The Project Gutenberg EBook of Turquie agonisante, by Pierre Loti

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Title: Turquie agonisante

Author: Pierre Loti

Release Date: November 26, 2020 [EBook #63887]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TURQUIE AGONISANTE ***




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  PIERRE LOTI
  DE L'ACADMIE FRANAISE

  TURQUIE
  AGONISANTE

  NOUVELLE DITION
  REVUE ET CONSIDRABLEMENT AUGMENTE

  PARIS
  CALMANN-LVY, DITEURS
  3, RUE AUBER, 3




CALMANN-LVY, DITEURS

DU MME AUTEUR

Format grand in-18.

  AU MAROC                                   1 vol.
  AZIYAD                                    1  --
  LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT     1  --
  LES DERNIERS JOURS DE PKIN                1  --
  LES DSENCHANTES                          1  --
  LE DSERT                                  1  --
  L'EXILE                                   1  --
  FANTME D'ORIENT                           1  --
  FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT            1  --
  LA FILLE DU CIEL                           1  --
  FLEURS D'ENNUI                             1  --
  LA GALILE                                 1  --
  L'HORREUR ALLEMANDE                        1  --
  L'INDE (SANS LES ANGLAIS)                  1  --
  JAPONERIES D'AUTOMNE                       1  --
  JRUSALEM                                  1  --
  LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT         1  --
  MADAME CHRYSANTHME                        1  --
  LE MARIAGE DE LOTI                         1  --
  MATELOT                                    1  --
  MON FRRE YVES                             1  --
  LA MORT DE NOTRE CHRE FRANCE EN ORIENT    1  --
  LA MORT DE PHIL                           1  --
  PAGES CHOISIES                             1  --
  PCHEUR D'ISLANDE                          1  --
  PRIME JEUNESSE                             1  --
  PROPOS D'EXIL                              1  --
  RAMUNTCHO                                  1  --
  RAMUNTCHO, pice                           1  --
  REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE                1  --
  LE ROMAN D'UN ENFANT                       1  --
  LE ROMAN D'UN SPAHI                        1  --
  SUPRMES VISIONS D'ORIENT                  1  --
  LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE      1  --
  UN PLERIN D'ANGKOR                        1  --
  UN JEUNE OFFICIER PAUVRE                   1  --
  VERS ISPAHAN                               1  --

Format in-8 cavalier.

  OEUVRES COMPLTES, tomes I  XI           11 vol.




Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays.


Copyright 1913, by CALMANN-LVY




PRFACE


_Je prie ceux qui voudront bien me lire d'tre indulgents pour ces
lettres, si mal coordonnes. Elles ont t crites fivreusement, dans
l'indignation et la souffrance, et publies en hte, pour dmasquer, si
possible, tant d'hypocrites ignominies, pour essayer de faire entendre
un peu de vrit et pour demander un peu de justice._

_Mais il faudrait pouvoir les continuer, car chaque jour m'apporte de
nouveaux dtails certains  l'appui de ma cause. Malgr la censure et
les belles paroles, la vrit finira par tre universellement connue.
Incendies, massacres, pillages, viols, monstrueuses et indicibles
mutilations de prisonniers, rien ne manque au bilan des armes trs
chrtiennes. J'accorde, si l'on veut, que tout cela est invitable quand
des peuples primitifs sont dchans  la guerre; aussi n'en aurais-je
pas parl si les librateurs n'avaient vraiment trop jou de cette
corde-l, pour ameuter les ignorants et les crdules contre les pauvres
Turcs, qui en ont fait beaucoup moins qu'eux-mmes._

_P. LOTI._




TURQUIE AGONISANTE




LENDEMAINS D'INCENDIE


11 octobre 1911.

Hier existait encore une ville qui s'tait  peu prs conserve, comme 
miracle, depuis les poques o l'Orient resplendissait. On n'y entendait
point les bruits de sifflets et de ferraille qui sont l'apanage de nos
capitales modernes; la vie s'y coulait mditative et discrte, apaise
par la foi; les hommes y faisaient encore leur prire, et des milliers
de petites tombes, d'une forme exquise et toujours pareille, y
peuplaient les places ombreuses, rappelant doucement la mort sans y
mler aucune terreur. Cela s'appelait Stamboul, et ce n'tait pas au
bout du monde; non, c'tait en Europe,  trois jours  peine de notre
Paris fivreux et trpidant.

Pauvre Stamboul! Son dlabrement, il faut le reconnatre, devenait
extrme; aussi, tous les snobs touristes--qui sont peut-tre la classe
humaine la moins capable de comprendre quelque chose  quoi que ce
soit,--s'indignaient en dbarquant des paquebots ou des trains de luxe,
 voir ces maisons de travers, ces dcombres qui gisaient partout et ces
immondices qui souvent tranaient dans les ruelles mortes. Seuls les
artistes et les rveurs profonds se sentaient pris ds l'abord par ce
charme de vieil Orient, que j'ai tant de fois cherch  exprimer, mais
qui toujours a fui entre mes mots inhabiles.

Pauvre grand et majestueux Stamboul! Il dprissait, comme l'Islam tout
entier du reste, au souffle empest de houille qui vient d'Occident. Il
faut dire mme que les Turcs, les nouveaux, levs sur nos boulevards,
lui tmoignaient un ddain puril; semblables aux moucherons qu'attire
la flamme des lampes, ces musulmans des jeunes couches, blouis par tout
le toc de nos ides subversives et de notre luxe  bon march,
prfraient se btir sur l'autre rive de la Corne d'Or des maisons
singeant les ntres. De plus en plus donc, les abords des grandes
mosques saintes se dpeuplaient de gens riches et moderniss; c'taient
seulement les humbles qui restaient l, les humbles et les dignes, ceux
qui continuaient de poursuivre le rve des anctres et qui enroulaient
encore d'un turban leur front grave.

Et puis tant d'incendies s'allumaient aussi chaque anne dans ces vieux
quartiers en bois, toujours prts  flamber! Il y a cependant plusieurs
faubourgs, Pra, Galata, Chichli, Nichantache,--auxquels je ne souhaite
pas de mal,  Dieu ne plaise,--mais qui auraient pu brler sans que le
monde artiste en prt le deuil, au contraire. Eh bien! non, c'tait
toujours au coeur mme de Stamboul que le feu s'attaquait de prfrence,
se plaisant  dtruire les vestiges du merveilleux pass,--et prparant
ces espaces vides o d'inconscients malfaiteurs projettent de tracer
aujourd'hui des avenues bien droites en style amricain et de construire
des maisons bien uniformes.

Pour comble, depuis deux ans, la municipalit turque elle-mme semble
s'acharner contre tout ce qui est oriental. On a perdu, l-bas comme
chez nous, le sens de la beaut et le respect des choses que vnraient
les aeux; les mosques ni les tombes ne sont plus sacres.
Dernirement, ne voulait-on pas dtruire, pour faire place aux hideuses
maisons de rapport, ce cimetire historique de Roumli-Hissar, qui est
peut-tre le joyau le plus prcieux de la rive d'Europe! Quant  la
grande muraille de Byzance qui va d'Eyoub aux Sept-Tours,  travers des
terrains d'ailleurs inutilisables et dlaisss de la vie, la grande
muraille si imposante et farouchement superbe qui attire chaque anne
des visiteurs par centaines, je crois qu'elle ne subsiste encore que
faute d'argent pour la dmolir. Et j'apprends que de pitoyables petits
diles, sous prtexte d'largir une rue dj assez large, ont os
dtruire l'exquise colonnade et les arceaux de la Chah-Zahd, supprimant
ainsi l'un des quartiers les plus recueillis et les plus dlicieusement
turcs! Comment donc tolre-t-on l-bas des crimes aussi imbciles? Il y
a cependant des hommes de haute intelligence dans les comits de la
Turquie, des hommes de sens artistique et des musulmans de race,
capables de comprendre que, mme pour la dignit nationale, il
importerait de sauvegarder ces tmoins d'un pass si grandiose.
Peut-tre, hlas! ces gouvernants d'aujourd'hui sont-ils dbords, je le
veux bien, par les _Rayas_, infiltrs dans leurs rangs de plus en plus:
des Armniens, des Juifs, des Grecs, qui non seulement ne comprennent
pas, mais qui hassent toute empreinte de la majest du vieil Islam. Il
reste pourtant un point de vue pratique,  la porte de ces derniers, 
ce qu'il semble: les trangers qui arrivent en foule tous les ans pour
visiter ce muse merveilleux qu'tait Stamboul et qui apportent l'argent
 mains pleines, les verra-t-on encore lorsque des diles, de la force
de ceux qui viennent de saboter la sainte colonnade, auront fini
d'accommoder la ville des Khalifes dans le got de Chicago ou seulement
de Berlin?

Quand mme et malgr tout, au commencement de l'anne courante 1911,
Stamboul existait encore; il avait gard la plupart de ses refuges
adorables o l'on retrouvait le silence des vieux temps calmes, prs des
mosques, sous des arbres centenaires; il avait surtout gard sa
silhouette unique au monde que les levers de soleil ou les nuits de lune
illuminaient en splendeur. Et voici, hlas! que l't dernier, par ces
longues scheresses qui faisaient l'eau si rare, tout le versant de la
Corne-d'Or a pris feu comme paille. Rien n'a pu arrter les flammes
folles, les tincelles qui s'envolaient au loin. Terriblement vite
l'incendie a eu fini d'anantir d'immenses quartiers de pure turquerie,
confondant en un mme brasier leurs mosques, leurs maisons aux grilles
jalouses, leurs arbres vnrables, leurs kiosques pour les saints
tombeaux, tout ce qui en faisait la sduction et le mystre.

Le profil mme de cette ville des minarets et des dmes, le grand profil
que l'on voyait de si loin sur le ciel, a t effleur et presque
chang.

Devant l'irrparable destruction, rien  faire que courber la tte. Mais
il y a eu en mme temps autre chose de plus humainement douloureux,
devant quoi notre devoir est de ne pas rester inactifs. Dans l'espace de
quelques heures, plus de soixante mille sinistrs se sont trouvs dans
les rues, ayant perdu leur maison, leurs vtements, leurs meubles,
jusqu' leurs outils de travail; pauvres gens qui n'ont plus rien, et
qu' tout prix il faut secourir.

On m'objectera que je viens raconter une histoire bien ancienne: voici
tantt deux mois que Stamboul est brl, et dj la piti s'est
dtourne, hlas!--Et pourtant non, elle est au contraire d'une
poignante actualit, la si triste histoire que j'ai voulu rpter ici,
d'une actualit que lui donnent les premires pluies automnales, et que
lui renouvelleront bientt plus lamentablement les premiers froids, les
premires neiges. Pendant l't aux belles nuits tides, les incendis
campaient n'importe o, vtus de presque rien; mais  prsent voici
venir l'hiver, le terrible hiver du Bosphore. En gnral, on s'imagine
chez nous que Constantinople, parce que c'est une ville orientale, doit
tre tout le temps ensoleille; il faut y avoir habit pour connatre
les humidits glaces qui s'y abattent avec l'automne, les vents mortels
qui y soufflent de la mer Noire et qui en font la ville des bronchites
et des phtisies.

Je me souviens de l'lan de sympathie provoqu en France par le dsastre
de Messine, o tant de vies humaines avaient t englouties sous les
dcombres. A Stamboul, il est vrai, presque personne n'a t atteint;
mais c'est pis encore peut-tre, car aujourd'hui, les premiers secours
tant distribus et puiss, il reste bien trente mille malheureux sans
abri, sans vtements: que feront-ils, ceux-ci, quand la neige aura jet
ses blancs linceuls sur tous les dmes de leurs mosques, et quand les
rues o ils couchent s'empliront de la boue des dgels? Donc, c'est
maintenant plus que jamais qu'il faudrait avoir piti. Et tout ce monde,
sans gte, sans manteau sous la pluie froide, enfants qui grelottent et
qui toussent, vieilles femmes courbes, vieillards perclus, tout cet
humble monde est si dbonnaire, si honnte et si digne! Petits ouvriers,
petits marchands de race purement musulmane, qui vivaient au jour le
jour, heureux dans leurs maisonnettes de bois, sans les dsirs effrns
ni l'envie haineuse que l'on souffle au peuple de nos grandes villes
d'Occident. Ils n'taient pas les Turcs des nouvelles couches, mais ceux
d'autrefois qui se rendaient  la mosque quand le muezzin chantait. Ils
taient ceux aussi qui animaient, de leurs groupes encore pittoresques,
les places tranquilles o l'on fume des narguilhs  l'ombre des
platanes, et tant de voyageurs qui se sont arrts pour contempler leur
incomprhensible paix, pour s'tonner de leur confiance en la prire,
tant de touristes leur doivent aujourd'hui au moins une aumne pour ces
moments de rverie passs en les regardant. Tous les promeneurs
dsoeuvrs que les paquebots amnent chaque anne au Bosphore sont
redevables d'une obole  ce Stamboul, ne serait-ce que pour avoir empli
leurs yeux de son incomparable silhouette aujourd'hui presque dtruite.
Quant  mes amis inconnus, auxquels mes livres ont essay de rvler ce
que fut la vraie Turquie et qui en me lisant ont oubli une minute nos
agitations vaines, c'est  eux surtout que je m'adresse, les conjurant
d'entendre mon cri d'alarme.

J'ajouterai que cette oeuvre de secours pour laquelle je viens quter
est une oeuvre essentiellement franaise, car ce sont des Franaises de
Constantinople qui s'y sont dvoues depuis deux mois avec un zle
admirable, et c'est l'ambassadrice de France qui en a pris la direction.

Qu'il me soit permis d'emprunter ces phrases  la circulaire d'appel que
notre ambassadrice a fait rpandre: Je suis certaine, dit-elle, qu'un
appel  la charit franaise trouvera de l'cho dans notre cher pays.
C'est parce que je connais la gnrosit de mes compatriotes, que je
suis heureuse et fire du devoir qui m'incombe. A nous de ne pas lui
causer une dception ni lui donner un dmenti, en restant sourds.
D'humbles frres nous attendent l-bas; ils n'ont pas d'oreiller o
poser leur tte; ils ont faim et ils commencent  avoir trs froid...

                   *       *       *       *       *

_P.-S._--L'argent, ce journal, toujours charitable, se chargera de le
recevoir. Mais nous ne demandons pas que de l'argent: des couvertures,
des manteaux, ce que l'on voudra. Que les lgants, les lgantes se
dfassent de leurs costumes dmods ou dfrachis en faveur de ceux qui
n'ont plus rien, toutes leurs pauvres hardes tant brles comme leurs
maisons. Les paquets de vtements ou de linge, il suffira de les faire
porter,  l'adresse de madame Bompard, ambassadrice de France, au
ministre des Affaires trangres, o l'on vient d'ouvrir un bureau pour
les recevoir.

                   *       *       *       *       *

2e _P.-S._ (_Un mois aprs_).--Sait-on combien de personnes ont rpondu
 mon appel? Trois Franaises et une Anglaise, en tout quatre!...




LETTRE D'UN ITALIEN


Au moment o l'Italie se jette sur la Tripolitaine, je reois d'un
Italien la lettre suivante:

  6 dcembre 1911.

  Monsieur,

  En vous priant de vouloir m'exprimer votre pense sur l'expdition
  italienne  Tripoli, je suis sr d'interprter aussi le dsir de Son
  Excellence le prince Pietro Sanza di Scalea, sous-secrtaire d'tat
  pour les Affaires trangres en Italie et directeur de _l'Italia
  Illustrata_ de Rome.

  Mes compatriotes seront trs heureux de connatre avec quel intrt
  est suivie, de l'autre ct des Alpes, notre glorieuse entreprise.

  Veuillez agrer, etc., etc.

  TITO MAZZONI.

Et voici ma rponse:

  Monsieur,

  Vous voulez bien me demander mon avis sur la _glorieuse_ entreprise
  de l'Italie.

  Mais la gloire, ainsi que le bon droit, je ne les vois que du ct
  des admirables dfenseurs du sol hrditaire, Turcs ou Arabes, qui,
  surpris par la brusquerie de l'attaque et n'ayant qu'un armement d'une
  infriorit pitoyable, se font mitrailler quand mme et massacrer
  comme des hros d'pope.

  La gloire, du reste, la vraie, la pure, ne saurait tre jamais du
  ct des conqurants et des agresseurs. Je suis assur d'avance que,
  si vous poursuivez votre enqute, il se trouvera dans tous les pays
  d'Europe une majorit crasante pour vous rpondre comme moi.

  Agrez, etc., etc.

  PIERRE LOTI.




LA GUERRE ITALO-TURQUE


15 dcembre 1911.

Je me souviens qu'une nuit, dans un hallier d'Afrique, la lueur du
magnsium me fit entrevoir pendant quelques secondes la lutte d'un
buffle contre une panthre qui venait de lui sauter sur le dos.
Admirable, le pauvre buffle, dans sa faon dsespre de bondir pour
secouer la bte qui l'avait agripp au col; mais le combat tait ingal,
d'abord  cause de l'imprvu de l'attaque, et puis aussi il n'avait pas
de griffes, lui, qui se dfendait contre la mangeuse, tandis qu'elle au
contraire venait de lui en planter une dizaine dans la chair vive, une
dizaine de griffes aigus et longues qui le saignaient  flots.

Entre l'pisode du hallier et la guerre italo-turque, un rapprochement
se fait dans mon esprit; mme brusquerie--et mme mobile, hlas--chez
l'agresseur, mme ingalit des armes, mme fureur hroque dans la
dfense.

Et aujourd'hui ce sont des hommes! Et l'Europe, comme chaque fois que
l'on massacre, regarde fort tranquillement! Quelle drision que tous ces
grands mots vides: progrs, pacifisme, confrences et arbitrage.

J'entends dj les Italiens me riposter que nous avons jou aux
conqurants, nous-mmes, en Algrie d'abord,--dans des temps abolis, il
est vrai,--plus tard au Tonkin et ailleurs.--Hlas! oui, courbons la
tte. Ce fut toutefois infiniment moins sanglant que leur oeuvre de
Tripolitaine; mais un peu de crime subsiste l malgr tout pour entacher
notre histoire. Aussi n'est-ce pas contre les Italiens seuls que s'lve
ma protestation attriste, mais contre nous tous, peuples dits chrtiens
de l'Europe; sur la terre, c'est toujours nous les plus tueurs; avec nos
paroles de fraternit aux lvres, c'est nous qui, chaque anne,
inventons quelque nouvel explosif plus infernal, nous qui mettons  feu
et  sang, dans un but de rapine, le vieux monde africain ou asiatique,
et traitons les hommes de race brune ou jaune, comme du btail. Partout
nous broyons  coups de mitraille les civilisations diffrentes de la
ntre, que nous ddaignons _a priori_ sans y rien comprendre, parce
qu'elles sont moins pratiques, moins utilitaires et moins armes. Et, 
notre suite, quand nous avons fini de tuer, toujours nous apportons
l'exploitation sans frein, nos bagnes d'ouvriers, nos grandes usines
destructives des petits mtiers individuels, et l'agitation, la laideur,
la ferraille, les apritifs, les convoitises, la dsesprance!... A
nous voir de prs  l'oeuvre, loin de la mtropole o s'changent de
suaves discours fraternels, on constate que, depuis l'poque des Huns,
l'espce humaine n'a pas fait dix pas vers la Piti. (Je dirai pourtant,
et avec la certitude d'tre appuy par le tmoignage des Chinois
eux-mmes, que, lors de la dernire expdition de Chine, les Latins,
Italiens ou Franais, taient ceux qui, aprs le combat, se montraient
incomparablement les plus charitables et les plus doux.)

Les journaux de France pour la plupart sont tacitement favorables 
l'Italie. Ils enregistrent avec calme des victoires o, grce  une
artillerie crasante, les Italiens ne laissent que trois ou quatre
morts, tandis que les Turcs gisent  terre par centaines. Ils racontent
sans broncher la pendaison  grand spectacle d'une range de prisonniers
arabes, iniquement qualifis de rebelles. On saccage, on brle, on tue:
ils appellent cela _dblayer_, et c'est  croire qu'il s'agit d'une
chasse  la bte fauve. Le correspondant d'un grand journal parisien
clbrait rcemment la _beaut_ (_sic_) d'un tir d'artillerie  longue
distance, d'une prcision telle que les Arabes en face, avec leurs
pauvres fusils, taient fauchs comme l'herbe d'un champ; il parlait
mme d'une _maudite_ (_sic_) mosque qui retardait la marche en
conqute, parce que les Turcs s'y taient retranchs pour s'y dfendre
comme des lions... Un autre contait que, dans les ruines des villages de
l'oasis, ventrs par les canons de toutes parts, on ne rencontrait
plus, parmi les cadavres, parmi les troupeaux et les chiens de garde
affols, que quelques derniers _fanatiques_ (le mot est une trouvaille:
fanatique, on le serait  moins!) qui essayaient encore de tirer contre
les envahisseurs; mais on les _capturait_ et les emmenait sans peine
(vers le gibet probablement). Tout cela est stupfiant d'inconscience.
C'est que les reporters de nos journaux vivent dans les camps italiens,
et l, ils se laissent influencer par la bonne grce de l'accueil. De
mme ces officiers, dont ils sont les htes, se grisent chaque jour 
l'odeur de la poudre; dans le fond de leur me cependant, aux heures de
silence, sans doute reconnaissent-ils avec quelque angoisse que
l'entreprise est dloyale et que les moyens sont cruels.

Mais si les feuilles franaises penchent du ct des envahisseurs,
jamais elles n'ont moins bien reflt le sentiment de la nation; j'en ai
la certitude, ayant questionn des gens de tous les mondes, mme des
paysans au fond des campagnes. Le blme, la pnible stupeur chez nous
sont presque unanimes. Je tiens  le dire bien haut, ne ft-ce que pour
les sept ou huit millions de sujets arabes que nous avons en Afrique et
que l'attitude de la presse dans l'aventure a consterns ou rvolts.

En passant, j'ajouterai que nous procdons avec ces sujets-l d'une
faon honteuse, les accablant de vexations inutiles. En Algrie, 
Tunis, par centaines, nous avons de ces mesquins petits fonctionnaires
qui traitent tout musulman avec une morgue imbcile, et nous font
sourdement har, prparant ces exodes en masse vers la Syrie ou le
Maroc, vers n'importe quel pays de l'Islam.

Aux yeux de l'Europe dite chrtienne, les musulmans de tous les pays
reprsentent un gibier dont la chasse est permise,--et cette chasse en
gnral lui russit, grce  la supriorit de ses machines  tuer, qui
font tout de suite de grands charniers rouges. En Afrique, voici la
chasse presque termine, depuis Zanzibar jusqu'au Moghreb, en passant
par l'gypte si lourdement asservie. Asservis de mme, tous les
musulmans de l'Inde. Et vers la Perse, deux terribles chasseurs
s'acheminent, l'un par le Sud, l'autre par le Nord.

Reste surtout la Turquie, mais elle n'est pas dispose  se laisser
faire, celle-l; malgr la plaie du modernisme, qui commence de ronger
ses fils, elle demeure une redoutable lutteuse; avec sa fire et
hroque arme, elle ira jusqu' son dernier sang pour se dfendre.

                                   *

                                 *   *

On mne grand bruit, en Italie naturellement, contre les _atrocits_
bdouines. Soit! Je connais les habitants du dsert; je ne les donne
certes pas pour des gens trs tendres, et je plains de tout mon coeur
les pauvres petits soldats qui tombrent entre leurs mains excites.
Mais comme je comprends la frocit de leur haine, leur besoin exaspr
de vengeance!... Oh! ces trangers qui, sans provocation aucune de leur
part, dbarqurent, un sinistre jour, comme des dmons, sur leurs sables
pour tout saccager, tout incendier et tout tuer!... Car enfin, si les
Italiens peuvent avoir contre les Turcs quelques griefs (dans le genre
de ceux du loup de la fable),--ces Arabes, que leur avaient-ils fait?

Des atrocits italiennes, hlas! il y en a eu beaucoup aussi, et
tellement moins excusables! Les journaux de tous les pays les ont
enregistres; les kodaks, dont le tmoignage ne se conteste pas, nous en
ont apport la vision  faire peur. En ces journes nfastes d'octobre,
n'a-t-on pas os, contrairement au droit des gens et aux rgles absolues
de la Convention de La Haye, donner l'ordre de fusiller en masse les
Arabes _suspects seulement_ d'avoir pris les armes? Et alors on a tu,
comme en s'amusant, et les cadavres de plusieurs centaines de
cultivateurs inoffensifs ont jonch l'oasis, qui est devenue un charnier
humain. Et les scnes de sauvagerie qui accompagnrent l'excution du
cawas Marko! Et les pendaisons de prisonniers! Et, dans la mer Rouge,
tous ces humbles voiliers arabes, qui n'taient pourtant pas des navires
de guerre, brls par l'escadre italienne sous prtexte qu'ils
pourraient _peut-tre_ servir  transporter des soldats!

Ce que je dis l, je suis sr que beaucoup de coeurs italiens le sentent
comme moi, au moins tous ceux qui, au dbut, avaient manifest pour la
paix, et bien d'autres encore. De mme, quand les troupes de
l'Angleterre,  l'aide de balles _trop perfectionnes_, rduisirent en
une bouillie sanglante des milliers de derviches qui s'taient dfendus
avec d'honntes vieux fusils; ou quand M. Chamberlain poursuivit
flegmatiquement la destruction des admirables Boers, il ne manqua point
d'Anglais, Dieu merci, pour s'indigner et souffrir,--et le roi douard
VII, visiblement, fut du nombre  en juger par la douceur des conditions
qu'il posa au Transvaal aprs la victoire.

                                   *

                                 *   *

Pauvre belle et pimpante Italie! Est-ce que sincrement elle s'imagine
marcher  la gloire? Je suppose bien qu'elle a perdu,  prsent, cette
illusion des premiers jours. D'ailleurs, une rprobation gnrale lui
est acquise, et elle le sait.

De la gloire individuelle pour ses combattants, oh! oui, sans nul doute,
elle en a rcolt. Ses soldats sont des Latins, nos frres; il a d s'en
trouver beaucoup parmi eux pour se battre comme des hros et tomber avec
noblesse. Mais tout cela ne saurait racheter le crime initial, qui est
d'avoir allum la guerre. Pauvre belle nation, amie de la ntre, je veux
croire qu'elle tait partie lgrement, comme au Moyen ge on partait,
empanach, pour de jolies quipes de batailles; elle n'avait pas prvu
tant de sang et tant d'horreurs. Aujourd'hui, engage  fond, elle
penserait se dshonorer en lchant prise. Combien, au contraire, ce
serait rhabilitant, nouveau, grandiose, de dire: Assez, assez de
morts; nous ne voulons pas davantage nous rougir les mains. Nous
modrons nos demandes, pour que ce cauchemar enfin s'achve.

                                   *

                                 *   *

J'en reviens  mon hallier d'Afrique.

Au mme lieu, deuxime clair de magnsium quelques minutes plus tard.
(Dans l'intervalle, on avait entendu glapir ces btes de nuit qui,
toujours, ds qu'elles flairent que l'on tue, s'approchent en tapinois
pour finir de dchiqueter les restes.) Donc, deuxime clair de
magnsium. Le drame s'achevait; le buffle, ventr, gisait sur l'herbe,
la panthre lui tirait les entrailles. Et, dans la brousse alentour, on
voyait poindre ces museaux qui glapissaient, attendant leur part: des
hynes!

Certains tats europens qui s'agitent sournoisement autour de la
Turquie, maintenant qu'elle est aux prises avec une guerre terrible, et
s'apprtent  lui demander des _compensations_, me font songer  ces
hynes assembles auprs du buffle mourant. Des compensations de quoi,
mon Dieu? Qu'est-ce qu'on leur a fait,  ceux-l? Vraiment, je leur
prfre encore les hynes du hallier, qui, au moins, n'employaient pas
de formules; non, elles ne demandaient pas des _compensations_, mais
leurs glapissements disaient tout net: On dpce, on mange, a sent la
chair et il n'y a plus de danger; alors, nous arrivons, nous aussi, pour
nous remplir le ventre.

Je prvois sans peine les injures que me vaudra ce manifeste de la part
de certains nergumnes, intresss ou aveugls, qui confondent
civilisation avec chemin de fer, exploitation et tuerie; elles ne
m'atteindront point dans la retraite de plus en plus ferme o ma vie va
finir. J'approche du terme de mon sjour terrestre; je ne dsire ni ne
redoute plus rien; mais, tant que je pourrai faire couter ma voix par
quelques-uns, je croirai de mon devoir de dire tout ce qui me paratra
l'clatante vrit.

Sus aux guerres de conqutes, quels que soient les prtextes dont on les
couvre! Honte aux boucheries humaines!




A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE


10 janvier 1912.

Une seconde lettre italienne a pourtant franchi le cercle isolateur dont
ma retraite s'entoure, une pauvre lettre encadre d'une large bordure
noire:

  Monsieur Pierre Loti,

  Si la conqute de la Tripolitaine avait t faite par la France,
  est-ce que vous auriez crit l'article que je viens de lire dans le
  _Figaro_ du 3 janvier 1912?

  Salutations.

  La mre d'un soldat mort  Tripoli le 23 octobre 1911.

  _P.-S._--Vous ne rpondrez pas, c'est entendu. Vous aurez peut-tre
  lu tout de mme.

Mais si! je veux rpondre, au contraire, et, comme la lettre est
anonyme, j'ai recours  l'obligeance du _Figaro_. Avec le respect le
plus profond, je veux dire  cette mre d'un soldat mort au champ
d'honneur que, si la prise de Tripoli avait t l'oeuvre de la France,
j'aurais protest en termes pareils. J'ajouterai mme que, si j'avais eu
un fils tu dans une telle guerre de conqute,--j'en ai un sous les
drapeaux en ce moment,--ma protestation aurait t sans nul doute plus
violente et plus rvolte. Devant la rsignation de cette mre en deuil,
je ne puis donc que m'incliner sans comprendre.

Si j'ai parl de cercle isolateur, c'est que, depuis la publication du
prcdent article, j'ai d recommander que toute lettre portant le
timbre d'Italie ft _a priori_ jete au panier.

Qu'il me soit permis d'tablir  ce sujet un parallle entre nations.
J'avais jadis attaqu les Amricains,  propos de la guerre de Cuba; pas
une lettre dsobligeante ne m'est venue d'Amrique; quand je suis all
dernirement  New-York, la presse s'est contente de rappeler la chose,
en termes parfaitement convenables, mais l'accueil que l'on a bien voulu
me faire n'en a pas t moins sympathique. J'avais violemment attaqu
les Anglais  propos du Transvaal,  propos de l'gypte; pas une lettre
dsobligeante ne m'est venue d'Angleterre, pas un article blessant n'a
t crit dans la presse, et, quand je suis all  Londres, j'y ai
trouv quand mme le plus charmant et inoubliable accueil.

Au contraire, ds que j'ai eu dnonc, en termes cependant courtois,
l'acte injustifiable de l'Italie, les insultes les plus immondes, les
menaces de toute sorte ont commenc de m'arriver chaque jour. Alors, je
ne dcachette mme plus,--non seulement on m'injuriait, mais surtout on
injuriait odieusement la France, _fuyarde ou aplatie devant
l'Allemagne_. Toutes ces lettres,  vrai dire, partaient visiblement de
trs bas; leur grand nombre cependant me parat l'indice de l'tat des
esprits, dans cette pauvre Italie gare que, malgr son ingratitude,
nous continuons d'appeler la _nation soeur_. Ce n'est qu' ce point de
vue gnral que le fait m'a paru valoir d'tre signal.




LES TURCS MASSACRENT


Novembre 1912.

Les Turcs massacrent! En grosses lettres bien indicatrices, cette
accusation contre les vaincus se rpte dans les journaux,  ct des
rcits de leurs dfaites horriblement sanglantes. Des atrocits
bulgares, il y en a bien eu aussi quelques-unes, on en convient, mais on
ne l'imprime qu'en petits caractres  la fin des paragraphes.

Les Turcs massacrent! c'est une affaire entendue,--les pauvres Turcs
affols que l'Europe entire trahit ou abandonne,--et cette affirmation
courante sert de prliminaire  des tirades pour vanter l'oeuvre
libratrice des Allis, l're de paix, de libert et de concorde
fraternelle (?) qui va suivre leur victoire.

Pendant les sinistres journes d'octobre 1912, dans l'oasis de Tripoli,
est-ce que l'on n'aurait pas pu crier de mme: Les Italiens
massacrent! Et ils taient les envahisseurs sans provocation, ceux-l,
ils n'avaient pas l'excuse des Turcs, traqus de toutes parts. Pendant
la dernire expdition de Chine, n'ai-je pas vu des villes comme
Tong-Tchou ou Tien-Sin, innocentes absolument de l'acte des Boxers, et
qui n'taient plus qu'un monceau de ruines, o des cadavres d'enfants,
de femmes, de vieillards avaient t pils  coups de crosse, parmi des
porcelaines et des laques. On aurait pu crier: L'Europe, l'Europe venue
pour porter en Extrme-Orient son fameux flambeau civilisateur, l'Europe
massacre! Or, quelle excuse pouvait-elle invoquer, s'il vous plat? Les
Huns n'auraient pas fait pis que nous tous. Et les Anglais n'ont-ils pas
massacr des milliers de derviches  Kartoum, des paysans  Denchawa?
Au Transvaal, n'ont-ils pas eu sur la conscience les camps de
concentration? Et nous, pendant la conqute de l'Algrie, pour ne parler
que de celle-l, n'avons-nous pas massacr, _enfum_ des femmes et des
enfants pour les faire mourir d'asphyxie? Il n'y a qu' relire
l'histoire contemporaine pour se convaincre que la tuerie aveugle et
forcene reste en vigueur autant qu'au Moyen ge, chaque fois que se
trouvent aux prises des hommes de race et de religion diffrentes.

Pauvres Turcs, s'il est vrai que  et l ils massacrent, pendant la
guerre atroce qui leur est faite de tous cts en mme temps, que de
circonstances attnuantes!

J'en sais beaucoup qui,  leur place et  une telle heure effroyable,
seraient pris d'une rage de massacrer aussi. Ils sont des tres plus
primitifs que nous, c'est certain, plus violents quoique meilleurs, doux
et dbonnaires  l'habitude, mais terribles et voyant rouge quand on
vient par trop les exasprer; primitifs surtout, ces paysans sortis du
fond de l'Anatolie, des confins du dsert, que l'on quipe en hte
contre l'arme d'invasion et qui manient de leurs mains rudes nos armes
aux prcisions infernales. Et combien elle s'explique, leur haine  tous
contre les peuples qui portent le nom de chrtiens; comment ne
sentiraient-ils pas que, d'une faon ouverte ou sournoise, ces
peuples-l, dans le fond, s'entendent pour les supprimer? Nous,
Franais, nous leur avons pris l'Algrie, la Tunisie, le Maroc. Les
Anglais leur ont dloyalement enlev l'gypte. La Perse est  moiti
sous le joug. Et l'Italie vient d'ensanglanter la Tripolitaine, donnant
le triste signal de la cure sans merci. Sur ces pays conquis, nous
faisons ensuite, chacun  notre manire, lourdement peser notre main
ddaigneuse; le moindre de nos petits bureaucrates traite tout musulman
comme un esclave. A ces croyants, nous enlevons peu  peu la prire; 
ces rveurs, pris d'immobilit, nous imposons notre agitation vaine,
notre rage de vitesse, nos alcools, notre pacotille et notre ferraille;
partout le dsquilibrement nous suit, avec les convoitises et les
dsesprances.

Pauvres Turcs, dsavous aujourd'hui avec tant de dsinvolture par tous
ceux qui en Europe semblaient les soutenir, abandonns par la presse qui
les insulte, par la diplomatie qui s'tait engage  les dfendre, par
les Puissances qui jadis se dclaraient leurs amies! Voici mme qu'on
les accuse d'tre lches  la guerre! Cela, c'est plus qu'excessif, car
les milliers de morts, Serbes ou Bulgares, qui jonchent les champs de la
Thrace, sont l pour tmoigner qu'ils savent encore se battre. Mais il
est certain qu'on ne reconnat plus les hros d'autrefois, ceux de
Plewna, ceux de la dernire guerre qui faillit anantir la Grce, ni
mme ceux d'hier, en Tripolitaine, qui faisaient tte dix contre mille.
Accordons-leur d'abord qu'ils n'taient pas prts, qu'ils n'taient pas
commands, que par l'incurie de leurs chefs _ils mouraient de faim_. Et
puis constatons que cette dgnrescence de leur arme est notre oeuvre,
 nous, les dtraqueurs d'Occident; les nouvelles utopies dltres,
mme les plus puriles, qui svissent chez nous, les ont contamins,
avec une rapidit stupfiante, comme il arrive pour tous les mauvais
virus qui foisonnent plus vite dans les sangs plus neufs. Beaucoup de
leurs soldats ont perdu la foi et la plupart de leurs officiers ont
nglig le mtier des armes pour se plonger dans la plus nave
politicaillerie. Nos alcools aussi s'en sont mls, et certains grands
chefs militaires, responsables des pires droutes, s'enivraient... Une
Turquie parlementaire, incroyante et fuyarde, rien ne pouvait causer aux
amis de l'Orient une stupeur plus douloureuse et plus inattendue... Et
puis, ils ont commis, aprs la Constitution, cette faute capitale
d'introduire des chrtiens dans leurs rangs de bataille. A Dieu ne
plaise que je veuille rabaisser ici ce titre de chrtien, non, mais ceux
de l'arme turque taient des Bulgares, des Grecs, naturellement
disposs  ne pas lutter contre des frres,--ou c'taient des Armniens,
enrls par oubli de ce vieux proverbe de Turquie: _Allah cra sur le
mme modle_ (cratures de peur et de fuite, s'entend) _le Livre et
l'Armnien_. Nagure encore, les mahomtans seuls taient admis 
l'honneur de se battre. S'il n'y avait eu que des vrais Turcs en ligne
contre l'ennemi, peut-tre auraient-ils t anantis quand mme, tant
les Allis avaient longuement et savamment prmdit l'attaque, mais au
moins ils seraient tombs en gardant l'aurole de gloire.

                                   *

                                 *   *

Quoi de plus rvoltant que de voir  quel point les Turcs sont mconnus,
insouponns, dirai-je mme, par tous les Occidentaux qui n'ont jamais
mis le pied dans leur pays! Il en va de mme en Amrique d'o j'arrive;
l-bas, on dit couramment en parlant d'eux: les hordes d'Asie, les
barbares... Or, je ne crois pas qu'il existe au monde une race plus
foncirement bonne, brave, loyale et douce. Il me faut faire exception,
hlas! pour quelques-uns de ceux qui ont t levs dans nos coles,
gangrens sur nos boulevards; ceux-l, qui deviennent plus tard des
fonctionnaires, je les abandonne. Mais le peuple, le vrai peuple, les
petits bourgeois, les paysans, quoi de meilleur! Que l'on interroge ceux
d'entre nous qui ont vcu en Orient, mme nos religieuses et nos
prtres, si respects l-bas, qu'on leur demande ce qu'ils prfrent, ce
qu'ils estiment le plus, des Turcs ou des Bulgares, des Serbes et de
tous les chrtiens levantins, je sais d'avance quelle sera leur rponse.
Et chacun d'eux affirmera que ces Bulgares,--admirables de courage, je
suis le premier  le reconnatre,--qui s'avancent au chant des _Te Deum_
et au son des cloches d'glises, sont une race infiniment plus brutale
et plus meurtrire que la race musulmane.

Oh! ces villes du pass, perdues au fond de l'Anatolie, ces villages
dans la verdure groups autour des minarets blancs et des cyprs noirs,
comme on y respire la paix et la confiance, combien la vie s'y rvle
honnte et patriarcale! Oh! ces hommes, laboureurs ou modestes artisans,
qui vont  la mosque s'agenouiller cinq fois par jour et qui le soir
s'asseyent  l'ombre des treilles, prs des tombes d'anctres, pour
fumer en rvant d'ternit!... Des massacreurs professionnels, ces
gens-l, allons donc!... En Espagne, je me souviens d'avoir vu des
taureaux que l'on menait vers l'arne,  la veille d'une grande course;
ils arrivaient paisibles, quelques-uns n'taient nullement mchants; ce
n'est qu'ensuite, harcels de coups de lance, torturs par les
banderilles cruelles, qu'ils avaient envie de tout massacrer et
fonaient sur les hommes avec une rage folle.

Nulle part autant que chez les Turcs,--les vrais,--on ne trouve la
sollicitude pour les pauvres, les faibles, les vieillards et les petits,
le respect pour les parents, la tendre vnration pour _la mre_. Quand
un homme, mme d'ge mr, est attabl dans l'un de ces innocents petits
cafs,--o l'alcool est inconnu depuis toujours,--si son pre survient,
il se lve, baisse la voix, teint sa cigarette pour ne pas fumer en sa
prsence, et va s'asseoir humblement derrire lui.

Quant  leur compassion pour les animaux, ils nous en remontreraient 
tous. Les chiens errants de Stamboul, avec quelle bonhomie ils ont t
tolrs et nourris depuis des sicles, avec quel soin on descendait dans
la rue pour couvrir d'un tapis leurs petits, quand il pleuvait. Et le
jour o un conseil municipal, compos surtout d'Armniens, dcrta de
les dtruire, de la manire atroce que l'on sait, il y eut des batailles
dans tous les quartiers, et presque la rvolte pour les dfendre. Quant
aux chats, ils ne se drangent gure pour les passants, assurs que les
passants se drangeront pour eux. Et enfin,  Brousse, dans l'un des
coins adorables de cette ville des anciens temps de l'Islam, il existe
un hpital pour les cigognes, pour celles qui, blesses ou trop
vieilles, n'ont pu fuir  l'entre de l'hiver; on en voit l qui ont des
bandages, ou mme une jambe de bois; quand je le visitai, on y soignait
mme un vieux hibou, en enfance snile, qui vivait, comme elles, des
aumnes pieuses... En vrit,  l'heure d'angoisse que nous traversons,
je raconte l des choses ridiculement enfantines; mais c'est qu'elles
sont typiques, elles ont quand mme leur lgre importance pour attester
combien ce peuple, que tant d'ignorants et de forcens accusent de
barbarie, est au contraire compatissant et doux...

                                   *

                                 *   *

L'Europe comprendra-t-elle que Stamboul, tenu aujourd'hui sous la menace
effroyable, est un domaine sacr de l'histoire, de l'art et de la
posie; qu'il faudrait  tout prix le dfendre, et que, le jour o le
croissant n'y sera plus, l-haut dans l'air, du mme coup son charme et
sa magie vont soudainement s'teindre? videmment non, elle ne le
comprendra pas, et je parle dans le vide.

Sans aucun espoir, non plus, que mon humble appel soit entendu,
j'prouve le besoin de crier  l'Europe: Grce pour les Turcs, pargnez
ceux qui restent! Chez eux, plus que partout ailleurs, sont la probit
et la bravoure. C'est chez eux le dernier refuge du calme, du respect,
de la sobrit, du silence et de la prire!

Je crois qu'il n'est pas un Franais, de sens et de coeur, _ayant vcu
parmi eux_, qui ne s'associerait ardemment  l'hommage que j'ai voulu
leur rendre ici, pendant cette minute de dtresse suprme; hommage
inutile, je le sais bien, et qui sera, hlas! comme ces tristes
couronnes que l'on dpose sur les tombes.




LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE


Novembre 1912.

Alors, le progrs, la civilisation, le christianisme, c'est la tuerie
extra-rapide, la tuerie  la mcanique,--et le shrapnell en reprsente
pour le moment l'expression suprme!

Le shrapnell! A notre poque o l'on s'occupe  dtruire les derniers
fauves et  supprimer nos microbes rongeurs, on n'ouvrira donc pas de
bagnes, on n'lvera donc pas de pilori pour ceux qui inventent de si
infernales machines! En moins de quinze jours, tout un pays clabouss
de sang rouge et soixante mille hommes, des plus vaillants et des plus
sains, gisant le corps cribl!

Si l'heure tait venue o les Balkans devaient retourner aux peuples
balkaniques, l'Europe,--d'abord imprvoyante, aujourd'hui
complice,--aurait si bien pu trouver un moyen moins atroce. Si mme
l'heure tait venue o la basilique de Sainte-Sophie devait retourner au
Christ, tait-il ncessaire pour cela de cribler de mitraille tant de
poitrines humaines! Est-ce que depuis longtemps dj, il n'existe pas 
Constantinople, voire  Stamboul, des glises grecques ou bulgares dans
lesquelles le culte n'a jamais t inquit?

Et des injures de toutes sortes continuent de poursuivre les Turcs,
malgr leur dtresse, comme le concert des meutes autour des cerfs
mourants. Mais, avant de parler, que ceux qui les insultent aillent donc
vivre un peu parmi eux; jusque-l, tout ce qu'ils peuvent dire ne prouve
pas plus que l'aboiement enrag des chiens!

Les territoires conquis, et vaillamment conquis certes, devraient,  ce
qu'il semble, suffire aux allis. Mais non, il faut pousser l'ennemi 
toute extrmit et lui prendre aussi sa ville sainte. Pour satisfaire 
des rves d'orgueil forcen, il faut tuer encore tout ce qui reste, tout
ce qui, dans le dernier lan du dsespoir, se prcipite, presque sans
armes et follement, pour dfendre les remparts de Stamboul.

Ainsi, voil ce malheureux peuple turc,--qui eut ses heures de violence
exaspre, qui commit dans le dlire des fautes graves, je le
reconnais,--mais que rien n'a pargn depuis un an, ni les guerres de
spoliation, ni les duperies, ni les incendies dtruisant les maisons par
milliers, ni les tremblements de terre, ni la faim, ni le typhus, le
voil, ce peuple accabl, qui veut au moins mourir avec une couronne de
gloire. Et le Sultan dclare qu'on le tuera dans son palais, et Kiamil
pacha, ce vieillard de quatre-vingt-cinq ans,  sa table de travail. Les
enfants, les tout jeunes enfants quittent les coles pour s'enrler et
se faire mitrailler  Tchataldja; les prtres courent aux remparts, et
de mme tous les vieux  barbe blanche qui peuvent encore tenir une
arme. Dtail qui serait risible, s'il n'tait sublime, de pauvres
eunuques des harems, auxquels on ne demandait rien, partent aussi, le
fusil sur l'paule. Pour eux tous, la tuerie finale est certaine, avec
les diaboliques shrapnells des Bulgares; ils le savent, mais ils y vont
quand mme.

Nafs Arabes, qui offrent d'arriver au secours du Croissant avec cinq
cent mille cavaliers... Oh! non, restez, pauvres gens du dsert: vous
iriez inutilement  la mort, puisque vous n'avez pas entre les mains les
explosifs des hommes vraiment civiliss.

Et, devant cet essor d'hrosme et de dsespoir, pas un seul des peuples
chrtiens ne se lvera pour dire: Assez! Piti!... Non, au mpris des
traits signs, des paroles donnes et crites, tous ne s'occupent que
de se ruer  la cure. Il en est, comme la France, qui ne veulent pas se
souiller les mains dans le dpeage; mais, crier grce d'une voix assez
forte pour tre entendue, non, personne. Honte! Honte  l'Europe, honte
 son christianisme de pacotille. Et, pour la premire fois de ma vie,
je crois que je vais dire: honte  la _guerre moderne_!




ENCORE LES TURCS


Dcembre 1912.

J'ai si mal et si gauchement dfendu mes amis turcs, dans une lettre
rcente, que je veux y ajouter ceci comme un post-scriptum. J'avais
parl de fuyards, parce qu'on me l'avait dit. Dieu merci, c'taient des
fuyards isols; les nouveaux dtails venus de l-bas leur laissent leur
couronne de gloire: ils se sont battus comme des lions, malgr la faim
qui leur torturait les entrailles, malgr l'insuffisance prsomptueuse
d'un gouvernement qui les laissait manquer du ncessaire. Hlas! 
mesure que les vnements se prcipitent et que nous approchons de la
convulsion suprme, les nations europennes, la Prusse surtout, leur
ex-amie, montrent une facilit  renier la parole donne, une aisance
dans la fourberie, qui sont de plus en plus stupfiantes. Peut-tre
serait-il sage de se rappeler que le Sultan n'est pas que l'empereur des
Turcs, mais qu'il est aussi le Khalife vnr par tant de millions et de
millions de croyants jusqu'au fond de l'Asie et jusqu'au fond de
l'Afrique;  ce titre, il mriterait sans doute quelque considration,
surtout de la part de l'Angleterre qui est,  cause de l'Inde, la plus
grande des puissances musulmanes; peut-tre serait-il de bonne politique
de ne pas permettre qu'on le chasse de la ville et des mosques saintes.

Pauvres Turcs, abandonns et tromps par tous, vols sur leur matriel
de marine et vols sur leur matriel de guerre, il leur fallait aussi le
coup de pied de l'ne, et certaine presse le leur donne: on les insulte
et les raille, alors qu'ils viennent de laisser, sur la terre dtrempe
de leurs champs, cinquante mille morts si glorieusement tombs pour la
cause de l'Islam. Je suis injuri du mme coup, bien entendu, et je m'en
sens fier; il est toujours honorable de l'tre pour avoir pris la
dfense et demand la grce de vaincus que tout le monde accable. Mon
Dieu, je ne fais pas comme les chancelleries europennes,--dont je n'ai
malheureusement pas le pouvoir;--ayant t leur ami de longue date, je
le suis plus que jamais dans leur agonie; c'est le contraire qui serait
ignoble. L'honneur d'tre injuri pour eux, je le partage, parat-il,
avec Claude Farrre, qui tait un de mes officiers quand je commandais
en Orient et qui est rest mon ami. Il n'y a que ces deux-l, crit-on,
qui les dfendent!--Mais je crois bien! _Parmi tous les crivains dont
la voix a chance d'tre un peu entendue, il n'y a que nous deux qui les
connaissons!_

L'arme grecque, la petite arme montngrine, conduites par des princes
guerriers sans frocit, se sont battues normalement, comme il est
admis, hlas! que l'on se batte en notre sicle de progrs. Mais les
Bulgares,--dont le mpris de la mort est prodigieux et commande le
respect, nul ne songe  le contester,--les Bulgares, quelle guerre
atroce ils ont mene, aprs l'avoir si longuement prmdite et mrie!
Leurs succs ne sont pas dus qu' leur admirable courage, mais surtout 
leurs armes plus nouvelles et infiniment plus meurtrires.

Leurs shrapnells, invention diabolique s'il en fut, ont fauch les
hommes par milliers, sans rsistance possible. On sait aussi qu'ils
avaient imagin d'aveugler et d'affoler la nuit, par des projecteurs,
ces paysans d'Anatolie qui n'avaient jamais rien vu de pareil. En outre,
ne viennent-ils pas de dtourner une rivire pour inonder la malheureuse
Andrinople qui ne veut pas se rendre, et de couper l'aqueduc qui portait
l'eau  Stamboul?...

Et, dans des glises dites chrtiennes, on chante pour clbrer de
telles choses: au moins, qu'on n'y mle point le nom du Christ; quelle
drision de sa parole! Et Pra, le fameux Pra levantin, n'a mme pas la
pudeur de faire taire ses beuglants et ses musiques, quand les maisons
alentour regorgent de blesss qui rlent, quand les champs sont jonchs
de morts, de milliers de hros non ensevelis qui pourrissent sous la
pluie!...




LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS




I


Dcembre 1912.

Ce n'est pas d'hier que les nations d'Europe commettent des couardises
ou des crimes; de tout temps cela s'est pratiqu. (La Pologne, le
Transvaal, l'Alsace-Lorraine, etc., etc., en sont, hlas! de lamentables
preuves.) Mais on s'tait habitu jusqu'ici  les voir oprer isolment,
chacune  son tour; les autres--qui en auraient fait autant 
l'occasion--s'indignaient toutes en choeur, et, au moins, cela
soulageait de les entendre.

Cette fois, non, il y a eu, sur le dos de la Turquie, accord complet de
lchage et de mpris des traits. Lors d'une rcente guerre, quand
l'arme grecque fut crase par celle d'Edhem Pacha, on s'en souvient,
la Grce aux abois demanda la mdiation de l'Europe, et l'Europe, qui
cependant ne lui avait rien promis, acquiesa par dpche, fit mme bien
plus qu'une mdiation, puisqu'elle imposa les conditions de la paix  la
Turquie, lui enlevant ainsi le fruit de sa victoire. Mais les
chancelleries ont deux poids et deux mesures. Aujourd'hui cette mme
Turquie, crase de tous les cts  la fois, aprs avoir subi la
spoliation des Italiens, cette Turquie  laquelle trois semaines plus
tt toutes les chancelleries unanimes avaient solennellement renouvel
des promesses d'intgrit territoriale, a demand  son tour la
mdiation, et l'Europe, proccupe surtout du partage de ses dpouilles,
depuis douze jours n'a mme pas daign rpondre, douze longs jours
pendant lesquels les tueries ont march grand train, sous le coup des
shrapnells et des mitrailleuses; au moins aurait-elle d avoir la pudeur
de dire tout de suite: Non, maintenant que vous voil battus, vous
n'tes plus que des parias, nous refusons de nous en mler,
dbrouillez-vous directement avec vos ennemis,--et la Turquie sans
doute l'aurait fait comme elle semble le faire aujourd'hui, et il y
aurait sur le sol quelques milliers d'hommes de moins, gisant les
poumons crevs. Honte  l'Europe! C'est elle l'odieuse coupable de ces
hcatombes. On comprend bien qu'aujourd'hui il lui est impossible
d'enlever aux allis le prix de leurs courageuses batailles, mais il
fallait prvoir, et _surtout il ne fallait pas promettre_. Il fallait
prvoir et, pour exiger les justes rformes demandes par les Slaves, il
fallait presser avec moins d'insouciance sur ces comits de jeunes fous
arrogants, qui viennent de conduire la Turquie  sa perte. Et puis, non,
cette aisance, ce cynisme dans le lchage, quel dgot! Pauvres Turcs,
vols, tromps, mitraills, et de plus injuris si bassement par les
masses ignorantes, combien on comprend que la fureur parfois leur monte
au cerveau et qu'un voile rouge leur passe sur les yeux!

Je dis: pauvres Turcs! Mais je dis aussi, et presque du mme coeur:
pauvres Bulgares! Pauvres victorieux qui ont laiss par terre plus de
quarante mille morts! Je n'ai point de haine contre ce peuple, bien que
j'aie constat, _comme tous ceux qui ont habit l-bas_, qu'il est plus
brutal, plus fanatique,  l'ordinaire beaucoup plus difficile  vivre
que le peuple musulman, et qu'il n'en a pas la droiture ni la foncire
probit. Quel malheur qu' l'appui de mon dire il ne soit pas possible
de publier, au grand jour, la liste des victimes musulmanes tues et
tortures par les _comitadjis_ bulgares! Mais, sur le sujet, toute la
presse slave s'est unie dans une conspiration de silence, il faudrait
aller l-bas,  Salonique par exemple, pour obtenir des documents
crasants et des chiffres. De temps  autre, on lit bien dans quelque
journal de France: les Bulgares ont incendi tel village turc et
massacr les habitants; mais cela est dit avec lgret, comme en
glissant dessus. Cependant, combien sont-ils moins excusables, eux, les
vainqueurs, que les Turcs, chasss des terres que depuis cinq cents ans
ils cultivaient, pousss  bout, traqus comme des btes fauves! Et, en
crivant, j'ai sous les yeux la photographie d'un officier de l'arme
ottomane, affreusement mutil par ses ennemis. Mais non, il n'y a que
les Turcs qui massacrent, la lgende colporte par les intresss est
bien tablie, rien  faire pour l'enlever des cervelles obstines.

Je n'ai jamais eu connaissance d'atrocits commises par les Grecs[1], et
la famille royale qu'ils se sont donne est hautement respectable. Mais
comment ne pas protester un peu en entendant accuser les Turcs de
frocit par les Bulgares, les Serbes, chez qui svissent, du haut en
bas de l'chelle sociale, la violence et les raffinements du meurtre!
J'en atteste les ombres du roi Alexandre et de la triste Draga, de
Panitza et de Stambouloff, pour ne citer que les noms connus de tous,
parmi des morts qui ne se comptent plus.

  [1] Ceci tait crit avant l'entre des Grecs  Salonique.

                   *       *       *       *       *

Je dis: pauvres Bulgares! Car ce que je viens d'avancer ne m'empche pas
d'admirer comme tout le monde leur courage au feu, et je reconnais, bien
entendu, ce qu'il y a de si lgitime dans leurs revendications du sol
des aeux. Mais l'Europe avait mille moyens de leur faire droit, sans
permettre la boucherie atroce, et c'est pour cela que je les plains, eux
aussi, malgr la victoire. Je les plains surtout d'avoir t pousss 
la guerre, conduits  la tuerie par un homme qui n'est ni de leur race,
ni de leur religion, qui n'a l'excuse ni du fanatisme, ni de la
tradition ancestrale, mais qui a su exploiter leurs vertus guerrires au
profit de son ambition personnelle: pour tre un grand prince, dont
l'histoire parlera, il faut avoir arros les plaines avec beaucoup de
litres de sang humain...




II


Novembre 1912.

En ce moment, dtail que je prvoyais, l'insulte grossire et la menace
pleuvent sur moi comme grle, parce que je dfends les vaincus, et je
dois m'attendre  tomber sous le couteau de quelque Bulgare; ces gens-l
en usent avec moi comme nagure les Italiens. Et de pauvres Franais,
qu'aveugle le beau mot de croisade, m'injurient aussi. Tout cela, il est
vrai, par le style, par l'criture, semble maner surtout de primaires
ou de mdiocres. Mais de plus haut m'arrivent par centaines des lettres
si vibrantes et si nobles, me remerciant, beaucoup plus que je le
mrite, parce que j'essaie de dire la vrit, parce que mon cri soulage
les consciences! Les lettres des musulmans taient  prvoir, je le
sais, et j'accorde qu'elles ne prouvent rien, malgr la pure beaut de
leurs images orientales. Mais j'en reois non seulement de France, aussi
d'Allemagne, d'Angleterre, de Suisse; presque toutes manent d'Europens
ayant vcu en Orient, d'Europens _documents_, qui m'encouragent et
m'affermissent dans mon estime profonde pour ce peuple mconnu et
calomni. Il en est d'autres, trs particulirement typiques, parce
qu'elles manent de _rayas_ ottomans, _courbs sous le joug des
Turcs_.

Les Grecs ne sauraient tre souponns de partialit, et une petite
fille grecque m'crit, d'une main applique et encore incertaine:

  Monsieur,

  Je viens de lire la page si touchante du 9 novembre 1912.

  Je suis une petite Grecque roumliote de quatorze ans et j'prouve un
  trs vif sentiment de piti pour cette pauvre Turquie dans son moment
  de dtresse et d'abandon par toute l'Europe qui fut une fois son amie.
  On parle toujours de civilisation, mais ces pauvres paysans du fond de
  l'Asie, que comprennent-ils de cela? Dans le dsert, il y a des bonnes
  btes sauvages qui ne vous font rien tant que vous n'allez pas les
  agacer dans leur paisible cachette, mais si vous les agacez trop,
  alors elles deviennent froces. Quand les Turcs deviennent mauvais,
  c'est quand ils sont dmoraliss au plus haut degr de voir tout le
  monde contre eux; pendant des annes on ne leur laisse plus la paix.
  Il n'y a que ceux qui ont vcu l-bas qui les aiment encore.

  Le monde chrtien doit prendre le Turc comme exemple dans ce qui
  concerne la religion, car c'est lui qui la respecte mieux que nous.
  Chez nous, chrtiens, il nous est dfendu de voler et de tricher; nous
  le faisons quand mme, un vrai Turc jamais. Lorsque, par exemple, un
  vieux marchand de fruits a pes une ocque de pommes (elma), il vous
  mettra toujours une elma en plus, de peur de s'tre tromp; quel
  marchand europen fait a? Au contraire, il met le doigt sur la
  balance pour que le poids soit plus lourd.

  Ferdinand de Bulgarie dit, dans sa proclamation, qu'il veut vaincre
  le Croissant, et c'est cela qu'il appelle la civilisation. Est-ce
  qu'on ne doit pas respecter la religion d'un peuple?

En lisant ces adorables petites phrases, j'ai song  ce proverbe de nos
pres: La vrit sort de la bouche des enfants.

Voici maintenant ce que m'crit une Juive espagnole, ne et leve en
Turquie. (On sait qu'au dbut de l'histoire contemporaine, des milliers
de Juifs d'Espagne, perscuts au nom du Christ,--comme, du reste, ils
l'taient encore de nos jours, en plein XXe sicle, par les chrtiens
slaves--s'taient rfugis en Turquie,  Salonique et  Stamboul, o
personne ne les inquita plus.)

  Ce que vous venez de faire pour notre malheureuse Turquie ressemble
  au geste de l'homme qui s'assied auprs d'un mourant abandonn et lui
  prend la main qu'il garde dans la sienne, afin qu'il ne meure pas
  seul.

  Oh! crivez encore! Que votre coeur vous aide  trouver non seulement
  les paroles qui touchent, mais celles qui persuadent, celles que se
  rappelleront malgr eux les hommes appels  signer l'arrt. Oh!
  dites-les bien haut, toutes les raisons qui imposent la ncessit de
  l'existence de ce pauvre cher peuple, en ralit si peu connu,
  existence modeste, soit, mais existence tout de mme. Vous qui avez
  habit mon pays d'adoption, dites toutes les satisfactions qu'a reues
  l votre me dans ses besoins de croyance, de bont, de probit, de
  sagesse et de calme. Mais, je vous en supplie, n'en parlez pas encore
  en pleurant. Ceux qui aiment la Turquie n'ont pas encore le droit de
  la pleurer comme une morte. Elle ne mourra peut-tre pas, ne parlez
  pas encore de tombe.

  Si l'horrible chose arrive un jour, alors seulement je pleurerai, car
  je sais qu'ils deviendront ce que nous sommes, nous, pauvres Juifs,
  disperss un peu partout sans avoir un coin qui nous appartienne. On
  dit qu'on veut leur prendre l'Asie aussi. Les malheureux!

  Oh! si vous saviez ce sentiment d'exil que nous portons en nous ds
  l'enfance et partout o nous passons! Je ne voudrais pas que les Turcs
  que j'aime l'prouvent jamais. Voil des annes que j'ai quitt
  Constantinople et je croyais avoir oubli. Je ne savais pas que
  lorsqu'on a vcu parmi les Turcs, on les aime toute sa vie. Je vous
  supplie d'crire encore, d'agir! L'heure presse! Et merci!

Que pourrais-je dire, aprs ce spontan tmoignage, que pourrais-je y
ajouter qui ne l'amoindrisse? Cette lettre fait honneur  la race juive.
De la part d'Isral, il serait beau de venir maintenant soulager avec
son or les affreuses misres de ce pays, qui a donn  ses fils, pendant
les sicles o on les pourchassait de toutes parts, l'hospitalit, la
tolrance et la paix.

Puisque personne n'entend votre cri de grce, m'crit la dame inconnue,
trouvez des paroles pour persuader aux politiciens que l'existence de ce
peuple est utile... Mais c'est que je n'entends rien, hlas! aux
questions d'quilibre europen et d'conomie politique. Je ne puis que
rpter ce que tout le monde sait: La chute de Stamboul aux mains des
Bulgares aura une rpercussion terrible sur des millions de musulmans
rpandus jusqu'au fond de l'Afrique et de l'Asie; l'Angleterre, la
France, sembleraient donc avoir un intrt capital  l'empcher.

J'entends des gens m'objecter navement que Mahomet II avait bien pris
Constantinople. Mais, pardon, cela se passait en 1453. Si, en plus de
cinq sicles de soi-disant progrs, des peuples qui se glorifient du
titre de chrtiens refont la mme chose et _en tuant environ dix fois
plus d'hommes_, cela me parat un peu la banqueroute de notre
civilisation et de notre faux christianisme.

Ne vaudrait-il pas la peine, aussi,--mais, l, je sais bien que l'on
m'coutera moins que jamais,--de prserver ces merveilles d'art que les
Turcs ont accumules en cinq sicles de domination et qui font de
Constantinople la ville unique au monde. Qu'on ne me dise pas que les
Bulgares y rtabliront la beaut vanouie de Byzance; non, la laideur du
modernisme, c'est tout ce qu'ils y sauront apporter. Quand la silhouette
des minarets et des dmes ne se dcoupera plus sur le ciel, que
restera-t-il? Que restera-t-il quand les profondes mosques toutes
bleues de faence auront perdu leur mystre, quand il n'y aura plus
alentour la reposante magie des cyprs et des tombes? D'ailleurs, sous
la rue furieuse des armes d'invasion, le jour o les Turcs se
crisperont dans le dernier sursaut d'agonie, le jour o Stamboul sera
tout  feu et  sang, la coupole de Sainte-Sophie elle-mme est menace
d'un effondrement sans recours.

Et, enfin, puisqu'il faut renoncer  veiller tout sentiment de justice
et de piti, puisqu'il n'est plus possible de rectifier, mme par des
tmoignages cent fois plus autoriss que le mien, la lgende des
Bulgares inoffensifs et tendres,  ct des Turcs massacreurs, voici une
raison encore qui,  premire vue, semblera bien trange, bien futile;
mais tant d'esprits rflchis l'ont dj trouve avant moi! Il n'y a
pas, dans la vie, que des usines, des chemins de fer, des dbouchs
commerciaux, des shrapnells, de la vitesse et de l'affolement. En
dehors de tout ce nfaste bric--brac, devant quoi se pme la masse des
mdiocres et qui mne aux finales dsesprances, il y a aussi le calme
qu'il faudrait nous conserver quelque part, il y a le recueillement et
le rve. A ce point de vue, la Turquie, la vieille Turquie des
campagnes, la Turquie honnte et religieuse, comme une sorte d'oasis au
milieu de tourbillons et de fournaises, serait aussi utile au monde que
ces grands jardins dont on sent de plus en plus la ncessit au milieu
de nos villes trpidantes.




III


Dcembre 1912.

Atrocits turques.--Ce clich des allis (que propage,  l'aide de ses
banknotes, certain Comit balkanique[2]) continue de se reproduire
triomphalement dans la presse franaise, et chaque fois, d'aimables
inconnus prennent la peine de dcouper l'entrefilet, pour le mettre sous
enveloppe  mon adresse, s'imaginant me confondre. Hlas! oui, il est 
peu prs avr que les vaincus,  certaines heures, traqus, dlirant de
faim et de dsespoir, ont massacr,--beaucoup moins toutefois,
infiniment moins que leurs ennemis le prtendent. Tant de correspondants
de guerre, trangers et non suspects de partialit, leur ont rendu
justice et racontent mme que traversant en affams des villages grecs,
ils se bornaient  mendier aux portes un morceau de pain! Voici  peu
prs comment ces correspondants s'expriment[3]: Puisqu'il se trouve, en
Europe, des gens crivant du fond de leur cabinet de travail que les
soldats turcs sont pillards et massacreurs, c'est un devoir pour nous de
protester nergiquement. Nous n'avons constat chez eux que de
l'endurance et de la modration, et jamais nous n'avons assist  aucun
acte de barbarie. Malgr ces tmoignages, je serais injuste en ne
reconnaissant pas que  et l ils ont vu rouge.

  [2] Sigeant  Londres, si je ne me trompe.

  [3] M. Jean Rodes, du _Temps_; le baron Tycka, du _Lokal-Anzeiger_; M.
    Paul Erio, du _Journal_; M. Paul Genve, des Dbats; le major
    Zwonger, du _Berliner Tageblatt_; M. Renzo Larco, du _Corriere de
    Milan_; M. Vord Preise, du _Daily Mail_, etc... Je n'ai
    malheureusement pas retenu les noms des autres.

Mais les allis! Les allis, moins excusables, d'abord parce qu'ils
taient les vainqueurs, ensuite parce qu'ils n'enduraient pas les
tortures de la faim, et surtout parce qu'ils s'avanaient au nom du
Christ, les allis, quand dressera-t-on le bilan de leurs excs et de
leurs crimes? On commence  s'en mouvoir tout de mme, malgr le parti
pris de fermer les yeux sur tant de cruauts qu'ils ont commises. Voici
les Roumains qui accusent les Grecs d'avoir massacr les
Koutzo-Valaques. Voici des nouvelles de Vienne affirmant que les troupes
du gnral Jankovich auraient dtruit de nombreux villages en Albanie,
que des milliers d'Albanais auraient t massacrs ou enterrs vivants.
Sous les murs d'Andrinople, des ambulanciers turcs qui venaient, munis
de leur drapeau, secourir des blesss serbes, ont t accueillis par une
fusillade. Tout dernirement  Dedeagatch, le fait n'est pas discutable,
une bande bulgare a pill, massacr, incendi pendant trois jours,
continuant l'horrible besogne que les comitadjis ont depuis si
longtemps commence. Mais les pauvres Turcs manquent d'argent pour semer
la noble indignation dans certaine presse qui est  vendre, et qui,
malheureusement, influence  sa suite toute la presse reste de bonne
foi...

                                   *

                                 *   *

A propos des Bulgares, je citerai ce fragment de la lettre d'un Franais
qui avait longtemps habit la Thrace, mais qui s'est vu forc de fuir
devant l'invasion des librateurs:

  Dans les journaux de France, je lis les continuels dithyrambes en
  l'honneur des armes balkaniques, principalement de ce peuple bulgare
  qui, tout entier, se rue vers l'ennemi hrditaire avec,  sa tte, le
  pope hirsute. Race contre race, la croix orthodoxe--le plus fanatique
  des emblmes religieux--la croix contre le croissant, suivant la
  parole du catholique romain Ferdinand de Cobourg.

  Le spectacle est inoubliable pour qui a vu arriver ces thories sans
  fin d'hommes taills comme  coups de serpe dans un bois rugueux, ces
  lourds soldats coiffs de la casquette moscovite et ce flot,  leur
  suite, de montagnards couverts de peaux de btes,--les hordes
  d'Attila,--tous, disant avec fiert: L o nous sommes passs,
  l'herbe ne repoussera de cinq annes!

  Oui, on peut leur ddier des dithyrambes, mais ils en ont dj
  inscrit eux-mmes sur toutes les sentes de la Macdoine, sur les
  dcombres des villages musulmans o ils ont commis les pires horreurs
  et dont les flammes d'incendie s'lvent encore de toutes parts,
  obscurcissant de leur cre fume tous les horizons; ils en ont inscrit
  sur des milliers de cadavres, et sur les visages macis des
  vieillards, des femmes, des enfants, les rescaps des massacres, qui
  se tranent jusqu' Constantinople, ayant sem de morts et
  d'agonisants le long chemin de leur calvaire.

Il est vrai, le sjour des allis dans Salonique a quelque peu terni
leur aurole. Salonique n'est pas un lieu perdu, comme tant de villages
de l'intrieur, et il y avait l des Franais dont les yeux forcment se
sont ouverts. Les vexations contre un officier de notre marine de guerre
ont commenc de refroidir l'enthousiasme pour les librateurs.
Ensuite, au lendemain de leur arrive, les Grecs, pour quelques
maldictions pousses  leur passage, ont fait feu sur la foule sans
armes et tu cinq cents personnes (de _la populace turque_, pour
employer l'heureuse expression de certain reporter). Et puis, tout
aussitt, le Consulat de France a t dbord par les justes plaintes de
nos compatriotes. On connat, entre autres aventures, celle de cette
Franaise, madame Simon, coupable d'avoir donn, sur le pas de sa porte,
un morceau de pain et un verre d'eau  de pauvres Turcs, et odieusement
brutalise, pour ce fait, par un officier grec qui ne craignit pas
d'arracher  ces affams l'humble aumne. Voici d'ailleurs ce que
m'crit un ngociant franais de passage  Salonique:

  Guide par des compatriotes levantins, dlateurs infatigables,
  l'arme grecque pntre, par bandes d'apaches, d'abord chez les
  Juifs,--ils sont ici prs de quatre-vingt mille, parlant le franais,
  aimant la France,--qu'ils accusent de les empoisonner! L, ils font
  sortir les hommes des maisons, les ligotent, les frappent, les
  massacrent parfois, puis s'en retournent violer les femmes. Ailleurs,
  partout, ils brisent les portes et, baonnette au canon, se font
  remettre l'argent, mme celui du pain des pauvres.

  Ce sont encore les inoffensifs citadins qu'on fouille en pleine rue;
  les malheureux soldats ottomans auxquels on enlve leurs derniers
  centimes, leur montre et jusqu' leurs vtements. C'est un major turc
  qu'on dpouille et qu'on soufflette; un autre officier qu'on veut
  forcer  embrasser le drapeau hellne; des prisonniers laisss  la
  pluie, dans la boue, sans pain et implorant un peu d'eau pour apaiser
  leur fivre: Sou! Sou! (De l'eau! De l'eau!) et qu'on repousse 
  coups de crosse.

Et les officiers franais du _Bruix_ taient l, qui ont vu des soldats
serbes et grecs crever les yeux  des prisonniers turcs...

De ces prouesses, nos journaux ont cependant l'air enfin de s'mouvoir.
Oui, il et mieux valu, pour le bon renom des nouveaux Croiss, que tout
continut de se passer en catimini, au fin fond des provinces; la
lgende de leur mansutude se serait mieux conserve.

                                   *

                                 *   *

Somme toute, si les Turcs ont commis des excs parfois, _le moins_ qu'on
puisse dire des allis, c'est qu'ils en ont commis tout autant et qu'il
est plus difficile de leur accorder le bnfice des circonstances
attnuantes. Ces peuples, qui s'excraient depuis des sicles, se sont
fait la guerre comme au Moyen ge, avec cette diffrence qu'ils
disposaient d'armes infiniment plus meurtrires.

Eh! le Moyen ge avait du bon; la Croix rouge ni le Croissant rouge ne
fonctionnaient encore; on ne ramassait pas les blesss pour prolonger, 
force de soins maternels, leurs pauvres existences mutiles; mais on
blessait tellement moins! On ignorait en ce temps-l nos armes qui
fauchent cent hommes par seconde, et les pires guerres d'alors ne
donnaient pas le vingtime des cadavres qui gisent  cette heure sur les
champs de la Thrace. Je ne vois donc vraiment pas qu'il y ait tant lieu
de crier hurrah pour la civilisation et le progrs.

A propos de ces nouvelles machines  tuer, j'ai d m'expliquer mal, dans
une prcdente lettre, puisque des gens de bonne foi en ont pu conclure
que je prchais l'antimilitarisme. Mon Dieu! par quel manque absolu de
logique, par quel monstrueux contresens peut-on bien passer, de
l'horreur pour la guerre moderne,  la dconsidration et  la haine
pour ces hommes, de plus en plus sublimes, qui sont obligs de la faire?
Mais,  mesure que les batailles, les invitables batailles tournent
davantage  la boucherie rouge, est-ce que le respect, au contraire, ne
devrait pas grandir pour ceux qui ont le devoir de les affronter? Aux
plus humbles de nos soldats, donnons des musiques, donnons des dorures
et des plumets, tout ce qui pourra exalter leur jeune enthousiasme et
les parer mieux pour la belle mort; que la foule au passage s'incline,
les salue comme les plus nobles des enfants de France, que tous les
suivent des yeux avec des larmes, et que les jeunes filles leur jettent
des fleurs!... Voil mon antimilitarisme cette fois nettement tal...
Oh! oui, ayons-en pour nous-mmes, des machines qui tuent vite, qui
tuent par monceaux, et tchons que ce soient les ntres les plus
diaboliques; il le faut bien, hlas! puisque nous sommes la proie
dsigne aux peuples d' ct, qui, tous les jours, inventent contre
nous quelque nouvel arrosage  la mitraille. Mais gardons trs
jalousement nos hideux secrets, car, o le crime et le dgot
commencent, c'est lorsque dans un but de lucre, pour faire marcher
l'industrie franaise, nous les vendons  des trangers, prparant
ainsi des tueries qui ne nous sont pas ncessaires.

                   *       *       *       *       *

_P.-S._--Avant de terminer, je tiens  faire amende honorable, sincre
et spontane aux Armniens, du moins en ce qui concerne leur attitude
dans les rangs de l'arme ottomane. Ce n'est certes pas  cause des
protestations qu'ils ont insres,  coups de pices d'or, dans la
presse de Constantinople; non, mais j'ai pour amis des officiers turcs;
j'ai su par eux,  n'en pas douter, que mes renseignements de la
premire heure taient exagrs, et que, malgr bon nombre de dsertions
pralables, les Armniens placs sous leurs ordres s'taient conduits
avec courage. Donc, je suis heureux de pouvoir retirer sans
arrire-pense ce que j'avais dit  ce sujet et je m'en excuse.




IV


Le chapitre prcdent contient,  la page 90, trois lignes qui ont fait
couler beaucoup d'encre:

Et les officiers franais du _Bruix_ taient l, qui ont vu des soldats
serbes et grecs crever les yeux  des prisonniers turcs...

Ces trois lignes, je les avais trouves telles quelles dans un grand
journal parisien, o, deux mois auparavant, elles paraissaient sans
donner lieu  aucune objection de la part de personne, et je les avais
admises en toute confiance, parce qu'elles venaient d'un officier dont
la parole pour moi ne fait pas doute; elles taient du reste les
_seules_ que je n'avais pas cru ncessaire de vrifier.

Mais, ds qu'elles reparurent signes de mon nom, le commandant du
_Bruix_, interrog _diplomatiquement_ par le gouverneur de Salonique,
prince Nicolas de Grce, crut devoir lui adresser la rponse suivante,
qui fut insre  grand fracas dans d'innombrables journaux:

  Salonique, 4 fvrier.

  Altesse,

  En rponse  la communication verbale que le commandant Vachopoulo,
  chef de votre tat-major, m'a prsente aujourd'hui de votre part,
  j'ai l'honneur de porter  la connaissance de Votre Altesse Royale le
  rsultat de mes recherches. J'ai runi tous les officiers de
  l'tat-major du _Bruix_ et leur ai lu l'affirmation qui nous est
  prte dans le livre intitul la _Turquie agonisante_, de notre
  concitoyen le capitaine de vaisseau en retraite Julien Viaud (Pierre
  Loti), que les officiers franais du _Bruix_ taient l qui ont vu des
  soldats serbes et grecs crever les yeux  des prisonniers turcs. Tous
  ont t unanimes  dclarer que cette affirmation est purement
  gratuite et que rien ni dans leurs paroles, ni dans leurs crits,
  n'autorise l'auteur  les prendre  tmoin de faits de cette nature
  qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de constater.

  Je rends compte au ministre de la Marine de la faon dont nous avons
  t mis en cause  notre insu et lui demande de vouloir bien faire
  prier l'auteur de la _Turquie agonisante_ de supprimer cette
  affirmation, contraire  la vrit.

  Je prie Votre Altesse Royale de vouloir agrer l'hommage de mes
  sentiments les plus respectueux.--DELAGE.

La forme brutale de ce dmenti donn  un camarade serait plus
comprhensible si le commandant du _Bruix_ n'avait rien trouv  redire
dans la conduite des allis envers les vaincus,--et tel n'tait pas le
cas, ainsi qu'on en va juger.

Aussitt, joie et explosion d'injures contre moi dans certaine presse:
Voyez, voyez ce que vaut sa documentation! Et de pauvres petits
journaux levantins, exultant de ce qu'il se trouvait enfin un officier
franais _ayant l'air_ de dmentir les atrocits des librateurs,
vomirent sur mon nom les pires immondices.

Alors le lieutenant de vaisseau, de qui je tenais l'affirmation
incrimine, vint loyalement et courageusement dgager ma responsabilit
en publiant la belle lettre suivante:

  M. Pierre Loti, rpondant au dmenti inflig par le commandant du
  _Bruix_  propos des atrocits commises  Salonique par les troupes
  orthodoxes, dclare, en des termes dont je suis trs touch, que cette
  information lui est venue d'un officier franais, dont la parole pour
  lui ne fait pas de doute. Je suis cet officier,--moi, Claude
  Farrre,--c'est moi qui ai fourni l'information et je m'empresse
  d'apporter mon tmoignage. C'est moi qui, bien avant M. Pierre Loti,
  ai publi  diverses reprises le fait, en indiquant d'ailleurs les
  rfrences que j'en avais, le tout sans qu'un seul dmenti m'ait t,
  jusqu' ce jour, oppos.

  Voici, d'ailleurs, exactement, un passage que j'ai relev dans la
  lettre,--lettre non _diplomatique_ celle-ci, mais tout intime,--qu'un
  officier de notre marine, embarqu sur un croiseur du Levant (autre
  que le _Bruix_), adressait  sa femme en date du 6 dcembre 1912.
  Cette lettre n'est plus entre mes mains, mais j'ai eu la prcaution de
  la faire lire  vingt tmoins qu'on ne rcusera pas: MM. Letellier,
  directeur du _Journal_; Lepage, secrtaire gnral du _Journal_; A.
  Meyer, directeur du _Gaulois_; P. de Cassagnac, directeur de
  l'_Autorit_; et beaucoup d'autres...

  Le passage en question tait ainsi conu:

  _Les tlgrammes du commandant du _Bruix_ sont ceux d'un homme qui
  voit les choses comme elles sont. Il ne mche pas les mots et ce qu'il
  raconte est pouvantable. On pille, on brle, on tue, partout._

  _Les rguliers grecs et bulgares, eux, crvent les yeux  leurs
  prisonniers, affirme-t-on ici,  4.000 prisonniers, parat-il!_

  Je ne puis nommer l'officier qui a sign ces phrases. Mais je
  garantis son honneur sur le mien. Plusieurs tmoins dont j'ai fourni
  les noms le connaissent d'ailleurs, et savent le crdit qu'on peut
  donner  une affirmation de sa bouche.

  Cette lettre ne dit pas, je le reconnais, que c'est le commandant du
  _Bruix_ qui a vu crever des yeux, ainsi que votre rdacteur,--en toute
  bonne foi, j'en suis convaincu,--a commis l'erreur de l'imprimer
  formellement sous ma signature, dans l'article que M. Pierre Loti n'a
  fait que reproduire. Et le dmenti _diplomatique_, qui nous est
  inflig avec tant d'clat, se spcialise prudemment sur cette question
  de dtail: les yeux crevs. Les atrocits signales par le commandant
  du _Bruix_ taient autres que celles-l, voil tout. _On pille, on
  brle, on tue!..._ Pillage, incendie, massacre, n'est-ce pas dj
  bien? Et c'est une phrase au moins que personne ne pourrait loyalement
  dmentir.

  Pour ce qui est des yeux crevs, si l'on tient particulirement  ce
  genre d'horreur, des tmoins qui ne se rcuseront pas sont lgion en
  Orient, ainsi que pour les nez coups, les lvres et les oreilles
  coupes. Les massacres et les atrocits balkaniques ne sont plus
  discutables, de bonne foi; les journaux trangers en sont remplis et,
  seule, la presse franaise a accept le mot d'ordre du silence. Le but
  de cette lettre n'est donc pas de les affirmer, ce serait superflu,
  mais seulement d'tablir que le _Bruix_ n'a pas manqu non plus d'en
  avoir connaissance.

  Quant  M. Pierre Loti, que dire des obstins qui, aprs mon
  tmoignage, continueraient  l'injurier pour l'incident du _Bruix_, et
   nier que son livre soit un livre loyal dont chaque affirmation
  repose sur un document prcis ou sur la parole d'un homme d'honneur?

Eh bien, parmi tant de journaux qui avaient publi le _dmenti_ avec
tant d'clat, il ne s'en est pas trouv un seul pour insrer
l'explication, le _dmenti moral du dmenti_!...




V


28 dcembre 1912.

Et quand mme les Turcs auraient commis, pendant cette guerre, tous les
mfaits que, malgr mille tmoignages autoriss, on leur prte si
obstinment, serait-ce  nous de les accabler avec tant de haine?
Avons-nous oubli que la France est du nombre des nations qui, au dbut
des hostilits, leur avaient solennellement garanti l'intgrit de leur
territoire, et qui, en arrtant ainsi par de fausses promesses leurs
prparatifs militaires, ont trop contribu  leur dsastre[4]? Comment
ne pas s'indigner de ce dchanement d'injures dans la presse franaise,
qui leur fut jadis favorable et les et encenss en cas de russite?
Tout au plus tait-ce  attendre de certains journaux ultra-sectaires
qui pour un peu exalteraient encore la Saint-Barthlemy ou les
Dragonnades, et qui, par une misrable dformation de l'enseignement du
Christ, admettent que l'on aille imposer la croix  coups de
mitraille.--Ce qu'il y a d'incohrent du reste, et d'absurde, c'est
qu'en Turquie ces mmes catholiques romains n'ont pas de pires ennemis
que les orthodoxes et s'entendent cent fois mieux avec les Turcs. Ils
doivent bien rire, les popes de l'exarchat bulgare, rire dans leur barbe
mal tenue, en voyant nos clricaux chanter leur victoire! Mais ils ont
la haine acharne des papistes, ces gens-l, comment ne le sait-on pas
en France? Il suffit d'ailleurs de relire un peu l'histoire
contemporaine pour en trouver partout les preuves matrielles. En Terre
Sainte, n'est-ce pas la police turque qui protge le clerg franais
contre les attaques  main arme des moines et du clerg orthodoxes?
A-t-on oubli que, mme de nos jours, en 1873, trois cents moines grecs
arms en brigands vinrent envahir la sainte grotte de Bethlem, blesser
les Franciscains qui y priaient, saccager et piller le sanctuaire,
arracher jusqu'aux plaques de marbre qui couvraient la crche? En 1899,
dans cette mme glise, un fanatique grec tua le sacristain et tira 
coups de revolver contre les religieux franais qui passaient en
procession. En 1901, au seuil du Saint-Spulcre, des moines grecs
attaqurent avec prmditation les religieux franciscains et eurent le
temps d'en blesser grivement une quinzaine avant que la police turque
ft venue  leur secours. Hier, en 1907, les Grecs de Constantinople
n'ont-ils pas men une abominable campagne contre nos Lazaristes qui
dirigent  Galata le grand collge de Saint-Benoist... Et de tels
exemples fourmillent, on en citerait  ne plus finir. Qu'on le sache
bien, du jour o l'intolrante croix bulgare aura remplac le croissant,
tous nos religieux et nos religieuses n'auront plus qu' fermer les
milliers d'tablissements d'ducation qu'ils dirigent si librement
l-bas.

  [4] On sait que, sur la foi de ces fallacieuses promesses, la Turquie
    avait consenti, peu avant la dclaration de la guerre,  congdier
    toute une classe de ses soldats; ainsi surprise, elle se vit oblige
    d'envoyer au feu, pour les premiers jours si dcisifs, de jeunes
    recrues que l'on n'avait pas eu le temps d'exercer, et des
    chrtiens, bulgares ou grecs, incorpors depuis la Constitution,
    qui, bien entendu, se battirent mal contre leurs frres.

Enfin, malgr tout, que certains outranciers du catholicisme se soient
laiss prendre  ce mot de croisade, lanc avec tant d'audacieuse
adresse par Ferdinand de Cobourg, je le comprends encore; mais les
autres, qui sont insensibles  toute ide cultuelle et n'ont mme pas
l'excuse d'tre aveugls par le fanatisme, pourquoi insultent-ils,
ceux-l aussi? Est-ce que la dtresse des vaincus, est-ce que les cent
mille cadavres qui jonchent encore la terre ne commandent pas au moins
un peu de respect? Si les Turcs ont t coupables, ce n'est pas contre
nous; ne serait-il pas plus dcent de faire au moins silence devant leur
agonie? Comment ose-t-on, en prsence du charnier d'Hademkeui, aller
jusqu' la raillerie, jusqu' la basse et immonde caricature! De pitres
barbouilleurs composent des images o l'on voit le Khalife et mme le
Prophte en de bouffonnes attitudes. Des crivassiers (qui n'ont jamais
mis le pied en Turquie, bien entendu) profitent de la lugubre actualit,
pour expectorer des romans (de _grands romans historiques_, s'il vous
plat) qui s'appellent les _Tigres du Bosphore_, ou les _Monstres de
Stamboul_. Dernirement un petit tlgraphiste parisien, au service de
la Bulgarie, ayant intercept les ondes hertziennes, qui allaient de
Stamboul vers la malheureuse et hroque Andrinople demander des
nouvelles, rpondit  la question par le mot de Cambronne, et il se
trouva un reporter de grand journal pour dclarer cela trs nergique
et trs franais!--A quel degr de basse muflerie sommes-nous donc
tombs...

Ils ne se figurent pas, ces insulteurs de vaincus, l'tonnement
douloureux, la haute dception sur l'me franaise qu'ils sment en pays
d'Islam. A ce sujet, deux lettres, parmi tant d'autres, m'ont paru
caractristiques, et j'en citerai des passages.

D'abord celle-ci, qui est signe: Un groupe de jeunes filles
musulmanes.

  Comme nous sommes heureuses de voir qu'il y a dans cette Europe si
  raliste et si perfide un coeur qui a piti de nous!

  Aprs la crise terrible que nous venons de traverser, l'Orient se
  fermera encore plus  cette fameuse civilisation que l'on veut lui
  inoculer et que, jusqu' ce moment, il dsirait sans trop la
  connatre. Plus que jamais le Turc se replongera dans le pass, dans
  ce pass si doux et si beau o le rve--mot qui n'a plus de
  signification chez vous--tait toute sa vie...

  La plupart des grands diplomates prtendent que cette guerre ouvre
  une re nouvelle. Oui, ceci est trs vrai, l'anne qui s'coule a
  emport toutes nos illusions sur les nations europennes et surtout
  sur la France qui nous tait la plus chre. Rien ne reste de ce
  sentiment d'admiration que, dans notre purilit, nous avions pour vos
  grands mots, vos grandes actions et vos grands principes. Vos mots
  sont vides, vos actes intresss, et vos principes striles, il suffit
  d'un coup de vent que souffle _l'intrt_ pour briser tout cela.

  Le mot europen signifiait jadis pour nous suprieur. Mais nous
  la jugeons actuellement, la supriorit de l'Europe: elle s'affirme 
  coups de canon et par des injustices. Vous qui nous connaissez si
  bien, dites-nous, est-ce que nous mritions un tel chtiment?

La seconde lettre mane du grand chef des derviches, tourneurs et
autres.--Je souris en songeant que, pour le public franais document si
 rebours sur les choses turques, un chef de derviches doit reprsenter
une espce de sorcier aux trois quarts sauvage, avec naturellement un
croissant norme plant au-dessus de la tte. Et c'est au contraire,
sous un simple bonnet de feutre, un religieux calme et doux, d'une
distinction exquise et d'une haute culture littraire qui parle trs
purement notre langue, ainsi qu'on en pourra juger par ce textuel
passage:

  La France s'tait faite jusqu'ici la protectrice des vaincus; c'tait
  l pour nous, peuple de l'Orient, son plus beau titre de gloire; en
  elle brillait cet idal qui nous attirait tous; voil pourquoi nous
  tions si avides de nous initier  sa langue,  sa littrature,  sa
  civilisation. Aujourd'hui elle abandonne ses traditions gnreuses.
  Les journaux semblent prendre  tche de tourner l'opinion publique
  contre nous, et c'est  peine si quelques mes plus directement
  averties s'indignent de tant d'injustice, etc.

  _Sign_: DERVICHE HADJI SELAHEDDIN.

En effet, on nous aimait encore en Turquie, par une tradition ancestrale
remontant  beaucoup d'annes et toujours trs solide. Le dicton,--qui
n'est plus vrai aujourd'hui, hlas!--le vieux dicton: La Mditerrane
est un lac franais se justifiait encore dans cette seule partie du
Levant. Malgr l'infiltration allemande, militaire et commerciale, ce
qui venait de France, coutumes, langages, beaux-arts, avait gard l-bas
une sorte de charme suprieur qui ne se comparait  aucun autre. Le tort
d'avoir command en Allemagne les nouvelles machines  tuer, nous ne
saurions le reprocher qu'au gouvernement, et la nation n'en est pas
responsable; dans tous les cas, cela ne constituerait qu'un pisode, en
dsaccord avec quatre sicles de fidlit. Oui, jusqu' la dception
morale, si profonde, que nous venons de leur causer en les insultant,
les Turcs nous aimaient, et nous voyaient toujours sur notre pidestal
d'autrefois; pour eux nous reprsentions encore la pense noble et
chaleureuse, l'essor vers l'idal, la gnrosit, l'lgance. Et puis
ils se figuraient que nous les aimions aussi, et c'est du ct de la
France qu'ils s'taient habitus  tourner leurs regards, aux heures
nfastes, pour y trouver sinon du secours matriel, au moins de la
sympathie et du rconfort. L'ironie, les injures ont glac tout cela,
portant un prjudice sans remde  notre influence sculaire en Orient.

Cependant qu'ils sachent bien, les pauvres vaincus, qu'il leur reste
l'estime et l'affection des Franais qui ont habit parmi eux,--et
ceux-l seuls valent qu'on les coute. Je reois tant et tant de lettres
qui viennent spontanment l'affirmer, cette estime, lettres de
diplomates, de religieux, de ngociants dont la vie s'est coule en
Turquie; tous m'crivent: dfendez, continuez de dfendre ce peuple
foncirement loyal, tolrant et bon.

J'ai bien dit: tolrant, car le peuple turc n'a cess de l'tre depuis
son entre en Europe; il pourrait sur ce point tre cit en exemple 
celui de France, qui perscutait si cruellement jadis au nom du
catholicisme et qui aujourd'hui, au nom de la libre-pense, perscute
jusqu'aux humbles petites Soeurs amies des malades et des pauvres. Non
seulement, au dbut des temps modernes, les Turcs ont recueilli tous les
malheureux juifs chasss d'Espagne; mais, ds leur arrive d'Asie,
n'ont-ils pas laiss la libert religieuse  tous les vaincus?
Lorsqu'ils ont massacr, dans la suite, lorsqu'ils ont terni leur
histoire de ces taches lamentables, ce n'est pas  cause de la croix;
c'est par des sursauts d'une haine, trop justifie hlas! contre ceux
qui dans leur pays se rclament du Christ. La croix, mais les musulmans
de Stamboul l'avaient arbore, cousue sur leur poitrine, aux premiers
jours de la Constitution, pour mieux fraterniser avec leurs sujets
chrtiens! Sous leur joug, les peuples de la Macdoine, hier encore,
avaient leurs glises, leurs coles, parlaient leur langue _sans qu'on
leur impost mme d'apprendre celle de la Turquie_. L'empereur allemand
n'en use pas ainsi avec les Alsaciens et les Polonais! Et tout cela sans
doute et pu durer sans oppression ni froissement, si les races
soumises,--dont le dsir d'affranchissement est du reste trop lgitime
et trop noble pour tre discut,--s'taient montres moins fanatiques et
moins brutales. Mais les Macdoniens avaient leurs brigands et leurs
bombes, les Bulgares avaient leurs comitadjis dont les atrocits ne se
comptent plus. Quant aux paysans montngrins, on ne connat pas assez
leur touchante coutume de couper le nez  leurs voisins musulmans, quand
ils peuvent en attraper quelques-uns au cours de leurs continuelles
escarmouches, et j'ai vu de mes yeux, prs de cette turbulente
frontire, quantit de pauvres Turcs dont le visage tait ainsi
chrtiennement mutil...

Eh! oui, j'essaie bien de dfendre l'Islam, comme on m'en prie de tant
de cts. Mais ma voix est couverte par les mille clameurs de tous ceux
qui ne savent pas et qu'abusent les calomnies salaries, les absurdes
lgendes. C'est surtout par ignorance qu'ils insultent, par stupfiante
ignorance des choses de l-bas. Et puis ils confondent la nation avec
son gouvernement,--qui n'est pas dfendable, non plus que son
administration et son intendance. Et ils vont mme jusqu' confondre les
vrais Turcs avec ce ramassis d'aigrefins de toutes les races balkaniques
ou levantines, qui se coiffent d'un fez pour venir vivre chez eux en
parasites rongeurs, rongeurs jusqu' l'os, et dont les dprdations ou
l'usure, ruinant des villages entiers, excuseraient presque les pires
vengeances des rudes et probes laboureurs d'Anatolie,  la fin
rvolts...

Il est trange aussi de voir qu'un ct pratique de la question d'Orient
chappe  la masse de nos compatriotes, en ce moment prosterns devant
les vainqueurs. Mais nous avons en Turquie deux milliards et demi de
capitaux qui fructifient depuis des annes,--fructifient plutt trop,
oserais-je dire;--que deviendra cet argent de notre pargne, aux mains
des envahisseurs?

Et puis surtout nous avons nos coles, laques ou confessionnelles, qui
comportent en moyenne cent dix mille lves parlant correctement notre
langue. Quand la pninsule balkanique deviendra bulgare ou grecque, ce
sera ferm, tout cela, fini; en mme temps disparatra l'enseignement du
franais dans toutes ces coles musulmanes secondaires o il est
obligatoire. Hlas! il y aura donc bientt sur terre encore un pays de
plus o s'teindra peu  peu le cher langage de notre patrie!




VI

LES PALADINS


6 janvier 1913.

Une image de journal me tombe sous les yeux; elle reprsente les quatre
rois allis,  cheval, prts  reprendre les hostilits. Les voil
donc, ces quatre paladins, qui, derrire leurs armes, dans des ornires
de boue sanglante et des ruisseaux rouges, s'avancent au nom du Christ!

En tte, il y a Ferdinand de Bulgarie, celui qui sut le plus bruyamment
jouer de la croix, qui en joua comme d'une grosse caisse pour entraner
 sa suite le troupeau des sectaires ou des nafs. Son profil de vautour
est connu, et aussi l'clair froce de ses tout petits yeux de tapir,
percs comme  la vrille sous les plis des peaux retombantes. On sait le
pass de ce Cobourg, si plein de morgue dans la vie prive en mme temps
que si cruel, qui fit enfermer cinq ans,--cherchez pourquoi!...--sa
belle-soeur, la malheureuse princesse Louise de Cobourg, et rendit
martyre sa premire femme, la princesse Maria-Luisa de Parme, dont le
fantme plaintif nous en apprendrait long, s'il tait possible de
l'voquer; hautain et cruel dans la vie prive, oui, mais peureux au
dbut, sur son petit trne de fortune, s'en remettant  Stambouloff du
soin de faire excuter les gneurs, passant mme la frontire par
prudence les jours d'excution, jusqu'au moment o Stambouloff, devenu
gneur  son tour, fut assassin  souhait par une main trop
mystrieuse.

Derrire lui se dessine la figure aigu et mauvaise de Pierre
Karageorgvitch, qui monta sur le trne par l'horrible assassinat du roi
Alexandre et de sa femme; on sait en outre qu'il est pre d'un prcoce
criminel, qui, tout enfant, exera contre un domestique son instinct du
meurtre.

Ensuite, vient le roitelet de Montngro, qui, trs pratique celui-l,
eut l'ingnieuse ide d'organiser, au moment de la dclaration de
guerre, un syndicat de baissiers  la Bourse, prsid par son fils, avec
liquidation, il va sans dire, la veille mme des premires
hostilits.--Tel est ce pur trio des chevaliers de Jsus!

Et enfin,  peine visible au lointain de l'image, parat le roi de
Grce, qui semble tonn et honteux de chevaucher en leur compagnie.

Le jour tout de mme commence  se faire peu  peu sur cette croisade, 
laquelle la croix n'a rien  voir, et sur les procds des vainqueurs
envers les vaincus. Malgr les dithyrambes de la presse salarie, malgr
la censure rigoureuse coupant des passages entiers dans les rapports des
correspondants de guerre, la vrit clatera bientt. Il se confirme que
les atrocits et les tueries des allis dpassent encore de beaucoup ce
que j'indiquais dernirement;  Salonique en particulier, o il y eut
trois jours de viols et de massacres, les tmoins irrfutables sont
lgion. Les raffinements du genre ne manqurent pas non plus; et il est
avr que des prisonniers turcs, soldats ou officiers, furent renvoys
_vivants_,--mais sans nez, sans lvres, sans paupires, le tout coup
avec des cisailles!...

Et je ne rsiste pas  citer _in extenso_, malgr son exaltation, cette
lettre d'un diplomate franais, hautement respectable et digne de foi,
qui est trs document, ayant habit dix ans la Macdoine.

  Constantinople, le 25 dcembre 1912.

  _A Monsieur Pierre Loti._

  Les Turcs massacrent! Aujourd'hui, crions plutt: les Turcs sont
  massacrs! Oui, ils sont massacrs; leurs blesss sont horriblement
  mutils; leurs femmes sont violes, leurs quartiers sont incendis et
  pills. Par qui? par des bandes de ces soldats sauvages qui ont exerc
  depuis dix ans leur mtier de massacreurs en Macdoine. Et ces
  horreurs, au nom de quel principe lev sont-elles commises? au nom de
  la civilisation, de la justice et de la libert. Et l'Europe tout
  entire, dont la bouche est farcie de ces grands mots, applaudit
  joyeusement ceux qui commettent tant d'abominations. Oh! drision!
  Quelle honte!

  C'est au nom de la croix, s'crie le roi Ferdinand. Mais de quelle
  croix parle-t-il? Ce n'est certes pas de la croix catholique dont il a
  fait abjurer  son fils la religion. Il ne peut pas non plus parler de
  la croix orthodoxe dont son peuple est spar; ce ne peut tre qu'au
  nom de la croix bulgare exarchiste, au nom de cette croix qui a mis 
  feu et  sang toutes les villes et tous les villages habits par les
  autres races chrtiennes de la Turquie d'Europe, au nom de cette croix
  qui, demain, si le Turc est chass en Asie, massacrera, pillera,
  tyrannisera les populations grecques, comme elle l'a fait en 1907.

  On parle volontiers des massacres des Turcs ordonns par un seul
  homme, par Abdul-Hamid, mais on passe sous silence les massacres plus
  rcents encore, organiss et excuts en Macdoine et en Bulgarie mme
  par l'lite de la population bulgare.

  Pour calomnier, le Bulgare trouve des appuis partout. Le Turc, par sa
  rsignation et parce qu'il ne sait pas ou plutt ne daigne pas se
  dfendre, supporte en silence toutes ces ignominies.

  Vous faites appel  la piti, vous demandez grce pour les vaincus.
  Mais y a-t-il des sentiments de piti en Europe? Y a-t-il encore de la
  noblesse, de la gnrosit? Quand on voit des gens qui du fond de leur
  bureau ne savent plus manier leur plume que pour insulter des vaincus,
  on a le droit de penser que c'est le rgne de la lchet qui dsormais
  domine notre Socit. O est la noble pe de France qui toujours sut
  se dresser pour protger le faible? Est-ce en vain que nos soldats ont
  vers leur sang en Crime? Leurs cendres, qui reposent au cimetire
  latin de Pra o, tous les ans, les Turcs se font un devoir de venir
  rendre hommage  nos braves, crient  leurs camarades de France:
  Levez-vous! venez dfendre nos restes que des barbares viendront
  fouler aux pieds sans respect. Venez protger la cornette de nos
  soeurs, l'habit de nos religieux, l'oeuvre de nos instituteurs, les
  usines de nos ingnieurs, les maisons de nos commerants et de nos
  fonctionnaires. Venez protger les catholiques que le nationalisme et
  le fanatisme des Bulgares menacent d'touffer dans cette terre qui fut
  hospitalire aux Franais depuis que le grand Sultan rgne, sur cette
  terre o il est permis  des centaines de milliers d'hommes de
  chanter: _Domine salvam fac Galliarum Gentem._ (Protgez, Seigneur,
  la nation des Gaules.) Venez, accourez  l'appel de tant de Franais!
  Que ne pouvons-nous ressusciter pour verser une deuxime fois notre
  sang pour la France d'Orient, qui est en partie notre oeuvre! Que du
  moins le souvenir de nos cendres vous inspire! Et, s'il ne vous est
  pas permis de tirer votre pe pour dfendre une noble cause et les
  intrts de la France d'Orient, au nom de l'honneur, ne permettez pas
  qu'on insulte des vaincus! Des vaincus qui furent nos amis depuis cinq
  sicles!

  Ces vaincus ont hroquement succomb. Ils avaient non seulement les
  armes de quatre tats  combattre, mais des ennemis plus terribles
  encore: la faim, le manque de munitions, le dsordre dans tous les
  rouages de l'arme. Aucun soldat au monde, aucun, entendez-vous,
  n'aurait t capable de supporter tant d'affreuses misres. Les
  pillages, les massacres auxquels d'autres soldats n'auraient pas
  manqu de se livrer, dans des circonstances identiques, le soldat turc
  a pu les viter gnralement et parfois avec une sublime abngation.
  Aujourd'hui l'erreur a triomph, mais demain la vrit sera connue;
  des voix s'lvent dj pour crier tout haut  l'injustice. Vous avez
  l'honneur d'avoir le premier protest contre la veulerie d'une Europe
   laquelle, j'espre, la France enfin claire refusera dsormais de
  s'adjoindre. Vous avez raison de dire qu'il n'est pas un Franais de
  sens et de coeur, ayant vcu parmi les Turcs, qui ne s'associe
  ardemment  l'hommage que vous leur rendez.

  XXX.

                                   *

                                 *   *

Pauvres Turcs! Les voici renis mme par les Juifs de Salonique; aprs
l're de libert et de paix dont ces rfugis d'Espagne viennent de
jouir sous la domination des Osmanlis et aprs les atrocits que les
librateurs leur ont fait endurer, il s'en est trouv un capable
d'crire,  prix d'or videmment, dans je ne sais quelle petite feuille
levantine, qu'il y aurait avantage et honneur pour eux tous  tre enfin
gouverns par un peuple vraiment civilis! Ce serait  mourir de rire,
si ce n'tait si bas et pitoyable. Je crois tout de mme et j'espre que
ce Juif-l doit tre exceptionnel[5].

  [5] Il tait exceptionnel, en effet, ce triste juif salari. Je
    constate  l'honneur de ses coreligionnaires que tous sont rests
    fidles de coeur  la Turquie.

Pauvres Turcs! En ce moment o fonctionne la confrence de Londres, les
attaques de la presse ont pris une petite forme narquoise, plus
insultante encore. On s'amuse de leurs moyens dilatoires et on
glorifie l'anglique patience des allis. Moyens dilatoires! Mon Dieu,
est-ce que tous les moyens ne sont pas bons, dans la dtresse o les
voil tombs, par la fourberie des grandes nations chrtiennes!

Et il se trouve des journaux pour annoncer, sans la moindre indignation,
que l'Europe,--cette Europe qui leur a menti de la faon la plus
honte, cette Europe qui leur avait garanti le statu quo de leurs
frontires, cette Europe qui, en vertu de ce mme statu quo si fameux,
leur et interdit tout accroissement de territoire s'ils avaient t
vainqueurs,--se verra oblige d'exercer sur eux une pression effective
pour les dcider  donner satisfaction aux JUSTES revendications de la
Bulgarie, en cdant Andrinople! _Justes_, les revendications des
Bulgares sur cette ville et cette province! C'est--dire qu'elles sont
au contraire de la plus outrageante iniquit! L'Europe, osent dire les
allis pour tenter d'excuser leur impudence, l'Europe doit nous savoir
gr d'avoir fait halte, pour lui plaire, sur la route de Constantinople
qui nous tait ouverte aprs la bataille de Lule-Bourgas. Mais pardon,
sur cette mme route, si facile,  les entendre, ils oublient qu'un
lger obstacle subsistait pourtant: les lignes de Tchataldja, contre
lesquelles leur effort est venu se briser, en trois journes
conscutives de dfaites sanglantes.

_Justes_, les prtentions des Bulgares sur Andrinople! Mais d'abord, la
place ne s'est pas rendue; elle rsiste magnifiquement comme jadis notre
Belfort. Et puis, quand mme cette ville, qui se meurt de n'avoir plus
de pain  manger,--et qui voit passer chaque jour, comme par moquerie,
sous ses murs et sur son propre chemin de fer, les wagons pleins de
vivres envoys  l'ennemi,--quand mme elle tomberait, puise par la
faim, est-ce que, pour la laisser  la Turquie, les pressions les plus
effectives ne devraient pas s'exercer au contraire sur la Bulgarie et
sur l'ambition forcene de son prince de hasard? Les Puissances, pour
colorer leur complicit parjure dans les spoliations de l'empire
ottoman, se sont appuyes sur le principe, trs soutenable d'ailleurs,
du groupement des nationalits et des races. Eh! bien, non seulement
Andrinople est l'ancienne capitale sacre des Turcs, pleine de leurs
souvenirs historiques et des tombeaux de leurs grands morts, mais elle
est aujourd'hui une ville essentiellement musulmane, o les Bulgares ne
constituent qu'une infime minorit, et tout le vilayet alentour est
peupl de musulmans pour plus des deux tiers.--Il est vrai, cette
population turque des campagnes  laquelle Ferdinand de Cobourg promet
sans rire une situation privilgie sous sa domination future, ne sera
plus bientt qu'un charnier de cadavres, au train dont marchent les
incendies et les massacres[6].--Mais enfin, de quel droit en sacrifier
les vaillants dbris? Quelle tiquette humanitaire trouvera-t-on bien,
pour faire passer ce vol d'une province, d'une province que la justice
et le bon sens rattachent  la Turquie? Comment ne pas bondir de dgot
devant ces pressions effectives  exercer sur la Porte! Puisse au moins
la France s'coeurer devant une telle besogne et refuser d'y prendre
part! Puisse une telle tache tre pargne  notre histoire nationale,
qui jusqu'ici n'en avait jamais connu de pareille!

  [6] Les massacres, malgr l'armistice,  l'heure o j'cris,
    continuent encore dans le vilayet d'Andrinople! On sait aussi qu'
    Salonique viennent d'arriver vingt mille paysans turcs fuyant devant
    les incendies allums dans leurs villages et _mourant de faim_.




VII

A MONSIEUR LE DIRECTEUR DE _L'HUMANIT_


Mardi, 28 janvier.

Monsieur le Directeur,

Vous voulez bien me prier de vous donner mon impression sur la nouvelle
phase de la tragdie turco-bulgare. Comment le refuserais-je  votre
journal, quand il a eu jusqu'ici l'honneur trop rare de garder
l'impartialit et de ne pas injurier les vaincus? Mais votre demande
m'arrive tardivement, car tout ce que ma conscience, tout ce que mon
indignation m'obligeaient  dire, je l'ai dj dit,--dans le _Gil Blas_,
le seul parmi les journaux auxquels je m'tais adress qui ait eu le
courage de m'accueillir et de rompre ainsi la conjuration du silence sur
les atrocits des armes trs chrtiennes.

Du reste, au sujet de ces _pressions suprmes_ (pour parler comme vous
par euphmisme) que l'Europe s'apprte  exercer sur la Turquie
agonisante, je ne saurai rien dire d'aussi juste, d'aussi beau ni
d'aussi irrfutable que Ahmed Riza et Halil bey, auxquels vous donniez
dimanche dernier l'hospitalit dans vos colonnes, et en outre j'aurai
peine  rester, autant qu'eux, rsign et parlementaire.

Par quelle iniquit l'Europe, dsireuse d'assurer la paix dont elle a
tant besoin, adresse-t-elle toujours ses pressions et ses menaces 
cette malheureuse Turquie aux abois, qui a dj tant cd, et jamais aux
Bulgares qui au contraire n'ont rien cd jamais, se sentant soutenus
par un colosse en armes derrire eux, et ne se sont pas dpartis un
instant de leur intransigeance ni de leur morgue? Comment ne pas
s'pouvanter de tout ce qu'il y a de lche, de la part d'un ensemble de
nations dites civilises,  pousser aux dernires limites du dsespoir
un peuple auquel jadis elles avaient tout promis et qui aujourd'hui
s'adresse  leur justice et  leur piti? Non seulement le bon droit, le
bon sens et le principe tant de fois invoqu du groupement des races
commandent de laisser  la Turquie cette ville hroque et cette
province d'Andrinople, qui sont pleines de tombeaux et de souvenirs
d'Islam et ne sont gure peuples que de musulmans. Mais il y a encore
et surtout ceci, qui affole les pauvres Turcs, qui suffirait  rendre
sublimes leurs enttements les plus draisonnables, leurs rvoltes les
plus sanglantes: leurs frres, que l'on veut courber sous la haineuse et
froce domination bulgare, que deviendront-ils? En dpit des fausses
promesses de Ferdinand de Cobourg, les milliers de musulmans, abandonns
au del des nouvelles frontires, qu'auront-ils  attendre, si ce n'est
la continuation de ces massacres froidement systmatiques, de ces
tueries que l'armistice mme n'a pu interrompre et qui auront bientt
transform les campagnes autour d'Andrinople en de vastes champs de la
mort?--(Je dis cela parce que je le sais, et, malgr la censure
minutieuse arrtant les nouvelles, malgr les mensonges de certaine
presse salarie, le monde entier finira bien aussi par le savoir.)

Avec quelle stupeur douloureuse j'ai vu notre pays, par dvouement aux
Slaves, s'associer, et mme d'une faon militante,  ces _pressions_
inqualifiables!... L'homme minent qui nous dirige,--et avec tant
d'intgrit, de bon vouloir et de gnie,--se ressaisira sans doute, je
veux l'esprer, se souviendra des gnreuses traditions de la France,
avant d'aller plus loin dans cette voie qui semble n'tre pas la ntre.
Mener  outrance l'anantissement de la Turquie par la cession force
d'Andrinople, ce serait infliger une souillure  notre histoire
nationale. Et puis ce serait nuire irrmdiablement  nos intrts,
donner le coup de mort  notre influence sculaire en Orient,  nos
milliers de maisons d'ducation,  nos industries si multiples, alors
que, depuis Franois Ier, elles florissaient en toute libert l-bas,
dans cette Turquie si foncirement tolrante, qui nous aimait au point
d'tre devenue presque un pays de langue franaise.

PIERRE LOTI.




VIII

O EST LA FRANCE?


15 fvrier 1913.

Notre chre France o donc est-elle, notre gnreuse France qui, jadis,
s'enthousiasmait pour toutes les justes causes, notre France qui, au
moment de l'inique partage de la Pologne, fut secoue d'un si beau
frisson de rvolte? Elle qui, hier encore, plus que toute autre nation,
savait s'indigner et protester contre les crimes, la voici, hlas! au
premier rang de l'impitoyable meute!... Or, cette fois, il ne s'agit
plus seulement, comme pour la Pologne, de partager et d'asservir; non,
c'est la destruction mme d'une race qui va se perptrer
systmatiquement, et nous, Franais, nous sommes en tte de ceux qui
poussent  la cure; de tous les gouvernements europens, c'est le ntre
qui parat s'obstiner le plus, sans profit d'ailleurs autant que sans
raison, contre la victime, pour lui arracher l'impossible, l'outrageante
et dernire concession: Andrinople, avec les les!

En vain, tous ceux d'entre nous qui ont habit l'Orient, diplomates,
religieux, soeurs de charit, ingnieurs, industriels, sans distinction
_tous ceux qui savent_, jettent un appel d'alarme; personne ne daigne
les entendre. Ils essaient de protester dans les journaux; partout on
refuse d'insrer leurs lettres. Alors, beaucoup d'entre eux m'crivent,
comme si j'y pouvais quelque chose: Parlez pour nous, me disent-ils; il
y a une conjuration de silence, on touffe la vrit; la presse est
musele. Et en mme temps, les pires calomnies s'impriment, se
rditent librement contre ce peuple turc qui agonise.

Mon Dieu! que l'on fasse donc une sorte de referendum, de plbiscite, de
consultation suprme, o seront convis tous les Franais qui vcurent
en Orient, dans nos tablissements d'ducation, dans nos usines, dans
nos exploitations de voies ferres, etc. Mais tous viendront affirmer
qu'ils ont trouv chez les Turcs bon vouloir, hospitalit, tolrance
sans borne et probit admirable; chez les Balkaniques, au contraire,
mauvais procds, jalousies froces, brutalits et fourberies. Tous
parleront comme je parle moi-mme, et, parce qu'ils sont lgion, on les
croira peut-tre!

Ma plus grande stupeur est de voir l'aberration des catholiques
franais, qui, leurrs par cette impudente bouffonnerie de Ferdinand de
Cobourg: La croix contre le croissant, ont pris fait et cause pour
leurs pires ennemis, les orthodoxes et surtout les farouches
exarchistes. Mais qu'ils lisent donc un peu l'histoire contemporaine de
Macdoine, de Thrace et de Syrie! Qu'ils interrogent donc tous leurs
chefs de missions l-bas, vques, suprieurs de couvents, abbs ou
abbesses, avec lesquels je suis en accord complet sur ce point et qui
diront avec moi: Le danger pour les chrtiens romains, c'est la croix
grecque et surtout la croix bulgare.

Cette conjuration du silence sur les atrocits balkaniques, la voici
quand mme un peu djoue; les faits sont l et la vrit commence
d'clater partout. On connat  prsent l'horreur des mutilations
accomplies sur des prisonniers turcs, les tueries en masse de
vieillards, de femmes et d'enfants, les mosques ardentes o
flambrent des fidles enduits de ptrole, les jeunes filles aux seins
tranchs. On sait  prsent que, l o passrent les librateurs, il
ne reste gure que des cadavres et des ruines calcines.

Un grand journal parisien (qui cependant avait daign insrer l'hommage
rendu par ses correspondants de guerre  la modration des soldats
turcs), constatant l'autre jour que les atrocits balkaniques taient
dsormais indiscutables, exprimait le regret (_sic_) qu'elles aient
cr un courant de piti depuis Berlin jusqu' Londres o l'on est
toujours si dispos  s'mouvoir. Et ce mme journal, pour excuser son
regret stupfiant, dclarait que ces crimes n'taient qu'une juste
raction, aprs cinq sicles effroyables en Thrace et en
Macdoine.--Toujours la lgende des Turcs froces, la lgende si
longuement prpare et si perfidement entretenue par les
Balkaniques!--Froces contre qui, s'il vous plat? Est-ce contre les
Juifs, auxquels ils ont donn la plus paisible hospitalit depuis quatre
sicles, alors qu'on les massacrait chez les chrtiens? Est-ce contre
nous, Franais, qui depuis l'poque de la Renaissance avons t
accueillis par eux avec tant de bon vouloir et de cordialit? tait-ce
mme, au dbut de leur domination, contre ces orthodoxes ou exarchistes,
auxquels Mahomet II avait laiss leurs glises, leurs coles et leur
langage? Si, dans la suite, ils ont t durs pour ces mmes sujets
chrtiens, c'est qu'ils avaient affaire  des races essentiellement
brutales et meurtrires, qui d'ailleurs ne cessaient de se massacrer
entre elles. En Macdoine, depuis des sicles, les tueries n'ont jamais
fait trve entre chrtiens de confessions ennemies. Or, chaque fois que,
dans un village, la sanglante bataille clatait entre Grecs et Bulgares,
les deux camps s'alliaient ensuite contre les malheureux policiers
musulmans accourus pour mettre la paix, et tout finissait par l'incendie
et le pillage des maisons turques d'alentour. Il suffit de lire les
rapports rdigs par nos compatriotes, les officiers franais au service
de la gendarmerie internationale de Macdoine, pour tre difi sur ces
tragdies chroniques; tous s'accordent pour en faire tomber la
responsabilit sur les Bulgares; ils constatent mme que, neuf fois sur
dix, elles taient organises par les _comitadjis_, et de prfrence
dans les parages habits par les trangers,--afin de frapper
l'imagination de l'Europe, de fomenter sa rprobation unanime contre une
Turquie aussi incapable d'assurer la paix intrieure, en un mot de
prparer de longue main ce _tolle_ qui accueille  prsent la dtresse
des vaincus. Aujourd'hui, du reste, que l'oeuvre de dconsidration est
accomplie  souhait, la Bulgarie s'occupe d'arrter par centaines ses
comitadjis, dont elle n'a plus besoin et qui pourraient devenir
compromettants. Oui, la vie tait effroyable dans ces farouches
contres, je le reconnais; mais elle continuera de l'tre, n'en doutons
pas, aprs l'extermination des derniers Turcs.

Grecs et Bulgares n'ont cess de se har  mort; malgr leur alliance
temporaire, attendons l'heure o ils recommenceront de se massacrer
entre eux, tout en perscutant, bien entendu, les catholiques et surtout
les pauvres Uniates (orthodoxes rallis au catholicisme).

Il faut que la bonne foi de ce mme grand journal parisien ait t
surprise, je veux l'esprer, pour qu'il ait publi la lettre d'un de
ses abonns sur l'apaisement  Salonique. A en croire ce personnage,
tout se serait pass l-bas le mieux du monde,  part quelques petits
dsordres invitables qui auraient amen, les premiers jours, un peu de
mauvaise humeur (_sic_). Un peu de mauvaise humeur est vraiment une
trouvaille sans prix! Aprs trois ou quatre jours de pillages, de viols
et de tueries, un peu de mauvaise humeur, on en aurait  moins. Quels
moyens ont employs les envahisseurs pour qu'une telle lettre ft
crite, je n'ai pas  le rechercher; mais je crois qu'elle a peu de
chances de trouver crdit. Trop de tmoins taient l; beaucoup de
Franais et de Franaises, beaucoup de consuls trangers, les officiers
et les matelots de notre croiseur, tous ont vu et se sont pouvants!

Cette mme lettre contient une autre perle plus rare. Le signataire,
pour expliquer cette mauvaise humeur de la colonie europenne 
Salonique, crit textuellement: Et puis, ici, jusqu' prsent, la
Turquie tait, au fond, _res nullius_; les trangers y avaient une
situation prpondrante, qui ne saurait se maintenir intacte sous une
autre domination, quelle qu'elle soit. Est-il possible de donner un
dmenti aussi catgorique au journal prcit, qui affirmait plus haut la
cruaut du joug musulman? Est-il possible de rendre un hommage,  la
fois plus complet et plus odieusement ingrat,  tout ce qu'il y a de
doux et de dbonnaire dans la domination turque quand elle n'a pas 
s'exercer sur des races tout  fait intraitables!

Mais ce sont l choses de dtail o je m'oublie, et ces incohrences ne
valaient pas d'tre releves.

A cette heure, la grande angoisse qui prime tout, c'est de se dire que
le canon recommence  faire ses profondes troues saignantes. L'hroque
Andrinople,  la fin, tombera, cela semble invitable; alors, la ville
musulmane et toute la province musulmane alentour seront livres aux
exterminateurs. Un crime va se commettre, avec la complicit de toutes
les nations chrtiennes, un des plus grands crimes que l'histoire ait
jamais enregistr. Et la France y aura contribu, hlas! pour une trop
large part.

Au moins, je veux dire ici aux vaincus, une fois encore, que, s'ils
n'ont pas les sympathies officielles de notre pays, des milliers de
coeurs franais sont, quand mme, avec eux...




IX

MI-CARME ET SAUVAGERIES


2 mars 1913.

A l'heure o j'cris, sait-on de quoi s'occupent les Protes? (On nomme
l-bas Protes les chrtiens, grecs ou autres, grecs surtout, qui
habitent Pra, le vaste faubourg levantin de Constantinople.) Donc,
sait-on de quoi ils s'occupent? De la Mi-Carme et de tout ce qui
s'ensuit, ftes, bals, dguisements! Et c'est si dplac, si honteux,
que la presse commence tout de mme  murmurer. Est-ce que la plus
lmentaire ducation ne commanderait pas au moins de faire silence, en
ce moment, dans la grande ville tragique? Vraiment, l'attitude de ces
gens-l justifie une fois de plus le mot de Bismarck: En Orient,
disait-il, il n'y a de _gentilshommes_ que les Turcs.

Ils vont se dguiser et danser, les Protes! Et dans les rues, sous
leurs fentres, passent les hommes qui se rendent aux lignes de
Tchataldja,  la suprme tuerie. Et partout, dans des maisons trop
troites bondes de petits lits misrables, des blesss manquent du
ncessaire, demandent un peu d'eau, un peu de pain, appellent pour qu'on
vienne laver leurs blessures qui pourrissent. Et la campagne,  perte de
vue, est pleine de morts qui se dcomposent sous la neige. Et tout prs,
de l'autre ct des ponts, dans l'immense Stamboul aux trois quarts
incendi (_mais seulement ses quartiers turcs, comme par hasard_) tout
ce qui n'est pas parti pour l'arme, des femmes, des enfants, des
vieillards, errent sans vtements, la faim aux entrailles et le froid
jusqu'aux os. Ils ne se dguiseront pas pour la Mi-Carme, ceux-l, non;
mais ils vaudraient l'aumne de quelque couverture ou de quelque vieux
manteau, pauvres incendis qui n'ont plus rien.

Les Protes vont s'offrir des bals! Mais, Dieu merci! les femmes de
toutes les ambassades d'Europe songent plutt aux blesss. A leur tte
est notre admirable ambassadrice, qui ne quitte gure les ambulances, le
chevet des mourants. Pour donner aussi l'exemple, nous avons nos soeurs
de charit franaises que les Turcs bnissent, et l'une d'elles, l'une
des plus hautement vnrables, m'crivait hier: Nous prions Dieu chaque
jour pour qu'il nous laisse sous la domination musulmane; que
deviendrions-nous si les autres arrivaient ici?

_Les autres_, c'est--dire les orthodoxes et surtout les exarchistes! Ce
n'est pas seulement pour les Turcs qu'ils sont intraitables, ces
_autres_-l; une fois de plus ils viennent de le prouver. On sait le
refus oppos par la Bulgarie aux prires ritres de la France, qui
voulait,  Andrinople, une zone neutre o nos nationaux, nos religieuses
ne risqueraient pas  toute heure la mort. Et pas un journal n'a t
fltrir le fait suivant: l'Impratrice d'Allemagne, ayant crit de sa
propre main  la Reine lonore pour lui demander de laisser entrer 
Andrinople des caisses de remdes avec une dlgation de la Croix-Rouge,
essuya un chec; sous la pression du vautour de Bulgarie, la plus
malheureuse des reines fut oblige de rpondre par un refus. L'Empereur
allemand n'a pas d, j'imagine, apprcier beaucoup ce procd du petit
confrre. Qu'une place assige ne veuille laisser sortir personne, par
crainte de renseignements qui seraient donns sur l'tat de la garnison,
cela s'explique sans peine. Mais des assigeants, refuser l'entre 
quelques infirmiers avec leur matriel sanitaire, quelles raisons
stratgiques pourrait-on bien inventer comme excuse  cette
brutalit-l?

_Les autres_--les Bulgares--en toute tranquillit, sous les yeux ferms
de l'Europe complice, procdent  l'extermination systmatique des
Musulmans dans les provinces envahies. Je laisse de ct les rapports de
source turque: on pourrait les croire exagrs. Chez les Slaves, bien
entendu, c'est la conspiration du silence, plus encore que chez nous.
Mais il y a les nombreux officiers franais dtachs dans la gendarmerie
internationale de Macdoine[7], ceux qui n'ont pas accept le mot
d'ordre diplomatique, et qui ne reculent pas; leurs rapports, publis
quand mme, sont terrifiants; il semble toutefois que personne en France
n'ait daign les lire. Il y a les religieux des confrries latines
tablies en Turquie. Et enfin, il y a, par lgions, d'irrcusables
tmoins autrichiens ou allemands, des fonctionnaires, des docteurs, des
pasteurs, des officiers qui, dans toute la presse trangre non musele
comme la ntre, ont sign d'effroyables rquisitoires. Aux premiers
rangs de ceux-l, parmi tant d'autres, je citerai le docteur Ernst
Jaeckh, le gnral Baumann, le colonel Veit, le capitaine Rein, le
professeur Dhring, dont les rapports documents, appuys de
photographies hideuses, sont pour faire frmir: pillages, incendies,
viols sadiques, mutilations qui ne se peuvent crire; massacres de non
combattants, pralablement lis en tas avec des cordes, puis lards 
coups de baonnettes et achevs  coups de triques; vieilles femmes
enfermes dans des granges auxquelles on mettait le feu; musulmans qu'on
inondait de ptrole avant de les empiler dans les mosques pour les y
brler vifs...

  [7] Colonel Foulon, colonel Malfeyt, etc., etc.

Sur toute cette sauvagerie planait un fanatisme bas et bestial; on
brisait les stles funraires aux inscriptions coraniques et on
profanait les tombes; aux assassinats on mlait le nom du Christ, et il
arrivait parfois que les meurtriers baptisaient de force avant de
massacrer! Plus enrags encore que les envahisseurs, et plus lches, les
chrtiens ottomans sortaient  leur rencontre, les guidaient vers les
maisons turques, d'abord vers les plus riches, leur dnonaient les
cachettes de l'argent ou des jeunes femmes, pillaient avec eux et
tuaient avec eux. Les Turcs, du reste, ne furent pas les seuls sur qui
se dchana cette frnsie rouge, que l'Europe encourage; les Juifs,
bien entendu, ptirent presque autant qu'eux; les Roumains aussi
endurrent la perscution de ces chrtiens exarchistes, leurs glises
furent profanes et leurs livres sacrs mis en pices, au ruisseau.

Un dtail naf et d'une tranget touchante, au milieu de tant
d'horreurs. Des jeunes filles musulmanes auxquelles on avait arrach
leur voile--premier grand outrage--avant de les mener en pture vers les
soldats, s'taient couvert le visage des couches d'une boue paisse
ramasse dans les ornires du chemin...

  Pour nous refouler en Asie, m'crivait un derviche, tant de crimes
  n'taient mme pas ncessaires; nous serions partis de nous-mmes.
  Nous aurions quitt, bien entendu, les provinces conquises, plutt que
  de rester sous le couteau bulgare, il n'y avait qu' nous en laisser
  le temps. N'a-t-on pas vu tous ceux d'entre nous, qui ont pu fuir
  devant la grande boucherie, affluer sous les murs de Constantinople,
  et attendre l, rsigns, dignes bien que mourant de faim, attendre,
  des jours et des nuits, qu'il y et des bateaux pour les passer sur
  cette rive asiatique d'o sont venus nos pres?

Oui, mais ce n'tait pas le dblaiement, c'tait l'extermination froce
qu'il fallait aux librateurs! Et cela continue, et cela va continuer
encore, tant qu'il restera dans la province d'Andrinople un seul village
qui ne soit pas un amas de ruines calcines avec des cadavres plein les
rues. _Et toutes les chancelleries le savent de la faon la plus
certaine_, et, toutes, elles gardent le silence, et partout la
conscience publique est volontairement trompe[8].

  [8] Il se trouve encore chez nous, aprs tant de rvlations
    indiscutables, des petites feuilles de province pour crire: les
    _prtendues_ atrocits des Bulgares. Les grands journaux cependant
    n'oseraient plus.

En vain les Turcs ont-ils demand avec instances qu'une commission
internationale ft envoye dans les territoires envahis, suppliant mme
qu'on l'envoyt tout de suite, pendant que des milliers de cadavres de
femmes ou d'enfants pourrissent encore sur la terre. L'Italie seule a
fait mine de vouloir entendre; mais, devant le flegmatique refus d'une
autre grande puissance, on en est rest l. Qu'importe  prsent les
prires des Turcs! Ils sont vaincus, les chancelleries n'ont plus besoin
de leur prsence, ayant russi  dcouvrir pour l'quilibre europen
une autre formule, o toutes les rapacits vont trouver bien mieux leur
profit!




X

MASSACRES DE MACDOINE ET MASSACRES D'ARMNIE


22 mars 1913.

J'affaiblirais ma dfense des vaincus d'Orient si je ne rendais aux
allis la part de justice qui leur est due. Autant le coup de main,
l'attentat de l'Italie en Tripolitaine restera inexcusable  jamais,
autant parat lgitime et noble l'effort des peuples balkaniques vers
l'indpendance; qui donc songerait  le contester? Mme aprs quatre ou
cinq sicles, il n'y a pas prescription des droits sur la terre
ancestrale, c'est un rve encore magnifique de vouloir reprendre les
vieilles cits jadis conquises et faire revivre leurs noms abolis,
l'ide de patrie ne doit pas mourir.

Donc, malgr le regret et la souffrance de tous ceux qui ont connu,
compris, aim l'Islam, une approbation gnrale serait alle aux
vainqueurs d'aujourd'hui, si leur gloire militaire n'avait t souille
hlas! de tant de crimes et de mensonges.

Oh! leurs longs mensonges si habilement rpandus pour garer l'opinion,
peut-tre sont-ils plus odieux encore que leurs crimes, perptrs avec
l'excuse de l'excitation, dans l'odeur de la poudre et l'ivresse du
sang. Massacres de Macdoine! Depuis combien d'annes ce clich ne
revenait-il pas priodiquement dans la presse, par les soins des
gouvernements intresss, tendant  reprsenter les Turcs, aux yeux de
l'Europe, comme des monstres sanguinaires et d'ailleurs tout  fait
incapables de rgir un pays, autrement que par le despotisme et
l'assassinat. (Avec documents et rfrences  l'appui, je reparlerai
plus loin de ces soi-disant massacres, dont la responsabilit n'incomba
jamais  ceux que l'on en accuse.) Atrocits turques! C'est le second
clich qui servit depuis l'ouverture des hostilits et qui, auprs des
foules crdules, russit jusqu' un certain point, grce  une censure
terrible. En vain, les correspondants de guerre--les consciencieux du
moins,--constataient la loyaut des soldats turcs et leur modration le
plus souvent admirable, en vain s'indignaient-ils des actes de
sauvagerie commis par les vainqueurs, une censure toujours vigilante,
comme celle de l'Italie en Tripolitaine, coupait le passage dangereux de
leur rapport, ou bien supprimait le rapport tout entier; quand par
hasard quelque rvlation accablante arrivait quand mme jusqu' la
presse franaise, en vertu de la conjuration du silence on se gardait de
l'insrer, et le clich: atrocits turques--exact quelquefois, je le
reconnais, exceptionnellement et surtout par reprsailles--revenait
toujours comme un refrain haineux imprim en grosses lettres
raccrocheuses. Mais il y avait trop de tmoins pour que la vrit ne se
ft pas jour; la presse autrichienne, la presse allemande, chez qui le
silence n'tait pas de rgle comme chez nous, commencrent  conter avec
stupeur des crimes sans nom. Et puis nos officiers franais, dtachs
dans la garde internationale de Macdoine, avaient vu, eux aussi, et il
tait difficile de les intimider, ceux-l, pour les faire taire. C'est
ainsi que peu  peu de grandes et ineffaables taches d'opprobre sont
venues maculer ces conqurants, dont la cause au fond tait pourtant
belle et juste, et qui, malgr la tratrise de l'attaque, malgr
l'inlgance d'tre arrivs par derrire comme des hynes sur une proie
dj mortellement blesse, commandent encore l'admiration par de si
courageuses victoires.

Ainsi que je l'crivais dj au dbut de la guerre, il semble que les
Grecs se soient montrs les moins cruels, bien qu'ils l'aient t
beaucoup trop encore; il semble surtout que leurs officiers se soient
gnralement abstenus de pillages et de viols. En tout cas le mot
d'ordre pour les inutiles tueries n'est jamais venu de leurs princes;
quant  leur exquise reine, les Turcs sont les premiers  redire avec
vnration le bien qu'elle fit, lors de son passage  Salonique, en
secourant des milliers de leurs frres qui accouraient de toutes parts,
chasss de leurs villages par les incendies et les massacres.

Mais les Serbes, mais les Bulgares!... Rien ne reste aprs le passage de
leurs armes dj frocement meurtrires et tranant aprs elles, pour
achever la destruction, ces bandes de comitadjis couverts de peaux de
btes, ces hordes plus terrifiantes que celles d'Attila. Chez eux
d'ailleurs, les chefs donnent l'exemple; le haut commandement, au lieu
de punir, excite ou tolre; dans les boucheries sans merci, tout le
monde est complice...

Ce que je dis l, en Autriche, en Allemagne on le sait depuis longtemps;
en France on commence malgr tout  le savoir; je n'ai la prtention de
l'apprendre  personne. Et on sait bien aussi le plus horrible, c'est
que, mme dans les rgions o c'est fini de se battre, l'extermination
continue calmement, froidement, parce qu'il s'agit non pas de vaincre,
mais d'anantir la race musulmane, et qu'il faut aussi en effacer
jusqu' l'empreinte, incendier les mosques, abattre les minarets,
bouleverser les spultures, briser partout les inscriptions coraniques,
sur les murailles comme sur les tombes. Ce sont les barbares
lgendaires, ce sont les Huns qui passent! En pleine Europe et en plein
XXe sicle, ces montagnards, attards dans la sombre cruaut mdivale,
nous rendent les vieux carnages auxquels on ne croyait plus.

A tout cela, les nations chrtiennes d'Occident, les chancelleries enfin
renseignes, enfin contraintes d'avouer que les nouveaux Croiss
dtiennent le record de l'horreur, rpondent, par hypocrisie autant que
par ignorance: Ce n'est que juste raction, aprs quatre ou cinq
sicles de torture!--Mais, que l'on relise donc les vieilles chroniques
de Macdoine, crites par des tmoins sans partialit, par des chrtiens
latins ou par des juifs; que l'on aille donc se renseigner sur place
auprs de tous les trangers qui ont habit ce pays de la terreur,--et
l'on verra bien alors qui taient les tortionnaires, les meurtriers: des
Bulgares toujours, des _comitadjis_, ou de simples fanatiques
exarchistes, pillant  main arme, massacrant Orthodoxes ou Osmanlis,
sans choisir, jusqu' l'heure o la police turque, autrement dit la
_police internationale macdonienne_, accourait pour mettre l'ordre 
coups de fusil et punir les assassins. La vie devenait si intolrable
que, peu d'annes avant la guerre actuelle, les Grecs, outrs des crimes
de leurs complices d'aujourd'hui, avaient song  s'allier avec le
Sultan contre le Gouvernement de Sofia. Tels furent ces fameux massacres
de Macdoine que les Bulgares ont su ds longtemps travestir  leur
profit, pour ameuter l'Europe contre la Turquie. Nos officiers franais
dtachs l-bas, qui maintes fois prirent part  ces rpressions du
brigandage balkanique, ont consign les faits dans leurs rapports, mais
leur voix a t touffe.

En Asie Mineure, o il n'y a pas de Bulgares, pas de comitadjis, est-ce
que les Grecs ne vivent pas en parfaite intelligence avec les Turcs?
Tant de lettres, qu'ils viennent spontanment de m'crire, suffiraient 
prouver combien le joug de l'Islam leur semble lger. Quel pays de
calme, toute cette rgion qui s'tend de Smyrne aux confins de la Syrie!
Les voleurs y sont inconnus et on peut y dormir la nuit portes ouvertes;
une srnit patriarcale y rgne encore.

Et les Roumains, presque nos frres ceux-l, les Roumains qui
reprsentent, parmi les peuples jadis soumis au Croissant, la vraie
lite intellectuelle et morale, les Roumains ont-ils gard rancune  ces
Turcs qui furent leurs matres? Personne n'oserait le prtendre. Non,
c'est seulement pour leurs anciens compagnons de tutelle, les Bulgares,
qu'ils professent une haine toujours vivace.

Et les malheureux Juifs d'Espagne, o sont-ils venus se rfugier quand
les chrtiens les exterminaient? Chez ces Turcs, qui leur donnent depuis
quatre ou cinq sicles la plus tolrante hospitalit, et qu'ils ne
cessent de bnir.

Oh! je sais bien, il y a eu les massacres d'Armniens! Ici, ce n'est
plus de la calomnie, ce n'est plus de la lgende, c'est de l'effarante
ralit. Ici, c'est la grande tache dans l'histoire de ceux que, en mon
me et conscience, je crois infiniment dignes d'tre dfendus, mais que
cependant je ne saurais soutenir envers et contre tout lorsqu'ils sont
coupables. Il y a du reste chez eux tant de qualits de premier ordre,
tant de noblesse originelle, tant de foncire honntet, tant de
compassion et de tolrance, qu'ils n'ont pas besoin qu'on les dfende en
aveugle; ce serait mme leur nuire et leur faire injure. Oui, les
massacres d'Armniens, c'est peut-tre le crime qu'ils expient si
affreusement aujourd'hui; en tout cas, c'est en souvenir de ces nfastes
journes de 1896 que l'Europe dtourne sa piti de leurs souffrances.
Ici, je ne puis les absoudre, mais seulement plaider pour eux les
circonstances attnuantes.

A Dieu ne plaise que je veuille accabler la race armnienne. Elle a
dgnr aujourd'hui comme il arrive  toutes les races qui ont eu le
malheur suprme de perdre leur patrie; son courage a faibli; elle s'est
jete dans le mercantilisme et l'usure, beaucoup plus mme que la race
juive, qui y avait t pousse avant elle par un sort pareil au sien[9].
Mais elle a t, dans le pass, grande et glorieuse, et, malgr ses
tares, acquises dans la servitude, ses malheurs, tant de malheurs inous
qui n'ont cess de l'accabler, doivent nous la rendre un peu sacre.

  [9] Voici  ce sujet un proverbe turc que l'on ne m'accusera pas
    d'avoir invent: Il faut quatre Juifs pour faire un Armnien.

Il faudrait sans doute chercher bien loin, au fond des temps, pour
trouver les origines de cette haine si farouche entre les Armniens et
les Turcs, qui semblaient jadis des peuples faits pour se tolrer et
s'unir. Les premires grandes tueries _mutuelles_ dont s'mut l'Europe
eurent lieu dans des rgions recules de l'Asie Mineure; les Kurdes y
prirent part bien plus que les Turcs proprement dits; elles eurent le
caractre de batailles plutt que de massacres, et l'histoire n'en est
pas clairement connue. Dans les contres si rudes de Zetoun et de
Sassoun, dans les montagnes hrisses de rochers et de forts, des
Armniens qui avaient conserv encore leurs antiques qualits
guerrires, regimbaient  main arme contre la domination
musulmane,--qui songerait  leur en faire un reproche?--Les musulmans
rprimaient leurs rbellions,--n'tait-ce pas naturel? Et ils firent en
effet des rpressions par trop terribles, dans la manire des coaliss
chrtiens d'aujourd'hui en Thrace et en Macdoine.

Mais les raffinements dans le meurtre aprs la bataille, les froides
cruauts dont on les accuse, je me permettrai de croire tout cela
exagr pour les besoins de la cause, tant que le rcit n'en sera fait
que par des Armniens, ft-ce mme par des prlats.

Quant aux massacres de Constantinople en 1896, qui furent les plus
retentissants, pour en rejeter sur les Turcs toute l'horreur, il
faudrait d'abord oublier avec quelle violence le _parti rvolutionnaire
armnien_ avait commenc l'attaque. Aprs avoir annonc l'intention de
mettre le feu  la ville, qui _ coup sr_, disaient les affiches
effrontment placardes, _serait bientt rduite  un dsert de
cendre_, (_sic_) un parti de jeunes conspirateurs,--admirables
d'audace, je le veux bien,--s'tait empar de la banque ottomane pour la
faire sauter, tandis que d'autres mettaient en sang le quartier de
Psammatia. Il y eut dix-huit heures d'pouvante pendant lesquelles la
dynamite fit rage, et un peu partout les bombes armniennes, lances par
les fentres, tombrent dru sur la tte des soldats.

Eh bien, quelle est la nation au monde qui n'aurait pas rpondu  un
pareil attentat par un chtiment exemplaire? Prenons par exemple une
nation slave, puisque ce sont des Slaves, aujourd'hui, qui jettent sur
les Turcs l'anathme, et choisissons la nation russe, notre amie, qui
est de toutes la plus civilise et foncirement la meilleure. La nation
russe, mais de nos jours encore elle perscutait les Juifs pour des
actes d'usure beaucoup moins exasprants que ceux des Armniens;
qu'aurait-elle donc fait si ces mmes Juifs, revolver au poing,
s'taient empars des banques impriales, jetant partout des bombes et
menaant d'incendier Moscou? Qu'aurait-elle fait si, en outre, le Tzar,
son chef religieux, avait, comme le Khalife, lanc l'ordre
d'extermination?

Certes un massacre n'est jamais excusable, et je ne prtends pas
absoudre mes amis turcs, je ne veux qu'attnuer leur faute, comme c'est
justice. En temps normal, dbonnaires, tolrants  l'excs, doux comme
des enfants rveurs, je sais qu'ils ont des sursauts d'extrme violence,
et que parfois des nuages rouges leur passent devant les yeux, mais
seulement quand une vieille haine hrditaire, toujours justifie du
reste, se ranime au fond de leur coeur, ou quand la voix du Khalife les
appelle  quelque suprme dfense de l'Islam...

L'Islam! L'Islam dont la Turquie tait le porte-drapeau, l'Islam que
cependant des millions d'hommes sont prts  dfendre jusqu' mourir,
l'Islam, hlas! s'teint comme un grand soleil pour qui c'est bientt
l'heure du soir. Il jettera sans doute encore,  son couchant, de beaux
rayons rouges; pendant quelques annes de grce, il pourra embraser
encore le ciel asiatique, et ses dfenseurs auront, avant l'agonie, des
gestes de hros. Mais malgr tout, je le sens plonger peu  peu dans
l'abme o s'anantissent les religions et les civilisations rvolues,
et avec lui achveront de passer aussi le recueillement, le rve et la
prire. Sur notre Terre bientt trop troite, toute trpidante
aujourd'hui du grouillement des hommes qui asservissent l'lectricit,
martlent le fer et s'enivrent d'alcool, il n'y a plus de place pour les
peuples contemplatifs et doux, qui ne boivent que l'eau des sources et
mettent en Dieu leur espoir.

L'Islam! Peut-tre l'Europe, si perfide et si utilitaire, aurait eu
quelque intrt pourtant  le dfendre encore. Elle n'a pas t
seulement criminelle, en poussant les Turcs aux suprmes dsesprances,
en laissant exterminer toute cette population saine et probe, autour de
la ville o s'lve la merveilleuse mosque de Slim II; elle a t
imprvoyante aussi, car ce crime lui a valu une interminable
prolongation de la guerre. Si elle avait su modrer les prtentions
exorbitantes des vainqueurs, griss par la victoire, elle aurait fait
conclure la paix et repris en Orient le cours de ses affaires
commerciales, qui semblent la proccuper uniquement. Et c'est dans
l'avenir surtout qu'elle sentira d'une faon plus lourde les
consquences de son crime,--c'est plus tard, quand le long du Bosphore
trnera la capitale redoutable d'un empire des Slaves du Sud, et que
l'exclusivisme intolrant de ces parvenus aura remplac la si
accueillante hospitalit ottomane.

Car un jour viendra fatalement, hlas! o Constantinople n'lvera plus
ses mille croissants dans l'air, o Stamboul ne sera plus Stamboul,
n'aura plus ses minarets, ses dmes, ses stles, la paix de ses petites
places ombreuses, son indicible mystre, ni le chant de ses muezzins
chaque soir. Ce sera, dans le modernisme et la laideur, une ville
quelconque, sur laquelle une barbarie psera sans recours,--la plus
noire des barbaries, celle des peuples trop neufs qui ne comprennent, en
fait de progrs, que le bruit, la vitesse, l'lectricit, la fume et la
ferraille.

Et cette chute de la ville des Khalifes ne marquera pas seulement la fin
de la Turquie, comme l'arrive de Mahomet II marqua pour les historiens
la fin du Moyen ge; il semble qu'elle sonnera aussi une heure
infiniment plus grave et plus funbre, l'heure o l'Islam, et avec lui
toutes les civilisations exquises du pass, auront reu le coup de mort,
achveront de s'vanouir sous la rue des civilisations nouvelles, plus
avides et plus meurtrires. Le feuillet sera tourn sur toute une
priode de l'histoire humaine, la priode du calme, du rve et de la
foi. Triomphe dfinitif partout des races europennes, qui sont devenues
les grandes tueuses, pour avoir perfectionn les explosifs et sap les
ternelles esprances. Commencement de temps nouveaux, qui s'annoncent
effroyables...




XI

LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE


27 mars.

Chute d'Andrinople. La ville est en flammes.--Ceux qui ont lu cette
note, en grandes lettres, dans les journaux de ce matin, se
reprsenteront-ils l'pouvante et l'horreur de cela: tomber aux mains
des Bulgares!

Hlas! Telle est chez nous la force du parti pris, que la sublime
rsistance d'Andrinople n'a mme pas touch les coeurs franais, ces
mmes coeurs pourtant qui avaient dcern  Belfort sa couronne de
gloire. Telle est la force de l'aberration que les journalistes ont os
taxer de barbarie la lettre de l'hroque Chukri Pacha dclarant, aprs
des mois d'angoisses et de souffrances inoues, qu'il brlerait la ville
plutt que de la rendre; admirable en tout temps et quand mme, cette
lettre se justifiait d'ailleurs rien que par la brutalit des
assaillants qui hurlaient alentour des murs. Car personne chez nous,
mme aprs l'invasion des Prussiens en 1870, n'a la moindre ide de ce
que cela va tre: tomber aux mains des Bulgares! Ce ne sera pas comme la
chute de Janina, dont les dfenseurs transports  Athnes ont t
applaudis par la foule  leur arrive. Ce ne sera mme pas comme la
chute de Salonique, o cependant des excs effroyables furent commis.
Non, cela promet d'tre si sauvage et si monstrueux que, en cette
occurrence extrme, brler tout est bien le seul parti qui reste 
prendre. Quand les bottes des vainqueurs, barbus et hirsutes, auront
souill la mosque merveilleuse de Slim II, les adorables kiosques
funraires et les saints tombeaux, alors pillages, viols, tueries
commenceront, ainsi que partout o passrent ces chrtiens de la haine
et du shrapnell.

Musulmans d'Andrinople! Pauvres assigs! Avoir endur si longtemps le
martyre des privations et des frayeurs, dans cette grande souricire de
la mort, et tre arrivs enfin au jour o voici les meurtriers qui
entrent; se dire qu'il n'y a plus moyen de s'chapper dans les campagnes
cernes o l'on tue depuis des mois; songer que tout le monde finira par
y passer, que mme les plaintes des petits enfants n'auront pas le
pouvoir d'attendrir, qu'il n'y aura mme pas de cachettes sres o rler
de faim sans coups de crosse ou sans coups de baonnettes; _savoir
d'avance qu'il n'y aura pas de piti..._

Puiss-je me tromper dans mes prophties funbres! Puisse ce roi de
hasard, qui a su avec une habilet infernale exploiter le fanatisme et
la farouche nergie de son peuple, puisse-t-il tre pris de remords, et
modrer un peu cette fois la rue de ses soldats dans cette ville o des
trangers seront tmoins, modrer ne ft-ce que par crainte des
jugements de l'histoire, et pour pargner  son nom, dj si entach de
boue sanglante, la souillure de nouveaux massacres.


10 avril 1913.

_P.-S._--Quinze jours ont pass dj sur cette chute d'Andrinople. Ainsi
qu'il tait  prvoir, les dpches officielles soumises  la toujours
mme terrible censure, nous apprennent que les vainqueurs ont t
magnanimes, et que la ville est rentre dans la paix et la joie.
Quelques tmoins anglais cependant commencent  divulguer de plus
sinistres nouvelles: Le campement des prisonniers turcs, disent-ils,
est une lamentable morgue o chaque jour l'on meurt par centaines, de
froid et de faim! Et puis, il y a lieu de trembler sur le sort de ces
dtachements de vaincus, que les Bulgares emmnent _afin de les mieux
caserner dans des villes de l'intrieur_. Ne leur arrivera-t-il pas
comme aux vaincus de Macdoine, que l'on emmenait ainsi sous le mme
prtexte, et qu' la premire tape, ds que l'on se sentait loin des
regards indiscrets, on massacrait sauvagement?... Donc, n'ayons pas
confiance encore, hlas! Ce n'est que plus tard que la vrit vraie, 
grand' peine, filtrera jusqu' nous; en attendant il y a tout lieu de
douter de ces belles dpches, aprs tant de rvlations tardives mais
irrfutables, qui sont venues graduellement nous apporter toujours plus
de surprises et toujours plus d'horreur!




NOTES COMPLMENTAIRES


Quelques lettres ou fragments de lettres, dont je n'ai eu connaissance
qu'aprs l'impression de ce livre, et qui attestent encore non seulement
les atrocits chrtiennes, mais la haine des orthodoxes contre les
catholiques et les uniates. J'ai voulu prendre les plus typiques,
parmi d'innombrables qui ne cessent de m'arriver; mais pourquoi les
unes, plutt que les autres qui apportent les mmes accablants
tmoignages? Je crains d'avoir choisi trop  la hte; il aurait fallu
les publier toutes!... Du moins, parmi celles que je vais citer un peu
au hasard, il n'en est pas une dont le signataire ne me soit connu et
dont je ne puisse garantir l'absolue vracit.

Au moment o ces notes complmentaires sont dj  l'impression, je
reois la liste dtaille des grandes tueries d'ensemble commises dans
les environs de Roptchoz, Doran, Kilkish et Serrs. Dans ces seules
rgions, cinquante-deux bourgs ou villages, dont j'ai la liste,
anantis, incendis, les hommes massacrs, les femmes violes,
quelques-unes converties de force  l'orthodoxie et puis emmenes par
les allis pour les besoins des soldats!... Trop tard pour publier tout
cela, trop tard pour publier les lettres et documents qui continuent de
m'arriver chaque jour: ce livre lugubre ne peut pas tre interminable,
il faut finir. D'ailleurs la cause est entendue, pour tous les gens de
coeur et de bonne foi, on sait de quel ct sont les assassins.

Les hommes politiques affirment que l'intrt de notre pays est
maintenant avec les allis, c'est l une thse soutenable peut-tre,
bien que dangereuse infiniment. Mais que la France, notre chre France
soit devenue tout  coup celle qui ne s'indigne plus des pires
abominations, c'est un signe de dchance, hlas! et un prsage de
malheur...


I

_Nouvelle lettre de M. Claude Farrre au _Gil Blas_,  propos de
l'incident du _Bruix_._

Au moment de la prise d'Andrinople, j'y reviens... Mais je me trompe
fort, ou ce sera pour la dernire fois. Je ne crois pas que beaucoup de
gens, mme de la plus mauvaise foi, oseront ergoter sur le document que
j'apporte.

Pardon  tous ceux dont le coeur se soulvera, quand ils liront ce
document-l.

Un mot d'explication d'abord.

Il y a trois ou quatre mois, en dcembre dernier, un de mes camarades,
officier de marine embarqu dans la division navale du Levant, crivait
 sa femme une lettre familire, au cours de laquelle il lui dpeignait
en termes indigns les abominations commises par les troupes grecques et
bulgares de Thrace et de Macdoine.

Cette lettre me fut communique. Je la communiquai  mon tour  force
personnalits parisiennes. L'une d'elles, M. Raoul Aubry, crivit alors,
sous la forme d'une interview prise  moi, un trs bel article o la
lettre en question tait relate.

Se fiant aux termes exacts de cet article, que j'avais eu le tort de ne
pas relire mot  mot, mon matre rvr, Pierre Loti, crivit  son
tour, dans sa trs noble _Turquie agonisante_, que les officiers du
_Bruix_ AVAIENT VU les troupes grecques et bulgares crever les yeux de
leurs prisonniers turcs.

Or, ces officiers-l n'avaient en ralit pas vu,--j'entends vu de leurs
yeux, ce qui s'appelle vu,--l'atrocit ci-dessus rapporte. Sollicits
par le prince Nicolas de Grce, ils furent donc contraints de le
dclarer officiellement. Et force gens,--ceux-l mmes dont je parlais
tout  l'heure, les gens de mauvaise foi,--essayrent de transformer
cette dclaration, toute visuelle, si j'ose dire, en un dmenti que les
officiers du _Bruix_ auraient inflig  Pierre Loti.

De l  conclure que les allis balkaniques n'avaient jamais crev les
yeux du moindre prisonnier turc, il n'y avait qu'un pas.

Et ce pas-l, divers journalistes peu recommandables se risqurent
sournoisement  le franchir, en crivant divers articles, tous fort
vilains, au commencement de ce mois-ci, mars 1913.

Par malheur, un de ces articles-l tombait, le 11 mars, sous les yeux de
mon camarade, embarqu dans la division navale du Levant,--l'officier de
marine qui avait crit en dcembre dernier la fameuse lettre, source de
ma prcdente documentation, et origine de toute l'affaire.

Et cet officier,--dont je persiste  taire le nom, tenant  ne point
l'exposer aux couteaux des assassins prtendus soldats qu'il soufflette
comme on va voir,--sautait immdiatement sur sa plume, et m'crivait,
dans le premier jet de son indignation, la nouvelle lettre que voici.

Je m'en voudrais  mort d'y changer une virgule; et je n'en supprime que
la date et que la signature, pour la bonne raison expose ci-dessus[10]:

  [10] La rdaction de _Gil Blas_, tout en s'associant  la juste
    indignation de Claude Farrre, prend sur elle de supprimer dans la
    lettre en question quelques termes nergiques dont l'auteur
    stigmatise les faits rapports par lui,--cela par pur et simple
    respect d aux lectrices de ce journal.


_A Monsieur le lieutenant de vaisseau Claude Farrre, 5, rue de
l'chelle, Paris. A bord du ..._

De X... (Turquie.)

Mon cher ami,

Je viens de lire  l'instant dans le _Petit Var_ du 2 mars (qui nous
parvient aujourd'hui), une tartine au sujet du diffrend de Loti et des
officiers du _Bruix_. J'avais bien pens que c'tait vous qui aviez
fourni les tuyaux  Loti; et je comprends  prsent que ce sont ceux que
je vous avais envoys. Je ne me rappelle plus aujourd'hui les termes
exacts que j'ai employs,  cette poque, pour vous peindre les
atrocits qui se sont commises en Turquie d'Europe. Mais, ce que je peux
vous dire, c'est que je maintiens sans restriction tout ce que je vous
ai cont; et que je vous remercie de n'en avoir point dout. Ces notes
avaient t crites au jour le jour et sous l'impression des vnements.
D'ailleurs je retrouve les faits dtaills dans mes papiers, avec la
collection des tlgrammes T. S. F. se rapportant aux vnements. Tout
cela est d'autre part encore entirement prsent  ma mmoire. Puisqu'il
parat y avoir discussion sur cette matire, je juge bon d'y ajouter
d'autres dtails que je ne vous avais pas signals  cause de la
longueur dj exagre de mes lettres prcdentes.

Comme vous le dites trs justement: _Le dmenti des officiers du _Bruix_
est TOUT DIPLOMATIQUE et ne se rapporte certainement qu' l'expression
VU DE LEURS YEUX._ On n'a, en effet, pas l'habitude de nous convier 
ces petites ftes (bien qu'il soit quelquefois possible de commettre des
indiscrtions ainsi que vous le verrez plus loin). Je ne crois pas en
commettre une contre le secret professionnel en vous communiquant des
extraits de tlgrammes du _Bruix_ qui, envoys en clair par T. S. F.,
n'avaient par consquent rien de confidentiel et d'ailleurs ont t
intercepts par tous les croiseurs trangers, puis publis partiellement
dans divers journaux du Levant. Voici donc:--Le 14 novembre, je lis:
_Des notables musulmans ont renouvel aujourd'hui auprs de moi de
pressantes demandes d'assistance contre les assassinats et les excs
abominables que commettent les soldats Grecs... je suis assailli de
plaintes de FRANAIS VOLS ET MALTRAITS PAR LES GRECS..._

En date du 17 novembre: _Des tmoignages incontestables me sont fournis
au sujet des atrocits commises par les Chrtiens  l'gard des
Musulmans de la province de Salonique. IL S'AGIT D'UN MASSACRE GNRAL
entrepris dans des conditions particulirement odieuses... LES SOLDATS
TURCS BNFICIANT DE LA CAPITULATION DE SALONIQUE et vacus sur
l'intrieur SONT AUSSI ASSASSINS EN COURS DE ROUTE..._ Ceci manait du
_Bruix_, ne l'oubliez pas.

Je pourrais vous en citer d'autres, mais ceux-l sont, je crois,
suffisamment nets et catgoriques. Ils font d'ailleurs le plus grand
honneur au commandant qui a os les rdiger dans cette forme et les
transmettre en clair. C'tait ce que je vous disais je crois, au sujet
du _Bruix_.

Quant  l'histoire des prisonniers turcs aveugls, je n'ai naturellement
pas assist  l'opration, mais cela nous a t rapport de divers cts
_en pays chrtien_ et en _particulier par DEUX FRANAIS EMPLOYS DANS
UNE GRANDE ADMINISTRATION LOCALE_. D'ailleurs je ne conois pas quelle
raison on peut avoir d'en douter, honntement, car des exercices de ce
genre ne sont pas tellement rares dans ces parages. Croyez bien que ces
gentillesses n'ont pas t les seules de l'espce commises... Mon cher
ami, quand mon esprit se reporte sur tout ce que j'ai vu dans ces
rgions, le coeur m'en lve de dgot. Je ne suis pas suspect de
sensiblerie. J'ai dj vu la guerre de prs, je l'ai faite, au Maroc et
ailleurs, et je conois tout ce qu'elle comporte de misre et
d'horreurs. Mais en ce qui concerne les faons de faire des allis, je
ne peux m'empcher de penser  l'invasion des Huns, dont ils sont
d'ailleurs les dignes descendants.

Je vous disais plus haut qu'en dpit du soin que les orthodoxes prennent
de faire endosser leurs atrocits aux Musulmans, on peut arriver parfois
 en apercevoir des chantillons non quivoques. Je m'explique. Il
s'agit encore de Dedeagatch. Je ne reviendrai pas sur les conditions
dans lesquelles la ville fut prise par quelques centaines de comitadjis
bulgares, conditions que je vous ai dj relates et qui permirent aux
Grecs d'assouvir leurs haines personnelles (en dnonant des
Turcophiles immdiatement massacrs par les Bulgares), et surtout de
piller, voler, violer, etc...

Je vais simplement vous conter trois petites histoires dont j'ai t le
tmoin... j'ai vu moi-mme, VU DE MES YEUX, cette fois:--Je me promenais
 terre, avec un camarade, tous deux en tenue. A un certain moment, nous
regardions des cadavres de Musulmans qui gisaient, nus, sur la plage.
Nous changions la remarque qu'ils avaient bien t tus  coups de
baonnettes et par derrire, ainsi qu'on nous l'avait dit. Ces pauvres
diables avaient d fuir dans les rues et tre lards par les bourreaux
lancs  leur poursuite. Un comitadji qui nous considrait s'avana
alors, et nous dit en ricanant: Bien sr, Turc pas valoir une balle!
L'homme avait un tel air et une telle face de bandit, qu'instinctivement
j'ai fouill ma poche pour y sentir mon revolver.

2 Quelques heures plus tard, dans la ville turque. Les chacals grecs
avaient pass par l, et il ne restait plus aucune chose ayant un nom.
De loin en loin, des femmes en larmes assises sur des ruines fumantes.
Tous les hommes tus ou enfuis. Une trs vieille femme turque s'est
jete  nos pieds, pleurant  chaudes larmes, baisant nos mains, etc...
Elle racontait une histoire que, en unissant notre sabir, nous ne
parvenions pas  saisir. Mais il tait visible qu'elle tait en proie 
une vive motion, et qu'elle implorait quelque chose. Nous lui avons
fait signe de marcher devant et nous l'avons suivie. Elle nous a
conduits, au pas de course,  quelques centaines de mtres plus loin, et
l, nous avons compris: dans une chose qui avait d prcdemment tre
une maison, deux jeunes femmes et une gamine turques, figures
dcouvertes, pleuraient silencieusement. A ct, deux soldats bulgares,
sans armes, la face congestionne, se rajustaient, l'air dsagrablement
surpris de notre arrive inopine. Un gamin, ple comme un linge, nous a
dsign les deux soldats, en hurlant une histoire d'o il ressortait
qu'il avait voulu faire fuir les femmes, et que les soldats l'avaient
menac de leurs couteaux. Nous avons escort tout ce monde sanglotant,
en lieu sr, _non sans avoir fait constater le fait  un officier
bulgare qui passait par l_. (Il avait l'air embt.)--Ce qui s'tait
pass n'tait que trop net,--et trop net aussi que nous tions arrivs
trop tard.

3 Le lendemain, aprs-midi, je regardais la ville, du bord, dans la
lunette du tlmtre Barraud Strond. Vous savez que cet instrument,
utilis comme longue-vue, donne, outre un fort grossissement, un relief
remarquable. D'autre part nous n'tions pas trs loigns de terre. Je
voyais donc toutes choses comme si je les avais touches du doigt. J'ai
vu deux bons vieux bateliers turcs poursuivis, sur la plage, par des
soldats bulgares. La chasse a dur cinq bonnes minutes. Les deux
bateliers ont t tus  coups de bton. J'ai su ensuite qu'ils avaient
t dcouverts dans leurs caques o ils taient cachs depuis quatre
jours.

Voil. Je m'arrte parce qu'un pareil sujet n'a pas de limites et qu'il
faut une fin. Je suis content, tout de mme, qu'en dpit du pacte de
silence de la presse, la vrit commence  se faire jour. Mais on ne
dira jamais assez quelle engeance immonde sont ces soldats soi-disant
chrtiens;--les Grecs surtout. Quant aux Bulgares, je veux bien que la
plupart des horreurs aient t commises par leurs comitadjis. Mais,
comme les rguliers ne les renient mme pas, c'est  mon sens le mme
tabac.

Adieu, mon cher ami. Excusez le ple-mle de cette lettre crite  la
six-quatre-deux. Je m'en serais voulu de retarder d'un jour mon
tmoignage, que je vous apporte non comme une justification, mais bien
comme une confirmation de ce que vous avez avanc. Il va de soi que je
vous laisse entirement libre d'en faire l'usage qui vous conviendra,
voire mme de la publier intacte et sous ma signature, si vous le jugez
prfrable. Par ailleurs, je vous serais oblig d'en donner connaissance
au commandant Viaud. Je trouve rudement chic l'attitude qu'il a prise
vis--vis des Turcs, et je serais dsol qu'il pt penser un seul
instant que j'aie pu, indirectement, l'induire en erreur, bien que je
n'aie pas l'honneur de le connatre personnellement.

Je pense d'ailleurs pouvoir causer bientt de tout cela avec vous: nous
serons  Toulon  la fin du mois... Tant mieux. C'est assez d'atrocits
comme a!...

(_Signature._)

_P.-S._--Encore un autre radio, malheureusement incompltement reu par
suite de brouillage, en date du 19 novembre. Adress _du BRUIX au
GAMBETTA pour Ambassade: Massacres pouvantables par bandes
bulgaro-grecques... la malheureuse population musulmane... centaines de
cadavres femmes, enfants, affreusement mutils... sans spulture...
horribles reprsailles exerces par lments orthodoxes. 50 WAGONS DE
CADAVRES._

C'est peut-tre les Turcs qui ont tu eux-mmes leurs femmes et leurs
enfants, qui sait?

X.

Voil.

Moi, Claude Farrre, je certifie le texte ci-dessus exact, et je
garantis sur mon honneur de soldat, l'honneur et la vracit du soldat,
mon correspondant.

Pour la bonne rputation de la presse franaise, j'espre qu'il ne se
trouvera pas un seul journal franais pour oser ne pas reproduire les
termes essentiels de cet crasant tmoignage.

La cause est entendue.

Nous savons, des musulmans et des orthodoxes, lesquels sont les
bourreaux, lesquels sont les victimes.

Et nous savons aussi, de M. Pierre Loti et de ses insulteurs, lequel est
le grand honnte homme, lesquels sont les aboyeurs  gages.

CLAUDE FARRRE.


II

Maintenant ce passage de la lettre que je reois aujourd'hui mme d'une
religieuse franaise, suprieure d'une des plus grandes maisons
d'ducation en Orient, une sainte femme universellement connue et
vnre l-bas, qui a transform ses salles d'tude en ambulance pour
les blesss turcs:

  Nos pauvres Turcs, oui, je les plains du fond de mon coeur. Jamais
  nous ne trouverons autant de tolrance, autant de bont chez ceux qui
  veulent les chasser.

  Nos blesss ont t admirables de reconnaissance, et trs faciles 
  soigner, etc.


III

_Lettre sur le passage des allis  Salonique._

CORRESPONDANCE PARTICULIRE DES DROITS DE L'HOMME

  ... Les Turcs continuent  se livrer au pillage et  tous les excs,
  tant en Macdoine qu'en Thrace et en pire...

  (_Les Agences._)

Tous les deux  trois jours, cette information revient comme un
_leitmotiv_ dans les communiqus que les agences tlgraphiques
d'Athnes, de Sofia et de Belgrade envoient sans se lasser  la presse
mondiale, qui les enregistre bnvolement. Je demande la permission de
donner aux lecteurs franais connaissance des nouvelles lamentables qui
parviennent directement de Salonique, de Serrs, de Cavalla et d'autres
centres macdoniens, et qui montrent sous un jour diamtralement oppos
les prtendus excs turcs.

Tout le monde sait dj ce qui s'est pass  Salonique, o l'arme
grecque s'est livre  un sac en rgle de la ville. Je n'insisterai donc
pas sur ces pnibles vnements, me contentant d'ajouter que dans les
premiers jours de dcembre, malgr les dmentis arrachs par la force,
la tranquillit tait encore bien loin d'tre revenue. Les Saloniciens
n'osaient pas sortir de chez eux et ils se mettaient  plusieurs, en
plein jour, pour aller jusque chez le boulanger ou l'picier.

A Serrs, au moment de l'entre des Bulgares dans la ville, un Turc tira
deux coups de feu et abattit deux soldats. Ce fut pour les envahisseurs
le signal d'un carnage pouvantable, autoris par les suprieurs. Durant
vingt-quatre heures, sous la conduite des orthodoxes indignes, et sous
l'oeil indulgent de leurs chefs, les soldats bulgares pillrent,
volrent, violrent, massacrrent, s'enivrant de sang et de rapine. Plus
de _quinze cents_ musulmans tombrent victimes de ce carnage inou.
Naturellement, les juifs ne furent pas pargns. Un des leurs, M. H.
Florentin, vit sa demeure envahie par une horde sanguinaire qui fit main
basse sur les objets de valeur, dtruisant tout ce qui ne pouvait pas
tre emport.

A Cavalla, la tuerie ne fut pas aussi terrible, mais les actes de
sauvagerie ne furent pas moins atroces. Le nombre des notables musulmans
gorgs comme des moutons n'est pas infrieur  cent cinquante. Le
consul d'Autriche-Hongrie, M. Adolf Wix, n'a d son salut qu'en se
rfugiant  bord d'un bateau du Lloyd. De connivence avec la police
bulgare, trois vovodes se prsentrent,  minuit, chez les riches
ngociants en tabacs isralites. Malgr les prires, les supplications,
les offres de toutes sortes des femmes plores, les comitadjis
enlevrent six chefs de famille, dont un asthmatique, un rhumatisant, un
troisime atteint d'obsit, et les conduisirent par une pluie
torrentielle  Yeni-Keuy, situ  six heures de distance. Les malheureux
ne furent relchs que le surlendemain, contre une ranon de 22.000
livres turques (500.000 francs). Les vovodes auteurs de cet acte de
brigandage seraient les compagnons de Tchernopeew, camacam actuel de
Cavalla.

A Drama,  Nousretli, dans la rgion de Xanthie,  Demir-Hissar, et un
peu partout, o les croiss ont pourchass les adeptes du croissant, les
mmes scnes se sont droules sous l'oeil bienveillant des officiers,
presque avec leur consentement, sous leurs ordres peut-tre.
_Soixante-dix mille_ musulmans ont t ainsi massacrs par les
conqurants qui ont jur d'exterminer l'Islam, d'en extirper la racine.

Ce qu'il y a de plus rvoltant, c'est l'attitude des orthodoxes sujets
ottomans qui servent d'espions aux vainqueurs.

N'est-il pas temps pour la presse, ce quatrime pouvoir, de demander un
peu de piti, un peu de charit chrtienne, pour tant d'innocents, tant
de veuves, tant d'orphelins, dont le seul crime est d'tre ns
musulmans?

SAM LVY,

_ancien rdacteur en chef du _Journal de Salonique_._


IV

_Lettre d'un Franais de Constantinople._

Constantinople, 8 dcembre 1912.

Le mardi 19 novembre, vers 8 heures du soir, cent cinquante comitadjis
bulgares pntrrent soudainement dans la ville de Dedeagatch.

Jusqu' minuit, ces comitadjis se livrrent  un pouvantable massacre
de Turcs; ils pntraient dans les maisons, pillant et tuant vieillards,
femmes et enfants.

La complicit des chrtiens (orthodoxes) de la ville n'est pas douteuse:
nous en avons vu plusieurs conduisant ces brigands et dsignant les
maisons et les personnes turques.

D'ailleurs toutes les habitations chrtiennes taient marques d'une
croix blanche pour indiquer qu'elles devaient tre pargnes.

Des Musulmans avaient cherch un abri dans une mosque; il n'y avait que
des vieillards, des femmes et des enfants.

Les Bulgares les cernent; de la porte entr'ouverte, un coup de revolver
part; aussitt une vive fusillade est dirige sur ces malheureux, des
bombes sont lances dans la mosque, ce fut un vritable carnage.

Le lendemain, quand j'ai visit ce lieu de dsastre, j'y ai vu plus de
vingt-cinq cadavres.

                                   *

                                 *   *

Les prtres catholiques italiens, qui ont une cole o est enseign le
franais, avaient recueilli une trentaine de Turcs qui s'y taient
rfugis. Ils furent dnoncs par des Grecs qui, comme orthodoxes,
hassent les coles catholiques, dont la tolrance des Turcs avait
jusqu'alors facilit le dveloppement.

Les Bulgares s'y prsentent et exigent la livraison des rfugis: les
Pres s'y refusent; mais l'un des principaux Turcs, nomm Riza bey,
commissaire du gouvernement ottoman auprs de la _Compagnie Franaise
des Chemins de fer_, craignant que cette hospitalit ne soit la cause de
grands malheurs, se rend spontanment  ces forcens.

Ceux-ci l'emmnent et,  une cinquantaine de mtres de l'cole
italienne, je les ai vus s'arrter, croiser la baonnette et demander 
Riza bey de leur remettre son argent et de leur indiquer sa propre
maison.

Riza bey, que je connaissais, tait un jeune homme instruit, d'une trs
bonne famille, et qui avait une femme et un enfant. La pense du danger
qu'allait courir sa famille lui inspira, je n'en doute pas, le refus
d'obir  la sommation de ces bandits, qui le transpercrent de leurs
baonnettes. Le malheureux s'affaissa; il tait mort. L'un de ses
assassins lui enleva ses souliers pour s'en servir, et son corps resta
pendant cinq jours  la mme place; chaque jour, on lui enlevait un
effet; au dernier moment, il ne lui restait que sa chemise et son
caleon.

                                   *

                                 *   *

Les comitadjis bulgares retournrent alors auprs des Pres italiens et
les menacrent de les tuer s'ils ne leur montraient pas leur caisse.
Force leur fut de s'excuter: la caisse contenait cent livres turques,
dont les bandits s'emparrent.

A ct de ces Bulgares, il y eut les habitants de religion grecque qui
envahirent les maisons turques, les mosques, les locaux du gouvernement
et emportrent tout ce qui leur tombait sous la main, meubles, tapis,
literie, etc...

... Ce pillage dura huit jours, c'est--dire jusqu'au moment o le
drapeau franais apparut  l'horizon; c'tait notre cuirass _Le
Jurien-de-la-Gravire_; alors, comme par enchantement, les comitadjis
disparurent et le calme revint. Les Grecs, ds l'entre des troupes
balkaniques, s'taient montrs arrogants subitement vis--vis des
trangers, insultant le vice-consul d'Autriche, M. Bergoubillon, agent
de la Compagnie du Lloyd, ne parlant de rien moins que de fermer tous
les tablissements europens: banques, etc., pour les remplacer par des
grecs.

Mon devoir est de rendre hommage  l'vque grec de Dedeagatch, qui
employa, dans cette triste circonstance, son nergie et son autorit 
protger les Turcs contre le pillage de ses propres fidles. Il russit
ainsi  sauver le camacam et de nombreux Turcs; mais il fut peu cout
et menaa de quitter ses coreligionnaires et compatriotes aussitt la
fin des hostilits, ne voulant plus rester, dit-il,  la tte d'une
communaut aussi indigne.

A l'arrive du croiseur franais, le courageux prlat tint  se rendre 
bord pour saluer le commandant, qui, pour le remercier et le fliciter
de son attitude, lui rendit les honneurs en tirant plusieurs coups de
canon.

... L'arme bulgare, qui avait laiss la ville  la merci des
comitadjis, rentra  Dedeagatch ds l'arrive du croiseur franais. Le
commandant, voyant la ville dsormais occupe par les rguliers, jugea
inutile de dbarquer des marins et mit le cap sur Cavalla.

A Cavalla, des horreurs pareilles  celles de Dedeagatch s'taient
commises. Cependant, les officiers franais eurent le temps de descendre
 terre  Dedeagatch et de se rendre compte des abominations commises;
ils prirent mme quelques photographies.

L'arme bulgare tait,  Dedeagatch, sous les ordres du gnral de
division Gueneff.

Les Pres italiens se plaignirent  lui de la conduite odieuse  leur
gard des comitadjis. Le gnral fit une enqute, constata les faits et
retrouva mme soixante-dix livres turques sur les cent qui leur avaient
t voles.

Mais, leur dit le gnral Gueneff, comme nous avons l'intention
d'lever un monument en l'honneur des soldats bulgares morts pendant la
guerre, je garde cet argent pour cette oeuvre.

Le mme gnral Gueneff, ayant appris que l'vque grec avait recueilli
toutes les femmes turques dans l'cole grecque, afin de les mettre 
l'abri des mauvais traitements, russit  dcider ce prlat  les
relcher, pour loger ses soldats.

Les malheureuses durent retourner dans leurs maisons pilles et
abandonnes et, dans la nuit, restes sans dfense, elles furent violes
par les soldats de ce gnral.

La deuxime nuit de leur arrive, les mmes soldats du gnral Gueneff
pillrent les magasins de M. Rodhe, vice-consul d'Allemagne et agent de
la Compagnie de transports Schenker.

Les Bulgares ont plac des sentinelles devant chaque consulat, avec
dfense  qui que ce soit d'y pntrer; c'est ainsi que, malgr les
protestations nergiques des consuls de France et d'Allemagne, les
agents consulaires sont pour ainsi dire prisonniers, privs de tout
contact avec leurs nationaux ou protgs et mis dans l'impossibilit de
remplir leurs fonctions et leurs devoirs.

Devant l'hostilit de la population grecque indigne, _beaucoup d'entre
nous, Franais_, s'taient concerts pour prendre des mesures communes
de dfense, en cas d'attaque. Heureusement, le _Jurien-de-la-Gravire_,
avis, put arriver  temps pour imposer respect et nous transmettre
l'ordre de l'ambassadeur de rentrer  Constantinople.

Les Bulgares se sont galement empars du chemin de fer franais, ont
expuls brutalement tout le personnel indigne et franais, sans
distinction, et l'ont remplac par un personnel bulgare. Les autorits
militaires refusrent de dlivrer aux agents franais le moindre reu ou
pice officielle de prise de possession du matriel.

_Sign_: X...

(Communiqu par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)


V

_Lettre d'un missionnaire franais._

MISSION DE MACDOINE

R..., 21 novembre 1912.

... Enfin, j'ai des nouvelles de _Yenidj_.

Une fois que les Grecs y sont entrs, ils ont commenc  brler le
Tcharchi (march couvert turc) et les maisons turques; mais, auparavant,
tous les bons chrtiens (orthodoxes de Yenidj) se sont mis  piller
d'une manire odieuse; magasins et maisons turques, tout y a pass. Le
samedi aprs-midi, le dimanche, le lundi, etc... cependant que les
maisons continuaient  brler; les riches n'taient pas moins ardents 
la cure que les pauvres, chacun a pris selon sa capacit, les uns pour
vingt-cinq livres turques, les autres pour cinq cents.

Il y a,  Yenidj, quelques centaines de soldats grecs. Ils s'y
conduisent comme  Salonique, c'est--dire qu'ils pntrent dans les
maisons, volent, pillent et violent. C'est du reste ce qu'ils ont fait
dans tous les villages des environs de Yenidj, partout o ils ont
pass.

Ils se montrent trs fanatiques, rservant toute leur faveur pour ceux
qui sont de religion grecque et traitant plutt mal les autres; aux
Grecs de religion ils ont pay ce qu'ils ont rquisitionn, mais ils ont
pris quatre-vingt-six moutons  un pauvre Bulgare (schismatique) de
Yenidj, sans paiement et sans garantie pour l'avenir.

                                   *

                                 *   *

Grecs et Bulgares se conduisent, en Macdoine, comme des Barbares, et
cela fera certainement dtestable impression en Europe, quand on le
saura.

Tout s'est bien pass pour _Paliortsi_, mais aux alentours, les
chrtiens (orthodoxes) des villages se sont conduits comme des sauvages.

A _Bogdantsi_, les chrtiens ont dvalis les maisons turques, arrachant
aux femmes leurs ornements, leur coupant le bout de l'oreille pour leur
prendre leurs pendants, puis violant femmes et jeunes filles.

A _Pobregovo_, les gens de _Bogdantsi_ et de _Stoyakovo_ ont fait
irruption et, pendant que les uns se livraient au pillage, les autres
violaient femmes et filles, et ce sont des chrtiens!

De son ct, M. M... m'crit que les femmes et les filles qui, aprs le
massacre des hommes  _Rayanovo_, avaient t recueillies 
_Tolni-Todorak_, ont t tues et qu'il n'en reste plus que trois, selon
les uns, neuf selon les autres.

Inutile de dire que toutes ces victimes sont turques.

A _Dolni-Poroy_, les Turcs ont t massacrs.

A _Vaisly_, toute la population turque a t tue.

A _Roucouch_, les excutions continuent et il y a une dizaine de Turcs
tus chaque jour.

                                   *

                                 *   *

Aprs cela, que les journaux europens, _Croix_, _Univers_ ou autres,
entonnent des dithyrambes  la gloire des peuples balkaniques et parlent
encore de Croisade, et de Croix contre le Croissant!

Ici, tout le monde est coeur, et il faut esprer que l'Europe finira
par ouvrir les yeux; car, le vol, la lubricit et l'homicide s'en
donnent  coeur joie, en ce moment, en Macdoine, et _ce sont des
chrtiens_ (orthodoxes) qui _sur ce point rivalisent entre eux_.

Ce qui nous inquite, c'est l'avenir.

Quel sera le sort de la Macdoine?

Grecs ou Bulgares? plaise  Dieu que ce ne soit ni les uns ni les
autres, car ce serait la ruine de nos missions franaises.

Vous connaissez les Grecs, ils n'auront pas de repos qu'ils n'aient
dtruit nos missions, car ils ne peuvent supporter les _Uniates_.

Ce qui se passe en Bulgarie, mme pour les catholiques latins, n'est
gure encourageant, et c'est encore pis que ce qui se passe en Grce.
Aussi, dsirons-nous vivement que la Macdoine reste autonome, dt-elle
mme devenir autrichienne. Peut-tre ne serait-ce pas, pour nous, un
bien personnellement, mais ce serait le salut de la mission, du
catholicisme et mme encore de l'influence franaise.

_Sign_: D...

(Communiqu par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)


VI

(_manant du Consulat austro-hongrois sur l'entre des Serbes  Prizrend
le 5 novembre dernier._)

Peu aprs que les troupes serbes eurent pntr en ville, nous
entendmes la fusillade de l'infanterie dans les rues. M. Prochaska me
dit alors avec indignation: C'est une trahison. Les Serbes sont en
train de tirer sur les habitants qui ne leur font rien.

Dans le consulat se trouvaient, en plus du consul, son secrtaire, deux
kawas, un marchand italien, un sujet allemand et deux voyageurs
autrichiens. En outre, il s'y trouvait galement vingt-deux blesss,
dix-huit familles de la ville, plusieurs dames qui se chargeaient de
prendre soin des blesss et un assez grand nombre d'enfants.

Une section de soldats serbes conduite par un officier  cheval apparut
alors devant le consulat. L'officier demanda  parler au consul. M.
Prochaska vint alors  la porte. Le chef lui renouvela l'ordre d'ouvrir
le consulat afin d'y placer les soldats serbes blesss et afin de
permettre la recherche des tratres turcs qui auraient pu s'y rfugier.

M. Prochaska rpondit, avec politesse mais avec fermet, que l'hpital
tait dj plein de blesss. L'officier repartit: Oui, il est plein de
misrables Albanais, et ceux-l, nous les jetterons dehors.

Le consul riposta: Messieurs, je vous ferai remarquer que le terrain
sur lequel se trouve le consulat est un terrain neutre, et qu'il jouit
de la protection de la monarchie que je reprsente. _Vous voyez flotter
sur ces murs le drapeau autrichien, et en outre le signe de la
Croix-Rouge internationale._

Le Serbe lui rpliqua: Ce sont l des mots inutiles. Je vous ordonne
d'ouvrir.

M. Prochaska ne fit  ces paroles aucune rponse et rentra dans son
bureau. L'officier serbe donna l'ordre  ses soldats de pntrer de
force dans le consulat. Avec des bravos et des cris insultants pour
l'Autriche-Hongrie, les soldats arrachrent le drapeau austro-hongrois
et le tranrent dans la boue. La porte fut ouverte avec violence, les
soldats escaladrent le mur de l'entre et pntrrent dans le btiment.
_Les familles des Albanais qui s'y taient rfugis furent tues sans
merci. Il en fut de mme des blesss qui furent massacrs dans leur lit.
Les femmes et les enfants furent tus._

Il y eut des Serbes qui _allrent_ jusqu' _souiller des cadavres_.

Le consul protesta solennellement. Les Serbes lui rpondirent par des
ricanements.

(Communiqu par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)


VII

_Lettre d'un Franais de Constantinople._

Je viens, dit-il, de parcourir la rgion entre Demir-Hissar, Serrs et
Salonique; c'est un spectacle horrible, j'ai vu sur la route plus d'un
millier de cadavres de paysans turcs, hommes, femmes, enfants,
vieillards, massacrs par les chrtiens.


VIII

_Lettre adresse  M. J. Odelin, qui, dans _l'OEuvre_, a si vaillamment
fait campagne pour le bon droit, par M. Lucien Maurouard, ministre
plnipotentiaire, qui fut vingt ans diplomate franais en Orient._

Paris, le 2 janvier 1913.

Monsieur,

Par ce fait mme que les Turcs sont plus adonns  l'agriculture
qu'enclins aux initiatives industrielles et financires, l'Empire
ottoman est terre d'lection pour le dveloppement des intrts
conomiques trangers.

Voil plusieurs sicles qu' la faveur des Capitulations, nos comptoirs
commerciaux se sont installs dans les chelles du Levant, y prosprant
avec scurit, et, de nos jours, mines, ports, quais, phares, chemins de
fer, rgies financires, banques, manufactures et exploitations diverses
se sont crs dans cet Empire sous la direction de notre personnel
technique franais et avec le concours de nos capitaux.

Voil bien longtemps aussi que nos missions, nos coles (laques ou
religieuses) propagent dans la plupart des villes notre enseignement et
notre influence,  l'abri, non seulement d'une parfaite tolrance, mais
mme de rels privilges.

En cas d'incidents dommageables aux personnes ou aux proprits
trangres, on sait combien la protection de ces intrts et l'obtention
d'indemnits s'il y a lieu, sont facilites aux autorits diplomatiques
et consulaires par le rgime des Capitulations.

Voil pour le pass; et voici pour l'avenir.

Assez diffrente est et sera sans doute la situation dans les
territoires dtachs de l'Empire pour la formation et l'accroissement
des tats balkaniques.

Ces peuples jeunes se montrent, comme c'est leur droit d'ailleurs,
anims d'un nationalisme ardent,  tendances plus ou moins
exclusivistes, et certainement moins propice que la mentalit et les
usages musulmans  la pntration des intrts trangers.

Il est notoire que la Croix orthodoxe, qui prside religieusement et
politiquement aux destines des tats balkaniques, est nettement adverse
 la Croix catholique et qu'elle cherche  vincer celle-ci autant
qu'elle le peut.

J'ai pu l'observer pendant un sjour de quatorze annes en Grce.

Les rserves protocolaires, formules par la France dans les traits
pour l'institution du Royaume de Grce et l'annexion des Iles Ioniennes,
sont ludes par les autorits hellniques sur des points de relle
importance: reconnaissance et situation de certains vques latins;
statut des mariages mixtes.

En raison mme de ce que leur excellente tenue leur assure une clientle
nombreuse et distingue, les coles catholiques sont plus ou moins
jalouses, ce qui, combin avec l'influence de l'antagonisme
confessionnel, les met parfois en butte  des attaques de presse et 
des tracasseries administratives sous de fallacieux prtextes.

Il me parat aussi que nos intrts commerciaux et industriels n'ont
qu' perdre au passage de la domination turque  la domination
balkanique.

Ces donnes ont t gnralement omises dans presque tout ce qui s'est
publi  l'occasion du conflit oriental.

Par contre, on a donn un large mais immrit regain aux lgendes
tendancieuses et spcialement  celles qui sont relatives aux massacres
et pillages, mis indistinctement  la seule charge des Turcs, dans le
but, semble-t-il, de les discrditer devant l'opinion publique; or, il
est avr que le Turc, naturellement placide, ne se livre  des
violences que provoqu par une rbellion: j'en ai t tmoin moi-mme en
Crte, o les violences ont toujours eu le caractre de rciprocit
entre chrtiens et musulmans.

De mme en Macdoine, ce fut entre les allis d'aujourd'hui, rivaux
quand mme, ennemis d'hier, et peut-tre aussi de demain, entre Bulgares
et Grecs, que se produisit un long change d'actes de barbarie comme
moyen d'viction et d'intimidation au service de la propagande
politique.

LUCIEN MAUROUARD.


IX

_Lettre  moi adresse par deux Franais hautement honorables, qui
s'taient fixs  Salonique et vont tre obligs d'en partir._

Salonique, 19 janvier 1913.

Un calme relatif existe en ce moment, avec la Cour martiale et la
censure pralable. Et combien encore de vilenies!

L'exode des familles musulmanes est presque gnral. Les Isralites 
leur tour songent  partir. Quant  nous, Franais, beaucoup des ntres
ont dj perdu leur situation.

Grecs et Bulgares se disputent la ville.

Le Bulgare, plus brutal, fera sentir son joug plus inexorablement; le
Grec, avec plus d'hypocrisie. Quant  la France, l'admirable expansion
de sa langue, de son influence industrielle et morale, sera absolument
dtruite. Dj toutes les communications officielles, toutes les
enseignes, tous les avis de chemins de fer ou de trains qui se faisaient
en franais ne se font plus qu'en grec.

Chaque jour nous apporte de nouveaux tmoignages des atrocits bulgares.
Elles dpassent l'imagination. Des femmes enceintes ont t ventres
et, de la population musulmane de cette partie de la Macdoine, il ne
reste que les fuyards.

Quant aux prisonniers turcs qui taient  Salonique, _on ne les voit
plus_. Et les officiers bulgares, presss de questions, commencent 
avouer qu'ils les ont mthodiquement extermins.


X

_Lettre que m'adresse le colonel franais Malfeyt, qui fut dtach
pendant sept ans dans la gendarmerie internationale de Macdoine._

J'ai vcu avec les Turcs pendant sept ans,  Salonique, Monastir, Uskub,
dans toutes les classes de la socit et surtout parmi les soldats;
c'est vous dire combien je les connais et, ds lors, combien je les
aime.

Pendant mes annes de service en Macdoine, je n'ai jamais constat ni
entendu parler de crimes commis par des Turcs, et je crois qu'on ne
pourrait pas en signaler un seul, en _prouver_ un seul, tandis que je
puis citer par douzaines des crimes commis par les Balkaniques. Les
autorits ottomanes dpchaient constamment des troupes pour mettre  la
raison les bandes grecques, serbes ou bulgares, qui s'entretuaient,
fomentaient des troubles et maintenaient le pays dans une anarchie
continuelle. Est-ce que ce sont ces rpressions qu'on appelle des
massacres? Dans ce cas, moi aussi, j'ai contribu  pourchasser ces
bandes.

En Asie Mineure, n'y a-t-il pas une tranquillit parfaite? Pendant les
deux annes que j'ai parcouru le pays, je n'ai jamais entendu parler de
meurtre ni de vol! On peut dormir portes ouvertes! Et cependant il y a
des Grecs et des trangers en grand nombre; _mais ici aucune puissance
ne poursuit une politique annexioniste_.

Non, notre injustice envers les Turcs est rvoltante. Ce peuple si bon,
si doux, si digne, ne mrite que notre estime.

COLONEL MALFEYT.


XI

_Lettre que m'adresse un Roumain de Bucarest._

Comme on voit que vous connaissez bien les Turcs--que nous coudoyons
depuis des sicles, nous autres Roumains--ces Turcs, que les
vicissitudes des temps ont rendus nos matres pendant de longues annes,
mais qui, chose incroyable et sans exemple dans l'histoire, n'ont jamais
t has dans le pays, tant ils taient bons et justes, et tant ils
avaient le respect de la parole donne.

La Roumanie vous portera dornavant une affection reconnaissante pour
les paroles de justice, pour les accents indigns que vous jetez  la
face de l'Europe comme une fltrissure.

DEMTRE RACOVICEANO.


XII

_Lettre que m'adresse un capitaine franais qui servit onze ans dans la
gendarmerie internationale de Macdoine._

Votre plaidoyer en faveur de nos amis turcs a un trs grand
retentissement dans leur coeur, qui est un coeur d'or, comme vous le
savez. Le bien que vous faites ainsi  la cause franaise rpare les
ravages que notre presse, vendue aux vainqueurs, a causs  notre
influence; vous maintiendrez quand mme, chez la victime insulte,
l'amour de notre pays, tandis que les vainqueurs d'aujourd'hui nous
renieront demain.

CAPITAINE X***.


XIII

_Lettre que m'adresse un Turc de Constantinople._

Notre coeur saigne  la pense que, dans notre malheur, l'insulte nous
vienne de cette noble France que nous avons appris  aimer ds notre
plus tendre enfance, au foyer maternel d'abord, puis  l'cole franaise
installe dans nos villes et nos villages; c'est avec votre littrature
que nous ne cessons de nourrir notre intelligence. Eh bien! monsieur,
vous ne le croiriez pas; malgr les insultes du _Temps_ et d'un grand
nombre de vos journaux, nous ne pouvons cesser d'aimer la France, notre
seconde patrie, et la pense qu'en cas de guerre avec l'Allemagne elle
pourrait tre de nouveau vaincue, me plongerait dans la douleur et la
tristesse comme cela m'arrive pour mon propre pays.

X*** BEY.


XIV

_Lettre que m'adresse _un groupe_ de jeunes filles isralites de
Constantinople._

Nous sommes de petites isralites turques et nous partageons toutes les
souffrances endures si courageusement par nos compatriotes musulmans.
Oui, malgr ce qu'en diront nos ennemis, les vrais Turcs pourront tre
fiers de s'tre vaillamment dfendus et d'avoir sauvegard l'honneur.
Oui, malgr tout, la Turquie sera notre patrie, celle qui nous a
recueillis, nous isralites, avec tant de gnrosit!

Nous sommes heureuses de trouver en vous un dfenseur de cette Patrie
sur laquelle psent tant d'injustes accusations, etc.

(Suivent cinq noms de jeunes filles.)


XV

_Lettre que m'adresse un ingnieur en chef franais._

Combien vous avez raison d'lever la voix en faveur de cette race si
belle et si bonne: les Turcs! Je parle leur langue, j'ai vcu douze ans
parmi eux en Macdoine, en Anatolie, en Arabie. Si tant est que les
vertus indiquent et distinguent la religion des hommes, en Orient, le
meilleur chrtien, c'est le Turc.

Comme vous j'ai souffert des ignominies lgendaires rpandues comme 
plaisir sur nos pauvres amis; mes yeux se sont mouills des malheurs
immrits qui les frappent. J'ai essay d'lever la voix aprs votre
premier appel; mais, bien entendu, aucun journal n'a accueilli mes
plaintes. Nanmoins j'essaierai encore, avec ardeur, presque avec
colre. Le ressentiment que j'prouvais contre mes semblables a t
calm par votre livre, il m'a sembl tre moi-mme alors moins
impuissant.

B***

_Ingnieur en chef_.


XVI

PRESSE ALLEMANDE

_KREUZZEITUNG, 5 fvrier._

_En ditorial et sous la signature de Theodor Schiemann:_

Les bandes qui suivent les troupes bulgares et serbes, les comitadjis,
se rassemblent partout comme des hynes, et malheur  quiconque tombe
entre leurs mains! A notre satisfaction, l'Italie a pris l'initiative de
rclamer une enqute au sujet des atrocits qui ont t commises par ces
btes fauves sur le sol albanais, macdonien et thrace. Sir Edw. Grey,
en prsence d'une question pose  ce sujet  la Chambre des Communes,
s'est rfugi derrire un _ignoramus_, bien que son devoir et t de
savoir, et d'ailleurs l'Angleterre n'a pas l'habitude de se taire quand
il s'agit d'atteintes portes aux fondements de la morale humaine.

Le docteur Ernst Jaeckh a fait paratre un livre intitul: _L'Allemagne
en Orient aprs la guerre balkanique_ (chez Martin Mricke, Munich
1913). Il a rendu ainsi le service de mettre en lumire, grce aux
communications de tmoins dignes de foi, les faits qui,  la honte de
l'humanit, se sont accomplis dans cette guerre pouvantable. Nous ne
pouvons nous empcher d'en signaler quelques-uns emprunts aux rcits de
tmoins allemands: fonctionnaires, pasteurs, etc... Il existe d'ailleurs
des documents officiels et des photographies qui confirment notre
affirmation.

La conduite des Bulgares, dclare une lettre allemande, dpasse au
dcuple tout ce que les Turcs ont pu commettre, et on pourrait croire
revenus les temps des Huns ou les priodes les plus terribles de la
guerre de Trente Ans. C'est toujours la mme histoire: les hommes
trouvs dans les villages et les villes sont massacrs sans piti, les
femmes et les filles sont violes, les villages sont pills et brls,
et ce que les balles ont pargn meurt de faim et de froid.

Voici d'ailleurs un exemple:

Dans le village de Ptropo, deux jeunes filles ont t violes devant
les yeux de leur mre; celle-ci, ne pouvant supporter ce spectacle,
saisit un fusil et tira. Ce fut le signal d'un vritable bain de sang.
On rassembla toutes les femmes et toutes les filles, on les enferma dans
le caf du village et on y mit le feu. Toutes prirent dans les flammes
au milieu de cris dchirants.

Ce cas est tout  fait typique. Dans certains endroits, on a eu le front
de donner aux victimes le baptme chrtien (!!!) avant de les massacrer.
Dans le village d'Esehkeli, prs de Kilikich, on a enterr vivantes dix
jeunes filles.

Une dame autrichienne crit de Cavalla  son frre:

Des gens qui n'avaient pas commis d'autre crime que celui d'tre
musulmans et pris parmi les notables de la ville, furent emprisonns et
traits sans procdure de la faon la plus cruelle. A minuit, les
prisonniers furent veills, dpouills de leurs vtements, attachs
trois par trois, lards de coups de baonnette et assomms  coups de
crosse. La premire nuit, trente-neuf furent excuts, la seconde nuit,
quinze, etc... A Serrs, les Turcs se mirent en dfense et abattirent
deux soldats. Aussitt l'officier qui commandait ces derniers tira sa
montre et dit: Il est maintenant quatre heures; jusqu' demain quatre
heures, faites des Turcs ce que vous voudrez. Ces btes fauves
massacrrent pendant ces vingt-quatre heures 1.200 Turcs, d'aprs les
uns, 1.900 d'aprs les autres...

Sans aucun doute, l'appel  la croisade du tsar Ferdinand est cause de
ces atrocits. Le colonel Veit raconte que les comitadjis ont brl
toutes les localits musulmanes entre Tchataldja et Andrinople.

On ne voit plus aujourd'hui une seule maison, une seule cabane; tout a
disparu dans les flammes. Des milliers de familles ruines ont migr,
emportant leur petit avoir ainsi que leurs femmes et leurs enfants dans
des chars trans par des buffles. Ils sont en ce moment devant les
portes de Constantinople o la faim les tourmente. Ils ne se plaignent
pas, ils ne mendient pas et se nourrissent misrablement de quelques
grains de mas. A Byk Kardistan, j'ai vu moi-mme des douzaines de
blesss turcs que les troupes en droute n'avaient pu emmener avec elles
et que les patrouilles bulgares ont horriblement mutils. Nous autres
officiers, nous l'avons dj rpt  des correspondants de guerre:
c'est en caractres de feu qu'il faudrait rpandre sur la terre la
nouvelle de toutes ces atrocits...

Au contraire, tous les rapports sont  la louange des Turcs, tels sont
ceux du capitaine Rein, et du professeur Dhring. Ce dernier, en parlant
des Turcs, les qualifie de peuple honnte et brave et conclut par ces
mots: Ils ne sont pas encore mrs pour la civilisation europenne.
Esprons cependant qu'il sera permis  la Turquie de renatre en Asie
Mineure, car les Turcs le mritent pour leurs qualits: ils sont pieux,
fidles, honntes, simples et braves. Le capitaine Rein, lui, rsume
son jugement dans le mot de Bismarck: Le Turc est le seul gentilhomme
de l'Orient.

Quand on songe  toutes les atrocits commises et dont nous ne citons
ici qu'une faible partie, on comprend le cri d'appel du docteur Jaeckh:
Il n'y a donc en Europe aucune volont, aucune main en faveur de
l'humanit, aucune voix en faveur de la civilisation? Et cependant, les
faits qui se sont passs sont tablis par des documents srieux, par des
photographies, etc...

Il nous semble impossible que l'opinion ne s'agite pas et que
l'initiative prise par l'Italie reste sans cho. C'est en vain que la
Russie s'efforce de cacher les crimes de ses protgs bulgares et
serbes. C'est en vain que la presse franaise persiste  se taire. C'est
en vain que Sir Edw. Grey reste d'un flegme glacial et bouche ses
oreilles pour ne pas entendre et ses yeux pour ne pas voir.


XVII

_Traduction de la lettre adresse  Pierre Loti, en turc, par S. A. I.
le prince Youssouf Izzeddine, hritier de Turquie._

Mon cher monsieur Pierre Loti,

L'humanit entire est tmoin des drames sanglants qui se sont drouls
ces derniers temps dans cet Orient qui constitue le fond de vos oeuvres
et de vos pomes inapprciables et immortels par leurs vues gnreuses
et leurs beauts naturelles. Des fumes, des brouillards de sang
innocent rpandu  flots et sauvagement, ont obscurci le ciel clair et
limpide que vous admiriez dans le temps et des lamentations ont remplac
le gazouillement des oiseaux. Alors que des massacres et des horreurs se
perptuent en Roumlie, c'est--dire sur les confins de l'Europe; alors
que les oreilles se bouchent  ces calamits et  ces temptes vous
seul, avec quelques amis de l'humanit et de la civilisation comme vous,
avez lev la voix en faveur du droit et de la vrit. Votre plume est
devenue l'tendard du combat pour la justice. Vous avez dchir les
tnbres, clair les hommes de conscience et de foi. Je suis sr qu'un
jour le monde civilis tout entier se groupera sous les plis de votre
drapeau du droit et de la vrit. Ni mon pays ni moi n'oublierons jamais
vos nobles et gnreux sentiments ainsi que vos luttes humanitaires.
Nous vous vnrerons et glorifierons ternellement, homme juste et sage.

YOUSSOUF IZZEDDINE.


XVIII

_Rponse de Pierre Loti au Prince hritier de Turquie._

Monseigneur,

Au del de ce que les mots peuvent dire, je suis mu de la
reconnaissance que me tmoigne la Turquie, et dont je viens de trouver
la haute et souveraine affirmation dans la lettre que Votre Altesse
Impriale m'a fait l'honneur de m'crire. Cette lettre, je la
conserverai parmi ce que j'ai de plus prcieux, et mes fils,  qui elle
sera lgue, continueront aprs moi, je l'espre, mon attachement  ma
seconde patrie orientale.

Cependant, je ne mritais pas d'tre remerci, car il m'et t
impossible de ne pas faire ce que j'ai fait: tout simplement, j'ai suivi
l'lan de mon coeur, si fidle  la noble nation turque, j'ai obi 
l'impulsion de ma conscience indigne,--et je me suis senti fier ensuite
de subir l'insulte et la menace pour avoir dnonc tant de crimes.

Mon effort n'a pas t vain. Il y a dans mon pays une immense majorit
de gens de coeur et de sens, que l'on avait abuss par des calomnies
hontes, par d'officiels mensonges--ou mme d'officiels dmentis;
ceux-l, il m'a suffi de les clairer pour les ramener vers notre chre
et malheureuse Turquie. J'en ai ramen beaucoup, ainsi que me le
prouvent les lettres qui m'arrivent par centaines, et aussi les articles
d'une presse non vendue. Je suis heureux d'ajouter du reste que j'ai t
second dans ma tche par _tous_ ceux de mes compatriotes qui ont habit
l'Orient et qui connaissent les Turcs autrement que par d'abjectes ou
enfantines lgendes. Je continuerai la lutte comme si ma propre patrie
tait en jeu. Mais ce petit courant de sympathie, que je serai parvenu 
crer peut-tre, comptera, hlas! pour si peu de chose auprs des
effroyables malheurs qui fondent de tous cts sur l'Islam et dont je me
sens cruellement meurtri!...

J'ai l'honneur d'tre, avec le plus profond respect, Monseigneur,

De Votre Altesse Impriale,

Le reconnaissant et affectionn

PIERRE LOTI.


XIX

_Lettre du Grand Vizir  Pierre Loti._

  SUBLIME PORTE
  GRAND VIZIRAT

Le 16 fvrier 1913.

Cher monsieur,

Tandis que l'Europe entire et la presse salarie avaient pris le parti
de fermer les yeux sur les atrocits et les tueries organises par les
allis balkaniques, votre noble voix s'est fait entendre pour prendre la
dfense des opprims.

Je vous remercie chaudement pour cette belle tche que vous avez assume
au nom de l'humanit.

J'aime  esprer qu'il se trouvera en France de nobles coeurs qui, se
souvenant de l'amiti sculaire des deux nations, ne tarderont pas 
imiter votre bel exemple et unir leurs efforts aux vtres pour arrter
l'extermination systmatique de la population paisible des provinces
occupes par les allis.

Agrez, cher monsieur, avec l'expression de mes sentiments de profonde
reconnaissance, l'assurance de ma trs haute considration.

_Le Grand Vizir_,

MAHMOUD CHEVKET.

                                   *

                                 *   *

_Rponse de Pierre Loti:_

Altesse,

Combien profondment je suis touch de la lettre que vous avez bien
voulu m'crire. Rien ne pouvait m'tre plus prcieux qu'un tel
tmoignage de reconnaissance.

Ma voix cependant n'a eu que bien peu de pouvoir, hlas! pour fltrir
comme il et fallu tant de crimes hypocrites, commis au nom de la Croix.
Mais que faire, quand on a contre soi le gouvernement de son pays,
presque toute la presse--et presque toute l'opinion, prpare de longue
main par d'habiles calomnies!

Au moins, aurai-je affirm  vos compatriotes qu'il leur reste, chez
nous, l'inbranlable sympathie documente de tous ceux qui les
connaissent, qui ont vcu en Orient et qui savent la vrit. Peut-tre
en mme temps aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la mesure de ma
force, en proclamant que tous les Franais, grce  Dieu, ne sont pas
avec ceux qui souscrivent  l'extermination sans merci d'une noble race
vaincue.

Avec mes remerciements, veuillez agrer, je vous prie, Altesse,
l'hommage de ma respectueuse considration.

PIERRE LOTI.


XX

_Document communiqu au _Gil Blas_ par M. Robert Duval._

Le sous-gouverneur de l'le de Lemnos porte  la connaissance de la
Sublime-Porte que des vnements d'une excessive gravit se sont
produits rcemment.

Les autorits militaires hellnes procdent actuellement, dans les
villages de Lera et de Strati,  la revision des procs ayant acquis
force de loi depuis vingt ou trente ans, et prononcent  l'heure
actuelle des sentences arbitraires en faveur des Grecs,  la seule fin
de terroriser les musulmans, que l'on extermine aprs les avoir battus
de verges et fouetts au sang. Ceux qui ont pu chapper  ces massacres
se sont vus dans la douloureuse ncessit d'abandonner leurs foyers pour
sauver leur propre existence.

Le cheikh des derviches  Serrs, Aghiagh effendi, informe en outre ses
suprieurs qu'aprs l'occupation de cette ville par les Bulgares, des
milliers de musulmans ont t massacrs, plusieurs hommes et femmes
contraints par des violences  embrasser la foi orthodoxe, nombre de
jeunes filles enleves et expdies en Bulgarie, des maisons pilles et
saccages, les cimetires et les mausoles profans et les objets
prcieux s'y trouvant, enlevs.

D'autre part, le prpos des fondations pieuses de l'le de Mitylne
fait savoir au ministre comptent que tous les mausoles et les
tombeaux musulmans ont t pills et saccags par les soldats hellnes.
Le chef de la communaut musulmane  Chio a dclar galement aux
autorits impriales du vilayet d'Adin que les mmes profanations ont
t commises froidement dans l'le, aprs l'occupation grecque.

En outre, le gouverneur de Lemnos informe, dans un rapport, la
Sublime-Porte que les fonctionnaires ottomans, ci-dessous mentionns,
ont t assassins de la manire la plus froce par les officiers et les
soldats grecs dans le port de Moundouros:

Assaf bey, greffier de justice; Salin effendi, commandant du port;
Mahmoud effendi, fermier de la dme; Chukri effendi, notable de
Moundouros; Hussein effendi, facteur; Remzi effendi, greffier; Ahmed
effendi, fonctionnaire de la Banque agricole; enfin, Ibrahim effendi,
notable de Lemnos, _assassin par mprise  la place de son frre_.

Ledit gouverneur ajoute qu'il tient aussi d'une source prive et
authentique que douze autres personnes notables et fonctionnaires dans
les les avoisinantes de Lemnos ont t galement conduits au port de
Doundouros et lchement assassins en mme temps que les malheureux
ci-haut mentionns.

On parlera encore des atrocits turques!...

ROBERT DUVAL.


XXI

_Lettre que m'adresse un ingnieur roumain._

Ici, nous savons de faon certaine que pendant cette guerre, les allis
ont massacr non seulement les populations musulmanes, mais aussi de
tranquilles populations roumaines. Ils ont ferm les glises et les
coles roumaines, ont brl les livres et les vangiles crits en
roumain, ont emprisonn et tu les prtres et les instituteurs roumains.
Les tortures subies par ces malheureux sont inoues. L'instituteur
roumain Dmtre Cicina (lisez Tjicina), le directeur des coles de
Turia, a t appel par lettre officielle et tu d'une manire atroce;
on lui a coup d'abord la langue, ensuite on lui a arrach les cheveux,
puis on lui a coup chaque veine du corps. Le cadavre de ce malheureux a
t jet sur les bords d'une rivire  la proie des chiens vagabonds.

La veuve et les enfants de notre martyr se trouvent  Bukarest, et on
peut leur faire demander les rcits de ces atrocits par une personne
digne de foi, par exemple M. le ministre franais rsidant  Bukarest...
etc... etc.

A Klebi-Cliscera, les Grecs ont incendi 250 maisons roumaines et
l'glise roumaine Saint-Nicolas. Les coles roumaines ont t incendies
aussi. Les Roumains: George Galbadjari, N. Maugrosi et Caracuta ont t
tus.

DANIEL KLEIN,

_Ingnieur forestier_.


XXII

_Fragment d'une lettre que m'crit un notable Turc de la ville de
Brousse._

... Comme vous le savez, pendant la guerre turco-russe, ce sont encore
les Montngrins, ces coupeurs de nez et d'oreilles, qui s'taient
lancs les premiers, surprenant  la premire rencontre les rguliers
turcs et les martyrisant, et faisant de leurs figures de vritables
effigies d'orangs-outangs. L'Europe tait alors plus bienveillante pour
les pauvres Turcs puisque les photographies, reprsentant une vingtaine
de malheureux dfigurs, envoyes  la presse par mes soins pour que
l'opinion publique ft difie, trouvrent place dans le _Graphic_, le
priodique anglais bien connu. Les autres journaux cependant n'en
soufflrent mot.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il serait facile de retrouver encore chez Abdullah frres, photographes
 Pra, les clichs de ces photographies. Mais, pour le cas o cela ne
serait pas possible, se trouverait-il en France un journal illustr qui
consentirait  reproduire un groupe de vieillards encore en vie, de ceux
qui, durant la guerre turco-russe, furent abominablement dfigurs par
les mmes Montngrins sauvages et inhumains?


XXIII

_Fragment de la lettre que m'adresse la Ligue de la Dfense nationale
turque._

... Et lorsque nous restions stupfaits de notre abandon par la France
que nous avions appris  aimer, c'est vous qui nous avez rappel qu'en
dehors et bien au-dessus de cette nouvelle France financire, pre et
jouisseuse, aveugle par les reflets de son ftiche d'or, vit toujours
la France que nous connaissons, la France intellectuelle et morale, la
vraie France, qui pendant de longs sicles a patiemment difi sa
grandeur sur de nobles traditions de justice, de moralit et de
solidarit humaine.

C'est  elle que les financiers arrogants doivent leur existence; c'est
de son prestige qu'ils abusent lorsque, sous l'empire de la passion
aveuglante du lucre, ils prostituent  de bas apptits le fruit de son
travail, qu'elle leur a confi pour servir  l'extension de son
influence civilisatrice, et au relvement moral et matriel des peuples
moins heureux.

Cette France, souvent lointaine, distraite par le travail de la pense,
ignore les abus qui se pratiquent en son nom. C'est vous encore cette
fois qui,  la tte d'un petit groupe d'amis dvous  la cause du
Droit, avez assum la tche de la rveiller.

Lorsqu'elle le sera, qu'elle aura dchir le voile de mensonges et de
calomnies dont on a couvert ses yeux, et que, dans toute leur hideuse
ralit, elle contemplera les crimes indescriptibles qui se perptrent
au nom de la Croix, emblme de l'amour fraternel, frmissante
d'indignation et d'horreur, elle n'hsitera pas, nous en sommes srs, 
lever la voix, et  faire sentir le poids de sa colre  ceux qui
oublient trop que la devise: La Force prime le Droit n'est pas la
sienne, et qu'elle est jalouse de ses hautes traditions... etc...,
etc...

_Sign_: HOULOUSSI,

_Prsident de la Ligue de la Dfense nationale ottomane._


XXIV

_Lettre que m'adresse un tudiant polonais de l'Universit de Vienne._

Quand les Polonais, aprs trois insurrections dsespres, furent
dfinitivement battus, ils se rfugirent en France et surtout en
Turquie o ils furent reus avec une gnrosit admirable. Et cependant,
c'est la Pologne qui, de toutes les nations europennes, avait fait le
plus grand tort  la Turquie, surtout pendant la guerre de 1683. Cette
gnrosit avec laquelle les Turcs nous accueillirent est un exemple
sans pareil. Le sultan d'alors, Abdul-Medjid, en protgeant ainsi les
rfugis polonais, risquait cependant de s'attirer une guerre terrible.

Votre livre nous a caus une consolation si grande que je ne puis vous
l'exprimer. Le directeur de notre Universit, un vieillard respectable,
qui avait vcu vingt ans parmi les Turcs, s'cria presque en pleurant,
aprs avoir ferm votre livre: Vraiment il a lev un monument
imprissable, non seulement dans le coeur des Musulmans, mais encore de
tous ceux qui les connaissent, etc...


XXV

_Fragment d'une lettre que m'crit une dame russe._

La photographie que vous reproduisez sur la couverture de votre livre a
remu tous mes plus tristes souvenirs. Je suis une vieille femme,
monsieur, et, en 1877, lors de cette campagne de Turquie qui fut le
premier dchanement d'une Europe imbcile contre ces infortuns Turcs,
j'tais en qualit de soeur de charit sous les murailles de Plewna.
Combien de pauvres Turcs n'ai-je pas vu amener  peu prs dans l'tat
dans lequel a t mis l'original de la photographie que vous avez fait
reproduire! Ils avaient t mutils par des bandes serbes, bulgares et
montngrines, ces atroces Montngrins surtout, qui portaient comme
croix d'honneur pendues  leur ceinture, les oreilles des Turcs qu'ils
avaient martyriss avant de les tuer! Et cela on l'oublie, de mme que
la rsignation de leurs victimes, qui avaient la force de ne pas les
maudire. Et toutes ces atrocits se pratiquaient au nom de la religion
chrtienne, en l'honneur de la Croix du Christ! etc., etc...


XXVI

_Lettre que m'adresse un lieutenant de vaisseau franais, au retour
d'une campagne dans le Levant._

J'tais nourri des classiques et plein d'admiration pour la nation
grecque, quand je suis arriv pour la premire fois dans le Levant, en
Crte. M. Venizelos prsidait alors, avec l'astuce et la mauvaise foi
que vous connaissez, aux destines de l'le.

Aprs deux ans de sjour, je suis revenu avec un dgot profond pour
tout ce qui est grec, et une immense piti pour le bon, le doux,
l'hospitalier peuple turc, opprim par ses propres chefs, spoli,
assassin par les orthodoxes chaque fois que ceux-ci en trouvent
l'occasion. Je ne puis vous dire avec quel sentiment de soulagement j'ai
entendu votre voix s'lever enfin pour dmasquer les mensonges et
exciter la piti envers ces malheureux innocents que l'on tue et dont en
outre on souille la mmoire.

X.,

_Lieutenant de vaisseau._


XXVII

_Lettre d'un religieux franais de Scutari publie par M. Jean Tharaud
dans sa brochure _La Bataille  Scutari_._

... Vous me trouvez turcophile, chers parents. Comment ne le serais-je
pas! Voil vingt-trois ans que je vis au milieu des Turcs, que
j'apprends  connatre l'me de ce peuple, ses qualits de coeur, sa
large tolrance, sa foi profonde en Dieu, son respect de l'autorit, sa
vaillance, son patriotisme. Tous les journaux catholiques de France
peuvent parler de croix contre le croissant, ils ngligent d'ajouter que
cette croix est tout ce qu'il y a de plus grecque. Et, vraiment, ils
oublient trop que depuis des annes dj la Turquie donne  nos
religieux le pain que la France leur refuse... Les mensonges d'une
presse vnale ou mal informe n'y changeront rien, les Turcs font la
guerre en soldats; les Balkaniques la font en bandits. Les journaux
peuvent parler des atrocits turques, mais les atrocits des tats
orthodoxes dpassent en horreur tout ce qu'ont fait les Turcs dans le
pass. Des lettres crites par nos frres de Salonique et de Chio;
d'autres lettres adresses par des parents aux enfants de nos coles
pourraient vous difier sur la soi-disant civilisation de ces petits
peuples prtendus chrtiens.


XXVIII

_Lettre que m'crit un notable franais de Salonique._

Salonique, 21 mars 1913.

Mardi, 18 courant, sur les quatre heures et demie du soir, le roi
Georges de Grce, revenant d'une de ses coutumires promenades  pied,
fut mortellement atteint d'une balle de revolver tire par une sorte de
dsquilibr. Un aide de camp accompagnait Sa Majest. Deux gendarmes
crtois suivaient  une certaine distance.

L'assassin, aussitt arrt, fut interrog par un officier grec. Voici
les paroles textuelles de cet officier: L'assassin parle trop purement
notre langue pour que ce ne soit pas un Hellne. En effet, il avoua
s'appeler Alexandre Skinas, tre grec et professeur. Ces choses vous
sont connues. _Ce que vous devez ignorer, ce que, du moins, on a
prcieusement cach, ce sont les scnes qui suivirent._

Soldats et gendarmes crtois se rurent dans ce quartier avec cette soif
de massacrer, de tuer qui parat tre la plus grande jouissance des
peuples balkaniques. Je vis trois gorgements sous mes yeux, dont un
d'un pauvre vieux mendiant ngre. Les officiers disaient  ceux qui
portaient le fez, de l'ter, car ils n'taient pas matres de leurs
hommes. Aux balcons, les _dames_ grecques criaient: tuez-les, tuez-les.
On estime, comme nombre le plus bas,  une centaine le nombre des
victimes.

Une lve du cours des jeunes filles de la mission laque et un garon
du lyce, tous deux musulmans, ont eu leurs parents assassins. Le pre
de ce dernier, Kapandii effendi, ne rentrant pas chez lui, sa femme
affole court les postes de police. On la reoit avec des sarcasmes en
lui disant que son mari repose en lieu sr. Cette victime trs connue,
notable d'ici, tue  sa porte, est transporte au loin pour enlever la
preuve du crime.

Le lendemain, les journaux--par ordre--affirment que la gendarmerie
crtoise a t admirable dans cette horrible soire.

Hypocrisie et cruaut.

Censure pralable et impossibilit d'tablir la vrit.

Voil des faits _nouveaux_--si j'ose m'exprimer ainsi--et absolument
contrls.


XXIX

_Documents officiels contrls, et qui furent publis en premier lieu
par le _Gil Blas_._

180 paysans turcs brls vifs.

Sans mme parler des 5.000 soldats bulgares du gnral Kordatcheff, qui,
le samedi 27 octobre, fusillaient 5.120 musulmans, et auraient tu
jusqu'aux orthodoxes, sans l'intervention du mtropolite, rappelons les
vnements de Kulkund.

A Kulkund, du caza d'Avret-Hissar, les villageois turcs furent appels
par les Bulgares de Montoul, sous prtexte de les faire inscrire dans un
registre. C'tait un mardi, quinze jours aprs l'occupation. Ils furent
amens dans une djami (mosque) et l, les comitadjis bulgares,
accompagns de villageois bulgares, ont divis les Turcs en groupes de
huit personnes et aprs avoir mis de la paille arrose de ptrole les
ont brls.

Le nombre de Turcs brls dans la localit s'lve  180 personnes.

Puis les Bulgares ont brl 200 garons et ont amen avec eux 58 jeunes
musulmanes, au village de Montoul.

Seulement 60 familles de la localit de Kulkund ont pu chapper  cette
tuerie.

Des faits analogues se sont drouls  Poroy-Zir, Poroy-Bala, Orgamli,
Reyan, Durlan, Zchirnal, Dedeagatch, Stroumnitza, Garnach-Zir, Zioran,
etc.

Les villageois de Petritch, Menlek, Demir-Hissar, Angista, Vilasta,
Koutta, Chililan ont t extermins.

Les armes bulgares et balkaniques semblent avoir voulu procder 
l'extermination systmatique de toute la population paysanne islamique.

Dans les rgions de Serrs, Cavalla, Demir-Hissar, plus de 70.000
musulmans ont t supplicis et massacrs, sous l'oeil des officiers
bulgares.


XXX

_Je reois d'un groupe de Juifs de Salonique la protestation suivante,
qui est toute  l'honneur de la race isralite_:

Cher matre,

A la page 119[11] de votre livre, vous dites: Pauvres Turcs, les voici
renis mme par les Juifs de Salonique.

  [11] Page 126 de cette nouvelle dition.

Au nom de tous mes coreligionnaires, je viens protester contre cette
affirmation. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas reni leurs amis les
Turcs. La lettre  laquelle vous faites allusion pour l'attester, et que
le _Temps_ s'est empress de reproduire, est l'oeuvre d'un Grec,
fonctionnaire au bureau de la presse d'ici, qui pour la circonstance a
cru politique de mettre un nez juif; elle a t publie dans un petit
journal grec gouvernemental de langue franaise, fond pour attirer les
Juifs, tous de culture franaise,  l'hellnisme.

Non, cher matre, les Juifs d'ici n'ont pas reni les Turcs; ils n'ont
pas oubli que,  l'poque o toute la chrtient, ligue dans une
commune pense de haine, traquait de toutes parts leurs anctres errants
 travers les mers en qute d'un gte, le Turc leur ouvrit larges les
portes de l'hospitalit. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas reni
leurs amis les Turcs. Ce petit fonctionnaire grec en a menti. L'attitude
des Juifs de Salonique a t hroque lors de l'entre des armes
grecques dans la ville. Risquant les pires reprsailles de la part des
soldats ivres de leurs victoires, les Juifs, malgr des injonctions
directes, refusrent nergiquement de pavoiser aux couleurs hellniques.
Ils observrent une rserve si digne et si sincrement attriste qu'ils
s'attirrent, durant plusieurs jours, les haines et la colre de la
populace et de la soldatesque. On viola leurs femmes, on pilla leurs
maisons, on les maltraita, on les emprisonna, et on fit peser sur eux,
pendant une semaine, la menace d'un massacre en masse.

Encore aujourd'hui, aprs trois mois d'occupation, malgr des avances
pressantes, des protestations de sympathie, de fervente amiti, les
Grecs n'ont pu obtenir que les Juifs renient les Turcs. La conversation
du Grand Rabbin avec le roi de Grce, que tous les journaux ont publie,
en est la preuve vidente. La mmoire de notre peuple est fidle et
tenace: l'empreinte de la reconnaissance ne saurait s'en effacer.

                   *       *       *       *       *

Je ne donne pas le nom des signataires, par crainte de leur attirer de
cruels chtiments.

P. LOTI.


XXXI

_L'opinion de Frdric Masson, de l'Acadmie Franaise._

Je suis convaincu, depuis que j'ai t en Orient, il y a quarante-cinq
ans, que, _sans les Turcs_, voil longtemps qu'il n'y aurait plus un
catholique romain dans l'empire ottoman.


XXXII

_Encore une des lettres que m'adressent mes lecteurs inconnus._

J'ai vcu en Orient les trois meilleures annes de ma vie; j'y ai t en
relation avec toutes les races. Je puis d'autant mieux dire combien est
profondment justifie votre sympathie pour les musulmans, combien vrai
le jugement que vous portez sur la bassesse, la rapacit et la lchet
des levantins chrtiens. _L'accord de tous ceux qui ont vcu en Turquie
est unanime l-dessus._ J'en causais l'autre jour avec un de vos
collgues de l'Institut, qui a longtemps sjourn l-bas et son avis
tait que si les Turcs ont massacr les Armniens, c'est qu'il y avait 
leur haine des causes profondes, dont les moindres sont le vol et
l'usure que ces gens-l pratiquent  l'excs contre les pauvres paysans
musulmans.

Et pourtant, qu'on est tranquille l-bas, chez eux, et libre, loin de
nos menteuses formules de libert! Et quelle scurit,  toute heure de
jour et de nuit, mme au fond des campagnes!

Merci pour votre geste, de vous tre pench sur nos amis les Turcs,
merci pour avoir, le seul en France, au milieu des croassements d'une
presse ignorante ou vendue, dit les mots qu'il fallait dire!

M. GROSDIDIER DE MATONS,

_Licenci s-lettres, professeur d'Histoire._


XXXIII

_Extrait d'une lettre que m'crit un lieutenant de vaisseau franais._

Mars 1913.

Si je n'ai pas encore eu la chance de vivre en Orient, j'ai au moins
connu un Bulgare. Il tait au _Borda_ avec moi et j'avoue ne pouvoir
prononcer le mot de barbare sans que quelque chose de lui ne traverse ma
mmoire. Et voici le trait qui maintenant se prsente; il nous disait 
table: Moi, j'ai tu mon homme  seize ans, et pas au fusil, au
couteau. La faon dont, ddaigneux des fourchettes, il portait la
nourriture  sa bouche tait un commentaire ne laissant gure de doute
sur sa familiarit avec les instruments tranchants.


XXXIV

_Lettre crite par un petit matelot franais de l'escadre internationale
 son capitaine._

Patte du Lac,  Scutari, 19 mai 1913.

La premire nuit, nous avons t obligs de coucher dans la cour de la
caserne, vu que la caserne tait occupe par les Montngrins; ils
avaient tout chavir dans cette caserne et c'tait infect partout. Les
Montngrins, avant de s'en aller, fouillaient dans le magasin d'armes
et d'habillements abandonns par les malheureux Turcs et ils emportaient
tous des chargements. Pendant que je visitais les chambres, j'ai
rencontr un pharmacien autrichien connaissant trs bien le franais et
qui habitait  toucher la caserne; il m'a parl de la misre qui a svi
pendant le sige et des atrocits des Montngrins _qui massacraient les
blesss turcs abandonns dans la caserne_; les premiers jours de leur
entre  Scutari, ils ont envahi toutes les maisons et pill partout, en
incendiant  leur dpart. Enfin il m'a montr que lui aussi avait
souffert, sa maison a t perce par les obus et toute pille ensuite.


XXXV

_Traduction de la lettre d'un jeune sous-lieutenant turc, qui m'est
envoye par sa soeur._

Tchataldja, mai 1913.

Ma jolie grande soeur,

Njad vient de rentrer de son cong; il m'a apport le livre que tu lui
avais donn, c'est--dire la _Turquie agonisante_ de Pierre Loti.
Accroupis hier, le soir, dans un coin de notre misrable campement,  la
lueur de la flamme mourante d'une bougie, nous commenmes  le lire et
nous nous mmes  pleurer. Nous attirmes bientt l'attention des
soldats. Ils s'approchrent doucement un  un, comme s'ils craignaient
de troubler nos pleurs et notre isolement. Nous leur dmes ce que nous
lisions; ils firent aussitt un rond autour de nous, comme toujours
lorsque, pendant nos loisirs, nous leur faisons des lectures. J'ai tch
de leur traduire quelques lettres des plus mouvantes que contenait le
livre et j'ai vu alors qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit:
Allah! Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc des Chrtiens qui aiment les
Turcs? Et c'est un Franais qui crit cela? Bravo, Franais, qui a su
comprendre que nous ne sommes pas des fanatiques barbares, froces,
comme prtendent les chrtiens orthodoxes. Un autre: Au lieu de
prtendre que les Turcs sont barbares, il vaudrait mieux voir ces lches
Bulgares et allis qui ont commis tant de crimes.

Un autre, dans son emportement, s'cria: Ah! si j'attrape un Bulgare,
je le mangerai tout cru pour venger le sang de nos pauvres victimes.
Mais tout  coup on entendit un cri: Dour! (Arrte), qui semblait
venir des profondeurs des tnbres et se prolongea sinistre bien loin
dans la valle. C'tait la sentinelle en faction, devant les tranches,
qui avait cri, et nous nous jetmes sur nos fusils. L'officier de
veille alla en avant, accompagn de deux soldats. Aprs dix minutes
d'attente anxieuse, ils reparurent, accompagns d'un autre homme. La
clart ple de la bougie nous montra son visage: c'tait un soldat
bulgare. Camarades, nous dit l'officier, je vous amne une visite. Et
le Bulgare se baissa jusqu' terre pour nous saluer. Nous lui rendmes
son salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de lourd nous empchait
de le questionner.

Nos soldats l'examinrent de la tte aux pieds: c'tait tout  fait un
type de sauvage, un homme maigre, g, trs ple, les cheveux et la
barbe trs longs, les habits dguenills. Enfin on le questionna. Depuis
quatre jours il n'avait rien mang; leurs provisions n'taient pas
arrives et il priait qu'on lui donnt quelque chose. Un soldat turc
tira de son sac un gros morceau de pain, des olives, du fromage et les
donna  l'ennemi de sa race comme il et fait  un frre. Le Bulgare,
aprs s'tre rassasi, nous dit que leur nourriture manquait trs
souvent. Les ntres l'invitrent  venir chaque soir prendre sa part de
pain qu'on lui garderait, et le Bulgare revenait, chaque soir  la mme
heure, manger et retournait dans son camp. Au fur et  mesure la
sympathie vint. Nos soldats lui taillrent les cheveux, le rasrent, et
lui donnrent de quoi coudre ses habits. Celui qui le soignait le plus
tait justement celui qui sous l'impression du livre de Loti avait
annonc qu'il mangerait tout cru le premier Bulgare qu'il attraperait.

Un jour, le Bulgare ne vint pas; on garda sa part pour lui remettre 
son arrive. Il revint le lendemain, mais il nous dit que c'tait la
dernire fois, car son officier s'tant aperu qu'il venait au camp
turc, l'avait fait battre et lui avait dfendu de venir chez nous
prendre son pain...




NOTE FINALE DE L'AUTEUR

POUR LA DERNIRE DITION DE CE LIVRE


1er Aot 1913.

Les documents complmentaires qui prcdent avaient leur valeur il y a
quelque temps, lorsque je les ai publis pour la premire fois, car une
censure terrible chez les allis et une conjuration de silence dans la
presse franaise touffaient la vrit. Ils n'en ont plus, aujourd'hui
que les croiss eux-mmes se sont mutuellement jet leurs turpitudes au
visage et que l'opinion publique est enfin claire.

Longtemps, en effet, j'ai t presque seul, avec Claude Farrre, 
dnoncer les atroces barbaries des Balkaniques et  prophtiser que les
allis, comme des hynes  la cure, essaieraient de se dvorer entre
eux.

Maintenant que la vrit clate partout, et plus hideuse encore que je
la montrais; maintenant que cette croisade est enfin dmasque, est-ce
qu'un peu de justice ne sera mme pas accorde aux pauvres Turcs?

Les voici qui reviennent  Andrinople, non seulement pour reprendre
leurs vieux sanctuaires pills et  moiti dtruits, leurs spultures
d'anctres ignoblement profanes, mais surtout pour dlivrer, sauver de
la mort horrible et certaine ceux de leurs frres qui ont encore chapp
aux longs massacres chrtiens. Oui, ils voudraient reconqurir cette
Thrace, qu'il a t indigne de leur enlever, car elle n'est gure
peuple que des leurs, et, tant au point de vue ethnographique qu'au
point de vue religieux, elle n'aura cess de leur appartenir que le jour
o les Bulgares y auront brl le dernier village et ventr le dernier
musulman. Ils voudraient reprendre au moins cette petite bande de terre
qui est essentiellement turque,--et voici, la diplomatie europenne
entend les en empcher, au profit du si attendrissant et loyal Ferdinand
de Cobourg; les en empcher sous la menace honte de leur voler un peu
plus tt l'Asie Mineure! L'Europe, parat-il, ne leur avait promis de
les laisser provisoirement vivre que s'ils restaient bien sages derrire
la nouvelle petite frontire qui les touffe.--Mais, d'ailleurs, quelle
confiance pourraient-ils bien avoir en les promesses de cette Europe,
qui les a tromps tout le temps et qui, la veille mme de la guerre
balkanique, leur garantissait, de son air le plus grave, l'intgrit de
leur territoire?

Le principe, du reste trs juste, du groupement des races, sur lequel
les puissances se sont appuyes pour consacrer le partage de la Turquie
occidentale, ce principe sans doute ne leur semble plus de mise
lorsqu'il s'agit des pauvres Turcs. Quelle raison, quel simulacre
d'excuse pourrait-on bien invoquer pour livrer toute une province
foncirement turque et musulmane  des exarchistes massacreurs? tant
donn ce que le monde entier sait aujourd'hui des Bulgares, est-ce que
le plus rudimentaire sentiment d'humanit ne devrait pas interdire de
leur confier une province non peuple de leurs pareils? Dans cette
malheureuse Thrace, leur prsence,--personne n'oserait plus le
contester,--ce sera l'extermination systmatique, inlassable, atroce, de
tous les musulmans. Et il se trouve des journaux franais pour annoncer
sans frmir: Si les Turcs avaient la folie (_sic_) de songer encore 
Andrinople, l'Europe le leur ferait bien payer, par le dpeage final.
Mon Dieu, mais o est donc notre gnreuse France de jadis? Mon Dieu,
mais, contre ces bas calculs de chancellerie, il n'y aura donc pas, chez
nous, un sursaut de la conscience publique; il n'y aura donc pas, dans
les coeurs franais et anglais, pour culbuter de telles machinations des
diplomates, une belle leve de dgot, un bel lan de justice et de
piti!


FIN




TABLE


  PRFACE                                                           I
  LENDEMAINS D'INCENDIE                                             1
  LETTRE D'UN ITALIEN                                              15
  LA GUERRE ITALO-TURQUE                                           19
  A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE                            35
  LES TURCS MASSACRENT                                             39
  LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE                                     53
  ENCORE LES TURCS                                                 59
  LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS:
     I.                                                            65
    II.                                                            73
   III.                                                            83
    IV.                                                            96
     V.                                                           103
    VI. LES PALADINS                                              118
   VII. A M. LE DIRECTEUR DE _l'Humanit_                         132
  VIII. O EST LA FRANCE?                                         138
    IX. MI-CARME ET SAUVAGERIES                                  150
     X. MASSACRES DE MACDOINE ET MASSACRES D'ARMNIE             161
    XI. LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE                          181
  NOTES COMPLMENTAIRES                                           187
  NOTE FINALE DE L'AUTEUR POUR LA DERNIRE DITION DE CE LIVRE    279


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End of the Project Gutenberg EBook of Turquie agonisante, by Pierre Loti

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