The Project Gutenberg EBook of Ellen, by Jean Lorrain

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Title: Ellen

Author: Jean Lorrain

Illustrator: Antoon Van Wlie

Release Date: March 27, 2020 [EBook #61675]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  JEAN LORRAIN

  ELLEN

  _Couverture de VAN WLIE_


  PARIS
  PIERRE DOUVILLE, DITEUR
  28, RUE DE TRVISE, 28

  1906
  _Tous droits rservs_




OEUVRES DE JEAN LORRAIN


  Les Lpillier, roman. Paris, Giraud, 1884, in-18.

  Trs Russe, roman. Paris, Giraud, 1886, in-18.

  Dans l'Oratoire (portraits de gens de lettres). Paris, Dalou, 1888,
  in-18.

  Sonyeuse. Paris, E. Fasquelle, 1891, in-18.

  Sensations et Souvenirs. Paris, E. Fasquelle, 1895, in-18.

  Un Dmoniaque. Paris, Dentu, 1895, in-18.

  Une femme par jour, illustrations de Mittis. Paris, Borel, 1896,
  in-18.

  Ames d'Automne, illustrations d'Heidbrinck. Paris, E. Fasquelle, 1897,
  in-18.

  Heures d'Afrique (Notes de voyage). Paris, Fasquelle, 1889, in-18.

  Madame Baringhel. Paris, E. Fayard. 1899, in-18.


_Librairie Ollendorf._

  La Petite Classe, prface de Barrs.

  Histoires de Masques (Couverture de Henry Bataille).

  Monsieur de Phocas (Couverture de Geo-Dupuis).

  Poussires de Paris.

  Princesse d'Ivoire et d'Ivresse (Couverture de Manuel Orazi).

  Le Vice Errant (Couverture de Lorant-Helbron).

  Monsieur de Bougrelon.

  Propos d'mes simples (Couverture de Sem).

  Fards et Poisons (Couverture de Maignien).

  L'cole des Vieilles Femmes.


_Librairie Universelle, 33, rue de Provence._

  La Maison Philibert, roman.


_Librairie Douville, 28, rue de Trvise._

  Le Crime des Riches (Couverture d'Albert Guillaume).


POMES

  L'Ombre ardente. Fasquelle, 1897.

  Modernits. Savine, Paris, 1885.

  Les Griseries. Tresse et Stock, 1887.

  Le Sang des Dieux, Lemerre. 1882.

  La Fort bleue.


THATRE

  Brocliande, 1 acte, jou  l'OEuvre.

  Yanthis, 2 actes, jou  l'Odon.




_Il a t tir de cet ouvrage: Dix exemplaires numrots sur papier de
Hollande._




ELLEN




I

L'ARRT


Oui, c'est trs grave, je ne puis vous le cacher, madame, l'tat de
votre fille est des plus alarmants. Je ne sais qui a conseill cet t 
miss Horneby le sjour des lacs italiens d'abord et de Venise ensuite,
mais je veux ignorer le nom de ce confrre, pour ne pas avoir  porter
de jugement sur lui. Rien ne pouvait tre plus mauvais pour la malade
que la constante humidit des lacs et la putridit moisie de
l'Adriatique; c'est la montagne qu'il fallait, les grandes altitudes,
quinze cents, deux mille mtres et plus si possible, Saint-Moritz tait
indiqu pour tout l't.--Nous y sommes restes dix jours, hasardait
l'trangre en consultation.--Et de l, vous tes descendues 
Bellagio.--Mais nous tions sur la hauteur,  la villa Serbelloni.--A
cent cinquante mtres, entre deux lacs, Cme d'un ct et Lecco de
l'autre, en pleins brouillards avec toutes les senteurs nervantes d'un
jardin d'Italie autour de vous. Il n'est pas possible qu'un mdecin vous
ait conseill Bellagio.--Le docteur Trwitz.--Ah! c'tait le docteur
Trwitz...--Le docteur Trwitz nous avait conseill Saint-Moritz, mais
Ellen s'y ennuyait.--Ah! Ellen s'ennuyait, et, quand votre fille
s'ennuie, vous faites ce que veut votre fille. C'est pour ne pas
contrarier son caprice que vous tes alles passer octobre dans cette
pourriture qu'est Venise, Venise o la malade a certainement pris les
germes de la fivre qui l'abat tous les soirs; car ce n'est pas Trwitz,
je le connais, qui vous a conseill Venise en octobre.--J'avais entendu
dire que le sjour de Venise tait trs bon pour les nerveux, et comme
Ellen tait trs surexcite...--Vous vous tes laiss dire et vous
prenez sur vous, madame, de contrecarrer les ordonnances d'un mdecin;
mais vous tes trs coupable, madame, et vous ne vous doutez pas  quel
point, vis--vis mme de votre enfant. J'aime mieux vous le dire de
suite: si c'est l le cas que vous ferez de mes prescriptions, je
prfre ne pas entreprendre la gurison de miss Horneby. Le docteur
Hameroy s'tait  demi lev; une rgle d'bne entre ses doigts, il en
frappait d'un coup sec le bord marquet de la table: Vous ignorez donc
que cette enfant est phtisique?

Un cri touff de la mre avertissait le praticien qu'il avait t trop
loin.--Lady Horneby se levait lentement de son fauteuil, venait
s'appuyer des deux mains sur la table et, enveloppant le mdecin de
toute la dtresse de ses grands yeux tristes: Pardonnez-moi, monsieur,
disait-elle, mais j'en ai dj perdu trois. Harmeroy tressaillait car
la rponse l'atteignait dans ses fibres. Il tait pre lui-mme; il
daignait regarder attentivement cette grande femme blonde, jeune encore,
qu'il avait  peine remarque la veille dans son cabinet de
consultation, quand elle y tait venue avec sa fille, une longue et
mince anglaise de dix-neuf ans, phtisique au troisime degr, la pauvre
crature, et dont il n'avait pas eu de peine  diagnostiquer l'incurable
tuberculose. Des deux femmes trs lgantes et toutes bruissantes de
soie et de dessous mousseux, lgrement impertinentes mme, la plus
jeune surtout, de ce bel aplomb que donnent les grosses fortunes,
Harmeroy avait d'abord fait les deux soeurs.

Harmeroy tait sorti du peuple. De son origine, il en avait conserv la
brutalit, et c'est par la puissance d'un cerveau de penseur, servi par
un diagnostic merveilleux et les plus srieuses tudes, qu'il tait
devenu un des princes de la science moderne et le plus consult certes
de tous les mdecins des voies respiratoires. Un labeur obstin et un
infatigable esprit de recherches l'avaient aussi soutenu dans sa
carrire. Il n'avait jamais pu se dpartir, surtout vis--vis de sa
clientle riche, d'une certaine rudesse, qu'il devait autant  son
origine qu'aux atroces misres qu'il coudoyait tous les jours. A
l'hpital, dont il dirigeait la clinique, il voyait l'homme et la femme
du peuple, la jeune fille du peuple surtout, l'humble apprentie, la
petite ouvrire, aux prises avec l'horrible mal qu'il soignait dans la
journe chez les riches; il savait combien les pauvres sont dsarms,
pis, livrs, exposs  la tuberculose dans la dplorable hygine des
logis et des ateliers parisiens. Combien de rapports n'avait-il pas
crits l-dessus, et combien de fois  la Chambre, o il avait sig
pendant trois ans, n'avait-il pas pris la parole pour dplorer et
dnoncer  la fois les atroces conditions imposes par l'insouciance
coupable d'une socit de jouisseurs aux classes laborieuses, les
dangers grandissants d'une contagion fatale et, chose horrible enfin et
que nul n'ignorait aujourd'hui, l'immoralit de certaines professions
meurtrires, l'homme et la femme mathmatiquement vous au trpas dans
un dlai fix par certains mtiers. Il avait obtenu des commissions et
c'tait tout; les belles indignations qu'il avait provoques, les fonds
dont il avait obtenu le vote, tout cela s'tait vanoui dans de vagues
paperasseries et dans des cartons ministriels. Il n'en avait recueilli
que des loges de presse et des compliments mus de belles madames  des
dners officiels. L'oeuvre que le philanthrope et le savant
poursuivaient en lui avait avort dans d'interminables ajournements, et
d'ironiques poignes de mains de ses confrres l'avaient averti trop
tard qu'en France la politique ne peut servir que les politiciens. Pris
alors d'un profond dgot, son mandat termin, il ne s'tait pas
reprsent aux lections et s'tait vou tout entier  son hpital; l,
il luttait de toutes ses forces pour arracher ses malades aux bacilles
meurtriers de la tuberculose. Toutes ses matines, il les employait 
des expriences, souvent couronnes de succs. Dans la journe, il
recevait dans son htel de l'avenue du Trocadro sa riche clientle,
mais pendant trois ans il avait vu de trop prs les puissants, les
puissants de l'argent et les puissants de la politique. Il en avait
conserv comme une rancune contre les hautes classes, et lui, Harmeroy,
dont on citait les dlicatesses inoues et des tendresses en vrit
touchantes pour de misrables phtisiques de son hpital, il lui arrivait
de brusquer et de malmener souvent la clientle en quipage de ses
lucratifs aprs-midi. Toutes ces belles poitrinaires, aux agonies
calques sur celle de la Dame aux Camlias et dont l'oisivet exasprait
encore la nvrose, avaient le don de l'irriter. La veille, il avait
class ces dames Horneby dans le clan banal et haut cot des belles
neurasthniques, qui promnent l'hiver, en Riviera, et l't, de ville
d'eaux en ville d'eaux, leurs misres physiques, accables d'ennuis et
de millions. Imprieuse et impertinente, la jeune fille, videmment
gte, lui avait dplu. Il avait accueilli ces dames froidement.
Nanmoins, sa bont native l'avait empch de formuler son arrt en
prsence de la malade; d'ailleurs, un regard de la mre l'avait averti.
Revenez demain, avait-il dit, impossible de me prononcer aujourd'hui,
je dois contrler mes observations, et il avait ajout tout bas: Revenez
seule.

C'tait cette mre dont il venait d'entendre avec stupeur le rcit des
faiblesses, cette mre coupable  force de tendresse, mre obissant 
tous les caprices d'une malade, et cela jusqu' en aggraver l'tat
jusqu'au danger.

Outr, il venait de secouer d'importance cette damnable faiblesse, et
voil que d'un mot l'Anglaise venait de le remuer et de l'attendrir. La
misrable femme, dont il avait si durement tanc le manque d'nergie,
venait de lui donner le mot de sa dtresse: cette mre avait dj perdu
trois enfants.

Pardon, faisait le docteur Harmeroy, j'ignorais compltement, madame,
et lui dsignant le fauteuil qu'il venait de quitter, pouvez-vous me
dire comment vous avez perdu vos autres enfants et depuis quand s'est
dclare l'affection de notre malade? sont-ce des filles que vous avez
dj perdues?--Deux filles et un fils, sanglotait la pauvre femme; le
pre aussi est mort phtisique et faisant un mouvement pour se lever:
Mais je vous prends un temps prcieux, monsieur, il appartient  vos
autres clients.--Non pas, madame, je vous coute, j'ai besoin de savoir,
ceci fait partie de ma consultation.

Et dans le silence du cabinet de travail assourdi de tapisseries
anciennes, lady Horneby commenait la lamentable histoire de sa vie,
inutilement sacrifie  la sant des siens. Cette douloureuse existence
d'une veuve et d'une mre survivant  ses affections, combien de fois la
misrable femme ne l'avait-elle pas dj confesse dans des
circonstances analogues, dans le recueillement austre des vastes pices
de luxe o reoivent maintenant les grands mdecins. Lady Horneby tait
reste veuve  vingt-huit ans. Un mariage d'amour l'avait unie  son
cousin; une phtisie galopante avait emport en huit jours lord Edwards:
il avait pris froid  l'poque des chasses, chez un cousin, dans un
chteau d'cosse, mais depuis longtemps il tranait une mauvaise fivre.
Dans son entourage ce brusque dnouement n'avait tonn personne, lord
Edwards Horneby mourait extnu de fatigues de tous genres et surmen de
sport. La jeune femme demeurait veuve avec quatre enfants, trois filles
et un garon; Ellen tait la dernire. L'me encore pleine du souvenir
du mort, lady Horneby s'tait voue passionnment  l'ducation de ses
enfants, mais ni son abngation, ni ses soins assidus n'avaient pu
enrayer chez eux le mal hrditaire. Elle avait vu mourir successivement
ses deux anes, Maud et Georgina. Grandes, saines et fortes en
apparence, le mal, chez elles, s'tait dclar  quinze ans, leur
jeunesse s'tait fane dans sa fleur. Comme lady Horneby tait afflige
de quelques millions, les mdecins avaient fatalement ordonn la
Riviera, pour Maud comme pour Georgina. L'infortune lady Horneby avait
connu les douloureuses tapes de Cannes  Menton et des Balares 
Madre. Peines perdues! Maud tait morte  dix-huit ans, Georgina 
dix-neuf. Maud reposait dans le cimetire de La Valette  Malte, et
Georgina dans le cimetire de Cannes, et la poussire de son amour tait
ainsi parse  tous les coins du monde.

Son fils Edwards avait rsist plus longtemps. Il tait le vivant
portrait de son pre, et sa soeur Ellen lui ressemblait. Il s'tait
teint dans sa vingt-cinquime anne. Voyageur infatigable, toujours en
yacht ou par monts et par chemins, il s'agitait dans une activit
dvorante, qui avait fini par le consumer. Lui tait mort  Londres, il
y avait dj trois ans, et c'tait tout. Elle restait seule maintenant
avec Ellen. Le mdecin connaissait mieux qu'elle les symptmes du mal
qui lui avait pris ses enfants. A quoi bon lui dtailler les agonies,
toutes identiques dans les mmes rles et les mmes touffements.

Quatre fois frappe dans les siens, lady Horneby avait espr que Dieu
l'pargnerait dans sa dernire affection, mais voil qu'elle
recommenait avec Ellen son douloureux calvaire. Ellen avait hrit de
son frre de cette avidit de jouissances et de cette fivre de plaisir.
Qu'importait que le jeune homme en ft mort, tel une phalne brle aux
lumires d'un lustre. Ellen tait imprieuse et fantasque comme tous les
tres jeunes que guette la mort, elle vivait dans une trpidation
continue, savourant, on et dit, intensment et perdument les minutes
d'une existence compte. Lady Horneby connaissait depuis longtemps
l'nigme de ses exaltations fbriles. La pauvre femme savait trop  quel
dnouement se prcipitent ces existences enrages de plaisirs. Voil
trois annes que, sans volont contre les caprices de sa fille, elle la
suivait et l'escortait de stations en stations dans cette monte au
calvaire, qu'tait pour elle la Riviera. Nice les avait vues un hiver,
Cannes un autre; le dernier hiver, enfin, elle l'avait pass  Menton,
mais le voisinage de Monte-Carlo avait t mauvais pour la malade, et, 
son retour  Paris, au printemps, Trwitz avait trouv la jeune fille si
extnue, avec des tempes creuses et des yeux si brillants, qu'il avait
immdiatement ordonn l'Oberland.

A Saint-Moritz, la jeune fille s'tait tellement ennuye, que lady
Horneby s'tait dcide  descendre avec elle sur les lacs italiens. De
Bellagio, Ellen avait voulu aller  Venise, et lady Horneby avait encore
cd.

A leur retour  Paris, elles n'avaient pas trouv Trwitz, un Congrs 
Chicago le retenait en Amrique; en son absence, elles taient venues
consulter Hameroy.

L'homme de science avait laiss parler, sans l'interrompre d'un mot, la
veuve de sir Edwards; sa large face glabre avait gard son masque
impassible, mais une immense piti noyait ses yeux gris.

Oui, je vois, disait-il enfin d'une voix lente, et  Nice, comme 
Cannes, miss Horneby ne manquait pas un bal, un spectacle, un vglione;
c'tait une assidue, n'est-ce pas, de toutes les redoutes et de toutes
les batailles de fleurs? Lady Horneby avait baiss la tte, il y eut un
silence. Le docteur ajoutait, comme se parlant  lui-mme: Leur nombre
est lgion sur la Riviera de ces condamns qui htent ainsi perdument
leur mort; nous n'y pouvons rien, leurs familles favorisent leur
suicide. Je n'ai rien  ajouter, madame, vous perdrez votre
fille.--Monsieur! la pauvre femme avait joint les mains.--Qu'y
voulez-vous? c'est bien moins contre ses caprices que contre votre
faiblesse qu'il faudrait dfendre miss Ellen. Que voulez-vous que nous
fassions si l'on ne nous seconde pas? Vous tes comme toutes les mres,
vous trahissez le mdecin.--Alors, monsieur!--Je n'ai rien  prescrire;
mes ordonnances ne seront pas suivies.--Mais si je vous
promettais.--Vous promettrez, mais vous ne tiendrez pas.--Mais si je
vous le jurais.--Sur le salut de votre fille! Vous savez qu'il y va de
sa vie. Alors la mre, dans un lan: Ma fille peut encore tre
sauve?--Je n'ai pas dit cela, rservait Hameroy; miss Horneby peut tre
prolonge. Je me prononcerai d'une faon dfinitive quand je la reverrai
au printemps.--Alors vous nous abandonnez.--Non, je vous envoie au
soleil. Que faites-vous ici  Paris? Chaque minute que vous y vivez est
un danger pour la malade.--Alors vous nous envoyez sur la Riviera!--Oui,
mais pas sur celle que vous aimez, pas de _Riviera spumante_. Vous allez
passer tout l'hiver  Hyres, Hyres prs de Toulon, la station la plus
calme, la plus morne, j'ose le dire, mais la plus salubre aussi de toute
la Cte: une temprature de serre chaude avec la brise alise du large,
toutes les conditions de chance possibles pour une gurison. Quand on ne
gurit pas  Hyres, on ne gurit pas ailleurs. Si j'insiste aussi
cruellement, madame, c'est que l'tat de miss Horneby est trs grave. A
quoi l'Anglaise avec un demi-sanglot: Oui, je sais, Hyres est la
dernire tape.

Le docteur Hameroy ne relevait pas le mot, il se mettait debout et tout
en jouant avec son couteau  papier: Mais voil, miss Horneby
voudra-t-elle aller  Hyres? L'Anglaise se raidissait: Elle ira, nous
irons, scandait-elle.--Bien, je vais rdiger l'ordonnance; je vous
l'enverrai demain  votre htel, ainsi qu'une lettre pour le docteur
Didier. C'est un brave homme qui donnera  miss Horneby toute son me et
tous ses soins, il a perdu une fille de la poitrine. Lady Horneby avait
un sursaut: Hyres ne l'a donc pas sauve?--Le docteur Didier tait
venu s'installer  Hyres dans cet espoir, mais il y est venu trop
tard, et plongeant intensment ses lumineux yeux gris dans ceux de
l'Anglaise: Il n'est pas trop tard pour miss Horneby.--Ah! monsieur,
vous tes bon, et, se baissant si rapidement que le praticien ne
pouvait l'empcher, lady Horneby lui baisait la main. Alors lui,  la
fois mu et ironique: Pouvez-vous me dire, madame, ce que vous et votre
fille comptez faire ce soir?--Mais nous devons aller  l'Opra, on donne
le _Tannhuser_.--Eh! bien, vous allez me faire le plaisir de demeurer
chez vous ce soir, comme tous les autres soirs, jusqu' votre dpart.
J'interdis toute sortie aprs quatre heures et demie, et d'ailleurs je
veux vous voir parties aprs-demain.




II

POUR GURIR


Comment va mademoiselle? A quelle heure tes-vous rentres? Lady
Horneby venait d'entr'ouvrir une porte; la femme de chambre, en train de
renouveler les dentelles d'un corsage, levait instinctivement la tte.
Ah! c'est vous, madame! Mais mademoiselle va plutt bien, elle doit
reposer, je viens de lui donner sa potion de cinq heures.--Il y a
longtemps que vous tes rentres?--A peine une heure.--Beaucoup trop
tard.--Mais mademoiselle a voulu passer chez Doucet.--Encore!--Madame
m'a recommand de ne pas contrarier mademoiselle.--Soit; elle a achet
quelque chose?--Non! elle a rapport des cartons qu'elle veut montrer 
madame.--Mais vous tes alles au Bois?--Certainement, comme tous les
jours, d'une heure  trois. Nous avons mme un peu march dans l'alle
de la Reine Marguerite, au soleil.--Bien, bien, Brigitte; prenez mes
chemises et laissez ce corsage, nous n'irons pas au thtre ce soir, et
lady Horneby passait dans la chambre de sa fille.

Toute l'lectricit allume de la pice, le lustre du milieu comme les
candlabres de la chemine et les ampoules de la tte du lit y
incendiaient une tenture jaune ple  fleurs d'argent, style Liberty. Un
paravent de soie japonaise, des tables en laqu vert tige et, dans un
grand vase de Gallet d'un bleu de fume, une norme gerbe de
chrysanthmes blancs, des chrysanthmes aux ptales aigus et recourbs
comme des griffes, lgantisaient la banalit de cette chambre d'htel.
Sur les meubles, des cartons entr'ouverts, des fichus de linon et des
volants de dentelles attestaient la prsence d'une crature de luxe et
de fragilit. Une violente odeur de crosote flottait par toute la
pice, domine par un parfum de Chypre ml de vtiver; enfin, dernire
note fminine, au dossier d'un fauteuil s'talait une jaquette de loutre
et, sur le marbre d'un guridon, une paire de gants de Sude et un gros
bouquet de violettes de Parme voisinaient. Dans la chemine dansait la
flamme claire d'un feu de bois. Lady Horneby tait entre sur la pointe
du pied.

Une longue forme blanche tendue sur une chaise longue esquissait un
vague mouvement; un peignoir de soie molle se soulevait  demi, un bras
nu drangeait une cume de lainages blancs, et une voix un peu altre,
comme brise par places, mais dlicieusement enfantine, une voix cline,
imprieuse et lasse o il y avait un peu de curiosit et beaucoup
d'ennui. C'est toi, maman? et miss Ellen Horneby s'tant tout  fait
assise: Eh bien, qu'a-t-il dit ce mdecin, vais-je mourir, oui ou non,
cette anne? O nous envoie-t-on tousser cet hiver?

Lady Horneby s'tait assise auprs de sa fille, elle avait pris entre
ses doigts une petite main frle et en ttait la moiteur, puis,
enveloppant d'un geste tendre la taille souple de l'enfant, l'attirait
brusquement contre elle. Ellen tendait  sa mre son front un peu humide
sous l'envole des cheveux dors et fixait sur elle un regard
interrogateur.

Avons-nous t raisonnable aujourd'hui? faisait lady Horneby sans
rpondre  la jeune fille.--Tu le sais bien, puisque tu viens
d'interroger Brigitte. Et ce docteur, qu'a-t-il ordonn de si affreux,
de si pouvantable, que tu n'oses pas me le dire. Il ne nous envoie pas
en Suisse, j'espre. Ah! tu sais que je n'irai pas.

Une moue alourdissait l'ovale aminci du visage d'Ellen. Les pommettes
lgrement fardes par la fivre, l'clat des plus admirables yeux
avivs par une cernure mauve d'une douceur de pastel, Ellen Horneby
avait dans sa sveltesse juvnile et lasse une fragilit de tige et une
grce alanguie de fleur de luxe, une de ces fleurs de serre, on dirait,
extnues de soins et de chaleur. Tout tait rare en elle, tant la
maladie l'avait affine, le bleu violet de ses prunelles trop larges, le
dessin dlicat de ses lvres, la ciselure de ses narines trop mobiles,
la transparence de son teint, l'troitesse de ses paules tombantes, la
soie floche de ses cheveux et jusqu' la fluidit de ses mains, tout en
elle semblait irrel. C'tait une crature d'aristocratie et
d'exception, marque, on le sentait, pour une fin prochaine. Dans cette
chambre luxueuse d'htel moderne, miss Ellen Horneby tait dj
d'au-del, et c'est ce que semblait sentir et pressentir la pauvre femme
blottie contre elle et qui, sans pouvoir lui lcher les mains, la buvait
si ardemment du regard.

Lady Horneby, en dvisageant ainsi sa fille, se grisait aussi d'une
ressemblance, la ressemblance de son fils Edwards, mort il y a trois
ans, que la jeune fille lui rappelait trait pour trait. Eh bien, tu ne
rponds pas, maman?

Lady Horneby s'arrachait enfin  son silence. Non, nous n'allons pas en
Suisse, ma chrie, nous retournons au soleil.--Sur la Riviera, pas 
Menton au moins. C'est trop triste.--Peux-tu dire cela aprs la vie que
tu m'y as fait mener cet hiver! Non, pas  Menton.--A Cannes alors?
faisait presque joyeusement la malade.--Non, pas  Cannes.--A Nice! le
docteur Hameroy n'a pas pu ordonner Nice.--Nous n'allons pas si loin que
cela, ma chrie, nous allons  Hyres.--Hyres, o est-ce cela? personne
ne va  Hyres.--Je te demande pardon, mon enfant, on y envoie les gens
trs malades, et la voix de l'Anglaise tait devenue grave. Et comme tu
peux encore gurir, ma petite Ellen, je veux te gurir. Les yeux de la
jeune fille s'taient subitement agrandis, voils de larmes. Une
station de malades o il n'y a ni casino, ni carnaval, ni fte de
fleurs, mais nous allons y mourir d'ennui, maman, et, avec un
redressement de tout son tre, je ne veux pas aller  Hyres. Lady
Horneby regardait sa fille dans les yeux. Ellen, tu me fais beaucoup de
peine; tu sais que je n'ai plus que toi au monde, tu n'ignores pas
comment j'ai perdu ton frre et tes soeurs. Je ne t'ai jamais rien
refus, Ellen, j'ai toujours cd  tous tes caprices. Eh bien, il faut
faire enfin quelque chose pour moi. Tu vas consentir  passer cet hiver
 Hyres.

La jeune fille s'tait rapproche de sa mre, elle lui prenait les mains
et, posant sa jolie tte sur son paule: Maman, je suis donc bien
malade?--Il faut gurir, mon enfant. Ellen baissait un front
brusquement barr d'une grande ride. Ah! cet Hameroy, je le dteste,
et puis redressant sa petite tte obstine, aux traits tout  coup
arrts par l'nergie saxonne: Oh! maman, je vais mourir d'ennui dans
cet Hyres.--Non, faisait Mme Horneby, Toulon est  ct, il y a
l'escadre.--Tu sais bien que l'escadre est  Villefranche pendant tout
le carnaval. Ah! il va tre gai, notre mois de fvrier, maman, et moi
qui avais command chez Doucet un tas de jolies choses. J'avais apport
les modles pour te les soumettre; je n'en veux plus, c'est fini. Dans
ce pays de sauvages! et, croisant brusquement ses jambes en tailleur,
elle se rencognait dans le fond de sa chaise longue.

Lady Horneby se levait, venait s'appuyer des deux mains sur le dossier
du meuble et, posant doucement sa joue sur celle de la rvolte: Au
contraire, il faut garder toutes ces jolies lingeries et ces modes
parisiennes. Il faut songer  tre trs belle, ma mignonne. Harry ne
revient il pas au printemps.--Harry! et la malade avait un regard  la
fois effar et joyeux.--Mais oui, il quitte son rgiment fin avril, tu
le sais, et il doit tre  Londres dans la premire quinzaine de juin,
il s'arrtera certainement ici pour saluer sa fiance au passage. Ellen
ne veut donc plus plaire  son cousin?--Oh! maman. La jeune fille avait
lev les bras et tendrement attirait sa mre contre elle. Une longue
treinte unissait les deux femmes.

En prononant le nom d'Harry, lady Horneby avait touch une des fibres
secrtes d'Ellen; les deux jeunes gens avaient t levs ensemble et
vaguement destins l'un  l'autre dans les projets de leurs parents;
miss Horneby adorait son cousin. Depuis quatre ans qu'il tait aux
Indes, il n'avait jamais cess de donner de ses nouvelles tous les mois;
cette correspondance tait une des grandes joies d'Ellen, une de ses
grandes proccupations aussi. Dans ses lettres la jeune fille racontait
tout  l'officier sur ses dplacements, ses excursions, ses voyages, ses
bals, ses vgliones, ses parties de tennis et ses succs mondains; elle
lui racontait mme ses flirts, elle y tait parfois hardie, car cette
petite fille ardente tait aventureuse et coquette; mais, au cours de
ses imprudences, Ellen n'avait jamais oubli la longue moustache blonde
et le torse corset de rouge de son beau cousin.

Je me soignerai donc, maman, disait la malade blottie comme un petit
enfant contre sa mre.--Et il le faut, tu sais, ma chrie, tu as
beaucoup maigri; tu es encore jolie, certes, mais ces grands yeux-l
sont creux et ce visage est maci par la fivre. Tiens, regarde dans ce
miroir, et, atteignant d'une main une petite glace ovale pose sur la
table, lady Horneby la tendait  sa fille. Il ne faut pourtant pas que
ce bel officier ne te reconnaisse pas.

La jeune fille tait devenue pensive, elle se regardait longuement dans
le miroir. Oui, j'tais plus jolie, et elle faisait un geste vers la
chemine. Lady Horneby devinait son dsir, elle allait y prendre un
portrait d'homme encadr d'argent cisel: c'tait la photographie
d'Harry Astlher. Miss Ellen Horneby le contemplait longuement. Il y eut
un silence. Oui, Gladys est plus grasse que moi, mais elle est brune,
pensait tout haut la poitrinaire. J'engraisserai  Hyres, maman?--Mais
certainement, du moment que tu iras mieux, l'embonpoint te reviendra.
La jeune fille avait laiss le portrait et repris le miroir. Alors nous
allons  Hyres, clinait lady Horneby, puisqu'il le faut? Et tu
consentiras  te soigner srieusement enfin,  suivre  la lettre toutes
les ordonnances, tu ne te rvolteras pas contre les prescriptions des
mdecins. On se couchera tt, on ne sortira pas aprs le coucher du
soleil, on mangera toutes les bouillies d'avoine sans faire la
grimace.--Oui, maman.--Et pour commencer, faisait l'Anglaise enhardie,
nous n'irons pas  l'Opra ce soir.--Comment!--Le docteur Hameroy
l'exige. L'humidit de ces brouillards est tout ce qu'il a de plus
mauvais pour toi. Sortir le soir, c'est risquer une rechute. Tu ne
voudrais pas m'attrister davantage, dis?--Soit, nous n'irons pas au
_Tannhuser_, et tout  coup se prcipitant contre sa mre d'un lan un
peu sauvage: Mais dis, maman, dis, on me gurira! Lady Horneby pressait
sa fille entre ses bras, elle appuyait lentement ses lvres sur ses
paupires, mais  la mme minute une crispation douloureuse contractait
tout son pauvre visage. Elle venait de percevoir dans l'haleine de sa
fille la petite odeur de pourriture qu'elle avait si souvent respire
sur la bouche de ses autres enfants, et cette petite odeur-l ne la
trompait pas.

Le rapide de luxe filait  travers la Crau incendie de soleil. Adosse
dans un angle du sleeping-car, Ellen Horneby, tout emmitoufle de
lainages blancs et de fourrures, regardait fuir, sous le ciel
implacablement bleu, l'aridit grise des plaines arlsiennes.

Assise en face d'elle, lady Horneby semblait dormir, mais son regard
veillait sous le rideau de ses paupires. L'Anglaise les avait baisses
pour mieux examiner sa fille, elle ne voulait pas que la malade pt lire
dans ses prunelles la douleur et l'effroi de ses observations. Une nuit
de chemin de fer avait-elle pu ravager  ce point la malade, n'tait-ce
pas plutt la lumire crue du Midi qui accusait aussi cruellement cette
pleur plombe et cette maigreur? et lady Horneby en arrivait  maudire
ce soleil de Provence qui dfigurait ainsi son enfant. Que de
prcautions pourtant n'avait-on pas prises pour allger les fatigues de
ce voyage? Les deux femmes avaient quitt Paris l'avant-veille, par le
train du soir. Parties dans la brume et le verglas, elles avaient trouv
le lendemain matin  huit heures, au-dessus des murailles crneles
d'Avignon, l'azur clatant d'un ciel gurisseur.

Avignon! Elles y avaient pass la journe, Hameroy avait conseill cette
tape, elle coupait en deux le voyage et en diminuait d'autant la
lassitude. Un tlgramme avait prpar  l'htel deux chambres
chauffes, o la jeune fille avait paress jusqu' deux heures de
l'aprs-midi. Hameroy avait prfr le calme ensoleill de la ville des
Papes  la vie trpidante et au mouvement nervant de Marseille. La mre
et la fille avaient la veille couch  Avignon et en taient reparties
le matin mme; elles arriveraient  Toulon  onze heures et seraient 
midi  Hyres.

Hameroy avait bien recommand d'abrger le plus possible la vie d'htel,
il voulait voir la malade en villa, le plus haut dans la vieille ville,
la jeune fille ne dt-elle jamais descendre dans le nouvel Hyres; car
il comptait encore bien plus sur le grand air et la lumire que sur la
chaleur pour mener  bien la gurison; et surtout pas de promenades en
voitures, Hameroy les avait formellement interdites. On s'y attarde
toujours, avait-il dit, et c'est ainsi qu'on prend froid.

Ces dernires recommandations, le grand praticien avait pris la peine de
venir les faire lui-mme  domicile. Le jour de leur dpart, dans la
matine, il avait trouv le temps, en sortant de sa clinique, de passer
 leur htel. Il avait demand lady Horneby au salon et lui avait donn
l les instructions dernires. Didier, le docteur Didier, n'aura qu'
vous surveiller, je lui ai crit d'ailleurs; mais maintenant,
rappelez-vous ceci, madame, car le salut de votre fille en dpend: vous
avez trop longtemps obi, le temps est pass de l'obissance, il faut
maintenant vous faire obir, et voil qu'en contemplant le pauvre
visage dvast de la malade, lady Horneby s'apercevait avec terreur
qu'hier encore elle avait cd et enfreint les prescriptions de la
Facult. A quatre heures, Ellen s'ennuyant  l'htel avait voulu sortir,
elle avait voulu aller revoir en voiture Villeneuve-les-Avignon, de
l'autre ct du Rhne, Villeneuve-les-Avignon visit par elle, le
printemps dernier, avec Gladys Harvey et toute une bande joyeuse de
Monte-Carlo.

Villeneuve-les-Avignon et l'incurable mlancolie de cette ville de
palais de cardinaux et de prlats, devenus des logis de paysans!
L'automne empourpr du Midi n'en avait pas diminu la tristesse; la mre
et la fille avaient err, le coeur treint, dans ces ruines dj
envahies par l'ombre et le crpuscule. Au fort Saint-Andr, o la jeune
fille avait voulu monter, un vent froid s'tait tout  coup lev, des
tourbillons de poussire avaient brusquement envelopp la masse ronde
des tours, et l'Anglaise se rappelait parfaitement son effroi en voyant
une vieille croix de fer osciller sous le vent, au milieu des dcombres.

Les deux femmes taient revenues, le coeur serr d'une indicible
angoisse, dans la bise aigre et les nuages de poussire d'une tombe de
nuit quivoque. A l'horizon, un ciel de colre, un ciel on et dit de
flamme et de sang silhouettait en noir bleu la haute masse du Dum et les
murs crnels de la ville.

Pourvu qu'Ellen n'et pas pris froid dans cette promenade!

Le train traversait justement les bastions effondrs du vieil Arles.

Du remblai de la voie lady Horneby dcouvrait les cyprs des Aliscamps.
Leurs hautes quenouilles l'oppressaient comme un prsage et,  la mme
minute, sa fille assoupie lui apparaissait si livide, si dcharne
qu'elle faisait malgr elle un mouvement pour rompre ce sommeil de
malade trop semblable  la mort.

Mais qu'as-tu donc maman, faisait miss Horneby en soulevant ses
paupires; elle attachait sur sa mre la transparence bleue de deux
prunelles tonnes o se refltait tout l'azur du ciel. Un flot de sang
rose clairait le visage blme, la lumire du Midi avait transfigur
toute cette lassitude, et lady Horneby se reprenait  esprer.




III

LETTRES DE CANNES


Une lettre de Cannes, ma chrie! et lady Horneby, entre sur la pointe
des pieds, dposait le courrier sur le lit d'Ellen; la malade
entr'ouvrait ses paupires: Une lettre de Gladys, donne! et d'un geste
nonchalant la jeune fille prenait la lettre et la glissait sous les
dentelles de l'oreiller. Comment! tu ne l'ouvres pas, demandait la
mre.--Oh! tout  l'heure, j'ai bien le temps; songe, toute la journe,
et miss Horneby se retournait dans la blancheur de ses draps.--Tu ne te
sens pas plus mal au moins! tu n'es pas fatigue.--Oh, pas plus que les
autres matins, je suis toujours un peu lasse au rveil, maman. Quelle
heure est-il?--Dix heures.--Comment! voil deux heures que je dors.--Ah!
c'est autant de pris sur l'ennemi. Vois, quel beau soleil, Ellen; ah,
sommes-nous gtes! quel temps!--Oui, toujours le mme, nous n'avons pas
encore eu de pluie depuis bientt trois mois. Il y a des heures o ce
sempiternel soleil me donne envie de pleurer.--Oh! Ellen, disait lady
Horneby d'un ton de reproche, comme tu es injuste! Tu t'ennuies?--Dame,
a n'est pas trs gai.--Nous allons faire une belle promenade
aujourd'hui, ma chrie.--Oui, dans les ruines du chteau,  ct. Les
ruines le samedi, les ruines le lundi, les ruines le mardi, les ruines
le dimanche, toujours les ruines. Ah! les plaisirs d'ici ne sont pas
varis. Lady Horneby avait un geste dsol. Mais, ma pauvre petite
Ellen, puisque c'est pour ton bien!--Oui, je sais, est-ce que le docteur
Didier est dj venu?--Oui, mais tu dormais, il repassera tantt.--Il
m'ennuie, moi, le docteur Didier.--Ah! Ellen, peux-tu dire! un homme si
dvou et qui te soigne si bien!--Oui, un bien brave homme, m'a-t-il
encore gurie?--Mais il faut plus de temps que cela, ma chrie.--Oh!
maman, comme tu es nave! mais dans le monde on met autant de temps 
vivre qu' mourir.--Tu es insupportable. Tu ne souffres pas davantage
aujourd'hui?--Mais non, tu sais bien que lorsque je suis taquine, c'est
que je vais mieux.--Soit, taquine-moi tant que tu voudras, mais ne dis
pas de mal du docteur. Que deviendrions-nous sans lui ici, qu'y
serions-nous devenues?--Comme s'il n'y avait que lui  Hyres. C'est
vrai qu'il nous a trouv cette maison.--Et elle n'est pas bien cette
maison? Elle te plaisait tant au commencement. Impossible d'avoir une
vue plus admirable.--Oh! oui, la vue est admirable, mais je la connais,
faisait la jeune fille pendant qu'instinctivement souleve, elle tendait
le cou vers les fentres.

Les deux croises grandes ouvertes laissaient entrer le bleu du ciel et
le bleu du large; une blouissante matine de fin de fvrier pailletait
d'argent l'azur moir de la mer, la Mditerrane frotte d'ail, comme
disent les pcheurs provenaux, la mer, le ciel et,  l'horizon, les
dcoupures nettes et prcises de Porquerolles, poses comme  plat sur
la surface d'un miroir. C'est tout cela qu'on dcouvrait de la villa des
dames Horneby; leur maison tait tout  fait dans la ville haute, une
des dernires du vieil Hyres, aux confins d'un faubourg,  deux cents
mtres au moins au-dessus de l'glise. Un sentier rocailleux tout cribl
de soleil, impraticable pour des voitures, y conduisait entre des vieux
murs de jardins. Les bagages de ces dames avaient d y tre transports
 bras.

C'est le docteur Didier qui avait trouv cette maison. Des raisons
srieuses avaient motiv son choix; la difficult des communications
rendait impossible toute promenade en voiture, c'tait moins une
retraite qu'une aire, et dans ce nid d'aigles, Ellen Horneby ne pouvait
songer  descendre dans Hyres, il et fallu en remonter. Obissant
ainsi aux prescriptions d'Hameroy, le docteur Didier coupait court aux
_five o'clock tea_ des grands htels et  toute tentative de sorties du
soir. La malade tait bien isole dans une temprature de serre assainie
par toutes les brises du large.

Lady Horneby avait aveuglment accept cet exil. La villa Soleil avait
dans le pays une lgende qui lui aurait tout fait supporter. Un vieux
Matre italien et des plus clbres, il y a quarante annes, y tait
mort  quatre-vingt-dix-ans. Venu s'chouer  Hyres  soixante-cinq
ans, accompagn de sa femme, trs us et plus gravement atteint, la
villa Soleil et le climat des les d'Or lui avaient rendu la sant,
mieux, l'avaient prolong de vingt-cinq ans; le vieux Matre s'tait
comme dessch et momifi dans le soleil. L'exemple de cette longvit
avait immdiatement dcid lady Horneby, elle esprait dsesprment
tout de ce calme et de cette situation pour le salut de sa fille.

La villa, haute de deux tages, mais assez petite en somme, commandait
un petit jardin en terrasse plant de citronniers et d'orangers comme un
jardin d'Italie. Des lauriers roses y voisinaient aussi avec les
bougainvillias. De la terrasse on dominait tous les toits de la ville,
qui dvalaient, dcoups et pointus, le long des rues, en pentes
pittoresques comme dans un dcor; mais de la chambre d'Ellen, situe au
premier, on ne voyait que le ciel et la mer. Une branche d'amandier en
fleurs, jaillie comme une fuse, se dcoupait dlicate et rose sur le
bleu lumineux du ciel. C'est cette floconneuse aquarelle que fixaient
les yeux de la jeune fille, tandis que ses narines palpitantes humaient
les senteurs du jardin. La douceur merveilleuse du climat y faisait
clater  la fois toutes les sves sans souci des saisons, et de la
floraison simultane des bougainvillias, des orangers, des oeillets et
des clmatites, montaient des fragrances de vanille, d'encens et de
miel.

La jeune fille, dans un bien-tre inconscient, y respirait d'une narine
avide, nanmoins tourdie.

Elle s'tait mme un peu assoupie. Et le docteur, disait-elle d'une
voix distraite, il a apport des fleurs?--Comme toujours, tu le
demandes?--Fais voir.--Tu les verras en bas, pas dans ta chambre, tu
sais. Celles du jardin ne te suffisent pas? l'air en est
imprgn.--Soit, quelles fleurs est-ce?--Des roses blanches et rouges,
mais splendides.--Ah! toujours des roses, tranait la voix lasse de la
malade. Ellen avait dit cela du mme ton que toujours du soleil.

Il y eut un silence, la malade tait tombe dans sa torpeur. Lady
Horneby ne pouvait s'habituer  ces somnolences, elles l'effrayaient;
elle prenait sur une commode le vaporisateur rempli d'extrait
d'eucalyptus et le faisait manoeuvrer, essayant d'veiller un peu
l'atmosphre alourdie de parfums de la pice. Ellen suivait ses
mouvements, l'oeil embusqu sous la frange de ses cils. Maman!
faisait-elle de sa voix d'enfant gte, je n'entends pas la guitare de
Marius, ce matin.--Il est all  Toulon, mon enfant.--Ah! Et ce fut
tout.

Marius Ayrargues tait le neveu de la propritaire des dames Horneby, le
neveu chri et choy de la vieille Mme Ayrargues, veuve de M. Thodore
Ayrargues, employ de la Mairie, propritaire de la villa Soleil et de
quelques autres immeubles  Hyres.

L't, Mme Ayrargues habitait avec son neveu la villa qu'elle louait
l'hiver; la location faite, elle se retirait dans un petit logement
htivement bti au bout du jardin, la cuisine demeurait commune. Lady
Horneby s'applaudissait maintenant de cette complication qui l'avait
effare dans les premiers temps; la vieille Mme Ayrargues cuisinait de
merveilleux plats du pays, dont la haute saveur avait souvent rveill
l'apptit hsitant d'Ellen. La complaisance de Mme Ayrargues tait sans
limite, elle s'tait mise  l'entire disposition de ses locataires,
leur avait fourni des domestiques du pays, les surveillait, les
dirigeant au besoin pendant que lady Horneby tait retenue prs de sa
fille; la cuisinire Aliette et Mme Ayrargues faisaient ensemble le
march, la table des Anglaises y gagnait. Brigitte, la femme de chambre
de ces dames, tait la seule  s'offusquer de tant de privauts, elle
trouvait la vieille Ayrargues un peu familire. Lady Horneby, elle, s'en
amusait; les allures trotte-menu de souris grise et la volubilit de Mme
Ayrargues enchantaient Ellen.

Marius Ayrargues avait vingt-quatre ans, c'tait l'idole et la seule
passion de sa tante. Marius Ayrargues sortait du 7e alpin; il avait fait
son service  Antibes, il en avait rapport les galons de sous-officier
et un got inn pour la paresse; la faiblesse de sa tante l'y
encourageait. C'tait un garon trapu, mais aux attaches fines; la race
maure, si longtemps matresse absolue du pays, avait laiss en lui de
profondes empreintes. Des Sarrasins, dont il tait videmment un
lointain descendant, Marius Ayrargues avait le teint mat et ambr, le
nez busqu aux narines sensuelles, les dents aigus et blanches dans une
bouche paisse et le poil noir, dru et luisant: il en avait surtout la
souplesse d'attitudes et les gestes enveloppants. Une langueur
caressante y contrastait avec l'extraordinaire agilit de ses mains, le
regard seul tait chez lui bien provenal. Il roulait, sous des
paupires long cilles de noir, des prunelles d'un bleu de nuit, des
vrais yeux de Grec marseillais. Marius, intuitif et roublard comme tous
ceux de sa race, jouait merveilleusement de ses yeux. Grce  eux, il
obtenait tout de sa tante.

Marius Ayrargues ne faisait rien. Depuis sa sortie du rgiment, il
attendait un emploi dans les Assurances qu'on lui avait promis,  Toulon
ou  Marseille. En attendant, il battait les cartes dans les cafs de la
ville neuve, allait au Casino le soir ou, assis sur une chaise de la
cuisine, jouait indolemment de la guitare. De temps en temps, il allait
 Toulon, pour y voir si la place venait, mais la place ne venait pas.
On lui en proposait bien une  Lyon, mais sa tante ne voulait pas le
laisser partir si loin, et Marius tait bien forc de reprendre sa
manille au caf du Commerce et les habaneras qu'il grattait vaguement
sur les cordes de sa guitare... Le meilleur garon du monde au
demeurant. C'est ce Sarrasin mtin de Provenal, que ces dames Horneby
avaient rencontr  leur premire visite  la villa Soleil. Assis sur
une chaise de la cuisine, avec, sur ses genoux, son ternelle guitare, 
leur entre, le Sarrasin ne s'tait mme pas lev. Il en montait tant,
de ces Anglaises et de ces Amricaines qui venaient visiter la villa et
ne la louaient pas, mais la vue de miss Ellen, toute blonde et toute
blanche dans un long manteau de drap blanc, avait veill le regard de
Marius; et du bleu profond de ses prunelles tout le clair-obscur de la
cuisine avait t soudain illumin. Handsome, avait dit simplement
miss Ellen, avec la mme intonation qu'elle et eue devant un bronze de
Muse ou un jeune tigre du jardin zoologique de Cimiez.

Maintenant, Marius Ayrargues et la jeune Anglaise taient bons amis; le
Sarrasin s'tait apprivois et la Saxonne tait un peu descendue de son
pidestal, mais nanmoins un mutuel ddain persistait entre eux,
marquant la diffrence des races. Pour la fille de lady Horneby, le beau
Hyrois n'tait rien de plus qu'un joli bibelot d'art, un bibelot vivant
qui cadrait bien avec le ciel et le climat du pays. Il meublait, animait
un peu la tristesse de la maison. Marius, lui, avait de la piti, mais
une piti mprisante, pour cette anmie et cette maigreur; sa sant
vigoureuse avait la peur de la maladie; pour rien au monde il n'et
touch les lvres de cette poitrinaire, mais il admirait le luxe de ses
robes, les dentelles de ses peignoirs et la soie claire de ses dessous.
Marius, en bon mridional, avait le culte et le respect de l'argent: ces
dames Horneby reprsentaient la richesse. La malade aimait les vagues
bourdonnements dont la guitare du jeune homme emplissait la maison;
parfois il lui arrivait de descendre au jardin et de lui demander de
jouer pour elle quelques-uns de ses airs d'Espagne. Marius, flatt,
s'asseyait sur un pliant auprs de la gurite d'osier o s'tait
installe l'Anglaise. Il prenait une pose abandonne et, mettant en
valeur sa main qu'il savait belle, il jouait avec toute sa petite me
futile et musicienne, en veloutant des oeillades et se cambrant d'un air
avantageux. Ses simagres amusaient normment la mre et la fille,
elles motionnaient la tante, qui, remplie de vagues esprances, pensait
in petto: si la petite pouvait s'prendre de Marius! Le Hyrois
apportait presque journellement des fleurs  ces dames; elles sont pour
rien au march d'Hyres, et puis Marius avait tant de jardiniers parmi
ses amis. Le jour des Rois, qui est une grande fte en Angleterre, Mme
Horneby, pour distraire Ellen, avait pri Mme Ayrargues et son neveu 
sa table, le docteur Didier tait du dner. Au dessert, on avait tir
les Rois, la fve tait chue  Marius. Un caprice du ptissier avait
remplac la fve par une bague; rouge de cette allusion, Marius n'avait
pas os prendre pour reine miss Ellen, il avait offert la royaut  lady
Horneby: cet incident avait fait tressaillir Mme Ayrargues. Pour elle,
il y avait dans la villa Soleil comme une atmosphre de fianailles.

Ellen s'tait de nouveau assoupie, lady Horneby se penchait sur la jeune
fille, ramenait sur cette poitrine les couvertures un peu dranges et
regagnait la porte sur la pointe des pieds. Elle descendait au
rez-de-chausse.

Elle y trouvait le docteur Didier. Eh bien?--Ah! vous tombez mal, elle
redort, le sommeil vient de la reprendre.--Eh bien, tant mieux, tant
mieux, elle rpare pendant qu'elle dort, rien n'est meilleur pour elle,
c'est le sommeil qui refait les tissus. L'Anglaise hochait la tte; un
doute tait dans ses yeux. Moi, je n'aime pas ces somnolences, docteur
car elle ne dort pas  vrai dire, ce sont des sortes de torpeur, comme
un affaissement de tout son tre.--Mais vous vous forgez des chimres 
plaisir.--Non, docteur, car je connais ces lassitudes de longue date, je
les ai vues  des tres chers que j'ai perdus.--Mais vous comptez sans
la douceur de ce climat. C'est ce trop de sve et ce trop de parfums qui
engourdit et amollit. Tant mieux si miss Ellen s'abandonne dans cette
caresse, elle renouvelle et vivifie son sang appauvri.--Mais une chose
m'inquite encore davantage que cet engourdissement, c'est son
indiffrence. Ellen ne s'intresse plus  rien, elle si surexcite, si
vibrante, inquite de la mode et de tout,  l'afft des nouvelles de
Monte-Carlo, de Paris et de Londres, elle vit maintenant sans se
proccuper de rien.--Elle se laisse vivre. C'est excellent, la vie d'une
plante.--D'une plante qui se meurt, docteur; il me semble  moi que son
intelligence s'teint.--Vous la prfreriez nerveuse, exaspre de
sensations et de rvoltes, usant son peu de force dans des motions et
des dperditions de phosphore. Vous n'tes pas raisonnable, milady, je
ne vous reconnais plus.--Ah! je suis si malheureuse, docteur! Le vieil
homme prenait les mains de l'Anglaise. Voyons, un peu de courage.
Alors lady Horneby, avec un sourire amer: Je ne peux plus
esprer.--Quel enfantillage! Voyons, vous ne me dites pas tout, vous
avez eu une scne avec votre fille?--Oh! j'aimerais bien mieux une scne
que ce qui est arriv.--Il est donc arriv quelque chose?--Oui, il est
arriv un rien qui pour moi est trs grave, une lettre de Cannes, une
lettre de miss Harvey Gladys. Harvey est une amie de ma fille, nous
avons pass tout un hiver ensemble  Cannes. Gladys est une flirteuse et
une yachtman, c'est aussi une fervente d'automobile. Gladys Harvey,
elle, a la sant. Nous avions les mmes relations sur la Riviera et 
Londres; miss Harvey et ma fille avaient les mmes flirts, les mmes
succs dans le monde, il y avait mme entre elles une petite pointe de
rivalit. Avant le dpart d'Harry pour l'Inde, il y avait quelque chose
entre elle et lui; mais il y a encore deux ans, Ellen tait autrement
jolie; nanmoins ma fille et miss Harvey sont demeures en
correspondance. Il y a encore un mois, Ellen tait trs occupe de ce
qui se passait  Cannes et des gestes de Gladys. Eh bien, ce matin, ma
pauvre enfant a reu une lettre de Cannes lui racontant certainement
tout le carnaval, Ellen ne l'a mme pas ouverte et l'a mise sous son
oreiller.--Mais elle la lit peut-tre maintenant, chre madame. En
effet, sa mre  peine sortie, miss Horneby avait dcachet vivement la
lettre et ses yeux avides en avaient dvor les huit pages. Maintenant
elle les relisait encore  travers ses larmes et, la nuit suivante, sa
mre une fois endormie, elle rallumait sa bougie et reprenait la lecture
douloureuse et excre.




IV

BAINS DE SOLEIL


La villa Soleil et sa petite terrasse, dbordante de feuillages et de
fleurs, regardaient la ville et la mer. Derrire, courait un sentier
rocailleux, presqu'un calvaire; de l'autre ct du chemin, se dressait
un grand mur, un mur de pierres crevass et lzard au chneau croulant,
avec des arbustes jaillis des fissures et mlant leurs branches  un
lierre poussireux.

Ce mur, d'o s'lance, tous les cent mtres, la silhouette d'une tour,
est la muraille d'enceinte de l'ancien chteau d'Hyres. Le chteau a
disparu, mais la ceinture de remparts est demeure, pousant troitement
la montagne, escaladant le roc et la pierraille, dominant ici le vide
pour s'y prcipiter tout  coup, et plus loin se collant contre les
blocs de schiste et semblant les soutenir. De loin, c'est comme une
charpe de pierre et de granit, mollement noue  mi-flanc du sommet:
charpe, elle ondule, s'abaissant de ci et remontant de l avec une
souplesse d'eau courante; mais cette apparente irrgularit n'est qu'une
parfaite comprhension d'un point stratgique. Ainsi pntre d'ouvrages
de dfense dans ses moindres replis, la montagne et la citadelle ne
formaient qu'un, et dans cette mise  profit de tous ces accidents de
nature, se reconnat encore, aprs plus de huit sicles, l'ingniosit
maure.

Les Maures, ces merveilleux architectes et ces plus merveilleux
ingnieurs. Les Maures, c'est--dire toute l'Espagne, la grande Espagne:
Tolde, Sville, Grenade et Cordoue; et la mosque, cette aeule de la
cathdrale. Les Maures sont encore vivants  Hyres. L'enceinte de
murailles et de tours croulantes ne contient plus que des dcombres,
mais, sous le ciel implacablement bleu de l'Espagne, les cours d'alles
du Gnraliffe, ses salles de mosaque, et ses fontaines jaillissantes
dans leurs vasques de marbre, ses corridors de buis et d'ifs taills ne
donnent pas une plus puissante ide de la domination maure que ces
quelques pierres parses du chteau d'Hyres, sous l'azur provenal.
Oui, les Maures vivent encore  Hyres. C'est l'empreinte sarrasine qui
ajoute tant de grandeur au paysage; d'ailleurs, le site est africain et
les Barbaresques devaient s'y sentir chez eux. Ils avaient devant eux la
mer, la Mditerrane qui les avait apports, eux et leurs tartanes, la
Mditerrane, c'est--dire pour eux le chemin de la patrie;  leurs
pieds, la ville conquise et esclave et, derrire eux enfin, comme 
droite et  gauche, cet horizon de montagnes qui est encore plus beau
que celui de la mer et qui a conserv leur nom, les Maures! et la molle
chevauche de leurs cimes boises, leurs forts de chnes-liges et
leurs pins parasols. Voyez, ce sont les vallons de la Kroumirie, avait
fait remarquer le docteur Didier  lady Horneby, la premire fois qu'il
lui avait fait les honneurs des ruines.--

Oui, le paysage est arabe, avait rpondu l'Anglaise qui avait voyag.
Et la vgtation donc! avait renchri le docteur. En effet, palmiers
nains, figuiers de Barbarie, lentisques et agaves avaient envahi les
trois kilomtres de solitude compris entre les murs. Ah! la magie de
lumire, la puret d'atmosphre et la transparence de ce ciel, lady
Horneby les avait dj rencontres ailleurs, au cours de douloureuses
tapes en compagnie de malades chris, que l'Algrie n'avait pas sauvs.
Cette odeur d'herbes brles et de roses pmes de chaleur, l'Anglaise
l'avait respire dans les cimetires arabes  Tlemcem et  Blidah, et 
Biskra aussi plus loin dans le dsert. Oui, tout tait arabe dans ce
site, et ils avaient bien choisi, les pirates.

Ils dominaient tout de cette citadelle, tout, la montagne et la mer, et
dans ces dix-huit tours, observant l'horizon, l'Anglo-Saxonne avait
encore reconnu le gnie de la race, cette race de guetteurs..., l'Arabe
qui toujours guette, accroupi au flanc de la colline, affal dans le
foss du chemin, ou couch parmi l'alfa de la brousse, l'arabe pilleur
et dtrousseur, couleur d'herbe roussie, de poussire et de pierre,
l'arabe confondu avec le paysage, qu'il surveille et ranonne dans la
personne du voyageur.

Lady Horneby avait visit Grenade et le palais de Boabdil. Une
mlancolie l'treignait, une nostalgie aussi, devant l'abandon de ces
ruines, dans ce site voluptueux et sauvage, en face de cette mer borne
par des les et la grisaille monotone des Salins d'Hyres.

C'est l qu'il faudra venir tous les aprs-midi avec notre malade,
avait dclar le docteur, vous n'aurez qu' traverser le chemin, je vous
aurai la clef de la petite porte. Il faudra demeurer avec elle parmi ces
dcombres, des heures et des heures, au milieu de ces roches et de ces
arbustes ptillants de soleil. Des bains de chaleur et de lumire, oui,
pas autre chose, et de grand air aussi. Vous ne trouverez cela nulle
part ailleurs. Il faut que miss Ellen redevienne une plante, qu'elle
participe  la pousse des sves,  la fermentation vivace de l'herbe et
de la fleur. Si l'on souponnait quelle force il y a dans la terre
surchauffe par le soleil! Je voudrais  notre malade une me vgtale.
Vous rentrerez ds que l'air frachira, une heure avant le coucher du
soleil; vous emporterez des oreillers, des couvertures, Mlle Horneby
s'tendra par terre; vous emporterez des livres aussi; ce sera un peu
dur dans les commencements, mais une fois l'habitude prise, le systme
nerveux ne fera plus des siennes et la sant reviendra. La solitude et
le soleil, on gurit tout avec cela. Et vous n'avez pas guri votre
fille, pensait en elle-mme lady Horneby. Elle n'en suivait pas moins 
la lettre les prescriptions du mdecin.

Tous les jours aprs le djeuner, les deux femmes traversaient la route,
Brigitte les accompagnait portant des couvertures, des fourrures et des
coussins, on ouvrait la petite porte et, une fois dans l'enceinte, on
cherchait une place ensoleille o installer Ellen. La malade s'talait
 l'ombre menue de quelque arbuste grle et la cure de soleil
commenait. Autour d'elle dans l'azur intense, des silhouettes de tours
crneles s'levaient de place en place, presque plates, tours
sarrasines dont l'embrasure des crneaux est si profonde qu'elle semble
darder une dentelure de tridents dans le ciel; des broussailles
pineuses embaumaient, une flore de montagne inconnue et sauvage avait
violent les ruines de corolles clatantes, toute l'enceinte fleurait le
miel. Des valles voisines montait une atmosphre de fournaise odorante.

Il y avait dj quatre mois qu'Ellen Horneby y venait tous les jours
prendre un long bain de soleil.

On tait  la fin d'avril, Hyres commenait  se vider d'trangers,
deux htels avaient dj ferm, l'exode des malades pour l'Angleterre et
les patries lointaines s'accentuait depuis une quinzaine. Dans le pays
dj dsert on sentait s'tablir l'atmosphre lourde de l't; une
somnolence avait gagn les rues et les places, mais pour Ellen Horneby
le docteur Didier n'avait pas encore permis le dpart, il la voulait
garder au moins jusqu'au 15 mai.

La jeune fille s'tait rsigne, elle semblait avoir abdiqu toute
volont et, cette belle journe d'avril, elle tait donc l comme tous
les jours, avec sa femme de chambre et sa mre, parmi les roches
brlantes du vieux chteau d'Hyres. L'aprs-midi tait particulirement
chaud, et mme  ces hauteurs l'air aurait opprim sans la brise du
large.

Sur la mer tale, comme sur la ville assoupie par la sieste, rien que du
silence; mais dans la vaste enceinte, foisonnante de feuilles et de
corolles, un murmure ail, continu, fait de vibrations d'insectes, de
crissements de cigales et de fermentations de sves, qui est peut-tre
la voix de la solitude; parfois, en cho, un claquement de fouet et le
bruit amorti de charroi sur une route.

Lady Horneby, croyant sa fille assoupie, s'tait un peu carte et
vaguait de ci de l, parmi les dcombres en fleurs, mais Ellen ne
dormait pas. Abrite sous la soie crue d'une ombrelle, elle lisait et
relisait avidement une lettre reue il y a deux mois, la lettre de
Cannes dans laquelle son amie Gladys Harvey lui dtaillait les ftes et
les joies du carnaval. Ces huit pages d'une criture volontaire et
serre, combien de fois ne les avait-elle pas prises et reprises! Sous
l'cran de l'ombrelle traverse de soleil, la malade la dchiffrait
avidement; certains passages surtout l'enfivraient.

                   *       *       *       *       *

_Au premier vglione nous avons dguis mon frre Rginald en femme, il
tait dlicieux. Il avait un domino de moire rose sur une jupe de satin
blanc  maman, et un vrai dcolletage tu sais, avec un collier de
perles; c'est Albert qui l'avait coiff. La princesse Nydorff a voulu
lui servir de cavalier, Rginald lui a prt son frac. Ainsi travestie,
Nadge tait parfaite, plus homme encore que Rginald tait jeune fille;
ils ont eu un succs fou. Tout le monde les invitait  souper, dans les
couloirs on les suivait  la trace, et dans la salle on se mettait sur
des rangs pour les voir passer; moi, j'tais dans la loge avec maman et
me suis bien garde d'en sortir, car les masques me font peur; mais au
fond je crois que personne ne s'y est tromp, car c'taient les femmes
qui taient les plus enrages aprs mon frre et les hommes aprs la
princesse... Au bal costum de lady Symmer j'tais en clown bleu
turquoise, en clown et non en clownesse, tu m'entends bien. Maman
m'avait prt sa barrette de diamants, laquelle vaut deux cent mille,
j'en avais fait un bracelet de cheville, c'tait tourdissant; j'avais
une norme fraise de tulle d'argent et sur la tte un tout petit bonnet
de velours noir orn de deux longues ailes de libellule en gaze
transparente ocelle, comme une plume de paon; le Grand-Duc Serge m'a
complimente; j'ai soup  la table du Grand-Duc Wladimir!... A la
bataille de fleurs, notre breack tait tout en oeillets jaunes, dits
soleil de Nice, et en hortensias bleu ple, nous tions l une dizaine
de fous, dont la princesse Nydorff et sa soeur miss Eacon qu'on prtend
aime du Kronprinz. Bob Forgett avait eu une ide lumineuse: il avait
achet plus de cinquante cochons en baudruche, gros comme de vrais
cochons de lait, et les avait suspendus un peu partout parmi les fleurs
de notre voiture. Sur la Croisette tout le monde se tordait; nous avons
remport le premier prix, une hideuse et luxueuse bannire tout en satin
cerise... Il en est arriv une bien bonne  la marquise de Baumanour, 
l'htel Gallia. L'autre soir, il y avait des musicanti de passage au
dner, elle fait remettre un louis  un soliste de violon dont le jeu
l'avait enchante;  dix heures, elle monte chez elle et,  sa grande
stupeur, trouve le musicien dans sa chambre; elle se rcrie. Mais pour
ce prix-l, zzaie le violon obsquieux, ze donne touzours une aubade
particulare_, et mille autres folies suivaient. Ellen Horneby s'en
grisait passionnment, les pommettes allumes et les prunelles
luisantes.

                   *       *       *       *       *

Mademoiselle! o tes-vous? une lettre pour vous! La voix de Marius
Ayrargues appelait  travers les ruines, la jeune fille agitait son
ombrelle, le Hyrois enjambait les dcombres. En trois bonds il tait
auprs d'elle. C'est le facteur qui vient de la remettre, j'ai tenu 
vous l'apporter moi-mme.--Donnez. La jeune fille s'tait empare
prcipitamment de la lettre, elle en avait reconnu l'criture; elle ne
daignait mme pas constater combien Marius Ayrargues debout sous le ciel
bleu, parmi les agaves et les lentisques ptillants de lumire, tait
violemment sarrasin; la lettre tait de Gladys Harvey. Un peu dpit, le
beau Marius tournait les talons et s'enfonait dans les ruines.

Ellen Horneby n'avait pas reu de lettre de Gladys depuis deux mois. _Ma
Beaut_, disait celle-ci, _une grande nouvelle. Nous serons  Hyres
demain ou aprs-demain, maman, Rginald, la princesse Nydorff, sa soeur
Dora, Bob Forgett, toute une bande joyeuse. Nous quittons Cannes avec
trois automobiles, nous nous arrtons  Hyres exprs pour toi, et un
peu pour ce chteau, dont tu me fais de si extraordinaires descriptions.
Forgett, qui le connat, prtend que c'est le chteau de Klingsor dans
_Parsival_ et que tu dois y ressembler  une fille-fleur; j'ai hte de
te voir dans ce cadre, car tu dois tre gurie maintenant, dans tout ce
soleil, ou ce ne serait pas la peine alors! Nous comptons t'enlever, ta
mre et toi, en automobile jusqu' Marseille, nous avons rserv deux
places. L, nous trouverons le yacht d'Algernon Histay, le milliardaire
amricain, qui n'attend que nous pour gagner l'Espagne: escales 
Barcelone,  Valence et  Carthagne. Tu es des ntres, hein? la mer te
remettra tout  fait. A Carthagne, les timors rentreront en France par
l'Espagne, _vi terra_, et les tmraires fileront sur Tanger, nous
laissons les autos  Marseille. Je ne me tiens pas de joie  la pense
de te revoir et de t'embrasser; d'ailleurs, je t'expliquerai un tas de
choses et tu viendras, car je compte bien te dcider._

_Mes yeux dans tes yeux et tes mains sur mes lvres._

_Ton amie, Gladys._

                   *       *       *       *       *

Maman! une lettre de Gladys! Le cri avait t pouss si perant que
lady Horneby accourait perdue; elle trouvait sa fille debout, le visage
tout rose, transfigure, ressuscite presque et les yeux agrandis d'une
telle joie, que cette exaltation lui faisait un peu peur. Qu'y a-t-il,
mon enfant.--Il y a, il y a, maman, que Gladys, sa mre, son frre, tous
seront demain ici; ils viennent en auto, exprs pour me voir, ils nous
emmnent  Marseille, de l en Espagne sur le yacht de sir Algernon
Histay, oui, ils nous emmnent d'ici, maman, et la malade s'abattait
avec de gros sanglots dans les bras de lady Horneby.

L'exaltation de miss Ellen Horneby tait enfin tombe. Toute la journe
et mme une partie de la soire, elle avait divagu en proie  une
espce de fivre de voyages et de grands dplacements, toute  des
projets de traverses et de lointains exodes veills en elle par la
lettre de Gladys. Elle parlait, elle parlait, le verbe haut, les
prunelles allumes, une fivre dans les yeux et dans ses mains
frmissantes. Coupant ses rves par de subits accs de tendresse, elle
se levait de table pour venir enlacer sa mre et appuyer sa joue
brlante au front glac de lady Horneby. Nous partirons, maman, nous
partirons, n'est-ce pas, et l'Anglaise regardait et coutait dans une
angoisse monter cette excitation maladive. Elle regardait surtout, et
avec quelle pouvante! le visage hallucin d'Ellen; il s'y accentuait
une ressemblance alarmante: c'tait effrayant comme la jeune fille
rappelait alors son frre Edwards Horneby, le fils ador qu'elle avait
perdu  vingt-cinq ans. Oui, c'tait bien la mme fivre de mouvement et
de dpart.

Et puis l'exaltation avait fait place  de la prostration, et la malade
s'tait couche. Lady Horneby, elle, veillait encore. Dans la solitude
claire de la chambre voisine, elle s'attardait seule, debout dans la
maison endormie,  remuer de douloureux souvenirs. Elle avait atteint
des lettres et des papiers de son fils, des lettres enthousiastes sur
les pays parcourus par le voyageur. Edwards avait aussi laiss un
journal, un journal de ses impressions crites au jour le jour et dans
lequel s'affirmait une sensibilit artiste, et c'est ce journal que lady
Horneby relisait.

                   *       *       *       *       *

_Mon premier soir  Venise en septembre 1898, l'imprvu, le saisissement
et l'motion de mon arrive sur le Grand Canal. Aprs la sensation de
solitude et de froid d'une lieue de lagune traverse sur la digue,
immenses tendues d'eau triste, d'une pleur livide, dans la mlancolie
du soir; tout  coup, de la lumire et des cris, des cris d'employs et
de facchini... le tumulte des bagages rclams par les voyageurs de tous
pays. Venise, jadis auberge de rois, aujourd'hui auberge du monde. Puis,
 peine sorti de la _Ferrovia_, toute une flotte de gondoles assigeant
les degrs de l'escalier: Gondola, gondola! signore, gondola! Les
gondoles d'htels avec leurs portiers  casquettes galonnes, les
gondoles de louage et les gondoles prives, reconnaissables  leurs
cuivres brillants. Et, dans des lueurs et des clapotements d'eau, le
choc et le mouvement de ces longs cercueils en bois noir, qui sont les
fiacres de Venise et vont emporter  travers canaux et _rii_ cette foule
dgorge par le train._

_Un glissement lent en apparence, tant sa marche est fluide et douce, en
ralit rapide, car  peine entrs dans un couloir obscur et mme un peu
sinistre, entre deux ranges de maisons noires qui sont une rue de
Venise, nous voici dans le Grand Canal. Une immense alle d'eau
s'enfonce devant nous, borde de palais, de vieux palais  peine
entrevus dans la nuit. Ils dorment, on dirait, irrels dans le recul du
pass, et leur haute silhouette immobile et vtuste fait songer  une
veille de demeures fantmes tout  coup surgies dans l'enchantement de
l'eau, du silence et de la nuit. Mon gondolier me les nomme au passage:
la Casa d'Oro, il palazzo Borgia, il palazzo Vandramine, le palais
Venire, le palais Doria, le palais Lordan, le palais Morosini et c'est
comme un cho des sicles rveills dans l'ombre. C'est dlicieux et un
peu funbre, toutes ces gloires du pass voques d'un mot par une
bouche que je ne vois pas, la face confuse du gondolier debout en
arrire et dont la maigreur longue et souple s'exagre encore dans cette
solitude d'eau nocturne et d'architectures vieillies. Nous descendons
toujours le Grand Canal. C'est comme une entre dans une ville de songe,
 jamais endormie sous le geste nfaste d'un mauvais magicien, et j'ai
la sensation de vivre dans une atmosphre de contes. Parfois, une autre
gondole nous croise ou nous dpasse, et c'est dans le froissement de
l'eau dchire, comme une soie, la vision, l'vocation plutt de quelque
barque d'autrefois, emportant le cadavre embaum d'une princesse de
lgende. _E poppe_, crient de loin en loin la voix des gondoliers, et
c'est une espce de terreur enivrante dont l'angoisse m'treint
voluptueusement le coeur._

_Le Rialto, une grande arche de marbre, enjambe ici le canal, le
gondolier me la dsigne, et voil que par une merveilleuse concidence,
dont le hasard fait toujours bnficier les potes, toutes les cloches
de Venise se mettent  chanter. L'Angelus tinte aux campaniles des
soixante-seize glises; la nuit est devenue musicale, des voix
d'allgresse et de prires l'animent. grenes de tous ces clochers, ces
sonneries proches et lointaines, portes sur l'eau des canaux,
s'panouissent toutes  la fois en une cleste et flamboyante retombe
de sonorits calmes. La cit-fantme est devenue une ville de fes; des
fentres claires flambent joyeusement dans l'eau, _l'Accademia, la
Salute, la Dogana_, les grands htels._

_Et ce fut ma premire entre  Venise._

                   *       *       *       *       *

3 octobre 96.--_La place Saint-Marc  l'heure de la musique!_

_On ne raconte ni Saint-Marc, ni San-Giorgio, ni le lion d'or de la
Piazetta. On n'voque pas plus le palais des Doges et la colonnade
unique aux chapiteaux ombrs des admirables Procuraties. Venise et la
place Saint-Marc, c'est le complet panouissement de la plus fire
aristocratie et de l'me artiste d'un peuple, berc pendant des sicles
dans de la gloire et de la magnificence, et cela parmi le plus imprvu
et le plus splendide dcor. Venise! C'est une apothose de marbre, de
mtal orfvr et de pierres prcieuses, closes et figes au milieu
d'eaux mres et nuances par les nues soyeuses du plus prestigieux
ciel, le ciel de Venise, que Tiepolo a peint dans ses plafonds hants de
nudits volantes, et qui est demeur tendu de Saint-Alvize  San-Giorgio
Maggiore au-dessus des campaniles et des dmes de la ville, comme un
dais bni de gloire et de ferveur. Ah! Saint-Marc, la place dalle de
marbre, encadre de palais et peuple de statues, qu'est la Piazza,
devant les cinq portails et les cinq dmes de marbre et de moire et la
double ascension d'anges, des mosaques de ces cintres._

_Et la foule de la place Saint-Marc, la foule des promeneurs et des
flaneurs, attabls aux cafs, devant les lentes alles et venues des
dentellires et des verriers de la ville dambulant par couples avec les
officiers de la flotte, les marins de l'Arsenal, et tous les Allemands
et tous les Anglais des Cooks et les derniers descendants des Doges.
Toute l'Europe qui voyage est l, Autrichiens vtus de vert et coiffs
du petit feutre fleuri d'edelweiss; Anglais  casquettes  carreaux,
cravats de rouge dans des homespuns jauntres; Russes aux doigts
chargs de bagues; Franais paonnants et bavards et tous les esthtes du
monde curieux de la purulence sublime, que certains veulent voir en
Venise, et en mal de se mouvoir en beaut dans la cit du Carpaccio._

_Toutes les laideurs cosmopolites, toutes les extravagances de Londres
et de Berlin, toutes les curiosits moscovites et toutes les vanits
latines aussi, on les croise et on les toise devant Jsurum et Salviati;
et ce soir, je suis du nombre, mais si absorb par les Tiepolo et les
Vronse que je vois marcher devant moi en chle de laine et en veston
de toile, que je regarde  peine les Barbares. Sur une estrade, des
musiciens jouent du Wagner; dans les groupes, on annonce que le fils,
Siegfried Wagner, vient d'arriver  l'htel Danielli._

                   *       *       *       *       *

10 octobre.--_Je reviens de la Judecca, il est minuit, je suis revenu
par des canaux abandonns, dserts. Ce soir, un ciel invraisemblable,
d'un bleu de fume, tout pommel de nues de givre gris, pousait
amoureusement les flches des campaniles et les marbres des balustrades;
sur la lagune, une lune de ferie enchantait le glissement silencieux
des gondoles. Alors j'ai dit, en passant auprs du Giardinetto:_

Gondoliere!  San-Giorgio Maggiore!

                   *       *       *       *       *

Lady Horneby tournait des pages, cherchant instinctivement des paysages
o son fils reparlt de Venise, Venise o, dans sa conviction, il avait
pris la fivre dont il tait revenu mourant  Londres.

                   *       *       *       *       *

Londres, novembre 1901.--_Venise, j'ai revu Venise et j'en ai toujours
subi le charme; je l'ai toujours trouve  la fois la mme et plus neuve
encore. L'habitude et quatre sjours conscutifs en six ans n'ont rien
chang, ni en moi ni en elle. Chaque fois que je la revois, c'est la
mme sensation de griserie nostalgique et d'enivrement calme, faite
d'enthousiasme artiste et de ferveur du pass. J'ai achet un coffret 
Venise, un vieux coffret aux armes de Dandolo. Une devise y court sur un
des panneaux:_

    Cor magis tibi senescenti pandit.
    _Mon coeur est plus  toi depuis que tu vieillis._

_Eh bien! cette devise est mon tat d'me vis--vis de la ville. Plus je
la revois, toute dcrpite et caduque qu'elle soit dans ses marbres
devenus pareils  de l'ivoire et ses ors plus verdis que ses marbres,
plus elle entre en moi et plus je me sens en elle. Certes, je n'ignore
rien de ses tares, je la sais devenue une auberge; et, comme l'amant
d'une courtisane, je souffre de voir ses palais, ses muses, ses ciels
et ses glises en proie  la horde affreuse des Cooks et des brasseurs
d'affaires trangers. Courtisane, oui, cette dogaresse dchue et ruine
l'est devenue; mais c'est Tiepolo qui l'a peinte, c'est Vronse qui lui
a donn ses attitudes, et, sous l'arche de ses palais, c'est
l'Adriatique qui lui tend son miroir!_

Et plus loin: _Venise, j'en ai gard une impression si harmonieuse et si
profonde, qu'en tout autre pays je me sens en exil._

                   *       *       *       *       *

Cette phrase terminait le journal, c'tait la dernire qu'et crite
Edwards. L'exil! lady Horneby ne connaissait que trop cette sensation
d'exil, cette impression de n'tre bien nulle part,--et ce dsir
d'ailleurs qu'ont tous ceux qui vont mourir. La sonnette de la porte
d'entre, carillonnant dans la nuit, la faisait tressaillir. Une
persienne, puis une fentre s'ouvraient, des pourparlers s'engageaient
sur la route, puis des pieds nus montaient l'escalier, on frappait  sa
porte. Madame, c'est une dpche, faisait la voix de Marius.

Lady Horneby allait ouvrir en peignoir. Pas de mauvaises nouvelles, au
moins, Madame? demandait le Hyrois. La dpche venait de Gnes et
tait signe Harry: Serai demain  Marseille et le soir  Hyres,
passerai deux jours, prparez Ellen et toutes mes tendresses  la
darling, suis en joie. Votre neveu, Harry.

Debout prs de la lampe, lady Horneby relisait le tlgramme. Pourquoi
n'en prouvait-elle aucun plaisir?




V

LA MAISON EN FTE


Mais on se marie donc ici, voil toute la maison fleurie comme pour un
matin de noces! Le docteur Didier venait de pousser la porte de la
salle  manger. La vieille Mme Ayrargues, en train de garnir les vases
de la chemine de branches de cerisier en fleurs, haussait les paules
et continuait son travail, une femme de journe la suivait pas  pas,
lui tendant une grande corbeille plate remplie de fleurs, branches de
pommiers, de cerisiers, de pchers mme jetes ple-mle avec des
oeillets et des mimosas tardifs; la Hyroise puisait  mme et les
piquait un peu partout. La porte du salon ouverte  deux battants
laissait voir une ornementation plus savante: un amoncellement de roses
blanches, et des jaillissements d'iris jaunes et violets s'lanant en
fuses de tous les vases; toutes les fentres grandes ouvertes
laissaient entrer le bleu du ciel et le bleu de la mer, mais c'est
surtout par les fleurs que les deux pices semblaient illumines. Tous
ces floconnements roses, toutes ces corolles printanires avaient une
clart propre dont s'embaumait et resplendissait  la fois la demeure.
Marius, croul sur une chaise de la salle  manger, regardait tous ces
prparatifs d'un oeil indiffrent; il tenait bien sur ses genoux son
ternelle guitare, mais ne daignait pas mme en toucher les cordes. De
l'autre ct du corridor, dans la cuisine, on entendait remuer sur les
fourneaux des plats et des casseroles.

A travers les effluves de toutes ces fleurs, le docteur Didier fleurait
une odeur de victuailles. Mais on n'a pas dvalis que le jardin, on a
aussi dvalis le march, souriait-il en brochant des babines, quelle
fte prparez-vous donc, maman Ayrargues, on attend un prince ici? La
vieille Hyroise gardait sa bouche cousue. Oui, je comprends, reprenait
le docteur Didier, encore un caprice de la petite.--Un caprice! et Mme
Ayrargues venait se planter devant le mdecin. Un caprice! plt  Dieu,
et levant les deux bras au plafond pour attester le ciel de son malheur,
c'en est bien un autre, il arrive.--Qui a?--Mais le fianc, le cousin
de ces dames, l'officier aux Indes, un Anglais comme elles. Ah! pauvre
de nous, le tlgramme est arriv cette nuit; la petite ne tient pas en
place, elle court dans la maison depuis le matin, il a fallu dpouiller
trois vergers. Il y a l pour cinquante francs de fleurs des arbres
fruitiers, quelle piti!... Et mon pauvre Marius, faisait-elle en
dsignant le jeune homme affal sur sa chaise, mon pauvre Marius, il
souffre.

Le dsespoir de Mme Ayrargues tait trop comique, le docteur Didier ne
pouvait s'empcher de lui rire au nez; la Hyroise tournait les talons
et sortait en claquant la porte. Le neveu suivait indolemment la tante.

Il y a du nouveau, pensait le docteur, mais un pas lger descendait
l'escalier, le mdecin reconnaissait celui de lady Horneby. Il ouvrait
la porte du salon au moment mme o l'Anglaise mettait la main sur la
poigne. H bien, vous voil heureuse, disait-il, mais il s'arrtait
brusquement, lady Horneby avait sa figure soucieuse des mauvais jours,
une ride profonde barrait son front, et ses yeux clairs, comme cachs
sous l'arcade sourcilire, accentuaient encore le pli amer de la bouche.
Vous savez dj, faisait-elle en inspectant rapidement la dcoration de
la pice.--Oui, lord Astlher arrive et vous n'tes pas en joie, alors
pourquoi toute cette maison en fte, je n'y comprends plus rien, votre
gendre arrive et...--Mon gendre! et l'Anglaise avait un mauvais sourire.
Vous savez bien qu'il ne l'pousera pas. Tenez, voici son tlgramme, je
l'ai reu cette nuit.--Mais ce tlgramme.--Oui, mais il ne l'a pas
revue depuis son dpart et, quand il la reverra, il y a quatre ans
qu'ils se sont quitts, la reconnatra-t-il seulement?--Mais.--Oh! je
vois ma fille telle qu'elle est, la pauvre enfant ne peut plus inspirer
d'amour, l'gosme des hommes est si puissant. Harry saura-t-il
seulement dissimuler.--Vous dites?--Je ne dis rien, mais je ne veux
qu'une chose et celle-l je la veux bien, je veux que ma fille meure
heureuse.--Mais miss Ellen n'en est pas l.--Si, docteur, Ellen en est
l, je ne m'illusionne pas. Comme ses soeurs, son frre, ma fille est
condamne, mais ce que je ne veux pas, c'est qu'elle se voie mourir.
Cette douleur est pour moi, je veux la porter seule, je veux que mon
enfant s'teigne, ignorante de son mal, dans l'illusion de sa beaut, de
son amour et de sa jeunesse, je veux que jusqu' la dernire minute
Ellen se croie aime. Je ne voudrais pas que ma petite fille s'en aille
de ce monde, le coeur bris, navr de dsespoir. Vous me comprenez, je
veux la voir mourir dans un sourire, et la froideur d'Harry, un
mouvement de recul de son fianc, ah, cela je le sais, elle n'y
survivrait pas. Mais voil, devant cette maigreur et cette pleur Harry
aura-t-il la force de soutenir ce mensonge! voil ce qui m'pouvante et
m'treint le coeur.

Lady Horneby s'tait laisse tomber sur un fauteuil, sa respiration
tait entrecoupe, haletante; le docteur Didier lui avait pris les
mains, il ne trouvait rien  lui dire. C'est comme ces fleurs, disait
lady Horneby en fixant d'un oeil gar les branches de cerisier de la
chemine, vous savez ce que l'on dit en Irlande sur la maison pare dans
l'attente du fianc. Elle appelle l'amour et c'est la mort qui
entre.--Mais vous tes folle, milady, c'est vous qu'il faut
soigner.--Oui, en effet, je suis un peu folle de terreur, car j'observe
ma fille depuis ce matin. Je vois son exaltation et sa fivre grandir,
cela avait dj commenc hier aprs une lettre reue de Cannes, de cette
Gladys, et, ce matin, quand je lui ai apport le tlgramme de son
cousin,  la violence avec laquelle elle a saisi mes mains et au cri
qu'elle a pouss... je ne lui croyais pas cette force. Elle a bondi hors
de son lit, et vous croyez qu'elle s'est jete dans mes bras pour y
pleurer, sangloter comme  son habitude; non, elle a couru pieds nus 
son miroir et, ramenant en bandeaux ses cheveux sur ses tempes, ses
cheveux un peu dfaits pendant la nuit, elle n'a eu souci que de son
visage et s'est contemple longuement, mais avec quels yeux, Docteur!
C'taient des yeux de femme, ce n'taient plus des yeux de jeune fille,
je ne les reconnaissais plus. Je suis encore jolie, n'est-ce pas, Harry
pourra m'aimer encore? dites-moi que je suis encore jolie, maman?
C'tait sa seule proccupation, et puis elle a mis un peignoir, est
descendue, a donn des ordres, il fallait des fleurs, beaucoup de fleurs
pour accueillir le fianc et parer la maison; j'ai vu le moment o elle
allait descendre dans Hyres; heureusement a-t-on trouv tout cela dans
les jardins voisins. Elle a voulu assister au triage des branches,
indiquer la dcoration elle-mme et n'est remonte chez elle que toutes
les choses en train, mais elle n'en pouvait plus. Que nous rserve la
fin de cette journe! j'en ai le coeur serr, Docteur, et ces gens de
Cannes, cette Gladys Harvey et sa bande qui vont peut-tre venir
aujourd'hui. S'ils allaient se rencontrer avec Harry! Gladys a t jadis
en coquetterie avec lui et Ellen qui ne l'a pas oubli. En vrit, la
tte me tourne et le coeur me chavire, Docteur, et puis la chose la plus
atroce, la plus alarmante de toutes, l'attitude d'Harry vis--vis Ellen.
Pourra-t-il prendre sur lui de surmonter son motion et de n'en laisser
rien paratre. Ellen qui s'est mis en tte de l'aller chercher  la
gare. Ah! cela, il ne le faut pas, vous le lui dfendrez, Docteur, je
compte sur vous. Vous resterez au besoin  lui tenir compagnie pendant
que j'irai  la gare prparer mon neveu, l'endoctriner, lui faire la
leon, et puis vous dnerez avec nous, Docteur, votre prsence amortira
le choc. Ne me refusez pas cela, Docteur, nous avons tant besoin de vous
aujourd'hui. Et la pauvre femme ptrissait nerveusement les mains du
vieillard. Et notre malade, interrogeait-il, elle repose
maintenant?--Non, elle ne repose pas, faisait la jeune fille, tout 
coup surgie derrire eux, dans l'embrasure de la porte. Elle tait
entre  pas de loup par le salon; il y eut une stupeur. Non, elle ne
repose pas, je vous entends comploter contre moi, mais vous n'empcherez
pas la fiance d'tre jolie. Suis-je assez jolie ce matin, Docteur?
Toute rose, les yeux d'un bleu violet dans une face, on et dit,
d'azale tant elle tait lumineuse, Ellen Horneby se silhouettait mince
comme une tige dans les flots de tulle et de surah d'un peignoir corail.
La poitrinaire tait resplendissante, l'amour l'avait transfigure.

                   *       *       *       *       *

C'est nous, tu ne nous attendais pas, hein! Oh! mais c'est joli ici! On
dirait une serre, en voil des fleurs! et l'on est dans la mer, quelle
vue! Sais-tu que tu es trs bien ici. Et Gladys Harvey s'arrtait comme
tourdie  la porte du salon. Elle tait l, en tenue de chauffeuse, un
lger cache-poussire d'alpaga gris argent ouvert sur une robe de drap
mastic; la casquette de velours  ctes, trs haute, rabattue sur les
yeux. Un gros bouquet d'oeillets roses fleurissait sa boutonnire.
Derrire elle, dans le vestibule, se pressaient des ttes rieuses de
jeunes femmes et de jeunes gens.

Ellen s'tait leve de sa chaise longue trs ple, saisie au coeur par
cette brusque entre, qu'elle redoutait depuis le matin. Elle n'avait
pas os en parler  sa mre, la concidence du passage de Gladys 
Hyres et de l'arrive de son fianc la bouleversait. Un soupon l'avait
mordue. Toute la matine, elle avait craint une rencontre. Mais
qu'as-tu donc? faisait miss Harvey en se prcipitant vers la malade, te
voil toute ple. Je t'avais prvenue pourtant, tu as bien reu ma
lettre. Voil Rginald, et tu ne le reconnais pas! Et puis mon amie
Nadge, la princesse Nydorff, tu l'as vue  Cannes l'autre hiver, et sa
soeur Dora Heacon; n'est-ce pas qu'elle est jolie? et mon flirt Bob
Forgett, l'homme le plus inventif des Trois-Royaumes, celui qui a eu
l'ide des cochons en baudruche pour la bataille des fleurs. C'est un
peu  cause de lui que nous sommes ici. C'est lui qui nous a vant ce
fameux chteau d'Hyres; mais moi, je suis venue  cause de toi. Mais
qu'as-tu donc? tu ne parles pas! embrasse-moi donc, Ellen.--Ellen est
encore un peu souffrante, intervenait lady Horneby entre au bruit; elle
reposait, vous l'avez veille.--Souffrante, mais elle a une mine
superbe, peut-tre un peu plus tige que fille-fleur pourtant. Allons,
lve-toi, Ellen, que je t'admire. Tu as un peu maigri, mais quel
teint!--Un peu de calme, Gladys, Ellen a t trs malade cet hiver. Et
l'Anglaise faisait les honneurs de son home aux visiteurs; Gladys
recommenait brivement les prsentations. Ellen avait un sourire forc,
un vague effroi de tous ces gens qui la dvisageaient.

Maman nous suit, reprenait l'infatigable Gladys, elle sera ici dans dix
minutes, mais quelle monte pour venir chez vous! elle dsire tant voir
Ellen. Nous en as-tu donn de l'inquitude? et elle prenait entre ses
mains celles de la jeune fille. Nous vous confions maman, car je ne la
vois pas du tout escaladant ces ruines. Ah! je ne vous ai pas amen tout
mon monde, j'ai eu piti de vous, il y en a qui nous attendent sur la
route et d'autres qui sont rests en bas, les flemmards! Nous sommes
partis de Cannes depuis sept heures du matin.--Ah! nous en avons bouff
des kilomtres, sentenciait la jolie Dora.--Et vous dnez  Toulon ce
soir! interrogeait lady Horneby.--Et nous y couchons aussi, nous voulons
voir le Casino de Toulon, le Beuglant des matelots, nous serons demain
matin  neuf heures  Marseille. Vous ne venez pas avec nous, madame?
Lady Horneby montrait du doigt sa fille retombe sur les coussins de sa
chaise longue, la jeune fille se dtendait un peu dans la conversation
de miss Heacon et de la princesse Nydorff. Il y avait comme un malaise
dans ce salon, miss Harvey le sentait. Tu ne nous fais pas les honneurs
des ruines, Ellen, hein! tu es un peu fatigue. Allons vous autres! Et
elle se levait donnant le signal du dpart. Nous reviendrons te dire
bonjour en repassant, nous te dirons comment nous avons trouv ton
domaine, princesse de lgende du chteau d'Hyres. Et sur le seuil de
la porte: Vous savez qu'il y a beaucoup trop de fleurs ici, disait-elle
 lady Horneby, cela la fatigue, je la trouve un peu lasse. Mais ce
n'est pas toujours ainsi, disait tourdiment la mre, aujourd'hui nous
sommes en fte.--Vous attendez quelqu'un?--Mais oui, mon neveu Harry
Astlher qui nous arrive ce soir.--Ah! le fianc arrive, ah vous m'en
direz tant! le fianc arrive, tout s'explique, et revenant brusquement
sur ses pas: Mes compliments, ma chre, et mes excuses aussi d'avoir
troubl ton attente amoureuse. Je comprends ton air distrait. Aprs
quatre ans d'absence revoir un fianc. Ah! le bel Harry nous revient, et
 quelle heure arrive-t-il ici? J'aurais t heureuse de le revoir.
Ellen ne disait plus un mot, sa respiration tait devenue sifflante.
Mais pour le dner, se htait de rpondre lady Horneby, n'insistez pas
Gladys, ajoutait-elle  voix basse, Ellen est un peu fantasque depuis
quelque temps.--Pour dner, s'exclamait la jolie chauffeuse, nous serons
partis depuis longtemps. Nous drapons  cinq heures, le temps de
visiter les ruines. Tiens! voil maman, allons, viens et ne fais
qu'entrer et sortir, Ellen est un peu fatigue, et puis tu les
drangerais; on attend le fianc, nous le manquons de deux
heures.--Harry Astlher, est-il possible! gloussait, attendrie et moite
et joignant les mains, la grosse dame toute rouge sous une guirlande de
roses trmires; toute la bande tait dj sortie. Allons, viens,
maman. Adieu, ma jolie tige, reprenait d'un ton perfide l'insidieuse
Gladys. Harry va te trouver un peu change, mais si lgante!

Elle tait dj dans le chemin, la compagnie joyeuse en escaladait la
pierraille. Hein! qu'en dites-vous, vous autres? un peu fichue, la
fille-fleur. La boutade tait salue de longs clats de rire.

                   *       *       *       *       *

Madame, il va falloir partir si vous ne voulez pas manquer votre train,
j'ai juste cinq heures un quart  ma montre.--Maman, tu as command
l'omnibus, au moins!--Sois tranquille, il montera jusqu' l'glise, de
l Marius portera la valise.--La valise, c'est vrai, il ne vient que
pour quarante-huit heures.

Il y avait bien cinquante minutes que ce bref entretien avait t
chang entre lady Horneby, sa fille et le docteur Didier; le docteur
Didier, entr sur la pointe du pied,  cinq heures sonnant, dans la
chambre o la malade tait remonte aprs la visite de ces dames Harvey.

La sortie de sa mre soulageait Ellen comme d'un poids. Depuis trois
heures, elle luttait pour dissimuler l'inquitude et l'angoisse o
l'avait jete la venue de Gladys. Jusqu' cinq heures, elle n'avait pas
respir, comptant les minutes et les secondes  s'couler avant le
moment fix pour leur dpart; les automobiles devaient maintenant rouler
sur la route de Toulon et lady Horneby descendait la route d'Hyres...
la gare et l'arrive du train et la descente de wagon d'Harry Astlher...

Ellen abandonnait ses deux mains au docteur Didier assis auprs d'elle;
la Mditerrane dj baigne d'ombre apparaissait, toute froide, dans un
ciel vert;  Hyres, le soleil se couche derrire la presqu'le et
n'allume jamais d'incendie sur la mer. L'heure tait morne et terne, le
mdecin se levait pour fermer les fentres, puis, se rasseyant prs de
la malade, il reprenait ses mains dans les siennes. Il en avait tenu
jadis d'aussi frles et d'aussi brlantes et connaissait de longue date
leur vilaine moiteur; ces longues treintes n'avaient pas retenu l'tre
cher dont le souvenir vivait toujours douloureux dans son coeur. Ah!
oui, qu'il la connaissait bien, cette heure mlancolique et dangereuse
entre toutes de la tombe du jour dans le Midi, l'heure des mauvaises
penses, des longs regrets et de la fivre... La fivre, il la sentait
monter dans les doigts fluides qu'il tenait. Ellen avait ferm ses
paupires, mais de grosses larmes coulaient sur ses joues, un grand
silence flottait dans la chambre crpusculaire, et les larmes d'Ellen ne
coulaient pas seulement sur son visage ple, elles coulaient aussi dans
l'me du vieil homme, et une grande tristesse planait sur ces deux
tres, une grande tristesse et une grande douceur.




VI

HARRY ASTLHER


Harry Astlher achevait de djeuner seul dans la petite salle  manger de
la villa Soleil, les fentres baient toutes grandes ouvertes sur un
ciel d'un bleu limpide, si intense que la Mditerrane en paraissait
argente, comme embue d'une lgre vapeur. Tout clatait de gaiet dans
la salle  manger de Mmes Horneby, la nappe rose de la table,
l'argenterie et les oeillets rouges du couvert et jusqu'au rose du
jambon, auquel l'officier venait de faire largement fte. Il achevait de
beurrer des tartines, qu'il arrosait de th imprial et de temps  autre
d'un petit verre de Porto. Harry Astlher tait grand, robuste,
admirablement dcoupl, le buste un peu court peut-tre, les jambes un
peu trop longues, mais la poitrine si adroitement bombe, sangle et
corsete dans la veste carlate de l'arme coloniale, que ses paules en
paraissaient plus larges et sa taille plus mince. Il offrait le type
parfait de l'officier anglais qu'on voit dans tous les magazines et les
illustrs, les traits rguliers, mais un teint de homard cuit. Une
longue, longue moustache couleur de seigle mr, et des yeux d'eau sale,
des yeux de vague et non de source, d'autant plus bleus dans tout ce
hle, compltaient au physique le cousin de miss Horneby. Au demeurant,
cet homme rouge n'tait pas sans charme, malgr son nez busqu et sa
face prognathe. Harry Astlher avait de la race, il respirait la force,
l'entrain et la sant. Une raie impeccable sparait jusque dans la nuque
les cheveux jaunes et luisants du lieutenant; un scarabe d'gypte et
deux saphirs de Ceylan bossuaient les doigts de sa main gauche; un rubis
sang de pigeon, serti dans du platine, brillait  sa main droite, sa
bague de fianaille, mais Harry la portait au pouce par originalit.

Son apptit, sa belle humeur et le soleil illuminaient la pice. Harry
Astlher se coupait une cinquime tranche de jambon et se versait sa
huitime tasse de th, une porte s'ouvrait et laissait entrer lady
Horneby. Le jeune homme se levait, passait sa serviette sur sa moustache
et, respectueusement inclin, baisait la main de sa tante. Eh! bien,
comment a va-t-il ce matin.--Mais pas mal.--Ellen a bien dormi?--Hum,
comme  son ordinaire, Ellen n'a plus beaucoup de sommeil.--a
reviendra. Elle n'est pas plus mal au moins... Elle est leve.--Oh! non,
nous ne nous levons plus avant onze heures, le matin elle repose, elle
rpare.--Ah! elle sera plus frache pour le djeuner. L'officier avait
repris sa place et s'tait remis  manger.

Il ne voyait pas l'air contraint de lady Horneby; l'Anglaise s'tait
assise en face, un coude sur la table, le menton dans une main. La
manche de son peignoir en glissant dcouvrait un bras blanc encore
admirable; lady Horneby avait t une des plus belles femmes de son
temps et, involontairement, l'oeil de l'officier considrait le nu et le
galbe de ce bras; lady Horneby changeait d'attitude et rabattait sa
manche. Vous l'avez trouve change, hein?--Oui, mais pas tant que je
le craignais.--Elle est bien maigre, n'est-ce pas?--Dame, elle n'est pas
grasse.

Et prenant son courage  deux mains,

L'auriez-vous reconnue, si vous n'aviez t prvenu, Harry?--Dame, dans
la rue, si je n'avais pas su que c'tait elle, je ne dis pas. Mais elle
a toujours de bien jolis yeux, vous savez, ma tante.--Oui, leurs yeux
sont toujours admirables. (L'Anglaise avait parl pour elle-mme). Il y
eut un silence, l'officier prouvait un vague malaise. Mais j'ai bien
jou mon rle, hein! reprenait-il brusquement, je n'ai pas bronch quand
je l'ai revue, j'ai bien cri: bonjour Ellen, c'est toi, hurrah. C'est
moi. Comme tu es grandie! et nous nous sommes embrasss comme deux
Valentins. L'ai-je assez bien souleve de terre dans mes bras, ah! elle
ne pse pas lourd, la cousine. Au fond, j'avais une peur affreuse
qu'elle ne s'apert de mon trouble, car,  vrai dire, je l'avais
trouve fondue... Le lieutenant cherchait ses mots. Mais elle n'y a vu
que du feu, n'est-ce pas? elle tait d'une gaiet hier soir! Mais vous
avez l'air tout triste ma tante, vous devriez tre contente.--Mais je le
suis. Le sourire de l'Anglaise navrait. Ellen, comment m'a-t-elle
trouv! ah! c'est que je suis chang, moi aussi, avec le soleil de
l-bas! j'ai l'air d'une saucisse fume.--Ellen! Ellen vous aime et
encore davantage... hlas!--Comment, hlas!--Mais oui, hlas, car ma
pauvre enfant vous aime et vous ne l'aimez plus.--Comment, je ne l'aime
plus.--Mais oui, vous l'aimez comme votre cousine, mais plus comme votre
fiance, et comme je vous comprends, Harry. L'officier faisait un
mouvement, lady Horneby l'arrtait d'un geste. Je vous comprends et je
vous absous. Ma fille, ce qui reste de ma fille est si peu femme.
Comment votre belle sant pourrait-elle aimer cette anmie! la vie a
l'horreur de la mort.--Ma tante!--coutez-moi, Harry, vous tes un brave
et loyal garon, et c'est pour cela que je vous aime. Vous ne savez mme
pas mentir, vous tranglez et vous touffez dans le mensonge que je vous
ai impos. Votre franchise fait clater le masque, et cela serait
comique, en effet, si cela ne menaait de tourner au drame, car vous
m'entendez, Harry, et l'Anglaise scandait ses mots, Ellen ne survivrait
pas  la perte de votre amour.--Mais, ma tante je croyais avoir tout
fait.--Vous croyez! Eh bien! non, mon pauvre ami, vous avez trs mal
tenu votre rle, vous vous tes emptr dans cette comdie comme un
enfant dans un costume de thtre. Oh! vous y avez apport tous vos
soins et tous vos efforts. Comme je vous sais un grand coeur, je vous ai
demand de jouer cette comdie. Votre bont, votre gnrosit s'y sont
prtes aussitt; vous tes entr dans ma combinaison, je n'attendais
pas moins de vous, mais votre nature vous a trahi; mais aussi demander 
un officier retour des Indes de jouer des charades de petite fille et
quelle charade, celle de l'Amour devant la Mort.--Ma tante.--Je sais ce
que je dis. Pourvu qu'Ellen ne s'y soit laiss tromper, elle a t si
agite toute cette nuit. Ah! c'est que la souffrance nous affine, nous,
mon pauvre ami, et vous ne souponnez pas les subtilits de cette petite
me dolente et attentive, son coeur a des oreilles et des
perspicacits.--Mais c'est que je ne sais comment faire, ma
tante...--Nous y aviserons. Heureusement, hier soir, la prsence du
docteur a tout sauv et la joie aveuglait Ellen; mais tantt,  table,
nous serons seuls tous les trois, seuls au dner encore. Tenez, par
exemple, hier,  votre arrive, vous ne l'avez pas trouve change,
c'tait une faute. Ellen sait parfaitement qu'elle a maigri et pli,
vous l'avez trouve trop bien portante.--Mais, ma tante, vous m'aviez
dit...--Oui, je vous avais dit, mais vous avez forc la note, et moi qui
connais Ellen, j'ai vu de la mfiance dans ses yeux; enfin ce qui est
fait est fait, mais ce qu'il faut viter  tout prix, Harry, c'est ce
regard de bon chien attendri que vous posez sur elle, quand vous croyez
qu'elle ne vous voit pas. Ellen a des yeux partout.--Moi, ma tante, je
la regarde...--Je vous considrais pendant le dner hier. Oh! c'taient
des yeux trs bons et trs doux, les yeux qu'on a pour un petit oiseau
tomb du nid ou un petit chat malade, ces chats qu'on rencontre au bord
des chemins, grelottants et saigneux, ceux que des gamins ont  moiti
noys et poursuivis avec des cailloux. Il y a une grande piti dans ces
regards-l, mais il n'y a pas d'amour. Ellen mourrait d'un de ces
regards, si elle le surprenait.--Mais, ma tante...--Ce sera trs
difficile, je le sais, mais enfin ce n'est que pour trente-six heures,
puisque vous partez demain. Je vous adjure, Harry, de prolonger
l'illusion d'Ellen, de la sauver du dsespoir. Aprs, vous serez
libre.--Mais ma tante, j'entends tenir ma parole.--Quelle parole?--Mais
je suis le fianc d'Ellen et j'entends l'pouser.--Soyez donc srieux,
Harry. Si Ellen a des illusions, moi, je n'en ai plus. D'ici un an,
avant peut-tre, ma fille sera morte.--Ma tante, pouvez-vous dire!--J'ai
vu mourir les autres, et puis ma fille gurirait-elle, Harry! c'est moi
qui m'opposerais  ce mariage. J'en ai assez de ce mal hrditaire que
lord Horneby a transmis  tous les siens, les siens qui taient miens et
m'ont laisse seule maintenant.

                   *       *       *       *       *

Par ici, Harry. Avez-vous jamais vu des agaves de cette grosseur!--Tu
dis des enfantillages, Ellen; ton cousin en a vu d'autres dans les
Indes.--Mais ces agaves sont trs beaux, ma tante, disait l'officier
colonial. Ellen Horneby faisait  son fianc les honneurs des ruines du
chteau, elle avait tenu  le guider elle-mme dans cette enceinte de
dcombres et de broussailles, qui tait devenu son domaine.

Le djeuner avait march au del des dsirs de lady Horneby, l'officier
avait pris  coeur de bien jouer son rle. Remont par sa tante, il s'en
tait fort bien tir, Ellen tait rayonnante de joie; on est si heureux
de croire ce que l'on dsire, son sang fluide de malade lui tait
remont aux joues, et la face toute rose, de ce rose dlicat d'azale
qui parfois faisait d'elle une vritable fille-fleur, elle escaladait,
leste comme une chvre, les boulis de roches et les degrs croulants de
l'immense enclos; lady Horneby n'en revenait pas de cette agilit. Sa
fille lui semblait comme ressuscite. Ses grands yeux violets baigns de
lumire refltaient  la fois tout le bleu de la mer et le bleu profond
du ciel, ses cheveux lgers semblaient une fume d'or autour de la
candeur de son front, et dans la clart de cette solitude ensoleille,
parmi ces lentisques et ces agaves engourdis de chaleur, au milieu de
toutes ces odeurs brlantes, elle apparaissait irrelle, arienne,
fantme solaire, on et dit, n du mirage du Midi. La jeune fille tait
comme transfigure, la joie la nimbait de rayons; un lan l'emportait
bavarde et bgayante, tant elle en avait  dire.

Elle allait, elle allait, enjambant les broussailles,  l'assaut des
ruines, sans mme vouloir accepter l'aide de son cousin; lady Horneby
avait peine  les suivre. Brigitte venait en arrire, portant des
couvertures et des oreillers.

Ils avaient presque atteint le sommet de la montagne, ils en
descendaient maintenant l'autre versant. Les jeunes gens s'taient
engags dans un escalier tournant, dont les degrs dvalaient sous des
arceaux en ruine; une rampe de granit, fleurie de roses sauvages,
bordait les degrs du ct du vide. Tout  coup des voix et des clats
de rire montaient d'au-dessous d'eux, une socit tait installe l au
pied de l'escalier, une socit joyeuse, car au bruit des toasts, des
interpellations se mlaient des dtonations de bouteilles de champagne
que l'on dbouchait. Ellen Horneby s'tait arrte interdite, il lui
semblait avoir reconnu une des voix, mais les hautes quenouilles d'un
petit bois de cyprs drobaient aux regards la socit assise dans le
bas.

Encore un peu de pt, princesse?--Non, cette langouste est exquise,
redonnez-m'en, et des rires fusaient, puis le brouhaha des
conversations se calmait. Une voix d'homme prorait... Et de toute
cette beaut, de ce climat unique, de cette magie de site et de
vgtation ils ont fait une ville d'agonie; oui, la civilisation nous a
donn cela: une station pour poitrinaires.

La jeune fille s'tait penche avidement, des cris et des hurrahs
saluaient l'improvisation du causeur. Bravo, Forgett! Bravo, Bob! A
vous, monsieur Mornart, un littrateur, faites-nous quelques phrases.
Une voix d'homme se rcusait, et puis tout  coup d'un ton de
prdication: O l'invasion maure avait mis des citadelles et des
palais, toute une cour voluptueuse et guerrire, nous avons construit de
grands htels, un casino et des kiosques de concerts, et dans cette
enceinte, sous ces portes cintres et sur les marches de ces escaliers
tournants, qui ne conduisent plus nulle part, parmi ces dbris o
s'voquent des silhouettes de sultanes voiles et des casques
enturbanns d'mirs, toute l'pope, enfin, amoureuse et tragique des
brlantes Cordoue et des fraches Grenade, des Anglaises phtisiques
viennent promener leur toux et leur ennui; et ces murs hroques
n'abritent plus que du spleen, de l'angoisse et des rles. Hyres, ville
ensoleille des neurasthnies millionnaires. La civilisation a fait
cela.--Bravo, monsieur Mornart. a, c'est un vrai morceau de
littrature, vous le replacerez dans un de vos livres. Messieurs, un ban
pour notre romancier.

Cette fois, miss Horneby avait reconnu la voix, c'tait celle de Gladys
Harvey; le sang lui avait reflu au coeur. Devenue brusquement toute
ple, elle avait d s'appuyer de la main  la rampe; dfaillante, Harry
l'avait soutenue, tous deux avaient entendu les joyeux discoureurs
prononcer leur verdict, l'officier aussi avait reconnu la voix de
Gladys.

Ellen descendait maintenant l'escalier, elle avait repouss son cousin
et se htait vers le vide; en bas une douzaine de ttes se levaient.
C'taient les visages d'insouciance et de gaiet des visiteurs de la
veille. Ils taient l une douzaine de jeunes gens et de jeunes femmes,
assis ou couchs au hasard dans la broussaille et dans les roches,
autour d'une nappe tale dans l'herbe et couverte de victuailles:
c'taient la princesse Nydorff, sa soeur Dora Heacon, le beau Forgett,
lady Harvey, Rginald et d'autres encore, sous la conduite de
l'intrpide Gladys. Tout ce beau monde avait laiss la tenue de
chauffeuse et de chauffeur, c'tait un assaut de robes claires et de
toilettes printanires ple-mle avec des complets d'homespun, des
vestons de drap beige et des pantalons de piqu blanc; des bouteilles
dbouches, des pts en crote entams et les plus beaux fruits
attestaient un djeuner de campagne.

Tiens, Ellen et Harry! Gladys venait de se lever, elle dsignait le
couple  toute la bande. Mes amis, je vous prsente l'me des ruines,
Griselidis en personne revenue dans son domaine provenal. Hein! que
vous avais-je dit, vous qui ne la connaissiez pas! Mon amie Ellen
est-elle assez princesse de conte de fe, une vierge en or fin de livre
de lgende, et quel beau couple ils font l en silhouette sur le bleu du
ciel! Vous tes trs retour des Croisades, master Harry Astlher. Et
tout  coup espigle: Bonjour Harry, a va bien? vous tes toujours
trs beau, vous savez. Mesdames et messieurs, je vous prsente le plus
beau lieutenant de notre arme coloniale, master Harry Astlher, le
fianc de mon amie Ellen Horneby; hip, hip, hurrah! un ban pour les
amoureux du chteau d'Hyres. Des clameurs accueillaient le toast de
Gladys, elle se tenait debout, levant trs haut sa coupe de champagne.

Ellen s'tait arrte, glace, au pied de l'escalier. Harry se taisait
un peu ahuri, mais incapable de dissimuler sa joie d'avoir retrouv l
Gladys; la vue de tous ces jeunes visages et celle aussi des victuailles
avaient soudain fait s'panouir sa figure de bon vivant.

Mais oui, c'est nous, faisait miss Harvey brusquant la situation; comme
tu le vois, nous ne sommes pas partis  Marseille, nous avons couch 
Toulon et nous sommes revenus djeuner dans ces ruines. C'est trop beau,
je voulais revivre une journe dans ce dcor, c'est un peu le tien,
Ellen, et puis je suis revenue aussi un peu pour vous, ajoutait-elle
coquette avec un regard de coin  l'officier, je savais que vous
arriviez hier soir et j'avais une folle envie de voir quelle mine vous
rapportiez de l-bas. Songez, depuis quatre ans qu'on ne s'tait vu.
Voyons, Ellen, ne sois pas jalouse, on ne te le prendra pas ton Harry,
il n'aime que toi, on le sait. Rien  faire, Mesdames, auprs du beau
cousin. Nous nous marions fin juin, hein! nous vous avons vus descendre
ensemble cet escalier branlant, impossible de nier. Tiens! lady
Horneby. Et l'infatigable Gladys se prcipitait au-devant de
l'Anglaise, lady Horneby s'tait arrte stupfaite au milieu de
l'escalier. La princesse Nydorff et miss Heacon s'taient empares
d'Ellen et l'avaient fait asseoir entre elles. Le romancier Mornart,
trs intress, s'tait fait prsenter. Rginald Harvey mettait en
rapport Harry et Forgett, les prsentations se continuaient, des shake
hands s'changeaient; mistress Harvey complimentait lady Horneby sur la
sant de sa fille. Mais elle a une mine charmante, cette enfant...
Aprs avoir voltig de groupe en groupe, Gladys tait venue s'asseoir
auprs du lieutenant et l'avait accapar; les yeux subitement foncs de
la malade ne quittaient pas le couple.

Et nous revenons ce soir luncher  la clart des torches. Nous ne
quittons plus Hyres, nous dnons  l'htel, mais nous reviendrons ici
finir les restes du pt. Voyez-vous ces tours et ces murailles dans le
rougeoiement des rsines avec le bleu du clair de lune, dans le ciel!
car il y a en ce moment des clairs de lune, une magie! Il n'y a pas de
dcor de thtre qui tienne  ct de cela. Ah! c'est que je suis une
esthte, moi, j'ai le culte de la beaut, vous serez des ntres,
monsieur Astlher! Oh! pas pour le dner, pour le clair de lune seulement
et la tranche de pt. Tu viendras aussi, Ellen!--Ellen ne sort pas le
soir, intervenait lady Horneby, visiblement ennuye du tour de
l'entretien.--Alors nous te laissons ton fianc, vous resterez tenir
compagnie  votre Valentine, monsieur Astlher.--Mais Harry est
absolument libre, ripostait la voix un peu rauque d'Ellen.--Alors, nous
le cueillerons au passage, nous n'aurons pas trop de porteurs de torche.
Oh! a ne durera pas vingt minutes, le temps de faire le tour des
ruines. Nous te le restituerons  dix heures sonnant; la lune se lve 
neuf heures et demie, nous devons tre  minuit  Marseille.--Mais, je
ne sais, balbutiait tout bas l'officier.--Vous viendrez, je le veux,
insistait la voix assourdie de Gladys. Vous n'tes pas en charte prive,
je suppose. J'ai la curiosit de vous voir en tunique rouge  la clart
fumeuse des rsines, rouge sur rougetre, l'esprit du mal.--Surveillez
donc votre prononciation, raillait l'impertinence de Forgett.




VII

GLADYS HARVEY


a ne tient pas debout, ce que tu dis l, Rginald. Astlher n'pousera
pas Ellen, on n'pouse pas une agonie. D'ailleurs, elle sera morte
avant.--Vous la tuez bien vite, observait le romancier, est-ce que miss
Horneby vous gne?

L'Anglaise et le Franais changeaient un regard noir. Mon petit
Mornart, je vous en prie, cessez donc, une fois pour toutes, de me
prendre pour une hrone de roman; vous perdez votre temps en cherchant
 analyser ma psychologie, je suis beaucoup trop simple pour
vous.--Croyez-vous?--J'en suis sre, et puis, vous savez, pas du tout
tragique.--Ce n'est pas du tout mon opinion.--Que voulez-vous dire?--Oh!
non, Gladys tragique, il n'y a que ces Franais! s'exclamait Forgett,
moi, je vous trouve comique!--Ni comique non plus, mon petit Forgett.
Allons, vous avez bu un peu trop de champagne, messieurs. Gladys Harvey
se levait de table. Mesdames, si vous voulez monter aux ruines, il
serait temps d'aller prendre nos manteaux!--Comment, cela tient
toujours, cette folie, demandait indolemment la princesse Nydorff.--Mais
ce n'est pas srieux, Gladys, gloussait mistress Harvey mre.--Si, c'est
parfaitement srieux; j'ai command un guide et des torches. Nous avons
mme un guitariste, ce Hyrois aux yeux sarrasins, que Rginald
a ramass dans la salle de l'auberge, l'amoureux d'Ellen
Horneby.--Comment, l'amoureux d'Ellen!--Parfaitement. C'est le neveu de
la propritaire de leur villa. Ce garon demeure au fond de leur jardin.
C'est le musicien attitr d'Ellen, il lui donne des aubades le long de
la journe, c'est la fable du pays. Quand on a l'habitude des
flirts.--Vous dtestez donc bien miss Horneby? reprenait la voix
railleuse de Mornart.--Je vous crois qu'elle la dteste. Elle est en
train de lui prendre son fianc, et la princesse Nydorff, du bout de ses
doigts fins, effeuillait une rose rose dans sa coupe de champagne.--Toi,
Nadge!--Je te connais, Gladys.--Querelle d'Allemands. Tout cela, c'est
pour ne pas venir avec nous au chteau.--Tu l'as dit, je suis
fatigue.--Tu ne vas pas me laisser monter seule avec Forgett, car ds
l'instant que tu restes, nous ne pouvons plus compter sur vous, monsieur
Mornart.--En effet si la princesse y consent, je tiendrai compagnie  la
princesse.--A merveille. Psychologie de femme marie, c'est votre fort.
Vous vous connaissez moins en jeunes filles.--Cela dpend des jeunes
filles, ricanait le Franais. Gladys se mordait les lvres. Alors, qui
est-ce qui vient avec moi? vous Forgett, toi Rginald.--Oh! moi, faisait
master Harvey, je ne viens que si miss Heacon en est.--Tu nous donnes
Dora? demandait Gladys.--Oh! Dora est libre, rpondait la princesse.--Et
moi je viens, dclarait la jolie darling du Kronprinz; oh! je n'ai pas
peur, j'irais partout, surtout dans les ruines. J'ai l'habitude. Cet
hiver,  Cannes, nous allions une fois par semaine  l'Opra de Nice.

La boutade avait du succs. Alors nous sommes quatre en tout, disait
miss Harvey, visiblement nerve, et vous les autres, en tes-vous ou
n'en tes-vous pas? et elle bousculait du geste et de la voix les
convives de l'autre bout de la table, quantit ngligeable  ses yeux et
seulement emmene par elle pour faire nombre, d'ailleurs seigneurs et
seigneuresses authentiquement millionnaires et propritaires et
chauffeurs d'autos. Miss Harvey racolait trois autres visiteurs pour les
ruines, un mnage hongrois, le comte et la comtesse Zisko, et un Russe,
Zanouskine, l'officiel Sigisbe de la comtesse. H bien, nous partons!
En route, il est neuf heures moins le quart.--Mais c'est de la dmence,
il fait noir comme dans un four, gmissait mistress Harvey.--Mais
puisque la lune se lve  neuf heures et demie, et puis nous avons les
torches, elles sont dj l. Gladys avait travers la salle du
restaurant et tait venue carter les rideaux d'une fentre. Neuf
heures moins le quart! il doit tre plus, la lune se lve derrire la
montagne. On voit la lueur.--Et vous serez rentrs pour onze heures,
rclamait l'infortune mistress Harvey.--Avant, maman, avant. Nous
devons tre  minuit  Marseille.--coute, Gladys, et la jeune fille
s'tant rapproche de sa mre: J'espre que tu vas laisser de ct la
villa Soleil! et ne pas entrer enlever lord Astlher  ces dames.--Ne pas
entrer  la villa Soleil! mais je ne monte l-haut que pour a. On ne
lui mangera pas son lieutenant, et pirouettant sur ses talons, Gladys
Harvey sortait dans un envol et un bruissement de jupes.--Charmante
nature, sentenciait le romancier Mornart.

                   *       *       *       *       *

Je te dis qu'elle va venir, moi, maman. Elle s'est mis en tte de
troubler Harry et de le dtacher de moi.--Tu te forges des chimres;
Gladys a dit cela en l'air, mais ce n'est pas srieux. Gladys est mal
leve, inconsquente, impertinente, mais ce n'est pas une mchante
enfant.--Elle! tu n'as pas vu ses yeux.--Ils sont noirs et les tiens
sont bleus, essayait de rire lady Horneby; j'aime mieux les tiens.--Oui,
essaie de dtourner la conversation. Tantt, lorsqu'elle tait assise
dans l'herbe  ct d'Harry, lui la buvait du regard et elle,
indiffrente en apparence, n'avait d'yeux que pour le paysage, a lui
permettait de poser de profil. Eh bien, je sentais ses prunelles
embusques sous ses cils, elle me considrait  la drobe, elle piait
le chagrin qu'elle voulait me faire, qu'elle me faisait. Ah! ses yeux
guetteurs et sournois, ils entraient en moi comme deux lames, ils m'ont
fait mal, bien mal, ils me font encore mal, maman! Ellen avait laiss
tomber sa tte sur l'paule de sa mre. Ma petite chrie, mon Ellen
adore, ma chre petite enfant, et lady Horneby berait contre sa
poitrine le corps fragile et redevenu puril de la malade. Tout cela,
c'est de la nervosit, vois-tu. Allons, remets-toi, Harry va rentrer, il
ne faut pas qu'il voie que tu as pleur. Les hommes, vois-tu, Ellen, les
hommes dtestent les larmes.

La scne se passait dans la petite salle  manger de la villa Soleil, il
tait prs de dix heures, une contrainte avait pes sur tout le dner.
Harry, comme tous les Anglais aprs le caf, tait sorti dehors pour
fumer son cigare; on entendait son pas arpenter la terrasse. C'tait
alors que la grosse peine d'Ellen avait clat. Lady Horneby la
consolait de son mieux, maudissant la lourde incomprhension de
l'officier. Harry tait vraiment par trop naf, mais elle ne pouvait lui
en vouloir. D'un geste lent et continu elle caressait le front fivreux
de la jeune fille et l'enfant commenait  reprendre haleine au milieu
de ses sanglots.

Maman! c'est elle, ce sont eux! La jeune fille venait de s'arracher 
l'treinte de sa mre. Elle vibrait toute, l'oreille tendue dans la
direction du chemin; la salle  manger donnait sur la terrasse, une
autre pice la sparait de la route. Mais tu rves, Ellen, d'ici tu ne
peux rien entendre.--Toi, peut-tre, mais moi, j'entends trs bien des
pas et des voix.

La sonnette d'entre carillonnait donnant raison  la jeune fille, un
bruit de jupes et d'clats de rires remplissait le corridor, la porte
s'ouvrait toute grande. Bonsoir, c'est nous, riait la voix mordante de
Gladys, nous venons cueillir le fianc. Bonsoir Ellen, bonsoir madame
Horneby. O se cache donc le beau lieutenant? il n'est pas dj dans les
ruines? Miss Harvey se tenait debout, sa jolie tte encapuchonne de
dentelles, toute la gaiet de ses dix-huit ans et toute sa malice
d'enfant terrible dans le sourire de ses petites dents blanches et la
luisance de ses yeux. Derrire elle, c'taient les cheveux d'or de miss
Heacon et les bandeaux noirs de la comtesse Zisko dans des envolements
de tulles et de soies; comme un effluve de jeunesse pntrait dans la
pice, Harry venait de paratre  la porte du jardin, une oeillade de
miss Harvey allait le cingler sur le seuil; l'officier colonial ne
disait mot, un peu gn. C'est nous, reprenait la voix de tte de
Gladys, nous n'avons qu'une parole, nous venons vous chercher. Tu nous
prtes bien Harry pour vingt minutes, n'est-ce pas, Ellen? puisque vous
avez campo ce soir, monsieur Astlher.--Mais je ne sais, je ne peux,
balbutiait l'officier.--Alors nous rentrons  Hyres, nous sommes quatre
hommes et trois femmes, ce serait shocking, la comtesse a son mari et
Zaneskine, c'est trs bien. Dora est dfendue par un flirt princier,
mais, moi, je ne puis m'aventurer seule avec Forgett. Forgett est trop
compromettant, et puis je comptais sur vous, monsieur Astlher comme
porteur de torche. Vous me l'aviez promis.--Mais allez donc, Harry,
intervenait Ellen.--Et je vous avais rserv une surprise, un guitariste
extraordinaire et qui a des yeux, le plus beau garon du pays. Il est
amoureux fou d'Ellen.--Qu'est-ce que c'est que a, faisait l'officier en
haussant les paules?--La vrit pure. Lorsqu'il a su que vous tiez de
la partie et que nous venions vous chercher ici, il n'a plus rien voulu
savoir. Vous ne connaissez pas Marius, il habite ici.--Qu'est-ce que ce
garon, je ne l'ai jamais vu.--Je vous crois. Depuis votre arrive ici,
il a quitt la villa, il ne peut pas vous voir.--Vous inspirez des
passions, Ellen?--Il faut le croire, rpondait la malade raidie dans un
sourire qui faisait mal, nous nous trompons dj l'un l'autre. Allez,
Harry, ne faites pas attendre Gladys.--Merci.--Mais demandez la clef 
Brigitte. Quand vous rentrerez, ma mre et moi, nous serons
couches.--Mais je te le rends dans vingt minutes, insistait
Gladys.--Vingt minutes ou deux heures, qu'importe, ma fille se couche 
neuf heures, il est dj plus. Bonsoir, Harry.

Miss Harvey s'avanait pour baiser la joue d'Ellen, lady Horneby
l'arrtait d'un geste. Bonsoir, Gladys. Une prire, en rentrant ne
faites pas trop de bruit quand vous passerez devant sa porte, nous
dormirons sans doute, mais Ellen a le sommeil trs lger.--Oh maman!
faisait miss Horneby en se jetant dans les bras de sa mre, la porte 
peine ferme sur les intrus.--Que veux-tu, ma chrie! c'est la vie. Tu
la commences  peine, tous et toutes nous y blessent.--Comme tu as t
dure pour eux, maman.--Oh! Harry n'a rien compris, il est dcidment
trop bte.--Et tu dfendais Gladys, tu la croyais bonne.--Bonne! Et
brise par les motions de la journe jusqu'au blasphme, je ne sais
mme plus s'il y a de la bont au ciel.

                   *       *       *       *       *

Harry Astlher rentrait de son quipe dans les ruines. Si les motions
de la journe avaient bris lady Horneby, les pripties de ces
dernires vingt-quatre heures, jointes aux effarements de la veille,
n'avaient pas moins troubl le calme du bel officier. Sa stupeur en
retrouvant sa cousine si change, la certitude qu'elle n'en avait plus
pour longtemps  vivre, la scne pnible qu'il avait eue, le matin, avec
lady Horneby, l'adjurant de mentir  sa fille, cette comdie de l'amour
impose  sa piti, et puis dans la journe l'imprvue rencontre de
Gladys et sa socit dans le cadre des ruines; Gladys, son ancien flirt
d'il y a quatre ans, retrouve plus jolie et plus tourdissante d'esprit
que jamais, sa coquetterie, la hardiesse de ses allures et de ses
propos, ses provocations  son adresse, tout cela avait boulevers ce
pauvre Harry, mais tout cela n'tait rien encore auprs du trouble
extraordinaire o venaient de le jeter les vingt minutes passes dans le
clair-obscur des dcombres et des broussailles,  la lueur des torches,
en compagnie de l'endiable Anglaise. Ah! cette lune de printemps dans
ce ciel de Provence au-dessous de la silhouette agrandie des tours
d'enceinte du vieux chteau, la mtamorphose en choses qui rvent et qui
veillent de tous ces agaves et de tous ces lentisques immobiles dans
l'ombre, leur aspect de plantes fantmes dans l'enchantement du silence
et de la nuit, et, dans cette solitude peuple d'mes vgtales,
enivrante de trop de sves et de trop de senteurs parses, le profil
dlicat et prcis de Gladys idalis par la clart de l'astre et, contre
son torse d'homme, la tideur de ce corps souple et son frlement
continu. Elle avait pris son bras  la sortie de la villa Soleil, y
pesant  plaisir et parfois effleurant son paule de ses dentelles et de
ses cheveux. Forgett avait ouvert la petite porte et ils avaient pntr
dans les ruines; les torches erraient de ci de l, portes en avant par
des hommes invisibles dans l'ombre. Leur rougeoiement mettait des lueurs
fantastiques dans le bleu nocturne, parfois un pan de muraille
jaillissait des tnbres violemment clair, et comme une arme de feux
follets prcdaient les visiteurs.

Gladys Harvey tourdissait l'officier de son babil. Curieuse et
caressante, elle s'inquitait de ses quatre annes de sjour aux Indes,
de ses campagnes, des mois qu'il avait passs sous la tente, de ses
rapports avec les Cipayes, des habitudes et de la docilit des hommes et
des ftes lgendaires de Bnars et de Singapoor. Elle voulait tout
savoir; tout l'intressait, et les palais des Maarajahs et les
crmonies dans les temples, le mystre des religions millnaires et la
veille solennelle des divinits ignores et terribles dans des
sanctuaires inconnus. Elle voulait connatre aussi les lgendes des
Bouddhas, le culte des forts et celui des montagnes, les rcits
effarants que l'on chuchote sur les lacs, les rites des sacrifices, le
symbole des offrandes, la beaut des bayadres et le faste des chasses
royales. Harry subjugu rpondait d'un mot, sans dtours et sans
phrases, sans aucune littrature surtout. L'enjouement de la jeune fille
piquait dans le rcit des remarques drles et d'imprvues questions.
Elle y mlait aussi de personnels souvenirs, des souvenirs de bals, de
fte et de garden-parties auxquels l'officier et elle avaient assist.
C'tait avant son dpart, et c'tait,  chaque minute, des _vous
rappelez-vous, Harry_? Et son incessant verbiage voquait des retours de
chasse en cosse et d'piques parties de tennis. D'Ellen, il n'tait pas
question.

Forgett s'tait un peu retir  l'cart. La comtesse Zisko, trs myope,
poussait des petits cris en s'accrochant tour  tour au bras de
Zanouskine et  celui de son mari; les voix de Rginald et de miss
Heacon, demeurs en arrire, discutaient froidement des cas douteux de
gulfs et de foot-ball. Forgett avait pris la tte et dirigeait les
porteurs de torches.

Les visiteurs parvenaient ainsi au bord d'une rampe dominant  pic un
petit bois d'oliviers. L'endroit tait vertigineux et sinistre; et,
ainsi dforme par la nuit, la joyeuse bande ne reconnaissait plus la
terrasse o elle avait djeun  midi. Le mur de la citadelle formait l
entirement corps avec le roc; le terre-plain s'assombrissait de
quenouilles de cyprs, une tour de guetteur dmantele en flanquait un
angle. Forgett donnait l'ordre aux porteurs de pencher leurs torches sur
le vide. Des agaves monstrueux jaillis de la roche apparaissaient dans
la lueur, dardant sur l'abme un hrissement de sabres glauques. Les
femmes avaient toutes un mouvement de recul.

Forgett jouissait de l'effet qu'il avait prpar. Hein! est-ce assez
turc! Quelle merveilleuse et naturelle oubliette pour des favorites
infidles! Vous figurez-vous les Fathma et les Zuleka des lgendes
musulmanes, pralablement ligotes dans un sac avec le chat, le coq et
la vipre rservs  la femme adultre comme au parricide, et
prcipites dans le ravin? Et prenant une voix de mlodrame: Vous
imaginez-vous leur chute  travers la rigidit de ces cactus, leurs
dards raflant la toile des sacs et la chair des condamnes, et
finalement l'crasement flasque et mou des corps sur la roche grise en
bas. Quel cadre pour un conte des Mille et une Nuits! Tenez, avec le
reflet des torches on croirait voir une tache de sang l-bas, sur cette
pierre. Toutes les femmes avaient un frisson; Harry sentait trembler le
bras de Gladys, elle se pressait peureusement contre lui. Je n'ai pas
cess de vous aimer, Harry. Vous savez que je vous aime toujours. Elle
avait parl dans un souffle. Un tressaillement secouait Harry.
Srieusement, reprenait-elle, vous n'pousez pas Ellen, n'est-ce
pas?--J'ai donn ma parole, rpondait l'officier.--Mais elle se meurt,
ce mariage serait un crime. Vous ne voyez donc pas dans l'tat o elle
est; elle ne pourra le supporter, votre treinte la tuerait, et y
survivrait-elle, voyez-vous les enfants qu'elle vous donnerait, des
condamns comme elle et ses soeurs, mais c'est abominable. La vie
n'pouse pas la mort.--Je suis son fianc, rpondait le jeune
homme.--C'est bien. Miss Harvey avait brusquement quitt le bras de
l'officier et s'avanait vers le vide, le jeune homme avait un mouvement
de peur. Miss Harvey prenait une torche des mains d'un des porteurs, se
penchait dans le noir et y laissait tomber la rsine enflamme. La
torche tournoyait, allumant dans sa chute les parois du roc et les
pointes des agaves, elle atteignait le fond, et sa flamme rougetre
semblait y saigner. Miss Harvey la regardait s'teindre lentement. Je
vous aimais, n'y pensons plus, et elle reprenait le bras du jeune homme.
Nous rentrons, n'est-ce pas?

Ils retraversaient les ruines en silence, toute leur gaiet tait
tombe; Harry s'arrtait  la porte de la villa, il introduisait la clef
dans la serrure. Je vous laisse donc  votre cher devoir, persiflait la
voix de miss Harvey.--De grce, baissez la voix, Gladys.--Bah!
croyez-vous qu'Ellen ignore la comdie que joue votre piti. Mes
compliments, Harry, vous tes une belle me. Et miss Harvey prenait le
bras de Forgett.

La petite troupe s'enfonait dans la nuit, et Harry Astlher rentrait
dans la villa.




VIII

TROIS DAMES DANS L'ILE


Harry Astlher se dshabillait. Il avait soigneusement amorti le bruit de
ses pas en montant l'escalier. Une lgre angoisse lui avait serr le
coeur en entrant dans le silence de la demeure. La maison tait comme
morte, toutes ses fentres teintes, et pourtant il avait cru entendre
se refermer une croise derrire les persiennes closes, au moment o il
prenait cong de Gladys, mais srement il avait rv... quelque
domestique peut-tre. La chambre d'Ellen donnait sur la terrasse, de
l'autre ct de la route; il y avait beau temps que toutes les femmes de
la maison taient couches. Il s'tait gliss comme un voleur dans la
solitude du vestibule et avait escalad  pas de loup le bois craquant
des marches, et maintenant, la porte ferme, il se dvtait dans la
petite chambre claire que lui avait donne lady Horneby.

Il avait allum trois bougies et, sa tunique dj te, il dgrafait
devant la glace le satin noir de son hausse-col: un lger bruit lui
faisait dresser l'oreille. On heurtait timidement  sa porte; en effet,
quelqu'un tait l. C'est vous, ma tante, disait-il en allant ouvrir;
il croyait  une visite de lady Horneby, il se savait en faute et
s'attendait  de justes remontrances.

Non, c'est moi, moi, Ellen, et la jeune fille, demeure blottie dans
l'ombre, pntrait svelte et vive dans la chambre de l'officier. Harry
avait un mouvement de recul. C'tait elle, toute blanche dans une longue
robe d'intrieur de soie molle. Elle avait jet un grand manteau de drap
blanc sur ses paules. La gravit de ses yeux dmentait l'enjouement de
son sourire, il y avait comme une dcision inscrite dans l'ensemble de
ses traits. Remettez-vous, Harry, quittez cet air effar... Oui, c'est
moi, j'ai  vous parler. La jeune fille avait referm la porte. Vous
m'avez attendu, balbutiait l'officier; au moins vous n'tes pas
malade?--Non. Oui, je vous ai attendu puisque j'avais  vous parler,
Harry. Astlher sentait sa tte chavirer. Mais ici, dans ma chambre,
Ellen, vous n'y songez pas, si votre mre souponnait.--D'abord, elle ne
souponne pas, elle dort, pauvre mre, elle est si fatigue. Nous lui
avons, vous et moi, donn quelques motions aujourd'hui...--Mais...--Il
ne peut y avoir d'inconvenance entre nous, Harry, ne suis-je pas votre
fiance.--C'est justement cela...--Mais une fiance si platonique.
Croyez bien, mon cousin, que je ne serais pas ici si je sentais le
moindre dsir entre nous, mais vos regards m'ont avertie, je suis ici
chez le plus loyal et le plus dvou de mes amis.--Oh! cela,
Ellen.--J'ai dit de mes amis, et la voix de la jeune fille se nuanait
de tristesse. Nulle part je ne me sens plus en sret qu'auprs de vous.
Vous ne m'avez pas dit de m'asseoir, Harry, je le fais,--et prenant une
chaise la malade s'installait auprs de la table, elle s'y accoudait
dans une pose de nonchalance, levait vers son cousin la puret de son
profil.--Allumez donc une quatrime bougie. Trois lumires, cela porte
malheur.--Mais, Ellen, c'est de la dmence, faisait l'officier,
interloqu de cette assurance et de ce naturel. Songez qu'il est plus de
dix heures et que vous tes dans ma chambre. Allons, assez
d'enfantillage, il faut rentrer chez vous.--Il n'y a pas d'enfantillage
ici, Harry, je vous assure que c'est trs srieux. Toute la maison
repose, personne ne sait que je suis ici, il faut mme que tout le monde
l'ignore, ma mre surtout.--Vous me dconcertez, Ellen.--Oh! pour si peu
de temps. Et la jeune fille avait un joli geste d'insouciance. C'est la
dernire soire que vous passez ici, ne pouvez-vous me la donner, vous
ne m'avez pas gte aujourd'hui.--Oui, je sais, j'ai eu tort, vous allez
me reprocher Gladys.--Ai-je prononc le nom de Gladys. Il ne s'agit que
de nous deux, de moi surtout. Vous partez demain, ne pouvez-vous me
donner une heure. Qui sait si nous nous reverrons jamais!--Ah! vous
voil bien.--Oui, qui sait si nous nous reverrons jamais! insistait la
voix alentie d'Ellen, vous n'avez pas une heure  me donner. Si,
n'est-ce pas; tenez, je vais allumer une lampe--et la jeune fille se
levait,--c'est lugubre, ces bougies, on dirait une veille de mort.
Harry s'tait assis  l'autre bout de la table. Impatient, ses doigts
en tambourinaient le rebord.--a va tre long?--Mais assez, rpondait
Ellen en venant s'asseoir, nous allons agiter des choses graves.--Si
graves que cela?--Mais oui, puisque je viens les traiter la nuit, et
mme assez difficiles  aborder. Aussi pour m'aider j'ai apport un
livre, et la jeune fille retirait de son corsage un petit album reli en
maroquin vert.--Un livre! vous venez me faire la lecture
maintenant.--Oh! trois cents lignes au plus, c'est un petit conte de
moi.--Un conte de vous! vous crivez donc, maintenant.--Il faut bien
passer le temps, une malade.--Ah! c'est votre journal de jeune fille, il
fallait le dire.--Non pas, ce serait bien monotone, mon journal, il n'y
a rien dans ma vie. C'est un recueil de contes. Vous savez que dans la
famille nous avons la manie d'crire. Mon frre Edwards a laiss un trs
intressant journal, mais moi qui ne suis qu'une petite fille, j'cris
des contes, des contes imits de Gabriel Dante Rossetti et de notre
Swinburne.--Ah! vous lisez Swinburne. Vous tes devenue tout  fait
femme auteur? Ellen ne relevait pas l'impertinence.--Cousine, est-ce
que ma tante sait que vous crivez?--Non, ma mre ne sait pas tout ce
que je fais, mais mon mari l'aurait su. coutez mon conte, Harry, c'est
le dernier que j'ai compos, je l'ai crit ici, je l'ai rv dans les
ruines du chteau.--Ah!--Il faut bien faire quelque chose pour les
enfants, n'est-ce pas? Et la jeune fille, ayant approch la lampe,
commenait d'une voix calme et grave.


TROIS DAMES DANS L'ILE

_Dans un jardin d't trois dames sont assises, trois dames de jeunesse
et de beaut, toutes les trois vtues d'toffes fleuries et de nuances 
la fois si douces et dfaillantes que le regard semble s'y caresser;
leurs pieds nus reposent dans l'herbe et, derrire elles, de claires
roses trmires rigent leurs thyrses o des fleurs de soie se fripent
et se dploient, rouges comme le vin nouveau et roses comme le dsir._

--En effet, tout  fait du Swinburne! Vous avez de la mmoire,
Ellen.--Ne m'interrompez pas et laissez-moi lire! La jeune fille
reprenait.

_Elles se dressent si claires dans le bleu du ciel d'aot, les hautes
roses trmires, que l'on dirait des cierges allums en plein midi; 
l'horizon, le bleu du ciel baise le bleu de la mer qui verdoie et, sur
le rivage lisr d'argent, le bleu vert de la mer se confond avec le
vert des prairies. Il y neige des aubpines roses, qui sont des pommiers
tardifs, et des pommiers nains, qui sont des aubpines prcoces. Des
moutons errent dans la prairie et sur les flots en lapis-lazuli
s'arrondit la voile d'une blanche galre; mais les trois dames, le dos
tourn au paysage, ne s'inquitent ni des troupeaux pars, tels des
flocons d'cume, ni de la galre  la proue recourbe, tel un cygne._

--Nous nous souvenons de Florence, nous avons vu les Primitifs, souriait
l'officier. Ellen le faisait taire d'un geste.

_La premire tient  la main un cistre, un petit cistre en forme de
coeur, dont les cordes sont autant de fils d'or, et ses yeux bleus, du
bleu des pervenches d'avril, s'alanguissent de mlancolie._--Votre
portrait, cousine.--Si vous voulez.

_Elle est la plus ple des trois, et sur sa robe, du vert changeant des
mers d'orage, s'effeuillent  et l des bouquets de violettes mls de
fleurs d'iris. Son voile bleutre a gliss le long de ses paules, ses
paules frles d'une blancheur d'hostie, et de ses doigts exsangues,
alourdis de joyaux, elle tourmente indolemment les cordes d'or du cistre
en marmonnant tout bas des lambeaux de chansons._

_C'est l'Esprance._

--Une bien belle dame, soulignait Harry.

_La seconde, gaine dans une longue robe de brocart d'argent qui la fait
ressembler  un lis, ouvre tout grands deux yeux profonds, deux yeux
pleins d'ombre dont le regard brle et dfaille comme une flamme sous la
pluie._--Vos yeux, Ellen. La jeune fille haussait les paules.--Vous
travaillez d'aprs vous-mme, vous tes la Mme Vige-Lebrun de la plume.
La jeune fille poursuivait: _Un lourd ceinturon bossu de rubis treint
ses flancs si strictement qu'il les meurtrit; et, couronne de bleus
chardons des dunes, elle n'en sourit pas moins sous le feuillage
dchiquet qui la pique et, toute la face extasie, elle appuie sur son
coeur une gerbe des mmes chardons bleus et de branches de
houx._--Oh! imaginative que vous tes, vous avez le culte de la
souffrance.--Peut-tre, mais laissez-moi lire.

_Un ciboire est  ses pieds, qui luit dans l'herbe enrichi de
pierreries, et des rubis scintillent dans sa coupe, des rubis ou du
sang? La face de la dame resplendit toute rose, toutes roses ses
paules, toute rose sa gorge dans sa robe d'argent; mais il y a des
fleurs rouges dans les plis de l'toffe, o sa main appuie les chardons
et les houx, et parfois c'est la robe entire qui devient rose, tandis
que le visage, les bras nus et la gorge blmissent et que la chevelure
couleur de tnbres devient soudain rousse, rousse ou rouge de sang!_

_C'est la Ferveur._

--Mais je ne vous souponnais pas ce talent d'crivain.

_La troisime, hautaine au profil dlicat, avec une bouche charnue, les
ailes du nez mobiles et des yeux de caresse._--Mais c'est Gladys, cette
fois, s'exclamait l'officier, et Ellen reprenait... _la troisime,
hautaine au profil dlicat... peigne avec un peigne d'or une longue
chevelure jaune parseme d'escarboucles_.--Une chevelure jaune! non, ce
n'est plus Gladys, je retire ce que j'avais dit.

_... Elle peigne sa chevelure et rit de toutes ses dents  un miroir
poli qu'encadrent deux vipres; elle tient le clair miroir  la hauteur
de ses lvres, et sa nudit vierge ondule et frmit  travers les
mailles brillantes et bruissantes d'un troit filet d'or._

_Des aigues-marines, des meraudes et des opales, toute une floraison de
gemmes translucides et changeantes, ruissellent le long de ses bras nus,
de ses seins et de ses paules prises aux mailles du filet. Elle a des
bracelets aux bras, des anneaux aux chevilles, et des bagues aux
orteils; tout en elle est reflet, lueur et rayonnement, mais entre ses
seins, jaunit un bouquet de roses sches, et son rire sonne faux, et
faux le cliquetis de ses joyaux scintillants._

_C'est l'Illusion._

--Notre matresse  tous.

_Et l'Esprance, dans sa robe verte o des fleurs se fanent, maigrit et
plit chaque jour; elle se lasse d'attendre celui qui ne vient plus et
de chanter des chants que personne n'coute. Une mortelle tristesse
envahit ses yeux bleus, son front de jour en jour flchit, flchit plus
lourd sous le ruisseau de ses cheveux d'heure en heure plus ples._

_Ses mains exsangues n'ont mme plus la force de rattacher son voile,
son voile transparent couleur de ciel et d'eau, derrire les plis duquel
l'Esprance apparaissait jadis dsirable aux hommes, aux hommes qui
l'oublient._

_Elle les a tromps si longtemps._

_La Ferveur, dans sa robe de neige ensanglante, elle, continue,
indiffrente  tout,  se meurtrir la poitrine et les tempes; sa
souffrance l'exalte et sa chair, perdue de cruelles dlices, palpite et
dfaille avec des mots d'amour. Que lui importe la galre et ses nochers
peureux, prudemment arrts devant l'le? Elle creuse sa douleur et s'en
nourrit, son supplice l'enivre et, prolongeant son angoisse  plaisir,
elle aime sa torture et boit dans le ciboire brazillant de pierreries
son propre sang qui la fait vivre._

--L'Assaoua du trio, goguenardait le jeune homme.

_Quant  l'Illusion, dans sa gaine dore, elle ne fait plus illusion
qu' elle-mme. Il y a des sicles que les hommes la connaissent sans
l'avoir jamais vue. Les rcits des aeux ont instruit les petits-fils.
Elle s'est appele Circ et Calypso, et les potes eux-mmes, les potes
pris des mensonges et des fables, ne croient plus  ses fables._

_Seule dans son le, o nul vaisseau n'abordera plus, elle s'affole
devant un miroir, prise quelle est de sa forme vaine, elle s'blouit
les yeux de l'clat de ses joyaux et se grise l'oreille de leur froid
cliquetis._

_Et entre deux rires elle proclame, orgueilleuse Je suis l'Amour et la
Jeunesse. Et la Ferveur rpond, les prunelles agrandies, balbutiante
d'extase: Ma plaie m'enivre, j'aime et je vis, tandis que l'Esprance
morne, attriste et lasse, secoue sa tte blonde et dit: Je n'attends
plus. Et l'innocence des brebis blantes et des agneaux errant dans
l'le anime seule les prs, les bosquets et les vergers en fleurs o
l'homme de ces temps ne vient plus._

_Dans un jardin d't trois dames sont assises, trois dames de jeunesse
et de beaut, toutes les trois vtues d'toffes fleuries._

--Eh bien, comment trouvez-vous mon conte?--Admirable! et il finit
l?--Il finissait l hier matin, mais depuis aujourd'hui il y a une
variante.--Et laquelle? insistait l'officier, dcid  entrer dans le
jeu de sa cousine pour drouter ses soupons.--La voici, mais je ne l'ai
pas encore tablie dans sa forme dfinitive, mais en voici  peu prs le
fond. Un jeune tranger aborde dans l'le, il la visite et la traverse
en tous sens, mais ne remarque pas les trois Dames. Il ne voit pas plus
l'Esprance que la Ferveur et pas plus la Ferveur que l'Illusion, mais
elles ont suivi du regard le visiteur et quand l'tranger remonte dans
sa galre, leurs yeux  toutes trois se rencontrent; et elles se voient
telles qu'elles sont. Elles s'apparaissent dcrpites, fanes,
amaigries, extnues et dfaites dans leur inutile attente et l'inanit
de leurs rves striles, elles ne s'taient jamais regardes, absorbes
qu'elles taient chacune dans le mensonge de leur extase. Elles
s'apparaissent telles qu'elles sont, comprennent l'indiffrence des
hommes et leur solitude, mais, incapables de se mentir plus longtemps 
elles-mmes, elles penchent doucement le front et se laissent mourir,
pareilles toutes les trois  des lampes qui s'teignent... Et tous ces
prambules, mon cher cousin, pour vous dire que vous ne m'aimez plus et
que je vous rends votre parole.

La jeune fille s'tait leve et, toute droite dans la lueur de la lampe,
souriait d'une lvre triste  son cousin.--Votre parole! mais vous tes
folle, Ellen. Je ne vous comprends pas, s'indignait le jeune homme,
lev, lui aussi.--Si, vous me comprenez; l'Esprance, la Ferveur et
l'Illusion sont mortes. A quoi bon mentir  ces cadavres.--Mais je vous
assure, Ellen...--C'est un peu de mon me que je vous ai montre l.
L'Esprance, la Ferveur et l'Illusion vivaient en moi, dans l'enceinte
de ces ruines, oh! d'une vie bien fragile et bien prcaire, mais elles
vivaient enfin. Aujourd'hui elles ne sont plus. Quelque chose a pass
qui les a effeuilles comme des fleurs sches. A quoi bon prolonger un
mensonge qui ne les fera pas revivre!--Mais vous vous mprenez Ellen, je
vous aime.--Oui, je sais, comme une malade et comme une soeur, mais plus
comme une fiance. Vous ne savez pas mentir, Harry, et je vous en sais
gr. Tout le monde ici ment autour de moi, ma mre, le mdecin, Mme
Ayrargues aussi, et moi je mens tous les jours  maman, et cette comdie
 la longue m'excde et me fait mal. Vous au moins vous ne mentez, vous
ne savez mme pas mentir, Harry; c'est pour cela que je vous aime et que
je suis venue causer en toute loyaut avec vous.--Mais c'est de la
folie, je vous jure.--Non, c'est de la clairvoyance. On ne trompe pas
une femme amoureuse, et je vous aime encore. Voil pourquoi je vous
rends votre parole; je vous veux heureux et vous ne pouvez plus l'tre
avec moi.--Je vous prouverai le contraire.--Non, Harry, pour ces sortes
de choses la volont ne suffit pas. Je ne veux pas tre un cher devoir,
je n'accepte pas votre piti et je ne veux pas abuser de votre belle
me.

Le jeune homme reconnaissait les phrases insidieuses de miss
Harvey.--Vous avez entendu?--Les malades ont l'oue trs fine.--Vous
tiez l!--Peut-tre.--Alors vous nous avez pis, vous, Ellen.--On
dfend son bonheur comme on peut. Vous voyez que je n'ai pas su garder
le mien.

L'officier s'tait empar des mains de la jeune fille. Ellen, je vous
dfends de parler ainsi. Ellen, je vous aime, et je vous aurai; je vous
aime de toutes les forces de mon sang et de mon me. Il l'avait attire
brusquement contre sa poitrine. Je vous dfends de blasphmer
davantage; j'ai t imprudent, tourdi; mais je n'ai pas cess une
minute de vous chrir. Vous ne me souponnez pas d'aimer Gladys?--Je ne
vous ai pas dit que vous aimiez Gladys, mais Gladys vous plat et je ne
vous plais plus.--Ah! mauvaise tte, mauvaise tte, et malfaisante
petite crature. Il avait pris entre ses mains le front d'Ellen
dfaillante et lui plongeait ses yeux dans les siens. Quand aurez-vous
fini de torturer tout le monde autour de vous, et que vous faut-il de
plus que ma parole et mon moi?

La jeune fille se tenait renverse dans les bras de son cousin, un
sourire alanguissait ses yeux et entr'ouvrait ses lvres. On ne voyait
plus dans ce visage extasi que l'mail des dents et la sclrotique de
l'oeil. Est-ce au moins vrai ce que vous dites l, Harry, implorait
moins une voix qu'un souffle.--Ah mauvaise! mauvaise!--Eh bien, alors
embrassez-moi.

L'officier se penchait sur la malade et la baisait longuement sur le
front; la jeune fille se redressait sous la caresse: Est-ce ainsi qu'on
s'embrasse entre fiancs.--Sans doute.--Ah! Ellen se dirigeait vers la
porte. Oh! comme il doit tre tard... et mon livre que j'oubliais...
Bonsoir, bonne nuit, adieu, mon cousin. La porte tait dj referme
sur elle.

trange, trange petite fille! faisait Harry Astlher. Je crois qu'il
est temps que je parte.




IX

LA VIE ET LE RVE


Lady Horneby se rveillait. Elle s'veillait, la tte lourde et la
bouche pteuse. chos rpercuts des incidents de la veille, des visions
opprimantes avaient hant son sommeil; elle tait encore toute
bouleverse des fresques effarantes surgies dans les tnbres de son
angoisse et de sa solitude.

Elle se levait prcipitamment, alarme de l'heure que marquait la
pendule. Neuf heures! Un soleil dj brlant allumait les lamelles des
persiennes, elle les poussait, car lady Horneby dormait toujours les
fentres ouvertes, et un flot de clart, un flux de senteurs enivrantes
aussi pntraient dans la chambre. Tout le petit jardin de la villa
montait, on aurait dit, dans la pice. A l'horizon, une mer scintillante
s'talait infiniment plane sous un ciel d'un bleu profond, toute la
radieuse allgresse des printemps de Provence enveloppait l'Anglaise de
lumire et d'air vif, et, lourds oiseaux de tnbres chasss par le
grand jour, dj les visions de la nuit s'effaaient.

Lady Horneby respirait largement et passait une main sur son front, le
souvenir de ses cauchemars s'tait vanoui. Une vision cependant
persistait encore, c'tait la dernire apparue, et de celle-l lady
Horneby vivait tous les dtails. Elle tait avec sa fille dans
l'enceinte des ruines, elles y avaient pass la journe comme les
autres, couches au bon de l'air et du soleil, mais elles s'y taient
laiss surprendre par la nuit. Le jour tait tomb trs vite, un vrai
crpuscule d'Algrie; les ruines et les broussailles, tout  l'heure si
lumineuses, taient devenues soudain couleur de cendre. C'tait un
coucher de soleil quivoque sans une lueur rouge  l'horizon, tout le
paysage subitement teint dans une atmosphre terne, et elle et Ellen se
htaient  travers les dcombres vers la petite porte et de l vers la
maison. A ce moment, une lune dcroissante, mince comme une faucille,
s'tait leve derrire elle dans le ciel, une nappe d'argent s'tait
rpandue sur tout le paysage, et lady Horneby s'tait aperue que sa
fille ne la suivait plus. Une forme voile, harmonieuse et inquitante,
avait surgi au sommet de l'enclos,  l'extrmit des ruines. Elle se
profilait debout sous la lune montante et tenait trs haut une torche
allume, dont la fume rougetre tournoyait dans la nuit et Ellen tait
demeure en arrire et regardait le spectre... A vrai dire, c'tait
moins un spectre qu'une femme, et pourtant c'tait bien moins une femme
qu'un spectre: il y avait une menace dans cet tre de mystre masqu de
longs voiles gris; pourquoi drobait-il son visage? on et dit une
statue de cendre. Ellen arrte la regardait toujours, et voil qu'Ellen
se mettait  marcher vers la forme voile, elle remontait  travers les
ruines, escaladait les dcombres, sans se soucier d'elle, de lady
Horneby, et de ses appels et de ses cris. Le spectre, toujours debout
sous le ciel lunaire, agitait sa torche et semblait attirer la jeune
fille vers lui, et lady Horneby demeurait l, cloue d'pouvante... Un
charme la tenait immobile.

Elle parvenait enfin  le rompre, elle s'lanait sur les pas de sa
fille. Ellen! la forme inconnue venait de disparatre. D'un bond elle
atteignait la place o toutes deux s'taient vanouies. Un escalier
tournant aux marches descelles s'enfonait vertigineux dans le vide,
une file de cyprs l'escortait de grandes ombres, et lady Horneby
reconnaissait l'escalier croulant au pied duquel Gladys et sa bande leur
taient apparues, djeunant, la veille, dans la gloire ensoleille de
midi; mais l'escalier avait considrablement grandi, il tournoyait
maintenant dans les tnbres et s'y perdait comme dans le fond d'un
puits; et la forme voile descendait dans le vide et, derrire elle,
Ellen s'engouffrait dans la nuit. Le spectre la prcdait levant haut
sa torche, et c'tait comme un engloutissement lent de sa fille dans du
noir et dans de l'inconnu.

Ellen! Ellen! avait beau crier lady Horneby, elle ne voyait plus
maintenant qu'une blancheur lointaine dans l'abme. L'chevlement
rougetre de la rsine la baignait d'une lueur; le spectre s'tait, lui,
enfonc dans l'ombre: lady Horneby descendait trbuchante les marches de
l'escalier. Elles vacillaient sous ses pas et la conscience de son
impuissance lui cassait les jambes. Un vertige l'blouissait, elle se
sentait glisser et la distance augmentait toujours entre elle et Ellen,
et cette descente durait un sicle. Elle touchait enfin le bas de
l'escalier, il aboutissait  une grande route, la route tait dserte.
Pas d'Ellen, plus de spectre. Une torche  demi consume gisait au
milieu du chemin, fusant ses dernires tincelles;  la mme seconde,
une automobile lance  toute vitesse passait trpidante, empestant de
ptrole l'air pur de la nuit; la machine tait bonde de monde, et parmi
les voyageurs l'Anglaise reconnaissait Harry Astlher et Gladys. C'tait
moins une automobile qu'une trombe; Ellen n'tait pas avec eux.
Maintenant c'tait la solitude et le silence, au milieu de la route la
torche s'tait teinte, et c'tait comme un grand dchirement dans tout
l'tre de lady Horneby, et la mre clatait en sanglots, sentant que de
l'irrparable tait survenu  propos d'Ellen et qu'elle ne la reverrait
jamais plus. L'affre tait si forte qu'elle prouvait subitement le
besoin de voir son enfant. Au risque de la rveiller, elle pntrait
brusquement dans sa chambre. Elle trouvait la jeune fille presque dj
prte. Ellen tournait vers sa mre un visage extraordinairement calme.
Elle tait assise devant sa psych, en train de tordre en cble la soie
floche de sa chevelure, elle l'assujettissait sur sa nuque avec une
fourche en caille et tendait sa joue  sa mre. Dj leve!--Dj une
heure que je vais et viens.--Tu as bien dormi?--Admirablement.

Lady Horneby trouvait  sa fille un air extraordinaire, elle avait dans
toute sa personne une srnit et dans les yeux une certitude qu'elle ne
lui avait jamais vue. C'est que je craignais qu'aprs la journe
d'hier...--Oh! tout est arrang; nous sommes, Harry et moi, les
meilleurs amis du monde, nous avons eu une explication cette
nuit.--Cette nuit! que dis-tu l.--Oui, j'ai attendu son retour.--Tu ne
t'es pas couche?--Non, j'ai attendu, il n'est pas rentr tard
d'ailleurs. A dix heures un quart j'ai t le trouver dans sa
chambre.--Dans sa chambre! Et lady Horneby s'emparait des mains de sa
fille. Dans sa chambre! je ne comprends plus, voyons, tu t'expliques
mal, tu n'es pas alle dans la chambre d'Harry la nuit.--Si, maman, j'y
suis mme reste une heure.--Mais, malheureuse enfant, tu n'as pu faire
cela, que doit penser Harry de toi  l'heure qu'il est?--Nous nous
sommes expliqus, cela tait ncessaire. Il y avait une petite mprise
entre nous, il n'y a plus rien, n'ai-je pas l'air content!--Ellen,
Ellen, tu me dconcertes et tu m'pouvantes. Tu n'es pas alle dans la
chambre d'Harry? Et il t'a reue?--Il a eu l'air trs ennuy d'abord,
encore plus effray que vous, maman, mais je l'ai rassur et je lui ai
fait la lecture.--La lecture!--Oui, je lui ai lu un conte de ma
composition, il en a t charm.--Tu as crit un conte?--Oh! j'en ai
crit plusieurs, vous ne les connaissez pas, mais vous les lirez un jour
comme le journal de mon frre.--Ellen! L'vocation de son fils avait
port  lady Horneby un coup douloureux. Oh! pardon, maman, c'tait
pour vous dire que rien n'tait plus simple. Il y avait un petit nuage
entre moi et Harry, j'ai tenu  le dissiper, et maintenant c'est de la
fume (La malade avait un joli geste d'insouciance). Mon petit conte
symbolique a beaucoup aid  cette explication qui tait en vrit un
peu dlicate.--Un peu dlicate, mais tu t'es compromise, ma pauvre
petite! Harry doit avoir la plus dplorable opinion et de toi et de moi,
de nous deux.--Non, maman, Harry m'pouse  la fin juin,  notre retour
 Londres. Harry a la plus grande confiance en moi, maman, comme j'ai,
moi, la plus grande confiance en Harry.--Mais, Ellen, une jeune fille ne
va pas seule la nuit dans la chambre de son fianc.--Pourquoi pas! si
une explication entre eux est ncessaire et qu'ils agissent tous deux en
pleine loyaut! Il ne pouvait rien m'arriver auprs de lui, j'tais tout
 fait en sret.--Mais si le monde savait!--Le monde, le monde! mais le
monde ne saura pas, et puis, que nous importe le monde, il n'y a que
nous et c'est assez. Le sang-froid de la jeune fille dconcertait lady
Horneby, c'tait une nouvelle Ellen qui se rvlait. Nous ne pouvons
nous entendre, mon enfant, tu me navres, tu me navres, et l'Anglaise se
retirait, en hte de voir Harry et d'apprendre de lui la vrit.

Elle trouvait l'officier install dans la salle  manger. Eh bien!
Harry, Ellen est alle chez vous cette nuit, vous avez eu une
explication. Qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci? Le lieutenant levait
sa face hle et daignait abandonner une minute la tranche de rosbeaf,
qu'il assaisonnait de pickles et de cumin. Tout est vrai, ma tante,
Ellen est venue chez moi.--Chez vous! Lady Horneby, les jambes rompues,
se laissait tomber sur une chaise. Mais rien de moins grave, ma tante,
rassurez-vous. Un coup de tte de petite fille, un peu jalouse;
l'attitude de Gladys l'avait alarme.--Mais vous avez t si imprudent,
Harry!--Oui, je sais, mais dans l'arme des Indes nous n'avons pas
beaucoup l'habitude des jeunes filles; mais cela s'est bien pass et
tout est bien qui finit bien. Elle m'a mme lu un petit conte, et
l'officier, dans son dsir de rassurer cette mre, racontait la visite
d'Ellen sans en omettre un dtail. Et vous vous mariez en juin,
concluait lady Horneby avec un hochement de tte.--Mais tout ce qu'elle
voudra, ma tante. Ne m'avez-vous pas dit d'abonder dans son sens? je
suis maintenant toujours de son avis. Lady Horneby attachait sur le
lieutenant deux yeux d'angoisse. Et vous aussi, vous avez l'air tout
heureux! Eh bien! moi, toute cette joie me fait peur, je trouve  Ellen
un air extraordinaire, je n'aime pas ce calme, cette dcision que je lis
dans tous ses traits.--Mais, ma tante, je ne sais que faire, et
l'officier levait les bras.

On peut entrer? C'tait le docteur Didier apparu  la porte donnant
sur le jardin. Ah! c'est vous, docteur, et l'Anglaise se prcipitait
au-devant de lui.

Eh bien! comment s'annonce ce dpart, les adieux vont-ils tre trs
pnibles?--Mais cela s'annonce trs bien, trs bien, rpondait
Harry.--Ah! vous trouvez, vous? Figurez-vous, docteur, qu'Ellen est
alle cette nuit dans la chambre de son cousin (et sans reprendre
haleine lady Horneby racontait d'un seul trait les vnements de la
veille et l'incident de la nuit). Eh bien! qu'en dites-vous, docteur?
Le vieux mdecin se grattait la tempe. Je ne lui aurais pas cru cette
nergie, mais avec les malades, avec les femmes surtout..., et le
vieillard avait un sourire qui en disait long. Mais, en somme, comment
va-t-elle ce matin?--Elle est extraordinairement calme.--Tant mieux,
tant mieux.--Elle tait dj trs calme hier soir, faisait le
lieutenant; elle tait mme enjoue.--Vous faites donc des miracles,
monsieur, tous mes compliments. Heureux qui dans la vie peut inspirer un
pareil amour!--Oh! tout au plus une vieille affection d'enfance, disait
l'officier devenu carlate.--Mais voici votre fiance, et le docteur
acclamait l'entre d'Ellen: Quelle mine charmante ce matin, mon
enfant.--La mine des adieux, nous sommes comme cela dans la vieille
Albion, rpondait joyeusement la jeune fille, nous n'attristons pas les
dparts; on se quitte, on va se retrouver. Dans deux mois je serai
gurie et nous serons l'un  l'autre. Pourquoi des mines et des larmes?
je suis vraiment trs heureuse, docteur.--En effet, vous en avez
l'air.--Et maintenant, maman, nous allons, Harry et moi, au jardin. Nous
avons encore beaucoup de choses  nous dire, tu permets? Vous, docteur,
je vous laisse avec maman, je suis sre qu'elle a un tas de confidences
 vous faire. Oh! je la dconcerte et je la trouble beaucoup, madame ma
mre; elle a besoin de se soulager auprs de vous, docteur, remontez-la,
et puis songez-y, docteur, laborez-moi un nouveau rgime. Venez-vous,
Harry? Le jeune homme se levait et suivait sa cousine au jardin. Par
les deux fentres ouvertes le docteur regardait le couple aller et venir
sur la petite terrasse incendie de soleil; des jasmins de Virginie et
des tubreuses en fleurs dcoupaient des toiles de cire blanche dans le
bleu violet du ciel. Ellen Horneby tait ce matin blouissante. Une
longue robe de crpe de Chine jonquille avivait la nacre rose de sa
nuque et de son teint, le docteur Didier tait stupfait, il n'avait
jamais vu  sa malade ce sang-froid et cette assurance.

Ellen avait attir son cousin  l'angle de la terrasse, derrire une
haie de tamaris; sa physionomie enjoue tait devenue srieuse, elle
tirait de son corsage un petit livre reli en maroquin vert. Harry le
reconnaissait: c'tait celui dans lequel elle avait lu la veille au
soir; elle le tendait au lieutenant. Ce sont mes contes, je vous les
donne, emportez-les  Londres avec vous. Je les ai crits  votre
intention. Il y en a cinq, vous les ferez tirer  trs peu
d'exemplaires... de luxe... cinquante, pas un de plus, mais trs beaux.
Vous payerez les frais... C'est le seul cadeau que je vous permets de me
faire jusqu' nouvel ordre. Lisez les beaux vers que j'ai mis en exergue
sur la premire page. Ils sont de Gabriel Dante Rossetti, et la jeune
fille, reprenant le volume des mains de l'officier, rythmait d'une voix
lente:

    Regarde-moi bien dans les yeux,
    Je suis celui qui aurait pu tre,
    Et mon nom est jamais plus.

Mais pourquoi avoir choisi ces vers, Ellen! ils sont trs tristes.--Ils
taient de la nuance de mon me quand j'crivais ces contes, j'tais
malade et je croyais ne jamais vous revoir.--Quelle enfant vous
faites!--Mais maintenant tout cela est fini, et s'appuyant cline au
bras du jeune homme: Regardez-moi bien, Harry. Je suis celle qui aurait
pu tre, et mon nom est jamais plus.--Comme vous tes trange, Ellen!

                   *       *       *       *       *

Allons, Marius, vous prenez la valise, nous partons. Lady Horneby
achevait de se ganter sur le pas de la porte, Harry Astlher dans le
vestibule s'attardait aux dernires recommandations d'Ellen. A Londres
en juin, oui, c'est convenu, Harry. N'envoyez pas de tlgramme de
Paris, mais seulement de Calais, vous ne vous arrtez pas  Paris,
d'ailleurs.--Non, je ne fais que le traverser, je prends  Calais, le
bateau de minuit.--Bon voyage donc, beau cousin, et se haussant sur la
pointe des pieds jusqu' son oreille: Je suis celle qui aurait pu tre,
et mon nom est jamais plus.--De quel air bizarre vous dites ces choses!
pourquoi compliquer nos adieux de tout ce mystre?--Parce que ce sont
des adieux, scandait la jeune fille.--Vous voulez dire un au
revoir!--Oui, un au revoir, et se prcipitant vers lady Horneby:
embrasse-moi, maman.--Mais certainement, ma chrie.--Mais mieux que
cela, bien fort, bien fort.--Mais tant que tu voudras. Comme tu es
ple!--Un peu d'motion. Au revoir, Harry. A tout  l'heure, maman.
Lady Horneby et le lieutenant descendaient dj le chemin, la jeune
fille hsitait une minute, puis courait aprs sa mre: Embrasse-moi
encore une fois, maman.--Mais qu'est-ce que ce subit accs de tendresse!
Tu as quelque chose, Ellen!--Moi, rien, et elle ajoutait tout bas: je ne
puis pas embrasser Harry devant Mme Ayrargues et Marius; un dernier
baiser,  tout  l'heure, adieu, et elle remontait en courant vers la
villa. Lady Horneby et Harry Astlher tournaient l'angle du mur, elle se
penchait en dehors de la porte, essayant d'envelopper sa mre et son
fianc d'un dernier regard. Ellen Horneby avait les yeux pleins de
larmes, elle touffait un profond soupir et rentrait dans la maison.

                   *       *       *       *       *

Lady Horneby revenait de la gare, elle avait mis le lieutenant en wagon,
avait vu le train partir et pressait le pas en escaladant les
pierrailles du chemin. La monte tait rude, le soleil tapait ferme, et
l'Anglaise dfaillait un peu sous son large chapeau de paille, elle en
avait dnou les brides, elle avait hte de retrouver sa fille.

O est mademoiselle? faisait-elle en pntrant dans la fracheur du
corridor obscur, dans sa chambre?--Mademoiselle est sortie, rpondait
Brigitte.--Comment sortie!--Oui, mademoiselle est dans les ruines, 
ct. Aprs le dpart de madame, mademoiselle est monte chez elle, a
crit deux ou trois lettres, je crois, et puis elle a travers la
route et est entre dans l'enclos.--Et vous ne l'avez pas
accompagne?--Mademoiselle m'a dit de la rejoindre dans une heure, elle
a emport un oreiller, son ombrelle et un livre.--C'est bien, je vais la
rejoindre. Enlevez-moi ce cache-poussire, j'touffe, et lady Horneby,
sans mme passer chez elle, traversait la route incendie de la lumire
et gagnait l'enclos.

La porte en tait demeure entr'ouverte, lady Horneby avait la sensation
d'entrer dans une fournaise; les broussailles et les dcombres
ptillaient. La silhouette des tours ruines en tait devenue comme
vaporeuse. C'est de la folie, pensait l'Anglaise, c'est l'insolation
sre, et elle gagnait le premier coin d'ombre avec la certitude d'y
trouver Ellen.

Personne! lady Horneby poursuivait son exploration, elle parcourait
successivement tous les endroits o la jeune fille aimait s'tendre et
rver, elle ne la trouvait nulle part. Une petite fivre gagnait lady
Horneby, sa dmarche devenait saccade et ses gestes hagards. Jamais
l'enceinte du chteau ne lui avait sembl si vaste, une angoisse
l'treignait. Elle avait peur de crier, et puis, n'y tenant plus, elle
se mettait  appeler Ellen, Ellen de toutes ses forces. Elle n'veillait
que l'cho des ruines, rien ne bougeait dans la solitude des agaves et
des lentisques, et tout  coup lady Horneby s'arrtait. Son cauchemar de
la nuit la hantait jusqu' la souffrance, elle revivait son rve.
C'taient les appels dsesprs de sa poursuite vaine aprs la
disparition d'Ellen, et l'Anglaise n'osait plus crier, sa voix lui
faisait peur. Bah! je deviens folle, Ellen sera rentre  la maison par
un autre sentier, et avide de donner un dmenti  ses pressentiments,
lady Horneby regagnait la villa.

Elle dvalait  travers les dcombres en trbuchant, les jambes coupes
d'motion comme dans son cauchemar.

Mademoiselle est rentre, n'est-ce pas?--Non, madame!--Mais si. Et la
mre s'engouffrait dans l'escalier. Oh! la pesanteur de ses pauvres
jambes et la hauteur des marches! Elle ouvrait la porte et entrait en
coup de vent dans la chambre; la pice sommeillait frache et calme dans
le clair-obscur des persiennes closes. Pose au milieu de la table, une
grande enveloppe blanche attirait immdiatement ses yeux. Ellen y avait
crit ces simples mots: _Pour ma mre_, et lady Horneby se laissait
tomber anantie sur une chaise. Un tremblement l'avait prise, ses dents
s'entrechoquaient de peur, elle n'avait mme pas la force de tendre la
main vers la lettre. Elle l'atteignait et l'ouvrait pourtant.

  _Ma mre chrie, je te demande pardon  genoux de la grande peine que
  je vais te faire; je sais que je suis affreusement coupable et que je
  n'aurais jamais d faire cela  toi, surtout  toi qui as dj tant
  souffert. Oui, ma conduite est abominable, mais, vois-tu, maman, je ne
  peux plus, je ne peux plus, je suis lasse, extnue de jouer la
  comdie. Le mensonge me tue, je ne vis que dans le mensonge depuis
  quatre ans; toi, les mdecins, Mme Ayrargues, Harry lui-mme, vous
  mentez tous autour de moi, moi-mme je mens pour que ta peine soit
  moins grande de me voir tous les jours un peu mourir. Il y a quatre
  ans que j'agonise, ma pauvre maman, et je ne veux plus de cette mort
  lente de toutes les heures et de toutes les minutes; je sais qu'on ne
  peut pas me sauver. Moi, je ne suis pas comme toi, je suis jeune, je
  n'ai pas l'habitude de la souffrance, je ne peux plus mentir, je ne
  peux plus feindre, j'aime mieux en finir!_

  _On me trouvera au pied du petit escalier. Adieu et pardonne  ton
  Ellen!_

Un cri de louve blesse mettait debout toute la maison. Mme Ayrargues,
Brigitte, Marius et la cuisinire se prcipitaient au premier, ils y
trouvaient lady Horneby tombe  genoux, effondre, contre le lit de sa
fille; elle se tenait l gmissante, cramponne aux matelas et aux
oreillers d'Ellen. La literie avait cd sous son poids.

Dans les ruines, dans les ruines, courez tous, prenez une litire,
Ellen, elle s'est tue, vous la trouverez au... Un long sanglot
secouait la malheureuse femme; lady Horneby glissait sur ses genoux et
s'affaissait vanouie sur le parquet.




PILOGUE


Comme elle avait menti! avec quelle dissimulation elle avait prpar
l'atroce dnouement de l'irrparable journe, et quelle savante et
audacieuse comdie elle avait su jouer  tous! Qu'elle et ainsi menti
aux autres! mais  elle, sa mre!... Il y avait des jours o lady
Horneby en voulait  la morte; et puis un attendrissement la prenait au
souvenir de la fragilit blonde d'Ellen et de ses grands yeux trop
brillants. Comme la pauvre enfant avait d souffrir pour en arriver l!
et toute sa rancune se fondait dans un sanglot.

C'taient ces douloureuses penses que remuait l'Anglaise en promenant
son deuil  travers les ruines. Il y avait deux mois que miss Horneby
tait morte. On l'avait trouve respirant encore, mais dj insensible,
 la place mme que lady Horneby avait indique, avertie par une trange
divination.

Ellen s'tait prcipite du haut de la petite terrasse o elle avait
surpris Gladys Harvey et la bande joyeuse des chauffeurs de Cannes,
sablant le champagne par cette resplendissante journe de mai, le
lendemain du retour d'Harry et la veille de son dpart, cette mmorable
journe qui avait dcid l'acte suprme d'Ellen.

C'tait Marius qui, le premier, avait dcouvert le corps gisant au pied
du rempart; il avait dgringol dans le vide, s'accrochant aux
broussailles jaillies de la muraille, au risque d'y tre prcipit; les
femmes, demeures sur la terrasse, se penchaient avidement avec des cris
de terreur et des gestes de dsespoir. Brigitte tait alle chercher de
l'aide, et le Provenal tait rest seul  genoux auprs de la _pauvre
demoiselle_.

La chute ne l'avait pas trop dfigure, on et dit que la mort avait eu
piti d'elle. C'est la colonne vertbrale que s'tait rompue la frle
crature, mais sa tempe avait heurt contre le roc et une plaie profonde
bait au-dessus de l'oreille. Un flot de sang en avait coul, Marius
Ayrargues avait ramen la blonde chevelure de miss Horneby sur
l'entaille sanglante, la soie lourde de ses cheveux avait drob la
plaie aux regards, mais un long filet de pourpre humide tachait la robe
de l'paule  l'ourlet, semblable  un flot de rubans. Mme Ayrargues,
reste  genoux sur la terrasse, rptait machinalement le dicton de
Provence: _On pare le logis pour l'amour, et c'est la mort qui y entre._
Et puis les hommes et la civire requise taient venus.

Lady Horneby, enfin revenue de son vanouissement, s'tait mise debout
et, malgr les efforts de tous, avait voulu voir. Les jambes molles, les
mchoires contractes, elle avait descendu lentement l'escalier, elle
avait rencontr le cortge et le lugubre fardeau au tournant du chemin,
presqu'au seuil de la maison... Et lady Horneby n'avait pas pleur!

Les coeurs uss n'ont plus de larmes; Niob ptrifie regardait d'un
oeil sec la pluie dore des flches d'Apollon.

Lady Horneby fit  sa fille de splendides obsques. Harry Astlher,
prvenu par tlgramme, revint de Londres pour conduire le deuil, mais
il ne connut pas la vrit. Pour lui, comme pour tous, Ellen Horneby
tait morte d'un accident. Dans son orgueil de mre, lady Horneby ne
voulait pas que sa fille se ft tue par amour. Peut-tre par piti
voulut-elle aussi pargner un remords et une douleur  l'officier, et
puis lady Horneby connaissait de longue date l'gosme effarant des
hommes, et le tragique suicide lui semblait sans doute au-dessus de
l'me paisse et veule de son neveu. Lady Horneby ne voulut pas pour sa
fille du caveau de famille. Le cadavre d'Ellen ne connut pas les
promiscuits des fourgons et des attentes dans les gares; contre une
somme relativement norme, cinquante mille francs verss  la caisse de
bienfaisance d'Hyres, lady Horneby obtint de la municipalit la
permission d'inhumer sa fille dans l'enclos des ruines. La dpouille
d'Ellen repose dans l'enceinte de ces vieilles murailles o elle a err,
souffert et rv les trois derniers mois de sa vie. Cette solitude
ensoleille, peuple de lentisques, d'arbousiers et de plantes d'Afrique
aux senteurs pres et vivifiantes, a-t-elle gard un peu de cette me
ardente, passionne et fragile que tant de calme et de beaut ne purent
gurir.

Lady Horneby, elle, y est demeure. Cette mre douloureuse s'est 
jamais fixe  Hyres, elle y habite toujours la villa Soleil, au sommet
de la ville. Elle n'a que le petit chemin  traverser pour tre dans les
ruines; elle y passe toutes ses journes muette, accable, vieillie, le
front de jour en jour plus pench vers la terre, les gestes d'heure en
heure plus lourds. La mort, elle aussi, l'a touche. Elle s'teint
lentement dans cette splendeur de vgtation et de climat unique,
anesthsie, on dirait, par la chaleur et le soleil, la chaleur qui
engourdit et le soleil qui endort.

Lady Horneby jouit-elle encore des horizons de montagnes et de
l'arabesque pique des les sur le miroir tincelant de la mer!
Voit-elle la vie et son dcor  travers les crpes de ses voiles, et
tout est-il devenu pour elle couleur de cendre?... Plus on avance dans
la vie, plus tout s'y fane et s'y dcolore.

Quel fantme fixent ses prunelles teintes et quel pass rumine son
silence. Comment cette femme a-t-elle pu survivre  tant de douleur? se
survit-elle seulement  elle-mme, lady Horneby n'est-elle pas dj
morte, et ce que nous voyons d'elle ne s'agite-t-il pas dans un rve?




TRAINS DE LUXE




DE MILAN A VENISE




I

CE QUE FEMME VEUT


--Oui, c'est ainsi, faisait le gros Dsambrois en se carrant dans son
rocking-chair immdiatement mis en mouvement par son poids, oui, c'est
ainsi, je suis converti. Moi, l'ennemi jur de l'automobile,
l'irrductible adversaire de la vitesse, qu'il n'y a pas deux mois je
dclarais le plus stupide et le plus malfaisant des sports, me voil
devenu un fervent des Bouton-de-Dion et des Panhard. Je viens d'en
commander trois, oui, trois autos, dont une de trente-cinq chevaux, et
je viens de liquider les dix canards que j'avais dans mes curies.

Et, tout gonfl de l'talage des millions affirms par ses achats, le
gros usinier tirait de son porte-cigare en cristal de roche un norme
londrs, dont il faisait crier le tabac sec et long sous le ttonnement
de ses doigts.

--Mais c'est une conversion, saint Paul sur le chemin de Damas!
s'criait le petit de Mercoeur. Quand prsentons-nous Dsambrois 
l'Automobile-Club? Alors, nous t'inscrivons pour la prochaine course
Paris-Madrid?

Et de Brochart renchrissait sur Mercoeur, envoyait dans le dos de
Dsambrois une amicale bourrade qui, rompant brusquement l'quilibre du
rocking-chair, manquait de faire taler par terre le gros homme.

--Et comment en tes-vous venu l? demandait ngligemment, sans mme
ter sa cigarette de ses lvres, l'indolent et long Robert de Fly, 
moiti couch parmi les coussins d'un divan. Comment?

--Ce sont les grves d'Italie qui m'ont amen  rsipiscence.

--Les grves d'Italie?

--Parfaitement!

--Nous ne comprenons pas.

--Ah! c'est toute une histoire.

Et Dsambrois, s'tant recueilli:

--Vous savez que nous passons, tous les ans, un mois d'automne  Venise,
du 15 septembre au 15 octobre. Ce n'est pas que je raffole prcisment
des alles d'eaux moisies que sont les canaux, et de tous ces vieux
pltras, fatras et patatras que sont les palais de la cit des Doges.
Certainement il y a l de belles architectures, mais, en somme, tous ces
canaux sont des gouts, et si j'aime assez la gondole--car,  la vrit,
on est trs bien en gondole--ce ne sont pas que des souvenirs de gloire
qu'on remue dans l'eau des canaletti; il y en a l des bouillons de
culture pour microbes de typhode, et de la vieille vase, et des
trognons de choux! Mais Hlne--Hlne c'est ma femme--s'est mis en tte
de passer ses ts en Italie; il parat que c'est le dernier cri. Hlne
est une crature parfaite, mais d'un snobisme! Depuis qu'elle connat la
princesse Strya et qu'elle a pris le got de l'esthtisme, elle m'en
fait voir plutt de grises; mais comme elle demeure, au milieu de tous
ses engouements, une parfaite matresse de maison et qu'on mange chez
nous  ravir, dame, je lui passe quelques fantaisies. Mais on ne m'y
reprendra plus, j'en ai soup de l'Italie aprs ce qui nous est arriv
cet t.

--Le fait est qu'il faut qu'il t'en soit arriv de raides pour avoir
fait de toi un chauffeur, ricanait de Mercoeur.

--De raides! de sinistres, renchrissait le millionnaire. Donc, cet t
comme les autres ts, nous avions ainsi arrang notre temps: un mois en
Suisse,  quinze cents mtres, pour nous refaire les poumons; quinze
jours sur les lacs italiens, et de l nous descendons sur Venise. Hlne
y possde quelques amies sur le Grand-Canal. Ah! la neurasthnie et les
manies de ces dames, je vous jure qu'il y aurait l de quoi crire des
livres. Moi, j'ai horreur des muses, des glises et de toutes ces
peintures qu'il faut aller voir d'un bout  l'autre de la ville, dans
des faubourgs perdus, au fond de je ne sais quelles chapelles en ruine
ou dans quelque vieux palais; mais Hlne a la folie de ces petits
voyages de dcouverte. Tous les matins, avec une de ses amies, la
princesse Strya ou quelqu'autre grande dame esthte, elle partait en
gondole, et cela  la recherche de je ne sais quel Tintoret, quel
Titien, quel Tiepolo ou Bellini non class dans le Bdecker, car trouver
un tableau inconnu, tout est l. C'est une mode et c'est un sport. A
midi, au restaurant Vapore, ou le soir  Florian, ces dames se font part
de leurs trouvailles; c'est assez innocent et je laisse ma femme
compltement libre. Moi, pourvu qu'on me laisse fumer tranquillement mon
londrs dans un rocking-chair, sur la terrasse de l'htel, ou regarder
les Vnitiennes passer devant les tables de Quadri, je me dclare
parfaitement heureux. Donc, cet t comme les autres, nous tions partis
pour Venezia. Fichue ide! nous tions si bien  Bellagio,  la villa
Serbelloni, sur le lac. Un caprice d'Hlne, qui voulait voir Lugano et
Pallanza, nous remettait le 16 septembre  Milan. Aimez-vous Milan? moi
pas; il y a de bons restaurants, a c'est vrai, mais la ville est par
trop franaise, ce n'est pas la peine d'tre en Italie; mais il y a une
certaine bibliothque Ambrogienne et un certain San-Ambrogio de style
roman dont Hlne est folle; il y a aussi un peintre que ma femme a
dcouvert  Milan et dont personne ne parle, un certain Bramantino et,
chaque fois que nous allons  Venise, il faut s'arrter  Milan pour
Saint Ambroise et ce Bramantino.

Nous voil donc  Milan  cinq heures du soir. Il y avait deux jours
que nous avalions des lacs; c'est vous dire si nous nous sommes couchs
de bonne heure. Le lendemain, je laissais ma femme aller  ses
basiliques inconnues et  ses peintres ignors, et le soir, pendant
qu'elle colligeait ses impressions, car elle collige aussi, ma femme, je
vais faire un tour dans la galerie Victor-Emmanuel. L il y a des
restaurants, des grands magasins, de la lumire, on peut fumer son
cigare. Tout  coup des cris, une rumeur, un bruit de foule. Comme les
autres promeneurs, je vais voir place du Dme ce qu'il y a; des groupes
effars la traversaient en tous sens, des officiers de paix couraient
aprs des individus; la foule, trs prudente, ne quittait pas le bord
des trottoirs. Sciopero, sciopero, crient des monmes de gamins.
Sciopero, sciopero, qu'est-ce que c'est que a?--C'est la grve,
m'tait-il rpondu; la Chambre du travail vient de la dcrter. C'est
une protestation contre ce meurtre en Sicile de paysans dans une mine,
des grenadiers qui ont tir sur les mineurs! Vous avez lu dans les
journaux, c'est une leon qu'on veut donner au Roi. Demain, personne ne
travaillera. L-dessus un coup de feu, un remous pouvant dans les
groupes. Un grviste vient de faire acte de manifestant sur un
consommateur  la devanture d'un caf.

Je rentre  l'htel. Ils n'ont pas l'air rassur du tout  l'htel;
nous habitons prs de la Questure, prfecture de police, et il y a un
mouvement norme sur la petite place, ordinairement dserte.

Le lendemain matin, Hlne entre, outre, dans ma chambre: C'est
pouvantable, nous n'allons pas pouvoir partir, je ne puis avoir mon
linge. Il y a grve gnrale, mme grve de blanchisseuses. La femme de
chambre vient de me dire qu'elle ne peut pas me le promettre pour ce
soir, mme pour demain, tant que cette grve durera. Comme c'est
agrable!--C'est vous qui avez voulu venir  Milan, ma chre.--C'est
stupide ce que vous dites l.

Et je vais  la poste restante, histoire de prendre un peu le vent et
de voir la physionomie de la rue; la _Camorra del lavor_ a t obie. Il
y a grve, toutes les boutiques sont fermes, les volets mis; les
commerants redoutent les pillages de 1898, les boutiques des coiffeurs
ont seules une porte entrebille, les muses sont clos. On entre  la
cathdrale par une petite porte de ct, celles du grand portail sont
consignes. Dans les rues, des groupes lisent avidement les placards de
la Chambre du Travail colls sur les murs, des bandes d'ouvriers
endimanchs parcourent la ville, les journaux lus sont terrifiants, la
grve est dclare pour toute l'Italie, et demain la vie sera suspendue
dans toute la Pninsule. D'ailleurs, dj plus un fiacre sur la place;
quant aux tramways, aucun ne circule depuis la veille au soir.

Je rentre atterr  l'htel; les abords de la Questure sont
fourmillants de foule; des bersaglieri en tenue de campagne, le fusil
tenu au niveau de la cuisse, le canon ballant, vont et viennent sur la
place. Nous n'avons qu'une chose  faire, dis-je  Hlne. Allons 
Pavie visiter la Chartreuse, ou partons immdiatement pour Venise.--Et
mon linge? crie ma femme exaspre.--Allons  Pavie, d'ici ce soir ce
sera chang. Nous gagnons la gare  pied. Un indescriptible affolement
de dparts assige les guichets; c'est une panique. On dirait un train
de plaisir, tant il descend de monde des omnibus d'htels, car les
omnibus d'htels circulent encore.

Pavie! Pavie ne nous a pas ravis. Nous rentrons  Milan  cinq heures.
Mme panique aux abords de la gare, mais dans les rues plus personne, la
ville est vide, absolument dserte. Place de la Questure, des groupes de
_scioperanti_ grondent et montrent le poing aux officiers de paix masss
devant la porte;  chaque instant un fiacre s'arrte, d'o descend un
civil entre deux agents; le civil est toujours bien mis, c'est un
anarchiste qu'on vient d'arrter, et,  chaque arrestation, les menaces,
la fureur et les imprcations augmentent dans la foule. Des femmes en
cheveux treignent des hommes du peuple et essaient de les ramener au
logis; les hommes rsistent, secouent l'treinte et les femmes pleurent.
Ces scnes populaires intressent vivement Hlne, qui ne regrette pas
d'tre venue. A l'htel, ils sont consterns. Propritaire et personnel,
qui ont assist aux massacres de 1898 et se souviennent des pillages,
des canonnades et de la foule mitraille dans les rues, augurent les
pires choses de la grve, et moi qui, en cherchant des journaux
franais, ai t forc de me rfugier dans une _pasticceria_ devant la
charge au pas gymnastique d'un bataillon de bersaglieri, je ne suis pas
plus rassur. Hlne, trs surexcite, voudrait aller dner au
restaurant pour voir, mais tous les restaurants sont ferms. L'htel
lui-mme a barricad ses fentres et sa porte, et l'htelier nous
empche de sortir; nous dnerons l, prisonniers de notre aubergiste;
toute la nuit, des rumeurs et des alles et venues de troupes nous
tiendront veills. Je sais les anarchistes coutumiers de la dynamite,
et comme notre htel touche  la Questure...

--Comme vous tes long, Dsambrois. Et cette automobile! nous ne voyons
pas d'automobile jusqu'ici.

--Mais l'automobile, c'tait  Vrone.

--A Vrone! mais alors quittons Milan, mon cher, marchons.

--Quittons Milan! Si vous croyez que c'tait facile! Il a fallu que je
me fche, on ne voulait pas nous conduire  la gare; nous avons quitt
Milan le lendemain matin,  neuf heures. Il tait temps; le mme jour, 
midi, les grvistes dtelaient les fiacres et renversaient les omnibus
d'htels.

--Oui, oui, nous avons lu cela dans les feuilles; vous tiez donc 
Vrone?

--Oh! nous avons d'abord t  Bergame et au lac de Garde.

--Passons, passons, vous tiez donc  Vrone; qu'y faisiez-vous, je vous
croyais parti pour Venise?

--Ah! vous ne connaissez pas Hlne. Il faut toujours s'arrter  Vrone
 l'aller ou au retour. C'est une de ses marottes; il y a la place des
_Signori_, il y a les tombeaux des Scaliger, et puis un certain
Saint-Znon et un jardin Justi, que personne ne va voir, mais dont elle
a la manie.

--C'est bon, c'est bon, style tlgraphique, Dsambrois. Vous tiez donc
 Vrone.

--Nous y arrivons le 19 pour djeuner et, pendant que nous tions 
table, la grve y clate.

--Bruit de foule, galopades, bersaglieri en tenue de campagne, boutiques
immdiatement closes, passez, passez, passez la description.

--Si vous me coupez mes effets...

--L'auto, l'automobile!

--M'y voil! Si vous croyez que les grves peuvent empcher de sortir
une femme qui a envie de sortir! Au lieu de gagner la gare o nous
avions nos bagages, Hlne avait tenu  revoir quand mme les tombeaux
des Scaliger et sa place des _Signori_; nous pouvions nous vanter d'tre
les seuls trangers dans les rues ce jour-l. Nanmoins, devant la
curiosit hostile de la foule, nous prenions les quais de l'Adige, qui
sont toujours dserts. Par l, il y a quelques glises curieuses, que la
panique avait aussi fermes. Il tait trois heures et le train partait 
cinq heures et demie. Un fiacre rencontr, roulant dsempar le long des
quais, inspirait  ma femme l'ide d'aller voir Saint-Znon, qui est 
l'autre bout de Vrone. Saint-Znon tait ferm. Si vous croyez que cela
dcourageait Hlne. Allons au jardin Justi. Pour aller au jardin
Justi, il fallait retraverser toute la ville, mais de cela le cocher ne
se souciait pas. Des groupes de figures quivoques rencontrs et des
bataillons d'infanterie croiss au pas gymnastique le dcidaient  nous
conduire tout simplement  la gare. Ce n'est pas trs prudent, madame,
il vaut mieux gagner la _ferrovia_ tout de suite. Et le voil prenant
par des vicoli dserts, longeant des grands murs de couvents et,  un
moment donn, sortant mme des remparts de la ville, dsireux d'viter
toute collision.

Nous voil donc en rase campagne sur une route isole, sinistre mme
par le voisinage d'un cimetire dont les hauts cyprs dpassaient le
mur. Un crpuscule d'automne aggravait la tristesse du lieu; au loin,
des rumeurs sourdes, et, tout  coup, des groupes surgissent sur la
route, des groupes d'ouvriers endimanchs. Des _scioperanti_, murmure
notre cocher qui n'a pas l'air fier. Les _scioperanti_ nous dvisagent,
se consultent  voix basse, et, tout  coup, notre voiture est entoure
par une bande de grvistes. Deux sont  la portire de gauche, deux sont
 la portire de droite et trois  la tte du cheval! ils l'ont pris par
la bride. Descendez, descendez, vous n'irez pas plus loin.--Mais nous
sommes des voyageurs, nous allons  la gare.--A la gare! c'est _sciopero
generale_, vous ne partirez pas.--Mais nous sommes Franais, de la
France, du pays de la libert.--_Francia, paese della liberta_, alors
amis, descendez, venez faire la collation avec nous. La voiture tant
secoue d'importance, il nous avait fallu descendre. Nous tions l, ma
femme et moi, sur la route, entours d'une dizaine de grvistes, devenus
tout  coup affectueux. Ils sont trs dmonstratifs, ces scioperanti.
C'taient des poignes de mains, des treintes et des accolades, des
yeux ardents dvoraient ma femme; il m'avait sembl que des mains
palpaient,  travers le drap de mon pardessus, le cuir de mon
portefeuille, et j'avais six mille francs sur moi, et Hlne avait ses
perles  ses oreilles. La minute tait angoissante; quatre _scioperanti_
taient installs sur les coussins de la victoria, et deux auprs du
cocher qu'ils malmenaient, et alors le bruit d'un teuf-teuf, une
trpidation sur toute la route, et  toute vitesse une automobile de
trente-cinq chevaux au moins. Les _scioperanti_ se garent, laissent la
route libre; nous appelons  l'aide, l'auto s'arrte. Ce sont des
Franais, et mieux que des Franais: Asti du Cercle, et son chauffeur.
Asti s'arrte, crie en italien je ne sais quelle proclamation
anarchiste aux scioperanti, _Io anche anarchista_. Les grvistes ahuris
l'acclament et, pendant ce temps, le chauffeur d'Asti nous cueille, ma
femme et moi, plus morts que vifs. Trois minutes aprs, nous tions  la
gare.

Voil comment je suis devenu un fervent de l'automobile.




II

LA NUIT UNIQUE


--Mais vous avez un vritable talent de conteur, mon cher Dsambrois.
Gros cachotier, va.

Robert de Fly s'tait lev de son divan et venait s'appuyer au dossier
du rocking-chair du gros usinier, dont il immobilisait l'quilibre.

--Mais oui, on ne raconte pas tout aux amis.

--Vous devriez envoyer de la copie  l'_Auto_, soulignait le petit de
Mercoeur.

--Et que non que vous ne racontez pas tout, reprenait le grand de
Brochart, car vous ne nous dites pas votre arrive  Venise. Si vous
avez quitt Vrone le 19 septembre  cinq heures et demie du soir, vous
avez d arriver  Venise vers les huit heures, et vous y avez trouv
aussi la grve  Venise, et quel _sciopero_! J'y tais.

--Ah! vous y tiez--et Dsambrois levait au ciel deux bras perdus--ah!
vous y tiez. 'a t gai, je m'en souviendrai.

--Oui, ces quarante-huit heures-l ne furent pas prcisment drles,
philosophait de Brochart, mais il y a de ces minutes dans la vie, et,
encore, vous, vous n'avez eu qu'un soir de _sciopero_. Moi je l'ai eu
pendant quarante-huit heures. Il a commenc le dimanche matin pour finir
le lundi  minuit.

Alors, Dsambrois:

--Je vous conseille, vous n'avez pas t comme moi forc de porter vos
bagages  la gare  Danielli.

Les trois hommes s'esclaffaient.

--Comment, mon pauvre Dsambrois, vous avez fait le portefaix, vous, un
homme archi-millionnaire!

--Moi, et ma femme aussi.

--Comment, la baronne Dsambrois a port sa valise?

--Parfaitement. Hlne portait l'tui aux cannes et parapluies, moi
j'avais les deux mains prises: ma valise d'une main et dans l'autre son
ncessaire, et il pse.

--Mais vos domestiques?

--Nos domestiques! Le valet et la femme de chambre, nous les avions
expdis le matin du lac de Garde. Ils taient arrivs  Venise  une
heure de l'aprs-midi, mais, terroriss par la grve, ils s'taient bien
gards de venir  notre rencontre  la gare. D'abord, comment
l'auraient-ils trouve, la gare? Ils ne connaissaient pas la ville, et
s'orienter  Venise, la nuit, et y trouver la _ferrovia_ sans gondole...
car il n'y avait pas de gondole,  Venise, pendant le _sciopero_.

--Naturellement, approuvait de Brochart.

--Nos domestiques! Ils avaient dj eu bien du mal  trouver Danielli en
plein jour, et puis ils taient figs par la peur. Le _sciopero_ visait
tout le monde. Dans la matine, les grvistes s'taient prsents dans
tous les htels pour emmener avec eux le personnel.

--a, c'est vrai, appuyait de Brochart:  la Luna, o j'tais descendu,
ils avaient rquisitionn les sommeliers et les matres d'htel.

--Et  Britannia donc! renchrissait Dsambrois. Intimids par le danois
de l'htelier, qui avait montr les dents  leurs guenilles, les
grvistes prtendaient qu'on avait voulu les faire dvorer par le chien
de l'tablissement. Ils revenaient en nombre avec des fagots et des
bches, les entassaient devant Britannia et voulaient brler l'htel. La
troupe fut rquisitionne pour en dfendre les abords. La princesse
Strya, qui nous racontait la chose le lendemain, en tait encore toute
tremblante; elle avait failli mourir de peur. Ah! l'Italie a t gaie
pour les _forestieri_ cet automne.

--Mais votre arrive  Venise, baron, votre arrive! Comment vous
tes-vous tirs de l?

--Mais plutt mal. J'aurais bien voulu vous y voir.

--Vous voil donc dbarquant en pleine nuit sur le quai de la gare.

--Oui, mais il faut reprendre de plus haut. Nous arrivions dj pas
rassurs, la baronne et moi. Nous avions fui dans une panique Milan en
proie aux _scioperanti_;  Vrone, notre voiture avait t arrte en
pleine campagne par les grvistes, et nous n'avions d notre salut qu'
l'automobile d'Astier. Quant aux journaux italiens lus dans le train,
ils donnaient la chair de poule; les _scioperi_ s'taient dclars 
Gnes,  Livourne et  Turin;  Brescia, des femmes et des enfants
s'taient couchs sur les rails pour empcher les trains de partir.
Qu'allions-nous trouver  Venise? Bah! Venise est une ville de luxe qui
ne vit que des trangers, avait dit Hlne, la population y est douce et
trop intelligente pour effarer d'un geste inutile la foule des
_forestieri_; la moindre manifestation serait la mort de la saison, elle
viderait les htels, et mille autres raisonnements chafauds dans sa
jugeotte de femme.

Venise! le coeur me battait de la revoir; nous tions justement sur la
digue, au milieu des tendues d'eau de la lagune morte. Pas drle la
pleur livide de ces lieues d'eau morne dans la mlancolie du soir!
J'avais beau me pencher  la portire, l'horizon demeurait sombre; je ne
voyais aucune lumire, et cette obscurit ne laissait pas que de
m'inquiter. Enfin nous arrivions.

Le train entre en gare, les voyageurs descendent. Sur le quai, aucun
porteur, pas un facchino, qu'y a-t-il? _Sciopero, Sciopero generale._
Ici comme partout, la grve a suspendu tout travail; des groupes
d'ouvriers silencieux surveillent les abords de la gare. Il y a bien l
une bande de portiers d'htels, mais ils n'ont plus leur casquette
galonne; on ne sait  qui s'adresser. Parvenus sur les marches de
l'escalier, c'est bien pis: pas une gondole! Les gondoliers sont aussi
en grve. Venise n'a plus ce moyen de locomotion ni de transport; le
Grand Caf s'enfonce obscur entre deux hautes ranges de maisons noires.
Venise est priv de gaz depuis la veille. Nous dbarquons dans une ville
vraiment morte; il va falloir gagner notre htel  pied,  pied par ses
quartiers dserts et misreux qui sont les faubourgs de la gare, et ces
quartiers, je ne les connais pas. Les trangers ne s'aventurent jamais 
pied au del du Rialto.

--Mon pauvre ami! riait de Brochart.

--Mon pauvre ami! Vous tes superbe. Quand on connat la ville, il y a
quarante minutes  pied de Danielli, o nous allions, de l'endroit o
nous tions, et j'avais deux valises  la main, la mienne et le sac de
ma femme. A Venise, pas d'auberge auprs de la gare; inutile de songer 
y coucher. Que faire? Quant  nous aventurer sans guide par le ddale de
ces rues inconnues, c'et t folie, et les voyageurs arrivs en mme
temps que nous avaient disparus. Nous tions l dans l'ombre, environns
de groupes d'ouvriers silencieux; ils nous surveillaient, attentifs  ce
qu'aucun d'entre eux ne nous portt nos valises. Ah! nous avons vcu l
une de ces minutes!

Un vieil ouvrier s'offre enfin pour nous conduire, les autres s'y
opposent; mais comme il est convenu qu'on ne lui donnera pas de
pourboire et surtout qu'il ne portera rien, on consent  le laisser
marcher devant nous. Et nos transes vont alors commencer. Oh! cet exode
interminable par des ruelles troites et noires, inextricables, coupes
d'escaliers et de ponts; puis ce sont des passages sous des votes, des
descentes de marches dans du mystre et de l'obscur, et  chaque instant
un clapotement d'eau sinistre, l'eau d'un canaletto apparu au bout d'une
strada.

--Et pas le moindre canot automobile, hein, mon pauvre baron! c'est
alors qu'un canot  ptrole aurait fait votre affaire, le canot sauveur
comme l'automobile d'Astier. Mais vous n'tiez plus dans la plaine de
Vrone!

--Heureusement y avait-il de la lune. Le vieil homme marchait devant, la
baronne suivait, trbuchante, et les valises pesaient lourd; et les
trois grvistes qui ne nous quittaient pas. Oh! cette escorte
silencieuse de trois inconnus dans la nuit. Ah! nous n'en menions pas
large, ma femme et moi; j'avais toujours mes six mille francs en
portefeuille et cette fois tous les bijoux d'Hlne dans ma valise, ceux
qu'elle emporte en voyage.

--Une bagatelle de cent mille francs, gouaillait le petit de Mercoeur.

--Quatre-vingt-dix mille francs, faisait modestement Dsambrois.

--Nous ne sommes pas loin de compte.

--Enfin, aprs vingt minutes d'escorte, les trois hommes
s'vanouissaient dans l'ombre et nous respirions.

--Et toujours pas le moindre canot automobile, insistait l'ironique de
Mercoeur.

--Vous tes stupide, mon cher. Non, pas le moindre canot automobile,
mais le silence et le complet abandon. Ah! le dlabrement et la misre
de ces faubourgs de Venise, quelle dtresse! Parfois des chuchotements
dans l'embrasure d'une porte, une lueur filtrait  travers des
persiennes mal closes, des gens se devinaient embusqus sous une vote,
derrire un pilier; des sensations de guet-apens et de coupe-gorge. Ah!
les malandrins auraient eu beau jeu dans cette ville sans police et sans
lumire, abandonne au bon plaisir des grvistes. Enfin, nous traversons
des places toutes blanches de lune;  et l surgissent des faades
sculptes de palais; nous croisons quelques groupes et c'est le
Grand-Canal. Voici les arches du Rialto. Nous n'en pouvons plus. Il y a
une heure que nous marchons. Deux jeunes femmes, deux ouvrires de
Venise, minces et longues dans leur chle, s'offrent pour soutenir
Hlne; l'une lui prend des mains le paquet de cannes et de parapluies,
qu'elle portait depuis la gare, et le cache sous son chle,  cause des
_scioperanti_. Ces scioperanti!

Au lieu de prendre par la Merceria, pleine de monde, nous gagnons
Saint-Marc par des viccoli dserts. Rencontres par des grvistes, les
deux petites Vnitiennes, pour nous accompagner, auraient certainement
des ennuis... La place Saint-Marc!... Des groupes silencieux
l'emplissent, la lune seule l'claire; des chafaudages dresss pour les
rparations des Procuraties et les charpentes montes autour de la
Bibliothque changent compltement son aspect. A la place Saint-Marc,
d'ailleurs, toutes les boutiques sont fermes, les restaurants clos.
Nous traversons la Piazetta, arrivons aux Schiavoni, montons et
descendons le pont parallle au pont des Soupirs, et tombons presque
morts  Danielli. Tout y tait ferm;  peine si on voulait nous ouvrir.
Le matre d'htel avait eu aussi le matin affaire aux _scioperanti_; une
salutaire terreur figeait toute la ville. Ah! madame, ah! monsieur,
nous vous avons cru morts! C'est Georgette, la femme de chambre
d'Hlne, et Henri, mon valet de chambre. Ils se jettent presque dans
nos bras. Nous sommes si ahuris que nous les laissons faire, nous leur
rendons presque leur treinte. Dans ces moments-l...

--On n'a pas pris les bijoux de madame, s'informa Georgette.--Monsieur
a ses valeurs, au moins? s'enquiert Henri. Bons serviteurs, ils ont
l'instinct et le sentiment de la proprit comme leurs matres. Nous les
rassurons et nous montons enfin  nos chambres; l, on nous sert 
souper, un souper sans pain. Sciopero de boulangers depuis la veille? Un
tub, et nous nous mettons au lit, un lit bien gagn, et nous y dormons,
oui, nous y dormons, rompus de fatigue et rassurs par l'htelier, qui
nous a donn sa parole que le _sciopero_ prendrait fin le soir mme 
minuit et qu'il n'en serait plus question le lendemain... Et voil notre
entre  Venise! Je vous assure qu'on ne nous y reverra de longtemps!

De Brochart s'tait lev depuis quelques minutes. Il tait venu se
camper devant Dsambrois, avait crois ses bras et l'coutait parler
avec un visible ddain; le ddain se changeait mme en mpris.

--Et vous vous tes couchs sans plus? articulait-il d'une voix lente.
Vous n'avez mme pas eu la tentation d'ouvrir la fentre et de regarder
les Schiavoni sous la lune, les Schiavoni dserts, sans un passant, sans
une gondole, avec le campanile de San-Giorgio Maggiore  l'horizon et, 
l'entre du Grand-Canal, devenu une alle de palais fantmes, la veille
de marbre de la Salute et de ses dmes en soie blanche dans le bleu de
la nuit! Non, vous n'avez pas eu cette ide-l? Mais vous tes un
barbare, Dsambrois, vous aviez l une occasion unique! Vous doutez-vous
qu'on ne reverra peut-tre jamais Venise comme elle a t cette nuit-l?
Une Venise sans restaurants, sans boutiques, sans gondoles, une Venise
recule de huit sicles, la Venise du Carpaccio, presque!

Et la voix de Brochart prenait des intonations sourdes de maldiction.
Alors le gros usinier, interloqu:

--Mais je tombais de fatigue; tant d'motions! Je n'en pouvais plus...
Et puis ouvrir les fentres, la nuit! Et les moustiques!

--Les moustiques! Et de Brochart levait comiquement les yeux au ciel...
Un concours imprvu de circonstances fait ressurgir du fond des sicles
la Venise des Doges et des Muses; une lune invraisemblable s'en mle
pour achever le dcor en l'an 1904, en pleine civilisation; vous avez
cette chance unique de revivre une nuit dans un cadre d'il y a huit
cents ans, et vous parlez de moustiques... Mais moi, qui avais pass par
bien d'autres motions que vous, puisque j'tais depuis deux jours dans
cette grve, cette nuit-l, j'ai err depuis dix heures jusqu' cinq
heures du matin dans le silence de la ville dserte, m'attardant  des
angles de rues,  des coins de canaux, parcourant passionnment les
vicoli et les places, ravi de m'enivrer de la Venise ressuscite,
redevenue de jadis.

--Non, vous, le vainqueur de la dernire course de bateaux automobiles.

--Oui, moi, Jacques de Brochart, l'enrag yachtman de Cowes et mme de
Joinville, et si un canot avait surgi cette nuit-l dans la lagune
morte, croyez que j'aurais souhait le voir sombrer, s'enfoncer, prir.

--Ah! de Brochart! s'esclaffaient Mercoeur et de Fly.

Alors Dsambrois, reprenant son aplomb:

--Mais vous, de Brochart, vous tes un artiste!

L'injure, lance d'une intonation sre, mettait fin  l'entretien.




SUR LES LACS




I

CLASSES DIRIGEANTES!


--Et j'ai command la lune pour vous, hein! Quel beau dcor pour un
cinquime acte?

--Et cela te cote cinquante francs par jour? demandait Namve 
Thomery.

--Non, soixante, rien que la chambre, mais a les vaut.

Les Thomery faisaient aux Namve les honneurs de leur appartement 
l'htel Adria,  Gravenna, sur le lac de Cme. Les Thomery, gts par
les succs de thtre de Jacques (Thomery se faisait de cent cinquante 
deux cent mille francs par an avec trois pices, l'une au Franais,
l'autre  la Renaissance et l'autre au Gymnase), avaient quelque peu
sem  Paris Namve et sa femme; mais, enchants de les avoir retrouvs
sur les lacs, ils les avaient immdiatement invits  dner  l'Adria et
taient monts ensuite prendre le caf dans leur chambre. Ils taient
l, assis devant une grande baie donnant sur le lac. Une ferie givre
de montagnes s'immobilisait dans le cadre de l'norme fentre;  leurs
pieds le lac s'talait, devenu de vif argent sous la clart lunaire. Les
Alpes ainsi apparues semblaient poses  plat sur un immense miroir.

--Et c'est l que tu travailles? demandait Namve  l'crivain.

--Oh non! ici cela me serait impossible. Les grands horizons me
dissipent, je travaille  ct, dans le salon turc.

--Il y a donc un salon turc? demandait le journaliste.

--Naturellement, pour ce prix-l! Il y a toujours un salon turc dans les
htels allemands.

De Namve allait rpondre; une cacophonie de cuivres lui coupait la
parole:

--Qu'est-ce que c'est que a? s'exclamaient les Namve.

--a--et l'auteur dramatique se levait au comble de l'exaspration--a,
c'est la musique, oui, tu entends, la musique municipale de Gravenna;
car ils ont un orphon ici. Tu entends comme il joue! une batterie de
cuisine manie par un orchestre de chats; mais la musique n'est qu'un
prtexte, un prtexte  costumes. Si tu voyais ces chapeaux  panaches!
Ah! l'amour du galon et de l'uniforme, de la parade aussi! nous sommes
ici en Italie. Comme si ce n'tait pas assez qu'ils jouent  la
grand'messe et sur la place du Municipe chaque dimanche, il a fallu que
le matre de l'htel les commande trois fois par semaine, pour y donner
aubade aux imbciles d'en bas, aux imbciles  vingt-cinq et  trente
francs par jour, qui s'embtent  quarante francs l'heure, vautrs dans
des rocking-chairs sur la terrasse, et ils coutent a sans broncher,
les pleutres? Encore si c'tait de la musique italienne, des chansons
napolitaines ou des airs de la _Cavalleria_ roucouls par des musicanti,
cela serait au moins dans le cadre de ce lac, de ce clair de lune et de
ces montagnes; mais ces marches guerrires racles par ces menuisiers de
village!

--Mon ami, il serait si simple de fermer la fentre, hasardait Mme
Thomery.

--Non, ma chre. Je vais vous demander de vouloir bien nous hospitaliser
chez vous. Nous allons passer dans votre chambre.

--Mais, comme vous voudrez, mon ami.

Et, arrtant d'un geste la main de sa femme tendue vers le bouton
lectrique:

--Non, ne sonnez pas, nous ferons le transbordement du caf nous-mmes;
j'ai dans le nez tout le personnel gourm de cet htel.

                                   *

                                 *   *

Et quand les deux mnages se furent rinstalls dans la chambre de
Madame:

--Et nous avons ce charivari trois fois par semaine, faisait Thomery, en
treignant nerveusement son genou entre ses mains. Oui, tu m'entends,
nous avons concert le mardi, le jeudi et le samedi. Trois fois par
semaine impossible, avant onze heures, de causer, de travailler ou de
dormir, et,  moins d'aller en barque sur le lac cueillir le serein et
les rhumatismes, il faut subir l'orphon de Gravenna.

Il y eut un silence; Namve, qui sentait Thomery en verve, ne soufflait
plus mot; il attendait, qutant l'aubaine de la bonne copie parle par
l'crivain; Mme Thomery, consciente de l'nervement de son mari et
prvoyant qu'il ne pourrait crire une ligne le lendemain, essayait de
changer le cours de la conversation, mais le grand homme tait parti.

--Ah! ces grands htels o l'on ne peut manger  sa faim et passer une
soire tranquille!

--Comme tu exagres! osait Mme Thomery.

--Mais non, mais non! enrageait l'crivain. Tu as vu quel pitre dner
nous avons fait faire  nos amis, le menu ne varie pas, c'est le mme
tous les soirs, on y perd son apptit; mais enfin il faut en passer par
l. Il n'y a que chez eux que l'on peut se loger et qu'on est servi. O
trouver cet appartement ailleurs? Mais ce qui m'empoisonne autrement la
vie que leur nourriture fade, c'est la clientle. Oh! la clientle de
Cosmopolis, tous ces bouffis et ces ankyloss du capital, qui viennent
l, ostensiblement, dpenser cinquante francs par jour! Tu crois
peut-tre qu'ils viennent ici pour voir les montagnes et les lacs?
Erreur, ils viennent faire voir aux montagnes leurs complets de Londres
et leurs coteux dessous; d'ailleurs, aucune excursion, soit en bateau,
soit en voiture. Au bout de huit jours, ils repartent de Gravenna comme
ils y sont venus, ils paressent toute la journe dans des rocking-chairs
devant la _bella vista_, ou signent des cartes postales destines 
faire plir d'envie les amies restes  Londres ou  Paris; dans le
fond, ils tombent de fatigue et meurent d'ennui. Comment en serait-il
autrement? Ils changent de toilette quatre fois par jour. O
prendraient-ils le temps d'excursionner ou d'aller quelque part? Il est
parti, hier, une jeune femme jolie comme un amour, une Amricaine,
laquelle est reste cinq jours. Elle est arrive et repartie avec deux
femmes de chambre et cinquante-deux malles; elle ne tenait pas debout,
se tranait plus qu'elle ne marchait, et sa lassitude faisait mal 
voir. Lasse--on le serait  moins: cinquante-deux malles!--elle avait
assist au dballage et au remballage de tout cela; sur cinq jours elle
a eu vingt-quatre heures  elle. Et elle est partie recommencer ce
trafic-l ailleurs. Nous la retrouverons srement en septembre  Venise.
C'est la grande vie que les galriens ne souponnent pas, le
_hard-labour_ des damns du luxe.

                                   *

                                 *   *

Si je vous disais qu'il y a ici des femmes qui s'habillent pour aller
assister  l'arrive du bateau! C'est un but et un prtexte. Sur cent
Anglais qui descendent de l'Engadine et cinquante Autrichiens qui
arrivent du Tyrol, elles ne connaissent me qui vive. Qu'importe! Elles
ont sorti leurs guipures et leurs valenciennes, elles ont tois autrui
et elles se sont fait toiser par les autres; les mles, pendant ce
temps-l, fument des cigares  cinq francs pice et boivent des
cocktails... C'est cette race-l, qui subit trois fois par semaine ce
tohu-bohu exaspr de cuivres et ne rclame pas, avachie qu'elle est
jusqu' l'anesthsie finale.

Nous sommes, d'ailleurs, ma femme et moi, les btes noires de tout cet
htel. Songez, nous faisons bande  part, nous ne descendons jamais sur
la terrasse, nous n'adressons jamais la parole  personne, arrosons
d'Asti la fadeur du menu, et l'_Asti spumante_, ici, c'est comme si vous
dniez au champagne; Emma ne s'habille que pour le dner, je ne mets pas
de smoking et nous n'coutons pas le concert. Nous n'coutons pas le
concert!

Nous avons dchan contre nous l'animosit gnrale. Songez: ne pas
accepter les plaisirs, ne pas subir l'ennui d'autrui. D'abord, on aurait
bien voulu dire que nous n'tions pas maris; mais je suis trop connu.
Alors on a interprt nos promenades en voiture et nos dners 
l'asti-champagne; on a trait cela de parties fines d'amoureux; ma femme
me subjugue et me retient en flattant mes vices et, quand je m'enferme
ici des heures pour travailler et qu'Emma demeure avec moi, peu
soucieuse d'errer seule sous les arcades de la ville, Dieu sait ce que
nous faisons ensemble! On a t jusqu' demander  notre femme de
chambre si ma femme n'tait pas une matresse pouse. Et voil le tour
d'esprit, la bienveillance et les hypothses ordinaires des honntes
gens, des braves oisifs et des bourgeois.

                                   *

                                 *   *

Mais une chose vient de mettre le comble  l'exaspration gnrale.
Avant-hier, il y a eu ici une soire de prestidigitation. Un de ces
pauvres hres qui vont de ville d'eaux en ville d'eaux essayer de
nourrir leur nombreuse famille et de placer leurs maigres talents.
Escamotage de boules, closions de fleurs en papier et divination
d'objets cachs dans la salle; le spectacle tait lamentable, mais il
tait gratuit, c'est--dire que c'tait plein. Nous y tions;
d'ailleurs, tout l'htel y tait.

Le prestidigitateur oprait, aid de sa femme et de deux de ses fils.
Au milieu de la sance, la femme et un des enfants firent la qute,
qute plutt pitre. En Italie, les petites pices de vingt et de
vingt-cinq centimes passent facilement pour une lire. Alors le
malheureux mit en loterie une couverture de bourre de soie, une de ces
couvertures fabriques dans le pays, qu'on vend couramment cinq francs
sous les arcades. Le placement des billets n'alla pas tout seul: ils
taient d'un franc pice. Des familles de six personnes se cotisrent
pour en prendre un. Pour en finir ma femme et moi nous en prmes
vingt-cinq  nous deux et nous gagnmes la couverture, sous les regards
foudroyants d'envie et de mpris de toute la salle. Mais un moment qui
fut tragique, moment o cette envie et ce mpris se changrent en haine
religieuse et sociale, c'est quand, mu de piti pour ce pauvre
prestidigitateur, je refusai de prendre sa couverture et le priai de la
garder pour lui. Oh! la stupeur attendrie, les yeux presque en larmes du
pauvre homme et de sa femme surtout, mais les sourires pincs des
messieurs en smokings et les regards courroucs des grosses dames!

Prodigues, immoraux et anarchistes, nous tions tout cela; nous avions
ls les droits de la proprit, outrag  la fois la socit et la
morale. Nous avions rendu la couverture!




II

LES DESSOUS DE MA FEMME


--La malveillance! mais elle est embusque partout. C'est le sentiment
naturel de l'homme vis--vis de son prochain, et des femmes vis--vis
des autres. Il y a longtemps que la sagesse des nations l'a rsum, ce
bon sentiment, dans le clbre aphorisme: _Homo homini lupus_. Ce serait
folie de croire que la systmatique hostilit, la calomnie et la
mdisance, dont nous avons tous  souffrir, soient l'unique apanage des
classes dirigeantes. La malveillance est partout, et si nous nous en
plaignons surtout chez nos gaux et chez nos pairs, c'est qu'avec eux
les contacts sont immdiats. Ne croyez pas un instant que les classes
infrieures ou que les inconnus, la rue par exemple, aient la moindre
mansutude  notre gard et ne nourrissent pas sur nous les plus
injustes soupons!

Ainsi moi qui vous parle, j'ai toujours dchan sur moi, surtout
depuis mon mariage, les pires calomnies et les plus scandaleux
racontars. J'ai le malheur d'tre encore trs amoureux de ma femme; nous
avons fait, Emma et moi, le mariage d'inclination... et inclination est
un mot bien faible pour exprimer l'lan qui nous entranait l'un vers
l'autre. Ma femme avait de la fortune, et moi rien; mais j'tais d'un
ge o les hommes ordinairement se soucient peu d'aliner leur libert,
je n'avais que mon talent de trs jeune auteur; les parents de ma femme
s'opposaient  ce mariage, mais Emma avait de la tte, elle dclara sa
volont et passa outre; elle avait confiance en moi, parce qu'elle
m'aimait, et cette confiance nous porta bonheur. Trois mois avant notre
mariage, j'obtenais mon premier succs dramatique, avec cette
_Fornarina_ qui depuis a fait son tour d'Europe, et c'est toujours
ainsi: l'amour partag entrane la chance; il y a une telle force dans
l'amour... et ce bonheur, il y a dj dix ans que je le promne 
travers le monde, et cela au grand dpit de nos amis et connaissances et
 la stupeur encore plus grande des inconnus... Ah! le bonheur d'autrui
ne va pas sans gner les autres, et ce n'est pas une chose si simple
qu'on parat le supposer, que d'tre amoureux de sa femme par ce temps
courant d'adultres et de mariages d'intrt. Il y a  peine deux ans
qu'on nous fait l'honneur de nous croire maris; avant, on nous
supposait toujours amant et matresse. En Italie, en Allemagne, mme en
Espagne, partout on nous prenait pour des irrguliers. Songez, des gens
maris qui ne se boudent pas, ne se disputent pas, et qu'on voit
toujours ensemble: voil qui dconcerte et dmolit toutes les opinions
tablies. En avons-nous assez souvent ri, Emma et moi! Mais, de toutes
les mprises et de toutes les aventures dont ce bel amour nous a faits 
la fois les hros et les victimes, la plus extraordinaire nous arriva 
Sartor, prs de Domrmy, le Domrmy de Jeanne d'Arc; et celle-l vaut
bien qu'on la conte.

Thomery venait de dbiter sa tirade tout d'une haleine, avec de lgres
interruptions ncessites par son cigare; il en tirait de lgres et
courtes bouffes en volupteux qu'il tait et venait enfin de l'achever.
Les Namve, intresss, mari et femme, l'coutaient; le clair de lune et
la fracheur du lac pntraient par la grande baie ouverte, et dans la
chambre obscure, dont Mme Thomery avait teint l'lectricit, une lueur
bleutre flottait fluide et douce, argentant le profil et vaporisant les
cheveux des femmes, prtant aux objets comme aux tres une apparence de
chose rve!

--C'tait dans les premiers mois de notre mariage. Nous avions fui
perdument Paris, avides d'aller cacher et semer aussi un peu partout
notre bonheur. Notre joie tait si profonde, si grande et si folle
d'tre enfin l'un  l'autre. Les uns montent dans un train de luxe et
vont promener leur lune de miel en Italie, en Espagne ou en Tyrol;
d'autres (et c'est le dernier cri) s'embarquent sur un yacht et vont
tenter de lointaines escales... Les fiords de Norvge pour les maris du
dernier bateau, et Venise pour les attards du romanesque demeurent les
buts classs des grands plerinages.

Nous, nous avions pris tout simplement une chaise de poste!

J'avais eu cette fantaisie (et Emma l'avait accepte avec enthousiasme)
d'enlever ma femme comme dans un roman de Paul de Koch. Nous retournions
carrment cinquante ans, que dis-je? soixante ans en arrire.

Nous ferions la France  petites journes, la France que nous
ddaignons parce que nous ne la connaissons pas, la France unique et qui
contient tous les paysages... Nous voyagerions par tapes, nous arrtant
o bon nous semblerait, courtant ou prolongeant nos sjours ici ou l,
au gr de la nuance d'un ciel, d'une montagne et de l'heure surtout, au
gr de la nuance de notre caprice aussi. Nous emportions avec nous nos
bagages, trois grandes malles, et n'emmenions qu'une femme de chambre.

Ce que fut ce voyage, vibrants tous deux dans la bonne aventure et le
vent crisp du matin! Les cent reprsentations de la _Fornarina_, dont
le succs suivait son cours, mille et un projets de pices que j'avais
en tte, la certitude de mon avenir et la conscience du bonheur que je
tenais l dans ma main nous faisaient  tous deux l'me alerte et
joyeuse. Ce fut le meilleur temps de ma vie, et si nous sommes demeurs
de si obstins voyageurs, c'est que nos dplacements actuels nous
rappellent cet heureux temps-l!

Nous avions fait les bords de la Marne et puis la Champagne  petites
journes; nous arrivions dans les Vosges. Les Vosges, aujourd'hui, ne
satisferaient plus nos gots de globe-trotters; mais, alors, elles
furent un enchantement de plus dans notre enchantement. Entre tant de
petits pays parcourus Sartor nous sduisit. Sartor, c'est une rivire ou
plutt un torrent d'cume et d'eau bleue sous un vieux pont; des sapins
et des htres dvalent le long des pentes de deux ctes assez raides;
une unique rue de village serpente et tournoie, mal pave et borde de
trs vieilles maisons, maisons  pignons et  toits de tuiles tags de
lucarnes. Une assez belle glise romane domine le pays, btie qu'elle
est dans un bois de bouleaux, sur une espce de promontoire en aval du
pont... un vrai tableau d'horloge... mais qui nous enivra justement par
le poncif et le dj-vu de ses dtails!

Sartor tait si bien le village de notre chaise de poste!

Il y avait naturellement une auberge, trs simple, mais une auberge 
truites et  gibier comme on n'en sert pas dans les grands htels; une
forge dont l'enclume retentissante nous veillait  l'aube, un
presbytre, et, juste devant notre htellerie, un lavoir, dont le bruit
de lessive et le chuchotement bavard ne tarissaient qu'avec la nuit!
Nous dcidmes de demeurer huit jours  Sartor; Emma se sentait un peu
lasse; on assurait les environs charmants.

--Nous dpenserons quarante francs par jour s'il le faut, avais-je
dclar fastueusement  l'aubergiste, mais nous voulons la plus belle
chambre et entendons, madame et moi, manger comme des rois, et du
champagne  tous les repas.

Et l'aubergiste avait salu jusqu' terre, en nous fixant de deux yeux
ronds.

Notre installation rvolutionnait le pays: les cheveux onds, la
nacrure du teint et les robes d'Emma achevaient de surexciter l'opinion
et de porter le trouble dans les mes. Nous ne pouvions sortir de
l'auberge sans attirer toute la population aux portes. Le soir, les gars
s'assemblaient devant le _Lion d'Or_, pour nous voir dner, et nous ne
sortions qu'entre une double haie de badauds.

Cette curiosit amusait d'abord Emma et l'nervait bientt. A la
curiosit se mlaient dj (il nous sembla, du moins) de l'hostilit et
de la malveillance. Deux ou trois fois, de notre balcon, nous avions
surpris le cur de Sartor en grande conversation avec les lavandires. A
notre vue, il avait tourn les talons et regagn sa cure  pas lents.
L'aubergiste tait moins dfrent; il y avait comme une impertinence
dans les allures des servantes, et, par deux fois, des gars du pays
dvisagrent Emma assez grossirement... Il se passait quelque chose.

Victorine, la femme de chambre emmene par Emma, nous donnait le fin
mot de la chose. Un aprs-midi, o je travaillais, elle entrait assez
brusquement dans notre chambre. Elle avait la face contracte, les yeux
luisants.

--Qu'y a-t-il, ma fille?

--Il y a, Madame, que a ne peut pas durer. Je ne puis pas comme a
laisser insulter Madame.

--Comment, on nous insulte, Victorine?

--Oui, Madame. Excusez-moi, Monsieur, mais on dit que Monsieur et
Madame ne sont pas maris, que Monsieur est ici avec une cocotte... A
moi qui ai assist au mariage de Madame, qui ai connu Madame jeune fille
et qui suis avec elle depuis dj deux ans, moi, a me retourne et a me
rvolte.

Et Victorine fondait en larmes. Nous la consolions de notre mieux.
Qu'importaient des propos de paysans! Victorine consentait  scher ses
paupires, mais de gros soupirs soulevaient sa poitrine. Elle prenait
enfin son courage  deux mains.

--Madame a-t-elle avec elle son acte de mariage?

--Mais parfaitement, ma fille, je l'ai mme dans ma malle.

--Eh bien! si c'tait un effet de la bont de Madame, Madame serait
bien aimable de me le prter... Je serais heureuse de le montrer 
l'aubergiste et aux autres bonnes, et aussi  la femme de l'picier...
C'est l'picier qui a fait tout le mal, Madame, et tout a par la faute
du cur.

--Comment! le cur!

--Oui, Madame, le cur tait au lavoir le jour o on lavait le linge de
Madame, et quand il a vu les pantalons  dentelles et les chemises 
entre-deux de Madame, il s'est pench pour les regarder de prs, s'est
inform, et puis il a dclar que ce n'tait pas l du linge de femme
marie... et que Madame tait srement une actrice de la
Comdie-Franaise qui voyageait avec Monsieur. Et voil! La chose a fait
le tour du pays. La parole du cur, cela fait foi au village, et un
opprobre est sur Madame et sur Monsieur.

Et Victorine s'essuyait les yeux.

Ma femme avait ouvert sa malle:

--Tenez, Victorine, le voil, cet acte de mariage. Courez vite le leur
montrer, puisque cela les intresse, ces braves gens, et rapportez-le
moi.

--Ah! Madame.

Et Victorine baisait presque nos mains et partait en courant.

Nous nous regardions sans rire: notre quipe tournait au tragique.
Vingt minutes aprs, Victorine revenait, triomphante:

--Je le leur ai montr, je le leur ai fait lire; ils n'en croyaient pas
leurs yeux, l'picier surtout... Il m'a demand si Monsieur et Madame
consentaient  lui prter leur acte de mariage pour cette soire. Il
voudrait le montrer au cur et le faire lire, au cabaret, au ferblantier
et au forgeron... Il a le coeur de rparer le mal qu'il a fait, cet
homme.

--Gardez donc cet acte, Victorine, et prtez-le  l'picier. Mais qu'il
ne le perde pas... Nous en aurons besoin pour les autres villages.

Sartor fut-il convaincu? Non. Une rprobation continua  planer sur
nous; le cur, aprs la lecture, avait hoch la tte et ronchonn:

--Marie, peut-tre! mais cette femme-l a du linge et des instincts de
cocotte.

Les dessous d'Emma l'avaient rvolt. Nous quittmes Sartor accabls du
mpris public. On ne va pas contre l'opinion.




III

RESPECTABILITY


--Ah! l'injustice de la vie, de la vie sociale surtout, base sur le
soi-disant respect des prjugs, l'hypocrisie des classes moyennes et la
sclratesse, oui, je maintiens le mot, la sclratesse des honntes
gens! Tout l'apparent scepticisme et le cynisme qu'on me reproche sont
faits de la connaissance profonde, acquise  mes dpens et chrement
acquise, de nos belles mes contemporaines... et contemporaines est de
trop, le monde n'a pas chang... Les fanatismes svissent toujours,
iniques et passionns sans d'autres noms...

Et Thomery, tout  fait emball, tailladait  coups de canif un
excellent londrs qu'il n'entamait pas.

Mme Thomery intervenait:

--Voyons, Andr...

Et, passant derrire son mari, elle imposait aux tempes enfivres de
l'crivain la fracheur de ses mains calmes. Thomery levait les yeux
vers la jeune femme, happait les doigts fins au passage et, les amenant
au niveau de ses lvres, les baisait goulment; puis, la repoussant un
peu:

--Mais quand je vous exposerais toutes mes thories, les longues raisons
que je vous donnerais vaudraient-elles un exemple? Non, n'est-ce pas?...
Je vous citerai, au hasard, celui-ci:

C'tait il y a une dizaine d'annes, mettons-en onze; je venais d'tre
fianc et faisais ma cour  ma femme. La famille d'Emma passait  Cannes
des hivers qu'elle prolongeait jusqu' la fin d'avril. Ses parents y
possdaient une magnifique villa  la Californie; et, rcemment admis 
courtiser officiellement Mlle Srigneux, j'tais descendu dans un htel
de la ville, un des nombreux htels qui foisonnent dans la rue
d'Antibes.

Ce n'tait pas un htel de premier ordre; la littrature ne me
permettait pas alors de dpenser pour mon gte vingt-cinq francs par
jour, mais ce n'tait pas non plus un htel infrieur. J'tais
modestement log au troisime, sur la rue d'Antibes, et payais pour ma
pension dix francs nets, ma chambre et le repas du matin, car je dnais
tous les soirs  la villa de mes beaux-parents, Mme Srigneux, trs
collet-mont, n'autorisait les flirts des fianailles qu'une fois en
vingt-quatre heures.

Proccup comme j'tais alors d'Emma, tout  la griserie  la fois d'un
amour de coeur et de tte, je me souciais peu des htes et du personnel
de l'htel. Tout distrait que j'tais, il m'aurait fallu pourtant tre
aveugle pour ne pas avoir remarqu les allures singulires de la
locataire du premier tage sur le jardin. C'tait une grande femme,
dsinvolte et dcouple et dont l'extraordinaire souplesse indiquait des
habitudes de sport. Elle possdait un yacht en rade, qui disparaissait
souvent pour deux ou trois jours, parfois plus, vanoui vers d'autres
escales. Elle n'en avait pas moins lou au mois tout le premier de
l'htel; elle avait mme une petite clef de la grille du jardin,
strictement ferme tous les soirs  partir de neuf heures, et ne
rentrait jamais par la rue d'Antibes o s'ouvrait la porte principale.
On l'appelait la princesse. La princesse? Un nom barbare en ski ou en
off couronnait le petit nom assez joli de Nadia. La princesse Nadia
n'avait aucune prtention  l'lgance. Toujours vtue de drap bleu
marine, marron ou beige, coiffe de petits feutres mous ou plus souvent
d'une casquette de yachtman, deux normes perles aux oreilles et un trs
beau saphir au doigt, dcelaient seuls qu'elle tait un peu femme.
Brusque, autoritaire, le profil hautain et les yeux clairs dans un teint
cuit et hl comme celui d'un matelot, la princesse Nadia n'avait jamais
d tre jolie, mais sa haute stature et de magnifiques cheveux blonds,
dcolors par le soleil et les embruns, en faisaient une crature
d'exception: elle ne pouvait passer inaperue. Sa conduite aussi tait
des plus tranges. Pendant quatre, cinq et six jours, l'appartement de
la princesse demeurait ferm; puis il s'emplissait tout  coup de bruits
de pas, de voix et de chansons et de cliquetis de vaisselle: la
princesse Nadia tait  terre et donnait  dner aux invits de son
yacht; elle leur donnait  loger aussi. L'appartement contenait quatre
ou cinq chambres  coucher. On festoyait ferme chez la princesse, et les
ftes s'y prolongeaient fort avant dans la nuit. On y sablait gaiement
le champagne, mais le personnel de l'htel ne pntrait jamais dans les
pices pendant les repas qu'on y donnait. C'taient les marins du yacht
qui faisaient le service et prenaient les plats des mains des matres
d'htel  la porte... On ne rencontrait jamais la princesse Nadia dans
les couloirs, le vacarme de ces soupers nocturnes avait seul rvl sa
prsence. La princesse devait payer royalement, car tout le monde tait
 ses genoux.

Les autres personnes descendues aux Eucalyptus rentraient dans la
banalit des hiverneurs ordinaires de la Riviera. Une massive famille
hollandaise, des Van der Goelen quelconques descendus l avec trois
jeunes filles, m'aurait laiss absolument froid sans la profonde
impression que, toute fatuit mise  part, je devais m'avouer avoir
produite sur la plus jeune des demoiselles Van der Goelen. Blanches,
grasses, blondes d'un blond de lin qui ne s'allumait pas aux lumires,
et d'une carnation si frache qu'elle en semblait humide, les trois
demoiselles Van der Goelen taient toutes les trois terriblement
insignifiantes et se ressemblaient toutes par une extraordinaire absence
de traits. Ces trois jeunes Bataves rpondaient aux noms de Dorothe, de
Wilhelmine et de Thcla. C'est Thcla que j'intressais, je ne pouvais
plus en douter. C'taient, chaque fois que j'entrais dans la salle 
manger, des rougeurs et des pleurs subites, qui m'auraient peut-tre
flatt  un autre moment de ma vie; c'taient aussi des frlements de
coudes dans nos rencontres dans les couloirs ou dans l'escalier, des
gants et des mouchoirs laisss tomber  terre, que j'avais d'abord
ramasss et rendus, et puis, comme je ne me prtais plus  ce mange,
des billets doux carrment insinus dans ma serviette et que je trouvais
en la dpliant. Cette jeune Hollandaise avait toutes les audaces, toutes
les maladresses aussi. Dans ces billets elle m'appelait pote glorieux
et romancier de la femme; je souponnais Mlle Thcla Van der Goelen
d'tre affreusement romanesque; elle avait toujours  la main un volume
de Lamartine ou d'Octave Feuillet. Elle tait encombrante et obstine,
et, obsd des gros soupirs qu'elle poussait dsesprment vers moi,
j'avais fini par changer l'heure de mes repas, pour ne plus sentir peser
sur mes yeux la muette interrogation de ses larges prunelles immobiles.

Il y avait aussi  cet htel une autre personne que j'avais d
remarquer malgr moi. De mise sobre et d'allures on ne peut plus
discrtes, volontairement efface, l'on et dit, dans le cosmopolitisme
de cet htel, Mme Dris tait une grande et mince jeune femme brune,
dont le profil de came, le teint mat et les admirables yeux de perles
noires m'avaient impos le souvenir d'une telle ressemblance, que je
m'tais enquis immdiatement de son nom. Mme Dris tait  Cannes pour
la sant de sa fille, une pauvre enfant de dix ans secoue d'une
mauvaise toux et qu'on ne voyait  table qu'au djeuner de midi. A une
heure, Mme Dris et sa fille montaient en voiture et rentraient 
l'htel avant le coucher du soleil. La petite malade dnait dans sa
chambre et,  sept heures, Mme Dris descendait prendre son repas toute
seule  une petite table; puis, la dernire bouche avale, remontait
vite auprs de l'enfant. La jeune femme ne parlait  personne; elle
tait toute aux soins et  la sant de sa fille, et je n'ai jamais connu
dans ma carrire une crature de mise et d'allure aussi distingues et
aussi simples... Et pourtant, quand je la regardais  la drobe, ce
profil, cette jolie attitude pensive et fire, cette dmarche onduleuse
et ces longues paupires ombres de cils noirs, j'avais dj vu tout
cela quelque part. Mme Dris ressemblait  crier  Marthe Fancy, une
adorable demi-mondaine du quartier Marbeuf qui n'avait fait que passer
au thtre, et cette ressemblance m'obsdait; on n'est pas impunment
homme de lettres.

Cette obsession alarmait-elle Mme Dris? Toujours est-il qu'un matin,
sur mon palier, la jeune femme venait vers moi.

--Oui, c'est moi, me disait-elle d'une voix entrecoupe, vous m'avez
bien reconnue; c'est moi, Marthe Fancy, mais je vous en supplie, ne
trahissez pas mon incognito, je vous en supplie, monsieur Thomery: pour
vous, que je demeure Mme Dris. Je suis ici pour la sant de ma
Jacqueline, de mon enfant que je sais condamne, que je ne sauverai pas
et que j'espre sauver encore. Marthe Fancy n'est plus, il n'y a plus
ici qu'une mre dsespre et acharne  disputer son enfant  la
maladie,  la mort. Partout ailleurs, sur la Riviera,  Nice, 
Monte-Carlo on m'aurait reconnue, mon nom aurait t cit, j'aurais t
en butte  mille importunits,  toutes les poursuites... nous n'avons
pas le droit de disparatre, nous appartenons au public. Alors je suis
venue me terrer ici dans cette pension de famille, sous un faux nom,
mais il a fallu que vous y vinssiez aussi. Monsieur Thomery, vous tes
un artiste, c'est--dire gnreux, et puis vous tes fianc, vous allez
vous marier, vous aurez des enfants. Eh! bien, au nom des enfants que
vous aurez, de la fiance que vous aimez, ne me reconnaissez pas, ne
trahissez pas Mme Dris.

Et je promis tout ce qu'elle voulut.

Malheureusement, il est des misrables partout, et surtout dans les
pensions de famille de la Riviera.

A quelque temps de l, comme je sortais pour aller dner chez mes
beaux-parents, je croisais Mme Dris dans l'escalier, la jeune femme
tait tout en larmes.

--Qu'y a-t-il, faisais-je tout mu, Jacqueline serait-elle plus mal?

--Non, mais je pars, on me met  la porte.

--Vous!

--Oui, le patron de l'htel m'a fait appeler chez lui, il m'a dit ne
pouvoir garder dans son htel respectable une cocotte.

--Il a dit?

--Oui, on m'a reconnue, on m'a trahie.

--Et vous souponnez qui?

--Je ne souponne pas, je sais. Une bande joyeuse de Monte-Carlo est
venue dner l'autre soir ici, deux femmes et trois hommes. Un de ces
hommes m'a reconnue et, pris d'un dsir de brute,  moiti ivre, m'a
demand de passer la nuit chez moi; je l'ai repouss, il a insist, il
m'a offert jusqu' cinquante louis, puis, devant ma rsistance, a rican
btement en disant que j'aurais de ses nouvelles. Je les ai maintenant,
de ses nouvelles: il a rvl qui je suis. On m'expulse.

--Et vous savez le nom de ce misrable?

--Peu importe! Sur dix viveurs huit auraient agi comme lui; des femmes
comme nous, est-ce que cela compte! Mais ne vous attardez pas plus
longtemps, monsieur Thomery. Vous pouviez tre vu causant avec Mme
Dris, mais pas avec Marthe Fancy.

Je partais outr et dnais en maugrant en moi-mme contre la
goujaterie des viveurs et des hteliers; ma fiance dut me trouver ce
soir-l bien distrait; je rentrais chez moi vers les dix heures et
demie. J'allais me mettre au lit quand un lger grattement  ma porte me
faisait brusquement enfiler mon pyjama; une voix de femme implorait
dehors, je ne doutais pas que ce ft Marthe Fancy. La pauvre crature
venait me conter ses peines; j'allais ouvrir et Mlle Thcla Van der
Goelen entrait dlibrment dans ma chambre. Elle tait en peignoir. Sa
gorge trs blanche, dj trs forte, bombait dans les dentelles, elle
refermait la porte, et toute souriante:

--C'est moi! disait-elle.

--Comment, c'est vous!

--Oui, c'est moi, je suis venue, je vous aime!

Et elle s'asseyait sur un fauteuil, j'tais abasourdi.

--Mais votre pre, votre mre, votre famille, mais malheureuse enfant,
vous ne rflchissez pas!

--Si, j'ai rflchi; quand ils sauront que je suis venue, il faudra
bien qu'ils me donnent  vous. Je vous aime!

Son calme m'exasprait. Je l'aurais battue. Elle demeurait l avec ses
grands yeux clairs et le sourire de sa bouche apptissante, trop rouge.

--Je vous aime, je vous aime!

--Mais moi je ne vous aime pas, je suis fianc avec une jeune fille
dont je suis amoureux. C'est de la dmence, de la folie, vous tes une
enfant, cela vous passera.

Bref, j'eus toutes les peines du monde  mettre  la porte Mlle Thcla
Van der Goelen, qui s'tait mis en tte de se compromettre et d'pouser
bon gr mal gr M. Andr Thomery, votre serviteur, _gnial pote_,
qu'elle admirait tant.

Comme je prparais et surveillais sa sortie, peu soucieux que Mlle
Thcla ft aperue se glissant hors de chez moi, un effroyable vacarme
clatait dans l'htel. Tout le personnel tait requis pour mettre dehors
un des invits de la princesse Nadia, un simple matelot de l'escadre
qui, pri  ces agapes aristocratiques...--mystre... mystre...
mystre--et abominablement gris de Mot, s'tait oubli jusqu' pocher
un oeil  un Grand-Duc. Le lendemain matin, Mme Dris partait;
j'assistais au chargement de ses bagages sur l'omnibus de l'htel. Sa
situation y tait maintenant connue et personne ne rpondait plus  son
salut. Je l'aidais  monter en voiture, elle et sa petite Jacqueline,
toute plotte et emmitoufle de lainages blancs. Mme Dris allait
s'installer au Lavandou. Le matre de l'htel avait, au dpart de
l'omnibus, un imperceptible hochement de tte, mais la joie d'une
honnte conscience enfin satisfaite clatait sur sa face de pleutre. Il
avait une fois de plus assur la respectability de sa maison.




MONTE-CARLO




I

LA QUESTION DU POURBOIRE


Ils taient l une dizaine de dneurs dans la grande salle  manger de
l'htel d'Ostende; les femmes, paules nues, tout l'orient des perles et
toute l'eau des diamants en flammes et en reflets sur la nacre des
chairs; les mles en smoking, la mollesse des plastrons billant dans
l'chancrure des gilets de fantaisie, irrprochables, impeccables,
oeillets blancs et gardnias. Il y avait tout Cosmopolis: le baron et la
baronne Rodestern, de Vienne; lady Forkett et sa soeur miss Bellah
Duncan, d'dimbourg; Lviston, le roi du Trust des cuivres; un attach
de l'ambassade de Sude; la comtesse Nadge Azimoff; un prince italien;
un Brsilien, possesseur d'innombrables haciendas, et un jeune Espagnol,
Argentin d'origine, secrtaire d'un pair d'Angleterre.

C'tait le Brsilien qui traitait. Un grand paravent dploy isolait les
dneurs du reste de la salle; les valses d'un orchestre de tziganes,
install  l'autre extrmit de la galerie, arrivaient par bouffes et,
tour  tour langoureuses ou trpidantes, couvraient le va-et-vient du
personnel, dont les semelles feutres n'amortissaient pas assez les pas.
L'atmosphre surchauffe fleurait la venaison, le fumet des grands crus,
la tubreuse et la chair de femme; la dorure solide des chignons bas
miroitait sur les nuques, car toutes les invites du Brsilien taient
uniformment blondes, de ce blond lumineux et fluide qui cote cinq
louis le flacon chez les grands coiffeurs.

Les hommes, le teint fouett par les courses au grand air, excursions en
chaloupe  vapeur et records d'automobiles; les femmes, leur fracheur
ravive par le tub et les joues unies par la dlicatesse
d'imperceptibles fards, dgageaient tous une violente impression de haut
luxe... Des gains et des pertes  la salle de jeu la conversation avait
gliss aux potins. Un des dneurs jetait le nom de la princesse
Alexanieff. Il venait de lui en arriver une bien bonne.

--Qui a, la princesse Alexanieff? demandait miss Bellah Duncan.

--Mais cette vieille folle qui ne quitte pas le tapis vert. Vous ne
connaissez qu'elle.

--En vrit non, insistait la jolie cossaise.

--Mais si, mais si. Vous ne pouvez pas entrer dans les salles de jeu
sans tomber sur elle. Elle s'y rue  dix heures ds le matin, pour n'en
sortir qu' une heure. Vous l'y retrouverez  trois, pour l'y revoir
encore  minuit; je ne crois mme pas qu'elle dne.

--Un phnomne, alors?

--Vous l'avez dit, un phnomne.

--Et jolie, cette princesse?

--Jolie!--et Lviston clatait de rire--la princesse Alexanieff, mais
une vieille joueuse, je vous le dis, dessche par son vice, un vieux
fantoche sans ge ni sexe enracin par sa passion sur ce rocher de
Monte-Carlo, et qui ne quitte jamais la Principaut.

--Mme l't?

--Mme l't. Ah! vous ne connaissez pas les mes de joueurs, miss
Bellah.

La jeune fille tait devenue songeuse.

--Et riche, cette princesse?

--Des millions et des millions.

--trange. Et elle gagne au jeu?

--Elle gagne quelquefois, mais elle perd toujours.

--a, c'est un mot, et il faudra l'envoyer  la Compagnie fermire.

--Ah! comme je voudrais la connatre, imploraient les lvres roses de
miss Duncan.

Lady Forkett intervenait:

--Mais tu es insupportable, en vrit, Bellah! Cette vieille dame,
toujours vtue de velours rps et d'toffes pisseuses, des manteaux
magnifiques d'ailleurs, brods et rebrods, mais dats, dmods et
raidis de taches, l'air d'une marchande  la toilette! Tu l'as dj
remarque! Et des chapeaux comiques, tout  fait la vieille excentrique
du rle de Max Dearly dans _Country Girl_!

--Ah! cette vieille dame qui a l'air si malpropre! Je sais, je sais.
Mais elle fait peur. Et elle a des millions?

--Plusieurs.

--Alors ses colliers, ses pendants de turquoises sont vrais? Je les
croyais faux!

--Fausses! des turquoises de famille et d'origine impriale!

--Les turquoises, ou la famille?

--Les deux. La princesse Alexanieff est tout ce qu'il y a de plus
authentique: un de ses anctres directs a t l'amant de Catherine II.

--Et en Russie, soulignait la comtesse Azimoff, avoir eu un aeul dans
le lit de la grande Catherine, c'est le plus beau titre de noblesse dont
nous puissions nous enorgueillir.

--Comtesse! observait lady Forkett alarme.

--Ah! pardon, milady. Vous tes Anglaise, j'oubliais.

--Et sa famille? poursuivait tranquillement miss Bellah. Qu'est-ce que
fait la princesse de sa famille impriale?

--Mais elle l'oublie! concluait Horlofsen, le Sudois de la bande. La
princesse a t marie et a srement dans l'Ukraine ou dans le Caucase
des gendres, des belles-filles et des petits-enfants.

--A Ptersbourg mme, sans aller si loin, souriait la comtesse Azimoff.

--Et elle a plant l tout son monde? interrogeait la jeune fille.

--Naturellement. C'est une joueuse. Hors Monte-Carlo rien n'existe pour
elle. Soyez certaine qu'elle n'a mme jamais vu ce pays. Ce dcor unique
de mer et de montagnes, ce bleu du large et ce bleu du ciel, ces
palmiers, ces prairies d'oeillets, cette profusion d'arbustes et de
fleurs rares, la princesse Alexanieff ignore tout cela. Pour elle tout
est rouge ou noir. C'est une hallucine qui ne vit que pour les
douzaines, impair et passe, les martingales et les combinaisons...

--Et maintenant que tu as camp ton personnage, interrompait Ramirs, le
jeune Espagnol un peu Argentin, voyons, mon cher Otto, vas-y de ton
histoire?

Et le Sudois, ayant pass ngligemment ses doigts dans l'or soyeux de
sa moustache:

--La princesse, vous le savez, descend depuis dix ans aux Roches rouges.
Un de ces derniers soirs, une troupe de musicanti y donnait une aubade
aux dneurs. _Cavalliera rusticana_, _E Paillaze_, tarentelles, tout le
rpertoire y passait. La princesse prsidait la table, toutes ses
turquoises de famille sur l'ossature de ses paules et une perruche dans
le chignon, perruche elle-mme, maquille, spectrale, vritable doyenne
des poupes macabres du lieu. La vieille joueuse est mlomane. L'amour
de la musique est la seule passion que n'ait pas touffe son vice: elle
adore surtout les partitions italiennes, les cavatines, les barcaroles
et tous les dgueulandos de Sicile et de Naples. Pme sous l'archet des
musicanti, les yeux au plafond, dodelinant de la tte, elle laissait
s'en aller sa vieille me sentimentale vers des Capri de rve et des
Amalfi de lumire au gr des mlodies macaroniques.

Elle ne revenait  elle qu'au dernier accord d'une chanson napolitaine
et, toute lubrifie de reconnaissance (la princesse avait eu ce jour-l
de la veine au jeu), elle laissait tomber un louis dans l'assiette du
quteur. Les musiciens se retiraient; la princesse passait au salon,
s'isolait dans un fauteuil et, fermant ses vieilles paupires,
s'abandonnait  sa petite sieste quotidienne, son petit somme
rparateur. Tout le monde, aux Roches rouges, respecte le sommeil de la
princesse: Ne rveillez pas la Gorgone qui dort, avait risqu, un
soir, un mauvais plaisant. Le mot a fait fureur. Et trois fois par
semaine le personnel des Roches rouges a  effacer sur la porte du salon
l'inscription suivante: Ici dort la Gorgone. C'est une des joies
innocentes de la Principaut.

--Mais marchez donc, Otto! Vous n'avancez pas.

--M'y voici. A dix heures, la fivre du jeu rveillait la princesse;
elle demandait l'ascenseur et remontait chez elle. Son sourire 
rassujettir, un peu de mouvement  donner dans ses bouclettes,--la
Gorgone n'a pas tout  fait renonc  plaire... aux croupiers,--elle
entre dans sa chambre, donne l'lectricit et s'arrte, fige de
terreur. Un homme est install l au milieu de la pice,  ct de son
lit. Chemise de soie mauve, pantalonn de blanc, les reins sangls d'une
tayolle de soie cerise, c'est un homme  large face mate, virgule
d'normes moustaches noires; deux yeux sombres en caverne se veloutent
de douceur sous une broussaille de cheveux bruns. Le sourire aux lvres,
l'chine obsquieuse, l'homme se lve et s'incline crmonieusement:

--Commandez ce que vous voulez! _Commandate che volete!_

Et la princesse Alexanieff reconnat le chef d'orchestre des musicanti.

--_Che volete lei, che fate cui?_ (Que voulez-vous? Que faites-vous
ici?)

Et la princesse s'indigne, s'rupe. L'homme est toujours l, souriant,
l'chine onduleuse, son violon  la main... La princesse  reculons
s'efforce de regagner la porte. Alors l'homme, dans un mauvais franais
mtin d'italien:

--_Madame la principessa a mis oune louis dans moun plate; z'ai cru que
madama dsirait oune srnade particoulare et ze souis mount z zon
altesse. Que madama commande la canzona qu'elle dzire que ze zoue; ze
souis tout  soun dsir._

Une aubade particulire! La princesse en sentait craqueler l'mail de
ses joues; elle retrouvait le geste de son anctre pour montrer la porte
au malencontreux musicien: les Roches rouges sont dsormais consignes 
la bande du trop zl violoniste. Quant  la princesse, nous serons au
moins une semaine sans la revoir dans les salles de jeu.

--Comment!

--Sans doute; la princesse Alexanieff est Russe, donc superstitieuse.
Cet insolent faquin lui a coup sa chance avec sa dclaration.

--Non!

Et toute la table s'esclaffait de rire.

--Elle le prtend, du moins: Avoir os me dsirer, moi, a-t-elle
dclar, le soir mme,  l'htel; avoir pens que moi, princesse
Alexanieff, je consentirais  partager sa passion! Mais voil. Je ne
gagnerai plus rien, plus rien de la saison. Chanarde au jeu, dveinarde
en amour, la rciproque s'impose. Ce maudit Italien m'a port la
guigne!

Moralit, concluait le Sudois en allumant un troisime cigare: en
Italie il ne faut jamais majorer les pourboires.

Il y eut un silence.

--Peut-tre, en effet, pensait tout haut la comtesse Azimoff.

Elle avait pos un coude sur la table et, le menton en avant, la bouche
entr'ouverte, elle fumait lentement une cigarette d'Orient; ses yeux
verdtres en suivaient les lgres spirales de fume au plafond. Sa pose
tait si naturelle, qu'elle mettait  la fois en valeur le galbe de ses
seins avancs hardiment sous les yeux des dneurs et l'clair tincelant
de petites dents de nacre. L'humidit du sourire soulignait le vague et
l'humidit du regard. Une rverie voluptueuse,--peut-tre plus qu'une
rverie, un souvenir, qui sait?--noyait toute la face pensive de la
comtesse. Toute la splendeur de sa chair blonde en tait comme
dramatise, devenue  la fois plus lointaine et plus brutale, et, sous
le regard aigu des hommes, la comtesse Nadge sentait que toutes les
femmes la dtestaient.

--Vous qui passez tous vos ts sur les lacs italiens, comtesse,
hasardait le baron Rodestern, que pensez-vous de l'opinion formule par
notre ami? Faut-il majorer, oui ou non, les pourboires au pays de la
barcarole?

La comtesse tournait vers le Viennois deux yeux lents:

--En vrit, je ne sais trop. Le pourboire, cela dpend aussi de celui
qui le reoit et de celui qui le donne. Je n'ai jamais major les
miens... et pourtant!

Et la comtesse Nadge avait un mystrieux silence.




II

NUITS D'ITALIE


--O comtesse, voil un mot qui sent la poudre. Il y a une aventure
l-dessous.

--Une aventure... peut-tre?

La comtesse Azimoff avait retir son coude de dessus la nappe; ses
prunelles, lentement promenes sur chacun des convives, suggestionnaient
 tous les hommes prsents l'immdiate ide d'une intrigue possible avec
la Moscovite. Un frmissement courut, des moustaches tremblrent, il y
eut de brusques avances de menton et des palpitations de narines.

La comtesse Nadge avait crois ses mains sur ses genoux et dploy
devant sa nudit les fulgurances ombres d'un grand ventail de plumes.

--Une aventure, en effet, mais avant, je dois vous prvenir que je suis
une libre de prjugs, les prjugs encore chers  la vieille Europe,
et je vais peut-tre scandaliser votre pudeur anglaise, milady, et votre
cant amricain, mon cher Lviston. En ma qualit de Russe je suis une
Asiatique, mais une Asiatique affranchie, une espce d'chappe du
srail, le srail de toutes les conventions et de toutes les tyrannies.
Russe, je suis du pays de tous les servages, mais aussi de toutes les
liberts, de celles que l'on conquiert au prix de sa rputation, de sa
fortune et parfois de sa vie. Je ne retournerai jamais en Russie; le
comte Azimoff y a t compromis comme nihiliste. Mieux que veuve,
puisque divorce, je suis devenue une nomade par la force des choses et
par la force aussi de mes instincts. D'une nomade, j'ai pris le got de
la vie aventureuse, l'allure aventureuse aussi, l'habitude des
rsolutions soudaines et la passion de la libert. D'une tzigane, en
effet, j'ai l'indpendance de penses, la fantaisie dans les actes, les
indulgences qu'on prtend coupables, avec, en plus, une certaine avidit
jouisseuse de l'occasion.

Toute l'assistance se regardait; la comtesse continuait sa profession de
foi:

--A force d'errer, de ci, de l, le vent des steppes a fini par me
fouetter les nerfs et le sang...

--L'instinct, concluait le jeune attach d'ambassade sudois.

--Cet t, donc, j'tais sur les lacs italiens. La baronne Stourline,
une amie d'enfance retrouve  Plombires, m'accompagnait. Nous avions
commenc par Pallanza, clbr par Barrs, pour finir par Bellagio en
brlant Lugano, racont par Rosny! la tourne classique enfin, le lac
Majeur, Lugano, le lac de Cme.

Bellagio nous avait retenues pendant quinze jours dans l'enchantement
de la villa Serbelloni... Bellagio, on ne raconte pas la mlancolie
souriante et la langueur heureuse de ce paradis d'eaux bleues, de cimes
et de nues dans trop de soleil et trop de fleurs; et maintenant, un peu
extnues de quinze jours de nirvana et de songes, nous gagnions 
petites journes Vrone et la Vntie, o nous devions demeurer tout un
mois.

Je passe tous mes automnes  Venise, une habitude dj ancienne, et je
ne m'tais jamais arrte au lac de Garde, le plus grandiose et le plus
sauvage pourtant, assure-t-on, non pas que la magie de ses horizons
apparue sur la ligne, entre Brescia et Peschiera, ne m'et depuis
longtemps tente, mais Dezenano, la station du lac, passe pour un
endroit si inconfortable! Cette fois, l'obsession des Alpes du Tyrol
entrevues et de leurs dcoupures, on dirait, tailles dans de
l'amthyste et de la lazulite, fut la plus forte. Nous dcidmes, la
baronne Stourline et moi, de passer deux nuits  Dezenano, le temps de
visiter le lac, sinon jusqu' Riva, jusqu' Stressa du moins.

Nous voil donc parties pour Dezenano; nous avions quitt Milan le
matin mme, devions djeuner  Bergame, le temps d'y voir le tombeau du
Colleone et la basilique, pour en repartir aprs dner et arriver 
Dezenano  onze heures.

Nos gros bagages et nos deux femmes de chambre avaient fil directement
sur Venise.

Je n'avais  la main que mon sac  bijoux et une enveloppe avec mon
linge de nuit, ajoutez un ncessaire trs complet dont s'tait charge
la baronne et qui devait nous servir  toutes deux, quatre mille francs
dans un petit portefeuille insinu dans la doublure de mon corsage, la
baronne autant dans la doublure du sien et une lettre de change de dix
mille sur les banques de Venise, de Florence et de Rome. Nous voil donc
dbarquant  minuit dans une petite gare de campagne enfouie sous les
arbres et sans autre habitation qu'une auberge de village teinte 
cette heure de nuit. Nous n'tions gure fires, la baronne et moi,
abandonnes avec nos bijoux et nos valeurs dans cette solitude, car nous
savions Dezenano  vingt minutes au moins de la station, et le Bdeker,
consult sur les htels du pays, n'tait gure engageant: _Avis
partags_, indiquait-il aprs chaque htel; _avis partags_, en idiome
de guide, c'est l'aveu qu'il n'a pas d'opinion  donner.

_Albergo di Fiori_ (Auberge des fleurs). _Vieil htel italien bon, mais
modeste. Cuisine italienne. Chambres de trois  cinq francs._ Mieux vaut
une bonne auberge qu'un mauvais htel. Nous dcidions pour l'Auberge des
fleurs. Mais l'_Albergo di Fiori_ aura-t-elle un omnibus  la gare?
Celle de Dezenano domine un assez haut remblai. Nous descendions, la
baronne et moi, les vingt-cinq marches d'un escalier de marbre du pays
et dbouchions sous les grands platanes mouills d'une alle
interminable, car, pour comble, il pleuvait cette nuit-l. Il y avait
quatre omnibus  la station. _Albergo di Fiori_ s'talait en lettres
d'or sur la lanterne de l'un d'eux. Un facchino y hissait nos bagages et
nous nous installions sur les coussins. _Anda!_ Un coup de fouet, et
l'omnibus s'branlait au trot de deux chevaux. Vingt minutes en rase
campagne, rien que les grands arbres de la route et la pluie, puis un
bruit de ferrailles, et nous nous engagions dans les rues de Dezenano,
rues caillouteuses et mal paves, bordes de vieux logis soutenus par
des piliers trapus, des files d'arcades basses mal claires par de
rares lanternes, des placettes dsertes, et, sur les places comme dans
les rues, personne, personne; toute la ville endormie.

L'omnibus s'engage enfin sous un grand porche; un immense hangar vot,
on dirait une chapelle dsaffecte nous accueille. Une bande de poules
s'effare et s'essaime en gloussant dans l'ombre;  la lueur d'une
lanterne, que promne devant nous le portier de l'htel, des carrioles
crottes, une berline hors d'usage, un cabriolet  capote dchire, de
vieux harnais, toute une carrosserie fantme s'entrevoit dans la nuit;
le voisinage du lac s'affirme par une fracheur moisie o tranent des
relents de poulailler et d'curies. C'est toute l'incurie italienne
aggrave par la dtresse de l'heure et l'effroi de la solitude.

--Mais o sommes-nous? me demande la baronne. C'est une ruine!

Cependant le cocher dtelle les chevaux. Au son d'une cloche mise en
branle par le portier, une espce de gouvernante apparat, les pieds nus
dans des sabots. Les yeux gros de sommeil, elle achve de nouer les
cordons de sa jupe.

--Pour la nuit? demande-t-elle ahurie.

--Sans doute, pour coucher une nuit, deux nuits. Cela dpendra.

--Une chambre? deux chambres?

--Deux chambres, faisais-je impatiente, car j'ai horreur du
dshabillage et des toilettes en commun.

--_Va bene!_ Au premier. Suivez-moi, mesdames.

Et, arme d'un bougeoir de cuivre, l'Italienne s'engage devant nous
dans un gigantesque escalier; les marches en oscillent, comme descelles
par le poids des sicles; le portier suit avec sa lanterne et nos
bagages.

L'escalier monte et tourne sous des votes avec de larges paliers
toutes les cinq marches. Nous traversons une galerie extrieure. Le vent
du lac y teint bougie et lanterne; on les rallume. Et puis c'est un
arrt devant une grosse porte.

La soeur tourire, comme l'appelle la baronne, a oubli les clefs. Le
portier descend les chercher  la cuisine. Quel trousseau il rapporte?
Celui d'une gele de prison! Elles ont bien trois cents ans, ces clefs;
elles tournent pniblement dans des serrures compliques et formidables;
et ce sont d'autres salles et des couloirs, des immenses salles aux murs
dcors de fresques et dont la peinture s'caille, des chambres
dmeubles et tristes, dalles de marbre gristre et qui semblent
inhabites depuis cent ans. Des plafonds peints en trompe-l'oeil se
lzardent de crevasses; dans des chambres des lambeaux de papier pendent
au-dessus des plinthes. Jamais nous n'avons encore vu pareille dtresse
et pareil abandon. O sommes-nous? Une mme angoisse nous treint et
je regrette d'avoir demand deux chambres. Nous y sommes enfin.

Celle de la baronne est vaste comme une cathdrale; un petit lit de fer
 rideaux de percale, une cuvette sur un trpied, le pot  eau dessous,
un tapis lim comme descente de lit. C'est tout. Dans un angle une
seule fentre, dont l'htelire pousse les persiennes. La chambre donne
sur le lac... Il est sinistre, le lac. Une tempte le bouleverse, des
blancheurs d'cume zbrent les tnbres, et sur un grand ciel balay de
nuages, sous une lueur blmissante de lune, des montagnes tragiques se
profilent dans un dcor d'embuscades et de meurtres.

La baronne ne dit plus rien. Un silence loquent pse sur nous, mais
ses yeux hallucins parlent pour elle:

--Sortirons-nous vivantes de cette auberge?

Heureusement, la porte, d'une paisseur de dix centimtres au moins,
est-elle boulonne de clous et barde de verrous et de lourdes barres de
fer. C'est la porte d'une forteresse. La chambre n'a qu'une porte, et,
cette porte ferme, y entrer serait impossible: cette porte est une
scurit.

--Bonne nuit!

Je prends cong de la baronne et passe dans le gte que l'on me
destine. C'est le portier qui m'en fait les honneurs. L'htelire a
regagn son lit. Ma chambre est un peu moins grande que l'autre, mais
c'est le mme modle: mme mobilier sommaire et mme impression
d'abandon. Ma chambre cependant a deux fentres, mais ces fentres sont
grilles, et l'absence de persiennes m'imposera toute la nuit le dcor
lugubre du lac dmont sous ce ciel lunaire.

Le portier a dpos mon sac et mon enveloppe sur une chaise; il
m'explique maintenant le jeu des verrous et des barres pesantes qui me
garderont cette nuit. Il s'exprime dans un mauvais italien que je
comprends mal. Je saisis enfin ou crois saisir le mcanisme de la
clture, et je lui mets trois lire (trois francs) dans la main.
Pourquoi,  cette minute, regardai-je cet homme? Jusqu'alors je ne
l'avais mme pas vu, ce que l'on appelle vu.

C'tait un garon de vingt-quatre  vingt-cinq ans, trapu, trs brun de
peau, et dont les extraordinaires yeux noirs forcrent peut-tre mon
regard. Plutt laid avec son nez court, son menton osseux et ses
pommettes saillantes, il avait sous sa casquette galonne une face
camuse de tte de mort, plus tchque qu'italien de type, en vrit. Mais
l'intense avidit de ses prunelles, l'clat des dents petites et dures
dans une bouche paisse et large, l'ambre chaud de son teint et surtout
la musculature de cet homme pimentaient trangement sa laideur.

--Italien? lui demandai-je.

--Non, rpondait-il, Autrichien de Trente. Je suis du lac.

Et il souriait de toutes ses dents.

L'homme ne s'en allait pas. Je regardai ses mains; il les avait
noueuses et velues, des mains d'assassin. Ses yeux luisants ne me
quittaient plus.

--Ah! faisais-je.

Puis je lui redonnai deux autres francs, presse de le voir partir.

--_Bona sera_, lui disais-je.

L'homme gagnait la porte  pas lents.

--_Bona sera, signora._

D'un bond j'tais aux barres et aux verrous, j'en faisais jouer le
mcanisme sculaire, j'assujettissais soigneusement toute cette
ferraille et, prudente, ayant tendu ma couverture de voyage devant la
porte, pour que l'on ne surprt pas mes faits et gestes, je retirai les
crins de mon sac, les cachai sur le haut de l'armoire, ainsi que le
portefeuille sous le journal du tiroir de la table, et, ayant sorti mon
revolver de son tui, je retirai le cran de sret et posai mon arme
sous mon traversin.

Cette auberge ne me disait rien qui vaille; il fallait s'y tenir prte
 toute ventualit. Je ne me dshabillai que toutes ces prcautions
prises; j'allai encore m'assurer que la porte tait bien close, et,
alors, je consentis  me mettre au lit. J'y veillai bien encore une
demi-heure, la bougie allume; mais la lune inondait toute la chambre,
les deux fentres sans volets l'clairaient comme en plein jour. Je
soufflai ma bougie et je m'endormais.

Un fracas pouvantable me rveillait en sursaut: la porte venait de
s'ouvrir, entranant avec elle le poids de ses verrous et de ses barres.
Je me dressai sur mon lit, et j'entendais distinctement le bruit de mon
revolver qui venait de tomber. J'avais ferm instinctivement les yeux,
il me fallait bien les rouvrir.

Un homme en bras de chemise se tenait debout au pied de mon lit. Une
lanterne sourde, qu'il braquait sur moi, l'clairait mal; mais l'homme
avait pourtant referm la porte. Je remarquai qu'il tait pieds nus. Il
y eut un moment de silence horrible.

L'homme levait lentement sa lanterne  la hauteur de son visage; je
reconnaissais le portier de l'htel. Il avait t sa tunique  boutons
de mtal et se tenait l, vtu seulement d'un pantalon et d'un gilet.

--Que voulez-vous? que faites-vous ici?

L'homme souriait de toutes ses dents, sa large bouche aux lvres rouges
s'ouvrait jusqu'aux oreilles, et, d'une voix rauque:

--_No fate rumore_ (ne faites pas de bruit), vous m'avez donn cinq
francs, je suis venu.

Cinq francs... Il tait venu!... Je ne comprenais pas.

L'homme souriait toujours; ses yeux tincelaient dans l'ombre,
phosphorescents et bleus comme une flamme d'alcool. Je le voyais
frissonner de la nuque aux talons d'un imperceptible tremblement qui me
gagnait  mon tour. Si je n'tais pas une libre de prjugs, je
pourrais dire que je donnai dix autres francs et que je congdiai cet
homme, car j'avais enfin compris sa mprise et son dsir. Mais nous
tions l, seuls tous les deux dans la nuit, moi, femme de vingt-huit
ans, lui, garon de vingt-cinq; je voyais la nudit de son cou robuste;
sa chemise entr'ouverte billait sur une poitrine velue et je ne voyais
plus que cette poitrine; mes yeux se souvenaient de ses poings noueux et
du sourire  dents blanches, aigu et goulu; j'teignais la bougie, que
j'avais instinctivement rallume dans mon trouble, et le garon
teignait sa lanterne. Deux bras nerveux m'treignaient  la taille, un
genou frlait le mien, le poids d'un corps faisait craquer le lit... et
ce fut une de ces treintes...

--D'Italie.

--Et tout cela pour la somme de cinq francs. Ah! c'est un pays unique
pour les femmes qui voyagent seules, et, pourtant, comtesse, vous
n'aviez pas major le pourboire...

Il y eut un silence.

--Et vous tes partie le lendemain?

--Sans doute.

--Ce pauvre Autrichien! Vous n'avez pas eu la tentation de passer 
Dezenano une autre nuit?

La comtesse Azimoff regardait de haut son interlocuteur; elle avait un
imperceptible haussement d'paules, tirait une cigarette d'Orient de son
tui d'or incrust d'opales et, avec une souveraine nonchalance:

--Faire renatre une occasion n'est plus une surprise des sens, mais du
libertinage. Une fantaisie n'est pas une habitude.




III

PUDEURS ANGLAISES


--Nous avons beau tre en France et pis  Monte-Carlo, la plaisanterie a
des bornes. Pour moi, l'histoire de la comtesse Azimoff est tout  fait
shocking, shocking. La comtesse a beau tre nihiliste et libre de tout
prjug, elle est ne. Vous me voyez au regret que ma soeur Bellah ait
assist  cet entretien.

Et lady Forkett, la maigreur de sa poitrine encore accentue par le
haussement d'paules qui la creusait, exagrait  plaisir la noblesse de
son port de tte et l'indniable aristocratie de son profil.

Les dneurs venaient de quitter la salle; la comtesse Azimoff avait
dclar qu'elle ne voulait pas manquer le deuxime acte de la
_Damnation_. Elle s'tait leve, onduleuse et souple, dans les
scintillements noirs de sa robe de jais, et Lviston, le Brsilien,
l'attach d'ambassade sudois, presque tous les hommes l'avaient suivie:
son sillage avait entran les mles. Le baron et la baronne Rodestern
et Ramirs, le jeune Argentin un peu Espagnol, taient demeurs dans la
galerie auprs de la richissime Anglaise. Miss Bellah, la soeur, tait
remonte dans sa chambre chercher un ventail, avait-elle dit.

L'histoire narre par la comtesse Azimoff tait plutt raide en effet;
l'irruption, en pleine nuit, dans sa chambre  coucher, d'un portier
d'htel, sous prtexte qu'elle lui avait donn cinq lire de pourboire,
dpassait toutes les hypothses. Mme en Italie, ces choses-l
n'arrivaient qu'aux femmes qui le voulaient bien. Cet homme n'avait os
l'aventure que parce qu'il s'tait senti autoris. La comtesse avait d
regarder ce faquin d'une faon telle que...--cette Moscovite avait des
prunelles si singulirement insistantes--et puis, on ne donne pas cinq
francs pour monter des bagages. Elle, lady Forkett, voyageait tous les
ans en Italie avec sa soeur, et jamais elles n'avaient souponn l'ombre
d'une pareille aventure. Les deux hommes changeaient un bref regard...
Lady Forkett n'avait pas le physique de la comtesse Azimoff. Et puis
qu'est-ce que c'tait que ce systme de verrous et de barres de fer qui
ne fermaient pas? Cette Russe y avait mis de la complaisance, et puis,
quand cet homme tait entr chez elle, pourquoi n'avait elle pas cri,
appel  l'aide? Sa version ne tenait pas debout. Ce n'est pas par
terreur qu'elle avait cd  cette brute. Au fond, elle avait dsir
cette prsence, et cette bte sauvage ne s'tait risque auprs d'elle
que pralablement apprivoise.

Les deux hommes coutaient l'Anglaise ructer l'acrimonie de sa bile; on
aurait dit qu'elle dchargeait une ancienne rancune. Sa vertueuse
indignation avait comme un arrire-got de fiel. Lady Forkett passait
pour avoir, tant dans son domaine de Balgirood, en cosse, que dans sa
maison monte  Londres, la premire livre des trois Royaumes. Les
valets de pied et les cochers de lady Forkett taient clbres dans
toute l'Angleterre; son personnel tait recrut avec un soin tout
particulier parmi l'humanit la plus muscle et la plus saine de la
campagne et des faubourgs. C'tait l une des vanits les plus affiches
de la millionnaire. La malignit publique attribuait  cette slection
de l'antichambre et de l'curie des motifs d'un ordre secret, et
pourtant jamais un scandale n'avait atteint la rputation de lady
Forkett. Sa morgue puritaine planait au-dessus de tout soupon, mais la
mdisance n'en trouvait pas moins son compte dans le physique si
prcieusement choisi de son personnel et, quoique trangers, Rodestern
et Ramirs taient suffisamment au courant des choses d'outre-Manche et
d'ailleurs pour apprcier, comme elles le mritaient, les justes
pruderies de l'Anglaise.

Lady Forkett ne lchait pas sa proie:

--C'tait comme la version que la comtesse donnait de son dpart, le
lendemain mme, de cette auberge! Cela ne se soutenait pas. Comment elle
se donnait, en pleine nuit,  un inconnu, pis,  un subalterne, dans la
chambre dlabre de cet htel sinistre; elle ne s'tait pas gne pour
leur laisser entendre que la nuit avait t... chaude... Ses yeux noys,
son sourire en parlant l'accablaient; et aprs cette nuit-l, elle
serait partie, elle qui tait venue dans ce pays pour deux jours, cela
ne tenait pas debout. Aucune femme dans son cas ne serait partie,
c'tait une psychologie de haute fantaisie qu'elle leur avait servie
et...

--Aucune femme! oh! milady! interrompait le baron de Rodestern, enchant
de prendre tant de pudeurs en faute.

--Aucune femme, je veux dire une femme du caractre de la comtesse, une
libre de prjugs esclave de sa sensualit.

Le petit Ramirs croyait devoir prendre la dfense de l'absente:

--Pardon, milady, pourquoi la comtesse aurait-elle menti? Si elle manque
de retenue, certes elle ne manque pas de franchise; rien ne la forait 
nous conter cette quipe. Une seconde nuit passe ne l'aurait pas plus
compromise  nos yeux et, si elle nous a dit avoir quitt le lac de
Garde le lendemain, c'est qu'elle est effectivement partie ce jour-l.

--Si vous le voulez, faisait l'Anglaise impatiente, et puis, aprs
tout, qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci? La comtesse Azimoff l'a
peut-tre rv, invent!

--Pourquoi invent?

--Une vantardise de plus.

--Vous dites?

--Elle est de la race de ces femmes qui se vantent de ces choses. C'est
une dsquilibre, une hystrique. Une aventure avec un portier d'htel,
pourquoi pas avec le concierge de la maison qu'elle habite  Paris!...
Il y a des prcdents dans cet ordre de folies...

Et aprs une pause:

--La comtesse Azimoff, voulez-vous que je vous dise ce qu'elle est.
C'est un cas du docteur Lombroso.

Les deux hommes avaient un discret clignement d'yeux. Ramirs touffait
un lger accs de toux et d'une voix insidieuse:

--Je voudrais me ranger  votre avis, milady; malheureusement,
l'aventure de la comtesse Azimoff est un fait, l'auberge existe. Elle
est mme connue, l'auberge.

L'Anglaise bondissait sur son fauteuil:

--Vous dites?...

--Qu'il y a eu un prcdent du mme genre  Dezenano.

--Dans la mme auberge?

--Je le suppose, car je ne peux croire que tous les portiers d'htels du
pays aient cette ardeur et cette audace dans l'irruption nocturne. Il
est plus plausible d'attribuer au mme personnage l'aventure de la
comtesse et celle de mon amie Sergine.

--Comment, une autre femme et une femme que vous connaissez a t
victime d'une tentative de ce genre dans une auberge de Dezenano?

--Victime, voil un bien gros mot, milady, car notez qu'aucune des
belles visites ne s'est plainte, pas plus mon amie que la comtesse.

--Quelle abomination! mais c'tait un satyre que cet homme!

--Le Bois de Boulogne n'en a pas le monopole, pourquoi n'y en aurait-il
pas sur les lacs italiens?

--Vous me suffoquez!

--Je vous dirais mme que mon amie, elle, n'est pas partie le lendemain.
Elle est reste la nuit suivante.

--Mais c'tait une fille, alors, que votre amie!

--Je ne vous ai jamais dit, milady, que Sergine ft une femme du monde.
C'est une fort belle fille, en effet, et qui met une complaisance
charmante  faire le bonheur de ses contemporains. Oui, Sergine est
ainsi. Elle verse gnreusement  tous ceux qui l'entourent la capiteuse
ivresse d'une relle beaut. Sergine est Basque et, comme vous le savez,
milady, les provinces basques ont le sang chaud. Ne  Hendaye, elle est
alle toute jeune  Bordeaux et maintenant Paris la possde, Paris, la
Riviera, les villes d'eaux et mme l'Italie l't. Sergine ne se croit
pas le droit de priver l'Europe de la clart de ses yeux bleus et du
piment de son sourire, elle en gratifie mme au besoin les deux
Amriques, elle est ne courtisane, ses yeux consentent mme quand sa
bouche dit non. Le hasard intelligent pour elle a voulu que ses
quotidiennes faiblesses lui rapportent bon an mal an prs de
quatre-vingt mille livres, les vraies vocations russissent toujours. Je
vous ai fait le portrait de Sergine...

--Et c'est  cette crature qu'est arrive...

--... Une chose qu'elle a trouve trs simple. Cet t, ou plutt cet
automne, Sergine a t appele  Vienne et a gagn l'Autriche par
Venise, elle est descendue sur Milan par le Saint-Gothard et a eu la
curiosit des lacs. Oh! en passant. Aprs Cme et Lecco, le lac de Garde
tait tout indiqu; les Compagnies, qu'elles soient Cook ou Lubin, vous
tracent toujours le mme itinraire. Sergine quittait donc Lecco un
matin pour s'arrter  Bergame de midi  huit heures, et dbarquait 
Dezenano  minuit. Dezenano est la seule station du lac de Garde.
Sergine ne m'a pas dit le nom de l'auberge o elle tait descendue, mais
c'tait une vieille _osteria_ italienne, d'un dnuement et d'un abandon
absolus, aggravs par le voisinage du lac, et dont les hautes salles
votes l'impressionnrent. Sergine se crut descendue dans un couvent,
mais les allures du portier de l'htel n'avaient rien de monastique.
Sergine voyage avec une femme de chambre. Dans le silence de l'htel
endormi, ce fut le portier de l'htel qui conduisit les deux voyageuses
 leurs gtes. Sergine eut tout de suite l'intuition d'une aventure
flottant dans l'air. Les yeux de l'homme la brlaient. En lui remettant
son sac de voyage, il avait trouv le moyen de lui frler les mains et,
quand il lui montra le systme des verrous et des serrures qui tait
trs compliqu, les doigts de l'Italien s'attardrent encore plus qu'il
n'aurait fallu dans les siens; mais tous ces travaux d'approche
n'pouvantrent pas Sergine. Sergine a l'habitude de l'aventure et le
got inn de l'amour. Mon amie est merveilleusement blonde, une blonde
savoureuse  chair de fruit, frotte de rose aux bons endroits, et ses
grands yeux humides sont remplis de promesses. C'est en plus opulent le
genre de beaut de la comtesse Azimoff. Il faut croire que cet Italien
basan est un friand des cheveux de mtal clair et des peaux lumineuses;
aussi, ma belle amie ne fut-elle pas trop tonne de voir surgir ledit
portier au milieu de sa chambre dans le silence et l'isolement de la
nuit. Sergine est faite  ce genre de visites et je n'oserai pas vous
affirmer qu'elle et vraiment ferm la porte. Elle m'avoua pourtant que
sa surprise fut, cette nuit-l, releve d'un piment de terreur et que
l'imprvue apparition de l'homme au milieu des tnbres, pieds nus et la
main arme d'une lanterne sourde, emplit toute sa chair d'un frisson
sinistre et dlicieux.

Lady Forkett tait haletante; ses yeux de faence arrondis de terreur ou
d'extase buvaient les paroles du jeune Ramirs: Une sadique, une
malade, une impudique crature!

--Tout ce que je sais, c'est que cet Italien ne dut pas s'ennuyer, et
Sergine non plus ne s'ennuya pas. Elle devait partir le lendemain  cinq
heures, pour dner et coucher  Vrone, elle s'attarda toute la journe
sur le lac et ne partit que le surlendemain matin.

--Et cette seconde nuit? interrogeait l'Anglaise avec un tremblement
dans la voix.

--Et cette seconde nuit, Sergine ne ferma pas sa porte, et mal ou bien
lui en prit: cela dpend de la faon de juger les gens.

--Quoi, ce portier lui vola ses bijoux!

--Non, les portiers d'htels de Dezenano sont encore assez honntes, il
n'y vient pas assez d'trangers, mais il faut vous dire que dans la
journe,  l'embarcadre et au dbarcadre du bateau qui fait le service
du lac, Sergine, au milieu de tous les omnibus groups sur le quai dans
l'attente des voyageurs, avait remarqu un autre portier.

--Encore un!

--Elle et pu en remarquer plusieurs, mais celui-l tait, parat-il, de
ceux qui s'imposent  l'attention d'un artiste et mme d'une femme.
Aussi blond que celui de l'auberge tait brun, lanc, tandis que
l'autre trapu, mais tout aussi muscl, avec des yeux en amande d'un bleu
de lac et la plus jolie tte du monde; c'tait le type du parfait
officier autrichien. Le Prater,  Vienne, voit dfiler journellement des
centaines d'hommes de cette allure et de ce poil, mais  Dezenano cette
rencontre n'en tait pas moins une raret.

Sergine n'et pas t la femme qu'elle est, si elle n'et regard un
peu longuement ce nouveau portier d'htel, et croyez que dans son for
intrieur elle et srement le regret de n'tre pas descendue  son
auberge. Tout ce personnel d'htellerie se connat et grouille  tu et 
toi, surtout dans ces petits pays. L'homme, examin longuement par
l'trangre, s'aperut-il de l'attention dont il tait l'objet et en
fit-il part  son camarade?

Toujours est-il que vers minuit et demi, les omnibus d'htels revenus
du dernier train, Sergine entend s'ouvrir doucement la porte de sa
chambre. Un pas feutr se glisse vers son lit... et c'est l'treinte...

--Passez, monsieur, n'insistez pas.

--Sergine reconnut l'treinte de la veille, treinte qui finit par se
dnouer: toute chose a un terme ici-bas. Un dernier baiser clt les
lvres de la dame, le visiteur saute  bas du lit, et comme elle-mme
Sergine s'tonne de ce dpart un peu brusqu, l'Italien (ils sont si
intuitifs dans ce pays) lui chuchote  l'oreille: L'autre va venir, il
attend l!

L'trange divination des femmes! Sergine comprit tout de suite qu'il
s'agissait du portier  profil autrichien, et quand la silhouette dans
l'aprs-midi remarque se glissa avec des prcautions infinies,  la
lueur sourde de la lanterne, vers son lit, Sergine n'eut pas le courage
d'intimer  l'intrus l'ordre de se retirer, et Sergine se rsigna,
pareille  ses soeurs les courtisanes antiques, redevenue, dans cette
chambre d'auberge italienne, une de ces petites captives troyennes dont
le pote a dit:

    Aussi leur chair indiffrente,
    Lasse de fatigue et d'amour,
    A chaque amant plus transparente,
    Se fne et plit chaque jour.

Mais elle partait le lendemain  la premire heure, car il n'y avait
pas de raison pour qu'elle ne ret, la nuit suivante, les hommages de
tous les autres portiers d'htels.

Il y eut un silence.

--Et le nom de cette auberge? interrompit la voix rauque de lady
Forkett, le nom de cette auberge, que je n'y descende pas; l'Auberge
des Fleurs, a dit, je crois, la comtesse?

--Oh! soyez sre, milady, que la comtesse Azimoff a donn un faux nom,
et puis le saurions-nous, ce nom, il y a tout lieu de croire que,
l'anne prochaine, ce ne sera plus le mme personnel.




CHOSES DE LA-BAS




I

UN SOIR AUX ZATTER


Lord Saringham nous traitait, ce soir-l, aux Zatter, la trattoria
italienne dont la terrasse enguirlande de pampres commande l'immense
trave d'eau de la Zudecca. Une treille en pergola y laisse pendre
au-dessus des dneurs la transparence ambre des muscats en grappes,
l'ombre mobile des feuilles s'y dcoupe en dentelle sur la blancheur un
peu grise des nappes et, si la vaisselle y est en vrit commune et
l'argenterie un peu douteuse, le _chianti_ et le _vesuvio_ dans les
fiasques de verre fum, panses et cercles de jonc, comme l'asti dans
les _botteglia_ de Murano y donnent aux repas une saveur bien italienne.
Les Zatter ont une rputation tablie pour les rougets  la
Livournaise, les ctelettes aux truffes blanches et les scampi  la
gnoise... Enfin, la mode tait d'y dner cet t-l.

Les couchers du soleil sur la Zudecca sont admirables et un peu moins
divulgus que ceux du Lido, crpuscules aujourd'hui classiques et
classs dans tous les guides de l'Italie du Nord, et que le service
organis des bateaux a vraiment mis trop  la porte de tous. C'est trs
bien de s'embarquer  la Piazetta ou  San-Zacarria pour aller manger
des hutres et regarder la vraie mer au Lido et revenir de l coucher 
Venise, mais aller en bonne compagnie goter la soupe aux moules de
Boracchio, aux Zatter, est chose plus rare. D'abord, on a chance de n'y
rencontrer personne et, si l'on y trouve quelques compagnons, on a la
volupt entre toutes prcieuse de se reconnatre entre pairs,
c'est--dire entre gens du mme monde, de mme rang et de mme culture
intellectuelle, entre intoxiqus du mme esthtisme, celui des snobs de
demain; bref, entre dlicats atteints des mmes dgots et du mme
ddain de la foule, passagers du dernier bateau et amoureux de l'ultime
gondole. Lord Saringham traitait donc, ce soir-l, aux Zatter trois ou
quatre femmes de la colonie, deux attachs d'ambassade de Vienne, un
peintre russe, un autre amricain, un banquier de Hambourg et quelques
Vnitiens.

Lord Saringham donnait ce dner en l'honneur de la comtesse de
Croix-Vimeuse, qui l'avait reu tout l't. Lord Saringham liquidait en
mme temps quelques autres politesses, car, bien que cinq fois
millionnaire, lord Saringham ne passe pas prcisment pour tresser avec
des saucisses les chanes de ses chiens.

Il y avait donc l la comtesse de Croix-Vimeuse, une fervente de la
ville des doges, qui, dj depuis trois ans, a palais sur le
Grand-Canal; la comtesse Azimoff, une des Russes les plus capiteuses de
la colonie, et son amie la baronne Stourline, deux fidles de Venise et
de Danielli; Stermacheff et Harisson, dont les gondoles, encombres de
chevalets et de botes de couleur, stationnent, tout l't, au coin des
rios dserts, et quelques autres oiseaux de passage; parmi les
autochtones, le comte Framani, dont le palais, converti aujourd'hui en
htel, a vu natre et mourir quelques doges; Mandello, clbre par
l'amiral du mme nom, qui, plus que don Juan d'Autriche, remporta la
victoire de Lpante; Zeno Cantho, le meilleur peintre de Venise,
hritier de la palette et des pinceaux du Canaletto, et dont les
Salute de marbre argent! dans des brumes gris perle, tels de grands
nnuphars de moire sur des eaux de nacre, se vendent au poids de l'or
dans toute l'Amrique, et Beppo Sforsina, le pote.

Sforsina au dessert, devant la ferie de la Zudecca embrase par le
crpuscule et de ses maisons roses et vertes apparues, comme autant de
feux de Bengale, entre les hautes vergues des charbonniers anglais et
les chemines des steamers, devait nous dire le fameux sonnet de sa
_Venise en or_:

    La splendeur d'un pass de gloire et d'aventures
    Surgit avec la nuit des canaux et du port.
    Un horizon de flamme embrase des mtures!
    Des campaniles d'ambre allument un ciel mort.

C'est vous dire que la fte devait tre complte, le choix des invits
le promettait. On n'attendait plus, pour se mettre  table, que
l'arrive de la marquise Amaforti, Polonaise millionnaire, pouse par
un marquis romain et, depuis son veuvage, fixe  Venise. J'avais
beaucoup entendu parler de la marquise. Son luxe et son originalit
proccupaient normment la socit de l-bas. Je n'avais jamais eu la
chance de la rencontrer. La marquise passait ses ts sur le lac Majeur
et ne rentrait que trs tard dans sa villa de la Brenta.

--Oui, elle a eu cette fantaisie, dclarait Harisson, et je l'en
approuve, de fuir la pestilence de ces eaux fivreuses et de
l'touffement de ces petites rues troites encombres de Forestieri,
pour la mlancolie souriante et les grands horizons de cette admirable
rivire que l'on ne connat pas. La Brenta! Je parie que vous n'y avez
jamais t. Elle longe, du ct du nord, toute l'enceinte fortifie de
Padoue... Padoue, dont elle baignait autrefois le quartier des palais,
et vient en serpentant,  travers dix lieues de plaines verdoyantes, se
jeter dans la grande lagune  quelques kilomtres d'ici, derrire cette
Zudecca. Ah! les rives de la Brenta et leurs longues files de peupliers,
le reflet tremblant de leurs hautes quenouilles dans une eau lente et
bleue. Nulle part, dans la Vntie, les ciels n'ont plus de transparence
et plus de douceur. Le dix-huitime sicle, qui fut le sicle des
nuances, ne s'y est pas tromp. Sous Casanova, toute la noblesse de la
Rpublique migra sur ses rives heureuses; la Brenta se peupla de
villas. Les marquis en habits changeants et les belles dames masques de
Longhi en avaient assez des nuits de pharaon dans la fivre et le bruit
des maisons de jeu, assez des musiques et des illuminations des ftes
costumes sur le Grand Canal. Venise aspirait aux joies de la nature et
au calme des champs; un besoin d'idylles et d'glogues faisait
abandonner aux belles dames, prises de philosophie et de lecture
franaise, les vieux palais des aeux. Venise eut des Trianons comme
elle eut un Versailles, cet immense et fastueux chteau de Stra, aux
salles dcores par Tiepolo que Napolon Ier acheta pour le prince
Eugne. Tout le pays a gard le souvenir des Beauharnais. Toutes ces
villas  colonnades et  portiques, bties sur le modle de Brimborion
et de Bagatelle, et toutes inspires du grand Trianon, ont un air bien
plus Empire que Louis XVI. Pourquoi? C'est qu'une prsence auguste les a
animes, et le passage de la famille impriale dans cette partie de la
Vntie et le court sjour d'un simulacre de cour dans les vastes
btiments de Stra ont suffi pour marquer l'empreinte et dater  jamais
le pays.

--Nous avons lu tout cela dans Frdric Masson, interrompait Mme de
Croix-Vimeuse et, coupant la parole  Harisson: Bref, la marquise
Amaforti a achet une des plus belles villas de la Brenta, il y a
surtout des communs admirables. Aprs celles de Stra, la _Palomba_
possde les plus belles curies du pays. Les stalles des chevaux y sont
en marbre blanc, c'est tout vous dire, mais dame! c'est  une heure de
Venise et d'une tristesse que je supporterais, moi, pniblement, mais la
marquise sait peupler la solitude de son parc.

--Ah! comtesse, comtesse! faisait le peintre Zeno en la menaant du
doigt.

A quoi la Franaise:

--Mais je n'invente rien, mon cher Zeno, il est de notorit publique
que la marquise sait animer les ombrages de ses jardins, mais chut! la
voici!

Toute l'assistance s'tait leve et porte au bord de la terrasse,
contre les balustrades. Une gondole de matre cinglait  toutes rames
dans la direction des Zatter, elle tait  deux rameurs: gondole de
luxe d'un noir d'bne, dont les cavalis et les cuivres cisels
brillaient jaunes comme de l'or. Une femme en longue robe de drap blanc,
un manteau de drap rouge jet sur les paules, se tenait nonchalamment
renverse sur les coussins de l'arrire; une lourde retombe de drap
noir flottait dans le sillage laiss par la gondole, tel un long
catafalque qui et tremp dans l'eau. L'avant de la gondole tait fleuri
de roses.

--Cloptre, hasardai-je dans un chuchotement.

--Vous ne croyez pas si bien dire, me glissait Nerbatcheff, regardez les
esclaves du bord.

Vtus de blanc comme la dame, les deux gondoliers-rameurs offraient,
chacun dans son genre, le plus pur type vnitien. Sveltes et dcoupls
tous les deux, ils avaient, dans l'enrythmie de leurs mouvements et la
souplesse de leurs longs torses penchs sur la rame, la grce un peu
fline en mme temps que fire des bateliers du Carpaccio; ils en
avaient aussi la silhouette. Tous deux basans, dors et mordus par le
hle, avaient le profil hardi et un peu brusque qu'on prte aux
aventuriers; mais tandis que l'un tait d'un roux ardent, l'autre avait
le front comme mang par d'paisses boucles de cheveux noirs. Tous deux,
d'ailleurs, ramaient nu-tte comme des gondoliers de grande maison.

--Hein! deux beaux animaux, me faisait remarquer Harisson, la marquise a
la main heureuse. Ah! la dame s'y connat. Elle n'est pas Slave pour
rien.

--Oui, ajoutait Nerbatcheff, la marquise Amaforti a toujours  son
service les plus beaux gondoliers de Venise. O les dniche-t-elle?
Mystre, mais en sortant de chez elle, ils trouvent toujours un facile
placement; peintres amricains en qute de modles et patrons de grands
htels, tous guettent les gondoliers remercis de la villa Palomba.
D'ailleurs, ces braves gens sont prvenus, la marquise ne les garde
jamais plus d'une saison.

--Ah! faisais-je intress.

Mais le ton de ma voix m'avait trahi.

--Oh! pas du tout ce que vous croyez, intervenait Zeno Cantho, c'est
chez elle pur esthtisme. Les deux hommes que vous voyez sont la
figuration d'une mise en scne arrte dans un dcor admirable, dont la
marquise comprend merveilleusement l'harmonie. Elle se meut en beaut,
et ces deux gondoliers font partie d'un cadre imagin et voulu. Oui, des
comparses, et rien de plus. Des hommes de joie! Ah! non! la marquise est
autrement complique!

Mais sa gondole abordait. Lord Saringham s'tait prcipit au-devant de
son invite; la marquise avait ramass en trois brasses les roses
parses devant elle et faisait, les mains charges de fleurs, une
sensationnelle entre parmi nous. Elle les distribuait maintenant avec
de jolis mots et de plus jolies intonations de voix  toutes les femmes
et  tous les hommes prsents: il y avait du gazouillement d'oiseau dans
la diction de la marquise; de l'oiseau, elle avait aussi la mobilit
inquite et le perptuel sautillement. Lord Saringham me prsentait, la
marquise attachait sur moi deux yeux ronds d'un clat presque
insoutenable. Elle avait le profil busqu, les lvres minces, le buste
plein et les attaches d'une finesse extrme; sa peau, trs blanche,
n'tait pas celle de ses cheveux trs noirs. Il y avait comme un
dsaccord entre tous ses traits et tous ses mouvements. Bref, cette
Polonaise me dplut. Il y avait quelque chose en elle d'armnien et
d'asiatique; mais sa voix tait un dlice. On ne pouvait se lasser de
l'entendre parler.

--Oui, je n'ai pu rsister  ce soleil couchant, j'ai fait le tour de
San-Giorgio. D'o mon retard. Vous m'excusez!

Et avec des gestes vifs elle mettait nues hors de ses gants deux petites
mains ornes de bagues. Lord Saringham l'avait mise  sa droite,  ct
de lui.

--Quelle ide lumineuse de nous faire dner ici! disait-elle. La vue de
ces mtures et de ces btiments de commerce est admirable, et toute
cette fume sur la ville, quel Whistler!

La gondole tait toujours l,  ras de quai, attendant les ordres. La
Polonaise s'avisait de sa prsence. Elle interpellait les gondoliers:

--Eh bien! Guillermo, et vous, Giovanni, que faites-vous l?
Qu'attendez-vous? Retournez  la maison, je rentrerai seule.

Et, avec un sourire  nos regards stupfaits:

--Oui, je rentre toujours seule avec une gondole de louage prise au
dernier moment. Ces deux-l sont mes gondoliers de jour. Allez! partez!

Les deux hommes s'inclinaient et reprenaient leurs rames; la gondole et
sa longue retombe de drap noir s'loignaient dans le crpuscule.

    La ville flotte au loin, immense gemme close
    Au ras des flots nacrs d'un soir d'apothose!
    Venise, perle blonde,  fabuleux dcor!

Sforsina venait de dclamer son sonnet de Venise. Des applaudissements
et des bravos couvraient le dernier vers; une vingtaine de bouteilles
d'Asti jonchaient les dalles de la terrasse, dont plusieurs brises par
la gaiet nerve des dneurs. Les femmes avaient les prunelles
brillantes et les joues fardes d'une fivre de plaisir; les hommes
affichaient, eux, des propos hardis et des gestes libres. Lord
Saringham, qui, en sa qualit de Saxon, supportait mieux l'ivresse,
donnait le signal du dpart.

--Vous savez qu'il est plus de onze heures, disait-il en consultant sa
montre. Nous ne trouverons plus de gondoles. Il est temps de songer au
retour.

--Des gondoles! ricanait Cantho, mais il y en a au _traghetto_ (station
de gondoliers et de passeurs), derrire les Gsuati. Nous n'avons qu'
suivre le canal qui longe l'glise.

--Suivons donc Cantho, c'est un vieux Vnitien.

Et les hommes acclamaient le peintre. Les femmes avaient mis leurs
manteaux.

--Et quel clair de lune! chuchotait la comtesse Azimoff. Vous l'avez
command exprs, mylord.

L'Anglais rglait l'addition. La petite troupe se mettait en marche.
Tous taient appareills par couples, au hasard des sympathies; la
marquise avait pris le bras de Cantho.

--Voyons, laissez-moi vous reconduire, clinait la voix du peintre. Vous
n'allez pas rentrer seule  la Palomba, ce serait une folie!

--Allons donc! Pourquoi pas? Je rentre ainsi tous les soirs. C'est mon
plaisir de glisser dans l'absolue solitude de la nuit avec un inconnu,
dont j'ignore jusqu'au visage.

--Voluptueuse!

Et le Vnitien hasardait le mot du ton avec lequel il et dit:
_Coquine_. Les yeux ronds de la Polonaise tincelaient dans la nuit. Le
peintre, un peu gris, devenait insolent.

--Guillermo et Giovanni ont donc cess de plaire?

--Vous tes fou, Cantho! Vous savez bien que mes gondoliers sont des
animaux de luxe au mme titre que mes sloughis et mes chevaux hongrois.
Je me caresse les yeux  leur physique, videmment voulu, comme  des
toiles de matre; leur silhouette entre dans la dcoration et achve la
ligne de ma gondole. Rien de plus.

--Et le gondolier du soir, l'anonyme pris au hasard des traghetti,
qu'est-il pour vous, marquise?

--Ah! celui-l, c'est le frisson de la petite mort, le dlice de
l'angoisse, la volupt de la peur, la transe enivrante de tout pouvoir
craindre.

--Et de tout esprer! ricanait le peintre.

La Polonaise ne relevait pas l'impertinence.

--Car, sachez-le, Cantho,  peine entre dans la gondole que je vais
prendre tout  l'heure, je vais commencer  trembler, et ce tremblement
ne me quittera qu'arrive chez moi. C'est les dents serres d'effroi et
les paules transies que je vais remonter pendant plus d'une heure les
eaux dsertes de la Branta, sous ce splendide clair de lune, car j'y
vais tre  la discrtion absolue de cet homme. Il pourra tout oser,
tout tenter. Qui entendrait mes cris sur ses rives inhabites? Presque
toutes les villas y sont  l'abandon. Vais-je assez me sentir dfaillir!
Mais c'est l la saveur de la chose, cette conscience et cette
apprhension du danger. Et notez que je vais lui laisser voir mes
diamants.

--Ah! vous mritiez de vivre  Rome, sous le rgne de Claude, soulignait
le Vnitien.

La marquise Amaforti avait un soupir.

--Mais tous les gondoliers de Venise sont honntes. Il ne m'est jamais
rien arriv!




II

LE DANGER DES GONDOLES


--Venise ondoyante, Venise magnifique, Venise en or..., un conte
fabuleux d'amour et de sang, de vin rose et de fleuve enchant, qui
entrane au fond de ses eaux une succession de sicles lgendaires...!

Et Cantho, la barbe en ventail, les paupires plisses, toute la face
hilare, parodiait avec un grand geste l'emphase et l'enthousiasme du
pote Sforsina. Nous tions tous deux attabls devant trois douzaines de
Natives. Je venais de retrouver ce bon peintre de Venise sur le
boulevard, je l'avais laiss en novembre sur la place Saint-Marc et le
croyais cet hiver-l au Caire. Le hasard venait de le mettre devant moi,
 l'angle de la Chausse-d'Antin, et d'autorit je l'avais emmen chez
Paillard. Le peintre avait eu beau se dfendre, attendu qu'il tait,
parat-il,  Montmartre; un johannisberg et un roederer demi-sec avaient
eu raison de ses derniers scrupules et, moustills tous deux par la
lumire et la prsence des jolies femmes dont le restaurant tait
rempli, nous remuions des souvenirs de Venise et quels flambloiements de
souvenirs!

Il y perait un peu de jalousie contre Sforsina. Ma passionne
comprhension de Venise, je la devais autant  la peinture du peintre
qu'au lyrisme parl du pote; tous deux m'avaient initi  la ville et
Cantho ne l'ignorait pas. C'est cette conscience de n'avoir pas t mon
seul guide et ducateur qui l'animait contre l'absent. Il renversait sa
large face camuse en arrire et continuait des phrases retentissantes:

--Galre d'or, aux rames d'ivoire, parmi les flammes et les oriflammes
le _Bucentaure_ s'avance dans la nacre incendie du couchant. Comme un
tapis d'Orient tendu aux vents de mer, le revtement ros du Palais des
Doges s'tale au ras de ses piliers trapus, et sur les quais grouillants
de peuple chaque Vnitienne reflte dans ses yeux le bleu fervent de
l'Adriatique... Hein! est-ce assez cela?

Et, tout  coup familier, le bon pitre me tapait sur le ventre. J'tais
gn, nous avions tous les yeux du restaurant sur nous.

Le compre poursuivait:

--Et vos vers, votre posie  la petite dentellire de chez Jsurum, car
vous tes pote  vos heures, vous aussi, vous savez qu'ils ont fait le
tour de la ville? Un petit journal les a mme imprims. Ah! ils taient
en mauvais italien et pas trs forts comme syntaxe, mais d'un si joli
sentiment, je m'en souviens.

Moi aussi je me souvenais et j'voquais un visage troit et long de
petite fille, deux larges prunelles de clarts sous un front de lumire,
un front rond  cinq pointes comme ceux des femmes du Tintoret et la
gracilit d'une nuque dlicate, une nuque jaillie, comme une tige, hors
des plis d'un pauvre petit chle noir.

--Vous lui avez port bonheur, s'esclaffait Cantho, Harisson l'a prise
comme modle et l'a emmene  New-York.

--Harisson, le peintre amricain? mais elle posait dj chez lui de mon
temps.

--Mais z'elle n'tait pas za matresse.

--Tandis que maintenant...

--Vous l'avez lance, que voulez-vous! Vos vers lui ont fait un souczs.

Des noms en avaient amen d'autres, ma curiosit fouillait maintenant
les deux mois dj lointains de mon automne  Venise, je questionnais
fivreusement Cantho. Qu'taient devenus Nerbatcheff, et la comtesse
Azimoff, et la baronne Stourline? La comtesse de Croix-Vimeuse
recevait-elle toujours dans son palais du Grand-Canal, et Mandello et
Irimani et tant d'autres, lord Saringham et le beau Sforsina?

Cantho rpondait  toutes mes questions. La comtesse Azimoff et la
baronne Stourline taient descendues sur Florence, Sforsina les avait
suivies, un flirt s'tait tabli entre le pote et la Moscovite, mais
Mme Sforsina y avait mis le hol. Elle avait couru dare-dare aprs le
couple et avait ramen le fugitif; il entretenait maintenant une
intrigue avec une danseuse de Padoue, on l'affirmait, du moins; les deux
Russes, elles, passaient leur hiver  Palerme. Nerbatcheff tait
install chez la comtesse de Croix-Vimeuse, il dcorait une des salles
de son palais, mais la dcoration n'avanait gure, le jour est si
mauvais pour peindre en hiver, et Cantho avait des sourires rticents.
Lord Saringham s'tait intress  Irimani, il l'avait emmen sur son
yacht au Caire. Si Irimani ne faisait pas l le beau mariage et ne
cueillait pas la grosse dot avec un tel parrainage (il y a l-bas tant
de dollars chous pour la saison), c'est que saint Marc ne protgeait
plus Venise. Quant  Mandello, il s'occupait de vente de bibelots et
brocantait des collections. On le disait commissionn par une Compagnie
anglaise, les temps sont durs pour les descendants des doges, et la
goguenardise de Cantho se mouillait de tristesse en parlant des choses
de l-bas.

--Et la marquise Amaforti? Cette brune aux yeux si noirs?

--Et qui avait de zi beaux gondoliers, Guillermo et Giovanni! la
marquouise Amaforti!

Et tout le visage de Cantho prenait une expression comique, tiraill
entre le fou rire et un visible effort vers l'apitoiement.

--La marquouise Amaforti, la pvre, vous ne la reverrez plus. Elle a
quitt Venize et pour touzours. Aprs ze qui loui est arriv.

--Que lui est-il donc arriv?

--Comment, vous ne zavez pas? Quel zcandale, mon cer monzieur Menard, la
marquouise, elle a t dvalize.

--On l'a dpouille de ses bijoux. Naturellement cela devait lui
arriver, avec sa folie de promenade nocturne en gondole, et quel est le
gondolier qui a fait le coup?

--Il z'acit bien d'oune gondoulier, z'est oune bande de malfaitours
organize, oune bande de malfaitours cozmopolites qui a detrouz la
marquouise.

--Dtrouss est charmant.

--Oh! z'est ze qui vous trompe. Ils z'ont t on ne peut plous
rezpectoueux, ils z'y ont mis toutes les fourmes, mais la marquouise a
t dvalize dans les grands prix. On ne lui a pas pris que zes bizoux,
za villa a t coumpltement dmnaze, tout le moubilier, les bibeloux,
les tableaux, les z'obcets d'art, l'arenterie, les tentoures, tout
jousqu'au linze et la garde-roube a t enlev, mis z'en caize et
embarqu zur deux znormes alands venous de Trieste. Oun a mme emmen
les evaux, le doumaine a t vid, nettoy et cela zous les zeux du
persounnel ahouri. L'intendant a laiz faire, il y avait des zourdres
zigns de la marquouise, le dmnaement a dour prs de deux zours.

--Deux jours! et la marquise, pendant ce branle-bas?

--Zquestre ou retenoue dans zoune maizon dzerte, dans zoune des zles
de la grande lagoune, traite, d'ailleurs, avec tous les zgards. Ah! a
a t toute oune hiztoire...

--Contez-moi cela en dtails, Cantho.

--Eh bien! voil. Vous zavez que la marquouise Amaforti avait lou sur
la Brenta une magnifique villa avec des zcouries et des dpendanses
prinzires, la Palomba, size  oune heure de Venize et quarante minoutes
de Stra. Oun merveilloux ardin compltait le doumaine habit, dit-on,
zadis par le douc de Ragouse, lors du zjour dou prinze de Beauharnais 
Stra; la marquouise Amaforti a le coulte de l'poque impriale. Zette
prouprit, la marquouise l'avait dizpose et meuble avec le got de
l'artiste et la proudigalit de la milliounnaire qu'elle est. Elle avait
dpenz l prs d'oun million, mais z'est la femme de toutes les
fantaizies, la femme des beaux gondouliers dcoratifs pour ses
proumenades de our et des gondouliers inconnous  mines patiboulaires
et menazantes pour zes retours, la nouit. Mais vous zavez oun zoir zaisi
oune partie de zes confidenzes, le zoir dou fameux dner de lord
Zaringham aux Zatter. Comme je zerrais de prs zette proie de zoix,
elle m'avoua que mon phyzique tourment lui plaizait, mais que
malheureusement elle me connaissait trop et que la parfaite zcourit
qu'elle aurait avec moi lui terait tout le plaizir, puis, quand arrive
 la ztazion des gondoules, il lui fallou oizir oun rameur. Zelui-l,
me dit-elle en me dzignant oun ezpze de gant  tte de broute, oun
vrai mouffle de fauve  l'oeil bigle,  l'air zournois, za laideur
m'eite, il doit tre capable de tout! De pareils zinztincts appelaient
la catastrophe.

--Mais enfin comment cela lui est-il arriv?

--Oh! le plous zimplement du monde. Oun zoir qu'elle avait dn cez la
comteze de Croix-Vimeuze, e crois, elle prit, zelo zon habitoude, oun
gondoulier tout  fait inconnou et de mine plous qu'quivoque. La voil
filant dans la nouit noire  travers les lagounes dzertes, dans la
direczion de la Brenta. Elle frizonnait dlizieuzement, car il lui
zemblait que l'homme, en la regardant, avait des luizances dans les
zoeils. Tout  coup, il lui zemble que l'homme a en de direczion; la
gondole a tourn  droite et file vers Malamoco, pis deux gondoles
zuivent la sienne, qui ze rapproent et maintenant l'ezcortent et il y a
deux hommes dans aque gondole, et cela fait zinq inconnous, pouis za
gondole z'arrte, oune des deux zautres aborde, et oun des deux zhommes
zaute auprs d'elle et, la zalouant trs bas:

--Ne prenez pas peur, madame, vous trouverez, o nous vous menons, bon
zouper et bon ite. Vous tes zizi  oune lieue de toutes habitazions et
il est oune heure dou matin. Donc inoutile de crier. D'ailleurs on ne
vous veut aucun mal, mais ne vous zeffrayez pas zi z'eige que vous vous
laiziez bander les yeux. Il est de tout importanze que vous z'ignoriez
o l'on vous condouit.

La tte farzie de lectoures galantes, la marquize veut croire  oun
enlvement et, demi-morte d'pouvante, laize faire. Les gondoles
repartent, on vogue encore pendant quarante minoutes, pouis on aborde.
Deux z'hommes la prennent zous les bras et la font dezendre  terre;
puis on lui fait monter quelques marces, des portes z'ouvrent et ze
referment. Elle traverse des couloirs, puiz on ouvre oune dernire porte
et on la dlivre de zon bandeau. Elle est danz oun zalon de campagne,
devant oune table zervie. Oun inconnou trs correct z'incline devant
elle et avec un ler aczent anglais:

--Croyez, madame, que ze souis au regret de la violenze que nous avons
t forzs de vous faire; mais comme il est peu probable que vous auriez
accord de plein gr ze que z'ai  vous demander, nous avons d ouzer de
soubterfouze; vous ne courez aucun danzer dans zette maison, mais ze
vous prviens qu'elle est trs izole,  trois lieues de Venize et dans
oune le o perzonne ne peut zouponner votre przence. En dehors de moi
et dou gondolier que vous avez pris ze zoir et qui est oun faux
gondolier, perzonne izi ne comprend l'italien; z'est vous dire que vouz
tes abzoloument  ma dizcrtion. Ze pouis tout, tout sur vous: mais,
rassurez-vous, ze ne vous veux aucun mal et, zi nous nouz entendons, ze
dont ze ne doute pas, vous sortirez d'izi comme vouz y tez entre,
emportant le zouvenir d'oune mozion azez rare, et e sais, madame, que
vous ne dteztez pas les mozions. Mais vous voil toute ple, marquize,
oune verre de marzala et entamez donc ze perdreau.

La marquouize levait enfin les yeux zour zon interlocouteur:

--Oun voulez-vous en venir, mounzieur, faites vite!

--Madame, vouz avez le got le plus sr, oune connaizance dou bibelot,
qui vouz a permis de rounir dans votre villa de la Brenta la plous
merveilleuse coullection: meubles, vieilles tapizeries, tableaux et
statoues, maux, verreries et dentelles, tout zela est eztim  prs
d'oun million. Malheureuzement, vous avez montr vos trzors  pas mal
de connaizeurs et la Compagnie que ze reprzente (car ze souis izi
qu'oun reprzentant) a acheteurs pour votre colleczion  deux millions;
c'est oune opration que nous ne pouvons manquer et z'est tout votre
mobilier de la Palomba que e viens vous demander de nous zder.

--Au prix cotant?

--Ze me souis mal expliqu, Madame. Vous tes izi entre les mains
d'oune bande, d'oune bande organize. Vous allez crire oun mot  votre
intendant. Dans ce mot, vous le prierez de faire emballer par votre
perzonnel tout votre mobilier et de le laizer zarzer  bord des deux
zalands qui zeront demain  quai de la Palomba. On vous zait fantasque.
Votre intendant ne discoutera pas vos ordres.

--Et zi ze refouse?

--Nous en reparlerons, Madame; vous avez toute la nouit pour y
rflchir. Ze conois que l'estrmit o vouz tes trouble oun peu oune
olie femme. Votre ambre est au premier, l'on va vouz y conduire.

La marquouize, vous le pensez, dormit mal. Le lendemain matin,  neuf
heures, on frappait  sa porte, et le mme inconnou ze przentait:

--Ze viens prendre voz ordres. Avez-vous rfli, Madame?

--Z'est tout rfli: ze refuze!

--Z'est dommae, car un courrier allait partir pour ez vous. Il aurait
pou vous ramener votre femme de ambre; vous en pazer doit vouz tre
pnible. Un mot, et elle vouz aurait rapport un nzzaire, du linze,
des robes et des bioux, voz crins; nous aurions fait un zoix, car nous
sommes trop bien levs pour vous priver de voz zoyaux de famille.

La marquouise hauzait les paules.

--Ze reviendrai donc  cinq heures en cauzer oune dernire fois avec
vous, Madame.

A cinq heures, la marqouise exazpre rezevait de haut l'inconnou.

--C'est inoutile, monsieur, ze ne zignerai pas, ze n'crirai pas.
D'ailleurs, e ne zuis paz en peine, ma disparizion doit tre zignale;
la Questoure,  l'heure qu'il est, est zour pied et ma dlivranze n'est
qu'oune question de quelquez heures.

--Puissamment raizonn, Madame. Votre intendant doit tre, en effet, 
la Questoure en ze moment; les reeres commenzeront demain. Or,
coutez-moi bien, Madame. Notre zozit a fait de grands frais, nous
avons lou zette maison exprs pour vouz y conduire; deux alands venous
de Triezte attendent dans la lagoune votre bon plaizir pour aller
dmnaer votre villa; nouz avons diz hommes  bord de chaque: z'est
toute oune mize de fonds, comme vous voyez. Si demain matin nos ens ne
zont paz  la Palomba, nous nous arons d'arrter les reeres de la
polize. Le cadavre de la marqouise Amaforti zera retrouv dans la
lagoune, auprs des dbris de za gondole, zelle-l mme qui vous a
amene izi: vous vous zerez noye dans la nouit. Nous n'en zommes paz 
oun aident prs.

--Mais, monzieur!...

--C'est vous qui l'aurez voulou, Madame. Lez affaires zont lez
affaires.

--Mais, monzieur, ma mort ne vous fera pas entrer en pozezion de mes
biens. Que gagnerez-vouz  ze crime?

--Ze veux bien vous le dire. Votre acte de dzs ouvrira votre
zuccezion; votre mobilier zera mis zous scells et il y zera conztitou
oun gardien. Ce gardien, notre Compagnie est azez rie pour l'aeter et,
z'il est honnte, nouz nouz en dbarazerons. Nous nous zommes miz en
tte d'avoir votre mobilier; il vous zerait zi fazile de nouz viter
deux meurtres.

--Mais, monzieur, z'est horrible, abominable!

--Madame, ze reviendrai  minouit prendre votre rponze ou vous emmener
faire un tour en gondoule.

A minouit, l'inconnou ze reprzentait devant la marqouize, et la
malheureuze femme crivait tout ze que l'on voulait, lettre  zon
intendant, lettre  za femme de ambre. A midi, la marqouise Amaforti
avait za camrizte auprs d'elle; elle lui arrivait avec deux caizes
d'effets et de lince et zes crins. Son zelier, galant, lui laizait
distraire un bon tiers des zoyaux, ceux de famille. On gardait encore la
marqouize et la femme de ambre deux ours dans l'izolement de la maizon
inconnoue et de zon le, pouis on faizait monter les deux femmes en
gondole, aprs leur avoir band les yeux. Elles s'veillaient comme d'un
rve dans oune partie dzerte dou Lido, la marquize retrouvait zes
bagaes et zes crins, ceux qu'on lui avait laisss  l'htel Danielli;
on y tait prvenu de zon arrive.

La Palomba tait entirement dmenaze: la Compagnie anonyme y avait
fait maizon nette. L'intendant et le perzonnel ahouris ze rclamrent
des zordres zigns de la marquize. Des voleurs, pas de traze. La
marquize ne pout mme indiquer la direczion da l'le o elle avait t
zquestre. Le danger d'aimer trop les promenades sur l'eau avec des
gondouliers inconnous, la nouit!




III

OPERATIONS YANKEES


--Les bandes organises en vue de s'emparer des portefeuilles et des
crins cots dans le monde du sport et de la finance, mais ce sont de
vritables administrations fonctionnant d'aprs des statuts,  l'instar
de Socits coopratives. Elles ont leurs agences de renseignements,
leurs voyageurs et leurs courtiers, leurs pisteurs surtout ou plutt
leurs rabatteurs, lancs  travers les capitales et les villes de luxe,
 l'afft du bon coup  faire... Ces bandes! mais elles ont mieux! Elles
ont leurs maisons de banque et de recel, et celles-l de tout repos et
d'absolue scurit, compltement inconnues de la police, car la maison
de recel supprime, c'est l'effondrement mme de la combinaison.

Le sige de ces Socits est ordinairement en Amrique ou  Londres; un
grand port de commerce aussi, port d'embarquement et de dpart, est un
centre indiqu d'oprations: Marseille, Newhaven, Chicago ou Hambourg.
Je ne vous parle pas des villes d'eaux, surtout celles o l'on joue. Le
joueur est une proie d'lection et une aubaine pour ces chevaliers du
rossignol et de la pince-monseigneur. Et quel admirable outillage la
maison-mre ne met-elle pas  la disposition de son personnel! Il y a
des trousses perfectionnes, o tous les instruments ncessaires 
forcer une porte, un sac  bijoux et mme un coffre-fort s'aplatissent
et se rsument, dmonts pice par pice, en une infinit de petites
lames et de rouages minuscules, dont l'ensemble ne dpasse pas la
longueur et la grosseur d'un pouce. En cas d'arrestation, le malfaiteur
porteur de cette trousse a pour la drober les plus subtiles cachettes;
et la police, au courant des imaginations oses des cambrioleurs, a
dpist depuis longtemps le stratagme des chaussures  semelles creuses
et des talons tournants. Certaines lgendes littraires, mais dmenties
quai des Orfvres, voudraient que le service anthropomtrique ait
parfois dcouvert des trousses professionnelles  l'endroit o le Ngre
de la marchale Lefvre avait cach le diamant drob  sa matresse.
Mais ce sont l des inventions de chroniqueur. Le corps humain n'a pas
cette lasticit, et si sur la frontire belge les filles enrles dans
les bandes de contrebandiers trouvent, pour passer tabacs et cigares,
d'tranges ressources en elles-mmes, ce moyen, quoi qu'on en ait crit,
est refus aux malfaiteurs. La nature a t avare envers l'homme, car
les femmes souponnes de porter de la marchandise prohibe et des
trousses de caroubles (pour parler argot) ont, en cas de pril,
l'paisseur complice de leur chevelure, pour y drober la preuve de leur
culpabilit. Mais la police, djoueuse de ruses, a aussi vent le
stratagme du chignon. Mais que nous voil loin de compte, mon cher
Cantho! Vous m'avez racont, et de faon savoureuse, la manire dont la
marquise Amaforti fut dpouille de tout son mobilier d'art dans sa
villa de la Brenta, ce dernier automne, et comment, emmene et
squestre par une bande audacieuse de malfaiteurs en une le de la
lagune, elle avait d, sous les pires menaces, signer l'ordre de laisser
dmnager tout son domaine. Je n'ai pas oubli comment l'opration eut
lieu sous les yeux baubis de l'intendant et du personnel ahuri de la
villa; la chose fut mene et enleve de main de matre. D'aprs ce que
vous m'avez dit, ce doit tre une bande amricaine qui fit le coup. Ces
gens-l sont hors pair; leur organisation fonctionne sur des rouages
administratifs admirables; ils n'oprent que sur des renseignements
prcis et n'hsitent pas  faire les plus grands frais; la mise de fonds
n'est rien pour eux auprs de la russite. La marquise Amaforti devait
tre pie, surveille et piste depuis longtemps. Aussi voyez avec
quelle sret de main la marquise fut dvalise, et avec quelle impunit
s'en tirrent les voleurs.

Oui, ce devait tre des Amricains! Ce sont bien l leurs faons de
faire. J'ai pour eux la plus vive admiration. Ce sont des mathmaticiens
de premier ordre. Ils mettent tous les atouts dans leur jeu par un
calcul logique des chances et des probabilits; mais pourtant ils ne
russissent pas toujours.

Vous avez entendu parler de Nora Lhrys, et peut-tre mme l'avez-vous
connue. Nora est maintenant retire du thtre; elle a eu la sagesse de
disparatre en plein succs, de quitter, au milieu des ovations et des
enthousiasmes, la scne o le public la voulait encore; et de ce dpart
en pleine apothose, le calme de sa retraite a gard comme un reflet de
splendeur. Nora a rempli le monde d'une rumeur d'loges et de cris de
stupeur. Pendant vingt ans, elle traversa l'Europe dans un tumulte de
succs, de scandales et d'aventures, affolant les foules ameutes de la
vision d'une princesse des sicles hroques, tout  coup rapparue
parmi ces temps nouveaux; car il y avait dans Nora Lhrys de
l'impratrice, de la princesse de contes de fes et de la courtisane. Il
y avait de la prtresse aussi; et les matresses de papes, les favorites
d'mirs, les reines captives ou guerrires, les saintes un peu fes et
les princesses magiciennes, les Cloptre, les Marozia, les Smiramis,
les Catherine II et les lisabeth de Hongrie, que la tragdienne, 
force d'art, de beaut et de volont aussi, voquait hors de la nuit des
ges, taient peut-tre moins belles dans la fiction des potes, que les
cratures de rve et de passion rincarnes par elle dans la ralit.

Eh bien! Nora Lhrys eut deux fois maille  partir, dans sa carrire
d'artiste, avec une de ces bandes organises de malfaiteurs. Les toiles
et les femmes de thtres sont trs vises par ce genre d'associations;
les crins des actrices en vedette (et, par ce temps de bluff 
outrance, la rputation d'une femme s'taye moins sur son talent que sur
la valeur de ses bijoux), donc, les crins des artistes en vedette les
dsignent tout naturellement  l'attention des socits. Le hasard des
tournes favorise les entreprises; c'est le transbordement des bagages
de gare en gare, l'effarement des arrives dans des villes inconnues,
les dbarquements dans des htels trangers et la brusquerie des
dparts: autant d'occasions que ces messieurs ne manquent pas de mettre
 profit; et les actrices le savent bien, qui, maintenant, n'emportent
plus que du faux dans leurs tournes. _Chatte chaude craint l'eau
froide._

Mais, il y a dix ou quinze ans, les chevaliers du rossignol et du
chloroforme avaient moins remu le monde du bruit de leurs exploits;
l'Amrique, usine infatigable de bandes syndiques de malfaiteurs modern
style, n'avait pas encore inond la vieille Europe et les rseaux de ses
chemins de fer de ses produits perfectionns; l'Amrique oprait encore
chez elle ou du moins ne passait pas le dtroit, se contentant de
quelques oprations, sous bnfice d'inventaire,  dimbourg et 
Londres, oprations entreprises au profit de la communaut,--car
l'Anglais et l'Amricain, tant de mme race, ont conserv la mme
langue, et s'ils se dtestent cordialement, ils oublient vite leurs
anciens griefs, pour s'associer, quand il s'agit de _business_ et de
monnaies  empocher.

Je parle du commerce des voleurs.

Donc, il y a quinze ans, le mtier de voleur d'crins tait moins
divulgu, et Nora Lhrys tait dans toute sa gloire. A tort ou  raison,
la tragdienne passait pour avoir les plus beaux diamants du monde, les
plus belles meraudes surtout. De quelques liaisons royales, assez
adroitement dmenties pour tre immdiatement bruites, Nora avait
gard un choix inestimable de colliers. Il y avait le collier du roi de
Grce, celui du roi d'Italie et celui de l'empereur d'Allemagne. Nora
est Autrichienne et,  ce titre, n'avait pas trop pressur les
archiducs; mais toute la Russie avait donn dans les parures de
turquoises, et Nora possdait les plus belles pierres de l'Oural.
L'actrice avait l une authentique fortune et le public tait convi,
tous les soirs,  admirer la gnrosit des souverains sur les paules
et dans les cheveux de l'toile; le snobisme s'tait empar de la chose,
et croyez que bien des loges et des avant-scnes applaudissaient
l'actrice, plus curieuses des diamants de Berlin et des meraudes
d'Athnes que de Poppe ou de Marie Stuart, ce soir-l voques par
Nora.

Tant d'opulence devait attirer l'attention des voleurs. Nora partait
justement pour l'Amrique; c'tait une de ses premires tournes. Elle
allait initier le nouveau monde aux subtilits d'Alexandre Dumas et au
franais de M. Victorien Sardou. Nora s'embarquait  Hambourg; elle
venait justement de donner une srie de reprsentations  Berlin. Sur le
transatlantique la tragdienne tait prvenue que ses crins taient
viss. On l'avertissait de se tenir sur ses gardes et d'avoir  ouvrir
l'oeil. Nora est une femme de tte; elle prenait immdiatement toutes
les prcautions: elle confiait ses crins au commandant du bord et, dj
libre d'un poids pendant la traverse, accordait ses fltes pour
djouer  l'arrive les complots dont elle tait l'enjeu. C'tait
d'abord,  peine dbarque  New-York, la nouvelle aussitt rpandue
qu'on lui avait vol ses bijoux. Elle n'avait sauv que ses turquoises
de l'Oural, car il fallait bien que le public et quelque chose  se
mettre sous la lorgnette; la presse s'emparait de l'affaire. Le vol dont
la tragdienne avait t la victime s'bruitait; le bluff organis
portait merveilleusement. Entre temps, l'impresario de l'actrice, homme
de tout repos, avait port les joyaux en pril  la Caisse des
consignations. Ses crins une fois en sret, la tragdienne avait
respir; elle savait bien que les voleurs ne risqueraient pas le coup
pour ses turquoises. Il y en avait bien pourtant pour cinquante mille
francs, mais la tragdienne, en femme avise, en avait dprci la
valeur. Elle n'en prenait pas moins toutes espces de prcautions au
Baleistry, o elle tait descendue. Elle savait de longue date que les
voleurs de bijoux prennent volontiers les couloirs d'htels pour thtre
de leurs exploits: elle exigeait pour elle et sa femme de charge une
grande chambre au second, sans porte de communication avec les chambres
voisines. La pice tant immense, elle y faisait dresser un autre lit
pour une amie  elle, de toute confiance, attache  sa troupe, et,
dernire prcaution enfin, elle y faisait monter un lit de camp pour
douard, son valet de chambre, un vieux serviteur  toute preuve, dj
depuis quinze ans attach  son service. L'homme coucherait dans un des
petits couloirs d'entre de la chambre, car la pice tait ainsi
dispose que deux cloisons y formaient l'alcve, et ces cloisons
faisaient avec les murs deux petites antichambres donnant sur le palier.
Ces deux retraits s'clairaient par les impostes de deux portes, toutes
les deux munies de verrous. Nora inspecte la pice, vrifie serrures et
fermetures et, le dner expdi (car toute la troupe, dbarque le
matin, tombait de fatigue), remonte avec sa garde improvise dans sa
chambre; tout ce beau monde s'enferme, la tragdienne se couche, les
deux autres femmes en font autant, et douard, derrire un paravent
dploy, se met le dernier au lit. Chacun a un revolver  sa porte, sur
une chaise ou sur une petite table; et, rompu par les motions du
voyage, tout ce beau monde s'endort.

Le lendemain, Nora se rveille, la tte lourde, dans une atmosphre
paisse. Il fait grand jour,  en juger par la lumire fusant  travers
les rideaux, car la chambre est plonge dans l'obscurit. Nora s'tonne
d'y trouver tout le monde endormi; elle sonne, elle appelle, on accourt
du dehors; tout le monde dort et les portes ne sont plus fermes. Le
personnel tire les rideaux, ouvre les fentres; les femmes s'tirent,
blanches de sommeil. Toutes ont le coeur fade et mal  la tte. Quant 
douard le valet de chambre, impossible de le rveiller.

--Mais qu'est-ce qu'il y a?... a pue le chloroforme ici!...

Et Nora s'emporte et s'inquite:

--Mais qu'est-ce que vous avez, vous autres? vous tes comme des
mortes! quelles figures! Eh bien! vous dormez? Mais quelle heure
est-il?...

--Une heure.

--Une heure!...--Et la tragdienne bondit hors de son lit.--Une heure,
et nous nous sommes couches hier  neuf! Alors, nous avons dormi seize
heures d'affile!... Mais c'est fou, invraisemblable. Il y a quelque
chose l-dessous!... Et cette odeur de chloroforme! Vous ne la sentez
donc pas?... Et cet autre qui ne se rveille pas!...

Et Nora s'agitait, allait et venait dans les flots de dentelles de son
peignoir. Et, tout  coup, interpellant le personnel de l'htel:

--Et vous, comment tes-vous entrs ici? Les verrous taient donc ts,
les portes ouvertes. Alors quelqu'un s'est introduit, cette nuit, ici!

Et, comprenant soudain:

--Et mes turquoises, mes valises, mes bijoux!...

Les valises sont aussi ouvertes, les crins ont disparu, les voleurs
ont soigneusement visit les bagages de la tragdienne. Ils ont mme
emport les revolvers qui leur taient destins. Nora s'est laisse
choir, atterre, sur un fauteuil.

--On m'avait bien prvenue. Mais par o, par o sont-ils entrs?...

Et le matre d'htel, qui vient enfin d'arracher le valet de chambre 
son vanouissement, s'avise tout  coup des deux impostes des portes;
les vitres qui les emplissaient n'y sont plus; des vitriers, experts
dans le maniement du diamant, les ont coupes et emportes. Et toute la
scne du vol se reconstitue. Juchs sur une chelle, les malfaiteurs ont
dmont successivement chaque vitre d'imposte et par l'ouverture ont
vaporis, adroitement et patiemment, du chloroforme dans la chambre. Les
dormeurs une fois anesthsis, nos gens n'avaient eu qu' descendre dans
la pice et faire main-basse sur les bijoux convoits; quelques tampons
d'ouate imbibs de chloroforme sous le nez des anesthsis trop lents
avaient compltement assur la scurit de leur travail. La chose
termine, ils n'avaient eu qu' tirer les verrous et tourner les clefs
dans les serrures pour se retirer  la muette. Nora Lhrys s'veillait
dvalise. Mais comment les voleurs avaient-ils pu oprer sans tre
inquits dans l'htel? Il est certain qu'ils avaient des complices dans
le personnel. Mais ces bandes organises, celles d'Amrique surtout,
sont assez riches pour s'assurer des intelligences dans la place,
partout o elles en ont besoin. Heureusement, la tragdienne avait-elle
t prvenue; les voleurs eux-mmes furent dupes dans cette affaire.
Nora Lhrys en fut pour ses turquoises. Les crins de prix taient en
sret.




IV

BANLIEUES DE LONDRES


--Nora Lhrys n'a-t-elle pas t une fois dvalise  Londres? demandait
Cantho. Il me semblait que les journaux, il y a cinq ou six ans, avaient
t remplis d'une arrestation sensationnelle de l'actrice entre
Greenwich et Wolwich.

--Oui, j'ai lu cela, je m'en souviens, rpondis-je.

En effet, la tragdienne avec son luxe tait une proie indique pour les
bandes organises de l'autre ct du dtroit. Les fabuleux crins que
lui prtait la lgende excitaient bien des convoitises. A New-York, Nora
Lhrys, prvenue, avait pass  travers les mailles du complot tendu
pour la dpouiller. De tous les joyaux viss, les malfaiteurs n'taient
parvenus qu' soulever les turquoises de l'actrice, dpouilles opimes de
la Russie, une bagatelle de cinquante mille o ces messieurs avaient cru
trouver plus d'un million. Nora Lhrys se l'tait tenu pour dit. Rentre
 Vienne, elle avait command, chez un bijoutier de toute discrtion,
les garnitures en faux de ses plus clbres pices. C'est  quoi se sont
rsignes depuis presque toutes les femmes de thtre. Celles qui ont un
crin respectable en possdent toutes un double pour les tournes de
province et de l'tranger. La plupart du temps mme, ce sont des joyaux
faux que nous admirons sur la scne; les vrais sont rservs au public
des premires et des rptitions gnrales. Ne croyez pas, d'ailleurs,
que ces dames se tirent de toute cette fausse joaillerie  bon compte:
rien de plus coteux que les faux beaux bijoux; les pierres ne sont
rien, la monture est tout, et diamants, meraudes et saphirs faux ne
font illusion qu' l'expresse condition d'tre aussi bien monts que les
vrais, et il suffit d'avoir pass vingt minutes chez un grand bijoutier
pour savoir ce que cotent les belles montures.

Voil donc Nora Lhrys  Londres.

C'tait en pleine saison, en 1895, je crois; elle donnait alors une
srie de reprsentations  Gaity-Theater. _lisabeth d'Angleterre_, de
Carducci; _Lucrce Borgia_ et _Marie Tudor_, de Victor Hugo; la
_Cloptre_ de Shakespeare et la _Joconde_ de d'Annunzio alternaient
chaque soir sur l'affiche. Nora Lhrys a toujours exerc une sorte de
fascination sur les Anglais. Sa plastique, qui tait alors incomparable,
y soulevait autant d'enthousiasme que son gnie. Il faut avoir vu la
Lhrys descendre, appuye sur ses esclaves, de la galre de Cloptre,
au milieu des flabellum, des enseignes et des aigles romaines et la
pourpre dploye des tendards, pour comprendre ce qu'a t cette femme.
Plus nue que la nudit mme dans la transparence brode
d'invraisemblables voiles, les seins fleuris de bryls et la taille
pliante sous le poids des joyaux, casque d'or vert et la face encadre
de ruisselantes pendeloques, avec partout, dans la clart chatoyante de
ses voiles, d'normes scarabes bleus d'gypte, un grand lotus rig
dans sa main droite en guise de sceptre, c'tait la desse Isis
elle-mme. La nonchalance de ce corps de nymphe n'galait que la
profondeur mystrieuse de ses yeux: deux prunelles irradies et
violettes, allumes comme des flammes par la volont de l'artiste encore
plus que par l'artifice des introuvables fards... et la langueur de ses
attitudes et l'attirance de ses gestes. C'tait la Volupt mme qui
descendait au-devant d'Antoine, quand, debout sur le praticable figurant
les bords du Cydnus, la Lhrys se cambrait, tincelante de pierreries,
dans le faste chatoyant de sa cour orientale.

Elle n'tait pas moins hallucinante quand, au dernier acte
d'_lisabeth_, comme tasse par l'ge et par la maladie, devenue, dans
un croulement de chair et d'hermine, une sorte de masse informe et
geignante, elle rlait plus qu'elle ne jouait l'agonie de la vieille
reine. A la fois boursoufle et hve avec une face cadavreuse de vieux
pape, elle mimait, comme je ne l'ai jamais vu faire  d'autres,
l'angoisse et les affres de la mort, avec en plus le dsespoir rageur,
le regret exaspr de la puissance qui va chapper et qu'on ne peut
retenir. Oh! la crispation fbrile de ses pauvres mains voulant poser la
couronne sur la tte de Norfolk et,  la dernire minute, hsitant et
retirant le diadme pour le cacher peureusement dans les plis de son
manteau! Dans ce mouvement d'avare, blottie sur elle-mme et serrant
dsesprment l'emblme de la royaut, l'artiste atteignait  une
grandeur tragique, que dis-je,  une grandeur humaine plus
impressionnante encore que la vision de beaut donne dans la reine
d'gypte.

La Lhrys dans une _lisabeth d'Angleterre_ et dans _Cloptre_,
inoubliables souvenirs!

Jamais souveraine en voyage ne fut plus acclame, plus adule par un
peuple tranger que ne le fut, cet t-l, Nora par toute la population
de Londres. C'tait du dlire. Quand elle sortait du thtre, la foule
dtelait ses chevaux et se disputait l'honneur de traner son cab. La
police devait protger les arrives et les dparts de l'actrice. Dans la
socit on disputait la gloire de l'avoir  djeuner,  souper; on lui
offrait des cachets invraisemblables pour une rcitation d'une heure.
Les femmes de la cour assigeaient sa loge.

Un des enthousiastes de Nora n'avait pas permis que la tragdienne
descendt  l'htel. Trs riche, il avait mis  la disposition de
l'actrice une maison merveilleusement installe qu'il avait dans la
banlieue de Londres, la maison avec les curies, les chevaux et toute la
domesticit. Un grand jardin compltait le domaine: pelouses de velours
vert, rouges incendies de graniums en massifs allumant le clair-obscur
de profonds ombrages, tout le dcor de luxe des parcs anglais. La
tragdienne serait mieux dfendue l qu' l'htel contre les indiscrets
et les importuns; la distance et puis le personnel styl de lord Hasting
seraient autant de barrires entre elle et les fcheux. Et la
tragdienne avait accept.

Le domaine tait assez loin du thtre. Le cab de lord Hasting y
conduisait Nora tous les soirs; elle en repartait vers sept heures aprs
une lgre collation, et y rentrait aprs le spectacle; elle y avait
gnralement quelques invits  souper. Le mme cab la reconduisait chez
elle.

La Lhrys n'avait apport  Londres que ses faux crins, et bien lui en
prit. Les laisser au thtre et t un aveu et une imprudence vis--vis
le public. On ne laisse pas pour onze cent mille francs de diamants,
d'meraudes et de perles dans une loge d'artiste. Pour l'opinion la
tragdienne devait avoir tous ses bijoux. C'taient ses diamants royaux,
ses perles fabuleuses et ses meraudes clbres que Londres devait
valuer et admirer dans les parures d'lisabeth et les colliers de
Cloptre. Nora avait rserv quelques bagues et quelques pendeloques
authentiques pour ses soires dans la gentry anglaise; mais elle ne
portait que du faux  la scne. Nora Lhrys tait trs mange et trs
adroite; elle a apport dans la rclame une intuition naturelle et un
doigt acquis, qui ont presque autant fait pour sa rputation que son
talent et son gnie; et pour entretenir la lgende des crins princiers,
tous les soirs, en allant au thtre Nora emportait, prcieusement
enferms  clef dans une valise, ses fausses perles et ses
Lre-Cathelain: elle n'et pas pris plus de prcautions pour du vrai.
Et, la nuit, aprs le spectacle, elle les rapportait de mme. Ces
prcautions surexcitaient follement la curiosit et l'opinion publique;
mais elles attisaient aussi bien des convoitises.

Un soir que Gaity-Theater avait justement donn _Cloptre_, la
tragdienne, son rouge une fois t, dbarrasse elle-mme enfin de ses
costumes, s'enveloppait dans un de ces grands manteaux dont elle a lanc
la mode et quittait prcipitamment le thtre; son cab l'attendait  la
porte. Elle y montait et sa femme de chambre avec elle, porteuse de la
valise aux bijoux.

Elle avait justement, ce soir-l, quelques amis  souper.

--Vite, Harry, vite  la maison et prenez par le plus court.

Le trotteur dtale, et voici le cab filant  toute vitesse dans la nuit.
Nora Lhrys s'tait lgrement assoupie--Cloptre est un des rles les
plus extnuants du rpertoire--et, berce par le mouvement de la
voiture, la tragdienne s'tait laisse envahir par la demi-torpeur des
dtentes nerveuses. Elle avait appuy sa tte sur l'paule de sa femme
de chambre et sommeillait; la femme de chambre, demeure veille, ne
reconnaissait pas le chemin. Quelle trange route avait donc prise le
cocher! Elle regardait avec stupeur: des haies succdaient  des grands
murs de proprits et, par-dessus les petites cltures, des grandes
prairies s'tendaient  perte de vue, coupes,  et l, par des files
de saules. Ce n'tait pas l la banlieue qu'elles habitaient. Et la
stupeur de la camriste devenait de l'inquitude, et cette inquitude se
changeait de seconde en seconde en angoisse grandissante... Et la femme
de chambre n'osait pourtant pas rveiller sa matresse de peur de
l'effrayer. Le cab roulait maintenant en pleine campagne. Tout  coup,
il s'arrtait court. Trois hommes, surgis d'un bouquet d'arbres, taient
 la tte du cheval. Le brusque arrt et son cahot avaient arrach Nora
 sa torpeur. Elle se penchait curieusement en dehors.

--Qu'est-ce qu'il y a, Harry?

On tait au carrefour de trois routes, et la lune, qui venait de se
lever, clairait  perte de vue tout un horizon de ptures et d'enclos.
La tragdienne s'avisait seulement des trois hommes debout au milieu du
chemin; l'un d'eux avait pris une des lanternes et l'approchait de la
tragdienne. L'homme tait masqu.

--Ne vous effrayez pas, madame! Nous ne vous voulons aucun mal. Veuillez
seulement nous remettre votre valise et vos bijoux.

Nora est toujours arme. Elle braquait sur l'inconnu le canon de son
revolver. L'homme lui avait saisi le poignet et, appuyant sur sa gorge
la pointe d'un stylet:

--Allons, pas de manires! Ne nous contraignez pas  employer la force,
il y aurait du vilain et, nous vous le rptons, nous ne vous voulons
aucun mal. Excutez-vous, donnez-nous la valise aux bijoux.

Un des autres hommes, surgi de l'autre ct du cab, maintenait la femme
de chambre  demi morte d'pouvante. Le troisime tait toujours  la
tte du cheval.

--Et Harry, mon cocher! s'criait instinctivement l'actrice, vous l'avez
tu, vous l'avez assassin, misrables!

--Votre cocher! ricanait l'homme d'une voix goguenarde, il ronfle
tranquillement dans une curie de White-Chapel, pralablement ligot.
Mais il a trop bu pour s'en rendre bien compte. Il vous sera rendu sain
et sauf. C'est ce brave garon qui le remplace pour cette nuit.

Le cocher, descendu de son sige, s'tait approch. Un cache-nez remont
jusqu'aux yeux et son chapeau rabattu sur le front le faisaient
impntrable. Mais la tragdienne reconnaissait sur son dos la livre de
l'absent.

L'homme continuait:

--C'est un brave compagnon qui vous reconduira chez vous,  cent mtres
du moins de la maison, pourvu que vous promettiez de ne pas jeter les
hauts cris, ou, sans cela, nous serons forcs de vous abandonner ici,
sur la route, et la banlieue de Londres n'est pas trs sre la nuit...
D'ailleurs, je me ferai un devoir de vous reconduire moi-mme. Il y aura
bien une petite place entre vous. Permettez-moi d'abord de vous
dbarrasser de ce revolver. Il vous gne.

Et quand il eut cueilli dlicatement l'arme des mains de l'actrice
interdite:

--Je vous ai dj demand deux fois, madame, de vouloir bien nous
remettre votre sac  bijoux.

La campagne tait absolument dserte; les trois routes s'talaient, puis
s'amincissaient, toutes blanches sous la lune, dans des directions
inconnues, et la tragdienne savait ses bijoux faux.

Elle s'excutait de bonne grce. Elle remettait la valise  son
interlocuteur. Il la passait  l'un des autres hommes et, en un clin
d'oeil, la route se trouvait libre. Des quatre hommes debout autour du
cab, trois avaient disparu; le cocher tait remont sur son sige,
derrire la voiture; les deux autres s'taient vanouis dans la nuit. La
valise avait t vritablement escamote. Nora, en racontant la chose
prtendait avoir eu la sensation d'un tour de clowns ou d'une sance de
magie.

L'inconnu beau parleur, demeur auprs des deux femmes, s'installait en
s'excusant entre elles deux et le cab repartait au grand trot. Il
roulait prs de trois quarts d'heure et s'arrtait de nouveau. L'homme
sautait  terre et, offrant la main aux voyageuses:

--Vous tes arrives, mesdames, votre maison est  cent mtres. Vous en
reconnaissez les murs d'ici. Vous m'excuserez si je ne vous reconduis
pas jusqu' la grille, mais la prudence et la discrtion ont des
ncessits que vous comprenez comme moi.

La tragdienne regardait les fentres claires de sa villa briller
joyeusement dans la nuit. Toute secoue qu'elle ft par l'alerte, elle
riait pourtant sous cape en songeant aux bijoux. Elle rendait presque
imperceptiblement son salut au voleur inclin trs bas devant elle.

--Vous tes tmoin, madame, que nous ne vous avons fait aucun mal,
faisait-il d'une voix presque implorante.

--Et mon revolver? demandait l'artiste.

--Oh! madame, permettez-moi de le garder en souvenir de vous. On n'a pas
tous les jours l'honneur de dvaliser Mme Nora Lhrys.

Une malice ptillait dans les yeux de l'actrice.

--Mes bijoux! Ils sont un peu connus, je vous prviens, et d'un
placement difficile. Si vous aviez quelques ennuis, vous savez o les
rapporter, je les reprends au prix cotant. Vous avez mon adresse.

Et elle se dirigeait vers sa villa.

L'homme tait dj remont dans le cab et le cheval filait au grand
trot.

Voil, mon cher Cantho, l'exacte vrit sur l'aventure arrive  Londres
 Nora.




LA CONQUTE DE PARIS


--Assez remu de souvenirs et de potins comme cela, mon cher Cantho. Les
Alpes du Tyrol doivent se profiler toutes blanches au-dessous de Murano,
et j'ai lu dans les journaux d'hier qu'il y avait de la neige  Venise.
Laissons la ville des doges dormir aux bords de ses canaux fourrs
d'hermine dans le noir apparu plus noir de ses vieux palais et parlons
de vous, mon cher ami. Qu'tes-vous venu faire ici? Je vous croyais au
Caire. Vous avez donc lch les pyramides?

Nous achevions de dner. Le matre d'htel venait de servir les fruits
rafrachis.

Cantho avait un geste d'une insouciance bien italienne:

--Il faut vivre, zzayait-il avec un clignement d'oeil; ze zouis venou
izi faire oune expozitione...

--De vos oeuvres! Je vous prdis un beau succs, Cantho.

--De mez oeuvres et de zelles dez autres. Les peintres amricains,
ceusse de France et de tous les pays, ils expozent touzours des vues
prizes  Venize; et les peintres vniziens, ils n'envoient zamais, eux,
de leurs toiles en Franze. Alors, z'ai penz avec d'autres camarades
qu'il fallait montrer aux Pariziens comment, nous autres de Venize, nous
comprenons les ziels et les monuments de notre pays. Ai-ze eu tort?

--Non pas. L'ide est admirable, d'autant plus qu'tant le premier
peintre de l'Italie du Nord, les toiles de vos chers camarades vont
paratre des crotes auprs des vtres!

--Ah! mon cer monsieur Mnard, ze vous azoure! protestait le Vnitien.
Vous me connaissez mal.

--Au contraire, je vous juge trs bien. C'est trs fort, trs fort, ce
que vous faites l, Cantho. Vous mritez de russir.

--Vous m'y aiderez?

--Dans la petite combinazione, mais comment donc! de tout mon possible.
Mais vous allez du coup me brouiller avec ces pauvres peintres
vnitiens.

Toute la face camuse de Cantho ptillait de malice: ses prunelles, ses
narines, ses lvres, tout jusqu' ses oreilles semblait rire dans la
grimace enflamme de pourpre, qu'tait devenu son visage.

--Mais non, mais non! se dfendait Cantho; si leurs peintoures n'ont pas
de sucs, ze les zignerai de mon nom et ze les venderai comme des
z'tudes de moi et ze les venderai coume du pain.

Je me renversais un peu en arrire pour contempler cet homme admirable:

--Mon cher Cantho, vous tes plus Parisien que moi et vous avez tout 
m'apprendre. Vous avez sans doute dj choisi votre salle d'exposition.
Puis-je savoir o je serai convi  admirer vos toiles et celles de vos
amis? Vous tes, vous le savez, le seul,  mon avis, qui ayez compris et
bien rendu Venise, son atmosphre de nacre humide et les gris infiniment
doux et changeants des vieux dmes de marbre sur les ciels de
l'Adriatique... Vous exposerez o?

--Mais ez Dourand-Ruel ou ez Zeorzes Petit.

--A merveille, vous avez du flair. Le loyer est un peu chaud, mais la
publicit y est tout installe.

--Oh! la poublizit, interrompait Cantho, z'aurai oun zcandale, z'il le
faut. Z'ai oune matreze trs zalouse qui tirera oun coup de pistolet
zour moi, zi z'est nzzaire. Ze l'ai ammene eprs avec moi d'Italie.

--Ah! vous l'avez amene?

--Oui, Zinah est capable de tout, za ne dpend que de moi.

--Mes compliments, c'est une Vnitienne?

--Prezque, elle est de Vrone, le pays dou grand Paolo; des eveux
couleur de couivre, oun front a zinq pointes et alouze comme oun tigre.

--Tigresse, faisais-je en rtablissant le franais du peintre, et elle
tait avant d'tre Mme Cantho?

--Modle, dclarait emphatiquement le Vnitien. Ze l'ai connoue dans
l'atelier d'oun ami, mais e l'ai connoue vierze. Zamais z'avant moi,
par la Madona, ze le zoure, zamais aucun homme! Elle ze dnoudait bien
pour les z'autres, maiz elle ne z'est dzhabille que pour moi.

J'apprciais la dlicatesse de la restriction.

--Et jolie, cette Zinah?

Et j'allumais une troisime cigarette.

--Admirable, vous la verrez ez moi. Oune Vnus Anadyomne, mais bien
plous oune femme dou Tintoret que dou Vronze. Elle est frotte de roze
partout, dans les bonz endroits, avec des petits frisons d'or qui
z'alloument de zi de l. Zi 'avais  la peindre, ah! ze crois qu'il
m'en faudrait dou vermillon et dou zaune de chrome zoure ma palette. Oun
vrai coucer de zoleil sour le Lido, que la noudit de Zinah!

--Et cette nudit-l n'a jamais tent votre pinceau, Cantho?

--Oh! moi, ze ne m'attaque pas au nou, ze ne fais que le payzae.

--Et c'est peut-tre un tort, entre nous. Un joli modle est chose rare,
et la nudit d'une matresse a fait ici la fortune de plus d'un peintre.
On est trs friand de morceaux de nu  Paris.

Nous n'en dmes pas plus ce jour-l; nous nous tions attards 
bavarder. Il tait prs de dix heures, et Cantho, qui n'avait pas
prvenu sa matresse, avait hte de rentrer auprs d'elle. Zinah avait
d l'attendre pour dner: quel accueil allait-il trouver auprs d'elle?
Mme Cantho tait colreuse et loquace comme une rousse Italienne, et le
peintre apprhendait les bordes du seuil.

--Baste! a prparera le petit scandale que vous mditez en vue de votre
exposition! faisais-je en redressant d'une bourrade le dos vot de
Cantho.

Le peintre avait les paules trapues et un peu hautes, mais il les
bombait encore, en prvision des vhmences qui allaient pleuvoir
dessus.

Je hlais un rdeur et je mettais mon Vnitien en fiacre.

--O faut-il vous conduire?

--Rue des Abbesses, 34.

--Hum! c'est bien haut et la clientle riche, Cantho, rcalcitre 
Montmartre.

--Oui, ze zais! la plaine Monzeau ripostait ce transalpin averti. Ze
vais ercer oun autre zite, z'aurais z'oune autre adreze pour mon
catalogue.

34, rue des Abbesses, m'avait dit Cantho en me quittant. A quelque
temps de l, me trouvant sur la Butte, je me souvenais de l'adresse et
poussais jusque chez le peintre. Mon Vnitien habitait une vritable
cit d'artiste, au fond d'une cour dont tous les btiments tageaient,
du rez-de-chausse au cinquime, des grandes baies vitres d'atelier.
Au troisime, escalier J, avait daign me rpondre un concierge
bougon. J'escaladais une soixantaine de marches et sonnais  une porte
orne de faux cuirs de Cordoue. C'tait Cantho qui venait m'ouvrir et il
tait en tenue de travail.

--Ah! z'est vous, er ami, quelle anze!

--Je vous drange?

--Vous, zamais. Ze prpare mon ezpoziion. Vous allez en zuzer. Z'ai
modle.

--Comment, modle! Vous m'avez dit que vous ne faisiez que le paysage.

--Oui, avant de venir  Paris, mai z'ai zouivi vos conseils. Maintenant,
ze fais le nou.

Tout en causant, Cantho m'avait pouss plus que conduit dans le
clair-obscur d'un petit couloir. Il ouvrait enfin une porte: un flot de
clart inondait un vaste hall; je m'arrtai bloui. Debout sur une table
 modle, une femme nue donnait la pose. De la cambrure des reins
frotte de rose aux frisons d'or roux de la nuque, jamais je n'avais
encore vu une pareille splendeur. Les bouts des seins crts et droits,
les talons comme vermillonns, les ongles des orteils et jusqu' la
fleur ambre du nombril, tout brillait dans cette crature d'un clat
humide et nacr de coquillage. Comme une lumire manait de cette chair
de pche et de fleur, et, en vrit, ce modle inattendu clairait bien
plus l'atelier que la baie du vitrage.

--Mme Cantho, faisait le peintre... M. Mnard... Allons, zoiz z'aimable,
Zinah.

La femme tournait vers moi l'insolence d'un joli profil de dogaresse
courtisane. Elle n'avait eu ni surprise, ni pudeur; ses narines seules
avaient frmi, comme celles d'une pouliche  l'odeur de la poudre. La
femme nue me dshabillait froidement d'un oeil clair et scrutateur. Deux
hommes assis sur un divan s'taient levs  mon entre.

--M. Armdo et M. Alfred Lviston. Vous connaizez zans doute zes
mezieurs?

En effet, je les connaissais de nom. Armdo est un des plus gros
courtiers grecs de Marseille, et Alfred Lviston est le richissime
banquier amricain de New-York, mais que faisaient-ils dans l'atelier de
Cantho?

Les deux hommes s'taient rassis et avaient repris leurs cigarettes.
Cantho m'avait camp debout devant son chevalet. La nudit de sa
matresse y clatait en larges taches roses et or, savoureuses comme un
beau fruit. Tourmente comme une flamme, la chevelure tait un vritable
claboussement de terre de Sienne et de jaune de chrome d'un effet
fantastique et fou; mais la couleur tait admirable. On y reconnaissait
tout de suite la palette rutilante et le mtier tourdissant de Cantho.

--Eh bien! qu'en dites-vous, er ami? me demandait le peintre.

--Moi, j'en suis baba!

Je ne trouvais rien autre chose.

--N'est-ce pas, c'est tout  fait dconcertant, soulignait le Grec
Armdo. Qui aurait jamais cru que le paysagiste, qu'est Cantho,
russirait ainsi la figure?

--Cantho s'est affirm un des premiers peintres du nu, renchrissait le
Yankee, il a le mouvement de Boldini dans le tumulte de couleurs de
Whistler.

Que pouvais-je ajouter aprs cela! Mme Cantho, descendue de sa table,
servait  ces messieurs des sodas. Elle s'tait drape dans un caftan de
velours rose turc, qui en faisait la plus capiteuse odalisque des contes
du docteur Mardrus. Ses tonnants talons vermillonns ajoutaient encore
 l'illusion: ils couraient, on et dit, teints de henn sur les rosaces
veloutes d'un tapis d'Orient. Une servante assez malpropre venait
d'apporter un plateau charg de verres et de sirops. Zinah, plus
indcente encore dans son caftan que dans sa nudit, prsidait trs
srieuse  la confection des breuvages. Des vues de Venise, des canaux
et des rios, o excellait le peintre, et de ses merveilleux ciels de
l'Adriatique, il n'tait plus question. En vritable artiste, Cantho ne
vivait plus et ne respirait plus que pour son tude de nu.

--Z'est zour elle que ze compte pour mon expozicion.

D'ailleurs, il avait presque vendu toutes ses Venise: Armdo lui en
avait achet dix, et Lviston quinze. Il lui en restait  peine une
vingtaine.

--Et vous attendez certainement un autre amateur?

--Mais oui, me rpondait navement le peintre. M. De Lnancourt, le
directeur des mines de Cenouilly; za vizite est annonze pour
aujourd'hui. Z'est oun amateur clair, m'a-t-on dit.

--Mais comment donc, mon cher! Mes compliments. Lnancourt est un homme
de got. Il a eu les plus jolies femmes de Paris: c'est un juponnier
froce. Aussi, naturellement, est-il collectionneur. L'amour du beau se
poursuit en tout. La fortune de Lnancourt lui permet de cultiver l'art
dans toutes ses branches; mais je le croyais surtout amateur de
bibelots, de vieux Saxe. Vous savez sans doute, mon cher Cantho, ce
qu'on est convenu d'appeler objet de Saxe en dialecte parisien.

Et, regardant fixement le peintre dans les yeux:

--Je vois que mes conseils ne sont pas tombs dans l'oreille d'un sourd.
Comme vous avez eu raison, mon cher, d'abandonner le paysage pour le nu.
Je vous l'avais bien dit: un beau modle peut conduire  tout et vous
avez bien fait de compter sur Madame.

Et, m'tant inclin bien bas devant le caftan rose de Zinah, je prenais
cong du couple averti.

Dcidment, ce Cantho tait n coiff ou tout au moins russissait
merveilleusement  l'tre. Il avait su attirer sur lui attentions,
faveurs et protections. On s'occupait de son exposition en haut lieu;
des amateurs clairs, enthousiastes de son talent, commanditrent le
jeune matre et firent pour lui les frais de location des salles de la
rue de Sze. L'inauguration en fut un triomphe. Toute la presse,
intresse par les amateurs clairs, clbra  l'envie cet vnement
bien parisien. En huit jours, Zno Cantho devint clbre sur le
boulevard. Lui seul avait compris et bien traduit Venise; des bons
camarades venus avec lui des lointaines lagunes et comme Cantho,
amoureux fervents de l'Adriatique, la presse, il est vrai, parla moins.
On les cita juste comme les comparses de la pice et les satellites
obligs de cette nouvelle gloire. Une toile venait enfin de se lever au
ciel de l'art...

--Et une comte  son ciel de lit, insinurent de mauvais plaisants.

Mais la calomnie ne s'attaque qu'au vritable mrite; dans les milieux
d'amateurs clairs, il n'tait bruit que de la beaut, du charme
trange et prenant de la belle Mme Cantho. Toute dvoue  la carrire
de son mari, elle en tait le modle et l'inspiratrice, et le vrai
talent du peintre ne s'tait rvl que du jour o elle avait consenti 
poser devant lui...

--Et quelques autres, ajoutait l'incorrigible groupe de mdisants.

Enfin, c'tait le mnage le plus uni, le plus touchant, et des
douairires du Faubourg, gagnes par le catholicisme militant de la
jeune femme, nice, parat-il, de S. Em. le cardinal Appiani, ex-nonce
du pape, la citaient comme exemple aux vapores modern style de la Rive
gauche, la prnaient dans les salons les plus ferms.

Quant  Cantho, il gagnait ce qu'il voulait. Le jeune mnage habitait
maintenant un petit htel de la rue Fortuny et y recevait tous les
mardis soir l'ambassade ottomane et la colonie romaine et la noblesse
roumaine aussi.

Cite dans toutes les premires, la jolie Mme Cantho avait le tact
exquis de n'y paratre qu'avec un seul rang de perles, les perles
tombes des ciels nacrs et flous de son mari. On ne lui connaissait
qu'un dfaut: une jalousie maladive et froce pour ce brave Cantho, qui
pourtant ne la trompait pas; mais c'tait plus fort qu'elle. Son
temprament d'Italienne reprenait le dessus; cette Vronaise ne
plaisantait pas avec les infidlits supposes de Cantho. La duchesse de
Neurflize, ne Champoiseau, eut mme un bien joli mot  propos de cette
jalousie:

--Cette jolie Mme Cantho, non, ce qu'elle est jalouse de son mari! Cela
lui gte la vie. Songez, elle est mme jalouse pour lui.




LEURS CRINS




I

AUTOUR D'UN COLLIER


--Bravo, Ponette! comme elle danse!

Des femmes s'taient leves et, le buste en avant, les deux mains
appuyes au rebord des tables, regardaient la jolie fille avancer et
reculer dans un remous de jupes de soie et de dentelles, souplement
docile au va-et-vient de son danseur. L'orchestre des Lautars, install
entre deux colonnes de l'Atrium, martelait les mesures d'une valse.
Ponette et son danseur la bostonnaient, mais avec une telle souplesse et
un tel abandon dans l'absolue prcision de leurs pas en avant et de
leurs pas en arrire, que la valse en devenait bien moins amricaine
qu'espagnole. D'origine espagnole ou tout au moins brsilienne devait
tre, en effet, le danseur de Ponette.

Et c'tait trs plastique en mme temps que trs excitant, ce presque
viol vals par ce fin et souple danseur brun englouti, on eut dit, dans
des jupes de femme. Aussi les mains bagues de l'assistance
applaudissaient-elles  tout rompre, tandis que les colliers de vraies
et de fausses perles frissonnaient sur les gorges moites.

La scne se passait au Carlston, le Maxim's de Monte-Carlo, Carlston, le
cabaret de nuit o viennent se vider les salles de jeux aprs la sortie
du thtre.

La mode tait, ce dernier hiver, d'y aller voir valser Ponette. C'tait
une assez jolie fille d'une souplesse de clown, dans des robes molles et
floues qui ne lui tenaient pas au corps. Elle dansait, comme on se
dshabille, avec une amusante impudeur.

Tous les yeux dvisageaient maintenant un autre couple. Un homme aux
paules solides venait d'entrer, la tte haute et les reins cambrs. Une
gracilit toute frissonnante de satin paille, des seins menus, des
paules tombantes, une chair de pte tendre, tant le grain en tait fin
sous le chatoiement des plus belles perles; une femme statuette
l'accompagnait: La Disdri, la Disdri. Le nom courait de bouche en
bouche. Il y a dix ans  peine, marchande d'oranges sur les quais de
Naples, aujourd'hui un des bibelots d'alcve les plus coteux de
l'Europe, la Disdri, vingt-sept ans  peine, mais l'air d'en avoir
seize dans sa minceur dlie et souple, est un des vivants exemples de
l'omnipotence de la beaut sur les sens, combien oblitrs pourtant! des
mles contemporains. La Disdri est le triomphe de la grce nerveuse, de
la puret des lignes et de la jeunesse.

La Disdri tait alors la fille la plus luxueusement entretenue de tout
Paris et, en effet, sir Thomas Forgett l'accompagnait. L'homme aux
paules de colosse, qui venait d'entrer avec elle, n'tait autre que le
roi du cuivre. Cet espce de gant  la lvre rase, au teint cuit de
hle, et semblable, en vrit,  quelque commodore dans le brutal
panouissement d'une quarantaine hle et brle aux vents de tous les
Ocans et aux poudres de toutes les mines, rsumait une des plus grosses
fortunes d'outre-mer. Thomas Forgett tait deux fois milliardaire, et ce
fabuleux capital symbolisait l'nergie de toute une race, car  dix-huit
ans Forgett tait petit commis chez Lviston, Harvey et Cie, les
banquiers de Boston. Ce bon Yankee avait mis vingt-deux ans  gagner ses
deux milliards; aussi les perles de la Disdri taient-elles admirables.
Leurs trois rangs avaient cot trois cents mille francs; le collier
venait en droite ligne de Ceylan, c'est--dire que sur le march il et
valu le double; et c'tait l une des moindres folies de l'Amricain,
car les dbuts de la Disdri  Londres avaient cot tout autant, sinon
plus, au yankee. Forgett avait eu cette fantaisie de faire consacrer le
talent de sa matresse par la presse et l'opinion. La Disdri venait de
danser dans un ballet command, partition et pome, aux deux matres les
plus en vogue de Milan, puis le ballet avait t impos au thtre. Il
se trouvait, d'ailleurs, que l'Italienne dansait  miracle. La Disdri
tait trop bien faite pour ne pas crer du charme et de l'harmonie dans
chacun de ses mouvements, mais ce n'taient ni ce charme ni cette beaut
qui proccupaient ce soir-l le Carlston. Toutes les femmes ne voyaient
que les trois rangs de perles et la fortune inespre de cette marchande
d'oranges entretenue par ce milliardaire. Les hommes, eux, devenus muets
avec des prunelles haineuses et des visages ferms, toisaient  la fois
l'heureux amant de cette adorable fille et le dtenteur d'aussi
fabuleuses sommes: le bonheur d'autrui nous parat toujours immrit.

--C'est scandaleux! Il a encore gagn ce soir.

--Combien?

--Soixante-dix mille! Il a une chance de cocu...

--... Rtrospectif, car, vous savez, la Disdri ne le trompe pas.

--Ah!

--Forgett est sur l'oeil. Il paie royalement, mais sa matresse est la
Mie du Roy. Un paillon, elle serait casse aux gages.

--Alors, Ninetta est fidle?

--Ninetta sait compter, elle y perdrait trop.

--Songez! un homme qui gagne soixante-dix mille par jour!

--A Monte-Carlo et le triple en Amrique.

--Aussi, la donzelle a de belles perles.

--Ah! pour ce qu'elles cotent  son seigneur et matre!

--Et puis, ces perles, les gardera-t-elle longtemps?

--Que voulez-vous dire?

--Je me comprends... Oui, Forgett reprend aussi vite ce qu'il donne,
c'est un comptable inexorable. Il a un sens effroyablement exact du doit
et de l'avoir.

--Je ne saisis pas.

--Et son histoire avec va Linires! Vous tes le seul  l'ignorer,
alors?

--Quelle histoire?

--Mais l'histoire du collier. Tenez, je vais vous la dire, vous me
faites piti.

Je m'tais rapproch et je tendais l'oreille.

--Vous connaissez va Linires, n'est-ce pas? le piment canaille de ce
corps de garon aux jambes hronnires, le charme quivoque de cette
gorge plate et de ce ventre absent; va Linires, l'idal androgyne pour
collgiens et vieux messieurs; va Linires, l'tre de toutes les
perversions et de toutes les perversits, avec ses gestes de clown et
ses dhanchements de voyou couronns par le plus adorable visage
d'archange de Gozzoli: grands yeux en caverne dans l'ovale le plus pur,
lvres rouges et sinueuses, narines vibrantes de petite me perdue; va
Linires, le plus excitant des articles parisiens: langueur de
poitrinaire et vices de jeune dtenu.

va Linires est aussi une des femmes les plus chres de la galanterie
cosmopolite, et Thomas Forgett, qui a le got des restaurants cots et
des femmes ruineuses, avait, il y a deux ans, tiqu sur ce produit bien
parisien de notre civilisation. L'Amricain affichait la petite actrice,
et l'actrice affichait le milliardaire. Monte-Carlo tait le thtre de
leurs vanits. va ne quittait pas les salles de jeux, gagnant et
perdant tour  tour, ahurissant la galerie de son sang-froid et de sa
prodigalit. Elle puisait sans compter dans la bourse de son amant et
promenait, comme aujourd'hui la Disdri, les plus beaux rangs de perles:
Forgett a le got des btes de luxe et des exhibitions dispendieuses.

Aprs un mois de Monte-Carlo, l'Amricain en eut soudain assez: des
affaires le rappelaient  Paris, il signifiait  l'actrice son dsir de
partir et fixait mme le jour. Il devait tre  ses bureaux le lundi
matin; on partirait le dimanche par le rapide. Le vendredi matin, un
chque arrivait recommand  l'adresse de l'Amricain, et  dix heures
il rentrait du Crdit Lyonnais avec la coquette somme de cinquante
mille, le denier ncessaire pour solder la note de la semaine, quelques
menues crances chez les fournisseurs et les frais de voyage.

--De la galette! Chic, faisait la petite actrice. Prte-moi cinq mille.

--Soit, mais vous me gnez beaucoup, ma chre; je ne voudrais pas
redemander de l'argent  Paris. Je serais ridicule. Enfin, soit, vous
les voulez. Les voici.

--Vous tes tout plein gentil, j'ai les pouces qui me piquent, je sens
que je vais gagner.

--Je sens que vous allez perdre.

Et, ayant distrait dix billets de la liasse, Forgett en remettait cinq
 l'actrice et en gardait cinq pour lui; il mettait le reste dans sa
valise et, forc d'aller  Menton prendre cong de quelques parents
installs  la Grande-Bretagne, disait au revoir  sa matresse. va
Linires courait au Casino.

Le Yankee rentrait le soir pour dner. Il trouvait la jeune femme assez
agite.

--Eh bien! vous avez gagn? lui demandait-il.

--Non, j'ai perdu, et puis j'ai quelque chose  vous dire--et la voix
d'va devenait enfantine--j'ai pris les quarante mille francs dans la
valise, j'ai jou et j'ai aussi perdu. Oh! mon ami, ne me grondez pas,
ne me dites pas que cela vous contrarie. J'ai eu tort, je le sais, mais
vous n'avez qu' envoyer un tlgramme  votre maison demain, et puis
ici, sur votre signature, on vous avancera tout ce que vous voudrez.

Et la voix implorait, piteuse.

--Mais o voyez-vous que cela me contrarie, ma chre? C'est un peu
gnant pour l'htel, o je vais laisser ma note en souffrance, mais ils
me feront crdit.

--Tu parles!

Et l'actrice sautait joyeusement au cou de son ami. Le soir, on dna
comme si rien n'tait et le couple se couchait de bonne heure. Il
fallait ds le lendemain organiser les malles. va Linires s'veillait
assez tard et, les yeux gros de sommeil, s'tonnait de se trouver seule
au lit.

--Monsieur est sorti?

--Oui, madame.

--Ah! oui, je sais!...

Et l'actrice laissait retomber sa jolie tte sur l'oreiller, convaincue
que Forgett tait parti chercher de l'argent. L'Amricain rentrait, en
effet, presqu' la minute.

--Vous avez trouv? demandait joyeusement la jeune femme.

--Naturellement. J'ai mme soixante mille francs  vous remettre;
tenez, les voici.

--Comment! soixante mille francs?

--Mais oui, il vous sont dus; on m'a prt cent mille francs sur votre
collier de perles.

--Mon collier!... Vous avez engag mon collier?...

--Il le fallait bien; je n'allais pas emprunter aux sommeliers.
D'ailleurs, voici la reconnaissance  votre nom, ma chre.

--Mais c'est abominable!... Un souteneur n'aurait pas fait pis... Mon
collier, mais c'est un vol!

--Halte-l! je n'ai fait que me rembourser. Je vous ferai observer que
c'est vous qui tes une voleuse. M'avez-vous drob, oui ou non, ces
quarante mille francs dans ma valise, hier?

--Drob, drob!... Voil un bien gros mot. Cet argent, vous me
l'auriez donn, si je vous l'avais demand.

--Pas hier. J'en avais besoin.

va Linires haussait les paules:

--Moi aussi, j'en avais besoin, j'avais jou, j'avais perdu, je les ai
pris...

--Et vous me les avez rendus. La reconnaissance est  votre nom, et
voici les soixante mille qui vous reviennent sur les cent mille avancs
par le joaillier. Oh! la maison est sre.

--C'est indigne! Alors, vous ne m'aimez plus? Ne suis-je pas votre
matresse?

--coutez-moi, va. Vous tes une jolie petite bte de luxe et d'alcve
et de caresses aussi, voluptueuse, experte en l'art de donner les
sensations les plus vives et les plus rares, suffisamment canaille,
nette comme un jonc et dcorative comme un bibelot de prix, mais, au
demeurant, une petite bte malfaisante et amusante mme par la flambe
de ses vices. C'est pour vos vices que je vous ai prise; je les supporte
parce qu'ils m'amusent, mais  la condition qu'ils ne me gnent pas. Or,
hier, ils ont un peu empit dans le bon ordre de mon existence. Vous
m'avez donn une minute de surprise dsagrable, et, averti,  mon tour
je vous ai avertie.

--Des insolences, maintenant!

--Non, des vrits et des vrits flatteuses; mais, rsumons-nous: Vous
avez de jolies dents de rongeur, va, de dlicieuses petites dents de
rate, dont j'admire plus que personne la duret et l'mail; je leur ai
donn pas mal de dollars  croquer, avouez-le, mais il ne faut pas que
ces petites dents-l s'attaquent  ma tranquillit, ou j'y mettrais bon
ordre. Si dures qu'elles soient, je les userais  la lime, vos jolies
dents, va, et rien ne m'empcherait mme de les briser. J'ai dit.

--Et vous dites m'aimer?

--J'ai dit que vous m'amusiez.

--Et si je portais plainte, moi...

--Vous, contre moi! Mais on claterait de rire; je n'aurais qu'
raconter la vrit.

--Mais vous seriez dshonor.

--Moi, que non! je suis trop riche. Il est certain qu'un amant pauvre
n'aurait pu risquer la chose sans tre compromis; mais, moi, c'est une
leon que je vous donne, et personne ne pourrait mettre un doute.

La petite actrice avait baiss la tte.

--Et ces quarante mille francs, o vais-je les retrouver?

La jeune femme s'tait laisse retomber sur l'oreiller.

--Ces quarante mille francs, mais n'est-ce pas la mensualit que je
vous donne? Je vous les verserai  la fin du mois.

--Un mois  vous subir,  vous supporter aprs la chose que vous m'avez
faite! Non, non, je ne le pourrais pas.

--Si, vous le pourrez et d'autant plus que dans trente jours vous serez
libre.

--Vous dites?

--Dans trente jours, fini nous deux.

--Alors, c'est mon cong?

--Courtois. Donn un mois d'avance, le temps de vous retourner et de
chercher ailleurs. Oh! vous trouverez.

--Vous tes un goujat.

--Comment donc! et maintenant, vous allez me faire une place dans votre
lit.

Thomas Forgett avait commenc  se dshabiller.

--J'ai pris froid en allant chez ce joaillier et j'ai besoin de me
rchauffer; un goujat, hein! comme vous allez m'aimer aprs ce geste de
souteneur!

Et Forgett la lcha, comme il l'avait dit, le 28 mars, et la scne avait
eu lieu un mois avant.

--C'est un homme admirable.

--Admirable, oui, mais il faut tre milliardaire pour se permettre de
ces beaux gestes.




II

LA DISDRI


Trois couples appareills venaient de mimer un cake walk: les femmes, le
buste horizontal  force d'tre rejet en arrire, les genoux remonts
presque  hauteur du ventre, avec toutes, dans le visage, le mme
sourire oblique, sourire des lvres peintes et sourire des yeux faits.
Le remous des jupes retrousses trs haut les enveloppait quand mme
d'une ondoyante grce; les hommes, eux, carrment grotesques,
parodiaient plus la danse qu'ils ne l'excutaient.

La Disdri se levait:

--Cela ne vous attriste pas, Thomas? demandait-elle  Forgett.

--Non, cela m'humilie de voir des blancs danser si mal une danse ngre.
Ils sont simiesques, en vrit. Et puis, avouez-le, Ninetta, vous tombez
de sommeil?

--Peut-tre bien. Nous avons cinq heures d'auto dans les jambes.

--Mais c'est vous qui avez voulu djeuner  San-Remo, ma chre!

--C'est vrai... Nous partons?

--A vos ordres.

L'Amricain se levait. Le couple traversait le Carlston au milieu de
l'indiffrence hostile de la salle. La mme envie sournoise allumait
toutes les prunelles; la danseuse avait au cou pour au moins cinq cent
mille francs de perles, et leur merveilleux orient aimantait les
regards.

Debout dans l'entre-colonnement du seuil, un valet de pied aidait la
danseuse  s'insinuer dans une ample sortie de bal de moire cerise tout
engonce de dentelles d'or, une espce de gurite d'toffe raide, o la
gracilit de la Disdri s'amenuisait, plus frle et plus fragile encore.

Les danseurs avaient regagn leurs places; les Lautars ne jouaient plus.

--Et les perles de la Disdri, ont-elles une histoire? demandait un des
soupeurs.

--Les trois rangs qu'elle avait ce soir! Non, pas encore. Forgett vient
de les lui donner.

--Ah! c'est le cadeau!...

--De joyeux avnement. Les colliers dans la vie de ces dames marquent
toujours le commencement d'un rgne.

--Mais Forgett n'est pas le premier prince rgnant?

--Est-ce qu'on sait! Il est, en tout cas, le premier amant subi. La
Disdri est une fille trange et qui, jusqu'ici, n'a eu que des
caprices.

--Vous m'tonnez!

--Je la connais mieux que vous, j'ai t li avec son premier amant.

--Le prince Tschernakine?

--Parfaitement. Il n'avait que deux millions, que la Disdri a mangs en
trois ans. Tschernakine tait beau comme un dieu, la Disdri l'adorait.

--Non!

--Si. Elle en tait folle et elle ne l'a jamais tromp.

--Mme chez les entremetteuses?

L'habit noir avait un haussement d'paules:

--La Disdri ne se commet pas; et puis je vous dis que Sacha
Tschernakine a t sa grande passion.

--Une passion de trois ans. Combien ont dur les autres?

Le smoking interpell allumait un cigare.

--Et depuis?

--Depuis, je n'ai jamais connu  Ninetta que des amants jeunes et d'un
physique susceptible d'inspirer, sinon de l'amour, du moins un sentiment
trs vif  une femme.

--Ah! cette danseuse a des bguins?

--Oui, elle gote les jolis garons. Mais elle les a toujours choisis
riches.

--Le hasard pour elle a bien fait les choses.

--Oui, elle a su aider le hasard. Trs adroite de sa part, cette manire
de consacrer le physique de ses soupirants par son choix, et trs
amusant, ce concours de beaut de tous les gigolos de chez Maxim's avec
brevet suprieur dcern par la brune Ninetta. Je comprends qu'elle ait
fait prime. Trs adroit et trs fort!

--Oh! toi, reprenait l'habit noir, tu tais hors concours.

--Oh! moi, je n'ai pas le physique d'un gigolo, je le sais, mais Forgett
non plus, et voil un choix qui dtruit un peu la lgende. La Disdri,
que je sache, n'a pris Forgett ni pour la fracheur de son teint, ni
pour l'clat de ses yeux.

--Oh! pour Forgett, d'accord. La Disdri l'a pris pour ses millions.
Lui, c'est le bon entreteneur.

--A la bonne heure! Elle se range!

--Et cette dchance t'enchante, avoue-le, misogyne que tu es.

Eh bien! je veux dfriser un peu ton stupide orgueil, je vais te
raconter une aventure de la Disdri. Tu verras quelle me exquise et
quelle nature purile et charmante tait encore, il y a deux ans, cette
adorable fille. Je te jure qu'elle a le droit de mpriser les hommes. Je
sais d'elle une aventure o son amant, si riche qu'il tait, n'eut point
le beau rle. Oh! tu as beau froncer la narine et friser ta moustache.
Dans cette histoire-l ce fut la Disdri qui fut suprieure aux hommes
et aux circonstances, et nous, les mles, nous fmes tous en mauvaise
posture. Les femmes, je le constate, ne valent pas cher; mais, quand
elles se mlent d'avoir de la valeur, elles valent souvent plus que
nous.

--Mais, ma parole, tu as t amoureux de la Disdri!

--Et je le suis encore. Mais voil le fait.

C'tait il y a deux ans, la Disdri tait alors avec Andr Farnier, le
fils de l'agent de change. Nous avons tous connu Andr, donc pas de
portrait. C'tait un joli garon chtain aux larges yeux violets, un peu
bbte, mais trs apprci dans les boudoirs. Andr et Nina s'adoraient:
c'tait le parfait amour fil dans le petit htel de la place des
tats-Unis, o la Disdri passe tous ses printemps; mais Andr, pourvu
d'un conseil judiciaire par papa Farnier, financier prudent, tait
rduit  la portion congrue. L'agent de change n'avait pu refuser  son
fils la mensualit de six mille francs, que tout paternel, un peu cot 
la Bourse, doit moins aux menus plaisirs de sa progniture qu'
l'exigence de l'opinion; et soixante-douze mille francs par an, c'tait
une bien maigre pitance pour la dlicieuse inconscience de la Disdri.

Fille d'une marchande d'oranges du Basso-Porto de Naples et grandie 
Santa-Lucia, la Disdri a gard d'une enfance peuple une parfaite
ignorance de la valeur de l'argent. Habitue  se nourrir d'une orange,
d'une tranche de pastque et de deux sous de macaroni, elle joint  ce
beau mpris de l'or la divine insouciance des races nes au soleil. Les
asperges  quarante francs la botte et les truffes  soixante francs le
kilo ne l'impressionnent pas plus qu'une mandarine achete via Toledo, 
la sortie de San-Carlo, un soir de reprsentation populaire. Soyez srs
que les cinq cent mille francs de perles que lui a offertes Forgett, il
y a huit jours, lui ont fait bien moins battre le coeur que le petit
collier de verroterie attach  son cou par son premier amant. Bref,
elle est ainsi. Aussi la gne relative impose par le conseil judiciaire
d'Andr la faisait-elle peu souffrir. Trs amoureuse, elle prenait la
chose en riant, et, comme elle a des dents divines, ce rire tait un
charme de plus aux yeux blouis de Farnier. Tout en refusant  sa
matresse les mille et une fantaisies qui lui passaient en une heure par
la tte et dont elle tait la premire  rire cinq minutes aprs, Andr
Farnier s'endettait fort. Malgr les avis insrs dans les journaux, les
fournisseurs rsistent mal  un nom aussi connu que le sien. Les
usuriers aussi taient quelque peu visits par le jeune homme et de tout
ceci Mme Farnier mre s'inquitait. Mme Farnier est une figure, la
droiture mme, une femme admirable de dvouement et d'indulgence, et 
laquelle les infidlits du pre et les frasques du fils ont depuis
longtemps appris la rsignation. Il y a dj quinze ans que Mme Farnier
n'existe plus dans la vie sentimentale de l'agent de change, mais
Farnier respecte toujours en elle l'pouse irrprochable et la parfaite
associe de la maison. Mme Farnier a pour son fils une adoration
aveugle, pis, une prfrence injustifie dont ne s'alarment pas
heureusement ses deux filles, conquises  son indulgence pour leur
frre; et cette mre passionne dplorait amrement la liaison de son
fils. Elle la sentait grosse de menaces, pleine d'embches et de
surprises: et, pourtant dsarme par la joliesse de la danseuse, flatte
peut-tre du got de l'Italienne pour son Andr, n'osait-elle mettre
que de rares remontrances, terrorise surtout  la pense des
ventualits qu'une pareille aventure pouvait faire surgir entre le pre
et le fils.

Tel tait l'tat d'me de Mme Farnier. Aussi jugez de sa stupeur, la
matine de mai o, vers onze heures, comme elle tait occupe avec le
matre d'htel  vrifier les comptes de la semaine, un valet de pied
venait l'avertir qu'une dame demandait  la voir et que, malgr l'heure
indue, elle insistait pour tre reue; la chose tait, parat-il,
urgente. Immdiatement la mre avait le pressentiment qu'il s'agissait
de son fils; elle commandait au mouvement nerveux qui lui crispait la
face et s'enqurait du nom de la dame. Le valet de pied lui remettait
une carte sous enveloppe cachete. La danseuse avait eu la discrtion de
drober son nom au personnel de la maison. Mme Farnier dchirait
l'enveloppe et y trouvait la carte de la Disdri. Tout son sang lui
affluait au coeur.

--C'est bien. Recevez, disait-elle, j'y vais.

Et, prenant sur elle de dominer son motion, prte  dfaillir pourtant
(car il s'agissait bien de lui maintenant, le doute n'tait plus
possible), Mme Farnier se rendait au salon. Elle y trouvait la danseuse.
La Disdri ne lui laissait pas le temps de lui adresser la parole. Les
yeux suppliants, avec dans toute sa personne une prenante tristesse et
une plus grande confusion, elle se prcipitait au-devant de la mre:

--Madame, excusez, pardonnez l'audace de ma dmarche. J'en sens toute
l'indiscrtion; ma place n'est pas ici, je le sais. Il a fallu que la
chose ft bien grave pour me dcider  tenter cette visite, madame.

--Si grave que cela, mademoiselle? Parlez et, je vous en prie, veuillez
vous asseoir.

Une expression de gratitude dtendait la face contracte de la Disdri.

--Oh! merci, madame, merci de m'avoir reue. Vous tes bonne.

Et la jeune femme s'asseyait.

--Je vous attends, mademoiselle.

Mme Farnier, elle, ne s'tait pas assise. Il y eut un silence. La
danseuse hsitait, puis, dpchant les mots comme un chapelet:

--Vous n'ignorez pas, madame, quelle profonde affection nous unit, M.
Andr et moi.

--Je sais, je sais, mademoiselle.

--Cette affection, vous la blmez, vous la dplorez, et pourtant,
madame, vous ne pouvez savoir combien elle est vive et dsintresse. Il
ne faut pas juger notre liaison sur les apparences. On ne sait pas, on
ne sait jamais la vrit sur le sentiment des autres.

Le visage de Mme Farnier s'tait fait impntrable.

--Et si j'avais pu deviner que mon affection deviendrait dangereuse un
jour pour Andr.

--Elle l'est donc devenue?

Et la mre, arrache tout d'un coup  son impassibilit, faisait un pas
vers la Disdri.

--Mon fils a jou? Il s'est endett pour vous?

La jeune femme levait sur la mre la tristesse de deux yeux admirables.

--Non, madame, c'est beaucoup plus grave.

--Mais alors, quoi! Qu'a-t-il commis? Oh! mon pauvre enfant, o
l'avez-vous pouss, mademoiselle?

--Oh! madame, coutez-moi sans m'accuser, coutez-moi sans prvention
ni colre, vous jugerez aprs. Si je suis ici, c'est que vous seule
pouvez le tirer de l.

--Le tirer de l! il s'agit donc de le sauver?

--Oh! madame, coutez-moi. Je ne sais pas ce que votre fils dpense
pour moi, je sais que j'ai rduit mon train depuis que je l'aime. Je lui
demande le moins possible, je sais que la pension d'Andr est un peu
courte, et j'ai essay de brider un peu mes fantaisies. Dernirement,
pourtant, je n'ai pu prendre sur moi de ne pas admirer un merveilleux
collier d'meraudes expos par Boehmer.

--Aux Arts dcoratifs? Je l'ai vu, mademoiselle.

--N'est-ce pas que c'tait une pice admirable? faisait l'Italienne,
rendue tout  coup  ses instincts.

Mais devant l'oeil froid de la mre la danseuse se reprenait et d'une
voix prcipite:

--Ce collier, ah! je le sens maintenant, je ne dissimulais pas assez la
convoitise qu'il veillait en moi, je m'extasiais sur la grosseur des
pierres, sur leur eau et le travail de la monture; j'avais tout  fait
oubli qu'Andr m'accompagnait. Dans la soire, il m'arriva peut-tre de
reparler de ces meraudes; mais le lendemain, je vous assure, madame, je
les avais tout  fait oublies. Je suis ainsi. Quand, avant-hier, en me
mettant  table, j'y trouvai un crin pos  ma place. Je regardai Andr
assis en face de moi.

--Mais ouvrez. Cet crin est pour vous.

Et, comme j'hsitais un peu, lui se levait, venait auprs de moi et
faisait jouer la fermeture de la bote de satin. Je poussais un cri.
C'tait le collier de Boehmer. J'avais reconnu les meraudes.

--Quelle est cette plaisanterie? lui disais-je.

--Mais il n'y pas de plaisanterie. Ce collier est  vous. Vous l'avez
dsir, le voil.

--Mais vous ne pouvez avoir achet ce collier, mon ami. Il vaut quatre
cent mille francs. O avez-vous pris cet argent? Quatre cent mille
francs, vous ne les avez pas.

--Mais ma signature est bonne. Mlez-vous de vos affaires, je vous
prie, et ne vous mlez pas des miennes.

--Vous avez achet ce collier  crdit. Je ne veux pas de ce collier,
Andr.

--Ah! quelle singulire petite fille vous faites. Le collier est pay,
vous dis-je.

--Vous avez fait des billets? Comment les paierez-vous?

--Cela me regarde.

Et, comme je le voyais s'nerver, je n'insistai pas, je le remerciai du
collier, et  trois heures j'tais chez Boehmer. Boehmer est un ami pour
moi. Je demandai  voir les billets et je constatai qu'ils taient bien
signs d'Andr, mais qu'il avait imit la signature de son pre.

--Mon fils, un faux!... C'est impossible!

--Hlas! madame, serais-je ici sans cela?

--Vous les avez vus?

--Je les ai eus entre les mains.

--Et c'est pour vous, mademoiselle, qu'Andr a...

--Madame, je vous ai dit la vrit, je n'ai pas demand ce collier.
D'ailleurs le voici. Je le rapporte, je n'en veux pas.

Et la jeune femme dsignait un paquet qu'elle avait dpos sur la
table.

--Les voil, ces meraudes; je vous les rends  vous, madame,  vous sa
mre.

--Vous craignez d'tre compromise, mademoiselle?

--Oh! je sais bien que M. Farnier ne laissera pas protester sa
signature, surtout imite par son fils, mais je ne veux tre pour rien
dans la rupture qui suivrait cet clat. Voil pourquoi j'ai song 
vous, madame, vous la mre... oui, voil pourquoi je suis dans ce salon,
o vous ne me reverrez jamais plus, madame.

Et la Disdri se dirigeait vers la porte.

Mme Farnier tait reste debout, le dos  la chemine: elle courait
aprs la danseuse:

--Vous tes une brave fille! et lui saisissant les mains: Pardonnez
moi, je vous ai mconnue, je vous croyais...

--Comme les autres, soupirait la Disdri.

--Oui, Andr a raison de vous aimer.

--Merci, madame.

Et la jeune femme se retirait.

Deux jours aprs, un valet de pied se prsentait chez la danseuse avec
une lettre et un crin. La Disdri reconnaissait l'crin: c'tait celui
de Boehmer, les meraudes y tincelaient de toute leur eau verte; la
lettre tait de Mme Farnier: _Le collier est  vous, mademoiselle; vous
pouvez le porter, c'est moi qui vous l'offre. Andr et moi nous vous
remercions; portez-le en souvenir de nous deux._ Et c'tait sign: _Sa
mre._

--Ce qui prouve, mon cher, concluait l'habit noir, qu'il y a parfois
d'honntes femmes et des gnrosits inattendues chez des danseuses,
comme chez des femmes d'agents de change et des mres de futurs
banquiers... Garon, un soda.




III

LES SAPHIRS DE MILLA


--Voyons, vous, Maxence, vous qui connaissez par le menu l'histoire de
ces demoiselles et de leurs crins, que pensez-vous du collier de Milla?
Lui a-t-il t vol ou a-t-il t vendu?

--Les avis sont partags, rservait prudemment l'habit noir.

--Vous ne nous apprenez rien, puisque c'est justement la question.
Enfin, vous connaissez Milla, vous avez vcu dans son intimit, vous
tes mme encore de ses amis...

--Une raison pour me taire.

--En justice, mais pas dans un souper. Songez, il est trois heures du
matin. Si vous n'tes pas franc maintenant, vous ne le serez jamais.
Dans votre opinion Milla a-t-elle vraiment t la victime d'un vol, ou
tout le bruit soulev autour de cette affaire n'a-t-il t qu'un bluff?

--Milla est trs adroite, hasardait l'interpell.

--C'est justement pour cela, insistait un des deux autres ftards, avec
Milla on ne sait jamais.

--Oui, avec elle tout peut arriver.

--Et tout arrive. Il y eut des interviews innarrables autour de ce
collier.

--En effet, ce fut une merveilleuse publicit, mais ce sont ces
interviews mmes qui m'ont donn  penser. Si circonstancis qu'ils
fussent, ils n'ont pas rapport et ne rapporteront jamais en rclame les
cinq cent mille francs du collier.

--Reste  savoir!

--Le fait est que l'humanit est si bte. D'ailleurs valaient-ils bien
cinq cent mille francs ces saphirs? Vous l'avez vu, ce collier?

--J'ai mme vu le faux, c'taient deux pices admirables.

--Ah! il y en avait un faux?

--Parfaitement, la parure en double que Milla avait fait faire pour ses
tournes.

--Et c'est le vrai qu'on lui a pris?

--Naturellement, ces messieurs ne s'y sont pas tromps... des
professionnels!... Moi, je n'y voyais que du feu. Les deux colliers, le
vrai et le faux reposaient, comme deux couleuvres jumelles,  la porte
de la main, dans une grande verrine de Venise, sur la chemine d'un
petit salon attenant  la chambre; tout le monde pouvait les palper au
passage; la maison de Milla est trs accueillante, trs ouverte, son
petit htel est plein d'alles-et-venues. Milla aimait beaucoup faire
admirer ses saphirs; moi, je ne reconnaissais les vrais des faux que
dans la main: les vrais restent trs froids au toucher, les autres
prennent trs vite la temprature de la peau. Au cou de Milla je ne
faisais pas la diffrence: c'tait la mme eau, le mme clat profond de
cristal.

--Et ces saphirs lui ont t vols chez elle?

--Mais oui, quelqu'un a pass, qui les a cueillis le plus simplement du
monde dans leur coupe de verre iris.

--Quelqu'un de l'intimit, alors?

--Apparemment.

--Et Milla a l'intimit trs large.

--Forcment. Milla est trs jolie, trs  la mode; de plus, elle est
artiste et crivain: elle reoit tous les mondes.

--Et ce jour-l il n'tait venu que des femmes du monde, je crois.

--Et son peintre?...

--Et ses peintres. Milla a toujours deux ou trois portraits d'elle en
train.

--Et tout le monde a t souponn?

--Je n'ai pas dit cela, mais tout le monde a t appel chez le juge
d'instruction.

--Et les domestiques?

--Les domestiques, eux, ont accus les femmes du monde, et les trois
peintres se sont chargs forcment: haine sociale, rivalit de
concurrences. Ce serait mal connatre Paris que de s'tonner des deux
noms qui furent le plus compromis dans l'affaire: les suspicions
allrent droit aux personnes les plus irrprochables:  la comtesse
Hinley, jeune innocente venue ce jour-l aux renseignements pour un
domestique, et  Tito Strezzi qui dans le portrait, bon an mal an, gagne
presque ses cent mille francs. Ah! le collier fut drob un jour de
rception choisie. Quelle chambre, messeigneurs! nos plus nobles
dclasses, tous les hors-concours du Champ de Mars et le Bottin des
grands fournisseurs, car le couturier en vogue et le modiste de ces
dames avaient t galement reus ce jour-l. Ah! Milla aurait choisi
son jour qu'elle n'aurait pas mieux fait! C'est cette assistance d'lite
qui m'a toujours laiss un peu perplexe sur l'authenticit du fait.

--Bonne me, va! mais ce collier, toi qui l'as vu, valait-il cinq cent
mille francs?

--Oh! c'tait une pice admirable, mais j'avoue ne pas assez m'y
connatre, et puis, vous savez, vous autres, les colliers perdus ont
toujours beaucoup de valeur; le contrle est plus difficile.

--Maxence, je vous retiens.

Les hommes recommandaient du soda; il tait prs de trois heures et
demie du matin; le Carlston regorgeait de nouveaux arrivants. Sous les
colonnes ioniques d'un portique romain, les Lautars entamaient pour la
cinquime fois le motif preste et sautillant de la _Brsilienne_. Les
quatre hommes attabls dans un angle de la salle continuaient 
s'acharner sur les saphirs de Milla, acharnement but dont cinq
bouteilles d'extra-dry taient la vague excuse.

--Et puis, vol ou bluff, concluait brusquement Maxence, j'en ai assez,
moi, de cette histoire du collier... oui, j'en ai assez d'autant plus
que j'y ai t indirectement ml.

--Toi, Maxence?

--Parfaitement.--Et l'habit noir avait un rengorgement de fatuit.--Ce
vol, dont Milla a t victime, le lui avais-je assez prdit! Ah! elle
n'a pas t prise sans vert. Pour prvenue, elle a t prvenue. Milla a
toujours eu un entourage dplorable et une insouciance... coupable. On
et dit qu'elle se plaisait  attirer le danger.

Tenez, pas plus tard qu'il y a quatre ans, je rencontrais Milla ici.
Elle y tait venue en compagnie de Lintano, le mime napolitain, donner
je ne sais quel spectacle au Palais des Beaux-Arts. La joliesse et la
notorit europenne de la courtisane taient, de Cannes  Menton, d'un
autre appoint que le talent de Lintano. J'ignore le nom de l'impresario
qui avait eu l'ide de cette tourne. C'tait un barnum quelconque dont
le flair avait tabl sur la curiosit des foules alors surexcites sur
la vogue et les crins de Milla. La pantomime que donnait Lintano
n'avait que cinq personnages, la petite troupe tait donc rduite  sa
plus simple expression: une dugne et deux pauvres hres ramasss au
hasard des agences thtrales; mais le jeu de l'Italien, sa mimique
passionne et la beaut de Milla meublaient la salle, ses saphirs et ses
diamants l'illuminaient, car le talent n'est venu  Milla que beaucoup
plus tard. Sa gaucherie et sa maladresse faisaient alors la joie de
toutes ses amies, petites et grandes, et le passe-temps de tous les
clubmen en dplacement sur la Riviera. La jolie fille apportait au
thtre une candeur tonne et des effarements d'oiselle d'une saveur
incomparable pour qui connaissait la rouerie mange dploye par elle 
la ville. Cette vivante antithse et vraiment dilat les malveillances
les plus endurcies.

Milla remplissait dans la pantomime de Lintano le rle d'une bohmienne
loqueteuse et misrable, dont elle n'avait d'ailleurs ni le physique, ni
la violence pimente et sombre. Landolf lui avait chiffonn d'assez
curieux haillons. Sur ces loques de thtre Milla arborait
triomphalement ses cinq cent mille francs de saphirs et prs du double
d'meraudes et de diamants, chimriques et stupides parures, tant donn
le personnage qu'elle incarnait; mais si modernes et tellement dans la
note du milieu.

Malgr ses yeux d'ocan aprs la pluie et la transparence nacre du
plus fin et du plus troit visage de pairesse qu'ait jamais peint
Reynolds, c'taient, bien plus que sa personne, les joyaux de Milla que
le public venait voir. J'tais bien forc de me rendre  l'vidence,
puisque je ne trouvais aucune place au Palais des Beaux-Arts quand je
m'y prsentais  trois heures, et le rideau se levait une demi heure
aprs. Il ne restait plus une place: Milla faisait salle comble.

Je la croisais, deux heures plus tard, dans les jardins, j'avais pris
le parti de l'y attendre. Milla y faisait une promenade sensationnelle.
Moule dans une ample redingote de drap mauve brode de motifs d'argent,
elle jouait ngligemment avec une lourde tole de chinchilla. De larges
brides de velours pense amincissaient encore l'ovale de son visage; une
brume de gaze violette l'aurolait, elle s'avanait  petits pas,
appuyant sa main gante de blanc sur le pommeau de Saxe d'une haute
canne d'ivoire. C'tait la procession, on eut dit, d'un grand iris mauve
anim se promenant avec son tuteur. Le cap Martin et les montages
d'Italie, se dgradant au loin en teintes irises, encadraient la
courtisane  souhait; la minute tait brve, mais inoubliable. Jamais
Milla n'avait eu l'air plus fleur rare que ce soir-l. Un groupe de
fidles l'escortait; l'escorte,  vrai dire, n'tait pas royale. Il y
avait l Nathan d'Ymer, jeune compositeur de talent encore  venir,
rcemment enrichi par la mort d'une vieille actrice mlomane; il y avait
l Nitich, leur modiste  toutes; le gros Lestoufer, le joaillier
usurier de la station, Lestoufer, la Providence  cent pour cent des
joueurs dcavs et des demoiselles laisses pour compte; Lintano, le
mime au visage glabre et poli par le blanc de cruse. L'impresario de la
tourne compltait le cortge. Deux grandes dames de la colonie
trangre, souponnes de quelques escales  Lesbos, marchaient dans le
sillage de l'infante. Un murmure flatteur et parfois hostile saluait
cette marche d'une toile.

J'abordais Milla.

--Vous n'tiez pas dans la salle? me disait la douce enfant.

--M'aviez-vous rserv une place? Oh! je l'aurais paye, rpondais-je 
cette attaque.

--Mais, mon cher ami, je n'ai mme plus de service, nous faisons salle
comble. Il faut retenir son fauteuil trois jours  l'avance, n'est-ce
pas, Rigobert? et elle me prsentait son impresario.

L'homme soulevait un chapeau haut de forme et inclinait une large face
graisseuse dans le collet d'une pelisse de fausse loutre.

--Monsieur Rigobert, insistait Milla.

Tout me dplaisait en cet homme: ses petits yeux clignotants, la
bouffissure de ses joues blafardes, sa face  la fois effronte et
basse, son obsquiosit insolente, tout, jusqu' sa pelisse de cabot en
tourne et son chapeau gibus. Le Lintano, que la jolie fille me
prsentait, ne me revenait pas davantage; un visage hve et ple aux
paupires et  la bouche tombantes, comme lches du bas, un profil
assez pur d'ailleurs, mais comme maci de chlorose, s'aggravait encore
de cheveux luisants et gras. Un foulard de soie jaune, des bagues  tous
les doigts et des langueurs de poitrinaire, une insupportable prtention
rpandue dans toute la personne du mime, et surtout ses airs avantageux
vis--vis de Milla m'emplissaient soudain d'une sourde exaspration. En
vrit, ce cabot l'affichait; j'ai su, depuis, qu'il se disait son
amant. Milla elle, ne se doutait de rien. Tout  la joie d'avoir fait
salle comble, elle monologuait ses succs, ses triomphes:

--Trois rappels, mon cher, oui, trois, l'assistance en dlire, un
public comme je n'en ai encore jamais eu: trois grands-ducs et des
fleurs!...

Et les deux hommes renchrissaient, et le musicien s'enthousiasmait, et
les deux fournisseurs aussi; c'tait, dans le plein air de Monte-Carlo,
la mme fivre d'enthousiasme que dans la loge de Sarah, un soir de
premire. Impossible de placer un mot dans ce flux de paroles. J'tais
furieux.

--Vous verrai-je ce soir? demandai-je  l'infante.

--Ce soir, impossible; je suis l'invite de ces dames: la princesse
Strasimoff et lady Glanhow.

Et Milla me prsentait les deux femmes, demeures un peu en arrire.

--Et demain?

--Demain, dans la matine, oui, tant que vous voudrez, mais pas avant
dix heures.

Sem, le caricaturiste attitr de la station, se dirigeait vers nous,
son terrible crayon cach dans le creux de sa main. Peu soucieux de
figurer dans une planche sensationnelle de son prochain album, je
quittais le groupe:

--A demain, me rptait Milla.

Milla avait pourtant des amis de got. La dcoration du petit salon o
j'tais reu le lendemain, en tait une preuve. Toute la pice tait
fleurie de branches d'amandiers. C'est au milieu de floconnements
roses, dans un cadre, on et dit, d'estampes japonaises, tant
l'enchevtrement de toutes ces ramures neigeuses se dtachait, pareil 
d'invraisemblables coraux ples, que je trouvais Milla, plus rose et
plus frache encore que ses fleurs. Les fentres, grandes ouvertes sur
le cap Martin, laissaient entrer dans le salon le bleu du ciel et le
bleu du large. Drape dans une longue robe de surah chair, Milla
semblait plus nue que la nudit et, avec cela, si juvnile de formes et
de teint! Et la gracilit de cette nuque nacre sous la fume d'or des
cheveux!...

--Vous ne boudez plus?...

Et elle me tendait la main.

--tiez-vous assez de mchante humeur, hier?

--Mais aussi quelle compagnie! Avouez, Milla, que...

--Mon modiste et mon bijoutier, mais ce sont de trs honntes gens, mon
cher.

--Vous les payez.

--Et puis que vous faut-il de plus? Une lady pairesse, une princesse
authentique.

Et, avertie par ma moue:

--Ah! que voulez-vous? celles qui ne sont pas dans le train
entretiennent leurs chauffeurs. Vous ne me reprochez point Ymer, il a du
talent. Quant  Lintano, c'est mon artiste et, de plus, mon professeur.

--Rien que votre professeur?...

--Vous voulez rire; et puis, si c'tait mon plaisir.

--Oh! je n'ai rien  dire.

--Je l'espre bien. D'abord, c'est  lui que je dois mon talent et
notre succs; et notre tourne est une marche triomphale.

--Et Rigobert!

--Oh! vous ne le gobez pas non plus, celui-l, je l'ai bien vu. Il est
trs commun, je vous l'accorde, mais c'est un trs honnte homme.

--Je veux bien vous croire. O l'avez-vous connu?

--O je l'ai connu? Il est venu chez moi me proposer cette tourne.
C'est lui qui en a eu l'ide, une ide gniale, comme vous voyez.

--Mais, enfin, d'o sort-il?

--Oh! cela, je n'en sais rien.

--Eh bien! moi, je le sais. C'est un ancien garon de caf.

--Qu' cela ne tienne. La Disdri, qui gagne aujourd'hui cinq mille
francs par soire, a vendu des oranges sur les quais de Naples.

--Vous avez rponse  tout. Vous donnez, je crois, encore deux
reprsentations ici. Aprs, que comptez-vous faire?

--Mais nous partons en Italie, nous jouons  Bordighera,  San-Remo, 
Gnes, puis  Nervi. Rappalo, Santa-Marguarita, toutes les stations de
la cte Ligure, et puis Livourne, o nous sommes attendus; de l nous
descendons sur Naples et remontons sur Florence, Milan et Venise: une
vraie tourne, comme vous voyez.

--Et toujours avec Rigobert et Lintano?

--Naturellement.

--Et aucun autre homme ne vous accompagne?

--Non, pourquoi?

--Vous voyagez avec tous vos bijoux?

--Certes.

--Et vous en avez pour?...

--Mes saphirs, mes diamants, mes meraudes, mes rubis, de douze 
quinze cent mille francs.

--Et vous ne savez pas un mot d'italien?

--Non, c'est la premire fois que je vais en Italie.

--Eh bien! si vous ne revenez pas dvalise...

--Que voulez-vous dire?

--Ah! vous tes d'une belle imprudence! Vous allez courir les auberges
d'Italie avec, dans votre valise, un denier de douze cent mille francs.

--Vous ne souponnez pas Lintano, ni Rigobert, je suppose?

--Je ne souponne personne. Rigobert sort on ne sait d'o, et Lintano
est Italien.

--Mais c'est abominable.

--Oh! je n'ai pas dit qu'ils feraient la chose eux-mmes, mais ils
peuvent la laisser faire. En somme, une fois hors la frontire, vous
tes entre leurs mains.

--Je vous dteste. Dites tout de suite que je serai assassine.

--Je ne le crois pas. Vous terroriser serait peine inutile. On
n'assassine que les vieilles rentires, les jolies proies de votre
envergure sont toujours laisses indemnes.

--Et si je vous jetais dehors, maintenant?...

--Mes conseils valent cela. Oui, fichez-moi  la porte, mais mditez ce
que je vous ai dit; et puis, un dernier avis, car, moi, je vous aime
rellement, Milla. On ne connat vraiment la valeur que des bijoux qu'on
a perdus. Au point de vue rclame, un collier vol fait autrement de
bruit que la plus grosse vente, corne et annonce dans tous les
journaux.

J'en avais trop dit. Milla se levait et me montrait la porte.

Pourtant elle ne partit pas en Italie; sa sant s'altra subitement, et
la jolie fille dut aller se reposer un mois  Antibes, dans la plus
absolue solitude. Dsespoir de Lintano, cris et rcriminations de
Rigobert, rien n'y fit. Milla paya le ddit  son barnum et se tint
prudemment en de de la frontire.

Un an aprs, Milla perdait son collier de saphirs; la pice la plus
prcieuse de son crin lui tait vole dans les conditions que vous
savez, et Milla prtend que je lui ai port malheur.

Et voil pourquoi je ne suis peut-tre pas tout  fait tranger au vol
des saphirs de Milla.




AMERICAN DANCE


C'tait encore au Carlston. Il tait trois heures du matin, l'heure
lourde o les snobs gars dans ce milieu soldent leur addition et
dfilent, raides et gourms, sous l'oeil impertinent des filles et la
prunelle avachie des ftards... ftards, bagnards. La noce, quelle
tristesse! comme l'a crit judicieusement Donnay.

Il tait donc trois heures, et Ponette, la valseuse attitre du lieu,
avait fini de danser.

Les groupes, maintenant, acclamaient un nouveau couple. Un Amricain,
assis  une table entre deux soupeuses, venait de se lever. Glabre, les
traits nergiques et d'autant plus prcis dans cette face rase, il
tait le seul homme de l'assistance qui ne ft pas en smoking; mais,
dans son complet d'homespun et cravat de rouge, il trouvait le moyen
d'avoir plus grande allure que tous les smokings rassembls ce soir. Des
cheveux ras compltement blancs affirmaient cette physionomie dj
singulire. Un diplomate ou un de ces brasseurs d'affaires qui remuent,
l-bas, des pays et des millions? On pouvait prter toutes les audaces
et toutes les combinaisons de gnie  ces yeux ples, ptillants
d'intelligence dans cette face tourmente et glabre; mais ce n'tait l
qu'un masque. L'homme aux cheveux blancs et au regard intense n'tait
qu'un noceur ataxique, et le mouvement de curiosit, qui venait de
pencher avidement tous les bustes dans sa direction, s'adressait surtout
au pitoyable et risible effort du danseur pour quitter sa place.

Les reins comme ankyloss, on et dit que l'Amricain ne pouvait se
lever de son sige. Galvanis par les premires mesures de la polka, il
avait redress son buste et fait signe  une des femmes assises auprs
de lui. Ce Yankee fourbu tait un enrag valseur. Assidu du Carlston, il
y passait ses nuits et faisait la joie de tous les habitus. Ponette et
_Jambe de Laine_ (on l'avait surnomm ainsi) taient les deux clous de
l'endroit. On venait exprs pour voir valser l'une et tituber l'autre;
les polkas et les cake walks de _Jambe de Laine_ taient un spectacle
unique et dcevant: c'tait d'abord le pnible travail de ce grand
corps, on et dit paralys, pour se mettre debout. Les pieds
trpignaient et patinaient sur place, l'arrire-train trop lourd
demeurait sur la chaise, et puis l'homme se dressait tout d'un coup, m
comme par un ressort: un automate, et, saisissant sa danseuse par la
taille, _Jambe de Laine_ partait, s'lanait  la fois lger et
frntique dans un admirable sentiment de la musique et du rythme.
_Jambe de Laine_ tait un danseur mrite, mais ses membres
n'obissaient plus  sa volont; et parfois il lui arrivait de s'appuyer
sur son cou-de-pied en place du talon, et tout son grand corps se
ployait, alors, dans une espce de rvrence agenouille, un grand salut
plongeon, dont il se relevait pour repartir en mesure, au milieu des
bravos et des cris de la salle. Un rire hystrique secouait toutes les
femmes; les tables, que frlait le couple en tourbillonnant, le
saluaient au passage d'applaudissements et d'ironiques vivats; et puis,
tout  coup, _Jambe de Laine_ chancelait, pantin disloqu, entre les
bras de sa danseuse et celle-ci n'avait que le temps de le dposer sur
la premire chaise vacante. _Jambe de Laine_ s'y croulait, comme cass
en deux, les cuisses raidies, le buste en avant, toutes ses dents
apparues dans un sourire formidable. Il restait l, les yeux noys et le
front moite, et une des filles pongeait avec son mouchoir la sueur du
Yankee, et c'tait lamentable et grotesque, cette danse ataxique
d'attard viveur.

--Un peu attristant quand mme, les entrechats de cet chapp de la
douche! Regardez ses mouvements. La maison de sant le guette!

--La maison de sant et la camisole de force! soulignait Henri Tramsel.

--Pourquoi la camisole de force? cet Amricain possde toute son
intelligence et, mieux que son intelligence, toute sa volont. douard
Harvey adore la danse et s'y acharne avec une dconcertante opinitret.
Oui, malgr ses cheveux blancs et son ataxie, Harvey vient toutes les
nuits danser ici. La chose n'a rien de ridicule. Les filles qui
l'accompagnent ne sont que ses danseuses. Harvey les paie pour cet
emploi aussi gnreusement que si elles taient ses matresses, et
pourtant, quand il remontera tout  l'heure dans son automobile (car il
a sa Panhard  la porte), il n'y installera ces deux cratures que pour
les dposer  leur htel, et il regagnera seul avec son chauffeur sa
villa du Cap d'Ail. Ce Yankee a la manie du ballet comme le Roi Soleil,
il adore s'y produire; il danse et il paie. C'est d'ailleurs un valseur
admirable. Je ne connais ici que le danseur attitr de Ponette qui
bostonne aussi bien que lui.

--Quand ses jambes ne se drobent pas sous lui!

--Et c'est l o s'affirme son extraordinaire nergie. Ces danses, qu'il
arrive, titubant et flageolant sur ses jarrets,  excuter dans leurs
rythmes avec cette prcision inoue, douard Harvey y dploie, toutes
les nuits, autant de volont qu'il en a dpense pendant vingt-cinq ans
pour ramasser sa colossale fortune.

--Et puis,  son ge, aprs tout, on a le droit de faiblir! lanait
tourdiment le petit Marcel Baudran.

--A son ge! Quel ge lui donnez-vous donc, mon cher? Ce sont ses
cheveux blancs qui vous trompent. Harvey n'a pas plus de quarante-cinq
ans. Vous ne l'avez pas regard? Son visage est trs jeune. Il n'a pas
une ride, les models n'en ont pas boug, les traits sont fermes,
accuss et d'une nettet que je lui envie. C'est une mdaille sans
bavure; chez lui, ni bajoues ni engoncements, aucune des tares de nos
quarantaines de Latins avachis. Harvey est un magnifique exemple de
l'nergie de sa race. Vous le connaissez mal et je sais de lui certaine
histoire qui vous campe un monsieur autrement haut que le pidestal du
Colleone.

--Ah! vous avez une histoire  placer! contez-la donc, trs cher.

--Oh! conte par moi, ce ne sera plus du tout cela. L'intressant serait
de l'entendre raconter par Harvey lui-mme.

--Il n'y a pas moyen?

--Cette nuit! vous n'y songez pas! D'abord, il est un peu gris et tout 
sa danse.

--Et demain?

--Vous plaisantez, il faudrait vous prsenter et Harvey ne se laisse pas
prsenter les gens comme cela.

--Vous tes poli...

--Oh! vous pas plus qu'un autre. Dame! ici, il se mfie des tapeurs.

--Et puis tu grilles de la raconter, toi, l'histoire! clatait Baudran
devenu familier.

--Mais certainement, il grille. Allons, excutez-vous, Maxence.

--Eh bien! voil:

Il y a quelque dix ou douze ans de cela, Harvey se trouvait 
l'Exposition de Chicago. Amricains du Sud et Amricains du Nord se
prcipitaient alors en masse  ces foires mondiales. Le Nouveau-Monde
exultait d'orgueil  la pense de contrebalancer,  coup de millions et
d'innovations hardies, la rputation de la vieille Europe. Des pays
entiers se dplaaient pour aller applaudir sur les lieux mmes le
grandissant progrs de la libre Amrique, et douard Harvey tait trop
Yankee pour manquer une telle manifestation.

Il tait donc l, corroborant de son faste et de ses dpenses la
lgende en train de s'tablir de la prodigieuse activit de l'industrie
amricaine. Je ne sais mme pas trop si Harvey n'exposait pas  Chicago
quelque chose, car, outre sa banque, il dirigeait et commanditait je ne
sais quelles usines et entreprises minires dans le Massachusetts et le
Connecticut. Cet homme tait trop de son pays pour n'avoir pas en lui
l'intuition des trusts.

Harvey tait donc  Chicago. Il y occupait dans un des nouveaux htels
de la ville tout un appartement au premier: la bagatelle de trente 
cinquante dollars par jour, et il y tait avec Mme Harvey. Mme Harvey,
alors dans tout l'clat d'une de ces beauts blondes que l'on ne
rencontre que l-bas. Harvey a toujours eu le got des trs jolies
femmes... La passion des sports, la folie des fleurs rares et la
gourmandise des chairs lumineuses lui ont fait une universelle
rputation de gentleman. A New York,  Paris,  Berlin, comme  Londres,
les orchides et les matresses d'douard Harvey sont un propos courant,
mais les alcves haut cotes, o le banquier, depuis quinze ans, sme
sans compter l'or et les bijoux, lui ont-elles jamais fourni un spcimen
de beaut pareil  celui de sa femme? Grande et muscle, la taille mince
avec des seins et des hanches d'un galbe incomparable, Mme Harvey tait
 la fois une crature de rve et de ralit. Elle avait tout pour elle:
le bleu profond des yeux, des yeux de violette aux longs cils soyeux et
lustrs, la transparence du teint et la rutilence d'une chevelure aux
reflets de mtal. Elle avait  la fois la fragilit d'une fleur et la
robuste souplesse d'un bel animal; tout en elle commandait le dsir, le
rose brillant de ses ongles, la rougeur charnue de sa bouche, la soie
duveteuse de sa nuque. Whistler, s'il l'et peinte, et intitul son
oeuvre _Symphonie en blanc, rose et or_. Les races jeunes peuvent seules
produire des tres aussi rayonnants; et, quoique trs sr de la loyaut,
mieux, de la fiert de sa femme, Harvey n'en tait pas moins trs
jaloux, mais il se gardait bien de n'en laisser rien paratre. Il aurait
trop craint de froisser la jeune femme.

Mme Harvey n'en rvolutionnait pas moins tout Chicago. Sa fortune, sa
situation unique, sa radieuse jeunesse, son luxe, son train de maison et
l'audace ruineuse de ses toilettes en faisaient la professionnelle
beaut de la saison. La curiosit souleve autour d'elle flattait et
nervait  la fois son mari. Harvey n'en suivait pas moins passionnment
tous les soirs les parties du Club, tandis que la jeune femme bostonnait
et flirtait dans les salons de l'htel. Il y avait bal et comdie tous
les soirs, c'est l la vie amricaine. Le millionnaire s'attardait au
baccarat jusqu' minuit, une heure, et retrouvait en rentrant sa femme
dans leur appartement. Mme Harvey y remontait vers les onze heures, onze
heures et demie. Ils occupaient, chacun, une vaste chambre communiquant
par un grand salon. Parfois, le banquier rentrait plus tt. Il
traversait alors les salons de l'htel et y faisait un ou deux tours de
valse avec sa femme, car il fut toujours un merveilleux danseur.

Un soir, que la dveine au jeu avait vid son portefeuille, se trouvant
la tte un peu lourde, Harvey rentrait vers les dix heures. Il montait
directement chez lui. Le portier d'tage lui ouvrait sa porte. Son valet
de chambre n'tait pas l. Harvey donnait l'lectricit et commenait 
se dshabiller. Un bruit lger dans la pice voisine attirait son
attention: Mme Harvey tait donc dj rentre,  moins que ce ne ft la
femme de chambre prparant la couverture. Le banquier entrait chez sa
femme, l'lectricit s'y teignait aussitt, des pas couraient sur le
tapis et une porte se refermait. Le banquier avait drang quelqu'un...,
un amant ou un voleur? Harvey connaissait depuis longtemps les exploits
des rats d'htel; les crins de Mme Harvey taient de ceux pour qui l'on
peut risquer un coup d'audace, mais la beaut de la jeune femme tait
aussi de nature  inspirer toutes les tmrits.

Rentrer chez lui, y prendre son revolver! l'inconnu pouvait
s'chapper... Appeler, c'tait trs bien si c'tait un rat d'htel! Le
personnel accouru se saisirait du misrable. Mais si l'individu, qu'il
avait drang et qui se cachait certainement l, tait un soupirant de
sa femme, pis, s'il s'tait introduit de complicit avec Mme Harvey,
c'tait la jeune femme  jamais compromise, un irrparable scandale! Et
puis, en somme, Mme Harvey n'tait peut-tre pas coupable. Cet amoureux,
si c'en tait un, avait peut-tre risqu ce coup d'audace  son insu. Le
banquier voyait rouge. Il s'armait d'un des chenets de la chemine et se
dirigeait vers la porte qu'il avait entendu refermer: c'tait celle du
cabinet de toilette. Il tournait l'obturateur, un flot de clart crue
inondait la pice. Rien. Le cabinet tait vide. Une espce de penderie,
o l'Amricaine entassait ses malles et l'excdent de sa garde-robe,
faisait suite  ce cabinet. C'tait une vaste chambre sans issue, qui
servait aussi de dbarras. Harvey y pntrait. Rien que des peignoirs et
des manteaux pendus le long des murs et cinq ou six grandes malles. Le
couvercle d'une de ces malles bougeait, c'tait une norme malle en
osier. La clef tait demeure sur l'une des serrures. Avec un
merveilleux sang-froid Harvey s'approchait de la malle, s'asseyait
dessus, et donnait un tour de clef. Mme Harvey entrait au mme instant:

--Tiens, c'est vous! que faites-vous donc l? demandait la jeune femme.

--Rien. En rentrant, tout  l'heure, j'ai cru entendre du bruit. Vous
savez, dans ces htels! Rien, en effet! j'avais rv.

--Dans ces htels! oh! le Barlster est trop bien surveill!

Puis, avec un sourire qui dcouvrait toutes ses dents:

--Me feriez-vous l'honneur d'tre jaloux, par exemple?

--Pourquoi pas?

Harvey continuait de peser de tout son poids sur le couvercle d'osier,
il sentait, sous lui, quelqu'un remuer et haleter.

--Pourquoi pas? et il fixait la nudit radieuse de la jeune femme
debout devant lui.

--C'est que, si vous me souponniez, vous m'autoriseriez  tout,
douard, et du bout de son ventail elle frlait la joue de son mari.

--Non, je ne suis pas jaloux, faisait l'Amricain, qui sentait
maintenant la malle presque immobile, mais je trouve cette pice bien
encombre. Vous tenez  tous ces colis? On pourrait en faire descendre
quelques-uns  la rserve des bagages. Cette malle en osier, par
exemple, celle sur laquelle je suis assis, vous n'y tenez pas?

--Moi! Pas du tout, elle est vide.

--Eh bien! je la ferai enlever demain. Vous avez sommeil, darling?

--Si vous voulez, j'ai sommeil, douard, et les deux poux rentraient
dans leur chambre  coucher.

Il fermait soigneusement la porte de la penderie  clef,  clef la
porte du cabinet de toilette et demeurait, cette nuit-l, auprs de Mme
Harvey. Le lendemain matin, vers dix heures, il faisait descendre la
malle dans les rserves de l'htel, qui sont d'immenses caves
construites immdiatement sous les sous-sols. Les Harvey prolongeaient
encore un mois leur sjour  Chicago. Au dpart, l'Amricain ngligeait
de rclamer la malle. Il la laissait dans les rserves, o elle doit
tre encore; l'anonyme captif entre ces parois a-t-il russi 
s'chapper ou y est-il mort touff? En ce cas, la puanteur du corps en
dcomposition a d rvler sa prsence, mme  travers les remugles
moisis des caves du Barlster; mais, en Amrique, les grands htels ont
trop le souci de leur respectabilit pour que l'on y dcouvre jamais un
cadavre, et voil, mon cher Baudran, un joli trait de sang-froid de cet
incorrigible danseur.




TABLE DES MATIRES


ELLEN

     I. L'arrt                         1
    II. Pour gurir                    13
   III. Lettres de Cannes              25
    IV. Bains de soleil                36
     V. La maison en fte              54
    VI. Harry Astlher                  66
   VII. Gladys Harvey                  79
  VIII. Trois dames dans l'le         92
    IX. La vie et le rve             105
        pilogue                      120

TRAINS DE LUXE

  DE MILAN A VENISE.
     I. Ce que femme veut             127
    II. La nuit unique                139

  SUR LES LACS.
     I. Classes dirigeantes!          149
    II. Les dessous de ma femme       157
   III. Respectability                166

  MONTE-CARLO.
     I. La question du pourboire      177
    II. Nuits d'Italie                186
   III. Pudeurs anglaises             198

  CHOSES DE LA-BAS.
     I. Un soir aux Zatter           209
    II. Le danger des gondoles        221
   III. Oprations yankees            233
    IV. Banlieues de Londres          244
        La Conqute de Paris          255

  LEURS CRINS.
     I. Autour d'un collier           267
    II. La Disdri                    278
   III. Les saphirs de Milla          290
        American Dance                303


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  FLICIEN CHAMPSAUR
    Dinah Samuel, moeurs de thtre, couv. illustre.            1 vol.
    L'Ingnue. 100 dessins, tirs en deux tons, de _Maurice
      de Lambert_. Grand format.                                 1 vol.
    Le Coucou. Couverture de _Manuel Orazi_.                     1 vol.

  JEAN BOSC
    Le Vice Marin, confessions d'un matelot.                     1 vol.

  JEAN LORRAIN
    Le Crime des Riches. _Couverture d'Albert Guillaume._        1 vol.

  PAUL BRULAT
    L'Aventure de Cabassou. Nombreuses illustrations et
      couverture en couleurs de _Widhopff_.                      1 vol.

  JULES HOCHE
    Le Mauvais Baiser. Illustrations et couverture en couleurs
      de _A. Pecoud_.                                            1 vol.

  MAURICE HUET
    Sabres de Bois, Fusils de Paille!!! Roman de moeurs
      militaires.                                                1 vol.

  FERNAND NIEF
    Phryn la Courtisane. Illustrations en couleurs d'aprs
      les peintures de _A. Thivet_.                              1 vol.

  DOCTEUR DE LUSI
    La Femme Moderne, son Hygine, sa Beaut, ses Enfants.       1 vol.


G. de Malherbe. Imprimeur. 12. Passage des Favorites, Paris (XVe)




Notes du transcripteur

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
Les passages en italique sonts nots _entre caractres souligns_.






End of the Project Gutenberg EBook of Ellen, by Jean Lorrain

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLEN ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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