*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78399 *** ROBERT DE TRAZ COMPLICES PARIS BERNARD GRASSET, ÉDITEUR 61, RUE DES SAINTS-PÈRES 1924 OUVRAGES DU MÊME AUTEUR Au Temps de la jeunesse. Vivre. Les Désirs du cœur. L’Homme dans le rang. La Puritaine et l’amour. Fiançailles. IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON, NUMÉROTÉS DE 1 A 10 ET QUARANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 11 A 50 Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. _Copyright by Bernard Grasset, 1924._ COMPLICES LE RÉPROUVÉ à Ludmilla Pitoëff. Ce fut mon père qui prononça pour la première fois son nom devant moi. J’avais douze ans. Je me rappelle la scène, au salon, devant le meuble italien à tiroirs que je possède aujourd’hui, et où l’on serrait de l’argent et des papiers de valeur. Mon père, à cette époque, passait par des soucis dont je devinais l’importance. Pour rendre service à un ami, il avait--je l’ai su depuis--placé des fonds dans une affaire qui venait de finir en désastre. Or nous n’étions pas riches. Cependant, si mon père souffrait d’être obligé désormais avec les siens à une économie plus rigoureuse, il était surtout bouleversé de découvrir que son ami l’avait trompé. De cette expérience funeste lui était venue une modestie qu’il imprimait à sa conversation et jusqu’à son attitude. Quelle gêne de pressentir, ignorant ses motifs, cette humiliation! Les enfants, plongés dans leur incomparable univers, ne saisissent des événements qui se passent au-dessus d’eux, que le contre-coup, et participent à la vie des grandes personnes sans la concevoir. --Oui, répéta mon père, c’est une lettre de Malrose. Il regardait ma mère qui ne répondit pas. Dans le ménage, elle était la plus autoritaire des deux. Elle ne se bornait pas à diriger, et fort bien, la maison; elle conseillait l’incertitude de son mari, le poussait aux démarches utiles. L’argent englouti dans le récent fiasco avait été prêté à son insu. Elle ne s’était pas plainte de cette imprudence; ma mère avait trop de hauteur dans le caractère pour récriminer. Mais elle trahissait maintenant, à l’égard de mon père, une constante appréhension. En ce moment elle ne lui disait rien parce qu’elle redoutait sans doute qu’une catastrophe nouvelle sortît de ses paroles. --Mon cousin, reprit mon père avec un certain effort, nous demande l’hospitalité pour quelques jours. Je levai la tête de dessus mes soldats de plomb. Qui était ce cousin Malrose, imprévu, qui voulait habiter chez nous? Nous connaissions si peu de monde que ce problème m’intéressa. D’autant que ma mère semblait tout à coup inquiète. Mon père attendit un peu, espérant sans doute la grâce d’une réponse, puis, comme rien ne venait, d’une voix plus faible: --Qu’en penses-tu? demanda-t-il. --Tu vas lui écrire qu’il nous est impossible de le recevoir. Bon, l’affaire était terminée par cette phrase nette et, une fois de plus, man père plierait les épaules. Je me mis à ranger mes soldats dans leur boîte. Mais, contre toute attente, mon père, la voix soudain raffermie, répliqua: --Je ne suis pas de ton avis. La question mérite d’être discutée. Plus tard, j’ai souvent observé que, si défiant de lui-même, si docile aux suggestions des personnes qu’il respectait, mon père était capable, lorsque certains principes entraient en jeu, d’une intransigeance d’autant plus résolue qu’elle se manifestait plus rarement. Ainsi il était patriote avec une ferveur cornélienne; l’amitié, à ses yeux, méritait tous les sacrifices; et il poussait le culte de la famille à un degré invraisemblable. Sur ces trois sujets, ma mère ne pouvait le faire reculer d’un pas. --La lettre est catégorique et il attend d’être vite renseigné. --Pourquoi cette hâte tout à coup? Voilà huit ans que nous ne l’avons vu, huit ans qu’il n’a pas jugé bon de te donner signe de vie... Ma mère connaissait donc ce mystérieux Malrose? Comme elle avait l’air courroucé! Elle recommença: --Il s’adresse à toi parce qu’il compte sur ta bonté. Mais tu sais bien que ni ton frère, ni ta sœur ne voudraient... --Mon frère est malade, ma sœur est dans le Midi... --Ah! pardon, fit ma mère avec violence. Ta sœur ne le recevrait chez elle sous aucun prétexte. Mon père baissa la tête; il admettait la valeur de l’argument, mais il ne pouvait renoncer à un projet qu’il estimait juste. Avec le brusque courage des timides, il se jeta à une nouvelle attaque: --Je regrette de te contredire. Malrose m’avoue que sa position est précaire; il me demande, pour peu de jours seulement, un abri, un réconfort. Il voudrait faire ici quelques démarches, dont il espère des résultats utiles. Ah! je sais bien ce qu’on peut lui reprocher, ce que je lui reproche moi-même, mais il m’est impossible de me montrer impitoyable. Sa lettre est touchante de sincérité. Devant un geste de son interlocutrice, il voulut lui faire lire le papier qu’il tenait: ma mère refusa, puis, d’un ton plus indulgent, ou peut-être ironique, elle murmura: --Je le sais d’avance: les lettres qu’on t’écrit sont toujours sincères. --Il ne sera pas dit qu’un membre de ma famille aura fait en vain appel à moi. --Mais où voudrais-tu même le loger? Nous habitions alors, dans la banlieue, une maison simple, à un étage, entourée d’un jardin. Les pièces étaient petites, peu nombreuses et encombrées. Mon père, que les difficultés pratiques rendaient toujours craintif, et qui voulait s’assurer la bonne grâce de sa femme, essaya une concession: --C’est vrai, nous n’avons pas beaucoup de place. Eh bien, si je disais à Malrose de descendre à l’hôtel et de venir prendre ses repas ici? --L’hôtel coûte cher, et puisque sa position est difficile... --Je pourrais, dit naïvement mon père, lui prêter une petite somme... --Ah! non, s’écria ma mère avec vivacité, pas cela. Tiens, je me charge de tout, je l’accueillerai, je le logerai, je te promets qu’il ne manquera de rien. Mais ne lui prête pas d’argent. Mes soldats étaient tous rangés dans leur boîte. J’appuyai sur le couvercle pour l’enfoncer, et je proposai: --On pourrait mettre ce monsieur dans la chambre de débarras. Mes parents s’aperçurent alors de ma présence. Ma mère tressaillit et jeta un regard de reproche à mon père qui haussa les épaules. Puis, croyant me distraire, elle affecta un sourire indulgent et me dit: --N’as-tu pas des leçons à apprendre, Gilbert? Va donc t’y mettre. Je fis semblant de prendre le change, non par hypocrisie, mais par complaisance. Il règne entre parents et enfants des malentendus dont chaque parti croit que l’autre est dupe. Cet entretien m’avait étonné, mais je ne demandais pas à le poursuivre. Que de fois j’avais soupiré de ces conversations de grandes personnes, qui m’apparaissaient si vaines, si obscures, et pour les qualifier d’un mot, si puériles! J’en retirais un très léger dédain pour mes parents et leurs amis, capables de parler si longtemps pour ne rien dire que je pusse comprendre, incapables en revanche de comprendre ce qui m’occupait passionnément. Ce Malrose, que je ne me représentais pas, n’existait pas. Pourtant, le lendemain, j’entendis parler de lui de nouveau. --En somme, demandait mon père, est-ce que Gilbert devra l’appeler «mon oncle» ou «mon Cousin»? --Cousin, cousin, naturellement! s’écria ma mère comme si elle pensait, en diminuant l’importance de la parenté, m’éloigner moi-même de l’inconnu. Je me dis alors que s’il me fallait le traiter comme le fils de ma tante--celle qui était dans le Midi--Malrose devait être presque de mon âge, et que j’allais ainsi bénéficier d’un compagnon pour mes jeux. Je n’osai poser la question, mon espoir me suffisait, et j’attendis son arrivée. * * * * * A la fin de la semaine, entrant au salon, j’entendis ma mère qui disait à un visiteur: --Voici Gilbert. Et à moi: --Dis bonjour à ton cousin. Je m’approchai avec lenteur, car j’ai la timidité paternelle. M. Malrose, qui était ce que j’appelais un vieux monsieur et qui avait peut-être une quarantaine d’années, tourna vers moi une tête petite, plantée sur un long corps anguleux. Je vis d’abord des sourcils touffus et hérissés, l’arête d’un nez maigre. Puis, sous les sourcils, je découvris des prunelles attentives, dont le regard insistant me guettait. Ce premier abord me fut très désagréable. Je ne prononçai aucune parole, tandis qu’il faisait: --Bonjour, Gilbert. Sa voix, étrange et voilée, me surprit: je n’en avais jamais entendu de pareille. Sa main s’empara de la mienne, l’agrippa comme une serre d’oiseau, et m’attira. Je me tournai vers ma mère; il me ramena face à lui, me dévisagea encore une fois de son œil bizarre, puis il me lâcha. L’instant de cette présentation, qui me laissait tout effrayé, fut très court, et mon père, debout devant la cheminée, continua la conversation là où mon entrée l’avait suspendue. --En somme, disait-il, vous avez fait un bien beau voyage. --Assurément, répondit M. Malrose, je suis revenu de loin en attendant d’y retourner. Et l’Europe me paraît un endroit très petit où tant de choses vous gênent! --Sans doute, fit mon père sur un ton, cette fois, très réservé. Il y eut un silence. Ma mère, auprès de laquelle je m’étais réfugié, se taisait. L’étranger, avec l’aisance d’un homme qui en a vu bien d’autres, ne s’offusqua pas de cette froideur. Ses sourcils masquaient ses prunelles; je ne voyais que ce long nez aigu et ces mains maigres et crispées posées comme deux araignées sur ses genoux. Mon père, après avoir toussé d’un air malheureux, finit par demander: --Voulez-vous que je vous installe dans votre chambre? --Volontiers. On se leva. M. Malrose apparut très grand et très cambré; il portait de vieux vêtements mais qui lui conservaient, malgré leur fatigue, une silhouette cavalière. Il s’inclina, puis suivit mon père dans le vestibule. Alors mon oppression disparut, et jetant mes bras au cou de ma mère, je m’écriai: --Oh! pourquoi papa a-t-il invité ce vieux cousin? Quel dommage! Et maman, sans rien dire, me caressa les cheveux. * * * * * On ne l’installa pas dans la chambre de débarras, ainsi que je l’avais proposé, mais bien dans la mienne, d’où je dus déménager dans une mansarde. Mes quelques livres,--dont _l’Ile au Trésor_,--ma chaise basse, mes trois gravures en couleur, tout fut pour l’étranger. Il ne parut pas se douter de ma privation, ce qui m’irrita. Et j’en voulus à mon père et à ma mère de m’avoir sacrifié. D’ailleurs, je sentis bien vite que la présence de ce parent dont je n’avais jamais entendu parler faussait tout le mécanisme de notre existence. La conversation manquait désormais d’abandon, les phrases s’arrêtaient, ou soudain reprenaient avec une vitesse incompréhensible. Quant à moi, je n’osais pas considérer en face cet étrange visage; mais seulement de côté, et sans qu’il s’en doutât. Je me repaissais à la dérobée de sa laideur. Ou plutôt, j’admettais qu’il était moins vilain que différent de tout ce que je connaissais. Et il m’intriguait si fort que je ne lassais pas de l’épier. Cependant, quand il m’adressait la parole, je frémissais d’inquiétude. Pour rien au monde, je ne serais demeuré tête à tête avec lui. A douze ans, votre philosophie expérimentale vous engage à subir les volontés des parents comme les campagnards acceptent le soleil ou l’orage. Mais parfois, sous l’empire d’un désir ou d’une crainte, on tente de se concilier par des séductions ou des promesses, la bienveillance des puissances supérieures. C’est ainsi qu’interprétant les signes, peut-être au gré de mes vœux, je crus démêler que si mon père protégeait Malrose, ma mère lui opposait des mines froides, des réponses brèves, et, dans son attitude, je ne sais quoi de désapprobateur. Je ne songeai pas à l’interroger; elle ne se serait pas compromise avec moi. Il me fallait plutôt alimenter sa mauvaise humeur sans qu’elle devinât mon arrière-pensée. N’ignorant pas la solidarité des grandes personnes, je savais bien que si je réveillais l’esprit de corps qui les unit, ma mère prendrait tout de suite la défense de ce cousin détesté. Étant rentré dans mon ex-chambre, un matin que Malrose était sorti, pour y prendre _l’Ile au Trésor_, je la trouvai remplie d’une fumée subtile et odorante. Sur la table, dans une coupe d’onyx rapportée l’été précédent d’Andermatt, s’accumulaient des bouts de cigarettes mêlés à une couche épaisse de cendres. Je fus indigné qu’il traitât ainsi mon objet le plus précieux. Et je revins en courant conter à ma mère: --Si tu savais, il fume dans ma chambre à coucher! Ma mère ne répondit pas. J’ajoutai: --Et puis, il jette les allumettes par terre. Il y en a partout... --Va jouer, mon petit, va. J’allai jouer, feignant d’être docile alors que j’étais surtout calculateur. A la fois égoïste et débile, j’avais, comme la plupart des enfants, appris de bonne heure à composer en silence avec les difficultés pour mieux les vaincre. L’après-midi, rôdant à la cuisine, j’entendis se plaindre la bonne qui était en train de raccommoder. --Regardez donc, Sophie, quel linge! Elle tenait à la main une chemise de Malrose, très fine, très délicate, mais usée et dont le tissu trop lâche laissait voir par places des trous qu’elle reprisait avec du gros fil. Sophie s’approcha: --Misère! fit-elle. Et ça veut être des maîtres! Glissé entre les deux femmes qui ne faisaient pas attention à moi, je me délectais. La bonne reprit: --Dieu sait d’où ça vient. Ça tombe de la lune, avec de drôles de manières; c’est pauvre comme Job, et prétentieux, et incommode. Allons, bon, voilà qu’on sonne à la porte. Et plus tard, m’accoudant au fauteuil de ma mère assise et qui lisait, je murmurai: --Maman, tu sais, le cousin Malrose, il est pauvre, mais pauvre... --Laisse-moi. --Pauvre comme Job! Je prenais cette comparaison pour une injure, et je la détachai à mi-voix afin d’impressionner ma mère. Peut-être bien qu’à la suite de cette révélation on le mettrait à la porte et que je rentrerais chez moi. Ma mère posa son livre et me demanda: --Pourquoi dis-tu cela? Je ne voulus pas trahir mon information. Je profitais trop de l’hostilité latente qui règne entre les maîtres et les domestiques et qui me permettait d’apprendre par surprise tantôt sur l’un des camps, tantôt sur l’autre, d’amusants secrets, pour risquer de devenir suspect à la cuisine. Je mentis: --Figure-toi: j’ai vu dans sa chambre qu’il avait des chemises tout abîmées. On me grondait si fort quand je déchirais quoi que ce fût qu’une telle inculpation me sembla définitive. Mais ma mère prit un air attristé, et m’expliqua que la pauvreté n’était pas coupable, que le cousin Malrose avait eu des difficultés dans la vie et qu’il était très vilain d’espionner ses hôtes. --Nous-mêmes non plus, ajouta-t-elle, nous ne sommes pas riches, et ton pauvre père se donne bien de la peine pour gagner notre vie. J’écartai ces considérations et, baissant la tête, je murmurai: --Je n’aime pas le cousin Malrose. Ma mère sourit un peu, sans se rendre compte que j’avais relevé les yeux et que je l’observais. Elle dit que je devais aimer tous les amis de mon père, puis elle voulut me renvoyer à mes jeux, pensant avoir rempli son devoir d’éducatrice. Je pressentis que je pouvais obtenir davantage, et j’insistai: --Est-ce qu’il te fait peur? --Comment, peur? Cette fois, j’avais frappé juste: ma mère parut inquiète comme si j’avais éveillé une préoccupation profonde. Ce fut à elle de me questionner: --Pourquoi as-tu peur de lui? Alors je revis Malrose, son visage glabre et creusé qui se tordait parfois brusquement en une crispation de la bouche prête à mordre. Et, heureux de lui nuire en dénonçant ces détails affreux, je dis: --N’as-tu pas vu, quand il fait cette grimace, en montrant ses dents? --Ah! mais c’est involontaire. C’est un tic. --Un tic? --Oui, un mouvement nerveux. Il ne pense pas à ce qu’il fait, il suit son idée et, sans s’en apercevoir, il grimace. Ce n’est rien, rassure-toi. L’explication me stupéfia. Comment, on m’interdisait avec sévérité les grimaces, et à lui c’était permis? Jaloux de cette injustice, je me demandai soudain si, plus tard, je pourrais à mon tour faire ce qui était défendu. Ma mère avait repris son livre qui l’intéressait plus que mes questions. Mais ses paroles imprudentes m’ouvraient des perspectives. Et puis, à quoi donc Malrose pouvait-il penser de si attrayant, quelle était cette «idée» qui l’absorbait au point de ne plus savoir qu’il tordait sa bouche? --Maman, fis-je, à quoi pense-t-il? Ma mère m’écarta sans répondre. Elle me jugeait superficiel parce qu’elle n’apercevait pas le lien de mes réflexions. Nous n’avions pas la même logique. Mon père et elle me croyaient bête. * * * * * Quelque temps passa, le cousin Malrose ne parlait pas de s’en aller. Je l’observais parfois, à table ou enfoncé dans le meilleur fauteuil du salon, qui tombait dans des silences gênants: son œil devenait vitreux, et je voyais, avec un mélange de méfiance et de dégoût, apparaître sur sa face le rictus défendu, la révélation involontaire qu’il songeait à autre chose. Un jour, je le trouvai devant le feu, seul et absorbé. Et comme il ne s’était pas aperçu de ma présence, je m’enhardis, je m’approchai. Puis, ne pouvant retenir ma curiosité et mon agacement, je murmurai, de tout près: --A quoi pensez-vous? Il tressaillit, tourna la tête, et vit que ce n’était que moi. Alors il se mit à ricaner, et un peu de sang affleura ses pommettes. Troublé par mon audace, j’allais fuir sans attendre de réponse quand il étendit son long bras, me prit à l’épaule et m’obligea à me rapprocher. De nouveau je frémis sous l’étreinte physique de cet homme. Pourtant son visage n’avait pas l’air méchant: les gros sourcils, levés, laissaient voir des yeux rieurs. --Je pensais, fit-il, à des choses que tu ignoreras encore pendant quelques années, si jamais tu les connais. Je sentis le vague dédain de ses paroles, et j’insistai: --Quoi donc? --Ho, petit garçon bien élevé, ce n’est pas moi qui terminerai ton éducation. Cette fois le dédain était si net que je m’écriai, presque malgré moi, indigné, et afin de dédaigner à mon tour: --Oui, je suis un petit garçon bien élevé. Je sais faire des grimaces aussi bien que vous, mais c’est défendu, et je ne désobéis pas, moi. Et je voulus m’échapper de sa serre étroite. Mais il me retint, comme si ma colère lui plaisait. J’éprouvais véritablement de la haine. Quoi, cet intrus, «pauvre comme Job», la bonne l’avait dit, et qui jetait des allumettes partout dans ma chambre, voulait me railler, moi, le fils de la maison, et, avec moi, mes bonnes manières si péniblement apprises. C’était trop fort. Un tel sarcasme me révoltait. Mais j’avoue que j’en souffrais aussi: Malrose m’excluait de sa confidence, il me mettait en dehors d’un cercle mystérieux dont il occupait le centre et où il ne me jugeait pas digne de pénétrer. Je m’aperçus qu’en le détestant, je m’intéressais à lui, et que mon amour-propre était le complice de ma curiosité. Les dents jointes, je lui dis: --Vous me faites mal. --Douillet, alors? Exaspéré, je m’écriai: --Serrez plus fort: vous verrez que je ne crierai pas. Il me lâcha. Je ne profitai pas de ma liberté. Je voulais lui faire mal à mon tour, et je ne savais pas comment. Comptant que mon intuition m’indiquerait le point sensible, je lançai une flèche au hasard: --C’est maman qui me dit d’être sage. C’est elle qui dit que tout le monde doit obéir. J’ignorais où ma flèche était tombée, mais bien sûr elle avait touché quelque chose. --Ah! ta mère, fit-il. Eh bien, elle a raison, mon petit bonhomme. Toi aussi. Et tu es tout à fait le fils de tes parents. J’osai, par défi, jouer une expression d’innocence et d’étonnement. Alors il crispa sa bouche en une si terrible grimace que j’en demeurai stupide. Ma mère entra, et je gagnai le coin du salon où m’attendaient mes soldats. De loin, j’observai les deux personnages en présence: ils étaient compassés--Malrose d’une extrême et presque excessive courtoisie, ma mère sévère, et l’un et l’autre se contredisant toujours comme par système. Le premier, il laissa tomber cet entretien d’une banalité si froide et s’approcha de moi. Je n’étais pas très gâté en fait de jouets, et mes soldats de plomb, dévernis et parfois infirmes, appartenaient à des armées bien différentes. Mais je les aimais, surtout deux nègres, vestiges d’une ancienne boîte. Il les prit dans sa main sèche pour les examiner. --Ce sont des nègres, lui expliquai-je avec politesse. --Sais-tu, répondit-il, que j’en ai vu de vivants? --Des vrais? --Certes, des vrais. --Et beaucoup? --Sans doute. J’ai longtemps chassé avec eux. Je me suis même battu contre eux. --Battu? Avec des fusils? --Mais oui. Tiens, regarde: une ancienne blessure faite avec une sagaie. Il releva sa manche, et me montra au-dessus du poignet une cicatrice blanchâtre. Les yeux me sortirent de la tête. Ce mot de _sagaie_ surtout m’enthousiasma. Ainsi les histoires de mes livres, cet homme les avait vécues! Je respirai profondément, puis, pour ajouter à ma joie, je lui demandai, un peu défiant encore: --Et les Indiens, vous les connaissez? --Ah! non, fit-il en souriant, pas les Indiens. Mais les Chinois, ce qui est mieux. Des hommes jaunes, figure-toi, qui sont doux comme des femmes, savants et cruels. Ma mère l’interrompit avec une fausse aisance: --Vous allez lui monter l’imagination. --Oh! je ne lui apprendrai pas à fumer l’opium. --Dites, dites, m’écriai-je. --Voyons, Gilbert, n’ennuie pas ton cousin. Mon père entra, fatigué par son bureau, agitant un journal du soir, et tous trois se mirent à parler de choses inutiles. Comme mon père était différent de Malrose,--avec ses cheveux grisonnants, sa mine découragée, son corps lourd et trapu! Et l’autre était mince, fier, mystérieux. * * * * * Cette animosité latente qui opposait ma mère et mon cousin, je la percevais toujours davantage, peut-être parce que l’un et l’autre la dissimulaient de moins en moins. Parfois Malrose causait avec mon père, qu’il dominait de la tête, et il semblait rajeuni par une gaieté nerveuse qui faisait scintiller sa sombre figure. Nous entrions, ma mère et moi, et au bout de quelques secondes il s’éteignait. Il se bornait à répondre, en phrases courtes auxquelles il ne tenait pas, qu’il éparpillait avec lassitude. Ma mère, de son côté, n’abondait jamais dans son sens; elle s’arrangeait pour couper ses histoires quand mon père, toujours bonhomme, l’avait décidé à un récit. Elle ne voulait pas que le passé de Malrose s’introduisît chez nous. Ce héros contesté était là, soit, elle avait dû y consentir; mais il lui fallait franchir tout seul, et désarmé, le seuil de la maison. Elle lui imposait de n’être qu’un hôte provisoire: ensuite il s’en irait et on l’oublierait. Il fallait déjà se préparer à l’oublier. En attendant, ma mère était résolue à l’isoler, à le garrotter, à le bâillonner, à le tuer, peut-être. Elle aurait repoussé avec horreur l’acte physique qu’expriment ces verbes: elle les appliquait dans leur signification morale. J’aurais dû suivre avec joie son effort continu, dissimulé sous un minimum de politesse, pour jeter l’intrus dehors. Mais je ne le devinai clairement qu’en devenant moi-même moins acharné. Et aussi, retrouvant dans l’attitude désobligeante de ma mère quelque chose--oh! bien vague--qui ressemblait à la désapprobation qu’elle témoignait à mes sottises, j’en vins à penser que le cousin Malrose avait peut-être sur la conscience un tort pareil aux miens. Avait-il commis, lui aussi, quelque sottise? Il ne cessait pas pour autant de paraître étrange, au contraire, mais je le rapprochais de moi. D’ailleurs, seul--bien qu’en passant--il avait manifesté à l’égard de mes jeux l’intérêt plein de gravité, l’intérêt professionnel, si j’ose dire, qu’ils méritaient. Étions-nous donc faits pour nous entendre? J’avais, comme tous ceux de mon âge, trop souffert de l’indulgence superficielle et hautaine des grandes personnes pour ne pas savoir gré à cet être qui prenait au sérieux mes lectures et mes soldats. Je cessai donc de rapporter à ma mère les calomnies que je ramassais à la cuisine, soucieux de ne pas nuire à cet inconnu encore inquiétant mais susceptible de devenir un allié éventuel. Et puis j’étais frappé de voir que mon père n’avait pas du tout avec Malrose la même attitude que ma mère. Déjà j’avais noté au passage quelques discussions entre mes parents, mais fugaces: en dehors de quoi je les sentais unis profondément sur l’essentiel, ligués pour bien des questions contre moi, toujours certains et dogmatiques. Or, voilà qu’en ces récentes circonstances ils ne formaient plus un bloc infrangible. Ma faiblesse jusque-là implacablement chapitrée s’exalta de pressentir entre eux une fissure, un désarroi. Quelle erreur d’avoir excité ma mère contre Malrose alors qu’il était peut-être l’annonciateur d’une plus grande liberté. Faisant brèche dans les principes de mes parents--je ne savais pas de quelle façon, mais je me flattais que ce serait à mon avantage--était-il traître au parti des familles? En fait, depuis son arrivée on me surveillait moins. Un jour, on ne vit pas que je venais déjeuner sans m’être lavé les mains. Le samedi, je rapportai de mauvaises notes qui passèrent presque inaperçues. Mon extraordinaire cousin m’avait chassé de ma chambre, c’est vrai, mais il me facilitait l’existence. Une vague reconnaissance commença de se joindre à ma curiosité. Il me faisait toujours un peu peur, mais je ne le trouvais plus si laid. Bien entendu, je ne montrais pas mes sentiments, et lui, de son côté, ne m’accordait aucune importance. Je ne pouvais lui servir de rien, et il avait saisi tout de suite qu’il ne prendrait pas le cœur de mes parents en leur faisant mon éloge; ils étaient trop raisonnables, trop modestes, trop désintéressés pour placer leur amour-propre sur la tête de leur fils. Non, je ne comptais pas aux yeux de Malrose. Il se bornait à faire appel, mais impérieusement, à l’amitié de mon père, à son courage, à son zèle. Il pesait sur lui de toutes ses forces, comme un infirme pèse sur une rampe d’escalier. J’étais gêné parfois de son regard brusque et dardé sur son interlocuteur; s’il m’avait regardé comme cela, eussé-je été capable d’un refus? Et mon père, dont la bonté était docile à n’importe quelles sollicitations, pliait sous cette volonté: il s’empressait de bavarder pour remplir les silences que ma mère ouvrait exprès dans la conversation; il faisait l’innocent devant les sous-entendus: il riait aux ironies amères et compliquées de Malrose, il riait doucement, chaleureusement, pour en amortir la pointe, et pour envelopper de son indulgence cet être bizarre comme il aurait enveloppé un fiévreux de son manteau. Ah! que mon père se donnait de peine! Lui, si fatigué au soir de son travail, si méditatif dans ses pantoufles, sous la lampe qui caressait ses cheveux embrouillés, je le voyais maintenant se dépenser en mille grâces, faire des frais, raconter même des anecdotes, afin d’arranger toutes choses, de mettre du liant, de l’aimable entre nous. Et parfois, s’interrompant dans ses efforts, il levait des yeux suppliants vers ma mère qui ne daignait pas se prêter à son manège. Un jour, nous étions à table, une violente discussion éclata. Je ne l’avais pas vue venir. On parlait d’un livre que je n’avais pas lu, naturellement, et je pensais à autre chose. Tout à coup le mensonge de notre existence se déchira et des mots graves se firent entendre, à la stupeur de ceux qui les prononçaient. --Je ne l’admets pas, je ne l’admets pas, s’écriait ma mère avec force. --Et moi, répliqua Malrose d’un ton terrible, je refuse de reconnaître la sanction des préjugés. Je n’appelle pas criminel l’homme qui veut être libre. --Oh! vous..., fit ma mère. Elle s’était tournée vers lui, et la fin de la phrase qu’elle n’avait pas dite, fut écrite sur sa figure. Je ne pus la déchiffrer, je ne savais pas encore lire ces choses-là. L’autre la comprit. Il devint blanc. Et ils se dévisagèrent. Les répliques avaient été si brusques et d’emblée si chargées de sens que mon père, pris à l’improviste, n’avait pu empêcher l’explosion. Mais pour jeter de l’eau sur le feu, immédiatement, car il y avait sans doute à portée une quantité d’autres substances inflammables, il s’écria: --Revenons au sujet du livre, laissons de côté sa philosophie. Ses descriptions, par exemple, sont charmantes... Sans se préoccuper de cette diversion, Malrose repartit, en accentuant ses paroles: --Je suis seul responsable de mes actes parce que j’en connais seul les raisons. Je ne regrette rien. Si j’ai paru incompréhensible ou coupable aux yeux de ma famille, de mon monde... --Je t’en prie, insista mon père. L’autre tourna vers lui ses prunelles fulgurantes: --De tout le monde, si tu veux. J’ai connu cependant des joies, j’ai découvert des... --Épargnez-moi vos confidences, protesta ma mère d’un air indigné. L’incendie gagnait, mon père fit un effort surhumain: --Pas devant Gilbert. Et tous trois baissèrent le visage. Moi seul j’achevai de manger avec appétit. J’étais enchanté. D’abord une dispute entre parents est toujours plaisante quand on ne reçoit pas d’éclats. Ensuite je savais maintenant avec évidence que le cousin Malrose avait commis une faute grave, quelque chose comme une énorme désobéissance. Or mon existence reposait sur l’idée d’une loi rigoureuse et détaillée à laquelle il était doux, émouvant et dangereux de contrevenir. Je n’étais donc pas seul à la détester! Il y avait donc des grandes personnes qui n’étaient pas, comme mon père et ma mère, l’incarnation naturelle de la règle. Ce qui m’intriguait, c’est que mon cousin ne paraissait pas gêné par sa faute. Lorsque, huit jours avant son arrivée, j’avais été surpris sautant sur mon lit à grands élans redoublés en faisant gémir les ressorts qui me lançaient un plafond, il en était résulté une punition terrible. L’instant du plaisir disparu, j’avais conçu mon péché et ressenti d’accablants remords. Pourquoi Malrose, s’il était aussi pécheur que moi, se montrait-il si sûr de lui? Qu’il fût coupable, je l’admettais, sans avoir l’idée, d’ailleurs, de définir sa culpabilité. Avait-il, me disais-je, déjà demandé pardon? S’il défiait ainsi le blâme et le châtiment, y a-t-il donc des fautes qui demeurent impunies? Cette hypothèse que la sanction n’est pas toujours fatale me ravissait et me scandalisait à la fois. On m’envoya dans ma chambre. Il y eut une grande explication au salon, à la suite de laquelle Malrose disparut pendant deux jours. Quand je demandai, assez sournoisement, où il était allé, ma mère me répondit d’un ton brusque: «En voyage.» Elle paraissait préoccupée, mécontente. Je suppose qu’elle se reprochait de n’avoir pas été plus maîtresse d’elle-même, d’avoir offensé son hôte, d’être entrée en discussion sur un sujet dont elle n’admettait même pas, jusque-là, avoir eu connaissance. Le regret de sa maladresse et de sa dureté l’avait sans doute inclinée à l’indulgence, et l’autre s’était contenté d’un replâtrage; il ne devait pas être très exigeant sur ce chapitre. Mon père, courant de l’un à l’autre, avait conclu l’arrangement. C’était lui qui sortait le plus meurtri de l’accident. Il souffrait d’une situation si fausse, mais il en soulignait la fausseté par sa physionomie navrée et sa crainte des allusions. Il crut devoir me donner une version des événements qui me tranquillisât. --Ton cousin, me dit-il, a des goûts littéraires très décidés et qui ne sont pas ceux de ta mère. C’était très intéressant de les entendre échanger leurs opinions sur ce roman. Malrose... Mais, pressentant que mon père était le seul qui, par mégarde, me livrerait peut-être le secret de l’énigme, je l’interrompis: --A-t-il demandé pardon? --Comment, pardon? fit mon père bouleversé. Il crut que j’en savais long, il essuya les verres de son pince-nez, m’attira près de lui, soupira, et se jeta avec un magnifique courage dans une explication difficile: --Écoute, ton cousin est un homme très original, je veux dire d’une intelligence très originale. Il n’a jamais voulu suivre une carrière régulière; tu aurais... on aurait donc tort de le juger comme on juge n’importe qui. Je t’assure qu’il a très bon cœur. Ce qu’il appelle «l’existence bourgeoise» ne peut pas lui convenir, et non seulement cette existence mais ce qu’elle suppose d’honorable... je ne dis pas honorable, je veux dire de posé, d’ordonné. Enfin tu comprends, n’est-ce pas? Alors quand on ne l’a pas vu depuis longtemps, ce qu’il a d’exceptionnel étonne un peu, choque même. J’avoue qu’il choque ta mère. Mais elle ne lui en veut pas... Si honnête, si droit lui-même, mon père hésita après cette dernière inexactitude. Et j’en profitai pour lancer une question dont j’espérais un bon résultat: --Mais pourquoi ma tante ne veut-elle le recevoir sous aucun prétexte? --Qui t’a raconté cela, Gilbert? --C’est maman qui l’a dit l’autre jour, tu te rappelles? Alors, parlant moins pour son fils que pour lui-même et pour répondre à sa femme, à sa sœur absentes, et en présence desquelles il aurait eu une éloquence moins péremptoire, mon père s’écria: --Eh bien, moi, je le défends. Je sais ce qu’on lui reproche, je connais ses égarements et je m’en voudrais d’en rappeler le détail. Mais qui suis-je, pour le condamner? Ai-je subi ses tentations pour être sûr que je n’y aurais pas succombé? Il a commis des fautes, pis que des fautes: cesse-t-il d’appartenir à notre famille? Par-dessus tout il a été mon ami, il l’est toujours. Jamais je ne l’abandonnerai. Enfin, j’en fais juge quiconque est de bonne foi, je ne pouvais refuser l’hospitalité qu’il me demandait. Qui sait même si l’influence d’un foyer ne lui sera pas profitable? Et souviens-toi qu’il est notre hôte, Gilbert. J’étais flatté que mon père me parlât comme à une personne raisonnable, et c’était un avantage encore que je devais à mon cousin. Aussi ce discours me persuada-t-il, sans toutefois m’éclairer beaucoup. Déjà la manière dont cette mystérieuse figure avait surgi dans notre milieu paisible, qu’elle bouleversait, m’avait intrigué. Tout ce qu’on pouvait révéler encore sur elle passionnait mon imagination, et je n’avais nulle envie de condamner ou d’absoudre, mais de savoir. Jusqu’à ce nom--Malrose--dont les syllabes me paraissaient éclairées de poésie. Tourmenté par mon désir de connaître, je questionnai: --Est-ce que je peux lui demander de me raconter des histoires? --Bien sûr, répliqua mon père, heureux de mon ton naïf. Il t’en contera de très belles sur ses voyages. Songe qu’il a été un peu partout. Tu te rappelles ton atlas: eh bien, il a été jusqu’aux antipodes. Hein, les antipodes? Et il se montrait ravi de faire valoir son protégé, même devant un médiocre public. Je murmurai, avec la vanité de montrer que j’avais déjà reçu une confidence: --Il m’a dit qu’il a été en Chine. --Quelle est la capitale de la Chine, Gilbert? Vexé que mon père, après son effusion pathétique, reprît à mon égard le ton condescendant, je répondis, exprès: --Tokio. --Mais non, Gilbert, c’est Pékin. Comment tu ne sais pas quelle est la capitale de la Chine? Eh bien! voilà quelque chose qu’il te faut demander à ton cousin. Figure-toi... Ma mère entra. Mon père s’empressa vers elle, et la questionna sur ses emplettes, bavardant avec des intonations changées pour bien me faire comprendre que notre précédent entretien était fini, et qu’il n’avait plus aucune envie de parler de Malrose. Mais à part moi, me rappelant que ma mère arrêtait toujours, sur les lèvres de mon cousin, les récits, les évocations de son existence, je m’étonnai que mon père me poussât à les solliciter. Auprès d’elle, j’apprenais qu’ils étaient défendus; auprès de lui, trop confiant et peut-être maladroit par défaut d’imagination, j’obtenais de les connaître. Je comptais bien n’y pas manquer. D’où venait donc, chez Malrose, cette incapacité de vivre une existence régulière? Est-ce qu’il y a des gens qui ne vont pas au bureau comme papa, qui appartiennent à une race plus hardie? Que savourent-ils alors à l’insu des autres? Et peut-être que l’indignation qu’ils soulèvent sur leurs pas ajoute-t-elle au plaisir de leur cœur orgueilleux? Lorsque Malrose revint, après sa courte absence, et pour achever chez nous son séjour, je le vis plus distant, plus hermétique que jamais. Il s’enfermait de longues heures dans sa chambre, il en ressortait avec des lettres qu’il allait mettre lui-même à la boîte. Il ne m’adressa pas la parole. J’aurais voulu lui dire combien sa seule présence discréditait notre salon paisible, avec ses meubles de velours, et que je rêvais d’entendre de lui le secret de son prestige. Mais le temps passait, et je n’osais m’exprimer. * * * * * Un des derniers jours, je n’y pus tenir davantage. Mon père et ma mère étaient sortis. J’avais à faire une narration qui m’excédait. Je quittai ma mansarde, je gagnai à pas silencieux, le long du corridor, la porte de mon ancienne chambre, et j’écoutai. Il était là, écrivant toujours; j’entendais le bruit de sa plume sur le papier. Je me maudissais d’être si timide et d’ignorer ce que je voulais. Il remua sa chaise; j’appréhendai qu’il ne sortît et me trouvât. Alors je frappai: --Entrez. Il tournait le dos à la porte. --Qu’est-ce qu’il y a? La pièce était pleine de cette fumée dont j’avais respiré l’arome évanoui. --Tiens, fit-il avec ennui, tu viens voir si je suis toujours là? Rassure-toi, je pars à la fin de la semaine. Oui, je vous débarrasserai de ma désagréable présence. Il parlait pour d’autres interlocuteurs. Je murmurai: --A la fin de la semaine? --Il te tarde de me voir disparaître, toi aussi. Une expression de mon père était restée dans ma mémoire, et je ne la comprenais pas très bien, mais je l’imaginais pleine de significations. Pour obliger mon cousin à me répondre, ou du moins à m’entendre, je l’utilisai. --C’est-il vrai que vous n’aimez pas _l’existence bourgeoise_? Cette fois il me regarda pour de bon, et je crus qu’il allait sourire. Puis son visage reprit son expression lointaine. --J’ai à écrire, dit-il. Alors, pour faire éclater devant lui mon admiration, pour qu’il sentît, aussi, qu’il y avait peut-être quelque complicité entre nous, je m’écriai: --Moi non plus, je ne l’aime pas. --Ho! ho! voilà qui est extraordinaire! Sais-tu au moins ce que c’est? Je rougis, et passionnément je souhaitai savoir. L’hypothèse que Malrose avait commis une énorme désobéissance me revint, et je murmurai, avec l’angoisse de dire une ânerie: --C’est d’être sage. Alors il se mit à rire, d’un rire qui ressemblait à celui de la lingère quand elle racontait à la cuisine des histoires que je ne devais pas entendre,--un rire sournois, confus, suspect, un rire qui ne l’amusait pas, ni moi non plus, un rire rouillé, qui n’avait pas dû retentir depuis très longtemps, et qui faisait surgir, au-dessus, autour de lui, la vague silhouette, l’ombre au plafond d’un Malrose tout différent, dont j’avais tout à coup peur comme à notre première rencontre. Quand il eut assez ri, il me questionna. Mais je ne voulais plus parler et ce fut lui qui tâcha de me plaire. --Hé quoi! tu étais si fier d’être un petit garçon bien élevé! Je me souviens. Pourquoi as-tu changé? Qu’est-ce qui t’arrive? Eh bien, tu me parais moins banal que je ne pensais. Approche-toi. Voici un front élevé, des prunelles naïves qui deviendront peut-être profondes. Et cette lèvre inférieure, je ne l’avais pas remarquée; elle annonce des goûts qui embelliront ta destinée. Curieux petit bonhomme! Cet examen me mettait horriblement mal à mon aise. Je baissai la tête, il me releva le menton d’un doigt autoritaire, et me dévisageant avec insistance: --Moi aussi, à ton âge, j’étais docile et appliqué. J’avais une mère plus indulgente que la tienne, et un père plus énergique. Je grandissais en sagesse. Et tu vois ce que je suis devenu. Qui sait si, à ton tour...? Mais non, reste ce que tu es, des pieds à la tête, mon ami. Puis, comme je me taisais toujours, fermant les yeux et le menton maintenu en l’air par son index, il prit un air soupçonneux: --Mais qui donc t’a parlé de moi? Ta mère, sans doute... Ah! ce n’est pas bien... --Non, fis-je par esprit de justice, c’est papa. --Ton père, bon. Et qu’est-ce qu’il t’a dit? Beaucoup de mal je suppose. --Non, non. --Il m’a représenté comme un mauvais homme, perdu, dédaigné; un vilain modèle pour son fils; un être méchant... Sa voix, où passaient des frissons de rancune et de fierté, m’attirait dans un monde de sentiments que j’ignorais, à la fois séduisant et dangereux. J’étais entraîné à dire des paroles qui m’étonnaient moi-même, qui sortaient toutes seules de mes lèvres. --Pourquoi seriez-vous méchant? --Parce que je n’ai pas réussi, probablement. Je ne savais pas ce que c’était que «réussir». Et je me laissai glisser plus vite sur la pente ouverte. --Je suis sûr, au contraire, que vous êtes bon... Dites-moi, racontez-moi ce que vous avez fait... --Comment? --Oui, d’où venez-vous? --Jamais, fit-il, on se plaindrait que je te monte l’imagination. --Dites, dites. Et comme il hésitait, j’ajoutai pour le convaincre. --Je ne le répéterai pas. Je sais garder les secrets. Ce qui me poussait, c’était de savoir pourquoi Malrose différait des autres. J’imaginais aussi que sous sa dissimulation sœur de la mienne--dissimulation d’enfant solitaire qu’on ne prend pas au sérieux, et qui renfonce ses rêves dans son âme fermée,--j’allais trouver une figure pour mes désirs vagues, un être à la fois chevaleresque et persécuté. Me leurrant de cette prétendue ressemblance, je me persuadais que ses récits me révéleraient mon propre avenir. Et c’était moi-même que je cherchais en lui: le meilleur et le pire de moi-même. Il se leva, prit une cigarette, puis me considérant de côté: --Fumes-tu? Bien sûr que je ne fumais pas. C’était défendu, et je n’éprouvais même pas l’envie de le faire. Mais proposée par Malrose, l’expérience me parut valeureuse. Et puis j’étais piqué par son ironie. Je voulus me compromettre pour lui plaire. --Donnez-la-moi, fis-je. Un même tison enflamma nos deux cigarettes, mais tandis qu’il roulait négligemment la sienne au coin des lèvres, je m’appliquais et j’aspirais: la fumée me monta à la tête et ajouta à ma griserie. --En somme, reprit-il, que veux-tu? Parle, je suis à ton service. Te raconter quelque chose, j’y consens, mais quoi? La bienheureuse minute! Il m’avait compris et s’offrait à me satisfaire. Cependant, sur le seuil du possible, je n’aperçus qu’une immensité vague. J’ignorais tout de la vie. J’étais bourrelé de pressentiments, dont beaucoup étaient absurdes, mais j’étais également incapable de les formuler. Et mon grand élan s’abîma dans cette impuissance à définir. --Hé bien, que veux-tu? --Je ne sais pas. Il haussa les épaules. Lui aussi, je suppose, me crut bête. Je regardai les fumées de nos cigarettes qui montaient au plafond: bleuâtres et insaisissables. Voilà ce que j’aurais voulu comprendre. Savoir pourquoi j’étais séduit, par quoi, que faire et que devenir. Mais le langage me manquait. Et je devinai que Malrose allait retomber dans son indifférence à mon égard; un instant intrigué, il me jugeait maintenant ennuyeux et inutile. L’humiliation de nouveau m’inspira et, me souvenant de ce qu’il m’avait dit sur mes soldats de plomb, je me résignai à murmurer une question banale. --Parlez-moi des nègres. --Des nègres? --Ceux qui vous ont blessé. --Si tu veux. Cet épisode-là s’est passé au fond du Dahomey, il y a cinq ans. J’étais alors au service d’une compagnie industrielle qui traitait l’alfa. Le procédé était ingénieux, on pouvait gagner de l’argent. Moi-même, on m’avait engagé à de bonnes conditions; d’abord un fixe, et puis des allocations de fin d’année, une assurance, des indemnités pour revenir en Europe, et puis... --Montrez-moi votre blessure? Il releva sa manche sans s’interrompre de parler, et je revis sur le bras maigre et bronzé la cicatrice blanche, profonde couture. --Seulement, continua-t-il, ce qui a perdu l’affaire, c’est que le capital était insuffisant. Il aurait fallu pouvoir supporter des pertes pendant les premiers exercices, pertes qu’on aurait d’ailleurs récupérées. J’avais établi un barème... --Vous étiez seul contre eux, murmurai-je. Vous vous êtes défendu? Vous avez couru un grand danger? --Peuh, quelques moricauds... J’hésitai une seconde, puis, le cœur serré: --Vous les avez tués? --Quelques-uns, c’est bien possible. Ils nous ont attaqués au crépuscule. Nous avons tiré... Oh! ce ne fut pas bien grave. Ils se sont sauvés tout de suite. Je lui en voulus de diminuer son héroïsme. Je me représentais une scène effroyable qu’il dominait, s’exposant aux coups, perdant son sang, mais triomphant quand même, et sublime. Si moi-même, à mon tour... Mais je repoussai cette idée impertinente. --L’erreur, reprit-il pour lui plus que pour moi, c’est de mettre à la tête de ces entreprises coloniales des gens qui n’ont jamais bougé de chez eux, qui ignorent les conditions dans lesquelles travaillent leurs capitaux. Il faudrait qu’ils allassent sur place, là-bas. «Là-bas». Je m’enhardis: --Je voudrais y aller aussi... Il prit la chose naturellement, ce qui me déçut. --Si tu y vas, plus tard, tâche d’être plus veinard que moi. Cette affaire-là a claqué, et puis une autre, une affaire de caoutchouc au Congo belge. Chaque fois, j’espérais réussir. Les circonstances ne l’ont pas permis. Ajoute la maladie, le sale climat. C’est de là que j’ai été en Chine. Des femmes jaunes après des noires, mais pas plus de chance. Je m’étais mis avec deux individus, des Anglais, de vrais bandits; je m’en suis aperçu, j’ai voulu tenir le coup, mais ils étaient plus canailles que... enfin plus roublards que moi. Ah! ce que j’en ai perdu des occasions de faire fortune! Il interrompit son soliloque, et me prenant à témoin: --Comment t’expliquer tout ce que j’ai essayé, manqué, gâché? Vingt fois j’ai cru aboutir. Ne crois pas cependant que tous mes échecs aient été de ma faute. La destinée ne me fut pas facile, et j’ai travaillé dur, plus dur que ceux qui touchent leurs rentes. J’ai mangé de l’argent, c’est vrai, mais ensuite quelle énergie pour le rattraper, que d’inventions, que d’audace! Il fallait se grouiller. Les scrupules, ma foi, s’affaiblissent quand il s’agit de vivre. Si j’étais devenu riche, à mon retour tout le monde m’aurait ouvert les bras; les anciens amis, la famille. On ne m’aurait pas traité d’aventurier. Je ne voyais dans ce mot que les syllabes «d’aventures» qui me plaisaient fort. Il continua: --On ne m’aurait pas reproché... ce qu’on me reproche aujourd’hui. Mes fautes, on les oublierait, tandis qu’on les étale. Chacun se croit le droit de me condamner, sans savoir l’enfer que j’ai traversé, la mort que j’ai frôlée si souvent, sans savoir combien facilement un homme, loin de son milieu naturel, seul, se transforme, peut-être se dégrade. Mais non. J’ai eu des appétits; je les ai satisfaits. Je n’avais que ma peau; j’ai cherché son plaisir. L’Afrique, l’Extrême-Orient, ce n’est pas la petite Europe. On s’y noie comme dans la mer. J’avais jeté ma cigarette, je me reculai un peu. Les paroles de Malrose n’étaient pas très claires, mais j’appréhendais qu’elles ne le devinssent. J’avais provoqué des aveux; je les redoutais maintenant. Je l’avais admiré, je ne voulais pas que le détail de sa culpabilité me dégoûtât. --Ne dites pas cela, fis-je. Il reprit, non plus avec âpreté, mais d’un accent plein d’inquiétude: --En attendant, je suis un raté. Voilà une excellente moralité en action! Après tout, les autres ont peut-être raison. Mais cela, ce serait le pire. Ici, dans cette maison où tout me blesse, pour la première fois je suis moins sûr de moi-même. Vais-je me joindre aux imbéciles pour me blâmer? Non, non. Ma vie me retombe sur le cœur. Quelle affreuse angoisse, parfois, durant mes insomnies. Et que cela fait mal... Depuis cette conversation, j’ai quelquefois observé, chez des natures nerveuses et pécheresses, le brusque besoin de confesser leurs fautes au milieu des larmes. Elles étaient jusque-là orgueilleuses, ironiques, provocantes, et les voilà tout à coup déséquilibrées, prêtes au désespoir et à l’aveu. J’étais bien jeune alors pour recueillir de scabreuses confidences. Je fus bouleversé de voir mon cousin affalé sur sa chaise, la tête basse, et tout pareil au vaincu se livrant au vainqueur. Cette chute soudaine d’un héros me désola. Parce que j’étais timide je connaissais l’humiliation, mais j’avais horreur de voir les autres humiliés. Moi, enfant, j’eus pitié de cet homme. Des larmes parurent à ses paupières, et il ne dit plus rien. M’étant rapproché sans qu’il s’en aperçût, je lui pris la main. Et puis je cherchai la meilleure parole pour l’encourager, et je soufflai: --Je vous comprends. Il ne m’entendit pas, se leva d’un air égaré, ouvrit la fenêtre et s’accouda à la barre. En bas la porte d’entrée se referma. C’était maman qui rentrait. Alors je m’enfuis. * * * * * Quand je le revis à dîner, il avait repris son expression sévère. Il ne parut pas se rappeler qu’il y avait entre nous, désormais, un souvenir commun. Au dessert il annonça qu’il nous quitterait le lendemain. Ma mère ne put s’empêcher de rayonner, mon père au contraire jeta sur mon cousin un regard craintif. --As-tu abouti dans tes démarches? demanda-t-il. Malrose fit un geste évasif. Mon père insistant, il lui répondit: --Non, mon cher. J’ai trouvé soit des portes fermées, soit des visages réprobateurs. Je repars comme je suis arrivé. Personne ne veut m’aider. Et pourtant il suffirait de peu de chose. --Ne perdez pas courage, s’obligea à dire ma mère. --J’en ai beaucoup eu, fit-il simplement. J’en ai moins... --Mais alors... dit mon père. Il fut interrompu par ma mère qui leva la séance et m’envoya dans ma chambre apprendre mes leçons. Mais le lendemain matin, au déjeuner, je tombai sur une dispute de mes parents. --Dieu sait, disait mon père, à quelle extrémité il risque de se porter. --Allons donc, répondit ma mère. Mon arrivée les fit se taire un instant, mais le sujet de leur discussion les préoccupait si fort qu’ils le reprirent par allusions. --Il m’a expliqué, dit mon père. Une simple avance... --Jamais. --Garantie. Ce serait le salut. --Non. --Mais cette rentrée inespérée qui justement... --Non, non et non! Rappelle-toi... Mon père l’arrêta d’un geste. Il savait bien ce qu’elle voulait dire. Dès que j’eus fini, pour mieux débattre le problème on m’envoya au salon repasser mes mots latins. J’y allai tête basse, inquiet pour mon ami. Le souvenir de ses larmes me serrait le cœur. J’ouvris la porte: Malrose était au salon. Il ne m’avait pas entendu, il me tournait le dos, debout devant le meuble italien à tiroirs, celui que je possède aujourd’hui. Il avait ouvert, forcé sans doute, le tiroir supérieur, et compulsait des billets de banque. Je m’avançai et il se retourna brusquement. Mon émotion fut si violente que je me mis à trembler et qu’il m’eût été impossible de prononcer une parole: pourtant je me sentais lucide et résolu. Je marchai au meuble d’où, stupéfait, furieux, Malrose s’était écarté. Me haussant sur la pointe des pieds, je pris les billets de banque--la «rentrée inespérée» dont avait parlé mon père, je suppose--et les tendis à mon cousin en refermant le tiroir. Il ne bougea pas, sombre, la bouche tordue par son affreuse grimace, et comme prêt à se jeter sur moi. --Prenez-les, articulai-je enfin. Il ricana: --Ils ne sont pas à toi. Et je serais vite rattrapé. Allons, va me dénoncer, sale gamin. Je pensai que si papa ou maman entrait en cette minute, tout serait perdu et que ce serait bien dommage. Alors, m’efforçant d’être persuasif, j’insistai: --Prenez-les donc. Et puis, partez. Je dirai que c’est moi qui les ai... Je n’osai pas prononcer le mot. Il hésita encore, soupçonneux: --Pourquoi fais-tu cela? L’imbécile! Je recommençai: --Dépêchez-vous. Il les prit. Papa entra et dit que la voiture était là et qu’on avait chargé les bagages. Il y eut une scène d’adieux assez curieuse. Maman, qui était naturellement enchantée de le voir déguerpir, se montra aimable pour la première fois. Et papa, qui était inquiet de Malrose, qui se reprochait de ne pas l’avoir financièrement secouru, fut froid, presque désagréable. Malrose, toujours très poli, semblait pressé de partir. Il me serra la main en dernier, mais, pris de faiblesse après mon audace, je baissai les yeux, et ainsi je n’ai jamais su quelle avait été l’expression suprême de son visage. Il monta dans la voiture qui disparut. Puis nous rentrâmes. Maman alla donner des ordres pour qu’on rétablisse ma chambre à mon usage. Je suivis mon père au salon. --Papa... Il ne fit pas attention, d’abord. J’étais décidé, mais l’aveu me semblait vraiment dur. Mon front se couvrit de sueur. --Papa, dis-je, j’ai pris l’argent qui était dans le tiroir du meuble italien. --Comment, l’argent? fit-il. --Oui, le cousin Malrose... tu ne sais pas combien il est malheureux. Alors j’ai pris l’argent pour le lui donner. --Petit misérable! Mon admirable père, ce bourgeois timide, pâlit d’abord, d’une pâleur verte qui me fit comprendre l’énormité de mon acte. Ensuite, il tendit les bras vers moi. --Viens que je t’embrasse. Ce baiser fut d’ailleurs très court. Ma mère m’appela dans le corridor. Je répondis sans bouger: «Voilà». Nous l’entendîmes qui venait au salon. Alors mon père, toujours très pâle, se pencha vers moi et murmura, au comble de l’agitation: --Sois tranquille, sois tranquille... Et la porte s’ouvrit. L’ENFANT JALOUX A Salvador de Madariaga. ... Mes frères, certes! je ne les aimais pas. Eux-mêmes, ils me détestaient. Nulle raison à cette antipathie réciproque, sinon ma faiblesse et leurs brutalités. Peut-être aussi le simple effet de générations différentes. J’avais quatorze ans; Charles vingt et Lucien dix-huit. Nous aurions dû vivre de côté et d’autre, occupés à nos besognes particulières. Mais un perpétuel désir de lutte, un goût des rancunes et des représailles nous rapprochaient. Nous passions nos vacances à nous battre. Charles, d’un caractère apathique, se bornait à me donner des coups. Lucien, qui était plus imaginatif, cherchait à me faire mieux souffrir, et il s’amusait, avec un rire sournois, à de cruelles taquineries. Il est vrai que je ne les craignais guère. Je ne me contentais pas de me défendre, je prétendais parfois attaquer. Leur méchanceté surexcitait ensemble ma peur et mon audace. Comme je n’étais pas le plus fort, il me fallait recourir à la ruse, une ruse ingénieuse et patiente. Mon avantage était dans les insultes, où ils ne m’égalaient point, et dans la fuite, où je les essoufflais. Pour rien au monde, je n’aurais été me plaindre ou demander protection à une grande personne. Je mettais mon honneur à les braver... S’ils m’attachaient à un arbre en plein soleil; s’ils m’enfermaient dans une malle, au grenier; s’ils me volaient mes vêtements ou mes livres; s’ils me tordaient les poignets à les briser--je parvenais presque toujours à retenir mes cris ou mes pleurs... Cette année-là, nous allâmes passer la Pentecôte à la campagne, chez notre grand’mère. En ce lieu paisible, mon existence était semée d’embûches, de nuit comme de jour. Car, mes frères et moi, nous logions dans deux chambres contiguës, à une extrémité de la maison. Personne n’entendait nos batailles, leurs menaces, et mes chants. On ne s’apercevait que le lendemain des cuvettes fendues, des lits inondés d’eau, des chaises défoncées. Charles et Lucien rejetaient sur moi toute la faute. Et j’étais assez orgueilleux, assez méprisant pour la revendiquer. Un soir, après dîner, nous étions en train de jouer aux cartes--et le jeu n’était qu’un prétexte à nous envoyer des coups de pied sous la table--tandis que ma grand’mère faisait, sur un guéridon voisin, une patience avec sa demoiselle de compagnie. On entendit tout à coup le roulement d’une voiture dans la cour, bientôt un bruit de voix dans le vestibule, puis, la porte s’ouvrant, on vit paraître Étienne. Étienne, notre cousin, était alors âgé de vingt-quatre ans... Je venais de recevoir le soulier de Charles sur le tibia gauche: cette arrivée inopinée suspendit ma riposte et changea ma colère en plaisir. Toutefois je dus lui dire bonsoir presque aussitôt car Lucien, malignement, fit remarquer combien il était tard. J’allai donc me coucher. Je suivis des corridors obscurs où je redoutais chaque soir une embuscade. Je m’enfermai dans ma chambre. Mais, au fond de mon lit, j’abandonnai la contrainte, la défiance, la haine, qui tout le jour, m’avaient exalté. Et je me hâtai de m’endormir pour revoir Étienne le plus tôt possible. Étienne, en effet, était mon meilleur ami. Certes, je n’aurais pas osé lui donner ce nom. Lui-même n’y aurait peut-être pas pensé. Mais qui d’autre aurais-je aimé? Mes frères et moi, nous étions adversaires. Mes camarades d’école, je les ignorais, et ils me le rendaient bien. Les autres personnes et même mes parents, ne provoquaient en moi que des sentiments de convention. Tandis qu’Étienne...! Il m’inspirait une admiration immense et tendre. Il était grand, solide, bien vêtu, adroit, joyeux: que de prestiges à mes yeux de révolté! Je pensais qu’il était très beau. Ce qu’il disait me paraissait toujours juste. Orphelin de père et de mère, sa destinée me frappait, d’une manière sans doute excessive, de respect et de compassion. J’aurais voulu le distraire, l’intéresser, me mettre à son service. Mais j’éprouvais tout cela d’une manière confuse et je ne savais pas l’exprimer. Lui, de son côté, me témoignait une réelle bienveillance, me conseillait, parfois me grondait. J’acceptais humblement ses reproches, parce qu’il m’écoutait comme un égal, parce qu’il était le seul à avoir confiance en moi. Près de lui, je me trouvais heureux et paisible. Un de ses gestes familiers était de me caresser les cheveux, et je sens encore, après des années, le choc de sa bague sur ma tête d’enfant. Je me rappelle qu’un soir, à une réunion de famille, comme je lui disais adieu avant d’aller me coucher, il m’avait soulevé dans ses bras, et il avait murmuré à son voisin: --Des trois, c’est bien celui-là que je préfère... Etre celui qu’on préfère! A ces mots, mon cœur triste et sauvage s’était brusquement dénoué. Cette fois-là, je n’avais pu retenir mes larmes... * * * * * Le lendemain, quand je descendis dans la cour, je vis Étienne qui boutonnait ses gants, la cravache sous le bras, tandis que le cocher achevait de sangler son cheval Ingo. Je courus lui dire bonjour. --Bonjour, Léopold, fit-il de sa voix enjouée. Viens-tu te promener avec moi? Je lui expliquai que le seul cheval disponible, en dehors d’Ingo, était réservé à Lucien, qui m’interdisait de le prendre... Étienne m’entraîna de quelques pas, à cause du cocher, et me demanda: --Tes frères sont-ils toujours insupportables? --Regarde. Je relevai ma manche et lui montrai sur mon bras droit la trace d’une morsure. Étienne parla d’aller leur tirer les oreilles. Je le suppliai de n’en rien faire. J’étais trop content qu’il me plaignît. --Mais ces disputes perpétuelles... --Elles m’amusent, m’écriai-je avec défi. Étienne hocha la tête. Sa nature raisonnable ne pouvait concevoir le plaisir que l’on goûte, étant faible, à souffrir et à se venger. Et parce qu’il avait l’âge d’homme, il avait oublié que les enfants renferment de grands sentiments dans de petites manies: le stoïcisme absurde que j’opposais aux méchancetés de mes frères, me relevait à mes propres yeux. Grâce à cet entraînement de courage et d’insouciance, un acte héroïque, à cette époque de ma vie, m’eût peut-être été naturel. Ingo encensait en nous considérant de son bel œil noir. Étienne saisit les rênes, chaussa l’étrier. Ingo commença à danser sur le pavé de la cour. Craintif pour mon ami, je m’inquiétai de le voir aux prises avec cette bête, qui était parfois difficile. Mais il s’enleva sur l’étrier tout à coup, et retomba bien assis sur la selle, ses jambes aux flancs du cheval. J’admirai sa grâce virile. Et comme il souriait, avec une expression satisfaite, je crus que le sourire s’adressait à moi. --Écoute, me dit-il en se penchant, j’ai quelque chose à te raconter. Mais je pars cette après-midi déjà... Veux-tu me rejoindre au carrefour de la Fée, d’ici une heure? J’acceptai avec empressement. Étienne poussa son cheval. Comme il passait la grille, il se retourna vers moi, et, toujours épanoui, jeta: --C’est pour une confidence... Naturellement j’arrivai en avance au rendez-vous. Je me couchai dans l’herbe et je me mis à arracher des muguets, assez intrigué par les paroles de mon ami. Autour de moi, il n’y avait que les bois, de petits bois de chênes où passait le vent, et un ciel clair au-dessus. Soudain, j’entendis un froissement de branches, et Étienne sortit du fourré. Ingo fut attaché à l’ombre et nous nous assîmes côte à côte sur le revers du talus. Étienne avait chaud dans son gros costume de cheval; il commença par s’essuyer le front, puis il contempla la cime d’un hêtre isolé; enfin, après quelque hésitation, il me dit: --Je veux d’abord te parler de toi, Léopold. J’ai appris par ton père que tu avais été le dernier en allemand. Pourquoi? Tu ne travailles pas assez. On se plaint de ton indiscipline... --Si tu savais, lui dis-je avec passion, comme notre professeur est ennuyeux! L’allemand aussi est ennuyeux. Et puis, je déteste être enfermé des heures. Alors je fais du bruit et je me moque des autres. Tant pis! --Léopold, ne dis pas des bêtises... Je regardai Étienne avec étonnement. Sa bonne humeur avait disparu, et il avait l’air préoccupé. Il se mit à me gronder d’un ton âpre. Pourquoi, chez lui, cette brusque incompréhension, cette sévérité des gens qui ne m’aimaient pas? Je baissai la tête. --Étienne, je te jure... --Les langues vivantes sont indispensables à notre époque. Si tu veux faire une carrière utile... Que m’importait ma carrière! Je murmurai: --Étienne, je ferai ce que tu voudras... Ingo tirait sur sa bride. Étienne se leva pour mieux l’assujettir; il se retourna en se redressant sur ses bottes, puis, hésitant encore: --Écoute, Léopold... Il revint s’asseoir près de moi, dans les feuilles sèches, mit son bras autour de mes épaules et, à voix basse: --Léopold, je vais me fiancer! Sa figure redevint joyeuse à cause de son aveu, et moi, je ris à mon tour. Cette nouvelle imprévue m’enchanta. Je battis des mains. --Tu ne me demandes pas avec qui? C’est vrai. Étienne se fiançait avec quelqu’un. --Avec Laure Morrens. Comme je ne la connaissais pas, je ne lui attribuai pas d’importance. Il me suffit de voir qu’Étienne ne me grondait plus, qu’il avait l’air parfaitement heureux et qu’il me serrait les deux mains: --J’ai voulu te l’annoncer tout de suite, mon petit Léopold. Garde-moi bien le secret. Bien sûr, je me serais fait tuer plutôt que de rien trahir! Il reprit: --Et tu la rencontreras bientôt. Sa mère est une ancienne amie de notre grand’mère, malgré la différence d’âge, et elle va venir passer quelques jours ici avec elle. --Alors, je la verrai? Quelle chance! --Certes. Et tu pourras me donner de ses nouvelles..., tu lui parleras de moi. Je le regardai, avide de dévouement. Ainsi donc, on avait besoin de moi? J’allais jouer un rôle! --Et puis, ajouta-t-il, tu verras comme elle est jolie, comme elle est gentille. Tiens, tu m’écriras ce que tu penses d’elle. Je sautai au cou d’Étienne. J’étais affolé d’enthousiasme. Ensuite je courus à Ingo et je l’embrassai sur le museau. Je criai: --Regarde, il comprend... Nous étions groupés tous les trois, et nos ombres inégales se mêlaient dans l’herbe. Ingo et moi nous étions au service d’Étienne. Mais Ingo n’avait pas un cœur humain pour souffrir. * * * * * Lorsqu’à son arrivée chez nous, quelques jours après, Mlle Morrens était descendue de voiture, je m’étais penché à la fenêtre du premier étage, d’où j’espionnais son arrivée. Elle m’avait parue ravissante. Mais je n’avais pas osé aller à sa rencontre. Le soir, à l’heure du dîner, on me présenta. Je la regardai à peine, pris d’une horrible timidité. Et pourtant je rougissais du désir de lui crier: «Je suis son ami. Je veux être le vôtre!» L’idée que j’étais le dépositaire d’un tel secret m’aidait beaucoup dans mes disputes quotidiennes avec mes frères. Qu’ils me paraissaient bêtes de ne rien savoir! Je jouissais avec orgueil de cette supériorité. Vis-à-vis de Mme Morrens et de sa fille, ils se comportaient différemment. Charles, qui était gros et paresseux, toujours «à bayer aux corneilles», comme le lui reprochait ma grand’mère, se contenta d’être peu poli. Lucien, au contraire, se montra très empressé. Je crois maintenant qu’il pensait faire la cour à la jeune fille. Mais je ne m’en doutais pas. Je me moquais seulement de lui parce qu’il changeait tous les jours de cravate. Je me décidai à écrire à Étienne. Lettre naïve et amphigourique, où je déversai pêle-mêle mon amitié et ma joie. Certainement, lui disais-je, Mlle Morrens méritait de devenir sa femme. Je faisais leur éloge à tous les deux. J’admettais avec plaisir Laure dans notre intimité, puisque personne ne m’enlèverait la première place dans le cœur d’Étienne. Cependant Mlle Morrens était parmi nous depuis trois jours et je ne lui avais pas encore adressé la parole en particulier. Agressif et mal élevé avec les autres personnes, je me sentais auprès d’elle saisi d’un respect imprévu, d’une crainte superstitieuse. Elle était si différente de moi, si élégante, si «ravissante», me répétais-je, alors que j’avais les cheveux en désordre, les mains noires, une voix de fausset et les mollets égratignés. Charles me rendit, sans le vouloir, le service de nous mettre en rapport. Il m’avait attrapé par le bras, et, me traînant à travers la cour, m’avait tenu la tête sous la fontaine. En vain je me débattais, j’étais à demi noyé. Tout à coup, il me lâcha: Mlle Morrens l’interpellait du perron. Il haussa les épaules et disparut. Mais tandis que je m’épongeais, malade d’humiliation, elle s’approcha et me demanda, avec une intonation fort douce: --Il ne vous a pas fait mal? Je cessai sur-le-champ d’être humilié. Ma figure ruisselante sourit, et, sans prononcer une parole, je la regardai. Elle sourit de même. --Allons nous promener dans le jardin: le soleil vous séchera. Et ainsi, tout naturellement, nous nous mîmes à causer. Bien vite, je lui racontai qu’Étienne m’avait fait ses confidences. Elle le savait. Elle ajouta: --Je n’ignore pas quelle affection il a pour vous. Voulez-vous être aussi mon ami? Nous marchions le long de l’avenue ensoleillée. La vie, autour de moi, s’ouvrait tout à coup profondément. Je parlais avec la femme qu’Étienne aimait: j’étais mêlé à une histoire secrète et romanesque... Aujourd’hui, je me rends compte que Mlle Morrens s’ennuyait un peu. A la sympathie qu’elle avait peut-être pour moi se joignaient le désir de prononcer tout haut le nom d’Étienne et l’envie de se distraire. Mais alors, vaniteux comme je l’étais--et inexpérimenté--je me montai la tête. Elle me proposa de lui faire faire des promenades. J’acceptai avec une fièvre de confusion et une idée exagérée de mon importance. Je la menai dans tous les petits chemins que j’aimais. Nous allions à travers bois pendant des heures, l’un derrière l’autre. Parfois elle s’arrêtait pour cueillir une fleur. Nous écoutions ensemble le bruit des feuilles, la fuite d’un oiseau, l’aboiement éloigné d’un chien. Nous discutions d’où venait le vent. Et, perdu sous ces voûtes d’arbres, seul avec elle, j’étais gagné par un sentiment grave et inconnu. Elle m’était confiée. Je la protégeais. Il est vrai que c’était pour le compte d’Étienne. Au début, je l’avais beaucoup entretenue de son fiancé. Mais, naturellement, elle se formait de lui une autre idée que moi. Elle ne le retrouvait pas du tout dans mes histoires. Je les racontais fort mal, d’ailleurs, et elles lui semblèrent banales et puériles. Les femmes n’ont jamais pris l’amitié au sérieux. Elle préférait ses propres souvenirs et songeait à eux en croyant m’écouter. Un autre sujet de conversation où j’obtenais plus de succès, c’était mes démêlés avec mes frères. Il faut dire que là j’étais intarissable, et peut-être amusant. Je trouvais en elle un public qui soutenait ma verve. Étienne, mon unique confident, me grondait quelquefois, et ne me comprenait pas toujours. Et il était si bon, et si gai, que je ne lui disais pas tout ce qui se passait en moi de méchant ou de triste. Tandis que Laure--nous nous appelions par nos prénoms, maintenant--prise de pitié à certains de mes récits, imaginait des consolations. Loin de me réprimander, elle me poussait dans mon sens, elle finissait même par m’exciter à la révolte. Ses dix-neuf ans prenaient plaisir à mes entreprises, riaient de mes rancunes. Devant elle je me laissais aller sans scrupule à mes mauvais sentiments. Et elle reconnaissait dans les détours ingénieux de ma ruse des inventions de son sexe. Je ne sais quelle complicité nous unissait. Sur ces entrefaites, je reçus une lettre d’Étienne. Avant de l’ouvrir, je la balançai entre mes doigts, comme si je prévoyais des reproches. Je l’ouvris. Elle contenait une phrase, gentille mais bien courte, à mon adresse, le reste des quatre pages n’était rempli que de Laure. Il me chargeait pour elle de vingt commissions. L’idée de servir d’intermédiaire entre eux, qui m’enchantait naguère, me parut moins agréable. Je mis la lettre dans ma poche, sans en parler. Toutefois j’éprouvai des remords. Vers la fin de l’après-midi, nous étions assis, Laure et moi, au bord d’un bois. Devant nous, dans un creux du terrain, les toits d’un hameau fumaient à travers l’air paisible. Je ne pus y tenir, et je murmurai: --J’ai reçu une lettre d’Étienne. Elle tourna vers moi un vif regard: --Donnez-la-moi. --Je ne l’ai plus: je l’ai déchirée... Pourtant, elle était dans ma poche. Comme Laure retombait dans le silence, je me décidai à lui raconter cette lettre. Je mis une sorte de point d’honneur à en redire exactement les termes. Mais la lettre elle-même, je ne voulais pas... Laure m’écouta en suivant des yeux les fumées du hameau. Son visage exprimait une satisfaction que je ne lui avais jamais vue. Elle avait l’air d’une personne qui se désaltère. Quant à moi, je redisais les mots d’un autre, mais c’était ma voix qu’elle entendait. Cela me rendait heureux aussi. Puis elle se leva: --Je dois rentrer, dit-elle. Vous savez que nous partons demain... Demain? Non, je ne savais pas. Comment, elle allait partir? Mon cœur se serra. --Restons encore ici, lui dis-je. C’est notre dernière promenade ensemble. --Nous en ferons l’année prochaine, répondit-elle gaiement. Je secouai la tête. Je devinais déjà que rien ne se recommence. Et, à la voir à ce point impatiente, je regrettai d’avoir trop bien rapporté les phrases d’Étienne. A la dérobée, je sortis la lettre et je me mis à la déchirer rageusement. Déjà Laure descendait le chemin creux: je contemplai avec avidité sa silhouette qui s’en allait si légèrement vers l’autre. * * * * * Le mariage avait été fixé au mois de novembre. Mon père décida de m’envoyer en Allemagne pendant les vacances afin de me mettre sérieusement à l’allemand. J’étais à peine installé depuis huit jours chez un professeur de Rothembourg que j’appris qu’on avançait la cérémonie. Étienne venait d’être nommé à un poste d’ingénieur dans des mines en Espagne, et il devait s’y rendre au mois de novembre précisément. Je me préparai donc à refaire ma malle pour repartir. Mais mon père m’avertit qu’il ne considérait pas ma présence à ce mariage comme indispensable, et il m’enjoignit de rester à Rothembourg jusqu’au terme fixé d’avance. Après un moment de stupeur, je ressentis une terrible colère; je demeurai une journée entière enfermé dans ma chambre, et aux appels du professeur, à ceux de sa femme et de sa fille, je ne répondis que par des injures. Mon père, mis au courant, m’écrivit de façon sévère. Alors j’affichai une mauvaise humeur systématique. J’affectai, en parlant allemand, de faire des fautes exprès. Je me moquai de l’empereur. Je traînai dans les médiocres brasseries de Rothembourg, et je rentrai tard, en chantant des grossièretés. Cependant le fameux jour s’approchait et ma fièvre augmentait à mesure. Ce devait être un mercredi. La veille je reçus d’Étienne sa photographie et celle de sa fiancée. Je les regardai avec un désespoir exaspéré par l’exil. Je dormis très mal. Le mercredi, je le passai presque entièrement dans la petite promenade des remparts, qui s’étend en éperon sur la rivière. Elle était déserte. A travers les feuilles, on voyait la ville gothique et trop pittoresque. Hélas! je me sentais si loin, si abandonné! Personne n’avait donc exigé que je fusse là: Étienne, pourquoi ne me réclamais-tu pas? Et vous, Laure...? J’imaginais mal les rites d’un mariage. J’essayai de me représenter Laure en robe blanche, avec son voile. Comme elle devait être jolie! Étienne serait en jaquette, droit et fier, toujours beau. La foule accourue saurait l’admirer. «Et si vous saviez comme il est bon, comme il est intelligent!» Je pensais si fort à lui, avec une telle humilité, une telle dévotion, que j’étais sûr de forcer sa pensée, et qu’il songeait en cette minute à son pauvre ami Léopold. Charles et Lucien étaient là-bas, eux. Ah, si j’avais pu les battre! Ou plutôt, non; dans mon chagrin, je souhaitai me livrer à eux, à leurs brutalités, à leurs coups de poing. Ne plus me défendre. Me laisser piétiner, arracher les cheveux, comme une chose pitoyable, et qui s’avoue vaincue... Le soleil qui déclinait envoya des rayons obliques à travers le petit jardin frissonnant et fleuri. Je sortis de ma poche les deux photographies que j’avais emportées. Lui d’abord, qui me regardait avec son visage franc, de face. Longuement, je contemplai ce portrait inerte. Et puis je passai à celui de Laure. Je voulus le porter à mes lèvres: ma main, à mi-chemin de ma bouche, retomba. Je recommençai, les yeux fermés, un peu haletant, mais mon baiser éperdu, ne rencontrant que le carton froid, ne s’acheva pas. Heureusement personne ne m’avait vu. Tout le monde m’ignorerait, toujours. Je me levai pour partir. J’étais en proie à l’inquiétude et à la peur. J’avais l’idée qu’on me trahissait. Mon cœur battait trop vite, comme s’il avait des raisons de s’émouvoir que je ne connaissais pas encore. * * * * * Deux mois après, je les revis. C’était chez ma grand’mère, qui m’avait invité pour quelques jours. «Les Étienne y seront», disait sa lettre. Les Étienne! J’avais ri de cette expression nouvelle. Lorsque j’entrai dans le salon, j’entendis tout de suite la voix de mon ami: --Tiens, Léopold! Ma première idée fut de me jeter dans ses bras, comme naguère. Mais, posément, je lui donnai la main. --Bonjour, Étienne... Il m’emmena dehors. --Tu comprends, disait-il, Laure n’est pas encore prête... Je voulais aller dans le parc, mais il me retint sur la terrasse: --Faisons les cent pas ici, veux-tu?... Eh bien, ton Allemagne? Était-ce amusant? --Très! --Comme tu as l’air convaincu! s’écria-t-il en riant. Je passai mon bras sous le sien et je pesai dessus, pour l’obliger à se pencher vers moi, à m’écouter de plus près. --Non, je ne ris pas... J’ai passé à Rothembourg deux mois horribles. --Pourquoi donc? Je lui expliquai que je détestais le professeur et sa femme chez qui j’habitais; que les autres pensionnaires étaient communs; qu’il avait beaucoup plu; que j’étais seul. --Tu m’étonnes... Je ne savais pas... --Je n’osais pas te l’écrire; tu m’aurais lu avec distraction. Je ne voulais pas te déranger... --C’est juste, répondit-il. --Mais je t’assure que j’ai bien pensé à toi, surtout le jour de votre... de ton mariage. J’étais si triste d’être absent. J’avais l’impression qu’on m’avait oublié... --Pauvre vieux Léopold! Cela, il le dit bien, et je reconnus l’ancienne intonation de l’amitié, cette sorte de perplexité qu’il éprouvait à mon égard et qui me causait du plaisir et de l’orgueil, parce que je devinais qu’il m’aimait et qu’il ne me comprenait pas tout à fait... Alors, de le sentir le même, j’eus un mouvement de joie. Je lui racontai combien j’étais content d’être revenu, content de le retrouver pour toujours. Je bavardai, tandis que nous continuions à marcher de long en large sur le gravier de la terrasse. Étienne m’écoutait et se taisait. Depuis quelques minutes, il paraissait préoccupé. A plusieurs reprises, il avait levé les yeux vers la façade de la maison. Il regarda l’heure à sa montre. Et je ne sais ce que j’étais en train de dire, lorsqu’il se dégagea de mon bras, se tourna vers une fenêtre du premier étage et cria: --Laure! Je m’arrêtai, interloqué. Mais il reprit, d’un ton clair: --Ho-ho! Laure! Il est midi, on va déjeuner... Sa figure avait changé d’expression. Tournée vers cette fenêtre, en plein soleil, elle rayonnait. --Étienne..., fis-je. La fenêtre s’ouvrit. Laure parut et, se penchant, me jeta: --Bonjour, Léopold! Puis, à Étienne, avec le même air heureux que lui-même: --Est-ce que je suis en retard? Il répondit en riant: --Tu es toujours en retard... Ce tutoiement imprévu me choqua ainsi qu’une chose inconvenante. C’était la première fois que je les voyais ensemble. Comme je n’avais pas assisté aux cérémonies officielles des fiançailles, du mariage, je ne m’étais pas habitué petit à petit à un état de fait qui, dans mon esprit, restait vague. Soudain, en quelques mots, il venait de m’apparaître, à la fois précis et définitif. Pendant le jour entier je fus abasourdi et de fort mauvaise humeur. Personne, bien entendu, ne s’en aperçut. Étienne, et surtout Laure, occupaient l’attention de tous. Chacun trouvait Laure charmante, et bien que le contraire m’eût révolté, j’étais agacé par ce concert de louanges. On répétait ce qu’elle disait, on vantait son esprit, sa beauté, ses robes. Je m’étonnais qu’Étienne se prêtât à cette apothéose de famille. Il acceptait trop de compliments pour une chose aussi ordinaire, somme toute, qu’un mariage. Impatienté d’être ainsi laissé de côté, je voulus regagner mon ami, l’isoler de la promiscuité des autres. Je lui proposai une partie de pêche. Que de journées nous avions passées, naguère, les pieds dans l’eau, retournant les gros cailloux pour trouver des écrevisses. Il apportait à cette occupation son esprit de méthode, son sérieux; nous restions des heures ensemble... Quand je lui demandai de recommencer, il répondit d’abord d’un air distrait. Je repris: --Te rappelles-tu, l’année dernière, une fois, j’étais tombé dans l’eau, à l’endroit où il y a un grand trou... Tu t’en souviens? --Oui, sans doute... Laure, qui causait avec Lucien près de la fenêtre, dit avec tranquillité: --Mon petit Étienne, faisons cet après-midi la promenade dont tu m’as parlé. Il se leva un peu hésitant. --Tu y tiens? Elle ne fit que sourire. Pourtant cela suffit. Et il refusa la partie de pêche. Et ensuite il eut de nouveau cet air heureux qui m’irritait. Je les quittai sans leur dire adieu... Toutefois, de la fenêtre de ma chambre, je guettai leur départ. Il apporta des couvertures, l’installa: elle se laissait faire. Je les trouvais puérils tous les deux. Mais dès que l’auto eut tourné dans l’avenue, il me sembla qu’avec eux s’en allait tout l’intérêt de la vie. Mon affection susceptible percevait très bien, chez Étienne, certaines modifications. Il n’avait plus le genre correct et courtois de naguère, cette tenue qui m’en avait toujours imposé. Ses cheveux étaient trop longs, et il apparaissait légèrement engraissé. Il se montrait plus épanoui, presque béat, avec des complaisances, des mollesses, et un rien d’infatuation. On devinait l’homme qui est adulé... J’exagère ces traits en les rapportant, mais je sentais autour d’Étienne une atmosphère morale différente, et je lui en voulais de n’être plus tout à fait le même; j’en voulais surtout à sa femme. Je crois bien qu’à ce moment je la détestais. J’avais l’impression d’être volé: j’étais furieux contre la voleuse. L’amitié d’Étienne jouait un tel rôle dans ma vie que je ne pouvais croire qu’elle fût diminuée, finie. Que me serait-il resté? Je n’arrivais pas à saisir pourquoi Laure avait pris une telle influence sur lui, en si peu de temps. Je souffrais non seulement d’être à l’écart mais encore de si mal comprendre les événements. Et d’autant plus que j’étais le seul à les trouver absurdes. La maison retentissait toujours des éloges de la jeune femme. Lucien y prenait une part prépondérante et recommençait à changer de cravate tous les jours. Je voulus passer sur lui ma bouderie, je lui cherchai querelle, et il me tira les oreilles. Pourtant c’est à Lucien que je dus de voir un peu plus clair. Les Étienne avaient l’habitude de sortir après dîner dans le parc; puis, avant de monter dans leur chambre, ils s’arrêtaient quelques instants dans le salon avec nous. Un soir ils s’attardèrent au dehors. Comme l’heure s’avançait, ma grand’mère envoya Lucien les chercher. Je suivis Lucien. Quoiqu’on fût en automne, la nuit était douce. Je ne sais pourquoi, elle me parut mystérieuse: je ne reconnaissais plus le détour des allées, ni la forme des grands arbres. Cette ombre bleue, où rien ne bougeait, m’attirait bizarrement. Lucien m’enjoignit de marcher sur le gazon, derrière lui. «Nous allons les surprendre», murmura-t-il. Moi, je voulais bien. Nous errâmes ainsi assez longtemps, mais sans succès. «Où peuvent-ils être?» Et puis, tout à coup, comme nous revenions vers la maison, Lucien se mit à rire et, me montrant une fenêtre éclairée: --Tiens, regarde, ils sont rentrés! Je m’étonnai qu’ils n’eussent pas dit bonsoir, comme d’habitude. Lucien haussa les épaules: --Pardi, fit-il de sa voix sifflante, ils étaient pressés d’être seuls! --Mais enfin... --Ils sortent tous les soirs dans le jardin; une fois je les ai suivis. Ah, ce qu’ils s’embrassaient... Dame, des jeunes mariés. Et, sans égard pour mes naïves oreilles, Lucien, en quelques phrases, m’ouvrit certaines perspectives. Mon imagination était très chaste. Jamais, à propos d’Étienne et de Laure, elle n’aurait osé s’égarer en des hypothèses scabreuses. Mais les confidences ironiques de Lucien m’expliquèrent bien des choses. Je commençai à entrer dans un ordre d’idées où j’hésitais, où je trébuchais, et qui me semblait aussi obscur et aussi doux que cette suave nuit d’octobre à travers laquelle rougeoyait une fenêtre fermée. Ce qui m’avait paru invraisemblable: le quasi refroidissement d’Étienne à mon égard, sa transformation physique, son empressement servile auprès de Laure, l’espèce de lien invisible mais évident qui unissait même devant nous leurs paroles, leurs gestes, leurs sourires, tout cela se justifiait donc par l’amour. J’étais bien obligé de dire ce mot-là. C’était un mot tout neuf, dont je ne m’étais jamais servi, et que je prononçais avec un peu de gêne, bien que flatté de l’employer. Loin d’être une simple formalité, comme je l’avais admis, leur mariage suscitait des sentiments et des actes qui les avaient modifiés l’un et l’autre, et, par conséquent, leurs positions par rapport à moi. Cette révélation m’excita fort. Je n’étais d’ailleurs pas beaucoup plus avancé qu’auparavant. Pour rien au monde, je n’aurais voulu me renseigner davantage auprès de Lucien: je ne l’avais écouté que par surprise. Je dus me contenter de chercher sur les visages et dans les paroles d’Étienne et de Laure comment se manifestait cet amour brusquement découvert. En observateur novice, j’attribuai trop d’importance à certaines choses; j’en laissai passer d’essentielles. Pourtant je vis mieux pourquoi Étienne avait repoussé au second, au troisième plan, l’amitié de naguère. Dans mon désarroi, j’en avais d’abord voulu à Laure. Maintenant ma curiosité suspendait mon ressentiment. Je voyais sur Étienne les effets incontestables et considérables d’un sentiment inconnu, mais le principal m’échappait puisque je ne l’avais pas éprouvé, ou plutôt puisque je n’appelais pas de ce nom ce que j’éprouvais moi-même. L’amour restait à mes yeux une notion presque abstraite. Toutefois pour influer ainsi sur les hommes, j’imaginais quelque chose d’extraordinaire, de fantastique, de délicieux. La chair et l’âme s’y intéressaient. Comme une flamme brûlante et pourtant cachée, l’amour était le centre chaud de la vie. Et je l’ignorais. J’entendais le bruit du brasier, j’en voyais passer le reflet autour de moi. Mais la flamme elle-même... * * * * * Et alors, sous ses airs futiles, Laure commença de m’apparaître comme un être redoutable, un génie secret dont je n’avais pas compris la puissance. Par quels moyens étranges agissait-elle sur les gens, pour les séduire et leur bouleverser l’esprit? Elle m’inspira une sorte de crainte religieuse. Je ne soutenais plus qu’avec gêne le regard de son petit visage innocent et malicieux. Pourtant quelques mois plus tôt, elle m’avait paru moins surprenante. Ces promenades que nous faisions ensemble, ces conversations si gaies... Je voulus retourner dans les bois que nous avions parcourus tous les deux, revoir le carrefour, la futaie, le hameau. Je n’y rencontrai qu’une mélancolie désenchantée. L’automne avait jauni le paysage. Les arbres s’effeuillaient déjà. Il n’y avait plus de ces longs crépuscules qui n’en finissent pas, après une journée d’été qui s’étire jusqu’au soir. Et puis j’étais seul. Seul, je ne revoyais plus les choses comme je les avais vues avec elle. Ici, elle avait dit telle phrase. Et je retrouvais ses paroles. Ici, nous avions ri. Et j’entendais l’inflexion de sa voix. A force de ranimer ce passé vieux à peine de quelques mois, je sentis renaître mes sentiments d’alors. Seulement, naguère, ils étaient indistincts. Maintenant, ils s’éclairaient de tout ce que j’avais éprouvé durant mon exil d’Allemagne--tous ces troubles, ces tristesses, ces étonnements douloureux auxquels je ne savais donner un nom. Et pourquoi étais-je seul à me souvenir? Laure, non seulement semblait avoir oublié, mais encore ne faisait aucune attention à ma présence. Elle aussi, son cœur n’était plus le même. Comme Étienne, un sentiment ardent et exclusif l’occupait, et elle n’avait plus besoin de moi. Mais j’étais là pourtant, je vivais, je me souvenais. Que Laure était donc cruelle de ne pas s’en apercevoir! * * * * * Étienne était allé faire une promenade à cheval, avec Ingo. J’entrai par hasard au petit salon, et je trouvai Laure, seule, qui lisait au coin du feu de broussailles et de pommes de pin. --Vous voilà, Léopold, dit-elle. Et vos frères, où sont-ils? Ravi d’être interpellé, je haussai pourtant les épaules avec mauvaise humeur. Elle demanda: --Avez-vous fait la paix avec eux? --Que vous importe? --Qu’avez-vous donc, Léopold? --Et vous, lui dis-je d’un air bourru, pourquoi me posez-vous ces questions? --C’est que vous m’avez fait vos confidences... --Si elles vous intéressaient, pourquoi, depuis que je suis arrivé, ne m’avez-vous rien dit? A peine m’avez-vous adressé la parole. Elle ne comprit pas cette phrase de colère naïve. Mais elle ne comprit pas mieux lorsqu’elle me vit m’asseoir à côté d’elle et que je lui demandai, d’une voix sourde: --Pourquoi ne vous occupez-vous plus de moi? J’eus peur de cet aveu involontaire qui m’éclairait sur moi-même tandis que je le prononçais. Et pourtant j’aurais voulu en dire, en savoir davantage. Je ne regardais pas Laure, je tenais la tête penchée. Brusquement je pris sa main. Petite main tiède: elle frémit dans la mienne, pour s’enfuir. Mais je la tenais, je la serrais. Peut-être lui faisais-je mal? J’étais trop confus, trop brûlant pour m’en apercevoir. La main ne bougea plus, elle s’abandonnait. Alors j’ouvris la mienne, avec précaution, comme sur un oiseau captif. Et maladroitement, mais passionnément, pour obéir à mon cœur affolé et privé de mots, j’embrassai sa main. Elle se mit à rire. Un rire clair, net, pas méchant, ni moqueur. Elle riait d’amusement. Elle avait l’air de me trouver très gentil. Comme elle était gaie pour rire comme cela! Moi, je ne riais pas. Était-ce de sentir l’immense espace qui me séparait d’elle, l’inutilité de ma tendresse, mais je fus envahi par une détresse abominable. Ma gorge se serra, mes yeux se mouillèrent. --Léopold! s’écria Laure redevenue sérieuse, Léopold, ne pleurez pas... Mais je ne pouvais retenir mes larmes. Alors, avec une intonation de pitié et d’étonnement, et tout en reprenant ma main qu’elle caressa à son tour, elle me dit: --Léopold, il ne faut pas pleurer... Et puis, après une minute ou deux, elle ajouta tranquillement: --Essuyez vos yeux, voilà du monde. Je bondis loin d’elle, je me sauvai au jardin. J’aurais voulu mourir, et je pensai à aller me jeter dans l’étang. Du milieu de mon trouble, surgit une certitude: j’aimais Laure. Ce sentiment inexplicable, que j’avais découvert chez les autres, il existait désormais en moi. Je regardai de tous côtés: la nature était pareille à elle-même. D’un arbre, une feuille jaune tomba; une pie sauta dans l’allée, plus loin. Et pourtant, j’aimais... Je pensai aux conséquences et je les vis terribles. Peut-être allait-on me chasser! Laure raconterait-elle à Étienne mon geste et mes larmes? N’importe. Quelle que pût être la catastrophe, j’étais heureux... Faute de l’amitié, je trouvais dans l’amour l’excitation, la jouissance, l’orgueil nécessaires à mon caractère, le point d’où résister aux hommes. * * * * * Je fus moins fier quand je revis Étienne. Il mit sa main sur mon épaule, et je rougis jusqu’aux cheveux... Je mentais en acceptant la main de mon ami, en soutenant, avec une facilité qui me bouleversa, le regard qu’il posait sur moi... Et puis, tout à coup, comme il détournait la tête pour parler à quelqu’un, je me mis à le haïr. Ce fut immédiat et radical. A sa voix, à son contact, j’avais compris, physiquement compris, que Laure lui appartenait,--c’est-à-dire qu’il me l’avait prise. Naguère, j’étais jaloux parce qu’Étienne m’oubliait; maintenant j’étais jaloux parce que Laure ne m’aimait pas. Hélas! le cas était plus douloureux. Étienne n’avait déçu que mon affection, Laure blessait mon amour. Ce n’était plus une plainte d’enfant abandonné qui montait à mes lèvres, mais la révolte autoritaire d’un homme. Ma jalousie, en changeant d’objet, cessait d’être uniquement sentimentale pour se charger d’inquiétudes, d’exigences, de rêveries folles. Déplorable exaltation! Ce désir excédait mon âge, ma chair à peine virile. Laure continua de me traiter comme auparavant. Elle ne fit jamais allusion à notre bref entretien. En ma présence, elle ne témoigna ni plus ni moins à Étienne. Peut-être avait-elle jugé l’incident sans importance. Peut-être, le regrettant, trouvait-elle plus commode de n’en pas tenir compte. D’ailleurs je ne cherchai pas à lui parler. Ce n’était pas le respect du mariage qui m’arrêtait: je n’avais pas de ces délicatesses. Ce n’était pas mon amitié pour Étienne: j’aurais éprouvé un sombre plaisir à venger cette amitié sur lui-même, qui l’avait trahie. Non, j’étais silencieux parce que je ne pouvais rien dire. Des paroles passionnées sur ma bouche d’enfant eussent été ridicules et vaines. On n’exprime pas un sentiment disproportionné. Je pouvais à la rigueur jouer le rôle d’amoureux puéril, mais pas celui d’amant. Je préférai me taire plutôt que de n’être pas pris au sérieux. Mais pourquoi ce que j’éprouvais, et qui était si réel pour moi, était-il en même temps irréalisable? Je ne me disais pas qu’il fallait attendre, remettre à quelques années l’occasion d’accomplir mes désirs: j’étais incapable d’un raisonnement si calme et peut-être cynique. Puisque j’aimais Laure, c’était tout de suite; Laure, pour plus tard, ne me tentait guère... Et je revenais battre du front contre cette fatalité des années qui nous séparaient, irrémédiablement, et m’interdisaient une femme que je voyais tous les jours, à toute heure. Etre si près l’un de l’autre, et si loin! Par là j’étais ramené à Étienne pour le détester davantage. L’homme que j’aurais si passionnément souhaité d’être, il l’était. Lorsqu’elle s’appuyait contre lui, protégée par lui, je pensais avec rage à ma petitesse. Il était son héros, et je n’étais pas capable d’être un rival. Et pourtant! Avec quelle impatience j’épiais ce qu’il lui disait de tendre ou de chaleureux: j’aurais mieux dit tout cela. J’enviais Étienne d’être son mari, et j’étais sûr qu’il ne méritait pas de l’être: je lui en voulais de l’aimer, mais je lui reprochais aussi de l’aimer mal. Et alors, haussant les épaules de colère et de dégoût, je ne pouvais taire certaines remarques qui m’eussent paru, jadis, sacrilèges. Je jugeai Étienne convenu, assez banal, toujours prêt à sourire comme si tout était facile. Sa bonne humeur me déplut: il était trop sûr de lui. Décidément, il engraissait. Un jour, je découvris--avec quel remords et pourtant quel triomphe!--qu’il n’était peut-être pas très intelligent. Mais pourquoi Laure ne s’en apercevait-elle pas? Elle se contentait donc d’une réalité si médiocre! Elle passait à côté de moi sans se préoccuper de mon incomparable dévouement. Une telle passion, je la croyais rare et merveilleuse. Alors je ne m’expliquais pas pourquoi elle demeurait ignorée. Hélas, la vie continuait toute pareille. Personne ne s’apercevait de rien. Étienne ne songeait pas à s’effacer devant moi, et Laure n’avait pas l’idée de se jeter dans mes bras. Ces impressions mélangées et forcenées, que je ne communiquais à personne, me détraquaient. J’en rapporte ici l’essentiel, mais il s’y ajoutait toutes sortes d’absurdités. Je ne distinguai plus ce qui était juste de ce qui était ridicule, et, ne me contentant pas de souffrir, je voulus encore compliquer ma souffrance. J’arrivai à un état d’esprit horriblement embrouillé. Car j’avais beau déprécier Étienne, je tenais à lui malgré moi et tout en le jalousant; parce qu’il était le premier être humain que j’eusse aimé, il m’avait, sans même s’en apercevoir, marqué pour toujours. Et je détestais Laure dont j’étais épris. Je rêvais d’eux; je les adorais et les maudissais à la fois. Je ne savais lequel préférer. * * * * * Un soir--c’était le dernier soir avant le départ des Étienne--nous étions tous réunis au salon. Étienne lisait. Laure, qui croyait n’être pas vue, lui fit un signe rapide. Et je surpris aussi le regard qui lui répondit. Puis elle se leva, affecta un air fatigué, et déclara qu’elle remontait dans sa chambre. Étienne l’accompagna, et la porte se referma sur eux... Durant quelques minutes, je demeurai tremblant. Cette scène très simple, qui se répétait chaque soir sans que personne n’y blâmât rien, me parut soudain d’une impudeur insolente. J’y vis comme un défi qu’ils me jetaient... Je me hâtai de dire bonsoir, et je sortis à mon tour du salon. Mon idée était de les rejoindre. Pour quoi faire? Je ne savais pas. Mais je voulais les atteindre, leur dire peut-être ce qui m’agitait, ou les arracher l’un à l’autre... Je les entendis monter l’escalier, en se parlant à voix basse. Puis ils entrèrent chez eux. Moi, je venais derrière, à pas de loup, mais haletant. Devant leur porte, je m’arrêtai. Une sorte de fièvre me couvrait le corps de sueur. J’imaginai de pénétrer brusquement dans leur chambre, de les surprendre; j’étais peut-être capable d’un crime... Mais je n’entrai pas: écrasé par un chagrin trop lourd, incapable d’agir, je songeai avec désespoir que j’étais non seulement abandonné, mais exclu, et que ces êtres qui m’étaient les plus chers au monde, m’oubliaient en cette minute dans les bras l’un de l’autre. Chacun me trahissait et j’étais jaloux de tous les deux. Tout à coup, j’entendis quelqu’un monter l’escalier et, brusquement éveillé de ma folie, je courus à perdre haleine jusque dans ma chambre. Ils partirent le lendemain, et je m’obligeai à leur dire froidement adieu. * * * * * Des années, bien des années, ont passé depuis lors. Étienne, après avoir vécu quelque temps en Espagne, est revenu avec sa femme auprès de nous. Ils ont trois enfants. Charles et Lucien--avec qui, depuis longtemps, j’ai fait la paix--sont aussi mariés. Moi, je suis seul. Quelquefois, je vais demander à dîner aux Étienne. Lui a vieilli; elle, est toujours «ravissante». Jamais nous ne parlons du passé, de ce passé dont je viens de tirer quelques souvenirs et qui n’a peut-être existé que pour moi. J’ai beaucoup d’affection pour Étienne, pour Laure également. Je ne souhaite que leur bonheur, fût-ce même aux dépens du mien. Je les admire et je les respecte. Et pourtant, quelquefois, en sortant de chez eux, par les rues noires, je sens mon âme d’enfant, absurde et méchante, qui renaît. J’imagine, l’instant d’une seconde, que je suis l’amant de Laure, l’ennemi d’Étienne... Aussitôt je chasse une pareille idée. Mais il me reste l’illusion poignante et vaine de ce qui aurait pu être,--et qui, heureusement, n’a pas été. LE MACHIAVEL MALADROIT à Giuseppe Prezzolini. Tous, nous faisions la cour à Mme Chantilly... Nous comptions entre dix-neuf et vingt-trois ans. Nous étions bavards, vaniteux, puérils, excessifs, assez ardents et parfois brutaux. Nous nous cachions avec soin les uns aux autres ce qui subsistait dans nos cœurs de romanesque et de naïf encore. Mme Chantilly était une belle personne qui, après avoir eu bien des succès, vivait alors dans une solitude relative. Quelques-uns de ses anciens adorateurs étaient morts, la plupart l’avaient quittée pour des femmes plus jeunes. C’était justement sa maturité qui nous attirait. A l’âge où l’on est sans frein dans l’hypothèse, mais incertain d’agir, nous nous plaisions auprès d’une créature qui ne se montrait pas moins indulgente aux maladroits qu’à tout le monde, et dont l’expérience nous paraissait sans limites. Nous lui étions reconnaissants qu’avec un passé magnifique et que nous exagérions encore, elle nous permît d’espérer l’émouvoir. De son côté, je crois qu’elle nous observait sans ennui. Les uns gais, vifs, les autres inquiets, plus épris peut-être, chacun empressé à satisfaire ses moindres désirs, il nous arrivait de rougir en ramassant ses gants ou son ombrelle; mais elle devinait qu’après l’ombrelle et le gant, nous voudrions obtenir davantage et cesserions un jour d’être timides. Et sans doute cette déesse sur le point de devenir matrone songeait qu’elle devrait parmi nous choisir son dernier amant. Cependant, comme elle ne cherchait que son plaisir et non le nôtre, comme elle se sentait capable d’éprouver profondément et par elle-même, comme elle entendait, à défaut de l’avenir, évoquer le passé aussi bien que le présent--du moins je le suppose--rien d’étonnant si, à l’instant de se déterminer, elle hésitait encore parmi nous, qui nous valions tous à ses yeux. L’indifférence la menait presque autant qu’une orgueilleuse ardeur que nous découvrions parfois mélancolique. Je me disais aussi ambitieux que mes camarades. Oserai-je avouer que je n’étais pas aussi sincère? Mon imagination me rendait Mme Chantilly désirable surtout dans la solitude d’une insomnie, d’une promenade ou de mon travail. Lorsque je me retrouvais en face d’elle, sa beauté me paraissait moins convaincante, et, par une malheureuse disposition à la lucidité, je voyais trop bien en elle certains petits détails. Elle remarqua mon sang-froid, elle blâma souvent mon ironie--car elle prenait tout désormais au sérieux--mais elle ne dédaigna pas de me demander parfois conseil, pour utiliser ma clairvoyance autant que pour se la concilier. Jeudi dernier, j’ai vu combien elle redoute qu’on soit moqueur. Le jeudi est son jour de réception, mais on n’y rencontre pas grand monde, sauf nous. Nous étions, cette fois-là, moins nombreux que d’habitude. Il n’y avait avec Mme Chantilly que Préau, qui parut fâché de me voir. Préau est un garçon volontaire, qui se dit corrompu et qui est surtout compliqué et susceptible, âpre à juger les autres, mais déraisonnable dès qu’il s’agit de lui-même: c’est un de mes meilleurs amis. Mme Chantilly m’a interpellé: «Vous allez railler...--Et pourquoi?--Vous êtes si méchant!» Je me suis incliné, dans l’intérêt de ma réputation. Puis, avec une sorte de gêne, imprévue chez elle, elle nous a avoué qu’elle avait une fille, oui, une fille, qui avait vécu jusqu’alors dans une pension où elle recevait une éducation naturellement très soignée, et qui était arrivée la veille pour passer auprès d’elle quelques jours de vacances. Une fille timide, un peu simple d’apparence, mais avec un bon cœur. Il ne faudrait pas la taquiner, ni lui dire des choses qu’elle ne comprendrait pas. Après ce préambule confus d’une mère qui ne semblait pas sûre de l’être, Mme Chantilly s’est levée, tandis que Préau restait immobile, le front têtu, et, ouvrant une porte, elle a appelé: «Dorette!» Nous avons vu entrer une enfant de seize années, environ, à l’air sage, les yeux dociles sous la frange régulière des cheveux. Elle m’a donné la main avec une petite révérence assez touchante. Puis, quelque visite survenant, Mme Chantilly nous a poussés tous les trois dans le salon voisin en nous recommandant de ne pas faire trop de bruit. Pensait-elle que nous allions sauter sur les meubles? Préau semblait furieux d’être ainsi relégué. Moi, j’ai interrogé la petite. Elle m’a répondu avec gentillesse, sans fausse honte, assise toute droite sur le bord d’une chaise, sa jupe courte bien tirée, et les deux pieds réunis. Elle a écouté mes propos avec le sérieux d’une personne pondérée qui veut s’instruire. Dans toute son apparence si puérile encore, sur ses traits peu précis, il y avait une expression de candeur. Puis, d’un ton lent et doux, elle m’a dit: --J’ai déjà entendu parler de vous, Monsieur,--Et par qui?--Par maman... Elle m’a parlé aussi de M. Préau.--Trop aimable! a fait ce dernier, d’un air grognon. Elle l’a regardé, surprise d’un accent si peu poli. Cependant, songeant que Le Juvin est, de nous tous, le plus en faveur auprès de Mme Chantilly, j’ai demandé:--Vous a-t-on parlé de Le Juvin?--Non, jamais.» Que fallait-il en conclure? Avions-nous tort, dans nos craintes d’être distancés? Quelques jours plus tôt, Le Juvin avait ramené Mme Chantilly du théâtre chez elle. Le Juvin, qui n’est pas très subtil, ne nous avait pas caché qu’il l’avait respectueusement quittée à la porte de sa maison. Mais il se pouvait qu’il eût menti, sur le conseil de la dame. --Monsieur, a repris la jeune Dorette de sa voix sans intonations, est-il vrai que vous donnez des surnoms?» J’ai protesté néanmoins: c’est bien ma manie que d’étiqueter les gens. «Vous m’en donnerez un... Comment appelez-vous maman?» Ici Préau, irrité de perdre son temps, a daigné sourire, et moi, pour détourner la conversation, je me suis lancé dans toutes sortes d’histoires. Elle m’a écouté sans plus questionner, jetant parfois un coup d’œil sur notre compagnon dont le mutisme l’étonnait. Quand Mme Chantilly est venue nous chercher, nous nous entendions assez bien. Ensuite nous sommes partis, Préau et moi; mais il m’a quitté tout de suite, comme s’il m’en eût voulu d’avoir été dérangé dans ses travaux de siège et ses desseins tortueux. * * * * * J’ai revu la jeune Dorette. C’était par une de ces journées douces qui promettent la pluie. Je l’ai croisée sur le trottoir, et, tandis que je la saluais, j’ai bien observé son visage un peu pâle, d’une pâleur reposée et comme longtemps tenue à l’ombre, son visage calme que nulle émotion encore n’a remué. Je garde encore présents les moindres détails de notre rencontre: la chaussée, les passants, l’atmosphère tiède, et la satisfaction intérieure avec laquelle j’ai repris ma route. Un peu plus loin, j’ai rencontré Le Juvin, et nous nous sommes mis à causer. Le Juvin est vaniteux comme tout le monde, mais il le laisse voir mieux que personne. Bien nourri, robuste, sa certitude de lui-même exerce sur moi l’attraction que j’ai toujours subie des gens qui réussissent leur existence. Ce n’est pas la courtisanerie qui m’attache à eux, mais une sincère admiration. Je voudrais surprendre leur méthode, et je sais pourtant qu’ils n’en ont pas. Le Juvin m’aime beaucoup. Il m’a fait tout simplement ses confidences. L’autre soir, dans la loge de Mme Chantilly, il lui a parlé de très près. «Vraiment?--Nous en sommes venus à un véritable ton d’intimité.--Non?--Je lui ai parlé de mon prochain voyage en Espagne et au Portugal.--Tiens, tiens...--Et puis je lui ai décrit la propriété de campagne de mes parents.--Oh, oh!» Pour Le Juvin ce qui lui arrive ou ce qu’il possède intéresse tout le monde. Et l’assurance de cet être musclé, cordial, riche et heureux, se communique. «Mais enfin, ai-je repris, tout cela n’est pas très troublant.--Attends.» Le Juvin a élargi son torse, puis, à mi-voix, il a ajouté: «Et puis tu sais, dans l’ombre de la loge, j’ai frôlé son coude, j’ai baisé sa main qu’elle n’a pas refusée... j’aurais pu davantage...» Il s’est tu; moi aussi, vexé de l’avance qu’il a prise. Mais il n’a pu résister bien longtemps à de complaisants souvenirs: «Ensuite je l’ai accompagnée chez elle.--Et tu l’as quittée à sa porte?--Oui.--C’est bien vrai?--Parole.--Merci pour nous: tu n’as pas abusé de tes avantages.--Mon cher, je ne veux rien compromettre par imprudence.» Il est tellement sûr d’atteindre toujours son but qu’il ne se presse jamais. C’est pour cela qu’il me fait le récit de ses espoirs: il ne me craint guère. Au bout d’un instant, il a demandé: «As-tu rencontré sa fille?--Oui, et toi?--Non.» Je me suis alors senti dédommagé du succès qu’il remporte auprès de la mère. La destinée ne lui a pas accordé comme à moi de contempler ce visage d’eau dormante et profonde, d’entendre cette voix sans timbre. J’ai revu dans mon esprit l’enfant tout à fait neuve, essentiellement pure, vierge et dont l’âme sommeille en attendant la vie. «Comment s’appelle-t-elle?--Dorette.--Tiens, quel drôle de nom! S’appelle-t-on Dorette...?» Oui, Le Juvin est un peu sot. * * * * * Hier soir c’est moi que Mme Chantilly a chargé de l’accompagner au concert. Cette femme adore sortir: l’intéressant serait de la rentrer. Nous étions dans deux fauteuils, et l’ombre d’une loge m’a manqué. En public la différence d’âge me gêne: mon sentiment est que nos voisins me prennent pour son neveu ou un petit cousin, et que c’est elle qui me mène au spectacle. Et puis elle me demandait constamment mon avis sur la musique que nous entendions: la musique n’est pas faite pour qu’on en parle. Un violoniste impitoyable a exalté le public, sans qu’une seule fausse note laissât croire que son cœur était capable de faire trembler son archet. Je ne me suis pas senti très heureux. Sortis de cette salle surchauffée, et trouvant une fraîche nuit de printemps, nous avons convenu de revenir à pied. Alors Mme Chantilly a manifesté une mélancolie dont la saison et moi-même étions peut-être responsables: la jeunesse involontaire des autres et l’éternel recommencement de la nature ne sont pas sans l’irriter. J’ai reconnu dans ses paroles la lassitude d’une femme qui a beaucoup demandé aux hommes et qui, en fin de compte, a été déçue. A moins qu’elle n’ait été déçue dès la première fois, à cause de ses exigences, et qu’elle n’ait couru de nouvelles chances que pour se rattraper--comme un débiteur fait de nouvelles dettes. Mme Chantilly a gaspillé sa vie, et si elle ne se retrouve plus, c’est qu’elle s’est trop donnée. Par un contraste naturel, j’ai songé à sa fille. Dorette, c’est elle, mais avant l’existence. Elle tient son jeu dans sa petite main, mais elle n’en a pas encore joué une carte. Peut-être ne l’a-t-elle pas même regardé. Ainsi est-elle à la fois innocente et attentive. L’exemple de sa mère ne l’avertira de rien, car seule l’expérience personnelle renseigne, et encore! Aura-t-elle plus de bonheur que cette plaignante créature un peu forte dans son manteau du soir, à côté de laquelle je marchais sous un ciel étoilé? Tout à coup je me suis dit que je perdais mon temps à prévoir l’avenir, sans profiter du présent et surtout du passé. Ces deux femmes me plaisent: l’une parce qu’elle est réservée--pour moi, qui sait?--l’autre parce qu’elle ne l’est pas, et peut ainsi me favoriser tout comme un autre. Un livre inédit est-il plus intéressant qu’un livre célèbre? J’aimerais, pensais-je, lire les deux volumes. Alors, je me suis lancé à consoler ma compagne. Ce n’était pas facile, car j’ignorais le détail de ses regrets et je n’entendais à aucun titre lui prêcher le renoncement. Je me suis tenu dans des généralités en m’efforçant de les rendre brûlantes. Je lui ai affirmé que la vie offre toutes les revanches: elle n’a demandé qu’à me croire et l’obscurité de la rue a favorisé mon éloquence. Ensuite, me souvenant de Le Juvin, j’ai cherché à devenir plus pressant encore. Serré contre elle pour mieux me faire comprendre, déjà, comme nous longions le mur d’un jardin plein d’acacias, je respirais son parfum compliqué, lorsqu’un passant attardé, surgi sur ce trottoir désert, m’a obligé à m’écarter. L’effet de surprise étant manqué, je me suis cru ridicule,--comme si tout, dans l’amour, y compris l’essentiel, ne l’était pas, hélas, à qui le contemple de sang-froid. Pourtant, malgré cette interruption, je me jugeais capable de l’emporter, auprès de cette femme chargée de souvenirs, sur tous les rivaux inconnus qui peuplent sa mémoire. Et je lui ai dit à voix basse: «Je ne m’arrêterai pas, ce soir, sur votre seuil, j’entrerai!--Venez donc», a-t-elle répondu. Mon cœur a commencé de battre très fort, mais elle a ajouté: «Vous verrez votre ami Préau: il a dîné avec nous et tenu compagnie à Dorette toute la soirée.» Et c’était vrai. Dans le petit salon trop riche où Préau avait trop fumé, nous les avons trouvés tous deux. Mais quoi: Dorette n’avait plus son immobile visage; elle était animée, elle souriait, à chaque instant elle se tournait vers son compagnon. J’ai reporté les yeux sur Mme Chantilly, un peu clignotante aux lumières, et j’ai été frappé par leur ressemblance. Ce qui rend la mère séduisante m’a fait peur pour la fille. Je me suis effrayé de ses aventures possibles, et des scrupules sont nés en moi. Je voulais bien profiter d’une licence maternelle dont je n’étais pas responsable, mais je me suis senti scandalisé par l’ébauche d’une première intrigue. Il serait coupable, vraiment coupable de laisser cette jeune Dorette courir un risque. Et Préau peut lui plaire. Et Préau n’a pas les délicatesses dont je m’honore. Dorette, jusque-là vous sembliez, dans votre chaste indifférence, insensible à tous. J’aimais votre absence d’expression: personne n’avait encore eu d’importance à vos yeux. Et, ce soir, le rose est monté à vos joues. Sans me prévenir, vous avez dit des phrases délicates, que j’ai détestées. Préau, comme à l’ordinaire, jouait le personnage froid qui l’aide à dissimuler sa nature véritable. Cet hypocrite par méthode affecte de la raideur et de la brièveté. Il s’installe dans la vie comme il s’était installé dans son fauteuil, avec des façons volontaires que l’occasion pourrait rendre brutales. Sa réserve calculée est une arme terrible. Prenez garde, Dorette. Mme Chantilly s’est approchée de moi. Même sans manteau, elle demeure forte. On pressent le solide corset qui la tient. Sa chevelure abondante est magnifique et dorée, mais son visage fardé se creuse un peu à mesure que la nuit s’avance. J’ai pensé que le jardin d’acacias et non pas elle, tout à l’heure, par-dessus le mur m’avait enivré de son odeur. J’ai songé ensuite que Le Juvin fut un sage de la quitter au seuil encore obscur de sa maison... Le Juvin: justement, elle m’a parlé de lui. «Il est charmant, votre ami, si bien élevé, si gai...--Oui, une gaieté naïve.--Je ne blâme pas cela.--Un peu convenu, par exemple.--Les conventions sont indispensables, mon cher. Vous les critiquez toujours, mais Le Juvin a raison de leur obéir. Les gens spirituels sont bien fatigants. Vous verrez, la naïveté a son charme.» Je n’ai rien répondu, elle m’a observé, et je me suis senti évalué comme sur un marché d’esclaves. M’a-t-elle mis en balance? Pour la pousser à bout, je me suis alors écrié: --Mais il est très tard! Préau s’est levé pour prendre congé tandis que Dorette me jetait un regard de reproche. Hélas, sa mère n’a pas songé à me retenir, elle ne m’a rien murmuré à l’oreille. Je l’ai saluée avec cérémonie, j’ai salué Dorette dont l’expression si vive semblait s’éteindre à mesure que Préau s’éloignait, et je suis sorti avec mon ami, mécontent de tout le monde. * * * * * Je n’ai pas perdu la fin de la soirée. Préau, très altéré, est devenu, après trois whiskies, assez bavard. Il continuait à se tenir très bien, avec seulement un peu plus de raideur et d’insolence. L’heure s’y prêtant, et aussi le vacarme qui régnait autour de nous, il m’a exposé ses théories sur la vie. J’y retrouvais son intelligence, sa violence et son immoralité, qu’il dissimule lorsqu’il est à jeun. Puis, quand il a incliné des idées générales aux aveux particuliers, je lui ai parlé de sa soirée: «La mère Chantilly ne te trouve pas bien redoutable de te laisser tête à tête avec sa fille,--Oh, ce fut banal.--Pourtant la jeune Dorette, à notre retour, semblait toute changée.--Changée?--N’as-tu pas remarqué jusqu’à présent cette candeur, et, sur son visage, comme l’espérance de la destinée, et aussi...» Mais je me suis arrêté: je ne voulais pas donner à Préau des motifs de s’intéresser à Dorette. D’ailleurs il a conclu: «Les jeunes filles m’ennuient.» Il disait vrai: je le connais trop bien pour ne pas savoir que les promesses ne le tentent pas, il aime l’immédiat. Toutefois, par prudence, et sans perdre une minute, j’ai ajouté: «Tu trouves la mère plus attrayante?--C’est aussi ton opinion, je crois.--Oui, oui. Mais je crains que toi et moi nous en soyons pour nos frais.--Pourquoi?--Le Juvin tient la corde, et je ne serais pas étonné si...» Préau a posé sa main sur mon bras pour m’arrêter. Son visage tendu, au menton lourd, a eu des yeux étincelants. «Mais c’est un serin, a-t-il dit.--Tu exagères.--Évidemment, il est beau garçon... mais cela ne devrait pas suffire...» J’ai vu Préau, qui est court de taille, se redresser, et son excitation faire place au chagrin. Que de gens, ce soir, j’avais à consoler, à commencer par moi-même! Et j’ai insisté: «Ce serait dommage, en effet, que Mme Chantilly se donne à Le Juvin: il ne saurait pas le prix d’un pareil cadeau. Elle mérite un raffiné, un connaisseur...--Assurément.--Songe à toutes les ressources d’une femme qui, ayant enrichi son cœur et ses sens, se trouve à l’heure du dernier épanouissement.--Oui, beaucoup de femmes en une seule.--Ce que tu as rêvé de plus voluptueux et de plus raffiné...» Préau, petit et maigre, et qui a toujours admiré les personnes opulentes, m’a interrompu par ces simples mots: «Elle est rudement bien.» J’ai recommencé: «Évidemment, ce serait flatteur. Mais Le Juvin va tout obtenir.» A partir de ce moment plus de geste, plus de parole. Préau est tombé dans une réflexion intense, à laquelle je l’ai abandonné. Les hommes et les femmes, je prétends me servir d’eux à ma guise. Il suffit de connaître leurs passions et de les manœuvrer, tout en conservant assez de sang-froid pour ne pas céder aux siennes. La vie reproduit le jeu de colin-maillard, mais à l’envers: c’est moi seul qui suis clairvoyant et tous les autres ont les yeux bandés. Je les appelle ici ou là, et ils viennent, aveugles qui croient suivre leurs désirs et n’entendent en réalité que le mien. L’amitié a ses devoirs incontestables. Toutefois je me demande s’ils ne sont pas moins inflexibles quand une femme est en cause. C’est montrer sa sollicitude que d’apprécier chez un ami les besoins de son cœur, que de le détourner d’un amour dangereux ou de lui en suggérer un autre qui ne vous porte pas ombrage tout en faisant son bonheur. Je prétends connaître si bien ceux que j’aime que j’ai résolu de les rendre heureux à ma manière. En deux mots, Dorette et sa mère me plaisent l’une et l’autre. Mais Préau risque de séduire celle-là et Le Juvin de séduire celle-ci. Je détourne Préau de Dorette sur Mme Chantilly, où il rencontrera Le Juvin. Rivaux, ils se balanceront, car je sais l’irrésolution de la dame. Ainsi les deux femmes resteront libres. * * * * * Je n’ai pas tant calculé hier après-midi. Quelques heures d’une matinée suffisent à épanouir une fleur. Dorette a maintenant un accent plus net et des gestes plus assurés. Ses cheveux ne sont plus alignés en frange sur ses sourcils, mais relevés, séparés par une raie, et montrent un front droit. A chaque rencontre, je dois la connaître à nouveau, et je m’inquiète chaque jour de ce qu’elle sera demain. Sa mère était sortie en auto avec Le Juvin, et je lui ai tenu compagnie. Nous avons parlé de sa pension: «Vous savez, j’étais la première de ma classe.--En quoi?--En tout. Je suis sûre que je sais mieux l’histoire que vous. Dites-moi le nom d’un fils de Louis XIV?» Et j’ai répondu: «Louis XV», pour la faire se moquer, d’un rire au timbre pur. «Votre ami, M. Préau, viendra-t-il aujourd’hui?--Je ne sais pas.--Et je suis forte aussi en calcul, en solfège, en piano.--Savez-vous chanter? Voulez-vous me chanter quelque chose?--Tout à l’heure...--Ainsi vous serez contente de rentrer à la pension, retrouver la première place?--Mais non, je suis contente au contraire d’être ici. Les leçons, ce n’est pas la vraie vie.--Qu’est-ce que la vraie vie?--C’est d’être avec Maman, de voir des personnes différentes que je ne connaissais pas il y a quinze jours.--Mais qui donc?--Eh bien vous, M. Préau, M. Le Juvin... voilà qui m’intéresse.--Vous êtes indulgente.--Mais non. M. Le Juvin est si bien élevé.--Oh oui.--Il sait bien mieux l’histoire que vous. Et il m’a entretenu de son voyage au Portugal.--Vous aussi?... Pardon, je veux dire qu’il se répète un peu.--Un peu, c’est vrai. Et puis, il se donne trop de peine pour me parler. Je ne suis plus une enfant.--Certes!--Non, ne riez pas. M. Le Juvin est très gentil, mais il ne me comprend pas comme vous, par exemple, vous me comprenez.--Et Préau, lui, vous traite-t-il comme une petite fille?» Là, son bavardage s’est arrêté. Elle a réfléchi, hésité, et j’ai vu son touchant désir d’être sincère. Puis, lentement: «M. Préau, lui... je ne sais, mais il me semble qu’il me traite comme une femme.--Que vous a-t-il dit?--Pas grand’chose, mais cela suffisait.--Oui, à son habitude.--Comment?--Préau n’a pas son pareil pour faire plaisir à son interlocuteur, et, sous une phrase calculée, dissimuler son indifférence.--Monsieur, vous m’avez demandé de chanter, je vais vous obéir.--Préau n’attache pas d’importance à ses paroles.--Tenez, un air de Schubert, je l’aime beaucoup.» Elle m’a interrompu avec des arpèges au piano. Assise sur le tabouret, la voilà retournée à ses airs appliqués de petite fille. Et elle a chanté, sans aucune habileté, mais avec tant de fraîche douceur que j’aurais voulu l’entendre toujours. Quand elle a eu fini, elle m’a demandé: «Goûtez-vous cet air-là? Ma maîtresse ne l’aimait pas parce qu’elle le trouvait trop triste pour une jeune fille. C’est la raison pour laquelle je le préfère,--Il est passionné.--Je ne sais pas, je le trouve triste, voilà tout. Il exprime ce qu’on éprouve quand on est seul.--Etes-vous seule, parfois?--Mais oui. On peut l’être parmi les autres. Et puis aussi quand on attend.--Attendre quoi?--Ce qui ne vient pas.--Tout finit par venir.--Croyez-vous? Vous êtes gentil. Parce que moi j’attends beaucoup.--Mais encore?--Ah! voilà, je ne sais pas. On n’apprend pas tout à la pension. Et il reste assez de choses à deviner et auxquelles...--Rêver!--Oh! rêver, c’est un mot de grandes personnes.--Mais puisque vous n’êtes plus une enfant, il faut oser employer ces mots-là.--Mais non, j’aurais l’air de parler comme une poésie.» Elle s’est levée, puis changeant de sujet: «Maman m’a prévenue qu’elle ne rentrerait peut-être pas dîner.--Ah! Et Le Juvin aussi?--D’ailleurs, un accident est si vite arrivé.--Un accident, qu’entendez-vous?--Rien de grave, une panne.--Une panne, c’est cela! Je veux dire que Le Juvin est plein de prudence, et qu’il ne veut rien compromettre: il me le disait encore l’autre jour.--Oh, maman n’a peur de rien.--Et vous?» Dorette a soupiré, elle a murmuré: «Je ne sais pas...» Et moi j’ai peur pour elle. * * * * * Deux rencontres: d’abord celle de Mme Chantilly. Elle m’a déclaré: «Vous savez, Dorette vous aime beaucoup. Il faut revenir lui tenir compagnie.» Je lui ai répondu que je le ferais très volontiers, alors elle a répliqué que j’étais un ami véritable pour lequel elle avait beaucoup d’estime. Ensuite elle a ajouté: «Quant à Préau, je ne l’aime guère, il a un genre vraiment...--Quel genre?--N’importe, je préfère Le Juvin.--Ou moi.--Ou vous, mais c’est autre chose.--Ainsi Le Juvin est le grand favori?--Ne soyez pas impertinent.--Je suis envieux. Et puis, je crois que vous vous trompez.--Que dites-vous là, mon ami?» La voix de Mme Chantilly est devenue anxieuse. Ah, elle ne veut pas se tromper pour la dernière carte qu’elle retournera. «Que reprochez-vous à Le Juvin?--Et vous, lui ai-je demandé, que reprochez-vous à Préau, à moi-même?--Vous, je vous le répète, vous êtes très gentil, mais l’autre est un brutal.» Évidemment Préau s’y est mal pris, il faut que je le raisonne, sinon Le Juvin emportera le morceau, si j’ose dire. Le Juvin devient très dangereux. Et je ne veux pas que Préau, inoccupé et déçu, retourne à Dorette. Alors je murmure: «Certes, Le Juvin est un compagnon agréable, mais il ne mène pas loin. Il fait illusion, mais à l’instant où l’on compte sur lui, il se dérobe parfois. Préau, lui, est brusque, mais il a du fond, du tempérament. Oui, c’est le mot, beaucoup de tempérament.» J’ai laissé Mme Chantilly bien tourmentée. Ensuite j’ai rencontré Le Juvin et j’ai éprouvé quelque remords de l’avoir desservi. Il riait aux anges. «Mon cher, m’a-t-il confié, je touche au terme d’un grand projet.--Lequel?--Je ne puis te le dire, il s’agit d’une femme digne de ton respect.--Je n’insiste pas, parlons donc d’autre chose.--Non, parlons d’elle. J’ai toujours eu le dédain des conquêtes faciles. Je me réservais. Cette fois, j’atteins mon but.--Diable!--Quoi?--Rien... je veux dire... As-tu pris tes précautions? Songe aux conséquences fâcheuses, dangereuses d’une intrigue avec une femme mariée.--Allons donc.--Mais si. On sait comment cela débute, non comment cela finit. On a vu de ces liaisons durer toujours.--Ce n’est pas une liaison, c’est une simple aventure.--Avec ton cœur excellent tu n’oseras jamais rompre.--Je romprai le moment venu: j’ai l’intention de me marier de bonne heure.--Mais tu perds ton temps. Tu es fait pour plaire aux jeunes filles. Celles de notre époque ont besoin qu’on les courtise pour daigner faire attention à vous.--Ce sera une expérience utile.--Oui, mais tout se sait, et tu y gagneras une réputation de coureur. Tu seras disqualifié aux yeux de jeunes personnes très averties qui ne voudront pas des restes de Mme Chantilly.--Qui t’a dit qu’il s’agissait de... Au fait, inutile de dissimuler. Mais ne serais-tu pas jaloux?--Mon cher, je te rendrais peut-être un immense service si j’essayais de te la disputer.--Oh, tu ne me fais pas peur.--Crois-tu? Eh bien emmène-moi donc avec vous dans votre prochaine course en auto.--A trois?--Ça te gêne? Emmène aussi Préau.» Quittant Le Juvin, je suis allé trouver Préau. Je lui ai fait de vifs reproches auxquels il n’a pas compris grand’chose d’abord. Ensuite, d’un air renfrogné, il m’a avoué que, s’étant montré assez démonstratif avec Mme Chantilly, il avait été repoussé sans gloire. «Mon ami, tu t’es conduit comme un maladroit. Les vertus chancelantes exigent le plus de respect, surtout si on veut les faire chanceler jusqu’à terre. Ne démens pas ton caractère à l’instant où il va le mieux te servir: tu es un violent à dehors gourmés, ton ardeur retenue lui paraîtra une belle promesse. Elle veut beaucoup à la fois, cette femme: la fraîcheur d’un tout jeune homme mais sans l’inexpérience qui lui gâterait son plaisir, la courtoisie mais aussi la hardiesse, enfin elle veut être prise tout en se livrant. Le Juvin lui plaît parce qu’il est bien élevé, mais elle commence à croire que la passion n’est pas son affaire. Le Juvin est plutôt un lever de rideau, et elle cherche son cinquième acte.» Préau m’a écouté avec mauvaise humeur. Il n’aime pas qu’on lui fasse la leçon. Son insuccès le remplit de colère, et chez lui, heureusement, la rage stimule le désir. Lèvres serrées, face dure, il était presque beau. Si je récapitule, je vois que maintenant Mme Chantilly est indécise, Le Juvin inquiet, Préau colérique, et tous les trois prêts à subir mon influence. Je ferai d’eux ce que je voudrai. * * * * * Drôle de journée! Nous sommes partis à cinq: Dorette avait voulu se joindre à nous. Nous avons été déjeuner à la campagne et nous nous sommes promenés dans les bois. Puis nous sommes rentrés et, à l’instant de l’adieu, nous n’étions plus les mêmes qu’au départ. Le plein air ne convient pas à Mme Chantilly. Un rayon de soleil fait ressortir ce qu’elle a d’artificiel et de composé. Une guêpe, attirée par son parfum, l’environna, la prenant pour une grosse fleur. Elle riait, elle avait peur d’être piquée, elle chassait la guêpe, mais quand celle-ci, reconnaissant son erreur, la délaissa pour de vraies roses, je vis bien que Mme Chantilly devenait triste. La plus belle aventure, c’est peut-être le renoncement. A déjeuner elle était assise entre Le Juvin et Préau. Chacun d’eux, à l’insu de l’autre, m’a raconté lui avoir fait du genou. Le Juvin, empressé mais déférent, ne sait pas inventer de phrases pour s’exprimer lui-même: il croit que le langage est un signe de convention. Un de ses arguments est de posséder une auto, c’est vrai, mais sitôt qu’on en est descendu, on oublie ce mérite. Son air d’assurance qui en avait si souvent imposé, donnait envie, cette fois, de le duper ou de le trahir. L’extrême justesse de ses gestes et de sa tenue irritait: du débraillé, des rires et des cris auraient soulagé. Pour mieux lui permettre d’être ennuyeux, nous nous taisions: après son insolence de l’autre jour qu’elle lui avait naturellement pardonnée, Mme Chantilly était reconnaissante à Préau de ce calme apparent. Comment déciderait-elle entre eux? En somme, Le Juvin était connu, classé, c’était un article courant et de bon usage. Tandis que Préau, ne montrant rien, laissant entrevoir, c’était la valeur de spéculation, risquée, mais qui peut, par un soudain vertige, vous apporter la fortune ou le bonheur. Mme Chantilly finirait-elle en bourgeoise ou en grande joueuse? Eh bien et moi? M’étais-je éliminé? Oui: sur le champ je décidai d’abandonner cette grosse proie hors d’atteinte. Si mes manœuvres m’avaient privé d’une conquête éventuelle, elles m’avaient débarrassé de deux rivaux dans une entreprise plus sérieuse: assis à côté de Dorette, je me demandais si c’était pour me suivre qu’elle avait voulu nous accompagner. A l’ennui visible de sa mère, elle s’était présentée soudain et prête à partir. Depuis lors un sentiment volontaire animait son visage. Après l’avoir vue insensible, puis vive tour à tour et mélancolique, je la contemplais aujourd’hui belle d’une ardeur réfléchie. Et je me disais qu’il me fallait maintenant convaincre Dorette. A moi de surveiller les sentiments pressés qui s’épanouissaient en elle, d’être l’auteur responsable de sa vie supérieure. A son âge, sa mère s’était montrée ainsi, sans doute, appliquée et rieuse, ignorante et avide. Elle s’était avancée d’un même élan, les bras tendus. Mais, grâce à moi, Dorette ne connaîtrait pas les compromissions, les coups de tête succédant aux intrigues, la corruption, les désespoirs... Dorette, image d’une jeunesse pure! Enfin elle s’est levée et je l’ai suivie au jardin. «Vous savez, m’a-t-elle dit, je retourne bientôt dans ma pension.--Comment?--Mais auparavant je veux savoir quelque chose: je le saurai.--Demandez-le moi.--D’ailleurs maman va partir aussi.--Pour où?--Elle hésite encore.--Pour l’Espagne et le Portugal...--Peut-être. Mais plutôt pour la Norvège.--Tiens, tiens! Ce sera bien loin de vous.--Bah! dans un an je reviendrai, et maman me mènera dans le monde.--Dans le monde?--Oui, elle dit qu’à ce moment elle sera vieille et qu’elle ne s’occupera plus que de me marier.--Elle aura bien raison.--N’est-ce pas qu’elle est bonne? Je voudrais tant lui ressembler.--Soyez vous-même.» Puis son entrain est tombé. Elle n’est pas comme les autres qui sont entêtés à mentir. Elle laisse ingénument voir ce qui se passe en elle, et voilà pourquoi elle est si mystérieuse. «Qu’a donc M. Préau à ne rien dire? m’a-t-elle demandé. Est-ce qu’il est fâché? Contre qui, contre maman?--Oh non.--Contre moi? Je ne le pense pas.--Contre M. Le Juvin peut-être?--Peut-être.--Ils sont très différents, n’est-ce pas?--Certes, mais parlons d’autre chose. Tenez, regardez ces beaux arbres: ce sont des ormes.» Dorette n’a pas regardé les ormes, elle a baissé la tête, puis l’a relevée, et ensuite: «Cela m’ennuie de m’en aller, de vous quitter.--Me quitter, dites-vous?--Oui, vous tous. Est-ce que je vous manquerai?--Ah, Dorette, vous n’avez donc pas encore senti combien je tiens à votre présence et combien...--Oui, vous. Et les autres? M. Préau dirait-il de même?--Ne vous occupez pas de lui, il est distrait, il n’attache pas grande importance...--Vous dites toujours du mal de lui.--Songez qu’il est des personnes plus attentives, enchantées de votre grâce, avides de vous plaire.--Est-ce de M. Le Juvin que vous parlez? Tenez, le voici qui s’approche.» Le Juvin, en effet, est venu maladroitement se mêler à notre conversation. «Mon parti est pris», m’a-t-il murmuré. Mais lequel? Au bout de quelques instants il m’ennuyait si fort que je les ai quittés, ne voulant connaître Dorette que dans le tête-à-tête, et ne craignant guère celui auquel je les ai abandonnés. Sous prétexte de retrouver l’autre couple, je me suis éloigné pour mieux savourer les paroles de Dorette. J’ai passé par la salle à manger: elle était vide. Sur la table il y avait des fruits en désordre, du vin dans les verres, un gant oublié, et deux chaises étaient très rapprochées. Je suis ressorti, j’ai suivi une avenue. A l’ombre, je regardais les prés lumineux, et je rêvais de me baigner dans ces hautes herbes, sous le ciel flamboyant. Puis, à un détour, je suis tombé sur le reste de la compagnie. «Comment, a fait Mme Chantilly, est-ce l’heure déjà de rentrer? Comme le temps passe.» Je l’ai rassurée et lui ai dit: «Votre fille m’a appris votre prochain voyage en Espagne et en Portugal.--Non, a-t-elle répliqué avec vivacité, je n’irai pas en Espagne.--C’est un beau pays.--Trop conventionnel. Je préfère...--La Norvège?--Justement.--N’y a-t-il pas là aussi quelque convention?» Elle n’a pu s’empêcher de jeter un regard à la dérobée sur le troisième personnage de cette scène, puis a répondu avec douceur: «Je ne le crois pas.» Au bout de quelques instants, je me suis senti aussi superflu que Le Juvin me l’avait semblé tout à l’heure. Je me suis levé. «Tu t’en vas? a fait Préau d’un air résolu.--Voulez-vous que je reste?--Mon ami, intervint Mme Chantilly, allez tenir compagnie à ma fille, je ne veux pas qu’elle soit seule avec un jeune homme.--Le Juvin est-il si dangereux?--Ils le sont tous», murmura-t-elle. Elle avait l’œil noyé. Jamais aucun de nous n’avait su l’attendrir à ce point, j’entends l’attendrir sur elle-même. J’étais content de Préau: il oubliait Dorette, et ne se faisait pas oublier de sa mère. Je retournai vers le premier couple, riant à l’avance de le trouver abattu par la chaleur et l’ennui. Il n’avait pas bougé, il avait chaud. Mais Dorette est d’une exquise indulgence. Plus tard, comme je l’attirais à l’écart, elle a convenu que Le Juvin présente les choses telles qu’elles sont, sans doute, mais en leur faisant perdre leurs couleurs. «Moi, ai-je dit, je saurais mieux vous les montrer. L’univers dépend de celui qui le regarde. Il ne faut pas le diminuer et l’appauvrir en étant soi-même petit et sans ressources. Vous verrez de quoi notre enthousiasme sera capable! Vous verrez!» Ah! comme j’ai désiré son bonheur... Et le mien. Pour rentrer, Préau a conduit l’automobile. Mme Chantilly était assise à son côté et elle se serrait contre lui durant les virages qu’il prenait comme un fou. Dorette et Le Juvin s’installèrent dans le fond de la voiture. J’étais sur le strapontin. * * * * * Trois jours ont passé pendant lesquels je n’ai vu personne. Le souvenir de Dorette me tenait compagnie. «Elle va rentrer dans son pensionnat, pensais-je; l’an prochain, elle sera libre. Elle ne m’aura point oublié. Sa grâce sera plus délicate encore, et ses cheveux, relevés sur la nuque, dégageront une silhouette de femme. Je lui dirai: «Dorette...» Là-dessus on m’a remis une lettre de Mme Chantilly qui me conviait à passer chez elle. J’y ai couru. Elle était seule, fraîchement refaite, et accueillante. «Mon ami, je vous ai toujours vanté comme de bon conseil. Ne vous étonnez donc pas si j’ai recours à vous. Il s’agit d’une détermination fort importante que je veux prendre.--Et vous m’avez enfin choisi pour...--Ne m’interrompez pas. Je suis une femme seule, en proie à bien des médisances, dépourvue d’appuis. Hélas, j’en avais autrefois, et qui me manquent cruellement!--Sans doute.--M. Chantilly...--Ah?--Mais oui... me disait toujours qu’une femme ne peut pas décider seule: elle se guide sur les sentiments; un homme raisonne... C’est d’un homme que j’ai besoin aujourd’hui...» Je la trouvais un peu crue, mais elle a tout de suite ajouté: «Et qui me donne un conseil raisonnable.» Puis elle s’est levée, elle a regardé par la fenêtre, comme pour consulter jusqu’aux passants. Et peut-être me serais-je dépité de n’être que le conseiller, non le payeur, si la curiosité ne m’avait tenu en haleine. Ensuite elle est revenue sur moi, très près, et, sans transition: «Que pensez-vous de M. Le Juvin?» J’ai répondu froidement, un peu choqué qu’elle m’obligeât à choisir pour elle: «C’est un garçon très discret.--Mais enfin, a-t-il des qualités plus profondes?--Plus profondes?--Des qualités de cœur.--Certainement. Il sera fidèle.--Fidèle! C’est excellent.--Oui, et assidu. Tenez, il est plutôt fait pour les petits soins que pour la grande passion.--Très bien. Et sérieux?--Sans doute, jusqu’à l’ennui inclusivement.--Ah! qu’importe qu’il soit ennuyeux: les farceurs finissent par l’être davantage. Et quand il s’agit de toute la vie!--Diable, si longtemps?--Mon cher, à quoi pensez-vous?--Pardonnez-moi si je vous fâche, mais je vous vois entichée de Le Juvin et il me semble qu’à votre place je préférerais Préau.--Ne parlons pas de ce M. Préau.--Mais...--Non. Je veux connaître votre opinion sur Le Juvin seul, j’ai la mienne sur l’autre. Est-il bon?--Le Juvin est très bon.--Généreux?--A coup sûr, et il aura plus tard une grosse fortune.--Si grosse?--Mais oui et il jouit dès maintenant d’un joli revenu: largement de quoi en jouir à deux.--Ah, comme vous me rassurez!» Mme Chantilly me dégoûtait. L’ayant quittée, j’ai fait des réflexions amères sur le pouvoir de l’argent. Grâce à lui, Le Juvin l’emportait donc sur nous. Mais Préau se doutait-il! Et n’allait-il pas alors se retourner vers Dorette! A la fin, je n’y ai plus tenu et je lui ai téléphoné. Habilement interrogé, il m’a laissé voir qu’il ne savait rien encore de son rival. Alors je lui ai proposé de passer la soirée ensemble, afin de le préparer avec douceur à la déception qui l’attendait, et pour savoir aussi comment il avait si sottement compromis ses affaires: le détail de ces choses-là me ravit. Mais il m’a répliqué sur un ton imprévu de bonne humeur qu’il n’était pas libre. «Demain alors?--Demain, encore moins: je pars en voyage.--Pour où?--Pour la Norvège...» Je me suis étranglé dans le téléphone. Poussait-elle l’immoralité jusqu’à les emmener tous les deux? Ah! qu’il était urgent d’arracher cette malheureuse Dorette à des exemples si affreux. Et j’étais là, moi, pour remplacer une mère dénaturée, ou mieux pour devenir son protecteur. Fallait-il attendre une année avant de lui offrir un foyer nouveau, un abri? «Je la sauverai, me suis-je écrié, je mériterai sa reconnaissance aussi bien que sa tendresse.» Néanmoins je me suis empressé de me rendre chez Mme Chantilly. Elle m’a accueilli avec un sourire qui voulait faire de moi un complice. «J’allais vous relancer, mon ami, car je dois vous dire adieu. Je me suis décidée tout à coup à partir demain.--Oui, je sais, pour la Norvège.--Vraiment, vous savez?--Et n’avez-vous pas d’autres conseils à me demander?--Non, les vôtres ont été suivis.» Elle s’est levée, elle a ouvert la porte du petit salon et elle a appelé. Dorette et Le Juvin ont paru. «M. Le Juvin, a repris cette excellente mère de famille, m’a demandé il y a quelques jours la main de ma fille. J’y ai consenti, à condition que les fiançailles restent secrètes une année encore. Remerciez votre ami, M. Le Juvin: il a fait de vous un tel éloge qu’il a levé tous les scrupules que j’avais à un engagement si précoce.» Le Juvin m’a secoué la main à me rompre l’épaule, et a murmuré: «Je n’ai pas oublié non plus les excellents conseils que tu m’as donnés.» Bien peigné, les dents nettes, l’œil clair, il luisait de santé et de réussite. Puis il s’est tourné vers sa belle-mère et lui a, mais respectueusement cette fois, baisé la main: prudent, n’ayant rien compromis, le voilà heureux--si ce n’est de la façon qu’il avait pensé tout d’abord. Les laissant se complimenter réciproquement, j’ai entraîné Dorette à quelques pas: «Eh bien, je vous félicite, vous êtes contente.--Mais oui, et vous devez l’être puisque je le suis.--Et moi qui croyais...--Il ne faut pas croire--... qui croyais que vos préférences...--Il ne faut pas préférer ceux qui ne vous préfèrent point.» Comme elle est, sans le savoir, habile à faire mal! J’ai ravalé mon amertume, et j’ai repris: «Pourquoi vous décider si vite? Ces fiançailles, je m’y attendais si peu.--Maman m’a expliqué bien des choses. Son mariage n’a pas été heureux, elle m’affirme que le mien le sera. Et puis, elle n’est pas habituée à moi. Quand je sortirai de pension, je la gênerai. Elle est si indépendante. C’est ennuyeux d’être responsable de moi.--Je ne trouve pas.--Ainsi je suis casée, au moins.--Vous valez dix fois mieux que Le Juvin!--Mon ami, vous dites toujours du mal de vos amis.--Jamais il ne comprendra l’exquise et rare personne que vous faites.--Je le lui ferai comprendre.--Tandis que moi, j’aurais...--Taisez-vous.--Dorette!--Dites: Mademoiselle. Il n’y a plus que mon fiancée qui puisse m’appeler Dorette, mais pas vous.» Alors j’ai voulu lui faire du mal à mon tour, et je lui ai demandé: «Ni Préau?--Ni M. Préau.» Je les ai félicités encore tous les trois, en famille, et je suis parti. Je ne reviendrai pas volontiers dans cette maison. * * * * * Moi, Dorette, je ne suis ni riche et satisfait comme Le Juvin, ni volontaire et violent comme Préau. Mais vous ne m’avez pas plus entendu que vous n’avez su vous faire entendre de l’autre. Hélas, pourquoi ne pas avoir choisi celui qui goûtait si bien votre sincère et sensible jeunesse? Peut-être ne m’auriez-vous jamais aimé. Mais moi, Dorette, je vous aime... DOUBLE à Jacques Chenevière. Que les hommes sont donc indifférents l’un à l’autre! A peine connaissent-ils les parents dont ils sont nés, la femme qu’ils aiment, les enfants qu’ils mettent au monde. Ils parlent de l’amitié mais ne la pratiquent point. Égoïstes et sourds, jamais ils n’écoutent quelqu’un qui se raconte, étant surtout préoccupés de se raconter eux-mêmes, à quelqu’un qui ne les écoutera pas davantage. Moi, je suis curieux. Je voudrais tout savoir des êtres que m’envoie le hasard. En wagon, dans un restaurant, au théâtre, j’épie les personnes. Rien ne m’intéresse comme de reconstituer quelqu’un d’après une phrase, un tic, une attitude; comme d’imaginer à l’avance la courbe d’un destin. Il m’est arrivé de ramasser sur le trottoir une lettre perdue; ou, dans une chambre d’hôtel, de placer devant la glace le buvard maculé pour y déchiffrer la trace écrite de mon prédécesseur. L’être que j’observe, comment se tient-il dans le risque, la jouissance ou la honte, quelle idée se fait-il de lui-même, quel souvenir conserve-t-il de son premier amour, quelle pensée donne-t-il à la mort? Consulter des journaux intimes, des correspondances qu’on est dans l’intention de brûler, et jusqu’à des livres de comptes; assister au tête-à-tête des amants, interroger un prévenu, recevoir un aveu désespéré, écouter le soliloque de l’ambitieux! Peut-être suis-je un espion, mais désintéressé, et qui ne trahit pas. Cette inextinguible curiosité m’a fait séduire un grand nombre de femmes: l’amour est le plus sûr moyen de savoir ce qui se passe chez l’ennemi. De toutes celles que j’ai caressées avec le zèle que j’aurais apporté à l’exercice d’une profession, chacune voyait d’abord un hommage dans l’intensité de mes questions: toutes, bientôt, s’en effrayaient. Elles se choquaient qu’on voulût saisir leur secret, surtout celles qui n’en avaient pas. Elles invoquaient alors une pudeur qui protégeait leur néant--principalement à leurs propres yeux: car se montrer tout nu n’est rien, c’est se voir qui est pénible. Et puis beaucoup de femmes répugnent à s’expliquer en entier à celui qu’elles adorent: il leur semblerait frustrer à l’avance ses successeurs. Je ne leur reproche rien. Moi aussi, j’ai toujours refusé de me donner. Sitôt qu’une de ces figurantes de mon désir commençait à s’intéresser à moi, un pressentiment m’avertissait de la fuir. On passe pour inconstant alors qu’on veut être fidèle à son avenir. Mais cette existence peu à peu m’épuisa. Non seulement à cause des excès voluptueux qui étaient le prétexte et aussi l’agrément de mes recherches, mais parce que, multipliant les rencontres, je multipliais les désillusions. Plus j’examinais de gens, et plus j’exigeais quelqu’un. Après chacun de ces changements où je n’avais vu d’abord qu’une loi de mon âge et qui me révélait une loi de ma personne, mes désirs se faisaient plus vagues, ensemble, et plus anxieux. Alors, je commençai de ressembler au jugement que mes relations portaient sur moi: je devins bizarre, susceptible, excessif. Parce que je n’avais rien trouvé, je doutai, je m’affaiblis. Dans mon esprit monta comme une ombre la crainte épouvantable d’être seul. Et il m’arriva de subir avec un commencement de délices la grande tentation: puisque mes curiosités ne parvenaient pas à franchir le seuil des êtres, n’étais-je pas l’unique réalité d’un monde incompréhensible? Les âmes diverses dont j’avais cherché à me satisfaire, c’était moi-même encore. _Tat twam asi_, dit la sagesse indoue: cette chose-là c’est toi. Et l’intérêt déçu que je portais aux autres--les autres, ces univers fermés--m’inondait parfois de nostalgie et de désespoir. * * * * * J’avais une marraine excellente, d’origine napolitaine, cousine de ma mère, et qui possédait une grande propriété où j’allais parfois passer des fins de semaine. J’y trouvais un accueil affectueux et le repos dont j’éprouvais de plus en plus le besoin. Ma tante, un peu lourde et qui s’appuyait en marchant sur une canne d’ébène, me faisait faire le tour de ses rosiers. Je lui racontais mes aventures, elle me croyait romanesque, et sa voix italienne me donnait des conseils tour à tour attendris et passionnés. Elle était également la marraine d’une jeune cousine à moi que je n’avais jamais rencontrée et qui habitait la Tunisie. Ses parents l’avaient appelée Leone, de même que les miens m’avaient nommé Léon, en souvenir de notre arrière-grand-père commun, dont la célébrité de compositeur n’est point oubliée. Ma tante avait toujours auprès d’elle la photographie de Leone à l’âge de dix ans, et elle prétendait que ses filleuls se ressemblaient. Sur nos deux visages, elle faisait remarquer les mêmes cheveux noirs, le même nez droit, le même front haut. Une pareille similitude, qu’elle exagérait à coup sûr, inquiétait et amusait à la fois ses superstitions de Méridionale. Cette année, à la fin du printemps, je passai par une crise de profonde tristesse. Mon élan à vivre se ralentissait, j’étais accablé d’indolence. A l’improviste, j’allai me réfugier auprès de ma marraine. Et je ressentis un premier soulagement à revoir le vaste parc en pleins bois, entouré de murs, le chenil, à côté du portail d’entrée, où d’énormes molosses, dressés contre leurs grilles, protestaient à grands éclats contre chaque nouvel arrivant. Et puis la roseraie, aux allées carrelées de briques, la pièce d’eau endormie sous des nénuphars, le pavillon de jeux tendu d’andrinople, avec ses fauteuils d’osier. Après avoir tout revu, je revins vers la maison où je pensais trouver ma tante réveillée de sa sieste. Dès mon entrée dans le salon aux persiennes tirées à cause de la chaleur déjà forte et où, dans la demi-obscurité, flottaient des odeurs de bouquets, elle leva son visage bourbonien et m’annonça une surprise. «Cette fois, tu ne seras pas condamné à ma seule présence.» Je demeurai silencieux, déçu dans mon espoir de tranquillité, mais elle reprit triomphante: «Leone arrive tout à l’heure: ses parents me la confient pour une quinzaine.» Et soudain les molosses donnèrent de la voix près du portail qui s’ouvrait; une voiture roula sur le gravier, s’arrêta au perron, et, comme nous allions nous porter à sa rencontre, Leone parut. Mais on ne discerna d’abord, s’avançant dans la pièce obscure, qu’une forme légère, une ombre vivante dans l’ombre immobile. Ma tante l’embrassa avec enthousiasme, puis, m’attirant, elle ajouta: --Et maintenant, faites bonne connaissance. Je la voyais à peine; Leone, qui venait du dehors, ne devait pas me distinguer du tout. Alors ma tante, du bout de sa canne, poussa les volets, le jour entra, et nous nous découvrîmes. Et nous ne pûmes nous empêcher de sourire l’un à l’autre en entendant notre marraine s’écrier avec feu: --Ah, je l’avais bien dit qu’ils se ressemblaient! Leone n’était plus l’enfant encore indécise de la photographie que je connaissais, mais une jeune fille aux cheveux relevés, noirs comme les miens et qui faisaient valoir une égale pâleur mate du teint. Et nous constatâmes que nous avions aussi les mêmes yeux d’un bleu pur, un peu dilatés par l’attention, lumineux et doux dans l’austérité noire et blanche de nos deux visages. --Enfin, je vous vois, murmurai-je, satisfait comme si j’avais vraiment attendu cette minute. Ma tante intervint encore: --Voulez-vous bien vous tutoyer. Entre cousins, vous n’allez pas faire des cérémonies. Tout le monde se tutoyait dans notre innombrable famille. Aucun motif de nous dérober. Quelques heures suffirent à nous faire paraître cette intimité naturelle, sous le signe de notre similitude extérieure, vraiment frappante, et qui le devint plus encore, car, pour entrer dans le jeu et pour amuser ma tante, je décidai de me raser la moustache: nous avions le même dessin de la bouche. Aussi, afin d’exploiter un cas si curieux, nous nous mîmes à chercher d’autres ressemblances. La voix de Leone, comme la mienne, montait et descendait la gamme: parfois haute, dans les moments de raillerie et de plaisir, ou bien grave, lorsqu’elle traduisait une émotion que les mots ne révélaient pas. Je constatai chez elle avec ravissement mon besoin de manier des objets en causant, un coupe-papier, un rond de serviette. Comme moi, elle aimait les fruits, qu’elle pelait avec une extrême délicatesse, les doigts relevés, et qu’elle savourait longuement. Et puis, outre une habitude de toussoter involontairement et le tic de mordre ses lèvres, nous avions encore en commun les brusques silences où nous tombions parfois au milieu d’une causerie, comme si nous disparaissions, évadés, appelés ailleurs par on ne sait quel mystérieux rendez-vous. Que de fois, dans mon enfance, mon père m’avait réveillé d’une tape sur la table, en me criant: «Léon, ne regarde pas dans le vague.» Sur le visage de Leone, je vis passer la même onde de rêverie perdue. Et ce fut à partir de cette dernière constatation que je cessai de plaisanter notre ressemblance, que j’essayai au contraire, et sans m’expliquer pourquoi, de détourner ma tante de nous comparer plus longtemps. Mes insomnies habituelles, suite de mes désordres, ne cessaient guère. D’ailleurs, à la campagne, je ne puis résister à l’appel de l’aube. Un matin, de très bonne heure, j’avais quitté ma chambre, quitté la maison inerte, et je m’étais avancé dans le jardin humide de rosée. Tout était immobile, en attente du soleil. A l’improviste, dans le grand silence retenu, j’entendis derrière moi un bruit de pas. C’était Leone. J’allais lui dire bonjour quand elle me fit signe de me taire et désigna les sommets des arbres. Ils venaient de s’illuminer, et déjà le soleil, qui les débordait, montait au ciel encore froid, jetait sur nous, sur la pelouse, sur les oiseaux éveillés dans le lierre, une pluie étincelante de rayons. --L’aurore, dit-elle. Et je fus heureux qu’elle eût prononcé ce mot, avec une intonation qui avait exprimé ce qui se passait en moi. Quand enfin tout fut réveillé autour de nous, nous nous confiâmes notre goût de nous lever avant les autres. Nous convînmes de nous retrouver parfois à cette heure grise, somnolente et soudain transfigurée. Elle ajouta: --Déjà, enfant, je demandais qu’on me couchât tôt pour être le plus vite possible debout. Etre à demain, quelle irrésistible tentation! Je n’ai jamais été une petite fille qui se plaint qu’on l’emmène au lit. --Pour aller rêver... --C’est vrai. Si je quittais sans murmurer les grandes personnes, c’est qu’elles m’intéressaient moins... --... que mes songes, dis-je sans m’apercevoir que je suivais ma pensée, non la sienne. --Je rêvais souvent, dit Leone, que je volais très haut dans le ciel. --Moi aussi, et cela m’arrive encore. --Je m’élevais à mon gré au-dessus de la campagne, des bois... --As-tu passé sur une ville aux innombrables clochers et dont toutes les cheminées fumaient? --Peut-être, oui, une ville traversée par un fleuve... Mais, dis-moi,--fit-elle en riant--si nous avons eu les mêmes rêves, peut-être nous y sommes-nous déjà rencontrés? Un autre jour, elle me dit qu’elle adorait, étant enfant, jouer à la poupée. Puis, avec un air moitié de défi, moitié de raillerie, elle ajouta: --Voilà un goût strictement personnel. Car tu n’as pas été petite fille, que je sache... Je baissai la tête, et avouai qu’on m’avait toujours taquiné sur mon goût des poupées. --Des soldats, des polichinelles, je pense. --Non, de petites femmes en porcelaine que je câlinais, que je déshabillais et rhabillais dix fois le jour. Une petite Bernoise, par exemple. --Une petite Bernoise? --Oui, avec un tablier de soie rose, des chaînettes de métal, deux tresses blondes. Je la vois. --Je la vois aussi, murmura Leone; les tresses étaient attachées d’un ruban noir. Puis elle haussa les épaules et s’écria: --Ces coïncidences sont absurdes. Parlons d’autre chose. J’en vins comme elle à être agacé par ces rencontres invraisemblables de souvenirs et de goûts, par ces combinaisons du hasard qui prenaient l’air de révélations. Une sorte de gêne nous contraignit qui risquait de gâter des relations où nous trouvions de l’agrément. Pour y échapper nous nous bornâmes à des sujets banaux. Nous nous tînmes davantage avec notre marraine. Heureuse de cet auditoire, elle nous raconta des histoires d’autrefois, les aventures de l’oncle Nino qui avait été compagnon de Garibaldi, celles de son mari dont elle nous montrait le portrait en bersaglier. Ou bien elle nous parlait de Venise, où elle se rendait souvent: à l’arrivée, une gondole l’attendait, chargée de fleurs, qui la menait à un palais du Grand Canal. Et Murano, et le Lido... Elle prit sur la table un coquillage allongé: --Voilà qui vient de l’Adriatique. Leone s’empara du coquillage et le porta à son oreille, puis l’approcha de la mienne et me dit: --Qu’entends-tu? --Mais, fit ma tante, on entend le bruit de la mer. --Non, dis-je, je perçois du vent qui passe dans de hautes ramures, des arbres très élevés. Il s’apaise, puis il reprend, à intervalles réguliers... Leone écouta à son tour. --Ce sont des pins, fit-elle, plantés en haut d’une colline, dans un sol sablonneux. --Ils ont des troncs rouges comme au soleil couchant... Ainsi nous étions de nouveau un écho l’un pour l’autre... Je me levai et gagnai la bibliothèque. Loin de la jeune fille, je m’irritai contre nos enfantillages. Je me rappelai le phénomène psychologique bien connu: on rencontre quelqu’un à l’improviste et l’on se persuade qu’on pensait à lui juste avant de le rencontrer. C’est un simple décalage de la mémoire. Nous étions victimes d’une illusion pareille. L’un parlait de ses rêves, de ses souvenirs, de ses imaginations, et l’autre, instantanément et involontairement, suggestionné par notre ressemblance physique, projetait dans son propre passé ce qu’il venait d’entendre. Cette explication me satisfit. A l’heure du dîner je descendis au salon, et, comme j’allais pousser la porte, j’entendis Leone qui déclarait, arrêtée devant le bouquet du piano, fait de pivoines, de roses blanches et de bleuets: --Les bouquets les plus beaux sont ceux de trois couleurs... --Ah, petite, répondit ma tante, tu n’es pas originale. C’est précisément ce que Léon, en propres termes, m’a dit à son dernier séjour. Des mots que j’avais prononcés avant de la connaître, la jeune fille ne pouvait pas les deviner! Il ne s’agissait plus de souvenirs vagues qui se modifient selon le désir, mais d’une phrase textuelle qu’elle répétait. Je décidai alors de procéder à une enquête méthodique. Cette manie de savoir qui m’avait attaché à tant de mes contemporains, s’éveilla de nouveau, stimulée, rajeunie. A mon grand désir curieux s’offrait aujourd’hui une perspective nouvelle vers une âme. Mais avant de me fier à cette mystérieuse possibilité de l’atteindre, je voulais être sûr de ne pas me leurrer. Je commençai par donner rendez-vous à Leone pour l’aube suivante. Dès qu’elle m’eut rejoint, éblouie, devant la maison aux volets fermés, je l’emmenai par l’allée tournante qui conduit à la pièce d’eau. Là, lui montrant les nénuphars, les fonds de vase verte, je mentis expressément: --Rien n’est sinistre comme cette eau croupie, sous ces arbres trop rapprochés. J’ai obtenu de ma tante qu’on viderait l’étang. --Ah! cette fois, répondit Leone avec une expression soulagée, je ne suis pas d’accord avec toi. Ce serait impardonnable de supprimer cette nappe sombre où le ciel tente de se refléter. J’insistai, et, mentant toujours: --D’ailleurs, la forêt qui nous entoure est triste; c’est une solitude immobile. Elle n’a pas la grandeur en mouvement de la mer, elle limite au lieu d’appeler au loin. J’y suis dans une geôle, et privé d’horizon. Leone hésita, cette fois, non plus soulagée mais inquiète, comme le pigeon-voyageur qui tourne sur lui-même afin d’orienter son départ, puis, résolument: --Je ne suis pas de ton avis. Les forêts sont pleines de compagnons, de vies latentes. Elles accueillent, elles proposent. La mer est un gouffre. Ce sont les forêts que je préfère. --Moi aussi, Leone. Je mentais. Nous fîmes quelques pas en silence, puis elle dit: --Je ne t’en veux pas de me tendre des pièges. Dès notre première conversation, j’ai senti sur moi ton regard attentif, scrupuleux. Je devine bien que tu voudrais me connaître. Mais pourquoi? Est-ce pour t’emparer de ma volonté, pour me conduire vers un but? Lequel? --Leone, ce n’est pas me tromper, n’est-ce pas, que de constater chez toi ce même désir de savoir? Si nous avons découvert en nous des ressemblances qui nous ont amusés, puis émus, puis troublés, la ressemblance la plus importante, elle est dans cette curiosité insatiable, organique, qui nous fait vivre tous deux. --J’ai longtemps cru que j’étais curieuse à la manière de toutes les femmes. Mais mon instinct de connaître obéit à d’autres motifs. Chaque personne nouvelle que je rencontre m’intrigue et je l’assiège avec patience, puis, l’ayant devinée, je m’en vais vers une autre. --Notre pauvre marraine, fis-je, s’imagine que tu t’intéresses à ses histoires. Pas du tout: tu l’épies. --Je ne suis qu’une simple spectatrice, répondit-elle en riant. Ne vas pas me prêter un esprit de méthode: je regarde et j’écoute, mais j’ai plus de velléités que de volontés. Toi, parce que tu es un homme, quand tu interroges, c’est pour chercher à exercer une influence, à commander. --Non, murmurai-je, les âmes que j’ai tour à tour visitées ne m’ont pas paru mériter que je les domine. Et souvent je me suis demandé pour quelles raisons je m’approchais d’elles? Dis-moi, quel motif anime donc ta curiosité? --A certains moments, c’est l’idée étrange et vague qu’il me faut trouver quelqu’un, quelqu’un qui me manque, dont l’absence m’empêche en quelque sorte de respirer profondément. Je ne suppose pas que ce soit là un sentiment exceptionnel chez une jeune fille. --Mais de quelle façon cet inconnu te manque-t-il? Elle réfléchit, et expliqua: --Il ne s’agit pas d’un être à conquérir, mais d’un être qui me compléterait. Je souffre de sentir ma personnalité encore inachevée, privée de certains moyens d’expression qu’une autre m’apporterait. Pourtant, j’ai vingt-cinq ans. --Écoute, Leone, j’ai dépassé ton âge, j’ai connu beaucoup de gens et, intimement, bien des femmes. Mes expériences sont donc différentes. Et pourtant, tes paroles m’éclairent sur moi-même. Les grands curieux n’observent pas, ils cherchent. Comme toi j’éprouve une insuffisance que pourrait seul guérir un autre être, par une opération qui n’est pas celle de l’amour... --Nous voilà arrêtés devant le même mystère, tourmentés par le même besoin... Le soleil devenait chaud et nous nous rapprochâmes de la maison. Ma tante, avec sa bonne grâce volubile, nous y attendait pour le thé du matin. Et comme, assis entre elles, j’écoutais la vive conversation des deux femmes, une idée me vint: «Suis-je bête! Il n’y a ni mystère, ni problème. Leone et moi, nous nous aimons.» Je la regardai. Mais je n’éprouvais aucune ardeur particulière, nulle envie de lui en imposer, de la réduire. Au contraire. Je me sentais avec elle en complète égalité. Je ne la trouvais pas jolie, ou plutôt je ne savais pas si elle était jolie ou non. Sa chair ne tentait pas la mienne. M’aimait-elle? J’en doutai; et sa façon de s’expliquer avec tant de lucidité et de franchise me semblait exclure un sentiment passionné. Il est vrai que lorsqu’on a connu beaucoup de femmes, on systématise ses expériences et on conçoit l’amour sous une forme conventionnelle: les ingénus sont plus aptes à l’exception. Je décidai de m’assurer si Leone m’aimait d’une manière que j’ignorais encore. Après déjeuner, laissant ma tante s’étendre sur sa chaise longue, j’entraînai la jeune fille vers le pavillon de jeux. C’était, près du tennis, une construction chargée de roses grimpantes et où l’on enfermait le filet et les raquettes. Dans cette pièce basse de plafond, vernie comme une cabine de bateau, et où l’odeur de la résine se mêlait à celle de l’andrinople, la chaleur était déjà accablante. --Quelle étuve, fit Leone. Cela me rappelle la Tunisie... Je fermai soigneusement la porte. --Personne, dis-je, ne vient jamais ici. Nous sommes enfermés et cachés... --Retournons à l’air libre, fit-elle avec un mouvement pour sortir. Mais je la pris par le bras, et la fis asseoir sur un canapé d’osier, parmi les coussins. --Es-tu donc insensible, lui demandai-je, au plaisir d’être profondément dissimulé? --Eh bien soit, ayons très chaud à l’insu de tout le monde! Elle tourna vers moi un visage clair et gai. M’asseyant près d’elle, je poursuivis: --Nous avons reconnu entre nous une parenté spirituelle. Mais peut-être es-tu froissée que je te connaisse si bien, sans presque en avoir pris la peine. Une jeune fille doit tenir à demeurer mystérieuse. Pardonne-moi de savoir quelques-uns de tes secrets... Elle me répondit qu’on lui reprochait parfois d’être méfiante et sauvage, mais qu’avec moi elle avait éprouvé tout de suite beaucoup de sécurité. Elle ne regrettait pas de s’être confiée... Bien qu’elle s’exprimât avec le plus grand naturel, je voulus voir dans ses paroles un appel calculé auquel il fallait répondre, et, prenant un accent persuasif, je déclarai: --Tu as raison, Leone, de croire en moi. Si les autres te paraissent indifférents ou dangereux, repose-toi sur moi qui te comprends. Mais elle n’écouta pas ma phrase, et, continuant sa pensée de tout à l’heure, dit avec la même simplicité: --Cependant si je mets volontiers en commun avec toi mes goûts, mes idées, il y a une chose que je ne puis te communiquer parce qu’elle demeure étrangère à mon esprit. Comment te donnerais-je ce que je ne possède point? --Quoi donc? --Mon avenir. Car je l’ignore. Je me sens parfois remplie d’un désir si vague que je ne puis le concevoir. Je suis prête, selon les circonstances, à me modifier, mais dans quelle direction? --Leone, c’est l’amour que tu attends à ton insu. --J’aime mes parents, mes amis, ma marraine, ma vieille nourrice kabyle, mon chien. Mais je n’aime personne d’amour. Je remarquai avec satisfaction que j’avais été omis dans la liste. Elle ajouta: --Je me suis renseignée sur l’amour sans en être troublée. Je cherche autre chose. A quelqu’un qui me demanderait de me prendre dans ses bras, je dirais oui, par politesse, si cela devait lui faire plaisir. Mais quelle formalité inutile! Une telle indifférence m’irrita. --Prends garde, dis-je, à celui qui t’offrira l’expérience. Je redoute qu’une pareille insensibilité te fasse commettre bien des erreurs. Tout dépend de ton partenaire. Quand tu le choisiras, Leone, pense à moi. Et pourquoi ne me choisirais-tu pas? --Mais, s’écria-t-elle, le sentiment que j’éprouve pour toi, ce n’est pas de l’amour. Non, c’est de l’égoïsme. Ta présence me satisfait, me rassure. Nous sommes trop pareils, trop évidents l’un à l’autre pour nous aimer. La vérité de ses paroles me frappa. Mais j’en ressentis un sot dépit, et, me rapprochant d’elle sur le canapé, je murmurai: --Prends garde de me faire souffrir. O fille cruelle! Car enfin es-tu certaine que moi je ne t’aime pas? Elle me regarda, et je vis dans ses prunelles toutes semblables aux miennes se refléter mon image. --Je ne sais pas, je ne sais pas, fit-elle. Ma bouche était très près de son cou nu et délicat; je me représentai la forme de son corps dans sa robe légère, et de quelle douceur serait sa peau sous mes mains. Mais loin de m’enflammer, ces hypothèses me parurent arbitraires, choquantes, impossibles. Alors je la saisis, j’attirai contre moi Leone qui se laissa faire. Puis, brusquement, je l’abandonnai, je me levai en m’écriant: --Pardonne-moi, c’est toi qui as raison. Bien sûr, nous ne nous aimons pas. Parce que je suis habitué aux bonnes fortunes j’ai cru que nos relations devaient prendre un tour sentimental. Puissance de l’imitation, de l’amour-propre... Or ce qui me plaît ici, c’est que nous ne sommes pas des étrangers, mais des êtres de la même espèce, si liés que nous atteignons à l’harmonie sans la chercher. Il nous manque le contraste, la méfiance, le dépaysement nécessaires à l’amour. Nous sommes dépourvus de pudeur et de mensonge. C’est précisément ce qui me stimule. J’entre dans une contrée nouvelle, dont je saisis mal le langage mais où tout m’intéresse et me convient. Jusqu’à présent, j’avais toujours cru qu’il fallait la caresse pour s’entendre. Grâce à toi, il y a d’autres moyens de se connaître. Mais lesquels, lesquels? Et que vais-je découvrir? Agité, anxieux, je rougissais d’émotion dans cette pièce secrète et surchauffée. Le profond souci qui avait accompagné toute mon existence s’éveillait de nouveau en moi, à la veille peut-être d’être satisfait. --Oui, fit Leone d’une voix lente et plus calme que la mienne, notre entente est étrange, je dirai presque anormale. Trouves-en le principe, fût-il bizarre, pour nous y conformer. --Puisque nous ne sommes pas épris l’un de l’autre, répondis-je, puisque cette perspective nous répugne comme une erreur ou une maladresse, disons que nous sommes des amis. --L’amitié est un terme si vague qu’il nous suffira, mais est-il une amitié d’un sexe à l’autre? --Eh bien, disons que nous sommes frère et sœur. Veux-tu? Et je soulageai mon anxiété par cette formule. J’ouvris la porte, j’emmenai Leone en levant les branches retombantes des rosiers. --Ne revenons plus dans ce pavillon où j’ai failli rendre banale notre intimité. Quand je me persuadais que je t’aimais peut-être, je pensais en même temps, avec un peu de lassitude: «Encore un amour.» Car j’en ai tant connu, et de toutes espèces et qui étaient pourtant toujours le même. Quelle joie, au contraire qu’il y ait entre nous un lien imprévu... Nous suivions l’allée à l’ombre des marronniers. Leone remarqua: --Je suis une enfant unique: je te dois de ne plus l’être. Donc, voici mon frère... Et déjà le mot ne me plaisait plus. Car j’avais deux sœurs, l’une mariée, la seconde engagée dans de savantes études. Nous nous entendions bien, sans éprouver grand besoin les uns des autres. Etre frères et sœurs, c’est appartenir à une même origine, partir d’un même point, mais se voir souvent destinés à des buts incompatibles. Nous divergions, et nos ressemblances apparentes, nos souvenirs communs, ne pouvaient nous donner le change sur notre indifférence réciproque. Jamais je n’avais connu auprès de mes sœurs un repos total, comme auprès de Leone; jamais ce profond bonheur d’être ensemble. Ce que je constatais de pareil à moi chez elles, était modifié par le sexe et ainsi m’était rendu étranger. Tandis que chez Leone, je retrouvais les éléments féminins de ma nature. Ces réflexions se déroulèrent dans mon esprit très vite. Arrivés au bout de l’allée de marronniers, nous sortîmes de l’ombre pour traverser la terrasse, presque incandescente sous l’ardeur du jour. A demi aveuglé par cet éclat, je regardai Leone pour deviner peut-être sur son visage une réponse à mes inquiètes recherches. Mais je ne vis qu’un être blanc sous le soleil, un fantôme de lumière, et, derrière, confondue avec la sienne jusqu’à n’en faire qu’une seule, mon ombre. Jamais comme à cette époque je n’ai été aussi tourmenté. Jusque-là j’avais connu la mélancolie, d’autant mieux que la mienne naissait aux sources même de la vie. Le sentiment persécuteur de l’incomplet avait été parfois dans mes amours une épice pour la volupté: je goûtais une fierté sauvage à rêver encore alors qu’elles se disaient gorgées; et elles s’irritaient de deviner chez moi un désir si rare qu’elles n’arrivaient ni à le satisfaire, ni à en jouir elles-mêmes. Mais Leone, tout en ravivant mon inquiétude, me paraissait la seule qui fût capable de la calmer. Le secret de ma guérison elle le détenait sans pouvoir le communiquer. Elle souffrait comme moi, et il lui était impossible de vivre tout à fait comme les autres avant d’avoir trouvé ce que je cherchais depuis si longtemps. Nous savions maintenant que nous le cherchions tous les deux. Mais cette extraordinaire similitude qui nous rapprochait, quel était, comme disait Leone, son principe anormal? Nous ne nous lassions pas de causer ensemble. Ne mettant plus en question notre parité, nous voulions la vérifier sur tous les points. Leone me parla de la Tunisie, parce qu’elle devait à son pays le sens de la grandeur mélancolique et qu’elle était pressée de savoir si je l’éprouverais comme elle. Tout d’abord, n’aimant guère le pittoresque, je m’étais un peu impatienté de ses descriptions. Et puis, à travers ses récits, ces images de collines pelées, de dômes blancs dans des bouquets d’arbres noirs, de petits chemins entre des murs de terre sous la retombée verdoyante des palmes; à travers ses évocations de silences, ces silences que trahit à peine le passage de pieds nus, et encore ses évocations d’une solitude étendue d’un horizon à l’autre, je reconnus mes propres préférences. Par Leone, ces espaces, ces transparences enflammées par d’extraordinaires crépuscules, et, dans la race, un si précieux raffinement, un tel mélange d’inquiétude et de résignation, tout ce que je n’avais pas trouvé ici, je le possédais enfin. Leone avait le pouvoir unique de susciter ma nostalgie et de la combler. Elle me rapportait les émotions, les plaisirs d’une existence que j’aurais dû vivre. Un jour elle me récita un court poème arabe, et ces syllabes dont je ne pus déchiffrer le sens traduisirent une partie de mon âme dont je ne me doutais pas. Préoccupé de lui suggérer à mon tour des réminiscences indicibles, je me mettais au piano, je jouais mes maîtres préférés, et je guettais comment Leone écoutait sa propre révélation. Elle entrait en moi pour s’y trouver elle-même. Je la renseignais par incidence: chacun de nous était l’inconscient de l’autre. Tard dans la nuit, nous prolongions ces entretiens, cette contemplation dans des miroirs obscurs qui peu à peu s’éclairaient. De l’ombre du parc, du ciel nocturne irradiaient de vagues lueurs. Leone jouissait de n’être plus incertaine, velléitaire, mais achevée par ma présence. Et moi je n’éprouvais plus cette curiosité torturante qui m’avait poussé de créature en créature, avide de me rassurer: maintenant, je n’avais plus besoin de personne. J’avais supprimé la solitude. Étroitement conjugués, et sans nulle envie de rapprocher nos corps, nous échangions des regards surhumains. Et tout à coup je découvris la raison de notre béatitude étrange. Je ne l’ai jamais révélée, car elle est terrible. Mais je veux l’inscrire ici pour ceux, moins rares qu’on ne le pense, qui, à certaines heures de leur vie, ont confusément pressenti que leur individualité ne s’arrêtait pas aux limites de leur chair. Ce qu’ils n’ont pas osé confesser, je le dirai. Leone avait apporté de Tunisie des étoffes qu’elle nous montra, pour occuper une pluvieuse après-midi. Comme elle déployait des burnous, ma tante, que ce jeu divertissait, nous proposa d’aller nous en revêtir, et de revenir la trouver, transformés en Arabes. Nous montâmes, tous deux, à ma chambre. Là, avec un sourire, Leone s’amusa à me draper de la tête aux pieds: le vaste vêtement de laine, cachant mes cheveux, ne laissait voir que mon visage pâle, étroitement encadré d’étoffe. Ensuite elle me dit de l’attendre et elle sortit pour s’habiller à son tour. Tout déguisement m’inquiète. Dans cette pièce qu’assombrissait la pluie, je contemplai avec une sorte de gêne ces plis souples où j’étais dissimulé. L’attente dura, le jour baissait et je m’énervais d’impatience quand la porte s’ouvrit: Leone parut, drapée dans un second burnous pareil au mien et qui, cachant les cheveux, ne laissait voir que son visage pâle, étroitement encadré d’étoffe. Mais était-ce Leone ou moi-même qui s’avançait ainsi? Je contemplais mon double, mon double exact et réel. L’être qu’on est et qu’on ne connaît que du dedans ou grâce au subterfuge des glaces, je l’aperçus soudain du dehors, agissant sous mes yeux. Sortir de soi pour s’observer, cet acte impossible à l’homme, je venais de l’accomplir. J’étais là, debout, devant moi. Il ne s’agissait pas d’un sosie. Ces prunelles, d’un bleu pur, voyait mon propre univers; la pensée douloureuse et incomplète qui m’animait, animait aussi le corps d’en face. Et cette idée fit éclair dans mon cerveau: «Nous sommes la même âme en deux personnes...» L’être que j’avais appelé Leone et que j’étais, fit quelques pas, et je faillis crier d’émotion à le voir se rapprocher, toujours plus, comme s’il allait, reconstituant enfin son identité nécessaire, se fondre soudain en moi. Mais je ne pus crier et m’évanouis. Je fus malade bien des jours. Quand la fièvre me laissait quelque repos, la même question revenait hanter mon cerveau: «Est-ce que je vis en deux corps?» N’était-ce pas là l’explication de mon inquiétude perpétuelle? Est-ce que tous les hommes, plus ou moins conscients, infirmes et maladroits, ne cherchent pas toujours, à travers l’amour, la gloire, la famille, à se compléter? Autant de rendez-vous qu’ils donnent à eux-mêmes, et qu’ils manquent. Notre vie se passe à poursuivre les éléments de notre personnalité qui sont dispersés en d’autres créatures. Ce qui faisait mon cas unique, c’est que ma recherche avait abouti. Je réclamai Leone. Ma tante, qui me soignait avec une tendresse alarmée, me dit qu’elle avait dû repartir pour Paris et que de là elle regagnerait la Tunisie où ses parents la rappelaient. Ma déception fut grande. Il fallait à tout prix guérir et aller là-bas me connaître enfin totalement. Je fis un tel effort de volonté que deux jours après j’avais la permission de me lever. Mes premiers pas furent pour aller rendre visite à ma tante. Je la trouvai au salon, secouée de sanglots et gémissante. Je la questionnai: elle me montra les journaux étalés autour d’elle. Le paquebot sur lequel s’était embarquée Leone avait péri corps et biens. Un télégramme éploré de son père, qui venait d’arriver, confirmait que jamais nous ne la reverrions. LE VISAGE DIFFÉRENT à Edmond Jaloux. Qu’il fût mort, et depuis trois mois, je ne pouvais ni le comprendre, ni l’admettre! J’avais appris la nouvelle par surprise, en arrivant du Brésil où je venais de passer deux années. Et, stupéfait, j’accourais vers la petite ville morose, perdue dans les montagnes, où nous avions grandi ensemble, où il avait vécu auprès de sa mère, et où il avait, à vingt-trois ans, expiré. Le train semblait ralentir à mesure que mon impatience s’excitait. Nous remontions une haute vallée rocheuse que le soleil, en cet après-midi d’arrière-automne, avait déjà quittée. Et, luttant contre la pente, nous luttions aussi contre un vent dur qui courbait d’un même geste les cimes des peupliers en file, les roseaux au bord du torrent, les fumées des feux champêtres. Au milieu de ce paysage balayé, le chagrin, l’étonnement, la curiosité qui se partageaient mon âme, faisaient surgir le visage ardent de mon ami défunt, mêlé au crépuscule. Dans le bruit des roues, j’entendais sa voix, cette voix moqueuse qui avait si souvent raillé mes partis-pris, mes emportements, et qui me semblait aujourd’hui railler même ma douleur... Au temps de notre enfance, nous nous étions longtemps méfiés l’un de l’autre. J’ai un caractère ombrageux; je devinais chez lui une supériorité à laquelle je ne pouvais atteindre, et lui, de son côté, n’aimait guère mon aspect taciturne et renfrogné. Un jour, en classe, dans l’indifférence générale, je lus un travail de ma composition intitulé _Éloge de Léonidas aux Thermopyles_: c’en fut assez pour qu’il me devinât sous mes platitudes emphatiques. Avec l’intuition presque effrayante qu’il devait appliquer ensuite aux plus hauts problèmes de l’esprit, il comprit que de tous les êtres qu’il connaissait, j’étais le seul qui fût à peu près digne de l’entendre. Il vint m’offrir son amitié et je fus subjugué. Mais soucieux d’éviter tout malentendu, il y mit des conditions solennelles, exigeant, par exemple, le secret de nos confidences réciproques. Était-ce orgueil, crainte qu’on empiétât sur sa liberté: il avait besoin de mystère. Sans jamais expliquer pourquoi, son plaisir était de dépister. Notre complicité fut d’autant plus intime que notre entourage nous décevait, à commencer par nos familles. Sa mère était une personne pieuse, dolente, craintive, et qui vivait enfermée dans le souvenir de son mari. Mes parents étaient des commerçants modestes, préoccupés de leurs fins de mois, accablés par une trop nombreuse progéniture. Nos maîtres, nous les jugions vulgaires: je me rappelle la colère de mon ami lorsque nous découvrîmes que notre professeur de grec et de latin, notre introducteur auprès de Virgile et d’Homère, allait s’enivrer dans un cabaret borgne. Quant à nos condisciples, la plupart étaient de gros garçons rustiques, réjouis, brutaux, les autres les fils frêles et sournois de boutiquiers et de fonctionnaires. Sans doute serais-je devenu pareil à ceux-ci, sans doute végéterais-je aujourd’hui derrière un comptoir, s’il ne m’avait été donné de rencontrer un esprit exceptionnel et de vivre quotidiennement à son contact. Certes, pour qu’il m’acceptât comme compagnon, il fallait la douloureuse solitude dont il était victime. Sans moi, il eût étouffé; le témoin fidèle que j’étais l’aidait à dissimuler l’éclat extraordinaire de son intelligence. Toutefois, jamais il ne manifestait de dédain à personne, sauf aux lâches, aux vicieux, aux cruels; il s’imposait une réserve moqueuse et volontaire, et qu’il semble, aujourd’hui qu’il est mort, étendre jusqu’à moi... Alors, dans le wagon devenu presque obscur, je l’appelle à mi-voix: «Alexandre...» Maigre et léger, son front bombé penché en avant, je le vois qui suit les ruelles étroites, bordées d’arcades, de notre bourgade natale. Celle-ci, bâtie sur un rocher, entasse entre des murailles à moitié démolies ses hautes maisons austères, sans balcons ni volets. On dirait une citadelle désaffectée. Somnolente l’été sous un écrasant soleil, elle s’endort complètement l’hiver dans une neige épaisse. Le jour, de rares passants; la nuit, personne. Quatre fois par an, une foire se tient à ses portes. Mais après quelques heures de parade et de vacarme, l’adieu des forains et le départ des montagnards vers leurs métairies rendent plus sinistre l’immobilité où l’on retombe. Alexandre habitait avec sa mère le premier étage d’une ancienne demeure, tout près de la cathédrale. Mais deux pièces sous le toit étaient pleines de ses livres, de ses papiers, de ses rêves. J’étais le seul auquel il en permît l’accès. C’est là que nous avons tenu des conversations interminables, c’est là qu’il m’a éveillé l’esprit. A cet âge, il n’avait pas encore choisi parmi ses préférences, il essayait successivement ses forces, et ses moyens égalaient ses curiosités. En deux ans il apprit quatre langues étrangères. Je l’ai vu, n’ayant jamais touché aux échecs, se mettre au jeu après une courte explication, et battre plusieurs fois de suite celui qui venait de l’enseigner. Il réinventa, à peu près dans les mêmes conditions que Pascal, la géométrie d’Euclide. Mais il n’était pas un fort en thème: sa mémoire était étonnante, mais il n’avait pas encore assez vécu pour devenir son prisonnier. Il aimait faire des théories générales, mais sans schématisme; c’étaient des vues d’ensemble très personnelles, librement esquissées. Passionné pour découvrir la raison des choses, attentif à déduire, il voyait tout en mouvement. Un grand imaginatif, peut-être même un visionnaire, mais toujours lucide. Plus tard, il souhaita acquérir une compétence universelle, et ce projet, qui eût paru absurde chez tout autre, me sembla légitime. Il se jeta avec impétuosité dans l’étude des sciences, de l’histoire, de la philosophie. Il rêvait de réaliser à nouveau, malgré des difficultés infiniment accrues, un type supérieur à la façon de Vinci ou de Gœthe, une réussite complète d’humanité. Il se disait prodigieusement heureux de sentir jouer avec aisance les mille ressorts de son cerveau. Rien n’effrayait son ardeur à concevoir et à expliquer. Et puis, parfois, sa puissante imagination bondissait plus loin que ses connaissances. C’est qu’il avait vraiment consommé trop de faits, épuisé trop de beautés. Il ne lui en restait plus pour alimenter sa frénésie. Alors une sorte d’ironie transcendante le possédait, que je ne puis comparer qu’à un délire de vitesse. L’excès de l’amour pousse certains hommes à frapper. Mon ami s’excitait à ruiner ce qu’il avait construit de ses propres mains; il portait dans la négation la même dialectique pressante, le même appétit du risque, la même joie. Le désir et l’amertume soulevaient en lui un lyrisme funèbre d’une indicible beauté. Je ne le suivais qu’en tremblant sur les sentiers vertigineux où il courait, avide du précipice comme s’il était trop facile de se maintenir sur les cimes. Et, distancé, je m’effrayais de le sentir si loin, perdu peut-être. Mais de l’abîme montait son rire étincelant... En d’autres heures,--ces heures de l’adolescence où l’absolu vous paraît d’une douloureuse et urgente nécessité,--s’il lui est arrivé, sous mes yeux, de sombrer dans le désespoir, il en est toujours ressorti non par la veulerie ou la résignation comme les trois quarts des hommes, mais, tour à tour, par la violence de l’enthousiasme ou par le scepticisme. Jamais il ne chercha à me plier à son image. Au contraire, il m’obligeait à des analyses personnelles, il s’appliquait à dégager mes goûts, mes intentions, afin de me pousser dans mon sens et de m’épanouir. Parfois il raillait mes défauts, cette brusquerie, cette susceptibilité dont je ne suis pas encore guéri; sur d’autres points, sans doute pour m’aider à m’ennoblir, il s’efforçait de m’admirer. A mesure que nous avançâmes en âge, il se montra de plus en plus préoccupé d’accorder la pensée et l’action. Mais comment pouvait-il agir à la mesure de son puissant esprit? Il m’enviait presque d’être beaucoup plus capable que lui, grâce à ma médiocrité, d’embrasser une carrière commune. Et il observa attentivement dans ma personne comment l’idée se dégrade pour se traduire dans le réel. Car ce que nous avions--à l’insu de tous--conçu et défini de l’aventure, du risque, de l’énergie, du commandement, se formula pour moi de la façon suivante: à vingt ans, je quittai ma famille et notre petite ville, je fis un stage dans une maison de commerce, et je partis ensuite, tout seul, pour l’Amérique du Sud. Nous entretînmes bien entendu une correspondance suivie, animée par l’espoir de nous retrouver le plus tôt possible, côte à côte au milieu des hommes. Mais dans cette foule où je l’avais précédé, je constatais chaque jour à quel point il dépassait tous les autres... Le train ralentit, s’arrêta, et l’idée qu’il était mort s’imposa de nouveau dans sa cruauté. C’était sur ce quai de gare que je l’avais vu pour la dernière fois. Sans oser m’attarder, je sortis et me fis mener avec mon bagage à l’hôtel de la Poste, seule auberge convenable de l’endroit. La nuit était noire, maintenant; on sentait dans le ciel la masse énorme des montagnes. De rares réverbères grinçaient sous la longue rafale du vent. Je reconnus des boutiques, un ou deux passants qui ne me reconnurent pas. Des souvenirs assiégèrent mon esprit, mais je les écartai de toutes mes forces; je n’étais venu que pour la mère de mon ami et pour sa tombe. Ensuite, le surlendemain, je m’en irais, je me sauverais. * * * * * Après avoir dîné, je sortis de l’hôtel. Certes, il était trop tard pour faire une visite, surtout à l’improviste. Mais je voulais revoir au moins sa maison. A l’angle de la petite place, comme je levais les yeux vers la haute façade de pierre sombre, aux fenêtres étroites, le vent redoublé me transperça. Et soudain neuf heures sonnèrent à la cathédrale, dans mon dos, neuf coups plus solennels qu’en n’importe quel autre lieu du monde. Je l’avais oubliée, cette vibration sépulcrale qui avait si souvent retenti dans ma chair d’enfant. Alors je traversai le pavé, j’entrai dans la maison d’Alexandre, et je me mis à gravir les larges marches de pierre usée. A la servante étonnée, je dis mon nom; et je la suivis le long du corridor jusqu’à la pièce où, sous la lampe, chaque soir depuis tant d’années, travaillait Mme Weckerlin. Surprise, elle se leva à moitié, la pauvre femme, et dut se rasseoir. «C’est vous, c’est vous», murmura-t-elle. Sa vieille figure, molle et ridée, ses gros yeux rougis pleins de larmes comme les miens, ce salon boisé, haut de plafond, paisible, où l’on n’entendait, dans notre silence, que le craquement du feu et la plainte lointaine du vent, cette lampe sur la table environnée de ténèbres,--quels souvenirs! Et Mme Weckerlin me regardait en tremblant, et regardait dans le vide, à côté de moi, d’un regard agrandi qui voyait un fantôme. Puis, pour détourner l’émotion qui nous gagnait de plus en plus, elle balbutia: --Vous ne reconnaissez pas Mlle Halliez? Alors seulement je vis, de l’autre côté de la table, loin de la lumière, Léonore Halliez, une cousine d’Alexandre, de huit ou dix ans plus âgée que nous. Je la saluai; elle roula son ouvrage, et dit: --Ce soir, monsieur, c’est vous qui allez tenir compagnie à ma tante; je vous laisse avec elle. Comme je m’excusais de la déranger, elle ajouta: --Vous restez quelques jours, je suppose. J’espère vous revoir. Elle tourna autour de la table, embrassa sa tante, redressa sa haute taille sombre et sortit. Une fois seuls, Mme Weckerlin me fit asseoir près d’elle, et s’anima, presque bavarde, comme si elle trouvait enfin l’occasion de se raconter. --Je savais bien que vous viendriez. Durant sa maladie, Alec m’a parlé de vous plusieurs fois. Je lui disais: «Reste tranquille, mon chéri»; il insistait. Il faut vous dire que j’étais constamment auprès de lui. Il ne tenait qu’à moi. Il ne pouvait s’endormir sans que je sois là. Les derniers temps, lorsqu’il avait de la peine à s’exprimer, j’étais seule à le comprendre. Une mère comprend toujours son fils, n’est-ce pas? Le docteur me disait: «Etes-vous bien sûre d’avoir saisi ce qu’il veut dire?» Je ne l’écoutais pas, ce docteur. De même, quand il s’inquiétait de ce qu’il appelait les tristesses d’Alec. Il le croyait tourmenté, désireux de quelqu’un, d’une présence. Mais non. Je répétais: «Ce qui fait de la peine à Alec, c’est de me voir malheureuse, mais il est calme.» La preuve, mon ami, c’est que je priais souvent avec lui; il fermait les yeux, il ne disait plus rien. Sa fin a été admirable: silencieux, nous bénissant sans doute dans son cœur, et tout prêt à paraître devant Dieu... Elle s’arrêta, fatiguée de ce long discours, et guetta ma réponse. Je m’écriai naïvement: --Mais enfin, madame, comment a-t-il pu mourir? --Une méningite. Je voyais bien depuis quelque temps qu’il était pâle, creusé. Un jour, son visage m’a frappé. Il était... comment vous dire cela? Il était devenu étrange. Alors la fièvre l’a pris, tout de suite violente, et du délire. --Et que disait-il dans son délire? La vieille dame soupira, larmoya tout à coup et murmura: «Je ne saurais...» Ensuite elle enleva ses lunettes comme pour ne plus me voir. --Oui, repris-je un peu impatienté, quelles furent ses pensées durant ces heures-là? Je voudrais entendre par vous ses dernières paroles... --Oh! des phrases sans suite... --Mais encore? --Le pauvre enfant n’avait plus sa tête. Elle prit un temps et ajouta, avec netteté: --C’est pourquoi j’avais condamné sa porte. On m’a proposé de m’aider à le soigner. Mais je n’ai pas voulu. Le docteur et moi, seulement. Elle se serra dans son châle, redevenue dolente, remuant la tête. --A-t-on su l’origine de la maladie? repris-je. S’était-il fatigué à trop travailler? --Il lisait beaucoup, c’est vrai, mais ce n’est pas cela qui fatigue. Moi aussi, je lis, et je ne suis jamais tombée malade. On a prétendu, je le sais, qu’il ne trouvait pas ici toutes les satisfactions qu’il souhaitait et qu’il s’inquiétait d’autre chose. Mais c’est faux! Vous qui avez été son ami, vous direz que c’est faux, n’est-ce pas? J’ai répondu qu’Alec n’avait aucun motif de n’être pas heureux. Elle cessa de trembler, remit ses lunettes pour me dévisager bien en face et affirma: --Pas besoin de chercher l’origine de cette affreuse méningite. C’est Dieu qui l’a voulue. Il ne nous reste qu’à essayer de nous résigner, si nous le pouvons. Mais je ne me résignais pas. Pour moi, Alexandre venait de mourir, il me fallait des renseignements sur ses derniers jours, des images qui, si douloureuses fussent-elles, me permissent d’admettre enfin l’évidence. Je pressai donc la vieille dame, je m’efforçai d’obtenir par bribes des détails vrais, et ses phrases embrouillées, ses réflexions confuses, son chagrin même que je ranimais ainsi me donnèrent les preuves cruelles que j’étais venu chercher. Au bout d’une heure, je me levai pour prendre congé. Elle saisit ma main dans ses mains gonflées et m’adjura: --Revenez demain, mon ami, n’est-ce pas? Nous parlerons encore de lui. Certaines personnes chercheront peut-être à vous donner d’autres détails, mais c’est moi, moi seule qui connais tout de mon pauvre enfant. Je m’inclinai; alors, me retenant toujours, mais sur un ton un peu changé, presque soupçonneux, elle ajouta: --J’ignorais que vous fussiez si lié avec Alec. Je vous croyais seulement deux bons camarades. Un jour, il m’a demandé de lui lire une de vos lettres. Je n’ai pas tout compris de ce que vous écriviez, mais elle lui a fait beaucoup de bien. Le soir, il a voulu me dicter une réponse. Et puis, il n’a pas pu. J’ai insisté. Il secouait la tête en soupirant: «C’est trop difficile, c’est trop difficile.» Déjà, à ce moment-là, il était si faible. Mme Weckerlin se leva péniblement, ouvrit le tiroir de la table et ajouta: --Il m’a été enlevé, et puis vos lettres ont continué d’arriver. Les voilà, mon ami... Elle me tendit six grosses enveloppes, je les pris et me sauvai pour cacher mon désespoir. * * * * * Le lendemain, je fus réveillé par les gémissements du vent incessant qui venait pousser sa plainte jusque sous ma porte. L’hôtel de la Poste est une mélancolique maison de granit. On m’avait donné la grande chambre du premier étage, la seule qui ait trois fenêtres--celle où, par je ne sais quel hasard, avait logé une illustre cantatrice à l’époque de nos seize ans. Nous ne sûmes jamais pourquoi était venue à l’improviste, puis repartie au bout de deux jours, cette femme dont personne dans la ville, sauf nous, ne connaissait la célébrité. Agités par le respect de l’art, le désir de la créature, l’adoration de la gloire, nous passâmes ces quarante-huit heures à la guetter de la rue, à errer sous un prétexte le long des corridors ou dans le salon de l’hôtel. N’y pouvant plus tenir, Alexandre écrivit une lettre qu’il lui fit porter; la femme de chambre revint le prévenir qu’on l’attendait. Il monta hardiment l’escalier, puis arrivé devant la porte, fit demi-tour et me rejoignit en me disant: «C’eût été une déception.» Nous ne connûmes d’elle qu’une torsade de chevelure blonde et un manteau de fourrure alors qu’elle montait en voiture, le lendemain, pour s’en aller. Et j’habitais sa chambre! Une vaste chambre peinte à la détrempe. Dans cette rude contrée, on s’étonne de trouver parfois des décorations à l’italienne, exécutées par des artistes venus de l’autre côté des montagnes et qui illustrent en ciels et en oiseaux multicolores leur regret du soleil. Le plafond bleu était orné d’arabesques, les murs de fruits et de fleurs. Devant moi, une grande glace trouble avait reflété le visage de notre chimère. J’y distinguai tout à coup celui d’Alexandre. Alors je résolus d’aller au cimetière. Il est en dehors de la ville, au pied d’un éperon rocheux. A peine en eus-je franchi la grille que je ressentis un grand calme. Le vent ne pouvait plus m’atteindre, j’étais à l’abri des vivants. Une humidité pénétrante m’enveloppa. Quelques arbres pleuraient sur les tombes, sur des roses froides parmi leurs ronces violacées. Je ne savais où trouver Alexandre, et j’avançais au hasard, presque surpris qu’il ne se relevât pas pour m’appeler. Enfin, je vis son nom inscrit sur une dalle, en lettres banales et définitives. Je m’en voulus de ne pas éprouver plus d’émotion, de demeurer rétif, inerte. Mais comme je cherchais mon mouchoir dans ma poche,--ce cimetière m’enrhumait au lieu de me faire pleurer,--j’y sentis les enveloppes que m’avait remises, la veille, Mme Weckerlin. Je les ouvris, ces lettres. J’y revis les phrases que j’écrivais sans savoir qu’il était mort, et leur inutilité, absurde et innocente, me bouleversa. Comme témoignage vivant de notre amitié, il ne me restait que ces feuillets de ma main, mais où je retrouvais l’accent si fier de nos confidences. N’importe qui eût peut-être appelé cynisme cette franchise tranquille et courageuse qui s’exerçait même à nos propres dépens. Le fond d’une âme humaine, voilà ce que nous osions, dans notre impitoyable loyauté, montrer l’un à l’autre. Jamais je ne parlerai à quiconque sur ce ton-là. Et lui-même n’aurait jamais révélé à d’autres qu’à moi d’aussi secrètes profondeurs. Ainsi j’étais désormais l’unique dépositaire de sa pensée. Bien plus que sous cette dalle, je le sentis présent dans ma poitrine. J’achevai ma lecture. Nous étions si préoccupés de l’essentiel de nous-mêmes, et de ramener aux principes généraux nos mouvements intérieurs, que nous ne parlions guère de notre vie pratique. Séparés l’un de l’autre, nous faisions abstraction des événements. Je me gardais pour ma part de relater les besognes utilitaires, les fréquentations banales qui composaient mon existence au Brésil. Et lui? Loin de moi avait-il commencé de réaliser les ambitions dont je connaissais les grandes lignes? Ou bien, songeant à son attitude au seuil de la cantatrice, je me demandai s’il avait dédaigné ce qui eût risqué de le mal satisfaire? Autour de moi, tout était silencieux, sauf les gouttes d’humidité tombant sur des feuillages flétris. Rien, ni personne ne pouvaient me répondre. Alors, je m’en allai à travers le cimetière, déchirant en mille morceaux mes lettres inutiles; près de la sortie, je m’arrêtai pour les jeter sur un tas de détritus qu’emporterait le fossoyeur: vieilles couronnes, chrysanthèmes fanés. Et comme je relevais la tête, je vis paraître sur le seuil de la grille Léonore, le visage maigre et volontaire sous un chapeau noir. Je la saluai, elle fit un mouvement vers moi, puis, me saluant à son tour, elle gagna l’intérieur du cimetière. * * * * * L’après-midi, j’allai voir Mme Weckerlin. Assise dans son fauteuil près de son feu toujours flambant, elle m’interpella: --Qui avez-vous vu? Vous a-t-on parlé d’Alec? Je l’assurai, un peu surpris, que je n’avais adressé la parole à personne. Alors elle attira à elle, de ses grosses mains molles, un porte-feuille. --J’ai préparé un choix de ses photographies pour que nous les regardions ensemble. Celle-ci, tenez... C’était le portrait d’un bébé florissant assis par terre; je ne l’avais pas connu à cet âge. Un second portrait me le montra à cinq ans, en marin et de profil. --Là, fis-je, on reconnaît son front si particulier, ce front de cérébral. --N’est-ce pas, fit-elle, qu’il était un bel enfant? D’autres photographies passèrent, assez insignifiantes, des groupes où il était mêlé à des gens. --Celle-là, dit sa mère, je ne l’aime pas. Et elle me tendit une épreuve d’amateur, pas retouchée, où des ombres dures soulignaient, avec une intensité qui me troubla, la profondeur sombre du regard, l’amertume de sa bouche. O destinée trop courte qui n’avait pu déployer les promesses de cette image! Avide de le contempler encore, je demandai: --Et les autres? --Quelles autres? --N’avez-vous pas d’autres portraits que ceux de son enfance? Elle baissa ses paupières sur son visage gonflé et murmura: --Il n’y en a pas d’autres. Elle dut sentir ma désapprobation, car elle se mit à remuer dans son fauteuil, à agiter ses mains tremblantes, en soupirant: «Mon pauvre petit Alec..., mon pauvre petit Alec...» Puis, comme décidément je ne répondais rien, elle parla pour elle seule. --Ses premières années, elles m’ont donné bien des inquiétudes. Après avoir été un beau bébé, il a eu coup sur coup des maladies qui l’ont affaibli. A sept ans et demi, une mauvaise scarlatine. L’année d’après, ça a été le tour de la fièvre typhoïde; j’ai cru le perdre. Il en sortit tout maigre. A dix ans, j’ai dû le retirer de la petite école qu’il fréquentait; il avait des maux de tête continuels. Qui sait? peut-être les premiers signes de l’affreuse maladie... --Je ne l’ai jamais entendu se plaindre. --Il ne vous disait pas tout, mon ami. A mesure qu’il grandissait, il ne racontait plus ses souffrances. Quand il a dû s’aliter pour sa dernière maladie, j’ai cru le revoir tout petit. Une nature comme la sienne, il fallait la deviner. Je ne regrette pas l’hiver où je l’ai gardé ici après l’avoir retiré de son école. Un hiver terrible, quelle neige! Nous étions comme emprisonnés, tous les deux. Naturellement, je ne le laissais pas inoccupé. Nous faisions un peu de géographie, de calcul, d’histoire. Ensuite, il est devenu bien plus savant que moi, qui ne sais pas grand’chose. C’est quand même moi qui lui ai appris l’essentiel. Le reste... --Une fois l’esprit éveillé, quel appétit de lecture! Personne n’a eu sa dévorante curiosité, son besoin de découvertes... --Je le tenais dans les plis de ma robe, au coin de ce feu. --A chaque révélation nouvelle, quel élan pour repartir! Je l’entends encore, la voix pressée, m’expliquer la philosophie de Spinoza, ou bien commenter le pessimisme de Schopenhauer... --C’était un enfant doux et appliqué, très sage. --C’était un homme déjà, bien avant ceux de son âge... En quelques années à peine, du petit garçon a jailli un chef, un maître, sans qu’on puisse s’expliquer la soudaineté de cette transformation. Calmement, comme pour me ralentir, Mme Weckerlin dit: --Un «maître», mon petit? Puis, obstinée, un peu dédaigneuse, elle ajouta: --Il ne s’est pas tellement transformé que vous le dites. Mais mon chagrin me remontait à la gorge. --Jamais, m’écriai-je, je ne me consolerai de sa mort. J’ai perdu l’être le plus rare, un guide pour toute l’existence, une haute raison de penser et d’agir. J’ai perdu le meilleur des frères, mon seul ami! --Mon fils. --Et qu’eût-il donné au monde, quelle vérité nouvelle eût-il apportée aux hommes? --Mon fils, répéta-t-elle en bougonnant. --Parmi tant de possibilités diverses dont il était capable, que serait-il devenu? --Je le sais, déclara-t-elle avec impatience. --Alors madame, je vous en supplie, dites-moi tout, quelles furent ses dernières confidences? Elle s’enfonça dans son fauteuil, serra son châle, et, au bout d’un instant, laissa tomber: --Il n’a pas eu besoin d’en faire... Alec n’avait rien à m’apprendre. Ma susceptibilité naturelle se réveilla. Je m’écriai, avec irritation: --Prenez garde de le diminuer en le simplifiant! Il y avait en lui plus de choses que nous n’en pouvions apercevoir. Ni vous, ni moi ne lui aurions suffi toujours. Son audacieuse espérance était tournée au delà, et plus tard... --Quelle erreur, fit Mme Weckerlin en m’interrompant. Alec s’est consacré à moi avec un zèle qui ne m’étonnait pas d’ailleurs et qui suffit à prouver que vos souvenirs sont infidèles. Comme vous le jugez mal! Jamais il ne m’eût quittée. La mort seule nous a séparés, pour peu de temps encore. Ces dernières années, comme ma vue avait baissé, c’est lui qui tenait mes comptes. Chaque jour il allait faire pour moi de petites emplettes. Sans avoir besoin de l’interroger, je ne sentais pas en lui les curiosités dont vous parlez. J’ignore Spinoza et l’autre dont vous avez dit le nom, mais mon fils était, comme moi, surtout préoccupé des choses religieuses, du devoir quotidien. Je vous ai raconté hier que nous avons prié ensemble, durant ses derniers jours. --C’est-à-dire qu’il vous écoutait prier. --Sans doute, répliqua la vieille dame en se dressant, il m’écoutait! Et vous, où étiez-vous pour qu’il vous écoutât? L’amitié lui a manqué à l’heure de l’agonie. Ne lui prêtez pas des intentions, et je ne sais quelles bizarreries qui ne furent pas les siennes. Devant cette brusque exaltation, je m’en voulus d’avoir montré mon dépit. --Madame, murmurai-je, pardonnez-moi. Mais cependant je n’invente rien quand je me rappelle ces deux pièces au grenier, qu’il avait remplies de livres, où il a si ardemment travaillé. --Eh bien! mon ami, répondit Mme Weckerlin avec satisfaction, quand il fut très malade, Alec donna des ordres pour qu’on brûlât une caisse de papiers qui s’y trouvait et qu’on vendît tous les livres... --Et vous l’avez fait? --Naturellement. Je mis ma tête dans les mains. Alexandre avait-il donné ces ordres dans le délire? Ou bien, puisque j’étais absent, avait-il voulu protéger contre des indiscrétions, des malentendus, le secret de son travail et de sa pensée? De toutes façons, quel malheur! Mme Weckerlin jubilait. --Vous voyez, mon ami, moi j’apporte des preuves... J’eus ma revanche à la considérer qui reprenait tout à coup, avec une mine soupçonneuse: --Mais qui donc vous a poussé à me questionner? --Je vous répète que je n’ai causé ici avec âme qui vive. Le cœur serré de tristesse, je me levai. --Je pars demain, madame. Alors, son vieux visage s’attrista à son tour. Elle larmoya, chuchotant: --Revenez encore ce soir, nous parlerons de lui. Une fois dehors, j’éclatai de colère. La voilà bien, la tyrannie des familles! Cette vieille bourgeoise qui avait mis au monde un enfant peut-être de génie, ne savait pas même le reconnaître. Elle s’était formé de lui une image conventionnelle, qui pâlissait de plus en plus maintenant qu’il était mort. Elle trahissait sa mémoire par tendresse maternelle. O grande âme, avait-il donc fallu te plier à la médiocrité de ce voisinage, dissimuler par orgueil, mentir par pitié. Est-ce la méningite ou le désespoir qui t’a emportée? Et j’allais par les rues désertes, luttant tête basse contre le vent. La nuit était venue, une âpre nuit montagnarde qui ne parvenait pas à refroidir mon indignation. A ma colère se mêlait une rancune personnelle, Mme Weckerlin, en défigurant son fils, abîmait ma propre adolescence. Le hasard de ma course m’amena devant la maison où je suis né; je n’y jetai qu’un coup d’œil furieux. Si Alexandre, tel que je l’aimais, n’avait existé que dans mon imagination, le meilleur de moi-même n’existait pas davantage. Mais c’était impossible; ce coin de rue, cette arcade soudain le faisaient apparaître à mes yeux. A travers les ténèbres flottait son visage pensif, tout à coup passionné, tout à coup railleur. Moi seul, j’étais fidèle à son juste souvenir, comme j’avais été fidèle, de son vivant, à ses secrètes confidences. Quand, après avoir longtemps déambulé, je rentrai à l’hôtel, on m’avertit que quelqu’un m’attendait au salon. J’y allai, assez étonné. C’était Mlle Halliez. --Je voudrais vous parler, fit-elle à voix basse. Puis, désignant du regard deux personnes qui causaient à la table voisine, elle murmura: --Mais sans crainte qu’on nous écoute. L’hôtel de la Poste n’a pas d’autres pièces de réception. Je proposai ma chambre,--presque un salon, somme toute. Mlle Halliez accepta, et nous montâmes. Lorsque j’eus refermé la porte sur nous, je sentis l’insolite de notre tête-à-tête. Mais Léonore, préoccupée, résolue, n’y fit pas attention. Elle commença tout de suite, comme si elle avait préparé ses phrases à l’avance, en m’attendant: --Monsieur, je sais que vous partez demain et je suppose que vous ne reviendrez pas ici de longtemps. Mon père est le notaire de la famille Weckerlin. Mon cousin Alex, avant de mourir, lui a remis des papiers pour vous, et il les a conservés en attendant de connaître sûrement votre adresse... --Vous me les apportez? m’écriai-je. --Non. Mon père vient de s’absenter pour huit jours. Il me charge de vous demander si vous voulez qu’il vous les envoie dès son retour, ou bien que je vous les remette ce soir chez ma tante. --Apportez-les-moi chez Mme Weckerlin, je vous en prie, mademoiselle... Ah! je savais bien qu’Alexandre aurait encore quelque chose à me dire! Et puis, je me demandai pourquoi Léonore était venue elle-même me trouver, pourquoi elle avait réclamé que nous fussions seuls. Un prétexte lui était nécessaire, maintenant allait surgir l’essentiel. Pourtant ses premiers mots parurent le démentir. --Monsieur, fit-elle, c’est tout ce que j’avais à vous communiquer... Puis ses traits se détendirent, laissèrent paraître une expression de gêne et de souffrance. Elle murmura: --Les dernières volontés d’Alex sont sacrées, et c’est un devoir pour moi que de contribuer à les accomplir. Pardonnez-moi de maîtriser si mal mon émotion quand je me trouve en face de son seul ami. --Il vous a quelquefois parlé de moi? --Assurément. Je la regardai, droite, intelligente, austère... Depuis mon départ, peut-être avait-il rencontré en cette cousine une interlocutrice. Enfin j’allais pouvoir révéler à quelqu’un qui fût digne de l’entendre la vérité sur le disparu. Je fis: --Vous causiez souvent ensemble? Elle baissa la tête sans répondre. Je la priai de s’asseoir, je me rapprochai d’elle, m’écriant: --Merci d’être venue! Évoquons son souvenir! Racontez-moi ses derniers jours sur lesquels je n’ai que le récit de sa mère, récit vague, et inexact j’en suis sûr. Mlle Halliez releva la tête, mais ce fut pour la détourner. --Ses derniers jours, monsieur, je les ignore. Ma cousine si faible, si résignée d’habitude, décida de défendre sa porte, et demeura seule avec lui et le médecin. Je ne l’ai revue, mais cette fois effondrée, que lorsque tout fut fini. --Mais vous avez assez connu votre cousin pour contester avec moi l’image puérile qu’en trace Mme Weckerlin? --Que vous a-t-elle dit? --Elle en fait le modèle des bons garçons, respectueux, réservé, doux, fade. --Elle a essayé de me faire partager son point de vue, fit Mlle Halliez en haussant les épaules, mais je m’y suis toujours refusée. Nous n’abordons plus le sujet... Alex s’apercevait de cette incompréhension, il m’en a parlé souvent. Mais il ne voulait détromper personne. On existe, disait-il, selon l’idée que se forment les autres; à nous de créer en eux une belle idée de nous-mêmes... Je tressaillis; cette formule rendait le son d’Alexandre! --Dites-moi, mademoiselle, comment avez-vous appris à le connaître? --Je l’avais vu grandir sans lui donner plus d’importance qu’à d’autres cousins de son âge. Un jour... Mais il est inutile de vous rapporter ces détails. Ce serait une trop longue histoire. Sachez au moins que je fus stupéfaite devant les richesses d’âme de ce tout jeune homme. Jamais je n’avais rencontré de nature si généreuse et si ardente. Nous nous mîmes à causer, à nous expliquer, à nous enfermer dans une intimité toujours plus étroite. Il n’avait que du dédain et moi que de la haine pour notre entourage médiocre, notre plate existence où nous ne possédions que nous-mêmes. Son ton s’élevait et ses yeux sombres éveillaient sur son visage une beauté que je n’y avais point encore vue. Elle continua, dans le même mouvement: --Vous êtes parti d’ici, vous. Peut-être avez-vous oublié la désolation qui y règne. Songez à ceci; durant des années, j’avais souffert d’être seule et incomprise; après avoir gémi et saigné, mais tout bas, après avoir étouffé mes aspirations les meilleures, je m’étais résignée à mourir vivante, lorsque soudain, dans ce bagne peuplé d’indifférents pires que des ennemis, je crus rencontrer un compagnon. Ah! jamais je n’oublierai l’espérance violente qui me bouleversa, la terreur aussi de m’être peut-être trompée. Nos premiers entretiens furent hésitants, naïfs, chacun observant l’autre et prêt à s’échapper. Mais bientôt nous nous reconnûmes. Après toutes mes mortifications et mes désespoirs, je pouvais me confier, m’épanouir, et tout ce que j’avais refoulé remonta à la lumière. Non, Alex n’était pas ce que prétend sa mère... --Alexandre, m’écriai-je, gagné par son exaltation, cet esprit audacieux, magnifique. --Ce grand cœur... --Cette intelligence impitoyable, libre de toute entrave. --Mais surtout cette sensibilité infiniment délicate, ce tour romanesque, cette pitié consolante, ces façons charmantes de parler... --Pardon, dis-je, déplorant une fois de plus la manie des femmes de mettre l’accessoire à la place du principal, Alexandre était courtois sans doute, raffiné de toutes manières, mais il dépasse de beaucoup ces définitions. Laissez-moi vous expliquer... Elle fixa sur moi un regard fulgurant. --Monsieur, il vous a donné tout ce que l’amitié légitimement réclame. Mais cela ne va pas très loin. Piqué, je fis valoir qu’une amitié virile n’est pas moins perspicace qu’une amitié féminine: alors elle m’éclaira mieux. --J’en ai trop dit pour n’en pas dire davantage. Je savais bien, d’ailleurs, que notre conversation viendrait jusque-là. Dussé-je vous choquer, monsieur, il me faut parler d’Alex, en parler tout haut, le réveiller d’une mort dont je ne me console pas. C’est parce que je ne puis porter à moi seule ce souvenir que je suis venue vous trouver, pour vous dire, pour vous crier enfin... Ah! comprenez-moi, monsieur. Vous n’avez pas le droit de me disputer son image, à moi qui l’ai connue tout entière. Le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, le visage caché dans une main autant par pudeur que pour mieux évoquer le disparu, elle continua: --Quelle que fût son intelligence que je ne saurais mesurer, elle le rendait semblable à d’autres hommes. Mais ce n’est pas par les idées qu’un être s’exprime profondément. Je garde dans mon cœur des paroles qu’il m’a dites et qui furent uniques. Un soupir, un regard m’ont plus renseignée sur lui que toutes vos conversations. Voilà pourquoi Alex m’appartient. Il est à moi puisque je me suis donnée à lui. D’ailleurs, c’est pour moi qu’il est né, pour la passion que je lui ai inspirée. S’il m’a consolée d’avoir dû l’attendre si longtemps, je lui ai fait oublier à mon tour l’angoisse de ses idées et de ses livres. Je lui ai révélé sa vraie nature, qui n’était pas cérébrale comme vous dites, mais qui était d’aimer, d’aimer, d’aimer... Sa voix orgueilleuse tout à coup se brisa. Je me contins devant son silence. Mais elle était fière de revendiquer son amant; abattant son bras et me regardant en face, elle fit: --Voilà, monsieur, ce qui s’est passé dans une bourgade, perdue au fond des montagnes. Deux créatures séparées par l’âge, par le respect humain, par la sévérité des mœurs et la force des préjugés, se sont rejointes, et dans le plus profond secret, au risque d’un horrible scandale, ce couple indissoluble a vécu trois années d’un bonheur que vous n’imaginerez jamais. Vous, monsieur, vous avez tenté au loin l’aventure, mais quoi que vous ayez cherché et peut-être trouvé, rien ne vaudra dans votre existence ce qu’il a connu, celui qui est resté ici, resté pour moi. Car qui donc, sauf moi, l’a retenu? Ce ton provocant stimula mon irritation; elle le comprit, et d’un accent plus raisonnable: --Si je m’exprime avec cette liberté, ce n’est pas seulement pour me soulager. C’est aussi parce que, sans le savoir, vous m’avez rendue parfois très malheureuse. Alex, quand il me parlait de vous, et seulement alors, prenait l’air distrait, inquiet même, et une sorte de nostalgie traversait ses yeux. Je n’y tins plus et m’écriai: --C’est lui qui m’avait engagé à partir, au temps où vous ne l’aimiez pas encore, au temps où il était ambitieux, plein de rêves, les rêves que vous avez tués en lui, au temps où il comptait, comme moi, s’évader... --Ne le plaignez pas; j’ai été son évasion. Elle me défiait du regard, assurée de ses souvenirs, et je la contemplai contre le mur décoré à l’italienne de fleurs et de fruits, sous le plafond couleur de ciel et peint d’oiseaux. Elle ne savait pas qu’un jour, sur le seuil de cette chambre, Alexandre avait préféré ses rêves à une réalité trop facile. Alors je fus certain que s’il avait pris quelque plaisir à ses caresses, il avait, toujours secret, gardé sa liberté souveraine. --Et maintenant, dit-elle avec une douceur inattendue, que je vous ai appris pourquoi mon petit n’a jamais voulu vous rejoindre, je ne suis plus jalouse de vous... Je veux bien vous laisser la seconde place... Je haussai les épaules, fort impoliment. Elle se leva et, avec une affreuse tristesse: --Pardonnez-moi en songeant à ma douleur, en songeant que tous les soirs de ma vie désormais dévastée, je vais, sous prétexte de tenir compagnie à ma tante, dans cet appartement où il est mort sans pouvoir me dire adieu, et où j’essaie de croire qu’il va tout à coup surgir... * * * * * Elle était partie que je l’entendais encore, cette bizarre personne dont la réserve hautaine avait laissé éclater de tels aveux. Alexandre avait dû être violemment aimé par cette femme, longtemps déçue. Mais tandis qu’elle cherchait à prendre une revanche de la vie, de l’âge qui venait, il en était à préparer ses débuts. Cette liaison, bien sûr, n’avait été qu’une aventure à laquelle il s’était prêté, en attendant d’étonner autrement le monde. Du reste, je m’expliquais l’erreur de Léonore. Elle le croyait sentimental et romanesque, peut-être voluptueux, parce qu’elle lui réclamait des satisfactions de cet ordre. Ceux qui nous chérissent nous voient tels qu’ils nous désirent; ils s’imaginent nous aimer le plus à l’instant où ils nous sont le plus infidèles. De même qu’il avait laissé sa mère se tromper sur son compte, de même Alexandre, fier, clairvoyant et moqueur, avait accepté que Léonore s’illusionnât. Mais moi, j’étais en mesure de montrer à l’une ou l’autre de ces femmes l’énormité de leur erreur. De plus, le soir même, Léonore me remettrait les papiers que me léguait Alexandre; ils me suffiraient sans doute pour les confondre toutes deux. Pressé de connaître ce message d’outre-tombe, je me hâtai de dîner. Comme dépositaire des secrets de mon ami, mon devoir était de ne pas permettre qu’on travestît si complètement son souvenir. Certes, mes interlocutrices n’avaient pas admis mon témoignage. Mais quand le mort lui-même s’adresserait à nous, comment oseraient-elles contester plus longtemps? D’un pas rapide, je gagnai la maison de Mme Weckerlin. Comme la veille, je pénétrai dans la pièce haute de plafond, éclairée par une seule lampe posée sur la table et par un grand feu qui, tant les flammes étaient vives, faisait remuer nos ombres sur la boiserie. Mme Weckerlin était au fond de son fauteuil, les yeux endormis derrière ses grosses lunettes, les mains mollement croisées, tandis que, de l’autre côté de la table, sa nièce, droite et noire, lui lisait le journal. Un de mes premiers mots, après m’être assis entre elles deux, fut de demander à Mlle Halliez les papiers que son père avait à me remettre. --De quoi s’agit-il? fit Mme Weckerlin d’un air méfiant. Sans lui répondre, Léonore me tendit sous l’abat-jour de la lampe une large enveloppe où je reconnus avec émotion mon nom écrit de la main d’Alexandre; je retournai l’enveloppe qui était scellée, je fis sauter les cachets, et, dans un silence qui laissa entendre les gémissements du vent autour de la maison, je retirai une liasse épaisse de feuillets. Ils étaient tous du même format, et sur le premier je lus ce titre: _Ceci est mon journal intime._ Je frissonnai comme si la voix même d’Alexandre venait de s’élever. Ainsi il répondait à la douloureuse inquiétude qui m’avait fait accourir vers son tombeau; il mettait entre mes mains la preuve de notre amitié et le moyen de le faire connaître, tel qu’il était réellement. Mais alors j’éprouvai une subite pitié pour celles qui, de chaque côté de moi, contemplaient ce manuscrit; j’hésitai à leur révéler d’un coup leur erreur, et je mis le paquet dans ma poche en disant: --Je lirai ces pages à l’hôtel et je vous communiquerai ce qui pourrait vous toucher. J’avais parlé devant moi, sans les regarder. Ni l’une ni l’autre ne dit rien. Au bout d’un instant, Léonore demanda à sa tante: --Voulez-vous votre tapisserie? Sa tante soupira, refusa, soupira encore. Puis, à son tour, elle essaya de dissimuler son émotion en me demandant: --Et vous partez toujours demain? J’acquiesçai. Elle reprit, avec douceur: --Vous êtes bon d’être venu. Pour vous aussi, ce malheur est terrible... N’est-ce pas qu’il s’est toujours montré un ami dévoué? --Un ami incomparable, madame. --Incomparable, répéta Léonore. Inquiète de notre assurance, Mme Weckerlin remarqua: --Pourtant il ne se liait pas volontiers. On le jugeait parfois distant, ce qui était bien injuste. Mais c’est vrai que le cher garçon ne s’épanouissait, ne se sentait vraiment heureux qu’ici, dans ce fauteuil en face de moi, à me raconter des histoires et à écouter les miennes... Il a dû vous le dire? fit-elle après une hésitation. Je m’inclinai. Prenant courage, elle continua, ses yeux pleins de larmes tournés vers moi pour mieux me convaincre: --Sa confiance en moi était touchante. Il me disait bien plus de choses qu’un fils n’en dit à sa mère. N’importe quel fils. Et c’est une de mes rares consolations, dans mon grand chagrin, de songer que rien de sa vie ne m’est demeuré inconnu. Une vie si digne, sans un secret, sans une faute... Je continuai de me taire, un peu agacé néanmoins par ce naïf bavardage. Alors ce fut au tour de Léonore de m’interpeller. --Si attaché qu’il fût à sa famille immédiate, il serait regrettable, n’est-ce pas, monsieur? d’oublier sa préoccupation d’autrui, cette compassion généreuse à la souffrance, ce besoin presque féminin de consoler un malheureux, une malheureuse... --Je sais comme vous qu’il était charitable, fit la mère avec une légère irritation. Cela tient à son éducation chrétienne. --Pardon, rétorqua l’autre, il n’était pas tendre par piété, mais par humanité. Il n’avait rien de convenu, mais au contraire il cédait souvent à un élan passionné. Nette, la réplique arriva: --Mon pauvre enfant n’a pas eu le temps de connaître les passions. Je me hâtai d’intervenir. --Laissez-moi, fis-je, compléter le portrait que vous tracez tour à tour. N’oubliez pas l’extraordinaire imagination qui le caractérisait, une imagination brûlante, qui éclairait la vie devant lui. --Je le veux bien, fit-on à ma gauche. --Soit, entendis-je à ma droite. --Cette imagination qui ne déployait toute son envergure que dans le domaine intellectuel, l’eût rendu l’égal des grands esprits humains. C’est comme penseur qu’il eût donné sa mesure. Il n’était pas fait pour s’attacher aux choses purement terrestres. --C’est vrai, fit Mme Weckerlin. --Et à cette puissance imaginative s’ajoutait une lucidité critique parfois terrible, mais qui ne semblait détruire que pour se donner la place de créer à nouveau. --Mon fils, un destructeur... La vieille dame remua au fond de son fauteuil, tandis qu’à ma droite l’autre, figée dans sa certitude hautaine, déclara: --Certes, il n’avait que faire des vérités faciles et des conventions traditionnelles. D’abord il cherchait à être sincère. Et lorsqu’il avait choisi un but, il y marchait tout droit, sans s’embarrasser de préjugés. --Vous avez raison, repris-je, de ne pas exagérer l’importance de certains repos, de certaines détentes qu’il s’accordait. La vérité, la beauté, voilà quels étaient les pôles de son intelligence. S’il paraissait se prêter à tel ou tel épisode de la vie, il le mettait à son rang dans la hiérarchie qu’il avait fixée une fois pour toutes, indépendamment des personnes. L’aventure ne le détournait pas de l’essentiel. Entraîné par le plaisir imprudent de revoir Alexandre dans sa haute stature, et non plus étriqué, parodié, comptant aussi sur l’obscurité des termes que j’employais, je fus néanmoins arrêté par Léonore. Mes phrases précédentes l’avaient agacée, la dernière la fit bondir: --Qu’appelez-vous une aventure? --Mon fils, murmura Mme Weckerlin, un aventurier... --Oui, continua durement Léonore, expliquez-vous. Vous parlez d’Alex d’après un passé déjà lointain. Que savez-vous de son existence récente? D’après quoi jugez-vous? Tremblante, presque fébrile, incertaine de l’un comme de l’autre de ses compagnons, et craignant elle ne savait quels sous-entendus, Mme Weckerlin s’adressa à moi: --Je ne comprends pas... je ne comprends pas... Où allez-vous chercher ces idées sur Alec? Ne vous en ai-je pas assez dit? Mais Mlle Halliez était résolue à pousser plus loin. --Ma tante, dit-elle avec âpreté, monsieur ne se contente pas de vos explications. Il a raison. Nous devons aux morts une sincérité totale. Où il a tort, c’est quand il invoque ses conversations de la dix-huitième année pour transformer Alex, si je le saisis bien, en une sorte de philosophe. L’irritation commençait à me gagner, moi aussi: je n’aime pas à être traité de menteur. --Pardon, fis-je, il ne s’agit pas d’impressions personnelles plus ou moins sujettes à caution. Ce qui donne une valeur probante aux entretiens de notre adolescence, c’est l’étonnante précocité d’Alexandre. Dès cette époque, j’ai reçu l’avertissement de son génie. Je n’invente pas les innombrables lectures qu’il a faites, je n’invente pas les travaux qu’il a entrepris, ses programmes de vie, le catalogue qu’il se plaisait à dresser de ses ambitions. D’ailleurs, sa personne même trahissait son caractère; rappelez-vous ce grand front bombé, lourd de méditation, qui penchait son visage en avant. --Cette bouche... fit Léonore. --Cette bouche faite pour le sarcasme et l’invocation: tout dénotait en lui la créature intellectuelle, l’esprit supérieur pour lequel seule compte la pensée. Sa fin lamentable, sa fin même n’est-elle pas due à un excès cérébral? --Ses derniers jours..., murmura Léonore. Je la sentais, reculée dans l’ombre, qui frissonnait d’impatience, de rage, de ne pas oser me répondre à armes égales, en étalant ce qu’elle appellerait, elle aussi, ses preuves. Et je ne m’adressais qu’à elle, et jusqu’à mes silences la sommaient de reconnaître que j’avais raison. Mais je dus me retourner à gauche vers Mme Weckerlin qui, d’une voix solennelle, plus forte que je ne l’aurais pensé, suspendit notre assaut: --Ne parlez de sa mort ni l’un ni l’autre. Étiez-vous là? Nous demeurâmes interdits. Elle reprit, ni tremblante, ni inquiète désormais: --Comment prétendez-vous définir mon fils, alors que vous ne l’avez pas entendu, soigné, veillé aux heures suprêmes? Dédaignant mes objurgations, Léonore fit face à la vieille dame. --Et vous, ma tante, que pouvez-vous conclure de ce tête-à-tête final? Etes-vous certaine qu’en dépit de votre présence, Alex n’attendait pas quelqu’un? --Attendre qui, qui d’autre que sa mère? Je fus frappé de l’élan de la question, comme si les lèvres d’où elle jaillissait l’avaient longtemps retenue. Mlle Halliez plia d’abord devant l’attaque directe, puis, rassemblant toute sa résolution: --Qui sait si quelqu’un... ni le médecin, ni vous... n’aurait pas eu, devant cette agonie, une intuition soudaine qui l’aurait sauvé? --Là où je n’ai rien trouvé, qui donc... --Peut-être moi, fit très lentement Léonore. --Comment, vous? Votre susceptibilité serait donc la raison de cette hostilité sourde que je me suis toujours refusée à comprendre? Est-ce là pourquoi vous revenez chaque soir, sous le prétexte d’une lecture, et comme pour surprendre un secret dont vous auriez besoin. Mais vous n’obtiendrez pas... --Je n’espère rien de vous. --Alors pourquoi ce soir faites-vous l’odieuse supposition que là où une mère a échoué, vous eussiez réussi? --Parce que j’étais pour Alex plus qu’une mère, parce que votre fils eût écouté mon appel et serait encore vivant si je lui avais tendu les bras... --Malheureuse, s’écria Mme Weckerlin en levant ses deux grosses mains tremblantes, taisez-vous... Mais l’autre était debout, et, la tête plus haut que la lumière de la lampe, à demi perdue dans l’obscurité, elle continua, impérieuse et farouche: --Puisque je ne puis trouver aucun repos, aucune consolation dans le silence, puisque je vous déteste de m’avoir écartée de son agonie et qu’il faut que vous sachiez pourquoi, je dirai tout. J’ai été la maîtresse de votre fils. C’est à moi qu’il doit le seul bonheur d’une vie jusque-là solitaire. Il m’a passionnément aimé, entendez-vous, plus que n’importe quel être au monde. --Non, non, Alec n’a pas commis cet horrible péché. --Alex m’a aimée. Et je ne vous permets pas de le confisquer maintenant, ou plutôt de le faire mourir une seconde fois en faisant comme si rien, jamais, n’avait existé entre lui et moi... --Mais c’est vous, balbutia Mme Weckerlin épouvantée, qui avez précipité sa fin en l’entraînant dans le crime. Vous l’avez tenté, tourmenté, avili peut-être, mon malheureux enfant... Aujourd’hui il vous échappe. Laissez-le moi. --Il est trop tard. Maintenant que j’ai parlé, vous l’imaginerez toujours dans mes bras. Frappé d’horreur, je crus voir le fantôme ironique et douloureux que nous poursuivions tous les trois, apparaître soudain sous la forme d’un cadavre étalé, disputé par ces deux rivales que possédaient leurs jalousies également mensongères. Par respect pour mon ami, j’intervins: --Vous vous trompez toutes deux. Alexandre vous a donné à chacune un peu de son âme. Mais il ne vous appartient ni à l’une, ni à l’autre. Et c’est lui qui vous le dit par ma bouche. D’un même mouvement, haletantes, elles se tournèrent vers moi: l’une pelotonnée dans son fauteuil, hagarde, agitée de tremblements séniles; l’autre debout, orgueilleuse, assurée d’une certitude dont les preuves nous demeureraient éternellement secrètes. Mais je ne me laissai pas intimider, et tirant de ma poche l’enveloppe que m’avait donnée Léonore: --Regardez ces papiers. Ce n’est ni à vous, ni à vous qu’Alexandre a voulu les transmettre. Est-ce donc qu’il n’avait de confiance véritable qu’en moi? Mme Weckerlin ne comprenait pas ce nouveau coup; elle parut désespérée. Léonore répliqua dédaigneusement: --Il vous a remis un manuscrit d’une haute valeur, sans doute, quelque travail philosophique. Comment pourrait-il me démentir? --Pardon, mademoiselle. Lisez ce qui est écrit sur la première page: _Ceci est mon journal intime._ Il me le donne pour me confirmer dans ce que je sais de lui, pour que je devienne son répondant, son témoin envers tous, alors qu’il ne sera plus là. Inutile de disputer plus longtemps, ceci nous dira qui de nous trois a raison. Quant à moi, je le sais d’avance. Et déjà j’ouvrais le cahier lorsque, relevant les yeux, je vis le pâle visage gonflé de Mme Weckerlin, ses paupières sanguinolentes d’où tombaient de grosses larmes. Je ne pus supporter ce spectacle. D’un geste brusque, je lui tendis les feuillets. --Prenez, madame, lisez la confession de votre fils, et dites-nous la vérité... Elle fit d’abord le mouvement de chercher ses lunettes, et pendant un instant on n’entendit que le soupir atténué du vent au dehors, le bruit craquant du feu dans le salon. Puis elle me rendit les papiers en balbutiant avec angoisse: --Je suis sûre de mon fils. M’inclinant, j’allais feuilleter moi-même le manuscrit lorsqu’une ombre passa sur lui; c’était Léonore, penchée, et qui s’en empara. Elle le serra entre ses bras avec une expression d’ardeur insensée. Irrité, je m’écriai: --Eh bien! lisez vous-même, mademoiselle, nous verrons bien si vous avez raison. J’en avais assez de ces violences. J’attendais, j’exigeais qu’Alexandre enfin parlât lui-même. Mais avant qu’on pût l’en empêcher, Léonore fit le tour de la table et jeta au feu le journal intime. LE PERSONNAGE INVISIBLE à Zoltan Baranyai. J’affirme que les circonstances sont seules coupables. Et non pas moi. J’étais seul dans mon compartiment, et nous allions arriver à la frontière. Un crayon avec lequel je notais mes dépenses de voyage glissa entre la banquette et la paroi du wagon: je fouillai pour le reprendre, et ramenai, en même temps que lui, un passeport perdu. Mon premier mouvement fut de plaindre son propriétaire; mon second fut de m’émerveiller. La photographie du passeport reproduisait mon propre visage, ou à peu près: même moustache noire et tirée, mêmes yeux enfoncés avec de profondes arcades. C’était moi, avec un faux nom. Au lieu de Jean Collin, le signalement parlait d’un certain Mesmay, Lucien, journaliste, né à Paris, et plus âgé que moi, il est vrai, de deux ans. Mais cet état-civil me laissait indifférent, tandis que la coïncidence de nos deux physionomies me stupéfia. Là-dessus nous atteignîmes la station frontière. Je mis le passeport dans ma poche pour le donner au chef de train, et je m’occupai de faire porter mes deux valises à la douane. Quelle bousculade! La veille, à Vienne, j’avais failli perdre mon bagage et j’en demeurais inquiet. Ici, pour comble on parlait hongrois, et je ne comprenais goutte aux indications des employés. Les voyages à l’étranger sont contraires à mes goûts de vie tranquille, et seul le désir de consulter à la Bibliothèque nationale de Budapest des documents touchant le séjour de Descartes en Hongrie, m’avait décidé à entreprendre un tel déplacement. Je songeai qu’à cette heure, loin du bruit et de la hâte, ma femme et mes deux petites filles goûtaient à leur aise dans notre jardin, et à mon ennui se mêla de la mauvaise humeur. Lorsque, après une longue attente dans un corridor, un fonctionnaire au képi raide et conique me réclama mes papiers, je lui tendis mon passeport avec irritation. Il le vérifia, le timbra et me le rendit après m’avoir enveloppé d’un coup d’œil. Mais une fois remonté en wagon, et roulant vers Budapest, je m’aperçus que j’avais, par mégarde, présenté au visa le passeport de M. Mesmay. Je commençai par m’amuser d’une telle confusion. La ressemblance devait être bien complète pour qu’un douanier s’y laissât prendre. Je contemplai à nouveau l’image de ce Mesmay. Et je rêvai un instant sur la figure qu’un inconnu m’avait empruntée. On dit que les traits définissent le caractère. Il serait donc, comme moi, un homme d’étude, raisonnable et appliqué? Ou bien deux personnalités entièrement différentes peuvent-elles utiliser des masques pareils? Je voulus me mettre à lire, mais mon esprit suivait mal le texte. J’essayai, sans succès, de dormir. La campagne que nous traversions me parut sans intérêt. Son passeport avait été visé à la frontière tchèque. Sans doute, arrivant de Prague, s’était-il arrêté à Vienne; il ne pourrait continuer son voyage qu’après s’être fait délivrer, à l’ambassade, de nouvelles pièces. Mais si l’un de ses amis passait dans le couloir--le couloir de son wagon, où, moi qui venais de l’Arlberg, je ne l’avais manqué que de peu,--il dirait, en m’apercevant: «Tiens, vous êtes donc remonté?» Et je pourrais très bien incliner la tête, ou même répondre: «Mais oui, vous voyez.» Et l’ami me croirait... Etre pris pour un autre, et, loin de s’en vexer comme on fait d’habitude dans un cas analogue, accepter le malentendu!... Brusquement, je me décidai à ne pas remettre le passeport au chef de train, mais à l’envoyer moi-même à son possesseur, puisque son adresse y était inscrite. Il serait intéressant, pensai-je, de nous connaître, de comparer nos goûts et de voir jusqu’où s’étendait cette extraordinaire similitude. Ma vie est si privée de tout inattendu qu’un tel événement commençait même de me troubler. Nous arrivâmes à Budapest où je ne comptais passer que trois jours. Je pris une voiture pour me faire conduire à l’hôtel Astoria. Mais alors, tandis que nous suivions un boulevard planté d’arbres, encombré de terrasses de cafés et tapissé d’enseignes incompréhensibles, tout à coup une pensée me bouleversa: puisque, seul, le passeport Mesmay avait été timbré à la frontière, le mien n’était donc pas en règle. Comment pourrais-je expliquer la confusion? Me croirait-on dans ce pays où je ne connaissais personne? N’allait-on pas m’accuser d’avoir usurpé un état-civil, abusé de la bonne foi d’un fonctionnaire? Aujourd’hui, ces craintes me paraissent absurdes. Le fait est qu’elles m’affolèrent. Plutôt que d’affronter des autorités soupçonneuses et qui s’exprimeraient en hongrois, plutôt que de perdre en démarches un temps limité, je cédai à mon horreur des complications. Et je résolus de rester au bénéfice d’une supercherie involontaire, qui ne causait de tort à personne et que je serais le seul à connaître. Arrivé à l’hôtel, lorsque le concierge me demanda mes pièces justificatives, je présentai le passeport timbré, et c’est sous le nom de Mesmay qu’il m’inscrivit dans un grand registre. * * * * * Le lendemain, je m’éveillai tard, avec un sentiment de mauvaise conscience. Pour y échapper j’allai me promener dans la ville, qui est monumentale, remettant à l’après-midi ma première visite à la Bibliothèque. Curieux d’y recueillir des renseignements sur la bataille d’Ersekujvar, à la suite de laquelle Descartes renonça au métier militaire pour se vouer à la philosophie, j’étais plus encore saisi par la nouveauté d’une promenade au milieu d’inconnus. Ce dépaysement me rafraîchissait. Et à croiser sur les trottoirs tant de gens qui semblaient accepter tacitement que j’eusse un autre nom que la veille, je me rassurai. Mon cas ne me parut pas si grave, et surtout, dans trois fois vingt-quatre heures, il serait liquidé. Je me félicitai même de m’être tiré d’embarras par la décision la plus simple, la plus élégante eût dit un mathématicien, celle enfin qui me causerait le moins d’ennuis. Après le déjeuner--qu’on prend fort tard dans ce pays--je m’installai dans le hall de l’hôtel, et je contemplai vaguement les gens qui entraient et sortaient, volubiles et expressifs. Le concierge avait fort à faire à répondre aux demandes, à inscrire les nouveaux arrivants sur le tableau affiché au bureau. Et tandis que je suivais le va-et-vient, je me rendis compte soudain que j’étais observé. Un grand jeune homme de vingt-cinq à trente ans, moulé dans un costume de tussor clair, une badine à la main, me considérait à la dérobée tout en questionnant le concierge. Quand il vit que je le regardais, il vint à moi, un charmant sourire sur le visage, et, me saluant avec beaucoup de courtoisie, me dit en un français très pur: --Pardonnez-moi, monsieur, de me présenter. Je suis Nicolas de Telegdi, le mari d’Ilonka Szolnoky. Je viens de lire par hasard votre nom sur la liste de l’hôtel. J’ai trop entendu parler de vous par ma belle-famille pour ne pas souhaiter faire votre connaissance. Je reculai mon fauteuil et, la mine renfrognée, je fis: --Mais monsieur, êtes-vous sûr... Il ne me laissa pas continuer: --Vous êtes bien monsieur Lucien Mesmay? --Assurément, dis-je en rougissant jusqu’aux cheveux et en me levant pour m’enfuir. --Excusez-moi, s’écria-t-il d’un air soudain désolé, je fais toujours trop de zèle. Vous vouliez sans doute, avant de révéler votre présence ici, vous assurer des sentiments de mon beau-père. Ne craignez rien. La guerre et la paix ont beau avoir mis un fossé entre les Hongrois et le reste du monde, il sera heureux de vous voir. --Je suis certain..., dis-je. Mais le sentiment de ma sécurité me fit ajouter: --Cependant, il est vrai que je désire attendre quelques jours avant d’aller voir monsieur... monsieur votre beau-père. D’ici là, ne lui dites rien. --Je vous le promets. D’ailleurs il est encore pour quelques jours au bord du lac Balaton. Mon interlocuteur me regardait de ses yeux noirs et rieurs, avec une expression admirative à laquelle je ne suis pas habitué. --Je suis bien content, déclara-t-il, de vous avoir deviné malgré votre incognito. Un homme comme vous! Mais pourquoi n’avoir pas donné signe de vie depuis tant d’années? Je levai les mains, d’un air mystérieux. Et l’autre crut devoir prendre un air entendu. Mais il n’y tint pas longtemps et reprit: --Eh bien, en attendant de rendre visite au comte Szolnoky, venez donc chez nous. J’étais entré pour dire bonjour à un ami, mais je le verrai ce soir. Ilonka sera si contente. J’ai là mon auto, venez. --Non, non, fis-je avec précipitation, je ne puis vous suivre. Impossible. J’ai à travailler. Oui, c’est cela, je vais à la Bibliothèque du Musée national. J’ai en train une étude sur Descartes. Vous savez que c’est en Hongrie... --Eh bien, tant pis pour aujourd’hui. Mais je vais vous mener à la Bibliothèque... Il fit signe au chasseur de m’apporter mon chapeau, mon pardessus, et il m’emmena vers la porte en continuant à bavarder. Je me laissais faire: sitôt à la Bibliothèque, je lui échapperais. Mieux valait, en attendant, lui donner la satisfaction de m’y conduire. Nous partîmes à toute vitesse. Tout à coup mon compagnon se tourna vers moi: --Mais j’y songe, nous allons passer devant la maison des Szolnoky. Ma belle-sœur Margit part ce soir pour le Balaton. Jamais elle ne me pardonnerait de ne pas l’avoir prévenue. Nous ne ferons qu’entrer et sortir... Tenez, nous y voilà... Nous tournâmes dans une rue étroite, débouchâmes à une allure vraiment désagréable dans une large avenue, et nous arrêtâmes devant un petit hôtel situé au fond d’un jardin. Mon guide sauta à terre. --Écoutez, écoutez... commençai-je à dire. --Vous savez, fit-il, que depuis vous, Margit s’est mariée. Mais au lieu, comme Ilonka, d’épouser un jeune homme, elle a choisi quelqu’un de mûr, le lieutenant-colonel Aladar. Il a été tué sur l’Isonzo. Margit vit très retirée. Déjà il avait ouvert la grille. Moins que jamais je ne pouvais avouer mon identité. Ce garçon si aimable m’en avait trop dit pour ne pas entrer dans une terrible colère--je m’imaginais que toutes les colères magyares étaient terribles--en apprenant que je le mystifiais. Lié par mon premier mensonge, mouillé d’angoisse, je ne savais comment réagir, et dans cette incertitude je ne pouvais que suivre l’impétueux Nicolas de Telegdi. En lui obéissant, je retardais quelque peu l’instant atroce de ma déconfiture. Et pour ce bref répit, j’aurais consenti à tout. On nous fit entrer dans un petit salon heureusement assez obscur, et nous attendîmes. «Comme Margit va être contente!» répétait mon compagnon, ravi de la surprise qu’il lui ménageait. «Ah, me disais-je sans participer à sa joie, pourquoi ne me suis-je pas enfermé dans ma chambre d’hôtel! Mais pouvais-je deviner que mon sosie avait des amis à Budapest et que je leur tomberais dessus le premier jour?» Enfin la porte s’ouvrit, et une femme entra. Elle était grande et maigre, elle tenait ses deux mains jointes. Je m’étais placé à contrejour, résolu à ne pas parler le premier. Elle murmura: --Vous... Je crus que je pouvais me risquer, et murmurai, le cœur battant: --Oui... moi... Elle s’avança davantage, me tendit ses mains presque décharnées que je saisis sans savoir qu’en faire, et reprit: --Ainsi, vous êtes revenu... Après huit ans, il est revenu... Elle soupira, leva les yeux au plafond, puis, s’adressant à Telegdi qui nous regardait avec une telle candeur attendrie que je lui pardonnai presque, elle dit: --Va chercher ta femme, dis-lui que Lucien Mesmay est là. Elle viendra. L’autre disparut, et je me sentis très seul. Mon interlocutrice fit de nouveau un geste de ses longs doigts pour m’inviter à parler sans contrainte. Je commençai fort mal: --Madame... --Comment, s’écria-t-elle, vous m’appelez madame? Toussant, bafouillant, je m’efforçai d’utiliser pour mon début le peu que je savais de la situation. --Mais c’est que... Huit années ont passé depuis... Et aussi la guerre. Ah, la guerre!... Votre père... votre sœur... --Et pourquoi êtes-vous enfin revenu? --Vous me le demandez? fis-je d’une voix dont l’émotion n’était pas simulée. Comme un étudiant qui ignore les matières de l’examen et que chaque question nouvelle bouleverse, je ne songeais qu’à gagner du temps. Interroger me dispensait de répondre. Et je redoublai: --Ne le comprenez-vous pas? --Ainsi vous n’avez pas changé. Je vous retrouve. Soyez béni de croire toujours que nous demeurons profondément attachés l’un à l’autre. Cette fois, non plus inquiet mais gêné, je me dis que mon prédécesseur avait été du dernier bien avec cette dame, et que, s’il se trouvait à ma place, il la prendrait dans ses bras. Je ne pouvais m’y résoudre. Cependant si ce Mesmay n’était revenu à Budapest que pour cela, il faudrait bien m’exécuter. --Mais vous, fit-elle en se rapprochant d’une manière dangereuse, qu’avez-vous pensé de moi durant cette longue absence? Je me levai, afin de mieux m’écarter. Mon esprit travaillait avec une vitesse étonnante à concevoir mon personnage, aussi vraisemblable que possible. Et, après m’être comparé à un étudiant, je me comparai à un couvreur qui tombe du toit et qui s’attend d’une seconde à l’autre à l’écrasement. J’imitai une ardeur contenue: --Ah, ne doutez pas de ma mémoire. Je vous dois tant. Ce bonheur suprême... --Suprême, mon ami? fit-elle avec une expression mélancolique. L’amour seul mérite cette épithète. Et notre amitié ne l’a jamais employée. Ces mots me rassurèrent: être Mesmay ne m’engageait à rien. Cédant à un élan d’optimisme, j’admirai d’être aussi aisément pris pour un autre. Il est vrai que je ressemblais à un souvenir vieux de huit ans déjà. Et j’envisageai que je parviendrais peut-être au bout de cet entretien sans me trahir. --Loin de vous, continuait ma compagne, j’ai perdu le sens des poètes et des philosophes dont vous m’avez révélé les secrets. Vous communiquez à ceux qui vous écoutent un sentiment plus vif de la vie. Il m’a toujours semblé que telle était là votre préoccupation principale: éveiller en chaque être une curiosité, chacun la sienne. Vous, je pense que vous les avez toutes. Reprise par la monotonie de mon existence mondaine, j’ai fait comme les autres, j’ai cherché l’amour, c’est-à-dire la curiosité banale. Vous savez que j’ai épousé le lieutenant-colonel Aladar et qu’il a été tué. Elle porta ses longues mains à ses yeux, puis reprit avec cette loquacité à laquelle je commençais à m’habituer et qui était si commode pour moi: --Mon mari, un admirable soldat, est mort pour la patrie hongroise. Son souvenir demeurera éternellement dans ma mémoire. Mais le mariage ne m’a pas exaltée comme je l’aurais voulu. Que de fois, dans l’inertie de mon cœur, j’ai vainement souhaité vous consulter. Et vous voilà aujourd’hui reparu devant moi... Ah, laissez-moi vous poser deux questions. --Lesquelles? fis-je avec un renouveau d’inquiétude. --Vous qui avez des passions fortes, qui êtes ambitieux et volontaire, avide de femmes et de pouvoir, vous m’avez toujours prêché une sorte d’abstention. Or, lorsque, échappant à vos conseils, j’ai tenté l’expérience, j’ai constaté qu’en effet vous aviez raison. Est-ce donc qu’il y a en moi une incapacité, une insuffisance? Dites, qu’aviez-vous deviné? Je gardai le silence, assez désolé que Mesmay fût cette sorte de directeur de conscience psychologique. Mais, sans attendre, et tout au plaisir de retrouver un confident, ma bavarde interlocutrice poursuivit: --Et ma seconde question, la voici: pourquoi avez-vous disparu de façon si brusque, d’une heure à l’autre, sans prévenir personne. Vous a-t-on offensé? Avez-vous été malade? Et pourquoi ne nous avoir jamais écrit? Cette fois je ne pouvais me taire. --Je suis revenu à Budapest, dis-je avec lenteur, précisément pour vous l’expliquer. --Ah... --Oui, si ma conduite vous a paru étrange, vous saurez tout... Mais pas aujourd’hui. J’attends encore certains papiers... oui, des papiers qui vous feront comprendre... En passant, je m’étonnai qu’il fût si facile de mentir lorsque c’était absolument nécessaire. D’ailleurs mes paroles sibyllines, loin d’éveiller les soupçons de la pauvre femme, l’enchantèrent. --Vous êtes plus complexe encore que je ne l’imaginais, murmura-t-elle avec ferveur. Puis, sur un ton surpris: --Comment ai-je osé, parfois, vous donner des conseils! C’est vrai: parmi les passions que vous me laissiez entrevoir, l’une m’inquiétait, celle du jeu. Oh, je comprends le stimulant qu’une nature audacieuse comme la vôtre trouve dans le risque. N’importe, je tremblais... --Eh bien, fis-je avec une sincérité d’autant plus vive que je ne distingue pas le poker du baccara, depuis des années, je n’ai pas touché une carte. --Vous avez fait cela? --Oui, à cause de vous. Je m’arrêtai, assez effaré de mon audace. Mais je ne craignais plus d’être découvert. Avec ses yeux extatiques, ses longues mains maigres dressées en invocation, sa bouche, dès qu’elle ne parlait plus, arrondie, Mme Aladar était l’image même de la crédulité. --Tenez, fit-elle en sursautant, on sonne, c’est ma sœur. Et en effet, précédant son mari, une seconde femme entra dans le salon--mais petite et brune, celle-là, plus jeune aussi. --Bonjour, cher monsieur. --Bonjour, chère madame. --Ainsi, vous voici de nouveau parmi les Hongrois? Puisque chaque nouveau personnage respectait si docilement mon incognito, je me permis une certaine désinvolture. --Vous savez, répondis-je, combien je les aime. Il y eut un silence désagréable, et elle dit: --Votre voix a changé. Mon aisance disparut. --C’est la faute, balbutiai-je, des années, et des tristesses, des soucis... --Triste, vous? C’est nouveau. Et vieilli? C’est invraisemblable. Cet accent ironique me fit reculer de deux pas. Heureusement que Margit intervint, et reprocha à sa sœur de me taquiner toujours. Alors cette atroce jeune femme s’écria: --Que veux-tu? Il ne me paraît plus le même. Puis, d’un accent plus sombre, et sans me regarder cette fois: --Il ne peut plus être le même. Ensuite elle déclara n’être venue que pour renouer connaissance et elle partit, emmenant Nicolas. Celui-ci, oubliant qu’il devait me conduire à la Bibliothèque, la suivit en souriant. Lorsque nous fûmes seuls, Mme Aladar me dit avec mélancolie: --Ilonka et vous, vous ne vous êtes jamais entendus. Naguère vous ne cessiez de vous disputer. Elle était trop jeune pour vous comprendre, trop jeune pour vous plaire. Je me levai pour m’en aller à mon tour, et elle fut reprise par son agitation: --Et moi qui pars ce soir... Je vais chercher mon père. Mais je reviendrai dans peu de jours, et nous aurons ensemble une longue conversation, n’est-ce pas? Je m’inclinai très bas, par déférence, et aussi pour dissimuler mon visage car, près de la porte, je me trouvais face à la fenêtre. Puis je m’éclipsai. * * * * * Une fois dehors, je m’en allai d’un pas rapide, comme si j’étais poursuivi. Même je tournai dans une rue, puis dans une autre, anxieux d’effacer ma trace, de respirer sans contrainte, de redevenir enfin Jean Collin. Vrai, je me sentais courbaturé, tellement j’avais tendu mon esprit et tellement j’avais eu peur. Et en vertu de ma prudence habituelle, je commençai par me reprocher l’embarras où je m’étais si bêtement laissé prendre. Puis, j’interrompis ces reproches, m’apercevant que je ne m’en voulais pas tant que cela. Au sortir du danger que je venais de courir, je me sentais par réaction heureux et fort. Victime d’étranges circonstances, j’étais satisfait des qualités qu’elles m’avaient obligé à mettre en œuvre et que je ne me soupçonnais pas: sang-froid, ingéniosité, invention. Comme tout cela serait amusant à raconter, une fois rentré chez moi. Déjà j’entendais le rire de ma femme. J’avoue aussi que mon amour-propre, flatté de ma réussite, ne l’était pas moins du personnage que j’avais représenté. Enfantillage sans doute, mais les éloges que Mme Aladar m’avait décernés ne m’avaient pas laissé insensible. Il me plaisait que mon prototype fût différent de moi. Je devinais en Mesmay un esprit cultivé, un intellectuel comme je me flattais de l’être, mais à coup sûr d’une autre classe. Oui, moins livresque, plus entreprenant. «Ambitieux et volontaire, avide de femmes et de pouvoir», ainsi l’avait-on décrit. D’autre part, on avait fait allusion à son goût du jeu. Mais quoi! Un travers fâcheux, et que l’on combat, met en valeur un caractère. Je savais trop que la sagesse, la vertu ont aussi leurs excès, mais négatifs, hélas. Pour une fois, grâce à cet inconnu, on me prêtait le mérite de qualités brillantes. Sur les visages qui m’avaient parlé, j’avais lu une ferveur d’admiration bien éloignée de l’estime sans nuances que me témoignaient ma famille et mes collègues. Certes, mon intention était de quitter Budapest le plus tôt possible, dès que j’aurais dépouillé les dossiers d’archives qui m’avaient obligé à un coûteux et long déplacement. Néanmoins je me disais que si le hasard me remettait en présence de ces Hongrois--ce qui était peu probable puisque l’une des sœurs partait le soir même, et que l’autre ne semblait guère empressée--il faudrait bien prendre garde de justifier par mon attitude l’image qu’ils conservaient de leur ami. Sinon, je risquerais de me dénoncer. Et alors! Errant par les rues, je me surpris à m’observer au passage dans les vitrines des magasins. Un passionné, voilà mon modèle. Mais comment à une simple ressemblance de traits, ajouter une ressemblance d’expression? Peut-être fallait-il me redresser, tirer sur ma moustache. J’essayais. Et je dévisageais toutes les femmes. Mon invraisemblable impunité me tournait un peu la tête. A dîner, j’eus envie de défier mes voisins. Aucun d’eux n’aurait pu nier que je fusse Mesmay. J’en avais dans ma poche le titre authentique, qui faisait foi vis-à-vis de tout le monde--sauf de lui. Seulement, de nouveau, ma sagesse habituelle me persuada de compléter autant que possible l’analogie physique par des analogies morales. Je devrais oublier provisoirement ma conscience de Jean Collin. Quelle aventure! Et je fus surpris que ce mot, que je n’aimais guère, soudain me parût séduisant. Mais l’aventure, si dangereuse quand il faut aller la chercher, qu’elle est attirante lorsqu’elle s’offre d’elle-même. D’ailleurs celle-ci était déjà terminée. Comme je sortais de table, animé de dispositions heureuses, on vint m’avertir que quelqu’un me demandait au téléphone. Je haussai les épaules en disant que c’était une erreur. Le groom s’en alla, mais revint: on insistait pour parler à M. Mesmay. Je me rendis alors dans la cabine et j’entendis la voix de Mme de Telegdi: «Il faut absolument que je vous voie. Prenez une auto et venez tout de suite, 10 rue Csillag, au second étage. Je vous attendrai à la porte.» J’essayai d’obtenir des explications, mais elle répéta: «Venez immédiatement. Je vous attends.» Diable, pourquoi me relançait-on? Ah, certes, je n’avais pas encore dépouillé Jean Collin, car les idées qui se présentèrent à mon esprit lui étaient naturelles: j’envisageai de fuir Budapest le soir même... Mais non: il serait ridicule de perdre le bénéfice de mon voyage. D’autre part j’avais besoin de deux jours à la Bibliothèque; si je me dérobais ce soir on me relancerait demain. Dans l’intérêt même de mes travaux, je ne devais pas me rendre suspect; en allant à ce rendez-vous, j’éviterais beaucoup de complications. Et puis, car ce sont souvent les motifs minuscules qui vous décident, l’idée que je retrouverais chez cette dame son mari, presque un ami, me tranquillisa. Je pris un taxi et me fis conduire chez les Telegdi. La rue Csillag me parut, quand je descendis sur le trottoir, fort déserte, et le numéro 10 très silencieux. La porte était entr’ouverte, je montai en trébuchant un escalier obscur et sonnai au second palier. Mme de Telegdi elle-même vint à ma rencontre. Elle tenait une lampe à la main et me fit entrer dans un salon médiocrement meublé, en chuchotant: --J’étais sûre de ne pas vous attendre longtemps. Je pris un air dégagé pour demander: --Votre mari n’est pas là? Elle posa la lampe qui nous éclaira dès lors fort mal, et, du même ton frémissant et contenu: --Misérable... Vous êtes un misérable... Je demeurai stupide, épouvanté d’être venu me jeter dans un guet-apens. Déjà elle continuait, le souffle court: --Non, mon mari n’est pas ici. Il ne rentrera pas avant minuit, et vous serez alors reparti. Mais pas sans m’avoir avoué pourquoi vous êtes revenu à Budapest. Elle aussi! Affolé, et m’inspirant de ma conversation avec l’autre sœur, j’évoquai la mystérieuse amitié qui me liait à Mme Aladar: --C’est à cause d’une femme... Vous la connaissez. --Misérable, répéta-t-elle mais tout haut cette fois et les yeux étincelants. Afin d’intimider cette furie, j’affectai une grande dignité: --Vos injures ne m’atteignent pas. Personne ne peut m’en vouloir d’être fidèle à un souvenir et de souhaiter rendre un hommage respectueux à celle qui le suscita. Ma phrase me plut assez, mais Mesmay en aurait sans doute souri. Après tout je n’étais que son remplaçant, presque son élève. D’ailleurs mon style apprêté ne se montra pas sans effet sur mon interlocutrice. --Un hommage respectueux... un hommage respectueux, murmura-t-elle avec amertume. Croyait-elle que l’amitié de Mesmay pour sa sœur avait dépassé les limites permises et était-ce la raison de sa colère? Il fallait donc me disculper, et ensuite tout irait bien. --Vous voyez, dis-je, qu’il est excessif de me traiter de misérable puisque la personne dont il s’agit me témoigne, en me voyant, sa confiance, oserai-je dire sa gratitude? --Je ne saisis pas. --Si vous étiez arrivée plus tôt, cet après-midi... --Mais de qui parlez-vous donc? --De votre sœur, bien entendu. Elle se redressa avec un tel cri que je vis que j’avais commis une bévue. --Je vous jure, criai-je à mon tour d’un accent désespéré, il n’y a rien eu entre votre sœur et moi. Une pure amitié... Écoutez-moi donc. Rien, rien, rien du tout. Puisque je vous le jure. Mais moi-même, par ma maladresse, j’avais éveillé en elle cette hypothèse. Les yeux hagards, elle murmura: --A-t-il osé être l’amant de Margit? Ce serait abominable... --Non, non, vous dis-je. Et la prenant aux poignets je lui affirmai: --Parole d’honneur! Ma bonne foi était si évidente qu’elle me crut instantanément. Son souffle s’apaisa. Nous reprîmes en silence un peu de calme. Par malheur, ma déplorable méticulosité m’empêcha de quitter sans retard ces sujets brûlants et je laissai voir une susceptibilité bien inutile. --Vous voyez que ce terme de misérable, répété plusieurs fois, est injuste. Je vous serais reconnaissant de le retirer. --Ah çà, fit-elle, pour quelle raison croyez-vous que je vous l’ai appliqué? --Je vous le demande. --Prétendez-vous oublier le jeu infernal... --Eh bien, je vous arrête, protestai-je avec satisfaction et reprenant mon avantage, je n’ai pas touché une carte depuis notre séparation. Mais elle recula en me dévisageant: --Cet après-midi, votre voix m’avait intriguée, et de nouveau, à l’instant même, je ne l’ai pas reconnue. Ce soir, au lieu de parler de ce qui nous intéresse tous les deux, vous feignez des quiproquos absurdes. Vous me parlez de cartes... D’un geste, elle saisit la lampe et la leva contre ma figure pour mieux m’observer, poursuivant d’un accent solennel: --Bien des années ont passé, c’est vrai, mais il n’est pas possible que Lucien Mesmay s’étonne quand je le traite de misérable. Cette bouche qui m’a menti, ces yeux dans lesquels j’ai plongé les miens, ils ne peuvent trahir encore... Et à mesure qu’elle détachait ces mots, se formait en elle--j’en étais sûr--l’idée encore confuse mais plus précise de seconde en seconde, que _je n’étais pas Mesmay_. Alors, éperdu, je lui arrachai la lampe que je posai derrière nous, au hasard; je la saisis avec brutalité dans mes bras, et, à l’instant même où elle allait tout savoir, je l’embrassai furieusement, à pleine bouche. Surprise elle se débattit, mais la terreur donnait de la violence à mon baiser, de sorte qu’elle me le rendit, avec une égale ardeur, en gémissant: --Ah! toi... toi... Bien sûr que c’est toi... Pour la dépister à fond, et après avoir repris haleine, je glissai: «N’avez-vous pas vu que c’était une épreuve?» Puis je l’embrassai de nouveau car, outre mon soulagement, je commençais à y trouver du plaisir. Brusquement elle s’écarta de moi, tourna la tête. Ensuite elle s’abattit sur un canapé où elle éclata en sanglots. Je l’y suivis et cherchai à consoler cette orageuse personne. Comme j’ignorais la cause de son chagrin, je n’avais à ma disposition que mes caresses, mais elle ne les acceptait plus, et après quelques essais, j’y renonçai. D’ailleurs les sanglots s’atténuèrent, et alors, de son accent bas, sans me regarder franchement, elle m’expliqua: --Tu ignores combien j’ai souffert. Certes, autrefois, je t’ai laissé voir mes inquiétudes, parfois mes désespoirs. Mais tu étais là, ta présence était plus forte que les remords. Depuis ton départ, les remords ont grandi. Rappelle-toi: quand tu m’as connue, j’étais une jeune fille qui s’imaginait trouver la liberté de l’âme dans la liberté de la conduite. Tu savais si bien parler à mon imagination, satisfaire des curiosités que tu avais été le premier à faire naître! Mais ta vanité seule était fière de moi. Si, je le sais. Quand tu me disais que tu m’épouserais, je ne te croyais pas. Mon déshonneur te flattait. Ah, comme je t’ai aimé... Mais pouvais-je deviner qu’un jour, sans prévenir personne, tu disparaîtrais? J’ai cru mourir. Et jamais tu ne m’as écrit, jamais. Ce dédain est affreux. Affreux aussi d’être seule à porter sa douleur et sa honte. La guerre est venue. J’ai cherché, comme infirmière, les pires endroits. Hélas, toujours épargnée. Il y a deux ans, Nicolas m’a demandée en mariage. J’ai hésité. Puis je l’ai épousé sans rien lui révéler. Parfois je pensais que tu étais mort, et mon passé aussi. Et voilà que tu surgis, à l’improviste. Pourquoi? Pourquoi? Pour détruire mon bonheur, le sien? A cause de ce que tu as fait et de ce que tu te prépares à faire, oui, j’ai le droit de t’appeler misérable... Cette confession mêlée de pleurs me bouleversa. Misérable, certes, Mesmay méritait l’épithète. Moi aussi, pour le moment, puisqu’on me prenait pour lui. La confusion de nos personnes me fut si pénible que je tentai de me disculper: --J’ai mal agi à votre égard, très mal. Mais si vous avez souffert, je vous assure que j’ai eu mes remords aussi, et qu’en ce moment même... --Pas autant que moi, car dans mon angoisse j’ai retrouvé la foi. Je sais que Dieu me condamne et qu’il me faudra expier mon crime. --Mais non, c’est le mien. Je suis le seul coupable. Et si je suis venu à Budapest, tenez, c’est pour que vous m’accordiez votre pardon. Je vis, tournée vers moi, sa face blanche où palpitaient des yeux magnifiquement dilatés par la douleur, et je l’entendis: --Est-ce à moi de pardonner à quiconque? As-tu oublié qu’il y a un instant j’étais dans tes bras? Dans mon émotion je ne m’en souvenais plus. Ici il ne fallait plus disculper l’autre mais moi-même. Je me hâtai d’ajouter: --Je n’ai pas été le maître de ce brusque élan. Elle se moucha à plusieurs reprises sans cesser de me paraître belle. Parce que je l’avais embrassée, je comprenais mieux mon prédécesseur. Mêlé en tiers à ce couple, j’oubliais mon indiscrétion, attiré que j’étais par la grande flamme qu’ils avaient allumée. Et puisque cette créature pathétique était persuadée de m’avoir appartenu, sournoisement je la tutoyai: --Calme-toi, n’aie pas peur... --Non, non, c’est le châtiment. --Sois raisonnable: notre secret demeurera entre nous. Je ne l’ai jamais révélé à personne, je ne le ferai pas davantage aujourd’hui. Les choses que tout le monde ignore sont comme si elles n’existaient pas. Elle me tendit la main pour me remercier de ma casuistique, en murmurant: --Ah, si nos souvenirs pouvaient n’être que des rêves. --C’est cela, m’écriai-je. Je suis une simple image rêvée qui t’apporte une heure d’émotion, je suis une figure inconnue. --Lucien... --Non, pas Lucien... Rien qu’un reflet. Mais après avoir souri avec l’indulgence d’une personne qui ne veut pas être dupe, elle reprit plus sérieusement: --Combien de temps comptes-tu rester à Budapest? --Eh bien, fis-je, sitôt que... Je me repris, et sans mentionner Descartes, j’achevai: --... que je serai pardonné, je partirai. Demain. Ou après-demain. --Oui, murmura-t-elle pour elle-même, il faut nous faire des adieux définitifs. J’y tiens. Mais pas ce soir. Je n’en peux plus. Nous nous reverrons en présence de mon mari. Songeant que Nicolas allait peut-être rentrer, je proposai: --Veux-tu que je te laisse? Elle reprit le vousoiement pour marquer qu’elle me quittait la première: --Laissez-moi, mon ami. Je lui baisai les mains en prononçant: «A bientôt» et je partis. Dans la rue, je laissai libre cours aux émotions qui m’agitaient. D’abord il me fallait rectifier mon idée de Mesmay. Séduire une jeune fille, lui promettre le mariage, l’abandonner..., le triste individu! Et quelle jeune fille: brûlante et belle, désormais désespérée! C’était abominable. Le plaisir que j’avais éprouvé à la tenir dans mes bras n’était pas sans alimenter ma colère. Cependant le prestige aveuglant de Mesmay m’avait seul permis de n’être pas démasqué. Et puis, si je le blâmais de toutes mes forces, une complicité née de notre parenté physique m’inclinait aussi à l’excuser. J’ajoute qu’à jouer le rôle de ce dangereux personnage, je gagnais l’illusion d’une amitié fervente et d’une passion mal éteinte. Grâce à lui, j’étais pris--et c’était bien la première fois de ma vie--pour un méchant, un suborneur: cette situation, heureusement provisoire, ne laissait pas de m’intéresser. Je m’y abandonnais d’autant mieux que je n’éprouvais ni scrupule, ni regret puisque je n’étais pas le vrai coupable. Et je sentais mon âme s’élargir, à être spectatrice du mal sans en être prisonnière. Tout de même de telles pensées finirent par me gêner. Je me rassurai en projetant de réparer un peu les fautes dont je venais d’entendre les confidences. Puisqu’on me croyait le criminel, j’en profiterais pour apaiser la conscience désolée d’Ilonka; Margit, dans son veuvage, connaîtrait aussi mon zèle. Non, je ne quitterais pas la Hongrie sans avoir pansé ces blessures... Ma course errante m’avait amené sur les quais du Danube. Dans le silence nocturne, le fleuve déroulait sa masse puissante entre de hautes berges de pierre. En face, des lumières brillaient sur la colline de Bude. Saisi par cette majesté, j’acceptai d’assumer la personnalité de Mesmay pour la racheter en quelque sorte. J’entrerais dans la destinée de cet inconnu et la vivrais à sa place. Je serais un Mesmay meilleur. Une voiture passait: je l’arrêtai, et me fis ramener à l’hôtel. Comme je traversais le hall, désert à cette heure, mes yeux tombèrent sur le cadre où l’on insérait le courrier des voyageurs qui n’étaient pas encore arrivés. Une enveloppe portait le nom de Jean Collin, et j’y reconnus l’écriture de ma femme. Je m’en emparai. A ce moment le concierge redescendait avec l’ascenseur: il me remonta à mon second étage. Bonne Charlotte... Elle me donnait des nouvelles de la maison, et je retrouvai dans ses phrases régulières le ton de notre existence conjugale. C’est Charlotte qui la dirige car, sous prétexte de respecter mon travail, elle m’a éliminé de la conduite de nos affaires. Parfois elle devine chez moi l’ennui de végéter dans mon coin, astreint à des besognes médiocres; elle me laisse m’épancher en des projets d’avenir que je la soupçonne de ne pas très bien écouter. Au fond, elle ne croit pas à mon mérite d’historien, et peut-être pas davantage à mon mérite d’homme. Résignée à ce que je ne prenne jamais de revanche, elle élève nos deux filles: Juliette, âgée de sept ans, qui est péremptoire et bruyante, et Marguerite qui a cinq ans et les jambes faibles. Mes travaux historiques lus par peu de personnes, mes enfants, mon épouse sans imprévu... J’y songeais encore quand je m’aperçus que je déchirais la lettre de Charlotte en petits morceaux. * * * * * Le lendemain, tout à coup, Nicolas de Telegdi apparut sur le seuil de l’hôtel, serré dans son costume de tussor. --Je viens vous chercher, me déclara-t-il d’un air gracieux. --C’est cela, répondis-je avec humeur, menez-moi à la Bibliothèque du Musée national. --Mais non, fit-il. Allons nous promener. J’ai quelque chose à vous demander. --Et mon travail... Il insista tant que je finis par me laisser entraîner à ce qu’il appela d’abord le _Varos liget_, et qu’il consentit ensuite à nommer le Bois de la Ville. Que voulait-il de moi? La vague envie que m’avaient inspiré son air dégagé, son charmant et perpétuel sourire, commençait à se transformer en ironie depuis que j’étais renseigné sur le passé de Mme de Telegdi. Ironie qui s’accrut en constatant qu’il ne m’avait proposé cet entretien que pour me parler de sa femme et de sa belle-sœur. Évidemment elles lui avaient fait souvent l’éloge de ce prestigieux causeur qui les avait connues à une époque où lui-même n’était rien pour elles. --Margit, fis-je évasivement, est une personne fort cultivée. Mais il ramena la conversation sur Ilonka. Il craignait, disait-il, de ne pas être toujours à sa hauteur, alors qu’il aurait tant voulu la rendre heureuse; il faisait appel à ma profonde connaissance du caractère féminin. --Ainsi, demanda-t-il, dites-moi quelque chose de ce long séjour que vous avez fait chez mon beau-père, au bord du lac Balaton. Les deux sœurs en parlent encore... Je lui fis observer que mes souvenirs, déjà lointains, pourraient présenter quelques inexactitudes. Mais il insista. Alors, prenant mon parti, je me lançai dans des évocations fictives, des aperçus psychologiques que Nicolas corroborait d’un geste ou d’une exclamation, et que je modifiais hâtivement quand je lui voyais une expression étonnée. Les gens attendent de vous ce qu’ils préfèrent, et ils le laissent paraître. Pauvre Nicolas, il avait beau faire le satisfait, en agitant sa petite badine, notre conversation l’instruisait moins qu’elle ne m’exerçait à la trahison. Je n’aurais eu ni la malhonnêteté ni le courage d’inaugurer tout seul une pareille tromperie. Mais puisque tout le monde me poussait dans cette voie ouverte, je la suivis avec une aisance grandissante. D’ailleurs, à force d’inventer les souvenirs de Mesmay avec la vraisemblance qu’il fallait pour persuader mon compagnon, j’en arrivais à me persuader moi-même. En la projetant dans le passé, j’assurais rétrospectivement la confusion de nos deux personnes. Il m’était de plus en plus facile de me croire Mesmay puisque désormais je pouvais, quoique en imagination seulement, me rappeler l’avoir été. Un être même inventé n’existe que lorsqu’il se souvient. Enfin si arbitraires que fussent mes récits, ils tournaient autour d’une personne très déterminée. En vantant Ilonka à son mari, pour lui faire plaisir, je ne pouvais oublier que j’avais été--ou plutôt Mesmay--son amant. Au même titre que des souvenirs, je m’amusai à fabriquer des doubles-sens. Je parlais de son esprit, de son intelligence, de sa bonté, et j’essayais de me représenter sa passion secrète et première. Et comme, la nuit précédente, j’avais senti palpiter contre moi, pour de bon, la gorge ronde d’Ilonka, le réel se raccordait au fictif, lui communiquait une vie artificielle. J’en venais à ne plus voir très bien le point de suture. Nicolas me fut reconnaissant de tels récits. Puis il y ajouta des questions plus générales, et je compris que, dès le début de notre rencontre, et séduit pas mon simili prestige, il avait espéré recueillir de moi des exemples, et presque une philosophie. Il était si prévenu en ma faveur qu’il pensait trouver dans mes paroles des révélations sur la vie et sur l’amour. S’il m’avait écouté de sang-froid, il aurait sûrement remarqué le décousu et la banalité de mes propos. Mais j’étais pour lui un personnage légendaire. Sa crédulité me déguisait. J’ajoute que cet interrogatoire me convenait fort bien: je m’essayai à exposer des idées qui pouvaient être les idées légitimes de Mesmay, pour y habituer mon esprit autant que pour satisfaire Nicolas. Jusqu’au moment où je compris que je commençais de l’inquiéter. Car les «idées» de Mesmay se résumaient en un mot: «cynisme». Parler comme Mesmay, c’était vanter la violence et la ruse, railler la fidélité, justifier le mensonge. Nicolas ne souriait plus. Je m’arrêtai à mon tour lorsque je m’aperçus que parler comme lui, c’était aussi se préparer à agir de même. Nicolas profita de mon silence pour guider la conversation vers un autre sujet où réchauffer son incertitude. Il était très patriote. Il me confia qu’il appartenait à une vaste société secrète composée d’anciens officiers et d’étudiants, et qui avait pour but d’assurer à la Hongrie un meilleur avenir. Il faisait partie du comité directeur, qui tenait ses conciliabules la nuit. --Ainsi, me dit-il, hier soir encore... Je revis la rue Csillag, l’escalier sombre que j’avais gravi lentement et redescendu sans m’attarder. L’idée que Nicolas cultivait une telle ferveur nationale me soulagea; je pensai qu’il se réservait ainsi, sans le savoir, des consolations. Avoir plusieurs passions, c’est prendre une assurance. On eût dit que l’imprudent cherchait à m’enlever des scrupules. Enfin nous nous quittâmes, chacun content de soi et de l’autre. Et nous décidâmes de dîner ensemble, tous les trois, le soir même. --Ilonka veut vous revoir, ajouta-t-il, puisque vous ne restez que peu de jours parmi nous. --Où dînerons-nous? demandai-je. A mon hôtel? --Je vous propose, répliqua-t-il d’un air fin, de nous retrouver à Bude, au _Cordonnier politique_. --Au...? Comment dites-vous? --Prétendez-vous ne pas connaître ce restaurant? C’était votre quartier général, je le sais. Allez-vous, après une conversation à cœur ouvert, vous défier de moi sur ce point? J’affectai un demi sourire qui laissait entendre bien des choses qu’à vrai dire j’ignorais. Par jeu je mis un doigt sur mes lèvres. Nicolas fit de même, malicieusement. Et ainsi nous prîmes congé, mystérieux et satisfaits. * * * * * «Vous ne restez que peu de jours...» Certes, et il eût été indiqué, en sortant du Bois de la Ville, de me diriger enfin vers la Bibliothèque nationale. Mais je n’avais pas la sérénité nécessaire à des recherches sur le séjour de Descartes en Hongrie, et, d’autre part, mon zèle à m’identifier avec Mesmay était si vif que je répugnais à prendre des notes pour Jean Collin: mêler ces deux personnages était désormais impossible. Peut-être devrais-je m’arrêter dans mon récit. On le jugera invraisemblable ou bien on me jugera immoral. Mais c’est qu’on n’aura pas suffisamment réfléchi à ce que devient un homme sûr de l’impunité. Il me justifiera si je parviens à montrer, comme je le souhaite, que la logique d’une situation est plus forte qu’une volonté particulière. Jusqu’à ce jour, j’avais accepté qu’il y eût des lois de bienséance et de vertu, et je m’y étais ouvertement conformé. Mais étais-je vertueux ou seulement timide? Je savais que mes actes seraient toujours rapportés à leur auteur. Je n’aimais pas tromper parce que je craignais d’être découvert: ma conscience, me disais-je, est délicate. Or, depuis vingt-quatre heures, n’étant plus repéré, je ne me sentais plus contrôlé. Ma personne s’évadait de mes actes. La certitude de l’anonymat fait disparaître tous les garde-fous. Quoi que je fisse, Jean Collin que personne n’avait vu à Budapest, serait toujours hors de cause. L’assurance d’être si profondément dissimulé excita en moi des désirs confus que j’ignorais. Jamais je ne m’étais senti aussi libre, je dirai aussi invulnérable. Il me semblait échapper à la loi de la pesanteur morale. Au lieu d’être soumis à un déterminisme individuel, d’être commandé à l’avance par le parti pris des autres ou le mien, je découvrais des possibilités de recommencements, de variations. Naguère j’avais parfois envié un ami plus heureux ou différent, mais comme j’étais bien forcé de suivre mon sort, je me résignais, je me composais une philosophie sceptique qui m’aidait à me priver. Le beau dédommagement si je pouvais une fois m’affranchir de mon propre caractère! Quelle occasion soudaine de devenir autrui! Je me préparai au dîner en déchirant mes cartes de visite, des enveloppes de lettres, en faisant sauter de mon portefeuille, avec un canif, mon monogramme. A mesure que je détruisais mon identité, je m’exaltais. * * * * * On parvient au _Cordonnier politique_ en franchissant le Danube, en gravissant la colline de Bude par des rues désertes, entre des maisons silencieuses. Comme j’approchais, j’entendis un chant de violons, et appelé, séduit par cette musique à cordes qui s’élevait derrière de hauts murs, je finis par la rejoindre dans un jardin clos, peu éclairé, où de petites tables groupaient des couples. Ilonka et son mari m’attendaient. --Eh bien, fit Nicolas d’un air triomphant, vous voilà dans un de vos décors préférés! --Je vous assure... --Figure-toi, reprit-il en s’adressant à sa femme, que M. Mesmay prétendait ignorer cet endroit! Je ne veux pas être indiscret mais Margit m’a raconté l’histoire de la... --De la?... Ilonka, un peu nerveuse, nous interrompit: --Nicolas vous admire tant qu’il s’intéresse à vos anciennes conquêtes. Et puis elle s’aperçut que, sans le vouloir, elle avait équivoqué. Ses pommettes rougirent. Elle avait cru plus sage que cet entretien fût à trois, et elle en éprouvait maintenant une gêne presque intolérable. Quant à Nicolas, qui m’agaçait, je lui répondis: --Mon cher, ces histoires n’ont plus d’intérêt. Pas même pour moi. --Des regrets, vous? fit-il avec étonnement et un peu déçu par mon accent agressif. De côté, je jetai un regard sur Ilonka: son pauvre visage était si tiré que je désirai, le mieux possible, la rassurer, la guérir, et je dis: --Je n’en suis pas incapable. J’ai maintenant assez vécu pour avoir fait souffrir. Cette souffrance, je voudrais de toute mon âme l’effacer. Nicolas leva son verre plein d’un vin doré, et, reprenant sa joyeuse assurance habituelle: --N’enlevez pas votre auréole, je vous en supplie... --Vous êtes à l’âge, continuai-je, où l’on ignore que le dégoût de soi est au fond de presque tous les amours. Il reposa son verre. --Je croyais, dit-il, qu’un séducteur ne doit pas s’attendrir. Je le croyais parce que vous me l’avez démontré. En effet, pour mieux calquer Mesmay, je lui avais dit, au Bois de la Ville, beaucoup de mal du sentimentalisme. --A moins, poursuivit-il d’un air fin qui m’irrita, qu’il eût fallu considérer ces propos comme un enseignement professionnel et secret, un langage d’initié. En tous cas, il était conforme à tout ce que j’admire en vous. Je ne répondis pas, craignant de démentir Mesmay aux yeux de mes convives. Outre que je risquais toujours d’éveiller des soupçons, j’aurais diminué ma liberté d’action. Et ce fut le souci de ménager beaucoup de possibilités qui me fit murmurer: --Il y a plusieurs hommes en moi, comme en chacun. Et ce n’est pas le même toujours qui est le chef des autres. --La vie est une triste chose, répondit Nicolas, si elle vous oblige à vous désavouer. Alors Ilonka sortit de son long silence et me dit avec lenteur: --Vous ne méritez aucun désaveu. --Vous voyez, s’écria son mari. --Je comprends, continua-t-elle, que certains souvenirs vous inspirent de l’amertume. Mais les regrets, les remords ne doivent pas vous faire renoncer à vous-même. Notre amitié s’attristerait de ne plus vous retrouver tel qu’autrefois. Elle me rappelait à l’ordre. Je n’avais pas le droit, rien que pour satisfaire des scrupules moraux, de fausser Mesmay. Et, empressée à maintenir intact l’homme dont elle avait souffert, elle ajouta avec fierté: --Un homme comme vous doit être à la hauteur de son orgueil. Mon cœur se mit à battre. Ce mot d’orgueil auquel je n’avais jamais osé toucher m’illumina. Et je décidai que durant une heure, puisqu’on me les permettait, puisque même on les réclamait, je m’accorderais des sentiments audacieux et forts. --Certes, m’écriai-je, je ne renie aucune de mes principales raisons de vivre... --Très bien, fit Nicolas avec enthousiasme. --J’en étais sûre, chuchota Ilonka soulagée. Mais chacun de nous regarda devant soi, écouta l’orchestre qui continuait de répandre dans l’air nocturne sa langueur tzigane que parcourait soudain un trait fulgurant. Je désignai les musiciens. --Ce sont eux qui tout à l’heure m’ont inspiré je ne sais quelle incertitude. Ils ont toujours l’air d’hésiter entre plusieurs passions. Les Telegdi demeurèrent silencieux, pour des motifs différents. J’ajoutai: --Vous autres Hongrois, vous avez trouvé là le langage du désespoir. --Parce que nous sommes quelquefois désespérés, fit très vite Ilonka. --Cependant, continuai-je avec une conviction grandissante, écoutez cette musique: de l’abîme naît un nouveau désir. Nicolas, lui, pensait à sa patrie: --La Hongrie a connu les pires heures de la défaite et de la révolution, mais vous avez raison, elle vaincra le malheur. --On peut triompher du malheur, murmura sa femme, mais le peut-on de ses fautes?... --Si la Hongrie a commis des fautes, répliquai-je, mieux vaudrait qu’elle les oublie. Ilonka me regarda avec anxiété: --Il faudrait être seul pour oublier. Et il y a toujours Dieu! --Moi, j’ai confiance, affirma Nicolas. Et dans l’élan de son optimisme il tourna sur sa chaise comme pour prendre l’assistance à témoin. A une table voisine, deux jeunes gens lui firent des signes d’amitié. --Tenez, nous dit-il en rayonnant, voilà justement deux de mes camarades du Comité. Vous permettez? Je vais aller leur porter le toast national. Il se leva, le verre en main. Dès qu’il se fut éloigné, je dis à Ilonka: --Je vous remercie de vos paroles. Vous ne voulez pas que je doute de moi. --Et j’ai compris vos allusions, votre désir de calmer ma peine. --Vous ne craignez donc plus ma présence? Vous ne pensez plus que je vais bouleverser votre vie? Elle essaya de sourire en répondant: --Je crois qu’il faut toujours craindre Lucien Mesmay. --Rassurez-vous. Puisque j’ai votre pardon, je puis repartir. --Partir... --Et ensuite, ce passé cruel s’effacera. --Vous avez raison, il s’effacera. --Rien n’aura eu lieu. Je ne serai dans votre mémoire qu’un ami. --Rien qu’un ami, c’est ce qu’il faut. Mais je la guettais, et je vis que des larmes bordaient ses paupières. Alors devant ces pleurs qui révélaient jusque dans le remords qu’elle haïssait son remords, Mesmay parla par ma bouche, en mots précipités: --Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Je t’aime encore. Jamais je ne t’oublierai. --Taisez-vous, fit-elle épouvantée. --Et si je suis revenu à Budapest, c’est pour te le dire. Je n’avais pas pensé que la violence pût donner une telle sensation de liberté. Ilonka s’était levée à demi, puis rassise. Bouleversée, elle murmura: --J’ai été imprudente. Je ne vous en veux pas, Lucien. Mais nous allons nous quitter pour toujours. Allez-vous en. Devant cette femme pantelante, si belle d’être torturée, je m’écriai: --Nous quitter? Mais tu me rappellerais. Depuis huit ans, tu ne vis qu’avec l’espoir que je revienne. Tu as essayé toutes les consolations: aucune ne t’apaise. Moi, moi seul, je te suis indispensable. Ah! que tu m’aimes! Haussé à la taille de Mesmay, mes yeux, ma voix, étaient aussi impérieux que les siens. Alors, terrifiée par cette chaleur de désir, Ilonka se leva en trébuchant, appela son mari, prétexta un malaise. Elle voulait rentrer, tout de suite. L’autre, qui ne comprenait pas qu’elle cherchait à fuir, s’étonna, se plaignit qu’une soirée qui s’annonçait si bien fût brusquement écourtée. J’intervins en disant que moi-même j’allais regagner mon hôtel. --Comment, vous aussi? Et puis il se résigna, mais déclara qu’il resterait à tenir compagnie à ses amis. Nous mîmes Ilonka en voiture: elle ne me regarda pas une fois. J’étais stupéfait, exaspéré qu’elle m’échappât si aisément. Au moment de partir, Nicolas lui rappela par la portière de laisser la clef sous le paillasson. --En effet, m’expliqua-t-il quand elle eut disparu, nos domestiques couchent dans les combles et personne ne nous attend. Vraiment, vous voulez partir? Quant à moi, je vais rester ici: nous avons à discuter la question d’une entente secrète avec des groupements italiens. Parce que vous savez, les Tchécoslovaques... Mai pardon, je vous ennuie! En tout cas, j’en ai jusqu’au matin... Je lui dis adieu et je pris une voiture à mon tour. «Hôtel Astoria». Durant le trajet un fiévreux dialogue se déroula en moi. Jean Collin protestait, invoquait l’honneur, les lois de la famille, et aussi le danger d’une telle aventure. Les arguments de Mesmay étaient meilleurs. Et tant bien que mal, je fis comprendre à mon cocher de ne pas me mener à l’hôtel Astoria, mais rue Csillag, nº 10. Je montai l’escalier obscur, je pris sous le paillasson la clef de l’appartement, j’entrai. Ilonka poussa un grand cri d’horreur et se jeta dans mes bras. * * * * * La journée du lendemain se passa pour moi dans une exaltation mêlée d’inquiétude. Jamais je n’aurais cru que la perfidie stimulât si fort la volupté. En m’entraînant sur ses pas, Mesmay m’avait ouvert des perspectives sans limites: trahir, c’était se renouveler. Si longtemps je m’étais borné à une seule âme, ou plutôt à la surface de mon âme, vérifiée, réglée une fois pour toutes. J’avais méconnu les facilités du mensonge, c’est-à-dire mes ressources dormantes. Parmi tant de réflexions satisfaites, se présentait néanmoins celle-ci: usurper le nom d’un autre pour séduire une femme, la faire retomber, elle si pieuse, dans une faute qu’elle détestait, c’était une action malhonnête, une action indigne. Mais indigne de qui? De Mesmay que j’étais à peine? Ou de Jean Collin que je n’étais plus? Hanté par un trompeur, je le trompais mais moins que moi-même auquel de tels actes ne ressemblaient guère. D’ailleurs si Mesmay n’était pas responsable de cette chute qu’il ignorait, Jean Collin ne l’était pas beaucoup plus puisqu’elle ne s’était produite qu’à la faveur de la première à laquelle il n’avait point participé. D’autre part, en usurpant son nom et sa personne, j’avais presque rendu service à Mesmay puisque j’avais achevé, pour son compte, l’entreprise qu’il avait commencée. J’interrompais en sa faveur une prescription. Assurément la préoccupation légitime de ma sécurité, qui m’avait imposé, au début, d’admettre un quiproquo, puis de l’entretenir, ne m’obligeait pas à pousser le malentendu jusqu’à devenir l’amant d’Ilonka. Mais j’avais dû obéir à des nécessités morales, je veux dire psychologiques. Imitant les gestes de Mesmay, il fallait bien, pour que l’imitation fût complète, imiter les plus significatifs. Aussi m’empressai-je de retourner le soir chez les Telegdi. Nicolas, de plus en plus occupé par ses complots, ne rentrerait, cette fois-là encore, que très tard. Ilonka, qui m’avait ordonné de venir, qui m’attendait avec une impatience désespérée, commença par m’accabler de reproches. Elle affirma qu’elle commettait le plus affreux des crimes en répétant dans des conditions aggravées son péché d’autrefois. Elle me détestait tout en m’étreignant. Cette seconde nuit, je me demandai ce qu’elle aimait si fort en moi. Certes, je faisais mon métier le mieux possible. Mais si tous les hommes se ressemblent aux minutes où l’esprit ne compte plus, comment, après, Ilonka continuait-elle d’être dupe? Il ne s’agissait plus de ressemblance physique: et si j’avais pu imaginer ce que devait être la conversation moyenne de mon prédécesseur, je n’arrivais pas à plagier ce qu’il disait lorsqu’une seule femme l’écoutait? Ce joueur, ce séducteur, je ne pouvais prétendre l’égaler sur son terrain professionnel. Et pourtant Ilonka nous confondait. Aujourd’hui je suppose qu’elle me recréait selon son désir et son souvenir. Puisque je figurais son idéal, je ne courais aucun risque de la décevoir. Peut-être s’aimait-elle en moi, et n’importe quel homme eût-il pu tenir un rôle dont elle était l’auteur. Et qui sait si elle ne s’était pas trompée sur le Mesmay réel aussi bien qu’elle se trompait sur son remplaçant. Au moment même, je n’hésitais pas. Il me fallait agir. Et, pour mieux la leurrer, à ses remords j’opposais mes colères, je la troublais, je la bousculais tour à tour. Ne lui permettant à aucune minute de voir clair en elle, je la détournais ainsi de m’observer. Cette violence à froid, Mesmay me l’avait enseignée: c’était celui de ses traits qui me devenait le plus naturel. Au point que je ressentais cette pathétique violence comme une bouffée de son souffle, un mystère télépathique. Peut-être, me disais-je, est-il mort et se réincarne-t-il en moi? Une pareille substitution eût expliqué à la fois le bonheur qu’Ilonka goûtait dans mes bras et celui qui m’enchantait dans les siens. Le fait est qu’en ces heures où mon ancienne personnalité n’avait que faire, et, par prudence autant que par pudeur, se dérobait, je cessais de n’être qu’un double et un complice. M’interrompant de copier, je m’identifiais purement et simplement à mon modèle. La passion, qui oblige à la bonne foi, chassait de mon esprit toute idée de calcul ou de mensonge: je devenais Mesmay lui-même par rigueur de sincérité. Cette nuit-là encore, quand je traversai en rentrant le hall désert de l’hôtel, je vis sur le bureau du concierge une lettre adressée à M. J. Collin, et qui m’attendait, me faisait signe. Mais je déclinai ce langage muet. Et même j’aurais jugé de la dernière indiscrétion de la prendre. Ce n’était pas une raison parce que je ressemblais à son destinataire pour l’ouvrir. * * * * * Sur ces entrefaites, Margit revint du lac Balaton et me téléphona. Ce matin-là, j’aurais bien été enfin à la Bibliothèque du Musée national, car le temps passait, mais elle était justement fermée pour la journée. Et Margit se montra si bavarde et si extasiée que je ne pus éviter de me rendre à son appel. --J’ai eu beaucoup de peine, me dit-elle quand nous fûmes en présence dans le petit salon obscur, à décider mon père à revenir. Je ne lui avais pas parlé de votre retour afin de lui en faire la surprise. Et j’ai passé ces quelques jours à errer dans le parc, en évoquant nos conversations d’autrefois. Vous vous rappelez: Ilonka cherchait à s’y mêler. Mais elle était bien jeune, alors, et je la renvoyais à ses jeux... --Ses jeux... --Parfois vous alliez la consoler. C’était très long, car elle ne vous aimait guère. Il vous fallait à tous deux des heures entières de tête à tête pour des réconciliations. Puis vous reveniez à moi qui, seule, pouvait vous entendre. Vous me lisiez des vers... Tenez, l’autre jour, j’ai retrouvé un court poème de Heine que j’avais copié pour vous... Le voilà... Elle me tendit une feuille de vélin armorié, puis reprit, plus bas: --Oui, je l’ai copié le jour même de votre brusque départ, sur le bureau de mon père, en utilisant son papier à lettres. Je me rappelle très bien. Il est entré, et m’a dit que je ne vous verrais plus... Tout en prenant le papier d’un air ému, je songeais surtout à Mesmay. Sans doute, les «consolations» qu’il prodiguait à Ilonka, j’en saisissais tout le sens puisque j’étais aujourd’hui le consolateur. Mais pourquoi jouer auprès de la sœur aînée un personnage poétique? Hésitait-il entre elles? Un Mesmay n’hésite pas. Peut-être, plus simplement, était-il sincère, j’entends contradictoire. L’imiter exigeait bien des nuances, et je soupirai devant tant de difficultés. --Eh! bien, reprit mon interlocutrice ravie de mon soupir, allez-vous me dire enfin pourquoi vous m’avez naguère mise en garde contre les passions, vous qui les placez si haut? --Parce que, répondis-je très désireux de faire valoir une nuance de plus, je possède un instinct de divination. Prévoyant que l’amour ne vous satisferait pas, j’aurais voulu d’avance vous protéger. Aujourd’hui, hélas, vous savez que mes alarmes n’étaient point vaines. Margit me contempla avec émotion, puis couvrit son visage de ses longues mains sèches: --Quel incomparable ami... Exactement, je cherchais à me conformer à Mesmay tel que je l’entrevoyais de détour en détour, et je lui obéissais comme à un chef, sans essayer de comprendre. Mais j’eus le sentiment qu’ici j’avais presque trop réussi, et que mon Mesmay était plus vrai que nature. --Je me suis souvent demandé, reprit ma compagne, par quel sortilège vous plaisiez à tout le monde. Ainsi mon père: quand j’ai vu qu’il ne se pressait pas de repartir, je lui ai révélé que vous étiez à Budapest, et tout de suite il a décidé de prendre le train. «M. Mesmay est en Hongrie, répétait-il, je veux me trouver en face de lui.» Et sans s’expliquer davantage, il hâtait les préparatifs. Hélas, mon pauvre père est devenu presque aveugle, il vous verra à peine. Tenez, le voici. Sur le seuil venait en effet d’apparaître un vieillard à fortes moustaches blanches, avec des yeux éteints. Je le jugeai magnifique. Un domestique le guidait, et il demanda d’un accent bref: --Monsieur Mesmay est ici? --Je vous salue, monsieur Szolnoky, fis-je. Alors le vieillard--vraiment le plus décoratif que j’eusse jamais rencontré--congédia le domestique et dit à sa fille: --Margit, laisse-nous. Un peu étonnée, elle eut le temps, avant de se retirer, de murmurer: «A bientôt», et je me retournai vers son père qui achevait de s’installer dans un grand fauteuil. Il y eut un silence, que je respectai. --Ainsi monsieur, dit enfin le vieillard, vous êtes revenu en Hongrie? --Je suis revenu. --Malgré notre convention... Il y eut un second silence durant lequel j’éprouvai beaucoup moins de respect que d’incertitude. --Veuillez m’expliquez pourquoi, reprit-il d’un ton cette fois très cassant. Troisième silence. Impossible de déchiffrer ce front blême, ces paupières tombées. Un instant j’eus l’idée de dire que j’étais venu étudier les papiers concernant Descartes et son choix d’une carrière. Mais comme j’hésitais: --Allons, monsieur, fit le vieux Szolnoky en affectant une ironie hautaine et parfaitement déplaisante, vous avez la mémoire courte. Oubliez-vous qu’il y a huit ans, vous que j’avais accueilli chez moi et que je prenais pour un gentilhomme, vous avez été convaincu, à l’Orszagos Casino, de tricher? --Oh! m’écriai-je. --Ah, ah, la mémoire vous revient. Et ne vous rappelez-vous pas que si, sur ma demande et parce que vous aviez été mon hôte et presque mon ami, l’Orszagos Casino a bien voulu étouffer l’affaire, vous avez signé une déclaration. Une déclaration où vous reconnaissiez votre forfaiture et où vous preniez l’engagement de quitter Budapest dans les deux heures, et de n’y plus jamais revenir... J’étais accablé. --Et cependant, continua mon interlocuteur, vous voilà revenu. Voulez-vous m’expliquer pourquoi? Jusque-là j’avais pu, tant bien que mal, deviner Mesmay et ses motifs. Mais ici, comment suivre un modèle que je ne retrouvais plus? --Monsieur, fis-je rouge d’humiliation et d’inquiétude, vous êtes cruel... vous êtes injuste... Et soudain un grand parti s’imposa à moi. Je ne me contenterais pas d’achever des esquisses commencées par un autre. Puisque j’étais devenu cet autre, je pouvais innover sans désormais me soucier de le copier servilement. J’avais si profondément épousé son caractère qu’il ne me restait qu’à agir pour agir comme lui. Rassemblant mes forces--son audace, son goût du jeu, sa ruse et sa violence--je m’adressai à M. Szolnoky: --Si je me trouve en face de vous, monsieur, ce n’est pas pour vous braver: je quitte Budapest demain ou après-demain. Mais après huit années--et lesquelles!--je tiens à vous expliquer les circonstances qui m’ont fait perdre votre estime. --Escroc... --Monsieur... si je me suis laissé accabler, c’est parce que j’étais réduit à prendre sur moi la faute d’un autre... --Trêve de vos plaisanteries, et allez-vous en. --Vous avez tort de ne pas m’écouter. Ai-je discuté vos conditions, naguère? Ai-je tenté de me justifier? Non, vous avez dit tout à l’heure que j’avais disparu sans un mot. Reconnaissez-le. --Je n’éprouve aucune gêne à le reconnaître. --Bon. Pour prix de mon départ, vous m’avez assuré le secret. Quel intérêt aurais-je donc à revenir, c’est-à-dire à remettre en question votre promesse? Vous dites que je ne tiens pas mon engagement: voulez-vous plutôt considérer le risque terrible que je cours; en franchissant votre seuil, je vous rends le droit de me dénoncer. Mon adversaire ne répondit rien, d’abord, frappé sans doute par la justesse de mon raisonnement. Puis il reprit: --Eh bien, donnez-moi l’explication de vos actes. --Elle sera forcément vague et sans preuves. Je vous affirme, je vous jure que je n’ai pas triché au... au Casino il y a huit ans... --Monsieur... --Je vous jure que je n’ai jamais triché de ma vie. Jamais. A mon indéniable accent de sincérité, le vieillard, fronçant les sourcils, demanda: --Cependant il y a un coupable. Qui est-ce? --Son nom ne m’appartient pas, monsieur... C’était un frère pour moi. Et dire qu’aujourd’hui j’ignore ce qu’il est devenu! L’autre sentit que ma sincérité n’était plus la même et répliqua: --Vraiment? Et c’est à cet aigrefin fraternel que vous avez sacrifié votre honneur? Car enfin, votre infamie, vous l’avez signée et datée. Je conserve cette déclaration et pour mieux vous confondre, je l’ai apportée. La voici! Se levant à demi, M. Szolnoky tira de la poche intérieure de son veston une feuille pliée en quatre. Il l’ouvrit et me la montra de loin. Mais j’y pus reconnaître le même papier timbré à ses armes sur lequel Margit avait copié le poème de Heine. Alors je m’avançai: --Triste et faux aveu, ah, laissez-moi le relire... --Non. --Que pensez-vous donc? Je viens de vous jurer solennellement que je ne suis pas coupable. Et maintenant je vais m’en aller. J’avais rêvé que peut-être vous me croiriez. Mais je m’incline. Et cette humiliation nouvelle, cette honte imméritée, je les accepte par dévouement à celui que je ne dénoncerai pas. --Curieuse chose, fit le vieillard. A mesure que je vous écoute, et si mal que je vous distingue à cause de ma demi-cécité, je ne vous retrouve pas. Votre voix a changé, vos tournures de phrases ne sont plus celles d’autrefois... --C’est que, je vous le répète, M. Szolnoky, je ne suis plus le même homme. Depuis un moment je taquinais du doigt dans ma poche le papier que m’avait remis Margit. Je le sortis et m’approchai davantage. --Ah, laissez-moi relire... --Non. --Au moins toucher ce papier... --Non. Mais subitement je m’en emparai, et comme il tendait la main pour le reprendre j’y substituai l’autre en m’écriant: --Vous êtes trop dur, trop injuste. Adieu, monsieur, vous ne me reverrez jamais. Furieux, le vieillard saisit la feuille que je lui rendais, palpa le timbre armorié pour bien la reconnaître et la serra contre lui. Moi, je disparus. Et sitôt sur le trottoir, je lus la pièce où Mesmay avouait sans ambages qu’il était un coquin. J’en fus moins scandalisé qu’on ne pourrait croire. Maintenant que je connaissais son caractère du dedans, j’en suivais la logique et j’en admettais les conditions. J’éprouvais pour lui l’indulgence que, quand même et en dépit de toutes les sévérités, on éprouve pour soi. * * * * * En rentrant à l’hôtel le concierge me tendit une lettre qui venait d’arriver de l’étranger pour M. Lucien Mesmay. Là j’eus un scrupule: je m’étais servi de son nom et de sa maîtresse, il me semblait délicat d’abuser de son courrier. Mais surtout je songeai que si Mesmay se faisait adresser sa correspondance à l’hôtel, c’est qu’il n’allait pas tarder à y arriver lui-même. Je me sentis alors rempli d’une angoisse à laquelle se mêlait une vive irritation. Hélas, il me fallait disparaître. Renoncer à Ilonka m’était fort pénible. Et je m’aperçus qu’il n’était pas moins pénible de renoncer à Mesmay. Je lui devais tant. Grâce à lui, j’avais connu cette sensation étrange, et que nous poursuivons sans l’atteindre dans l’amour, de me transfuser dans une autre âme. Il me fallait maintenant réintégrer mon être propre, retrouver mes limites. Un instant, j’envisageai d’attendre Mesmay et de l’affronter. Je lui dirais que je connaissais son histoire déshonorante, et je l’engagerais à repartir. Désormais il était inutile car à force d’artifice et de volonté, j’avais reconstitué un Mesmay supérieur: la copie valait mieux que l’original. Séduire une jeune fille comme il l’avait fait, est malaisé, mais la reprendre mariée et l’arracher à ses remords, quelle conquête! Si Mesmay avait su d’abord dissimuler sa friponnerie auprès des Szolnoky, quand même il s’était laissé prendre. Moi, l’emportant en adresse, j’avais dissimulé sans jamais me trahir. Enfin il avait triché, mais moi j’avais été jusqu’au vol. Certes, j’étais le Mesmay véritable. Je tirai de ma poche la lettre qui lui était destinée. Après tout je n’avais pas à respecter les secrets de cet homme puisqu’ils étaient les miens--et je la lus. Elle était d’une femme, sa maîtresse. De ses phrases très amoureuses qui m’impatientèrent, je ne retins que ces mots: «Je suis heureuse que malgré la perte de ton passeport tu aies pu de Vienne continuer ton voyage, et je t’écris en avance pour que tu trouves cette lettre en arrivant jeudi.» Nous étions mercredi. Alors je pris le papier volé au vieux Szolnoky, je le plaçai sous une enveloppe au nom de M. Mesmay, Hôtel Astoria, avec l’intention de la mettre à la poste le lendemain. Puis je me rendis chez Ilonka. Car je consentais à rendre service à Mesmay, mais je ne voulais pas qu’il marchât sur mes brisées. J’avais porté sa personnalité à un point d’intensité après lequel il ne pourrait que déchoir. Assurément, il n’était pas question d’annoncer à Ilonka mon départ. Puisque l’autre allait arriver, il se présenterait chez elle. Mais je rêvais, sans me dévoiler, de la mettre en garde contre lui. --Mon amie, lui dis-je, je viens vous parler très sérieusement. Elle leva un visage d’une pâleur de condamnée. Je poursuivis. --Il se passe un phénomène étrange. Vos remords, que je vous ai aidée à vaincre, s’éveillent en moi. Je vois tout à coup l’horreur de ma conduite. Comment n’ai-je pas écouté vos premières paroles: elles étaient justes et raisonnables. Une sorte de lumière intérieure me le fait comprendre. Ilonka se dressa; des émotions contradictoires la bouleversaient. --Lucien, c’est vous qui parlez ainsi. Puis sa ferveur religieuse éclata: --La grâce l’a touché, s’écria-t-elle. Ensuite, parce qu’elle était une faible femme, elle ajouta avec angoisse: --Faut-il nous séparer? --Non, fis-je. Comprenez-moi: c’est parce que je vous aime plus qu’autrefois que je me refuse à faire plus longtemps votre malheur. Je ne cesserai pas d’être votre ami... Lui saisissant les deux mains et la regardant avec application, j’ajoutai: --Seulement une pénitence est nécessaire. Une difficile et lourde pénitence. Nous ne pouvons oublier notre faute ancienne: elle est entrée dans notre passé trop profondément. Mais celle qui appartient au présent, cette rechute, il faut l’effacer de notre esprit, l’interdire à notre mémoire. Pour mieux la condamner, ignorons-la. --Oui, murmura-t-elle, aussi ce sacrifice... --Faisons en sorte que rien ne se soit passé l’autre jour. Quand vous me reverrez, accueillez-moi comme si je venais d’arriver. Tenez, Ilonka, une allusion de votre part, je vous jure que je ferai semblant de ne pas la comprendre. Si vous me trouvez changé, ne dites rien, ne m’en veuillez pas. Si, par malheur, j’essayais de vous tenter à nouveau, repoussez-moi. Elle écoutait, sans s’étonner, mes bizarres paroles. Obéir, obéir même jusqu’à l’absurde, c’était encore m’aimer. --Mon amie, continuai-je, je voudrais avoir votre force de caractère. Hélas, il faut que je m’habitue à être presque indifférent. Ne vous étonnez pas si je demeure quelques jours sans vous voir. --Mais, fit-elle, vous ne partez pas? Là, pour la première fois depuis que j’étais à Budapest, il me fut impossible de mentir. La gorge serrée à la pensée que je ne la reverrais de ma vie, je compris que je l’aimais et je dus me taire. Puis, après une minute, je m’en allai. Sur le trottoir, je me heurtai à Margit qui venait faire une visite à sa sœur. --Eh bien, fit-elle, quand me direz-vous... Mais je l’interrompis. --Pas ici, dans la rue. --Mais quand, alors? --Venez me trouver à l’hôtel vendredi. Nous déjeunerons ensemble. --Entendu. Je rentrai et payai ma note. J’étais décidé à partir le lendemain jeudi. Car je n’avais plus aucune envie d’attendre celui que j’appelais le faux Mesmay. J’hésitai à aller à la Bibliothèque, mais il était tard, et je craignais des rencontres inopportunes: une timidité où je reconnus le signe avant-coureur de mon précédent caractère me confina dans ma chambre. Le lendemain, pour prendre quand même une dernière image de Budapest, je fis envoyer mes valises à la gare et je m’y rendis à pied. En route je rencontrai Nicolas. Son visage exprima beaucoup d’étonnement. --Comment, vous voilà? Mais il y a cinq minutes je vous ai vu en taxi, roulant vers Bude. Sans attendre ma réponse, il ajouta d’un ton boudeur: --Et pourquoi n’avez-vous pas répondu à mes signes? Je vous ai salué de loin, c’est vrai, mais vous m’avez regardé avec une froideur! Comme si vous ne me reconnaissiez pas... --Pardonnez-moi, mon cher, j’étais un peu préoccupé... En réalité, je l’étais bien davantage. Évidemment, Nicolas venait de rencontrer Mesmay. Il ne me restait qu’à déguerpir sans perdre une minute. Je quittai avec brusquerie un homme auquel j’avais cependant bien des obligations. Ensuite, l’express me parut très lent et la Hongrie trop vaste. Nous parvînmes à la frontière où je fis timbrer le passe-port Mesmay. De là nous repartîmes pour des heures et des heures encore de trajet. A mesure que je m’éloignais, j’avais l’impression de me défaire peu à peu d’un accoutrement insolite; les journées que je venais de vivre s’effaçaient, et il me semblait que j’assistais du dehors à leurs épisodes, de plus en plus diminués par la distance. Ma température baissait. En revanche mon âme habituelle et quotidienne reprenait force. Je me surpris à inscrire les dépenses de ma journée de voyage. A Feldkirch, dernière station autrichienne, je présentai l’autre passeport, celui qui était désormais le mien. Mon impunité cessait, je retombais sous la surveillance des hommes. Comme un vieux cheval qu’on attelle s’offre de lui-même au harnais j’envoyai une dépêche à Charlotte pour lui annoncer mon arrivée. Je vois déjà son accueil. Elle me grondera un peu quand je lui expliquerai que j’ai perdu les notes prises sur Descartes à la Bibliothèque nationale. Mais je sais qu’elle s’y résignera. Elle se contente toujours de ce que je fais et de ce que je suis, et n’attend de ma part aucune surprise. En m’épousant, elle m’a jugé une fois pour toutes. Elle n’ignore pas que je suis un brave homme. Un historien véridique. Un bon père de famille, qui inspire la confiance. Jean Collin. TABLE DES MATIÈRES Le Réprouvé 5 L’enfant jaloux 51 Le Machiavel maladroit 89 Double 123 Le Visage différent 151 Le Personnage invisible 195 MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78399 ***