The Project Gutenberg EBook of La Mort, by Maurice Maeterlinck

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: La Mort

Author: Maurice Maeterlinck

Release Date: September 17, 2020 [EBook #63222]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT ***




Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)









  MAURICE MAETERLINCK

  LA MORT

  PARIS
  BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
  EUGNE FASQUELLE, DITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1913
  Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
  rservs pour tous pays.
  Copyright by EUGNE FASQUELLE, 1913




OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK


  LA SAGESSE ET LA DESTINE (50e mille). (Fasquelle, dit.)     3 fr. 50
  LA VIE DES ABEILLES (61e mille). (Fasquelle, dit.)           3 fr. 50
  LE TEMPLE ENSEVELI (24e mille). (Fasquelle.)                  3 fr. 50
  LE DOUBLE JARDIN (18e mille). (Fasquelle, dit.)              3 fr. 50
  L'INTELLIGENCE DES FLEURS (29e mille). (Fasquelle, dit.)     3 fr. 50
  LE TRSOR DES HUMBLES (64e dition). (Mercure de France)      3 fr. 50
  JOYZELLE, pice en 5 actes (10e mille). (Fasquelle, dit.)    3 fr. 50
  MONNA VANNA, pice en 3 actes (36e mille). (Fasquelle,
    dit.)                                                      2 fr.  
  MONNA VANNA, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux.
    Musique de Henry Fvrier. (6e mille). (Fasquelle, dit.)    1 fr.  
  L'OISEAU BLEU, ferie en 5 actes et 10 tableaux (30e mille).
    (Fasquelle, dit.)                                          3 fr. 50
  LA TRAGDIE DE MACBETH, de William Shakespeare. Traduction
    nouvelle avec une _Introduction_ et des _Notes_
    (4e mille)                                                  3 fr. 50
  THATRE. (Lacomblez, diteur  Bruxelles, Belgique) 3 vol.   3 fr. 50
  SERRES CHAUDES (posies). (Lacomblez, dit.)                  3 fr.  
  L'ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES, de Ruysbroeck
    l'Admirable, traduit du flamand et prcd d'une
    Introduction. (Lacomblez, dit.)                            5 fr.  
  LES DISCIPLES A SAS ET LES FRAGMENTS DE NOVALIS, traduits
    de l'allemand et prcds d'une Introduction. (Lacomblez,
    dit.)                                                      5 fr.  
  ALBUM DE DOUZE CHANSONS. (Stock, dit.)                      _puis._




IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

20 exemplaires numrots sur papier du Japon;

100 exemplaires numrots sur papier de Hollande.




LA MORT




CHAPITRE PREMIER

NOTRE INJUSTICE ENVERS LA MORT


I

On l'a dit admirablement: La mort! c'est encore elle seule qu'il faut
consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance
o nous ne serons pas. Elle est notre propre fin et tout se passe dans
un intervalle d'elle  nous. Qu'on ne me parle pas de ces prolongements
illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre; qu'on ne me
parle pas,  moi qui mourrai tout entier, des socits et des peuples.
Il n'y a de ralit, il n'y a de dure vritable qu'entre un berceau et
une tombe. Le reste est grossissement, spectacle, optique vaine! Ils
m'appellent un matre  cause de je ne sais quel prestige de ma parole
et de mes penses, mais je suis un enfant perdu devant la mort![1].

  [1] Marie Lenru. _Les Affranchis_, acte III, scne IV.


II

Voil o nous en sommes. Il n'y a pour nous, dans notre vie et dans
notre univers qu'un vnement qui compte, c'est notre mort. Elle est le
point o se runit et conspire contre notre bonheur, tout ce qui chappe
 notre vigilance. Plus nos penses s'vertuent  s'en carter, plus
elles se resserrent autour d'elle. Plus nous la redoutons, plus elle est
redoutable, car elle ne se nourrit que de nos craintes. Qui cherche 
l'oublier en comble sa mmoire, qui tente de la fuir ne rencontre plus
qu'elle. Elle offusque tout de son ombre. Mais si nous y pensons sans
cesse, c'est  notre insu et sans apprendre  la connatre. Nous
contraignons notre attention  lui tourner le dos, au lieu d'aller 
elle  visage lev. Nous puisons,  en loigner notre volont, toutes
les forces qui pourraient l'affronter. Nous la livrons aux mains
obscures de l'instinct et ne lui accordons pas une heure de notre
intelligence. Est-il tonnant que l'ide de la mort, qui devrait tre la
plus parfaite et la plus lumineuse de nos ides, tant la plus assidue
et la plus invitable de toutes, en demeure la plus infirme et la seule
arrire? Comment connatrions-nous l'unique puissance que nous ne
regardons jamais en face? Comment aurait-elle profit de clarts qui ne
s'allument que pour la fuir? Pour sonder ses abmes, nous attendons les
minutes les plus dbiles, les plus saccages de la vie. Nous ne pensons
 elle que lorsque nous n'avons plus la force, je ne dis pas de penser,
mais de respirer. Un homme d'un autre sicle, revenant parmi nous, ne
reconnatrait pas sans peine, au fond d'une me d'aujourd'hui, l'image
de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la
figure de la mort, quand tout est chang autour d'elle, et que mme ce
qui la compose et dont elle dpend s'est vanoui, il la retrouverait
presque intacte, telle qu'elle fut bauche par nos pres, il y a des
centaines, voire des milliers d'annes. Notre intelligence devenue si
hardie, si active, n'y a point travaill, n'y a, pour ainsi dire, fait
aucune retouche. Si nous ne croyons plus aux supplices des damns,
toutes les cellules vitales du plus incrdule d'entre nous baignent
encore dans l'effroyable mystre du Chol des Hbreux, de l'Hads des
paens ou de l'enfer chrtien. S'il n'est plus clair de flammes trop
prcises, le prcipice s'ouvre toujours au bout de l'existence et moins
connu n'en est que plus redoutable. Aussi, quand se dtache l'heure qui
pendait sur nous et vers laquelle nous n'osions pas lever les yeux, tout
nous manque  la fois. Les deux ou trois penses incertaines sur
lesquelles nous comptions nous appuyer, sans les avoir examines, cdent
comme des roseaux sous le poids des dernires minutes. Nous cherchons
vainement un refuge parmi des rflexions qui s'affolent ou nous sont
trangres et ne connaissent pas les chemins de notre coeur. Personne ne
nous attend sur le dernier rivage o rien n'est prt, o rien n'est
demeur debout que l'pouvante.


III

Il n'est pas digne d'un chrtien (ajoutons d'un homme), dit quelque
part Bossuet, le grand pote du tombeau, il n'est pas digne d'un
chrtien de ne s'vertuer contre la mort qu'au moment qu'elle se
prsente pour l'enlever. Il serait salutaire que chacun de nous en
prpart l'ide dans la clart des jours et dans la force de son
intelligence et apprt  s'y tenir. Il dirait  la mort: Je ne sais qui
tu es, sinon je serais ton matre; mais aux jours o mes yeux y voyaient
plus haut qu'aujourd'hui, j'ai appris ce que tu n'es pas; c'est assez
pour que tu ne deviennes pas le mien. Il porterait ainsi, grav dans la
mmoire, une image prouve contre laquelle ne prvaudraient point les
dernires angoisses et o s'iraient rassurer les regards assaillis de
fantmes. Au lieu de l'effrayante prire des agonisants, qui est la
prire des abmes, il dirait sa propre prire, celle des sommets de sa
vie o seraient runies, comme des anges de paix, les penses les plus
nettes, les plus lucides de son existence. N'est-ce pas la prire par
excellence? Qu'est-ce, au fond, qu'une vritable et digne prire, sinon
l'effort le plus ardent et le plus dsintress pour atteindre et saisir
l'inconnu?


IV

Il y a longtemps, disait Napolon, que les mdecins et les prtres
rendent la mort douloureuse. _Pompa mortis magis terret quam mors
ipsa_, selon le mot de Bacon. Apprenons donc  la regarder telle
qu'elle est en soi, c'est--dire dgage des horreurs de la matire et
dpouille des terreurs de l'imagination. Chassons d'abord tout ce qui
la prcde et qui n'est pas  elle. Nous lui imputons ainsi les tortures
de la dernire maladie: et ce n'est pas juste. Les maladies n'ont rien
de commun avec ce qui les termine. Elles appartiennent  la vie et non
point  la mort. Nous oublions facilement les plus cruelles souffrances
qui nous rendent  la sant, et le premier soleil de la convalescence
efface les plus insupportables souvenirs de la chambre d'amertume. Mais
que vienne la mort,  l'instant on l'accable de tout le mal fait avant
elle. Pas une larme qui ne soit retrouve et qu'on ne lui reproche, pas
un cri de douleur qui ne devienne un cri d'accusation. Elle porte seule
le poids des erreurs de la nature ou de l'ignorance de la science qui
ont inutilement prolong des supplices au nom desquels on la maudit
parce qu'elle y met un terme.


V

En effet, si les maladies appartiennent  la nature ou  la vie,
l'agonie, qui semble propre  la mort, est tout entire aux mains des
hommes. Or, ce que nous redoutons le plus, c'est l'abominable lutte de
la fin, et surtout la suprme, la terrible seconde de rupture que nous
verrons peut-tre s'avancer durant de longues heures impuissantes, et
qui tout d'un coup nous prcipitera, nus, dsarms, abandonns de tous
et dpouills de tout, dans un inconnu qui est le lieu des seules
pouvantes invincibles qu'ait jamais prouves l'me humaine.

Il y a double injustice  imputer  la mort les supplices de cette
seconde. Nous verrons plus loin de quelle faon un homme d'aujourd'hui,
s'il veut rester fidle  ses penses, doit se reprsenter l'inconnu o
elle nous jette. Occupons-nous ici du dernier combat. A mesure que
progresse la science, se prolonge l'agonie qui est le moment le plus
affreux, et, tout au moins pour ceux qui y assistent (car souvent la
sensibilit de celui qui est aux abois de la mort, selon l'expression
de Bossuet, dj trs mousse, ne peroit plus que la rumeur lointaine
des souffrances qu'elle parat endurer), le sommet le plus aigu de la
douleur et de l'horreur humaines. Tous les mdecins estiment que le
premier de leurs devoirs est de mener aussi loin que possible les
convulsions les plus atroces de l'agonie la plus dsespre. Qui donc,
au chevet d'un mourant, n'a voulu vingt fois et n'a jamais os se jeter
 leurs pieds pour leur demander grce? Ils sont pleins d'une telle
certitude, et le devoir auquel ils obissent, laisse si peu de place au
moindre doute, que la piti et la raison, aveugles par les larmes,
rpriment leurs rvoltes et reculent devant une loi que tous
reconnaissent et vnrent comme la plus haute loi de la conscience
humaine.


VI

Un jour ce prjug nous paratra barbare. Ses racines plongent aux
craintes inavoues qu'ont laisses dans le coeur des religions mortes
depuis longtemps dans la raison des hommes. C'est pourquoi les mdecins
agissent comme s'ils taient convaincus qu'il n'est point de torture
connue qui ne soit prfrable  celles qui nous attendent dans
l'inconnu. Ils semblent persuads que toute minute gagne parmi les
souffrances les plus intolrables est drobe  des souffrances
incomparablement plus redoutables que rservent aux hommes les mystres
d'outre-tombe; et de deux maux, pour viter celui qu'ils savent
imaginaire, choisissent le seul rel. Au surplus, s'ils retardent ainsi
la fin d'un supplice, laquelle est, comme le dit le bon Snque, ce que
ce supplice a de meilleur, ils ne font que cder  l'erreur unanime qui
renforce chaque jour le cercle o elle s'enferme; la prolongation de
l'agonie accroissant l'horreur de la mort, et l'horreur de la mort
exigeant la prolongation de l'agonie.


VII

De leur ct, ils disent ou pourraient dire qu'en l'tat prsent de la
science, deux ou trois cas excepts, il n'y a jamais certitude de mort.
Ne pas soutenir la vie jusqu'aux dernires limites, ft-ce au prix de
tourments insoutenables, c'est peut-tre tuer. Sans doute n'y a-t-il pas
une chance sur cent mille que le malade rchappe. Il n'importe, si cette
chance existe, qui ne donnera dans la plupart des cas que quelques
jours, ou tout au plus quelques mois d'une vie qui ne sera plus la vraie
vie, mais bien plutt, comme disait le latin, une mort tendue, ces
cent mille tourments inutiles n'auront pas t vains. Une seule heure
drobe  la mort vaut toute une existence de tortures. Ici sont en
prsence deux valeurs qui ne se peuvent comparer; et, si l'on entend les
peser dans la mme balance, il faut entasser sur le plateau qu'on voit
tout ce qui nous reste, c'est--dire toutes les douleurs imaginables,
car  l'heure dcisive c'est le seul poids qui compte et qui soit assez
lourd pour faire remonter de quelques lignes l'autre plateau qui plonge
dans ce qu'on ne voit pas et que charge l'paisse tnbre d'un autre
monde.


VIII

Accrue de tant d'horreurs trangres, l'horreur de la mort devient telle
que, sans raisonner, nous leur donnons raison. Il est pourtant un point
sur lequel ils commencent de cder et se mettre d'accord. Ils consentent
peu  peu, lorsqu'il ne reste plus d'espoir, sinon  endormir, du moins
 assoupir les suprmes angoisses. Nagures, aucun d'eux ne l'et os
faire; et encore aujourd'hui, beaucoup hsitent, comptent en avares et
goutte  goutte la clmence et la paix qu'ils dtiennent et devraient
prodiguer, apprhendant d'affaiblir les dernires rsistances,
c'est--dire les plus inutiles et les plus pnibles sursauts de la vie
qui ne veut pas cder la place au repos qui s'avance.

Il ne m'appartient pas de dcider si leur piti pourrait tre plus
audacieuse. Il suffit de constater une fois de plus que tout cela ne
regarde pas la mort. Cela se passe en avant et au-dessous d'elle. Ce
n'est pas l'arrive de la mort, c'est le dpart de la vie qui est
pouvantable. Ce n'est pas sur la mort, mais sur la vie que nous devons
agir. Ce n'est pas la mort qui attaque la vie; c'est la vie qui rsiste
injurieusement  la mort. Les maux, de toutes parts, accourent  son
approche, mais non  son appel; et s'ils se ramassent autour d'elle, ils
ne venaient pas avec elle. Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui
vous accable si vous ne lui cdez point? Toutes ces luttes, ces
attentes, ces alternatives, ces maldictions tragiques se trouvent
encore sur le versant o nous nous accrochons et non point de l'autre
ct. Elles sont d'ailleurs accidentelles et provisoires et n'manent
que de notre ignorance. Tout ce que nous savons ne nous sert qu' mourir
plus douloureusement que les animaux qui ne savent rien. Un jour viendra
o la science se retournera contre son erreur et n'hsitera plus 
accourcir nos disgrces. Un jour viendra o elle osera et agira  coup
sr; o la vie assagie s'en ira silencieusement  son heure, sachant son
terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant
sa tche faite. Il n'y aura, quand le mdecin et le malade auront appris
ce qu'ils doivent apprendre, aucune raison physique ou mtaphysique pour
que la venue de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que celle du
sommeil. Peut-tre mme, n'y ayant plus rien  mnager, sera-t-il
possible de l'entourer d'ivresses plus profondes et de songes plus
beaux. En tout cas, et ds aujourd'hui, disculpe de ce qui la prcde,
il sera plus facile de l'envisager sans crainte et d'claircir ce qui la
suit.


IX

Telle que nous nous la reprsentons d'habitude, deux effrois se dressent
derrire elle: le premier sans visage et sans forme, qui envahit tout
l'espace de notre esprit; l'autre plus prcis, plus rduit, mais presque
aussi puissant, qui frappe tous nos sens. Occupons-nous d'abord de
celui-ci.

De mme que nous imputons  la mort tous les maux qui la prcdent, nous
joignons  l'effroi qu'elle inspire tout ce qui se passe derrire elle,
lui faisant au dpart mme injustice qu' l'arrive. Est-ce elle qui
creuse nos tombeaux et nous ordonne d'y garder ce qui est fait pour
disparatre? Si nous ne pouvons songer sans horreur  ce qu'y devient
l'tre aim, est-ce elle ou nous qui l'y avons mis? Parce qu'elle
emporte l'esprit en un lieu que nous ignorons, lui reprocherons-nous ce
que nous faisons de la dpouille qu'elle nous abandonne? Elle descend
parmi nous pour dplacer une vie ou en changer la forme; jugeons-la sur
ce qu'elle fait et non point sur ce que nous faisons avant qu'elle ne
vienne ou lorsqu'elle n'est plus l. Et dj elle est loin quand
commence l'effrayant travail que nous nous efforons de faire durer le
plus longtemps possible, persuads, dirait-on, qu'il est notre seule
assurance contre l'oubli. Je sais bien que d'un autre point de vue que
l'humain ce travail est fort innocent; et que, regarde d'assez haut, la
chair qui se dcompose n'est pas plus rpugnante qu'une fleur qui se
fane ou une pierre qui s'effrite. Mais enfin, il abuse nos sens, tonne
notre mmoire, abat notre courage; alors qu'il serait si facile d'viter
la malfaisante preuve. Purifi par le feu, le souvenir vit dans l'azur
comme une belle ide; et la mort n'est plus qu'une naissance immortelle
dans un berceau de flammes. C'est ce qu'ont bien compris les peuples les
plus sages et les plus heureux de l'histoire. Ce qui se passe dans nos
tombes empoisonne nos penses en mme temps que nos corps. La figure de
la mort, dans l'imagination des hommes, dpend avant tout de la forme de
la spulture; et les rites funraires ne rglent pas seulement le sort
de ceux qui partent, mais encore le bonheur de ceux qui demeurent, car
ils dressent tout au fond de la vie la grande image sur laquelle
viennent s'apaiser ou se dsesprer leurs yeux.


X

Il n'est donc qu'un seul effroi propre  la mort: celui de l'inconnu o
elle nous prcipite. En l'affrontant, ne nous attardons pas  carter de
notre esprit tout ce qu'y ont laiss les religions positives.
Rappelons-nous seulement que ce n'est pas  nous de prouver qu'elles ne
sont point prouves; mais  elles d'tablir qu'elles sont vraies. Or il
n'en est pas une qui nous apporte une preuve devant laquelle puisse
s'incliner une intelligence de bonne foi. Encore ne suffirait-il pas
qu'elle se pt incliner; il faudrait, pour que l'homme pt lgitimement
croire et borner ainsi sa recherche infinie, que la preuve ft
irrsistible. Le Dieu que nous offre la meilleure et la plus puissante
d'entre elles, nous a donn notre raison pour nous en servir dans sa
loyaut et sa plnitude; c'est--dire pour tcher d'atteindre, avant
tout, en toutes choses, ce qui lui parat tre la vrit. Peut-il exiger
que nous acceptions malgr elle une croyance dont les plus sages et les
plus ardents dfenseurs ne nient pas, du point de vue humain,
l'incertitude? Il ne nous propose qu'une histoire des plus douteuses,
qui, mme scientifiquement tablie, ne serait qu'une belle leon de
morale et qu'tayent des prophties et des miracles non moins
incertains. Faut-il rappeler ici que Pascal, pour dfendre cette
croyance dj chancelante alors qu'elle semblait  son apoge, a
vainement tent une dmonstration dont l'aspect suffirait  dtruire les
derniers restes de foi dans une me hsitante? Si une seule des preuves
habituelles que nous offrent les thologiens et qu'il connaissait mieux
que nul autre, en ayant fait l'tude exclusive des dernires annes de
sa vie, si une seule de ces preuves avait pu rsister  l'examen, son
gnie, l'un des trois ou quatre gnies les plus profonds et les plus
lucides qu'ait possds l'humanit, lui et donn une force sans doute
irrsistible. Mais il ne s'attarde pas  ces arguments dont il sent trop
la faiblesse; il les carte avec ddain, il tire gloire et une sorte de
joie de leur inanit: Qui blmera donc les chrtiens de ne pouvoir
rendre raison de leur crance, eux qui professent une religion dont ils
ne peuvent rendre raison? Ils dclarent en l'exposant au monde que c'est
une sottise, _stultitiam_; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la
prouvent pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; c'est
en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. Son argument
unique, le seul auquel il se raccroche et consacre toutes les puissances
de son gnie, c'est la condition mme de l'homme dans l'univers, mlange
inconcevable de grandeur et de misre, qui ne peut s'expliquer que par
le mystre de la chute originelle; car l'homme est plus inconcevable
sans ce mystre que ce mystre n'est inconcevable  l'homme. Il est
donc rduit  tablir la vracit des critures par un argument tir de
ces critures mmes qui sont en question; et, ce qui est plus grave, 
expliquer un large et grand mystre incontestable, par un mystre
troit, petit et barbare, qui ne repose que sur la lgende qu'il s'agit
de prouver. Et, soit dit en passant, c'est chose trs funeste que de
remplacer un mystre par un mystre moindre. Dans la hirarchie de
l'inconnu, l'humanit monte toujours du plus petit au plus grand. Au
contraire, descendre du plus grand au plus petit, c'est retourner  la
sauvagerie primitive o l'on va jusqu' remplacer l'infini par un
ftiche ou une amulette. La grandeur de l'homme se mesure  celle des
mystres qu'il cultive ou devant lesquels il s'arrte.

Pour revenir  Pascal, il sent donc que tout crole, et, dans la droute
de la raison humaine, il nous propose enfin le monstrueux pari qui est
l'aveu suprme de la faillite et du dsespoir de sa foi. Dieu, dit-il,
c'est--dire son Dieu et la religion chrtienne avec tous ses prceptes
et toutes ses consquences, Dieu existe ou n'existe pas. Nous ne
pouvons, par arguments humains, prouver qu'il existe ou qu'il n'existe
pas. S'il y a un Dieu, il est infiniment incomprhensible, puisque
n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport  nous. Nous sommes
donc incapables de connatre ni ce qu'il est ni s'il est. Il est ou
n'est pas. Mais de quel ct pencherons-nous? La raison n'y peut rien
dterminer. Il y a un chaos infini qui nous spare. Il se joue un jeu 
l'extrmit de cette distance infinie, o il arrivera croix ou pile. Que
gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par
raison, vous ne pouvez dfendre nul des deux. Le juste serait de ne
point parier.--Oui, mais il faut parier: cela n'est pas volontaire,
vous tes embarqu. Ne pas parier que Dieu existe, c'est parier qu'il
n'existe pas, de quoi il vous punira ternellement. Que risquez-vous
donc  parier,  tout hasard, qu'il existe? S'il n'est pas, vous perdez
quelques pauvres plaisirs, quelques misrables aises de cette vie,
puisque vos petits sacrifices ne seront pas rcompenss; s'il existe,
vous gagnez une ternit de bonheurs indicibles.--Il est vrai, mais
malgr tout, je suis fait d'une telle sorte que je ne puis
croire.--Qu' cela ne tienne, suivez la manire par o ont commenc
ceux qui croient et qui d'abord ne croyaient pas non plus: C'est en
faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bnite, en
faisant dire des messes, etc. Naturellement, mme cela vous fera croire
et vous abtira.--Mais c'est ce que je crains.--Et pourquoi?
qu'avez-vous  perdre?

Prs de trois sicles d'apologtique n'ont pas ajout un argument
valable  cette page terrible et dsespre de Pascal. C'est donc l
tout ce qu'a trouv l'intelligence humaine pour nous forcer de croire.
Si le Dieu qui exige notre foi ne veut pas que nous nous dcidions
d'aprs notre raison, d'aprs quoi donc faut-il que se fasse notre
choix? D'aprs l'usage? d'aprs les hasards de la race ou de la
naissance; d'aprs on ne sait quelle pile ou face esthtique ou
sentimentale? Ou bien a-t-il mis en nous une autre facult plus haute et
plus sre devant laquelle doive cder l'entendement? O se
trouve-t-elle? Quel est son nom? Si ce Dieu nous punit pour n'avoir pas
aveuglment suivi une foi qui ne s'impose pas irrsistiblement 
l'intelligence qu'il nous a donne, s'il nous chtie pour n'avoir pas
fait devant la grande nigme qu'il nous impose un choix que rprouve ce
qu'il a mis en nous de meilleur et de plus semblable  lui-mme, nous
n'avons plus rien  rpondre; nous sommes les dupes d'un jeu cruel et
incomprhensible, nous sommes les victimes d'un effroyable pige et
d'une immense injustice; et quels que soient les supplices dont celle-ci
nous accable, ils seront moins intolrables que l'ternelle prsence de
celui qui en est l'auteur.




CHAPITRE II

L'ANANTISSEMENT


I

Nous voici devant l'abme. Il est vide de tous les songes dont l'avaient
peupl nos pres. Ils croyaient savoir ce qui s'y trouve; nous savons
seulement ce qui ne s'y trouve point. Il s'est tendu de tout ce que
nous avons appris  ignorer. En attendant qu'une certitude scientifique
y interrompe les tnbres--car l'homme a le droit d'esprer ce qu'il ne
conoit pas encore,--le seul point qui nous intresse, parce qu'il se
trouve dans le petit cercle que trace au plus noir de la nuit notre
intelligence actuelle, est de savoir si l'inconnu o nous allons nous
sera oui ou non redoutable.

Hors des religions, quatre solutions, sans plus, sont imaginables:
l'anantissement total, la survivance avec notre conscience
d'aujourd'hui, la survivance sans aucune espce de conscience, enfin la
survivance dans la conscience universelle ou avec une conscience qui ne
soit pas la mme que celle dont nous jouissons en ce monde.

L'anantissement total est impossible. Nous sommes prisonniers d'un
infini sans issue o rien ne prit, o tout se disperse, mais o rien ne
se perd. Ni un corps ni une pense ne peuvent tomber hors de l'univers,
hors du temps et de l'espace. Pas un atome de notre chair, pas une
vibration de nos nerfs n'iront o ils ne seraient plus, puisqu'il n'est
pas de lieu o rien n'est plus. La clart d'une toile teinte depuis
des millions d'annes erre encore dans l'ther o nos yeux la
rencontreront peut-tre ce soir, tandis qu'elle poursuit sa route sans
terme. Il en est ainsi de tout ce que nous voyons comme de tout ce que
nous ne voyons point. Pour pouvoir anantir une chose, c'est--dire la
jeter au nant, il faudrait que le nant pt exister; et s'il existe,
sous quelque forme que ce soit, il n'est plus le nant. Ds que nous
tentons de l'analyser, de le dfinir ou de le comprendre, les
expressions et les penses nous manquent ou crent ce qu'elles
s'vertuent  nier. Il est aussi contraire  la nature de notre raison
et vraisemblablement de toute raison imaginable, de concevoir le nant
que de concevoir des limites  l'infini. Il n'est au surplus qu'un
infini ngatif, une sorte d'infini de tnbres oppos  celui que notre
intelligence s'efforce d'clairer, ou plutt, il n'est qu'un nom
d'enfant dont elle a baptis ce qu'elle n'avait pas tent d'embrasser;
car nous appelons nant tout ce qui chappe  nos sens ou  notre raison
et existe  notre insu. Mais, dira-t-on peut-tre, si l'anantissement
de tous les mondes et de toutes choses est impossible, il est moins
certain que leur mort le soit; et pour nous, quelle diffrence entre le
nant et la mort ternelle? Ici encore notre imagination et les mots
nous induisent en erreur. Non plus que le nant, nous ne pouvons
concevoir la mort. Nous couvrons de ce terme les petites parties du
nant que nous croyons comprendre; mais, en y regardant de prs, nous
devons reconnatre que l'ide que nous nous faisons de la mort est trop
purile pour qu'elle puisse contenir la moindre vrit. Elle n'est pas
plus haute que notre propre corps et ne peut mesurer les destines de
l'Univers. Nous appelons mort tout ce qui a une vie un peu diffrente de
la ntre. Ainsi faisons-nous pour un monde qui nous parat immobile et
glac, comme la Lune par exemple, parce que nous sommes persuads que
toute existence animale ou vgtale y est  jamais teinte. Mais nous
avons appris depuis quelques annes que la matire la plus inerte en
apparence est anime de mouvements si puissants et si furieux que toute
vie animale ou vgtale n'est plus que sommeil et immobilit au regard
des tourbillons vertigineux et de l'nergie incommensurable que renferme
une pierre du chemin. _There is no room for death!_ Il n'y a pas de
place pour la mort! s'crie quelque part la grande Emily Bront. Mais
alors mme que dans la suite infinie des sicles, toute matire
deviendrait rellement inerte et immobile, elle n'en subsisterait pas
moins sous une forme ou sous une autre; et subsister, ft-ce dans
l'immobilit totale, ne serait en dfinitive qu'une forme enfin stable
et silencieuse de la vie. Tout ce qui meurt tombe dans la vie; et tout
ce qui nat a le mme ge que ce qui meurt. Si la mort nous portait au
nant, la naissance nous tirerait donc de ce mme nant? Pourquoi ceci
serait-il plus impossible que cela? Plus s'lve et s'accrot la pense
humaine, moins le nant et la mort deviennent comprhensibles. En tout
cas, et c'est ce qui importe ici, si le nant tait possible, ne pouvant
tre quoi que ce soit, il ne saurait tre redoutable.




CHAPITRE III

LA SURVIVANCE DE LA CONSCIENCE


I

Vient ensuite la survivance avec notre conscience actuelle. J'ai abord
cette question dans un essai sur l'_Immortalit_, dont je reproduirai
quelques passages essentiels, me bornant  les tayer de considrations
nouvelles.

De quoi donc se compose ce sentiment du moi qui fait de chacun de nous
le centre de l'Univers, le seul point qui importe dans l'espace et le
temps? Est-il form de sensations de notre corps ou de penses
indpendantes de celui-ci? Notre corps aurait-il conscience de lui-mme
sans notre pense, et d'autre part, notre pense sans notre corps, que
serait-elle? Nous connaissons des corps sans pense, mais non point de
pense sans corps. Une intelligence qui n'aurait aucun sens, aucun
organe pour la crer et l'alimenter, il est  peu prs certain qu'elle
existe; mais il est impossible d'imaginer que la ntre puisse exister
ainsi tout en demeurant pareille  celle qui tirait de notre sensibilit
tout ce qui l'animait.

Ce moi, tel que nous le concevons quand nous songeons aux suites de sa
destruction, n'est donc ni notre esprit ni notre corps, puisque nous
reconnaissons qu'ils sont l'un et l'autre des flots qui s'coulent et se
renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait tre la
forme ni la substance, toujours en volution, ni la vie, cause ou effet
de la forme et de la substance? En vrit, il nous est impossible de le
saisir ou de le dfinir, de dire o il rside. Lorsqu'on veut remonter
jusqu' sa dernire source, on ne trouve gure qu'une suite de
souvenirs, une srie d'ides d'ailleurs confuses et variables, se
rattachant au mme instinct de vivre; un ensemble d'habitudes de notre
sensibilit et de ractions conscientes ou inconscientes contre les
phnomnes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette
nbuleuse est notre mmoire, qui semble d'autre part une facult assez
extrieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de
notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au
moindre trouble de notre sant. Cela mme, a dit trs justement un
pote anglais, qui demande  grands cris l'ternit, est ce qui prira
en moi.


II

Il n'importe; ce moi si incertain, si insaisissable, si fugitif et si
prcaire, est tellement le centre de notre tre, nous intresse si
exclusivement, que toutes les ralits s'effacent devant ce fantme. Il
nous est indiffrent que, durant l'ternit, notre corps ou sa substance
connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les
transformations les plus magnifiques et les plus dlicieuses, devienne
fleur, parfum, beaut, clart, ther, toile;--et il est certain qu'il
les devient et que ce n'est point dans nos cimetires mais dans
l'espace, la lumire et la vie que nous devons chercher nos morts,--il
nous est pareillement indiffrent que notre intelligence s'panouisse
jusqu' se mler  l'existence des mondes,  la comprendre et  la
dominer. Nous sommes persuads que tout cela ne nous touchera point, ne
nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas,  moins que cette mmoire
de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne et
ne soit tmoin de ces bonheurs inimaginables. Il m'est gal, se dit ce
moi born et but  ne rien comprendre, il m'est gal que les parties
les plus hautes, les plus libres, les plus belles de mon esprit soient
ternellement vivantes et lumineuses dans les suprmes allgresses;
elles ne sont plus  moi, je ne les connais plus. La mort a tranch le
rseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait  je ne sais quel
centre o se trouve le point que je sens tre tout moi-mme. Dlies
ainsi et flottant dans l'espace et le temps, leur sort m'est aussi
tranger que celui des plus lointaines toiles. Tout ce qui advient
n'existe pour moi qu' la condition que je le puisse ramener  cet tre
mystrieux, qui est je ne sais o et prcisment nulle part et que je
promne comme un miroir par ce monde dont les phnomnes ne prennent
corps qu'autant qu'ils s'y soient reflts.


III

Ainsi, notre dsir d'immortalit se dtruit en se formulant, attendu que
c'est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie
totale, que nous fondons tout l'intrt de notre survivance. Il nous
semble que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des
misres, des petitesses et des dfauts qui la caractrisent, rien ne la
distinguera de celle des autres tres; qu'elle deviendra une goutte
d'ignorance dans l'ocan de l'inconnu, et que ds lors, tout ce qui s'en
suivra ne nous regarde plus.

Quelle immortalit peut-on promettre aux hommes qui presque
ncessairement la conoivent ainsi? Qu'y faire? nous dit un instinct
puril mais profond. Toute immortalit qui ne trane pas  travers
l'ternit, comme le boulet du forat que nous fmes, cette bizarre
conscience forme durant quelques annes de mouvement, toute immortalit
qui ne porte pas ce signe indlbile de notre identit, est pour nous
comme si elle n'tait point. La plupart des religions l'ont bien
compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui dsire et dtruit en
mme temps la survie. C'est ainsi que l'glise catholique, remontant
jusqu'aux esprances les plus primitives, nous garantit non seulement le
maintien intgral de notre moi terrestre, mais mme la rsurrection dans
notre propre chair.

Voil le centre de l'nigme. Cette petite conscience, ce sentiment d'un
moi spcial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement born,
infirmit probable de notre intelligence actuelle, exiger qu'il nous
accompagne dans l'infini des temps pour que nous comprenions celui-ci,
que nous en jouissions, n'est-ce pas vouloir percevoir un objet  l'aide
d'un organe qui n'est pas destin  cette perception? N'est-ce pas
demander que notre main dcouvre la lumire ou que notre oeil soit
sensible aux parfums? N'est-ce pas, d'autre part, agir comme un malade
qui, pour se retrouver, tre sr qu'il est bien lui-mme, croirait qu'il
est ncessaire de continuer sa maladie dans la sant et dans la suite
illimite des jours? La comparaison est d'ailleurs plus exacte que ne
l'est d'habitude une comparaison. Reprsentez-vous un aveugle en mme
temps paralytique et sourd. Il est en cet tat depuis sa naissance et
vient d'atteindre sa trentime anne. Qu'auront brod les heures sur le
tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir
recueilli au fond de sa mmoire,  dfaut d'autres souvenirs, quelques
chtives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de
douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est
probable que toutes les joies humaines, toutes les esprances et tous
les songes de l'idal et de nos paradis, se rduiront pour lui au
bien-tre confus qui suit l'apaisement d'une douleur. Voil donc la
seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L'intelligence
n'ayant jamais t sollicite du dehors, dormira profondment en
s'ignorant elle-mme. Nanmoins, le misrable aura sa petite vie  quoi
il tiendra par des liens aussi troits, aussi ardents que le plus
heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l'ide d'entrer dans
l'ternit sans y emporter les motions et les souvenirs de son grabat,
de ses tnbres et de son silence, le plongera dans le dsespoir o nous
plonge la pense d'abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une
vie de gloire, de lumire et d'amour.


IV

Supposons qu'un miracle anime tout  coup ses yeux et ses oreilles, lui
rvle, par la fentre ouverte au chevet de son lit, l'aurore sur la
campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans
les feuilles et de l'eau sur les rives, l'appel transparent des voix
humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le mme
miracle, achevant son oeuvre, lui donne l'usage de ses membres. Il se
lve, il tend les bras  ce prodige qui pour lui n'a pas encore de
vraisemblance ni de nom: la lumire! Il ouvre la porte, chancelle parmi
les blouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles.
Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu'aucun rve n'avait su
pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de
gurisons, la sant en l'introduisant dans cette existence inconcevable
et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passs.

Quel sera l'tat de ce moi, de ce foyer central, rceptacle de toutes
nos sensations, lieu o converge tout ce qui appartient en propre 
notre vie, point suprme, point gotique de notre tre, si l'on peut
hasarder ce nologisme? La mmoire abolie, retrouvera-t-il en lui
quelques traces de l'homme antrieur? Une force nouvelle,
l'intelligence, s'veillant et dployant soudain une activit inoue,
quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et
sombre d'o elle s'est leve? A quels angles de son pass se
raccrochera-t-il pour se continuer? Subsistera-t-il en lui quelque
sentiment ou quelque instinct, indpendant de la mmoire, de
l'intelligence et de je ne sais quelles autres facults, qui lui fera
reconnatre que c'est bien en lui que vient d'clater le miracle
librateur, que c'est bien sa vie et non celle de son voisin,
transforme, mconnaissable, mais substantiellement identique, qui,
sortie des tnbres et du silence, se prolonge dans la lumire et
l'harmonie? Pouvons-nous imaginer le dsarroi, les flux et reflux de
cette conscience affole? Savons-nous de quelle faon le moi d'hier
s'unira au moi d'aujourd'hui, et comment le point gotique, le point
sensible de la personnalit, le seul que nous tenions  conserver
intact, se comportera dans ces dlires et ces bouleversements?

Essayons d'abord de rpondre avec une prcision suffisante  cette
question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous
ne pouvons le faire, comment esprer de rsoudre l'autre problme qui se
dresse devant tout homme  l'instant de la mort?


V

Ce point sensible o se rsume tout le problme, car il est le seul en
question; et  la rserve de ce qui le concerne, l'immortalit est
certaine, ce point mystrieux, auquel, en prsence de la mort, nous
attachons un tel prix, il est assez trange que nous le perdions  tout
moment dans la vie, sans prouver la moindre inquitude. Non seulement
chaque nuit il s'anantit dans notre sommeil, mais mme  l'tat de
veille, il est  la merci d'une foule d'accidents. Une blessure, un
choc, une indisposition, quelques verres d'alcool, un peu d'opium, un
peu de fume suffit  l'altrer. Mme quand rien ne le trouble, il n'est
pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur
nous-mmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel
vnement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe 
ct de nous sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu'il
renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous
gotons la vie et la rapportons  nous-mmes, sont intermittentes, et
que la prsence de notre moi, except dans la douleur, n'est qu'une
suite rapide et perptuelle de dparts et de retours. Ce qui nous
tranquillise, c'est qu'au rveil, aprs la blessure, le choc, la
distraction, nous nous croyons srs de le retrouver intact, au lieu que
nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu'il doit  jamais
disparatre dans l'effroyable secousse qui spare la vie de la mort.


VI

Une premire vrit, en en attendant d'autres que l'avenir dvoilera
sans doute, c'est qu'en ces questions de vie ou de mort, notre
imagination est demeure bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle
prcde la raison; mais ici elle s'attarde encore aux jeux des premiers
ges. Elle s'entoure des rves et des dsirs barbares dont elle berait
les craintes et les esprances de l'homme des cavernes. Elle demande des
choses impossibles, parce qu'elles sont trop petites. Elle rclame des
privilges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus normes
dsastres dont nous menace le nant. Pouvons-nous penser sans frmir 
une ternit enferme tout entire en notre infime conscience actuelle?
Et voyez comme en tout ceci nous obissons aux caprices illogiques de
celle qu'on appelait autrefois la folle du logis. Qui de nous, s'il
s'endormait ce soir avec la certitude scientifique et exprimentale de
se rveiller dans cent ans, tel qu'il est aujourd'hui et dans son corps
intact, mme  la condition de perdre tout souvenir de sa vie antrieure
(ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous
n'accueillerait ce sommeil sculaire avec la mme confiance que le doux
et bref sommeil de chaque nuit? Il n'y aurait cependant entre la mort
vritable et ce sommeil que la diffrence de ce rveil attard d'un
sicle, rveil aussi tranger  celui qui s'tait endormi que le serait
la naissance d'un enfant posthume.

Ou bien, supposez, dit  peu prs Schopenhauer  quelqu'un qui ne veut
pas admettre une immortalit o il n'emporterait point sa conscience,
supposez que pour vous arracher  quelque insupportable douleur, on vous
garantisse le rveil et le retour  la conscience aprs un sommeil
totalement inconscient de trois mois?--Je l'accepterais
volontiers.--Mais si, les trois mois couls, on vous oubliait, et qu'on
ne vous rveillt qu'au bout de dix mille ans, qu'en sauriez-vous? Et le
sommeil commenc, que vous importe qu'il dure trois mois ou toujours?


VII

Considrons donc que tout ce qui compose notre conscience vient d'abord
de notre corps. Notre pense ne fait qu'organiser ce qui lui est fourni
par nos sens; et les images et les mots,--qui ne sont au fond que des
images-- l'aide desquels elle s'efforce de s'arracher  ces sens et de
nier leur royaut lui sont encore prts par eux. Comment cette pense
pourrait-elle demeurer ce qu'elle tait, quand il ne lui restera rien de
ce qui la formait? Lorsqu'elle n'aura plus de corps, qu'emportera-t-elle
dans l'infini pour s'y reconnatre, elle qui ne se connaissait que grce
 ce corps? Quelques souvenirs d'une vie commune? Est-ce que ces
souvenirs, qui dj s'effaaient en ce monde, suffiront  la sparer 
jamais du reste de l'univers, dans l'espace sans bornes et le temps sans
limites? Mais, dira-t-on, dans notre moi il n'y a pas seulement ce qu'y
dcouvre notre intelligence. Il y a en nous beaucoup de choses que nos
sens n'y ont pas mises; il s'y cache un tre suprieur  celui que nous
connaissons. C'est probable, voire certain; la part de l'inconscient,
c'est--dire de ce qui reprsente l'Univers, est norme et
prpondrante. Mais comment le moi que nous connaissons et dont seule
nous importe la destine, reconnatra-t-il toutes ces choses et cet tre
suprieur qu'il n'a jamais connus? Que fera-t-il en prsence de cet
tranger? Si l'on me dit que cet tranger c'est moi-mme, je veux bien
l'accorder; mais ce qui sur cette terre ressentait et mesurait mes joies
et mes douleurs et faisait natre les quelques souvenirs et penses qui
me restent, tait-ce cet inconnu immobile et invisible qui existait en
moi sans que je m'en doutasse, comme je vais probablement vivre en lui
sans qu'il s'occupe d'une prsence qui ne lui apportera que la misrable
mmoire d'une chose qui n'est plus? Maintenant qu'il a pris ma place en
dtruisant pour acqurir une plus vaste conscience tout ce qui formait
ma petite conscience d'ici-bas, n'est-ce pas une autre vie qui commence,
dont les bonheurs ou les malheurs passeront par-dessus ma tte sans
effleurer de leurs ailes nouvelles ce que je me sens tre aujourd'hui?


VIII

Enfin, comment expliquer qu'en cette conscience qui devrait nous
survivre, l'infini qui prcde notre naissance n'ait pas laiss de
trace? N'avions-nous aucune conscience dans cet infini, ou
l'aurions-nous perdue en venant sur terre; et la catastrophe qui fait
toute la terreur de la mort se serait-elle produite  l'instant de notre
naissance? On ne saurait nier que cet infini ait sur nous les mmes
droits que celui qui suit notre dcs. Nous sommes les enfants du
premier comme du second et nous participons ncessairement des deux. Si
vous soutenez que vous serez toujours, vous devez admettre que vous tes
depuis toujours; on ne peut imaginer l'un sans tre forc d'imaginer
l'autre. Si rien ne finit, rien ne commence, attendu que ce commencement
serait la fin de quelque chose. Or, bien que j'existe depuis toujours,
je n'ai aucune conscience de mon existence antrieure, tandis qu'il me
faudra porter jusqu'aux horizons sans bornes des sicles sans fin, la
petite conscience acquise durant le moment qui s'coule entre ma
naissance et ma mort. Mon moi vritable, qui va devenir ternel, ne
daterait donc que de mon court passage sur cette terre; toute l'ternit
antrieure, qui vaut exactement celle qui suivra, puisque c'est la mme,
ne compterait donc pas et serait jete au nant? D'o vient ce privilge
trange accord  quelques jours insignifiants sur une plante sans
importance?--Parce qu'en cette ternit antrieure nous n'avions aucune
conscience?--Qu'en savons-nous? Cela semble bien improbable. Pourquoi
cette acquisition de conscience serait-elle un phnomne unique dans une
ternit qui eut  sa disposition d'innombrables milliards de hasards,
parmi lesquels,-- moins de mettre un terme  l'infini des sicles,--il
est impossible de concevoir que les milliers de concidences qui
formrent ma conscience actuelle ne se rencontrrent pas maintes fois.
Ds qu'on plonge le regard dans les mystres de cette ternit o tout
ce qui arrive doit tre arriv, il semble au contraire bien plus
croyable que nous ayons eu des consciences sans nombre que nous voile
notre vie d'aujourd'hui. Si ces consciences ont exist, et si,  notre
mort, une conscience doit survivre, les autres doivent survivre aussi,
car il n'y a pas de raison pour octroyer  celle que nous avons acquise
ici-bas, une faveur aussi exorbitante. Et si toutes survivent et se
rveillent en mme temps, que deviendra, submerge dans ces existences
ternelles, une petite conscience de quelques minutes terrestres? Au
surplus, alors mme qu'elle oublierait toutes ses existences
antrieures, qu'y deviendrait-elle parmi les assauts, l'afflux et les
apports sans fin de son ternit posthume; lot minuscule et friable que
rongeraient sans trve deux ocans illimits? Elle ne s'y maintiendrait,
chtive et si prcaire, qu' la condition de ne plus rien acqurir, de
demeurer  jamais close, isole et borne, impntrable et insensible 
tout, au milieu des mystres inous, des trsors et des spectacles
fabuleux qu'il lui faudrait ternellement parcourir sans plus rien voir
ni entendre; et ce serait bien la pire mort et le pire destin qui
pussent nous atteindre. De toutes faons nous voil donc pousss vers
les hypothses de la conscience universelle ou de la conscience modifie
que nous allons examiner.




CHAPITRE IV

L'HYPOTHSE THOSOPHIQUE


I

Mais, avant d'aborder ces questions, il conviendrait, peut-tre,
d'tudier deux solutions intressantes, sinon nouvelles, du moins
renouveles, du problme de la survivance personnelle. J'entends parler
des thories no-thosophiques et no-spirites, qui sont les seules, je
pense, qu'on puisse srieusement discuter. La premire est presque aussi
vieille que l'homme; mais un mouvement d'opinion, assez intense en
certains pays, a rajeuni et remis en lumire la doctrine de la
rincarnation ou de la transmigration des mes. On ne saurait nier que
de toutes les hypothses religieuses, la rincarnation est la plus
plausible et celle qui choque le moins notre raison. Elle a pour elle,
ce qui n'est pas ngligeable, l'appui des religions les plus anciennes
et les plus universelles, celles qui ont incontestablement fourni 
l'humanit la plus grande somme de sagesse et dont nous n'avons pas
encore puis les vrits et les mystres. En ralit, toute l'Asie,
d'o nous vient presque tout ce que nous savons, a toujours cru et croit
encore  la transmigration des mes. Il n'est pas, dit fort justement
Annie Besant, l'aptre remarquable de la Thosophie nouvelle, il n'est
pas une doctrine philosophique qui ait derrire elle un pass aussi
magnifique, aussi charg d'intellectualit que la doctrine de la
rincarnation. Il n'en est pas qui, autant qu'elle, ait pour elle le
poids de l'opinion des hommes les plus sages; il n'en est pas, comme l'a
dclar Max Mller, sur laquelle se soient aussi compltement accords
les plus grands philosophes de l'humanit.

Tout cela est parfaitement exact. Mais, pour emporter aujourd'hui nos
dfiantes convictions, il faudrait d'autres preuves. J'en ai vainement
cherch une seule parmi les meilleurs crits de nos modernes thosophes.
Tout se borne  des affirmations ritres et premptoires qui flottent
dans le vide. Le grand, le principal et, pour tout dire, le seul
argument qu'ils invoquent n'est qu'un argument sentimental. Ils
soutiennent que leur doctrine o l'esprit, dans ses vies successives, se
purifie et s'lve plus ou moins rapidement selon ses efforts et ses
mrites, est la seule qui satisfasse l'irrsistible instinct de justice
que nous portons en nous. Ils ont raison, et,  ce point de vue, leur
justice d'outre-tombe est incomparablement suprieure  celle du ciel
barbare et du monstrueux enfer des chrtiens o sont ternellement
rcompenses ou punies des fautes ou des vertus le plus souvent
puriles, invitables ou fortuites. Mais ce n'est l, je le rpte,
qu'un argument sentimental, qui, dans l'chelle des preuves, n'a qu'une
valeur minime.


II

On peut reconnatre que certaines de leurs hypothses sont assez
ingnieuses; et ce qu'ils disent du rle des Coques, par exemple, ou
des lmentals, dans les phnomnes spirites, vaut  peu prs nos
maladroites explications fluidiques ou nerveuses. Peut-tre, sans doute
mme, ont-ils raison quand ils soutiennent que tout autour de nous est
plein de formes et de types vivants et divers, intelligents et
innombrables, aussi diffrents entre eux qu'un brin d'herbe et un
tigre, et qu'un tigre et un homme, qui nous coudoient sans cesse et 
travers lesquels nous passons sans nous en apercevoir. Nous allons de
l'un  l'autre extrme. Si toutes les religions ont surpeupl le monde
d'tres invisibles, nous l'avons peut-tre trop compltement dpeupl,
et il est fort possible qu'on reconnaisse un jour que l'erreur n'tait
pas du ct que l'on croit. Comme le dit fort bien Sir William Crookes,
dans une page curieuse: Il n'est pas improbable qu'il existe d'autres
tres pourvus de sens dont les organes ne correspondent pas avec les
rayons de lumire auxquels notre oeil est sensible, mais qui soient
capables de percevoir d'autres vibrations qui nous laissent
indiffrents. De tels tres vivraient en ralit dans un monde qui ne
serait pas semblable au ntre. Figurez-vous, par exemple, quelle ide
nous nous ferions des objets qui nous entourent, si nos yeux, au lieu
d'tre sensibles  la lumire du jour, ne l'taient qu'aux vibrations
lectriques et magntiques. Le verre et le cristal deviendraient alors
des corps opaques, les mtaux seraient plus ou moins transparents, et un
fil tlgraphique suspendu dans l'air paratrait un trou long et troit,
traversant un corps d'une solidit impntrable. Une machine
lectro-dynamique en action ressemblerait  un incendie, tandis qu'un
aimant raliserait le rve des mystiques du moyen ge et deviendrait une
lampe perptuelle, brlant sans se consumer et sans qu'il faille
l'alimenter de quelque manire que ce soit.

Tout cela, et tant d'autres choses qu'ils affirment, serait, sinon
acceptable,  tout le moins digne d'attention, si ces suppositions
taient prsentes pour ce qu'elles sont, c'est--dire de trs anciennes
hypothses qui remontent aux premiers ges de la thologie et de la
mtaphysique humaines; mais ds qu'on les transforme en affirmations
catgoriques et doctrinales, elles deviennent promptement
insupportables.

Ils nous promettent, d'autre part, qu'en exerant notre esprit, en
raffinant nos sens, en subtilisant notre corps, nous pourrons vivre avec
ceux que nous appelons morts et avec les tres suprieurs qui nous
entourent. Le tout ne semble pas mener  grand'chose et repose sur des
bases bien fragiles, sur des preuves trop vagues tires du sommeil
hypnotique, des pressentiments, de la mdiumnit, des phantasmes, etc.
Il est assez surprenant que ceux d'entre eux qui s'appellent
Clairvoyants, qui prtendent tre en communication avec ce monde de
dsincarns et avec d'autres mondes plus proches de la divinit, ne nous
apportent rien de probant. Nous demandons autre chose que les thories
arbitraires de la triade immortelle, des trois mondes, du corps
astral, de l'atome permanent ou du Kama-Loka. Puisque leur
sensibilit est plus aigu, leur perception plus subtile, leur intuition
spirituelle plus pntrante que la ntre, pourquoi ne poussent-ils pas
leurs investigations du ct des phnomnes encore trop pars, contests
mais acceptables de la mmoire prnatale, par exemple, que je cite, au
hasard, entre tant d'autres. Nous ne demandons pas mieux que de nous
laisser convaincre, car tout ce qui ajoute quelque chose  l'importance,
 l'tendue,  la dure de l'homme doit tre accueilli avec
satisfaction[2].

  [2] Pour connatre l'exacte vrit sur le mouvement et les premires
    manifestations no-thosophiques, lire le trs remarquable rapport
    rdig, aprs une impartiale mais rigoureuse enqute, par le Dr
    Hodgson, spcialement envoy aux Indes par la S. P. R. Il y dvoile
    magistralement les fraudes videntes et souvent grossires de la
    clbre Mme Blavatsky et de tout l'tat-major no-thosophique.
    (_Proceedings_, t. III. _Hodgson's Report on Phenomena connected
    with Theosophy_, p. 201-400.)




CHAPITRE V

L'HYPOTHSE NO-SPIRITE

LES APPARITIONS


I

En dehors de la thosophie, des recherches purement scientifiques ont
t faites dans ces rgions dconcertantes de la survivance et de la
rincarnation. Le no-spiritisme, ou psychisme ou spiritualisme
exprimental, est n en Amrique en 1870. Sir William Crookes, l'homme
de gnie qui ouvrit la plupart des routes au bout desquelles on
dcouvrit avec stupfaction des proprits et des tats inconnus de la
matire, ds l'anne suivante organisait les premires expriences
rigoureusement scientifiques; et dj, en 1873-74, obtenait avec l'aide
du mdium Miss Cook, des phnomnes de matrialisation qu'on n'a gure
dpasss. Mais c'est surtout de la fondation de la _Society for
Psychical Research_ (S. P. R.), que date le vritable essor de la
nouvelle science. Cette socit cre  Londres il y a vingt-huit ans,
sous les auspices des plus illustres savants de l'Angleterre, a
entrepris, comme on sait, une tude mthodique et rigoureuse de tous les
faits de psychologie et de sensibilit supra-normales. Cette tude ou
cette enqute, dirige par Gurney, Myers et Podmore, et continue par
leurs successeurs, est un chef-d'oeuvre de patience et de conscience
scientifiques. Aucun fait n'y est admis qui ne soit corrobor par des
tmoignages irrcusables, des preuves crites, des concordances
convaincantes; en un mot, on ne peut gure contester la vracit
matrielle de la plupart d'entre eux,  moins de dnier d'avance et de
parti pris toute valeur probante au tmoignage humain et de rendre
impossible toute conviction, toute certitude qui y prend sa source[3].
Parmi ces manifestations surnormales, tlpathie, tlergie, prvisions,
etc., nous ne retiendrons que celles qui se rapportent  la vie
d'outre-tombe. On peut les diviser en deux catgories: 1 les
apparitions relles, objectives et spontanes ou manifestations
directes; 2 les manifestations obtenues par l'intermdiaire de mdiums,
qu'il s'agisse d'apparitions provoques, que nous carterons pour
l'instant  cause de leur caractre souvent suspect[4], ou de
communications avec les morts par le langage ou l'criture automatique.
Nous nous arrterons un moment  ces communications extraordinaires.
Elles ont t longuement tudies par des hommes tels que Myers, le
docteur Hodgson, Sir Oliver Lodge, le philosophe William James, le pre
du Pragmatisme; elles les ont profondment impressionns et presque
convaincus, et mritent donc de retenir notre attention.

  [3] La rigueur de ces enqutes est telle que la S. P. R. se trouve
    sans cesse en butte aux attaques de la presse spirite qui l'appelle
    couramment: Socit pour la suppression des faits, Pour la
    gnralisation des accusations d'imposture, Pour le dcouragement
    des sensitifs, et pour le rejet de toute rvlation du genre de
    celles qui, disait-on, s'imposent  l'humanit, du haut des rgions
    de la lumire et de la connaissance.

  [4] Il serait cependant injuste d'affirmer que toutes ces apparitions
    sont suspectes. Il est, par exemple, impossible de contester la
    ralit de la clbre Katie King, le double de Miss Cook, dont un
    homme comme William Crookes tudia et contrla svrement, durant
    trois ans, les faits et gestes. Mais au point de vue des preuves de
    la survivance, et bien que Katie King se donnt pour une morte
    revenue sur terre afin d'expier certaines fautes, ses manifestations
    ont moins de valeur que les communications obtenues depuis. En tout
    cas, elles n'apportent aucune rvlation sur l'existence
    d'outre-tombe; et Katie, si jeune, si vivante, dont on pouvait
    compter les pulsations, dont on entendait battre le coeur, qu'on a
    photographie, qui distribuait aux assistants les boucles de sa
    chevelure, qui rpondait  toutes les questions, n'a pas dit un mot
    au sujet des secrets de l'autre monde.

Pour ce qui concerne les manifestations de la premire catgorie, il est
naturellement impossible de rapporter ici, mme trs sommairement, les
plus frappantes d'entre elles, et je renvoie le lecteur aux collections
des _Proceedings_. Il suffira de rappeler que de nombreuses apparitions
de dfunts ont t constates et tudies par des savants comme Sir W.
Crookes, R. Wallace, R. Dale-Owen, Aksakof, Paul Gibier, etc. Gurney,
l'un des classiques de cette science nouvelle, cite deux cent trente et
un cas de ce genre; et depuis, le _Journal_ de la S. P. R. et les revues
spciales n'ont cess d'en enregistrer de nouveaux. Il parat donc
tabli, autant qu'un fait peut l'tre, qu'une forme spirituelle ou
nerveuse, une image, un reflet attard de l'existence, est capable de
subsister durant quelque temps, de se dgager du corps, de lui survivre,
de franchir en un clin d'oeil d'normes distances, de se manifester aux
vivants et, parfois, de communiquer avec eux.

Au reste, il faut reconnatre que ces apparitions sont trs brves.
Elles n'ont lieu qu'au moment prcis de la mort ou la suivent de prs.
Elles ne semblent pas avoir la moindre conscience d'une vie nouvelle ou
supra-terrestre et diffrente de celle du corps dont elles manent. Au
contraire, leur nergie spirituelle,  l'instant qu'elle devrait tre
toute pure puisqu'elle est dbarrasse de la matire, parat fort
infrieure  ce qu'elle tait lorsque la matire l'enveloppait. Ces
phantasmes, plus ou moins ahuris, frquemment tourments de soucis
insignifiants, bien qu'ils viennent d'un autre monde, ne nous ont jamais
apport, sur ce monde dont ils ont franchi le seuil prodigieux, une
seule rvlation topique. Bientt ils s'vaporent et disparaissent pour
toujours. Sont-ils les premires lueurs d'une autre existence ou les
dernires de celle-ci? Les morts usent-ils ainsi, faute de mieux, du
suprme lien qui les unit et les rend perceptibles  nos sens?
Continuent-ils ensuite  vivre autour de nous, mais ne parviennent-ils
plus, malgr leurs efforts,  se faire connatre ni  nous donner une
ide de leur prsence parce que nous n'avons pas l'organe ncessaire
pour les percevoir; de mme que tous nos efforts ne russiraient point 
donner  un aveugle-n la moindre notion de la lumire et des couleurs?
Nous n'en savons rien; et nous ignorons encore si, de tous ces
phnomnes incontestables, il est permis de tirer quelque conclusion.
Ils ne prendraient vraiment d'importance que s'il tait possible de
constater ou de provoquer des apparitions d'tres dont la mort remontt
 un certain nombre d'annes. On aurait enfin la preuve matrielle,
toujours lude, que l'esprit ne dpend pas du corps, qu'il est cause et
non pas effet, qu'il peut subsister, se nourrir, fonctionner sans
organes. La plus grande question que se soit pose l'humanit serait
ainsi, sinon rsolue, du moins dbarrasse de quelques tnbres; et du
coup, la survivance personnelle, tout en demeurant captive des mystres
de l'origine et de la fin, deviendrait dfendable. Mais nous n'en sommes
pas l. En attendant, il est curieux de constater qu'il y a rellement
des revenants, des spectres et des fantmes. Une fois de plus la science
vient confirmer ici une croyance gnrale de l'humanit et nous
apprendre qu'une croyance de ce genre, si absurde que d'abord elle
paraisse, mrite toujours d'tre examine avec soin.




CHAPITRE VI

LES COMMUNICATIONS AVEC LES MORTS


I

Les spirites communiquent, ou croient communiquer avec les morts, par ce
qu'ils appellent la parole et l'criture automatiques. Celles-ci
s'obtiennent par l'intermdiaire d'un mdium[5] en tat d'extase ou
plutt de trance ou entranc, pour nous servir du vocabulaire de la
nouvelle science. Cet tat n'est pas le sommeil hypnotique, ne semble
pas une manifestation hystrique et s'allie souvent, comme chez le
mdium Piper,  la plus parfaite sant, au plus complet quilibre
intellectuel et physique. C'est plutt l'mergence, plus ou moins
facultative, de l'une des personnalits ou consciences secondes ou
subliminales du sujet; ou encore, si l'on admet la thorie spirite, sa
prise de possession, son invasion psychique, dit Myers, par des forces
d'un autre monde. Chez le sujet entranc, la conscience et la
personnalit normales sont entirement abolies, et il rpond
automatiquement, parfois par la parole, plus souvent par l'criture,
aux questions qu'on lui pose. Il arrive qu'il parle et crive en mme
temps; la voix tant prise par un esprit et la main par un autre, qui
mnent deux conversations indpendantes. Plus rarement, la voix et les
deux mains sont simultanment possdes, et l'on a trois
communications diffrentes. Il est vident que de pareilles
manifestations prtent aux fraudes et aux simulations de tout genre; et
la mfiance est d'abord invincible. Mais il en est qui se prsentent
entoures de telles garanties de bonne foi et de sincrit, si souvent,
si longuement et si rigoureusement contrles par des savants d'un
caractre, d'une autorit incontests et d'un scepticisme d'abord
intraitable, qu'il devient difficile de nourrir un dernier soupon[6].
Je ne puis malheureusement entrer ici dans les dtails de certaines de
ces sances purement scientifiques, celles de Mme Piper, par exemple, le
clbre mdium avec lequel Myers, le docteur Hodgson, le professeur
Newbold, de l'Universit de Pensylvanie, Sir Oliver Lodge et William
James travaillrent durant nombre d'annes. D'autre part, c'est
prcisment l'accumulation, les concidences, la nature anormale de ces
dtails qui peu  peu font natre et affermissent la conviction qu'on se
trouve devant un phnomne entirement nouveau, invraisemblable mais
authentique et qu'il est parfois difficile de classer parmi les
phnomnes exclusivement terrestres. Il faudrait consacrer  ces
communications une tude spciale qui dborderait le cadre de cet
essai; je me bornerai donc  renvoyer ceux qui seraient curieux d'en
savoir davantage, au livre de Sir Oliver Lodge: _The Survival of Man_,
rcemment traduit en franais sous ce titre: _La Survivance humaine_; et
surtout aux vingt-cinq gros volumes des _Proceedings_ S. P. R.,
particulirement aux dclarations et commentaires de William James au
sujet des sances Piper-Hodgson (tome XXIII), ainsi qu'au tome XIII, o
Hodgson examine et analyse les faits et arguments qu'on peut invoquer
pour ou contre l'intervention des morts; et enfin,  l'ouvrage capital
de Myers: _Human Personality_.

  [5] Ceux qui abordent l'tude de ces manifestations surnormales, se
    demandent gnralement: pourquoi des mdiums, pourquoi ces
    intermdiaires souvent suspects, toujours insuffisants?--Parce que
    jusqu'ici, on n'a pas trouv le moyen de s'en passer. Si l'on admet
    la thorie spirite, les esprits dsincarns qui de toutes parts nous
    entourent et sont spars de nous par la cloison tanche et
    mystrieuse de la mort, cherchent, pour communiquer avec nous, la
    ligne de moindre rsistance entre les deux mondes; et la trouvent
    dans le mdium, sans qu'on sache pourquoi, de mme qu'on ignore pour
    quelles raisons un courant lectrique passe le long d'un fil de
    cuivre et se trouve arrt par un godet de verre ou de porcelaine.
    Si, d'autre part, on admet la thorie tlpathique, qui est la plus
    probable, on constate que les penses, les intentions ou les
    suggestions, dans la plupart des cas, ne se transmettent pas de
    subconscient  subconscient. Il faut un organisme en mme temps
    rcepteur et transmetteur; cet organisme se rencontre dans le
    mdium. Pourquoi? Encore une fois, on n'en sait absolument rien, de
    mme qu'on ne sait pas pourquoi tel corps ou tel agencement de corps
    est affect par les ondes concentriques dans la tlgraphie sans
    fil, tandis que tel autre n'y est pas sensible. On ttonne ici,
    comme d'ailleurs on ttonne presque partout, dans le domaine obscur
    des faits incontests mais inexplicables. Ceux qui voudraient avoir
    sur la thorie de la mdiumnit des notions plus prcises, liront
    avec fruit l'admirable discours prononc le 29 janvier 1897, par
    William Crookes, en qualit de prsident de la S. P. R.

  [6] Ces questions de fraude et de simulation sont naturellement les
    premires qui se posent quand on aborde l'tude de ces phnomnes.
    Il suffit de s'tre quelque peu familiaris avec la vie, les
    habitudes, les procds des trois ou quatre grands mdiums dont nous
    allons parler, pour que le moindre soupon ne vous effleure mme
    plus. De toutes les explications imaginables, celle qui
    n'invoquerait que l'imposture et la supercherie serait, sans
    contredit, la plus extraordinaire et la moins vraisemblable. On
    peut, du reste, se rendre compte, en lisant le rapport de Richard
    Hodgson, _Observations of certain phenomena of trance_
    (_Proceedings_, tome VIII; et le rapport de J.-H. Hyslop, tome
    XIII), des prcautions prises, allant jusqu' l'emploi de dtectives
    spciaux, pour s'assurer que Mme Piper, par exemple, ne pouvait,
    normalement et humainement, avoir aucune connaissance des faits
    qu'elle rvlait. Je le rpte, ds qu'on a pris pied dans cette
    tude, les soupons se dissipent sans laisser de traces, et l'on est
    bientt convaincu que ce n'est pas du ct de la fraude que se
    trouve le mot de l'nigme. Toutes les manifestations de la
    personnalit muette, mystrieuse et opprime qui se cache en chacun
    de nous subissent tour  tour la mme preuve; et celles qui se
    rapportent  la baguette divinatoire, pour n'en pas citer d'autres,
    passent en ce moment par la mme crise d'incrdulit. Il n'y a pas
    cinquante ans, la plupart des phnomnes hypnotiques, aujourd'hui
    scientifiquement classs, taient galement tenus pour frauduleux.
    Il semble que l'homme rpugne  reconnatre qu'il recle bien plus
    de choses qu'il ne l'imaginait.


II

Les mdiums entrancs sont envahis ou possds par divers esprits
familiers auxquels on donne, dans la nouvelle science, le nom assez
impropre et amphibologique de Contrles. Ainsi, Mme Piper est
successivement visite par Phinuit, George Pelham ou P. G., Imprator,
Doctor et Rector. Mme Thompson, autre mdium trs clbre, est surtout
habite par Nelly, tandis que des personnages plus illustres et plus
graves s'emparent du clergyman Stainton Moses. Chacun de ces esprits
garde jusqu'au bout un caractre bien tranch, qui ne se dment pas, et
qui d'ailleurs n'a le plus souvent aucun rapport avec celui du mdium.
Parmi eux, Phinuit et Nelly sont incontestablement les plus
sympathiques, les plus originaux, les plus vivants, les plus actifs et
surtout les plus loquaces. Ils centralisent en quelque sorte les
communications, ils vont, viennent, font les empresss, et si, dans
l'assistance, quelqu'un dsire se mettre en rapports avec l'me d'un
parent, d'un ami dcd, ils volent  la recherche de celle-ci, la
retrouvent dans la foule invisible, la ramnent, annoncent sa prsence,
parlent en son nom, transmettent et, pour ainsi dire, traduisent les
demandes et les rponses; car il semble qu'il soit trs difficile aux
morts de communiquer avec les vivants, qu'il leur faille des aptitudes
spciales et un concours de circonstances extraordinaires. N'examinons
pas encore ce qu'ils ont  nous rvler; mais,  les voir s'agiter ainsi
parmi la multitude de leurs frres et soeurs dsincarns, ils nous
donnent, de l'autre monde, une premire impression qui n'est gure
rassurante, et l'on se dit que nos morts d'aujourd'hui ressemblent
trangement  ceux qu'Ulysse voquait, il y a trois mille ans, dans la
nuit cimmrienne; ples et vaines ombres effares, inconsistantes,
puriles, et frappes de stupeur, pareilles  des songes, plus
nombreuses que les feuilles tombes de l'automne et qui tremblent comme
elles aux souffles inconnus des grands espaces de l'autre monde. Elles
n'ont mme plus assez de vie pour tre malheureuses et paraissent
traner, on ne sait o, une existence prcaire et dsoeuvre, errer sans
but, rder autour de nous, sommeiller ou bavarder entre elles des
petites affaires de la terre; et quand une fissure se produit dans leur
nuit, accourir, s'empresser de toutes parts, comme des tourbillons
d'oiseaux affams, avides de lumire et d'une voix humaine; et l'on se
rappelle malgr soi les sinistres paroles du fantme d'Achille,
mergeant de l'rbe, dans l'Odysse: Ne me parle point de la mort,
Ulysse! J'aimerais mieux tre un laboureur et servir, pour un salaire,
un homme pauvre et pouvant  peine se nourrir, que de commander  tous
les morts qui ne sont plus!


III

Ces morts d'aujourd'hui, qu'ont-ils  nous dire? Il est d'abord
remarquable qu'ils paraissent s'intresser aux vnements d'ici-bas
beaucoup plus qu' ceux du monde o ils se trouvent. Ils semblent avant
tout jaloux d'tablir leur identit, de prouver qu'ils existent encore,
qu'ils nous reconnaissent, qu'ils savent tout; et, pour nous en
convaincre, avec une prcision, une perspicacit et une prolixit
extraordinaires, ils entrent dans les dtails les plus minutieux, les
plus oublis. Ils sont aussi extrmement habiles  dmler la parent
complique de celui qui les interroge, d'une personne prsente  la
sance ou mme d'un inconnu qui entre dans la salle. Ils rappellent les
petites infirmits de celui-ci, les maladies de celui-l, les manies ou
les aptitudes d'un troisime. Ils peroivent les vnements  distance,
ils voient, par exemple, et dcrivent  leurs auditeurs de Londres, un
pisode insignifiant qui se droule au Canada. En un mot, ils disent et
font  peu prs toutes les choses dconcertantes et inexplicables qu'on
obtient parfois d'un mdium de premier ordre; peut-tre mme vont-ils un
peu plus loin, mais de tout cela n'mane point je ne sais quelle odeur,
quelle lueur d'outre-mort qu'on nous avait promise et que nous
attendions.

On dira que les mdiums ne sont visits que par des esprits infrieurs,
incapables de s'arracher aux soucis terrestres et de s'lever  des
ides plus vastes et plus hautes. Il est possible, et sans doute
avons-nous tort de croire qu'un esprit dpouill de son corps soit
subitement transform et devienne, en un instant, l'gal de ce que nous
imaginons; mais ne pourraient-ils tout au moins nous apprendre o ils se
trouvent, ce qu'ils prouvent, ce qu'ils font?


IV

Depuis les expriences dont nous parlons, il semble que la mort
elle-mme ait voulu rpondre  l'objection; en effet, Myers, le docteur
Hodgson et le professeur William James qui, si souvent et durant de
longues heures passionnes, interrogrent les mdiums Piper et Thompson
et obligrent ceux qui ne sont plus  parler par leur bouche, les voici,
 leur tour, parmi les ombres, de l'autre ct du rideau de tnbres.
Eux du moins savent exactement ce qu'il faut faire pour venir jusqu'
nous, ce qu'il faut rvler pour apaiser l'inquitude et la curiosit
des hommes. Myers notamment, le plus ardent, le plus convaincu, le plus
impatient du voile qui le sparait des ralits ternelles, a
formellement promis  ceux qui continuent son oeuvre de faire l-bas,
dans l'inconnu, tous les efforts imaginables afin de leur prter une
aide dcisive. Il tient parole. Un mois aprs sa mort, Sir Oliver Lodge,
interrogeant Mme Thompson entrance, Nelly, l'esprit familier de
celle-ci, dclare tout  coup qu'elle a vu Myers, qu'il n'est pas encore
bien veill, mais qu'il compte venir, vers neuf heures du soir,
communiquer avec son vieil ami de la Socit Psychique. On suspend la
sance, on la reprend  huit heures et demie, et l'on obtient enfin la
communication Myers. On le reconnat, ds les premiers mots, c'est
bien lui; il n'a pas chang. Fidle  sa manie terrestre, il insiste
tout de suite sur la ncessit de prendre des notes. Mais il semble
ahuri. On lui parle de la Socit des Recherches Psychiques, unique
souci de sa vie. Il ne s'en souvient plus. Puis la mmoire renat peu 
peu; et ce sont de vritables potins d'outre-tombe, au sujet de la
prsidence de la socit, de l'article ncrologique du _Times_, de
lettres qu'on devait publier, etc. Il se plaint qu'on ne lui laisse pas
de repos, de tous les coins de l'Angleterre, on l'interpelle, on veut
communiquer avec lui. Appelez Myers, amenez Myers! Il lui faudrait le
temps de se ressaisir, de rflchir. Il se plaint aussi de la difficult
 faire passer sa pense  travers les mdiums: ils la traduisent comme
un colier qui fait sa premire version de Virgile. Quant  sa
situation prsente, il a cherch son chemin comme  travers des
ruelles, avant de savoir qu'il tait mort. Il lui semblait qu'il
s'garait dans une ville inconnue; et quand il apercevait des gens qu'il
savait dcds, il croyait n'avoir que des visions.

C'est, parmi bien d'autres bavardages qui ne sont pas plus
significatifs,  peu prs tout ce que donna le contrle ou la
personnification Myers, dont on avait espr mieux. Cette
communication et plusieurs autres qui ressuscitent, d'une faon
frappante, parat-il, les habitudes, la manire de penser, de parler et
le caractre de Myers, auraient quelque valeur si aucun de ceux par qui
et  qui elles furent faites n'avait connu celui-ci quand il tait
encore au nombre des vivants. Telles qu'elles se prsentent, elles ne
sont fort probablement que des rminiscences d'une personnalit
secondaire du mdium ou d'inconscientes suggestions de l'interrogateur
ou des assistants.


V

Une communication plus importante et plus troublante,  cause des noms
qui s'y rattachent, est celle que l'on dsigne sous le nom: Mrs.
Piper's Hodgson Control. Le professeur William James lui consacre dans
le Tome XXIII des _Proceedings_ un rapport de plus de cent vingt pages.
Le docteur Hodgson avait t, de son vivant, le secrtaire de la branche
amricaine de la S. P. R. dont William James tait vice-prsident.
Durant de longues annes, il s'tait consacr au mdium Piper,
travaillant avec lui trois fois par semaine, et accumulant ainsi, au
sujet des phnomnes posthumes, une masse norme de documents dont on
n'a pas encore puis les richesses. Comme Myers, il avait promis de
revenir aprs sa mort; et, de caractre jovial, il avait plus d'une fois
affirm  Mme Piper que, lorsqu'il la visiterait  son tour, ayant plus
d'exprience que les autres esprits, les sances prendraient une
tournure plus dcisive, et que l'affaire serait chaude. Il revint en
effet huit jours aprs son dcs et se manifesta par l'criture
automatique (c'est le mode de communication le plus habituel du mdium
Piper) durant plusieurs sances auxquelles assistait William James. Je
voudrais donner une ide de ce rapport. Mais, comme le fait trs
justement remarquer le clbre professeur de l'Universit d'Harward, le
compte rendu stnographique d'une sance de ce genre en altre dj
compltement la physionomie. On y recherche en vain l'motion prouve 
se trouver ainsi en face d'un tre invisible mais vivant qui non
seulement rpond  vos questions, mais devance vos penses, comprend 
demi-mot, saisit une allusion et y oppose une autre allusion grave ou
riante. La vie du mort, qui durant une heure trange, vous avait pour
ainsi dire environn et pntr, semble s'teindre une seconde fois. La
stnographie, dpouille de toute motion, fournit sans nul doute les
meilleurs lments d'une conclusion logique; mais il n'est pas certain
qu'ici, comme en bien d'autres cas o prdomine l'inconnu, la logique
soit la seule route qui conduise  la vrit. Quand j'entrepris, dit
William James, de collationner cette srie de sances et de faire le
prsent rapport, je prvoyais que mon verdict serait dtermin par la
pure logique. Je pensais que tels menus incidents devaient, d'une faon
dcisive, valoir pour ou contre la survivance de l'esprit. Mais  me
regarder moi-mme peser les donnes du problme, je me convaincs que
l'exacte logique ne joue ici qu'un rle prparatoire dans l'laboration
de nos conclusions; et que le dernier mot, s'il en est un, doit tre
prononc par notre sens gnral des probabilits dramatiques, sens qui
va et vient de l'une  l'autre hypothse,--tout au moins dans mon
cas,--d'une manire plutt illogique. Si l'on s'attache aux dtails, on
en tirera une conclusion anti-spirite; si l'on envisage la signification
de l'ensemble, on penchera peut-tre vers l'interprtation spirite[7].

  [7] _Proceedings_, t. XXIII, p. 33.

Et,  la fin de son travail, il conclut en ces termes: Quant  moi,
j'ai l'impression qu'il y avait probablement l une volont extrieure;
c'est--dire qu'en vertu de mes connaissances acquises au sujet de
l'ensemble de ces phnomnes, je doute que l'tat de rve de Mme Piper,
mme en y ajoutant les facults tlpathiques, puisse expliquer tous
les rsultats obtenus. Mais lorsqu'on me demande si la volont de
communiquer est celle d'Hodgson ou de quelque esprit imitateur
d'Hodgson, je demeure indcis et j'attends d'autres faits, qui peut-tre
ne nous mneront pas  une conclusion nette avant une cinquantaine ou
une centaine d'annes[8].

  [8] _Proceedings_, t. XXIII, p. 120.

On voit que William James est assez branl; et il y a, dans son
rapport, certains endroits o il parat l'tre encore davantage et o il
dit formellement que les esprits ont a finger in the pie, mot  mot,
un doigt dans le pt. Ces hsitations d'un homme qui a renouvel
notre psychologie et qui possdait un cerveau aussi merveilleusement
organis et quilibr que celui de notre Taine, par exemple, sont
significatives. Docteur en mdecine et professeur de philosophie, trs
sceptique et scrupuleusement fidle aux mthodes exprimentales, il
avait trois et quatre fois qualit pour mener  bien de telles
expriences. Il n'est pas question de se laisser branler  son tour par
le prestige de ces hsitations; mais elles montrent, en tout cas, qu'il
s'agit l d'un problme srieux, le plus grave peut-tre, si les donnes
en taient indiscutables, que nous ayons eu  rsoudre depuis
l'avnement du Christ; et qu'il ne suffit pas, pour s'en dbarrasser,
d'un haussement d'paules ou d'un clat de rire.


VI

Je suis forc, faute de place, de renvoyer au texte mme des
_Proceedings_, ceux qui voudraient se faire, sur le cas Piper-Hodgson,
une opinion personnelle. Ce cas, du reste, est loin d'tre l'un des plus
frappants; il faudrait plutt le classer, n'tait la qualit des
interlocuteurs, parmi les russites moyennes de la srie Piper. Hodgson,
selon l'invariable coutume des esprits, tient d'abord  se faire
reconnatre; et l'invitable et fastidieux dfil des petites
rminiscences recommence vingt fois de suite et remplit des pages et des
pages. Comme d'habitude, en pareille occurrence, les souvenirs communs 
l'interrogateur et  l'esprit qui est cens rpondre, sont voqus dans
leurs dtails les plus circonstancis, les plus insignifiants, les plus
cachs aussi, avec une avidit, une exactitude, une vivacit
surprenantes. Et remarquez que le mort qui parle puise tous ces dtails,
avec une facilit invraisemblable, et de prfrence, dirait-on,  mme
les trsors les plus oublis et les plus inconscients de la mmoire du
vivant qui l'coute. Il ne fait grce de rien; il se raccroche  tout
avec une satisfaction purile et une ardeur anxieuse, moins pour
persuader aux autres que pour se prouver  soi-mme qu'il existe
toujours. Et l'obstination de ce pauvre tre invisible qui s'vertue 
se manifester  travers les portes, jusqu'ici sans fissures, qui nous
sparent de nos destines ternelles, est  la fois ridicule et
tragique.--Te rappelles-tu, William, qu'tant  la campagne, chez un
tel, nous avons, avec les enfants, jou  tels et tels jeux, et qu'tant
dans telle pice, o se trouvaient tels et tels meubles, j'ai dit ceci
et cela?--En effet, Hodgson, je me rappelle.--Bonne preuve, n'est-ce
pas, William?--Excellente, Hodgson! Et ainsi de suite, indfiniment.
Parfois, un incident plus significatif et qui semble dpasser la simple
transmission de pense subliminale. On s'occupe, par exemple, d'un
mariage manqu, qui fut toujours entour d'un grand mystre, mme pour
les amis les plus intimes d'Hodgson.--Te rappelles-tu, William, une
doctoresse de New-York, membre de notre socit?--Non, je ne m'en
souviens pas; mais qu'y a-t-il  son sujet?--Son mari s'appelait
Blair, je crois.--Veux-tu parler de Mme Blair-Thaw?--Justement!
Demande donc  Mme Thaw si,  un dner, je ne lui ai pas parl de la
demoiselle en question?--James crit  Mme Thaw, qui dclare qu'en
effet, il y a une quinzaine d'annes, Hodgson lui avait parl d'une
jeune fille dont il avait demand la main, qu'on lui avait du reste
refuse. Mme Thaw et le docteur Newbold taient les seules personnes au
monde qui connussent ce dtail.

Mais revenons aux sances qui continuent. On y discute, entre autres
points, la situation financire de la branche amricaine de la S. P. R.,
situation qui,  la mort du secrtaire ou plutt du factotum Hodgson,
n'tait gure brillante. Et voici, spectacle assez trange, divers
membres de l'association qui examinent, avec leur secrtaire dfunt, les
affaires de la socit. Faut-il dissoudre? fusionner? envoyer en
Angleterre les matriaux accumuls, dont la plupart appartiennent 
Hodgson? On consulte le mort, il rpond, donne de sages avis, semble
parfaitement au courant de toutes les complications, de toutes les
perplexits. Un jour, du vivant d'Hodgson, la socit se trouvant en
dficit, un donateur anonyme envoie la somme ncessaire pour la remettre
d'aplomb. Hodgson, sur terre, ignorait quel tait le donateur; mais
Hodgson, sous terre, le dcouvre parmi les assistants, l'interpelle et
le remercie publiquement. Ailleurs, Hodgson, comme tous les esprits, se
plaint de l'extrme difficult qu'il prouve  transmettre sa pense 
travers l'organisme tranger du mdium. Je suis, dit-il, comme un
aveugle qui cherche son chapeau. Mais quand, aprs tant d'histoires
oiseuses, William James lui pose enfin les questions essentielles qui
nous brlent les lvres: Hodgson, qu'as-tu  nous dire au sujet de
l'autre vie? le mort devient vasif et ne cherche plus que des
chappatoires: Ce n'est pas une vague fantaisie, mais une ralit,
rpond-il.--Hodgson, insiste Mme William James, vivez-vous comme nous,
comme les hommes?--Que dit-elle? fait l'esprit, qui feint de n'avoir
pas compris.--Vivez-vous comme nous? rpte William James.--Avez-vous
des vtements, des maisons? ajoute sa femme.--Oui, oui, des maisons,
mais pas de vtements. Non, c'est absurde! Attendez un moment, il faut
que je m'en aille.--Mais tu reviendras?--Oui.--Il est all
reprendre haleine, remarque un autre esprit nomm Rector, qui
intervient subitement.

Il n'tait peut-tre pas inutile de reproduire ici la physionomie et
l'allure gnrales d'une de ces sances qu'on peut considrer comme
exemplaire. J'y ajouterai, pour donner une ide des points extrmes
qu'il est possible d'atteindre, le fait suivant, rapport et contrl
par Sir Oliver Lodge. Il remet  Mme Piper entrance une montre d'or
que vient de lui envoyer un de ses oncles et qui avait appartenu  un
autre oncle mort depuis plus de vingt ans. En possession de cette
montre, Mme Piper, ou plutt Phinuit, l'un de ses esprits familiers,
rvle, au bout de quelque temps, une foule de dtails relatifs 
l'enfance de ce dernier oncle, remontant  plus de soixante-six ans, et
naturellement ignors de Sir Oliver Lodge. Peu aprs, l'oncle survivant,
qui n'habite pas la mme ville, confirme par lettre l'exactitude de la
plupart de ces dtails qu'il avait compltement oublis, et qui ne lui
ont t remis en mmoire que par les rvlations mmes du mdium; tandis
que ceux dont il ne peut retrouver nul souvenir, sont postrieurement
dclars conformes  la vrit par un troisime oncle, un vieux
capitaine au long cours, habitant la Cornouailles, et du reste ignorant
pour quelles raisons on lui pose d'aussi bizarres questions.

Je ne cite pas ce fait parce qu'il a une valeur exceptionnelle ou
dcisive; mais simplement, je le rpte,  titre d'exemple, car avec
celui de Mme Thaw, mentionn plus haut, il marque assez exactement les
points extrmes o, grce  l'intervention des esprits, on a, jusqu' ce
jour, pntr dans l'inconnu. Il convient d'ajouter que les cas o l'on
dpasse aussi manifestement les limites prsumes de la tlpathie la
plus tendue, sont assez rares.


VII

Maintenant, que penser de tout ceci? Faut-il avec Myers, Newbold,
Hyslop, Hodgson et tant d'autres qui ont longuement tudi le problme,
conclure  l'incontestable intervention de forces et d'intelligences qui
reviennent de l'autre rive du grand fleuve que l'on croyait
infranchissable? Faut-il reconnatre avec eux qu'il est des cas de plus
en plus nombreux o il n'est plus possible d'hsiter entre l'hypothse
tlpathique et l'hypothse spirite? Je ne le crois pas. Je n'ai nul
parti pris,-- quoi bon en avoir dans ces mystres?--aucune rpugnance 
admettre la survivance et l'intervention des morts; mais il est sage et
ncessaire, avant de quitter le plan terrestre, d'puiser toutes les
suppositions, toutes les explications qu'on y peut dcouvrir. Nous avons
 opter entre deux inconnus, deux miracles, si l'on veut, dont l'un est
situ dans le monde que nous habitons et l'autre dans une rgion qu'
tort ou  raison nous croyons spare de nous par des espaces sans nom,
qu'aucun tre, vivant ou mort, n'a traverss jusqu' ce jour. Il est
donc naturel que nous demeurions chez nous, dans notre monde, tant que
nous y pourrons tenir, tant que nous n'en serons pas impitoyablement
expulss par une srie de faits irrsistibles et irrcusables, issus de
l'abme voisin. La survivance d'un esprit n'est pas plus invraisemblable
que les prodigieuses facults que nous sommes obligs d'attribuer aux
mdiums si nous les enlevons aux morts; mais l'existence du mdium, au
rebours de celle de l'esprit, est incontestable; c'est donc  l'esprit
ou  ceux qui s'en rclament, de prouver d'abord qu'il existe.

Les phnomnes extraordinaires dont nous venons de parler: transmission
de pense d'inconscient  inconscient, vision  distance, clairvoyance
subliminale, se produisent-ils quand les morts ne sont pas en scne,
quand les expriences se font exclusivement entre personnages vivants?
On ne saurait, de bonne foi, le contester. Sans doute, on n'a jamais
obtenu entre vivants des sries de communications ou de rvlations
pareilles  celles des grands mdiums spirites: Piper, Thompson et
Stainton Moses, ni rien qui, sous le rapport de la continuit et de la
perspicacit, puisse leur tre compar. Mais si la qualit des
phnomnes ne supporte pas la comparaison, il est indniable que leur
nature intime est identique. Il est logique d'en infrer que ce n'est
pas la source d'inspiration, mais la valeur propre, la sensibilit, la
puissance du mdium qui en est la vritable cause. Du reste, J.-G.
Piddington, qui a consacr  Mme Thompson une tude trs documente, a
nettement constat chez elle, alors qu'elle n'tait pas entrance et
qu'il n'tait nullement question d'esprits, des manifestations
infrieures, il est vrai, mais absolument analogues  celles o les
morts sont mls[9]. Il plat  ces mdiums, de trs bonne foi
d'ailleurs et probablement  leur insu, de donner  leurs facults
subconscientes,  leurs personnalits secondaires, ou d'accepter, pour
celles-ci, des noms qui furent ports par des tres passs de l'autre
ct du mystre; c'est affaire de vocabulaire ou de nomenclature qui
n'enlve ou n'ajoute rien  la signification intrinsque des faits. Or,
en examinant ces faits, quelque tranges et vraiment inous que soient
certains d'entre eux, je n'en rencontre pas un seul qui sorte
franchement de ce monde ou vienne indubitablement de l'autre. Ce sont,
si l'on veut, de prodigieux incidents de frontire; mais on ne peut pas
affirmer que la frontire ait t viole. Dans l'histoire de la montre
de Sir Oliver Lodge, par exemple, qui est une des plus caractristiques
et des plus avances, il faut attribuer au mdium des facults qui n'ont
plus rien d'humain. Il doit, soit par vision  distance, transmission de
pense de subconscient  subconscient ou clairvoyance subliminale, se
mettre en rapport avec les deux frres survivants du possesseur dcd
de la montre; et dans l'inconscient de ces deux frres lointains et que
personne n'a prvenus, il lui faut retrouver une foule de circonstances
oublies par eux-mmes, et sur quoi se sont accumules la poussire et
les tnbres de soixante-six annes. Il est certain qu'un phnomne de
ce genre fait craquer tous les cadres de l'imagination, et qu'on lui
refuserait sa crance si d'abord il n'tait certifi et contrl par un
homme de la valeur de Sir Oliver Lodge et si, par surcrot, il ne
faisait partie d'un groupe de faits quivalents, qui montrent bien qu'il
ne s'agit point l d'un miracle absolument unique ou d'un inesprable
concours de concidences sans secondes. Il s'y agit simplement de vision
 distance, de clairvoyance subliminale et de tlpathie pousses  la
dernire puissance; et ces trois manifestations des profondeurs
inexplores de l'homme sont aujourd'hui scientifiquement constates et
classes; ce n'est pas  dire qu'elles soient expliques, mais ceci est
une autre question. Quand,  propos d'lectricit, on parle de positif,
de ngatif, d'induction, de potentiel et de rsistance, on met galement
des mots conventionnels sur des faits ou des phnomnes dont on ignore
entirement l'essence intime; et il faut bien qu'on s'en contente en
attendant mieux. Il n'y a, j'y insiste, de ces manifestations
extraordinaires  celles que nous offre un mdium qui ne parle pas au
nom des morts, qu'une diffrence du plus au moins, une diffrence
d'tendue ou de degr et nullement une diffrence spcifique.

  [9] Voir sur ces faits qui nous entraneraient trop loin, J.-G.
    Piddington: Phenomena in Mrs. Thompson's Trance, _Proceedings_,
    tome XVIII, p. 180 et suivantes; et tome XXIII, p. 286 et suivantes,
    l'tude du professeur A.-C. Pigou sur la Cross correspondence sans
    l'intervention des esprits.


VIII

Il faudrait, pour que l'preuve ft plus dcisive, que personne, ni le
mdium, ni les tmoins, n'et jamais connu l'existence de celui dont le
mort rvle le pass; c'est--dire que tout lien vivant ft supprim. Je
ne crois pas que le fait se soit produit jusqu' ce jour, ni mme qu'il
soit possible; en tout cas, le contrle en deviendrait fort malais.
Quoi qu'il en soit, le docteur Hodgson, qui a consacr une partie de sa
vie  rechercher des phnomnes spcifiques, o les bornes de la
puissance mdiumnique fussent nettement outrepasses, croit les avoir
dcouverts dans certains cas, parmi lesquels,--les autres tant  peu
prs de mme nature,--je ne citerai que l'un des plus frappants[10]. En
d'excellentes sances, assist du mdium Piper, il communique avec
divers amis dcds qui lui rappellent une foule de souvenirs communs.
Le mdium, les esprits et lui-mme semblent merveilleusement disposs,
et les rvlations sont abondantes, exactes et faciles. Dans cette
atmosphre extrmement favorable, il est mis en rapport avec l'me d'un
de ses meilleurs amis, mort il y a un an, et qu'il nomme simplement: A.
A., qu'il a connu plus intimement que la plupart des esprits qui l'ont
prcd, au rebours de ceux-ci, tout en tablissant son identit d'une
faon indubitable, ne fournit que des rponses incohrentes. Or A., dans
les dernires annes de sa vie, avait souffert de troubles crbraux qui
confinaient  l'alination mentale proprement dite.

  [10] _Proceedings_, tome XIII, p. 349-50 et 375.

Le mme phnomne parat se reproduire chaque fois que des troubles
semblables ont prcd la mort, ainsi qu'en cas de suicide.

Si l'on se tient uniquement  l'explication tlpathique, fait observer
le savant amricain, si l'on prtend que toutes les paroles des
dsincarns ne sont que des suggestions de mon subconscient, il est
incomprhensible qu'aprs avoir obtenu des rsultats satisfaisants avec
des morts que j'avais moins connus et moins aims que A., avec lesquels
j'avais par consquent bien moins de souvenirs communs, je ne tire de ce
dernier, dans les mmes sances, que des rponses incohrentes. Il faut
donc croire que mon subconscient n'est pas seul en scne et qu'il a
devant lui une personnalit bien vivante, bien relle qui se trouve
encore dans l'tat d'esprit o elle tait au moment de la mort, y
demeure indpendante, n'y subit aucune influence, n'coute nullement ce
que je lui suggre  mon insu, et tire de son propre fonds ce qu'elle me
rvle.

L'argument n'est pas ngligeable, mais il n'aurait pleine valeur que
s'il tait certain qu'aucun de ceux qui assistaient  la sance n'et
connu la folie de A.; sinon l'on peut soutenir que l'ide de folie ayant
pntr dans le subconscient de l'un d'eux, elle y agit en consquence
et donne aux rponses suggres un tour conforme  l'tat d'esprit
qu'elle prsume chez le mort.


IX

A vrai dire, en tendant ainsi  l'extrme la puissance des mdiums,
nous nous munissons d'explications qui prviennent presque tout, barrent
toutes les routes et enlvent  peu prs compltement aux esprits la
facult de se manifester de la manire qu'ils paraissent avoir choisie.
Mais pourquoi choisissent-ils cette manire-l? Pourquoi se
restreignent-ils ainsi? Pourquoi se cantonnent-ils aussi obstinment
dans l'troite bande de terrain que la mmoire occupe aux confins des
deux mondes, et d'o ne peuvent nous venir que des tmoignages indcis
ou suspects? Ils n'ont donc point d'autres issues ni d'autres horizons?
Pourquoi s'attardent-ils  vgter autour de nous dans leur petit pass,
alors que dbarrasss de la chair ils devraient pouvoir errer librement
dans les tendues vierges de l'espace et du temps? Ignorent-ils encore
que ce n'est pas parmi nous mais chez eux, de l'autre ct de la tombe,
qu'ils trouveront le signe qui nous attestera qu'ils survivent? Pourquoi
s'en reviennent-ils les mains et les paroles vides? Est-ce l ce qu'on
trouve quand on baigne  mme l'infini? Tout est-il nu, sans forme et
sans lumire par del notre dernire heure? S'il en est ainsi, qu'ils le
disent; et le tmoignage des tnbres aura du moins une grandeur qui
manque trop  ces faons de procureur et  ces procds de juge
d'instruction. A quoi bon mourir si toutes les petitesses de la vie
continuent? Est-ce vraiment la peine d'avoir pass par les dfils
effrayants qui dbouchent dans les champs ternels, pour nous rappeler
que notre grand-oncle portait le nom de Pierre et que Paul, notre cousin
germain, tait afflig de varices et d'une maladie d'estomac? A ce
compte, j'aimerais mieux pour ceux que j'aime, la solitude auguste et
glace du nant. S'il leur est difficile, comme ils s'en plaignent, de
se faire entendre  travers un organisme tranger et profondment
endormi, ils nous disent sur le pass assez de choses minutieuses et
prcises pour nous prouver qu'ils en pourraient rvler d'analogues,
sinon sur l'avenir qu'ils ne connaissent peut-tre pas encore, du moins
sur de moindres secrets qui nous entourent de toutes parts et que seul
notre corps nous empche d'approcher. Il y a mille choses, grandes ou
petites et de nous ignores, qu'on doit apercevoir lorsque des yeux
infirmes n'arrtent plus le regard. C'est dans ces rgions dont un rien
nous spare, et non point parmi d'imbciles ragots d'autrefois qu'ils
trouveraient enfin la vritable et claire preuve qu'ils paraissent
chercher avec tant de passion. Sans exiger un grand miracle, il semble
cependant qu'on ait le droit d'attendre d'une intelligence que plus rien
ne contraint, d'autres propos que ceux qu'elle vitait quand elle tait
encore soumise  la matire.




CHAPITRE VII

LA CORRESPONDANCE CROISE


I

On en tait l quand, ces dernires annes, les mdiums, les spirites ou
plutt les esprits eux-mmes, parat-il,--car on ne sait au juste  qui
l'on a affaire,--peut-tre mcontents de n'tre pas plus nettement
reconnus et compris, afin de prouver plus efficacement leur existence,
imaginrent ce qu'on a appel la correspondance croise, ou Cross
correspondence. Ici, la situation est retourne; il ne s'agit plus
d'esprits divers et plus ou moins nombreux qui se rvlent par
l'intermdiaire d'un mme mdium, mais d'un esprit unique qui se
manifeste presque simultanment  travers plusieurs mdiums souvent fort
loigns les uns des autres, et sans entente pralable entre ceux-ci.
Chacun de ces messages, pris isolment, est le plus souvent
inintelligible, et ne rvle un sens que lorsqu'il est laborieusement
combin avec tous les autres.

Comme le dit Sir Oliver Lodge, Le but de ces efforts ingnieux et
compliqus est, clairement, de prouver que ces phnomnes sont l'oeuvre
de quelque intelligence bien dfinie, distincte de celle de l'un
quelconque des automatistes. La transmission par fragments d'un message
ou d'une allusion littraire qui sera inintelligible pour chacun des
crivains pris sparment exclut la possibilit d'une communication
tlpathique entre eux. Ainsi, on carte ou l'on essaye d'carter celle,
de toutes les hypothses semi-normales, que les membres de la S. P. R.
ont considre comme la plus troublante et la plus difficile  liminer.
Ces efforts ont encore un autre objet: ils tendent videmment  prouver,
dans la mesure du possible, par la substance et la qualit du message,
que celui-ci est caractristique de la personnalit particulire de qui
semble maner la communication, et de nulle autre[11].

  [11] _La survivance humaine._ Trad. du Dr H. Bourbon, p. 255.

L'exprience n'en est qu'au dbut; et les derniers volumes des
_Proceedings_ lui sont consacrs. Bien que la masse de documents
recueillis soit dj considrable, il n'est pas encore possible d'en
tirer une conclusion; en tout cas, quoi qu'en disent les spirites, la
suspicion tlpathique ne semble nullement carte. C'est un exercice
littraire assez bizarre et, intellectuellement, trs suprieur aux
manifestations habituelles des mdiums; mais il n'y a, jusqu'ici, aucune
raison d'en situer le mystre dans l'autre monde plutt qu'en celui-ci.
On a voulu y voir la preuve que s'tend quelque part, dans le temps ou
l'espace, ou bien hors de ceux-ci, une sorte d'immense rservoir
cosmique de connaissances o vont librement puiser les esprits. Mais ce
rservoir, s'il existe, ce qui est fort possible, rien ne nous dit que
ce ne soient pas plutt les vivants que les morts qui s'y rendent. Il
est bien trange que ceux-ci, s'ils ont vraiment accs 
l'incommensurable trsor, n'en rapportent qu'une espce de puzzle
purilement ingnieux. Il doit cependant s'y entasser des myriades de
connaissances et d'acquisitions oublies et perdues, accumules depuis
des millnaires en des abmes o notre pense alourdie par le corps ne
peut plus pntrer, mais que rien ne parat fermer aux investigations
d'activits plus subtiles et plus libres. Ils sont videmment entours
de mystres innombrables, de vrits insouponnes et formidables qui
surplombent de toutes parts. La plus petite rvlation astronomique ou
biologique, le moindre secret d'autrefois, par exemple celui de la
trempe du cuivre que possdrent les anciens, un dtail archologique,
un pome, une statue, un remde retrouv, un lambeau de l'une de ces
sciences inconnues qui fleurirent en gypte ou dans l'Atlantide, serait
un argument autrement premptoire que des centaines de rminiscences
plus ou moins littraires. Pourquoi nous parlent-ils si rarement de
l'avenir, et pour quelles raisons, lorsqu'ils s'y aventurent, se
trompent-ils avec une rgularit dcourageante? Il semble cependant,
qu'aux regards d'un tre dlivr du corps et du temps, les annes,
qu'elles soient passes ou futures, doivent s'taler toutes sur le mme
plan[12]. On peut donc dire que l'ingniosit de la preuve se retourne
contre elle. En somme, comme dans les autres tentatives, et notamment
celles du fameux mdium Stainton Moses, c'est la mme impuissance
caractristique  nous apporter ne ft-ce qu'une parcelle de n'importe
quelle vrit ou connaissance dont on ne trouverait pas trace dans un
cerveau vivant, ou dans un livre crit sur cette terre. Et cependant, il
n'est pas admissible qu'il n'existe point quelque part d'autres vrits
ou d'autres connaissances que celles que nous possdons ici-bas. Le cas
de ce Stainton Moses, dont nous venons de prononcer le nom, est, sous ce
rapport, trs frappant. Stainton Moses tait un clergyman amricain,
dogmatique, consciencieux, et,  l'tat normal, son instruction, au dire
de Myers, ne dpassait pas celle d'un matre d'cole ordinaire. Mais 
peine se trouvait-il entranc, que certains esprits de l'antiquit ou
du moyen ge, qui ne sont gure connus que des rudits, entre autres
saint Hippolyte, vque d'Ostie, Plotin, Athnodore, prcepteur de
Tibre, et surtout Grocyn, ami d'rasme, prenaient possession de sa
personne et se manifestaient par son intermdiaire. Or, Grocyn, par
exemple, donna sur rasme divers renseignements qu'on crut d'abord
recueillis dans l'autre monde, mais qui furent postrieurement retrouvs
en des livres oublis, mais nanmoins accessibles. D'autre part, la
probit de Stainton Moses ne fut jamais mise en doute par ceux qui le
connurent; il est donc permis de le croire lorsqu'il affirme n'avoir pas
lu les livres en question. Ici encore, le mystre, pour inexplicable
qu'il soit, semble bien se cacher au milieu de nous. C'est de la
rminiscence inconsciente, si l'on veut, de la suggestion  distance, de
la lecture subliminale; mais non plus que dans la correspondance
croise, il n'est indispensable d'avoir recours aux morts et de les
faire entrer  toute force dans l'nigme; celle-ci, vue du ct de la
tombe o nous sommes, est dj suffisamment paisse et passionnante. Au
surplus, n'insistons pas davantage sur cette correspondance croise.
N'oublions pas qu'il s'agit d'une exprience  peine commence, et que
les morts ont l'air de comprendre assez pniblement les exigences des
vivants.

  [12] On trouve cependant, dans cet ordre d'ide, deux ou trois faits
    assez troublants, notamment, dans une runion provoque par William
    Stead, la prdiction du meurtre du roi Alexandre et de la reine
    Draga, avec les dtails les plus circonstancis. On fit de cette
    prdiction un procs-verbal sign d'une trentaine de tmoins; et
    Stead alla le lendemain supplier le ministre de Serbie  Londres, de
    prvenir le roi du danger qui le menaait. Quelques mois aprs,
    l'vnement s'accomplissait tel qu'il avait t annonc. Mais la
    prcognition n'exige pas ncessairement l'intervention des morts;
    et puis, chaque fait de ce genre, avant d'tre dfinitivement
    accept, demanderait une longue et minutieuse tude.


II

Les spirites  propos de cette exprience, comme des autres, rptent
volontiers: Si vous n'admettez pas l'intervention des esprits, la
plupart de ces phnomnes sont absolument inexplicables. D'accord,
aussi ne prtendons-nous point les expliquer; car presque rien n'est
explicable sur cette terre, mais simplement les attribuer 
l'incomprhensible puissance des mdiums, qui n'est pas plus
invraisemblable que la survivance des morts, et a l'avantage de ne pas
sortir de la sphre que nous occupons et de s'apparenter  un grand
nombre de faits analogues qui se passent entre personnages vivants. Ces
singulires facults ne nous dconcertent que parce qu'elles sont encore
sporadiques et qu'il y a fort peu de temps qu'on les a scientifiquement
constates. Au fond, elles ne sont pas plus merveilleuses que celles
dont nous nous servons chaque jour sans nous merveiller: notre mmoire,
par exemple, notre pense, notre imagination, que sais-je? Elles font
partie du grand miracle que nous sommes; et le miracle admis, ce n'est
pas tant son tendue que ses limites qui doivent nous tonner.

Nanmoins, et pour clore ce chapitre, je ne suis point du tout d'avis
qu'il faille rejeter, pour n'y plus revenir, l'hypothse spirite; ce
serait injuste et prmatur. Jusqu'ici, tout demeure en suspens. On peut
dire que les choses en sont encore  peu prs au point que marquait Sir
William Crookes, en 1874, dans un article du _Quarterly Journal of
Sciences_: La diffrence entre les partisans de la force psychique et
ceux du spiritualisme (ou spiritisme) consiste en ceci:--que nous
soutenons qu'on n'a encore prouv que d'une manire insuffisante qu'il
existe un agent de direction autre que l'intelligence du mdium, et
qu'on n'a donn aucune espce de preuve que ce sont les esprits des
morts; tandis que les spirites acceptent, comme article de foi, que ce
sont les esprits des morts qui sont les seuls agents de tous les
phnomnes.

Ainsi la controverse se rduit  une pure question de fait, qui ne
pourra se rsoudre que par une laborieuse suite d'expriences et par la
runion d'un grand nombre de faits psychologiques. Ce sera l le premier
devoir qu'aura  remplir la socit de psychologie qui s'organise en ce
moment. En attendant, c'est dj beaucoup que de rigoureuses recherches
scientifiques n'aient pas dtruit de fond en comble une thorie qui
bouleverse aussi radicalement l'ide que nous nous faisions de la mort.
Nous verrons plus loin pour quelles raisons, au point de vue de nos
destines d'outre-tombe, il n'y aurait pas lieu de s'attarder trop
longtemps autour de ces apparitions ou de ces rvlations, alors mme
qu'elles seraient rellement incontestables et topiques. Elles ne
sembleraient,  tout prendre, que les manifestations incohrentes et
prcaires d'un tat transitoire. Elles prouveraient au plus, s'il
fallait les admettre, qu'un reflet de nous-mmes, une arrire-vibration
nerveuse, un faisceau d'motions, une silhouette spirituelle, une image
falote et dsempare ou, plus exactement, une sorte de mmoire
trononne ou dracine, peut, aprs notre mort, s'attarder et flotter
dans un vide o rien ne l'alimente plus, o elle s'anmie et s'teint
peu  peu, mais qu'un fluide spcial, man d'un mdium extraordinaire,
parvient  galvaniser par moments. Peut-tre existe-t-elle
objectivement, peut-tre ne subsiste et ne se ravive-t-elle que dans le
souvenir de certaines sympathies. Il serait en somme assez vraisemblable
que la mmoire qui nous reprsente pendant toute notre vie, continut de
le faire durant quelques semaines ou mme quelques annes aprs notre
dcs. Ainsi s'expliquerait le caractre vasif et dcevant de ces
esprits qui, n'ayant qu'une existence mnmonique, ne peuvent
naturellement s'intresser qu'aux choses de leur ressort. De l leur
nergie agaante et maniaque  se cramponner aux moindres faits, leur
hbtude somnolente, leur incurie, leur ignorance incomprhensibles, et
toutes les bizarreries misrables que nous avons plus d'une fois
remarques.

Mais, je le rpte, il est bien plus simple d'attribuer ces bizarreries
au caractre spcial et aux difficults encore mal connues des
communications tlpathiques. Les suggestions inconscientes du plus
intelligent de ceux qui prennent part  l'exprience, passant par
l'intermdiaire obscur du mdium, s'y altrent, s'y disjoignent, s'y
dpouillent de leurs principales vertus. Il se peut qu'elles s'garent
et s'insinuent en certains recoins oublis que ne visite plus
l'intelligence et en rapportent des trouvailles plus ou moins
surprenantes; mais la qualit intellectuelle de l'ensemble sera toujours
infrieure  ce que donnerait une pense consciente. Du reste, encore
une fois, il n'est pas l'heure de conclure. Ne perdons pas de vue qu'il
s'agit d'une science ne d'hier et qui cherche  ttons ses outils, ses
sentiers, ses mthodes et son but dans une nuit plus obscure que celle
de la terre. Ce n'est pas en trente ans que se btit le pont le plus
hardi qu'on ait entrepris de jeter sur le fleuve de la mort. La plupart
des sciences ont derrire elles des sicles d'efforts ingrats et
d'incertitudes striles; et parmi les plus jeunes, il en est peu, je
pense, qui puissent montrer comme celle-ci, ds les premires heures,
les promesses d'une moisson qui n'est peut-tre point celle qu'elle
croyait avoir seme; mais o dj s'annoncent bien des fruits inconnus
et curieux[13].

  [13] Il faudrait, pour puiser cette question de la survivance et des
    communications avec les morts, parler des rcentes recherches du Dr
    Hyslop faites avec l'aide des mdiums Smead et Chenoweth
    (Communications avec William James). Il faudrait galement
    mentionner le fameux bureau de Julia, et surtout les extraordinaires
    sances de Mme Wriedt, le mdium  trompette, qui non seulement
    obtient des communications o les morts parlent des langues
    qu'elle-mme ignore compltement, mais provoque des apparitions
    qu'on dit extrmement troublantes. Il faudrait enfin examiner les
    faits exposs par le Prof. Porro, le Dr Venzano, M. Rozanne et bien
    d'autres choses; car dj l'exprience et la littrature spirites
    entassent volumes sur volumes. Mais je n'ai pas eu l'intention ni la
    prtention de faire une tude complte du spiritisme scientifique.
    J'ai tenu simplement  ne rien omettre d'essentiel, et  donner une
    ide gnrale mais exacte de cette atmosphre d'outre-tombe,
    qu'aucun fait rellement nouveau et dcisif n'est venu bouleverser
    depuis les manifestations dont nous avons parl.




CHAPITRE VIII

LA RINCARNATION


I

Voil pour la survivance proprement dite. Mais certains spirites vont
plus loin et tentent de prouver scientifiquement la palingnsie et la
transmigration des mes. Je passe leurs arguments d'ordre moral ou
sentimental, et ceux qu'ils trouvent dans les rminiscences prnatales
d'hommes illustres ou autres. Ces rminiscences, souvent troublantes, il
est vrai, sont encore trop rares, trop sporadiques, si l'on peut dire;
et ne furent pas toujours suffisamment contrles, pour qu'il soit
prudent d'en faire tat. Je ne m'arrte pas davantage aux preuves tires
des aptitudes innes du gnie ou de certains enfants prodiges, aptitudes
assez inexplicables, mais qu'on peut nanmoins attribuer  des lois
inconnues de l'hrdit. Je me contenterai de rappeler sommairement les
rsultats de quelques expriences assez dconcertantes du colonel de
Rochas.

Le colonel de Rochas, il convient de le faire tout d'abord remarquer,
est un savant qui ne cherche que la vrit objective avec une rigueur et
une probit scientifiques qui ne furent jamais mises en doute. Il endort
certains sujets exceptionnels et  l'aide de passes longitudinales leur
fait remonter tout le cours de leur existence. Il les ramne ainsi
successivement  la jeunesse,  l'adolescence et jusqu'aux extrmes
limites de l'enfance. A chacune de ces tapes hypnotiques, le sujet
retrouve la conscience, le caractre et l'tat d'esprit qu'il avait 
l'tape correspondante de sa vie. Il retraverse les mmes vnements,
leurs bonheurs et leurs peines. S'il a t malade, il repasse par sa
maladie, sa convalescence et sa gurison. S'il s'agit, par exemple,
d'une femme qui fut mre, elle redevient grosse et prouve  nouveau les
angoisses et les douleurs de l'accouchement. Ramen  l'ge o il
apprenait  crire, le sujet crit comme un enfant, et l'on peut
confronter son criture  celle de ses cahiers d'colier.

C'est dj bien extraordinaire, mais, comme le dit le colonel de Rochas:
Jusqu' prsent nous avons march sur un terrain ferme; nous avons
observ un phnomne physiologique difficilement explicable, mais que
des expriences et des vrifications nombreuses permettent de considrer
comme certain. Nous entrons maintenant dans une rgion o nous
attendent de plus surprenantes nigmes.

Prenons, pour prciser, un des cas les plus simples. Le sujet est une
jeune fille de 18 ans, nomme Josphine. Elle habite Voiron, dans
l'Isre. La voici ramene par des passes longitudinales  l'tat de tout
petit enfant allait par sa mre. Les passes continuent et le conte de
fes se poursuit. Josphine ne peut plus parler; et c'est le grand
silence de l'enfance auquel semble succder un autre silence plus
mystrieux encore. Josphine ne rpond plus que par signes; elle _n'est
pas encore ne_, elle flotte dans le noir. On insiste, le sommeil
devient plus pais; et tout  coup, du fond de ce sommeil, s'lve la
voix d'un autre tre, une voix inattendue et inconnue, une voix de
vieillard bourru, mfiant et mcontent. On l'interroge. D'abord, il
refuse de rpondre, disant qu'il est l, puisqu'il parle, qu'il ne voit
rien et qu'il est dans le noir. On redouble les passes, on gagne peu 
peu sa confiance. Il s'appelle Jean-Claude Bourdon; il est vieux, couch
dans son lit et malade depuis longtemps. Il fait le rcit de sa vie. Il
est n  Champvent, dans la commune de Polliat, en 1812. Il a t 
l'cole jusqu' 18 ans, il a fait son service militaire au 7e
d'artillerie  Besanon, et il raconte ses quipes tandis que la jeune
fille endormie fait le geste de friser une moustache imaginaire.

De retour au pays, il ne se marie pas, mais prend une matresse. Il
vieillit solitaire (j'abrge), et meurt  70 ans, aprs une longue
maladie.

Maintenant, c'est le mort qui parle; et ses rvlations d'outre-tombe ne
sont pas sensationnelles, ce qui, du reste, n'est pas une raison
suffisante pour douter de leur ralit. Il se sent sortir de son
corps; mais il y reste attach pendant un temps assez long. Son corps
fluidique d'abord diffus reprend une forme plus compacte. Il vit dans
l'obscurit qui lui est pnible, mais il ne souffre pas. Enfin les
tnbres o il est plong sont sillonnes de quelques lueurs. Il a
l'ide de se rincarner et s'approche de celle qui doit tre sa mre
(c'est--dire la mre de Josphine). Il l'entoure jusqu' ce que
l'enfant vienne au monde, et alors, entre peu  peu dans le corps de cet
enfant. Jusque vers la septime anne, il y avait autour de ce corps une
sorte de brouillard flottant o il voyait beaucoup de choses qu'il n'a
plus revues depuis.

Il s'agit  prsent de remonter au del de Jean-Claude. Une
magntisation de prs de trois quarts d'heure, sans s'attarder  aucune
tape, ramne le vieillard mort  l'tat de tout petit enfant. Nouveau
silence, nouveaux limbes; puis, tout  coup, autre voix et personnage
inattendu. Cette fois, c'est une vieille femme qui a t trs mchante;
aussi souffre-t-elle beaucoup. (Elle est morte pour le moment, car dans
ce monde renvers, on prend les vies  rebours et elles commencent
naturellement par la fin.) Elle est dans des tnbres paisses, entoure
de mauvais esprits. Elle parle d'une voix faible, mais rpond toujours
d'une faon prcise aux questions qu'on lui pose, au lieu d'ergoter 
tout instant, comme le faisait Jean-Claude. Elle s'appelle Philomne
Carteron.

En approfondissant encore le sommeil, ajoute le colonel de Rochas que
je cite ici textuellement, je provoque les manifestations de Philomne
vivante. Elle ne souffre plus, parat trs calme, rpond toujours trs
nettement et d'un ton sec. Elle sait qu'elle n'est pas aime dans le
pays, mais personne n'y perdra rien et elle saura bien se venger 
l'occasion. Elle est ne en 1702; elle s'appelait Philomne Charpigny
quand elle tait fille; son grand-pre maternel s'appelait Pierre Machon
et habitait Ozan. Elle s'tait marie en 1732,  Chevroux, avec un nomm
Carteron, dont elle a eu deux enfants qu'elle a perdus.

Avant son incarnation, Philomne avait t une petite fille, morte en
bas ge. Auparavant, elle avait t un homme qui avait _tu_; c'est pour
cela qu'elle a beaucoup souffert dans le noir, mme aprs sa vie de
petite fille o elle n'avait pas eu le temps de faire du mal, afin
d'expier son crime. Je n'ai pas jug utile de pousser plus loin le
sommeil, parce que le sujet paraissait puis et faisait mal  voir dans
ses crises.

Mais, d'autre part, j'ai fait une observation qui tendrait  prouver
que les rvlations de ces mdiums reposent sur une ralit objective. A
Voiron, j'ai pour spectatrice habituelle de mes expriences une jeune
fille d'esprit trs pos, trs rflchi, et _nullement suggestible_,
Mlle Louise, qui possde  un trs haut degr la proprit (relativement
commune  un degr moindre) de percevoir les effluves humains et, par
suite, le corps fluidique. Quand Josphine ravive la mmoire de son
pass, on observe autour d'elle une _aura_ lumineuse perue par Louise.
Or, aux yeux de Louise, cette _aura_ devient sombre quand Josphine se
trouve dans la phase qui spare deux existences. Dans tous les cas,
Josphine ragit vivement quand je touche des points de l'espace o
Louise me dit percevoir l'_aura_, qu'elle soit lumineuse ou sombre.


II

J'ai tenu  reproduire  peu prs _in extenso_ le procs-verbal d'une de
ces expriences, parce que les partisans de la palingnsie y trouvent
le seul argument apprciable qu'ils possdent.

Le colonel de Rochas les a plus d'une fois renouveles sur diffrents
sujets; parmi ceux-ci, je ne citerai qu'une jeune fille: Marie Mayo,
dont l'histoire est plus complique que celle de Josphine, et dont les
rincarnations successives nous font remonter jusqu'au XVIIe sicle et
nous transportent brusquement  Versailles, au milieu des personnages
historiques qui voluent autour du grand roi.

Ajoutons que le colonel de Rochas n'est pas le seul magntiseur qui ait
obtenu des rvlations de ce genre. Il est permis de les classer
dornavant parmi les faits acquis de l'hypnotisme. Je ne mentionne que
les siennes parce qu'elles offrent,  tous les points de vue, les plus
srieuses garanties.

Que prouvent-elles? Il faut d'abord, comme dans toutes les questions de
cet ordre, se mfier du mdium. Il est entendu que tous les mdiums
sont, de par la nature mme de leurs facults, enclins  la simulation,
 la supercherie. Je sais que le colonel de Rochas, comme le Dr Richet,
comme Lombroso, comme tous ceux qui ont affaire aux mdiums, fut parfois
mystifi. Ce sont l mcomptes inhrents aux intermdiaires par lesquels
on est bien forc de passer; et les expriences de ce genre n'auront
jamais la valeur scientifique de celles qu'on fait dans un laboratoire
de physique ou de chimie. Mais ce n'est pas une raison pour leur dnier,
_a priori_, toute espce d'intrt. En fait, la simulation et la
supercherie sont-elles possibles ici? videmment, bien que les
expriences soient trs rigoureusement contrles. Si complique qu'elle
soit, le sujet peut avoir appris sa leon et viter adroitement les
piges qu'on lui tend. La meilleure garantie, c'est, en dernire
analyse, sa bonne foi et sa moralit, que seuls les exprimentateurs
sont  mme d'prouver et de connatre; il faut donc leur faire
confiance sur ce point. Ils prennent d'ailleurs toutes les prcautions
ncessaires pour que la simulation devienne trs difficile. Aprs avoir
fait remonter au sujet le cours de sa vie, par des passes transversales,
on l'oblige de redescendre ce mme cours; et les mmes vnements se
droulent en sens inverse. Les preuves et les contre-preuves rptes,
donnent toujours des rsultats identiques; et jamais le mdium n'hsite
et ne s'gare dans le ddale des noms, des dates et des faits[14].

  [14] Notons, pour ne rien cacher et mettre sous les yeux toutes les
    pices du procs, que le colonel de Rochas, aprs enqute, a
    constat que sur plusieurs points, les rvlations des sujets,
    relatives  leurs vies antrieures taient inexactes. Les rcits
    faits par eux taient de plus pleins d'anachronismes, qui rvlaient
    l'introduction de souvenirs normaux dans des suggestions d'origine
    inconnue. Il n'en reste pas moins un fait parfaitement certain,
    c'est celui de visions se produisant avec les mmes caractres chez
    un assez grand nombre de gens inconnus les uns aux autres.

Il faudrait du reste que ces mdiums--d'intelligence gnralement
mdiocre,--devinssent subitement des potes de gnie, pour crer ainsi,
de toutes pices, une srie de caractres absolument diffrents les uns
des autres, o tout se tient: geste, voix, humeur, morale, penses,
sensibilit; et toujours prts  rpondre, conformment  leur nature la
plus intime, aux questions les plus imprvues. On a dit que tout homme
est un Shakespeare dans ses rves; mais ici, ne s'agit-il pas de rves
qui par leur constance ressemblent trangement  la ralit?

Je crois donc qu'il est permis, jusqu' preuve contraire, d'carter la
simulation. On pourrait encore objecter, comme on l'a fait  propos des
fantmes de Myers, l'insignifiance de leurs rvlations d'outre-tombe.
J'y verrais plutt un argument en faveur de leur bonne foi. A ceux dont
l'imagination est assez riche pour crer les merveilleux personnages que
nous voyons vivre dans leur sommeil, il ne serait sans doute pas bien
difficile d'inventer, au sujet de l'autre monde, quelques dtails
fantaisistes mais plausibles. Pas un n'y songe. Ils sont chrtiens, ils
ont donc au plus profond d'eux-mmes la terreur atavique de l'enfer,
l'effroi du purgatoire, et la vision d'un paradis plein d'anges et de
palmes. Ils n'y font jamais allusion. Bien qu'ils ignorent le plus
souvent les thories de la rincarnation, ils se conforment strictement
 l'hypothse thosophique ou no-spirite et, inconsciemment fidles 
celle-ci, ils ne prcisent pas; ils parlent vaguement de l'obscurit, du
noir o ils se trouvent. Ils ne disent rien, parce qu'ils ne savent
rien. Il leur est apparemment impossible de rendre compte d'un tat qui
ne s'est pas encore clairci. En effet, il est fort probable, si nous
admettons l'hypothse de la rincarnation et de l'volution
d'outre-tombe, que la nature, ici comme ailleurs, ne procde point par
bonds. Il n'y a aucune raison spciale pour qu'elle en fasse un
prodigieux et inimaginable entre la vie et la mort.

Il n'y a pas le coup de thtre qu'on est, avant rflexion, assez port
 demander. L'esprit est d'abord dconcert d'avoir perdu son corps et
toutes ses habitudes; il ne se ressaisit que peu  peu. Il reprend
conscience lentement. Cette conscience, par la suite, se purifie,
s'lve, s'tend graduellement et indfiniment, jusqu' ce que, gagnant
d'autres sphres, le principe de vie qui l'anime ne se rincarne plus et
perde tout contact avec nous. Ainsi s'expliquerait que nous n'ayons
jamais que des rvlations infrieures et lmentaires.

Tout ce qui concerne cette premire phase de la survivance est assez
vraisemblable, mme pour ceux qui n'admettent pas la rincarnation. Du
reste, nous verrons plus loin que les solutions qu'on y croit trouver,
dplacent simplement la question et sont insuffisantes et provisoires.


III

Venons  l'objection la plus srieuse: celle de la suggestion. Le
colonel de Rochas affirme que lui et tous les autres exprimentateurs
qui se sont livrs  cette tude ont non seulement vit tout ce qui
pouvait mettre le sujet sur une voie dtermine, mais ont souvent
cherch en vain  l'garer par des suggestions diffrentes. J'en suis
convaincu, il ne saurait tre question de suggestion volontaire. Mais ne
savons-nous pas qu'en ces domaines, la suggestion inconsciente et
involontaire est souvent plus puissante et efficace que l'autre? Dans
l'exprience banale et assez purile de la table tournante, par exemple,
qui n'est en somme que de la tlpathie primitive et lmentaire, c'est
presque toujours la suggestion inconsciente d'un oprateur ou d'un
simple assistant qui dicte les rponses[15]. Il faudrait donc tout
d'abord s'assurer que ni le magntiseur, ni les assistants, ni le sujet
lui-mme, n'ont jamais entendu parler d'aucun des personnages
rincarns. Il suffira, dira-t-on, de prendre dans les contre-preuves
un autre oprateur et d'autres assistants qui ignorent les rvlations
antrieures.--Oui, mais le sujet ne les ignore point; et il se peut que
la premire suggestion ait t si profonde qu'elle demeure  jamais
grave dans l'inconscient, et reproduise indfiniment les mmes
incarnations, dans le mme ordre.

  [15] Qu'on me permette de citer,  ce propos, un fait personnel. Un
    soir,  l'abbaye de Saint-Wandrille, o je passe mes ts, des htes
    rcemment arrivs s'amusrent  faire tourner un guridon. Je fumais
    paisiblement dans un coin du salon, assez loin de la petite table,
    ne prenant aucun intrt  ce qui se passait autour d'elle et
    pensant  tout autre chose. Aprs s'tre fait prier comme il sied,
    la table rpondit qu'elle reclait l'esprit d'un moine du XVIIe
    sicle, enterr dans la galerie est du clotre, sous une dalle qui
    portait la date de 1693. Aprs le dpart du moine qui, tout  coup,
    sans raison apparente, refusa de poursuivre l'entretien, il nous
    prit fantaisie d'aller, une lampe  la main,  la recherche de la
    tombe. Nous finmes par dcouvrir, au bout de la galerie orientale,
    une pierre funraire, en trs mauvais tat, brise, use, crase,
    effrite, sur laquelle on pouvait dchiffrer avec peine, en
    l'examinant de trs prs, l'inscription: A. D. 1693. Or, au moment
    de la rponse du moine, il n'y avait au salon que mes htes et moi.
    Aucun d'eux ne connaissait l'abbaye; ils y taient arrivs le soir
    mme, quelques minutes avant le dner et, aprs le repas, la nuit
    tant compltement tombe, avaient remis au lendemain la visite du
    clotre et des ruines. La rvlation,  moins de croire aux Coques
    ou aux lmentals des thosophes, ne pouvait donc venir que de
    moi. Je croyais cependant absolument ignorer l'existence de cette
    pierre tombale, une des moins lisibles entre une vingtaine d'autres,
    toutes du XVIIe sicle qui pavent cette partie du clotre.

Tout ceci ne veut pas dire que les phnomnes de la suggestion ne soient
pas, eux aussi, surchargs de mystres; mais c'est l une autre
question. On le voit, pour l'instant, le problme est presque insoluble
et le contrle impraticable. En attendant, puisqu'il faut choisir de la
rincarnation ou de la suggestion, il convient de se tenir d'abord 
celle-ci, selon les principes que nous avons suivis dans les expriences
de parole et d'criture automatiques. Entre deux inconnus, le bon sens
et la prudence ordonnent d'aller d'abord  celui qui confine  certains
faits plus souvent constats et o se retrouvent quelques lueurs
familires. puisons le mystre de notre vie avant d'y renoncer en
faveur de celui de notre mort. Dans toute l'tendue de ces contres
couvertes de fondrires, il importe, jusqu' nouvelles preuves, de ne
point s'carter de cette rgle inflexible: il y a transmission de
pense, ds qu'il n'est pas absolument et matriellement impossible que
le sujet ou quelque personne de l'assistance ait connaissance du fait en
question; que cette connaissance soit consciente ou non, oublie ou
prsente. Cette garantie mme est insuffisante, car il est encore
possible, comme nous l'avons vu dans l'exprience de la montre de Sir
Oliver Lodge, que quelqu'un qui n'assiste pas  la sance, qui en est
mme fort loign, mis en communication d'une faon inconnue avec le
mdium, le suggestionne  distance et  son insu. Enfin, pour tout
prvoir, avant que d'admettre l'entre en scne de la mort, il serait
ncessaire de s'assurer que la mmoire atavique ne joue pas un rle
inattendu. Un homme ne peut-il, par exemple, garder latent au plus
profond de son tre, le souvenir d'vnements qui se rapportent 
l'enfance d'un ascendant qu'il n'a jamais vu, et les communiquer au
mdium par suggestion inconsciente? Ce n'est pas invraisemblable. Nous
portons en nous tout le pass, toute l'exprience de nos anctres;
pourquoi, si l'on pouvait magiquement clairer les prodigieux trsors de
la mmoire subconsciente, n'y retrouverait-on pas les vnements et les
faits, sources de cette exprience? Avant de nous tourner vers l'inconnu
d'outre-tombe, vidons jusqu'au fond toutes les possibilits de l'inconnu
terrestre. Il est au surplus remarquable mais incontestable, que, malgr
la rigueur de cette loi qui semble exclure toute autre explication,
malgr l'tendue presque sans limites et probablement excessive, donne
au domaine de la suggestion, il reste nanmoins quelques faits pour
lesquels il faudra peut-tre songer  autre chose.

Mais revenons  la rincarnation, et reconnaissons, en passant, qu'il
est fort regrettable que les arguments des thosophes et des
no-spirites ne soient pas premptoires; car il n'y eut jamais croyance
plus belle, plus juste, plus pure, plus morale, plus fconde, plus
consolante et, jusqu' un certain point, plus vraisemblable que la leur.
Seule, avec sa doctrine des expiations et des purifications successives,
elle rend compte de toutes les ingalits physiques et intellectuelles,
de toutes les iniquits sociales, de toutes les injustices abominables
du destin. Mais la qualit d'une croyance n'en atteste pas la vrit.
Bien qu'elle soit la religion de six cent millions d'hommes, la plus
proche des mystrieuses origines, la seule qui ne soit pas odieuse et la
moins absurde de toutes, il lui faudra faire ce que ne firent pas les
autres: nous apporter d'irrcusables tmoignages; et ce qu'elle nous a
donn jusqu'ici n'est que la premire ombre d'un commencement de preuve.


IV

Et puis, ce ne serait pas encore la fin de l'nigme. En principe, la
rincarnation est, tt ou tard, invitable, puisque rien ne peut se
perdre ni s'immobiliser. Ce qui n'est nullement dmontr, et demeurera
peut-tre indmontrable, c'est la rincarnation de l'individu entier et
identique, malgr l'abolition de la mmoire. Que lui importe du reste
cette rincarnation s'il ignore qu'il est toujours lui-mme? Tous les
problmes de la survivance consciente se redressent; et tout est 
recommencer. Mme scientifiquement tablie, la doctrine de la
rincarnation, tout comme celle de la survivance, ne mettrait pas un
terme  nos questions. Elle ne rpond ni aux premires ni aux dernires,
celles de l'origine et de la fin, les seules essentielles. Elle les
dplace simplement, les recule de quelques sicles, de quelques
millnaires, esprant peut-tre de les perdre ou de les oublier dans le
silence et l'espace. Mais elles reviennent du fond des plus prodigieux
infinis; et ne se contentent pas d'une solution dilatoire. Assurment,
il m'intresse d'apprendre ce qui m'attend, ce qui m'arrivera
immdiatement aprs ma mort; vous me dites: l'homme dans ses
incarnations successives expiera par la douleur, se purifiera, pour
s'lever de sphre en sphre jusqu' ce qu'il retourne au principe divin
d'o il est sorti. Je le veux croire, bien que tout cela porte encore le
sceau assez suspect de notre petite terre et de ses vieilles religions;
je le veux croire, mais aprs? Ce qui m'importe, ce n'est pas ce qui
sera quelque temps, mais toujours; et votre principe divin ne me semble
point du tout infini ni dfinitif. Il me parat mme fort infrieur 
celui que j'imagine sans votre aide. Or, ft-elle fonde sur des
milliers de faits, une religion qui amoindrit le Dieu que conoit ma
pense la plus haute, ne saurait subjuguer ma conscience. Votre infini
ou votre Dieu, tout en tant encore plus inintelligible que le mien, est
cependant moins grand. Si je rentre en lui, c'est que j'en tais sorti;
si j'en ai pu sortir, c'est qu'il n'est pas infini; et s'il n'est pas
infini, qu'est-il donc? Il faut accepter l'un ou l'autre: ou il me
purifie parce que je suis hors de lui et il n'est pas infini; ou, tant
infini, s'il me purifie, il y avait en lui quelque chose d'impur,
puisque c'est une partie de lui-mme qu'il purifie en moi. Au surplus,
comment admettre que ce Dieu qui existe depuis toujours, qui a derrire
lui le mme infini de millnaires que devant soi, n'ait pas encore
trouv le temps de se purifier et de terminer ses preuves? Ce qu'il n'a
pu faire dans l'ternit antrieure au moment o je suis, il ne le
pourra faire dans l'ternit postrieure, car les deux sont gales. Et
la mme question se pose en ce qui me concerne. Mon principe de vie,
comme le sien, existe de toute ternit, car ma sortie du nant serait
plus inexplicable que mon existence sans commencement. J'ai
ncessairement eu,  d'innombrables reprises, occasion de m'incarner; et
je l'ai probablement fait, attendu qu'il n'est gure vraisemblable que
cette ide ne me soit venue qu'hier. Toutes les chances d'arriver o je
tends me furent donc offertes dans le pass; et toutes celles que je
rencontrerai dans l'avenir n'ajouteront rien  un nombre qui dj tait
infini. Il y a peu de chose  rpondre  ces interrogations qui
surgissent de partout ds qu'on atteint l'une d'elles du bout de la
pense. En attendant, j'aime mieux savoir que je ne sais rien que de me
nourrir d'affirmations illusoires et inconciliables. J'aime mieux me
tenir  un infini dont l'incomprhensible est sans limites, que de me
restreindre  un Dieu dont l'incomprhensible est born de toutes parts.
Rien ne vous force  parler de votre Dieu, mais si vous entreprenez de
le faire, il est ncessaire que vos explications soient suprieures au
silence qu'elles rompent.


V

Il est vrai que les spirites scientifiques ne se hasardent pas jusqu'
ce Dieu; mais alors, troitement serrs entre les deux grandes nigmes
de l'origine et de la fin, ils n'ont presque rien  nous dire. Ils
suivent nos morts durant quelques instants, dans un monde o les
instants ne comptent plus; et puis les abandonnent dans les tnbres. Je
ne le leur reproche point, puisqu'il s'agit ici de choses que
probablement nous ne saurons pas encore lorsque nous croirons tout
savoir. Je ne leur demande pas de me rvler le secret de l'Univers, car
je ne crois pas, comme un enfant, que ce secret puisse tenir en trois
mots, ni pntrer dans mon cerveau sans le faire clater. Je suis mme
persuad que des tres qui seraient plusieurs millions de fois plus
intelligents que le plus intelligent d'entre nous, ne le possderaient
pas encore; ce secret devant tre aussi infini, aussi insondable, aussi
inpuisable que l'Univers mme. Il n'en reste pas moins que cette
impuissance  dpasser de quelques annes la vie d'outre-tombe, enlve
beaucoup  l'intrt de leurs expriences et de leurs rvlations; ce
n'est, au mieux, qu'un peu de temps gagn, et nullement dans ces jeux
sur le seuil que se fixe notre sort. Je passe volontiers sur ce qui
m'adviendra dans le petit intervalle que ces rvlations occupent, comme
je passe dj sur ce qui m'advint dans la vie; l n'est point mon destin
ni mon port. Je ne doute pas que les faits rapports ne soient vrais et
prouvs; mais ce qui est encore bien plus indubitable, c'est que les
morts, s'ils survivent, n'ont pas grand'chose  nous apprendre, soit
qu'au moment o ils peuvent nous parler, ils n'aient encore rien  nous
dire; soit qu'au moment o ils auraient quelque chose  nous rvler,
ils ne le puissent plus faire, s'loignent  jamais et nous perdent de
vue dans l'immensit qu'ils explorent.




CHAPITRE IX

LE SORT DE LA CONSCIENCE


I

Essayons, en nous passant de leur aide incertaine, d'aller seuls par
del le tombeau. Il semble donc, pour revenir  l'hypothse que nous
examinions avant ces digressions ncessaires, que la survivance avec
notre conscience actuelle soit  peu prs aussi impossible et
incomprhensible que l'anantissement. Au surplus, ft-elle admissible,
elle ne saurait tre redoutable. Il est certain que le corps
disparaissant, toutes les souffrances physiques disparatront en mme
temps, car on ne peut imaginer un esprit souffrant dans un corps qu'il
n'a plus. Avec elles s'en ira du mme pas tout ce que nous appelons
souffrances spirituelles ou morales, vu que toutes,  les bien examiner,
naissent des habitudes et des attachements de nos sens. Notre esprit
ressent le contre-coup des souffrances de notre corps ou des corps qui
entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-mme ni par lui-mme.
Affections mconnues, amours brises, dceptions, impuissances,
dsespoirs, trahisons, humiliations personnelles, aussi bien que les
chagrins et la perte de ceux qu'il aime, n'acquirent l'aiguillon qui
l'atteint qu'en passant au travers du corps qu'il anime. Hormis sa
douleur propre, qui est la douleur de ne point connatre, libr de sa
chair, il ne pourrait souffrir qu'au souvenir de celle-ci. Il est
possible qu'il s'attriste encore aux peines de ceux qu'il a laisss sur
cette terre. Mais aux regards de qui ne compte plus les jours, ces
peines sembleront si brves qu'il n'en saisira pas la dure; et, sachant
ce qu'elles sont, et sachant o elles mnent, il n'en verra plus la
rigueur.

L'esprit est insensible  tout ce qui n'est pas le bonheur. Il n'est
fait que pour la joie infinie qui est la joie de connatre et de
comprendre. Il ne peut s'affliger qu'en apercevant ses limites; mais
apercevoir ses limites, quand on n'est plus li par l'espace et le
temps, c'est dj les outrepasser.


II

Maintenant, il s'agit de savoir si cet esprit,  l'abri de toute
douleur, demeurera lui-mme, se sentira et se reconnatra au sein de
l'infini et jusqu' quel point il importe qu'il s'y reconnaisse. Nous
voil devant les problmes de la survivance sans conscience ou de la
survivance avec une conscience diffrente de celle d'aujourd'hui.

La survivance sans conscience semble d'abord la plus probable. Au point
de vue des maux ou des biens qui nous attendent de l'autre ct de la
tombe, elle quivaut  l'anantissement. Il est donc loisible,  ceux
qui prfrent la solution la plus facile et la plus conforme  l'tat
prsent de la pense humaine, de borner l leur inquitude. Ils n'ont
rien  redouter; car toute crainte, s'il en restait quelqu'une, bien
examine, se fleurirait d'espoirs. Le corps se dissout et ne peut plus
souffrir; la pense, spare de la source des joies et des peines,
s'teint, se disperse et se perd dans l'obscurit sans limites; et c'est
le grand repos si souvent implor, le sommeil sans mesure, sans rveil
et sans rve.

Mais ce n'est l qu'une solution qui berce la paresse. Ceux qui parlent
de survivance sans conscience, si on les pousse, on s'aperoit qu'ils
n'entendent que leur conscience actuelle; car l'homme n'en conoit point
d'autre, et nous venons de voir qu'il est  peu prs impossible qu'une
telle conscience se maintienne dans l'infini.

A moins qu'ils ne veuillent nier toute espce de conscience, mme celle
de l'Univers dans laquelle tombera la leur. Mais c'est trancher bien
promptement et bien aveuglment, d'un coup d'pe dans la nuit, la
question la plus haute et la plus mystrieuse qui se puisse dresser dans
le cerveau d'un homme.


III

Il est vident que du fond de notre pense borne de toutes parts, nous
ne pourrons jamais nous faire la moindre ide de la conscience de
l'infini. Il y a mme entre les deux termes: conscience et infini, une
antinomie essentielle. Qui dit conscience, entend ce qu'il peut
concevoir de plus dfini dans le fini; la conscience c'est proprement le
fini qui se ramasse sur lui-mme pour reconnatre et tter ses limites
les plus troites, afin d'en jouir le plus troitement possible. D'autre
part, il nous est impossible de sparer l'ide d'intelligence de l'ide
de conscience. Toute intelligence qui ne parat pas apte  se
transformer en conscience devient pour nous un phnomne mystrieux
auquel nous donnons des noms plus mystrieux encore, pour ne pas avouer
que nous n'y comprenons plus rien. Or, sur notre petite terre qui n'est
qu'un point dans l'espace, nous voyons qu' tous les degrs de la vie
(rappelons, par exemple, les combinaisons et les organismes merveilleux
du monde des insectes) se dpense une somme d'intelligence telle que
notre intelligence humaine ne peut mme pas songer  l'valuer. Tout ce
qui existe, et l'homme tout le premier, puise sans cesse  mme ce
rservoir inpuisable. Nous sommes donc invinciblement ports  nous
demander si cette intelligence universelle n'est pas l'manation d'une
conscience infinie, ou ne doit pas, tt ou tard, en laborer une. Et
nous voil ballotts entre deux impossibilits irrductibles. Le plus
probable, c'est qu'ici encore nous jugeons tout des plaines basses de
notre anthropomorphisme. Au sommet de notre minuscule vie, nous
n'apercevons que l'intelligence et la conscience, extrme pointe de la
pense; et nous en infrons qu'aux sommets de toutes les vies, il ne
saurait y avoir autre chose qu'intelligence et conscience; alors
qu'elles n'occupent peut-tre, dans la hirarchie des possibilits
spirituelles ou autres, qu'une place infrieure.


IV

La survivance absolument dnue de conscience ne serait donc possible
que si l'on niait la conscience de l'Univers. Ds qu'on admet celle-ci,
sous quelque forme que ce soit, nous y devons prendre part; et la
question se confond jusqu' un certain point avec celle de la conscience
plus ou moins modifie. Il n'y a, pour l'instant, nul espoir de la
rsoudre; mais il est permis d'en tter les tnbres dont l'paisseur
n'est peut-tre pas gale sur tous les points.

Ici commence la pleine mer. Ici commence l'admirable aventure, la seule
qui soit gale  la curiosit humaine, la seule qui s'lve aussi haut
que son plus haut dsir. Accoutumons-nous  considrer la mort comme une
forme de vie que nous ne comprenons pas encore; apprenons  la voir du
mme oeil que la naissance, et l'attente bienheureuse qui salue celle-ci
suivra bientt notre pense pour s'asseoir avec elle sur les marches du
tombeau. Supposez que l'enfant, dans le sein de sa mre, soit dou de
quelque conscience; que des jumeaux, par exemple, y puissent d'une faon
obscure, changer leurs impressions et se communiquer leurs craintes et
leurs esprances. N'ayant jamais connu que les tides ombres
maternelles, ils ne s'y sentiraient pas  l'troit ni malheureux. Ils
n'auraient probablement d'autre ide que de prolonger le plus longtemps
possible cette vie d'abondance sans soucis et de sommeil sans surprises.
Mais si, comme nous savons que nous devons mourir, ils n'ignoraient pas
qu'ils doivent natre, c'est--dire quitter brusquement l'abri de ces
douces tnbres, abandonner sans retour cette existence captive mais
paisible, pour tre prcipits dans un monde absolument diffrent,
inimaginable et sans bornes, quelles ne seraient point leurs inquitudes
et leurs pouvantes! Il n'y a cependant aucune raison pour que nos
inquitudes et nos pouvantes soient plus justifies et moins ridicules.
Le caractre, l'esprit, les intentions, la bienveillance ou
l'indiffrence de l'inconnu auquel nous sommes soumis, ne se
transforment point de notre naissance  notre mort. Nous demeurons
toujours dans le mme infini, dans le mme Univers. Il est tout  fait
raisonnable et lgitime de se persuader que la tombe n'est pas plus
redoutable que le berceau. Il serait mme lgitime et raisonnable de
n'accepter le berceau qu'en faveur de la tombe. Si, avant que de natre,
il nous tait permis de choisir entre le grand repos du nant et une vie
que ne terminerait point l'heure magnifique de la mort, qui de nous,
sachant ce qu'il devrait savoir, admettrait l'inquitant inconnu d'une
existence qui n'aboutirait pas au rassurant mystre de sa fin? Qui de
nous souhaiterait descendre en un monde qui ne lui apprendra que peu de
chose, s'il ne savait qu'il est ncessaire d'y entrer pour tre  mme
d'en sortir et d'en apprendre davantage? Le meilleur de la vie, c'est
qu'elle nous prpare cette heure; c'est qu'elle est l'unique chemin qui
nous mne  l'issue ferique et dans cet incomparable mystre o
malheurs et souffrances ne seront plus possibles, puisque nous aurons
perdu l'organe qui les laborait; o le pire qui nous puisse advenir,
c'est le sommeil sans rves que nous comptons au nombre des plus grands
bienfaits de la terre, o enfin il est presque inimaginable qu'une
pense ne survive pour se mler  la substance de l'Univers;
c'est--dire  l'infini qui, s'il n'est pas une mer d'indiffrence, ne
saurait tre qu'un ocan de joie.


V

Avant de sonder cet ocan, faisons remarquer  ceux qui aspirent 
maintenir leur moi, qu'ils exigent les souffrances qu'ils redoutent. Qui
dit moi, dit limites. Le moi ne peut subsister qu'autant qu'il soit
spar de ce qui l'entoure. Plus le moi sera fort, plus ses limites
seront troites et plus sera nette la sparation. Plus aussi elle sera
pnible, car l'esprit, s'il demeure tel que nous le connaissons,--et
nous ne sommes pas  mme de l'imaginer diffrent,--n'aura pas plus tt
vu ses limites qu'il les voudra franchir; et plus il se sentira spar,
plus il aura dsir de se joindre  ce qui est hors de lui. Il y aura
donc lutte ternelle entre son existence et ses aspirations. Et vraiment
il n'aurait de rien servi de natre et de mourir pour n'aboutir qu' ces
combats sans issue. N'est-ce pas encore une preuve que notre moi, tel
que nous le concevons, ne saurait subsister dans l'infini o il faut
qu'il aille puisqu'il ne peut aller ailleurs? Il importe donc de nous
dgager d'imaginations qui n'manent que de notre corps, comme les
vapeurs qui nous voilent le jour n'manent que des lieux bas. Pascal l'a
dit une fois pour toutes: Le peu que nous avons d'tre nous cache la
vue de l'infini.


VI

D'autre part,--car il faut tout dire, remuer les tnbres contraires que
l'on croit le plus proches de la vrit et n'avoir aucune
prfrence,--d'autre part, on peut accorder  ceux qui tiennent 
demeurer eux-mmes, qu'il suffirait qu'un rien leur survct pour les
recommencer au sein d'un infini dont leur corps ne les spare plus.

S'il parat impossible que quelque chose, mouvement, vibration,
radiation, s'arrte ou disparaisse, pourquoi donc la pense se
perdrait-elle? Il en subsistera sans doute plus d'une assez puissante
pour amorcer le moi nouveau, pour se nourrir et s'accrotre de tout ce
qu'elle trouvera dans ce milieu qui n'aura plus de fond, comme l'autre
moi, sur cette terre, se nourrissait et s'accroissait de tout ce qu'il y
rencontrait. Puisque nous avons su acqurir notre conscience prsente,
pourquoi nous serait-il impossible d'en acqurir une autre? Car ce moi
qui nous est si cher et que nous croyons possder, il ne s'est pas fait
en un jour; ce qu'il est  prsent, il ne l'tait pas  l'heure de notre
naissance. Il y est entr bien plus de hasard que de volont et bien
plus de substance trangre qu'il ne s'y trouvait de substance inne. Il
n'est qu'une longue suite d'acquisitions et de transformations dont nous
ne tenons compte qu' partir de l'veil de notre mmoire; et son noyau
dont nous ignorons la nature est peut-tre plus immatriel et moins
consistant qu'une pense. Si le milieu nouveau o nous entrons au sortir
du sein de notre mre nous transforme  tel point qu'il n'y a pour ainsi
dire aucun rapport entre l'embryon que nous avons t et l'homme que
nous sommes devenus, n'est-il pas  penser que le milieu bien plus
nouveau, plus inconnu, plus vaste et plus fcond o nous repntrons au
sortir de la vie, nous transformera davantage? On peut voir dans ce qui
nous arrive ici une figure de ce qui nous attend ailleurs; et fort bien
admettre que notre tre spirituel, dlivr de son corps, s'il ne se mle
pas d'emble  l'infini, s'y dveloppe peu  peu, y choisisse sa
substance et, n'tant plus entrav par l'espace et le temps, ne finisse
point de grandir. Il est fort possible que nos plus hauts dsirs
d'aujourd'hui deviennent la loi de notre croissance future. Il est fort
possible que nos meilleures penses nous accueillent sur l'autre rive,
et que la qualit de notre intelligence dtermine celle de l'infini qui
se cristallise autour d'elle. Toutes les hypothses sont permises et
toutes les questions, pourvu qu'elles interrogent le bonheur; car le
malheur ne peut plus nous rpondre. Il ne trouve plus place dans
l'imagination humaine qui explore mthodiquement l'avenir. Et quelle que
soit la force qui nous survive et prside  notre existence dans l'autre
monde, cette existence,  supposer le pire, ne saurait tre moins grande
ni moins heureuse que celle de ce jour. Elle n'aura d'autre carrire que
l'infini; et l'infini n'est rien, s'il n'est point la flicit. En tout
cas, il semble assez certain que nous passons ici le seul moment troit,
avare, obscur et douloureux de notre destine.


VII

Nous avons dit que la douleur propre de l'esprit est la douleur de ne
pas connatre ou de ne pas comprendre, qui renferme la douleur de ne pas
pouvoir; car qui connat les causes suprmes, n'tant plus paralys par
la matire, se confond et agit avec elles; et qui comprend finit par
approuver, sinon l'Univers serait une erreur, ce qui n'est pas possible;
une erreur infinie n'tant pas concevable. Je ne crois pas qu'on puisse
imaginer une autre douleur de la pense pure. La seule qui avant
rflexion paraisse admissible et qui ne serait en tout cas qu'phmre,
natrait au spectacle des peines et des misres qui demeurent sur la
terre quitte. Mais cette douleur, au fond, ne serait qu'un aspect et un
moment insignifiant de la douleur de ne pas pouvoir ou de ne pas
comprendre. Quant  celle-ci, bien qu'elle se trouve non seulement hors
du domaine de notre intelligence, mais encore  d'infranchissables
distances de notre imagination, on en peut dire qu'elle ne serait
intolrable que si elle tait sans espoir; il faudrait que l'Univers
renont  se connatre ou admt en lui un objet qui y demeurt  jamais
tranger. Ou la pense n'apercevra pas ses limites et, partant, n'en
souffrira point, ou elle les outrepassera  mesure qu'elle les
apercevra; car, comment l'Univers aurait-il des parties ternellement
condamnes  ne point faire partie de lui-mme et de sa connaissance? En
sorte qu'on ne comprend point que le tourment de ne pas comprendre, 
supposer qu'il existe un instant, ne finisse par se confondre avec
l'tat de l'infini, qui, s'il n'est pas le bonheur tel que nous
l'entendons, ne saurait tre qu'une indiffrence plus haute et plus pure
que la joie.




CHAPITRE X

LES DEUX ASPECTS DE L'INFINI


I

Portons-y nos penses. Le problme dborde l'humanit et embrasse toutes
choses. On peut, je crois, envisager l'infini sous deux aspects bien
distincts. Voyons le premier de ceux-ci. Nous sommes plongs dans un
Univers qui n'a pas plus de limites dans le temps que dans l'espace. Il
ne peut avancer ni reculer. Il n'a pas d'origine. Il n'a jamais commenc
comme il ne finira jamais. Il a derrire lui autant de myriades d'annes
qu'il en dcouvre devant lui. Il est depuis toujours au centre sans
bornes des jours. Il ne saurait avoir un but, car s'il en avait un, il
l'et atteint dans l'infini des ans qui nous prcde; d'ailleurs ce but
se trouverait hors de lui, et s'il y avait quelque chose hors de lui il
serait born par cette chose et cesserait d'tre l'infini. Il ne va pas
vers quelque chose, car il y serait arriv; par consquent, tout ce que
font les mondes dans son sein, tout ce que nous y faisons nous-mmes, ne
peut avoir sur lui nulle influence. Tout ce qu'il fera, il l'a fait.
Tout ce qu'il n'a pas fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire. S'il
n'a pas de pense, il n'en acquerra point. S'il en a une, elle est
depuis toujours  son apoge et y demeurera, immuable, immobile. Il est
aussi jeune qu'il le fut et aussi vieux qu'il le sera. Il a tent dans
le pass tous les efforts et toutes les expriences qu'il tentera dans
l'avenir; et, toutes les combinaisons possibles tant puises depuis ce
que nous ne pouvons mme pas appeler l'origine, il ne semble pas que ce
qui n'a pas eu lieu dans l'ternit qui s'tend avant notre naissance se
puisse produire dans celle qui suivra notre mort. S'il n'a pas pris
conscience, il ne la prendra jamais, s'il ne sait ce qu'il veut, il
l'ignorera sans espoir, sachant tout ou ne sachant rien et se trouvant
aussi prs de sa fin que de son commencement.

C'est la pense la plus noire que puisse atteindre l'homme. Je ne crois
pas qu'on l'ait jusqu'ici suffisamment approfondie. Si elle tait
vraiment irrfutable,--et l'on peut soutenir qu'elle l'est,--si elle
renfermait rellement le mot suprme de la grande nigme, il serait
presque impossible de vivre dans son ombre. Seule la certitude que nos
conceptions du temps et de l'espace sont illusoires et absurdes, peut
clairer l'abme o sombrerait toute esprance.


II

Cet Univers ainsi conu serait sinon intelligible, du moins acceptable 
notre raison; mais en lui flottent des milliards de mondes borns par
l'espace et le temps. Ils naissent, meurent et renaissent. Ils font
partie du tout, et l'on voit donc qu'il y a des parties de ce qui n'a
commencement ni fin, qui commencent et finissent. Nous ne connaissons
mme que ces parties, et elles sont en nombre tellement infini qu' nos
yeux elles occupent tout l'infini. Ce qui ne va nulle part est plein de
ce qui semble aller vers quelque chose. Ce qui sait ce qu'il veut depuis
toujours ou jamais ne l'apprendra, parat faire ternellement des
expriences plus ou moins malheureuses. O veut-il en venir, lui qui est
arriv? Tout ce que nous dcouvrons dans ce qui ne saurait avoir un but
a l'air d'en poursuivre un avec une ardeur inconcevable; et l'esprit qui
anime ce que nous voyons dans ce qui devrait tout savoir et se possder
parat tout ignorer et se chercher sans trve. Ainsi tout ce qui tombe
sous nos sens dans l'infini contrarie ce que notre raison est oblige de
lui prter. A mesure que nous l'approfondissons, nous comprenons
davantage la profondeur de notre incomprhension, et plus nous nous
efforons de pntrer les deux incomprhensibles qui s'affrontent, plus
ils se contredisent.


III

Que deviendrons-nous dans tout cet inintelligible? Quitterons-nous le
fini que nous habitons pour tre engloutis dans l'un ou l'autre infini?
En d'autres termes, finirons-nous par nous confondre avec l'infini que
conoit notre raison ou demeurerons-nous ternellement dans celui que
voient nos yeux, c'est--dire en des mondes sans nombre, changeants et
phmres? Ne sortirons-nous jamais de ces mondes qui semblent devoir
ternellement mourir et renatre, pour entrer enfin dans ce qui de toute
ternit n'a pu natre ni mourir et existe sans avenir comme sans pass?
chapperons-nous quelque jour, avec tout ce qui nous environne, aux
expriences malheureuses, pour pntrer enfin dans la paix, la sagesse,
la conscience immuable et sans limite, ou dans l'inconscience sans
espoir? Aurons-nous le sort que prvoient nos sens ou celui qu'exige
notre intelligence? Ou bien sens et intelligence ne sont-ils
qu'illusions, petits outils, vaines armes d'une heure qui ne furent
jamais destins  scruter ou braver l'Univers? S'il y a vraiment
contradiction, est-il sage de s'y arrter et de juger impossible ce que
nous ne comprenons point, vu que nous ne comprenons presque rien? La
vrit n'est-elle pas  d'incommensurables distances de ces contrarits
qui nous paraissent normes et irrductibles, et sans doute n'ont pas
plus d'importance que la pluie qui tombe sur la mer?


IV

Mais mme  notre pauvre entendement de ce jour, la contradiction entre
l'infini de notre raison et celui de nos sens est peut-tre plus
apparente que relle. Quand nous disons que dans un Univers qui existe
de toute ternit, toutes les expriences, toutes les combinaisons
possibles ont t faites, quand nous affirmons qu'il n'y a nulle chance
pour qu'ait lieu dans l'innombrable avenir ce qui n'eut pas lieu dans
l'innombrable pass, notre imagination accorde peut-tre  l'infini du
temps une prpondrance qu'il ne peut possder. En vrit, tout ce que
contient l'infini doit tre aussi infini que le temps dont il dispose;
et les hasards, rencontres et combinaisons qui s'y trouvent n'ont pas
t puiss dans l'ternit qui nous a prcds, non plus qu'ils ne
sauraient l'tre en celle qui nous suivra. L'infini du temps n'est pas
plus vaste que l'infini de la substance de l'Univers. Les vnements,
les forces, les chances, les causes, les effets, les phnomnes, les
mlanges, les combinaisons, les concidences, les harmonies, les unions,
les possibilits, les vies, y sont reprsents par des numros
innombrables qui remplissent entirement un abme sans fond ni bords o
ils sont agits depuis ce que nous appelons l'origine d'un monde qui
n'eut pas d'origine; o ils seront remus jusqu' la fin d'un monde qui
n'aura pas de fin... Il n'y a donc point d'apoge, d'immobile ni
d'immuable. Il est probable que l'Univers se cherche et se dcouvre
chaque jour, qu'il n'a pas pris entirement conscience et ignore encore
ce qu'il veut. Il est possible que son idal soit encore voil par
l'ombre de son immensit; il est galement possible que les expriences
et les hasards se poursuivent en des mondes inimaginables, au prix
desquels tous ceux que nous voyons par les nuits toiles ne sont qu'une
pince de poudre d'or, au creux de l'Ocan. Enfin, si l'un est vrai, il
l'est galement que nous-mmes ou ce qu'il en demeurera, il n'importe,
profiterons quelque jour de ces expriences et de ces hasards. Ce qui
n'advint pas encore, peut soudain survenir; et le meilleur tat, ainsi
que la sagesse suprme qui le reconnatront et le sauront fixer, sont
peut-tre prts  jaillir du choc des circonstances. Il ne serait
nullement tonnant que la conscience de l'Univers, pour se former, n'et
pas encore rencontr le concours de chances ncessaires, et que la
pense humaine appuyt l'une de ces chances dcisives. Il y a l un
espoir. Si petit que paraisse l'homme et sa pense, il a exactement la
valeur des plus normes forces qu'ils puissent imaginer, vu que rien
n'est grand ni petit dans ce qui n'a point de mesure; et notre corps
atteindrait la taille de tous les mondes qu'aperoivent nos yeux, qu'il
aurait au regard de l'Univers le mme poids et la mme importance
qu'aujourd'hui. Seule la pense occupe peut-tre dans l'infini un espace
que les comparaisons ne rduisent pas  rien.


V

Au reste, s'il faut tout dire, quitte  se contredire sans cesse et sans
pudeur dans les tnbres; et pour en revenir  la premire hypothse,
cette ide de progrs possible, il est fort probable que c'est encore
une de ces maladies puriles de notre cerveau qui nous empchent de voir
ce qui est. Il est tout aussi vraisemblable, nous l'avons constat plus
haut, qu'il n'y eut, qu'il n'y aura jamais aucun progrs, puisqu'il ne
saurait y avoir de but. Tout au plus pourra-t-il se produire quelques
combinaisons phmres qui,  nos pauvres yeux, sembleront plus
heureuses ou plus belles que d'autres. C'est ainsi que nous trouvons que
l'or est plus beau que la boue de la rue, ou la fleur d'un magnifique
jardin plus heureuse que le caillou au fond de l'gout; mais tout cela,
videmment, n'a aucune importance, ne rpond  aucune ralit et ne
prouve pas grand'chose.

Plus on y rflchit, plus s'affirme l'infirmit de notre intelligence
qui ne parvient pas  concilier l'ide le progrs et mme l'ide
d'expriences avec l'ide suprme de l'infini. Bien que, sous nos yeux,
la nature se rpte sans cesse et reproduise sans se lasser, depuis des
milliers d'annes, les mmes arbres et les mmes animaux, nous
n'arrivons pas  comprendre pourquoi l'Univers recommence indfiniment
des expriences qui furent faites des milliards de fois. Il est
invitable que dans les innombrables combinaisons qui se firent et se
font dans le temps sans limites et l'espace sans rives, il y eut, il y a
encore des millions de plantes et par consquent des millions
d'humanits exactement semblables  la ntre,  ct de myriades
d'autres qui en diffrent plus ou moins. Ne nous disons pas qu'il
faudrait un inimaginable concours de circonstances pour reproduire un
globe en tout pareil  notre terre. Ne perdons pas de vue que nous
sommes dans l'infini; et que ce concours inimaginable doit
ncessairement avoir lieu dans l'innombrable que l'on ne peut imaginer.
S'il faut des milliers de milliards de cas pour que deux traits
concident, ces milliers de milliards n'encombreront pas plus l'infini
que ne ferait un cas unique. Mettez un nombre infini de mondes dans un
nombre infini de circonstances infiniment diverses, il s'en prsentera
toujours un nombre infini pour lesquels ces circonstances se trouveront
pareilles; sinon nous poserions des bornes  notre ide de l'Univers qui
du coup deviendrait encore plus incomprhensible. Ds que nous insistons
suffisamment sur cette pense, nous arrivons ncessairement  de telles
conclusions. Si jusqu'ici elles ne nous frapprent point, c'est que nous
n'allons jamais au bout de notre imagination; or, le bout de notre
imagination n'est que le commencement de la ralit et ne nous donne
qu'un petit Univers purement humain qui, si vaste qu'il paraisse, danse
comme une pomme sur la mer, dans l'Univers rel. Je le rpte, si nous
n'admettons pas que des milliers de mondes, en tout semblables au ntre,
malgr des milliards de chances contraires, ont toujours exist et
existent encore aujourd'hui, nous sapons par les fondements la seule
conception possible de l'Univers ou de l'infini.


VI

Or, ces millions d'humanits exactement pareilles, qui depuis toujours
souffrent ce que nous avons souffert et ce que nous souffrons, comment
se fait-il que nous n'en profitions en rien, que toutes leurs
expriences, toutes leurs coles, n'aient eu aucune influence sur nos
dbuts et que tout soit sans cesse  refaire et  recommencer?

On le voit, les deux hypothses se balancent. Il est bon d'acqurir peu
 peu l'habitude de ne rien comprendre. Il nous reste la facult de
choisir la moins noire ou de nous persuader que les tnbres de l'autre
ne se trouvent que dans notre cerveau. Comme l'a dit l'trange
visionnaire William Blake, Il n'est pas possible  la pense de
connatre plus grand qu'elle-mme. Ajoutons qu'il ne lui est pas
possible de connatre autre chose qu'elle-mme. Ce que nous ignorons
serait suffisant pour recrer le monde; et ce que nous savons ne peut
prolonger d'un instant la vie d'une mouche. Qui sait si notre principal
tort n'est pas de croire qu'une intelligence, ft-ce une intelligence
des millions de fois plus vaste que la ntre, dirige l'Univers? C'est
peut-tre une force d'une tout autre mature; une force qui diffre
autant de celle dont se glorifie notre cerveau, que l'lectricit, par
exemple, diffre du vent qui souffle sur la route. C'est pourquoi il est
assez probable que notre pense, si puissante qu'elle devienne,
ttonnera toujours dans le mystre. S'il est certain que tout ce qui se
trouve en nous doit se trouver dans la nature, puisque tout nous vient
d'elle, si la pense et toutes les logiques qu'elle a mises au point
culminant de notre tre, dirigent ou semblent diriger tous les actes de
notre vie, il ne s'ensuit nullement qu'il n'y ait pas dans l'Univers une
force trs suprieure  la pense, une force n'ayant avec celle-ci aucun
rapport imaginable, qui anime et gouverne toutes choses selon d'autres
lois, et dont on ne trouve en nous que des traces presque
insaisissables, de mme qu'on ne trouve dans les plantes ou les minraux
que des traces presque insaisissables de pense.

En tout cas, il n'y a pas l de quoi perdre courage. C'est
ncessairement l'illusion humaine du mal, du laid, de l'inutile et de
l'impossible qui a tort. Il faut attendre non point que l'Univers se
transforme, mais que notre intelligence s'panouisse ou prenne part 
l'autre force; et entretenir notre confiance en un monde qui ignore nos
notions de but et de progrs parce qu'il a sans doute des ides dont
nous n'avons nulle ide et qui, au surplus, ne saurait se vouloir du mal
 lui-mme.


VII

Ce sont l spculations assez vaines, dira-t-on volontiers. Qu'importe
au fond l'ide que nous nous faisons de ces choses qui appartiennent 
l'inconnaissable; puisque l'inconnaissable, fussions-nous mille fois
plus intelligents, nous tant  jamais ferm, l'ide que nous nous en
faisons n'aura jamais aucune valeur. Il est vrai; mais il y a des degrs
dans l'ignorance de l'inconnaissable, et chacun de ces degrs marque une
conqute de l'intelligence. Apprcier de plus en plus compltement
l'tendue de ce qu'il ignore est tout ce que le savoir de l'homme peut
esprer. Notre ide de l'inconnaissable fut et sera toujours sans
valeur, je l'accorde, mais elle n'en est et n'en demeurera pas moins
l'ide la plus importante de l'espce humaine. Toute notre morale, tout
ce qu'il y a de plus profond et de plus noble dans notre existence fut
toujours fond sur cette ide sans valeur vritable. Aujourd'hui comme
hier, encore qu'il soit possible de reconnatre plus clairement qu'elle
ne saurait avoir de relle valeur, si incomplte, si relative qu'elle
demeure, il est ncessaire de la porter aussi haut, aussi loin que l'on
peut. Elle seule cre la seule atmosphre o puisse vivre le meilleur de
nous-mmes. Oui, c'est l'inconnaissable o nous n'entrerons point; mais
ce n'est pas une raison pour se dire: Je ferme toutes les portes et
toutes les fentres; je ne m'occupe plus de rien que des choses dont mon
intelligence de tous les jours peut faire entirement le tour. Ces
choses seules auront le droit d'agir sur mes actes et sur mes penses.
O irions-nous ainsi? De quelles choses mon intelligence peut-elle faire
le tour? En est-il une en ce monde qui ne tienne  tout l'inconcevable?
Puisqu'il n'y a nul moyen d'liminer celui-ci, il est raisonnable et
salutaire d'en tirer le meilleur parti possible et pour cela de
l'imaginer aussi prodigieusement vaste que l'on peut. Le plus grave
reproche qu'on puisse faire aux religions positives et notamment au
christianisme, c'est qu'elles ont trop souvent, sinon en thorie, tout
au moins en pratique, favoris ce rtrcissement du mystre de
l'Univers. En l'tendant, nous tendons l'espace o se mouvra notre
pense. Il est pour nous ce que nous le faisons; formons-le donc de tout
ce que nous pouvons atteindre  l'horizon de nous-mmes. Quant  lui,
nous ne l'atteindrons jamais, c'est entendu; mais nous avons bien plus
de chance de nous en rapprocher en lui faisant face, en allant o il
nous attire, qu'en lui tournant le dos pour revenir o nous savons bien
qu'il n'est plus. Ce n'est pas en diminuant nos penses que nous
diminuerons la distance qui nous spare des dernires vrits; c'est en
les grandissant le plus possible que nous avons la certitude de nous
tromper le moins possible. Et plus s'lve notre ide de l'infini, plus
s'allge et se purifie l'atmosphre spirituelle dans laquelle nous
vivons, plus s'amplifie et s'approfondit l'horizon sur lequel se
dtachent nos penses et nos sentiments qui se nourrissent de cet
horizon qu'ils animent. Perptuellement difier des ides qui
requirent le suprme effort de nos facults, a dit Herbert Spencer, et
perptuellement reconnatre que ces ides doivent tre abandonnes comme
imaginations futiles, nous montre mieux que ne le ferait tout autre
moyen, la grandeur de ce que nous tentons vainement de saisir. En
cherchant continuellement  connatre et en tant continuellement rejet
en arrire avec la conviction de plus en plus profonde de
l'impossibilit de connatre, nous entretenons vivante la conscience que
c'est  la fois notre plus haute sagesse et notre plus haut devoir de
regarder comme Inconnaissable ce par quoi existent toutes choses.


VIII

Quelle que soit la vrit dernire, que nous admettions l'infini
abstrait, absolu et parfait, l'infini immobile, immuable, arriv et qui
sait tout, o tend notre raison; ou que nous prfrions celui que nous
offre le tmoignage, ici-bas irrcusable de nos sens, l'infini qui se
cherche, volue et ne s'est pas encore fix; ce qu'avant tout il nous
importe d'y prvoir, c'est notre sort qui, d'ailleurs, dans l'un et
l'autre cas, doit se confondre avec cet infini mme.




CHAPITRE XI

NOTRE SORT DANS CES INFINIS


I

Le premier infini, l'infini idal est le plus conforme aux exigences de
notre raison, ce qui n'est pas une raison pour lui donner la prfrence.
Il nous est impossible de prvoir ce que nous y deviendrons, puisqu'il
semble exclure tout devenir. Il ne nous reste donc qu' interroger le
second, celui que nous voyons et imaginons dans le temps et l'espace. Au
surplus, il se peut qu'il prcde le premier. Quelque absolue que soit
notre conception de l'Univers, nous avons vu qu'on peut toujours
admettre que ce qui n'eut pas lieu dans l'ternit d'avant, adviendra
dans celle d'aprs nous; et que rien, sinon d'innombrables hasards, ne
s'oppose  ce que l'Univers, s'il ne la possde pas encore, n'acquire
enfin la conscience intgrale qui le fixe  son apoge.


II

Nous voici dans l'infini de ces mondes, dans l'infini stellaire, dans
l'infini des cieux qui nous masque assurment autre chose, mais ne
saurait tre une illusion totale. Il ne nous parat peupl que d'objets,
plantes, soleils, toiles, nbuleuses, atomes, fluides impondrables
qui s'agitent, s'unissent et se sparent, se repoussent et s'attirent,
s'affaissent et s'panouissent, se dplacent sans cesse et n'arrivent
jamais, mesurent l'espace dans ce qui n'a pas de borne et computent les
heures dans ce qui n'a pas de terme. En un mot, nous voici dans un
infini qui parat avoir  peu prs le mme caractre, les mmes
habitudes que cette puissance au sein de laquelle nous respirons et que
sur notre terre nous appelons la nature ou la vie.

Qu'y deviendrons-nous? Il n'est pas vain de se le demander, alors mme
que nous nous y mlerions aprs avoir perdu toute conscience, toute
notion du moi, alors mme que nous n'y serions plus qu'un peu de
substance sans nom, me ou matire, on ne le saurait dire, en suspens
dans l'abme galement sans nom qui remplace l'espace et le temps. Il
n'est pas vain de se le demander, car c'est de l'histoire des mondes ou
de l'Univers qu'il s'agit; et cette histoire, bien plus que celle de
notre petite existence, est notre propre et grande histoire, o
peut-tre quelque chose de nous-mmes ou d'incomparablement meilleur et
plus vaste que nous, finira par nous retrouver quelque jour.


III

Y serons-nous malheureux? Nous ne sommes gure rassurs lorsque nous
songeons aux habitudes de la nature et considrons que nous faisons
partie d'un Univers qui n'a pas encore rassembl sa sagesse. Nous avons
vu, il est vrai, qu'heur et malheur n'existent que par rapport  notre
corps, et qu'ayant perdu l'organe des souffrances, nous ne retrouverons
plus aucune des douleurs de la terre. Mais l ne se borne point
l'inquitude; et notre pense devant laquelle s'arrtent toutes nos
douleurs d'autrefois, roulant, dsempare, de mondes en mondes, inconnue
 elle-mme dans de l'inconnaissable qui se cherche sans espoir, ne
connatra-t-elle pas ici l'effroyable torture dont nous avons dj parl
et qui, sans doute, est la dernire que l'imagination puisse toucher de
l'aile? Enfin, quand il n'y aurait plus rien de notre corps et notre
pense, il resterait la matire et l'esprit (ou du moins l'nergie
videmment unique  laquelle nous donnons ce double nom) qui les
composrent et dont le sort ne nous doit pas tre plus indiffrent que
notre propre sort; car, rptons-le,  partir de notre mort, l'aventure
de l'Univers devient notre aventure. Ne nous disons donc point:
Qu'importe, nous n'y serons plus. Nous y serons toujours, puisque tout
y sera.


IV

Ce tout dont nous serons, en un monde qui se cherche toujours,
continuera-t-il d'tre en proie  des expriences nouvelles, incessantes
et peut-tre pnibles? Puisque la partie que nous y fmes s'y trouva
malheureuse, pourquoi la partie que nous y serons y aurait-elle
meilleure chance? Qui nous assure que ces combinaisons et ces essais,
qui ne finiront point, ne seront pas plus douloureux, plus maladroits et
plus funestes que ceux dont nous sortons, et comment expliquer que
ceux-ci aient pu se produire aprs tant de millions d'autres qui
auraient d ouvrir les yeux du gnie de l'infini? On a beau se
persuader, comme le veut la sagesse hindoue, que nos douleurs ne sont
qu'illusions et apparences, il n'en est pas moins vrai qu'elles nous
rendent trs rellement malheureux. L'Univers a-t-il ailleurs une
conscience plus complte, une pense plus juste et plus sereine que sur
cette terre ou dans les mondes que nous apercevons? Et s'il est vrai
qu'il ait atteint en quelque autre lieu cette pense meilleure, pourquoi
celle qui prside aux destines de notre terre n'en profite-t-elle
point? Aucune communication ne serait-elle possible entre des mondes qui
doivent tre ns de la mme ide et s'y trouvent plongs? Quel serait le
mystre de cet isolement? Faut-il croire que la terre marque l'tape la
plus avance et l'exprience la plus favorise? Qu'aurait donc fait la
pense de l'Univers et contre quelles tnbres lui aurait-il fallu
lutter pour n'en tre que l? Mais, d'un autre ct, ces tnbres ou ces
obstacles, qui ne natraient que d'elle-mme, ne pouvant surgir de nulle
autre part, eussent-ils pu l'arrter? Qui donc aurait pos  l'infini
ces problmes insolubles, et de quel endroit plus recul et plus profond
que lui-mme seraient-ils sortis? Il faut pourtant que quelqu'un sache
ce qu'ils demandent; et comme derrire l'infini ne peut se trouver
personne qui ne soit l'infini mme, il est impossible d'imaginer une
mauvaise volont dans une volont qui ne laisse autour d'elle aucun
point qu'elle n'occupe tout entier. Ou bien, les expriences commences
dans les astres se continuent-elles mcaniquement, en vertu de la force
acquise, sans gard  leur inutilit et  leurs consquences pitoyables,
selon la coutume de la nature qui ignore notre parcimonie et gaspille
les toiles dans l'espace comme les semences sur la terre, sachant que
rien ne se peut perdre? Ou encore, toute la question de notre repos et
de notre bonheur, comme celle de la destine des mondes, se rduit-elle
 savoir si l'infini des tentatives et des combinaisons est ou n'est pas
gal  celui de l'ternit? Ou enfin, pour en venir au plus probable,
est-ce nous qui nous trompons, ignorons tout, ne voyons rien et estimons
imparfait ce qui peut-tre est sans dfaut; nous qui ne sommes qu'un
infime fragment de l'intelligence que nous jugeons  l'aide des petits
dbris de pense qu'elle a bien voulu nous prter?


V

Comment pourrions-nous rpondre, comment nos penses et nos regards
pntreraient-ils l'infini et l'invisible, nous qui ne comprenons et ne
voyons mme pas la chose par laquelle nous voyons et qui est la source
de toutes nos penses? En effet, ainsi qu'on l'a fait trs justement
observer, l'homme ne voit pas la lumire elle-mme. Il ne voit que la
matire ou plutt la petite partie des grands mondes qu'il connat sous
le nom de matire, touche par la lumire.

Il n'aperoit les immenses rayons qui parcourent les cieux qu'
l'instant qu'ils sont arrts par un objet conforme  l'un de ceux que
son oeil est accoutum de voir sur cette terre; sinon tout l'espace
peupl de soleils innombrables et d'une puissance sans limites, au lieu
d'tre l'abme d'absolues tnbres qui absorbe et teint les faisceaux
de clarts qui de toutes parts le traversent, ne serait qu'un
prodigieux, un insoutenable ocan de fulgurations. Et si nous ne voyons
pas la lumire, du moins en croyons-nous connatre quelques traits ou
quelques reflets; mais nous ignorons absolument tout de ce qui, sans
doute, est la seule loi essentielle de l'Univers: la gravitation.
Qu'est-ce donc que cette force, de toutes la plus puissante et la moins
visible, insaisissable, sans forme, sans couleur, sans temprature, sans
consistance, sans saveur et sans voix, mais si formidable qu'elle
suspend et meut dans l'espace tous les mondes que nous voyons et tous
ceux que nous n'apercevrons jamais? Plus rapide, plus subtile, plus
spirituelle que la pense, elle rgne  tel point sur tout ce qui
existe, de l'infiniment grand  l'infiniment petit, qu'il n'est pas un
grain de sable sur notre terre, une goutte de sang dans nos veines, qui,
pntr, travaill, anim par elle, n'agisse  tout instant sur la plus
lointaine plante du dernier systme solaire que nous nous efforons
d'imaginer par del les bornes de notre imagination. Voici longtemps que
le mot fameux de Shakespeare: Il y a plus de choses sur terre et dans
les cieux que n'en peut rver notre philosophie, est tout  fait
insuffisant.

Il n'y a pas plus de choses que n'en peut rver ou imaginer notre
philosophie; il n'y a que des choses qu'elle ne peut rver, il n'y a que
de l'inimaginable; et si nous ne voyons mme pas la lumire, qui est la
seule chose que nous croyions voir, on peut dire qu'il n'y a tout autour
de nous que de l'invisible.

Nous nous agitons dans l'illusion de voir et de connatre ce qui est
strictement indispensable  notre petite vie. Tout le reste, qui est 
peu prs tout, nos organes nous en dfendent non seulement l'accs, la
vision ou la perception, mais nous interdisent mme de souponner ce
qu'il est, comme ils nous empcheraient d'y rien comprendre si une
intelligence d'un autre ordre s'avisait de nous le rvler ou de nous
l'expliquer. Le nombre et le volume des mystres est aussi illimit que
l'Univers. Si l'humanit se rapprochait un jour de ceux qui lui semblent
aujourd'hui les plus grands et les plus inaccessibles; par exemple,
l'origine et le but de la vie; derrire ceux-ci, comme des montagnes
ternelles, elle en verrait immdiatement surgir d'autres qui seraient
aussi grands et aussi insondables; et ainsi indfiniment. Par rapport 
ce qu'il faudrait savoir pour tenir la cl de ce monde, elle se
trouverait toujours au mme point d'ignorance centrale. Il en irait
encore de mme si nous possdions une intelligence plusieurs millions de
fois plus vaste et plus pntrante que la ntre. Tout ce que
dcouvrirait sa puissance miraculeusement accrue rencontrerait des
limites non moins infranchissables qu' prsent. Tout est sans bornes
dans ce qui n'a pas de bornes. Nous serons les prisonniers ternels de
l'infini. Il nous est donc impossible d'apprcier en quoi que ce soit,
ft-ce sur le plus petit point imaginable, l'tat prsent de l'Univers,
et de dire, tant que nous serons hommes, s'il suit une ligne droite ou
s'il dcrit un cercle sans mesure, s'il devient plus sage ou plus
insens, s'il s'avance vers l'ternit qui n'aura pas de fin ou revient
sur ses pas vers celle qui n'a pas eu de commencement. Tout ce qui nous
est accord dans notre minuscule enceinte, c'est de nous y vertuer vers
ce qui nous parat tre le mieux et d'y demeurer hroquement convaincus
que rien de ce que nous y faisons ne s'y peut perdre.


VI

Mais que toutes ces questions insolubles ne nous poussent pas vers la
crainte. Au point de vue de notre avenir d'outre-tombe, il n'est
nullement ncessaire que nous ayons rponse  tout. Que l'Univers ait
trouv sa conscience, la trouve un jour ou la cherche ternellement, il
ne saurait exister pour tre malheureux et souffrir, non plus dans son
ensemble que dans une seule de ses parties; peu importe que celle-ci
soit invisible ou incommensurable, attendu que le plus petit est aussi
grand que le plus grand dans ce qui n'a terme ni mesure. Torturer un
point, c'est mme chose que torturer les mondes; et s'il torture les
mondes, c'est sa propre substance qu'il torture. Son sort mme, o nous
prenons place, nous protge; car nous ne sommes que de l'infini. Il
tient en nous comme nous tenons en lui. Son souffle est notre souffle,
son but est notre but et nous portons en nous tous ses mystres. Nous y
participons de toutes parts. Il n'y a rien en nous qui lui chappe; il
n'y a rien en lui qui ne nous appartienne. Il nous prolonge, nous
remplit, nous traverse de tous cts. Dans l'espace et le temps, et dans
ce qui, par del l'espace et le temps, n'a pas encore de nom, nous le
reprsentons et le rsumons tout entier avec toutes ses proprits et
tout son avenir; et si son immensit nous effraie, nous sommes aussi
effrayants que lui-mme.

Si donc nous devions y souffrir, nos souffrances n'y seraient
qu'phmres, et rien n'importe qui n'est pas ternel. Il est possible,
bien qu'assez incomprhensible, que des parties se trompent et
s'garent; mais il est impossible que la douleur soit une de ses lois
durables et ncessaires; car il aurait port cette loi contre lui-mme.
Aussi bien est-il et doit-il tre sa propre loi et son unique matre;
sinon la loi ou le matre auquel il devrait obir serait seul l'Univers,
et le centre d'un mot que nous prononons sans pouvoir en saisir
l'tendue serait simplement dplac. S'il est malheureux, c'est qu'il
veut son malheur; s'il veut son malheur, il est fou, et s'il nous parat
fou, c'est que notre raison fonctionne au rebours de tout et des seules
lois possibles puisqu'elles sont ternelles; ou, plus humblement, c'est
qu'elle juge ce qu'elle ne comprend point.


VII

Il faut donc que tout finisse ou peut-tre que tout soit dj, sinon
dans le bonheur, du moins dans un tat exempt de toute souffrance, de
toute inquitude, de tout malheur durable; et qu'est-ce au fond que
notre bonheur sur cette terre, sinon l'absence de douleur, d'inquitude
et de malheur?

Mais il est puril de parler de bonheur et de malheur quand il s'agit de
l'infini. L'ide que nous avons du bonheur et du malheur est si
spciale, si humaine, si fragile, qu'elle ne dpasse pas notre taille et
tombe en poussire ds que nous la sortons de sa petite sphre. Elle
provient entirement de quelques hasards de nos nerfs qui sont faits
pour apprcier de minimes incidents, mais auraient pu sentir tout au
rebours et se rjouir de ce qui les peine.

Je ne sais si l'on se rappelle la saisissante page de Sir William
Crookes, o l'illustre savant dmontre qu'aux yeux d'un homme
microscopique, presque tout ce que nous tenons pour lois essentielles de
la nature se trouverait dmenti; tandis que des forces que nous ignorons
 peu prs, telles que la tension superficielle, la capillarit, les
mouvements Browniens, deviendraient prpondrantes. Il se promnerait,
par exemple, sur une feuille de chou,  l'heure de la rose, et la
voyant constelle d'normes globes de cristal, il en conclurait que
l'eau est un corps solide qui s'arrondit et monte dans les airs. A
quelques pas de l, s'approchant d'une mare, il constaterait que ce mme
corps, au lieu de s'lever, parat s'incliner  partir du bord, en une
immense courbe concave. S'il essayait, avec l'aide de ses amis, d'y
jeter une de ces normes barres d'acier que nous appelons aiguilles, il
verrait celle-ci creuser  la surface du liquide une sorte de lit et y
flotter tranquillement. Il tirerait naturellement de ces expriences et
de mille autres qu'il pourrait faire, des thories diamtralement
contraires  celles sur quoi repose toute notre vie. Il en irait de mme
dans l'hypothse de William James, o il s'agit d'altrations possibles
dans le sens de la dure. Supposons-nous capables, dans l'espace d'une
seconde, de noter distinctement dix mille vnements au lieu de dix,
comme aujourd'hui; si notre vie ne devait contenir que le mme nombre
d'impressions, elle pourrait tre mille fois plus courte. Nous vivrions
moins d'un mois et, par exprience personnelle, ne saurions rien du
changement des saisons. Si nous tions ns en hiver, nous croirions 
l't comme nous croyons maintenant aux chaleurs de la priode
carbonifre. Les mouvements des tres organiss seraient si lents que
nous ne les verrions pas et ne les connatrions que par induction. Le
soleil demeurerait immobile dans les cieux, la lune n'aurait pas de
phases et ainsi de suite. Renversons maintenant l'hypothse et supposons
un tre n'ayant que la millime partie des sensations que nous avons
dans un temps donn; il vivrait mille fois plus longtemps que nous. Les
ts et les hivers lui sembleraient des quarts d'heure. Les champignons
et les autres plantes  croissance rapide surgiraient si brusquement
qu'elles lui apparatraient comme des productions instantanes; les
plantes annuelles s'lveraient et tomberaient, sans relche, pareilles
aux bouillons d'une source minrale. Les mouvements des animaux seraient
aussi invisibles que le sont, pour nous, les mouvements des balles et
des boulets; le soleil traverserait le ciel comme un mtore en laissant
derrire lui une trane de flammes, etc. Qui nous dit que rien de
pareil n'existe dans le monde animal?


VIII

Nous ne croyons voir sur notre tte que catastrophes, morts, tourments
et dsastres, nous frissonnons  la seule pense des grands froids et
des formidables et noires solitudes interplantaires et nous nous
imaginons que les mondes qui roulent dans l'espace sont aussi malheureux
que nous parce qu'ils se glacent, se dsagrgent, se heurtent et se
consument en d'indicibles flammes. Nous en infrons que le gnie de
l'Univers est un tyran atroce, en proie  une monstrueuse dmence, qui
ne se complat qu'au supplice de soi-mme et de tout ce qu'il porte. A
des millions d'toiles, qui sont plusieurs milliers de fois plus grandes
que notre soleil,  des nbuleuses dont aucun chiffre, aucun mot de nos
langues ne peut exprimer la nature et les dimensions, nous prtons notre
sensibilit d'un instant, le petit agencement phmre de nos nerfs; et
nous sommes convaincus que la vie doit tre impossible ou pouvantable
en ces mondes, parce que nous y aurions trop chaud ou trop froid. Il
serait bien plus sage de nous dire qu'il et suffi d'un rien, de
quelques papilles de plus ou de moins sur notre piderme, de quelques
ramifications dplaces dans l'oeil et l'oreille, pour que la
temprature, le silence et les tnbres de l'espace devinssent un
printemps dlicieux, une musique inoue, une lumire divine. Rien n'est
trop merveilleux pour tre vrai, a dit Faraday. Il serait bien plus
raisonnable de nous persuader que les catastrophes que nous y croyons
voir sont la vie mme, la joie et l'une ou l'autre de ces immenses ftes
de la matire et de l'esprit, auxquelles la mort, cartant enfin nos
deux ennemies, l'heure et la distance, nous permettra bientt de prendre
part. A chaque monde qui se dissout, s'teint, s'miette, se consume ou
qu'un autre monde rencontre et pulvrise, c'est une exprience
magnifique qui commence, un espoir merveilleux qui s'approche, et
peut-tre un bonheur inconnu puis  mme l'inpuisable inattendu.
Qu'importe qu'ils glent ou s'embrasent, se ramassent ou se dispersent,
se poursuivent ou se fuient; la matire et l'esprit, quand ils ne sont
plus runis par le mme hasard misrable qui les joignit en nous, se
doivent rjouir de tout ce qui advient; car tout n'est que naissance et
renaissance, dpart dans l'inconnu peupl d'admirables promesses et
peut-tre pressentiment de quelque ineffable arrive...




CHAPITRE XII

CONCLUSIONS


I

Afin de garder de tout ceci une image plus vive et un souvenir plus
prcis, embrassons d'un dernier coup d'oeil le chemin parcouru. Nous
avons cart, pour les motifs que nous avons dits, les solutions
religieuses et l'anantissement total. L'anantissement est
matriellement impossible; les solutions religieuses occupent une
citadelle sans portes ni fentres o la raison humaine ne pntre point.
Vient ensuite l'hypothse de la survivance de notre moi, dlivr de son
corps, mais gardant pleine et intacte conscience de son identit. Nous
avons vu que cette hypothse, en ses strictes limites, n'est que fort
peu probable et mdiocrement dsirable, bien que, par l'abandon du
corps, source de tous nos maux, elle semble moins redoutable que notre
existence actuelle. D'autre part, ds qu'on essaye de l'tendre ou de
l'lever, afin qu'elle paraisse moins barbare ou moins nave, on rejoint
l'hypothse de la conscience universelle ou de la conscience modifie,
qui, avec celle de la survivance sans aucune espce de conscience, ferme
le champ  toutes les suppositions et puise ce que l'imagination peut
prvoir.

La survivance sans aucune espce de conscience quivaudrait pour nous 
l'anantissement pur et simple et, par consquent, ne serait pas plus
redoutable que celui-ci, c'est--dire qu'un sommeil sans rve et sans
rveil. L'hypothse est, sans contredit, plus acceptable que celle de
l'anantissement, mais prjuge de faon trs tmraire les questions de
la conscience universelle et de la conscience modifie.


II

Avant de rpondre  celles-ci, il faut choisir son Univers, car nous
avons le choix. Il s'agit de savoir de quelle manire nous envisagerons
l'infini. Sera-ce l'infini immobile, immuable, de toute ternit parfait
et  son apoge et l'Univers sans but que doit,  l'extrme pointe de
nos penses, concevoir notre raison? Croyons-nous qu' notre mort,
l'illusion de mouvement et de progrs que nous voyons du fond de cette
vie s'vanouira brusquement? Il est invitable, alors, qu' l'instant de
notre dernier soupir, nous serons absorbs dans ce que, faute de mieux,
nous appelons la conscience universelle. Au contraire, sommes-nous
persuads que la mort nous rvlera que l'illusion ne se trouve pas dans
nos sens, mais dans notre raison, et qu'en un monde incontestablement
vivant, malgr l'ternit antrieure  notre naissance, toutes les
expriences n'ont pas t faites, c'est--dire que le mouvement et
l'volution continuent et ne s'arrteront nulle part ni jamais; il nous
faudra ds lors admettre la conscience modifie ou progressive. Les deux
aspects, au fond, sont galement inintelligibles, mais dfendables, et,
bien qu'inconciliables, s'accordent sur un point,  savoir que la
douleur sans terme et le malheur sans esprance en sont galement et 
jamais exclus.


III

L'hypothse de la conscience modifie n'exige pas la perte de la petite
conscience acquise dans notre corps; mais elle rend celle-ci presque
ngligeable, la jette, la noie et la dissout dans l'infini. Il est
naturellement impossible d'tayer cette hypothse de preuves
satisfaisantes; mais il n'est pas facile de la ruiner comme les
prcdentes. S'il tait permis de parler de vraisemblance, quand notre
seule vrit est que nous ne voyons pas la vrit, elle est la plus
vraisemblable des hypothses d'attente, et ouvre de magnifiques portes
aux rves les plus plausibles, les plus varis et les plus sduisants.
Notre moi, notre me, notre esprit, ou quel que soit le nom dont nous
appellerons ce qui nous survivra pour demeurer nous-mmes,
retrouvera-t-il au sortir de notre corps les innombrables vies qu'il
doit avoir vcues depuis les millnaires qui n'eurent pas de
commencement? Continuera-t-il de s'accrotre en s'assimilant tout ce
qu'il rencontrera dans l'infini, durant des millnaires qui n'auront pas
de fin? S'attardera-t-il quelque temps autour de notre terre, y menant,
dans des rgions invisibles  notre oeil, une existence de plus en plus
haute et heureuse, comme le veulent les thosophes et les spirites?
Ira-t-il vers d'autres systmes plantaires, migrera-t-il en d'autres
mondes dont nos sens ne souponnent mme pas l'existence? Tout semble
permis dans ce grand songe, hormis ce qui pourrait en arrter l'essor.

Nanmoins, ds qu'il s'aventure trop loin dans les espaces
d'outre-tombe, il se heurte  d'tranges obstacles et s'y brise les
ailes. Si nous admettons que notre moi ne demeure pas ternellement tel
qu'il tait  l'instant de notre mort, nous ne pouvons plus imaginer
qu' un moment donn il s'arrte, cesse de s'tendre et de s'lever,
atteigne sa perfection et sa plnitude, pour n'tre plus qu'une sorte
d'pave immuable en suspens dans l'ternit et une chose finie dans tout
ce qui ne finira jamais. Ce serait bien la seule et vritable mort; et
d'autant plus affreuse qu'elle mettrait un terme  une vie et  une
intelligence sans gales,  ct desquelles celles que nous possdons
ici-bas ne pseraient mme pas ce que pse une goutte d'eau en face de
l'Ocan ou un grain de sable en contrepoids d'une chane de montagnes.
En un mot, ou nous croyons que notre volution s'arrtera un jour; et
c'est une fin incomprhensible et une sorte de mort inconcevable; ou
nous admettons qu'elle n'aura pas de terme, et ds lors, tant infinie,
elle prend tous les caractres de l'infini et doit se perdre et se
confondre en lui. C'est du reste  quoi aboutissent la thosophie, le
spiritisme et toutes les religions o l'homme, dans son bonheur suprme,
est absorb par Dieu. Et c'est encore une fin incomprhensible, mais du
moins c'est la vie. Et puis, incomprhensible pour incomprhensible,
aprs avoir fait tout ce qui est humainement possible pour comprendre
l'une ou l'autre nigme, jetons-nous de prfrence dans la plus vaste et
partant la plus vraisemblable, celle qui contient toutes les autres et
aprs laquelle il ne reste plus rien. Sinon les questions se redressent
 chaque tape et les rponses sont toujours diffres. Et questions et
rponses nous mnent au mme abme invitable. Puisqu'il faut tt ou
tard l'aborder, pourquoi n'y pas aller tout de suite? Tout ce qui nous
arrive dans l'intervalle, nous intresse sans nul doute, mais ne nous
retient pas, n'tant pas ternel.


IV

Nous voici donc devant le mystre de la conscience universelle. Bien que
nous soyons incapables de comprendre l'acte d'un infini qui se
replierait sur soi pour se sentir, par consquent se dfinir et se
sparer d'autre chose, ce n'est pas une raison suffisante pour le
dclarer impossible; car, si nous rejetions toutes les ralits et
impossibilits que nous ne comprenons point, il ne nous resterait plus
de quoi vivre. Si cette conscience existe sous cette forme dont nous
avons l'ide, il est vident que nous nous y trouverons et y prendrons
part. S'il y a conscience en quelque lieu, ou quelque chose qui remplace
la conscience, nous serons dans cette conscience ou cette chose, puisque
nous ne pouvons tre ailleurs. Et cette conscience ou cette chose o
nous nous trouverons, ne pouvant tre malheureuse, puisqu'il est
impossible que l'infini n'existe que pour son malheur, nous n'y serons
pas malheureux non plus. Enfin, si l'infini o nous serons lancs n'a
aucune espce de conscience ni rien qui en tienne lieu, c'est que la
conscience ou ce qui la pourrait remplacer, n'est pas indispensable au
bonheur ternel.


V

Voil, je pense,  peu prs, ce qu'il est permis d'affirmer, pour
l'instant,  l'me inquite devant l'espace insondable o la mort va
bientt la jeter. Elle y peut esprer tout ce qu'elle y rvait; elle y
craindra peut-tre moins ce qu'elle y redoutait. Si elle prfre
demeurer dans l'attente et n'admettre aucune des hypothses que j'ai
exposes de mon mieux et sans parti pris, il semble cependant difficile
de ne pas accueillir, tout au moins, cette grande assurance que l'on
retrouve au fond de chacune d'elles:  savoir que l'infini ne saurait
nous vouloir du mal, attendu que s'il tourmentait ternellement le
moindre d'entre nous, il tourmenterait quelque chose qu'il ne peut
arracher de soi, et partant tout lui-mme.

Je n'ai rien ajout  tout ce qu'on savait. J'ai simplement tent de
sparer ce qui peut tre vrai de ce qui certainement ne l'est point;
car, si l'on ignore o se trouve la vrit, on apprend nanmoins 
connatre o elle ne se trouve pas. Et peut-tre, en recherchant cette
introuvable vrit, aurons-nous accoutum nos yeux  percer, en la
regardant fixement, l'pouvante de la dernire heure. Il reste sans nul
doute,  dire bien des choses que d'autres diront avec plus de force et
d'clat. Mais n'esprons pas que quelqu'un prononce sur cette terre le
mot qui mette un terme  nos incertitudes. Il est au contraire fort
probable que personne en ce monde, ni peut-tre dans l'autre, ne
dcouvrira le grand secret de l'Univers. Et, pour peu qu'on rflchisse,
il est trs heureux qu'il en soit ainsi. Nous avons non seulement  nous
rsigner  vivre dans l'incomprhensible, mais  nous rjouir de n'en
pouvoir sortir. S'il n'y avait plus de questions insolubles ni d'nigmes
impntrables, l'infini ne serait pas infini; et c'est alors qu'il
faudrait  jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers
proportionn  notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus
qu'une prison sans issues, un mal et une erreur irrparables. L'inconnu
et l'inconnaissable sont et seront peut-tre toujours ncessaires 
notre bonheur. En tout cas, je ne souhaiterais pas  mon pire ennemi, sa
pense ft-elle mille fois plus haute et plus puissante que la mienne,
d'tre ternellement condamn  habiter un monde dont il aurait surpris
un secret essentiel et auquel, tant homme, il aurait commenc 
comprendre quelque chose.




TABLE DES CHAPITRES


  Notre injustice envers la mort                 1
  L'anantissement                              33
  La survivance de la conscience                39
  L'hypothse thosophique                      67
  L'hypothse no-spirite. Les apparitions      77
  Les communications avec les morts             85
  La correspondance croise                    131
  La rincarnation                             147
  Le sort de la conscience                     179
  Les deux aspects de l'infini                 203
  Notre sort dans ces infinis                  229
  Conclusions                                  257


B--8844.--L.-Impr. run., 7, rue Saint-Benot, Paris.






End of the Project Gutenberg EBook of La Mort, by Maurice Maeterlinck

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT ***

***** This file should be named 63222-8.txt or 63222-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/6/3/2/2/63222/

Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
