: Soudaine proposition faite par l'vque de Chambry de se
rendre  Saint-Cloud pour demander  Napolon la libert du Pape.]

[En marge: motion extraordinaire dans le concile.]

[En marge: Le cardinal Fesch lve la sance afin d'apaiser le
tumulte.]

Pas un des prlats prsents  la discussion de cette adresse ne
s'tait dout des motions qu'il prouverait, ni des rsolutions qu'il
serait prt  adopter dans cette sance. La plupart des membres du
concile, intimids avant d'entrer dans la salle des dlibrations,
chauffs, enhardis ds qu'ils y taient runis, approuvaient d'un
ct, blmaient de l'autre, s'interrompaient comme des laques, et
rclamaient ceux-ci tel retranchement, ceux-l tel autre, rclamations
auxquelles M. Duvoisin, rapporteur du projet d'adresse, rpondait avec
beaucoup de patience et de mesure, afin d'arriver  un rsultat. Il y
avait cinq heures que cette agitation durait, lorsque l'vque de
Chambry, prlat respectable, proche parent d'un gnral au service de
l'Empereur, M. Dessolle, se lve, et les yeux anims par la nature de
la proposition qu'il va faire, dit que les vques runis en concile
ne peuvent pas dlibrer ici comme membres de l'glise, tandis que le
chef de l'glise universelle, le vnrable Pie VII, est dans les fers.
Il propose au concile d'aller en corps  Saint-Cloud demander 
l'Empereur la libert de Pie VII, et ajoute que cette dmarche faite,
la libert du Pontife obtenue, on pourra alors rsoudre les questions
proposes, et probablement parvenir  s'entendre.  ces paroles on
sent vibrer tous les coeurs d'motion, de piti respectueuse, et mme
de remords, car il y avait peu de dignit  dlibrer tranquillement
sous les votes de la basilique mtropolitaine, lorsque le Pape
prisonnier n'avait pas seulement un ami pour s'ouvrir  lui, pas un
lambeau de papier pour crire les penses qui agitaient son me. Une
grande partie des prlats, mme les plus modrs, se lvent
involontairement en criant: Oui, oui,  Saint-Cloud! Tous ces
vieillards sont transports d'enthousiasme. Les plus rservs,
apercevant le danger d'une telle dmarche, voudraient et n'osent
opposer les conseils de la prudence aux impulsions de la gnrosit.
Ils ont encore plus peur du sentiment qui domine les mes au dedans
du concile, que de la puissance terrible qui subjugue tout au dehors.
Le cardinal Fesch perdu, ne sachant que faire, consulte le bureau, ne
trouve aucune lumire auprs des deux ministres dont la prsence
irrite le concile sans le diriger, et suivant l'avis de M. Duvoisin,
seul capable de donner un conseil utile, lve la sance, qu'il renvoie
au lendemain. La rsolution tait sage, et fut immdiatement excute,
les plus aviss des prlats se htant de quitter leurs siges afin
d'entraner les autres par leur exemple, et laissant les plus anims
demander qu'on ne se spart point sans avoir dlibr.

[En marge: Terreur des membres du concile le lendemain de cette
explosion.]

Malgr le silence des journaux, l'effet de cette sance fut grand dans
Paris. La joie fut vive parmi les ennemis de Napolon, autrefois peu
nombreux, et par sa faute commenant  le devenir beaucoup. Les gens
de parti se pressaient autour des Pres du concile, les flattaient,
les encourageaient pour les pousser plus loin encore. Mais ces
malheureux vques, trangers  la politique, bien que quelques-uns
fussent d'anciens partisans de la maison de Bourbon, taient tout
tonns de ce qu'ils avaient os, et, sortis de Notre-Dame, avaient
senti renatre la terreur que leur causait le duc de Rovigo. Celui-ci
en effet n'avait pas manqu de leur faire dire par des prlats
affids, qu'il fallait qu'ils rflchissent  leur conduite, car il
n'tait pas homme  les mnager, et  leur laisser renouveler les
scnes de la rvolution en habit religieux.

[En marge: Langage des membres du Corps lgislatif  l'gard du
concile.]

Le Corps lgislatif, runi dans le moment, parce qu'on avait voulu
qu'il assistt au baptme, et qu'une fois runi on en profitait pour
lui donner le budget  homologuer, tait surpris, confus et jaloux.
Corps sans vie, oisif, pay, n'ayant aucune question srieuse 
rsoudre, il tait honteux de sa nullit, et on entendait ses membres
dire de toutes parts, que si on n'y prenait garde, la convocation de
ces prtres allait devenir la convocation des tats gnraux de
l'Empire, et amener Dieu sait quelles consquences, mais que sans
doute l'Empereur y tiendrait la main, et qu'ils taient prts, quant 
eux,  voter les lois dont on aurait besoin pour terminer ces
querelles dignes d'un autre temps. Le mot de ces tristes lgislateurs
n'tait pas sans vrit. Ce concile ressemblait effectivement aux
tats gnraux, surtout en un point, c'est que la premire runion de
citoyens forme sous ce rgne faisait clater tout  coup, avec une
violence qu'on n'avait pas prvue, et dont on n'tait pas matre, les
sentiments dont tous les coeurs taient anims.

Napolon, qui, malgr sa perspicacit, ne s'tait pas attendu  cette
explosion, tait surpris, irrit, se promenait dans son cabinet avec
agitation, profrait des menaces, mais n'clatait pas encore, retenu
qu'il tait par MM. Duvoisin et de Barral, qui lui promettaient un
heureux rsultat de la convocation du concile, s'il savait patienter
et user de modration.

[En marge: Aprs de nouvelles explications, l'adresse en rponse au
message imprial est enfin adopte.]

Le jour suivant le concile fut calme, selon l'usage des assembles,
qui, semblables en cela aux individus, sont paisibles le lendemain
d'une journe d'agitation, troubles le lendemain d'une journe de
repos. MM. Duvoisin, de Barral, tous les hommes sages qui craignaient
des violences et qui ne dsespraient pas encore d'une issue
favorable, se rpandirent dans les rangs de la sainte assemble,
disant que lorsqu'on aurait adopt l'adresse, lorsqu'on y aurait donn
des garanties au pouvoir contre la puissance papale, qui avait aussi
ses abus, tmoin la bulle d'excommunication, lorsqu'on aurait montr
la disposition du concile  faire cesser les refus d'institution
canonique, Napolon, rassur, deviendrait plus accommodant, et
rendrait le Pape aux fidles. Grce  beaucoup d'explications de ce
genre donnes en tte--tte, grce  de nouveaux retranchements qui
lui trent tout caractre, l'adresse fut vote par la presque
totalit des membres du concile, except les Italiens, qui ne purent
s'y associer par leur vote  cause des propositions de 1682, mais qui
ne se prononcrent pas contre, afin de prouver que c'tait de leur
part abstention et non pas opposition.

[En marge: Napolon refuse de recevoir l'adresse.]

L'adresse fut donc adopte aprs les discussions et les difficults
dont on vient de lire le rcit. Napolon, profondment bless des
retranchements qu'elle avait d subir, fit dclarer qu'il ne la
recevrait pas, ce qui intimida le concile sans le modrer, car on peut
jeter de la crainte dans les coeurs qu'un sentiment possde, mais on
n'efface pas ce sentiment, et il jaillit de nouveau  la premire
occasion.

[En marge: Les prlats non institus privs dfinitivement du droit de
voter.]

[En marge: Admission du prince primat.]

Dans ces sances les prlats non institus avaient t dfinitivement
sacrifis, ou plutt ils s'taient sacrifis eux-mmes en renonant 
la facult de voter qu'ils dsespraient d'obtenir. Le prince primat,
chancelier de la Confdration du Rhin, chef de l'glise allemande,
avait t reu dans le concile  grand'peine, car ces vques, peu au
fait des hommes et des choses de leur temps, s'taient figur, d'aprs
ce qu'on leur avait racont, que ce prince ecclsiastique tait un
philosophe, un illumin, un incrdule. Ils n'imaginaient pas qu'un
noble, un prtre, qui osait se dire ami de Napolon et de la France,
pt tre autre chose. Pourtant ils avaient cout avec curiosit et
avec quelque fruit ses dolances sur l'tat de l'glise allemande,
tat qui tait la preuve frappante de l'abus de l'institution
canonique, lorsque, au lieu d'tre la garantie des bons choix, elle
devenait une arme de guerre. Ils avaient mieux jug ce prince en
l'coutant, et l'avaient admis au concile avec l'un de ses
suffragants.

[En marge: On aborde enfin la question de l'institution canonique.]

[En marge: Formation d'une commission.]

Il fallait enfin aborder la grande question pour laquelle le concile
tait assembl, et M. Duvoisin avait annonc que l'Empereur exigeait
qu'on s'en occupt immdiatement. Cette runion en effet incommodait
Napolon, et il ne voulait pas qu'elle restt  rien faire. On ajouta
 la commission qui avait rdig l'adresse, l'vque de Trves, l'un
des envoys  Savone, l'vque de Tournay, Alsacien de moeurs
relches et d'opinions violentes, et on lui dfra la question si
pineuse de l'institution canonique. Le gouvernement avait dclar que
le Concordat tait viol  ses yeux par le refus d'institution qui
laissait vingt-sept siges vacants, qu'il se tenait donc pour dgag 
l'gard de ce trait, et qu'il ne pourrait y revenir que si on
adoptait des modifications qui prvinssent le retour des abus dont il
avait  se plaindre. C'tait au concile  imaginer et  voter ces
modifications.

[En marge: Quelle est la solution la plus dsirable dans le moment.]

[En marge: Personne ne pouvant faire prvaloir cette solution, on se
livre de part et d'autre aux exagrations les plus contraires.]

La commission, compose de douze membres, se runit chez le cardinal
Fesch. Enfin elle tait au coeur de l'oeuvre. Il fallait renoncer 
toutes les tergiversations, et s'expliquer sur la grave matire
soumise aux Pres assembls. Si quelqu'un en ce moment avait t  lui
seul la sagesse arme, ce qui malheureusement est rare, il aurait d
prononcer  la fois, que le principe de l'institution canonique devait
rester inviolable, et que le Pape devait instituer les vingt-sept
prlats nomms; si de plus il et t la sagesse puissamment arme, il
aurait amen Napolon ou  restituer Rome  Pie VII, ou  lui donner
au moins Avignon, sans engagement contraire aux justes susceptibilits
de ce Pontife; il lui aurait par exemple accord Avignon, ses
cardinaux, son gouvernement, convenablement dots, sans lui faire
sanctionner l'abandon du territoire romain, sans lui faire reconnatre
cette dclaration de 1682, si vraie sans doute, si embarrassante
nanmoins pour le chef de l'glise romaine, et si peu honorable 
accepter dans la position o il se trouvait. La papaut aurait ainsi
vcu dans un lieu historique pour elle, libre et honore, Dieu restant
charg de l'avenir, comme il convient  sa puissance, et non  la
ntre. C'tait l tout ce que le temps comportait. Mais personne
n'ayant le pouvoir de faire prvaloir cette solution moyenne, qui
existe presque toujours dans chaque circonstance, et qui est le plus
souvent la meilleure, on disputait violemment, chacun ayant en ses
mains un fragment de la vrit.

[Date en marge: Juillet 1811.]

[En marge: Communication  la commission de ce qui s'est pass 
Savone entre le Pape et les trois prlats envoys en mission.]

[En marge: La commission considre comme non avenue la dclaration du
Pape, parce qu'elle n'est pas signe.]

La premire chose  faire tait d'exposer ce qui avait t convenu 
Savone entre le Saint-Pre et les trois prlats qu'on lui avait
envoys, ce qui du reste se rapprochait beaucoup des conclusions que
nous venons d'noncer comme les plus acceptables. M. de Barral le fit
avec une grande convenance, un respect pour le Pape ml de la plus
vive sympathie, et une entire sincrit. Il communiqua la note
consentie par Pie VII, en ayant soin de retrancher le dernier article,
qui tait devenu de la part du Pontife l'objet de tant de scrupules.
Cette note contenait  elle seule un arrangement tout fait, et par ce
motif mme ne rpondait gure aux dispositions hostiles de la
commission. On demanda pourquoi cette note n'tait pas signe; M. de
Barral le dit, et le cardinal Fesch lut la lettre du Pape, qui donnait
 cette note une vritable authenticit. La lettre, la note, tout fut
cart. On ne voulut voir dans cette pice non signe qu'un document
sans caractre, surpris peut-tre  la religion du Pape, arrach
peut-tre aussi  sa captivit, et aprs tout un commencement
d'arrangement, non un arrangement prcis et dfinitif. Tout tait donc
 faire, selon les membres de la commission, comme si on n'avait pas
vu le Pape.

[En marge: On traite en elle-mme la matire de l'institution
canonique.]

[En marge: La question de la comptence du concile est la premire qui
se prsente.]

[En marge: Vive contestation sur la comptence du concile.]

La solution si simple  laquelle on avait amen Pie VII tant carte
par des esprits qui n'taient pas disposs  chercher les facilits de
la question, il fallait traiter le sujet en lui-mme, et le premier
point  examiner tait la comptence du concile. M. Duvoisin tablit
alors cette comptence avec autant de nettet que de vigueur de
logique. Il tait vident en effet qu'incomptent pour une question
de dogme et de discipline gnrale que l'glise universelle aurait pu
seule rsoudre, le concile tait pleinement comptent pour une
question de discipline nationale, qui ne regardait que l'glise
franaise; et la preuve qu'il s'agissait d'une question de discipline
particulire, c'est que le mode de nomination et d'institution varie
de pays  pays, et se rgle par des traits spciaux entre les divers
gouvernements et l'glise. En coutant ces raisonnements, l'vque de
Gand (M. de Broglie), l'vque de Tournay (M. d'Hirn), l'archevque de
Bordeaux (M. d'Aviau), trpignaient d'impatience, et demandaient 
rpondre au savant professeur de Sorbonne, qu'ils appelaient leur
matre en fait de science ecclsiastique, et auquel cependant tous
voulaient apprendre  penser juste sur la question souleve. Une telle
difficult, suivant eux, ne pouvait tre rsolue sans le Pape, que de
concert avec lui, et le concile ds lors tait incomptent pour la
dcider  lui seul. Sans doute il aurait mieux valu qu'il en ft
ainsi, rpliquait M. Duvoisin, mais il s'agissait seulement du cas
d'extrme ncessit, et il fallait bien admettre que pour ces cas fort
rares chaque glise avait en elle-mme le moyen de se sauver, il
fallait admettre que si on tait par une force majeure quelconque
spar du Pape pendant des annes, que si pendant des annes il n'y
avait point de pape, et que la chaire de saint Pierre ft vacante, ou,
comme il tait arriv, ft occupe par un pontife indigne, il tait
indispensable que le mtropolitain rentrt dans la facult qu'il avait
eue jadis d'instituer les vques. Le cardinal Caselli lui-mme
s'criait que s'il n'existait plus qu'un seul vque au monde,
celui-l aurait le droit d'instituer tous les autres. Cette
supposition mettait hors de lui l'archevque de Bordeaux; il disait
qu'elle tait contraire aux promesses de Jsus-Christ, qui avait
promis l'ternit  son glise.--C'est pour que l'glise soit
ternelle, lui rpondait-on, qu'elle doit avoir le moyen de se
perptuer en obissant aux rgles du bon sens, et en se sauvant en cas
de ncessit.--Les esprits sages voulaient que, sortant de ces
suppositions chimriques, on se plat dans la ralit, et qu'on
examint si on pouvait dans la circonstance prsente, par exemple, se
passer du Pape pour instituer les vques. Et en effet en se plaant
dans la vritable hypothse, celle d'un pape s'obstinant  se servir
du refus d'institution comme d'une arme, il tait impossible de
soutenir qu'une glise n'et pas le droit de se suffire  elle-mme et
de se soustraire  l'abus d'une facult destine  un tout autre
emploi.

[En marge: Cette comptence n'est point admise par la commission.]

Il fallait pourtant en finir de toutes ces subtilits, et se
prononcer. Or, au vote il n'y eut que trois voix pour la comptence du
concile, celles des trois prlats envoys  Savone. Le cardinal
Caselli lui-mme, qui avait pos la question comme M. Duvoisin, n'osa
pas opiner comme lui, et le cardinal Fesch, toujours mnageant le
parti ennemi de son neveu, commit la mme faiblesse. C'est ainsi que
sur douze voix, il n'y en eut que trois qui osrent affirmer la
comptence du concile. Qu'on ust de cette comptence avec une grande
rserve, uniquement pour peser sur le Pape, pour peser sur Napolon
lui-mme, pour arracher l'un  ses scrupules, l'autre  son humeur
despotique, soit; mais nier la comptence du concile dans une
question de discipline particulire, c'tait se dsarmer compltement,
et laisser Napolon et le Pape en prsence l'un de l'autre, sans
aucune puissance intermdiaire pour les rapprocher.

[En marge: Napolon prt  se porter aux dernires extrmits, est
retenu par M. Duvoisin.]

Ds ce moment, l'objet de la convocation tait manqu, et on
s'exposait  toutes les chances de la colre de Napolon, qui voudrait
rsoudre la difficult sans le secours du Pape ni du concile,
c'est--dire en finir par des violences. On courut  Saint-Cloud pour
l'instruire de ce qui arrivait. Il en fut exaspr. La vue de son
oncle venant  son tour l'informer, et dplorer auprs de lui le
rsultat qu'il n'avait pas eu le courage de prvenir, le jeta dans un
surcrot d'irritation, qui s'exhala en paroles mprisantes et
injurieuses. Le cardinal affectant de dfendre la commission par des
considrations thologiques, Napolon l'interrompit, lui demanda avec
ddain o il avait appris ce dont il parlait, lui dit que lui soldat
en savait davantage, que du reste la plupart de ses collgues de
l'glise franaise n'taient gure plus savants, qu'il avait voulu
leur rendre leur importance, restituer  l'glise gallicane la
grandeur qu'elle avait eue sous Bossuet, mais qu'ils n'taient pas
dignes de cette mission, qu'_au lieu d'tre les princes de l'glise
ils n'en taient que les bedeaux_, et qu'il se chargerait  lui seul
de la tirer d'embarras; qu'il allait faire une loi par laquelle il
dclarerait que chaque mtropolitain suffisait pour instituer les
vques nomms, qu'elle serait  l'instant mme excute dans tout
l'Empire, et qu'on verrait si l'glise ne pouvait pas se sauver sans
le Pape. Tout cela tait possible assurment, mais c'tait revenir 
l'ancienne constitution civile du clerg, dont Napolon s'tait tant
raill dans le temps, et dont il avait eu la gloire de sortir par le
Concordat.

Dans le moment survint M. Duvoisin, accouru de son ct pour calmer
une colre facile  prvoir, et en prvenir les consquences. La vue
de ce prlat tira Napolon de l'irritation o le jetait presque
toujours la prsence du cardinal Fesch, et reprenant son sang-froid,
il dit: coutons M. Duvoisin, celui-l sait ce dont il parle.--M.
Duvoisin, dplorant avec raison que le concile se ft dsarm en
contestant lui-mme sa comptence, soutint pourtant qu'il ne fallait
pas agir comme si tout tait perdu, et qu'en prenant une autre base
que la comptence du concile, en s'appuyant sur la note mme de
Savone, il tait possible par une autre voie d'arriver au mme but. On
pouvait, suivant lui, faire une dclaration par laquelle il serait
stipul, par exemple, que les siges ne resteraient pas plus d'un an
vacants, que six mois seraient donns au pouvoir temporel pour nommer,
six mois au Pape pour instituer, et que ces six mois couls le Pape
serait cens avoir dlgu au mtropolitain le pouvoir d'instituer les
sujets promus  l'piscopat. On pouvait en outre terminer cette
dclaration en remerciant le Pape d'avoir, par cet arrangement man
de Sa Saintet, mis fin aux maux de l'glise. M. Duvoisin ajouta qu'il
lui semblait impossible que la commission ne voult pas agrer une
solution que le Pape avait lui-mme accepte.

Napolon consentit  faire cette nouvelle tentative, et  remettre au
lendemain l'usage de son autorit suprme, qui  ses yeux tait
suffisante pour tout rsoudre, quoi qu'il arrivt et quoi qu'on pt
dire. MM. Fesch et Duvoisin se retirrent donc avec mission de faire
adopter ce nouveau plan  la commission.

[En marge: On imagine un nouvel expdient, c'est de se fonder sur la
dclaration de Savone, et de l'adopter comme manant du Pape, ce qui
fait disparatre la difficult de la comptence, et satisfait aux
principaux dsirs de Napolon.]

[En marge: Le nouvel expdient propos par M. Duvoisin est adopt.]

La commission, suivant l'usage de ce malheureux concile, flottant
entre deux matres et entre deux craintes, entre Napolon voulant tre
obi et l'opinion voulant tre respecte, la commission rcalcitrante
la veille parut tremblante le lendemain. Le cardinal Fesch fit grand
talage du courroux de son neveu. M. Duvoisin ne dissimula point que
si on ne savait pas prendre un parti, on allait exposer l'glise  de
dangereux hasards, que certainement le Pape tait bien  plaindre,
mais qu'il fallait le tirer de son affreuse position en se plaant
entre lui et l'Empereur, qu'on en avait le moyen dans la note de
Savone par lui accepte, qu'on n'avait qu' la convertir par un dcret
du concile en loi de l'tat, remercier ensuite Pie VII d'avoir par le
consentement accord  cette solution sauv lui-mme l'glise d'un
abme; que cette fin donne  une partie des controverses religieuses,
les autres trouveraient leur solution  leur tour, car Napolon
satisfait deviendrait plus accommodant sur tout le reste, et
certainement mettrait un terme  la captivit du Pontife. Les paroles
fort senses de M. Duvoisin ayant dcid la commission, son avis fut
adopt, et la dclaration de Savone fut convertie en dcret du
concile,  l'unanimit, moins deux voix, celles de l'archevque de
Bordeaux et de l'vque de Gand, toujours trs-obstins et
trs-vhments.

[En marge: Grande satisfaction parmi les hommes sages.]

[En marge: Intrigues auprs de la commission pour la faire revenir sur
ses dterminations conciliantes.]

Bien qu'en principe l'institution dt appartenir purement et
simplement au Saint-Sige, on venait de faire ce qu'il y avait de plus
raisonnable dans la situation prsente, puisque c'tait terminer avec
le consentement du Pape un conflit des plus redoutables. Il y eut donc
une vraie satisfaction de ce rsultat parmi les gens sages; il y en
eut une trs-vive surtout dans la petite cour du cardinal Fesch, car
bien que ce cardinal se vantt sans cesse de l'hrosme dont il
faisait preuve contre son neveu, ses familiers aimaient mieux ne pas
le voir condamn  dployer cet hrosme. On trouvait plus commode de
jouir avec lui des honneurs de la rsistance et des profits de la
parent. On se rjouit mme trop fort, car avertis de ce triomphe les
gens de parti, royalistes ou dvots, s'agitrent toute la soire,
toute la nuit, circonvinrent les membres de la commission, les
effrayrent de ce qu'ils avaient fait, leur soutinrent qu'ils
s'taient dshonors, qu'ils avaient livr l'glise  son tyran, que
tout tait perdu, et qu'il fallait qu'ils se rtractassent en
expliquant leur vote  la prochaine sance. Ces meneurs pieux
gagnrent enfin leur cause, et on leur promit, aprs avoir essay de
se sauver de Napolon dans la journe, de se sauver le lendemain du
dshonneur.

[En marge: La commission se rtracte.]

[En marge: Pour sortir d'embarras, on adopte la note de Savone comme
base de la rsolution  proposer, en y ajoutant la clause du recours
au Pape.]

Le lendemain, en effet, la commission s'tant runie de nouveau, parut
compltement change. Ce n'tait plus la crainte de Napolon, c'tait
celle du parti catholique qui dominait. Les cardinaux Caselli et
Spina, esprits senss mais faibles, furent les premiers  se
rtracter. Ils prtendirent qu'en votant la veille ils ignoraient le
vrai caractre des lois de l'tat, qu'ils avaient appris depuis
qu'elles taient irrvocables de leur nature, une fois consacres par
le Snat, et que, ds lors, tout en persvrant dans l'adoption du
dcret ils taient obligs de demander le consentement pralable du
Pape, ce qui tait une rechute dans la vieille ornire, celle de
l'incomptence du concile. L'vque de Tournay, ce membre du parti
extrme, dont les moeurs faisaient avec ses opinions un si singulier
contraste, ne mit pas la mme prcaution dans sa rtractation. Il
revint de tous points sur l'opinion qu'il avait adopte la veille, et
dclara ne plus vouloir du dcret. Les vques de Comacchio et
d'Ivre, vacillants comme les prtres italiens n'avaient cess de
l'tre dans cette affaire, expliqurent leur vote  leur tour, et le
retirrent. M. de Boulogne, plus ferme ordinairement, reprit aussi le
sien, et il ne resta plus rien de l'ouvrage de la veille. On tomba
alors dans une trange confusion, et finalement, pour en sortir, on
admit le fond du dcret, qui tait bas sur l'incontestable note de
Savone,  condition qu'il recevrait le consentement du Saint-Pre,
afin d'obtenir la signature qui manquait  la note sur laquelle on se
fondait. Cette solution quivoque, sans sauver en principe
l'institution canonique qu'elle limitait fort troitement, ne
tranchait aucune des difficults politiques du moment, car en
abolissant l'autorit du concile, elle faisait tout dpendre d'une
seconde dmarche auprs du Pape, exposait celui-ci  de nouvelles
perplexits,  de nouveaux scrupules, et s'il n'avait pas la force de
les surmonter,  toute sorte de prils.

[En marge: L'vque de Tournay malheureusement charg du rapport.]

Ce vote, tel quel, obtenu, le cardinal Fesch pressa vivement M. de
Barral, puis M. Duvoisin, de consentir  tre, l'un ou l'autre, le
rapporteur de la rsolution prise. Ces messieurs, dont l'avis n'avait
point prvalu, ne crurent pas pouvoir se charger de la rdaction du
rapport, en quoi ils commirent une faute, car les conclusions adoptes
importaient peut-tre moins que le langage qu'on allait tenir devant
le concile. Au fond, puisque les uns et les autres on admettait des
limites  l'institution canonique, sauf le recours au Pape pour
valider le nouveau systme, ce qui importait pour Pie VII comme pour
Napolon, c'tait la manire dont on prsenterait la chose, et il
valait mieux confier ce soin  des gens voulant de bonne foi la
solution paisible de la difficult, qu' des ennemis ne dsirant que
trouble et confusion. Mais MM. Duvoisin et de Barral s'taient irrits
 leur tour. Les passions sont de tous les tats, de toutes les
professions, et, aprs de longues contradictions, elles s'emparent
souvent des coeurs les plus modrs. Ces deux prlats repoussrent
obstinment la mission qu'on voulait leur confier. Sur leur refus, on
s'adressa au fougueux vque de Tournay, qui accepta bien qu'il ne st
pas le franais, et on pria M. de Boulogne de donner au rapport la
correction grammaticale dont trs-probablement il devait manquer. Il
fallait que le cardinal Fesch, charg plus que personne d'empcher que
les choses n'allassent aux abmes, et bien peu de sens pour consentir
 de tels choix.

Les gens exalts, qui ne demandaient que des esclandres, avaient lieu
de se rjouir. Le rapporteur mit dans son expos toutes les opinions
de son parti; M. de Boulogne en retrancha ce que repoussait sa
rhtorique habile, mais y laissa tout ce qu'une politique sense
aurait d en carter. Le rapport dut tre lu au concile le 10 juillet.

[En marge: Sance du 10 juillet, dans laquelle on fait lecture du
rapport.]

[En marge: Vive motion produite par ce rapport.]

Le secret avait t soigneusement gard, comme le sont souvent les
secrets de parti. Le 10 juillet le concile se runit avec une extrme
curiosit et une anxit visible.  peine la lecture du rapport, faite
avec une prononciation trange, tait-elle acheve, que l'motion fut
au comble dans tous les rangs de l'auguste assemble. Une rdaction
habile aurait pu calmer toutes les opinions en leur accordant 
chacune des satisfactions raisonnables, et rendre acceptable par
l'Empereur une solution qui tait certainement acceptable par la
portion hostile du concile, puisque cette solution manait d'elle.
Mais le rapport fait exclusivement pour un parti qu'il exalta en le
satisfaisant, poussa  la colre le parti oppos qui en fut
profondment bless. Il n'y avait pas entre tous ces prlats un homme
capable de reprendre cette assemble irrite et dsunie, de la rallier
autour d'une rsolution sage, de la ramener enfin  la raison: ce fut
donc un chaos d'interpellations, de reproches, d'accusations
rciproques. Les partisans du pouvoir disaient que proclamer
l'incomptence du concile c'tait de nouveau remettre toute la
question dans les mains du Pape, et que de la sorte on n'en finirait
jamais. Les autres rpliquaient que le concile ft-il comptent, ses
actes eux-mmes ne pouvaient se passer de la sanction du Pape, car les
dcisions d'un concile n'avaient de valeur qu'autant que le
Saint-Sige les approuvait. Cette omnipotence du Pape, soutenue par
quelques-uns, portait les autres  rappeler l'usage rcent que Pie VII
en avait fait,  citer la bulle d'excommunication, et  la lui
reprocher comme un attentat, comme une oeuvre d'anarchie, car si elle
et russi, disaient-ils, o en serait-on maintenant?

[En marge: Violente exclamation de l'archevque de Bordeaux.]

[En marge: Grand tumulte et leve de la sance.]

 ces mots l'archevque de Bordeaux s'lance au milieu de l'assemble,
tenant en main un livre, celui des actes du concile de Trente, ouvert
 l'article mme qui confre au Pape le pouvoir d'excommunier les
souverains lorsqu'ils attentent aux droits de l'glise. On veut en
vain retenir ce vieillard chancelant mais obstin, atteint de surdit,
entendant  peine ce qu'on lui dit, et n'coutant que lui-mme et sa
passion; il s'avance, et jette sur la table le livre en s'criant:
Vous prtendez qu'on ne peut excommunier les souverains, condamnez
donc l'glise qui l'a ainsi tabli!--L'effet de ces mots est immense
sur ceux qui les approuvent, et sur ceux qui en redoutent les
consquences, car c'tait presque renouveler l'excommunication, la
renouveler  la face de Napolon, tout prs de son palais, et sous sa
main redoutable!

Ici le cardinal Fesch, recouvrant un peu de prsence d'esprit, dclare
qu'il est impossible de dlibrer dans l'tat o se trouve le concile,
et remet au lendemain le vote dfinitif sur le sujet en discussion. On
se spare  peine joyeux d'un ct, vivement indign de l'autre,
troubl de toutes parts, et gnralement terrifi, ne comprenant pas
le sentiment irrsistible auquel on vient de cder.

Bien qu'il n'y et ni public, ni tribune, ni journaux, mille chos
avaient dj port  Trianon, o rsidait l'Empereur, la nouvelle de
cette sance. Le duc de Rovigo, l'archevque de Malines, le cardinal
Fesch, s'y taient rendus. En apprenant ces dtails, Napolon avait
cru voir se lever devant lui la rvolution tout entire. Que n'y
voyait-il quelque chose qui tait bien la rvolution, mais la
rvolution dans ce qu'elle avait de meilleur, c'est--dire l'opinion
publique, clatant  son insu, malgr elle en quelque sorte, et lui
reprochant non de vouloir affranchir l'tat de la domination de
l'glise, mais d'opprimer les consciences, et surtout de torturer un
Pontife vnrable, autrefois son ami, son cooprateur dans ses plus
belles oeuvres, de le traner de prison en prison comme un criminel
d'tat! Que n'y voyait-il cette leon frappante, c'est qu'il ne
pouvait pas runir quelques hommes, quelques vieux prtres, faibles,
tremblants, trangers  tout dessein politique, sans qu'ils fussent
amens, une fois runis,  clater, et  prononcer contre ses actes
une nergique rprobation! Assurment il y avait des prjugs, de
petites vues, de mesquines doctrines thologiques, des faiblesses
enfin chez les membres de ce concile, mais leur motion tait
honorable, et elle dcelait un grand fait, la libert renaissant sans
le vouloir, sans le savoir, et, ce qui tait plus extraordinaire,
renaissant chez de vieux prtres, victimes et ennemis pour la plupart
de la rvolution franaise, et n'ayant aucune intention d'en
reproduire les dsordres!

[En marge: Napolon, exaspr, prononce la dissolution du concile, et
fait conduire  Vincennes les vques de Troyes, de Tournay et de
Gand.]

Napolon ne vit dans tout cela que ce que pouvait y voir le
despotisme, la ncessit d'employer la force pour arrter des
manifestations dplaisantes, comme si on supprimait le mal en
attaquant les effets au lieu de la cause. Napolon traita son oncle
fort durement, lui reprocha ses faiblesses, ses illusions, lui fit
mme commettre une grave imprudence, celle de tout rejeter sur les
vques de Troyes, de Tournay, de Gand, qui avaient t fort
incommodes dans la commission, imprudence du reste commise
trs-innocemment, puis fit rdiger sur-le-champ un dcret pour
prononcer la dissolution immdiate du concile, et donna des ordres de
la dernire violence quant aux individus qui avaient t les chefs de
l'opposition. L'vque de Tournay (M. d'Hirn) pour avoir rdig le
rapport dans le plus mauvais esprit, l'vque de Troyes (M. de
Boulogne) pour l'avoir si mal retouch, l'vque de Gand (M. de
Broglie) pour avoir plus qu'aucun autre membre influ sur la
commission par son autorit morale, furent dsigns comme les
principaux coupables, et comme devant tre les premires victimes de
cette espce d'insurrection piscopale. L'archevque de Bordeaux avait
bien mrit aussi cette distinction; mais un ecclsiastique rcemment
nomm  l'vch de Metz et jouissant de la confiance du gouvernement,
M. Laurent, fit valoir la surdit et le dfaut d'esprit du prlat, et
sur ses sages instances on se contenta de trois victimes. Par ordre de
Napolon, le duc de Rovigo les ft arrter dans la nuit, et conduire 
Vincennes, sans jugement, bien entendu, sans mme aucune explication.
C'tait au public  comprendre pourquoi, et  eux  se soumettre.

[En marge: Terreur des membres du concile en apprenant les mesures
prises par Napolon.]

[En marge: On imagine de nouveau un moyen terme, consistant  adopter
le fond du dcret propos, avec un recours de pure dfrence au Pape,
et la rsolution de se passer de son adhsion s'il la refuse.]

[En marge: La presque totalit des membres du concile dissous signent
ce nouveau projet.]

Le lendemain on apprit, mais sans grand clat, grce  la privation
de toute publicit, que le concile tait dissous, et que trois des
principaux prlats taient envoys  Vincennes. Dans le clerg surtout
on tait fort sensible  ces actes extraordinaires, mais,
malheureusement il faut ajouter qu'on tait aussi effray qu'indign.
Les partisans du gouvernement, pour excuser ses rigueurs, disaient
bien bas, de peur de provoquer des dmentis, qu'on avait trouv les
trois prlats compromis dans une trame tnbreuse, celle qui avait
valu  M. d'Astros son emprisonnement, et  M. Portalis son exclusion
du Conseil d'tat. Du reste, on n'avait pas grand'peine  tenir tte 
la majorit du concile, car ses membres tremblaient presque tous, et
cherchaient bien plus  se justifier qu' rcriminer. Spars
d'ailleurs les uns des autres par l'acte de dissolution, ils n'avaient
plus la force qu'ils puisaient dans leur runion, et se trouvaient
livrs  leur timidit individuelle. Parmi les plus effrays et les
plus enclins  demander leur pardon, on rencontrait les Italiens,
considrant tout ceci comme une querelle qui ne les regardait pas, qui
se passait entre l'glise gallicane et Napolon, et ne voulant pas,
aprs avoir conserv leurs siges mme aprs la captivit de Savone,
venir chouer au port dans une affaire de pure forme, telle que
l'institution canonique. Ils disaient que les prlats franais taient
des imprudents et des fous, qu'eux Italiens s'taient gnralement
abstenus dans ces questions parce qu'elles ne les intressaient gure,
mais qu'ils taient prts, si on avait en quelque chose besoin de
leur adhsion,  la donner sans rserve. Le cardinal Maury, qui ne
voulait pas assister  de nouvelles rvolutions, qui avait le coeur
plein de reconnaissance pour Napolon et de ressentiment contre
l'glise si ingrate envers lui, ne manqua pas de porter toutes ces
paroles au ministre des cultes, et  l'Empereur lui-mme. Dix-neuf
Italiens s'taient offerts, et on pouvait bien compter sur cinquante
ou soixante prlats franais, moins indiffrents que les Italiens  la
solution, mais presque aussi effrays, et demandant  en finir comme
il plairait au gouvernement.--Prenez-les un  un, dit le cardinal
Maury, et vous en viendrez plus facilement  bout qu'en
masse.--Exprimant mme sa remarque avec la familiarit originale qui
lui tait propre, il ajouta: _C'est un excellent vin, mais qui sera
meilleur en bouteille qu'en tonneau_.--On profita de l'avis, et on
rdigea un dcret  peu prs semblable  celui qui avait prvalu dans
la commission, lequel limitait  un an le dlai pour remplir les
siges vacants, dont six mois pour la nomination par le pouvoir
temporel, et six mois pour l'institution canonique par le Pape, aprs
quoi le mtropolitain de la province ecclsiastique tait charg
d'instituer les sujets nomms. On ajouta  ce dcret la clause d'un
nouveau recours au Pape, pour lui demander sa sanction, mais avec un
sous-entendu entirement contraire aux conclusions de l'vque de
Tournay. Il tait entendu en effet que si le Pape n'adhrait pas, le
concile prendrait une rsolution indpendante, voterait le dcret
nouveau, et l'enverrait  l'Empereur pour qu'il ft converti en loi de
l'tat. Il fut mme convenu que pendant qu'une dputation se rendrait
 Savone afin d'obtenir l'agrment du Saint-Pre, on retiendrait 
Paris les principaux membres du concile pour leur faire mettre un
second vote en cas de refus de la part du Pontife. Ce plan ainsi
arrt, on appela les uns aprs les autres chez le ministre des cultes
les prlats sur lesquels on croyait pouvoir compter. Dix-neuf vques
italiens adhrrent avec empressement; soixante-six vques franais
suivirent leur exemple, ce qui faisait quatre-vingt-cinq adhrents,
sur cent six membres admis dans le concile. Ceux qui, au nombre de
vingt environ, n'avaient pas adhr, n'taient pas tous des opposants
dtermins. La moiti faisait des rserves plutt que des refus.

[En marge: Les adhsions individuelles garantissant la presque
unanimit, on convoque encore une fois le concile, qui adopte en
silence le projet convenu.]

Quand ce rsultat fut acquis, le prince Cambacrs, qui tait toujours
appel pour chercher les termes moyens, les expdients ingnieux, et
qui avait beaucoup contribu  faire adopter cette solution pacifique,
conseilla d'assembler de nouveau le concile, et de lui prsenter
l'acte dont l'adoption ne pourrait plus dsormais faire doute.
Napolon y consentit, et ordonna par dcret une nouvelle convocation
pour le 5 aot.

Le 5 aot, en effet, le concile fut runi dans le lieu ordinaire de
ses sances. Personne ne demanda pourquoi on avait t si brusquement
spar, pourquoi on tait si brusquement rappel, pourquoi trois
membres du concile au lieu d'tre prsents taient  Vincennes; on
entendit la lecture du dcret, et on le vota presque  l'unanimit.

[Date en marge: Aot 1811.]

[En marge: Le nouveau dcret, port au Pape par une dputation
nombreuse d'vques et de cardinaux.]

Restait  obtenir la sanction du Pape, non pas qu'on reconnt
l'incomptence du concile, mais parce qu'il fallait se conformer 
l'usage naturel et ncessaire de soumettre au chef suprme de l'glise
les actes de toute assemble de prlats. Napolon consentit  envoyer
une dputation compose d'vques et d'archevques pour solliciter
l'approbation papale, et  y joindre quelques cardinaux pour tenir
lieu  Pie VII de ce conseil dont toujours il se disait priv, ds
qu'on lui demandait une rsolution quelconque. Les cardinaux choisis
furent les cardinaux de Bayane, Fabrice Ruffo, Roverella, Doria,
Dugnani. On y ajouta l'archevque d'desse, aumnier du Pape. Les
prlats dsigns furent les archevques de Tours, de Malines et de
Pavie; les vques de Nantes, de Trves, d'vreux, de Plaisance, de
Feltre, de Faenza. Ils devaient partir sur-le-champ, pour ne pas faire
trop attendre leurs collgues retenus  Paris afin d'mettre un
nouveau vote en cas de refus de la part du Pape. Du reste on ne
croyait gure  ce refus, surtout en se rappelant la note rapporte de
Savone par MM. de Barral, Duvoisin et Mannay.

[En marge: Napolon, fatigu de la querelle religieuse, se donne tout
entier  ses projets de guerre.]

Napolon avait accept cette fin du concile, d'abord parce que c'tait
une fin, ensuite parce qu'il avait  peu prs atteint son but en
obtenant la limitation fort troite de l'institution canonique. Mais
moralement il se sentait battu, car une opposition d'autant plus
significative qu'elle tait involontaire et pour ainsi dire
tremblante, s'tait manifeste dans le clerg, et lui avait dclar
clairement qu'il tait l'oppresseur du Pontife: elle avait de plus
trouv mille chos dans les coeurs! Il se consolait en se flattant que
bientt on lui rapporterait de Savone sinon le dcret lui-mme, au
moins l'institution des vingt-sept prlats nomms, ce qui suffisait
pour remettre au complet l'glise de France, et pour lever les
difficults qui en gnaient l'administration. Quant  la question de
principe, il verrait plus tard  s'en tirer comme il pourrait.
D'ailleurs en ce moment toutes les questions matrielles, morales,
politiques, militaires, se rsumaient pour lui dans une seule, celle
de la grande guerre du Nord. Vainqueur une dernire fois de la Russie,
qui semblait seule, sinon lui tenir tte, du moins contester
quelques-unes de ses volonts, il abattrait en elle tous les genres
d'opposition, publics ou cachs, qu'il rencontrait encore en Europe.
Que serait alors ce pauvre prtre prisonnier, qui lui voulait disputer
Rome? Rien ou presque rien, et l'glise, comme elle avait fait tant de
fois, reconnatrait la puissance de Csar. Le Concordat de
Fontainebleau, obtenu mme au retour de Moscou, prouve que si Napolon
s'aveuglait souvent, ce n'tait pas en cette occasion qu'il
s'aveuglait le plus.

Les cardinaux et les prlats dsigns partirent donc pour Savone, et
lui, ennuy de cette _querelle de prtres_, comme il l'appelait depuis
qu'il s'tait mis  mpriser le Concordat, sa plus belle oeuvre, il
revint tout entier  ses grandes affaires politiques et militaires.

[En marge: Voeux pour la paix dans toute l'Europe.]

[En marge: Inutilit de ces voeux, et activit soutenue des
prparatifs de Napolon.]

Quoique priv de journaux libres, du moins en France, le public
europen suivait avec une attention curieuse et inquite la brouille
dj fort retentissante de l'empereur Napolon et de l'empereur
Alexandre. Tantt on disait que la guerre tait invitable et serait
prochaine, que les Franais allaient passer la Vistule et les Russes
le Nimen, tantt que la querelle tait apaise, et que chacun allait
se retirer fort en de de ses frontires. Surtout depuis l'arrive de
M. de Caulaincourt  Paris, de M. de Lauriston  Saint-Ptersbourg, on
semblait esprer que la paix serait maintenue. Les esprits sages, 
quelque pays qu'ils appartinssent, ne sachant quelle serait l'issue
d'une nouvelle lutte, certains en tout cas que des torrents de sang
couleraient, souhaitaient la paix ardemment, et applaudissaient  tout
ce qui en prsageait le maintien. Mais les mouvements continuels de
troupes du Rhin  l'Elbe n'taient gure faits pour les rassurer, et
dtruisaient le bon effet des bruits pacifiques qui avaient circul
depuis deux ou trois mois. Les amis de la paix n'avaient que trop
raison d'tre inquiets, car Napolon, rsolu  diffrer la guerre,
mais toujours dcid  la faire, avait continu ses prparatifs, en
prenant seulement la prcaution de les dissimuler assez pour ne pas
amener en 1811 la rupture que dans ses calculs il ne souhaitait que
pour 1812. Ainsi, par exemple, aprs avoir retard d'abord le dpart
des quatrimes et siximes bataillons du marchal Davout, et les avoir
retenus au dpt, il s'tait ravis, et, pensant que nulle part ils ne
se formeraient mieux que sous cet instructeur vigilant et svre, il
les avait achemins sur l'Elbe. Or ce n'taient pas moins que
trente-deux bataillons expdis  la fois au del du Rhin, ce qui ne
pouvait gure se cacher. Pour opposer  cet effet trop frappant un
effet contraire, il avait ordonn de ramener en arrire deux
bataillons westphaliens, qui allaient complter la portion allemande
de la garnison de Dantzig, et avait recommand de faire grand bruit de
ce mouvement rtrograde, et de dire quant aux bataillons franais en
route vers l'Elbe, qu'ils ne faisaient qu'achever une marche depuis
longtemps commence. Disposant des journaux franais et d'une partie
des journaux allemands, il pouvait bien ainsi abuser un moment le
public, mais des centaines d'espions russes de toutes les nations
devaient bientt rtablir la vrit, et mme exagrer les faits en
sens contraire.

Aussi le cabinet russe ne s'y tait-il pas tromp, et l'empereur
Alexandre avait dit  M. de Lauriston qu' la vrit deux bataillons
allemands rtrogradaient, mais qu'en mme temps plus de trente
bataillons franais s'avanaient de Wesel sur Hambourg. Toutefois,
avait ajout l'empereur Alexandre, je ne veux pas tre en arrire de
l'empereur Napolon sous le rapport des manifestations pacifiques; il
a fait rtrograder deux bataillons, et moi je vais faire rtrograder
une division.--Il avait effectivement un peu rapproch du bas Danube
l'une des cinq divisions qu'il avait d'abord reportes sur le Dniper
pour les transporter en Pologne. Il faut reconnatre qu'en cette
circonstance sa sincrit commenait  valoir celle de Napolon, car,
ayant trop diminu ses forces devant les Turcs, il sentait le besoin
de les augmenter en ramenant sur le Danube l'une des divisions qu'il
en avait loignes.

[En marge: Efforts de M. de Lauriston pour amener de la part de
l'empereur Alexandre une dmarche qui serve de prtexte  un
rapprochement.]

[En marge: Raisons de l'empereur Alexandre pour se refuser  une
pareille dmarche malgr son dsir sincre de la paix.]

M. de Lauriston, qui craignait beaucoup une nouvelle guerre au Nord,
et qui voyait avec dsespoir qu'en armant ainsi les uns en
reprsaille des autres, on finirait bientt par se mettre
rciproquement l'pe sur la gorge, priait, suppliait l'empereur
Alexandre d'tre le plus sage des deux, et de prendre l'initiative des
explications qu'on diffrait de se donner ou par un faux amour-propre,
ou par un calcul mal entendu.--Demandez donc, disait-il  l'empereur
Alexandre, une indemnit pour Oldenbourg, et je ne mets pas en doute
qu'on vous l'accordera. Envoyez quelqu'un  Paris pour y porter vos
griefs, et j'ai la conviction qu'il sera reu avec empressement. On
pourra alors s'expliquer, et savoir enfin pourquoi on est prt 
s'gorger.-- ces pressantes instances, l'empereur Alexandre opposait
un refus absolu. Il ne voulait, comme il l'avait dj dit, rien
demander pour Oldenbourg, ni en Allemagne ni en Pologne, parce qu'en
Allemagne on ne manquerait pas de le dnoncer comme cherchant 
spolier les princes allemands, parce qu'en Pologne Napolon
l'accuserait de chercher  dmembrer le grand-duch de Varsovie, et
s'en ferait un argument auprs des Polonais. L'empereur Alexandre ne
voulait pas non plus se donner l'apparence d'un prince intimid, qui
envoyait demander la paix aux Tuileries. Il tait d'ailleurs
intimement convaincu qu'il ne l'obtiendrait pas, et redoutait mme de
prcipiter la guerre en s'expliquant catgoriquement sur certains
objets, tels que les affaires commerciales par exemple. Si, en effet,
on le pressait, il tait rsolu  dire formellement que jamais il ne
fermerait ses ports  ce qu'il appelait les neutres, et  ce que
Napolon appelait les Anglais, et craignait qu'une dclaration aussi
nette n'ament une rupture instantane. La guerre, que Napolon
voulait  un an de distance, lui la prvoyait  un an aussi, et
l'aimait mieux diffre qu'immdiate. C'est pour cela qu'il se
renfermait dans une extrme rserve, affirmant avec sincrit qu'il
dsirait la paix, et en preuve, promettant, si on dsarmait, de
dsarmer  l'instant mme, ajoutant que le grief qu'il avait dans la
spoliation du prince d'Oldenbourg ne constituait point une affaire
urgente, qu'il esprait une indemnit, mais qu'il n'insisterait pas
pour l'obtenir sur-le-champ, qu'il saurait l'attendre, et qu'en
agissant ainsi ce n'tait pas un grief qu'il entendait se rserver,
car il n'hsitait pas  dclarer que pour ce motif il ne ferait point
la guerre[8].

          [Note 8: Je rapporte tout ceci d'aprs les pices les plus
          authentiques, d'aprs les lettres de M. de Lauriston, de
          Napolon, du marchal Davout, etc... On peut donc considrer
          ces dtails non comme des conjectures, mais comme des
          certitudes absolues.]

[En marge: Dans la situation prsente un mot imprudent peut amener une
rupture dfinitive.]

Dans cette situation dlicate et grave, il aurait fallu beaucoup de
soins, beaucoup de mnagements pour prvenir la guerre, mais il
suffisait d'un seul mot imprudent pour la rendre invitable, peut-tre
mme immdiate. Or, avec le caractre bouillant de Napolon, avec sa
hardiesse de langage surtout, on devait craindre que ce mot il ne le
laisst chapper.

[En marge: Fcheuse conversation  laquelle Napolon se laisse
entraner avec le prince Kourakin.]

Le 15 aot 1811, jour de sa fte et de grande rception, il y eut
cercle  la cour. Comme on le connaissait prompt  dire ce qu'il avait
sur le coeur, on le suivait, on l'coutait, pour recueillir quelque
parole qui et trait  l'importante question du moment. Il tait ce
jour-l dispos, gai, enclin  parler. Son superbe visage tait
rayonnant de bonne humeur, de clairvoyance, et il et attir des
hommes moins curieux, moins intresss  l'entendre que ceux qui
l'entouraient. La plupart des invits taient partis: il restait
auprs de lui les ambassadeurs de Russie et d'Autriche (princes
Kourakin et de Schwarzenberg), les ambassadeurs d'Espagne et de
Naples, et un ou deux de ces ministres des petites cours allemandes,
toujours aux coutes pour savoir ce que prparent les gants qui ont
coutume de les fouler aux pieds[9]. Suivi de ces personnages, allant,
venant, discourant sur tout, Napolon dit  l'ambassadeur d'Espagne
que c'tait une mauvaise saison dans son pays pour les oprations
militaires, que rien ne pouvait donc marcher vite en ce moment, mais
qu' l'automne il presserait les vnements, et mnerait d'un pas
rapide Espagnols, Portugais et Anglais. Se tournant ensuite vers le
prince Kourakin, il parla d'une dpche invente par les Anglais,
dpche fort arrogante qui aurait t adresse par la France  la
Russie, et dit qu'elle n'avait pas mme la vraisemblance pour elle; 
quoi le prince Kourakin rpondit qu'assurment elle n'tait pas
vraisemblable, car jamais il n'aurait pu en recevoir une pareille.
Napolon sourit avec douceur  cette saillie de fiert du prince
Kourakin, et puis, comme pour s'en venger un peu, amena l'entretien
sur les vnements de Turquie, dont, en effet, il y avait beaucoup 
dire. Les Russes, dans la campagne dernire, taient rests matres de
toutes les places du Danube depuis Widin jusqu' la mer Noire. Ils
avaient t moins heureux cette anne, n'avaient pu franchir le
Danube, et avaient eu auprs de Rutschuk une affaire qu'ils disaient 
leur avantage, que les Turcs prtendaient au contraire leur avoir t
favorable, et  la suite de laquelle ceux-ci en effet taient rentrs
dans Rutschuk. Il tait vident que les divisions ramenes en arrire
avaient fait faute aux Russes. Expliquant les choses dans son sens, le
prince Kourakin cherchait  pallier les dsavantages de la campagne,
et naturellement vantait beaucoup la bravoure du soldat russe. Pendant
ces explications, Napolon regardait le prince Kourakin avec
infiniment de malice, et prenait plaisir  voir ce personnage, qui
n'avait pas plus la dextrit de l'esprit que celle du corps,
embarrass dans ses rcits, et ne sachant comment en sortir.--Oui,
oui, lui dit-il, vos soldats sont trs-braves; nous n'avons, nous
Franais, aucune peine  en convenir; pourtant vos gnraux ne valent
pas vos soldats. Il est impossible de se dissimuler qu'ils ont bien
mal manoeuvr. C'est une grande difficult que d'avoir  dfendre une
ligne aussi longue que celle du Danube, de Widin  la mer Noire. On ne
peut d'ailleurs disputer la rive d'un fleuve qu'en tant matre de se
porter sur l'autre rive, en ayant en grand nombre des ponts et des
ttes de pont, car le vritable art de se dfendre est celui de savoir
attaquer. Vos gnraux ont agi contre toutes les rgles.--L-dessus
Napolon, parlant de la guerre aussi bien qu'il la faisait, tint
longtemps ses auditeurs attentifs et merveills. Le prince Kourakin,
voulant excuser les gnraux russes, dit que les forces leur avaient
manqu, qu'on avait t oblig d'en loigner une partie du thtre de
la guerre, et s'apercevant de la maladresse qu'il commettait, il
ajouta que les finances de l'empire l'avaient ainsi exig. Napolon
sourit aussitt de la gaucherie de son interlocuteur, et continuant 
se jouer de lui avec autant d'esprit que de grce: Vos finances, lui
dit-il, vous ont obligs de vous loigner du Danube... en tes-vous
bien assur?... Si cela est ainsi, vous avez fait une mauvaise
opration financire... En gnral, toutes les troupes dont
l'entretien est trop pesant, il faut les envoyer sur le territoire
ennemi. C'est ainsi que j'en use, et mes finances s'en trouvent
bien...--Puis tout  coup, sans abandonner le ton de bienveillance
qu'il avait pris dans cet entretien, mais avec la ptulance de
quelqu'un qui ne se contient plus, Napolon dit au prince Kourakin:
Tenez, prince, parlons-nous srieusement? dictons-nous ici des
dpches ou crivons-nous pour les journaux? S'il en est ainsi, je
tomberai d'accord avec vous que vos gnraux ont t constamment
victorieux, que la gne de vos finances vous a obligs de retirer une
partie de vos troupes qui vivaient aux dpens des Turcs, pour les
faire vivre aux dpens du trsor russe, j'accorderai tout cela; mais
si nous parlons franchement devant trois ou quatre de vos collgues
qui savent tout, je vous dirai que vous avez t battus, bien battus;
que vous avez perdu la ligne du Danube par votre faute; que c'est
moins le tort de vos gnraux, quoiqu'ils aient mal manoeuvr, que
celle de votre gouvernement, qui leur a t les forces dont ils
avaient un besoin indispensable, qui a ramen cinq divisions du Danube
sur le Dniper, et cela pourquoi? pour armer contre moi, qui suis
votre alli,  ce que vous dites, contre moi, qui ne voulais point
vous faire la guerre, et qui ne veux pas vous la faire encore
aujourd'hui. Vous avez commis l fautes sur fautes. Si vous aviez
quelque inquitude de mon ct, il fallait vous expliquer. En tout
cas, au lieu de porter ailleurs vos forces, il fallait au contraire
les accumuler contre la Turquie, l'accabler, lui arracher la paix,
qu'il suffisait d'une campagne pour obtenir aussi avantageuse que
celle de Finlande, et puis vous auriez song  vous prcautionner
contre moi! Mais politiquement, financirement, militairement, vous
n'avez rien fait qui vaille, et tout cela pour qui?... Pour le prince
d'Oldenbourg, pour quelques contrebandiers... C'est pour de telles
gens que vous vous exposez  la guerre avec moi! Et pourtant, vous le
savez bien, j'ai six cent mille hommes  vous opposer, j'en ai quatre
cent mille en Espagne, je sais mon mtier, jusqu'ici vous ne m'avez
pas vaincu, et, Dieu aidant, j'espre que vous ne me vaincrez
jamais!... Mais vous aimez mieux couter les Anglais, qui vous disent
que je veux vous faire la guerre, vous aimez mieux vous en rapporter 
quelques contrebandiers que vos mesures commerciales enrichissent, et
vous vous mettez  armer; je suis bien oblig d'armer de mon ct, et
nous voil encore face  face, prts  recommencer!... Vous tes comme
un livre qui, recevant du plomb dans la queue, se lve sur ses pattes
pour regarder, et s'expose ainsi  en recevoir  la tte... Moi, je
suis dfiant comme l'homme de la nature... j'observe... Je vois qu'on
se dirige de mon ct, je me dfie, je mets la main sur mes armes...
Il faut pourtant que cette situation ait un terme.--Napolon,
s'exprimant avec une extrme volubilit, sans laisser  son
interlocuteur le temps de rpliquer, et sans cesser nanmoins de se
montrer bienveillant, mme amical dans le ton, donna ici un moment au
prince Kourakin pour lui rpondre. Celui-ci, qui avait peu de mmoire,
peu de connaissance des faits, bien qu'il ne manqut ni de finesse ni
d'habitude des grandes affaires, ne songea point  rappeler  Napolon
que, dans la srie des prparatifs militaires, la France avait prcd
la Russie, et se confondit en protestations d'amiti et de dvouement,
affirmant qu'on tait encore dans les mmes termes qu' Tilsit, et que
si quelqu'un avait lieu d'tre tonn, c'tait la Russie, qui n'avait
pas cess d'tre fidle  l'alliance; qu'elle avait d tre grandement
affecte des traitements infligs au prince d'Oldenbourg; que c'tait
un proche parent de l'empereur, auquel la cour de Russie tait fort
attache; qu'on ne pouvait rien faire qui atteignt plus sensiblement
l'empereur Alexandre que de toucher aux tats de ce prince; qu'au
surplus la Russie s'tait borne sur ce sujet  exprimer des plaintes,
des rserves...--Des rserves, reprit Napolon, des rserves!... mieux
que cela, vous avez fait une protestation en forme (ce qui tait
vrai), vous m'avez dnonc  l'Allemagne,  la Confdration du Rhin,
comme un spoliateur... Votre prince d'Oldenbourg, vous ne savez
peut-tre pas que c'tait un grand faiseur de contrebande, qu'il
manquait  ses traits avec vous et avec moi, qu'il violait le pacte
qui lie entre eux les membres de la Confdration du Rhin, que d'aprs
l'ancien droit germanique j'aurais pu l'appeler  mon tribunal, le
mettre au ban de l'Empire, et le dpossder sans que vous eussiez eu
rien  dire. Au lieu de cela je vous ai prvenus, je lui ai offert un
ddommagement...--En prononant ces paroles, Napolon souriait comme
s'il ne les et pas prises au srieux, et semblait presque avouer
qu'il avait agi beaucoup trop lestement. Puis il ajoutait avec un ton
de regret et de douceur: Je conviens que si j'avais su  quel point
vous teniez au prince d'Oldenbourg, j'aurais procd autrement, mais
j'ignorais le grand intrt que vous portiez  ce prince. Maintenant
comment faire? Vous rendrai-je le territoire d'Oldenbourg tout charg
de mes douaniers, car je ne vous le rendrais pas autrement? vous n'en
voudriez pas... En Pologne, je ne vous donnerai rien... rien...--Et
Napolon pronona ces derniers mots avec un accent qui prouvait
qu'Alexandre avait raison de ne pas vouloir fournir cette arme contre
lui...--O donc, ajouta-t-il, prendrons-nous une indemnit?... Mais
n'importe, parlez, et je tcherai de vous satisfaire... Pourquoi
avez-vous laiss partir M. de Nesselrode dans un pareil moment?... (M.
de Nesselrode, principal directeur des affaires de la lgation, venait
en effet de quitter Paris.) Il faut que votre matre renvoie lui ou un
autre, avec des pouvoirs pour s'expliquer, pour conclure une
convention qui embrasse tous vos griefs et tous les miens, sans quoi
je continuerai mes armements, je lverai probablement bientt la
conscription de 1812, et, vous le savez, je n'ai pas l'habitude de me
laisser battre... Vous comptez sur des allis! O sont-ils? Est-ce
l'Autriche,  laquelle vous avez fait la guerre en 1809, et dont vous
avez pris une province  la paix?...--Et en disant ces mots Napolon
regardait le prince de Schwarzenberg, qui se taisait, et tenait les
yeux fixs  terre...--Est-ce la Sude,  qui vous avez pris la
Finlande? Est-ce la Prusse, dont  Tilsit vous avez accept les
dpouilles aprs avoir t son alli?... Vous vous trompez, vous
n'aurez personne. Expliquez-vous donc avec moi, et ne recommenons pas
la guerre...--En terminant cet entretien, Napolon saisit la main du
prince Kourakin avec beaucoup d'amiti, puis congdia le cercle
confondu de son esprit autant que de son imprudente audace, et riant
joyeusement de l'embarras de l'ambassadeur russe, qui s'criait, en
sortant des Tuileries, qu'il touffait, qu'il faisait bien chaud dans
les salons de l'Empereur. Cette conversation rappelait celles que
Napolon avait eues avec lord Whitworth  la veille de la rupture de
la paix d'Amiens, avec M. de Metternich  la veille de la campagne de
Wagram, et, quoiqu'elle n'et ni la violence de la premire, ni la
gravit calcule de la seconde, elle devait prter  des exagrations
fort dangereuses, fort embarrassantes surtout pour l'empereur
Alexandre, dj trop compromis aux yeux de sa nation sous le rapport
de la dignit blesse.

          [Note 9: Ici encore je parle d'aprs les documents les plus
          certains. Je fais peu de cas des discours invents, et
          encore moins des conversations supposes, qui sont plus
          invraisemblables que les discours, parce qu'elles sont plus
          difficiles  recueillir et  rendre. Mais la conversation
          que je rapporte, comme deux ou trois autres de Napolon que
          j'ai dj reproduites, fut saisie par plusieurs tmoins, par
          l'ambassadeur d'Autriche, par le ministre de Wurtemberg, et
          rpte par Napolon  M. de Bassano, pour qu'il la
          communiqut  toutes les cours. Ces trois versions, dont
          aucune ne contredit absolument les deux autres, mais qui se
          compltent en reproduisant l'une ce que l'autre a nglig,
          sont les documents dont je me suis servi pour rsumer, bien
          entendu, ce curieux entretien. Il n'y a que la forme qui
          soit  moi, et encore, ai-je mis un grand soin  rendre
          autant que possible l'exacte physionomie du langage de
          Napolon. C'tait mon droit d'historien, parce que c'est la
          ncessit de l'art de recueillir ce qui en vaut la peine et
          de l'abrger, car autrement une histoire serait presque
          aussi longue  lire qu'elle a t longue  s'accomplir. Il
          faudrait vingt ans pour lire ce qui a dur vingt ans.]

[En marge: Grand effet produit en Europe, et particulirement 
Saint-Ptersbourg, par l'entretien de Napolon avec le prince
Kourakin.]

[En marge: Impression douloureuse que ce mme entretien produit sur
l'empereur Alexandre, et conviction de ce monarque que la guerre est
dsormais invitable.]

Le lendemain, les flatteurs de Napolon, habitus  clbrer les
prouesses de sa langue comme celles de son pe, ne manqurent pas de
raconter qu'il avait accabl l'ambassadeur de Russie; et ses
dtracteurs, habitus  dfigurer ses moindres actes, eurent grand
soin de dire de leur ct qu'il avait viol toutes les convenances
envers le reprsentant de l'une des principales puissances de
l'Europe. Le prince Kourakin n'crivit rien de pareil 
Saint-Ptersbourg, il fut simple et modr dans son rapport; et
l'empereur Alexandre aurait laiss passer sans aucune remarque cette
nouvelle boutade de son redoutable alli, si une quantit de lettres
crites  Saint-Ptersbourg, les unes de Paris, les autres de Vienne
et de Berlin, n'avaient trangement dfigur l'entretien du 15 aot.
Mis en quelque sorte au dfi devant sa nation et devant l'Europe, il
devait devenir plus susceptible, et dsormais attendre les
explications au lieu de les offrir.--J'aurais bien voulu, dit-il  M.
de Lauriston, ne pas prendre garde  cette conversation, mais tous les
salons de Saint-Ptersbourg en retentissent, et cette nouvelle
circonstance ne fait que rendre plus ferme la rsolution de ma
nation, tout en ne provoquant pas la guerre, de dfendre sa dignit,
son indpendance jusqu' la mort. Napolon, du reste, ne parle ainsi
que lorsqu'il est dcid  la guerre: alors il ne s'impose plus aucune
retenue. Je me rappelle sa conversation avec lord Whitworth en 1803,
avec M. de Metternich en 1809; je ne puis donc voir dans ce qui vient
de se passer qu'un indice de trs-mauvais augure pour le maintien de
la paix.--

L'empereur Alexandre,  la suite de ces observations, parut
extrmement triste; son ministre, M. de Romanzoff, dont l'existence
politique tenait  la paix, parut l'tre galement, mais tous deux
rptrent de nouveau qu'ils ne prendraient pas l'initiative. Il tait
vident nanmoins qu'ils ne doutaient plus de la guerre, au plus tard
pour l'anne prochaine, que les impressions un peu plus favorables
dues  la prsence de M. de Lauriston et  son langage 
Saint-Ptersbourg taient compltement dissipes, et qu'on allait
employer encore plus activement l'automne et l'hiver  se mettre en
mesure de soutenir une lutte dcisive et terrible.

[En marge: L'automne et l'hiver employs en prparatifs de toute
sorte.]

[En marge: Progrs d'organisation des armes de l'Elbe et du Rhin.]

C'tait  peu prs la disposition de Napolon, avec cette diffrence
que, puisant en lui-mme les motifs de la guerre, il n'avait pas cess
de la regarder comme certaine, et de s'y prparer. Il venait d'envoyer
sur l'Elbe les quatrimes et siximes bataillons, ce qui devait faire
cinq bataillons de guerre par rgiment, et comme les rgiments du
marchal Davout taient au nombre de seize, le total devait s'lever 
80 bataillons de la plus belle infanterie. En y ajoutant les chasseurs
corses et ceux du P, quelques dtachements espagnols et portugais,
Napolon se proposait de porter  90 bataillons le corps de l'Elbe, et
de le distribuer en cinq divisions d'gale force. Une excellente
division polonaise, une autre compose des anciens soldats des villes
ansatiques actuellement licencis, une troisime compose
d'Illyriens, devaient porter  huit les divisions du marchal Davout.
Beaucoup d'officiers franais, les uns revenus du service tranger
depuis la runion de leur pays natal  la France, les autres sortis de
l'cole des gnraux Friant, Morand et Gudin, devaient contribuer 
relever l'esprit de ces troupes d'origine trangre. Napolon se
flattait que sous la main de fer du marchal Davout, et prs du foyer
de patriotisme et d'honneur militaire allum dans son arme, ces
Espagnols, ces Portugais, ces Illyriens, ces Ansates, acquerraient la
valeur des Franais eux-mmes.

En arrire de l'Elbe, Napolon, comme nous l'avons dit, travaillait 
former sa seconde arme, dite corps du Rhin, avec une douzaine de
rgiments qui avaient combattu  Essling sous Lannes et Massna, et
auxquels il voulait adjoindre les troupes hollandaises. Il se
proposait de porter ces rgiments  quatre et mme  cinq bataillons
de guerre, depuis qu'il avait renonc aux bataillons d'lite, certain
qu'il tait d'avoir une anne de plus pour achever ses prparatifs.

[En marge: Organisation des rgiments des les pour parvenir 
l'incorporation des rfractaires.]

C'est ici le cas de montrer quelle incroyable fcondit d'esprit il
dployait dans la cration de ses moyens, fcondit qui pousse comme
toutes les grandes facults jusqu' l'abus, devait l'entraner
quelquefois  des crations artificielles, et dont la faiblesse
n'clata que trop dans la campagne suivante. On a vu qu' la classe de
1811, leve tout entire, il avait voulu ajouter un supplment fort
considrable par le nombre et par la qualit des hommes, c'tait celui
qu'on pouvait se procurer avec les rfractaires des annes
antrieures. Onze ou douze colonnes mobiles, parcourant la France dans
tous les sens, avaient oblig cinquante ou soixante mille de ces
rfractaires  se soumettre. La mesure avait t dure, mais efficace.
Cependant il tait  craindre qu'on ne les et fait rejoindre que pour
les voir dserter de nouveau, lorsqu'ils sauraient leurs parents
dbarrasss des garnisaires. Les dtenir, c'tait mettre leur sant en
pril et encombrer les prisons; les envoyer aux dpts, c'tait leur
ouvrir les portes pour s'chapper. Napolon eut la pense de les
instruire dans les les qui bordent la France, et desquelles il leur
tait impossible de s'enfuir. Pour cela il cra dans ces les, et avec
de bons cadres, des rgiments d'instruction, dont l'effectif tait
indtermin et pouvait s'lever jusqu' quinze mille hommes. Il en
forma un dans l'le de Walcheren, un second dans l'le de R, un
troisime  Belle-le, enfin deux dans la Mditerrane, dont l'un en
Corse, et l'autre dans l'le d'Elbe.

Napolon consacrait  ce qui les concernait une attention continuelle:
armes, habillement, instruction, il s'occupait de tout lui-mme.
Enfin, les croyant mrs, il essaya d'envoyer quelques milliers
d'hommes tirs du rgiment de Walcheren, pour complter les quatrimes
et siximes bataillons du marchal Davout. Son projet, si cet essai
russissait, tait d'en fournir  ce marchal de quoi porter tous ses
bataillons  mille hommes chacun.

[En marge: Manire de conduire les rfractaires des rgiments o ils
avaient t instruits  l'arme.]

Pour les transporter des bouches de l'Escaut aux bords de l'Elbe,
Napolon imagina de les faire passer par les les qui longent la
Hollande, tantt en bateaux sur les eaux intrieures, tantt  pied 
travers les bruyres de la Gueldre et de la Frise, et quand ils
arriveraient sur le continent de les faire escorter par la cavalerie
lgre du marchal Davout, qui n'tait pas dispose  mnager les
dserteurs, et devait les ramener  coups de sabre.

Les premiers envois russirent. Sur les hommes envoys, on n'avait
gure perdu qu'un sixime par la dsertion. Ce sixime, pour rentrer
en France, courait les bois le jour, les routes la nuit, passait les
fleuves comme il pouvait, et trouvait asile chez les Allemands, que
leur haine pour nous rendait hospitaliers envers nos soldats devenus
dserteurs. Les cinq siximes rests dans le rang prsentaient des
sujets robustes et d'un ge fait, qu'on esprait avec de bons
traitements amener  bien servir.

Le marchal Davout, qui savait au besoin se dpartir de son extrme
svrit, avait ordonn qu'on les formt  la discipline par la
douceur. On s'y appliqua, et ce ne fut pas sans succs. On en fit
venir alors par milliers de toutes les les de l'Ocan, les conduisant
par bandes, et  pas de course, afin de diminuer la dsertion.
Malheureusement beaucoup apportrent les fivres de Walcheren, et les
rpandirent autour d'eux. Cependant la route adopte ne pouvait pas
convenir  tous, et notamment  ceux qui appartenaient aux provinces
de l'Est. On poussa ces derniers vers le Rhin, puis on les embarqua
sur des bateaux qui les transportrent jusqu' Wesel, sans toucher
terre. Mais ceux-l aussi contractrent dans ce trajet, par suite de
l'accumulation et de l'immobilit, des maladies trs-dangereuses. On
les mena ensuite  travers la Westphalie, souvent malades, et toujours
rvolts contre le service militaire, qui commenait pour eux sous de
tels auspices. Au dbut on avait pris le temps de les habiller et de
les instruire; bientt on les envoya en habits de paysans, avant toute
instruction, comptant toujours sur le marchal Davout pour convertir
en soldats ces hommes conduits et traits comme des troupeaux.

Le marchal mit tous ses soins  rparer une partie de ces maux[10], 
mnager les malheureux qu'on lui envoyait,  les apaiser,  les
pourvoir du ncessaire,  leur communiquer l'esprit de ses vieilles
bandes,  profiter mme des penchants aventureux qu'ils avaient dj
contracts dans la vie de rfractaire, pour leur inspirer le got de
la vie des camps, pour les disposer enfin  trouver dans l'hroque et
dure profession des armes les plaisirs que lui et ses soldats savaient
y goter. Mais que de coeurs  vaincre! Des Corses, des Toscans, des
Lombards, des Illyriens, des Espagnols, des Portugais, des Hollandais,
des Ansates  faire Franais, et mme de Franais enlevs  leur
famille dans l'ge le plus tendre, faire des soldats robustes,
disciplins, exclusivement attachs  leur drapeau, les arracher
ainsi des bords du P, de l'Arno, du Rhne, du Rhin, de la Gironde,
de la Loire, pour les faire bivouaquer, grelotter, mourir de faim ou
de froid sur les bords de l'Elbe, de la Vistule ou du Borysthne,
quelle tche! et quel danger, aprs y avoir russi vingt annes, d'y
chouer enfin au moment o tous les sentiments les plus naturels,
froisss sans mesure, seraient pousss au dsespoir!

          [Note 10: Je parle ici non d'aprs les pamphlets de 1815,
          mais d'aprs la correspondance administrative des agents du
          gouvernement.]

[En marge: La cavalerie envoye en Allemagne pour s'y monter.]

Jusqu' ce jour redoutable le dehors des choses tait superbe, et
cette machine guerrire sous la main du marchal Davout avait acquis
un aspect formidable. Napolon lui expdiait l'un aprs l'autre les
rgiments de cavalerie pour les monter en Allemagne, et pour instruire
les nouvelles recrues. Craignant d'puiser la France de chevaux, car
il fallait qu'elle en fournt une quantit extraordinaire aux armes
d'Espagne, il tait dcid  prendre tous ceux qu'on pourrait tirer du
nord du continent. Il en fit demander pour la cavalerie lgre en
Pologne et en Autriche, pour la cavalerie de ligne et la grosse
cavalerie, en Wurtemberg, en Franconie, en Hanovre. Partout il promit
de payer comptant, et il ordonna d'acheter jusqu' trente et quarante
mille chevaux de toutes armes, si on parvenait  se les procurer. Il
donna les mmes ordres pour les chevaux de trait. Il prescrivit la
formation de toute la cavalerie en divisions, et fit partir les
gnraux pour veiller  l'quipement et  l'instruction de leurs
corps.

[En marge: Soins donns au matriel.]

[En marge: Immense achat de grains  Dantzig.]

Le matriel ne l'occupait pas moins que l'organisation des troupes.
Son projet, comme nous l'avons dit, tait d'avoir  Dantzig, outre la
subsistance d'une garnison de vingt mille hommes pendant un an,
l'approvisionnement d'une arme de quatre  cinq cent mille hommes
pendant un an aussi. Afin d'y parvenir, il avait ordonn d'abord au
gnral Rapp d'tre attentif au mouvement des grains dans cette ville,
qui est l'un des plus vastes dpts de crales connus en Europe, et
de se tenir toujours inform des quantits en magasin, pour n'acheter
qu'en temps opportun. Ayant dsormais son parti pris, il prescrivit de
commencer enfin les achats, de les pousser jusqu' 6 ou 700 mille
quintaux de froment, jusqu' plusieurs millions de boisseaux d'avoine,
et jusqu' l'accaparement de tous les fourrages existants. Trois
caisses, la premire  Dantzig, la seconde  Magdebourg, la troisime
 Mayence, connues de lui seul, pour qu'on ne s'habitut pas  y
compter, devaient fournir secrtement les fonds ncessaires  ces
achats.

[En marge: Aprs s'tre procur les matires alimentaires, Napolon
s'occupe des moyens de les transporter  la suite de l'arme.]

[En marge: Cration de voitures de divers modles.]

Ce n'tait pas tout que d'avoir ces masses de vivres, il fallait se
procurer le moyen de les transporter avec soi. Napolon, comme on l'a
vu, avait prescrit la rorganisation d'un certain nombre de bataillons
du train qui pouvaient atteler et conduire environ 1,500 voitures
charges de biscuit. Pensant continuellement  l'objet qui le
proccupait, et trouvant  chaque instant des combinaisons nouvelles,
il avait, depuis l'anne prcdente, invent des moyens de transport
encore plus puissants et plus ingnieux que ceux auxquels il avait
song d'abord. Le caisson ordinaire, attel de quatre chevaux, conduit
par deux hommes, tait bon pour transporter le pain quotidien  la
suite des corps. Un caisson pouvait ainsi assurer la nourriture d'un
bataillon pendant une journe. Il fallait autre chose  Napolon, qui
prtendait se faire suivre par cinquante ou soixante jours de vivres
pour toute l'arme. Il conut l'ide de gros chariots attels de huit
chevaux, conduits par quatre ou mme trois hommes, et pouvant recevoir
dix fois la charge du caisson ordinaire. Le rsultat tait ainsi
dcupl, la dpense de traction et de conduite tant  peine double.
Cependant aprs de nouvelles rflexions, jugeant cette voiture trop
lourde pour les boues de la Pologne et de la Lithuanie, Napolon s'en
tint  un chariot attel de quatre chevaux, dirig par deux hommes, ce
qui laissait subsister l'organisation ordinaire du train, et devait
transporter quatre fois autant que le caisson ordinaire, ou trois fois
si on ne voulait pas s'exposer  rendre la charge trop lourde. Il
ordonna sur-le-champ de construire des chariots de ce modle en
France, en Allemagne, en Italie, partout o rsidaient les dpts du
train, afin que les corps eussent  la fois les anciens caissons pour
transporter le pain du jour, et les nouveaux chariots pour transporter
l'approvisionnement d'un mois ou de deux mois. Se mettant pour ainsi
dire l'esprit  la torture, afin de prvoir tous les cas possibles, il
voulut ajouter  son matriel des chars  la comtoise et des chars 
boeufs. Les chars  la comtoise sont, comme on le sait, lgers,
roulants, trans par un seul cheval habitu  suivre celui qui
prcde, de faon qu'un seul homme en peut conduire plusieurs. Les
chars  boeufs sont lents, mais l'animal qui les trane, opinitre et
vigoureux, les arrache des ornires les plus profondes, et pendant
les instants de repos attach  une roue, broutant le gazon qui est
sous ses pieds, il ne donne le soir aucune peine aprs avoir rendu les
plus grands services dans la journe. Enfin il peut lui-mme servir de
nourriture, bien mieux que le cheval, qui n'est que l'aliment des
dernires extrmits. Par ces motifs, Napolon, aux huit bataillons du
train qu'il avait destins  l'arme de Russie, rsolut d'ajouter
quatre bataillons  la comtoise, et cinq bataillons  boeufs, en
dterminant lui-mme le mode d'organisation qui permettrait  ces
voituriers de se transformer tout  coup en soldats, pour dfendre le
convoi qu'on leur aurait confi. L'organisation des uns devait se
faire en Franche-Comt, celle des autres en Lombardie, en Allemagne,
en Pologne. On pouvait se flatter de runir ainsi le pain et la viande
dans les mmes convois.

Napolon estimait que ces dix-sept bataillons, conduisant de cinq 
six mille voitures, lui assureraient des vivres pour deux mois et deux
cent mille hommes, ou pour quarante jours et trois cent mille hommes.
Ce rsultat lui suffisait, car il comptait  Dantzig embarquer ses
approvisionnements sur la Vistule, les amener par eau de la Vistule au
Frische-Haff, du Frische-Haff  la Prgel, et de la Prgel par des
canaux intrieurs au Nimen. Il avait mme envoy quelques officiers
de ses marins pour arrter en secret le plan de cette navigation.
Arriv avec cinq ou six cent mille hommes sur le Nimen, c'est tout au
plus s'il en amnerait trois cent mille dans l'intrieur de la Russie,
et ayant alors d'aprs le calcul qui prcde quarante jours de vivres
sur voitures, il esprait avec ce qu'il trouverait sur les lieux
avoir le moyen de subsister, car, malgr leurs projets de destruction,
les Russes pouvaient bien ne pas avoir le loisir de tout anantir.
Dtruire est un abominable travail, mais c'est un travail qui exige du
temps aussi, et l'exemple du Portugal lui-mme prouvait que ce temps
pouvait manquer  l'ennemi le plus dcid  ne rien mnager. C'est sur
ces raisons et ces immenses prparatifs que Napolon fondait son
esprance de vivre dans les vastes plaines du Nord, qu'il s'attendait
 trouver tour  tour dsertes ou ravages.

Mais ces cinq ou six mille voitures supposaient  elles seules huit ou
dix mille hommes pour les conduire, dix-huit ou vingt mille chevaux ou
boeufs pour les traner, et si on ajoute trente mille chevaux
d'artillerie, probablement quatre-vingt mille de cavalerie, on peut se
former une ide des obstacles  vaincre en fait d'approvisionnements,
car ces animaux destins  faire vivre l'arme, il fallait songer 
les faire vivre eux-mmes. Napolon esprait y pourvoir en ne
commenant ses oprations offensives que lorsque l'herbe aurait pouss
dans les champs.

Sachant que le soldat prfre beaucoup le pain au biscuit, et ayant
reconnu que pour se procurer du pain la difficult n'est pas de le
cuire, mais de convertir le grain en farine, il ordonna de moudre la
plus grande partie des grains de Dantzig, d'enfermer la farine qui en
proviendrait dans des barils adapts aux nouveaux chariots, et
d'enrler partout des maons  prix d'argent, afin de construire des
fours dans chacun des lieux o l'on sjournerait. Ces maons devaient
tre incorpors dans les troupes d'ouvriers de toutes les professions
qu'il voulait emmener avec lui, tels que boulangers, charpentiers,
forgerons, pontonniers, etc.

[En marge: quipages de pont.]

Enfin les quipages de pont, objet non moins grave de ses
proccupations, reurent de nouveaux perfectionnements dans cette
seconde anne de ses prparatifs. Il avait prescrit la construction 
Dantzig de deux quipages de cent bateaux chacun, pouvant servir 
jeter deux ponts sur les fleuves les plus larges, et suivant l'usage
ports sur des baquets. Comme le bois manque rarement, surtout dans la
rgion o l'on s'apprtait  faire la guerre, et que les ferrures et
les cordages constituent uniquement la partie difficile  rassembler,
Napolon fit runir en cbles, ancres, attaches, montures de tout
genre, etc., le matriel d'un troisime quipage de pont, les bois
seuls tant omis puisqu'on s'attendait  les trouver sur les lieux.
Voulant avoir aussi des ponts fixes, il fit prparer  Dantzig des
ttes de pilotis en fer, des ferrures pour lier ces pilotis, des
sonnettes pour les enfoncer, de faon que les pontonniers fussent
pourvus de tout ce qu'il leur faudrait pour jeter, indpendamment des
ponts de bateaux, des ponts sur chevalets ou sur pilotis. Tout ce
matriel devait suivre l'arme sur de nombreux chariots. Le gnral
bl, qui sur le Tage avait, presque sans ressources, excut tant de
merveilles en ce genre, fut mis  la tte du corps des pontonniers.
Deux mille chevaux furent assigns  ce nouveau parc. _Avec de tels
moyens_, crivait Napolon, _nous dvorerons tous les obstacles_[11].

          [Note 11: Je n'ai pas besoin de rpter que c'est d'aprs la
          correspondance de Napolon lui-mme, admirable surtout par
          ce genre de prvoyance, d'aprs celle du marchal Davout, du
          gnral Rapp, du ministre de l'administration de la guerre,
          des gnraux commandant les ponts et l'artillerie, que je
          donne ces dtails, vaguement connus jusqu'ici, jamais
          exposs avec la prcision et l'exactitude ncessaires.]

[En marge: Composition des corps destins aux marchaux Davout, Ney et
Oudinot.]

Quoique Napolon et confi au marchal Davout l'organisation de la
plus grande partie de l'arme, parce qu'il le regardait comme un
organisateur consomm, un administrateur probe et svre, il ne lui en
destinait pas le commandement tout entier, que naturellement il se
rservait pour lui seul. Mais il voulait, en cas d'hostilits
soudaines, qu'il y et sur l'Elbe et l'Oder, et dans une seule main,
une arme de 150 mille Franais et de 50 mille Polonais prte  se
porter au pas de course sur la Vistule. Il se proposait plus tard,
lorsque les oprations seraient commences, d'en dtacher une portion,
qui, jointe au corps du Rhin, serait partage entre les marchaux
Oudinot et Ney. Le marchal Oudinot devait runir  Munster les
rgiments cantonns en Hollande, le marchal Ney  Mayence ceux qui
taient cantonns sur le Rhin. Il avait t enjoint  l'un et 
l'autre de se rendre sur-le-champ  leurs corps, et de commencer
l'organisation de leur infanterie et de leur artillerie. Quant  la
cavalerie, ils devaient en recevoir chacun leur part en entrant en
Allemagne, o toutes les troupes  cheval avaient dj t envoyes
afin de se monter. Indpendamment de ces forces dj si considrables,
cent mille allis de toutes nations devaient tre rpartis entre nos
diffrents corps d'arme. Les gnraux franais dsigns pour
commander ces troupes allies avaient ordre d'aller s'tablir aux
lieux de rassemblement.

[En marge: Arme d'Italie, sa composition, l'poque de son dpart.]

[En marge: Arme de rserve tire d'Italie pour aller remplacer en
Espagne la garde impriale et les Polonais.]

Napolon enjoignit au prince Eugne d'tre prt pour la fin de l'hiver
suivant  passer les Alpes avec l'arme d'Italie. Ainsi qu'on l'a vu,
il avait, dans sa confiance actuelle pour l'Autriche, runi en
Lombardie la presque totalit des armes d'Illyrie et de Naples. Il
avait choisi dans chacun des meilleurs rgiments, ports tous  cinq
bataillons, trois bataillons d'lite destins  se rendre en Russie.
Il se proposait d'en composer une arme de 40 mille Franais,
renforce de 20 mille Italiens, laquelle, sous le prince Eugne,
franchirait les Alpes en mars. Les quatrimes et cinquimes bataillons
retenus aux dpts, avec plusieurs rgiments entiers et l'arme
napolitaine de Murat, taient chargs de garder l'Italie contre les
Anglais et contre les mcontents. La conscription de 1811, et les
rfractaires de l'le d'Elbe, soumis  une rude discipline, devaient
pendant l'hiver remplir successivement les quatrimes et cinquimes
bataillons, qui se seraient vids pour complter les trois premiers.
Napolon avait en outre pris dans les troupes d'Illyrie et d'Italie
dix ou douze rgiments entiers, pour crer une arme de rserve, qui
devait aller en Espagne remplacer la garde impriale et les Polonais,
dont le dpart pour la Russie tait ordonn. Ainsi mme en se
prparant  frapper un grand coup au Nord, Napolon ne renonait pas 
en frapper un au Midi, poursuivant, selon sa coutume, tous les buts 
la fois. Un an auparavant cette arme de rserve n'aurait t nulle
part mieux place qu'en Espagne, puisque l tait le thtre des
vnements dcisifs; en ce moment, au contraire, la question tant
transporte au Nord, c'est l qu'il et fallu porter toutes ses
forces, en se bornant en Espagne  une dfensive nergique sur les
limites de la Vieille-Castille et de l'Andalousie. Mais dans son
ardeur, Napolon, prenant pour rel tout ce que concevait sa vaste
imagination, croyait pouvoir lancer en mme temps la foudre  Cadix et
 Moscou.

[En marge: Projet d'un voyage en Hollande pour s'occuper de
combinaisons maritimes.]

Tandis qu'il se livrait  ces vastes conceptions, dont l'excution
tait irrvocablement arrte pour le printemps suivant, il songeait 
aller visiter lui-mme un pays rcemment runi  l'Empire, un pays
auquel il tenait beaucoup, sur l'esprit duquel il se flattait de
produire par sa prsence une influence favorable, et d'o il lui tait
possible d'inspecter personnellement une partie de ses prparatifs de
guerre: c'tait la Hollande. Il avait remis plusieurs fois ce projet
de voyage, et il avait  coeur de le raliser avant la grande guerre
du Nord, ne voulant pas que, lorsqu'il serait sur la Dwina ou sur le
Borysthne, les Anglais pussent lui causer pour le Texel ou pour
Amsterdam quelque grave inquitude, comme celle qu'ils lui avaient
fait prouver pour Anvers pendant la campagne de 1809.

La suite  donner  ses combinaisons maritimes tait un autre motif
d'entreprendre ce voyage. Persistant  tout embrasser  la fois, il
n'avait nullement renonc  ses crations navales, et s'en occupait
avec autant d'activit que s'il n'avait point song  la guerre de
Russie. Il voulait d'abord tenir les Anglais en haleine, les empcher
en leur causant des inquitudes continuelles de dgarnir l'Angleterre,
et d'en retirer des troupes pour les envoyer dans la Pninsule. Il
avait rsolu pour cela de les faire vivre sous la menace d'expditions
toujours prpares pour l'Irlande, la Sicile, l'gypte mme, et
esprait ainsi, dans le cas peu probable mais possible o la guerre du
Nord serait vite, d'avoir le moyen d'embarquer environ cent mille
hommes.

[Date en marge: Sept. 1811.]

[En marge: Vastes projets maritimes de Napolon pour le cas o la
guerre de Russie n'aurait pas lieu.]

Maintenant que l'Escaut tait entirement  sa disposition, il avait
autrement combin sa flottille de Boulogne. Aprs l'avoir rduite  ce
qu'elle comprenait de meilleurs btiments, il pouvait y embarquer non
plus comme autrefois 150 mille hommes, mais 40. En se bornant  ce
nombre, le dpart, le trajet, l'arrive d'une expdition taient
parfaitement praticables. Il avait en outre dans l'Escaut 16 vaisseaux
 Flessingue, lesquels devaient s'lever sous peu  22. En y ajoutant
une flottille de bricks, de corvettes, de frgates, de grosses
chaloupes canonnires, il comptait sur des moyens d'embarquement pour
30 mille hommes, indpendamment d'une escadre de guerre capable de
tenir la mer et de fournir une navigation assez longue. Il comptait de
plus sur 8 ou 10 vaisseaux au Texel, si longtemps et si vainement
demands  son frre Louis, et dj prts depuis qu'il administrait la
Hollande. Cette escadre, escortant une flottille, tait en mesure
d'embarquer 20 mille hommes. Il existait quelques frgates 
Cherbourg, 2 vaisseaux  Brest, 4  Lorient, 7  Rochefort, et, avec
ces lments, Napolon songeait, par des runions adroitement opres,
 recomposer la flotte de Brest. Il voulait s'en servir pour envoyer
quelques troupes aux les Jersey et Guernesey, dont il prtendait
s'emparer. Enfin  Toulon il avait 18 vaisseaux, qu'il se promettait
avec le concours de Gnes et de Naples de porter  24, non compris
beaucoup de frgates, de gabares, et de btiments-curies d'un nouveau
modle. Il avait ainsi prpar dans la Mditerrane des moyens
d'embarquement pour 40 mille hommes, et pouvait tablir ses calculs
sur 30 environ, en employant le secours d'un certain nombre de vieux
btiments arms en flte. Cette expdition devait menacer
alternativement Cadix, Alger, la Sicile, l'gypte. Enfin 3 vaisseaux
et quelques frgates taient prts  Venise, et allaient, soulevs par
des chameaux, sortir des lagunes pour se rendre  Ancne. Ils devaient
bientt tre suivis de deux autres vaisseaux et de plusieurs frgates,
de manire  dominer l'Adriatique.

Ces ressources dj si vastes, Napolon voulait les augmenter encore
en 1812 et en 1813, il esprait arriver  80,  100 vaisseaux mme, et
runir ainsi des moyens de transport pour prs de 150 mille hommes. Il
en avait dj pour environ 100 mille, et sans mme essayer d'une
invasion en Angleterre, il pouvait bien un jour jeter 30 mille hommes
en Irlande, 20 en Sicile, 30 en gypte, et causer un grand trouble aux
Anglais. Il pouvait de plus recouvrer le Cap, perdu depuis longtemps,
l'le de France et la Martinique, perdues depuis peu. Si donc la paix
du continent se consolidait sans lui procurer la paix maritime, il
avait des moyens de frapper directement l'Angleterre. C'est pour ces
objets si divers et pour quelques-uns des prparatifs de la guerre de
Russie, qu'un voyage sur les ctes lui tait indispensable.

[En marge: Dpart de Napolon pour la Hollande.]

[En marge: Sjour  Flessingue.]

Parti de Compigne le 19 septembre, et sjournant successivement 
Anvers et  Flessingue, il inspecta les travaux ordonns pour rendre
l'Escaut inaccessible, s'occupa surtout de l'artillerie  grande
porte, ncessaire dans ces positions, s'embarqua sur la flotte de
Flessingue sous le pavillon de l'amiral Missiessy, la fit mettre  la
voile, fut surpris par un gros temps, resta trente-six heures en mer,
sans pouvoir communiquer avec la terre, et fut trs-content de
l'instruction et de la tenue de ses quipages. Le sage et solide
officier qui les commandait, quoique bloqu, avait profit des eaux de
l'Escaut pour entrer et sortir souvent, et pour donner en naviguant
dans ces bas-fonds un remarquable degr d'instruction  ses marins.
Napolon accorda des rcompenses  tout le monde, de grands loges 
son amiral, et laissa la marine de cette rgion aussi satisfaite
qu'encourage.

[En marge: Pour prvenir les infidlits des matelots trangers
servant dans la marine franaise, Napolon imagine de placer des
compagnies d'infanterie  bord de chaque vaisseau.]

Mais comme la vue des objets fcondait toujours son esprit, il trouva
des procds fort ingnieux pour perfectionner certaines choses, ou
pour en corriger d'autres. On a vu combien son arme commenait  se
bigarrer de soldats de toutes les nations, d'Illyriens, de Toscans, de
Romains, d'Espagnols, de Portugais, de Hollandais, d'Ansates, etc.;
il en tait de mme pour sa flotte. Elle comptait, outre d'anciens
Franais, des Hambourgeois, des Catalans, des Gnois, des Napolitains,
des Vnitiens, des Dalmates.  bord des vaisseaux, on n'tait pas
sans inquitude sur la fidlit de ces matelots d'origines si
diverses, et s'ils servaient bien dans les ports, on pouvait craindre
qu'en mer ils ne contrariassent les manoeuvres, afin de se faire
prendre par les Anglais, ce qui tait la captivit pour les Franais,
mais la dlivrance pour eux. Sur des btiments sortis des ports, on
avait dcouvert plusieurs fois des dgts dans le grement, causs
videmment par la malveillance, et par consquent imputables  une
infidlit cache qui pouvait devenir dangereuse. Napolon eut l'ide
de placer  bord de chaque vaisseau une garnison compose d'une
compagnie de 150 hommes d'infanterie, tous anciens Franais. Il avait,
indpendamment de la garde impriale et des rgiments trangers, 130
rgiments d'infanterie, les uns  cinq, les autres  six bataillons.
Il dcida qu'on prendrait dans les bataillons de dpt les mieux
organiss, une compagnie d'infanterie, pour la mettre  bord des
vaisseaux de ligne et l'y laisser habituellement en rsidence. Le
nombre actuel des vaisseaux arms tant d'environ 80, il suffisait
d'ajouter une compagnie dans 80 de ces bataillons de dpt pour
remplir le vide qu'on y aurait opr, et pour se procurer une force
trs-utile sur la flotte, soit qu'il fallt en garantir la sret, ou
contribuer au combat en cas de rencontre avec l'ennemi.

[Date en marge: Octob. 1811.]

[En marge: Moyen de se procurer des bois.]

[En marge: Systme de transports de Hambourg  Amsterdam.]

[En marge: Ce systme appliqu d'abord au transport des grains, afin
de se prmunir contre la disette qui s'annonce  la fin de 1811.]

Napolon, suivant sa coutume d'excuter sur-le-champ ses projets une
fois conus, donna immdiatement les ordres ncessaires pour l'envoi
de ces compagnies de garnison dans tous les ports de mer o des
escadres taient runies. Toujours impatient dans la poursuite des
rsultats, il avait fort insist  Anvers pour que les constructions
s'y succdassent sans relche, et, qu'aussitt un vaisseau lanc  la
mer, un autre le remplat sur les chantiers. Les bois de construction
manquaient. Il imagina pour s'en procurer un vaste systme de
transports, de Hambourg  Amsterdam, au moyen de petits btiments
passant entre la terre et les les qui bordent le rivage de la mer du
Nord, depuis les bouches de l'Elbe jusqu'au Zuyderze. Il ne s'en tint
pas l. Un t fort sec, qui avait donn des vins excellents (ceux
dits de la Comte), avait nui au dveloppement des crales. Partout
on annonait une disette; le prix des grains augmentait  chaque
instant. Napolon retira les licences accordes pour l'exportation des
grains, et ordonna  Hambourg d'acheter des bls qui devaient tre
transports en France, en longeant les ctes, ou bien en suivant les
fleuves et les canaux, et l o les uns et les autres ne se joignaient
pas, en excutant quelques petits trajets par terre, pour aller, par
exemple, de l'Elbe au Weser, du Weser  l'Ems, de l'Ems au Zuyderze.
Vingt mille chevaux de l'artillerie et du train, oisifs jusqu'
l'ouverture des hostilits contre la Russie, furent employs  ces
courts trajets, en faisant demi-travail pour les tenir en haleine sans
les puiser.

[En marge: Napolon  Amsterdam.]

[En marge: Bon accueil qu'il reoit des Hollandais.]

Aprs avoir inspect le rgiment de Walcheren, et prescrit diffrentes
mesures relatives  la sant des hommes et  leur quipement, Napolon
passa en Hollande, et se rendit  Amsterdam. Le peuple hollandais,
trs-afflig d'avoir perdu son indpendance, esprait cependant
trouver quelque ddommagement dans sa runion  un grand empire et
dans l'administration vivifiante de Napolon. Il y avait eu quelque
temps auparavant,  l'occasion de la conscription, des excutions
sanglantes dans l'Ost-Frise; nanmoins, soit le prestige de la gloire,
soit l'entranement des ftes mme chez les peuples les plus froids,
les Hollandais reurent avec des acclamations le conqurant qui leur
avait ravi leur indpendance, et qu'ils n'aimaient point, comme ils le
prouvrent bientt. L'accueil fut tel, que Napolon put s'y tromper. 
l'aspect de ce pays si riche, si heureusement dispos pour les grandes
oprations maritimes, et l'accueillant si bien, il enfanta mille
combinaisons nouvelles, lui accorda des facilits pour la pche,
supprima diverses entraves qui gnaient la navigation intrieure du
Zuyderze, et le laissa pour un moment rempli d'esprances et
d'illusions.

[En marge: Systme de dfense imagin pour la Hollande.]

Entre autres proccupations qui avaient attir Napolon en Hollande,
malgr la mauvaise saison, celle de la dfense de nos nouvelles
frontires n'tait pas la moindre. Avec l'admirable coup d'oeil qui, 
la simple vue d'une carte, lui faisait discerner comment on pouvait
dfendre ou attaquer un pays, il dcouvrit sur-le-champ le meilleur
systme de dfense pour la Hollande. Il dcida d'abord que, vu les
dangers qui pouvaient la menacer du ct des Anglais, le grand dpt
du matriel de guerre ne serait ni au Texel, ni  Amsterdam, ni mme 
Rotterdam, mais  Anvers, et il ordonna de commencer sans dlai le
transport  Anvers de toutes les richesses des arsenaux hollandais. Il
dcida qu'il y aurait une premire ligne de dfense passant par Wesel,
Koewerden et Groningue, embrassant non-seulement la Hollande
proprement dite, mais les Gueldres, l'Over-Yssel et la Frise, ligne
faible du reste, et n'ayant que la valeur d'ouvrages avancs. Il en
dsigna une seconde plus forte, se dtachant du Rhin vers Emmerich,
suivant l'Yssel, passant par Deventer et Zwolle, embrassant les
Gueldres et une moiti du Zuyderze, couvrant presque toute la
Hollande, moins la Frise. Mais il tablit que la vraie ligne de
dfense tait celle qui, abandonnant le Rhin, ou Wahal, seulement 
Gorcum, allait aboutir  Naarden sur le Zuyderze. Cette ligne, en
effet, couvrait la partie la plus hollandaise de la Hollande, compose
de terres fertiles, de villes florissantes, toutes situes au-dessous
des eaux, et pouvant au moyen des inondations tre converties en les
imprenables, qui se rattacheraient au Rhin par le puissant bras du
Wahal, de manire que la nouvelle France, dfendue par la magnifique
ligne du Rhin de Ble  Nimgue, devait  partir de ce dernier point
se changer en les tout  fait inaccessibles  l'ennemi, mme 
l'ennemi maritime, moyennant les beaux ouvrages du Texel qui en
formeraient la pointe extrme et invincible.

Second dans l'excution de ses plans par l'habile gnral du gnie
Chasseloup, Napolon ordonna au Texel mme des travaux superbes, dont
l'objet tait d'abriter une immense flotte avec ses magasins, de lui
mnager l'entre et la sortie par tous les vents, et de fermer
compltement le Zuyderze.

[Date en marge: Nov. 1811.]

[En marge: Napolon  Wesel.]

[En marge: Ses projets sur cette place.]

[En marge: Il passe ses cuirassiers en revue, et profite de
l'occasion pour les acheminer sur l'Elbe.]

[En marge: Napolon  Cologne.]

Ces ordres, toujours conus dans l'hypothse d'une lutte suprme et
formidable qu'il ne cessait d'avoir prsente  l'esprit sans en tre
intimid, ces ordres donns, il se rendit  Wesel, o il prescrivit
d'autres travaux pour assurer la dfense de cette ville, et lui
procurer une importance administrative qu'elle n'avait pas. Il voulait
en faire le Strasbourg du Rhin infrieur. Il venait de dcrter la
belle route d'Anvers  Amsterdam; il projeta celle de Wesel 
Hambourg, et en mme temps prit prtexte de sa prsence en ces lieux
pour passer en revue deux belles divisions de cuirassiers. Il les
inspecta entre Dusseldorf et Cologne, pourvut  ce qui leur manquait
sous le rapport de l'organisation et de l'quipement, et profita de
leur arrive sur le Rhin pour les acheminer sans bruit sur l'Elbe.
C'tait une manire commode de faire passer presque inaperue sa
grosse cavalerie, dont ces deux divisions formaient environ la moiti.
 cette occasion, il s'occupa de la cration des lanciers. Il avait
dj pu s'apercevoir en Pologne de l'utilit de la lance. Il rsolut
de la mettre  profit dans la prochaine guerre, et se dcida 
convertir en rgiments de lanciers six rgiments de dragons, un de
chasseurs, et deux de cavalerie polonaise, ce qui devait porter  neuf
les rgiments de cette arme. Il avait fait venir de Pologne des
instructeurs, forms dans leur pays au maniement de la lance, et il en
fit la rpartition entre les nouveaux rgiments. Aprs avoir donn 
ces divers objets l'attention ncessaire, il se rendit  Cologne, et
arrta le genre de dfense dont cette place tait susceptible.

[En marge: Sjour dans cette ville, et diverses rsolutions relatives
 la Prusse,  la Sude et au Saint-Sige.]

[En marge: Cruelles perplexits de la Prusse.]

Pendant qu'il s'occupait chemin faisant de ces innombrables dtails,
il eut  prendre plusieurs dterminations relatives  la politique
extrieure et intrieure de l'Empire. La cour de Prusse profondment
inquite, comme on l'a vu, de la guerre prochaine, en perdait le
repos. Elle sentait bien que le territoire prussien tant le chemin
oblig des armes belligrantes, il lui serait impossible de rester
neutre, et, ne devant rien  la Russie, qui en 1807 avait conclu la
paix  ses dpens, avait mme accept une portion de son territoire
(le district de Bialistock), elle tait dispose  s'allier 
Napolon, pourvu qu'il lui garantt l'intgrit du reste de ses tats,
et un ddommagement territorial si elle le servait bien.
Malheureusement Napolon se montrait sourd  ses insinuations, afin de
ne pas rvler trop tt ses desseins, et, dans la terreur dont elle
tait saisie, elle attribuait cette rserve au projet d'enlever  un
jour donn la royaut, l'arme, la monarchie prussiennes. Cette pense
dsolante assigeant sans cesse le roi, il ne perdait pas un instant
pour armer, et au lieu de 42 mille hommes (nombre fix par les
traits), il en avait plus de 100 mille, dont moiti envoys en cong,
mais prts  rejoindre au moyen d'une combinaison qui a t
prcdemment explique.

[En marge: Arrangement de Napolon avec elle.]

[En marge: Il l'oblige  dsarmer en promettant de l'admettre dans son
alliance, quand le moment en sera venu.]

Ainsi que nous l'avons dit, le plan de la cour de Prusse tait, au
moment o les vnements paratraient mrs, d'obliger Napolon  se
prononcer, et s'il refusait son alliance, de se jeter au del de la
Vistule avec 100 ou 150,000 hommes, et d'aller rejoindre les Russes
par Koenigsberg. Quelque dissimuls que fussent les prparatifs de
cette cour, ils ne pouvaient chapper  un observateur aussi exerc
que le marchal Davout, prsent sur les lieux, et fort vigilant. De
plus, M. de Hardenberg, essayant chaque jour de faire expliquer le
ministre de France, M. de Saint-Marsan, et, afin d'y russir,
s'attachant  lui montrer tout ce que la Prusse aurait de moyens 
offrir  l'alli dont elle pouserait la cause, se laissa aller
jusqu' lui dire que, bien qu'elle et seulement sous les armes une
quarantaine de mille hommes, elle pourrait au besoin, et en quelques
jours, en armer cent cinquante mille. Ces mots, chapps au premier
ministre prussien, avaient t un trait de lumire, et Napolon
ordonna  M. de Saint-Marsan de se rendre immdiatement chez le
ministre et chez le roi, de leur dclarer  l'un et  l'autre que ses
yeux taient enfin ouverts sur les projets de la Prusse, qu'il fallait
qu'elle dsarmt sur-le-champ, en se fiant  sa parole d'honneur de
l'admettre dans son alliance  des conditions satisfaisantes, lorsque
la prudence permettrait de s'expliquer, ou qu'elle s'attendt  voir
le marchal Davout marcher avec cent mille hommes sur Berlin, et
effacer de la carte de l'Europe les derniers restes de la monarchie
prussienne. Des ordres furent donns en consquence au marchal Davout
pour qu'il se portt sans retard sur l'Oder, qu'il coupt  l'arme
prussienne le chemin de la Vistule, et enlevt au besoin la cour
elle-mme  Potsdam.

[En marge: Ressentiment du prince Bernadotte par suite du refus de lui
abandonner la Norvge.]

[En marge: Langage de ce prince  tous les partis, et hostilit 
peine dissimule  l'gard de la France.]

Napolon eut aussi des rsolutions fort importantes  prendre
relativement  la Sude. Nous avons dj racont l'lection du nouveau
prince royal. Ce prince n'avait pu pardonner  Napolon de fermer
l'oreille  la proposition de lui cder la Norvge. Arriv de la
veille en Sude, n'ayant d son lection qu' des circonstances
passagres et surtout  la gloire des armes franaises, n'ayant en
ralit aucun parti qui lui ft personnellement attach, et gagnant
peu  tre vu de prs, car on le trouvait bientt vain, vantard,
prodigue de folles promesses, et moins militaire qu'il n'avait la
prtention de l'tre, il avait song  se recommander aux Sudois par
une acquisition clatante qui pt flatter leur patriotisme. Or, bien
que dsols de la perte de la Finlande, les Sudois sentaient pourtant
que cette province si ncessaire  la Russie serait l'ternel objet de
ses dsirs et de ses efforts, qu'en prenant dfinitivement pour
sparation des deux tats le golfe de Bothnie on adopterait une
frontire plus vraie (sauf les les d'Aland, indispensables  la
sret de Stockholm, surtout pendant l'hiver), et que c'tait bien
plutt en Norvge qu'il fallait chercher le ddommagement de ce que la
Sude avait perdu. C'tait l, comme on l'a vu, le motif pour lequel
le prince Bernadotte avait, dans son agitation fbrile, demand la
Norvge et non la Finlande  Napolon. Or Napolon pouvait promettre
et mme donner la Finlande dans l'hypothse d'une guerre heureuse
contre la Russie, mais il et commis une vritable trahison envers un
alli fidle, le Danemark, s'il et seulement hsit  l'gard de la
Norvge. Son silence significatif avait clair le prince royal, et
celui-ci ds cet instant avait commenc  s'abandonner  une haine
dont il portait depuis longtemps le germe au fond du coeur. Le roi
rgnant, affaibli par l'ge et la mauvaise sant, lui avait confi la
rgence des affaires, du moins pour le moment. Bernadotte en avait
profit pour caresser le parti russe et le parti anglais, sans
toutefois abandonner ostensiblement le parti franais, auquel il
devait son lection. Ne s'expliquant pas encore ouvertement contre la
France, il ne cessait de se dire Sudois avant tout, et prt  tout
sacrifier  sa nouvelle patrie; de rpter que la Sude n'appartenait
 personne, et qu'elle n'aurait pour allis que ceux qui mnageraient
et serviraient ses intrts. Tandis qu'il tenait ce langage public, il
favorisait plus que jamais le commerce interlope, faisait dire sous
main aux Anglais qu'ils pouvaient continuer  frquenter les environs
de Gothenbourg, malgr la dclaration apparente de guerre, et
insinuait  la lgation russe que sans doute la perte de la Finlande
tait un malheur pour la fiert de la nation sudoise, mais que ce qui
tait perdu tait perdu, et que le ddommagement auquel elle aspirait
tait ailleurs. Il avait en outre maintenu l'ordre donn  la marine
sudoise de repousser nos corsaires, et protg ouvertement des
soldats qui  Stralsund avaient maltrait jusqu'au sang des matelots
franais.

[En marge: Scne trange de Bernadotte  l'gard de M. Alquier,
ministre de France.]

M. Alquier tait notre ministre  Stockholm, et comme il avait eu le
malheur de se trouver  Madrid un peu avant la chute de Charles IV, et
 Rome au moment de l'enlvement de Pie VII, on l'accusait fort
injustement d'tre partout o il paraissait le sinistre prcurseur des
desseins de Napolon. Tout ce qu'on pouvait lui reprocher, c'tait de
joindre  une vritable droiture et  une remarquable clairvoyance,
une roideur quelquefois dangereuse dans les situations dlicates.
C'est avec lui que le nouveau prince de Sude avait eu  s'expliquer
sur les griefs articuls par la France, et il s'tait engag entre eux
un entretien dont le rcit aurait paru incroyable, si M. Alquier, qui
l'avait rapport  Napolon, n'avait t un tmoin digne de toute
confiance. Aprs d'inutiles et peu sincres explications sur
l'tablissement anglais de Gothenbourg, sur l'inexcution des
principales clauses du dernier trait, et sur le sang franais vers 
Stralsund, l'ancien gnral Bernadotte avait demand insolemment  M.
Alquier comment il se faisait que cette France qu'il avait tant
servie, qui lui avait de si grandes obligations, se conduist si mal
envers lui,  ce point qu' Constantinople,  Stralsund et  Stockholm
mme, il n'et que de mauvais procds  essuyer de ses agents.-- ces
mots tranges, M. Alquier, en croyant  peine ses oreilles, avait
rpondu au nouveau Sudois qui se plaignait de l'ingratitude de la
France, que si la France lui avait des obligations, elle s'en tait
bien acquitte en le portant au trne de Sude.

[En marge: Tort de M. Alquier de mander  Napolon tout ce qu'il avait
entendu.]

[En marge: Ordre envoy par Napolon  M. Alquier de quitter
Stockholm, et menace de se remettre avec la Sude sur le pied de
guerre.]

Sans doute, s'il et t possible en ce moment de prvoir l'avenir, il
et fallu mnager cet orgueil insens; mais on comprend l'indignation
du ministre de France, car il y a des choses que, dt-on prir 
l'instant mme, on ne doit jamais souffrir. Poursuivant cet entretien,
le prince parvenu s'tait rpandu en prodigieuses vanteries, avait
rappel toutes les batailles auxquelles il avait assist, et prtendu,
ainsi qu'il le faisait ordinairement avec ses familiers, que c'tait
lui qui avait gagn la bataille d'Austerlitz, o il n'avait pas brl
une amorce, celle de Friedland, o il n'tait pas, celle de Wagram, o
il avait suivi la droute de ses soldats. Il avait dit ensuite qu'on
lui en voulait  Paris, il le savait bien, mais qu'on ne le
dtrnerait pas; qu'il avait en Sude un peuple dvou qui lui tait
attach jusqu' la mort; que rcemment ce peuple avait voulu dteler
sa voiture et la traner, qu'il avait failli s'vanouir d'motion; que
ds qu'il paraissait les soldats sudois taient saisis
d'enthousiasme, qu'il venait de les passer en revue, que c'taient des
hommes superbes, des colosses, qu'avec eux il n'aurait pas besoin de
tirer un coup de fusil, qu'il n'aurait qu' leur dire: _En avant,
marche!_ et qu'ils culbuteraient quelque ennemi que ce ft, et que
sous ses ordres ils seraient ce qu'avaient t les Saxons  Wagram,
c'est--dire les premiers soldats de l'arme franaise.--Ah! c'en est
trop, s'tait cri M. Alquier qui n'y tenait plus, ces colosses,
s'ils sont jamais opposs  nos soldats, leur feront l'honneur de
tirer des coups de fusil, et il ne suffira pas de leur prsence pour
enfoncer les rangs de l'arme franaise.--Bernadotte, dans un tat
d'exaltation fbrile, s'tait alors cri, comme un homme en dmence,
qu'il tait souverain d'un pays indpendant, qu'on ne l'avilirait pas,
qu'il mourrait plutt que de le souffrir...--Et son fils enfant tant
entr par hasard dans le cabinet o avait lieu cet entretien, il
l'avait pris dans ses bras en lui disant: N'est-ce pas, mon fils, que
tu seras comme ton pre, et que tu mourras plutt que de te laisser
avilir?...--Puis ne sachant plus comment se tirer de cette scne
ridicule, dsirant au fond du coeur qu'elle restt secrte, il avait
cependant pouss la fanfaronnade jusqu' dire  M. Alquier: Je vous
prie de mander  l'empereur Napolon tout ce que vous venez de voir et
d'entendre.--Vous le voulez? lui avait rpondu M. Alquier, eh bien, il
sera fait comme vous dsirez. Et il s'tait retir sans ajouter une
parole. Dans la bouche d'un personnage aussi peu vrai que le prince
royal, ses derniers mots signifiaient: Ne dites rien de ce que vous
avez entendu.--Mais M. Alquier, qui et t plus utile  son souverain
en taisant cette scne, n'osa pas manquer au devoir strict de sa
profession, et il manda tout  Paris[12]. Napolon, qui ne prvoyait
pas alors les cruelles punitions que la Providence lui rservait, qui
ne prvoyait pas combien pour l'humilier davantage elle ferait partir
de bas les coups qui le frapperaient bientt, sourit de piti en
lisant ce dangereux rcit, se dit qu'il avait bien devin ce coeur
dvor d'envie, en le regardant depuis longtemps comme capable des
plus noires trahisons, et ne voulut rpondre que par un haut ddain 
de si ridicules emportements. Il ordonna  M. Alquier de quitter
Stockholm sans rien dire, sans prendre cong du prince royal, et de se
rendre de sa personne  Copenhague. Il enjoignit  M. de Cabre,
secrtaire de la lgation, d'en prendre les affaires en main, de ne
jamais visiter le prince royal, de n'avoir de relation qu'avec les
ministres sudois, et pour les affaires indispensables de sa mission.
Il fit savoir au ministre de Sude  Paris que si satisfaction
n'tait pas accorde, surtout pour l'affaire de Stralsund, le trait
de paix avec la Sude serait non avenu, et les relations rtablies
comme sous Gustave IV, c'est--dire sur le pied de guerre. C'tait
annoncer d'avance le sort rserv  la Pomranie sudoise.

          [Note 12: J'cris ces lignes ayant sous les yeux la dpche
          mme de M. Alquier.]

Napolon eut encore pendant ce voyage des ordres  donner relativement
aux affaires religieuses.

[En marge: Affaires religieuses.]

[En marge: Influence exerce, et rsultats obtenus par la dputation
envoye  Savone.]

[En marge: Le Pape accepte le dcret du concile, et promet d'instituer
les nouveaux vques.]

La dputation de prlats et de cardinaux envoye  Savone avait trouv
Pie VII, comme de coutume, doux et bienveillant, quoique agit par la
gravit des vnements, et n'avait pas eu beaucoup de peine  lui
persuader que le dcret du concile tait acceptable. Ce nouveau
dcret, comme on doit s'en souvenir, obligeait le Pape  donner aux
vques nomms l'institution canonique dans un dlai de six mois,
aprs quoi le mtropolitain tait autoris  la confrer. Quoique ces
dispositions portassent une atteinte vidente au principe de
l'institution canonique, dont personne alors ne prenait souci parce
qu'on tait exclusivement frapp dans le moment de l'abus qu'un pape,
mme excellent, pouvait en faire, tout le monde insista auprs de Pie
VII pour qu'il approuvt le dcret du concile. Quant  la grande
question de la possession de Rome et de la situation future de la
papaut, on lui rpta que l'urgente question de l'institution
canonique vide, l'autre serait rsolue  son tour, et probablement
d'une manire satisfaisante. Pie VII, que le recours du concile  son
autorit touchait beaucoup, car il y voyait une reconnaissance
implicite des droits du Saint-Sige, se rendit aux instances de la
dputation, et accepta le nouveau dcret, promit mme d'instituer sans
retard les vingt-sept nouveaux prlats. Seulement il voulut rdiger sa
dcision en un langage  lui, langage romain, qui avait pour but non
de sauver le principe de l'institution canonique, seul ici en pril,
mais de se garder des grands et nobles principes de Bossuet, qui sont
pourtant l'honneur et la dignit de l'glise franaise, sans porter
aucune atteinte  l'autorit de l'glise universelle.

Ces rsultats une fois acquis, les cardinaux et les prlats partirent
en laissant le Pape plus calme et plus dispos  une rconciliation
avec l'Empereur. Ils se flattaient en arrivant  Paris qu'au prix des
concessions qu'ils apportaient, ils obtiendraient un sort moins dur
pour le Pontife et plus digne pour l'glise.

[En marge: Napolon importun de la suite  donner aux affaires
religieuses, au milieu d'une tourne exclusivement militaire.]

La nouvelle de ce qui s'tait pass  Savone avait t mande 
Napolon pendant son voyage en Hollande, et la grande affaire de
l'glise tait l'une de celles sur lesquelles il avait  se prononcer
chemin faisant. Chose singulire, la querelle avec le Pape le
fatiguait, l'ennuyait  peu prs autant que la guerre d'Espagne. Dans
l'une comme dans l'autre il trouvait cette tnacit de la nature des
choses, contre laquelle les coups d'pe sont impuissants, et contre
laquelle la vrit et le temps, c'est--dire la raison et la
constance, sont seuls efficaces. Or il aimait tout ce qui pouvait se
trancher, et dtestait ce qui ne pouvait que se dnouer. D'ailleurs
toutes ces questions difficiles, incommodes, rsistantes, qui
l'importunaient en ce moment, il croyait avoir trouv le moyen de les
runir en une seule, qu'il trancherait d'un coup de sa terrible pe,
en accablant la Russie dans la prochaine guerre. Selon lui, vainqueur
dans cette dernire lutte, il triompherait de toutes les rsistances
ou matrielles ou morales que le monde lui opposait encore; il
triompherait des rsistances intresses du commerce, des rsistances
patriotiques des Espagnols, des rsistances maritimes des Anglais, des
rsistances religieuses du clerg, et pour ainsi dire des rsistances
de l'esprit humain lui-mme. Aussi demandait-il qu'on le laisst
tranquille, qu'on ne le fatigut plus de toutes ces mille affaires qui
n'taient pas la grande affaire, c'est--dire la guerre de Russie,
laquelle occupait seule son esprit, et lorsqu'au milieu de sa tourne
en Hollande, des dpches du ministre des cultes vinrent appeler son
attention sur une nouvelle phase de la querelle religieuse, il en fut
singulirement contrari, et rpondit par un cri d'impatience plutt
que par une solution.

[En marge: Forc de prendre un parti, Napolon accepte le dispositif
du bref pontifical, et en dfre les motifs  une commission du
Conseil d'tat.]

[En marge: Ordre de faire partir de Paris tous les membres du concile
qui s'y trouvent encore.]

L'acceptation du dcret du concile lui plut, bien qu'il y tnt moins
qu' l'poque o les vques taient assembls et bouillonnants. En
juillet, c'et t une victoire; dans le moment, c'tait un avantage
un peu effac comme l'impression produite par les vnements du
concile. Ce qui lui plut davantage, ce fut la promesse d'instituer les
vingt-sept nouveaux vques, car c'tait l'administration interrompue
de l'glise dont le cours tait rtabli. Mais le bref accompagnant et
motivant ces concessions lui dplut fort, parce qu'il tait en
opposition avec les doctrines de Bossuet. Or Napolon, qui n'aimait
pas la libert l o il pouvait dominer, l'aimait au contraire l o
il ne dominait point, ce qui tait le cas au sein de l'glise. Il
tait donc un disciple ardent de Bossuet, disciple qui sans doute et
autant flatt qu'pouvant l'illustre lgislateur de l'glise
franaise. En consquence, Napolon rsolut de faire un triage dans ce
qu'on lui avait apport de Savone, d'admettre le dispositif du bref
pontifical, et d'en repousser les motifs. Il prescrivit donc de
prsenter au Conseil d'tat le dcret du concile approuv par le Pape,
afin que ce dcret prt place au bulletin des lois. Relativement au
bref lui-mme, qui contenait des doctrines ultramontaines, Napolon
ordonna de le dfrer  une commission du Conseil d'tat, laquelle
examinerait lentement, trs-lentement, la conformit de ce bref avec
les doctrines gallicanes, et tiendrait les choses en suspens aussi
longtemps qu'il conviendrait. Quant  la promotion des vingt-sept
nouveaux prlats, Napolon ordonna d'envoyer sur-le-champ  Savone les
pices concernant chacun d'eux, pour que l'institution canonique ft
demande et obtenue sans perdre de temps. Enfin, press de mettre 
nant toute cette affaire, il enjoignit au duc de Rovigo de faire
partir les vques qui taient demeurs  Paris dans l'attente de la
dcision du Pape. Ils n'taient rests en effet que pour voir si aprs
cette dcision leur concours serait encore ncessaire. Napolon tant
satisfait, ils n'avaient plus aucun rle  jouer, et l'hiver
s'approchant, l'ge de la plupart d'entre eux exigeant qu'ils se
missent en route avant la mauvaise saison, il tait naturel et
nullement offensant de les congdier. Le duc de Rovigo avait les
moyens d'autorit et mme de douceur ncessaires pour hter tous ces
dparts, et d'ailleurs il savait mler assez de bonhomie  la terreur
qu'il inspirait, pour s'acquitter de sa commission  la plus grande
satisfaction de son matre et de ceux qu'il s'agissait d'loigner.
Napolon lui en donna l'ordre, ne voulant plus en rentrant  Paris y
trouver ce qu'il appelait une _convention de dvots_.

[En marge: Fin du voyage de Hollande et retour de Napolon  Paris,
dans les premiers jours de novembre.]

[En marge: La Prusse se soumet  toutes les volonts que Napolon lui
a signifies pendant son voyage.]

Ces rsolutions prises, Napolon continua son voyage, acheva
l'inspection des troupes et du matriel qu'on acheminait du Rhin sur
l'Elbe, et puis repartit pour Paris, o il arriva dans les premiers
jours de novembre. D'autres suites de grandes affaires l'y
attendaient. La Prusse, la Sude avaient rpondu  ses sommations
imprieuses. La Prusse, mise en demeure de suspendre ses armements, et
place entre cette suspension ou une marche immdiate du marchal
Davout sur Berlin, s'tait soumise. La parole solennelle donne par
Napolon avait d'ailleurs rassur le roi de Prusse, et ce prince avait
demand seulement qu'on procdt sur-le-champ  la discussion du
trait d'alliance qui devait lui garantir ses tats actuels et un
agrandissement  la paix. Napolon consentit  ouvrir cette
ngociation, mais en ordonnant de la traner en longueur, pour que la
Russie, qui croyait la guerre certaine, ne la crt pas si prochaine.

[En marge: Embarras et tardives implications du prince royal de
Sude.]

[En marge: Le roi rgnant reprend la gestion des affaires, et Napolon
ordonne au ministre de France de s'abstenir de toute relation avec le
prince royal.]

L'ordre envoy  M. Alquier de se transporter  Copenhague avait
terrifi le prince royal de Sude, qui n'tait fier qu'en apparence.
Il se prit  dire que M. Alquier, accoutum  brouiller son
gouvernement avec tous les cabinets auprs desquels il rsidait,
avait dfigur les scnes qui s'taient passes. Il n'en tait rien,
et M. Alquier n'avait dit que la stricte vrit. Mais ce nouveau
Sudois, si pris de sa nouvelle patrie, et qui avait demand qu'on
rptt tout  Napolon, tait fort embarrass maintenant de ce qu'il
avait dit, car c'tait par imprudence, et non par prvoyance, qu'il
tenait une si mauvaise conduite envers son pays natal. Le roi encore
rgnant, ne voulant pas laisser gter davantage les relations avec la
France, reprit la gestion des affaires, mais la haine du prince royal,
un peu plus cache, n'en devint que plus dangereuse. Il commena ds
ce moment de sourdes menes pour rapprocher l'Angleterre de la Russie,
et oblig de s'expliquer avec ceux qui l'avaient nomm par penchant
pour la France, il se tira d'embarras en disant que la msintelligence
qu'on dplorait, et qu'il dplorait aussi, tait la suite d'un malheur
particulier de sa vie, malheur qu'il se voyait forc d'avouer, c'tait
d'avoir inspir  Napolon une ardente jalousie.

On comprend avec quel ddain Napolon dut accueillir de telles
forfanteries: il recommanda de nouveau une abstention complte de
toutes relations avec le prince royal, et la poursuite modre mais
inflexible des rclamations de la France relativement  la contrebande
et  l'effusion du sang des matelots franais.

[En marge: Napolon emploie l'hiver  expdier toutes les affaires
intrieures, afin de n'en laisser aucune en souffrance en partant pour
la Russie.]

Rentr  Paris, Napolon ordonna  ses ministres de rechercher avec
soin les affaires administratives, de quelque nature qu'elles fussent,
qui pouvaient rclamer une solution, afin de n'en laisser aucune en
souffrance lorsqu'il partirait au printemps pour la Russie, et se mit
 les expdier toutes, sans cesser de donner  ses prparatifs
militaires l'attention la plus constante. Sa puissante organisation
pouvait, en effet, suffire aux unes comme aux autres. Malheureusement,
si grand, si puissant que soit le gnie d'un homme, il y a quelque
chose de plus grand que lui, c'est l'univers, qui lui chappe quand 
lui seul il veut l'embrasser tout entier! Avant de suivre Napolon
dans le gouffre o il allait bientt s'engager, il faut retracer les
derniers vnements qui venaient de se passer en Espagne, et dont
l'importance, soit en eux-mmes, soit par rapport  l'ensemble des
affaires, tait loin d'tre mdiocre. Ce rcit sera l'objet du livre
suivant.


FIN DU LIVRE QUARANTE ET UNIME.




LIVRE QUARANTE-DEUXIME.

TARRAGONE.

     Suite des vnements dans la Pninsule. -- Retour de Joseph 
     Madrid, et conditions auxquelles il y retourne. -- tat de
     l'Espagne, fatigue des esprits, possibilit de les soumettre en
     accordant quelques secours d'argent  Joseph, et en lui envoyant
     de nouvelles forces. -- Situation critique de Badajoz depuis la
     bataille d'Albuera. -- Empressement du marchal Marmont,
     successeur de Massna,  courir au secours de cette place. --
     Marche de ce marchal, sa jonction avec le marchal Soult, et
     dlivrance de Badajoz aprs une courageuse rsistance de la part
     de la garnison. -- Runion de ces deux marchaux, suivie de leur
     sparation presque immdiate. -- Le marchal Soult va rprimer
     les bandes insurges de l'Andalousie, et le marchal Marmont
     vient s'tablir sur le Tage, de manire  pouvoir secourir ou
     Ciudad-Rodrigo ou Badajoz, selon les circonstances. -- Lord
     Wellington, aprs avoir chou devant Badajoz, est forc par les
     maladies de prendre des quartiers d't, mais il se dispose 
     attaquer Badajoz ou Ciudad-Rodrigo au premier faux mouvement des
     armes franaises. -- Oprations en Aragon et en Catalogne. -- Le
     gnral Suchet, charg du commandement de la basse Catalogne et
     d'une partie des forces de cette province, se transporte devant
     Tarragone. -- Mmorable sige et prise de cette place importante.
     -- Le gnral Suchet lev  la dignit de marchal. -- Reprise
     de Figures un moment occupe par les Espagnols. -- Lord
     Wellington ayant fait des prparatifs pour assiger
     Ciudad-Rodrigo, et s'tant approch de cette place, le marchal
     Marmont quitte les bords du Tage en septembre, et runi au
     gnral Dorsenne qui avait remplac le marchal Bessires en
     Castille, marche sur Ciudad-Rodrigo et parvient  le ravitailler.
     -- Extrme pril de l'arme anglaise. -- Les deux gnraux
     franais, plus unis, auraient pu lui faire essuyer un grave
     chec. -- Fin paisible de l't en Espagne, et rsolution prise
     par Napolon de conqurir Valence avant l'hiver. -- Dpart du
     marchal Suchet le 15 septembre, et sa marche  travers le
     royaume de Valence. -- Rsistance de Sagonte, et vains efforts
     pour enlever d'assaut cette forteresse. -- Le gnral Blake
     voulant secourir Sagonte vient offrir la bataille  l'arme
     franaise. -- Victoire de Sagonte gagne le 25 octobre 1811. --
     Reddition de Sagonte. -- Le marchal Suchet quoique vainqueur n'a
     pas des forces suffisantes pour prendre Valence et demande du
     renfort. -- Napolon fait converger vers lui toutes les troupes
     disponibles en Espagne, sous les gnraux Caffarelli, Reille et
     Montbrun. -- Investissement et prise de Valence le 9 janvier
     1812 avec le secours de deux divisions amenes par le gnral
     Reille. -- Inutilit du mouvement ordonn au gnral Montbrun, et
     course de celui-ci jusqu' Alicante. -- Lord Wellington profitant
     de la concentration autour de Valence de toutes les forces
     disponibles des Franais, se hte d'investir Ciudad-Rodrigo. --
     Il prend cette place le 19 janvier 1812, avant que le marchal
     Marmont ait pu la secourir. -- Injustes reproches adresss au
     marchal Marmont. -- Dans ce moment Napolon, au lieu d'envoyer
     de nouvelles troupes en Espagne, en retire sa garde, les
     Polonais, la moiti des dragons et un certain nombre de
     quatrimes bataillons. -- Il ramne le marchal Marmont du Tage
     sur le Douro, en lui assignant exclusivement la tche de dfendre
     le nord de la Pninsule contre les Anglais. -- Profitant de ces
     circonstances, lord Wellington court  Badajoz, et prend cette
     place d'assaut le 7 avril 1812, malgr une conduite hroque de
     la part de la garnison. -- Avec Ciudad-Rodrigo et Badajoz tombent
     les deux boulevards de la frontire d'Espagne contre les Anglais.
     -- Napolon, se prparant  partir pour la Russie, nomme enfin
     Joseph commandant en chef de toutes les armes de la Pninsule,
     en lui laissant des forces insuffisantes et disperses. -- Rsum
     des vnements d'Espagne pendant les annes 1810 et 1811, et les
     premiers mois de l'anne 1812.


[Date en marge: Juin 1811.]

[En marge: tat des affaires d'Espagne depuis les batailles de Fuents
d'Ooro et d'Albuera.]

[En marge: Dsorganisation de l'arme de Portugal.]

C'est le moment d'exposer ce qu'taient devenues les affaires
d'Espagne depuis la bataille indcise de Fuents d'Ooro et la
bataille perdue d'Albuera, l'une et l'autre livres en mai 1811.
L'arme de Portugal,  laquelle on avait enlev le seul chef capable
de la conduire, l'illustre Massna, tait rpandue autour de
Salamanque dans un tat de misre, de mcontentement, de
dsorganisation difficile  dcrire. Le marchal Marmont,
administrateur intelligent et soigneux, s'tait empress en arrivant
de lui consacrer tous ses soins; mais l'vacuation du Portugal,
l'impossibilit apparente d'expulser les Anglais de la Pninsule,
augmentaient la confiance et l'audace des insurgs, rendaient les
provinces du nord plus que jamais insoumises, et aggravaient ainsi la
dtresse de nos troupes autant que celle des habitants. Un accident
rcent venait de donner un triste clat  cet tat de choses.

[En marge: Surprise par Mina d'un convoi de blesss et de
prisonniers.]

Le 25 mai, le clbre Mina, successeur de son neveu qui tait dtenu 
Vincennes, ayant russi  former une bande de trois mille hommes,
qu'il avait l'art de transporter tour  tour de la Navarre dans les
provinces basques, et des provinces basques dans la Navarre, avait
assailli un convoi compos d'un millier de prisonniers espagnols et
d'une centaine de voitures charges de blesss franais. Ce convoi
rentrait en France sous la protection de 400 fusiliers de la jeune
garde, et de 150 hommes, tant sous-officiers que soldats, formant les
cadres du 28e lger et du 75e de ligne. Le colonel Dentzel, commandant
de l'escorte, en avait signal l'insuffisance au gnral Caffarelli;
mais celui-ci n'avait tenu compte de ces observations, et le convoi
s'tait mis en route de Vittoria pour Bayonne. Mina, toujours
exactement inform, s'tait cach dans les bois,  droite et  gauche
de la route de Tolosa, et lorsque la colonne des prisonniers et des
blesss, occupant plus d'une lieue, avait gravi la montagne qui
s'lve  la sortie de Vittoria, et s'tait engage dans le dfil de
Salinas, il avait fondu sur elle comme un vautour, s'tait appliqu
d'abord  dgager les prisonniers espagnols, puis, aid de leur
concours, s'tait mis  gorger impitoyablement nos blesss et nos
malades. L'escorte, divise en trois pelotons, un en tte, un au
centre, un en queue, assaillie  la fois par l'ennemi et par les
prisonniers, avait fait des efforts hroques, mais n'avait pu ni
retenir ses prisonniers, ni sauver les blesss. Plus de 150 hommes de
l'escorte avaient pay de leur vie cette fatale rencontre, et
beaucoup de nos malheureux blesss avaient t achevs sur la route
par la main d'un ennemi froce. Si quelque chose pouvait nous consoler
de cette horrible scne, c'est que les prisonniers espagnols, placs
entre le feu de nos soldats et celui de Mina, avaient expi en grand
nombre la cruaut de leur sauvage librateur.

Au bruit de la fusillade, le gnral Caffarelli tait accouru avec un
renfort pour assaillir Mina  son tour; mais il avait trouv les
prisonniers espagnols dlivrs, nos blesss et nos malades gorgs,
Mina en fuite. Au lieu de s'accuser lui-mme, et lui seul, il avait
accus les braves gens qui venaient de soutenir une lutte dsespre,
et qui,  l'entendre, ne s'taient pas bien clairs. Et pourtant le
gnral Caffarelli tait un honnte homme, digne de son illustre
frre! Mais c'tait l un nouvel exemple, sur mille, de l'tat de
dsolante confusion auquel toutes choses taient alors arrives en
Espagne!

[En marge: Triste tat de l'arme du centre; misre de la capitale.]

 Madrid, l'absence du roi qu'on ne se flattait plus de revoir, la
misre des employs, la chert des subsistances enleves par les
bandes aux portes mmes de la capitale, la fatigue, le dnment,
l'parpillement de l'arme du centre, s'puisant  courir de
Guadalaxara  Talavera, de Sgovie  Tolde, sans russir  protger
les communications, portaient le dcouragement, le dsespoir mme
jusques au coeur du royaume.

[En marge: Prilleuse situation de Badajoz et de l'arme
d'Andalousie.]

En Estrmadure et en Andalousie les affaires n'allaient pas mieux.
Aprs la bataille d'Albuera, livre pour sauver Badajoz, le marchal
Soult s'tait retir  Llerena, et s'tait tabli sur le penchant des
montagnes qui sparent l'Estrmadure de l'Andalousie. De ces hauteurs
il imposait aux Anglais par sa prsence, donnait aux malheureux
assigs tout l'appui moral qu'il tait en son pouvoir de leur
procurer, et demandait avec instance et avec raison qu'on vnt  son
secours. Bien qu'il n'et pas cout la voix de Massna l'anne
prcdente, il fallait couter la sienne en ce moment, et accourir, ne
ft-ce que pour la brave garnison qui dfendait Badajoz, et qui,
entoure de murailles renverses par le feu de l'ennemi, avait
prcipit plusieurs fois les Anglais au pied des brches qu'ils
avaient tent d'assaillir. Si le secours demand n'arrivait pas, si
l'arme de Portugal, oubliant ses griefs, ne descendait promptement
sur la Guadiana malgr les difficults que la chaleur opposait  la
marche des troupes, Badajoz allait succomber, et la puissante arme
d'Andalousie, partie de Madrid l'anne prcdente au nombre de
quatre-vingt mille hommes, et bien rduite, hlas! depuis ce temps,
allait se voir enlever un trophe qui tait le seul prix qu'elle et
obtenu de ses souffrances et de son courage.

[En marge: Inaction force du duc de Bellune devant Cadix.]

[En marge: Embarras du gnral Sbastiani  Grenade.]

En Andalousie, la situation, moins prilleuse, tait pourtant tout
aussi triste. Le sige de Cadix, qui aurait d tre l'unique
occupation de l'arme d'Andalousie, tandis que la conqute de Badajoz,
imagine par le marchal Soult pour se dispenser d'aller en Portugal,
n'avait fait que diviser ses forces et lui crer d'inutiles dangers,
le sige de Cadix n'avanait pas. Le marchal Victor, rduit  deux
divisions sur trois, n'avait pas plus de douze mille hommes  mettre
en bataille, et pouvait  peine garder ses lignes, loin de faire le
moindre progrs. Il restait devant l'le de Lon avec sa flottille
qu'il avait cre, avec ses gros mortiers qu'il avait fondus, sans
matelots pour manoeuvrer l'une, sans munitions pour faire usage des
autres. Humili et mcontent du rle auquel l'avait condamn le
marchal Soult, il demandait pour unique prix de ses services en
Espagne d'en tre immdiatement rappel. Les insurgs de la Ronda
n'taient pas moins incommodes pour le gnral Sbastiani, toujours
occup  se maintenir  Grenade contre les Anglais d'un ct, contre
les troupes de Murcie et de Valence de l'autre. Ce gnral,
administrateur modr et sage, tait dnonc par le marchal Soult
comme ne sachant pas gouverner la province de Grenade, qu'il
gouvernait mieux cependant que le marchal ne gouvernait l'Andalousie,
et sollicitait son rappel avec des instances non moins vives que
celles du duc de Bellune.

[En marge: tat florissant de l'Aragon sous le gnral Suchet.]

Une seule province, comme nous l'avons dj dit, une seule arme
prsentaient un aspect satisfaisant, c'taient la province et l'arme
d'Aragon sous le commandement du gnral Suchet. Ce gnral tait
habile, et il tait heureux aussi, car il y a des vies dans lesquelles
une certaine sagesse semble attirer un certain bonheur. On doit se
souvenir qu'il avait successivement pris Lerida, Mequinenza, Tortose,
et fait rgner l'ordre et la bonne administration dans sa province,
qui, par une autre espce de bonne fortune, n'tait ni traverse par
les armes franaises dont elle n'tait pas le chemin, ni menace par
les Anglais dont elle n'tait pas le but, de sorte qu'elle se
trouvait presque heureuse au milieu des affreuses convulsions de
l'Espagne, et aimait presque son vainqueur au milieu des haines
dchanes contre les Franais.

C'tait aux frontires de son gouvernement que le gnral Suchet
rencontrait de srieuses difficults. Sur la limite des territoires de
Valence, de Guadalaxara, de Soria, de Navarre, de Catalogne, il se
voyait sans cesse assailli par les bandes. Villa-Campa prs de
Calatayud, l'Empecinado vers Guadalaxara, Mina en Navarre, et les
miquelets sur la frontire de Catalogne, ne laissaient pas un jour de
repos  ses troupes. Mais ce fortun gnral commandait  des
lieutenants et  des soldats dignes de lui, et il n'avait pas une
affaire de dtail avec les bandes qui ne ft un petit triomphe.

[En marge: La Catalogne dsole par les miquelets et les flottes
anglaises.]

[En marge: Situation de Barcelone; difficult d'y faire parvenir des
vivres.]

En Catalogne au contraire tout tait en combustion. Les miquelets,
appuys, excits par l'arme espagnole de Catalogne, qui avait sa base
 Tarragone, dsolaient cette province. Il n'y avait pas un dfil
prs duquel ils n'attendissent les convois pour attaquer les escortes
trop faibles, leur arracher les prisonniers, gorger entre leurs bras
les malades et les blesss, et leur enlever les vivres qu'elles
taient charges d'introduire dans les places, et surtout dans
Barcelone. Tandis que les miquelets rendaient les routes de
l'intrieur impraticables, les flottilles anglaises rendaient tout
aussi dangereuses les routes qui longeaient la mer. La ville de
Barcelone, o il fallait nourrir  la fois la garnison et les
habitants, avait de la peine  subsister, bien qu'une arme entire,
celle du marchal Macdonald, ft exclusivement consacre  la
ravitailler, et qu'on et hasard plusieurs expditions maritimes pour
lui envoyer par mer des vivres et des munitions. En gnral il y
entrait  peu prs le quart de ce qu'on lui destinait. Le gnral
Maurice-Mathieu, qui en tait le gouverneur, dployait autant
d'intelligence que de fermet pour se soutenir dans cette situation si
difficile, et pour intimider les habitants sans les pousser au
dsespoir. Il venait rcemment de se trouver dans un grand pril, et
s'en tait fort heureusement tir. On avait dcouvert au sein de la
ville un complot ourdi par les ennemis du dedans pour la livrer aux
ennemis du dehors. Le gnral en avait t inform  temps, avait
feint de ne pas l'tre, avait laiss les insurgs s'avancer avec
scurit, puis, sortant tout  coup de ce sommeil simul, avait fait
des assaillants extrieurs une vraie boucherie, et des conspirateurs
de l'intrieur une justice svre. Cet acte de vigueur, joint  une
administration probe et ferme, le faisait respecter et craindre. Mais
il crivait qu'il tait impossible de tenir encore longtemps une aussi
nombreuse population dans de semblables treintes.

L'arme catalane, trouvant  Tarragone une base solide, des vivres,
des munitions, des secours de tout genre fournis par la marine
anglaise, et au besoin un refuge assur, osait quelquefois se porter
des bords de la mer o est situe Tarragone, jusqu'au pied des
Pyrnes, et, au grand tonnement de tout le monde, elle venait
d'introduire des secours dans l'importante forteresse de Figures,
qu'une trahison, comme on l'a vu plus haut, avait fait sortir de nos
mains. Profitant du moment o les Franais, sous le gnral
Baraguey-d'Hilliers, n'avaient pas eu le temps encore d'amener assez
de troupes devant la place pour en commencer le sige, M. de
Campo-Verde avait perc notre faible ligne de blocus, et introduit des
secours en vivres et en hommes dans la forteresse, aux grands
applaudissements de toute la Catalogne.

[En marge: Dplorable tat des troupes franaises.]

Nous avons dj dit quelle tait au milieu de toutes ces misres la
situation de nos officiers et de nos soldats, endurant plus de maux
encore qu'ils n'en causaient  leurs ennemis, quelquefois pousss 
des excs regrettables par la vue des cruauts commises sur leurs
camarades, mais toujours les moins inhumains des gens de guerre de
toute nation qui attaquaient ou dfendaient la Pninsule. Les soldats,
quand ils avaient pu se procurer un peu de grain ou quelque btail
dans ces champs rests incultes et dpeupls, quand ils avaient pu se
fabriquer quelques chaussures avec la peau des animaux dont ils
s'taient nourris, taient presque satisfaits. Les officiers au
contraire, habitus et obligs  vivre autrement pour soutenir la
dignit de leur rang, supportaient de cruelles souffrances de corps et
d'esprit. Faute de paye, ils n'avaient pas de quoi mettre des bottes 
leurs pieds, Napolon, en accordant pour la solde 4 millions par mois,
c'est--dire 48 millions par an, et en laissant au pays le soin de
fournir le pain, la viande, le riz, avait cru suffire au ncessaire.
Mais la solde seule aurait exig 165 millions pour 1810 et 1811,
c'est--dire plus de 80 millions par an au lieu de 48. Sur les sommes
dues il avait envoy 29 millions en 1810, 48 en 1811, c'est--dire 77
millions au lieu de 165. Le reste, s'levant  88 millions, ou tait
demeur impay, ou avait t pris sur le pays au moyen des
gouvernements militaires. Quant aux 77 millions expdis par Napolon,
partie avait t pille en route, partie avait t consacre  des
marchs d'urgence, ou  des rparations indispensables d'artillerie,
partie enfin tait reste dans certains dpts. L'arme d'Andalousie
n'avait presque rien reu; elle habitait cependant un pays riche, et
si le marchal Soult avait administr comme le gnral Suchet, elle
n'et manqu de rien. Quant  l'arme de Portugal, condamne  faire
la guerre dans les champs pierreux du Portugal ou de Salamanque, elle
tait prive des choses les plus ncessaires  la vie. Les officiers
faisaient piti  voir, et ils souffraient presque sans espoir de
ddommagement, car d'une part l'Empereur tait loin, et de l'autre ils
n'avaient auprs de lui d'autres titres que des revers, aprs s'tre
conduits pourtant de manire  obtenir les plus belles victoires.
Voil, aprs les esprances conues en 1810 aprs deux annes de
nouveaux combats, aprs 200 mille hommes de renfort envoys depuis la
paix de Vienne, aprs tant de soldats et de gnraux sacrifis, aprs
tant d'illustres renommes compromises, celles de Massna, de Ney, de
Jourdan, d'Augereau, de Soult, de Victor, de Saint-Cyr, voil o en
tait la conqute de l'Espagne!

[En marge: L'Espagne tait-elle invincible?]

[En marge: Divers signes qui autorisent  croire le contraire.]

Cette funeste contre tait-elle donc invincible, comme une ancienne
tradition lui en attribue le mrite, comme dans son lgitime orgueil
elle se plat  le supposer, comme l'opinion s'en est rpandue depuis
la grande invasion tente par Napolon? D'excellents juges, ayant
horreur de la guerre d'Espagne, et l'ayant vue de prs, Saint-Cyr,
Jourdan, Joseph lui-mme, ne le croyaient pas, et pensaient qu'on et
pu russir avec des moyens plus complets, avec plus de patience et
plus de suite. On faisait beaucoup sans doute, beaucoup plus qu'il
n'aurait fallu pour un objet qui n'et pas t l'objet principal de la
politique impriale, mais partout, faute d'un complment
indispensable, les grands moyens employs demeuraient sans effet.
L'arme de Portugal faute de quarante mille hommes de renfort et de
quelques millions pour s'quiper et se nourrir, l'arme d'Andalousie
faute de vingt-cinq mille hommes, faute de matelots, de munitions et
d'une flotte qui tait oisive  Toulon, la cour de Madrid faute de
quelques millions pour payer ses employs et les Espagnols entrs 
son service, les armes du Nord faute d'une vingtaine de mille hommes
et de quelques millions pour se crer des magasins, n'arrivaient qu'
tre impuissantes et malheureuses. En un mot, prs de quatre cent
mille hommes devenaient inutiles faute de cent mille hommes et de cent
millions! En toutes choses les sacrifices les plus grands sans le
dernier qui doit les complter, restent striles! Assurment il tait
cruel de s'imposer de tels sacrifices pour l'Espagne, mais pourquoi
s'y tait-on engag? Et ne valait-il pas mieux lui donner cent mille
hommes de plus, que d'en prparer cinq cent mille pour la Russie?

[En marge: Rflexions auxquelles se livre l'Espagne ds qu'elle jouit
d'un moment de repos.]

[En marge: Symptmes de fatigue dans certaines provinces.]

[En marge: Conditions auxquelles on aurait triomph de la rsistance
des Espagnols.]

Sans doute si les cent mille hommes qu'il s'agissait d'ajouter
avaient d demeurer inutiles comme les quatre cent mille envoys
jusqu'alors, on aurait eu raison de n'en pas sacrifier davantage, mais
il tait facile de discerner dj dans certaines provinces les
symptmes d'une fatigue dont on aurait pu profiter. Le sentiment qui
avait soulev l'Espagne avait t violent, unanime et lgitime;
cependant aprs quatre annes de guerre,  l'aspect de tant de sang et
de ruines, il n'tait pas possible qu'elle ne se demandt pas pour qui
et pourquoi elle endurait tant de maux? En effet, ds qu'un peu de
calme se produisait quelque part, et laissait place  la rflexion,
comme  Saragosse par exemple,  Madrid,  Sville, et dans quelques
autres grandes villes, on se disait que les princes pour lesquels on
combattait taient bien peu dignes du dvouement, qu'on leur montrait;
que, dans cette illustre et auguste famille de Bourbon, la branche
d'Espagne tait la branche vritablement dgnre, celle qui mritait
d'tre livre au fer destructeur du temps, car le principal des
descendants de Philippe V, l'honnte et inepte Charles IV, vivait 
Marseille entre le prince de la Paix et sa femme, aussi esclave de
tous les deux hors du trne que sur le trne; son fils an,
prisonnier  Valenay, demandait tous les jours au conqurant qui
l'avait spoli de lui accorder une princesse du sang des Bonaparte,
et, de peur d'tre compromis par ceux qui tentaient de le dlivrer,
les dnonait  la police impriale; et enfin parmi eux tous, pas un
rejeton, homme ou femme, qui songet  tendre la main  la nation
hroque dont le sang coulait pour eux en abondance! Les corts de
Cadix, aprs avoir proclam quelques principes incontestables, mais
bien prcoces pour l'Espagne, n'avaient abouti qu' une sorte
d'anarchie. Elles vivaient  Cadix dans la misre, la discorde et les
contestations perptuelles avec les Anglais. Toutes ces choses
l'Espagne les savait, et les apprciait ds que le canon s'loignait
un moment de ses oreilles. Joseph, au contraire, tait aux yeux de
tous ceux qui pouvaient l'approcher un prince doux, clair,
reprsentant modr de la rvolution franaise, promettant et faisant
justement esprer un gouvernement sagement rformateur. C'tait un
prince nouveau, usurpateur si on le voulait, impos par un autre
usurpateur, mais n'tait-ce pas la tradition historique en Espagne que
le pays ft rgnr par des dynasties trangres? Philippe V
n'tait-il pas venu rajeunir l'Espagne en remplaant les descendants
dgnrs de Charles-Quint? Et Charles-Quint lui-mme, quoique
hritier lgitime, n'avait-il pas t un prince tranger, apportant la
brillante civilisation des Flandres  l'Espagne, o il ne restait de
Ferdinand et d'Isabelle que Jeanne la Folle? Ne pouvait-on pas
concevoir de Joseph de semblables esprances?  Madrid, o il tait vu
de prs, on avait fini par l'apprcier, et par s'apaiser un peu  son
gard. En Aragon, o l'on avait le gnral Suchet pour reprsentant du
nouveau gouvernement, on s'habituait  penser du bien de ce
gouvernement, et  se dire que sans la guerre il vaudrait cent fois
mieux que celui de l'inquisition, du prince de la Paix et de la reine
Marie-Louise. Seulement la guerre ternelle, la misre, les incendies,
les pillages, l'ide gnralement rpandue que si Napolon ne prenait
pas l'Espagne tout entire il prendrait au moins les provinces de
l'bre, rvoltaient les Espagnols les plus modrs. Mais il tait
facile d'apercevoir  Madrid et autour de ce centre, que si Joseph
avait pu payer ses fonctionnaires, solder son arme, la nourrir sur
ses magasins et non aux dpens du pays, maintenir l'ordre et la
discipline comme en Aragon, obtenir de Napolon et des gnraux les
respects dus au souverain de tout pays, mais indispensables envers le
roi d'une nation aussi fire que la nation espagnole, que si on avait
pu surtout dissiper la crainte de voir enlever  l'Espagne les bords
de l'bre, on serait parvenu  obtenir un commencement de soumission.
Ce sentiment produit dans la capitale, o il se manifestait toutes les
fois que les choses allaient un peu moins mal, se serait communiqu
aux grandes villes, o dj on le voyait percer de temps en temps.
Chose digne de remarque, les soldats espagnols, qui dans le principe
dsertaient lorsqu'on les enrlait au service de Joseph, commenaient,
soit fatigue, soit jalousie des gurillas,  se montrer fidles quand
on prenait le soin de les payer. Joseph en avait quatre ou cinq mille
qui servaient bien, et restaient au drapeau moyennant qu'on acquittt
leur solde. Il tait vident qu'avec de l'argent on aurait pu en avoir
vingt ou trente mille, autant qu'on aurait voulu, et qu'ils seraient
devenus d'excellentes troupes  l'cole des Franais. Les gurillas
mmes, vrais bandits qui ne dsiraient que le pillage, se laissaient
peu  peu attirer par l'appt de la solde. On en avait amnisti un
certain nombre dans la Manche, autour de Tolde, vers Guadalaxara, on
les avait pays, et ils s'taient soumis, avaient mme pris du
service.

Sans doute aucun de ces symptmes favorables ne se produisait prs des
foyers d'insurrection, o les passions taient nergiques et
persistantes, o les Anglais excitaient et soutenaient les sentiments
hostiles  la France, o les esprances de succs se maintenaient dans
toute leur ferveur, o le pillage surtout tait lucratif; mais
ailleurs il en tait autrement, et bien que la situation des Franais
ft extrmement difficile dans la Pninsule, il est vrai que la
fatigue, trs-grande dans les classes aises, immense chez le paysan,
l'absence d'un but raisonnable, car ce n'en tait pas un que de
recouvrer les Bourbons de Marseille et de Valenay, allaient dcider
de la soumission des Espagnols, si on tentait un dernier et puissant
effort, si avant tout on expulsait les Anglais, si on employait 
cette oeuvre essentielle les forces ncessaires, si on prenait
Lisbonne et Cadix qui pouvaient tre pris, si on s'attachait 
rprimer les gurillas sans imiter leurs ravages, si on ajoutait aux
forces existantes les forces que rclamaient ces divers objets, si
non-seulement on ajoutait ces forces, mais si on faisait les frais de
leur entretien, si on pargnait ainsi au pays les principales misres
de la guerre, si enfin on ajoutait  ces moyens une direction
suprieure, impossible de loin, ce qui veut dire que si on avait
consacr  l'Espagne non une moiti mais la presque totalit des
ressources de l'Empire, et l'Empereur lui-mme, il est  peu prs
certain qu'on et russi. Une partie seulement de ce qu'on prparait
pour pntrer en Russie et suffi pour trancher victorieusement la
question qu'on avait souleve en envahissant l'Espagne. Et c'est
justement  quoi Napolon ne voulait pas se dcider!--L'Espagne,
crivait-il  Joseph, me dvorerait si je me laissais faire.--Parole
d'une inconsquence dplorable, et qui devait bientt avoir des suites
funestes! Nous l'avons dj dit, puisque Napolon avait eu le tort de
transporter la question europenne en Espagne, il fallait la rsoudre
l o il l'avait place, et ne point chercher  la rsoudre ailleurs.
Puisque la fortune, le favorisant encore, mme dans ses fautes, comme
si elle et voulu lui laisser le loisir de les rparer, lui amenait
les Anglais sur le continent, les Anglais insaisissables sur les mers,
il fallait  tout prix les vaincre sur l'lment o nous dominions,
car eux vaincus le monde se serait rendu. Mais les avoir  porte de
nos armes et ne pas les battre, se laisser battre par eux au
contraire, c'tait renoncer volontairement au prestige de notre
invincibilit sur terre, et en rendant au continent l'esprance de
nous vaincre, lui en inspirer la pense! Expulser les Anglais par un
grand effort militaire, soumettre les Espagnols par la persvrance et
la douceur, tait la double tche qu'on s'tait impose par l'attentat
de Bayonne, dont l'accomplissement et amen la fin non-seulement des
affaires d'Espagne, mais des affaires europennes (autant du moins
qu'il y a quelque chose de fini pour les dominations exorbitantes); et
se dtourner de cette tche oblige, par dgot des difficults, par
dgot surtout des lenteurs de cette guerre, pour aller chercher en
d'autres lieux une solution des plus hasardeuses, avec la moiti
seulement de ses forces, l'autre moiti restant en Espagne pour n'y
rien faire d'utile, est une faute qu'on retrouve partout dans cette
histoire, qu'on ne peut s'empcher de signaler sans cesse, car elle
poursuit l'esprit avec la puissance et l'amertume d'un affreux
remords.

[En marge: Langage que font entendre  Joseph quelques Espagnols
modrs.]

Lorsque Joseph, pouss au dsespoir, avait quitt Madrid pour aller
demander  Napolon ou une autre direction des affaires espagnoles, ou
la facult de rentrer dans la vie prive, beaucoup d'honntes gens 
Madrid,  Valladolid,  Burgos,  Vittoria, l'avaient abord, et lui
avaient dit:--Voyez ce que nous souffrons, et jugez si on peut esprer
de nous ramener avec un tel rgime! Nous sommes pills, incendis,
souvent assassins par vos soldats et par ceux qui se disent les
ntres; nos biens, nos vies sont ainsi  la merci des bandits de
toutes les nations. Nous n'esprons rien du gouvernement anarchique de
Cadix, du gouvernement corrompu de Ferdinand, et nous nous
rsignerions  tout recevoir du vtre. Mais privs pour toujours
peut-tre de nos colonies, nous sommes menacs encore de l'tre de nos
provinces de l'bre, et on ne veut pas mme nous rendre honorable le
retour vers vous! On vous mprise vous-mme, on vous insulte
publiquement, au moment o l'on travaille  faire de vous notre roi:
comment veut-on que nous nous soumettions? Vos fonctionnaires, bafous
par les gnraux, mourant presque de faim, sont rduits  se nourrir
de la ration du soldat; comment pourraient-ils jouir de la moindre
considration? Vous allez  Paris, rapportez nos paroles  l'Empereur.
Votre dpart est interprt de deux faons: par vos ennemis, comme
l'heure o le voile va tre enfin dchir, o l'Espagne va tre
dclare province franaise,  la faon de Lubeck, de Hambourg, de
Florence et de Rome; par vos amis, rares encore, comme un recours au
gnie suprieur de votre frre, afin de l'informer de ce qu'il ignore,
peut-tre mme de l'amener ici, et de tout arranger par sa prsence.
Tchez que cette dernire supposition se ralise. Courez  Paris,
parlez, faites entendre la vrit, obtenez de nouvelles forces,
rapportez pour vous de l'autorit, pour nous une dclaration
rassurante quant  l'intgrit de notre territoire, rapportez des
moyens de discipline, c'est--dire de quoi payer vos troupes et les
ntres, et soyez certain que s'il en cote de l'argent  la France,
l'Espagne rendra bientt avec usure les avances qu'on lui aura faites.
L'instant est propice, car malgr vos revers apparents, malgr les
succs momentans de vos ennemis, la lassitude est gnrale, elle peut
se convertir ou en soumission, ou en dsespoir, dsespoir qui sera
terrible pour ceux qui l'auront provoqu.--

[En marge: Vains efforts de Joseph pour faire accueillir par Napolon
les ides des Espagnols modrs dont il est l'organe.]

[En marge: Le prince Berthier charg d'tre intermdiaire entre Joseph
et Napolon, afin d'viter des scnes fcheuses entre les deux
frres.]

[En marge: Ce que Joseph demande pour assurer la soumission de
l'Espagne.]

Ces paroles profres par des bouches honntes et dignes de foi,
avaient t portes  Paris par Joseph, qui, venu en France pour le
baptme du Roi de Rome, y avait pass les mois de mai, de juin et de
juillet. Malheureusement Joseph, tout en ayant raison, avait ses
faiblesses qui taient fort pardonnables assurment, mais qui lui
taient auprs de Napolon l'autorit dont il aurait eu besoin. Il
tait, comme nous l'avons dit, bon, sens, honnte, mais indolent, ami
des plaisirs, de la dpense et des complaisants (en quoi les princes
nouveaux ou anciens ne diffrent gure), infiniment trop persuad de
ses talents militaires et trs-jaloux de son autorit. C'taient l de
bien petits dfauts sans doute, mais quand il tait venu dire qu'il
lui fallait de l'argent, beaucoup plus encore que des soldats
franais, car avec des Espagnols bien pays il conquerrait l'Espagne
et s'y ferait adorer; que cependant il lui fallait aussi des soldats
franais, spcialement contre les Anglais; qu'il lui fallait enfin du
pouvoir, et notamment le commandement suprieur des armes, afin de
rprimer les excs et d'obtenir le respect d  sa qualit de roi, ces
choses vraies en grande partie, mais suspectes dans sa bouche, avaient
t trs-mal accueillies,  ce point qu'un intermdiaire tait devenu
ncessaire pour empcher des scnes fcheuses entre les deux frres.
Le prince Berthier, comme major gnral des armes d'Espagne, avait
t choisi, et on n'en pouvait trouver un plus judicieux, plus
discret, plus inform de toutes choses. Par malheur il n'avait pas
autant d'influence que de raison, et s'il tait incapable de trahir la
vrit, il n'tait pas toujours assez hardi pour la dire tout entire.
De plus, Napolon tait en ce moment exaspr contre ses frres.
Rcemment, Louis avait jet  ses pieds la couronne de Hollande;
Jrme, qui avait reu le Hanovre en addition  la Westphalie, 
condition de supporter certaines charges, n'avait pas rempli ses
engagements, et il en avait t puni par le retrait d'une partie du
Hanovre; Murat, bon mais lger et remuant, excit par sa spirituelle
et ambitieuse pouse, avait cruellement dplu en dpensant trop, en
ngligeant sa marine. En outre, on l'avait accus d'avoir sous divers
prtextes parlement avec les Anglais le long des ctes de son
royaume. Napolon en avait t irrit au point d'envoyer des
instructions secrtes au gnral Grenier, pour que ce gnral et
toujours l'oeil ouvert sur Naples et ft prt  y marcher avec le
corps de rserve qu'il commandait. Enfin on a vu quels emportements
avaient inspir  Napolon les demi-trahisons du cardinal Fesch.
L'infortun Joseph venait donc fort mal  propos pour exprimer dans
les circonstances prsentes des vrits dsagrables. Napolon lui
avait fait dire que s'il voulait abdiquer comme Louis, il en tait le
matre; que ses frres pouvaient tous quitter les trnes qu'il leur
avait donns, qu'il n'avait aucun besoin d'eux, que mme cette
conduite de leur part simplifierait bien des choses en Europe, que
jusque-l cependant ils taient non-seulement rois, mais gnraux sous
ses ordres, et qu'il n'entendait pas qu'ils dsertassent leur poste
sans l'en prvenir, sans recevoir son autorisation; que si lui,
Joseph, se prsentait  Bayonne sans ce prliminaire indispensable, il
serait arrt.--C'taient l les premires explosions de la vive
humeur de Napolon. Cet instant pass, on en tait venu, par
l'intermdiaire du prince Berthier,  des explications plus prcises
et plus calmes. Joseph avait dit qu'il fallait d'abord qu'on respectt
en lui le frre de l'Empereur et le roi d'Espagne, qu'on ne permt pas
aux gnraux de le traiter, comme ils le faisaient, avec le dernier
mpris; que d'ailleurs ils taient diviss entre eux au point de
sacrifier  leurs jalousies le sang de leurs soldats; que si on
voulait lui rendre la dignit convenable, rtablir l'unit dans les
oprations militaires, empcher les excs et les pillages, il fallait
lui attribuer le commandement suprieur, sauf  lui donner pour chef
d'tat-major un marchal digne de confiance, et  lui adresser de
Paris des instructions auxquelles il se conformerait scrupuleusement;
qu'il fallait ne laisser dans les provinces que des lieutenants
gnraux probes et habiles, qu'il y en avait de pareils dans l'arme
franaise, et souvent trs-suprieurs aux marchaux sous lesquels ils
taient employs; qu'il n'tait pas moins urgent, si on voulait faire
cesser l'exaspration des Espagnols, de renoncer au systme
dvastateur de nourrir la guerre par la guerre, qu'au lieu de chercher
 tirer de l'argent de l'Espagne on devait commencer par lui en
envoyer, qu'on serait plus tard abondamment rembours des avances
qu'on lui aurait faites; que si on accordait  lui, Joseph, un subside
de trois  quatre millions par mois, il aurait des fonctionnaires bien
rtribus et fidles, une arme espagnole dvoue, et meilleure que
les Franais pour la rpression des bandes, qu'il aurait mme pour le
servir une partie des bandes prtes  passer sous ses drapeaux
moyennant qu'on les payt; que si on aimait mieux convertir ce subside
en emprunt, il le rembourserait exactement sous peu d'annes, que par
chaque million avanc il rendrait mille hommes de troupes franaises;
que si de plus on voulait bien payer celles-ci, les nourrir  l'aide
de magasins, les employer surtout  chasser l'arme anglaise, et enfin
rassurer l'Espagne sur la conservation des provinces de l'bre, on
verrait se former  Madrid et dans les environs une rgion de calme et
d'apaisement, laquelle s'tendrait de proche en proche de la capitale
aux provinces, et qu'avant peu l'Espagne soumise restituerait  la
France ses armes et ses trsors, subirait une seconde fois, 
l'avantage des deux nations, la politique de Louis XIV; qu'au
contraire, si on persistait dans le systme actuel, l'Espagne
deviendrait le tombeau des armes de Napolon, la confusion de sa
politique, peut-tre mme le terme de sa grandeur, et la ruine de sa
famille.

[En marge: Ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les assertions de
Joseph.]

Toutes ces allgations taient vraies  quelques erreurs prs, qui
devaient servir de prtexte  Napolon pour refuser les demandes les
plus fondes. Qu'on ft arriv  un moment favorable pour soumettre
l'Espagne puise, que les Anglais expulss elle dt perdre
l'esprance, et que la fatigue se joignant  l'esprance perdue,  la
discipline rtablie, aux dvastations supprimes, elle dt tre
subjugue en assez peu de temps, ce qui se passait en Aragon et mme
autour de Madrid en tait la preuve. Qu'avec quelques millions on pt
crer une administration dvoue, une arme espagnole fidle et bonne
pour la police intrieure, ce qu'on voyait  Madrid autorisait 
l'esprer; que sans mme dplacer Napolon, ce qui tait difficile, on
pt suppler  sa prsence par un chef d'tat-major habile et ferme,
tel que le gnral Suchet, par exemple; qu'en donnant  celui-ci une
autorit absolue sur tous les gnraux, des troupes suffisantes et de
l'argent, il parvnt  conqurir Cadix et  pacifier l'Espagne, comme
il russit bientt  conqurir Tarragone et  pacifier Valence; que
laissant en dehors de sa direction une seule opration, celle
d'expulser les Anglais, on la confit  Massna, qu'on procurt 
celui-ci une arme de cent mille hommes et des moyens de transport
suffisants, nul doute que le sage Suchet, l'nergique Massna, ne se
fussent entendus, et que le gnie runi des deux n'et termin la
guerre cruelle qui, mal conduite, allait devenir le gouffre o irait
bientt s'abmer la fortune de Napolon et de la France. Mais c'tait
une erreur  Joseph de croire qu'il fallait donner des millions et non
pas des milliers d'hommes, car il fallait donner l'un et l'autre;
c'tait une illusion  lui de croire qu'il pt commander, et qu'il pt
n'avoir qu'un complaisant pour chef d'tat-major, car il lui aurait
fallu subir un vrai chef d'arme, un chef comme le gnral Suchet,
ayant l'art de mler la guerre sagement dirige  l'administration
habile,  la politique conciliante; il lui aurait fallu enfin subir un
Vendme, c'est--dire Massna, faisant la guerre aux Anglais pour les
expulser, tandis que Suchet la ferait aux Espagnols non pour les
expulser, mais pour les soumettre et les ramener.

[En marge: Railleries et svrits de Napolon en rponse aux demandes
de Joseph.]

Il y avait donc beaucoup de vrit, un peu d'erreur dans le systme de
Joseph, et cela suffisait pour que Napolon recomment ses
impitoyables railleries contre les prtentions de son frre[13]; pour
qu'il rptt, comme il l'avait dit tant de fois, que Joseph voulait
commander, qu'il se croyait gnral, qu'il s'imaginait que pour l'tre
il suffisait de ne pas se montrer absolument dpourvu d'esprit, de
monter  cheval et de faire quelques signes de commandement; que cela
ne se passait pourtant pas de la sorte, qu'il pouvait en tre ainsi de
beaucoup de stupides gnraux placs  la tte des armes pour leur
honte et pour leur perte, mais qu'il n'en tait pas de mme des
gnraux vraiment propres  conduire les hommes; qu'il fallait pour
commander joindre  une vaste et profonde intelligence,  un grand
caractre, un travail opinitre, une attention continue aux moindres
dtails; qu'il avait, lui, ses tats de troupes sur sa table, et les y
avait toujours; que c'taient l ses lectures favorites; qu'il les
avait  porte de sa main en se couchant, et les feuilletait la nuit
quand il ne dormait pas; que grce  ces aptitudes naturelles d'esprit
et de caractre,  cette application incessante,  une exprience
immense, il pouvait commander et tre obi, parce que ses soldats
avaient confiance en lui; mais que quant  Joseph, Dieu ne l'avait pas
fait gnral; qu'il tait doux et spirituel, mais indolent; qu'il lui
fallait des plaisirs, et pas trop de travail; que les hommes
devinaient instinctivement ces dispositions, et que s'il lui confiait
la direction des armes franaises personne ne se croirait command
par un tel chef; que derrire lui on verrait toujours l'officier
charg de le conseiller, et que personne n'obirait, parce qu'on se
rirait du roi gnral, et qu'on jalouserait le gnral roi, exerant
en ralit l'autorit suprme; qu'il ne pouvait donc pas lui accorder
au del du commandement de l'arme du centre, tendant son action 
vingt ou trente lieues de Madrid; que pour de l'argent, il n'en avait
pas, que ses frres, rgnant sur les pays les plus riches de l'Europe,
taient sans cesse  lui en demander; que l'Espagne en avait assez
pour en fournir  tout le monde; que si Joseph savait administrer il
trouverait des ressources; qu'il avait bien su se procurer de l'argent
pour en donner  des favoris, pour btir des rsidences royales, et
pour payer un luxe inutile dans l'tat de ses affaires; que si
l'Espagne souffrait c'tait un malheur auquel il n'y avait pas de
remde; que les soldats franais souffraient aussi, et que la guerre
tait la guerre; que si les Espagnols taient las de souffrir, ils
n'avaient qu' se soumettre; que ces prtentions de Joseph  la bont,
 l'art de sduire les peuples, taient ridicules; que son espoir de
faire avec des millions ce qu'on ne faisait pas avec des milliers
d'hommes ne l'tait pas moins; que si on lui envoyait de l'argent et
lui retirait des troupes, cet argent serait bientt mang, et lui,
Joseph, avec sa cour, reconduit honteusement  Bayonne par quelques
bandes armes; qu'il fallait beaucoup de soldats, beaucoup de vigueur,
et de la terreur mme, pour rduire les rsistances de l'Espagne, que
la terreur amnerait la soumission, et que, la soumission venue, la
bonne administration, qu'on devait  tous les peuples, s'ensuivrait,
que l'Espagne rattache par ces moyens  son nouveau roi, le temps
viendrait alors pour Joseph de se faire adorer, s'il y tait aussi
habile qu'il le prtendait, etc.

          [Note 13: Pas plus que de coutume, je n'imagine ici des
          discours de fantaisie. Napolon eut avec M. Roederer,
          lorsque celui-ci revint de Madrid, des conversations
          tincelantes d'esprit et de gnie, dans lesquelles il dit
          plus longuement et plus injurieusement tout ce que nous
          allons rapporter. M. Roederer, qui crivait chaque jour ce
          qu'il voyait et entendait, a crit ces conversations au
          moment mme o elles eurent lieu, et c'est en les
          rapprochant, grce  une communication que nous devons  sa
          famille, des lettres de Napolon, que nous pouvons rapporter
          les penses de celui-ci. On fit en outre crire la plus
          grande partie de ces choses  M. de Laforest, notre ministre
           Madrid.]

Napolon, ne prenant que le ct ridicule des demandes de Joseph, n'y
rpondait pas de bonne foi, car il tait beaucoup trop clairvoyant
pour ne pas sentir ce qu'il y avait de vrai dans ce qu'on lui disait;
mais il ne pouvait plus changer de systme, ni accorder  la guerre
d'Espagne ce qu'il s'tait mis dans la ncessit de consacrer  la
guerre de Russie. Il voulait donc continuer  soutenir cette guerre
d'Espagne  peu prs par les mmes moyens, esprant qu'en exigeant
beaucoup des hommes ils feraient peut-tre comme un cheval qu'on
force, et donneraient plus qu' l'ordinaire; qu'avec moins de
ressources on russirait plus lentement, mais qu'on russirait
pourtant, et qu'en tout cas, si on ne russissait pas, il russirait,
lui, pour tout le monde, et que ses succs sur le Borysthne
suppleraient  ceux qu'on n'aurait pas obtenus sur le Tage: pense
funeste, ne chez lui de l'loignement des lieux sur lesquels il
raisonnait, et de l'tourdissement un peu volontaire de sa trop grande
fortune!

[En marge: Le voyage de Joseph  Paris n'amne que quelques palliatifs
insignifiants.]

Dans une pareille disposition, le voyage de Joseph, entrepris pour
persuader  Napolon d'adopter une autre conduite en Espagne, ne
devait produire aucun rsultat, et pouvait tout au plus amener
quelques palliatifs qui ne changeraient rien au fond des choses. Les
premires boutades passes, Napolon, qui n'tait dur que par moment,
qui d'ailleurs chrissait ses frres, accorda certains changements de
forme plutt que de fond. Joseph fut toujours rduit au commandement
de l'arme du centre, mais il dut avoir sur toutes les provinces
l'autorit civile, judiciaire et politique. Il fut enjoint aux
gnraux de le respecter comme roi, et comme souverain d'un pays dont
les provinces taient temporairement occupes pour les besoins de la
guerre. Seulement, si Joseph avait la tentation, peu probable, de se
rendre auprs de l'une des armes de la Pninsule, le commandement lui
en serait immdiatement dfr. De plus, reconnaissant l'utilit
d'accrotre son influence sur les provinces du Nord,  travers
lesquelles passait la ligne de communication avec la France, et o il
y avait beaucoup de gens fatigus de souffrir et disposs  se rendre,
Napolon offrit  Joseph de remplacer le marchal Bessires, duc
d'Istrie, par le marchal Jourdan. La difficult tait d'amener ce
dernier  retourner en Espagne et  recevoir une mission de Napolon,
dont il n'tait pas aim et qu'il n'aimait pas, et dont il repoussait
le systme immodr en toutes choses.

[En marge: Faible secours d'argent accord  Joseph.]

Quant  l'argent, il aurait fallu  Joseph pour payer ses
fonctionnaires dans la capitale et les provinces du centre, pour
fournir  la dpense de sa maison et de sa garde espagnole, quatre
millions par mois, et cela sans prodigalit, car il ne lui restait
rien des papiers d'tat qu'il avait eus  sa disposition au
commencement de son rgne, et dont il avait consacr quelques parties
(d'ailleurs peu importantes)  ses cratures et  l'une des
rsidences royales. Une fois mme il avait t oblig de vendre
l'argenterie de sa chapelle pour payer sa maison. Sur les quatre
millions par mois qu'il lui aurait fallu, il en touchait  peine un,
tant rduit aux octrois de Madrid pour tout revenu, et il lui en
manquait trois[14]. Napolon consentit  lui accorder un subside d'un
million par mois, et  lui abandonner le quart des contributions
imposes par les gnraux dans toutes les provinces d'Espagne. Il
semblait que ce quart dt suffire pour complter les quatre millions
dont Joseph ne pouvait se passer. Mais quelle chance que, laissant
souvent leurs troupes sans solde, et ayant la plus grande peine 
faire arriver un courrier, les gnraux commandant voulussent
distraire des millions de leurs caisses, et pussent les expdier 
travers l'Espagne? Le gnral Suchet le pouvait  la rigueur, bien
qu'aprs avoir entretenu largement ses soldats il tnt  consacrer
l'excdant des revenus de sa province aux besoins du pays; il le
pouvait toutefois, et on verra qu'en effet il le fit, mais lui seul,
car aucun des autres n'en avait ni la volont ni le pouvoir.

          [Note 14: Tout ceci est extrait de la correspondance mme de
          Joseph avec le prince Berthier et avec M. de Laforest.]

[En marge:  dfaut de secours efficaces, Napolon accorde  Joseph
quelques paroles de consolation et d'esprance.]

Quoi qu'il en soit, ce furent l les secours financiers dont on
gratifia Joseph. Quant  la grave question de l'intgrit territoriale
de l'Espagne, Napolon tint le langage le plus vasif. Il dit  Joseph
qu'il voulait bien lui laisser son royaume tel quel, mais qu'il
fallait pour intimider les Espagnols leur inspirer la crainte de
perdre quelques provinces s'ils s'obstinaient  rsister, que du
reste la France, si la guerre devenait plus longue et plus coteuse,
finirait par dsirer une indemnit de ses sacrifices. Il lui conseilla
mme, loin de chercher  rassurer les Espagnols, de faire au contraire
de cette crainte un moyen, moyen trange sur des gens qui avaient bien
plus besoin d'tre apaiss qu'effrays. Au surplus, ne voulant pas
avoir quelque nouvelle scne de famille, qui se dnouerait avec le roi
d'Espagne comme avec le roi de Hollande, par une abdication, Napolon
tcha d'adoucir les chagrins de Joseph, de l'encourager, de lui donner
des esprances: il lui dit qu'il envoyait une rserve imposante dans
la Pninsule, que Suchet, aprs avoir pris Lerida, Mequinenza,
Tortose, prendrait Tarragone, puis Valence; que cette conqute
acheve, on aurait une arme  diriger vers le Midi; qu'alors l'arme
d'Andalousie pourrait seconder l'arme de Portugal, actuellement
occupe  se rorganiser, et que l'une et l'autre, accrues de la
rserve qui passait en ce moment les Pyrnes, recommenceraient vers
l'automne contre les Anglais une campagne probablement plus heureuse
que la prcdente; que dans un temps assez prochain la Pninsule
pourrait ainsi tre conquise, que les commandements militaires
cesseraient d'eux-mmes, que lui, Joseph, ressaisirait alors
l'autorit royale pour l'exercer comme il l'entendrait: tranges et
funestes illusions que Napolon partageait sans doute, mais moins
qu'il ne le disait, car dans sa pense l'Espagne n'importait plus, et
tout ce qui n'irait pas bien au midi du continent devait trouver sa
rparation au nord.

[En marge: Retour de Joseph en Espagne.]

Joseph, quoique dgot de ce trne, d'o ses yeux n'apercevaient que
d'affreuses misres, Joseph, ne voulant pas non plus d'une scne de
famille, qui vaudrait  Napolon le nouvel abandon d'un de ses frres,
et  lui la vie prive, dont il aimait le calme, mais non la modestie,
Joseph se paya de ces vaines promesses, et repartit pour l'Espagne,
moins chagrin sans doute qu'il n'en tait venu, mais peu encourag par
les promesses beaucoup trop vagues de Napolon.

[En marge: Triste situation de Madrid lorsque Joseph y rentre.]

En traversant Vittoria, Burgos, Valladolid, il trouva les habitants
plus malheureux encore qu'il ne les avait laisss, ne put leur rien
dire de rassurant tant sur les provinces de l'bre que sur les autres
objets de leurs proccupations habituelles, leur donna ce qu'on lui
avait donn  lui-mme, des promesses insignifiantes, et, pour se
soustraire  des questions importunes, se hta d'arriver  Madrid, o
tout avait empir depuis son dpart. Le seul avantage rel qu'il et
rapport de Paris, c'tait la promesse d'un million par mois en argent
envoy de France. Deux de ces millions taient chus. Le premier avait
t consomm  Paris en frais de reprsentation et de voyage; le
second devait venir avec des convois militaires, et n'tait pas venu;
l'attribution faite  Joseph du quart des contributions leves par les
gnraux ne pouvait tre qu'une chimre, et comme d'ordinaire il ne
restait que l'octroi de Madrid, tous les jours plus appauvri. Aussi la
maison royale, la garde espagnole, les fonctionnaires n'avaient-ils
pas reu une piastre pendant l'absence de Joseph. Par surcrot de
malheur, l'affreuse scheresse qui avait rendu si mauvaise la rcolte
de cette anne sur tout le continent, s'tait fait sentir en Espagne
comme ailleurs, et le pain  Madrid tait d'une chert qui rduisait
le peuple  une vritable famine. Joseph ne rentra donc dans sa
capitale que pour y assister au spectacle le plus dsolant. Il manda
ses chagrins  Paris en termes plus amers encore que ceux dont sa
correspondance tait remplie avant son voyage. Mais Napolon, occup
de l'objet qui en ce moment absorbait toutes ses penses, ne voulait
rien entendre, et la rserve tire d'Italie, actuellement en marche
vers les Pyrnes, tait le seul secours qu'il songet  accorder 
l'Espagne.

[En marge: Vu les difficults de la situation et la pnurie des
moyens, le mieux et t de se tenir sur la dfensive, et de consacrer
la rserve  tenir tte aux Anglais.]

[En marge: Au lieu de ce plan trop modeste, Napolon songe  conqurir
le royaume de Valence, et  reporter sur Lisbonne les armes
d'Andalousie et de Portugal.]

Dans l'tat des choses, le mieux et t d'user de cette rserve pour
consolider la position des Franais, et pour former en la runissant 
l'arme de Portugal une masse capable de contenir les Anglais, de leur
disputer alternativement Badajoz ou Ciudad-Rodrigo, et de les empcher
de faire aucun progrs dans la Pninsule, en attendant que Napolon
et rsolu au Nord toutes les questions qu'il s'tait promis d'y
rsoudre. La fatale expdition d'Andalousie, que le marchal Soult
avait dsire pour effacer le souvenir de celle d'Oporto, et Joseph
pour tendre son autorit royale sur un pays nouveau, qui nous avait
fait manquer Cadix et Lisbonne pour Badajoz dont la conqute ne
dcidait rien, qui nous avait fait ngliger l'objet principal de cette
guerre en dispersant inutilement les 80 mille hommes qui eussent suffi
pour expulser les Anglais, cette dplorable expdition aurait d nous
servir de leon, et si on ne rtrogradait pas de l'Andalousie sur la
Manche, ce qui certainement et t le plus sage pendant que Napolon
allait s'enfoncer dans le Nord, du moins aurait-il fallu s'arrter 
la limite du pays conquis, et s'y tablir solidement. Le gnral
Suchet aurait pu conserver l'Aragon, prendre mme Tarragone, d'o
l'insurrection catalane tirait ses ressources; le marchal Soult
aurait pu, sans prendre Cadix, garder l'Andalousie; l'arme de
Portugal enfin, renforce par la rserve qui arrivait, aurait pu
suivre tous les mouvements de lord Wellington sur Ciudad-Rodrigo ou
sur Badajoz, pour les faire chouer. Mais Napolon ne l'entendait pas
ainsi. Jugeant toujours les choses de loin, les supposant comme il lui
plaisait de les imaginer, croyant que Joseph ne sollicitait de
l'argent que pour le dissiper, que ses gnraux ne rclamaient des
renforts que par l'habitude de demander toujours au del de leurs
besoins, il s'tait persuad qu'en accordant une partie de la rserve
au gnral Suchet, celui-ci, Tarragone prise, serait en mesure de
conqurir Valence, que Valence conquise il lui serait facile de
s'avancer vers Grenade, que ds lors le marchal Soult dgag de ce
ct serait libre de se reporter vers l'Estrmadure, et que joint 
l'arme de Portugal renforce du reste de la rserve, il pourrait
contribuer avec elle  refouler les Anglais vers Lisbonne. Comme
Napolon ne comptait rappeler la garde et les Polonais que dans le
courant de l'hiver, il pensait que la rserve entrant en Espagne  la
fin de l't, on aurait le temps durant l'automne d'avancer beaucoup
les affaires d'Espagne, et de conqurir presque toute la Pninsule,
sauf le Portugal, avant que lui-mme partt pour la Russie. Telles
taient les nouvelles illusions sur lesquelles fut fond le plan des
oprations pour la fin de l'anne 1811.

[En marge: Danger que court en attendant la place de Badajoz.]

Mais en attendant que la rserve ft arrive en Espagne, que le
gnral Suchet et pris Tarragone, le marchal Soult, post  Llerena
en vue de Badajoz, demandait qu'on l'aidt  sauver cette place, qui,
malgr sa dfense hroque, tait  la veille de succomber.

[En marge: Instances du marchal Soult pour qu'on aille au secours de
cette place.]

[En marge: Empressement du marchal Marmont  rpondre aux dsirs du
marchal Soult.]

[En marge: Rorganisation d'une partie de l'arme de Portugal.]

Le marchal Marmont, compagnon d'armes gnreux, et impatient
d'ailleurs de se signaler  la tte de l'arme de Portugal, ne
ngligeait aucun soin pour se prparer  voler au secours de Badajoz.
Bien que Napolon lui et recommand de ne rien entreprendre tant que
son arme ne serait pas repose, passablement quipe, et pourvue de
chevaux, il n'hsita pas  se mettre en route ds qu'il eut satisfait
aux besoins les plus urgents de ses soldats. Sachant que runi au
marchal Soult il serait toujours numriquement assez fort, il
s'inquita plus de la qualit que de la quantit des troupes qu'il
emmenait avec lui. Il porta tous ses bataillons  700 hommes, en
versant l'effectif dans les cadres les meilleurs, et en laissant les
cadres vides  Salamanque pour s'y refaire, et y recevoir les malades
rtablis et les recrues arrivant de France. Il rduisit ainsi son
arme, qui n'tait plus que de 40 mille hommes depuis la bataille de
Fuents d'Ooro,  environ 30 mille combattants, dont 3 mille de
cavalerie. Avec les chevaux qu'il se procura, il attela trente-six
bouches  feu. C'tait bien peu, mais c'tait tout ce que les
circonstances permettaient de runir. Il supprima la distribution en
corps d'arme, bonne sous Napolon, qui pouvait confier les corps
d'arme  des marchaux et se faire obir de ces grands dignitaires,
mais fcheuse, incommode, peu maniable pour un simple marchal n'ayant
gure qu'une trentaine de mille hommes  sa disposition. Il lui
substitua la formation en divisions, confia ces divisions aux
meilleurs lieutenants gnraux, ne garda que Reynier parmi les anciens
chefs de corps, pour avoir au besoin un lieutenant capable de le
remplacer, renvoya en outre tous les officiers fatigus ou de mauvaise
volont, et, aprs avoir rendu un peu de discipline et de vigueur
physique  ses troupes par un mois de repos et de bonne nourriture, il
rsolut de rpondre aux pressantes instances du marchal Soult, et
d'excuter son mouvement sur l'Estrmadure en descendant par le col de
Baos sur le Tage, en traversant ce fleuve  Almaraz, et en s'avanant
par Truxillo sur la Guadiana. Prvoyant quelle peine il aurait  vivre
dans la valle fort appauvrie du Tage, surtout au mois de juin, il fit
demander  l'tat-major de Joseph de lui envoyer par le Tage  Almaraz
trois ou quatre cent mille rations de biscuit, avec un quipage de
pont qu'il savait exister  Madrid, afin de n'tre point arrt au
passage du fleuve.

[En marge: Mouvement du marchal Marmont sur le Tage et la Guadiana.]

Toutes ces prcautions prises, il eut recours  une feinte pour
tromper les Anglais, et les retenir devant Ciudad-Rodrigo, pendant
qu'il s'acheminerait sur Badajoz. Il fit dans cette intention prparer
quelques vivres, comme s'il voulait uniquement ravitailler
Ciudad-Rodrigo, et s'y porta en effet le 5 juin avec son avant-garde
et une partie de son corps de bataille, tandis que Reynier avec le
reste de l'arme consistant en deux divisions, franchissait le col de
Baos, descendait sur le Tage, et, au moyen du matriel venu de
Madrid, prparait le passage du fleuve  Almaraz. Le gnral Spencer,
rest sur l'Agueda avec quelques troupes anglaises et portugaises en
l'absence de lord Wellington, qui avait conduit trois divisions sous
les murs de Badajoz, tait incapable de tenir tte  l'arme
franaise, et n'y pensait mme pas. Il se replia  la vue des
avant-postes du marchal Marmont, qui put communiquer sans difficult
avec Ciudad-Rodrigo et y introduire les quelques vivres qu'il avait
amens. Cette opration heureusement termine, le marchal revint
promptement sur ses pas, et rejoignit Reynier sur le Tage, sans
s'arrter aux objections du marchal Bessires, qui dclarait ce
mouvement de l'arme de Portugal prmatur, trs-dangereux mme pour
le nord de la Pninsule, tant qu'une forte partie du corps de rserve
ne serait pas entre en Castille. Le marchal Marmont persista
nanmoins dans ses rsolutions, et continua sa marche vers
l'Estrmadure.

[En marge: Dangers et rsistance de la place de Badajoz pendant le
temps qu'on met  venir  son secours.]

Il tait temps qu'il part devant Badajoz, car cette place allait
succomber si on ne venait tout de suite  son secours. Le marchal
Soult, bien qu'il et t rejoint par le gnral Drouet avec le 9e
corps, lequel avait reu ordre de se porter en Estrmadure aprs la
bataille de Fuents d'Ooro, le marchal Soult, comptant malgr ce
renfort tout au plus 25 mille soldats prsents sous les armes, n'osait
pas se commettre dans un combat contre l'arme anglaise, forte d'au
moins 40 mille hommes depuis l'arrive de lord Wellington avec trois
divisions. Il ne parvenait mme pas  faire savoir aux malheureux
assigs qu'on allait les secourir, tant ils taient troitement
bloqus; mais ceux-ci, rsolus de prir les armes  la main, ne
voulaient cder ni aux menaces d'assaut ni aux assauts mmes, et
plutt que de se rendre avaient le parti pris de s'ensevelir sous les
ruines de la place, en y engloutissant avec eux le plus d'Anglais
qu'ils pourraient. Rien en effet dans la guerre de siges, si fconde
chez les Franais en faits admirables, ne surpasse la conduite de la
garnison de Badajoz durant les mois d'avril, de mai et de juin 1811.

[En marge: Deux siges soutenus en quelques mois.]

Aprs avoir soutenu un premier sige du 22 avril au 16 mai, poque de
la bataille d'Albuera, et avoir pendant ce temps arrt par un feu
toujours suprieur les approches de l'ennemi, qui avait perdu mille
hommes sans russir  faire brche; aprs avoir t investie de
nouveau  la suite de la bataille d'Albuera sans avoir pu recevoir ni
un homme ni un sac de grain, cette brave garnison avait t,  partir
du 20 mai, assige par une arme de 40 mille hommes, et cette fois
attaque  outrance. Le chef de bataillon du gnie Lamare, qui
dirigeait les travaux de la dfense, avait eu soin de rtablir et de
complter les ouvrages du fort de Pardaleras (voir la carte n 52), de
le fermer  la gorge, et en outre de pratiquer des galeries de mines
en avant des fronts que les Franais avaient choisis pour le point de
leur attaque lorsqu'ils firent la conqute de Badajoz.

[En marge: Assauts victorieusement repousss.]

Les Anglais avertis n'avaient os porter leurs efforts de ce ct, et
ils les avaient dirigs  l'est contre le chteau, et au nord contre
le fort de Saint-Christoval, situ, comme on l'a dit, sur la rive
droite de la Guadiana. Les eaux du Rivillas, retenues par un barrage,
taient devenues un puissant moyen de dfense pour le chteau.
Malheureusement il tait construit sur une saillie de terrain, et
montrait ses flancs  dcouvert  l'artillerie anglaise. Celle-ci, le
battant sans relche avec plus de vingt bouches  feu, avait
compltement dmoli ses hautes tours et son revtement extrieur; mais
les terres en cette partie ayant une grande consistance, avaient
conserv leur escarpement, et la garnison dblayant le pied des
brches sous un feu continuel de mitraille, de grenades et d'obus, les
avait rendues impraticables. De plus, le commandant Lamare avait lev
un retranchement intrieur en arrire de la brche, avait dispos sur
les flancs une artillerie charge  mitraille, tandis que le gnral
Philippon, post en cet endroit avec ses meilleures troupes, attendait
les assaillants pour les recevoir avec la pointe de ses baonnettes. 
cette vue, les Anglais avaient chang leur plan et tourn toute leur
fureur contre le fort de Saint-Christoval, de l'autre ct de la
Guadiana. Attaquant ce fort par le bastion de droite, ils y avaient
ouvert deux larges brches, et taient rsolus de les assaillir avant
mme d'avoir conduit leurs approches jusqu'au bord du foss. Cent
cinquante hommes d'infanterie et quelques soldats d'artillerie et du
gnie dfendaient, sous le capitaine Chauvin du 88e, le bastion
menac. Les assigs, aprs avoir comme au chteau dblay
courageusement le pied de leurs murailles sous le feu ennemi, avaient
en outre hriss le fond du foss d'obstacles de tout genre, dispos
une ligne de bombes au sommet de chaque brche, braqu sur les flancs
plusieurs bouches  feu charges  mitraille, et rang par derrire
une ligne de grenadiers pourvus de trois fusils chacun. Dans la nuit
du 6 juin, sept ou huit cents Anglais, sortant hardiment de leurs
tranches, et parcourant  dcouvert quelques centaines de mtres,
s'taient ports au bord du foss, avaient t obligs de sauter
dedans, la contrescarpe n'ayant pas t dmolie, et avaient ensuite
essay d'escalader la brche. Mais le feu de la mousqueterie les
accueillant de front, celui de la mitraille les prenant en flanc, les
bombes roulant dans leurs jambes, ils n'avaient pas tenu devant tant
d'obstacles, et s'taient enfuis en laissant trois cents hommes morts
ou blesss dans les fosss du fort de Saint-Christoval.

La brave garnison ayant eu  peine cinq ou six blesss, tait dans
l'enthousiasme, et ne demandait qu' recommencer. La population,
cruellement traite par le feu de l'ennemi, et ayant presque fini par
s'attacher aux Franais, dont le triomphe pouvait seul la sauver des
horreurs d'une prise d'assaut, tait remplie d'admiration. Confus et
irrits, les Anglais s'taient vengs en accablant les jours suivants
la cit infortune de projectiles incendiaires, et en essayant
d'largir avec un puissant renfort d'artillerie les brches du fort de
Saint-Christoval. Le 9 juin, en effet, ils avaient tent de nouveau,
et avec une gale bravoure, d'assaillir les deux brches. Deux cents
hommes du 21e, sous le capitaine Joudiou et le sergent d'artillerie
Brette, les dfendaient, et on avait pris les mmes prcautions pour
en rendre l'abord presque impossible. Au milieu de la nuit, les
Anglais s'taient lancs de leurs tranches dans les fosss, et
avaient escalad les dcombres des murailles. Mais nos grenadiers, les
renversant  coups de fusil au pied des brches, et fondant ensuite
sur eux  la baonnette, en avaient fait un affreux carnage. Quelques
centaines d'Anglais avaient encore pay de leur vie cette tentative
infructueuse.

[En marge: L'approche de l'arme de secours dcide lord Wellington 
s'loigner.]

Il n'y avait plus de danger qui pt intimider cette garnison exalte.
Malheureusement les vivres lui manquaient, elle tait extnue de
fatigues et de privations, et on craignait qu'elle ne succombt sous
le besoin, si elle ne succombait sous les coups de l'ennemi. Mais
l'approche d'une arme de secours, qui n'avait pu lui tre connue,
l'avait t de lord Wellington, toujours exactement inform de nos
mouvements, et le 10 juin, apprenant la marche du gnral Reynier sur
le Tage, le gnral anglais s'tait rsolu  lever le sige, et avait
commenc  s'loigner de la place. Une raison contribuait surtout  le
dcider  ce sacrifice. On avait puis les munitions de guerre
amasses  Elvas, et il fallait sans perdre de temps employer tout ce
qu'on avait de moyens de transport pour aller en chercher  vingt-cinq
lieues, c'est--dire  Abrants, principal dpt de l'arme
britannique.

Lord Wellington, fort dpit d'avoir inutilement perdu deux mille
hommes de ses meilleures troupes sous Badajoz, et d'avoir deux fois
chou devant cette place dfendue par une poigne de Franais, leva
successivement tous ses camps les 13 et 14 juin, se retira le 17 sur
la Caya, et vint s'adosser aux montagnes de Portalgre, dans une
position dfensive bien choisie, comme il avait coutume de le faire en
prsence des imptueux soldats de l'arme franaise.

[En marge: Joie de la garnison de Badajoz deux fois triomphante.]

La brave garnison en voyant disparatre l'un aprs l'autre les camps
de l'ennemi, se douta de ce qui se passait, et bientt elle apprit
avec des transports de joie partags par la population, que, grce 
sa bravoure et aux secours qui lui arrivaient, elle allait sortir
triomphante de ce second sige comme du premier. En effet, le marchal
Marmont, aprs avoir perdu quelques jours devant le Tage par
l'insuffisance de ses moyens de passage, car on n'avait pu lui envoyer
de Madrid qu'une partie de ce qu'il avait demand, franchit le fleuve,
traversa les montagnes de Truxillo, et le 18 juin entra dans Merida.
Le mme jour, il opra sa jonction avec le marchal Soult. Ce dernier
le remercia avec beaucoup d'effusion du secours qu'il venait d'en
recevoir, et sans lequel il aurait eu le dshonneur de se voir enlever
Badajoz, seul et prilleux trophe de deux annes de guerre en
Andalousie.

[En marge: Runion des marchaux Soult et Marmont, et leur entre dans
Badajoz.]

Le 20 juin les deux marchaux, comptant cinquante et quelques mille
hommes, firent leur entre dans Badajoz, flicitrent l'hroque
garnison qui avait si vaillamment dfendu la place confie  son
courage, lui distriburent des rcompenses bien mrites, et
portrent leurs avant-postes fort prs des Anglais, qui  la vue de
l'arme combine se renfermrent soigneusement dans leur camp. Si
cette belle arme, qui, except celle du marchal Davout, n'avait pas
d'gale en Europe, car elle tait compose des anciens soldats
d'Austerlitz, d'Ina, de Friedland, et venait d'ajouter  ses longues
campagnes trois annes des plus formidables preuves en Espagne; si
cette belle arme, malheureuse uniquement par la faute de ses chefs,
et t commande par un seul marchal au lieu de l'tre par deux, et
que ce marchal et t Massna, elle n'aurait pas manqu d'aller
chercher les Anglais, et de faire expier  lord Wellington tant de
succs, dus sans doute  son incontestable mrite, mais dus aussi aux
erreurs et aux passions de ses adversaires. Mais le marchal Soult,
heureux d'avoir chapp  la confusion de voir tomber Badajoz sous ses
yeux, n'tait pas dispos  braver de nouveaux hasards. Le marchal
Marmont prouvait pour son collgue une incurable dfiance[15], et peu
de penchant  concourir avec lui  une action commune. Regardant
d'ailleurs comme un succs la marche qu'il venait d'excuter, il ne
voulait pas compromettre ce succs en s'exposant aux chances d'une
bataille dcisive. Il n'y avait alors dans l'arme franaise que
Massna en qui la vue de l'ennemi allumt cet ardent patriotisme
militaire, qui s'oublie lui-mme pour ne songer qu' succomber, ou 
craser l'adversaire plac devant lui.

          [Note 15: Les Mmoires manuscrits du marchal Marmont,
          destins  paratre un jour, donneront  ce sujet des
          dtails que nous croyons inutile de reproduire ici.]

[En marge: Faute des deux marchaux de n'avoir pas profit des
cinquante mille hommes dont ils pouvaient disposer, pour livrer
bataille  lord Wellington.]

[En marge: Soins du marchal Marmont  remplir les magasins de
Badajoz.]

Les deux marchaux commirent donc la faute, l'une des plus graves de
cette poque, de demeurer avec 50 mille hommes devant 40 mille
ennemis, parmi lesquels on ne comptait pas 25 mille Anglais, sans
aller les combattre. Ils passrent quelques jours autour de Badajoz
afin de pourvoir aux besoins de la place, de renforcer sa garnison, de
rparer les brches faites  ses murs, et de remplir ses magasins
rests absolument vides. Le marchal Marmont, remarquant mme qu'on ne
s'occupait pas assez activement de ce dernier soin dans l'arme du
marchal Soult, obligea ses rgiments  moissonner le bl qui tait
mr, et  transporter les grains recueillis dans l'intrieur de
Badajoz. Dj beaucoup d'habitants s'taient loigns lors du premier
sige.  la veille du second d'autres avaient suivi cet exemple. La
crainte d'un troisime sige en fit fuir encore un certain nombre, et
la plus grande partie de la ville se trouva ainsi dserte. Ce n'et
pas t un mal, si la portion qui restait n'avait t la plus pauvre,
la moins capable de se nourrir, et la plus difficile  contenir. Au
surplus, si le troisime sige tait probable, il n'tait pas prochain
d'aprs toutes les vraisemblances, et la garnison renforce avait le
temps de prendre ses prcautions, et de se prparer  soutenir une
nouvelle preuve.

[En marge: Conflit qui menace d'clater entre les marchaux Soult et
Marmont.]

[En marge: Le marchal Soult voudrait attirer le marchal Marmont en
Estrmadure, et lui faire prendre la position qu'il avait lui-mme
longtemps occupe  Llerena.]

Les deux marchaux taient  peine runis depuis quelques jours qu'une
collision faillit clater entre eux. Il y avait longtemps que le
marchal Soult tait absent de l'Andalousie. Parti de Sville pour
venir livrer la bataille d'Albuera, s'tant opinitr depuis, et avec
raison,  demeurer en position  Llerena, d'o il avait russi 
amener une concentration de forces en Estrmadure, il aurait bien
voulu attirer dfinitivement l'arme de Portugal dans le cercle
ordinaire de ses oprations, lui laisser la garde de Badajoz, se
dcharger ainsi sur elle de cette partie difficile de sa tche, et
consacrer enfin toutes ses forces au sige de Cadix, si fcheusement
nglig pour celui de Badajoz. Ce voeu tait naturel, mais en se
plaant au point de vue plus lev de l'ensemble des choses, il
n'tait point raisonnable, car l'arme de Portugal avait pour
rsidence ncessaire Salamanque, pour conqute  conserver
Ciudad-Rodrigo, pour tche essentielle la dfense contre les Anglais
de la Vieille-Castille, qui tait la base d'opration de toutes les
armes franaises. Elle tait encore dans son rle, mais dans la
partie extrme de son rle, lorsque suivant les Anglais du nord au
midi, elle venait leur disputer Badajoz; mais exiger qu'elle s'tablt
d'une manire permanente en Estrmadure, c'tait lui faire abandonner
le principal pour l'accessoire. En effet, tandis qu'elle et gard
Badajoz et que le marchal Soult et enfin assig Cadix, lord
Wellington n'aurait pas manqu de venir prendre Ciudad-Rodrigo (ce
qu'il put faire plus tard par suite d'une faute assez semblable 
celle que l'on conseillait en ce moment) et de couper ensuite en se
portant  Valladolid toutes les communications des Franais. Il faut
ajouter que confiner l'arme de Portugal  Badajoz en l'y laissant
seule, c'tait la condamner  l'impuissance dans laquelle s'tait
trouv le marchal Soult  Llerena, et  la confusion de voir prendre
Badajoz sous ses yeux. Rduite  trente mille hommes, comme elle
l'tait actuellement, elle ne pouvait rien, et elle n'avait chance de
remonter de cet effectif  celui de quarante ou quarante-cinq mille
combattants, qu'en revenant au nord, et en se mettant en mesure de
rallier tous ses hommes malades, blesss ou fatigus, qu'elle avait
laisss  Salamanque. Il n'tait donc ni raisonnable ni juste d'exiger
d'elle qu'elle se fixt  Badajoz ou dans les environs.

[En marge: Le marchal Marmont croit voir dans la proposition du
marchal Soult une perfidie qui n'y tait pas, et rpond avec beaucoup
d'aigreur.]

Le marchal Soult, press par les lettres qu'il recevait de Sville,
s'tant prsent un matin au quartier du marchal Marmont pour lui
faire part de ses embarras et de ses dsirs, le jeta dans un grand
tonnement et dans une excessive dfiance. Laisser le marchal Marmont
seul  Badajoz, c'tait l'exposer au danger d'tre assailli par plus
de 40 mille ennemis tandis qu'il n'aurait que 30 mille hommes  leur
opposer. C'tait satisfaire le voeu le plus ardent de lord Wellington,
qui attendait sur la Caya que l'un des deux marchaux ft abandonn
par l'autre pour l'accabler. Le marchal Marmont, dont l'esprit tait
fort prvenu contre le caractre de son collgue, crut voir dans cette
proposition, outre une ingratitude inoue, le dsir perfide d'exposer
l'arme de Portugal  un dsastre, et conut de cette intention,
trs-gratuitement suppose, un profond ressentiment. Il s'exagrait
beaucoup les torts de son collgue, et, comme il arrive souvent, lui
prtait des calculs que ce collgue ne faisait pas. Le marchal Soult,
en effet, ne songeait pas  compromettre l'arme de Portugal, car il
se ft compromis lui-mme, mais il voulait se dcharger sur elle de
la plus ingrate partie de sa tche, quoi qu'il pt en advenir, et
ensuite aller vaquer au soin de ses propres affaires. Le marchal
Marmont lui rpondit avec une extrme aigreur que s'il voulait
s'loigner de sa personne en laissant  Badajoz le gros de l'arme
d'Andalousie, rien ne serait plus facile, car il resterait, lui
marchal Marmont, pour commander les deux armes runies, que sinon il
partirait sur-le-champ, et ne reviendrait sur la Guadiana que
lorsqu'il serait assur d'y trouver une force assez considrable pour
que runi  elle il pt battre les Anglais. Aprs avoir dit cela au
marchal Soult, il le lui crivit en termes secs et premptoires, et
fit ses prparatifs de dpart.

Puisqu'ils ne demeuraient pas runis pour combattre les Anglais, les
deux marchaux n'avaient pas mieux  faire que de mettre Badajoz dans
un tat de dfense respectable, puis d'aller, chacun de leur ct,
s'occuper de leurs devoirs essentiels. En effet, la prsence du
marchal Soult en Andalousie tait indispensable, et il n'y aurait eu
qu'une grande bataille gagne sur les Anglais qui et pu l'excuser de
n'y pas tre. Le nord de la Pninsule exigeait aussi que le marchal
Marmont s'en rapprocht. En consquence le marchal Soult quitta
Badajoz le 27 juin, avec une forte partie de son arme pour se rendre
 Sville; seulement il laissa le gnral Drouet d'Erlon avec deux
divisions et quelque cavalerie pour servir de corps d'observation
autour de Badajoz. C'tait une faute, car ce corps, inutile si les
Anglais s'loignaient, insuffisant s'ils restaient, ne pouvait
qu'tre compromis, comme le rsultat ne tarda pas  le prouver, et il
et bien mieux valu se borner  laisser dans Badajoz une garnison de
dix mille hommes au lieu de cinq, avec des vivres proportionns  ce
nombre, et emmener toute l'arme d'Andalousie. Badajoz et t mieux
en tat de se dfendre, et le marchal Soult plus capable de remplir
ailleurs la tche qui lui tait assigne.

[En marge: Sparation des deux marchaux Soult et Marmont; le premier
se retire en Andalousie, le second sur le Tage.]

Quoiqu'il en soit, il partit de Badajoz pour Sville, et le marchal
Marmont se mit en route pour remonter vers le Tage. Les Anglais,
fatigus de deux siges infructueux, n'ayant pas le matriel
ncessaire pour en recommencer un troisime, comptant dans leur arme
beaucoup de malades qui avaient gagn au bord de la Guadiana les
fivres de l'Estrmadure, s'tablirent sur la Sierra de Portalgre,
ayant besoin, eux aussi, de quelque repos. Ils prirent leurs quartiers
d't, quivalant dans ces pays brlants  ce qu'on appelle dans le
Nord les quartiers d'hiver.

[En marge: tablissement du marchal Marmont sur le Tage.]

Le marchal Marmont, dont la mission comme gnral en chef de l'arme
de Portugal tait de s'opposer aux entreprises des Anglais,
premirement  celles qu'ils essayeraient au nord o tait notre ligne
principale de communication, et secondement  celles qu'ils
tenteraient aussi vers le midi, choisit avec beaucoup de discernement
la position du Tage, entre Talavera et Alcantara, comme celle d'o il
lui serait plus facile de suffire  ses diverses obligations. En
effet, des bords du Tage il pouvait par le col de Baos venir en
quatre marches  Salamanque, y faire sa jonction avec l'arme du nord,
et de concert avec elle secourir Ciudad-Rodrigo. De cette mme
position il pouvait par Truxillo descendre en aussi peu de temps sur
Merida et Badajoz, s'y joindre, comme il venait de le faire,  l'arme
d'Andalousie, et courir ainsi alternativement ou au secours de
Ciudad-Rodrigo, ou au secours de Badajoz, les deux portes par
lesquelles les Anglais avaient le moyen de pntrer du Portugal en
Espagne. Cette dtermination arrte, il choisit le pont d'Almaraz
comme le centre des communications qu'il devait garder. Il adopta pour
son quartier gnral le village de Naval-Moral, situ entre le Tage et
le Titar, et couvert par ces deux cours d'eau. Il commena par donner
la plus grande solidit possible au pont d'Almaraz, le pourvut de deux
fortes ttes de pont, et comme le plateau de l'Estrmadure vers le col
de Mirabele fournissait des positions dominantes d'o les ouvrages
d'Almaraz pouvaient tre attaqus avec avantage, il construisit
plusieurs forts sur ces positions, et y mit de petites garnisons. Sur
le cours du Titar il tablit galement un pont et une tte de pont,
de manire  pouvoir dboucher aussi facilement de ce ct que de
l'autre sur l'ennemi  l'encontre duquel il faudrait aller. Ces
prcautions prises, il cantonna l'une de ses divisions  Almaraz, et
disposa sa cavalerie lgre en chelons sur la route de Truxillo, pour
battre l'Estrmadure, recueillir du pain, et avoir des nouvelles de
Badajoz. Il tablit une autre de ses divisions  Naval-Moral afin de
garder son quartier gnral; il en tint deux  Plasencia, toujours
prtes  passer les monts et  descendre sur Salamanque, et une au col
de Baos mme, pour qu'elle ft plus prte encore  dboucher en
Vieille-Castille. Enfin il laissa la sixime sur ses derrires pour
qu'elle dfendt contre les insurgs la riche province d'Avila. Aprs
avoir fait cette sage et intelligente distribution de ses forces, qui
lui permettait de se porter en Estrmadure ou en Castille avec une
gale rapidit, le marchal Marmont se hta de former ses magasins, de
rparer son matriel d'artillerie, de soigner ses malades et ses
blesss rests autour de Salamanque. Plac sur la limite de l'arme du
centre, et se trouvant en contestation avec elle sur la distance 
laquelle il pourrait tendre ses rquisitions de vivres, il se rendit
 Madrid afin de s'entendre avec Joseph, qu'il avait beaucoup connu,
et avec qui, par une fatalit particulire  l'Espagne, il eut
plusieurs altercations trs-vives, bien que tous deux fussent
extrmement doux, et au fond anims de dispositions bienveillantes
l'un pour l'autre.

[En marge: Ce qui se passe dans le nord de la Pninsule pendant le
sjour de l'arme de Portugal en Estrmadure.]

On n'a pas oubli que le marchal Bessires avait fort redout l'effet
que devait produire sur les provinces du nord l'loignement de l'arme
de Portugal, et avait beaucoup insist pour empcher son dpart. Les
Anglais, de leur ct, avaient conu l'esprance de voir ces provinces
s'insurger ds que l'arme de Portugal cesserait d'tre au milieu
d'elles. Ces craintes et ces esprances taient sans fondement, et,
malgr les excitations de la rgence de Cadix, les Castillans,
mcontents des gurillas presque autant que des Franais, taient
demeurs tranquilles.  la vrit les bandes avaient profit de
l'occasion pour tenter quelques entreprises. Le Marquesito avait
surpris Santander et exerc de grands ravages dans cette province. Les
insurgs de Lon avaient tracass le gnral Seras. Le marchal
Bessires, courant  eux avec quelques rgiments de la jeune garde,
les avait disperss. Craignant de ne pouvoir occuper  la fois Burgos,
Valladolid, Salamanque, Lon, Astorga, ce marchal avait fait sauter
les ouvrages d'Astorga, et retir le gnral Bonnet des Asturies.
Depuis trois ans le gnral Bonnet se maintenait dans ces difficiles
provinces avec autant de vigueur que d'habilet, et contenait mme la
Galice, qui n'osait remuer de peur d'tre prise  revers. C'tait donc
une faute de le rappeler des Asturies, car c'tait laisser aux
Asturiens et aux Galiciens la libert de descendre en Castille.
Nanmoins, malgr ces difficults, le marchal Bessires tait
parfaitement en mesure de matriser la Castille, et il venait
d'ailleurs d'tre renforc par la division Souham, l'une des trois qui
composaient le corps de rserve actuellement en marche vers les
frontires d'Espagne.

[En marge: vnements de la Catalogne et de l'Aragon.]

[En marge: Importance de Tarragone.]

[En marge: Prparatifs du sige de cette place.]

Des vnements plus graves, mais ceux-ci fort glorieux pour nos armes,
quoique infructueux pour notre puissance, se passaient en Catalogne et
en Aragon  l'arme du gnral Suchet. On se rappelle sans doute avec
quelle prcision et quelle vigueur le gnral Suchet avait conduit les
siges de Lerida, de Mequinenza, de Tortose, dont le succs, venant
aprs la prise de Girone, terminait presque la conqute de l'Aragon et
de la Catalogne. Toutefois il restait Tarragone, la plus importante
des places de cette contre, puisqu'elle joignait  sa force propre,
qui tait grande, l'appui de la mer et des flottes anglaises. Elle
servait, comme on l'a vu, de soutien, d'asile, de magasin, d'arsenal
inpuisable  l'arme insurrectionnelle de Catalogne. Il tait donc
urgent de l'assiger et de la prendre. Le gnral Suchet avait fait
dans ce but d'immenses prparatifs. Il avait rassembl des
approvisionnements considrables  Lerida, et un superbe parc de
grosse artillerie  Tortose, avec un attelage de 1500 chevaux,
ressource bien prcieuse en Espagne, surtout dans ces provinces
dessches o les fourrages taient plus rares qu'ailleurs. Toutes ces
choses le gnral Suchet avait pu se les procurer sans ruiner le pays,
grce au repos dont il faisait jouir sa province, grce au systme des
contributions rgulires qu'il avait substitu  celui des enlvements
 main arme.

Outre les magasins de grains runis en Aragon et dans la partie de la
Catalogne qui lui avait t adjuge, il avait form des parcs de
bestiaux, soit en achetant des boeufs et en les payant comptant aux
habitants des Pyrnes, soit en conservant avec soin les moutons
enlevs aux insurgs de Soria et de Calatayud. Son matriel bien
prpar, il avait distribu ses troupes de manire  ne pas laisser
l'Aragon expos  l'ennemi pendant qu'il irait en basse Catalogne
essayer de conqurir Tarragone. Napolon, en dtachant de la Catalogne
la partie extrme de cette province pour la joindre  l'Aragon et
l'attribuer au gnral Suchet, lui avait donn en mme temps 16  17
mille hommes de l'arme de Catalogne, et les avait remplacs dans
celle-ci par l'une des trois divisions du corps de rserve. Dans ces
16 ou 17 mille hommes se trouvaient le 7e de ligne, servant avec
gloire en Espagne depuis plusieurs annes, le 16e de ligne, l'un des
rgiments qui s'taient immortaliss  Essling sous le gnral
Molitor, et enfin les Italiens du gnral Pino, troupe devenue
excellente, et aussi brave que discipline. Avec ce renfort, le
gnral Suchet comptait environ 40 mille soldats prsents sous les
armes. Il en laissa 20 mille  la garde de l'Aragon, et en destina 20
mille au grand sige qu'il allait entreprendre. L'utilit de recouvrer
Figures ne le dtourna point de son objet, et pensant que Napolon
pourvoirait directement avec des moyens tirs de France  la reprise
de cette forteresse, il marcha en deux colonnes sur Tarragone. L'une,
sous le gnral Harispe, y descendit de Lerida, l'autre, sous le
gnral Habert, y remonta de Tortose. Celle-ci escortait l'quipage de
sige. Toutes deux refoulrent l'ennemi dans les ouvrages de la place.
Tarragone prsentait, outre une garnison  peu prs gale en nombre 
l'arme assigeante, un site et des ouvrages formidables.

[En marge: Description de Tarragone.]

Tarragone, btie sur un rocher, d'un ct baigne par la Mditerrane,
de l'autre par le ruisseau du Francoli, qui passait sous ses murs pour
se rendre  la mer, se divisait en ville haute et ville basse. (Voir
la carte n 52.) La ville haute tait entoure de vieilles murailles
romaines et d'ouvrages modernes d'un grand relief. La ville basse,
situe au pied de la ville haute, sur les terrains plats qu'arrose le
Francoli, et au bord de la mer, tait dfendue par une enceinte
bastionne, rgulirement et puissamment fortifie. Au-dessus de
l'amphithtre form par les deux villes, on voyait un fort, dit de
l'Olivo, bti sur un rocher, dominant tous les environs de ses feux,
et communiquant avec la ville par un aqueduc. Quatre cents pices de
gros calibre garnissaient ces trois tages de fortifications. Dix-huit
mille hommes de troupes excellentes, avec un bon gouverneur, le
gnral de Contrras, en formaient la garnison, qu'une population
fanatique et dvoue tait rsolue  seconder de toutes ses forces. La
flotte anglaise pouvait sans cesse renouveler le matriel de la place
soit en munitions, soit en vivres, et y remplacer les hommes morts ou
fatigus par d'autres amens de Catalogne et de Valence. Jamais sige
ne s'tait donc offert sous un aspect plus effrayant.

[En marge: Difficults que prsente le sige de cette place.]

De quelque faon qu'on abordt Tarragone, on la trouvait galement
difficile  attaquer. Au sud et  l'est, le long de la mer, on
rencontrait l'escarpement du rocher, une suite de lunettes bien
construites qui reliaient l'enceinte des deux villes  la mer, et en
outre les flottes anglaises. En se transportant au nord, on avait
devant soi non plus l'escarpement du rocher, parce que sur ce point le
site de la place se liait aux montagnes de la Catalogne, et qu'on
pouvait y arriver de plain-pied en suivant les hauteurs, mais un sol
pierreux et aride, et le fort de l'Olivo, qui  lui seul exigeait un
vritable sige. Enfin, en redescendant par l'ouest au sud, on se
trouvait devant les deux villes construites l'une au-dessus de
l'autre, devant deux tages de fortifications, dans les terrains bas
et marcageux du Francoli, avec le grave inconvnient des canonnires
anglaises  sa droite. Tous les abords taient donc extrmement
difficiles de quelque ct qu'on s'y prt, et obligeaient  un long
sige, que les Catalans et les Valenciens amens et soutenus par les
Anglais ne pouvaient manquer de troubler par de frquentes
apparitions.

[En marge: Plan d'attaque.]

Tant de difficults ne rebutrent point le gnral Suchet, qui
regardait Tarragone comme le gage le plus certain de la scurit de la
Catalogne et de l'Aragon, et comme la clef de Valence. Ses deux
principaux lieutenants, dont nous avons dj parl, partageaient son
opinion, et taient prts  le seconder de tous leurs efforts;
c'taient le gnral du gnie Rogniat, esprit peu juste, mais sagace,
opinitre, profond dans son art, et le gnral d'artillerie Vale,
esprit exact, fin, lev, joignant au coup d'oeil du champ de bataille
la prvoyance administrative indispensable aux officiers de son arme.
Aprs avoir confr avec eux, le gnral Suchet rsolut d'attaquer la
place par deux cts  la fois, par le sud-ouest d'abord, c'est--dire
par les terrains bas du Francoli, bordant la ville basse, qu'il tait
ncessaire de prendre avant de songer  attaquer la ville haute, et
par le nord, c'est--dire par le fort de l'Olivo, qu'il fallait
conqurir absolument si on voulait triompher de tout cet ensemble
d'ouvrages.

[En marge: Attaque du fort de l'Olivo.]

Tandis que l'on commenait les travaux d'approche devant la ville
basse, deux des plus braves rgiments de l'arme, les 7e et 16e de
ligne, sous un jeune gnral de trs-grande esprance, le gnral
Salme, entreprirent l'attaque de l'Olivo. Ils ouvrirent la tranche
devant ce fort dans la nuit du 21 au 22 mai. Il fallait cheminer sur
des hauteurs arides, dans un sol pierreux, sans abri contre la
fracheur des nuits, contre la chaleur des jours, contre les feux de
la place. Il y avait en avant de l'Olivo un ouvrage qui gnait nos
tranches, et qui en passant dans nos mains devait leur servir
d'appui. Nos soldats s'y prcipitrent  la baonnette et
l'enlevrent. Mais les Espagnols, qui avaient l'orgueil d'tre
invincibles dans la dfense des places, et qui justifiaient cet
orgueil, reparurent au nombre de 800, poussant des cris furieux, et
conduits par d'intrpides officiers qui vinrent planter leur drapeau
jusqu'au pied de l'ouvrage qu'il s'agissait de reconqurir. Les
soldats du 7e et du 16e abattirent ces braves officiers  coups de
fusil, et puis, fondant sur l'audacieuse colonne qui voulait leur
ravir leur conqute, la ramenrent la baonnette dans les reins jusque
sous les murs de l'Olivo.

[En marge: Configuration de l'Olivo.]

Ce fort prsentait une large surface sans profondeur. C'tait une
ligne de bastions btis sur le roc, avec fosss creuss galement dans
le roc, ayant par derrire un mur crnel qui communiquait par une
poterne avec la place. En dedans se trouvait un rduit plus lev que
le fort lui-mme, et pouvant opposer une seconde rsistance 
l'assaillant victorieux. Les Espagnols avaient 1200 hommes de garnison
et 50 pices de gros calibre dans ces ouvrages redoutables, et de plus
la facult de recevoir des renforts de la ville, qui elle-mme en
pouvait recevoir sans fin par ses communications maritimes.

[En marge: Difficult des cheminements.]

[En marge: Sortie repousse  la suite de laquelle est tu le gnral
Salme.]

On travailla plusieurs jours sous un feu continuel et en faisant des
pertes sensibles, car chaque soir on comptait de 50  60 morts ou
blesss dans les deux braves rgiments qui avaient obtenu l'honneur
de ce premier sige. On s'avanait en zigzag sur une crte qui se
rattachait  l'Olivo, et on cheminait au moyen de sacs  terre, car il
n'tait gure possible de creuser la roche dure sur laquelle on
travaillait. Enfin, voulant abrger ces approches meurtrires, on se
hta d'tablir la batterie de brche  trs-petite distance du fort,
et elle fut prte  recevoir l'artillerie le 27 au soir. L'emploi des
chevaux tant impossible sur ce terrain, les hommes s'attelrent aux
pices et les tranrent sous une horrible mitraille, qui en abattait
un grand nombre sans ralentir l'ardeur des autres. L'ennemi ayant
discern, malgr la nuit, ce que faisaient ces groupes sur lesquels il
tirait, voulut les empcher plus directement d'arriver  leurs fins,
et essaya sur eux une brusque sortie. Le jeune et vaillant gnral
Salme, avec une rserve du 7e, marcha aux Espagnols, et au moment o
il poussait le cri _En avant!_ fut renvers par un biscaen. Il expira
sur le coup. Il tait ador des soldats, et le mritait par son
courage et son esprit. Ils voulurent le venger, fondirent sur les
Espagnols, qu'ils poursuivirent  la baonnette jusqu'au bord des
fosss de l'Olivo, et ne revinrent que ramens par la mitraille et par
l'vidente impossibilit de l'escalade.

Pendant ce temps, les pices de 24 avaient t mises en batterie, et
le lendemain,  la pointe du jour, le feu commena sur le bastion de
droite faisant face  notre gauche.

[En marge: tablissement de la batterie de brche.]

 la distance o l'on tait parvenu, les effets de l'artillerie
taient terribles de part et d'autre. En peu d'heures la brche fut
ouverte, mais l'ennemi bouleversa plusieurs fois nos paulements, et,
au milieu de nos sacs  terre renverss, un intrpide officier
d'artillerie, le chef d'escadron Duchand, fit rparer sans cesse sous
les projectiles ennemis les dsordres causs  notre batterie. Le
lendemain 29 on continua  battre en brche toute la journe, et on
rsolut de donner l'assaut, quel que ft le rsultat obtenu par notre
artillerie, car il n'y avait pas moins de quinze jours qu'on tait
devant Tarragone, et si un seul ouvrage cotait autant de temps et
d'hommes, il fallait dsesprer de venir  bout de la place elle-mme.

Quoique ayant dj essuy des pertes considrables, les 7e et 16e de
ligne n'auraient pas abandonn  d'autres l'honneur d'emporter
d'assaut le fort dont ils avaient excut les approches. Une colonne
du 7e, forte de 300 hommes, sous le chef de bataillon Miocque, devait
se porter directement sur la brche; une seconde de mme force,
compose de soldats du 16e, sous le commandant Revel, devait tourner
par notre gauche, aborder la droite du fort, et essayer d'y pntrer
par la gorge. Le gnral Harispe tait prt  appuyer ces deux
colonnes avec des rserves. Toute l'arme avait reu l'ordre d'tre
sous les armes et de simuler une attaque gnrale.

Au milieu de la nuit, en effet, le signal est donn et l'action
commence. Autour des deux villes, nos tirailleurs ouvrent un feu
trs-vif, comme si on allait se jeter sur l'enceinte elle-mme. Les
assigs inquiets rpondent de toutes leurs batteries sans savoir sur
qui. La flotte anglaise se joint  eux, tirant au hasard le long du
rivage. Les Espagnols, pour s'clairer sur le danger qui les menace,
jettent des centaines de pots  feu, et mlent leurs cris de fureur
aux hourras prolongs de nos soldats.

[En marge: Attaque et prise du fort de l'Olivo.]

Pendant ce tumulte, calcul de notre part, les deux colonnes d'assaut
s'lancent hors des tranches, et font soixante ou quatre-vingts pas 
dcouvert sous les feux de l'Olivo. Elles arrivent au bord du foss
taill dans le roc, s'y prcipitent, et tandis que la colonne du
commandant Miocque arme de ses chelles court droit  la brche qui
n'tait qu'imparfaitement praticable, l'autre, celle du commandant
Revel, tourne  gauche afin d'assaillir le fort par la gorge. Dans ce
moment achevaient d'entrer douze cents Espagnols, envoys par la place
au secours de l'Olivo, et la porte du fort venait de se refermer sur
eux. Le capitaine du gnie Papigny,  la tte de 30 sapeurs, attaque
la porte  coups de hache. Elle rsiste, et il se saisit d'une chelle
pour passer par-dessus. Mais il tombe frapp d'une balle, et expire en
prononant le nom de sa mre. Le commandant de la colonne Revel,
profitant de ce qu'en cet endroit, qui regarde vers la place, il n'y a
pas de foss, fait appliquer les chelles contre l'escarpement. Les
sapeurs et les grenadiers escaladent le mur, sautent dans le fort, et
ouvrent la porte  la colonne, qui entre baonnette baisse. En ce
mme moment, la colonne Miocque, dirige contre la brche, et ne la
trouvant pas praticable, se sert de ses chelles. Celles-ci tant trop
courtes, le sergent de mineurs Meunier prte ses fortes paules aux
voltigeurs, qui, montant dessus, pntrent dans le fort et donnent la
main  leurs camarades. Mais ce moyen tant trop lent et trop
meurtrier, une partie de cette mme colonne cherche une autre voie
pour pntrer. Heureusement l'officier du gnie Vacani a dcouvert
tout  fait  notre gauche une issue, c'est l'extrmit de l'aqueduc
amenant l'eau dans l'Olivo, laquelle n'est ferme que par des
palissades. Il les renverse avec quelques sapeurs, et procure ce
nouveau passage  nos soldats impatients d'entrer. Les deux colonnes
Revel et Miocque ayant pntr par ces diverses issues, fondent sur
les Espagnols, qui abandonnent le fort et se retirent dans le rduit.
On les suit en soutenant contre eux un horrible combat corps  corps,
soit  la baonnette, soit  coups de fusil. Les Espagnols, ne voyant
presque pas de salut, se dfendent avec dsespoir, et comme ils sont
deux fois plus nombreux que nous, et que l'escarpement du rduit
seconde leur rsistance, ils nous disputent l'Olivo de manire 
rendre le succs incertain. Mais le brave gnral Harispe, aprs avoir
failli tre cras par une bombe, accourt avec ses rserves. Cinq
cents Italiens, sous les chefs de bataillon Marcogna et Sacchini,
raniment par leur prsence l'ardeur et la confiance des assaillants.
Tous ensemble escaladent le rduit, et, transports de fureur, passent
au fil de l'pe les dfenseurs opinitres de l'Olivo. Le gnral
Suchet et ses officiers, arrivs  temps, sauvent encore un millier
d'hommes; mais neuf cents Espagnols environ ont dj succomb dans ce
terrible combat. Des cris de victoire apprennent aux assigs et aux
assigeants cet important triomphe.

[En marge: Vaine tentative du gnral Suchet pour agir sur la garnison
au moyen de la douceur.]

On trouva dans l'Olivo une cinquantaine de bouches  feu avec beaucoup
de cartouches, et sur-le-champ on se mit  l'oeuvre pour retourner les
dfenses du fort contre la place, pour empcher les Espagnols de le
reprendre, et pour rendre utile aux assigeants une artillerie qui
leur tait nagure si dommageable. Rassur sur le rsultat du sige
par le succs qu'il venait d'obtenir, mais effray des pertes que ce
succs mme faisait prsager, le gnral Suchet voulut profiter de
l'effet moral produit sur les deux armes, pour tenter la garnison par
des paroles conciliantes, et par la proposition d'une trve dont le
prtexte serait d'enterrer les morts. La garnison, tonne de notre
audace, mais se souciant peu d'avoir perdu deux mille hommes, ne
rpondit que par des accents de ddain et de colre aux ouvertures du
gnral Suchet, et il fallut se rsigner  ne rien obtenir que par la
force. La saison rendant la terre dure et difficile  excaver et les
exhalaisons dangereuses, on dut brler les morts au lieu de les
enterrer. Malheureusement le nombre en tait dj considrable.

[En marge: Ouverture de la tranche contre l'enceinte de la ville
basse.]

Matre de l'Olivo, on commena les travaux d'approche devant la ville
basse. Les cheminements partaient des bords du Francoli, et
s'avanaient de l'ouest  l'est, ayant  gauche l'Olivo qui loin de
nous envoyer ses feux les dirigeait contre les Espagnols, et  droite
la mer qui exigeait de grandes prcautions  cause de la flotte
anglaise. On leva en effet le long du rivage une suite de redoutes,
qu'on arma d'une trs-grosse artillerie pour tenir les Anglais 
distance, et loigner surtout leurs chaloupes canonnires. On avait
ouvert la tranche  130 toises de l'enceinte, qui, en cette partie,
formait un saillant propre  l'attaque. Elle prsentait de ce ct
deux bastions fort rapprochs l'un de l'autre, celui des Chanoines 
notre gauche, et celui de Saint-Charles  notre droite. Ce dernier se
liait avec le mur du port et le quai d'embarquement. La masse de feux
 essuyer n'tait donc pas trs-inquitante, car on n'en pouvait
recevoir que des deux bastions vers lesquels on cheminait. Il est vrai
qu'au-dessus et un peu en arrire de ces bastions se trouvait le fort
Royal, ouvrage trs-lev, et qu' notre droite, le long de la mer, se
trouvait aussi un autre petit fort, portant le nom de Francoli parce
qu'il tait situ  l'embouchure de ce ruisseau. Ce dernier ouvrage se
rattachait  la place par une muraille bastionne. Il fut dcid que
tout en continuant les approches contre les deux bastions des
Chanoines et de Saint-Charles, on dirigerait une batterie de brche
contre le fort du Francoli pour l'emporter d'assaut.

[En marge: Attaque et prise du fort du Francoli, situ au bord de la
mer.]

Vingt-cinq pices de canon ayant t distribues entre plusieurs
batteries qui tiraient  la fois sur la place et sur le fort du
Francoli, celui-ci, malgr un feu trs-vif de l'ennemi, fut
promptement battu en brche et accessible  l'audace de nos colonnes
d'assaut. Quoiqu'il et escarpe et contrescarpe en maonnerie, plus
des fosss pleins d'eau, on rsolut de l'enlever sur-le-champ, et le
respectable Saint-Cyr Nugues, chef d'tat-major du gnral Suchet,
conduisant trois petites colonnes d'infanterie, l'assaillit dans la
nuit du 7 au 8 juin. Nos fantassins se jetrent dans les fosss, ayant
de l'eau jusqu' la poitrine, et gravirent la brche sous un feu
trs-vif. Les Espagnols rsistrent d'abord avec leur opinitret
ordinaire, mais l'ouvrage ne tenant  la ville que par une
communication troite et longue adosse  la mer, ils craignirent
d'tre coups, et s'enfuirent vers la place. On les poursuivit en
criant: _En ville! en ville!_ dans l'espoir de terminer le sige par
un coup de main, mais on dut s'arrter devant un feu pouvantable et
des ouvrages tellement imposants que toute surprise tait impossible.
Le colonel Saint-Cyr Nugues ramena ses soldats dans le fort du
Francoli, se hta ensuite de s'y tablir, de reporter les terres des
parapets vers la place afin de se mettre  couvert, et de tourner
contre la rade l'artillerie qu'on venait de conqurir.

[En marge: Commencement des travaux contre l'enceinte de la ville
basse.]

C'tait, le deuxime ouvrage emport d'assaut. Mais il y en avait bien
d'autres encore  enlever par le mme moyen. Il restait une lunette,
dite du Prince, adosse  la mer, et occupant le milieu du mur qui
reliait le Francoli  la place. On y fit brche, et le 16 on la prit 
la suite d'un nouvel assaut qui fut long et meurtrier. Ds ce moment
il ne restait plus d'obstacle intermdiaire  vaincre pour aborder les
deux bastions de Saint-Charles et des Chanoines, qui se prsentaient 
nous comme la tte du taureau. L'un  droite, celui de Saint-Charles,
s'appuyait, avons-nous dit,  la mer, et couvrait le mur du port;
l'autre  gauche, couvrait l'angle que la face ouest de l'enceinte
formait avec sa face nord. Au-dessus se dressait le fort Royal 
quatre bastions. Si les feux de l'ennemi n'embrassaient pas un grand
espace en largeur, ils taient trs-redoutables par leur hauteur, et
cette attaque devait nous coter beaucoup de monde, soit pour les
approches, soit pour le service des batteries, soit pour l'assaut
lui-mme, qui ne pouvait manquer de rencontrer une rsistance
nergique, puisque de son succs dpendait le sort de la ville basse
et du port lui-mme.

Le gnral Suchet dsirait vivement acclrer le sige, car, outre les
pertes quotidiennes, qui en une vingtaine de jours s'levaient dj 
2,500 hommes, il voyait les difficults se multiplier au dedans et au
dehors de la place. La flotte anglaise, escortant un immense convoi,
avait amen  la garnison 2 mille hommes de renfort, des vivres, des
munitions, et un brave officier, le gnral Sarfield, charg de
dfendre la ville basse. Elle avait ensuite dbarqu sur la route de
Barcelone la division valencienne, forte de 6 mille hommes, laquelle
devait se joindre au gnral Campo-Verde, chef de l'arme catalane.
Celui-ci,  la tte de quinze mille hommes, tenait la campagne dans
l'esprance ou de surprendre nos convois, ou de se jeter sur nos
tranches, par un mouvement concert avec la garnison et la flotte.

[En marge: Le gnral Suchet dgarnit la frontire de l'Aragon du ct
de Teruel et de Calatayud, pour se renforcer devant Tarragone.]

Le gnral Harispe tabli avec deux divisions, une franaise, une
italienne, sur la route de Barcelone, avait l'oeil sur les attaques
qui pouvaient venir de ce ct. Le gnral Habert post avec une
division franaise sur les bords du Francoli, gardait la route de
Tortose par laquelle nous arrivaient nos convois d'artillerie, et
celle de Reus par laquelle nous arrivaient nos convois de vivres. Le
reste des troupes tait employ aux travaux du sige. Les prcautions
taient donc prises contre une attaque extrieure et intrieure, et le
gnral Suchet comptait sur la valeur de ses soldats pour rsister en
mme temps  l'ennemi du dedans et du dehors. Mais nos postes,
chelonns sur la route de nos convois, avaient tous les jours des
combats acharns  soutenir contre les dtachements de Campo-Verde, et
celui-ci se vantait d'avoir reu de nombreux renforts, et d'tre  la
veille d'en recevoir de plus considrables encore. Au risque
d'affaiblir sa ligne de dfense du ct des insurgs de Teruel et de
Calatayud commands par Villa-Campa, le gnral Suchet rsolut
d'appeler  lui le gnral Abb avec une brigade. Le sort de la
contre dpendant du sige de Tarragone, il fallait tout sacrifier 
cet objet essentiel.

[En marge: Batteries de brche diriges contre les bastions des
Chanoines et de Saint-Charles, et contre le fort Royal.]

Excit par de pareilles raisons, et second par un dvouement sans
bornes de la part des troupes, le gnral Suchet ne perdait ni un jour
ni une heure. De la premire parallle on avait pass  la seconde, et
on avait dispos une suite de batteries qui, embrassant dans leur
vaste circuit les bastions des Chanoines et de Saint-Charles, devaient
faire brche  l'un et  l'autre, et au fort Royal lui-mme. Le
gnral, par un assaut simultan et nergique, voulait enlever la
basse ville et toutes ses dfenses. Aprs ce grand effort, il se
flattait d'avoir presque achev la difficile conqute de Tarragone.

Quarante-quatre pices de sige mises en batterie entretenaient le feu
pendant que l'on continuait le travail des tranches, et trouvaient du
reste une nergique rponse dans l'artillerie de la place, qui de ce
ct tait au moins double de la ntre. Aussi nos paulements
taient-ils continuellement renverss, et on voyait nos braves
artilleurs, impassibles au milieu du bouleversement de leurs
batteries, relever sans cesse leurs ouvrages, souvent mme tirer 
dcouvert avec un sang-froid et une prcision admirables. L'infanterie
mettait  les seconder un zle digne de leur dvouement.

[En marge: Descente du foss en face des fronts attaqus.]

Le 18, on termina la troisime parallle. On descendit en galerie
souterraine dans les fosss des deux bastions, on renversa la
contrescarpe, on perfectionna ensuite les dbouchs par lesquels les
colonnes d'assaut devaient se rpandre dans les fosss, et de l
s'lancer sur les brches. On s'occupa mme, au moyen de nouvelles
batteries, d'largir les brches et d'en abaisser la pente.

Le 21 juin au matin, moment o l'on se rjouissait  Badajoz d'avoir
t dlivr par les deux marchaux runis, une scne pouvantable se
prparait sous les murs de Tarragone.  un signal donn, toutes les
batteries tant anciennes que nouvelles commencrent  tirer, et la
place y rpondit par un feu des plus vigoureux. La plus rude bataille
n'agite pas l'air par des bruits plus terribles que ceux qui, dans un
pareil instant, retentissent devant une place assige. La principale
de nos batteries fut bouleverse par l'explosion de son magasin 
poudre. Le colonel Ricci fut presque enseveli sous les terres, mais
promptement dgag, il fit rtablir la batterie et recommencer le feu.
L'infanterie, impatiente de monter  l'assaut, pressait de ses cris
l'artillerie, qui tchait de satisfaire  ses voeux en redoublant
d'activit et de dvouement.

[En marge: Prparatifs de l'assaut contre la ville basse.]

Le soir trois brches furent juges praticables, l'une au bastion des
Chanoines, l'autre au bastion Saint-Charles, la troisime au-dessus
des deux premires, au fort Royal. Le gnral Suchet et les officiers
qui l'aidaient de leurs conseils taient dcids  risquer dans un
assaut gnral le sort du sige, et  succomber, ou  emporter la
ville basse, qui une fois prise assurait la conqute de la ville
haute. Le gnral Suchet donna le commandement de l'assaut au gnral
Palombini, de service  la tranche ce jour-l, et mit sous ses ordres
1500 grenadiers et voltigeurs avec des sapeurs munis d'chelles. Le
gnral Montmarie, soit pour servir de rserve, soit pour rsister 
une sortie de la place, se tenait un peu  gauche avec le 5e lger et
le 116e de ligne. Plus  gauche encore, deux bataillons du 7e de ligne
appuyaient le gnral Montmarie lui-mme. Il tait convenu que l'Olivo
jetterait une masse de projectiles sur les deux villes, et que, vers
la face oppose, le gnral Harispe les menacerait avec toute sa
division. De leur ct les Espagnols avaient plac dans la ville basse
le gnral Sarfield avec leurs soldats les meilleurs. Au degr de
fureur o l'on tait arriv de part et d'autre, on avait renonc  la
coutume de recourir aux sommations avant de livrer l'assaut.

[En marge: Assaut donn aux bastions des Chanoines et de
Saint-Charles, et conqute de la ville basse aprs un combat
meurtrier.]

Le soir  sept heures, le ciel resplendissant encore de lumire, trois
colonnes s'lancent  la fois sur les trois brches. La premire,
compose d'hommes d'lite des 116e, 117e et 121e, sous les ordres du
colonel du gnie Bouvier, se porte vers la brche du bastion des
Chanoines, et tche de l'enlever malgr les Espagnols, qui lui
opposent tantt des feux  bout portant, tantt leurs baonnettes.
Aprs une lutte des plus vives, elle parvient jusqu'au sommet de la
brche, repousse les Espagnols, en est repousse  son tour, mais
revient  la charge, et se soutient en combattant avec acharnement.
Une centaine de grenadiers, lancs contre une lunette situe  droite,
emportent cet ouvrage, et courent ensuite vers le bastion des
Chanoines pour soutenir la troupe du colonel Bouvier. Pendant ce
temps, une seconde colonne, sous le chef de bataillon polonais
Fondzelski, compose d'hommes d'lite pris dans les 1er et 5e lger,
et dans le 42e de ligne, aprs s'tre prcipite sur le bastion
Saint-Charles, y rencontre une rsistance opinitre. Mais, appuye par
une troisime colonne que commande le colonel Bourgeois, elle se
soutient sur la brche et finit par en demeurer matresse. Le chef de
bataillon Fondzelski poursuit alors les Espagnols  travers la basse
ville, enlve les coupures des rues, et se bat de maison en maison,
pendant que la colonne Bourgeois, qui le suit, prend  gauche, va
tendre la main  la colonne Bouvier et l'aider  conqurir le bastion
des Chanoines. Grce  ce secours ce bastion est enfin emport, et les
deux troupes runies se jettent sur le chteau royal. Elles en
escaladent la brche et y pntrent. Les Espagnols s'y dfendent 
outrance et se font tuer jusqu'au dernier.

Sur ces entrefaites, le gnral Sarfield, accouru  la tte d'une
rserve, se prcipite avec fureur sur la colonne Fondzelski, laquelle
avait dj envahi la moiti de la basse ville. Cette colonne,
conformment aux instructions qu'elle avait reues, se rfugie alors
dans les maisons, et s'y dfend opinitrment en attendant qu'on
vienne  son secours. Heureusement le colonel Robert du 117e, avec
l'aide de camp du gnral en chef, M. de Rigny, qui amne une rserve
des 5e lger, 42e, 115e, 121e de ligne, soutient la colonne Fondzelski,
repousse les soldats de Sarfield, passe par les armes ou jette dans la
mer une partie d'entre eux, refoule les autres vers les portes de la
ville basse, et ne s'arrte que devant la muraille de la ville haute.
Quelques-uns de nos soldats s'y font tuer  force d'audace.

[En marge: Rsultat du dernier assaut.]

L'assaut, commenc  sept heures, tait fini  huit. Nous avions en
notre possession prs d'une centaine de bouches  feu, une immense
quantit de munitions, peu de prisonniers vivants, mais beaucoup de
blesss et de morts, les bastions Saint-Charles et des Chanoines, le
fort Royal, toute la basse ville, le port et les batteries qui le
fermaient. Sans perdre de temps, on commena  tirer sur l'escadre
anglaise, qui mit aussitt  la voile en nous saluant de ses feux.
Aprs ce rude combat on s'occupa de compter les pertes. Nous avions eu
 combattre 5 mille Espagnols. Nous leur avions tu environ 1300
hommes, et nous n'avions pu en prendre que 200, blesss pour la
plupart. Ils nous avaient mis 500 hommes hors de combat. On brla 1400
cadavres tant franais qu'espagnols.

[En marge: Danger d'une attaque du dehors contre nos lignes.]

[En marge: Prcautions du gnral Suchet contre ce genre de danger.]

Nous avions dj livr quatre assauts meurtriers, et ce n'tait pas le
dernier que devait nous coter le sige de Tarragone, exemple
extraordinaire d'hrosme dans la dfense et dans l'attaque. Il
fallait absolument en finir, car la flotte anglaise ayant remont une
seconde fois du midi au nord les ctes de Catalogne, avait apport au
gnral Campo-Verde un nouveau dtachement espagnol, et de plus un
corps de deux mille Anglais. Il restait encore au moins douze mille
hommes dans la ville haute avec une immense artillerie, et une sortie
du dedans, concerte avec une attaque du dehors, pouvait  tout
instant nous surprendre. Le 24, en effet, une grande agitation se
manifesta dans la garnison, et des coureurs de cavalerie se montrrent
dans la direction de Barcelone. Le gnral en chef posta le gnral
Harispe, sur lequel il se reposait volontiers des missions les plus
difficiles, en avant de Tarragone, sur la route de Barcelone, avec
deux divisions et toute la cavalerie de l'arme. Il se tint lui-mme
entre la place, o l'on acclrait les travaux d'approche, et les
troupes du gnral Harispe, prt  se porter au point o son secours
serait le plus ncessaire, et passa ces derniers jours entre la
tranche et ses camps extrieurs.

[En marge: Attaque de la ville haute.]

[En marge: Ouverture de la brche dans les murs de la ville haute, et
prparatifs de l'assaut dcisif.]

La tranche avait t ouverte sur une sorte de plateau lgrement
inclin qui sert de base  la ville haute, et se trouve au niveau des
toits de la ville basse. Notre premire et unique parallle embrassait
presque tout le front de la ville haute, compos en cette partie de
quatre bastions, et avait pour but principal l'tablissement de deux
batteries de brche diriges contre le bastion Saint-Paul, le dernier
 gauche. Ce bastion couvrait l'angle form par la face ouest que nous
attaquions, et par la face nord contre laquelle on mditait une
escalade. On pressait vivement les travaux afin d'ouvrir promptement
la brche, car on n'esprait pas que cette garnison exalte, aprs
avoir essuy quatre assauts, voult s'pargner le dernier, qui pouvait
cependant l'exposer  tre passe au fil de l'pe. Un de nos
parlementaires s'tant prsent hors de nos tranches en agitant un
mouchoir blanc, n'avait reu que des injures pour toute rponse. Un
rapport de dserteur annonant une attaque du dehors pour le 29, le
gnral en chef disposa tout pour livrer le dernier assaut le 28 juin
au soir. On acclra la construction de la batterie de brche, qui fut
compltement arme dans la nuit du 27 au 28, les troupes s'attelant
avec enthousiasme aux pices, qu'on avait la plus grande peine 
hisser sur ce terrain escarp. Le 28 juin, qui devait tre le dernier
jour de ce sige mmorable, on ouvrit le feu ds l'aurore avec une
sorte d'anxit, car il tait urgent d'avoir rendu la brche
praticable dans la journe mme. Trois cents bons tireurs, posts sur
les parties saillantes du terrain, tiraient sur les embrasures de
l'ennemi pour dmonter son artillerie, et les Espagnols eux-mmes, se
montrant hardiment sur la brche, tiraient de leur ct sur nos
canonniers. Rien ne pouvait branler ces derniers. Ds qu'ils
tombaient ils taient remplacs par d'autres, lesquels continuaient
avec le mme dvouement l'oeuvre de dmolition destine  nous ouvrir
les murs de Tarragone. Enfin vers le milieu du jour la brche parut
s'largir  vue d'oeil et s'abaisser en quelque sorte sous nos
boulets, qui, en accumulant les dcombres, rendaient la pente moins
rapide. Nos soldats, venus de tous les points, assistaient avidement 
ce spectacle, tandis que la garnison espagnole, du haut de ses
remparts, nous provoquait par des cris et des injures.

[En marge: Formation des colonnes d'attaque.]

[En marge: Terrible assaut livr  la ville haute.]

[En marge: Succs de l'assaut livr  la ville haute, et conqute
dfinitive de Tarragone.]

Vers les cinq heures du soir  peu prs, le gnral Suchet voulut
livrer l'assaut, afin d'viter un combat de nuit, si, comme on
l'annonait, nous trouvions la grande rue de la Rambla, qui coupe
transversalement la haute ville de Tarragone, barricade et dfendue.
Le gnral Habert, celui qui avait emport la ville de Lerida, devait
commander l'assaut. Quinze cents hommes en deux dtachements pris
parmi les compagnies d'lite des 1er et 5e lger, des 14e, 42e, 114e,
115e, 116e, 117e, 121e de ligne, et du premier rgiment polonais de la
Vistule, furent mis sous ses ordres. Une seconde colonne  peu prs
d'gale force, prise dans les rgiments franais et italiens prsents
au sige, fut range sous les ordres du gnral Ficatier, et tenue en
rserve.  gauche et sur la face nord faisant angle avec la face ouest
que nous attaquions, le gnral Montmarie devait,  la tte des 116e
et 117e, essayer d'enlever par escalade la porte du Rosaire,
trs-voisine du bastion battu en brche, et rpondant  l'extrmit
mme de la Rambla. Ces dispositions termines  cinq heures et demie,
le gnral en chef donne le signal, et la premire colonne s'lanant
au pas de course franchit un certain espace  dcouvert, se dtourne
pour viter des alos croissant au pied du rempart, puis reprend sa
marche directe vers la brche, et commence  la gravir sous un feu
effroyable. Les plus hardis combattants parmi les Espagnols, arms de
fusils, de piques, de haches, poussant des cris furieux, attendent les
assaillants sur le sommet de la brche. Sur ce terrain mouvant, sous
la fusillade  bout portant, sous les coups de piques et de
baonnettes, nos soldats tombent, se relvent, combattent corps 
corps, et tantt avancent, tantt reculent sous la double impulsion
qui par devant les repousse, par derrire les soutient et les porte en
avant. Un moment ils sont prs de cder  la fureur patriotique des
Espagnols, lorsque, sur un nouveau signal du gnral en chef, une
seconde colonne s'lance, conduite par le gnral Habert, par le
colonel Pepe, par le chef de bataillon Ceroni, et par tous les aides
de camp du gnral Suchet, MM. de Saint-Joseph, de Rigny, d'Aramon,
Meyer, Desaix, Ricard, Auvray.  eux s'tait joint un sergent italien
nomm Bianchini, lequel, pour rcompense de ses prodiges de valeur 
l'attaque de l'Olivo, avait demand et obtenu l'honneur de marcher en
tte au dernier assaut de Tarragone. Ce renfort imprime une nouvelle
et forte impulsion  notre premire colonne, la soulve jusqu'au
sommet de la brche, et y parvient avec elle. Le brave Bianchini,
aprs avoir reu plusieurs coups de feu, avance encore, et tombe. Le
jeune d'Aramon est renvers d'une blessure  la cuisse. Enfin on se
fait jour  travers la masse des dfenseurs, on pntre dans la ville,
et on se jette les uns  droite, les autres  gauche, pour tourner par
le chemin de ronde les rues barricades, notamment celle de la
Rambla. Le gnral en chef fait entrer aussitt la rserve du gnral
Ficatier pour ce second combat, qui peut tre trs-meurtrier et
trs-chanceux, car la garnison, forte encore de dix  douze mille
hommes, a rsolu de se dfendre jusqu' la mort. Pendant ce temps, le
gnral Montmarie s'avance vers la porte du Rosaire avec les 116e et
117e de ligne, enlve les palissades du chemin couvert, et se jette
dans le foss sous une fusillade meurtrire. Il veut appliquer les
chelles contre la porte, mais il la trouve mure et barricade. Une
corde  noeuds, suspendue  l'une des embrasures, et servant aux
Espagnols pour y monter, est alors dcouverte par nos voltigeurs qui
s'en saisissent, et grimpent les uns  la suite des autres, tandis que
les deux rgiments rests dans le foss essuient le feu des murailles.
Mais  peine quelques-uns de nos hardis voltigeurs ont-ils pntr de
la sorte dans la place, que les Espagnols se ruent sur eux pour les
accabler. Ils vont succomber, quand l'officier du gnie Vacani, entr
dans la ville avec un dtachement de sapeurs  la suite des premires
colonnes, ouvre  coups de hache la porte du Rosaire, et donne accs
aux troupes du gnral Montmarie. Celui-ci s'lance alors dans
l'intrieur de la ville haute, et attaque la Rambla avec les troupes
des gnraux Habert et Ficatier. Nos soldats exasprs n'coutent plus
rien, et immolent  coups de baonnette tout ce qu'ils rencontrent.
Acharns contre une troupe ennemie qui s'enfuit vers la cathdrale,
ils la poursuivent vers cet difice auquel on arrive par une
soixantaine de marches, gravissent ces marches sous un feu meurtrier,
pntrent dans l'glise, et tuent sans rmission les malheureux qui
les avaient ainsi fusills. Toutefois, trouvant dans cette cathdrale
quelques centaines de blesss, ils s'arrtent et les pargnent. En ce
moment huit mille hommes, seul reste vivant de la garnison, sortis par
la porte de Barcelone, cherchent  se sauver du ct de la mer. On les
pousse sur le gnral Harispe, qui, leur barrant le chemin, les oblige
 livrer leurs armes.  partir de cet instant, la ville haute comme la
ville basse, comme le Francoli et l'Olivo, sont en notre pouvoir.

[En marge: Rsultats matriels du sige de Tarragone.]

Tel fut cet horrible assaut, le plus furieux peut-tre qu'on et
jamais livr, du moins jusqu' cette poque. Les brches taient
couvertes de cadavres franais, mais la ville tait jonche en bien
plus grand nombre de cadavres espagnols. Un dsordre incroyable
rgnait dans ces rues enflammes, o de temps en temps quelques
Espagnols fanatiss se faisaient tuer, pour avoir la satisfaction
d'gorger encore quelques Franais. Nos soldats cdant  un sentiment
commun  toutes les troupes qui ont pris une ville d'assaut,
considraient Tarragone comme leur proprit, et s'taient rpandus
dans les maisons, o ils commettaient plus de dgt que de pillage.
Mais le gnral Suchet et ses officiers courant aprs eux pour leur
persuader que c'tait l un usage extrme et barbare du droit de la
guerre, n'eurent pas de peine  les ramener, surtout depuis que le
combat avait cess, et que la fusillade ne les enivrait plus de
fureur. Peu  peu on rtablit l'ordre, on teignit les flammes, et on
put commencer  compter les trophes, ainsi que les pertes. On avait
pris plus de 300 bouches  feu, une quantit infinie de fusils, de
projectiles, de munitions de toute espce, une vingtaine de drapeaux,
dix mille prisonniers, et en tte le gouverneur de Contrras lui-mme,
que le gnral Suchet traita avec les plus grands gards, quoique le
dernier assaut et t un acte de dsespoir inutile, qui aurait pu
tre pargn  l'arme espagnole comme  l'arme franaise. Mais il
faut honorer le patriotisme, quelque emport qu'il puisse tre. Outre
les dix mille prisonniers, la garnison n'avait pas perdu moins de six
 sept mille hommes par le fer et le feu. Ce dernier assaut surtout
avait t des plus meurtriers. Quant  nous, nos pertes ne laissaient
pas d'tre trs-considrables. Nous n'avions pas eu moins de 4,300
hommes hors de combat, dont mille  douze cents morts, et quinze ou
dix-huit cents incapables de jamais rentrer dans les rangs, tant ils
taient mutils. Nous avions perdu environ vingt officiers du gnie,
car ce corps, admirable en France, avait prodigu le courage autant
que l'intelligence dans ce sige mmorable, qui avait dur prs de
deux mois, et pendant lequel nous avions ouvert neuf brches, opr
quatre descentes de foss, livr cinq assauts, dont trois, ceux de
l'Olivo, de la ville basse et de la ville haute, taient au rang des
plus furieux qu'on et jamais vus.

[Date en marge: Juillet 1811.]

[En marge: Rsultats moraux et politiques de la prise de Tarragone.]

[En marge: Prise du Mont-Serrat.]

[En marge: Le gnral Suchet retourne  Saragosse; il y trouve le
bton de marchal.]

La prise de Tarragone tait un exploit de la plus haute importance: il
tait  l'insurrection catalane son principal appui, il la sparait de
l'insurrection valencienne, et devait produire dans toute la Pninsule
un immense effet moral, dont on aurait pu tirer un grand parti si
tout avait t prt en ce moment pour accabler les Espagnols par un
vaste concours de forces. Malheureusement il n'en tait rien, et avec
la proccupation exclusive qui emportait l'esprit de Napolon vers
d'autres desseins, ce grand sige devait avoir pour unique rsultat de
nous ouvrir le chemin de Valence. Le gnral Suchet avait ordre de
faire sauter Tarragone, car Napolon, avec raison, voulait rduire 
Tortose seule les places occupes dans cette partie de l'Espagne, et
ne consentait mme  conserver Tortose qu' cause des bouches de
l'bre. Mais Suchet ayant reconnu, d'accord avec le gnral Rogniat,
qu'en se bornant  conserver la ville haute on pourrait l'occuper avec
un millier d'hommes, fit sauter les ouvrages de la ville basse, laissa
dans la ville haute une garnison bien pourvue de munitions et de
vivres, tcha de rassurer et de ramener les habitants, dposa son parc
de sige et ses munitions  Tortose, renvoya ses principaux
dtachements vers les postes d'o il les avait tirs, afin de rprimer
les bandes redevenues audacieuses pendant le sige, et, avec une
brigade d'infanterie, courut aprs le marquis de Campo-Verde, pour
disperser son corps avant qu'il se ft rembarqu. Quoiqu'il le
poursuivt avec une grande activit, il ne put l'atteindre. Il trouva
 Villa-Nova un millier de blesss provenant du sige de Tarragone,
vacus par mer sur cette place, et formant le complment de la
garnison de 18 mille hommes dont 10 mille avaient t pris, et 6  7
mille tus. Il s'achemina ensuite par la route de Barcelone sur les
traces du marquis de Campo-Verde. Celui-ci ayant essuy une espce de
sdition de la part des Valenciens, qui voulaient tre ramens chez
eux, avait t oblig de s'en sparer, et de les embarquer  Mataro
sur la flotte anglaise. Le gnral Suchet, avec le gnral
Maurice-Mathieu, qui tait sorti de Barcelone, parvint  Mataro au
moment mme o l'embarquement s'achevait. Il s'attacha ds lors 
suivre Campo-Verde et  prendre le clbre couvent du Mont-Serrat, que
ses troupes enlevrent peu aprs avec une incroyable audace. Il rendit
ainsi tous les services qu'il put  l'arme de Catalogne, toujours
absorbe par le blocus de Figures et par le ravitaillement priodique
de Barcelone, puis rentra  Saragosse pour mettre ordre aux affaires
de son gouvernement. Il y trouva le bton de marchal, juste prix de
ses services; car si les mmorables siges de l'Aragon et de la
Catalogne, les plus beaux qu'on et excuts depuis Vauban, taient
dus en grande partie aux officiers du gnie et aux braves soldats de
l'arme d'Aragon, ils taient dus pour une bonne partie aussi  la
sagesse militaire du gnral en chef, et  la profonde habilet de son
administration.

[Date en marge: Aot 1811.]

[En marge: Inaction force pendant les mois d't en Espagne.]

[En marge: Malgr cette inaction, l'audace des insurgs de
l'Andalousie oblige le marchal Soult  marcher contre eux.]

[En marge: Marche du marchal Soult sur Grenade et Murcie.]

Les mois de juillet, d'aot, et quelquefois de septembre, ne pouvaient
tre en Espagne que des mois d'inaction. Les Anglais taient, pendant
ces mois brlants, incapables de se mouvoir; nos soldats eux-mmes,
plus agiles, plus habitus aux privations, avaient cependant besoin
qu'on leur permt de se reposer un peu de leurs marches incessantes,
et il n'y avait pas jusqu'aux Espagnols qui ne sentissent dans cette
saison s'affaiblir leur penchant  courir la campagne, ne ft-ce que
pour faire la moisson. Toutefois, en Andalousie, le marchal Soult
avait par son sjour forc  Llerena laiss tant d'affaires en
souffrance, qu'il avait t oblig d'employer activement ces mois
ordinairement consacrs au repos. Deux divisions espagnoles qui sous
le gnral Blake avaient contribu  la bataille d'Albuera, s'taient
dtaches de lord Wellington pour aller inquiter Sville. Mais au
lieu de marcher directement  ce but, qui valait la peine d'une telle
diversion, elles s'taient rendues dans le comt de Niebla, vers
l'embouchure de la Guadiana. Le marchal Soult les avait fait suivre
par une de ses divisions, et avec le reste s'tait rendu  Sville,
pour donner aux affaires de son gouvernement les soins qu'elles
rclamaient. Il avait trouv les insurgs des montagnes de Ronda
toujours fort actifs, occups  mettre le sige devant la ville mme
de Ronda, et ceux de Murcie, aprs avoir forc le 4e corps  se
renfermer dans Grenade, osant se porter jusqu' Baeza et Jaen, tout
prs des dfils de la Caroline, dans une position o ils pouvaient
intercepter les communications de l'Andalousie avec Madrid. Il fallait
donc marcher  la fois sur Ronda, sur Jaen, Baeza et Grenade, pour
rprimer l'audace de ces divers rassemblements. Le marchal Soult,
profitant du dpart du marchal Victor et du gnral Sbastiani, avait
supprim l'organisation en corps d'arme, mauvaise partout o Napolon
n'tait pas, avait persist  ne laisser qu'une douzaine de mille
hommes devant Cadix, les artilleurs et les marins compris, puis
rappelant le dtachement qui avait t envoy dans le comt de Niebla,
et dont la prsence avait suffi pour obliger les deux divisions du
gnral Blake  se rembarquer, s'tait dirig avec ce qu'il avait pu
runir de troupes vers le royaume de Grenade.

[En marge: Dispersion des insurgs de Murcie.]

[En marge: Retour du marchal Soult  Sville, et entre de ses
troupes en quartiers d't.]

Il s'tait fait prcder par le gnral Godinot, menant avec lui un
dtachement qui comprenait trois beaux rgiments d'infanterie, les 12e
lger, 55e et 58e de ligne, et le 27e de dragons. Ce dtachement
devait chasser les insurgs de Jaen et de Baeza, pendant que le corps
principal se porterait directement sur Grenade. Les insurgs, quoique
nombreux, ne tinrent pas plus cette fois qu'ils ne tenaient
ordinairement en rase campagne, et abandonnrent successivement Jaen
et Baeza pour retourner dans le royaume de Murcie. Le marchal entra
dans Grenade, y rallia une partie du 4e corps, et le 8 aot quitta
cette ville pour continuer son mouvement. Les insurgs de Murcie
s'taient dans cet intervalle runis aux gnraux Blake et
Ballesteros, qui taient venus sur les vaisseaux anglais des bouches
de la Guadiana jusqu' Almrie, et avaient pris une forte position 
la Venta de Baul. Ils s'levaient tous ensemble  environ 20 mille
hommes. La position escarpe et presque inaccessible qu'ils
occupaient, prsentait un obstacle difficile  emporter, et nous y
perdmes d'abord quelques hommes en attaques infructueuses. Mais le
gnral Godinot, qui avait repouss de Jaen les insurgs de Murcie et
les menait battant devant lui, s'avanait pour la tourner; et  peine
le vit-on paratre sur la gauche du marchal Soult, que les Espagnols
se retirrent ple-mle dans la province de Murcie. Une fois en
retraite, ils ne tinrent nulle part, et jonchrent les routes de
soldats disperss que la cavalerie du gnral Latour-Maubourg prit ou
sabra en trs-grand nombre. La prompte et entire dispersion de ce
corps donnait la garantie, non pas de ne plus le revoir, mais de ne
pas l'avoir sur les bras pendant quelques mois. Le marchal Soult,
aprs avoir rtabli  Grenade une partie des troupes de l'ancien 4e
corps, et envoy des renforts  Ronda, sous le gnral Leval, rentra
dans Sville, pour s'y occuper enfin du sige de Cadix, et du matriel
qui manquait encore pour l'excution de ce sige.

[En marge: Complte inaction pendant le mois d'aot.]

Tout le reste du mois d'aot se passa dans une inaction presque
complte, le marchal Soult faisant un peu reposer ses troupes, qui de
80 mille hommes se trouvaient rduites par les fatigues et le feu  40
mille au plus, et disputant  Joseph divers dtachements que l'arme
du centre rclamait de l'arme d'Andalousie; le marchal Marmont
campant toujours sur le Tage vers Almaraz, et se querellant aussi avec
Joseph pour les fourrages de son arme qu'il prtendait porter jusqu'
Tolde; Joseph ne cessant de crier misre, demandant qu' dfaut du
quart des contributions d par les gnraux, et constamment refus,
Napolon lui envoyt un million de plus par mois, et pour toute
consolation ayant obtenu que son ami le marchal Jourdan lui ft rendu
comme chef d'tat-major; le marchal Suchet, matre chez lui, et
n'ayant  disputer avec personne, prparant en silence l'expdition de
Valence, que Napolon lui avait ordonne comme la suite ncessaire de
la conqute de Tarragone; enfin le gnral Baraguey-d'Hilliers, charg
spcialement du blocus de Figures, refoulant dans cette forteresse
les Espagnols qui cherchaient  s'en chapper, les obligeant  se
rendre prisonniers de guerre, et  expier ainsi la surprise de cette
place frontire.

[En marge: Grands projets de lord Wellington pour la campagne
d'automne.]

[En marge: Rsolution de reprendre Ciudad-Rodrigo et Badajoz, et
motifs de cette rsolution.]

Durant ces mois d'inaction, lord Wellington arrtait ses projets pour
la reprise des oprations en septembre, et ses projets n'taient pas
moins que la conqute de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz. En effet,
depuis qu'il avait russi  dlivrer le Portugal de la prsence des
Franais, il n'avait pas mieux  faire que de prendre ou la place de
Ciudad-Rodrigo ou celle de Badajoz, et toutes les deux s'il pouvait,
car elles taient les clefs de l'Espagne, l'une au nord, l'autre au
midi. Matre de ces places, il empchait les Franais d'envahir le
Bera ou l'Alentejo, et il lui tait facile  la premire occasion
d'envahir la Castille ou l'Andalousie. Les prendre tait donc le moyen
de fermer sa porte, et de tenir toujours ouverte celle d'autrui. Il
avait un second motif d'en agir ainsi, c'tait de faire enfin quelque
chose, car depuis six mois que le Portugal tait reconquis il n'avait
ajout aucun acte marquant  ses prcdents exploits. On avait
beaucoup vant ses oprations en Angleterre, et avec raison, mais
peut-tre au del de la juste mesure, ce qui ne manque jamais
d'arriver lorsqu'on a trop fait attendre  un personnage quelconque la
justice qui lui est due. L'opinion, avec sa mobilit ordinaire, porte
tout  coup aux nues celui qu'elle ne daignait mme pas distinguer.
Restait d'ailleurs l'opposition, qui en partie de bonne foi, en partie
par hostilit systmatique, tait prte  redire que, sans doute, on
avait pu conserver le Portugal pour un temps du moins, mais qu'on
n'irait pas au del, qu'on soutenait dans la Pninsule une guerre
ruineuse, sans rsultat probable, sans rsultat qui valt la terrible
chance  laquelle on demeurait constamment expos, celle d'tre un
jour jet  la mer par les Franais. Il ne fallait pas une longue
inaction, une longue privation de nouvelles significatives, pour
ramener  cette manire de penser grand nombre de gens sages qui
l'avaient sincrement partage; il ne fallait pas surtout beaucoup
d'vnements comme la dernire leve du sige de Badajoz. Lord
Wellington tait donc par une infinit de raisons, les unes
militaires, les autres politiques, oblig de se signaler par quelque
acte nouveau, et ds lors de prendre ou Badajoz ou Ciudad-Rodrigo,
deux obstacles qui lui rendaient impossible toute opration ultrieure
de quelque importance.

[En marge: Difficults et avantages de la position de lord
Wellington.]

[En marge: Les conditions dans lesquelles le gnral anglais fait la
guerre bien plus avantageuses que celles dans lesquelles il est permis
aux gnraux franais de la faire.]

Mais ce n'tait pas une tche facile, car s'il se portait devant
Badajoz, il tait  prsumer qu'il y trouverait encore le marchal
Soult et le marchal Marmont runis; s'il se portait devant
Ciudad-Rodrigo, il devait y trouver le marchal Marmont renforc de
tout ce qu'on aurait pu rassembler des armes du centre et du nord.
Dans les deux cas, il courait le risque de rencontrer des forces trop
considrables pour oser excuter un grand sige devant elles, car,
suivant son usage, il ne voulait combattre qu' coup sr, c'est--dire
dans des positions dfensives presque invincibles, et avec une
supriorit numrique qui, s'ajoutant au bon choix des lieux, rendt
le rsultat aussi certain qu'il peut l'tre  la guerre. Toutefois,
s'il tait condamn  rencontrer soit au midi, soit au nord, des
concentrations de forces suprieures  l'arme dont il disposait, lord
Wellington avait aussi de son ct d'incontestables avantages. La
route qu'il s'tait cre en dedans des frontires du Portugal, du
nord au midi, route qu'il avait dj parcourue tant de fois, et qui
descendait de Guarda sur Espinhal, d'Espinhal sur Abrants, d'Abrants
sur Elvas (voir la carte n 53), avait t fraye avec soin, jalonne
de nombreux magasins, et pourvue de ponts sur le Mondego et sur le
Tage. Il s'y faisait suivre de six mille mulets espagnols chargs de
vivres; il y commandait seul, ne dpendait de personne, tait obi ds
qu'il donnait un ordre, et pour le donner  propos avait l'immense
avantage, auquel il attribuait lui-mme une partie de ses succs,
d'tre exactement inform par les Espagnols de tous les mouvements de
ses adversaires. Les gnraux franais, au contraire, taient
indpendants les uns des autres, placs  de grandes distances,
diviss, dpourvus de tout, informs de rien, et c'tait miracle de
les trouver runis une fois, dans un but commun, avec le matriel
ncessaire  une opration de quelque importance. Pour que le marchal
Soult ret le secours du marchal Marmont, il fallait que celui-ci,
oubliant les ressentiments de l'arme de Portugal, vnt prcipitamment
 son aide, qu'il le voult et qu'il le pt, qu'il et notamment un
pont et des vivres  Almaraz. Pour que le marchal Marmont pt
protger Ciudad-Rodrigo en temps utile, il fallait que le commandant
de l'arme du nord voult bien l'y aider, que, dans cette vue, il
consentt  suspendre la poursuite des bandes,  rassembler douze ou
quinze mille hommes sur un seul point,  ngliger ainsi la plupart des
autres, et  prparer dans cette prvision de vastes magasins 
Salamanque; ou bien que l'arme du centre, qui avait  peine de quoi
garder Tolde, Madrid, Guadalaxara, ngliget l'un de ces postes si
importants pour le salut d'un poste qui ne lui tait pas confi, et
qu'enfin ces divers gnraux marchassent sans jalousie les uns des
autres sur Ciudad-Rodrigo. Et voulussent-ils tout cela, le
pussent-ils, il fallait qu'ils connussent  temps les mouvements de
l'ennemi qui motiveraient ces concentrations de forces. Napolon leur
avait bien recommand de se secourir rciproquement, mais ne pouvant
prvoir les cas, il ne le leur avait prescrit que d'une manire
gnrale, et on a dj vu comment ils excutaient mme les ordres les
plus prcis, donns pour un cas dtermin et urgent. Il n'tait donc
pas impossible  lord Wellington en conduisant ses prparatifs avec
secret, et en drobant adroitement ses mouvements, de trouver
vingt-cinq ou trente jours pour entreprendre un grand sige, et pour
l'achever avant que les Franais fussent arrivs au secours de la
place assige. C'tait sur cette chance que lord Wellington fondait
ses plans d'oprations pour l'automne de 1811, et pour l'hiver de 1811
 1812.

[En marge: Motifs de lord Wellington pour diriger d'abord ses vues sur
Ciudad-Rodrigo.]

Dans le moment, ses soldats tant un peu rebuts par la rsistance de
Badajoz, il voulut changer le but offert  leurs efforts, et songea
par ce motif  se porter sur Ciudad-Rodrigo. Il avait fait d'ailleurs
la remarque fort judicieuse que le marchal Marmont, en remontant de
Naval-Moral  Salamanque pour secourir Ciudad-Rodrigo, avait moins de
chances d'tre ralli par des forces suffisantes qu'en descendant en
Estrmadure pour secourir Badajoz, car dans ce dernier cas il tait
toujours assur d'y trouver le marchal Soult, disposant de beaucoup
plus de moyens que le marchal Bessires en Castille, et ayant 
dfendre Badajoz un intrt personnel de premier ordre. Il valait donc
mieux tenter une entreprise sur Ciudad-Rodrigo que sur Badajoz:
seulement il existait de ce ct une difficult, c'tait de n'avoir
pas un parc de sige, et pas de lieu ferm pour le mettre  l'abri, ce
qui faisait que lord Wellington ne se consolait pas d'avoir vu Almida
dtruit sous ses yeux par les Franais. Au contraire, pour l'attaque
de Badajoz il possdait deux vastes magasins ferms, Abrants d'abord,
o la marine anglaise avait transport par eau un immense matriel, et
puis Elvas, o l'on se rendait d'Abrants par une belle route de
terre, et o l'on pouvait mettre en sret tout l'attirail d'un grand
sige.

[En marge: Envoi secret d'un quipage de sige dans les environs de
Ciudad-Rodrigo.]

Nanmoins, ne se laissant pas dcourager par cette difficult, lord
Wellington avait fait transporter secrtement dans le voisinage de
Ciudad-Rodrigo un parc de grosse artillerie, l'avait fait voyager une
pice aprs l'autre, et avait eu ensuite la prcaution de le cacher
dans plusieurs villages. Il avait en outre amen successivement toutes
ses divisions dans le haut Bera, sauf celle du gnral Hill reste en
observation sur la Guadiana, et avait camp ses troupes derrire
l'Agueda, laissant au partisan don Julian le soin d'affamer
Ciudad-Rodrigo par des courses incessantes  travers les campagnes
voisines.

[Date en marge: Sept. 1811.]

[En marge: Le marchal Marmont se doutant des projets de lord
Wellington, et sachant que Ciudad-Rodrigo manque de vivres, concerte
une opration avec le gnral Dorsenne pour ravitailler cette place.]

Vers la fin d'aot et le commencement de septembre, le marchal
Marmont, mieux inform cette fois que nous ne l'tions ordinairement
des mouvements de l'ennemi, avait appris le dplacement de l'arme
anglaise, et reu du gnral Reynaud, commandant de Ciudad-Rodrigo,
l'avis que la place allait tre rduite aux dernires extrmits, que
la garnison, dj mise  la demi-ration, n'aurait de la viande que
jusqu'au 15 septembre, du pain que jusqu'au 25, et que, pass ce
terme, elle serait contrainte de se rendre. Aprs un avis pareil, il
n'y avait pas de temps  perdre. Le soin de ravitailler Ciudad-Rodrigo
regardait  cette poque l'arme de Portugal. Le marchal Marmont se
concerta avec le gnral Dorsenne, qui venait de remplacer le duc
d'Istrie rappel  Paris, et il fut convenu que ce gnral prparerait
un fort convoi de vivres aux environs de Salamanque, qu'il s'y
porterait avec une partie de ses troupes, que de son ct le marchal
Marmont quitterait les bords du Tage, repasserait le Guadarrama par le
col de Baos ou de Prals, et descendrait sur Salamanque, pour
concourir au ravitaillement de Ciudad-Rodrigo, au risque de tout ce
qui pourrait en arriver.

Ces conventions, trs-bien entendues, furent exactement observes. Le
marchal Marmont concentra ses divisions, et leur fit franchir
successivement le Guadarrama. Il et voulu les amener toutes six vers
Ciudad-Rodrigo, ce qui lui aurait procur plus de 30 mille hommes, son
corps ayant ralli une partie de ses malades et de ses blesss. Mais
il aurait fallu pour cela que Joseph lui envoyt une division de
l'arme du centre, afin de garder l'tablissement de l'arme de
Portugal entre le Titar et le Tage, chose que ce prince n'aurait pu
faire qu'en se gnant beaucoup, et en dcouvrant la capitale du ct
de Guadalaxara ou de la Manche. Joseph ne l'osant pas, le marchal
Marmont fut oblig de laisser sur le Tage,  la garde de ses ponts et
de ses dpts, une division tout entire, et il choisit pour lui
confier ce soin celle qui avait t mise sur la route de Truxillo en
observation vers l'Estrmadure. Il passa le Guadarrama avec les cinq
autres, et fut rendu dans le commencement de septembre aux environs de
Salamanque avec 26 mille combattants. De son ct, le gnral Dorsenne
se porta sur Astorga avec 15 mille hommes d'excellentes troupes,
comprenant la jeune garde et l'une des divisions de la rserve
rcemment entre dans la Pninsule. La cavalerie surtout tait
superbe. Il rencontra chemin faisant un nombre  peu prs gal
d'insurgs galiciens commands par le gnral espagnol Abadia, les
poussa devant lui jusqu' Villafranca, leur prit ou leur tua quelques
hommes, et ensuite se rabattit  gauche sur Zamora et Salamanque.

[En marge: Runion du marchal Marmont et du gnral Dorsenne  la
tte de 40 mille hommes.]

Le 20 septembre, les deux armes du nord et de Portugal se runirent.
Elles taient l'une et l'autre en trs-bon tat, parfaitement
reposes, pourvues du matriel ncessaire, et comptaient six mille
hommes au moins de la meilleure cavalerie. Leur effectif total
dpassait quarante mille hommes. L'arme anglaise, ordinairement si
bien renseigne, ne s'attendait pas  une si prompte et si grande
concentration de forces. Elle tait presque aussi nombreuse que
l'arme franaise; mais dvore de maladies, nullement prpare  une
bataille, disperse dans des cantonnements loigns, au point que la
division lgre Crawfurd se trouvait en avant de l'Agueda occupe au
blocus de Ciudad, tandis que le gros de l'arme tait fort au del de
cette rivire. L'effectif total de lord Wellington ne comprenait
d'ailleurs que 25 mille hommes de troupes anglaises; le reste se
composait de Portugais.

[En marge: Les gnraux franais qui avaient une supriorit marque
sur l'arme anglaise, ne marchent pas de manire  pouvoir profiter de
leurs avantages.]

Les gnraux franais, s'ils avaient mis quelque soin  se renseigner,
auraient d connatre ces faits et en profiter pour frapper sur le
gnral anglais un coup dcisif, que sa bonne fortune autant que sa
prudence lui avait fait viter jusqu'ici. Informs ou non, ils
auraient d penser qu'ils pouvaient  chaque instant rencontrer
l'arme anglaise elle-mme, runie ou disperse, et que dans un cas il
fallait tre prt  la recevoir, et dans l'autre  l'accabler. Par
consquent leur devoir tait de marcher comme si  chaque instant ils
avaient t exposs  combattre. Mais ils n'en firent rien, et ils ne
se mirent pas mme d'accord sur la rsolution de livrer bataille, si
la ncessit ou seulement la convenance s'en prsentait. Il fut
uniquement convenu que le gnral Dorsenne, se dirigeant par la droite
sur Ciudad-Rodrigo, y introduirait le convoi, et que le marchal
Marmont, s'avanant par la gauche avec sa cavalerie, excuterait sur
Fuente Guinaldo et Espeja une forte reconnaissance. L'infanterie de
l'arme de Portugal n'tant pas encore arrive, le gnral Dorsenne
prta au marchal Marmont la division Thibault pour qu'il pt en
disposer au besoin. On marcha donc avant que toute l'arme ft runie
et en tat de recevoir l'ennemi s'il venait  paratre. Il tait peu
probable,  la vrit, que les Anglais voulussent combattre, car dans
ce moment leur position en avant de l'Agueda n'tait pas bonne; mais
quelle que ft leur position actuelle, il ne fallait pas s'approcher
autant d'eux sans tre soi-mme en mesure de profiter des bonnes
chances, ou de parer aux mauvaises.

[En marge: Une belle occasion se prsente de faire subir un grave
chec l'arme anglaise, mais les gnraux franais ne savent pas en
profiter.]

On marcha sur Ciudad-Rodrigo dans cette espce de dcousu, et le 23
septembre on eut la satisfaction d'y introduire sans coup frir un
gros convoi de vivres. Ce but atteint, les deux gnraux franais
avaient sans doute rempli leur principale mission, mais ils taient
tents de savoir ce qu'il en tait de l'arme anglaise, et le marchal
Marmont, se portant sur la gauche, rsolut d'excuter la
reconnaissance projete. S'avanant avec sa cavalerie, que le brave
Montbrun commandait encore, il aperut la division lgre Crawfurd
partage en deux brigades fort loignes l'une de l'autre, et dans un
tat tel qu'on aurait pu les dtruire successivement, si on les et
abordes avec une forte avant-garde. De plus, lord Wellington, avec
une arme mal rassemble, priv de l'une de ses divisions, hors des
lieux choisis sur lesquels il aimait  combattre, aurait t
probablement vaincu s'il ft venu au secours des deux brigades de
Crawfurd, et une fois vaincu, dtruit peut-tre.

Par malheur, n'ayant que de la cavalerie, on ne put mettre autre chose
en avant. Le gnral Montbrun se jeta sur l'infanterie anglaise avec
sa vigueur accoutume, la culbuta quoiqu'elle ft bien poste, lui
enleva quatre pices de canon, mais ne les garda point, car, n'ayant
pas un seul bataillon, il ne put rsister lorsque cette infanterie
rallie revint sur lui. Le marchal Marmont, prsent  cette action,
demandait  grands cris la division Thibault qui lui avait t
destine; mais le gnral Dorsenne, personnage de caractre difficile
et fort proccup de lui-mme, quoique du reste officier trs-brave,
par mauvaise volont, ou faute de temps, ne fit arriver cette division
que lorsqu'elle ne pouvait plus tre utile. En effet, quand elle
parut, les deux brigades anglaises, rallies et runies, taient dj
hors d'atteinte.

[En marge: Le rsultat de la concentration des deux armes franaises
se rduit au ravitaillement de Ciudad-Rodrigo.]

Le lendemain toute l'infanterie de l'arme se trouvait en ligne, mais
les Anglais taient en pleine retraite, et avaient assez d'avance pour
qu'il ne ft plus possible de les rejoindre, du moins en une seule
marche. Il devint vident que si on les et abords la veille en ordre
convenable, on aurait eu chance de les craser. Les suivre, les
atteindre, les battre, et encore t praticable, si on avait eu pour
trois ou quatre jours de vivres sur le dos des soldats. On ne les
avait pas. Il fallut donc rebrousser chemin avec l'unique satisfaction
d'avoir ravitaill Ciudad-Rodrigo, et le regret amer d'avoir laiss
chapper l'arme anglaise dans un moment o l'on aurait pu l'accabler.
L'irrflexion chez le principal de nos deux gnraux, le dfaut de
concours chez l'autre, procurrent ainsi  l'heureux Wellington une
bonne fortune de plus, le sauvrent d'un immense pril, et nous
privrent de l'occasion de dtruire un mortel ennemi, occasion qui
s'tait en vain prsente plus d'une fois. C'tait une nouvelle preuve
aprs mille autres des inconvnients attachs au dfaut d'unit dans
le commandement, et de l'impossibilit de suppler  cette unit par
l'autorit de Napolon exerce  la distance de Paris  Madrid.

[En marge: Projet de Napolon d'employer activement l'automne et
l'hiver, afin de pouvoir au printemps retirer quelques-unes des
troupes qui sont en Espagne.]

[En marge: Ses motifs de placer la conqute de Valence au rang des
oprations les plus urgentes.]

Napolon, comme on l'a vu, persistant  penser que la rserve,
rcemment prpare, pourrait suffire aux besoins de la guerre
d'Espagne, moyennant qu'on employt bien l'automne et l'hiver, aprs
quoi il lui serait possible de retirer au printemps la garde
impriale, voulait que les oprations importantes commenassent en
septembre. La premire de ces oprations tait  ses yeux d'occuper
Valence, et c'est parce que la conqute de Tarragone tait
l'acheminement vers celle de Valence, qu'il avait accueilli avec tant
de plaisir, et rcompens avec tant d'clat, le dernier exploit du
marchal Suchet. Il prescrivit donc  ce marchal d'tre en mouvement
au plus tard vers le 15 septembre, lui promettant ds qu'il serait en
marche un fort appui sur ses derrires, soit de la part du gnral
Decaen qui avait remplac le marchal Macdonald en Catalogne, et se
trouvait dbarrass de Figures, soit de la part du gnral Reille,
commandant en Navarre, qui allait recevoir deux des divisions de la
rserve. Valence prise, Napolon se flattait que le marchal Suchet
tendrait son action jusqu' Grenade, que l'arme d'Andalousie
pourrait ds lors se reporter presque tout entire vers l'Estrmadure,
que la moiti au moins de cette arme se runissant  celle de
Portugal, ramene  une force de 50 mille hommes par la rentre des
blesss, des malades et des dtachs, on pourrait pntrer avec 70
mille hommes dans l'Alentejo, pendant que l'arme du nord, renforce
de deux divisions de la rserve, descendrait de son ct sur le Tage
par la route qu'avait suivie Massna, et irait faire sa jonction avec
ces 70 mille hommes. Napolon ne dsesprait pas de pousser alors
trs-vivement les Anglais, et de les conduire bien prs du prcipice
qu'ils avaient derrire eux en s'obstinant  rester  Lisbonne. Il
esprait mme, tout en prtendant  de si vastes rsultats, pouvoir
retirer sa jeune garde,  condition toutefois de la remplacer au moyen
des quatrimes bataillons de Drouet, reconduits  Bayonne, et remplis
l des conscrits de 1811 et 1812, ce qui devait compenser, du moins
sous le rapport du nombre, le dpart des rgiments de la garde. On va
juger par le rsultat si ce grand gnie pouvait lui-mme, tout grand
qu'il tait, se passer de voir les choses de prs pour les apprcier
sainement.

[En marge: Prparatifs de l'expdition de Valence par le marchal
Suchet.]

Le marchal Suchet n'avait pas pour la conqute de Valence moins de
penchant que Napolon. Mais des 40 mille hommes valides qu'il
possdait, sur 60 mille d'effectif nominal, il avait perdu 4  5 mille
hommes, tant au sige de Tarragone que dans les oprations
subsquentes, et des 35 mille restants il lui fallait en dtacher 12
ou 13 mille au moins pour garder l'Aragon et la basse Catalogne. Il ne
pouvait donc marcher qu'avec 22 ou 23 mille hommes, et c'tait bien
peu pour faire la conqute de Valence. Il s'tait avanc dj une
premire fois jusqu'aux portes de cette grande cit, et il avait pu
juger des difficults de l'entreprise, car il fallait enlever chemin
faisant Peniscola, Oropesa, Sagonte, puis occuper de vive force
Valence elle-mme, Valence dfendue par toute l'arme des Valenciens,
par celle des insurgs de Murcie, et mme par l'arme de Blake, qui se
composait des deux divisions Zayas et Lardizabal, amenes des bords de
l'Albuera  Grenade le mois prcdent. Toutefois, quelles que fussent
les difficults, le marchal Suchet prit son parti, laissa une
division entre Lerida, Tarragone et Tortose, aux ordres du gnral
Frre, pour garder la basse Catalogne, une autre sur l'bre aux ordres
du gnral Musnier pour garder l'Aragon, et marcha avec 22 mille
hommes sur Valence. Suivant sa coutume, il apporta la plus active
sollicitude  organiser sur ses derrires le service des vivres et des
munitions de guerre. Tortose, aux bouches de l'bre, fut encore son
grand dpt. Il y avait rassembl, aprs rparation, le parc de sige
qui avait servi  Tarragone; il y avait form de vastes magasins, que
quatorze gros bateaux bien escorts, allant et revenant sans cesse de
Mequinenza  Tortose par l'bre, approvisionnaient en excellents bls
de l'Aragon. C'tait l qu'on devait venir prendre les munitions de
guerre et de bouche en suivant la route qui longe la mer de Tortose 
Valence. Quant  la viande, chaque rgiment devait la transporter  sa
suite en menant avec lui un troupeau de moutons.

[En marge: Dpart du marchal Suchet pour Valence le 15 septembre
1811.]

Ces prcautions prises, le marchal Suchet partit le 15 septembre 1811
pour Valence, marchant sur trois colonnes. Avec la principale des
trois, compose de la division d'infanterie Habert, de la brigade
Robert, de la cavalerie et de l'artillerie, il suivit la grande route
de Tortose  Valence. La division italienne Palombini prit  droite
par les montagnes de Morella  San Mateo, la division franaise
Harispe plus  droite encore,  travers les montagnes de Teruel. Elles
devaient, aprs avoir balay ces diverses routes, oprer leur jonction
en avant de Murviedro,  l'entre de la belle plaine qui porte le nom
de Huerta de Valence.

[En marge: L'arme d'Aragon vite les forts de Peniscola et
d'Oropesa.]

L'arme ne rencontra d'obstacle srieux nulle part, et chassa devant
elle tous les coureurs qui infestaient le pays. La colonne principale,
suivant la grande route de Tortose, avait seule des difficults 
vaincre, c'taient les forts de Peniscola et d'Oropesa, commandant 
la fois le bord de la mer et la chausse. Quant au fort de Peniscola,
comme il formait saillie sur la mer, et se trouvait  quelque distance
de la route, on se borna  rejeter dans son enceinte la garnison qui
avait essay d'en sortir, et on passa outre, en laissant un
dtachement pour occuper le passage. Il n'en pouvait tre de mme
devant Oropesa, qui battait  la fois la rade et le chemin. Afin de
l'viter on fit un dtour de deux  trois lieues, qui tait difficile
pour l'artillerie de campagne, et absolument impossible pour
l'artillerie de sige. Mais comme on avait laiss cette dernire 
Tortose, avec le projet de la faire venir lorsqu'on serait en
possession de la plaine de Valence, on rsolut de continuer la marche,
sauf  renvoyer ensuite quelques bataillons sur Oropesa, afin d'ouvrir
la grande route au parc de sige.

[En marge: Arrive dans la plaine de Valence.]

[En marge: Aspect de cette plaine.]

[En marge: Ncessit d'assiger Sagonte avant de se porter sur
Valence.]

Le 20 septembre, les trois colonnes se trouvrent runies aux
environs de Castellon de la Plana. Le 21 elles rencontrrent quelques
centaines d'Espagnols au passage du Minjars, torrent qui descend des
montagnes  la mer. Les dragons les dispersrent, et le 22 on arriva 
l'entre de cette magnifique plaine demi-circulaire de Valence, dont
le pourtour est form par de belles montagnes, dont le milieu,
travers de nombreux canaux, sem de palmiers, d'oliviers, d'orangers,
est couvert de riches cultures, et dont le diamtre est form par une
mer tincelante, au bord de laquelle Valence s'lve avec ses nombreux
clochers. En y entrant par le nord (l'arme, en effet, descendait du
nord au midi), le premier obstacle qui s'offrait tait la ville de
Murviedro, ville ouverte, mais btie au pied du rocher o jadis
existait l'antique Sagonte, et o restait une forteresse, compose
d'un mlange de constructions romaines, arabes, espagnoles. Trois
mille hommes avec des vivres et des munitions occupaient cette
forteresse, et on ne pouvait gure les laisser sur ses derrires en
allant attaquer Valence, dfendue par toute une arme. Le gnral
Blake venait effectivement de rejoindre les Valenciens avec les deux
divisions Zayas et Lardizabal.

Le 23, le marchal Suchet fit enlever Murviedro par la division
Habert, ce qui ne fut pas trs-difficile, bien que la garnison de
Sagonte ft descendue de son repaire pour tcher de sauver la ville
situe  ses pieds. On se rendit matre de Murviedro, et, malgr le
feu trs-vif de la forteresse, on s'tablit dans les maisons qui lui
faisaient face, on les barricada, on les crnela, et on fora ainsi de
toute part la garnison  se renfermer dans son rduit; mais on ne
pouvait gure l'y aller chercher, car il tait presque inaccessible.

[Date en marge: Octob. 1811.]

[En marge: Difficults que prsente le site le Sagonte.]

[En marge: Inutile et meurtrire tentative pour enlever Sagonte par
escalade.]

Aprs examen attentif de cette forteresse, si incommode pour l'arme,
on reconnut qu'elle tait inabordable de tous les cts, un seul
except, celui de l'ouest, par o elle se rattachait aux montagnes qui
forment l'enceinte de la plaine de Valence. De ce ct, une pente
assez douce conduisait aux premiers ouvrages. Ces ouvrages
consistaient en une tour haute et solide, qui barrait le rocher troit
et allong sur lequel la forteresse tait construite, et qui se
reliait par de fortes murailles aux autres tours composant l'enceinte.
S'avancer par des approches rgulires sur ce terrain entirement nu,
consistant en un roc trs-dur, o l'on ne pouvait se couvrir que par
des sacs  terre, et o l'on devait avoir la plus grande peine 
hisser la grosse artillerie, parut trop long et trop meurtrier. On
avait une extrme confiance dans les troupes qui avaient livr tant
d'assauts extraordinaires, et on rsolut de brusquer l'attaque au
moyen de l'escalade. Le 28 septembre, au milieu de la nuit, deux
colonnes de trois cents hommes d'lite, armes d'chelles, soutenues
par des rserves, s'approchrent de la forteresse en choisissant le
ct qui semblait le plus facile  escalader. Par une rencontre
singulire, la garnison avait fait choix de cette mme nuit pour
excuter une sortie. On la repoussa vigoureusement, mais elle tait en
veil, et ce n'tait plus le cas d'essayer de la surprendre.
Malheureusement les colonnes d'assaut taient en mouvement, remplies
d'une ardeur difficile  contenir, et au milieu de la confusion d'une
sortie repousse, il fut impossible de leur faire parvenir un
contre-ordre. La premire planta ses chelles et tenta audacieusement
de s'lever jusqu'au sommet des murs. Mais les chelles n'atteignaient
pas  la hauteur ncessaire; le nombre n'en tait pas assez grand, et
de plus la tentative tait connue de l'ennemi, de faon qu'au point o
chaque chelle aboutissait, il y avait des hommes furieux, tirant 
bout portant, et renversant  coups de pique ou de hache les
assaillants assez hardis pour essayer de franchir les murs. L'escalade
fut donc impossible. La seconde colonne s'tant obstine  renouveler
l'attaque, fut repousse de mme, et cette tentative hasardeuse,
imagine pour conomiser le temps et le sang, nous cota environ trois
cents hommes, morts ou blesss, sans aucun rsultat utile.

[En marge: Ncessit de recourir  un sige en rgle pour s'emparer de
Sagonte.]

Fort afflig de cet chec, le marchal Suchet se vit ds lors
contraint de revenir aux voies ordinaires. Un sige en rgle
paraissait indispensable pour venir  bout du rocher de Sagonte. On se
demandait s'il ne vaudrait pas mieux masquer cet obstacle par un
simple dtachement et marcher sur Valence. Mais le marchal ayant dj
nglig Peniscola et Oropesa, n'osa pas laisser sur ses derrires un
troisime poste ferm, contenant une garnison de trois mille hommes,
et il voulut s'en rendre matre avant de pousser plus loin ses
oprations.

[En marge: Prise du fort d'Oropesa, afin d'ouvrir la route au parc de
l'artillerie de sige.]

Il fallait faire venir de Tortose la grosse artillerie de sige, et
pour cela prendre Oropesa, qui interceptait compltement la route. En
consquence, il fut ordonn au gnral Compre de se porter avec les
Napolitains au nombre de 1500 hommes devant Oropesa, et au convoi de
la grosse artillerie de s'y acheminer de Tortose. Les premires pices
arrives devaient tre employes  ouvrir la route en renversant les
murs d'Oropesa. Les Napolitains, dirigs par des soldats du gnie
franais, commencrent les travaux d'approche, et les conduisirent
avec beaucoup d'ardeur et d'intrpidit. Le 9 octobre, ils purent
tablir la batterie de brche, l'armer avec quelques grosses pices,
et se frayer une entre dans la principale tour d'Oropesa. La petite
garnison qui la dfendait ne voulut point braver les chances de
l'assaut, et se rendit le 10 octobre. On y trouva quelques munitions,
on y tablit un poste, et on put amener sans obstacle jusqu'au camp,
sous Murviedro, le parc de la grosse artillerie.

[En marge: Difficult des approches devant Sagonte.]

Les gnraux Vale et Rogniat, revenus  l'arme, de laquelle ils
s'taient un moment loigns par cong, arrtrent le plan d'attaque
contre la forteresse de Sagonte. Ils dcidrent qu'on attaquerait par
l'ouest, c'est--dire par les pentes qui rattachaient le rocher de
Sagonte aux montagnes. Il fallait creuser la tranche dans un terrain
trs-dur, souvent dans le roc nu, en y employant la mine, et cheminer
vers un groupe de murailles et de tours leves, qui avaient un tel
commandement, que de leur sommet on plongeait dans nos tranches, et
on nous mettait hors de combat trente  quarante hommes par jour. De
plus, il fallait tout porter  cette hauteur, jusqu'aux dblais qui
remplissaient nos sacs  terre, ce qui nous empchait de donner  nos
paulements l'paisseur dsirable, autre inconvnient grave, car ils
ne prsentaient qu'un abri fort insuffisant. Pendant qu'on se livrait
 ces pnibles travaux, les chefs de bandes qui infestaient les
montagnes de Teruel, de Calatayud, de Cuenca, situes entre la
province d'Aragon et celle de Valence, taient devenus plus actifs que
jamais, attaquaient nos postes, enlevaient nos troupeaux, et on ne
pouvait plus diffrer d'envoyer des colonnes sur les derrires pour
rprimer leur audace.

[En marge: Courageux efforts des Espagnols pour empcher
l'tablissement de la batterie de brche.]

Impatiente de triompher du fcheux obstacle qui l'arrtait, l'arme
voulait qu'on lui permt l'assaut ds qu'il serait possible. On ne
demandait pas mieux, mais l'tablissement des batteries sous le feu
continuel des Espagnols avait cot des peines infinies et des pertes
sensibles, et on ne put battre en brche que le 17 octobre. Notre
artillerie, habilement dirige, dtruisit les premiers revtements.
Mais dans l'paisseur des murailles se trouvaient d'anciennes
maonneries dures comme le roc, et au-dessus les Espagnols, anims
d'une nergie que nous leur avions  peine vue  Tarragone, restant 
dcouvert sous le feu de la batterie de brche, ajustaient nos
canonniers, les renversaient homme par homme, et ralentissaient ainsi
nos efforts.

[En marge: Ouverture de la brche.]

[En marge: Nouvel insuccs de l'assaut tent contre Sagonte.]

Enfin le 18 dans l'aprs-midi, la brche, quoique prsentant encore un
escarpement assez difficile  franchir, fut dclare abordable, et on
ordonna l'assaut. Les Espagnols debout sur la brche et au sommet de
la tour dans laquelle on l'avait pratique, taient arms de fusils et
de haches, et poussaient des cris froces. Le colonel Matis, avec 400
hommes d'lite pris dans les 5e lger, 114e, 117e de ligne, et dans
la division italienne, s'avana hardiment sous le feu le plus violent.
Malgr l'audace des assaillants, la brche tait si escarpe, la
fusillade si vive, que les soldats qui essayrent de gravir ces
dcombres furent abattus, et qu'il fallut y renoncer aprs une
nouvelle perte de 200 hommes morts ou blesss. Ainsi cette
malencontreuse citadelle de Sagonte, en tenant compte de la premire
escalade manque et des pertes essuyes pendant les travaux, nous
avait dj cot 7  800 hommes, sans aucun rsultat. L'arme
valencienne, assistant du milieu de la plaine  ce spectacle, sentait
sa confiance dans ses propres murailles augmenter d'heure en heure, et
aprs avoir vu chouer les efforts du marchal Moncey contre Valence
en 1808, ceux du gnral Suchet en 1810, se flattait qu'il en serait
de mme de cette nouvelle tentative.

[En marge: Le marchal Suchet voudrait sortir d'embarras par une
bataille livre  l'arme valencienne.]

C'tait sur cette arme, si remplie de contentement, que le marchal
Suchet songeait  faire tomber sa vengeance; c'tait en allant la
battre  outrance qu'il esprait rparer les checs que venait de lui
faire prouver la garnison si obstine de Sagonte. Il se disait en
effet que s'il parvenait  vaincre l'arme valencienne en rase
campagne, il dcouragerait la garnison de Sagonte, et peut-tre mme
prendrait Sagonte et Valence  la fois, par la seule puissance des
effets moraux. Mais il n'aurait pas voulu pour rencontrer l'arme
ennemie s'loigner trop de Sagonte, et s'approcher trop de Valence, et
il tchait de dcouvrir un terrain o il pourrait la joindre, lorsque
le gnral Blake vint lui-mme lui offrir l'occasion qu'il cherchait 
faire natre.

[En marge: Le gnral Blake vient lui-mme offrir la bataille au
marchal Suchet.]

La garnison de Sagonte, si elle nous avait caus des pertes, en avait
prouv aussi; elle tait au terme de ses forces morales, dsirait
vivement qu'on la secourt, et le demandait en communiquant par des
signaux avec les vaisseaux qui croisaient le long du rivage. Le
gnral Blake n'avait pas moins de 30 mille hommes  mettre en ligne,
parmi lesquels figuraient les deux divisions Zayas et Lardizabal, les
meilleures de l'Espagne. Il avait t rejoint en outre par les
Murciens sous le gnral Mahy, et par le brave partisan Villa-Campa.

Il s'avana donc au milieu de la plaine, s'loignant de Valence et
s'approchant de Sagonte avec l'attitude d'un gnral dispos  livrer
bataille. Le marchal Suchet en conut une vive joie, et fit aussitt
ses prparatifs de combat. Les deux armes se trouvrent en prsence
le 25 octobre au matin.

[En marge: Bataille de Sagonte livre le 25 octobre 1814.]

[En marge: Disposition des deux armes.]

Le gnral Blake rangea  sa droite, au del d'un ravin dit du
Picador, et le long de la mer, la division Zayas, que la flottille
espagnole devait appuyer de son feu; au centre, la division
Lardizabal, soutenue par toute la cavalerie espagnole sous les ordres
du gnral Caro;  sa gauche, la division valencienne Miranda, celle
du partisan Villa-Campa, et enfin, au del mme de sa gauche, avec
intention de nous tourner par les montagnes, les troupes de Mahy. Il
devait avoir, comme nous venons de le dire, environ 30 mille soldats,
aussi bons que l'Espagne pouvait alors les fournir. Le surplus tait
rest  la garde de Valence.

Le gnral Suchet n'en comptait que 17 ou 18 mille, oblig qu'il tait
de laisser quelque monde devant Sagonte; mais ces 17 ou 18 mille
hommes rachetaient amplement par leur valeur l'infriorit de leur
nombre. Vers sa gauche et vers la mer, il plaa la division Habert en
face de la division Zayas; vers le centre il opposa la division
Harispe, la division italienne Palombini, le 4e de hussards, le 13e de
cuirassiers, le 24e de dragons  la division Lardizabal; vers sa
droite enfin, au dbouch des montagnes, il chargea les brigades
Robert et Chlopiski, les dragons italiens Napolon de tenir tte aux
troupes de Miranda, de Villa-Campa et de Mahy, qui menaaient de nous
couper la route de Tortose, notre seule ligne de retraite. Nos
compagnies du gnie, avec l'infanterie napolitaine, devaient continuer
de battre les tours de Sagonte pendant la bataille.

[En marge: Engagement violent ds la pointe du jour.]

[En marge: Mamelon vivement disput au centre de la ligne.]

[En marge: L'arme espagnole coupe par le centre.]

Ds la pointe du jour, en effet, les troupes employes au sige
commencrent leur canonnade, pendant que l'arme du gnral Blake,
s'branlant sur toute la ligne, marchait au-devant de la ntre. Le
marchal Suchet parcourait en ce moment le champ de bataille avec un
escadron du 4e de hussards, lorsqu'il aperut au centre les Espagnols
de Lardizabal s'avanant avec ordre et assurance sur un mamelon qui
pouvait servir d'appui  toute notre ligne.  cette vue il prescrivit
 la division Harispe de s'y porter en toute hte, et comme les
Espagnols avaient de l'avance sur nous, il lana contre eux ses
hussards pour ralentir leur mouvement. Les hussards, quoique chargeant
avec ardeur, furent ramens par les Espagnols, qui montrent bravement
sur le mamelon et s'y tablirent. Le gnral Harispe, arrivant quand
le mamelon tait dj occup, n'en fut aucunement embarrass. Il y
marcha  la tte du 7e de ligne form en colonnes par bataillon, et
laissa en rserve le 116e de ligne avec le 3e de la Vistule. Les
Espagnols firent un feu extrmement vif, et soutinrent le choc avec
plus de fermet que de coutume. Mais le 7e de ligne les aborda  la
baonnette et les culbuta. La division Harispe se dploya ensuite tout
entire devant la division Lardizabal, qui s'tait arrte tandis que
les deux ailes de l'arme espagnole continuaient  gagner du terrain.
Le marchal Suchet rsolut sur-le-champ de profiter de cette situation
pour couper l'arme espagnole par le centre; il fit donc avancer la
division Harispe, et modra au contraire le mouvement de la division
Habert  sa gauche, des brigades Robert et Chlopiski  sa droite.
Pendant que ces ordres s'excutaient, le chef d'escadron d'artillerie
Duchand ayant port avec beaucoup d'audace l'artillerie de la division
Harispe en avant, afin de tirer  mitraille sur l'infanterie
Lardizabal, fut charg par toute la cavalerie du gnral Caro. Les
hussards qui voulurent le soutenir furent eux-mmes ramens, et
plusieurs de nos pices tombrent au pouvoir des Espagnols, qui peu
habitus  nous en prendre, se mirent  pousser des cris de joie. Au
mme instant toute l'infanterie Lardizabal marcha sur nous avec une
extrme confiance. Mais le 116e envoy  sa rencontre arrta par son
aplomb la cavalerie du gnral Caro; puis le brave 13e de cuirassiers,
lanc  toute bride par le gnral Boussard sur l'infanterie
espagnole, la rompit et la sabra. Ds ce moment le centre de
l'ennemi, perc par le milieu, fut oblig de battre en retraite.
Non-seulement on reprit l'artillerie franaise, mais on enleva une
partie de l'artillerie espagnole, et on ramassa beaucoup de
prisonniers, notamment le gnral Caro lui-mme.

Bientt les deux ailes de l'arme, retenues d'abord, puis reportes en
avant par le marchal Suchet, qui venait d'tre bless  l'paule sans
quitter le champ de bataille, se trouvrent en ligne avec le centre.
Le gnral Habert oppos  la division Zayas la poussa du premier choc
sur le village de Pouzol, la rejeta ensuite sur les hauteurs de Puig,
qu'il emporta  la baonnette; tandis que le colonel Delort, liant la
gauche avec le centre, chargeait  la tte du 24e de dragons les
restes de l'infanterie de Lardizabal.  droite les gnraux Robert et
Chlopiski repoussrent les troupes de Mahy, que les dragons italiens
de Napolon achevrent de mettre en droute par une charge vigoureuse.

[En marge: Heureux rsultat de la victoire de Sagonte.]

Culbuts ainsi sur tous les points, les Espagnols se retirrent en
dsordre, laissant dans nos mains douze bouches  feu, 4,700
prisonniers, un millier de morts et quatre drapeaux. Cette lutte, plus
vive que ne l'taient ordinairement les combats en rase campagne
contre les Espagnols, nous avait cot environ 700 hommes, morts ou
blesss. Le plus important rsultat, c'tait d'avoir abattu le moral
de l'arme valencienne, d'avoir dcourag la garnison de Sagonte, et
dtruit l'orgueilleuse confiance que les habitants de Valence
mettaient dans leurs murailles.

[En marge: Reddition de la forteresse de Sagonte.]

Le marchal, aprs avoir recueilli les trophes de cette journe, fit
sommer la garnison de Sagonte,  qui la dfaite de l'arme espagnole
tait toute esprance d'tre secourue. Elle consentit en effet 
capituler, et nous livra 2,500 prisonniers, reste de la garnison de 3
mille hommes qui, dans l'origine de la dfense, occupait la
forteresse. Ce premier rsultat de la bataille de Sagonte causa une
vive satisfaction au marchal Suchet, qui se voyait ainsi matre de la
plaine de Valence par le solide point d'appui qu'il venait d'y
acqurir, et qui avait de plus dans la ville de Murviedro un abri
assur pour son artillerie de sige, ses malades et ses munitions.
Possdant en outre sur la grande route de Tortose le fort d'Oropesa,
qui seul avait action sur la chausse, celui de Peniscola n'en ayant
que sur la mer, il tait parfaitement assur de sa ligne de
communication jusqu' l'bre.

[Date en marge: Nov. 1811.]

[En marge: Le marchal Suchet envoie une colonne sur ses derrires
pour escorter ses prisonniers, disperser les bandes, et faire arriver
 Paris une demande de secours.]

Toutefois il lui tardait de se dbarrasser de ses prisonniers, qui, au
nombre de sept  huit mille, l'incommodaient beaucoup; il n'tait pas
moins press de dgager ses derrires, car les bandes avaient profit
de son absence pour assaillir le cercle entier des frontires de
l'Aragon. L'Empecinado et Duran, remplaant Villa-Campa, avaient forc
la garnison de Calatayud; Mina sortant de la Navarre, quoique
poursuivi par plusieurs colonnes, avait enlev jusqu' un bataillon
entier d'Italiens; et les Catalans, reprenant le Mont-Serrat, avaient
rendu trs-difficile la position de la division Frre, charge de
veiller sur Lerida, Tarragone et Tortose. Le marchal ordonna divers
mouvements sur ses derrires, achemina ses prisonniers sous l'escorte
d'une forte brigade vers les Pyrnes, et dpcha courriers sur
courriers  Paris pour faire connatre la situation o il se trouvait,
et le besoin qu'il prouvait d'tre promptement secouru.

[En marge: Dfenses nombreuses leves autour de Valence, et
impossibilit de les surmonter avec les forces dont disposait le
marchal Suchet.]

Il lui restait  passer le Guadalaviar, petit fleuve torrentueux au
bord duquel Valence est btie,  investir cette vaste cit qui tait
occupe par une arme nombreuse, et qui, indpendamment de sa vieille
enceinte, tait encore protge par une ligne continue de
retranchements en terre, tous hrisss d'artillerie, et formant un
vaste camp retranch.  ces dfenses s'ajoutaient la multitude de
canaux d'irrigation, larges, profonds, pleins d'eau courante, qui
faisaient la richesse de Valence pendant la paix, et sa sret pendant
la guerre. C'taient l des obstacles difficiles  surmonter, et
contre lesquels les 17 mille hommes que conservait le marchal, aprs
l'envoi de la brigade charge d'escorter les prisonniers, n'taient
pas une force suffisante.

[En marge: Investissement de Valence en attendant l'arrive des
renforts demands.]

En attendant les renforts qu'il avait sollicits, et qui pouvaient lui
tre envoys de la Navarre, le marchal employa le mois de novembre 
resserrer la ville de Valence, en se portant sur les bords du
Guadalaviar. Il fit avancer  gauche la division Habert jusqu'au Grao,
port de Valence, et ordonna la construction de trois redoutes fermes
pour servir d'appui  cette division. Il fit enlever au centre le
faubourg de Serranos, malgr une vive rsistance des Espagnols, qui le
dfendirent pied  pied. Ce faubourg tait spar de la ville mme par
le Guadalaviar. On s'introduisit par la sape et la mine dans trois
gros couvents qui le dominaient, et ds cet instant on put s'en
rendre matre. En remontant vers la droite le long du Guadalaviar, on
s'empara des villages qui taient sur la rive gauche du fleuve, celle
que nous occupions, et on s'y fortifia. On avait ainsi cr une longue
ligne de circonvallation depuis la mer jusqu'au-dessus de Valence, et
il ne restait plus pour envelopper la ville compltement qu' franchir
le Guadalaviar devant le gnral Blake,  forcer les canaux qui
sillonnaient la plaine, et  enfermer l'arme de secours dans la ville
elle-mme. Le marchal retardait cette opration, qui n'tait pas la
dernire, puisqu'il fallait ensuite enlever le camp retranch et la
vieille enceinte, jusqu' l'arrive des secours qu'on lui avait
promis, et qu'on lui annonait comme trs-prochains.

[En marge: Extrme empressement de Napolon  envoyer des secours au
marchal Suchet.]

Napolon, en effet, en apprenant la bataille de Sagonte, crut voir
toutes les affaires de l'Espagne concentres autour de Valence, et le
destin de la Pninsule attach en quelque sorte  la prise de cette
importante cit. Il est certain que la conqute de cette ville, qui
depuis plusieurs annes avait rsist  toutes nos attaques, succdant
 celle de Tarragone, devait produire dans la Pninsule un grand effet
moral, presque aussi grand que celui qu'aurait pu y causer la conqute
de Cadix, pas comparable toutefois  celui qui serait rsult de
l'occupation de Lisbonne, puisque cette dernire supposait la ruine
des Anglais eux-mmes. Napolon voulut donc que tout ft subordonn,
presque sacrifi  cet objet important.

[En marge: Ordre  toutes les armes franaises en Espagne de
concourir  la prise de Valence.]

Par dpche du 20 novembre, il prescrivit au gnral Reille de quitter
sur-le-champ la Navarre, quelque urgent qu'il ft d'y tenir tte 
Mina, et d'entrer en Aragon avec les deux divisions de la rserve qui
taient sous ses ordres; au gnral Caffarelli de remplacer en Navarre
le gnral Reille pour y poursuivre Mina  outrance; au gnral
Dorsenne de suppler en Biscaye le gnral Caffarelli;  Joseph de se
priver d'une division pour la faire avancer sur Cuenca;  Marmont,
tout loign qu'il tait de Valence, de dtacher sous le gnral
Montbrun une division d'infanterie et une de cavalerie qui devaient se
joindre par Cuenca  celle qu'aurait expdie Joseph; enfin au
marchal Soult de porter un corps jusqu' Murcie. Il crivit  tous,
ce qui tait vrai, mais fort exagr, que les Anglais avaient un
nombre immense de malades, 18 mille, disait-il, qu'ils taient
incapables de rien entreprendre, qu'on pouvait donc sans danger
dgarnir les Castilles, l'Estrmadure et l'Andalousie; que Valence
tait actuellement le seul point important, que Valence prise, un
grand nombre de troupes deviendraient disponibles, et qu'on pourrait
plus tard reporter de l'est  l'ouest, pour agir vigoureusement contre
les Anglais, la masse de forces qu'en ce moment on faisait affluer
vers cette ville.

[Date en marge: Dc. 1811.]

[En marge: Immense et regrettable concours de forces vers Valence.]

Ces ordres, exprims avec une extrme prcision[16], et des formes de
commandement trs-imprieuses, adresss d'ailleurs  des lieutenants
qui, par exception, se prtaient assez volontiers  secourir leurs
voisins, furent mieux excuts que de coutume, et par une sorte de
fatalit attache aux affaires d'Espagne, cette ponctualit  obir
tait obtenue la seule fois o elle n'et pas t dsirable, car le
gnral Reille aurait suffi pour mettre le marchal Suchet en mesure
de remplir sa tche, et les forces qu'on allait inutilement dplacer
devaient bientt faire faute ailleurs. Quoi qu'il en soit, le gnral
Reille, qui avait dj fait avancer la division Severoli en Aragon
pour contenir les bandes, y entra lui-mme avec une division
franaise, et marcha  la tte de ces deux divisions sur Valence par
la route de Teruel. Le gnral Caffarelli le remplaa en Navarre.
Joseph, qui tenait beaucoup  la conqute de Valence, se priva sans
hsiter d'une partie de l'arme du centre, et dirigea sur Cuenca la
division Darmagnac. Le marchal Marmont, qui s'ennuyait de son
inaction sur le Tage, et qui aurait voulu marcher lui-mme sur
Valence, n'tant pas autoris  s'y rendre en personne, y envoya non
sans regret le gnral Montbrun avec deux divisions, une d'infanterie
et une de cavalerie. Le marchal Soult rpondit qu'il ne pouvait gure
du fond de l'Andalousie aider le marchal Suchet dans le royaume de
Valence, et il avait raison. Il agit en consquence, et n'envoya rien.

          [Note 16: Je parle en ayant sous les yeux les lettres qui
          manaient de Napolon lui-mme, ce qui depuis un an n'tait
          pas frquent, car il avait charg le prince Berthier de la
          correspondance avec l'Espagne.]

[En marge: Arrive du gnral Reille avec deux divisions sous les murs
de Valence.]

L'heureux marchal Suchet vit arriver successivement plus de secours
qu'il n'en avait demand, et vers les derniers jours de dcembre il
apprit que le gnral Reille, officier aussi intelligent que
vigoureux, approchait de Sgorbe avec la division italienne Severoli,
et avec une division franaise compose des plus beaux rgiments de
l'ancienne arme de Naples. C'tait une force de 14  15 mille hommes
et de 40 bouches  feu. Aprs avoir lui-mme pass ces troupes en
revue  Sgorbe le 24 dcembre, il revint sous les murs de Valence, et
rsolut de franchir immdiatement le Guadalaviar pour complter
l'investissement de cette ville avant que le gnral Blake pt en
sortir, ou y attirer, s'il n'en sortait pas, une nouvelle division du
gnral Freyre, qu'on disait prs de paratre en ces lieux. Il fixa au
26 dcembre l'excution de ce projet, ce qui devait permettre au
gnral Reille d'occuper  temps la rive gauche du fleuve qu'on allait
abandonner, et mme de seconder la fin de l'opration.

[En marge: Passage du Guadalaviar et investissement complet de
Valence.]

Le 26 dcembre, en effet, tandis qu'une partie de la division Habert
masquait le faubourg de Serranos, le reste de cette division, se
portant  gauche, passait le fleuve vers son embouchure, venait se
ployer autour de Valence, qu'elle enveloppait du ct de la mer, et
prenait position vis--vis d'une hauteur appele le mont Olivete. Au
centre et un peu au-dessus de Valence, les Italiens de la division
Palombini, entrant dans l'eau jusqu' la ceinture, traversaient le
Guadalaviar  gu, et, sous le feu le plus vif, attaquaient le village
de Mislata, fortement dfendu, et surtout protg par un canal
profond, plus difficile  franchir que le fleuve lui-mme. Ce canal
tait celui que les habitants appellent _Acequia de Favara_. Pour
seconder ce mouvement et envelopper compltement Valence, le gnral
Harispe, avec sa division, avait franchi le Guadalaviar au-dessus du
village de Manisss, point o sont tablies les prises d'eau qui
servent  dtourner le cours du Guadalaviar, pour le rpandre en
mille canaux dans la plaine de Valence. Le marchal Suchet avait
calcul que le gnral Harispe vitant ainsi l'obstacle des canaux
pourrait plus rapidement tourner Valence, et venir en oprer
l'investissement au sud.

Le mouvement du gnral Harispe fut un peu retard parce qu'il
attendait l'arrive du gnral Reille, ne voulant pas laisser sans
appui les troupes peu nombreuses demeures  la gauche du Guadalaviar.
Sans cet appui en effet le gnral Blake, qu'on allait bloquer sur la
rive droite, aurait pu se sauver par la rive gauche, en passant sur le
corps des faibles dtachements qu'il y aurait trouvs. Ds qu'on vit
paratre la tte des troupes du gnral Reille, qui arrivaient
extnues de fatigue, le gnral Harispe poussa en avant, enleva
Manisss, tomba sur les derrires de Mislata, dgagea les Italiens qui
soutenaient un combat des plus pnibles, leur facilita l'occupation
des positions disputes, descendit ensuite au sud de Valence, et
acheva vers la fin du jour l'investissement de cette ville. Pendant ce
mouvement circulaire autour de Valence, le gnral Mahy  la tte des
insurgs de Murcie, le partisan Villa-Campa avec sa division,
s'taient retirs sur le Xucar et sur Alcira, ne voulant pas tre
enferms dans Valence, et jugeant avec raison que c'tait bien assez
du gnral Blake pour la dfendre, si elle pouvait tre dfendue, et
beaucoup trop pour rendre les armes si elle devait finir par
capituler. Le gnral en chef envoya les dragons  la poursuite des
troupes en retraite, mais on ne put que leur enlever quelques hommes
et prcipiter leur fuite.

[Date en marge: Janv. 1812.]

[En marge: Fatigue des esprits  Valence, et dispositions  se
rendre.]

Cette opration heureusement excute nous cota environ 400 hommes
tus ou blesss, et la plupart Italiens, car il n'y avait eu de forte
rsistance qu' Mislata. Elle compltait l'investissement de Valence,
et nous donnait l'assurance, en prenant la place, de prendre en outre
le gnral Blake avec environ 20 mille hommes. Certainement si la
population valencienne, qui n'tait pas de moins de 60 mille mes,
seconde par 20 mille hommes de troupes rgulires, ayant des vivres,
des dfenses nombreuses et bien entendues, avait t anime encore des
sentiments qui l'enflammaient en 1808 et en 1809, elle aurait pu
rsister longtemps, et nous faire payer cher sa soumission. Mais les
hommes exalts et sanguinaires qui avaient gorg les Franais en 1808
taient ou calms, ou disperss, ou terrifis. Trois ans de guerre
civile et trangre, de courses lointaines tantt en Murcie, tantt en
Catalogne, avaient fatigu la population active et ardente, et us ses
passions. Valence en tait au mme point que Saragosse, au mme point
que beaucoup d'autres parties de l'Espagne. Moyennant qu'on dsarmt
ceux qui avaient pris le got et l'habitude des armes, ou qui les
gardaient par amour du pillage, le reste, lass d'une tyrannie
insupportable exerce alternativement par tous les partis, tait prt
 se soumettre  un vainqueur clment, rput honnte, et apportant
plutt le repos que l'esclavage. Le souvenir des massacres commis sur
les Franais en 1808, qui et t un motif de rsister  outrance  un
assigeant impitoyable, tait au contraire une raison de se rendre le
plus tt possible  un ennemi dont on connaissait la douceur, et
qu'il ne fallait pas obliger  se montrer plus svre qu'il n'tait
dispos  l'tre.

[En marge: Ouverture de la tranche au sud et  l'ouest de Valence.]

Ces sentiments, agissant sur l'arme elle-mme du gnral Blake,
empchaient que d'aucun ct ne naquit la rsolution de dtruire
Valence, comme on avait dtruit Saragosse, plutt que de la livrer 
l'ennemi. Le marchal Suchet tait inform de cette disposition des
esprits, et il voulait hter les approches autant que possible, afin
d'amener la reddition, car la concentration de forces qu'il avait
obtenue ne lui tait que trs-passagrement assure. En consquence,
il rsolut de commencer les travaux sur deux points de l'enceinte qui
prsentaient des circonstances favorables  l'attaque. Dans les
premiers jours de janvier 1812, le colonel du gnie Henri, qui s'tait
signal dans tous les siges mmorables de l'Aragon et de la
Catalogne, ouvrit la tranche vers le sud de la ville, devant une
saillie forme par la ligne des ouvrages extrieurs, et au sud-ouest
devant le faubourg Saint-Vincent. En quelques jours les travaux furent
pousss jusqu'au pied du retranchement, mais on y perdit le colonel
Henri, justement regrett de l'arme pour son courage et ses talents.
Le gnral Blake ne voyant autour de lui rien de prpar pour une
dfense  outrance, abandonna la ligne des retranchements extrieurs,
et se retira dans l'enceinte elle-mme.

[En marge: Entre triomphante du marchal Suchet dans Valence.]

Le marchal Suchet, discernant parfaitement cet tat de choses, se
porta aussitt sous les murs de la place, et y disposa une batterie de
mortiers pour acclrer la fin d'une rsistance mourante; mais s'il
cherchait  effrayer la population, il tait loin de vouloir dtruire
une cit dont les richesses allaient devenir la principale ressource
de son arme. Aprs quelques bombes qui causrent plus de peur que de
mal, il somma le gnral Blake. Celui-ci fit une rponse ngative,
mais quivoque. On bombarda encore sans interrompre les pourparlers.
Enfin le 9 janvier 1812 l'arme du gnral Blake se rendit prisonnire
de guerre, au nombre de 18 mille hommes. Le marchal Suchet fit dans
Valence une entre triomphante, juste prix de combinaisons sagement
conues, fortement excutes, et heureusement secondes par les
circonstances. La population accueillit avec calme, presque avec
satisfaction, un chef dont l'Aragon vantait le bon gouvernement, et ne
fut pas fche de voir finir une guerre affreuse, qui, dans
l'ignorance o l'on tait alors de l'avenir, ne semblait plus
prsenter d'avantage que pour les Anglais, aussi odieux aux Espagnols
que les Franais eux-mmes.

[En marge: Le marchal Suchet se hte de rtablir l'ordre dans
l'administration de Valence.]

Le marchal Suchet se hta d'introduire dans l'administration du
royaume de Valence le mme ordre qu'il avait fait rgner dans celle de
l'Aragon, afin d'assurer  son arme cette continuation de bien-tre
qui permettait d'en tirer de si grands services. La population tait
dispose soit  Valence, soit dans les villes voisines,  se prter 
l'action de son autorit, et il pouvait se promettre une soumission
aussi complte que celle qu'il avait obtenue en Aragon. Toutefois il
fallait qu'il conservt assez de troupes pour tenir en respect la
partie turbulente de la population, qui dj s'tait jete dans les
montagnes, et se prparait  profiter de l'parpillement de nos
forces, ncessairement amen par l'extension de l'occupation, pour
essayer de troubler Murcie, Cuenca, l'Aragon, la basse Catalogne. Ici
les vnements ne dpendaient plus de lui, mais d'une autorit bien
suprieure  la sienne, et qui seule tait en position de tirer du
dernier succs les utiles consquences qu'on pouvait en attendre.

[En marge: Ce qu'il aurait fallu pour tirer d'utiles consquences de
la conqute de Valence.]

La prise de Valence, succdant  celle de Tarragone, tait sans
contredit un fait heureux et clatant, capable d'exercer sur la
Pninsule une influence morale considrable, mais  certaines
conditions, c'est que, loin de diminuer les forces, on les
proportionnerait  l'extension de notre occupation; c'est que la
prcipitation avec laquelle on en avait port une si grande quantit 
l'est, et qui laissait le champ libre aux Anglais vers l'ouest, serait
promptement rpare; c'est qu'on ne donnerait pas  ceux-ci le temps
d'en profiter, et qu'on saisirait au contraire ce moment pour agir
contre eux avec une extrme vigueur. Si, en effet, on augmentait assez
l'arme du nord pour qu'elle pt non-seulement contenir les bandes,
mais couvrir Ciudad-Rodrigo, si on augmentait assez l'arme de
Portugal pour qu'elle pt envahir soit le Bera, soit l'Alentejo, ou
au moins arrter lord Wellington, si enfin on renforait assez l'arme
d'Andalousie pour qu'elle pt prendre Cadix, et ajouter l'clat de
cette conqute  celui de la conqute de Valence, alors une moiti de
l'arme d'Andalousie jointe  l'arme tout entire de Portugal, et 
un dtachement de l'arme du nord, pouvait ramener les Anglais sur
Lisbonne, et les bloquer dans leurs lignes jusqu'au moment o l'on
tenterait un effort suprme pour les y forcer. Malheureusement il
tait difficile que ces conditions fussent remplies dans la situation
prsente, avec le mouvement qui portait toutes choses sur la Vistule
au lieu de les porter sur le Tage. Napolon venait tout  coup de
prescrire qu'aussitt Valence prise, le gnral Reille rentrt en
Aragon avec ses deux divisions, pour y rendre au gnral Caffarelli la
libert de rentrer en Castille, et  la garde impriale la libert de
rentrer en France. Aussi  peine tait-on dans Valence, que le gnral
Reille rebroussa chemin, et que le marchal Suchet se trouva rduit 
ses seules forces, ce qui suffisait pour gouverner paisiblement
Valence, mais ne suffisait certainement pas pour agir au loin, pour
agir surtout jusqu' Murcie et jusqu' Grenade. Il profita toutefois
des troupes qui rtrogradaient pour se dbarrasser de ses prisonniers,
et les diriger sur la France.

[En marge: Napolon qui voulait pendant tout l'hiver encore laisser en
Espagne sa garde, les Polonais et diverses autres troupes, les
rappelle ds le mois de dcembre.]

Napolon, qui avait d'abord voulu, aprs la prise de Valence, faire
refluer vers les Anglais une masse dcisive de forces, et laisser par
ce motif sa garde en Castille tout l'hiver au moins, Napolon n'y
songeait plus, press qu'il tait, par certaines circonstances que
nous aurons  raconter bientt, de porter ses armes sur la Vistule;
et il s'tait dcid  rappeler sur-le-champ sa garde, les Polonais,
les cadres d'un certain nombre de quatrimes bataillons, et une partie
des dragons.

Il venait effectivement, dans les derniers jours de dcembre, de
redemander sa jeune garde au gnral Dorsenne, ce qui entranait une
diminution de douze mille hommes au moins, de redemander au marchal
Suchet et au marchal Soult les rgiments de la Vistule, ce qui
comportait une nouvelle diminution de sept  huit mille Polonais,
soldats excellents, diminution fcheuse surtout pour le marchal
Suchet, qui restait avec quinze mille hommes dans le royaume de
Valence. Il venait en outre de rappeler les quatrimes bataillons qui
avaient compos le 9e corps, et qui presque tous appartenaient aux
rgiments de l'arme d'Andalousie. Il avait prescrit que l'effectif de
ces quatrimes bataillons ft vers dans les trois premiers, et que
les cadres rentrassent  Bayonne, o l'on devait former une rserve en
les remplissant de conscrits. Mais ce dpart allait produire encore
une rduction immdiate de deux  trois mille hommes regrettables par
leur qualit. Enfin Napolon venait de rappeler douze rgiments de
dragons, sur les vingt-quatre employs en Espagne. Il est vrai que
c'tait avec des prcautions infinies, car il n'y avait
d'immdiatement rappels que quatre rgiments entiers de dragons, et
pour les huit autres, on ne devait retirer les escadrons que
successivement, et  mesure qu'ils perdraient leur effectif. Ainsi on
allait commencer par faire revenir le troisime escadron, en versant
ce qui lui restait d'hommes dans les deux premiers, et en ne retirant
que le cadre lui-mme; puis agir de mme pour le second, et ainsi de
suite, en laissant toujours les soldats, et ne ramenant que les
officiers et sous-officiers. De la sorte on devait peu diminuer en
Espagne l'effectif rel de la cavalerie, car l'exprience avait prouv
la presque impossibilit d'y entretenir en bon tat vingt-quatre
rgiments de cavalerie, surtout  cause de la consommation de chevaux,
et il valait mieux dans l'intrt du service douze rgiments tenus au
complet, que vingt-quatre presque toujours incomplets, ne comptant
souvent que trente  quarante hommes monts par escadron.

[En marge: Napolon, ne songeant plus  une marche sur Lisbonne, et
soucieux surtout de garantir le nord de le Pninsule contre les
Anglais, ramne le marchal Marmont du Tage sur le Douro.]

Malgr ces adroites combinaisons, les nouvelles mesures allaient
nanmoins enlever  l'Espagne plus de vingt-cinq mille hommes, et des
meilleurs. Ce n'est pas encore tout: Napolon, ne songeant plus  la
marche combine de deux armes sur Lisbonne, s'avanant l'une par le
Bera, l'autre par l'Alentejo, mais songeant surtout  se garder
contre un mouvement offensif des Anglais en Castille, qui et mis en
pril notre ligne de communication, Napolon venait, au moment mme on
l'on prenait Valence, de changer la destination du marchal Marmont,
et de le ramener des bords du Tage aux bords du Douro, et pour cela de
lui faire repasser le Guadarrama. Il lui avait ordonn de quitter
Almaraz, et d'aller s'tablir  Salamanque avec les six divisions de
l'arme de Portugal, auxquelles il en avait ajout une septime, celle
du gnral Souham, qui tait l'une des quatre de la rserve. La
division Bonnet devait former la huitime, mais en restant jusqu'
nouvel ordre dans les Asturies. Le marchal Marmont en avait donc sept
pour la Castille. Le gnral Caffarelli, revenu de la Navarre qu'il
avait momentanment occupe pendant le mouvement du gnral Reille sur
Valence, avait succd au gnral Dorsenne dans le commandement de
l'arme du nord. Il devait recevoir pour remplacer la garde une des
quatre divisions de la rserve, et avait ordre de fournir au moins
douze mille hommes au marchal Marmont, en cas d'une opration
offensive de la part des Anglais. Joseph devait lui en prter quatre
mille de l'arme du centre. Napolon supposant ce marchal fort de
cinquante  soixante mille hommes par suite de ces combinaisons, le
chargeait de tenir tte aux Anglais, de protger contre eux notre
ligne de communication, et en mme temps de couvrir Madrid s'ils
essayaient de s'y porter, ainsi qu'ils l'avaient fait  l'poque de la
bataille de Talavera. Enfin comme c'tait le dpart de la garde qui
dterminait le nouvel emplacement assign  l'arme de Portugal, il
tait prescrit au marchal Marmont de se conformer sur-le-champ aux
instructions qu'il venait de recevoir.

[En marge: Embarras du marchal Marmont tenant  l'envoi du gnral
Montbrun sur Valence.]

Mais, au moment o lui parvenaient ces ordres (premiers jours de
janvier 1812), le marchal Marmont se trouvait dans le plus grand
embarras pour y obir, car, dans l'extrme prcipitation qui avait
prsid  la concentration des forces vers Valence, on lui avait
enjoint de dtacher du ct de cette ville le gnral Montbrun avec
deux divisions, l'une d'infanterie, l'autre de cavalerie. Or le
gnral Montbrun, au lieu de s'arrter  Cuenca, comme la division
Darmagnac envoye par Joseph, et d'attendre qu'on et besoin de lui
pour aller au del, avait agi tout autrement. Profitant de sa libert
et de la saison qui rendait les courses faciles en Espagne, il s'tait
avanc jusqu'aux portes mmes d'Alicante, qui, prtes  s'ouvrir
devant le marchal Suchet, s'taient fermes devant lui.

[En marge: Obissance du marchal Marmont et son tablissement sur le
Douro, aux environs de Salamanque.]

Le gnral Montbrun pouvait avoir commis une faute, faute bien
excusable avec son caractre, et bien lgre en comparaison de ses
grands services, mais qu'il et tort ou non, il n'en tait pas moins 
quatre-vingts ou cent lieues d'Almaraz, et tandis qu'avec un tiers de
l'arme de Portugal il tait si loin, c'tait chose difficile pour le
marchal Marmont de quitter le Tage avec les deux autres tiers, et de
mettre ainsi de nouvelles distances entre lui et son principal
lieutenant. Toutefois, le marchal Marmont, quoiqu'il ft capable de
juger le mrite des ordres qu'il recevait, les excutait parce qu'il
tait obissant, et moins anim que la plupart de ses camarades de
passions personnelles. De plus, il avait reu l'avis que les Anglais,
repousss de Ciudad-Rodrigo  la fin de septembre prcdent,
prparaient une nouvelle tentative contre cette place, et il se mit en
mouvement pour reporter son tablissement des bords du Tage aux bords
du Douro, et pour ramener son quartier gnral de Naval-Moral 
Salamanque. Afin de parer aux inconvnients de cette trange
situation, il n'achemina d'abord que ses hpitaux, son matriel et
deux divisions, et il laissa deux divisions sur le Tage pour donner la
main au gnral Montbrun. Poussant mme la prvoyance plus loin qu'on
ne le fait communment, il prpara  Salamanque un second matriel
d'artillerie pour les troupes qu'il laissait sur le Tage, afin
qu'elles pussent, dans un cas pressant, le rejoindre par des routes
fort courtes, mais impraticables  l'artillerie. Ces troupes avaient
ordre, si leur arrive tait urgente, d'abandonner leurs canons et de
n'amener que les attelages.

[En marge: Lord Wellington aux aguets pour profiter de nos faux
mouvements.]

On voit tout de suite quelle situation  la fois singulire et
prilleuse avait produite cette prcipitation  tout porter sur
Valence, suivie de cette autre prcipitation  tout reporter vers la
Castille, afin de prparer le dpart des troupes destines  la
Russie. Il aurait fallu que les Anglais fussent ou bien indolents, ou
bien mal informs, pour laisser passer de telles occasions sans en
profiter. Lord Wellington, quoique peu fertile en combinaisons
ingnieuses et hardies, tait nanmoins attentif aux occasions que la
fortune lui prsentait. Il ne les crait pas, mais il les saisissait,
et en gnral cela suffit, car celles que la fortune offre sont
toujours les plus sres, tandis qu'on ne les cre jamais soi-mme
qu'au prix de beaucoup de hasards et de prils.

[En marge: Sa rsolution de profiter du concours de toutes nos forces
vers Valence pour enlever Ciudad-Rodrigo.]

[En marge: Opportunit de ce dessein.]

Nous avons dj expliqu comment, oblig de faire quelque chose, et
n'ayant rien de mieux  tenter que la conqute de Ciudad-Rodrigo ou de
Badajoz, lord Wellington tait aux aguets sur une route bien fraye,
prt  se jeter sur l'une de ces deux places, ds qu'il croirait avoir
devant lui vingt ou vingt-cinq jours pour en faire le sige. Or le
concours de toutes les forces des Franais vers Valence, qu'il savait
tre devenu un sujet de souci pour la cour de Madrid[17], tait une
conjoncture qui lui assurait certainement les vingt-cinq jours dont il
avait besoin. Avant que le marchal Marmont ft averti, avant que ce
marchal et rappel le gnral Montbrun, et qu'il et pu mettre toute
son arme en mouvement, avant que le gnral Caffarelli pt revenir
de la Navarre pour renforcer l'arme de Portugal, et que toutes ces
runions amenassent quarante mille hommes sous les murs de
Ciudad-Rodrigo, lord Wellington avait certainement le temps d'attaquer
et d'enlever cette place. Ajoutez qu'il y tait tout transport, qu'il
n'en avait pas quitt les environs depuis le ravitaillement opr par
le marchal Marmont et le gnral Dorsenne, qu'il avait employ son
temps  gurir ses malades,  runir sans bruit son parc de grosse
artillerie, qu'en un mot il n'avait aucune opration pralable 
excuter, et que le lendemain de sa premire marche il pouvait
commencer le sige objet de son ambition. Il rsolut donc de
l'entreprendre sans perdre un seul instant.

          [Note 17: Ici encore je ne suppose rien, et je parle d'aprs
          les dpches de lord Wellington.]

[En marge: chauffoure d'Arroyo del Molinos.]

Avant mme la cruelle surprise qu'il nous mnageait en punition de nos
fautes, il nous avait dj caus un dsagrment des plus amers,
c'tait l'chauffoure essuye par la division Girard prs d'Arroyo
del Molinos. On a vu que le marchal Soult avait laiss le gnral
Drouet  Merida pour observer l'Estrmadure. Le gnral Drouet ne
commandait plus le 9e corps, qu'on avait dissous et rparti entre les
divisions de l'arme d'Andalousie, il commandait le 5e, devenu vacant
par le retour du marchal Mortier en France. Le marchal Soult l'avait
autoris  tendre jusqu'aux environs de Caceres la leve des
contributions, et le gnral Girard, plac  la tte de l'une des
divisions de ce corps, officier trs-nergique mais peu vigilant,
s'tait avanc jusqu' la ville mme de Caceres, dans le bassin du
Tage, tandis que le corps auquel il appartenait se trouvait  Merida
sur la Guadiana. Il tait fort imprudent de l'envoyer si loin, et 
lui tout aussi imprudent de ne pas se garder mieux dans une position
si hasarde. Le gnral anglais Hill tait prs de l vers
Port-Algre. Excit par lord Wellington  ne pas demeurer inactif, il
saisit avec empressement l'occasion qui s'offrait, et qui tait des
plus belles, car il n'avait qu' remonter  petit bruit le bassin du
Tage pour couper au trop confiant gnral Girard sa ligne de
communication avec la Guadiana. C'est ce qu'il fit, et le 27 octobre
au soir il arriva trs-prs des derrires du gnral Girard. On avait
prvenu celui-ci du danger dont il tait menac; mais avec la
brusquerie du courage imprvoyant, il avait rpondu au gnral Briche
qui l'avertissait: _Vous ne voyez partout que des Anglais!_--rponse
des plus offensantes, et des moins mrites pour le brave gnral qui
l'avait reue. Le gnral Girard cependant, reconnaissant la ncessit
de rebrousser chemin, avait dj remis en marche l'une de ses deux
brigades, et avec la seconde il attendait le 28 au matin prs d'Arroyo
del Molinos l'alcade de Caceres, qui avait promis d'apporter les mille
onces auxquelles cette ville tait impose, lorsqu'il fut convaincu,
mais trop tard, de son injustice envers le gnral Briche. Envelopp
par plus de 10 mille hommes, dont 6 mille Anglais et 4 mille
Portugais, il tcha de racheter son imprvoyance par sa vaillance, et
parvint  se faire jour, mais en sacrifiant un bataillon
d'arrire-garde compos de compagnies d'lite, et ayant  sa tte un
officier qui s'tait dj trs-bien conduit  l'Albuera, le
commandant Voirol. Ce bataillon, entour de toutes parts, se dfendit
avec une bravoure hroque, mais fut accabl et pris tout entier.
Cette cruelle chauffoure nous cota prs de deux mille hommes, tus,
blesss ou prisonniers, et fut pour les Anglais un vrai sujet de joie,
parce qu'elle leur fournissait un fait remarquable pour remplir de
quelque chose la longue lacune de l't, et pour occuper par un rcit
flatteur l'opinion publique d'Angleterre, qui en tait reste aux
assauts repousss de Badajoz et au dernier ravitaillement de
Ciudad-Rodrigo par les Franais. Le gnral Girard fut renvoy par le
gnral Drouet au marchal Soult, par le marchal Soult  l'Empereur,
afin de rendre compte de sa conduite, et ses chefs, pour tre justes,
aprs l'avoir accus d'imprvoyance, auraient d s'accuser eux-mmes
d'une imprvoyance au moins gale.

[En marge: Ngligence du gnral Dorsenne  l'gard de
Ciudad-Rodrigo.]

Malheureusement il devait bientt nous arriver pis encore, toujours
par ce mme dfaut de vigilance, si frquent dans toute guerre, mais
plus frquent dans celle d'Espagne que dans aucune autre,  cause de
la varit infinie des accidents, et surtout de l'extrme division du
commandement. Ciudad-Rodrigo, dont nous venons de dire que lord
Wellington mditait le sige pendant la convergence de nos forces vers
Valence, allait en fournir un nouveau et bien triste exemple. Cette
place, situe entre l'arme du Nord et l'arme de Portugal, s'tait
trouve remise  la responsabilit de deux chefs, c'est--dire
d'aucun, le marchal Marmont et le gnral Dorsenne. Pourtant ce
dernier, auquel avait t impos le soin d'approvisionner la garnison
de Ciudad-Rodrigo (mesure ordonne pour diminuer les charges de
l'arme de Portugal), aurait d s'en occuper plus particulirement.
Mais, trs-capable de commander une division en rase campagne, le
gnral Dorsenne n'entendait rien  la dfense des places, et avait
confi au gnral Barri, qui n'y entendait gure davantage, la garde
de Ciudad-Rodrigo. Il lui avait donn 1800 hommes pour occuper une
place dans laquelle il en aurait fallu au moins cinq mille pour se
dfendre avec succs. Les Franais n'avaient mis que vingt-quatre
jours  la prendre contre six mille Espagnols, pourvus de tout, et
aussi braves que fanatiques. Combien de temps pourraient s'y maintenir
1800 Franais, n'ayant aucun des moyens dont avaient dispos les
Espagnols, et se regardant comme sacrifis d'avance par la ngligence
de leurs chefs? Le gnral Dorsenne s'tait  peine adress cette
question, et se rappelant d'avoir quelques mois auparavant apport des
vivres  Ciudad-Rodrigo en compagnie du marchal Marmont, n'y pensait
plus, ou presque plus.

[En marge: Insuffisance des moyens de dfense de cette place vainement
signale par le gnral Barri.]

Cependant le gnral Barri, qui s'tait rendu compte de la situation,
n'avait pas manqu, ds la fin de dcembre, de faire part au
commandant de l'arme du nord des mouvements de l'ennemi, lesquels,
bien que soigneusement cachs, taient nanmoins trs-sensibles,
d'annoncer que ses vivres finiraient en fvrier, que sa garnison tait
tout  fait insuffisante, et qu'il succomberait bientt s'il tait
srieusement attaqu. Ces avis furent reus comme ceux du gnral
Briche au gnral Girard, comme importunits d'officiers qui se
plaignent toujours, et demandent plus qu'il ne leur faut, plus qu'on
ne peut leur donner. En tout temps on se modle sur le chef, et
Napolon, par calcul ou illusion, traitant souvent ses gnraux de la
sorte, il n'y avait pas alors de mdiocre officier qui n'en ft autant
 l'gard de ses subordonns.

La place fut donc livre  elle-mme avec 1800 hommes de garnison,
rduits  1500 par les maladies, la dsertion et les batailleries
quotidiennes contre les coureurs espagnols du dehors. On avait rpar
la brche par laquelle les Franais taient entrs, mais en pierre
sche, faute de matriaux pour la rparer autrement. Sur le mamelon
appel le grand Teso, d'o taient partis les cheminements du marchal
Ney, on avait construit une redoute de force insignifiante, et on
avait occup les couvents extrieurs de Saint-Franois et de
Santa-Cruz avec tout au plus 200 hommes, ce qui rduisait  1300 la
garnison charge de garder l'enceinte. (Voir la carte n 52.).

[En marge: Arrive de lord Wellington sous les murs de
Ciudad-Rodrigo.]

Lord Wellington, aprs avoir amen avec beaucoup de secret son parc de
sige prs de la frontire, la franchit le 8 janvier 1812, esprant
qu'avant le retour des troupes envoyes  Valence par l'arme de
Portugal, en Navarre par l'arme du nord, il aurait emport une place
aussi dpourvue de moyens de dfense que paraissait l'tre en ce
moment Ciudad-Rodrigo. Pour en tre plus sr il rsolut de brusquer
toutes les attaques, ce que la faiblesse de la garnison devait rendre
peu prilleux.

[En marge: Brusque enlvement des ouvrages extrieurs.]

Ayant ds le 8 pass l'Agueda et investi la place, il voulut le soir
mme enlever la lunette tablie sur le grand Teso. Arme de trois
bouches  feu, garde par cinquante hommes, elle ne pouvait pas
opposer grande rsistance, et, en effet, le malheureux dtachement qui
la dfendait, assailli brusquement, fut pris ou tu. Immdiatement
aprs, lord Wellington, qui n'avait pas moins de 40 mille hommes,
commena les travaux avec une quantit immense de bras, et enveloppa
de ses tranches la place tout entire, du couvent de Santa-Cruz 
celui de Saint-Franois. Battre la partie des murailles o les
Franais avaient dj fait brche tait la marche indique, et les
cheminements furent dirigs de ce ct. Comme les couvents de
Santa-Cruz et de Saint-Franois prenaient en flanc les tranches
anglaises, on rsolut de s'en rendre matre  force d'hommes. Ce
n'tait pas difficile, car il n'y avait gure qu'une cinquantaine de
nos soldats dans l'un et cent cinquante dans l'autre. Lord Wellington
fit enlever celui de Santa-Cruz dans la nuit du 13 au 14, et les
cinquante hommes qui l'occupaient, insuffisants pour s'y maintenir, se
retirrent aprs s'tre comports de leur mieux. Le gnral Barri fit
une sortie pour reprendre le poste, le reprit effectivement, mais fut
oblig de l'vacuer de nouveau devant la multitude des assaillants. Le
couvent de Saint-Franois importait davantage  l'ennemi, car il
incommodait de ses feux la gauche des tranches anglaises, par
laquelle lord Wellington voulait entreprendre une seconde attaque. Les
cent cinquante hommes qui gardaient ce couvent, assaillis par des
forces crasantes, menacs d'tre coups de la ville, se retirrent
aprs avoir enclou leurs canons. Une plus grande exprience de la
dfense des places aurait appris au gnral Barri que vouloir
conserver des postes dtachs avec si peu de monde, c'tait
compromettre des hommes inutilement. Du reste, il aurait su ce qu'il
ignorait, qu'il n'aurait pas pu faire beaucoup mieux avec les forces
dont il disposait, et il faut ajouter aussi qu'en se renfermant dans
la place, pour s'y borner  la dfense de l'enceinte, il n'aurait pas
fort allong la rsistance.

[En marge: Attaque de l'enceinte par la brche que les Franais
avaient pratique.]

Tous les ouvrages extrieurs tant enlevs, lord Wellington dirigea
vingt-six bouches  feu sur la vieille brche, et en quelques heures
les pierres sans ciment s'croulrent avec une facilit effrayante.
L'assaut devint praticable. Les assigs, ici comme  Badajoz,
profitant de l'habitude qu'avaient les Anglais de battre en brche
avant d'avoir dtruit la contrescarpe, essayrent courageusement de
dblayer le pied des murailles. Mais peu nombreux, mal couverts par la
contrescarpe et le glacis, ils furent bientt chasss par le feu
ennemi, et l'artillerie anglaise put, en accumulant les dcombres au
pied de la brche, en refaire le talus. Lord Wellington avait appris 
Badajoz quelle entreprise c'tait que de donner l'assaut  des places
dfendues par des Franais, et il avait senti que pour en venir  bout
il fallait une seconde attaque, non pas feinte mais srieuse, afin de
diviser l'attention des assigs, et de les troubler par deux assauts
livrs en mme temps. Il fit donc tablir une nouvelle batterie de
brche  gauche de ses tranches, vers le couvent de Saint-Franois,
et grce au matriel dont il disposait il put faire battre l'enceinte
 outrance. L'artillerie de la place, bien servie, contraria beaucoup
ces nouveaux travaux, mais ne put rien contre le grand nombre des
travailleurs, et bientt sur ce second point, la brche, quoique moins
large, fut juge praticable.

[En marge: Prparatifs du gnral Barri pour rsister  l'assaut.]

Le gnral Barri, dcid  mourir les armes  la main, avait employ
les moyens ordinaires de l'art pour rsister  l'assaut. Il avait fait
lever un double retranchement en arrire des brches, plac sur leurs
flancs des pices de canon  mitraille, sur leur sommet des bombes
qu'on devait rouler  la main, et des troupes d'lite par derrire.
N'ayant plus qu'un millier d'hommes pour se dfendre, ayant deux
brches  garder, et tout le pourtour de la place  surveiller, il lui
restait pour unique rserve contre une colonne qui aurait forc
l'enceinte, environ une centaine d'hommes. Nanmoins, somm par le
gnral anglais, il rpondit en homme d'honneur, qu'il mourrait sur le
rempart, et ne capitulerait point. La rponse tait mritoire, car
dans l'tat auquel il tait rduit, les rgles de la dfense des
places, mme entendues honorablement, lui auraient permis de traiter.

[En marge: Enlvement de Ciudad-Rodrigo par suite d'un double assaut.]

Dans la nuit du 18 au 19 janvier lord Wellington lana deux colonnes
d'assaut sur l'enceinte, et disposa des rserves pour les soutenir. La
colonne dirige sur la grande brche  droite, aprs avoir couru 
dcouvert jusqu'au bord du foss, aprs s'y tre prcipite, essaya de
gravir les dcombres de la muraille, et fut plusieurs fois arrte par
la mitraille, par les grenades, et par une fusillade  bout portant.
Le gnral Barri, qui tait  cet endroit, parce que c'tait le plus
menac, put se flatter un moment de russir. Appel par des cris  la
petite brche, il crut qu'elle tait emporte, y courut avec sa
rserve, reconnut que c'tait une fausse alarme, et retourna  la
grande. Mais la seconde colonne anglaise, aprs avoir t repousse de
la petite brche, y revint en forces, vainquit le poste de voltigeurs
qui la dfendait, et pntra dans la ville. Cette fois le gnral
Barri, supposant que c'tait encore une fausse alerte, n'accourut pas
assez tt, et sa colonne qui dfendait la grande brche, prise 
revers, fut oblige de mettre bas les armes. La garnison et son
commandant avaient pouss la rsistance au dernier terme; on ne
pouvait leur reprocher que quelques fautes de mtier, et il faut
ajouter que mme en les vitant ils n'auraient pas sauv la place. La
ville, quoique allie, fut pille, lord Wellington tant oblig de
concder cet acte de barbarie  l'esprit de ses troupes. Nous
respectons profondment la nation anglaise et sa vaillante arme, mais
il nous sera permis de faire remarquer qu'on n'a pas besoin d'un tel
stimulant auprs des soldats franais.

La place, attaque le 8 janvier, avait donc succomb le 18 au soir,
c'est--dire qu'elle avait t prise en dix jours. Un pareil rsultat
pouvait paratre extraordinaire; mais le dlabrement des
fortifications, l'insuffisance de la garnison, le grand nombre des
assigeants, et, il faut le dire, la prodigalit avec laquelle lord
Wellington avait dpens les hommes, lui qui prenait tant de soin de
les mnager en rase campagne, expliquaient la promptitude de ce
succs. Ce sige ne lui avait pas cot moins de 13  1400 soldats,
morts ou blesss, et quelques-uns de ses officiers les plus
distingus, notamment le brave et hardi Crawfurd, commandant de la
division lgre. Les Anglais n'ayant pas de troupes spciales du
gnie, et leurs ingnieurs, quoique fort intelligents, tant peu
verss dans l'art profond de Vauban, brusquaient les approches,
ngligeaient l'tablissement au bord du foss, laissaient subsister la
contrescarpe, et ensuite livraient les assauts  coups d'hommes. Ce
systme, aprs avoir chou devant Badajoz, n'avait triomph devant
Ciudad-Rodrigo qu'au moyen de plusieurs attaques simultanes, manire
de procder qui exige une arme considrable, d'immenses sacrifices
d'hommes, beaucoup d'nergie enfin, et qui peut chouer aussi devant
des garnisons nombreuses et rsolues[18].

          [Note 18: Nous n'exprimons ici que l'avis de lord Wellington
          lui-mme sur la manire de procder des ingnieurs anglais.]

[En marge: Surprise et chagrin des gnraux franais en apprenant la
prompte reddition de Ciudad-Rodrigo.]

[En marge: Injustice envers le gnral Barri.]

Quoi qu'il en soit de cette question purement technique, la
promptitude de la prise de Ciudad-Rodrigo fut un coup de foudre pour
les commandants des armes du nord et de Portugal, et pour
l'tat-major de Madrid. Ce dernier dut tre le moins surpris, car il
avait blm la convergence de toutes les forces disponibles vers
Valence, dont lord Wellington venait de si bien profiter. Le plus
afflig fut le marchal Marmont. Au moment o il avait appris,
c'est--dire vers le 10 janvier, le commencement du sige de
Ciudad-Rodrigo, il tait occup  se transporter des bords du Tage aux
bords du Douro; comptant sur une dfense d'au moins vingt jours, il
esprait avant cette poque avoir runi cinq de ses divisions,
peut-tre six sur sept, et avoir obtenu encore de l'arme du nord
douze ou quinze mille hommes de troupes auxiliaires, ce qui lui aurait
permis de marcher avec plus de quarante mille soldats au secours de la
place assige. Mais la ngligence du gnral Dorsenne, charg de
pourvoir  la sret de Ciudad-Rodrigo, avait fort abrg la dure de
la rsistance possible, et il faut ajouter que le marchal Marmont
lui-mme, en prenant vingt jours pour secourir la place, bien qu'il ne
dpasst point dans ce calcul la limite d'une dfense ordinaire,
n'avait pas assez song aux accidents qui djouent souvent les
prvisions les mieux fondes. Nanmoins, quoique fort gnreux de
caractre, le marchal Marmont se mit  dire que le gnral Barri
tait un misrable, qui n'avait pas su dfendre le poste qu'on lui
avait confi; le gnral Dorsenne s'en tira de mme, et, comme il
arrive trop souvent, les plus coupables s'en prirent  celui qui
l'tait le moins, qui ne l'tait mme pas du tout en cette
circonstance, car rsister  la menace de l'assaut, le recevoir, et ne
se rendre qu' l'assaillant victorieux, est le dernier terme des
obligations imposes aux commandants des places.

[En marge: Consquences possibles de la chute de Ciudad-Rodrigo.]

Du reste, on conoit le dsespoir des gnraux des armes du nord et
de Portugal, car la Vieille-Castille se trouvait dsormais dcouverte,
et notre ligne de communication demeurait expose aux tentatives d'une
arme solide, que nous n'avions pas encore vritablement battue, et
qui commenait  sortir de sa circonspection accoutume. Que
servirait  l'avenir, si les Anglais pouvaient percer jusqu'
Valladolid, d'occuper Valence, Sville, Badajoz?

[En marge: Ouvrages de dfense levs autour de Salamanque pour
suppler  Ciudad-Rodrigo.]

Le marchal Marmont, rempli de vigilance pour ce qui le concernait
directement, sentit le danger de cette position, et, voyant
Ciudad-Rodrigo perdu, s'empressa d'y suppler par des travaux de
dfense  Salamanque, qui tait devenue la capitale de son
commandement, et qui devait tre plus tard le thtre d'une sanglante
bataille. Il dploya beaucoup d'activit et d'intelligence dans le
choix des ouvrages  construire, se servit de trois gros couvents
situs autour de Salamanque, pour suppler aux fortifications
rgulires dont cette ville tait dpourvue, et y tablit une sorte de
camp retranch qu'une troupe rsolue pouvait dfendre assez longtemps.
Il s'occupa ensuite de se crer des magasins et des hpitaux,
d'installer son arme le mieux possible, genre de soin dont il avait
contract le got, et en partie le talent,  l'cole de Napolon.

[En marge: Inquitudes du marchal Marmont sur sa position, et envoi
d'un officier de confiance pour en faire part  Napolon.]

Les troupes du gnral Montbrun taient enfin revenues, mais le
marchal Marmont, quoiqu'il et  sa disposition sept belles divisions
d'infanterie et deux de cavalerie, n'tait pas tranquille en
considrant l'tendue de sa tche. Il ne comptait gure que sur 44
mille hommes d'infanterie, et il ne lui en fallait pas moins de dix
mille pour garder le pont d'Almaraz sur le Tage, les cols de Baols et
de Prals sur le Guadarrama, Zamora sur le Douro, Lon et Astorga
vers les Asturies. Il ne lui restait donc que 34 mille fantassins
runis, et en ajoutant sa cavalerie et son artillerie, 40 mille
combattants au plus. Or l'arme anglo-portugaise pouvait aujourd'hui
mettre 60 mille hommes en ligne, dont moiti Anglais, et moiti
Portugais bons soldats. Il n'tait pas sage de lutter mme avec 50
mille hommes contre une pareille arme,  moins qu'on ne les et tous
sous la main, bien vtus, bien arms, bien nourris, et non dtachs
pour quantit de services accessoires, comme il le faut dans un pays
o l'on a la population entire contre soi. Quant au secours de 4
mille hommes tir des troupes du centre, le marchal Marmont le
regardait avec raison comme une chimre dans la situation de Madrid.
Il ne comptait pas davantage sur les 12 mille hommes du gnral
Caffarelli, qui avait remplac le gnral Dorsenne, et qui devait
trouver dans l'tat des provinces du nord bien des raisons plausibles
pour faire attendre, pour refuser mme son contingent. Il ne dormait
donc pas tranquille en songeant  tous les dangers qui pouvaient
fondre sur lui. Il y avait une autre partie de sa tche qui ne
l'effrayait pas moins, c'tait la dfense de Badajoz. Un secret
pressentiment qui faisait honneur  son esprit, lui disait que lord
Wellington tait bien capable, aprs avoir surpris Ciudad-Rodrigo,
d'aller surprendre Badajoz, et il se demandait comment il ferait pour
quitter la Castille, la laisser presque dcouverte, et voler  la
dfense de Badajoz  quinze marches au moins de Salamanque. Au milieu
de ces perplexits, il envoya un aide de camp de confiance  Paris
pour exposer tous ces dangers  Napolon, et pour dire que la seule
manire d'y parer tait  ses yeux de runir en un seul commandement
les armes du nord, du centre et de Portugal. Assur alors d'tre
obi, et en distribuant bien ses forces d'avoir toujours cinquante ou
soixante mille hommes sous la main, il croyait tre en tat de
rsister aux Anglais. Quoique ce ft un commandement bien considrable
pour lui, et qu'il n'et ni la rputation ni les services qui auraient
pu justifier une telle prtention, pourtant ce qu'il proposait valait
mieux que la division actuelle des forces, et peut-tre aurait prvenu
bien des malheurs.  dfaut de cette concentration du commandement, le
marchal Marmont demandait  servir ailleurs.

[En marge: Refus de Napolon de tenir compte des craintes du marchal
Marmont.]

C'tait un grand dsavantage auprs de Napolon, dispos  la dfiance
par caractre et par un long maniement des hommes, de laisser
apercevoir des prtentions personnelles, mme en donnant un conseil
utile. Napolon aimait le marchal Marmont, qu'il avait eu pour aide
de camp, et dont il apprciait les qualits aimables et brillantes,
mais, par suite d'une longue familiarit, il avait pris l'habitude de
le traiter lgrement, et il n'attacha pas assez d'importance  ses
avis, disant que l'ambition lui montait  la tte, qu'il n'tait pas
capable d'un tel commandement, que pour le satisfaire il faudrait
dpossder Joseph de l'arme du centre, ce qui tait impossible; que
le marchal, d'ailleurs, se mlait de ce qui ne le regardait pas; que
Badajoz n'tait plus confi  ses soins; qu'il n'avait qu' bien
garder le nord de la Pninsule contre les Anglais; qu'on ne lui en
demandait pas davantage; que c'tait  l'arme d'Andalousie  dfendre
Badajoz, et qu'elle y suffirait parfaitement si les Anglais
n'attaquaient cette place qu'avec deux divisions, c'est--dire avec le
corps de Hill renforc, mais que s'ils l'attaquaient avec cinq,
c'est--dire avec la presque totalit de leur arme et lord Wellington
en tte, alors il y avait pour l'arme de Portugal un moyen assur de
leur faire lcher prise, c'tait de passer sur le corps des
dtachements laisss le long de l'Agueda, de s'enfoncer sur Coimbre,
de marcher mme sur Thomar, et que dans ce cas lord Wellington serait
bien oblig de rebrousser chemin et de renoncer  Badajoz; qu'il
fallait dsormais s'en tenir  cette manire de manoeuvrer, ne plus
abandonner la garde de la Castille, et s'il devenait urgent de
secourir l'arme d'Andalousie, le faire en s'avanant par le Bera et
la gauche du Tage jusqu' Coimbre ou jusqu' Thomar, en ayant toujours
soin de couvrir notre ligne de communication avec les Pyrnes.

[En marge: Fausses notions sur lesquelles repose la confiance de
Napolon.]

Ces vues taient justes, comme toutes celles de Napolon en fait de
guerre, mais justes d'une manire trs-gnrale, et  l'application il
n'tait pas impossible qu'elles perdissent leur justesse, qu'elles
devinssent mme funestes, si les circonstances, que Napolon de loin
ne pouvait pas apprcier avec le degr de prcision ncessaire, ne
concordaient pas avec les suppositions d'aprs lesquelles il
raisonnait. Si Badajoz, par exemple, au lieu d'tre mis dans un tat
de dfense  tenir deux mois, tait  peine en mesure de tenir un, la
diversion ordonne sur le Tage, quelque spcieuse qu'elle ft, ne
devait pas tre une raison dcisive pour lord Wellington de lever un
sige prs de russir. D'ailleurs il fallait que la marche sur le
Tage ft tente avec des forces suffisantes, et pour cela il fallait
absolument que les armes du nord et de Portugal au moins fussent sous
un mme commandement, si on ne pouvait pas y mettre aussi celle du
centre. Or le marchal Marmont valait mieux seul que contrari par le
gnral Caffarelli, tout honnte et dvou qu'tait ce dernier. C'est
malheureusement ce que Napolon ne voulut pas admettre.

[En marge: Nouveaux projets de lord Wellington, dirigs cette fois
contre Badajoz.]

Le secret pressentiment du marchal Marmont  l'gard des projets de
lord Wellington n'tait que trop fond. Celui-ci, encourag par la
rapide conqute de Ciudad-Rodrigo, chaque jour plus persuad que les
armes franaises dans leurs mouvements dcousus lui laisseraient le
temps d'excuter des siges courts et imprvus, avait tout prpar le
lendemain de la prise de Ciudad-Rodrigo pour faire sur Badajoz une
tentative violente, avec d'immenses moyens, et en prodiguant le sang
des hommes. Il avait dj, dans cette vue, dirig d'Abrants sur Elvas
un vaste matriel, et achemin successivement toutes ses divisions sur
l'Alentejo, en ayant soin de rester de sa personne sur la Coa, afin
qu'on ne souponnt pas son dessein. Il y avait parfaitement russi,
en ce sens qu'on se doutait bien  Badajoz des prparatifs d'un sige,
mais non de la runion de toute l'arme anglaise devant cette place,
et qu'on l'ignorait entirement en Castille et en Andalousie.

[Date en marge: Fv. 1812.]

[En marge: Fcheuse confiance du marchal Soult dans la place de
Badajoz.]

La garnison de Badajoz n'avait cess de pousser le cri d'alarme auprs
du marchal Soult, et de lui demander de prompts secours. Le marchal,
raisonnant comme le font la plupart des hommes, pensant que les
circonstances qui s'taient produites une premire fois se
produiraient une seconde, ne se proccupant nullement des changements
survenus, crut que Badajoz, qui avait dj rsist prs de deux mois,
arrterait l'ennemi un mois au moins, ses dfenses surtout ayant t
perfectionnes, qu'il aurait par consquent le temps d'accourir, que
le marchal Marmont d'ailleurs accourrait de son ct, et qu'il ne
fallait pas s'inquiter srieusement de cette menace d'un nouveau
sige.

[Date en marge: Mars 1812.]

[En marge: Insuffisance de la garnison et des munitions laisses dans
cette place.]

[En marge: Travaux excuts pour amliorer les moyens de dfense.]

Cependant il aurait d se dire que les secours attendus de loin
taient une chose sur laquelle il n'tait pas sage de compter, que les
Anglais avaient t fort malhabiles dans leur premier sige de
Badajoz, mais qu' un second ils s'y prendraient peut-tre mieux, et
avec de plus grands moyens, qu'il fallait donc mettre au moins cette
place dans un parfait tat de dfense. Or une garnison de 5 mille
hommes, rduite  4,400 un peu avant le sige, et  4,000 au moment de
l'investissement, tait compltement insuffisante. Il aurait fallu 10
mille hommes, avec des vivres et des munitions en proportion, pour
djouer encore les efforts des Anglais. Et par exemple il et beaucoup
mieux valu porter la garnison de Badajoz  ce nombre que de laisser en
Estrmadure le corps du gnral Drouet, qui n'y pouvait faire autre
chose que se retirer  la premire apparition des Anglais. Aprs en
avoir dtach ce qu'il fallait pour Badajoz, on aurait pu ensuite
attirer le reste  soi, et la garnison, accrue de cinq mille hommes
avec quelque cavalerie, aurait eu le moyen d'tendre ses courses au
loin, aurait servi de corps d'observation pour l'Estrmadure mieux
que le corps du gnral Drouet, et serait devenue presque invincible
si elle avait t assige. En outre, elle aurait pu s'approvisionner
elle-mme soit en bois, soit en vivres. Or  la fin de fvrier, un
mois aprs la prise de Ciudad-Rodrigo, lorsque le projet d'un nouveau
sige tait devenu vident, la place n'avait de subsistances que pour
environ deux mois, elle manquait de poudre pour un long sige, elle
manquait surtout de bois propres  faire des palissades et des
blindages, et elle ne cessait de demander les objets dont elle tait
dpourvue. Les vivres mme dont elle tait munie, elle avait t
oblige de s'en procurer une partie en coupant les bls de ses propres
mains  une distance de trois lieues.  la vrit les dfenses de la
place avaient t amliores tant  la droite qu' la gauche de la
Guadiana. (Voir la carte n 52.) Sur la rive droite, les brches du
fort Saint-Christoval avaient t rpares, les escarpes releves, les
fosss approfondis dans le roc vif. Sur la rive gauche le chteau
avait t remis en tat, le pied du rocher sur lequel il tait
construit escarp, la lunette de Picurina qui le couvrait
perfectionne, l'inondation du Rivillas considrablement accrue au
moyen d'une forte retenue des eaux, enfin le fort de Pardaleras
entirement ferm  la gorge. Les fronts du sud-ouest, formant
saillie, taient toujours la partie la plus expose, mais des mines
avaient t pratiques sous ces fronts afin d'en loigner l'ennemi.
Malheureusement le bois avait manqu pour palissader les fosss et
pour tablir des blindages; mais l'hrosme de la garnison lui
permettait de s'en passer en restant  dcouvert sous les bombes et
les obus. Enfin, comme nous venons de le dire, la poudre n'existait
pas en assez grande quantit, et les vivres, qui en fvrier auraient
suffi  une rsistance de deux mois, n'y pouvaient plus suffire en
mars.

[En marge: Soudaine apparition des Anglais sous les murs de Badajoz le
16 mars 1812.]

[En marge: Moyens immenses dont ils sont pourvus.]

Tel tait l'tat de la place lorsque les Anglais parurent sous ses
murs le 16 mars 1812, comptant comme  Ciudad-Rodrigo avoir termin le
sige avant que la concentration de nos forces pt les en empcher.
Ils amenaient 50 mille hommes au moins, un immense matriel, et ils
taient rsolus, n'tant gure plus habiles dans l'art des siges
qu'avant la prise de Ciudad-Rodrigo, de pousser les approches juste
assez pour tablir les batteries de brche, puis d'ouvrir plusieurs
brches  la fois, et de profiter de leur supriorit numrique pour
livrer simultanment deux ou trois assauts, moyen coteux mais
trs-probable de venir  bout d'une garnison, quelque brave qu'elle
ft, lorsqu'elle n'tait point assez nombreuse.

[En marge: Ouverture de la tranche le 17 mars.]

Ds le premier jour l'investissement de Badajoz fut complet, et sans
perdre de temps les Anglais firent choix du point d'attaque. Dgots
par leurs msaventures de l'anne prcdente de toute tentative contre
le fort de Saint-Christoval, ils dirigrent leurs efforts sur la rive
gauche de la Guadiana, c'est--dire sur la place elle-mme. (Voir la
carte n 52.) L'attaque du ct du sud-ouest, quoique plus facile, fut
encore nglige, mais cette fois par la crainte qu'inspiraient les
fourneaux de mine pratiqus dans cette partie du sol. Les Anglais se
portrent  l'est vers le chteau, et vers les fronts contigus  la
porte de la Trinidad, malgr l'inondation du Rivillas, malgr la
lunette de Picurina. Le 17, lendemain de l'investissement, ils
ouvrirent la tranche devant la lunette de Picurina, ouvrage inachev,
d'un faible relief, ferm  la gorge par une simple palissade, et qui
pouvait tre aisment enlev d'assaut. Or, cette lunette prise, il
tait facile d'y former un tablissement pour battre en brche les
fronts contre lesquels tait dirige la nouvelle attaque. Le 19, les
assigs voulurent employer un moyen fort usuel et fort efficace,
lorsque la garnison est brave et rsolue, ce sont les sorties, qui, en
bouleversant les travaux des assigeants, prolongent la dure des
approches, et par suite celle de la rsistance. Une sortie, excute
avec vigueur, loigna les Anglais de leurs tranches, permit d'en
combler une partie, mais, comme d'usage, fut suivie d'un retour
offensif de l'ennemi, et nos soldats, au lieu de se retirer sans faux
orgueil, puisque leur but tait atteint, s'obstinrent  disputer le
terrain, et eurent 20 tus et 160 blesss. Les Anglais ne perdirent
pas moins de 300 hommes. Ce n'tait rien pour eux, qui en comptaient
plus de 50 mille, tandis que c'tait beaucoup pour nous qui en avions
 peine 4 mille en tat de combattre. Aussi renona-t-on  ce moyen
puissant de prolonger la dfense, mais dangereux quand une garnison
n'est pas assez considrable.

[En marge: Assaut et prise de la lunette de Picurina.]

Les travaux tant pousss avec une extrme activit, le 25 mars les
Anglais purent battre en brche la lunette de Picurina avec 23 bouches
 feu, en dmolirent le saillant, et en entamrent les cts. Le
soir, sans plus tarder, ils l'assaillirent avec trois fortes colonnes
et des rserves. La lunette n'tait dfendue que par 200 soldats tirs
de tous les rgiments. On ne pouvait gure, dans l'tat de la
garnison, lui consacrer plus de monde, mais il et mieux valu prendre
des hommes appartenant  un mme bataillon, et prts  se conduire
comme le font les gens qui se connaissent, lorsqu'ils agissent sous
les yeux les uns des autres. Les trois colonnes s'tant jetes dans le
foss (car les Anglais persistaient dans leur systme de ne pas
pousser les cheminements jusqu'au bord du foss mme), l'une se porta
jusqu'au revers de l'ouvrage, essaya d'arracher les palissades pour
entrer par la gorge, mais recula sous la vivacit de la fusillade; la
seconde ayant voulu pntrer par la brche, fut galement culbute;
mais la troisime appliquant les chelles sur la face la moins garde
parvint jusqu'au parapet, au moment o la seconde colonne revenue de
son chec escaladait le saillant  moiti dmoli. La petite garnison
ayant  faire face  deux invasions  la fois, n'y put suffire, et fut
en peu d'instants oblige de mettre bas les armes. Quatre-vingt-trois
hommes furent tus ou blesss, et quatre-vingt-six faits prisonniers.
L'ennemi perdit environ 350 hommes.

[En marge: Choix de la lunette de Picurina pour y tablir les
batteries de brche.]

Notre artillerie fit immdiatement un feu terrible sur les vainqueurs
en possession de la Picurina, et leur en rendit le sjour fort
dommageable. Ils eurent beaucoup de peine  retourner les terres pour
se mettre  couvert du ct de la place, mais  force de travailleurs
et de moyens matriels, ils finirent, en sacrifiant beaucoup de monde,
par se crer un logement dans l'ouvrage conquis, et entreprirent
d'tablir des batteries de brche contre les deux bastions rpondant 
la lunette de Picurina. Ds lors ils abandonnrent presque toutes
leurs autres batteries, dont l'emplacement avait t assez mal choisi,
et s'attachrent exclusivement aux nouvelles, qui fort rapproches du
mur d'enceinte, le voyaient jusqu'au pied. L'artillerie franaise,
admirablement servie, leur faisait payer cher cette tmraire manire
de procder, mais la poudre commenait  lui manquer, et la garnison
supplait au feu du canon par un feu de mousqueterie, que les
meilleurs tireurs de chaque rgiment dirigeaient sur les canonniers
anglais. Si la garnison avait eu assez de poudre et assez d'hommes,
c'et t le cas de joindre  un grand feu d'artillerie une sortie
vigoureuse contre l'tablissement form  la gorge de la Picurina. Une
sortie heureuse sur un point aussi rapproch aurait probablement
dtruit tous les avantages acquis par l'assigeant, et l'aurait ramen
au point o il en tait au dbut du sige. Mais il et fallu oprer
cette sortie avec onze ou douze cents hommes, en sacrifier peut-tre
trois ou quatre cents, et la garnison devait rserver sa poudre et ses
soldats pour le jour suprme et dcisif de l'assaut.

[En marge: tablissement de batteries de brche.]

[En marge: Exaltation hroque de la garnison de Badajoz.]

[En marge: Son humanit envers les habitants.]

Ce moment ne pouvait pas tarder, tant taient rapides les progrs de
l'assigeant que l'assig n'tait plus capable d'arrter. Cependant
la garnison avait dj gagn quinze jours, en sacrifiant, il est vrai,
700 hommes sur 4 mille, sans que l'ennemi et encore russi  battre
en brche les deux bastions par lesquels il tait dcid  pntrer
dans la place. Le 31, il parvint  tablir diverses batteries
contenant vingt bouches  feu de gros calibre, contre les deux
bastions qu'il s'agissait de dmolir. Il prolongea ses tranches 
droite et  gauche pour lever plusieurs autres batteries dont l'objet
tait de rpondre  l'artillerie de la place, d'enfiler ses dfenses,
et de porter  trois le nombre des brches. Bientt il eut
cinquante-deux pices de gros calibre en position, avec lesquelles il
ouvrit un feu pouvantable. La garnison, qui avait rserv ses
munitions pour le dernier moment, y rpondit par un feu non moins
violent. Elle dmonta plusieurs pices, mais les Anglais, regorgeant
de matriel, et dployant un grand courage, remplaaient les pices
dmontes au milieu de leurs paulements bouleverss, et sous une
grle de projectiles. Nos artilleurs, qui ne se laissaient pas
surpasser et pas mme galer, se tenaient aux embrasures dtruites de
leurs canons, et redoublaient d'efforts sous les boulets, les bombes
et les obus. La garnison en tait arrive  cet tat d'exaltation o
l'on ne tient plus compte des prils, et tous avaient jur de mourir
plutt que de rendre leur drapeau et d'aller pourrir sur les pontons
infects o l'Angleterre, au dshonneur de sa civilisation, faisait
prir nos prisonniers. Les plus malheureux dans cette lutte formidable
taient les habitants, rests dans la ville au nombre de cinq mille au
plus sur quinze mille, et la plupart indigents. La garnison les
nourrissait de ses conomies. Elle avait eu l'humanit, avec les
restes de sa viande et avec ses lgumes, de leur composer une
nourriture qui les empchait de mourir de faim. Mais n'ayant ni
casemates ni blindages pour elle-mme, et sachant s'en passer, elle
ne pouvait leur pargner les clats des bombes au milieu desquels elle
vivait audacieusement. Aussi d'affreux gmissements remplissaient-ils
cette ville dsole, et dchiraient l'me de nos soldats, insensibles
 leurs propres prils, mais pleins de piti pour des infortuns que
depuis quinze mois ils s'taient habitus  considrer comme des
compatriotes.

[Date en marge: Avril 1812.]

Enfin l'instant suprme approchait. Trois larges brches avaient t
pratiques dans la maonnerie des bastions attaqus. L'assigeant,
aprs avoir d'abord parpill ses feux, les avait maintenant
concentrs sur ces deux bastions, tait parvenu  diminuer le niveau
de l'inondation en dtruisant une partie des retenues, et avait rendu
les brches abordables, sans toutefois s'imposer la prcaution, dont
l'omission devait lui coter cher, de renverser la contrescarpe,
conformment aux rgles ordinaires de l'art.

[En marge: Moyens prpars pour rsister  l'assaut.]

Lord Wellington avait fait  la garnison l'honneur de ne pas la
sommer, car il savait que toute proposition de capituler serait
inutile. Le gouverneur, en effet, ayant assembl les principaux
officiers, il avait t dcid  l'unanimit, et aux acclamations des
troupes, qu'on attendrait l'assaut, et qu'on prirait les armes  la
main plutt que de se rendre. Sur-le-champ on avait couru aux brches,
afin d'y employer tous les moyens que l'art le plus ingnieux peut
offrir pour arrter un ennemi rsolu. L'habile et intrpide commandant
du gnie avait indiqu et trac les travaux, que les soldats
excutaient avec enthousiasme. Tandis qu'une moiti d'entre eux tait
de garde sur les remparts, l'autre moiti, travaillant dans le foss,
dblayait le pied des brches, ce qui est trs-prilleux mais possible
lorsque l'ennemi n'a pas pris possession du bord du foss. Les hommes
tombaient sous les obus et les grenades, mais d'autres continuaient 
faire disparatre les talus forms par les dcombres. Malheureusement
l'artillerie anglaise, en poursuivant son oeuvre de dmolition,
rtablissait bientt ces talus. La ressource la plus relle tait
celle qu'on s'tait mnage sur le rempart mme, o l'on avait
construit un second retranchement en arrire des brches, tabli en
avant des chevaux de frise, plac sur les cts des barils 
explosion, et barricad les rues aboutissant aux points d'attaque. Un
dernier et formidable moyen avait t prpar. L'ennemi persistant 
ne pas pousser les approches jusqu'au bord du foss, et n'ayant pas
ds lors renvers la contrescarpe (qui est le mur du foss oppos  la
place), on pouvait travailler comme on voulait au pied de cette
contrescarpe. Le commandant du gnie Lamare y fit placer une longue
chane de bombes charges et de barils remplis d'artifice joints les
uns aux autres par une trane de poudre,  laquelle le brave officier
du gnie Mailhet, embusqu dans le foss, devait mettre le feu au
moment de l'assaut.

Tout tant ainsi dispos, des troupes d'lite tant postes au sommet
des brches avec trois fusils par homme, des pices charges 
mitraille tant braques sur les cts, une rserve aussi forte que
possible se tenant aux ordres du gouverneur sur la principale place
de la ville, on attendit l'assaut. Lord Wellington avait tout prpar
pour le livrer le 6 avril au soir, vingt et unime jour de son arrive
devant Badajoz. Mais il avait rsolu de le livrer avec une telle masse
de forces, que le succs en ft presque infaillible, dt-il y
sacrifier deux fois autant d'hommes qu'il en avait perdu dans les plus
grandes batailles.

[En marge: Assaut formidable livr le 6 avril.]

[En marge: La garnison de Badajoz est un moment prs de triompher.]

[En marge: Les troupes qui dfendaient les brches prises  revers par
la colonne qui avait escalad les fronts abandonns du sud-ouest.]

Le 6 avril en effet, vers neuf heures du soir, l'artillerie des
assigeants vomit sur la place des torrents de feu. Deux divisions,
sous le gnral Coleville, s'acheminrent directement vers les
brches, tandis que la division Picton, avec des chelles, se portait
 droite pour essayer d'escalader le chteau par un endroit dont on
avait reconnu la faiblesse, et que la division Leith, tournant 
gauche, allait tenter une autre escalade  l'extrmit sud-ouest,
jusque-l nglige par les Anglais. Ainsi vingt mille hommes environ
marchaient  l'assaut, masse norme d'assaillants rarement employe
jusqu'alors dans les siges. Les deux colonnes commandes par le
gnral Coleville arrivrent jusqu'au bord du foss, sautrent dedans,
et coururent ensuite aux brches. Un cri gnral de nos soldats
signala leur apparition; on les laissa venir, puis, quand elles eurent
commenc  gravir les dcombres, un feu de mousqueterie  bout portant
les accueillit de face, la mitraille les prit en flanc, et les fit
rouler ple-mle sur la brche. Tandis que la queue des colonnes
voulait en soutenir la tte, une autre preuve leur tait rserve. Le
lieutenant du gnie Mailhet, descendu dans le foss au milieu de cette
affreuse mle, et attendant la mche  la main l'instant propice,
mit le feu au long chapelet de bombes et de barils d'artifice dispos
au pied de la contrescarpe. Alors commena sur les derrires des
colonnes d'assaut, et sur les pas de celles qui les soutenaient, une
suite d'explosions formidables, qui, se succdant de seconde en
seconde, lanaient tour  tour la mitraille, les clats de bombe, et
des torrents d'une lumire sinistre. De moment en moment cette lumire
meurtrire jaillissait de l'obscurit, tait remplace par les
tnbres, puis jaillissait de nouveau, et chaque fois la mort s'en
chappait sous mille formes. Malheureusement l'intrpide Mailhet fut
lui-mme frapp d'un clat de bombe. Les deux divisions anglaises
envoyes aux trois brches finirent, malgr leur bravoure, par cder 
la violence de la rsistance, et par perdre leur impulsion sous le feu
incessant de mousqueterie et de mitraille qui les accablait. Dj prs
de trois mille Anglais avaient succomb, et lord Wellington allait
ordonner la retraite, lorsque sur d'autres points la scne changea. 
la droite de l'attaque, le gnral Picton, avec une rare intrpidit,
avait fait appliquer les chelles contre l'un des flancs du chteau.
Des Hessois taient prposs  sa garde. Soit surprise, trouble, ou
infidlit, ils laissrent envahir le prcieux rduit confi  leur
courage et  leur loyaut et un officier anglais, se jetant aussitt
sur les portes qui donnaient dans la ville, se hta de les fermer,
afin de s'tablir solidement dans le chteau avant que les Franais
eussent le temps d'y accourir. Le gouverneur Philippon, que plusieurs
fois on avait tromp par de faux cris d'alarme, et qui conservait sa
rserve pour un danger extrme, refusa d'abord de croire  la nouvelle
de l'envahissement du chteau. Convaincu, mais trop tard, de la
ralit du fait, il se dcida  y envoyer quatre cents hommes.
Ceux-ci, accueillis par un feu meurtrier, furent arrts devant la
premire porte. Ils se prsentrent  la seconde, et firent de vains
efforts pour la forcer. Dans le dsir de s'ouvrir l'entre du chteau
et d'en expulser les Anglais, on s'empressa d'aller chercher une
partie des forces qui dfendaient les fronts du sud-ouest, ngligs
jusqu'ici par l'ennemi, et paraissant peu menacs. On les dgarnit
donc pour tcher de reconqurir le chteau. Alors la division Leith,
qui mditait une escalade de ce ct, trouvant le rempart abandonn,
et posant une multitude d'chelles, parvint, grce au peu de hauteur
du mur,  le franchir.  peine entre, elle courut le long du rempart,
afin de prendre  revers les troupes qui jusqu'ici avaient dfendu
victorieusement les trois brches.  son aspect, le poste qui gardait
le front le plus voisin fondit sur elle  la baonnette, et l'arrta.
Mais bientt, revenant en masse, elle reprit l'avantage sur nos
soldats trop peu nombreux, et elle se rpandit de tous cts dans la
ville. Alors une indicible confusion s'introduisit dans les rangs de
la garnison hroque qui disputait  l'ennemi les restes de Badajoz.
Les dfenseurs des brches, pris  revers, furent obligs de se rendre
ou de s'enfuir. Le gouverneur, le commandant du gnie et l'tat-major,
aprs avoir fait tout ce qu'on pouvait attendre d'eux, essayrent, en
courant au pont de la Guadiana, de se retirer avec quelques dbris de
la garnison dans le fort de Saint-Christoval, pour s'y dfendre
encore. Mais ils furent tus ou pris. Aprs une si prodigieuse
rsistance, il ne leur restait plus qu' se soumettre au vainqueur.

[En marge: Reddition de Badajoz aprs une rsistance hroque.]

Le lendemain ils furent conduits au camp de lord Wellington, qui tout
en les accueillant avec courtoisie, refusa cependant d'couter leurs
instances en faveur de la malheureuse ville de Badajoz. Ce n'tait
certainement pas  nous  solliciter pour les Espagnols, et aux
Anglais  les punir de notre rsistance; mais lord Wellington, aprs
avoir reu poliment nos officiers, livra sans piti la ville de
Badajoz au pillage. Il ne fallait pas moins aux troupes qui avaient si
vaillamment mont  l'assaut!

Le sige de Badajoz nous avait cot environ 1500 morts ou blesss, et
3 mille prisonniers; mais il avait cot  lord Wellington plus de 6
mille hommes hors de combat, c'est--dire beaucoup plus qu'aucune de
ses batailles. L'assaut seul lui en avait fait perdre 3 mille, triste
compensation pour notre double malheur! Lord Wellington n'en avait pas
moins atteint son but; la pense qu'il avait eue d'employer les
quelques jours que nos mouvements dcousus lui laisseraient pour
enlever tour  tour Ciudad-Rodrigo et Badajoz, n'en tait pas moins
accomplie! Ciudad-Rodrigo et Badajoz nous taient ravis, le Portugal
nous tait ferm, et l'Espagne tait dsormais ouverte aux Anglais!

[En marge: Tardive et inutile arrive du marchal Soult  Llerena avec
un corps de vingt-quatre mille hommes.]

Le marchal Soult, en apprenant le danger de Badajoz, qu'on lui avait
signal bien des fois, avait tardivement quitt les lignes de Cadix,
o il tait occup  jeter sur la rade des bombes de peu d'effet, et
s'tait enfin mis en marche pour venir au secours de la place
assige. Il amenait avec lui vingt-quatre mille hommes, seule troupe
active dont il lui ft permis de disposer en s'obstinant  conserver
Grenade et Sville, et il accourait  Llerena dans l'esprance d'y
trouver, comme l't prcdent, le marchal Marmont avec trente mille
hommes. Vaine esprance! le marchal Marmont n'y tait pas! La
nouvelle du dsastre de Badajoz jeta le marchal Soult dans une
vritable consternation, car le seul trophe de sa campagne
d'Andalousie lui avait ds lors chapp, et lord Wellington, s'il
tait tent d'oprer par l'Estrmadure et l'Andalousie en avait
d'avance toutes les portes ouvertes.

[En marge: Vaine dmonstration du marchal Marmont contre la province
de Bera.]

Le marchal Marmont, de son ct, n'tait pas demeur oisif. Fix en
Vieille-Castille par les ordres formels de Napolon, il avait eu
recours, en apprenant l'extrmit  laquelle tait rduite la ville de
Badajoz,  la manoeuvre qui lui avait t prescrite. Il avait pass
l'Agueda avec cinq divisions, n'en pouvant amener davantage; il avait
dispers les bandes qui infestaient le pays, refoul les dtachements
de troupes anglaises qui gardaient la frontire du Portugal, et puis
s'tait arrt par crainte de manquer de vivres, et par la conviction
aussi qu'il faisait quelque chose de parfaitement inutile. Toutefois
sa manoeuvre n'tait pas absolument reste sans effet, car  la
nouvelle de son apparition, lord Wellington, qui aurait pu tre tent
de se jeter sur le marchal Soult, qu'il savait rduit  vingt-quatre
mille hommes, avait sur-le-champ suspendu sa marche, et repris la
route du nord du Portugal.

Napolon en voyant tomber coup sur coup les deux places qui avaient
cot tant de sang et d'efforts, et qui taient les principaux
obstacles placs sur la route des Anglais soit au nord, soit au midi,
fut aussi afflig qu'irrit, et s'en prit  tout le monde, au marchal
Soult qui avec 80 mille hommes ne faisait rien, disait-il, au marchal
Marmont qui n'avait pas su modifier des ordres donns  trois cents
lieues du thtre de la guerre. Ces reproches n'taient que
trs-incompltement mrits. Le marchal Soult n'avait gure en ce
moment plus de 50 mille hommes disponibles, et n'aurait pu s'opposer
srieusement aux entreprises des Anglais qu'en sacrifiant Grenade. Son
tort vritable avait t de laisser inutilement le corps du gnral
Drouet en Estrmadure, o ce corps ne pouvait rien, et de ne l'avoir
pas tout simplement ramen  lui, en laissant dix mille hommes et
quelque cavalerie dans Badajoz, avec un approvisionnement suffisant en
vivres et en poudre. Badajoz aurait ainsi tenu plusieurs mois, et
donn le temps de venir  son secours. Quant au marchal Marmont,
l'ordre de rester en Vieille-Castille, de ne pas descendre en
Estrmadure, et de n'aller au secours de Badajoz que par une diversion
opre dans la province de Bera, tait si prcis, qu'aucun gnral,
quelque hardi qu'il ft, n'aurait os y manquer.

[En marge:  quelles conditions le marchal Marmont aurait pu
concourir efficacement  sauver Ciudad-Rodrigo et Badajoz.]

La position que ce marchal avait prise dans l'origine, celle
d'Almaraz sur le Tage, tait la seule convenable, la seule qui lui et
permis de se porter tour  tour au secours de Ciudad-Rodrigo ou de
Badajoz. Si en effet on lui avait accord un renfort de vingt mille
hommes qu'il aurait placs  Salamanque, il aurait pu marcher sur
Badajoz avec les 30 mille qu'il avait sur le Tage, et runi  l'arme
d'Andalousie, il aurait prsent 55 mille combattants  lord
Wellington, ce qui et suffi pour sauver Badajoz. Si au contraire le
danger avait t au nord, il aurait pu repasser le Guadarrama, et, y
trouvant les 20 mille hommes tablis  Salamanque, il en aurait encore
prsent 50 mille  lord Wellington sous les murs de Ciudad-Rodrigo,
et djou ainsi toutes ses tentatives. En lui refusant un renfort de
vingt mille hommes et en le fixant en Vieille-Castille, Napolon avait
rendu presque invitable la chute de Badajoz. Certainement la pense
d'une diversion dirige de Salamanque sur le Bera tait juste, comme
toute pense de Napolon sur la guerre devait l'tre, et le rsultat
venait de le prouver, puisqu'elle avait ramen lord Wellington vers le
nord du Portugal le lendemain de la prise de Badajoz: mais elle
l'avait ramen le lendemain, et non la veille! Cette pense tait
juste, mais de cette justesse gnrale qui dans l'excution ne suffit
pas, car sans une prcision rigoureuse dans le calcul des distances,
des temps et des forces, les penses les plus justes deviennent ou
chimriques ou funestes. Sans doute si Badajoz avait contenu dix mille
hommes de garnison, de la poudre et des vivres en quantit suffisante,
si le duc de Raguse avait eu cinquante mille hommes, ou  lui, ou
emprunts  l'arme du gnral Caffarelli place sous ses ordres, s'il
avait eu de plus des magasins toujours approvisionns, et que dans
ces conditions il et srieusement march sur Coimbre, lord Wellington
aurait infailliblement lch prise une seconde fois, et abandonn le
sige de Badajoz. Mais Badajoz ayant  peine de quoi se dfendre, et
le duc de Raguse ne pouvant avec les moyens dont il disposait faire
qu'une vaine menace, il tait impossible par une simple dmonstration
sur le Bera de dtourner de son but un esprit aussi sens et aussi
ferme que celui de lord Wellington.

[En marge: Rsum des vnements d'Espagne pendant les annes 1810 et
1811, et causes vritables de nos revers.]

Ainsi en 1811 comme en 1810 toutes les combinaisons avaient avort en
Espagne, tous les renforts envoys taient demeurs impuissants! Avant
de retracer des vnements plus tristes encore que ceux dont on vient
de lire le rcit, rsumons ce qui s'tait pass dans la Pninsule
depuis deux annes. On a vu dj dans le quarantime livre de cette
histoire, comment avait chou la campagne de 1810; comment  cette
poque, avec la sage pense d'employer en Espagne toutes ses forces
disponibles afin d'y rsoudre la question europenne qu'il y avait
lui-mme transporte, comment aussi, avec la sage pense de diriger
son principal effort contre les Anglais, Napolon s'tait laiss
dtourner de son but par les instances de Joseph et du marchal Soult,
et avait consenti  la fatale expdition d'Andalousie, laquelle avait
amen la dispersion des quatre-vingt mille hommes les plus aguerris
qu'il y et alors dans la Pninsule: on a vu comment Massna, envoy 
Lisbonne avec 70 mille hommes, rduits  50 mille par les
circonstances locales, avait trouv devant Torrs-Vdras un obstacle
presque insurmontable, que toutefois il aurait pu surmonter avec un
secours de vingt-cinq mille hommes venant de l'Andalousie, avec un
secours pareil venant de la Castille; comment le marchal Soult
n'avait ni pu ni voulu lui prter ce secours, comment le gnral
Drouet ne l'avait pas pu davantage, comment Napolon, emport avec une
mobilit dsastreuse vers d'autres desseins, lui avait refus les
cinquante mille hommes qui auraient tout dcid, et comment enfin une
campagne qui aurait d porter le coup mortel  l'arme anglaise
n'avait t que malheureuse pour nous, et avait inutilement consomm
les 150 mille hommes envoys aprs la paix de Vienne! Ces rcits
affligeants sont sans doute prsents  la mmoire de ceux qui ont lu
cette histoire! Les rcits de la fin de 1811 ne sont ni moins
affligeants ni moins significatifs, comme on a pu s'en convaincre dans
ce livre.

Puisque ds le milieu de 1811 Napolon tait rsolu  porter ses
armes et sa personne au Nord, c'est--dire en Russie, il aurait d au
Midi, c'est--dire en Espagne, se contenter d'une dfensive imposante,
jusqu' ce qu'il et tout termin lui-mme entre la Vistule et le
Borysthne, si toutefois il pouvait terminer quelque chose dans ces
rgions! En laissant le marchal Suchet en Aragon et en Catalogne,
sans lui accorder de nouvelles forces, mais sans lui imposer aucune
tche nouvelle, ce marchal, surtout aprs la conqute de Tarragone,
serait rest matre paisible et incontest de ces provinces; en
laissant le marchal Soult  Sville, le marchal Marmont sur le Tage,
sans les obliger  aucun dplacement de forces vers Valence, avec
l'ordre  l'un et  l'autre de courir au premier danger sur Badajoz,
comme ils l'avaient dj fait avec tant de succs; en donnant de plus
au marchal Marmont la facult d'attirer  lui l'arme du nord, et en
lui attribuant exclusivement la plus grande partie de la rserve, il
est probable qu'on et djou longtemps les efforts des Anglais contre
Badajoz et Ciudad-Rodrigo, et rduit lord Wellington, pendant un an
peut-tre,  une inaction embarrassante pour lui devant l'opinion
exigeante de son pays. Mais ne voulant renoncer  rien, et, tout en
prparant l'expdition gigantesque de Russie, aspirant  pousser
vivement les affaires d'Espagne, se flattant de les avancer beaucoup
dans l'automne et l'hiver de 1811, Napolon renouvela en ordonnant
l'expdition de Valence la faute qu'il avait commise en permettant
l'expdition d'Andalousie: il condamna le marchal Suchet  s'tendre
sans le renforcer, et tandis que pour un moment il faisait converger
vers lui toutes les forces disponibles, lord Wellington aux aguets
enleva Ciudad-Rodrigo, et nous ferma le Bera en s'ouvrant la
Castille. Le marchal Marmont courut bien  Ciudad-Rodrigo, mais
oblig de ramener  lui ses forces disperses jusqu'aux environs
d'Alicante, il arriva trop tard, et cet unique trophe de la campagne
de Portugal nous fut ravi. Il restait Badajoz, trophe unique aussi de
la campagne d'Andalousie. La mme cause devait nous le faire perdre.
Napolon oblig plus tt qu'il ne l'avait d'abord suppos, de rappeler
d'Espagne sa garde, les Polonais, les dragons, les quatrimes
bataillons, et attirant tout au nord de la Pninsule afin de pouvoir
tout attirer au nord de l'Europe, ramena Marmont du Tage sur le
Douro, l'y fixa, et dcouvrit ainsi Badajoz, que lord Wellington,
toujours aux aguets, enleva comme Ciudad-Rodrigo, en profitant du vide
laiss devant cette place par nos faux mouvements. Ainsi pour prendre
Valence, qui nous affaiblissait en nous forant  nous tendre, on
perdit Badajoz et Ciudad-Rodrigo, seul fruit de deux campagnes
difficiles, seul obstacle srieux qu'on pt opposer  une marche
offensive des Anglais! Tel tait, tel devait tre le rsultat de cette
manire d'ordonner de loin, d'ordonner en pensant  autre chose, et en
ne consacrant  chaque objet que la moiti des ressources et de
l'attention qu'il aurait fallu pour russir!

[En marge: Dans quel tat restaient les affaires d'Espagne au moment
de la guerre de Russie.]

Toutes ces fautes commises, voici o en restait l'Espagne. Le gnral
Suchet demeurait  Valence tout juste avec le moyen de contenir le
pays, mais sans aucun moyen d'agir  la moindre distance; le marchal
Soult se trouvait en flche au milieu de l'Andalousie, avec une force
insuffisante pour prendre Cadix, et dans l'impuissance de livrer
bataille aux Anglais, si ceux-ci, aprs la prise de Badajoz, voulaient
marcher sur lui, ce qui au surplus n'tait pas trs-probable; enfin le
marchal Marmont au nord, o vritablement les Anglais voulaient
frapper un coup dcisif, soit sur Madrid, soit sur la ligne de
communication des armes franaises, le marchal Marmont, priv de
Ciudad-Rodrigo, pouvait, si Joseph, si le gnral Caffarelli le
renforaient  propos, runir 40 mille hommes contre lord Wellington,
qui en avait 60 mille. Voil o en tait l'Espagne aprs y avoir
envoy 150 mille hommes de renfort en 1810, 40 mille hommes de bonnes
troupes et 20 mille de conscrits en 1811, indpendamment de plus de
400 mille entrs dans la Pninsule de 1808  1810! De ces 600 mille
hommes il n'en survivait pas 300 mille, lesquels pouvaient fournir
tout au plus 170 mille soldats en tat de servir activement; il faut
ajouter enfin que dans ces 170 mille soldats, 40 mille au plus, si on
manoeuvrait bien, taient prts  couvrir Madrid et Valladolid,
c'est--dire la capitale et notre ligne de communication!

[En marge: Napolon, avant de partir pour la Russie, confre  Joseph
le commandement de toutes les armes agissant dans la Pninsule.]

[En marge: Inefficacit de cette mesure.]

[En marge: Mmoire du marchal Jourdan sur la situation des affaires
d'Espagne au commencement de l'anne 1812.]

Napolon, au moment de s'loigner de Paris, ayant appris par de
nombreuses expriences la difficult d'ordonner  propos en ordonnant
de loin, prit le parti de confrer  Joseph le commandement de toutes
les armes servant en Espagne, sans lui prescrire toutefois la seule
conduite qui aurait pu tout sauver, celle de laisser le marchal
Suchet  Valence, puisqu'il y tait, mais de replier l'arme
d'Andalousie sur le Tage, de l'y runir dans une mme main  l'arme
de Portugal, d'tablir ces deux armes, prsentant ensemble une force
compacte de 80 mille hommes, dans une position bien choisie, d'o
elles auraient pu au premier danger se porter sur Madrid ou sur
Valladolid, suivant la marche adopte par les Anglais. Mais Napolon
se contenta de donner  tous l'ordre d'obir  Joseph, sans savoir
comment le marchal Suchet, habitu  se gouverner seul chez lui, et 
s'y gouverner trs-bien, comment le marchal Soult, rsolu  rgner
exclusivement en Andalousie, comment le marchal Marmont, n'ayant pas
cess d'tre en contestation avec la cour de Madrid pour les intrts
de l'arme de Portugal, pourraient ou voudraient se comporter 
l'gard de cette autorit de Joseph, si longtemps dnie, raille,
dconsidre par Napolon lui-mme, et proclame au dernier moment
comme une sorte de remde extrme, dans lequel il fallait avoir tout 
coup une confiance que jamais il n'avait inspire. Le marchal
Jourdan, appel  tre le chef d'tat-major de Joseph, composa sur
cette situation un mmoire plein de sens et de raison qui rvlait
tous les inconvnients que nous venons de signaler, et qui fut expdi
 Paris. Avant de dire comment il y fut rpondu par Napolon, et, ce
qui est plus grave, par les vnements eux-mmes, il faut nous
reporter au Nord, vers cet autre abme o Napolon, entran par son
fougueux gnie, allait s'enfoncer avec sa fortune, et malheureusement
avec celle de la France.


FIN DU LIVRE QUARANTE-DEUXIME.




LIVRE QUARANTE-TROISIME.

PASSAGE DU NIMEN.

     Suite des vnements du Nord. -- Un succs des Russes sur le
     Danube, cartant toute apparence de faiblesse de leur part,
     dispose l'empereur Alexandre  envoyer M. de Nesselrode  Paris,
     afin d'arranger  l'amiable les diffrends survenus avec la
     France. --  cette nouvelle, Napolon, ne voulant pas de cette
     mission pacifique, traite le prince Kourakin avec une extrme
     froideur, et montre  l'gard de la mission de M. de Nesselrode
     des dispositions qui obligent la Russie  y renoncer. -- Derniers
     et vastes prparatifs de guerre. -- Immensit et distribution des
     forces runies par Napolon. -- Mouvement de toutes ses armes
     s'branlant sur une ligne qui s'tend des Alpes aux bouches du
     Rhin, et s'avance sur la Vistule. -- Ses prcautions pour arriver
     insensiblement jusqu'au Nimen sans provoquer les Russes 
     envahir la Pologne et la Vieille-Prusse. -- Ordre donn  M. de
     Lauriston de tenir un langage pacifique, et envoi de M. de
     Czernicheff pour persuader  l'empereur Alexandre qu'il s'agit
     uniquement d'une ngociation appuye par une dmonstration arme.
     -- Alliances politiques de Napolon. -- Traits de coopration
     avec la Prusse et l'Autriche. -- Ngociations pour nouer une
     alliance avec la Sude et avec la Porte. -- Efforts pour amener
     une guerre de l'Amrique avec l'Angleterre, et probabilit d'y
     russir. -- Dernires dispositions de Napolon avant de quitter
     Paris. -- Situation intrieure de l'Empire; disette, finances,
     tat des esprits. -- Situation  Saint-Ptersbourg. -- Accueil
     fait par Alexandre  la mission de M. de Czernicheff. -- clair
     par les mouvements de l'arme franaise, par les traits
     d'alliance conclus avec la Prusse et l'Autriche, l'empereur
     Alexandre se dcide  partir pour son quartier gnral, en
     affirmant toujours qu'il est prt  ngocier. -- En apprenant ce
     dpart, Napolon ordonne un nouveau mouvement  ses troupes,
     envoie M. de Narbonne  Wilna pour attnuer l'effet que ce
     mouvement doit produire, et quitte Paris le 9 mai 1812,
     accompagn de l'Impratrice et de toute sa cour. -- Arrive de
     Napolon  Dresde. -- Runion dans cette capitale de presque tous
     les souverains du continent. -- Spectacle prodigieux de
     puissance. -- Napolon, averti que le prince Kourakin a demand
     ses passe-ports, charge M. de Lauriston d'une nouvelle dmarche
     auprs de l'empereur Alexandre, afin de prvenir des hostilits
     prmatures. -- Fausses esprances  l'gard de la Sude et de la
     Turquie. -- Vues relativement  la Pologne. -- Chances de sa
     reconstitution. -- Envoi de M. de Pradt comme ambassadeur de
     France  Varsovie. -- Retour de M. de Narbonne  Dresde, aprs
     avoir rempli sa mission  Wilna. -- Rsultat de cette mission. --
     Le mois de mai tant coul, Napolon quitte Dresde pour se
     rendre  son quartier gnral. -- Horribles souffrances des
     peuples fouls par nos troupes. -- Napolon  Thorn. -- Immense
     attirail de l'arme, et dveloppement excessif des tats-majors.
     -- Mesures de Napolon pour y porter remde. -- Son accueil au
     marchal Davout et au roi Murat. -- Son sjour  Dantzig. --
     Vaste systme de navigation intrieure pour transporter nos
     convois jusqu'au milieu de la Lithuanie. -- Arrive 
     Koenigsberg. -- Rupture dfinitive avec Bernadotte sur des
     nouvelles reues de Sude. -- Dclaration de guerre  la Russie
     fonde sur un faux prtexte. -- Plan de campagne. -- Arrive au
     bord du Nimen. -- Passage de ce fleuve le 24 juin. -- Contraste
     des projets de Napolon en 1810, avec ses entreprises en 1812. --
     Funestes pressentiments.


[Date en marge: Dc. 1811.]

[En marge: Ce qui s'tait pass depuis le mois de novembre dernier
dans les relations de la France avec la Russie.]

[En marge: Louables efforts de M. de Lauriston pour amener un
rapprochement entre la Russie et la France.]

[En marge: Instances de l'Autriche et de la Prusse en faveur de la
paix, pousses jusqu' importuner la Russie, qui sent qu'elle n'y peut
rien.]

Napolon et Alexandre taient rests depuis le mois de novembre
dernier dans une attitude d'observation, armant sans cesse l'un en
reprsaille de l'autre, Alexandre ne souhaitant pas la guerre, la
craignant au contraire, rsolu pourtant  la faire plutt que de
sacrifier la dignit ou le commerce de sa nation, et dans l'intervalle
ne ngligeant rien pour terminer sa lutte avec la Turquie, soit par
les armes, soit par la diplomatie; Napolon, de son ct, sans
prcisment dsirer la guerre, dcid  la faire par ambition beaucoup
plus que par got, et la prparant avec une extrme activit, parce
qu'il tait fatalement convaincu qu'elle aurait lieu tt ou tard, ce
qui tait certain s'il exigeait de la part de la Russie une soumission
absolue, comme de la part de la Prusse et de l'Autriche. Dans cette
situation, s'tant dj tout dit sur la prise de possession du
territoire d'Oldenbourg, sur l'admission des neutres dans les ports
russes, sur l'origine des armements rciproques de la France et de la
Russie, et n'ayant plus rien  se communiquer sur ces sujets devenus
fastidieux, on se taisait et on agissait. On organisait tantt tel
corps, tantt tel autre; on poussait celui-ci vers la Dwina ou le
Dniper, celui-l vers l'Oder ou la Vistule. Mais, ainsi faisant, on
allait bientt se trouver en prsence les uns des autres, l'pe sur
la poitrine, et prts  s'gorger. Tous les hommes senss et honntes
en Russie, en France, en Europe, les uns par raison et humanit, les
autres par le motif honorablement intress du patriotisme, se
disaient avec douleur qu'en persistant quelques jours encore dans ce
silence et cette activit, il coulerait des torrents de sang depuis le
Rhin jusqu'au Volga. Le plus actif de ceux qui prouvaient ces nobles
sentiments, M. de Lauriston, s'puisait  crire  Paris qu'on ne
voulait pas la guerre  Saint-Ptersbourg, qu'on ne la ferait qu'
contre-coeur, mais qu'on la ferait terrible, et que cependant, si la
France consentait  mnager un peu la susceptibilit russe,  concder
quelque chose pour le prince d'Oldenbourg, et  s'accommoder d'un peu
plus de rigueur contre le pavillon anglais, elle serait assure de
conserver la paix, quoi qu'il pt advenir dans les autres parties de
l'Europe.  force d'insister, il avait fini par s'attirer de Napolon
quelques boutades, du reste sans amertume, comme celle-ci: _Lauriston
se laisse attraper_, boutades auxquelles M. de Bassano ajouta pour son
compte des dpches pleines d'arrogance et d'aveuglement. Dsol de
n'tre pas cout  Paris, M. de Lauriston insistait pour l'tre 
Saint-Ptersbourg, s'attachant  montrer l'inutilit et le danger
d'une nouvelle lutte avec Napolon (ce dont on tait parfaitement
convaincu), et rptant qu'avec quelques jours encore de ce silence
guind et maladroit, on finirait, les uns ou les autres, par se
trouver au bord d'un abme. Il demandait instamment, avec la dignit
d'une conviction honnte, qu'on envoyt  Paris des instructions au
prince Kourakin, afin d'amener sur tous les points en litige une
explication satisfaisante, car, redisait-il sans cesse, rien de ce qui
semblait diviser les deux puissances ne valait la peine d'une guerre.
Les cabinets de Berlin et de Vienne agissaient dans le mme sens, l'un
de bonne foi, l'autre par prudence. La Prusse voyait dans une nouvelle
conflagration europenne,  laquelle elle serait force de prendre
part, de nouveaux hasards, et le sage roi Frdric-Guillaume n'tait
pas de ceux qui pensaient que quand on se trouvait mal, il fallait
remuer, au risque d'tre plus mal encore. D'ailleurs l'obligation de
se mettre du ct de Napolon, si la guerre clatait, blessait son
sentiment germanique, qui, pour tre contenu, n'en tait pas moins
sincre. Il souhaitait donc la paix avec ardeur, et il avait fait
parvenir  Saint-Ptersbourg de vives sollicitations, propos mme ses
bons offices, dmarches qui avaient t accueillies avec ddain,
bless qu'on tait en Russie de ne pas avoir la Prusse avec soi.
L'Autriche, bien qu'elle pressentt qu'une nouvelle lutte de la France
et de la Russie lui fournirait l'occasion de rtablir ses affaires aux
dpens de l'une ou de l'autre, n'en craignait pas moins la guerre,
surtout depuis qu'elle prvoyait la ncessit d'tre l'allie de la
France, et ne cessait par ce motif de prconiser la paix 
Saint-Ptersbourg. Elle avait offert son intervention, qui avait t
tout aussi mal accueillie que celle de la Prusse. La Russie,
importune  la longue d'instances qui semblaient supposer que la paix
dpendait d'elle, avait rpondu aux ministres des deux puissances:
Conseillez la paix  d'autres, puisque vous y tenez tant,
conseillez-la surtout  ceux qui veulent la guerre, et m'obligent
malgr moi  la prparer[19].--

          [Note 19: Je parle d'aprs les dpches prussiennes et
          autrichiennes elles-mmes.]

[En marge: La Russie finit par adopter l'ide d'envoyer M. de
Nesselrode  Paris, afin d'amener une explication complte sur tous
les points.]

 force d'entendre rpter qu'on devrait bien s'expliquer avant de
s'gorger, que le prince Kourakin, us auprs de Napolon, plus propre
 la reprsentation qu'aux affaires, ne suffisait pas pour apaiser la
querelle, on avait fini  Saint-Ptersbourg par tourner les yeux sur
un homme trs-propre  rtablir la bonne intelligence si elle pouvait
tre rtablie, sur M. de Nesselrode, secrtaire principal de la
lgation de Paris, fort jeune alors, mais dj fort remarqu, esprit
fin, clairvoyant et sage, inspirant ds cette poque grande confiance
 Alexandre, pris au srieux par Napolon beaucoup plus que le prince
Kourakin, et actuellement en cong  Saint-Ptersbourg. On lui avait
entendu dire depuis son retour de Paris que, si on le voulait bien,
tout pourrait s'arranger; que Napolon n'tait pas aussi passionn
pour la guerre qu'on le croyait gnralement, qu'avec lui il fallait
s'expliquer directement, parler clair et net, et qu'en s'y prenant de
la sorte on pouvait avoir satisfaction, et arriver  un accommodement
honorable. On avait donc song  M. de Nesselrode, et on tait tent
de l'envoyer  Paris avec des instructions et des pouvoirs pour
traiter toutes les questions rcemment souleves, et envenimes bien
moins par ce qu'on avait dit que par ce qu'on avait omis de dire. M.
de Nesselrode se montrait flatt,  son ge, d'une si haute mission,
et dispos  tout faire pour en assurer le succs. Malheureusement ce
qui le flattait inspirait une fcheuse jalousie  M. de Romanzoff,
fort intress pourtant  prvenir la guerre, mais prenant ombrage des
progrs du jeune diplomate et de la confiance qu'Alexandre semblait
lui tmoigner. Il opposait donc certaines objections  cette mission,
bien que du reste il ft prt  beaucoup de sacrifices pour maintenir
la paix, et mme l'alliance avec la France. Une objection de M. de
Romanzoff, qui touchait Alexandre  cause de la susceptibilit russe,
c'tait de paratre implorer la paix par l'envoi d'un diplomate ayant
mission spciale de la ngocier, surtout quand on n'tait pas les
premiers auteurs des mesures justement considres comme
provocatrices.

[En marge: Un succs sur les Turcs facilite aux Russes l'envoi  Paris
d'un messager de paix.]

[En marge: Vraisemblance d'un arrangement prochain entre la Russie et
la Porte.]

Toutefois un vnement heureux pour les Russes, survenu rcemment en
Turquie, fournit une occasion qu'on rsolut de saisir pour envoyer M.
de Nesselrode  Paris, sans se donner une apparence de faiblesse. Le
gnral Kutusof, charg en ce moment de diriger la guerre, avait mis 
profit l'incurie des Turcs, qui aprs avoir repris Rutschuk taient
demeurs inactifs, les avait attirs prs de Nicopolis en feignant d'y
vouloir passer le Danube, puis l'avait franchi prs de Rutschuk, avait
surpris le camp du vizir, dispers une partie de ses troupes, et
tenait le reste troitement bloqu dans une le du fleuve. Ce succs,
qui semblait devoir contraindre la Porte  traiter, avait caus une
grande joie  Saint-Ptersbourg, o il avait t connu en novembre
1811. Sur-le-champ on avait autoris le gnral Kutusof  ouvrir une
ngociation, et  proposer la paix en se dsistant des premires
prtentions russes. Ainsi on ne demandait plus les provinces du
Danube, c'est--dire la Bessarabie, la Moldavie et la Valachie, mais
la Bessarabie et la Moldavie seulement, cette dernire jusqu'au
Sereth, une sorte d'indpendance pour la Valachie et la Servie, un
petit territoire du ct du Caucase,  l'embouchure du Phase, et une
somme de vingt millions de piastres  titre d'indemnit de guerre. Des
pourparlers s'taient engags sur ces bases  Giurgewo, et un
armistice de plusieurs mois avait t convenu.  chaque instant on
esprait  Saint-Ptersbourg voir arriver un courrier qui annoncerait
la conclusion de la paix.

Ces rsultats, quoiqu'ils fussent moins brillants que ceux qu'avait
rvs Alexandre, car il s'tait flatt, outre la Finlande, d'ajouter
du mme coup  son empire la Bessarabie, la Moldavie et la Valachie,
taient dj fort beaux, et la seule acquisition de la Finlande et de
la Bessarabie signalait d'une manire bien assez clatante les dbuts
d'un rgne qui promettait d'tre fort long encore. Mais ces rsultats
lui convenaient bien davantage sous un autre rapport, c'tait de
pouvoir envoyer M. de Nesselrode  Paris sans qu'on crit  la
faiblesse dans les salons de Saint-Ptersbourg. Matre de toutes ses
forces par la fin de la guerre sur le Danube, il paraissait autant
donner la paix que la recevoir, sans compter qu'il tait en mesure de
l'obtenir bien meilleure.

[En marge: Alexandre prpare lui-mme les instructions de M. de
Nesselrode.]

On prpara donc les instructions de M. de Nesselrode. Alexandre prit
la peine de les rdiger lui-mme, et autorisa M. de Lauriston 
annoncer le prochain dpart du nouveau plnipotentiaire. On donna un
grade de plus  M. de Nesselrode dans la diplomatie russe, afin qu'il
se prsentt revtu de tous les signes de la confiance impriale. On
attendait impatiemment un dernier courrier des bords du Danube, pour
faire partir M. de Nesselrode juste au moment o la fin de la guerre
de Turquie serait connue, et pour avoir en traitant tout  la fois
plus de dignit et plus de force.

On informa de ces dispositions les diverses cours du continent, et
notamment celles de Prusse et d'Autriche. M. de Lauriston en crivit 
Paris avec la satisfaction visible d'un bon citoyen, plus charm
d'avoir bien fait que certain d'tre approuv, car il tait vident 
son langage qu'il doutait fort de plaire  sa cour en travaillant avec
tant de zle au maintien de la paix.

[En marge: Napolon vivement contrari par la nouvelle d'une mission
pacifique.]

[En marge: Il croit que la Russie, sre d'en finir avec les Turcs,
veut lui dicter la loi.]

[En marge: Plan de dissimulation qui l'empche de laisser clater sa
colre.]

[En marge: Profonds motifs du plan de dissimulation conu par
Napolon.]

[En marge: Il veut tre arriv sur la Vistule avec ses armes avant
que les Russes aient eu le temps de dtruire les ressources contenues
en Pologne et en Vieille-Prusse.]

La nouvelle du dpart de M. de Nesselrode, mande plusieurs fois,
n'arriva cependant  Paris avec tous les caractres de la certitude
que vers le milieu de dcembre. Elle dconcerta fort Napolon, et le
contraria par plus d'un motif. Il avait dj eu connaissance des
checs des Turcs, qui, disait-il, _s'taient conduits comme des
brutes_, et il regardait la fin de la guerre de Turquie comme le
commencement de la guerre avec la France. Il avait toujours suppos en
effet que les Russes n'attendaient que cette occasion pour se
retourner contre lui, et le placer entre des conditions inacceptables
ou la guerre, alternative  l'gard de laquelle son choix tait fait
d'avance. La nouvelle du voyage de M. de Nesselrode ne lui laissa plus
de doute. Il en conclut que la Russie tenait la guerre de Turquie pour
 peu prs termine, et qu'elle se htait d'en profiter pour lui
dicter des conditions. Il y avait l de quoi l'irriter profondment,
et le pousser mme  un clat, comme il n'y tait que trop enclin,
s'il n'avait conu un vaste plan, qui exigeait de sa part la plus
profonde dissimulation. Il voulait, en protestant toujours de son
dsir de la paix, en rptant qu'il n'armait que par pure prcaution,
arriver successivement  l'Oder, puis  la Vistule, avant que les
Russes eussent franchi le Nimen, afin de sauver les immenses
ressources en grains et fourrages qui se trouvaient dans la Pologne et
la Vieille-Prusse, ressources que les Russes ne manqueraient pas de
dtruire si on leur en laissait le temps, car ils se vantaient tout
haut d'tre prts  faire de leurs provinces un dsert, comme les
Anglais en avaient fait un du Portugal. Or, plus loin commencerait ce
dsert, moins grande serait la masse de ce qu'on aurait  porter avec
soi. C'est pourquoi Napolon, aprs s'tre assur de Dantzig, songeait
en ce moment  s'assurer de la navigation du Frische-Haff par ses
ngociations avec la Prusse, afin de passer par eau de Dantzig 
Koenigsberg, puis de Koenigsberg  Tilsit. Ce n'est qu' partir du
Nimen qu'il entendait se servir de transports par terre, et, se
flattant de porter avec lui des vivres jusqu' une distance de deux
cents lieues, il croyait pouvoir s'avancer assez pour enfoncer le fer
au coeur mme de la Russie. Tout ce plan allait tre djou si les
Russes le prvenaient, et si, fondant  l'improviste sur la
Vieille-Prusse et la Pologne, ils en faisaient un dsert, en brlaient
les greniers, en prenaient le btail pour l'emmener avec eux. Il
fallait donc petit  petit, sans clat, sans rupture, arriver  la
Vistule, puis  la Prgel avant l'ennemi; il fallait aussi, et cela
n'importait pas moins, retarder les hostilits jusqu' l't de 1812,
car la condition des immenses transports que Napolon avait prpars
c'tait la runion et l'entretien d'une grande quantit de chevaux.
Or, si on employait leurs forces  porter de quoi les nourrir
eux-mmes, autant valait ne pas s'en embarrasser, car il ne resterait
rien pour les hommes. Si en effet les six mille voitures atteles
devaient charrier de l'avoine et non du bl, ce n'tait pas la peine
de traner avec soi un si vaste attirail. Pour en tre dispens, il
fallait ne commencer la guerre qu'en juin. La terre se couvrait alors
dans le Nord de fourrages et de moissons, et en donnant aux chevaux de
la cavalerie, de l'artillerie et du train, dont le nombre passait dj
cent mille, et devait s'lever bientt  cent cinquante mille, les
moissons des Russes  manger en herbe, on tait assur de faire vivre
sur le sol de l'ennemi les nombreux animaux qu'on amnerait  sa
suite. Il fallait donc ces animaux pour nourrir les hommes, et la
belle saison pour nourrir ces animaux. Les Russes auraient beau mettre
le feu  leurs champs, ils ne brleraient pas les herbes. Ajoutez
qu'avec les immenses prparatifs qu'il avait  terminer, bien qu'il
s'y ft pris deux ans  l'avance, Napolon savait par exprience que
deux mois de plus n'taient pas  ddaigner; que les Russes ayant pour
arme la destruction, et lui la cration des moyens, le temps n'tait
pas un lment ncessaire pour eux, tandis qu'il tait indispensable
pour lui.

[En marge: Par ce motif, Napolon ne veut pas d'une explication
catgorique aprs laquelle les Russes ne pourraient plus concevoir de
doutes sur l'imminence d'une guerre prochaine.]

Par ces motifs profonds, il fallait se glisser en quelque sorte
jusqu' la Vistule, et gagner non-seulement du terrain, mais du temps,
sans provoquer une rupture. Pour russir dans un tel dessein il n'y
avait rien de mieux que cet tat de querelle obscure, indcise, o
l'on se rptait indfiniment: Vous armez... Et vous aussi... C'est
vous qui avez commenc... Non, ce n'est pas nous, c'est vous... Nous
ne voulons pas la guerre... Nous ne la voulons pas non plus..... et
autres propos semblables fort insignifiants en apparence, mais fort
calculs de la part de celui qui, avec ces ennuyeux reproches,
occupait des mois entiers, gagnait de dcembre  janvier, de janvier 
fvrier, et esprait gagner encore jusqu'en juin 1812. Or une
explication claire et catgorique devait faire cesser une situation si
utile aux desseins de Napolon, et l'arrive de M. de Nesselrode, en
provoquant cette explication, ne lui convenait aucunement[20]. Quelque
adresse qu'il pt y mettre, quelque empire qu'il st prendre sur
lui-mme lorsqu'il s'y appliquait, il tait impossible qu'avec un
homme aussi pntrant que M. de Nesselrode, il ne ft pas bientt
amen  un claircissement complet,  une solution par oui ou par non,
aprs laquelle il n'y aurait plus qu' marcher tout de suite les uns
contre les autres. Or il lui importait, comme on vient de le voir,
qu'on arrivt, les Franais sur la Prgel, les Russes sur le Nimen,
avant de s'tre dclar la guerre, et en se rptant sans cesse qu'il
fallait s'expliquer, sans pourtant s'expliquer jamais.

          [Note 20: Dans une matire aussi grave, pas plus du reste
          que dans une qui le serait moins, je ne voudrais rien
          supposer. Mais les lettres les plus prcises de Napolon aux
          trois ou quatre hommes investis de sa confiance, le prince
          Eugne, le marchal Davout, M. de Cessac, M. de Lauriston
          lui-mme, ne laissent aucun doute sur la ralit de ce
          calcul. Nous en citerons plus tard des preuves matrielles
          et irrfragables.]

[Date en marge: Janv. 1812.]

[En marge: Napolon s'y prend de manire  empcher la mission de M.
de Nesselrode, et  mettre ses armes en mouvement sans provoquer une
rupture immdiate.]

Il forma donc la rsolution de donner sur-le-champ ses derniers ordres
militaires, et en mme temps il s'y prit de la manire la plus
convenable pour empcher M. de Nesselrode de venir  Paris, en se
gardant toutefois de blesser la Russie, et de la pousser  une rupture
immdiate. Il voyait le prince Kourakin fort souvent; il savait, car
le bruit en tait dj rpandu dans toute l'Europe, que l'envoi de M.
de Nesselrode  Paris tait prochain, et il n'en dit mot au prince,
silence tout  fait inexplicable s'il n'tait improbateur de la
mission projete. Il ne s'en tint pas l: s'expliquant sur ce sujet
avec le ministre de Prusse, qui devait ncessairement recueillir ses
paroles et les mander  Berlin, d'o le dsir d'tre utile  la cause
de la paix pourrait bien les faire arriver jusqu' Saint-Ptersbourg,
il ne dit rien prcisment qui ressemblt  l'intention de ne pas
recevoir M. de Nesselrode, mais il se montra froid, retenu, presque
mcontent, parut dsapprouver l'clat donn  cette espce de mission
extraordinaire, car c'tait, selon lui, engager l'amour-propre des
deux puissances, les rendre plus difficiles, plus attentives  ne
rien concder de trop.  cette dsapprobation indirecte de la mission
de M. de Nesselrode, il joignit, dans une occasion assez importante,
une froideur marque pour la lgation russe. Le premier de l'an, jour
consacr aux rceptions, c'est  peine s'il adressa la parole au
prince Kourakin, qui, fort attentif aux petites choses, ne manqua pas
de le remarquer, et en conclut que la mission de M. de Nesselrode ou
venant trop tard, ou ne plaisant pas, n'avait pas chance de russir.
Ce qu'il y eut de plus grave encore, ce fut le bruit des ordres donns
par Napolon, bruit toujours suffisant, si petit qu'il soit, pour
frapper l'oreille d'un ambassadeur quelque peu inform. Napolon avait
recommand la discrtion la plus absolue, mais tant de gens devaient
tre dans la confidence, quelques-uns de ses ordres taient si
difficiles  cacher par leur nature et leur gravit, que le mystre,
possible pour le gros du public, ne l'tait pas pour une diplomatie
qui payait fort bien les trahisons. En effet M. de Czernicheff, aide
de camp de l'empereur Alexandre, souvent en mission  Paris, avait
achet un commis qui lui livrait les secrets les plus importants du
ministre de la guerre. Par ces diverses causes, le prince Kourakin
parvint  savoir tout ce que Napolon avait ordonn, et ce qu'il avait
ordonn ne pouvait laisser aucun doute sur la rsolution irrvocable
d'hostilits prochaines.

[En marge: Leve de la conscription de 1812.]

[En marge: Runion des contingents allemands, et rappel des troupes
d'Espagne destines  la Russie.]

D'abord il avait prescrit  M. de Cessac, devenu ministre de
l'administration de la guerre, de prparer le snatus-consulte pour la
leve de la conscription de 1812, mesure ncessairement
trs-significative, puisque les cadres ayant dj reu la
conscription de 1811 tout entire, taient suffisamment remplis pour
un armement de pure prcaution. Napolon avait ensuite demand aux
gouvernements allemands de fournir leur contingent complet, et l'avait
exig non pas seulement des principaux d'entre eux, comme la Bavire,
la Saxe ou le Wurtemberg, capables de garder un secret, mais de tous
les petits princes, auxquels on ne pouvait s'adresser sans que le fait
ft bientt divulgu. Il avait crit en chiffres aux marchaux Suchet
et Soult de lui envoyer sur-le-champ les rgiments dits de la Vistule,
rgiments excellents dont il voulait se servir en Pologne. Il avait
donn des ordres pour le retour immdiat de la jeune garde, cantonne
en Castille, et pour celui des dragons, destins  rentrer en France
un escadron aprs l'autre. C'est ce qui explique comment en Espagne,
aprs avoir tout fait converger sur Valence, avec la pense de tout
faire refluer ensuite sur le Portugal, il avait concentr soudainement
les forces disponibles du ct de la Castille, au lieu de les
concentrer du ct du Portugal, de manire que les Anglais, ayant
profit du mouvement vers Valence pour prendre Ciudad-Rodrigo, avaient
profit bientt aprs du mouvement vers la Castille pour prendre
Badajoz.

[En marge: Dpart d'une partie de la garde impriale.]

[En marge: Ordre secret de dpart adress  l'arme d'Italie.]

[En marge: Succession de tous les mouvements de troupes profondment
calcule.]

Indpendamment de ces ordres, Napolon achemina vers le Rhin, non les
dtachements de la garde qui taient  Paris mme, ce qui et produit
trop de sensation, mais ceux qui stationnaient dans les environs,
tels, par exemple, que les rgiments de la garde hollandaise. Il
pressa de nouveau les achats de chevaux en Allemagne, lesquels,  son
gr, ne s'excutaient pas assez vite, et mit en marche les bataillons
d'quipages dont l'organisation tait acheve, en leur donnant 
porter des souliers, des eaux-de-vie, et en gnral des objets
d'quipement. Enfin il expdia un premier ordre de mouvement  l'arme
d'Italie. Cette arme ayant  traverser la Lombardie, le Tyrol, la
Bavire, la Saxe, pour se trouver en ligne sur la Vistule avec l'arme
du marchal Davout, devait tre en mouvement au moins un mois avant
les autres, si on voulait qu'elle ne ft pas en retard. Cependant,
comme de toutes les mesures qu'il avait  prendre celle-ci tait la
plus frappante, car on ne pouvait dplacer l'arme d'Italie,
l'arracher  ses cantonnements pour lui faire parcourir une moiti de
l'Europe, sans un parti bien arrt  l'gard de la guerre, il
s'attacha  bien garder son secret, et crivit directement au prince
Eugne en ayant soin d'viter l'intermdiaire des bureaux. Il
enjoignit  ce prince de disposer ses divisions  Brescia, Vrone et
Trieste pour le milieu de janvier, afin qu'elles fussent prtes 
marcher vers la fin du mme mois avec tout leur matriel. Quoiqu'il
les demandt en janvier, il n'y comptait qu'en fvrier, sachant, avec
sa grande exprience, que ce n'est pas trop que de concder un mois
aux retards invitables. Il avait le projet de faire partir les
troupes d'Italie vers la fin de fvrier, et de n'branler celles du
marchal Davout que dans le courant de mars, sauf  porter rapidement
celles-ci sur la Vistule, si la nouvelle du mouvement de l'arme
d'Italie amenait les Russes sur le Nimen. Sinon il se proposait de
pousser lentement ses colonnes sur la Vistule, o il ne dsirait pas
les avoir avant la mi-avril, de les porter ensuite  la mi-mai sur la
Prgel, et  la mi-juin sur le Nimen. En mettant ainsi trois mois 
les mouvoir de l'Elbe au Nimen, les hommes, les chevaux devaient
arriver sans s'tre fatigus, et parvenir sur le thtre de la guerre
au complet de leur effectif et de leur quipement.

[En marge: Les dernires mesures prises par Napolon et un courrier du
prince Kourakin achvent de dtruire tous les doutes de la cour de
Russie sur l'imminence de la guerre.]

De toutes ces mesures, la lgation russe n'ignora que le dpart de
l'arme d'Italie, dont le prince Eugne avait seul la confidence, et
le rappel des Polonais d'Espagne demand par dpches chiffres aux
marchaux Soult et Suchet. Mais elle connut toutes les autres, et
c'tait assez pour dissiper les derniers doutes, s'il avait pu en
rester encore sur la rsolution de commencer la guerre dans la
prsente anne 1812. Le prince Kourakin en effet n'en conserva plus
aucun ds les premiers jours de janvier. Le silence videmment
volontaire gard avec lui sur la mission de M. de Nesselrode, la
froideur tout  fait inusite qu'on lui avait montre, et qui
contrastait avec les prvenances dont il tait ordinairement l'objet,
enfin toutes les dispositions dont les bruits publics suffisaient pour
acqurir la connaissance, quivalaient  la dmonstration la plus
complte. Aussi le prince Kourakin expdia-t-il le 13 janvier un
courrier extraordinaire, pour faire part  sa cour de tout ce qu'il
avait appris et observ lui-mme, et lui dclarer qu' son avis la
guerre tait rsolue, et qu'il fallait se prparer sur-le-champ  la
soutenir. Il demandait mme des ordres pour les cas extrmes, pour
celui par exemple o il se verrait oblig de quitter Paris. Peut-tre
sa grande sensibilit aux froideurs de la cour avait-elle donn plus
de vivacit  ses convictions, mais si son dplaisir personnel l'avait
port  dire que la guerre tait rsolue, ce dplaisir n'avait servi
qu' l'clairer, car il est bien vrai qu'en ce moment elle l'tait
irrvocablement.

[En marge: Consternation et ferme rsolution de la cour de Russie.]

Quand les dpches du prince Kourakin parvinrent  Saint-Ptersbourg,
on tait encore tout dispos  envoyer M. de Nesselrode  Paris, et on
n'attendait que la circonstance dterminante d'un courrier de
Constantinople pour ordonner son dpart. Malheureusement ce courrier
n'arrivait pas, et M. de Romanzoff abusait de ce retard par jalousie
du jeune ngociateur. Le courrier du prince Kourakin parti le 13
janvier arriva le 27  Saint-Ptersbourg et y causa la plus vive
sensation.  la lecture des dpches qu'il apportait, on partagea le
sentiment de l'ambassadeur, et, comme lui, on ne douta plus de la
guerre. Dj on tait fort enclin  croire que la crise actuelle
aurait cette issue, et plutt que de se soumettre comme la Prusse ou
l'Autriche  toutes les volonts de Napolon, plutt que de sacrifier
les restes du commerce russe, on tait rsolu  braver les dernires
extrmits. Pourtant, de la prvoyance du fait au fait lui-mme, il y
a toujours une diffrence que les hommes sentent trs-vivement, et on
en fut profondment affect  Saint-Ptersbourg,  tel point que M. de
Lauriston put dire sans exagration qu'on y tait constern. C'tait
alors dans l'opinion de l'Europe une si grande chance  courir que de
braver Napolon, son gnie, ses vaillantes armes; c'taient de si
redoutables souvenirs que ceux d'Austerlitz, d'Ina, d'Eylau, de
Friedland, que mme avec le plus noble sentiment de patriotisme, ou
avec les haines ardentes de l'aristocratie europenne contre nous, on
tait saisi d'une sorte de terreur  la pense de recommencer une
lutte qui avait toujours si mal russi. Cette fois, d'ailleurs, si la
fortune tait encore contraire, il se pourrait bien que l'on et
consolid pour toujours la domination qu'on voulait renverser, et
qu'on et expos la Russie  tomber  ce second rang auquel la Prusse
et l'Autriche taient aujourd'hui descendues, et dont on avait
horreur. La Providence, qui garde si bien ses secrets, n'avait pas
encore dit le sien, et les Russes ne savaient pas qu'ils taient  la
veille de leur grandeur, et Napolon savait encore moins qu'il tait 
la veille de sa chute! Pourtant de ces secrets providentiels il en
transpire toujours quelque chose pour le gnie, quelquefois mme pour
la passion.

[En marge: Plan de guerre qui nat spontanment dans l'esprit de tout
le monde en Russie.]

[En marge: On veut se retirer dans les profondeurs de l'empire en
dtruisant toutes choses sur les pas des Franais.]

La passion, qui le plus souvent aveugle, et si rarement claire, avait
cette fois dcouvert une partie de la vrit aux Russes. Ils se
disaient que Napolon tait venu  bout en 1807 de leurs armes, mais
qu'il avait failli s'enfoncer dans leurs boues, mourir de faim ou de
froid au milieu de leurs frimas. La catastrophe de Charles XII leur
revenait en mmoire. La rcente dtresse de Massna en Portugal, qu'on
avait cre  force de dvastations, et publie dans toute l'Europe
avec une espce de jactance barbare, les occupait galement, et
presque partout ils rptaient que sans brler les champs d'autrui
comme les Anglais, en incendiant leurs propres campagnes, ils
placeraient Napolon dans une position plus affreuse encore que celle
de Massna. Aussi dans tous les rangs de l'arme russe entendait-on
dire qu'il faudrait tout brler, tout dtruire, se retirer ensuite
dans le fond de la Russie sans livrer de bataille, qu'on verrait alors
ce que pourrait le terrible empereur des Franais dans des plaines
ravages, dpourvues de grains pour ses soldats, d'herbe pour ses
chevaux, et que, nouveau Pharaon, il prirait dans l'immensit du
vide, comme l'autre dans l'immensit des flots. Ce plan d'viter les
grandes rencontres, et de se retirer en ravageant, naissait dans tous
les esprits, et dans cette circonstance solennelle tout le monde, pour
ainsi dire, avait t gnral.

[En marge: Quelques esprits impatients voudraient qu'on portt le
ravage en avant, et qu'on allt tout dtruire en Pologne et en
Vieille-Prusse.]

Il y avait mme parmi les officiers de l'empereur Alexandre des
caractres plus ardents que les autres, qui lui conseillaient de
porter le dsert en avant, et pour cela de ne pas attendre Napolon
sur le Nimen, de ne pas lui laisser ainsi les riches greniers de la
Pologne et de la Vieille-Prusse, mais d'envahir sur-le-champ ces
contres, les unes appartenant  l'odieuse Pologne pour laquelle on
avait la guerre, les autres  la Prusse que sa faiblesse allait faire
l'allie de Napolon, de les occuper pour quelques jours seulement, de
tout y dtruire, et de les vacuer immdiatement aprs.

[En marge: Alexandre ne veut pas prendre cette initiative, afin de
conserver la paix aussi longtemps qu'elle sera honorablement
possible.]

Alexandre, pensant  cet gard comme tous les soldats et officiers de
son arme, tait bien d'avis d'opposer  Napolon les distances et la
destruction, de refuser les batailles, et de s'enfoncer dans
l'intrieur de la Russie, sauf  s'arrter et  combattre quand on
trouverait les Franais puiss de fatigue et de faim; mais il n'tait
pas de l'avis de ceux qui prtendaient envahir sur-le-champ pour les
ravager la Vieille-Prusse et la Pologne. Prendre l'offensive, se
porter en avant, c'tait donner des chances au grand gagneur de
batailles de vous vaincre dans le pays mme o on irait le prvenir,
c'tait aussi partager avec lui les torts de l'agression, du moins aux
yeux des peuples, et Alexandre, avant de demander  sa nation les
derniers sacrifices, dsirait que l'univers entier ft convaincu qu'il
n'avait point t l'agresseur. Enfin il y avait une raison
qu'Alexandre disait moins, mais qui agissait fortement sur lui, c'est
que tant que la paix tait honorablement possible il voulait la
conserver, et ne pas la compromettre par une initiative imprudente. De
son ct M. de Romanzoff, dont la politique avait t fonde sur
l'alliance franaise, et qui allait perdre par la guerre la base de
son systme et le vrai motif de sa prsence dans les conseils de
l'empire, se flattait encore que lorsque Napolon serait sur la
Vistule, Alexandre sur le Nimen, on pourrait entamer une sorte de
ngociation arme, et qu' la veille de s'engager dans des voies
effrayantes, on serait peut-tre plus accommodant des deux parts; que
Napolon lui-mme, ayant vu de plus prs les difficults de cette
guerre lointaine, serait moins exigeant, et qu'on finirait par
s'entendre au dernier instant, au moyen d'un compromis qui sauverait
l'honneur de tous: faible esprance sans doute, mais  laquelle M. de
Romanzoff et Alexandre ne pouvaient pas se dcider  renoncer.

[En marge: Premier plan de campagne des Russes.]

Dans ces vues, Alexandre, avec son ministre et quelques gnraux
investis de sa confiance, arrta le systme de guerre qu'il convenait
d'adopter. Il fut dcid qu'on aurait deux armes considrables, dont
tous les lments taient dj runis, l'une sur la Dwina, l'autre sur
le Dniper, deux fleuves qui, naissant  quelques lieues l'un de
l'autre, courent le premier vers Riga et la Baltique, le second vers
Odessa et la mer Noire, et dcrivent ainsi une vaste ligne
transversale du nord-ouest au sud-est, constituant pour ainsi dire la
frontire intrieure du grand empire russe. Ces deux armes, ayant
leurs postes avancs sur le Nimen, se retireraient concentriquement 
l'approche de l'ennemi, lui prsenteraient une masse compacte qui
serait au moins de 250 mille hommes, et  laquelle on esprait pouvoir
ajouter bientt des rserves au nombre de cent mille. Une troisime
arme, d'une quarantaine de mille hommes, se tiendrait en observation
vers l'Autriche, se lierait avec celle du Danube qui tait de soixante
mille, et ces deux armes elles-mmes, suivant les vnements de
Turquie, se rendraient sur le thtre de la guerre, et porteraient 
quatre cent cinquante mille hommes la somme totale des forces russes.

[En marge: Alexandre compte beaucoup sur le rle que l'opinion jouera
dans cette guerre.]

[En marge: tat des esprits en Allemagne, en Pologne, et mme en
France.]

Ces moyens, indpendamment du climat, des distances, et des ravages
projets, avaient une valeur considrable, et soutenaient la confiance
des Russes. Mais d'autres motifs contribuaient encore  la fortifier.
Les Russes pensaient que dans cette lutte l'opinion jouerait un rle
important, et que ceux qui seraient parvenus  la mettre de leur ct
auraient un grand avantage. Ils savaient que la France elle-mme,
quoique condamne  se taire, n'approuvait pas ces guerres
incessantes, dans lesquelles on versait son sang par torrents pour des
objets qu'elle ne comprenait plus, depuis que ses frontires avaient
non-seulement atteint, mais dpass les Alpes, le Rhin et les
Pyrnes. Ils savaient qu'aprs un immense enthousiasme pour la
personne de Napolon, une sourde haine commenait  natre contre lui,
et pouvait clater au premier revers; qu'en Allemagne cette haine
tait non pas sourde et cache, mais ardente et publique, plus
violente mme qu'en Espagne, o l'puisement l'avait un peu amortie;
que dans les tats allis, comme la Bavire, le Wurtemberg, la Saxe,
les peuples en voulaient cruellement  leurs princes de les sacrifier
 un matre tranger, dans un pur intrt d'agrandissement
territorial, et que la conscription tait devenue chez eux la plus
odieuse des institutions; qu'en Prusse, outre tous les maux rsultant
de guerres continuelles, on tait inconsolable de sa grandeur perdue;
qu'en Autriche, o l'on tait un peu calm depuis la paix et le
mariage, la cour nourrissait plus d'aversion que jamais contre la
France, qu'on regrettait amrement l'Italie et surtout l'Illyrie;
qu'enfin dans le Nord, en Pologne mme, il y avait des souffrances qui
diminuaient beaucoup l'enthousiasme pour Napolon, et rendaient des
partisans  l'opinion de quelques grands seigneurs polonais, qui
pensaient qu'il fallait reconstituer la Pologne non par la France,
mais par la Russie, en plaant la couronne des Jagellons sur la tte
d'Alexandre, ou sur celle d'un prince de sa famille. Et il tait vrai
que la malheureuse Pologne, n'ayant d'autre richesse que ses bls, ses
bois, ses chanvres, qui ne pouvaient plus franchir le port de Dantzig
depuis le blocus continental, souffrait horriblement; que chez elle la
noblesse tait ruine, le peuple cras par les impts, et la ville de
Dantzig, de riche cit commerciale convertie en cit guerrire,
rduite  la dernire misre. Le gnral Rapp, fin courtisan, mais
coeur excellent, avait t si touch du spectacle de ces maux, qu'il
avait os les faire connatre au marchal Davout, en disant que si
l'arme franaise avait un seul revers, ce ne serait bientt qu'une
insurrection gnrale du Rhin au Nimen. Le froid et svre Davout
lui-mme, regardant peu  des souffrances qu'il partageait tout le
premier avec ses soldats, observant sur les affaires publiques le
silence qu'il imposait aux autres, avait cependant transmis  Napolon
les lettres que le gnral Rapp lui avait crites, en les accompagnant
de ces paroles remarquables: Je me souviens en effet, Sire, qu'en
1809, sans les miracles de Votre Majest  Ratisbonne, notre situation
en Allemagne et t bien difficile!--

[En marge: L'tat des esprits confirme Alexandre dans la rsolution de
ne pas prendre l'initiative afin de laisser  Napolon tous les torts
de l'agression.]

C'taient l les vrits bien tristes pour nous, qui, venant s'ajouter
au sentiment de leurs forces relles, inspiraient aux Russes la
confiance d'entreprendre une lutte formidable. Ils se disaient donc
que si la guerre offrait de cruelles chances, elle en prsentait
d'avantageuses aussi; que si Napolon, comme Charles XII, rencontrait
en Russie les plaines de Pultawa, l'Allemagne entire se soulverait
sur ses derrires; que les princes allis seraient forcs par leurs
peuples de se dtacher de son alliance; que la Pologne elle-mme
accueillerait l'ide de se reconstituer autrement que par la main de
Napolon, et que la France, puise de sang, fatigue des sacrifices
que lui cotait une ambition sans bornes et sans objet raisonnable, ne
ferait plus les efforts dont en d'autres temps elle s'tait montre
capable pour soutenir sa grandeur.

Ces motifs confirmaient Alexandre dans la rsolution de mettre les
torts du ct de Napolon, de n'en mettre aucun du sien, de ne pas
prendre l'initiative de l'agression, de border le Nimen sans le
dpasser, et, dans une attitude formidable, mais rserve, d'attendre
l'ennemi sans aller le chercher. Cette conduite lui semblait de tout
point la meilleure, militairement et politiquement, sans compter qu'en
agissant ainsi on sauvait la dernire chance de la paix, car il tait
toujours possible qu'au dernier moment une ngociation heureuse ft
tomber les armes des mains de tout le monde. Ce systme fut pouss au
point de laisser  l'ennemi l'initiative de tous les actes videmment
provocateurs, comme le dpart de la garde impriale, et celui de
l'Empereur pour l'arme. Ainsi on rsolut de ne faire partir la garde
impriale russe de Saint-Ptersbourg que lorsque la garde impriale
franaise serait partie de Paris, et Alexandre lui-mme projeta de ne
quitter sa capitale qu'aprs que Napolon aurait quitt la sienne. On
verra plus tard qu'en ce dernier point seulement il ne tint pas  son
systme jusqu'au bout.

[En marge: Direction de la diplomatie russe.]

[En marge: Impatience que tmoigne l'Angleterre de se rapprocher de la
Russie.]

La diplomatie fut dirige dans le mme sens. videmment il n'y avait
rien  esprer de la Prusse ni de l'Autriche. Tout ce qu'on pouvait
obtenir de ces puissances, c'tait la neutralit, si toutefois
Napolon la leur permettait; mais quant  une coopration de leur
part, il n'y fallait pas songer. Cependant il y avait des alliances
qui s'offraient avec ardeur, avec importunit presque, c'taient celle
de l'Angleterre, et, le croirait-on? celle de la Sude. L'alliance de
l'Angleterre tait naturelle, lgitime, et elle tait invitable au
premier coup de canon tir entre la France et la Russie. Le cabinet
anglais, dans son impatience de la nouer, avait choisi le prtexte
d'une demande de salptre adresse par la Russie au commerce neutre,
pour expdier sur Riga une douzaine de btiments chargs de poudre.
Puis elle avait envoy en Sude un agent, M. Thornton, qui  la
moindre esprance d'tre accueilli devait se jeter dans le premier
port russe qui lui serait ouvert. En attendant, M. Thornton devait
essayer  Stockholm de s'aboucher avec la lgation russe, en se
servant du cabinet sudois pour faire agrer ses ouvertures.

[En marge: Fureur croissante du prince Bernadotte contre Napolon.]

Rien, il faut le rpter, n'tait plus naturel que cette impatience du
cabinet britannique, on peut dire seulement qu'elle tait trop
ptulante, et qu'en se mettant si tt en avant, elle s'exposait 
rapprocher, si un rapprochement tait possible encore, ceux qu'elle
voulait pour jamais dsunir. Mais la Sude, ou, pour parler plus
exactement, le prince qui devait  la France d'tre mont sur les
marches du trne de Sude, s'employer avec passion  nous chercher des
ennemis,  nouer des alliances contre nous! c'est ce qui a lieu
d'tonner, de rvolter mme tout coeur honnte, et c'est pourtant ce
qui se voyait dans le moment, et ce qui devait tre une des parties
les plus frappantes du tableau extraordinaire offert alors aux yeux du
monde.

[En marge: Langage de ce prince aux divers partis qui divisent la
Sude.]

[En marge: Ses offres  l'Angleterre et  la Russie.]

Le prince Bernadotte, lu hritier du trne de Sude on a vu comment,
 quelle occasion, dans quelle intention, venait de se constituer
dfinitivement l'ennemi le plus actif et le moins dguis de Napolon.
Le refus de la Norvge, acte si honnte d'une politique qui ne l'tait
pas toujours, le silence ddaigneux prescrit  la lgation franaise,
avaient rveill dans son coeur la vieille haine qu'il nourrissait
contre Napolon, et cette haine, le croirait-on? avait pour principe
l'envie. Envieux par nature, il osait jalouser celui qui aurait d 
jamais rester hors de porte pour son envie, tant la supriorit de
gloire et de situation mettait le gnral Bonaparte hors de toute
comparaison avec le gnral Bernadotte. Que ce dernier jaloust
Moreau, Massna, Lannes, Davout, quoique mille fois suprieurs  lui,
on l'aurait conu; mais Napolon, il fallait la folie de l'envie dans
un petit coeur et un petit esprit, pour qu'il en ft ainsi! Investi un
moment de la rgence, comme nous l'avons dit, par suite de la mauvaise
sant du roi rgnant, puis priv de ce rle parce que le roi avait
craint une trop grande altration des rapports avec la France, mais
rest en secret le principal moteur des affaires, il avait tout  coup
tourn ses regards vers les partis qui ne l'avaient pas d'abord appel
au trne, vers le parti anglais, compos des commerants et des
propritaires qui vivaient de la contrebande, vers le parti de
l'aristocratie, qui dtestait la France et les rvolutions, leur
disant tout bas ou tout haut, selon les circonstances, et presque
toujours avec une imprudence singulire, qu'il n'entendait pas tre
l'esclave de Napolon, qu'il tait Sudois et non Franais, que s'il
convenait  la France de ruiner la Sude en la privant de son
commerce, il ne s'y prterait pas, et qu'avant tout il songeait  la
prosprit de sa nouvelle patrie. Quant  ceux qui l'avaient lu, et
qui comprenaient tous les amis de la France, passionns pour la
rvolution de 1789, pour l'ancienne grandeur sudoise, pour la gloire
des armes, ce qui les avait ports  choisir un gnral franais, il
leur parlait d'honneur, de patrie, de vaillance militaire, et, sans
indiquer o ni comment, promettait de les conduire  la victoire, et
de refaire la grandeur de la Sude. Flattant ainsi tous les partis par
le ct qui les touchait le plus, il avait cherch aussi  se
rapprocher des lgations anglaise et russe, la premire existant
clandestinement, la seconde officiellement  Stockholm, en faisant
entendre  chacune ce qui pouvait le mieux lui convenir. Il avait dit
 l'une et  l'autre qu'il tait prt  secouer le joug de la France,
que si les principales puissances se dcidaient  donner le signal il
le suivrait, qu'il savait le ct faible du gnie et de la puissance
de Napolon, et enseignerait le secret de le battre; que le gnral
Bernadotte de moins dans les armes franaises, c'tait beaucoup, et
que si l'Angleterre et la Russie voulaient s'entendre avec la Sude,
il pouvait leur tre d'un immense secours; que lorsque Napolon
serait enfonc en Pologne, o il avait failli prir en 1807, et o il
aurait pri sans les services du gnral Bernadotte, il pourrait, lui,
prince royal de Sude, descendre sur le continent avec trente mille
Sudois, et mme cinquante, si on lui donnait des subsides, et qu'il
soulverait toute l'Allemagne sur les derrires de l'arme franaise.
Pour prix de ce concours, il demandait non pas la Finlande, qu'il
savait ncessaire  la Russie, mais la Norvge, qu'il tait peu
raisonnable de laisser au Danemark, constant alli de Napolon et
tratre  la cause de l'Europe.

[En marge: Dfiance qu'inspire  la Russie et  l'Angleterre la
vivacit de zle montre par le prince de Sude.]

Ces confidences, faites avec une incroyable indiscrtion 
l'Angleterre et  la Russie, avaient excit une sorte de dfiance,
tant elles semblaient tonnantes et inspiraient peu d'estime pour leur
auteur. Adresses mme au roi de Prusse dans une entrevue secrte
demande  son ambassadeur, elles avaient rvolt l'honntet de ce
monarque, qui n'avait pas os nous dnoncer cet infidle enfant de la
France, mais nous avait assez clairement avertis de le surveiller.
Quant aux puissances ou dj en guerre avec nous comme l'Angleterre,
ou prtes  y entrer comme la Russie, elles avaient mnag un ennemi
de Napolon dont elles pouvaient tirer parti, sans toutefois se fier 
lui. Afin de se faire mieux venir de l'une et de l'autre, le nouveau
prince sudois avait propos de se servir de l'ancienne influence
sudoise en Turquie pour ngocier la paix entre les Turcs et les
Russes, et il avait mme entrepris des ngociations diriges en ce
sens soit  Saint-Ptersbourg, soit  Constantinople. Ainsi ce
personnage si nouveau sur la scne du monde, et ennemi si peu attendu
de la France, s'offrait  rapprocher l'Angleterre de la Russie, la
Russie de la Porte, et voulait tre  tout prix le noeud de tous ces
liens, l'pe de toutes ces coalitions.

[En marge: Alexandre diffre de s'entendre avec l'Angleterre, afin de
ne pas sacrifier les dernires esprances de paix.]

[En marge: Il flatte Bernadotte sans toutefois s'engager encore avec
lui.]

[En marge: Adoucissement apport aux conditions que la Russie veut
imposer aux Turcs, afin de faciliter la conclusion de la paix.]

Alexandre, dans son systme de rserve, qui avait pour but, nous
venons de le dire, de mettre tous les torts du ct de son adversaire,
et de se tenir libre de tout engagement, afin de pouvoir jusqu'au
dernier moment opter pour la paix, ne voulait se prter ni aux
impatiences de l'Angleterre, ni aux intrigues de la Sude, dont la
conversion lui semblait trop rapide pour mriter confiance. Il avait
fait une rflexion fort naturelle et fort simple, c'est que la rupture
avec la France une fois consomme, la paix avec l'Angleterre serait
l'affaire d'une heure, que les conditions seraient celles qu'il
voudrait, que ses prparatifs  lui taient termins depuis un an,
ceux de l'Angleterre depuis dix, qu'un retard de deux ou trois mois
dans le rapprochement ne nuirait donc pas  l'organisation de leurs
moyens, et que quant  l'emploi de ces moyens il ne serait bien rgl
qu'au moment mme de la guerre; qu'il n'y avait donc pas  se presser,
et qu' vouloir agir un peu plus tt on ne gagnerait rien, sinon de se
compromettre avec Napolon, et de sacrifier dfinitivement les
dernires esprances de la paix. En consquence Alexandre refusa les
vaisseaux chargs de poudre, les fora de sortir des eaux de Riga en
menaant de tirer dessus s'ils ne s'loignaient, et fit entendre  M.
Thornton qu'il n'tait pas temps encore de se prsenter 
Saint-Ptersbourg. Quant  la Sude, comme il tait moins certain de
l'avoir avec lui, car cette puissance, dans sa mobilit ambitieuse,
pourrait, de mme qu'elle avait quitt Napolon pour un
dsappointement, quitter la Russie pour des avances repousses,
Alexandre rsolut d'couter ses incroyables propos, de paratre y
prter l'oreille avec l'attention qu'ils mritaient, et d'y rflchir
avec la maturit qu'exigeait leur importance. Alexandre envoya des
fourrures magnifiques au prince Bernadotte, et lui prodigua les
tmoignages personnels les plus flatteurs.  l'gard de la Turquie,
qui rsistait obstinment aux conditions mises en avant, qui ne
voulait  aucun prix abandonner la Moldavie jusqu'au Sereth, qui ne
voulait pas consentir au protectorat des Russes sur la Valachie et la
Servie, qui ne voulait pas davantage cder un terrain quelque petit
qu'il ft le long du Caucase, ni payer une indemnit de guerre, dans
la persuasion o elle tait qu'en rsistant quelques jours de plus, la
Russie presse par les armes de la France serait oblige de se
dsister de toutes ses prtentions, Alexandre modifia encore une fois
les conditions proposes, renona au protectorat de la Servie et de la
Valachie, au territoire rclam le long du Caucase,  l'indemnit de
guerre, mais insista sur la Bessarabie en entier, sur la Moldavie
jusqu'au Sereth, et se flatta d'obtenir la paix  ces nouvelles
conditions, ce qui devait lui assurer la libre disposition de ses
forces contre la France.

[En marge: La mission de M. de Nesselrode dfinitivement abandonne.]

[En marge: Dernires et solennelles explications d'Alexandre avec M.
de Lauriston.]

Tels taient les plans de la Russie, plans, on le voit, fort bien
entendus, et fort bien adapts surtout  sa situation. Au point o en
taient les choses, on ne pouvait plus songer  envoyer M. de
Nesselrode  Paris, car ce n'tait pas la peine de se donner
l'apparence d'implorer la paix, pour ne la point obtenir. Aussi le
projet de cette dmarche fut-il abandonn,  la satisfaction fort
irrflchie de M. de Romanzoff. Alexandre fit part de cette nouvelle
dtermination  M. de Lauriston avec une douleur qu'il ne dissimula
point; il lui dit que le courrier parti le 13 janvier de Paris ne
laissait plus une seule esprance de sauver la paix, qu'il en avait un
profond chagrin, car il n'avait pas cess de la dsirer sincrement;
que pour la conserver il avait rsolu de se tenir aux conditions de
Tilsit, c'est--dire de rester en guerre avec l'Angleterre, de
souffrir mme la spoliation des tats d'Oldenbourg, sauf une indemnit
que la France fixerait  son gr, et de tolrer l'existence du
grand-duch de Varsovie, pourvu toutefois qu'on ne voult pas en faire
le commencement d'un royaume de Pologne. Il dit encore que quant au
blocus continental, il tait toujours rsign  y concourir en fermant
ses ports au pavillon britannique, et en recherchant ce pavillon sous
toutes les dnominations qu'il usurperait; mais que pousser ce soin
jusqu' exclure entirement le commerce amricain lui tait
impossible, car ce serait rduire son pays  l'tat de misre o se
trouvait la Pologne; que les Amricains qu'il recevait avaient, il est
vrai, communiqu avec les Anglais, qu'il le savait, mais qu'il tait
certain de leur nationalit, qu'il ne les admettait pas lorsqu'elle
offrait un seul doute; que s'il ne voulait pas les laisser entrer
lorsqu'ils avaient communiqu avec les Anglais, il serait rduit 
n'en recevoir aucun, ce qui serait ruineux pour la Russie, ce qui
d'ailleurs ne pouvait tre dclar obligatoire qu'en vertu des dcrets
de Berlin et de Milan, rendus sans sa participation; que ces choses il
les avait rptes cent fois, qu'il les rptait une dernire, pour
bien constater ce qu'il appelait _son innocence_; mais qu'aucune
puissance au monde ne le ferait sortir des termes qu'il avait poss,
et qu'il posait encore; qu'il soutiendrait une guerre de dix ans, s'il
le fallait, qu'il se retirerait au fond de la Sibrie, plutt que de
descendre  la situation de l'Autriche et de la Prusse; que Napolon
en provoquant cette rupture apprciait bien mal ses vrais intrts;
que l'Angleterre tait dj presque  bout de ressources, qu'en
continuant de lui tenir le continent ferm, comme il l'tait
actuellement, et en tournant contre lord Wellington les forces
prpares contre la Russie, on aurait la paix avant un an; qu'en
agissant diffremment, Napolon allait se jeter dans des vnements
inconnus, incalculables, et rendre  l'Angleterre toutes les chances
de succs qu'elle avait perdues. Alexandre ajouta que pour lui il
demeurerait inbranlable dans la ligne qu'il s'tait trace, que ses
troupes resteraient derrire le Nimen, et ne seraient pas les
premires  le franchir; qu'il voulait que sa nation et l'univers
fussent tmoins qu'il n'avait pas t l'agresseur, qu'il poussait mme
 cet gard le scrupule jusqu' refuser d'entendre une seule des
propositions de l'Angleterre, qu'il avait renvoy ses poudres, qu'il
renverrait galement M. Thornton, si M. Thornton se prsentait, qu'il
en donnait sa parole d'honneur d'homme et de souverain. Alexandre dit
enfin que dans cet tat de choses, l'envoi de M. de Nesselrode n'tait
plus possible, que sa dignit le lui dfendait, et le bon sens
galement, car cette mission n'aboutirait  rien. M. de Lauriston
insistant, soutenant que M. de Nesselrode serait bien accueilli 
Paris, Alexandre lui rapporta alors tout ce que nous avons racont du
silence significatif de Napolon  l'gard de la mission de M. de
Nesselrode, de sa froideur envers le prince Kourakin, datant de la
nouvelle mme de cette mission, et finit par dclarer qu'on avait su
par d'autres voies que Napolon la dsapprouvait. Cette voie,
qu'Alexandre indiquait sans la nommer, tait celle de la Prusse, qui 
trs-bonne intention, croyant tre utile au maintien de la paix, avait
fait part des rflexions de Napolon sur l'inconvnient de donner trop
d'clat au voyage de M. de Nesselrode. Ainsi cette puissance, dans son
dsir honnte de la paix, avait nui  cette cause au lieu de la
servir.

[Date en marge: Fv. 1812.]

[En marge: motion d'Alexandre en faisant  M. de Lauriston ses
dernires dclarations.]

[En marge: Attitude de la socit de Saint-Ptersbourg  l'gard de
l'ambassadeur de France.]

Alexandre, en tenant ce langage, avait paru plus mu que jamais, mais
aussi rsolu qu'mu, et avait parl videmment en homme qui ne
craignait pas de montrer son chagrin de la guerre, parce qu'il tait
dtermin  la faire, et  la faire terrible. Il laissa M. de
Lauriston aussi affect qu'il l'tait lui-mme, car cet excellent
citoyen voyait la guerre avec une sorte de dsespoir, prvoyant tout
ce qui pourrait en rsulter. Du reste, il avait reu d'Alexandre un
accueil parfaitement amical et il en avait t combl de soins.
Seulement, pour rpondre aux froideurs qu'avait essuyes le prince
Kourakin, on l'invitait moins souvent  dner  la cour, et dans
l'intrieur de la famille impriale. Mais partout o on le rencontrait
les prvenances taient les mmes. L'exemple donn par Alexandre  la
socit de Saint-Ptersbourg avait t compris par elle. M. de
Lauriston trouvait en tous lieux des gards infinis, une politesse
rserve, une rsolution tranquille et sans jactance, en un mot, du
chagrin sans faiblesse. Il ne voyait de tous cts que des gens qui
craignaient la guerre, mais qui taient dcids  l'accepter plutt
que de rtrograder en de des limites traces par leur empereur. Les
Franais n'prouvaient nulle part ni injures ni mauvais traitements.
On attendait dans une sorte de calme le moment de se livrer aux
fureurs du patriotisme et de la haine.

M. de Lauriston, qui avait reu du 25 janvier au 3 fvrier toutes les
communications que nous venons de rapporter, les transmit  sa cour
par un courrier du 3 fvrier avec une scrupuleuse exactitude, et en y
ajoutant une peinture aussi vraie que saisissante de la situation des
esprits  Saint-Ptersbourg. Son courrier arriva du 15 au 17 fvrier 
Paris. Il avait t d'ailleurs prcd par d'autres, qui indiquaient 
peu prs le mme tat de choses, et qui faisaient prsumer, ce que le
dernier annonait enfin positivement, que M. de Nesselrode ne
partirait pas.

[En marge: Satisfaction de Napolon en apprenant que M. de Nesselrode
ne viendra pas.]

[En marge: Il se hte de conclure ses alliances, et d'ordonner la
marche de ses armes.]

Napolon en obtenant l'assurance que M. de Nesselrode ne viendrait
point  Paris, tait arriv  ses fins, mais il trouvait pourtant la
Russie trop rsolue, et, bien qu'elle lui part suffisamment intimide
pour ne pas prendre l'offensive, il apprhendait toujours que des
esprits ardents ne l'entranassent  franchir le Nimen, et  devancer
les Franais  Koenigsberg et  Dantzig. En consquence, il jugea
opportun de conclure ses alliances, et de mettre dfinitivement ses
troupes en marche, afin de ne pas arriver le dernier sur la Vistule,
et prit soin d'accompagner ces actes dcisifs de quelques dmarches
politiques qui fussent de nature  calmer les motions du cabinet
russe en lui rendant certaines esprances de paix.

[En marge: Trait d'alliance avec la Prusse.]

[En marge: Vues de la Prusse en concluant le trait d'alliance.]

Jusqu'ici Napolon n'avait pas voulu conclure ses alliances, de peur
de donner trop d'veil  la Russie, et il faisait attendre notamment
la malheureuse Prusse, qui craignait toujours que ces longs dlais ne
cachassent un pige abominable. On doit se souvenir que Napolon avait
imprieusement exig d'elle l'interruption de ses armements, en la
menaant d'enlever Berlin, Spandau, Graudentz, Colberg, le roi,
l'arme, tout ce qui restait de la monarchie du grand Frdric, si
elle ne mettait fin  ses prparatifs, et en lui engageant au
contraire sa parole, si elle cdait, de conclure avec elle un trait
d'alliance, dont le premier article stipulerait l'intgrit du
territoire prussien. Depuis le mois d'octobre dernier il la tenait en
suspens sous divers prtextes, et enfin il lui avait dit le vrai motif
de ses ajournements, qui tait parfaitement avouable. Le mois de
fvrier venu, et les choses tant arrives au point de ne devoir plus
diffrer, il prit son parti et causa un sensible mouvement de joie au
roi et  M. de Hardenberg en leur annonant qu'on allait signer le
trait d'alliance. Le roi de Prusse, que la Russie avait tant pouss
 la guerre en 1805, et si compltement abandonn en 1807, ne se
croyait de devoirs qu'envers son pays et sa couronne, et persuad du
reste, comme tout le monde, que Napolon serait encore vainqueur, il
se dclarait son alli, dans l'impossibilit de demeurer neutre. Sa
politique en ce moment tait, puisqu'il donnait un contingent 
Napolon, de le donner le plus fort possible, afin qu' la paix on et
une plus grande rcompense  lui accorder en restitutions de places
fortes, en diminutions de contributions de guerre, en extension de
territoire. Il offrait jusqu' cent mille hommes, si on voulait, tous
bons soldats, commands par le respectable gnral de Grawert, et
prts  bien servir une fois qu'ils verraient dans l'alliance
franaise la certitude de la restauration de leur patrie. Pour prix de
ce secours, le roi de Prusse demandait la restitution de l'une des
places de l'Oder demeures en gage dans les mains de Napolon, celle
de Glogau, par exemple, qui, n'tant pas comme Custrin ou Stettin sur
la route des armes, importait moins  la France, plus l'exemption des
50 ou 60 millions que le trsor prussien devait encore au trsor
franais, et enfin  la paix une tendue de territoire proportionne
aux services que l'arme prussienne aurait rendus. Le roi
Frdric-Guillaume aurait dsir en outre qu'on neutralist pour lui
et sa cour un territoire, celui de la Silsie notamment, o il se
retirerait, loin du tumulte des armes, car Berlin, situ sur le
passage de toutes les armes de l'Europe, n'allait plus tre qu'une
ville de guerre.

[En marge: Vues de Napolon diffrentes de celles de la Prusse.]

La politique de Napolon tait tout autre, et il n'entendait ni
dtruire la Prusse, ni la relever. C'tait assez pour lui de la
trouver soumise et dsarme sur son chemin, et il ne comptait pas
assez sur les soldats prussiens pour lui permettre d'en rarmer un
grand nombre. Il ne se mfiait pas prcisment de leur valeur ou de
leur loyaut, mais il se figurait avec raison que, dans un jour de
revers pour ses armes, ils seraient tous entrans par le torrent de
l'esprit germanique. Il ne voulait donc pas que la Prusse et plus de
soldats qu'elle n'en devait avoir d'aprs les traits existants (42
mille), qu'elle ft des dpenses excessives, et y chercht un prtexte
de ne pas remplir ses engagements pcuniaires envers la France. Par
ces motifs, il repoussa nettement ses propositions, en lui disant que
vingt mille Prussiens lui suffiraient; que ce n'tait pas de soldats
qu'il avait besoin pour battre la Russie, mais de vivres, et de
chevaux pour transporter ces vivres. En consquence il refusa de
diminuer les contributions de la Prusse, puisqu'elle n'aurait pas 
supporter de plus grandes dpenses, et consentit seulement  prendre
des chevaux, des boeufs, des grains, en compensation d'une partie de
l'argent qu'elle devait encore. Il refusa galement de rendre Glogau,
car cette place tait, disait-il, sur sa ligne d'oprations, et
d'ailleurs l'alliance tant admise, tout devenait commun entre la
Prusse et la France, et le roi n'avait plus  regretter aucune de ses
forteresses. Quant  la demande de neutraliser la Silsie, il rpondit
avec raison qu'il tait prt  l'admettre, mais que pour garantir
cette neutralit ce n'tait pas assez de la France, et qu'il fallait
surtout l'obtenir de la Russie. Quant  l'intgralit du territoire
actuel de la Prusse et  une amlioration de frontires  la paix, il
ne fit aucune difficult de les promettre.

[En marge: Signature du trait avec la Prusse le 24 fvrier 1812.]

La Prusse n'avait pas de contestations  lever dans l'tat o elle
tait tombe, et en consquence, par trait du 24 fvrier, on convint
des conditions suivantes: la Prusse s'engageait  fournir 20 mille
hommes, directement placs sous un gnral prussien, mais tenus
d'obir au chef du corps d'arme franais avec lequel ils serviraient.
Les 22 mille hommes restant  la Prusse devaient tre rpartis comme
il suit: 4 mille  Colberg, 3 mille  Graudentz, places que le roi de
Prusse se rservait exclusivement, 2 mille  Potsdam pour la garde de
la rsidence royale, le surplus en Silsie. Except  Colberg et 
Graudentz, il ne devait y avoir dans les villes ouvertes ou fermes
que des milices bourgeoises. La contribution de guerre dont la Prusse
tait reste redevable envers la France tait fixe dfinitivement 
48 millions, dont 26 millions acquittables en cdules hypothcaires
dj remises, 14 en fournitures, 8 en argent, ces derniers payables 
la fin de la guerre actuelle. Pour les 14 millions acquittables en
nature on devait fournir 15,000 chevaux, 44,000 boeufs, et une
quantit considrable de froment, avoine et fourrages. Il tait
convenu que ces fournitures seraient runies sur la Vistule et l'Oder.

[Date en marge: Mars 1812.]

 ces conditions, Napolon garantit  la Prusse son territoire actuel,
et, dans le cas d'une guerre heureuse contre la Russie, lui promit une
extension de frontires en ddommagement de ses pertes passes.
Malgr les griefs des Prussiens contre la France, ce trait mritait
d'tre approuv par les gens sages, car ne devant rien  la Russie, le
roi de Prusse avait raison de chercher ses srets o il esprait les
trouver. Quant  Napolon, ne revenant pas  la politique, alors trop
tardive, de reconstituer une Prusse grande et forte, qui, tenant tout
de lui, lui serait reste fidle, le mieux tait d'agir comme il
faisait, c'est--dire de la dsarmer, de disperser une partie de ses
soldats, d'emmener les autres pour qu'ils ne fussent pas sur les
derrires de l'arme franaise, enfin de manger ses denres et son
btail, et de prendre ses chevaux.

[En marge: Ngociations pour nouer une alliance avec l'Autriche.]

Avec l'Autriche la position tait bien diffrente. L'Autriche ne
craignait pas pour son existence, n'avait aucun besoin de l'alliance
de Napolon, car loin d'tre comme la Prusse sous la main de quatre
cent mille Franais, elle allait avoir l'Italie presque  sa
discrtion ds que le prince Eugne en serait parti. Elle aurait donc
voulu chapper  l'alliance franaise, demeurer spectatrice du combat,
et faire ensuite quelques profits avec le vainqueur aux dpens du
vaincu. Elle inclinait  croire que Napolon serait vainqueur, et sous
ce rapport elle pensait qu'il y aurait plus  gagner avec lui qu'avec
l'empereur Alexandre, mais pour plus de sret elle aurait prfr ne
s'engager avec aucun des deux, et s'pargner  Saint-Ptersbourg
l'aveu dsagrable  faire, qu'elle s'unissait  la France contre la
Russie. Mais il n'y avait pas moyen de se drober  la main de fer de
Napolon. Il fallait avec lui se prononcer pour ou contre, et, aprs
tout, son triomphe tant plus probable que celui d'Alexandre, il y
avait  se prononcer en sa faveur l'avantage probable de regagner
l'Illyrie, c'est--dire Trieste, qui, de toutes ses pertes, tait
celle que l'Autriche ressentait le plus vivement. Du reste, aprs
avoir donn sa fille  Napolon, l'alliance franaise pour l'empereur
d'Autriche tait naturelle et facilement explicable.

[En marge: Trait d'alliance conclu par l'Autriche  la condition du
plus rigoureux secret.]

La cour de Vienne consentit donc  un trait d'alliance avec la
France, mais en exigeant le plus grand secret, et demandant que ce
trait ft connu le plus tard possible, car, disait M. de Metternich,
il n'y avait que l'empereur et lui qui en Autriche fussent partisans
de cette alliance, et si on bruitait trop tt une telle ngociation,
on pourrait susciter d'avance des oppositions insurmontables.
D'ailleurs il valait mieux surprendre la Russie, en lui prsentant 
l'improviste en Volhynie un corps d'arme auquel elle ne s'attendrait
pas. Ce corps serait tout prt en Gallicie, o il se runissait dj,
sous prtexte d'avoir sur la frontire des troupes d'observation. On
ne perdait rien par consquent, et au contraire on gagnait tout au
secret.

Napolon s'y prta, car il lui suffisait de pouvoir compter sur
l'Autriche, et peu lui importait le jour o son alliance avec elle
serait connue. Il partageait mme le dsir de tenir cette alliance
cache, dans la pense toujours arrte chez lui de ne pousser les
Russes  bout que le plus tard possible.

[En marge: Signature de ce trait le 14 mars 1812.]

Il fut donc convenu par trait authentique, sign le 14 mars, que la
France et l'Autriche se garantiraient rciproquement l'intgrit de
leurs tats actuels, que pour la guerre prsente l'Autriche fournirait
un corps de 30 mille hommes, qui serait rendu  Lemberg le 15 mai, 
condition qu' cette poque l'arme franaise, par son mouvement
offensif, aurait attir  elle les forces russes; que ce corps,
command par un gnral autrichien (le prince de Schwarzenberg),
serait sous les ordres directs de Napolon; qu'enfin, si le royaume de
Pologne tait rtabli, la France, en compensation du concours donn
par l'Autriche, la ddommagerait en Illyrie, et dans tous les cas, si
la guerre tait heureuse, traiterait l'empereur Franois, dans le
nouveau partage des territoires, conformment  l'amiti qui devait
unir un gendre et un beau-pre.

[En marge: Vues de l'Autriche et de Napolon en concluant ce trait.]

Ce trait, comme on le voit, engageait l'Autriche  un faible
concours, et lui laissait la facilit de dire  Saint-Ptersbourg
qu'elle tait allie seulement pour la forme, et afin d'viter avec la
France une guerre  laquelle elle n'tait pas prpare. Elle avait
d'ailleurs le droit d'ajouter qu'en agissant ainsi elle ne faisait que
ce que la Russie avait fait elle-mme en 1809.

Quant  Napolon, il avait obtenu de l'Autriche ce qu'il en pouvait
tirer, en la forant  prendre un engagement formel qui rendait une
trahison non pas impossible, mais invraisemblable, et en appelant 
l'activit trs-peu de soldats autrichiens, car c'taient des
cooprateurs fort mous, capables dans certains cas de devenir des
ennemis fort actifs. En mme temps il avait fait luire aux yeux de
l'Autriche une esprance qui pouvait presque la rendre sincre,
c'tait l'esprance de recouvrer l'Illyrie.

[En marge: Distribution et composition dfinitive de la grande arme.]

Aprs avoir conclu ces traits d'alliance, sur lesquels on tait
d'accord quatre ou cinq semaines avant de les signer, Napolon
s'occupa dfinitivement de mettre ses troupes en mouvement. Il avait
dj prescrit  l'arme d'Italie de se concentrer au pied des Alpes,
et au marchal Davout d'tre toujours prt  voler sur la Vistule, si
les Russes, contre toute vraisemblance, passaient les premiers le
Nimen. Tout tant prpar, il ordonna les premires marches, mais de
manire  n'tre pas sur le Nimen avant le mois de mai. Voici comment
il avait distribu sa nombreuse arme, la plus grande qu'on et vue
depuis les conqurants barbares qui dplaaient des peuples entiers,
la plus grande certainement de toutes les armes rgulires qui aient
jamais exist, car elle tait la plus vaste runion connue de
guerriers valides, disciplins et instruits, sans ce mlange de
femmes, d'enfants, de valets, qui formaient jadis les trois quarts des
armes envahissantes. Nous allons reproduire les nombres prcis
recueillis dans les tats particuliers de Napolon, beaucoup plus
exacts que ceux que tenait le ministre de la guerre.

[En marge: Corps du marchal Davout qualifi le 1er.]

Quoique Napolon et dlgu au marchal Davout,  cause de la
spcialit de ses talents, le soin d'organiser la majeure partie de
l'arme, il ne lui donna pas  commander autant de troupes qu'il lui
en avait donn  organiser, se rservant exclusivement la disposition
des grandes masses. Il voulut seulement que le marchal tant le plus
rapproch du thtre de la guerre, le plus prs d'agir dans le cas o
les Russes franchiraient le Nimen, et une force suffisante pour les
arrter. Il lui confia donc cinq divisions franaises qui n'avaient
pas d'gales; c'taient les trois anciennes divisions Morand, Friant,
Gudin, qu'on avait converties en cinq divisions, en portant chaque
rgiment de trois  cinq bataillons de guerre. On y avait ajout pour
les complter quelques bataillons badois, espagnols, hollandais,
ansatiques, enferms dans d'excellents cadres. Deux gnraux du
premier mrite, les gnraux Compans et Desaix, devaient commander les
deux nouvelles divisions. Une division polonaise, celle qui tait dj
 Dantzig, mais qui ne faisait pas partie de la garnison, en formait
une sixime. Elle tait compose de bons soldats, ayant fait avec
succs la campagne de 1809 contre les Autrichiens.

[En marge: Rpartition de la cavalerie lgre entre les divers corps,
et portion qui en revient au marchal Davout.]

Napolon avait conserv l'ancienne distribution de ses troupes 
cheval en cavalerie lgre consacre aux reconnaissances, et en
cavalerie de rserve, destine aux attaques en ligne. Celle-ci se
composait d'une certaine proportion de cavalerie lgre aussi, mais
surtout de grosse et moyenne cavalerie, c'est--dire de cuirassiers,
de lanciers et de dragons. Cette rserve tait divise,  cause de sa
force, en quatre corps. Le premier, comprenant cinq rgiments de
cavalerie lgre et deux divisions de cuirassiers, fut adjoint 
l'arme du marchal Davout. Ce marchal eut donc environ 82 mille
hommes d'infanterie et d'artillerie, 3,500 hommes de cavalerie lgre,
particulirement attache  son corps, et 11  12 mille de cavalerie
de rserve, c'est--dire 96  97 mille hommes des plus belles troupes
qui existassent en Europe. Elles devaient porter le titre de 1er
corps. Leur quartier gnral tait  Hambourg.

Napolon confia en outre au Marchal Davout la division prussienne de
16  17 mille hommes qui tait place sous les ordres directs du
gnral Grawert, ce qui portait  114 mille soldats environ le
commandement de ce marchal.

[En marge: Corps du marchal Oudinot qualifi le 2e.]

Napolon donna au marchal Oudinot le 2e corps, comprenant, avec les
divisions stationnes en Hollande, le reste des troupes que le
marchal Davout avait organises, et qu'il ne devait pas garder sous
ses ordres. C'taient les deux divisions franaises Legrand et
Verdier, formes d'une partie des anciennes divisions de Massna et de
Lannes, et d'une belle division suisse,  laquelle avaient t ajouts
quelques bataillons croates et hollandais. Avec la cavalerie lgre,
l'artillerie, et une division de cuirassiers emprunte  la rserve de
cavalerie, ce corps s'levait  40 mille hommes environ de troupes
galement excellentes. Son quartier gnral tait  Munster. Trois ou
quatre mille Prussiens, reste des 20 mille que devait la Prusse, et
destins au 2e corps, gardaient Pillau, le Nehrung, et tous les postes
qui ferment le Frische-Haff.

[En marge: Corps du marchal Ney, destin  s'appeler le 3e.]

Napolon, sous le titre de 3e corps, confia au marchal Ney, dont il
voulait surtout utiliser l'nergie dans cette campagne, le reste des
anciennes troupes de Lannes et de Massna, runies en deux belles
divisions franaises, sous les gnraux Ledru et Razout. Il y ajouta
les Wurtembergeois, qui avaient dj servi sous le marchal Ney, ce
qui prsentait un total de 39 mille hommes d'infanterie, d'artillerie
et de cavalerie lgre. Napolon, se proposant d'employer le marchal
Ney pour les coups de vigueur, lui adjoignit un corps entier de
cavalerie de rserve, ce fut le 2e, comptant environ 10 mille
cavaliers, la plupart cuirassiers. Le quartier gnral du marchal Ney
tait fix  Mayence.

[En marge: L'arme d'Italie prend le titre de 4e corps.]

L'arme du prince Eugne reut le titre de 4e corps. Elle se composait
de deux divisions d'infanterie franaise, renfermant ce qu'il y avait
de mieux dans l'ancienne arme d'Italie, d'une division italienne
devenue excellente, et de la garde royale. Le total pouvait s'lever 
environ 45 mille soldats de toutes armes, dont le prince Eugne tait
naturellement le chef, avec le gnral Junot pour principal
lieutenant.

[En marge: Composition de l'arme polonaise, qualifie de 5e corps.]

[En marge: Les Bavarois, sous le titre de 6e corps, destins  oprer
avec l'arme d'Italie.]

Napolon avait assign  l'arme polonaise le titre de 5e corps. On
vient de voir qu'une division polonaise, solde par la France, avait
dj t donne au marchal Davout. Deux autres divisions, dont une
notamment compose des rgiments de la Vistule, se trouvaient encore 
la solde de la France, et devaient tre mles aux troupes franaises.
Le prince Poniatowski eut spcialement sous ses ordres l'arme
polonaise proprement dite, qui tait  la solde du grand-duch de
Varsovie, et avait dj fait sous ses ordres la campagne de 1809,
campagne aussi honorable pour les soldats que pour le gnral en chef.
Ce cinquime corps, fort d'environ 36 mille hommes de toutes armes,
avait son quartier gnral  Varsovie. Les Bavarois, au nombre de 25
mille hommes, servant depuis 1805 avec les Franais, prirent le titre
de 6e corps, et furent confis au gnral Saint-Cyr, que Napolon tira
de la disgrce  cause de son mrite, et malgr une indocilit de
caractre souvent incommode. Le point de runion des Bavarois tait
Bareuth, o ils devaient rencontrer l'arme d'Italie, pour combattre 
ses cts. Napolon, cherchant  compenser les diffrences de
nationalit par des convenances particulires, avait rsolu de joindre
les Bavarois aux Italiens,  cause des relations non-seulement de
parent, mais de coeur, qui unissaient le prince Eugne  la cour de
Bavire.

[En marge: Les Saxons composent le 7e corps.]

Les Saxons, au nombre de 17 mille, bons soldats aussi, et de tous les
Allemands les moins hostiles  la France, parce qu'elle avait rendu la
Pologne  leur roi, furent placs sous le gnral Reynier, savant
officier, trs-propre  commander des Allemands, et dj connu par ses
services soit en Espagne, soit ailleurs. Ils prirent le titre de 7e
corps, et durent servir naturellement avec les Polonais. Ils eurent
ordre de se rassembler  Glogau sur l'Oder, et de se rendre le plus
rapidement possible  Kalisch, afin de pouvoir courir sur la Vistule,
si les Polonais avaient besoin de leur secours.

[En marge: Les Westphaliens forment le 8e corps sous le roi Jrme.]

Enfin les Westphaliens, organiss avec soin par le roi Jrme, mais
comptant beaucoup de Hessois, soldats plus braves qu'affectionns 
leur nouveau souverain, formrent le 8e corps, et durent se concentrer
aux environs de Magdebourg au nombre de 18 mille hommes.

[En marge: La cavalerie de rserve et la garde impriale.]

Restaient deux troupes admirables, la cavalerie de rserve et la garde
impriale. Des quatre corps composant la cavalerie de rserve, deux
avaient t attachs, l'un au marchal Davout, l'autre au marchal
Ney, et de plus une division de cuirassiers avait t momentanment
attribue au marchal Oudinot. Napolon se rservait de les reprendre
suivant les circonstances et suivant les lieux, pour les runir au
besoin sous sa main. La portion de cette magnifique cavalerie qui
n'avait t affecte encore  aucun corps d'arme, prsentait 15 mille
cavaliers superbes, marchant en attendant avec la garde impriale.
Quant  celle-ci, elle tait devenue une vritable arme, qui  elle
seule n'tait pas de moins de 47 mille hommes, parmi lesquels on
comptait six mille cavaliers d'lite, et quelques milliers
d'artilleurs servant une rserve de 200 bouches  feu. Elle avait t
divise elle-mme en deux corps, l'un de jeune garde comprenant les
tirailleurs et les voltigeurs, l'autre de vieille garde comprenant les
chasseurs et grenadiers  pied, la cavalerie, la rserve d'artillerie,
et les rgiments de la Vistule, dignes pour leurs sentiments de servir
dans les rangs de la garde impriale.

Le premier corps de la garde tait sous les ordres du marchal
Mortier, le second sous le vieux marchal Lefebvre. On ne pouvait pas
donner de plus solides chefs  de plus vaillants soldats. La garde
n'avait aucun point de ralliement, jusqu' ce que le quartier gnral
ft tabli quelque part. Pour le moment elle partait clandestinement
de Paris ou des environs, un rgiment aprs l'autre, avec deux
destinations provisoires, Berlin et Dresde. Une fois l'Empereur rendu
 l'arme, elle devait se runir tout entire autour de lui. Il faut
ajouter  cette longue numration le grand parc du gnie, comprenant
les sapeurs et mineurs, les pontonniers, les ouvriers de toutes
sortes; le grand parc d'artillerie, comprenant tous les
approvisionnements de cette arme; enfin le train des quipages,
comprenant tous les charrois, ce qui prsentait encore une masse de 18
mille hommes conduisant une immense quantit de chevaux.

[En marge: Force exacte de l'arme active.]

Telle tait l'arme active seulement, celle qui devait franchir le
Nimen et pntrer dans l'intrieur de la Russie. Sans les malades,
les dtachs, dont on va voir bientt le nombre considrable, et les
Autrichiens, qui taient loin du thtre des oprations, cette arme
active, en hommes vritablement prsents au drapeau, offrait la masse
norme de 423 mille soldats, tous valides et parfaitement instruits,
dont 300 mille d'infanterie, 70 mille de cavalerie, 30 mille
d'artillerie, tranant  leur suite mille bouches  feu de campagne,
six quipages de pont, et un mois de vivres ports sur voitures. Au
lieu d'un mois de vivres ils devaient bientt en avoir deux, si les
ordres de Napolon s'excutaient en temps utile.

[En marge: Arme de rserve place entre l'Elbe et la Vistule.]

L'imagination est confondue lorsqu'on songe que ce sont l des nombres
rels, dont on a exclu les non-valeurs, et non pas des nombres fictifs
comme ceux que donnent la plupart des historiens anciens et modernes,
parlant presque toujours d'aprs les bruits populaires, presque jamais
d'aprs les documents d'tat, et ne tenant jamais compte d'ailleurs
des malades, des dtachs, des dserteurs. Pourtant ce ne sont pas
encore l toutes les forces que Napolon avait prpares pour cette
lutte gigantesque, aprs laquelle il se disait avec raison qu'il
serait le matre rel du monde, ou le plus grand vaincu de tous les
temps. Ne mconnaissant pas les terribles ressentiments dont sa route
tait pour ainsi dire seme du Rhin au Nimen, il avait dispos sur
ses derrires une puissante arme de rserve, dont voici les forces,
les nationalits diverses, et la distribution[21].

          [Note 21: Je n'ai pas besoin de rpter que j'cris en ayant
          sous les yeux les tats particuliers de l'Empereur, beaucoup
          plus exacts que ceux du ministre de la guerre, parce qu'ils
          taient rectifis sur les lieux mmes, et tablis sur des
          appels faits dans les corps  chaque poque de la campagne,
          tats qui n'ont jamais vu le jour depuis qu'ils sont sortis
          des mains de Napolon pour aller aux archives.]

[En marge: Corps du marchal Victor.]

Napolon, employant avec beaucoup de tact tout ce que l'Espagne lui
avait rendu de bons officiers, devenus incompatibles avec ceux qui
dirigeaient les oprations dans cette contre, avait choisi le
marchal Victor, duc de Bellune, pour lui donner le commandement de
Berlin ds que l'arme active aurait dpass cette capitale. Il lui
rservait une division franaise, la 12e, compose de deux beaux
rgiments lgers et de plusieurs quatrimes bataillons, sous le
gnral Partouneaux, les troupes de Berg et de Baden, une nouvelle
division polonaise, et de plus une partie des dpts des marchaux
Davout et Oudinot, prposs  la garde de l'importante place de
Magdebourg. Le total, s'levant  38 ou 39 mille hommes, formait le 9e
corps, et devait garder l'Allemagne de l'Elbe  l'Oder.

[En marge: Corps du marchal Augereau.]

Il y avait encore en troupes dtaches dans les places, telles que
Stettin, Custrin, Glogau, Erfurt, une dizaine de mille hommes. Il y
avait  Hanovre un immense dpt de cavalerie, o allaient se monter
avec des chevaux allemands 9 mille cavaliers venant de France  pied.
Napolon avait dcid qu'une partie des quatrimes bataillons tirs
d'Espagne, et quelques siximes bataillons appartenant aux rgiments
destins  en avoir six, formeraient un corps de rserve confi au
marchal Augereau, et s'levant actuellement  37 mille hommes. Enfin
il avait pouss la prvoyance jusqu' faire dj partir des dpts 15
 18 mille recrues, qui devaient rparer les pertes rsultant des
premires marches, et, comme dans toutes les guerres prcdentes,
rejoindre leurs corps en bataillons provisoires. Restaient enfin la
division des petits princes allemands, forte de 5 mille hommes, et une
division danoise de 10 mille, que le Danemark, pour les intrts
duquel nous avions encouru l'inimiti de la Sude, s'tait engag 
nous fournir dans le cas o le prince Bernadotte excuterait ses
projets de descente sur les derrires de l'arme franaise. Cette
division tait runie sur la frontire du Holstein.

Ces diffrents corps prsentaient une nouvelle masse de 130 mille
hommes, destine  tenir toujours au complet l'arme active, et
pouvant au premier danger fournir au moins 50 ou 60 mille hommes de
troupes runies et trs-bonnes, pour s'opposer soit aux Anglais, s'ils
tenaient cette fois parole  leurs allis, soit aux Sudois, si leur
nouveau prince ralisait ses menaces.

[En marge: Total des forces destines  la guerre de Russie.]

En ajoutant  l'arme active de 423 mille hommes cette arme de
rserve de 130 mille, quelques dtachements rpandus dans divers
petits postes au nombre de 12 mille, des malades dus en partie au
service d'hiver qu'avait exig le maintien rigoureux du blocus
continental, et s'levant actuellement  40 mille, on arrive  la
masse norme de 600 et quelques mille hommes mis en mouvement pour ce
formidable conflit. On y comptait 85 mille cavaliers monts, 40 mille
artilleurs, 20 mille conducteurs de voitures, 145 mille chevaux de
selle ou de trait. Quel effort de gnie administratif n'avait-il pas
fallu pour faire marcher tant d'tres vivants au service de la mme
cause, si on songe surtout qu'il restait encore 150 mille hommes en
France dans les dpts, 50 mille en Italie, 300 mille en Espagne, ce
qui portait l'ensemble de nos forces  plus de onze cent mille
soldats, runis dans la main d'un seul chef! Mais aussi quel danger
que cette vaste machine, si artificiellement construite, ne se brist
tout  coup, si un revers ou un accident physique venaient lui
imprimer une forte secousse! Alors, comme ces appareils puissants,
merveilles de la science moderne, qui marchent avec un ensemble
irrsistible tant que leurs ressorts sont en harmonie, mais si cette
harmonie cesse un moment, tombent dans un dsordre qu'aucune main
humaine ne saurait rparer, elle pouvait s'crouler avec un fracas
pouvantable, et couvrir le continent de ses dbris. Et que de raisons
de le craindre, quand on considre la composition de cette norme
machine de guerre! 370 mille Franais, 50 mille Polonais, 20 mille
Italiens, 10 mille Suisses, ce qui faisait 450 mille soldats sur
lesquels on pouvait compter, en n'excdant pas toutefois leurs forces
physiques et morales; enfin 150 mille Prussiens, Bavarois, Saxons,
Wurtembergeois, Westphaliens, Hollandais, Croates, Espagnols et
Portugais, nous dtestant pour la plupart, mls, il est vrai,  nos
soldats avec une habilet infinie, de manire  les entraner en
quelque sorte par le torrent de la bonne volont gnrale, tel tait
cet incroyable amas de forces, qu'il fallait admirer comme prodige
d'art, mais admirer en tremblant, car, indpendamment de sa
composition si disparate, cette masse s'avanait du Rhin au Nimen sur
un sol sem de haines, menait avec elle un immense matriel et une
multitude d'animaux, parmi lesquels le moindre trouble pouvait faire
natre un affreux dsordre, dont ne parviendrait pas  triompher le
gnie lui-mme qui avait form ce prodigieux ensemble. Napolon tait
donc  la veille, ou du triomphe suprme de son art, ou de la
confusion de cet art pouss  l'excs;  la veille ou de la domination
universelle, ou d'une catastrophe pouvantable, sans exemple dans
l'histoire! Et malheureusement il n'avait pas pour excuse la haine
patriotique et hrditaire qui dvorait le coeur d'Annibal, car le
sentiment qui l'entranait n'tait autre que l'ambition la plus
dmesure qui jamais ait pris naissance dans le coeur d'un enfant de
la fortune.

Son premier soin devait tre d'amener de l'Espagne, de l'Italie, de la
France, de l'Allemagne mridionale jusqu'aux frontires de la Pologne,
cette foule d'hommes, de les mouvoir avec ordre, avec mnagement, de
manire  ne pas les puiser de fatigue,  ne pas couvrir les routes
de malades et de tranards, de manire surtout  ne pas causer une
trop forte motion chez les Russes, et  ne pas les provoquer, comme
nous l'avons dit,  envahir la Pologne et la Vieille-Prusse. Napolon
y employa tout ce qu'il avait d'astuce et de savoir-faire.

[En marge: Mouvement successif de tous les corps d'arme vers la
Vistule et le Nimen.]

[En marge: Le passage du Nimen fix du 15 au 20 juin.]

Nous avons dj indiqu son projet d'oprer tout son mouvement sous
l'gide du marchal Davout, qui, presque rendu sur les lieux,
puisqu'il tait entre l'Elbe et l'Oder, n'avait que huit  dix marches
 faire pour se transporter sur la Vistule, avec la masse imposante de
150 mille hommes, et s'y trouver en mesure d'arrter les Russes en cas
de besoin. C'est derrire lui que tous les corps devaient s'avancer
successivement pour prendre position sur la Vistule. (Voir la carte n
36.) Napolon avait dj expdi, comme on l'a vu, les ordres
ncessaires  l'arme d'Italie, qui avait la plus grande distance 
parcourir pour venir joindre les troupes rassembles en Allemagne.
Lorsque le premier mouvement de cette arme, fix  la fin de fvrier,
serait dvoil, Napolon se proposait de porter dans les premiers
jours de mars le marchal Davout sur l'Oder, les Saxons un peu au
del, jusqu' Kalisch, afin qu'ils pussent rejoindre plus vite les
Polonais, de faire en mme temps avancer en seconde ligne, Oudinot sur
Berlin, Jrme sur Glogau, Ney sur Erfurt, et ensuite d'ordonner une
halte jusqu' la fin de mars, afin de donner  tous les corps le temps
de rallier leur queue, et surtout leurs innombrables charrois. Au 1er
avril, Napolon voulait remettre ses masses en mouvement, porter
Davout sur la Vistule entre Thorn et Marienbourg, runir les Saxons
aux Polonais autour de Varsovie, les Westphaliens de Jrme  Posen,
puis tablir sur l'Oder, et toujours en seconde ligne, Oudinot 
Stettin, Ney  Francfort, le prince Eugne avec les Italiens et les
Bavarois  Glogau. La garde et les parcs taient destins  former
une troisime ligne entre Dresde et Berlin. Une fois arriv sur ces
divers points, on devait s'arrter de nouveau jusqu'au 15 avril, puis
s'branler le 15, et Davout restant de sa personne  Dantzig sur la
basse Vistule pour y achever la prparation du matriel, les seconde
et troisime lignes devaient s'avancer sur la Vistule, et s'y tablir
dans l'ordre suivant: les Prussiens en avant-garde entre Elbing,
Pillau et Koenigsberg (ce qui ne pouvait donner lieu  aucune
observation de la part des Russes, puisque les Prussiens taient l
chez eux), les troupes de Davout derrire, entre Marienbourg et
Marienwerder, celles d'Oudinot  Dantzig, celles de Ney  Thorn,
celles d'Eugne  Plock, les Polonais, les Saxons, les Westphaliens 
Varsovie, la garde  Posen. (Voir la carte n 37.) Napolon voulait
qu'on restt dans cette position pendant la plus grande partie du mois
de mai, et qu'on s'occupt  rallier les hommes et le matriel
demeurs en arrire,  jeter des ponts sur les divers bras de la
Vistule,  organiser la navigation du Frische-Haff,  atteler ses
nombreux chariots avec les chevaux et les boeufs de la Prusse, 
complter les magasins avec ses denres,  terminer la remonte de la
cavalerie avec ses chevaux. Enfin le mois de juin tant venu, et
l'herbe ayant pouss dans les champs, on devait se porter entre
Koenigsberg et Grodno, et franchir le Nimen du 15 au 20 juin.

Les instructions de Napolon furent donnes conformment  ce plan. Le
prince Eugne reut ordre de traverser le Tyrol avec le moins de
fracas possible, et assez vite pour tre rendu  Ratisbonne dans les
premiers jours de mars. Les gnraux bavarois reurent ordre d'tre
prts  rallier le prince Eugne au mme point,  la mme poque; Ney,
Jrme, Oudinot, de se mettre immdiatement en ligne avec la droite
venant d'Italie. Quand ces divers mouvements seraient dmasqus, le
marchal Davout avait pour instruction de jeter brusquement la
division Friant vers la Pomranie sudoise, afin de punir la Sude de
sa conduite, de pousser ses autres divisions sur l'Oder de Stettin 
Custrin, de faire occuper par les Prussiens Pillau et les points qui
couvrent la navigation du Frische-Haff, de se lier par sa cavalerie
avec les Polonais du ct de Varsovie, et si, contre toute
vraisemblance, les Russes avaient pris l'offensive, de ne pas
s'arrter, de marcher droit  eux, et de les rejeter au del du
Nimen. Si prpars que les Russes pussent tre, le marchal Davout,
avec les 150 mille hommes dont il disposait, tait en mesure de leur
soustraire les riches moissons de la Pologne et de la Vieille-Prusse.

[En marge: Nouvelle ruse diplomatique de Napolon pour empcher les
Russes de prendre l'initiative.]

Tout tant ainsi rgl, Napolon voulut joindre les prcautions
diplomatiques aux prcautions militaires pour empcher que les Russes
ne prissent brusquement l'initiative. Dj, par ses froideurs, son
silence calcul, il s'tait pargn la mission de M. de Nesselrode. Il
pouvait mme craindre d'avoir trop russi, et en rendant la guerre
trop certaine, de faire sortir l'empereur Alexandre de son systme de
temporisation. Afin d'obvier  ce danger, il fit adresser  M. de
Lauriston, par un courrier sr, une dpche fort dtaille, et  cause
de cela fort secrte, dans laquelle son plan tait entirement
dvoil, o la marche du prince Eugne, puis celle du marchal Davout
et de tous les autres corps franais taient exposes avec la plus
grande prcision, o l'on dclarait que le but de ces mouvements tait
de se porter sur la Vistule, de s'y asseoir, de s'tendre ensuite
jusqu' Elbing et Koenigsberg, pour sauver de la main des Russes les
riches greniers de la Pologne et de la Vieille-Prusse. On y disait que
pour russir il fallait gagner du temps  tout prix, et empcher que
les Russes, fortement provoqus, ne vinssent ravager le pays dont on
voulait tirer une partie de ses ressources; que dans cette vue, il
fallait, quand le mouvement de l'arme d'Italie, le premier commenc,
serait connu, le nier absolument, en convenant toutefois de la marche
de quelques conscrits toscans et pimontais envoys au del des Alpes
pour rejoindre leurs corps en Allemagne; qu'ensuite, lorsqu'on ne
pourrait plus nier, il fallait avouer la nouvelle de la concentration
de l'arme franaise sur l'Oder, mais en ajoutant que cette
concentration n'impliquait pas ncessairement la guerre, pas plus que
la concentration des Russes sur la Dwina et le Dniper; qu'en
s'avanant jusqu' l'Oder l'arme franaise tait loin d'excuter un
mouvement gal  celui qu'avait opr l'arme russe; que la dignit de
l'empereur Napolon lui commandait de ne pas tre en arrire de
l'empereur Alexandre; que si mme il arrivait que l'arme franaise
allt un peu au del de l'Oder, ce serait uniquement pour prendre une
position correspondant exactement  celle de l'arme russe; que
l'intention formelle de Napolon tait toujours de ngocier, non de
combattre, mais qu'il voulait en ngociant conserver une attitude
conforme  sa puissance.

Dans cette dpche, on prescrivait  M. de Lauriston de tenir un
langage aussi rassurant que possible, de bien inculquer aux Russes
l'ide d'une ngociation arme et non d'une guerre rsolue, de
redemander mme, comme si on la regrettait, la mission de M. de
Nesselrode, et d'insister pour que le projet en ft repris; d'offrir,
si les esprits s'chauffaient trop  Saint-Ptersbourg, une entrevue
des deux empereurs sur la Vistule, en ayant soin toutefois de
n'employer ce moyen qu' la dernire extrmit, car on ne se souciait
pas du tout  Paris d'un pareil rendez-vous, et on ne voulait que
gagner du temps, pour arriver au Nimen avant que les Russes l'eussent
franchi. Enfin, si pour prvenir des hostilits prmatures il fallait
prendre l'engagement d'arrter l'arme franaise sur la Vistule, on
autorisait M. de Lauriston  le faire, mais en se donnant l'apparence
d'un ngociateur qui, par un dsir ardent de la paix, dpassait ses
instructions; et si, malgr toutes ces ruses, on ne parvenait pas 
empcher le passage du Nimen, M. de Lauriston devait annoncer
sur-le-champ la guerre, la guerre immdiate, demander ses passe-ports,
et obliger les lgations des cours allies  demander les leurs. Mais
il tait expressment recommand  M. de Lauriston de tout mettre en
usage pour s'pargner la ncessit d'un clat si prompt, et si
contraire aux vues de l'Empereur.

[En marge: Commission donne par Napolon  M. de Czernicheff pour
calmer les inquitudes de l'empereur Alexandre.]

On pouvait compter sur le zle de M. de Lauriston  viter une
rupture, bien qu'on lui avout clairement que l'unique rsultat de ses
efforts serait de l'ajourner. Mais dsirant ardemment l'empcher, il
devait se regarder comme dj trs-heureux de russir seulement  la
retarder. Nanmoins, craignant de ne pas atteindre son but, Napolon
voulut recourir  un moyen plus direct encore sur l'empereur
Alexandre. Il avait alors auprs de lui M. de Czernicheff, employ 
des missions frquentes de Saint-Ptersbourg  Paris, ayant dans la
cour de France des relations nombreuses, s'y plaisant et sachant y
plaire, ayant mme abus des liberts qu'on lui laissait prendre
jusqu' corrompre un des commis principaux du ministre de la guerre.
On commenait  se douter de ce fait, mais ce n'tait pas le moment
d'un clat. Napolon imagina donc d'envoyer M. de Czernicheff 
Saint-Ptersbourg, pour protester auprs d'Alexandre de ses intentions
pacifiques, pour dire que lui, Napolon, ne savait ce qu'on lui
voulait, qu'il n'armait que parce qu'on armait, qu'il ne dsirait rien
que les conditions de Tilsit, et que si au lieu de s'gorger on
prfrait s'expliquer, il tait tout prt  substituer une ngociation
 la guerre.

Pour tenter cette dmarche, peu conforme  l'attitude qu'il avait
prise  l'gard de la Russie, Napolon avait un prtexte assez
naturel. Dans leurs derniers panchements avec M. de Lauriston,
l'empereur Alexandre et le chancelier de Romanzoff, regardant la
guerre comme dcide, et cherchant quel motif Napolon pouvait avoir
de la dsirer, avaient dit que c'tait la Pologne qui sans doute leur
valait cette nouvelle querelle; que Napolon trouvant incomplte la
cration du grand-duch de Varsovie, avait rsolu de reconstituer
enfin la Pologne tout entire, que c'tait l videmment le dsir
qu'il nourrissait au fond du coeur, et qui avait dict le refus de
signer la convention propose en 1810. M. de Lauriston, rapportant
toutes choses avec une extrme exactitude, avait, dans ses rcentes
dpches, fait part de cette conjecture de l'empereur Alexandre et de
son ministre. C'en tait assez pour fournir  Napolon l'occasion
d'une dmarche, car il devait tre press de dsavouer l'intention
qu'on lui prtait.

[En marge: Langage de Napolon  M. de Czernicheff.]

Il rsidait au palais de l'lyse, o il tait all s'tablir, quoique
ce palais, inhabit depuis longtemps, ft froid et humide. Il y avait
contract une forte indisposition, et pouvait  peine parler.
Nanmoins il entretint longuement M. de Czernicheff avec un ton de
bonhomie et de grce qu'il savait prendre trs  propos, et toujours
avec grand succs. Il lui dit que d'aprs ses dernires nouvelles de
Saint-Ptersbourg il voyait qu'on se faisait sur ses projets des ides
absolument fausses, qu'on lui supposait l'intention de reconstituer la
Pologne, et qu'on attribuait  ce motif ses prparatifs militaires;
que c'tait l une erreur, qu'il ne songeait aucunement au
rtablissement de la Pologne, qu'il n'avait sur la possibilit d'une
telle entreprise ni illusion ni arrire-pense; que s'il y avait
srieusement pens, il l'aurait essaye en 1807 et 1809, et que s'il
ne l'avait pas tente alors, c'est qu'il ne croyait pas le devoir; que
s'il avait en 1810 refus la convention par laquelle l'empereur
Alexandre lui demandait de s'engager  ne jamais rtablir la Pologne,
c'est parce que la forme de l'engagement qu'on prtendait lui imposer
tait dshonorante, et nullement parce qu'il nourrissait la pense de
la chose; qu'il tenait  ce que la cour de Saint-Ptersbourg ne se
trompt point  cet gard, et qu'elle ne se forget point de craintes
chimriques; que son unique raison d'armer, c'est qu'il croyait voir
que la Russie changeait d'alliance en ce moment, et que du camp
franais elle passait dans le camp anglais, qu'elle y passait armes et
bagages; que le bruit fait au sujet du duch d'Oldenbourg, l'ukase du
31 dcembre 1810 relatif aux manufactures, l'introduction dans les
ports russes du pavillon amricain, enfin les armements de la Russie,
pousss jusqu' retirer ses troupes de la Turquie et s'exposer  y
tre battue, avaient t pour lui des signes tout  fait convaincants
d'un changement radical de dispositions de la part de l'empereur
Alexandre, et qu'alors il s'tait mis en mesure, et avait entrepris
tous les armements dont l'Europe tait tmoin; qu'au surplus le mal
pouvait tre rpar; qu' Tilsit la paix avait t conclue lorsque
Alexandre lui avait dit qu'il hassait les Anglais, qu'aprs cette
dclaration de sa part tout tait devenu facile, et qu'on n'avait plus
rien contest de ce qu'il dsirait; que la situation tait encore
exactement la mme; que la paix, la guerre, dpendaient des
dispositions vritables du czar; que s'il voulait se rapprocher de
l'Angleterre il fallait se prparer  la guerre immdiate; que si au
contraire il voulait rester en hostilits srieuses avec elle, lui
fermer ses ports, aider Napolon  la rduire par l'interdiction de
tout commerce, on n'avait qu' s'expliquer, et que non-seulement la
paix serait sauve, mais la plus parfaite intimit rtablie.

Napolon rptant son thme ternel sur le rtablissement frauduleux
des relations commerciales de la Russie avec l'Angleterre, M. de
Czernicheff rpta le thme russe, et de part ni d'autre on ne
s'apprit rien. Mais Napolon essaya de produire sur M. de Czernicheff
l'impression que la guerre n'tait pas invitable, qu'elle n'tait pas
chez lui un parti pris irrvocablement, et qu'une explication des deux
puissances en armes, l'une sur le Nimen, l'autre sur la Vistule,
pourrait tout arranger. Il ne lui en fallait pas davantage, car, tant
que la Russie conserverait l'esprance de sauver la paix, elle
s'abstiendrait de toute agression, et ne passerait pas le Nimen, mme
les Franais se portant sur la Vistule. Napolon fit en effet une
assez grande impression sur l'esprit de M. de Czernicheff, et l'et
mme tout  fait persuad, si celui-ci n'avait reu quelques heures
auparavant des bureaux de la guerre des preuves certaines de
l'activit de nos prparatifs, prparatifs si vastes et si prcipits
qu'il tait impossible de les concilier avec l'ide d'une simple
dmonstration militaire destine  appuyer des ngociations.

Toutefois, M. de Czernicheff partit moins convaincu de l'imminence de
la guerre qu'il ne l'et t sans cette entrevue, et muni d'une lettre
de l'empereur Napolon pour l'empereur Alexandre, lettre polie,
amicale, mais hautaine, engageant Alexandre  croire tout ce que lui
dirait de sa part M. de Czernicheff, et lui rptant que quelque
avanc qu'on ft de l'un et l'autre ct en fait de prparatifs de
guerre, tout, si on le voulait, pouvait se terminer encore 
l'amiable.

[En marge: Dpche de M. de Bassano dvoilant les plus secrtes
intentions de Napolon.]

Le mme jour M. de Bassano adressa  M. de Lauriston une nouvelle
dpche, qui dvoilait compltement les intentions de Napolon. Votre
devoir, lui disait-il, est de montrer constamment les dispositions les
plus pacifiques. L'Empereur a intrt  ce que ses troupes puissent
s'avancer peu  peu sur la Vistule, s'y reposer, s'y tablir, s'y
fortifier, former des ttes de pont, enfin prendre tous leurs
avantages, et s'assurer l'initiative des mouvements.

L'Empereur a bien trait le colonel Czernicheff, mais je ne vous
cacherai pas que cet officier a employ son temps  Paris  intriguer
et  semer la corruption. L'Empereur le savait et l'a laiss faire, Sa
Majest tant bien aise qu'il ft inform de tout. Les prparatifs de
Sa Majest sont rellement immenses, et elle ne peut que gagner  ce
qu'ils soient connus....

L'empereur Alexandre vous montrera sans doute la lettre que Sa
Majest lui a crite, et qui est trs-simple.............

L'Empereur ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie mme fort
peu d'une ngociation qui n'aurait pas lieu  Paris. Il ne met aucune
confiance dans une ngociation quelconque,  moins que les 450 mille
hommes que Sa Majest a mis en mouvement (il ne s'agissait l que de
l'arme active) et leur immense attirail ne fassent faire de
srieuses rflexions au cabinet de Saint-Ptersbourg, ne le ramnent
sincrement au systme qui fut tabli  Tilsit, et _ne replacent la
Russie dans l'tat d'infriorit o elle tait alors_....... Votre but
unique, monsieur le comte, doit tre de gagner du temps. Dj la tte
de l'arme d'Italie est  Munich, et le mouvement gnral se dvoile
partout. Soutenez dans toute occasion que si la guerre a lieu, ce sera
la Russie qui l'aura faite, que les affaires de Pologne n'entrent pour
rien dans les dterminations de Sa Majest; qu'elle n'a d'autre but
que le rtablissement du systme auquel la Russie par ses armements et
par ses dmarches a fait assez connatre qu'elle voulait renoncer.

Cette dpche exprimait la vraie pense de l'Empereur, pense de
domination universelle et suprme, particulirement envers la Russie,
qu'il entendait maintenir dans l'tat d'infriorit o elle tait le
lendemain de Friedland, o elle n'avait pas cess d'tre, o elle
consentait mme  rester, puisqu'elle lui laissait faire en Europe
tout ce qu'il dsirait, mais infriorit qu'elle ne voulait rendre ni
aussi manifeste ni commercialement aussi dommageable qu'il l'exigeait.
En vrit, on aurait bien pu se contenter d'une pareille soumission de
la part d'une puissance qui tait alors la premire du continent aprs
la France, et certainement l'gale de l'Angleterre en Europe.

[En marge: Napolon se transporte avec la cour  Saint-Cloud pour se
soustraire  certaines manifestations populaires.]

Napolon se transporta ensuite  Saint-Cloud avec toute la cour, bien
que la saison ft encore rigoureuse, car on tait  la fin de mars; il
s'y transporta par un motif qui, au milieu de sa toute-puissance,
doit paratre bien trange: c'tait pour se drober aux murmures du
peuple, qu'il n'avait pas essuys encore, mais qui se faisaient
entendre de toute part, et menaaient d'clater mme en sa prsence.
Depuis longtemps cette hardiesse  se plaindre n'tait plus ordinaire
au peuple de Paris, et elle rvlait la profondeur de ses souffrances,
qui avaient plusieurs causes, la disette, la conscription, la leve
des gardes nationales, la guerre enfin, qui produisait ou aggravait
tous ces maux.

[En marge: Disette de l'anne 1812, et ses causes.]

Une affreuse scheresse, qui s'tait prolonge pendant tout l't de
1811, et avait t mle dans quelques contres d'orages violents,
avait ruin les crales dans presque toute l'Europe, en donnant du
reste des vins excellents connus sous le nom de _vins de la comte_.
La moisson avait t mauvaise mme en Pologne, sans y produire
toutefois la disette, que des rcoltes accumules et invendues
rendaient impossible, mais sans y faire cesser la misre rsultant du
dfaut de dbouchs. En Allemagne, en France, en Italie, en Espagne,
en Angleterre, le dommage pour les crales avait t immense. En
France, le prix des bls tait mont  50,  60,  70 francs
l'hectolitre, prix bien suprieur  celui que les mmes chiffres
reprsenteraient aujourd'hui. Le peuple n'y pouvait plus atteindre, et
dans beaucoup de localits troublait le commerce, arrtait les
voitures, envahissait les marchs, criait aux accapareurs, et avec son
ordinaire aveuglement allait ainsi contre ses propres intrts, car il
tait cause que la denre se cachait, ne venait pas au march, et
augmentait de valeur, non-seulement en proportion de sa raret
relle, mais en proportion de sa raret apparente.

[En marge: Dangereuses thories de Napolon sur la police des grains
en temps de disette.]

Napolon, ennemi autrefois des doctrines rvolutionnaires (et nous
entendons par cette dsignation non les purs et nobles principes de
89, mais les opinions insenses nes de l'exaltation des passions
populaires), Napolon, ennemi autrefois de ces doctrines, y revenait
peu  peu, en se laissant emporter en toutes choses au del des bornes
de la raison. Ennemi du rgicide, on l'avait vu, dans un jour de
colre, faire fusiller le duc d'Enghien; censeur amer de la
constitution civile du clerg, il tenait le Pape prisonnier  Savone;
improbateur svre des violences du Directoire, il avait en ce moment
les prisons pleines de dtenus pour cause religieuse; mprisant la
politique rvolutionnaire qui avait suscit la guerre partout, il
tait en guerre avec l'Europe pour placer ses frres sur la plupart
des trnes de l'Occident; enfin, ayant poursuivi de ses sarcasmes les
principes administratifs de 1793, tels que le maximum et les rigueurs
commerciales  l'gard de l'Amrique, il venait, par sa lgislation
sur les denres coloniales, de crer dans l'Europe entire le systme
de commerce le plus trange et le plus violent qui se pt imaginer.
Sous ce dernier rapport au moins, sa guerre au commerce anglais,
suivie d'effets trs-srieux, pouvait lui servir d'excuse. Mais, 
l'gard des crales, press de ne plus entendre les murmures
populaires, de dcharger sa politique de toute connexion avec la
chert des vivres, de flatter, en un mot, les masses qu'il faisait
souffrir par tant d'endroits, il avait form un conseil des
subsistances, compos du ministre de l'intrieur, du directeur gnral
des vivres, des conseillers d'tat Ral et Dubois, des prfets de la
Seine et de police, enfin de l'archichancelier, et il y soutenait des
doctrines indignes de sa haute raison, ne parlait de rien moins que de
tarifer les grains, et d'en dterminer le prix au gr des
administrations locales. Il se fondait sur ce fait que les
propritaires, les fermiers, abusaient de la dtresse du peuple pour
lever les prix hors de toute mesure, ce qui tait vrai et dplorable,
mais ce qui ne pouvait tre ni empch ni rpar par un tarif
arbitraire, car les possesseurs de crales, ne se trouvant pas assez
pays, cesseraient d'approvisionner les marchs, garderaient chez eux
les grains qu'ils vendraient  des prix encore plus levs, feraient
natre chez le peuple la tentation du pillage, et provoqueraient ainsi
des dsordres bien plus graves que tous ceux auxquels on cherchait 
pourvoir.

[En marge: Moyens extraordinaires employs par Napolon pour empcher
le prix du pain de dpasser certaines limites.]

Le prince archichancelier Cambacrs avait rsist aux fausses
thories de Napolon, et l'avait dtourn jusqu'ici de suivre sa
premire impulsion. Mais il ne devait pas russir longtemps, surtout 
l'gard de l'approvisionnement de Paris. Le peuple de la capitale,
plus nombreux, plus redoutable qu'aucun autre, plac plus prs de
l'oreille des souverains, a le privilge de les toucher et de les
occuper davantage. Napolon avait employ beaucoup d'annes et de
millions  crer  Paris une rserve en grains et farine de 500 mille
quintaux, que l'administration de l'intrieur avait laisse tomber 
300 mille, lorsque, distrait par d'autres soins, il avait cess d'y
regarder. On ne pouvait donc plus ramener les prix  un taux modr,
en versant sur le march de la capitale les quantits accumules par
l'tat. Ce qui manquait plus encore que le grain, c'tait la mouture.
Au lieu de 30 mille sacs de farine qu'on s'tait propos d'avoir, afin
d'en prsenter tous les jours  la halle une quantit suffisante, on
n'en avait que 15 mille au plus, et ce n'tait pas assez pour
maintenir  70 ou 72 francs la valeur du sac de farine, qui tendait 
monter jusqu' 120. Au taux qu'on ne voulait pas laisser dpasser, on
tait condamn  suffire  toute la consommation de Paris, qui tait
de 1,500 sacs par jour, et afin d'y parvenir, il fallait non-seulement
puiser la rserve en grains, mais employer des moyens extraordinaires
pour la faire moudre. Napolon, peu soucieux des moyens lorsqu'il
s'agissait d'apaiser la faim du peuple de Paris et d'empcher qu'il
n'attribut ses souffrances  la guerre, fit requrir les moulins des
environs, moudre les grains d'autorit, et interdire des achats de
denres qui se faisaient autour de la capitale pour Nantes et d'autres
villes. Ne russissant pas, mme avec ces procds violents,  modrer
la hausse, qui tait d'autant plus forte qu'on cartait davantage le
commerce, il accorda une indemnit aux boulangers pour les ddommager
de la diffrence entre le prix auquel il les forait  vendre le pain,
et le prix rel que ce pain leur cotait. On distribua encore par ses
ordres, et ceci tait plus lgitime, des soupes gratuites, toujours
pour faire taire, aux dpens du reste de la France, ce peuple de
Paris, si voisin du matre, et si redout. Toutefois il menaait de ne
pas s'en tenir  ces mesures, et parlait de tarifer les grains si la
chert augmentait. Or, il suffisait d'une telle menace pour aggraver
le mal en loignant dfinitivement l'intervention du commerce.

[En marge: Fcheux effet produit par la formation des cohortes de la
garde nationale.]

[En marge: Mutineries dans plusieurs villes contre la leve des
cohortes.]

La formation des cohortes de la garde nationale tait une autre cause
de souffrance et de murmures. On ne croirait pas, ce qui pourtant
tait vrai, que Napolon, rempli de l'ide de sa puissance jusqu'
provoquer sans ncessit un nouveau conflit avec l'Europe, tait en
mme temps assig par la pense vague, confuse, mais incessante, d'un
grand danger, et, par exemple, que ses prcautions en fait de
fortifications taient toutes fondes sur la probabilit d'une
invasion du territoire de la France, preuve de la lutte dplorable que
la passion et le gnie se livraient dans son me. Le gnie l'clairant
par intervalles, mais la passion l'entranant habituellement, il n'en
allait pas moins  son but fatal, et il y marchait agit quelquefois,
jamais retenu. Dans cette disposition d'esprit, il avait pens que ce
n'tait pas assez d'un certain nombre de quatrimes bataillons,
retirs vides d'Espagne, recruts en France avec une partie de la
conscription de 1812, et destins  crer entre le Rhin et l'Elbe une
puissante rserve; que ce n'tait pas assez de 130 cinquimes
bataillons formant, comme on l'a vu, les bataillons de dpt, remplis
de conscrits de 1811 et de 1812, et constituant dans l'intrieur de
l'Empire une autre rserve des plus imposantes, et il avait voulu y
ajouter 120 mille hommes faits, levs sous le titre de premier ban de
la garde nationale, organiss en cohortes, et pris sur les
conscriptions de 1809, 1810, 1811, 1812,  raison de 30 mille hommes
sur chacune. Pour leur persuader qu'ils taient purement des gardes
nationaux, on leur avait promis qu'ils ne sortiraient pas de leurs
dpartements, mais ils n'en voulaient rien croire, et ils se
considraient tout simplement comme des conscrits des quatre annes
prcdentes, libres d'aprs les lois de toute obligation, et nanmoins
recherchs de nouveau pour tre _envoys  la boucherie_, comme on
disait alors. Aussi cette dernire mesure, dont l'utilit, quoique non
sentie, tait malheureusement trs-relle, et prouvait dans quel pril
Napolon avait plac son existence et la ntre, avait-elle caus une
irritation gnrale  Metz,  Lille,  Rennes,  Toulouse, et dans
plusieurs autres grandes cits de l'Empire. Il y avait eu dans presque
toutes les villes de vritables mutineries.  Paris mme, les jeunes
gens des coles, anims ordinairement de sentiments belliqueux, mais
exprimant cette fois les dispositions pacifiques de la nation avec la
vivacit de leur ge, avaient pouss dans les cours publics des cris
sditieux contre les nouvelles leves, et chass avec violence les
agents de la police en les qualifiant du titre excr de _mouchards_.

[En marge: Nouvel emploi des colonnes mobiles pour faire rejoindre les
rfractaires.]

[En marge: meutes en Hollande contre la conscription.]

Ajoutant encore  ces souffrances de tout genre, Napolon avait
renouvel dans les dpartements l'emploi des colonnes mobiles, pour
faire excuter les lois de la conscription. La masse des rfractaires,
descendue l'anne prcdente de 60 mille  20 mille, tait remonte
depuis  40 ou 50 mille, par suite des nombreux appels faits dans les
derniers temps. Il s'agissait de la diminuer encore une fois, et d'en
tirer une vingtaine de mille hommes qui s'en iraient remplir les
cadres des rgiments des les. Il devait en rsulter de nouvelles
vexations, de nouveaux cris, de nouvelles causes d'irritation. Les
militaires composant les colonnes mobiles s'tablissaient, ainsi que
nous l'avons racont prcdemment, chez les familles des rfractaires,
s'y faisaient loger, nourrir, payer au taux de plusieurs francs par
jour, et les rduisaient souvent  la plus grande misre. Il y avait
tel dpartement o l'on avait extorqu de la sorte jusqu' 60, 80, et
mme 100 mille francs sur les familles les plus pauvres. Quelques
prfets avaient lev des rclamations, mais le plus grand nombre
s'tait tu, et avait fait excuter la loi  tout risque. Si dans la
France, que sa grandeur au moins ddommageait de pareilles tortures,
on les ressentait vivement, dans les pays rcemment runis, qui n'y
pouvaient voir qu'un moyen de perptuer leur esclavage, elles devaient
produire un effet funeste.  la Haye,  Rotterdam,  Amsterdam, il y
avait eu des meutes  l'occasion de la conscription. Dans l'Ost-Frise
on avait assailli et mis en fuite le prfet dirigeant en personne le
travail de la leve. Le prince Lebrun, gouverneur de la Hollande,
ayant intercd en faveur des dlinquants, s'tait expos  tre
rudement rprimand pour sa faiblesse. Napolon avait voulu que
quelques malheureux, fusills avec clat, servissent de leon  ceux
qui seraient tents de les imiter: triste leon, qui leur apprenait 
se soumettre dans le moment, pour se jeter sur nous lorsque nous
aurions toute l'Europe sur les bras!

Dans les dpartements ansatiques, la rpulsion pour les leves de
soldats et de marins tait encore plus forte, car si la Hollande
pouvait attendre certains avantages de sa runion  l'Empire, il n'y
avait pour les villes de Brme, de Hambourg, de Lubeck, qui taient
les ports naturels de l'Allemagne, aucune convenance  appartenir  la
France, et leurs intrts taient aussi froisss que leurs sentiments.
On les avait effrayes, mais non pas soumises, en fusillant un pauvre
patron de barque qui avait conduit des voyageurs  Hligoland. La
ville de Hambourg se couvrait la nuit de placards injurieux que la
police avait la plus grande peine  faire disparatre. La population
tout entire secondait, comme nous l'avons dit, la dsertion
non-seulement des Allemands, des Italiens, des Espagnols  notre
service, mais des Franais eux-mmes, et les traitait en amis ds
qu'ils quittaient l'arme. Elle les abritait le jour, les transportait
la nuit, leur faisait passer les fleuves en bateau, et les nourrissait
gratis, pour les ramener dans leur patrie.

[En marge: Insubordination des rgiments ansatiques.]

Les rgiments ansatiques, composs des anciens soldats au service de
Hambourg, Brme, Lubeck, parmi lesquels on avait introduit un certain
nombre d'officiers franais, s'taient partiellement insurgs.
Quelques compagnies de ces rgiments, employes  garder les plages
cartes de la mer du Nord, avaient fait violence aux officiers
fidles, et s'emparant des barques des pcheurs, s'taient rfugies
dans l'le d'Hligoland. Il avait fallu renvoyer le plus suspect de
ces trois rgiments, le 129e, dans l'intrieur, et le placer au milieu
de troupes sres, sous la main du marchal Davout. On ne disait rien
de trs-satisfaisant ni des troupes hollandaises ni des troupes
westphaliennes, bien que ces dernires fussent de la part du roi
Jrme l'objet de soins continuels.  Brunswick, ville populeuse,
regrettant son ancien duc, il y avait eu une commotion o plusieurs de
nos soldats avaient t fort maltraits. Le roi Jrme tait
intervenu, afin de punir les coupables avec moins de rigueur,  quoi
Napolon avait rpondu par un ordre du jour, en vertu duquel tout
dlit commis contre l'arme franaise devait tre jug sur-le-champ
par des commissions militaires composes uniquement d'officiers
franais[22].

          [Note 22: Tout ce qui prcde est extrait de la
          correspondance du marchal Davout, et des rapports de police
          du duc de Rovigo.]

[En marge: Commencement de haine contre les Franais en Italie.]

Si du nord de l'Empire on se reportait au midi, en Italie, par
exemple, les dispositions n'taient pas meilleures. Aucune libert
politique, peu d'indpendance nationale, un joug moins dplaisant que
celui des Autrichiens, mais rigoureux  sa manire, la conscription,
les guerres incessantes, la privation de tout commerce, la brouille
avec l'glise, finissaient par rendre ennemis de la France les
Italiens, qui d'abord s'taient donns  elle avec le plus
d'entranement. Il est vrai qu'en Lombardie, o le gouvernement du
prince Eugne se montrait doux, quitable, rgulier, o il remplaait
d'ailleurs le gouvernement fort dur de la maison d'Autriche, on tait
assez calme; il est vrai encore qu'en Pimont (Gnes excepte, qui
soupirait aprs l'ouverture des mers) on commenait  s'habituer  la
France, et qu'on lui pardonnait un peu plus qu'ailleurs d'tre aussi
belliqueuse; mais en Toscane, o l'on avait horreur de la guerre, o
l'on avait toujours vcu sous un gouvernement italien, doux, sage et
philosophe, o commenait  rgner l'esprit de l'Italie mridionale,
o le clerg avait une certaine influence;  Rome, o le peuple tait
inconsolable de la papaut perdue, o l'antipathie pour les matres
ultramontains tait aussi forte que dans les Calabres, la haine tait
peu dissimule, et l comme dans le reste de l'Empire, un revers
pouvait faire clater un soulvement gnral. Il suffisait, pour le
produire, de la prsence de la moindre troupe anglaise.

[En marge: Conclusion singulire que Napolon tire de l'tat des
esprits en Europe.]

Ces sentiments, rpandus en tant de pays diffrents, n'taient pas
rpercuts sans doute par le miroir de la publicit quotidienne, qui
en grossissant les objets force  les voir ceux qui voudraient se les
cacher: chacun les prouvait pour soi, mais en apprenant par les
ou-dire du commerce ou des voyageurs qu'en telle ou telle province on
endurait les mmes souffrances, on se confirmait dans sa haine, et
l'orage grossissait sans tre aperu. Napolon avait certainement
l'esprit beaucoup trop ouvert pour ne pas discerner cet tat de
choses, mais loin de conclure qu'il fallait se garder de l'aggraver
par une nouvelle guerre, loin de raisonner comme il l'avait fait au
retour de la campagne de Wagram, alors qu'il avait un moment song 
calmer l'Europe en lui donnant la paix, il en concluait que la guerre
de Russie tait urgente, afin de comprimer bien vite en 1812 comme en
1809 les soulvements prts  clater. Il s'occuperait ensuite, la
paix et la domination universelle conquises, d'adoucir son
gouvernement, et de le rendre commode aux peuples aprs le leur avoir
rendu si glorieux. Il raisonnait donc comme certains coeurs enfoncs
dans l'habitude du vice, sentant qu'il en faut sortir, le dsirant
sincrement, mais remettant de jour en jour, si bien que la vie finit
pour eux avant qu'ils aient trouv le temps de s'amender. Napolon
n'tait sensible qu'aux cris de Paris, aux cris de la faim populaire
pousss  ses oreilles, et c'est par ce motif qu'il tait venu 
Saint-Cloud chercher le printemps un mois plus tt.

[En marge: Objections qu'il devine, bien qu'on ne les lui fasse pas,
et manire dont il y rpond.]

[En marge: Entretiens avec l'archichancelier Cambacrs sur la guerre
de Russie.]

Malgr la bassesse croissante autour de lui et se montrant plus
humblement admiratrice  mesure que les fautes devenaient plus
grandes, il voyait  une certaine contrainte des visages,  un certain
silence, qu'on craignait la nouvelle guerre vers laquelle il semblait
se prcipiter, et il s'impatientait pour ainsi dire des objections
qu'on ne lui faisait pas, mais qu'il devinait, parce qu'il se les
adressait  lui-mme, et y rpondait souvent en interpellant des gens
qui ne disaient mot, qui n'avaient pas mme pens  ces objections, ou
qui, s'ils y avaient pens, n'auraient jamais os s'en expliquer avec
lui. Toutefois parmi des personnages plus importants il y en avait un,
l'archichancelier Cambacrs, que depuis longtemps, comme nous l'avons
dj fait remarquer, il n'entretenait plus que d'affaires intrieures,
sur lesquelles il le consultait volontiers, et qu'il vitait
d'entretenir d'affaires extrieures, parce que sur ce sujet, sans
ddaigner son avis, il le savait contraire. Il eut avec ce grave
personnage deux ou trois entretiens sur la prochaine guerre de Russie;
l'archichancelier, malgr sa timidit, qui n'allait jamais jusqu'
trahir en le trompant un matre qu'il chrissait sincrement,
s'effora de le dissuader d'une telle entreprise; il le trouva plutt
fatalement dcid que vritablement convaincu, et entran pour ainsi
dire par une ncessit irrsistible. Napolon lui rpta comme  tout
le monde que, quoi qu'on ft, il faudrait tt ou tard en venir encore
une fois aux mains avec la Russie, qu'elle avait t battue, mais
point crase, qu'il fallait lui porter un nouveau coup pour la
soumettre; que, puisqu'il le fallait, le plus tt serait le mieux; que
ses facults personnelles taient entires, ses armes superbes, et
qu'il aimait mieux s'imposer cette rude tche maintenant qu'il tait
encore jeune, que lorsqu'il serait vieux et affaibli, qu' plus forte
raison il aimait mieux la prendre pour lui que la lguer  son
successeur, lequel n'tait qu'un enfant, et n'aurait probablement pas
ses talents; que le sort en tait jet, qu'il ferait ce qu'il croyait
devoir faire, et que Dieu ensuite en dciderait.--Quant 
l'entreprise, du reste, Napolon n'en mconnaissait pas les
difficults, et il dclarait lui-mme que ce n'tait pas une guerre 
brusquer,  mener vite, comme tant d'autres qu'il avait conduites si
rapidement; que c'tait l'affaire de deux campagnes au moins; qu'on se
trompait si on croyait qu'il allait tout de suite s'enfoncer dans des
plaines sauvages, probablement ruines, s'y mettre  la merci de la
misre et du froid; que cette anne il s'avancerait tout au plus
jusqu' la Dwina et au Dniper, qu'il s'occuperait d'abord de s'y
tablir, de s'y fortifier, de s'y crer d'immenses magasins, et qu'il
attendrait  l'anne suivante pour s'avancer plus loin, et porter  la
Russie le coup mortel.

Doutant fort qu'il et la patience ncessaire, le prince Cambacrs,
aprs avoir insist sur les difficults de cette guerre, lui parla
aussi des dispositions de l'Allemagne, dont tous les rapports
traaient une peinture alarmante, et du peu de fond qu'il y avait 
faire sur la constance des petits princes allemands ses allis, sur la
franchise de l'Autriche, sur la force qu'aurait le roi de Prusse pour
tenir ses engagements. Napolon traita de chimriques les craintes que
lui exprimait son sage conseiller. Il dit que les petits princes
allemands avaient gagn des territoires qu'ils ne pouvaient conserver
que par lui, et que cela suffirait pour les retenir dans son alliance;
que l'Autriche, pour recouvrer l'Illyrie, tait rsigne d'avance 
tout ce qu'il exigerait d'elle; que la Prusse, tremblante et soumise,
serait fidle par peur du chtiment terrible auquel l'exposerait une
trahison; que dans tous les cas il avait pris ses prcautions, et
qu'une puissante arme campe sur l'Elbe lui ferait raison de tous les
mauvais vouloirs, patents ou secrets, laisss sur ses derrires.

[En marge: Espce de rsolution fatale qui semble entraner Napolon.]

videmment Napolon se tenait pour engag envers lui-mme, envers le
monde,  persvrer dans sa funeste entreprise, quoi qu'il pt en
arriver, et chappait  quelques moments de doute en reportant son
esprit vers les incroyables succs de sa vie, vers les esprances de
domination universelle que ces succs l'autorisaient  concevoir
encore. Il n'y avait donc pas  insister, et, sous les institutions de
cette poque, il ne restait qu' baisser la tte, avec douleur si on
aimait Napolon, avec dsespoir si on aimait la France.

[En marge: Dernires dispositions.]

[En marge: tat des finances en 1812.]

[En marge: Augmentation soudaine dans le budget, provenant en partie
des pays runis  l'Empire.]

Ne tenant aucun compte de ces trs-lgres rsistances, Napolon se
hta de mettre la main  ses dernires affaires, pour tre prt 
quitter Paris au premier mouvement des Russes. Sauf ses charrois qui
taient un peu en retard, tout se dveloppait au gr de ses dsirs, et
il pouvait compter d'avoir avant mai, et surtout avant juin, tout ce
qu'il avait ordonn pour la formidable lutte qu'il allait
entreprendre. Ses finances taient, pour le moment du moins, en tat
de faire face  ses immenses dpenses. Ses budgets, enferms
systmatiquement dans un chiffre de 740  770 millions (860  890 avec
les frais de perception), s'taient levs tout  coup  950 millions
environ (un milliard 70 millions avec les frais de perception). Cette
augmentation tait due en partie  la runion des tats romains, de
l'Illyrie, de la Hollande et des dpartements ansatiques. Les tats
romains lui avaient procur un accroissement de recettes de 12
millions, l'Illyrie de 11, la Hollande de 55, les dpartements
ansatiques de 20, ce qui formait un total d'environ cent millions,
sans que la dpense et t accrue d'une somme gale. Grce en effet 
la runion de toutes ces administrations  celle de la France, dj
largement rtribue, beaucoup de dpenses avaient t supprimes ou
amoindries. La Hollande seule cotait plus qu'elle ne rapportait, 
cause de sa dette qui absorbait prs de 31 millions sur un produit de
55.

[En marge: Produits extraordinaires des douanes, et ressources que
Napolon y trouve.]

[En marge: tat du domaine extraordinaire en 1812.]

[En marge: Abondance momentane de moyens financiers.]

Aux cent millions  peu prs que nous venons d'numrer, le produit
des douanes avait ajout encore une augmentation de revenu d'une
soixantaine de millions, due au fameux tarif du mois d'aot 1810, qui
permettait l'introduction des denres coloniales au droit de 50 pour
cent. Le budget avait pu s'accrotre ainsi de 160 millions en
recettes, et pourtant il restait en dficit. Ce n'tait pas  la
dpense des pays runis qu'il fallait s'en prendre, car cette dpense,
ainsi qu'on vient de le voir, n'galait pas le nouveau revenu, mais 
la guerre. Les deux ministres du personnel et du matriel de la
guerre, qui absorbaient en 1810, le premier 250 millions, le second
150, ensemble 400, en avaient exig environ 480 en 1811, et devaient
bientt en exiger plus de 500. La marine, autrefois dfraye avec 140
millions, allait en coter 170, depuis la runion des marines
hollandaise et ansatique. C'est ainsi que les nouvelles ressources
obtenues se trouvaient absorbes et au del par les dpenses de
l'administration militaire. Il est vrai qu' l'augmentation de
recettes de 160 millions, dont nous venons de donner l'origine et le
dtail, il fallait ajouter une autre ressource, celle-ci tout  fait
accidentelle et due galement aux douanes. On a vu qu'il avait t
confisqu beaucoup de denres coloniales saisies en fraude, qu'on
avait pris et vendu au profit du Trsor bon nombre de btiments
amricains et ottomans accuss de contravention aux dcrets de Berlin
et de Milan, et quantit de laines appartenant aux grandes familles
espagnoles proscrites; on a vu enfin qu'on avait permis l'introduction
en France, moyennant 50 pour cent, des amas de denres coloniales
existant en Hollande, en Holstein, avant les dernires lois du blocus
continental. Les produits provenant de ces diverses origines avaient
t runis sous une seule dnomination, celle de _produits
extraordinaires des douanes_, et s'levaient  150 millions une fois
perus. Ils devaient remplacer l'argent qu'on se procure par le crdit
dans les pays qui en ont un. Napolon sur cette somme avait consacr
environ 90 millions  payer les restants dus de tous les budgets
antrieurs, et n'avait pas ainsi un seul arrir, ce qui donnait au
mouvement des caisses une facilit fort grande, et fort apprciable
dans un moment o il avait  remuer une si norme quantit d'hommes et
de matires. Il lui restait donc une soixantaine de millions, plus son
domaine extraordinaire, qui aprs toutes les dotations accordes, et
toutes les sommes dpenses pour les travaux publics, tait encore de
340 millions environ, en y comprenant les produits de la dernire
guerre d'Autriche. On se rappelle que sur ces 340 millions il en avait
prt 84 au Trsor, lors de la suppression des obligations des
receveurs gnraux; il en conservait 85 en argent comptant, dont la
majeure partie dans les caves des Tuileries, 38 en valeurs
parfaitement liquides, et enfin 132 en engagements de la Westphalie,
de la Saxe, de la Bavire, de la Prusse et de l'Autriche. Il ne
fallait compter sur ces dernires sommes que si on tait vainqueur;
quant  celle qui avait t anciennement prte au Trsor, elle
n'tait plus une ressource. Restait donc d'assur, et d'immdiatement
disponible, 85 millions d'argent comptant, 38 de bonnes valeurs,
c'est--dire 123 millions, ou  peu prs 180, en ajoutant les 60
millions existant encore dans la caisse extraordinaire des douanes.
Avec un budget des recettes qui permettait d'accorder 500 millions aux
deux ministres de la guerre, et 170  celui de la marine, avec une
somme de 180 millions comptants dans une caisse de rserve, avec une
dette fonde presque nulle, et tout arrir compltement teint, on
pouvait se considrer comme suffisamment pourvu, surtout si la guerre,
que Napolon croyait devoir tre heureuse, venait nourrir la guerre.
C'est ainsi qu'il pouvait solder rgulirement une force qui, avec le
nouvel appel adress aux gardes nationales, allait dpasser 1,200
mille hommes, dont 900 mille Franais. Et si l'on demande comment mme
il pouvait entretenir avec 500 millions 900 mille hommes, nous ferons
remarquer qu'il y en avait 300 mille dans la Pninsule, qui ne
cotaient gure plus de 40 millions au Trsor, l'Espagne fournissant
le surplus, soit en contributions de guerre, soit en denres enleves
sur place[23]; qu'il y en avait en Illyrie[24] et en Allemagne un
certain nombre qui recevaient du pays une partie de leur entretien,
comme les troupes rsidant en Westphalie par exemple, qu'enfin les
dpenses et les valeurs de ce temps tait fort diffrentes de celles
du ntre. Telles taient les ressources financires de Napolon,
parfaitement adaptes  ses ressources militaires, mais les unes et
les autres toujours menaces par l'usage immodr qu'il tait port 
en faire.

          [Note 23: Pour 1810 et 1811, l'arme d'Espagne avait cot
          en dpenses apprciables 165 millions, dont l'Espagne avait
          pay en contributions 88 millions, et le Trsor franais 77.
          L'Espagne avait fourni en outre tout ce qui avait t pris
          en nature sur les lieux, et toutes les contributions
          dissimules par ceux qui les frappaient. C'est l le
          rsultat d'un compte trs-laborieusement tabli par le
          ministre du Trsor, et plac sous les yeux de Napolon.]

          [Note 24: Nous disons l'Illyrie et non l'Italie, parce que
          les troupes qui taient en Italie taient intgralement
          payes par le Trsor franais, moyennant un subside annuel
          de 30 millions que ce Trsor recevait du royaume d'Italie,
          et qui tait port au budget de l'Empire.]

[En marge: En mettant la dernire main ses affaires, Napolon s'occupe
de l'Amrique.]

[En marge: Imminence d'une rupture entre l'Amrique et l'Angleterre,
et nouvelle preuve que Napolon pouvait se dispenser d'aller chercher
dans une guerre au Nord la solution des affaires europennes.]

[En marge: Aggravation de la situation intrieure de l'Angleterre.]

En mettant la dernire main  ses affaires intrieures, Napolon
s'tait naturellement fort occup de ses affaires extrieures autres
que celles de Russie, qui allaient se rgler par les armes. La
principale de toutes en ce moment tait l'accord qu'il tait prt 
conclure avec l'Amrique contre l'Angleterre. Rien n'avait plus
d'importance, et ne prouvait mieux  quel point il avait tort d'aller
chercher dans une guerre au Nord des moyens de rduire les ennemis
qu'il s'tait faits dans le monde. Malgr les succs de lord
Wellington en Espagne, la situation intrieure de l'Angleterre s'tait
encore aggrave. Le papier-monnaie perdait 18 pour cent; les denres
coloniales s'taient avilies  ce point que les sucres, par exemple,
qui se vendaient 6 francs la livre  Paris, valaient  peine 6  7
sous  Londres. La Tamise tait couverte de navires chargs, qui se
trouvaient convertis en magasins. La masse des banqueroutes  Londres
tait porte de six  sept cents par an,  deux mille. Le change avait
subi une nouvelle baisse, et, par suite de toutes ces causes, les
manufactures, d'abord prospres, s'taient arrtes. Les ouvriers
manquaient de travail, et, par surcrot de malheur, la disette
svissant en Angleterre presque autant qu'en France, le peuple avait
moins de moyens de payer son pain, dans le moment mme o le pain
tait devenu plus cher. Dans presque toutes les provinces des bandes
affames couraient les campagnes en brisant les mtiers. L'issue que
Napolon reprochait  la Russie d'avoir ouverte sur le continent au
commerce britannique n'avait donc pas chang sensiblement la situation
de l'Angleterre, et que serait-il arriv, si, en prolongeant cet tat
de choses quelque temps encore, on et jet sur lord Wellington une
partie des forces qu'on se prparait  enfouir dans les neiges du
Nord?

[En marge: Importance pour l'Angleterre de ses relations avec
l'Amrique.]

Le cabinet britannique allait ajouter  tous ces maux une nouvelle
aggravation, par sa conduite extravagante envers l'Amrique. Si on en
excepte les colonies espagnoles, franaises et hollandaises,
prsentant un dbouch presque nul par suite de l'encombrement de
marchandises qui s'y tait form, l'Amrique du Nord tait le seul
grand pays demeur accessible au commerce britannique. L'Angleterre y
envoyait pour 200 ou 250 millions de ses produits, et en tirait une
valeur  peu prs gale. C'tait, dans l'tat des choses, pour sa
marine et son industrie un march fort utile, sans compter que parmi
les produits avec lesquels elle payait l'Amrique, il y avait beaucoup
de denres coloniales, que les Amricains, par un moyen ou par un
autre, finissaient toujours par introduire sur le continent malgr
les rigueurs du blocus. L'Angleterre avait donc toute raison de
mnager l'Amrique. Loin de l, elle se conduisait envers elle comme
Napolon envers les tats du continent, gare comme lui par la
passion et l'orgueil de systme. Ses fameux ordres du conseil,
auxquels Napolon avait oppos les non moins fameux dcrets de Berlin
et de Milan, taient la cause de la querelle, qui tait fort prs de
se convertir en guerre dclare.

[En marge: Danger de compromettre ces relations par suite de la
querelle avec les neutres.]

[En marge: Habilet de Napolon dans cette question, et son
empressement  se dsister des dcrets de Berlin et de Milan  l'gard
des Amricains.]

Nous rappellerons encore une fois que par ses ordres du conseil,
l'Angleterre avait d'abord bloqu (au moyen du _blocus sur le papier_)
toutes les ctes de l'Empire franais et de ses allis, puis exig
que, pour y pntrer, tout btiment vnt en payant prendre dans la
Tamise la permission de naviguer,  quoi Napolon avait rpondu en
dclarant dnationalis et de bonne prise tout btiment qui se
soumettrait  une pareille dictature. On a vu que les Amricains, pour
soustraire leurs btiments  cette double violence, leur avaient
d'abord interdit, par la loi de l'_embargo_, de frquenter les ctes
d'Europe, puis avaient limit cette interdiction aux ctes de France
et d'Angleterre, ajoutant que la mesure serait rvoque  l'gard de
celle des deux puissances qui renoncerait  son systme de rigueurs.
Napolon, se conduisant ici avec une habile modration, avait renonc,
quant aux Amricains,  ses dcrets de Berlin et de Milan, et avait,
disait-il, agi de la sorte dans l'esprance de voir les Amricains
dfendre enfin leur pavillon contre ceux qui l'outrageaient. En
rponse  cette sage conduite, les Amricains avaient lev l'interdit
 l'gard de la France, l'avaient maintenu  l'gard de l'Angleterre,
et se trouvaient  ce sujet en contestation ouverte avec celle-ci.

[En marge: Persistance de l'Angleterre dans ses ordres du conseil.]

Si l'Angleterre avait t inspire par la raison, elle aurait d
purement et simplement imiter la conduite de Napolon, rvoquer ses
ordres du conseil, et permettre aux Amricains de communiquer avec la
France. Le bien qui en serait rsult pour nous n'et certainement pas
gal celui qui en serait rsult pour les Anglais. Nous aurions sans
doute pay moins cher le sucre et le caf, et, ce qui tait plus
important, l'indigo, le coton, si utiles  nos manufactures; mais une
partie du sucre, du caf, du coton, introduits en France, seraient
venus des colonies anglaises. Or si le haut prix des denres
coloniales tait pour les Franais une gne, leur mvente tait pour
les Anglais une calamit. L'Angleterre aurait donc bien plus gagn que
la France  laisser les Amricains circuler librement; mais l'esprit
de domination maritime prvalant jusqu' la folie chez les ministres
britanniques, comme l'esprit de domination continentale chez Napolon,
l'Angleterre n'avait que trs-lgrement modifi ses ordres du
conseil, au lieu de les rapporter compltement. Ainsi elle avait cess
d'exiger des Amricains qu'ils vinssent payer tribut sur les bords de
la Tamise, mais elle avait dclar bloqus les ports de l'Empire
franais, depuis les bouches de l'Ems jusqu'aux frontires du
Portugal, depuis Toulon jusqu' Orbitello. C'tait toujours la
prtention du blocus fictif, ou _blocus sur le papier_, consistant 
vouloir fermer des rivages et des ports qu'on tait dans
l'impossibilit de bloquer effectivement par une force relle.

[En marge: Controverse entre l'Angleterre et l'Amrique sur le blocus
rel et le blocus fictif.]

[En marge: Vexations de l'Angleterre contre le commerce amricain, et
sa persistance  presser les matelots amricains.]

Les Amricains avaient rpondu que ce n'tait pas l rtablir le droit
commun des neutres, car ce droit repoussait absolument le blocus
fictif, et ils avaient dclar que l'Angleterre persistant dans une
partie de ses ordres du conseil, ils persisteraient envers elle dans
leur loi de _non-intercourse_, quoiqu'ils s'en fussent dsists 
l'gard de la France. Les ministres anglais rpliquaient par des
arguments misrables aux raisons des Amricains. Ils prtendaient que
les Franais n'avaient pas renonc srieusement aux dcrets de Berlin
et de Milan; que la renonciation qu'ils en avaient faite n'tait pas
authentique dans la forme, que d'ailleurs on arrtait encore beaucoup
de btiments amricains  l'entre des ports franais, ce qui tait
vrai et invitable, l'Angleterre ayant laiss tablir chez elle une
fabrique de faux papiers qui commandait de grandes prcautions;
qu'enfin les Amricains n'avaient pas exig de la France la facult
d'introduire chez elle les produits de l'industrie britannique, ce qui
tait puril, car si les Amricains taient fonds  demander que sous
leur pavillon on ne saist pas les proprits anglaises, ils ne
pouvaient pas exiger que la France admt chez elle les produits
anglais que son systme commercial repoussait. Ces raisons taient
donc insoutenables, et les Amricains les traitaient comme telles. Un
dernier tort de l'Angleterre, infiniment grave, et renouvel tous les
jours avec autant d'audace que de violence, rendait imminente la
guerre avec l'Amrique. Sous prtexte que beaucoup de ses matelots,
pour chapper aux charges du service de guerre, migraient en
Amrique, elle faisait visiter les navires amricains, ce qui est
toujours permis aux vaisseaux de guerre, quand la visite se borne 
constater la sincrit du pavillon, mais jamais autrement, et elle
profitait de l'occasion pour enlever tous les matelots parlant
anglais. Or, les deux nations parlant le mme langage, la marine
britannique enlevait presque autant de matelots amricains que de
matelots anglais, et par consquent exerait la _presse_ non-seulement
sur les sujets britanniques, mais sur les sujets trangers, en abusant
d'une conformit d'idiome due  la conformit d'origine. Plusieurs
fois la rsistance des btiments amricains avait fait natre en mer
des collisions dont toute l'Amrique avait retenti. Aussi
l'exaspration tait-elle pousse au comble, et les esprits prvoyants
regardaient-ils la guerre comme invitable.

L'opposition anglaise avait l de nombreux et justes griefs contre le
cabinet, et l'un des plus grands orateurs de l'Angleterre, lord
Brougham, dans tout l'clat de la jeunesse et du talent, avait accabl
les ministres en montrant  quel point leur systme maritime tait
devenu insens. En effet, tandis qu'ils s'obstinaient dans leurs
ordres du conseil  l'gard des Amricains, sous prtexte d'empcher
les communications avec la France, ils avaient, par le systme des
licences, autoris une quantit de petits pavillons, sudois,
norvgiens, prussiens,  communiquer avec la France, de faon que la
marine marchande anglaise avait t remplace par de petits neutres,
auxquels ils permettaient par exception ce qu'ils refusaient aux
grands neutres, c'est--dire aux Amricains, qui pouvaient invoquer
en leur faveur le droit des nations. De plus, l'habitude de dguiser
son origine, introduite par le systme des licences, avait donn
naissance  une foule de subterfuges, et propag parmi les commerants
des pratiques immorales qui devenaient vritablement alarmantes.

[En marge: Juste irritation de l'opposition anglaise contre le
ministre.]

Sans doute l'opposition exagrait, comme il arrive souvent, les torts
du gouvernement, ou ne les caractrisait pas toujours avec assez de
justesse; mais elle les attaquait avec une vhmence lgitime. Elle
aurait exprim la vrit exacte et complte, si elle et dit que
l'intrt de l'Angleterre tait de s'ouvrir les accs du monde entier,
tandis que l'intrt de Napolon tait de les lui fermer; qu'en
donnant  la France du sucre, du caf, du coton  meilleur march,
l'Angleterre lui faisait cent fois moins de bien qu'elle ne s'en
faisait  elle-mme, en dversant au dehors le trop plein de ses
magasins. Tout ouvrir tant son intrt, tout fermer celui de
Napolon, c'tait une conduite souverainement draisonnable que de
s'obstiner dans ses ordres du conseil, de se prparer ainsi la plus
fcheuse des privations, celle des relations avec l'Amrique, et de
plus une guerre infiniment dangereuse, si  cette guerre venait se
joindre un nouveau triomphe de Napolon dans les plaines du Nord.

[En marge: La cit de Londres demande le renvoi des ministres.]

[En marge: Probabilit de la chute du cabinet britannique, si Napolon
lui avait fait essuyer un chec en Espagne.]

[En marge: Les gouvernements anglais et franais multipliant les
fautes  l'envi l'un de l'autre.]

La cit de Londres, irrite au plus haut point, avait prsent une
ptition au prince de Galles, rgent depuis un an, pour demander le
renvoi des ministres, et une grande partie du commerce avait appuy de
ses voeux cette ptition audacieuse. Le prince de Galles, au pouvoir
duquel on avait mis des restrictions pour la dure d'une anne, venait
d'entrer en pleine possession des prrogatives de la royaut, et tout
annonait qu'il en jouirait dfinitivement, la sant de son pre
Georges III ne laissant plus aucune esprance d'amlioration.
Quoiqu'il se ft habitu aux anciens ministres de son pre, et  demi
brouill avec les hommes d'tat qu'il destinait d'abord  tre les
siens, cependant il aurait voulu runir les uns et les autres dans un
ministre de _coalition_, afin de donner quelque satisfaction 
l'opinion publique violemment excite. Malheureusement le marquis de
Wellesley, frre de lord Wellington, et ministre des affaires
trangres, avait rcemment quitt le cabinet, sans aucun motif
prcis, uniquement parce qu'il ne pouvait sympathiser plus longtemps
avec le caractre troit et violent de M. de Perceval, vritable
exagration du caractre de M. Pitt, ayant ses dfauts sans ses
talents. Il tait donc bien peu probable que si le marquis de
Wellesley, esprit ouvert, facile autant qu'lev, appartenant au mme
parti que M. de Perceval, n'avait pu sympathiser avec ce ministre, il
ft possible de lui adjoindre MM. Grenville et Grey, chefs du parti
contraire, tous deux peu maniables, ayant l'orgueil d'une grande
situation et la fiert de convictions fortement enracines. De plus,
la grave question de l'mancipation irlandaise les divisait
absolument. L'Irlande tait de toutes les parties de l'Angleterre la
plus malheureuse. Son tat de souffrance exigeait que, par prcaution,
on y laisst des troupes qui eussent t beaucoup plus utilement
employes en Portugal. L'opposition, inflexible sur ce point,
soutenait avec passion que le seul moyen de calmer l'Irlande et de
rendre disponibles les troupes consacres  sa garde, tait de
l'manciper, c'est--dire de lui accorder l'galit de droits avec les
autres parties du Royaume-Uni; et bien que le prince rgent et offert
de laisser la question indcise, lord Grenville et lord Grey avaient
repouss d'une manire hautaine ses ouvertures  cet gard. Aucune
transaction n'tait donc possible. Mais la situation tait si extrme,
que le moindre chec prouv au dehors devait faire succomber la
politique de la guerre. Ainsi, malgr tous les avantages des Anglais
en Espagne et toutes les dconvenues que nous y avions essuyes, en
portant ses forces de ce ct, au lieu de s'obstiner  les prcipiter
vers l'abme du Nord, Napolon pouvait encore faire tourner la
politique de l'Angleterre  la paix. Un seul chec inflig  celle-ci
suffisait, et ainsi l'occasion de l'anne prcdente n'tait pas tout
 fait manque, tant l'Angleterre semblait se hter de compenser les
erreurs de Napolon par les siennes! Singulier spectacle que celui du
monde! C'est d'ordinaire un assaut de fautes, dans lequel ne succombe
que celui qui en commet le plus! Et ces fautes, ce sont bien souvent
les gouvernements les plus habiles qui les commettent, quand la
passion s'est empare d'eux, car l'esprit n'est plus rien l o la
passion rgne.

[En marge: Soin de Napolon  se relcher envers les Amricains de ses
rigueurs commerciales, dans l'esprance de les mettre en guerre avec
l'Angleterre.]

Bien qu'il fermt les yeux sur cet tat de choses, Napolon comprit
cependant que l'Angleterre s'obstinant  faire essuyer aux Amricains
toute sorte de vexations, il fallait les attirer  lui par des
traitements tout contraires. Un peu plus de vexations d'un ct, un
peu plus de facilits de l'autre, et l'Amrique allait se trouver en
guerre avec l'Angleterre, ce qui tait un rsultat d'une immense
importance. La difficult, c'tait d'accorder aux Amricains les
faveurs commerciales qu'ils dsiraient, sans toutefois amener de
relchement dans le blocus continental. Pour parer  cet inconvnient,
Napolon n'avait d'abord voulu leur permettre de commercer qu'avec des
licences dlivres  des ngociants dont il tait sr. Les licences
tant pour eux une gne des plus incommodes, il y avait renonc, mais
en dsignant les ports d'Amrique d'o ils pouvaient partir, et ceux
de France o ils devaient arriver. Il esprait en concentrant la
surveillance sur un petit nombre de points, russir  empcher la
fraude. Enfin, pour favoriser Lyon et Bordeaux, il avait voulu que les
btiments amricains fussent obligs d'emporter de France une certaine
quantit de soieries et de vins. Ces restrictions avaient
singulirement dplu en Amrique, et de toutes parts on avait crit
qu'il fallait autre chose pour dtacher de l'Angleterre le
gouvernement de l'Union, et le tourner dfinitivement vers la France.
M. Collin de Sussy, devenu ministre du commerce, imagina un systme
qui, en donnant satisfaction aux Amricains, aurait prvenu les
inconvnients de leur libre entre dans nos ports; il proposa de
supprimer toutes les entraves dont ils se plaignaient, et de les
admettre librement, en repoussant seulement les sucres et les cafs,
dont on ne pouvait reconnatre l'origine, et qui taient presque
exclusivement anglais, mais en retour de recevoir les cotons, dont la
provenance tait facile  constater, ainsi que les bois, les tabacs et
autres matires dont nous avions besoin, et qui venaient
incontestablement d'Amrique. Napolon, toujours dfiant et toujours
port  cder peu pour avoir beaucoup, n'accueillit pas sur-le-champ
les propositions de M. de Sussy, mais il diminua dans une certaine
mesure la gne dont se plaignaient les Amricains, et fit partir M.
Srurier pour Philadelphie, afin de leur promettre la plus large
admission en France, s'ils rompaient dfinitivement avec l'Angleterre.
Il se flattait donc, et la suite prouva qu'il ne se trompait point,
d'avoir sous peu de mois l'alliance de l'Amrique contre l'Angleterre.

[Date en marge: Avril 1812.]

[En marge: Tentative de rapprochement avec la Sude.]

Il ne borna pas l les efforts de sa diplomatie en perspective de la
nouvelle guerre. Quoique fort irrit contre la Sude, Napolon
cependant,  l'approche de la crise, prta l'oreille  quelques
insinuations venues probablement de Stockholm, et transmises par la
femme du prince Bernadotte, soeur de la reine d'Espagne. Cette
princesse tait dsole de la rupture qui menaait d'clater entre la
Sude et la France, et jusqu' ce moment elle n'avait point voulu
quitter Paris. On semblait insinuer que M. Alquier s'y tait mal pris,
qu'il n'avait pas su mnager la susceptibilit du prince royal, que ce
prince ne demandait pas mieux que de s'allier  la France, si on lui
en fournissait des raisons avantageuses et honorables; que sa
condescendance pour le commerce interlope avait pour cause unique le
mauvais tat des finances sudoises; que ce commerce produisait des
revenus de douane dont on vivait  Stockholm, et que si la France
voulait que la Sude pt avoir des troupes sur pied, il fallait
qu'elle lui accordt un subside; qu' cette condition le prince
fermerait ses ports aux Anglais, et fournirait une arme  la France
contre la Russie.--Napolon doutait beaucoup de la sincrit de ces
ouvertures; mais il se pouvait que Bernadotte, dont les propositions
avaient t accueillies avec rserve par la Russie et l'Angleterre
(cette circonstance tait connue  Paris), ft amen  se retourner
vers la France, et il ne fallait pas repousser un tel alli, car une
arme sudoise marchant sur la Finlande, pendant qu'une arme
franaise marcherait sur la Lithuanie, devait tre une bien utile
diversion. Il fit donc proposer par la princesse royale  Bernadotte
de s'unir  la France, de diriger trente ou quarante mille hommes
contre la Finlande, et lui promit en retour de ne point traiter avec
l'empereur Alexandre sans l'avoir forc  restituer cette province 
la Sude.  la place du subside qu'il ne pouvait pas donner, Napolon
consentait  laisser entrer et vendre par Stralsund 20 millions de
denres coloniales, dont le prix serait immdiatement acquitt par le
commerce. Un intermdiaire, indiqu par la princesse royale, fut
autoris  partir sur-le-champ afin de porter ces conditions 
Stockholm.

[En marge: Marche gnrale de l'arme franaise.]

[En marge: Arrive de tous les corps sur l'Oder.]

Tandis qu'il vaquait  ces soins, Napolon suivait de l'oeil la marche
de ses troupes. Le mois de mars 1812 venait de finir, et jusqu'ici
tout s'tait pass comme il le souhaitait. La Pomranie sudoise avait
t envahie par l'une des divisions du marchal Davout, celle du
gnral Friant, et cette division, aprs avoir mis la main sur ce qui
restait de la contrebande organise par les Sudois, s'tait porte 
Stettin sur l'Oder. (Voir la carte n 36.) La division Gudin s'tait
avance au del, et avait pris position  Stargard, ayant devant elle
la cavalerie du gnral Bruyre sur la route de Dantzig. La division
Desaix s'tait tablie  Custrin sur l'Oder, ayant sa cavalerie lgre
 Landsberg, dans la direction de Thorn. Le marchal Davout, avec les
divisions Morand et Compans, avec les cuirassiers attachs  son corps
d'arme, s'tait rapproch de l'Oder, et tait prt  franchir ce
fleuve au premier signal. Ses troupes avaient march avec ordre, avec
lenteur, observant une discipline rigoureuse, et pourvues de tout par
le gouvernement prussien, qui se htait,  la vue de ces formidables
soldats, de remplir les engagements qu'il avait contracts envers leur
matre. Le marchal Oudinot, aprs s'tre concentr  Munster, s'tait
chelonn sur la route de Berlin; le marchal Ney s'tait rendu de
Mayence  Erfurt, et d'Erfurt  Torgau sur l'Elbe. Les Saxons avaient
dpass l'Oder. Le vice-roi d'Italie, ayant franchi les Alpes avec son
arme, avait travers la Bavire, ralli les Bavarois, et presque
atteint l'Oder. Les officiers de tous les grades, se conformant aux
ordres impriaux, avaient fait route  la tte de leurs soldats,
maintenant la discipline dans leurs troupes, et enchanant leur langue
autant qu'ils pouvaient, mais n'y russissant pas toujours. Dans les
corps du marchal Ney et du prince Eugne il se commettait de
regrettables excs, soit qu'ayant eu  parcourir une plus longue
distance, ils eussent essuy des privations dont ils se ddommageaient
aux dpens des pays qu'ils traversaient, soit que la route qui leur
tait assigne et t moins prpare  les recevoir. Du reste des
repos taient mnags partout, de manire que chaque corps et le
temps de rallier ce qui n'avait pu suivre, et que la queue se serrt
toujours sur la tte. Une immense trane de charrois, et telle qu'on
n'en avait jamais vu de pareille  aucune poque, marquait la trace
des colonnes longtemps aprs leur passage.

Jusqu'ici on n'avait rien entendu dire du Nimen, et aucun bruit
n'annonait que ce vaste dploiement de forces, dsormais vident 
tous les yeux, et provoqu les Russes  prendre l'initiative. En
consquence Napolon, conformment  son plan, prescrivit un nouveau
mouvement  ses troupes dans les premiers jours d'avril, afin de les
pousser de l'Oder  la Vistule, avec l'intention de leur mnager l un
nouveau sjour, et d'y attendre les trois choses qu'il tait rsolu
d'attendre patiemment dans cette marche gigantesque, le ralliement de
ses colonnes, l'arrive de ses charrois, et le progrs de la
vgtation[25].

          [Note 25: Des crivains mal informs, jugeant d'aprs la
          suite des vnements de la campagne que les oprations
          avaient t commences trop tard, ont attribu  d'autres
          causes que les vritables la lenteur des mouvements de
          Napolon. Ils ont prtendu, par exemple, que les affaires de
          l'intrieur, notamment celle de la disette, avaient retenu
          Napolon  Paris, et caus ainsi, en retardant l'ouverture
          de la Campagne, les dsastres de 1812. C'est une complte
          erreur. Napolon ayant prouv combien les marches
          lointaines puisaient et dcimaient les troupes, voulait
          franchir lentement l'espace du Rhin  la Vistule, terminer
          l'organisation de ses charrois, et surtout trouver sur la
          terre la nourriture des 150 mille chevaux qu'il amenait  sa
          suite. Sa correspondance et ses ordres ne laissent  cet
          gard aucun doute. Quant  la disette, il n'avait rien  y
          faire, et elle n'exera aucune influence sur ses
          dterminations militaires.]

[En marge: Napolon ordonne un nouveau mouvement  son arme, et la
porte sur la Vistule.]

Il ordonna au marchal Davout de se porter sur la Vistule avec ses
cinq divisions et toute sa cavalerie, au marchal Oudinot d'entrer 
Berlin dans le plus grand appareil militaire, de s'y arrter un
moment, et de s'acheminer ensuite sur l'Oder, au marchal Ney de
passer l'Elbe  Torgau pour se rendre  Francfort sur l'Oder, aux
Saxons et aux Westphaliens de prendre position  Kalisch, aux Bavarois
et  l'arme d'Italie de gagner Glogau,  la garde enfin de
s'chelonner sur la route de Posen. Les troupes ds qu'elles auraient
march cinq ou six jours devaient se reposer un nombre de jours  peu
prs gal. Le marchal Davout, toujours charg d'organiser toutes
choses, avait ordre de faire moudre sans relche les bls de Dantzig
et de mettre en barils la farine qui en proviendrait, de prparer en
hte la navigation du Frische-Haff et de la Prgel, de terminer les
ponts de la Vistule, de former  Thorn et  Elbing avec les
fournitures de la Prusse des magasins pareils  ceux de Dantzig, de
bien occuper Pillau et la pointe de Nehrung, et surtout d'tre sur ses
gardes relativement aux mouvements des Russes. Le plan tait toujours,
si ceux-ci passaient le Nimen et prenaient srieusement l'offensive,
de marcher droit  eux avec les 150 mille hommes du marchal Davout,
avec les 80 mille du roi Jrme. Si au contraire les Russes ne
remuaient point, on devait se tenir fort tranquille, ne pas montrer
les avant-postes franais au del d'Elbing, et n'employer au del
d'Elbing que les Prussiens, qui de Dantzig  Koenigsberg taient chez
eux. Napolon avait tout dispos pour partir lui-mme au premier
signal, et arriver  son avant-garde avec la rapidit d'un courrier.
Du reste, une fois le marchal Davout sur la Vistule, il n'avait plus
rien  craindre d'une marche prcipite des Russes, et il n'avait plus
qu'un voeu  former, c'tait le retardement des hostilits jusqu' la
pousse des herbes.

[En marge: Langage que doit tenir M. de Lauriston  Saint-Ptersbourg
 l'occasion du nouveau mouvement de l'arme sur la Vistule.]

Pour assurer davantage encore l'accomplissement de ce voeu, il expdia
un nouveau courrier  M. de Lauriston, afin de lui annoncer ce second
mouvement, et de lui dicter le langage qu'il devait tenir  cette
occasion. M. de Lauriston avait ordre de dire que l'empereur des
Franais ayant appris la marche des armes russes vers la Dwina et le
Dniper (c'tait une pure invention, car on n'avait reu aucun avis 
cet gard), s'tait dcid  se placer sur la Vistule, dans la crainte
de l'invasion du grand-duch, mais qu'il avait toujours l'intention de
traiter sous les armes, de rencontrer mme l'empereur Alexandre entre
la Vistule et le Nimen, et s'il le pouvait de tout arranger avec lui
dans une confrence amicale, comme celle de Tilsit ou d'Erfurt. Afin
de donner crdit  ces dispositions, M. de Lauriston tait autoris 
dclarer que les troupes franaises ne dpasseraient pas la Vistule,
et que si on voyait au del, peut-tre jusqu' Elbing, quelques
uniformes franais, ce seraient des avant-postes de cavalerie lgre,
chargs du service de surveillance qu'on ne devait jamais ngliger
autour d'une grande arme.

[En marge: Profonde impression produite  Saint-Ptersbourg par les
nouvelles venues de France et d'Allemagne.]

[En marge: Les traits d'alliance avec la Prusse et l'Autriche sont
aux yeux de l'empereur Alexandre la signe le plus certain d'hostilits
prochaines.]

[En marge: Explications de la Prusse et de l'Autriche avec le cabinet
russe, pour justifier leur alliance avec la France.]

[En marge: Mission de M. de Knesebeck  Saint-Ptersbourg.]

Pendant que tout ce qui vient d'tre dit avait lieu en France, le
contre-coup en avait t fortement ressenti  Saint-Ptersbourg. La
prsence de M. de Czernicheff, arriv le 10 mars, apportant une lettre
amicale de Napolon mais des impressions personnelles toutes
contraires, car il avait rencontr en route des masses de troupes
effrayantes, n'tait pas faite pour attnuer l'effet des nouvelles
venues de toutes les parties du continent. Le mouvement du marchal
Davout sur l'Oder et au del, l'invasion de la Pomranie sudoise, la
mise en rquisition des contingents allemands, le passage des Alpes
par l'arme d'Italie, l'annonce positive des deux traits d'alliance
avec la Prusse et l'Autriche, avaient achev de dissiper les dernires
hsitations d'Alexandre, et de lui causer  lui et  sa cour un
chagrin profond, car on ne doutait pas que la lutte ne ft terrible,
et si elle n'tait pas heureuse, que la grandeur de la Russie ne ret
un chec dcisif, un chec gal  celui qu'avait essuy la grandeur de
la Prusse et de l'Autriche. C'tait surtout la nouvelle des deux
traits signs par la Prusse et l'Autriche qui avait dvoil 
l'empereur Alexandre et au chancelier de Romanzoff l'imminence du
danger. L'empereur Alexandre, instruit assez exactement de ce qui se
passait dans la diplomatie franaise, par des infidlits dont la
source malgr beaucoup de recherches tait reste inconnue, savait que
Napolon faisait depuis longtemps attendre  la Prusse un trait
d'alliance, afin de ne pas donner trop d'ombrage  Saint-Ptersbourg.
Puisqu'il s'tait dcid  conclure ce trait, la consquence  tirer,
c'est qu'il avait pris son parti, et l'avait pris au point de ne plus
garder de mnagements. Les dissimulations de la cour de Vienne 
l'gard des engagements qu'elle avait pris ne pouvaient tromper
Alexandre, parfaitement inform de toutes les transactions
europennes, et n'taient que risibles pour qui tait tmoin des
embarras de M. de Saint-Julien, ambassadeur d'Autriche 
Saint-Ptersbourg. Celui-ci en effet s'efforait de se drober  tous
les regards, de peur d'tre oblig d'avouer les nouveaux liens
contracts par sa cour, ou d'tre confondu s'il les niait. Quant  la
Prusse, moins hardie dans le mensonge, elle tait convenue de
tout. Nous avons dit qu'elle avait envoy M. de Knesebeck 
Saint-Ptersbourg, pour exposer  l'empereur Alexandre la triste
ncessit o elle s'tait trouve de prendre part  la guerre, et, en
y prenant part, de se ranger du ct de la France. Soit que M. de
Knesebeck y ft autoris par le roi, soit qu'il cdt  ses passions
nationales, il avait pouss plus loin les confidences. Il avait dit
que le roi agissait  contre-coeur, mais que tous ses voeux taient
pour les Russes, et qu'il ne dsesprait pas d'tre bientt amen  se
joindre  eux; que cet vnement mme tait invitable si on tenait
une conduite habile; et  ce sujet M. de Knesebeck, qui tait un
officier clair, avait fait entendre des conseils trs-sages,
trs-funestes pour nous, trs-utiles au czar, qui ne savait  qui
entendre au milieu des opinions militaires de toute sorte provoques
autour de lui par la gravit des circonstances. Il lui avait conseill
de ne pas s'exposer  recevoir le premier choc de Napolon, de
rtrograder au contraire, d'attirer les Franais dans l'intrieur de
la Russie, et de ne les attaquer que lorsqu'ils seraient puiss de
fatigue et de faim. Il avait promis que pour ce cas toute l'Allemagne
se joindrait aux Russes afin d'achever la ruine de l'envahisseur
audacieux qui dsolait l'Europe depuis douze annes.

[En marge: Scnes singulires entre l'empereur Alexandre et M. de
Saint-Julien, ambassadeur d'Autriche  Saint-Ptersbourg.]

N'tait-ce l qu'une simple prvoyance de M. de Knesebeck, qu'il
transformait en conseils sous la seule inspiration de ses sentiments
nationaux, sans aucun ordre de son matre, ou bien tait-il autoris 
pousser aussi loin les excuses de Frdric-Guillaume auprs
d'Alexandre, c'est ce qu'il est impossible de savoir aujourd'hui, bien
qu'on ait l'aveu de M. de Knesebeck, qui peut-tre s'est fait depuis
plus coupable qu'il n'avait t alors, pour se faire plus prvoyant et
plus patriote qu'il n'avait t vritablement. Quoi qu'il en soit,
l'oppression sous laquelle la Prusse vivait  cette poque excuse
beaucoup de choses; pourtant nous regretterions que M. de Knesebeck
et t autoris  tenir ce langage, nous le regretterions pour la
dignit d'un roi qui tait un parfait honnte homme. Alexandre
accueillit avec une indulgence assez hautaine les explications de
Frdric-Guillaume, avec infiniment d'attention les habiles conseils
de son envoy, lui dit qu'il dplorait la dtermination de la Prusse,
mais que, dfendant la cause de l'Allemagne autant que celle de la
Russie, il ne dsesprait pas d'avoir bientt les soldats prussiens
avec lui. Il fut moins indulgent envers M. de Saint-Julien. Celui-ci,
aprs s'tre longtemps cach, avait fini par ne pouvoir plus viter la
rencontre de l'empereur Alexandre. Il nia d'abord le trait
d'alliance, et il parat que ce n'tait pas sans un certain
fondement, car son cabinet, pour qu'il trompt mieux, l'avait tromp
lui-mme en lui laissant tout ignorer. Il ne savait mme ce qu'il
avait appris que par quelques confidences de M. de Lauriston, qui lui
en avait dit plus qu'il n'aurait voulu en apprendre. Il essaya donc de
rvoquer en doute l'existence du rcent trait de l'Autriche avec la
France, sur le motif qu'on ne lui avait rien mand de Vienne, mais
Alexandre l'interrompit sur-le-champ.--Ne niez pas, lui dit-il; je
sais tout; des intermdiaires srs, qui ne m'ont jamais induit en
erreur, m'ont envoy la copie du trait que votre cour a sign; puis
la montrant  M. de Saint-Julien confondu, il ajouta qu'il tait
profondment tonn d'une pareille conduite de la part de l'Autriche,
et qu'il la considrait comme un vritable abandon de la cause
europenne; que ce n'tait pas lui seulement qui tait intress dans
cette lutte, mais tous les princes qui prtendaient conserver une
ombre d'indpendance; que tant qu'il n'avait vu dans l'alliance de la
France que les petits tats allemands, placs sous la main de
Napolon, et mme la Prusse, prive de toutes ses forces, il n'avait
prouv ni surprise ni dcouragement, mais que l'accession de
l'Autriche  cette espce de ligue avait lieu de le confondre, et de
l'branler dans ses rsolutions les plus fermes; qu'il ne pouvait pas
dfendre l'Europe  lui seul; que, puisqu'on le dlaissait, il
suivrait l'exemple gnral, et traiterait avec Napolon; qu'aprs tout
il aurait moins  perdre que les autres  cette soumission
universelle, qu'il tait loin de la France, que Napolon lui
demandait peu de chose, qu'il en serait quitte pour quelques
souffrances d'amour-propre, et que, ces souffrances passes, il serait
tranquille, indpendant encore dans son loignement, mais que ceux qui
l'abandonnaient seraient esclaves.--Alexandre, en prononant ces
paroles, tait mu, courrouc, et avait quelque chose de mprisant
dans son attitude et son langage. M. de Saint-Julien, moins surpris et
moins troubl, aurait pu lui rpondre qu'en 1809 la Russie ne s'tait
pas fait scrupule de dclarer la guerre  l'Autriche, sans s'inquiter
de l'indpendance de l'Europe, et que si aujourd'hui elle appelait
tout le monde  la rsistance, c'est qu'au lieu de lui offrir les
dpouilles de ses voisins on exigeait qu'elle sacrifit son commerce 
la politique maritime de la France, et qu'alors pour la premire fois
elle commenait  trouver l'indpendance europenne en pril. M. de
Saint-Julien, qui tait de cette vaste coterie aristocratique rpandue
sur tout le continent et anime d'une haine profonde contre la France,
ne sut que s'excuser en allguant son ignorance, et promit que sous
peu de jours il aurait  donner des explications satisfaisantes. Ces
explications taient faciles  prvoir, c'est que l'alliance avec
Napolon n'tait pas srieuse, qu'on y avait t contraint, et que
dans cette nouvelle guerre on ne porterait pas grand tort aux armes
russes[26].

          [Note 26: Je parle d'aprs la dpche mme de M. de
          Saint-Julien, parvenue  la connaissance du gouvernement
          franais, et crite avec un chagrin de l'alliance qui en
          prouve la sincrit.]

[En marge: L'empereur Alexandre persiste  ne pas vouloir prendre
l'initiative des hostilits.]

[En marge: Derniers entretiens avec M. de Lauriston.]

L'empereur Alexandre ne conservait donc plus aucun doute sur l'issue
de cette crise, et regardait un arrangement  l'amiable comme tout 
fait impossible. Il tait rsolu nanmoins, d'accord avec M. de
Romanzoff, demeur fort attach  la politique de Tilsit, de ne pas
prendre l'initiative des hostilits, et de se rserver ainsi la seule
chance de paix qui restt encore, si, contre toute vraisemblance,
Napolon n'avait arm que pour ngocier sous les armes. Il avait le
projet de tenir ses avant-postes sur le Nimen, sans dpasser le cours
de ce fleuve, sans mme l'atteindre dans les environs de Memel o la
rive droite appartenait en partie  la Prusse, et de respecter ainsi
scrupuleusement le territoire des allis de Napolon. Quelques esprits
exalts, surtout parmi les rfugis allemands au service de Russie,
cherchaient  pousser Alexandre en avant, et lui conseillaient
d'envahir non-seulement la Vieille-Prusse, mais le grand-duch,
toujours dans la pense d'agrandir le dsert qu'on voulait crer sur
les pas de Napolon. Le czar s'y refusa, et en cela trouva sa famille,
sa cour et sa nation d'accord avec lui, car si on ne voulait pas subir
l'empire de Napolon, on ne dsirait pas davantage prcipiter la
guerre avec ce redoutable adversaire. Il prit donc le parti d'attendre
encore, avant de quitter Saint-Ptersbourg de sa personne, quelque
acte non pas plus significatif, mais plus formellement agressif que
celui de la marche des Franais jusqu' la Vistule. Il eut avec M. de
Lauriston de derniers entretiens o il ne dissimula aucun de ses
sentiments, o plusieurs fois mme il laissa chapper quelques larmes
en parlant de la guerre qu'il considrait comme certaine, et de la
contrainte qu'on voulait exercer envers lui en l'obligeant contre
toute justice, contre le trait de Tilsit qui n'en disait rien, 
renoncer  tout commerce avec les neutres. Il rpta que les dcrets
de Milan, de Berlin, ne le regardaient pas, ayant t rendus sans le
consulter; qu'il n'tait engag qu' maintenir l'tat de guerre contre
l'Angleterre,  lui fermer ses ports, qu'il remplissait cet engagement
mieux que Napolon avec le systme des licences, et qu'exiger
davantage c'tait lui demander l'impossible, le rduire  la guerre,
qu'il ne ferait pas volontiers, on pouvait assez le voir  sa manire
d'tre, mais qu'il ferait terrible et en dsespr une fois qu'on
l'aurait forc  tirer l'pe.

Toujours proccup des nouvelles qui venaient des frontires, qu'il
s'attendait  chaque instant  voir franchies, il demanda  M. de
Lauriston s'il aurait par hasard la facult de suspendre le mouvement
des troupes franaises. M. de Lauriston, qui n'tait autoris 
s'engager  cet gard que pour prvenir le passage du Nimen par les
Russes, ne s'expliqua pas clairement, mais rpondit qu'il prendrait
sur lui d'envoyer aux avant-postes franais, et d'essayer d'arrter
leur marche, s'il s'agissait d'une proposition qui valt la peine
d'tre transmise  Paris. Alexandre, comprenant au vague de ce langage
que M. de Lauriston ne pouvait pas grand'chose, rpliqua que du reste
il tait bien naturel que Napolon, dont les desseins taient toujours
profondment calculs, n'et pas laiss  un ambassadeur la facult
d'interrompre les mouvements de ses armes, et sembla renoncer
compltement  cette ressource extrme. M. de Lauriston le pressa
beaucoup, s'il n'envoyait pas M. de Nesselrode, de rpondre nanmoins
 la dmarche que Napolon avait faite par l'entremise de M. de
Czernicheff, d'expdier quelqu'un avec des instructions, des pouvoirs,
et une lettre que dans tous les cas on devait  Napolon, puisqu'il
avait pris l'initiative d'crire. Alexandre, comme importun d'une
telle demande,  laquelle il aurait satisfait spontanment s'il y
avait vu un moyen de sauver la paix, rpondit que sans doute il
enverrait quelqu'un, mais que cette dmarche ne servirait de rien,
qu'il n'y avait aucune chance de ngocier utilement, car ce n'tait
certes pas pour ngocier que Napolon avait remu de telles masses
d'hommes et les avait portes si loin.

[En marge: Rponse d'Alexandre  la lettre de Napolon, porte par M.
de Serdobin.]

[En marge: Bases possibles d'arrangement indiques au prince Kourakin,
avec autorisation de les faire connatre au cabinet franais.]

En effet, pour n'avoir aucun tort et aucun regret, Alexandre se dcida
 crire une lettre  Napolon, en rponse  celle dont M. de
Czernicheff avait t porteur, lettre triste, douce, mais fire, dans
laquelle il disait qu' toutes les poques il avait voulu s'arranger 
l'amiable, et que le monde serait un jour tmoin de ce qu'il avait
fait pour y parvenir; qu'il expdiait au prince Kourakin des pouvoirs
pour ngocier, pouvoirs qu'au surplus cet ambassadeur avait toujours
eus, et qu'il souhaitait ardemment que sur les nouvelles bases
indiques on pt en arriver  un arrangement pacifique. C'tait M. de
Serdobin qui devait tre porteur de ce dernier message. Les conditions
qu'il tait charg de transmettre au prince Kourakin taient de celles
qu'on propose quand on n'espre plus rien, et lorsqu'on ne songe qu'
sauver sa dignit. Alexandre tait prt, disait-il,  entrer en
ngociation, et  prendre pour Oldenbourg le ddommagement qu'on lui
offrirait, quel qu'il ft;  introduire dans l'ukase de dcembre 1810,
dont l'industrie franaise se plaignait, tel changement qui serait
compatible avec les intrts russes,  examiner mme si le systme
commercial imagin par Napolon pouvait tre adopt en Russie, 
condition qu'on ne demanderait pas l'exclusion absolue des neutres,
surtout amricains, et qu'on promettrait d'vacuer la Vieille-Prusse,
le duch de Varsovie et la Pomranie sudoise. Dans ce cas Alexandre
s'engageait  dsarmer sur-le-champ, et  traiter pacifiquement et 
l'amiable les divers points contests.

Parler  Napolon d'un mouvement rtrograde tait une chose qu'on
n'aurait pas essaye, si on avait cru qu'il voult srieusement
ngocier  Paris. Mais Alexandre et M. de Romanzoff ne conservaient
plus aucun espoir, et s'ils envoyrent M. de Serdobin, ce fut sur les
vives instances de M. de Lauriston, qui, mme sans une lueur
d'esprance, tentait les derniers efforts pour le salut de la paix. M.
de Serdobin partit le 8 avril, un mois environ aprs l'arrive de M.
de Czernicheff  Saint-Ptersbourg. Alexandre passa quelques jours
encore dans une extrme agitation, et pendant ce temps la socit
russe, qui comprenait ses sentiments, qui s'y conformait avec respect,
mettait grand soin  ne pas provoquer les Franais,  les mnager
partout o elle les rencontrait,  ne leur montrer ni jactance ni
effroi, mais  leur laisser voir une dtermination chagrine et ferme.

[En marge: Alexandre s'occupe de nouer les rares alliances sur
lesquelles il peut compter dans le moment.]

[En marge: Envoi de M. de Suchtelen  Stockholm pour entamer avec
l'Angleterre des pourparlers longtemps diffrs.]

On n'avait pas encore pris d'engagement avec l'Angleterre, dans la
pense fortement arrte de se tenir libre, et de ne hasarder aucune
dmarche qui pt rendre la guerre invitable. Mais par l'intermdiaire
de la Sude, on avait entam des pourparlers indirects, qui
prparaient un rapprochement pour le moment o l'on n'aurait plus de
mnagements  garder. Ce moment tant venu, ou bien prs de venir,
puisque Napolon n'avait pas hsit  conclure ses alliances avec la
Prusse et l'Autriche, Alexandre fit partir M. de Suchtelen pour
Stockholm, afin de s'aboucher avec un agent anglais envoy dans cette
capitale, M. Thornton, et convenir avec lui non-seulement des
conditions de la paix avec l'Angleterre, mais de celles d'une alliance
offensive et dfensive, dans la vue d'une guerre  outrance contre la
France.

[En marge: Trait d'alliance avec la Sude sign le 5 avril 1812.]

[En marge: Communications au Danemark  la suite du trait d'alliance
avec la Sude.]

Il fallait, en se servant de la Sude comme intermdiaire, s'entendre
enfin avec elle sur ce qui la concernait, et opter entre son alliance
intime, ou son hostilit dclare, tant le prince Bernadotte, qui sans
tre revtu de l'autorit royale en exerait le pouvoir, tait devenu
pressant afin d'obtenir une rponse  ses propositions. La Russie
avait longtemps hsit  s'engager avec la cour de Stockholm, parce
qu'elle ne voulait pas tre lie encore, parce qu'elle considrait
comme trs-grave de dpouiller le Danemark au profit de la Sude,
parce qu'enfin elle n'avait pas confiance dans le caractre du nouveau
prince royal, car, fidle ou tratre envers son ancienne patrie, il
mritait galement qu'on se dfit de lui. Pourtant l'urgence avait
fait vanouir ces raisons. Des mnagements, il n'y avait plus  en
garder. Le Danemark n'tait plus  considrer, ds qu'il s'agissait
pour l'empire russe d'tre ou de n'tre pas, et quant aux relations
vritables de Bernadotte avec la France, l'occupation de la Pomranie
sudoise par les troupes du marchal Davout venait de les mettre dans
une complte vidence. En consquence le 5 avril (24 mars pour les
Russes), l'empereur Alexandre conclut un trait avec la cour de
Stockholm, par lequel il lui concdait l'objet ardent de ses voeux,
c'est--dire la Norvge. Par ce trait d'alliance, destin  rester
secret, les deux tats se garantissaient leurs possessions actuelles,
c'est--dire que la Sude garantissait la Finlande  la Russie, et
consacrait ainsi sa propre dpossession. En retour, la Russie
promettait  la Sude de l'aider  conqurir la Norvge dans le
prsent, et de l'aider galement  la conserver dans l'avenir. Pour
l'accomplissement des vues communes, la Sude devait runir une arme
de 30 mille hommes, et la Russie lui en prter une de 20; le prince
royal devait commander ces 50 mille soldats, envahir d'abord la
Norvge, puis cette opration, qu'on regardait comme facile,
consomme, descendre sur un point quelconque de l'Allemagne afin de
prendre l'arme franaise  revers. Il n'tait pas dit, mais entendu,
que les subsides et les troupes britanniques concourraient  cette
redoutable diversion. Quant au Danemark, si lestement spoli, on
devait faire auprs de lui une dmarche de courtoisie, l'avertir de ce
qui venait d'tre stipul, lui offrir de s'y prter moyennant un
ddommagement en Allemagne, qu'on ne dsignait pas, mais que la future
guerre ne pouvait manquer de procurer. Si le Danemark ne consentait
pas  une proposition prsente en de tels termes, on devait se mettre
immdiatement en guerre avec lui; et comme on pouvait douter de
l'effet d'un pareil trait sur l'opinion de l'Europe, peut-tre mme
sur celle de la Sude, qui tait honnte et amie de la France, on
convint, sans l'crire, que le cabinet sudois commencerait par
dclarer non pas son alliance avec la Russie, mais sa neutralit 
l'gard des puissances belligrantes. De la neutralit elle passerait
ensuite  l'tat de guerre contre la France. Ainsi fut mnage la
transition  cette infidlit, l'une des plus odieuses de l'histoire.

[En marge: Mission extraordinaire en Orient donne  l'amiral
Tchitchakoff, pour acclrer la paix avec les Turcs.]

[En marge: Instructions donnes  l'amiral Tchitchakoff pour toutes
les ventualits.]

La question la plus importante pour Alexandre, c'tait la paix avec
les Turcs. Sur la persistance qu'on mettait  exiger une partie de
leur territoire, les Turcs avaient rompu les ngociations et
recommenc les hostilits. La certitude d'une guerre prochaine de la
France avec la Russie avait t pour eux une raison dcisive de ne
rien cder. Nanmoins ils persistaient  ne pas devenir nos allis,
car le ressentiment de la conduite tenue  Tilsit n'tait point effac
chez eux, bien que la politique nouvelle de la France ft de nature 
les ddommager. Ils voulaient profiter de l'occasion pour sortir
indemnes de cette guerre, sans se mler de la querelle qui allait
s'engager entre des puissances qu'ils avaient alors l'imprvoyance de
har au mme degr. Rien ne pouvait tre plus malheureux pour la
Russie qu'une continuation d'hostilits contre les Turcs, car,
indpendamment d'une arme de 60 mille combattants prsents au
drapeau, ce qui n'en supposait gure moins de 100 mille  l'effectif,
elle tait oblige d'en avoir une autre de 40 mille, sous le gnral
Tormasof, pour lier ses forces du Danube avec celles de la Dwina et du
Dniper. Recouvrer la disponibilit de ces deux armes tait d'une
extrme importance, quelque plan de campagne qu'on adoptt. Les ttes
fermentaient autour d'Alexandre, et parmi les gnraux russes, et
parmi les officiers allemands qui avaient fui  sa cour pour se
soustraire  l'influence de Napolon. Les amateurs de chimres
prtendaient qu'on pouvait, avec les cent mille Russes qu'occupaient
les Turcs, envahir l'Illyrie et l'Italie, entraner l'Autriche, et
prparer peut-tre un bouleversement de l'empire franais, en revanche
de l'agression tente par Napolon contre la Russie. Ce rsultat tait
 leurs yeux presque certain, si on signait promptement la paix avec
les Turcs, et si on poussait le rapprochement avec eux jusqu' une
alliance. Les esprits plus pratiques pensaient que, sans aspirer  de
si vastes rsultats, cent mille hommes ramens du Danube sur la
Vistule, et ports dans le flanc des Franais, suffiraient pour
changer le destin de la guerre. Alexandre, qui  force de s'occuper de
combinaisons militaires, avait fini par se faire sur ce sujet des
ides justes, tait de ce dernier avis. Il avait auprs de lui un
homme dont les opinions presque librales, l'esprit brillant et vif,
lui plaisaient beaucoup, et lui faisaient esprer d'minents services,
c'tait l'amiral Tchitchakoff. Il jeta les yeux sur lui pour le
charger d'une mission importante en Orient, et le choix tait bien
entendu, car l'amiral tait propre en effet  la partie pratique comme
 la partie chimrique du rle qu'on l'appelait  jouer dans ces
contres. Alexandre lui donna le commandement immdiat de l'arme du
Danube, le commandement ventuel de l'arme du gnral Tormasof,
actuellement en Volhynie, le chargea de faire en Turquie ou la paix ou
la guerre, l'autorisa  se dpartir d'une portion des exigences
russes,  se contenter par exemple de la Bessarabie, en prenant le
Pruth pour frontire au lieu du Sereth,  ngocier  ce prix
non-seulement la paix, mais une alliance avec les Turcs,  les
brusquer au contraire s'il ne parvenait pas  les faire entrer dans la
politique russe,  fondre sur eux afin de leur arracher par un acte
vigoureux ce qu'on n'aurait pas obtenu par les ngociations, 
s'emparer peut-tre de Constantinople, et  revenir ensuite, avec ou
sans les Turcs, se jeter ou sur l'Empire franais par Laybach, ou sur
l'arme franaise par Lemberg et Varsovie. La brillante imagination,
le courage galement brillant de l'amiral, convenaient  ces rles si
divers et si aventureux.

[En marge: Arrive  Saint-Ptersbourg de M. Divoff, qui a rencontr
l'arme franaise au del d'Elbing.]

[En marge: Cette dernire nouvelle dtermine le dpart de l'empereur
Alexandre pour son quartier gnral.]

Au milieu de ces rsolutions, que des nouvelles arrivant  chaque
instant interrompaient ou prcipitaient, l'anxit allait croissant 
Saint-Ptersbourg, lorsqu'il survint tout  coup un employ de la
lgation russe, M. Divoff, expdi de Paris par le prince Kourakin,
pour raconter un incident fcheux et rcent. M. de Czernicheff, en
quittant Paris, avait imprudemment laiss dans son appartement une
lettre, compromettant de la manire la plus grave un employ du
ministre de la guerre, celui mme qui lui avait livr une partie des
secrets de la France. Cette lettre, remise aux mains de la police,
avait rvl toutes les menes au moyen desquelles M. de Czernicheff
tait parvenu  corrompre la fidlit des bureaux. Par suite des
recherches de la police, un des serviteurs de l'ambassade russe avait
t arrt, et refus au prince Kourakin, qui le rclamait vainement
au nom des privilges diplomatiques. Une instruction criminelle tait
commence, et tout annonait qu'il tomberait une ou plusieurs ttes
pour ce crime de trahison, qui  l'gard des agents franais
n'admettait ni excuse ni indulgence. Mais, chose plus grave encore, M.
Divoff, qui apportait les pices de cette dsagrable affaire, avait
rencontr les troupes du marchal Davout au del d'Elbing. Ce n'tait
pas le dossier dont il tait charg, quelque pnible qu'il ft, mais
le fait dont il apportait la nouvelle, et dont il avait t le tmoin
oculaire, qui causa  Saint-Ptersbourg une motion dcisive. Les
partisans anciens et ardents de la guerre, comme ses partisans rcents
et rsigns, prtendirent qu'Alexandre ne pouvait plus se dispenser de
se rendre  son quartier gnral, que c'tait tout au plus s'il
arriverait  temps pour y tre lorsque les Franais passeraient le
Nimen, qu'il ne devait donc pas diffrer davantage, que sa prsence
mme tait ncessaire pour prvenir des imprudences, car les gnraux
russes taient si anims  l'arme de Lithuanie, qu'ils taient
capables de se livrer  quelque dmarche imprudente qui ferait
vanouir les dernires chances de paix, s'il y en avait encore. M. de
Romanzoff voulut s'opposer  ce dpart, car laisser partir Alexandre
de Saint-Ptersbourg, c'tait forcer Napolon  partir de Paris, et
rendre la collision invitable. Mais il ne put l'emporter au milieu de
l'motion qui rgnait, et le dpart d'Alexandre pour le quartier
gnral fut instantanment rsolu. Ce qui contribua surtout 
prcipiter cette rsolution, ce fut tout  la fois le dsir de donner
une satisfaction au sentiment public, et le dsir aussi d'empcher les
gnraux de compromettre les dernires chances de la paix par quelque
acte irrparable. Alexandre n'eut point le temps de voir M. de
Lauriston, mais il lui fit tmoigner la plus grande estime pour sa
noble conduite, et ritrer l'assurance qu'il ne quittait pas sa
capitale pour commencer la guerre, mais au contraire pour la retarder,
s'il tait possible, affirmant une dernire fois que mme  son
quartier gnral il serait prt  ngocier sur les bases les plus
quitables et les plus modres.

[En marge: Dpart d'Alexandre le 21 avril.]

[En marge: Son motion et celle du peuple de la capitale.]

[En marge: Personnages qui accompagnent l'empereur Alexandre.]

[En marge: Communication de la cour d'Autriche  l'empereur Alexandre,
au moment o il quitte Saint-Ptersbourg.]

Le 21 avril au matin il se rendit  l'glise de Cazan pour assister 
l'office divin avec sa famille, puis il partit entour d'une
population nombreuse mue de sa propre motion et de celle qu'elle
apercevait sur le visage de son souverain. Il monta en voiture au
milieu des hourras, et se mit en route accompagn des personnages les
plus considrables de son gouvernement et de sa cour. On y comptait le
ministre de l'intrieur prince de Kotchoubey, le ministre de la police
Balachoff, le grand matre Tolstoy, M. de Nesselrode, le gnral
Pfuhl, Allemand qui enseignait  l'empereur la science de la guerre,
et enfin un Sudois expatri, fort ml aux intrigues du temps, le
comte d'Armsfeld. M. de Romanzoff devait quelques jours plus tard
rejoindre le cortge imprial pour se mettre  la tte des
ngociations, s'il arrivait qu'on ngocit. L'empereur, en se rendant
 Wilna, se proposait de s'arrter dans le chteau des Souboff, o il
allait en quelque sorte faire appel  tous les partis, en visitant une
famille fameuse par le rle qu'elle avait jou lors de la mort de Paul
Ier. Le gnral Benningsen, fameux au mme titre et  d'autres encore,
car il avait command l'arme russe avec gloire, devait s'y trouver
galement. Ainsi les sentiments les plus lgitimes taient immols en
cet instant  l'intrt commun de la patrie menace. Au moment mme de
son dpart, l'empereur reut une communication assez satisfaisante.
L'Autriche lui fit dire qu'il ne fallait prendre aucun ombrage du
trait d'alliance qu'elle venait de conclure avec la France, qu'elle
n'avait pu agir autrement, mais que les trente mille Autrichiens
envoys  la frontire de Gallicie y seraient plus observateurs
qu'agissants, et que la Russie, si elle n'entreprenait rien contre
l'Autriche, n'aurait pas grand'chose  craindre de ces trente mille
soldats[27]. Alexandre, qui du reste s'tait bien dout qu'il en
serait ainsi, hta son voyage en se dirigeant sur Wilna. M. de
Lauriston demeura seul  Saint-Ptersbourg, entour d'gards, mais de
silence, et attendant que sa cour le tirt de cette fausse position
par un ordre de dpart. Il ne voulait pas, en demandant ses
passe-ports, ajouter un nouveau signal de guerre  tous ceux qu'on
avait dj donns malgr lui.

          [Note 27: Je n'avance jamais des faits sans en tre assur,
          et je prends d'autant plus cette prcaution qu'ils sont plus
          graves. J'ai pu me procurer une correspondance, fort
          dveloppe et fort curieuse, entre l'empereur Alexandre et
          l'amiral Tchitchakoff pendant l'anne 1812. L'amiral
          Tchitchakoff avait toute la confiance de son matre et la
          mritait. J'ai trouv dans sa correspondance avec lui la
          preuve du fait que j'avance ici, et de plus l'indication
          claire et prcise des sentiments que je prte dans mon
          rcit, soit  l'empereur Alexandre, soit  sa cour. Il est
          de mon devoir d'ajouter que ce n'est point  la famille de
          l'amiral, dpositaire de ses papiers et tablie en France,
          que j'ai d la communication de ces lettres, qui sont pour
          l'histoire de la plus haute importance.]

[En marge: En apprenant le dpart de l'empereur Alexandre, Napolon se
dispose  quitter Paris.]

[En marge: L'arme franaise range tout entire sur la Vistule.]

Napolon n'attendait que le moment o Alexandre quitterait
Saint-Ptersbourg pour quitter lui-mme Paris. M. de Lauriston lui
avait mand les prparatifs du dpart avant le dpart mme, et il
avait pu prendre ainsi toutes ses dispositions. La principale avait
consist  prescrire un troisime mouvement  ses troupes, pour les
porter dfinitivement sur la ligne de la Vistule, o elles devaient
passer tout le mois de mai. Le marchal Davout tait dj sur la
Vistule, et l'avait mme dpasse pour s'avancer jusqu' Elbing.
Napolon lui ordonna, tout en continuant les oprations particulires
dont il tait charg relativement au matriel et  la navigation, de
se concentrer entre Marienwerder, Marienbourg, Elbing, les Prussiens
toujours en avant-garde jusqu'au Nimen. (Voir les cartes n{os} 36 et
37.) Il prescrivit au marchal Oudinot de se concentrer  Dantzig mme
pour former la gauche du marchal Davout,  Ney de s'tablir  Thorn
pour former sa droite, au prince Eugne de se porter  Plock sur la
Vistule avec les Bavarois et les Italiens, au roi Jrme de runir 
Varsovie les Polonais, les Saxons, les Westphaliens,  la garde de se
rassembler  Posen, aux Autrichiens d'tre prts  dboucher de la
Gallicie en Volhynie. Dans cette nouvelle position, l'arme devait
occuper la ligne de la Vistule, de la Bohme  la Baltique, et y
prsenter la masse formidable de cinq cent mille hommes, les rserves
non comprises, les Prussiens nous servant toujours d'avant-garde sur
la frontire russe, sans qu'on et  leur reprocher aucun acte
d'agression puisqu'ils taient chez eux. On pouvait de la sorte
attendre sans crainte les progrs de la vgtation dans le Nord, car
au premier mouvement des Russes on serait prt  leur barrer le
chemin, avant qu'ils eussent le temps de commettre la moindre
dvastation.

[En marge: Nouvelle dmarche pour empcher l'empereur Alexandre de
sortir de sa politique expectante.]

[En marge: Choix de M. de Narbonne pour la dmarche projete.]

[En marge: Instructions donnes  M. de Narbonne.]

Bien qu'on n'et plus  redouter de leur voir commencer brusquement
les hostilits, Napolon, plein du souvenir de 1807, se rappelant
qu'il n'avait jamais pu dans ces contres agir efficacement avant le
mois de juin, voulut se mnager avec encore plus de certitude toute la
dure du mois de mai, et eut recours pour y russir  de nouveaux
subterfuges, subterfuges qui devaient lui tre funestes, comme si la
Providence, rsolue de le punir de son imprudence politique en
confondant sa prudence militaire, l'avait pouss elle-mme  tout ce
qui devait le perdre, car c'tait le retard mme des oprations qui
allait tre l'une des principales causes des malheurs de cette
campagne. Napolon craignant qu'Alexandre, entour  l'arme des
caractres les plus ardents, n'ayant plus auprs de lui M. de
Lauriston pour contre-balancer leur influence, ne fint par prendre
l'initiative, rsolut de lui dpcher un nouvel envoy, qui pt lui
rpter les discours que M. de Lauriston lui avait tenus tant de fois,
et les lui redire sinon en un langage nouveau, du moins avec un
nouveau visage. Napolon avait sous la main un personnage des plus
propres  ce rle: c'tait M. de Narbonne, entr  son service en 1809
comme gouverneur de Raab, depuis employ comme ministre en Bavire, et
actuellement en mission  Berlin, o il y avait bien des choses 
faire supporter au malheureux roi de Prusse, dont on saccageait le
territoire en le traversant avec quelques centaines de mille hommes.
Napolon ordonna donc  M. de Narbonne de se rendre au quartier
gnral d'Alexandre pour complimenter ce prince, et, tout en vitant
des discussions trangres  sa mission, de lui tmoigner le dsir,
mme l'esprance d'une ngociation arme, qui aurait lieu sur le
Nimen entre les deux souverains, et aboutirait presque certainement
non pas  la guerre, mais au renouvellement de l'alliance entre les
deux empires. M. de Narbonne devait donner pour motif  sa mission la
volont de prvenir ou de rparer les fautes des gnraux, qui, par
impatience ou irrflexion, auraient pu se livrer  des actes agressifs
sans ordre de leur gouvernement. Si les Russes taient dans ce cas, M.
de Narbonne devait montrer la plus grande indulgence, et si, par
exemple, dans le dsir fort naturel de border le Nimen comme nous
bordions la Vistule, ils avaient envahi les petites portions du
territoire prussien qui aux environs de Memel formaient la rive
droite de ce fleuve, il devait considrer cette conduite de leur part
comme une prcaution militaire fort excusable, offrir de s'en entendre
 l'amiable, et entretenir Alexandre pendant vingt ou trente jours
dans l'ide et la confiance d'une ngociation, dont l'issue ne serait
pas la guerre. Il tait charg en outre de lui faire connatre la
circonstance diplomatique qui suit.

Napolon n'avait jamais commenc une seule de ses grandes guerres sans
dbuter par une espce de sommation pacifique adresse  l'Angleterre.
Il imagina d'agir de mme cette fois, d'envoyer un message au prince
rgent par la marine de Boulogne, et de lui proposer la paix aux
conditions suivantes. La France et l'Angleterre conserveraient ce
qu'elles avaient acquis jusqu' ce jour, sauf quelques arrangements
particuliers soit en Italie, soit en Espagne. En Italie, Murat
garderait Naples et renoncerait  la Sicile, qui serait l'apanage des
Bourbons de Naples. Dans la Pninsule, Joseph garderait l'Espagne,
mais laisserait le Portugal aux Bragance. C'tait, comme on doit s'en
souvenir, la paix propose par l'intermdiaire de M. de Labouchre au
marquis de Wellesley. Il n'y avait pas grande chance que la
proposition fut mme coute, mais c'tait une manifestation pacifique
qui pouvait tre d'un certain effet moral  la veille de la plus
terrible guerre de l'histoire, qui devait d'ailleurs fournir matire 
de nouveaux entretiens avec Alexandre. M. de Narbonne tait
spcialement charg d'en faire part  ce prince, et de lui donner
cette nouvelle preuve des dispositions amicales et conciliantes du
puissant empereur des Franais.

[Date en marge: Mai 1812.]

[En marge: Napolon, en expdiant M. de Narbonne, lui dit son
vritable secret, afin qu'il remplisse mieux le rle dont il est
charg.]

En chargeant M. de Narbonne de tenir un pareil langage, Napolon, du
reste, lui fit connatre  lui-mme la vrit tout entire, afin qu'il
remplt mieux sa mission. Il lui dclara qu'il ne s'agissait pas de
mnager une paix dont on ne voulait point, mais de gagner du temps,
pour diffrer d'un mois les oprations militaires, et lui recommanda,
comme il tait bon officier et bon observateur, de tout examiner
autour de lui, hommes et choses, soldats, gnraux et diplomates, afin
que l'tat-major de l'arme franaise pt tirer un utile parti des
lumires recueillies au quartier gnral russe. M. de Narbonne avait
ordre de quitter Berlin lettre reue. Il devait tre en route pour
Wilna ds les premiers jours de mai.

[En marge: Projet de sjour  Dresde pour y donner un grand spectacle
de puissance; rendez-vous assign  tous les souverains.]

Ces dernires prcautions prises, Napolon se disposa lui-mme 
partir. Son projet, en quittant Paris, tait de se rendre  Dresde,
d'y faire un sjour de deux ou trois semaines avant d'aller se mettre
 la tte de ses armes, d'y tenir une cour magnifique, et d'y donner
un spectacle de puissance que le monde n'avait jamais prsent
peut-tre, mme au temps de Charlemagne, de Csar et d'Alexandre.
L'empereur d'Autriche sollicitait l'autorisation d'y venir, pour voir
sa fille, et pour y mnager lui-mme le rle difficile qu'il aurait
bientt  jouer entre la France et la Russie. Le roi de Prusse
exprimait aussi le dsir d'y paratre, pour rclamer en faveur de son
peuple, que des milliers de soldats foulaient aux pieds. Quand de tels
souverains demandaient  visiter,  entretenir,  implorer le futur
vainqueur du monde, il n'est pas besoin de dire combien d'autres
invoquaient le mme honneur. L'empressement tait gnral, et
Napolon, qui voulait frapper son adversaire par le dploiement de sa
puissance politique autant que par le dploiement de sa puissance
militaire, accueillit toutes ces demandes, et donna en quelque sorte
rendez-vous  l'Europe entire  Dresde. L'Impratrice et sa cour
devaient l'y accompagner.

[En marge: Derniers prparatifs de dpart.]

[En marge: Taxe des grains dcrte avant de quitter Paris.]

[En marge: Pouvoirs laisss  l'archichancelier Cambacrs;
recommandation d'en user sans faiblesse.]

[En marge: Napolon quitte Paris le 9 mai 1812.]

Au moment de s'loigner, il se dcida, malgr les instances du prince
archichancelier,  une mesure administrative des plus violentes, et
qui,  l'chafaud prs, heureusement aussi antipathique  son coeur
qu' son esprit, rendait son gouvernement l'gal de tous les
gouvernements rvolutionnaires qui avaient prcd. Cette mesure fut
la taxe des bls. La disette avait continu de svir. Le bl se
vendait  60 et 70 francs l'hectolitre, prix qui serait exorbitant
aujourd'hui, mais qui l'tait bien plus en ce temps-l. La population
poussait le cri ordinaire de la faim, passion la plus lgitime et la
plus aveugle de toutes, et accusait d'accaparement les fermiers et les
commerants. Jusque-l Napolon s'tait born  verser sur le march
de Paris les grains de la rserve, ce qui, sans tre un acte de
violence, tait pourtant une manire d'carter l'action bienfaisante
du commerce en se substituant  lui. Mais le moyen tant devenu
insuffisant pour retenir les prix mme  Paris, o s'opraient
pourtant les versements de la rserve, Napolon ne rsista pas au
dsir d'empcher violemment cette chert excessive, et croyant pouvoir
agir avec le commerce comme avec l'Europe, par un acte de sa
toute-puissante volont, il dcida par plusieurs dcrets, rendus dans
les premiers jours de mai, que les prfets auraient le pouvoir
non-seulement de tarifer les bls suivant les circonstances locales,
mais de les amener forcment au march. Ainsi la veille mme du jour
o il partait pour une guerre insense, il essayait de violenter ce
qu'on n'a jamais pu violenter, le commerce, en lui imposant des prix
arbitraires. C'tait comme un tmoignage d'affection qu'il voulait
donner  ce peuple franais dont il allait conduire des milliers
d'enfants  la mort, triste tmoignage qui n'tait qu'une flatterie
vaine et funeste, pour apaiser les murmures que la faim et la
conscription faisaient lever jusqu' lui. Le 9 mai, aprs avoir
confi ses pouvoirs personnels  l'archichancelier Cambacrs, aprs
lui avoir recommand d'en user non pas fidlement, ce dont il ne
doutait point, mais nergiquement, ce dont il tait moins certain;
aprs lui avoir laiss pour garder sa femme, son fils et le centre de
l'Empire quelques centaines de vieux soldats de la garde impriale
incapables d'aucun service actif; aprs avoir rpt, non-seulement au
prince Cambacrs, mais  tous ceux qu'il eut occasion d'entretenir,
qu'il ne hasarderait rien dans cette guerre lointaine, qu'il agirait
avec lenteur, avec mesure, et qu'il accomplirait en deux campagnes,
mme en trois s'il le fallait, ce qu'il ne croirait pas sage de
vouloir faire en une; aprs leur avoir rpt ces assurances sans les
tranquilliser entirement, il partit pour Dresde avec l'Impratrice,
entour non plus de l'affection des peuples, mais de leur admiration,
de leur crainte, de leur soumission: dpart funeste, que nulle
rsistance ni des hommes ni des institutions n'avait pu empcher, car
pour les hommes, aucun n'tait capable de se faire couter, aucun mme
n'aurait os l'essayer; pour les institutions, il n'y en avait plus
qu'une seule, sa volont, celle qui le menait au Nimen et  Moscou!

Napolon s'tait fait prcder du prince Berthier pour l'expdition de
ses ordres militaires, et avait laiss en arrire M. le duc de Bassano
pour l'expdition de certaines affaires diplomatiques qui exigeaient
encore quelques soins. Il marchait accompagn de sa maison militaire
et de sa maison civile, avec un appareil que les souverains les plus
magnifiques n'avaient point surpass, sans en tre moins simple de sa
personne, moins accessible, comme il convenait  un homme
extraordinaire qui ne craignait jamais de se montrer aux autres
hommes, tout aussi sr d'agir sur eux par le prestige de son gnie que
par les pompes sans gales dont il tait environn.

[En marge: Arrive  Mayence.]

[En marge: Entrevue de Napolon avec le roi de Wurtemberg.]

[En marge: Curiosit et affluence des population allemandes.]

[En marge: Arrive  Dresde le 16 mai.]

Arriv le 11  Mayence, il employa la journe du 12  visiter les
ouvrages de la place,  donner des ordres, et commena le spectacle
des rceptions souveraines dans lesquelles devaient figurer, les uns
aprs les autres, la plupart des princes du continent. Il reut 
Mayence le grand-duc et la grande-duchesse de Hesse-Darmstadt, et le
prince d'Anhalt-Coethen. Le 13, la cour impriale franchit le Rhin,
s'arrta un instant  Aschaffenbourg, chez le prince primat, toujours
sincrement pris du gnie de Napolon et ne croyant pas l'tre de sa
puissance, rencontra ensuite dans la journe le roi de Wurtemberg, ce
fier souverain d'un petit tat, qui, par son caractre violent mais
indomptable, son esprit pntrant, s'tait attir de Napolon plus
d'gards que n'en avaient obtenu les plus grands monarques, et qui lui
faisait la politesse de se trouver sur son chemin, mais non la
flatterie de le suivre jusqu' Dresde. La cour impriale passa la nuit
 Wurzbourg chez le grand-duc de Wurzbourg, ancien grand-duc de
Toscane, oncle de l'Impratrice, prince excellent, conservant 
l'empereur Napolon l'amiti qu'il avait conue jadis en Italie pour
le gnral Bonaparte, amiti sincre, quoique intresse. Le lendemain
14, Napolon alla coucher  Bareuth, le 15  Plauen, traversant
l'Allemagne au milieu d'une affluence inoue des populations
germaniques, chez lesquelles la curiosit contre-balanait la haine.
Jamais, en effet, le potentat qu'elles dtestaient ne leur avait paru
entour de plus de prestige. On parlait avec une sorte de surprise et
de terreur des six cent mille hommes qui de toutes les parties de
l'Europe accouraient  sa voix; on lui prtait des projets bien
autrement extraordinaires que ceux qu'il avait conus; on disait qu'il
se rendait par la Russie dans l'Inde; on rpandait ainsi mille fables
cent fois plus folles encore que ses rsolutions vritables, et on
croyait presque  leur accomplissement, tant ses succs constants
avaient  son gard dcourag la haine d'esprer ce qu'elle dsirait.
De vastes bchers taient prpars sur les routes, et la nuit venue on
y mettait le feu, afin d'clairer sa marche, de sorte que l'motion de
la curiosit produisait presque les empressements de l'amour et de la
joie. Le 16 au matin, les bons souverains de la Saxe accoururent
jusqu' Freyberg au-devant de leur puissant alli, et le soir
rentrrent  ses cts dans la capitale de leur royaume.

[En marge: Rception  Dresde.]

Le lendemain 17, Napolon reut  son lever les officiers de sa
couronne, ceux de la couronne de Saxe, puis les princes allemands qui
l'avaient prcd ou suivi  Dresde. Il se montra courtois, mais haut,
et dut leur paratre enivr de sa puissance beaucoup plus qu'il ne
l'tait rellement, car en approchant du danger, certaines lueurs
avaient travers les profondeurs de son esprit, et il marchait  cette
nouvelle lutte moins convaincu qu'entran par ce courant de guerres
auquel il s'tait livr. Mais ses doutes taient courts, et
interrompaient  peine la confiance immense qu'il puisait dans la
constance de ses succs, dans l'tendue de ses forces, et dans la
conscience de son gnie. Poli avec les princes allemands, il ne se
montra tout  fait amical qu'avec le bon roi de Saxe, qu'il aimait et
dont il tait aim, qu'il avait arrach  une vie simple et droite
pour le jeter dans le torrent de ses propres aventures, et qu'il avait
achev de sduire en lui rendant, sous le titre de grand-duch de
Varsovie, la royaut de la Pologne, l'une des anciennes grandeurs de
sa famille, royaut qui devait s'accrotre encore si la guerre de 1812
tait heureuse. Cet excellent roi tait enchant, glorieux de son hte
illustre, et le montrait avec orgueil  ses sujets, qui oubliaient
presque leurs sentiments allemands au spectacle des splendeurs rendues
et promises  la famille rgnante de Saxe.

Napolon attendait  Dresde son beau-pre l'empereur d'Autriche et
l'impratrice sa belle-mre, issue par les femmes de la maison de
Modne, pouse en troisimes noces par l'empereur Franois II, mre
d'adoption pour Marie-Louise, princesse doue de beaucoup d'agrments,
mais vaine, altire, et dtestant les grandeurs qu'on l'avait invite
 venir voir. Elle avait obi, en se rendant  Dresde,  la politique
de son poux, et  sa propre curiosit.

[En marge: Arrive  Dresde de l'empereur d'Autriche.]

[En marge: Singulire situation de l'empereur d'Autriche  Dresde; son
inconsquence qui n'est pas une trahison.]

L'empereur et l'impratrice d'Autriche arrivrent  Dresde un jour
aprs Napolon et Marie-Louise, tout juste pour laisser  ceux-ci le
temps de prendre possession du palais du roi de Saxe. L'empereur
Franois qui aimait sa fille, et qui, sans oublier la politique de sa
maison, tait satisfait de retrouver cette fille heureuse, comble de
gloire et de soins par son poux, l'embrassa avec une vive
satisfaction. Il ouvrit presque franchement les bras  son gendre, et
vcut  Dresde dans une sorte d'inconsquence plus sincre et plus
frquente qu'on ne l'imagine, balanc entre le plaisir de voir sa
fille si grande et le chagrin de sentir l'Autriche si amoindrie,
flottant ainsi entre des sentiments divers sans chercher  s'en rendre
compte, promettant  Napolon son concours aprs avoir mand 
Alexandre que ce concours serait nul, se disant qu'aprs tout il avait
fait pour le mieux en se garantissant  la fois contre les succs de
l'un et de l'autre adversaire, croyant beaucoup plus cependant  ceux
de Napolon, et se disposant  en profiter par les conditions de son
trait d'alliance. Les mes sont en gnral si faibles et les esprits
si vacillants, que beaucoup d'hommes, mme honntes, vivent sans
remords dans des trahisons semblables, s'excusant  leurs yeux par la
ncessit d'une position fausse, souvent mme ne cherchant pas 
s'excuser, et sachant trs-bien chapper par l'irrflexion aux
reproches de leur conscience.

[En marge: L'empereur d'Autriche apporte en prsent  Napolon les
preuves de la noblesse des Bonaparte.]

L'empereur Franois avait prpar  sa fille un prsent singulier et
qui peignait parfaitement l'esprit de la cour d'Autriche. Un de ces
pauvres rudits dont il n'y a plus (il faut l'esprer) les pareils en
France, et dont il restait alors quelques-uns en Italie, savants qui
trouvent des gnalogies  qui les apprcie et les paye, avait
dcouvert que dans le moyen ge les Bonaparte avaient rgn  Trvise.
L'empereur Franois, aprs avoir ordonn ces recherches, en apportait
avec joie le rsultat  sa fille et  son gendre. Celui-ci en rit de
bon coeur, sauf  s'en servir dans certains moments; Marie-Louise
ajouta ce hochet  son incomparable grandeur, et les courtisans purent
dire que cette famille avait t destine de tout temps  rgner sur
les hommes.

[En marge: Soins dlicats de Napolon pour l'impratrice d'Autriche sa
belle-mre.]

L'impratrice d'Autriche, traite par Napolon avec des gards
dlicats, flatte de son accueil, jalouse parfois des magnificences de
sa belle-fille, mais ddommage par mille prsents qu'elle recevait
chaque jour, s'adoucit beaucoup, sauf  revenir bientt  son
dnigrement habituel lorsqu'elle serait de retour  Vienne. Napolon,
qui n'et cd le pas  aucun monarque au monde, le cda cette fois 
son beau-pre avec une dfrence toute filiale, et ne cessa de donner
le bras  sa belle-mre avec la courtoisie la plus empresse,  tel
point que l'empereur Franois fut ravi du rle qu'il jouait  Dresde,
comme si la maison d'Autriche et recouvr par ces procds quelque
chose de ce qu'elle avait perdu.

[En marge: Spectacle extraordinaire que prsente en ce moment la ville
de Dresde.]

On assista le premier jour  un somptueux banquet chez le roi de Saxe,
mais les jours suivants ce fut Napolon, dont la maison avait t
envoye  Dresde, qui runit chez lui les nombreux souverains venus 
sa rencontre, mme le roi de Saxe, qui, dans sa propre capitale,
semblait recevoir l'hospitalit au lieu de la donner. Une foule
immense remplissait Dresde, bien que Napolon et cart, pour
l'envoyer  Posen, tout ce qui tait purement militaire, jusqu' son
beau-frre Murat, jusqu' son frre Jrme, consigns l'un et l'autre
 leurs quartiers gnraux. Malgr cette prcaution, l'affluence des
princes, de leurs grands officiers, de leurs ministres, tait
extraordinaire. Napolon sortait-il  cheval ou en voiture, la foule
se pressait pour le voir, et il fallait que les grenadiers saxons, qui
seuls le gardaient en ce moment, accourussent pour prvenir les
accidents. Dans l'intrieur des appartements impriaux l'empressement
n'tait pas moins tumultueux. On se prcipitait au-devant de lui ds
qu'il paraissait: pour en tre remarqu, pour en obtenir une parole,
un regard, on se heurtait; puis s'apercevant que par trop d'impatience
on avait coudoy un suprieur, un premier ministre, un roi peut-tre,
on reculait avec respect, on s'excusait, et on recommenait  courir
encore aprs l'objet de toutes ces dmonstrations. Les plus minents
personnages politiques n'taient pas les moins prompts  se trouver
sur ses pas, car au dsir de se montrer auprs de lui, d'tre honors
de son entretien, se joignaient la curiosit, l'intrt de deviner
quelques-unes de ses intentions  la tournure de ses discours, ce qui
n'empchait pas, lorsqu'on tait hors de ce tumulte, lorsqu'on se
croyait garanti des oreilles indiscrtes, des bouches infidles, de se
demander si cette scne blouissante n'tait pas prs d'un tragique
dnoment, si dans les distances, dans les frimas que le conqurant
allait braver, il n'y aurait pas quelque chance d'tre dbarrass d'un
joug abhorr secrtement, quoique publiquement ador. Mais aprs
s'tre livr sans bruit  ses esprances, on tait bientt ramen  la
crainte,  la soumission, par le souvenir d'un bonheur constant; on
n'augurait alors, surtout en public, que des victoires, on dclarait
Napolon invincible, le czar atteint de folie; et si on ne pouvait
dire ces choses  Napolon, souvent difficile  aborder quoique
toujours poli, on allait les dire  M. de Bassano, qui tait rcemment
arriv  Dresde, et dont la vanit savourait avec dlices l'encens que
l'orgueil de Napolon trouvait insipide. Mais ces pompeuses
reprsentations n'taient qu'un voile jet sur une incessante activit
politique et militaire. Les mille courriers qui suivaient Napolon lui
apportaient d'innombrables affaires qu'il expdiait la nuit quand il
n'avait pas pu les expdier le jour.

[En marge: Pourparlers indispensables avant d'amener le roi de Prusse
 Dresde.]

[En marge: Souffrances des peuples de la Prusse fouls par le passage
des armes.]

[En marge: Enlvement de Spandau.]

[En marge: Renouvellement des terreurs du roi de Prusse.]

[En marge: Il voudrait voir Napolon, mais le voir  Potsdam.]

Il avait, notamment avec le roi de Prusse, appel  ce rendez-vous et
point encore arriv, des questions assez graves et assez dlicates 
traiter. Le cri des peuples allemands contre le passage des troupes
tait devenu gnral et violent. Napolon avait compt, pour nourrir
ses armes pendant leur marche, sur les denres que la Prusse s'tait
engage  fournir  un prix convenu. Mais ne voulant pas rvler la
direction de ses mouvements, il n'avait pas dit d'avance quels chemins
suivraient ses troupes, et elles taient rduites  dvorer o elles
passaient la subsistance des populations. Les soldats du marchal
Davout, toujours bien pourvus  l'avance, ceux du marchal Oudinot,
sortis  peine des mains du marchal Davout, avaient caus moins de
mal parce qu'ils avaient prouv moins de besoins. Au contraire ceux
du marchal Ney et du prince Eugne, venant de plus loin, ayant dj
beaucoup souffert, et comptant dans leurs rangs un grand nombre
d'Allemands, s'taient trs-mal conduits. Les Wurtembergeois dans le
corps du marchal Ney, les Bavarois dans celui du prince Eugne,
avaient excit des cris de douleur sur leur route, s'inquitant peu
d'encourir une rprobation qui devait s'adresser aux Franais plus
qu' eux. Une circonstance plus grave encore s'tait produite.
Napolon, bien qu'il et sur l'Oder Stettin, Custrin, Glogau, et sur
l'Elbe Magdebourg et Hambourg, voulait avoir entre dans Spandau
surtout  cause de Berlin dont cette forteresse tait la proche
voisine. Il lui fallait aussi Pillau qui tait la clef du
Frische-Haff, belle mer intrieure, au moyen de laquelle on pouvait
aller par eau de Dantzig  Koenigsberg sans rencontrer les Anglais. On
avait  peine parl de ces places dans le trait d'alliance, mais on
avait dit que la Prusse n'y aurait que des vtrans, et que la France
pourrait y dposer son matriel de guerre. On s'tait servi de ces
stipulations insidieuses pour s'emparer de Spandau et de Pillau. On y
avait d'abord introduit avec du matriel des artilleurs franais pour
le garder, et bientt des bataillons d'infanterie. L'motion avait t
vive  Berlin, et toute l'adresse de M. de Narbonne, qui s'tait
occup de ces affaires avant de partir pour Wilna, n'avait pas suffi
pour calmer le roi de Prusse et M. de Hardenberg. Ceux-ci taient
revenus l'un et l'autre  leurs terreurs accoutumes. Le roi voulait
voir Napolon  quelque prix que ce ft, mais ce prince, toujours
triste depuis ses malheurs, dtestant les ftes et l'clat, croyant
lire dans tous les regards une offensante piti,  peine  l'aise chez
lui, plus mal  l'aise chez les autres, aurait dsir recevoir
Napolon  Potsdam, plutt que d'aller au milieu des pompes de Dresde
lui apporter ses craintes, ses chagrins, ses pressantes questions.
Nanmoins tenant  s'aboucher avec lui, n'importe o, pour se rassurer
sur ses intentions, pour lui faire entendre le cri des peuples, il
tait rsign  se rendre  Dresde, s'il le fallait absolument, et il
avait envoy M. de Hatzfeld auprs de Napolon pour s'expliquer avec
lui sur ce sujet. M. de Hatzfeld tait ce grand seigneur prussien que
Napolon avait failli faire fusiller en 1806, et que depuis il avait
pris en singulire faveur (ce qui prouve, indpendamment de raisons
plus hautes, qu'il ne faut pas se hter de faire fusiller les gens);
il venait exposer  Napolon les perplexits de son souverain.

[En marge: Il est convenu qu'il le verra  Dresde.]

Napolon le reut bien, et le rassura autant qu'il put; mais ne se
souciant ni d'entendre de trop prs les plaintes des Prussiens, ni de
perdre son temps  faire un long dtour, voulant surtout complter la
grande scne qu'il donnait  Dresde par la prsence du roi de Prusse,
il fit dire au roi que Potsdam n'tait pas sur sa route, qu'il lui
tait impossible d'y passer, et qu'il tenait beaucoup  l'entretenir 
Dresde mme. Ce dsir tait un ordre, qui fut transmis sur-le-champ au
roi Frdric-Guillaume.

[En marge: Nouvelles que M. de Bassano apporte  Dresde en arrivant.]

M. de Bassano, en arrivant  Dresde, y avait apport d'autres affaires
non moins graves, d'abord la rponse de l'Angleterre au dernier
message pacifique de la France, secondement le rcit d'une dmarche
fort singulire et fort imprvue du prince Kourakin. Le ministre
anglais avait accueilli avec moins de hauteur que d'ordinaire cette
nouvelle proposition de paix, il l'avait accueillie en cabinet que la
lutte a fatigu, mais que l'exprience a rendu incrdule.
L'attribution de la Sicile  la maison de Bourbon, du Portugal  la
maison de Bragance, lui aurait suffi, malgr tous les autres
changements oprs en Europe, si on avait ajout  ces concessions la
restitution de la couronne d'Espagne  Ferdinand VII, non que le
gouvernement britannique tnt beaucoup au prisonnier de Valenay, mais
parce que le public de Londres, pris des Espagnols, ne voulait pas
les abandonner. Il y avait donc un commencement de rapprochement dans
les donnes des deux puissances, mais, indpendamment de l'obstacle
toujours entier et toujours insurmontable de la couronne d'Espagne,
le cabinet anglais n'avait point paru croire que la proposition de
paix ft srieuse, tout en l'accueillant plus poliment que de coutume.

[En marge: Demande de passe-ports faite  l'improviste par le prince
Kourakin.]

[En marge: M. de Bassano dcide le prince  la reprendre.]

[En marge: Napolon, inquiet sur les dispositions que semble supposer
la conduite du prince Kourakin, ordonne une nouvelle dmarche  M. de
Lauriston, toujours pour empcher les Russes de prendre l'initiative.]

Cette rponse de l'Angleterre  nos ouvertures n'avait pas du reste
plus d'importance que les ouvertures elles-mmes, mais la dernire
dmarche du prince Kourakin affecta bien autrement Napolon.
Constamment proccup du soin de diffrer les hostilits jusqu'au mois
de juin, afin de laisser pousser l'herbe et reposer ses troupes une
vingtaine de jours sur la Vistule, il n'avait pas cess d'apprhender,
malgr toutes ses prcautions, une brusque initiative des Russes. Or,
la dmarche du prince Kourakin tait de nature  le confirmer dans ses
craintes. Ce prince, fastueux et doux, fort attach  la paix, et
ayant travaill sans relche  la conserver, venait cependant,  la
veille mme du dpart de M. de Bassano, de demander ses passe-ports.
Ses motifs, alors assez difficiles  dmler, n'taient autres que les
suivants. D'abord on avait refus de lui rendre le domestique de
l'ambassade compromis dans l'affaire du commis de la guerre; le commis
avait t jug, convaincu, et fusill; le domestique tait dtenu;
ensuite on n'avait pas daign discuter les propositions apportes par
M. de Serdobin, parce qu'on ne voulait pas s'expliquer, et parce que
la condition de rtrograder au moins sur l'Oder dplaisait
souverainement. Le prince Kourakin, susceptible, quoique assez
conciliant, prenant ces refus et ce silence pour un ddain qui lui
tait personnel, croyant qu'au point o en taient les choses il
serait expos  Paris  des traitements tous les jours plus
humiliants, avait, sans ordre de son gouvernement, demand ses
passe-ports. M. de Bassano s'tait attach  lui montrer tout ce
qu'une pareille dmarche prsentait de grave, lui avait expliqu le
refus de rendre le domestique rclam par la nature des inculpations
diriges contre ce domestique, le refus de ngocier sur les bases
qu'avait apportes M. de Serdobin par ce qu'avait d'inadmissible la
proposition d'un mouvement rtrograde, et tait ainsi parvenu  lui
faire retirer ou suspendre la demande de ses passe-ports. Mais restait
le fait de cette demande inexplicable, et Napolon tenait tellement 
son plan, que le moindre doute sur l'excution de ce plan le
remplissait d'inquitude. Ses troupes se reposaient sur la Vistule
depuis les premiers jours de mai. Il persistait dans son projet de les
y laisser jusqu'aux approches de juin, puis d'employer quinze jours 
les porter sur le Nimen, et de commencer ainsi les hostilits  la
mi-juin. Craignant qu'Alexandre ne ft pas assez contenu depuis qu'il
n'avait plus M. de Lauriston  ses cts, ne comptant pas assez sur
l'influence de M. de Narbonne, il imagina, mme aprs toutes les
dmarches qu'il avait dj ordonnes, une dmarche nouvelle pour parer
au danger qu'il redoutait. M. de Lauriston tait rest 
Saint-Ptersbourg, comme M. de Kourakin  Paris, depuis le dpart des
deux empereurs. M. de Lauriston, quoique toujours trait avec gards,
ne voyait personne, rencontrait quelquefois M. de Soltikoff, charg
des relations extrieures en l'absence du chancelier, mais le
rencontrait pour ne rien dire, et ne rien entendre. Napolon lui
expdia le 20 mai l'ordre de demander  se rendre sur-le-champ 
Wilna, auprs de la personne du czar, pour des communications
importantes qu'il ne pouvait faire qu' lui seul, ou  son chancelier;
de se transporter ensuite  Wilna, de voir Alexandre et M. de
Romanzoff, de les instruire de la demande de passe-ports prsente par
le prince Kourakin, de se rcrier beaucoup sur une dmarche si
brusquement hostile, de se rcrier galement sur la condition apporte
par M. de Serdobin, et consistant  exiger avant toute ngociation
l'vacuation immdiate de la Vieille-Prusse (la supposition tait fort
exagre, car l'vacuation devait suivre, et non prcder les
ngociations); de dclarer qu' aucune poque, aprs Austerlitz, aprs
Friedland, Napolon n'avait impos au czar vaincu une condition aussi
dshonorante; de s'informer enfin si dcidment on voulait avoir la
guerre, si on voulait la rendre invitable et violente en portant
atteinte  l'honneur d'un adversaire qui ne comptait pas la faiblesse
parmi ses dfauts, ni l'humilit parmi ses qualits. Si M. de
Lauriston n'obtenait pas la permission de pntrer jusqu' l'empereur
Alexandre, ce qui serait rigoureux, car un ambassadeur peut toujours
prtendre  s'approcher du souverain auprs duquel il est accrdit,
il devait prendre ses passe-ports. Mais ces nouvelles communications
transmises  Wilna, devant provoquer des rponses de Wilna 
Saint-Ptersbourg, ne pouvaient manquer d'exiger du temps, et comme il
s'agissait de gagner seulement quinze  vingt jours, il tait  croire
qu'on y russirait. M. de Lauriston, s'il obtenait la permission de
se rendre  Wilna, avait ordre de tout observer avec ses yeux fort
exercs de militaire, d'expdier mme chaque jour des courriers bien
choisis pour le quartier gnral franais, car, ajoutait Napolon,
dans ce moment d'hostilits imminentes, o toutes les communications
deviennent plus difficiles qu'en guerre mme, un courrier intelligent
qui vient de traverser les avant-postes est le meilleur des
informateurs.

[En marge: Quelques nouvelles de Sude et de Turquie.]

D'autres affaires attirrent encore l'attention de Napolon au milieu
des ftes de Dresde. La Sude, la Turquie, avaient en effet de quoi
l'occuper. On avait reu de Stockholm de nouvelles communications qui
paraissaient venir du prince royal; elles taient de nature  faire
supposer qu'il tait possible de le ramener, et Napolon, qui ne se
figurait pas  quel point la haine avait pntr dans ce coeur,  quel
point l'ambition des Sudois s'tait dtourne de la Finlande vers la
Norvge, et qui d'ailleurs ignorait le trait secret du 5 avril,
n'tait pas loin d'esprer une diversion opre sur le flanc des
Russes par trente ou quarante mille Sudois. Aussi attendait-il avec
impatience M. Signeul, plusieurs fois annonc, mais point encore
arriv.

Les nouvelles de Turquie semblaient lui promettre une autre diversion
galement trs-importante. Il en tait sous le rapport des
informations, aux vnements qui avaient fait envoyer l'amiral
Tchitchakoff sur le bas Danube, c'est--dire au refus des Turcs de
traiter, et  la reprise des hostilits contre les Russes. De plus,
les Turcs se croyant tromps par tout le monde, et voulant tromper
tout le monde  leur tour, n'avaient pas dit qu'en refusant la
Moldavie et la Valachie, ils taient prts cependant pour avoir la
paix  sacrifier la Bessarabie, et afin d'engager les Franais 
entrer immdiatement en campagne, ils leur promettaient leur alliance,
qu'ils taient bien dcids  ne jamais accorder. Napolon, qui avait
nomm, en quittant Paris, le gnral Androssy, personnage instruit et
grave, son ambassadeur  Constantinople, lui fit expdier de
pressantes instructions pour conclure dfinitivement l'alliance avec
les Turcs, en leur annonant qu' l'arrive de ces nouvelles
instructions les hostilits seraient commences. Il se flatta donc que
menant dj les Prussiens et les Autrichiens avec lui contre les
Russes, il parviendrait aussi  jeter dans leurs flancs les Sudois
d'un ct, les Turcs de l'autre.

[En marge: Ncessit d'arrter ses ides sur l'avenir de la Pologne,
en commenant la nouvelle guerre de Russie.]

[En marge: Difficults qui s'offrent  l'esprit de Napolon lorsqu'il
songe  reconstituer la Pologne.]

[En marge: L'arme polonaise vritable foyer des sentiments
patriotiques polonais.]

[En marge: Sa distribution et son parpillement dans les divers corps
de l'arme franaise.]

[En marge: Former une vaste arme polonaise tait le plus sr moyen de
reconstituer la Pologne.]

[En marge: Dpense qu'aurait entrane cette formation, et difficult
d'y pourvoir.]

Restait  rgler, avant de s'enfoncer dans les rgions
septentrionales, l'importante affaire de la Pologne, au sujet de
laquelle la prsente guerre semblait engage. Si jamais occasion avait
paru opportune pour revenir sur l'acte odieux et impolitique du
partage de la Pologne, que le grand Frdric avait eu l'audace de
concevoir, que Marie-Thrse avait eu la faiblesse de consentir, et
Catherine l'adresse de se faire proposer, c'tait celle assurment o
le plus grand des guerriers modernes, n'ayant plus  compter avec les
copartageants de la Pologne, ayant arrach  la Prusse la part qu'elle
avait eue jadis, et pouvant payer  l'Autriche celle qui lui
appartenait encore, marchait contre la Russie  la tte de six cent
mille soldats. Une de ces batailles comme il en avait gagn dans les
champs d'Austerlitz, d'Ina, de Friedland, paraissait en ce moment
devoir suffire. Aussi tout le monde s'attendait  voir reconstituer la
Pologne, et pensait mme que c'tait l le motif qui mettait encore
une fois les armes aux mains de Napolon. On se trompait, comme ce
rcit a d le prouver; mais pouss  cette nouvelle guerre par
l'entranement de sa destine et de son caractre, que pouvait-il
faire en se portant au del de la Vistule et du Nimen, s'il
n'essayait pas de reconstituer la Pologne?  quoi employer, en effet,
ces provinces qu'une guerre heureuse devait bientt lui soumettre, si
ce n'est  ce noble usage? Il allait conqurir, tout l'annonait au
moins, la Lithuanie et la Volhynie, il pouvait acheter la Gallicie,
n'tait-il pas naturel de les joindre au grand-duch de Varsovie pour
les constituer en royaume? Sans tre l'un de ces politiques
systmatiques pour lesquels la restauration de la Pologne est le grand
but que devraient poursuivre sans relche les nations europennes,
Napolon, amen de nouveau  combattre la Russie, avait admis le
projet de cette restauration comme la suite naturelle de la guerre
qu'il tait sur le point d'entreprendre. Malheureusement son bon sens,
qui, dans ses entreprises tmraires, le poursuivait comme une sorte
de remords, lui laissait peu esprer le succs de cette oeuvre
rparatrice. Dans sa premire campagne de 1807, il avait trouv de
l'enthousiasme  Posen,  Cracovie,  Varsovie surtout, et dans
quelques autres grandes villes, foyers ordinaires des sentiments
nationaux, mais nulle part il n'avait remarqu cet lan universel et
irrsistible qui aurait pu rendre praticable une reconstitution
nationale. Et les choses n'taient pas en 1812 sensiblement changes!
La haute noblesse tait partage, la petite ruine, le peuple
pniblement occup  lutter contre la misre: personne en tout cas ne
comptait assez compltement sur le succs pour se livrer corps et me
 la nouvelle entreprise. Ajoutez, comme circonstance aggravante, que
le blocus continental, onreux surtout en Pologne, avait peu attach
les intrts du pays  la France, et entirement alin les juifs, qui
dans une guerre auraient pu tre d'une grande utilit  cause de leurs
ressources commerciales. La ferveur des sentiments polonais se
rencontrait presque exclusivement dans l'arme, dont une partie avait
combattu avec nous en Italie, en Allemagne, en Espagne, dont l'autre,
forme sous le prince Poniatowski, mais toujours  notre cole,
s'tait illustre en 1809 dans la dfense du grand-duch. Toutes deux
en effet taient remplies d'une noble ardeur. Le corps qui avait t
confi au prince Poniatowski tait d'environ 36 mille hommes. On en
avait runi neuf  dix mille en une division, qui, sous le
commandement du gnral Grandjean, servait dans le corps du marchal
Davout, et un nombre  peu prs gal dans une autre division, qui,
sous le gnral Girard, servait dans le corps de rserve du marchal
Victor. Enfin il arrivait d'Espagne, sous le titre de lgion de la
Vistule, trois rgiments excellents, que Napolon voulait placer dans
sa garde. C'tait, avec quelques dpts rpandus  Dantzig,  Modlin,
 Varsovie, avec plusieurs rgiments de lanciers polonais, un total
d'environ 70 mille hommes, dignes compagnons des Franais, les aimant,
en tant aims, et poussant jusqu' la rage la haine des Russes. La
vraie Pologne tait l; elle tait aussi dans la grande et patriotique
ville de Varsovie, et dans deux ou trois autres villes du grand-duch,
dont il tait facile de rveiller l'enthousiasme. Mais soulever toute
la nation par une commotion gnrale, subite, lectrique, qui aurait
pu produire des prodiges, Napolon ne s'en flattait gure en se
reportant  l'anne 1807, o malgr le prestige de la nouveaut et
l'entranement d'esprances alors indfinies, le rsultat avait t si
restreint. Ne se promettant pas des Polonais tout ce qu'il aurait eu
besoin d'en obtenir, il ne voulait pas leur promettre tout ce qu'ils
auraient pu dsirer, et n'entendait par exemple s'engager  exiger de
la Russie leur rtablissement en corps de nation, que dans le cas o
ils l'aideraient  la vaincre compltement. Sur quoi il comptait le
plus, c'tait sur la possibilit de dvelopper l'arme polonaise, de
la porter  150 mille hommes, peut-tre  200 mille, et  refaire
ainsi la nation par l'arme. La chose tait praticable en effet, car
la vaillante race des Polonais pouvait encore fournir dans la petite
noblesse d'excellents officiers, dans le peuple d'excellents soldats,
et en nombre trs-considrable, mais  une condition cependant, c'est
qu'on ferait pour la Pologne, qui tait ruine, les frais de cette
organisation. Il fallait pour cela dpenser cinquante, peut-tre cent
millions, runir en un seul corps tout ce qu'on avait de Polonais, au
lieu de les disperser dans l'immensit de l'arme franaise, et
employer une campagne entire  y fondre cent vingt mille recrues,
leves de la Vistule au Nimen. Par malheur il n'tait gure probable
que Napolon voult, en venant si loin, borner son rle  celui
d'instructeur des Polonais, et surtout dpenser  cet usage une telle
partie de ses conomies. N'ayant pas les puissantes ressources du
crdit, ne se procurant des moyens financiers qu' force d'ordre,
ayant d'immenses armes  nourrir, il tait devenu presque avare. On
l'avait vu refuser  son frre Joseph des sommes qui auraient
infiniment facilit la pacification de l'Espagne, se quereller
aigrement avec Murat, avec Jrme, avec Louis, pour des rglements de
compte dont l'importance ne semblait pas le mriter; et on peut dire
qu'il tait aussi prodigue du sang de ses peuples qu'conome de leur
argent, sachant bien qu'ils tiennent  l'un presque autant qu'
l'autre. Il tait donc douteux qu'il ft pour la reconstitution de la
Pologne le principal effort, celui de dpenser de l'argent, effort qui
et t le plus efficace, car lorsqu'on a fait une arme, on a presque
fait une nation.

[En marge: Projet moyen imagin par Napolon relativement  la
Pologne.]

[En marge: Ide d'envoyer un grand personnage  Varsovie, et choix
pour ce rle du prince de Talleyrand.]

[En marge: Ce choix abandonn par la faute de M. de Talleyrand.]

[En marge: Choix de M. de Pradt pour l'ambassade de Varsovie.]

[En marge: Instructions verbales donnes par Napolon  M. de Pradt.]

[En marge: Dpart de M. de Pradt pour Varsovie.]

Napolon, sans beaucoup attendre de la Pologne, se flattait cependant
qu'on pourrait, au bruit d'une si vaste expdition, entreprise en
apparence pour elle seule, exciter dans son sein un lan patriotique,
et en obtenir au moins des soldats et de l'argent. Il tait donc
rsolu  ne rien ngliger pour provoquer cet lan, une chose toutefois
excepte, celle de s'engager irrvocablement dans une lutte  mort
contre la Russie,  moins que la Pologne n'accomplt des prodiges;
car, tout en se lanant dans cette guerre, son bon sens,
malheureusement tardif, lui disait dj, et trop peut-tre, qu'il ne
fallait pas la rendre implacable. Il aimait  penser qu'un coup
brillant comme Austerlitz, Ina ou Friedland, pourrait mettre
l'empereur Alexandre  ses pieds, et lui procurer prochainement la
paix continentale et maritime. Ce n'tait pas, comme on l'a dit
quelquefois, la libert des Polonais qu'il craignait, car la libert
commenait  ne plus lui faire peur, depuis qu'il l'avait si bien
touffe en France. Mais l'engagement de ne signer qu'une paix
triomphale, comme il l'aurait fallu pour obtenir de la Russie et de
l'Autriche le rtablissement de la Pologne, tait un engagement qu'il
ne voulait prendre avec personne, parce que la fortune ne l'avait pas
pris avec lui. Dans ces dispositions quelque peu incertaines, et qui
malheureusement pouvaient en produire de semblables chez les Polonais,
il avait rsolu de choisir un homme considrable pour l'envoyer 
Varsovie  titre d'ambassadeur, ce qui tait, du reste, une premire
dclaration assez claire qu'il voyait dans le grand-duch de Varsovie
un tat nouveau, non plus simplement annex  la Saxe, mais existant
par lui-mme, et pouvant devenir l'ancien royaume de Pologne. Ce
personnage devait diriger les Polonais, les pousser  se confdrer, 
se lever en masse,  former une dite gnrale et des ditines, 
doubler,  tripler l'arme du prince Poniatowski,  expdier dans
toutes les provinces les plus anciennement dtaches de la Pologne,
comme la Lithuanie et la Volhynie, des missaires pour les exciter au
mme mouvement, en ajournant toutefois de semblables menes en
Gallicie,  cause de l'Autriche dont il fallait mnager l'alliance.
Cet ambassadeur, charg de reconstituer l'ancienne Pologne, devait
tre un personnage considrable, aussi propre  inspirer la prudence
que la hardiesse, capable de prendre un grand ascendant, et par son
nom seul indiquant l'importance de l'entreprise qu'il tait charg de
diriger. Pour cette difficile mission, Napolon avait song  M. de
Talleyrand, et bien que ce personnage nonchalant et railleur manqut
un peu de chaleur pour un tel rle, il tait parfaitement choisi, car,
indpendamment de ce qu'en sa vie il avait t tout, mme
rvolutionnaire, et pouvait l'tre encore, il avait un art de flatter
les passions, une dextrit  les manier, une grandeur personnelle,
qui en auraient fait en ce moment le vrai restaurateur de la Pologne,
si elle avait pu tre restaure.  toutes ces aptitudes se joignait
chez lui une convenance qui n'tait pas  ddaigner, c'tait d'tre le
confident, le favori jusqu' l'infidlit de la cour de Vienne, et ds
lors il devait moins qu'un autre inquiter cette cour dans
l'accomplissement d'une tche dlicate surtout  cause d'elle. Mais
c'est par ce ct mme que le projet choua, car, avec une sorte
d'impatience peu digne de lui, il commit sur ce sujet  Vienne, soit
pour se faire valoir, soit pour se faire agrer, des indiscrtions qui
dplurent singulirement  Napolon, rveillrent en lui de nouvelles
dfiances, et le portrent ainsi  se priver d'un instrument prcieux.
Il renona donc  M. de Talleyrand, et arriv  Dresde, cherchant
autour de lui quelqu'un  envoyer  Varsovie, arrta son choix sur un
archevque, car un prtre convenait assez  la catholique Pologne. Cet
archevque fut celui de Malines, M. de Pradt. Il aurait t difficile
de choisir un homme qui et plus d'esprit et moins de conduite. Sans
suite, sans tact, sans l'art de se mouvoir au milieu des partis, sans
aucune des connaissances administratives dont il aurait fallu aider
les Polonais, capable uniquement de saillies tincelantes, de plus
assez peureux, il ne pouvait qu'ajouter  la confusion d'un
soulvement patriotique la propre confusion de son esprit. Mais
Napolon, trs-restreint dans ses choix en fait d'hommes  employer
dans un pays libre, trouvant sous sa main M. de Pradt, parce qu'il
avait amen avec lui son aumnerie, fit brusquement appeler ce prlat,
lui annona sa mission, lui en traa la marche et le but d'un ton bref
et imprieux, et du reste avec une parfaite sincrit.--Il allait,
disait-il, essayer de ramener  moins de grandeur,  moins d'ambition,
 moins d'orgueil, le colosse russe, sans avoir toutefois la
prtention de le dtruire. Avec de telles intentions, refaire la
Pologne tait une chose indique, mais  la condition que la Pologne
concourrait fortement  se refaire elle-mme, et lui fournirait les
moyens de vaincre la Russie, de la vaincre assez compltement pour
qu'elle ft oblige de consentir  une pareille entreprise. Par quels
moyens russirait-il  battre une puissance qui avait l'immensit de
l'espace pour refuge, et qui ne perdait pas grand'chose en livrant du
territoire, puisque c'tait du territoire sans culture et sans
habitants, il n'avait pas  le dire, et il n'tait pas mme
dfinitivement fix sur la manire de s'y prendre. Peut-tre il
frapperait un coup crasant, et terminerait la guerre en quelques
mois. Mais cela n'tait possible que si l'ennemi s'offrait d'assez
prs pour qu'on pt l'atteindre au coeur. Si la chance se prsentait
moins favorable, il s'tablirait aux limites de la Vieille-Pologne,
s'occuperait d'organiser celle-ci, lui demanderait deux cent mille
hommes, en ajouterait cent mille des siens, et leur laisserait le soin
d'puiser la constance et les moyens de la Russie. Dans tous les cas,
et surtout dans le dernier, il fallait que la Pologne montrt un grand
lan, qu'elle donnt son sang en abondance, car la France ne pouvait
pas avec le sien seulement lui rendre la vie. De plus, il fallait avec
beaucoup d'lan beaucoup de prudence  l'gard de l'Autriche,
propritaire de la Gallicie, et mdiocrement dispose  s'en
dessaisir, se conduire par consquent avec autant de mesure que de
hardiesse, sans quoi on ferait chouer l'entreprise au dbut mme.
Mais par-dessus tout il fallait un entier dvouement de la part de la
Pologne, car les efforts qu'il ferait pour elle seraient toujours
proportionns  ceux qu'elle ferait pour elle-mme.--Partez, monsieur
l'archevque, ajouta Napolon, partez sur-le-champ, dpensez beaucoup,
animez tous les coeurs, mettez la Pologne  cheval sans me brouiller
avec l'Autriche, et vous aurez bien compris et bien rempli votre
mission.--Cela dit, il congdia l'archevque sans lui laisser le temps
d'lever des objections, que du reste il ne songeait gure  opposer,
bien qu'il s'en soit vant depuis. L'archevque partit,  la fois
effray et bloui de sa tche, car il avait l'ambition d'tre dans
son temps l'un de ces grands politiques dont le clerg a fourni jadis
de si imposants modles; mais il n'avait ni la patience ni le courage
des rles qu'il entreprenait, et en avait dgot et peur ds qu'il les
avait commencs. On lui annona de riches appointements, et on lui
ordonna de se mettre sur-le-champ en route pour Varsovie. Sa
nomination avait t si brusque, qu'il n'avait  sa disposition aucune
des choses qu'il lui aurait fallu pour donner de l'clat  une
ambassade: il emprunta de l'argent, des domestiques, des secrtaires,
et s'achemina vers sa destination.

[En marge: Dispositions peu favorables de l'Autriche  l'gard du
rtablissement de la Pologne.]

L'ordre qu'il avait reu de mnager l'Autriche, tout en travaillant 
exalter l'esprit des Polonais, tait fort appropri  la difficult du
moment. En effet l'Autriche, qu'on avait actuellement sous la main,
puisqu'on possdait  Dresde l'empereur et son ministre dirigeant, ne
se montrait gure empresse  concourir  la reconstitution de la
Pologne. Elle y avait cependant un grand intrt, et la chose, pour la
premire fois, pour la dernire peut-tre, tait possible; de plus, la
Prusse et la Russie y avaient perdu, et devaient y perdre plus qu'elle
en territoire; l'Illyrie enfin tait un beau prix de la Gallicie. Mais
alors, opprime par Napolon, il tait naturel que l'Autriche ft peu
occupe de se crer des barrires contre la Russie; d'ailleurs elle se
dfiait de la compensation qu'on lui destinait. Effectivement,
Napolon, qui lui faisait esprer l'Illyrie, pourrait bien lui prendre
la Gallicie, et puis ne lui restituer en Illyrie que des lambeaux qui
seraient loin de la ddommager. Elle avait t si maltraite dans les
arrangements du sicle, surtout lorsque Napolon en avait t
l'auteur, qu'elle n'avait nulle envie d'tre encore amene  traiter
avec lui des questions de territoire. Son langage tait donc sur ce
sujet froid, vasif, dilatoire, et Napolon, sentant qu'elle allait
tre bientt sur son flanc et ses derrires, la mnageait, et
attendait tout d'une divinit de laquelle il avait l'habitude de tout
attendre, la victoire.

[En marge: Arrive du roi de Prusse  Dresde.]

Napolon avait dj consacr une quinzaine de jours  ces diverses
affaires, et se disposait  partir, lorsque le roi de Prusse, aprs
avoir ht ses prparatifs de voyage, parut  Dresde pour y complter
l'affluence des courtisans couronns. Il y arriva le 26 mai, et y fut
reu avec les gards dus  son caractre, respectable quoique fauss
par une dure ncessit, et  son rang, bien lev encore parmi les
rois, malgr les malheurs de la Prusse.

[En marge: Ses entretiens avec Napolon.]

[En marge: Attitude du roi le Prusse  Dresde; gards que lui tmoigne
Napolon.]

Napolon lui parla avec sincrit de ses projets, dans lesquels la
destruction du royaume de Prusse n'entrait nullement, quoiqu'on le dt
 Berlin et dans toute l'Allemagne, destruction cependant qui
deviendrait un fait  l'instant mme, s'il avait la moindre raison de
se dfier d'une puissance dont le territoire tait sa base
indispensable d'oprations. Il parvint  cet gard  rassurer
Frdric-Guillaume et son chancelier, M. de Hardenberg,  leur
persuader que l'occupation de Spandau, de Pillau, tait la suite non
d'une arrire-pense, mais d'une prudence bien naturelle quand on
s'aventurait si loin, et au milieu de populations travailles de
l'esprit le plus hostile; il s'excusa des maux causs aux sujets du
roi en allguant l'urgence et la ncessit, et consentit  faire
porter dans le compte ouvert avec la Prusse toutes les fournitures
arraches aux habitants par les corps en marche; il promit enfin au
roi et  son ministre un large ddommagement territorial si la guerre
tait heureuse. Pourtant, malgr la nettet de son langage, plein
d'autant de franchise que de hauteur, il ne parvint  donner ni au roi
ni au ministre cette scurit entire dont ils auraient eu besoin pour
devenir sincres, et que ne pouvait pas inspirer d'ailleurs un
conqurant si prompt et si variable dans ses desseins, qui depuis son
apparition dans le monde imposait chaque anne une face nouvelle au
continent europen. Toutefois le roi Frdric-Guillaume, qui avait
d'abord rsolu de se retirer en Silsie, pour ne pas rester  Potsdam
sous le canon de Spandau, ou  Berlin sous l'autorit d'un gouverneur
franais, consentit  ne pas quitter sa royale demeure, afin de
montrer dans son alli une confiance qui devait agir heureusement sur
l'esprit des peuples. Le roi prsenta son fils  Napolon, le lui
offrit comme un de ses aides de camp, et parut moins triste que de
coutume, quoique entour, dans cette prodigieuse assemble de princes,
de moins d'empressement qu'il n'en mritait, et que ne lui en
accordait Napolon lui-mme. Rois ou peuples, les hommes sont peu
gnreux pour le malheur, et ils n'aiment que la force, la gloire et
l'clat. Le malheur dchirant les touche comme un spectacle; le
malheur triste et discret les trouve froids, ngligents, soigneux de
l'viter. C'tait le cas ici; et tel de ces princes qui s'tait vendu
 Napolon pour des territoires, trouvait mauvais que pour sauver les
restes de sa couronne Frdric-Guillaume et pous l'alliance de la
France. Toutefois on se montrait mesur, car on tait devant un matre
redoutable, qui n'aurait permis aucune inconvenance sous ses yeux. On
se bornait  ngliger le malheur, et on sacrifiait  la fortune, au
milieu d'un tumulte inou d'alles et de venues, de ftes et de
prosternations, auxquelles, pour complter cette scne trange, ne
manquaient ni les voeux secrets contre celui qui tait l'objet de tous
les empressements, ni les chuchotements, bien secrets aussi, sur les
prils auxquels il allait bientt s'exposer.

[En marge: La fin de mai tant arrive, Napolon songe  quitter
Dresde.]

[En marge: Arrive  Dresde de M. de Narbonne, et son rapport sur la
mission qu'il vient de remplir  Wilna.]

[En marge: Il annonce une guerre opinitre et sanglante.]

[En marge: De tout ce qu'annonce M. de Narbonne, une seule chose
touche Napolon, c'est la certitude que les Russes ne prendront pas
l'initiative.]

[En marge: Napolon quitte Dresde le 29 mai.]

[En marge: Ses adieux  ses visiteurs; sa sparation d'avec
l'Impratrice.]

Le mois de mai touchait  sa fin, la saison des oprations militaires
allait commencer, et il convenait de mettre un terme  cette
reprsentation, qui se serait inutilement prolonge, tout l'effet
politique qu'on pouvait en esprer tant produit. D'ailleurs M. de
Narbonne venait d'arriver de Wilna, aprs avoir rempli la mission dont
il avait t charg auprs de l'empereur Alexandre. Il en rapportait
la conviction que la guerre tait invitable,  moins de renoncer aux
exigences qu'on avait affiches  propos de la question commerciale,
et de promettre l'vacuation des tats prussiens dans un dlai assez
prochain. Il affirmait qu'Alexandre, triste, mais rsolu, soutiendrait
la lutte opinitrment, se retirerait s'il le fallait dans les
profondeurs de son empire, plutt que de conclure une paix d'esclave,
comme en avaient conclu jusqu'ici tous les monarques de l'Europe,
qu'il fallait donc s'attendre  une guerre srieuse, probablement
longue, et certainement trs-sanglante. Du reste il affirmait que
l'empereur Alexandre ne prendrait pas l'initiative des hostilits.
Bien que Napolon en approchant de la difficult en sentt mieux la
grandeur, il n'y avait dans les rapports de M. de Narbonne rien qui
ft de nature  l'branler. Il tait encore en ce moment plein
d'esprance  l'gard de la Porte et de la Sude; il partait satisfait
de la soumission des princes germaniques, et notamment des deux
principaux d'entre eux, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.
Tromp, malgr sa profonde sagacit, par la dfrence apparente de
tous ces souverains, grands et petits, par leurs protestations de
dvouement, par l'affluence des peuples eux-mmes, qu'une ardente
curiosit avait attirs sur ses pas, il croyait que tout lui resterait
soumis sur le continent, et que les forces runies de l'Europe
concourraient  ses desseins. Une seule chose l'tonnait, sans
l'embarrasser nanmoins, c'tait la rsolution d'Alexandre, qu'il ne
s'attendait pas  trouver aussi constante et aussi ferme qu'on la lui
dpeignait; mais il se flattait de la faire bientt vanouir par
quelque grand coup frapp sur l'arme russe. Au surplus, de tout ce
que lui avait appris M. de Narbonne, la seule chose qui l'intresst
vritablement, c'tait la dclaration ritre d'Alexandre qu'il ne
serait pas l'agresseur, et laisserait violer sa frontire avant
d'agir. Cette dclaration donnait  Napolon une entire scurit
quant  l'achvement paisible de ses mouvements prparatoires, et il
se regardait comme dsormais assur d'avoir tout le temps ncessaire
pour se mouvoir de la Vistule au Nimen. Mais il jugea que le moment
tait venu de partir, car il lui fallait du 1er juin au 15 pour porter
son arme de la Vistule au Nimen, surtout en voulant marcher sans
prcipitation. Il se dcida donc  quitter Dresde le 29 mai, pour se
rendre par Posen, Thorn, Dantzig, Koenigsberg, sur le Nimen. Aprs
avoir combl son beau-pre de prvenances toutes filiales, sa
belle-mre d'attentions recherches, de prsents magnifiques, et
souvent rduit la malveillance connue de cette princesse  une
inconsquence risible; aprs avoir tmoign les plus parfaits gards
au roi de Prusse, la plus cordiale amiti  son hte le roi de Saxe,
et une politesse altire mais gracieuse  ses royaux visiteurs, il
embrassa l'Impratrice avec motion, et la laissa plus afflige qu'on
ne l'aurait suppos d'une pouse que la politique avait choisie, mais
qui s'tait promptement prise de la personne, de la puissance, et de
la bont extrme pour elle de son glorieux poux. Il fut convenu
qu'elle irait  Prague, au sein de sa famille, oublier au milieu des
ftes, des hommages, des souvenirs d'enfance, cette sparation, qui
tait la premire, et qu'elle semblait alors incapable de supporter
longtemps.

[Date en marge: Juin 1812.]

Napolon aprs ces adieux, abandonnant  l'Impratrice les pompes de
la cour, prenant pour lui un cortge tout militaire, se faisant suivre
de MM. de Caulaincourt, Berthier, Duroc, laissant  Dresde, pour y
terminer quelques affaires, MM. de Bassano et Daru, partit pour Posen
le 29 mai, en propageant le bruit qu'il irait  Varsovie, quoique
rsolu  n'en rien faire. Il ne voulait pas en effet contracter avec
les Polonais des engagements personnels, avant de savoir ce qu'il
pouvait obtenir d'eux; mais il voulait leur laisser des esprances
indfinies, et persuader en mme temps  l'ennemi que ses premiers
efforts se porteraient sur la Volhynie, tandis qu'il songeait au
contraire  les diriger dans un sens entirement oppos.

[En marge: Passage de Napolon  Glogau et  Posen.]

[En marge: Napolon trouve partout la trace des souffrances endures
par les populations.]

Arriv  Glogau, puis  Posen, il trouva partout la trace rcente des
souffrances que ses troupes avaient causes aux populations. Se
rsignant  celles qu'avaient essuyes les Prussiens, il se montra
moins insouciant pour celles dont avaient  se plaindre les Polonais,
car il avait besoin d'exciter leur zle et non leur haine.  Thorn il
fut rvolt lui-mme des excs commis par les Wurtembergeois, les
Bavarois et en gnral les Allemands, qui, moins doux que les
Franais, et s'en prenant d'ailleurs de la guerre actuelle aux
Polonais, avaient pill, dvast sans piti tout le duch de Posen.
Napolon adressa de graves reproches au marchal Ney qui avait les
Wurtembergeois dans son corps d'arme, au prince Eugne qui avait les
Bavarois dans le sien, traita fort durement le prince hrditaire de
Wurtemberg, qui commandait ses propres troupes, et s'cria qu'on
allait lui attirer une _guerre de Portugal_ si on dvastait ainsi les
pays que l'arme traversait. Que serait-ce quand on se trouverait dans
des contres dj ravages par l'ennemi?

[En marge: Mcomptes qui se produisent dj dans la cration des
moyens de transport.]

Bien qu'il y et peut-tre quelque chose  redire  la conduite des
chefs qui s'taient attir ses reproches, ils avaient une excuse 
faire valoir dans la longueur des marches qu'ils avaient eu 
excuter, et auxquelles le temps accord, quoique fort long, avait 
peine suffi. Le prince Eugne venant de Vrone avec les Franais et
les Italiens, d'Augsbourg avec les Bavarois, le marchal Ney venant de
Mayence avec la plus grande partie de ses troupes, avaient eu bien de
la peine pour satisfaire aux besoins de leurs soldats, et ne l'avaient
pu qu'en vivant aux dpens des pays qu'ils avaient parcourus. Leurs
embarras avaient t fort accrus par la nombreuse artillerie dont
Napolon avait tenu  les pourvoir, et surtout par les normes
charrois employs  porter les vivres. L'espce de voiture choisie
pour remplacer l'ancien caisson d'infanterie tait juge trop lourde
pour les plaines fangeuses de la Lithuanie, et on lui prfrait les
voitures lgres dites  la comtoise. On abandonnait donc les
premires pour les remplacer par les secondes, autant du moins qu'on
le pouvait. Le marchal Davout, prenant beaucoup sur lui, avait dj
fait construire une grande quantit de voitures  la comtoise. Pour le
surplus il s'tait servi, en les payant, des chars du pays. On avait
encore essuy bien d'autres mcomptes. Les boeufs, par lesquels on
avait essay de remplacer les chevaux, semblaient  la pratique ne pas
offrir autant d'avantages qu'on l'avait cru d'abord: ils taient
difficiles  ferrer, difficiles  conduire, contractaient par suite de
leur agglomration des maladies dangereuses, et devenaient ainsi,
quand on voulait s'en nourrir, un aliment trs-malsain. Enfin les
bataillons du train, troupe spciale, charge d'un service ingrat et
dangereux dans les pays qu'on allait traverser, avaient t remplis de
recrues  peine formes, et qui n'avaient pas encore les qualits de
leur arme. Dj donc il y avait bien des illusions reconnues, soit
dans la valeur, soit dans l'tendue des moyens que Napolon avait
imagins pour vaincre le grand obstacle des distances. Une foule de
voitures en retard, les unes venant d'Italie, les autres des bords du
Rhin, obstruaient les routes de l'Allemagne, y creusaient des ornires
profondes, ou les couvraient de cadavres de chevaux attachs trop
jeunes  un service trop dur. On y supplait en prenant les chevaux
des paysans, qu'on payait avec des bons sur la Prusse. Du reste on se
flattait qu'aux bords du Nimen une halte de quelques jours
permettrait  cette longue file de charrois de rejoindre, et de
commencer  la suite de l'arme le service des vivres auquel ils
taient destins. Heureusement que la belle navigation du
Frische-Haff, organise par le marchal Davout, devait suffire au
transport des magasins gnraux de l'arme jusqu'au Nimen, car aucune
force vivante n'aurait pu par terre les transporter jusque-l.

[En marge: Napolon  Thorn.]

[En marge: Dveloppement inou des tats-majors.]

[En marge: Efforts de Napolon pour y porter remde.]

La ville de Thorn, o Napolon tait arriv le 2 juin, aprs avoir
employ quatre jours  visiter Glogau, Posen et les points
intermdiaires, prsentait un tumulte inou. La jeunesse la plus
lgante du temps, appartenant  la nouvelle et  l'ancienne noblesse,
avait voulu faire cette campagne, dont les hommes les plus senss
apprciaient seuls le danger, mais qui, excute sous les yeux de
l'Empereur, avec d'immenses moyens, promettait  des esprits lgers
les plus brillants succs, et les plus clatantes rcompenses. 
entendre cette jeunesse tourdie, on marchait  des triomphes
certains, on allait conqurir les capitales du Nord et mme de
l'Orient, visiter en vainqueurs Saint-Ptersbourg, Moscou, qui sait
encore? Pour ces voyages merveilleux, on s'tait pourvu de riches
quipages, et le nombre des voyageurs tait grand. Il y avait en
effet, outre l'tat-major de l'Empereur, celui du major gnral
Berthier, celui du roi Murat, du prince Eugne, du roi Jrme, des
marchaux Davout, Ney, Oudinot, etc.; il y avait des aides de camp
d'aides de camp, car les officiers de l'Empereur avaient eux-mmes des
officiers  leurs ordres. Le quartier gnral, tant destin 
centraliser une quantit de services sous la main de Napolon,
comprenait  lui seul plusieurs milliers d'hommes, plusieurs milliers
de chevaux, et une quantit prodigieuse de voitures. La diversit des
nations et des langues ajoutait  cette confusion, car on parlait  la
fois franais, allemand, italien, espagnol, portugais,  des habitants
qui ne parlaient que le polonais. Ainsi tait parvenu  un excs
effrayant ce systme militaire et pompeusement monarchique cr autour
de la personne de Napolon, et cela dans le moment o l'on aurait eu
plus que jamais besoin d'tre quip  la lgre. Napolon fut
assourdi et irrit du tumulte de Thorn, et alarm des embarras que le
got du luxe chez les uns, la prvoyance chez les autres, allaient
multiplier sur ses pas. Il donna des ordres rigoureux pour allger
autant que possible le fardeau dont on semblait se charger  plaisir.
Il fit divers rglements sur le nombre des voitures que chacun selon
son grade, roi, prince ou marchal, pourrait emmener; il divisa son
quartier gnral en grand et petit quartier gnral, l'un plus lourd
qui ne devait suivre qu' distance le thtre mobile des oprations
militaires, et l'autre plus lger compos de quelques officiers et de
quelques objets indispensables, destin  l'accompagner partout, et 
coucher avec lui prs de l'ennemi. Il limita les tats-majors des
princes et rois servant sous ses ordres, et obligea de rebrousser
chemin une troupe de diplomates que les monarques ses allis avaient
choisis parmi les plus alertes de leur profession, pour les envoyer 
la suite de la grande arme, et tre informs par eux des moindres
vnements. Napolon mit du soin  carter ces tmoins, aussi
incommodes par leur curiosit que par leur attirail, et leur fit
dfendre d'approcher de plus de vingt lieues du quartier gnral.

[En marge: Mouvement gnral de tous les corps d'arme de la Vistule
au Nimen.]

[En marge: Projet de passer le Nimen du 15 au 20 juin.]

Aprs ces svrits fort raisonnables mais bientt inutiles  l'gard
des tats-majors, il s'occupa de rduire au strict ncessaire les
transports de l'arme. Ne voulant traner aprs lui que les vivres
indispensables aux hommes et  la cavalerie, il dcida la mise au vert
de tous les chevaux de trait, consacra tous les charrois  porter ou
du pain ou des farines, accorda pour chaque corps un nombre dtermin
de voitures, et de plus une certaine quantit de btail qui serait
abattue  chaque couche. De la sorte il esprait qu'on ne se
dbanderait pas le soir pour vivre, et que tout le monde marcherait
serr au drapeau. Il fixa au 6 juin le mouvement gnral de la Vistule
au Nimen. (Voir la carte n 54.) Le roi Jrme, formant la droite,
devait avec les Saxons sous Reynier, avec les Polonais sous
Poniatowski, et les Westphaliens sous son commandement direct,
s'avancer par Pultusk, Ostrolenka, Goniondz, sur Grodno. Reynier seul,
s'loignant un peu de cette direction par un mouvement  droite, tait
charg de remonter le Bug, pour donner la main aux Autrichiens. Le
vice-roi Eugne, formant le centre avec les Bavarois sous Saint-Cyr,
avec l'arme d'Italie sous ses ordres immdiats, devait partir le 6 de
Soldau, o il s'tait rendu en quittant Plock, pour passer par
Ortelsbourg, Rastenbourg, Olezkow, et aboutir au Nimen dans les
environs de Prenn, traversant ainsi les plus tristes provinces de la
Pologne. Les marchaux Oudinot, Ney, Davout, la garde, composant la
gauche de l'arme et sa masse la plus importante, devaient remonter
les routes de la Vieille-Prusse, s'avancer paralllement, mais par des
chemins diffrents, de manire  ne pas se faire obstacle les uns aux
autres, et venir border le Nimen de Tilsit  Kowno: Ney, en passant
par Osterode, Schippenbeil, Gerdaun; Oudinot par Marienwerder,
Liebstadt, Eylau, Vehlau; Davout par Elbing, Braunsberg, Tapiau. La
garde et les parcs avaient ordre de se tenir en arrire, et  une
certaine distance, afin de prvenir l'encombrement. Napolon, avec sa
profondeur habituelle de combinaison, avait calcul que le marchal
Davout, tant de tous les corps le plus  gauche, serait, grce au
coude que la Vistule forme vers le nord  partir de Bromberg, le plus
prs plac de Koenigsberg, et en mesure de tenir tte  l'ennemi avec
90 mille hommes, si contre toute vraisemblance les Russes prenaient
l'initiative. Il comptait que du 15 au 16 juin tous ses corps seraient
en ligne le long du Nimen, et qu'aprs trois ou quatre jours de
repos ils pourraient,  dater du 20, entrer en opration. Aprs avoir
donn ses derniers ordres et vu partir les belles troupes du marchal
Ney, aprs avoir inspect  Marienwerder celles d'Oudinot qui
n'taient pas moins belles, il se rendit par Marienbourg  Dantzig, o
il avait, outre beaucoup d'objets  examiner, ses lieutenants Davout
et Murat  entretenir, car il n'avait rencontr ni l'un ni l'autre
depuis deux ou trois annes.

[En marge: Entrevue de Napolon avec le marchal Davout et avec
Murat.]

C'est  Marienbourg, sur la Vistule, que Napolon vit le marchal
Davout, au moment o ce marchal partait pour Koenigsberg, afin de
prendre la tte du mouvement. L'accueil ne fut pas conforme  la
vieille confiance que Napolon avait toujours eue dans les grands
talents et le solide caractre de l'illustre marchal. Les causes de
ce refroidissement mritent d'tre indiques.

[En marge: Causes de refroidissement  l'gard du marchal Davout.]

[En marge: Vastes travaux d'organisation auxquels ce marchal s'tait
livr.]

[En marge: Perfection d'organisation  laquelle il avait amen son
corps d'arme.]

Le marchal Davout venait d'exercer un vaste commandement. Outre le
soin de bloquer toutes les ctes du Nord, confi  sa probit autant
qu' sa svrit, il avait eu la mission d'organiser l'arme, et il
s'en tait acquitt avec un talent d'organisation qui,  cette poque,
Napolon toujours except, n'appartenait au mme degr qu' lui et au
marchal Suchet. Il avait eu jusqu' trois cent mille hommes  la fois
sous la main, et grce  des cadres admirables, et  une application
constante, il en avait fait non pas des soldats endurcis, sachant
marcher, se nourrir et combattre, mais des recrues bien instruites,
manoeuvrant avec prcision, et hardies comme la jeunesse. Quant  son
corps proprement dit, compos en grande partie des plus vieux soldats
de l'Europe, form actuellement de cinq divisions, et avec
l'artillerie et la cavalerie prsentant une arme d'environ 90 mille
hommes, jamais rien de plus beau ne s'tait vu au monde. Tout y avait
t prvu sous le rapport de l'quipement, de l'armement, de
l'alimentation, pour aller aux extrmits de l'Europe. Outre leurs
munitions de guerre et leurs outils de campement, les troupes du 1er
corps avaient sur le dos pour dix jours de vivres, et comme trop
souvent le soldat jette ses provisions sur les routes, aimant mieux
attendre sa subsistance du hasard que de la porter sur ses paules,
chaque homme devait tous les soirs rendre compte de ses vivres comme
de ses armes. Indpendamment de ces dix jours de vivres dans le sac
des soldats, des convois en portaient pour quinze jours encore, et
bien qu'on et enlev pour la garde impriale une partie des moyens de
transport prpars pour le 1er corps, la prvoyance du marchal y
avait immdiatement suppl. Enfin un troupeau de boeufs confi  des
soldats forms  ce service, fournissait en suivant les rgiments un
magasin mobile de vivres-viande. Telle tait l'organisation que le
marchal Davout avait donne  son corps d'arme. Il avait de plus
runi le matriel colossal d'une arme de 600 mille hommes, consistant
en 1800 bouches  feu approvisionnes pour deux campagnes, en six
quipages de pont, deux parcs de sige, un vaste parc du gnie, et les
immenses magasins de Dantzig, Elbing, Braunsberg.

[En marge: Ombrages qu'il avait donns  Napolon par quelques actes
d'autorit, que la jalousie du prince Berthier avait travestis.]

Le marchal Davout avait excut ces choses hors de proportion avec
toutes les choses connues du mme genre, en suivant les ordres de
Napolon, mais en les modifiant au besoin d'aprs sa propre
exprience, d'aprs les circonstances locales, et sans crainte de
suppler ou de redresser son matre. Si en agissant de la sorte il
dplaisait ou non, si des jaloux ne calomniaient pas son activit
incessante et quelque peu dominatrice, le marchal Davout n'y avait
point song. Malheureusement il avait auprs de Napolon un ennemi
secret et dangereux, c'tait le major gnral Berthier. Celui-ci tait
rest inconsolable de ce qu'en 1809 on l'avait accus d'avoir
compromis l'arme, tandis qu'on attribuait au marchal Davout le
mrite de l'avoir sauve; de plus il jalousait dans ce marchal des
talents qui avaient quelque analogie avec les siens, car Davout, outre
qu'il tait un redoutable gnral de combat, aurait t pour Napolon
un chef d'tat-major accompli, s'il et t moins rude. Par ces motifs
peu dignes de lui, le prince Berthier, devenu avec l'ge chagrin et
dfiant, relevait auprs de Napolon les moindres rsistances que le
marchal Davout opposait aux ordres impriaux, et s'il y avait
quelques dtails qui ne rpondaient pas au plan gnral conu de loin,
ce qui devait arriver souvent, provoquait contre ce marchal une
lettre svre. Par un fcheux concours de circonstances, les Polonais,
en qute d'un roi pour le cas prochain de leur reconstitution, voyant
le mdiocre Bernadotte lu hritier du trne de Sude, avaient song
au prince d'Eckmhl, car ils trouvaient dans sa probit, sa fermet,
son gnie organisateur, des qualits heureusement choisies pour leur
crer une royaut toute militaire, et mme dans sa morne svrit un
utile correctif de leur caractre brave, brillant, mais lger. Aprs
l'avoir pens, ils l'avaient dit et rpt dans leurs salons de
Varsovie, au point d'tre entendus jusqu'aux Tuileries; et Napolon,
offusqu de la tentative de royaut essaye en Portugal, plus offens
encore de la tentative de royaut essaye et ralise en Sude,
trouvant que ses lieutenants devenaient trop ambitieux  son cole, se
demandant si un cri spontan des peuples n'allait pas encore faire, 
son insu, de l'un de ses lieutenants un roi qui ne lui devrait pas son
lvation, avait conu de cette disposition des Polonais un dplaisir
extrme, et s'en tait pris au marchal Davout, qui l'ignorait, et ne
s'en souciait gure. Ce marchal, gentilhomme de naissance, avait
prouv une sorte d'tonnement lorsqu'on l'avait fait prince
d'Eckmhl, et n'avait vu dans cette grandeur emprunte qu'un revenu
momentan, qui, sagement conomis par une pouse prudente,
procurerait un bien-tre assur  ses enfants. Vivant toujours dans
les plaines du Nord, au milieu de ses soldats, au point de n'avoir pas
en dix ans pass trois mois  Paris; occup exclusivement de son
mtier, taciturne, dur pour lui autant que pour les autres, il tait
du petit nombre de ses compagnons d'armes qui ne s'taient pas enivrs
au somptueux banquet de la fortune. Napolon, sans trop s'enqurir de
la vrit, rencontrant partout sur les bords de la Vistule la trace
d'une profonde obissance pour le marchal Davout, une immense
quantit de choses mues par sa volont, et son nom dans toutes les
bouches, fut non pas jaloux (de qui aurait-il pu l'tre?), mais
fatigu d'une importance qu'il avait cre, couta volontiers ceux
qui, avec Berthier, disaient que ce marchal faisait tout, ordonnait
tout, tranchait en tout du matre, en attendant qu'il trancht du roi,
prta l'oreille  ceux qui taxaient d'ambition son active volont,
d'orgueil sa gravit svre, d'arrire-pense dangereuse sa
taciturnit habituelle. Il accueillit le marchal avec froideur, et en
beaucoup d'occasions lui donna tort contre Berthier. Le marchal n'y
prit garde, habitu aux brusqueries de Napolon, imputant leur
renouvellement plus frquent  une irritabilit qui croissait avec
l'ge, avec la fatigue, avec les soucis, et courut  Koenigsberg tout
prparer sur les pas de l'arme, afin de surmonter les difficults
d'une entreprise que dans son bon sens il et appele folle, si sa
forte nature n'avait t courbe  la plus complte obissance.
Pourtant sa grande faveur tait passe. Ainsi Lannes tait mort,
Massna entirement disgraci, Davout en commencement de dfaveur!
Ainsi Napolon, inconstant pour ses lieutenants comme la fortune
allait bientt l'tre pour lui-mme, devanant pour eux les caprices
de cette mobile divinit, semait de morts et de disgrces la route
fatale qui allait bientt le conduire  une chute pouvantable.

[En marge: Premire rencontre de Napolon avec Murat.]

[En marge: Accueil svre que lui fait d'abord Napolon.]

[En marge: Cet accueil s'adoucit aprs quelques jours.]

[En marge: Sjour de Napolon Dantzig.]

[En marge: Ses efforts pour convaincre ses lieutenants, qui n'en
veulent rien croire, de la ncessit de la prsente guerre.]

[En marge: Description de la navigation du Frische-Haff, et son
extension jusqu' Wilna.]

Napolon, arriv le 7 juin  Dantzig, rencontra un autre de ses
lieutenants, ce fut Murat, moins heureux d'tre devenu roi que Davout
d'tre rest simple commandant d'arme. Ce prince, comme nous avons eu
 le dire tant de fois, bon mais inconsquent, capable de devenir
infidle par vanit, ambition, mauvais conseil, et toujours le plus
brillant des cavaliers, le plus tmraire des hros, avait inspir de
telles dfiances  Napolon, pour quelques communications maritimes
avec les Anglais, que le gnral Grenier, ainsi qu'on l'a vu, avait
reu l'ordre de se tenir prt  marcher sur Naples. Napolon, qui ne
craignait dans Murat que la lgret, l'avait appel  l'arme,
d'abord pour avoir  sa disposition le meilleur gnral de cavalerie
du sicle, et ensuite pour tenir sous sa main un parent qui prs de
lui serait toujours soumis et dvou, et loin de lui serait livr au
hasard de toutes les suggestions. Sur la simple indication de cette
volont, Murat s'tait ht d'accourir au quartier gnral, pour
servir sous les ordres de son beau-frre, et reprendre son
commandement ordinaire, celui de la rserve de cavalerie. Pour viter
l'inconsquence de ses propos, Napolon n'avait pas voulu qu'il vnt 
Dresde, et l'avait consign sur la Vistule. Murat, fatigu, malade,
s'tait arrt  Berlin, o il avait t ddommag des rigueurs de son
suzerain par les empressements de la cour de Prusse. Napolon le
voyant  Dantzig, ple, dfait, et n'ayant pas sa bonne mine
ordinaire, lui demanda brusquement ce qu'il avait, et s'il n'tait pas
content d'tre roi.--Mais, Sire, rpondit Murat, je ne le suis
gure.--Je ne vous ai pas faits rois, vous et vos frres, repartit
durement Napolon, pour rgner  votre manire, mais pour rgner  la
mienne, pour suivre ma politique, et rester Franais sur des trnes
trangers.--Aprs ces mots, Napolon, vaincu par la bonhomie de
Murat, et n'tant dur que par boutades, lui rendit cette familiarit,
ingale comme les circonstances, mais gracieuse et subjuguante, que
ses lieutenants trouvaient auprs de lui. Il rencontra aussi  Dantzig
le gouverneur Rapp, qui lui avait dplu par quelques avis sincres sur
l'tat de la Pologne, et par quelques facilits suspectes accordes au
commerce de Dantzig, mais auquel il pardonnait en considration d'une
grande bravoure, et d'un esprit franc et original. Il passa l
plusieurs jours avec Berthier, Murat, Caulaincourt, Duroc, Rapp,
occup  inspecter les fortifications d'une place qui devait jouer un
rle si important dans cette guerre,  visiter les magasins et les
ponts de la Vistule, rectifiant, compltant tout ce qui avait t
fait, avec un coup d'oeil que rien n'galait quand il s'exerait sur
les choses elles-mmes, puis, lorsque la chaleur, extrme dans cette
saison et dans ces latitudes, l'obligeait  rentrer, s'entretenant
familirement avec ses compagnons d'armes, et se montrant plus
persuad qu'il ne l'tait de l'utilit d'une guerre qu'ils
paraissaient craindre profondment. De Dantzig il se rendit  Elbing,
d'Elbing  Koenigsberg, o il arriva le 12 juin, pour s'occuper des
moyens de navigation intrieure qui devaient porter ses vastes
approvisionnements du dpt de Dantzig au sein mme des provinces
russes.

Le marchal Davout avait dj, par ses ordres, prpar cette
navigation. Napolon en perfectionna encore et en ordonna lui-mme les
derniers apprts. Il suffit pour en comprendre l'utilit de jeter un
regard sur la configuration de ces contres. (Voir la carte n 54.)
La Vistule, comme tous les grands fleuves, bifurque prs de son
embouchure par l'effet des atterrissements qui brisent et divisent son
cours, jette un de ses bras vers Dantzig, l'autre vers Elbing.
Celui-ci dbouche dans la vaste lagune qu'on appelle le Frische-Haff,
qu'une langue de terre spare de la Baltique, avec une ouverture 
Pillau seulement, et qui va recevoir la Prgel, vers Koenigsberg. Des
convois de bateaux venus de Dantzig en suivant les deux bras de la
Vistule, pntrant ensuite dans le Frische-Haff, pouvaient gagner
Koenigsberg  la voile. C'tait un premier trajet par eau dj
trs-considrable. De Koenigsberg on devait remonter la Prgel jusqu'
Tapiau. De Tapiau  Labiau, une rivire, la Deime, pouvait livrer
passage  de moindres bateaux, et les faire aboutir dans une autre
lagune, celle du Curische-Haff, qui s'tend jusqu' Memel. Le canal de
Frdric donnait la facilit d'atteindre le Nimen par une voie plus
courte, et de le joindre  Tilsit mme. Puis on devait le remonter
jusqu' Kowno, et  Kowno entrer dans la Wilia. Cette rivire,
navigable jusqu' Wilna, permettait de terminer par eau, c'est--dire
par un moyen de transport qui admet tous les fardeaux, un trajet total
d'environ deux cents lieues. Le colonel Baste, cet officier des marins
de la garde dj signal  Baylen et sur le Danube, aussi intrpide
sur terre que sur mer, et dou en outre d'une activit infatigable,
fut charg de diriger cette navigation, qui, commenant  Dantzig,
passant par la Vistule, le Frische-Haff, la Prgel, la Deime, le
Curische-Haff, le Nimen, la Wilia, ne finissait qu' Wilna mme. Il
devait runir les btiments, les adapter  chaque cours d'eau, viter
le plus possible les transbordements, organiser enfin les moyens de
traction pour suppler  la voile lorsqu'on s'loignerait de la mer,
et y pourvoir soit avec des chevaux, soit avec des relais de gens du
pays convenablement rtribus. On lui confia galement la dfense du
Frische-Haff et du Curische-Haff, et on lui donna pour cet usage deux
bataillons des marins de la garde impriale, qui devaient occuper ces
vastes lagunes avec des chaloupes canonnires fortement armes.

[En marge: Forces laisses  la garde de Dantzig et de Koenigsberg.]

[En marge: Napolon fait embarquer les premiers convois sous ses
yeux.]

Napolon donna ensuite ses soins aux places de Dantzig, de Pillau, de
Koenigsberg. Dans toutes il y avait des Saxons, des Polonais aussi
srs que des Franais, des Badois qui l'taient moins, mais des
artilleurs et des marins exclusivement franais.  Dantzig se
trouvaient les dpts de la garde et ceux du marchal Davout. On
pouvait avec les uns et les autres fournir, indpendamment des troupes
laisses dans les ouvrages, une division mobile de 8 mille hommes 
Dantzig, une de 6 mille  Koenigsberg, lesquelles, communiquant par de
la cavalerie, seraient toujours en mesure de se runir  temps contre
une attaque imprvue. Napolon s'tant assur par ses propres yeux de
l'excution de ses ordres, prescrivit immdiatement le dpart d'un
premier convoi comprenant 20 mille quintaux de farine, 2 mille
quintaux de riz, 500 mille rations de biscuit, et tout le matriel des
six quipages de pont, dont nous avons expos ailleurs la composition,
et dont l'illustre gnral bl avait la direction suprieure. Le
deuxime convoi devait porter la mme quantit de farine, de riz et
de biscuit, plus des avoines et des munitions d'artillerie. Les
suivants devaient porter des farines, rarement des grains, souvent des
vtements, et l'un des deux quipages de sige, celui qui tait
destin  l'attaque de Riga.

[En marge: Organisation des hpitaux.]

Tandis que ces convois s'acheminaient vers la Prgel et le Nimen,
Napolon donna son attention aux hpitaux, et en fit organiser pour
vingt mille malades, entre Koenigsberg, Braunsberg, Elbing. Ayant
employ  ces divers objets la premire quinzaine de juin, il
s'apprta  commencer enfin cette redoutable et clbre campagne,
qu'il fallait faire prcder de certaines formalits diplomatiques. Il
leur consacra quelques instants avant de se rendre au bord du Nimen.

[En marge: Dernires formalits diplomatiques avant de commencer les
hostilits.]

[En marge: Rponse longtemps attendue de Bernadotte.]

M. le duc de Bassano l'avait rejoint, et lui avait apport les
nouvelles de Sude vainement attendues  Dresde. Le lendemain mme du
jour o Napolon tait parti de cette capitale, M. Signeul y tait
arriv de Stockholm, avec un message du prince royal. Ce prince
astucieux avait fait une double communication, l'une officielle par
les ministres accrdits de la Sude, et destine  toutes les cours,
l'autre profondment secrte, transmise en grande confidence  M.
Signeul, et donne en rponse aux ouvertures dont la princesse royale
avait suggr l'ide. La communication officielle, froide, hautaine,
annonait l'intention de demeurer neutre entre les puissances
belligrantes, ce qui tait dj une infraction des obligations
contractes envers la France par le dernier trait de paix. Elle
disait que les vrais ennemis de la Sude taient ceux qui menaaient
l'indpendance du nord de l'Europe, que sous ce rapport la Russie
tait en ce moment plus menace que menaante, que c'tait l le motif
pour lequel, sans aller  son secours, on ne se prononait pas contre
elle; qu'au surplus on offrait de s'entremettre, et de faire accepter
par la Russie la mdiation de la Sude, si la France voulait
sincrement la paix. Cette prtention du prince royal de servir de
mdiateur entre deux potentats tels que Napolon et Alexandre, n'tait
que ridicule; mais elle tait la consquence force des engagements
pris avec la Russie par le trait du 5 avril. Quant  la communication
secrte, Bernadotte, aussi infidle  son nouvel alli qu' son
ancienne patrie, rptait qu'il n'avait que faire de la Finlande, qui,
toujours convoite par la Russie, mettrait la Sude en conflit
perptuel avec cette puissance; que le ddommagement naturel de la
Finlande, c'tait la Norvge, province destine par son site  tre
sudoise, tenant  peine au Danemark dont elle tait spare par la
mer, tandis qu'elle ne formait qu'un seul tout avec la Sude, et en
constituait pour ainsi dire la moiti; que c'tait l une prcieuse
conqute  lui procurer,  lui Bernadotte, pour son avnement au
trne; qu'on aurait dans la Pomranie sudoise une compensation tout
indique  offrir au Danemark, dont aprs tout l'importance n'tait
pas assez grande pour qu'on s'inquitt beaucoup de son acquiescement;
qu'enfin relativement au subside, la Sude ne saurait s'en passer pour
quiper une arme; que la facult d'introduire des denres coloniales
sur le continent, value  une somme de vingt millions, serait
illusoire, les Anglais ne pouvant manquer de s'apercevoir des motifs
de cette introduction, et devant ds lors l'empcher sur-le-champ. 
cette double condition de la Norvge et d'un subside effectif de vingt
millions, le prince royal de Sude offrait de se lier par un trait
avec la France, sans doute en violant celui qu'il avait sign en avril
avec la Russie.

[En marge: Rupture dfinitive avec la Sude.]

Napolon, en coutant cette communication apporte par M. de Bassano,
se livra  un violent accs de colre.--Le misrable, s'cria-t-il
plusieurs fois, il me propose une trahison envers un alli fidle, le
Danemark, et il met  ce prix sa fidlit envers la France! Il parle
de la Norvge, de l'intrt qu'a la Sude  possder cette province,
et il oublie que le premier des intrts de la Sude c'est de rduire
la puissance de la Russie, qui tt ou tard la dvorera; que si la
Finlande la met en collision force avec la Russie, c'est parce que la
Finlande la couvre, et dcouvre la Russie; que le repos acquis pour un
moment avec ce redoutable voisin par l'abandon de la Finlande, sera
troubl plus tard lorsque la Russie aura besoin du Sund, et qu'en un
jour de gele les soldats russes pourront tre des les d'Aland 
Stockholm; que l'occasion d'abaisser la Russie est unique, que cette
occasion nglige il ne la retrouvera plus, car on ne verra pas deux
fois un guerrier tel que moi, marchant avec six cent mille soldats
contre le formidable empire du Nord!... Le misrable! rpta plusieurs
fois Napolon, il manque  sa gloire,  la Sude,  sa patrie; il
n'est pas digne qu'on s'occupe de lui; je ne veux plus qu'on m'en
parle, et je dfends qu'on lui fasse arriver aucune rponse, ni
officielle, ni officieuse.--Devenu plus calme aprs ce premier
emportement, il persista nanmoins  laisser sans un mot de rponse M.
Signeul, qui s'tait rendu aux bains de Bohme pour attendre les
dterminations du cabinet franais.

Cette rsolution, fort honnte et presque force par la difficult de
dcider le Danemark  abandonner la Norvge, tait cependant
trs-regrettable, car trente ou quarante mille Sudois, menaant
Saint-Ptersbourg au lieu de menacer Hambourg, pouvaient changer le
destin de cette guerre. Peut-tre en offrant au Danemark des
ddommagements, fallt-il les chercher non-seulement dans la Pomranie
sudoise, mais dans les dpartements ansatiques, peut-tre aurait-on
pu le dcider  satisfaire Bernadotte; mais l'irritation, la confiance
en ses moyens, empchrent Napolon mme d'y penser.

[En marge: Subterfuge imagin par Napolon pour mettre sur le compte
de l'empereur Alexandre la rupture immdiate.]

[En marge: Faux prtexte sur lequel Napolon fait reposer la
dclaration de guerre.]

La seconde affaire diplomatique dont on avait  s'occuper tait la
dclaration  publier en commenant la guerre. Maintenant ce n'tait
plus une question que celle de savoir si la Russie prendrait ou non
l'initiative des hostilits. On tait prs d'atteindre le Nimen avec
400 mille hommes, sans compter 200 mille laisss en rserve, et on
n'avait gure  s'inquiter de ce qu'elle ferait. Il ne s'agissait
donc plus d'endormir Alexandre, mais de rejeter sur lui la
responsabilit de cette guerre. M. de Lauriston, charg de solliciter
l'autorisation de se rendre  Wilna, afin de retenir Alexandre
quelques jours de plus, n'avait pas encore pu rpondre. Si par exemple
on avait su que sa demande de se transporter auprs d'Alexandre avait
t repousse, on aurait eu dans ce refus un excellent prtexte pour
lui ordonner de prendre ses passe-ports; mais on l'ignorait. Cependant
on avait besoin d'un motif, car on tait au 16 juin, et il fallait
avoir franchi le Nimen du 20 au 25, et pour le faire dcemment avoir
trouv une raison de rupture immdiate. Napolon, avec sa fertile
adresse, en imagina une peu solide, mais spcieuse, assez spcieuse
mme pour tromper plusieurs historiens, et cette raison, c'tait que
la Russie ayant exig l'vacuation de la Prusse comme prliminaire de
toute ngociation, avait voulu imposer  la France une condition
dshonorante. Or, il y avait l une inexactitude radicale. La Russie
avait rclam l'vacuation, non pas comme condition pralable, mais
comme suite assure de toute ngociation qu'on entamerait sur les
divers points en litige. On ngligea cette distinction, et on rsolut
de soutenir que la condition pralablement exige, tendant  ramener
Napolon du Nimen sur la Vistule, mme sur l'Elbe, tait pour la
France un outrage qu'elle ne pouvait pas supporter; que, cette
condition, on avait eu soin de la tenir secrte pour tre dispens de
s'en offenser, mais qu'elle venait de s'bruiter, qu'elle commenait 
tre connue de tout le monde, que ds lors l'offense cessant d'tre
cache, ne pouvait plus tre supporte, et devait entraner la guerre
immdiate.  cette offense se joignait, disait-on, une sorte de
provocation ritre du prince Kourakin, qui avait demand ses
passe-ports  M. de Bassano la veille du dpart de celui-ci, et les
avait redemands depuis avec insistance. Il faut convenir que cette
condition d'vacuer le territoire prussien, connue  peine de
quelques personnes bien informes, et signifiant seulement
l'vacuation aprs qu'on se serait entendu, que la demande de
passe-ports faite par le prince Kourakin, retire d'abord, puis
renouvele quand il s'tait vu seul  Paris, sans communication avec
aucun ministre, n'taient pas de ces offenses insupportables pour
lesquelles une nation est tenue de verser tout son sang, et qu'en tout
cas Napolon avait assez entrepris sur autrui, pour se montrer  son
tour quelque peu endurant. Mais il fallait un prtexte plausible, et
Napolon adopta celui-ci, faute d'en avoir un meilleur. En
consquence, il fut ordonn  M. de Lauriston de prendre immdiatement
ses passe-ports, sous le prtexte que la prtention de nous faire
vacuer la Prusse tant devenue publique, l'outrage ne pouvait plus
tre tolr; et dans la supposition que M. de Lauriston serait
peut-tre dj rendu  Wilna (ce qui carte absolument l'ide que le
refus de l'admettre  Wilna ft la cause de la rupture), on lui
recommanda de ne pas prsenter la demande de ses passe-ports avant le
22, Napolon voulant franchir le Nimen le 22 ou le 23. On l'avertit
en mme temps que la dpche qu'on lui crivait le 16 de Koenigsberg
serait antidate, porterait la date de Thorn et du 12, pour persuader
aux Russes en la leur remettant, que Napolon se trouvait encore
loign, et moins en mesure d'agir qu'il ne l'tait rellement. Un
courrier fut donc adress de Koenigsberg  M. de Lauriston avec les
ordres et les instructions que nous venons de rapporter[28].

          [Note 28: M. Fain, dans son Manuscrit de 1812, s'en fiant
          aux renseignements de M. le duc de Bassano, qui avait t
          son informateur principal, et ignorant plusieurs dpches
          qui ne lui avaient pas t communiques, est du nombre des
          historiens qui se sont attachs  reprsenter Napolon comme
          ayant t amen  cette guerre malgr lui, et aprs avoir
          puis tous les moyens de l'viter.  ses yeux les missions
          donnes tour  tour  M. de Narbonne et  M. de Lauriston
          n'avaient d'autre objet que de prvenir la rupture avec la
          Russie, et cependant le texte mme des dpches prouve
          invinciblement qu'elles avaient pour unique but de gagner du
          temps, dans un intrt exclusivement militaire. Quant  la
          condition d'vacuer la Prusse et les places fortes de
          l'Oder, il la prend comme un outrage, tandis qu'on ne
          demandait que l'assurance de cette vacuation, la
          ngociation tant termine au gr des parties. Relativement
          aux places de l'Oder, on ne demandait  Napolon de les
          restituer qu'aprs les contributions de guerre acquittes,
          ainsi que cela rsultait de la convention du 17 septembre
          1808. Enfin M. Fain fait dater la rsolution de rompre
          seulement de Gumbinnen et du 19, jour o M. Prvost,
          secrtaire de la lgation franaise, vint de
          Saint-Ptersbourg annoncer le refus essuy par M. de
          Lauriston relativement au dsir qu'il avait exprim de se
          rendre  Wilna, tandis que cette rsolution, dj fort
          ancienne, fut matriellement prise le 16  Koenigsberg,
          quoique reporte au 12 par un mensonge avou dans la date.
          Nous ajouterons qu'il y a des historiens, aussi nafs dans
          leur haine que M. Fain dans son idoltrie, qui supposent
          qu'en recevant M. Prvost le 19, Napolon se livra aux
          transports d'une colre burlesque, et, ne se possdant plus,
          rompit la paix, et franchit le Nimen. Or, les documents
          authentiques qui existent font tomber tous ces rcits de
          l'amour et de la haine, en reportant au 16, jour o les
          calculs de Napolon le dcidaient  agir, la rsolution de
          la rupture. Napolon ne fit pas un seul effort pour la paix,
          car il voulait la guerre, bien qu'en approchant du moment il
          en sentt davantage le danger, et ne feignit de ngocier que
          pour avoir le temps d'arriver sur le Nimen sans coup frir.
          En cherchant  le peindre comme une victime, on le rend
          ridicule, car on enlve au lion sa crinire et ses ongles
          pour en faire un mouton. On lui te ainsi sa force sans lui
          donner la mansutude qu'il n'avait pas, et on fait une sotte
          caricature de sa figure aussi grande qu'originale.]

[En marge: Dpart de Napolon pour Gumbinnen.]

Cette formalit diplomatique remplie, Napolon, qui croyait le moment
d'agir venu, partit de Koenigsberg le lendemain pour rejoindre ses
troupes sur la Prgel, les passer en revue, et s'assurer
dfinitivement si elles avaient tout ce qu'il leur fallait pour entrer
en campagne. Il tenait, pour les premires oprations,  leur procurer
seulement dix jours de vivres, se flattant d'excuter dans ces dix
jours des manoeuvres dcisives, et ne voulant pas tre gn dans ses
mouvements par la difficult des subsistances, difficult qui, en
Italie et en Allemagne, n'en tait jamais une, parce qu'on y trouvait
toujours de gros villages  dvorer, mais qui tait immense en
Lithuanie, o l'on ne rencontrait la plupart du temps que des
marcages et des forts. Ses soldats ayant de quoi vivre dix jours, il
esprait comme  Ulm en 1805,  Ina en 1806,  Ratisbonne en 1809,
frapper un de ces coups terribles, qui, ds le dbut des oprations,
accablaient ses ennemis, et les dconcertaient pour le reste de la
guerre. Les premiers convois par eau avaient apport des vivres
jusqu' Tapiau sur la Prgel; il fallait,  force de voitures, les
faire transporter jusqu' Gumbinnen au moins, point assez rapproch de
celui o l'on allait franchir le Nimen.  partir de cet endroit, dix
jours de vivres devaient nous conduire au milieu de la Lithuanie. Afin
d'assurer ce rsultat, Napolon se rendit  Insterbourg, o il arriva
le 17 juin au soir.

[En marge: Plan de campagne.]

Le plan gnral de ses premires oprations tait dfinitivement
arrt dans sa tte, et c'tait  Kowno qu'il voulait passer le
Nimen. Ses vues en cela taient, comme toujours, aussi vastes que
profondes, car s'il a pu avoir des gaux comme tacticien sur le champ
de bataille, il n'a eu ni suprieurs ni gaux dans la direction
gnrale des oprations militaires. Pour comprendre ses motifs, il
faut jeter un regard sur les vastes contres qui allaient servir de
thtre  cette guerre formidable, la plus grande certainement, et la
plus tragique des sicles.

[En marge: Traits gnraux du thtre de la guerre.]

Les immenses plaines qui de la mer Baltique s'tendent jusqu' la mer
Noire et  la mer Caspienne, sont traverses d'un ct par l'Oder, la
Vistule, la Prgel, le Nimen, la Dwina, fleuves coulant  l'ouest, de
l'autre par le Dniester, le Dniper (ou Borysthne), le Don, le Volga,
fleuves coulant  l'est, et composent, comme on le sait, le territoire
de la Vieille-Prusse, de l'ancienne Pologne, de la Russie. (Voir la
carte n 27.) C'est dans ce champ si vaste que Napolon, de tous les
guerriers connus celui qui a embrass les plus grands espaces, car du
couchant  l'orient il est all de Cadix  Moscou, et, du midi au
nord, du Jourdain aux sources du Volga, c'est dans ce champ qu'il
allait essayer de vaincre, par les efforts de son gnie, la plus grave
des difficults de la guerre, celle des distances, surtout quand elles
ne sont ni habites ni cultives. Les parties infrieures et pour
ainsi dire les embouchures de l'Oder, de la Vistule, de la Prgel, du
Nimen, forment le territoire triste, mais prodigieusement fertile de
la Vieille-Prusse. En remontant ces fleuves et en marchant de
l'occident  l'orient (voir la carte n 54), on atteint des contres
plus sablonneuses, moins couvertes de sol vgtal, o il existe moins
de culture matrielle et morale, moins d'habitations, plus de forts
et de marcages, o se montrent, au lieu de villes nombreuses,
propres, riches, et protestantes, des villages catholiques, sales,
accroupis pour ainsi dire autour de chteaux habits par une noblesse
brave et oisive, et une fourmilire de juifs pullulant partout o ils
trouvent  exploiter la paresse et l'ignorance de peuples  demi
barbares. Plus on s'lve, en allant  l'orient, vers les sources de
la Vistule, de la Narew, du Nimen, de la Dwina, plus on dcouvre les
caractres que nous venons de dcrire. Parvenu aux sources de la
Vistule et de ses affluents,  celles du Nimen et de la Dwina, pour
se porter sur l'autre versant, c'est--dire aux sources du Dniester et
du Dniper, on rencontre un sol dont la pente incertaine, n'offrant
aucun coulement aux eaux, est couverte de marcages et de sombres
forts: on est l dans la Vieille-Pologne, dans la Lithuanie, au plus
pais de ces contres humides, boises, qu'on traverse sur de longues
suites de ponts, jets non-seulement sur les rivires, mais sur les
marcages, et o les routes,  dfaut de la pierre qui manque, sont
tablies sur des lits de fascines, et sur des rouleaux de bois. En
marchant toujours  l'est  travers cette rgion, on arrive entre les
sources de la Dwina et du Dniper, qui sont distantes d'une vingtaine
de lieues, et on se trouve plac ainsi dans une espce d'ouverture,
comprise de Witepsk  Smolensk, par laquelle on sort de la
Vieille-Pologne pour entrer en Russie. Alors les eaux coulant plus
franchement, les marcages, les forts disparaissent, et on voit
s'tendre devant soi les plaines de la Vieille-Russie, au sein
desquelles s'lve Moscou, Moscou la Sainte, comme l'appelle le
patriotisme de ses enfants.

[En marge: Vritables portes de la Russie selon Napolon.]

Avec son coup d'oeil sans gal, Napolon avait aperu d'un regard que
sa marche  lui, qui venait de l'occident, devait se diriger vers
cette ouverture qui est situe entre les sources de la Dwina et du
Dniper, entre Witepsk et Smolensk. Ce sont l pour ainsi dire les
portes de l'Orient, et c'est l en effet que jadis les Polonais et les
Moscovites, dans leurs victoires et leurs dfaites alternatives,
s'taient en quelque sorte rciproquement arrts, car la Dwina d'un
ct, le Dniper de l'autre, taient la limite entre la Russie et
l'ancienne Pologne, avant le fameux partage qui a t le malheur et la
honte du dernier sicle.

Mais avant de toucher  ces portes, il fallait traverser la
Vieille-Prusse, et cette partie rcemment restaure de la Pologne qui
avait reu le nom de grand-duch de Varsovie. La frontire qui
sparait le grand-duch et la Vieille-Prusse du territoire russe tait
la suivante. (Voir la carte n 54.)

[En marge: Frontires du grand-duch, qu'il fallait franchir pour
pntrer en Russie.]

Le cours suprieur du Bug, et le cours suprieur aussi de la Narew,
l'un et l'autre affluents de la Vistule, formaient dans leurs diverses
inflexions la premire partie de la ligne frontire du grand-duch, du
ct de la Russie. Cette ligne frontire, aprs avoir suivi tantt le
Bug, tantt la Narew, depuis Brezesc-Litowsky jusqu'aux environs de
Grodno, joignait le Nimen  Grodno mme, longeait ce fleuve en
s'levant au nord jusqu' Kowno, sparant ainsi la Pologne proprement
dite de la Lithuanie.  Kowno, le Nimen prenant dfinitivement sa
direction  l'ouest, et courant vers Tilsit, sparait non plus la
Pologne mais la Vieille-Prusse de la Russie. La ligne frontire 
franchir courait donc au nord de Brezesc  Grodno, en suivant tour 
tour le Bug ou la Narew, puis courait encore au nord de Grodno 
Kowno, en suivant le Nimen, et enfin tournant brusquement au couchant
vers Kowno, allait jusqu' Tilsit, continuant  suivre,  partir de ce
point, le cours du Nimen. Elle faisait donc  son extrmit nord un
coude vers Kowno. C'est l que Napolon avait rsolu de passer le
Nimen, pour recouvrer, en se portant d'un trait sur la Dwina et le
Dniper, tous les restes de l'ancienne Pologne, point o, selon les
circonstances, il s'arrterait peut-tre, et duquel peut-tre aussi
partirait-il pour forcer les portes de la Vieille-Russie et s'enfoncer
dans ses immenses plaines.

[En marge: Quatre routes pour pntrer en Russie.]

Voici quels avaient t ses motifs. Quatre routes s'offraient pour
pntrer en Russie: une au midi, se dirigeant  l'est, par les
provinces mridionales de l'empire russe, franchissant le Bug 
Brezesc, longeant la rive droite du Pripet jusqu' sa jonction avec le
Dniper au-dessus de Kiew, traversant par consquent la Volhynie,
ancienne province polonaise, et de Kiew se redressant au nord pour se
rendre  Moscou, par les plus belles provinces de l'empire; la
seconde, trace entre le midi et le nord, se dirigeant au nord-est par
Grodno, Minsk, Smolensk, en pleine Lithuanie, passant  travers la
troue qui spare le Dniper de la Dwina, et tirant ensuite sur Moscou
par la ligne la plus courte; la troisime, parallle  la prcdente,
mais situe un peu plus haut, se dirigeant par Kowno, Wilna, sur la
troue du Dniper et de la Dwina, pntrant dans la Vieille-Russie par
Witepsk, au lieu d'y pntrer par Smolensk, et aboutissant galement
 Moscou; la quatrime enfin, allant droit au nord,  travers les
provinces septentrionales de l'empire russe, par Tilsit, Mitau, Riga,
Narva, pour finir  Saint-Ptersbourg.

[En marge: Avantages et inconvnients de chacune de ces routes.]

De ces quatre routes, celle du midi par Brezesc et Kiew, celle du nord
par Tilsit et Riga, avaient les inconvnients des partis extrmes, et
taient inadmissibles pour un homme d'un jugement aussi sr que
Napolon en fait de grandes oprations militaires. L'une et l'autre
exposaient l'envahisseur  une redoutable manoeuvre de la part des
Russes, qui, tant concentrs en Lithuanie, pouvaient, par Kobrin,
Pinsk ou Mosyr, se jeter en masse dans le flanc de l'arme qui aurait
march sur Kiew, ou par Witepsk et Polotsk, dans le flanc de l'arme
qui aurait march sur Saint-Ptersbourg. Chacune de ces deux routes
extrmes avait en outre ses inconvnients particuliers. Celle qui,
traversant les provinces mridionales, passait entre la Volhynie et la
Gallicie, parcourait de beaux pays, mais aurait plac l'arme
franaise dans la dpendance absolue de l'Autriche, et c'tait donner
 cette puissance de dangereuses tentations que de se remettre
entirement dans ses mains. Celle qui s'levait au nord ne parcourait
que des provinces couvertes de marcages et de bruyres, sous le
climat le plus pre de la Russie, et dans des contres o le sol
n'aurait fourni aucune partie de la subsistance des troupes.

Il ne fallait donc songer  aucune de ces deux voies. Le choix n'tait
possible qu'entre les routes intermdiaires, se dirigeant toutes deux
au nord-est, toutes deux sur Moscou, sans interdire une marche sur
Saint-Ptersbourg au moyen d'une inflexion au nord, toutes deux aussi
pntrant par la troue qui spare les sources de la Dwina et celles
du Dniper, l'une par Grodno, Minsk et Smolensk, l'autre par Kowno,
Wilna et Witepsk.

[En marge: Napolon se dcide  pntrer en Lithuanie par la route de
Kowno  Wilna.]

Aprs mr examen de ces deux routes, Napolon prfra la dernire. La
premire, de Grodno  Minsk, quoique plus courte, ctoyait la partie
la plus marcageuse du pays, connue sous le nom de Marais de Pinsk, et
on pouvait par un choc vigoureux de l'ennemi y tre jet pour n'en
plus sortir. La seconde, un peu moins directe, allant de Kowno 
Wilna, capitale de la Lithuanie, et de Wilna  Witepsk, quoique
traversant des pays difficiles, comme l'taient d'ailleurs tous ceux
qu'il s'agissait de parcourir, n'offrait pas le mme inconvnient que
la prcdente, et de plus, ce qui devait dterminer dfinitivement la
prfrence en sa faveur, procurait le moyen assur de couper les
forces ennemies en deux masses, qui pourraient bien ne plus se runir
du reste de la campagne.

[En marge: Distribution prsume des forces russes.]

La distribution des forces russes, telle qu'on pouvait dj
l'entrevoir, tait en effet de nature  confirmer Napolon dans la
pense qu'il mditait, et qu'il avait conue ds les premiers rapports
qui lui taient parvenus de l'arme ennemie.

Les Russes, bien qu'ils eussent leurs avant-postes  leur frontire
mme, sur le cours suprieur du Bug et de la Narew, et tout le long du
Nimen, n'avaient cependant considr comme ligne vritable de dfense
que la Dwina et le Dniper. Ces fleuves, nous l'avons dit, naissent 
une vingtaine de lieues l'un de l'autre, pour couler, la Dwina vers la
Baltique, le Dniper vers la mer Noire, et prsentent, sauf
l'ouverture existant entre Witepsk et Smolensk, une ligne continue et
immense, qui se dirige du nord-ouest au sud-est, et traverse tout
l'empire, de Riga  Nikolaeff. Depuis que la concentration de leurs
forces tait commence, les Russes avaient naturellement form deux
rassemblements principaux, un sur la Dwina, de Witepsk  Dunabourg, un
autre sur le Dniper, de Smolensk  Rogaczew, et ces rassemblements
s'taient peu  peu convertis en deux armes, qui s'taient avances,
la premire jusqu' Wilna, la seconde jusqu' Minsk, avec le projet de
se runir plus tard, ou d'agir sparment, selon les circonstances.
Mais toutes deux avaient leur base sur la grande ligne que nous venons
de dcrire. La premire, commande par le gnral Barclay de Tolly,
tablie sur la Dwina, avec son quartier gnral  Wilna et ses
avant-postes  Kowno sur le Nimen, devait recevoir les rserves du
nord de l'empire. La seconde, commande par le prince Bagration,
tablie sur le Dniper, avec son quartier gnral  Minsk et ses
avant-postes  Grodno sur le Nimen, devait recevoir les rserves du
centre de l'empire, et se lier par l'arme du gnral Tormasof avec
les troupes de Turquie. Telle tait la distribution des forces russes,
en attendant qu' Wilna on et pris un parti dfinitif sur le plan de
campagne. Cette distribution, d'aprs la configuration des lieux,
tait naturelle, et n'tait pas une faute encore, si on savait se
rsoudre  temps devant l'ennemi si prompt auquel on avait affaire.

[En marge: La distribution des forces russes confirme Napolon dans la
pense de pntrer par Kowno.]

Napolon, qui, entre autres parties du gnie militaire, possdait au
plus haut degr celle de deviner la pense de l'ennemi, avait
clairement entrevu cette rpartition des masses russes. Sur les
rapports toujours confus, souvent contradictoires, des agents envoys
en reconnaissance, il avait parfaitement discern qu'il existait une
arme de la Dwina, une du Dniper, l'une qui avait d s'avancer dans
la direction de Wilna et Kowno, l'autre dans la direction de Minsk et
Grodno, l'une qu'on disait de 150 mille hommes, sous Barclay de Tolly,
l'autre de 100 mille, sous le prince Bagration. Le nombre importait
peu pour lui, qui seulement en premire ligne amenait 400 mille
hommes, et la disposition des forces ennemies tait l'unique
circonstance  considrer.

[En marge: Il se flatte de couper ainsi la masse des forces russes en
deux parties qui ne pourront plus se rejoindre.]

Sur-le-champ il prit son parti. Le Nimen, comme on vient de le voir,
coule au nord de Grodno  Kowno, puis se retournant brusquement, coule
au couchant de Kowno  Tilsit. Napolon, s'avanant sur Kowno au sein
de l'angle form par le Nimen, n'avait qu' franchir le Nimen 
Kowno mme, avec une masse de 200 mille hommes, se porter sur Wilna
avec cette vigueur foudroyante qui signalait toujours le dbut de ses
oprations, et l, se plaant entre l'arme de Barclay de Tolly ou de
la Dwina, et l'arme de Bagration ou du Dniper, il tait assur de
les sparer l'une de l'autre pour le reste de la campagne. Il pouvait
mme s'avancer ainsi jusqu' Moscou, s'il le voulait, n'ayant sur sa
gauche et sur sa droite que les dbris diviss de la puissance russe.

[En marge: Autre avantage de ce plan, consistant  s'emparer, ds le
dbut, de la capitale de la Lithuanie.]

Outre cet avantage principal, une pareille manire d'oprer avait des
avantages secondaires d'un grand intrt. En pntrant au fond de cet
angle du Nimen, dont le sommet tait  Kowno, on marchait couvert sur
les ailes par les deux branches de l'angle. Puis ce fleuve franchi 
Kowno, et en poussant jusqu' Wilna, on trouvait de Kowno  Wilna la
Wilia, rivire navigable, laquelle devenait ainsi un prcieux
prolongement de notre ligne de navigation. Enfin  Wilna mme, on
frappait en y entrant un premier coup, dont l'effet moral devait tre
trs-grand, car on expulsait Alexandre de son premier quartier
gnral, et on s'emparait de la capitale de la Lithuanie, ce qui, pour
les Polonais, n'tait pas de mdiocre importance.

[En marge: Distribution des armes de Napolon pour le passage du
Nimen.]

[En marge: La masse principale, compose des corps des marchaux
Davout, Oudinot et Ney, de la garde et de la cavalerie de rserve,
doit passer  Kowno.]

[En marge: Le marchal Macdonald avec les Prussiens et une division
polonaise doit passer  Tilsit.]

[En marge: Le prince Eugne avec l'arme d'Italie et les Bavarois doit
passer  Prenn.]

[En marge: Le roi Jrme avec les Polonais, les Saxons, les
Westphaliens, doit passer  Grodno.]

Ces vues, dignes de son gnie, une fois arrtes, Napolon s'occupa
sur-le-champ de les raliser. En consquence, il rsolut de runir
sous sa main, pour percer par Kowno, les corps des marchaux Davout,
Oudinot, Ney, la garde impriale, et en outre deux des quatre corps de
la rserve de cavalerie. C'tait une masse d'environ 200 mille hommes,
aprs quelques rductions opres dj dans les effectifs par la
longueur des marches. Tandis qu'avec cette masse crasante, comprenant
ce qu'il avait de meilleur, Napolon s'avancerait par Kowno sur Wilna,
le marchal Macdonald, dont il n'avait pas t content en Catalogne,
mais dont il faisait cas pour la grande guerre, devait sur sa gauche
passer le Nimen  Tilsit, prendre possession des deux rives de ce
fleuve, en carter les Cosaques, et assurer la libre navigation de nos
convois. Napolon lui avait compos un corps d'environ 30 mille
hommes, au moyen de la division polonaise Grandjean, et du contingent
prussien, rduit  16 ou 17 mille hommes par les garnisons laisses 
Pillau et autres postes. Le but des oprations ultrieures du marchal
Macdonald devait tre la Courlande.  sa droite, Napolon avait
prpar un autre passage du Nimen, et en avait charg le prince
Eugne. Ce prince, qui formait rcemment  Plock le centre gnral de
l'arme et qui en ce moment allait en former la droite, devait, avec
les troupes franaises et italiennes parties de Vrone, avec la garde
royale italienne, avec les Bavarois, et le troisime corps de
cavalerie de rserve command par le gnral Grouchy (80 mille hommes
environ), passer le Nimen un peu au-dessus de Kowno,  un endroit
nomm Prenn. Plus  droite encore et plus au sud, c'est--dire 
Grodno, le roi Jrme devait franchir le Nimen avec les Polonais, les
Saxons, les Westphaliens, et le 4e corps de cavalerie de rserve
command par le gnral Latour-Maubourg. Cette extrme droite
comprenait environ 70 mille hommes. C'taient donc 380 mille
combattants, faisant, avec les parcs, plus de 400 mille hommes,
tranant  leur suite mille bouches  feu largement approvisionnes,
indpendamment d'une rserve de 140  150 mille hommes laisse en
arrire, laquelle avec 60 mille malades, dont beaucoup taient
lgrement atteints, compltait la masse totale de 600  610 mille
soldats, dont nous avons parl. Il faut remarquer que le nombre des
malades s'tait dj lev de 40  60 mille, par les marches de l'Elbe
 l'Oder, de l'Oder  la Vistule, de la Vistule au Nimen. Les 30
mille Autrichiens partis de la Gallicie pour se diriger sur Brezesc,
taient en dehors de cette arme colossale, et portaient  environ 640
mille le nombre des soldats employs  cette croisade des nations
occidentales contre la Russie, croisade entreprise malheureusement 
une poque o ces nations, plus sensibles au mal du moment qu'au
danger de l'avenir, auraient mieux aim runir leurs forces contre la
France que les runir contre la Russie.

Napolon avait prescrit  son frre Jrme, s'il apprenait que le
prince Bagration descendt la rive droite du Nimen de Grodno  Kowno,
d'imiter ce mouvement en suivant la rive gauche, et de se serrer ainsi
contre le prince Eugne, tandis que ce dernier se serrerait contre
l'arme principale. Si au contraire le prince Bagration, attirant 
lui le corps de Tormasof, qui tait en Volhynie, oprait le mouvement
oppos, pour se jeter sur Varsovie et les Autrichiens, on devait
profiter de cette bonne fortune, le laisser faire, en avertir les
Autrichiens, afin qu'ils se repliassent sur Varsovie et Modlin, et
puis, quand le prince Bagration serait bien engag sur notre droite et
nos derrires, de manire  n'en pouvoir plus revenir, se rabattre sur
lui, et le prendre tout entier, comme Mack avait t pris sept ans
auparavant  Ulm.

[En marge: Napolon  Gumbinnen inspecte tous ses corps.]

[En marge: tat de chacun d'eux.]

[En marge: Marche sur Kowno.]

Aprs avoir ordonn dans le moindre dtail ces vastes dispositions,
Napolon quitta Koenigsberg le 17 pour se rendre successivement 
Vehlau, Insterbourg, Gumbinnen, sur la Prgel, rivire qui coule
paralllement au Nimen, mais  quelques lieues en arrire, et sur les
bords de laquelle tous nos corps d'arme taient venus se ranger pour
y recevoir leurs vivres. Il les passa en revue, trouva celui de Davout
parfaitement dispos et approvisionn, celui d'Oudinot un peu fatigu
par la marche et par la faim, parce qu'il avait chemin dans un pays
moins riche, et avec des moyens de transport moins bien organiss;
celui de Ney dans le mme tat, par les mmes causes. La garde, bien
pourvue, avait l'attitude qui convenait  son bien-tre et  sa
discipline. Les 22 mille cavaliers des gnraux Nansouty et Montbrun,
dont moiti de cuirassiers, dployaient sous Murat leurs magnifiques
escadrons, et montraient une ardeur extraordinaire. Ils ne
comprenaient que la moiti de la cavalerie attache  l'arme
principale que Napolon dirigeait en personne, puisqu'il y en avait un
nombre  peu prs gal rpandu dans les corps de Davout, d'Oudinot et
de Ney. Napolon se hta, au moyen des voitures dj arrives, de
faire charrier de Vehlau  Gumbinnen assez de rations pour que chacun
pt emporter au moins six jours de vivres, au lieu de dix qu'il avait
espr runir pour les premires oprations. Il expdia en avant la
rserve de cavalerie sous Murat, la rserve d'artillerie, les
quipages de pont, et ordonna au marchal Davout de les escorter avec
son corps sur Wilkowisk, afin d'tre du 22 au 23 devant Kowno.

[En marge: Arrive  Gumbinnen de M. Prvost, venant de
Saint-Ptersbourg.]

[En marge: Insignifiance de cette circonstance,  laquelle certains
historiens ont faussement attribu la rupture dfinitive avec la
Russie.]

[En marge: Concentration de l'arme dans la grande fort de
Wilkowisk.]

Tandis qu'il tait  Gumbinnen, un secrtaire de lgation, M. Prvost,
vint lui annoncer que le gnral Lauriston n'avait pu obtenir de se
rendre  Wilna, ce qui et t, si on l'avait su quelques jours
auparavant, un grief fort utile  recueillir et  faire valoir. Mais
il n'tait plus temps, et on avait d'ailleurs fourni au gnral
Lauriston des motifs bien suffisants, vu le srieux d'une pareille
polmique, pour appuyer sa demande de passe-ports[29]. Napolon, sans
donner attention  une nouvelle qui ne lui apprenait rien
d'intressant, car il n'attachait aucune importance  ce que M. de
Lauriston ft ou ne ft pas reu  Wilna, quitta Gumbinnen le 21, et
parvint le 22  Wilkowisk, n'tant plus spar de Kowno et du Nimen
que par la grande fort de Wilkowisk. Le moment fatal tait donc
arriv pour lui, et il tait au bord de ce fleuve, qui, on peut le
dire, tait le Rubicon de sa prosprit! Tous ses corps se trouvaient
sur les bords du Nimen, et il ne pouvait plus hsiter  le franchir.

          [Note 29: Ce dtail prouve combien sont peu srieuses les
          assertions des flatteurs et des ennemis de Napolon, qui
          attribuent au retour de M. Prvost la rsolution de la
          guerre, en disant les uns qu'il n'avait pu supporter tant
          d'outrages, les autres qu'il s'tait livr  l'aveugle
          colre d'un tyran qui ne sait plus se contenir. Les dates
          seules font tomber ces ridicules suppositions de l'idoltrie
          et de la haine.]

[En marge: Complte immobilit des Russes.]

Les nouvelles de son extrme gauche  son extrme droite taient
uniformes, et rvlaient de la part des Russes une complte
immobilit. Ainsi ses desseins s'accomplissaient malheureusement, et
il donnait en plein dans le pige que lui tendait la fortune.  sa
gauche, il prescrivit au marchal Macdonald de traverser immdiatement
le Nimen  Tilsit; sur sa droite, il recommanda au prince Eugne de
s'approcher de Prenn, afin d'avoir franchi ce fleuve le plus tt
possible, et au roi Jrme d'tre rendu  Grodno le 30 au plus tard.
Il manda ce qui allait se passer au duc de Bellune  Berlin, afin que
ce marchal armt Spandau et se tnt bien sur ses gardes, car les
premiers coups de fusil allaient tre tirs, de grands vnements
devaient s'ensuivre, et il importait d'avoir,  l'gard des Allemands,
l'oeil ouvert et la main prte.

[En marge: L'arme arrive le 23 juin au bord du Nimen.]

[En marge: Aspect des rives du fleuve.]

[En marge: Choix d'un point de passage un peu au-dessus de Kowno.]

Le 23 juin, aprs avoir couch au milieu de la fort de Wilkowisk,
dans une petite ferme, et entour de 200 mille soldats, Napolon
dboucha de la fort avec cette arme superbe, et vint se ranger
au-dessus de Kowno, en face du fleuve qu'il s'agissait de franchir. La
rive que nous occupions dominait partout la rive oppose, le temps
tait parfaitement beau, et on voyait le Nimen coulant de notre
droite  notre gauche s'enfoncer paisiblement au couchant. Rien
n'annonait la prsence de l'ennemi, si ce n'est quelques troupes de
Cosaques, qui couraient comme des oiseaux sauvages le long des rives
du fleuve, et quelques granges incendies dont la fume s'levait dans
les airs. Le gnral Haxo, aprs une soigneuse reconnaissance, avait
dcouvert  une lieue et demie au-dessus de Kowno, vers un endroit
appel Ponimon, un point o le Nimen, formant un contour
trs-prononc, offrait de grandes facilits pour le passage. Grce 
ce mouvement demi-circulaire du fleuve autour de la rive oppose,
cette rive se prsentait  nous comme une plaine entoure de tous
cts par nos troupes, domine par notre artillerie, et offrant un
point de dbarquement des plus commodes sous la protection de cinq 
six cents bouches  feu. Napolon, ayant emprunt le manteau d'un
lancier polonais, alla, sous les coups de pistolet de quelques
tirailleurs de cavalerie, reconnatre les lieux en compagnie du
gnral Haxo, et les ayant trouvs aussi favorables que le disait ce
gnral, ordonna l'tablissement des ponts pour la nuit mme[30]. Le
gnral bl, qui avait fait arriver ses quipages de bateaux, eut
ordre de jeter trois ponts, avec le concours de la division Morand, la
premire du marchal Davout.

          [Note 30: On a ni le fait du dguisement emprunt par
          Napolon; mais il est authentique, et constat d'ailleurs
          par le bulletin du passage que Napolon rdigea lui-mme, et
          dans lequel il n'et pas menti sur une circonstance de si
          peu d'importance, entoure de tant de tmoins oculaires.]

[En marge: Trois ponts de bateaux jets dans la nuit du 23 au 24
juin.]

 onze heures du soir en effet, le 23 juin 1812, les voltigeurs de la
division Morand se jetrent dans quelques barques, traversrent le
Nimen, large en cet endroit de soixante  quatre-vingts toises,
prirent possession sans coup frir de la rive droite, et aidrent les
pontonniers  fixer les amarres auxquelles devaient tre attachs les
bateaux.  la fin de la nuit, trois ponts, situs  cent toises l'un
de l'autre, se trouvrent solidement tablis, et la cavalerie lgre
put passer sur l'autre bord.

Le 24 juin au matin, ce qui, dans ce pays et en cette saison, pouvait
signifier trois heures, le soleil se leva radieux, et vint clairer de
ses feux une scne magnifique. On avait lu aux troupes, qui taient
pleines d'ardeur, une proclamation courte et nergique, conue dans
les termes suivants:

[En marge: Proclamation lue aux troupes le 24 au matin.]

Soldats, la seconde guerre de Pologne est commence. La premire
s'est termine  Friedland et  Tilsit!...  Tilsit, la Russie a jur
une ternelle alliance  la France et la guerre  l'Angleterre. Elle
viole aujourd'hui ses serments; elle ne veut donner aucune
explication de son trange conduite, que les aigles franaises n'aient
repass le Rhin, laissant par l nos allis  sa discrtion... La
Russie est entrane par la fatalit; ses destins doivent s'accomplir.
Nous croit-elle donc dgnrs? Ne serions-nous plus les soldats
d'Austerlitz? Elle nous place entre le dshonneur et la guerre: notre
choix ne saurait tre douteux. Marchons donc en avant, passons le
Nimen, portons la guerre sur son territoire. La seconde guerre de
Pologne sera glorieuse aux armes franaises. Mais la paix que nous
conclurons portera avec elle sa garantie; elle mettra un terme  la
funeste influence que la Russie exerce depuis cinquante ans sur les
affaires de l'Europe.

[En marge: Commencement du passage.]

Cette proclamation applaudie avec chaleur, les troupes descendirent
des hauteurs en formant trois longues colonnes, qui tour  tour
paraissaient et disparaissaient en s'enfonant dans les ravins qui
aboutissaient au fleuve. Toutes les pices de douze, ranges sur le
demi-cercle des hauteurs, dominaient la plaine o allait dboucher
l'arme, soin du reste inutile, car l'ennemi ne se montrait nulle
part. Napolon, sorti de sa tente et entour de ses officiers,
contemplait avec sa lunette le spectacle de cette force prodigieuse,
car si on a rarement vu deux cent mille hommes agissant  la fois dans
une guerre, on les a vus plus rarement encore runis sur un mme
point, et dans un tel appareil; et cependant presque au mme moment,
et  quelques lieues de l, deux cent mille autres traversaient le
Nimen!

[Illustration: Passage du Nimen.]

[En marge: Dfil successif de tous les corps d'arme.]

L'infanterie du marchal Davout, prcde de la cavalerie lgre, se
porta la premire au bord du fleuve, et chaque division passant  son
tour sur la rive oppose, vint se ranger en bataille dans la plaine,
l'infanterie en colonnes serres, l'artillerie dans les intervalles de
l'infanterie, la cavalerie lgre en avant, la grosse cavalerie en
arrire. Les corps des marchaux Oudinot et Ney suivirent, la garde
aprs eux, les parcs aprs la garde. En quelques heures la rive droite
fut couverte de ces troupes magnifiques, qui, descendant des hauteurs
de la rive gauche, se droulant en longues files sur les trois ponts,
semblaient couler comme trois torrents inpuisables dans cette plaine
arrondie qu'elles remplissaient dj de leurs flots presss. Les feux
du soleil tincelaient sur les baonnettes et les casques; les
troupes, enthousiasmes d'elles-mmes et de leur chef, poussaient sans
relche le cri de Vive l'Empereur! Ce n'tait pas d'elles qu'on devait
attendre et dsirer la froide raison qui aurait pu apprcier et
prvenir cette fabuleuse entreprise. Elles ne rvaient que triomphes
et courses lointaines, car elles taient convaincues que l'expdition
de Russie allait finir dans les Indes. On a souvent parl d'un orage
subit qui serait venu comme un oracle sinistre donner un avis non
cout: il n'en fut rien, hlas! le temps ne cessa pas d'tre
superbe[31], et Napolon, qui n'avait pas eu les avertissements de
l'opinion publique, n'eut pas mme ceux de la superstition.

          [Note 31: Un orage eut lieu en effet, mais plus loin et
          quelques jours plus tard. C'est l'arme d'Italie qui
          l'essuya en passant le Nimen  Prenn.]

[En marge: Aprs avoir longtemps contempl le spectacle magnifique que
prsentait son arme, Napolon franchit le fleuve et court  Kowno.]

[En marge: Quelques Polonais se noient dans la Wilia.]

[En marge: On passe cette rivire, et on rtablit le pont.]

[En marge: L'arme franaise occupe Kowno.]

Aprs avoir contempl pendant quelques heures ce spectacle
extraordinaire, contemplation enivrante et strile, Napolon, montant
 cheval, quitta la hauteur o avaient t disposes ses tentes,
descendit  son tour au bord du Nimen, traversa l'un des ponts, et
tournant brusquement  gauche, prcd de quelques escadrons, courut
vers Kowno. Notre cavalerie lgre y entra sans difficult,  la suite
des Cosaques, qui se htrent de repasser la Wilia, rivire navigable,
avons-nous dit, qui coule de Wilna sur Kowno, et y joint le Nimen,
aprs quarante lieues environ du cours le plus sinueux. Napolon,
accompagn des lanciers polonais de la garde, voulait tre
sur-le-champ matre des deux bords de la Wilia, afin d'en rtablir les
ponts, et de pouvoir suivre les arrire-gardes russes. Prvenant ses
dsirs, les lanciers polonais se jetrent dans la rivire, en serrant
leurs rangs, et en nageant de toute la force de leurs chevaux. Mais
arrivs au milieu du courant, et vaincus par sa violence, ils
commencrent  se dsunir et  se laisser entraner. On alla  leur
secours dans des barques, et on russit  en sauver plusieurs.
Malheureusement vingt ou trente payrent de leur vie cet acte d'une
obissance enthousiaste. Les communications furent immdiatement
rtablies entre les deux rives de la Wilia, et on put ds ce moment en
remonter les deux bords jusqu' Wilna. Napolon alla coucher  Kowno,
aprs avoir ordonn au marchal Davout d'chelonner ses avant-gardes
sur la route de Wilna.

[En marge: Par quelle succession d'entranements, Napolon, qui en
1810 voulait rassurer l'Europe en lui rendant la paix, est amen en
1812  entreprendre la plus formidable de toutes les guerres, et 
remettre le sort du monde au hasard.]

Ainsi le sort en tait jet! Napolon marchait vers l'intrieur de la
Russie  la tte de 400 mille soldats et suivi de 200 mille autres!
Admirez l'entranement des caractres! Ce mme homme, deux annes
auparavant, revenu d'Autriche, ayant rflchi un instant  la leon
d'Essling, avait song  rendre la paix au monde et  son empire, 
donner  son trne la stabilit de l'hrdit,  son caractre
l'apparence des gots de famille, et dans cette pense avait contract
un mariage avec l'Autriche, la cour la plus vieille, la plus constante
dans ses desseins. Il voulait apaiser les haines, vacuer l'Allemagne,
et porter en Espagne toutes ses forces, pour y contraindre
l'Angleterre  la paix, et avec l'Angleterre le monde, qui n'attendait
que le signal de celle-ci pour se soumettre. Telles taient ses
penses en 1810, et, cherchant de bonne foi  les raliser, il
imaginait le blocus continental qui devait contraindre l'Angleterre 
la paix par la souffrance commerciale, s'efforait de soumettre la
Hollande  ce systme, et celle-ci rsistant, il l'enlevait  son
propre frre, la runissait  son empire, et donnait  l'Europe, qu'il
aurait voulu calmer, l'motion d'un grand royaume runi  la France
par simple dcret. Puis trouvant le systme du blocus incomplet, il
prenait pour le complter les villes ansatiques, Brme, Hambourg,
Lubeck, et, comme si le lion n'avait pu se reposer qu'en dvorant de
nouvelles proies, il y ajoutait le Valais, Florence, Rome, et trouvait
tonnant que quelque part on pt s'offusquer de telles entreprises!
Pendant ce temps, il avait lanc sur Lisbonne son principal
lieutenant, Massna, pour aller porter  l'arme anglaise le coup
mortel; et jugeant au frmissement du continent qu'il fallait garder
des forces imposantes au Nord, il formait une vaste runion de troupes
sur l'Elbe, ne consacrait plus ds lors  l'Espagne que des forces
insuffisantes, laissait Massna sans secours perdre une partie de sa
gloire, permettait que d'un lieu inconnu, Torrs-Vdras, surgt une
esprance pour l'Europe exaspre, qu'il s'levt un capitaine fatal
pour lui et pour nous; puis n'admettant pas que la Russie, enhardie
par les distances, pt opposer quelques objections  ses vues, il
reportait brusquement ses penses, ses forces, son gnie, au Nord,
pour y finir la guerre par un de ces grands coups auxquels il avait
habitu le monde, et beaucoup trop habitu son me, abandonnant ainsi
le certain qu'il aurait pu atteindre sur le Tage, pour l'incertain
qu'il allait chercher entre le Dniper et la Dwina! Voil ce qui tait
advenu des desseins de ce Csar rvant un instant d'tre Auguste! Et
en ce moment il s'avanait au Nord, laissant derrire lui la France
puise et dgote d'une gloire sanglante, les mes pieuses blesses
de sa tyrannie religieuse, les mes indpendantes blesses de sa
tyrannie politique, l'Europe enfin rvolte du joug tranger qu'il
faisait peser sur elle, et menait avec lui une arme o fermentaient
sourdement la plupart de ces sentiments, o s'entendaient toutes les
langues, et qui n'avait pour lien que son gnie, et sa prosprit
jusque-l invariable! Qu'arriverait-il,  ces distances, de ce
prodigieux artifice d'une arme de six cent mille soldats de toutes
les nations suivant une toile, si cette toile qu'ils suivaient
venait tout  coup  plir? L'univers, pour notre malheur, l'a su, de
manire  ne jamais l'oublier; mais il faut, pour son instruction, lui
apprendre, par le dtail mme des vnements, ce qu'il n'a su que par
le bruit d'une chute pouvantable. Nous allons nous engager dans ce
douloureux et hroque rcit: la gloire, nous la trouverons  chaque
pas: le bonheur, hlas! il y faut renoncer au del du Nimen.


FIN DU LIVRE QUARANTE-TROISIME

ET DU TOME TREIZIME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS LE TOME TREIZIME.


LIVRE QUARANTE ET UNIME.

LE CONCILE.

     Naissance du Roi de Rome le 20 mars 1811. -- Remise au mois de juin
     de la crmonie du baptme. -- Diverses circonstances qui dans le
     moment attristent la France, et compriment l'essor de la joie
     publique. -- Redoublement de dfiance  l'gard de la Russie,
     acclration des armements, et rigueurs de la conscription. --
     Crise commerciale et industrielle amene par l'excs de la
     fabrication et par la complication des lois de douanes. --
     Faillites nombreuses dans les industries de la filature et du
     tissage du coton, de la draperie, de la soierie, de la
     raffinerie, etc. -- Secours donns par Napolon au commerce et 
     l'industrie. --  ces causes de malaise se joignent les troubles
     religieux. -- Efforts du Pape et d'une partie du clerg pour
     rendre impossible l'administration provisoire des diocses. --
     Intrigues auprs des chapitres pour les empcher de confrer aux
     nouveaux prlats la qualit de vicaires capitulaires. -- Brefs du
     Pape aux chapitres de Paris, de Florence et d'Asti. -- Hasard qui
     fait dcouvrir ces brefs. -- Arrestation de M. d'Astros;
     expulsion violente de M. Portalis du sein du Conseil d'tat. --
     Rigueurs contre le clerg, et soumission des chapitres
     rcalcitrants. -- Napolon, se voyant expos aux dangers d'un
     schisme, projette la runion d'un concile, dont il espre se
     servir pour vaincre la rsistance du Pape. -- Examen des
     questions que soulve la runion d'un concile, et convocation de
     ce concile pour le mois de juin, le jour du baptme du Roi de
     Rome. -- Suite des affaires extrieures en attendant le baptme
     et le concile. -- Napolon retire le portefeuille des affaires
     trangres  M. le duc de Cadore pour le confier  M. le duc de
     Bassano. -- Dpart de M. de Lauriston pour aller remplacer 
     Saint-Ptersbourg M. de Caulaincourt. -- Lenteurs calcules de
     son voyage. -- Entretiens de l'empereur Alexandre avec MM. de
     Caulaincourt et de Lauriston. -- L'empereur Alexandre sachant que
     ses armements ont offusqu Napolon, en explique avec franchise
     l'origine et l'tendue, et s'attache  prouver qu'ils ont suivi
     et non prcd ceux de la France. -- Son dsir sincre de la
     paix, mais sa rsolution invariable de s'arrter  l'gard du
     blocus continental aux mesures qu'il a prcdemment adoptes. --
     Napolon conclut des explications de l'empereur Alexandre que la
     guerre est certaine, mais diffre d'une anne. -- Il prend ds
     lors plus de temps pour ses armements, et leur donne des
     proportions plus considrables. -- Il dispose toutes choses pour
     entreprendre la guerre au printemps de 1812. -- Vues et direction
     de sa diplomatie auprs des diffrentes puissances de l'Europe.
     -- tat de la cour de Vienne depuis le mariage de Napolon avec
     Marie-Louise; politique de l'empereur Franois et de M. de
     Metternich. -- Probabilit d'une alliance avec l'Autriche, ses
     conditions, son degr de sincrit. -- tat de la cour de Prusse.
     -- Le roi Frdric-Guillaume, M. de Hardenberg, leurs inquitudes
     et leur politique. -- Danemark et Sude. -- Zle du Danemark 
     seconder le blocus continental. -- Mauvaise foi de la Sude. --
     Cette puissance profite de la paix accorde par la France pour se
     constituer l'intermdiaire du commerce interlope. --
     tablissement de Gothenbourg destin  remplacer celui
     d'Hligoland. -- Difficults relatives  la succession au trne.
     -- La mort du prince royal adopt par le nouveau roi Charles XIII
     laisse la succession vacante. -- Plusieurs partis en Sude, et
     leurs vues diverses sur le choix d'un successeur au trne. --
     Dans leur embarras, les diffrents partis se jettent brusquement
     sur le prince de Ponte-Corvo (marchal Bernadotte), esprant se
     concilier la faveur de la France. -- Napolon, tranger 
     l'lection, permet au prince de Ponte-Corvo d'accepter. -- 
     peine arriv en Sude, le nouvel lu, pour flatter l'ambition de
     ses futurs sujets, convoite la Norvge, et propose  Napolon de
     lui en mnager la conqute. -- Napolon, fidle au Danemark,
     repousse cette proposition. -- Dispositions gnrales de
     l'Allemagne dans le moment o semble se prparer une guerre
     gnrale au Nord. -- Tout en prparant ses armes et ses
     alliances, Napolon s'occupe activement de ses affaires
     intrieures. -- Baptme du Roi de Rome. -- Grandes ftes  cette
     occasion. -- Prparatifs du concile. -- Motifs qui ont fait
     prfrer un concile national  un concile gnral. -- Questions
     qui lui seront poses. -- On les renferme toutes dans une seule,
     celle de l'institution canonique des vques. -- Avant de runir
     le concile on envoie trois prlats  Savone pour essayer de
     s'entendre avec Pie VII, et ne faire au concile que des
     propositions concertes avec le Saint-Sige. -- Ces prlats sont
     l'archevque de Tours, les vques de Nantes et de Trves. --
     Leur voyage  Savone. -- Accueil qu'ils reoivent du Pape. -- Pie
     VII donne un consentement indirect au systme propos pour
     l'institution canonique, et renvoie l'arrangement gnral des
     affaires de l'glise au moment o on lui aura rendu sa libert et
     un conseil. -- Retour des trois prlats  Paris. -- Runion du
     concile le 17 juin. -- Dispositions des divers partis composant
     le concile. -- Crmonial, discours d'ouverture, et serment de
     fidlit au Saint-Sige. -- Les prlats  peine runis sont
     domins par un sentiment commun de sympathie pour les malheurs de
     Pie VII et d'aversion secrte pour le despotisme de Napolon. --
     La crainte les contient. -- Premires sances du concile. --
     Projet d'adresse en rponse au message imprial. -- Difficults
     de la rdaction. --  la sance o l'on discute cette adresse les
     esprits s'enflamment, et un membre propose de se rendre en corps
      Saint-Cloud pour demander la libert du Pape. -- Le prsident
     arrte ce mouvement en suspendant la sance. -- Adoption de
     l'adresse aprs de nombreux retranchements, et refus de Napolon
     de la recevoir. -- Rle modrateur de M. Duvoisin, vque de
     Nantes, et de M. de Barral, archevque de Tours. -- Maladresse et
     orgueil du cardinal Fesch. -- La question principale, celle de
     l'institution canonique, soumise  une commission. -- Avis divers
     dans le sein de cette commission. -- Malgr les efforts de M.
     Duvoisin, la majorit de ses membres se prononce contre la
     comptence du concile. -- Napolon irrit veut dissoudre le
     concile. -- On l'exhorte  attendre le rsultat dfinitif. -- M.
     Duvoisin engage la commission  prendre pour base les
     propositions admises par le Pape  Savone. -- Cet avis, adopt
     d'abord, n'est accept dfinitivement qu'avec un nouveau renvoi
     au Pape, qui suppose l'incomptence du concile. -- Le rapport,
     prsent par l'vque de Tournay, excite une scne orageuse dans
     le concile, et des manifestations presque factieuses. -- Napolon
     dissout le concile et envoie  Vincennes les vques de Gand, de
     Troyes et de Tournay. -- Les prlats pouvants offrent de
     transiger. -- On recueille individuellement leurs avis, et quand
     on est assur d'une majorit, on runit de nouveau le concile le
     5 aot. -- Cette assemble rend un dcret conforme  peu prs 
     celui qu'on dsirait d'elle, mais avec un recours au Pape qui
     n'emporte cependant pas l'incomptence du concile. -- Nouvelle
     dputation de quelques cardinaux et prlats  Savone, pour
     obtenir l'adhsion du Pape aux actes du concile. -- Napolon,
     fatigu de cette querelle religieuse, ne vise plus qu' se
     dbarrasser des prlats runis  Paris, et  profiter de la
     dputation envoye  Savone pour obtenir l'institution des
     vingt-sept vques nomms et non institus. -- L'esprit toujours
     dirig vers la prochaine guerre du Nord, il se flatte que
     victorieux encore une fois, le monde entier cdera  son
     ascendant. -- Nouvelles explications avec la Russie. --
     Conversation de Napolon avec le prince Kourakin, le soir du 15
     aot. -- Cette conversation laisse peu d'espoir de paix, et porte
     Napolon  continuer ses prparatifs avec encore plus d'activit.
     -- Dpart des quatrimes et siximes bataillons. -- Emploi de
     soixante mille rfractaires qu'on a obligs de rejoindre. --
     Manire de les plier au service militaire. -- Composition de
     quatre armes pour la guerre de Russie, et prparation d'une
     rserve pour l'Espagne. -- Voyage de Napolon en Hollande et dans
     les provinces du Rhin. -- Plan de dfense de la Hollande. -- La
     prsence de Napolon sert de prtexte pour runir la grosse
     cavalerie et l'acheminer sur l'Elbe. -- Cration des lanciers. --
     Inspection des troupes destines  la guerre de Russie. --
     Sjour  Wesel,  Cologne et dans les villes du Rhin. -- Affaires
     diverses dont Napolon s'occupe chemin faisant. -- Arrangement
     avec la Prusse. -- Le ministre de France est rappel de
     Stockholm. -- Suite et fin apparente de la querelle religieuse.
     -- Acceptation par Pie VII du dcret du concile, avec des motifs
     qui ne conviennent pas entirement  Napolon. -- Celui-ci
     accepte le dispositif sans les motifs, et renvoie dans leurs
     diocses les prlats qui avaient compos le concile. -- Son
     retour  Paris en novembre, et son application  expdier toutes
     les affaires intrieures, afin de ne rien laisser en souffrance
     en partant pour la Russie.                                1  226


LIVRE QUARANTE-DEUXIME.

TARRAGONE.

     Suite des vnements dans la Pninsule. -- Retour de Joseph 
     Madrid, et conditions auxquelles il y retourne. -- tat de
     l'Espagne, fatigue des esprits, possibilit de les soumettre en
     accordant quelques secours d'argent  Joseph, et en lui envoyant
     de nouvelles forces. -- Situation critique de Badajoz depuis la
     bataille d'Albuera. -- Empressement du marchal Marmont,
     successeur de Massna,  courir au secours de cette place. --
     Marche de ce marchal, sa jonction avec le marchal Soult, et
     dlivrance de Badajoz aprs une courageuse rsistance de la part
     de la garnison. -- Runion de ces deux marchaux, suivie de leur
     sparation presque immdiate. -- Le marchal Soult va rprimer
     les bandes insurges de l'Andalousie, et le marchal Marmont
     vient s'tablir sur le Tage, de manire  pouvoir secourir ou
     Ciudad-Rodrigo ou Badajoz, selon les circonstances. -- Lord
     Wellington, aprs avoir chou devant Badajoz, est forc par les
     maladies de prendre des quartiers d't, mais il se dispose 
     attaquer Badajoz ou Ciudad-Rodrigo au premier faux mouvement des
     armes franaises. -- Oprations en Aragon et en Catalogne. -- Le
     gnral Suchet, charg du commandement de la basse Catalogne et
     d'une partie des forces de cette province, se transporte devant
     Tarragone. -- Mmorable sige et prise de cette place importante.
     -- Le gnral Suchet lev  la dignit de marchal. -- Reprise
     de Figures un moment occupe par les Espagnols. -- Lord
     Wellington ayant fait des prparatifs pour assiger
     Ciudad-Rodrigo, et s'tant approch de cette place, le marchal
     Marmont quitte les bords du Tage en septembre, et runi au
     gnral Dorsenne qui avait remplac le marchal Bessires en
     Castille, marche sur Ciudad-Rodrigo et parvient  le ravitailler.
     -- Extrme pril de l'arme anglaise. -- Les deux gnraux
     franais, plus unis, auraient pu lui faire essuyer un grave
     chec. -- Fin paisible de l't en Espagne, et rsolution prise
     par Napolon de conqurir Valence avant l'hiver. -- Dpart du
     marchal Suchet le 15 septembre, et sa marche  travers le
     royaume de Valence. -- Rsistance de Sagonte, et vains efforts
     pour enlever d'assaut cette forteresse. -- Le gnral Blake
     voulant secourir Sagonte vient offrir la bataille  l'arme
     franaise. -- Victoire de Sagonte gagne le 25 octobre 1811. --
     Reddition de Sagonte. -- Le marchal Suchet quoique vainqueur n'a
     pas des forces suffisantes pour prendre Valence et demande du
     renfort. -- Napolon fait converger vers lui toutes les troupes
     disponibles en Espagne, sous les gnraux Caffarelli, Reille et
     Montbrun. -- Investissement et prise de Valence le 9 janvier 1812
     avec le secours de deux divisions amenes par le gnral Reille.
     -- Inutilit du mouvement ordonn au gnral Montbrun, et course
     de celui-ci jusqu' Alicante. -- Lord Wellington profitant de la
     concentration autour de Valence de toutes les forces disponibles
     des Franais, se hte d'investir Ciudad-Rodrigo. -- Il prend
     cette place le 19 janvier 1812, avant que le marchal Marmont ait
     pu la secourir. -- Injustes reproches adresss au marchal
     Marmont. -- Dans ce moment Napolon, au lieu d'envoyer de
     nouvelles troupes en Espagne, en retire sa garde, les Polonais,
     la moiti des dragons et un certain nombre de quatrimes
     bataillons. -- Il ramne le marchal Marmont du Tage sur le
     Douro, en lui assignant exclusivement la tche de dfendre le
     nord de la Pninsule contre les Anglais. -- Profitant de ces
     circonstances, lord Wellington court  Badajoz, et prend cette
     place d'assaut le 7 avril 1812, malgr une conduite hroque de
     la part de la garnison. -- Avec Ciudad-Rodrigo et Badajoz tombent
     les deux boulevards de la frontire d'Espagne contre les Anglais.
     -- Napolon, se prparant  partir pour la Russie, nomme enfin
     Joseph commandant en chef de toutes les armes de la Pninsule,
     en lui laissant des forces insuffisantes et disperses. -- Rsum
     des vnements d'Espagne pendant les annes 1810 et 1811, et les
     premiers mois de l'anne 1812.                          227  384


LIVRE QUARANTE-TROISIME.

PASSAGE DU NIMEN.

     Suite des vnements du Nord. -- Un succs des Russes sur le
     Danube, cartant toute apparence de faiblesse de leur part,
     dispose l'empereur Alexandre  envoyer M. de Nesselrode  Paris,
     afin d'arranger  l'amiable les diffrends survenus avec la
     France. --  cette nouvelle, Napolon, ne voulant pas de cette
     mission pacifique, traite le prince Kourakin avec une extrme
     froideur, et montre  l'gard de la mission de M. de Nesselrode
     des dispositions qui obligent la Russie  y renoncer. -- Derniers
     et vastes prparatifs de guerre. -- Immensit et distribution des
     forces runies par Napolon. -- Mouvement de toutes ses armes
     s'branlant sur une ligne qui s'tend des Alpes aux bouches du
     Rhin, et s'avance sur la Vistule. -- Ses prcautions pour arriver
     insensiblement jusqu'au Nimen sans provoquer les Russes 
     envahir la Pologne et la Vieille-Prusse. -- Ordre donn  M. de
     Lauriston de tenir un langage pacifique, et envoi de M. de
     Czernicheff pour persuader  l'empereur Alexandre qu'il s'agit
     uniquement d'une ngociation appuye par une dmonstration
     arme. -- Alliances politiques de Napolon. -- Traits de
     coopration avec la Prusse et l'Autriche. -- Ngociations pour
     nouer une alliance avec la Sude et avec la Porte. -- Efforts
     pour amener une guerre de l'Amrique avec l'Angleterre, et
     probabilit d'y russir. -- Dernires dispositions de Napolon
     avant de quitter Paris. -- Situation intrieure de l'Empire;
     disette, finances, tat des esprits. -- Situation 
     Saint-Ptersbourg. -- Accueil fait par Alexandre  la mission de
     M. de Czernicheff. -- clair par les mouvements de l'arme
     franaise, par les traits d'alliance conclus avec la Prusse et
     l'Autriche, l'empereur Alexandre se dcide  partir pour son
     quartier gnral, en affirmant toujours qu'il est prt 
     ngocier. -- En apprenant ce dpart, Napolon ordonne un nouveau
     mouvement  ses troupes, envoie M. de Narbonne  Wilna pour
     attnuer l'effet que ce mouvement doit produire, et quitte Paris
     le 9 mai 1812, accompagn de l'Impratrice et de toute sa cour.
     -- Arrive de Napolon  Dresde. -- Runion dans cette capitale
     de presque tous les souverains du continent. -- Spectacle
     prodigieux de puissance. -- Napolon, averti que le prince
     Kourakin a demand ses passe-ports, charge M. de Lauriston d'une
     nouvelle dmarche auprs de l'empereur Alexandre, afin de
     prvenir des hostilits prmatures. -- Fausses esprances 
     l'gard de la Sude et de la Turquie. -- Vues relativement  la
     Pologne. -- Chances de sa reconstitution. -- Envoi de M. de Pradt
     comme ambassadeur de France  Varsovie. -- Retour de M. de
     Narbonne  Dresde, aprs avoir rempli sa mission  Wilna. --
     Rsultat de cette mission. -- Le mois de mai tant coul,
     Napolon quitte Dresde pour se rendre  son quartier gnral. --
     Horribles souffrances des peuples fouls par nos troupes. --
     Napolon  Thorn. -- Immense attirail de l'arme, et
     dveloppement excessif des tats-majors. -- Mesures de Napolon
     pour y porter remde. -- Son accueil au marchal Davout et au roi
     Murat. -- Son sjour  Dantzig. -- Vaste systme de navigation
     intrieure pour transporter nos convois jusqu'au milieu de la
     Lithuanie. -- Arrive  Koenigsberg. -- Rupture dfinitive avec
     Bernadotte sur des nouvelles reues de Sude. -- Dclaration de
     guerre  la Russie fonde sur un faux prtexte. -- Plan de
     campagne. -- Arrive au bord du Nimen. -- Passage de ce fleuve
     le 24 juin. -- Contraste des projets de Napolon en 1810, avec
     ses entreprises en 1812. -- Funestes pressentiments.    385  577


FIN DE LA TABLE DU TOME TREIZIME.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures inhabituelles ont t entoures de
parenthses.]





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(13/20), by Adolphe Thiers

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* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
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or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
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1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
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LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
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remaining provisions.

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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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