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Table des matièresCarteTome premier

PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ DES LETTRES D’ALGER
BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE


Tome XLVIII


LA RÉGION
DU TCHAD ET DU OUADAÏ


ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER.



LA RÉGION
DU
TCHAD ET DU OUADAÏ

PAR

Henri CARBOU
ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES


Études ethnographiques.
Dialecte toubou


TOME SECOND


Accompagné d’une carte.

[Décoration]

PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, VIe.


1912


[1]LES ARABES


LA POPULATION ARABE


Les Arabes ont exercé une influence considérable dans l’Afrique centrale par la diffusion de leur religion, de leurs mœurs et de leur langue. Il faut dire d’ailleurs qu’ils sont très nombreux et que, vivant au milieu des autres indigènes, ils se sont parfois mélangés à ceux-ci : citons, parmi les fractions issues d’un mélange d’Arabes et de nègres, les Toundjour, les Boulala et surtout la tribu si importante des Salamat.

Au début, les Arabes, nouveaux venus en Afrique, n’étaient pas en état de réduire par la force les groupements fétichistes qu’ils trouvaient devant eux. Ils paraissent avoir employé partout le même mode de pénétration pacifique, pour asseoir progressivement leur influence chez les populations nègres. Par la suite, les demi-Arabes et les nègres arabisés que furent leurs descendants, créèrent les divers royaumes de l’Afrique Centrale.

Nous avons montré que la tradition attribuait à des Arabes la fondation de l’antique royaume du Kanem. De même, le royaume du Ouadaï fut, plus tard, organisé par la population arabe des Toundjour. Ceux-ci furent remplacés par une[2] nouvelle dynastie arabe, celle de ʿAbd el Kerim ben Djamé, dont le sultan Acyl et son ennemi Doud-Mourra sont deux descendants. Au Darfour, où ils régnaient également, les Toundjour se virent enlever le pouvoir par des princes métissés de sang arabe.

La langue arabe est très répandue dans tout le pays[1]. Elle est généralement connue des Nouba[2] et parfois aussi des Kirdi.

La force des armes ou simplement la force des choses ont donc changé complètement la physionomie de toute cette[3] partie de l’Afrique, qui est actuellement une région arabisée. Certaines populations, réfugiées dans les îles du Tchad (Boudouma, Kouri)[3] ou dans les montagnes du Sud (Melfi, Bédanga, Boullong, Guéra, Abou Telfan, etc.), ont gardé longtemps — ou même gardent encore — les mœurs et les pratiques du fétichisme. Mais, du moment que notre occupation a fait cesser les luttes intestines qui désolaient ce pays et que, n’ayant plus à craindre d’être réduits en esclavage, les fétichistes peuvent entrer en relations avec les populations musulmanes avoisinantes, il est évident que les progrès de la religion de Moḥammed et de la langue arabe seront beaucoup plus rapides que par le passé[4].

Cette extension de l’islamisme n’est d’ailleurs pas due aux exhortations de prêtres fanatiques et à une propagande intense. Tous les indigènes musulmans ne pratiquent pas leur religion avec une ferveur exemplaire et beaucoup d’entre eux transgressent même les règles de vie les plus élémentaires établies par le Qoran, notamment en ce qui concerne la prohibition des boissons fermentées. Mais le fait d’avoir embrassé l’islamisme confère une sorte de noblesse et donne le droit de parler avec le plus profond mépris des Kirdi, c’est-à-dire de tous ceux qui ne sont pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens[5]. Ajoutons, d’ailleurs,[4] que les progrès de cette religion s’expliquent par sa supériorité sur les pratiques fétichistes, parce qu’elle est à même de donner une certaine culture, et celui qui sait lire et écrire est très considéré des indigènes, et enfin parce que sa simplicité lui permet de s’adapter merveilleusement à ce milieu de nègres au cerveau primitif.

Les Arabes sont nombreux dans toute cette partie de l’Afrique : ils habitent le Bornou anglais, le Bornou allemand, le Territoire du Tchad, le Ouadaï et le Darfour. Ils peuvent être divisés en deux groupes, et les tribus de chacun de ces groupes ont entre elles d’étroites relations de parenté.

Au Bornou et dans le Territoire du Tchad, les Arabes sont appelés Choa par les autres indigènes[6] : les Bornouans, les Kanembou et les Kotoko disent Choa ; les Baguirmiens Chiwa et Choua ; les Boulala Sôougué[7].

Ce furent les explorateurs Denham et Clapperton qui signalèrent, pour la première fois, la présence d’une population arabe sédentaire vivant dans la région du lac Tchad, principalement du côté du Sud. « Les Arabes Choua, disaient les explorateurs de 1823, sont une race très extraordinaire. Ils présentent très peu de ressemblance avec les Arabes du Nord. Leur physionomie est belle et ouverte, le nez aquilin, l’œil bien fendu, la peau d’une nuance légèrement cuivrée. Ils sont tout à la fois rusés et courageux. L’arabe qu’ils parlent est presque du pur égyptien. »

Ce nom de Choa n’appartient pas à la langue arabe. Il est donc inutile de chercher à le rapprocher de celui des pasteurs chaouia de l’Algérie orientale ou du Maroc[8].

[5]« La population arabe des Choa, dit Barth, est venue exclusivement de l’Orient, à une époque relativement récente ; des documents historiques font remonter à un peu plus de deux siècles et demi sa présence dans le Bornou, ou tout au moins dans le Kanem[9]. »

D’Escayrac de Lauture, dans son Mémoire sur le Soudan oriental, partage tout à fait ce sentiment. Il n’hésite même pas à considérer ces Arabes comme les représentants des anciens Qoréïchites, émigrés de l’Arabie vers la dixième année de l’hégire (631 de l’ère chrétienne). « On sait, dit-il, que les Koreychites persécutèrent les premiers musulmans et que ceux-ci se réfugièrent auprès du roi d’Abyssinie : ils regagnèrent plus tard l’Arabie, mais le fait de leur émigration en Afrique montre qu’à cette époque les Arabes du Hedjaz savaient chercher un refuge de l’autre côté du golfe, et n’avaient pas besoin pour pénétrer dans le Soudan de passer par l’isthme de Suez. Les Koreychites, toujours ennemis du Prophète, le menacèrent bientôt de plus près : Moḥammed fut contraint de se réfugier à Médine (alors Yatreb). Médine s’arma pour l’islam : la Mecque se prépara moins à défendre ses idoles qu’à repousser un dieu qui la gênait et un prophète qu’elle détestait. La Mecque fut vaincue et ses idoles renversées : son chef, Abou Sofian, acheta la vie et la conservation d’une partie de sa grandeur au prix d’un simulacre de conversion : les Koreychites durent imiter leur chef ou quitter leur patrie : abandonner la tradition ou les toits de leurs ancêtres. La tradition avait pour elle des siècles sans nombre et la vie nomade avait été longtemps celle de la plupart d’entre eux : peu attachés au sol, ne connaissant d’autre patrie que la tribu, beaucoup de Koreychites se décidèrent à émigrer, emportant avec eux l’esprit indépendant de la vieille Arabie, ne laissant derrière eux qu’une ville transformée en couvent, un temple profané, des idoles redevenues poussière.

« L’Arabie ne leur offrait point un refuge assez sûr : si les[6] murs de la Mecque n’avaient pu les défendre, ceux de Tayef ne pouvaient les mettre à l’abri des poursuites du Prophète qui déjà couvrait la campagne de corps de cavalerie ; chargés de la mission pacifique, dit Abou-el-Féda, de recueillir des conversions : ce qu’il fallait d’ailleurs aux émigrés, ce n’était point l’hospitalité précaire d’un autre peuple, mais des terres vacantes, des pâturages sans maître et de vastes espaces où leur vue pût s’étendre sans rencontrer d’autres hommes.

« L’Afrique leur offrait tout cela, car physiquement l’Afrique n’est qu’une grande Arabie : ils passèrent la mer Rouge et pénétrèrent dans le Soudan.

« Étaient-ils nombreux ? Je l’ignore : l’histoire écrite n’en fait pas mention : traitée par des néophytes du nouveau culte, elle s’est bornée à enregistrer des conversions, passant prudemment sous silence la protestation acharnée de ceux dont l’assentiment était le plus nécessaire. Abou-el-Féda rapporte quelques propos tenus par les Koreychites contre le Prophète et son culte, mais il ne dit pas ce que devint le grand nombre de ceux qui ne se convertirent point, où se réfugièrent ceux que Khaled eut à combattre en entrant dans la ville.

« On sait que les Koreychites constituèrent jadis une puissante nation ; ils ne forment plus aujourd’hui dans le Hedjaz qu’une petite tribu, dont Burckhardt évaluait les forces à 300 fusils. On peut admettre du reste que le nombre des émigrés ne fut pas considérable, car, dans une grande partie du Soudan occidental, les Arabes paraissent s’être glissés par familles, dont le temps seul a pu faire des tribus considérables. J’ajouterai que les migrations sont un accident si fréquent dans la vie des peuples arabes, que leurs historiens peuvent souvent n’y pas faire attention et les passer sous silence.

« Quoi qu’il en soit, la grande voix de la tradition des Arabes soudaniens perce le silence de l’histoire écrite par leurs ennemis : presque tous les Arabes du Soudan se disent[7] Koreychites et sont reconnus pour tels : leur langue altérée un peu par le temps, accrue de quelques mots empruntés aux vocabulaires des nègres, est cependant encore la langue du Hedjaz plus harmonieuse, plus concise, plus énergique, plus grammaticale et plus arabe que les jargons parlés en Égypte et dans le Gharb[10]. »

Vivien de Saint-Martin partage l’opinion de d’Escayrac de Lauture. « Que devint, dit-il, cette population émigrée des Koréïchites ? L’histoire ne le dit pas, et c’est la tradition des tribus africaines qui répond, si elle est fidèle, à cette question que l’on s’est posée. Fidèle, tout indique qu’elle l’est en effet. A quelle autre branche de la famille arabe les Choua pourraient-ils se rattacher ? Ce n’est pas aux tribus établies sur le Nil ou en Nubie depuis les temps anciens, à celles que mentionnent les auteurs grecs et latins ; car si elles ont conservé l’idiome natal, c’est avec de profondes altérations, qu’explique assez leur long contact avec les populations natives de l’Éthiopie. On ne saurait songer non plus aux expéditions musulmanes sous les Khalifes, car aucune ne fut dirigée vers ces parties intérieures du Soudan oriental, où le culte de Mahomet n’a pénétré qu’à des époques relativement très récentes. Il ne reste donc, à ce qu’il semble, que l’émigration koréïchite, qui seule peut rendre raison et de la route suivie par la colonie arabe du Bornou et de la pureté avec laquelle les Choua conservent la langue koréïchite du Hedjaz[11]. »

Nous avons déjà vu que ce nom de Choa était celui que certaines populations donnaient aux Arabes. Ce nom ne[8] prouve rien d’ailleurs, car une même peuplade peut être appelée de façons différentes par ses différents voisins : les habitants du Kanem, qui se donnent le nom de Ianembô, sont appelés Aoussâ par les Toubou et Hamedj par les Arabes ; de même, les Toundjour sont appelés Kourâda par les Toubou, et les Ouadaïens portent les noms variés de Wadaï, Borgou, Koursada et Kouga. Si l’on ne peut pas toujours s’expliquer les noms de population employés par les indigènes, ces derniers sont parfois aussi embarrassés que l’Européen. D’autre part, les Choa ne sont pas groupés dans une région bien déterminée, et c’est une erreur de croire que leur nom servit à désigner une population arabe tout à fait particulière, habitant le Bornou, le Baguirmi et le Kanem.

En réalité, les Arabes de l’Afrique Centrale sont diversement nommés par les indigènes des contrées où ils résident : Choa, Aroua, Aramka et Solong[12]. Les rivalités, les migrations ont amené assez souvent le morcellement des tribus, dont on retrouve les fractions aux quatre coins du pays. C’est ainsi qu’il y a des Khouzam[13] au Bornou, au Baguirmi, au Ouadaï et au Darfour. Il est donc inexact de dire, en parlant des Choa de la région du lac, que « ces Arabes ne se sont jamais confondus avec les tribus voisines du Ouadaï et du Darfour ». Il y a des Choa nomades, il y en a de sédentaires ; mais cette division en nomades et sédentaires ne répond à aucune particularité ethnique : les circonstances seules ont amené certaines tribus à se fixer dans les régions humides du Sud, où elles ont été forcées de renoncer à la vie errante de leurs ancêtres.

Certains Arabes du Bornou et du Territoire du Tchad sont apparentés à ceux du Ouadaï et du Darfour. Tous les Arabes de l’Afrique Centrale sont d’ailleurs absolument distincts des tribus arabes, ou d’origine arabe, telles que les Oulâd Slimân,[9] les Toundjour, les Dialiin, etc., qui ne se rattachent pas aux deux groupes dont nous avons parlé. Nous donnerons parfois aux Arabes le nom de Choa, terme impropre du reste, parce que localisé. Voyons maintenant quelles sont leurs principales divisions.

« Que les Choa soient venus de l’Orient, écrit Vivien de Saint-Martin, c’est ce qui ne saurait être l’objet d’un doute. » Cela n’est pourtant vrai qu’en partie : les Choa forment deux groupes bien distincts, l’un venu du Nord, l’autre venu de l’Est. Les tribus du premier et certaines tribus du second se sont rencontrées dans la région du Tchad et, depuis lors, ont vécu côte à côte sur les bords du Chari et surtout au Bornou.

Le groupe du Nord aurait suivi la côte depuis l’Égypte jusqu’à la Tripolitaine, en marchant vers l’Ouest par conséquent : d’où le nom de Ḥassan el Gharbi[14] donné à son chef, et serait ensuite venu s’installer dans les pays du Tchad. C’est le groupe des Hassaouna. L’autre groupe serait venu de l’Est par le Kordofan et le Darfour. Les différentes tribus de ce groupe se réclament de ʿAbdoullahi el Djoheïni, qui semble être l’ancêtre commun. Mais ces tribus sont tellement dispersées depuis le Bornou jusqu’au Darfour que le nom de Djoheïna, donné à l’ensemble des Arabes qui constituent ce groupe, est assez rarement employé. Les Ḥassaouna, au contraire, ne se trouvent qu’au Bornou et à l’est du lac, depuis Fort-Lamy jusqu’au Kanem.

Ces Arabes sont-ils d’origine qoréïchite ?...

Les arguments que l’on a fait valoir, à l’appui de cette thèse, peuvent, en somme, se réduire à ceci : les Choa sont d’origine qoréïchite parce que la tradition le dit, parce qu’ils sont venus de l’Est, parce qu’ils ont conservé assez pure la langue du Hedjâz et enfin parce les Qoréïchites, après leur départ d’Arabie, doivent s’être réfugiés au Soudan.

Est-il bien sûr, tout d’abord, que « la plupart des Arabes[10] du Soudan se disent Qoreychites » ? Nachtigal n’en parle pas et, pour notre part, nous ne l’avons jamais entendu dire. Les renseignements que les Arabes donnent sur leurs origines sont d’ailleurs assez vagues. On peut en déduire toutefois ce que nous avons déjà rapporté, au sujet de leur division en deux groupes. Quant aux généalogies, nous ne savons trop quelle confiance il faut leur accorder. Elles sont utiles, parce qu’elles permettent de grouper les tribus d’une manière rationnelle, mais elles paraissent quelque peu fantaisistes en faisant remonter ces tribus aux proches parents du Prophète : les Ḥassaouna se réclament de ʿAli el Kerrar, cousin et gendre de Moḥammed, et les Arabes venus de l’Est font remonter leur généalogie à ʿAbd el Moṭṭaleb, grand-père et tuteur de Moḥammed[15].

Nous avons déjà dit ce qu’il fallait penser de l’unique direction d’arrivée des Choa dans la région du Tchad.

L’argument relatif à la pureté de la langue semblerait plus sérieux. Notre étude pratique d’arabe centre-africain traite du dialecte généralement employé dans les pays, aussi bien par les Arabes que par les populations voisines. Mais les Arabes, surtout les nomades du nord du Ouadaï (Oulâd Râchid et Maḥâmid), parlent une langue plus pure. Nachtigal remarque que les Choa du Bornou « ont presque conservé dans son antique pureté la langue de la péninsule arabe »[16] et que « la prononciation et les expressions rapprochent leur dialecte de l’arabe que parlaient autrefois les Bédouins[11] de l’Arabie »[17]. M. Gaudefroy-Demombynes dit également que le vocabulaire arabe du Tchad « a un caractère bédouin et oriental très net ». Enfin, M. René Basset nous signale qu’il y avait plusieurs dialectes bédouins dans l’ancienne Arabie et que Nachtigal aurait été bien en peine d’établir leur différence.

Le dernier argument n’a que peu de valeur par lui-même.

M. René Basset n’attache aucune valeur à l’opinion de d’Escayrac de Lauture sur les Arabes du Soudan. Il relève d’ailleurs quelques inexactitudes dans le passage que nous avons cité : contrairement à ce que croit d’Escayrac de Lauture, les historiens arabes nous ont conservé le souvenir des luttes entre Arabes musulmans et Arabes païens, du reste, il y a eu des historiens arabes chrétiens, sans parler des historiens syriaques ou grecs chrétiens, contemporains ou postérieurs ; Abou ’l Féda dit que les Qoréïchites se convertirent à l’islamisme et n’émigrèrent point, M. René Basset fait remarquer à ce sujet qu’Abou ’l Féda n’est que l’abréviateur d’Ibn el Athir, qui a abrégé Tabari ; les Qoréïchites formaient la caste dominante à la Mekke, et ne constituaient pas du tout une puissante nation ; enfin le dialecte du Tchad n’est pas la pure langue du Hedjâz.

Pour conclure, le savant doyen de la Faculté des Lettres d’Alger dit formellement qu’il n’y a pas eu, en 634, d’émigration de Qoréïchites de la Mekke en Afrique. Il constate que d’Escayrac de Lauture affirme sans aucune preuve l’émigration en question, et il ajoute que cet auteur eût été d’ailleurs bien embarrassé de citer un texte arabe à l’appui de sa thèse. Selon M. René Basset, les pages que nous avons citées sont un roman sans aucune base autre que l’imagination de d’Escayrac de Lauture. Il dit également, au sujet de l’opinion de Vivien de Saint-Martin, que celui-ci manque totalement de critique historique. « Remarquez, dit-il, l’absurdité du raisonnement de ces deux auteurs : les Qoréïchites émigrent[12] pour fuir la nouvelle religion (l’islam) et ce sont eux qui la propagent en Afrique ! Quand l’ont-ils embrassée ? »

Les Arabes ont poussé assez avant vers le Sud et on les trouve dans des régions telles que le Baḥr Salamat, le Baguirmi et le Mandara. Mais, pour vivre dans ces pays, inondés pendant l’hivernage et infestés par les moustiques et les grosses mouches, ils ont dû renoncer à la vie nomade et se mélanger aux diverses populations noires. Les Salamat, qui forment la transition entre les Arabes restés assez purs et les autres indigènes, constituent la tribu la plus méridionale.

Dans les différentes tribus arabes, la pureté de la race, le genre de vie et les mœurs dépendent de la position qu’elles occupent sur la carte. Les Arabes des régions sablonneuses du Nord sont abbala[18] et par conséquent nomades. Ils se sont conservés assez purs et, si les mœurs de certains d’entre eux, — des Maḥâmid, par exemple — ont subi quelques modifications par suite du voisinage des Ouadaïens, ces Arabes n’en restent pas moins fidèles, dans l’ensemble, à beaucoup de traditions de leurs ancêtres.

Prenons, au contraire, les Salamat et les Hémat du Sud, qui vivent au milieu de populations non arabes, et souvent à côté de fétichistes. Le teint est alors très foncé, presque aussi noir parfois que celui de la population avoisinante. Notons cependant que, quelle que soit la proportion de sang noir qui se trouve chez ces Arabes, il n’en existe pas moins, dans la physionomie aussi bien que dans la couleur, une réelle différence entre eux et les autres indigènes : on la saisit facilement avec un peu d’habitude. Ces Arabes du Sud sont généralement pasteurs, mais sédentaires. Tandis que les tribus du Nord ont de nombreux moutons et presque pas de vaches, les autres Arabes, par contre, possèdent de beaux troupeaux de bœufs mais presque pas de moutons[19]. Le climat[13] humide des régions qu’ils habitent force ces derniers à prendre certaines précautions pendant l’hivernage : ils font de la fumée dans les cases où ils mettent leurs animaux, afin de protéger ceux-ci des mouches venimeuses ; les troupeaux ne quittent le village que vers neuf heures du matin, c’est-à-dire quand le soleil a asséché l’herbe de la brousse, et cela afin d’éviter que l’humidité ne fasse pourrir les pieds des moutons ; les animaux rentrent dans les cases au plus fort de la chaleur et n’en ressortent que dans l’après-midi.

Les mœurs des Arabes du Sud se ressentent du voisinage des fétichistes. Aussi leurs frères du Nord parlent-ils d’eux avec le plus profond mépris : « Houma ʿArab haouanin, ma ḥourrin mislna ; houma misl el Kirdi[20], ce sont de mauvais Arabes ; ils ne sont pas de pure race comme nous ; ils sont semblables aux fétichistes ».

Les Arabes nomades ont généralement le teint clair. Ils ont vécu dans un isolement relatif, par suite de leur existence errante, mais les alliances avec des concubines étrangères ont cependant altéré la pureté primitive de la race. Ils sont exclusivement pasteurs. Ils se nourrissent du lait de leurs chamelles, de leurs vaches ou de leurs brebis, de quelques fruits sauvages (doum, hadjlidj, nabaq, etc.) et du mil acheté aux populations sédentaires. Ils sont maigres, agiles et très résistants aux fatigues et aux privations.

Leurs cases, facilement démontables, sont formées par des baguettes placées verticalement sur les quatre côtés d’un rectangle et réunies, à une certaine hauteur, par une baguette horizontale : une ouverture est ménagée, qui doit servir de porte. Les baguettes horizontales des deux grands côtés du rectangle sont ensuite réunies par d’autres baguettes recourbées, formant une sorte de dôme. Il ne reste plus alors qu’à[14] recouvrir le tout avec des nattes d’hyphène. L’intérieur peut être tapissé de peaux de moutons, et un lit est vite installé, au moyen de quatre petites fourches et d’un cadre en bois. Lorsqu’il y a une alerte, en un clin d’œil les cases sont pliées et chargées sur les chameaux. Quant aux troupeaux, ils sont parqués dans des zéribas (clôtures d’épines rapportées).

Ces installations primitives ne conviennent que dans les pays sablonneux et secs, dans le Baḥr el Ghazal ou au nord du Ouadaï. Quand des Arabes ont voulu mener la vie nomade dans des régions humides, la maladie et les épizooties les ont bien vite forcés à se construire des villages. Ainsi les Dagana, après avoir été chassés du Baḥr el Ghazal par les Kreda, nomadisèrent quelque temps au Fitri et au Médogo. Mais la tribu fut éprouvée par la fièvre, une épidémie bovine décima les troupeaux, et ces Arabes, presque complètement ruinés, revinrent s’installer comme sédentaires sur les bords du Séré[21]. Un fait analogue s’est produit, plus récemment, pour deux fractions Beni-Ouaïl, qui avaient voulu mener la vie nomade dans le Dagana.

Les nomades sont très sujets au paludisme. Les sédentaires, même teintés, n’en sont point exempts, d’ailleurs. Mais ceux-ci supportent beaucoup mieux l’humidité des régions du Sud. Leurs alliances avec les populations voisines et la vie qu’ils mènent leur ont donné des formes plus pleines et plus robustes que celles des nomades. On voit quelquefois, parmi eux, de grands diables de noirs, solides et bien plantés, qui n’ont d’arabe que le nom.

Les plus purs d’entre les Arabes jugent indignes d’eux de travailler la terre et, s’ils ont des villages, abandonnent ce soin à leurs captifs. Ce préjugé s’affaiblit avec la pureté de la race et l’on peut voir certains Salamat du Baguirmi, par exemple, faire la récolte et battre le grain, tout comme des Abou Semin ou des Kanembou. Notre occupation a pour résultat d’amener la disparition progressive de l’esclavage.[15] Les entraves que nous apportons au commerce des captifs ne réjouissent guère les Arabes, lesquels ne comprennent pas et l’avouent d’ailleurs ingénument : « Qui donc travaillera la terre et fera venir le mil quand nous n’aurons plus de captifs ? »

Nous avons déjà dit, d’une façon générale, que la langue arabe du Tchad s’était conservée assez pure. Quelques mots ont cependant été empruntés aux langues des nègres :

Il est possible de distinguer certaines différences dans les vocabulaires employés par les diverses tribus. Ainsi, quand on a vécu quelque temps avec les Ḥassaouna, on remarque que leur dialecte diffère quelque peu de celui employé par les Arabes de l’Est. De même, les Toundjour emploient certains mots qui leur sont particuliers ; et, si on ne comprend pas, ils s’empressent de dire : da kelamna[22] ; nous autres, Toundjour, nous parlons ainsi. Enfin, les anciens rabḥistes, que les indigènes du pays désignent sous le nom de Tourk, emploient parfois des mots et des expressions du Darfour. Détail à noter : le verbe kan, être, qui joue un rôle si important en arabe régulier et qu’on retrouve dans tous les autres dialectes, n’est pas employé dans la langue du Tchad.

« Nous nous représentons tous les Arabes d’Afrique, dit d’Escayrac de Lauture, comme des missionnaires armés ; Arabe et musulman sont pour nous des termes synonymes : le Soudan, cependant, renferme peut-être encore des Koreychites idolâtres ; c’est depuis trois, depuis deux, depuis un siècle seulement, pour la plupart, que les autres ont subi l’islam plutôt qu’ils ne l’ont reçu : l’islam les poursuivait à travers toute l’Afrique, ils avaient eu le temps d’oublier l’existence de ce prophète ennemi de leurs aïeux, quand le[16] nom de ce prophète leur fut annoncé : ils ne se hâtèrent pas d’embrasser sa doctrine : les noirs, leurs voisins, plus crédules qu’eux, en furent les premiers néophytes ; plus d’une tribu koreychite se vit imposer l’islam par un prince du Soudan, ou y fut appelé par un apôtre noir[23]. »

Il faut bien se garder de croire à la lettre tout ce qui précède : du reste, la thèse de d’Escayrac de Lauture est a priori fort paradoxale et nous savons déjà que M. René Basset l’a énergiquement combattue. En Afrique Centrale, Arabe et musulman sont également des termes synonymes, et les plus fidèles sectateurs de Moḥammed se rencontrent parmi les Arabes nomades. Il n’existe pas d’Arabes idolâtres, pas plus d’ailleurs que les Choa ne sont désignés sous le nom de Karda[24]. Pour les indigènes, la conversion de ces Arabes à l’islamisme se perd dans la nuit des temps, et la tradition les représente comme ayant toujours été musulmans. En tout cas, ils l’étaient déjà depuis longtemps au XVIIe siècle, lorsque ʿAbd el Kerim ben Djamé fonda le royaume du Ouadaï.

Ce que dit d’Escayrac de Lauture s’appliquerait bien mieux aux Toundjour, que cet auteur range, du reste, parmi les tribus non-qoreychites. Cette tribu, d’origine arabe, est venue au Soudan à une époque très reculée. Certaine tradition lui attribue une origine qoreychite[25]. D’autre part, on pourrait croire que la conversion des Toundjour à l’islâm[17] est relativement récente. La dynastie du roi toundjour Daoud, si elle n’était pas absolument païenne, ne devait pas être indemne de pratiques fétichistes. En tout cas, nous avons entendu dire au Kanem que, lorsque les Toundjour furent chassés du Ouadaï, ils étaient encore kirdi. Notons, de plus, que l’accession tardive des Toundjour à la religion du Prophète semble être confirmée par l’usage qu’ils font de boissons fermentées (merissé, khall) et par ce fait qu’ils ne pratiquent pas l’excision des filles, alors que tous les Choa le font. On voit donc que les Toundjour se sont comportés comme les nombreuses populations noires actuellement musulmanes et qu’ils sont absolument distincts des autres tribus arabes. On pourrait les présenter comme les descendants directs des anciens Qoréïchites. Et cependant on se tromperait fort en le croyant. D’abord, M. René Basset nous fait remarquer que les Qoréïchites n’ont point quitté l’Arabie et qu’il n’y a pas eu de migration arabe païenne ; de plus, la tradition rapporte généralement que les Toundjour descendent des Beni Hilal ; et enfin la tribu en question n’est pas venue de l’Orient, elle est venue de Tunis[26].

Pour expliquer la tiédeur des sentiments religieux des Toundjour et la fâcheuse réputation de kirdi qui leur fut faite autrefois, M. René Basset ajoute ce qui suit : « On peut croire que leur islâm s’était fortement relâché et qu’il y eut ensuite un renouveau. Cela s’est passé dans l’Afrique du Nord aux XIVe, XVIe siècles, et aussi dans l’Ouganda ; de même à Madagascar ».

Les Arabes sont d’assez bons musulmans : ils font les cinq prières quotidiennes, observent le jeûne du Ramadan et pratiquent quelque peu le payement de l’aumône de purification[18] (zakat : aumône légale que tout musulman est tenu de faire). Ceux qui font le pèlerinage de la Mekke sont très rares : ils sont plus nombreux parmi les autres indigènes, surtout chez les Pouls et les Haoussa de l’Ouest. Les meilleurs musulmans se trouvent chez les nomades, où l’on compte quelques fractions maraboutiques (Massarra, Mélékat, etc.). Mais ceux-là même ne sont nullement fanatiques et, tout comme les autres, font parfois passer leur intérêt personnel avant celui de la religion.

Les Arabes du Bornou et du Territoire militaire du Tchad appartiennent à l’ordre religieux des Tidjânia[27]. Cette confrérie, qui prêche la tolérance, est celle qui compte le plus d’affiliés dans toute la région : on ne trouve des Senoussia qu’au Ouadaï et dans les pays du Nord (Borkou, Mourtcha, etc.)[28]. Il faut dire d’ailleurs que beaucoup d’indigènes vivent dans une ignorance complète de toutes ces subtilités religieuses et qu’ils ne connaissent même pas les noms des diverses confréries[29]. Les Arabes ont toutefois conscience de certaines différences doctrinales entre musulmans, et c’est dans leurs tribus que l’on rencontre généralement ceux qui[19] disent : Ana Tidjâni[30]. Ceux-là sont, pour ainsi dire, des musulmans de première classe et ils tiennent à ne pas être compris dans la masse des indigènes plus ou moins bien islamisés. Ils ont droit à plus d’égards que les autres. Nous nous rappellerons toujours le cri du cœur d’un Arabe nomade se précipitant vers Faqih Barka, parce qu’un tirailleur du convoi venait de le frapper avec une lanière : « Ana Tidjâni ! », répétait-il.

Les Arabes sont très sobres et n’usent généralement ni de boissons fermentées ni de tabac. Ceux qui appartiennent aux tribus dégénérées du Sud ne sont que de bien tièdes musulmans, et certains d’entre eux boivent la merissé et chiquent le tabac : il n’est pas rare, au surplus, de voir l’un de ces Arabes prendre une femme fétichiste ou un fétichiste prendre une femme arabe.

D’Escayrac de Lauture a quelque peu exagéré l’incrédulité des Choa. Sans doute, certains d’entre eux font semblant d’observer le jeûne du Ramadan et vont, en réalité, se cacher dans leur case pour absorber de la nourriture ; mais nous remarquerons qu’une certaine pudeur les force cependant à sauvegarder les apparences.

Les principaux caractères de la population arabe, caractères d’autant mieux marqués que la tribu est plus pure, sont les suivants : ils sont intelligents, beaucoup plus que les autres indigènes ; mais ils sont aussi — et ce sont là de bien graves défauts — cupides, faux, cauteleux, menteurs et palabreurs[31]. Ils tiennent beaucoup à leurs troupeaux[32].[20] Ce sentiment est même quelque peu exagéré chez les nomades : la chose est naturelle, d’ailleurs puisque ceux-ci tirent leurs principales ressources de leurs bêtes laitières[33].[21] Pour les Arabes surtout, le bétail est le signe tangible de la richesse et représente nos pièces d’or. Aussi n’y touchent-ils pas et ne tuent-ils un bélier ou un taureau que dans des cas exceptionnels. Leur cupidité provoque des vols, des rapines et, par suite, des palabres interminables. Elle les conduit souvent au manque de dignité, et il n’est pas rare de voir un cheïkh influent venir demander un mouton, sous prétexte qu’il a faim.

Les Arabes sont superstitieux et se surchargent volontiers d’une foule de sachets contenant des versets du Qorân ; ils en mettent même au cou de leurs chevaux, pour les préserver de la maladie. Ces sentiments pieux ne les empêchent cependant pas, malgré les précautions prises pour donner au serment toute sa valeur, de mentir quelquefois sur le livre sacré. Assez cauteleux, ils abusent des protestations de dévouement et des marques d’humilité. Il faut reconnaître toutefois que certains chefs arabes ont de l’allure, mais ils exagèrent alors quelque peu la majesté de leurs attitudes. Cette remarque peut s’appliquer, par exemple, aux Dagana, dont Nachtigal avait déjà signalé « l’insupportable fierté ».

Afin de ne pas être obligés de vendre quelques têtes de bétail, les Arabes ne s’habillent pas comme ils pourraient le faire. Leur vêtement est formé d’un assemblage de bandes de coton (gabaz), cousues ensemble, et il peut ou non être teint en bleu (tob et khaleg). On voit souvent, parmi les nomades, des gens extrêmement sales et déguenillés.

Les Choa qui possèdent des armes à feu sont très rares : leurs armes habituelles sont la lance, la sagaie et le couteau,[22] qui se porte attaché au coude au moyen d’une bande de cuir.

Les mœurs et coutumes des Arabes ont été plus ou moins adoptées par les autres indigènes musulmans. L’excision des filles n’est toutefois pratiquée que par les Arabes et les Ouadaïens ; les Toundjour eux-mêmes, quoique d’origine arabe, ne se conforment point à cet usage. Tant qu’ils n’ont pas été circoncis, les enfants des deux sexes ne portent pas de costume et se parent simplement de quelques ceintures et colliers de perles. L’infibulation des jeunes filles se fait vers l’âge de six ans ; elle n’a pas lieu publiquement : elle est pratiquée à l’intérieur de la case par une femme de l’art. Quand la jeune fille sort de la case, pour mieux souligner l’importance de l’opération qui vient d’être accomplie, sa mère balaie le sol devant elle avec un rameau vert. La jeune fille met alors le kamfous (bande de coton gabaga), qui passe entre les cuisses et, retenu par la ceinture de perles, sert à cacher les parties sexuelles. Plus tard, elle revêtira un vêtement de femme (farda).

La circoncision des garçons donne lieu à de grandes réjouissances. Elle se fait publiquement : chaque garçon s’efforce de paraître insensible lorsque le forgeron, armé d’un couteau, pratique l’opération[34]. Un appareil primitif, en paille tressée, est adapté au membre viril, en attendant la cicatrisation. Les jeunes circoncis défilent ensuite, les uns derrière les autres, au milieu de l’allégresse générale. Pendant quelques jours, ils ont le droit de prise et peuvent puiser dans tout ce qui passe à leur portée : dans la pratique, il n’y a guère que les poules du village qui aient à pâtir de cet état de choses.

Tout séducteur d’une jeune fille est tenu de l’épouser ; sinon, il est condamné à une amende. Les filles séduites sont d’ailleurs très mal vues, surtout chez les nomades :[23] l’enfant naturel est appelé dédaigneusement ferekh el boumi, ferekh el haram.

el goult temmètah : j’ai fait ce que je disais :
ferekh el boumi chilt gogéta j’ai pris mon bâtard dans le dos
oudja’ni, derb er ridjal khallètah. j’ai été malheureuse et j’ai abandonné le chemin des hommes.
berberé annayé ; le sorgho est vert ;
fi lélet machi kholdjïa ; dans la nuit je vais pleine de lassitude ;
ana bénéyé ’adjuz..... je suis une vieille jeune fille[35].....

Les jeunes filles sont nubiles à l’âge de douze ou treize ans. Elles se marient très jeunes. Le mariage est d’ailleurs une affaire qui se traite entre le futur époux et les parents de celle qu’il désire : celle-ci n’a pas à donner son avis et doit s’incliner devant la volonté paternelle. Le prétendant est tenu de verser une dot aux parents. Cette dot, fixée par un accord entre les deux parties, consiste en bétail, thalers, bijoux, vêtements, etc. Elle est d’autant plus forte que la position sociale du père de la jeune fille est plus relevée : la beauté de celle-ci n’entre nullement en ligne de compte.

Le mariage est célébré par le faqih, qui récite la Fatiḥa et reçoit une obole du mari. Toutefois la jeune fille demeure encore quelque temps avec ses parents. Le jour où l’union doit être consommée, un pagne blanc[36] est disposé sur le lit nuptial. Si la jeune fille était vierge, ce pagne est placé le lendemain sur la case, ou accroché à un arbre, et l’heureux époux apporte à son beau-père un autre pagne blanc, tout neuf : on bat alors le tam-tam à tour de bras, les femmes poussent des yous-yous[37] et tout le monde célèbre la vertu de[24] la jeune épouse. Si, au contraire, le mari a été déçu, il jette le pagne nuptial aux pieds de ses beaux-parents et le mariage peut être rompu : les parents sont alors accablés de honte et, en cas de rupture, ils doivent restituer la dot.

Chez les Arabes assez purs de la région du Nord (ʿArab ḥoumr)[38] les mœurs sont plus sévères que chez les Arabes métissés des pays du Sud (Arab zourq)[39]. Les femmes des Choa du Bornou, par exemple, ne savent pas toujours se garder de la licence des mœurs qui règne dans ce pays, et certaines d’entre elles se conduisent comme les plus débauchées Bornouanes.

Le complice de la femme adultère peut être puni d’une amende. Quant à la femme, si sa conduite ne s’améliore pas, elle est répudiée par son mari. Le divorce est prononcé par le faqih : s’il est prononcée en faveur du mari, la dot est remboursée ; dans le cas contraire, elle reste acquise aux parents de la femme. Si les torts sont communs, la femme ne restitue qu’une partie de la dot.

Les femmes arabes, comme toutes les autres femmes indigènes du pays, sont habillées d’un simple pagne, attaché à la ceinture ou au-dessus des seins ; le mari, peu généreux, le leur laisse user jusqu’à la corde. Ce vêtement n’est généralement propre que quand il est neuf[40]. Dans certaines tribus nomades, les femmes portent une peau de mouton autour des reins.

[25]La narine droite des femmes est percée d’un trou, dans lequel elles introduisent un petit cylindre de corail, un anneau d’argent ou de perles, ou un petit morceau de bois. Le bord des paupières et les sourcils sont teints en bleu, au moyen de la poudre d’antimoine (koḥl)[41]. Les lèvres et les gencives ont également une couleur bleue, obtenue en les piquant jusqu’au sang avec des épines d’acacia et en les frottant avec de l’antimoine ou — pour les gencives — avec une mixture dans laquelle il rentre de la bile de bœuf. Tout ce bleu ne donne d’ailleurs pas un aspect désagréable au visage, tant que la femme est jeune. Mais, avec l’âge et à la suite d’opérations répétées, les lèvres s’épaississent et prennent alors un aspect spongieux assez répugnant. La brosse à dents des indigènes (souak) est fournie par un certain arbuste (salvadora persica) ; ce petit bâtonnet est arrangé en forme de pinceau, et les indigènes s’en servent constamment : leurs dents sont très blanches.

Les cheveux des femmes arabes sont généralement arrangés en petites tresses, qui encadrent le visage. Mais les femmes des tribus du Sud se sont plus ou moins inspirées de ce qu’elles voyaient autour d’elles : certaines adoptent la coiffure bornouane, d’autres la coiffure ouadaïenne ; d’autres encore ne portent que quelques grosses tresses, dont l’une, recourbée sur la nuque, rappelle la djemiré des femmes lisi, etc. Elles passent toutes du beurre sur leur chevelure, sans mesure parfois, et c’est alors bien peu esthétique[42].

Les femmes arabes aiment beaucoup la parure : ceintures[26] de perles qu’elles mettent sous le vêtement, à même la peau ; colliers de perles, de corail, d’ambre ; bracelets et anneaux de pieds en cuivre ou en argent ; écrits-amulettes dans des sachets en cuir, talismans, etc. C’est évidemment lorsqu’il y a tam-tam qu’elles se parent de tout ce qu’elles ont de plus beau.

zerga ghannaé l’endroit du tam-tam est noir de monde
el benat desso es soaraï les jeunes filles ont mis leur bracelet
loummou el fogara les faqihs se sont réunis
ketebou el aï (ouarga) ils ont écrit des amulettes.

Les danses et divertissements des Arabes varient avec la tribu. Chez les nomades du Nord, les hommes se mettent en ligne et tournent autour de l’instrument, en agitant leurs armes : quelques-uns d’entre eux chantent. Deux ou trois femmes passent un vêtement d’homme (khaleg) et se joignent à la danse. Si le tam-tam est donné en l’honneur de quelqu’un, les hommes, toujours en ligne, se dirigent vers lui, en sautant en cadence sur l’un et l’autre pied. Arrivés tout près de celui-ci, ils s’arrêtent et agitent leurs armes : c’est le salut. La personne saluée et ceux qui sont assis autour d’elles se lèvent alors et répondent en agitant également leurs armes. Puis, les danseurs font demi-tour et reviennent de la même façon que précédemment à côté de leur noungara (grand tambour).

Chez d’autres Arabes, les hommes, en armes, sont placés les uns derrière les autres et leur cercle tourne en cadence autour de l’instrument.

Les femmes peuvent aussi prendre part à la danse et former un second cercle, à l’intérieur de celui des hommes. Chez les Salamat, par exemple, les hommes balancent les bras, qu’ils ont passés à l’intérieur de leur boubou flottant ; les femmes chantent et agitent leurs bras ballants, l’un en avant, l’autre en arrière, tout en fléchissant sur leurs jambes. Puis les deux cercles s’arrêtent : danseurs et danseuses se font face et, presque ventre contre ventre, se trémoussent[27] d’une façon quelque peu obscène. Ils recommencent ensuite à tourner.

Si les femmes sont seules, elles peuvent se contenter de chanter en frappant dans leurs mains ; ou bien elles agitent leur pagne, comme les Boulala ; ou bien encore elles balancent les bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en sautant autour du tambour, etc., etc.

La nuit, dans les villages, on entend parfois chanter : le chœur des femmes attaque et celui des hommes reprend.

La fantasia des Choa ne présente rien d’extraordinaire. Les cavaliers, rangés en ligne, arrivent au grand galop, s’arrêtent pour saluer, puis repartent ; chacun d’eux se détache ensuite successivement, en faisant donner au cheval toute sa vitesse et en lançant des sagaies le plus loin possible.

Quand un décès se produit, les femmes se rassemblent à la case du défunt pour faire leurs lamentations. Le corps est immédiatement lavé à l’eau chaude et enveloppé dans un linceul, formé de gabag cousus ensemble : on parfume ce linceul en faisant brûler certaines plantes (chibé zerga, bondiyé).

L’inhumation a lieu dans la brousse, à peu de distance du village. Le cadavre est placé dans la fosse, sur le flanc droit, face à l’est.

« Lorsqu’un Arabe meurt, il est fait huit parts de sa succession. Une seule part est accordée à la veuve. Les enfants héritent des sept autres parts ; à leur défaut, le père ; puis, les frères et sœurs consanguins. Ces sept parts sont divisées à nouveau, en tenant compte de cette règle générale : chaque héritier mâle (fils ou frère) doit recevoir une part double de celle qui revient à chaque héritière (fille ou sœur). Lors du décès de la femme, il est fait quatre parts de ses biens. Le veuf en prend une seule, et les enfants s’adjugent les trois autres. A défaut d’héritiers directs, les frères et sœurs consanguins se partagent la succession par moitié avec le mari. Quelques faqihs du pays, cependant, favorisent beaucoup[28] moins le veuf, dans chacun de ces deux derniers cas[43]. »

Les différends sont portés devant le faqih. Celui-ci, après avoir écouté les plaideurs, ouvre son Qorân et cherche un passage qui se rapporte vaguement à l’affaire en question. Il psalmodie à haute voix quelques phrases, auxquelles les plaideurs ne comprennent goutte, et rend ensuite sa sentence. Inutile de dire que les fogara, même les plus instruits et les plus considérés, ne sont pas d’une impartialité à toute épreuve et qu’ils acceptent volontiers les cadeaux. C’est pourquoi les deux parties ne s’entendent pas toujours sur le choix d’un faqih.

Nous avons déjà dit que les Arabes habitaient le Bornou, le Territoire du Tchad, le Ouadaï et le Darfour.

Les Choa sont nombreux au Bornou : Nachtigal évalue leur nombre à environ 100.000 âmes. Ils vivent sous l’autorité du sultan Guerbeï, chez les Anglais, et du sultan ʿOmar Sanda, chez les Allemands. Ces Choa comprennent des Arabes du groupe venu de l’Est et la majorité des Ḥassaouna. Ils habitent surtout la région comprise entre le Chari, le Mandara et le Ngoumati : ils sont particulièrement nombreux dans ce dernier district. Quelques-unes de leurs tribus se sont conservées assez pures : certaines migrations d’Arabes au Bornou sont d’ailleurs récentes, et une des plus sérieuses (Khouzam et Oulâd Hemed) a eu lieu au commencement du XIXe siècle.

Ces Choa sont sédentaires. Ils se déplacent quelque peu avec leurs troupeaux pendant la saison sèche, mais l’hivernage pluvieux du Bornou les force à avoir des villages. Ils sont baggara : ils possèdent beaucoup de bétail et la vente du beurre, dont ils approvisionnent les marchés du pays, constitue pour eux une source importante de revenus. Ils font travailler la terre par leurs captifs : disons, en passant,[29] que les Arabes ne maltraitent pas les esclaves et que ceux-ci sont relativement bien soignés.

Ces Arabes sont plus riches que ceux du Territoire. Il y a une raison bien simple à cela : les premiers n’ont pas eu, comme les seconds, à supporter les razzias incessantes des Baguirmiens et des Ouadaïens. Les Choa du Bornou n’ont jamais été maltraités par les sultans de ce pays, auxquels ils rendirent parfois de signalés services. C’est ainsi que le cheïkh Moḥammed el Amin fut vaillamment secondé par les Choa, dans sa lutte pour la reprise du Bornou : signalons, entre autres, parmi ces auxiliaires, les cheïkhs Mallem Terab et el Gôni Dris, des ’Aouada, et Brahim Abdellahi, des Oulâd Hemed. Ajoutons que les Arabes ont particulièrement vécu dans d’excellents termes avec Rabaḥ et ses Arabes Dialiin. Enfin, il faut dire également que les terres du Bornou sont bien plus fertiles que celles de la rive droite du Chari. C’est pourquoi, tout en faisant la part de leur habitude de se plaindre et de se dire pauvres et misérables, il faut reconnaître que nos Arabes ont raison lorsqu’ils déclarent que leurs frères du Bornou sont plus riches qu’eux. Les mêmes expressions reviennent toujours sur leurs lèvres : « Nihna Arab mesâkin. Maʿindna el mal. Hiné el mal ouaïn ?... Hinak, fi dâr Bornou, el Arab indhoum regig ketir, khoulgan ketir, gours ketir ou mal misl et terab... »[44].

Ils veulent bien reconnaître également que, à l’heure actuelle, ils sont beaucoup mieux traités que les Arabes du Bornou. C’est, en tout cas, l’avis de ceux d’entre eux qui ont un peu voyagé « Fransis iarfou bes trig adil, trig el haqq »[45], nous disait un faqih qui connaissait très bien le Bornou.

Les Allemands ne surveillent pas de près, ainsi que nous[30] le faisons, l’administration des chefs indigènes. Ceux-ci ont une trop grande liberté pour rendre la justice, ramasser les impôts, etc., ils commettent de fréquents abus et rendent la vie dure à leurs pauvres administrés. C’est pourquoi les Arabes, qui n’hésitent pas à se déplacer si leur intérêt le commande, passent quelquefois chez les Anglais ou s’enfuient vers le Mandara, pour échapper à ʿOmar Sanda, ou bien encore franchissent le Chari et viennent chez nous, pour fuir Diagara. Ce dernier, chef kotoko de Goulfeï, mérite une mention spéciale. Son frère, Méollia, fut autrefois vaincu et tué dans sa lutte contre le chef Abba qui, grâce à l’appui de Rabaḥ, régna tranquillement sur les Kotoko-Goulfeï. Diagara, réfugié au Dagana pendant trois ans, revint au Bornou derrière nos tirailleurs et, de par nos succès, put reprendre le pouvoir[46]. Depuis lors, il a prouvé sa reconnaissance de Kotoko en nous suscitant toutes sortes de difficultés sur le Chari et en faisant intervenir constamment les autorités allemandes[47].

[31]La méthode des Anglais est bien supérieure à celle de leurs voisins. Ils surveillent Guerbeï et tiennent la main à ce que n’ait pas lieu chez eux ce qui se passe en territoire allemand. Ils y ont tout intérêt, d’ailleurs. C’est dans la partie du Bornou qui leur appartient que se trouvent les Arabes les plus nombreux et les plus riches.

Les Arabes sont également nombreux dans le Territoire du Tchad. Ils sont tous baggara[48] : quelques fractions nomadisent au Baḥr el Ghazal ou au Kanem ; les autres sont sédentaires. Les Salamat, qui constituent la majeure partie de ces Arabes, ont le teint très foncé ; les Ḥassaouna, échelonnés entre Fort-Lamy et le Kanem, ont le teint plus clair.

Les Arabes du Ouadaï, répandus sur tout l’ensemble du pays, appartiennent au groupe venu de l’Est. Ils se sont conservés[32] plus purs que les Choa et que les Arabes du Darfour[49]. Ceux du Nord, au teint clair, sont nomades et abbala (Oulâd Râchid, Maḥâmid) ; ceux du Sud (Khouzam du Kadjagsé, Salamat de la Batah et du Baḥr et Tiné, Beni Halba du Sila, etc.) ont le teint plus foncé et sont baggara. Tous, d’une façon générale, ont été durement traités par les Ouadaïens[50].

Le Darfour est le pays le plus arabisé de toute l’Afrique Centrale : les Arabes, très nombreux, y sont nomades ou sédentaires, abbala ou baggara. Leur sort fut toujours de beaucoup préférable à celui qui était fait aux Arabes du Ouadaï. Nachtigal rapporte que deux Arabes, un cheïkh des Maḥâmid du Ouadaï et un cheïkh des Naouâïbé du Darfour, parlaient un jour devant lui des avantages que présentaient les deux pays pour les Arabes nomades. Le second disait que les Arabes du Darfour étaient bien mieux traités que leurs frères de l’Ouest, et Nachtigal le croyait sans peine : « L’aspect seul du cheïkh des Naouâïbé, dit-il, plaidait déjà éloquemment en faveur de sa thèse. Au Ouadaï, les Arabes allaient tête nue[51], ils n’avaient que rarement des sandales et circulaient dans la capitale vêtus de grossières cotonnades du pays. Le cheïkh du Dar-Four portait un vêtement de soie, sa tagiyé (coiffure) avait des couleurs chatoyantes et ses chaussures égyptiennes étaient en maroquin rouge. Je le revis à la cour du Dar-Four avec un[33] châle de cachemire, un objet de très grand prix dans ces parages[52]. »

Les Arabes du Darfour participaient autrefois aux grandes razzias d’esclaves menées dans le Dar-Fertit : Chekka, la capitale des Rizégat, était un centre important de caravanes et l’entrepôt où les gros marchands d’esclaves du Kordofan venaient faire leurs achats de bétail humain. Les Arabes foriens sont très belliqueux, et une agression de la turbulente tribu des Rizégat provoqua l’invasion du Darfour par les bandes de Zibêr. Plus tard, l’élément arabe de ce pays lutta contre l’occupation égyptienne et joua un rôle capital, lors de la révolution mahdiste.

A l’heure actuelle, quelques tribus sont assez puissantes pour obliger le sultan forien à montrer certains ménagements envers elles : ʿAli Dinâr a eu d’ailleurs des révoltes à réprimer et la dernière en date est celle de Kabkabiyé (1909).


[1]Le domaine de la langue arabe s’étend surtout à l’est du lac Tchad ; mais elle est également employée au Bornou, et ce que rapporte Elisée Reclus, d’après Rohlfs, ne correspond plus à la réalité. « En comparaison du kanouri, dit-il, l’arabe est une langue morte, respectée, mais hors d’usage. De même que le peuple qui le parle, il a perdu de son influence dans la partie du monde soudanien dont le lac Tzâdé occupe la dépression centrale. A la cour de Kouka, l’arabe n’est plus le langage officiel et même ceux qui le savent affectent de se le faire traduire par un interprète. » (Tome XII, p. 706.) Il est certain que, depuis lors, l’arrivée, dans le pays, de Rabaḥ et de ses Arabes Dialiin et Taaïché a beaucoup contribué à élargir le champ de la langue arabe, laquelle continuera vraisemblablement à gagner du terrain. D’une façon générale, d’ailleurs, l’arabe est très répandu en Afrique, surtout dans la partie septentrionale. Pour donner une idée de l’extension de cet idiome, nous ne saurions mieux faire que de citer les lignes suivantes de Robert Cust. Alors que les autres langues sont souvent localisées, « l’arabe étend son influence bien au-delà des limites des populations stables des divers royaumes. C’est le véhicule de la pensée à travers la plus grande partie de l’Afrique, qu’il soit parlé par les Bédouins nomades qui surprennent les voyageurs par leur apparition inattendue, ou par les conquérants envahisseurs comme le sultan de Zanzibar, par des trafiquants entreprenants comme les marchands d’esclaves qui sont généralement des Arabes avilis, ou bien par les races dominatrices du centre de l’Afrique ; enfin c’est l’instrument de la propagation du mahométisme et de toute civilisation quelconque en dehors de celle qui résulte du contact des Européens ». Robert Cust, Les langues d’Afrique, p. 44.

[2]Dans la région du Ouadaï, les indigènes musulmans qui ne sont pas Arabes sont désignés sous le nom de Nouba, sing. Noubaï. Les fétichistes sont appelés Kirdi, sing. Kirdaï.

[3]Les Kouri sont musulmans et l’islamisme fait des progrès chez les Boudouma.

[4]M. René Basset nous signale, à l’appui de ce que nous venons de dire sur la propagation de l’islâm grâce à la paix imposée par les Européens, l’opinion de C. H. Becker, professeur à l’Institut Colonial de Hambourg : « Ist der Islam eine Gefahr für unsere Kolonien : L’islam est-il un danger pour nos colonies ? » Koloniale Rundschau, mai 1909, p. 266-293. Du reste, les Allemands se montrent inquiets des progrès incessants que fait la religion musulmane dans leurs colonies d’Afrique, surtout dans celle de l’Est africain. En 1907, il y eut une certaine agitation religieuse dans les pays de la rive gauche du Chari qui appartiennent à la colonie allemande du Cameroun.

[5]« Le nègre qui se convertit à l’Islam croit s’élever d’un degré parmi les hommes. » Elisée Reclus, L’Homme et la Terre, t. VI, p. 400.

[6]Nous mettons à part les Oulâd Slimân, lesquels, comme nous l’avons déjà vu, sont appelés Wassili, Wassal, Ouachila, Minimini.

[7]La terminaison gué est l’indice du pluriel : il reste donc le radical Sow, Soa, Choa. Les Boulala emploient d’ailleurs aussi le mot Choua, comme les Baguirmiens.

[8]Le mot arabe chaé, chiwah, signifie : brebis, mouton, espèce ovine. Chaouia veut donc dire : pasteurs de moutons.

[9]Tome III, p. 157.

[10]D’Escayrac de Lauture : Mémoire sur le Soudan.

[11]Vivien de Saint-Martin, Nouveau dictionnaire de géographie universelle : article « Choua ». Il est exact, en effet, que l’histoire ne signale aucune émigration arabe dans cette partie de l’Afrique : un mouvement de cette nature n’aurait pu cependant passer inaperçu. M. René Basset croit que la présence de tribus arabes dans le Soudan peut s’expliquer par des razzias menées dans ce pays ou par des infiltrations successives mais bien postérieures à l’islam.

[12]Dans la langue des For, Solong signifie : Arabe, bédouin.

[13]Tribu arabe خزامة.

[14]Ḥassan l’Occidental.

[15]M. René Basset nous fait remarquer que ʿAbd el Moṭṭaleb était aussi bien le grand-père de ʿAli (par Abou Ṭâleb, père de celui-ci) que de Moḥammed (par ʿAbdallah, père de ce dernier). Abou Ṭâleb et ʿAbdallah étaient deux des fils de ʿAbd el Moṭṭaleb.

ʿAbd el Moṭṭaleb
ʿAbdallah Abou Ṭâleb
Moḥammed ʿAli

[16]Tome I, p. 687.

[17]Tome II, p. 436.

[18]abbala, éleveurs de chameaux ; baggara, éleveurs de bœufs.

[19]Nous parlons ici d’une façon générale. Il est bien évident qu’on ne passe pas brusquement d’un groupe à l’autre et que les transitions existent. C’est ainsi, par exemple, que les Dagana, Beni-Ouaïl et autres ont de beaux troupeaux de vaches et de moutons.

[20]هما عرب هونين ما حرين مثلنا هما مثل الكردى.

[21]Entre Massakory et Tchoukla.

[22]ذا كلامنا : c’est notre langage.

[23]Mémoire sur le Soudan.

[24]« Il est remarquable que les Kanouri, ou indigènes du Bornou, désignent communément les Choa sous la dénomination de Karda, qui ressemble singulièrement à celle de Kardi, par laquelle on désigne, dans le Bornou et le Baguirmi, tous les noirs idolâtres ». Vivien de Saint-Martin. — Avant notre arrivée dans le pays, il n’y avait guère que les Oulâd Slimân qui, par terme de mépris, appelaient quelquefois Kerâda (infidèles) tous les autres indigènes. Ils faisaient d’ailleurs exception pour les Choa, qu’ils appelaient Benou Ḥassen et envers lesquels ils montraient quelques ménagements.

[25]Nachtigal, t. III, p. 449.

[26]Cf. un article de Hartmann, Schoa und Tundscher (Der islamische Orient, t. I, p. 29-31) et C. H. Becker, Zur Geschichte der östlichen Sudan (Der Islam, 1re année, fasc. II). Il signale une double émigration, l’une du Nord et l’autre de l’Est, et voit dans Toundjour l’altération du mot arabe تجار, les marchands.

[27]La maison-mère de l’ordre de Sidi-Aḥmed-Tidjâni est près de Laghouat, à ʿAïn Madhi. Sa plus importante succursale est Temacin, près de Touggourt. Cette confrérie a pour affiliés beaucoup de Tunisiens et les populations du pays de Ségou et du Fouta, ainsi qu’un grand nombre de Touaregs.

[28]Un moyen très simple de reconnaître les Senoussia : ils prient les bras croisés, au lieu de les garder étendus le long du corps, comme le font tous les autres Malékites. On accusa d’ailleurs le cheïkh Senoussi d’être motazélite. Il n’en était rien, et, selon Moḥammed el Hachaïchi, il avait coutume de dire : « Ce que j’aime le mieux, après Dieu, le Prophète et les quatre khalifes, c’est l’imam Malek ».

[29]Les indigènes avouent également que, avant notre arrivée dans le pays, ils ne savaient point ce qu’étaient les nesara (chrétiens). Dans sa relation de voyage, Nachtigal signale cette ignorance à plusieurs reprises. C’est pourquoi les gens du Kanem ont cru pendant longtemps, ou même continuent à croire, que l’explorateur Von Beurmann était un Juif (ihoudi).

[30]انا تجانى : je suis un adepte de la Tidjânïa.

[31]Citons, en passant, l’appréciation que le lieutenant Delacommune portait sur les habitants d’un village arabe du Fitri, où il avait demandé des animaux porteurs : « Dans un village arabe où je savais qu’il y en avait (des animaux porteurs), j’ai palabré deux heures et demie environ. Quelles vilaines gens que ces Arabes, faux et cauteleux ! Ils promettent tout ce qu’on veut, font toutes les bassesses possibles, mais se gardent bien de tenir leurs promesses. Les tirailleurs bouillaient d’impatience et voulaient mettre à sac le village. » (Lettres du lieutenant Delacommune, Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1910).

[32]« D’où leur nom de Choa. Ce mot me paraît venir de l’arabe chaoua شوى, brebis, et signifie les « pasteurs » nomades en opposition aux sédentaires. » (Note de M. René Basset). C’est aussi l’opinion de MM. Hartmann et Becker, op. laud.

[33]Nous signalerons, à ce sujet, le rôle que joue l’urine de vache dans la fabrication du beurre. Il n’est pas rare, au moment où l’un de ces animaux urine, de voir une femme arabe recueillir le précieux liquide dans une calebasse. Ces habitudes ne sont d’ailleurs pas particulières aux Arabes. Pour beaucoup d’indigènes, la vache semble être l’animal-fétiche, dont tous les produits sans exception peuvent être utilisés : urine pour faire le beurre, bouse pour sécher les plaies, etc. Un matin que nous étions sur les bords du lac, dans un campement kouri, une vache se mit à uriner à peu de distance de nous, immédiatement un Kanembou se précipita pour se laver la figure à cette fontaine d’un nouveau genre. La chose nous étonna fort, d’autant plus que l’eau ne manquait pas dans le baḥr d’à-côté. Aux questions que nous lui posâmes à ce sujet, le Kanembou se contenta de répondre : « boul el beguera semèh bel hèn, l’urine de vache est quelque chose d’excellent ».

Schweinfurth rapporte, du reste, les mêmes détails à propos des Dinka, bergers riverains du haut Nil (Au cœur de l’Afrique, traduction Loreau, tome I, pages 160-164). Tout ce qu’il dit de ces nègres peut, à quelques différences près, s’appliquer aux Arabes. « Les Dinkas n’ont pas d’autre pensée que d’acquérir des bêtes bovines, pas d’autre ambition que de les multiplier. Ils paraissaient avoir pour elles une sorte de respect ; même leurs excréments sont considérés dans le pays comme une chose de grande importance. La bouse, ainsi que nous l’avons vu, est réduite en cendres, qui forment la couche sur laquelle on dort, et le badigeon dont on se revêt ; l’urine est employée au nettoyage des vases culinaires, elle entre dans les cosmétiques et remplace le sel....... Jamais une bête bovine n’est abattue ; on ne mange que celles qui périssent de mort naturelle (les musulmans ne les mangent pas), ou par accident..... Les Dinka n’ont aucune répugnance à manger d’un bœuf que l’on a tué, quand l’animal n’était pas à eux. C’est donc pour le plaisir de les posséder, plutôt que par superstition, qu’ils respectent leurs troupeaux. Le chagrin qu’éprouve un Dinka de la perte de son bétail, soit par la mort, soit par le vol, est indescriptible..... Quand on leur demande à quoi leur sert d’avoir des bœufs, ils vous répondent qu’il leur suffit de les voir engraisser et embellir. » Le colonel Largeau (Les Dinka : Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1910) confirme les renseignements donnés par l’explorateur et ajoute : « Quant au lait lui-même, malheur à la jeune femme qui par mégarde en répand quelques gouttes ! Elle peut être frappée de stérilité, ce qui, chez les dames dinkas, est une infirmité très mal portée ».

Schweinfurth fait remarquer, au surplus, que ces diverses coutumes se retrouvent chez beaucoup de tribus pastorales d’Afrique.

[34]Les prépuces sont placés dans des petites boîtes et enterrés.

[35]Chanson arabe.

[36]Le pagne blanc peut être remplacé par une natte toute neuve, blanche par conséquent (brich abied).

[37]Les yous-yous des femmes (zakharat, korrorat) sont des cris de joie, dans les tams-tams et les fêtes, et des cris d’alerte en temps ordinaire. Dans ce dernier cas, tous les hommes valides prennent leurs armes et se précipitent vers l’endroit d’où partent les cris (il existe, à ce point de vue, une très grande solidarité entre habitants d’un même village ou d’un même campement) : les femmes et les jeunes filles se réunissent alors en dehors des cases, dans la direction prise par les hommes, se rangent en ligne et commencent à pleurer et à se lamenter par anticipation, quittes d’ailleurs à sécher immédiatement leurs larmes si aucun événement fâcheux ne s’est produit.

[38]Arabes rouges.

[39]Arabes gris.

[40]« D’une façon générale, les vêtements misérables des femmes choua sont d’une malpropreté révoltante et semblent avoir été trempés dans l’huile ou dans du beurre fondu ». Foureau.

[41]Les maladies des yeux sont très fréquentes chez les Arabes, surtout chez les nomades : cela tient principalement, croyons-nous, au manque de propreté corporelle et à la poussière soulevée par le vent du désert.

[42]Les Arabes ont généralement la tête rasée : certaines tribus laissent toutefois pousser leurs cheveux et les arrangent en petites tresses, à la mode ouadaïenne. Les enfants ont une ou plusieurs touffes de cheveux longs. En signe de deuil, les hommes laissent pousser leurs cheveux et les femmes ne tressent plus leur chevelure.

[43]Capitaine Rivière : Notice sur le Cercle de Moïto (Revue des Troupes Coloniales, année 1907).

[44]« Nous sommes des Arabes misérables. Nous n’avons pas de bétail. Ici, y a-t-il du bétail ?... Là-bas, au Bornou, les Arabes ont de nombreux esclaves, beaucoup de vêtements, beaucoup de thalers et du bétail aussi nombreux que les grains de sable ».

[45]« Les Français ne connaissent que la voie droite, la voie de la justice. »

[46]« Il y a aussi dans notre entourage un homme qui se trouvait déjà depuis quelque temps avec Joalland. Il se nomme Diagara, c’est le frère de l’ancien chef de Goulfeï mis à la porte par Rabah. C’est un grand gaillard très maigre, très actif, très ambitieux et de plus fort intelligent. Il parle un peu l’arabe et je l’emploie parfois pour recueillir des renseignements. » (Foureau, D’Alger au Congo par le Tchad, p. 688.)

[47]A propos du Bornou allemand, citons quelques lignes d’un article de la Tägliche Rundschau, dans lequel l’ancien gouverneur du Cameroun, M. de Puttkamer, se montrait favorable à la cession de la « Tête-de-Canard » à la France. « Si la France désire vraiment ces territoires, on peut lui donner le Bornou allemand avec Dikoa, la région du Choa et les villages de Goulfeï et de Koussri. Ces pays ne possèdent pas une valeur économique bien grande..... Sans doute, ce serait dommage de faire cette cession. Le geste ne serait pas très beau et n’accroîtrait pas notre prestige aux yeux des tribus. Cependant, nous le répétons, ce sont des territoires isolés, sans communications avec les régions du Mandara et de l’Adamaoua. On dira que les Haoussa y ont un certain commerce ; c’est exact, mais il ne faut pas trop en parler. L’inondation du Chari y dure six mois de l’année et empêche tout trafic. Je me rappelle que lorsque j’ai voyagé dans ce pays la route de Marna à Koussri était impraticable.

« Le Bornou allemand avec Dikoa, c’est une petite partie du grand empire du Bornou dont le centre est dans la Nigéria anglaise. Ce pays gravite dans la colonie voisine.....

« Il faut donc conclure que le Bornou allemand n’est pas indispensable au Cameroun. Les régions habitées par les Arabes du Choa sont sans valeur ; il en est de même de la région inondée par le Chari. Nous pouvons aussi renoncer, à la rigueur, à Goulfeï et à Koussri ; ce serait grand dommage, il est vrai, d’abandonner des tribus qui ont monté avec nous la garde sur le Chari. C’est mon ami Diagara qui serait surtout à plaindre. Il ne possède qu’un territoire assez petit, mais il est turbulent et le commandant français de Fort-Lamy ne l’aime guère. Quant au territoire de Musgu, je ne sais pas s’il a la valeur qu’on lui attribue. »

M. de Puttkamer souhaitait cependant voir l’Allemagne conserver les montagnes du Mandara, « probablement riches en or ».

L’accord congolais, qui vient d’être signé tout récemment, porte que l’Allemagne cède à la France les territoires compris entre le Chari à l’Est et le Logone à l’Ouest (le Bec-de-Canard). De plus, nous obtenons certaines facilités pour le ravitaillement des pays du Tchad par la voie de la Bénoué et du Mayo Kébi, et les autorités allemandes n’apporteront aucune entrave au passage des troupes françaises, de leurs armes ou de leurs munitions.

[48]C’est à tort que Nachtigal range les Qawalma et les Assâlé parmi les Arabes abbala.

[49]« Les Arabes bédouins ouadayens sont d’un teint plus clair que les bédouins fôriens ; la tribu des Mahâmyd, au nord-ouest du Ouadaï, a presque la nuance claire des Égyptiens ». Moḥammed el Tounesi, Voyage au Ouadaï, p. 400.

[50]De nombreux Arabes du Ouadaï (Oulâd Rachid, Khouzam, Missiriyé, etc.), fuyant les exactions des aguids ouadaïens, s’étaient réfugiés au Fitri. En partie abbala, ils hivernaient au Baḥr el Ghazal et passaient la saison sèche au Fitri. La prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï leur ont permis de retourner sur leurs anciennes terres (Argana, Er Rouhoud, etc.).

[51]Les Choa s’habillent souvent à la mode bornouane et portent le petit bonnet blanc ou bleu.

[52]Voyage au Ouadaï, p. 109.


[34]LES HASSAOUNA


Nous avons déjà vu que les Ḥassaouna étaient les descendants des Arabes venus par la route du Nord, sous la conduite de Ḥassen eṣ Ṣeghir el Gharbi. Pour montrer le degré de parenté des tribus qui constituent ce groupe, nous allons donner une certaine généalogie, que nous avons établie tant bien que mal avec celles qui nous ont été présentées.

Il y a quelques variantes, que nous signalons. Quoiqu’on puisse penser de cette généalogie, elle aura du moins l’avantage de grouper les tribus ḥassaouna d’une manière rationnelle.

Les Ḥassaouna sont bien moins nombreux que les Arabes du groupe venu de l’est (Salamat, Oulâd Râchid, Hémat, Khouzam, etc.). Ils sont probablement arrivés après ces derniers dans la région du Tchad : la tradition rapporte, en effet, que les Boulala s’étaient déjà mélangés aux Hémat avant d’envahir le Kanem, et que les rois de ce pays, obligés de se réfugier au Bornou, furent secondés par les Djo’ama (Oulâd Râchid) et les Êssela (Salamat) dans leurs luttes contre les Sô[53].

[35]ʿAli el Kerrar
Ḥassan es Sebtihé
ʿAbdoullahi
Meḥemmed
Ḥassan Asani
ʿAbdoullahi el Mahdi
Mousa el Djaouniou[54]
Daoud
ʿAbdoullahi
Meḥemmed
Yahya ez Zaït
ʿAbdoullahi
Meḥemmed
Ḥassan eṣ Ṣeghir ’alamethou mekata ’azeha Allah, el Gharbi[55]
Ouaïl Rouïes (Ghebes) Issé Ghadêr[56]
Gâlem ou Ghânem[57]
’Aouada
Serrâr[58] Meḥâreb Salem ’Amer Ali el Êsselé
ʿOthman abou Diguen[59] ʿAli el ʿAouân

(M. René Basset nous fait remarquer que cette généalogie est bien connue. C’est celle d’ʿAli et de son fils aîné. ʿAli était cousin et gendre de Moḥammed, dont il avait épousé la fille Faṭimah. Il eut pour fils El Ḥasan, qui eut pour fils El Ḥasan es Sibt, etc. La généalogie que nous donnons est incomplète.)

[36]Après la dispersion des tribus du groupe oriental, les Hassaouna occupèrent la région comprise entre le Chari, le Kanem et le Baḥr el Ghazal, où ils vécurent sous l’autorité successive simultanée du Bornou, du Baguirmi et du Ouadaï. Ces Arabes, comme tous les nomades, étaient très turbulents et passaient leur temps à se piller et à se battre. Des rivalités éclatèrent entre tribus ou même entre fractions d’une même tribu. Certains Ḥassaouna franchirent le Chari, à la recherche d’un pays moins troublé que celui de la rive droite : d’autres suivirent et la majorité du groupe se trouva ainsi transportée au Bornou. Les migrations successives et l’intervention de puissants voisins modifièrent souvent la situation respective des tribus ; nous signalerons celles qui, à un moment donné, ont exercé une sorte de prééminence.

D’une façon générale, les Ḥassaouna se sont conservés plus purs que certaines tribus du groupe oriental (Salamat, Hémat), depuis plus longtemps qu’eux au contact avec les populations noires. Ils se sont toutefois sérieusement mélangés aux autres indigènes : Kanouri, Kotoko, Kouri, Gourân, Toundjour, Kanembou, etc. Les plus purs d’entre eux, chez les Beni-Ouaïl, par exemple, se trouvent au Dagana et au Kanem. Les alliances avec des éléments étrangers devenant de plus en plus fréquentes, on peut prévoir le temps où il n’y aura plus de Ḥassaouna au teint clair. A l’appui de ce que nous avançons, nous citerons l’exemple des Dagana : Nachtigal, qui parle dans sa relation du teint « étonnamment clair » de ces Arabes, serait fort étonné de voir le changement qui s’est produit en une trentaine d’années.

On range souvent sous les noms de Ghaoualma (ou Qaoualma) et ’Aouada les tribus qui se réclament de Râlem et ’Aouada. Sont ainsi appelées les tribus suivantes : Oulâd Meḥâreb, Oulâd Serrâr, Oulâd Salem, Oulâd ’Amer, Assâlé, Dagana, Oulâd el ʿAouân, Oulâd Manṣour, Oulâd Amiré, etc.

Oulâd Meḥâreb. — Ne se trouvent qu’au Bornou et au[37] Kanem. Ils habitaient autrefois, en compagnie des Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân, Assâlé et Dagana, la région comprise entre le Chari et le Baḥr el Ghazal. Les Toundjour, installés au Kanem, recevaient un tribut de tous ces Arabes, qui étaient alors nomades. Des querelles fréquentes divisaient les tribus. Les Oulâd Meḥâreb, qui avaient eu quelque puissance au temps du cheïkh Kidjémi oueld Damir, furent vaincus et pillés par les Dagana, aidés par les Ouadaïens. Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân et Assâlé subirent d’ailleurs le même sort. Les Oulâd Meḥâreb passèrent ensuite au Bornou.

Oulâd Serrâr. — Ne se trouvent qu’au Bornou et au Kanem. C’est un Serrâri, Igoma, qui, ayant été dépouillé de ses biens, alla trouver les Ouadaïens et les amena pour la première fois dans la région habitée par les Oulâd Meḥâreb, Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân, Assâlé et Dagana.

Le cheïkh le plus puissant des Oulâd Serrâr fut Guènedj.

Oulâd Sâlem, Oulâd ’Amer. — Au Bornou.

Assâlé. — Ce sont les descendants d’ʿAli el Êsselé (ʿAli le chauve). « On les dit originaires du Fezzân », rapporte Nachtigal. Nous ne savons si le fait est exact, mais cette origine concorde, en tout cas, avec la direction générale d’arrivée des Ḥassaouna.

Les Assâlé, pillés par les Dagana, se réfugièrent du côté du Tchad. Ils habitent aujourd’hui, à proximité des Kouri-Kalé, la région qui a pour centre Bout el Fil. Ils sont peu nombreux et se sont fortement mélangés aux Kouri et aux Kotoko.

Quelques Assâlé passèrent au Bornou, afin d’éviter les razzias des Baguirmiens et des Ouadaïens. Ils sont également très teintés et habitent le pays de Magoumeri et le Ngoumâti. Nachtigal cite quelques-unes de leurs fractions[60] : Oulâd[38] Solimân, Oulâd Merrouah, Oulâd Daï, Oulâd Tomboub, Oulâd Chérif et El Tawâbté.

Les chefs de cette tribu qui ont eu un certain renom sont les cheïks El Iamenouk[61], El Gadem Abou Sourra et Adem.

Dagana. — Les Dagana se réclament du cheïkh ʿOthman, appelé Abou Diguen à cause de sa longue barbe, qui donna son nom à la tribu. La tradition des Dagana ne remonte pas au-delà du temps où ces Arabes, qui étaient alors abbala, menaient la vie nomade dans la région du Baḥr el Ghazal actuellement occupée par les Kreda (Djemilé, El Lihân, Am Atïé, Abou Debaba, Ed Dekma, Oufer, etc.). Vers la fin du XVIIIe ou le commencement du XIXe siècle, ces derniers descendirent vers le Sud et entamèrent la lutte pour la possession des pâturages du Baḥr el Ghazal : elle devait être longue et acharnée. La tribu des Dagana était alors assez forte : elle avait de riches troupeaux et pouvait mettre 1.300 cavaliers en ligne ; mais les Kreda étaient beaucoup plus nombreux.

La lutte avait commencé au temps du cheïkh Aḥmed oueld Meḥemmed, qui fut tué par les Kreda. Son fils et successeur, ʿAbd er Resoul, fut également tué par les Kreda à Stoumi (1846). Le frère de ʿAbd er Resoul, El Baḥeiri, continua la lutte. Mais la partie était inégale[62]. Malgré la vaillance de El Baḥeiri et de son frère Mousa Abou Doumou, qui, dit-on, tua de sa main trente Kreda dans le même jour pour venger la mort de son fils Brahim, les Dagana furent obligés de céder la place. Ils s’y résignèrent en 1868 et allèrent nomadiser au Fitri et au Médogo ; le climat humide de ces régions décima aussi[39] bien les Arabes que leurs troupeaux et la tribu revint alors s’installer sur les bords du Baḥr el Ghazal, dans la région qui portait le nom de Massakôry : il y avait là d’excellents pâturages, dus à la proximité de l’eau du fleuve. Mais, pendant l’hivernage, les Dagana ne pouvaient plus, comme par le passé, remonter vers le Nord et se retirer avec leurs troupeaux dans les régions sablonneuses du Baḥr el Ghazal. El Baḥeiri, tout en conservant le commandement nominal de la tribu, laissait son frère Mousa exercer une autorité effective. A ce moment-là, les relations étaient tendues entre le sultan du Ouadaï, ʿAli, et son vassal Moḥammed Abou Sekkin, mbang du Baguirmi. Ce dernier envoyait ses troupes commettre des exactions dans certains pays dépendant directement du Ouadaï, au Fitri par exemple, et ne tenait aucun compte des observations du roi ʿAli. Un dernier incident devait donner le signal de la lutte. Les Dagana étaient administrés par un dignitaire ouadaïen, l’aguid el Djaʿâdné, qui levait l’impôt pour le compte du sultan. Moḥammed Abou Sekkin voulut aussi exiger un tribut du cheïkh Mousa. Ce dernier refusa. Le sultan du Baguirmi, furieux, ordonna alors d’arrêter les deux cheïks des Dagana, El Baḥeïri et Mousa. Mais ceux-ci se réfugièrent au Ouadaï et les Baguirmiens ne purent mettre la main que sur la mère de Mousa. Le sultan ʿAli intima à son vassal l’ordre de la remettre en liberté, et, sur le refus de ce dernier, la guerre éclata. Les Dagana firent partie du contingent arabe qui grossissait l’armée ouadaïenne. Après la chute de Massnia, ils reprirent leur existence nomade et promenèrent leurs fourgan (campements) entre le Baḥr el Ghazal, le Chari et le Khouzam. En 1873, ils étaient campés sur les bords du Séré[63], où ils devaient rester quelque temps à demi sédentaires. C’est là que Nachtigal, en se rendant du Bornou au Ouadaï, avec un koursi du sultan ʿAli, ʿOthman oueld el[40] Fadhel, et en compagnie d’une caravane de pèlerins haoussas et pouls, trouva installée la tribu des Dagana. Il ne put que constater sa décadence[64] : sa relation parle du teint « étonnamment clair » des Dagana et de leur « insupportable fierté ».

Chose curieuse, le passage de Nachtigal chez ces Choa ne fut point remarqué. Comme il portait un costume fezzanais, qu’il parlait très bien l’arabe et se faisait appeler chérif Idris, on dut le prendre pour un des nombreux Arabes du Nord, désignés sous le nom collectif de Fezzân (sing. Fezzâni), qui venaient alors commercer dans ces régions.

El Baḥeiri mourut en 1876. En janvier 1881, les deux voyageurs italiens Massari et Matteucci, après avoir traversé le Ouadaï et passé à Yao, Abou Koakib et Ngourra, arrivèrent à Massakôry, où se trouvait alors Mousa Abou Doumou[65]. Ils avaient comme guides les Ouadaïens El Amin et Kabeldjou. Les voyageurs excitèrent l’admiration du cheïkh et de son fils Aboubeker, en allumant un morceau d’amadou au moyen d’une loupe et du soleil[66]. Ils restèrent deux jours chez Mousa et gagnèrent ensuite Goulfeï et Kouka.

[41]Après la mort de Mousa, son fils Abou Bekr alla à Abéché recevoir l’investiture. Le nouveau cheïkh et son oncle Handja, qui était chef de village, se disputèrent une succession, les armes à la main. Handja succomba dans la lutte et la plus grande partie de ses biens fut confisquée. Son fils ʿAli s’enfuit au Baguirmi, puis au Ouadaï, où il resta quelques années. Il finit par décider le sultan Yousouf à le nommer chef des Arabes Dagana. Accompagné par une troupe de Ouadaïens, ʿAli rentra alors dans sa tribu : Abou Bekr s’enfuit chez les Assâlé, son village fut pillé et son frère Dannah tué.

Pendant le commandement d’ʿAli, des Kanembou et des Ḥaddâd du Kanem vinrent s’installer dans la partie ouest du Dagana. Les Kouri-Kalé du chef Daouda, qui voulurent piller les nouveaux venus, apprirent à connaître les flèches empoisonnées des Ḥaddâd[67] et ne recommencèrent plus. Les Arabes El ʿAouân, les Ḥaddâd et les Kanembou étaient placés sous l’autorité du cheïkh des Dagana, qui, avant l’occupation du Dar Kaddada par les Tourk, recevait aussi des présents des indigènes de cette région. Plus tard, la réconciliation se fit entre Abou Bekr et ʿAli : ce dernier donna sa fille en mariage à son ancien rival.

En février 1900, très peu de temps après le passage de la mission saharienne, l’aguid el baḥr Haggar Kebir descendit de la région des Kreda pour piller le Dagana. Tous les habitants s’enfuirent : les Kanembou au Tchad, les Ḥaddâd à El Ḥout et les Arabes à Tchoukla. Il ne resta, sur les bords du baḥr Massakôry, que le cheïkh ʿAli et les gens de son village (Ez Zoul). Haggar rafla tout ce qu’il put trouver dans le pays, surprit les Ḥaddâd et retourna ensuite au Baḥr. ʿAli avait prévenu Milma Tchiloum, le chef des Ḥaddâd, de l’approche de l’aguid. Mais Tchiloum s’était enfui trop tard à El Ḥout : Haggar lui avait enlevé beaucoup de bétail et avait, de plus,[42] tué des Ḥaddâd et fait des captives. Tchiloum alla cependant trouver l’aguid, après que celui-ci fut retourné chez les Kreda, et il réussit à l’apaiser en lui offrant un superbe cheval.

Les Français arrivèrent en fin 1901. Le cauteleux Abou Bekr desservit ʿAli auprès des nouveaux maîtres et redevint le chef des Dagana, tandis que le cheïkh ʿAli et son frère Chebaka étaient déportés à Fort-Archambault. ʿAli mourut à Fort-Lamy, en revenant dans sa tribu. Depuis, le commandement des Ḥaddâd et des Kanembou a été enlevé à Abou Bekr[68].

Oulâd el ʿAouân[69]. — Les Oulâd el ʿAouân vivaient autrefois à côté des Dagana, dans le Baḥr el Ghazal. Puis, une querelle divisa les deux tribus : les Dagana avaient volé, paraît-il, du bétail aux El ʿAouân. Une lutte s’ensuivit, au cours de laquelle le cheïkh des Dagana fut tué. Les Oulâd el ʿAouân allèrent alors s’installer dans la région comprise entre le Tchad, le Baḥr el Ghazal, le Chari et le pays actuel des Khouzan, où nomadisaient les Oulâd Meḥâreb, les Oulâd Serrâr et les Assâlé.

C’est sous ʿAbd el Kerim Saboun, que les Ouadaïens, conduits par Igoma, firent leur première apparition dans la contrée. Les Dagana entretinrent de bonnes relations avec eux et firent même appel à leur puissance pour combattre les autres tribus arabes. Le chef des Dagana Aḥmed oueld Merenn, alla à Abéché recevoir l’investiture du sultan du Ouadaï. Il mourut à Ouara, et le petit Moḥammed oueld Younes, qui se trouvait avec lui, reçut le kademoul. Traqués par les Dagana, alliés aux Ouadaïens, les Assâlé se réfugièrent du côté du lac, tandis que les Meḥâreb, les Serrâr et une grande[43] partie des El ʿAouân passèrent au Bornou. Quelques-uns de ces derniers, cependant, refusèrent de partir et restèrent dans le pays avec leur cheïkh ʿAbd er Raḥman. Ils y vécurent depuis lors, dans la dépendance des Arabes Dagana.

On trouve quelques Oulâd el ʿAouân au Dagana (Moʿallem Adem) et à Massaguet.

Les Oulâd el ʿAouân sont nombreux au Bornou, dans le Ngoumâti.

Oulâd Manṣour. — Vivent dans le Chitati, avec les Gadoa. Nachtigal les appelle Beni Ḥassen, mais cette désignation semble être le nom générique du groupe : Ḥassaouna, Benou Ḥassen. Nachtigal a cru, à tort, que ces Arabes formaient une même tribu avec les Beni Ḥassen du Bornou[70]. Ces derniers ne sont pas des Ḥassaouna : ils appartiennent au groupe oriental.

Oulâd Amiré, Oulad Ghânem, El Haouarti, Oulâd Saïl, Oulâd Mehoï. — Au Bornou.

Beni-Ouaïl. — Cette tribu, autrefois la plus puissante du groupe Hassaouna avec les cheïkhs Tougdou oueld Faraôn et Drissi oueld Faraôn, n’est plus que faiblement représentée dans le territoire du Tchad : la plus grande partie de la tribu est passée au Bornou, où elle habite particulièrement le Ngoumati. On trouve des sédentaires près de Tchoukla (Djemena) et au Dagana, et des nomades au Dagana et au Kanem. Ils sont tous baggara. Leur teint est généralement clair. Les Beni-Ouaïl du Kanem vivent à l’est de Mao : avec eux se trouvent des Oulâd Meḥâreb, des Oulâd Serrâr et des Oulâd Am Haboub.

Il y avait autrefois des Beni-Ouaïl dans le Baḥr el Ghazal et, pendant une partie de l’année, au Fitri : on trouve encore, dans ce dernier pays, un village qui porte le nom de Beni-Ouaïl.

[44]Oulâd abou Issé. — La majeure partie des Oulâd abou Issé est passée au Bornou, où ils sont nombreux dans le Ngoumâti. Ceux qui sont restés sur la rive droite du Chari se trouvent principalement à Mendjelgué.

Les Oulâd abou Issé furent autrefois en rivalité avec les Oulâd abou Ghadêr : on cite notamment la lutte entre les cheïkhs Baït et ʿAli oueld Djemer, qui commandaient respectivement les deux tribus.

Oulâd abou Ghadêr[71]. — Ils sont nombreux au Bornou. Le centre des Oulâd abou Ghadêr qui habitent le territoire français est Tchoukla. Toute cette région de la rive droite du Chari, depuis Fort-Lamy, qui n’existait pas alors, jusqu’au Tchad, fut autrefois occupée par les Tourk. Un lieutenant de Rabah, ʿOthman, enleva Gaoui, village kotoko entouré d’un dourdour : il administra, dès lors, les Kotoko et les Arabes du pays. Les rabḥistes ne poussèrent pas toutefois plus loin que Gaoui. Il est vrai qu’il n’y avait pas de villages entre ce point et le Dagana[72] et que, pendant la saison sèche, il fallait couvrir cette distance, plus de 100 kilomètres, sans trouver une goutte d’eau en route[73]. Sur la rive droite du Chari, la limite nord de la région soumise à Rabaḥ allait ainsi depuis Gaoui jusqu’au pays des Assâlé inclusivement. Ce pays portait le nom de dar el kaddada (keddad el baḥr : pays situé le long du fleuve) ; il était réputé pour son miel et, avant l’arrivée de Rabah, était administré par un dignitaire ouadaïen, l’aguid el Kaddada.

Quand les Tourk passèrent sur la rive droite et firent[45] irruption dans le dar el Kaddada, les Oulâd abou Ghadêr (cheïkh ʿOthmân) se réfugièrent au Dagana, où ils restèrent un an. Ils revinrent ensuite à Tchoukla.

On trouve aussi quelques Oulâd abou Ghadêr à Soufia, près de Moïto.


[53]« Un texte arabe de El Bekri nous signale en 1067 des Oméïyades émigrés au Kanem à la suite de persécutions infligées par les Abbasides ». Decorse : Du Congo au lac Tchad, p. 325. « Nous savons qu’à la chute des Omayades, ceux-ci et leurs clients prirent la fuite dans toutes les directions pour éviter le massacre qu’en faisaient les Abbasides : il y en eut qui s’enfuirent dans l’Inde et jusqu’au Japon : d’autres en Ifriqya : un autre fonda en Espagne la dynastie des Khalifes de Cordoue. Maqrizi (et d’autres) parlent de la fuite d’Omayades en Nubie : de là il dut passer des individus isolés qui firent souche dans le Soudan oriental. » (Note de M. René Basset.)

[54]

Variante : El Djaounii
Mousa el Djaounii.

[55]Ḥassan le Petit, à qui la route fut indiquée par un signe émanant de Dieu, l’Occidental.

[56]Ou Radêr.

[57]On écrit Qâlem et Ghâlem.

[58]

Variante : ’Aouada
Adem oueld ’Aouada
Serrar.

[59]ʿOthman ou ʿAli abou Diguen.

[60]T. II, p. 437.

[61]C’est auprès du cheïkh El Iamenouk que se réfugia le mbang du Baguirmi, Bourgoumanda, après que ce prince eût été vaincu par le fatcha Araouéli. Les Assâlé habitaient alors le même pays que les Dagana (t. II, p. 715).

[62]Les Oulâd Hemed étaient également aux prises avec les Kreda, mais chacune des deux tribus arabes combattait pour son compte : il n’est pas d’exemple, du reste, que l’union ait jamais pu régner quelque peu entre les Choa.

[63]Rivière qui communique avec le Tchad, entre le Chari et le Baḥr el Ghazal.

[64]« J’avais déjà entendu parler au Bornou et au Baguirmi de l’ancienne puissance et de la richesse des Deqena. Il y a quelques dizaines d’années, ils pouvaient mettre en ligne plus de mille cavaliers ; c’est à peine s’ils pouvaient en fournir encore une centaine. On me raconta que le chef nominal de la tribu, le cheïkh El Baheïri, ne serait jamais allé à pied en ces jours de gloire, fût-ce d’une tente à une autre. »

[65]Le cheïkh Moussa habitait le village actuel de Amoul Afia Mabrouk.

[66]Le journal de voyage de Matteucci est très bref : « È venuto Schech Musa, al quale presentammo dei doni ». Ces présents consistaient en deux pièces d’étoffe, l’une blanche et l’autre noire. Mousa offrit, en échange, l’hospitalité aux deux Européens : il leur donna du lait, du blé, des dattes, quatre moutons et un petit bœuf ; il les aurait même accompagnés jusqu’à Goulfeï (Matteucci n’en parle pas). Les Dagana se rappellent les moindres détails du passage des deux voyageurs : les neṣara avaient de longues barbes et des lorgnons noirs ; ils étaient de taille moyenne et paraissaient avoir une trentaine d’années ; l’un d’eux (Matteucci) parlait très bien l’arabe, tandis que l’autre (Massari) connaissait à peine cette langue ; etc.

[67]Les Kouri se battirent contre les Ḥaddâd du village actuel de Doualla Adem Tchoukou.

[68]Nachtigal signale quelques Dagana au Bornou, à l’est de Ngala et au Ngoumâti (t. II, p. 437). Nous n’en avons jamais entendu parler. Il faut donc admettre, s’il est vrai que des Dagana aient autrefois émigré au Bornou, que ces Arabes se sont fondus dans le reste des Qawalma.

[69]ʿOthman abou Diguen et ʿAli el ʿAouân étaient fils d’une même mère.

[70]T. II, p. 437.

[71]Nachtigal les appelle Oulâd Bokhtêr.

[72]C’est par les Français qu’ont été installés, entre Gaoui et Massakory, le village sara de Djedada et le village sara-arabe-ḥaddâd de Massaguet.

[73]C’est pourquoi, même après la création des villages de Djedada et de Massaguet, on a dû pendant longtemps passer du côté du lac pour se rendre de Fort-Lamy au Kanem. Cette situation a cessé le jour où un puits a pu enfin être creusé à Djodol, entre Massaguet et Massakory (fin 1906) : un petit groupe de captifs libérés y fut installé.


[46]LES DJOHEÏNA


Les Ḥassaouna ne sont qu’une infime minorité par rapport aux Arabes du groupe oriental. Ceux-ci font remonter leur généalogie à ʿAbd el Moṭṭaleb, grand’père et tuteur de Moḥammed, et se réclament tous d’un certain ʿAbdoullahi el Djoheïni[74], d’où leur nom de Djoheïna. Ces Arabes se disent originaires du Yémen et les descendants de 72 tribus qui vinrent s’installer en Égypte. Ils auraient quitté ce dernier pays, « pour ne pas payer l’impôt », sous le règne du khalife ʿOmar II (ibn ʿAbd el ʿAziz), de la dynastie des Omayades de Damas, qui régna de 717 à 720.

La généalogie ci-après permettra de saisir, d’un coup d’œil, le degré de parenté des diverses tribus.

Le groupe des Djoheïna se subdivise en deux sous-groupes : les Arabes qui se réclament de Aḥmed el Adjedem (El Djoudm ou El Djouzm) et ceux qui sont issus de Aḥmed el Afzer (Fezâra).

Les Arabes El Djouzm sont les plus nombreux : ils habitent le Darfour, le Ouadaï, le territoire du Tchad et le Bornou. Leur dispersion sur une vaste étendue fait que l’on ne trouve pas chez eux le sentiment de proche parenté entre tribus que l’on remarque chez les Ḥassaouna, beaucoup moins nombreux et entièrement groupés autour du lac Tchad.

Hachim
ʿAbd el Moṭṭaleb
El ʿAbbas abou el Fadoul
ʿAbdoullahi el Djoheïni[75]
Déyan Aḥmed el Afzer
ʿIssa
Mater
ʿAbbâs
El Lechdia
Aḥmed el Adjedem[76]
Bounou Chaker[77]
Djinéd[78] Dahmech
Bedr
Hémat Rakal ou Erêga Salem Râchid
Atïé ou Attïé
Hassaballah Arabes
Taa’cha
Arabes
Habbaniyé
ʿAmer
Hemed Missir Rizq ou Rizeq
Ghedef
Moḥammed Taʿleb
’Aboud Mahar Maḥmoud Naïb
Massarra Barek
Yassin

La majeure partie des tribus El Djouzm descend de Djonaid, (جنيد) qui semble avoir joué un rôle important. Au temps de ce chef, les Arabes se trouvaient du côté de l’Égypte et n’avaient[47] pas encore pénétré dans les pays qu’ils occupent actuellement. La tradition dit qu’ils arrivèrent par le Kordofan et le Darfour : certains Arabes parlent aussi du Dar el Djouf[79] et du[48] Dar el Khela[80]. Ce mouvement de migration vers l’Ouest a dû parfois être assez lent. Nous savons, en effet, que l’arrivée de certaines tribus dans la région du Tchad est relativement récente. D’autre part, les Djoheïna ont conservé l’habitude d’appeler Noubai (pl. Nouba) tout indigène musulman non arabe : cela semblerait donc indiquer qu’ils ont séjourné quelque temps dans le Kordofan, à proximité du Dar Nouba.

Les Salamat, qui forment la majorité des Arabes du territoire du Tchad, sont des ’ayal Djinéd[81]. Les autres tribus de même origine ne sont que faiblement représentées dans le territoire : Khouzam du Baguirmi, Noala d’Abrémé, Oulâd Hemed du Baḥr el Ghazal, ʿAmer de Boullong et Bédanga, Djaa’dné du Fitri.

Elles étaient beaucoup plus nombreuses autrefois. Au XVIIIe siècle, les Djaʿâdné, Oulâd Râchid et Missiriyé menaient la vie nomade dans le Baḥr el Ghazal. La lutte éclata entre eux et les Salamat et Khouzam, qui habitaient la vallée de la Bataḥ[82]. Ceux-ci, vaincus, durent céder la place et se dispersèrent. Plus tard, lors des migrations arabes sur la rive gauche du Chari, beaucoup de Salamat, Khouzam et Hémat passèrent au Bornou. Il ne resta sur la rive droite que les fractions indiquées plus haut.

Après notre arrivée dans le pays, un certain nombre de Djoheïna, heureux de pouvoir enfin échapper aux pillages incessants des Ouadaïens, s’enfuirent sur notre territoire (1903). Ces « Arabes réfugiés au Fitri » passaient la saison sèche sur les bords de la lagune et allaient hiverner dans le Baḥr el Ghazal. L’exode des Arabes du Ouadaï, commencé en 1904, ne cessa de continuer pendant les années suivantes : attirés par les bons procédés dont nous usions à l’égard des indigènes et révoltés des exactions des Ouadaïens qui, sentant[49] cette proie leur échapper, se montraient encore plus pillards que par le passé, les Djaʿâdné, les Khouzam, les Oulâd Râchid et enfin une grande partie des Missiriyé (juillet 1907) abandonnèrent le pays du sultan Doud-Mourra.

Ces Arabes sont, avec les Maḥâmid, les Bédouins les plus purs de toute l’Afrique Centrale. Ils habitaient autrefois la partie du Ouadaï comprise entre le pays des Kecherda et celui des Maḥâmid (Ourâda). Ils étaient abbala et menaient la vie nomade. Cependant les plus pauvres d’entre eux, les mesâkîn, vivaient dans des villages et se livraient à la culture du sol, considérée par les autres Arabes comme un travail de captif ou, tout au moins, de miséreux. Ceux qui possédaient des troupeaux se dispersaient en petits campements : pendant la saison sèche, ils allaient s’installer près de l’eau (au Fitri, sur la Bataḥ, au Baḥr Rachid, dans l’Abou Telfan, etc.) et, pendant l’hivernage, remontaient dans les plaines sablonneuses du nord et allaient camper sur les bords de l’ouadi Ḥaddâd.

A l’heure actuelle, on peut dire que le pays au nord de la Bataḥ, depuis le Fitri jusqu’au dar Zioud, a été presque complètement abandonné par les Arabes. Il n’y a plus que quelques mesâkîn dans les anciens villages des Arabes réfugiés au Fitri. Ils restent là pour cultiver un peu de mil et, d’ailleurs, la crainte d’être pillés par les Ouadaïens fait qu’ils ne gardent avec eux que quelques têtes de bétail : le reste est confié à leurs frères du Territoire. Il y a aussi quelques villages de Nouba (Boulala Gousar, Kouka, etc.).

Toute cette région, où l’on trouve beaucoup d’anciens emplacements de villages, a l’air morne et désolé. Quand nous la traversions, notre guide arabe, qui appartenait à la tribu de Djaʿâdné, nous disait : « Autrefois tout ce pays était couvert de villages et de campements ; partout on entendait le beuglement des vaches et le mugissement des chameaux et, pendant la nuit, les aboiements des chiens et le bruit des tams-tams. Regarde maintenant : il n’y a plus que quelques rares villages, il n’y a pas de puits et la fatigue et la soif accablent[50] le voyageur. Mais, ajoutait-il, quand les Français seront à Abéché, que tout le pays leur appartiendra et que nous n’aurons plus rien à craindre des Ouadaïens, nous reviendrons nous installer ici, dans la région où ont vécu nos pères et où nous avons été engendrés. Nous pourrons alors quitter le Fitri et ses mouches venimeuses[83] et nous ne serons plus obligés d’aller hiverner dans le Baḥr el Ghazal, où les Kreda nous traitent presque en ennemis (ichoufouna misl el ’adou). »

La création du nouveau poste-frontière d’Atya (commencement de 1908) permettra à certains de ces Arabes de revenir quelque peu dans leurs anciens pâturages[84].

Autrefois, les « Arabes réfugiés au Fitri » avaient beaucoup de chameaux, mais les confiscations des Ouadaïens[85] ont réduit considérablement le nombre de ces animaux. La principale richesse de ces Arabes consiste en vaches et en moutons : quelques fractions même n’ont plus de chameaux et sont devenues complètement baggara.

EL DJOUZM

Dans le sous-groupe El Djouzm, les principales tribus issues de Djinéd sont les suivantes : Hémat, Erégat, Missiriyé,[51] Rizégat, Maḥâriyé, Maḥâmid, Naouâïbé, Oulâd Sâlem et Oulâd Râchid.

HÉMAT

De toutes les subdivisions qui se réclament de Djinéd, celle des Hémat est la plus importante. Elle comprend les tribus suivantes : Oulâd Hemed, Oulâd ʿAmer, Noumourra, Djerarha, Selmaniyé Ta’acha, Nedjmiyé et Habbaniyé. Aux Hémat se rattachent encore : les Djaʿâdné, les Salamat, qui constituent une des tribus arabes les plus nombreuses de l’Afrique Centrale et les Khouzam.

Les Hémat ont été des premiers à pénétrer dans la région du Tchad : une fraction des Salamat (Êssela) a autrefois aidé les rois du Bornou dans leur lutte contre les Sô, et des Hémat ont contribué à former la tribu des Boulala ; nous savons également que, avant la fondation du royaume du Baguirmi, des Arabes Hémat — presque tous Salamat — occupaient, en compagnie des Pouls la région comprise entre le Baḥr er Riguéïg, le Tchad et le Fitri.

C’est aux Hémat que se rattachent les tribus arabes les plus méridionales : elles se sont fortement mélangées aux autres populations et ont le teint très foncé (Salamat ; Hémat de Boullong, de Bédanga, du Quéra, du sud du Ouadaï, du Rounga, etc.).

Oulâd Hemed. — Les Oulâd Hemed vivaient autrefois dans la région sablonneuse située à l’est du Baḥr el Ghazal et habitée actuellement par les Kreda et les Kecherda. Ce pays — appelé el baḥr et el ḥarr, où le palmier-doum abonde et où les puits sont généralement peu profonds — était alors occupé par de nombreuses tribus arabes. Ces tribus se battaient entre elles pour la possession des pâturages et la fraction vaincue devait céder la place à l’autre.

Les Oulâd Hemed habitaient la partie orientale du Baḥr (Abou Ardéb). L’arrivée des Kreda les fit se diriger vers le Fitri, où ils séjournèrent quelque temps. Plus tard, ils retournèrent[52] au Baḥr el Ghazal et s’installèrent à côté des Karda et des Ngalamiya ; ils entretenaient de bonnes relations avec les Kreda et se joignaient même à ceux-ci pour piller la Dagana.

Les Oulâd Hemed comprenaient les Ghedifat et les Chehibat, qui ne vécurent pas d’accord et se séparèrent. Lors de la migration des Arabes au Bornou, un grand nombre de Chehibat et certains Ghedifat (Oulâd Aḥmed, Oulâd Radi) passèrent le Chari. Les autres Chehibat et ce qui restait des Oulâd Radi seraient ensuite partis du côté du Darfour[86].

Les Ghedifat se subdivisent en deux : ceux qui se réclament d’Aboud (Massarra, Oulâd Kardom, Oulâd Dahtalla, Oulâd ʿArab, Oulâd Radi) et les Oulâd Aḥmed.

La fraction maraboutique des Massarra est peu nombreuse. Massarra, Kardom et Dahtalla, étaient autrefois sédentaires et avaient leurs villages au N.-E. du Fitri, entre Rahd et Salamat et Argana. Ils furent cruellement razziés par les Ouadaïens et, pour leur échapper, ils s’enfuirent vers l’Ouest et menèrent dès lors la vie nomade. Les trois fractions sont actuellement réunies sous l’autorité d’un seul chef et nomadisent dans le Baḥr el Ghazal. Ces Arabes sont baggara et possèdent d’assez beaux troupeaux de bœufs et de moutons. A la saison sèche, ils se rapprochent volontiers du Dagana, où ils sont détestés à cause des vols qu’ils y commettent et des dommages que leurs troupeaux font subir aux récoltes. Il est d’ailleurs normal que, toutes les fois que nomades et sédentaires sont au contact, le désaccord règne entre les deux éléments.

Les Oulâd ʿArab sont peu nombreux. On en trouve quelques uns au Dagana (Amoul ʿAfia) : ils ont donné leur nom à un village de la région (Bir Oulâd ʿArab). Les Oulâd Radi[53] sont nombreux au Bornou et au Darfour. On n’en trouve que quelques-uns dans le territoire.

Certains Oulâd Aḥmed vivent avec les « Arabes réfugiés au Fitri », aux déplacements desquels ils participent. Ils étaient autrefois sédentaires et étaient alors en butte aux exactions des Boulala et des Ouadaïens. L’aguid el baḥr Haggar, les mangea de telle façon, en 1900, qu’ils reprirent la vie nomade. Ils sont baggara et leurs troupeaux sont encore assez réduits. On trouve quelques Oulâd Aḥmed installés comme sédentaires au Fitri (Tiakalé, Abouguidad). Ils furent razziés en novembre 1903 par Badjouri, qui dut d’ailleurs leur restituer une partie des troupeaux. Les Oulâd Aḥmed se subdivisent en Oulâd Cheraya, Oulâd Korbadj et Oulâd Bilala.

Les Oulâd Hemed sont nombreux au Bornou, où ils habitent le Logone et le Ngoumâti : certains d’entre eux ont conservé le teint clair de leurs frères du territoire. Leurs diverses fractions (Ghedifat, Bedriyé, Hadeïssat, Oulâd Moussa, Zeïlat, Amoun Allah, Baba Djôdi, Oumm Koulêba, etc.) relèvent en grande partie des Chehibat.

Il y a aussi de nombreux Chehibat au Darfour. Ils sont très rares dans le territoire.

Oulâd ʿAmer. — Les Oulâd ʿAmer sont nombreux dans la région des fétichistes située au sud du Fitri et du Médogo. Ils sont baggara. On les trouve à Arbochatek, Boullong, Bédanga, Méguédi, et dans le pays situé plus à l’est (Somo, Aboutiour, Mataïa, Quéra, etc...). Ils vivent là sous la protection des Kenga, Sokoro et Diongor, qu’ils fournissent de lait et de beurre : chaque village kirdi possède généralement un groupe d’Arabes ʿAmer. Ces Arabes ont le teint plus ou moins foncé et leurs mœurs se ressentent du voisinage des fétichistes, avec lesquels ils ne dédaignent pas de contracter des alliances. Ils sont de médiocres musulmans : certains d’entre eux boivent la merissé.

Les Oulâd ʿAmer étaient autrefois assez nombreux au[54] Médogo, mais ils furent pillés par les Ouadaïens et s’enfuirent au Fitri. Quelques-uns de ces Arabes descendirent vers le Sud et les autres allèrent s’installer dans la région comprise entre Bokoro et Moïto.

Noumourra, Djerarha, Selmaniyé, Ta’âcha ou Ta’âïché, Nedjmiyé et Habbaniyé. — Ces tribus élèvent des bœufs et habitent presque exclusivement le Darfour. On trouve cependant quelques-unes de leurs fractions dans les pays voisins : Taʿâcha[87] et autres Hémat du dar Sila, Habbaniyé du baḥr et Tiné, résidant entre les Digguel et les Cheurafa, etc... Disons aussi en passant que, dans la région du Tchad, il existe un certain nombre d’Arabes du Darfour, venus autrefois avec Rabah : Dialiin, Ta’âcha[88], etc... Ils sont appelés ʿArab Tourk par les indigènes du pays.

Les Habbaniyé habitent la partie méridionale du Darfour (Kalaka).

Les Ta’âcha se trouvent dans le Sud-Ouest : les Nedjmiyé, Djerarha et Oulâd Hemed vivent avec eux. Leur tribu a autrefois joué un rôle important dans le Soudan égyptien : ʿAbdoullahi, khelifet du mahdi, qui prit la succession du grand agitateur musulman Moḥammed Aḥmed, appartenait en effet à la fraction Djouberat des Ta’âcha. Lors de l’insurrection mahdiste, ces Arabes ne prirent pas les armes contre le gouvernement égyptien. Mais, après la mort du Mahdi, le khalife ʿAbdoullahi les attira à Omdourman : beaucoup d’entre eux émigrèrent dans la vallée du Nil, en même temps que d’autres Arabes du Darfour et du Kordofan. ʿAbdoullahi réservait ses faveurs aux tribus de l’Ouest, et à ses compatriotes d’une façon plus particulière. Tous ses émirs étaient des Ta’âcha : les Arabes de cette tribu, surtout les Djouberat, jouissaient de privilèges exceptionnels, et c’est pourquoi ils[55] formaient à ce moment-là la tribu la plus riche de tout le Soudan.

L’armée de l’aventurier Rabaḥ comptait également de nombreux Ta’âcha.

Djaʿâdné. — Les Djaʿâdné font remonter leur généalogie :

1o A Moḥammed Khalifa ben Dja’far el Bermeki, venu d’Arabie, d’où sont issus les Oulâd Ghanâïm, Oulâd Ouada, Oulâd Moḥammed, Oulâd Daouna et Maguirmi. Ces fractions sont des Djaʿâdné authentiques ;

2o A Hémat ben Djounaïd, dont se réclament les Oulâd Malek, Noala et Djebarrat.

Les Kayetma et les Kolomat, apparentés aux Djaʿâdné, sont d’origine boulala.

Nous savons que les Djaʿâdné vivaient autrefois dans le Baḥr el Ghazal, en compagnie des Oulâd Râchid et des Missiriyé. Ils vinrent plus tard s’installer à l’est du Fitri, dans la région sablonneuse située au nord de Lemka-Atya, où ils voisinèrent avec les Khouzam et les Oulâd Râchid. Certains d’entre eux cependant passèrent au Bornou ou demeurèrent dans le pays au sud du Dagana.

Les Djaʿâdné de la Bataḥ étaient abbala et menaient la vie nomade, tout en possédant quelques villages, où les mesâkîn cultivaient la terre. Ces Arabes passaient la saison sèche au Fitri et le long de la basse Bataḥ (Seïta, El Kharroub, Sourra, Saabaya), et allaient hiverner sur les bords de l’ouâdi Ḥaddâd. Quelques-uns d’entre eux, devenus baggara, allèrent s’installer comme sédentaires au Fitri, où ils sont encore.

La tribu des Djaʿâdné est actuellement peu nombreuse.

Les nomades sont abbala et font partie des « Arabes réfugiés au Fitri ». C’est avec eux que vit la fraction maraboutique des Maguirmi. Les Oulâd Mâlek qui, mélangés aux Noala, font partie de ce groupe nomade, sont à la fois abbala et baggara. Ils étaient autrefois riches en bétail, mais les Ouadaïens les maltraitèrent beaucoup. Hors du territoire, on trouve des Oulâd Mâlek au Darfour.

[56]Il y a des Noala sédentaires, installés depuis longtemps à Mbrémé, au sud du Dagana. Ils sont baggara et ont de beaux troupeaux. A la saison sèche, ils quittent leurs villages pour aller nomadiser dans les environs. Les captifs et les messakin sèment et récoltent le mil. Les Noala sont, paraît-il, assez nombreux au Darfour et surtout au Bornou.

Les Djaʿâdné sédentaires habitent, au Fitri, les villages de Kokoro, Amtalha, Rahd es Salamat, Azara (Oulâd Ghanâïm) ; de Tarbaga (Oulâd Malek), de Souar (Noala) et de Berraïa (Adaouna). Il y en a aussi quelques-uns dans les villages de la région d’Atya. Ces Arabes sont moins purs que leurs frères nomades.

Avec les Djaʿâdné vivent quelques Salamat (Oulâd Aḥmed, Benou es Seguedi, Oulâd Nâcer, Moug ed dounia, Oulâd Djemâʿa, Cheurafa, Beni Beder), des Noumourra, des Kreda (Djeroa) et des Pouls.

Cette tribu était autrefois administrée par l’aguid el Djaa’dné, un des plus grands dignitaires du Ouadaï.

Salamat. — La tribu des Salamat, très nombreuse, est attachée aux Hémat.

Il est difficile de préciser l’origine du mot Salamat. Les uns prétendent que l’ancêtre de ces Arabes est un nommé Salam, qui aurait donné son nom à la tribu[89]. D’autres disent — car les Salamat sont très teintés — que ces Arabes sont issus d’un esclave païen des Hémat. Celui-ci ne remplissait pas ses devoirs religieux et, comme on lui en faisait le reproche, il aurait répondu en se moquant : « nadem sella mat, cela fait mourir que de faire sa prière ». C’est pourquoi il aurait été appelé « l’homme qui dit sella mat », d’où le nom de Salamat. Cette explication est quelque peu laborieuse.

Quoi qu’il en soit, les Salamat se réclament tous d’Aḥmed[57] el Adjezem et de l’un de ses descendants appelé Malek. D’aucuns disent même que Malek est le fils d’Aḥmed ; mais, comme les Salamat sont rattachés aux Hémat, il est plus probable que ce Malek est un descendant de Hémat.

Certains Salamat se disent les descendants du chef Ma’ïn.

Enfin, d’autres Arabes croient que Ma’ïn est l’ancêtre commun à tous les Salamat, et c’est pourquoi ils donnent à l’ensemble de la tribu le nom de Salamat ou Oulâd Ma’ïn.

Ma’ïn eut deux fils d’une même femme, ʿIsa et Mousa, d’où sont issus les Yéssiyé et les Oulâd Mousa. Le fils de Isa, Selim est l’ancêtre des Sélimiya. Indépendamment de ces trois fractions, nous citerons encore les suivantes : Daggâgueré, Êssela, Cheurafa, Beni Beder, Beni Ḥassen, Oulâd ʿAli, Hammadiyé, Oulâd el Ḥadj, Oulâd ʿAmer, Oulâd Ghemem, Oulâd Djerad, Oulâd Meḥemmed, Oulâd abou Alagué, Oulâd abou Bâch, El Eukoura, Ez Zementi, Oulâd Foudda, Darkhoucha, Oulâd Brahim, El Ḥoumran, Oulâd Afan, Saa’dina, Oulâd Abou Djimé, ’Adjina ou ’Adjâïna, Oulâd Doggôla, Nedjmiyé, Darbigguéli, Beni Sèd, Salamat Boulala.

Les Salamat[90] étaient autrefois installés au Darfour, où ils vécurent longtemps. La lutte ayant éclaté entre eux et le sultan du pays[91], ils se retirèrent du côté du Baḥr el Bellol et du Baḥr el Djideï[92] (El Ḥoumram) et poussèrent jusque dans la Bataḥ et le Fitri[93]. Alliés aux Khouzam, ils se battirent contre les Djaʿâdné, Oulâd Râchid et Missiriyé, mais ils furent vaincus et dispersés. Les Salamat formèrent alors deux[58] groupes, l’un dans le Baḥr et Tiné et l’autre dans le Debaba. Ceux du dernier groupe se répandirent, plus tard, dans tout le pays de la rive droite du Chari et certaines fractions passèrent même au Bornou.

Nous avons déjà dit que les Salamat formaient une des deux tribus arabes les plus importantes de l’Afrique Centrale. On les trouve au Bornou, dans le Territoire du Tchad et au Ouadaï.

Ils sont nombreux au Bornou, où ils comptent parmi les premiers Arabes installés dans le pays : nous avons vu, en effet, que les Êssela avaient aidé les rois du Bornou dans leur lutte contre les Sô. La fraction êssela, qui se subdivise en Serâdjiya et Oulad ’Aïna, habite dans les environs d’Oudjé (au sud de Mafani). Les autres Salamat du Bornou sont installés au sud-est, chez les Kotoko, au Logone et près du dar Oualoudji. Les fractions les plus importantes sont les Darbigguéli et les Beni Sèd. Ces derniers sont, paraît-il, d’origine Beni-Ouaïl : une femme de cette tribu avait deux fils, grands chasseurs devant l’Éternel, qui furent les ancêtres des Beni Sèd (fils de la chasse). On trouve aussi des Beni Sèd sur la rive droite du Chari, et ces Arabes nous ont causé certains ennuis en passant du Territoire au Bornou et réciproquement.

Les Salamat du Territoire habitent le dar Kaddada et tout le Baguirmi. Ceux du Ouadaï sont nombreux dans la région du Sud, sur les bords du fleuve auquel ils ont donné leur nom, le Baḥr Salamat.

Nous étudierons plus loin les fractions les plus importantes de la tribu.

De nombreux éléments étrangers ont, chez les Salamat, altéré la pureté primitive de la race. Ces Arabes se sont mélangés à diverses populations du Bornou, des pays de la rive droite du Chari et du Ouadaï ; fortement métissés de sang noir, ils sont communément appelés Arab zourq (Arabes gris) : les Salamat du Ouadaï ont cependant gardé une couleur plus ou moins rougeâtre.

Le teint généralement foncé des Arabes — des Salamat en[59] particulier — et le nom de Choa qui leur est donné dans la région du Tchad ont pu parfois faire croire que ceux du Bornou et du Baguirmi étaient des indigènes arabisés. M. Foureau ne conteste pas leur origine orientale, mais M. Chevalier croit que les Salamat du Baguirmi sont des Pouls. « Les Choa, écrit M. Foureau, en parlant de ceux des bords du Chari, sont des hommes de couleur très peu foncée, largement répandus par groupes dans tout le Bornou et sur la rive est du Chari. Leur provenance est incontestablement orientale et leur langue d’origine est l’arabe, que tous connaissent et parlent plus ou moins, bien que, dans leurs relations en général, ils se servent habituellement de la langue bornouane et baguirmienne[94]. »

Il n’est peut-être pas inutile de dire que tous les Choa, y compris les Salamat, parlent l’arabe et que la grande majorité d’entre eux ne connaît pas d’autre langue. Ajoutons, par contre, que les mœurs des Salamat se ressentent beaucoup du contact des populations étrangères, musulmans ou fétichistes : ils n’ont pas, par exemple, des principes aussi rigides que leurs frères du Nord, en ce qui concerne la vertu des femmes. Mais — et la chose est à remarquer — la langue n’est que fort peu altérée : quelques mots sont empruntés aux vocabulaires des autres indigènes, et c’est tout. Nachtigal a, d’ailleurs, déjà signalé le fait : « L’idiome, chez les Choa, ne se laisse entamer qu’en tout dernier lieu... J’ai vu, au Bornou, des Arabes qui, bien qu’établis avec leurs familles, depuis nombre de générations, à quelques journées seulement de Kouka, connaissaient fort mal le Kanouri ; c’était moi, étranger, qui étais obligé de leur servir de truchement »[95].

M. Chevalier commet une erreur lorsqu’il croit « que les[60] pasteurs du Dekâkiré sont des Foulbés qui ont oublié depuis leur conversion à l’Islamisme leur langue et même le souvenir de leurs origines, mais qui n’en continuent pas moins leur genre de vie typique »[96]. Les Deggâgueré sont des Arabes de la tribu des Salamat. Nous croyons, d’ailleurs, que les populations qui ont complètement perdu le souvenir de leurs origines doivent être assez rares dans cette partie de l’Afrique. D’une façon générale, quand elles ne parlent plus la langue première, elles conservent tout au moins le nom de la peuplade primitive[97] ; et, même au cas où elles sont désignées d’un autre nom, il reste tout au moins la tradition, qui permet presque toujours de discerner l’origine[98].

Les Salamat sont baggara et ont généralement peu de moutons.

Yéssiyé. — Les Yéssiyé se réclament de ʿIsa, fils de Ma’ïn. Venus autrefois du Baḥr et Tiné, où se trouvent encore certains d’entre eux, ils sont actuellement répandus dans le Bornou et le Baguirmi.

Les Yéssiyé constituent la fraction la plus importante des Salamat du Baguirmi. Ils habitent les régions d’Abouraï, de Râs el Fil, de Ngalên, de Tchekna, de Mandjaffa, de Bousso, et les abords de la route de Fort-Lamy à Ardébé (Fas, Aroroya, Aliem, Emtankhach, etc. ; Matraga, Ech Chiguek, Er Rihé, Arahil, etc.). Beaucoup de Yéssiyé, ceux d’Abouraï par exemple[99], abandonnaient autrefois leurs villages à la saison sèche et allaient s’installer avec leurs troupeaux sur[61] les bords du Baḥr er Rigueïg. Depuis que nous sommes dans le pays, ils ont dû renoncer à ces déplacements périodiques.

Les Arabes furent durement traités par les sultans du Baguirmi, grands chasseurs d’esclaves, dont les bandes accomplissaient ordinairement les exploits relatés par Nachtigal, dans le chapitre de son tome II intitulé Sklavenjagd. Aussi les Salamat préféraient-ils être pillés par les Ouadaïens, et, pour qui connaît les habitudes de ces derniers, cela n’est pas peu dire. « Quand les gens du Ouadaï venaient — disent ces Arabes — ils enlevaient nos troupeaux, prenaient nos vêtements et nous laissaient tout nus ; mais ils ne tuaient les habitants qu’en cas de résistance. Tandis que les Kirdi de Gaourang, non contents de piller, massacraient hommes, femmes et enfants, sans raison aucune, pour le plaisir de tuer (braïké, bes saket). Les Ouadaïens étaient meilleurs (akhèr). » Les malheureux Arabes, sans cesse razziés et maltraités, pouvaient alors difficilement posséder quelques têtes de bétail. Ils vivaient du peu de mil qu’ils parvenaient à dissimuler et des divers fruits de la brousse : nabaq, hadjlidj, ambéti, ech chinguel, en ngoulou, el makhèt », etc.

Le grand cheïkh des Yéssiyé du Baguirmi est Harouna, qui commande aux Eléyan et réside à Ras el Fil.

Au Bornou, les Yéssiyé vivent, mélangés aux Beni Ḥassen, dans le dar Oualoudji et le Mandara (El Khachkhach). Ils habitent aussi le pays du Logone.

Les Yéssiyé comprennent un certain nombre de sous-fractions, dont trois des plus importantes sont : les Eléyan, les Hilal et El Ḥadjiz.

Les Hilal se subdivisent en : Chirédat, Djimélat, Am Bettikh, Oulâd Daoud (avec les Chiboul).

La sous-fraction El Ḥadjiz comprend : El Heuyous, et Toamberé, el Assalé, Oulâd Aḥmed, El Marhaïté.

Les autres subdivisions des Yéssiyé sont : Becharat, Chidérat, Djessâssiyé, Oulâd Djamaʿ, Oulâd Fadala, Es Soouan.

Sélimiya. — Se divisent en Oulâd Hallol, Oulâd Sendjer,[62] Oulâd Serko et Oulâd Salama. Ils habitent, au Baguirmi, la région comprise entre le Baḥr er Riguéïg et le cours moyen de la Bataḥ de Laïri.

Oulâd Mousa. — Les Oulâd Mousa, qui constituent une des fractions les plus importantes des Salamat, sont nombreux au Ouadaï et dans le territoire du Tchad. Ils comprennent les sous-fractions suivantes : Oulâd Karaï, Oulâd Rongo, Oulâd abou Dôou, Oulâd el ’Am, Oulâd Maa’n, Oulâd Nâṣer, Oulâd el ʿAouân, Oulâd Abou Attïé.

Les Salamat du Ouadaï sont en majeure partie installés sur les bords du Baḥr el Djidéï : on en trouve également dans la région comprise entre cette rivière et la Bataḥ[100], et dans le dar Sila. Ces Salamat sont beaucoup plus purs que leurs frères de l’Ouest. Nachtigal signale, par exemple, le teint rougeâtre des Oulâd Abou Dôou, installés à Amm Demm sur la Bataḥ. Ces Arabes lui firent un excellent accueil : l’explorateur passa quelques jours dans le village de leur cheïkh ʿAli el Djideï, qui était alors absent, et la fille mariée de ce dernier, Fatima, le logea dans la case de son père. « Les femmes et les filles du village, écrit Nachtigal, nous firent passer agréablement le temps. En l’absence des hommes, elles jouissaient d’une grande liberté, n’avaient presque rien à faire et étaient très familières. Leur teint était généralement rougeâtre. Fatima, la fille du cheïkh absent et dont le mari était aussi en voyage, était un type de beauté sémite. Rien ne décelait chez elle le séjour, plusieurs fois séculaire, de sa tribu en pays noir[101] ».

Les Salamat du Ouadaï sont nombreux : Nachtigal rapporte qu’ils étaient administrés par 99 cheïkhs et qu’ils pouvaient mettre 4.000 cavaliers en ligne. Ceux du Baḥr el Djideï sont actuellement soumis à notre influence et leur grand chef, El Fadhel, nous est très dévoué. L’aguid es Salamat, un des plus importants dignitaires du Ouadaï, commandait[63] autrefois cette tribu. Il faisait de fréquentes razzias dans les pays du Sud : les esclaves et l’ivoire, qui forment la base du trafic avec les Tripolitains, étaient en grande partie fournis par lui.

Les Salamat envoyaient à Abéché un impôt annuel qui consistait en esclaves, ivoire, bœufs, tekaki et autres dons en nature. Ils furent souvent maltraités par les Ouadaïens et c’est pourquoi l’accord n’a pas toujours été parfait entre ces Arabes et leurs maîtres. Djidéï, le père de Fatima, était le cheïkh le plus influent de la région du Baḥr et Tiné, et le sultan ʿAli, afin de pouvoir mieux le surveiller, l’avait obligé à venir se fixer à Amm Demm (1869). Plus tard, sous le règne de Yousef, Djideï voulut échapper à la domination tyrannique de l’aguid Cherf eddîn et se tourna du côté de Rabaḥ, qui circulait alors dans le dar Rounga, le dar el Kouti et les pays plus au Sud. « En 1886, l’aguid Cherf eddîn, en tournée d’impôt dans sa province du Dar-Salamât, voit apparaître Rabeḥ[102], appelé par ʿAli el Djedeï, cheïkh des Arabes Oulâd Dâo, qui était le chef le plus considéré des Salamât. Une bataille indécise eut lieu à Oum-el-Timane et lorsque Cherf eddîn revint à Abéché, il fut plutôt mal reçu par le sultan Yousef de n’avoir pu écraser son ennemi avec les moyens dont il disposait. Aussi en 1888, comme le même cheïkh ʿAli el Djedeï préparait l’exode de sa tribu pour se joindre à Rabeḥ, en marche sur le dar el Kouti pour la seconde fois, Cherf eddîn profite de l’occasion pour se réhabiliter. Il accourt d’Abéché avec 5.000 cavaliers et, le huitième jour, il surprend les dissidents à Faki sur le Baḥr-Iro ; il fait trancher la tête à ʿAli el Djedeï, mais il s’en retourne à Abéché avant que Rabeḥ qui était à Denzé, à 10 étapes sud-ouest de là, ait eu notion du fait[103] ».

Plus tard, Cherf eddîn fut, à son tour, décapité par ordre[64] de Doud-Mourra et deux de ses successeurs, Oust Khèr et Ḥassen Chaour, subirent le même sort. Le troisième, l’eunuque Gomboro, était réputé pour sa bravoure et aussi pour sa dureté envers les populations qu’il administrait.

En septembre 1906, beaucoup de Salamat, lassés de l’existence intolérable qui leur était faite, se réfugièrent au dar Sila. Le sultan de ce pays, Bakhit, refusa tout d’abord de les livrer à Gomboro ; mais Doud-Mourra expédia l’aguid el Maḥâmid sur les lieux et Bakhit dut céder : il envoya un salam de paix de cent bœufs.

Nous avons eu, à plusieurs reprises, affaire avec Gomboro, dans la région du Baḥr es Salamat. Cet aguid a trouvé la mort dans le combat d’Amm Timan, le 15 février 1908 : « Le lieutenant Tourenq, commandant le poste de Bir el Khala[104] (lac Iro), se mit à la poursuite d’une bande ouadaïenne, composée de 400 fusils à tir rapide, qui venait de razzier les tribus arabes du Baḥr-Salamat soumises à notre influence. Il l’atteignit à Amm Timan, après une marche forcée de 80 kilomètres à travers un terrain crevassé et les hautes herbes, et lui infligea un châtiment exemplaire. L’aguid Gomboro, qui nous combattait pour la troisième fois et avait déjà été blessé dans un engagement avec le capitaine Cornet en mai 1906, fut tué dans l’action. Plus de 70 morts restèrent sur le terrain. Outre l’aguid Gomboro, l’aguid el brich Sosel, l’addri Tchouma, venu directement d’Abéché, étaient au nombre des morts »[105].

Dans le territoire du Tchad, les Oulâd Mousa habitent surtout le Tania (ou Tagna) et le Debaba ; on en trouve aussi quelques-uns dans le dar Kaddada et à l’est du Fitri[106].

Avant l’arrivée des Arabes, le Tania était occupé par des Kouka[107] et le Debaba par des Kotoko. Moussa Oueld Ma’ïn[65] s’installa avec les derniers : certains disent même qu’il entra en lutte avec eux et qu’il les chassa des bords de la Bataḥ[108]. Quoi qu’il en soit, les Kotoko se retirèrent du côté du Chari, laissant le champ libre aux Arabes. On trouve encore des ruines de leurs constructions en trois endroits du Debaba ; il y en a aussi quelques-unes dans la région de Moïto. Il nous a été dit que certains indigènes de la région Bokoro-Moïto seraient les descendants directs de Kotoko restés dans le pays, et qu’on les reconnaîtrait fort bien à la physionomie, aux yeux tout particulièrement.

Avant l’arrivée des Français, les Oulâd Mousa, tout en appartenant au Baguirmi, dépendaient de l’aguid ed Debaba. Ils menaient alors une vie misérable : ils n’avaient pas de bétail, étaient obligés de cacher leur mil et ne pouvaient s’habiller que d’une peau de mouton, car tout autre vêtement leur était immédiatement enlevé. C’est à la suite de pillages exécutés par les Baguirmiens que nombre d’Oulâd Mousa s’enfuirent à l’est du Fitri et allèrent se fixer sur les bords de la grande Bataḥ (Lemka, el Djeziré, Amm Tommès, Djebar). Depuis lors, ils sont revenus petit à petit au Tania, mais ces Arabes forment encore quelques villages à l’ouest d’Atya[109].

Les Oulâd Mousa du Tania vivaient autrefois en désaccord avec les Mayaguené, Baguirmiens métissés d’Arabes, qui habitent la région de Gogo-Amtalha. Cette lutte fut très vive au temps du cheïkh Moḥammed Danab, des Oulâd[66] Mousa. Les Arabes du Debaba aidaient leurs frères du Tania. Danab, chassé par Acyl, dut se réfugier du côté d’Atya et fut remplacé par Kaba.

Enfin, au début de notre occupation, les Oulâd Mousa furent cruellement razziés, d’abord par l’aguid ed Debaba, Acyl, puis par Kodokolangui, un esclave de Gaourang, qui pilla les Yéssiyé et le Debaba.

On trouve des autruches dans les villages du Debaba. Ce pays a été ainsi appelé à cause de la Bataḥ[110].

La Bataḥ, qui porte d’abord le nom de Ba Laïri, prend naissance dans la région de confluents et de dérivations, qui s’étend entre le Baḥr Salamat et le Ba Mbassa. Les Arabes prétendent que le bras principal de ce baḥr serait issu du Ba Mbassa, près de Nigué. Pendant l’hivernage, la Bataḥ amenait autrefois les eaux du Chari dans la zone d’épandage Redediou-Bembé-Gogo, située entre Bokoro et Moïto. Il y avait là une vaste mare, qui ne communiquait pas avec la dépression de Moïto. Mais l’apport d’eau du Chari alla en baissant, surtout à partir de 1902 : actuellement, l’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa, et elle n’atteint El Bakhas qu’exceptionnellement. Ainsi, pendant l’hivernage de 1906, qui fut cependant très pluvieux, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa. L’année d’après, au contraire, après une période de pluies très insuffisantes, l’eau du Chari dépassa El Bakhas et arriva jusqu’à Delbini.

Les indigènes disent, de même, que le Baḥr Bourda est issu du Baḥr et Tiné. Les eaux du Bourda, qui finissaient autrefois dans la lagune d’Abou Goada, ne dépassent plus la lagune Ebé. A l’hivernage, tout le reste du baḥr se compose d’un chapelet de mares.

Les habitants du pays rapportent encore que, pendant les[67] hivernages pluvieux[111], le Baḥr Bourda et le Baḥr Guéria communiquent entre eux et qu’on pêche alors, dans la lagune Ebé, le poisson du Fitri et celui du Baḥr et Tiné : on peut différencier, paraît-il, les deux sortes de poisson.

Comme tout le Baguirmi est couvert, à la saison des pluies, de mares et de baḥrs temporaires, on comprend, jusqu’à un certain point, que M. Freydenberg ait pu écrire : « En somme, si la communication n’est pas établie normalement entre le Fitri et le Chari, il suffit d’une crue importante de ce fleuve coïncidant avec de grosses pluies dans le Dékakiré et le Debaba pour qu’une ligne d’eau existe quelque temps entre la lagune et le fleuve »[112]. M. Chevalier dit également que le système très complexe de canaux du Baguirmi méridional « devait lui-même être en communication avec le bras allant du Baro au Ba Reguig de Gaoui[113] par des canaux découpant le Khozzam.

« Tous les pays s’étendant depuis le bas Baḥr Salamat et l’Iro jusqu’au bas Baḥr el Ghazal, sur plus de 300 kilomètres de largeur, étaient donc à une époque qu’il est impossible de préciser, mais vraisemblablement peu reculée, couverts d’innombrables canaux communiquant entre eux par une infinité de bras, tantôt enserrant autour des pics granitiques des aires exondées fort étendues, tantôt venant déboucher dans de vastes lagunes dont les lacs Iro et Fittri sont les derniers vestiges.

« Tous ces pays, actuellement menacés d’une stérilité complète par suite de l’extension du climat saharien, ressemblaient à ce qu’est aujourd’hui l’archipel Kouri, à l’entrée du Baḥr el Ghazal dans le Tchad. Ce lac est lui-même condamné au même sort que ces immenses lagunes[114]. »

[68]Deggâgueré. — Les Deggâgueré seraient issus d’une captive des Yéssiyé, et cette prétendue origine leur vaut d’être peu considérés par les autres indigènes. Ils se sont mélangés à diverses populations noires et aux Pouls qui vivent avec eux[115]. Ils habitent le Dekâkiré et possèdent de grands troupeaux de bœufs. « Grands et sveltes, ces pasteurs ont les membres grêles et nerveux, le teint ordinairement assez foncé, les cheveux légèrement crépus (certains pourtant ont les cheveux lisses et le teint chocolat clair), les traits fins, le front haut, la barbe fournie et portée entière, du moins par les vieillards[116]. »

Le Dekâkiré, qui relève du Baguirmi, était autrefois administré par un fonctionnaire ouadaïen, le koursi Kéréma.

Les Deggâgueré comprennent un certain nombre de sous-fractions :

Djamoussa. — Ces Arabes sont commandés par deux cheïkhs également influents. L’un d’eux, Garga, était autrefois le chef le plus considéré du Dekakiré. Il habite Safrou et commande aux Maïd, Amadia, Oulâd Issé, Oulâd Guérès, Oulâd Lecet, Choudouda.

L’autre cheïkh, Rali, réside à Malangué et commande aux Djamoussa-Djamoussa, Balal, Chélou, Oulâd Hédi.

Fagara (marabouts). — Habitent Dembé.

Am Zed. — Sous-fraction importante qui habite la région de Melfi.

Zoubalat. — A Moskao et Am Djemena.

Boulgouna. — A Komé.

[69]Zalagmé. — A Kouri.

Oulâd Nâṣer. — A Am Bétéré et Diokhana.

Oulâd abou Ali. — A Bougta.

Oulâd am Kéoud. — A Tchéli.

Oulâd am Daoud. — A Am Djoumbo.

Les Arabes Souboul, qui ont le teint rougeâtre, habitent Banama et la région de Bédanga. Ils se rattachent très probablement à la tribu Hémat : ils sont d’ailleurs venus du Guéra, où l’on trouve actuellement certains Hémat (ʿAmer).

Il y a quelques Yéssiyé dans la région de Bédanga (à Bédanga, Zaoua, Gama, Souk, Khibati). Comme tous les Yéssiyé, ces Arabes relevaient autrefois de l’aguid ed Debaba (Abou Kouyouma, Acyl).

Les Yal Nas sont des Arabes ou indigènes arabisés qui vivaient autrefois sous la coupe de certaines populations fétichistes dont ils étaient plus ou moins les captifs ou les serfs. Ils habitent Toutba, Allo.

« La rivière du Dekâkiré (Baro) constituait avant l’ensablement de son lit un canal de jonction entre le Baḥr Salamat et le Ba Laïri. Dans ces deux fleuves, l’eau de la saison pluvieuse arrive à peine à remplir chaque année les dépressions de leur lit en constituant pendant quelques mois des chapelets de mares qui s’assèchent le reste de l’année. A plus forte raison le canal qui les réunissait a perdu toute son importance. Il n’est plus indiqué que par une ligne de points d’eau, presque tous taris au cœur de la saison sèche. Les Arabes du Dekâkiré conduisent alors leurs troupeaux aux mares persistantes et ne les dispersent qu’à l’arrivée des pluies[117]. »

Êssela. — Les Êssela auraient comme origine Ma’ïn abou Mousa et seraient apparentés aux Oulâd Mousa.

Nous avons déjà vu que les Êssela comptent parmi les premiers Arabes venus au Bornou. Ils sont assez nombreux dans ce pays, où leurs principales subdivisions sont les[70] Serâdjiya et les Oulâd ’Aïnâ[118]. Ils habitent Koussri, le Logone, Balgué, Deïma, le district d’Oudjé et la partie du Ngoumâti qui obéit à Guerbeï. Ils se sont mélangés à diverses populations, notamment aux Kotoko-Chaoué.

Les Êssela sont également répandus dans le dar Kaddada (Attiour, Njaïri, Digo, Abou Tchoukli, Am Beguena, etc.). Les femmes Êssela, Yéssiyé et Oulâd ʿAli ont une coiffure particulière, qui est plus ou moins adoptée par les autres femmes Salamat : de longues tresses, assez grosses, pendant de chaque côté de la tête ; du sommet du front partent deux autres tresses qui suivent le milieu de la tête et vont finir sur la nuque, où elles se relèvent en forme d’U.

Au Baguirmi, les Êssela habitent la région au nord de la route Maï Aïche-Ardébé. Ils comprennent deux subdivisions : les Rachidiya, dont le cheïkh réside à Thiéré ; les Doumlouq, qui ont leur cheïkh à El Agré.

Oulâd ʿAli. — Ces Salamat sont fixés au Baguirmi, à côté des Êssela. Leurs deux cheïkhs sont El Lichégri, à Koro, et Abou Sektein, à El Kouhl.

Cheurafa. — Les Cheurafa, Beni-Beder et Beni-Ḥassen sont étroitement apparentés et se rattachent plus ou moins à certaines autres fractions Salamat.

En arabe, chérif veut dire « noble, illustre » : c’est le nom que prennent ceux qui descendent de Moḥammed par sa fille Fatima ; leurs tribus sont appelées Chorafa ou Cheurafa (pl. de chérif).

Jusqu’à quel point la fraction des Salamat mérite-t-elle ce nom ?... Ces Arabes ont été incapables de nous donner le moindre renseignement à ce sujet. Chose à remarquer : dans l’Afrique centrale, il n’y a qu’eux qui portent le nom de Cheurafa[119].

[71]Il y a des Cheurafa au Bornou, entre Dikoa et Kala Balgué : Mouzé, Cheriferi, Dourgoussé, Mboro, Mderdam (près de Goulfeï). Les gens du Chérif, qui commande actuellement à Fort-Lamy, sont venus du Bornou, où ce chef arabe administrait autrefois une quarantaine de villages. Après la chute de Fâdhel Allah, quand nous évacuâmes le Bornou, le chérif nous suivit et vint s’installer sur la rive droite du Chari. Ses gens habitent Fort-Lamy, Mbololi, Bildé et Maï Aïche (commandé par le fils du chérif).

Au Baguirmi, il y a des Cheurafa à Derabi et à Abou Zagra. Leur cheïkh, Abadoud, réside à Derbéï.

Il y a aussi quelques Cheurafa à Atya. Ils sont assez nombreux au Ouadaï, dans le Baḥr el Djideï : ils habitent à côté des Hémat et leur capitale est Am Djellat.

Les Cheurafa sont apparentés aux Hilal (Yéssiyé).

Beni Beder. — Ces Arabes sont apparentés aux Cheurafa et vivent au Bornou, dans le district d’Oudjé. Il y en a quelques-uns au Baguirmi, où ils forment le village de Faqih Barka, Rebouq : leur cheïkh s’appelle Sombo.

Beni Ḥassen. — Ils sont de la même famille que les Cheurafa et les Beni Beder. Ils vivent au Bornou, dans le dar Oualoudji et le Mandara.

Khouzam. — Les Khouzam se rattacheraient à la tribu des Hémat : ils se réclament de Makhzoum, des 72 tribus venues de l’Est. Ils comprennent deux sous-fractions : Khouzam el Baḥariyé et El Alaling (ou Alalik).

Au Darfour, les Khouzam et les Kinâna, leurs proches parents, habitent la province orientale : ils ne sont point nombreux.

Au Ouadaï, on trouve des Khouzam dans le Mâgueren, du côté de Ḥadjer Atim, et dans le dar Zioud. Ils ont là de nombreux villages, où ils vivent mélangés aux Maba et aux[72] autres populations du pays. Certains Khouzam résident dans le Koudougou, au nord du pays des Kadjâgsé : ils sont plus purs que les Salamat. Nachtigal, qui a traversé leur pays en se rendant au Rounga, rapporte ce qui suit : « Les habitants étaient en général rougeâtres de teint, ils n’étaient sédentaires que depuis 1870, après que l’épizootie eut décimé leurs troupeaux. Je fus très surpris de constater que, suivant la coutume du Ouadaï, les femmes des Arabes Khozzam ne pouvaient passer un groupe d’hommes qu’à genoux et à respectueuse distance. La boue et la pluie même ne les dispensaient pas de cet usage. De charmantes jeunes filles, ceinturées de soie, se traînaient à genoux à travers des mares, et c’est à peine si elles osaient se lever quand un homme, pris de pitié à leur vue, les invitait à les passer debout et la tête haute[120] ».

D’autres Khouzam, nomades et abbala, vivaient autrefois dans le pays au nord de la Bataḥ, à côté des Djaʿâdné et des Oulâd Râchid. La région qu’ils occupaient est parsemée de collines sablonneuses : kindoué d’Argana, kindoué de El Foutfouti, etc. On n’y trouve plus maintenant que quelques mesâkîn restés dans les villages (Argana, Karkour, Abou Sadjo, etc.), car la plupart des Khouzam sont passés en territoire français et font partie des « Arabes réfugiés au Fitri ». Ils ne quittèrent le Ouadaï qu’en 1904, alors que les Djaʿâdné étaient déjà partis l’année d’avant. Comme les Ouadaïens étaient furieux du départ de ces derniers, les Khouzam, qui craignaient d’avoir à pâtir de cette irritation, indiquèrent aux gens de l’aguid el Djaʿâdné les silos soigneusement dissimulés, dans lesquels les fuyards avaient enfoui leur mil.

La zone comprise entre le Fitri et le pays khouzam est, en grande partie, inondée pendant la saison des pluies : c’est pourquoi on l’appelle Er Regaba ou El Medjilèt (la mare d’hivernage). On voit, à l’intérieur de cette zone, d’anciens emplacements de villages Oulâd Hemed (Kardom, Dahtalla).[73] Du côté du Nord, se trouve le Rahad Bouloua, où aboutit un ancien bras de rivière, El Oudey, dans lequel se forme, pendant l’hivernage, une succession de mares plus ou moins grandes.

Les Arabes d’Argana appartiennent aux Khouzam el Baḥariyé : cette sous-fraction comprend un grand nombre de subdivisions (Oulâd ʿAli, Oulâd Afan, Am Zihefé, Oulâd Abou Fahil, etc., etc.).

La plupart des Khouzam du Baguirmi relèvent également des Baḥariyé : les Oulâd Zaït, les Kanabké (ou El Meḥâmid) et les Oulâd Makram ont leurs cheïkhs à Djémémizé ; celui des Oulâd Hébé réside à El Kouk. ʿAbd el Djelil, qui commande aux Oulâd Zaït, est le cheïkh le plus considéré des Baḥariyé. Il y a également, au Baguirmi, des Khouzam ʿAlalik : leur cheïkh, Béchara, habite Ngama.

Les Khouzam du Baguirmi n’ont pas le teint clair de leurs frères abbala et ne se distinguent guère des Salamat. Dans leur pays, l’eau est assez profonde : les puits atteignent une trentaine de mètres. A l’hivernage, le sol se couvre, comme partout ailleurs, dans cette région[121], de mares et de baḥrs temporaires ; ceux-ci peuvent être assez considérables : signalons, par exemple, le baḥr qui traverse le pays des Khouzam, des Oulâd ʿAli et des Yéssiyé, et qui porte les noms de Hémemlé et de Matraga. L’eau y séjourne longtemps : en janvier 1907, alors que la plupart des mares du Dagana et la grande mare de Djodol elle-même se trouvaient à sec, le baḥr Matraga était encore plein d’eau ; celle-ci ne disparut complètement que vers le mois d’avril.

L’autruche abonde dans la région, et la partie inhabitée qui s’étend entre Massakory, Massaguet, le Khouzam et Ngourra, est sans cesse parcourue par les chasseurs ḥaddâd. On trouve des autruches domestiques dans tous les villages[74] arabes du nord du Baguirmi, particulièrement dans le Debaba. Salamat et Khouzam abandonnent leurs villages à la saison sèche et se déplacent dans la brousse avec leurs troupeaux. Ils récoltent beaucoup de mil. Ils furent autrefois très maltraités par les Baguirmiens et aussi par les Ouadaïens, notamment par l’aguid el baḥr Haggar et son contingent de Kreda, par l’aguid ed Debaba Acyl et par le djerma ʿOthman, de qui relevait le sultan du Baguirmi. Ces Arabes faisaient alors une grande consommation de fruits de la brousse, surtout de nabaq et de hadjlidj, qui abondent dans le pays ; il n’y a pas de doum.

Les Khouzam du Bornou comptent parmi les derniers Arabes immigrés ; ils passèrent sur la rive gauche du Chari au temps du cheïkh Moḥammed el Amin, dans les environs de 1830. Ils sont métissés de sang noir et se subdivisent en Kanabké, Oulâd Abou Assaf, Omeïrat et Qebesat. Ils sont installés au Ngoumâti, à côté des Oulâd Hemed.

ERÉGAT

Les Erégat, nomades et abbala, habitent le Darfour : ils se réclament de Erêga (ou Rakal), fils de Djinéd[122]. Leur tribu était autrefois très puissante ; elle vivait dans le nord-ouest du pays, loin d’El Fâcher, et méconnaissait souvent l’autorité du sultan. Au début du XIXe siècle, ces Arabes voulurent profiter de la jeunesse du sultan Moḥammed el Fâdhel[123] pour secouer le joug du Darfour. Les troupes envoyées contre les Erégat furent battues à plusieurs reprises et, pour venir à bout de ces nomades, il fallut avoir recours à la ruse. Un envoyé du sultan fit demander les principaux cheïkhs, sous prétexte de leur remettre des vêtements d’honneur et de leur[75] lire un message de son maître. Quand ils furent tous réunis, le Forien s’empara d’eux et les fit coudre dans des peaux, où l’on ne pratiqua d’ouvertures que pour la bouche et les yeux : transportés à El Fâcher, ces Arabes furent mis à mort. La tribu, ainsi privée de ses chefs, fut presque complètement exterminée : ses débris se réfugièrent au dar Tama et dans les pays du nord. Dans les anciens pâturages des Erégat, Moḥammed el Fâdhel fit transporter des Arabes Rizégat des pays du Sud : Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé.

Certains Erégat sont devenus sédentaires et vivent, au dar Tama, dans la dépendance d’autres tribus ; mais la majeure partie de ces Arabes mène la vie nomade et habite avec les Ziadiyé, les Maḥariyé et surtout les Maḥâmid, dans la région au nord de Kobéh.

MISSIRIYÉ

Les Missiriyé sont les descendants de Missir, fils d’Attïé. On trouve ces Arabes au Darfour (province de Dara) et dans le dâr Rounga (Mangari) : ils sont baggara.

La plupart des Missiriyé du Ouadaï sont nomades et abbala : ils habitent, au nord de Birket-Fatmé, le pays marqué par les villages de Douggui-Debanga, Ourel, Abou Khous, Ndourla et Cheqq el Hadjlidj. Il y a là une vaste étendue, presque inhabitée, l’Amberkeï, où abondent le kreb et le riz sauvage. Les Missiriyé vont hiverner sur les bords de l’ouâdi Ḥaddâd ; après la saison des pluies, ils redescendent vers le Sud et nomadisent dans l’Amberkeï, tant que l’ouâdi Rima et les mares temporaires contiennent de l’eau. Autrefois, ils passaient la plus grande partie de la saison sèche dans l’Abou Telfan. Mais ce pays a été cruellement traité depuis quelques années : nous avons déjà dit que les Ouadaïens, non contents de piller les villages et les récoltes, réduisaient encore en esclavage les malheureux Diongor dont ils pouvaient s’emparer. Quant aux Missiriyé, ils furent razziés en 1905 par le djerma ʿOthmân, qui fit même exécuter[76] quelques-uns de leurs cheïkhs. Depuis ce temps-là, ils passent généralement la saison sèche dans la vallée de la Baṭaḥ, à Kindoué, Es Safik, Naïmoun, Mourdaf et Am Ḥadjer. Les mauvais procédés des Ouadaïens à l’égard de ces Arabes ont d’ailleurs continué : ainsi, en 1906, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el Mâgné, enleva tous les chameaux de plusieurs fractions Missiriyé. C’est pourquoi, en juillet 1907, au cours de la reconnaissance du capitaine Jérusalémy, un grand nombre de Missiriyé passèrent en territoire français, où ils vinrent grossir le nombre des « Arabes réfugiés au Fitri ».

Les Missiriyé se divisent en Missiriyé ḥoumr et Missiriyé zourq : les premiers relèvent de l’aguid el Mâgné, et les seconds de l’aguid ed Dri. Cette distinction en ḥoumr et zourq tiendrait, paraît-il, au teint de leurs ancêtres respectifs ; il n’y a pas, en effet, de différence marquée entre les deux fractions au point de vue de la couleur : on trouve dans chacune d’elles des gens au teint foncé.

Les Missiryé ont la réputation d’être voleurs et d’être encore plus pillards que les autres Arabes nomades, ce qui n’est pas peu dire ; ils ont d’ailleurs fait de nombreuses incursions au Fitri, où ils venaient piller nos protégés. Autrefois, ils ne vivaient pas toujours d’accord avec leurs voisins, Djaʿâdné, Khouzam et Oulâd Râchid ; ils se réunissaient pourtant à ceux-ci pour lutter contre les Maḥâmid.

Taʿâliba. — Les Taʿâliba descendent de Ta’leb, fils de Missir. Ils sont baggara et habitent au Darfour, avec les Missiriyé.

Hawtiyé. — Les Hawtiyé sont des demi-Arabes : on dit qu’ils seraient issus d’un esclave de Missir. Ils sont peu nombreux et habitent la province occidentale du Darfour.

[77]RIZÉGAT[124]

La tribu des Rizégât est la plus considérable du Darfour : Nachtigal rapporte que, en cas de guerre, ces Arabes auraient pu mettre 10.000 cavaliers en ligne.

L’ancêtre des Rizégât est Rizq ou Rizeq, fils d’Attïé, qui s’installa dans le sud du Darfour avec ses trois fils, Maḥar, Maḥmoud et Naïb, leurs familles et leurs troupeaux. La tribu se développa dans la région d’immenses forêts qu’elle habitait et devint très puissante : elle put même braver l’autorité du sultan du Darfour et vivre dans une indépendance presque complète. Cette situation durait depuis plusieurs siècles quand Moḥammed el Fâdhel, dont nous avons déjà parlé, arriva au pouvoir. Ce sultan, résolu à réduire les Rizégat, cerna peu à peu les forêts où ils se tenaient et en massacra un grand nombre : le reste fut fait prisonnier ou dispersé. On mit à mort ceux d’entre les prisonniers qui dépassaient la trentaine ; les autres furent rangés en trois groupes, selon qu’ils descendaient de Maḥar, de Maḥmoud ou de Naïb. « Chacun de ces groupes fut à son tour partagé en deux parties : les Arabes de la première furent autorisés à vivre comme par le passé dans leur patrie avec leurs femmes et, comme presque tous les troupeaux étaient tombés aux mains de ses chefs, le sultan fit donner un bœuf et une vache à chaque homme, ainsi qu’à chaque femme dont le mari avait été tué pendant le combat ; l’autre moitié, hommes et femmes, fut transportée sous escorte au nord du Darfour. Là, chacun reçut un chameau et une chamelle et on leur assigna pour demeure les pâturages des Erégat qui avaient été presque complètement exterminés[125]. » Les tribus actuelles des Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé, qui nomadisent dans le nord du Darfour et sont abbala, descendent en partie de ces derniers[78] Arabes[126]. Comme on le voit, elles sont étroitement apparentées aux Rizégât baggara installés dans le Sud.

Les Rizégât habitent, en compagnie des Pouls, le pays de Chekka. Ils sont célèbres par leur turbulence : ils vécurent presque toujours en état de rébellion contre le gouvernement régulier du Darfour et, après avoir été quelque temps en désaccord avec l’aventurier Ziber, ils l’aidèrent dans sa lutte contre le sultan Ibrahim Koïko. Assez bons musulmans, très courageux, les Rizégât furent des premiers, parmi les Arabes du Darfour, à répondre à l’appel du Mahdi et à prendre les armes contre les troupes égyptiennes. Cela ne les empêcha pas, d’ailleurs, d’attaquer plus tard les contingents mahdistes qui avaient agi à leur égard d’une manière vexatoire : ceux-ci ne durent leur salut qu’à l’intervention opportune d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi.

Les Rizégât comprennent un certain nombre de fractions (Omm Serer, Oulâd Moḥammed, etc.). Ils nomadisent dans le sud du Darfour et ils vont passer la saison sèche dans les pâturages du Baḥr el Ghazal.

Maḥariyé. — Les Maḥariyé sont abbala et mènent la vie nomade dans la région comprise entre le Darfour et le pays des Bideyat. Ils vivent en état d’hostilité avec ces derniers : les deux peuplades passent leur existence à se voler les troupeaux et à faire l’échange des prisonniers.

Les Maḥariyé du Darfour vont chaque année chercher du natron à Bir el Milḥ (le puit du sel). « Bir el Milḥ est situé au nord d’El Fâcher, en plein désert ; on met pour l’atteindre dix jours, pendant lesquels on ne rencontre ni eau ni végétation[127] ». Pour s’y rendre, les Arabes suivent la grande[79] route des caravanes qui va du Darfour à Siout, dans la haute Égypte, par Legia, Bir Selima, Bir ech Chebb, Beris et El Khayeh : cette voie est appelée derb el ʿarbaïn (le chemin des 40 jours). Le natron que les Maḥariyé vont chercher sert à faire la solution d’eau natronée dont les chameaux sont si friands : la tribu fait le commerce de ce natron au Darfour.

Maḥâmid. — Ces Arabes sont très nombreux : on les trouve au Darfour et au Ouadaï.

Au Darfour, ils nomadisent dans le nord-ouest du pays, avec les Erégat et les Maḥâriyé.

Au Ouadaï, les Maḥâmid forment une des tribus les plus puissantes et les plus considérées : ils possèdent d’immenses troupeaux de bœufs et de moutons, et on vante aussi leur richesse en chameaux. Ils habitent la région d’Ourâda, au nord-ouest du dar Mimi, où ils se seraient installés bien avant le règne d’ʿAbd el Kerim ben Djamé. « Le terrain est peu accidenté ; les dunes dominent. A l’Est, les monts Affala et Korbol (80 mètres de relief) sont les points culminants ; ils marquent la limite des terrains de parcours des Maḥâmids.

« Arada est le principal point d’eau de la région. Pendant la saison des pluies, c’est une grande mare alimentée par des ouadis de faible débit venus des monts Affala et du mont Korbol ; pendant la saison sèche, il y a de nombreux puits où l’eau est très abondante et très bonne.

« Au Nord, les puits de Kagimir et de l’ouadi Ouagad permettent d’atteindre Om-Chalouba.

« Les cultures sont à peu près nulles, mais les pâturages sont assez suffisants, surtout dans les ouadis. Près d’Arada, quelques tribus cultivent de maigres champs de coton.

« Cette région est exclusivement habitée par les Arabes nomades... Pendant la saison des pluies, ils abandonnent Arada et conduisent leurs troupeaux à l’Est, vers les monts Affala et Korbol, où les ouadis et les thalwegs fournissent d’excellents pâturages pour les bœufs et les chameaux. Jadis ils s’établissaient au Nord, sur les bords de l’ouâdi Kagimir[80] et de l’ouâdi Ouagad. La crainte des rezzou senoussistes les a ramenés en arrière.

« Pendant la saison sèche, ils s’établissent à Arada[128]. »

Selon les renseignements donnés par le lieutenant Lucien, les Maḥâmid n’auraient plus le teint clair qui caractérisait autrefois ces Arabes. « Ils ont à peu près perdu le type de leur race ; leur mélange avec les autochtones ayant créé un type noir aux traits réguliers. Ils sont intelligents, astucieux, menteurs, pleins de mépris pour ceux qui ne sont pas de leur race. Ils ont su garder leur nationalité au milieu des peuples guerriers qui les ont asservis. Jadis alliés aux Ouadaïens, ils sont devenus leurs tributaires. En plus de l’impôt annuel, ils fournissaient pendant les expéditions les animaux de transport et un certain nombre de cavaliers... Les Maḥâmids peuvent mettre en ligne 400 à 500 guerriers, dont une centaine armés de fusils à tir rapide[129]. »

Les Maḥâmid sont réputés comme ayant pris, au contact des Ouadaïens, les habitudes de violence et de brutalité qui distinguent ces derniers. On dit même que, dans leurs campements, les vieillards à barbe blanche (chioukh) — toujours nombreux chez les Arabes qui mènent la vie pastorale — ne sont pas bien traités et qu’on n’a pour eux aucune espèce d’égards.

Les Maḥâmid boivent le khall, boisson fermentée faite avec des dattes et cela suffit à montrer combien leurs mœurs diffèrent de celles de leurs voisins arabes de l’Ouest. Ils sont négligents dans l’exécution de leurs devoirs religieux et ne se montrent que musulmans assez tièdes. Ils ont le teint relativement clair, et tout le monde s’accorde à dire qu’ils parlent l’arabe le plus pur de la région du Tchad.

Autrefois, les Maḥâmid ne vécurent pas toujours d’accord avec le sultan du Ouadaï : ils furent razziés par Moḥammed[81] Chérif, et leur cheïkh, Bella, dut se réfugier au Darfour. On dit que la femme de Bella, Kinbélé — dont la beauté avait excité, au plus haut point, le désir du cheïkh ḥamidi Meguedji — fut la cause bien involontaire de la lutte qui éclata, plus tard, entre les Maḥâmid et les Oulâd Râchid (Ḥamida et Zebada). Ces derniers furent vaincus, mais, sous le règne de ʿAli, ils purent prendre leur revanche avec l’aide des Djaʿâdné et des Missiriyé : ils battirent les Maḥâmid et leur enlevèrent un grand nombre d’animaux.

Les Maḥâmid ont fait autrefois de nombreuses incursions au Borkou et chez les Bideyat : les gens qu’ils enlevaient étaient vendus comme esclaves sur le marché d’Abéché. Par contre, ces Arabes avaient à souffrir des expéditions de pillage que menaient, dans les pays du nord du Ouadaï, les Touareg, les Oulâd Slimân et les Tedâ.

La domination des Senoussia au Borkou inaugura, pour les Maḥâmid, une ère de calme et de tranquillité. Les relations de Doud-Mourra avec la confrérie, quoique peu amicales au début, furent toujours pacifiques, et les Maḥâmid purent alors, sans crainte d’être pillés, faire un peu de commerce avec les pays du Nord : ils allaient chercher, avec leurs chameaux, les dattes et le sel blanc du Borkou, ainsi que le sel rouge de Demi et du pays des Bideyat. Leur éloignement du territoire français mit pendant longtemps les Maḥâmid à l’abri des reconnaissances exécutées par nos troupes. Cependant, en mars 1908, le lieutenant Ferrandi tomba sur Ourâda et coupa pour un temps la route directe du Borkou au Ouadaï.

Après la prise d’Abéché, le lieutenant Lucien parcourut le pays des Maḥâmid, en août et septembre 1909. Les Arabes firent leur soumission, et un rezzou senoussi (Arabes, Touareg et Bideyat) fut surpris et dispersé, sur les bords de l’ouâdi Maï, à l’est d’Amm Chalôba. L’aguid el Maḥâmid, Aḥmed, resta préposé à la surveillance de la région du Nord, avec une centaine de fusils. Les Khouan étaient furieux de voir les Maḥâmid et leur aguid reconnaître la domination des Chrétiens. Le cheïkh senoussi Moḥammed Ṣâlèh[82] Kéréma envoya même une lettre à Ourâda, pour engager les Arabes à faire défection. Il ne fut point écouté, et les Senoussia vinrent alors, à plusieurs reprises, razzier le dâr Maḥâmid.

En mars 1911, une compagnie méhariste fut installée à Ourâda.

La tribu est commandée par l’aguid le plus puissant du Ouadaï : le cheïkh qui commande l’ensemble des fractions Maḥâmid n’est que le khalifa de l’aguid. Moḥammed ould Bechara, qui fut tué le 17 juin 1908 au combat de Djoua, remplissait ses fonctions d’aguid el Maḥâmid depuis la prise de Massnia par le sultan ʿAli (1870). Il était, au Ouadaï, un personnage aussi considérable que Doud-Mourra lui-même : c’est à lui, d’ailleurs que ce dernier devait en grande partie sa fortune. Appuyés l’un sur l’autre, ces deux hommes n’eurent rien à craindre des diverses factions qui au Ouadaï plus qu’ailleurs, se donnaient libre cours. Moḥammed avait épousé une sœur de Doud-Mourra, Mérem Zara : pour sauvegarder la réputation de sa famille et aussi pour faire plaisir à son puissant ami, le sultan n’hésita pas à faire couper le cou à l’aguid el Baḥr, le débauché Adem ould Keneticha, qui avait eu commerce (koubbanya) avec Zara.

Les progrès de l’occupation française et la fuite de certains Arabes au Fitri ayant enlevé aux Ouadaïens une grande partie de leurs ressources, les Maḥâmid furent plus pressurés que par le passé. Ils eurent parfois aussi à pâtir du voisinage du Darfour : c’est ainsi que, en 1906, ils furent attaqués et pillés par l’aguid Adoum Roudjal, chef de guerre du sultan ʿAli Dinar. Après la prise d’Abéché, l’aguid el Maḥâmid Aḥmed, fils de Moḥammed ould Bechara, embrassa la cause d’Acyl. Il fit défection en mars 1910, et alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le dar Zegâoua. Il fut remplacé par un frère d’Acyl, Sérhéroum, qui trouva la mort dans un combat livré à un rezzou senoussi, sur les bords de l’ouadi Maba, le 2 septembre 1910.

Les Maḥâmid comprennent un certain nombre de fractions :[83] Oulâd Zêd, Oulâd Nedja, Oulâd Djenoun, Oulâd Cheïkh, Oulâd Manṣour, Seif ed Din, Oulâd Djenab, Ḥamdiyé et Teyifat.

Quelques-unes d’entre elles habitent la partie du Ouadaï qui confine au Darfour, notamment le dar Tama.

Avec les Maḥâmid vivent des Ḥaddâd Gourân (Kodera), des Ayal Baba et un certain nombre d’Arabes appartenant aux tribus voisines du Darfour : Erégat, Maḥariyé, Naouaïbé. C’est parmi les fogara des Erégat et des Maḥariyé que sont choisis, d’après une tradition séculaire, les interprètes du sultan (khechoum el kelâm, bouches du langage).

Oulâd Yasin. — Les Oulâd Yasin habitent le Darfour. Leur ancêtre est Yasin, fils de Barek, fils de Maḥmoud. Ils sont donc proches parents des Maḥâmid ; mais ces derniers prétendent que, après la mort de Maḥmoud, son fils aîné Chaïq remaria sa mère à un esclave et que la descendance des Oulâd Yasin est issue de cette union.

Chigguêrat ou Choudjerat. — « Ils sont rougeâtres de teint et paraissent être de la famille des Maḥâmid. C’est leur qualité de baggara qui les en distingue. Ils habitent entre Nimro et l’Aïd el Djemel[130]. »

Chouqeqat. — « Ils sont alliés aux Maḥâmid mais d’une famille différente. Ils sont peu nombreux, habitent le Kondongo et le bassin occidental de la Bétéha. En automne, ils se retirent chez les Maḥâmid ou dans le Bitakguinnek[131]. »

Naouâïbé. — Les Naouâïbé sont abbala et nomadisent dans le nord-ouest du Darfour, en compagnie d’autres Arabes : Maḥariyé, Maḥâmid, Erégat, etc. Ces tribus se sont plus ou moins mélangées aux Zegaoua Amm Kimmélté, population complètement arabisée.

On trouve également des Naouâïbé au Ouadaï, où ils sont sédentaires et baggara. Ils habitent sur les bords de la haute[84] Bataḥ (Akroub), et possèdent de superbes troupeaux de bœufs. Comme la plupart des Arabes du sud du Ouadaï, ils abandonnent leurs villages à la saison des pluies, pour gagner les pâturages du nord.

Tordjem. — Ces Arabes sont considérés comme des parents éloignés des Rizégat ; la pureté de la race a cependant été altérée, chez eux, par des alliances avec des esclaves.

Au Ouadaï, on trouve les Tordjem dans le dar Zioud et dans la région de la haute Batah, à côté des Massalat el Hoch : ils sont sédentaires et baggara.

Au Darfour, le plus grand nombre réside dans le Dâr Fêa, la province la plus occidentale du pays (à Oumm Sehaba et dans le district de Bouré) ; les autres Tordjem habitent avec les Ziadiya, les Beni Holba et les Rizégat du nord. Ces Arabes sont baggara et presque tous sédentaires. Ceux situés près de la frontière du Ouadaï sont réputés comme jouissant d’un grand bien-être. Nachtigal nous a décrit la toilette de leurs femmes. « Elles se faisaient remarquer, dit-il, par la richesse de leur coiffure et de leurs bijoux. De petites tresses de cheveux leur encadraient la tête et se greffaient sur deux grosses tresses serties de perles qui allaient du front jusqu’à la nuque, deux colliers de perles entouraient leur visage, des perles encore se balançaient à chaque tresse et retombaient jusque dans la nuque. Le corail de pacotille, le cheguig[132], l’ambre (kaouadim), le somit[133] et le zeïtoun[134] étaient largement mis à contribution. Elles portaient au-dessus des tempes, sur chaque côté de la tête, un anneau d’argent de moyenne grandeur avec fermeture en corail et six ou sept autres au-dessus de l’occiput. D’autres anneaux plus grands leur pendaient aux narines ; chez quelques-unes, le nez était percé d’un fil où s’enfilaient des perles. Au cou enfin, elles[85] portaient d’étroits colliers, où l’on remarquait des morceaux d’ambre gros comme des œufs de pigeon. En général, ces femmes Tordjem avaient la taille bien faite, le visage aimable ; leur teint rougeâtre leur donnait un attrait spécial..... Il vint aussi quelques Arabes de la tribu des Maḥâmid, dont les chameaux étaient dans le voisinage. Le piteux aspect de leurs femmes qui n’étaient vêtues que de peaux, sans aucun bijou, contrastait avec les vêtements luxueux et la riche parure des femmes Tordjem. Quelle condamnation de la vie nomade[135] ! »

La coiffure décrite plus haut, qui rappelle celle des femmes Salamat et des femmes Lisi, présente beaucoup d’analogie avec la coiffure des Ouadaïennes[136]. Elle est plus ou moins adoptée, d’ailleurs, par les tribus arabes du Ouadaï qui sont sédentaires. D’une façon générale, les femmes du Ouadaï parent leur chevelure de bijoux en argent ou en or, de perles, d’ambre, etc. On retrouve cette habitude chez certaines fractions arabes de l’ouest, et les femmes des Deggâgueré, par exemple, mettent également des perles et du corail dans leur chevelure.

Dans les tribus arabes, comme nous l’avons déjà dit, les hommes ont presque toujours la tête rasée. Cependant, au Ouadaï, quelques-uns d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les arrangent en petites tresses, tout comme les Maba : nous avons remarqué le fait, par exemple, chez des Tordjem du dar Zioud.

Au Darfour, nombre d’Arabes, surtout parmi les nomades, gardent également les cheveux longs.

[86]OULAD RACHID

Les Oulâd Râchid racontent une histoire assez singulière au sujet de la conception de leur ancêtre Râchid, fils posthume de Djinéd. Les Arabes se trouvaient du côté de l’Égypte quand ce dernier mourut. Les oulémas s’assemblèrent aussitôt afin de laver le corps conformément aux rites religieux ; mais, chose qui les étonna profondément, certaine partie du corps du défunt présentait une verticalité particulière, qu’ils ne purent faire disparaître. On discuta, on fit appeler les femmes de Djinéd, on les interrogea et on finit par comprendre que le cheïkh désirait connaître — au sens biblique du mot — la plus jeune d’entre elles. On les laissa seuls, daker Djinéd defega, comme disent les Arabes, et le défunt eut un fils de plus, Râchid.

Les Oulâd Râchid habitent le Bornou et le Ouadaï. Ces Arabes allèrent s’installer au Baḥr el Ghazal et, après la lutte contre les Salamat, ils occupèrent la région de la Bataḥ que ceux-ci venaient d’abandonner. Les Kecherda les remplacèrent dans le Baḥr el Ghazal et dans la région appelée El Ḥarr. Plus tard, la tribu se dispersa : certaines fractions passèrent sur la rive gauche du Chari et une partie du reste descendit vers le Sud, du côté du Baḥr Salamat.

Les Oulâd Râchid du Bornou comptent parmi les premiers Arabes venus dans le pays. Ils constituent la fraction des Djo’ama et se subdivisent en Hémédiya[137] et Sawarima. Ils se sont conservés plus purs que beaucoup d’autres Choa. On les trouve dans les districts de Karagouaro et de Magomeri : Nachtigal évalue leur nombre à environ 2.000.

Ceux du Ouadaï comprennent trois fractions : Zebada[138], Ḥamida et Azid.

[87]Chez les Zebada, on distingue les Oulâd Nour, Mélékat, Oulâd Abou Zaït, Dâr Salem et Zioud ; chez les Ḥamida, les El Fadhalia, Oulâd Abou Nafé (Nafia), Oulâd Mogaddem, El Hômarat, El Euouas, Oulâd Matrouk, Oulâd Bellal et Siérat. La plupart de ces Arabes habitaient autrefois la région comprise entre la Bataḥ et le Mourtcha ; ils s’échelonnaient le long de l’Oudey — les Zebada à l’Ouest (El Adara, El Ḥémédiya), et les Ḥamida à l’Est (du côté de la grande mare d’Er Rouhoud). On les appelait Râchid el Bataḥ. Ils menaient une existence analogue à celle de leurs voisins, les Khouzam et les Missiriyé. Ils allaient hiverner sur les bords de l’ouâdi Ḥaddâd et, à la saison sèche, regagnaient les pays du Sud : les Zebada s’installaient sur les bords de la Batah (Atya, Chibéna, Koundiourou) ; les Ḥamida circulaient le long de cette rivière, traversaient le Moubi et allaient demeurer quelque temps avec leurs frères du Baḥr Râchid. Les captifs et les Mesâkin restaient dans les villages, où ils cultivaient le sol.

Durant les années 1904 (Moḥammed Fanioura ʿAbd en Nebi) et 1905 (El Khalil), la plupart des Râchid el Bataḥ, lassés des exactions ouadaïennes, se réfugièrent au Fitri. Le cheïkh El Khalil n’y resta pas longtemps ; il eut des dissentiments avec les autres Arabes réfugiés et il fut froissé de voir que, chez nous, les prérogatives attachées au titre de chef des Zebada étaient limitées : c’est pourquoi il s’enfuit au Ouadaï avec un certain nombre de campements (Oulâd el Haggar, Oulâd Hemed, Oulâd Djibril), en octobre 1905. Il fut dès lors notre ennemi déclaré et aida Badjouri dans tous les coups de main dirigés contre le Fitri et nos Arabes protégés. En juillet 1907, il vint à Seïta, en compagnie des Arabes Missiriyé, faire sa soumission au capitaine Jérusalémy.

On trouve, chez les Zebada, la sous-fraction maraboutique[88] des Mélékat : ces Arabes relevaient autrefois de l’imam ouadaïen El Djezouli, qui fut remplacé par son fils Adem.

Quant aux Zioud, ils habitent le pays très peuplé qui porte leur nom et qui s’étend à l’ouest d’Abéché : ils sont sédentaires et leur teint est légèrement foncé, car ils se sont mélangés à diverses populations, en particulier aux Ouadaïens. « On peut dire que presque toute la province du Dar Zioud est arabe. Les Tordjem, les Missiriyé ḥoum ou zourq, les Oulâd Hemed, les Khouzam y habitent. D’ailleurs les autres groupements ethniques ont adopté la langue et les mœurs arabes : tels sont les Maba de sang royal, les quelques Kouka, les Toundjour, les Guimr ; puis encore les Beraouna (Bornouans), les Djellaba, les Massalat, les Kachméré, les Tama, les Djebel et enfin les Dorouq, qui sont originaires du centre de l’Afrique. Cette dernière tribu n’habite que Bir Yoyo, leur teint est gris, leur langue paraît être de la même famille que celle des Guimr, mais ils ne parlent plus que l’arabe[139]. »

Certains Ḥamida (Dilla ?) habitent la partie orientale du Ouadaï, sur les bord de l’ouâdi el Ḥamra (Abker, Chokkan), à côté des Beni Ḥassen et des Tordjem.

Les Azid habitent la partie sud-ouest du Ouadaï, non loin des Arabes Salamat. Leur pays est traversé par le baḥr Fodjo, qui forme la lagune de même nom, et par le déversoir des lagunes Bougdi et Ndouma (ou Andoma) : les deux baḥrs se réunissent à El Houguena, qui est la capitale des Râchid el Baḥariyé (Râchid du Baḥr). La rivière résultante prend le nom de Baḥr Râchid et va se jeter dans le Baḥr Salamat à El Djideï. Les Azid sont sédentaires : ils élèvent des bœufs et pratiquent l’agriculture. Dans le pays qu’ils habitent, la terre est grasse et produit notamment beaucoup de sorgho (bérbéré) ; mais de grosses mouches, analogues à celles du Fitri, y sont un fléau pour le bétail. Ces Arabes, qui sont bien moins purs que leurs frères de la Bataḥ, se sont quelque peu mélangés aux Ḥamida qui venaient passer la saison sèche[89] dans le Baḥr Râchid. Jusqu’à ces derniers temps, ils avaient vécu avec nous dans des termes peu amicaux. Mais les combats victorieux que nous avons livrés aux Ouadaïens (Amm Timan, Dokotchi, Djoua), semblent les avoir fait renoncer à toute attitude hostile à notre égard.

Certains Azid vivent également dans la région montagneuse située au nord-est du Baḥr Râchid (Bourma Taguil) : on les appelle Râchid el Ḥidjar (Rachid des montagnes).

On trouve enfin quelques Oulâd Râchid dans le pays de Boli et de Kourtali.

Beni Ḥassen. — « Ils sont de la même famille que les Ḥamida ; de teint rougeâtre et peu nombreux. Ils habitent les bords de l’Ouâdi el Ḥamra ; comme leurs frères, ils vont chercher en automne des pâturages plus riches[140] ».

Beni Holba[141]. — On considère les Beni Holba comme des parents éloignés des Oulâd Râchid. Ils sont nombreux au Darfour, et Nachtigal rapporte qu’ils pouvaient mettre 3.000 cavaliers en ligne. Cette tribu était beaucoup plus puissante autrefois, au temps où elle refusait de payer l’impôt à Moḥammed el Fâdhel ; mais ce sultan la décima, lui enleva ses troupeaux et, par la cruauté dont il fit preuve envers elle, mérita d’être appelé La Mort des Beni Holba.

Les Beni Holba, comme la plupart des Arabes de l’intérieur du Darfour, se sont mélangés aux autres indigènes et leur teint est généralement bronzé. Ils sont baggara et habitent autour du Djebel Marra, dans le district de Rô-Kouri. On en trouve également dans la région comprise entre le Djebel Marra, le dâr Sila et le pays des Taacha, particulièrement sur les bords de l’ouâdi Sâlèḥ. Les Beni Holba vivaient autrefois en état d’hostilité avec leurs voisins les Taacha. Lors du mouvement madhiste, ils prirent les armes, attaquèrent les troupes égyptiennes et contribuèrent à la chute du Darfour.[90] Ils forment actuellement une tribu puissante, que le sultan ʿAli Dinar est tenu de ménager.

Hors du Darfour, on trouve des Beni Holba au dâr Sila et dans la partie orientale du Ouadaï.

BEDRIYÉ

Les Bedriyé ne sont pas des ’Yal Djinéd : ils se réclament de Bedr, fils de Dahmech, fils de Bounou Chaker. Ils habitent, au Darfour, la province orientale d’Abou Bâli. Ils possèdent quelques chameaux, mais ils élèvent surtout des bœufs et sont devenus en partie sédentaires.

EL FEZARA

Les Arabes qui descendent d’Aḥmed el Afzer sont appelés Fezâra : ils habitent presque tous le Darfour. Les deux fractions les plus importantes de ce sous-groupe sont constituées par les Ziadiya et les Maliya.

Ziadiya. — Les Ziadiya se subdivisent en Kouroumsiya et Qasarina. Ils habitent au nord d’El Fâcher, dans le Dâr Tokouniawi. Ces Arabes sont nomades et abbala. Nachtigal rapporte qu’ils possédaient cependant assez de chevaux pour pouvoir mettre 2.000 cavaliers en ligne.

Maliya ou Maaliya. — Les Maliya comprennent les Oulâd ’Abdou et les Ma’aqila. Ils sont abbala et nomadisent dans le Dâr-Abou-Dâli, au sud-est d’El Fâcher. « La tribu des Maaliya est, de toutes les tribus arabes du Sud, celle dont les mœurs s’effacent le plus rapidement. Adonnés à la boisson, menant la vie la plus dissolue, les Maaliya sont méprisés par les Arabes Ḥabbaniyé, Rizégât, Missiriyé et Ḥamer, qui ne boivent pas de spiritueux et tiennent encore un peu à la[91] pureté des mœurs[142]. » Les Maaliya donnèrent cependant, avec les Rizégât et les Ḥabbaniyé, le signal de l’insurrection mahdiste dans le Darfour méridional.

Autres fractions. — Les Fezâra comprennent encore les fractions suivantes : Habbabin, Djelledat, Medjânin, Zanatit, Oulâd Igoï, Beni Oumm Ron et Beni Djerrâr. Ces Arabes habitent la partie orientale du Darfour : ils sont abbala et, pour la plupart, sédentaires. Les Zanatit et les Medjânin sont quelque peu représentés au Ouadaï. Ils sont sédentaires et agriculteurs : les premiers résident à ’Id el Gara’a ; les seconds à Ḥadjer Tokoulla, Medjânin et Daraba.

ZABALAT, MAHADI, ISSIRRÉ

Ces tribus, peu nombreuses, sont installées au Ouadaï, près de la frontière du Darfour. Elles doivent probablement se rattacher aux Arabes Djoheïna ; les deux premières appartiennent à la même famille et ont le teint fortement bronzé.

Les Zabalat sont fixés sur les bords de l’ouâdi Delal et émigrent au Kounoungo en automne. Les Mahadi, sédentaires et agriculteurs, habitent au sud du pays des Soungor. Les Issirré sont sédentaires à Chokkon et à Nella, où ils pratiquent l’agriculture.

ḤAMER OU ḤOMR

« Les frères Ḥamed el Afzer et Ḥamed el Adjezem avaient une sœur qui, après la mort de son père, contracta secrètement mariage avec un Tourroudj (tribu au teint clair mais non noble) ; elle devint ainsi l’aïeule des Ḥamr, dont le nom dérive de Aḥmar, c’est-à-dire rouge. Les Ḥamr (ou Ḥomr)[92] forment une très nombreuse tribu, qui habite les districts-frontières du Kordofan et ceux du Dar-Four oriental : elle est riche en chameaux et peut mettre 1.000 cavaliers en ligne[143] ».

Cette tribu est l’ennemie héréditaire des Kabâbich et des Maliya.


[74]Ou ʿAbdoullahi el Djaa’ni.

[75]Variante (d’après Nachtigal)

Moḥammed el Haouri
Abdallah el Dja’ani
Ḥamed el Adjezem Ḥamed el Afzer une fille Chaker
Daḥmech
Djinéd Arabes Fezâra Arabes Hamer Bedr

[76]On dit aussi : Aḥmed el Adjezem, Aḥmed el Adjedeb, Aḥmed el Egdeb.

[77]Les Chekouriyé du Darfour doivent probablement être issus de Bounou Chaker.

[78]On dit aussi : Djounéd, Djounaïd.

[79]Pays du milieu, de l’intérieur (ou du Nord).

[80]Pays du désert.

[81]Enfants de Djinéd.

[82]Elle aurait eu lieu au temps de l’un des deux sultans ouadaïens (ou Arous).

[83]Ces Arabes attribuent les pertes qu’ils ont faites en chameaux à la piqûre d’une grosse mouche blanchâtre (thèr). Pour préserver ces animaux, ils les recouvrent parfois d’un grand filet en corde quand, au début de la saison sèche, ils viennent chercher du mil au Fitri. Ils considèrent Yao comme un point très malsain pour les bêtes et les gens, et ils n’aiment point y séjourner.

[84]Depuis le temps où nous écrivions ces lignes, nos troupes ont pris Abéché et occupé en partie le Ouadaï. Les Arabes de l’Ouest n’auront désormais plus rien à craindre des bandes ouadaïennes.

[85]Les Ouadaïens enlevaient de préférence les chameaux, afin d’empêcher les Arabes de fuir dans des régions sans eau, où ils ne pouvaient les poursuivre. Les Arabes font boire leurs chameaux tous les dix jours en hiver, tous les sept jours en été : les autres animaux boivent tous les jours.

[86]Il est plus probable cependant que les Oulâd Hemed qui habitent actuellement le Darfour y étaient déjà à ce moment-là. Quelques-uns de ceux qui quittèrent le Baḥr el Ghazal durent se réfugier au Ouadaï, où l’on trouve encore des Oulâd Hemed dans le Dar Zioud.

[87]Les Ta’âcha du Sila furent pillés en 1904 par Idris (aguid er Rachid) et Gomboro, et en avril 1905 par l’aguid el Djaʿâdné et Oust Kheir.

[88]Rabaḥ demeura quelque temps dans le pays des Arabes Ta’acha.

[89]Les Salamat disent d’ailleurs couramment : Ana Salami, je suis un Salamat ; Houma min ’yal Salam, ce sont des Salamat.

[90]Certains Salamat se disent originaires du pays de Médine, du Hedjâz par conséquent.

[91]Lors des fêtes de la circoncision, le sultan avait voulu confisquer les moutons que les Ma’ïn venaient d’égorger. Cette prétention aurait été, d’après les Arabes, la cause de la rupture.

[92]Baḥr el Djideï (El Djideï est la capitale des Salamat du Ouadaï), ou Baḥr et Tiné (le fleuve de la boue), ou Baḥr es Salamat (le fleuve des Salamat).

[93]Le village le plus septentrional du Fitri porte le nom de Rahd es Salamat (la mare des Salamat).

[94]Foureau : D’Alger au Congo par le Tchad, p. 698. Les deux femmes Choa de la p. 699 sont des Salamat. Cela se reconnaît très facilement à leur coiffure.

[95]Nachtigal, t. II, p. 436.

[96]Chevalier, Afrique centrale française, p. 321.

[97]Les Boulala Gousar de la région d’Ourel, par exemple, qui sont originaires du Fitri et ne parlent que l’arabe.

[98]Les Kanembou Goudjirou, qui sont en réalité des Kouka venus autrefois du Fitri ; les Baguirmiens et les Lisi d’origine babalia ; les Boulala, qui sont d’origine kanembou, etc.

[99]Les Yéssiyé furent autrefois plus nombreux dans la région de la Bataḥ de Laïri (Abouraï, El Bakkas, Nabagaïa) ; à la suite de pillages répétés de la part des Ouadaïens, beaucoup d’entre eux s’enfuirent vers l’Ouest.

[100]Am Deguemat, sur la Bataḥ, est la résidence de l’aguid es Salamat.

[101]Voyage au Ouadaï, p. 41.

[102]Rabèḥ ربح est le nom indigène de Rabaḥ.

[103]Capitaine Julien, Le Dar-Ouadaï. Les femmes arabes chantent souvent les péripéties de la lutte entre Djideï et Cherf eddin.

[104]Bir el Khala, le puits de la brousse.

[105]Le Petit Temps, 11 octobre 1908.

[106]On trouve encore des Oulâd Moussa à Matko (Baguirmi) et à Kornaka, du côté de Bédanga.

[107]On dit que les Kouka de Bouloulou-Sigdia sont venus du Tania.

[108]« Le Debaba fut occupé au commencement du XVIIe siècle..... Mousa, le père et fondateur de la tribu des Oulâd Mousa, est enterré dans le Debaba, près du village de Bouloulou. Chaque année, de nombreux pèlerins viennent prier sur sa tombe et immolent à sa mémoire des bœufs et des moutons. » Capitaine Rivière, Notice sur le Cercle de Moïto.

[109]En 1904, par peur des pillards ouadaïens, ceux qui possédaient quelques biens se réfugièrent en territoire français. Ils menaient l’existence nomade et passaient la saison sèche dans la région de Seïta et de Malabesse.

On trouve également quelques Salamat au nord de la Batah, dans la région Ourel-Cheqqel Hadjlidj.

[110]En arabe régulier, مدب madabb signifie : lieu où l’eau s’écoule. Debaba a un sens analogue. Ce mot est donc un nom de pays et non, comme on l’a cru parfois, un nom de tribu.

[111]Celui de 1900, par exemple.

[112]Freydenberg, Le Tchad et le Bassin du Chari, p. 99.

[113]Baḥr Ligna.

[114]Chevalier, Afrique centrale française, p. 337. Nous avons déjà dit que les baḥrs entourant les îles des Kouri-Kaléa sont asséchés depuis quelques années et que ce pays n’est plus qu’un ancien archipel.

[115]Les Pouls sont disséminés dans tout le Baguirmi, entre Tchekna, Bousso et Bédanga. Ils forment un groupe assez important dans la région de Tchekna. Leur teint est généralement foncé, par suite de croisements avec les populations étrangères, notamment avec les Baguirmiens : beaucoup d’entre eux ne parlent que le baguirmien et l’arabe. On trouve cependant, du côté de Melfi, des Pouls qui ont gardé leur teint clair et leur longue chevelure.

[116]Chevalier, p. 320. Cette description peut s’appliquer à la plupart des Salamat.

[117]Chevalier, p. 332.

[118]Nachtigal. Il se pourrait cependant que ce nom de Oulâd ’Aïnâ ne soit autre chose que Oulâd Ma’ïn.

[119]Le pluriel de chérif est aussi achrâf. Certains Arabes de la vallée du Nil portent ce titre et c’est à leur groupe qu’appartenait le Mahdi, Moḥammed Aḥmed. Les Achrâf, c’est-à-dire les parents du Mahdi et leurs partisans, outrés des humiliations que leur avait fait subir le khalife ʿAbdoullahi, essayèrent de renverser ce dernier.

[120]Voyage au Ouadaï, p. 43.

[121]Dans tout le pays qui nous occupe, les baḥrs sont la plupart du temps à sec. Ils ne renferment de l’eau que pendant l’hivernage, soit qu’il s’y forme des mares d’eau de pluie, soit que l’eau y soit amenée par des dérivations.

[122]« Quant aux Areygât, le faguyh Moḥammed l’Areygât, interprète du sultan m’a dit qu’ils sont originaires de l’Irâg (Irak), et issus des anciennes tribus arabes des Lakhmides et des Djouzâmides ». El Tounesy, Voyage au Ouaday, p. 250.

[123]Moḥammed el Fâdhel régna de 1799 à 1838.

[124]On dit aussi Rézégat et Riziégat.

[125]Slatin Pacha, Fer et feu au Soudan, t. I, p. 63.

[126]Il y avait déjà depuis longtemps des Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé — appartenant aussi à la famille des Rizégat — dans les contrées du Nord. Nous avons vu, par exemple, que ces tribus arabes comptaient parmi celles qui aidèrent ʿAbd el Kerim ben Djamé à renverser la dynastie des Toundjour.

[127]Slatin Pacha, Fer et feu au Soudan.

[128]Lieutenant Lucien, Ouadaï Aouali (Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1910).

[129]Lieutenant Lucien.

[130]Nachtigal, Voyage au Ouadaï, p. 71.

[131]Ibid., p. 72. Le Bitakguinnek est la partie centrale du Ouadaï : il est administré par un kamkalek.

[132]Perles vertes en verre.

[133]Petits cylindres blancs, rayés de lignes brunes.

[134]Olive, en arabe. Billes jaunes et transparentes qui, comme l’ambre, servent à faire des colliers.

[135]Nachtigal, Voyage au Ouadaï, p. 106.

[136]Cette coiffure se compose de longues tresses qui pendent autour de la tête : les femmes mariées laissent tomber sur le visage une partie de leur chevelure. La coiffure peut aussi comprendre une tresse centrale qui descend sur la nuque et qui est simple pour les jeunes filles, double pour les femmes mariées.

[137]On trouve, chez les Oulâd Râchid du nord de la Bataḥ, un village qui porte le nom de El Hémédiya.

[138]« Le faguyh Moûça, aguyd des Zébédeh et frère de Bedr ed Dyn, imâm du sultan Sâboûn, m’a assuré que les Zébédéh sont d’origine yamanique, qu’ils tirent leur nom de Zébyd, ville de l’Yémen, et qu’ils descendent des Himyarites (Homérites) ». El Tounesy, Voyage au Ouadaï, p. 250.

[139]Nachtigal, Voyage au Ouadaï, p. 72.

[140]Nachtigal, Voyage au Ouadaï, p. 71.

[141]On dit aussi Beni Halba.

[142]Slatin Pacha, t. I, p. 220.

[143]Nachtigal, t. III, p. 454.


[93]TRIBUS NON-DJOHEINA


KABABICH

Nachtigal rapporte que les Arabes Djoheïna passent pour être proches parents des Kabâbich. D’autre part, d’Escayrac de Lauture, qui considère par erreur les Arabes du Soudan comme des tribus qoréïchites, range les Kabâbich, les Ḥamer et les Toundjour parmi les tribus non-qoréïchites.

Les Kabâbich nomadisent, avec leurs chameaux, dans la partie du désert qui s’étend entre le Kordofan et Dongola. Au temps où régnait le khalife ʿAbdoullahi, ces Arabes virent leurs biens confisqués par ce dernier, sous prétexte qu’ils n’avaient pas fait de pèlerinage à Omdourman, où se trouvait le tombeau du Mahdi. « La tribu des Kabâbich avait longtemps fait le commerce de la gomme et possédait beaucoup d’argent, que selon leurs coutumes, ils avaient enfoui dans le désert à un endroit connu d’eux seuls. Des tortures de toutes espèces les forcèrent de trahir leur cachette et de livrer leur fortune[144]. » La plupart de ces Arabes gagnèrent alors l’oasis de Omm Badr, où on n’osa les poursuivre.

BENI ḤASSEN DU DARFOUR

« Les Beni-Ḥassen du Dar-Mâdé habitent un district dont le centre est marqué par le Djebel Ottâch ; ils peuvent mettre[94] en ligne de 6 à 700 chevaux et prétendent être venus du Yémen. Bien que cette origine ne soit pas démontrée, ils ne sont en tout cas ni des Fezâra, ni des Soudjan (Soudanais)[145]. »

KOROBAT

« Les Korobat prétendent descendre du Yémen et en dernier lieu de Sabâ, un petit-fils de Yoqṭan[146] ; ils ne seraient donc pas Ismaélites, mais Sabéens. Lorsque les For soumirent les Guimr, qui commandaient la région du Djebel Nokat, située entre le Tama et le pays des Zegaoua, ils trouvèrent les Korobat. Ces Arabes se sont dispersés depuis dans le nord du royaume[147]. »

Il y a aussi quelques Korobat au Ouadaï, dans la région du ouâdi Lobbode et du ouâdi Delal : leur teint est bronzé et ils sont sédentaires.

DIALIIN

Nous ne saurions terminer cette étude d’ensemble des Arabes de l’Afrique centrale, sans parler des Dialiin. Ces Arabes habitent la vallée du Nil et ne se rattachent ni aux Ḥassaouna, ni aux Djoheïna. Ils sont cependant bien connus dans les pays dont nous nous occupons, par suite du rôle qu’ils y ont joué avec Zibêr, Solimân oueld Zibêr et Râbaḥ. D’autre part, les Djellâba, ces petits commerçants que l’on trouve dans la partie de l’Afrique comprise entre le Nil et le Haoussa, sont en majeure partie des Dialiin.

Les Dialiin se réclament de Ṣâlèḥ ibn ʿAbdallah ibn ʿAbbâs ;[95] comme on le voit, ils font remonter leur origine à ʿAbbâs, oncle du Prophète, et c’est pourquoi ils se disent ʿAbbassides (ʿAbbassiyé, Benou ʿAbbâs). Ils habitent principalement la vallée du Nil, dans la région de Khartoum : d’où les noms de Baḥara, Baḥarina et ’Ayal el Baḥr[148], qui leur sont donnés au Darfour et au Ouadaï. Les Dialiin comprennent un certain nombre de fractions : Djimeab, Sadab, Magadib, etc.

L’aventurier Zibêr appartenait à la fraction des Djimeab. Il avait réussi, en faisant le commerce de l’ivoire et des esclaves, à se tailler une sorte de principauté dans le Baḥr el Ghazal. A la cour d’El Fâcher vivait, à ce moment-là, un certain faqih, Moḥammed el Boulali, qu’une vive inimitié séparait du vizir (ouzîr), Aḥmed Chettâh. Celui-ci fit tuer les deux fils de son rival, et le faqih, résolu à se venger, quitta le Darfour et se retira à Khartoum. Là, il vanta les richesses des pays du Sud et il décida le gouvernement égyptien à l’envoyer dans le Baḥr el Ghazal, pour prendre possession des provinces non occupées. La lutte éclata, naturellement, entre Zibêr et El Boulali : ce dernier fut battu et tué. Le vainqueur, grâce à des présents adroitements distribués, sut cependant se faire pardonner cette attaque par les Égyptiens, et il fut nommé gouverneur du Baḥr el Ghazal. Il tourna alors ses vues du côté du Darfour, dont il voulut s’emparer : il fit à Khartoum des propositions en ce sens et celles-ci furent finalement adoptées.

Depuis Moḥammed el Fâdhel, la puissance du Darfour était allée en déclinant et les Rizégât menaient de nouveau une existence presque indépendante dans le sud du pays. Ces Arabes pillèrent une caravane de Zibêr, qui traversait leur territoire pour se rendre du Kordofan au Baḥr el Ghazal et tuèrent les gens qui en faisaient partie. L’aventurier prit prétexte de cette agression pour envahir le Darfour : il massacra un grand nombre de Rizégât et s’installa solidement à Chekka. Sur ces entrefaites, le sultan Ḥassen mourait[96] et était remplacé par son fils Ibrahim Koïko (1873).

Le vizir Aḥmed Chettah, qui attaqua Zibêr, fut battu et tué ; les Rizégât avaient prévenu les Dialiin de l’arrivée des Foriens et se tenaient prêts à accabler la troupe vaincue : ils tombèrent sur les fuyards, en massacrèrent un grand nombre et firent un butin immense. Zibêr, après avoir reçu du gouvernement égyptien un renfort d’hommes et de canons, s’avança jusqu’à Dara. Il repoussa une attaque du sultan du Darfour et poursuivit ce dernier jusqu’à Manoatchi : là, une bataille s’engagea et Ibrahim Koïko fut vaincu et tué. Le Darfour tomba alors entre les mains de Zibêr qui reçut le titre de Pacha. Mais des contestations s’élevèrent par la suite, entre lui et le représentant du gouvernement égyptien, Ismaʿïl Ayoub Pacha. Zibêr demanda et obtint l’autorisation de se rendre au Qaire pour présenter ses hommages au khédive, l’assurer de sa fidélité et aussi lui exposer ses griefs : il y fut retenu prisonnier[149] (1874).

Sur ces entrefaites, Gordon succéda à Ismaʿïl Ayoub comme gouverneur général du Soudan. Zibêr avait été remplacé par son fils, Solimân oueld Zibêr, dont les chefs étaient pour la plupart Dialiin et anciens marchands d’esclaves. Solimân et ses compagnons eurent un moment l’idée d’attaquer Gordon, mais le général réussit à apaiser l’orage et nomma le fils de Zibêr gouverneur du Baḥr el Ghazal, avec le titre de bey. Depuis le départ de Zibêr pour le Darfour, cette province était administrée par un intendant du nom d’Idris oueld Dabter, qui appartenait à la tribu des Danâgla. Les Danâgla (pl. de Dongolâoui : habitant de Dongola, Dongolais) sont méprisés par les Dialiin, qui les considèrent comme les descendants de l’esclave Dangal, le fondateur de[97] la ville de Dongola : ils sont le produit d’un mélange d’Arabes immigrés avec d’autres indigènes.

La vieille inimitié qui régnait entre Dialiin et Danâgla fit qu’Idris Dabter, ne voulant pas rendre compte de ses actes à Solimân, s’enfuit à Khartoum. Là, il dit que le fils de Zibêr considérait le Baḥr el Ghazal comme sa propriété personnelle et qu’il accordait toutes ses faveurs aux Dialiin, au grand détriment des autres tribus, des Danâgla en particulier. Grâce à ses intrigues, Idris réussit à obtenir la déposition de Solimân et à se faire nommer à sa place. Le fils de Zibêr, irrité, déclara qu’il ne céderait qu’à la force. Les marchands de la région durent alors opter pour l’un des deux partis : les Dialiin, qui formaient la majorité d’entre eux, se déclarèrent pour Solimân ; les Danâgla et les autres pour Idris Dabter. Solimân, qui avait grossi ses troupes de certains contingents, en particulier d’Arabes Rizégât et Ḥabbaniyé, était installé à Dem Zibêr (le camp de Zibêr) : il enleva Dara. Mais le gouvernement égyptien envoya contre lui une expédition, sous les ordres de Romolo Gessi. Solimân échoua dans les attaques qu’il dirigea contre Ganda ; Gessi le poursuivit, le battit et s’empara de Dem Zibêr, où les Danâgla se partagèrent en secret la plus grande partie du butin. Solimân, traqué, se réfugia alors dans les grands territoires de l’Ouest et Gessi ne rencontra qu’une troupe de partisans commandée par Râbèḥ (Râbaḥ), qui fut facilement battue et dispersée.

Afin d’empêcher Solimân de se ravitailler en armes et en munitions, Gordon Pacha avait interdit tout commerce entre El ʿObéïd, Chekka et le Baḥr el Ghazal. Mais les Djellaba réussissaient à se glisser par petites troupes à travers les régions peu peuplées et couvertes d’immenses forêts, où nomadisent les Arabes baggara du Sud : Ḥouazma, Ḥamr, Missiriyé, Rizégât, etc. « Les rebelles payaient à des prix extravagants les munitions et les armes. Pour un fusil à percussion à deux coups, par exemple, on donnait six ou même huit esclaves ; une petite boîte de capsules pouvait en valoir[98] un ou deux. L’argent était rare et les esclaves formaient la valeur régulière d’échange[150]. » L’édit de prohibition restait lettre morte, et le commerce très lucratif des armes ne faisait que grandir. Gordon prit alors des mesures énergiques pour enrayer le mal : il ordonna aux cheïkhs des tribus arabes de se saisir de tous les Djellâba qui se trouveraient dans leur territoire et de les diriger sur certains points du Darfour. « Les Arabes commencèrent donc une chasse générale et effrénée contre les Djellâba qui, dépouillés de leurs biens et même de leurs vêtements, furent chassés presque nus et par centaines, comme des fauves, vers Dara, Taouecha et Omm Changuer[151]. »

Solimân, dont les forces fondaient à vue d’œil, errait dans la partie méridionale du Darfour. Gessi partit de Kalaka, résidence des Arabes Ḥabbaniyé, pour marcher à sa rencontre. Il fit proposer la paix au fils de Zibêr : les Dialiin obtiendraient la vie sauve et la sécurité des biens, à condition toutefois que leur chef se soumettrait au gouvernement égyptien et livrerait ses armes et ses bazinguers. Solimân et tous ses compagnons, sauf Râbèḥ, voulaient accepter les propositions de Gessi. Râbèḥ était d’avis de partir vers les régions lointaines du Sud-Ouest, au lieu d’aller s’installer dans la vallée du Nil et de demander directement la paix au vice-roi d’Égypte ou tout au moins à Gordon Pacha : en aucune façon il ne voulait traiter avec les Danâgla détestés. « Râbèḥ finit son discours en déclarant que, si ses propositions étaient repoussées, il se verrait obligé, à son grand regret, de réunir ceux qui voudraient se joindre à lui et de partir pour l’Ouest à la grâce de Dieu. Il répéta encore, avec plus d’énergie, qu’en aucun cas il ne consentirait à se soumettre à la domination de Gessi et des Danâgla, quelques bienveillantes que pussent paraître leurs propositions de paix[152] ».

[99]Finalement, Solimân et huit de ses chefs signèrent une lettre de soumission, qui fut envoyée à Gessi. Râbèḥ, avec ses partisans et un grand nombre de bazinguers, se sépara alors de ses compagnons et entama la fameuse marche vers l’Ouest, qui devait le conduire sur les bords du Tchad.

Quant à Solimân Zibêr, il fut victime des intrigues nouées contre lui par les Danâgla. Ceux-ci, indépendamment de la haine qu’ils lui avaient vouée, craignaient que Solimân ne fît connaître à Gessi quel riche butin ils avaient indûment enlevé à Dem Zibêr ; comme ils ne voulaient pas le restituer au gouvernement égyptien, ils tenaient à faire disparaître le témoin gênant qu’était Solimân. Ils l’accusèrent d’entretenir des relations avec Râbèḥ et de vouloir reprendre la lutte contre Gessi. Ce dernier demanda alors des explications au fils de Zibêr et à ses huit compagnons : les Dialiin répondirent avec vivacité, une dispute s’ensuivit et Gessi, furieux, ordonna de les fusiller immédiatement. Les Danâgla obéirent avec l’empressement que l’on conçoit (15 juillet 1879). Cinq autres chefs, qui avaient abandonné Râbèḥ et se tenaient cachés chez les Arabes, furent pris et également mis à mort[153].

« Ainsi tombèrent Solimân et tous ses chefs, à l’exception de Râbèḥ. La puissance des Baḥara (c’est ainsi que l’on nommait Zibêr, ses partisans et ses alliés) était anéantie.

« Le gouvernement, dans cette campagne, avait fait de[100] grosses pertes en hommes, en armes, en munitions, etc., tandis qu’au contraire, les tribus baggara du sud, Taacha, Ḥabbaniyé et Rizégât, qui avant et après la soumission de Solimân avaient fait un riche butin en Bazinguers et en armes, se trouvaient enrichies et désormais en situation d’augmenter leur puissance. Aussi devaient-elles nous susciter plus tard de graves difficultés[154]. »

Djellâba. — Les marchands appelés Djellâba sont originaires du Kordofan et de la vallée du Nil. Ils n’appartiennent pas à une tribu particulière : certains d’entre eux sont des Berâbré de la région de Dongola et de Dâr en Nouḥâs ; d’autres relèvent de la famille arabe, comme les Dialiin, les Tcharata et les Chaïkié ; d’autres encore tirent leur origine de l’Égypte proprement dite, comme les Oulâd er Rif ; ou d’un mélange de diverses populations, comme les Meghâreba, qui doivent être venus de l’Ouest, etc. Ils comprennent trente fractions, dont les plus nombreuses sont constituées par les Dialiin et les Danâgla. Les Djellâba sont nombreux au Darfour, où leurs groupes résident plus particulièrement dans certaines localités (Taouécha, Menawâtchi, El Fâcher, Kobéh, Qabqabiya, etc.). Au Ouadaï, leurs principales colonies sont à Abéché et à Nimro. Dans le Territoire du Tchad, on les trouve à Melmé (Fitri), à Tchekna et à Fort-Lamy. Enfin il y en a également au Bornou.

L’arrivée au Bornou de Râbaḥ et de ses Dialiin releva considérablement la situation des Djellâba dans la région du Tchad. Il ne semble cependant pas que ces marchands y aient jamais été méprisés comme ils le sont encore actuellement au Ouadaï et au Darfour. Là, on emploie souvent le mot de Dongolâoui pour désigner un Djellâbi, et ce nom est toujours employé dans une acception de mépris. Au Darfour, on dit couramment : « Ed Dongolâoui ouaḥed cheiṭân modjelled[101] be djild el insân, le Dongolais est un diable qui a revêtu la peau d’un homme[155] ». De même, Nachtigal rapporte qu’au Ouadaï « être traité de Dongolâoui, était une insulte aussi grave que celle de ḥaddâd (forgeron) ou kabartou (caste de musiciens, méprisés dans le pays). Ce n’était que par le sang que l’on pouvait laver de pareilles injures ».

Les Djellaba commencèrent à pénétrer au Ouadaï dans la première moitié du XIXe siècle : ils y fondèrent une colonie importante dans la ville de Nimro. Mais le sultan Moḥammed Chérif (1838-1854), les dépouilla de leurs biens, les massacra et finalement les bannit de son royaume. Son successeur, ʿAli, les rappella : il couvrit les Djellaba de sa haute protection, s’intéressa à leur commerce et nomma même quelques-uns d’entre eux à des emplois de confiance ; il était très lié avec un Djellâbi originaire de Khartoum, le ḥadj Aḥmed Tangatanga, qui était son confident et son conseiller.

Les Djellâba pullulaient dans le Baḥr el Ghazal, au temps où les gros marchands d’esclaves ʿAli bou Amouri, Djour Ghattas Zibêr, etc., menaient des expéditions régulières contre les malheureux Fertit de la contrée. Schweinfurth rapporte que le commerce des esclaves fut particulièrement actif durant l’hiver 1870-1871 et nous donne, à ce sujet, des détails édifiants. Il estime qu’en fixant à 25.000 le chiffre des esclaves enlevés chaque année, on est bien au-dessous de la réalité, et il nous dépeint l’activité inlassable et cupide des Djellâba qui venaient acheter ce bétail humain. « J’ai entendu Zibêr, écrit l’explorateur se plaindre de l’affluence des Ghellabas, me dire que ses provisions en étaient épuisées, et le pays menacé de famine. Je tiens de sa propre bouche que, depuis le commencement de la saison, les caravanes avaient jeté dans le district deux mille de ces aventuriers. A la mi-janvier, ce chiffre avait grossi ; quinze jours après, il arrivait à deux mille sept cents...

« Chacun de ces petits marchands, selon ses moyens, prend[102] à son service un ou plusieurs Baggâras auxquels il confie le soin des bêtes qu’il possède. Le chameau, ne résistant pas longtemps à l’influence du climat, est très rarement employé comme moyen de transport. Tout Ghellaba monte à âne, et l’on peut affirmer qu’il y passe la moitié de son existence. On ne voit pas plus un de ces petits marchands sans son âne qu’un Samoïède sans son renne. Outre le cavalier, la bête porte au moins dix pièces de cotonnade ; si elle survit au voyage, elle est troquée contre un ou deux esclaves. La charge vaut trois fois autant : d’où il résulte que l’homme au baudet, arrivé sans autre chose que sa monture et vingt-cinq dollars de calicot, se trouve en possession d’au moins quatre esclaves qu’il peut vendre à Khartoum deux cent cinquante dollars. Il revient à pied, faisant porter ses bagages et ses vivres par sa nouvelle marchandise. »

Quand Schweinfurth demandait aux Djellâba de la classe inférieure — exposés à voir leur âne mourir en chemin, ou leurs esclaves prendre la fuite — « comment ils pouvaient quitter leur pays natal, leurs relations, changer leurs habitudes, accepter des maux de toute espèce sur une terre étrangère, pour faire un commerce qui ne les mettait que rarement à l’abri du besoin », il obtenait toujours la même réponse : « Nous voulons avoir des grouches (des piastres) »[156].

Nous avons déjà vu que, par la suite, les Djellâba furent durement traités par Gordon Pacha, et que la haine qu’ils inspiraient aux autres indigènes trouva une occasion inespérée de passer aux actes.

Le mot arabe djellâb signifie : marchand d’esclaves, de nègres. Le nom des Djellâba est donc tout un programme et caractérise le genre de commerce qu’affectionnent ces indigènes. Intelligents, possédant le sens du négoce, âpres au gain, on les retrouve partout tels que nous les ont dépeints Schweinfurth et Slatin. Ils ne trafiquent que de marchandises[103] qui procurent de copieux bénéfices : ivoire, plumes d’autruche, esclaves et munitions de guerre. Ils ne sauraient point s’astreindre, par exemple, à faire le commerce modeste de beaucoup de Bornouans, qui rôdent dans les pays du Tchad, en portant sur la tête quelques thalers d’oignons, de tabac, ou de graines odoriférantes pour les cheveux des femmes.

Si le commerce de certaines marchandises est interdit, les Djellâba ne s’embarrassent point de la défense : ils passent ces articles en contrebande et se laissent rarement prendre sur le fait.

Avant l’interdiction de tout trafic entre le Territoire du Tchad et du Ouadaï, ils approvisionnaient d’ivoire, de plumes d’autruche — et aussi d’esclaves — les caravanes de Tripolitains venues à Abéché. Ils savaient rafler ces marchandises dans les pays où elles se trouvaient : la case du Djellâba était bien connue des chasseurs, et il se faisait toujours représenter dans les grands marchés du pays (Dinguerrorom, dans le Dagana, Laḥmeur, etc., pour les plumes d’autruche ; les marchés du Dagana et du Baguirmi pour l’ivoire). Quand la provision d’ivoire et de plumes était suffisante, les Djellâba chargeaient les bœufs et gagnaient le Ouadaï. S’ils pouvaient ajouter à leur stock de marchandises, des armes et des munitions volées à droite et à gauche, cela augmentait considérablement les bénéfices, car les Ouadaïens en donnaient un bon prix, payé en bétail et en esclaves, toutes choses faciles à écouler. Les Djellâba ont toujours gardé d’excellentes relations avec l’ex-aguid el Baḥr Badjouri, qui est un de leurs compatriotes.

Les Djellâba détiennent tout le commerce dans les régions du Soudan anglo-égyptien qui avoisinent le Darfour et le Kouti. Malgré la surveillance dont ils sont l’objet, ils font la traite des esclaves et la contrebande des armes : le centre le plus important de ces trafics clandestins paraît être En Nouhout, au croisement de plusieurs routes, non loin de la frontière du Darfour. Le Sudan Times, du 7 juillet 1910, rendant compte des mesures prises contre l’esclavage, écrivait :[104] « Un nouveau poste a été établi près de la frontière du Darfour pour empêcher l’exportation des esclaves dans les contrées des Kabâbish et des Kawahla et pour servir de frein aux marchands gallaba qui essaient de temps en temps d’envoyer dans l’Ouest des esclaves déguisés en domestiques ».


[144]Slatin Pacha, t. II, p. 533.

[145]Nachtigal, t. III, p. 456. Si ces Arabes n’étaient pas aussi éloignés des Ḥassaouna des bords du Tchad, on pourrait croire qu’ils forment une tribu détachée du groupe de Ḥassen el Kharbi.

[146]Les Arabes tirent leur origine première de Yoqtan, fils d’Héber. M. René Basset nous fait remarquer que Saba était fils de Yoqṭan.

[147]Nachtigal, t. III, p. 455.

[148]Enfants du fleuve.

[149]Pendant la guerre russo-turque, Zibêr fut envoyé en Turquie, d’où il rentra malade. Par la suite, l’exécution de son fils Solimân et le soulèvement mahdiste décidèrent le Gouvernement égyptien à ne pas laisser Zibêr revenir au Soudan : il fut interné à Malte, puis à Gibraltar. Ce n’est qu’en 1899 qu’il put retourner à Khartoum, où il fut employé comme agent politique du Gouvernement général.

[150]Slatin Pacha, t. I, p. 27.

[151]Ibid., p. 29.

[152]Slatin Pacha, t. I, p. 35.

[153]Romolo Gessi ne savait pas l’arabe, et cette circonstance avait beaucoup servi les perfides manœuvres des ennemis de Solimân. Par la suite, Gessi essaya de mettre un terme aux pratiques esclavagistes des Danâgla et fit renvoyer dans leurs familles un grand nombre de Dinkas qui avaient été capturés. Une hostilité sourde gronda bientôt autour de lui et son crédit fut miné en haut lieu. Il voulut alors rentrer au Qaire pour se défendre et s’embarqua à Mechra-er-Rek, sur le Baḥr el Ghazal, avec 500 hommes. Mais il fut pris dans le « Sedd » pendant trois mois et demi (du 25 septembre 1880 au 5 janvier 1881) : il perdit un grand nombre de soldats et près de 300 femmes et enfants. Gessi mourut d’épuisement à Suez, quelque temps après son arrivée en Égypte. Il a raconté, dans la relation qu’on a de lui, ses expéditions contre Solimân Zibêr : Sette anni nel Sudan Egiziano (1891).

[154]Slatin Pacha, t. I, p. 42. L’insurrection mahdiste, qui éclata dans le Kordofan à la fin de 1881, fut en effet étendue au Darfour par les tribus arabes du sud : Ḥabbaniyé, Maaliyé et Rizégât.

[155]Slatin Pacha : t. I, p. 176.

[156]Schweinfurth, Au cœur de l’Afrique, t. II, p. 347-349.


[105]LE OUADAÏ


AU SUJET DU OUADAÏ


Le Ouadaï est resté longtemps ignoré de l’Europe. Le premier ouvrage qui traita de ce pays fut le Voyage au Ouadaï du cheïkh Moḥammed el Tounesi, l’un des ulémas du Qaire, qui avait vécu au Darfour et au Ouadaï. Sa relation est très curieuse et donne beaucoup de renseignements de détail sur la vie intime des indigènes. Ceux qui connaissent cette partie de l’Afrique liront le cheïkh avec intérêt et profit : ils pourront d’ailleurs faire la part des exagérations et des inexactitudes.

Après lui, diverses tentatives furent faites par des explorateurs pour visiter le Ouadaï et échouèrent tristement. Cuny et de Beurmann périrent en essayant d’y pénétrer, l’un venant de l’Est, l’autre arrivant par l’Ouest. Le premier mourut le 25 juin 1858 à Tendely (Darfour), terrassé par la dysenterie ; le second fut assassiné au Kanem, en février 1863, par les Dalatoua de l’alifa Mousa. En 1856, Vogel avait été plus heureux, car il avait pu gagner la capitale du pays, Abéché. Il n’y séjourna que treize jours. Cet étranger, ce chrétien aux yeux bleus et à la chevelure blonde, excita la méfiance hostile des Ouadaïens par son habitude de parcourir[106] le pays en prenant des notes et en dessinant. Il fut assommé aux environs d’Abéché, par les gens de l’aguid Djerma.

Nachtigal, après avoir visité pendant quatre ans — de 1869 à 1873 — le Tibesti, le Bornou, le Kanem, le Borkou et le Baguirmi, n’hésita pas à pénétrer au Ouadaï. Il fut bien reçu par le sultan ʿAli et resta six mois dans le pays. Il le quitta en janvier 1874 et parvint en Égypte dans le courant de la même année. Revenu en Europe, après six ans d’absence, il entendait à peine les langues qu’on y parlait.

Enfin, deux Italiens, le voyageur Pellegrino Matteucci[157] et l’officier de marine (sottotenente di vascello) Massari, visitèrent également le Ouadaï. Ils traversèrent l’Afrique, de la mer Rouge au golfe de Bénin, de Souakin à Akassa (1880-1881) : le prince Giovanni Borghese les accompagna jusqu’à Gneri (ou Niéré), dans le dâr Tama, et revint ensuite en Italie où le rappelaient des affaires urgentes de famille (1er octobre 1880). Matteucci mourut à Londres, au retour de ce voyage, et son Diario fut publié par Della Vedova. Nous avons déjà eu l’occasion de dire que ce travail présentait peu d’intérêt : il ne comprend que des notes très brèves prises pendant la deuxième partie du voyage, du dâr Tama au golfe de Guinée, de Abou Keren à Akassa. On a même pu écrire ce qui suit : « Il est regrettable que le lieutenant Massari, seul survivant de l’expédition, n’ait jamais publié de relation assez circonstanciée pour écarter les doutes qui n’ont cessé de planer sur l’authenticité de ce voyage »[158]. Nous avons trouvé trace du passage des deux explorateurs au Dagana et au Fitri, et leur traversée du Ouadaï est absolument authentique. Si elle n’a pas donné tous les résultats[107] qu’on était en droit d’espérer, cela tient tout d’abord à la fin prématurée de Matteucci ; cela tient également à ce que les deux voyageurs durent traverser rapidement le pays[159], accompagnés de surveillants et fort tourmentés par la crainte de subir le sort de Vogel. Ils voulaient revenir en Europe par Tripoli : mais ils auraient dû alors attendre pendant de longs mois, dans le Ouadaï, le départ d’une caravane pour le Fezzân. Il semble bien, d’autre part, que le retour par la voie du Bornou leur fut tout simplement imposé par le sultan du Ouadaï.

« Si Matteucci avait survécu, s’il avait pu revenir dans sa patrie avec tous ses documents, si même il avait pu rassembler, arranger et expliquer ses notes, en y ajoutant et en commentant toutes les observations qu’il conservait dans sa mémoire — ou peut-être aussi dans d’autres annotations, qu’il avait avec lui et qui ne nous sont point parvenues — le voyage pouvait avoir des résultats bien différents de ceux que nous avons constatés. Mais il n’en fut pas ainsi. La mort inattendue de Matteucci fut une double perte. Un accès de fièvre de quelques heures enleva l’explorateur et ensevelit avec lui, dans la même tombe, presque tout le fruit de la grande exploration. Car le voyage de Matteucci a vraiment mérité d’être appelé une grande exploration. Il n’y a pas de doute que, eu égard à la rapidité, à la longueur et à la direction de l’itinéraire, cette entreprise doit être comptée parmi les plus mémorables de l’Afrique dont on fasse mention dans l’histoire des explorations. Du Qaire à Akassa, la longueur du chemin suivi par les deux explorateurs mesure environ 7.000 kilomètres[160] ».

[108]C’est dans la relation de Nachtigal[161] que l’on trouve encore, à l’heure actuelle, les renseignements les plus complets sur le Ouadaï. Le capitaine Julien a également publié une notice sur l’histoire de ce pays, qui, abstraction faite des erreurs du début, contient un exposé intéressant de la période s’étendant de l’avènement du roi ʿAli à l’année 1902[162].

Nous allons faire l’historique du Ouadaï, en glissant rapidement sur le règne des premiers sultans, et nous tâcherons d’indiquer quelle est la situation actuelle de ce pays vis-à-vis de nous. Nous donnerons aussi quelques brefs renseignements sur les diverses peuplades qui l’habitent. Enfin, comme il y a eu bien des changements depuis le voyage de Nachtigal, il ne sera peut-être pas inutile de parler du gouvernement et de l’administration.


[157]Né à Ravenne en 1850, mort à Londres en 1881. Il visita, en 1877-1878, les bords du Nil Bleu avec le capitaine Romolo Gessi. En 1879, il alla, sous les auspices de la Société africaine d’exploration commerciale de Milan, étudier les ressources de l’Abyssinie. Il a donné la relation de chacun de ces deux voyages : Sudan e Gallas, in Abessinia.

[158]Vivien de Saint-Martin : article Ouadaï.

[159]Ils restèrent 49 jours au Ouadaï.

[160]Della Vedova, Diario, p. 650. — C’est un ami de Matteucci qui parle de la sorte. La traversée de l’Afrique par les deux Italiens n’offre qu’un intérêt historique et n’est nullement comparable aux magnifiques voyages d’exploration de Barth et de Nachtigal. M. Frédéric Bonola Bey a protesté tout récemment, et avec raison, contre l’erreur commise par beaucoup de journaux et de publications géographiques, qui affirment que Nachtigal est le dernier en date des explorateurs du Ouadaï (Bulletin de la Société khédiviale de géographie du Qaire, 1910). Il semble cependant que M. Bonola Bey s’exagère quelque peu l’importance géographique du voyage de Matteucci et de Massari.

[161]T. III. Voir la traduction de M. Joost van Vollenhoven.

[162]Voir les renseignements coloniaux, février 1904 (publiés par le Comité de l’Afrique française).


[109]HISTORIQUE DU OUADAÏ


Selon la tradition, le pays actuel du Ouadaï vivait à l’origine dans l’orbite du royaume du Kanem. Ce fait nous est d’ailleurs confirmé par la chronique d’Aḥmed, qui rapporte, comme nous l’avons déjà vu, que la domination du Kanem s’étendait autrefois depuis le Nil jusqu’au Niger. A cette époque, un envoyé du sultan de Ndjidmi allait dans la région montagneuse de l’Est recouvrer un tribut, que son maître le chargeait d’apporter ensuite en Égypte. Ce fonctionnaire fut vite appelé er radjel el beoueddi el mâl, el ouaddaï, c’est-à-dire « l’homme qui apporte les présents » : les gens du pays où il était chargé de lever l’impôt devinrent « les gens du Ouaddaï », nâs hana el ouaddaï, nâs el ouaddaï, et le pays lui-même reçut le nom de « pays du Ouaddaï », dâr el ouaddaï. Telle est, selon les indigènes, l’origine du mot Ouaddaï, ou Ouadaï. Étant donné qu’on prononce très souvent Ouaddaï[163], il est assez curieux que Nachtigal n’ait pas noté le fait : cependant Moḥammed el Tounesi avait déjà rapporté que la quatrième contrée du Soudan, en allant de l’Est vers l’Ouest, « est le Ouadadây ou Ouadây[164] ».

Il est peu probable que, ainsi que le croit Nachtigal, le nom de Ouadaï ait été donné au pays parce que Djamé, le[110] père d’ʿAbd el Kerim, s’était arrêté pendant quelque temps dans le massif de Ouoda, à l’est de Kobèh. L’explorateur ajoute que Djamé s’arrêta également sur le mont Bourgou Qabqabiya et que c’est là l’origine du nom de Bourgou (ou Bôrgou), donné aux Ouadaïens par les habitants du Darfour. En réalité, ce mot n’est pas seulement employé au Darfour : on peut l’entendre assez fréquemment au Ouadaï et dans le reste du Territoire militaire du Tchad. Signalons enfin que le pays en question est parfois aussi appelé dâr Ṣâlèḥ, c’est-à-dire le royaume des descendants de Ṣâlèḥ l’Abbasside (Ṣâlèḥ ibn ʿAbd allah ibn ʿAbbâs).

En ce qui concerne l’histoire du Ouadaï, les renseignements donnés par les divers voyageurs (Moḥammed el Tounesi, Barth, Nachtigal), et ceux que nous avons recueillis chez les fogara du pays ne concordent pas toujours entre eux : nous n’accepterons que ceux qui nous semblent le plus devoir être conformes à la vérité. La remarque que nous venons de faire s’applique surtout à la période antérieure au sultan ʿAbd el Kerim Saboun : à partir de ce moment-là, l’histoire du pays est assez bien connue, et le récit qu’en a fait le capitaine Julien, sauf toutefois quelques petites erreurs de détail, constitue le meilleur document que l’on puisse consulter.

On peut admettre comme certain que le Ouadaï a compté sept sultans avant Saboun. Les noms variés de Kharout, Arout, Arous et Haroun reviennent par deux fois dans les généalogies, avec les épithètes de el kebîr (l’aîné) et de es ṣeghîr (le jeune), ou de el aououel (le premier) et de et tâni (le second) : il est probable qu’ils ne désignent, en tout, que deux sultans de même nom.

L’époque à laquelle fut fondé le royaume du Ouadaï est quelque peu incertaine : Barth indique l’année 1611 (1020 de l’hégire) et Nachtigal l’an 1635[165].

[111]Nous avons déjà vu que le faqih ʿAbd el Kerim ben Djamé, de la tribu des Dialiin, renversa le sultan toundjour Daoud el Merenn, avec l’aide de contingents ouadaïens (Kodoï, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba, Madala, Debba, Abissa, Mararit et Mimi) et de nombreux auxiliaires arabes (Maḥâmid, Maḥariyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba et Abou Chedera) ; d’autres tribus ouadaïennes (Kachméré, Karranga et Fala) et certains Arabes (Missiriyé, Oulâd Râchid et Khouzam) demeurèrent fidèles à Daoud.

Après sa victoire, ʿAbd el Kerim installa la capitale du royaume à Ouara, où il fit bâtir une mosquée. Ce prince est quelquefois désigné, dans les généalogies, sous le nom de Ṣâlèḥ ou de Moḥammed Ṣâlèḥ : il régna 20 ans. Le cheïkh El Tounesy rapporte que Ṣâlèḥ et Soulêmân Solong, le sultan du Darfour, se donnèrent rendez-vous à la limite de leurs États et qu’ils marquèrent la frontière au moyen de longs clous en fer fichés dans les arbres. « Abdel Kerim payait tribut au Darfour, comme le faisaient les Toundjour, et la principale pièce de ce tribut était une princesse qui devait être livrée tous les trois ans. En même temps, il payait tribut aux Bornou pour éviter ainsi une intervention de ce pays en faveur des Toundjour[166]. »

Le fils de ʿAbd el Kerim est diversement appelé : Kharout, Arout, Arous el Kebir et Haroun ben ʿAbd el Kerim. D’après Nachtigal, il régna 23 ans et fut remplacé par son frère Kharif ; selon notre liste, il ne régna que six ans et son frère El Djezam, qui lui succéda, mourut dans l’année qui suivit son accession au trône[167].

[112]Nachtigal rapporte que Kharif ne régna que trois ans. Ce prince conduisit une expédition contre Milbis, sultan du dâr Tama ; mais, abandonné de la plupart de ses soldats, il fut battu et tué.

Le quatrième sultan fut Yaʿqoub Arous (ou tout simplement Yaʿqoub), frère cadet de Kharif ou de El Djezam (?). Il régna 26 ans, selon Nachtigal ou 29 ans, selon notre liste. Ce prince refusa de continuer à être tributaire du Darfour et il envahit même ce pays. Il fut repoussé et les deux sultans, Yaʿqoub et Aḥmed Boukker, signèrent un traité de paix. ʿOmar Lélé, petit-fils d’Aḥmed Boukker, réclama de nouveau le tribut payé autrefois par le Ouadaï. Il pénétra dans les États de Yaʿqoub, à la tête de son armée, mais il fut vaincu et fait prisonnier. ʿOmar Lélé mourut en captivité dans un petit village des environs de Ḥadjer Djoumbo.

Le fils de Yaʿqoub est appelé Kharout es Seghîr, Arout, Arous es Seghîr et Harous et Tâni ben Yaʿqoub. Il régna 40 ans, selon Nachtigal, ou trois ans seulement, d’après notre liste.

Son fils Djoda lui succéda. Le règne de ce prince fut très glorieux et dura quarante-six ans, selon Nachtigal, ou quarante-trois ans, d’après nos renseignements. Le sultan Djoda porte aussi les noms de Moḥammed Gaudéh, ʿAbd el ʿAziz ben Haroun, Kharif el Timan (la double récolte), Moḥammed es Ṣâlèḥ (le vertueux) et Es Sarif (le prince infiniment généreux). Le sultan du Darfour, Abou ’l Qâsem, avait résolu de venger son frère ʿOmar Lélé, mort durant sa captivité dans le dâr Zioud. Il envahit le Ouadaï avec son armée, mais il commit la faute de diviser celle-ci en deux. Djoda le vainquit et le força à rentrer au Darfour. Le sultan du Ouadaï entreprit huit expéditions contre les fétichistes du Sud (Djenâkheré). Son aguid el baḥr, Guerfa, soumit la plus grande partie du Kanem, qui était alors administré par un khalifa du sultan du Bornou, le djerma Mélé.

Ṣâlèḥ Derret, fils de Djoda, succéda à son père. Il régna sept ou huit ans et eut neuf fils : l’aîné d’entre eux, ʿAbd el[113] Kerim, avait sa mère qui appartenait à la tribu des Malanga. Pendant une absence de Derret, qui était allé combattre des rebelles, on fit courir le bruit de sa mort. Disons, à ce propos, que le décès des sultans du Ouadaï est toujours entouré d’un profond mystère : cela permet à une certaine coterie de nouer des intrigues et de prendre les précautions nécessaires pour amener l’avènement du prince de son choix. ʿAbd el Kerim crut donc que la nouvelle était exacte et qu’on voulait lui tenir cachée la mort de son père : il se prépara à revendiquer le trône les armes à la main. Il le fit d’autant mieux que Ṣâléḥ Derret avait toujours favorisé ouvertement un de ses fils illégitimes, Assed (ou Acyl)[168], et que cet état de choses avait forcé l’héritier présomptif à quitter la cour. ʿAbd el Kerim revint à Ouara, à la tête de ses partisans, et s’empara des insignes de la royauté. Derret, en apprenant la révolte de son fils, s’enfuit chez les Kodoï, puis chez les Madala. Lorsque le jeune souverain vint à savoir que son père vivait encore, il voulut quitter le trône et faire sa soumission ; mais Derret ayant été assassiné sur ces entrefaites, ʿAbd el Kerim resta sultan et prescrivit le massacre de ses adversaires. Assad (ou Acyl), l’enfant favori de Ṣâlèḥ Derret, s’était enfui auprès du sultan du Darfour, Moḥammed el Fâdhel : ʿAbd el Kerim l’attira par ruse au Ouadaï, où, selon la coutume, le jeune prince fut aveuglé.

Au bout de deux ans de règne, ʿAbd el Kerim — surnommé Saboun — entreprit une expédition mémorable contre le Baguirmi. Le sultan de ce pays, ʿAbd er Raḥman Gaouranga, régnait depuis 1785. Ce prince, débauché et libertin, avait contracté un mariage incestueux avec sa sœur Tamar : à la suite d’intrigues amoureuses de celle-ci, le mbang la fit emprisonner. Tamar fut d’ailleurs la cause de la rupture de son frère avec le fatcha Araouéli. La première femme du sultan, Goumso Zitoun, accusa sa rivale d’entretenir des relations avec ce dignitaire : ʿAbd er Raḥman, furieux, voulut[114] alors faire tuer le fatcha, mais celui-ci se réfugia à Bougouman.

Le mbang du Baguirmi s’était ainsi privé de son chef le plus capable, quand Saboun apparut devant Massnia avec une armée. Le sultan du Ouadaï avait été appelé par les Boulala, qui avaient eu fort à souffrir des incursions de Gaourang. Saboun disait d’autre part, qu’il voulait infliger un châtiment exemplaire à un prince qui avait outrageusement offensé Dieu et l’Islâm. Le mbang fut abandonné de ses principaux dignitaires et les Ouadaïens enlevèrent sa capitale. ʿAbd er Raḥman périt dans le massacre qui suivit la prise de la ville. Saboun fit un butin immense et, entre autres choses, trouva dans le palais royal une grande quantité d’écus d’Espagne et de thalers d’Autriche (ryâl, abou medfâ, gours). Il revint à Ouara, après avoir installé à Massnia un fils de Gaourang, Ngarba Bira, qui vivait réfugié au Ouadaï (1806). Saboun fit marcher ses aguids contre le fatcha Araouéli, qui tenait toujours la campagne. Celui-ci s’était déclaré pour le tchéroma Bourgoumanda, un autre fils de ʿAbd er Raḥman : il reprit Massnia et s’empara du mbang Bira, qu’il fit mettre à mort. Les troupes que Saboun envoya au Baguirmi, à plusieurs reprises, pour soutenir les prétentions d’un troisième fils de ʿAbd er Raḥman, ne purent réussir à donner le pouvoir à ce prince. Les circonstances vinrent cependant favoriser l’action ouadaïenne au Baguirmi. La rupture se fit entre Bourgoumanda et le fatcha : le premier, battu, demanda aide et assistance au cheïkh du Bornou, El Kanemi, puis au sultan du Ouadaï. Saboun ne consentit à envoyer des troupes au mbang qu’après la promesse faite par celui-ci de s’astreindre dorénavant à payer un tribut régulier. Araouéli fut alors battu et pris : Bourgoumanda l’envoya au Ouadaï, où il fut mis à mort. Le nouveau souverain du Baguirmi devait régner de 1807 à 1846.

Saboun régna de 1805 à 1815. Il fit massacrer l’un de ses frères, Radama ; un autre frère du sultan, Moḥammed Chérif, se réfugia au Darfour. Saboun réussit à soumettre le dâr[115] Tama, qui avait vécu jusque-là dans la dépendance du Darfour. Le Tama était un pays hérissé de montagnes et couvert de forêts très denses. Le sultan du Ouadaï fit abattre les forêts et brûler les arbres : il réussit ainsi à cerner la montagne, au pied de laquelle se trouve Nyéré (ou Yangal), la capitale du pays. L’énergie de Saboun vint à bout de tous les obstacles qui s’opposaient à la marche en avant de l’armée ouadaïenne : la retraite de ʿAbd Allah Aḥmed (ou Abou Derek), le souverain du Tama, fut enfin forcée et ce prince dut se réfugier chez les Zegâoua du Darfour. Saboun ravagea la région et rentra à Ouara avec une grande quantité d’esclaves. Il dirigea encore deux expéditions contre le Tama, pour achever la pacification de cette nouvelle province. Plus tard, Aḥmed put revenir à Nyéré et y exercer de nouveau le commandement : mais il dut reconnaître la suzeraineté du Ouadaï. Saboun eut aussi à réprimer un soulèvement partiel des tribus autochtones (Kodoï et Oulâd Djemaʿ).

Ce prince favorisa le développement commercial du Ouadaï. Les Djellâba de la vallée du Nil circulèrent librement dans le pays, et une colonie importante de ces marchands se fixa à Nimro, non loin de Ouara. Le chemin qui unit le Ouadaï à Benghazi, par le pays des Maḥâmid, celui des Bideyat, Koufra et Diâlo, fut reconnu à ce moment-là. Les marchandises préférèrent cette voie à l’antique route du Fezzân, et les caravanes des Medjâbré firent dès lors la navette entre Ouara et la Méditerranée. Enfin, Saboun entra aussi en relations avec l’Égypte : il envoya une lettre à Moḥammed ʿAli, qui lui répondit amicalement, et il échangea des présents avec Ibrahim Pacha.

Saboun trouva la mort en 1815, en poursuivant des individus qu’il avait surpris en flagrant délit de vol. Le plus âgé de ses enfants, Moḥammed Bousetta, ne régna que quelques mois. Un autre fils de Saboun, Yousef ʿAbd el Qâder Khariféïn, qui était tout jeune[169], fut alors proclamé sultan. Devenu[116] adulte, il fit aveugler tous ses frères. Il entreprit, sans succès du reste, deux expéditions contre le sultan du dâr Tama, ʿAbd allâh es Sarif. Yousef s’était libéré de la tutelle de ses parents et de ses anciens protecteurs : il s’adonnait à la merissé, gouvernait de la façon la plus extravagante et tourmentait constamment ses sujets. Quelques dignitaires, d’accord avec les 90 femmes du harem, résolurent d’empoisonner le sultan ; mais le complot fut découvert et Khariféïn fit massacrer ses ennemis ainsi que toutes ses femmes. Il attaqua sans succès les Diongor de l’Abou Telfan et marcha également contre les Dadjo du dâr Sila, dont le sultan n’avait pas payé intégralement l’impôt fixé. Une seconde conspiration débarrassa le pays de cet ivrogne, qui faisait peser une véritable terreur sur tous ses sujets. On empoisonna sa merissé et, quand il fut étourdi, les conjurés l’achevèrent. Yousef avait régné près de 15 ans.

L’un de ses fils, Râkeb, fut nommé sultan, et on creva les yeux à tous les autres (1829). Le jeune prince était étroitement surveillé par les conspirateurs qui, seuls, pouvaient l’approcher. La mère de Râkeb sut rallier à elle le Kamkolak Yaʿqoub, de la tribu des Malanga, que ses troupes avaient rendu le maître de la situation : elle le fit ensuite assassiner.

La variole emporta le jeune sultan au bout d’un an à dix-huit mois de règne. La coterie qui détenait le pouvoir substitua alors au prince défunt le fils de l’aguid-djerma Dougri. Mais cette supercherie provoqua le soulèvement de certaines tribus autochtones. Celles-ci avaient déjà été froissées de voir que le successeur de Khariféïn était fils d’une Arabe, alors que, d’après la tradition, le souverain doit être du sang des sultans ouadaïens et avoir pour mère une femme maba[170]. De plus, les nombreuses exécutions ordonnées par[117] les protecteurs de Râkeb avaient irrité le sentiment national, et les tribus autochtones accusaient les dirigeants de gouverner avec des captifs, de massacrer les Ouadaïens de race et de n’épargner que les Arabes. Les Malanga résolurent de chasser les imposteurs qui détenaient le pouvoir. Ils prirent les armes et combattirent les troupes envoyées pour les réduire. Les Kodoï se joignirent à eux. « Aux époques de rivalité et de contestations ou de luttes pour l’élection d’un sultan, chacune des cinq tribus cherche à fournir un prince à l’État ; car le prince traite sa tribu alors avec une certaine déférence et y choisit la plus grande partie de ses officiers, de ses vizirs, etc.[171]. » Les deux tribus révoltées décidèrent de porter au pouvoir un prince de sang royal qui vivait chez les Kodoï : c’était Moḥammed ʿAbd el ʿAzîz Dhaouiyé, fils de Radama et petit-fils de Saboun Gandiguin, fils du sultan Djoda. Les Malanga et les Kodoï furent d’abord battus, mais les Madaba, les Oulâd Djema’, les Mimi, les Mararit, les Ganyanga et les Bitanguinna adhérèrent au mouvement de révolte : Ouara fut enlevé et livré au pillage. ʿAbd el ʿAzîz fut alors proclamé sultan. Il dut, à plusieurs reprises, mater la turbulence de certaines tribus ouadaïennes : Malanga, Kelinguen, Tittir, Ganyanga et Kondongo. Il régna cinq ou six ans et mourut de la variole, au moment où une armée forienne envahissait le Ouadaï.

Les neuf fils du sultan défunt étant tous en bas âge, le Kamkolak Abou Ommi exerça la régence au nom de son neveu Adem, âgé de sept ans. Une terrible disette régnait alors dans le pays, à la suite de pluies insuffisantes. Cette calamité affaiblissait considérablement la puissance du Ouadaï : beaucoup d’habitants émigraient, d’ailleurs, dans les[118] contrées voisines. Les troupes du Darfour n’eurent aucune peine à battre par deux fois celles du Ouadaï et à pénétrer jusqu’à Ouara. Le sultan forien, Moḥammed el Fâdhel, intronisa alors un prince ouadaïen, Moḥammed Chérif, frère de Saboun (juillet 1834).

Moḥammed Chérif (1834-1858). — Après le meurtre de son frère Radama par le sultan Saboun, Moḥammed Chérif s’était enfui au Darfour. Il passa ensuite au Kordofan et, selon le capitaine Julien, il fit même le pèlerinage de la Mekke. Plus tard, Chérif revint au Darfour et, voyant que l’occasion était favorable pour conquérir le trône du Ouadaï, il s’en ouvrit au sultan Moḥammed el Fâdhel. Il sollicita l’appui de ce prince et s’engagea à lui payer un tribut, si les troupes foriennes réussissaient à l’installer à Ouara. Après avoir hésité pendant quelque temps, El Fâdhel accepta et réunit une armée, dont il donna le commandement à l’esclave ʿAbd el Syd. Nous avons déjà vu que l’expédition réussit complètement : le jeune sultan du Ouadaï et ses proches parents furent pris et livrés aux Foriens, qui retournèrent ensuite dans leur pays.

Dans la deuxième année de son règne, Chérif marcha sur les îles Karga, où quelques dignitaires ouadaïens, le djerma Goundi entre autres, étaient allés trouver un prétendant du nom de Nour ed Dîn (ou ʿIzz ed Dîn), afin de le décider à prendre les armes contre le sultan du Ouadaï. Chérif attaqua les rebelles : il les fit mettre à mort et revint à Ouara avec de nombreux troupeaux de bœufs kouri.

Huit ans plus tard, eut lieu l’expédition contre le Tama, dont le sultan avait fait preuve d’insolence envers son suzerain d’Abéché. Chérif occupa le pays : Moḥammed en Nour se réfugia à El Fâcher et fut remplacé par son frère Ismaʿïl. Moḥammed revint bientôt, battit les aguids ouadaïens restés dans le pays et reprit le commandement du dar Tama. Chérif entra de nouveau en campagne et marcha à deux reprises contre ce prince, mais, chaque fois, Moḥammed en Nour[119] s’enfuit devant les troupes ouadaïennes et revint après leur départ. Le sultan Chérif ravagea alors complètement le pays : il incendia les villages, les récoltes, les forêts, et répandit partout la désolation et la ruine. Il réussit ainsi à obtenir la soumission définitive des Tama et il revint à Ouara, après avoir installé à Nyéré un autre frère de Moḥammed en Nour, Ibrahim ibn Soulêmân. L’ancien sultan revint encore, mais il fut battu et tué par Ibrahim.

Quelques mois après, Chérif marcha contre le Bornou (1846). Afin de donner le change, il fit quelques démonstrations sur le Baguirmi et le Kanem, avant de se diriger vers le Chari. Le sultan du Ouadaï avait été appelé par une fraction de la cour de Kouka, qui voulait renverser la dynastie des Kanemiin et rétablir les princes de la dynastie détrônée. Mais Chérif comptait surtout profiter des embarras du cheïkh ʿOmar, alors occupé du côté de Zinder, pour exiger de lui une contribution de guerre ou exécuter tout au moins un fructueux pillage au Bornou. ʿOmar rassembla quelques troupes et, accompagné de son frère ʿAli et du cheïkh Terab[172], marcha contre l’envahisseur : celui-ci venait de passer le Chari, dont les eaux étaient très basses. La rencontre entre les deux armées eut lieu non loin de Koussri. Les troupes du cheïkh ʿOmar reculèrent et leur défaite fut due en partie à la trahison des habitants de Koussri et de certains Choua, qui tombèrent sur les Bornouans. Terab fut tué entre Koussri et Kikoa, et ʿAli fut livré aux Ouadaïens par les habitants de Koussri. Chérif entra à Kikoa sans coup férir et livra cette ville aux flammes, après l’avoir complètement pillée. Il séjourna ensuite quelque temps à Ngourno et proclama comme sultan du Bornou le prince ʿAli ben Ibrahim, qui[120] devait tomber par la suite sous les coups du cheïkh ʿOmar et clore ainsi la dynastie des Sêfiya. Chérif n’attendit pas l’arrivée des troupes bornouanes de Zinder, qui étaient sous le commandement de ʿAbd er Raḥman, frère de ʿOmar : Barth rapporte qu’il battit prudemment en retraite, Nachtigal écrit qu’il se retira moyennant une contribution de guerre de 8.000 thalers, et enfin les indigènes disent qu’il fut obligé de quitter le Bornou parce que la variole (djederi) décimait son armée. En revenant à Ouara, Chérif fortifia son autorité sur les tribus du Baḥr el Ghazal (Kreda et Kecherda), qui étaient administrées par l’aguid el baḥr.

Quelques années après l’expédition du Bornou, le sultan du Ouadaï devint aveugle. D’après la loi du pays, cette infirmité le rendait incapable d’exercer plus longtemps le pouvoir. Chérif était d’ailleurs impopulaire, parce qu’il avait été intronisé par une armée forienne et aussi à cause de sa grande cupidité. Les tribus autochtones s’agitèrent et le sultan, craignant un coup de main de leur part, alla se fixer à Abéché[173]. Il évitait ainsi le voisinage des Kodoï, dont l’hostilité lui était bien connue, et il se rapprochait des Kelinguen, qui étaient ses plus chauds partisans. Pour expliquer ce changement de résidence, on fit savoir au peuple que le palais de Ouara était hanté par de méchants esprits (1850).

Chérif avait déjà eu à combattre un soulèvement des Kodoï, qui avaient pris les armes pour soutenir les prétentions au trône de Dja’far, fils aîné de Saboun. Ce prince avait été envoyé au Qaire, à l’âge de treize ans, pour y faire ses études. Étant donnée la vive inimitié qui divisait le Ouadaï et le Darfour, son père l’avait dirigé sur Benghazi, par le désert, avec une caravane de 500 chameaux. Arrivé à destination, Dja’far fut retenu et maltraité par le pacha de Tripoli. Grâce à la protection anglaise, il put cependant gagner l’Égypte, où il n’arriva que 11 ans après son départ du Ouadaï. Plus tard, il quitta le Qaire et vint demander l’appui des Kodoï[121] pour conquérir le pouvoir. Chérif marcha contre le prétendant et lui livra bataille à Djelkané (ou Djalkam) : les troupes royales, entraînées par l’exemple de Mérem Niengal, fille du sultan et de Hababa Maden, qui combattait habillée en homme, remportèrent une victoire complète (1845). Dja’far s’enfuit au dar Rounga (1846), puis se retira à El Fâcher (1849).

Les Kodoï, soutenus par les Oulâd Djema’ et les Mararit, se soulevèrent de nouveau en 1851. Ils furent vaincus et obligés de faire leur soumission ; mais, un peu plus tard, ils prirent encore les armes pour soutenir les prétentions au trône d’un prince de sang royal, Makem.

Chérif eut ensuite à combattre la révolte de son fils aîné, le tangtalek Moḥammed Harir, qui craignait de ne pas obtenir le pouvoir parce que sa mère était une Poul. Le sultan marcha contre le rebelle et le vainquit ; ce dernier, malgré les assurances de pardon que lui faisait prodiguer son père, s’enfuit au dâr Tana, chez Ibrahim. Chérif alla l’y attaquer : il fut vainqueur dans deux rencontres, mais le sultan du Tama reprit l’offensive avec ses meilleures troupes et Chérif, battu, dut rentrer au Ouadaï. Plus tard, et sur les conseils d’Ibrahim, Moḥammed Harir alla à Abéché faire sa soumission : toutefois, il craignit encore pour sa vie et se réfugia au Darfour. Ibrahim engagea alors Adem, fils de ʿAbd el ʿAzîz, qui se trouvait au Darfour, à faire valoir ses droits au trône, avec l’aide des Kodoï, des Oulâd Djema’ et des Mararit. Ce prince se rendit à Nyéré, dans le dâr Tama, mais il ne réussit pas à organiser une armée et il se retira dans un petit village du pays. Le tangtalek Moḥammed, qui était revenu à Abéché pour aider Chérif dans sa lutte contre Adem, intriguait surtout pour lui-même et rassemblait des partisans. Son père, justement inquiet, le fit emprisonner ; mais Moḥammed réussit à s’enfuir et à se réfugier encore une fois au Darfour.

Moḥammed Chérif mourut en 1858, après avoir régné 24 ans. Il avait dû, en dernier lieu, partager le gouvernement du royaume avec son beau-frère, le djerma Assed abou[122] Djebrin : il lui abandonna d’une façon plus particulière l’administration des provinces de l’ouest. Chérif encouragea la haine de l’étranger qui caractérise les tribus maba : il espérait ainsi effacer le souvenir de l’assistance que lui avait autrefois donnée le sultan du Darfour et se faire une réputation de sultan national. Les étrangers, les commerçants (Djellâba, Arabes de la Tripolitaine, Medjâberé, etc...), furent molestés, dépouillés de leurs biens, voire même massacrés. Les caravanes du nord désertèrent alors le Ouadaï. Les Djellâba furent plus tenaces et continuèrent pendant quelques années à venir dans le pays, en dépit des vexations et des mauvais traitements qui les y attendaient ; mais un édit de proscription devait leur fermer les portes du Ouadaï, car Moḥammed Chérif bannit finalement de son royaume tous ceux qui n’y étaient pas fixés à demeure. Les Djellâba étaient d’ailleurs très mal vus du reste de la population et le terme de Dongolâoui était, pour les Ouadaïens, le symbole du plus profond mépris. Chérif, qui détestait ces commerçants, accusait ceux de Nimra d’avoir été favorables au prétendant Dja’far.

Le tableau suivant donne la descendance du sultan Chérif et de momo Maden, la sœur du djerma Assed abou Djebrin (surnommé Ech Chaïb : le vieillard).

Moḥammed Chérif et momo Maden (de la tribu des Matlamba)
Mérem Niengal ʿAli Yousef Abou Kouyouma Mérem Zara
Aba Zaït Aḥmed abou Ghazali Ibrahim Doud-Mourra Mérem Zanaba Mérem Fatmé Acyl Mouṣṭafa ʿAbdel Qâder

ʿAli (1858-1874). — A la mort de Chérif, une de ses femmes, Hababa Kedeni, essaya de faire arriver au trône son fils Soulêmân. Mais le djerma Assed et l’aguid des Maḥâmid étaient les maîtres de la situation : ils firent venir au palais le jeune ʿAli, fils de Chérif et de Hababa Maden, qui reçut les insignes de la royauté. ʿAli jeta en prison Hababa[123] Kedeni et fit crever les yeux aux deux fils de cette femme, Soulêmàn et Sêf en Naṣr. Le jeune sultan fit encore aveugler son frère ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma, et le tangtalek ʿAbd el Kerim, fils de Chérif et d’une femme kondongo. ʿAli épargna cependant son frère Yousef, qui avait toujours simulé une complète surdité et se montrait d’ailleurs très attaché au nouveau sultan. En 1861, le tangtalek Moḥammed Harir essaya de renverser ʿAli : il dut s’enfuir encore une fois au Darfour, où il se fixa d’une façon définitive. Une autre femme de Chérif, Hababa Kafani, intrigua pour faire arriver au pouvoir son fils Aḥmed : le sultan la fit exécuter et Aḥmed se réfugia à Kouka, auprès du cheïkh ʿOmar.

Nachtigal, qui visita le Ouadaï en 1873, nous a fait connaître la simplicité des manières, la largeur d’esprit et le grand bon sens qui caractérisaient le sultan ʿAli. L’explorateur rapporte que ce prince, éminemment juste, possédait un caractère très ferme et qu’il se montrait d’une sévérité inexorable envers les fauteurs de troubles et de désordres : nous ajouterons même que l’énergie du sultan ʿAli confinait parfois à la cruauté. ʿAli mata toutes les résistances et gagna à sa cause la puissante tribu des Kodoï, en lui accordant des privilèges et en devenant l’ami du prétendant Adem. Désireux d’augmenter la prospérité de ses États, le nouveau souverain mit un terme au régime d’exception que Chérif avait fait peser sur tous les étrangers : les commerçants de la vallée du Nil et les caravanes du Nord reparurent au Ouadaï, et le sultan les protégea contre les brutalités et les exactions de ses sujets. ʿAli affectionnait particulièrement les Djellâba. Il donna à certains d’entre eux des emplois de confiance : le ḥadj Aḥmed Tangatanga, qui avait été un ami de jeunesse du sultan, devint son confident et son conseiller ; le koursi ʿOthman oueld el Fâdhel, que son souverain avait chargé d’une mission particulière au Bornou et qui accompagna Nachtigal depuis Kouka jusqu’à Abéché, était également un Djellâbi. Les faveurs accordées aux étrangers et le peu de cas que le sultan faisait des traditions, quand elles lui paraissaient[124] devoir être préjudiciables au bien du royaume, mécontentèrent les Ouadaïens de race. La reine-mère, ou momo, qui jouissait d’une réelle influence dans le pays, faisait une vive opposition à son fils, lui reprochant d’avoir rompu avec la politique de Chérif. Mais le sultan, escorté de toute sa cour, alla trouver momo Maden et lui prescrivit, sur un ton qui n’admettait pas de réplique, de ne plus s’occuper désormais des affaires du royaume.

Le sultan ʿAli eut l’ambition d’étendre le plus possible sa puissance et d’établir, au profit du Ouadaï, une sorte d’hégémonie politique dans toute l’Afrique Centrale. Il fit reconnaître sa suzeraineté par le sultan du dâr Rounga et il consolida son autorité sur les Arabes du Baḥr Salamat et du Baḥr Râchid. Du côté du Nord, il eut à combattre les Oulâd Slimân, qui parcouraient le pays compris entre le Kanem et le Darfour et qui étaient venus razzier les Maḥâmid d’Ourâda. ʿAli aurait bien voulu s’attacher ces nomades turbulents, trop éloignés du Ouadaï pour qu’il pût s’opposer efficacement à leurs incursions. Mais c’est en vain qu’il leur fit des avances et qu’il montra les plus grands ménagements envers les prisonniers de guerre de cette tribu[174]. Les Oulâd Slimân continuèrent à battre en brèche l’autorité de ʿAli dans la partie occidentale de son royaume et ils furent toujours en lutte avec l’aguid el baḥr et avec le chef nakazza de Oun, Derbaï. Du côté du Nord également, l’aguid ez Zebada, Meri, dirigea une expédition contre les Bideyat de l’Ennedi et en ramena de nombreux esclaves, entre autres le jeune Cherf eddin. Ce dernier, quoique fait eunuque, devait plus tard jouer un rôle important au Ouadaï.

La guerre avec le Baguirmi éclata à la fin de 1870. L’orgueilleux Moḥammed abou Sekkin était infatué de sa puissance et désirait, depuis longtemps, rompre le lien de vassalité qui le rattachait au sultan ʿAli. Il se moquait ouvertement[125] de son suzerain, faisait courir le bruit de sa mort et organisait à cette occasion des réjouissances publiques ; le tribut qu’il envoyait à Abéché ne comprenait que de vieux esclaves, maigres et laids, etc. ʿAli prit patience pendant quelque temps, mais les prétentions d’Abou Sekkin sur le Dagana et les incursions de ses troupes au Fitri devaient faire éclater la lutte. Lorsque le dignitaire baguirmien ʿAbd el Fatcha se porta sur Djogodé, dans le Fitri, Djourab se replia avec ses Boulâla et avertit le sultan ʿAli. Dès que l’hivernage fut terminé, celui-ci envoya une armée commandée par le djerma Abou Djebrin, qui avait sous ses ordres : l’aguid el Maḥâmid Bechâra, l’aguid el baḥr Keneticha, l’aguid ez Zebada Meri, l’aguid el Djaʿâdné Zaït, l’aguid ed Debaba Aḥmed et l’aguid el Khouzam Yousouf en Nelsa (décembre 1870). Abou Djebrin se dirigea vers le Debaba et, comme le mbang restait enfermé dans Massnia et ne faisait pas mine de vouloir se retirer sur Bougouman, ʿAli accourut d’Abéché et prit le commandement des troupes. Il alla mettre le siège devant la capitale du Baguirmi ; mais la ville était solidement fortifiée, et ses épaisses murailles semblaient devoir défier les efforts des Ouadaïens. Le sultan avait emmené avec lui deux étrangers, deux Fitzân, venus à Abéché avec les caravanes du nord de l’Afrique[175]. C’est grâce à eux que la forteresse put être enlevée. Sur leurs conseils, ʿAli fit creuser une mine sous la partie sud-ouest du mur d’enceinte ; on y déposa des bouteilles en paille tressée (hanga) et de grandes calebasses (boukhsa), remplies de poudre. Après la mise de feu, quelques petites explosions commencèrent à se produire : les Baguirmiens s’empressèrent d’apporter de l’eau aux remparts, pour la verser sur l’endroit où était la mine, mais une[126] explosion formidable brisa la muraille et projeta ses défenseurs de tous côtés[176].

Le sultan ʿAli avait donné ses vêtements à Moḥammed ould Bechâra, fils de l’aguid des Maḥâmid : le jeune touèr prit la place de son maître et resta entouré de gardes et de dignitaires. Pendant ce temps-là, le sultan prenait part à l’assaut et pénétrait dans la ville par la brèche qui venait d’être ouverte. Mais ses troupes furent surtout préoccupées de pillage et ne pensèrent plus à s’emparer du mbang Abou Sekkin. Celui-ci, entouré de quelques hommes dévoués, arriva à la brèche par un chemin différent de celui qu’avait suivi ʿAli et sortit de la ville. Il se battit avec les gens qui gardaient Moḥammed et ce dernier, blessé de plusieurs coups de sagaie tomba de cheval. Bechâra prit peur et s’enfuit, tandis que le mbang, de son côté, réussissait à gagner la campagne. ʿAli, furieux de voir que son ennemi lui échappait, fit enterrer vivant Bechâra et nomma le jeune Moḥammed aguid des Maḥâmid (fin février 1871).

Les Ouadaïens livrèrent Massnia au pillage et y recueillirent un riche butin. ʿAli revint à Abéché avec 20 ou 30.000 esclaves et prisonniers de guerre : on comptait, parmi eux, un certain nombre de princes et de princesses de sang royal, entre autres ʿAbd er Raḥman Gaourang, le mbang actuel du Baguirmi. Le sultan du Ouadaï avait surtout emmené des gens qui pouvaient augmenter la prospérité de ses États : des tisserands, des teinturiers, des tailleurs, des selliers, etc. ; les Baguirmiens qui exerçaient un métier furent installés dans les grandes localités, à Abéché, à Nimro, etc. ; les autres furent répartis dans le pays et durent se livrer à l’agriculture.

[127]ʿAli avait installé comme mbang du Baguirmi un prince de la famille royale, ʿAbd er Raḥman, fils du Ngaré Niilmi, un oncle d’Abou Sekkin. Il lui laissa quelques troupes, pour le protéger contre les attaques du sultan dépossédé. Ce dernier menait une existence errante du côté du Chari. Il s’était d’abord réfugié à Bousso ; il séjourna ensuite à Bougouman et à Mandjaffa et se battit contre l’usurpateur et les troupes de secours. Le manque de céréales le força à pousser vers le sud du pays : c’est là que Nachtigal alla lui rendre visite, au début de 1872. Les Baguirmiens étaient restés fidèles à l’ancien mbang et détestaient, par contre, celui que leur imposait le sultan ʿAli ; mais les Arabes, qui avaient beaucoup souffert des exactions d’Abou Sekkin, étaient favorables à ʿAbd er Raḥman et aux Ouadaïens.

En 1873, Nachtigal visita le Ouadaï et fut très bien reçu par le sultan ʿAli.

L’expédition contre les Diongor du Guéra marqua la fin du règne de ce prince. Nous avons déjà dit qu’elle échoua piteusement et que l’aguid ez Zebada, Meri, très aimé du sultan à cause de sa grande bravoure, périt dans l’assaut qui fut donné à la montagne. ʿAli mourut sur la route du retour à Abéché. Le capitaine Julien croit qu’il fut empoisonné. Nous ne l’avons point entendu dire. Il nous a été rapporté que le sultan était déjà malade depuis quelque temps : l’échec lamentable devant le Guéra et la perte de l’aguid Méri auraient porté un coup terrible au prince énergique qu’était ʿAli, et des vomissements de sang auraient amené sa mort.

Le sultan ʿAli est un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. A l’intérieur, il mata les grands du pays, en réprimant énergiquement toute tentative d’indépendance de leur part ; à l’extérieur, il porta à son apogée la puissance du dâr Ṣâlèḥ. Il avait renforcé l’autorité du Ouadaï sur le pays des Bideyat, le Baḥr el Ghazal, une partie du Kanem et du Borkou, et le Baguirmi. Du côté du Sud, il avait étendu son action sur le Baḥr Salamat, le Rounga et le Kouti. Après lui, l’autorité du sultan sera souvent méconnue,[128] les dissensions intestines reprendront de plus belle et la puissance ouadaïenne ira sans cesse en déclinant.

Yousouf (1874-1898). — Le tableau suivant donne les noms des enfants laissés par ʿAli.

ʿAli
Aba Zaït
(tué par ordre de Yousouf)
Aḥmed abou Ghazali
(épouse une fille du sultan Yousouf, aveuglé par Doud-Mourra)
ʿAbdel Hadi
(meurt de mort naturelle sans avoir régné)
Aḥmed el Kebir
(tué par Ibrahim)
Mérem Habbo[177]
(épouse Moḥammed ould Bechâra)
Mérem Koulla[177]
(épouse l’aguid Guerri)

La mère d’Aba Zaït, le fils aîné du sultan, était une djellâbiyé de Nimro ; celle d’Aḥmed abou Ghazali, le cadet, était une kecherdâwiyé. Les deux princes furent donc écartés du trône, qui échut à Yousouf, fils de Chérif et de momo Maden[178].

Moḥammed abou Sekkin, en apprenant la mort du sultan ʿAli, quitta Bougouman et marcha sur Massnia. Le mbang ʿAbd er Raḥman fut battu et tué : Yousouf le remplaça par Ngaré Gabilé, qui avait été fait prisonnier en 1871 et vivait à Abéché. Quelques années plus tard, Gabilé dut abandonner Massnia et se réfugier au Ouadaï. Abou Sekkin vécut paisiblement les dernières années de son règne : il mourut en 1884, et son fils Bourgoumanda, qui se trouvait à Abéché, fut alors nommé mbang du Baguirmi. La cruauté de ce prince lui valut d’être chassé par ses sujets : il s’enfuit au Ouadaï et il fut remplacé par le jeune frère d’Abou Sekkin, Moḥammed ʿAbd er Raḥman Gaourang, qui règne encore actuellement (1890).

Nous avons déjà vu, à propos des Dialiin, comment Râbaḥ fut amené à quitter Solimân Zibêr (1879). A ce moment,[129] le Dâr el-Kouti était administré, pour le compte du Rounga et du Ouadaï, par le vieux Kober, fils de ʿOmar dit Djougoultoum, qui avait été le premier aguid de la région. Râbaḥ, arrivant du Baḥr el Ghazal, fit irruption dans le Dâr-el-Kouti et s’installa à Châ. Puis, il passa dans le Rounga, et ses nombreux bazinguers effectuèrent leurs razzias d’esclaves dans la région comprise entre le Salamat et l’Oubangui. En 1883, l’aguid es Salamat, Cherf eddin, intervint pour rétablir les droits du Ouadaï sur des provinces qui, jusque-là, avaient été ses tributaires : il se fit battre par Râbaḥ aux environs de Boukkas, dans le Salamat. L’aventurier se porta ensuite vers le lac Iro et saccagea le pays sara : au retour, il traversa le Rounga et vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti. Dans les années qui suivirent, Râbaḥ opéra plus particulièrement dans les pays du Sud : il essaya de razzier les Ubaggas, qui se réfugièrent dans les nombreuses cavernes des Kagas ; il fit également une incursion du côté de Bangassou. En 1884-1885, il alla s’installer à Gribingui, et ses bannières poursuivirent leur œuvre de mort dans toutes les directions, chez les Banda et les Mandjia. Il monta ensuite vers le Nord, traversa le Chari, le Ba Karé, saccagea le pays sara et vint séjourner à Denzé (1886). Râbaḥ entra en relations avec Djideï, le grand chef des Arabes Salamat, qui désirait s’affranchir du joug de l’aguid Cherf eddin. Celui-ci accourut, avec les contingents de plusieurs aguids. Un combat eut lieu à Amm Timan : Râbaḥ céda la place et se réfugia dans sa zériba, où les Ouadaïens n’osèrent point venir l’attaquer.

Vers cette époque, le khalife ʿAbdoullahi chercha à faire rentrer Râbaḥ dans le giron de la Mahdïa et à le faire venir à Omdourman. Deux de ses émissaires vinrent au Dâr-el-Kouti et convertirent facilement à leurs idées le vieux Kober et les siens : Moḥammed es Senousi[179], petit-fils de ʿOmar Djougoultoum[130] et neveu de Kober, les mit en relations avec Râbaḥ, qui se trouvait à Bandaï. Celui-ci aurait peut-être accepté les offres qui lui furent faites, mais ses lieutenants ne voulurent point entendre parler d’un retour dans le Baḥr el Ghazal.

En 1888-1889, Râbaḥ opéra sur les bords du Moyen-Chari et poussa jusqu’au delà de Korbol et de Damraou.

En 1890, il reparut une dernière fois dans le Dâr-el-Kouti : il fit enchaîner le vieux Kober, qui persistait, contre ses ordres, à payer un tribut au Ouadaï, et il le remplaça par Moḥammed es Senousi, qui fut fait cheïkh et devint sultan du Kouti et du Rounga. Le nouveau sultan prit part aux razzias menées par les gens de Râbaḥ chez les Rounga et les Goula. Sa fille, Hadjia, fut fiancée à Fâdhel Allah, le fils de Râbaḥ. Pendant ce temps, les troupes mahdistes d’Osman Djano, venues du Darfour, faisaient dans le Ouadaï une incursion malheureuse.

En décembre 1890, Râbaḥ quitta définitivement le Dâr-el-Kouti et s’enfonça dans les pays de l’Ouest.

« Rabaḥ, en s’éloignant, avait laissé Moḥammed es Senousi à Châ, pour présider aux destinées du Dâr-el-Kouti. En nommant le nouveau sultan et en l’attachant à sa fortune, le conquérant noir voulait assurer définitivement ses communications avec le Baḥr el Ghazal. Avant de partir, il donne quelques fusils à son protégé et lui interdit formellement de payer un tribut quelconque au Ouaddaï, dont dépendait autrefois le Rounga[180]. »

Fin mars ou commencement avril 1891, l’explorateur Crampel, venant de l’Oubangui, arrivait à Châ, d’où il se proposait d’atteindre le Ouadaï, avec l’aide de Senousi : le manque de moyens de transport l’avait obligé à laisser en[131] arrière deux échelons, commandés par Biscarrat et Nebout. Crampel fut bien accueilli par le sultan. Mais celui-ci, qui avait reçu un kademoul des mains de Râbaḥ, ennemi du Ouadaï, ne tenait pas du tout à voir l’explorateur prendre la route d’Abéché. C’est en vain, du reste, qu’il essaya de détourner Crampel de son projet. Le sultan ne voulait point laisser le chrétien aller au Ouadaï et, d’autre part, il désirait fort s’emparer des armes, munitions et marchandises que possédait la mission. La perte de celle-ci fut décidée. La chose devait d’ailleurs être facilitée par la trahison d’un Targui et de douze miliciens toucouleurs (sur 32), que Crampel avait avec lui.

Lorsque l’explorateur quitta Châ pour prendre la route d’Ardh el Khalifa (8 jours au sud d’Abéché), le sultan Senousi vint lui présenter ses souhaits de bon voyage. Dans l’après-midi, au moment où elle allait franchir la rivière Diangara, la mission fut brusquement assaillie par quelques centaines d’hommes armés, qui s’étaient embusqués tout près de là : Crampel, le docteur Moḥammed Saʿïd et les 20 miliciens fidèles furent égorgés. Le Targui, les 12 miliciens félons et la Pahouine Niarinzhé, ainsi que les charges, reprirent la route de Châ. Le soir de la même journée, Adoum, fils de Senousi, et Allah Djabou, esclave favori du sultan, massacrèrent le détachement Biscarrat, sur les bords du Koukourou. Un boy loango, qui avait réussi à fuir, atteignit l’échelon de M. Nebout, qui rétrograda aussitôt sur l’Oubanghi.

Senousi écrivit alors à Râbaḥ, pour lui faire connaître le massacre de la mission. Celui-ci eut un mouvement de colère. Mais cela ne dura point, et il envoya son intendant réclamer à Senousi tout le personnel et tout le matériel de la mission. Le sultan finit par remettre une soixantaine de fusils, 10.000 cartouches, une caisse de pistolets de traite, plusieurs charges de marchandises, ainsi que 10 Toucouleurs et Niarinzhé. Comme il avait caché le reste du butin sous terre, qu’il avait éloigné de Châ les deux Toucouleurs[132] parlant arabe et que le Targui était parti vers le Nord, Senousi put ainsi jurer sur le Qorân « qu’il ne lui restait plus rien de Crampel sur la terre de Châ. » Par la suite, Râbaḥ continua à s’éloigner du Dâr-el-Kouti. En 1893, il envahit le Baguirmi. Gaourang, battu à deux reprises, fut assiégé dans Mandjaffa. Il demanda alors l’appui du djerma ʿOthman, dont il relevait directement. Celui-ci expédia à son secours l’aguid el Baḥr, Oualdi Chaïb, qui se fit battre et tuer en arrivant devant Mandjaffa. Le sultan du Baguirmi réussit toutefois à quitter la ville et à se réfugier au Fitri. Râbaḥ passa ensuite sur la rive gauche du Chari et entreprit la conquête du Bornou (1894).

L’attention des Ouadaïens se détourna dès lors de l’aventurier. Cette même année, l’aguid ouadaïen Cherf eddin, encouragé par l’éloignement de Râbaḥ, franchit le Baḥr Aouk à la tête d’une troupe nombreuse de cavaliers et vient razzier le Kouti, en poussant jusqu’à Châ la capitale. Senousi, prévenu à temps, a pu fuir et prudemment il se réfugie aux Kagas Toulous, laissant à Allah Djabou le soin de défendre son « dem ». Celui-ci abandonnera à son tour, sans combat, la zériba de son maître, et Cherf eddin peut y faire un butin énorme en ivoire et en captifs. Senousi se résigne à faire sa soumission ; il s’engage à payer un tribut annuel d’esclaves, moyennant quoi il est reconnu comme sultan du Dâr-Kouti. Mais, rendu méfiant par l’incursion de Cherf eddin, il transporte son « dem » à Ndélé, dans un terrain inaccessible à la cavalerie ouadaïenne[181].

Le Dâr-el-Kouti, au lieu d’être une province du Rounga, comme avant 1890, devenait autonome et relevait directement du Ouadaï.

Vers la fin de 1897, M. Gentil descendit le Chari jusqu’au lac Tchad et conclut un traité d’alliance et de commerce avec Gaourang et Senousi : il emmena en France des représentants de chaque sultan. Râbaḥ, irrité du bon accueil fait aux[133] Chrétiens, pilla les villes de la rive gauche du Chari qui relevaient de Gaourang : ce dernier, craignant de voir le souverain du Bornou envahir ses États, descendit alors vers le Sud et se réfugia du côté de Kouno.

Yousouf mourut en 1898, après avoir régné 24 ans. Il ne possédait à aucun degré la farouche énergie de son frère ʿAli et, en plus d’une circonstance, il montra la pire faiblesse[182] : il laissa s’amoindrir considérablement le prestige et l’autorité dont jouissait le sultan du Ouadaï. Yousouf réussit toutefois à maintenir l’intégrité de son royaume. Il garda une attitude pleine de circonspection vis-à-vis de Râbaḥ, qui finit d’ailleurs par jeter son dévolu sur le Bornou. Du côté de l’Est, il fut également menacé durant quelque temps, par les entreprises d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi : les mahdistes, qui venaient de conquérir le Darfour[183], élevaient certaines prétentions à l’égard du sultan d’Abéché. Mais l’attitude énergique de Cherf eddin leur en imposa et ils se replièrent sans avoir attaqué.

Ibrahim (1898-1901) — Nous donnons ci-dessous la liste des enfants du sultan Yousouf.

Yousouf [134]— ʿAbd el ʿAziz (aveuglé par Ibrahim).
— Ibrahim (épouse Habbo, fille d’Abou Kouyouma).
— ʿAbd er Raḥman aguid el Bataḥ (épouse une sœur du djerma ʿOthman. Eborgné par Ibrahim).
— Doud-Mourra.
— Mérem Kakié (veuve de Mouṣṭafa el Magné. Epouse Acyl).
— Mérem Zanaba (épouse Moḥammed el Bechâra).
— Mérem Fatmé (épouse le djerma ʿOthman).
— ʿAbd er Rahim

Le fils aîné du sultan Yousouf était ʿAbd el ʿAzîz, qui avait pour mère une captive d’Arabes Khozam, d’origine kirdi. Lorsque Yousouf tomba malade et que sa mort parut être très proche, les adjâouid se réunirent pour traiter de la succession. Ils résolurent de donner le pouvoir à Ibrahim, qui était le fils d’une femme forienne. Ce prince fut mandé au palais. Il eut peur tout d’abord, car il ignorait la décision prise par les grands dignitaires et il craignait d’être aveuglé : il jugea prudent de rester chez lui. Mandé à nouveau, Ibrahim dut toutefois se résigner à obéir. Il fut alors introduit dans la chambre où reposait le corps de son père et il y reçut les insignes de la royauté. Les adjâouid firent ensuite appeler ʿAbd el ʿAzîz, qui refusa d’aller au palais. Sa femme, fille du sultan des Guemr, lui conseillait de ne pas répondre à cet appel : elle l’engageait à mobiliser sa bannière personnelle (il était aguid el Khouzam) et à conquérir le pouvoir par la force des armes. Le djerma fit renouveler à ʿAbd el ʿAzîz l’ordre de se rendre au palais. Le prince n’osa pas suivre les conseils de sa femme et il se dirigea vers la demeure royale. Il fut conduit aussitôt dans la chambre mortuaire, où trônait Ibrahim, et le djerma ʿOthmân lui dit brutalement : « Sella karka ! » Le pauvre ʿAbd el ʿAzîz se mit alors à genoux, découvrit son épaule droite et frappa doucement dans ses mains, en murmurant des paroles de soumission à l’égard du nouveau sultan. Sur l’ordre du djerma, l’esclave Oueld Manṣour s’approcha de ʿAbd el ʿAzîz, lui donna deux soufflets et l’entraîna ensuite pour lui crever les yeux.

L’aguid el Djaʿâdné, ʿAmer Chikhaï, s’était retiré à Azi avec ses troupes, en apprenant la mort de Yousouf. Il disposait[135] d’environ 1.300 fusils. Cet aguid était très lié avec ʿAbd el ʿAzîz et souhaitait vivement voir ce prince arriver au trône. Étant à Azi, il demandait des renseignements sur les événements d’Abéché : quand on lui disait qu’Ibrahim avait été proclamé souverain du Ouadaï, il se refusait à le croire et répondait que ʿAbd el ʿAzîz seul pouvait être sultan. Il fut cependant obligé de se rendre à l’évidence. Ibrahim manda cet aguid à Abéché : il s’y rendit avec seulement une seule poignée d’hommes. Le sultan désirait se débarrasser de ʿAmer à cause de ses sympathies pour ʿAbd el ʿAzîz, mais il voulait également s’approprier les soldats de ce dignitaire. Il eût bien décidé de le faire mettre à mort, mais il craignit de voir les troupes de ʿAmer se disperser de tous les côtés en apprenant la nouvelle. Il cacha donc son jeu et accabla cet aguid des marques de sa bienveillance : il lui fit présent de belles étoffes, lui donna un cheval, etc. En le congédiant, il lui demanda de venir à Abéché avec ses gens. ʿAmer obéit : Ibrahim le fit alors exécuter purement et simplement et il donna le kademoul d’aguid el Djaʿâdné à l’un de ses partisans, Mouṣṭafa.

Ibrahim, devenu sultan, voulut se débarrasser de la tutelle des grands dignitaires — dont les plus influents étaient le djerma ʿOthmân et Cherf eddin — et il prétendit gouverner selon son bon plaisir. Il était très généreux et ses libéralités lui valurent les sympathies du peuple, qui l’appelait el Birké (le bassin). Le sultan donna sa confiance aux Djellâba Chatati et Yasin et surtout à l’aguid el Djaʿâdné Mouṣṭafa. Celui-ci était très dévoué à Ibrahim. Il se rendait parfaitement compte que la puissance exagérée des grands adjâouid constituait un danger redoutable pour l’autorité du sultan. Son intérêt personnel lui commandait d’ailleurs la ruine de ses rivaux : il passerait ainsi au premier plan et deviendrait le personnage le plus considérable de la cour. Il commença donc à miner leur crédit dans l’esprit d’Ibrahim et arriva insensiblement à faire vivre ce prince dans un état de sourde hostilité avec les adjâouid. En dernier lieu, il conseilla même au sultan de faire exécuter l’aguid el Maḥâmid,[136] Moḥammed ould Bechâra, et de lui donner la succession de ce dignitaire. Mais les intérêts menacés se coalisèrent et les adjâouid résolurent de résister par la force aux entreprises d’Ibrahim et de Mouṣṭafa.

Cherf eddin, son compatriote Guelma, aguid er Râchid, et l’aguid el Maḥâmid quittèrent nuitamment la capitale, avec leur famille et leurs partisans : ils allèrent s’installer dans les terres de l’aguid es Salamat, à Am Deguemat (octobre 1900). Le djerma ʿOthmân, qui voulait tirer le meilleur parti de la situation et qui aimait d’ailleurs l’intrigue pour elle-même, resta à Abéché, à côté du sultan ; mais il était en relations avec les rebelles. Mouṣṭafa conseilla à Ibrahim de se porter à la rencontre des adjâouid et de les combattre : le djerma ʿOthmân intervint, dissuada le sultan d’avoir recours aux armes et réussit à le convaincre que des négociations convenaient beaucoup mieux. Ibrahim dépêcha alors quelques marabouts à Am Deguemat, afin de décider les rebelles à revenir à la cour : ceux-ci répondirent par un refus formel de rentrer à Abéché. Le sultan renouvela plusieurs fois ses instances auprès d’eux et s’engagea à leur accorder toutes les concessions qu’ils pouvaient désirer. Mais ce fut en vain : les aguids persistèrent dans leur attitude. Cet état de choses dura quatre mois.

Un fils de ʿAli et de Hababa Kili, Aḥmed abou Ghazali, commandait, à ce moment-là, le petit village de Am Zihafaya, dans la vallée de la Bétèha, entre Bourourik et Mouthourar. Il vivait là, avec sa mère, ses esclaves, ses troupeaux, et allait de temps en temps à Abéché pour saluer le sultan. Les adjâouid avaient l’intention de porter Aḥmed au pouvoir, en remplacement d’Ibrahim. Celui-ci, renseigné par Mouṣṭafa, manifesta alors quelque hostilité à l’égard du fils de ʿAli, qui en fut prévenu et se retira à Grindi, un des villages du djerma. ʿOthmân, qui restait le principal dignitaire de la cour et, en apparence, l’appui le plus solide du sultan, invita Aḥmed à se rendre à Abéché, l’assurant qu’il ne lui serait fait aucun mal. Il présenta le jeune prince à Ibrahim, qui[137] l’accueillit favorablement, tout en déclarant qu’il connaissait les intentions des conspirateurs : le sultan engagea Aḥmed à rester quelque temps à la cour, pour favoriser le rétablissement du bon ordre et la rentrée des conspirateurs à Abéché. Ghazali demeura quelques jours dans la capitale, chez ʿOthmân. Son protecteur l’avait déjà poussé à se rallier aux rebelles : il avait refusé. Le djerma revint encore à la charge, mais ce fut en vain. Il conseilla alors à Ibrahim de faire exécuter son cousin, sous prétexte que celui-ci aspirait en secret au trône. Le sultan expédia immédiatement son aguid el brich, Attour, avec ordre de ramener Aḥmed mort ou vif. Mais le jeune prince tua Attour d’un coup de fusil, sauta à cheval et rejoignit les aguids révoltés, qui le proclamèrent sultan du Ouadaï.

Le djerma travaillait perfidement à la perte d’Ibrahim. Il parvint à semer la division et la défiance entre les dignitaires restés fidèles au sultan : Ousṭ Kheir, un lieutenant d’Ibrahim, se rendit à Am Deguemat, à l’instigation de ʿOthmân. Lorsque celui-ci, jetant enfin le masque, quitta Abéché pendant la nuit pour aller rejoindre les rebelles, il entraîna avec lui presque tous les dignitaires et la majeure partie des troupes ouadaïennes : il ne resta avec le sultan que cinq aguids ou hommes de confiance et quelques partisans. ʿOthmân se rendit dans le dar Moubi, à proximité d’Am Deguemat. Toutes ces intrigues ont fait dire depuis que le djerma cherchait surtout à grossir son influence, afin de pouvoir finalement arriver au trône. Ibrahim, se voyant presque complètement abandonné, résolut de quitter la capitale. Il se mit en route avec ses serviteurs et quelques femmes, en compagnie des dignitaires restés fidèles : Mouṣṭafa, aguid el Djaʿâdné, et son frère ʿAmer, ed Dri, l’aguid el Khouzam Barkaï, l’amin Sougour, l’amin Mandjerké et le kamkalek Ṭâher. Ibrahim prit la route du dâr Zegâoua, à l’est du Ouadaï, où il avait, paraît-il, l’intention de se retirer. Le troisième jour de marche, il fut rejoint par les troupes des conjurés près de la montagne de Guemra, au nord-est d’Abéché : l’aguid er Râchid, Guelma,[138] était à leur tête. Des coups de feu furent tirés sur le sultan et sa suite : les serviteurs furent tués, ainsi que Mouṣṭafa, ʿAmer, Sougour et Mandjerké ; Ṭâher s’enfuit[184] ; le roi et Barkaï furent pris. Comme Ibrahim se débattait, au moment où il était saisi par les esclaves des rebelles, il fut brutalement frappé à coups de poing dans la poitrine et dans le ventre. Le malheureux prince fut ramené dans un état lamentable à Abéché, où on lui creva les yeux : il mourut deux jours après (février 1901).

Pendant que ces désordres intérieurs divisaient le Ouadaï, les Français progressaient dans la région du Chari et brisaient la puissance de Râbaḥ : massacre de la mission Bretonnet à Togbao (juillet 1899), Kouno (28 octobre 1899), Koussri (22 avril 1900). Les nouveaux venus cherchèrent à vivre en paix avec le Ouadaï : après le départ de M. Gentil, et sur la demande du capitaine Robillot, Gaourang envoya un messager à Abéché, pour tâcher d’amener une entente entre le sultan Ibrahim et les Français.

Aḥmed abou Ghazali (1901-1902). — Aḥmed, surnommé abou Ghazali à cause de son long cou, était fils d’une Gourâniyé. Les compatriotes de sa mère jouissaient d’une certaine influence à la cour d’Abéché, depuis que quelques-uns d’entre eux avaient été appelés à remplir les fonctions d’aguid. L’arrivée d’Aḥmed au pouvoir renforça la situation de cet élément et le fit même passer au premier plan : un grand nombre de familles gourân vinrent s’installer à Abéché et dans les environs. D’autre part, Cherf eddin et Guelma, qui appartenaient à la tribu des Bideyat, protégèrent également ceux de leurs compatriotes qui résidaient au Ouadaï.

Le nouveau sultan s’entoura de tous les anciens dignitaires, mais il réduisit leur importance. Il diminua surtout les forces du djerma ʿOthmân, dont il craignait la puissance et l’esprit de duplicité. Cela ne manqua pas d’indisposer ce[139] dernier contre son souverain. Le conseiller intime de Ghazali fut Cherf eddin, qu’il rendit le plus puissant de tous les dignitaires. Le sultan ne composa pas de conseil (medjlis, medjlès), comme ses prédécesseurs, et se laissa uniquement guider par l’aguid es Salamat, auquel il accordait une confiance absolue. L’importance donnée aux éléments étrangers irrita les Ouadaïens et une sourde hostilité contre le souverain régna bientôt parmi les adjaouid : le djerma ʿOthmân était à la tête des mécontents. Au bout de quelque temps, Aḥmed ne put compter que sur les troupes de quelques aguids et sur l’appui des Gourân. Les Senousia lui étaient également hostiles et donnaient la main à ses ennemis.

Nous avons déjà parlé de la confrérie des Senousia, qui règne tout particulièrement dans la partie orientale du Sahara. Nous savons qu’elle a fait de bonne heure des progrès dans les États musulmans du Sud et que, au Ouadaï notamment, le sultan ʿAli fut un adepte fervent de cette secte.

Les relations de Mahdi avec le Ouadaï continuèrent sous le règne de Yousouf. Elles devinrent même plus fréquentes que par le passé et les deux chefs échangèrent souvent des cadeaux : les caravaniers tripolitains servaient d’intermédiaires entre le souverain d’Abéché et le grand-maître de la confrérie. Voici, du reste, ce que rapporte Moḥammed el Hachaïchi à ce sujet : « Il existe des relations suivies entre le cheïkh (Si el Mahdi) et Sidi Yousef, roi du Ouadaï, qui est un « frère » considérable et pour qui il a beaucoup d’estime. Tous les ans le roi lui envoie un cadeau important, à savoir des esclaves au nombre de plus de cent, des plumes d’autruche, des dents d’éléphants, le tout d’une valeur de 50.000 bouteïras (150,000 fr.) et peut-être plus[185] ».

Les rapports devinrent très suivis vers la fin du règne de Yousouf et, en 1898, peu de temps avant l’avènement d’Ibrahim, Mahdi envoyait un de ses vicaires, Moḥammed[140] es Sounni, résider auprès du sultan. Yousouf accueillit très favorablement ce faqih et lui donna une habitation dans son palais.

Le sultan Ibrahim accorda également sa confiance à Moḥammed es Sounni, et celui-ci en profita pour s’immiscer dans les affaires du pays, ce qui eut pour résultat d’indisposer les Ouadaïens contre lui et contre le sultan. Il nous faut noter, du reste, que cette méfiance des Ouadaïens à l’égard des menées des Senousis était antérieure à l’avènement d’Ibrahim. Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi en avait déjà entendu parler, en 1896. Mais c’est à tort, croyons-nous, qu’il attribue ces idées au sultan Yousouf : elles appartenaient vraisemblablement à son entourage. « Lorsque j’étais à Mourzouk, écrit le cheïkh, j’ai entendu dire par un commerçant nommé Aḥmed Et-Tazi que le roi du Ouadaï, dans ces derniers temps, avait conçu des craintes du côté du cheïkh (Si el Mahdi), parce que quelques-uns des ennemis de celui-ci lui avaient dit que, si le cheïkh s’était rapproché de lui, c’était qu’il voulait s’emparer du Ouadaï. J’ai attribué cette histoire à des intrigues anglaises (!) et je ne sais quelle suite elle a pu avoir[186] ».

Après la révolte de 1900, à laquelle le représentant de Mahdi ne resta pas étranger, le nouveau souverain, qui connaissait le caractère intrigant du marabout, lui enjoignit de quitter le palais et de n’avoir plus à s’occuper des affaires du Ouadaï.

Le chef de la Senoussia avait également essayé, en 1896-1898, de faire entrer dans sa confrérie les sultans Rabaḥ et Gaourang. Le premier, qui appartenait à la secte des Kadria, ne voulut rien entendre et le second se réclama de la Tidjânïa. Cependant, vers 1900, le mbang du Baguirmi prêta l’oreille aux exhortations de Mahdi : des papiers qui tombèrent entre nos mains, lors de la prise de Bir Alali (18 janvier[141] 1902), montrèrent nettement que notre protégé avait mené des intrigues hostiles à l’occupation française.

L’influence de l’eunuque Cherf eddin sur l’esprit de Ghazali était telle que cet aguid gouvernait en réalité le Ouadaï. Cet état de choses ébranla d’ailleurs fortement l’autorité du sultan et plusieurs provinces, profitant des divisions qui régnaient à la cour d’Abéché, refusèrent de payer l’impôt. « En septembre 1901, Bakhit, sultan du dar Sila....., sur les conseils de son ami Moḥammed Es Senoussi de Ndélé, refuse de s’acquitter de ses devoirs tant que Cherf eddin conduira les destinées ouadaïennes. Dans une lettre au Djerma ʿOthman, le sultan Bakhit lui expliquant les motifs de sa conduite, ajoute : Qu’il déplore que des hommes d’une origine illustre soient à subir, sans protester, le joug honteux d’un esclave doublé d’un eunuque et, du moment qu’ils se conduisent moins que des femmes, aucun musulman ne fera à leur mort kalaoua (cérémonie funèbre)[187] ».

Les Ouadaïens que mécontentait le gouvernement de Ghazali résolurent de renverser leur souverain et de le remplacer par le jeune Acyl, aguid ed Debaba, fils de Abou Kouyouma[188] et d’une Birnaouiyé. Mais ce prince fut prévenu, par un dignitaire de la cour, qu’Aḥmed abou Ghazali devait, à l’instigation de Cherf eddin, lui faire crever les yeux pour l’empêcher d’être prétendant au trône : il s’enfuit alors[142] nuitamment d’Abéché avec sept cavaliers (septembre 1900). Acyl prit la direction du Fitri et fut bientôt rejoint par environ deux cents partisans. Ghazali expédia immédiatement cinq adjâouid à la poursuite de son rival, qui fut atteint le sixième jour de marche par les troupes du sultan. Acyl remporta deux légers succès sur leur avant-garde à Baba Tchoutchow, dans le Médogo, et il courut se réfugier à Kalkélé, à l’est de Moïto[189]. Les adjaouid rentrèrent à Abéché. Acyl dépêcha aussitôt une ambassade auprès du lieutenant colonel Destenave, commissaire du gouvernement par intérim des pays et protectorats du Tchad. Cette délégation, composée de Adem Kordé, cousin d’Acyl, et de dix cavaliers ouadaïens, se présenta à Ngouri le 8 novembre 1901 : le prince fugitif sollicitait notre protection et notre appui, afin de conquérir le trône du Ouadaï. Le lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec son peloton de spahis. Acyl surprit près de Malabesse le sultan boulâla Gadaï, serviteur dévoué d’Aḥmed abou Ghazali : Gadaï fut tué avec quarante de ses soldats et le prétendant Ḥassen abou Sekkin lui succéda.

Pendant que le Ouadaï était ainsi la proie d’incessantes[143] compétitions, les Français s’établissaient solidement sur les bords du Chari et du lac Tchad. Les bandes rabḥistes n’existaient plus : Fâdhel Allah, fils de Râbaḥ, avait péri dans la lutte et son frère Niébé s’était rendu avec tous ses partisans (août 1901). Toutefois, du côté du Kanem, les Senousis se préparaient à combattre énergiquement l’occupation française : une première attaque contre leur zaouia de Bir Alali échouait et coûtait la vie au capitaine Millot (novembre 1901). Après la fuite d’Acyl, le représentant de Mahdi à Abéché, Moḥammed es Sounni, avait envoyé un de ses parents au jeune prince pour lui recommander de ne pas solliciter la protection des chrétiens ; il l’engageait à se rendre à Bir Alali, auprès de Moḥammed el Barrâni, qui le conduirait dans le Borkou, chez Mahdi, où il serait en sûreté. Mais Acyl refusa de suivre ces conseils. D’ailleurs, Barrâni ne devait pas rester longtemps à Bir Alali : cette forteresse était enlevée le 18 janvier 1902 par le commandant Tétart.

C’est en novembre 1901 qu’eut lieu la rupture définitive entre Cherf eddin et le djerma ʿOthmân. Le sultan et l’aguid es Salamat ne pouvaient plus rester à Abéché, au milieu d’une population qu’ils sentaient leur être nettement hostile. Ils quittèrent donc la capitale avec leurs partisans et se retirèrent dans les terres de Cherf eddin, du côté de Moungari. Le djerma et les Ouadaïens proclamèrent aussitôt l’avènement au trône du jeune Moḥammed Ṣâlèḥ, surnommé Doud-Mourra[190], fils du sultan Yousouf et de la captive forienne Maka.

La lutte entre les deux sultans dura plus de six mois. Ghazali et Cherf eddin firent courir le bruit qu’ils voulaient quitter le Ouadaï et se réfugier au Darfour. Ils restèrent quelque temps dans le dâr Salamat et allèrent ensuite s’installer à Am Deguemat, sur la rive gauche de la Bataḥ. Les troupes de Doud-Mourra se portèrent sur Am Demm, par El[144] Houguena, et vinrent attaquer celles de Ghazali. Le chef de la Senousïa recommanda vainement aux deux princes de ne pas se battre et d’unir leurs forces contre les Français : il ne fut pas écouté. Après un certain nombre de rencontres, les partisans d’Aḥmed se dispersèrent : ce dernier tomba entre les mains de ses adversaires et eut les yeux crevés. Quant à Cherf eddin, qui s’était enfui avec quelques cavaliers, il fut pris et mis à mort (fin 1902 — commencement 1903).

Doud-Mourra (1902-1911). — Doud-Mourra restait donc sultan du Ouadaï : le parti gourân n’existait plus et la fuite d’Acyl chez les chrétiens avait discrédité complètement la cause de ce prince. Mais l’arrivée des Français dans la région de Yao était une cause d’inquiétude pour le souverain d’Abéché. Le parti vainqueur avait appris avec irritation l’accord qui régnait entre Gaourang, Ḥassen et les nouveaux venus. La présence d’Acyl dans le pays que nous occupions faisait d’ailleurs croire toujours possible une action de notre part, pour combattre Doud-Mourra et le remplacer par son rival. Enfin, les sympathies que nous valaient les bons procédés dont nous usions à l’égard des mesâkin menaçaient la puissance ouadaïenne.

Acyl ne devait pas inquiéter longtemps Doud-Mourra. Nous avions beaucoup compté sur ce prétendant pour étendre l’influence française au Ouadaï : on voulait, en effet « établir une politique de bascule entre Ghazali et Acyl, de manière à utiliser leurs forces, séparées et même ennemies, pour évincer Doud-Mourra implanté à Abéché et soutenu par nos pires ennemis, les Senousya[191] ». La chute de Ghazali fut une première déception. De plus, comme nous le verrons plus loin, l’attitude d’Acyl à notre égard ne tarda pas à nous créer de graves difficultés.

Le sultan du Baguirmi, Gaourang, avait fait un excellent accueil à M. Gentil, lorsque celui-ci était venu pour la première[145] fois dans la région du Tchad. La lutte contre Râbaḥ fut menée de concert avec le mbang et, après la chute de l’aventurier, M. Gentil fit du Baguirmi le pivot de notre politique indigène dans les pays nouvellement occupés. Gaourang était notre protégé et nous entretenions un résident auprès de lui. « Après le départ de M. Gentil, le commandement avait cru devoir suivre une politique opposée à celle créée par le premier commissaire du gouvernement. Gaourang fut négligé, suspecté ; les vexations lui furent prodiguées. On se rapprocha d’Acyl, un prétendant au trône d’Abéché ; on lui fit des promesses, on s’engagea imprudemment auprès de lui. Le 16 décembre 1901, nous lui écrivons entre autres choses : « ....... Le moment est proche où tu triompheras de tous tes ennemis et tu seras affermi sur le trône de tes pères et de tes aïeux......... Nous ne t’abandonnerons pas et nous te répétons que le moment est proche où tu deviendras puissant......... » Entre temps, nous opérons dans le Kanem et nous nous emparons de la zaouia de Bir Alali. Acyl se plaint de Gaourang, on écoute ses doléances, on lui fait renvoyer des commerçants qui s’étaient rendus auprès du sultan du Baguirmi, et en juin 1902, nous lui écrivons : « ......... Puisque tu es encore à Mandélé, il faut y construire un tata, où tu pourras laisser tes femmes, tes biens, etc., à l’abri des razzias, lorsque tu devras marcher en avant......... Et maintenant que la paix est établie au Kanem et que de nouveaux tirailleurs vont arriver, nous enverrons des fantassins au Fitri rejoindre les spahis...... Prends patience et tu atteindras ton but...... » Nous semblions décidés à marcher sur Abéché et à envahir le Ouadaï ; nous n’hésitions pas à sacrifier Gaourang et nous le considérions comme quantité négligeable, alors que nous faisions d’imprudentes promesses à celui dont il fût devenu le vassal. Nous revînmes enfin à une notion plus exacte, plus juste et plus pratique de la situation et, devant les instructions ministérielles, abandonnant notre attitude agressive et notre protégé Acyl, qui nous compromettait chaque jour davantage et menaçait de nous[146] engager dans des complications dont les conséquences auraient pu être désastreuses, nous songeâmes enfin à organiser et à pacifier tous les pays entre le Ouadaï et le Chari. Nous nous rapprochâmes de Gaourang ; nous lui rendîmes son autorité sur son sultanat du Baguirmi ; nous reprîmes en un mot vis-à-vis de lui la politique inaugurée par Gentil[192] ».

Pendant que les forces de Doud-Mourra et de Ghazali étaient en présence sur les bords de la Bataḥ, Acyl se trouvait à Mandélé. Ordre lui avait été donné d’y construire un tata et de se porter en avant, sur Am Ḥadjer, pour ne pas épuiser le pays par ses réquisitions et pour mieux surveiller la route d’Abéché. Nous ne voulions mener qu’une action pacifique du côté du Ouadaï et, en cas d’attaque, l’escadron de spahis devait abandonner le Fitri et se replier sur Fort-Lamy (Instructions politiques du 10 juillet 1902).

Après la victoire de Doud-Mourra, Acyl évacua la vallée de la Bataḥ et alla guerroyer dans les pays fétichistes du sud du Médogo (Mataïa, Guéra, Korbo, etc.). Le prétendant commençait à nous donner quelque inquiétude. C’était un nerveux, un impulsif, et il abusait de la merissé : on le disait travaillé par les menées des Senoussis et on craignait fort un coup de tête de sa part, depuis qu’il savait ne plus devoir compter sur notre appui pour renverser son rival.

Le Mahdi avait repris au Ouadaï son influence d’autrefois : son représentant à Abéché, Moḥammed es Sounni, soutenait Doud-Mourra et était très écouté de celui-ci. C’est pourquoi Cherf eddin avait fait courir le bruit, à un moment donné, que sa cause était la nôtre et que nous n’avions qu’un seul ennemi, le Mahdi, lequel cherchait à devenir le sultan du Ouadaï.

Des Oulâd Slimân mahdistes se trouvaient dans l’entourage d’Acyl. Ils appartenaient aux fractions de la tribu qui, en décembre 1902, n’avaient pas voulu reconnaître notre domination. Les Ouassal dissidents s’étaient retirés au Baḥr[147] el Ghazal, où ils favorisaient Mahdi. Acyl avait déjà entretenu de bonnes relations avec eux, alors qu’il campait sur les bords de la Bataḥ, et certains de ces Arabes étaient même venus à Birket-Fatmé pour faire du commerce avec lui. Ses intrigues inquiétaient le commandement : on reprochait à l’intempérant fils d’Abou Kouyouma d’avoir laissé succomber Adem Kordé dans les montagnes de Korbo, et de ne s’être installé au Debaba que pour passer au Baḥr el Ghazal et rejoindre Mahdi, après avoir enlevé le peloton de spahis du lieutenant Lebas[193]. Finalement, le chef de bataillon Largeau donna l’ordre de l’arrêter (juin 1903). Acyl fut déporté à Fort-de-Possel. Ses partisans se dispersèrent, sauf toutefois un certain nombre d’entre eux, commandés par le Djellâbi Badjouri, qui restèrent avec nous et servirent d’auxiliaires dans les opérations menées contre les tribus dissidentes.

A cette époque, nous avions affaire au Kanem, et la situation ne nous permettait pas de mener une politique offensive envers le Ouadaï. Pour rassurer le sultan et lui bien montrer nos intentions pacifiques, un message annonçant la capture d’Acyl fut envoyé à Abéché (juillet 1903). Doud-Mourra et l’aguid el Maḥâmid eurent alors, un moment, l’idée de se rapprocher de nous. Mais ces bonnes dispositions ne durèrent pas : les Ouadaïens continuèrent à craindre une action de notre part et ils gardèrent une attitude hostile.

Nous vivions donc avec le Ouadaï dans un état de paix assez incertain. Une circulaire de février 1904 apportait certaines restrictions au commerce avec les États de Doud-Mourra ; l’aguid es Salamat, Gomboro, brûlait un petit poste de garde-pavillon installé à Goulfé, à l’ouest du lac Iro, et se battait avec le lieutenant Dujour à Tomba (avril 1904). D’autre part, le capitaine Durand se rendait à Amalaye (Oum Melahi), avec l’escadron de spahis, et avait une entrevue pacifique avec l’aguid el Djaʿâdné, Amin[148] ʿAbdoullahi : nulle entrave ne devait être apportée désormais à la liberté du commerce entre le Ouadaï et le territoire du Tchad. Cette attitude conciliante des Ouadaïens provenait peut-être de ce qu’ils avaient cru à une offensive des Français : certains mouvements de nos troupes, vers la fin de 1903, avaient fait naître cette idée dans le pays.

L’aguid el Djaʿâdné semblait vouloir tenir les promesses faites à l’entrevue d’Amalaye : un courant commercial s’était établi entre le Baguirmi et le Ouadaï. Mais, en mars 1904, un Baguirmien, porteur d’un message important du commandant de région pour Abéché, dut faire demi-tour du Mégogo et revenir à Yao. Cela n’empêcha pas ʿAbdoullahi de demander, deux mois plus tard, l’autorisation de faire passer sur notre territoire un troupeau de bœufs, razzié chez les Missiriyé, pour l’envoyer au Baguirmi, où cet aguid désirait faire des achats. L’attitude de ce chef était d’ailleurs bizarre : tantôt il faisait des déclarations pacifiques et demandait la liberté du commerce, tantôt il contestait la valeur des engagements pris à Amalaye, refusait d’accepter notre présence au Fitri et élevait des prétentions sur le pays de Boullong. Il finit par tomber en disgrâce auprès de Doud-Mourra. Le sultan avait été mécontent de l’entrevue d’Amalaye et avait blâmé l’aguid el Djaʿâdné de ne pas s’être battu avec nous. La politique incohérente de ce dignitaire et la cruauté dont il fit preuve envers les Kouka indisposèrent complètement le souverain : ʿAbdoullahi fut emprisonné pendant quelque temps et reçut ensuite le kademoul insignifiant d’aguid el Khouzam.

Nous ne cherchions qu’à vivre en paix avec les Ouadaïens. Mais ceux-ci opposèrent une fin de non-recevoir à nos propositions pacifiques (19 février 1904), et le bruit courut, quelques jours plus tard, qu’ils se préparaient à marcher contre nous. Les aguids gardaient une attitude menaçante : le djerma ʿOthmân, l’aguid el Djaʿâdné et l’aguid er Râchid circulaient dans les provinces occidentales, et on s’attendait à les voir faire irruption au Fitri pour y installer Djili[149] (avril 1904). Durant toute la saison sèche de 1903-1904, le peloton de spahis qui occupait Yao avait l’ordre d’évacuer le Fitri, dans le cas d’une offensive ouadaïenne, et de se replier sur Bokoro ou le Debaba : les populations devaient se retirer sur Abouguern. En juin 1904, de l’infanterie fut installée à Yao, qui devint poste permanent.

Le 7 juin 1904, le djerma ʿOthmân envoyait au lieutenant de Yao une lettre, par laquelle il enjoignait aux Français d’évacuer les provinces de la rive droite du Chari et de rester sur la rive gauche, dans le pays de Râbaḥ. Le 31 janvier 1905, un esclave du djerma, Kalamtam, attaquait le poste de Yao : le lieutenant Repoux le repoussa et battit également, le lendemain, l’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya. Le capitaine Rivière, accouru à la rescousse, tomba sur le camp ouadaïen endormi, à Seïta, et le mit en complète déroute.

Vers cette époque-là également, Bâdjouri passa au Ouadaï avec la plupart de ses hommes. Accoutumé à vivre de pillages, il n’avait pas fait de distinction entre les Kreda soumis et les Kreda dissidents : il avait razzié à tort et à travers. Craignant d’être inquiété de ce fait, il gagna le Baḥr el Ghazal, puis Er Rouhoud, d’où il expédia un messager à Doud-Mourra. Le sultan, après avoir fait attendre sa réponse pendant quelque temps, envoya à Bâdjouri un kademoul de commandement et le nomma khalifa de l’aguid el baḥr. Il ne tarda pas ensuite à appeler le nouveau dignitaire à Abéché et, en juin 1903, Bâdjouri fut promu aguid el baḥr.

Doud-Mourra était un prince très autoritaire ; il n’entendait pas laisser ʿOthmân agir à sa guise et lui permettre de troubler le pays par de nouvelles combinaisons. Déjà, à Am Deguemat, alors qu’il n’était que prétendant, Doud-Mourra avait trouvé excessif le rôle joué au Ouadaï par ce dignitaire ; il craignait d’ailleurs de voir celui-ci nouer quelque intrigue et d’être trahi par lui, comme l’avaient été Ibrahim et Ghazali : et c’est pourquoi le djerma, tenu en suspicion, avait été l’objet d’une certaine surveillance. Après la victoire, le nouveau souverain compta beaucoup, pour pouvoir[150] résister, sur l’appui de son beau-frère Moḥammed ould Bechara, aguid el Maḥâmid[194].

En mai 1904, le djerma circulait dans le Moubi et était plus que jamais suspect aux yeux du sultan : à ce moment-là, beaucoup de Ouadaïens accusaient ʿOthmân de chercher à s’entendre avec les Français et de vouloir mettre sur le trône du Ouadaï un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui se trouvait au Baguirmi. Cette mésintelligence ne fit que s’accentuer et, à la fin de 1904, la rupture était dans l’air. Les échecs des troupes ouadaïennes à Yao et à Seïta irritèrent fort Doud-Mourra : le djerma avait attaqué le Fitri contre l’avis de son souverain, qui lui refusa d’ailleurs des renforts. Mandé à Abéché, ʿOthmân hésita quelque temps, soit par crainte, soit par mauvaise volonté. Il se décida cependant à paraître devant le sultan, en juillet 1906. Doud-Mourra lui reprocha les pertes en hommes, en armes et en chevaux qu’avait coûtées sa désobéissance. Il lui enleva le titre de kamkalek et de tourtelouk abou fattachi, pour les donner à ʿAbd el Kerim, un autre fils d’Assad abou Djebrin. Il enleva également le kademoul d’aguid el Gourân à Moḥammed oueld Mérem, ami du djerma, et il le donna à un captif gourân nommé Tchennaï. Après sa disgrâce, ʿOthmân se retira avec ses gens à Choukoma, à l’est d’Abéché. Les rapports entre le sultan et son dignitaire étaient devenus nettement hostiles. Pour se débarrasser de son ennemi, Doud-Mourra le fit empoisonner, en février 1906 : il donna la succession à ʿAbd el Kerim, Kamkalek ez Zioud et frère du défunt, mais il partagea avec l’aguid el Maḥâmid la majeure partie des armes et des chevaux du contingent de ʿOthmân ; l’aguid er Râchid bénéficia aussi quelque peu du butin qui fut fait. Cette exécution sensationnelle redoubla la terreur que le sultan inspirait aux adjâouid.

[151]Doud-Mourra ne cherchait pas à nous faire la guerre, mais il était furieux de voir que, depuis 1903, les Arabes des provinces occidentales se réfugiaient chez nous, pour échapper aux exactions de ses fonctionnaires. Déjà, en novembre 1904, il avait envoyé un message, qui enjoignait à tous les Arabes passés en territoire français de rentrer au Ouadaï, les assurant qu’il ne leur serait fait aucun mal ; mais ceux-ci se gardèrent bien d’obéir. Cependant, le cheïkh des Zebada, El Khalil, qui était venu s’installer au Fitri au commencement de 1905, s’enfuit au Ouadaï en octobre de la même année : El Khalil, qui avait autrefois commandé à tous les Oulâd Râchid, avait eu des dissentiments avec les autres chefs arabes réfugiés. Les deux transfuges, Bâdjouri et El Khalil, firent dès lors des incursions au Fitri et razzièrent nos protégés, les Arabes tout particulièrement. En novembre 1905, Bâdjouri et l’aguid el Moukhelaya, guidés par El Khalil, suivirent la route Koundiourou-El Biassa, pour venir tomber sur les Arabes installés dans la région de Rahd es Salamat-Karfa : ils s’enfuirent ensuite à toute vitesse vers Er Rouhoud. Le lieutenant-colonel Gouraud chargea alors le capitaine Rivière de pousser une pointe dans la vallée de la Bataḥ. Celui-ci, après avoir fait un détour par le Nord, arriva au village de Koundiourou ; mais Bâdjouri, embusqué dans les fourrés qui bordent le lit du baḥr, surprit un groupe de spahis et de tirailleurs montés, qui ne fut dégagé que grâce à une intervention énergique du lieutenant Repoux (4 décembre 1905). Bâdjouri, repoussé, dut prendre la fuite : il se réfugia à Am Ḥadjer. Les Arabes d’El Khalil recommencèrent d’ailleurs, aussitôt après la rentrée de nos tirailleurs, à venir piller au Fitri.

A ce moment, la rivalité séculaire entre le Ouadaï et le Darfour venait de se réveiller. Après la bataille d’Omdourman, qui marqua la chute du mahdisme, beaucoup de Foriens, autrefois enrôlés par le khalife ʿAbdoullahi, revinrent dans leur pays. ʿAli Dinar, qui était un des lieutenants du khalife, se réfugia à El Fâcher : en l’absence de toute autorité[152] régulièrement constituée et grâce au nombre important de fusils dont il disposait, ʿAli réussit à asseoir sa domination sur le pays et devint le sultan du Darfour. Depuis, les Anglais ont occupé le Kordofan, le Baḥr el Ghazal et sont venus au contact du nouveau royaume. De bonnes relations se sont établies entre eux et ʿAli Dinar, surtout à partir de 1904, et ce prince, tout en gardant son indépendance, leur paie actuellement un tribut de mille livres anglaises (25.800 fr.). Le commerce se fait librement entre le Darfour et les pays occupés par les Anglais : les Foriens exportent leur bétail et s’approvisionnent de marchandises anglaises — voire même d’armes, paraît-il, grâce à la contrebande. — Les troupes de ʿAli Dinar sont bien pourvues d’armes et de munitions, et cela leur a toujours valu une supériorité incontestable sur les contingents ouadaïens. Dans les combats qui se sont livrés pendant ces dernières années, avant l’occupation du Ouadaï par nos troupes, l’avantage est constamment resté aux Foriens.

A la fin de 1904, les relations entre le sultan d’Abéché et celui d’El Fâcher commencèrent à s’envenimer. Doud-Mourra avait envoyé une grande quantité de chameaux au Darfour, pour les vendre sur les marchés de ce pays : ʿAli s’en était emparé et avait payé chaque bête deux medjidi, au lieu de verser le prix de 25 medjidi réclamé par les Ouadaïens. Au commencement de 1905, Doud-Mourra supprima tout commerce avec le royaume voisin. Les prétentions de ʿAli Dinar sur les Massalat du Ouadaï aggravèrent la situation.

Les Massalat el Hoch avaient dépendu autrefois du Darfour ; mais le sultan ʿAli oueld Chérif, malgré la résistance de cette peuplade, étendit sur elle la souveraineté du Ouadaï. Les Massalat, gens pillards et cruels, se montrèrent d’ailleurs des sujets peu dociles : ils tombaient fréquemment sur les caravanes qui passaient à proximité de leur territoire, et, à de nombreuses reprises, les souverains d’Abéché durent envoyer des troupes châtier cette tribu. En avril 1905, une partie des Massalat avait refusé de payer la redevance[153] annuelle et avait même massacré les collecteurs d’impôt : l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, Oust Kheir et le djerma Gontrongo, qui furent chargés de réduire les rebelles, pillèrent le village d’Ambour. Mais le sultan du Darfour intervint pour réclamer la possession du dâr Massalat : il razzia ce pays et captura le chef Abou beker dans sa capitale de Djerdjel (Djirdjel, Dridjelé) ; le gros de l’armée forienne campa à côté de ce village. La guerre paraissait imminente entre le Ouadaï et le Darfour ; mais Doud-Mourra ne la voulait pas, et il ordonna à l’aguid el Djaʿâdné, qui s’était fait battre en août par le chef forien Maḥmoud, de rentrer à Abéché (octobre 1905). L’attitude agressive de ʿAli fit cependant éclater les hostilités entre lui et l’aguid el Maḥâmid, expédié sur les lieux quelque temps après : les Ouadaïens furent battus et perdirent quatre de leurs chefs ; de plus, pendant leur mouvement de retraite, ils se virent harcelés par les Massalat (décembre 1905). Doud-Mourra, inquiet, rappela tous ses aguids à Abéché, afin de pouvoir résister avec toutes ses forces à une attaque éventuelle des Foriens : la situation resta encore tendue pendant quelques mois, puis les troupes de ʿAli rentrèrent au Darfour. Jusqu’à la prise d’Abéché par la compagnie Fiegenschuh, en 1909, l’antagonisme entre les deux royaumes voisins n’a pas cessé un seul instant : ainsi, en 1906, les Foriens allèrent piller la région d’Ourâda ; d’autre part, le sultan ʿAli, qui considère le dâr Sila comme lui appartenant, ne voulait pas que les Dadjo payassent un tribut au Ouadaï.

Revenons maintenant du côté de l’Ouest. Alors que nous restions toujours sur la défensive, les Ouadaïens faisaient des incursions sur notre territoire et venaient razzier nos protégés, dont souvent quelques-uns étaient emmenés en captivité. Les bandes ouadaïennes apparaissaient un moment au Baḥr el Ghazal et au Fitri (Bâdjouri, El Khalil), dans la région montagneuse à l’est de Boullong-Bédanga (aguid el Djaʿâdné) et dans les pays à l’ouest du lac Iro (aguid es Salamat) : le coup de main exécuté, elles s’en[154] fuyaient rapidement ; il leur était d’ailleurs facile de se mettre hors de portée, attendu que nous ne dépassions guère la ligne de nos postes[195]. Notre passivité encourageait l’audace de ces pillards : en février 1906, El Khalil venait piller Qollo, à 6 kilomètres du poste de Yao ; vers la fin du même mois, un parti ennemi razziait Likkin, à moins de 50 km de Melfi ; en mars, des Missiriyé faisaient une incursion au Fitri ; en mai, El Khalil et deux autres cheïkhs arabes tombaient sur les Oulâd Râchid installés au nord du Fitri ; etc. Cependant, le 4 mai, Gomboro se laissa surprendre à Djingéboa par le lieutenant Cornet. Malgré une énergique résistance, l’aguid es Salamat, blessé, dut céder la place : l’aguid Guerré fut tué, ainsi que l’aguid el brich et l’aguid el ouadi de Gombo.

« Il y eut donc, de 1900 à 1906, une période pendant laquelle on espéra régler la question de nos rapports avec le Ouadaï en nous désintéressant de lui. On se contenta d’assurer la sécurité du Baghirmi, qui s’était soumis à notre protectorat, en couvrant sa frontière par une ligne de postes. Seulement, les Ouadaïens n’entrèrent pas dans nos vues. Ils continuèrent comme par le passé à venir razzier, et chaque année nous eûmes à repousser une ou deux de leurs bandes. Quoi que nous en eussions, il nous fallut donc nous occuper de ce voisin, qui ne voulait pas se laisser oublier. Et c’est alors que nos officiers conçurent, pour en faire en quelque sorte le siège, un plan en trois parties dont l’exécution fait honneur à leur habileté autant qu’à leur vigueur.

« Première partie. — Faire du Baghirmi une espèce de pays modèle dont la tranquillité et la prospérité fassent envie à toutes les populations encore privées de notre concours. Le[155] sultan Gaourang, homme débonnaire et jovial[196], étant entré complètement dans nos vues, ce résultat est dès maintenant obtenu. De toutes parts et du Ouadaï même, on nous appelle dans l’espoir d’un sort meilleur.

« Deuxième partie. — Avancer progressivement nos postes dans l’intérieur, de manière à restreindre de plus en plus les territoires soumis aux ravages périodiques des bandes ouadaïennes....... » Nos méharistes furent chargés de couper la route des caravanes qui, par Ouéta et Koufra, fait communiquer Abéché et Benghazi, afin de montrer au sultan du Ouadaï qu’il était en notre pouvoir de supprimer tout commerce avec la Cyrénaïque. D’autre part, nos troupes progressèrent dans le Salamat et surtout dans la vallée de la Bataḥ, où notre poste-frontière devait être reporté à 200 km. plus à l’Est, en 1908, et se trouver ainsi à 180 km. seulement de la capitale ouadaïenne.

« Troisième partie. — Installer dans les provinces ainsi occupées un souverain ouadaïen acceptant notre protectorat, qui d’une part nous prête son concours pour nos opérations, et qui d’autre part montre par un exemple tangible que nous ne voulons pas faire au Ouadaï autre chose que ce que nous avons fait au Baghirmi : assurer l’ordre et encourager le développement économique du pays par la protection des gens paisibles. Nous avons choisi pour cette besogne le prince Acyl[197], qui descend, comme le sultan actuel Doud-mourrah, de l’ancien sultan Cherif et qui a un fort parti à Abecher[198]. »

[156]Tout cela ne se fit point sans combat. Après l’affaire de Djingéboa, le capitaine Plomion partit à la poursuite de Gomboro et poussa jusqu’à Bobech (2 juin 1906). Quelques mois plus tard, il surprit le djerma Smaïn, khalifa de l’aguid el Djaʿâdné, entre Tialo et Agdoul : les Ouadaïens perdirent leur chef et furent complètement battus (19 décembre).

Du côté du Nord, la compagnie du Kanem (capitaine Bordeaux) fit une reconnaissance qui l’amena jusqu’à Am Loubia, résidence du kamkalek ez Zioud, à 70 km. d’Abéché : ce village fut brûlé et le détachement regagna Mao, sans avoir été aucunement inquiété par les Ouadaïens (octobre-novembre 1906).

Pendant la saison sèche de 1907, le peloton de spahis du lieutenant Lebon, secondé par le contingent d’Acyl, visita toute la région montagneuse comprise entre Boullong et l’Abou Telfan, et établit notre influence sur les fétichistes qui habitent ce pays. En juin, le capitaine Plomion, après avoir fait sa jonction avec le lieutenant Lebon à Abou Ṭiour, se dirigea sur Diogolo, dans l’Abou Telfan. Il gagna ensuite, par une marche rapide, le village d’Abou Nabaq, au sud de la Bataḥ, où se tenait l’aguid el baḥr Bâdjouri : les Ouadaïens furent bousculés et eurent à peine le temps de s’enfuir, abandonnant un certain nombre de chevaux, de selles, d’armes, etc. Le capitaine Plomion les poursuivit jusqu’au campement de Am Abali, situé entre Birket-Fatmé et Am Ḥadjer (23 juin 1907).

Au même moment, le capitaine Jérusalémy remontait la vallée de la Bataḥ jusqu’à Birket-Fatmé et tournait ensuite droit au Nord, pour razzier les Arabes Missiriyé de la région d’Ourel. Revenu à Seïta, où il reçut la soumission d’El Khalil et d’une partie des Arabes Missiriyé, le capitaine Jérusalémy tomba, après une marche forcée de 38 heures, sur les Kreda du Mourtcha, qui furent surpris et razziés (juillet 1907).

Dans le courant de septembre 1907, le lieutenant Gauckler recevait mission d’opérer contre les Tedâ d’Am Chalôba, au sud de Ouéta, sur la route des caravanes de Benghazi à[157] Abéché, dans le but d’inquiéter les communications du Ouadaï avec Koufra et le Borkou. Cette reconnaissance, déviant très légèrement de son but, poussa jusqu’à Ouargala, entre Oueta et Am Chalôba.

En septembre 1907, le lieutenant-colonel Largeau avait jugé le moment opportun pour faire de nouvelles ouvertures au sultan Doud-Mourra[199] : il lui adressa une lettre de Mao, et Ali Agré la fit parvenir au souverain d’Abéché, par le Mourtcha.

« Le commandant du Territoire lui rappelait la modération de la France, qui n’avait pas voulu profiter des discordes du Ouadaï pour l’envahir en 1903 ; il lui représentait que les chrétiens avaient respecté au Baguirmi les coutumes et les croyances des populations, que la paix et le commerce relevaient rapidement ce pays de ses ruines ; que le Ouadaï, en répondant par des agressions aux ouvertures pacifiques de la France, s’était déjà ménagé de cruels déboires et voyait se rétrécir tous les jours le cercle ouvert à ses pillages, qu’Acyl s’agrandissait fatalement de tout le terrain gagné sur la Bataḥ, enfin que le moment paraissait venu de conclure un accord équitable départageant les intérêts en présence[200] ».

Doud-Mourra ne répondit pas, mais Hesseïni ould Amtelaïd fit irruption dans le Fitri et saccagea les villages de Malabesse : il disparut ensuite rapidement, emmenant avec lui soixante-douze femmes boulâla, qui furent vendues comme esclaves sur la place publique d’Abéché (octobre 1907). Ainsi, Doud-Mourra repoussait brutalement nos avances ; nous n’avions donc aucune raison de modifier le caractère agressif de notre politique envers lui, et la lutte contre le Ouadaï allait reprendre sous peu avec une intensité et une vigueur toutes nouvelles.

[158]Au début de 1908, eut lieu, du côté du Sud, une démonstration de la compagnie de Melfi contre le sultan du dâr Kouti. Moḥammed es Senousi, lié à la France par le traité de protectorat de 1903, était en réalité un gros marchand d’esclaves, qui avait profité de sa situation privilégiée pour agrandir démesurément sa puissance. Il entretenait, en sous-main, de bonnes relations avec le Ouadaï, auquel il payait un tribut régulier, et il était sournoisement hostile à l’influence française. Senousi n’observait d’ailleurs aucune des clauses du traité de 1903 : ses bandes continuaient à faire de véritables expéditions, qui ramenaient des troupeaux d’esclaves et dépeuplaient le pays compris entre le Salamat et la Kotto. Le capitaine Mongin, à la tête de cent-cinquante hommes, se porta sur Ndélé « afin d’imposer au vieux despote le rappel de ses hordes et la signature d’un nouveau traité ». Mais les 3.500 bazinguers de l’assassin de Crampel en imposèrent à la petite troupe sénégalaise, et le capitaine Mongin, dans l’impossibilité absolue d’employer la manière forte, dut se contenter de négocier. Le 25 janvier 1908, Senousi signa les yeux fermés un nouveau traité — c’était le troisième depuis 1897 — avec le ferme espoir de ne jamais s’y conformer. De ce côté, la question restait donc entière.

Durant les mois de janvier et février 1908, Gomboro fit de nouveau son apparition dans le Salamat. Certaines tribus arabes de la région, lasses des pillages ouadaïens, étaient venues demander la protection de la France et, en 1907, avaient refusé de payer l’impôt aux agents de l’aguid es Salamat. Mais l’obligation pour les réfugiés de se déplacer fréquemment, avec leurs troupeaux de bœufs, les mettait à la merci d’une surprise ouadaïenne, et il était impossible à l’officier commandant le poste du lac Iro de la protéger efficacement au-delà d’un certain rayon. C’est pourquoi le lieutenant-colonel Largeau avait fort judicieusement interdit de prendre à l’avenir l’engagement de défendre les Arabes nouvellement ralliés, au cas où les chefs des postes de la frontière ne seraient pas absolument sûrs de pouvoir tenir leur[159] promesse ; il avait même fait conseiller aux Arabes du Salamat, en attendant une nouvelle amélioration de notre situation militaire dans le pays, de continuer à payer l’impôt au Ouadaï. Les Arabes, toujours insouciants, n’en avaient rien fait. Gomboro rentra en campagne, tomba brusquement sur les Salamat, Cheurafa et Hémat qui campaient dans la région d’El Djideï, enleva une soixantaine de femmes, un millier de bœufs, et s’en fut. Il échappa au lieutenant Brûlé et se déroba devant la colonne Mongin, retour de Ndélé. Le lieutenant Toureng, qui venait de créer le poste de Bir el Khala, sur les bords du lac Iro, réussit toutefois à surprendre les Ouadaïens : le 15 février, il leur livra le combat d’Amm Timan, dont nous avons déjà parlé, qui coûta la vie à l’aguid es Salamat.

Un mois après, le 18 mars, le peloton méhariste du Kanem tombait sur les Maḥâmid d’Ourâda.

Au commencement de 1908, les troupes d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie du Territoire avaient été fusionnées en un bataillon mixte des trois armes, à 4 compagnies de 300 hommes. C’est après cette modification que les opérations reprirent dans la vallée de la Bataḥ. Le poste-frontière venait d’être reporté à 200 km. vers l’Est ; la première compagnie abandonnait ses garnisons de Bokoro et de Yao pour aller s’installer à Atya, centre des routes conduisant au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Médogo et dans les montagnes des Diongor et des Kenga : le nouveau poste ne se trouvait plus qu’à 180 km. de la capitale ouadaïenne. Afin de soutenir la compagnie Jérusalémy, ainsi portée en avant, le contingent ouadaïen d’Acyl quitta Boullong et, accompagné d’un peloton de spahis, vint s’installer à Barouella, dans le Médogo, tandis que la compagnie de Melfi occupait les postes de Yao et de Boullong.

Doud-Mourra fut fort irrité, en apprenant les progrès inquiétants que l’occupation française venait de faire dans la partie occidentale de son royaume. La réapparition d’Acyl comme prétendant au kademoul du Ouadaï, l’activité déployée par nos troupes durant les années 1906 et 1907, l’avaient[160] déjà sérieusement préoccupé. Il n’avait jamais voulu entamer de pourparlers avec les Français, qui avaient, à ses yeux, le double tort d’être des infidèles et des intrus : pour lui, la prise de possession des pays de la rive droite du Chari était attentatoire aux droits du Ouadaï, qui y exerçait autrefois sa souveraineté. Du reste, s’il avait eu des velléités de s’entendre avec nous, afin de déterminer les pays devant relever de son autorité et ceux devant obéir à notre action directe, les deux parties agissant comme l’avaient fait ʿAli Dinar et les Anglais, la seule présence de son rival Acyl sur notre territoire eût suffi à faire disparaître ces bonnes intentions. Mais tel n’était point le cas. Les partisans d’Acyl faisaient courir le bruit que leur maître allait, avec l’aide des Français, conquérir de haute lutte le trône du Ouadaï. Doud-Mourra en fut informé : il crut le moment venu d’agir énergiquement et il se disposa à faire entrer en ligne ses meilleurs contingents, qui, jusqu’alors, n’avaient jamais été appelés à nous combattre.

Ainsi que nous le savons, l’aguid el Maḥâmid était le meilleur ami et l’appui le plus sûr du sultan. Depuis la mort de ʿOthman, l’ordre régnait au Ouadaï : la disgrâce du djerma Abou Sekkin avait même démontré que Doud-Mourra voulait être scrupuleusement obéi de tous ses dignitaires et qu’il était décidé à briser ceux qui montreraient la moindre mauvaise volonté, la plus petite force d’inertie. Aussi, personne ne bougeait contre le gré du souverain. Seul, un illuminé, le mahdi Maï Touta, tenta un mouvement de révolte, qui fut d’ailleurs rapidement étouffé. A la tête de deux à trois cents fanatiques, armés de fusils, il quitta Abéché pour se réfugier dans les pays au nord de la capitale. Le fils de l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed el Mâgné, fut lancé à sa poursuite : il le rejoignit, dispersa ses partisans, et Maï Touta fut fait prisonnier et mis à mort (juin 1907).

Les échecs répétés que notre politique avait fait subir à la Senousïa et au Ouadaï rapprochèrent ces deux puissances qui, comme nous l’avons déjà montré, étaient en froid depuis 1900. Elles sentirent la nécessité d’oublier leurs anciens dissentiments,[161] pour ne se préoccuper que de la lutte à mener contre l’ennemi commun. Cette entente, qui deviendra très étroite après la prise d’Abéché par nos troupes, explique la présence d’éléments senoussis dans les rangs ouadaïens, lors des combats qui eurent lieu sur la Bataḥ en 1908.

Le capitaine Jérusalémy, qui venait de créer le nouveau poste d’Atya, devait subir le premier choc sérieux des troupes ouadaïennes. Sur l’ordre de Doud-Mourra, l’aguid el Maḥâmid quitta la capitale avec son contingent personnel, ceux de son fils El Mâgné, de l’aguid er Râchid, de l’aguid el Baḥr, de l’aguid ed Debaba, du kamkalek ʿAbd el Kerim, etc., et une troupe d’Arabes Zouaya et de Medjâberé : il avait comme mission de chasser les chrétiens de la Bataḥ. Moḥammed ould Bechara disposait en tout de 2.800 fusils, dont 1.200 à tir rapide. Le 20 mars, il vint s’installer tout près de El Krenik. Le capitaine Jérusalémy se porta à sa rencontre, avec 200 tirailleurs et 80 auxiliaires ouadaïens d’Acyl. Le 29 mars, le combat s’engagea sur la Bataḥ, entre la mare de Sadet et le village de Dokotchi, un terrain défavorable pour nous, à cause des arbres épineux et touffus qui bordent les deux rives du baḥr. Après cinq heures de lutte, l’ennemi dut céder la place : il comptait 400 tués et 600 blessés, dont une grande partie allèrent mourir dans la brousse. L’Arabe Moḥammed Fezzân, homme de confiance de l’aguid el Maḥâmid, fut trouvé parmi les morts. Moḥammed ould Bechara rétrograda alors sur Birket Fatmé, où il campa avec le reste de ses troupes. Il n’osait point avouer sa défaite au sultan et se contentait de lui écrire que les troupes ouadaïennes avaient vaillamment combattu les chrétiens. Mais Doud-Mourra voulait à tout prix chasser les Français de la Bataḥ : il envoya à plusieurs reprises à l’aguid el Maḥâmid l’ordre d’attaquer de nouveau l’ennemi, du moment que celui-ci n’avait pas encore abandonné le poste d’Atya. Moḥammed, après avoir hésité quelque temps, vint s’installer à Birket Sadet le 3 mai. Apprenant que le sultan avait quitté la capitale et craignant que la non-exécution des ordres reçus ne lui valût une disgrâce,[162] l’aguid el Maḥâmid poussa un peu plus vers l’Ouest et vint camper à Djoua, à 32 km. d’Atya. C’est là que, le 16 juin, le commandant Julien vint l’attaquer, avec une troupe comprenant 16 Européens et 373 tirailleurs et spahis. Les Ouadaïens avaient reçu des renforts depuis l’affaire de Dokotché et comptaient environ deux mille cinq cents fusils, dont 1.400 à tir rapide. Le combat dura deux heures. Les Ouadaïens furent mis en déroute et perdirent environ 2.000 hommes : l’aguid el Maḥâmid avait été tué d’un coup de fusil par le spahi Kantara Demba et deux de ses fils furent trouvés parmi les morts ; l’aguid er Râchid et l’aguid ed Debaba avaient également succombé. Lorsque la nouvelle du désastre lui parvint, Doud-Mourra eut un moment de désespoir : il voulut venir nous attaquer lui-même, avec son contingent personnel, mais ses « fagara » réussirent à le détourner de son téméraire projet.

Ces deux brillants succès venaient de donner à nos armes une prépondérance incontestable. Aussi, après avoir rendu compte des événements qui s’étaient déroulés au Ouadaï, Le Temps du 10 novembre 1908 ajoutait : « Aujourd’hui la situation est la suivante. Une partie du Ouadaï est dès maintenant gouvernée pour notre compte par le prince Acyl ; la situation du sultan Doud-Mourra, que ses cruautés ont rendu odieux, est très ébranlée, et nos officiers ont acquis la certitude que sans appeler aucun renfort de France (?) ou de l’Afrique Occidentale, rien qu’avec la colonne de 500 ou 600 hommes que le Territoire du Tchad peut fournir actuellement par ses seuls moyens, la prise d’Abéché est une opération possible. Le Ouadaï se présente donc comme un fruit mûr qui peut être cueilli à la première occasion ».

La prise d’Abéché ne devait pas régler entièrement la question ouadaïenne, et les événements allaient mettre au point cette façon de voir un peu trop optimiste.

A la fin de mai 1909, le capitaine Fiegenschuh, qui commandait la compagnie d’Atya, marcha sur la capitale du Ouadaï avec 180 tirailleurs et deux canons. Les Ouadaïens[163] furent battus et dispersés, dans les rencontres qui eurent lieu à l’ouadi Chok et sous les murs de la capitale. Le lieutenant Bourreau, qui remplaça le capitaine Fiegenschuh, blessé à la gorge, fit tirer quelques coups de canon sur la ville : les Ouadaïens, absolument démoralisés par le tir fusant de l’artillerie, s’enfuirent en désordre et, le 2 juin, le drapeau français flottait sur le tata de Doud-Mourra.

Il y avait plus de sept ans et demi que nous étions venus pour la première fois au Fitri et que nous avions pris le contact avec le Ouadaï : la période de préparation semblait donc avoir été suffisante et l’entrée de nos troupes dans la capitale de Doud-Mourra se présentait comme le dernier acte de la politique d’encerclement, que nous avions menée à l’égard du royaume ennemi. Mais la prise d’Abéché impliquait l’occupation du Ouadaï, et on trouva généralement qu’un pareil agrandissement du Territoire du Tchad nécessitait d’urgence une augmentation des troupes régulières. D’ailleurs, il devenait évident que nous allions avoir de sérieuses difficultés à surmonter. Doud-Mourra était en fuite, et les fusils dont il disposait pouvaient être encore pour nous un sujet d’inquiétude ; l’installation solennelle d’Acyl comme sultan du Ouadaï, le 23 août 1909, rapprochait plus étroitement le sultan déchu de nos vieux ennemis senoussis ; enfin, ʿAli Dinar prenait envers nous une attitude agressive et, sans parler de la solidarité musulmane, comme nous allions être amenés à occuper certains pays ouadaïens (dâr Tama, dâr Guimr, dâr Massalat, dâr Sila, etc.), séculairement revendiqués par les souverains d’El Fâcher, l’intervention forienne était une éventualité dont il fallait se préoccuper.

Le désarmement du Ouadaï avait été ordonné, immédiatement après la prise d’Abéché : en août, grâce aux prises faites et aux soumissions reçues, 3.500 fusils, dont 1.500 à tir rapide, se trouvaient entre nos mains. Les provinces avoisinant la capitale furent occupées et le lieutenant-colonel Millot se rendit lui-même à Niéré, dans le dâr Tama, pour affirmer la prise de possession française de ce pays, vassal du Ouadaï.[164] Au commencement d’août, le lieutenant Lucien, avec une troupe comptant 100 fusils (80 tirailleurs et 20 tirailleurs auxiliaires), alla reconnaître le dâr Mimi et poussa jusque dans les environs d’Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, à 120 km. au nord d’Abéché. Quelque temps après, 150 à 200 guerriers senousis (Zouaya, Touareg dissidents et Minimini[201]) vinrent razzier deux campements maḥamid du dar Mimi : le lieutenant Lucien poursuivit les pillards, les rejoignit à l’ouâdi Maï et les dispersa.

Le sultan du dâr Sila, Bakhit, avait écrit au lieutenant-colonel Millot pour faire sa soumission, quelque temps après la prise d’Abéché. En août 1909, il accueillit favorablement le lieutenant Georg et ses 20 tirailleurs. Mais l’entourage du sultan voulait la guerre. Par la suite, le lieutenant Vasseur, envoyé dans le dâr Sila, y trouva un rassemblement hostile de plus de 500 guerriers : le capitaine Fiegenschuh, prévenu d’urgence, accourut d’Abéché avec un renfort de 60 tirailleurs, pour appuyer la démonstration faite par le détachement de sa compagnie. L’attitude des Dadjo se modifia : un grand tam-tam eut lieu à Goz-Baïda, et Bakhit reconnut la suzeraineté de la France.

Le lieutenant Delacommune, avec une centaine de fusils, était à Niéré, où il protégeait Ḥassen, le sultan intronisé par nous, des attaques de l’ancien sultan ʿOthmân, qui tenait la brousse avec environ 60 fusils. Vivement poursuivi par nos tirailleurs, bousculé à Ouia, ʿOthmân dut se réfugier au Darfour. En octobre, Delacommune se rendit chez Idris, sultan du dâr Guimr, qui avait écrit à Niéré pour faire sa soumission et solliciter la venue des Français dans son pays. A la même époque, un nouveau rival du sultan Ḥassen surgissait dans le Tama : l’aguid Choucha, cousin du chef que nous protégions, se fit proclamer sultan dans le nord du pays. Surpris[165] et mis en fuite par Delacommune, il vint demander l’aman à Niéré : envoyé à Abéché, il réussit à se sauver et alla chercher un refuge dans le dâr Massalat.

Le 1er novembre 1909, le lieutenant-colonel Moll avait pris le commandement du Territoire du Tchad. Il était difficile, avec les seules troupes dont cet officier supérieur pouvait disposer, d’assurer la pacification et l’organisation des pays nouvellement occupés et de contenir les nombreux éléments de dissidence, qui s’agitaient sur les confins du Territoire. Au Ouadaï, notre protégé Acyl, d’une nature impulsive, impatient de toute autorité, agissait un peu trop à sa guise et il devenait nécessaire de le remettre en main. Doud-Mourra se tenait toujours dans le Nord, avec ses partisans, et sollicitait l’appui des Senousi, afin de pouvoir continuer la lutte contre nous ; Moḥammed es Sounni, dont les agents redoublaient d’activité au Borkou et au Kanem, allait nous susciter de graves difficultés en réconciliant Doud-Mourra et ʿAli Dinar. Le sultan du Darfour revendiquait la possession du dâr Tama, du dâr Massalat et du dâr Sila : il écrivait même une lettre pour nous sommer d’évacuer le Ouadaï.

L’aguid Choucha avait été très bien reçu par le sultan des Massalat, Tâdj eddin, chez qui il s’était réfugié. Ce Tâdj eddin était le fils de l’ancien sultan, Abou beker, qui, comme nous l’avons déjà vu, avait été pris par les troupes foriennes dans sa capitale de Djirdjel, en 1903, et était mort depuis dans les prisons d’El Fâcher. Nommé sultan par ʿAli Dinar, Tâdj eddin vivait dans la dépendance du Darfour. Poussé par son suzerain, il avait pris une attitude hostile envers nous : il avait juré de combattre les Chrétiens et avait promis de donner son appui à l’aguid Choucha. Le capitaine Fiegenschuh quitta Abéché, vers la fin du mois de décembre, pour effectuer une reconnaissance dans le dâr Massalat. Étant en route, il envoya un courrier au sultan, pour lui dire qu’il était animé d’intentions pacifiques et qu’il voulait simplement reconnaître la frontière séparant le Ouadaï du Darfour. Ce courrier fut tué. Le 31 décembre, le capitaine écrivait à[166] Abéché : « Je suis à Bir Taouil avec les lieutenants Delacommune et Vasseur. Mon intention est de rappeler à la réalité le sultan Tâdj eddin et de mettre Soussa hors d’état de nous inquiéter. Le lieutenant Vasseur ira ensuite au Sila en suivant l’ouâdi Kia et au Sila verra les Arabes Beni Halba. Le lieutenant Delacommune ira au Nord, verra le dâr Guimr et tâchera d’entrer en relations avec les Zegâoua ».

La colonne était arrivée à Bir Taouil sans incident : elle y campa deux jours, en attendant le retour du lieutenant Delacommune, qui était allé à Niéré prendre des auxiliaires. C’est là que le capitaine reçut une lettre du sultan des Massalat, dans laquelle celui-ci protestait de son dévouement à l’égard de la France. La colonne continua ensuite sa route et, deux jours après, bivouaqua près d’un petit village : nouvelle lettre de Tâdj eddin, disant qu’il faisait installer un campement pour les tirailleurs. Le lendemain, 4 janvier, au moment où le détachement suivait le lit desséché d’un ouâdi, on s’aperçut que des bandes d’hommes armés marchaient parallèlement à la colonne. Malgré l’avis donné par l’aguid er Râchid, Barkaï[202], qui vint le prévenir que les Massalat voulaient faire la guerre, le capitaine pensa que ces indigènes avaient simplement l’intention de l’accueillir par une fantasia, comme il l’avait déjà vu faire au Sila. Cependant l’absence du sultan l’inquiéta et il commençait à prendre des dispositions pour se défendre, quand il fut soudainement attaqué de tous les côtés par les Massalat, armés de sabres et de sagaies. Le capitaine Fiegenschuh, les lieutenants Delacommune et Vasseur, le sergent Béranger et le maréchal des logis Breuillac furent tués, ainsi que 101 tirailleurs et 80 auxiliaires : seuls, 8 tirailleurs et quelques auxiliaires, dont l’aguid Barkaï, réussirent[167] à fuir et apportèrent à Abéché la nouvelle du désastre ; 180 fusils à tir rapide et 20.000 cartouches restaient entre les mains de nos ennemis. La duplicité musulmane nous coûtait la perte du détachement Fiegenschuh, comme elle nous avait déjà valu le massacre de la mission Braulot par Samory et celui de la mission Crampel par Moḥammed es Senousi. L’affaire de Bir Taouil eut un retentissement douloureux en France, et, sur la proposition du Ministre des Colonies, la Chambre vota les crédits nécessaires pour augmenter les troupes du Tchad de deux compagnies : les effectifs furent portés de 1.200 à 1.600 hommes, répartis en deux bataillons de quatre compagnies chacun.

Le massacre de la colonne Fiegenschuh était notre premier échec grave, depuis que nous avions entamé l’action contre le Ouadaï. La défaite des Chrétiens, déformée et amplifiée par les indigènes, se répandit comme une traînée de poudre dans tout le pays. Notre prestige en fut singulièrement amoindri. Voici, du reste, ce qu’écrivait le lieutenant-colonel Moll, dans son rapport du 2 février, à propos de la surprise de Bir Taouil : « Les âmes simples des indigènes, comme les esprits fanatiques, disent y reconnaître le doigt de Dieu, qu’ils voyaient déjà dans l’affaire récente d’Ouachenkalé. Ils ne sauraient autrement admettre qu’un aussi petit sultanat que le Dar-Massalit ait pu infliger un pareil échec aux troupes victorieuses du puissant Ouadaï. D’après de récents renseignements, le Dar-Sila ferait maintenant cause commune avec le Dar-Massalit. Le sultan Acyl a vivement conseillé au lieutenant Lucien de pousser ses préparatifs de défense à Abéché, et cet officier, tout en constatant que l’esprit de la population d’Abéché même était « assez bon », a jugé utile d’activer son organisation défensive, car, disait-il, « une explosion de fanatisme musulman est toujours à craindre ». Citons également la réflexion si juste qu’une des victimes du guet-apens, le lieutenant Delacommune, faisait, quelque temps auparavant, dans une lettre adressée à sa famille. Cet officier remarquait que la moindre troupe commandée[168] par un Européen inspirait une frayeur extrême aux habitants du Ouadaï. « Elle tient, je crois, écrivait-il, à ce que jamais une troupe conduite par les Blancs n’a éprouvé d’échec. C’est pour cela qu’il ne faut pas faire d’imprudence ; la plus petite défaite pourrait avoir au point de vue moral la plus funeste influence. » On ne pouvait mieux dire.

Après Bir Taouil, la garnison du Ouadaï se trouvait réduite à 200 hommes environ : elle fut renforcée d’urgence par une vingtaine de tirailleurs du poste d’Atya, et le chef de bataillon Julien, qui arrivait de France, alla prendre le commandement de la circonscription d’Abéché.

Notre échec avait provoqué une recrudescence de l’agitation antifrançaise : la fortune paraissant nous abandonner, des défections allaient se produire parmi les Ouadaïens ralliés à Acyl et des hostilités nouvelles devaient se manifester. Tâdj eddin avait écrit à Bakhit pour lui annoncer sa victoire et celui-ci, après l’avoir félicité, répondait « qu’il ne s’était pas battu avec le capitaine Fiegenschuh et son lieutenant, parce qu’il avait suivi les conseils d’Acyl lui prêchant la paix, mais qu’à l’avenir il était prêt à faire la guerre aux Français, si ces derniers revenaient dans son pays ». Le sultan des Massalat envoya également une lettre à Acyl, dans laquelle il lui disait : « Tu es un descendant très illustre du grand Prophète et tout le monde le sait. Fais comme moi : tue le lieutenant qui reste et les autres Européens et nous serons amis. Tant pis pour toi si tu ne suis pas la volonté de Dieu. Si tu écoutes mes conseils, je serai toujours ton fidèle allié et je te soutiendrai si tu es attaqué. Je suis décidé à périr pour la cause de l’Islam ». Acyl lui répondit : « Je suis l’ami des Français, mais je ne pourrais les empêcher de faire la guerre. Je suis musulman. Si tu es mahdi, il faut te battre, car tu es le jouet de la volonté de Dieu ; mais tu n’es qu’un sultan et tu seras vaincu. Les Français connaissent mieux que toi l’art de la guerre et ceux qui restent n’ont pas peur. Les Français feront la guerre jusqu’au succès final et tu seras écrasé ». Doud-Mourra se tenait toujours dans le nord du pays[169] avec ses partisans : il avait cherché un refuge dans le cirque rocheux de Kapka, à deux jours au nord-est d’Ourâda, sur la limite des pays relevant de l’influence senousie. Nous avons déjà dit que la réconciliation était complète entre le sultan déchu et le délégué de Si Aḥmed Chérif, Moḥammed es Sounni : le danger commun que constituait l’expansion française avait fait oublier les anciens différends. Il était évident que l’occupation du Ouadaï par nos troupes menaçait de ruiner la Senousïa, en supprimant les deux grandes ressources de celles-ci : la traite des esclaves et la contrebande des armes. D’autre part, si, grâce à l’action de la confrérie, les Français venaient à être refoulés, on pouvait supposer que l’influence senoussie deviendrait très grande au Ouadaï et que Moḥammed es Souni réussirait là où il avait échoué en 1900. Indépendamment de la solidarité musulmane, ces raisons décidèrent donc l’homme de confiance de Si Aḥmed Chérif à se rendre au Darfour, pour obtenir la réconciliation de ʿAli Dinar et de Doud-Mourra.

ʿAli Dinar continuait la tradition de ses prédécesseurs, en considérant le dâr Tama, le dâr Guimr, le dâr Massalat et le dâr Sila comme des dépendances du Darfour. Au moment où l’occupation française progressait dans la vallée de la Bataḥ, ʿAli était occupé à combattre Senin, le gouverneur de Kabkabiyé. Après la défaite et la mort du chef rebelle, le sultan forien suivit de près les événements qui se déroulaient au Ouadaï. L’entrée de nos troupes à Abéché lui fit prendre une attitude hostile à notre égard : il soutint et encouragea les dissidents de Tama et du Guimr et poussa Tâdj eddin à nous combattre. Les sollicitations de Moḥammed es Sounni, le succès des Massalat à Bir Taouil et, par la suite, les allures d’indépendance que Tâdj eddin victorieux prenait vis-à-vis du Darfour, décidèrent ʿAli Dinar à intervenir.

En janvier 1910, les troupes foriennes envahirent le dâr Guimr, occupèrent Ganatir, la capitale du pays, et poussèrent jusqu’à Aptar. Le sultan Idris s’était réfugié au Tama, où le capitaine Chauvelot envoya immédiatement l’aguid er Râchid,[170] Barkaï, avec une cinquantaine de cavaliers. En février, un fort parti massalat pénétra dans le dâr Tama : Ḥassen s’enfuit, Barkaï et Idris battirent en retraite sur Bir Taouil, et le prétendant soutenu par Tâdj eddin, l’aguid Choucha, fut proclamé sultan à Niéré. Le 25 février, le capitaine Chauvelot rentra sans coup férir dans la capitale du Tama et réinstalla le sultan Ḥassen. Après son départ, l’aguid forien Adoum Roudjal envahit le Tama et intronisa l’ancien sultan, ʿOthmân. Au même moment, le lieutenant Lucien, avec 80 tirailleurs, poussait une reconnaissance sur Ourâda, afin de surveiller la région de Kapka, où se tenait le sultan Doud-Mourra. Une pointe audacieuse des Foriens en plein Ouadaï nécessita le rappel urgent de cet officier, qui, avant de rentrer à Abéché, chargea l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed oueld Moḥammed Bechara, de s’opposer à toute incursion ennemie. Adoum Roudjal venait d’envoyer une troupe d’un millier de cavaliers, sous les ordres de l’ex-aguid el Baḥr, Bâdjouri, exécuter une razzia en pays ouadaïen : le Djellâbi saccagea la région qui s’étend à l’ouest du Tama, pillant et brûlant tout sur son passage. Il ne s’arrêta qu’à 15 kilomètres de Mourra, pour aller rejoindre ensuite le gros des troupes foriennes. Le commandant Julien expédia d’Abéché la compagnie Lagrange, avec mission de surveiller la frontière occidentale du Tama et d’empêcher les bandes ennemies de pénétrer dans le Ouadaï proprement dit.

Le succès de Bir Taouil avait enflé démesurément l’orgueil de Tâdj eddin, qui chercha à s’affranchir des liens de vassalité qui l’unissaient au sultan d’El Fâcher. Cependant, lorsqu’il apprit qu’Adoum Roudjal se trouvait au Tama avec une grosse colonne de Foriens, le sultan des Massalat prit peur et adopta une attitude plus soumise : il envoya à ʿAli Dinar des armes et des munitions prises à Bir Taouil et il fit proposer à Adoum Roudjal une action commune contre les Chrétiens. Au mois de mars, des défections se produisirent parmi nos auxiliaires ouadaïens : le kamkalek Ismaʿïl ʿAbdallah, ex-aguid el Djaʿâdné, et le sinmelek Achour passèrent au[171] Massalat avec leurs contingents ; peu après, l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed, alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le dar Zegâoua, avec une centaine de fusils.

Le 27 mars 1910, le lieutenant anglais Boyd Alexander, qui s’était déjà fait connaître par un voyage au lac Tchad, quitta Abéché et, malgré l’opposition qu’il rencontra chez nos officiers, se dirigea sur Niéré pour gagner El Fâcher. Le malheureux courait évidemment à sa perte : il fut tué le 2 avril, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré, par une bande de Foriens et de gens d’ʿOthman.

Adoum Roudjal aurait voulu faire un bloc de tous nos adversaires et mener contre Abéché une attaque décisive. Mais l’entente ne put pas se faire, Doud-Mourra et Tâdj eddin voulant agir en toute indépendance. Il fut alors décidé que les Foriens, les Ouadaïens et les Massalat gagneraient séparément Abéché et que la concentration se ferait sous les murs de la capitale. Le commandant Julien résolut de profiter de cette situation, et il donna l’ordre d’attaquer le camp forien, qui constituait le groupe principal des forces adverses. Le capitaine Chauvelot, avec 172 tirailleurs de la première compagnie et 50 auxiliaires de l’aguid Barkaï, alla relever le capitaine Lagrange. Les forces ennemies s’étaient concentrées à l’ouadi Guéréda, sur la route qui mène de Niéré au dâr Guimr. Elles comprenaient :

1o Environ 4.000 Foriens, dont la moitié possédait des fusils à tir rapide ; cette troupe était aux ordres d’Adoum Roudjal, un chef forien qui avait autrefois combattu avec succès les aguids de Doud-Mourra ;

2o 800 cavaliers, Arabes ou dissidents ouadaïens, commandés par Bâdjouri et des aguids restés fidèles à Doud-Mourra ;

3o Plusieurs milliers d’auxiliaires à pied, armés de lances et de sagaies.

Le 7 avril 1910, le capitaine Chauvelot aborda le camp de l’ouadi Guéréda. Le combat dura deux heures. Les Foriens, groupés par bannières, montrèrent du mordant et combattirent de la même façon que les Ouadaïens : « Ces bannières,[172] par bonds successifs, viennent à être plantées jusqu’à 100 mètres de notre ligne ; les masses ennemies se précipitent autour d’elles en poussant des hurlements furieux. Les aguids à cheval excitent leurs hommes au combat[203] ». Finalement, les Foriens se dispersèrent sous le feu de nos tirailleurs, en laissant 200 cadavres sur le terrain : après leur défaite, les bandes ennemies furent harcelées par les Tama et les Guimr. Le combat de Guéréda coûta la vie à un certain nombre de dignitaires du Darfour : Adoum Roudjal, grièvement blessé au cou, mourut quelques jours après ; deux de ses lieutenants, Adem ʿAli et Moḥammed Saʿïd, Ould Maḥmoud, beau-frère de ʿAli Dinar, Khalil Borgo, chef du Zegâoua forien, Moḥammed, fils du prétendant ʿOthmân, le djerma Capsoul du Tama et plusieurs chefs de bannière avaient succombé. Parmi le butin ramassé sur le champ de bataille, on retrouva une caisse ayant appartenu à Boyd Alexander et contenant des livres, papiers, lettres, photographies et objets divers. Après leur défaite, les Foriens s’étaient enfuis vers l’Est et n’osaient plus rentrer à El Fâcher. Nos deux protégés, les sultans Ḥassen et Idris, furent rétablis dans le dâr Tama et chez les Guimr. Le détachement du capitaine Chauvelot rentra ensuite à Abéché (15 avril).

Cependant, les bandes de Doud-Mourra continuaient à opérer dans le Nord et avaient comme objectif Ouara. Un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui venait d’être nommé aguid el Maḥâmid, les repoussa à Biltin, à 90 km. au N.-E. d’Abéché : le combat avait coûté la vie à l’aguid el Gourân, Diado[204], et à ses trois fils. Le capitaine Chauvelot quitta Abéché le 18 avril, afin de soutenir nos auxiliaires ouadaïens, et il poursuivit les partisans de Doud-Mourra dans le dâr Zegâoua, jusqu’au-delà du cirque rocheux de Kapka, qui leur servait de refuge et d’abri. Doud-Mourra s’enfuit alors chez les Zegâoua du Darfour.

[173]Ces opérations raffermirent le prestige de nos armes, un moment ébranlé par la victoire des Massalat. Dans un rapport au Ministre des Colonies, en date du 17 août 1910, le Gouverneur général de l’Afrique équatoriale constatait cette amélioration. « Je puis vous annoncer avec satisfaction, écrivait-il, que la situation, un moment critique, après le guet-apens de Bir Touil, s’est complètement éclaircie à la suite de notre victoire de Guéréda, le 7 avril, et la dislocation des bandes de Doud-Mourra après la vigoureuse poursuite du capitaine Chauvelot.

« La fuite précipitée de Doud-Mourra du cirque, pour ainsi dire inexpugnable, de Kapka, en même temps qu’elle dénote la démoralisation de ses partisans, a rehaussé le prestige de nos armes, et ces deux faits glorieux, survenus à quelques jours d’intervalle, ont raffermi complètement notre autorité au Ouadaï.

« L’installation à Zigueï d’une compagnie montée (unité formée en compagnie méhariste, capitaine Cauvin) a empêché les Senoussistes de réaliser leurs projets d’offensive et d’aider Doud-Mourra.

« La présence à Ndélé de la compagnie Modat a maintenu le sultan du dar Kouti, Moḥammed es Senousi, dans la fidélité.

« La compagnie de nouvelle formation conduite par le capitaine Arnaud, viâ Zinder, était attendue à Mao le 10 août ; la suivante est attendue pour le début de septembre.

« L’arrivée prochainement attendue de ces renforts a permis de mettre au Ouadaï un effectif suffisant pour repousser toute agression quand elle se produira ».

En mai, Doud-Mourra s’était réfugié auprès du sultan Tâdj eddin, avec son neveu Aḥmed, ex-aguid el Maḥâmid. Les hostilités reprirent presque aussitôt du côté du dâr Massalat : une colonne composée de Ouadaïens dissidents et de Massalat vint attaquer Bir Taouil, défendu par des partisans d’Acyl, pilla une partie du village et se retira en emmenant 240 femmes en esclavage.

Pendant les mois d’hivernage (juillet, août et septembre),[174] l’inondation du pays suspendit toute opération dans la partie orientale du Ouadaï. Par contre, les rezzous des Senousis harcelèrent constamment les populations soumises à notre autorité dans les régions du Nord : les groupes hostiles du Borkou, du Mourtcha et de l’Ennedi (Arabes, Zouaya, Touareg, Oulâd Slimân, Nakatzâ, Noarma et Bideyât) montrèrent beaucoup d’audace et une bande de pillards poussa même jusqu’à un jour d’Atya. Le frère d’Acyl, Sérhéroun, trouva la mort dans un combat livré à un djich de Zouaya, Touareg et Bideyât, sur les bords de l’ouadi Maba. A la fin de septembre, les dissidents du Nord étaient tous groupés dans l’Ennedi, autour du chef senousi Salèh Kéréma. Du côté de l’Est, Doud-Mourra et Tâdj eddin s’apprêtaient à continuer la lutte contre nous.

Le lieutenant-colonel Moll, autant pour réparer l’échec de Bir Taouil que pour disperser le principal rassemblement ennemi, avait demandé et obtenu l’autorisation d’agir contre les Massalat[205]. Voici comment s’exprimait le Gouverneur général, à ce sujet, dans un rapport du 27 août au Ministre des Colonies : « Sur la demande du lieutenant-colonel Moll, je l’ai autorisé à châtier les Massalits à la première occasion favorable. Il est indispensable pour remplir notre devoir de protection vis-à-vis des populations du Ouadaï qui se sont soumises à nous, que nous infligions une sévère leçon à cette tribu pillarde à laquelle le massacre de la colonne Fiegenschuh a donné un prestige disproportionné avec sa puissance réelle.

« Il ne saurait s’agir là d’une nouvelle conquête, et j’ai donné des instructions précises au lieutenant-colonel Moll à cet égard. Nos troupes ne franchiront la frontière du Massalit que si elles y sont amenées par l’exercice normal et légitime du droit de suite, et, en tout cas, elles ne feront aucune installation dans un territoire dont l’attribution ne nous est pas certaine.

[175]« Mais dans l’état d’indétermination où est la frontière actuellement et pour quelque temps encore, nous ne pouvons laisser les tribus inorganisées, indépendantes en fait, se préparer ouvertement à la lutte contre nous, venir par surprise enlever des gens dans nos territoires et se retirer ensuite, sans être inquiétées, à l’abri d’une frontière que nous serons les seuls à respecter ».

Le 1er novembre 1910, le lieutenant-colonel Moll quittait Abéché avec 300 hommes et deux canons pour marcher contre les Massalat : le bruit s’étant répandu que Doud-Mourra avait l’intention de fuir vers le Nord, la compagnie Arnaud avait été détachée de ce côté, avec mission de barrer la route aux Ouadaïens.

Le 8 novembre, la colonne Moll entra dans Djirdjel, capitale du dâr Massalat. Le lendemain, à 5 kilomètres au sud de cette localité, elle supporta, vers 10 heures du matin, l’attaque furieuse de 5.000 hommes commandés par les sultans Tâdj eddin et Doud-Mourra. Le lieutenant-colonel Moll ayant ordonné de n’ouvrir le feu qu’à petite distance, la troupe française fut rompue par le choc des cavaliers ennemis. Les tirailleurs lâchèrent pied. Leurs officiers réussirent néanmoins à les reformer et les ramenèrent au lieu du combat. Le feu fut ouvert sur les Ouadaïens et les Massalat, occupés à piller le camp français, et ceux-ci prirent la fuite, laissant 600 cadavres sur le terrain : Doud-Mourra avait été blessé et Tâdj eddin tué.

Cette malheureuse affaire nous coûtait des pertes cruelles : 3 officiers tués (lieutenant-colonel Moll, lieutenants Jolly et Brûlé), 5 sous-officiers tués (adjudants Leclerc et Noël, sergents Bal, Alessandri et Bergère), 28 tirailleurs tués et 11 disparus ; 1 officier, 4 sous-officiers et 69 tirailleurs blessés. La nouvelle du combat de Dorothé, dès qu’elle fut connue en France, provoqua une émotion profonde dans tout le pays. Le colonel Largeau fut immédiatement désigné pour succéder au lieutenant-colonel Moll et la Chambre, sur la proposition du Ministre des Colonies, vota les crédits nécessaires[176] pour augmenter d’un bataillon de 800 hommes les troupes du Territoire du Tchad.

Après la mort du lieutenant-colonel Moll, le chef de bataillon Maillard avait pris le commandement : il fit aussitôt renforcer les troupes du Ouadaï par la compagnie de Fort-Archambault. Sous sa direction, une colonne comprenant 500 hommes, 2 pièces de canon et des auxiliaires ouadaïens, opéra chez les Massalat durant le mois de janvier : elle livra trois combats heureux, parcourut la région — sans toutefois pénétrer dans la partie montagneuse — et rentra finalement à Abéché. En février, la compagnie méhariste de Zigueï surprit et dispersa un rezzou senousi à Fouka, dans le nord du Djourab et non loin du Borkou. Au mois de mars, une deuxième compagnie méhariste fut installée à Ourâda, dans le pays des Arabes Maḥâmid, avec mission de protéger le Ouadaï contre les incursions menées par les Khouân et leurs auxiliaires. En avril, le colonel Largeau prenait le commandement effectif du Territoire militaire du Tchad.

Pendant que nos troupes du Ouadaï luttaient contre de nombreux ennemis, afin d’assurer la prise de possession française de l’ancien royaume de Doud-Mourra, un événement d’une grosse importance se produisait plus au Sud, dans le dâr Kouti : le 12 janvier 1911, le capitaine Modat, qui commandait la compagnie de Ndélé, enlevait les tatas de Moḥammed es Senousi et dispersait les bazinguers du vieux brigand : celui-ci avait été tué, ainsi que son fils Adoum, dès le début de l’action.

« Senoussi, écrit le capitaine Modat, est le véritable héritier de la tradition laissée par les Zibêr et Rabaḥ, et, de même que ce dernier recueille les débris des troupes khartoumiennes après la mort de Suleyman, de même c’est dans l’entourage de Senoussi que viennent se réfugier les rabistes après la mort de leur chef. D’une intelligence très vive et d’une finesse allant jusqu’à la ruse, il sera diplomate avant tout et il réussira à créer de toutes pièces un État où il régnera, « comme aux temps les plus sombres du moyen âge, tel[177] baron de proie au milieu de ses paysans[206]. » Cet État qu’il crée d’un amalgame de populations soumises, d’esclaves établis comme cultivateurs, c’est sa chose, son bien. Dans l’intervalle des razzias dirigées contre les idolâtres voisins, il en tire en despote les ressources nécessaires à l’entretien de son entourage, de son harem (qui comprenait 600 personnes du sexe féminin, y compris les jeunes filles employées comme servantes) et surtout à l’armement et à l’équipement des bazinguers qui font sa force.

« Venu un peu plus tard sur la scène soudanaise, il aura à compter avec la pénétration européenne qu’il verra triompher de la puissance de Rabaḥ ; il se gardera donc le plus possible de s’opposer ouvertement à notre action, quoiqu’il la sente nuisible à ses intérêts. Obligé de limiter ses visées ambitieuses, il cachera son dépit sous un fatalisme bien politique, qui lui permettra, tout en donnant le change aux Européens qui ont affaire avec lui, de pratiquer sournoisement ses horribles razzias, qui seront un dérivatif aux velléités de révolte de son entourage, où s’agitent, comme au plus beau temps de l’époque khartoumienne, les descendants des « Baharas » qui conquirent le Dar Four et les fakis immoraux que nous a dépeints Schweinfürth.

« Pris entre les Français, qui connaissent ses attaches avec Rabaḥ, et les Ouadaïens qui voient en lui un usurpateur, non seulement il réussira à éviter tout conflit avec l’un ou l’autre de ses adversaires, mais composant avec les deux, il saura conserver une neutralité avantageuse quand ils seront aux prises, et suivant la tournure des événements qui marquent cette lutte mouvementée, il renouvellera ses protestations de fidélité à celui des adversaires qui semble avoir momentanément le dessus. « Devenu notre protégé — écrit M. Chevalier dans son magistral chapitre sur Senoussi — il sera surtout un grand marchand d’esclaves analogue à ceux dont la disparition fut l’objet ou le prétexte de l’intervention européenne[178] dans le Centre-Africain. » ...Aussi l’histoire de Senoussi n’est-elle qu’une longue série de chasses à l’esclave, pendant lesquelles les bannières arabisantes continueront la pénétration musulmane dans l’Oubangui-Chari. Le résultat, c’est la dépopulation dans toutes les régions avoisinantes, le vide autour de Ndélé, et le désert jusqu’à la frontière égyptienne[207]. »

L’histoire de Moḥammed es Senousi rentre dans le cadre de notre étude sur le Ouadaï. Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que le Rounga et le Kouti dépendaient de l’aguid es Salamat et que, sous le sultan Yousef, l’aguid Cherf eddin intervint à plusieurs reprises dans ces régions. Après le départ de Râbaḥ, Senousi dut reconnaître la suzeraineté du Ouadaï et payer un tribut annuel en ivoire et en esclaves. Plus tard, les événements le firent se rapprocher des Français. Mais, en dépit des trois traités qu’il signa avec nous, et à l’insu du résident qui fut installé à Ndélé, le sultan du Kouti ne cessa point de faire acte de vassalité envers le Ouadaï : la veille encore de la prise d’Abéché, il payait un impôt à Doud-Mourra et celui-ci était représenté par un aguid à Ndélé.

Nous empruntons au capitaine Modat l’exposé des causes du conflit, qui devait se dénouer au combat de Ndélé, le 12 janvier 1911.

« A la veille d’entreprendre la conquête des pays riverains du Chari, Rabaḥ avait senti la nécessité d’assurer ses communications avec le Baḥr-el-Ghazal : c’est dans ce but qu’il avait créé, entre l’Aouk et le Bamingui, le sultanat du Dâr Kouti en faveur de Moḥammed es Senoussi (1888). Douze ans plus tard, en 1900, l’empire éphémère du conquérant noir s’effondrait sous nos coups à Koussri ; mais son œuvre néfaste semblait lui survivre à Ndélé, où se créait, sous nos yeux, en peu de temps, un petit État hostile à notre action qui, par sa proximité de notre ligne d’étapes, devait être pour nous un perpétuel sujet d’inquiétudes.

Intelligent et rusé, Senousi avait su profiter de nos embarras[179] au Tchad pour poursuivre son rêve ambitieux : la création d’un empire musulman entre Chari et Oubangui, sur le trajet des caravanes allant à La Mekke. Cet empire, il le voulait populeux, autour d’un noyau arabisant fidèle ; il sut grouper des tribus bandas nombreuses, qu’il alla razzier jusque sur l’Oubangui. Cette population étroitement asservie lui permettait d’inonder d’esclaves les marchés du centre africain. En échange, il avait des armes et des munitions.

Peu à peu, sa réputation de marchand d’esclaves et d’ivoire s’étendait au loin. Ndélé devenait un séjour recherché des Djellâbas et Fellatas qui, bien accueillis par ce chef, ne cessaient de lui prodiguer les louanges les plus exagérées.

Senousi, petit chef de Râbaḥ, était devenu le grand sultan de Ndélé, « l’Emir des Croyants », dont la puissance reposait sur une population de plus de 50.000 âmes et une armée de 4.000 fusils. En 1907, La Mekke lui envoyait une bannière sainte faite avec l’étoffe que les pèlerins vont baiser dans la mosquée.

Cependant, la réalisation de ses projets avait rencontré plus d’un obstacle ; à maintes reprises, il lui avait fallu user de diplomatie et de ruse pour surmonter les difficultés. Sa fourberie ne le laissa jamais au dépourvu ; depuis son fameux serment à Râbaḥ, elle était devenue légendaire[208].

Il abandonne Râbaḥ, dès qu’il sent que son ingratitude ne[180] pourra plus être châtiée. En 1891, il avait assassiné Crampel et Biscarrat, poussé par le seul désir de s’emparer des armes et bagages de la mission. Plus tard, il se rapprochera, de nous, et, pour effacer le crime, en rejettera la responsabilité sur Râbaḥ. En fait, lui seul est coupable.

Ses protestations ont cependant un résultat ; elles désarment nos scrupules. Nous ne pouvons rien contre lui, à ce moment-là, et nous avons besoin de son appui, même incertain. Au lieu du châtiment, c’est donc un traité et des armes qu’on lui apporte en cadeau, moyennant quoi nous pourrons poursuivre notre action plus au Nord. Cette dure nécessité n’a jamais été comprise des populations de ce pays, qui l’ont considérée comme un aveu de notre faiblesse. Aux yeux de tous, nous ne pouvions venger nos morts et le prestige de Senousi augmentait encore.

Cependant, celui-ci, devenu notre allié et notre protégé, accroissait tous les jours sa puissance et pouvait impunément piller, razzier et massacrer les populations depuis Bambari jusqu’au Salamat, de la frontière anglo-égyptienne au Chari.

« Son armement s’augmentait d’une façon inquiétante.

« En 1890, il débute avec 100 fusils ; après le meurtre de Crampel, il en compte 200.

« En 1896, grâce à ses achats et grâce aux Belges, il en compte 600.

« En 1899, grâce aux cadeaux des diverses missions 1.200.

« En 1902, grâce aux achats et aux razzias 1.800.

« En 1908, toujours grâce aux achats 3.500.

« En 1910, toujours grâce aux achats 4.000.

« Ce continuateur de l’œuvre de Rabah devenait gênant ; mais il était devenu redoutable et, dès lors, notre action dans le Dar-Kouti ne se signale que par une suite de compromis confirmant notre autorité nominale, mais laissant, en fait, intacte la puissance de Senoussi.

« Tel fut le traité de 1908, imposé par la force, que Senoussi signait avec le secret espoir de ne jamais s’y conformer. On[181] avait espéré que la compagnie envoyée à Ndélé à cette occasion suffirait à briser sa résistance, en cas de mauvaise volonté. Mais Senoussi montra ses 3.500 bazinguers et la solution forte était reconnue impossible. Après bien des difficultés, le traité fut signé ; l’honneur était sauf, mais la question était loin d’être résolue. »

Les clauses, plus étroites, devaient mettre le sultan en tutelle. Senousi s’engageait à ne plus faire de razzias, à ne plus vendre d’esclaves, à ne pas commercer avec nos ennemis du Ouadaï, à payer exactement un impôt annuel, à introduire peu à peu les méthodes d’administration française sous la direction du résident qui était auprès de lui...

L’observation stricte du traité eût réglé définitivement la question du Dâr-Kouti, qui devenait de plus en plus inquiétante. Mais Senousi était loin de désirer cette solution pacifique, qui supprimait son autorité, ne lui laissant de sultan que le nom. De tempérament plus pacifique que guerrier, il décide de ne pas brusquer la situation, de nous payer de bonnes paroles et de prévoir l’avenir en se préparant une retraite sûre en cas de difficulté. En attendant, il gouverne comme si le traité n’existait pas.

« On lui a interdit le commerce avec l’Ouadaï... Il continue à envoyer vendre ses captifs à Abéché et paye même un tribut à notre adversaire.

« Il ne doit plus faire de razzias..... En octobre 1909 il prescrit à Ouarra Banda, son lieutenant, de descendre jusqu’à Ippy (Kouango) et d’y razzier les Lindas. Cette opération procure de 4 à 600 captifs, dont 200 à peine parviennent à Ndélé. Le restant est mort sous les mauvais traitements et les cadavres jalonnent la route. Ce n’est que très difficilement qu’il rend les survivants.

« D’après le traité, il doit nourrir à ses frais la troupe qui stationne à Ndélé. Le Gouvernement lui fait la remise gracieuse de cette obligation ; ses fournitures lui seront payées (septembre 1909). Il met une telle mauvaise volonté à s’exécuter que, pour assurer l’approvisionnement de la compagnie,[182] on est obligé d’arrêter les convois de vivres qui lui sont destinés. Même manque d’empressement pour les transports de l’Administration. Les commerçants, par contre, sont plus favorisés ; il est vrai qu’ils lui procurent, en contrebande, des capsules.

« Malgré l’interdiction formelle de vendre des esclaves, la traite continue et, de ce fait, il se voit infliger une amende (août 1910).

« Enfin, la reconnaissance de Baḥr-el-Ghazal (mai, juin, juillet 1910) jette la lumière sur ses agissements contre le chef youlou Djellab, qu’il essaie de déloger du massif du Ouanda Djalé, pour pouvoir s’y réfugier à son tour.

« On était désormais fixé. Senoussi pensait à la fuite, pour se soustraire aux obligations du traité qu’il avait antérieurement signé. Devant cette mauvaise volonté et cette duplicité, le Gouvernement décida de l’inviter, une dernière fois, à tenir sans retard tous ses engagements.

« Mais poussé par son fils Adoum, qui nous était hostile et qui avait su prendre une grande influence, Senoussi n’écoute aucun conseil. Il continua à préparer la fuite et commença à envoyer au Ouanda Djalé ses bagages et une partie de ses femmes.

« Il n’y a pas de temps à perdre ; du moment qu’on ne pouvait plus douter de ses intentions, pourquoi attendre pour sévir que ce sultan nous eût compliqué la tâche ? Pourquoi ne pas profiter de ses embarras au Ouanda Djalé pour procéder, sans plus tarder à son arrestation et à celle de son entourage, alors qu’il ne pouvait nous opposer à Ndélé que la moitié de ses fusils ? La majorité de la population banda nous était favorable, et il était à présumer que, dans ce groupement hétérogène, une fois la tête disparue, le reste serait à nous. Cette solution avait l’avantage d’exiger le moindre effort ; le capitaine commandant la compagnie de Dar-Kouti la proposa, en demandant un renforcement d’urgence de la compagnie.

« Le Gouvernement estima que, si Senoussi persistait à ne[183] pas tenir ses engagements, il y avait lieu d’entreprendre une action contre lui et de l’arrêter, lui et son entourage. Mais la garnison de Ndélé ne devait compter que sur ses propres forces et n’agir qu’avec la certitude du succès. Cependant, on dépêcha des renforts à la 4e compagnie et un convoi de cartouches fut dirigé sur Ndélé pour porter à 60.000 le stock du poste. Malheureusement, ces diverses mesures demandèrent un certain temps. En décembre, on apprenait que Senoussi était venu définitivement à bout de Djellab et qu’il occupait le Ouanda-Djalé. Son refuge était assuré ; dès lors, sa désobéissance n’a plus de limites.

« A ce même moment, on apprenait la sanglante affaire de Doroté ; l’agitation musulmane se manifestait intense dans tout le centre africain et gagnait Ndélé, où deux chérifs venus du Soudan encourageaient à la résistance.

« Deux incidents vinrent compliquer la situation et rendre l’action inévitable.

« 1o Incident d’Ouadda. — Le lieutenant Jaffrelot, du poste de Bria, était monté à Ouadda avec une trentaine d’hommes, pour y faire une enquête au sujet des agissements de Moḥammadi, lieutenant de Senoussi. Au cours d’une patrouille, ses tirailleurs furent assaillis à coups de fusil ; le petit détachement dut faire usage de ses armes et se replier ensuite sur Mouka. Avec sa mauvaise foi habituelle, Senoussi se déclara blanc comme neige, rejeta toute la faute sur le lieutenant Jaffrelot et refusa de livrer les Bazinguers coupables (décembre).

« 2o Refus d’établir un village au Bamingui. — En second lieu, le Gouvernement avait prescrit que des villages fussent installés sur la piste Ndélé-Fort-Crampel. Pour ne pas compliquer la situation, il ne fut demandé à Senoussi que la création d’un seul village au Bamingui. Un délai de 15 jours lui fut donné pour envoyer 50 ménages. Le délai expira le 25 décembre, et Senoussi ne s’était pas exécuté.

« Il n’y avait pas à hésiter plus longtemps. Ne pas châtier une pareille désobéissance de la part du meurtrier de Crampel[184] eût été impolitique, et, d’autre part, attendre plus longtemps eût été une faute.

« Malheureusement les renforts et les cartouches n’étaient pas encore arrivés.

« En attendant le moment favorable, les précautions suivantes furent prises, en vue de l’opération qui était désormais inévitable.

« Le poste du Bamingui fut renforcé par 10 miliciens demandés à Fort-Crampel (en tout 30 hommes).

« Le capitaine commandant la circonscription de Fort-Archambault fut prié d’occuper fortement Ndioko, par où Senoussi devait être évacué en cas d’arrestation. Il importait, en effet, que cette évacuation fût protégée sérieusement, et, d’autre part, la garnison de Ndélé ne pouvait être réduite sans inconvénient.

« Sur ces entrefaites, le convoi de cartouches arriva le 8 janvier.

« Rendu méfiant, Senoussi prescrivit aussitôt à Allah Djabou, son lieutenant, de rallier Ndélé en toute hâte avec tout son monde, en ne laissant qu’un faible détachement pour garder le Ouanda Djalé.

« Différer l’action plus longtemps eût été désastreux. L’arrivée d’Allah Djabou eût porté à 4.000 le nombre des fusils de Senoussi ; notre sécurité était compromise à bref délai et toute solution devenait impossible[209] ».

Senousi disposait à Ndélé d’environ 2.000 fusils, répartis en 19 bannières. Son tata et celui de son fils Adoum « occupaient un emplacement central au milieu d’une plate-forme rocheuse, véritable gradin entaillé à mi-pente dans le flanc du plateau au dessus du ravin de la Ndélé ». La compagnie du capitaine Modat, défalcation faite de la garnison du poste du Bamingui et de la garnison de sûreté du poste de Ndélé,[185] comptait 3 officiers, 5 sous-officiers et 180 indigènes disponibles pour la manœuvre.

Le lieutenant Grünfelder, avec 80 tirailleurs, fut chargé de l’arrestation de Senousi et de son entourage. Mais ceux-ci résistèrent et Adoum se jeta sur le lieutenant, qui abattit alors à coups de revolver l’assassin de Crampel et son fils. Les bazinguers intervinrent et, peu après, la fusillade crépitait. Le capitaine Modat fit immédiatement entrer en ligne le reste de sa compagnie et se porta à l’attaque des tatas. L’action, commencée à 8 h. 45 du matin, se terminait à 4 h. 45 du soir par la dispersion des bazinguers et la prise des tatas. Cette journée nous coûtait : 2 Européens blessés (lieutenant Grünfelder, sergent Zuani), 9 tirailleurs tués et 17 blessés. Du côté adverse, les pertes étaient considérables. On compta 200 tués sur place, parmi lesquels : le sultan Senousi, son fils Adoum, Moḥammadou, petit fils de Râbaḥ, 4 chefs de bannière et 4 Arabes blancs, dont 2 chérifs venus d’Égypte. Les blessés étaient bien plus nombreux : environ 400. Allaḥ Djabou, appelé en toute hâte par Senousi, accourait du Ouanda Djalé. Quand il apprit la nouvelle du désastre, il ralentit prudemment sa marche ; le 22, il fit sa jonction avec les fuyards, parmi lesquels se trouvaient trois fils de Senousi : Djemâl ed Din, qui avait été blessé, Maḥmadou, Foufana et Kamoun. Pendant ce temps, les Banda, les Ndouka, quelques Rounga et Baguirmiens — c’est-à-dire les 8/10e de la population sur laquelle régnait naguère Senousi — venaient faire leur soumission au poste de Ndélé.

Allaḥ Djabou, après avoir fait semblant de demander l’aman, prépara une attaque de nuit. Le 6 février, une caravane de pèlerins fellahta, qui revenait de la Mekke et était divisée en 3 échelons, essaya de masquer l’action des bazinguers et de favoriser leur entrée par surprise dans nos lignes. Mais la ruse fut éventée : les deux premiers échelons furent soigneusement visités et écartés ; quant au troisième, extrêmement nombreux, il reçut l’ordre de rétrograder. A partir de trois heures du matin, les gens d’Allaḥ Djabou échangèrent[186] quelques coups de fusil avec nos partisans. Au petit jour, les feux à grande distance qui furent exécutés par la garnison du poste mirent les bazinguers en fuite. Cet échec augmenta le nombre des défections : les derniers Banda et les Kreich vinrent, à leur tour, faite acte de soumission à Ndélé. A la fin de février, Allaḥ Djabou, campé à Djellab, n’avait plus avec lui qu’un contingent fort réduit.

Depuis lors, le capitaine Modat est rentré en France et il ne semble point que la politique inaugurée par lui — qui consistait à ruiner l’organisation musulmane édifiée par de gros marchands d’esclaves en pays fétichiste, et à assurer la protection et le développement de ces régions en s’appuyant sur l’élément banda — il ne semble point, disons-nous, que cette politique ait été suivie. En tout cas, il serait extrêmement regrettable de voir reparaître, sur ce point, les erreurs de certaine « politique musulmane ». Sans doute, une forte organisation musulmane facilite l’installation des Européens dans des pays nouveaux. Mais aussi que d’hostilités irréductibles, de difficultés, voire de dangers, prépare, dans l’avenir, cette protection outrée de l’islâm ! La religion du Prophète n’a que trop de tendances à gagner du terrain en Afrique. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, s’il est impolitique de combattre l’islâm en pays musulman, il est tout aussi impolitique de le propager, sans s’en rendre compte, en pays fétichiste. Allaḥ Djabou s’est installé, avec ses bazinguers, dans le massif du Ouanda Djalé. Maḥmadou Foufana, fils de Senousi, a attaqué un lieutenant et 50 tirailleurs du côté de Kouga : il s’est fait battre à plate couture et a perdu 100 hommes, dont un chef de bannière. — Les résultats obtenus par le capitaine Modat ne devraient-ils point être complétés par la dispersion définitive des bazinguers du Ouanda-Djalé ?

Revenons au Ouadaï. La colonne conduite par le commandant Maillard, au début de l’année 1911, n’avait pas pu régler entièrement la question du Massalat : les guerriers d’Andoka, successeur de Tâdj eddin, et les bandes ouadaïennes du sultan[187] Doud-Mourra restaient toujours une menace pour les pays soumis à notre autorité.

La partie orientale du Ouadaï a eu de nouveau à souffrir des pillages exécutés par les gens de ʿAli Dinar. « Celui-ci ne se contente pas d’intriguer en vue d’établir à son profit une sorte de suzeraineté sur les sultanats voisins ; il persiste à exciter les populations contre nous, à menacer et à molester nos protégés, à associer ses contingents aux révoltés du Ouadaï. Une lettre qu’il fit parvenir au début de la présente année à Ḥassan, sultan du Dâr Tama, ne saurait laisser le moindre doute sur la nature des sentiments qui l’animent ; il parle en maître et avec quelque hauteur méprisante à Ḥassan qu’il appelle le « chrétien noir » ; il lui ordonne, en le menaçant des pires violences, de se reconnaître vassal du Dâr-Four. Enfin, des cavaliers portant la ceinture rouge, le turban rouge et blanc, qui sont les marques distinctives des réguliers de ʿAli Dinar, sont venus, en janvier et en février, razzier nos gens, brûler plusieurs villages dans le Dâr-Tama, enlever des femmes et des enfants ainsi que de nombreux troupeaux. « C’est incontestablement de ce côté que doit s’exercer avec le plus d’attention la vigilance de nos officiers ; des ordres ont été donnés pour que, dans le Dar-Tama, notre frontière soit constamment gardée par des auxiliaires indigènes, nos forces mobiles se tenant en arrière, prêtes à intervenir[210]. »

Au mois de mars, 800 cavaliers foriens vinrent s’installer dans le Zegâoua ouadaïen, tout près du cirque rocheux de Kapka. Ils rayonnèrent de là sur les pays environnants et réussirent, en peu de temps, à emmener 400 personnes en esclavage et à capturer plus de 5.000 bœufs et 14 chevaux : tout ce butin fut conduit à El Fâcher. Le Tama souffrit beaucoup des incursions des gens de ʿAli Dinar, et le capitaine Chauvelot, au cours d’une reconnaissance, trouva ce pays complètement dévasté : les villages étaient détruits et la[188] population, désespérée, errait lamentablement dans la brousse. La compagnie Chauvelot poursuivit les pillards jusque dans le Darfour, sans réussir toutefois à les atteindre (mai 1911). Cette action énergique de nos troupes détermina l’ancien prétendant Choucha à faire sa soumission.

Au même moment, le commandant Hilaire opérait contre les Khouân qui se trouvaient dans l’Ennedi. Depuis qu’ils avaient accepté la domination française, les Maḥâmid d’Ourâda étaient en butte à l’hostilité des Senousia. En moins de six semaines, les pillards du Nord (Zouaya, Touareg, Oulâd Slimân, Tedâ et Bideyât) avaient enlevé plus de mille chameaux aux Arabes. Pour remédier à cet état de choses, la meilleure solution consistait à purger l’Ennedi des éléments hostiles qui s’y tenaient à demeure. C’est ce que se proposa de faire le commandant Hilaire, avec la compagnie méhariste d’Ourâda, une section d’artillerie et 150 auxiliaires.

L’Ennedi se trouve à 400 kilomètres environ au N.-E. d’Abéché. Les cirques rocheux de Beskéré et de Sini, sortes de forteresses naturelles, servaient de refuges aux guerriers de la Senousia. Ceux-ci entretenaient les meilleures relations avec les gens du Darfour, chez lesquels ils allaient se ravitailler en grain. Leur grand chef, Sidi Ṣâlèḥ Kéréma, avait participé aux deux combats de Dorothé avec une centaine de fusils. Depuis lors, il avait mené de nombreuses razzias chez les indigènes soumis à notre autorité, enlevant les troupeaux et emmenant des femmes et des enfants en esclavage. Il retenait prisonnière depuis plusieurs mois une caravane partie du Fezzan pour Abéché, dont faisaient partie les gens de ʿAbdallah Kahal, du Qaire : quelques hommes essayèrent de fuir, mais ils périrent de soif au milieu des rochers arides de la région.

La colonne Hilaire suivit l’itinéraire Ourâda-Am-Chalôba-Archeï. Les Khouân comprenaient deux groupes : les Arabes, avec Sidi Ṣâlèḥ Kéréma, et les Touareg, qui étaient commandés par le chef Koassen. Ils ne s’attendaient pas à une attaque dans l’Ennedi et s’étaient dispersés : une centaine d’entre[189] eux étaient partis vers le Nord et une cinquantaine d’autres étaient allés au Darfour chercher du mil ; le reste s’était plus ou moins dispersé en quête de pâturages. Le 13 mai, les Touareg furent surpris à Sini : la section méhariste qui les poursuivit ramena 450 chameaux et quelques prisonniers. Le 20, la colonne tomba sur les Arabes à Kafra : les gens de Sidi Ṣâlèḥ essayèrent de résister, mais ils furent facilement dispersés ; leur chef s’enfuit blessé, laissant entre nos mains son étendard et tout son campement. Les prisonniers de la caravane et les esclaves razziés au Ouadaï furent délivrés, et, en outre, nos auxiliaires ramenèrent au camp 115 femmes et enfants des fuyards.

Les Senousia évacuèrent l’Ennedi : les Touareg descendirent plus au Sud et les Arabes se réfugièrent au Darfour. La colonne Hilaire rentra ensuite au Ouadaï, où elle devait contribuer à réduire les Kodoï insurgés.

Au début de juin 1911, eut lieu la révolte des Kodoï. Ces montagnards turbulents avaient toujours joui de privilèges spéciaux sous les anciens sultans du Ouadaï ; notre domination modifia cet état de choses d’une façon désagréable pour les Kodoï, et ceux-ci, comme tous les autres indigènes, durent payer un impôt en mil, et peut-être même supporter quelques exactions des gens d’Acyl. Du reste, il ne faut voir en cela que les motifs occasionnels de l’insurrection : le fanatisme musulman, la haine de l’étranger, l’orgueil insensé et la brutalité bien connue des Maba constituent des raisons autrement sérieuses.

Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui voyageait sans escorte, était assailli par plusieurs bandes de rebelles et, pour échapper à un sort plus cruel, se donnait volontairement la mort. Le commandant Hilaire, qui revenait de l’Ennedi, et le capitaine Chauvelot, arrivant de Bir Ṭaouil, réprimèrent la révolte. Doud-Mourra avait envoyé l’aguid el Djaʿâdné au secours des révoltés ; mais les Ouadaïens furent battus et mis en fuite.

Un vent de rébellion avait d’ailleurs soufflé sur tout le[190] Ouadaï, et le commandant Hilaire dut aller s’installer à Atya, pour porter les derniers coups à l’insurrection, qui, dit le colonel Largeau dans un de ses rapports, « un peu partout a amoncelé les ruines ». La révolte du Ouadaï a modifié les plans du colonel Largeau. « Il semble, en effet, ne plus vouloir occuper le Tama, non plus que le Sila. Il se contentera d’établir un poste solide dans la région de Courgnes, pour surveiller ces deux points. Si Bakhit continue son agitation, le colonel Largeau fera de ce côté une rapide expédition. Ce sera tout.

« Je ne peux, dit-il, songer à m’affaiblir en étendant l’occupation. » Une compagnie occupera Amm Timan ; une autre, installée vers Ati, formera la réserve.

« Ainsi, explique le colonel Largeau, nous serons, au Ouadaï, gardés de tous côtés : au Nord, par une compagnie mobile, une section montée, des cavaliers d’Acyl et de l’artillerie ; au Sud, par les deux compagnies mobiles, qui, prélèvement fait de la garnison de sûreté, me donneront au moins 250 fusils. »

« Telles sont les dispositions que vient de prendre le colonel Largeau[211] ».

Du côté du Nord, les Senousia restent toujours nos ennemis acharnés : nous avons déjà vu qu’ils avaient fait appel aux Turcs — peu aimés des Khouân pourtant — afin d’arrêter la marche victorieuse de l’occupation française. Le drapeau ottoman fut arboré sur le fortin d’Aïn Galakka, ou Borkou, et cela a redonné une nouvelle audace aux pillards senousis, dont les rezzous continuent à être un danger pour la partie septentrionale du Ouadaï, le Baḥr el Ghazal, les abords du Kanem et les régions orientales du Territoire de Zinder. Au début de l’année 1911, nos protégés ont eu beaucoup à souffrir des incursions menées par les gens d’Aḥmed Chérif.

« On a fait le calcul que depuis 1906, c’est-à-dire en cinq[191] ans, ces pillards ont tué, tant au Kanem qu’au Ouadaï, près de 600 personnes, en ont emmené 228 en esclavage et ont razzié plusieurs milliers de chameaux et de moutons. Le système purement défensif qui consiste à attendre les rezzous à l’intérieur de nos possessions est donc extrêmement coûteux et peu efficace. La situation est en petit la même qu’il y a trois ans en Mauritanie pour l’Adrar. Tant que nous ne nous sommes pas décidés à occuper ces oasis, les pillards y formaient leurs bandes et de là s’en allaient razzier dans tout le nord du Sénégal. Les bandes qui désolent le Kanem et le Ouadaï se forment dans le Borkou ; et tant que nous ne serons pas décidés à occuper ʿAïn Galakka, principale oasis de cette région, les six cents kilomètres de la frontière septentrionale des territoires du Tchad continueront à être exposés à leurs brusques incursions. Depuis que nous tenons l’Adrar, on n’entend plus parler de rezzous, d’attaques, de surprises, ni de pillages dans cette partie de l’Afrique occidentale ; la Mauritanie est maintenant parfaitement tranquille. Quand nous tiendrons ʿAïn Galakka, il en sera de même pour les territoires du Tchad.

« Aussi le Gouvernement de l’Afrique équatoriale, qui a longtemps résisté à l’occupation du Borkou comme étant sans valeur économique, est-il aujourd’hui convaincu que cette opération est devenue urgente au point de vue de la bonne police de cette partie de la colonie[212]. »

Nous avons déjà dit que la conquête de la Tripolitaine par les Italiens faciliterait énormément notre besogne. Les Turcs évacueront, s’ils ne l’ont déjà fait, le Borkou et le Tibesti, et la France aura alors toute liberté d’action dans des pays qui lui appartiennent incontestablement. L’occupation du Ouadaï et, plus tard, celle du Borkou et du Tibesti obligeront la confrérie des Senousia à composer avec nous. D’ailleurs, au cas où elle s’y refuserait, il nous sera très facile, une fois la question du Ouadaï réglée, de combattre efficacement[192] et de refouler dans le désert de Libye, d’une manière définitive, les bandes de Si Aḥmed Chérif.

Le sultan ʿAli Dinar n’a tenu aucun compte des observations qui lui furent faites, sur la demande du Gouvernement français, par les autorités anglo-égyptiennes. Le débat sur les événements du Ouadaï, qui eut lieu à la Chambre le 16 décembre 1910, fit connaître que l’inspecteur général du Soudan égyptien, Slatin Pacha, avait donné, en mai 1909, les instructions les plus catégoriques à ʿAli Dinar, « lui recommandant non seulement d’observer la plus stricte neutralité, mais aussi de ne prêter son concours ni directement, ni indirectement, à l’ex-sultan du Ouadaï, notre adversaire, à ses partisans ou à des réfugiés quelconques, en lui faisant entendre que si, par sa faute, des troubles venaient à se produire, il en serait tenu pour responsable ».

Étant donné que les Anglais ne veulent pas encore occuper le Darfour et que, par conséquent, aucune sanction de leur part ne pouvait s’ensuivre, il était évident que leurs menaces devaient rester vaines. Depuis lors, ʿAli Dinar a fait razzier les territoires de son voisinage qui relèvent du Ouadaï français. Il a même essayé de s’implanter à demeure dans le Zegâoua ouadaïen ; trois zéribas foriennes furent installées dans ce pays : l’une d’entre elles était commandée par le propre frère du sultan, Ibrahim, et les garnisons se composaient de réguliers, portant la ceinture rouge et le turban rouge et blanc.

Les incursions des gens de ʿAli Dinar en pays ouadaïen peuvent nous créer des difficultés. Le sultan forien persiste à maintenir ses prétentions sur certaines provinces des confins du Ouadaï, et l’occupation de ces mêmes provinces par nos troupes l’irritera profondément. Cependant la leçon de Guéréda a porté ses fruits, et il y a lieu de croire que le renforcement de nos effectifs, l’entente qui règne entre les Gouvernements anglais et français et, en dernier lieu, la reddition de Doud-Mourra (octobre 1911) empêcheront vraisemblablement de ʿAli Dinar de se battre ouvertement avec nos troupes.

[193]Il serait extrêmement désirable qu’une mission franco-anglaise fût chargée de délimiter la frontière qui doit séparer le Ouadaï du Darfour. Malheureusement, en l’état actuel des choses, cela n’est pas possible. Le Gouvernement anglais, pressenti à ce sujet par notre ministre des Affaires étrangères, répondit que « pour procéder à la délimitation d’une frontière si longue et si éloignée de son centre d’action, il serait obligé de faire une véritable expédition, qui pourrait être périlleuse... » Cela ne lui paraissait pas possible pour le moment. Cette question ne sera donc solutionnée que dans un avenir assez lointain, chose regrettable assurément, car la situation incertaine de la frontière sera pour nous une source d’ennuis.

Doud-Mourra, à la suite de dissentiments avec le sultan Andoko, a dû quitter le Massalat. Profondément découragé, le rival d’Acyl est venu faire sa soumission au colonel Largeau, en octobre 1911 : il avait avec lui 500 partisans environ, dont 120 armés de fusils. Doud-Mourra a été exilé à Fort-Lamy, où le Gouvernement français lui fait une petite pension. Acyl est donc sans conteste le sultan du Ouadaï[213]. La soumission de Doud-Mourra produira un grand effet moral dans tout le pays et facilitera singulièrement la tâche du colonel Largeau.

Les opérations actives vont recommencer après la saison des pluies, vers le mois de novembre, et, grâce aux effectifs dont il dispose (1 régiment de tirailleurs à 12 compagnies et de l’artillerie), le colonel Largeau pourra mener à bien l’œuvre de pacification et d’organisation qui lui est dévolue.


[163]Nous signalerons d’ailleurs, à l’appui de ce que nous venons de dire, que le capitaine Rivière écrit toujours Ouaddaï et Ouaddaïens dans ses deux articles sur la région du Tchad. Du Tchad au Ouaddaï (Revue des troupes coloniales, année 1906) ; Notice sur le cercle de Moïto (ibid., année 1907). Les capitaines Cornet et Modat ont fait de même : le premier dans son ouvrage qui a pour titre : Au Tchad, le second dans études sur le Dar Fertyt.

[164]Voyage au Darfour, p. 126.

[165]ʿAbd el Kerim était le contemporain du sultan du Darfour, Moḥammed Solong, que Nachtigal porte comme ayant régné de 1596 à 1637. C’est simplement à titre de document que nous donnerons, pour le temps de règne des prédécesseurs de Saboun, des chiffres qui diffèrent souvent de ceux de Nachtigal. Les renseignements qui nous ont été donnés à ce sujet ne peuvent, en aucune façon, avoir la même valeur que ceux recueillis, à Abéché même, par le célèbre explorateur.

[166]Nachtigal.

[167]Il se peut que les noms de Kharif et de El Djezam servent à désigner le même prince.

[168]Ce prince était fils d’une Massalat du Ouadaï.

[169]C’est à cette particularité qu’il faut probablement attribuer l’origine du nom de Khariféïn (deux ans). Ce prince est encore appelé Khariféïn abou Deboug ben Saboun.

[170]Le groupe maba comprend surtout cinq tribus : Kodoï, Abou Senoun, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba et Madala. Les autres tribus (Galoum, Dekker, Matlamba, Abissa) sont peu nombreuses et ne comptent presque pas. D’après la tradition, la mère du sultan du Ouadaï doit appartenir à l’une des cinq tribus nobles ou bien encore à la tribu des Kondongo, qui, quoique non maba, est parfois rangée parmi les tribus autochtones.

[171]El Tounesy, p. 231.

[172]Le cheïkh Terab, qui appartenait aux Arabes ’Aouada, avait vaillamment secondé Moḥammed el Amin el Kanemi, dans toutes les luttes que celui-ci fut obligé de soutenir. Terab avait le commandement de tous les Choa du Bornou : les indigènes disent de lui qu’il était « le sultan des Arabes ».

[173]Abecher, Abéché, Oubbéché.

[174]ʿAli fit mander, à plusieurs reprises, les principaux chefs des Oulâd Slimân et les renvoya dans leur tribu comblés de cadeaux.

[175]Ces deux Tripolitains avaient construit le palais que l’on voit encore actuellement à Abéché : les chameaux des Arabes Maḥâmid étaient allés chercher, au nord d’Ourâda, la pierre à chaux nécessaire pour faire le mortier et blanchir les murs.

[176]Les deux Fitzân reçurent de nombreux cadeaux du sultan ʿAli, qui voulut les récompenser magnifiquement pour le service rendu. Ils disparurent ensuite. Certains indigènes disent que ces étrangers retournèrent chez eux avec une caravane de commerçants ; d’autres rapportent que le sultan ʿAli les fit mettre à mort, pour les empêcher plus sûrement d’aller offrir leurs services à des ennemis du Ouadaï. Il est probable que c’est la première version qu’il faut adopter.

[177]Ces deux princesses se marièrent le même jour, au mois d’août 1873, durant le premier séjour que Nachtigal fit à Abéché.

[178]Quelques années plus tard, Yousef donna l’ordre de tuer Aba Zaït.

[179]Appelé Senousi, parce que son père Abou Beker était affilié à la secte des Senousia. Lui-même, du reste, avait pris le ouerd de la confrérie. Le père du sultan Senousi, Abou Beker, était apparenté à la famille royale du Baguirmi. Il vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti pour y faire le commerce des esclaves et de l’ivoire : ce métier le fit entrer en relations avec les Djellâba de l’est et avec l’aventurier Zibêr.

[180]Étude sur le Dâr-Fertyt (communiquée par le capitaine Modat).

[181]Capitaine Modat.

[182]Un exemple, entre mille, suffira à donner une idée de la veulerie de Yousouf. Au temps du sultan ʿAli, l’aguid er Râchid était Assad el Kebir, l’un des dignitaires les plus riches et les plus puissants du pays. Quand Yousouf, à la mort de son frère, fut proclamé souverain du Ouadaï, il donna la charge d’aguid er Râchid à l’un de ses esclaves, Amin Goudjia, qui reçut l’ordre d’aller prendre possession de son commandement. Mais Assad el Kebir ne laissa point le nouveau promu pénétrer dans sa demeure. Amin Goudjia reçut avis que s’il cherchait à franchir la porte ou à donner des ordres, à agir, en un mot, comme s’il était réellement aguid er Râchid, Assad lui ferait couper la tête immédiatement. Il se le tint pour dit et n’insista point. Yousouf n’insista pas davantage et laissa les choses en l’état. Amin Goudjia ne reçut le kademoul d’aguid er Râchid qu’à la mort d’Assad el Kebir : le sultan Ibrahim le lui enleva pour le donner à un captif gourân, Guelma.

[183]Beaucoup de Foriens, qui s’enfuirent au Ouadaï à ce moment-là, furent pris et réduits en esclavage.

[184]Il se réfugia au Tania. Il revint, plus tard, vivre en simple particulier auprès de l’aguid el Maḥâmid.

[185]Moḥammed el Hachaïchi, Voyage au pays des Senoussia, p. 130.

[186]Voyage au pays des Senoussia.

[187]Capitaine Julien, Le Dâr Ouadaï.

[188]ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma (le taquin), était fils de Chérif et de momo Maden. Nachtigal rapporte qu’on le surprit versant des larmes le jour de l’avènement du sultan ʿAli. Celui-ci le fit aveugler : mais on dut s’y prendre mal, car Abou Kouyouma réussit à quitter la capitale et à rassembler des partisans. On s’empara de lui et, à la suite d’une nouvelle opération, il perdit complètement la vue. « Comme la plupart de ses frères aveuglés, Abou Kouyouma passait la plus grande partie de ses jours à absorber d’énormes quantités de merissé ». Le sultan ʿAli l’avait nommé aguid ed Debaba, charge dans laquelle il fut remplacé par son fils Acyl. Une fille de Abou Kouyouma, Habbo, épousa le sultan Ibrahim : elle eut un fils, Moḥammed Ṣâlèḥ, que Doud-Mourra fit aveugler.

[189]

Dar ed dimmé Homme courageux,
Abou Goudjia seghir Le jeune Abou Goudjia
Ma errouft léh senné Ignorait qu’on voulût le saisir.
Adjâouid mergo Les adjaouid sortirent,
Qotolo dimmé... Il y eut un combat sanglant...
Choter as soulba Pourquoi la ceinture blanche autour des reins ?
Chounhou chôoura Qu’est-il donc arrivé,
la ʿyal abba O fils de mon père ?
Abou Goudjia mereg Abou Goudjia est sorti
Chila léna ed derba Montre-nous le chemin qu’il a pris, etc.
(Chanson ouadaïenne.)

Abou Goudjia (l’homme à la longue chevelure) est le surnom populaire donné à Acyl. Le sultan du Ouadaï doit avoir la tête rasée ; mais tout prétendant au trône laisse pousser ses cheveux, car la longue chevelure est un signe de revendication. Acyl répétait souvent qu’il ne sacrifierait sa belle chevelure frisée, que lorsqu’il aurait été proclamé sultan du Ouadaï.

[190]Doud-Mourra signifie : le lion de Mourra. Mourra est un village du sultan, sur la route d’Abéché à El Fâcher.

[191]Destenave et Truffert, La région du Tchad.

[192]Fourneau, Deux années dans la région du Tchad.

[193]Il avait été également question d’un rapprochement entre Doud-Mourra et Acyl.

[194]Moḥammed ould Bechara avait épousé Mérem Habbo, fille de ʿAli, en 1873. Il n’en eut pas d’enfant. Mérem Habbo lui fut enlevée par le sultan Yousouf, qui donna à l’aguid sa fille, Mérem Zenaba.

[195]La frontière virtuelle, séparant le Ouadaï du Territoire du Tchad, était marquée par les villages de Malabesse, Boullong, Sommo, Boli, Zan. Elle passait, en dernier lieu, à Amm Timan, sur le Baḥr es Salamat.

[196]Le tableau est très flatté, car le caractère de Gaourang est bien moins simple et beaucoup moins sympathique que ce que l’on veut bien dire.

[197]Après son arrestation, Acyl avait été déporté à Kémo. On le fit changer plusieurs fois de résidence. Il fut même envoyé à Brazzaville. En dernier lieu, il se trouvait à Laï, auprès du commandant Julien, quand le lieutenant-colonel Largeau lui rendit, avec la liberté, l’espoir d’arriver un jour au trône du Ouadaï (fin 1906). Il a été déposé en juin 1912.

[198]Le Temps, 10 novembre 1908.

[199]Après l’arrestation d’Acyl, le commandant Largeau avait déjà fait tenir un message à Doud-Mourra, par l’intermédiaire de Mérem Samèh, sœur du sultan ouadaïen, qui fut renvoyée à Abéché.

[200]Largeau, La France devant le Ouadaï (Revue des Troupes Coloniales, 1910).

[201]Les Oulâd Slimân sont appelés Minimini par les indigènes du Kanem et du Baḥr el Ghazal ; dans la partie orientale du Ouadaï, ce nom est réservé aux Bideyat et aux Zegâoua.

[202]Barkaï est un partisan d’Acyl, qui fut fait d’abord aguid el Khouzam et reçut ensuite le kademoul d’aguid er Râchid. Bidey d’origine, il alla tout jeune au Borkou, où il fut capturé par un rezzou ouadaïen. Emmené à Abéché, il y resta longtemps et débuta comme petit touèr du sultan Yousouf. Plus tard, il embrassa la cause d’Acyl.

[203]Rapport du capitaine Chauvelot.

[204]Diado était un vieux partisan d’Acyl : il appartenait à la tribu arabe des Missiriyé.

[205]Cf. Lettres du lieutenant-colonel Moll, p. 255-280.

[206]Chevalier, L’Afrique centrale française.

[207]Étude sur le Dar-Fertyt (communiquée par le capitaine Modat).

[208]Après le massacre de Crampel, du docteur Moḥammed Saïd, de Biscarrat et de leur escorte, Senousi écrivit à Râbaḥ pour lui faire part de l’événement. Celui-ci eut un mouvement de colère, mais envoya néanmoins son intendant réclamer à Senousi tout le personnel — le Targui et les douze Toucouleurs qui avaient trahi Crampel, ainsi que la Pahouine Niarinzé avaient été épargnés — et le matériel de la mission. Le sultan finit par remettre une partie des armes, des munitions et des marchandises, ainsi que dix Toucouleurs et Niarinzé. Comme il avait caché sous terre le reste du butin, qu’il avait éloigné de Châ les deux Toucouleurs parlant arabe et que le Targui était parti vers le Nord, Senousi put jurer sur le Qorân « qu’il ne lui restait plus rien de Crampel sur la terre de Châ ».

[209]Rapport du capitaine Modat au sujet du combat de Ndélé, le 12 janvier, et de la tentative de surprise du 7 février 1911.

[210]Journal officiel de l’Afrique équatoriale française, 1er juillet.

[211]Le Matin, 2 novembre 1911.

[212]Le Temps, 18 octobre 1911.

[213]Il en a été déposé le 5 juin 1912, interné à Laï et n’a pas été remplacé. Cette mesure a été motivée par son attitude hostile à la France. Le Ouadaï est administré par le colonel Largeau à l’aide de sept hauts dignitaires indigènes.


[194]LES POPULATIONS DU OUADAÏ


Nous allons maintenant passer rapidement en revue les divers éléments qui constituent la population du Ouadaï[214].

Nachtigal évaluait la population du Ouadaï à deux millions et demi d’habitants ; le capitaine Julien ne la supposait pas inférieure à deux millions ; et enfin on croit actuellement que, cette population ayant été décimée par un état de guerre perpétuel et par des razzias périodiques d’esclaves sur les confins du royaume, le chiffre doit être ramené à moins d’un million.

MABA

Le groupe ethnique le plus considéré est formé par les Maba : ce sont des Ouadaoua de race, qui vinrent librement à l’islamisme et aidèrent ʿAbd el Kerim à chasser les Toundjour. Leur pays aurait été appelé dâr maba à cause de sa richesse en eau. Ils parlent le bora mabang (langue des Maba) et présentent tous à peu près les mêmes caractères. Ces indigènes ont le teint noir : ils arrangent leurs cheveux en petites tresses et possèdent, entre le cou et l’oreille, une excroissance de la peau, obtenue par l’application de ventouses[215].

[195]Nous avons vu le rôle joué autrefois au Ouadaï par la population énergique des Maba. Ils sont toujours restés attachés aux traditions qui assuraient leur prédominance dans le pays. Mais l’extension énorme du Ouadaï, les progrès de l’armement et l’importance acquise par les contingents des aguids diminuèrent l’influence des tribus autochtones. Autrefois, le sultan devait être fils d’une femme maba ; aujourd’hui, il n’en est plus de même et les quatre derniers sultans (Ibrahim, Ghazali, Doud-Mourra et Acyl) naquirent de femmes étrangères.

Les Maba abusent de la merissé et ont, dans tout le pays, une grande réputation de brutalité. Voici, d’ailleurs, le jugement que Nachtigal a porté sur ces indigènes : « Les Maba sont bien les gens les plus orgueilleux, les plus fanatiques, les plus mesquins que j’aie rencontrés au cours de mes voyages. L’arrogance qu’ils affichent à l’égard des étrangers n’est pas faite seulement de fanatisme religieux mais encore de l’intime conviction qu’ils ont de la supériorité de leur patrie, de leur souverain et de leur propre personne[216] ».

Les Maba comprennent les tribus suivantes : Kodoï, Oulâd Djema’, Galoum, Dekker, Malanga, Madaba (ou Mandaba), Madala (ou Mandala), Matlamba, Abissa.

Kodoï. — Leur nom vient de kodok, qui signifie montagne. Ce sont des montagnards qui habitent, au nord-est de Ouara, la région marquée par le mont Kardjago. On les appelle aussi Abou Senoun[217] (les hommes aux dents), parce qu’ils ont les dents rouges. Ils comprennent plusieurs fractions (Matouk Sing, Galak Sing, Margak Sing, Oudjak Sing) et des forgerons (Nemena).

[196]Les Kodoï parlent le maba et l’arabe : leur gouverneur porte le titre de melik. Les Kodoï et les Oulâd Djema’ sont les tribus autochtones les plus considérées du Ouadaï.

Oulâd Djema’. — Les Oulâd Djema’ sont étroitement apparentés aux Kodoï. Les deux tribus vivaient autrefois réunies : elles inquiétaient alors les sultans du Ouadaï par leur turbulence. Kharout es Seghir les sépara et donna le commandement de l’une d’entre elles à un kamkalek de l’époque, Djema’ : les sujets de ce dignitaire furent désormais appelés Oulâd Djema’. Les deux tribus n’en continuèrent pas moins à marcher la main dans la main, dans tous les mouvements qui agitèrent le Ouadaï, et à rallier autour d’elles le reste des Maba. Les Oulâd Djema’ habitent le pays au nord de celui des Kodoï.

Au début de juin 1911, Kodoï et Oulâd Djema’ se sont soulevés contre notre domination. Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui n’avait point d’escorte, fut attaqué par de nombreux insurgés et se tira un coup de revolver sous le menton, pour ne point tomber vivant entre leurs mains. On a écrit que la lourdeur des impôts prélevés par les émissaires du sultan Acyl avait provoqué la révolte. « Le pays qui, du temps de Doud-Mourra, ne payait presque pas d’impôts — ce sultan trouvant ce dont il avait besoin en razziant les pays voisins — croit aujourd’hui que toutes les exactions qu’il subit sont notre fait[218]. » Il est possible que les nouveaux fonctionnaires ouadaïens aient eu la main lourde et aient pressuré quelque peu leurs administrés. Il existe, au Ouadaï, des habitudes séculaires contre lesquelles il faudra réagir. Mais il ne faut point perdre de vue que les Maba — et en particulier les Kodoï et Oulâd Djema’ — ont toujours joui de privilèges spéciaux et que le fait de subir la loi commune a dû les irriter profondément. Du reste, ces montagnards belliqueux ont souvent fait preuve d’indépendance à l’égard du pouvoir d’Abéché, et la révolte du mois de juin ne doit nullement[197] surprendre. Elle fut réduite, en une quinzaine de jours, par le détachement du capitaine Chauvelot et la colonne du commandant Hilaire, qui revenaient de l’Ennedi.

Galoum et Dekker. — Les Galoum et les Dekker, peu nombreux, sont de la famille des Oulâd Djema’.

Malanga, Mandaba et Mandala. — Les Malanga, les Mandaba et les Mandala comptent parmi les tribus les plus anciennes du pays. Ils ont joué un rôle historique important et c’est ce qui explique les privilèges honorifiques dont leurs chefs continuent à jouir. Ces Maba, actuellement très réduits, sont groupés dans les quelques montagnes qui avoisinent Ouara du côté de l’Est. On trouve aussi des Malanga dispersés dans les pays du Sud, particulièrement chez les Kelinguen.

Matlamba (ou Debba). — Cette tribu, analogue aux précédentes, s’est éparpillée et ne compte plus.

Abissa. — Les Abissa, peu nombreux, parlent le maba.

Kelinguen.

Le Kelinguen est une région de montagnes qui constituent le plus gros massif des environs d’Abéché et dont les premiers contreforts se trouvent à quelques kilomètres à l’est de la capitale. D’après Nachtigal, les gens qui habitent ce pays ne forment pas une tribu particulière : ils sont de race kodoï, mararit, kabga ou arabe. Cependant l’usage s’est établi de parler de la tribu des Kelinguen. Celle-ci jouit d’une grande influence au Ouadaï ; elle soutint Moḥammed Chérif dans les luttes que ce prince dut mener contre l’élément maba. L’ami fidèle du sultan Doud-Mourra, l’aguid el Maḥamid Moḥammed ould Bechara, appartenait à une famille illustre des Kelinguen.

La majeure partie du pays kelinguen — lequel contient un grand nombre de villages — était la propriété de la famille du sultan Doud-Mourra et de quelques Ouadaïens de noble origine. « Ce qui est assez curieux dans tous ces villages,[198] c’est de voir la division en quartiers très séparés. Il y a d’abord le village ouadaïen ; puis, à quelque distance, ceux qui appartiennent à de grands personnages. C’est ainsi que la mère du sultan a 253 villages à elle. Dans ces villages sont des captifs qui sont loin d’être à plaindre. Ils ont des cases, sont nourris ainsi que leurs familles, possèdent même souvent des moutons que leurs maîtres leur ont donnés en cadeaux. En échange, ils cultivent le mil pour leurs patrons et gardent leurs troupeaux. La seule chose qui était pénible dans leur situation, c’est que leurs enfants n’étaient pas à eux et que leurs maîtres pouvaient les vendre ou les transporter ailleurs à leur guise[219]. »

Tribus devenues analogues aux Maba.

Les Kondongo, les Mararit et les Mimi, quoique n’appartenant pas au groupe maba, sont cependant considérés comme des tribus de race noble (ḥourrin). Autrefois, lorsque le sultan était tenu de respecter la coutume qui a régné si longtemps au Ouadaï, il pouvait, sans déroger, prendre femme dans l’une de ces trois tribus.

Kondongo ou Oulâd Mêsé. — Les Kondongo forment la tribu la plus considérée du groupe : ils comptent même parmi les tribus autochtones du Ouadaï. Ils ne sont venus à l’islâm qu’après les Maba : ils aidèrent cependant ʿAbd el Kerim dans sa lutte contre le paganisme.

Nachtigal dit que les Kondongo ressemblent aux Maba, au physique comme au moral. Ils habitent au pied de la chaîne montagneuse qui s’étend à l’ouest d’Abéché et que coupe, vers son milieu, la route conduisant au dar Zioud. Ils se sont également répandus vers le Nord, du côté des pics Tolfou, Dobou, Chibi, etc., et ils se sont mélangés aux habitants de cette contrée.

[199]Cette tribu parle le bora-mabang et un dialecte qui en est dérivé.

Les Mararit et les Mimi sont venus à l’islâm en même temps que les Maba et ils ont secondé les efforts de ʿAbd el Kerim. Chacune de ces deux tribus parle une langue qui lui est propre.

Mararit. — Les Mararit sont ainsi appelés du nom de leur ancêtre Marra ; on les nomme aussi Abou Chârib (les hommes aux moustaches) et Abii. Avec eux vivent les Châlé, Oro et Kourbô : ces indigènes parlent des dialectes plus ou moins apparentés à celui des Mararit, mais qui en diffèrent toutefois d’une manière notable. Nachtigal fait d’ailleurs remarquer que, au Darfour, ces fractions sont indépendantes des Mararit. Ceux-ci jouissent au Ouadaï d’une mauvaise réputation : on les dit sans cœur, sans foi et sans parole. On les trouve dans le pays à l’est des Kodoï : ils gardaient autrefois le Ouadaï des attaques des Tama.

Mimi ou Moutoutou. — Cette tribu est très nombreuse, mais beaucoup de ses membres se sont dispersés dans le sud du Ouadaï, où ils vivent mélangés aux autres peuplades. Nachtigal rapporte que les Mimi sont braves et cruels et qu’ils sont gouvernés par un melik ḥourr, jouissant de certaines prérogatives.

Les Mimi habitent le pays situé au nord de celui des Oulad Djema’ et des Mararit : ils voisinent avec les Zegâoua et avec les Arabes Maḥâmid d’Ourâda. Dans leur région, « le terrain est généralement sablonneux ; les dunes alternent avec le naga (terrain siliceux très dur). L’eau est assez rare..... Les villages sont grands, bien tenus, bâtis sur des dunes près des points d’eau. Les principales cultures sont le mil et le coton. Avec les Mimis vivent quelques tribus d’Arabes Maḥamids qui établissent leurs campements sur les bords de l’ouadi Fétité[220] ». Les Mimi ont contracté de nombreuses[200] alliances avec les Zegâoua, auxquels ils ressemblent beaucoup au moral. Le sultan du Ouadaï faisait administrer le dar Mimi par un kamkalek : ce fonctionnaire percevait l’impôt et rendait la justice au nom de son maître.

Tribus immigrées.

Les indigènes dont nous allons parler présentent une analogie presque complète avec ceux des deux groupes précédents. Ils sont cependant considérés comme n’étant pas de race noble. Ils comprennent les tribus suivantes : Ganyanga, Banadoula, Kabga, Koubou et Nas Djoumbo.

Ganyanga. — Ils habitent le pays au nord-est d’Abéché. Ce sont d’anciens fétichistes immigrés dans la région des Maba : leur nom, qui est synonyme de l’arabe ʿarianin (nus), leur a été donné en souvenir de l’habillement sommaire qu’ils avaient autrefois. Ils ne sont pas nombreux et vivent mélangés aux Maba, dont ils parlent la langue et avec lesquels ils présentent la plus grande analogie.

Banadoula. — Les Banadoula sont également des fétichistes immigrés : ils parlent la langue maba.

Kabga. — Cette tribu fut convertie à l’islâm par la force des armes. Le pays des Kabga, situé à côté de celui des Mimi, renferme une montagne inaccessible, le djebel Kabga, qui permit à ces indigènes de rester longtemps indépendants du Ouadaï : ils furent cependant vaincus et dispersés. On les trouve actuellement dans le Kelinguen et du côté de Mourra, le village du sultan. Les Kabga se sont mélangés aux Maba, auxquels ils ressemblent beaucoup : ils possèdent toutefois une langue qui leur est propre.

Koubou. — Les Koubou dépendent politiquement des Mararit.[201] Nachtigal dit qu’ils appartiennent au même groupe ethnique que ces derniers et qu’ils en sont peut-être issus. Ils parlent, en tout cas, un dialecte se rapprochant du mararit.

Nas Djoumbo. — Les gens qui habitent la région de Ḥadjer Djoumbo sont actuellement analogues aux Maba.

C’est dans la région comprise entre Ḥadjer Djoumbo et Ourâda que se trouve le ouadi Yên, sur les bords duquel de nombreuses tribus nomades (Noarma, Zegâoua, Missiriyé, etc.) viennent installer leurs campements, à la fin de la saison des pluies. Le reste du pays est habité par des Mimi, Nâs Djoumbo et autres Ouadaïens, qui cultivent un peu de mil et de coton.

Tribus plus ou moins alliées aux Maba.

Le groupe formé par les Karranga, Fala, Kachméré, Marfa, Kadjanga, Ali et Moyo se rapproche beaucoup du groupe maba, soit que ces indigènes possèdent des liens de parenté avec les tribus autochtones, soit qu’ils en aient adopté les mœurs et les coutumes. Sauf certaines fractions des Kadjanga, les tribus de ce groupe furent converties par la force des armes (anermélé).

Karranga. — Les Karranga sont considérés comme étant de meilleure noblesse que les maîtres du pays. Cette tribu est très belliqueuse et fort redoutée pour sa cruauté : elle est gouvernée par un melik. Les Karranga sont étroitement alliés aux Maba : ils parlent un dialecte spécial qui n’est qu’un dérivé du bora-mabang. Ils habitent les montagnes qui se trouvent au nord d’Am Deguemat. C’est dans le massif des Karranga qu’était autrefois installée la souveraineté des Toundjour : leur sultan avait sa capitale au pied du mont Kadama.

Fala ou Bakka. — Les Fala se rattachent aux Karranga. Ils ressemblent en tous points aux tribus maba, dont ils ont les mœurs et les usages. Ils habitent les montagnes situées au[202] sud d’Am Deguemat et parlent un dialecte dérivé du bora-mabang.

Kachméré. — Les Kachméré présentent le type maba, mais leur teint est un peu moins noir que celui des tribus autochtones. Ils ont des mœurs et des coutumes différentes : c’est ainsi qu’ils mangent des mets que les Maba considèrent comme impurs (grenouille, lézard). Ce sont des gens très pacifiques. Ils parlent un dialecte spécial dérivé du bora-mabang. Cette tribu habite le pays de la rive gauche de la Bétêha, au nord du massif des Karranga.

Les Kourdjinna parlent un dialecte apparenté au kachméré.

Marfa. — Les Marfa ressemblent aux Maba au point de vue physique, mais ils ont les mœurs et les coutumes des Kachméré. Ils sont également d’humeur pacifique et leur tribu est la seule qui n’ait jamais pris les armes contre les sultans du Ouadaï. Ils parlent un dialecte dérivé du bora-mabang, assez proche de celui des Kadjagsé. Ils habitent le pays à l’est des Karranga.

Kadjanga ou Abou Derreg. — Les Kadjanga vivent au milieu de Maba authentiques : ils se sont alliés à ceux-ci et l’accord le plus parfait règne entre les deux populations. C’est pourquoi on range parfois cette tribu parmi les Maba de race : cependant une fraction des Kadjanga a été convertie à l’islâm par la force des armes. Ces indigènes parlent la langue maba et un dialecte qui en est dérivé. Ils sont peu nombreux et ont la réputation d’être braves, mais cruels. Leur tribu habite la région de la haute Bétêha, et la partie orientale du territoire qu’elle occupe est marquée par le confluent des Delal, Lobbode et Mondjobok.

Ali. — Les Ali habitent la partie orientale du Ouadaï et sont installés à côté des Massalat el Hôch. Ils se rapprochent quelque peu des Maba par les mœurs, les coutumes et les traditions. Ils parlent le bora-mabang et un dialecte qui en est très éloigné ou peut-être même totalement différent.

[203]Moyo. — Les Moyo semblent appartenir à la même famille que les Marfa. Ils ont le teint plus noir que les Maba. Ils parlent le bora-mabang et un dialecte qui leur est propre. Cette tribu, peu nombreuse, vit en très bons termes avec les Marfa et les Kadjagsé : son territoire est d’ailleurs situé entre celui de ces deux tribus. Les Moyo habitent quelques montagnes au nord d’Akroub et d’Amm Goudjia.

Kadjagsé ou Kadjaksé

Les Kadjagsé paraissent se rattacher à la famille des Marfa : ils parlent d’ailleurs la même langue que ceux-ci. Nachtigal dit que les Kadjagsé sont très honnêtes et très bons. Dans tout le Ouadaï, en effet, ces indigènes jouissent d’une excellente réputation : on ajoute aussi qu’ils sont très pieux et que leur tribu compte de nombreux fogara. Il est de toute évidence que des gens aussi brutaux que les Maba devaient accuser de lâcheté une pareille population.

Le pays des Kadjagsé est parsemé de petites montagnes, dont la plus élevée est le djebel Abassa[221]. Ces montagnes produisent beaucoup de miel, qui est recueilli avec soin par les habitants et leur sert à acquitter une partie de l’impôt : la tribu envoie tous les ans une grande quantité de pots de miel au sultan d’Abéché. Chose assez curieuse, d’ailleurs, cette industrie diminue quelque peu l’estime en laquelle certains indigènes tiennent la population sympathique des Kadjagsé : d’après eux, le fait d’enlever aux abeilles le fruit de leur travail serait désagréable à Allah. Le faqih médagaoui, qui nous donnait ce renseignement, avait visité le Kadjagesé alors qu’il était mehadjiri. Il professait le plus sérieusement du monde l’opinion précédente sur l’apiculture : mais cela ne l’empêchait pas de faire ses délices des petits gâteaux au miel que lui confectionnaient ses femmes.

[204]Le pays des Kadjagsé avoisine le dâr Sila. Ces indigènes sont administrés par des chefs plus ou moins importants (melik, mandjak) : le plus élevé en grade porte le nom de khalifa.

Tribus absolument différentes des Maba.

Les tribus que nous venons d’étudier se rattachaient aux Maba d’une façon plus ou moins directe, par le mélange du sang ou par l’affinité de la langue et des mœurs. Nous allons voir maintenant des tribus qui en diffèrent complètement et dont les dialectes — sauf cependant pour les Massalat — ne sont point apparentés au bora-mabang.

Les Soungor, Guimr, Tama et Djebel forment un groupe spécial. Ces indigènes ressemblent physiquement au Maba, mais ils en diffèrent beaucoup au moral : ils parlent une langue qui leur est propre.

Soungor. — Les Soungor sont très religieux. Ils furent cependant convertis à l’islâm par la force des armes. Ils ont la réputation d’être jaloux, rancuniers et traîtres. Cette tribu possède de nombreux chevaux et habite la haute région du Lobbode et du Delal, sur la frontière du Darfour, au sud-est du dâr Tama.

Guimr ou Ermbeli[222]. — Les Guimr (ou Guemr, Guemra) sont originaires du Darfour. Ils furent les premiers habitants du dâr Tama. Leur teint est foncé et quelquefois cuivré. Les Guimr du Ouadaï se sont dispersés : on les trouve aujourd’hui dans le dâr Guimr (capitale Ganâtir) et aussi dans le dâr Tama, au Guerri et dans le dâr Zioud (Bir Yoyo).

Nachtigal dit que la langue des Dorouqq, qui sont originaires de l’Afrique Centrale et habitent le dâr Zioud (Bir Yoyo), paraît être de la même famille que celle des Guimr.

Le dâr Guimr a toujours été en butte aux pillages de ses[205] voisins — notamment des Foriens, depuis que ʿAli Dinar règne à El Fâcher. Le sultan actuel, Idris, « a reçu de son père un pays riche et prospère. Envahi et battu par les Foriens, il s’est vu enlever la moitié de ses villages et ses 1.000 fusils. Depuis, son pays a été la proie de qui voulait : il a été razzié trois fois par les Foriens, trois fois par les Massalit et deux fois par les Za’aoura (Zeghâoua, Zegâoua), de sorte qu’il lui reste bien peu de sa grandeur première[223]. »

Après la prise d’Abéché et l’occupation du Tama, Idris appela dans son pays le lieutenant Delacommune, qui se trouvait à Niéré. Cet officier s’y rendit en novembre 1909. Le sultan le supplia de rester à Ganâtir, afin de mettre le dâr Guimr à l’abri de toute incursion ennemie ; mais satisfaction ne put point être donnée à Idris. Après le massacre de la colonne Fiegenschuh, les Foriens envahirent son pays : un neveu de ʿAli Dinar, Aḥmadou Beïda, fut intronisé par eux comme sultan du Guimr. Idris s’enfuit au Tama et se replia ensuite sur Bir Ṭaouil, en compagnie de l’aguid Barkaï. Après la défaite des Foriens à Guéréda, il envoya son fils Aboubeker à Ganâtir et alla lui-même le rejoindre quelque temps après.

A la fin de 1910 et au début de 1911, les Foriens firent de nouvelles incursions dans la partie orientale du Ouadaï : le capitaine Chauvelot, qui les poursuivit jusque dans le Darfour, ne réussit pas à les atteindre. Depuis lors, l’insurrection ouadaïenne a attiré sur d’autres points l’attention du commandement, et il est probable que l’occupation du dâr Tama et celle du dâr Guimr ne se feront pas de quelque temps encore.

Tama. — Les Tama ont du sang dadjo dans les veines. Les Guimr régnaient à l’origine dans le pays de Niéré, mais une famille de race dadjo, originaire du dâr Sila, arriva au pouvoir. Ainsi s’explique, dit Nachtigal, la survivance chez[206] les Tama, et particulièrement chez leurs femmes, de certains caractères distinctifs des Dadjo.

Les Tama, quoique laborieux et de mœurs paisibles, ont énergiquement défendu leur pays contre les entreprises des sultans ouadaïens. ʿAbd el Kerim Saboun les réduisit d’une façon qui semblait à peu près définitive. Moḥammed Chérif dut marcher de nouveau contre eux et essuya plusieurs échecs, avant d’arriver à les soumettre. Le sultan du dâr Tama installé par Chérif, Ibrahim, ne tarda pas, d’ailleurs, à briser le lien de vassalité qui l’unissait au Ouadaï : il donna même asile à plusieurs chefs ouadaïens rebelles, au tangtalek Moḥammed Harir ainsi qu’au prétendant Adem (fils du sultan ʿAbd el ʿAziz), et il refusa de les livrer à Chérif. En souvenir des campagnes qui avaient dû être menées contre le Tama, l’usage se perpétua chez les souverains d’Abéché de faire un simulacre de razzia de ce pays, lors de leur avènement au trône.

C’est à tort que le capitaine Julien croit qu’Édouard Vogel fut assassiné à Niéri, la capitale du dâr Tama. L’explorateur allemand fut assommé par les gens de l’aguid Djerma, dans les environ d’Abéché, vers la fin de l’année 1856[224]. Les seuls Européens qui aient trouvé la mort dans le dâr Tama sont : Giorgiadis, qui mourut aux environs de Niéré en 1880, et le lieutenant Boyd Alexander, qui fut assassiné le 2 avril 1910, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré.

Durant le règne de ʿAli, les troupes ouadaïennes eurent de nouveau à combattre les Tama. L’aguid el Khouzam Dannah prit la fuite dans une rencontre avec les rebelles, qui avait coûté la vie à l’aguid el Djaʿâdné Fadhel Allah. ʿAli enleva le kademoul à Dannat et le remit à Zaït, qui devint plus tard aguid el Djaʿâdné et fut remplacé par Yousouf en Nefsa.

Les voyageurs italiens Massari et Matteucci séjournèrent[207] au dâr Tama du 5 septembre au 25 octobre 1880, avant de pénétrer au Ouadaï. Le sultan du pays, Ibrahim, les reçut fort bien et s’intéressa à leurs projets de voyage : il parut rassuré lorsque les chrétiens lui annoncèrent qu’ils étaient porteurs d’une lettre du Gouvernement égyptien pour le sultan d’Abéché, Yousef, et que, au cas où ce dernier leur refuserait l’autorisation de pénétrer au Ouadaï, ils retourneraient au Darfour. Ibrahim écrivit alors à son suzerain et chargea un faqih de porter cette lettre à Abéché, en même temps que celle des deux voyageurs. Un compagnon de route de ceux-ci, Giorgiadis, mourut le 16 septembre dans un petit village des environs de Niéré et, le 1er octobre, le prince Giovanni Borghese, qui les avait accompagnés au dâr Tama, prit la route de Birrak et d’Abou Keren pour revenir au Darfour. Le sultan du Ouadaï, Yousef, envoya quelques-uns de ses gens, afin d’avoir des renseignements précis sur le compte des Européens qui demandaient à traverser ses États. Un faqih interrogea les voyageurs et sa conclusion fut : que les Ouadaïens et les chrétiens avaient une religion différente, mais que ceux-ci croyaient également à un Dieu unique et qu’un lien fraternel les unissait aux musulmans. Quand il sut à quoi s’en tenir, le sultan Yousef chargea un de ses amins et l’aguid ed Debaba d’aller chercher les deux voyageurs et de leur dire, en même temps, qu’il désirait fort posséder une carabine Winchester. Massari et Matteucci purent alors prendre la route d’Abéché.

Les renseignements que le diario de Matteucci donne sur le dâr Tama présentent quelque intérêt : c’est un pays couvert de montagnes, de formation granitique, dont la plus grande, haute de 180 mètres, atteint à une altitude de 300 mètres au-dessus du niveau de la mer — l’industrie de Gneri (Niéré) est nulle et le commerce est également presque nul ; quelques Djellâba du Darfour viennent dans le pays —. « Les gens du Tama sont une belle race. De taille élevée (près de 1m,80), tête brachycéphale (350), angle facial très ouvert (81°). Ils ne sont pas curieux. Ils s’habillent avec[208] décence et obéissent bien à l’autorité qui les commande[225]. » Le Tama est séparé du Ouadaï par une zone inhabitée d’environ 50 kilomètres, « désert tout artificiel, dû aux guerres incessantes entre les deux pays ; la végétation y est très belle »[226]. La capitale du Tama, Niéré, se trouve à 125 kilomètres d’Abéché.

Après la prise d’Abéché, le lieutenant-colonel Millot se rendit au dâr Tama. Le sultan du pays, ʿOthmân, était hostile aux Français : il abandonna Niéré, emmena les troupeaux et fit le vide devant nous. Il fut alors remplacé par son oncle Ḥassen, qui vivait depuis très longtemps à la cour d’Abéché, où il était dignitaire. Afin de consolider ce nouvel état de choses, le lieutenant Delacommune reçut mission de poursuivre ʿOthmân, qui tenait la brousse avec une soixantaine de fusils. En octobre 1909, eut lieu la tentative de l’aguid Choucha, un cousin de ʿOthmân, qui se fit proclamer sultan dans le nord du pays. Surpris et mis en fuite par le lieutenant Delacommune, il vint, plus tard, faire sa soumission, fut envoyé à Abéché, réussit à se sauver et se réfugia chez les Massalat : Tâdj eddin lui accorda sa protection. En février 1910, un mois après le guet-apens de Bir-Ṭaouil, Choucha put rentrer au Tama, grâce à l’appui du sultan des Massalat : Ḥassen et nos auxiliaires ouadaïens (Barkaï, aguid er Rachid, et Idris, sultan des Guimr) se replièrent alors vers l’Ouest. Quelques jours plus tard, Ḥassen rentrait de nouveau dans Niéré, avec le capitaine Chauvelot ; mais il dut abandonner sa capitale, pour la seconde fois, quand les troupes d’Adoum Roudjal envahirent le pays : l’ancien sultan ʿOthmân fut réinstallé à Niéré par les Foriens.

La défaite d’Adoum Roudjal à Guéréda et la fuite de Doud-Mourra vers le Nord permirent à Ḥassen de redevenir effectivement le sultan du dâr Tama. Mais ʿAli Dinar continua à garder une attitude hostile envers notre protégé : au début[209] de l’année 1911, il lui fit parvenir une lettre menaçante, dans laquelle il l’appelait « chrétien noir » et lui ordonnait de reconnaître la suzeraineté du Darfour. Au mois de février, les Foriens pénétrèrent de nouveau dans le Tama, où ils enlevèrent 180 femmes et 3.000 bœufs. Durant les mois qui suivirent, les gens de ʿAli Dinar continuèrent à piller ce malheureux pays. Ils s’enfuirent ensuite devant le détachement du capitaine Chauvelot, qui essaya vainement de les rejoindre jusque dans le Darfour (mai 1911). L’aguid Choucha fit sa soumission.

Depuis lors, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï n’ont pas permis d’occuper définitivement le Tama, qui a tout particulièrement souffert durant ces deux dernières années.

Djebel. — Ces indigènes sont originaires du djebel Moul, au Darfour. On ne les trouve que dans le sud du dâr Zioud (Bourourik).

Zegaoua ou Amm Kimmélté.

La majeure partie des Zegâoua habite le Darfour. On compte cependant quelques-unes de leurs fractions dans le nord du Ouadaï : Zegâoua Koubé, Zegâoua Dor, Zegâoua Anka, Zegâoua Menderfôki et Zegâoua Dourné. La langue des Zegâoua ne présenterait que quelques différences avec celle des Bideyat.

Les Zegâoua ont le teint plus noir que les Maba. Ils ressemblent beaucoup aux Toubou, au point de vue physique, et les deux peuplades ont des mœurs et des coutumes analogues.

Les Zegâoua ont de nombreux Ḥaddâd cherek, qui prennent le gibier dans leurs filets et boivent du lait d’ânesse. Les Zegâoua ḥourrin réprouvent ces usages : cependant beaucoup d’entre eux se sont mélangés à leurs Ḥaddâd et cela explique peut-être en partie pourquoi, dans tout le Ouadaï, les Zegâoua sont méprisés à l’instar des forgerons.[210] Il est à noter toutefois que le sultan Moḥammed Chérif avait pris deux de ses femmes dans cette tribu.

Les Zegâoua sont de médiocres musulmans. Ils voisinent avec les Guimr, qu’ils ont souvent pillés.

La partie du dâr Zegâoua qui relève du Ouadaï renferme le grand cirque rocheux de Kapka, sorte de forteresse naturelle qui, à un moment donné, servit de refuge à Doud-Mourra. Ce sultan y fut d’ailleurs poursuivi par le capitaine Chauvelot, en avril 1910, après les combats de Guéréda et de Biltin, et il dut s’enfuir dans le Zegâoua forien. Plus tard, les Foriens vinrent occuper ce point et leurs bandes rayonnèrent de là pour faire des incursions dans les contrées voisines. ʿAli Dinar installa même à demeure, dans le Zegâoua ouadaïen, des réguliers du Darfour.

On trouve aussi des Zegâoua dans le pays des Mimi et dans le nord du dâr Zioud, où ils se sont fortement mélangés à diverses populations : Mimi, Arabes et autres.

Darmout.

Les Darmout parlent la même langue que les Zegâoua. Ils vivent à côté de ces derniers et sont tout aussi méprisés.

Derren ou Dourreng.

Ces indigènes parlent un dialecte qui est presque semblable à celui des Zegâoua. Ils vivent dans le nord-ouest du dâr Zioud et leurs villages sont particulièrement installés autour de Ḥadjer Djoumbo : ils sont riches en troupeaux.

Bideyat.

Les Bideyat habitent, au Nord du Ouadaï et du Darfour, le pays montagneux de l’Ennedi[227], qui est marqué, du côté de[211] l’Ouest, par les points de Woï, Archeï, Kafra et les cirques rocheux de Beskéré et de Sini[228] : ils se donnent à eux-mêmes le nom de Baelé et les Toubou les appellent Annâ (sing. : Annou). Ces indigènes présentent beaucoup de ressemblance avec les Zegâoua. La langue des Bideyat et celle des Toubou, quoique ayant certains points communs, sont notablement différentes : les indigènes qui les parlent ne se comprennent pas.

Les Bideyat possèdent de nombreux troupeaux : des moutons, des chameaux réputés et — tout comme les gens du Borkou et les Zegâoua — une grande quantité d’ânes. Ces indigènes font usage de boissons fermentées (merissé ou khal). Ils ne sont que très peu islamisés et la plupart d’entre eux ont conservé les coutumes païennes de leurs ancêtres. « C’est sous les grands arbres touffus nommés hadjlidj (balanites egyptiaca), plantés dans un sol recouvert de sable frais et fin et soigneusement entretenus, qu’ils adressent leurs prières à une force inconnue, lui demandant de les protéger et de les préserver du malheur. Ils ont leurs fêtes religieuses ; pour les célébrer, ils se rendent sur le sommet des montagnes, et là ils immolent à leur divinité des animaux de leurs troupeaux. Les hommes sont d’un beau noir, bien bâtis, élancés pour la plupart ; l’expression animée de leur visage, la forme régulière de leur nez et la noblesse de leur bouche, les rapprochent plus des Arabes que des nègres. Parmi les femmes, qui se distinguent surtout par leur chevelure longue et épaisse, on trouve de réelles beautés, qui ne craignent pas la comparaison avec les femmes du plus haut rang des tribus libres des Arabes.

« Les hommes et les femmes sont vêtus de peaux de bêtes[212] qu’ils portent nouées autour des reins. Les chefs importants toutefois portent des chemises flottantes ou des robes de coton du Darfour. Le blé est presque inconnu. Leur nourriture est simple. Elle se compose de grains de courge sauvage, écossés, que l’on fait macérer dans l’eau pour en diminuer l’amertume et que l’on réduit en farine ; mélangée aux dattes, cette farine, cuite avec du lait, forme une bouillie ; leurs nombreux troupeaux leur fournissent la viande........ et c’est là leur nourriture[229].

« Leur droit de succession est très originalement conçu. Du lieu d’enterrement, généralement éloigné, les fils qui viennent d’accompagner leur père à sa dernière demeure, courent à un signal donné vers la maison paternelle. Celui qui arrive le premier et plante son javelot dans la maison, est déclaré héritier principal. Il a droit non seulement à la plus grande partie des troupeaux, mais encore aux femmes de son père, à l’exception de sa propre mère. Libre à lui de considérer les femmes comme sa propriété ou de leur accorder la liberté contre une modeste indemnité. Le nombre des femmes n’est limité que par la situation de fortune de l’homme[230]. »

L’Ennedi, à cheval sur la frontière du Ouadaï et du Darfour, relève à la fois des deux pays. A la vérité, le lien qui le rattache à eux n’est que nominal : il faut traverser une trop grande étendue de désert pour atteindre les Bideyat et ceux-ci, d’ailleurs, peuvent se dérober facilement. Les relations entre les habitants de l’Ennedi et les tribus ouadaïennes ou foriennes qui voisinent avec eux, du côté du Sud, sont assez peu amicales, sauf toutefois avec les Zegâoua. Les Bideyat et les Arabes vivent généralement sur un pied d’hostilité : les deux populations échangent les coups de main et les razzias.

L’aguid el Maḥâmid du Ouadaï était autrefois chargé de[213] faire des incursions dans l’Ennedi : ses administrés allaient y razzier des chameaux et, surtout, y ramasser des esclaves.

C’est lors d’une expédition ouadaïenne qui eut lieu dans ce pays, au temps de Moḥammed Chérif, que fut enlevé le petit Cherf eddin (Charf ed din)[231] : le jeune esclave bidey, emmené à Abéché, fut fait eunuque et placé dans le harem royal. Plus tard, il gagna la confiance du sultan ʿAli et ce prince le chargea d’une mission particulière dans le Kordofan. A son tour, Cherf eddin remplaça le grand eunuque, kamkalek Fotr, qui venait de mourir d’une blessure contractée dans une rixe entre gens du harem, après une beuverie de merissé (novembre 1873). L’importance de l’eunuque bidey devait grandir encore, et le sultan Yousef le nomma finalement aguid es Salamat. Cherf eddin s’entoura de Bideyat et de Gourân. Nous avons déjà vu le rôle considérable qu’il joua au Ouadaï : il contribua à renverser Ibrahim et à faire donner le pouvoir à Ghazali, fils du sultan ʿAli et d’une Gourâniyé, hababa Kili. Ce fut dès lors Cherf eddin qui gouverna en réalité le Ouadaï, car le nouveau sultan subissait complètement l’influence de son aguid es Salamat. Le parti gourân acquit une situation prédominante à la cour d’Abéché et compta les plus grands personnages du pays parmi ses protecteurs : le sultan, Cherf eddin, Guelma et d’autres aguids. Les faveurs accordées aux éléments étrangers mécontentèrent les Ouadaïens de race, dont les représentants les plus autorisés étaient le djerma ʿOthmân et l’aguid el Maḥâmid. La lutte éclata : Ghazali fut déposé et l’avènement de Doud-Mourra marqua la chute du parti gourân.

Les Bideyat ont également eu à souffrir des incursions des Oulâd Slimân du Kanem et parfois même des attaques des Touareg, alléchés par la perspective de fructueuses razzias de chameaux.

En avril 1907, la reconnaissance du capitaine Bordeaux pénétra dans l’Ennedi et poussa jusqu’à Woï. C’est près des[214] mares d’Ouéta (sur la route de Koufra à Abéché, par Ouanianga, Ouéta, Amm Chalôba et Ourâda) qu’elle enleva une caravane de captifs allant à Benghazi et un convoi de munitions se rendant à Abéché (8 et 9 avril).

Depuis la prise d’Abéché, l’Ennedi était devenu le lieu de rassemblement des pillards senousis de l’Est : les Arabes du cheïkh Sidi Ṣâlèh Kéréma et les Touareg du cheïkh Koassen avaient leurs campements dans les forteresses naturelles que constituent les cirques rocheux de Beskéré et de Sini. Les Bideyat participèrent aux rezzous qui furent menés chez les populations ouadaïennes soumises — notamment chez les Arabes Maḥâmid — par les Zouaya, Kindin (Touareg), Tedâ et Oulâd Slimân. En mai 1911, la colonne du commandant Hilaire, qui comprenait la compagnie méhariste d’Ourâda et une section d’artillerie, alla opérer dans l’Ennedi : les Khouân furent surpris et dispersés à Sini et à Kafra et évacuèrent le pays. Il sera peut-être nécessaire d’installer un poste de méharistes dans cette région montagneuse, afin d’empêcher les pillards senousis de venir y chercher un refuge, et aussi pour mettre les Bideyat à la raison.

Du côté du Darfour, les Bideyat entretiennent d’excellents rapports avec les Zegâoua et les deux populations s’unissent même par des mariages. Il n’en est point de même avec les Arabes (Maḥâriyé, Maḥâmid, Erégat, etc.) : les habitants de l’Ennedi sont séparés de ces tribus par une rivalité séculaire. Cette situation présente une analogie presque complète avec ce qui se passe au Ouadaï ; les Arabes razzient les Bideyat, mais ceux-ci tombent sur les caravanes qui viennent chercher le sel rouge et le natron des régions voisines de l’Ennedi : les prisonniers de guerre peuvent d’ailleurs être rachetés moyennant une certaine rançon. Les Bideyat paient un vague tribut au Darfour : Slatin Pacha[232], qui eut une entrevue[215] avec quelques-uns de leurs chefs — à la suite du pillage d’une caravane d’Arabes Maḥariyé par les habitants de l’Ennedi — réussit même à faire venir ceux-ci à El Fâcher.

Massalat.

Les Massalat furent importés du Darfour. Nachtigal rapporte que les Guimr étaient déjà dans le pays lorsque les sultans Kharout, Arous et Djoda contraignirent les Massalat, à plusieurs reprises et en usant de sanglantes représailles, à se fixer sur des terres qu’ils n’avaient pas librement choisies.

Ces indigènes parlent un dialecte très proche du bora-mabang. Les Massalat du Ouadaï forment deux groupes distincts : les Massalat el Hoch et les Massalat el Bataḥ.

Nachtigal dit que, dans tout le Ouadaï, on soupçonne les Massalat, et particulièrement ceux de l’Est, de pratiquer l’anthropophagie. Nous avons entendu répéter la même chose au sujet des Massalat qui habitent la région-frontière du Ouadaï et du Darfour (Massalat el Hoch, Massalat et Tirdjé[233], Massalat Ambous). On nous a affirmé que ces indigènes n’hésitent pas à manger un étranger, un fugitif ou un prisonnier, si cela ne présente pour eux aucun risque de répression ; on nous a dit également que, lorsqu’ils se battent entre eux, chacun des deux partis enlève ses morts, pour empêcher que ceux-ci soient mangés. Et c’est pourquoi le pays montagneux[216] de Massalat ne serait visité que par des voyageurs comptant parmi les amis des habitants, ou par des caravanes assez nombreuses pour n’avoir rien à craindre. La chose est possible, quoiqu’elle paraisse bien extraordinaire, étant donné que les Massalat sont des musulmans pratiquants et même fanatiques. Il est plus probable que cette réputation de cannibalisme tient simplement à ce que les Massalat sont détestés des autres populations, à cause de leurs défauts : Nachtigal dit qu’ils sont vindicatifs, menteurs, perfides et jaloux. Cela doit provenir également de ce qu’ils avaient autrefois, peut-être même encore, coutume d’écorcher l’ennemi tombé et de faire des outres de sa peau, en conservant autant que possible la forme des corps : Nachtigal avait déjà rapporté le fait, Slatin Pacha le confirme et ajoute que les Massalat avaient l’habitude d’aller au combat avec femmes et enfants et en emportant une notable quantité de ambelbel (merissé forte).

Nous avons déjà vu que tous les Massalat de l’Est dépendaient autrefois du Darfour, et que le sultan ʿAli fut le premier prince qui porta de nouveau les armes ouadaïennes dans cette région. Les Massalat se défendirent énergiquement et les troupes envoyées contre eux furent plusieurs fois tenues en échec. Cette tribu de pillards continua d’ailleurs à tomber sur les caravanes se rendant au Darfour et ʿAli fut obligé d’expédier de nouvelles troupes, pour rétablir la sécurité des transactions avec l’État voisin. Ses aguids furent battus et rentrèrent avec des troupes décimées : le sultan, irrité, fit alors couper le nez et les oreilles à certains d’entre eux (1873). Les brigandages des Massalat ne cessèrent donc pas et Nachtigal, se rendant au Darfour, parle du « désert inhabité qui sépare le Ouadaï du Darfour et où les Massalit indépendants font de fréquentes incursions ». Le Darfour émettait d’ailleurs des prétentions sur le pays des Massalat : nous avons déjà dit que les troupes de ʿAli Dinar allèrent s’installer à Djirdjel, sans que Doud-Mourra osât donner à ses aguids l’ordre d’attaquer franchement le sultan forien.

[217]Les Massalat ont le teint gris (azreq). Certains d’entre eux ont même le teint clair : citons, par exemple, les Massalat Zirban, qui habitent en pays ouadaïen. La mère du sultan forien Soulimân Solong appartenait à cette tribu, et c’est chez les Massalat que se réfugia et grandit le jeune prince, avant de rentrer au Darfour pour y conquérir le pouvoir. Le teint rougeâtre de ce sultan et l’origine arabe qui est quelquefois donnée aux Massalat lui valurent le surnom de Solong : le Bédouin, l’Arabe. C’est pourquoi il n’est pas rare d’entendre dire que la mère de Moḥammed Solong était une femme arabe.

Depuis le temps où nous écrivions les lignes qui précèdent, les Massalat ont beaucoup fait parler d’eux : leur fanatisme perfide et aussi leurs qualités guerrières ont coûté la vie à nombre d’Européens et de tirailleurs. Le massacre de la colonne Fiegenschuh et le malheureux combat de Dorothé, avec la mort du lieutenant-colonel Moll, restent les plus douloureux des événements qui ont marqué la conquête française de la région du Tchad. Nous avons déjà donné tous les détails sur l’hostilité du sultan Tâdj eddin à notre égard, en faisant l’historique du Ouadaï. Tâdj eddin a trouvé la mort au combat de Dorothé. Depuis lors, des dissentiments se sont élevés entre son successeur, Andoko, et le sultan ouadaïen Doud-Mourra : celui-ci, en butte à l’hostilité des Massalat, a dû quitter leur pays et, profondément découragé, désespérant de sa cause, est venu demander l’aman au colonel Largeau (octobre 1911). Cet événement heureux fait augurer favorablement de la prompte pacification définitive de tout le Ouadaï.

Les Massalat sont toujours nos ennemis. Leur pays est un vaste cirque montagneux, dont les plus grandes hauteurs atteindraient environ 600 mètres, à peu près l’altitude du massif de Guéra ; cette région est assez difficile et se prête admirablement aux surprises. Il est probable qu’après la saison des pluies de 1911, c’est-à-dire vers novembre ou décembre, les opérations actives vont reprendre dans le Ouadaï.[218] Les effectifs dont dispose actuellement le commandant du Territoire militaire du Tchad lui permettront d’infliger aux Massalat le châtiment qu’ils méritent. Cependant, comme il n’est pas sûr que le dâr Massalat se trouve dans la zone acquise à la France, il se pourrait que l’opération militaire à exécuter dans ce pays ne fût pas poussée à fond.

Notons, en passant, que les nouvelles reçues du Ouadaï n’ont jamais relaté le soi-disant cannibalisme des Massalat et que la réputation d’anthropophagie, qui a été faite à ces indigènes, doit être classée parmi les légendes sans fondement qui courent l’Afrique centrale.

Massalat el Bataḥ. — Les Massalat el Bataḥ sont échelonnés le long de ce baḥr, depuis Mourda’f jusqu’à Am Deguemat. Ces indigènes, qui ne sont pas du tout cannibales, s’occupent de pêcher le poisson dans les fosses d’eau permanente de la Bataḥ. Ils ne présentent aucun caractère particulier et sont en tous points semblables aux autres populations de cette partie du Ouadaï : Masmadjé, Kouka et autres. Ils parlent leur dialecte et la langue arabe.

Dadjo, Moubi et Birguid.

Ces indigènes forment un groupe à part. Ils parlent des dialectes appartenant à la même famille.

Dadjo. — Les Dadjo sont venus du Darfour, où ils commandaient, comme nous l’avons déjà vu, avant l’arrivée des Toundjour. Ils habitent encore, dans ce pays, la province de Dara. Mais une grande partie d’entre eux a émigré vers l’Ouest et est allée s’installer au dâr Sila et au Ouadaï.

Les Dadjo sont actuellement musulmans, mais ils ont gardé des pratiques fétichistes analogues à celles des Kenga, Diongor, Sokoro, etc. On les range parmi les Nouba[234]. Ils ont le[219] teint foncé. Les Ouadaïens faisaient quelquefois des razzias d’esclaves chez les Dadjo, car ces indigènes sont très peu considérés. Ils habitent le dâr Sila, qui a toujours gardé une position semi-indépendante entre le Ouadaï et le Darfour, tout en dépendant des deux pays à la fois. Cela lui a d’ailleurs valu d’être tour à tour pillé par les Ouadaïens et par les Foriens. Ce pays renferme beaucoup d’Arabes : Beni Halba, Salamat, Hémat, Taache.

Les derniers sultans du Sila sont : Abou Richa, surnommé le « buffle jaune » (djamous el asfer), et son fils Bakhit, qui règne encore actuellement. Des désordres intérieurs ont quelquefois troublé ce pays : c’est ainsi que le prédécesseur d’Abou Richa, Abou ’l Kheïrat, qui avait été nommé par le sultan du Ouadaï Yousouf, fut tué par des sujets rebelles. Le Sila dépend actuellement du Ouadaï et Bakhit, qui a eu des velléités d’indépendance, a dû faire acte de soumission à plusieurs reprises.

Après la prise d’Abéché, Bakhit envoya une lettre de soumission au lieutenant-colonel Millot. En août 1909, le lieutenant Georg et ses 20 tirailleurs furent accueillis favorablement dans le dâr Sila. Mais l’entourage de Bakhit voulait la guerre et, quelques mois après, le lieutenant Vasseur trouva chez les Dadjo un groupement hostile de 500 guerriers : il prévint immédiatement le capitaine Fiegenschuh, qui accourut d’Abéché avec un renfort de 60 tirailleurs. Rien de fâcheux ne survint : il y eut une grande fantasia à Goz-Baïda et Bakhit promit d’obéir à l’autorité française. Après le guet-apens de Bir Ṭaouil, le sultan du Sila changea d’attitude et se déclara prêt à nous combattre. Il sera donc nécessaire, au cas où la reddition de Doud-Mourra n’aurait point modifié les dispositions hostiles de Bakhit, de réduire les Dadjo par la force, quand l’inondation de l’hivernage aura pris fin.

On trouve encore des Dadjo à l’intérieur du Ouadaï ; ils habitent les villages qui s’étendent depuis Abou Nabag, au sud d’El Krenik, jusqu’à l’Abou Telfan et la montagne de[220] Korbo : Abouraï Dadjo, Délébé, Douziad, Abéréché, Banda, Mongo, Kedja, Azi, Sewilwil et Zama.

Moubi. — Les Moubi sont musulmans, mais ils furent convertis à l’islamisme par la force des armes. On dit que ces indigènes sont des Dadjo. Admettons, tout au moins, qu’ils appartiennent à la même famille et que leur langue est apparentée à celle des Dadjo[235]. Les Moubi se divisent en Moubi Hadaba et Moubi Zarga.

Les Moubi Hadaba sont semblables aux autres indigènes du Ouadaï occidental. Ils sont beaucoup plus riches que les Moubi Zarga. On dit qu’ils possèdent un peu le caractère palabreur des Arabes et que leurs filles sont jolies.

Les Moubi Zarga sont plus noirs que les précédents. Nachtigal rapporte qu’on ne peut guère se fier à eux. Ils sont, en tout cas, très peu considérés au Ouadaï, et c’est surtout dans cette fraction des Moubi que le sultan d’Abéché faisait enlever des enfants, afin de grossir le nombre de ses esclaves.

Les Moubi habitent le pays montagneux situé à l’est de l’Abou Telfan. Ils dépendaient du djerma ʿOthmân, qui les razzia en avril-mai 1904.

Birguid. — Ce sont des esclaves du sultan du Ouadaï. Ils ont un teint analogue à celui des Dadjo et leur langue se rapproche de celle des Moubi. Cette tribu est méprisée des autres indigènes et ses membres ne se marient qu’entre eux. Les Birguid habitent le Beredj, à côté et à l’ouest des Kadjagsé. On les trouve en plus grand nombre au Darfour, où ils sont tout aussi méprisés qu’au Ouadaï. Moḥammed el Tounesi rapporte une chanson forienne qui le montre bien. Nous la donnons ci-dessous, avec la prononciation usitée dans la région du Tchad.

[221]ech cherif djaï min el medjid Le chérif vient de la mosquée
el kitâb fi îd Un livre dans une main
oua es sèf fi îd Un sabre dans l’autre main
oua min guebel idjib Depuis longtemps il enlève
el Birguid sabid Les Birguid pour s’en faire des esclaves[236].

Kibet, Djegguel, Abou Rhoussoun, Mourro.

Ces quatre tribus parlent la même langue. Les gens de ce groupe ont le teint plus clair que les autres indigènes : il est probable qu’ils se sont mélangés aux Arabes qui vivent à côté d’eux, aux Oulâd Râchid, aux Salamat et surtout aux Hémat du dâr Sila et du Mangari.

Kibet. — Ils parlent de préférence l’arabe. On les dit issus d’un mélange de nègres et d’Oulâd Râchid. Nachtigal rapporte qu’ils sont très doux et très pieux, et qu’ils sont moins braves que les Djegguel et les Abou Ghoussoun. Ils habitent le pays qui s’étend sur la rive droite du Baḥr Mangari.

Djegguel ou Digguel[237]. — Les Digguel seraient le produit d’un croisement de nègres et d’Arabes Hémat. Ils sont disséminés dans le pays qui s’étend depuis le dar Sila jusqu’au dâr Hémat (à l’est des Cheurafa d’Am Djellat).

Les Mangari ou Moungari sont des Digguel qui habitent sur les bords du baḥr Mangari : leur melik réside dans le village de même nom.

Abou Ghoussoun. — Ces indigènes ont le teint grisâtre. Ils habitent à côté des Digguel, non loin du dâr Sila.

Mourro. — Les Mourro sont peu nombreux. Ils habitent à côté du dâr Sila, au nord des Abou Ghoussoun. Nachtigal[222] dit qu’ils sont forts, bien bâtis et qu’ils ont les traits réguliers. Ces indigènes pratiquent la religion musulmane. Ils ont le même type que les tribus précédentes, mais ils parlent un dialecte spécial, qui est plus ou moins apparenté à la langue des premiers.

Tribus qui relevaient, entièrement ou en partie, du sultan de Ndélé, ou qui furent razziées par lui.

Nous avons déjà vu que, avant notre installation en Afrique Centrale, l’ancien sultan du Dâr el Kouti, Moḥammed es Senousi, était vassal du Ouadaï. Les traités qu’il signa avec nous ne l’empêchèrent point, du reste, d’entretenir en sous-main des relations avec le sultan d’Abéché, auquel il continua de payer un tribut. L’occupation du Ouadaï et la chute de Moḥammed es Senousi nous permettront de faire table rase du passé, dans les pays qui relevaient autrefois du Dâr el Kouti, et de rendre leur personnalité aux diverses tribus fétichistes, en les débarrassant du joug féroce qui faisait peser sur elles un islâm de marchands d’esclaves.

Populations islamisées au Kouti

Rounga. — Les Rounga forment une population islamisée, qui a été complètement transformée par de nombreuses alliances avec des éléments étrangers. Leur origine première les apparenterait soit aux Digguel, soit aux Dadjo du Sila.

« Leur langage révèle une certaine analogie avec les Ndouka et Sara, mais offre aussi — d’après M. Gaudefroy-Demombynes — de nombreux points communs avec le groupe Kodoï-Maba ; enfin l’anthropologie, quoique incomplète, surtout en ce qui concerne le rattachement aux tribus septentrionales, leur attribue une parenté certaine avec les Ndouka. En somme, le type rounga est loin d’être pur, et les mélanges avec les races voisines, Kibet au Nord, Sara à[223] l’Ouest, Ndouka au Sud, ont modifié le caractère primitif au point qu’il n’est pas possible de distinguer l’origine. Cependant il faut remarquer qu’au point de vue de la ressemblance physique et de la communauté de caractère, les Dadjo et Rounga semblent bien appartenir à la même famille.

La zone d’habitat rounga, appelée Ardh el Khalifa par opposition au dâr Kouti, est comprise entre le Salamat, l’Aouk et le pays Kara, touchant à la fois au Darfour et au Ouadaï. Cette situation explique comment, au début, l’influence de ces deux empires s’est fait sentir également dans ce pays, qui était à la fois tributaire des deux États et qui n’a été inféodé définitivement au Ouadaï que vers le milieu du siècle dernier.

A partir de ce moment, le Rounga a formé une dépendance d’Abéché relevant du Salamat et Nachtigal, en 1871, nous le montre dépendant d’un sultan particulier et divisé en quatre circonscriptions : Terkama, Ardh el Khalifa, Kouka et Aguaré (Karé).

« C’était, en quelque sorte, la marche méridionale du Ouadaï[238]. »

Les Rounga, devenus musulmans, participèrent aux razzias d’esclaves menées chez les fétichistes et opérèrent plus particulièrement chez les Goula, les Sara de l’est et les Ndouka. Ils prirent des concubines appartenant à ces tribus et s’unirent également par des mariages aux nombreux trafiquants étrangers (Pouls, Haoussa et surtout Bornouans), qui étaient venus s’installer dans ces régions.

« La pénétration du Dâr Kouti par les Rounga et les Djellâba date vraisemblablement du milieu du siècle dernier. ʿOmar Djougoultoum, gendre du sultan du Rounga, mais d’origine baguirmienne, s’était installé dans la région au sud[224] de l’Aouk, élevant des zéribas nombreuses et administrant les territoires nouveaux au nom du Rounga et du Ouaddaï : la chasse à l’éléphant et la chasse à l’homme procuraient de l’ivoire et des esclaves en quantité, et les comptoirs devenus prospères attiraient sans cesse de nouveaux aventuriers, qui formaient autour du noyau primitif un groupement musulman, véritable annexe du Rounga, qui ne tarda pas à prendre une grande importance.

« Le passage de Râbaḥ dans cette région (1879-1890) la bouleversa complètement. Le conquérant nilotique se refusa à reconnaître comme coreligionnaires les musulmans mauvais teint qu’étaient les Rounga, et à leur réserver un traitement de faveur ; il s’acharna sur cette peuplade qui s’offrait la première sur sa route et saccagea horriblement, à plusieurs reprises, le Ardh el Khalifa, auquel il reprochait sans doute ses accointances avec le Ouadaï. C’est depuis Râbaḥ que le vieux noyau rounga a pour ainsi dire cessé d’exister. Le Dar Kouti fut aussi ravagé et mis à contribution à plusieurs reprises, mais, au lieu de le dévaster complètement, Râbaḥ le ménagea par la suite ; il voulait le faire servir à ses projets. Se contentant de déposer le vieux Kober, il intronisa Senousi, descendant de Djougoultoum, qui, malgré son origine, était d’une famille complètement roungalienne. Les familles survivantes du Ardh el Khalifa abandonnèrent le berceau de la race, où ne subsistent actuellement encore que des groupements insignifiants à Karé et Terkama. Le Kouti bénéficia de ces apports et il s’y créa un groupement rounga très important, qui aida Senousi à établir son empire et acquit une situation privilégiée. »

Pendant longtemps, les Rounga jouèrent un rôle considérable dans le nouveau sultanat. Mais Senousi finit par subir complètement l’influence de certains éléments étrangers (Djellâba, Pouls, Fezzanais), nettement hostiles à l’action française et dont les fagara étaient les conseillers habituels du sultan. La famille de Kober, dépossédée par Râbaḥ au profit de Senousi, était le noyau d’un groupe rounga secrètement[225] hostile au sultan. Celui-ci fit même emprisonner, à plusieurs reprises, ʿOmar, fils de Kober.

Le pays d’origine des Rounga, le Ardh el Khalifa, est presque inhabité. Un seul noyau est avec le sultan Zakarià, entre Karé et Terkama. Des Arabes Hémat habitent avec les Rounga. Zakariâ détestait le sultan de Ndélé, dont il avait eu à se plaindre, et entretenait les meilleures relations avec la famille de Kober. Les Rounga du Nord dépendaient directement du Ouadaï et vivaient sous la coupe de l’aguid es Salamat. Mais, après la mort de Gomboro, leur sultan est venu au poste du lac Iro solliciter l’appui des Français.

« Le type rounga est de haute taille, noir comme jais, grand buveur de merissé, de tempérament guerrier et grand chasseur d’éléphants et de rhinocéros. Il ne se tatoue pas, ou du moins ne le fait que rarement.....

« Tous les Rounga connaissent l’arabe et le parlent couramment, mais ils emploient de préférence entre eux leur idiome particulier, qui semble fortement mélangé de maba et de ndouka.

« Cette peuplade est essentiellement agricole ; les groupes restés au Nord, du côté de Karé, se livrent aussi à l’élevage. »

Les mœurs et coutumes sont à peu près celles des indigènes arabisés qui forment la majeure partie de la population du Bornou, du Ouadaï et du Darfour. Les rapports entre les sexes sont des plus libres, et le relâchement des mœurs, si fréquent en pays soudanien, est général chez les Rounga.

Musulmans étrangers. — « A côté du groupement rounga, il convient de citer, comme faisant partie du noyau musulman du Kouti, des éléments étrangers qui se sont fixés dans le pays.

« Ce sont des Baguirmiens, des Bornouans et des Haoussa. Les premiers sont les plus nombreux et forment deux villages à Ndélé même. Venus dans la région avec ʿOmar Djougoultoum, qui, on s’en souvient, était d’origine baguirmienne, ils se sont alliés aux Rounga et ont pris des femmes dans les[226] tribus autochtones : aussi ont-ils perdu leur individualité.

« Cette première catégorie, essentiellement pacifique, voit notre action avec plaisir ; elle a été tenue à l’écart par Senousi, qui leur a préféré, en dernier lieu, l’élément fanatique et turbulent représenté par les aventuriers fellahta, fezzanais et nilotiques qui vivaient à Ndélé. Cette tourbe ressemble étonnamment à la population des zéribas khartoumiennes, dont Schweinfürth nous a laissé une description frappante ; comme elle, elle est essentiellement esclavagiste et, par conséquent, hostile à notre action ».

Populations de la vallée de l’Aouk : Sara de l’est, Kaba, Ndouka, Goula.

« Dans la plaine fertile qui sépare l’Aouk et le Salamat habitent des populations essentiellement agricoles et pacifiques : Sara de l’est et Kaba.

« Autour des régions marécageuses, Mamoum et lac Iro, sont installées des populations lacustres, les Goula.

« Enfin, dans la zone plus accidentée et plus boisée au sud de l’Aouk, sont des tribus agricoles, mais d’humeur plus guerrière et se livrant à la chasse : les Ndouka ».

Le capitaine Modat croit que ces populations sont un mélange d’éléments sara et banda.

Nachtigal signale les Birrimbirri entre le lac Iro et le Baguirmi, et il semble croire que ces indigènes forment une tribu particulière. C’est une petite erreur. Les Ouadaïens appellent birrimbirri, mberrimberri, les gens qui appartiennent à des tribus méprisées : cette désignation est synonyme des mots arabes mesâkin, ma ḥourrin, haouanin, et du mot kouka nderinderi, deremdi. En l’occurrence, ce terme s’appliquait aux fétichistes qui s’étendent à l’ouest du lac Iro, population méprisée des Ouadaïens et dans laquelle ceux-ci allaient opérer fréquemment de fructueuses razzias d’esclaves.

[227]Sara[239]. — Les Sara s’étendent, des deux côtés du Chari, sur le pays compris entre le Baḥr Sara et le lac Iro. On ne s’explique point le nom de Sara donné à ces indigènes, car, dans leur langue, ce mot désigne l’enceinte en paille tressée qui entoure les cases.

Les Sara de l’est (Sara Ngaké, Sara Mbanga, Sara Ngoudjou, Sara Nguindja) ont été cruellement razziés par les Ouadaïens, les bazinguers de Râbaḥ et ceux de Senousi. Cette malheureuse population est tout particulièrement méprisée des musulmans. Les Sara, quoiques fétichistes, pratiquent la circoncision. Ils s’arrachent les quatre incisives inférieures, s’habillent de tabliers de peau et s’adonnent à l’agriculture. Leurs femmes sont connues pour l’étrange habitude qu’elles ont d’enchâsser, dans leurs lèvres, des disques de bois (appelés soundous), qui vont de la grosseur d’une soucoupe à celle d’une assiette. Elles fument la pipe : la salive coule alors d’une façon dégoûtante sur l’appareil inférieur. Elles sont hideuses, mais elles le sont bien davantage encore quand elles enlèvent leurs soundous. Nous avons eu l’occasion de voir, à Massaguet (village du cercle de Fort-Lamy qui contient d’anciens Sara de Râbaḥ), les cabrioles de désespoir et les contorsions pitoyables qui sont d’usage lors de l’enterrement des femmes sara. Il y avait là quelques vieilles, qui paraissaient folles de douleur et avaient perdu leurs soundous : leurs lèvres étaient de grandes rondelles de chair noirâtre, qui pendaient horriblement autour d’une bouche hurlante..... C’était affreux.

Kaba. — Les Kaba appartiennent à la même famille que les Sara. Ils habitent sur les bords du Chari, au sud et à l’est de Fort-Archambault, et constituent une population agricole, dont les mœurs et coutumes sont analogues à celles des Sara.

Ndouka. — Les Ndouka forment les groupements autochtones qui habitent le pays situé au nord et à l’est de Ndélé. Leurs femmes sont assez recherchées par les islamisés de la région. « De nos jours encore, il existe une coutume qui veut[228] que, de toutes les autres tribus installées à Ndélé, les Rounga et les Musulmans seuls puissent prendre femme chez les Ndouka. » Cette particularité a donné à la population ndouka une situation spéciale au milieu des autres fétichistes. L’islâm fait quelques progrès chez ces indigènes, qui comprennent généralement l’arabe et se servent entre eux d’un idiome particulier. « Leur tempérament querelleur et guerrier les faisait rechercher par Senousi, qui les enrôlait volontiers dans sa garde personnelle ; par contre, les Banda et Kreich ne les aiment pas et les redoutent à cause de leur brutalité. »

Goula. — Les Goula forment deux groupes, qui habitent respectivement les dépressions marécageuses du lac Iro et du Mamoun.

Les premiers se divisent en Goulfé (ou Koulfé), Moufa et Mali. Certains d’entre eux — surtout les Moufa — se sont particulièrement mélangés à leurs voisins sara, dont ils ont adopté en partie les mœurs et habitudes. Le pays des Goula est complètement inondé d’août à décembre. Les habitants passent la moitié de l’année dans l’eau et mènent une existence analogue à celle des populations lacustres du Baḥr el Ghazal, Djengué et Chillouk. Leurs jambes sont longues et décharnées. Ils circulent aussi en pirogue et s’adonnent à la pêche. Leurs femmes placent des ornements en bois dans leurs lèvres. Ces indigènes ont eu à souffrir des razzias fréquentes exécutées par les Boua de Korbol, les Salamat du Ouadaï, les gens de Râbaḥ et ceux de Senousi. Ils ont un idiome propre. Certains d’entre eux ont des rapports assez fréquents avec les musulmans et parlent l’arabe.

Les Goula du Mamoun sont appelés Goula ḥoumr, à cause de leur teint cuivré. Ils présentent à peu près les mêmes caractères que leurs frères du lac Iro. Ils ne s’arrachent pas d’incisives et, quoique fétichistes, pratiquent la circoncision. Leurs femmes mettent un petit soundou dans la lèvre supérieure. Beaucoup de ces indigènes comprennent et parlent l’arabe. Les Goula ḥoumr ont été fort maltraités par les[229] anciennes razzias des Foriens et celles, plus récentes, des bazinguers de Râbaḥ et de Senousi. « Ils s’étaient réfugiés jadis au milieu des marécages, dans des cases sur pilotis, pensant se mettre à l’abri des arabisants. Rien n’a pu les protéger ; en partie vendus ou emmenés à Ndélé, il ne restait sur place que quelques représentants peu nombreux, dans les deux villages de Douas et de Mandalé. Mais, en dépit de la surveillance exercée par les postes de bazinguers installés à proximité de Mamoun, les habitants de ces villages ont réussi à se délivrer du joug de Senousi et se sont enfuis au Dâr Sila (juillet 1910). Il ne subsiste donc plus, dans le Dâr Kouti, que le groupement goula de Ndélé. »

Banda[240].

Les Banda constituent certainement la population la plus intéressante de l’Oubangui-Chari. Ces indigènes pourront rendre de précieux services à l’occupation française, par leur nombre, leur résistance à l’islâm, leurs qualités guerrières et leur fidélité bien connue à l’égard du chef qui les emploie. Râbaḥ et Senousi, du reste avaient recruté parmi eux de nombreux et fidèles bazinguers. Le chef de guerre Allah Djabou, qui a rassemblé au Ouanda Djalé ce qui reste des bannières de Senousi, est un Banda Bongo. Au Ouadaï également, les adjâouid d’origine banda se sont toujours fait remarquer par leur humeur belliqueuse et leur fidélité au souverain : nous citerons par exemple, l’aguid es Salamat Gomboro. En parlant des Banda et du rôle qu’ils peuvent être appelés à jouer au service de la France, on ne peut s’empêcher de penser aux Bambara du Soudan, chez lesquels Samory recrutait ses sofas : au point de vue particulier que nous envisageons, il existe une grande analogie entre les deux peuplades ; il n’est même jusqu’aux trois balafres marquées sur les joues des gens de Senousi, qui ne rappellent presque exactement le signe caractéristique des esclaves de Samory.

[230]Les Banda semblent avoir habité primitivement le plateau montagneux qui limite, au Nord, le bassin de l’Oubangui. Les razzias d’esclaves exécutées par les musulmans du Darfour et du Ouadaï, et par les hordes de Râbaḥ et de Senousi ont fait s’éparpiller cette population. Actuellement, on trouve des Banda depuis la région traversée par la route d’étapes Kémo-Fort-Crampel jusqu’à la frontière égyptienne : certaines fractions sont même installées à Bangui, Fort-Archambault, Kafiakindji (Soudan anglo-égyptien), et sur la rive gauche de l’Oubangui. Les groupements banda de Ndélé ont été constitués en majeure partie par les tribus restées dans la contrée d’origine (Abbanda, Mbala, Mbaya[241], Ngadja, Bongo, Ouassa, Dioungourou[242]), et aussi par des éléments razziés qui furent transportés dans le Kouti (Ouadda, Mborou, Ngao[243], Marouba, Mbagga[244], Ngapo (ou N’gapou[245]), Tombaggo, Linda et Sabanga[246]).

Les Banda présentent certaines particularités qui les distinguent nettement des populations que nous avons vues jusqu’ici, et les rapprochent, par contre, des nègres habitant les contrées plus au Sud, sur les bords de l’Oubangui ou dans la région de Fort-Crampel. Ils liment leurs dents en pointe (comme les Sango, Banziri, etc.), et sont anthropophages. Ils se montrent rebelles à l’islamisme et restent fétichistes : leurs sorciers (soumalis) disposent d’une réelle influence. Néanmoins, les Banda respectent scrupuleusement le serment fait sur le Qorân : aussi, Râbaḥ et Senousi ont-ils souvent[231] usé de ce moyen, pour obtenir la fidélité ou s’assurer de la loyauté des Banda. Comme chez les Mandjia, le poison joue un grand rôle dans les drames de village.

« En somme, cette race est extrêmement curieuse et, malgré tout, sympathique ; elle forme le fond de la population de l’Oubangui-Chari, et ses qualités la désignent comme une race d’avenir.

« Elle est souple, loyale et sa naïveté a été trop souvent prise pour de l’inintelligence. Elle est prolifique et le deviendra bien davantage, quand elle sera assurée que ses enfants ne sont pas destinés à être vendus aux Djellâba. Pour nous, c’est l’élément sur lequel il faut compter, dans notre œuvre de colonisation dans ce pays.

« L’unité banda existe et, en dépit des efforts des musulmans pour la briser, les tribus de Ndélé, malgré leurs divisions superficielles, sont toutes unies par la haine commune du Porro (Arabe).

« Cette race est susceptible d’organisation et nous rappellerons, à ce sujet, que les Ngao avaient été si fortement organisés par leur chef Gono, qu’ils marchèrent à l’attaque de Châ.

« Enfin, les éléments banda recrutés par les unités indigènes nous fournissent journellement la preuve de leur courage, qui les fait presque rivaliser avec nos tirailleurs sénégalais et soudanais, et de leur attachement exceptionnel. »

Populations de la zone-frontière : Kreich, Sehré, Golo, Faroggué, Mandala, Kara, Binga, Youlou.

« Toutes ces tribus sont actuellement installées dans le territoire anglo-égyptien. Elles étaient venues jadis sur notre versant, poussées par les Khartoumiens ; mais les chasses de Senousi les ont fait fuir à nouveau et elles sont rentrées au Baḥr el Ghazal, où leurs villages commencent à prospérer sous l’administration bienveillante de nos voisins. »

Kreich. — Comme les Banda, les Kreich ont beaucoup[232] souffert des razzias menées par les marchands d’esclaves musulmans. Les Foriens les ont refoulés vers le Sud, les bazinguers de Ziber les ont chassés vers l’Ouest, et enfin ceux de Senousi les ont fait revenir vers l’Est. Néanmoins, cette population s’est toujours tenue dans le massif montagneux qui va de Ndélé jusque par-delà la frontière égyptienne.

Les Kreich forment trois groupements : celui de Ndélé, qui se compose d’éléments razziés par Senousi ; celui de Kafiakindji, dans le pays anglo-égyptien qui avoisine la frontière ; et enfin celui de Dem Ziber, dans le Baḥr el Ghazal.

Au point de vue physique, les Kreich offrent un type laid et grossier ; leur teint est cuivré ; ils se liment les incisives supérieures, mais ils ne sont point anthropophages. L’humeur guerrière et l’énergie de cette peuplade ont permis à certains groupements de résister avec succès aux entreprises des chasseurs d’esclaves. Le chef Saïd Bandas, qui est actuellement installé sur le Boro, entre Kafiakindji et Dem Ziber, a toujours réussi à sauvegarder son indépendance : il fut un adversaire redoutable pour Senousi, contre lequel il essaya d’obtenir la protection du Ouadaï (1900).

Sehré. — Habitent actuellement le pays au nord-est de Dem Bekir.

Golo. — Sont installés au nord de Dem Bekir.

Foroggué. — Cette peuplade est actuellement dispersée dans la partie occidentale du Baḥr el Ghazal.

Mandala. — Les Mandala (ou Bandala ?) habitent le pays à l’est de Kabeluzu.

Kara. — Les Kara habitaient originairement la région montagneuse qui porte leur nom, au nord de la Yata. A l’heure actuelle, ces indigènes forment deux groupements de peu d’importance, à Ndélé et à Kafiakindji. Ils sont réputés pour leur cruauté : ils razziaient autrefois les Goula du Mamoun, pour les vendre aux marchands d’esclaves. Mais ils[233] ont beaucoup souffert, eux aussi, des incursions musulmanes.

Les Kreich et les Kara fournirent de nombreux bazinguers à Râbaḥ.

Binga. — Présentent beaucoup d’analogie avec les Kara. Ils résidaient primitivement dans le massif qui se trouve au nord des monts Châla. Traqués par les musulmans, ils s’enfuirent dans la vallée de la Yata. Depuis, le dernier groupement indépendant s’est enfui au Darfour.

Il existe un petit noyau de Binga à Kafiakindji. Un autre, qui habitait au Ouanda Djalé, à côté des Youlou, partage le sort de cette dernière peuplade.

Youlou. — Les Youlou seraient originaires du Darfour. Ils étaient, en dernier lieu, sur le massif du Ouanda Djalé, où ils tenaient tête aux bazinguers de Senousi. Leur chef s’appelle Djellâb.

« C’est une race montagnarde, très guerrière, et les quelques spécimens que j’ai pu voir avaient beaucoup d’analogie avec les Kreich, d’une part, et avec les Binga, d’autre part.

« Les femmes ont les lèvres percées et portent pour tout costume la touffe de branchages ; elles ont les cheveux longs et tressés.

« Au contact des arabisants, les hommes ont pris un vernis de civilisation qui les différencie des Kreich.

« Les habitants du Ouandâ Djalé ont dû fuir devant les Senoussiens (décembre 1910), et ils forment en ce moment-ci un groupe errant qui s’est réuni à celui du chef Handal (Kreich).

« Et ainsi l’œuvre de Senoussi était complète. Après la disparition de Djellab, coïncidant avec celle du groupe de Ouadda, on peut dire qu’il ne restait plus un seul village autochtone entre Ndélé et Kafiakindji. Sur une étendue large comme la France, le pays est désert ; il n’y a plus rien à razzier........ »

[234]LISI

Nous avons vu que les Lisi (Kouka, Médogo, Boulala) appartiennent à la même famille que les Kenga et les Baguirmiens.

Kouka. — Les Kouka occupent la vallée de la Baṭaḥ, depuis Kayetma et Kouka jusqu’à Birket-Fatmé. Leurs villages se trouvent soit sur les bords de la Baṭaḥ, soit à quelque distance au nord et au sud. Ils furent très maltraités par les Ouadaïens, car leur pays se trouvait sur la route suivie par les aguids, pour se rendre d’Abéché au Fitri et au Baguirmi. Depuis notre installation à Yao, c’est en pays kouka (Birket-Fatmé, El Krenik, Koundiourou, Atya) que venaient camper les troupes ouadaïennes chargées de surveiller la frontière occidentale : elles vivaient naturellement sur le pays et ruinaient une région déjà fort épuisée par de multiples razzias. Le dernier de ces pillages en règle fut exécuté par l’aguid el Djaʿâdné, en mai 1904. Non seulement les Ouadaïens ravagèrent la contrée, mais ils enlevèrent encore de nombreux enfants et jeunes gens, qui furent réduits en esclavage et emmenés à la chaîne à Abéché. Les hommes et les femmes furent fort maltraités, et certains d’entre eux furent même odieusement mutilés.

Médogo. — La tribu tire son nom de Moudgo abou Léya, qui vint s’installer dans le pays actuel du Médogo avec ses Abou Senoun et ses Mandala. Le croisement de ces Ouadaïens avec des indigènes apparentés aux Kenga et aux Kouka a donné la population des Médogo. L’installation du poste-frontière d’Atya enleva, dès 1908, le Médogo à Doud-Mourra.

Boulala. — Les Boulala gousar relèvent du Ouadaï. Ils habitent la région d’Ourel (Abou Koïesti, Abou Cherganiyé, Ourel, Cheqq el Hadjlidj).

[235]Il existe également à Abéché un noyau de Boulala, formé par les partisans de l’ex-prétendant Djili.

Il est à remarquer que les mœurs des Lisi se ressentent beaucoup de l’influence des Maba, en ce qui concerne la coiffure et l’habillement des femmes, l’attitude des femmes envers les hommes, l’attitude des sujets envers le sultan, etc.

Diongor.

Les Diongor du Guéra ont toujours vécu indépendants du Ouadaï : ils sont rentrés depuis 1907 dans notre zone d’influence. Les actes de brigandage commis par ces indigènes, et leur indiscipline abusive nécessitèrent une opération de police sérieuse contre les villages du Guéra, en 1910.

Les Diongor de l’Abou Telfan furent atrocement razziés par les Ouadaïens. C’est d’ailleurs chez eux que se réfugièrent de nombreux ennemis, pendant la lutte que nous dûmes mener contre les partisans de Doud-Mourra.

Nous avons déjà fait remarquer qu’il existe, à côté de Guéra, un village qui porte le nom de Banda. Nous savons également que les Diongor sont une tribu de la population banda. Quoiqu’il existe des différences notables entre les Banda anthropophages et les Diongor du Guéra, leurs pratiques fétichistes sont à peu près les mêmes. Ne faut-il voir, dans ce que nous venons de dire, qu’une simple similitude de noms, ou bien existe-t-il une relation de parenté entre les deux populations ?... La comparaison de leurs idiomes pourrait peut-être nous fixer à ce sujet.

Notons, au surplus, que le mot Djenâkheraï — dont se servent les Ouadaïens, pour désigner un de ces fétichistes du Sud, chez lesquels ils menaient leurs razzias d’esclaves — ressemble fort au mot Djongoraï. D’après cette explication, Djenakheré serait une corruption de Diongor, Djongor.

[236]Masmadjé[247].

Les Masmadjé sont installés sur les bords de la Baṭaḥ, depuis Birket-Fatmé jusqu’à Mourdaf. Ces indigènes pêchent le poisson dans les fosses d’eau permanente de la Baṭaḥ. C’est à Safik que l’on trouve la plus grande de toutes : elle est assez profonde et a quelques centaines de mètres de longueur. Les Masmadjé sont, d’après les indigènes, des Diongor que Moḥammed Chérif aurait enlevés de la région de Maï, pour les transplanter sur les bords de la Baṭaḥ. Ils sont musulmans et parlent la langue arabe, indépendamment de leur dialecte propre.

Bornouans.

Les désordres intérieurs du Bornou et les invasions étrangères, surtout celles des Pouls et de Râbaḥ, ont amené l’émigration d’un grand nombre de Bornouans : on trouve beaucoup de ces indigènes dans le Baguirmi et le Kouti, au Fitri, au Médogo et au Ouadaï. Dans ce dernier pays, ils sont particulièrement nombreux dans la région de l’ouadi Rima qui s’étend à l’est du Mourtcha kreda et qui porte, d’ailleurs, le nom de Ouadi Bôrnou.

Baguirmiens Kotoko.

Ces indigènes furent transplantés au Ouadaï par le sultan ʿAli, après la chute de Massnia. Ils habitent particulièrement la région d’Abéché. On trouve aussi des Baguirmiens dans les pays qui avoisinent la capitale : Nimro, Mourra, etc.

Pouls (ou Fellahta)

Ces indigènes, peu nombreux, sont dispersés dans tout le pays. Ils habitent particulièrement la partie occidentale du Ouadaï : Kotoro Foulata (sur la route de Am Ḥadjer à Abéché) et autres villages.

[237]Nas es seltan

Enfin le sultan possède personnellement un certain nombre de villages, dont les habitants sont appelés nâs es selṭân (les gens du sultan). Beaucoup d’entre eux sont des captifs ou d’anciens captifs : les autres sont simplement au service du sultan.

’Abidiyé. — Les ’Abidiyé sont les captifs qui habitent les villages du sultan.

Ambaka. — Les Ambaka sont d’anciens captifs du sultan qui résident dans le village d’Abou Khous (à l’ouest du dar Zioud).

’Ayal Baba. — Les ’Ayal Baba, que nous avons déjà vus, sont les Arabes qui gardent les troupeaux du sultan.

Fagara. — Le sultan possède aussi des villages de marabouts (fagarâ) : signalons, par exemple, celui de Am Chererib (dâr Zioud).

Autres tribus

Nachtigal signale encore quelques tribus peu nombreuses, musulmanes ou païennes, qui vivent au Ouadaï. Ces indigènes sont probablement les descendants d’anciens captifs : ceux-ci furent rendus à une liberté relative et formèrent des villages relevant directement du sultan ou de certains dignitaires ouadaïens.

Les Bandala[248], Torom et Mimji sont musulmans.

Les Denguéah (Djengué ?), Bolgou, Kâssa, Ngâma et Banâlé[249] sont païens.


[214]En ce qui concerne certaines tribus ouadaïennes, nous avons le plus large emploi des renseignements donnés par Nachtigal. Nous nous sommes également servi, pour étudier les populations qui relevaient de Moḥammed es Senousi, l’ancien sultan du Dâr el Kouti, d’une notice ethnographique que le capitaine Modat a bien voulu nous communiquer.

[215]Cette saillie ressemble au fruit du doum (douma). D’après les indigènes, elle est l’indice d’un tempérament belliqueux : on peut donc l’appeler « la bosse du courage ». Ce renflement de la peau porte généralement le nom de mouqla. Dans certaines régions, les Ouadaïens sont appelés siyâd ed doukhmat (doukhmat semble être une altération de doumat) : les hommes qui possèdent une excroissance ressemblant au fruit du doum.

[216]Voyage au Ouadaï, p. 31.

[217]Au sing. Sennaoui.

[218]Excelsior, 7 octobre 1911.

[219]Lieutenant Delacommune.

[220]Lieutenant Lucien : Ouadaï Aouali (Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1910). — Le lieutenant Lucien appelle « Ouadaï Aouali » la région qui s’étend au nord et au nord-ouest d’Abéché. Il est probable que ce nom lui fut donné, parce qu’elle forma le premier noyau du Ouadaï — d’où Aouali اول : premier, ancien.

[221]Le djebel Abassa, qui se trouve entre le dâr Kadjagsé et le dâr Sila, a quelques centaines de mètres de hauteur et est à peu près comme les montagnes de Mataïa ou d’Abouṭiour.

[222]Le mot arabe guimr et le mot ouadaïen ermbeli ont la même signification : tourterelle, ramier (guemriya, guimr).

[223]Lieutenant Delacommune.

[224]Cf. P. Askell Benton, Notes on some languages of the Western Sudan, p. 267-268.

[225]Dalla Vedova, Bollettino, p. 653.

[226]Lieutenant Delacommune.

[227]On dit aussi Beled et Terâwiyé, Terâwiyé est le nom donné par les Arabes aux Bideyat.

[228]Léon l’Africain, à propos du chemin « qui est pour aller de Fez au grand Caire par le désert de Libye », parle des « peuples de Sin et Ghorran ». Nous avons déjà vu que les Arabes appellent Gourân les Toubou du Sud. Quel est donc le peuple de Sin ? Ce nom n’aurait-il pas été donné aux Bideyat de la région de Sini ?

[229]On remarquera combien ce qui vient d’être dit au sujet de l’aspect physique, de l’habillement et de la nourriture des Bideyat rappelle ce que nous avons déjà rapporté des Toubou, et notamment des Koussoâ (Tedâ du Koussi).

[230]Slatin Pacha, t. I, p. 161.

[231]Cherf eddin appartenait à la fraction Bachî des Bideyat.

[232]Slatin Pacha, ancien officier de l’armée autrichienne, était moudir oumoum du Darfour, au temps ou Gordon Pacha était Gouverneur général du Soudan égyptien. Lorsque l’insurrection mahdiste gagna le Darfour, et après la chute d’El ʿObeïd, Slatin se décida à adopter en apparence la religion de Moḥammed, afin de redonner confiance à ses troupes musulmanes. La nouvelle du massacre de la colonne Hicks Pacha le décida toutefois à capituler à Dara, en décembre 1883. Après être resté 11 ans prisonnier des derviches, il réussit à s’échapper. Slatin Pacha, qui est actuellement inspecteur général du Soudan anglo-égyptien, a fait le récit de ses aventures dans un livre que nous avons déjà cité à plusieurs reprises : Fer et feu au Soudan, 2 vol.

[233]On appelle Tirdjé du Ouadaï et Tirdjé du Darfour deux chaînes de montagnes situées dans la région-frontière du Ouadaï et du Darfour. Tirdjé est probablement le même mot que l’arabe dirdjé : gradin, estrade.

[234]Ce nom de Nouba est assez souvent donné aux musulmans non arabes. Ana Noubaï, je suis musulman. Chenho men en Nouba, à quelle tribu des Nouba appartiens-tu ? Ana Didjaï, à la tribu des Dadjo.

[235]D’autres disent que le dialecte des Moubi se rapproche beaucoup de la langue des Masmadjé. Nachtigal rapporte, de son côté, que le dialecte des Moubi est presque le même que celui des Birguid.

[236]Voyage au Darfour, p. 226.

[237]Il est à remarquer que le mot arabe djeggel, diggel, diggèl désigne la syphilis.

[238]Les citations de ce chapitre sont empruntées à une Étude sur le Dar-Fertyt du capitaine Modat, qui a bien voulu nous en communiquer le manuscrit.

[239]Cf. Delafosse, Essai sur le peuple et la langue sara, Paris, in-8.

[240]Cf. G. Toqué, Essai sur le peuple et la langue banda, p. 1-29.

[241]Les Mbaya habitaient autrefois la vallée de la Bôhou. A l’approche des bazinguers, ils se retranchèrent fortement dans les cavernes de la région, et Senousi ne put avoir raison de leur résistance qu’en se servant du canon que nous lui avions donné. C’est là un exemple typique des beaux succès que nous avons procurés aux marchands d’esclaves, en faisant de la « politique musulmane » en pays fétichiste.

[242]Cf. Toqué, op. laud., p. 20.

[243]Cf. Toqué, ibid., p. 13-16.

[244]Cf. Toqué, ibid., p. 20-21.

[245]Cf. Toqué, ibid., p. 18-19.

[246]Cf. Toqué, ibid., p. 11-13.

[247]Le mot Masmadjé dérive peut-être de l’arabe samdj (vilain, hideux), samâdja (laideur). Il signifierait alors : les hommes vilains, les hommes laids.

[248]Nous avons cité les Mandala (ou Bandala ?) de Kabeluzu. — D’autre part, on appelle bandala le tam-tam des fétichistes habitant les confins baguirmiens, chez lesquels on allait autrefois faire des razzias d’esclaves. D’où, peut-être, la désignation de siyâd bandala, et aussi bandala.

[249]Notons que Banala est un village diongor du Quéra.


[238]LE GOUVERNEMENT ET L’ADMINISTRATION[250]


Les renseignements donnés dans ce chapitre se rapportent à l’état de choses qui existait avant la prise d’Abéché et la déposition d’Acyl. Ils ne présentent plus, à l’heure actuelle, qu’un intérêt rétrospectif. Nous croyons néanmoins que ces détails peuvent encore avoir leur utilité, car ils permettront de se faire une idée relativement exacte de l’ancien Ouadaï.

Il est difficile, lorsqu’on est en France, d’avoir des renseignements de détail sur ce qui se passe au Ouadaï. C’est pourquoi il ne nous a pas été possible de mettre ce chapitre complètement à jour. On voudra bien nous en excuser.

A la tête de la société ouadaïenne se trouve un sultan qui, en principe, exerce un pouvoir absolu. Dans la pratique, son autorité fut souvent limitée par les soulèvements des tribus maba, auxquelles la tradition accordait certains privilèges, et par la puissance des grands dignitaires. De bonne heure, par suite de l’extension énorme du royaume ouadaïen, le sultan n’a pu gouverner à lui seul un pays aussi vaste, aux communications difficiles. Il a dû déléguer une partie de son autorité à des sous-ordres et, naturellement, ceux-ci ont cherché à s’affranchir de la tutelle de leur maître. Avant le sultan ʿAli, les tribus autochtones jouèrent un grand rôle ; dans ces dernières années, les luttes furent incessantes entre[239] le sultan et ses dignitaires et elles amenèrent parfois la chute du premier.

La condition des personnes comprend deux classes : les gens libres (aḥrar, ḥourrin) et les captifs (ʿabid).

Le Qorân admet l’esclavage, mais ne permet pas de réduire un croyant dans cette condition. Il est vrai que cette défense n’arrête guère les Ouadaïens et que ceux-ci font indifféremment la chasse à l’homme chez les fétichistes (Kirdi, Djenâkheré) et chez les noirs islamisés (Nouba) : la traite a toujours été une des grosses ressources du sultan d’Abéché. A côté de ce bétail humain, pris dans des razzias périodiques et destiné à la vente, on trouve, comme partout ailleurs en Afrique, une autre catégorie de gens non libres, dont la condition est moins dure. Ce sont les captifs de case, généralement nés dans la maison du maître, qui font pour ainsi dire partie de la famille et sont rarement vendus : ils sont chargés de la culture et des gros travaux.

Chez les gens libres, on remarque d’abord les pauvres (mesâkin). Ils se mettent au service d’un homme plus puissant qu’eux ou bien sont obligés, pour vivre, de cultiver le sol : la situation des derniers est particulièrement précaire car, ne dépendant pas immédiatement d’un personnage qui puisse les protéger, ils subissent les avanies des grands du pays et de leurs gens.

Les chefs sont toujours entourés d’une nuée de serviteurs volontaires, qu’ils nourrissent et ne paient généralement pas : ils se contentent de leur abandonner une partie du butin fait dans les razzias et de distribuer quelques cadeaux à ceux dont ils veulent récompenser les services. Notons que les mesâkin ont souvent moins d’importance que certains captifs de personnages puissants, qui sont investis d’une charge particulière, possèdent des biens à eux, des serviteurs et même des esclaves. Les armées du Ouadaï ont été fréquemment commandées par des gens de condition non libre, et le sultan actuel, Doud-Mourra, a appelé quelques-uns de ses captifs à remplir les plus hautes fonctions du royaume.

[240]Dans chaque pays, certaines catégories de gens influents se distinguent des mesâkin : ce sont les membres des familles des chefs ou des fractions de tribu où l’on choisit ces derniers. Il est vrai que, pour être considérés, ils doivent posséder des biens ou un commandement.

Enfin, de véritables castes sont formées par ceux que l’exercice d’un métier spécial isole de la masse : citons, à titre d’exemple, les soldats de l’armée ouadaïenne, les Djellâba et les forgerons (ḥâddâd).

Dans la société ouadaïenne, à l’inverse de ce qui se passe chez les Touareg, la condition est transmise par le père. Cependant, l’origine de la mère modifie le degré de noblesse de l’enfant. Nous avons vu, en particulier, que la tradition imposait autrefois aux sultans de se rattacher, du côté maternel, à l’une des tribus autochtones (Maba), seules considérées comme nobles : cette règle semble être actuellement tombée en désuétude car, depuis la mort de Yousef, tous les souverains ou prétendants du Ouadaï étaient nés de femmes étrangères, captives pour la plupart.

Les différentes tribus qui forment la population du Ouadaï relèvent du sultan d’Abéché : pour certaines d’entre elles, les Diongor du Guéra, par exemple, cette dépendance n’a jamais été que nominale. Le sultan est entouré de toute une hiérarchie de fonctionnaires fort nombreux, dont les emplois furent créés autrefois, au fur et à mesure des conquêtes ouadaïennes. Nous insistons sur le fait que les titulaires des grandes charges ne sont pas forcément d’origine ouadaïenne ni même de condition libre : ils peuvent être d’origine étrangère, captifs ou même eunuques. Tout cela dépend du bon plaisir du sultan, principe et source de toute autorité. Celui-ci ne s’inspire que de son intérêt : Doud-Mourra, par exemple, avait concentré les plus hautes fonctions du pays entre les mains de deux personnages ouadaïens à lui dévoués, Moḥammed ould Bechâra et son fils Aḥmed, et dans celles de captifs lui appartenant personnellement.

Nous avons déjà vu à quel degré de puissance atteignirent[241] certains personnages, tels que le djerma ʿOthmân et Cherf eddin, qui jouèrent un rôle important au Ouadaï. L’histoire de ce pays est d’ailleurs remplie de mouvements de révolte, provoqués par les détenteurs des principaux commandements. La farouche énergie du sultan ʿAli eut raison de la mauvaise volonté des fonctionnaires, mais son successeur, Yousef, montra la plus grande faiblesse, notamment envers l’aguid er Rachid, Assad el Kebir ; les autres princes, Ibrahim et Ghazali, ne furent que des jouets entre les mains des grands et ne gardèrent pas longtemps le pouvoir. Doud-Mourra, le bien nommé, reprit la tradition de ʿAli, se débarrassa du djerma ʿOthmân et fut un souverain fort redouté de tous ses sujets.

Les dignitaires sont désignés du nom collectif de adjâouid, mot arabe qui signifie les grands (du pays). Ils reçoivent du sultan le turban de commandement (kademoul). Beaucoup d’entre eux ont le titre de ’aguid (pl. ’agad), qui s’applique plus particulièrement à ceux qui commandent une troupe et gouvernent un territoire déterminé : ce nom d’aguid est également étendu à un certain nombre de personnages ayant des emplois de moindre importance.

Le nombre des fonctionnaires est considérable : le sultan peut créer de nouvelles charges, bien qu’en cette question, comme dans les autres, la tradition exerce sa puissante influence. Les fonctionnaires ne touchent aucune solde régulière : le sultan leur envoie des cadeaux, quand il veut leur marquer son contentement. Les plus importants d’entre eux sont le grand djerma et les aguids chargés de gouverner les tribus arabes du pays : ceux-là ont un commandement militaire et aussi un commandement territorial qui, comme nous le verrons, fournit le plus clair de leurs revenus.

Le sultan (kolak) gouverne en potentat. Nous avons déjà montré qu’il prend le titre de El ʿAbbâsi (l’Abbasside). Il est la source de tout pouvoir légitime : il gouverne selon son bon plaisir. Les membres de sa famille eux-mêmes ne sont rien devant lui et, d’ailleurs, ceux qui peuvent prétendre au[242] trône sont généralement aveuglés par ordre du souverain[251]. Celui-ci distribue les charges comme il lui plaît et, de par sa volonté, un captif peut marcher de pair avec les Ouadaïens de la plus haute origine et avoir même le commandement sur eux. De même, il peut destituer tout dignitaire, quel qu’il soit, qui lui a déplu : il peut le ravaler au dernier rang de la société et décréter, par exemple, que l’ex-fonctionnaire n’aura plus le droit de monter à cheval ; il peut, bien entendu, et si telle est sa fantaisie, le faire mettre à mort. L’autorité du sultan est donc la plus absolue qui se puisse imaginer : il a droit de vie et de mort sur n’importe lequel de ses sujets. Mais ce pouvoir excessif est parfois tempéré par l’assassinat : il trouve d’ailleurs sa limite dans la puissance des adjâouid.

Moḥammed Ṣâlèh, surnommé Doud-Mourra[252], fut le dernier souverain indépendant du Ouadaï. Il est fils du sultan Yousef et d’une captive forienne appelée Maka. Il a moins de quarante ans. Doud-Mourra ne boit pas de merissé. Il a la réputation d’être intelligent, lettré et aussi très pieux. Comme sultan, on vantait son équité. Nous avons déjà vu qu’il fut excessivement énergique et autoritaire. Il était très redouté de ses sujets et la crainte qu’il inspirait l’a même fait accuser de cruauté. Son esprit de justice et sa sévérité envers les fonctionnaires pillards le faisaient d’ailleurs beaucoup aimer des mesâkin. Doud-Mourra fut certainement un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. Il avait su mettre un terme à l’anarchie qui désolait ce royaume depuis la mort de Yousef, en reprenant vis-à-vis des grands la tradition du sultan ʿAli. Le djerma ʿOthmân lui-même reconnaissait les qualités de celui qui devait plus tard le faire empoisonner : il avait dit, un jour, que « de tous les princes de la lignée de[243] Chérif, le plus intelligent et le mieux doué était certainement Moḥammed Ṣâlèh ».

Malheureusement pour lui, Doud-Mourra a pris le pouvoir dans des circonstances critiques. Il a pu, au début de son règne, venir à bout des difficultés que lui créaient ses deux rivaux, Aḥmed abou Ghazali et Acyl. De même, plus tard, il a réussi à établir son autorité sur tout le Ouadaï et, appuyé sur l’aguid el Maḥâmid, à se débarrasser du djerma ʿOthmân, dont la puissance le gênait. Mais il lui a été impossible d’arrêter les progrès incessants que notre occupation fait dans le pays. Pendant longtemps, il a observé à notre égard une attitude expectante. Notre politique agressive de 1906-1907 et la réapparition du prétendant Acyl le décidèrent à agir vigoureusement, et, en 1908, il a lancé ses meilleures troupes dans la vallée de la Baṭaḥ. Nous avons déjà vu que ses aguids furent battus à deux reprises et que son principal soutien, Moḥammed ould Bechâra, trouva la mort dans le combat de Djoua. A la suite de ces échecs, Doud-Mourra ordonna de nombreuses exécutions. Ce geste est naturel chez un sultan du Ouadaï : il n’a cependant pas empêché notre politique d’encerclement d’aboutir, en dernier lieu, à la prise d’Abéché.

Nous avons vu les péripéties de la lutte que le « lion de Mourra » a menée depuis lors contre nous. Le désastre de Bir Ṭaouil porta un coup terrible à notre prestige : des défections se produisirent parmi les chefs ouadaïens qui s’étaient ralliés à la cause d’Acyl — la nôtre — et, en mars 1910, le plus important de tous, Aḥmed oueld Moḥammed Bechâra, qui avait succédé à son père dans l’aguidat des Maḥâmid, alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le cirque rocheux de Kapka. La défaite des Foriens à Quéréda, la poursuite par le capitaine Chauvelot des Ouadaïens réfractaires et de leurs auxiliaires senoussis, par-delà le massif du Zegâoua qui leur servait de refuge, relevèrent la situation, un moment compromise. Doud-Mourra se décida alors à passer chez les Massalat, pour unir ses efforts à ceux de Tâdj eddin, dont la[244] réputation avait grandi démesurément. Le malheureux combat de Dorothé nous coûta des pertes cruelles : il est vrai que nos ennemis comptèrent beaucoup de morts, et, parmi eux, le sultan Tâdj eddin. En janvier 1911, la colonne du commandant Maillard dans le pays des Massalat remporta quelques succès, sans obtenir cependant de résultat définitif, car elle ne put pénétrer dans la région montagneuse où s’était réfugiée la population. Depuis lors, la division s’est mise parmi ceux de nos ennemis qui s’étaient concentrés dans le dâr Massalat. Doud-Mourra, en butte à l’hostilité des gens d’Andoko, sentant l’inanité de ses derniers efforts contre l’expansion victorieuse des Chrétiens, s’est enfin résigné à céder définitivement la place à son rival Acyl : il vient de se rendre au colonel Largeau, avec ce qui lui restait de partisans et la majeure partie des chefs ouadaïens réfractaires (octobre 1911).

Doud-Mourra est un adepte de la Senousïa. Ses malheurs l’amenèrent à solliciter l’appui de cette confrérie, avec laquelle il avait jadis entretenu des rapports peu amicaux. Depuis 1908, un contingent de Khouân avait toujours combattu à côté des Ouadaïens, sur la Baṭaḥ, dans le Ouadaï proprement dit et chez les Massalat : d’autre part, les rezzous senousis partis de l’Ennedi venaient piller et jeter le trouble dans les pays du Nord récemment soumis à notre domination.

Nous avons déjà vu que l’accord le plus parfait ne régna pas toujours entre le sultan du Ouadaï et le représentant du senoussisme à Abéché. Après son avènement, Doud-Mourra continua à observer à l’égard de ce marabout la même ligne de conduite que son prédécesseur Aḥmed abou Ghazali. Cependant un rapprochement s’établit, plus tard, entre lui et Moḥammed es Sounni, qui regagna en partie son ancienne influence. Le sultan avait d’ailleurs besoin d’armes et de munitions, et une rupture complète eût pu avoir des conséquences fâcheuses pour la liberté des transactions entre Abéché et Benghazi. En novembre 1903, Doud-Mourra envoya un messager saluer le successeur du Mahdi et des[245] rapports plus cordiaux s’établirent dès lors entre les deux chefs. Les fagarâ Moḥammed es Sounni (appelé aussi Es Soufi) et, après lui, Fititi, représentants d’Aḥmed Chérif à Abéché, ne cherchaient plus à s’occuper des affaires intérieures du Ouadaï : ils amorcèrent les relations entre Doud-Mourra et leur maître et s’occupèrent aussi beaucoup de commerce. Fititi quitta d’ailleurs le Ouadaï et ne fut pas remplacé. Plus tard, la menace française resserra les liens qui unissaient la puissance ouadaïenne aux Senousis, et, après la prise d’Abéché, Moḥammed es Sounni se rendit au Darfour pour décider ʿAli Dinar à intervenir en faveur de Doud-Mourra.

Nous allons voir maintenant quels sont les différents dignitaires et fonctionnaires du Ouadaï. On peut les diviser en deux catégories.

La première est formée par ceux qui ont un grand commandement militaire et territorial : le djerma et les principaux aguids. Ils se rendent souvent auprès du souverain, mais ils peuvent le quitter. Ils sont d’ailleurs appelés, de par leurs fonctions, à passer une partie de l’année loin de la capitale : ils vont alors s’installer, soit pour lever l’impôt, soit pour exécuter des razzias, dans les pays qu’ils ont charge d’administrer.

La seconde catégorie comprend, comme à la cour des anciens rois de France, des dignitaires qui remplissent des fonctions domestiques auprès du sultan : ils peuvent avoir un commandement militaire et un commandement territorial, mais ils restent de leur personne à Abéché. Ils ne quittent le souverain que sur un ordre exprès de celui-ci. S’ils ne peuvent s’éloigner de la capitale, ils délèguent à des lieutenants le soin de piller les territoires qui leur sont affectés.

C’est aux premiers surtout que convient le titre d’adjâouid ed dâr (les grands du pays). On compte parmi eux les personnages qui détiennent les charges les plus considérables du Ouadaï : certains ont parfois même été assez puissants pour renverser leur souverain et maître. Les grands feudataires[246] actuels remplissaient, à l’origine, des fonctions domestiques auprès du sultan. Par suite de l’agrandissement du royaume, ils durent s’absenter de la capitale pour conduire les armées et administrer les pays nouvellement conquis : ils furent alors remplacés dans les emplois qu’ils avaient à la cour. Ceci est d’ailleurs suffisamment prouvé par les devoirs qui, dans certaines circonstances et conformément à la tradition, incombent aux dignitaires dont nous parlons. Ainsi, lors des grandes fêtes, quand le sultan sort en grand apparat, le djerma est spécialement chargé de vérifier la sellerie du cheval que son maître doit monter ; l’aguid el Maḥâmid surveille l’escorte et fait ranger les gens sur la place publique (du temps de Cherf eddin, cette fonction était remplie par l’aguid es Salamat) ; l’aguid el Djaʿâdné a toujours été chargé de faire exécuter les réparations à la case et au tata du sultan et de faire la police des caravanes, etc.

Les grands feudataires sont naturellement les conseillers du sultan. Les aguids chargés de faire la guerre et d’administrer les provinces les plus importantes du royaume sont choisis parmi ceux qui s’en montrent le plus dignes, sans distinction de race, de condition ou d’origine. Beaucoup sont pris parmi les serviteurs particuliers du sultan qui ont donné des preuves de leur courage ou des marques de leur dévouement.

Par suite des circonstances historiques, quatre des adjâouid sont devenus plus puissants que les autres. Cela tient à ce que les guerres entreprises par le sultan leur ont donné, avec le prestige de la victoire, les dépouilles des peuples vaincus : ils ont pu ainsi se procurer des fusils et parfois même grossir leurs troupes avec les ennemis qu’ils venaient de battre. D’ailleurs, lorsqu’une charge est donnée à un homme riche et puissant, les ressources personnelles de celui-ci augmentent d’autant l’importance de l’aguidat. Au début du règne de Doud-Mourra, les quatre principaux dignitaires du Ouadaï étaient : l’aguid el Maḥâmid, le djerma ʿOthmân, l’aguid es Salamat et l’aguid el Djaʿâdné.

[247]Chacun des grands feudataires ayant auprès de lui une hiérarchie copiée sur celle de l’entourage du sultan, nous allons commencer par dire quelques mots des fonctionnaires qui restent en permanence à la cour.

Il y a d’abord quatre kemakil (pl. de kamkalak, kamkalek), correspondant aux quatre points cardinaux. Ils sont généralement tous de pure souche ouadaïenne. Ils commandent aux serviteurs du sultan et, dans certains cas, semblent représenter celui-ci auprès des aguids. Ce sont des conseillers, des dignitaires de l’administration civile. La police d’Abéché rentre parfois, en partie, dans leurs attributions. Ils peuvent également être chargés de fonctions militaires. Les territoires qu’ils administrent sont : le dâr Massalat, le dâr Zioud et le dâr Kouka, le dâr Mimi, le dâr Kadjanga. Ils sont secondés par les andeker, qui sont leurs lieutenants. Nous ne parlons ici que des quatre kemakil du sultan. Il en existe d’autres, que nous verrons plus loin, à propos des aguids dont ils relèvent.

Le sultan a également autour de lui quatre ouarnangs, qui s’occupent de ses chevaux : indépendamment de leurs fonctions de chefs des écuries royales, ils remplissent aussi celles de majordomes et de gardiens de harem. Ils sont sous l’autorité des kemakil.

Les teraguina (pl. de tourguenak) sont spécialement chargés de surveiller les membres de la famille royale.

On trouve encore, auprès du sultan, toute une série de petits aguids.

L’aguid el birch ou aguid el brich (aguid de la natte) est chargé d’apporter la natte sur laquelle doit s’asseoir le sultan, quand celui-ci descend de cheval. Il jouit de la confiance de son maître, qui le charge parfois de missions particulières. Cet emploi est généralement donné à un Ouadaïen de pure race.

L’aguid el baggârin (aguid des bouviers) inspecte, dans toute l’étendue du Ouadaï, les troupeaux de bœufs du sultan. Il commande la région qui avoisine Abéché.

[248]Le sinmelek a l’administration des villages qui appartiennent personnellement au sultan : il fait faire la récolte et rassemble le mil. — Après le désastre de Bir Ṭaouil, le notable ouadaïen qui détenait cette charge, Achour, fit défection et passa au Massalat, en mars 1910.

L’aguid el ’abidiyé est le chef des esclaves du sultan. Il commande le pays des Kachméré.

L’aguid el basour ne quitte jamais le sultan : il reste auprès de lui à Abéché et le suit à Mourra. Indépendamment de ses fonctions de chambellan, il est également chargé de recueillir ce qui est nécessaire à l’entretien des femmes du sultan. Il relève de l’aguid el Mâgné.

L’aguid Douggou Doubanga[253], un eunuque, administre les provisions du palais et sert d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes.

Le harem du sultan est divisé en deux : la partie orientale (tolouk) et la partie occidentale (lolouk). Le grand eunuque a le titre de kamkalek : le dâr Kouka dépend en partie de lui. Deux autres eunuques commandent chacun une moitié du harem : le melik eṣ Ṣebâḥ (gardien de la porte de l’Est) et le melik el Maghreb (gardien de la porte de l’Ouest). Ces deux fonctionnaires s’occupent des biens appartenant aux femmes du sultan.

Les pages du sultan portent le nom de touèrat (sing. touèr). Certains d’entre eux sont opérés et destinés à faire plus tard des eunuques (chioukh). L’aguid Guerri est le chef des touèrat.

Ceux que le souverain emploie comme messagers ont le titre de koursi : du temps de Doud-Mourra, Alḥamdou, Kéréma, etc.

Citons enfin les oumenâ (pl. de amin : homme de confiance), qui jouent le rôle de surveillants, de contrôleurs, et veillent à la rentrée des impôts. Ils peuvent aussi être employés comme messagers.

[249]Un amin gère le trésor du sultan (beit el mâl). Il a le titre de sid beit el mâl (seigneur du trésor).

Deux amins commandent la garde particulière du sultan et habitent auprès de sa case : l’un commande les soldats de condition libre, l’autre les captifs.

Un autre amin, le melik el medfa’ commande les cinq vieux canons qui forment l’artillerie ouadaïenne. Ces pièces, laissées par Napoléon en Égypte, avaient été prises à Khartoum en 1885 et appartenaient à l’armée derviche de ʿOsman Djano. Le chef derviche Zougal fit défection et passa au Ouadaï avec elles. Les Ouadaïens n’ont jamais utilisé leur artillerie : ils n’ont d’ailleurs pas d’obus. Ils essayèrent une fois de tirer un coup de canon, pour rehausser l’éclat d’une fête célébrée à Abéché. Mais cela leur réussit assez mal et ils ne recommencèrent plus.

On retrouve, auprès des grands dignitaires, une partie des charges de la cour royale : des kemakil qui s’occupent des serviteurs, des ouarnangs qui s’occupent des chevaux, etc. Le moindre aguid a d’ailleurs son aguid el brich[254], ses koursis, ses amins et ses khalifas (lieutenants).

L’aguid el Maḥâmid commande aux Arabes de ce nom et aux Zegâoua. Il administre le pays dont le centre est marqué par la vallée d’Ourâda, sur la route d’Abéché au Borkou et à Koufra. Ses troupes effectuent des razzias chez les nomades qui habitent les confins du Ouadaï : Ammâ Borkouâ, Tedâ de Am Chalôba, Bideyât.

Moḥammed ould Bechâra remplissait les fonctions d’aguid el Maḥâmid depuis plus de quarante ans, lorsqu’il fut tué à Djoua (17 juin 1908). Son père, Bechâra, avait été mis à mort par le sultan ʿAli, après la prise de Massnia (1871). Moḥammed fut appelé à lui succéder, et épousa, en 1873, une fille[250] du sultan ʿAli, mérem Habbo[255]. Il appartenait à une famille illustre des Kelinguen. Les parents du djerma ʿOthmân lui-même étaient de moins haute lignée que ceux de ce dignitaire, que l’on donnait comme le plus noble de tous les adjâouid. Moḥammed ould Bechâra disposait d’une puissance considérable, supérieure peut-être à celle de ʿOthmân, mais il n’aimait pas prendre part aux intrigues de cour. Cependant, lorsqu’il se sentit menacé par les menées de Mouṣṭafa, il donna le signal de la révolte qui devait renverser le sultan Ibrahim. Plus tard, il combattit également Abou Ghazali et fut un partisan décidé de l’intronisation du jeune Doud-Mourra : grâce à l’appui de Moḥammed, celui-ci put se débarrasser du djerma ʿOthmân. Le nouveau souverain du Ouadaï et l’aguid el Maḥâmid étaient unis par des liens de parenté. Ce dernier s’était vu enlever sa première femme par le sultan Yousef, qui lui avait donné sa fille, mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra : il en eut un fils, Aḥmed, qui cumula les fonctions d’aguid ez Zebada, de Mâgné et de kamkalek ez Zioud.

Doud-Mourra fit toujours appel à son beau-frère, qui lui était tout dévoué, pour repousser les attaques des Foriens et pour réduire les populations turbulentes de l’Est et du Sud-Est. Durant ces dernières années, Moḥammed avait opéré contre les Tama, les Guemr, les Massalat et les Dadjo du Sila. Il ne sut pas empêcher toutefois le chef forien Adam Roudjal de venir razzier les Maḥâmid, les troupes qu’il envoya arrivèrent[251] trop tard et furent d’ailleurs battues. Il est vrai que les Massalat pillèrent au passage les gens du Darfour.

Nous donnons ci-dessous la descendance de Bechâra.

Bechâra
Aguid el Maḥâmid, mis à mort par ordre d’ʿAli, à cause de sa fuite devant Abou Sekkin au siège de Massnia.
Enfants de Mérem Zara. Enfants d’autres femmes ouadaïennes.
Mouṣṭafa el Magné
épouse Mérem Kakié
ʿAbd el Qâder ed Dri Moḥammed
épouse Mérem Habbo (1873). Cette femme lui est enlevée par Yousef, qui lui donna Mérem Zenaba
Dahab
aguid el brich de son frère Moḥammed
Kamkalek Libbis Kanderan.
Remplaça Dahab, dépossédé de sa charge d’aguid el brich.
Aḥmed.
Moḥammed Aḥmed

Après la prise d’Abéché, le fils de Moḥammed oul Bechâra, Aḥmed, se rallia au parti d’Acyl et conserva son kademoul d’aguid el Maḥâmid. Il fit défection, en mars 1910, et alla rejoindre son oncle Doud-Mourra. Sa charge fut alors donnée à un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui trouva la mort dans un combat livré le 2 septembre 1910, sur les bords de l’ouadi Maba, à un rezzou senousi venu de Ouéta.

Le djerma est le grand écuyer du sultan : c’est lui qui pose le tapis sur le cheval de son souverain, lorsque celui-ci quitte le palais. Il remplit aussi les fonctions de grand-maître des cérémonies, lors de la fête annuelle qui a lieu au mont Thoréga. Cette charge fut longtemps la plus importante du Ouadaï : le personnage qui en était titulaire gouvernait le pays de Ouara, les Kodoï, les Guemr, le Sila, le Moubi, Korbo, le Fitri, le Khouzam, le Baguirmi et le Kanem ; il avait sous ses ordres un des plus forts contingents ouadaïens.

Le djerma Assed abou Djebrin[256], frère de momo Maden, femme du sultan Chérif, exerça longtemps cette fonction. Il atteignit un si grand âge qu’on le surnomma Ech Chaïb (le vieillard). L’un de ses enfants, ʿOthmân, lui succéda. Celui-ci[252] fut, sous Ibrahim et Aḥmed abou Ghazali, le dignitaire le plus influent du Ouadaï. Il était d’abord de noble origine et appartenait à la puissante tribu des Kodoï. De plus, il était très riche et possédait de nombreux clients. Tout cela explique le prestige énorme dont il jouissait chez les Ouadaïens de race, en face de sultans qui n’avaient pas de fortune propre et étaient de sang mêlé. Le djerma ʿOthmân était en effet le cousin germain de deux sultans, ʿAli et Yousef, et le cousin au second degré de trois sultans et d’un prétendant tous fils de mères étrangères, ce qui, d’après la tradition les rendait inaptes à régner : Ibrahim, fils d’une Forienne ; Ghazali, fils d’une Kecherdanwiyé ; Doud-Mourra, fils d’une Forienne ; et enfin Acyl, fils d’une Bornouane. Il avait d’ailleurs épousé mérem Faṭmé, fille du sultan Yousef. Le djerma, d’un caractère intrigant et brouillon, abusa de cette situation, alors que l’aguid el Maḥâmid, dont la puissance était peut-être supérieure à la sienne et qui était en tout cas d’origine plus illustre, se tenait relativement à l’écart des intrigues de cour. ʿOthmân guida les événements qui amenèrent la chute d’Ibrahim et celle d’Aḥmed abou Ghazali. Doud-Mourra mit un terme aux fantaisies de ce personnage, qui faisait du Ouadaï un état complètement voué à l’anarchie : il se débarrassa de lui en le faisant empoisonner.

Après la mort du djerma ʿOthmân, Doud-Mourra s’empara de la plus grande partie des armes et des munitions de ce dignitaire : il partagea le butin avec son ami et protecteur, l’aguid el Maḥâmid. Abou Sekkin, frère du défunt, fut appelé à lui succéder, mais la puissance du nouveau djerma avait été considérablement réduite. Il était d’ailleurs tenu en suspicion, et c’est apparemment pour ne pas mécontenter l’élément kodoï que le sultan lui laissa le kademoul. Cette animosité de Doud-Mourra envers la famille de ʿOthmân se manifesta dans le châtiment infligé à ʿAbd el Kerim, un autre fils de Abou Djebrin. Celui-ci était kamkalek ez Zioud et, lors de la reconnaissance Bordeaux sur Am Loubia, il prit[253] la fuite sans faire la moindre résistance. Doud-Mourra, outré, le destitua et le fit promener sur le marché de la capitale, dans le simple appareil des petites filles, avec le kamfous et une ceinture de perles autour des reins : pour qui connaît l’orgueil insensé des Maba, il est facile de se rendre compte combien la punition dut paraître outrageusement cruelle à l’ex-kamkalek ez Zioud.

Abou Sekkin est né à Massnia. Son père, Abou Djebrin, lui donna ce nom en souvenir de la victoire remportée sur le mbang du Baguirmi. A la mort de ʿOthmân, en février 1906, Abou Sekkin et Kalamtam furent emprisonnés, en attendant que Doud-Mourra eût mis la main sur les biens du djerma. Une sourde rivalité régna par la suite entre le sultan et Abou Sekkin, qui avait pris la charge de son frère. Un incident contribua à rendre encore plus tendues les relations entre ces deux hommes. Un esclave ivre de Moursal Ibri (aguid el ouâdi du djerma Abou Sekkin) blessa d’un coup de couteau le jeune ʿAbd er Rahim, fils de Yousef. Le sultan, irrité, ordonna de tuer l’esclave et fit couper les deux mains à Moursal Ibri. Abou Sekkin protesta alors contre la punition infligée à son aguid. Doud-Mourra, pour toute réponse, fit exécuter Moursal Ibri. Le corps de ce dernier ayant été enlevé pendant la nuit pour être enterré, le sultan, furieux, voulut enlever le kademoul de djerma à Abou Sekkin. Mais les adjâouid s’interposèrent et payèrent, dit-on, 20.000 pièces de guinée (magâti, tiban), pour apaiser leur souverain.

Le titulaire de la charge de grand djerma du Ouadaï a un certain nombre de lieutenants : l’esclave Kalamtam, chargé d’un commandement militaire, qui attaqua Yao en 1905 ; un aguid el brich, un aguid el ouâdi (aguid de la brousse)[257] et enfin des gens qui ont des emplois analogues à ceux que nous avons vus à la cour du sultan.

[254]Nous donnons ci-dessous la liste des enfants du djerma Assed abou Djebrin.

Djerma Assed abou Djebrin, ech Chaïb.
Fils d’une même mère. Fils d’une même mère.
Khoudar
épouse Dourtené, sœur d’Adem Kardé
ʿOthmân
épouse Mérem Faṭmé, fille de Yousef, et Dourtené, veuve de Khoudar
Dahab Abou beker
Tué au Guéra, lors de la campagne de ʿAli.
Abou Sekkim djerma. ʿAbd el Kerim
tombé en disgrâce.
Moḥammed
ould mérem Banet (fils de Mérem Banet, sœur de Chérif).
Barka

L’aguid es Salamat avait autrefois le commandement des pays suivants : dâr Salamat, dâr Hémat, dâr Kibet, dâr Rounga et dâr Kouti. Nous avons déjà vu le rôle joué au Ouadaï par l’aguid Cherf eddin. Celui-ci, fils d’un père teda et d’une mère bidéyé, avait été enlevé tout jeune, lors d’une razzia opérée dans l’Ennedi : emmené comme esclave au Ouadaï, il fut fait eunuque et affecté au harem royal. Nommé aguid es Salamat, son caractère intrigant lui valut d’occuper une place à part parmi les dignitaires : il sut gagner la confiance de Yousef, contribua à renverser Ibrahim et domina complètement le sultan Ghazali. Après la chute de ce dernier, Cherf eddin fut pris et exécuté. Il fut remplacé par Oust Kheir, captif originaire du Baguirmi, que Doud-Mourra fit également mettre à mort. Un eunuque gourân originaire du Borkou, Ḥassen Chaour, lui succéda. Le nouvel aguid envoya une lettre de menaces au sultan du Kouti, Senousi, pour amener celui-ci à se détacher de nous : cette tentative d’intimidation n’eut d’ailleurs aucun succès. Ḥassen Chaour ne resta pas longtemps en fonction : il fut également décapité en août 1905. En dernier lieu, un captif banda, l’eunuque Gomboro, fut appelé par Doud-Mourra à remplir la charge d’aguid es Salamat. Le nouveau dignitaire était un ancien aguid el ouâdi de Cherf eddin, qui lui avait autrefois donné un commandement militaire. Gomboro avait, dans tout le Ouadaï,[255] une grande réputation de bravoure et était très aimé de Doud-Mourra, qui lui donna une partie des fusils du djerma ʿOthmân. Nos troupes eurent à le combattre plusieurs fois : à Tomba à Djingéboa et à Am Timan. Il trouva la mort dans cette dernière affaire.

L’aguid es Salamat percevait un impôt annuel en bœufs sur les Arabes qui peuplaient son territoire : Salamat, Hémat et autres. Il apportait également à Abéché l’ivoire fourni par le dâr Salamat, le dâr Rounga et le dâr Kouti. Il était enfin chargé de la chasse aux esclaves chez les fétichistes du sud (Djenâkheré). Les esclaves et l’ivoire servaient de marchandises d’échange et permettaient au sultan d’acheter les armes et les munitions apportées au Ouadaï par les caravanes du nord. L’aguid es Salamat était secondé par un certain nombre de sous-ordres : aguid el brich, aguid el ouâdi, djerma, etc. Citons, parmi ceux qui ont eu quelque notoriété : Hachem, de pur sang ouadaïen, qui avait, sous Cherf eddin, la surveillance du dâr Hémat et du dâr Rounga ; le djerma Moḥammed, qui s’occupait des chevaux du Gomboro ; Doungues, aguid el brich de Gomboro et qui succéda dans cet emploi à Rakeb ; etc.

L’aguid el Djaʿâdné avait autrefois un commandement important, qui fut fort réduit par l’occupation française. Ce dignitaire administrait les Arabes Djaʿâdné et ʿAmer, le Médogo, le pays des hidjar (Guéra, Abou Ṭiour, Mataïa, Boullong, Sommo, Bédanga), le Dékakiré et le Dagana.

Seroua, aguid el Djaʿâdné de Yousef, était un captif kirdi. En 1896-1897, il envoya un de ses subordonnés piller la région de Béganda-Ngogmi. Ce fut la dernière incursion des bandes ouadaïennes en pays sokoro. A Seroua succéda Haggar ṣeghir, qui se révolta contre son souverain et gagna le Borkou avec un certain nombre de partisans. La charge d’aguid el Djaʿâdné fut ensuite donnée à l’amin ʿAbdoullahi, qui eut avec le capitaine Durand l’entrevue d’Oum Melahi. Le nouveau dignitaire était un ami personnel du djerma ʿOthmân. Il se montrait très dur envers les mesâkin et[256] semait partout la ruine sur son passage. En mai 1904, il traita cruellement les Kouka de la Baṭaḥ, dont un grand nombre furent emmenés comme esclaves. Doud-Moura, qui était déjà mécontent de l’attitude observée par ʿAbdoullahi à notre égard, entra dans une grande colère lorsqu’il apprit comment le pays kouka avait été ravagé. Il fit mander l’aguid el Djaʿâdné et lui reprocha violemment de s’être servi des fusils qu’il lui avait donnés, pour ruiner une partie du Ouadaï : le sultan s’emporta jusqu’à jeter du sable à la figure de son dignitaire. Celui-ci faillit être destitué : Doud-Mourra le fit mettre en prison pendant quelque temps et le força ensuite à échanger son kademoul contre celui de l’aguid el Khouzam ʿAbdallah, fils d’un captif gourân du sultan. Le djerma Mounboa (ou Memboa), Baguirmien capturé autrefois à Massnia, avait momentanément remplacé ʿAbdoullahi mis aux fers. — Après la prise d’Abéché, ʿAbdoullahi embrassa la cause d’Acyl et reçut une charge de Kamkalek. Il fut un des premiers à faire défection, en mars 1910, et alla rejoindre les vainqueurs de Bir Ṭaouil dans le dâr Massalat. Le titulaire de cet important aguidat dispose d’un certain nombre de lieutenants.

L’aguid el brich était un Arabe Missiraï, Gôni.

L’aguid el Masmadjé commande aux Masmadjé de la Baṭaḥ et aux Dadjo. Le titulaire de cette charge était un Arabe Cherifi, Abiedh. Ce kademoul était autrefois indépendant de l’aguid el Djaʿâdné.

L’aguid el Mâgueren administre le pays de même nom, situé au sud d’Abéché, entre Abou Goundam et Ḥadjer Atin, et habité par des Maba et des Arabes Khouzam.

L’aguid ed Dagana allait autrefois recueillir l’impôt dans le Dagana. Cet emploi, qui était occupé par un captif sara, Ardéga, n’est plus qu’un titre honorifique.

L’aguid el ʿAmer percevait l’impôt chez les Arabes ʿAmer, et l’aguid el brich chez les Djaʿâdné des bords de la Bataḥ.

L’aguid el Djaʿâdné a aussi des djermas : l’un d’entre eux, le djerma Smaïn, frère du sultan des Guemr, trouva la mort[257] dans l’affaire de Tialo ; citons également le djerma Memboa, qui s’occupe spécialement des chevaux de son maître. Cet aguid dispose enfin de koursis (autrefois Kéréma, Hesseïni ould Amtelaïd) et de deux amins.

L’aguid ez Zebada commande aux Arabes de même nom, lesquels habitent la région du El Hémédiyé. Cette charge n’a que peu d’importance par elle-même. Elle ne valait que par la personnalité de celui qui en était titulaire, Aḥmed ould Moḥammed, fils de l’ancien aguid el Maḥâmid et de mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra. Ce dignitaire était très aimé du sultan, qui le combla de ses faveurs. C’est Aḥmed qui prenait le commandement du palais lorsque le souverain s’absentait pour se rendre au mont Thoréga ou pour aller à Mourra[258]. Aḥmed exerçait aussi les fonctions de aguid el Mâgné et de kamkalek ez Zioud (résidence à Am Loubia). Doud-Mourra avait concentré une puissance considérable entre les mains de Moḥammed ould Bechâra et de son fils, deux personnages qui lui étaient absolument dévoués — Aḥmed avait la réputation d’être très courageux. Lors d’une panique qui eut lieu à Abéché, où l’on criait à l’approche des Chrétiens, il fut le premier — et presque le seul — à prendre un fusil et à aller se placer devant le tata du sultan, afin de défendre Doud-Mourra. Après la prise d’Abéché, il embrassa la cause d’Acyl et resta aguid el Maḥâmid (son père avait été tué au combat de Djoua). Plus tard, Aḥmed fit défection, alla rejoindre Doud-Mourra dans le Zegâoua, combattit les partisans d’Acyl et fut blessé au combat de Biltin.

Le dignitaire qui porte le titre d’aguid el Mâgné (ou tout[258] simplement El Mâgné), est chargé d’administrer les Missiriyé ḥoumr. A l’armée, il commande l’avant-garde : lorsque le sultan part à la guerre, il le précède pour préparer son installation, de même que chez nous les fourriers précèdent la troupe. Le Mâgné habite à proximité du tata royal, dans la direction de l’Ouest. Mouṣṭafa, fils de Bechâra et de mérem Zara, remplit longtemps les fonctions d’aguid el Mâgné, sous Yousof et Ibrahim. Il était le premier mari de mérem Kakié, la femme d’Acyl. Un de ses fils lui succéda. Ce dernier fut remplacé par son frère et Doud-Mourra donna ensuite ce commandement à Aḥmed fils de l’aguid el Maḥâmid.

L’aguid el Dri (ou tout simplement El Dri), administre les Missiriyé zourq. A l’armée, il commande l’arrière-garde : il inspecte les lieux après le départ du sultan et s’assure que rien n’a été oublié. Il habite également non loin de la demeure royale. El Mâgné et El Dri accompagnent toujours le souverain dans ses déplacements. Sous Ibrahim, la charge d’aguid ed Dri était occupée par ʿOmar, frère de l’aguid el Djaʿâdné Mouṣṭafa. Ghazali le remplaça par un Gourân, Mousa, qui fut tué en poursuivant Acyl. Doud-Mourra donna la succession au second fils de Bechâra et de mérem Zara, ʿAbd el Qâder. Plus tard, ce kademoul échut à Moḥammadi ould Brahim, marié à une parente du sultan.

L’aguid el Baḥr avait le commandement du Baḥr el Ghazal et de la région de Ngourra, Aouni, Moïto. Le Kanem, quoique relevant du djerma, tomba par la force des choses dans la dépendance de l’aguid el baḥr, qui devait défendre ce pays contre les empiètements des Oulâd Slimân. Nous avons déjà parlé assez longuement de ce dignitaire, à propos des Kreda. Haggar Kebir quitta la charge d’aguid el baḥr pour devenir aguid er Rachid et fut tué devant Am Dem. Son successeur, Adem ould Keneticha, était très lié avec le djerma ʿOthmân, qui lui avait fait obtenir son commandement : il fut mis à mort par ordre de Doud-Mourra. Abou Zenat, fils d’Atoza, lui succéda et celui-ci fut remplacé par le[259] Djellâbi Bâdjouri, un ancien chef d’Acyl. Bâdjouri resta fidèle à Doud-Mourra : du reste, une nouvelle trahison présentait pour lui trop de risques. Il nous a combattus à plusieurs reprises, depuis la prise d’Abéché, et a continué à faire preuve de l’audace qui le caractérisait. Notons, en passant, que cet homme a toujours réussi à sortir indemne de rencontres qui coûtèrent la vie à nombre d’autres personnages. Sait-il se dérober au moment voulu ?... Les Ouadaïens doivent certainement croire qu’il a un bon mektoub (ou , ou ouarga : écrit-amulette de marabout).

L’aguid el Khouzam gouverne les Khouzam du Nord de la Bataḥ et les Naouïbé des environs d’Abéché. Du temps de Yousef, ce commandement était exercé par le tangtalek ʿAbd el ʿAziz, qui fut dépossédé par Ibrahim. Cet aguid fut remplacé par le Ouadaïen Moḥammed Emmaoureb, dont la charge passa ensuite à son ouakil[259] le captif gourân Yaïré. A ce dernier succéda ʿAbdallah, captif du sultan, qui se montra très dur envers les nomades qu’il administrait. En dernier lieu, Doud-Mourra donna ce kademoul de peu d’importance à l’ancien aguid el Djaʿâdné ʿAbdoullahi.

Acyl possédait aussi un aguid el Khouzam, Barkaï. Celui-ci fut enlevé tout jeune du Borkou par des Arabes Maḥâmid et emmené à Abéché, où il devint un petit touèr du sultan Yousef. Depuis l’intronisation d’Acyl à Abéché, Barkaï a été fait aguid er Rachid.

L’aguid ed Debaba administrait le Debaba, le Mayaguené, les Arabes Yéssiyé d’Abouraï et de Bédanga et les Oulâd Mousa de Lemka-Mandélé. A la mort d’Abou Kouyouma, Ibrahim oueld Yousef reçut cette charge. Quand ce dernier devint sultan, il nomma Acyl aguid el Khouzam. Après la fuite du jeune prince en territoire français, Chérif Djaber, un Djellâbi de Nimro, fut appelé à le remplacer. Un Arabe, Chaḥadou, lui succéda. Celui-ci assista à l’entrevue d’Oum Melahi et conseilla à l’aguid el Djaʿâdné d’éviter tout conflit[260] avec les chrétiens. Il était très lié avec le djerma ʿOthmân. Le commandement de l’aguid ed Debaba n’est plus que de très médiocre importance.

L’aguid er Rachid gouverne les Arabes de même nom (fraction Azid), qui habitent la région appelée Dâr Rachid, au nord du Baḥr Salamat : pays du Baḥr Rachid et des lagunes Andouma, Bougdi et Fodio, hidjar de Boli, Zana, Idbo, Ramana, etc. Sous Ibrahim, le titulaire de cette charge était un esclave gourân, Guelma, qui adhéra à la révolte de Cherf eddin contre le sultan. Il se trouvait à la tête des conspirateurs qui assaillirent Ibrahim, lorsque celui-ci se retirait au pays des Guemr. Il conserva son commandement sous Aḥmed abou Ghazali et durant la lutte contre le djerma ʿOthmân, il resta avec Cherf eddin. Doud-Mourra le remplaça par l’aguid el baḥr, Haggar kebir, qui trouva la mort devant Am Dem. Guelma fut pris et décapité. Moḥammed abou Brahim reçut alors la charge d’aguid er Rachid et Idris, un esclave bidey de Doud-Mourra, lui succéda. Idris a été tué au combat de Djoua. Depuis lors, Acyl a donné cette charge à son fidèle Barkaï.

L’aguid el Baṭaḥ a le commandement des Kouka de la Baṭaḥ : le titulaire de cet aguidat insignifiant était le troisième fils de Yousef, kolotong ʿAbd er Raḥman, à qui Ibrahim avait fait enlever un œil.

L’aguid eṣ Ṣebâḥ, établi à Bir Ṭouil, surveille la frontière du Darfour. C’est un captif sara, Fardjalla, qui avait ce commandement, du temps de Doud-Mourra. L’aguid eṣ Ṣebâḥ, d’Acyl fut fait prisonnier par les Massalat, lors du massacre de la colonne Fiegenschuh.

L’aguid el Gourân avait dans ses attributions le commandement du Borkou et de certaines régions peuplées de Gourân. — Acyl avait donné ce kademoul à l’un de ses vieux partisans, Diado, qui fut tué, avec ses trois fils, au combat de Biltin.

L’aguid el Moukhelaya (l’aguid de la besace) administrait les Kecherda de l’Est et une partie des habitants du[261] Mourtcha. Le titulaire de cette charge était Attour, un Ouadaïen de la tribu des Kadjanga.

L’aguid Guerri est le chef des touèrat et commande au dâr Tama et au dâr Sila. Un nommé Cherf eddin, qui remplissait ces fonctions, fut tué au combat de Djingéboa.

Le djerma qui était chargé d’exploiter le Kanem relevait théoriquement du grand djerma du Ouadaï ; dans la pratique, il était sous les ordres de l’aguid el baḥr. Cette charge n’est plus qu’un titre honorifique. Citons les derniers qui en furent investis : le djerma Selemna qui, sous Ibrahim, fut remplacé par le djerma Fatcha ; le djerma Chahadou, qui reçut ce commandement du sultan Ghazali et, sous Doud-Mourra, devint aguid ed Debaba ; enfin le djerma Gontrongo.

Selemna et Gontrongo étaient d’anciens touèrat et avaient été amenés tout jeunes au palais royal. Le djerma ʿAbdoullahi Gontrongo, un esclave baguirmien, avait aussi le titre de kamkalek.

Nous allons maintenant donner quelques renseignements d’ordre général sur les aguids et leurs troupes et sur la façon dont les grands du pays exploitent leurs provinces.

En principe, les fusils de toutes les troupes ouadaïennes appartiennent au sultan. Nous avons vu cependant que, étant donnée la puissance de certains dignitaires, il ne lui était pas toujours facile de disposer des armes de ceux-ci : Yousef n’osa pas sévir contre l’aguid er Rachid, Assad el Kebir, qui refusait de passer son commandement à Amin Goudjia, et Doud-Mourra ne put s’emparer des fusils et des munitions du djerma ʿOthmân, qu’après l’avoir fait empoisonner. Le sultan possède personnellement une grande quantité d’armes, avec lesquelles il pourvoit son contingent particulier.

En cas d’expédition, quand les troupes d’un seul aguid paraissent insuffisantes, le sultan les fait renforcer par le contingent d’un khalifa d’aguid ou même par tous les soldats d’un autre aguid. Les adjâouid sont indépendants les uns[262] des autres et ne relèvent que d’Abéché. Cependant, dans une importante opération de guerre, l’un d’eux est désigné pour prendre le commandement des troupes ouadaïennes qui ont été rassemblées. Cette mission est temporaire et prend fin avec les circonstances qui ont provoqué la décision du sultan. Ce n’est qu’en cas de grande guerre que le souverain se met lui-même à la tête de toutes les forces du pays.

En temps ordinaire, les aguids les moins puissants sont pratiquement dans la dépendance des grands dignitaires. Ils y consentent souvent volontiers, surtout s’ils doivent leur kademoul à la protection de ceux-ci : ainsi le djerma ʿOthmân avait fait donner la charge d’aguid ed Debaba à Chahadou et celle d’aguid el baḥr à Adem ould Keneticha, deux hommes qui passaient pour être ses clients. Mais cette obéissance est toute volontaire. En mai 1906, Bâdjouri refusa nettement d’obéir à l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, qui voulait lui donner des ordres ; il y eut à ce sujet une dispute très vive entre les deux hommes, qui faillirent en venir aux mains : Bâdjouri, fort de son bon droit, n’hésita pas d’ailleurs à réclamer auprès de Doud-Mourra.

Nous savons que certains dignitaires ont des sous-ordres auxquels ils délèguent une partie de leur autorité. Généralement, ceux-ci détiennent une charge ou administrent un territoire : ils commandent à un nombre plus ou moins considérable de fusils, suivant leur notoriété, leur mission et surtout la volonté du chef qui les emploie. Quelques subordonnés des grands aguids ont parfois un commandement purement militaire ; ainsi le djerma ʿOthmân chargeait un de ses captifs, Kalamtam, des missions qu’il jugeait dangereuses ou tout au moins fatigantes : il en recueillait d’ailleurs tout le profit.

Les soldats ouadaïens sont racolés un peu partout, sans distinction de race où d’origine : il y a des Ouadaïens, des Arabes, des Gourân, des Bandas, etc. Certains d’entre eux sont des hommes libres ; mais la plupart sont des esclaves[263] enlevés tout enfants dans les razzias et à qui on donne un cheval et un fusil lorsqu’ils arrivent à l’âge d’homme. Ils sont musulmans assez tièdes et s’enivrent fréquemment avec la merissé. Leur seul métier est la guerre ou plutôt le pillage : ils ne travaillent ni ne cultivent. Ils sont nourris par leur aguid, aux dépens du territoire que celui-ci a charge d’administrer. Ils obéissent en principe au sultan, en pratique à leur chef immédiat, qu’ils suivent et soutiennent toujours, surtout s’il est généreux. Bien entendu, ils n’ont pas d’uniforme.

Les soldats ouadaïens sont généralement à cheval et armés de fusils. Ils sont toujours accompagnés d’une nuée d’habitants des pays qu’ils traversent. Ces gens suivent volontairement ou sont réquisitionnés : les uns sont isolés ; les autres suivent avec leurs chefs de village ou de tribu, lorsque ceux-ci se joignent aux Ouadaïens. Alors que la majeure partie des troupes des aguids possède des fusils, les auxiliaires, eux, sont armés de lances, de sagaies, de sabres, de coutelas, voire de simples matraques. Ils tiennent les chevaux, portent les bagages, conduisent les animaux de prise. Au combat, ils capturent les chevaux sans maître, ramassent les fusils des morts, emportent les blessés ouadaïens et achèvent ceux de l’ennemi. Avant tout, ils cherchent à piller : c’est là ce qui les attire, car ils ne sont ni payés ni nourris.

Les marches se font sans ordre. Chacun sait quel est l’endroit vers lequel on se dirige, mais il est libre de marcher comme il lui plaît et à l’endroit où il veut ; aussi les colonnes des aguids ont-elles un allongement considérable. Le silence n’est pas observé : on ne peut du reste l’obtenir des noirs qu’avec une stricte discipline. Les cavaliers vont en avant, les hommes à pied suivent : ceux-ci sont tous d’excellents marcheurs ; ils couvrent des étapes considérables quand ils veulent attaquer l’ennemi par surprise. Il n’y a pas, à proprement parler, de service d’éclaireurs : les cavaliers qui sont devant renseignent ceux qui viennent derrière. Même négligence pour[264] se garder dans les bivouacs : les hommes sont groupés autour de leur chef, auquel on construit une petite cabane : les chevaux sont au piquet près de leur maître, les fusils à portée de la main ; il n’y a ni avant-postes ni sentinelles. Le service de reconnaissance, en station ou en marche, n’est pas organisé : les nouvelles sont fournies par les isolés — généralement des Arabes — qui quittent le camp pour aller piller.

Les Ouadaïens paraissent avoir environ un quart de leurs fusils à tir rapide : Martini, Colt, Remington, Winchester, Gras, etc. Le reste se compose de fusils à pierre ou à piston. L’approvisionnement en munitions comporte 10 à 30 coups par homme, avec 2 à 3 coups en réserve. Tout cela est d’ordre essentiellement variable : cela dépend des époques, des aguids qui commandent la troupe, etc. Tel chef peut, en effet, avoir augmenté son approvisionnement, à un moment donné, par des achats ou des vols à une caravane. D’une façon générale, on peut affirmer que, eu égard à leurs énormes effectifs, les Ouadaïens disposent de peu de munitions. Ils n’ont pas de baïonnette : pour le combat corps à corps, ils ont des sabres, de grands coutelas, des pistolets et des revolvers de tous modèles et de tous calibres. Il est à peu près impossible de connaître le nombre de fusils que possède chaque aguid. Les renseignements, à ce sujet, varient à l’infini et ne s’appuient sur aucune base sérieuse. Les gens qui les donnent sont incapables de faire un dénombrement, même approximatif. La colonne de Kalamtam, qui attaqua Yao, comptait environ 3.000 hommes, dont 800 fusils ; l’effectif de l’aguid el baḥr au combat de Koundiourou était de 100 à 200 fusils ; à Djingéboa, la troupe de l’aguid es Salamat se composait de 1.000 hommes, dont 200 à 300 fusils ; au combat de Dokotché, les Ouadaïens engagèrent 2.850 fusils, dont environ 1.200 à tir rapide ; et enfin on croit que Doud-Mourra aurait pu mettre 10.000 fusils en ligne, s’il avait réuni tous ses contingents.

Au point de vue tactique, les Ouadaïens prennent, quand[265] ils le peuvent, l’initiative de l’attaque. Ils se déploient sur une ou plusieurs lignes, précédées de drapeaux qui jalonnent le front. Il avancent sous le feu par bonds, d’abri en abri. Ils tirent mal et seulement aux petites distances, quand ils arrivent à moins de 400 mètres de l’ennemi. Leur feu ne peut du moins être efficace qu’à partir de ce moment-là, car ils ne savent pas se servir de la hausse. Ce n’est pas là d’ailleurs un bien grand désavantage pour eux, car les champs de tir étendus sont rares dans les pays boisés où nous leur livrons bataille. Leurs munitions sont défectueuses et donnent lieu à de nombreux ratés. Beaucoup de cartouches sont refaites après avoir été tirées. Les Ouadaïens réamorcent l’étui et le chargent avec de la poudre de traite et une balle de leur fabrication, en fer ou en cuivre, dont la forme imite grossièrement celle de la balle européenne ; le projectile n’est pas toujours du même calibre que l’arme. Tout cela évidemment ne peut que nuire à la justesse du tir.

Les Ouadaïens n’ont pas de cavalerie : le cheval est pour eux un moyen de transport. Ils se battent généralement à pied et en ordre. Ils agissent par le feu et paraissent ne pas aimer le combat corps à corps[260]. Les chevaux restent en arrière, hors de la zone dangereuse : ils sont tenus en main par les hommes qui suivent à pied. Les Ouadaïens, quand ils sont pressés — en cas de surprise, par exemple — tirent à cheval.

Dans la défensive, ils observent la même tactique que pour l’attaque : ils défendent le terrain pied à pied, en reculant d’abri en abri. Les éclaireurs de terrain leur sont inconnus.

Nous avons déjà dit que les aguids sont chargés de lever l’impôt dans leur territoire : l’administration de ces dignitaires se traduit le plus souvent par razzias, effectuées pour leur compte et pour celui du sultan. Ce dernier fait quelquefois surveiller certains d’entre eux par un fonctionnaire de la cour.

[266]Les adjâouid rentrent tous les ans à Abéché, auprès du sultan. Ils sortent de la capitale après les fêtes du Ramadan ou de la Dahyyé. C’est tout un exode : chacun, chef ou soldat, emmène avec lui ses femmes, ses enfants et souvent aussi ses troupeaux. Tout ce qui n’est pas soldat ou auxiliaire fait l’étape à part, sous la surveillance et l’autorité d’un kamkalek. Quand l’aguid doit arriver quelque part, il fait préparer le campement longtemps à l’avance : ce travail revient, pour le sultan, à l’aguid el Mâgné ; pour l’aguid el Djaʿâdné, au koursi Kéréma ; etc. Ces envoyés font construire les cases et rassembler le mil ; ils s’assurent que les puits sont assez abondants pour abreuver hommes, chevaux, troupeaux, etc. Lorsqu’on fait séjour, tout le monde se réunit à l’intérieur d’une grande zériba (haie), appelée metemma, chacun y a sa case (kouzi) et un petit enclos (méraḥ) pour son bétail. L’aguid a une case plus grande, entourée par celle des dignitaires : devant elle se trouve une petite cour fermée, où se font les palabres ; un tam-tam pendu à la porte sert à convoquer les chefs. En cas d’expédition, femmes, enfants et troupeaux suivent la colonne ; mais si l’opération à faire est jugée dangereuse ou pénible, ils restent au metemma, en attendant le retour des soldats.

Le pays doit nourrir toute cette cohue, construire des cases, faire des zéribas, des silos, etc. Il assure également la nourriture des gens qui à un titre quelconque, suivent le contingent de l’aguid. Il doit, de plus, payer l’impôt du sultan, celui de l’aguid. Et enfin il est pillé par tout ce ramassis de brigands qui constitue une bande ouadaïenne. Aussi l’arrivée de leur maître est-elle un sujet de terreur pour les malheureuses populations du Ouadaï. Certaines d’entre elles, favorisées par la nature du pays qu’elles habitent, peuvent résister ou tout au moins se mettre à l’abri. Ainsi, les fétichistes du Sud trouvent des retraites sûres dans leurs montagnes, qu’ils gagnent en cas d’alerte ; il en est un peu de même sur la frontière du Darfour, chez les Massalat el Hoch, les Guemr, les Tama, etc., qui ont souvent à combattre les troupes des[267] aguids. Près de notre frontière, beaucoup d’indigènes se résignent à émigrer, malgré la répugnance du noir à abandonner définitivement le pays de ses pères. Nous avons déjà vu que des tribus entières d’Arabes étaient passées en territoire français et avaient constitué le groupe nomade appelé « Arabes réfugiés au Fitri » ; des Kouka de la Baṭaḥ, des Kreda du Mourtcha, etc., ont fait de même.

On comprend que, soumis presque tous les ans à une pareille exploitation, le pays ouadaïen soit pauvre. Les habitants, déjà paresseux par nature, ne sont aucunement encouragés à travailler. Ils sèment tout juste ce qu’il faut pour récolter le grain nécessaire à leur nourriture et, comme la chose est profitable, ils se joignent souvent aux oppresseurs.

Quand le pays est épuisé aux environs du lieu choisi, l’aguid se déplace et va en occuper un autre, ou bien il envoie de petites colonnes chargées de réquisitionner des vivres — ce qui revient, en somme, à exécuter une série de petites opérations de pillage.

Aux premières pluies, les profiteurs — c’est-à-dire ceux qui suivent volontairement la bande de l’aguid — retournent chez eux, pour faire leurs lougans. Vers cette époque-là également, l’aguid rentre à Abéché avec sa troupe. Le butin, fait pendant la période passée hors de la capitale, lui permet d’attendre tranquillement la saison sèche et l’occasion de nouveaux exploits. Dans certains cas, le sultan rappelle ses aguids avant l’hivernage, ou bien il maintient certains d’entre eux toute l’année dans leur province.

Le sultan reste en correspondance continuelle avec ses adjâouid : il leur envoie à tout moment des courriers (merâsil), porteurs d’ordres auxquels ils se conforment plus ou moins. Dans sa région, l’aguid représente l’autorité du sultan, mais les indigènes conservent l’organisation et les chefs qui leur sont propres[261]. Ceux-ci pèsent généralement[268] peu de chose dans la main des dignitaires d’Abéché : ils craignent autant que leurs administrés l’arrivée des bandes ouadaïennes et il n’est pas rare, quand l’aguid est annoncé, de les voir lui envoyer des présents et le montant de l’impôt pour le détourner de venir. L’aguid accepte quelquefois, mais il ne se prive point d’envoyer ses gens faire des réquisitions de toute nature (mil, chevaux, soldats même) : rien d’ailleurs ne saurait l’empêcher de faire à nouveau son apparition l’année suivante, ou même de revenir sur sa parole.

Nous avons déjà parlé par ailleurs, à plusieurs reprises, des razzias d’esclaves exécutées par les aguids ouadaïens. Cette chasse particulière se fait surtout chez les fétichistes du Sud (Djenakheré) et quelquefois chez ceux du Nord (Bideyat). Les indigènes considérés comme étant d’origine médiocre (ma ḥourrin), ou comme de mauvais musulmans (meslemin haouanin), peuvent être également emmenés en captivité : les Abou Semen, les Kouka, les Dadjo, etc., rentrent dans cette catégorie. Enfin, certaines tribus toubou fournissent des jeunes filles destinées au harem royal et de jeunes garçons appelés à être pages (touèrat).


[250]Nous nous sommes servi, dans ce chapitre, des notes que nous avait communiqués le regretté capitaine Repoux (tué en Mauritanie, au combat de Aguelt el Rochba, le 16 mars 1908).

[251]Les fils du souverain du Ouadaï (oulâd es selṭân) sont appelés tangtalek et kolotong, les petits-fils kolotong kolio. La reine-mère est appelée momo. Les filles du sultan (benât es selṭân) ont le titre de mérem, et les petites-filles celui de méramen.

[252]Doud-Mourra, le lion de Mourra — Mourra est un village du sultan, à 70 km. d’Abéché, sur la route d’El Fâcher.

[253]On appelle doubanga, debanga une jarre énorme en terre non cuite.

[254]Tous les aguids principaux ont un aguid el brich. Cette fonction est une lieutenance. Le personnage qui en est investi remplace l’aguid titulaire.

[255]Ce mariage fut célébré au moment où Nachtigal se trouvait à Abéché. « L’aguid el Mahamid — rapporte l’explorateur — était, ainsi que celui des Khouzam et celui des Debaba, fils de l’aguid Djerma, l’ancien chef des Mahamid, qui avait rendu d’inappréciables services au roi, lors de son accession au trône. » Bechâra s’identifie donc avec l’aguid Djerma, l’assassin de Vogel. Bechâra fut le premier mari de mérem Zara, fille de Moḥammed Chérif. Il en eut deux fils : le Mâgné Mouṣṭafa qui, étant tout jeune, fit une chute de cheval et reçut les soins du docteur Nachtigal, et l’aguid ed Dri Abdel Qâder.

[256]Il appartenait à la fraction kodoï des Tioukma.

[257]La plupart des grands dignitaires ont chacun leur aguid el ouâdi.

[258]Lors de la fête annuelle qui a lieu à la montagne sacrée du Kodoï (le mont Thoréga, situé à l’ouest et non loin de Ouara), tous les adjâouid suivent le sultan et prennent part au pèlerinage. L’absence du souverain est d’environ vingt-cinq jours ; huit jours de stationnement au pied de la colline sainte, huit jours sur la montagne et encore huit jours au pied. Il rentre ensuite à Abéché. Doud-Mourra avait coutume d’aller, tous les ans, passer un mois à Mourra avec toute sa suite. Il rentrait ensuite à Abéché, pour observer le jeûne du mois de Ramadhân.

[259]ouakil : fondé de pouvoirs, procureur, intendant.

[260]Par contre, les Massalat, qui ne disposaient que de peu de fusils, ont toujours agi par surprise et en sont immédiatement venus au corps à corps.

[261]Les chefs de tribu sont appelés tandjak et les maires de village mandjak.


[269]CONCLUSION


Nous avons déjà dit que tout ce qui vient d’être rapporté, au sujet du gouvernement et de l’administration du Ouadaï, s’applique à la période antérieure à la prise d’Abéché. Il est bien évident que l’occupation française va supprimer la traite des esclaves et, à la grande joie des populations opprimées, mettre un terme à l’exploitation brutale du pays par une minorité guerrière.

L’entrée de nos troupes dans Abéché et l’occupation du Ouadaï marquent ce que l’on peut considérer comme la dernière étape de l’expansion française de l’Afrique. Il reste bien, au Nord, le Borkou et le Tibesti, qui appartiennent encore à la secte intransigeante des Senousis. Mais la prise de possession de ces deux pays ne saurait tarder : d’ailleurs, l’annexion de la Tripolitaine par les Italiens arrive à point pour nous débarrasser de l’hostilité turque en Afrique Centrale et faciliter notre action dans les territoires encore inoccupés de la zone reconnue à la France par la convention franco-anglaise de 1899. Les Khouân, refoulés dans leurs oasis du désert libyen, coupés de leurs communications avec les contrées de l’intérieur, perdront alors la plus grande partie de l’influence qu’ils avaient acquise en Afrique Centrale. Ennemis des Chrétiens — qui, les Turcs disparus, commanderont tout le pays compris entre le Ouadaï et la Méditerranée — n’ayant plus la ressource du fructueux commerce des esclaves et des armes, condamnés à végéter dans les maigres régions où ils se cantonnent, la puissance matérielle de leur secte se réduira d’ailleurs à bien peu de chose.

Reste à savoir si la haine farouche de la civilisation européenne, qui survivra à la ruine presque totale du pouvoir de[270] Si Aḥmed Chérif, ne prendra point sa revanche un jour.

Il est bien certain que, tant qu’ils n’auront point été dispersés, les groupements senousis du désert de Lybie constitueront un dangereux foyer de propagande islamique. D’autre part, la guerre italo-turque a démontré, par des manifestations non équivoques, que la solidarité musulmane est grande et que le monde des croyants tout entier subit le choc en retour des coups qui sont portés à une partie de l’islam. Il y a là l’indice de certaines fermentations, qui peuvent être dangereuses pour les nations européennes qui sont en même temps de grandes puissances musulmanes.

Ce qu’avait fait le faqih poulo Cherf eddin contre les souverains du Bornou et du Baguirmi, un nouveau mahdi, à la faveur de circonstances favorables, pourrait bien mieux le faire contre nous : la crédulité des musulmans — surtout des musulmans peu éclairés de l’Afrique Centrale — est inlassable et la croyance au mahdisme est une de leurs plus terribles maladies.

Ce détail mérite de retenir notre attention, car, il ne faut point se le dissimuler, un soulèvement islamique dans l’une de nos possessions de l’Afrique noire, qui obtiendrait quelques succès au début, aurait un retentissement énorme dans tous les autres. Il nous suffira de rappeler, à ce sujet, que le désastre de Bir Ṭaouil provoqua une recrudescence alarmante de l’agitation antifrançaise, au Ouadaï et dans les pays voisins, et que nos adversaires musulmans dans ces régions oublièrent leurs anciennes querelles pour faire bloc contre nous.

Hâtons-nous d’ajouter que, dans la région du Tchad, on trouve de nombreux fétichistes et aussi beaucoup de musulmans tièdes et nullement fanatiques : pour le moment, la plupart de ces gens-là nous sont reconnaissants de les avoir débarrassés des razzias ouadaïennes ou autres. Néanmoins, il importerait, croyons-nous — quoique la chose soit pratiquement difficile — de prévenir tout nouveau progrès de la religion de Moḥammed. Nous avons déjà dit que, par le fait même de notre occupation, son action était favorisée chez[271] les fétichistes du Sud : si nous n’y prenons garde, ceux-ci se trouveront bientôt avoir acquis, jusqu’à un certain point, la mentalité irréductible de l’Arabe et de son Islâm. A l’heure actuelle, Diongor, Sara, Banda, Kreich, etc., détestent les musulmans, dont ils ont jusqu’ici alimenté le commerce d’esclaves. Mais cette aversion s’atténuera dans l’avenir et il est vraisemblable que, par la force des choses, le fétichisme de ces indigènes se laissera entamer par l’islam envahisseur[262].

[272]Mais revenons au Ouadaï. Ce pays, débarrassé de Doud-Mourra et aussi d’Acyl verra s’ouvrir pour lui une ère de relèvement matériel et moral. La sécurité, ramenant avec elle le goût du travail, favorisera le développement de l’agriculture et du commerce. Là où régnait naguère la demi-civilisation de l’Islâm, qui s’accommodait à merveille de la traite et de l’exploitation du nègre, s’étendra désormais la « paix française », gage d’un avenir meilleur.

La région du Tchad ne contient pas les richesses naturelles que l’on trouve, par exemple, au Congo ou en Côte d’Ivoire ; du reste, ce pays est très éloigné de la mer et ne pourra exporter que certains produits d’assez grande valeur (ivoire, plumes d’autruche, etc.). Un chemin de fer transafricain qui relierait Kano à El Obeïd, par Fort-Lamy, Abéché et El-Fâcher, rendrait certes de précieux services : mais c’est là un rêve bien lointain... En tout cas, l’agriculture et l’élevage permettront aux habitants de vivre largement et de payer facilement les impôts que nous leur demanderons. On est même en droit de supposer que, plus tard, les recettes du Territoire militaire du Tchad, pourront couvrir entièrement les dépenses d’administration et les frais d’entretien des troupes d’occupation.


[262]Nous signalerons d’ailleurs, à ce sujet, les nouvelles instructions données par M. Ponty, Gouverneur Général de l’Afrique occidentale française (1909). A la suite d’événements récents survenus en différents points de la colonie, et particulièrement chez les Pouls du Fouta-Djallon, M. Ponty a modifié profondément les principes sur lesquels reposait la politique indigène. Voici ce qu’il dit à propos des musulmans.

« Plus souples, plus familiers avec notre façon de concevoir le principe d’autorité, plus disciplinés, il faut le dire, les musulmans arrivent vite à acquérir l’hégémonie politique dans une contrée où les fétichistes sont souvent en majorité. Il advient alors que, sans en tirer nous-mêmes aucun bénéfice pour l’extension de notre influence, nous favorisons, sans y prendre garde, l’extension du cléricalisme musulman ; or, l’action de l’islam, si elle est conduite par des chefs ambitieux ou fanatiques, revêt vite le caractère d’une protestation plus ou moins dissimulée contre le innovations européennes. »

M. Ponty a également signé, à la date du 8 mai 1911, une importante circulaire prescrivant de substituer l’usage du français à « l’emploi pour ainsi dire systématique de la langue arabe dans la rédaction des jugements prononcés par les juridictions indigènes, dans la correspondance officielle avec les chefs et les notables et dans presque toutes les circonstances de la vie administrative des cercles. » Le Gouverneur général fait très justement remarquer que la langue arabe est le véhicule de l’islâm et que nous n’avons pas à encourager la propagande musulmane. Voici, du reste, les intéressantes déclarations qu’il fait à ce sujet.

« L’occupation du pays définitivement faite, il est certain que les conflits entre les indigènes et nous n’ont le plus souvent pour origine que des malentendus ; or, il ne vous échappera pas qu’en donnant un caractère officiel à l’emploi de la langue arabe, langue étrangère au pays, nous créons des occasions d’où peuvent naître ces malentendus, nous tendons même à fausser les idées des indigènes sur les principes de notre politique à l’égard des groupements qui ne se réclament pas de l’islamisme.

« L’arabe ne pénètre dans les pays africains qu’avec le prosélytisme musulman. C’est, pour le Noir, la langue sacrée. Obliger, même indirectement, nos ressortissants à l’apprendre, pour obtenir avec nous des relations officielles, revient donc à encourager la propagande des sectateurs du Coran. Je n’ai pas à rechercher ici si cette propagande s’exerce toujours dans un sens conforme à nos intentions. En tout cas, nous n’avons pas à paraître prendre parti dans des questions religieuses qui ne doivent nous intéresser qu’autant qu’elles sont appelées à revêtir un caractère politique. »


CROQUIS D’ENSEMBLE
DU
CENTRE AFRICAIN

E. LEROUX Edit. DEMOULIN Frères Sc.

(T. grande)

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[276]ERRATA DU TOME I


Page : Ligne : Au lieu de : Lire :
4, n. 1, 2e ligne, Fellata Fellahta
26, 20, Tanembô Ianembô
30, n. 1, 2e ligne, Balatoua Dalatoua
31, n. 2, 4e ligne, kerâad kerâda
35, n. 1, 2e ligne, Tamaggaden Tamazgaden
38, 19e ligne, confirmation du fait les Kanembou confirmation du fait que les...
42, 10, trimoussant trémoussant
46, 21 et 22, Bogar, Kourâ Bogar-Kourâ
47, 21, connaissent pas le kanembou connaissent que le kanembou
73, n. 2, 4e ligne, le pays de l’eau où il y a des oiseaux le pays où il n’y a pas de taons
80, n. 1, 1re ligne, Balatoua Dalatoua
97, 32, el Machi el Mahdi
100, 9, le Djimamla de Djimamla
110, 18, Au mois d’août 1909 Au mois d’août 1906
136, 22, Faggara Fagara
152, 1, tentations d’emprise tentatives d’emprise
182, 14, madé tchogodo madé tchodogo
192, 33, affluent effluent
193, 15, Supprimer les guillemets.
196, 23, 24, creusés profondément creusés peu profondément
217, 12, reouzô monto reuzô monto
220, 11, Supprimer la virgule : tani mou fadrégé
233, 24, adé béré guenasso adé béré genasso
235, 18, djenïd djenïa
248, 30, endi onogué endi ouogué
249, 21, Koursa, Kouza Koursa, Kouga.
251, 8, Qanna Ganna
251, 15, 16, Ngalamiya — ont
[277]294, 35, était des Kouka étaient des Kouka
320, 14, Kallo seridj Khallo seridj
329, 25, Ce que nous appelons — fort improprement, du reste — riz sauvage est une variété de riz, à petit grain, que les indigènes sèment et récoltent dans les mares temporaires de la brousse, qui sont, en quelque sorte, des rizières naturelles.
333, 14,
342, 31,
335, 18, Abou Seman Abou Semen
337, 4, rochers et Hadjer rochers de Hadjer
337, 24, Assêlé (Bout el Fil) Assâlé
343, 15, Aggar Kebir Haggar Kebir
357, note 2, Voir tome II, page 273 Supprimer : page 273
361, 7, s’entendit ainsi s’étendit ainsi
367, 10, qui rebondissent le long rebondissaient le long
367, 29, et ce morceau de morts monceau de morts
368, Ajouter au bas de la page la première ligne de la page 370
370, Supprimer la première ligne
377, dernière ligne ʿAïn Salakka ʿAïn Galakka


[279]TABLE DES MATIÈRES DU TOME SECOND


Pages.
LES ARABES 1
La population arabe 1
Les Hassanoua 34
Les Djoheïna 46
Tribus Non-Djoheïna 93
LE OUADAÏ 105
Au sujet du Ouadaï 105
Historique du Ouadaï 109
Les populations du Ouadaï 194
Le gouvernement et l’administration 238
Conclusion 269
Bibliographie 273
Suite de l’erratum du T. I 276


ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, RUE GARNIER.

Note du transcripteur :

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78227 ***